Dans un de ces charmants chemins creux de Normandie, serpentant entre les levées, plantées de grands arbres, qui entourent les fermes d’un rempart de verdure impénétrable au vent et au soleil, par une belle matinée d’été, une amazone, montée sur une jument de forme assez médiocre, s’avançait au pas, les rênes abandonnées, rêveuse, respirant l’air tiède, embaumé du parfum des trèfles en fleurs. Avec son chapeau de feutre noir entouré d’un voile de gaze blanche, son costume de drap gris fer à longue jupe, elle avait fière tournure. On eût dit une de ces aventureuses grandes dames qui, au temps de Stofflet et de Cathelineau, suivaient hardiment l’armée royaliste, dans les traînes du Bocage, et éclairaient de leur sourire la sombre épopée vendéenne. Élégante et svelte, elle se laissait aller gracieusement au mouvement de sa monture, fouettant distraitement de sa cravache les tiges vertes des genêts. Un lévrier d’Écosse au poil rude et rougeâtre l’accompagnait, réglant son allure souple sur la marche lassée du cheval, et levant, de temps en temps, vers sa maîtresse, sa tête pointue, éclairée par deux yeux noirs qui brillaient sous des sourcils en broussailles. L’herbe courte et grasse, qui poussait sous la voûte sombre des hêtres, étendait devant la promeneuse un tapis moelleux comme du velours. Dans les herbages, les vaches appesanties tendaient vers la fraîcheur du chemin leurs mufles tourmentés par les mouches. Pas un souffle de vent n’agitait les feuilles. Sous les feux du soleil l’air vibrait embrasé, et une torpeur lourde pesait sur la terre. La tête penchée sur la poitrine, absorbée, l’amazone allait, indifférente au charme de ce chemin plein d’ombre et de silence. Soudainement, son cheval fit un écart, pointa les oreilles, et faillit se renverser, soufflant bruyamment, tandis que le lévrier, s’élançant en avant, aboyait avec fureur, et montrait à un homme qui venait de sauter dans le chemin creux une double rangée de dents aiguës et grinçantes. L’amazone, tirée brutalement de sa méditation, rassembla les rênes, ramena son cheval et, s’assurant sur sa selle, adressa à l’auteur de tout ce trouble un regard plus étonné que mécontent. Je vous demande bien pardon, Madame, dit celui-ci d’une voix pleine et sonore... Je me suis très maladroitement élancé en travers de votre route... Je ne vous entendais pas arriver... Il y a plus d’une heure que je tourne dans ces herbages sans pouvoir en sortir... Toutes les barrières des cours sont cadenassées, et les haies sont trop hautes pour qu’on puisse les franchir... Enfin j’ai trouvé ce petit chemin caché sous les arbres, et, en y prenant pied, j’ai failli vous faire jeter à terre... L’amazone sourit un peu, et son visage aux traits nobles et délicats prit une expression enjouée et charmante : Rassurez-vous, Monsieur : vous n’êtes pas très coupable, et je ne tombe pas de cheval si facilement que vous paraissez le croire... Et comme son lévrier continuait à gronder en menaçant : Le chien se retourna et, se mâtant sur ses pattes de derrière, posa son museau fin sur la main de sa maîtresse. Celle-ci, tout en caressant le lévrier, examinait son interlocuteur. C’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, au visage énergique, encadré d’une épaisse barbe brune. Sa lèvre rasée et son teint basané lui donnaient l’air d’un marin. Il était vêtu d’un costume complet de drap chiné, coiffé d’un chapeau de feutre mou, et à la main il tenait une canne en bois de fer, mieux faite pour la bataille que pour la promenade. Vous n’êtes pas de ce pays ? Je suis ici seulement depuis hier, dit l’étranger, sans répondre à la question qui lui était posée... J’ai eu la fantaisie d’aller me promener ce matin dans la campagne, et je me suis égaré... Mais ces diables de petits chemins qui n’aboutissent à rien forment un labyrinthe inextricable... Si vous voulez me suivre pendant quelques instants, je vous mettrai dans une route où vous ne risquerez plus de vous perdre... Mais j’espère que vous ne vous éloignerez pas de la direction que vous suiviez... L’amazone secoua gravement la tête, et dit : Cela ne me détourne point d’un seul pas... L’étranger fit un signe d’acquiescement, et, séparé de la jeune femme par le lévrier, qui ne revenait pas de son antipathie et trottait en grondant sourdement, il suivit la fraîche et verte percée, ne parlant pas, mais admirant la beauté rayonnante de son guide. Par moments, des branches basses, pendant des troncs d’arbres, barraient le chemin, et l’amazone était obligée de courber la tête pour les éviter. Dans ce mouvement, sous son feutre, apparaissait sa nuque blanche sur laquelle frisaient des mèches folles, et son pur profil se détachait sur le fond sombre de la verdure. Elle se penchait souple et se redressait avec une grâce élégante et simple, ne paraissant pas se douter qu’elle était admirée, et, soit par fierté, soit par insouciance, ne tenant aucun compte du compagnon que le hasard lui avait donné. Au repos, son visage exprimait une gravité mélancolique, comme si elle vivait sous l’empire d’une habituelle tristesse. Quels chagrins pouvait avoir cette jeune et belle personne créée pour être servie, choyée et adorée ? La destinée injuste lui avait-elle donné le malheur, à elle faite pour la joie ? Sa peine devait donc être toute morale. Arrivé à ce point de ses inductions, l’étranger se demanda si sa compagne était une jeune femme ou une jeune fille. Sa haute taille, ses épaules rondes, dont l’harmonieuse ampleur était accentuée par la finesse de sa ceinture, étaient d’une femme. Mais la suavité veloutée de ses joues, la fraîche pureté de ses yeux trahissaient la jeune fille. Le lobe rosé de ses oreilles n’était point percé, et ni au cou ni aux poignets elle ne portait de bijou. Cependant il y avait près d’un quart d’heure qu’ils marchaient dans le chemin creux, quand ils arrivèrent à une lande couverte de bruyères en fleurs, sur lesquelles voltigeaient des papillons d’un jaune soufre. Au bord d’une plaine, où poussait une herbe maigre et brûlée par le soleil, des moutons paissaient sous la garde d’un chien noir qui se mit à courir en apercevant le lévrier, et à japper gaiement. Ils étaient sans doute camarades, car ils partirent tous les deux dans une galopade folle, le lévrier, léger et rapide comme une flèche, enlaçant le chien noir dans les anneaux de sa course circulaire et vertigineuse. L’amazone fit entendre un sifflement aigu, le lévrier s’arrêta net sur ses jarrets frémissants, regarda sa maîtresse, et, accompagné du chien noir, revint avec soumission. Où est donc le Roussot ? murmura l’amazone entre ses dents ; ses moutons et son chien sont-ils seuls ici, ce matin ? Comme elle achevait de prononcer ces paroles, des éclats de rire stridents partirent d’un petit bouquet de bouleaux, et, au bord d’une mare, entourée de paquets de linge qu’elle était occupée à laver, agenouillée dans une caisse de bois garnie de paille, apparut une belle fille, les bras nus couverts encore de mousse irisée, lutinée par un jeune drôle aux cheveux roux, vêtu d’un sarreau de toile grise, son grand chapeau de paille lui tombant sur le dos. Il avait pris la laveuse par les épaules, et, la tenant renversée, il chatouillait son cou rond et frais avec des brins de folle avoine. Elle se débattait, amusée et fâchée à la fois, criant au travers d’un rire nerveux : Attends, tout à l’heure, je vas te caresser avec mon battoir. Mais le berger ne lâchait pas prise, au contraire : il serrait plus étroitement la jeune fille dans ses bras noueux et étrangement velus. Ses yeux sournois brillaient, ses lèvres se retroussaient avec un rictus féroce, découvrant des dents croisées comme celles d’un loup. Il ne parlait pas, mais de sa bouche sortait un grognement sauvage. Il avait achevé de renverser la laveuse dans les joncs et il la poussait du côté de l’eau. Elle ne riait plus, et commençait à avoir peur. Mais ses cris n’arrêtaient pas le Roussot, qui ricanait toujours comme un insensé, et maintenant posait ses lèvres sur les épaules de la fille, avec une brutalité telle qu’on n’aurait pu dire s’il voulait la mordre ou l’embrasser. Étonnés devant ce tableau, l’amazone et l’étranger s’étaient arrêtés. Tous deux avaient éprouvé le même sentiment d’inquiétude vague en assistant aux ébats semi-câlins, semi-violents des deux jeunes gens. Voilà un mauvais jeu, dit l’étranger... Et, élevant la voix : Finiras-tu, garnement, ou faut-il que j’aille te secouer les oreilles ? À ces paroles, la laveuse se redressa un peu, mais le berger ne parut pas avoir entendu. L’étranger, gagné par la colère, s’apprêtait à l’interpeller plus rudement encore, lorsque l’amazone, se retournant sur sa selle, lui dit : Ce garçon est à moitié sourd et muet... C’est un idiot qu’on emploie par charité... Elle enleva son cheval, lui fit sauter le fossé qui séparait la route de la lande, arriva en quelques foulées au bord de la mare et, touchant le berger de sa cravache, elle lui fit impérieusement signe de s’éloigner. Le Roussot poussa un cri inarticulé, éclata d’un rire stupide, puis, prenant sa course à travers les bruyères et les joncs marins, il rejoignit son troupeau, siffla son chien, et ramassant un fouet qu’il avait laissé là, se mit à le faire claquer de toutes ses forces, s’amusant à éveiller l’écho de la colline. La laveuse s’était rajustée, et, rouge des efforts qu’elle avait faits en luttant, et peut-être aussi de confusion de s’être laissé ainsi surprendre, charmante dans son désordre et tentante comme un beau fruit sauvage, elle se leva en disant : Vous avez tort, Rose, fit l’amazone, de laisser le Roussot se familiariser ainsi avec vous... Qui sait ce qui peut se passer dans cette cervelle malade ? il n’est pas méchant, dit la belle Rose, il est seulement un peu taquin, et il est venu pour m’aguicher... Mais je ne le crains pas, dà, et j’aurais bien su m’en débarrasser toute seule... Je ne vous en remercie pas moins... Et posant une camisole sur la planche qui était devant elle, elle se mit à la battre à grands coups, en chantant d’une voix claire : À la mare l’iau n’est, pas chère, À c’matin il a plu beaucoup ! Et elle rythmait sa chanson du claquement sourd de son battoir sur le linge mouillé, ne pensant déjà plus à son aventure, gaie et insouciante comme une alouette des champs, tandis qu’au bord de la lande, découpant sa silhouette grise sur l’azur du ciel, l’idiot, faisant claquer son fouet, riait toujours de son mauvais rire. L’amazone et l’étranger avaient repris leur marche : ils approchaient d’un petit bois dont l’entrée était défendue par une large barrière peinte en blanc. Ils le tournèrent et, soudain, arrivés au bord du plateau, la vallée de la Thelle s’ouvrit devant eux. Sur la hauteur à droite s’élevait un château de style Louis XIII, entouré d’un beau parc, s’arrondissant jusqu’à la rivière qui coulait, dans le fond, brillante entre les saules de ses rives, serpentait au milieu des prés d’un vert émeraude et, après avoir passé sous un joli pont de pierre, se perdait derrière les murs des vergers. Abritée par la colline contre les vents du Nord, La Neuville s’étalait coquette et blanche, dressant fièrement, au-dessus des toits des maisons, la flèche dentelée de son église et les hautes cheminées de ses fabriques. Un chemin en lacets descendait vers la ville, laissant à gauche de profondes et hautes hêtraies dont les troncs gris et les feuillages noirs donnaient un aspect sévère au paysage. À mi-côte, un monticule blanc, semblable à une énorme taupinière, émergeait de la futaie. Tout autour de la ville la campagne était cultivée, et les blés jaunes, les avoines d’un beau ton vert-de-gris, les trèfles violets ondulaient jusqu’aux enclos des faubourgs. Un ciel bleu s’étendait sur cet admirable panorama, que le soleil dorait de sa lumière, et une impression de tranquillité douce se dégageait de ce lieu plaisant, où il semblait que le bonheur devait habiter. Les deux spectateurs de ce merveilleux tableau restèrent un instant dans une contemplation muette, laissant errer autour d’eux leurs regards ravis. Un vent léger montait de la rivière, leur apportant les fraîches senteurs des foins coupés, et ils s’oubliaient, enveloppés dans une paix délicieuse, où tous les soucis cachés, toutes les agitations intérieures, se fondaient amortis et calmés. L’étranger secoua le premier cette enivrante torpeur. Il frappa le sol du pied, comme un exilé qui se retrouve dans le pays natal et qui en reprend possession, puis, avec un accent joyeux : À droite, dans les arbres, c’est le château de Clairefont, et, là-bas, ce tertre surmonté de charpentes, c’est la Grande Marnière... Elle regardait au loin, dans la direction de cette excroissance de terre que son compagnon venait de désigner, et ses traits s’étaient assombris. Elle semblait scruter, avec inquiétude, cette butte blanche qui tachait la colline, comme si ses flancs crayeux eussent contenu quelque mystérieux danger. Que recélait-elle qui pût ainsi alarmer la jeune fille ? Elle s’étageait silencieuse, inerte, vide de travailleurs, et les hautes poutres qui la couronnaient se dressaient comme les bois d’un échafaud. L’amazone poussa un soupir et, répondant plutôt à sa préoccupation intime qu’à la demande de l’étranger, elle répéta d’une voix étouffée : Puis, agitant la tête, pour dissiper son trouble, elle ajouta : Voici votre chemin, Monsieur ; en descendant tout droit, vous arriverez à l’entrée des barrières de la ville... Je vous remercie, Mademoiselle, dit l’étranger, en admirant à loisir sa charmante compagne qui maintenant lui faisait face. Il marcha un peu, parut se consulter, puis, s’inclinant : Voulez-vous me faire l’honneur de me dire à qui je dois être reconnaissant de tant d’obligeance ? La jeune fille laissa tomber sur son compagnon un limpide regard, et répondit simplement : À ce nom, le jeune homme recula instinctivement, une rougeur monta à son front, qu’il détourna. Étonnée, sa compagne le fixa avec attention et, comme entraînée par un mouvement irrésistible : Et vous, Monsieur, dit-elle, qui êtes-vous ? Les traits de l’étranger se contractèrent. Il hésita un instant, puis, relevant la tête, il dit d’une voix sourde : À cette réponse, le visage de Mlle de Clairefont prit une expression de souveraine hauteur, ses yeux devinrent froids et durs, un sourire de dédain passa sur ses lèvres, et, coupant l’air de sa cravache, comme pour établir, entre le jeune homme et elle, une nette et infranchissable séparation, elle siffla son chien, mit son cheval au trot et s’éloigna sans tourner la tête. Il la suivit du regard, cloué à sa place, oubliant le dédain de la jeune fille pour ne se souvenir que de sa beauté. Elle s’en allait fière et méprisante, après être restée auprès de lui, pendant une demi-heure, dans une sorte d’intimité charmante, et peut-être il ne pourrait plus jamais approcher d’elle. Il voyait à chaque pas la distance grandir ; déjà il ne distinguait plus nettement sa silhouette élégante, au milieu de la poussière soulevée par les pas du cheval. La traîne de la longue robe grise et le voile blanc du chapeau flottaient, le lévrier gambadait sur le bas côté de la route. Soudain, au tournant de la barrière qui coupait l’entrée du petit bois, l’amazone, le chien, tout disparut, et le chemin demeura vide. Pascal Carvajan resta un instant immobile, puis, frappant les cailloux avec sa canne en bois de fer : Quand elle a su qui j’étais, elle ne m’a même pas fait l’aumône du regard qu’elle jetterait au mendiant qui passe... Comme elle m’a bien fait comprendre que je n’existais pas pour elle ! la destinée nous a voulus ennemis, et, en toutes circonstances, elle nous place en face les uns des autres. Il tira sa montre, et vit qu’il n’était encore que onze heures. Marchant lentement, il prit pour descendre un petit raidillon qui courait entre deux bordures de genêts. À mi-côte, un peu encaissé dans un creux de la colline, ce raccourci était exposé en plein au soleil. Une chaleur violente, absorbée par les ajoncs tordus et desséchés, bourdonnait comme à la bouche d’une fournaise. Pascal chercha des yeux un abri. À la lisière d’un maigre bouquet de bouleaux il aperçut un toit rouge, et, au-dessus de la porte, la branche de houx, enseigne des cabarets rustiques. Il se dirigea de ce côté et parvint, après avoir traversé une cailloutière, à un assez mauvais chemin d’exploitation, au bord duquel s’élevait une maison aux murs nouvellement crépis, aux volets peints fraîchement en vert. Les auvents étaient décorés de trois boules en pyramide et de deux queues de billard croisées. Autour, en grandes lettres : Vins, café, liqueurs. Sur l’enseigne deux hommes étaient représentés, assis devant une table et trinquant, pendant que d’une bouteille un jet de liquide mousseux sortait avec violence. Au-dessous, en lettres jaunes : Au rendez-vous des bons enfants. Derrière le cabaret un jardinet s’étendait, divisé en tonnelles. L’allée du milieu servait de jeu de quilles, et, au fond, se dressait une balançoire. C’était là que le dimanche, pendant l’été, la population ouvrière de La Neuville se réunissait. Au premier étage un violon et un piston faisaient danser la jeunesse, et, par les fenêtres ouvertes, la voix enrouée de l’avertisseur retentissait, au milieu des éclats joyeux, criant : En place pour la poule ! Et le bruit des lourds souliers marquant la mesure roulait comme un tonnerre sur la tête des consommateurs attablés au rez-de-chaussée. En quelques années, Pourtois, gros homme apoplectique, abruti par la boisson, mais tenu en bride par sa femme, brune commère à la main leste et à l’œil vif, avait donné une si grande vogue à son établissement, que les cafetiers de la ville se plaignaient amèrement de la concurrence. Situé hors barrière, n’avait pas d’octroi à payer, et vendait ses redoutables liquides moins cher que ses rivaux. Et puis son jardin offrait aux buveurs l’abri verdoyant de ses berceaux couverts de pampres et de liserons, et les jeunes gens de la société ne dédaignaient point d’y venir déjeuner en partie fine. Au moment de l’assemblée, Pourtois faisait dresser, dans une prairie voisine de sa maison, une tente de toile, pouvant contenir deux ou trois cents personnes, et y donnait un bal. L’entrée était libre, mais les consommations se payaient en conséquence. Depuis deux ans, des influences politiques avaient même amené la municipalité de La Neuville à honorer cette réunion suburbaine de sa présence. Pourtois, agent électoral à ménager, avait tenu à mettre le comble à son triomphe en obtenant cette consécration officielle. Et dans l’intérêt de leur popularité, les représentants de l’autorité n’avaient pas cru devoir la lui refuser. Du reste, hormis pour son établissement, il était sans ambition. On avait voulu le nommer conseiller municipal : il s’y était refusé. On citait de lui à cette occasion, une réponse qui lui avait été certainement soufflée par sa femme : «J’ai assez à faire de débiter mon vin, je n’ai pas le temps de débiter des paroles. Je ne me présenterai pas, mais je ferai passer les amis.» Et il les avait fait passer, comme il l’avait dit. Aussi son cabaret était-il devenu une sorte de lieu de réunion obligatoire, laïque mais nullement gratuit, où se débitaient autant de dangereuses paroles que de liquides frelatés. À ce jeu-là le gros homme se trouvait en passe de faire fortune. Mais il n’en devenait pas plus fier et ne dédaignait point, lorsqu’un charretier s’arrêtait à sa porte pour boire un petit verre ou une chopine, de lui tenir tête, surtout si sa femme n’était pas au comptoir. Car il filait doux devant la bourgeoise, et les mauvaises langues affirmaient que, dans les premiers temps, quand il s’était rebiffé, faisant valoir ses droits de maître, elle l’avait battu. Pascal, du haut de la côte, avisant le cabaret, allongea le pas, comme un bon cheval qui flaire l’eau fraîche et le picotin de la halte. Il ne reconnaissait pas le bouchon de Pourtois, étroit, bas, aux murs salpêtrés, à la toiture de chaume rongée par la mousse, dans cette grande et pimpante maison dont les murs blancs, les volets verts et le toit rouge éclataient au soleil. L’enseigne seule, et la branche de houx, un peu vulgaire pour un cabaret qui pouvait sans forfanterie s’intituler café, avaient survécu. La colline elle-même avait changé d’aspect. Autrefois, toute cette pente était inculte, et la lande couvrait les flancs crayeux du vallon jusqu’au mur du parc de Clairefont. Il avait bien souvent parcouru les genêts au-dessous de la Grande Marnière, alors inexplorée, tendant des lacets pour prendre des grives au mois d’octobre. Et tout ce pays était si complètement transformé qu’il ne retrouvait plus rien de ce qui le faisait si charmant dans son souvenir. Il le voyait coupé de routes, semé de maisons, ayant perdu sa sauvagerie, ouvert et accessible à tous. Il fut curieux de savoir si l’hôte serait plus reconnaissable que le gîte. Et, poussant la porte aux carreaux dépolis, il entra. Une ombre fraîche régnait dans la salle, et les yeux du jeune homme, habitués à l’éclat violent du jour, eurent de la peine à percer cette obscurité. Cependant, au bout d’un instant, il distingua autour d’une table trois hommes assis, et, au comptoir très élevé, très vaste, couvert de flacons rangés en bon ordre, une femme sèche et brune, au visage gravé de petite vérole, à la mâchoire carrée, au front bombé sous des cheveux plats. Deux des trois hommes jouaient aux dominos, et, très actionnés à leur jeu, n’avaient pas entendu entrer Pascal. Le troisième leva la tête pour voir si la dame se trouvait à son poste, puis, tirant une épaisse bouffée de sa pipe, se remit à suivre la partie. C’était une espèce de poussah, soufflé comme un ballon en baudruche, dont les yeux disparaissaient, refoulés par la graisse, et qui n’avait pas un poil sur sa peau luisante. Il était vêtu d’un pantalon gris et d’un gilet à manches de couleur marron. Aux pieds il avait des pantoufles en tapisserie, dont le sujet représentait un jeu de cartes déployé en éventail. Pascal reconnut à son volume le phénoménal Pourtois. C’est à vous à jouer, Fleury, dit le cafetier, d’une voix aiguë qui stupéfiait, sortant de sa formidable poitrine. Fleury, greffier du juge de paix de La Neuville, était un homme de quarante ans, d’une laideur malsaine et répugnante. Ses lèvres étaient habituellement couvertes d’aphtes, qui saignaient et qu’il pansait avec des applications de papier, pour les dérober au contact de l’air. Ces bobos, recouverts de leur taie blanche, faisaient sa bouche plus ignoble, et en accentuaient la torsion hideuse et hypocrite. Ses yeux gris et vitreux ne montraient presque pas de blanc, et leur pupille avait une inquiétante mobilité. Ses cheveux mal coupés étaient pleins d’épis, qui se hérissaient dans tous les sens, achevant de donner à sa figure une expression effrayante. On le voyait toujours décemment habillé de noir. Pour l’instant, il était en bras de chemise, et avait ôté sa cravate. Son adversaire était un homme d’une cinquantaine d’années, taillé en force, très rouge de visage, et le poil grisonnant. De petites boucles en or pendaient au lobe de ses oreilles. Une paire de guêtres en cuir fauve lui montait jusqu’aux genoux ; il était vêtu d’une blouse de roulier brodée de fil blanc aux épaules, au cou et aux poignets. Sur une chaise, près de lui, il avait posé une casquette de drap bleu à oreillettes, qu’il portait été comme hiver. Ses mains étaient presque aussi épaisses que longues, et faites pour assommer un bœuf. Il riait, d’un rire violent qui lui rendait les joues violettes et finissait par un étranglement. Était-ce son nom véritable, ou un sobriquet, venant de son habituelle façon de traiter les gens avec qui il faisait des affaires ? Jamais Pascal, depuis son enfance, ne l’avait entendu nommer autrement. Il se souvenait de l’avoir vu autrefois venir bien souvent chez son père. Quand il s’en allait, il disait toujours : Entendu. Ce qui prouvait le bon accord qui existait entre lui et Carvajan. Tondeur était marchand de bois, et occupait deux cents bûcherons, d’un bout de l’année à l’autre, dans les coupes qu’il soumissionnait aux adjudications du gouvernement ou des particuliers. Pascal s’assit à une table écartée. Un silence profond régnait dans la salle, troublé seulement par les bourdonnements des mouches qui voletaient au plafond en noirs essaims, et par le claquement sec des dominos sur le marbre. De temps à autre cependant, Tondeur et Fleury poussaient de sourdes exclamations, et laissaient échapper des lambeaux de phrases, agrémentées de plaisanteries en usage parmi les joueurs : Pour le coup, je pose le gros... Sept et trois dix et sept dix-sept... qui ajoutés à quatre-vingt-trois font cent... Père Tondeur, vous avez votre compte... A-t-il une chance, ce Fleury ! Il n’y en a que pour lui... il faut que je monte aux coupes surveiller un peu le travail de mes ouvriers... Par cette chaleur-là, vous allez attraper un coup de sang.... c’est vous qui l’attraperez si je reste ! Les trois hommes partirent d’un gros rire, et Fleury, dans l’ombre de la salle, commençait à remuer les dominos, quand le bruit d’une voiture s’arrêtant devant l’auberge attira l’attention générale. L’énorme Pourtois se souleva même sur sa chaise et ébaucha un mouvement de curiosité. Mais il n’eut pas à se déranger : la porte s’ouvrit, poussée par une main vigoureuse, et un jeune homme de très haute taille, vêtu d’un costume de chasse en velours marron, guêtre jusqu’aux genoux, le visage animé, entra brusquement. Il y a du monde, dit-il d’une voix forte, en jetant un regard autour de lui, tant mieux ! Tenez, père Pourtois, allez jusqu’à ma charrette : vous y trouverez une mauvaise bête, qui est à vous, et que vous avez tort de laisser vagabonder dans nos bois... Pour cette fois, je vous la ramène... Mais à la prochaine occasion, aussi vrai qu’il y a un Dieu, je lui casse les reins ! Du reste, je le lui ai dit... interrogea le cabaretier très étonné, en étant sa casquette avec déférence... allez jusqu’à la voiture, interrompit le jeune homme avec impatience. Fleury, d’un pied leste, y était déjà. Sa figure sardonique s’éclaira, ses petits yeux pétillèrent de malicieuse gaieté, sa bouche se fendit dans un éclat de rire, qui montra ses dents noires comme des clous de girofle, et, frappant ses mains l’une contre l’autre : Les quatre pattes liées, ni plus ni moins qu’un veau qu’on mène à la foire !... la bonne tête qu’il a, sur sa paille !... C’est bon pour faire mûrir les nèfles, la paille, mon vieux ; mais c’est mauvais pour coucher les chrétiens ! Un grondement de loup pris au piège partit de la voiture, et, se raidissant sur ses coudes et sur ses genoux, un homme vêtu d’une blouse rapiécée, la tête couverte d’un foulard brun et rouge, un pantalon bardé de cuir aux jambes, et les pieds chaussés de souliers de roulier, leva, au-dessus des ridelles de la charrette, un visage maigre, à la bouche sinistre, aux yeux obliques et aux cheveux grisonnants. Tu veux descendre, vieux drôle ! dit le jeune comte, et, à bout de bras, enlevant son prisonnier comme un paquet, il fit deux pas, et le déposa, hurlant, sur une des tables de l’auberge. s’écria le père Tondeur avec admiration. Mais quel regrettable emploi de la force ! pontifia en douceur Fleury, dont l’accès de gaieté avait été calmé par de soudaines réflexions... Pourtois, prenez donc les ciseaux de votre femme et coupez ces cordes... monsieur Robert, reprit-il, l’air câlin, est-ce digne d’un homme dans votre position de traiter ainsi un pauvre diable ? Pourtois, de ses grosses mains, avait déjà délié Chassevent qui, se sentant libre, sauta sur ses pieds, se frotta les épaules, et, avisant un verre resté plein sur un plateau, le but avec avidité... Ça lui a donné soif, au mâtin ! Mais qu’est-ce qu’il a donc fait, monsieur le comte ? Il a tendu des collets dans la Vente aux Sergents : c’est la dixième fois depuis un mois... On ne pouvait pas le pincer... Mais je me doutais que c’était lui, et j’ai été faire une ronde, ce matin, après la rentrée du garde... J’ai trouvé mon gaillard en train de poser ses fiches... Les collets sont dans ma poche... Il tira un paquet de fils de laiton, et, le jetant au visage du braconnier pâle et muet : Tiens, coquin, voilà tes instruments de travail... Mais tu sais ce que je t’ai dit ?... On t’envoie devant le tribunal, tu attrapes huit jours de prison, pendant lesquels on te nourrit mieux que tu ne l’es chez toi ! Ta fille est obligée de te payer ton tabac... Ce matin, je t’ai pris, ficelé et laissé au pied d’un arbre, pendant trois heures... La figure tannée de Chassevent se plissa de petites rides, qui coururent sur sa peau, comme les vagues légères d’une eau effleurée par le vent. Il ne leva pas ses yeux faux, mais il laissa échapper un sifflement narquois qui fit monter le rouge au front du jeune comte. dit-il, et il levait déjà sa main puissante, lorsque Fleury l’arrêta, en lui montrant, d’un coup d’œil, Pascal assis dans un coin obscur de la salle : Mais votre façon de procéder est tout à fait illégale. On n’a pas le droit d’attenter, de sa propre autorité, à la liberté individuelle... Il y a des agents de la force publique... Ce n’est pas le greffier du juge de paix qui parle en ce moment... qui, vous le savez, vous est tout dévoué... et déplore des violences qui font tort à votre caractère. Le tort que je me fais ne regarde que moi, interrompit le jeune homme, avec un ton hautain. Les gendarmes de la brigade s’occupent de tout, excepté de courir après les coquins, et quant à vous, Fleury, vous êtes un brave garçon, mais ne vous mêlez pas de mes affaires. Il ne faut refuser le loyal concours de personne, murmura le greffier, en baissant la tête avec un air d’humilité désolée. Est-ce que vous partirez d’ici sans rien prendre, monsieur Robert ? Qu’est-ce qu’on pourrait donc bien vous offrir ? Rien, je vous remercie, dit le jeune homme. Il fouilla dans la poche de son gilet, et, jetant une pièce de monnaie sur la table : Tenez, voilà pour votre garçon d’écurie qui a gardé mon cheval. Et gagnant la porte, sans ajouter une parole, sans faire un salut, il monta dans sa voiture et s’éloigna au grand trot. À peine Chassevent l’eut-il vu disparaître dans un tourbillon de poussière, qu’il retrouva la parole. Toutes les invectives qui lui bouillonnaient au bord des lèvres, depuis un instant, sortirent comme un torrent ; il fit, d’un coup de poing, sauter sur le marbre de la table les dominos abandonnés : hurla-t-il, bavant de colère, ah ! Pour quelques malheureux lièvres, il m’a attaché... Mais il m’a pris en traître, vous savez, car je ne le crains pas... Ne fais pas le malin, dit Tondeur : il t’aplatirait d’une seule calotte... La prochaine fois, j’irai avec mon fusil... Et aussi sûr que nous sommes là, je lui fais son affaire ! Chassevent, vous n’êtes pas aussi rageur que vous voulez le faire croire, interrompit Fleury, et vous dites des bêtises dans ce moment-ci... Jamais je ne lui pardonnerai ce qu’il m’a fait, reprit le braconnier d’un air sombre... Quand on le saura, tout le pays va se ficher de moi... Quand donc leur aurons-nous réglé leur compte ? Il lança un horrible juron et, jetant à Fleury un regard sinistre : Et moi je me charge du fils... À cette association répugnante faite par Chassevent, à ce rapprochement odieux de son père et du vagabond, Pascal se leva avec violence, et, le visage enflammé par la colère : Je vous défends, misérable drôle, s’écria-t-il, de prononcer le nom de M. demanda Chassevent, d’un ton à la fois goguenard et menaçant. Ces mots produisirent un changement immédiat dans l’attitude des trois hommes. Pourtois avança respectueusement une chaise, Fleury chiquenauda sa redingote crasseuse, et redressa sa cravate fripée, Chassevent porta la main au foulard qui lui servait de coiffure. La femme Pourtois elle-même, du haut de son comptoir, daigna sourire entre ses deux tirelires en métal blanc. vous êtes le fils à M. Carvajan, voyez-vous, c’est notre homme, et il n’y a pas de danger que nous cherchions à le contrarier... Je ne lui ai, moi, tant seulement jamais pris un lapin dans ses bois de La Moncelle... Et pourtant il y en a, bon sang ! On peut dire que je lui suis dévoué. S’il voulait avoir ma fille chez lui comme servante... Mais elle en a bien le droit : elle est assez gentille ! C’est moi qui lui ai distribué, à M. Carvajan, sa liste aux élections municipales, et ces messieurs savent que le jour où il a été nommé maire, je me suis piqué le nez, ah ! comme ça se doit en l’honneur d’un ami !... Carvajan, autant que j’abomine les gens d’en face... Mais il ne les chérit pas non plus... et c’est lui qui nous en débarrassera... Il montra le poing à la colline sur laquelle se dressait, entre les arbres, le château de Clairefont, et, s’excitant lui-même au souvenir de sa récente aventure : M’attacher, comme un corbeau crevé, exposé dans un champ au bout d’une perche !... Mais tu me le paieras, ou que ce que je bois me serve de poison ! Et il avala d’un trait un verre de bière que Pourtois venait de verser pour Pascal. Dites donc, Chassevent, s’écria le cabaretier mécontent, faudrait nous flanquer un peu la paix avec vos histoires... Nous aimerions mieux écouter monsieur, que nous revoyons dans le pays avec bien de la satisfaction... Je vous ai connu tout petit, monsieur Pascal, et quand vous vous promeniez avec votre bonne chère dame de mère, je vous ai bien souvent reçu dans mon établissement... il est changé depuis les temps !... Et vous voilà bel homme, da... vous qui étiez un peu maigriot, soit dit sans vous offenser... Vous ne m’offensez pas, répondit Pascal, les yeux baissés, et comme absorbé par une profonde méditation... Tout est bien changé, en effet... Et tout changera bien davantage avant peu, dit Fleury d’une voix coupante... Nous avons la guerre ici, monsieur Carvajan, entre votre père et le marquis de Clairefont... Il y a trente ans que les hostilités sont engagées, et nous approchons du dénouement. Les gens d’en haut sont bien perdus, allez. Ils n’ont pas de chance d’en réchapper, car c’est votre père qui les tient. Vous êtes arrivé pour assister à la victoire... Le greffier tendit au jeune homme une main crochue comme une griffe, que celui-ci ne vit pas sans doute, car il la laissa retomber sans la serrer. Dans son souvenir la récente aventure repassait. Il voyait une belle jeune fille à cheval, marchant lentement sous la voûte fraîche des arbres, escortée par un grand lévrier. Un inconnu sautait dans le chemin creux devant elle, et lui demandait sa route. Gravement, avec une fière complaisance, elle lui servait de guide. Au moment de la quitter, respectueusement, il la priait de lui dire son nom, et c’était Mlle de Clairefont, la fille de celui que l’on citait comme l’ennemi de son père. Il semblait alors à Pascal qu’une ombre descendait sur la jeune fille et qu’il la voyait vêtue de noir, le front penché sous de lourds ennuis, son beau visage creusé par le chagrin. Elle marchait en silence, les yeux rougis et fixés vers la terre, toute seule, comme abandonnée. Le chemin vert et fleuri avait perdu sa splendeur d’été. Les arbres dépouillés de leurs feuilles frissonnaient, noirs et froids, sous le vent d’hiver, et de ce tableau se dégageait une impression de malheur. Comment se trouvait-elle ainsi seule ? Qu’était devenu le frère, ce violent et rude jeune homme qu’il n’avait qu’entrevu ? Comment la solitude morne s’était-elle faite autour de cette adorable enfant, et pourquoi pleurait-elle ? Ainsi que l’avaient annoncé ces misérables qui l’entouraient, le vieux Carvajan était-il l’auteur de ce deuil et de cette tristesse ? Le cœur de Pascal se serra. Il se demanda avec trouble quel intérêt soudain il prenait à cette jeune fille, qu’il ne connaissait pas la veille. Il sentit une violente angoisse à la pensée qu’elle allait souffrir, et souffrir par un Carvajan. Devait-il donc, lui qui portait ce nom redouté, être maudit par elle ? Lorsque, entraîné par une irrésistible sympathie, il aurait voulu se courber à ses pieds, protester de son dévouement, accomplir des tâches surhumaines pour se faire remarquer et pour plaire, il se découvrait irrémédiablement voué à son aversion et à son mépris. Le vieux marquis de Clairefont, l’athlétique et violent Robert disparurent de sa mémoire : il n’y eut plus qu’elle, incarnation unique de la famille, elle seule menacée, et dont on annonçait joyeusement la ruine, elle, victime livrée à tous ces confédérés qui célébraient leur prochaine victoire, et le félicitaient, lui, Pascal, qui déjà eût voulu les écraser, d’être arrivé pour assister à la curée. Il releva le front avec le sentiment qu’on le regardait. Il vit en effet les yeux de ceux qui l’entouraient fixés sur lui avec surprise. Depuis quelques minutes, à la suite de ces paroles triomphantes lancées par Fleury, il se montrait absorbé, muet, la tête penchée sur la poitrine. Il passa la main sur son front, et, avide de savoir plus complètement ce qui se tramait contre Clairefont : Je vous remercie de votre bienvenue, dit-il en s’efforçant de montrer un visage souriant. Mais laissez-moi vous dire que j’arrive d’un pays où les intérêts qui vous mettent en mouvement paraîtraient bien mesquins. J’ai parcouru les provinces les plus sauvages de l’Amérique, j’y ai vu des domaines de cent mille hectares, où pâturent des troupeaux innombrables, gardés par des escouades de bergers à cheval. En repassant au bout d’un an dans des contrées que j’avais connues désertes, j’y ai découvert des villages poussés comme par enchantement, j’ai traversé à cheval des montagnes où l’argent est le caillou du chemin, j’ai longé des lacs de pétrole contenant de quoi éclairer l’Europe entière pendant dix années sans tarir. J’ai foulé des champs où la terre végétale a cinq mètres d’épaisseur, et où la paille du blé est haute à cacher un homme debout. J’ai assisté à la marche prodigieuse et ininterrompue du progrès, transformant tout un monde. Je reviens, au bout de dix ans d’absence, et je vous trouve ici occupés de la même intrigue, échauffés de la même haine, dévorés du même désir. Allons, on voit que tout est définitivement réglé, mesuré et établi, dans notre France, et que vous avez du temps à perdre. J’assisterai à votre amusette, puisque vous m’y conviez ; mais je suis un peu blasé, je vous en préviens : je ne vous promets pas que j’y prendrai de l’intérêt. Il partit d’un éclat de rire qui sonna faux à l’oreille de Fleury. Le greffier conçut un peu d’inquiétude. Il dévisagea ce fils qui traitait avec tant de dédain une affaire qui tenait si fort au cœur de son père. Il crut nécessaire de lui faire toucher du doigt le fond de l’opération, pour qu’il en parlât avec moins de détachement : Il n’est pas question ici de lacs de pétrole, ni de mines d’argent, ni même de terres pouvant se passer d’engrais, dit-il avec une aigre ironie ; nous ne sommes pas dans le pays des prodiges, mais en France, où les gains considérables et faciles se font rares, et où une belle spéculation mérite qu’on s’en occupe et qu’on la tire de longueur. Or, il s’agit de la Grande Marnière, et cette colline de cent hectares, aride, couverte de bruyères et d’herbes blanches, contient, dans son sous-sol, des millions... Exploitée par le marquis de Clairefont, ce rêveur, elle a été une source de ruine. Aux mains de votre père et de ceux qui sont avec lui, elle sera une source de prospérité. Tout le pays, voyez-vous, est intéressé à ce que le domaine de Clairefont change de maître, et vous ne serez pas bien malheureux, monsieur Pascal, d’habiter le château qui est là-haut. Si délabré qu’il soit, il a meilleure façon que la petite maison de la rue du Marché. Machinalement, le jeune homme se dirigea vers la porte de la salle, l’ouvrit, et soudain le parc de Clairefont, s’étageant sur le flanc du coteau, jusqu’au pied de la longue terrasse qui borde la façade du château, s’offrit à ses yeux. Les taillis étaient calmes, profonds, et silencieux. Au loin, le coucou faisait entendre son chant mélancolique. Au delà de ces futaies ombreuses, derrière ces murailles, se trouvait la jeune fille qu’il rêvait déjà de défendre. Un bien grand espace s’étendait entre elle et lui : toute la largeur de ce vallon stérile, qui recelait dans ses flancs les trésors annoncés par Fleury. Mais plus infranchissable encore était la séparation tracée par cette fine cravache, qui avait coupé l’air avec un sifflement, quand il avait prononcé son nom, ce nom redouté de Carvajan, qui retentissait aux oreilles inquiètes comme un présage de ruine. murmura derrière lui la voix enrouée de Chassevent... J’y compte deux mille pieds d’arbres à abattre, si on veut jouer du haut bois, ajouta Tondeur, avec une grosse gaieté, et encore sans abîmer les ombrages !... Nous en tâterons, n’est-ce pas, père sournois ? On a besoin de madriers pour le chemin de fer... Ce sera justement le coup !... Et il y a derrière l’auberge vingt arpents, que nous savons comment irriguer, et qui feraient de bien jolis herbages, répliqua le marchand de bois. Puis, tortillant autour de son poignet la lanière de cuir de sa trique : Il donna de lourdes tapes dans les mains de ses amis, tira son chapeau à Pascal, et, d’un pas pesant, il se dirigea vers le plateau. Le jeune homme le suivit du regard, pensant que, peut-être, en traversant les bois, en longeant le parc, le vieux Tondeur aurait l’occasion de rencontrer la charmante amazone. Puis, ses idées prenant un autre cours, il songea avec inquiétude que les habitants de Clairefont vivaient entourés d’ennemis secrets et acharnés. N’avait-il pas, quelques instants auparavant, entendu Fleury parler familièrement au comte Robert ? Pourtois n’était-il pas souriant et obséquieux devant le jeune châtelain ? Et Tondeur, en relations d’affaires continuelles avec le marquis, ne circulait-il pas toute l’année sur le domaine, comptant les vieux hêtres et les grands chênes, et mesurant d’avance sa part de la conquête commune ? Jusqu’à l’horrible Chassevent, dont la fille allait en journée au château, et servait d’espionne à la bande noire dont Carvajan était le chef. Ainsi, d’instants en instants, à mesure que les agents de son père parlaient, il voyait tous les ressorts du piège tendu apparaître. Il voulut tout savoir, et, avisant Fleury qui faisait des grâces à la réfléchie et silencieuse Mme Pourtois, il prit la résolution de pénétrer jusqu’au fond de cet esprit trouble. Sortant de sa poche un étui à cigares en argent, il l’ouvrit et le tendit au greffier. On voit que vous revenez d’Amérique, dit celui-ci, en regardant les havanes avec une lente admiration. Il en choisit un, en mâchonna grossièrement le bout entre ses dents, et, le fumant à grosses bouffées : Si vous retournez à la Neuville, nous ferons route ensemble. Ils sortirent de l’auberge, reconduits jusqu’au seuil par le colossal Pourtois. Arrivé sur la route, jetant un dernier regard sur la haute terrasse où il lui semblait voir confusément passer une élégante promeneuse, Pascal prit familièrement le bras de Fleury, et, avec l’abandon d’un homme qui se sent en confiance : Maintenant que nous sommes seuls, dit-il, parlez-moi de ces Clairefont. mon cher monsieur, ils s’enfoncent de jour en jour plus complètement... À l’heure qu’il est, il n’y a plus que la tête qui passe... Et sous peu tout y sera... Le marquis est un vieux fou qui, depuis vingt-cinq ans, s’est donné, pour se ruiner, plus de mal que bien d’autres pour s’enrichir... Tant qu’il n’a fait qu’inventer des charrues à double soc automatique, avec lesquelles on ne pouvait pas labourer, et des batteuses rotatives, qui mettaient le grain en marmelade, ça a encore été... Mais il s’est un beau jour fourré en tête de fabriquer de la chaux hydraulique, et alors il a pratiqué des sondages aux quatre coins de son domaine, il a construit une usine, puis il a hypothéqué ses terres pour subvenir aux frais de l’entreprise... Il eût mieux valu pour lui se jeter dans le puits de la Grande Marnière qui a cent vingt mètres de profondeur !... Le bonhomme était fait pour conduire cette affaire-là comme moi pour ramer des pois... Il aurait fallu un malin pour mener la chose à bien... Et justement ce malin-là avait intérêt à ce qu’elle tournât de travers... L’ignoble Fleury cligna ses yeux louches, et fit entendre un petit ricanement : Monsieur Pascal, votre père est un homme auquel on ne résiste pas, et il vaudrait mieux être mal avec le diable qu’avec lui... Le marquis sait à quoi s’en tenir aujourd’hui, et il doit amèrement regretter les noirceurs qu’il a faites autrefois à M. Pascal jeta à son compagnon un regard interrogateur. Mais votre père connaît la règle des intérêts composés... Et avec lui tout se paie... Mais si l’affaire est mauvaise, dit Pascal, pourquoi tant se démener pour s’en emparer ?... Parce que, bien exploitée, elle deviendra excellente... La chaux de la Grande Marnière peut rivaliser avec les meilleurs produits de Belgique, elle est supérieure à celle de Senonches... Toute la colline qui va de Clairefont à Lisors contient des gisements d’une richesse admirable... Il y a des millions enterrés là-haut, et nous saurons les faire sortir... Nous obtiendrons l’autorisation de fouiller les communaux, moyennant une redevance modique, et pendant plus de cent ans on trouvera de la marne à volonté... C’est la fortune pour tous ceux qui font partie du syndicat dirigé par M. Oui, la fortune rapide et sûre ! Il tendit ses mains comme pour saisir les richesses qu’il entrevoyait dans l’avenir. C’est la ruine du marquis, dit Pascal... complète, reprit avec âpreté le greffier... Il a dû cesser son exploitation. Il est sous le coup d’une expropriation au profit de votre père, qui a avancé, par l’intermédiaire de diverses personnes, des sommes importantes. Il est dans la nasse, le vieil aristocrate ! de Clairefont n’a-t-il donc auprès de lui personne qui puisse l’aider de ses conseils, lui prêter l’appui de son activité ? Sera-ce son fils, ce beau et violent garçon, que vous venez de voir, il n’y a qu’un instant, traitant les hommes comme ses chiens, quand ils ont fait une faute ? Où prendrait-il de la raison pour éclairer son père, quand il n’en a pas pour se conduire lui-même ? S’agira-t-il de tirer un coup de fusil sur un sanglier, de conduire un cheval difficile, de manger et de boire pendant toute une soirée, ou de lutiner une jolie fille ? Alors vous le trouverez toujours prêt et dispos. Mais ne lui demandez pas de s’appliquer à quelque travail de tête ; il ne saurait s’y astreindre. Il tomberait d’un coup de sang, s’il ne vivait pas au grand air. Voilà le seul homme qu’il y ait dans la maison, car je ne compte pas le baron de Croix-Mesnil, qui ne vient que par intervalles pour faire sa cour à Mlle Antoinette. À ces mots, Pascal s’arrêta, comme s’il eût vu un gouffre s’ouvrir à ses pieds. Une pâleur subite s’était étendue sur son visage, et ce fut d’une voix changée qu’il balbutia : Oui, un bon jeune homme, capitaine de dragons en garnison à Évreux, qui croque le marmot depuis deux ans, sans se décourager, mais qui prendra certainement la poudre d’escampette quand il verra le beau-père en déconfiture... Une horrible espérance rentra dans son cœur à la pensée qu’Antoinette pouvait être délaissée. Il vit son intérêt d’accord avec celui de son père. Il n’avait rien à attendre que de la ruine du marquis. Antoinette sans fortune se rapprochait de lui. Pascal frémit en se surprenant à souhaiter que ce désastre s’accomplît. Quelle âme de boue ai-je donc ? Suis-je aussi infâme que ce Fleury qui me donne froidement tous ces détails, et escompte le malheur de cette famille ? vais-je entrer dans leur horrible syndicat ? Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d’infamie ? Il releva la tête, frappa fortement le sol du pied et, le cœur gonflé d’une audacieuse espérance, il répondit à la question que sa conscience venait de lui poser : Ce sera à force de dévouement ! Celui qui avait osé se faire de Carvajan un ennemi si acharné et si dangereux était maintenant un vieillard au front ridé, aux cheveux blancs comme la neige, aux épaules voûtées et à la démarche chancelante. On l’avait autrefois appelé le beau Clairefont, et le point de départ de cette haine implacable, à laquelle il était en butte, avait été une aventure d’amour. Au jour de sa naissance, en 1816, la Restauration était dans toute sa force et tout son éclat. Son père, riche de la fortune de sa femme, charmante Anglaise épousée pendant l’émigration, avait racheté le château patrimonial, et s’était constitué un domaine qui lui rapportait chaque année cent vingt mille livres. La faveur de Louis XVIII, dont il avait fait le whist pendant vingt-cinq ans, de Coblentz à Vérone et de Hartwel à Paris, en suivant toutes les étapes de l’exil, lui avait valu d’être nommé gentilhomme de la chambre et commandeur de Saint-Louis. Bien des fidèles qui s’étaient prodigués à la gueule des canons républicains en Vendée n’obtinrent pas autant, pour leur héroïsme, que M. À treize ans, le comte Honoré eut un premier chagrin : il perdit sa mère. Il fût demeuré facilement inconsolable, mais son père ne lui en laissa pas le loisir. Le marquis ne favorisait point les douleurs improductives. Il engagea son héritier à sécher ses larmes, et, pour le distraire, le fit admettre auprès du roi Charles X, en qualité de page. Honoré plut par sa gracieuse vivacité. La duchesse de Berry le prit en amitié, et daigna passer sa belle main dans les cheveux blonds de l’enfant. Le fils paraissait donc promis à la même heureuse fortune que le père : il apprenait déjà le whist, lorsque la Révolution, qui se plaît à brouiller les cartes des hommes et des rois, conduisit Charles X tout courant jusqu’à Cherbourg, et le fit embarquer pour l’Angleterre. Le marquis, dont toute la carrière s’était faite en exil, ne crut pas devoir se dérober à des tristesses qu’il savait devoir être, à un moment donné, si brillamment compensées. Il suivit son souverain à Goritz et commença à initier son fils à l’art, qui lui était familier, de courtiser le malheur. Cette nouvelle émigration, adoucie par la jouissance d’une fortune considérable, dura plus longtemps que ne l’avait prévu le marquis. La branche cadette, plantée comme une bouture sur le trône, prit solidement racine, et Honoré de Clairefont, arrivé enfant sur la terre étrangère, y grandit et devint un homme. À mesure qu’il avançait en âge, des dissemblances curieuses se remarquaient entre son caractère et celui du marquis. Autant le compagnon du comte de Provence était léger, sceptique, tout brillant des grâces un peu vicieuses du XVIIIe siècle, autant le page du comte d’Artois se montrait généreux, enthousiaste, et entraîné par le courant utilitaire des temps nouveaux. Son père, qui était d’une aristocratique ignorance, le voyant étudier, se moquait d’une application qu’il trouvait déplorablement populacière. À quoi vous destinez-vous donc, mon cher ? Voulez-vous être industriel ou marchand ? Il n’est qu’une science qui convienne à un homme de votre rang : c’est celle de bien vivre, et je crains que ce soit la seule qui vous manque. Je m’attriste à vous voir les goûts d’un croquant... Vous vous ferez du tort dans le monde, et vous nuirez à votre avancement... Il faut que vous ayez pris ces idées du côté de votre mère, qui a eu des drapiers dans sa famille, au temps de ce faquin de Cromwell... Car, pour les Clairefont, ils n’ont jamais rien appris, si ce n’est à tirer l’épée et à dépenser noblement leurs revenus... Pour le reste, ils le savaient assez de naissance. Ces sarcasmes ne convertissaient pas Honoré, qui se délassait, dans l’étude des sciences, de la vie fastidieuse qu’il menait à la cour triste et maussade du roi découronné. Il s’était pris de passion pour la physique et la chimie. Il avait rencontré un très savant professeur, retiré de l’Université d’Iéna, l’avait habilement attiré par ses prévenances, et passait avec lui, dans un cabinet aménagé en façon de laboratoire, des heures délicieuses. Son père, un matin qu’une explosion très forte s’était produite pendant une expérience, lui avait demandé railleusement ce qu’il fabriquait avec tant de tapage, et comme Honoré, qui redoutait beaucoup le marquis, demeurait muet : Si c’est l’élixir de longue vie, que mon ami le comte de Saint-Germain prétendait autrefois posséder, vous ferez bien, mon cher, de m’en donner une petite bouteille, car je ne suis pas dispos depuis quelque temps. Le jeune comte s’inquiéta, prévint le médecin ordinaire de son père, mais tous les soins demeurèrent sans effet : le marquis mourut. Son seul mal était qu’il avait quatre-vingts ans. À peine majeur, Honoré se trouva donc riche, libre, et passablement las de vivre en pays étranger. Fort peu soucieux de faire laide figure à Louis-Philippe, et de bouder, lui sixième, dans les salons d’un pauvre prince presque en enfance, il rentra en France et courut revoir Clairefont. L’air du pays lui causa une ivresse singulière, et il se sentit vraiment jeune, vraiment vivant, ce qui était assez nouveau pour lui. Il eut une montée de sève inattendue, pensa moins à ses alambics, délaissa son laboratoire, et eut fantaisie d’aller passer l’hiver à Paris. Le marquis était mort un peu trop tôt. S’il eût vu Honoré souper, jouer, et le reste, il eût emporté la conviction consolante que le nom de Clairefont n’était point tombé à un grimaud. Le jeune homme fut du Jockey-Club, alors à son origine ; il fit courir, eut un pied dans les coulisses de l’Opéra, et, son revenu ne lui suffisant pas, entama gaillardement le capital. Il allait passer tous les étés deux ou trois mois à Clairefont, à l’époque des chasses, et stupéfiait La Neuville par le luxe de ses équipages et la splendeur de ses réceptions. Les bruits les plus extraordinaires circulaient sur les fêtes que donnait à ses amis le jeune seigneur du pays. On racontait qu’il s’était bu, dans un seul dîner, quatre-vingts bouteilles de vin de Champagne, et que des femmes habillées en hommes prenaient part aux battues du château. L’une d’elles avait même logé une charge de plomb dans les mollets d’un traqueur, en tirant un chevreuil. Et le blessé avait été gratifié de deux mille francs pour sa peine ; une petite fortune ! Tous les paysans en rêvaient, et, maintenant, s’aventuraient imprudemment les jours de chasse, pour tâcher d’avoir même aubaine. Honoré était un beau garçon, de moyenne taille, blond, avec des yeux bleus très doux. Quand il traversait la petite ville, conduisant son tilbury, et faisant, au trot sonore de ses deux chevaux, vibrer les carreaux des maisons, plus d’une femme risquait un œil à la fenêtre. Bien des cœurs battaient pour lui en secret. Mais qu’espérer d’un élégant qui passait pour avoir à Paris des bonnes fortunes miraculeuses, et retenir, par les mêmes chaînes de fleurs, les comédiennes célèbres et les fières grandes dames ? Cependant un événement se préparait, qui devait avoir un grand retentissement dans le pays, et exercer sur la destinée du marquis une influence considérable. Dans la rue du Marché, auprès de la fontaine publique, dont le rejaillissement continuel piquait la pierre des murs d’une moisissure verdâtre, s’élevait une étroite maison basse, à pignon aigu et penchant, aux fenêtres à guillotine garnies de carreaux verts, bossués, au centre, d’un cul de bouteille. Au-dessus de la porte, sur un tableau noir, étaient écrits ces mots : Gâtelier, marchand de fourrages, sons, recoupes et avoines . La petite boutique, au rez-de-chaussée, était encombrée de sacs de grains, et, dans un vaste casier, appliqué à la muraille, des bocaux d’échantillons rarement remués rancissaient sous la poussière. Cet humide et triste réduit, où le soleil n’entrait jamais, parut cependant lumineux au marquis. C’était un jour de marché : sa voiture avait été arrêtée par un encombrement ; il laissa tomber un regard distrait sur cet intérieur sombre, et resta ébloui. Assise auprès de la fenêtre relevée, travaillant à un ouvrage de broderie, une jeune fille, blonde comme une madone de Raphaël, le teint blanc, la bouche rêveuse et tendre, des yeux bleus ombragés par de longs cils châtains, lui apparut pleine de la grâce délicate et charmante d’une fleur qui languit sans air et sans soleil. Les charrettes qui barraient la rue s’étaient éloignées, les paysans qui débattaient le prix d’une vente, à grand renfort de cris et de tapes dans la main, avaient gagné le cabaret voisin, le passage était libre, les chevaux du marquis, ne voyant plus d’obstacle, piaffaient d’impatience, et cependant il restait là, les yeux fixés sur cette fenêtre où rayonnait cette exquise beauté, oubliant où il était, se souciant peu d’être observé, méprisant les commentaires des bourgeois de la ville, tout à son admiration, et pris d’un ardent désir de descendre, pour se rapprocher de celle qui venait de le troubler si profondément. Une aigre sonnette, mise en mouvement par l’huisserie, l’arracha désagréablement à son extase. Il jeta un regard chagrin sur la rue sale, sur la maison vieille et noire, se demandant par quelle ironie de la destinée cette perle se trouvait dans ce bourbier. Il ressentit alors une sorte de commotion magnétique. Un homme venait de paraître sur le seuil, s’était appuyé au chambranle de la porte, et, de là, faisait peser sur le marquis le regard provocant de ses prunelles jaunes. de Clairefont, du haut de son siège, dévisagea cet audacieux. Il le vit petit, maigre, avec une figure chafouine éclairée par des yeux d’une vivacité extraordinaire. Il était vêtu comme un ouvrier, d’une veste de ratine grise et d’un pantalon de velours vert usé aux genoux. Au même moment, la jeune fille leva la tête, et aperçut Honoré arrêté devant la boutique. Elle rougit, se détourna, affecta un air indifférent, et, quittant sa chaise, elle s’enfonça dans les profondeurs obscures de la boutique. Le marquis l’entendit qui disait d’une voix douce et chantante : Carvajan, au lieu de regarder dans la rue, terminez donc vos expéditions... Le commis secoua son front basané comme pour en chasser de pénibles pensées, tourna une fois encore vers le jeune homme son visage sombre et menaçant, puis, lentement, il laissa aller la porte qui retomba avec un bruit de carreaux ébranlés. Honoré toucha ses chevaux, et, se tournant vers son domestique qui était assis impassible, les bras croisés, sur le siège de derrière : Quelle est donc cette jolie fille ? dit-il en affectant un air insouciant. C’est la demoiselle au père Gâtelier, monsieur le marquis. elle est bien connue dans le pays : elle s’appelle Édile... Mais elle est plus habituellement nommée la belle grainetière... monsieur le marquis, tout à fait honnête... Le père a du bien, et elle pourra, si elle a de l’ambition, épouser au moins un huissier... Et ce gars à museau de renard qui était sur le pas de la porte ? C’est Carvajan, le garçon de magasin... Un finaud et un robuste ouvrier, qui fait marcher la maison, car le père Gâtelier est plus souvent au cabaret qu’à ses affaires... de Clairefont fit un signe de tête indiquant qu’il savait tout ce qu’il lui plaisait d’apprendre, et le laquais bien stylé reprit son solennel mutisme. Honoré, les jours suivants, repassa par la rue du Marché. Il inventa des prétextes pour s’en aller en ville. Il descendait à pied par la côte raide qui conduit de Clairefont à La Neuville, et les bourgeois le rencontraient flânant, sa canne sous le bras, d’un air absorbé. Pour quel motif le marquis se promenait-il dans ces rues pavées de cailloux féroces qui brisaient les pieds, quand il avait les allées moelleuses de son parc ? Carvajan le savait bien, lui qui, du haut d’une lucarne, guettait les marches et les contremarches du jeune homme. Il avait, dès le premier jour, eu l’instinct qu’il en voulait à Édile. Et une haine subite, farouche, implacable, s’était allumée dans son cœur. Il s’était senti menacé à la fois dans son intérêt, qui était de succéder à son patron, et dans son bonheur, qui eût été d’épouser cette charmante fille. Et ce plan, soigneusement élaboré depuis dix ans qu’il était entré chez le père Gâtelier, Carvajan le voyait compromis par le caprice d’un grand seigneur. Il pâlissait de rage en entendant sur le pavé, pendant les heures mortes où tous les habitants étaient enfermés chez eux, accablés par la chaleur, le pas net et audacieux du marquis. Il couvait des vengeances terribles, et, dans son grenier, la tête penchée sur la rue, il ne quittait pas des yeux son ennemi, songeant qu’un moellon, croulant du haut pignon de la vieille maison, pourrait terminer providentiellement l’aventure. Et, de ses doigts crispés, il labourait inconsciemment la muraille. Un jour, un fragment de plâtre, en tombant sur l’épaule du marquis, lui fit lever la tête, et, dans l’ombre de la lucarne, il découvrit une figure éclairée par deux yeux de tigre en embuscade. Honoré comprit le danger, et, depuis, il passa sur l’autre trottoir. Il avait reconnu l’homme qui s’était posé, le premier jour, devant lui comme un adversaire. Il s’informa, et apprit que le commis de Gâtelier était le fils d’un bas officier espagnol entré en France à la suite du roi Joseph, en 1813, et nommé Juan Carvajal. Le Joséphin s’était fixé à La Neuville et y avait vécu pauvrement en faisant des écritures. Carvajal Juan s’était, dans la prononciation familière des bourgeois du pays, contracté en Carvajan, et le nom ainsi déformé était devenu d’usage courant. Mais si, de son père, le commis avait hérité un nom francisé, il n’en avait pas été de même pour le tempérament et le caractère. Intelligent, et relativement instruit, de par son origine, il se montrait passionné et vindicatif. Il était homme à attendre patiemment pour frapper son ennemi et, l’instant venu, à l’égorger voluptueusement et sans merci. Entré chez Gâtelier à seize ans, Carvajan avait promptement découvert dans le commerce des grains un puissant moyen d’action sur les populations des campagnes. Ambitieux, il ne bornait pas ses désirs à l’édification d’une fortune : il rêvait de se créer une situation importante dans le pays. Avec une grande finesse, il s’était rendu compte de l’évolution sociale qui se faisait en France. Il avait prévu l’avènement de la bourgeoisie. Il voulait être bourgeois, devenir riche, et tenir tout l’arrondissement dans sa main. Le marquis Honoré se heurtait donc à un adversaire redoutable, et ne s’en doutait guère. L’assemblée de La Neuville, qui a lieu le jour de la Saint-Firmin, tomba, cette année-là, le dimanche 25 septembre. C’est, dans cette petite ville, une occasion non seulement de se donner du plaisir, mais encore de traiter des affaires. Les gros propriétaires et les fermiers du canton viennent à la foire, qui dure quatre jours, et s’y livrent à un important commerce de chevaux, de bestiaux et de céréales. Le père Gâtelier, de tout temps, avait fait ses approvisionnements de l’hiver à la Saint-Firmin. Il voyait là les cultivateurs et, devant une table du café du Commerce, il passait ses marchés à coups de petits verres. Pendant ces trois jours, le grainetier ne dégrisait pas et, phénomène particulier, plus il était ivre, et moins il était accommodant. À mesure que sa bouche s’ouvrait, sa bourse se fermait. Aussi on disait en manière de plaisanterie : Quand le père Gâtelier est arrosé, son vendeur est à sec. Le troisième jour, le bonhomme était rond comme une futaille, et ses achats étaient terminés. On le rapportait alors chez lui, et il pouvait cuver en paix toutes les tasses de café et toutes les topettes d’eau-de-vie qu’il avait absorbées. Pendant que les vieux faisaient leurs affaires, les jeunes s’occupaient de leur plaisir. Et le bal ne désemplissait pas. C’était alors sous une tente dressée devant la mairie que les danseurs prenaient leurs ébats. Toute la bourgeoisie de La Neuville y venait, et les grands propriétaires voisins y paraissaient, par une familière condescendance pour leurs fermiers, dont les femmes et les filles rêvaient de cette fête pendant toute l’année. Il était de tradition d’y danser au moins une fois, et Carvajan pensait en frémissant que le jeune marquis allait pouvoir s’approcher d’Édile, l’inviter, lui parler, sans qu’il pût, lui, d’aucune façon intervenir. À sa grande surprise, le samedi, premier jour de la fête, Honoré ne parut pas au bal. Il se montra sur la place, causa avec ses fermiers, fut empressé auprès de leurs filles, dépensa de l’argent à toutes les boutiques établies en plein vent, distribua ses acquisitions aux enfants qui se pressaient autour de lui, trouva un mot charmant pour tous, un sourire aimable pour toutes, et se retira en prétextant une violente migraine. Édile rit, dansa, se divertit, affectant une liberté d’esprit si grande que Jean, délivré de ses appréhensions, ne se contraignit plus. Il en vint à croire que le caprice du marquis n’avait eu qu’une durée éphémère, et que quelque autre fantaisie le lui avait fait oublier. Il reprit de la confiance et se railla lui-même ; n’avait-il pas cru son avenir compromis, son bonheur perdu ? Le dimanche, il se livra aux jeux d’adresse préparés pour les jeunes gens, avec l’ardeur passionnée qui lui était naturelle, et gagna plusieurs prix. Le marquis n’avait pas paru de la journée : on le disait malade. Carvajan fut, pendant quelques heures, complètement heureux, le cœur élargi, les nerfs vibrants, la voix éclatante. Il dansa, infatigable, et conduisant la fête. À minuit, au moment où le bal était dans toute son animation, il chercha Édile pour l’inviter et ne la rencontra pas. Il la demanda à tous les amis du père Gâtelier. Les jambes de Carvajan devinrent tremblantes, sa vue se troubla, une horrible palpitation l’étouffa. Il eut le pressentiment qu’il avait été joué, et que l’absence du marquis n’était qu’une feinte. Il courut au café du Commerce et trouva son patron incapable d’assembler deux idées, hors d’état de faire deux pas. Il se précipita vers la rue du Marché, espérant qu’Édile, fatiguée, était rentrée à la maison. Il regarda de loin la façade et la vit toute noire ; aucune lumière dans la chambre de la jeune fille. Il entra, monta l’escalier, qui sonna lugubre sous ses pieds, frappa à la porte, et n’obtint aucune réponse. Il demeura un instant dans ce silence, égaré, entendant son cœur battre à coups précipités et sourds. Puis, écrasé par son impuissance, il se laissa tomber sur les marches et pleura de rage autant que de chagrin. Il resta ainsi longtemps, écoutant au loin la rumeur de la fête, les fanfares amorties de l’orchestre, roulant de terribles projets de vengeance. Puis une idée se fit jour dans son cerveau obscurci par la colère. Édile était peut-être à Clairefont : peut-être était-il temps encore de l’arracher au marquis. Il redescendit avec rapidité, et prit à toute course le chemin escarpé du plateau. Il ne mit pas plus d’un quart d’heure à gravir la rude montée et arriva comme un fou à la grille, qu’il trouva ouverte. Une voiture attelée de deux vigoureux postiers stationnait devant le château. Il entendit la portière se fermer avec un claquement qui lui répondit au cœur, et, comme le cocher allait rendre la main à ses chevaux, il se précipita. Dans l’intérieur obscur de la voiture, deux formes confuses s’offrirent à lui : celles d’un homme et d’une femme. Il poussa un rugissement et, saisissant la poignée de la portière, il l’ouvrit en criant : Une exclamation étouffée lui répondit ; au même moment une main nerveuse le prit au collet et le jeta en arrière, pendant qu’une voix impérieuse disait : Carvajan comprit que tout allait être fini, que deux tours de roue devaient suffire à mettre entre celle qu’il aimait et lui un abîme infranchissable. Il fit un suprême effort, s’élança à la tête des chevaux en hurlant : Je ne vous laisserai pas partir. Les postiers, cabrés, secouaient avec impatience les gourmettes d’acier de leurs mors. La même voix, agitée par un commencement de colère, reprit : S’il ne s’éloigne pas, coupez-lui la figure avec votre fouet ! Le bras du cocher se leva : un sifflement se fit entendre, et Carvajan, la joue ensanglantée, la poitrine meurtrie par le timon de la voiture, roula sur le pavé. Quand il revint à lui, la cour était sombre et silencieuse, et, comme deux étoiles, s’éloignant sur la route de Paris, brillaient les lanternes de la voiture qui emportait Édile et son séducteur. Carvajan se releva, et, le cœur serré, les yeux secs, il redescendit à La Neuville, rentra à la rue du Marché, où le père Gâtelier venait d’être rapporté. Il alla à son maître, le secoua pour le réveiller, lui cria dans les oreilles que sa fille était partie, qu’elle s’était fait enlever par M. hurla-t-il, en enfonçant ses doigts dans le bras du vieil ivrogne. enlevée, hoqueta Gâtelier, dans le cerveau duquel traînaient encore des lambeaux d’idées commerciales... Mais tu sais, Carvajan, le transport, comme dans toutes nos livraisons, à la charge du preneur ! Le garçon de magasin laissa tomber le malheureux, qui se rendormit d’un lourd sommeil, et, montant dans son grenier, il se jeta sur son lit, dévoré de honte et de colère. Le départ d’Édile, qui semblait devoir bouleverser tous les plans de Carvajan, n’eut cependant pour lui que des conséquences heureuses. Il y a des êtres privilégiés pour qui tout tourne à bien, même le malheur. Le père Gâtelier, abandonné par sa fille, ne trouva à ses chagrins d’autre remède qu’un accroissement de son ivrognerie. Il ne quitta plus le café du Commerce, et, depuis le matin jusqu’au soir, on put le voir, les yeux flambants, la langue pâteuse, encombrant des soucoupes de ses tasses à café la table qui lui était réservée. Complètement abruti, il ne s’occupait plus du tout de son commerce, ne parlait jamais de sa fille, et avait abandonné à Carvajan la direction de sa maison. En trois ans elle prit une importance qu’elle n’avait jamais eue quand c’était Gâtelier qui traitait les affaires à coups de petits verres. Carvajan, froid, méthodique, actif et exact, se mit à parcourir le canton, à visiter les fermiers, à avancer de l’argent à ceux qui étaient embarrassés, prenant pour gage les récoltes sur pied. Il jeta ainsi les premières bases d’une banque agricole, dont il devait plus tard tirer, au point de vue financier et politique, un sérieux parti. Au commencement de la quatrième année, le père Gâtelier mourut. Tous ceux avec qui il avait trinqué suivirent son convoi : il y eut foule. Sa fille, arrivée le matin même de l’inhumation, descendit rue du Marché. Elle parut aux côtés de Carvajan à l’église, vêtue de noir, cachée sous un voile de crêpe qui empêchait de voir son visage. Après la cérémonie, elle rentra rue du Marché, et partit le soir, après être restée enfermée avec Carvajan pendant toute la journée. Le lendemain, le peintre en bâtiment de La Neuville fut appelé, reçut l’ordre de gratter l’ancienne enseigne de la maison et, au lieu du nom de Gâtelier, d’y mettre celui de Carvajan. C’est ainsi que la ville apprit que le commis devenait patron et prenait la suite des affaires de son maître. Quelle convention avait été passée par Édile ? Quel accord avait été conclu entre elle et celui qui l’avait tant aimée ? Elle s’éloigna pour ne plus reparaître. Le bruit se répandit vaguement qu’elle habitait Paris. Des Neuvillois qui se disaient au courant des choses de la capitale racontèrent que le marquis, promptement las de la belle grainetière, l’avait galamment quittée en achetant pour elle un important magasin de lingerie. Édile enfin avait épousé un bureaucrate et vivait heureuse. Telle avait été la bourgeoise conclusion de son roman d’amour. Carvajan se montra triste et pâle pendant quelque temps. Personne n’osa le questionner, quoique la curiosité fût grandement éveillée. Mais ce petit homme sec et anguleux avait une façon de dévisager les importuns qui coupait court à toutes les familiarités. À compter de ce jour, Carvajan ne vécut plus que pour son ambition et sa haine. Il n’était pas distrait de l’une par l’autre. Elles avaient le même objet, et marchaient de conserve. L’ambition visait à renverser et remplacer le marquis de Clairefont qui avait dans le pays la plus haute influence et la plus grande fortune. La haine se tenait pour satisfaite si ce double résultat était atteint. Un homme, qui dans la vie poursuit ardemment une idée unique, est invincible. Carvajan, doué d’une volonté impérieuse, d’une patience inaltérable, devait subordonner tous les actes de son existence à la lente et sûre préparation de sa vengeance. Il savait que le résultat entrevu se ferait peut-être attendre pendant de longues années. Mais, impassible, il était résigné à poursuivre sa sape souterraine, jusqu’au jour où un dernier coup amènerait l’écroulement final. L’éloignement du marquis n’avait point amorti la violence de ses sentiments. Il n’avait qu’à lever la tête pour se souvenir. Il voyait sur la colline le mur blanc de Clairefont. C’était là qu’il était arrivé, après une course haletante, pendant la nuit de la Saint-Firmin, pour reprendre Édile. Dupé si complètement, lui, Carvajan, par ce bambin de marquis ! Après dix ans, il en pâlissait encore de colère et d’humiliation. Il suivit de loin l’existence d’Honoré et vit avec une joie farouche la fortune du gentilhomme s’amoindrir, à mesure que la sienne augmentait. de Clairefont, promptement las de son existence joyeuse, était revenu à ses fantaisies scientifiques, et avait commandité différentes affaires industrielles qui ne réussirent pas. Son esprit était plus vif que juste, plus ardent que pratique. Il s’entichait d’une idée, la suivait, la caressait, et, après beaucoup de temps et d’argent perdus, l’abandonnait pour s’éprendre d’une autre. Carvajan, exactement renseigné sur ces coûteuses tentatives, riait amèrement en disant : Vous verrez que je n’aurai pas besoin de m’en mêler et qu’il se ruinera tout seul. Un jour, une nouvelle, qui fit frémir Carvajan d’une sombre joie, se répandit dans le pays. Le marquis était rentré dans son domaine. On avait vu arriver à la gare une voiture armoriée, et du train était descendu un voyageur, ombre effacée du brillant seigneur qui faisait battre les cœurs de toutes les femmes de La Neuville. Carvajan voulut s’assurer par ses yeux de la présence de son ennemi. Il grimpa la côte de Clairefont, et, de la route, vit les fenêtres du château ouvertes. Il resta longtemps arrêté au bord de la terrasse, plongé dans d’orageuses pensées, et, comme le soir venait, il aperçut dans les parterres Honoré qui marchait lentement. Il eut de la peine à le reconnaître, tant il était changé. La taille autrefois si svelte avait épaissi, la figure fine et charmante s’était empâtée, et les cheveux devenaient rares. C’était encore un gentilhomme de noble et belle tournure ; mais ce n’était plus ce joli garçon avec ses grâces de demoiselle qui le rendaient si séduisant. Carvajan le suivit de ses yeux perçants, et quand il l’eut vu disparaître au tournant d’une allée : dit-il, en tendant vers le promeneur un bras menaçant, tu as l’imprudence de revenir à ma portée... Et à pas lents il reprit le chemin de la petite maison triste et noire dans laquelle, solitairement, il attisait sa haine. Le marquis était destiné à étonner les gens de La Neuville. Autant il avait mené autrefois une existence bruyante et folle, autant il mena une vie retirée et laborieuse. Il s’occupait avec assiduité d’améliorer ses terres et d’exploiter ses bois. Il paraissait avoir sur toutes choses des idées particulières, car il transformait en herbages la plus grande partie des réserves du château, et montait une laiterie modèle. Au milieu des futaies de Clairefont il installait une scierie, et commençait à pratiquer d’importants abatis. On le voyait inspecter ses travaux, et il ne paraissait jamais plus heureux qu’au milieu des ouvriers. Il appliquait aux procédés de sciage toutes sortes de perfectionnements de son invention, ne craignant pas de mettre la main à l’ouvrage quand les appareils ne fonctionnaient pas. Il passait le reste de son temps dans une tourelle remplie d’instruments de physique et où il avait fait construire un fourneau pour les expériences de chimie. Il vivait là, éclairé par le jour coloré qui traversait les vitraux anciens des larges fenêtres, comme une sorte de docteur Faust. Un domestique s’étant un jour cruellement brûlé les mains avec une fiole d’acide, il avait donné la tâche de ranger le laboratoire à un seul valet de confiance, qui l’avait suivi dans tous ses voyages et lui était fort dévoué. Des récits extraordinaires couraient sur ce cabinet devenu mystérieux. On disait que le marquis défendait qu’on y pénétrât, parce qu’il s’y livrait à des expériences magiques. Quelquefois, le soir, les vitres de la tourelle s’illuminaient de fantastiques clartés et, de loin, les passants voyaient avec terreur flamber ces lueurs dans la nuit. Il avait sans doute trouvé un secret pour engraisser ses champs et fertiliser ses prairies, car depuis qu’il s’occupait de culture, ses récoltes étaient incomparables. Ses fermiers disaient avec envie : Notre maître a de beaux blés et de riches fourrages, mais il sait à combien ils lui reviennent.... Ses engrais ne sont pas connus, mais ils coûtent gros, et peut-être bien qu’ils ne sont pas catholiques... Carvajan, qui ne croyait pas aux diableries, comprit promptement le parti qu’il pouvait tirer de la conduite nouvelle du marquis. Dans les tournées incessantes qu’il faisait en cabriolet, aux quatre coins de l’arrondissement, il disait aux cultivateurs : mes bonnes gens, vous avez un concurrent inattendu. Honoré fait de l’élevage et envoie du lait au marché. Il a les moyens de travailler en grand... Vous n’avez qu’à bien vous tenir : les prix vont certainement baisser... Car cet homme, n’est-ce pas, il n’a pas besoin de ça, et il vendra au-dessous du cours... Et déjà il s’était fait un allié de Tondeur, le marchand de bois, qui ne pouvait voir avec tranquillité M. de Clairefont scier lui-même ses chênes séculaires, et les envoyer directement aux grands chantiers de la marine, pour les constructions de la flotte et les travaux des ports. Le cheval de bataille de ce madré compère était la machine à vapeur que le marquis employait. Sur ce chapitre-là, au cabaret, il ne tarissait pas : Comment, nous autres, malheureux, nous n’avons que nos bras pour vivre, et voilà ce richard qui supprime le travail en se servant d’outils qui marchent tout seuls !... Les journées des scieurs, qui se payaient trois francs, ne valent plus que quarante sous... je trouve des hommes tant que j’en veux... Il y a plus d’ouvriers que d’ouvrage... L’usine à vapeur, avec des scies de l’invention d’Honoré, coûtait cher, loin de rapporter. En abaissant le prix des salaires, le marchand de bois atteignit ce double résultat de faire un tort moral considérable au marquis et de gagner beaucoup d’argent. Cependant, malgré tout ce que Carvajan et sa clique pouvaient dire, la popularité du châtelain était encore solide, et l’œuvre de destruction entamée ne devait pas s’accomplir en un jour. En 1847, aux élections pour le conseil général, M. de Clairefont s’étant porté, soutenu par les comités royalistes, réunit une forte majorité et battit haut la main Zéphyre Dumontier, le grand meunier de la vallée, qui représentait le parti républicain. La campagne électorale avait été très chaude, et Carvajan s’était si rudement démené en faveur de l’adversaire d’Honoré, que la fille du meunier en avait été toute saisie. Ce que le jeune homme faisait par haine, elle crut qu’il le faisait par amour. Carvajan était trop pratique pour ne pas profiter des avantages que l’imagination de la demoiselle lui donnait. Et, six mois plus tard, il l’épousait avec cent mille francs de dot. L’année suivante, le marquis se maria à son tour. Il fit, tout à l’opposé de son père qui avait fait un mariage d’argent, un mariage d’amour. Il épousa la fille cadette du baron de Saint-Maurice, son voisin de campagne, vieux gentilhomme de grandes manières et de petite fortune, très entiché de sa noblesse, et qui avait transmis ses idées aristocratiques à sa fille aînée, Mlle Isabelle. La nouvelle marquise, simple et douce nature, donna à son mari deux enfants, Robert et Antoinette, et fut, pendant sa trop courte existence, l’ange du foyer de famille. En partant à trente-cinq ans, elle emporta avec elle toute la sagesse de la maison, et laissa Honoré livré à sa manie inventive, devenue plus aiguë et plus coûteuse avec l’âge. Robert avait treize ans et Antoinette dix quand ils perdirent leur mère. Ils ne trouvèrent, pour la remplacer, qu’un père absorbé par des utopies scientifiques, et une vieille demoiselle, leur tante, masculinisée par le célibat et en arrière de cinquante ans sur les idées courantes. Mlle Isabelle avait abandonné le petit château de Saint-Maurice et était venue s’installer à Clairefont. Et, pendant que son beau-frère passait sa vie à faire des découvertes admirables en théorie, mais ruineuses dans la pratique, elle mettait sa jeune nièce à cheval, faisait le coup de fusil dans le parc avec son neveu, étonnant les gens par son ton décidé, ses théories tranchantes et sa verve gauloise. C’était, au demeurant, la plus honnête femme du monde, et, d’ailleurs, si laide, qu’on n’aurait pu concevoir auprès d’elle l’ombre d’une mauvaise pensée. Ignorante, à dire que Henri IV était fils de Henri III, et d’une sensibilité brusque qui tenait du grognard. Elle avait presque de la barbe, et, si quelqu’un se fût oublié à l’appeler madame au lieu de mademoiselle, eût été capable de lui frotter les oreilles. Jamais tant de barbarismes ne tombèrent d’une bouche humaine. Mon neveu monte à cheval comme un «bucentaure». Le marquis avait essayé de lui raconter l’éducation d’Achille, les leçons du centaure Chiron, et de lui faire saisir la différence qu’il y avait entre un homme-cheval et la galère des doges de Venise. Elle lui avait répondu tout net : Mon cher, laissez-moi tranquille avec vos «brouillaminis» ; chacun parle à sa manière, et je ne suis pas sûre que la vôtre soit la bonne. L’essentiel est qu’on m’entende et, jusqu’à présent, votre fils et votre fille ont compris ce que je voulais leur dire. Nos pères n’en savaient pas si long, et de leur temps les choses allaient au mieux. Tandis qu’aujourd’hui c’est un vrai «capharnaüm»!... La tante Isabelle avait eu sur le caractère de son neveu Robert une influence fatale. Elle avait choyé le jeune comte, dès son enfance, avec une rude tendresse, lui donnant à penser que le monde avait été créé pour l’agrément spécial des Clairefont et des Saint-Maurice, et que les êtres vivants quelconques, qui apparaissaient à sa surface, étaient les humbles serviteurs de ces deux nobles familles. Robert, beau et aimable garçon, haut en couleur, doué d’une étonnante paresse d’esprit et d’une prodigieuse activité de corps, fit honneur à l’éducation que lui avait donnée sa tante Isabelle, et se révéla le plus ardent chasseur, le plus solide buveur, le plus hardi coureur de filles du département. Quelque chose de la mâle et brutale grandeur des mœurs féodales était en lui. Et la vieille demoiselle de Saint-Maurice disait avec orgueil à son beau-frère, quand il se plaignait de l’inapplication de Robert et de sa turbulence : Oui, vous êtes tout ébaubi de ses allures... Vous êtes un Clairefont d’aujourd’hui, vous, et lui c’est un Clairefont d’autrefois ! Quant à Antoinette, en dépit des enseignements tumultueux de la tante Isabelle, elle était devenue une très ravissante, très simple et très moderne personne. Elle ne se montrait point du tout marquise dans ses manières, qui étaient douces et calmes, autant que celles de son frère étaient vives et bruyantes. Elle avait trouvé moyen de s’instruire, en lisant beaucoup, sans pourtant négliger les exercices du corps qui passionnaient la vieille tante de Saint-Maurice. Elle était de haute taille et merveilleusement faite. Son visage arrondi, au teint frais, était éclairé par des yeux noirs brillants et profonds, ses lèvres fines montraient en s’ouvrant des dents petites et blanches. Elle avait des mains et des pieds exquis. L’expression habituelle de sa figure était gaie et bienveillante. On la sentait bonne et bien portante. C’était comme un beau fruit velouté, sain et savoureux. Elle avait une adoration pour son père, qu’elle gâtait ainsi qu’un véritable enfant. Seule, dans la maison, elle prêtait attention à ses théories scientifiques. Elle s’appliquait pour les comprendre, n’y parvenait pas toujours, et les admirait de confiance. Elle lui copiait ses modèles, les mettait au net et les rehaussait de teintes à l’aquarelle. de Clairefont était alors au comble du bonheur, et cette touchante admiration qu’il lisait dans les regards de sa fille était pour lui le plus doux des triomphes. Nul inventeur plus malheureux dans ses essais n’avait existé. Le marquis, dont le cerveau fécond multipliait les découvertes, n’avait jamais pu obtenir un résultat utile. C’était toujours dans le domaine de l’agriculture qu’il cherchait des applications audacieuses et fructueuses. Audacieuses, elles l’étaient, d’aucuns même disaient folles, mais, fructueuses, elles ne l’avaient pu être, si ce n’est pour les marchands qui vendaient les machines, les matériaux, les produits chimiques, et autres éléments constitutifs très coûteux de ces opérations. La tante Isabelle s’exprimait librement sur la monomanie raisonnante de son beau-frère. Vous n’êtes qu’une moitié de toqué... Vous n’avez pas assez de folie pour qu’on ait le droit de vous enfermer, et pas assez de raison pour qu’on puisse vous laisser libre... Avec toutes vos «machinations», vous mangerez votre bien, et, quand tout sera dissipé, ce n’est ni moi ni vous qui en apporterons d’autre ! Autrefois, avec une bonne lettre de cachet on vous aurait calmé... Tout s’en va en «aune de boudin». Le marquis riait de ces boutades lancées par la vieille virago d’une voix forte, et se bornait à répondre : Ma sœur, un de ces matins, je trouverai ce que je cherche, et vous serez bien étonnée de me voir faire une fortune qui sera jalousée par les plus grands industriels. Car je conquerrai d’un seul coup la richesse et la renommée. Alors, on dira : Clairefont, marchand de ceci, ou fabricant de cela... Vous aviez encore, lorsque vous avez épousé ma sœur, quatre-vingt mille francs de rentes. Il fallait vous en tenir là, et pondre sur vos œufs pour doter vos enfants... Mais vous préférez doter la science. Et vous vous laissez duper par des intrigants qui vous vendent très cher des riens qui ne valent pas quatre sous... Vous ne vous préoccupez jamais de l’avenir... Cependant vous avez des ennemis, et vous connaissez le proverbe : «Qui compte sans son autre...» Sans son hôte, ma chère sœur, rectifiait doucement Honoré, et, secouant sa tête déjà blanche, il remontait dans sa tourelle, où il se plongeait avec une délicieuse quiétude dans les problèmes qui faisaient sa joie, en attendant qu’ils fissent sa fortune. En dépit des soucis que la diminution progressive de la situation financière du marquis pouvait causer à son entourage, les habitants de Clairefont étaient heureux. Il n’en allait pas de même dans la maison de Carvajan, malgré l’accroissement notoire de son influence et l’augmentation cachée de sa richesse. Depuis dix ans, la petite maison de la rue du Marché était restée telle que le père Gâtelier l’habitait. Le ménage Carvajan s’y était installé, et y avait vécu dans le travail. Dumontier, tombée du haut de ses illusions, et comprenant que son mari ne l’avait épousée que pour son bien, avait pleuré des larmes amères. La maternité avait été sa seule joie, et elle s’y était abandonnée avec une ardeur passionnée. Le petit Pascal fut toute sa vie : son présent et son avenir. Elle oublia ses tristesses en le voyant sourire, et elle se plia à la rude économie de Carvajan en pensant que son fils, un jour, serait plus riche. Pascal grandit dans cette vieille maison, basse, étroite et noire, tremblant devant son père, ce terrible homme, au teint basané, au nez tranchant et aigu, aux yeux orange, ronds et brillants comme des louis d’or. Derrière cette silhouette menaçante apparaissait la pâle et triste figure de sa mère, dont le doux regard réchauffait son cœur, et dont les tendres paroles éclairaient son esprit. Ils vivaient, elle et lui, dans une chambre aux boiseries foncées, dont l’unique fenêtre conservait de vieux carreaux verdâtres, et sur l’appui de laquelle, dans une grande caisse, poussaient des giroflées et des œillets. Pascal jouait devant cette fenêtre, seul coin lumineux et gai de ce logis sombre. Et la mère avait ainsi à la fois sous les yeux son enfant et ses fleurs. Carvajan ne paraissait qu’à l’heure des repas. Quand il ne courait pas les routes, il se confinait dans son cabinet, situé au rez-de-chaussée, et dans lequel, les jours de marché, les cultivateurs gênés, en quête d’un emprunt, apportaient à leurs gros souliers un échantillon des boues de toutes les communes du canton. Le lourd marteau de la porte, poussé par des mains impatientes, retentissait sourdement dans le vestibule, et le pas traînant de la servante allant ouvrir glissait sur les dalles. Quelquefois un bruit de discussion violente montait jusqu’au premier étage, promptement arrêté par la voix âpre et coupante de Carvajan. Les portes claquaient en se refermant. Pascal curieux avançait alors la tête au dehors, par la fenêtre, entre deux tiges fleuries, et voyait le long de la rue du Marché s’éloigner le visiteur, la tête basse, les épaules pliées, comme écrasé. Quelquefois, arrivé au coin de la place, l’homme se retournait, montrait une figure irritée et un poing menaçant. Un jour, un paysan, devant la maison même, avait crié : T’as mes vaques, t’as ma terre. Te faut-il core ma peau, mauvais usurier ? L’enfant avait sept ans : il était resté songeur, sentant que c’était une injure qu’on avait adressée à son père, mais n’en comprenant pas la signification. Il avait conservé ce mot profondément gravé dans sa mémoire, le tournant et le retournant, pour tâcher d’en découvrir le sens et la valeur. Dans son imagination hantée il était arrivé à se faire de l’usurier une image effrayante. Il se le figurait sous la forme d’un de ces géants noirs et féroces des contes de fées qui terrorisent les innocents et les faibles. Il en rêvait la nuit, et voyait ce monstre terrible avec le visage de son père. Un jour il n’y tint plus, et, après avoir hésité longtemps, il se hasarda à dire à sa mère : Qu’est-ce que c’est donc qu’un usurier ? Sous le regard clair de l’enfant, la pauvre femme pâlit. Elle resta un instant silencieuse, puis elle répondit : À propos de quoi me demandes-tu ça ? Pascal raconta la scène à laquelle il avait assisté. Mme Carvajan baissa un instant sa tête pensive, puis : Ne répète jamais ce mot-là, mon chéri... Ceux qui ne sont pas heureux sont facilement injustes, vois-tu... Cet homme s’en allait probablement d’ici sans avoir obtenu ce qu’il espérait, et il s’en prenait de sa déconvenue à ton père... Mais sois-en sûr, si Carvajan est quelquefois dur en affaires, c’est un homme scrupuleusement honnête... Enfin, c’est ton père : tu dois le respecter et l’aimer... En faisant cette affirmation, sa voix tremblait un peu, et elle avait les larmes aux yeux. Cette scène s’était gravée dans la mémoire de Pascal. Plus tard il en comprit la redoutable signification. La lutte sans merci engagée par son père contre le marquis de Clairefont lui avait échappé pendant toute sa jeunesse. L’âme murée de Carvajan gardait bien ses secrets. Il n’avait jamais confié à personne ses espoirs de vengeance. Il travaillait sourdement à les réaliser. On ignorait le but vers lequel il tendait, à travers les années, avec une patience d’araignée qui tisse sa toile mortelle. On voyait les moyens dont il usait et c’était assez pour faire peur. Pascal, envoyé par son père au collège d’Évreux, y avait commencé ses études. Puis, la fortune de Carvajan augmentant chaque jour, l’instruction reçue en province avait paru insuffisante, et jusqu’à vingt ans l’héritier présomptif avait vécu à Paris. Il avait passé tous ses examens, fait son droit, et n’était rentré à La Neuville qu’avec le titre de licencié. Il était un homme alors, et son esprit savait comprendre ce que ses yeux voyaient. Rien ne lui parut changé dans la maison de la rue du Marché. Elle était toujours noire et basse, les mêmes allées et venues y laissaient leurs traces de boue et leurs grondements de discussions. Tout avait vieilli : le prêteur et les emprunteurs ; mais le commerce de l’argent se faisait comme par le passé. Les visages grimaçaient de colère, et les bouches se crispaient pour lancer un mot qu’elles retenaient maintenant, car Carvajan était un homme à ménager. Et ce mot était le mot du passé, qui serait celui de toute la vie : usurier ! La manière de vivre de Carvajan n’avait point varié. Il avait pour tout domestique une servante, travaillant comme un cheval. Mme Carvajan s’enfermait, silencieuse et triste, dans sa chambre, comme avant le départ de Pascal. Elle avait des cheveux gris : c’était tout le changement. Elle eut, en reprenant possession de son fils, un moment de vive joie. Il parut certain, dès les premiers jours, que l’entente ne s’établirait pas facilement entre Pascal et son père. Et pour qui connaissait Carvajan, cette situation était grosse d’orages. Au bout de vingt-quatre heures, concédées par lui aux épanchements maternels, le chef de la famille fit appeler son héritier dans le cabinet du rez-de-chaussée. Pascal l’y trouva se promenant d’un pas tranquille. Mon garçon, dit le père en s’arrêtant brusquement, te voilà revenu dans ma maison et je suis heureux de t’y voir. Tu as fait de bonnes études, et tout porte à croire que tu n’es pas une bête. Je pense donc que tu as l’intention de t’occuper... Tu es avocat de ton métier, et nous avons ici un tribunal... Ceux qui y plaident sont des ânes... Tu n’auras donc pas de peine à t’y montrer supérieur. Je suis en mesure de te former rapidement une belle clientèle... Es-tu disposé à entrer dans cette voie ? Et comme le jeune homme inclinait la tête sans répondre. Tu vas donc réclamer ton inscription au barreau de La Neuville, et, pour commencer, tu m’étudieras ces quelques affaires... Il prit sur son bureau une pile de dossiers, en chargea les bras de son fils, et lui donnant une tape amicale sur l’épaule : Tu peux m’être très utile, si tu veux comprendre les choses, et je te ferai gagner de l’argent... Pascal s’enferma pendant toute la journée et se plongea dans les paperasses. Ce que son père appelait «les choses», c’était l’art d’exploiter son semblable avec une habileté surprenante. Tout se passait sur les marges du Code. Et, pour les cas difficiles, il y avait des intermédiaires qui endossaient la responsabilité et laissaient à Carvajan les bénéfices. Dans aucune de ces affaires le banquier n’était en nom. Toujours on lui avait cédé la créance, et il n’était que tiers porteur. Toute la pratique du système des hommes de paille défila sous les yeux stupéfaits de Pascal. Il jugea dans cette seule journée, et irrévocablement, son père. Il resta la tête penchée sur le fatras judiciaire, qui venait de lui révéler si lamentablement la vérité, et rêva. Tout le passé brusquement évoqué reparut devant lui. Il se rappela les malheureux qui sortaient de la petite maison, avec des airs de victimes égorgées. Il entendit de nouveau les discussions où éclataient des mots violents, il revit les figures convulsées, les poings levés vers le toit paternel, et, à son oreille, le mot infâme retentit encore : Usurier ! Était-il donc le fils d’un tel homme, lui qui sentait dans son cœur bouillonner tous les sentiments généreux, lui qui aimait le bien, le vrai et le beau ? Allait-il donc devenir son complice ? Allait-il le couvrir publiquement de son autorité, le défendre de sa parole, et apporter l’aide de son savoir à l’œuvre basse de la spoliation des faibles ? Il se leva et, tout pâle à la pensée d’oser refuser la tâche que son père lui avait confiée, il ouvrit la fenêtre et rafraîchit dans l’air du soir son front brûlant de fièvre. La nuit tombait sur La Neuville, le silence s’étendait sur les rues désertes. Le ciel s’empourprait des derniers rayons du soleil descendu à l’horizon. Une cloche d’église se mit à tinter dans l’éloignement, faible et mélancolique, et il sembla au jeune homme que c’était le glas de son innocence qu’elle sonnait. Il se dit que tout était fini pour lui dans la vie, qu’il n’y trouverait plus jamais un seul instant de bonheur. Et, glacé jusqu’au fond du cœur, il pleura amèrement. La voix de la servante le tira de son engourdissement : Monsieur Pascal, on vous attend pour dîner... Il frémit à la pensée d’aborder son père. Il le fallait, cependant : il se trouvait, par son honnêteté, acculé à une situation sans issue. Il descendit dans la salle où ses parents étaient déjà réunis devant la table, sur laquelle fumait la soupe. Son air abattu frappa sa mère : elle dirigea vers lui des regards inquiets. Carvajan se frotta les mains, avec un bruit sec, et, riant : Voilà un garçon qui a la mine d’avoir travaillé... Pascal mangeait, absorbé, roulant des arguments défensifs dans sa tête. Mme Carvajan baissait tristement le front avec la prescience d’un orage. Quand le dîner fut terminé, il dit à sa femme avec un accent qui n’admettait pas de réplique : Ma bonne, tu peux monter chez toi. Nous avons à causer, Pascal et moi... Il emmena le jeune homme dans son cabinet, s’assit devant son bureau, et là, le regard aigu, la voix tranchante : Pas de préambule, pas de précaution, pas d’hésitation : il allait droit au fait, tout de suite. Et il fallait répondre sans tergiverser à ce terrible «eh bien ?» qui contenait tant de tempêtes. Pascal prit son grand courage : il s’affermit sur ses jambes tremblantes, et, la bouche sèche, la voix changée : mon père, à vous dire vrai, ces affaires me paraissent déplorables. Je les ai étudiées à fond... Il n’y aurait que fâcheuse opinion à récolter en en poursuivant l’exécution rigoureuse, et si je me permettais de vous donner un conseil, ce serait de transiger pour éviter des débats publics... Les lignes de son visage se durcirent, il fit entendre un sifflement ironique, et, se levant tranquillement : Mais, mon garçon, j’ai avancé des fonds, moi... Il faut que je rentre dans mes débours... Je ne crains pas la lumière... Je me vois dans la nécessité, à chaque instant, d’exproprier des débiteurs qui ne s’acquittent pas... Ces brutes de paysans ont la rage d’emprunter plus qu’ils ne peuvent rendre... Ceux qui n’ont pas de terre me donnent leurs récoltes en garantie... Mais, mon cher, c’est le crédit agricole, ça... Sans moi ils n’auraient pas de quoi payer leurs propriétaires... Crois-tu que je vais leur faire cadeau de mon argent ? sacrebleu, après tout, je ne suis pas un philanthrope : je suis un homme d’affaires... Il me faut à l’échéance des espèces ou des grains... Mais tu me laisses parler là, avec tes airs d’innocent. Tu comprends la question aussi bien que moi !... Vois-tu : il ne faut pas juger les choses en théorie... Veux-tu que je te montre le fond du sac ?... ces gaillards-là, sur qui tu t’apitoies, ils me roulent... Et ces marchés qui t’effraient, en fin de compte... Il lança ces mots avec un accent de conviction si admirable que son fils ne trouva pas une parole à répondre... C’était lui, Carvajan, qui était la victime, et ses débiteurs le spoliaient ! Le banquier fit quelques pas, puis, se posant de face et regardant son fils jusqu’au fond des yeux : En résumé, il n’y a qu’un mot qui serve. Veux-tu te charger de mes affaires ? Pascal hésita pendant une seconde, puis le rouge lui monta au visage, et, nettement, il répondit : fit sur deux tons Carvajan, tu es un gaillard qui ne mâches pas les paroles... Mais comptes-tu que je vais te nourrir ici à ne rien faire ? Je m’occuperai, mon père, ne craignez rien... Et je vous supplie de ne pas me contraindre. Crois-tu que j’aie besoin de toi ? J’aurais été heureux de t’associer à mes opérations, et de te faire profiter de mon expérience. Tu fais le dédaigneux et prétends te suffire avec tes propres forces. Il est possible que j’aie engendré un aigle... Mais, jusqu’à preuve contraire, je pense que tu n’es qu’un oison... Bonsoir, mon garçon : tu poses pour l’homme à préjugés. Nous verrons ce que cela te rapportera dans la vie... Il ouvrit la porte, fit signe à son fils de sortir, et, sans rien ajouter, s’enferma dans son cabinet. Resté seul, il marcha pendant quelque temps en silence, la figure gonflée par l’agitation. Enfin il s’arrêta et, frappant sur son bureau avec violence : Comme il m’a carrément rompu en visière ! Un marmot de vingt ans qui se permet de critiquer son père ! C’est la première fois que je supporte la résistance... Ma parole d’honneur, je crois qu’il m’a interloqué !... Il agita la tête, resta pensif un instant puis, avec un demi-sourire : C’est égal, il sait ce qu’il veut : c’est un Carvajan ! C’était un Carvajan, mais de la bonne espèce, avec toute l’énergique résolution, toute l’ardeur enflammée de sa race, appuyées sur un fond de scrupuleuse honnêteté. Il tint parole et se fit inscrire au barreau. Il exerçait à peine depuis un an que sa réputation était faite, et qu’on l’envoyait plaider à la Cour de Rouen, contre les vieux routiers de la basoche normande. Il parlait avec une clarté et une élégance remarquables, et, s’échauffant aussitôt qu’il en trouvait l’occasion, il atteignait souvent à la véritable éloquence. Les magistrats l’écoutaient avec étonnement, sans distraction et sans sommeil. Et cette attention qu’il savait leur imposer profitait à ses causes. L’éclat inattendu que jeta Pascal produisit sur son père un double résultat : il fut flatté et il enragea. Il se rendit compte de l’influence que le jeune homme devait rapidement acquérir, et il comprit qu’il lui échappait définitivement. Pascal médiocre, que lui importait ? Il l’eût gardé chez lui, avec une dédaigneuse indifférence, lui donnant la pâtée et la niche. Mais Pascal supérieur, n’était-ce pas exaspérant de ne pouvoir s’en servir ? Quel instrument dans les mains d’un habile homme, et comme on serait promptement maître de l’arrondissement ! La seule chose qui lui manquât, à lui, c’était le don de la parole. La destinée lui donnait un fils qui pouvait être la voix de son intelligence, elle ajoutait cet appoint inespéré à toutes les faveurs qu’elle lui avait déjà faites. Et il se trouvait que cette voix était indocile, ne voulait point répéter les arguments qu’on lui soufflait que cette esclave se mettait en révolte. Il ne s’agissait plus pour Carvajan de faire étudier à Pascal des dossiers d’affaires véreuses. Son ambition avait grandi avec le talent de l’avocat. Il fallait combattre le marquis sur le terrain politique, s’emparer de l’opinion, la retourner, et assurer son élection à lui, Carvajan, qui, une fois lancé dans le plein courant des intrigues, saurait bien arriver vite et haut. Mais comment prendrait-il de l’ascendant sur son fils ? Il ne lui avait jamais témoigné de tendresse, il l’avait laissé grandir, sans essayer de pénétrer dans son cœur. Et maintenant il était trop tard. Un dernier moyen d’action lui restait cependant, très sûr et très puissant : l’affection que Pascal avait pour sa mère. La pauvre femme était depuis quelques années fort souffrante. Elle allait s’affaiblissant, sans faire entendre une plainte. Le retour de son enfant avait été pour elle une joie profonde. La maison vieille et sombre s’était éclairée et rajeunie. Carvajan lui-même paraissait moins bourru et plus souriant. Il avait de subites effusions qu’on ne lui connaissait pas. Il restait dans la salle, le soir, après le dîner, et causait avec une verve narquoise. Et la mère et le fils, tout en bénéficiant de cet état nouveau, se demandaient avec trouble quelle arrière-pensée cette amabilité servait à dissimuler. Un matin, Carvajan entra dès l’aube dans la chambre de sa femme, s’informa de sa santé, lui donna une petite tape amicale sur la joue, et, s’asseyant sur le pied du lit : Veux-tu que nous causions, ma bonne ? J’ai besoin de ton concours pour une négociation délicate. Si tu fais ce que je vais te demander, je t’en saurai un gré infini... Et il suffira que tu le veuilles pour que cela soit. demanda la mère qui pâlit et ressentit un violent pincement au cœur. Il n’est pas question du présent, mais de l’avenir... C’est un sujet remarquable, et tu as bien travaillé, en me le donnant... Mais il faut préparer les choses de loin quand on veut réussir, et c’est là ce qui m’amène... Vous bavardez beaucoup tous les deux... Tu devrais lui donner des conseils sérieux, au lieu de l’entretenir de fadaises... Il y a une grande place à prendre dans le pays pour qui saura tirer parti des idées nouvelles... C’est avec eux qu’il faut se mettre. Entreprends donc Pascal sur ce sujet-là... Et tu me diras ce qu’il en pense. et si tu réussis tu n’auras pas à le regretter... C’est moi qui te le déclare... Ayant ainsi dévoilé ses idées secrètes, il changea de conversation, cajola sa femme pour la disposer à bien faire ce qu’il lui demandait, puis sortit. Il attendit quelques jours, surveillant les physionomies de la mère et du fils, guettant leurs mouvements pour surprendre quelques signes d’intelligence. Ils étaient l’un et l’autre comme tous les jours. Au bout d’une semaine, pendant laquelle cet homme, habitué à dissimuler et à attendre, fut dévoré d’impatience, il se décida à interroger. La réponse ne fut point telle qu’il l’espérait. Pascal n’avait aucune ambition politique et répugnait à se jeter dans les agitations. Carvajan écouta ce que sa femme lui disait, en proie à une rage violente qui lui coupait la respiration. Il lui sembla que, dans sa tête devenue dure comme de la pierre, son cerveau était comprimé. Il sentit ses idées tourbillonner avec une vertigineuse rapidité. Il resta un moment à regarder machinalement ses mains qui tremblaient. Puis, poussant une terrible exclamation, il éclata : Est-ce que vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus longtemps ? Toi et ton fils vous m’obéirez, ou vous sortirez d’ici. Je suis le seul maître : personne ne m’a jamais résisté, et ce morveux me tiendrait tête ! Je lui couperai la crête, à ton coq. Et nous verrons s’il chantera aussi haut... Un bambin, du nez duquel il sortirait du lait si on le pressait. Et qui veut jouer avec papa ! Je le chasserai de la maison... et tout le pays saura qu’il m’a manqué ! Il parla ainsi pendant longtemps, répandant sa colère en paroles violentes. Il terrifia sa malheureuse femme qui, prise de fièvre, dut se mettre au lit. Le lendemain son état parut grave, et, au bout de la semaine, elle était à toute extrémité. Son fils ne quittait pas sa chambre et la soignait avec un dévouement passionné, écoutant, plein d’horreur, les divagations du délire pendant lequel sa mère répétait toutes les menaces de Carvajan. Un soir, elle reprit connaissance, et posant une main glacée sur le front de Pascal qui s’était agenouillé près de son lit : Nous allons nous séparer, mon cher petit, murmura-t-elle. c’est une grande douleur pour moi... Nous avons eu des chagrins, dans ces derniers temps... Il faut ne point t’en souvenir... Ne fais jamais de peine à ceux qui sont autour de toi... La plus grande satisfaction sur la terre, vois-tu, c’est d’être bon... Elle eut une faiblesse, et pâlit, comme pour mourir. Elle revint cependant à elle, et fit demander son mari. Elle lui parla, sans que son fils retiré auprès de la fenêtre, où fleurissaient toujours les plantes préférées, pût entendre ce qu’elle disait. Carvajan, le visage sombre, écoutait, muet. Enfin elle fit un signe impérieux auquel il répondit en faisant oui, de la tête. Les traits de la mourante s’illuminèrent de joie. Elle se laissa aller en arrière avec soulagement, comme si elle avait été débarrassée d’un poids écrasant. Elle appela Pascal, et lui dit : Le jeune bomme, bouleversé par la douleur, se jeta avec effusion dans les bras de son père, et lui donna deux chauds baisers que celui-ci rendit d’une lèvre glacée. Sa sécheresse de cœur lui faisait la bouche plus froide que celle de la mourante. Puis Mme Carvajan ordonna à son fils de se retirer et resta seule avec le notaire. Le soir, sa fin parut tout à fait proche. Elle rompit le silence qu’elle avait gardé jusque-là, et murmura à l’oreille de Pascal : J’ai laissé à ton père tout ce dont la loi me permettait de disposer... Je sais que tu es en état de faire ta fortune toi-même... Et puis c’était le seul moyen de t’assurer la paix... Ne te heurte jamais à lui... L’abandon de ton héritage sera le prix de ta liberté... Ce fut en prononçant ces douces paroles qu’elle mourut. Pascal lui ferma les yeux, se pencha pour l’embrasser, et, grave : Sois tranquille, mère, ma part d’héritage, ce sera ta bonté... Et comme si, au seuil de l’éternité où elle entrait, la morte eût entendu cette promesse suprême, son front pâli rayonna, et ses traits resplendirent d’une céleste beauté. Le lendemain des obsèques, Jean Carvajan appela son fils dans le cabinet témoin de leur premier désaccord, et, la voix sèche : Mon garçon, le malheur qui vient de nous atteindre, dit-il, va modifier certainement notre existence. Je désirerais, avant de prendre une résolution, connaître tes projets. Mes projets sont fort simples, mon père : si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je quitterai la Neuville... Tu es libre, répondit Carvajan, dont le front se plissa au souvenir cuisant de ses espérances déçues. Pas une parole de plus ne fut échangée entre eux. Le lendemain Pascal s’éloigna, laissant dans la petite maison de la rue du Marché Carvajan seul avec sa haine. En quittant Pascal sur le plateau qui domine la vallée de La Neuville, Mlle de Clairefont avait pressé l’allure de son cheval. Elle était désireuse de s’éloigner de cet homme qui, au premier abord, lui avait été sympathique et dans lequel, avec ennui, elle venait de découvrir un Carvajan. Elle eût voulu le chasser de sa pensée comme elle venait de l’éloigner de sa personne, mais, malgré elle, le visage de son compagnon de route, avec son large front, ses yeux clairs et sa bouche sérieuse lui apparaissait obstinément. Elle se disait : Il a pourtant la physionomie d’un homme loyal et sincère, et voilà qu’il est le fils d’un scélérat. Elle fit cette concession étrange : Peut-être est-il très bon néanmoins, et très honnête... Mais, s’élevant aussitôt contre cette indulgence inexplicable : En somme, ce n’est pas probable. D’ailleurs il a eu l’air penaud et confus quand il a su qui j’étais... Et il a baissé la tête... D’où vient-il, celui-là, pour nous faire du mal ? Un Carvajan, pour Antoinette, ne pouvait avoir d’autre but dans la vie que de faire du mal à des Clairefont. du mal, en restait-il à leur faire ? Quel coup nouveau pouvait-on porter à cette famille qui, dans sa décadence progressive, était arrivée à une pauvreté voisine de la gêne ? Et, avec une profonde mélancolie, la jeune fille, qui n’avait que vingt-trois ans, se reportait dans le passé et marquait les étapes de la ruine lente mais assurée. Elle revoyait le château luxueux, brillant, animé, comme lorsqu’elle était toute petite. Puis, à mesure qu’elle grandissait, le train de maison diminuait, les chevaux se faisaient moins nombreux dans les écuries, les domestiques plus rares ; le mobilier, usé, restait dans les appartements sans être remplacé. Le nid enfin devenait moins douillet, moins chaud, moins coquet, et elle s’en apercevait, mais, avec la première insouciance de la jeunesse, n’y attachait pas d’importance, jusqu’au jour où, la raison venant à éclairer son esprit plus mûr, elle avait compris que la misère, arrivée aux portes de Clairefont, frappait hardiment pour entrer, et que l’allié le plus sûr qu’elle eût était le marquis lui-même. On ne pouvait plus rien cacher alors à ses yeux clairvoyants, et souvent, sur la table du large vestibule, elle surprenait les papiers timbrés, déposés le matin même. Elle lisait les glaciales et lugubres formules du grimoire judiciaire, commandement à «mon dit sieur de Clairefont» d’avoir à payer la somme de..., faute de quoi la saisie et la vente. Un suprême effort était tenté, on retournait toutes les bourses, on fouillait tous les fonds de tiroir, et, comme une grappe épuisée que l’on presse pour en extraire la dernière goutte, les vieux restes de l’opulence passée, grattés jusque dans les dorures des murailles, fournissaient la ressource exigée. C’était touchant et navrant à la fois. L’existence matérielle seule n’avait pas à souffrir de cette diminution continuelle de la fortune patrimoniale. On vivait sur ce qui restait de la terre. La basse-cour fournissait de la volaille, le potager des légumes, et la ferme de la farine, des moutons et des bœufs. On se chauffait avec les arbres du parc, on nourrissait les chevaux avec le foin des pelouses, mais l’argent était toujours rare. Et Mlle de Clairefont faisait ses robes elle-même. Le marquis, occupé de quelque problème, semblait ne pas se douter de ce dénuement. À vrai dire, il n’en souffrait pas. À compter du jour où Antoinette s’était aperçue des embarras dans lesquels son père avait jeté la famille, tout ce qui avait pu être tenté pour épargner à l’inventeur les tourments d’une situation difficile avait été réalisé par la jeune fille. Elle avait établi autour de lui un blocus de tendresse, et s’était ingéniée à conserver pour elle-même tous les soucis. Elle se montrait maternelle pour ce vieil enfant toujours souriant à son rêve et continuellement enflammé par l’espoir de faire une découverte qui rendrait aux siens le centuple de ce qu’il leur avait pris. Sur un seul point il avait été impossible de lui donner complètement le change. Depuis deux ans Antoinette était fiancée à M. de Croix-Mesnil, et de saison en saison elle remettait le mariage. Le jeune baron était un charmant officier, d’une belle tournure, d’un esprit aimable, et dont le père, magistrat éminent, pouvait aspirer aux plus hautes fonctions de l’ordre judiciaire. Cette union, décidée à une époque où le marquis était encore en possession apparente de son domaine, avait paru près de se conclure. Mlle de Clairefont avait accueilli favorablement la demande. Le baron se montrait très empressé auprès de sa fiancée. Les notaires des deux familles avaient eu quelques conférences desquelles il résultait que le futur époux possédait, du chef de sa mère, quarante mille livres de rente en biens-fonds, et la future épouse, trois cent mille francs du même chef, son frère lui ayant fait abandon de sa part. Tout était décidé, prêt, les bans allaient être publiés, quand brusquement Mlle de Clairefont avait changé et, arguant de la mort d’une parente éloignée, avait demandé qu’on ajournât la cérémonie. La tante Isabelle, chargée d’annoncer au fiancé les résolutions nouvelles d’Antoinette, s’était acquittée de sa mission avec son habituelle rudesse de vieux grognard, mélangée cependant d’une pointe d’attendrissement inusité. En manière de consolation, elle avait dit à Croix-Mesnil : Mon cher ami, voyez-vous, ma nièce s’est fourré dans la tête qu’elle ne vous épouserait pas ce trimestre-ci... Il faut en prendre votre parti comme un brave... Après tout, ce qui est «déchiré»... Et comme le fiancé, avec une tendre insistance, se plaignait du retard apporté à son bonheur : Ne regrettez rien, s’écria-t-elle, avec une émotion qui la fit redoubler de barbarismes. C’est la perfection que cette enfant-là!... Mais vous ne pouvez pas savoir. Le baron montra une désolation d’homme du monde, se plaignit dans une juste mesure, et demanda la permission de continuer à faire sa cour, comme par le passé. Le marquis, lui, manifesta un véritable chagrin de cette semi-rupture, il interrogea sa fille avec insistance, et ne put tirer d’elle aucun éclaircissement. Il la trouva calme, souriante, et répondant à toutes ses questions par ces seules paroles : Je suis heureuse auprès de vous... Mais, ma chère, reprit le vieillard, je serai plus tranquille quand je te saurai mariée... C’est un gros souci pour moi que ton établissement... Que deviendrais-tu si je venais à te manquer ? Antoinette et la tante Isabelle échangèrent un regard, un fin sourire glissa sur les lèvres de la jeune fille, qui, prenant la tête blanche du vieil enfant dans ses mains et la caressant doucement : N’ayez point de préoccupation, dit-elle d’une voix attendrie, ce mariage se fera un jour ou l’autre... Elle changea de ton vivement, et, avec une gaieté mutine : D’ailleurs, vous savez que j’ai mauvais caractère... étant un peu du côté des Saint-Maurice, et qu’on ne me force point à faire ce que je ne veux pas ! Elle me cache quelque chose, et sa tante est au courant de l’affaire... Tout s’éclaircira un de ces matins. Si l’inventeur, au lieu de poursuivre, dans le vague de sa pensée, le vol de ses chimères, avait tenu ses comptes, il aurait pu rapprocher de la résolution prise par Mlle de Clairefont une échéance de deux cent mille francs, engloutis dans le puits de la Grande Marnière, et il aurait compris pourquoi sa fille ne voulait plus se marier. Mais il n’y eut que l’huissier de Carvajan et la tante Isabelle qui eurent connaissance du généreux sacrifice fait par Antoinette pour empêcher qu’on ne vendît une partie du domaine. La vieille Saint-Maurice, qui avait des idées particulières sur toutes choses, trouva moyen de tirer de l’ajournement imposé à Croix-Mesnil une conclusion consolante pour sa nièce : Vois-tu, ma chère, en fin de compte... tu as peut-être eu raison de ne pas épouser à la légère ce jeune dragon. Il ne doit pas t’aimer autant que tu mérites de l’être. Il a été trop calme et trop convenable, en voyant qu’on lui laissait le bec dans l’eau, indéfiniment... Il aurait dû pousser des cris «fanatiques». Je ne sais pas en quoi on fait les amoureux et les soldats aujourd’hui ! Le marquis, dont les idées ne se fixaient pas longtemps sur le même sujet, avait repris le cours de ses travaux. Mais un soupçon était resté au fond de son cœur, comme un point douloureux, et, périodiquement, il disait : J’y pense, mon père, répondait Antoinette, avec un tranquille sourire. Le baron venait tous les deux ou trois mois passer quelques jours au château, chassait avec Robert, se promenait à cheval avec sa fiancée, et repartait sans que rien fût décidé. Dans le pays, on glosait beaucoup sur son compte, on l’appelait ironiquement le fiancé de la semaine des quatre jeudis. S’il n’épouse pas, c’est qu’apparemment il peut faire autrement. Du reste, c’est de tradition dans la famille. On sait qu’autrefois la tante Isabelle a fait ses farces ! Si Mlle de Saint-Maurice avait eu vent de ces propos, quelle algarade, et comme elle eût riposté par des soufflets ! Mais les Clairefont vivaient loin de tout, et la calomnie mourait sur le seuil de leur château morose et silencieux. Depuis un assez long temps Antoinette, emportée au courant de ses souvenirs, était arrêtée devant les talus blancs de la Grande Marnière. Elle avait tout oublié ; sa singulière rencontre, l’heure qui la pressait ; et, laissant flotter les rênes sur le cou de son cheval, elle restait immobile. À ses pieds les charpentes des puits d’extraction pourrissaient inutiles, les hangars s’ouvraient, vides d’ouvriers, les wagons restaient immobiles entre les rails conduisant aux fours à chaux éteints. Toute cette exploitation, poussée pendant des années fiévreusement, avait cessé. Les immenses travaux commencés n’avaient pas été achevés. Et les amoncellements de calcaire improductif représentaient la fortune de la noble maison, les espérances de bonheur de la jeune fille, la sécurité des vieux jours du père de famille. Tout le passé, le présent et l’avenir, compromis sans rémission. Et pourtant que de fois Antoinette avait entendu le marquis s’écrier, en montrant la colline : Ici est la fortune de la maison ! Il avait fait faire des expériences qui toutes avaient été concluantes : la chaux de Clairefont pouvait défier toute concurrence. Pendant plusieurs années la vente avait été considérable. Mais le marquis, pour perfectionner son outillage, s’était mis à inventer des machines. Il avait expérimenté des moyens de calcination nouveaux. Et dans ses tentatives il avait gaspillé le bénéfice de son entreprise. Toujours le manque de suite dans les idées. La folle du logis s’égarant à la recherche du mieux, quand le bien existait, facile et sûr ; le génie diabolique de l’inventeur sans cesse en quête d’un progrès à réaliser. Alors, au lieu de la réussite pure et simple, par le droit et ordinaire chemin, l’insuccès par des voies détournées et ardues. Et la ruine succédant à la fortune. Cependant, malgré l’amer désenchantement que lui causaient tant d’échecs successifs, au fond de l’esprit de la jeune fille une dernière espérance fleurissait encore. Elle avait en son père une foi superstitieuse. Elle pensait : Il finira par trouver, comme il le dit si souvent ; et ce jour-là, comme dans un prodigieux conte de fées, les blocs crayeux de la colline se changeront en or. La cloche qui annonçait le déjeuner sonnant dans le lointain tira Antoinette de ses rêves. Elle donna un coup de cravache à sa monture, partit au galop, et vivement arriva à la grille. Elle secoua sa tête pensive, prit un air riant, traversa la cour immense, entre les pavés de laquelle l’herbe poussait haute, sauta toute seule à terre, ouvrit la porte d’une écurie, et, débridant sa bête, la laissa aller vers la stalle garnie de paille fraîche Puis, retroussant sa longue jupe sur son bras, elle se dirigea, suivie de son chien, vers la salle à manger. Dans la vaste pièce dallée de marbre rouge et blanc, au plafond décoré de caissons dans lesquels étaient peintes les armes de la famille, aux murs garnis de dressoirs sculptés, dont les tablettes portaient les pièces massives d’une antique argenterie, derniers vestiges du luxe disparu, autour d’une table trop large, quatre personnes assises déjeunaient, servies par un vieux domestique. de Clairefont une place restait vide, celle de la retardataire ; à sa droite, Mlle de Saint-Maurice, avec sa taille de grenadier, sa figure écarlate de vieille fille couperosée ; en face, le jeune comte Robert, et un personnage long et blême, très chauve, sans un poil de barbe, abritant derrière des lunettes à branches d’or ses yeux au regard indécis. voilà ma fille, dit avec satisfaction le marquis... Ma chère, je commençais à être inquiet... J’ai fait sonner trois fois la grosse cloche pour t’avertir... Tu étais donc partie bien loin ? J’étais allée jusqu’à La Saucelle, mon père, répondit Antoinette en embrassant le vieillard... Les enfants du fermier sont malades et je voulais avoir de leurs nouvelles... Tu sens la rosée et les fleurs... C’est de vous, tante, qu’il faut dire cela : vous êtes radieuse, ce matin. flatteuse, répliqua d’une voix forte Mlle de Saint-Maurice... Je suis radieuse à la façon d’un coucher de soleil ! Et elle épanouit dans un large sourire son visage embrasé. Antoinette fit le tour de la table, donna en passant une petite tape amicale sur la joue de son frère et, tendant la main au troisième convive qui s’était levé cérémonieusement : Enchantée de vous voir, monsieur Malézeau, dit-elle... Je vous prie de m’excuser, je ne savais pas que j’aurais le plaisir de vous trouver ici en rentrant... L’étude est toujours à sa place ? Mme Malézeau se porte bien ? tout à votre service, Mademoiselle, croyez-le bien... répondit le notaire qui, par un tic invétéré, ponctuait chacun des fragments de ses phrases d’un «Monsieur», «Madame» ou «Mademoiselle», du plus bizarre effet. tout est pour le mieux ! Et, s’asseyant gaiement auprès de son père : N’allez rien chercher pour moi, Bernard, dit-elle au vieux serviteur, je prendrai le déjeuner où il en est... Je meurs de faim ce matin... Elle se mit à manger avec une charmante vivacité de mouvements, un entrain juvénile et robuste qui faisaient plaisir à voir. Son frère la regarda un instant, puis, affectant un air solennel : Mademoiselle ma sœur, deux mots maintenant. Tu nous dis que tu reviens de La Saucelle, c’est fort bien. Je t’ai, en effet, vue passer sur le plateau... Mais ce que tu ne nous dis pas, c’est que tu n’étais pas seule... À ces mots Antoinette devint fort rouge, et leva brusquement la tête... Allons, Robert, que signifie cette plaisanterie ? Prétends-tu nous faire accroire que ta sœur se promène sur les routes avec des gens que tu ne connais pas ? Ma foi, il dit vrai, cependant, interrompit Mlle de Clairefont. Je me suis promenée ce matin pendant plus d’une demi-heure avec un inconnu. Quelque mendiant qui t’a suivie jusqu’au château ? C’est tout le contraire d’un mendiant... Si j’en crois ce qu’on raconte, il pourrait bien l’être, en effet, un jour... Vous verrez tout à l’heure que ce sera quelque brigand, qui aura demandé à Antoinette la bourse ou la vie. Car, à cela près qu’il ne m’a demandé ni la bourse ni la vie... Jamais, depuis vingt ans, le nom de Carvajan n’avait été prononcé sous ce toit, sans qu’il fût l’avant-coureur de quelque malheur. Le marquis baissa son front devenu sombre, et, à voix basse : J’avais oublié que Carvajan eût un fils... Il jeta sur Robert et sur Antoinette un regard troublé, comme s’il eût craint que la haine du père, transmise au descendant comme un héritage, ne vint peser sur ses enfants aussi lourde qu’elle avait pesé sur lui. Et, avec une sourde inquiétude : Mais comment cette rencontre s’est-elle faite ? Ce jeune homme t’a-t-il parlé ? mon père, pour me demander son chemin, et très respectueusement. murmura Robert, dont les yeux lancèrent un éclair. Car s’il en avait été autrement... J’ignorais qui il était, et je ne songeais guère à m’en informer... Un passant m’avait demandé sa route, qui était la mienne, et je l’avais invité à me suivre... Nous avons cheminé tous deux en silence, et c’est seulement au moment de nous séparer, et en me remerciant, qu’il m’a dit son nom... Est-ce un homme comme il faut, ou un «pétras»... A-t-il la mâchoire de loup de monsieur son père ? Il a l’apparence d’un garçon bien élevé, et, quant à sa figure, elle n’est pas déplaisante à voir... Mais, tante, ajouta ironiquement Antoinette, si vous êtes curieuse d’avoir des détails sur l’héritier de la maison Carvajan, M. Malézeau pourra sans doute vous en donner de complets... balbutia le notaire, en portant les mains à sa maigre poitrine avec un geste de protestation... Le maire de La Neuville n’est-il pas votre client comme moi ? c’est bien différent, Monsieur le marquis, s’écria Malézeau, dont les yeux papillotèrent derrière ses lunettes d’or ; avec M. Carvajan j’ai des relations d’affaires, Monsieur le marquis, mais avec vous, Monsieur le marquis, et votre aimable famille, Monsieur le marquis, oh ! les liens du plus respectueux dévouement... Enfin, Malézeau, vous dînez chez le maire ? interrompit vivement Robert avec un sourire narquois. Rarement, Monsieur le comte, le plus rarement possible ! dit le notaire, qui parut être au supplice... Vous savez ce que sont les villes de province, Monsieur le comte ? Un officier ministériel est tenu à beaucoup de ménagements, Monsieur le comte, sous peine de ne pouvoir exercer sa profession, Monsieur le comte. Carvajan, avec sa banque, fait beaucoup d’affaires, Monsieur le comte... C’est une grosse ressource pour une étude comme la mienne... Mais aucune intimité, entre lui et moi, croyez-le bien !... ne faites pas le jésuite, Malézeau ! s’écria avec brusquerie la tante Isabelle, dont la lèvre moustachue se plissa dédaigneusement... Vous a-t-on jamais reproché vos accointances avec le personnage ? Sommes-nous gens à exciter qui que ce soit contre lui ? Avons-nous jamais riposté à ses mauvais procédés autrement que par le dédain ? Ce n’est peut-être pas, Mademoiselle, ce qui a été fait de mieux, Mademoiselle, murmura le notaire, en jetant autour de lui un regard inquiet... Un peu de résistance aurait pu lui donner à réfléchir, Mademoiselle. Vous lui avez laissé la tâche trop facile... Il ne faut jamais dédaigner son ennemi... Voudriez-vous qu’on fît à un tel croquant l’honneur de compter avec lui ? reprit avec fougue la tante de Saint-Maurice. Il faut un régime absurde, comme celui que nous subissons, pour que de pareilles espèces puissent compter... Voilà ce Carvajan qui est maire, à présent !... Autrefois, on n’en aurait même pas voulu comme garde champêtre... son fils n’a pas eu beaucoup à se louer de lui... Et s’il a quitté le pays, Mademoiselle, c’est parce qu’il ne voyait pas du même œil que son père... Je lui en fais mon compliment, interrompit Robert. Il a beaucoup voyagé, Monsieur le comte, il a eu la bonne fortune ou le talent, comme vous voudrez, de se faire bien venir d’un puissant financier dont il est devenu le représentant, Monsieur le comte. On lui a donné à liquider des affaires délicates en Amérique, et il s’en est tiré à son honneur... On le dit, Monsieur le comte, doué d’un remarquable talent de parole, Monsieur le comte. Il a appris, sur le tard, l’anglais et l’espagnol, et il a plaidé, paraît-il, en Australie et au Pérou, des procès devant les juridictions anglaises et péruviennes, Monsieur le comte, avec un succès prodigieux. Il a beaucoup vu, beaucoup appris, et s’est fait en courant, Monsieur le comte, contrairement au proverbe qui dit : Pierre qui roule n’amasse pas de mousse, une très jolie fortune... Il est, en somme, absolument indépendant, et si vous voulez mon opinion, je ne crois pas, Monsieur le comte, qu’il reste longtemps à La Neuville, Monsieur le comte. Il ne s’entendra pas plus, aujourd’hui, avec M. Carvajan qu’il ne s’est entendu autrefois... Il sera donc comme tout le monde... Car ce diable d’homme n’a épargné personne, dit le marquis. Il resta un instant pensif, puis, avec une grande tristesse : C’est un fait singulier que ce Carvajan, qui a pressuré le pays tout entier, soit respecté, et que moi, qui n’ai jamais rendu que des services... Carvajan, dit Malézeau, on le craint, Monsieur le marquis, ce qui est bien différent. Il a une main dans toutes les caisses ; et ceux qui pourraient tenter, Monsieur le marquis, de lui résister, Monsieur le marquis, savent qu’il leur en coûterait cher... de Clairefont ne répondit pas : il était tombé dans une grave méditation. La sombre figure de Carvajan, appuyé à la petite porte du magasin de Gâtelier, s’était dressée au fond de son souvenir. Il lisait la jalousie, la haine, dans ses regards. Et toutes les désastreuses conséquences de cet antagonisme commencé ce jour-là lui apparaissaient une à une. Quelle lente et constante progression ! La désaffection de son entourage, l’hostilité constante des paysans, le mauvais vouloir des fonctionnaires, et tout le monde le fuyant comme un pestiféré. Il avait été mis, lui, l’ancien maître du pays, hors la loi par ce parvenu. Et l’œuvre de rancune, commencée il y avait vingt ans, était presque consommée. De sa fortune, de son influence, il ne restait plus que de misérables vestiges. Et l’auteur de ce désastre, debout sur les décombres de l’édifice sapé par lui, triomphait, ricanant et cynique. Oui, il en coûtait cher à ceux qui tentaient de lui résister. Nul ne le savait mieux qu’Honoré. Et, avec angoisse, le vieillard se demandait ce que son implacable ennemi pourrait bien essayer de lui prendre maintenant. Allait-il l’attaquer dans son honneur ? Sur ce point-là, cependant, il se croyait invulnérable. On pouvait contribuer à hâter sa ruine par des manœuvres cachées, mais parvenir à souiller son nom, cela lui paraissait impossible. Une seule découverte, conduite à un résultat pratique, suffirait, et il venait d’inventer un fourneau qui, employé dans les usines, devait faire réaliser des économies immenses. Ce serait pour lui une source de revenus incalculables. Le monde entier deviendrait son tributaire, et il récolterait enfin, après avoir semé pendant toute sa vie. Ils seraient bien étonnés, ceux qui le considéraient comme un insensé. Sa belle-sœur de Saint-Maurice, la première, qui ne croyait pas à ses créations. Et Carvajan, qui, avec sa finasserie de paysan, avait osé entamer la lutte, que deviendraient, ses moyens misérables et ses embûches mesquines ? Ses filets ne seraient pas assez solides pour retenir la proie qu’il avait convoitée. Il serait écrasé, anéanti, balayé en un instant. On pourrait faire la différence entre le tripoteur aux idées étroites et vulgaires et le savant aux conceptions puissantes et fécondes. Peu à peu, s’animant à la pensée de cette réussite tant de fois rêvée, le marquis redevint souriant, son front s’éclaircit, il se frotta vivement les mains et, poussant une exclamation joyeuse : le petit bonhomme vit encore ! Voyant ceux qui l’entouraient le regarder avec surprise, il rentra en lui-même, reprit, anneau par anneau, la chaîne des idées qui l’avait amené, d’un point de départ navrant, à une conclusion victorieuse. Il comprit qu’il avançait sur le succès, et que, pour l’instant, il avait beaucoup à craindre et peu à espérer. Il se leva, et, s’appuyant sur le bras de sa fille : Ils descendirent les marches du perron, et s’arrêtèrent au bord de la balustrade de pierre, sous un berceau de verdure. Le ciel était d’un bleu tendre. Une faible brise agitait le feuillage et rafraîchissait l’air. Une sensation de béatitude exquise emplissait le cœur et engourdissait la pensée. L’horizon était voilé d’une brume légère, dans laquelle les lointains se fondaient, doucement estompés. Des bruit confus montaient de la vallée, animant la solitude des taillis profonds, qui moutonnaient comme une mer sombre au bas de la terrasse. Ils restèrent tous les cinq, pendant un instant, absorbés par l’espace, n’ayant plus le sentiment de leur être, perdus dans l’immensité qui s’ouvrait devant eux. Le vieux Bernard, en apportant sur un plateau des tasses en saxe ancien et une cafetière en argent ciselé, aux armes de France, souvenir princier donné au père du marquis, les tira de leur extase. Antoinette se leva lentement, et commença, de ses doigts légers, à remuer les pièces de porcelaine et d’argenterie, avec cette grâce souriante et coquette des femmes qui donne une saveur plus vive aux friandises apportées par elles. Et le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse, d’où s’échappait une vapeur brûlante et parfumée. La tante Isabelle avait, elle, le département de la cave à liqueurs, et c’était d’un air de gendarme qu’elle présentait ses carafons. Je vous suis très obligé, Mademoiselle, mais je prendrai, si vous le permettez, Mademoiselle, de la fine Champagne... Mais tous vos produits nouveaux ne sont pas de mon goût... On ne vous invite pas à déjeuner pour vous faire violence... Toi, Robert, je ne t’offre rien... Tu as besoin de te modérer... Elle adressa à son neveu un regard significatif. Mais le jeune homme enleva lestement le carafon des mains de Mlle de Saint-Maurice, et, s’éloignant de quelques pas : Comment, tante, vous voulez me sevrer ? dit-il, mais j’ai passé l’âge ! Au moins, mauvais sujet, rien qu’un verre ! Et le jeune comte, versant à même sa tasse, l’emplit jusqu’au bord. Dans sa large existence de gentilhomme campagnard, Robert avait pris des habitudes et des appétits violents auxquels il lui était maintenant difficile de résister. Sa nature athlétique lui permettait les excès qui suivent toujours les repas de chasse, lorsque, las d’avoir couru les bois et les champs, on prolonge la soirée entre hommes, les coudes sur la table, en fumant. Il était connu pour un des plus solides buveurs de la province, et en tirait vanité. Il avait soutenu, dans l’excitation du plaisir, des gageures absurdes, comme, par exemple, de boire plusieurs tasses de ce qu’on appelle le café aux quatre couleurs, mélange affreux de cognac, de chartreuse, de kirsch et d’absinthe, fait pour affoler le plus solide cerveau. Sa tête et son estomac résistaient à ces dangereuses épreuves. Et il éprouvait une fierté stupide quand on lui disait : Vous, Clairefont, qui êtes un si beau gobelet... C’était sa gloire, à ce grand garçon, de tenir tête sans fléchir aux plus rudes ivrognes du département. Il avait commencé à boire par ostentation, et, peu à peu, l’habitude aidant, il avait fini par y prendre du plaisir. Il ne dédaignait pas, le dimanche, de descendre chez Pourtois. Là il jouait aux quilles, et s’attablait avec les jeunes gens de la ville. On ne le traitait pas, lui, comme on avait traité son père au temps de sa jeunesse, avec une crainte respectueuse. Mais quelle différence aussi entre ce Clairefont gigantesque, haut en couleur, un peu débraillé, très bruyant, prêtant à la familiarité, et le Clairefont petit, mince, correct, froid, d’une politesse exquise, qui savait si bien tenir les gens à distance ! C’était le jour et la nuit. Et on se demandait par quel miracle de la nature ce fils était né de ce père. Dans les premiers temps, l’intempérance de Robert avait inquiété le marquis. Il était descendu des nuages de ses conceptions scientifiques, et avait traité très gravement cette question fort terrestre. Il adressa de vifs reproches à son fils. Mais il se heurta à la tante de Saint-Maurice qui arrivait à la rescousse. La vieille Bradamante trouva des arguments pour pallier les torts de son neveu. tant de bruit pour quelques rasades ! Les ancêtres s’en entonnaient bien d’autres ! Et on se souvenait de ce Clairefont qui, sous Louis XIII, avait renchéri sur Bassompierre en vidant, lui, ses deux bottes à chaudron pleines de vin de Sicile. Les roués de la Régence s’en privaient-ils, dans les fêtes du Palais-Royal ? Et toute une suite historique de bons vivants, tenant en mains le hanap, le gobelet ou le verre, défilait devant les yeux du marquis, protestant contre sa bégueulerie, et proclamant la souveraineté aristocratique de la bombance. Il était jeune après tout, ce garçon. Quand il s’amuserait un peu avec ses amis, où serait le mal ? Il fallait bien lui laisser jeter son premier feu... Au moins, disait Honoré, qu’il ne le noie pas ! mon cher, votre fils n’est pas un être chétif et délicat comme vous, s’écriait la tante Isabelle, c’est un «Goliathre»! Le marquis morigéna Robert, qui promit d’être plus sobre. Mais c’était plus fort que lui. Aussitôt qu’il se trouvait avec quelques chasseurs devant de vieilles bouteilles, il s’animait, parlait, criait, et les sages résolutions s’effaçaient de son souvenir. Ce qu’il y avait de plus grave dans son cas, c’est que, doux comme un mouton dans le courant habituel de la vie, il devenait, quand il avait une pointe d’ivresse, méchant comme un loup. Il tapait dur, et les gens prudents se mettaient hors de la portée de son bras. Il avait eu, l’année précédente, une fâcheuse affaire. Après un dîner d’ouverture où les exploits des tireurs avaient été copieusement célébrés, il avait à moitié assommé un garçon d’écurie qui, par erreur, avait attelé à son break le cheval d’un autre invité. L’homme était resté six semaines sur le flanc. Le comte, dégrisé, s’était montré au désespoir, et avait pris vis-à-vis de lui-même l’engagement formel de fuir les réunions dangereuses. Depuis un an il se tenait parole, et la tante Isabelle, fière de la sagesse de son neveu autant qu’elle avait été indulgente pour sa folie, l’aidait par ses objurgations à persévérer dans sa louable conduite. Cette vieille fille, idolâtre de l’unique rejeton mâle de la noble maison, eût mis le monde à l’envers pour l’amour de Robert. Elle le regardait frappant à petits coups avec sa cuiller sur le sucre qui s’obstinait à ne pas fondre dans l’eau-de-vie, et admirait sa robuste prestance. Il avait les épaules larges et la taille fine, de petites mains au bout de ses bras d’acier, et une figure énergique, rougie par le grand air, éclairée par des yeux bleus. Ses cheveux et ses sourcils étaient châtain très foncé, et ses moustaches d’un blond très pâle, ce qui donnait à sa figure une singulière douceur. Sa sœur formait avec lui un contraste complet. En elle tout était finesse et grâce. Les deux races dont ils étaient issus se trouvaient incarnées en eux d’une façon bien tranchée. L’un était un Saint-Maurice gigantesque, aux appétits matériels et violents. L’autre était une Clairefont, délicate, rêveuse et un peu chimérique. C’est pourquoi elle aimait tant son père. Depuis un instant le notaire piétinait avec une impatience visible. Le sable criait sous ses pieds, et il allait de la tonnelle à la balustrade de la terrasse, agité, nerveux, comme s’il sentait le désir de brusquer une situation difficile, et cependant n’en avait pas la hardiesse. Le marquis, les yeux dans le vide, semblait suivre une vision attrayante. Il souriait et, distraitement, ses doigts battaient une marche sur la table de pierre à laquelle il s’était accoudé. Quels souvenirs heureux ou quelle radieuse espérance captivaient ainsi la pensée du vieillard ? Dans quelles sphères éthérées, dans quel domaine du bleu avait-il été transporté par un rêve ? Il fit soudain un geste brusque, frappa sur son genou du plat de sa main, et, les joues colorées par une rougeur joyeuse : Mon four à courants circulaires donnera quatre-vingts pour cent d’économie sur le chauffage actuel, s’écria-t-il d’une voix triomphante, et il brûlera tous les résidus, toutes les substances inutilisées jusqu’ici... Malézeau, vous m’en direz des nouvelles... Il y a là une mine d’or ! La figure de Mlle de Saint-Maurice se rembrunit, elle croisa ses bras, et, marchant avec une désinvolture de gendarme : Mon frère, c’est la dixième fois, depuis quelque temps, que vous découvrez le Pérou ! cette fois, c’est la bonne, répliqua vivement l’inventeur. La découverte que j’ai faite répond à un besoin impérieux. Toutes les usines souffrent du prix sans cesse grandissant du combustible. Avec mon système, le charbon devient, sinon inutile, au moins facile à remplacer. On peut brûler des copeaux, de la paille mouillée, des débris de betteraves, des cannes à sucre... Les grèves, dans les bassins houillers, seront inefficaces, et ne mettront plus en danger l’industrie universelle. Aussitôt mes brevets pris, j’aurai des traités avec les grandes usines du monde. C’est un revenu formidable, vous dis-je, et assuré... Je suis tellement certain du succès que je risquerais mon nom, s’il le fallait, dans cette entreprise. Mon frère, un gentilhomme n’a pas le droit de disposer de son nom, interrompit rudement la vieille fille. C’est vrai, dit gravement le marquis. Ce nom est à tous ceux qui l’on porté avant moi, et je dois le transmettre intact à ceux qui me suivront... Mais croyez, tante, qu’il ne serait pas diminué si j’y attachais l’honneur d’une si belle conquête industrielle. Vous savez depuis longtemps ce que je pense de vos recherches. Un homme tel que vous n’a rien à gagner et a tout à perdre dans ces besognes d’ouvrier. Mais, interrompit le marquis en souriant, le roi Louis XVI faisait de la serrurerie. Aussi vous voyez comme cela lui a réussi ! Vous ne pensez pas, au moins, que je mourrai sur l’échafaud ? mais vous mourrez sur la paille ! Antoinette s’était approchée : elle prit la tante Isabelle par le cou : Allons, soyez bonne, murmura-t-elle tout bas... Te voilà bien, toi, enjôleuse, dit la vieille fille, dont la barbe se hérissa. Tu es pour moitié dans les folies de monsieur ton père !... Au lieu de le critiquer, tu l’encourages... Et j’en suis pour ce que je dis : Nous le verrons sur le fumier, comme «Jacob»... Au reste, mon cher, faites ce que vous voudrez... Malézeau qui a sans doute à vous parler de vos affaires... Écoutez-le et tâchez de profiter de ses avis. Au mot «affaires», Robert avait fait un pas dans la direction du perron. Le marquis jeta à son notaire un regard plein d’une tranquillité souriante, et, s’appuyant sur le bras de sa fille avec une caressante paresse : mon cher Malézeau, je suis à vous... Monsieur le marquis, je le préférerais ; j’ai certains relevés de compte à vous soumettre, Monsieur le marquis... Et je crois que la plus sérieuse attention... Allons dans mon cabinet, dit M. Je vous montrerai le modèle de mon four, Malézeau... Vous verrez comme c’est simple d’application... Une idée, ce n’est rien et c’est tout, tante Isabelle. ce ne sont pas les idées qui vous manquent, à vous... Seulement vous les avez généralement biscornues, comme si vous aviez été nourri par une chèvre. Elle s’approcha du notaire qui suivait M. Est-ce que c’est grave, Malézeau ? demanda-t-elle avec une agitation intérieure qui faisait trembler sa grosse voix. Il y a longtemps qu’on ne vous a vu, et, pour que vous veniez sans avoir été appelé, il faut que ce soit grave. Le notaire baissa la tête en signe d’assentiment, ses yeux dépareillés tournèrent désespérément sous les verres de ses lunettes, et il ouvrit les bras, plein d’accablement... Depuis plusieurs années, elle était habituée aux remontrances que l’homme d’affaires adressait à son noble client. Et chaque fois que Malézeau avait fait une apparition à Clairefont, la fortune patrimoniale s’était amoindrie de quelques pièces de terre ou de quelques coins de bois. Aujourd’hui tout était hypothéqué ; le domaine croulait sous le fardeau des échéances auxquelles il fallait faire face. Un poids de plus, et il s’abîmait dans la ruine finale. Au nom du ciel, ne lui avancez plus rien, dit la tante Isabelle ; il est féru de son idée nouvelle, il va vous demander de l’argent... C’est une affaire de conscience, Malézeau. Honoré est un vieil enfant «prodige»... s’il voulait renoncer à ses idées, comme nous tuerions volontiers le veau gras ! Comptez sur moi, Mademoiselle, je suis décidé à être très carré, Mademoiselle, vous en aurez la preuve. Le marquis, arrivé sur le perron, se retourna. Devant lui, la vallée inondée de pure lumière s’étendait calme et riante. Dans la verdure des prairies, la rivière coulait brillante, entre deux bordures de saules trapus et rabougris. Les toits d’ardoises et de tuiles des maisons, éclairés par le soleil, étincelaient au milieu du noir feuillage des arbres. L’air était si limpide que, sur le haut clocher de l’église, le coq de fonte dorée qui couronnait la flèche se distinguait nettement. Le tintement de la cloche d’une fabrique arrivait grêle, appelant les ouvriers au travail, et le bruit bourdonnant du jeu des écoliers attendant l’heure de la classe montait jusqu’au haut de la colline. Le vieillard s’arrêta un instant, appuyé à la rampe de fer, les yeux fixés sur ce paisible tableau. Le souffle pur de la brise ardemment aspiré emplit sa poitrine. Des larmes lui vinrent aux yeux, et, à voix basse, il murmura : Le repos et l’insouciance devant cette belle nature... La joie calme de la vie au milieu des miens... C’était là peut-être la sagesse et le vrai bonheur ! Mais chacun a sa destinée, et ne doit point s’y dérober. Il secoua la tête, et voyant que le notaire s’était attardé à causer avec Mlle de Saint-Maurice : Malézeau, quand vous voudrez, mon ami... Et il entra dans le salon. Robert, à grands pas, se dirigea vers l’aile gauche, où un escalier, pratiqué dans une des tours à toit aigu qui flanquent le corps de logis, conduisait à son appartement. Il sifflait gaiement un air de chasse en suivant un long couloir qui desservait les communs. Il passa devant la cuisine immense, avec sa cheminée garnie de bancs circulaires, au fond de laquelle dormait une broche longue à pouvoir y rôtir un veau tout entier. Une seule femme s’agitait dans la salle, faite pour les festins de Gargantua ou les noces de Gamache, et qui servait à préparer les modestes repas des quatre habitants du château. Le jeune homme jeta un amical bonjour à la servante, et, tournant sur sa droite, il s’apprêtait à monter les degrés de pierre, quand un bruit d’éclats de rire, interrompus par des coups sourds appliqués régulièrement, attira son attention. Il fit quelques pas, et, s’arrêtant devant une porte entre-bâillée, il vit auprès d’une fenêtre, sur laquelle s’était juché le berger aux cheveux rouges, Rose Chassevent qui repassait. Elle frappait son fer sur une plaque de laine roussie par de nombreuses brûlures, et, tout en causant avec son sauvage compagnon, poussait vivement son travail. Bras nus, sa guimpe entr’ouverte, le teint animé, elle était ravissante, la fille du braconnier. Assis sur ses talons, ses genoux soutenant son menton, le Roussot, fixant Rose avec une admirative convoitise, semblait un loup tapi, prêt à bondir sur la victime que sa voracité lui désigne. Il poussait de temps en temps de rauques exclamations, ne se décidant à prononcer un mot que quand il y était absolument forcé, comme si son mutisme eût été causé plutôt par la paresse que par l’infirmité. Rose avait cessé de rire : elle lui parlait maintenant avec une pointe d’accent normand qui donnait une saveur piquante à ses paroles : Non, vois-tu, le Roussot, tu n’es pas assez soigné sur ta personne... Regarde : tu as un pantalon en lambeaux et une chemise toute grise de poussière. De plus, tu sens l’odeur de tes moutons, et ce n’est pas plaisant pour une fille. Le berger poussa un grognement, ses petits yeux de pie étincelèrent et, semblant faire un effort extraordinaire, il articula : cachottier, tu préparais une surprise ! s’écria l’ouvrière, en poussant gaiment son fer brûlant. sois seulement présentable, et je danserai avec toi, je le promets... Le Roussot resta silencieux, ses lèvres se crispèrent, méchantes. Son visage eut pendant quelques secondes une expression de bestialité effrayante. Puis il se mit à rire par saccades, comme s’il avait le hoquet. Allons, mon fils, tu es content, dit Rose. Mais ce n’est pas une raison pour rester là en espalier toute la journée. Tu feras bien d’aller à tes bêtes, car si on te surprenait ici... Elle n’eut pas le temps d’achever. Le berger poussa un sifflement aigu, et, détendant ses jambes comme deux ressorts, avec une adresse de singe, il sauta par la fenêtre et prit sa course du côté des écuries. je t’y pince à causer avec ton amoureux, dit le comte en s’asseyant sur le bout de la planche à repasser... Tu n’as guère de raison de te montrer fière, puisque tu es si aimable pour le plus laid des gars de la ferme. Oui da, monsieur Robert, dit Rose avec coquetterie, venez-vous à la lingerie pour me faire une scène ? Je montais quand je t’ai entendue causer avec ce drôle... Mais je ne t’aurai pas dérangée pour rien... Il allongea le bras et, prenant la belle par la taille, il mit, sur son cou très blanc, un rapide baiser. Ce n’est pas là ce que je vous demandais, dit l’ouvrière, en rajustant sa guimpe. Quand on embrasse la fille, il ne faut pas être si dur pour le père... Qu’est-ce qu’on m’a dit que vous aviez encore fait au bonhomme Chassevent ? Le jeune homme fronça les sourcils : tu sais, si tu veux que nous restions bons amis, ne parlons pas de ta vieille canaille de père... Et moi je ne veux pas que vous me parliez, si vous devez le traiter de la sorte ! s’écria Rose, dont les joues s’empourprèrent. Allons, ne fais pas la méchante, dit le comte en s’approchant de la gentille repasseuse. Il prit son bras et le caressa doucement. Elle continuait à faire la moue, les yeux baissés, mais un commencement de sourire au coin de la lèvre. Ses cheveux blonds frisés se retroussaient sur sa nuque robuste, et, par l’échancrure de son col, la naissance de ses épaules apparaissait veloutée comme un fruit mûr. Si vous vouliez pourtant, comme tout pourrait bien s’arranger ! dit Rose, en levant subitement ses yeux, qui se fixèrent, très doux, sur ceux de Robert. Le père a la passion des bois et la rage du gibier... Il ne vous collettera plus vos lièvres, et vous avez assez de lapins pour qu’il se nourrisse sans vous faire de tort... La masure de La Saucelle est sans locataire... Ce serait plus commode pour moi venir en journée ici... Et ça me causerait tant de plaisir !... Le comte approcha ses lèvres des joues de Rose qui ne se défendait plus, et, effleurant sa petite bouche de sa longue moustache : Tu n’es pas trop bête, dit-il... Et tout ça pourrait se faire aisément, comme tu dis, si ce vieux diable de Chassevent n’était pas le plus déterminé coquin qu’il y ait à dix lieues à la ronde. Ma chasse serait bien gardée avec lui, qui est le compère de tous les braconniers du canton !... Non, mon enfant, je ne logerai pas ton père, si ce n’est en prison... Et ce sera autant de gagné pour toi. Pendant ce temps-là il ne te prendra pas ton argent et ne te donnera pas de calottes. dit Rose furieuse, en s’arrachant des bras du jeune homme. moi, je vous défends de m’approcher... Et si vous touchez seulement à un pli de ma robe... Il faut y persévérer, dit gaiement Robert... Tiens, regarde ton galant à cheveux rouges qui t’observe là-bas. Ramené par une âpre et jalouse curiosité, le Roussot rôdait dans la cour, guettant de ses yeux perçants la fenêtre de la lingerie. Il était fort éveillé, et sa mine rusée eût donné beaucoup à penser aux gens qui le considéraient comme un innocent. En se voyant observé, il se détourna, prit un air abruti et se mit à faire claquer son fouet à tour de bras, comme il en avait l’habitude pour se distraire. Le Roussot, reprit Rose avec aigreur, est un pauvre garçon, qui ne ferait pas de mal à une mouche, et que je prends en grande pitié ! C’est mal à vous, monsieur Robert, de vous moquer de lui... Il a été recueilli chez votre père, après avoir été trouvé exposé sur le revers de la route... Je l’ai vu grandir, et c’est vraiment mon camarade d’enfance... Il ne dirait pas du mal du père, lui, marchez ! dit Robert, en pinçant l’oreille hâlée de la jolie fille entre deux doigts, et la tirant doucement... Nous tâcherons de faire quelque chose pour te plaire, sans nous attirer du dommage. Le visage de l’ouvrière s’éclaira, ses lèvres s’arrondirent dans un sourire, et, avec une coquetterie câline, apportant sa joue au jeune homme : vous êtes si gentil quand vous voulez !... Il la prit par les épaules et l’embrassa vivement. Elle se dégagea avec un cri et un peu pâle : Au même moment une voix sonore se fit entendre, disant : Et ce serait grand dommage ! Comme Robert se retournait mécontent, la tête de Tondeur, rouge et souriante, parut à la hauteur de la fenêtre : Votre serviteur, monsieur Robert et la compagnie, dit le joyeux compère. vous vous chauffez d’un fameux bois ! Et, clignant de l’œil, il partit d’un gros rire qui le rendit violet. Qu’est-ce qui vous amène ici ? Pardié, monsieur Robert, quelque chose qui vous touche plus que moi : en visitant les coupes tout à l’heure, j’ai découvert un nid d’émouchets... Et je suis venu dare-dare vous en prévenir. Et je vous en remercie, dit Robert en changeant d’attitude... Le temps de prendre mon fusil et je suis à vous. N’oubliez pas toujours ce que vous m’avez promis ! s’écria Rose, en remuant ses fers à grand bruit sur son fourneau de fonte. Et, leste, le jeune comte gagna l’escalier. Qu’est-ce qu’il t’a promis, Roson ? fit le marchand de bois, en appuyant ses grosses pattes velues sur l’appui de la fenêtre. Allez lui demander s’il a reçu la commande du contrat ! Accompagné par le marquis, le notaire traversait la cour. de Clairefont parlait avec animation, et Malézeau l’écoutait en pliant l’échine, comme décidé à supporter l’avalanche des raisonnements, sans se départir d’une résolution prise. L’inventeur, la tête en feu, le geste exubérant, poursuivait, sans se laisser démonter par l’attitude peu encourageante de son homme d’affaires : Oui, pour cinquante mille francs j’aurai tous les brevets nécessaires, et je pourrai divulguer ma découverte, lancer mon four, et réaliser des bénéfices énormes... Monsieur le marquis, c’est fort clair, Monsieur le marquis... Mais où les prendrez-vous, ces cinquante mille francs, puisque, si vous n’en payez pas cent soixante trois mille, la semaine prochaine, vous êtes sous le coup d’une expropriation, Monsieur le marquis, et pouvez être expulsé de cette demeure, Monsieur le marquis...? Mais dans votre caisse, mon ami. Vous ne me ferez pas un tel tort pour une si faible somme... Je n’ai pas d’argent personnel, Monsieur le marquis, et quant à l’argent de mes clients, la délicatesse, Monsieur le marquis, autant que la loi, m’interdit d’en disposer... Croyez-moi, renoncez à la réalisation immédiate de vos projets, et réunissez toutes vos forces pour sortir de la situation où vous vous trouvez... j’en sortirai, j’en réponds, mais ce ne sera pas en faisant des économies... C’est mon invention qui nous sauvera tous... Il me faut cinquante mille francs... Vous ne les trouverez pas, Monsieur le marquis. Votre crédit est épuisé dans le pays, et si je n’avais pas traité pour vous, jusqu’ici, il y a beau temps que vous ne trouveriez plus un centime, Monsieur le marquis... j’attends ce soir mon futur gendre... Malézeau parut hésiter un instant, puis, réunissant tout son courage : C’est-à-dire qu’il partira, Monsieur le marquis, pour ne plus jamais revenir, Monsieur le marquis... Allez-vous lui fournir vous-même un prétexte, Monsieur le marquis, pour rompre un mariage qui traîne depuis si longtemps ?... de Croix-Mesnil fût disposé à ne pas tenir ses engagements ? S’il en est ainsi, je ne regretterai pas que ma fille ait tant hésité à l’épouser... D’ailleurs, quand je serai en mesure de la doter princièrement, les maris ne lui manqueront pas... Allons, puisque je vous trouve intraitable, je vais retourner toutes mes poches et tâcher de me suffire à moi-même... Vous, occupez-vous seulement d’obtenir du temps pour que je sois tranquille... Monsieur le marquis, il n’y en a qu’un. de Clairefont, dont l’animation se glaça brusquement. Il ajouta avec une douloureuse anxiété : Le notaire baissa la tête avec découragement, et laissa tomber ce terrible nom : Il a donc désintéressé tous les autres ? Oui, Monsieur le marquis, il a racheté en sous main toutes vos créances, Monsieur le marquis, il veut que vous n’ayez affaire qu’à lui... Toutes les illusions de l’inventeur se dissipèrent en un instant. Sa fausse sécurité disparut ; il entrevit l’abîme ouvert devant lui, et vers lequel il marchait d’un pas si précipité. Pendant qu’il se complaisait dans ses songes, son ennemi poussait son œuvre de ruine. Le marquis ressentit une impression de froid au cœur, ses oreilles tintèrent, il vit tout sombre, comme si le ciel s’était subitement couvert. La voix de son fils le rappela à lui-même. Le jeune homme sortait, son fusil sur l’épaule, accompagné de sa sœur, insouciants, joyeux, l’un et l’autre. Antoinette marchait, abritant sa tête charmante sous une ombrelle rouge. Père, cria-t-elle de loin, venez-vous avec nous ? Il faut que je rentre travailler. Il les suivit tous les deux d’un regard attendri : lui, souple et vigoureux avec sa carrure athlétique ; elle, grande et svelte, avec sa taille élégante. Ses enfants, son bien le plus précieux, son unique amour. Les laisserait-il exposés à la vengeance de Carvajan ? Ne saurait-il pas disputer à son ennemi leur présent et leur avenir ? Une flamme lui monta au cerveau : il se sentit une force nouvelle. Il se jugea capable de réaliser des prodiges. Pour son malheur, il chercha le salut dans ses hasardeuses spéculations. Il se livra de nouveau à sa chimère. Et quand il avait encore, avec de l’ordre et de la patience, le moyen de sortir de ses embarras financiers, il se prépara à descendre plus avant dans le gouffre où croulait sa fortune. Obtenez seulement de Carvajan qu’il me donne du temps, dit-il au notaire, et je réponds de tout. Il jeta un regard profond sur son château, et, d’une voix prophétique : Vous voyez ces tours, ces toits ? avant peu j’aurai de quoi les faire dorer, si la fantaisie m’en vient ! Il se mit à rire en agitant sa tête blanche, et, faisant un geste d’adieu à Malézeau, qui se demandait avec trouble si ce n’était pas un fou qu’il avait devant lui, il remonta dans son laboratoire. Ce n’avait pas été sans une émotion profonde que Pascal avait revu La Neuville. Parti étant presque un enfant, il revenait un homme. Dans les longues méditations de sa vie solitaire à l’étranger, il avait beaucoup discuté avec lui-même les causes qui avaient amené son départ, et pas une fois il ne s’était senti troublé par un regret. Il avait fait ce qu’il devait faire. Conduit par les circonstances à juger son père, il s’était enfui, comme pour se punir de son manque de respect, et s’était jeté à corps perdu dans le travail. Peu à peu il avait senti en lui un grand apaisement. L’éloignement avait étendu des voiles propices entre son souvenir et la terrible figure de Carvajan. Il en était venu à ne la plus voir qu’effacée et adoucie. Pendant ces années d’absence, seul dans l’immensité peuplée, et, pour lui, cependant déserte, des pays étrangers, il s’était désespérément attaché à la patrie lointaine, à la famille délaissée. Il avait écrit à son père, régulièrement, pour le tenir au courant de ses entreprises, de ses travaux, de ses espérances. Carvajan lui avait envoyé, avec une exactitude de commerçant, des réponses courtes, substantielles et froides, véritables lettres d’affaires, se terminant à peine par une phrase tendre. Des conseils toujours, hardis et pratiques, donnés avec un instinct merveilleux des situations, mais jamais un mot qui fût une allusion au passé, ou une ouverture pour l’avenir. Jamais, dans un moment d’isolement et de tristesse, il n’avait fait entendre à son fils le cri d’appel de la vieillesse qui cherche un appui : Reviens ! La ténacité rude et orgueilleuse de Carvajan se retrouvait tout entière dans sa manière d’être avec Pascal. Celui-ci avait voulu partir, s’était soustrait à l’autorité paternelle : il devait et pouvait user sans limite de sa liberté. Cependant le jour où, las de courir le monde, ayant terminé les travaux engagés, le jeune homme s’était décidé à annoncer son retour, il avait reçu de son père un billet bref, mais dans lequel éclatait une satisfaction inattendue. Pascal en éprouva une vive émotion. Il n’était point blasé sur ces manifestations de l’affection paternelle. Il la sentait vibrer sans fausse honte. Le vieillard était heureux de revoir son fils. Et un pâle éclair de joie réchauffait son cœur sec et glacé. Pascal partit avec un double ravissement, à la pensée de rentrer au pays et d’y trouver son père plus accessible et plus doux. À lui, habitué à parcourir les grands espaces, à voyager lentement, dans des pays sauvages, la traversée rapide d’Amérique en France parut longue, le trajet en chemin de fer sembla interminable. Il fut pris d’une sorte de fièvre d’impatience. Il se donna à peine le temps de rendre des comptes à ses administrateurs de Paris, et, le soir même, il arrivait à La Neuville. Le cœur lui battait fort en descendant de wagon ; il suivit le quai de débarquement, en proie à un trouble qu’il ne pouvait surmonter. Ses yeux, obscurcis par des larmes qu’il ne retenait pas, découvrirent devant la gare un petit homme qui attendait, seul, droit et raide. Un double cri se fit entendre. Et, poussés par une force invincible, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Le maire de La Neuville se remit promptement de son émotion, donna des ordres brefs aux facteurs du chemin de fer, pour qu’on apportât les bagages à la rue du Marché, et, prenant son fils par-dessous le bras, il l’emmena à travers la ville, répondant distraitement aux saluts, hâtant le pas pour distancer les importuns, et ne tarissant pas de questions sur les affaires conduites par Pascal, insistant sur les résultats, et glissant sur les moyens. Ils dînèrent tous deux et passèrent la soirée en tête à tête. Il regardait le jeune homme, l’écoutait parler avec une surprise joyeuse, et sa voix grave lui faisait vibrer quelque chose dans la poitrine. Il l’admirait, il le trouvait capable, brillant, supérieur. Quand Pascal lui avoua qu’il revenait avec six cent mille francs, part réalisée de ses bénéfices dans les entreprises menées à bien, le banquier poussa un cri de joie. Puis un nuage obscurcit son front, sa parole se glaça, et son geste s’alourdit. Une réflexion venait de se faire jour dans son cerveau : Riche, mon fils peut se passer de moi. Je n’aurai aucune action sur lui. Et pour qu’il s’intéressât à quelqu’un, il fallait qu’il l’eût en sa dépendance. Pascal avait recommencé à parler, et sa voix pénétrante et profonde agissait de nouveau. Quelle impression singulière produit-il sur moi ? Il a dans la parole une puissance irrésistible. Quand on l’écoute, il est difficile de ne pas se laisser gagner à son opinion. c’est le premier effet, et cela passera ! Le voyageur était las : il se retira de bonne heure. Son père le conduisit lui-même au premier étage, par les couloirs obscurs et l’escalier étroit de la petite maison, et s’arrêta devant une porte que Pascal reconnut pour celle de la chambre de sa mère. Il demeura immobile, hésitant, repris par tous ses souvenirs. Carvajan ouvrit, et l’appartement, tel qu’il était autrefois, s’offrit aux regards du jeune homme. Tout était resté dans le même ordre, comme, si, pendant tant d’années, personne n’eût pénétré dans cette pièce rendue sacrée par la mort. Les menus objets familiers étaient rangés sur la table et semblaient attendre. Le métier à tapisserie, couvert d’une toile grise, se dressait au coin de la cheminée, auprès du fauteuil préféré. La sensation que Pascal éprouva fut si vive qu’il se demanda s’il avait rêvé, si le temps passé au loin s’était vraiment écoulé et s’il n’allait pas entendre la voix de la morte. Dans l’ombre sonore de la vaste pièce, ce fut la voix de Carvajan qui parla, sèche et banale : J’ai pensé que tu y serais mieux que dans ta chambre de garçon. Ainsi, c’était seulement du confort que Carvajan se préoccupait en ouvrant à ce fils la chambre de sa mère ! Il n’avait pas prévu l’attendrissement qui s’emparerait de Pascal. Il ne devinait pas que trois mots venus du cœur, à cette heure de trouble profond, lui auraient rendu pour toujours son enfant confiant et soumis. Ces mots, il ne les trouva pas, et, serrant la main de son nouvel hôte, comme fait un compagnon de voyage au seuil banal d’une chambre d’auberge, il se retira. De grand matin, Pascal fut sut pied. Mais son père l’avait devancé : il était sorti pour ses affaires. Le jeune homme en éprouva un secret soulagement. Livré à lui-même, il voulut visiter en détail la maison où s’était passée son enfance. Il ouvrit la fenêtre et vit la rue étroite et noire, avec la même fontaine coulant sur les dalles, les mêmes boutiques avec les mêmes gens au comptoir. Le mouvement de la ville était resté tel qu’au moment de son départ. Dans l’éloignement, il entendait les modulations d’une flûte jouée par le conducteur des chèvres qui traversaient le quartier à huit heures, chaque matin. Quand il était enfant, sa mère l’appelait pour voir passer les bêtes, et, pendant quinze jours, étant malade, on lui avait fait boire de leur lait. Il entendait maintenant le tintement de la clochette du bouc qui portait sur son dos la boîte aux tasses. Au coin de la rue, soudain, le troupeau s’avança. C’était toujours l’homme d’autrefois, et l’air de flûte n’avait pas varié. Les chèvres défilèrent, faisant claquer leurs pieds fins sur le pavé, secouant leurs têtes barbues ; au tournant de la place, elles disparurent ; modulations et tintement se perdirent dans l’espace. Et le silence s’était fait, que Pascal écoutait encore, les yeux vagues, le cœur gonflé, comme s’il venait de voir s’éloigner sa jeunesse. Dans l’escalier, il se croisa avec la servante et, la regardant par hasard, il fut étonné de sa beauté. C’était une fille de vingt ans, brune au teint blanc et aux yeux bleus, qui le salua d’un sourire. Elle était mise avec coquetterie et montait de l’eau dans un grand broc de cuivre. Peut-être que vous cherchez votre père, monsieur Pascal ? Dès patron-minette, il est parti pour sa ferme de La Moncelle... Il ne rentrera que pour l’heure de midi... Si vous voulez faire un petit tour, vous avez le temps, et vous gagnerez de l’appétit... Merci, c’est ce que je me propose, en effet... Il sortit ; l’air était vif et les martinets poussaient des cris aigus en se poursuivant dans le ciel. Il gagna les hauteurs de Couvrechamps, se jeta dans les chemins boisés, se perdit dans les prés, respirant les senteurs puissantes de la terre natale, étourdi par le soleil, enivré par la brise parfumée, et conduit irrésistiblement par sa destinée sur le passage de cette belle amazone qui suivait, solitaire et rêveuse, le chemin creux de Clairefont. Et lui, libre, insouciant la veille encore, n’ayant d’autre désir que celui d’oublier le passé et de s’accommoder du présent, de vivre calme en fermant les yeux aux choses mauvaises, il était en un instant, dès le premier jour, jeté au milieu d’orages plus violents que tous ceux jusqu’ici affrontés. Une puissance inconnue s’emparait de lui, le subjuguait, le faisait sa chose. Et voilà qu’il se trouvait une seconde fois aux prises avec son père, et plus terriblement que jamais. On le lui avait bien dit : il arrivait au milieu de la bataille. Le duel, engagé depuis trente ans, en était aux dernières passes, et il fallait que l’un des deux combattants tombât. Il connaissait maintenant complètement l’histoire de son père et du marquis. Fleury, en descendant de la Grande Marnière, lui avait tout conté. Il avait pu, à l’aide de ses propres souvenirs, combler les lacunes du récit. Et bien des détails qui avaient frappé obscurément son esprit d’enfant devenaient maintenant lumineux. Il voyait Carvajan et Clairefont aux prises, nouveaux Montaigu et Capulet, dans une guerre implacable. Les moyens mis en œuvre étaient différents, comme l’époque, le pays et les mœurs. On était à La Neuville et non à Vérone, en 1880, et non en 1300. Les armes n’étaient plus l’épée et la dague, mais le terrible argent. On ne faisait point couler le sang qui éclabousse au grand jour, mais l’encre qui salit dans l’ombre. Ce n’était pas une hostilité franche, déclarée, active et bruyante, mais une lutte sourde, patiente et hypocrite, plus dangereuse que l’autre, et plus acharnée. Il se rendait un compte exact des forces en présence et les voyait disproportionnées. D’un côté, le marquis, pauvre homme à l’âme tendre et à l’esprit troublé, ne sachant ni calculer, ni prévoir, ballotté au hasard de ses utopies, sacrifiant le positif au chimérique, et, de l’autre, Carvajan, ce cœur de pierre, ce cerveau froid et lucide, ne se décidant jamais qu’à coup sûr, et ne reculant plus, une fois engagé. C’était le combat d’un nain et d’un géant. Et Pascal savait par quels moyens les confédérés se préparaient à l’obtenir. Il était au centre même de l’attaque, lui qui s’intéressait secrètement à la défense. Il les voyait tous manœuvrer comme une bande de fourmis qui s’acharnent sur une bête morte et la dépouillent de sa chair jusqu’à ce que les os soient nets et blancs. Il savait ce qu’ils tenaient déjà. Tondeur avait acheté la scierie des bois de La Saucelle, cette fameuse scierie à vapeur qui avait tant fait baisser le salaire des bûcherons. Dumontier, le beau-frère de Carvajan, avait prêté cent vingt mille francs, avec hypothèque sur les admirables prairies que traverse la Thelle. Fleury, l’âme damnée de Carvajan, le Père Joseph de ce Richelieu, n’avait pas avancé de fonds, mais avait sa part faite pour les bons offices qu’il rendait continuellement, comme greffier de la justice de paix, faisant fonction de commissaire-priseur dans les ventes auxquelles aboutissaient presque toutes les affaires d’argent entreprises par le banquier. Pourtois convoitait l’entourage de son auberge et aspirait à voir les travaux reprendre à la Grande Marnière ; car, depuis que les fours à chaux étaient éteints et que les ouvriers avaient été congédiés, il ne faisait plus de recettes, et les tables de sa salle étaient vides. Quant à Carvajan, il lui fallait la terre, l’argent, l’honneur et le bonheur d’Honoré de Clairefont. Les désastres les plus effroyables lui paraissaient à peine suffisants. Il voulait voir, abattu à ses pieds, cet homme, qui l’avait humilié, et marcher sur lui. À cette exquise jouissance morale, il ne lui déplaisait pas d’ajouter, car il était toujours pratique, même dans la vengeance, la satisfaction matérielle de réaliser une spéculation admirable. Possesseur du domaine de Clairefont, il était maître du pays, dominait l’opinion, entrait au Conseil général, se faisait nommer député, et, exploitant la Grande Marnière avec les développements qu’il saurait donner à l’affaire, il créait une puissance industrielle qui devait assurer à son fondateur un avenir sans bornes. Pascal savait à quoi s’en tenir sur l’ambition de son père. L’ex-garçon de magasin avait un orgueil silencieux et sauvage qui lui faisait juger toutes les grandeurs réservées à sa haute capacité. Les obstacles ne le gênaient point : il les tournait ou les renversait. Il était de ces hommes qui, partis de rien, arrivent à tout, et ne s’arrêtent jamais, faute de moyens. Il osait et, quand il avait échoué une fois, recommençait jusqu’à ce qu’il eût réussi. Depuis que Pascal était revenu, le banquier se montrait agité. Il avait modifié ses habitudes, s’arrêtait pour parler aux gens dans la rue, et ne tarissait pas sur la joie qu’il éprouvait de posséder son fils. La maison de la rue du Marché prit un autre aspect. Les fenêtres, ordinairement closes, s’ouvrirent, et le logis perdit son air de mystère et de défiance. Bien plus, Carvajan se mit sur le pied de recevoir. Je ne veux pas que mon garçon s’ennuie chez moi, dit-il à ceux qui firent paraître un peu de surprise. Il est jeune, il a besoin de distraction. Pour un vieux loup comme moi, la maison est assez agréable ; mais, pour lui, elle a besoin d’être égayée : je veux qu’il y vienne des dames... Pascal a trente ans : il faut qu’il songe au mariage... Cette idée de marier son fils s’était emparée de lui subitement. Et il s’occupait de la mettre à exécution. Il avait fait des grâces inusitées aux Leglorieux, les riches meuniers du Capendu. Mme et Mlle Leglorieux, invitées à dîner chez le maire de La Neuville, étaient devenues rouges de plaisir. Elles avaient pris le train pour Rouen et s’étaient enfermées pendant deux heures avec Mlle Siméon, la couturière de la rue Beauvoisine, la première faiseuse de la ville. La «demoiselle» de Mme Leglorieux était une grande et belle personne de vingt ans, type accompli de la race normande, blanche de peau, ayant des cheveux magnifiques, de grands pieds et de fortes mains. Elle était fille unique, et Fleury, qui connaissait, à peu de choses près, toutes les fortunes du pays, disait : Elle aura un fameux sac ! Mme Leglorieux, frémissante d’espérance, avait ouvert du premier coup son cœur à son héritière : Ma chère, ce doit être un mariage qui se prépare... C’est la première fois que M. Carvajan invite des dames chez lui... Jamais il n’a reçu que des messieurs... Il a des millions, cet homme-là... Et son fils est si bien !... On dit que, comme avocat, il a un talent immense... S’il voulait se fixer à Rouen, il serait capable de devenir bâtonnier... Et tu dînerais à la Préfecture ! Mlle Félicie ne répondait pas, mais ses yeux devenaient humides, et, sur chaque joue, elle avait un rond rouge. Cependant Pascal, aussitôt que son père lui laissait un instant de liberté, se dirigeait du côté de Clairefont. Il put aller rôder ainsi deux fois, vers le soir, sur le plateau, du côté du chemin où il avait rencontré Antoinette. Il se mettait en embuscade derrière les haies, assis dans le trèfle en fleurs, chaud des derniers rayons du soleil, et il attendait. Mais la charmante fille s’était faite invisible. Il s’enhardit jusqu’à s’avancer auprès de la grille. Le grand lévrier d’Écosse, couché paresseusement sur la terre d’un massif, dans laquelle il avait creusé un trou pour trouver un peu de fraîcheur, leva son museau effilé et poussa quelques aboiements agacés. Le jeune homme se cacha le long du mur du parc, craignant d’être vu, et, dans le silence, il entendit la voix harmonieuse d’Antoinette qui disait : Vas-tu maintenant montrer les dents aux pauvres gens ? Et la voix rude de la tante de Saint-Maurice ajouta : Un de ces jours alors, il nous les montrera à nous-mêmes. Ces mots tombèrent lourdement sur le cœur de Pascal. Plus que la distance, plus que le mur de pierre, ils le séparaient de Mlle de Clairefont. La ruine, n’était-ce pas Carvajan qui la consommait ? Le soir venait, une brume légère descendait sur le bois, et, au travers des futaies de Clairefont, le soleil se couchait, jetant des lueurs sanglantes. Le jeune homme suivit le bord de la lande où il avait vu Rose battre son linge en chantant. Il aperçut le troupeau de moutons du Roussot qui broutait les pousses maigres, sous la conduite du chien noir. Le berger était couché sur sa limousine, auprès de son parc ouvert pour la nuit, et, mélancoliquement, soufflait dans une tige de sureau creusé. Il tirait de cette flûte primitive un son aigu et plaintif, qui se perdait dans l’air, semblable au cri gémissant d’un oiseau blessé. Pascal fut découvert par l’idiot qui, se levant d’un bond, poussa deux cris stridents auxquels son chien obéit en courant sur le flanc du troupeau dispersé. Prenant son fouet, le Roussot se mit à sauter dans la bruyère avec des gestes furieux, comme si, en approchant de ses bêtes, le passant eût commis un grave méfait. Et pendant longtemps Pascal entendit sur la colline le claquement sonore du fouet alternant avec les cris du berger. Il rentra triste jusqu’au fond de l’âme. Il n’y avait que huit jours qu’il était de retour à La Neuville. Carvajan, tout de suite, remarqua le changement qui se produisait dans l’humeur de son fils. Il l’observa d’abord silencieusement, puis il lui dit : Est-ce que quelque chose ou quelqu’un te déplaît ici ? Je veux que tu sois satisfait... Qui sait s’il ne ferait pas vraiment beaucoup pour me plaire ? Il eut la pensée de profiter des bonnes dispositions où il le voyait, et de tout lui avouer. Il était temps encore peut-être de détourner le coup suspendu sur Clairefont. Si la rentrée de l’enfant, pendant si longtemps errant à travers le monde, pouvait être le signal d’une pacification heureuse ? de quelle tendresse il paierait son père, si, par condescendance pour lui, il consentait à épargner ses ennemis vaincus ! Il se figurait Antoinette débarrassée de ses soucis, libre de sourire. Et ce serait à lui que la jeune fille devrait la sécurité de la vie pour son père, et le calme du cœur pour elle. Un grand attendrissement s’empara de Pascal. Sans retard, il voulut tenter l’épreuve. Mon père, depuis que je suis rentré chez vous, dit-il, j’admire comme tout a changé. Je vous ai retrouvé le premier de la ville... Vous avez une grande situation, et je comprends qu’elle n’est pas encore ce qu’elle peut être... Carvajan baissa la tête en signe d’affirmation. Un rire muet passa sur son visage basané. Je vois cependant un point noir à l’horizon : c’est l’état d’hostilité dans lequel vous vivez avec les habitants de Clairefont... Croyez-vous qu’il soit digne de vous de prolonger une lutte qui jette du trouble dans le pays ? Car, vraiment, tous ceux qui ne sont pas pour vous sont pour eux... Et c’est une véritable discorde que vous entretenez. Le banquier baissa le nez, comme lorsqu’il ne voulait pas s’expliquer et, avec une sourde ironie : Je ne l’entretiendrai pas longtemps, maintenant. Pascal ne se laissa pas prendre à l’ambiguïté de la réponse. Il savait ce que parler voulait dire, même pour Carvajan. J’entends, en effet, répéter partout que le marquis Honoré est à bout de ressources, et c’est justement là ce qui m’encourage à vous parler aussi nettement, quoique je sache fort bien que le sujet n’est pas pour vous plaire... Voilà des gens qui, à force de maladresses, d’excentricités, de folies, je ne vous chicanerai pas sur les causes, sont arrivés à la ruine complète. mon père, pour le mal qu’ils vous ont fait, que pouvez-vous leur souhaiter de plus ? La physionomie de Carvajan prit une expression de gaieté terrible. Il hocha la tête, et, levant ses yeux jaunes qui rayonnaient de haine : Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Il y eut dans ces quelques mots tant d’amère et de profonde ironie, ce fut si bien le cri de la vengeance insatiable, que Pascal en demeura glacé. Il avait espéré amener le vieillard à faire un retour sur lui-même, provoquer une discussion de laquelle sortirait quelque expédient favorable. Il trouvait son père froid comme un marbre, répondant à ses attaques avec la bienveillance câline d’un homme qui cause avec un gamin. Cependant il ne se tint pas pour battu : il revint à la charge : Il n’en est pas moins certain que le marquis de Clairefont est actuellement un pauvre adversaire pour un combattant tel que vous... fit railleusement Carvajan, il ne faut jamais mépriser son ennemi. Si depuis trente ans le marquis avait répété ces paroles, chaque soir, avant de se coucher, en guise de prière, il n’en serait peut-être pas où il en est. Auprès de lui sont des femmes dignes d’intérêt... À ces mots Carvajan se dressa sur ses pieds ; il lança à son fils un regard aigu, et, d’une voix métallique, sa vraie voix, qui fit vibrer les nerfs de Pascal : Tu les as peut-être vues ? nous voilà gentils, si cette engeance se mêle de nos affaires ! Est-ce qu’il n’y en a pas toujours dans le jeu du marquis ? Il fallait s’attendre à ce que les cotillons entreraient en danse. garçon, est-ce à la vieille demoiselle de Saint-Maurice que tu t’intéresses, ou à la belle Antoinette ? Le nom de la jeune fille, jeté avec cette âpre familiarité, sonna douloureusement à l’oreille du jeune homme. Il lui sembla que l’accent avec lequel son père le prononçait était avilissant. Il voulut couper court aux commentaires, mais il n’en eut pas le temps. Qui t’a parlé de ces femmes ? continua le vieillard avec une animation qui allait grandissante. Les aurais-tu rencontrées, par hasard ? Tu cours la campagne depuis que tu es revenu, et elles sont continuellement par les chemins comme des aventurières... elles t’ont peut-être bien parlé ! Le banquier eut un rire atroce. Mon père, dit Pascal, je vous en supplie... Est-ce que je ne les connais pas ?... À l’heure qu’il est, elles sont capables de tout, pour de l’argent... Mais il faut se défier ; ce sont des gaillardes... la jeune surtout, avec ses airs candides... et son capitaine de cavalerie qui ne l’épouse pas ! Il faut la poigne du vieux Carvajan pour en venir à bout, et encore ce n’a pas été sans peine ! Si tu crains le tapage que fera l’écroulement de cette vieille bicoque lézardée, craquelée, vermoulue, qui s’appelle la maison de Clairefont, va faire un tour à Paris... Tu es jeune : il faut t’amuser. Mais, crois-moi, n’essaie jamais de changer de place les quilles de ton père... Mais tu pourrais tout de même recevoir la boule dans les jambes ! Pascal voulut faire un dernier effort, parler encore. Mais sa belle voix profonde n’exerçait plus aucune séduction. Dès qu’il s’agissait de sa haine, le vieillard avait une armure de diamant sur laquelle tous les coups, même les mieux portés, s’émoussaient. D’ailleurs, ajouta-t-il avec une fausse bonhomie, toute ta sensiblerie est inutile... Il n’y a pas auprès du marquis que des femmes... Il y a aussi un grand gaillard de vingt-huit ans, fort comme un bœuf et qui, du reste, jusqu’ici n’a employé sa force qu’à faire des sottises... Mais s’il veut travailler, il en a le droit... Nous savons, toi et moi, comment on fait... J’ai commencé par balayer la boutique du père Gâtelier... Et toi, mauvaise tête, tu as fait le tour du monde... Qui est-ce qui empêche ce beau fils de reconstruire l’édifice de la fortune paternelle ? nous le jugeons peut-être mal, ce garçon ! Qui sait s’il n’a pas une autre vocation que celle d’assommer les garçons d’écurie et de rosser les braconniers, entre deux petits verres de cognac ?... Je serais ravi qu’il eût des capacités cachées, et qu’un beau matin il prouvât qu’il peut être bon à quelque chose... Carvajan fit une courte pause, son visage devint dur et sombre ; puis, avec un geste net et tranchant comme un coup de couperet : Mais s’il est à la fois, comme tous les siens, incapable et malfaisant, il faut qu’il tombe et disparaisse. Dans notre société moderne, telle qu’elle est organisée, il n’y a plus de place pour les vicieux et les fainéants. Ainsi, pour se couvrir aux yeux de son fils, le maire de La Neuville prétendait donner une portée sociale à son œuvre de rancune. Ce n’était plus Carvajan écrasant Clairefont. C’était la démocratie laborieuse triomphant de la noblesse inactive, et, à grand coups de serpe, taillant dans les pousses parasites dont l’enlacement étouffait le pays. Si rudement repoussé, Pascal voulut donner le change à son père et prit un air fort détaché. Ce qu’il en avait dit, après tout, c’était par un excès de scrupule. La famille de Clairefont lui était fort indifférente. Il ne connaissait pas ces gens-là et n’avait aucune envie de les connaître. Carvajan le laissa parler et ne souffla plus mot. Il se promettait de faire surveiller Pascal par quelqu’un de ses affidés, rôdeur de broussailles, habile à suivre une piste. Mais le jeune homme faisait en même temps un raisonnement semblable et prenait la résolution de ne plus aller, pendant quelque temps, se promener sur la colline. Tous deux restèrent donc en présence, s’observant sourdement comme des adversaires, déjà séparés par des arrière-pensées, doutant l’un de l’autre, Carvajan craignant d’avoir une seconde fois à lutter contre ce qu’il appelait la pruderie de son fils, Pascal perdant en un instant toutes ses illusions et voyant reparaître avec un grand serrement de cœur le tyran qui lui avait fait, une fois déjà, fuir la maison natale. Le dîner auquel le Maire avait convié les notables de La Neuville pour fêter le retour de l’enfant prodigue eut lieu avec beaucoup d’apparat. Il n’est rien de tel que les avares pour se mettre exceptionnellement en dépense. Les somptuosités du menu causèrent de l’émerveillement dans un pays où les repas de cérémonie durent quatre heures et peuvent faire concurrence aux légendaires noces de Gamache. Il n’avait point osé se dérober à l’invitation qui lui avait été envoyée. Le service fut fait par des maîtres d’hôtel venus de Rouen, et dont la tenue imposa tellement à Dumontier aîné, le beau-frère de Carvajan, qu’il ne put, malgré les coups d’œil furibonds de sa femme, s’empêcher de leur dire, chaque fois qu’ils lui changèrent son assiette : Merci, Monsieur. Commencé froidement dans cette salle à manger sombre, démeublée pour la circonstance, car on se trouva vingt-deux à table, le dîner s’anima peu à peu, et lorsque, avec le rôti qui avait été précédé de plusieurs entrées, on commença à verser les vins de Bourgogne, les langues se délièrent et la conversation devint très bruyante. Fleury, qui n’était séparé du fils de la maison que par Mlle Leglorieux, entreprit de faire briller le jeune homme et le poussa sur l’Amérique. Mais il le trouva rebelle à toutes ses tentatives. Taciturne et absorbé, Pascal parut décidé à ne pas se livrer. Le milieu dans lequel il était lui fit horreur. La perspective de vivre avec ces gens, dont les manières, le langage, les idées, le choquaient si violemment, lui sembla effroyable. Carvajan, froid et sévère, sobre de gestes et de paroles, avait la distinction fière et menaçante d’un prince, comparé à ceux qui l’entouraient. Toute cette gaieté triviale et basse, qui montait comme une boueuse marée, écœura Pascal et le plongea dans une profonde tristesse. La jeune Mlle Leglorieux se tortillait auprès de lui, épanouie et rouge comme une pivoine, s’étudiant à être élégante, buvant, le petit doigt en l’air, choisissant ses mots et tombant dans une afféterie ridicule. Tondeur, sanglé dans un habit noir qui le mettait au supplice, était devenu violet et accompagnait chacune des plaisanteries de l’ignoble Fleury d’un rire étouffé d’asthmatique. Mme Leglorieux versait dans l’oreille de Carvajan des confidences très détaillées sur les talents de sa fille et sur la fortune qu’elle avait à attendre de deux grands-oncles, riches fermiers du pays de Bray. Oui, monsieur le maire, je peux le dire, Félicie sera un parti de première classe, et tel qu’on n’en pourra pas trouver un pareil dans le canton... Dieu merci, son père et moi, nous nous portons bien... Mais elle n’en aura pas moins trois cent mille francs en se mariant... Et vous savez comment on l’appelle à La Neuville ? le plus tard possible, comme de juste ! Elle se mit à rire, et les tire-bouchons de cheveux noirs, qui lui pendaient de chaque côté du visage, voltigèrent évaporés. Carvajan la regardait en écoutant d’un air tranquille. Pascal, qui tendait l’oreille, eut la fantaisie de comparer la mère à la fille. Et, avec stupéfaction, il constata une désolante ressemblance : même taille, même carnation, mêmes traits. Il voyait là, dans Mme Leglorieux, Félicie telle qu’elle serait à quarante ans, épaissie, couperosée, éraillée, abêtie par les grasses et lourdes mollesses de la vie de province. Et c’était une telle femme qu’on lui destinait ! Qu’y avait-il là de surprenant ? N’était-ce pas normal, et devait-il espérer une autre union ? La jeune fille n’était-elle pas de son monde, de son pays, et pouvait-on trouver mieux en cherchant ? Fils de paysan enrichi, était-il réservé à un mariage de grand seigneur ? N’avait-il pas, entraîné par son imagination, porté ses regards plus haut qu’il ne lui était permis ? Il oublia tout ce qui l’entourait, le bruit croissant des conversations et des rires, l’animation plus ardente des convives ; il se figura qu’il était seul dans un coin de parc silencieux et ombragé. Une silhouette de jeune fille passa devant ses yeux, douce, effacée, enveloppée d’un nuage léger, comme dans un songe. Et c’était elle qu’il aimait, elle seule. Il se sentait prêt à tout tenter pour l’obtenir. Rien ne lasserait sa patience, rien n’affaiblirait son courage. Il finirait par user les résistances, par désarmer les colères, et il serait heureux ! Quelle douceur ce serait de sentir la main fine de cette adorable créature se poser sur son bras tremblant ! Et quelle ivresse de marcher dans la vie à ses côtés ! Ne voir qu’elle, ne penser qu’à elle, se fondre éperdument en elle, et n’avoir plus ni désir ni espoir qui ne fût pas elle. Être son époux, ne la quitter jamais que pour revenir plus vite et plus tendrement à ses pieds, maître avide de se faire esclave. La voir s’épanouir dans la maternité triomphante, et avoir de cette femme adorée des enfants, blonds, roses, joyeux, impérieux et câlins comme elle, et se sentir le cœur à peine assez grand pour contenir tout l’amour que ces êtres divins sauraient inspirer ! Afin que ces anges pussent vivre sans chagrin et sans souffrance, il faudrait un paradis, quelque lieu béni plein de lumière tiède, d’air embaumé et de soleil radieux. Les arbres se pencheraient pour caresser de leurs branches fleuries les fronts délicats. Les oiseaux chanteraient des chansons choisies pour charmer les oreilles attentives. Le sable se ferait plus moelleux pour ne pas blesser les petits pieds mutins et joueurs. Rien de ce qui existait dans la nature ne serait assez pur, assez beau, assez bon pour Antoinette et les chérubins qui naîtraient d’elle. Une acclamation violente, retentissant autour de Pascal, l’arracha à sa délicieuse rêverie. Tous les convives de son père s’étaient levés et, choquant leurs verres, buvaient à son heureux retour. Mme Leglorieux, agitant ses frisures, lança à Carvajan un regard victorieux semblant lui dire : À nous de le garder !... Fleury, après s’être courbé devant le sous-préfet avec une basse obséquiosité, pour s’excuser de la liberté grande, entamait un speech préparé à l’avance et qu’il affectait d’ânonner, pour lui donner un air d’improvisation. Il y faisait des allusions mal déguisées à la lutte engagée entre Clairefont et Carvajan, insinuant que le maire de La Neuville avait été depuis de longues années le défenseur des libertés communales menacées par les derniers représentants de l’ancienne oppression féodale... Un jour viendra, qui n’est pas loin peut-être, dit-il en terminant, où, admirable prix de cette résistance triomphante, la prospérité s’étendra sur tout le pays... Carvajan, au maire de La Neuville, que ce résultat merveilleux sera dû... Je n’en veux pas dire davantage... Joignez-vous donc à moi, et buvons à la santé de notre excellent ami. il est d’un bon bois ! Et les visages enflammés, les yeux brillants, exprimaient bien la convoitise éveillée. Tous ils étaient prêts pour la curée. Car c’était de la Grande Marnière, toujours, qu’il s’agissait. La source de richesse jaillirait de la colline, et chacun des associés à l’œuvre de ruine y puiserait largement. Le silence se fit : Carvajan répondait. Il était debout, grave, et de ses lèvres les paroles tombaient froides et mesurées. Il se défendait modestement de l’honneur qu’on voulait lui faire, en attribuant à sa faible initiative les avantages précieux que l’avenir promettait. D’ailleurs, il était satisfait d’avoir obtenu l’approbation générale ; car le but qu’il avait eu devant les yeux, c’était uniquement l’intérêt de ceux qui se trouvaient autour de lui... Il mit la main sur son cœur, avec une onction d’apôtre prêt à s’immoler pour l’humanité. Transportés, ses convives applaudirent de plus belle. Pascal avait assisté à cette scène avec une stupeur pleine de doute. Il se demanda s’il rêvait, ou si, jusqu’alors, de fausses apparences ne l’avaient pas abusé. Mais la figure de singe de Fleury, contractée par un sourire silencieux, frappa son regard. Il se rappela les confidences que le greffier lui avait faites. Tout ce qu’il venait de voir était donc une odieuse comédie ; tout ce qu’il avait entendu était un éhonté mensonge. Le dégoût lui souleva le cœur. Il se souvint de la vie libre, large et franche, qu’il menait quelques semaines auparavant. Les vastes plaines de l’Amérique s’ouvrirent de nouveau devant lui, comme pour l’appeler dans leurs solitudes verdoyantes et calmes. Une sensation de repos frais et sain l’enveloppa de ses douceurs caressantes. Il lui sembla que le vent parfumé des savanes passait sur son front et calmait les orages de sa pensée. Que faisait-il dans cette fange ? Il retrouva en lui-même sa force des anciens jours, alors que rien au monde ne lui eût fait accepter la complicité dans une infamie. Un enthousiasme subit gonfla son cœur, il se sentit maître de sa conscience, supérieur à tout ce qui l’entourait, sûr d’échapper à l’avilissement qu’on songeait à lui faire partager. Il se jura à lui-même de tout quitter, famille, foyer, patrie, et d’aller ensevelir ses rêves dans les pays d’où l’on ne revient pas. L’avenir lui apparut comme un abîme obscur. Et sans hésitation, sans faiblesse, il se décida à y engloutir sa vie. Le cabinet de Carvajan, cette salle de torture, dont les murailles avaient été frappées par tant de soupirs et de gémissements, était brillamment éclairé. Le bureau du maître, débarrassé de ses paperasses, avait été rangé dans un coin. Des fauteuils et des chaises entouraient la cheminée. Un piano occupait l’entre-deux des croisées. Le logis maussade et sombre s’emplissait de lumière et de bruit. Dans la rue, des badauds émerveillés regardaient ce spectacle inattendu : les fenêtres de Carvajan étincelantes, et écoutaient les accords d’une valse tapotée par Mlle Félicie. Des invités sonnaient avec mystère, comme s’ils craignaient de se tromper. Le maire de La Neuville restait chez lui, et tous les notables arrivaient les uns après les autres, la mine échauffée et le regard curieux. Dans un angle, Pascal, assis sur une chaise, écoutait d’une oreille distraite les propos de son oncle Dumontier. La fenêtre était ouverte, et, par les fenêtres, des vols de petits papillons de nuit entraient et se mettaient à tourner autour des bougies, brûlant leurs ailes à la flamme. Et, les regardant, Pascal se disait qu’il en avait été ainsi du pauvre marquis, et que, maintenant, il n’avait plus assez de force pour échapper à l’embrasement définitif. Le nom de Clairefont prononcé tout près de lui attira l’attention du jeune homme. Dans l’embrasure, au coin du piano, il aperçut son père qui causait avec M. Vous savez, monsieur Carvajan, je ne suis pas homme à vous donner un conseil à la légère, disait le notaire ; eh bien, n’usez pas de rigueur envers M. Monsieur, ne le poussez pas l’épée dans les reins, comme vous le faites depuis un an ; laissez-le respirer, ou, en un mot, accordez-lui du temps... Ce n’est pas moi qui ai prêté. Je ne suis que tiers porteur, et si je fais de la générosité avec le marquis, pendant ce temps-là mon gage peut se déprécier. Vous ne le pensez pas ! Qui sait si, au contraire, avec un peu de répit, M. de Clairefont ne parviendrait pas à s’acquitter d’une partie de sa dette ?... À ces mots, Carvajan, qui s’était montré, depuis le commencement de l’entretien, froid et rogue, devint souriant et patelin. Il prit Malézeau par le bras, s’appuyant familièrement sur lui, le caressant du regard et l’enlaçant du geste. Est-ce qu’il y a du nouveau ? Est-ce que le baron de Croix-Mesnil se décide à épouser ?... L’eau va-t-elle revenir au moulin ?... Déjà le notaire se repentait d’avoir éveillé l’attention de Carvajan. Il se sentit trop avancé et voulut battre en retraite. Mais le banquier n’était pas homme à lâcher prise facilement. Insinuant et impérieux tout ensemble, priant et commandant à la fois : Allons, Malézeau, il faut être sincère... Le marquis vous a mis au courant de sa nouvelle découverte ? Peut-être vous a-t-il montré le fameux fourneau ? Est-ce que ce n’est pas mon métier de tout savoir ? Voilà six semaines qu’on me fatigue les oreilles avec cette histoire. On dit que c’est très surprenant, qu’au moyen d’un nouveau système de grilles, le marquis arriverait à brûler des copeaux mouillés, et à développer une chaleur extraordinaire... Le notaire, très troublé, gardait le silence. Le maire le secoua vivement et, les yeux étincelants, la voix rude : Le silence est un aveu aussi bien que les paroles ! Un ingénieur que j’ai consulté prétend que ce serait une application merveilleuse pour certaines industries... L’animation de Carvajan était si vive, cet homme, ordinairement maître de lui, montrait son ardent désir de savoir avec tant d’abandon, que Malézeau espéra tirer parti de la situation en faveur de son client. Peut-être, en donnant à entendre que les résultats de l’invention du marquis seraient considérables, arriverait-il à intimider le banquier, et à l’amener à composition. Il lui jeta par-dessus ses lunettes d’or le regard papillotant de ses yeux louches, et, s’expliquant avec une lenteur calculée : J’ai vu en effet le brûleur dont il s’agit... Le marquis a eu la bonté de l’allumer devant moi... Enfin, est-ce un joujou, ou peut-on se fier raisonnablement à l’épreuve qui en est faite ? C’est un modèle très sérieux que M. de Clairefont a adapté au fourneau de son laboratoire... Il s’en sert pour ses travaux de chimie... Je suis convaincu qu’il fonctionnera aussi bien en grand qu’en petit... Voyez-vous, j’entrevois dans un avenir très prochain M. Si vous voulez mon opinion sur lui, c’est un homme remarquable, et il y aura peut-être plus à gagner en se mettant avec lui que contre lui. fit Carvajan, en soulageant par un sifflement sa poitrine oppressée. c’est un homme si remarquable que cela, ce brave marquis ! j’en suis charmé pour lui !... Parmi toutes ses découvertes, qu’il en fasse donc une qui me plaira plus que toutes les autres : celle de l’argent qu’il me doit, et que je voudrais bien toucher !... Vous êtes encore un particulier un peu bizarre, vous, Malézeau, de venir me débiter froidement de pareilles calembredaines... c’est moi qui vous le dis, et vous savez que je ne menace jamais en vain, si cet homme remarquable n’est pas en mesure de faire face à l’échéance qui tombe à la fin de ce mois, c’est-à-dire trois jours après la Saint-Firmin, je le fais exproprier, lui et sa noble famille, de son noble château... Cela aussi vrai que je me nomme Carvajan. Il s’était excité encore en parlant, et son visage basané avait pris une teinte livide, ses yeux flambaient de haine, et ses mains étaient agitées d’un tremblement. Il fit une pause, dévisagea le notaire, et, d’une voix railleuse : Si le brûleur est une merveille, Malézeau, c’est moi qui l’exploiterai, mon bon... Et soyez tranquille, j’en tirerai meilleur parti que votre vieil utopiste de marquis... Comme le notaire ouvrait la bouche pour tenter un suprême effort en faveur de son client : Ça suffit, dit Carvajan d’un ton tranchant. Jusqu’à la fin du mois, ni plus, ni moins ! car, moi, je n’oublie pas ! Il leva son doigt à la hauteur de sa joue et montra, avec un amer sourire, une petite ligne blanche qui tranchait sur le brun de son visage, trace toujours visible du coup de fouet reçu trente ans auparavant dans la nuit de la Saint-Firmin. Sans ajouter une parole, il quitta le notaire, traversa les groupes de ses invités et rejoignit le sous-préfet, profondément enfoncé dans une conversation administrative avec l’agent voyer. Alors Pascal, dans le désordre de ses pensées, pesant les griefs de son père et ceux du marquis, en vint, plein d’angoisse, à les trouver égaux. de Clairefont avaient été graves, et les rancunes de Carvajan étaient légitimes. entre ces deux hommes l’abîme n’en était que plus profond. Jamais une volonté humaine n’arriverait à le combler. Et, victimes de cette inimitié implacable, les enfants, qui étaient innocents et auraient pu s’aimer, se voyaient condamnés à la discorde et à la haine. Tout ce bruit qui l’entourait lui fit horreur. Il put sortir sans être remarqué, et gagner la rue redevenue déserte. Dans le ciel transparent, les étoiles brillaient. Il s’assit sur un banc de pierre, auprès de la fontaine qui coulait avec un léger murmure ; tout se taisait, et, dans cette solitude de la ville endormie, ne trouvant que tristesse dans son passé, n’attendant que tristesse de son avenir, maudissant le marquis, rougissant de son père, résolu à chasser de son cœur le souvenir d’Antoinette, Pascal désespéré laissa tomber sa tête entre ses mains, et se mit à pleurer. L’assemblée de La Neuville, cette année-là, fut particulièrement brillante. La récolte s’annonçait bien, les branches des pommiers pliaient sous les fruits, les pluies du printemps avaient rendu les foins savoureux et abondants. Le marché aux bestiaux avait vu ses cours très soutenus, et les génisses se payaient couramment vingt-cinq pistoles. Un vent de gaieté passait sur la ville, une animation inusitée mettait en branle ses habitants lourdauds et casaniers. Les rues étaient encombrées, les boutiques s’ouvraient hospitalières, les paysans, d’un pas traînant, le nez en l’air, la blouse neuve, d’un bleu noir, ballonnant sur le dos, s’en allaient le long des trottoirs, suivis de leur femme et de leurs filles, en bonnet de fête à grandes aiguilles d’or. À l’entrée du faubourg, devant l’auberge du Cygne d’argent, un cercle de cabriolets et de tapissières, les brancards en l’air, s’élargissait d’heure en heure, pendant que, dans une petite prairie, attachés à des piquets, les chevaux, leurs harnais sur le dos, le mors défait et pendant, broutaient l’herbe, se fouettant les flancs de leur queue pour chasser les mouches. À chaque instant, une charrette ou un bog sonnant la ferraille arrivait, couvert de poussière, conduit par un fermier, la casquette sur l’oreille, le cigare mâchonné à la bouche. Et c’étaient des appels et des exclamations. T’as bien fait de vendre tes pommes l’année dernière... La razière ne sera pas chère. Un double d’avoine, et à boire dans une demi-heure... L’aubergiste, sa femme et son garçon d’écurie, affairés, allaient de la salle à la cave et de la cave à la grange. Des cris terribles partaient du rez-de-chaussée, comme si on s’égorgeait, et c’était simplement une vente de bestiaux qui se traitait entre amis. Dans l’air, une violente odeur de friture se répandait avec des nuages de fumée bleue s’échappant de la cuisine, et, sur la fenêtre, dans une manne, des douzaines de douillons dorés, sortant du four, achevaient de refroidir. Derrière la toile d’une baraque, les détonations d’un tir se faisaient entendre ; un jeu de chevaux de bois jetait à l’écho les aigres harmonies de son orgue poussif, et, sur le haut d’une voiture à capote, derrière laquelle était installé un valet armé d’une trompe de chasse, un dentiste, brandissant un sabre, appelait les badauds, expliquant, avec une faconde populacière, qu’à l’aide de «cet engin meurtrier» il extrayait les molaires les plus récalcitrantes, sans difficulté et sans douleur. Un dentiste de la ville, pour vous éblouir, vous parlerait de pied-de-biche, vous offrirait le davier, vous conseillerait la clef de Garengeot, criait-il d’une voix enrouée... Avec son instrument perfectionné, il pourrait vous «fraxer» l’alvéole et vous briser l’os dentaire. Et moi, Messieurs, avec un sabre, avec un clou, avec une épingle... et, pour cinquante centimes, je vous aurai soulagé !... Et la trompe du valet rugissait sa fanfare, pendant qu’un paysan, rouge et suant d’émotion, montrait au tourmenteur sa mâchoire aux dents gâtées par le cidre. Des camelots vendant des peignes, des brosses, des miroirs de poche en plomb, des bonnets de linge pour les femmes, des éponges et des étrilles pour les chevaux, avaient étalé leurs marchandises sur le revers gazonné d’un fossé. Dans une voiture longue, étroite et basse, tout un assortiment de faïences et de verreries, depuis les plats communs en terre de pipe, jusqu’aux services à fleurs qui ornent si gaiement les vaisseliers, depuis le verre massif qui roule sur les tables de cabaret jusqu’au verre à pied gravé, sur lequel un renard saute au travers des pampres et des grappes. Un ferrailleur vendait sur le bord de la route des marmites en fonte, des fers à repasser, des marteaux, des scies et des merlins. Et, entourés d’une corde, piétinant dans la poussière, bêlant de faim, des moutons attendaient qu’on vînt les emmener. Sous les tilleuls de la promenade, un maquignon faisait courir son cheval, tapant avec un fouet sur le feutre dur de son chapeau, pour actionner l’animal qui se cabrait et pointait aux mains du palefrenier chargé de le produire. Un soleil ardent couvrait la fête de ses rayons de feu. La terre brûlait les pieds, pas un souffle de vent ne balayait les odeurs fortes des bêtes, et, de la grande place aux barrières, une foule bruyante circulait, se partageant entre les affaires et les plaisirs. Aux abords de la mairie, la compagnie des pompiers, en tenue, était massée, et dans la grande salle de l’école, ornée de drapeaux tricolores, une distribution de prix, clôturant un congrès pomologique, avait lieu sous la présidence du sous-préfet. Carvajan avait lu un discours chaudement applaudi, et, aux accords violents de la fanfare de la ville, la cérémonie prenait fin. Les pompiers se mirent en ligne, et le clairon sonna aux champs sur le passage des autorités. Le cortège, marchant lentement, se débandait peu à peu. Les gros fermiers, rougeauds, s’arrêtaient pour attendre un compère, et, par petits groupes, stationnaient sur la place. Le sous-préfet, au coin de la rue du Marché, s’adressant à Carvajan qui marchait à ses côtés : Vous verra-t-on ce soir à la fête, monsieur le maire ? Mais, sans doute, monsieur le préfet. D’abord c’est mon devoir, et ensuite c’est un usage à La Neuville d’aller faire un tour d’une heure au bal... donc, je viendrai, dit le sous-préfet, puisque vous pensez que c’est utile... Vous ferez plus en une heure, là, pour vos élections, qu’en trois semaines de tournées. Vous trouverez tous les gros bonnets de la campagne. Et soignez les pompiers, monsieur le préfet... On ne sait pas tout ce qu’on peut obtenir par les pompiers !... Je vois que vous connaissez à fond la question, dit gaiement le fonctionnaire. D’ailleurs, à marcher avec vous, il n’y a jamais qu’à gagner. Carvajan changea de visage, soupçonnant une raillerie. Il regarda le sous-préfet, le vit gracieux et souriant. Il se dit : À quoi vais-je penser ! Qui lui donnerait l’audace de s’attaquer à moi ? Ne sait-il pas que, si je voulais le battre en brèche, je pourrais le faire facilement sauter ? Une sombre joie passa sur son front. Il était bien le maître, dans cette ville où on l’avait connu garçon de magasin, presque domestique. Et ses ennemis verseraient avant peu des larmes de sang. Il se retourna vers ceux qui le suivaient, et dit avec le ton d’un maître : Messieurs, nous nous retrouverons ce soir au banquet municipal... Puis il prit la petite rue et se dirigea vers sa maison. Il était midi, et devant l’église, il donna dans la sortie de la grand’messe. Les femmes et les filles s’en allaient, causant, avec un bourdonnement de ruche. Elles étaient vêtues de leurs robes de cérémonie, coiffées de chapeaux à fleurs ou de bonnets couverts de rubans, et portaient gravement leur paroissien. En passant près du maire, elles chuchotaient plus bas. L’impression de terreur que Carvajan jetait autour de lui se retrouvait même chez ces femmes qui, cependant, n’avaient rien à craindre. Il ne lui déplaisait pas de se sentir redouté : il voyait là une preuve de son pouvoir. Découvrant des figures de connaissance, il distribua d’un air grave quelques coups de chapeau. Et, suivi par les volées retentissantes des cloches, il hâta le pas. Quand il eut dépassé la fontaine, au moment de lever le marteau de la porte, il s’arrêta. De loin, à l’autre bout de la rue, il venait d’apercevoir Pascal qui s’avançait lentement. Tout, dans la démarche du jeune homme, révélait la préoccupation et l’ennui. Depuis qu’il était rentré à La Neuville, son teint bistré avait pâli, et ses joues semblaient amaigries. Rien de tout cela n’avait échappé à Carvajan, et, regardant son fils venir d’un pas traînant, il se demandait si c’était le même garçon alerte et vigoureux qu’il avait vu arriver quelques jours auparavant. Ils se trouvèrent face à face devant la maison. Pascal ne put réprimer un tressaillement en voyant son père. Il s’efforça de lui montrer une figure calme. Mais ses traits contractés ne se détendirent pas, et il resta troublé et soucieux. Tu viens de la fête ? demanda Carvajan, en examinant son fils avec attention. Oui, mon père, dit Pascal qui semblait sortir d’un rêve. Carvajan pensait : Il ne s’est seulement pas aperçu qu’il y avait fête aujourd’hui à La Neuville. Il est allé encore du côté de Clairefont. La poussière crayeuse qui couvre ses souliers est celle de la Grande Marnière. Quel projet roule-t-il donc dans sa tête ? Il se défie de moi, c’est évident. Chaque fois que je l’interroge, il ne me répond pas un seul mot qui ne soit un mensonge. Il craint même de me regarder, tant il a peur que je devine ses pensées dans ses yeux. Pascal, en effet, assis de l’autre côté de la table, le nez dans son assiette, mangeait distraitement. Décidé à quitter le pays, il n’avait pu résister au désir de parcourir une fois encore la colline de Clairefont. Il était sorti aussitôt qu’il avait vu son père se diriger vers la mairie, et, par le sentier qui traversait la Grande Marnière, il avait gagné le plateau. Il ne voulut pas, comme les autres jours, se cacher aux alentours du parc. Une chaleur lui montait à la gorge, à la pensée de se trouver face à face une seconde fois avec Antoinette. De quel front oserait-il l’attendre ? Et quelle opinion aurait-elle de lui, si elle le surprenait aux abords du château, guettant comme un rôdeur. Il pensa que la jeune fille irait certainement à la messe, et, dès neuf heures, il entra dans la petite église du village. Assis sur un banc de bois enveloppé d’ombre, il était presque impossible à reconnaître. Il demeura là, très patiemment, regardant les ornements de l’autel, les tableaux de la nef, les vitraux du chœur, et découvrant dans chacun d’eux une trace de la générosité pieuse des châtelains de Clairefont : inscriptions sur les murailles, chiffres peints dans les verrières, tout parlait d’eux et racontait l’histoire intime de leur vie. Sur une plaque de marbre blanc, auprès d’un confessionnal, ces mots inscrits en lettres d’or sautèrent aux yeux de Pascal : Le Seigneur m’a conservé ma fille bien-aimée. Que son saint nom soit béni ! et, au-dessous, cette date : 1872, et ce nom : Honoré de Clairefont. C’était quelque ex-voto, placé là par le marquis à la suite d’une grave maladie d’Antoinette. Et, dans l’obscurité mystérieuse de l’église, la pensée de Pascal s’exalta, il eut une sorte d’hallucination. Il lui sembla qu’il était emporté vers le château par une force qui paralysait sa volonté. Il entra, se dirigea vers la chambre de la jeune fille, et sur son lit, pâle, les traits creusés, il la vit près de mourir. C’était bien elle, encore toute petite, mais déjà charmante. Un vieillard que le jeune homme ne connaissait pas, mais dans lequel il devina le marquis, était assis au chevet de la malade. De grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu’il pressait une main effilée et blanche. Ses lèvres se mirent à remuer comme pour une prière, et Pascal comprit qu’il demandait du fond de l’âme à Dieu de sauver son enfant. Et comme si la volonté divine se fût instantanément manifestée, le visage d’Antoinette se colora, ses yeux s’ouvrirent, animés et brillants. Ce n’était plus la petite malade, que le jeune homme avait maintenant devant lui, c’était la belle jeune fille qu’il avait rencontrée dans le chemin creux, celle qu’il adorait et redoutait à la fois, et pour laquelle, sans hésiter, il eût donné sa vie. Il fit un effort pour chasser cette vision, pour reprendre possession de lui-même. Il força ses yeux à fixer un objet réel, et sa vue tomba de nouveau sur la plaque de marbre blanc, et il en répéta l’inscription, comme s’il adressait à Dieu des actions de grâces pour avoir sauvé Antoinette. N’était-ce donc pas afin qu’il la vît et l’aimât, que la mort avait été écartée d’elle ? Mais s’il devait l’aimer, alors pourquoi devait-elle le haïr ? Il se leva, et lentement gagna les rangées de chaises qui s’ouvraient vides en face de l’autel. Au milieu de la première, un prie-Dieu de bois noir, garni d’un coussin de velours bleu, attira son attention. Il s’approcha, certain que c’était là qu’Antoinette priait. Il se courba à la place où elle s’agenouillait elle-même et, voyant que la tablette du prie-Dieu formait un coffre, il l’ouvrit, et, près d’une bourse de quêteuse il aperçut le livre de messe. Il le prit d’une main tremblante. Il était petit, couvert en maroquin blanc, et à fermoir d’argent. Sur la garde de moire se trouvait inscrite une date : celle de la première communion. Le reste était virginal et immaculé, comme l’âme d’Antoinette. Pascal ne put résister au désir de parcourir ce livre, espérant y surprendre quelque trace des pensées de la jeune fille. Des images de piété marquaient seules les pages. Une sainte Antoinette portait cette dédicace : À ma chère sœur. Et devant ces tendres et naïfs souvenirs, Pascal se sentit pris d’un profond attendrissement. Il se reprocha sa curiosité, comme une action mauvaise : il lui sembla qu’il commettait une odieuse profanation. Il referma le livre, et, le front appuyé sur ce muet confident des déceptions et des espérances, il pria. Peu à peu, le calme revint dans son cœur. Il se sentit plus maître de lui, plus sûr de bien faire. Il se releva, et avisant la bourse préparée dans laquelle, sans doute, Mlle de Clairefont devait, le jour même, recueillir les offrandes des fidèles, il y glissa son aumône, puis, refermant le prie-Dieu, il regagna sa place dans le coin obscur de l’église. La cloche commençait à sonner ; le sacristain parut dans le chœur, allumant les cierges, et la nef sombre s’étoila de flammes tremblantes. De lourds piétinements se traînèrent sur les dalles, des chaises remuées grincèrent dans le vide sonore de la voûte, et peu à peu les arrivants se groupèrent. Comme le prêtre sortait de la sacristie, un bruit de pas léger effleurant la pierre fit tressaillir Pascal. Il se tourna avidement vers le porche, et là, avec un affreux serrement de cœur, il aperçut Antoinette qui entrait, suivie de Mlle de Saint-Maurice, et accompagnée d’un jeune homme de haute taille, de tournure militaire, dans lequel l’émotion qu’il ressentit lui fit reconnaître M. Ses yeux se troublèrent, les vitraux lui parurent flamboyer, ses oreilles s’emplirent de bourdonnements. Il lui sembla que l’église vacillait sur ses fondations. Il fit un violent effort, et de nouveau il vit et entendit. Le prêtre était à l’autel, et le murmure de sa psalmodie arrivait distinct dans le silence. Les deux femmes et leur compagnon s’étaient confondus dans la foule. Le jeune homme se leva, et, appuyé à un pilier, il chercha Antoinette. Il l’aperçut de loin, la tête baissée, recueillie, entre sa tante et son fiancé. Ainsi c’était à cela que, pour Pascal, le rêve caressé avec tant d’amour avait abouti : à voir Mlle de Clairefont aux côtés de l’homme qu’on désignait comme son futur époux. Toutes les agitations, toutes les ruses, toutes les espérances, toutes les craintes auxquelles il s’était passionnément livré n’avaient troublé que lui. Celle qui y avait été mêlée, dans sa pensée, n’en avait rien soupçonné. Calme et froide, comme la veille, elle continuait sa vie, sans se douter des orages qu’elle avait soulevés. Il se demanda avec amertume ce qu’il faisait là. Avec la certitude du néant de ses illusions, il retrouva toute son énergie. Il se leva, sortit sans tourner la tête, et, reprenant le chemin qui l’avait amené, il regagna la ville. C’était là l’heureuse promenade dont il revenait quand il avait rencontré son père. Assis en face l’un de l’autre, les deux hommes continuaient leur déjeuner silencieux. Au dehors, sous la fenêtre, passaient en bandes les arrivants sans cesse plus nombreux. Des détonations éclataient au loin, et les cris d’appel, les plaisanteries, les chansons, se mêlaient dans un joyeux vacarme. Toute la ville était en liesse, tout le canton était répandu dans les rues, chacun se préparait à boire, à rire et à danser. À Clairefont et dans la petite maison de la rue du Marché seulement, la préoccupation et la tristesse régnaient. Vainqueurs et vaincus se montraient également soucieux : le marquis, parce que le fiancé d’Antoinette était arrivé la veille pour passer quelques jours au château ; Carvajan, parce qu’il voyait devant lui, sombre et inquiet, le fils qu’il avait rêvé de s’attacher par les liens d’un bonheur tranquille. Le bon Honoré, subitement arraché à son égoïste abstraction, avait été obligé de revenir aux cuisantes réalités de la vie. de Croix-Mesnil lui avait replacé devant les yeux les difficultés de la situation financière, les inexplicables hésitations d’Antoinette remettant, de mois en mois, son mariage. Le maire de La Neuville, au moment de triompher, se demandait avec angoisse si quelque obstacle allait se dresser, contre lequel toute son énergique volonté viendrait se briser. L’abattement de Pascal lui causait une sourde inquiétude qu’il n’était pas homme à supporter longtemps. Il résolut de questionner hardiment son fils et d’avoir avec lui une explication décisive. Il se promit de saisir le premier prétexte favorable, et alors, s’il le fallait, de découvrir ses plans, d’initier le jeune homme aux secrets de son ambition, de lui montrer le vaste avenir qui s’ouvrait, et, s’il ne pouvait le garder par l’affection, au moins de le retenir par l’intérêt. Il ne se doutait point, au moment où il prenait cette résolution, que, quelques heures plus tard, un des incidents de ce jour de fête, qui devait être si fécond en grandes conséquences, allait lui fournir l’occasion souhaitée. Dès le matin, les habitants de Clairefont avaient été réveillés par l’explosion des boîtes traditionnelles, annonçant l’ouverture de la fête. Sur la façade du château, une fenêtre s’était ouverte, et Antoinette, en peignoir blanc, avait paru. Elle s’était accoudée à l’appui, sérieuse et pensive. Son visage un peu pâle, ses yeux rougis, attestaient les préoccupations d’une nuit d’insomnie. Et ces préoccupations n’avaient pas cessé avec le jour ; car la jeune fille, immobile, restait indifférente au charme de cette belle matinée d’été. Dans les parterres, les oiseaux se poursuivaient avec des cris joyeux, se posant sur les fleurs qui pliaient sous leur poids léger, laissant de leurs calices couler des gouttes de rosée, brillantes comme des diamants. La brise, passant dans les feuilles des arbres, les faisait frissonner avec un doux bruit ; Et, des corbeilles de roses, un parfum pénétrant montait dans l’air tiède. Un pli creusait son front charmant, et son regard fixé dans le vide avait la langueur des larmes récemment versées. La porte de sa chambre, en s’ouvrant, l’arracha à sa douloureuse méditation. Elle se retourna et, reconnaissant la tante Isabelle, son mélancolique visage s’éclaira d’un sourire. Vêtue d’une robe de chambre en cretonne à grandes palmes, ses cheveux gris ébouriffés sur sa tête, rouge comme une braise dès le matin, malgré une application copieuse de poudre d’amidon qui marbrait ses joues couperosées, la vieille demoiselle entra d’un air de mystère, et, allant à sa nièce, elle lui donna deux rudes baisers. Puis, s’adossant à la cheminée, dans une posture masculine : J’ai entendu ta fenêtre s’ouvrir, et j’arrive... je n’ai pas cessé d’avoir le cauchemar... Je ne sais pas si tu crois aux rêves ?... Ma mère les expliquait d’une façon admirable, et toujours ses prédictions se réalisaient. C’est signe de malheur et de mort... J’ai vu pendant mon sommeil un énorme coq rouge qui avait la figure de l’horrible Carvajan, et qui battait des ailes en criant... Je me suis réveillée en sursaut... Tu m’en vois encore troublée et j’en ai ma «suffocante». La tante Isabelle aspira l’air avec la violence et le bruit d’un soufflet de forge : Tu sais, poursuivit-elle, dans quelle situation nous nous trouvons ici... Il est arrivé, hier soir, un commandement d’avoir à payer cent soixante mille francs et des centimes... J’ai naturellement fait disparaître le papier, et je n’ai pas osé en parler à ton père... Il va pourtant falloir que nous avisions, car cet état-là ne peut pas durer... Du reste, nous sommes sur nos fins, et je ne sais diable pas comment nous ferons honneur à l’échéance... Cent soixante mille francs ne se trouvent pas dans le pied d’un mulet, et, pour ma part, je déclare que je n’en ai pas le premier sou. Il ne me reste que Saint-Maurice... C’est une bicoque à peu près logeable, et deux mille cinq cents francs de rente... Un toit pour vous loger, aux jours de misère qui ne viendront que trop vite, et du pain, pour que vous ne mouriez pas de faim... Ça, vois-tu, ma fille, la tête sous le couperet de la guillotine, je ne l’abandonnerai pas, car c’est la dernière ressource, maintenant que ton père a si déplorablement tout dissipé et perdu. Antoinette fit un geste de prière, et vint s’asseoir près de sa tante, lui montrant son doux visage pâli par les soucis. Tante, je vous en prie, n’accusez pas mon père... Ce qu’il a fait, c’était pour le bien. Il a poursuivi des chimères, il s’est livré à des espérances folles, mais il n’avait qu’un but, nous enrichir et augmenter notre luxe... Il est, lui, sans besoins, vous le savez, et le petit château de Saint-Maurice lui paraîtra un palais, si nous y sommes tous à ses côtés. je sais bien qu’il a un cœur d’or... Mais il ne peut pas payer avec, malheureusement ! Et les créanciers que nous avons à nos trousses ne nous laisseront pas de répit... Malézeau a vu Carvajan et l’a trouvé dur et âpre comme à son habitude... Nous devons nous attendre à tout ! Ma fille, c’est à se damner !... Si nous ne trouvons pas, d’ici à la fin de la semaine, un expédient pour gagner du temps, il va falloir sauter le pas... Nous verrons l’huissier dans les salons de Clairefont, et on nous mettra à la porte de la maison des ancêtres... de Croix-Mesnil va penser de ça ? Ce n’est pas de lui que je m’inquiète, tante, dit Antoinette avec un sourire. Il m’épouserait aussi volontiers pauvre que riche... Tu ne l’aimes donc pas ? s’écria Mlle de Saint-Maurice d’une voix terrible. voilà près de deux ans qu’il te fait la cour !... Je le juge charmant, tante, reprit la jeune fille avec une douce mélancolie, mais il n’est pas l’homme qu’il faut épouser, lorsqu’on doit n’avoir pour tout bonheur que la tendresse de celui auprès duquel on est destinée à vivre. Vous le savez bien, et vous me l’avez dit un jour vous-même... Il est correct et un peu froid, capable de toutes les délicatesses, et accessible à tous les nobles sentiments. Mais il n’aura jamais les grandes initiatives des esprits d’élite, et les ardents dévouements des âmes passionnées. Accepter de devenir sa femme, pour le voir risquer d’être entraîné dans notre ruine, avec la certitude qu’il n’aura ni l’énergie ni le talent de triompher des difficultés qui nous entourent ?... Non, tante, ce ne serait pas généreux, ce ne serait pas digne, et je ne dois pas y consentir. Le fait est, le pauvre garçon, que s’il avait à se «débarbouiller» avec Carvajan, il ferait triste mine ! si j’avais, comme dans les contes de fées, le pouvoir de lui donner du génie... mais un vrai génie sérieux et pratique, pas comme celui de ton père ! Avec quel plaisir je le verrais s’attaquer à ce vieux «schismatique» de maire !... rendre à ce scélérat tout le mal qu’il nous a fait, le combattre avec ses propres armes, triompher de lui, et en rire tout notre content !... Non, vois-tu, je ne sais pas ce que je donnerais pour ça ! La tante Isabelle agita sa tête avec violence, fit quelques pas dans la chambre, puis, s’asseyant en face de sa nièce : Pourquoi ton frère n’est-il pas aussi délié d’esprit qu’il est vigoureux de corps !... C’est lui qui se serait attaqué au maire, et qui lui aurait fait toucher les épaules !... Mais il n’entend rien aux affaires... Il est comme ton père et comme moi... Et je vois bien que c’est encore toi, ma fille, qui es la plus forte tête de la famille... Singulier temps que celui où un Carvajan peut tourmenter un Clairefont, et où il n’y a pas d’autre aide, d’autre secours à attendre que de soi-même... Autrefois, on serait allé trouver le roi, et en un tour de main l’affaire aurait été arrangée... Si la balance penche, c’est du côté de ces drôles, et toutes les grâces sont pour eux... Plus ils sont scélérats, plus ils sont sûrs d’être favorisés. Ma pauvre enfant, tu le vois, nous n’avons pour nous aucune chance, et il faut nous résigner. C’est ce qu’il y aura de plus facile, tante ; et nous ne changerons guère d’existence. Comment vivons-nous depuis deux ans ici ? De la façon la plus misérable. Nous sommes, tous les quatre, perdus dans ce grand château froid et silencieux. Or, la pauvreté est cent fois plus pénible dans une demeure faite pour le luxe, que dans une modeste maison. C’est à Clairefont que je suis née, que j’ai grandi, et que j’ai souffert. Mille liens m’attachent à cette terre. Mais je les romprai sans regrets si nous devons trouver ailleurs le repos et la sécurité de la vie. Que mon père soit calme et libre, que sa vieillesse soit à l’abri des agitations et des soucis, que nous sortions des difficultés de l’heure présente, avec notre nom intact, et, je vous le jure, je n’aurai pas une larme pour le passé brillant, je n’aurai que des actions de grâces pour le présent humble et heureux. Et je resterai fille, ma foi oui, tante, comme vous. Nous finirons, toutes les deux, par avoir le même âge, nous nous créerons des manies, nous jouerons aux cartes, nous mettrons des petits bonnets à rubans très jeunes, nous ferons des confitures. Papa nous racontera ses inventions, qu’il n’aura pas le moyen de réaliser, et nous les admirerons sans arrière-pensée, puisqu’elles ne coûteront plus rien... Et, comme nous trouverons toujours bien à Saint-Maurice de quoi nourrir un cheval, quand il fera beau et que nous aurons été très sages, nous courrons les bois en voiture avec Robert... Il se rencontrera encore de bons jours pour nous... Avec de la philosophie on s’accommode de tout dans la vie. Et quand on est avec ceux qu’on aime, de quoi peut-on se plaindre ? La vieille fille se dressa en pied, elle ouvrit ses longs bras, et, saisissant sa nièce par les épaules, elle la serra avec force sur sa poitrine osseuse. Chère enfant du bon Dieu ! s’écria-t-elle avec attendrissement, oui, partout où tu seras il y aura du bonheur. Tu es notre lumière, notre rayon... Sans toi, qu’est-ce que nous deviendrions ? Va, tu as raison, n’épouse pas ton dragon... Avec nous tu seras pauvre, mais, au moins, tu resteras libre... Avec lui tu serais un peu plus riche, mais tu ne t’appartiendrais plus ! Et ce serait un désastre ! Je suis une abominable égoïste, je ne pense qu’à moi quand je t’encourage dans tes idées d’indépendance... Mais, me blâme qui voudra : tu es ma vivante excuse. Elle tenait entre ses vastes mains la tête de la jeune fille et la contemplait avec adoration. Dans le désordre de ses cheveux, avec son teint rosé, ses yeux bleus, sa bouche tendre et son air de candeur fière, Antoinette rappelait ces charmantes figures de Greuze, pleines à la fois de grâce pudique et de coquette innocence. Ses bras nus sortaient des manches de son peignoir, et, au bas de la jupe tuyautée, dans une petite mule de satin, apparaissait le bout d’un pied mignon qui s’agitait léger, comme un oiseau prêt à s’envoler. Ne vous adressez pas de reproches, tante, dit Antoinette, en se détournant un peu, vous n’aurez pas influé sur ma volonté... Ma décision est prise, depuis longtemps déjà, et je n’attends qu’une occasion pour la faire connaître à M. C’est un galant homme, ne craignez rien, il comprendra mes raisons, et restera notre ami. Quant à mon père, le mieux est de ne lui rien dire. Et demain, s’il y a lieu, nous tiendrons conseil de famille. Espérons que rien de fâcheux n’aggravera la situation, dit la tante de Saint-Maurice. Mlle de Clairefont agita lentement sa tête pensive. Nous prierons le bon Dieu de nous épargner un surcroît de tristesse. Il ne peut vouloir nous accabler. Alors, je souhaite que ce soit moi seule qu’il frappe, s’écria la vieille fille, avec une ardeur de dévouement qui fit monter des flammes à son visage, et que vous, mes chers enfants, vous soyez épargnés. Une bouffée d’air plus vif apporta aux deux femmes le son de la cloche de l’église qui tintait dans l’éloignement. Voici le premier coup de la messe, dit la tante Isabelle, et je n’ai pas encore commencé à me coiffer... Et, gagnant la porte du couloir en deux enjambées, elle disparut comme un tourbillon. La tante de Saint-Maurice n’était jamais longue à se «mistifriser», comme elle disait. Et du château à l’église, on ne comptait pas cinq minutes de marche. Le curé n’avait pas fini de faire solennellement le tour de la nef en donnant la bénédiction, que Mlle de Clairefont, suivie de sa tante et de M. de Croix-Mesnil, avait gagné sa place et s’était mise à prier. Rien ne vint la distraire, tout se passa avec la régularité habituelle. Le fils du bedeau, qui servait la messe, se moucha avec un éclat irrespectueux pendant l’élévation, et reçut de son père, qui chantait au lutrin, un coup d’œil furibond, avant-coureur de terribles taloches. Mlle Bihorel, la sœur du curé, frappa de petits coups secs, sur son prie-Dieu, avec son paroissien, pour indiquer aux enfants de l’école le moment de se lever ou de s’asseoir. Le profond soupir que poussa Pascal en découvrant M. de Croix-Mesnil ne parvint pas jusqu’aux chastes oreilles d’Antoinette, et le bruit des pas de celui qui l’adorait n’éveilla aucun écho dans sa pensée. Elle demeura calme et recueillie jusqu’au moment où sa tante, lui poussant légèrement le coude, murmura ces paroles : Prépare-toi pour la quête... La jeune fille ferma son livre, leva la tablette de son prie-Dieu, et prit l’escarcelle de velours, sur laquelle, fanées, se distinguaient les armes de Clairefont. Le bedeau, sa canne de baleine à pomme d’argent à la main, s’approcha d’elle avec une profonde révérence. Antoinette, sortant de son banc, s’avança vers le chœur. Tout en marchant, il lui semblait que la bourse qu’elle tenait à la main n’était pas vide, et qu’un léger bruissement métallique s’y faisait entendre. Étonnée, elle desserra les cordons de soie, et, avec une surprise qui lui fit monter le rouge au visage, elle vit, sur le fond de chagrin noir, briller cinq pièces d’or. Très troublée, elle parvint devant l’autel, s’inclina, puis commença à quêter. Les centimes et les sous tombaient dans l’escarcelle, recouvrant les louis mystérieux, et, inconsciente, la jeune fille continuait à parcourir les bancs, murmurant machinalement les paroles habituelles : Pour les pauvres, s’il vous plaît... Et tout en marchant, elle pensait : Qui donc est venu ce matin dans l’église et a généreusement fait cette charité anonyme ? Elle jeta vivement les yeux autour d’elle, sondant du regard les coins obscurs. Mais elle ne découvrit que les figures familières des paysans des environs. Antoinette, jusqu’à la fin de la messe, se montra distraite. Son livre resta inutile dans ses mains, elle ne songea pas à lire ses prières. Elle resta les yeux fixés sur un grand vitrail donné par son arrière-grand-père et représentant la lutte de Jacob avec l’ange. Le fils d’Isaac serrait dans ses bras vigoureux son céleste adversaire qui lui échappait d’un coup d’aile. Au bas, le peintre avait tracé cette inscription en caractères gothiques : Ainsi l’homme attaché à la terre s’efforce de conquérir le ciel. Et il semblait à Mlle de Clairefont que le visage de Jacob, qu’elle n’avait jamais regardé attentivement, offrait une singulière ressemblance avec celui d’une personne qui ne lui était pas étrangère. Elle connaissait cette figure énergique, encadrée d’une barbe brune, ces yeux perçants. Mais elle ne pouvait y mettre un nom. Elle cherchait dans sa mémoire et ne trouvait pas. Le prêtre avait déjà quitté l’autel. Tous les assistants s’étaient levés, se hâtant vers la sortie, qu’Antoinette demeurait encore immobile et absorbée. Allons, ma chérie, il faut nous en aller, dit la tante Isabelle. Mon cher baron, veuillez nous attendre devant le porche. Nous avons à rendre des comptes à notre cher curé. de Croix-Mesnil s’inclina silencieusement et gagna la porte, pendant que les deux femmes se dirigeaient vers la sacristie. Le curé de Clairefont, prêtre doux et simple, avait baptisé Antoinette et lui avait fait faire sa première communion. Les deux femmes le trouvèrent ôtant ses vêtements sacerdotaux. S’arrachant aux mains de sa sœur, qui lui dégrafait son surplis, il s’élança au-devant d’elles. Au nom du ciel, mon cher abbé, ne vous dérangez pas, s’écria la tante de Saint-Maurice, nous ne faisons qu’entrer et sortir... Antoinette vous apporte sa collecte, et nous nous sauvons... Mlle Bihorel, ouvrant la bourse de velours, en versait déjà le contenu sur la table de bois, et l’or, l’argent et le cuivre se répandaient pêle-mêle ; elle poussa un cri de surprise : Le prêtre sourit, et prenant les mains de la jeune fille : Mais c’est trop, mon enfant, et je devrais vous gronder plutôt que vous remercier. À ces mots, les joues d’Antoinette s’empourprèrent, elle essaya de se détourner, mais les regards de la tante de Saint-Maurice se fixèrent sur elle, avec une telle expression d’étonnement qu’il lui fut impossible de se taire. Je ne mérite aucun remerciement, monsieur le curé, dit-elle vivement. Cet argent ne vient pas de moi : je l’ai trouvé dans ma bourse avant de commencer la quête. Cette fois, l’étonnement de la tante Isabelle devint de la stupéfaction. Elle resta un instant muette, puis, poussant un soupir qui ressemblait à un hennissement, le visage incendié par l’émotion qu’elle éprouvait : Voilà qui est un peu fort, s’écria-t-elle. Comment cela a-t-il pu se faire ? J’ai envoyé Bernard, moi-même, hier soir, porter la bourse dans ton prie-Dieu. Se serait-on permis, par hasard, de fouiller ?... Mais, tante, interrompit la jeune fille, avec une vivacité enjouée, en tout cas ce n’est pas un voleur, puisqu’au lieu de me dérober quelque chose, on m’a laissé de l’argent pour les pauvres. D’ailleurs a-t-on eu besoin de fouiller comme vous dites ? Bernard n’a-t-il pas pu, tout simplement, poser la bourse sur mon prie-Dieu ? Enfin, je vous prie, de quelle importance est cette affaire, pour qu’autour vous meniez si grand bruit ? Elle avait des larmes dans les yeux. La tante Isabelle craignit de lui avoir fait de la peine, et voulant la calmer, elle dit en riant : tu verras que c’est le baron qui se sera levé au petit jour pour aller «en catimini» te préparer la surprise de son offrande. Tante, vous savez bien que cela ne peut être ; M. de Croix-Mesnil n’est pas matinal, d’abord, et, ensuite, il ne savait pas que je devais quêter... Je ne vois personne dans le pays à qui faire honneur d’une telle libéralité, dit Mlle Bihorel, songeuse. Et aucun étranger, à ma connaissance, n’est venu visiter l’église, ajouta le curé. Il s’arrêta brusquement, son visage s’éclaira, et, frappant ses mains l’une contre l’autre : À moins que ce ne soit le jeune homme que j’ai vu ce matin, en faisant le tour de l’église, pour la bénédiction. s’écria Mlle de Saint-Maurice, dont les sourcils se froncèrent. Un jeune homme brun, avec de la barbe, qui se tenait près des fonts baptismaux dans un coin sombre, à droite de l’entrée. Comme par enchantement, le visage de Pascal fut évoqué par Antoinette. Il lui apparut, c’était lui, elle le reconnaissait maintenant, qui ressemblait au fils du patriarche luttant avec l’ange. Comme l’avait écrit le peintre, voulait-il donc gagner le ciel ? Et que pouvait être le ciel pour un Carvajan, sinon l’amour d’une Clairefont ? C’était lui, à n’en pas douter, qui s’était glissé jusqu’à son prie-Dieu, qui l’avait ouvert, et qui y avait laissé cette preuve de son indiscrète curiosité. La voix de son orgueil s’éleva avec colère contre l’audacieux. Parce qu’il s’était trouvé face à face avec elle sur un chemin banal, pensait-il s’imposer à sa pensée ? Prétendait-il la forcer à la reconnaissance par son offensante générosité ? Cependant une voix plus douce, celle de sa raison, répondait : Qu’y a-t-il là dont tu puisses te plaindre ? Il a fait la charité par tes mains, et en se cachant. Il eût pu rester dans l’église, attendre ton passage, et ouvertement te donner son aumône. Il a craint de te déplaire. Il n’a pas osé affronter ton regard. Il a été timide et respectueux. Et c’était justement ce mystère qui la froissait. Elle se trouvait engagée ainsi, malgré elle, dans une sorte de complicité avec le fils de l’ennemi de son père. En la voyant, il pourrait sourire, comme s’il y avait entre elle et lui un commencement d’entente secrète. Elle eût voulu le nommer, crier que c’était lui qui avait eu la hardiesse de violer la cachette de son prie-Dieu, et lui rejeter cet argent dont elle ne voulait pas. Elle n’osa point devant ce prêtre et devant sa sœur. Il lui sembla qu’un tel aveu serait une humiliation pour la maison de Clairefont tout entière. Et bourrelée, assombrie, elle demeura silencieuse. Maintenant que tu as rendu tes comptes, ma fille, sauvons-nous, dit la tante de Saint-Maurice ; il y a belle lurette que le baron bat la semelle à la porte... Allons le relever de sa faction... La petite Bihorel, qui avait la cinquantaine, fit une révérence de dévote et conduisit les deux dames du château jusqu’à la porte de la sacristie. À peine la tante et la nièce furent-elles seules dans l’église, que Mlle de Saint-Maurice, regardant Antoinette avec des yeux pétillants de curiosité : Ah ça, ma belle, je suppose que tu as reconnu ton donateur au portrait que le curé a tracé de lui ? C’est assurément le jeune sire de Carvajan, en personne. murmura la jeune fille avec ennui. Le fils de ce vieux coquin, pris de remords peut-être, rend un peu de l’argent volé par son père, et se sert de ta main pour faire cette restitution agréable aux hommes et à Dieu. C’est fort moral, et du dernier galant !... Tu vas voir que nous aurons, sans nous en douter, un allié dans la maison du monstre. Je vous en prie, tante, ne plaisantez pas sur un pareil sujet ! dit Mlle de Clairefont d’une voix troublée. Je ne comprends pas ton émotion, s’écria la vieille fille avec étonnement. C’est que tout cela m’humilie et me blesse... C’est que je ne peux pas admettre qu’un étranger s’introduise ainsi de force dans ma vie. Je ne connais pas cet homme, il m’est odieux par avance, et je ne veux rien savoir de lui, si ce n’est qu’il est le fils de son père, et que je dois par conséquent, sinon le mépriser, au moins le haïr. D’ailleurs, qui vous dit que ce n’est pas par bravade qu’il est venu apporter cet argent ? N’y a-t-il pas là une cruelle raillerie ? Ne nous sait-il pas appauvries au point de ne plus pouvoir faire nos charités, comme par le passé, et ne prétend-il pas nous faire comprendre que, sans un Carvajan, nous serions contraintes de laisser vide la main que nous tendent les malheureux ? Le sujet, à vrai dire, n’en vaut pas la peine. Voilà un gaillard qui, pour cent francs, aura trouvé moyen de faire parler de lui. Et les oreilles ont dû lui «clocher»! S’il a fait un calcul, il n’est déjà pas si bête !... Mais avant de laisser de côté le personnage, un dernier mot : je ne le crois pas un diable si noir que tu te l’imagines. Il a eu autrefois des démêlés avec son père. Il est vrai que le voilà rentré dans la maison. Mais est-ce une raison pour qu’il soit d’accord avec le vieux scélérat ? Moi, mon rêve serait de les voir se dévorer l’un l’autre... Vous ne jouirez pas de ce spectacle, tante, dit Antoinette avec une dédaigneuse amertume. Le moment venu, soyez sûre qu’ils se trouveront unis pour nous accabler... Quoi qu’il en soit, ne parlons plus jamais de ce qui vient de se passer. de Croix-Mesnil, très occupé à déchiffrer une épitaphe sur la pierre qui servait de seuil, se tourna vers elles en souriant. C’était un très joli garçon de trente ans, aux yeux noirs et à la moustache blonde, d’une charmante distinction de manières, et d’une exquise aménité de caractère. Il avait donné des preuves de brillante valeur pendant la guerre, sous les ordres du général de Charette. On le citait comme un de ces hommes doux qui vont au danger sans fracas, et qui, d’une voix tranquille, donnent des ordres mortels. Je fais appel à tous mes souvenirs classiques pour arriver à comprendre cette inscription latine... Il y est question, si je ne me trompe, d’un abbé de Clairefont, qui a été enterré là, voulant que le pied des fidèles, en entrant dans le temple, foulât sa dépouille terrestre... Parfaitement, dit la tante de Saint-Maurice... C’est Foulque de Clairefont, prieur de Jumiège. Si cela peut vous être agréable, le marquis vous contera son histoire... Il commença par être mousquetaire, fut un grand sacripant, devint un modèle de piété, et finit comme un saint... C’est la gloire religieuse de la maison... Voici mon père et Robert qui viennent à notre rencontre, interrompit Antoinette. Le marquis, marchant lentement, appuyé sur le bras de son fils, s’avançait le long de l’avenue de tilleuls qui conduit du village à la grille du château. Robert, quittant pour un jour les habits de chasse qu’il portait habituellement, était vêtu d’un costume de drap bleu qui faisait valoir la robuste élégance de sa taille. Il causait gaiement avec son père, et, de la main gauche, tenait en laisse le lévrier d’Antoinette. En apercevant sa sœur, il lâcha le chien qui, partant comme un trait, avec des jappements caressants, se roula aux pieds de la jeune fille. Pourquoi donc avais-tu attaché cette pauvre bête ? dit Mlle de Clairefont qui avait hâté le pas, en arrivant à portée de la voix. Parce qu’elle avait déjà pris sa course et s’apprêtait à aller te retrouver à l’église... Or, je ne crois pas que la messe soit dite pour les chiens. c’est vrai, fit Antoinette en souriant. de Croix-Mesnil est ici, Fox ne veut pas me quitter... s’écria Robert avec une grosse gaieté. Il n’y a pas de quoi, pourtant, répliqua doucement le baron, et des deux rivaux, le mieux traité par Mademoiselle n’est certainement pas l’homme... Allons, Croix-Mesnil, tout finira par s’arranger, mon cher enfant, dit le marquis. Rentrons au château et, après le déjeuner, je vous montrerai mon nouveau fourneau... Vous verrez, c’est une merveille !... Quand on a inventé un appareil aussi simple et destiné à être aussi fécond en résultats extraordinaires, il ne faut douter de rien... La Grande Marnière va reprendre prochainement son activité, et, cette fois, avec de tels progrès dans la fabrication de la chaux, que c’est la fortune certaine... Et il se frotta gaiement les mains, en trottinant du côté du château. Antoinette et la tante de Saint-Maurice échangèrent un rapide regard. Le cœur de la jeune fille se serra en entendant l’inventeur parler avec confiance de travail et de richesse, quand il était à la veille de l’expropriation et de la ruine. Tout à sa fantaisie, le vieil enfant s’amusait de son jouet, quand la catastrophe, qui le menaçait depuis si longtemps, était devenue imminente. Combien la chute si inattendue allait lui paraître profonde et douloureuse ! De quelle façon lui faire connaître sa situation exacte ? Quels moyens employer pour lui porter un coup si cruel ? Et, surtout, comment le rappeler à la raison, le guérir à jamais de sa folie, et obtenir de lui qu’il renonçât aux rêves qui étaient le principe même de sa vie, l’élément unique de son bonheur ? Il faudra que nous allions ce soir à la fête, mes enfants, reprit M. Nous laisserons tomber la chaleur du jour, et, après le dîner, nous descendrons tranquillement faire un petit tour d’une heure... Croyez-vous que notre abstention serait mal interprétée, mon père ? Ces assemblées sont vraiment sans intérêt pour nous... Mais nous conformer à un usage... Moins que qui que ce soit, nous avons le droit de ne pas respecter les traditions. Sans doute, mais ce sera bien fatigant pour vous d’être au milieu d’une cohue, au travers de ce tumulte et de cette poussière, reprit Antoinette, qui frémissait à la pensée qu’un mot malveillant, une allusion indiscrète, pût révéler brutalement la vérité au vieillard. moi, ma fille, je ne tiens pas à sortir de Clairefont, et votre présence à vous autres jeunes gens suffira largement. donc, nous irons, dit la jeune fille avec empressement, et nous vous représenterons. De la sorte, vous pourrez être en repos... Et nul n’y trouvera à redire. Voilà qui va bien, mademoiselle la Sagesse, dit Honoré en souriant, et je suis heureux de te satisfaire... Je profiterai de la circonstance pour commencer une analyse chimique que je remets depuis quelque temps, dans la crainte de m’attirer des reproches. mon cher, s’écria aigrement la tante Isabelle, la dernière fois vous avez, avec les vapeurs qui sortaient de votre cabinet, noirci tous les cadres de la galerie... Et mon linge a senti mauvais pendant plus de quinze jours. C’est vrai, avoua le savant avec humilité ; dans ma préoccupation, j’avais oublié d’ouvrir les fenêtres, et j’ai gâté quelques dorures... Mais je ferai bien attention cette fois. Ils entraient dans la cour d’honneur. Le vieux Bernard, les apercevant, sonna cérémonieusement la cloche pour annoncer le déjeuner, et, s’approchant de son maître, avec un profond salut : Et, appuyé sur sa fille, comme il en avait l’habitude, avec plus de nonchalance câline que de réelle faiblesse, le vieillard, d’un pas traînant, se dirigea vers la salle à manger. C’était le moment où Carvajan et Pascal, assis, tous deux, sans se parler, au rez-de-chaussée de la petite maison de la rue du Marché, agitaient de graves résolutions. L’un se proposant de resserrer les liens qui retenaient son fils près de lui ; l’autre, de se dégager complètement des projets de son père et de s’éloigner. La fête, interrompue, pour une heure, par le repas, avait fait trêve à ses rumeurs. Un soleil de plomb pesait sur la campagne, et, dans les arbres de la promenade, les oiseaux se taisaient, engourdis. À mi-pente du coteau de Clairefont, cependant, des clameurs s’élevaient à intervalles réguliers. Elles partaient de la grande salle de Pourtois, où, tous les ans, les compagnons charpentiers se réunissaient à déjeuner aux frais de Tondeur. Au dessert, qui se prolongeait fort avant dans la journée, il était d’usage de chanter des chansons, et chacun gaiement «y allant de la sienne», comme disait le marchand de bois, au milieu de la fumée des pipes et de la vapeur de l’alcool, le vacarme des refrains repris par l’assemblée entière montait dans un crescendo formidable. Puis, le lourd silence régnait pour quelques instants, la voix du soliste se perdant dans l’espace. Et le chœur des braillards reprenait, jetant à l’écho de la vallée les joyeux accents de la chanson gaillarde, ou les langoureuses modulations de la complainte sentimentale. Auprès d’une fenêtre, dans le petit salon du château, Antoinette, travaillant à un ouvrage de broderie, prêtait l’oreille à ces lointaines vociférations. Elle surveillait le sommeil de son père qui, étendu sur un canapé, faisait la sieste. Le long de la terrasse, Robert et Croix-Mesnil marchaient en causant, pendant que Mlle de Saint-Maurice, armée de longs ciseaux, achevait dans les corbeilles un abatis de roses fanées. Brusquement, le jeune comte s’arrêta, et, jetant à son compagnon un regard décidé : Mon cher, à votre place, moi, je lui parlerais carrément. Il n’est rien de mauvais comme les situations fausses... Vous savez combien nous vous aimons ici... S’il avait suffi que nous répondions : oui, vous seriez depuis longtemps le mari d’Antoinette... Mais cette jeune personne a son libre arbitre, et on ne lui fait pas facilement faire le contraire de ce qu’elle a résolu... Elle est bonne comme un ange, mais elle est entêtée comme un diable... Qui s’en douterait à la voir ?... Ils passaient devant la fenêtre, auprès de laquelle brodait la jeune fille. Elle penchait la tête, et, ne soupçonnant pas qu’on l’observait, laissait son visage exprimer librement sa profonde tristesse. Un mélancolique sourire glissa sur sa bouche, ses paupières baissées battirent, retenant difficilement une larme. Son ouvrage tomba de ses doigts, et elle resta renversée sur le dossier de sa chaise, songeant avec un air d’accablement. Son chien, couché à ses pieds, comme s’il eût compris l’agitation intérieure qui la bouleversait, leva sur elle des yeux humains, et lui poussa la main de son museau effilé. Elle, regardant le lévrier, lui prit la tête entre ses bras, et, cessant de se contenir, fondit en larmes. Le chien posa ses pattes sur les épaules de sa maîtresse, ses yeux brillèrent ainsi que des diamants noirs, et il poussa un sourd gémissement. Le marquis s’agita sur son canapé, près de se réveiller. Tais-toi, Fox, murmura la jeune fille, en lui montrant le vieillard. Voyez-la, Robert, dit le baron avec émotion. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il faut absolument que je l’interroge, dussé-je encourir son mécontentement. Il s’approcha de la fenêtre, au bas de laquelle son visage arrivait à peine, et s’apprêtait à parler, quand Antoinette, avec un fin regard, le doigt sur les lèvres, lui fit signe de se taire. D’un mouvement de tête alors, il lui montra le parc, lui demandant d’y venir. Elle se leva silencieusement, et, légère comme un sylphe, après avoir jeté un dernier regard sur son père qui dormait toujours, souriant à quelque rêve heureux, elle sortit. Le baron lui offrit son bras qu’elle prit, et, lentement, ils descendirent dans le parc. Le soleil déclinait à l’horizon, et, sous les grands hêtres, l’ombre était tiède et parfumée de senteurs de mousse. Les cigales criaient sans répit dans les gazons brûlés, et les fleurs des massifs tendaient vers le couchant leurs tiges avides de la rosée du soir. Un banc de pierre, encore chaud du brûlant midi, s’offrit aux deux jeunes gens. Antoinette comprit qu’elle ne pouvait plus reculer devant les questions que son fiancé avait si discrètement retardées. Elle leva vers lui ses yeux encore humides, le vit troublé, inquiet, et avec un élan de cœur, elle lui tendit la main. Il la serra, et, regardant la jeune fille avec tendresse : Me la donnez-vous pour que je la garde ? Elle ne répondit qu’en secouant tristement la tête. Voyons, chère Antoinette, reprit-il, depuis plusieurs mois, je vois que vous avez beaucoup changé à mon égard. Vous m’accueillez avec contrainte, vous me traitez avec froideur... J’en ai beaucoup souffert sans vous le dire... Je n’ai pas une nature expansive. Vous ne m’entendrez pas, comme certaines gens que j’envie, me répandre en protestations chaleureuses... Je sais bien que j’y perds, que je dois paraître glacé, et que je puis passer pour indifférent... Mais mes sentiments, pour être, contenus, n’en sont pas moins vifs, et soyez certaine que je suis de ceux dont le cœur ne change jamais... Sa voix tremblait en parlant, et une flamme était montée à ses joues. de Clairefont et de vous l’espoir que je deviendrais votre mari, j’en ai été profondément heureux... Je vous aimais, je vous connaissais bonne et tendre : je vous avais vue auprès de votre père... Je savais que celui dont vous seriez la femme mériterait qu’on l’enviât entre tous. Cependant, quand vous avez ajourné la réalisation de notre projet, quelque chagrin que j’en dusse ressentir, j’ai obéi à voire volonté. Il m’a semblé alors que je ne pouvais vous prouver mieux mon amour que par ma patience et ma fidélité. Aujourd’hui, je me demande si je n’ai pas fait un mauvais calcul. Peut-être l’explosion d’un violent désespoir, les ardentes récriminations d’un amour-propre blessé eussent-elles pu vous émouvoir davantage et vous amener à céder... Je n’ai pas cru devoir fausser mon caractère, j’ai souffert en silence, au risque de me faire juger peu épris, et j’ai l’amer regret de penser que, peu à peu, j’ai laissé s’effacer et se perdre vos bonnes dispositions pour moi... Non, ne le croyez pas, dit Mlle de Clairefont avec force. Ne m’accusez pas plus d’oubli que je ne vous ai accusé de froideur... Les circonstances seules, fatales, désolantes, ont tout fait... Elle s’arrêta un instant, comme si elle hésitait à parler, puis, prenant sa résolution, elle continua d’une voix étouffée : En un jour, la situation dans laquelle je me trouvais a été si gravement changée, que je ne devais plus consentir à vous épouser. Vous dire la vérité, c’eût été vous mettre dans l’obligation de passer outre, ou de vous retirer d’une façon qui pouvait vous paraître humiliante. Par délicatesse, je ne l’ai pas voulu... Nous avons joué tous les deux le même rôle, nous avons eu une abnégation pareille, une dignité égale, et nous en avons été bien mal récompensés l’un et l’autre, puisque je vois que vous souffrez, et que je ne puis rien pour vous consoler. dit le jeune homme avec douleur. Mais qu’y a-t-il donc de si grave, que ni vous ni moi ne puissions y remédier ?... Il fit un geste de désespoir. le vrai, le seul motif, c’est que vous ne m’aimez pas ! Si votre cœur m’appartenait, vous n’auriez pas tant consulté votre raison. J’ai pour vous une affection profonde, et qui sera inaltérable, dit Antoinette. Ce n’est pas celle que j’attendais de vous. Une affection qui me faisait vous tendre la main avec confiance et joie. Mais qui n’a pas été la plus forte, cependant, et m’a sacrifié... À une affection plus ancienne, plus impérieuse, celle que j’ai pour mon père. s’écria le jeune homme avec jalousie. La tendresse d’un enfant pour son père ne doit pas connaître de limites, répondit la jeune fille avec exaltation. Mais, pour que vous montriez tant d’insistance, il faut que vous n’ayez rien remarqué, rien compris de ce qui se passe ici ? Vous n’avez donc pas vu, depuis deux ans, la ruine s’étendre plus profonde et plus irréparable chaque jour dans notre maison ? La lugubre comédie qui se joue depuis tant de mois, sous les yeux de mon père, vous a donc échappé ? À force de sacrifices, nous avons fait face à tous les besoins. Les derniers restes de notre fortune ne nous appartiennent pas : on peut demain nous expulser d’ici... Nous nous y attendons, car celui qui nous poursuit se montrera inflexible... Cet effondrement, mon père ne le soupçonne pas encore. Il eût été inutile de lui montrer le résultat de ses fautes, puisqu’il était incapable d’y remédier... C’est un vieil enfant que nous avons gâté, exagérément peut-être, mais qui mourrait si nous n’étions pas là pour le faire vivre dans une atmosphère de bonheur factice... Vous le voyez, j’ai charge d’âme... Pouvais-je consentir à vous faire partager ma servitude ? C’est pourtant ce que j’aurais voulu, et ce que je veux encore. Vous êtes pauvre, eh bien, je suis riche pour deux... J’aimerai votre père autant que vous l’aimez vous-même... Il aura un fils de plus pour le choyer et le servir... Avec ce que je possède, nous rétablirons ses affaires, et nous relèverons votre fortune ébranlée. voilà ce que je craindrais par-dessus tout ! Vous ne connaissez pas l’égoïsme inconscient de l’inventeur !... Convaincu de l’excellence de sa découverte, il n’hésite pas à sacrifier tout à un avenir chimérique... Mon père a jeté de l’or dans ses creusets, et qu’a-t-on retrouvé ? Je me le reprocherais comme un crime. Nous avons le droit de nous faire tout le tort possible à nous-mêmes ; mais permettre qu’un étranger devienne victime de nos erreurs, cela, je n’y consentirai pas ! En me repoussant, vous me faites bien plus de mal, vous le savez... Mais si vous ne songez pas à moi, au moins songez un peu à vous... Elle parut réfléchir une fois encore à la grave détermination qu’elle devait prendre. Libre de se décider, elle avait entre les mains le sort de sa vie entière. D’un côté, le célibat, et l’existence à jamais désenchantée. De l’autre, le mariage, et toutes les promesses de l’avenir. Elle n’hésita pas, et, montrant à M. de Croix-Mesnil un visage rayonnant d’une paisible sérénité : Je vais devenir une vieille fille... Et comme le jeune homme ouvrait la bouche pour supplier encore : Plus un mot, je vous en prie... Soyez généreux, n’augmentez pas mes peines, en me découvrant plus complètement les vôtres. Je garderai de vous le plus tendre souvenir... Mais vous, maintenant, votre devoir est de m’oublier... Partez demain et allez tout dire à votre père... Il approuvera, j’en suis sûre, mes scrupules, et vous encouragera à l’obéissance que je vous demande. Et qu’il m’est impossible de vous promettre... N’exigez pas de moi plus que je ne puis raisonnablement faire... Avez-vous pu penser que je consentirais à m’éloigner et à ne plus vous revoir ? Je ne l’ai pas pensé, et j’ai même espéré que votre amitié me dédommagerait de tout ce que je perds en renonçant à être votre femme. Je suis à vous tout entier, vous le savez bien. Je vous sais un gré infini d’avoir été avec moi franche et loyale. Mais ne prenons l’un et l’autre aucune résolution définitive. Qui sait si la situation ne changera pas et si nous ne pourrons pas revenir à ces projets qui m’étaient si chers ?... Ne dites plus : jamais ; dites : actuellement. Laissez-moi un espoir, si faible qu’il soit... Je m’y attacherai, et il m’aidera à supporter tout ce que votre résolution a de douloureux pour moi. Elle se leva sans répondre, et prenant le bras qu’il lui offrait, lentement, elle revint vers la terrasse. Le soir descendait, et une buée légère s’étendait sur la vallée. La fête était alors dans toute son animation, et les accords violents d’une musique de saltimbanques, dominant les rumeurs de la foule, montaient jusqu’à la colline. Des détonations éclataient d’instants en instants, et la lueur des coups de feu rayait le ciel assombri. La cloche de la loterie en plein vent tintait à coups pressés, appelant les curieux. Et une poussière blanche s’élevait par tourbillons du côté du champ de foire, sous le passage désordonné des bestiaux qu’on emmenait. Tous ces gens-là s’amusent, dit Mlle de Clairefont, en montrant à son compagnon le faubourg de La Neuville, noir de monde... En tout cas ils en ont l’air... Il faut que nous fassions comme eux, car nul ne doit se douter que nous sommes tristes. Le marquis venait à leur rencontre, avec la tante Isabelle. mes enfants, dit le vieillard, n’y aura-t-il plus de difficultés et êtes-vous tombés d’accord ? Oui, mon père, répondit Antoinette d’une voix tranquille. de Croix-Mesnil un tendre sourire, et, lui serrant la main, elle s’efforça de lui faire partager sa vaillance et sa résignation. Il était huit heures, et dans la salle de danse construite par Pourtois, une foule animée et bruyante se pressait. Sur une longueur de cinquante mètres, et sur une largeur égale, le gazon avait été couvert d’un plancher par les soins de Tondeur. Des poutres soutenant une immense couverture en toile goudronnée se dressaient, supportant des écussons en carton peint, décorés à leur centre du chiffre R.F. Cinq lustres en fer-blanc, garnis de lampes à réflecteurs, répandaient une violente clarté. Des banquettes couvertes de housses en calicot rouge entouraient ce vaste espace. À l’un des bouts, sur une étroite estrade, se tenaient les musiciens, attendant qu’un geste de Pourtois leur donnât le signal des danses. À l’autre, séparée du reste de la salle par une balustrade, une tribune, faisant face à l’entrée, avait été réservée pour les autorités. Trois fauteuils de velours entourés de chaises étaient rangés sous un buste en plâtre de la République, logé dans une niche faite de branchages verts. Des portes ouvertes dans la partie gauche de la tente mettaient la salle en communication avec le jardin du cabaret, éclairé par des lanternes vénitiennes dont la chaleur faisait crépiter les bois des tonnelles. La maison, les bosquets, tout était plein, un cercle de buveurs entourait chacune des tables, la fumée des cigares et des pipes montait dans la clarté des illuminations, et le vacarme, commencé dès le matin, continuait, avec un peu plus d’enrouement des braillards, et un peu plus d’abrutissement des ivrognes. Par moments, des disputes éclataient, avec des vociférations, comme si on allait s’égorger ; alors, la petite Mme Pourtois paraissait, sèche et raide dans sa robe de fête. En trois phrases, elle mettait les mutins à la raison : Si vous voulez faire du tapage, il faut sortir... De la tenue, ou dehors ! Ici il n’y a que des gens comme il faut !... Et les plus enragés obéissaient à cette parole tranchante et décidée. D’autant plus que, derrière Mme Pourtois, se profilait, dans la demi-obscurité du jardin, la carrure athlétique d’Anastase, son cousin, le couvreur de La Neuville, qui venait chez ses parents, dans les grandes circonstances, donner un coup de main, et cueillait un ivrogne sur sa chaise aussi facilement qu’une pomme sur une branche. Pourtois, saucissonné dans un habit noir, et luisant d’émotion et de chaleur, allait de la porte d’entrée aux groupes déjà installés sur les banquettes, plaçant les dames, souriant aux «demoiselles», et poussant les pères du côté du cabaret. Sa voix aiguë dominait le tumulte et, surexcité, le gros homme s’épongeait le front avec la serviette que, par habitude, il avait gardée à la main. Au pied de la tribune officielle, il rangeait les gros bonnets de l’arrondissement, les riches fermiers de la plaine, et les forts meuniers de la vallée. De bons rires pesants et satisfaits s’élevaient à chaque arrivée, les hommes se donnant des poignées de main à se démancher l’épaule, et les femmes minaudant avec une affectation de grande distinction. Les jeunes filles se jetaient au cou les unes des autres, pâlissant de dépit si leur toilette était écrasée par l’élégance supérieure d’une rivale. Elles s’étaient réunies en un petit cercle et, là, caquetaient à qui mieux mieux sur le compte des nouveaux arrivants. Des méchancetés noires étaient échangées par ces innocentes. ma chère, que je suis contente de vous rencontrer !... Et sa mère, qui est habillée avec un vieux rideau !... On dit que le fils Levasseur, qui devait l’épouser, a repris sa parole... Du reste, les Delarue sont très bas en ce moment : ils ont vendu la moitié de leur troupeau... On ne se chausse pas avec des souliers blancs quand on a des pieds comme ceux-là! Quel beau pendant de cou vous avez là!... Oui, c’est mon père qui l’a découvert à Rouen, près du Gros-Horloge, chez un marchand de curiosités. Vous savez que Pourpied, le notaire de Saint-Frambert, va «manquer». Voilà un malheur pour cette pauvre Clémence !... elle faisait trop sa chipie depuis qu’elle avait épousé un notaire... Elle ne nous reconnaissait plus quand elle était en voiture !... et Mme la comtesse d’Édennemare paraîtront au bal ? Ils ne sortent pas cette année... à cause de la maladie de la grand’mère... Mais le jeune vicomte Paul m’a dit hier qu’il viendrait pour moi... Quel bon danseur, ma chère !... Ce qu’il a fait le mieux danser jusqu’ici, ce sont les écus de son papa !... Les voyez-vous assis là-bas, à gauche ?... La grande Félicie va se donner le torticolis à agiter sa tête de jument... Vous savez qu’il est question pour elle du «jeune homme» à M. Le maire de La Neuville a des mille et des cents... Il voudra une demoiselle de Paris !... justement, le voici avec son fils. Pourtois s’était élancé au-devant de son patron, bousculant tout le monde, et lui faisant les honneurs avec un empressement courtisanesque. Il avait voulu le conduire à la tribune des autorités. Mais le banquier, plus sombre que de coutume, avait écarté le gros homme et, prenant le bras de Pascal, qui marchait derrière lui, il avait affecté de se confondre dans la masse des assistants. C’est bon, mon ami, ne vous occupez pas de moi... Je désire faire un tour avec mon fils... Il sera toujours temps d’être en représentation officielle... Et il avait laissé le poussah tout décontenancé. Il se proposait de bien affirmer, sous les yeux de Pascal, l’importance qu’il possédait maintenant. Il prétendait lui faire compter les courbettes et les génuflexions auxquelles condescendaient les gens les plus considérables du pays. Il voulait enfin se manifester à lui dans toute la redoutable grandeur de son omnipotence. Il faut, mon cher enfant, que tu refasses connaissance avec tous ceux que tu as perdus de vue depuis dix ans. Il ne convient pas que tu te tiennes à l’écart avec l’air d’un sauvage. Montre, je t’en prie, un gracieux visage à tous ces anciens amis, qui se souviennent de ta mère et qui te parleront d’elle... Le cœur de Pascal se serra à ces mots, et le pâle visage de la morte passa devant ses yeux. Elle, la pauvre femme reléguée au fond de cette sombre maison, où elle avait langui étiolée et mélancolique, comme une fleur sans jour et sans air, elle, des amis qui avaient gardé son souvenir ? Dérision amère, ou plutôt audace incroyable ! Carvajan avait-il donc si bien oublié le passé, qu’il pût, sans crainte d’évoquer dans l’esprit de son fils des pensées dangereuses, parler de cette martyre ? Des amis, ces hommes et ces femmes qui s’agitaient autour de lui, endimanchés, prétentieux, lourds, grotesques, choquant toutes les délicatesses de son esprit cultivé ? Quel lien pourrait jamais exister entre lui et ces gens-là? En passant, son père les lui présentait et, avec complaisance, énumérait les qualités et les titres de chacun, soupesant les fortunes et évaluant les influences. Toutes les mains se tendaient vers le Maire et si, dans les yeux de quelques-uns, Pascal devinait une secrète contrainte, l’empressement apparent de l’accueil trahissait plus complètement la dépendance dans laquelle le tyran de La Neuville tenait tous ses sujets. Accentuant sa rudesse et sa froideur, Carvajan le prenait de plus haut avec les riches et les importants. Il éprouvait un plaisir raffiné à faire peser sa lourde main sur les chefs des plus considérables familles terriennes de la contrée. Et, malgré lui, le jeune homme ne pouvait se défendre d’admirer l’orgueil de ce parvenu qui, parti de si bas, dominait maintenant tous ceux qui le dédaignaient autrefois. On l’entourait, on le flattait, on le patelinait. Quel aimable jeune homme que monsieur votre fils !... Est-ce que nous n’aurons pas le bonheur de vous posséder un de ces jours ?... Vous savez que chez nous, vous êtes chez vous... Le banquier ne s’arrêtait dans aucun groupe, continuant gravement sa marche triomphale, avec l’air d’un souverain qui passe en revue les dignitaires de sa cour et s’offre à l’adoration universelle. Cependant, arrivé devant les Dumontier et les Leglorieux, il fit une pause et manifesta quelque amabilité. Son cortège l’avait entouré et, dans ce coin de la salle de danse, on se bousculait, tandis que partout ailleurs on circulait à l’aise. Carvajan, ayant jeté sur ses courtisans un regard hautain, se tourna vers Pascal. Il me semble que nous sommes un peu serrés, dit-il. Et pour la première fois de la soirée, sa lèvre eut un pli qui pouvait passer pour un sourire. N’est-ce pas ainsi partout où vous êtes, mon cher Carvajan ? s’écria avec adulation le père Leglorieux. si tous ses futurs électeurs étaient ici, ce serait bien autre chose, ajouta le beau-frère Dumontier. Il faudrait alors, pour les contenir, la place de la mairie... Mesdames, Messieurs, votre serviteur bien humble... Vous êtes là comme un extatique à le considérer, et vous ne pensez seulement pas à le faire asseoir. Le poussah s’élança avec une vélocité extraordinaire et revint portant un siège. Fleury, rasé de frais, ses cheveux bourrus enduits d’une pommade qui les faisait briller comme des fils de fer, sa chemise déjà fripée et sa cravate blanche roulée en corde, parut plus repoussant encore dans sa toilette de cérémonie. Il souriait de ce sourire affreux qui découvrait ses dents noires, et s’efforçait d’attirer l’attention de Pascal, immobile et silencieux. il va falloir, en fait d’électeurs, penser aux élections qui approchent, reprit Dumontier aîné. Le renouvellement du Conseil général tombe cette année, et je suppose que nous allons nous entendre pour ne pas nous laisser rouler comme nous l’avons encore été il y a sept ans. Sauf votre respect, monsieur Dumontier, dit Pourtois, qui se hasarda à prendre la parole... le maire veut se porter cette fois je réponds de l’affaire... J’ai Clairefont, Couvrechamps, La Saucelle et Pierreval dans la main... sans parler des faubourgs de La Neuville. Tondeur apportera les voix des gens de la forêt... Quant à la vallée, c’est votre affaire à vous et à M. Tenons-nous bien, et nous aurons une belle majorité... C’est moi qui vous le dis... Et on sait que je m’y connais... Le vieux hibou de là-haut n’a plus qu’à dénicher ! La voix de crécelle du poussah monta de deux tons, et passa à l’aigu sur cette affirmation insolente... Et la députation viendra après, ajouta Fleury. La figure basanée de Carvajan devint d’un rouge sombre. Ses yeux brillèrent sous ses sourcils grisonnants. Mais il était trop maître de lui pour laisser percer sa joie. Il fit un geste insouciant, et, d’une voix sèche : Le moment est mal choisi pour former de tels projets... D’ailleurs, il faut s’attendre à de l’opposition. Du regard, il montra le coin opposé de la salle dans lequel, comme d’instinct, s’étaient isolés les représentants de l’aristocratie provinciale. Mme de Saint-André venait d’arriver avec son fils et ses trois filles. Le vieux marquis de Couvrechamps, qui avait commandé les mobiles pendant la guerre et s’était montré si énergique au combat de Buchy, était entouré de plusieurs de ses anciens soldats devenus des pères de famille, mais qui, rentrés dans le calme et la sécurité, avaient plaisir à se souvenir des jours de misère et de danger. Le petit vicomte d’Édennemare s’empressait auprès de la jeune Mme Tourette, dont le mari, agent de change à Paris, avait récemment acheté la magnifique terre de La Barellerie, à deux lieues de La Neuville. La baronne douairière de Sainte-Croix était le centre d’un petit cercle qu’elle tenait sous le charme de sa conversation. Entre ces deux groupes, celui où triomphait Carvajan et celui que formaient les grands propriétaires de l’arrondissement, éclatait un violent contraste. D’un côté, on avait fait toilette comme pour une noce. De l’autre, on avait affecté de s’habiller avec simplicité. Les uns montraient que l’assemblée étant l’unique occasion de s’amuser qui se présentât à eux, ils avaient voulu y paraître dans leurs plus brillants atours. Les autres prouvaient qu’ils n’étaient venus que pour jeter un coup d’œil, et, comme disait Mme de Saint-André, honorer la fête de leur présence. Cependant, l’espace vide qui s’étendait entre ces deux camps était fréquemment traversé par quelque gros fermier qui allait offrir ses hommages à son propriétaire. Le vieux marquis de Couvrechamps tendait à ses tenanciers, qu’il tutoyait tous, les ayant vus naître, une main fluette qu’ils prenaient avec précaution du bout de leurs gros doigts. Et les dos énormes se courbaient devant le gentilhomme universellement aimé et respecté. Pascal, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, sourd aux flatteries des partisans de son père, aveugle à leurs sourires, s’était adossé à un des mâts qui soutenaient la tente, et, dirigeant son regard sur la faction rivale, y avait inutilement cherché celle qui était son unique préoccupation. Il attira promptement l’attention de la douairière de Sainte-Croix qui, se penchant vers le jeune et élégant M. Qui est donc ce beau garçon que je vois là-bas dans la cohue des caudataires du sieur Carvajan ?... il n’en a pas trop l’air... Et, de plus, c’est un homme d’un réel mérite, reprit l’agent de change. Il s’est employé récemment à aplanir les difficultés qui s’élevaient entre le Nicaragua et la Compagnie du canal de Panama... Il paraît qu’il s’en est tiré avec beaucoup d’habileté. Il avait auparavant mené à bien des négociations financières et industrielles au Chili et au Pérou, débrouillé des affaires très compliquées. On a été enchanté de ses services et, quoiqu’on les ait payés très cher, je sais qu’on lui a, en plus, gardé de la reconnaissance. Un mouvement se produisit dans l’assistance, et les têtes se tournèrent du côté de l’entrée. Escorté de son secrétaire général, le sous-préfet arrivait. Pourtois s’était élancé au-devant de lui. Il le conduisit, avec des révérences, jusqu’à Carvajan, dont le prestige s’augmenta de la déférence que lui marquait le fonctionnaire. Le maire parut en ce moment le véritable roi de la fête. C’était lui qui dominait tout et qui pouvait imposer sa volonté à tous. Il eut une minute d’enivrement et, jouissant de son triomphe, il recommença sa promenade autour de la salle, pour faire les honneurs au préfet. La musique, sur l’ordre de Pourtois, s’était mise à jouer et, par toutes les ouvertures donnant sur les jardins, des curieux apparaissaient, regardant, sans quitter leur verre, ce tableau animé. Carvajan était à la moitié de son parcours, lorsque la portière de toile rayée bleu et blanc, qui donnait accès dans la salle, se souleva et, donnant le bras à sa sœur, Robert de Clairefont entra. Derrière les jeunes gens, à vingt pas en arrière, venaient la tante de Saint-Maurice et M. Comme si le hasard eût voulu accuser bien nettement l’antagonisme, en face de Carvajan entouré de tous ceux qui, par passion ou par intérêt, étaient disposés à le soutenir, les enfants du marquis s’avançaient seuls. Pascal, avec une horrible anxiété, les vit, lancés les uns contre les autres, ainsi que des combattants prêts à en venir aux mains. Son cœur cessa de battre dans sa poitrine, et toute sa vie fut, pendant quelques secondes, concentrée dans ses regards. Il souhaita que la salle entière s’abîmât, il rêva un cataclysme soudain qui pût empêcher cette horrible situation d’aller jusqu’au dénouement. Il pensa à s’élancer sur son père, qu’il apercevait, ricanant avec un air de bravade, à le saisir, à l’entraîner bien loin. Tout lui parut préférable à ce qui se préparait. Après un léger temps d’arrêt, les antagonistes avaient repris leur mouvement. Robert, le front haut, ne déviait pas d’une ligne dans sa marche. Il allait droit à Carvajan et, sur son visage énergique, il était facile de lire la résolution de ne point reculer d’un pas. Antoinette, devenue soudainement pâle, pressait le bras de son frère, essayant de le détourner de la direction du groupe officiel. Mais l’athlétique Robert, sans même faire un effort, entraînait la jeune fille. Carvajan, baissant son front, noir de haine, pareil à un taureau qui fonce sur son adversaire, avançait toujours. Laisse, dit le jeune comte les dents serrées. Il nous cédera la place ou je lui passe sur le corps. Et, fixant sur leur ennemi des yeux étincelants, il marcha droit sur lui. Déjà, au milieu d’un silence effrayant, ce choc, dont on ne pouvait prévoir les conséquences, allait se produire, quand, bien innocemment, le sous-préfet sauva la situation. Apercevant Mlle de Clairefont qui était arrivée tout près de lui, il fit un geste d’admiration et, s’écartant du maire, il s’inclina avec politesse. Antoinette, étouffée par une horrible angoisse, respira en voyant l’espace libre. Elle ne put se défendre d’adresser un reconnaissant sourire au fonctionnaire. Et, passant à côté de Carvajan, tremblant de colère contenue, elle gagna à pas pressés le coin où tous les amis de son père étaient réunis. Carvajan s’était retourné, les suivant encore du regard. Il entendit un profond soupir auprès de lui et, levant les yeux, il découvrit Pascal, blême de l’horrible émotion qu’il venait d’éprouver. Qui est donc cette charmante personne ? demanda alors le sous-préfet à son guide, en ajustant son lorgnon pour mieux voir. C’est Mlle de Clairefont, dit Carvajan avec une sombre ironie... Et vous venez, monsieur le préfet, de lui faire un accueil flatteur auquel elle ne s’attendait guère. Je combattrai le père sur le terrain politique... mais, en attendant, je réclame le droit d’admirer la fille. Pas de trop près, cependant, si vous ne voulez pas avoir maille à partir avec le jeune sanglier qui l’accompagne... Arrivé au milieu du petit cercle aristocratique, Robert s’était inquiété de faire asseoir sa tante et sa sœur. Sur les banquettes, déjà, on se trouvait à l’étroit. Dans un angle avoisinant la tribune officielle, la douairière de Sainte-Croix s’était installée et, avec de grandes protestations d’amitié, s’efforçait de retenir auprès d’elle Mlle de Clairefont et la tante de Saint-Maurice. de Croix-Mesnil parlait d’aller chercher deux chaises dans le jardin, lorsque Robert, avisant les sièges d’apparat destinés aux notabilités de La Neuville, dit à voix haute : Des femmes assises sur de la paille, pendant que le Conseil municipal se carrerait sur du velours ? Et, allongeant le bras par-dessus la balustrade, il prit les deux chaises qui entouraient le fauteuil d’honneur. Un rire étouffé courut dans le groupe à cet acte audacieux. Pourtois, stupéfait, regardait alternativement le maire et le jeune comte, hésitant entre le désir de complaire à Carvajan et la crainte de mécontenter Robert. Les confédérés, silencieux, attendaient, se demandant si leur chef allait se laisser ainsi braver ouvertement. D’un coup d’œil impérieux, le maire commanda à ses partisans l’immobilité et le silence. Et, se tournant vers le sous-préfet, il dit assez haut pour être entendu : Il convient, je crois, de donner l’exemple de la modération et de la patience... Car, si nous répondions aux provocations de M. de Clairefont, il pourrait se produire des conflits qui attristeraient cette fête... Tenons donc les actes de ce jeune homme pour non avenus... Il ajouta, d’une voix plus basse : Du reste, de fâcheuses habitudes d’intempérance l’ont rendu un peu fou, et il n’est pas toujours maître de lui-même... Cette tribune vide, quand on se presse partout, est d’un mauvais effet, ajouta le fonctionnaire... Faites-la donc occuper par des dames. Fleury et Pourtois s’étaient déjà élancés et, triomphantes, les dames Dumontier et Leglorieux s’avançaient vers la tribune. Voilà qui va bien, fit ironiquement la douairière de Sainte-Croix, et les choses sont dans leur ordre... Si nous allions faire notre cour à Mme Dumontier ? Le grand-père Dumontier a assez fait la nôtre, quand il était domestique chez ma mère, répliqua aigrement Mme de Saint-André. Comme disait la maréchale Lefebvre, sous le premier Empire : «Maintenant, c’est nous qui sont les princesses !...» Ces bourgeoises de La Neuville sont horribles ! Et s’adressant aux jeunes gens qui l’entouraient : Si vous voulez, tout à l’heure, pour leur faire pièce, nous irons inviter les petites paysannes et nous mènerons le bal avec elles ?... Il y en a d’assez gentilles pour que ce ne soit pas un sacrifice, dit le jeune Tourette, en lorgnant Rose Chassevent qui entrait, suivie du Roussot. Dans ses habits du dimanche, l’ouvrière s’avançait avec une grâce libre et souriante. Elle était vêtue d’une robe de cretonne à petits bouquets, ouverte devant et garnie d’un petit fichu de mousseline noué au corsage avec des rubans bleus. Ses manches courtes laissaient voir son avant-bras potelé, recouvert d’une haute mitaine. Elle était coiffée avec ses beaux cheveux blonds, sans un bijou et sans une fleur. Elle portait à la main une écharpe dont elle avait enveloppé sa tête pour venir. Le berger, ébloui par l’éclat de la lumière, comme un hibou par le jour, marchait derrière elle, ne la quittant pas. Il était tout battant neuf, ainsi qu’il l’avait annoncé à la jeune fille, et sa blouse d’alpaga grisâtre était attachée par une agrafe en argent. Il avait essayé de se peigner, et ses cheveux rouges, habituellement incultes, séparés sur le front, donnaient à son visage, criblé de taches de rousseur, une expression à la fois grotesque et effrayante. Quel est ce monstre qui emboîte le pas à cette charmante enfant ? Le berger de Clairefont, un innocent qui a été élevé à la ferme, répondit Robert. Singulier page qu’elle s’est donné là! Rose, apercevant Antoinette, s’était approchée d’elle et, l’air riant, elle écoutait les compliments que la jeune fille lui adressait sur sa mise. Mais, Mademoiselle, c’est une robe à vous que j’ai sur le corps... Vous me l’avez donnée au printemps... J’ai changé la façon, comme de juste, car une fille de ma condition ne porte pas des effets tournés comme ceux de ses maîtres... Elle me fait honneur, vous voyez... et elle a encore bon air ! C’est toi qui l’embellis, ma petite, dit Mlle de Clairefont avec un sourire indulgent. Allons, va, et amuse-toi bien, mais ne danse pas trop tard... car tu sais que j’ai besoin de toi demain matin. soyez tranquille, Mademoiselle, je ne me ferai pas plus espérer que d’habitude. Et tâche de ne pas garder toute la soirée ton chien de berger cousu à ta jupe, s’écria la tante de Saint-Maurice... C’est un épouvantail à danseurs, que ce garçon-là!... Mademoiselle, je vais le confier au père Chassevent. Alors, dans une heure, il ne saura plus reconnaître sa main droite de sa main gauche. dit la fille avec un sourire... Et puis, pourvu qu’il me laisse tranquille !... Je lui ai cependant promis de danser une fois avec lui... Elle s’éloigna en balançant sa jupe, suivie du regard par tous les hommes que captivait le charme puissant de sa jeunesse épanouie. Il était huit heures, et la tribune officielle s’était complétée par l’arrivée du Receveur de l’enregistrement, du Juge de paix et de sa femme, présidente de l’Œuvre des crèches laïques. Le capitaine de gendarmerie, en grand uniforme, venait de faire un tour dans le cabaret, d’où les cris alarmants d’une effroyable dispute s’étaient subitement élevés. L’air devenait plus lourd, de fortes odeurs de vin chaud passaient, apportées du jardin par le vent du soir, et le bruit des conversations plus animées montait, dominant par instants les flonflons de l’orchestre. Au milieu de ce mouvement, de cette chaleur et de ce tumulte, Antoinette restait silencieuse et préoccupée. de Croix-Mesnil, lui ayant adressé la parole, avait à peine reçu une réponse distraite. La jeune fille paraissait indifférente à ce qui l’entourait et, les yeux baissés, elle songeait. Dès son entrée, le premier visage qui lui était apparu avait été celui de Pascal. Au moment où Carvajan et Robert, décidés l’un et l’autre à ne pas se céder le pas, avaient failli si gravement se heurter, elle avait vu pâlir le jeune homme. Elle comprit qu’il partageait son horrible anxiété. Cette communauté de souffrance l’avait vivement impressionnée. Avait-elle en lui un compagnon de malheur ? Et devait-elle, sous peine d’être injuste, l’affranchir de l’exécration à laquelle elle avait voué tout ce qui portait le nom de Carvajan ? Elle avait levé les yeux timidement de son côté. Il était debout, les bras croisés, sombre, au milieu de cette fête, lui, le fils du vainqueur, autant qu’elle, la fille du vaincu. Que se passait-il donc dans cette âme ? Comme s’il eût senti peser sur lui l’attention de Mlle de Clairefont, Pascal releva la tête, et leurs regards se rencontrèrent. Ce fut lui qui se détourna aussitôt, après une inclinaison si respectueuse qu’elle ressemblait à un prosternement. Puis, à pas lents, il s’éloigna et disparut, semblant dire à la jeune fille : Vous me haïssez, mais je vous vénère ; ma présence peut vous causer une gêne ou un déplaisir ; aussi, je me tiens à l’écart. Que pouvait-il faire de mieux, n’ayant pas le droit d’approcher, que de lui témoigner de loin sa fervente adoration ? Il y avait plus de tendresse dans cet effacement volontaire que dans les protestations les plus passionnées. Un coup de coude que lui donna sa tante ramena la jeune fille au sentiment des choses réelles. Un brouhaha s’était élevé dans la salle. Des couples passaient affairés, se croisaient, et engageaient des colloques animés. Dans la tribune des autorités, Carvajan, debout auprès de Mme Leglorieux très actionnée, fouillait du regard les rangs tumultueux de la foule, et Félicie, rouge jusqu’au milieu de la poitrine, piétinait avec impatience. Où ce diable de garçon peut-il être passé ? Il était là, il n’y a pas cinq minutes... Même, il n’avait pas l’air de s’amuser, ajouta d’un air dépité l’héritière des Leglorieux. Il trouvait sans doute qu’on tardait à danser, souffla Fleury. Une seconde, et je vous le ramène... Se faufilant au milieu des danseurs, le greffier s’élança au dehors. On va se placer pour le premier quadrille, dit à sa nièce Mlle de Saint-Maurice. Je pense qu’il est convenable que tu y figures... Voulez-vous, Mademoiselle, me faire l’honneur de m’accepter pour cavalier demanda l’élégant M. Je vous remercie, Monsieur, dit Antoinette ; mais ce sera la seule fois que je danserai, et j’ai promis à M. C’est en effet son droit ! Je vais inviter une des demoiselles de Saint-André, car je ne puis décemment danser avec ma femme. Je vous remercie, chère Antoinette, de la faveur que vous me faites, dit M. Mais n’êtes-vous si gracieuse et si bonne que pour vous faire regretter plus amèrement ? Mlle de Clairefont posa en souriant un doigt sur ses lèvres et, prenant le bras du jeune homme, elle se tint debout devant sa tante, entre Mlle de Saint-André et l’agent de change, d’un côté, et, de l’autre, entre le vicomte d’Édennemare et Mme Tourette. Dans la longueur de la salle, face à face, les danseurs formaient deux lignes qui devaient se rencontrer, au milieu, pour les changements de cavalier, et qui confondaient ainsi, dans une fraternisation de quelques minutes, les castes et les conditions. C’était une tradition et, de la sorte, il arrivait que le propriétaire dansait en face de son fermier, et que la dame du château faisait vis-à-vis à la fille de ferme. Une fois ce quadrille d’ouverture terminé, les danses avaient un libre cours, chacun s’amusait à sa guise, et le bal prenait une animation violente qui, grâce à des libations répétées, tournait souvent à la bacchanale. Les belles filles de la ville et de la campagne, grisées par le vin chaud, excitées par la musique, affolées par la danse, sautaient comme des Érygones dans une vigne et se pâmaient aux bras de leurs cavaliers. Les bosquets du jardin de Pourtois retentissaient alors d’éclats de rire aigus, de cris perçants, et, dans la douceur de la nuit, à la clarté pâle des étoiles complaisantes, bien des baisers s’échangeaient qui, plus tard, étaient amèrement regrettés. Ce dénouement diabolique de la fête était bien connu, et vers neuf ou dix heures, quand la poussée du plaisir devenait plus ardente et plus rude, les dames des environs et les bourgeoises de la ville partaient avec leurs filles, laissant la jeunesse villageoise et citadine s’ébattre avec une furie impossible à modérer. Pour l’instant, les danseurs se montraient sérieux, compassés et comme recueillis, les hommes causaient à voix basse, attendant le signal, les femmes donnaient du plat de la main, de petits coups à leur jupe, se rengorgeant avec des allures coquettes de jeunes pigeons. Les pieds s’agitaient déjà avec des frémissements d’attente. En face d’Antoinette, qui, par l’effet du hasard, se trouvait placée au centre de la ligne, une place demeurait encore vide. Robert, resté debout auprès de la tante Isabelle, regardait vaguement autour de lui, cherchant qui allait faire vis-à-vis à sa sœur, lorsque Pascal, donnant le bras à Mlle Leglorieux triomphante, parut, soucieux, s’acquittant de sa tâche comme d’une corvée. Fleury le guidait à travers la foule. Arrivé à la place vide, le greffier se tourna vers la tribune et parut consulter Carvajan du regard. Celui-ci debout, dominant l’assistance, fit un geste impérieux comme pour dire : C’est bien là que je veux qu’il soit. Alors, démasquant Pascal, Fleury se retira, et le jeune homme, dont les genoux tremblèrent, et dont les yeux devinrent troubles, aperçut devant lui Mlle de Clairefont. Au même moment, une main se posa sur le bras de M. de Croix-Mesnil, en même temps que la voix de Robert disait tout haut : Revenez vous asseoir, mon cher ami ; ma sœur ne dansera pas ! de Croix-Mesnil étonné regarda son ami et, ne comprenant pas : demanda-t-il au milieu d’un silence de mort. Il se passe, reprit le jeune homme, que le danseur qui vient de se placer en face de vous est le fils de M. dit avec beaucoup de calme M. de Croix-Mesnil, cela est fâcheux, en effet. Il jeta à Pascal devenu livide un froid coup d’œil, et, s’inclinant devant Antoinette, comme pour lui demander pardon de l’avoir involontairement exposée à un contact outrageant : Et il la reconduisit à sa place. Personne n’osa prendre parti pour ou contre. Entre la force physique de Robert et la puissance morale de Carvajan, chacun trembla. Les visages se détournèrent, une stupeur lourde pesa sur tous les assistants. Le maire, debout toujours, regardait cet étrange spectacle, doutant de sa réalité. Un tel affront public, à lui, riposte foudroyante à son audacieuse provocation ! Ces Clairefont se redressant intraitables lorsqu’il croyait les tenir à sa merci ! Il frémit de rage, et ses yeux aux pupilles jaunes étincelèrent comme ceux d’un tigre dans la nuit. Il se tourna vers son entourage, pour lui arracher un blâme, il ne rencontra que des figures contraintes et mornes. Il se reporta vers son fils. Il le vit palpitant, égaré, pris d’une envie furieuse de se venger, et le cœur glacé à l’idée que celui sur lequel il devrait se ruer serait le frère ou le fiancé d’Antoinette. Mlle Leglorieux fournit un dénouement à la situation. Ses yeux s’écarquillèrent, elle passa du blanc au rouge, puis du rouge au blanc, poussa un cri, et, s’élançant dans les bras de sa mère qui s’avançait inquiète, elle se livra à une attaque de nerfs qui la dispensa de manifester plus nettement son opinion. Au même moment, l’orchestre, partant avec éclat, attaqua les premières mesures du quadrille, et les deux lignes des danseurs, heureux de se soustraire à cette impression pénible, firent en avant-deux au milieu d’un nuage de poussière. Antoinette, ramenée auprès de sa tante, n’eut pas le temps de se reconnaître ; elle fut entourée par ses amis, et un concert d’exclamations, de commentaires, s’éleva bruyant, comme le bourdonnement d’une ruche en rumeur. Les hommes, graves et silencieux, s’étaient rangés aux côtés de Robert et de M. Dans la tribune officielle l’émoi n’était pas moindre. Le maire venait d’en descendre, et, sans écouter les lamentations de Mme Leglorieux, s’était élancé vers Pascal. Le jeune homme était resté presque à la même place, immobile, un peu en arrière des danseurs, et regardait sans voir la longue ligne qui s’avançait et reculait en cadence. Les accords des instruments lui emplissaient les oreilles d’un bruit éclatant qui l’étourdissait. Et, dans son esprit confus, la même idée passait persistante : On t’a insulté à cause d’elle et devant elle. Ses poings se crispaient alors avec colère, et il sentait en lui la résolution bien ferme de ne pas rester sous le coup de l’outrage. Il fallait qu’il s’en prît à quelqu’un. C’était lui l’insulteur, c’était lui qui avait provoqué cet éclat public. Et cependant, c’était à l’autre, à celui qui avait froidement acquiescé, qu’il en voulait. Et il était dévoré de l’âpre désir d’aller à ce jeune homme correct et tranquille, de le frapper, et de jouer sa vie contre la sienne. de Croix-Mesnil avait Antoinette à son bras au moment de l’insulte, et son sourire était plus insolent encore que les paroles de Robert Et puis, n’était-il pas le fiancé de la jeune fille ? c’était bien là le vrai motif qui faisait bouillonner si furieusement la pensée de Pascal, et qui lui mettait au front cette pâleur. La jalousie encore plus que la colère le torturait. Sous les yeux de Mlle de Clairefont, il voulait se montrer intraitable et terrible. La pensée qu’elle pouvait le mépriser lui donnait le courage d’affronter mille morts. Il sentit qu’on lui prenait le bras et qu’on essayait de l’emmener. Il leva les yeux et reconnut son père. Ne reste pas là, dit Carvajan... Il résista, et, la voix tremblante : Je ne dois pas m’éloigner de cette place. Me croyez-vous homme à supporter une pareille injure sans en demander réparation ? Me conseillez-vous donc de me dérober, et de passer aux yeux de tous ceux qui sont ici pour un lâche ? La figure de Carvajan se contracta et devint effrayante ; il serra plus fortement le bras de son fils : Tu veux te battre avec ces gens-là? Laisse-moi le soin de te venger : ce sera plus sûr et plus prompt. Plus prompt et plus sûr ?... s’écria le jeune homme avec un geste terrible... C’est ce que vous allez voir ! Le quadrille finissait, et, dans un pêle-mêle bruyant, les cavaliers reconduisaient leurs danseuses. Pascal, en quelques pas rapides, se dirigea vers le groupe au centre duquel se tenaient Robert et M. de Croix-Mesnil, et, s’approchant du fiancé de Mlle de Clairefont jusqu’à lui toucher l’épaule avec sa poitrine, le regard provocant et la main inquiète : Monsieur, j’ai quelques mots à vous dire. Voudriez-vous me faire la faveur de m’accompagner à deux pas d’ici ?... Le baron s’inclina et déjà il s’apprêtait à suivre le fils de Carvajan, lorsque Robert, se plaçant devant eux, leur barra le passage. Doucement, dit-il, d’un ton railleur : il me paraît qu’il y a confusion. Ce n’est pas à vous, mon cher ami, que monsieur doit avoir affaire, mais à moi. Vous n’avez fait que déférer à mon désir : c’est moi qui ai dit... Je n’ai pas entendu vos paroles, interrompit Pascal avec force, et je ne veux pas en tenir compte... C’est lui seul que je rends responsable. Il y aurait cependant un moyen d’arranger les choses, s’écria le jeune comte. Et, reculant d’un pas, il se préparait à quelque violence, quand sa sœur, pâle et frémissante, se dressa entre lui et son adversaire. Robert, retire-toi, dit-elle doucement, je t’en prie... Deux larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, aussitôt séchées par le feu de ses joues, et, la main tendue dans un geste d’autorité souveraine : Et comme le jeune homme, dominé, lui obéissait, se tournant alors vers Pascal : Vous avez raison, Monsieur, et réparation vous est due. C’est à cause de moi que vous avez été offensé... C’est à moi de m’en excuser... Le fils de Carvajan la vit s’incliner devant lui, il essaya de parler, ses lèvres remuèrent sans articuler aucun son et, chancelant, plus écrasé par la fière humilité d’Antoinette qu’il ne l’avait été par l’insolence de Robert, à pas lents, il s’éloigna. lui dit son père l’arrêtant à la porte du bal. Rappelle-toi ce que tu disais à l’instant. Veux-tu avoir l’air de fuir ? s’écria le jeune homme en continuant à marcher du côté de l’obscurité, comme s’il eût voulu y cacher son désespoir. Ne veux-tu pas te venger ? reprit Carvajan, en arrivant sur la route. Dis un mot, et je mets tous ceux qui t’ont bravé à ta merci. Quitter pour toujours, cette fois, ce pays où je ne trouve que des soucis et des amertumes... M’en aller loin des luttes, des débats, des embûches et des perfidies... Oublier tout, jusqu’au nom que vous m’avez rendu si lourd à porter. Mon père, vous avez semé la haine... Il ne faut donc pas que je m’étonne si on nous insulte et si on nous menace... Mais je ne pourrais pas vivre ainsi. On dira que tu as eu peur... Vous n’avez pas besoin de moi, mon père : vous l’avez bien prouvé. C’est donc moi qui m’attacherai à toi, dit Carvajan en passant son bras sous celui de son fils... Demain, quand tu seras plus calme, nous raisonnerons. Et, tournant le dos à la fête, les deux hommes se dirigèrent vers La Neuville. Dans la salle de danse, l’émotion causée par l’intervention de Mlle de Clairefont n’était pas encore calmée. La tante de Saint-Maurice, d’abord pétrifiée, avait fini par reprendre ses esprits et, la figure fulgurante : çà, mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Tu fais des politesses à ce jeune «maltôtier», quand il méritait une bonne leçon pour son impertinence... tante, non, c’est nous qui avons eu tous les torts... Il fallait ne pas venir ici, où nous savions que nous n’avions rien que de mauvais à attendre... Il fallait surtout ne pas provoquer ce jeune homme... Mais tu n’as donc pas vu le vieux sacripant de père, riant d’avance de la bonne plaisanterie qu’il faisait, en t’exposant à te trouver nez à nez avec son fils ?... Antoinette hocha la tête avec tristesse. Ne nous attaquons pas à cet homme : nous ne serions pas les plus forts... Cédons le terrain, c’est ce que nous avons de mieux à faire. Elle s’appuya fortement sur le bras de Croix-Mesnil. La tante Isabelle suivit avec Robert. Arrivée à la voiture qui les attendait sous la garde du vieux Bernard, Mlle de Clairefont voulut faire monter son frère. Mais il refusa, déclarant qu’il ne se sentait pas en humeur de rentrer. Ce que je fais tous les ans à la fête : m’amuser, en dépit de ce rabat-joie de Carvajan. Promets-moi que tu ne vas pas reprendre la querelle ! viens avec nous : tu m’inquiètes ; il me semble qu’il va t’arriver malheur... Petite fille, je trouve que tu te mêles beaucoup trop de ce qui ne te regarde pas. Rentre te coucher, et aie un sommeil sans rêves. C’est ce qu’il y a de plus sain pour une enfant de ton âge. Quant à la façon dont doit agir un garçon tel que moi, elle est toute tracée, et tes exhortations n’y changeront rien... Il prit la jeune fille par la taille, l’enleva comme une plume, l’embrassa, et la posa sur les coussins de la voiture. s’écria la vieille Saint-Maurice, toujours en éveil quand il s’agissait de son Benjamin. Ne craignez rien, tante, dit-il avec un gros rire ; si on veut me manger, on ne m’avalera toujours pas d’une seule bouchée... Il ferma la portière et cria au cocher : Et, sifflant entre ses dents, il se dirigea vers la salle de danse en traversant le jardin du cabaret. Là, les gens du pays s’en donnaient sans contrainte et sans vergogne. Dans la nuit tiède, traversée par le vol rapide des chauves-souris qui effleuraient de l’aile les lanternes vénitiennes éclatantes au milieu de la verdure, au bruit amorti des instruments, les buveurs criaient à plein gosier, et tapaient à tour de bras. Le vieux Chassevent, grimpé sur un tonneau, chantait d’une voix enrouée une chanson grivoise. C’était la quatrième de la soirée, et, entre temps, il allait, de table en table, boire un petit verre d’eau-de-vie ou une chope de bière. Il ne paraissait pas ivre, mais sa gaieté devenait plus furieuse, ses gestes plus heurtés, et sa chanson plus ordurière. Dans un coin, le gendarme préposé à la surveillance de l’ordre, car les paysans, quand ils étaient ivres, se battaient souvent à se tuer, assis sur un tabouret, écoutait le braconnier en riant. Robert s’arrêta un instant et prêta l’oreille aux «zon zon, digue din gue daine» rapportés de quelque geôle par le vagabond. Tous les auditeurs, avec un entrain frénétique, l’accompagnaient en frappant sur les tables, et c’était pendant quelques secondes un charivari à ne plus entendre Dieu tonner. Puis le silence se faisait, et la voix du sauvage amuseur de cette réunion d’ivrognes s’élevait de nouveau, rogommeuse, lançant avec une vibration satisfaite le mot grossier, qui éclatait plus ignoble dans cette nuit étoilée. Tout ce que La Neuville et les environs comptaient de filles légères se trouvait là, et c’étaient autour du cou des hommes des enguirlandements de bras tendrement abandonnés. Pourtois, ayant mis son bal en train, et fait les honneurs de la salle aux autorités, revenait avec une vivacité intéressée aux consommateurs qui assuraient sa recette, et, lâchant la bride à la gaieté, comme il lâchait la bonde à ses tonneaux, disait de sa voix perçante : Une fois la fête finie, en voilà pour jusqu’à l’année prochaine ! Aujourd’hui c’est le jour où on ouvre la bouche et où je ferme les yeux ! Et le cousin Anastase, le couvreur de La Neuville, prenant les paroles du cabaretier à la lettre, venait d’attraper derrière un bosquet la silencieuse et brune Mme Pourtois et de l’embrasser ferme, sans qu’elle fît la moindre résistance. Robert continua sa route, et il arrivait à la porte de la salle de danse, quand, d’une tonnelle dont les lanternes vénitiennes avaient été éteintes, il s’entendit appeler. Éclairés seulement par la flamme d’un immense bol de punch, MM. d’Édennemare, de Saint-André et quelques-uns des habituels compagnons de chasse du jeune comte étaient assis autour d’une petite table. N’allez pas dans la salle : on y étouffe. J’ai encore quelque chose à y faire... Si c’est le maire et monsieur son fils que vous cherchez, ils viennent de sortir. je veux me montrer, pour que toute la canaille qui marche avec Carvajan sache bien que je ne suis pas disposé à reculer d’une semelle. mon cher, on le sait de reste !... L’aspect du bal avait changé depuis quelques instants. Le départ de la Société, comme on appelait les châtelains des environs, avait fait cesser toute contrainte, et maintenant, entre soi, on s’amusait librement. Les couples avaient abandonné leur raideur gourmée, les bras empoignaient fortement les tailles, et l’orchestre lui-même, gagné par l’entrain général, accélérait le rythme et jouait avec plus d’éclat, comme si un défi avait été jeté à qui l’emporterait, du souffle des musiciens ou du jarret des danseurs. Le jeune comte chercha vainement Carvajan et Pascal. Ainsi que ses amis le lui avaient dit, le père et le fils avaient quitté la place. Le sous-préfet, jugeant qu’il avait assez fait pour sa popularité, avait regagné également La Neuville, sous la conduite du commissaire central et du capitaine de gendarmerie. Robert fit un tour dans la salle, circulant au milieu des groupes, et prenant plaisir à affronter les regards. L’ascendant que la famille de Clairefont exerçait encore, malgré sa décadence notoire, faisait courber les fronts sur le passage du jeune homme. Et pendant que Carvajan n’était pas là, on se dépêchait de sourire à son adversaire. Pouvait-on, en somme, savoir ce qui arriverait ? Le marquis s’était, bien des fois, depuis quelques années, trouvé, prétendait-on, à la veille de la ruine définitive. Et, au demeurant, on le voyait toujours debout. Il fallait se ménager une porte de sortie, pour le cas où ce diable d’homme, qui avait la vie si dure, trouverait encore moyen de se tirer des griffes du banquier. D’ailleurs, Fleury et Tondeur, les fidèles serviteurs de Carvajan, donnaient l’exemple de la platitude, et, auprès de Robert, se confondaient en politesses. Ce fut dans l’enivrement de ce triomphe menteur que les amis du jeune comte le retrouvèrent, en rentrant pour donner suite à leur projet de faire sauter un peu leurs gentilles fermières. Une ronde, sorte de bourrée locale, vive et courante comme une farandole, tirait à sa fin. Et parmi les plus enragés danseurs, le Roussot se distinguait par l’ardeur farouche avec laquelle il bondissait. Il avait obtenu de Rose qu’elle dansât avec lui, et, la main haute, la taille souple, ployant sur ses jarrets d’acier, le berger enlevait la belle fille avec une vigueur incomparable. Il tournait, sautait, sans règle, les joues pâles, les yeux brillants, les dents serrées, avec une contraction de tous ses muscles qui le rendait presque effrayant dans l’enivrement de ce plaisir tout nouveau pour lui. Rose, grisée par la rapidité des mouvements de son cavalier, étourdie par les sons enragés de la musique, se laissait entraîner, à demi pâmée, la tête renversée sur l’épaule du Roussot qui l’emportait, superbe et terrible. Tondeur, grimpé sur un tabouret, le visage rougi par de copieuses rasades, criait de toutes ses forces en tapant sur son feutre avec le manche de la trique dont il ne se séparait jamais, stimulant par ses exclamations cette furie joyeuse. Et la respiration sortait rauque des poitrines, les pieds retombaient plus lourds sur les planches, la rapidité de la ronde diminuait peu à peu. Les instruments se turent et, poussant un soupir de soulagement, les couples s’arrêtèrent et se répandirent de tous côtés sur les banquettes, comme des naufragés qui abordent la terre ferme. Seul, le berger, soutenant Rose à bout de bras, allait toujours, passionné et infatigable. s’écria Tondeur en sautant à bas de son piédestal. Il irait comme cela jusqu’à demain. Mais, au même moment, Robert saisit Rose au passage, l’enleva des bras de son danseur, et la déposa presque défaillante sur une chaise. Le berger s’était arrêté et revenait vers Rose, avec un grondement inarticulé... s’écria Tondeur en riant jusqu’à s’étrangler... Vous allez voir qu’il va réclamer. Le jeune comte fronça le sourcil : il dit au Roussot sourdement : Le gars ne paraissait pas disposé à obéir, et restait obstinément planté devant la belle fille. Robert, comme s’il faisait sauter d’une chiquenaude une chenille rampant sur le calice d’une fleur, d’un revers de main envoya l’entêté pirouetter dans le jardin. soupira Rose, en ouvrant les yeux, j’ai cru que j’allais perdre le souffle. Un peu de punch, dit gaiement le jeune comte, et il n’y paraîtra plus. Je vous remercie bien, fit Rose, je n’aime pas les choses fortes... J’ai reçu trop de claques du père Chassevent quand il avait bu... D’ailleurs, il va falloir que je rentre... Est-ce que tu as assez de la danse...? Ma foi, il fait trop chaud. L’orchestre entamait un quadrille, et déjà les couples se formaient. Robert, abandonnant ses amis, sortit avec Rose, et la conduisit sous la tonnelle obscure. Au milieu de la ripaille générale, ils étaient bien seuls. Nul ne faisait attention à eux. Ces ivrognes n’avaient plus d’yeux que pour leur verre, et d’oreilles que pour Chassevent qui continuait à chanter. Les jeunes gens restèrent ainsi quelques minutes sans parler, écoutant les vociférations qui suivaient la terminaison de chaque couplet. Robert s’était approché très près de Rose, et, peu à peu, de son bras, lui avait entouré la taille. Elle semblait rêveuse, elle habituellement vive et gaie comme un oiseau. Elle frissonna, et nouant autour de sa tête l’écharpe qui lui avait servi de coiffure pour venir : Il prit dans la poche de sa jaquette un joli foulard bleu à bordure rouge, et, le lui tendant : Elle fit un mouvement de joie en froissant la soie souple et douce. Mais ne restons pas dans cette odeur de boisson et dans ce tapage. Eh bien, marchons, dit Robert ; et, se levant, il la fit passer devant lui pour sortir du jardin. Derrière eux, agile et silencieux, le Roussot s’était glissé. À cent pas du cabaret, ils s’arrêtèrent au bord du sentier qui montait vers la Grande Marnière. La maison de Pourtois, les bosquets et la salle de danse, flambaient au travers des arbres, mais la clameur, qui était la voix de cette foule en liesse, se perdait dans les airs, déjà affaiblie par la distance. Dans l’obscurité transparente de la nuit, des formes apparaissaient confuses, puis plus précises à mesure qu’elles approchaient. C’étaient des gens de La Saucelle ou de Couvrechamps qui, ayant à se lever de bonne heure, malgré la fête, rentraient avant la fin de la danse. On ne te dévalisera pas en chemin, la Rose, puisque te voilà sous la garde d’un hardi cavalier. Notre monsieur veut bien me conduire jusqu’à la traverse de Clairefont, mes bonnes gens, répliqua la fille... Y a-t-il grand mal à ça ? Mais ne t’arrête pas, car il y a du bien beau gazon au bord de la route... Vous voyez : on me raille à cause de vous ; il vaut mieux que je m’en aille toute seule. Il la prit par le bras, et, très doucement, la bouche contre l’oreille de la belle : Nous allons causer du père Chassevent et de la petite maison que tu désires. Et, abandonnant le grand chemin, ils prirent le sentier qui montait vers le plateau à travers les escarpements déserts de la colline. Le Roussot les suivait toujours, d’un pas souple et félin, sans qu’une pierre roulante et sans qu’une branche froissée révélât sa présence. Ils marchaient lentement, et le passage était si étroit qu’ils étaient forcés de se serrer très près l’un de l’autre. La lune n’était pas encore levée, et les étoiles se faisaient complaisantes, car elles éclairaient bien faiblement les ténèbres. Rose et Robert allaient doucement, enlacés maintenant, et respirant l’odeur exquise de la bruyère en fleurs que la fraîcheur de la nuit faisait s’exhaler. De temps en temps, scandant leurs paroles, comme un doux frémissement d’ailes, un bruit de baisers s’envolait, et, dans l’ombre, jaloux écho de cette caressante harmonie, s’élevait une plainte sourde comme celle d’une bête blessée qui grince et menace. Ils montaient, sans se presser, jouissant de cette heure délicieuse, dans le calme profond qui s’étendait autour d’eux. Le bruit de la fête ne leur parvenait plus que comme un vague murmure, et, enivrés par cette poésie puissante qui se dégageait de la terre embaumée et du ciel resplendissant, ils se serraient dans une étreinte plus amoureuse. Et, plus gémissante, plus irritée, plus jalouse, murmurait dans les ténèbres la voix de leur surveillant mystérieux. Le sentier n’était pas long, et on ne mettait d’ordinaire pas plus d’un quart d’heure à le gravir ; cependant, sous les pieds de Robert et de Rose, peut-être se fit-il plus sinueux, plus difficile et plus capricieux, car, bien longtemps après y être entrés, ils s’y trouvaient encore. Le clocher de Clairefont avait laissé tomber plusieurs fois dans le silence le tintement grave de son horloge. À l’aube, le ciel commençait à pâlir, et il devait être bien près de trois heures du matin quand les deux jeunes gens débouchèrent auprès de la Grande Marnière, à l’angle des taillis de Couvrechamps. Laissez-moi aller, dit Rose doucement : il est grand temps que je rentre... Vous saurez bien me trouver, répondit la belle, avec une malicieuse gaieté, si la fantaisie vous prend de venir me parler encore... Ce n’est pas bien sûr, car vous êtes changeant... Tu ne dis pas ce que tu penses !... Il la prit par la taille, et, l’enlevant de terre, il l’embrassa à pleines lèvres. Laissez-moi un peu de bouche pour demain, dit-elle gaiement. Il la reposa sur la route, et comme s’il se décidait à grand’peine à la quitter : Pourquoi ne veux-tu pas que je te mène jusqu’à ta porte ? pour qu’on vous voie avec moi, et que tout le pays en jase... Allez-vous-en de votre côté ; moi, je m’en retourne du mien... Ils se séparèrent et s’en furent, l’un vers Couvrechamps, l’autre vers Clairefont. Au tournant du chemin, Robert s’arrêta, mais la nuit était encore très profonde, et il n’aperçut plus la belle fille. Alors il hâta le pas, et bientôt il arriva à la petite porte du parc. Elle suivait la longue allée bordée de sapins, pensant en souriant aux promesses que le jeune comte lui avait signées avec des baisers. Elle tressaillit tout à coup : il lui avait semblé entendre marcher derrière elle, dans la ligne noire des arbres. Elle n’était pas peureuse, mais son cœur battit plus vite, et une petite sueur lui monta aux tempes. Elle hâta sa marche, prêtant l’oreille aux bruits vagues de la nuit. Un craquement sec, comme celui d’une branche morte foulée par un pied humain, frappa de nouveau son oreille. Elle était alors le long des talus blancs, en face des charpentes abandonnées qui surmontaient les puits d’extraction. Devant ses yeux troublés, ce lieu familier prit une apparence fantastique et se peupla de redoutables spectres. Les arbres lui parurent se pencher plus sombres et plus touffus sur sa tête. Au même moment, un être effrayant bondit sur elle, la saisit dans ses bras, et, avec un ricanement de démoniaque, l’emporta dans le fourré. Elle eut la force de crier deux fois avec un accent déchirant : «Robert ! Robert !» Une main se posa, brutale, sur ses lèvres et, épouvantée, elle s’évanouit. Au même moment, deux hommes suivaient le raccourci où Rose et Robert avaient promené si longtemps leur causerie amoureuse. L’un buttait fréquemment contre les pierres, l’autre s’efforçait d’empêcher son compagnon de tomber. Je ne sais pas, sacrédié, pourquoi les cailloux sont si hauts ce soir, dit la voix enrouée de Chassevent. mon homme, c’est que vous ne levez pas le pied aussi haut que d’habitude, reprit la voix perçante de Pourtois... Je ne me suis pourtant pas fatigué à danser... mais vous vous êtes joliment rincé le gosier. Tu me le reproches, ingrat ? Crois-tu que si je n’avais pas tant braillé pour amuser tes pratiques, j’aurais eu une pareille pépie et toi une pareille recette ? Aussi, pour vous marquer mon bon vouloir, je vous ai accompagné un bout de chemin afin d’être sûr que vous ne vous jetteriez pas dans quelque trou de marne. grogna l’ivrogne, si ce n’est que par précaution que tu te déranges, et point par amitié, tu peux rentrer chez toi... D’autant que ta femme est restée seule avec Anastase... car je n’ai pas besoin de toi... Plus je suis pochard et plus j’y vois clair. En dépit de la lourdeur de ses jambes, il marchait droit, devançant le cabaretier qui soufflait derrière lui comme un phoque. Ils arrivèrent à la route de Couvrechamps, et là Pourtois dit : Respirons une seconde, puis je vous tire ma révérence et je rentre chez moi. Ils s’assirent sur le revers du fossé, et, par une habitude de braconnier, Chassevent se masqua d’une cépée. Il prit sa pipe dans sa poche, la chargea, et commençait à fumer, quand un pas rapide sur la route attira son attention. Vivement il aplatit son compagnon dans la bruyère, et, sondant l’obscurité de ses yeux faits à voir la nuit, il resta aux aguets. C’est le jeune bourgeois de Clairefont, dit-il à voix basse. Il a flâné avant de rentrer... Il tourne autour d’elle depuis longtemps... Alors faudrait voir à ne pas me gêner dans mon industrie... Joli temps, du reste, pour poser une batterie de collets... Il fouilla sous sa blouse et en retira un paquet de fils de laiton. je n’en suis plus, dit Pourtois, qui se releva... Je ne veux pas faire la connaissance du président de la correctionnelle... Cassez-vous le cou si vous voulez, vieux, moi, je m’en vas. Le poussah n’eut pas le temps de faire un pas. Au loin, un cri déchirant qui le glaça retentit, puis deux fois ce nom répété avec une indicible expression d’épouvante : «Robert ! Qu’est-ce que c’est que ça ? fit Chassevent en saisissant avec force le bras du cabaretier. On dirait quelqu’un qu’on égorge ! balbutia Pourtois, dont les dents claquaient. À deux hommes, nous ne laisserons pas tuer un malheureux sans aller à son aide. C’est du côté de la Grande Marnière ! quand ça serait du côté du diable, j’y vais, répliqua le braconnier, dont l’ivresse parut complètement dissipée. Il prit son élan, et Pourtois, terrifié, aimant encore mieux le suivre que de rester seul, s’engagea derrière lui à travers les genêts. Chassevent, avec l’instinct du chasseur, piquait droit dans la direction où le cri s’était fait entendre, et, de ses gros souliers ferrés, il arpentait les herbes, sans tituber. Il fit ainsi une centaine de mètres, ayant toujours le cabaretier à la remorque, tournant avec une adresse miraculeuse les trous et les fondrières dont le terrain était semé. Puis, il s’arrêta pour écouter, retenant sa respiration haletante. Devant eux, dans un fond, des gémissements se faisaient encore entendre. Sans dire un mot, le braconnier repartit, étouffant autant qu’il le pouvait le bruit de sa course. Mais il avait été entendu, car une forme confuse s’était levée vivement, comme un grand fauve qui détale, et s’éloignait rapide, bondissant sur la déclivité du vallon. cria Chassevent, excitant son compagnon, comme s’il appuyait ses chiens. Le fugitif, en reconnaissant la voix du vagabond, s’était brusquement arrêté. Il parut se courber, comme s’il posait à terre un fardeau dont il voulait se décharger, et, libre de ses mouvements, reprenant sa course avec une agilité plus grande, il gagna le plateau et disparut. cria Chassevent, mais il a jeté bas un paquet... Il faut voir ce que c’est... En quelques secondes, ils arrivèrent au bord d’une excavation ancienne, dans laquelle la bruyère avait poussé. Au fond, gisait une forme blanche. s’écria avec une horrible émotion Pourtois, qui ruisselait de sueur. Et, s’accrochant aux racines, se cramponnant aux pierres, il parvint jusqu’en bas. Il se mit à genoux, approcha son visage, puis, se rejetant en arrière avec un cri rauque : À ces mots effrayants, Pourtois trouva des ailes. Moitié sautant, moitié glissant, il rejoignit son camarade, saisit Rose inanimée dans ses bras, lui souleva la tête, et, ne perdant pas sa présence d’esprit : Instantanément, le braconnier sortit de sa poche un rat de cave, des allumettes, et on vit clair. Dans ce trou noir, c’était un spectacle effrayant que celui de ces deux hommes penchés sur cette femme, à la lueur rougeâtre de ce lumignon. Rose, livide, les lèvres noires, les yeux éteints, avait autour du cou son écharpe serrée comme une corde. Un horrible soupir s’échappa de la bouche de l’enfant, ses yeux clignèrent avec une affreuse expression d’angoisse, puis se fermèrent ; elle battit l’air de ses bras et se renversa en arrière. Mais qui a fait le coup ? Il se frappa le front, puis, avec une expression de haine indicible : Ça ne peut être que ce gredin de Clairefont ! Vous savez bien que nous avons vu rentrer M. reprit Chassevent, avec une fureur croissante. Il saura ce que coûte une enfant bonne et douce comme elle était ! avant tout, voyons donc s’il n’y a pas moyen de la ranimer. Ma maison est à deux pas... Ils soulevèrent la pauvre fille, dont les mains devenaient froides, et, dans la demi-clarté du jour naissant, ils descendirent vers le cabaret. Il était sept heures du matin, et Carvajan, fidèle à ses habitudes matineuses, marchait déjà depuis longtemps dans son cabinet comme un ours en cage. Le silence s’étendait encore sur la ville, engourdie par le sommeil d’un lendemain de fête. Le soleil montait éclatant dans le ciel. Enfilant obliquement la rue étroite et haute, un de ses rayons dorait la fenêtre du vieux logis et traçait sur le plancher une raie lumineuse. Dans la traînée blonde qui perçait le rideau, des atomes poudreux dansaient comme des sylphes ailés. Et malgré cette clarté joyeuse et chaude, Carvajan, sombre, le front lourd, tournait et retournait dans son esprit des pensées amères. Ainsi, au moment où il croyait toucher au but et n’avoir plus qu’à étendre la main pour recevoir le prix de trente ans de luttes, il se produisait des à-coups violents qui le ramenaient en arrière. Tenir dans sa main ses adversaires, n’avoir qu’à serrer pour les écraser, et sentir cependant encore la pointe de leurs dents enfoncées dans une morsure suprême. Au moment où il rêvait de s’attacher victorieusement Pascal, en lui montrant le pays courbé comme un seul courtisan aux pieds de son dominateur, le triomphe se changeait en humiliation, et celui-là même qu’il voulait gagner par l’enivrement de l’orgueil avait à subir le plus cruel des affronts. On l’avait bafoué, lui, le tyran de La Neuville. Cette même fête de la Saint-Firmin, pour la seconde fois, à trente ans d’intervalle, mettait aux prises Clairefont et Carvajan. Et comme si une tradition fatale lançait les enfants l’un contre l’autre, après les pères, c’était maintenant Robert qui insultait Pascal. Il fallait donc une bonne fois en finir avec cette engeance, et porter les coups décisifs. Entre Honoré et le commis de Gâtelier jadis, la partie n’avait pas été égale. Il avait dans sa caisse un dossier bien en règle, contenant billets protestés, jugements, ordonnance de saisie, le tout exécutoire, faute de paiement immédiat d’une première somme de cent soixante mille francs, représentant capital et intérêts. Il fallait que le marquis payât ou se résignât à sortir de chez lui. on verrait donc enfin ce Clairefont sur la route, avec ses paquets, comme un mendiant ! Dans la solitude de son cabinet, Carvajan se mit à rire. Il alla à une armoire, l’ouvrit, et, au fond, apparut le coffre-fort qui avait tant de fois fait rêver de richesses fabuleuses les habitants de La Neuville. Le banquier prit une toute petite clef dans son gousset, débrouilla les combinaisons de la serrure, et la porte de fer tourna lourdement sur ses gonds huilés. L’intérieur de la caisse ne contenait point les sommes considérables dont l’imagination populaire se plaisait à la garnir. Quelques rouleaux d’or seulement, un carnet de chèques, et des liasses de papier de différentes couleurs. Carvajan en choisit une, sur laquelle était écrit en grosses lettres le nom de Clairefont, et se mit à la feuilleter lentement. Son visage, à mesure qu’il avançait dans sa revue, s’éclairait d’une joie terrible. Ses doigts maniaient le papier avec un bruit sec, ils le froissaient, le tourmentaient, le griffaient, comme si c’eût été la chair même du marquis. Et, tournant les pages de son grimoire judiciaire, le banquier semblait un bourreau qui polit ses instruments de torture et cherche à les rendre plus aigus, pour augmenter les douleurs de la victime. Un coup léger frappé à la porte l’interrompit dans cette voluptueuse occupation. Il jeta un coup d’œil inquiet du côté de l’entrée, et, fermant vivement son coffre, il s’approcha de son bureau et dit : C’est moi, patron, excusez si je vous dérange, fit la voix de Fleury, dont la tête monstrueuse se montra dans l’entre-bâillement de la porte. Le greffier entra, et, du premier coup d’œil, Carvajan le vit si extraordinaire, que, sans lui laisser le loisir de placer une parole, il s’écria : J’ai été, il y a une demi-heure, réveillé par Chassevent et Pourtois... Je ne me suis donné que le temps de passer mes habits, et de courir chez vous... car il m’a semblé que vous deviez être, comme toujours, le premier informé... interrompit brusquement le banquier, auquel les réticences de Fleury causèrent une émotion affreuse. Il craignit que son fils et Robert de Clairefont ne se fussent battus secrètement dès le matin... Parlerez-vous, à la fin, tête de mulet ? la petite Rose Chassevent a été tuée cette nuit dans la Grande Marnière !... fit le maire en redevenant subitement très calme. Son père et Pourtois l’ont trouvée étranglée au fond d’un ravin, après avoir poursuivi pendant quelques instants le meurtrier... Il courait à travers les genêts de la colline, la tenant sur son épaule, autant que Chassevent et le gros ont pu voir, car il faisait encore nuit. Et il leur a échappé ? C’est donc un gaillard d’une force exceptionnelle ?... Les regards de Fleury et de Garvajan se rencontrèrent et, dans les yeux du maire, le greffier découvrit des pensées si terribles qu’il pâlit un peu et plia les épaules en frissonnant. fit Carvajan avec une voix effrayante, il faut tirer cette affaire-là au clair, et rondement... Il doit y avoir des constatations légales à faire... Fleury, mon garçon, voilà une singulière aventure !... C’est quelque galant qui a fait le coup... Je l’ai laissé dans la rue... Je désirais vous voir avant de le faire entrer. Carvajan était déjà dans le vestibule. De l’autre côté de la porte, un murmure se faisait entendre, dominé, de temps en temps, par de violents éclats de voix. Au milieu d’un cercle de voisins échangeant avec agitation des commentaires, Chassevent, assis sur une borne, plus ivre encore que pendant la nuit, se lamentait et menaçait tour à tour : hurlait-il, en clignant ses yeux sans larmes, une si jolie petite... qui faisait tant pour son père ! Ils me l’ont tuée, les brigands !... On sait comment ils m’ont traité ! Tout ça, rapport à mon amitié pour notre cher bon monsieur le maire, que Dieu conserve !... y a de la politique dans l’affaire... Mais ça ne se passera pas comme ça... On n’a pas le droit d’enlever à un pauvre homme la consolation de ses vieux ans ! Vainement, Pourtois, troublé au milieu de tous ces curieux, pressé de questions auxquelles il n’osait pas répondre, essayait de faire taire l’ivrogne. Celui-ci braillait comme un porc qu’on égorge, et se roulait sur sa borne avec des contorsions d’épileptique. En voyant paraître Carvajan, il devint subitement beaucoup plus calme et, se courbant comme s’il allait se prosterner sur le pavé : monsieur le maire, prenez pitié d’un pauvre vieux qui n’espère qu’en vous pour obtenir justice... saint nom du bon Dieu ! Une enfant qui était si bien portante hier soir ! Qu’elle dansait comme une reine ! Et il recommença à crier en se tordant les bras. Il est inutile d’ameuter le quartier, dit Carvajan avec sévérité... Et ne prenez pas au mot ce malheureux que le chagrin rend fou... Les juges sauront découvrir la vérité. Et, laissant ses administrés sous l’influence de ces paroles pleines d’une modération calculée, il rejoignit vivement Chassevent et Pourtois. Dans son cabinet, adossé à la cheminée, le regard froid et le ton tranchant, il dit au braconnier : Car, si je te comprends bien, tu accuses quelqu’un. Et comme le vieux vaurien ouvrait la bouche pour parler... Fais attention à ce que tu vas répondre !... Tu te trouves devant un magistrat... je me trouverais devant Notre-Seigneur lui-même, que ça serait tout de même... Le jeune homme du château a passé près de nous une minute seulement avant l’affaire... Chassevent, tu sais bien qu’il n’allait pas de ce côté-là! Qui prouve qu’il n’a pas fait un détour l’instant d’après ?... D’ailleurs, tu ne l’as pas vu : tu étais couché sur le dos... Tu es si gros qu’on aurait pu t’apercevoir de la route... Vous craigniez donc d’être découverts ? Rien du tout, dit le vagabond d’un air menaçant. Moi, la nuit, j’aime pas les rencontres... Y a tant de mauvaises gens ! Ainsi, tu donnes à entendre que ce pourrait bien être M. Carvajan n’osa pas aller plus loin. Ses joues pâles se marbrèrent de rouge. Et, faisant peser sur le braconnier un regard fauve, comme s’il craignait qu’il ne se rétractât : Mesure bien l’importance d’une pareille déclaration... croyez-vous que je vas mettre tant de mitaines ? D’ailleurs, il n’a pas été vu que par nous... Les Tubœuf de Couvrechamps lui ont parlé au coin du raidillon de la Grande Marnière en quittant la fête... Une pauvre gentille créature comme elle !... Qui n’avait jamais fait de mal à personne, bien au contraire ! Ne crie plus, dit froidement Carvajan ; il n’y a pas d’étrangers pour t’entendre, et, à nous, tu nous fends inutilement la tête. Le braconnier se tut et regarda avec humilité celui qui lisait si clairement dans sa conscience. Sais-tu, reprit le maire, que si c’est le fils de Clairefont qui a fait le coup, dans un de ces mouvements de violence, dont il n’est que trop coutumier, tu pourrais bien, en te portant partie civile, attraper une vingtaine de mille francs de dommages-intérêts... À ces mots, les yeux de Chassevent parurent près de lui sortir de la tête. Toute son ivresse se dissipa, comme si on lui avait administré un philtre souverain. Il devint aussi froid que la pierre. Vous croyez, monsieur le maire, demanda-t-il doucereusement, qu’avec un bon procès, on pourrait leur tirer une grosse somme ? si vous vouliez me conseiller dans cette affaire-là, je serais joliment certain de m’en tirer avec le pain de mes vieux jours assuré... mon bon cher monsieur le maire... C’est mon devoir de le faire. On sait que j’ai toujours défendu le faible contre le fort... s’écria le vagabond avec une joie furieuse. Il esquissa un geste de triomphe ; un peu plus, il dansait. Mais, Chassevent, interjeta Pourtois consterné, vous savez bien que la petite appelait : Robert ! Donc, ce n’était pas lui qui la tenait. comme on crie : à l’assassin ! De quoi te mêles-tu, gros soufflé ? Est-ce que tu peux être pris au sérieux ? Tu étais si troublé que tu ne savais plus ni ce que tu entendais, ni ce que tu voyais... Pour sûr que c’est ce gredin d’enjôleur et de suborneur !... Et qui ça serait-il, si ce n’était lui ? Qui serait assez fort pour traverser, à toute course, le vallon de la Grande Marnière, avec une femme sur le dos ?... Je te dis que c’est lui !... Et si quelqu’un prétendait le contraire, il aurait un fameux compte à régler avec moi ! Le braconnier montra à son compagnon une figure tellement sinistre, que celui-ci, avec un profond soupir, se résigna au silence. Carvajan se tourna alors vers Pourtois. mon homme, dit-il, voilà qui va avancer nos affaires plus que toutes les sottises du marquis... Comment la famille de Clairefont resterait-elle dans le pays, après un scandale pareil ?... Je crois bien qu’avant trois mois Mme Pourtois aura les vingt arpents de prairie qui sont derrière l’auberge... Il faudra lui dire de venir causer avec moi... Nous avons de petits arrangements à prendre... car on ne fait rien avec les sots ! Le coup d’œil qui accompagna ces mots fut si menaçant que Pourtois se sentit gelé jusqu’au fond de l’âme. La peau rose et luisante de son visage se ternit et devint d’un gris cendré. Ses petits yeux s’enfoncèrent plus avant dans la graisse qui bouffissait ses joues. Et, avec un air d’accablement affreux, le poussah laissa tomber ses bras le long de son corps phénoménal. Fleury, au même moment, arrivait essoufflé. Tout est en l’air, dit-il ; j’ai mis le feu sous le ventre de la police... çà, mes braves, il faut regagner l’auberge, et vivement... Il y a des pièces à conviction... Déjà Chassevent, poussant devant lui Pourtois, gagnait la porte de la maison, avec l’empressement d’un avare qui craint pour son trésor. Dans la rue déserte, il s’arrêta, et là, serrant la main de son compagnon à la lui briser : Mon gros, tu sais, pas de bêtises ! Si à l’avenir tu as le malheur de me contredire, je te saigne comme un poulet ! Maintenant que nous sommes d’accord, haut le pied et du train ! Ils repartirent en courant dans la direction du faubourg. Resté seul avec Fleury, Carvajan demeura quelques instants silencieux, marchant la tête penchée sur sa poitrine. Je n’aurais jamais souhaité une plus belle vengeance ! Cet insolent s’est attaqué à moi. il a insulté mon fils !... moi, je l’enverrai en cour d’assises... Tout y passera, chez ces Clairefont, la fortune et l’honneur. Et je les verrai à genoux devant ma porte... Qu’est-ce que Pourtois et Chassevent vous ont raconté ? Toute la scène du meurtre, pardieu, à laquelle ils ont assisté de loin... Chassevent jurera sur la tombe de sa fille que c’est le petit de Clairefont qui a tué Rose... Il espère tirer vingt mille francs du cadavre... s’écria Fleury avec un horrible rire. pour une telle somme, si on avait voulu, il l’aurait tuée lui-même ! Cette lugubre plaisanterie trouva Carvajan glacé. Il regarda sévèrement le greffier, et, d’une voix sèche : Et je désire qu’on le soit autour de moi... de Clairefont, qui, sans doute, était ivre, ce qui, du reste, serait à sa décharge, a commis le crime... Si je le croyais innocent, je me désintéresserais de l’affaire. s’écria Fleury se pliant sans discuter à la volonté de son patron. Et comme je partage votre manière de voir, je vais, dans l’intérêt des innocents, veiller à ce que l’opinion ne s’égare pas. Il salua très bas, grimaça hideusement, et sortit. C’était la dernière matinée de l’assemblée, et, ayant cuvé le vin de la fête, les cultivateurs essayaient de conclure encore quelques marchés. Habituellement, cette réunion finale se traînait morne et lassée. Le feu des transactions était amorti, et chacun n’avait plus qu’une idée : rentrer chez soi. Cependant, par exception, une singulière activité se remarquait sur la place. Des groupes nombreux se formaient, et les conversations plus animées s’échangeaient entre les allants et venants. Était-ce le cours des farines, ou le prix des moutons qui servaient de fond aux colloques ? le nom de Chassevent et celui de Clairefont revenaient, constamment prononcés, et, au travers des exclamations, les affirmations passionnées et les dénégations ardentes s’échangeaient. Comme une contagion mortelle, le bruit sinistre répandu par Fleury gagnait déjà toute la ville, et bientôt, grossi, défiguré, allait circuler dans le canton, s’étendre dans le département, et empoisonner tous les esprits. Rien ne pouvait être plus fatal que ce rassemblement de gens, venus de dix lieues à la ronde, qui devaient bientôt repartir emportant, chez eux une conviction habilement faite par les émissaires de Carvajan. Tondeur, au café du Commerce, devant vingt personnes, venait de répéter les paroles qu’il avait entendues près de la fenêtre de la repasserie, à Clairefont, lorsque Robert embrassait Rose : Ne me serrez pas si fort, vous pourriez m’étouffer sans le vouloir. Et, dans la fumée des pipes, au bruit des verres remués, le marchand de bois se lamentait hypocritement. Un si bon et si aimable garçon ! Car il n’avait pas agi par méchanceté, bien sûr... Tondeur s’en portait garant, lui qui le connaissait bien... Sans le vouloir, n’est-ce pas ? Il avait eu la main plus lourde qu’il ne pensait... il lui avait vu déraciner des baliveaux, comme on cueillerait une violette !... En batifolant, la petite avait fait des giries... Le père, qui cherchait sa fille, était arrivé avec Pourtois... Pour ne pas être surpris, le jeune homme avait voulu empêcher la belle d’appeler... Et les ergoteurs, trouvant que le marchand de bois se montrait trop commode, de répliquer, avec un commencement de parti pris : Comment ! Tondeur, avec confusion, se voyait forcé d’en convenir... Cependant il reprenait sa défense, accumulant à plaisir les mauvais arguments : Après tout, on accusait M. Mais avait-on la preuve absolue qu’il était l’auteur de l’accident ? Il s’entêtait à ne pas dire : crime. Si on avait la preuve ? reprenaient ses contradicteurs, s’échauffant au feu de la discussion. et le foulard de soie marqués aux initiales R.G. que la fille avait au cou, et qu’on ne lui avait pas vu à la danse. Et les affirmations des Tubœuf ?... Car la culpabilité crevait les yeux ! Il fallait être décidé à ne rien voir pour oser le nier. C’est-à-dire qu’on se demandait comment M. de Clairefont n’était pas encore arrêté... s’il avait été un homme du commun, on l’aurait déjà vu traverser la ville entre deux gendarmes ! Au même instant une rumeur sourde courut sur la place, attirant aux fenêtres tous les consommateurs du café. Dans son tilbury, Robert, assis à côté de M. de Croix-Mesnil, qu’il conduisait à la gare, venait de déboucher de la rue du Marché. Devant l’encombrement il avait dû ralentir l’allure de son cheval, et, au milieu de la foule tumultueuse, il passait calme et souriant, causant librement avec le baron. Derrière lui, houle vivante, la masse des badauds et des paysans roulait, et des cris de haine partaient, comme, au début d’une émeute, les coups de feu isolés des impatients. Robert étonné se retourna, regardant tous ces gens qui le suivaient. Il part, vous voyez bien ! Rien de ce qui s’était passé pendant la nuit n’avait transpiré à Clairefont. Le château était comme une forteresse bloquée, dont la garnison ne reçoit plus de nouvelles. Les rares domestiques ne sortaient pas dans le village ; les fermes étaient loin ; seule, Rose venait du dehors. Et la pauvre petite ne devait plus égayer de sa chanson les murs froids et silencieux de la vieille demeure. Antoinette, qui, la veille, lui avait si bien recommandé d’être exacte, ne l’avait pas vue arriver, et s’était dit en souriant : Allons, malgré ses belles promesses, elle aura dansé tard, et elle fait la grasse matinée. À la gare, Robert, sans remarquer l’attention dont il était l’objet de la part des gendarmes qui se promenaient devant la porte d’entrée, sauta à bas de son siège, descendit la valise de M. de Croix-Mesnil, et, donnant son cheval à garder à un employé, entra dans la salle d’attente. Les gendarmes alors se promenèrent sur le quai, et parurent se tenir prêts à retenir le jeune comte, s’il avait formé le dessein de s’éloigner. Mais il était bien loin de se douter de ce qui se passait. Il parlait avec animation et ne s’apercevait point de la surveillance active qui s’exerçait autour de lui. Lorsque le train fut arrivé, il donna une dernière poignée de main au baron, et, fermant lui-même la portière du compartiment, il traversa la gare et remonta en voiture. Il se sentit le cœur serré, comme il ne l’avait jamais eu en voyant partir son ami. Il s’arrêta au bas du pont, et attendit là le passage du wagon. Par la fenêtre, il distingua une main qui s’agitait, une figure qui souriait, puis, à un détour de la voie, dans un tourbillon de vapeur blanche, tout disparut. Et, au pas, il se remit en route, se demandant pourquoi il était si triste. Mais les impressions que ressentait Robert étaient fugitives. Il mit son cheval au trot, et se proposa de ne point passer par les quartiers du centre, pour éviter les encombrements qui l’avaient arrêté à l’arrivée. Il suivit la promenade, plantée de superbes platanes, qui entoure La Neuville. Il allait sortir du faubourg, quand, en arrivant au bas de la montée de Clairefont, il tomba dans un groupe d’ouvriers des fabriques qui, à la porte d’un cabaret, écoutaient Chassevent, ivre à rouler maintenant, et qui, pour la centième fois, d’une voix pâteuse et avec des additions mélodramatiques, racontait la mort de sa fille. À la vue de Robert, un murmure d’horreur partit du groupe qui se massa dans une attitude hostile. Encouragé par les menaçantes dispositions de son entourage, le vagabond s’avança en titubant, et, essayant de prendre le cheval au mors : D’une main incertaine il avait réussi à saisir la bride, mais un maître cinglon qu’il reçut sur les doigts la lui fit lâcher. Il recula en hurlant, et, heurté par le brancard, il aurait infailliblement passé sous la roue de la voiture, si, d’une main vigoureuse, le comte du haut de son siège, ne l’avait cueilli et lancé jusqu’à la porte du cabaret. après la fille, le père ! Emparons-nous de lui, livrons-le à la justice !... En un instant, Robert se vit entouré d’hommes aux visages furieux et aux bras levés. Devant le cabaret, quelques femmes rassemblées poussaient des cris perçants, et déjà, par la rue du Marché, du renfort arrivait aux assaillants. Chassevent, revenu à la charge, bavant de colère et d’ivresse, essayait d’escalader le siège. Le comte ne perdit pas son sang-froid ; il tira sur les guides et fit cabrer son cheval ; puis, prenant son fouet il en asséna, avec le manche, un tel coup au vagabond, que, malgré son épaisse casquette et le foulard qui lui entourait la tête, il roula à moitié assommé dans la poussière du chemin. Au même moment, Fleury, comme un diable sortant d’une boîte à surprises, parut près de la voiture. cria-t-il aux ouvriers d’une voix forte... Puis, s’élançant vers Robert à qui il serra le bras avec énergie : ne bravez pas l’indignation populaire !... sans un instant de retard ! Mais votre tante et votre sœur, maintenant, savent tout... demanda le comte, commençant à perdre son calme... Ai-je affaire à des fous ? Le greffier jeta au jeune homme un coup d’œil sévère, et, avec une gravité triste : La petite Rose a été tuée cette nuit... Rentrez chez vous, au nom du ciel ! dit Fleury en montrant du doigt le flot des arrivants qui grossissait de seconde en seconde. Et, donnant une forte claque sur le flanc du cheval, qui partit comme un trait, il força le comte à s’éloigner. Sans plus se soucier de l’agitation qui grandissait dans le faubourg, le greffier gagna rapidement la maison de la rue du Marché. Depuis le matin, le temps avait été mis à profit par les émissaires de Carvajan. Le réseau, qui enlaçait Robert de Clairefont dans ses mailles perfides, devenait plus fort d’instants en instants. Et plus le malheureux qui y était captif allait se débattre, plus les fils devaient se resserrer. Pascal, après une nuit de trouble et d’insomnie employée à repasser amèrement les incidents douloureux qui avaient accompagné son retour à La Neuville, s’était décidé à régler définitivement avec son père la question de son départ. Il ne pouvait plus supporter l’idée de vivre dans ce pays où tout serait pour lui sujet de froissement et de chagrin. Il voulait s’éloigner, regagner des contrées où l’écho même des discordes qu’il fuyait n’arriverait pas jusqu’à lui et où il aurait le droit de garder dans sa mémoire, comme dans un sanctuaire consacré à un culte mystérieux, l’image souriante et adoucie de celle qu’il adorait. Il sortit de sa chambre à l’heure du déjeuner, et s’apprêtait à descendre, lorsque, sur le palier, croisant la servante qui venait de l’étage supérieur, celle-ci lui dit avec un geste désolé : monsieur Pascal, vous ne savez pas la nouvelle ? Le jeune homme du château qui a tué la Rose au père Chassevent !... Et comme il restait immobile, se demandant si cette fille ne devenait pas folle. Le greffier du juge de paix est à c’t’heure dans le cabinet de Monsieur à qui il rapporte les bruits de la ville, car on en parle, da ! Et tout est sens dessus dessous ! Il sembla à Pascal que la cage de l’escalier était un gouffre noir, au fond duquel Carvajan ricanait, triomphant et diabolique. Il eut un vertige, et se retint à la muraille pour ne pas tomber. Dans cette riposte terrible, suivant à si courte distance l’affront subi, il reconnut la main de son père. Oui, si Robert était accusé, l’accusation avait dû venir de Carvajan. Une rapide vision lui montra Antoinette auprès du marquis mourant de désespoir. Il se souvint des funèbres pressentiments qu’il avait eus, le premier jour, à la porte du cabaret de Pourtois, au pied de la terrasse de Clairefont. Le présage de malheur se réalisait. Mais n’avait-il pas rêvé aussi que c’était lui qui défendait la jeune fille abandonnée, et qui l’arrachait à son mauvais destin ? Sur le seuil de cette chambre qui avait été celle de sa mère, il crut entendre encore la voix de la mourante murmurant ces suprêmes paroles : «Sois bon dans la vie. Il faut être bon...» Il se retourna avec un effroi superstitieux, comme s’il se fût attendu à voir apparaître derrière lui la chère ombre. Il se vit seul, et, inclinant son front, comme devant un ordre souverain, il murmura : Sois tranquille, douce regrettée, tu seras obéie ! Il avait retrouvé toute sa présence d’esprit, tout son courage. Il se sentait prêt à accomplir des tâches héroïques pour vaincre des répugnances insurmontables. Il oublia en un instant les résolutions qu’il venait de prendre. Ses idées suivirent un autre cours. Il n’était plus réduit à l’écœurante inaction qui le faisait paraître complice de tout ce qui s’exécutait de mal contre la famille de Clairefont. Il n’était plus condamné à l’impuissance. Il allait pouvoir se mêler à la lutte, et intervenir. Toute la nuit il s’était promis de partir, et, en une seconde, il décidait de rester. Il ne vit là rien que de naturel. L’incohérence n’est-elle pas la règle même de l’amour ? Il se composa, pour entrer chez son père, un visage souriant. À sa vue, Fleury, qui parlait avec animation, s’arrêta court, prit un air embarrassé et loucha furieusement de ses yeux troubles. dit avec éclat Carvajan, en allant à son fils, les voilà dans une belle passe, ces gens si fiers, qui ne veulent pas s’exposer à se trouver en face de nous ! On vient de tout m’apprendre, interrompit Pascal. Le parquet est extraordinairement mou ! Il est pris entre la certitude qui résulte des preuves matérielles du crime et le doute qui est la conséquence d’un passé honorable... Tous ces magistrats, au fond, sont des réactionnaires, et ils font des façons pour arrêter le fils d’un marquis, voilà tout. Ils ont télégraphié à Rouen, au procureur général, qui télégraphiera sans doute à son tour au garde des sceaux... Et, pendant ce temps, ici, la population fermente ; et sans Fleury qui s’est trouvé là fort à point, tout à l’heure, le prévenu était écharpé par les ouvriers... On parle pour demain d’une manifestation... Moi, je viens de le dire au commissaire et au capitaine de gendarmerie : si on n’arrête pas dès ce soir ce gaillard-là, je ne réponds pas de l’ordre à La Neuville !... Le mieux qu’il y aurait à faire pour M. Robert, ce serait de partir pendant qu’il en est temps encore, dit doucereusement Fleury... Une fois à l’abri, tout le monde serait tranquille... C’est ce que j’ai essayé de faire comprendre aux dames de Clairefont... Mais, aux premiers mots, Mlle Antoinette s’est dressée toute pâle, et, avec des regards meurtriers comme des coups de pistolet, elle a crié : Jamais ! Partir, ce serait avouer qu’il est coupable... Nous savons d’où part cette calomnie... Nous la réduirons à néant ! le maire et peut-être aussi un peu moi-même... Mais je ne me suis pas laissé démonter. J’ai insisté, j’ai donné à entendre que les mauvais gars de La Neuville, très surexcités, pourraient se porter sur Clairefont... Alors la vieille Saint-Maurice a bondi, et, rouge comme une braise, en jurant comme un troupier : Qu’ils y viennent ! Il ne manque pas de fusils au râtelier... Ils verront que les femmes de la maison valent des hommes... Il y a là-haut, dans les greniers, le pierrier qui servait autrefois pour les feux d’artifice... Je le descendrai dans le vestibule, et si on touche seulement à la serrure de notre porte... je mitraille toute cette canaille ! Et elle sacrait, la vieille, que c’en était fabuleux ! Allez donc faire entendre raison à des esprits détraqués ! Quant au marquis, il était enfermé dans sa tour, comme un hibou, à tourner les pages de quelque grimoire, ou à empester l’air de la contrée avec des drogues chimiques... Celui-là, tout hébété qu’il est, aurait peut-être mieux compris la situation que cette vieille échappée de la chouannerie. Mais elle paraît la comprendre parfaitement, dit Pascal avec tranquillité, et elle soutient envers et contre tous l’innocence de son neveu... Comme l’a fort bien dit Mlle de Clairefont, fuir c’est avouer, et le comte Robert est sans doute décidé à se défendre... Il a peut-être des preuves à fournir... Qui sait s’il ne le produira pas ? cria Carvajan, à qui l’opposition de son fils fit perdre tout son calme. Mon père, vous n’en savez rien... Ils se trouvaient face à face, parlant aussi ferme l’un que l’autre : Pascal, absolument maître de lui, et voulant savoir exactement quelle était la part de son père dans le travail d’investissement qui s’étendait autour de Robert ; Carvajan, le cerveau enflammé par une colère subite, et prêt à étaler sa haine au grand jour. intervint Fleury d’un ton conciliant, votre père n’accuse pas. le maire, comme toujours, n’a souci que de la chose publique... Devant vous, nous parlons en toute liberté, pesant le pour et le contre... Carvajan pouvait étouffer cette affaire-là, il le ferait, et promptement... Il le combat sur le terrain politique et financier... Mais profiter d’un malheur pareil ?... Devrais-je avoir besoin de vous dire qu’il n’y a même pas pensé ?... Et pourtant, ne serait-ce pas légitime ? Ses adversaires ont-ils jamais reculé devant les pires manœuvres ? Vous en avez eu la preuve hier soir... Si nous pouvions établir l’innocence de ce malheureux jeune homme, nous le ferions... Mais, malheureusement, il n’y a pas de doute à conserver... C’est la dernière étape, voyez-vous, de cette famille qui depuis trente ans va sans cesse en descendant... Quand j’ai eu l’honneur de vous rencontrer ici, pour la première fois, vous veniez d’être témoin, justement, d’un des actes de violence habituels à ce malheureux... Je vous ai dit alors, ne croyant pas être si bon prophète, que vous arriviez pour assister aux suprêmes phases de la lutte engagée entre M. Elle se termine dans la boue et dans le sang. Et nous n’en sommes pas cause ! reprit rudement Carvajan, à qui la mielleuse dissertation de Fleury avait irrité les nerfs... Je ne suis pas tenu de les aimer, et si j’étais dans leur cas, vous verriez s’ils me ménageraient ! Il prit son chapeau, et jetant un regard significatif au greffier : Je vais jusqu’à la mairie ; vous viendrez m’y retrouver tout à l’heure. Je vous accompagnerai, mon père, dit Pascal, si je ne vous dérange pas... Je suis curieux de voir la physionomie de la ville. mon gaillard, tu mords à la chose ? tu es du métier, tu pourras peut-être donner un bon conseil. Si j’en trouve l’occasion, répondit froidement Pascal, soyez sûr que je n’y manquerai pas. Et, derrière son père et le greffier, il sortit. À Clairefont, après le premier affolement, la réflexion était venue. Réunis dans le petit salon, la tante de Saint-Maurice, Robert et Antoinette, avaient tenu conseil. Les affirmations de Fleury et les manifestations de la rue, certes, étaient significatives. Le vieux Bernard, envoyé à la ferme, avait rapporté la confirmation de l’attentat. Rose était morte, et on accusait Robert de l’avoir tuée. Entre les imprécations de la tante Isabelle et le calme effrayant d’Antoinette, Robert passa par les sentiments les plus opposés. Tantôt il se disait que l’accusation portée contre lui tomberait d’elle-même et qu’elle n’aurait pas de conséquence. Il riait alors nerveusement et se promettait de tirer de ceux qui avaient dirigé contre lui l’action de la justice une vengeance exemplaire. Tantôt, cherchant à rassembler les preuves qu’il pourrait fournir de son innocence, il constatait avec stupeur que tout concourait à lui donner l’apparence de la culpabilité. Il était rentré au matin par la petite porte du parc sans être vu de qui que ce fût. Il avait passé tout le temps qui s’était écoulé entre son départ de chez Pourtois et son arrivée à Clairefont, dans le sentier de la Grande Marnière. On l’avait rencontré, on lui avait parlé, cela était certain, indéniable. Et, au souvenir de ces moments doucement écoulés, dans cette nuit tiède et resplendissante, auprès de cette charmante fille au gai sourire, un cruel déchirement se faisait en lui. N’avait-il pas été involontairement la cause du malheur, en gardant si tard Rose qui voulait s’éloigner ? Il ne l’avait retenue qu’à force d’instances. Il se le rappelait bien : elle disait : Laissez-moi m’en aller ?... Votre sœur m’attend demain matin, vous me ferez gronder... Si vous avez encore tant de choses à me conter, vous viendrez au bas de la fenêtre de la repasserie, et, pendant que je travaillerai, nous causerons. Les routes étaient alors pleines de monde ; elle serait rentrée à Couvrechamps, en compagnie, et, au lieu de dormir froide et muette, elle chanterait encore, alerte et joyeuse. Des larmes lui vinrent aux yeux, et ce garçon si énergique et si robuste se mit à sangloter comme un enfant. Épouvantées, les deux femmes le regardaient. Pour qu’il se laissât aller à une telle faiblesse, il fallait qu’il fût tenaillé par de terribles inquiétudes. Une pudeur secrète arrêtait les questions sur les lèvres d’Antoinette. Qu’y avait-il entre son frère et Rose ? Quelque intrigue ébauchée à la fête et interrompue par le coup de folie d’un jaloux. Il eût fallu, pour préciser les faits et arriver peut-être à découvrir la vérité, interroger Robert, l’amener à s’expliquer. Il ne donnait que des détails vagues, quand la minutie eût été indispensable. Mais la tante Isabelle n’était-elle point là pour tirer tout au clair ? Avec elle, qui n’hésiterait pas à demander, le jeune homme ne se gênerait pas pour répondre, et on saurait alors quels moyens de défense on devait employer. Il était impossible que l’erreur ne fût pas promptement reconnue. La justice voyait clair et n’aurait pas de parti pris. L’opinion publique, que Fleury disait si furieusement déchaînée contre Robert, avait été égarée. Il n’était pas difficile de deviner par qui. La main de Carvajan se reconnaissait dans cette œuvre de haine. Et on était payé pour savoir avec quelle dangereuse ténacité il poursuivait ses entreprises. À l’indignation des premiers moments, lorsque la tante de Saint-Maurice s’écriait superbement : «Mais il est impossible qu’on soupçonne un Clairefont !», avait succédé une terreur vague faite d’ignorance : celle des enfants qui s’éloignent de l’ombre peuplée par leur imagination de fantômes effrayants. En somme, on ne savait rien de ce qui se passait ni de ce qu’on pouvait craindre ; mais ce mystère-là était plus formidable que ne l’eût été la connaissance de ce qu’il fallait redouter. Sur les faits s’étendait une obscurité dans laquelle les malheureux se débattaient impuissants. Leur préoccupation principale était de faire le silence autour du marquis. Ils ne pouvaient supporter la pensée que le père fût instruit de l’accusation portée contre son fils. À tout prix, ils étaient résolus à l’empêcher de la connaître. La tranquillité du vieillard devait avant tout être sauvegardée. Depuis trente ans, la famille avait subi son despotisme, et s’était pliée à ses caprices les plus déraisonnables. Tout faire pour ne point tourmenter le marquis avait été le mot d’ordre à Clairefont. Les enfants et la tante de Saint-Maurice s’étaient conformés à cette règle : Antoinette et Robert avec un tendre respect, la vieille fille avec des accès de mauvaise humeur réprimés à grand’peine. On avait tout accepté, même les menaces de ruine. Plutôt mourir que de révéler la menace du déshonneur. Le premier mot de la tante Isabelle avait été : Emmenons le marquis à Saint-Maurice !... Mais Antoinette, toujours sage, au milieu même du désespoir, avait répondu aussitôt : Il ne saurait nulle part être mieux qu’à Clairefont. Dans son appartement séparé, il est à mille lieues du monde. Ce sera à nous de veiller à ce qu’on ne pénètre pas jusqu’à lui... Il ne lit aucun journal, il ne sort jamais... Il restera, quoi qu’il arrive, dans une quiétude complète. S’il faut absolument lui dire quelque chose, eh bien, nous choisirons au moins le moment, et nous serons juges de l’étendue de l’aveu. Et tous trois, réunis dans le petit salon du rez-de-chaussée, les fenêtres ouvertes sur la terrasse, ils attendaient, dans une anxiété plus intolérable que le mal lui-même, l’oreille ouverte aux mille bruits du dehors, les yeux fixés sur la montée de Clairefont qui cheminait poudreuse et nue dans la verdure de la colline. C’était par cette route, qu’ils interrogeaient, que pouvait leur venir le danger. Et dans les yeux de la tante de Saint-Maurice éclatait le désir mal contenu de la résistance. Les heures passaient, raffermissant leur courage. Le temps gagné n’était-il pas une preuve de l’inanité de leurs appréhensions ? Si la justice avait une action à exercer, attendrait-elle si longtemps pour se mettre en mouvement ? Ils ignoraient tout de la législation moderne. Ils ne soupçonnaient pas les hésitations du ministère public, les manœuvres de Carvajan, et la surveillance encore discrète de la police. Ainsi que la bête prise au piège et qui ne trouve pas d’issue, ils restaient immobiles, repliés sur eux-mêmes, dans d’affreuses alternatives de crainte et d’espérance. Vers quatre heures, tous les jours, quand la chaleur était tombée, le marquis avait l’habitude de descendre et de faire un tour dans le parc avec sa fille. Antoinette, pour rien au monde n’eût manqué cette promenade. Elle se préparait à l’avance, et quand le savant quittait son cabinet, il trouvait sa gentille compagne qui l’attendait. Dans la fièvre où ils étaient tous, ils oublièrent le vieillard. Il put arriver jusqu’au milieu du salon sans être entendu, et, posant sa main sur l’épaule d’Antoinette : il faut donc que je vienne aujourd’hui chercher mon Antigone ? Ils s’étaient levés et restaient immobiles et tremblants. L’apparition du père de famille avait accentué l’horreur de la situation. Ce fut Robert qui retrouva le premier sa présence d’esprit : mon père, vous êtes en avance, aujourd’hui. Mais cela se trouve à merveille : nous sortirons tous ensemble. Je veux vous donner le bras à la place de ma sœur... Elle vous cédera bien à moi pour cette fois seulement. Il y eut dans l’accent du jeune homme une tristesse si pénétrante que des larmes emplirent les yeux d’Antoinette. Elle se figura son frère faisant dans ce beau parc, où avait grandi leur enfance, sa dernière promenade, aux côtés du père qui ne se doutait de rien. Elle eut peur de ne pouvoir se contenir, et, sans parler, acquiesça d’un signe de tête. Le vieillard, appuyé sur le bras de Robert, descendait déjà les degrés du perron, parlant, comme toujours, des travaux qui avaient occupé sa journée. La tante Isabelle, restée en arrière, poussa un mugissement, et se tamponnant les yeux avec son mouchoir : Antoinette, je ne peux pas vivre avec un poids pareil sur le cœur, cria-t-elle. c’est plus fort que moi : je sens que je ne survivrai pas à un si rude coup ! mon neveu, le dernier des Clairefont et des Saint-Maurice, arrêté comme un simple voleur de fagots !... quand il aurait serré un peu trop fort cette donzelle... Antoinette pâlit, et jetant à la vieille Saint-Maurice un regard brûlant : Le marquis, son père, en a fait bien d’autres ; seulement, dans ce temps-là, les filles se défendaient moins, ou n’en mouraient pas ! Mais il nous a engagé sa parole qu’il n’était pour rien dans ce malheur ! Tu sais combien je l’aime, ce cher enfant ! Mais j’aurais donné tout le reste de la famille pour lui !... J’en suis bien punie, car je souffre horriblement ! Vois-tu, pour qu’une vieille endurcie comme moi se laisse aller, il faut qu’elle ait bien du chagrin... Et, prise d’un violent accès de désespoir, la tante Isabelle éclata en sanglots. Antoinette s’était agenouillée devant elle, la pressait dans ses bras, s’efforçait de la consoler. criait la vieille fille, non ! Si on l’emmène, je l’accompagnerai, j’irai avec lui en prison. dit Mlle de Saint-Maurice avec un calme soudain. Sous la Terreur, mes grands-parents, on me l’a bien souvent raconté, étaient tous ensemble à La Force... Mais nous ne sommes plus sous la Terreur, répondit Antoinette, qui ne put s’empêcher de sourire. Et comment appelles-tu un temps où des abominations, comme celle qui nous arrive, peuvent se produire ? c’est la fin de tout ! Allons, tante, il faut aller rejoindre mon père... Tâchez qu’il ne s’aperçoive pas que vous avez pleuré. Sois tranquille, j’aurai de la fermeté. Elles se dirigeaient vers la terrasse, quand la porte du salon, en s’ouvrant, les arrêta. Sur le seuil, le vieux Bernard se montrait, effaré. Jousselin, Mademoiselle, balbutia le brave serviteur, le commissaire de la ville... Ainsi, cette heure tant redoutée, mais qu’on espérait en secret ne devoir jamais venir, était irrémédiablement arrivée. Mais non, on pourrait le voir du jardin. Les deux femmes échangèrent un regard chargé d’épouvante et, marchant comme dans un rêve, gagnèrent le vestibule. Un gros homme vêtu de noir y piétinait nerveusement. En les voyant, il ôta son chapeau, et, avec une grande déférence, s’adressant à Antoinette : Mademoiselle, je désirerais parler à monsieur votre frère... Il se promène en ce moment dans le parc avec mon père, Monsieur. Le fonctionnaire, devant cette jeune fille si belle et si troublée, hésitait à parler. Les deux femmes avaient sur les lèvres une question qu’elles n’osaient point faire. La tante de Saint-Maurice ne put supporter l’incertitude. Venez-vous pour nous le prendre, Monsieur ? mes fonctions m’imposent un devoir pénible... La vieille fille toléra le : «Madame», qu’en toute autre circonstance, elle eût vertement relevé. Mon cher monsieur, reprit-elle avec agitation, vous êtes, si je ne me trompe, le fils de Jousselin, qui fut autrefois le régisseur de mon père à Saint-Maurice. Vous avez donc avec nous des liens de famille. Vous ne voudriez pas réduire de braves gens au désespoir ?... Ai-je besoin de vous le dire ?... Que faut-il faire pour qu’il reste en liberté ? Si c’est une question d’argent, on s’arrangera... Le commissaire fit un geste de dénégation étonnée. de Clairefont me suive, dit-il doucement, car il eut vraiment pitié de ces femmes. Je mettrai à exécuter mes ordres tous les ménagements possibles... Monsieur, c’est pour mon père que je vous supplie ! Jusqu’à la constatation de l’innocence de mon frère, qu’il puisse ne se douter de rien... Mademoiselle, vous voyez que je suis entré seul... les agents de la force publique sont restés au dehors... Que monsieur votre frère me donne sa parole de me suivre sans résistance, et nous sortirons tous les deux sans bruit et sans scandale... Je crois, en agissant ainsi, vous prouver que je n’ai pas oublié ce que ma famille a pu devoir à la vôtre. Mlle de Clairefont inclina la tête. Je vous remercie, Monsieur, et je m’engage pour mon frère... vous pourrez ici lui parler sans danger, avant qu’il s’éloigne. Se promenant sur la terrasse, le vieillard et son fils passèrent au pied de la fenêtre. Ils causaient : le marquis tout à la joie enfantine d’expliquer l’expérience qui lui occupait l’esprit, Robert s’efforçant d’arrêter les larmes qui de son cœur montaient brûlantes à ses yeux. Il lui semblait qu’il allait quitter pour toujours tout ce qui l’entourait, et, avec un attendrissement inconnu, il regardait la maison, les arbres, les fleurs, le ciel, qui ne lui avaient jamais paru si beaux. Des sentiments qu’il n’avait pas encore si vivement éprouvés s’éveillaient dans son cœur ; il regrettait ses folies, condamnait son existence inactive, maudissait les chagrins qu’il avait causés à son père. Il eût voulu tout racheter, et, en lui-même, jugeant que son malheur était la conséquence de sa conduite, il l’acceptait comme une expiation. De loin il vit venir sa sœur. L’altération de ses traits le frappa. Il ne lui laissa pas le temps de parler. Est-ce que tu viens me remplacer ? Il y a au salon quelqu’un qui te demande. Quelque partie à arranger, dit le vieillard avec indulgence. mon cher, ne te fais pas attendre. Les deux jeunes gens frémirent à cette redoutable méprise. Robert prit le marquis dans ses bras et posa sur les cheveux blancs du vieillard ses lèvres tremblantes, puis, tendant la main à sa sœur, sans oser l’embrasser : Adieu, fit-il brusquement, et il s’éloigna. Derrière lui le père et la fille continuèrent leur promenade, sans parler, cette fois, comme si, dans l’air qui les entourait, quelque mystérieux effluve de la douleur d’Antoinette se fût répandu, apportant au cœur du marquis une soudaine tristesse. Arraché à grand’peine aux protestations éplorées de la tante Isabelle, sous la conduite de Jousselin, Robert s’en allait dans la direction de Couvrechamps. Les gendarmes avaient pris les devants. Deux agents en bourgeois suivaient à cinquante pas. Et chemin faisant le commissaire, sous couleur de causer, interrogeait adroitement son prisonnier. Robert, surexcité et, d’ailleurs, n’ayant rien à cacher, racontait tout, ses coquetteries de longue date avec Rose, la soirée de la Saint-Firmin, la sortie du bal, la promenade dans le sentier de la Grande Marnière, la rencontre des Tubœuf, et la séparation sur le chemin de Clairefont. Ils étaient arrivés à la place même. Je me suis arrêté une minute à la regarder se perdre dans l’obscurité, puis j’ai continué ma route... Si j’étais resté quelques minutes de plus, elle vivrait encore. Une plainte stridente, lugubre, prolongée, comme un gémissement de bête à l’agonie, partant de la colline, lui coupa la parole. Dans la lande, les moutons du Roussot, ainsi que chaque jour, broutaient l’herbe rare. Mais le sauvage berger n’apparaissait pas, accompagnant, suivant sa coutume, le passant de ses cris modulés et de ses claquements de fouet. Il s’était fait invisible, et Robert le chercha vainement des yeux. Une plainte nouvelle s’éleva, lamentable, dans le silence de ce lieu solitaire, et alors, derrière un énorme grès, les deux hommes découvrirent l’idiot couché à plat ventre sur sa limousine, la tête dans ses mains, aveugle et sourd à tout ce qui n’était pas sa douleur. Elle ne le repoussait pas, comme tous les gens de la ferme... Aussi il avait de l’adoration pour elle... C’est la joie de son existence qui s’en est allée ! Ils passèrent, et, derrière eux, les poursuivant à de longs intervalles, la voix pleurait, douloureuse et obstinée. Bientôt ils quittèrent le grand chemin, et se jetèrent sur la gauche. Au bout d’une percée verte, Couvrechamps leur apparut. Une animation singulière emplissait le village. À l’entrée, auprès des premières maisons, des gamins semblaient attendre, qui crièrent vivement : Les voilà! et s’enfuirent au galop, comme pris d’épouvante. Aux abords de la place, un grand rassemblement s’était formé. De La Neuville on avait fait la partie de venir voir passer le fils du marquis entre deux gendarmes. Il y eut un murmure de déception quand on aperçut, par l’allée de tilleuls en fleurs, Robert s’avançant libre, sous la conduite de Jousselin. Voilà ce que c’est que l’égalité ! grogna le sabotier de La Saucelle, démocrate farouche, dont Mlle de Clairefont avait, l’année précédente, soigné la fille qui se mourait de la fièvre typhoïde... À un autre on aurait mis les poucettes ! ajouta une voix dans la cohue. Est-ce que la «louai» est faite pour eux ! Les ouvriers des fabriques et les tâcherons de la scierie jetèrent des cris de mort, une poussée violente fit onduler la foule, des clameurs, perçantes de femmes, enlevant leurs enfants pour les empêcher d’être foulés aux pieds, s’élevèrent, et, par un mouvement instinctif, Jousselin prit le bras de son prisonnier, moins pour le retenir que pour le protéger. Rapidement, les gendarmes qui entouraient la misérable maison de Chassevent se portèrent à l’aide, et, devant les chevaux qui piaffaient avec un grand bruit d’acier entre-choqué, au milieu d’un flot de poussière, les plus ardents reculèrent. Je vous demande pardon, dit alors Robert avec un grand sang-froid au commissaire, de vous avoir causé de l’embarras... Après tout le bien que ma famille a fait dans ce pays, je m’attendais à plus de sympathie... Il venait, devant la porte de la maison, au milieu d’un groupe, de reconnaître Carvajan causant avec Tondeur. En arrière, presque caché, Pascal, tremblant d’émotion, se tenait adossé à la barrière d’un enclos. Robert continua à marcher, les yeux fixés sur le maire, la tête haute, un peu pâle, mais résolu. Le jeune homme, en cet instant, au milieu de cette foule menaçante, parut grandir. Il fait belle figure, tout de même ! Et cette naïve approbation soulagea le cœur oppressé de Robert. Il eut la réconfortante certitude qu’il faisait bravement face au danger, et qu’on s’en apercevait. Une flamme d’orgueil lui monta au visage, et sans forfanterie, comme il était sans faiblesse, il regarda autour de lui. Dans le petit jardin qui bordait la façade en pisé, se tenaient le juge d’instruction, écoutant un personnage inconnu qui parlait avec animation, et en qui Robert devina un inspecteur de la sûreté, et le docteur Margueron, qui, sans doute, avait fait les constatations légales. La porte de la maison de Chassevent était ouverte, et, dans l’obscurité du logis, éclairé par une seule fenêtre, à laquelle avait grimpé un rosier blanc chargé de fleurs, une lueur de flambeau funéraire jaunissait. Un soupir gonfla la poitrine du jeune homme : c’était là que, silencieuse et glacée, la pauvre Rose dormait son dernier sommeil. Il n’eut pas de terreur à la pensée de se trouver en face d’elle. Il n’éprouva qu’une pitié tendre et attristée. Qu’avait-il à redouter de la douce morte ? La vue de son visage pouvait lui arracher des larmes, mais ne devait pas lui inspirer d’horreur. Si, la soulevant sur sa couche mortuaire, un miracle lui avait rendu la vie, la première parole prononcée par elle eût été pour attester l’innocence de Robert. Et pensant au véritable meurtrier, à celui qui restait inconnu, qui se cachait peut-être dans cette foule grouillante, donnant, qui sait ? le signal des cris de haine, Robert serrait les poings avec colère. qu’il le tînt jamais à sa merci, celui-là, et il lui paierait d’un seul coup la dette de la pauvre victime et la sienne. Quelque voleur, sans doute, qui échappait momentanément, grâce à l’erreur dans laquelle l’active animosité de Carvajan avait fait tomber l’opinion publique et le pouvoir judiciaire. Mais des explications loyales et franches devaient dissiper aisément tous les doutes, rétablir les faits, diriger les recherches dans un autre sens, et amener sa disculpation à lui et la découverte du vrai coupable. Un mouvement se produisit dans le jardinet. Le juge, rejoint par son greffier tenant sous le bras un large portefeuille, venait de pénétrer dans la maison. Jousselin toucha le bras de Robert, et simplement : Il faut que nous entrions, fit-il. D’un ton plus bas il ajouta : On va vous confronter avec la victime... Le bonhomme n’osait dire ouvertement à son prisonnier : Prenez garde, surveillez vos regards, vos gestes, vos paroles... Mais, par ce seul mot : confronter, il l’avertissait du péril, et le défendait contre une émotion qui eût pu être prise pour de l’effroi. Je suis prêt, répondit Robert, et, passant le premier, il franchit le seuil. Sur son lit, éclairée par un flambeau, blanche avec des ombres violettes aux tempes, entourée de ses cheveux blonds encore entremêlés de fleurs de bruyère, Rose, étendue, semblait dormir. La mort n’avait pas altéré sa beauté, et son visage aux traits délicats était épanoui par un dernier sourire. Sur une table, dans un plat de cuivre rempli d’eau bénite, la branche de buis, rapportée de la dernière fête des Rameaux par la jeune fille, avait été plongée pieusement. Tout à côté se voyaient l’écharpe dont Rose s’était couvert la tête pendant la soirée, et le foulard de soie que Robert lui avait donné pour s’envelopper le cou. Un clair rayon de soleil, entrant par l’étroite fenêtre, jouait avec le cuivre du plat, irisait l’eau, et faisait paraître rougeâtre le tissu de laine de l’écharpe. Robert, recueilli comme dans un lieu saint, se tenait près de l’entrée, attendant. Carvajan s’était glissé à sa suite, plus troublé et plus anxieux que lui. Monsieur de Clairefont, dit le juge d’une voix maussade, approchez du lit... Oui, Monsieur, répondit le jeune homme avec une tranquille fermeté. Le magistrat fit signe à son greffier d’écrire, et, se tournant vers l’homme en qui Robert avait deviné un policier : L’agent découvrit la poitrine de la morte, et, sur le cou rond et charmant, que Robert ne put regarder sans un horrible serrement de cœur, apparut une ligne violacée. Alors, le juge, s’adressant à M. Veuillez, docteur, nous donner communication du résultat de votre examen. Sans doute, le brave médecin de campagne se trouvait pour la première fois de sa vie à semblable épreuve, car il frémit, fit un geste effaré, voulut parler, mais ne put d’abord y parvenir, tant sa gorge était contractée par l’émotion. Il se remit au bout d’une seconde, et alors, comme un flot trop longtemps contenu, il se répandit en explications, semées de termes médicaux, desquelles il résultait qu’appelé à faire l’examen du corps de la fille qui se trouvait sous ses yeux, il avait constaté à la base du pharynx et au point de jonction avec la trachée une violente ecchymose qui avait pour cause une pression à l’aide d’une grosse corde ou d’un mouchoir ; cette pression avait duré environ cinq à six minutes, c’est-à-dire le temps de causer la mort par l’asphyxie. Nulle autre trace de violence n’avait été relevée par lui. D’après ce qui avait été porté à sa connaissance par le bruit public, il pensait que le meurtrier, en se sauvant pour échapper à la poursuite du père et du cabaretier Pourtois, s’était efforcé d’étouffer les cris de la victime et que, dans la précipitation de sa fuite, le bâillon qu’il lui avait mis sur la bouche avait dû glisser le long du menton jusqu’au cou, et, alors, la pression déréglée faite par l’homme qui fuyait avait amené l’étranglement. Entraîné par la chaleur croissante de son débit, le docteur s’était mis à mimer la scène. Et c’était à la fois grotesque et sinistre de voir ce gros homme grisonnant, jouant cette terrible comédie, au pied même du lit de la morte, devant celui qui était accusé de l’avoir assassinée. Nous vous remercions, dit alors le juge, désireux de couper court à l’exubérance du praticien, et s’adressant à Robert : Reconnaissez-vous avoir donné la mort à Rose Chassevent dans la nuit du 25 au 26 septembre ? Vous ne voulez fournir aucun renseignement sur ce qui s’est passé entre vous et la victime ? le commissaire tout ce que je sais. Mais je ne puis vraiment pas m’accuser de ce dont je suis innocent. Je suis obligé de vous garder à ma disposition. Faites, Monsieur, si c’est votre devoir, dit gravement Robert. Alors, dans l’obscurité grandissante de la chambre, s’approchant du lit sur lequel reposait Rose, il s’inclina pieusement, et, à genoux sur le carreau, il fit une courte prière. S’étant relevé, il s’approcha de la fenêtre, détacha du rosier blanc, rougi par les rayons du soleil couchant, la plus belle de ses fleurs, et, l’ayant trempée dans l’eau bénite, la posa parfumée sur le front pâle de la morte. murmura-t-il avec un accent de tristesse profonde. Puis, se tournant vers le juge : Monsieur, je suis à vos ordres. Chacun se taisait, pris par la touchante simplicité de cette scène. Seule, la voix de Carvajan se fit entendre : On a toujours été un peu théâtral dans la famille... Mais qui veut trop prouver ne prouve rien. Robert haussa dédaigneusement les épaules, et, sans faire même à son ennemi l’honneur de le regarder, il suivit le commissaire hors de la maison. Le soir même, il était conduit à Rouen et écroué à la prison de Bonne-Nouvelle. Ainsi que l’avait fait pressentir la tante Isabelle, il lui aurait été impossible de ne pas suivre son Benjamin. Après une soirée passée à se ronger les poings dans des accès de fureur contenue et une nuit pendant laquelle elle parut près de devenir folle, la vieille fille avait sauté en chemin de fer. Antoinette, restée seule avec son père, dut, pour expliquer l’absence de son frère et de sa tante, forger de toutes pièces une histoire. Mlle de Saint-Maurice avait eu des difficultés avec son fermier et elle était partie pour quelques jours avec Robert. Le marquis n’avait point remarqué le sourire navrant dont Antoinette avait accompagné ce mensonge. Il n’était point exigeant, le bon Honoré, et pourvu qu’on ne le tourmentât pas au sujet de ses inventions, il passait volontiers condamnation sur le reste. Il se suffisait, d’ailleurs, admirablement à lui-même. Il s’était replongé plus passionnément dans l’étude de son procédé de chauffage. Le perfectionnement était le vice du marquis. Une invention n’était intéressante pour lui qu’à l’état d’énigme. Une fois trouvée, elle cessait de lui plaire. Son esprit inquiet se mettait en quête d’un autre résultat. Et rarement il s’en tenait à ce qu’il avait réalisé. Il lui fallait toujours le mieux, ce destructeur du bien. C’était ainsi qu’il avait pu rendre improductives les affaires les meilleures, et stériliser la Grande Marnière, cette mine d’or qu’un commis intelligent et honnête eût suffi à administrer de façon à enrichir son maître et tout le pays. Depuis trois jours, il ne parlait plus, même à table. On le voyait absorbé, l’œil fixe, la pensée visiblement absente. Robert, quand il était encore là, avait dit plaisamment : mon père est remonté dans son laboratoire ! Le marquis n’avait même pas entendu ; il poursuivait son rêve et s’efforçait d’enchaîner sa chimère. Que de millions de lieues il avait fait ainsi dans le vague, chevauchant son dada fantastique pour n’atteindre que l’impossible ! Cependant il avait par instants de soudaines explosions de joie. Il se frottait les mains avec force, et, la figure radieuse, il s’écriait : cette fois, je crois que je le tiens bien ! Et, sans explications préalables, pour sa satisfaction personnelle, il entamait une courte dissertation sur le procédé qu’il voulait appliquer. Ses auditeurs, régulièrement, opinaient du bonnet lorsqu’il les provoquait à l’approbation par des : hein ? ah !, qu’ils ne pouvaient pas laisser tomber dans le silence sans risquer de faire subir au vieillard le cruel serrement de cœur du doute. Antoinette bénit la fatale manie qui, en cette circonstance, absorbait si heureusement son père. Il ne parut pas s’apercevoir de l’absence de la tante de Saint-Maurice, qui, pour la première fois depuis trente ans, ne dînait pas à la table commune. Quant à Robert, il faisait des déplacements de chasse fréquents et prolongés. Après le repas, qui fut court et silencieux, le marquis et sa fille se trouvèrent en tête à tête dans l’immense salon qui, éclairé par deux lampes, leur parut tout noir. Les rafales d’un vent violent ébranlaient les futaies séculaires du parc, et pleuraient, lugubres, dans les hautes cheminées du château. Et la jeune fille écoutait ces plaintes, se demandant si ce n’étaient pas les âmes des morts de Clairefont qui, tournoyant dans la nuit, gémissaient sur le malheur de la famille. Puis sa pensée s’en allait à la suite de son frère, et elle se le figurait dans une cellule sombre et nue, attendant qu’on décidât de son sort. Où était la tante Isabelle ? On n’entrait sans doute pas facilement dans une prison. Peut-être ne verrait-elle même pas Robert. Alors, comme un vieux chien fidèle, que son maître a laissé à la porte, elle resterait, regardant les murailles, heureuse encore de se dire : Il est là, l’enfant que j’aime, je suis dans l’air qu’il respire, ces pierres seules le séparent de moi... Et comme les heures, sonnaient lentes et lugubres ! Seule, sans amis, sans conseils, avec ce vieillard qui dodelinait de la tête au fond de son fauteuil, tout à sa folie, quand le malheur donnait l’assaut à sa maison, et entrait terrible, implacable, par toutes les brèches ! que de pensées navrantes, que de pleurs refoulés ! dit le marquis, avec un rire qui glaça Antoinette, cette fois, c’est tout à fait ça ! Vois-tu, ma fille, la grille du haut, dans mon fourneau, est à surface plane, et la disposition est vicieuse. Elle cause le stationnement des résidus qui entravent le courant d’air. Il faut que la grille soit infléchie : alors tout descend normalement, et l’incandescence est continue. Tu me dis : c’est parfait, bien mollement ! Tiens, au lieu de rester dans ce salon où nous sommes perdus comme deux abandonnés, montons chez moi... Je te montrerai mon modèle, et te ferai toucher le perfectionnement du doigt... Se soumettant au caprice du vieillard, Antoinette prit une lampe, et tous deux montèrent au premier étage de la tour. Dans la vaste salle dont la voûte ogivale est soutenue par des piliers de pierre à fines nervures, le marquis s’était aménagé à la fois une bibliothèque, un cabinet et un laboratoire. Tout le côté donnant sur le parc était garni de rayons qu’encombraient les livres innombrables et poudreux ; un escalier mobile, roulant le long de la muraille, mettait le savant à même de prendre l’ouvrage dont il avait besoin. Un admirable bureau était placé devant la large fenêtre cintrée ornée de vitraux, et, près d’un pilier, une table à dessiner se dressait, chargée de plans et d’épures. Un tapis épais couvrait les dalles de granit, dans toute cette partie de la tour, meublée confortablement de fauteuils profonds, propres à la méditation et, disait Robert, au sommeil. L’autre côté, donnant sur la cour d’honneur, était réservé au laboratoire. Un immense fourneau de briques, à large manteau, au-dessus duquel se voyait un soufflet terminé par une chaîne, semblable à celui d’une forge, avait reçu l’adjonction d’un petit four en fonte, surmonté d’un tuyau qui se perdait dans la grande cheminée. C’était le fameux brûleur du marquis. Sur les tables, des cornues, des fioles de toutes formes, et, dans un coin, auprès d’une vasque de pierre, dans laquelle l’eau coulait à volonté, un serpentin au cou de cuivre en zigzag. Dans ce pandémonium, où avaient pris naissance les idées funestes qui, en trente ans, avaient consommé la ruine de la maison, le marquis se trouvait complètement heureux. Il poussa un soupir de satisfaction et regarda sa fille avec plus de tendresse. Il y avait quelque temps, ma chérie, que tu n’étais venue ici, dit-il... Tu vois, j’ai là bien des dessins qui réclament tes soins... Puisque nous sommes, pour quelques jours, en garçons, tu devrais t’installer avec moi... Tu verrais comme nous passerions de bonnes journées !... Et le vieil enfant souriait, uniquement préoccupé de son idée fixe. dit Antoinette du bout des lèvres. Alors le marquis enchanté s’élança vers son brûleur, tira les caisses roulantes, pleines de charbon, qui occupaient tout le dessous du fourneau, et commença, à grand renfort de copeaux et de papier, à allumer lui-même son appareil. Il avait retroussé ses manches jusqu’aux coudes et se salissait épouvantablement. Il y eut bientôt dans le laboratoire une fumée telle qu’il fallut ouvrir les fenêtres. Et, moitié parlant, moitié toussant, à demi asphyxié, l’inventeur expliquait. Il allait de l’appareil, qu’il déclarait défectueux, aux dessins nombreux sur lesquels il l’avait rectifié... Vois-tu, ma fille, les copeaux mouillés brûlent maintenant : c’était la mise en train qui était difficile... Le tirage est insuffisant, mais, avec une cheminée d’usine, ça irait tout seul... Toute la valeur de l’invention est là... En Amérique, dans les plantations, ils pourront chauffer avec des détritus de cannes à sucre ! Attirée par la lumière, une énorme chauve-souris était entrée dans le laboratoire et, toute noire, ses ailes étendues, elle tournoyait. Par deux fois l’horrible bête, dans son vol sinistre, effleura la jeune fille, qui fascinée ne pouvait la quitter des yeux. Il lui semblait la voir grandir peu à peu et s’étendre, resserrant les cercles qu’elle traçait. Sa tête, devenue énorme, avait des regards de feu, et un rictus diabolique qui rappelait le visage de Carvajan. Elle passa encore une fois, les griffes étendues, comme un vampire, et, terrifiée, Antoinette se dit : Si elle me touche, c’est que nous n’avons plus rien à espérer et que nous sommes irrémédiablement perdus. Une rougeur lui monta au visage, elle saisit le long tisonnier que son père venait de poser, et, au moment où la bête hideuse s’avançait menaçante, elle frappa. Brisée par la tige de fer, la chauve-souris tomba sur la grille du brûleur, et, Antoinette avec une joyeuse surprise, la vit disparaître dans les flammes. Elle respira plus librement ; elle pensa : Je suis indigne de me laisser abattre. Il faut lutter, vaincre, en tout cas se défendre... Est-ce possible que des gens comme nous soient si bas, qu’ils n’aient plus le moyen de se relever ? Puis l’horreur de la situation s’imposa de nouveau à son esprit, et elle se reprit à désespérer. Qui sauverait le pauvre garçon accusé si bassement, et autour duquel s’étendait le réseau dangereux des calomnies ? Si elle pouvait essayer de faire face aux difficultés de leur situation financière, comment irait-elle au secours de ce sang de son sang ? Elle avait l’ignorance de la pureté. Les lois criminelles n’étaient point faites pour son innocence. Elles lui faisaient l’effet d’une monstrueuse énigme. Le péril qui menaçait Robert lui semblait formidable et incompréhensible. Et la tristesse s’étendait en elle, sombre, profonde, ainsi qu’une nuit intérieure. Son père continuait à parler et elle ne l’écoutait pas. Les paroles du vieillard tombaient dans le vide, comme du robinet l’eau gouttant sonore et inutile dans la vasque de pierre. À la pensée de la jeune fille revenait, obsédante et désolante, la préoccupation du salut de Robert, et du payement de l’échéance prochaine. Elle songea un moment à interrompre le marquis au milieu de ses amusements scientifiques, et à lui poser nettement la question d’argent qu’il fallait résoudre. Au moment de parler, un dernier reste de pitié pour le vieil enfant qu’il fallait arracher à son aveugle sécurité arrêta les mots décisifs. Elle se tut, pensant : Il sera assez tôt demain, qu’il ait encore au moins cette soirée heureuse, et cette nuit tranquille. Et comme un vol de spectres nocturnes, les pensées sinistres recommencèrent à enserrer son esprit dans leur cercle douloureux. À onze heures, le père et la fille quittèrent le laboratoire et descendirent dans leurs appartements. Le marquis, heureux d’avoir pu, pendant deux heures, développer ses idées, sans se préoccuper de savoir s’il avait seulement été entendu, embrassa Antoinette, et la quitta en lui disant : Tu ne t’imagines pas comme ta présence me fait du bien... Quand je te vois au milieu de mes appareils, je crois que tout ce que j’ai entrepris doit réussir... toujours le mot magique, le rêve de tout savant : la pierre philosophale découverte ; l’or coulant d’un creuset ou jaillissant d’un appareil. Et l’inventeur, confiant et ravi, alla se coucher avec ce rayon dans la cervelle. La nuit parut longue à Antoinette. Elle resta les yeux ouverts dans l’obscurité, écoutant l’ouragan qui se déchaînait au dehors et faisait trembler le château sur sa base. Ces souffles irrités, passant et repassant en violents tourbillons, lui rappelaient la mer, et, dans la fièvre de son insomnie, il lui semblait être sur un navire battu par la tempête. Des haleines furieuses grinçaient dans les mâts et dans les cordages, et la poussée croissante et décroissante de leur bruit tumultueux donnait à la jeune fille la sensation de la montée énorme et de la descente profonde des vagues. Elle se trouvait, au milieu d’une obscurité traversée seulement par de rouges éclairs, emportée sur un océan couleur d’encre. Elle était tout étourdie par le balancement horrible des flots, et souffrait cruellement. L’orage grandissait sans cesse, emplissant ses oreilles de sifflements stridents, et, dans le trouble de ses pensées, elle se figurait allant délivrer son frère abandonné sur un étroit et stérile rocher. Elle se tournait vers celui qui commandait le fantastique vaisseau et, à la lueur de la foudre, elle lui voyait le visage de Pascal. Il la regardait avec douceur, comme pour lui dire : Tu sais bien que je t’adore ; tu n’as qu’un mot à prononcer, qu’un signe à faire, et c’est moi-même qui te conduirai vers ton frère, qui assurerai son salut. Rien ne me coûtera pour te plaire. Tes larmes me désolent, je souffre de ton chagrin. Ne t’entête pas dans ton orgueil, sois raisonnable et bonne. Et ton malheur, en un instant, va se réparer. Mais elle, implacable, détournait la tête, refusait de faire entendre la prière si doucement implorée. Et, dans le chaos mouvant des flots exaspérés, le navire s’éloignait, abandonnant à son sort le pauvre Robert qui appelait à grands cris. La nuit se faisait plus sinistre, la clameur du vent plus effroyable, et les vagues énormes, devenues couleur de sang, roulaient dans leurs plis des cadavres. Antoinette, terrifiée, voulut s’arracher à cet horrible cauchemar. Elle se raisonna, se dit : Mais non, je suis dans ma chambre, près de mon père, je rêve tout éveillée. Elle tâta les draps de son lit pour se convaincre. Elle dut allumer un flambeau, et, brisée de fatigue, les cheveux collés au front par une sueur glacée, elle retrouva un peu de calme. Enfin le jour parut, pâle, et la délivra de cette angoisse. Le premier regard qu’elle jeta au dehors lui montra les ravages que l’ouragan avait faits dans les massifs du parc et sur les toits du château. La terrasse était semée de débris d’ardoises et de fragments de briques, les allées couvertes de branches brisées. Le marquis, chez lequel la jeune fille entra, dès le matin, était frais comme une rose, ayant dormi d’un sommeil d’enfant, sans trouble et sans rêve. Comme il montait dans son cabinet, vers dix heures, une lettre apportée par un clerc de Malézeau fut remise à Antoinette qui courut s’enfermer pour la lire. Elle contenait un billet envoyé de Rouen par la tante de Saint-Maurice, et apporté par un exprès, ainsi qu’une suppliante recommandation du notaire d’avoir à ne pas oublier l’échéance du lendemain. La tante Isabelle faisait savoir à sa nièce, qu’arrivée à sept heures, elle s’était fait conduire, sans retard, par un ami influent, chez le procureur général, à qui elle avait demandé la mise en liberté de son neveu. Mais, malgré une bonne volonté évidente, le magistrat n’avait pu faire droit à sa requête. L’affaire, racontée par les gazettes du département, avec force détails inexacts, suivant l’usage de ces «canailles de journalistes», faisait déjà un tapage effrayant dans la ville. Il était impossible de voir Robert, qui se trouvait, lui avait-on dit, «au secret». Elle s’était logée dans le quartier Saint-Sever, chez un carrossier qui lui louait une chambre meublée, et elle ne savait plus à quel saint se vouer. La vieille fille, au travers de ses tourments, n’oubliait pas les affaires et prévenait sa nièce que tous les papiers relatifs à l’échéance étaient serrés dans la commode de sa chambre, sous ses mouchoirs. En lisant ce billet griffonné à cinq heures du matin, d’une grosse écriture, sur du papier commun, et avec autant de fautes d’orthographe que de mots, Antoinette pleura. Cet aveu d’impuissance fait par la pauvre tante dissipa les suprêmes hésitations, détruisit les dernières espérances de la jeune fille. Elle découvrit la réalité navrante, et eut la certitude que tout était perdu. Elle résolut de faire ce que la situation lui commandait, et, sans prendre la peine d’essuyer ses yeux humides de larmes, elle monta chez son père. Assis devant son bureau, l’inventeur écrivait des notes en marge d’un plan. Il s’arrêta en voyant entrer sa fille, et, repoussant en arrière le chaperon de velours qui lui couvrait la tête et le faisait ressembler à un vieil alchimiste : tu prends intérêt à ce que je t’ai montré hier, dit-il gaiement, puisque te voilà ici de si bon matin... Tiens, assieds-toi là, près de moi... Et comme Antoinette frémissante lui obéissait silencieusement. Mais qu’est-ce que je vois ? s’écria-t-il, tes yeux sont rouges comme si tu avais du chagrin... j’exige que tu me parles franchement... je n’ai plus le loisir de me taire... Sans quoi je vous aurais, peut-être plus tendrement que prudemment, épargné encore de cruelles inquiétudes. C’est encore Malézeau qui aura fait des siennes !... Ne peut-il arranger ces affaires, sans nous en rompre la tête ?... J’ai de bien autres et plus graves préoccupations... Le temps qu’il me fait perdre est précieux... Le temps, mon père, vous n’en pouvez plus disposer, dit Mlle de Clairefont... Vous êtes arrivé à l’extrême limite... et l’impatience de vos créanciers ne peut plus être calmée. Le marquis prit un air à la fois étonné et mécontent. Ne leur a-t-on pas fait entendre que j’étais à la veille de réaliser des bénéfices importants avec mon invention nouvelle ? Si je ne m’étais pas ingénié à y apporter un dernier perfectionnement, mes brevets seraient pris, et la grande industrie serait ma tributaire... Car tu as vu, fillette, hier soir. Vous n’avez plus devant vous que des heures... ces drôles se fâchent réellement ? Il me semble qu’ils ont gagné assez d’argent avec moi, depuis trente ans qu’ils me grugent... Ils pourraient se montrer une dernière fois accommodants... Mais, mon père, vous oubliez donc que c’est avec M. Carvajan que vous avez à compter, maintenant, avec lui seul ? Malézeau ne vous a-t-il rien dit, la dernière fois qu’il est venu ? L’inventeur se frappa le front, comme une personne qui retrouve au fond de sa pensée un souvenir très effacé. Si, ma fille, je me rappelle quelque chose comme ça... Mais je m’étais beaucoup animé, en lui parlant de mon fourneau qui me satisfaisait, quoiqu’il n’eût pas encore subi le perfectionnement décisif... Et, les talons tournés, je n’ai plus pensé à cette misérable affaire... L’argent que vous lui devez, mon père. Présenté, protesté, signifié, toutes les formalités qui précèdent la saisie... Et l’expropriation, oui, mon père ; c’est là seulement ce qu’il reste à faire. Mais, mon enfant, il me semble qu’on lui a laissé, avec bien de la négligence, accumuler des frais inutiles... Que n’a-t-on payé tout de suite ? Mlle de Clairefont regarda le vieillard avec une compatissante tendresse : Le savant frotta fortement sa tête blanche avec son bonnet de velours, et, très inquiet subitement : Il n’y a donc point de fonds disponibles ? Non, mon père ; depuis un an, nous vivons avec une simplicité plus grande que celle des petits bourgeois de la ville. Vous ne vous en êtes pas aperçu, car vous êtes indifférent aux recherches du luxe. C’est grâce à cette économie que nous avons pu subvenir aux dépenses que vous avez faites pour vos travaux. Vous retourneriez toutes nos poches que vous ne réuniriez pas mille francs, et nous n’avons rien à recevoir. Le fermier de Couvrechamps a payé son loyer, celui de La Saucelle est en avance. Les bois de Clairefont sont coupés à blanc. Il reste les futaies du parc, qui valent, dit-on, une soixantaine de mille francs, mais ce serait déshonorer la propriété. Le marquis ne parut pas avoir entendu les derniers mots ; il suivait sa pensée : Ces soixante mille francs, je comptais les appliquer à la prise de mes brevets. Cet aveugle et implacable égoïsme arracha à Antoinette un cri de douleur. Son père, elle le comprit, se souciait fort peu de la ruine de la maison. Au milieu du désastre commun, il ne songeait qu’à son invention, et se montrait prêt à sacrifier à sa manie jusqu’à l’honneur de son nom. Il s’était levé et errait à pas lents dans son laboratoire, jetant des regards inquiets et caressants à son brûleur. Un combat semblait se livrer en lui. Il gesticulait en marchant et parlait tout haut sans s’en apercevoir. Au moment où je touche au résultat certain... pour quelques misérables milliers de francs... on doit pouvoir emprunter encore sur le domaine... S’il le faut, j’abandonnerai la moitié des brevets... je sacrifierai l’Asie, l’Afrique et l’Océanie. Ce sont des millions que je perds... Mais, au moins, l’Europe et l’Amérique m’appartiendront... Oui, pour quelques milliers de francs !... Antoinette, pâle et froide, suivait la lutte inutile engagée par le savant contre lui-même. Vainement, comme le marin pour alléger son navire, il jetait une partie de la cargaison à la mer. Il était trop tard, et la tourmente, au milieu de laquelle il se trouvait engagé, devait tout engloutir. mon père, dit-elle avec fermeté, renoncez à vos rêves... Vous ne pourrez pas les réaliser... Croyez qu’il me faut un grand courage pour vous parler ainsi... Si j’avais pu m’y décider plus tôt, peut-être ne serions-nous pas arrivés à une ruine si complète. interrompit le marquis d’un ton de reproche. ne doutez pas de mon respect et de mon affection, interrompit Mlle de Clairefont... Je vous les prouve mieux en vous tenant aujourd’hui ce langage, qu’autrefois en gardant le silence... Vous aviez le droit de disposer d’une fortune qui vous appartenait, et personne dans la famille ne se permettra de discuter l’emploi qu’il vous a plu d’en faire. s’écria avec force l’inventeur, je voulais, je veux encore vous enrichir ! Tu ne comprends donc rien, tu n’as donc plus confiance en moi ? Mais le résultat a trahi vos efforts... Et non seulement vous n’avez plus d’argent pour continuer, mais vous n’en avez même pas pour acquitter vos dettes. J’en doublerais la somme, sans crainte et sans scrupule : je suis sûr de réussir ! Vous l’avez affirmé déjà bien souvent, mon père. Voyons, la situation n’est pas si désespérée que tu le dis ? Vous ne savez pas, vous autres, ce que je puis attendre de mon affaire nouvelle... Vous n’avez pas, comme moi, la réalisation devant les yeux !... tu ne connais pas les sacrifices dont un créateur est capable pour sauver son œuvre. Cellini, voyant que le bronze en fusion allait manquer dans le moule de son Jupiter, jeta à la fournaise de la vaisselle d’or et d’argent ciselée de sa main... Moi, vois-tu, mon enfant, pour assurer le succès de ma découverte... J’y crois tant, que je me vendrais moi-même. Enflammé par l’enthousiasme, le vieillard montra un visage transfiguré. Il serra sa fille dans ses bras et lui prodigua les noms les plus tendres. Tout ce qu’un enfant capricieux et câlin peut, pour obtenir une faveur, adresser de supplications et faire de cajoleries à sa mère, le vieillard le tenta pour désarmer Antoinette. Cette fière Clairefont, bonne et généreuse jusqu’à la démence, une fois butée à une résolution devint implacable. La tante Isabelle possède Saint-Maurice, intact, dit le marquis. Ne peut-elle emprunter dessus de quoi nous dégager cette fois ? Elle s’y refusera : elle l’a dit bien souvent. Saint-Maurice doit être, dans sa pensée, le dernier asile de la famille. Depuis trente ans qu’elle est chez moi, ai-je jamais, avec elle, distingué entre le mien et le sien ? Tout a été commun pendant la prospérité. Tout se sépare au moment du désastre ! La tante Isabelle a déjà payé plus qu’elle ne pouvait, et son désintéressement, sachez-le, a été à la hauteur de son affection. Mais toi, ma fille, ma chérie, ma bonne petite Toinon... Tu ne laisseras pas ton père dans un embarras mortel... Car j’en mourrai, vois-tu, si je ne réussis pas !... Ton frère t’a abandonné sa part... La fortune de ta mère est dans tes mains... Sauve l’avenir de notre maison, relève Clairefont de la ruine !... Est-ce que tu ne comprends pas ? Cela vaut la peine de risquer quelque chose... Pas toute ta dot, une partie seulement ! Et, suppliant, les yeux égarés, il tendait les mains vers Antoinette. Ainsi son père en était venu à un tel abaissement moral ! Sa passion, comme un poison qui ronge, avait fini par détruire en lui la délicatesse de l’homme, la dignité du chef de famille. Celui qu’elle avait sous les yeux n’était plus qu’un pauvre maniaque presque en enfance. Il ne méritait pas de reproches, il ne pouvait qu’inspirer la pitié. Il la lui demandait, gémissant comme un mendiant qui implore une aumône. Il ne soupçonnait pas, dans son ignorance de tous les dévouements qui s’empressaient héroïques autour de lui, que, cette dot, elle l’avait déjà jetée dans le gouffre, sacrifiant mariage, avenir, bonheur, pour lui épargner une contrariété. Antoinette, le cœur serré, se résigna à mentir pour épargner au vieillard la douleur d’apprendre qu’elle s’était dépouillée pour lui. Ce que vous demandez là, mon père, est impossible, reprit-elle avec une voix altérée. Tu laisses ton vieux père te supplier inutilement. Voyons, tu n’as pas compris, ou bien je me trompe, tu n’as pas répondu non... Il la vit muette et immobile, navrée, mais faisant ferme contenance. Il la regarda jusqu’au fond de l’âme, elle détourna la tête. Elle n’eut pas une larme, mais le cercle qui meurtrissait ses yeux devint plus noir, accusant la pâleur de ses joues. Le marquis, stupéfait de trouver sa fille tout à coup si différente d’elle-même, en avait oublié son invention. Il était tout à la constatation de son impuissance sur cette enfant jusque-là esclave docile de ses fantaisies. Ainsi, pour une misérable somme d’argent, tu vas laisser se consommer notre ruine, tu vas supporter qu’on vende la demeure où tu es née, où nous avons vécu... Elle restait de marbre, ne parlant plus, n’opposant aux instances du vieillard que la force d’inertie. C’était la première fois qu’on lui résistait. Sans doute vous étiez d’accord, ta tante, ton frère et toi... C’est là probablement la raison de leur absence ?... Toi, plus hardie, ou moins sensible, tu es restée pour me tenir tête... Tu me refuses le salut, tu me voles non seulement la fortune, mais la gloire. Je ne veux pas supporter ta présence... Il marchait vers elle, le visage décomposé par une rage sénile, les lèvres tremblantes... Elle ne put résister davantage, elle éclata en sanglots, elle ouvrit les bras, saisit avec force ce père qui approchait menaçant, le couvrit de caresses et de larmes, le supplia, le raisonna, lui parlant tour à tour comme à un enfant gâté et comme à un homme raisonnable. vous ne savez pas combien vous êtes à la fois injuste et cruel !... ne dites plus rien, ne m’éloignez pas de vous... Plus tard, vous en auriez un regret mortel... N’accusez ni ma tante ni mon frère... ils donneraient leur sang pour vous... Nous sommes victimes de la fatalité... Nous sommes plus malheureux que vous ne pouvez le supposer... N’accablez pas votre fille qui vous aime, vous vénère, et dont la seule joie en ce monde est votre tendresse ! Elle se mit à genoux, étourdit le vieillard, le réduisit au silence, mais n’arriva pas à le convaincre. Dans sa tête obstinée, il ruminait toujours son projet, et cherchait un moyen détourné de le réaliser. L’idée de faire venir Tondeur et de lui vendre les grands arbres du parc s’imposait à lui. Raser les allées ombreuses, être le bourreau de ces bosquets sévères et profonds, qui couronnaient le penchant de la colline de leurs voûtes verdoyantes, voilà ce qu’il complotait silencieusement. Planté devant la fenêtre, absorbé en apparence par le panorama merveilleux qui s’offrait à ses yeux, il n’admirait pas la splendeur et la variété des points de vue ; il faisait le compte de ce qu’il pourrait tirer de ses futaies séculaires. Pas une hésitation, pas un regret à la pensée de mettre la cognée d’une bande noire dans ce dernier vestige de la grandeur seigneuriale du domaine. Il se demandait avec angoisse si la somme qu’on lui offrirait suffirait à ses besoins immédiats. Indépendamment de ses brevets, il rêvait la construction d’un modèle de son brûleur, tel qu’il devait être pour avoir une valeur industrielle. Et, emporté par son imagination, il voyait la machine de fonte terminée et parfaite. Sur la paroi une plaque d’acier portait cette inscription : Brûleur de Clairefont. Et il souriait, se mirant dans son œuvre. Sa fille le regardait, pleine d’angoisse. Elle comprenait bien que le vieillard lui échappait encore et que rien de ce qu’elle lui avait dit ne s’était gravé dans ce cerveau malade. À quoi bon lutter, lorsque la déraison faisait son adversaire invulnérable ? À quoi bon se torturer les nerfs, se déchirer le cœur, puisque son père sortait du combat calme et insouciant ? Il marchait maintenant dans son cabinet, les mains dans les poches, chantonnant entre ses dents. Il ne paraissait pas s’inquiéter de la présence d’Antoinette. À différentes reprises il passa tout près du fauteuil dans lequel elle restait accablée. Il finit par s’asseoir devant son bureau et prit quelques notes rapides, comme s’il avait fait une observation soudaine, puis il passa dans son laboratoire, et la jeune fille l’entendit qui fourrageait dans le grand fourneau, remuait ses cornues et tirait la chaîne de son soufflet. Plus isolée et plus triste au milieu de ce bruit que si elle eût été dans le parc désert, elle se leva lentement et sortit. Elle alla sans but déterminé, dans les vastes corridors, descendit un escalier, et, avec un tressaillement, se trouva devant la porte de l’appartement de son frère. Les persiennes fermées faisaient la chambre obscure. Tout était en place et bien rangé. Les fusils s’étageaient au râtelier, les fouets et les cravaches pendaient, un rayon, filtrant par un trou du volet, tirait une étincelle d’or du pavillon d’une trompe de chasse. Un bouquet, apporté la veille par Antoinette, se fanait dans un vase, répandant un parfum affaibli et mélancolique. La tristesse des choses abandonnées se dégageait si pénétrante de ce lieu solitaire que la jeune fille se sentit près de défaillir. Il lui sembla qu’elle était dans la chambre d’un mort. Et, le cœur aux lèvres, oppressée, palpitante, elle demeura dans l’ombre silencieuse, longtemps, en proie à un découragement amer. Elle se figurait Robert dévoré par l’inquiétude et l’impatience, se débattant au travers des embûches préparées par les calomniateurs, cédant peut-être à la colère qui lui montait si promptement au cerveau, et, qui sait ? aggravant sa situation par des violences sur lesquelles, sans doute, on comptait. Et nul ne pouvait pénétrer jusqu’à lui. Ce garçon vigoureux, habitué aux fortes senteurs des bois et des plaines, aux durs exercices de la vie agreste, cloîtré entre quatre murailles, gardé à vue et torturé par des interrogatoires auxquels il ne pouvait assurément rien répondre. Quel supplice de tous les instants, quelle épreuve mortelle ! Que ne devait-on pas redouter d’ennemis qui avaient pu égarer la justice à ce point qu’un innocent, pour les besoins d’une cause infâme, fût chargé du crime d’un autre ? Elle voyait aussi la tante de Saint-Maurice, noyée dans la grande ville, allant sans résultat du Palais de Justice à la prison, et tournant comme un chien perdu autour des murs derrière lesquels vivait misérable l’enfant qu’elle adorait. la pauvre vieille, comme elle devait souffrir, et, que de barbarismes devaient tomber de sa bouche ! Elle alluma une bougie, ne pouvant, superstitieusement, se décider à ouvrir les volets, cette chambre étant destinée à rester close jusqu’à ce que celui qui l’habitait fût revenu. Elle prit le papier, les plumes de son frère, et, soulageant son cœur ulcéré, elle répandit à la fois sa tristesse et ses larmes. Ne voulant pas que personne pût, dans le pays, savoir où était allée la tante Saint-Maurice, elle fit porter sa lettre à la boîte du chemin de fer par le vieux Bernard. Plus calme, elle rentra dans sa chambre et passa la journée à griffonner des comptes, à fouiller des dossiers, à relire des exploits d’huissier. Le soir réunit le père et la fille dans la salle à manger. Le marquis se montra très froid pour Antoinette. Il ne desserra pas les dents jusqu’à la fin du dîner. Et la jeune fille se félicita presque de ce silence. Le dessert terminé, le marquis se leva, tourna dans l’immense pièce, caressa le lévrier qui, laissé à l’abandon depuis deux jours, regardait sa maîtresse avec des yeux étonnés. Une fenêtre donnant sur la cour d’honneur était ouverte : le vieillard s’en approcha et jeta du pain aux pierrots qui voletaient en criant. Il resta indécis et soucieux pendant quelques minutes. Il coula un coup d’œil du côté d’Antoinette, comme s’il allait lui parler, puis il prit sa résolution, fit un geste de dépit, et, disant sèchement : «Bonsoir, ma fille», sans une main tendue, sans un baiser donné, il remonta dans son laboratoire. Mlle de Clairefont baissa le front comme si le fardeau de cette injuste rancune lui eût semblé trop lourd ; elle se tourna vers Fox, modula un léger sifflement et, sortant dans la cour, se mit à marcher de long en large, sur le pavé, sans songer à prendre la petite allée qui bordait les plates-bandes de fleurs. Le lévrier, gravement, suivait réglant son pas sur celui de sa maîtresse. L’ombre descendait silencieuse sur les champs et les bois. Une fraîcheur légère ranimait la vie des plantes brûlées par le soleil, et, avec un tintement de clochettes d’argent, les rainettes chantaient au loin dans les herbes. C’était l’heure où, chaque soir, avec Robert et la tante Isabelle, avant d’aller tenir compagnie à son père, Antoinette faisait un tour de promenade. Dans cette obscurité grandissante, le sentiment de son affreuse situation s’imposa plus cruellement à elle, ses yeux cherchèrent avec angoisse les êtres aimés, elle se vit seule, et, accablée, n’eut pas la force de continuer son chemin ; elle se laissa tomber sur un banc de pierre, et, gémissante, elle murmura : Robert ! À ce nom un plaintif et lugubre hurlement répondit. Le lévrier, le museau levé vers le ciel assombri, regardant la jeune fille comme s’il eût compris sa pensée et partagé sa peine, semblait aussi pleurer l’absent. Elle lui parla pour l’apaiser, et, la main perdue dans le poil rude de sa tête, elle resta à songer. Huit heures sonnèrent à l’église du village. Frissonnante, Antoinette s’apprêtait à rentrer, lorsque la petite porte de la grille s’ouvrit, donnant passage à Me Malézeau. Le notaire, en apercevant Mlle de Clairefont, poussa un soupir de soulagement. Dieu soit loué, Mademoiselle, je vous trouve seule, Mademoiselle... Mon inquiétude était de rencontrer M. Il s’arrêta, pris d’une suffocation, et, serrant avec attendrissement les mains de la jeune fille... je vous plains de tout mon cœur... Il ne continua pas, parut craindre de s’être abandonné à trop de familiarité, et se courbant très respectueusement : Pardonnez à ma vieille affection, Mademoiselle... Je m’oublie un peu, Mademoiselle, mais je vous ai vue naître... Ne regrettez pas ces témoignages de sympathie, mon bon monsieur Malézeau. On ne nous les prodigue pas, en ce moment, et je suis profondément reconnaissante à ceux qui ne nous délaissent pas et qui osent nous plaindre. croyez-le bien, balbutia le brave homme... Aucune puissance, si redoutable qu’elle soit, ne m’empêchera de remplir mon devoir envers votre famille... Et je viens me mettre entièrement aux ordres de M. Si vous saviez quelle peine cela me fait de vous voir malheureuse !... Ne pleurez pas, je vous en supplie... Vous me bouleversez, et j’ai besoin de toute ma tête... Car nous avons de sérieuses résolutions à prendre. Antoinette essuya les larmes qui coulaient sur ses joues, et, s’efforçant de retrouver sa fermeté : Dites-moi tout : je ne dois rien ignorer... Mademoiselle, par quelle fatalité, avant-hier, ne l’avez-vous pas emmené avec vous en quittant la fête ?... Quelle imprudence même d’y être allés !... qui pouvait prévoir ce qui s’est passé ? Malézeau, instinctivement, baissa la voix, comme s’il eût craint que le vent de la nuit emportât ses paroles jusqu’à la maison de la rue du Marché... Ce Carvajan est un tigre déchaîné !... Il a soulevé l’opinion contre votre frère, c’est lui qui l’a désigné à la justice... Si l’arrestation n’avait pas eu lieu, on ne sait pas ce qui se serait passé. Les recherches continuent ; on a mis la main sur plusieurs drôles fort suspects... Rien n’a pu être relevé contre eux... le piège a été bien tendu ! Que faire pour désarmer Carvajan ? Il y a huit jours je vous aurais répondu : Satisfaites son ambition et sa convoitise. Cédez-lui la Grande Marnière à l’amiable. Mais encore, se serait-il contenté de cette satisfaction matérielle ? Cet homme hait votre père et tout ce qui l’entoure... Vous êtes malheureusement à sa discrétion et il ne faut pas compter sur sa générosité. que Clairefont périsse, que la Grande Marnière disparaisse, que les débris de ce que nous possédons soient engloutis dans le désastre, mais que mon frère nous soit rendu !... Comptez sur moi, Mademoiselle, pour que rien de ce qui pourra assurer ce résultat, Mademoiselle, ne soit négligé... Mais nous avons du temps devant nous, malheureusement... Il faudra donc attendre longtemps ? Mlle de Clairefont poussa une douloureuse exclamation. Comment ferons-nous pour maintenir mon père dans l’ignorance de ce qui se passe ? Et pourtant, tout lui dire, c’est le tuer ! Il ne supportera pas un pareil coup... L’entretien sérieux que j’ai eu avec lui ce matin l’a bouleversé... Il n’est pas habitué aux contrariétés... Nous les avons jusqu’à présent gardées pour nous seuls. Il pouvait se livrer paisiblement aux travaux qui sont sa joie et son existence même. Il était si confiant dans ses découvertes !... S’il avait enfin trouvé ce qu’il cherche, ne serait-ce pas un crime de le priver de ce résultat si laborieusement obtenu ? Ne pensons plus à cela, pour le moment, Mademoiselle... Il s’agit de savoir ce que vous voulez faire... Vous êtes sous le coup d’une expropriation par voie de saisie immobilière... Jugement rendu, signifié, délais obtenus grâce à des oppositions successives, qui n’ont abouti qu’à vous procurer du temps, en augmentant les frais... Aujourd’hui, je puis encore user de moyens dilatoires, pour vous maintenir pendant quelques jours en possession... Nous continuerons la bataille du papier timbré... Mais il faudra toujours en arriver à la chute finale. Et ces atermoiements n’auront pour résultat que d’exaspérer Carvajan. D’un autre côté, si nous laissons saisir, nous avons chance, avant la vente, de voir aboutir l’affaire de votre frère. Dégagés de tout souci, nous portons tous nos efforts sur sa défense. Nous prions quelque avocat éminent du barreau de Paris de soutenir sa cause, et nous pouvons arriver à l’arracher des mains de vos ennemis. Une fois hors de danger, oh ! alors, nous n’avons plus rien à ménager, et nous tâchons de tirer de nos biens-fonds tout le parti possible. Nous envoyons des annonces aux notaires du département et de la capitale, afin de trouver des acquéreurs importants pour le château et le domaine. Nous nous adressons aux fabricants de chaux de Senonches, nous leur faisons valoir le péril de la concurrence, nous les engageons à pousser pour obtenir l’enchère, afin d’unifier les tarifs. Carvajan, qui devient enragé, pousse de son côté, et, grâce à cette rivalité, les adjudications sont faites à des prix inespérés. Si bien qu’une fois la cloche fondue, nous trouvons pour M. le marquis, toutes les dettes payées, un reliquat de deux ou trois cent mille francs, lesquels, habilement placés par mes soins, lui permettent de vivre honorablement à Saint-Maurice. Voilà, ma chère demoiselle, le plan que j’ai conçu et que je venais vous proposer. Le bon Malézeau, entraîné par la chaleur de son débit, ne bredouillait plus et ne hachait plus son discours de ses habituels Monsieur, Madame, ou Mademoiselle, mais le tic de ses yeux avait redoublé et, derrière ses lunettes d’or, son regard papillotait terrible. Oui, c’est là ce qu’il faut faire, dit Antoinette, voilà ce que la raison conseille... Dieu, à force de tourments et de tristesse, j’en viendrai à quitter cette maison presque sans regrets : j’y aurai trop souffert... Je m’en remets à vous, cher monsieur Malézeau ; voyez mon père, raisonnez-le, obtenez de lui qu’il se repose sur vous et sur moi du soin d’arranger ses affaires. Faisons le vide autour de lui, jusqu’à ce que mon frère soit revenu... Après le péril, nous pourrons lui laisser soupçonner nos inquiétudes. Il y aura assez de joie pour les lui faire oublier. Elle eut un doux et triste sourire : Peut-être trouverez-vous l’excès de nos précautions un peu ridicule... Mais mon père y est habitué... Je lui ménage le plaisir et la peine, comme à un enfant ; car, voyez-vous, je suis un peu sa mère... Malézeau regarda la jeune fille avec une admiration attendrie. Il lui prit les mains et les serra avec force : Il s’interrompit ; un mot de plus, il allait pleurer. Ils marchèrent ensemble dans la direction du château. Si vous aviez, avant de partir, quelques recommandations nouvelles à m’adresser, faites-moi appeler, je vous prie... Le notaire se courba devant Mlle de Clairefont, comme aux pieds d’une reine, et, montant l’escalier, se dirigea vers le laboratoire. Enfermée dans sa chambre, Antoinette attendit, l’oreille au guet. Elle se défiait de la déraison de son père. Elle craignait qu’il ne fît naître quelques complications soudaines et ne détruisît le fragile échafaudage si soigneusement élevé afin de lui dérober la vérité. Au bout d’une heure, elle entendit Malézeau descendre, elle le vit traverser la cour, et s’éloigner. Quelques minutes plus tard le vieux Bernard heurtait à la porte, et remettait un billet écrit à la hâte par le notaire et qui contenait ces seuls mots : «Ne vous tourmentez pas : M. Je reviendrai demain à midi.» Forte de ces assurances, la jeune fille s’apaisa. Écrasée de fatigue, elle put dormir, et le lendemain, quand elle se réveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel. Cette nuit, calme et réparatrice pour Mlle de Clairefont, avait été pour Carvajan féconde en agitations. Plus il approchait du moment où ses espérances devaient se réaliser, plus le banquier sentait son impatience grandir. Ayant la certitude que le marquis ne pouvait plus lui échapper, il se surprenait à avoir des mouvements d’irritation violente. Il était inquiet de tout et redoutait même l’impossible. Pascal était parti la veille pour le Havre, où il avait, prétendait-il, une visite importante à faire, et ne devait rentrer que le lendemain. Fleury était venu prendre des instructions définitives pour l’importante opération qui se préparait, et, retenu par le maire, qui parlait avec une animation inaccoutumée, il n’avait pu se retirer que très avant dans la soirée. Resté seul, Carvajan monta dans sa chambre, où, presque jusqu’au jour, il se promena comme un tigre en cage. Pendant cette veille, il revécut tout le passé. Il s’enivra de sa haine et se fortifia dans sa rancune. Il eut une jouissance exquise à la pensée que le marquis était enfin à sa discrétion et qu’il allait l’abreuver d’humiliations. Aux tortures morales de son ennemi, il voulait ajouter la rude épreuve des difficultés matérielles. À ce fier gentilhomme imposer l’horreur d’une saisie, le mettre aux prises avec l’huissier et ses clercs, le forcer à assister aux boueuses promenades de ces drôles ; livrer les précieux souvenirs de famille, les portraits des aïeux, les objets, venant d’un père ou d’une mère, à la prisée infâme qui souille les reliques sacrées ; introduire dans le château, au nom de la loi, des étrangers ayant le droit de faire main basse sur tout, d’ouvrir les portes, de fouiller les tiroirs ; infliger au marquis le supplice dégradant de l’inventaire : c’était là sa revanche. Que n’avait-il le droit d’assister lui-même à ce spectacle, de guider ses argousins à l’assaut, de les exciter à la curée et, lui, le chapeau sur la tête, de braver Honoré de Clairefont tremblant d’impuissance et pâle de douleur ? Mais la loi, plus clémente que Carvajan, s’opposait à ce monstrueux triomphe. Elle soustrayait la victime au contact direct de son bourreau. Et le banquier était tenu de s’arrêter au seuil de la maison. Il trouva cette disposition absurde, se coucha en grommelant, et rêva que, devenu député, il la faisait modifier pour son usage personnel. Le matin il se leva à son heure accoutumée, ouvrit son courrier, reçut quelques personnes, et, comme neuf heures sonnaient, se dit : Papillon et Fleury partent pour Clairefont. Au même moment on heurta à la porte d’entrée, et la grosse voix de Tondeur se fit entendre. Il faut que je lui parle, et vivement ! Carvajan ouvrit lui-même : il pressentit un incident nouveau et éprouva un terrible bouillonnement intérieur. Il regarda le marchand de bois avec des yeux dévorants et dit rudement : Il y a que le marquis m’a fait, dès la «piquette» du jour, quérir pour me proposer une drôle d’affaire... Je n’aurais jamais pensé ça de lui, par exemple ! cria le maire, exaspéré par les développements de Tondeur, au fait !... Me vendre toutes les futaies du parc, ce matin même, pour soixante mille francs... Il y a pour cent mille francs de bois, vous savez, ou que le diable me brûle !... Il est devenu tout blanc et m’a déclaré : Il me faut quarante mille francs ou je ne vends pas. Comme vous voudrez, monsieur le marquis, ai-je dit... Mais moi je ne dois rien faire sans le consentement de M. Fichtre, si j’allais de l’avant, je me mettrais dans de jolis draps !... Quand tout va être saisi ! Alors le vieux a marché pendant quelques minutes... il a marmotté entre ses dents : quarante mille francs, et deux mois de répit... Puis il est venu à moi et a ajouté : Croyez-vous que M. Carvajan consentirait à venir me parler ? Ça, je n’en sais rien, ai-je répondu, faudrait le lui demander. Mais, tout de même, monsieur le marquis, pour vous être agréable... J’ai pris mes jambes, et, en quinze minutes, j’ai attrapé le bouton de votre porte. Sans vous commander, je boirais bien quelque chose : j’étrangle de soif... Claudine, un verre et du vin, cria-t-il, puis, revenant à Tondeur : Vous allez vous regarder de près, le vieux sauvage et vous ?... Il faut bien savoir ce qu’il veut... Papillon et Fleury doivent être en route. Je les ai rencontrés à la barrière... Nous les rattraperons sur le plateau. Aujourd’hui je vais maigrir de dix livres. Il se mit à rire, s’étrangla, et fut pris d’une quinte de toux qui le rendit violet. Carvajan s’en allait déjà à grands pas dans la rue du Marché. Ainsi, c’était le marquis lui-même qui le faisait appeler ! Un orgueil immense gonfla sa poitrine. Il l’avait donc amené à demander grâce ! Il montait de nouveau à Clairefont, comme trente ans auparavant. Autrefois c’était en pleine nuit, il courait, trébuchant à tous les détours du chemin, le cœur serré par l’angoisse. Maintenant, sous le soleil resplendissant, il marchait d’un pas assuré sur une route aplanie, conscient de sa force, et distinguant nettement le but vers lequel il tendait. Il était prêt à crier aux arbres, aux pierres, aux fossés de la route : Me reconnaissez-vous ? Je suis le misérable que vous avez vu passer un soir pleurant et désespéré, poursuivant la femme qu’il aimait, le triste hère que l’on pouvait bafouer, insulter, et frapper impunément. C’est moi qui reviens en vainqueur, et aujourd’hui je rendrai, s’il me plaît, insulte pour insulte et coup pour coup. En trente années la roue a tourné, n’est-il pas vrai ? J’étais en bas et me voilà en haut. Il jeta sur le parc de Clairefont et sur la terrasse qui s’étendait blanche à travers les arbres un regard dominateur. Non, pensa-t-il, on n’abattra pas ces ombrages qui demain m’appartiendront. Je ne laisserai pas abîmer mon domaine. C’est là que je m’installerai bientôt, jouissant de la joie de vivre où vécut mon ennemi, et d’être heureux à sa place. Ils arrivaient à la grande allée et longeaient les talus blancs de la Grande Marnière. Cet aride et crayeux monticule déplut à Carvajan. Il se dit : Je ferai planter trois rangées d’arbres verts pour masquer la vue des travaux. Il était déjà propriétaire, il disposait du terrain, il le modifiait à son gré. Avant d’arriver à la grille, Tondeur et lui rejoignirent Fleury, Papillon et son acolyte. Qu’est-ce qui se passe donc ? Est-ce qu’il y a des modifications au programme ? Elles seront avantageuses ou il n’y en aura pas ! Le marquis de Clairefont a désiré me voir... et, par condescendance, je suis venu ; car j’aurais pu lui faire répondre de passer à mon bureau... Mais quand on est le plus fort, il faut se montrer accommodant... Il ouvrit lui-même la porte de fer et foula, le premier, les pavés de la cour d’honneur. Il s’avançait tête basse, cherchant la place où il était tombé sous les pieds des chevaux du marquis, la figure coupée d’un sillon sanglant. Il la reconnut : c’était là, près d’un petit massif de rosier à bordure de réséda ; il s’y arrêta, la piétina, comme s’il eût retrouvé une trace à effacer, et, bouleversé par ce souvenir dévorant, il se disposait à entrer dans le vestibule, quand, sur le pas de la porte, il se rencontra face à face avec Mlle de Clairefont. La jeune fille, impassible, interrogea du regard Fleury et Papillon dont elle attendait la venue. Son front basané s’était chargé de nuages. Il se sentit en présence du seul adversaire qui lui restât à combattre dans cette maison que sa haine faisait déserte. Il eut un frémissement, sa joie triomphante tomba : il lui sembla que tout n’était pas encore fini entre ces Clairefont et lui. D’un geste, il ordonna à Tondeur de parler. le marquis, Mademoiselle, m’a demandé ce matin de prier M. Carvajan de venir causer une minute avec lui... le maire a bien voulu m’accompagner... Tout le danger d’un pareil rapprochement apparut instantanément à Antoinette. Qui avait pu souffler une pareille résolution à son père ? Quel accord prétendait-il conclure avec le banquier ! Quelles révélations celui-ci oserait-il faire ? Toute l’œuvre de sublime dissimulation, entreprise par l’entourage du vieillard, pouvait être détruite d’un mot. Carvajan chez mon père, dit-elle lentement... Quant à vous, Messieurs, faites ce que vous avez à faire... Bernard, accompagnez ces messieurs, et tenez-vous à leurs ordres. Elle monta, suivie de Carvajan et de Tondeur. Pendant qu’elle gravissait les vingt marches de l’escalier, la jeune fille endura des souffrances plus vives que toutes celles qu’elle avait déjà supportées. Elle se vit tenue en suspicion par son père, n’ayant plus d’autorité sur lui, et ne pouvant plus le défendre contre les coups que ses pires ennemis s’apprêtaient à lui porter en plein cœur. Elle pensa à se tourner vers Carvajan, et à lui dire : Voyons, qu’est-ce que vous voulez ? Mais n’entrez pas chez mon père ! La porte du laboratoire en s’ouvrant coupa court à ses irrésolutions. Le marquis avait entendu arriver son ennemi et venait au-devant de lui. Il fronça le sourcil en apercevant sa fille. Mais le vieillard lui touchant le bras, dit doucement : J’ai à causer avec ces messieurs... Si j’ai besoin de toi, je te ferai prévenir. s’écria la jeune fille, avec un trouble horrible. Carvajan leva la tête, et, la bouche narquoise, ses yeux jaunes fixés sur M. Si monsieur le marquis est en tutelle, dit-il, je me demande ce que je fais ici !... Va, mon enfant, répéta le marquis avec un peu d’impatience. Alors, craignant de blesser son père en paraissant lui résister, terrifiée à la pensée de ce qui allait se passer, Antoinette se retira. L’inventeur et le banquier restèrent en présence. Tondeur s’était retiré discrètement dans un coin, semblant se désintéresser de ce qui se ferait et se dirait. Habile émissaire, il avait su introduire Carvajan dans la place. Au maître de profiter de la situation. Une fois l’affaire dans le sac, il serait temps, pour le serviteur, de demander sa part. J’ai prié Tondeur de vous amener ici, Monsieur, dit le marquis, afin que nous puissions régler directement des questions d’intérêt qui nous divisent. Vous avez réuni la plus grande partie des créances qui existent contre moi. Je ne discuterai pas les raisons que vous avez eues de centraliser ces effets... Je vais tout droit au fait... Je crois avoir trouvé un moyen de me libérer envers vous... Il me faut, pour atteindre ce résultat, un délai de deux mois et une somme de quarante mille francs... Dans quelles conditions voulez-vous m’accorder l’un et me prêter l’autre ? Le maire regarda avec stupéfaction le marquis. Il se demandait si c’était bien à lui que pareille requête était adressée. Tant de naïveté le trouva méfiant. Il ne put croire à un tel aveuglement de son ennemi. On lui demandait un service, on paraissait oublier toutes ses exactions, toutes ses calomnies, tous ses affronts, et enfin ce coup terrible si récent, l’arrestation de Robert, que le pays entier attribuait à son véritable auteur. Il y avait, sous cette mansuétude inexplicable, quelque embûche dans laquelle, une fois pris, Carvajan devait succomber. Il se replia sur lui-même, et réfléchit. Le marquis, voyant le banquier interdit, le supposa hésitant et, pour le décider : Ne craignez pas d’exiger beaucoup, dit-il : je vous ferai les avantages que vous voudrez... Je suis tellement sûr de réussir !... Ce seul mot illumina les ténèbres où s’égarait le tyran de La Neuville. Il se rappela le fourneau dont on lui avait tant parlé. C’était sur l’avenir de sa découverte que le marquis basait un espoir de libération. C’était avec ce fameux brûleur qu’il se proposait de rendre l’activité aux travaux de la Grande Marnière, de payer ses dettes et de refaire sa fortune. Le marquis subordonnait tout à son invention. Pour elle, il oubliait les luttes du passé, les chagrins du présent, il commandait à ses rancunes, et sacrifiait enfin à l’enfant de sa pensée l’enfant de sa chair. Il jeta un froid coup d’œil au marquis. C’est sans doute votre fourneau qui vous préoccupe si vivement ? Mais je vous ferai remarquer que je suis ici pour recevoir de l’argent et non pour en prêter, pour liquider une affaire et point pour en entamer une nouvelle... Est-ce là tout ce que vous aviez à me communiquer ? Mais l’inventeur, avec la ténacité et la candeur d’un maniaque, se mit à développer ses projets, à énumérer ses chances de réussite. Il avait oublié à qui il s’adressait, dans quel moment terrible il parlait, il ne pensait plus qu’à son appareil, et il en décrivait les mérites. Il n’existait plus rien au monde pour lui que son fourneau. Il attira le banquier dans le coin du laboratoire où se trouvait le brûleur, et lui proposa de le faire fonctionner en sa présence. Et il s’animait, débordant à la fois d’enthousiasme et de confiance. La voix coupante de Carvajan calma subitement le marquis. Mais sous quel prétexte voulez-vous que je vous donne de l’argent pour exploiter votre invention ?... Vais-je m’amuser à vous fournir des cartouches pour que vous me fassiez plus commodément la guerre ? Je vois bien votre intérêt dans tout ceci... Mais le mien, où est-il ? Je ne suis pas homme à me payer de mots creux, de théories humanitaires... Le progrès, l’industrie, très joli tout ça ! Rien ne me prouve que vous tirerez bon parti des fonds que vous me demandez... Vous me devez, mon cher monsieur, près de quatre cent mille francs, dont cent soixante mille à payer ce matin même... Le marquis courba le front, puis, très bas : On ne dérange pas les gens pour leur conter des calembredaines... Et quand on ne peut pas payer ses dettes, on ne se donne pas des airs de génie... Il est à moi, d’ailleurs, comme tout ce qui est ici. Et je ne sais pas pourquoi, s’il est bon, je ne l’exploiterais pas moi-même... Je pense, monsieur le marquis, que le moment est arrivé de ne plus finasser... Vous n’espérez pas que vous roulerez un vieux malin tel que moi ?... Et cependant vous l’avez essayé, je le dis à votre honneur. Je vous croyais moins de défense... Maintenant c’est fini, n’est-ce pas ? Vous ne conservez plus aucune illusion ? Il n’y a qu’à ramasser vos cliques et vos claques et à vous en aller de votre gentilhommière !... Le tyran se planta devant M. de Clairefont, et, illuminé par une effroyable joie : Vous m’avez, il y a trente ans, fait jeter hors de chez vous. Un huissier est en bas qui instrumente... Il éclata d’un rire injurieux, et, les mains dans les poches de son pantalon, avec un horrible sans gêne, il marcha de long en large, s’étalant, comme si déjà il eût été le maître. Le marquis avait écouté, plein de stupeur, cette violente apostrophe. Les illusions qu’il conservait encore se dissipèrent en une seconde, comme les nuages se dispersent sous un souffle de tempête. Il revint à la raison, il retrouva sa clairvoyance, il rougit de s’être abaissé à discuter avec Carvajan. Il ne vit plus en lui le prêteur toujours disposé à faire une spéculation avantageuse : il retrouva l’ennemi patient et acharné de sa maison. Je me suis trompé, dit-il avec dédain, je croyais posséder encore de quoi tenter votre cupidité. des insolences, fit le banquier froidement, c’est un grand luxe que vos moyens ne vous permettent plus, mon cher monsieur. Quand on est le débiteur des gens, il faut les payer autrement qu’en mauvaises paroles ! Vous pouvez abuser de ma situation, Monsieur, dit le marquis avec amertume. Je suis dans vos mains, et je dois m’attendre à tout, puisque les miens m’ont les premiers abandonné. Quels égards puis-je espérer d’un étranger, quand ma fille me ferme sa bourse et que mon fils s’éloigne de moi ?... Nous n’avons plus rien à nous dire. Carvajan fit un geste de surprise, puis son visage s’illumina d’une diabolique satisfaction. Je vous vois dans une erreur dont il faut que je vous tire... Vous accusez à tort votre fille et votre fils... Vous avez, sans doute, demandé à Mlle de Clairefont de vous sortir d’embarras, et elle s’y est refusée, prétendez-vous ? Elle avait de bonnes raisons pour cela. L’argent que vous lui demandiez, il y a beau temps qu’elle l’a donné !... vous vous plaignez de son ingratitude !... elle s’est ruinée pour vous, et sans bruit, en suppliant qu’on ne vous révélât pas l’emploi qu’elle faisait de sa fortune... Voilà ce que vous appelez vous fermer sa bourse !... Le marquis ne prononça pas une parole, ne poussa pas un soupir. Une vague de sang lui monta au cerveau ; il devint pourpre, puis livide. Il jeta à Carvajan le regard d’une victime à son assassin. Il lui sembla que son cœur était tordu dans sa poitrine. Il fit quelques pas, et, inconscient, oubliant que le bourreau était là, il s’assit dans son grand fauteuil et, sur le dossier, roula sa tête avec égarement. Le maire l’avait suivi, jouissant délicieusement des tortures de son ennemi, le dominant, l’écrasant du poids de sa haine. Quant à votre fils, poursuivit-il, s’il n’est pas auprès de vous, ce n’est pas de son plein gré, croyez-le bien. Il a été arrêté hier, et conduit à Rouen entre deux gendarmes !... D’un bond le marquis se trouva debout : il saisit le banquier à la cravate, et, les yeux flamboyants, la lèvre tremblante, le poussant contre un des piliers de pierre avec une force prodigieuse : Les deux hommes luttèrent ainsi, pendant quelques secondes. Mais la vigueur factice du marquis ne fut pas de longue durée, et, froissé, secoué par Carvajan qui jurait, il se laissa aller défaillant dans les bras de Tondeur venu à son secours. Il veut recommencer les voies de fait ! Il a porté la main sur un officier municipal... Je le fais passer en justice, lui aussi ! monsieur Carvajan, faut vous calmer, dit Tondeur, qui prit le vieillard en pitié.. Vous lui avez porté un rude coup... Et il n’a pas été maître d’un premier mouvement... ça le chiffonne de voir son fils en cour d’assises ?... Je le ferai aller plus loin, moi, pour lui apprendre le respect qu’on doit aux personnes ! Le vieillard rouvrit les yeux, et, décomposé par la douleur, il répéta avec un accent déchirant : Carvajan s’approcha, et, son visage enflammé touchant presque celui du marquis : Il a suivi la tradition paternelle : il a enlevé une fille... Seulement, comme elle se défendait, celle-là... Voilà ce qu’il a fait ! de Clairefont se leva, et s’adressant à son ennemi, sur le ton de la prière : Il est impossible qu’il soit coupable... Vous aussi, vous avez un enfant... Songez à ce que je souffre... Un pauvre garçon, innocent du crime dont on l’accuse... Je ferai ce que vous voudrez... je sens que vous pouvez tout pour le malheureux Robert... Carvajan, les bras croisés, avait écouté, impassible. Suis-je donc de vos amis, pour vous rendre service ? Le vieillard courba sa tête blanche. je regrette profondément ce que je vous ai fait... Croyez-vous que vous effacerez l’outrage avec quelques paroles ?... J’en porte encore les traces sur ma joue, après tant d’heures écoulées. Il prit rudement Honoré par le bras, et, l’attirant près de la fenêtre : Tenez, regardez cette place, devant votre perron... C’est là que vous m’avez fait renverser par vos chevaux et frapper par vos laquais... s’écria avec exaltation le marquis, descendez avec moi ; je vais, si vous l’exigez, à cette même place, me mettre à genoux pour vous demander la grâce de mon fils ! Devant son ennemi vaincu, suppliant et pleurant, le tyran resta un moment immobile et muet. Il regardait les larmes couler sur les joues d’Honoré, il se disait : Le voilà écrasé. Le rêve dévorant de mes nuits est réalisé : je triomphe, je suis heureux. Il se répéta : «Je suis heureux» ; mais il sentait qu’il ne l’était pas. Une amertume persistait en lui, et sa soif de vengeance n’était pas assouvie. Il tourna sur ses talons, et, s’éloignant : Je me soucie bien, dit-il, de vos amendes honorables... Avec vous et votre fils ce serait toujours à recommencer !... Je vous tiens : je ne vous lâche pas !... C’est vous qui avez commencé la lutte... Ne vous étonnez pas si je la pousse à outrance... Rang, fortune, considération, vous aviez tout, et moi rien... Prochainement, nous ferons chacun notre compte. Le marquis, à cette dure réponse, comprit que tout espoir était perdu. Et, regardant avec égarement ce monstre qui se faisait une joie de ses souffrances : Si le ciel est juste, vous serez frappé dans votre fils, s’écria-t-il. Oui, puisque vous êtes impitoyable pour le mien, le vôtre sera implacable pour vous !... Scélérat, vous avez donné naissance à un honnête homme. Ces paroles, prononcées par le marquis avec la fièvre de la démence, firent tressaillir Carvajan de crainte et de colère. Il vit le vieillard marcher au hasard, le regard trouble et le geste désordonné. Je crois qu’il devient fou ! Oui, le fils est un honnête homme... Il a déjà quitté la maison paternelle... Il aura horreur de ce qu’il verra faire autour de lui... Tu as volé ma fortune, tu as volé mon honneur... Il n’y a plus rien que mon œuvre... mais tu ne l’auras pas ! Il courut à sa table, prit ses dessins, les déchira et les foula aux pieds, puis, saisissant un lourd marteau, il se précipita vers le fourneau, et, à grands coups, avec d’horribles rires, il s’efforça de le briser. Alors le vieillard, se retournant les cheveux hérissés, la bouche grimaçante : N’approche pas, ou je t’assomme ! Vous ne me faites pas peur ! Et il allait s’élancer pour arracher le brûleur à la rage de destruction de l’inventeur, lorsque la porte s’ouvrit, et Mlle de Clairefont parut. D’en bas elle avait entendu les vociférations du marquis... D’un élan, elle fut près de lui, s’empara du marteau et, enlaçant le vieillard dans ses bras, épouvantée : Honoré passa la main sur son front, et gémit : La jeune fille se tourna vers Carvajan et, doucement : Mon père vous prie de vous retirer, Monsieur... Comme, incertain, il restait immobile, deux éclairs jaillirent des yeux de Mlle de Clairefont, et, d’un geste montrant la porte, elle dit ce seul mot : Le maire, dominé, s’inclina en silence et, suivi de Tondeur, qui se faisait petit, il s’éloigna. Alors Antoinette, asseyant son père sur le grand fauteuil, se mit à genoux près de lui, réchauffa ses mains glacées, essuya son front mouillé de sueur et, le voyant inerte, sans regard : Honoré poussa un soupir douloureux, s’agita et ouvrit les paupières. Ses yeux s’emplirent de larmes et, avec effort, croisant ses doigts comme pour une prière : Il se renversa en arrière et perdit connaissance. Au même moment un pas rapide se fit entendre dans l’escalier, et M. est-ce que j’arrive trop tard ?... car, hélas, nous avons encore beaucoup à souffrir. Et lui montrant le marquis inanimé : Aidez-moi à emporter mon père dans sa chambre... Tous deux, pieusement, ils soulevèrent entre leurs bras le vieillard qui se plaignait comme un enfant, et, lugubre cortège, descendirent l’escalier de pierre. Les heures qui suivirent furent affreuses. Croix-Mesnil se multipliait, mais ne pouvait rassurer Antoinette sur l’état de son père. Le docteur Margueron, parti, dès le matin, pour une tournée dans les environs, ne vint qu’à sept heures du soir. Il trouva le marquis très agité avec un côté de la face convulsé. Il prescrivit des sinapismes appliqués aux jambes, et des sangsues à la base du crâne, si la congestion augmentait. Il ne dissimula pas la gravité de la situation, et promit de revenir le lendemain matin. Installée au chevet de son père avec le baron, la jeune fille passa les instants les plus douloureux de sa vie. Dans l’obscurité de la chambre, elle écoutait la respiration saccadée du malade, entrecoupée par des paroles sans suite. Assise près de la table, éclairée par une lampe, elle regardait l’ami dévoué qui, à la première nouvelle du malheur, n’avait pas hésité à accourir. Navrée jusqu’au fond de l’âme, le corps anéanti, Antoinette était obsédée par des idées désolantes. Elle ne pouvait même pas concentrer uniquement sa préoccupation sur ce pauvre homme qui gémissait sourdement, en proie à un violent délire. La moitié d’elle-même s’en allait vers son frère dont le danger moins immédiat était cependant plus grand encore. Quel calvaire elle avait à gravir, la pauvre fille, et combien pesante était sa croix ! Tous ses nerfs étaient détendus, elle se sentait sans force. Sa tête lui paraissait lourde et brûlante : elle eût donné beaucoup pour pleurer. Il lui semblait que, si la source de ses larmes s’était ouverte, elle s’y serait rafraîchie et calmée. Mais ses yeux restaient secs, enfoncés sous ses sourcils, comme tirés à l’intérieur par l’effort de la pensée. À dix heures, le vieux Bernard entra sur la pointe du pied, et demanda si on ne voudrait pas souper. Alors Croix-Mesnil la supplia de descendre avec lui. Elle n’avait pas mangé depuis le matin, il fallait qu’elle conservât des forces pour soigner son père. Elle se laissa arracher la promesse de prendre un potage, mais elle demeura dans la chambre de son malade. Revenu auprès d’elle, le baron essaya de la soustraire à sa sombre méditation. Ils causèrent tout bas, précaution inutile, car le marquis était hors d’état de rien comprendre, et les mots qui frappaient son oreille n’éveillaient plus aucun écho dans son esprit. Le calme de Mlle de Clairefont effraya le jeune homme. Il eût préféré la trouver exaltée. Elle raisonnait sur les événements qui venaient de se produire avec une lucidité et un sang-froid absolus. Elle n’avait plus aucun espoir et voyait la situation désespérée. Elle interrogea elle-même le baron sur l’effet produit par l’arrestation de Robert. Enfermée dans la solitude et le silence de Clairefont, elle ignorait complètement ce qu’on pensait et ce qu’on disait au dehors. Elle savait seulement par le billet de la tante Isabelle que les journaux avaient divulgué l’affaire. Du reste, c’était ainsi que Croix-Mesnil avait été informé. Un officier lui avait apporté le Courrier de l’Eure, et, avec un affreux saisissement, il avait lu le récit du meurtre et appris l’arrestation du prétendu meurtrier. Il avait aussitôt demandé une permission de vingt-quatre heures et était parti en toute hâte. Les autres journaux du département l’avaient renseigné sur les tendances de l’opinion publique. Deux courants s’établissaient déjà : l’un favorable à Robert, l’autre contraire. Malheureusement, le second était beaucoup plus puissant que le premier. La passion politique, habilement excitée par les partisans de Carvajan, était en jeu. Les journaux radicaux débordaient d’imprécations lancées contre «les gaietés sanguinaires de ces derniers représentants de la féodalité, qui croyaient pouvoir encore disposer, suivant leur monstrueux caprice, de l’honneur et de la vie des prolétaires». Chassevent, appelé «vénérable vieillard» et «honnête travailleur», était représenté pleurant la fille, appui de sa vieillesse. Le tout se terminait par un chaleureux appel à la fermeté des magistrats et à la rigueur du jury, car le crime abominable méritait un châtiment exemplaire. Croix-Mesnil se garda bien de laisser soupçonner à Antoinette ces excitations basses et ces fangeuses colères. Il ne dit pas non plus qu’au moment de quitter Évreux il avait reçu de son père une dépêche le mettant en garde contre l’ardeur irréfléchie d’un premier mouvement, et l’engageant à se tenir à l’écart de la famille de Clairefont. «La rupture n’est pas venue de toi, disait le prudent magistrat, profite de la situation qui t’est faite, et ne te compromets pas. Toutes les preuves matérielles accablent le malheureux Robert. Il n’y a pour lui que des présomptions morales, et bien faibles.» Le capitaine mit la dépêche dans sa poche et partit tout courant. Il avait un de ces cœurs simples qui croient ne pas faire assez quand ils ne font pas trop. Antoinette était malheureuse, son frère accusé, calomnié : ce n’était pas le moment de se tenir à l’écart, comme le lui télégraphiait son père, mais bien de se rapprocher. L’un près de l’autre, lui très triste, elle bien pâle, ils parlaient dans la demi-clarté de la lampe baissée, comme pour la veillée d’un mourant. Par instants ils s’arrêtaient pour écouter le vieillard qui, dans son délire, prononçait des phrases menaçantes et riait lugubrement. Et ces paroles douloureuses, marmottées entre les dents serrées, avec un frisson les ramenaient impitoyablement à l’affreuse réalité. C’est lui qui a accusé Robert, n’est-ce pas ? Et comment pourrions-nous en douter après ce qui s’était passé la veille ? Il s’est vengé d’une façon foudroyante de l’affront que mon frère lui avait infligé. nous avons travaillé à notre malheur de nos propres mains, et, en beaucoup de circonstances, nous avons été bien imprudents. Nous devons accuser nos ennemis, mais, pour être justes, commençons par nous accuser nous-mêmes. Et, comme une protestation contre cette franchise et cette humilité, la voix sifflante du marquis, s’élevant dans l’ombre de l’alcôve, répétait : Carvajan ! tout, tout, excepté mon œuvre ! Alors, pris d’une respectueuse horreur, les deux jeunes gens se taisaient et, dans le silence, le tic-tac lent et monotone de la pendule marquait la fuite du temps. Trois fois le vieux Bernard revint montrer à la porte de la chambre sa figure inquiète. Le brave homme voulait passer la nuit auprès du lit de son maître. Mais Antoinette le renvoya doucement, lui ordonnant d’aller se coucher, afin d’être dispos le lendemain. Vers deux heures du matin, elle s’approcha du malade, et l’examina attentivement. Son visage était moins crispé, sa respiration plus régulière ; il paraissait plus calme. Elle eut un court moment de joie, et, soudainement, les larmes que les plus cruelles angoisses n’avaient pu lui arracher jaillirent de son cœur réchauffé par un rayon d’espérance. Elle joignit les mains, se laissa tomber à genoux sur un coussin, et Croix-Mesnil entendit qu’elle priait Dieu de lui conserver son père. Il voulut la relever, l’encourager ; elle lui dit : Laissez, cela me fait du bien... il me semble qu’il est mieux... Si nous pouvions le sauver !... Je pensais tout à l’heure qu’il serait vraiment trop cruel que Robert ne le revît plus, et pût concevoir la pensée que le chagrin a causé sa mort. Oui, vous le sauverez, reprit avec émotion le baron, et vous verrez de nouveau le père et le fils réunis sous vos yeux. Les méchants ne triomphent pas toujours, et, quoi qu’on en dise, il y a une Providence. Moi, je le crois, dit simplement Antoinette. Ils restèrent pendant quelques minutes auprès du lit à regarder le vieillard, puis Mlle de Clairefont déclara à son compagnon qu’elle désirait veiller seule. Si j’ai besoin d’aide, je vous promets de vous envoyer chercher, ajouta-t-elle. Après avoir résisté, Croix-Mesnil se décida à obéir. Le silence s’étendit sur le château, et tout parut dormir. Dans la nuit, une hulotte se plaignait, mélancolique, et son chant de mauvais augure ne troublait pas la jeune fille. Elle y trouvait comme un écho de sa tristesse. N’était-ce pas le seul oiseau qui pût tourner autour de cette maison vouée au malheur ? Elle resta allongée dans un fauteuil, les yeux fixés sur une facette de la cheminée que la lumière faisait briller, suivant son imagination qui l’emportait bien loin. Peu à peu elle éprouva une sensation d’allégement, comme si son être eût flotté dans l’espace, balancé par des souffles légers ; elle ne sentait plus sa fatigue, elle était dégagée de sa douleur, elle voguait dans un bleu charmant et infini. Sa bouche exhala un souffle plus régulier : elle s’était endormie. Ce sommeil dura une grande heure, puis, du fond de son repos, il lui sembla qu’une voix l’appelait. Elle se dressa effrayée et courut au lit du malade. À demi soulevé sur son coude, il ouvrait des yeux troubles et vagues. Elle lui parla doucement ; il prit sa main, la serra, comme pour lui indiquer qu’il la reconnaissait, puis, articulant ses mots avec peine : Il faudra voir ce jeune homme, ma fille... C’est lui qui sauvera ton frère... Elle crut à une hallucination causée par la fièvre, à une conception délirante ; elle embrassa le vieillard pour le calmer, et, entrant dans son idée, comme on fait avec un enfant : Il agita sa tête blanche, leva ses yeux dans lesquels, en cet instant, vivait la pensée, et, avec un accent qui parut prophétique à Antoinette, il répéta : C’est ce jeune homme qui nous sauvera... Il faut le voir, ma fille... Il essaya de diriger ses regards sur elle, mais les muscles de son cou le faisaient souffrir, car sa figure se contracta. Une ombre de démence passa de nouveau sur son visage. Il était là tout à l’heure, murmura-t-il, et c’était lui qui te suppliait... Non, fit le malade avec une agitation croissante. Je sais ce que je dis... C’est lui seul qui peut sauver ton frère... Promets-moi que tu le verras !... Je n’aurai pas de tranquillité avant que tu me l’aies promis... Reposez donc, mon père, je vous le promets ! Les traits du marquis se détendirent. Il se laissa aller en arrière avec béatitude, et murmura des paroles que la jeune fille ne comprit pas. Quelques instants après, il dormait paisiblement. Le souvenir de Pascal, brusquement évoqué, lui était revenu tout entier. Son visage énergique et fier était là, devant elle, et ses lèvres s’ouvraient pour parler : Elle ne voulait pas l’écouter, elle savait d’avance ce qu’il allait dire. Et, murmure confus et caressant, ses paroles montaient autour d’elle ainsi qu’une prière. Comment eût-elle pu douter qu’il l’aimât ? Tout le lui prouvait, sa muette admiration, son craintif respect, son délicat effacement. Il tremblait en l’apercevant, il pâlissait quand elle s’éloignait, il eût voulu se mettre à genoux sur son passage, et il avait provoqué Croix-Mesnil parce qu’il le croyait aimé. Il devait haïr tout ce qui n’était pas elle et ne serait pas pour elle ; il avait horreur des intrigues qu’ourdissait son père, il eût donné son sang pour ne pas exciter l’horreur, et n’avait jamais espéré qu’il pût obtenir l’amitié. Oui, il serait un serviteur zélé, un défenseur loyal. Et tout ce qu’elle avait entendu raconter sur Pascal, et qu’elle avait dédaigné, se représentait à son esprit : son habileté comme homme d’affaires, son talent comme avocat, ses luttes contre le despotisme paternel. Et les paroles du marquis résonnaient encore à ses oreilles : C’est lui qui sauvera ton frère ! Par quelle mystérieuse intuition le vieillard avait-il été conduit à désigner Pascal comme le sauveur possible de Robert ? Une puissance surnaturelle lui avait-elle montré le jeune homme dans le vague de son rêve ? Il prétendait le reconnaître, et il ne l’avait jamais vu. Quelle voix céleste lui avait soufflé son nom à l’oreille ? Comment, à l’heure décisive, avec une autorité irrésistible, se soulevait-il sur son lit de souffrance pour donner ce hardi conseil ? N’était-il pas du devoir d’Antoinette de le suivre ? Elle l’avait promis, et, au fond d’elle-même, une secrète espérance naissait déjà. Le salut viendrait de là peut-être. Par le fils on obtiendrait beaucoup du père. Si la haine de Carvajan, adoucie par cette capitulation de ses ennemis, allait se calmer ? S’il consentait seulement à rester neutre, à ne plus déchaîner contre eux toutes les mauvaises passions de ses partisans. Comme l’horizon pourrait promptement s’éclaircir ! Robert, lavé de tout soupçon et rendu à la liberté, viendrait près du malade dont il hâterait la guérison. À cette pensée, une exaltation ardente s’empara de la jeune fille. elle délibérait quand le résultat heureux était dans ses mains ! Un amer sourire crispa ses lèvres. Au prix de quelle humiliation l’obtiendrait-elle ? Il lui faudrait aller au-devant de Pascal, le convaincre, et l’implorer. Lui ayant nettement fait comprendre un jour qu’il n’existait pas pour elle, et que d’une Clairefont un Carvajan n’avait à attendre que le mépris, elle devrait se présenter en suppliante, et pleurer devant lui. Quel sacrifice lui coûterait pour assurer la délivrance de son frère ? D’ailleurs, n’avait-elle pas à expier ? N’était-elle pas responsable d’une part de leur malheur commun ? Elle s’était montrée dédaigneuse et hautaine : elle accepta le sacrifice de son orgueil, et s’apprêta à l’offrir comme un tribut à leur ennemi. Elle s’adresserait à Carvajan lui-même, s’il le fallait ; elle affronterait le monstre, elle lui demanderait pardon de l’avoir chassé, et lui donnerait la joie d’un triomphe complet. Le jour la trouva dans ces dispositions. Son parti était pris : elle ne devait plus faiblir. Elle cherchait seulement un moyen d’arriver jusqu’à Pascal. Vers sept heures, Croix-Mesnil vint la rejoindre. Le vieillard était plongé maintenant dans une torpeur lourde. Il ne parlait plus, et respirait fortement. Cédant aux supplications de son ami, Antoinette consentit à lui laisser la garde du malade. Elle gagna sa chambre, rafraîchit son visage, et se jeta sur son lit pour quelques instants. À neuf heures, comme elle finissait de s’habiller, le vieux Bernard gratta à la porte et lui annonça que le docteur Margueron était arrivé, amenant avec lui maître Malézeau. La jeune fille les trouva au chevet de son père. Toutes les fenêtres, par ordre du médecin, avaient été ouvertes. L’air et la lumière entraient à flots, et le marquis s’en était montré ranimé. Il avait les yeux ouverts et manifestait quelques symptômes de connaissance. La fièvre était tombée, mais il y avait un peu de paralysie du côté gauche. Le docteur se déclara beaucoup plus rassuré et expliqua à Malézeau que son malade avait eu un transport au cerveau qui semblait en bonne voie de guérison. Il ne faut pas le fatiguer, dit-il, et surtout qu’on ne le fasse pas causer... Descendons : j’écrirai en bas mon ordonnance. Sur la terrasse, entre le notaire et Mlle de Clairefont, le brave homme ne put se retenir de parler de Robert. La veille, dans l’émotion des premiers soins à donner au marquis, il n’avait pu rencontrer le moment favorable pour déclarer quelle saisissante impression il avait emportée de la scène de la confrontation. Voyez-vous, Mademoiselle, quand je l’ai vu s’agenouiller si simplement devant le lit de la morte et prier, ma conscience s’est soulevée et je me suis dit : Ou ce jeune homme est un déterminé scélérat, ou il est innocent. il n’est pour rien dans le malheur, s’écria avec feu Malézeau. Un Clairefont ne ment pas, docteur. Il a de terribles ennemis, reprit Margueron. Déjà toutes mes déclarations ont été dénaturées et circulent dans La Neuville, accablantes pour le comte. Mais, devant la justice, je dirai ce que je pense... Et si les jurés ne sont pas circonvenus... Mlle de Clairefont laissa partir le docteur et retint le notaire. Permettre que Carvajan continuât à travailler l’opinion publique, c’était peut-être signer la condamnation de son frère. Elle arrêta Malézeau, le fit asseoir près du perron, et, à brûle-pourpoint, elle lui dit : Comment faudrait-il m’y prendre pour avoir un entretien avec le fils de M. Il pouvait s’attendre à tout, excepté à une pareille démarche. Il se demanda si Antoinette, exaspérée, n’était pas déterminée à faire quelque coup de tête. Mais il la vit calme et réfléchie. Elle raconta tout simplement ce qui s’était passé la nuit précédente, et avoua que l’ordre donné par son père lui paraissait un commandement du ciel. En l’écoutant, Malézeau se sentit gagné par une émotion singulière. Peut-être était-ce là réellement le plan le plus sage : prendre Pascal par les sentiments, et gagner Carvajan par l’intérêt. Peut-être faudrait-il en arriver à un arrangement amiable, qui empêcherait la vente, et livrerait le domaine au maire de La Neuville. Mais tout n’était-il pas préférable à l’horreur d’un procès criminel ? Le notaire, au fond de lui-même, avait la conviction que toutes les dépositions faites contre Robert avaient été soufflées par Fleury, Tondeur et consorts. Un mot dit par Carvajan, et l’affaire changeait de face. Au lieu d’un renvoi devant la cour d’assises, on pouvait obtenir une ordonnance de non-lieu. Mademoiselle, dit Malézeau, sortant de ses réflexions, c’est une tentative à faire, Mademoiselle... Le fils Carvajan est arrivé ce matin par le chemin de fer... Il est donc à La Neuville. Mais je ne crois pas que vous soyez tentée de rencontrer le père ? Si vous voulez vous en rapporter à moi, Mademoiselle... je vous conduirai chez ma femme, et, pendant ce temps-là, j’irai reconnaître les abords de la maison, et préparer votre entrée. Après une absence de vingt-quatre heures qui avait beaucoup intrigué son père, Pascal était, en effet, revenu le matin même. Interrogé sur le résultat de son voyage, il avait répondu laconiquement qu’il était allé au Havre pour voir un de ses correspondants. Il n’avait pu, en disant cela, s’empêcher de rougir. Il n’était pas habitué au mensonge. Or, son voyage au Havre s’était borné à un séjour à Rouen, où il savait devoir trouver un de ses camarades d’école, nommé récemment substitut du procureur général. Le magistrat l’avait reçu avec cette amabilité emphatique et gourmée qui est la marque professionnelle ; il avait parlé d’abondance pendant une demi-heure, s’étendant sur ses écrasants travaux, sur les soucis de sa responsabilité, délayant des phrases tièdes et longues. Mais, quand Pascal avait voulu mettre sur le tapis l’affaire de Clairefont, le substitut était devenu froid et soupçonneux. Il n’avait plus parlé que par monosyllabes. Et comme le jeune homme le pressait de questions : Mais au fait, mon cher, vous êtes de La Neuville : vous devez en savoir plus long que moi. Et, au lieu de répondre, il avait interrogé. Au bout d’une heure de visite, Pascal s’était retiré très inquiet, avec la conviction que le parquet pousserait l’affaire à outrance. Il avait passé une triste soirée à l’hôtel, ne voulant pas revenir avant le lendemain, de peur de donner des soupçons à son père. Maintenant, enfermé dans le cabinet du banquier, il s’efforçait de travailler pour user le temps, mais sa pensée rebelle lui échappait et l’emportait bien loin de ses rapports et de ses mémoires. Incapable de rester en place, il allait de la table à la fenêtre, pour regarder au dehors. Le temps s’était mis à l’orage, et des nuées lourdes couraient dans le ciel. Un éclair brilla, suivi d’un coup de tonnerre lointain, et le jour devint jaune, comme si l’air eût été chargé de cendres. Au même moment, le marteau de la porte retomba avec bruit, poussé par une main impatiente, un chuchotement se fit entendre dans le vestibule, et maître Malézeau entra dans le cabinet avec une mine extraordinaire. Jamais ses yeux n’avaient tant papilloté derrière ses lunettes d’or. Votre père est bien parti en cabriolet sur la route de Lisors ? j’ai là une dame qui désirerait vous parler... À ces mots, tout le sang de Pascal se porta à son cœur, ses jambes fléchirent, il vit la salle tourner autour de lui. Il demanda d’une voix altérée : Qui est-ce ? avec la certitude d’entendre répondre : Mlle de Clairefont. Malézeau ne perdit même pas son temps à remplir cette formalité ; il ouvrit la porte et, s’effaçant pour laisser le passage libre, il dit : Et, sur le seuil du triste cabinet de son père, Pascal se trouva en face d’Antoinette. Un voile couvrait son visage : elle l’ôta d’un brusque mouvement ; et il la vit pâle, l’air souffrant, les yeux rougis par l’insomnie et le chagrin. Il était bien plus ému qu’elle. Sans savoir ce qu’il faisait, il lui avança un siège. Elle s’assit, et adressa un geste suppliant à Malézeau. Ce moment, que Pascal, la veille, eût payé de sa vie, lui causa un embarras insupportable. Une chaleur dévorante lui monta au visage, il sentit des pointes de feu à la racine de chaque cheveu. Il se dit : si je ne parle pas, je deviens grotesque ; si je parle, je risque de dire quelque sottise qui me rendra odieux. Il leva sur la jeune fille des yeux si pleins d’angoisse qu’elle comprit que c’était à elle d’ordonner, et à lui de se soumettre. Elle sourit tristement, et, d’une voix qui pénétra Pascal jusqu’au fond de l’âme : Je viens à vous, Monsieur, en suppliante... Et comment oserais-je tenter une telle démarche, si je n’avais pas pour m’encourager le souvenir de notre première rencontre ?... Le hasard, vous le voyez, savait ce qu’il faisait en vous plaçant en travers de ma route... Elle eut le courage de le regarder avec coquetterie. Et lui, sous le charme, quand elle eut fini de parler, l’écoutait encore. Ainsi c’était elle qui avait évoqué le souvenir de ce chemin creux où, pour la première fois, ils s’étaient trouvés l’un près de l’autre. Tout ce qui avait suivi n’existait pas : elle l’avait volontairement effacé. Il ne restait, pour lui et pour elle, que cette courte promenade par une belle matinée d’été, dans la lumière, la verdure et les fleurs. S’il eût prononcé les mots qui lui montaient aux lèvres, il lui eût dit : Je vous aime. Mais il ne le voulut pas. Elle était venue à lui loyalement, elle restait là, seule, sous la sauvegarde de son honneur, et elle était malheureuse. Il pensa : Je ne lui révélerai jamais combien je l’adore, mais je le lui prouverai en lui dévouant ma vie. Il s’approcha, et, avec un respect religieux : Je sais, Mademoiselle, ce qui vous amène, dit-il de cette belle voix profonde qui allait au cœur de Carvajan lui-même, et il semble que j’aie eu le pressentiment que je devais vous voir aujourd’hui, car je suis allé hier à Rouen pour m’informer de votre frère. Elle poussa un cri de joyeuse surprise, et une teinte rosée s’étendit sur ses joues, en se voyant si promptement et si bien comprise. Il était en bonne santé, et très calme, m’a-t-on assuré. Quant à l’affaire en elle-même, les magistrats sont jusqu’ici fort silencieux. Peut-être rien n’est-il encore décidé, fit-elle en joignant les mains... Monsieur, si vous vouliez joindre vos efforts aux nôtres ! Je sens que je puis compter sur vous, que votre esprit est juste, et votre cœur généreux. Je vous en prie, parlez pour nous à M. Pascal pâlit à cette terrible demande qui assimilait son père à un bourreau dont on veut désarmer la cruauté. Antoinette craignit de l’avoir offensé : elle prit un air caressant. Pardonnez-moi, dit-elle, si je vous ai déplu... Mais ce que j’ai à vous demander est si difficile à dire !... Je ne veux pas prononcer une parole qui puisse vous paraître irrespectueuse pour votre père, et, cependant, il faut que je vous fasse comprendre que nous venons demander grâce... Nous sommes à sa discrétion, à la vôtre... Tout ce qui sera exigé nous paraîtra facile, si nous pouvons obtenir un peu plus d’indulgence pour le pauvre Robert... Et c’est parce que nous avons jugé que votre intercession serait plus puissante que nulle autre que je me suis adressée à vous. Ainsi, c’était à son frère seul qu’elle avait pensé ! Dans le secret de son esprit, aucun penchant ne l’avait entraînée vers Pascal. Son cœur était fermé à ce qui n’était pas Robert, et, pour l’amour de lui seulement, elle avait pris sur elle de vaincre sa fierté, et de supplier. Il chassa toute vaine espérance de tendresse, il glaça sa pensée, il apaisa les bouillonnements de son sang. Si vous saviez comme nous sommes durement éprouvés ! À la suite d’une entrevue avec M. mon père est tombé malade et nous inspire les plus vives inquiétudes... Tout m’accable à la fois, vous le voyez, et je ne sais de quel côté me tourner pour ne pas voir une menace de malheur. Et sans un ami dévoué qui est venu à mon aide... Un soupçon traversa le cœur de Pascal : il changea de visage, ses poings se crispèrent. De son affection pour nous il n’aura obtenu que des soucis et de la tristesse, le pauvre garçon !... Ce fut si doux, si tendre, et cependant si indifférent, que Pascal revint à la vie. Croyez, Mademoiselle, déclara-t-il, que je suis prêt à tout tenter pour vous satisfaire... Mais je ne puis engager que moi, et c’est de mon père que vous voulez que je vous réponde. Il sembla à Antoinette que celui qu’elle voulait conquérir lui échappait. N’avez-vous pas tout pouvoir sur lui ? N’ai-je pas vu quelle place vous occupiez dans ses préoccupations ? je vous en prie, soyez pour nous un allié bienveillant, prenez notre cause en mains !... Nous n’avons plus d’espoir qu’en vous... Rien ne nous touche que Robert ; et nous abandonnerons tout ce qui n’est pas lui. Votre terre, votre château, le reste de votre fortune... Pour la seconde fois elle avait fait l’offre. Et ne fallait-il pas en arriver là? Malézeau ne lui avait pas caché que ce serait le mot décisif pour le banquier. La Grande Marnière, le but de ses efforts, le rêve de son ambition, la proie montrée à ses alliés. Mlle de Clairefont sentit qu’elle avançait sur un terrain brûlant, mais ne devait-elle point, dans ce traité de capitulation suprême, spécifier les conditions ?... Elle n’osait plus parler et regardait Pascal qui marchait dans le cabinet, le front lourd. Il s’arrêta, passa la main sur ses yeux, laissa échapper un soupir qui ressemblait à un sanglot, et s’assit près de la fenêtre, paraissant oublier complètement qu’il n’était pas seul. Antoinette fut saisie de pitié : elle alla a lui et, avec un accent qui le fit frissonner : Je vous en prie, pardonnez-moi !... Il la regarda d’un air sombre. Est-ce qu’on blesse un Carvajan en lui offrant de l’argent ?... Ne sait-on pas que l’intérêt est la règle unique de cette maison où nous sommes ?... Le langage que vous tenez est raisonnable et logique. Après tout, il ne s’agit que d’une affaire ! Vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas si j’ai une conscience et un cœur... D’où vous viendrait ce soupçon que j’ai souffert de ce qui se passe autour de moi ? Qui vous aurait révélé mes répugnances et mes douleurs ? Auriez-vous eu, par hasard, le pressentiment que je pourrais être fier et désintéressé ? N’en croyez rien : je suis un Carvajan, c’est-à-dire un être avide et vénal. Le marché que vous proposez est avantageux ; nul doute que je l’accepte. Mettez en jeu mon âpreté au gain. Voilà ce qui est vrai et ce qui ne vous trompera pas ! Il lui montra un visage bouleversé par la violence de ses sensations. Elle agita lentement la tête : Et voilà justement ce que je ne crois pas, dit-elle avec beaucoup de calme. Je suis sûre que vous êtes bon, et qu’une prière et des larmes feront cent fois plus pour notre cause que les plus brillantes promesses... En échange de ce que vous allez faire pour nous, je ne vous offrirai que ma reconnaissance sincère, je ne vous demanderai d’autre engagement que de mettre votre main dans la mienne... La petite main, qui avait si insolemment coupé l’air avec une cravache, dans le chemin de Couvrechamps, se tendait maintenant ouverte et caressante. Toucher ces doigts fins et fuselés, c’était se faire esclave. Se dévouer à Antoinette, c’était se déclarer contre Carvajan. Depuis sa rentrée à La Neuville, il y était prêt ! Il ne conçut aucune espérance d’arriver à être aimé un jour ; il ne se permit aucune illusion sur les sentiments auxquels obéissait la jeune fille. Il la vit contrainte par une implacable nécessité de faire violence à son orgueil, presque à sa pudeur. Il la plaignit et voulut abréger l’épreuve. Il prit la main qu’elle avançait, la serra à peine, avec un respect attendri, et, s’inclinant : Soyez rassurée, Mademoiselle, dit-il, vous ne serez frappée ni dans vos affections ni dans votre fortune... J’en prends l’engagement, sur mon honneur. Dans le saisissement de sa joie, Antoinette ne trouva pas un mot à répondre, et la promesse faite tomba si solennelle dans le silence du sombre cabinet de Carvajan que Pascal lui-même en fut épouvanté. Songez cependant, Monsieur, dit-elle enfin, que je ne vous demande point de faire dans notre intérêt quoi que ce soit qui puisse vous nuire... Rien ne pourrait me nuire davantage, répondit-il, que de m’associer, même indirectement, à une œuvre que réprouverait ma conscience. Mlle de Clairefont approuva de la tête, et une lueur singulière brilla dans ses yeux. Sa voix parut à Pascal plus moelleuse, plus liante, presque affectueuse. N’importe, reprit-elle, j’entends que votre généreuse promesse ne vous engage vis-à-vis de nous que dans une mesure que, seul, vous aurez à fixer. Puis, comme si elle eût craint que ce dernier cri de fierté eût blessé le jeune homme : Mais quoi qu’il résulte de cette entrevue, ajouta-t-elle, soyez sûr que j’en garderai pour vous une complète estime et une vive gratitude. Elle lui tendait de nouveau la main, et, cette fois, il ne craignit pas de la prendre et de la serrer, comme si le contact de cette chair douce et tiède eût dû l’attacher plus invinciblement à Antoinette. La porte s’ouvrit, Me Malézeau s’avança, et Mlle de Clairefont était déjà au bout de la rue du Marché, que Pascal, sur le seuil de la maison, s’efforçait de la voir encore. Il rentra lentement, gravit l’escalier, et s’enferma dans sa chambre. À sept heures du soir, Carvajan revint de Lisors. Il était affamé, ayant fait sept lieues en cabriolet. Il demanda le dîner à grands cris, et, tout droit, alla s’asseoir dans la salle à manger. Le banquier se montra d’une humeur joyeuse. Il parla avec une grande animation, expliquant l’affaire qu’il avait examinée dans la journée, et qui lui promettait de beaux bénéfices. Vois-tu, garçon, c’est une distillerie établie sur la Lieure, qui donne une excellente force motrice... Les braves gens qui l’ont montée n’avaient pas les reins assez solides, et ils sont très près de leurs pièces... Il faut beaucoup de capitaux pour conduire une entreprise pareille... Ces innocents ont des marchés annuels passés avec les cultivateurs du Nord pour la fourniture des betteraves, et ils vendent les pulpes aux fermiers des environs, au lieu de les utiliser à nourrir eux-mêmes des bestiaux... Mais rien que le lait payerait l’achat des matières premières ! Il a fallu que le père Carvajan vînt leur expliquer ça... Dumontier et moi, nous allons leur prêter cent cinquante mille francs... J’irai surveiller l’exploitation de temps en temps. mais je n’avais pas volé ma soupe ! Et toi, mon brave, qu’est-ce que tu as fait ? Allait-il raconter hardiment à son père ce qui s’était passé, ou le préparer adroitement à entendre une pareille confidence ? Je suis resté ici toute la journée... Dans l’accent de son fils il avait découvert une sonorité singulière. Il l’observa et lui trouva la contenance embarrassée. allons fumer dans mon cabinet, dit-il en se levant. Ils passèrent dans la grande pièce sombre, éclairée seulement par une lampe placée sur le bureau du banquier. Et, avec une ivresse délicieuse, Pascal retrouva flottant, affaibli dans l’air, le parfum qu’Antoinette avait laissé, trace subtile de son séjour dans la maison de l’ennemi. Carvajan avait un odorat de sauvage ; il respira avec force, mais ne sonna mot. Il marchait à grands pas, suivant son habitude. Les soupçons qu’il avait formés sur le compte de son fils tendaient à se préciser, et lui causaient une sourde inquiétude : Serait-il de connivence avec les gens de Clairefont ? Mais comment, par quelle entremise ? Absorbé dans la recherche de ce problème, il allongeait ses enjambées, allant de la fenêtre au bureau, lorsque, sur la console en vieil acajou empire, qui garnissait le trumeau du côté de la rue, un morceau de tissu noir attira son attention. Il s’approcha machinalement, le regarda, reconnut une voilette de femme, et, avec une exclamation, s’en emparant : Qui est-ce qui a laissé ça ici ? Qui donc est venu en mon absence ? J’avais bien reniflé, en entrant, une odeur qui n’était pas catholique !... Il mit la voilette sous le nez de Pascal. Tu dois être informé, toi, monsieur le casanier, qui n’es pas sorti de la journée ? Cet objet de toilette n’appartient pas à une des dames de La Neuville... Dieu merci, elles ne se cachent pas le visage !... La supposition qu’il fit était si énorme qu’il n’osa pas la formuler. Il resta en suspens, les mains tendues, froissant la gaze noire imprégnée d’une délicate senteur d’iris, la bouche tordue par la colère. Pascal ferma les paupières pour ne pas voir son père qui, ainsi, lui fit horreur, et, affermissant sa résolution : Ne cherchez pas, répondit-il, la personne qui est venue est Mlle de Clairefont. Il faut qu’ils soient bien à quia, là-haut, pour que la fière Antoinette se soit décidée à descendre jusqu’ici... Intercéder pour les siens auprès de vous... La voilà soudainement devenue bien humble !... Il changea de ton, et, regardant son fils avec sévérité : Et pourquoi, dès mon arrivée, ne m’as-tu pas raconté la chose ?... Parce que j’espérais, en gagnant un peu de temps, arriver à vous disposer favorablement. Me prends-tu pour un tonton qui va comme on le pousse ? Suis-je homme à changer au gré d’un caprice, et à renoncer à mes projets pour des pleurnicheries ?... La belle a sans doute tâché de t’émouvoir avec des regards mouillés et de t’entortiller avec des phrases câlines !... elle connaît son métier de femme, et c’est une sucrée de la première espèce !... Elle nous en a donné un échantillon, le soir de la fête, quand son nicodème de fiancé a refusé de danser en face de toi !... Il faut se méfier de ces gens-là... En paroles, ils vous promettent le bon Dieu ; mais, en actions, ils vous donnent le diable ! Je les connais, moi, et bien, depuis le temps que je les pratique ! Ce qu’ils savent le mieux, c’est mentir ! La demoiselle t’a enjôlé, et elle n’était pas au bout de la rue qu’elle riait de toi... Il s’était promis de subir impassible les sarcasmes et les violences. Pouvait-il acheter trop cher la réalisation des promesses faites à la jeune fille ? Carvajan avait repris sa marche de long en large dans son cabinet. Il réfléchissait, et sa physionomie était devenue très grave. Brusquement il s’arrêta, et, jetant un coup d’œil à son fils : Mais enfin elle n’a pas fait que soupirer, n’est-il pas vrai ? Elle a dû parler aussi un peu... Laissons le côté sentimental de la question, et voyons le côté pratique... Que vous sauviez son frère, et que vous épargniez son père... Autrement dit, que je prouve clair comme le jour que le jeune Clairefont est aussi blanc que l’hermine, et que, tenant le vieux dans le creux de la main que voici, je le laisse aller franc et quitte ?... Et que m’offre-t-elle en échange ? Sans doute une reconnaissance éternelle ?... Mlle de Clairefont n’a point fixé de conditions... Et qui donc les fixera, sacredié ? s’écria Carvajan, dont le visage basané devint d’un rouge sombre. Vous, mon père, répondit froidement Pascal... Carvajan alla s’adosser à la cheminée. Je suis le maître, c’est vrai ! Et deux avis valent mieux qu’un... Toi, à ma place, qu’est-ce que tu ferais ? Je ne vous l’ai jamais laissé ignorer, mon père, et, dès le commencement de mon séjour, je vous ai exhorté à la conciliation. La situation de la famille de Clairefont était alors beaucoup moins grave qu’elle ne l’est aujourd’hui, et c’était uniquement dans votre intérêt que je parlais. Je souhaitais vous voir renoncer à une hostilité qui pouvait vous rabaisser dans l’opinion de beaucoup de gens. Je voulais vous voir des idées qui fussent à la hauteur de la position à laquelle vous avez su atteindre. Vous étiez le plus fort : il convenait de vous montrer généreux. C’était là le langage que je vous tenais... Et ceux que vous considériez comme vos ennemis résistaient encore ! Que dois-je vous dire, aujourd’hui qu’ils sont vaincus, désespérés, et qu’ils demandent grâce ? Ce n’est pas un avis que je vous donne, c’est une prière que je vous adresse. Soyez humain : ne frappez pas des gens à terre. Détournez-vous de ces Clairefont qui n’existent plus maintenant. N’accablez pas le fils, dont le seul et vrai crime est le nom qu’il porte, et laissez le père mourir en paix dans son domaine morcelé et appauvri. Oublies-tu qu’il t’a insulté devant toute la ville ?... ne sais-tu pas qu’hier matin il a voulu m’assommer ? Que feraient-ils alors s’ils étaient debout ? Tu ne les connais pas : ce sont des bandits ! Il redevint très calme et, fourrant ses mains dans ses poches : Enfin, mon bonhomme, c’est très joli, mais ils me doivent près de quatre cent mille francs ! Le domaine en vaut le double !... je serais propre, sans ça ! Mon père, reprit Pascal avec une émotion qui faisait trembler sa voix, ne m’ôtez pas tout espoir de vous convaincre... Faites-moi ce sacrifice, et je vous en serai reconnaissant toute ma vie ! En échange, exigez de moi ce que vous voudrez, et j’y consens d’avance. Je serai votre serviteur, je m’attacherai à votre fortune, je ferai triompher votre ambition. Mes jours, mes nuits, tout vous appartiendra. Mais, au nom de ce qu’il y a de plus sacré, ne me refusez pas ce que je vous demande !... Carvajan marcha sur son fils, et, avec une atroce ironie : Qu’est-ce qu’on t’a donc promis, si tu réussissais ? Es-tu mon fils ou l’homme d’affaires des Clairefont ? N’est-ce pas un fils qui veut le nom de son père respecté et honoré ? Respect, honneur, mots bien placés dans ta bouche ! Allons, monsieur l’honnête homme, dis donc hardiment ce que tu penses, aie donc le courage de ta trahison !... Crois-tu que j’en suis à m’apercevoir que j’ai un ennemi dans ma propre maison ? Tu rêves de me tromper !... Tu es encore un peu trop jeune !... Niais, qui se laisse entraîner par une femme, et qui veut duper son père ! Tu verras comment elle t’en récompensera ! j’ai voulu savoir à quoi m’en tenir, et je suis fixé maintenant : tu as marivaudé avec la belle Antoinette, et tu es sa créature... Va, elle t’apprendra le respect et l’honneur ! Ose donc me dire qu’elle ne t’a pas ensorcelé ! Ose donc nier que tu l’aimes ! Pascal, qui s’était courbé sous la colère paternelle, se redressa, et, montrant un visage illuminé par la passion : Et ce sera le malheur de ma vie, puisque je me vois placé entre vous, que je trouve implacable, et elle, que je voudrais sacrée. Tous les coups que vous allez frapper tomberont sur mon cœur. C’est la fatalité qui a décidé... Je n’ai pas été au-devant de Mlle de Clairefont. Je l’ai rencontrée sans savoir qui elle était... Et quand j’ai pu réfléchir, il était trop tard... Je vous engage ma parole de ne jamais la revoir, si vous voulez l’épargner... Je ne connais ni son père ni son frère... Devant les yeux je n’ai qu’elle. Vous ne pouvez la haïr : elle ne vous a jamais rien fait... Mon père, vous avez aimé, vous aussi, et vous avez souffert... Au nom du passé, soyez bon aujourd’hui, et ne faites pas votre fils aussi malheureux que vous l’avez été vous-même ! tu as eu tort d’évoquer ce souvenir, dit Carvajan, car il me défend la pitié ! Renonce à ton amour : il est un peu moins vieux que ma haine ! Du plus loin que je me souvienne, je la retrouve, vivace au fond de mon cœur. C’est en elle que j’ai puisé l’énergie qu’il m’a fallu pour arriver où je suis. Je n’ai rien fait dans la vie que pour assurer son triomphe, et quand je touche au but, tu viens, pour un caprice, pour une amourette, me demander de renoncer à cette joie si ardemment rêvée ? Tu n’es qu’un enfant plein de faiblesse et d’aveuglement. Tu ne sais pas te conduire... Laisse-moi faire tes affaires, en même temps que les miennes, et je t’obtiendrai plus que tu n’as pu désirer. Tu m’accuses presque d’être un mauvais père... Cette fille que tu aimes, la veux-tu ? Tu la verras souple et douce ! j’ai un procédé, moi, infaillible, pour mettre au pas les jeunes personnes qui s’en font accroire... Suis mes conseils, ne te mêle de rien, sois simplement spectateur, et la princesse est à toi !... Je mourrais de honte devant elle ! Je crois m’être montré patient, mais tu commences à m’échauffer les oreilles ! J’apprécie la fantaisie, mais à la condition qu’elle ne se prolonge pas ! Il n’y a point de puissance humaine qui me ferait dire non, quand j’ai pensé oui ! Or, je me suis fait, il y a trente années, le serment que je mettrais le marquis hors de son château et que je m’y installerais à sa place ! Et moi, mon père, j’ai fait tout à l’heure le serment que je vous en empêcherais ! dit Carvajan avec un calme effrayant. tu apprendras à tes dépens qu’il ne faut jamais prendre d’engagement téméraire... Dans quinze jours, tu m’entends, le domaine de Clairefont passera en vente, et le marquis sera sur le grand chemin ! Non, mon père, car demain vous serez payé ! La maison en s’écroulant n’aurait pas produit un plus formidable effet. As-tu bien réfléchi, bégaya Carvajan, à ce que tu viens de dire ? Oui, mon père, comme vous à ce que vous voulez faire ! Je ne reculerai devant rien pour empêcher une spoliation indigne ! Où prends-tu l’audace de me parler ainsi ? Dans l’horreur que vos actes m’inspirent ! À ces mots, Carvajan s’avança menaçant et terrible. Il parut grandir, son visage fut bouleversé par une colère sauvage. Debout, tout noir, les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l’or, on l’eût pris pour le génie du mal. tu me menaces et tu m’outrages ! ceux que tu veux défendre, je les poursuivrai sans pitié. ils ont cru opérer une diversion triomphante en t’attirant à eux ? Ils ont espéré que je m’arrêterais pour ne pas te combattre ? Ils verront ce que je peux quand on me brave ! Le beau protecteur qu’ils ont là!... Tu es bien hardi d’oser te frotter à ton père ! mon garçon, j’en ai maté de plus forts que toi, et tu connaîtras la poigne de Carvajan !... Imbécile, qui croit à tout ce que ces Clairefont lui ont promis !... Mais ce sont des hypocrites !... Ils t’ont amorcé avec la fille... Tu n’y as vu que du feu... elle n’est pas avare de gentillesses... Mais elle ne peut que te mépriser : un homme de rien, le fils de ton père, un monsieur qui n’est pas «de» quelque chose !... Quand tu auras tiré les marrons du feu, on te chassera comme un laquais ! Je ne te trompe pas, moi, je suis franc et sincère... Tu cours à un camouflet certain... Tu auras manqué à tous tes devoirs, renié ton père, et tu resteras avec ta courte honte !... Tu es là, les yeux fixes... Tu n’as pas la bouche cousue... Ne donne pas des centaines de mille francs comme ça... ils ne seraient pas longs à te fricoter le tien ! Il s’approcha du jeune homme, le prit dans ses bras, le serra, le caressa, lui parlant avec tendresse, avec éloquence, variant ses intonations, ardent à le convaincre et à le séduire. Il le trouva insensible, muet et sourd, cuirassé par sa volonté. Alors, bavant de colère, Carvajan cria : Infâme qui vend son père, qui l’assassine ! Si je ne vois pas ces Clairefont dans le ruisseau, je meurs : je n’ai vécu que pour cette heure-là, où je les tiendrai abattus, écrasés, sous mes talons !... Et tu me voles ce bonheur tant attendu !... Je te ferais du mal ! Je te défends de m’appeler ton père... J’en doute en voyant comment tu agis. Le jeune homme demeura muet d’horreur devant cette fureur qui ne reculait devant aucune menace, devant aucun blasphème. Il fit un geste de désespoir et se dirigea vers la porte. Son père y fut en même temps que lui, prêt à un dernier effort : au moins, transigeons, dit-il, les yeux égarés, mais le cerveau lucide... Et je les laisse en repos... Non, mon père, je n’ai plus confiance en vous... Les cheveux gris de Carvajan se hérissèrent sur son crâne ; il voulut frapper son fils : ses bras retombèrent sans force. Il essaya de crier, d’insulter, il ne put que balbutier : Si ta mère était là, elle te maudirait !... Non, mon père, dit le jeune homme, qui releva la tête avec orgueil. Et, laissant le vieillard ivre de rage impuissante, il sortit. Le lendemain, avec une surprise et une satisfaction à peu près égales, la population de La Neuville apprit que la querelle entre Clairefont et Carvajan allait prendre une face nouvelle, grâce à la rupture qui venait de se produire entre le maire et son fils. On avait vu d’une part Fleury, Tondeur et Dumontier accourir dès le matin à la rue du Marché et, au bout d’un temps très long, sortir affairés, discutant et gesticulant. D’autre part, Pascal s’était installé provisoirement chez Me Malézeau, qui, brûlant bravement ses vaisseaux, se déclarait pour la famille de Clairefont. Quelle aubaine pour la petite ville dont la plate existence se traînait dans la monotonie, et qui, subitement, se trouvait agitée par des émotions violentes ! Les langues marchaient bon train, et les commérages prenaient des proportions à la fois effrayantes et risibles. Les Dumontier avaient raconté aux Leglorieux que Pascal, affolé par Antoinette de Clairefont, avait osé tenir tête à son père, et cette confidence, embellie par les Leglorieux de quelques broderies de leur façon, tournait maintenant à la calomnie. On disait couramment que Pascal, surpris avec la demoiselle du château, avait été chassé par le banquier indigné. Il avait presque fallu arracher Carvajan des mains de son fils qui voulait l’étrangler. Aurait-on jamais attendu de tels excès de ce jeune homme qui paraissait si convenable ? Autrefois on n’aurait pas vu ça ! Mais la punition serait exemplaire, et ces intrigants de Clairefont ne gagneraient rien à avoir fomenté la discorde, car le maire, qui les avait ménagés jusque-là, était maintenant décidé à les accabler. Il savait des choses décisives sur l’affaire du jeune comte, et il les dirait : on pouvait compter au moins sur une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, la faiblesse des juges ne permettant pas d’espérer une condamnation à mort. Et, le jour même du procès, le domaine de Clairefont, vendu à l’audience des criées, serait adjugé à Carvajan. Un autre récit, favorable, celui-là, à Pascal, mais tout aussi gros d’inexactitudes, était mis en circulation par les partisans du château : le maire était dans de beaux draps, et il allait sans doute être révoqué, car il avait fait prêter par des hommes de paille de l’argent à cinquante pour cent à ce pauvre innocent de marquis. De plus, il connaissait le véritable assassin de Rose Chassevent, et il l’avait fait passer en pays étranger pour le soustraire à l’action de la justice, et perdre plus sûrement le malheureux Robert, qui était innocent, mes amis, comme l’enfant qui vient de naître. Pascal avait tout découvert, et, indigné, il avait voulu forcer son père à entrer en arrangement avec le marquis et à dénoncer le vrai coupable. Mais Carvajan avait résisté : alors le fils était parti, en déclarant qu’il défendrait lui-même Robert de Clairefont en cour d’assises, et saurait bien empêcher la vente du domaine. La Neuville, en deux jours, avait perdu sa physionomie habituelle. Ce n’était plus la petite cité tranquille et somnolente, dont les habitants traînaillaient leurs plaisirs ou leurs affaires, s’efforçant de tuer le temps qui leur paraissait long. Tout était en mouvement et en rumeur. Les rues, ordinairement désertes, s’emplissaient du matin au soir de curieux et de bavards, s’informant de porte en porte, discourant, bataillant, qui pour le maire, qui pour le marquis. Et, ce qu’on ne se rappelait pas avoir vu de mémoire d’homme, des paris s’engageaient sur le résultat de la lutte. Les femmes se prononçaient pour le marquis. Pascal avait emporté avec lui toutes les sympathies des âmes sensibles. Était-il rien de plus intéressant ? Les hommes, plus terre à terre, et connaissant par expérience la terrible puissance du maire, hochaient la tête, augurant mal du résultat pour M. de Clairefont et pour son fils : «On ne résiste pas à Carvajan, chuchotaient-ils de la bouche à l’oreille : quand ses intérêts sont en jeu, il est capable de tout. Et, cette fois, il y a, en plus, son orgueil qui est de la partie. Pascal est un honnête et brave garçon, mais il sera brisé comme un brin d’herbe. Dans quelle diable d’affaire s’embarque-t-il, pour des gens qui ne lui sont de rien ? Feu d’amour, feu de paille ! Un petit tour de six semaines lui aurait fait oublier la belle Antoinette. Et il ne se serait pas brouillé à jamais avec son père !» Les oisifs allaient rôder autour de la maison de la rue du Marché pour tâcher de surprendre quelques détails nouveaux. Mais le triste logis restait silencieux, pas un pli de rideau ne bougeait, la porte demeurait close, et Carvajan, enfermé chez lui, ne montrait pas au dehors son visage sombre. Jamais cœur humain n’avait été rongé par une colère plus effroyable. Depuis le départ de son fils, le tyran de La Neuville n’avait ni dormi ni mangé. Il avait passé la nuit et le jour à arpenter son cabinet d’un pas furieux, dépensant dans un mouvement acharné toutes les violences qui bouillonnaient en lui. Malézeau lui avait fait savoir qu’il venait de toucher pour son compte, et de mettre à son crédit, le montant des sommes, capital, intérêts et frais, dont était débiteur le marquis de Clairefont. Ainsi c’était fini, et l’œuvre patiente de trente années se trouvait ruinée en un instant. Le clerc qui apportait la lettre du notaire s’était enfui, épouvanté par l’explosion d’une de ces rages populacières, où les gros mots tombaient des lèvres de l’ancien commis de Gâtelier, comme la fange déborde du ruisseau. La servante, entendant un bruit terrible dans le cabinet de son maître, avait craint pour lui une attaque d’apoplexie, et s’était hasardée à entr’ouvrir la porte. Elle avait aperçu Carvajan blême, écumant, qui frappait ses meubles à grands coups en les accablant d’injures. Il l’avait vue, et s’était élancée sur elle en criant : Va-t’en, idiote, ou je t’écrase ! Tremblante comme la feuille, la petite s’était réfugiée dans sa cuisine et, le soir même, avait raconté l’incident aux commères du marché. Je ne voudrais pas être dans la chemise de ses ennemis... En dépit de ces pronostics, à Clairefont, on était relativement calme. L’état du marquis s’améliorait, et, forte des assurances données par Pascal, Antoinette s’était reprise à espérer. Elle avait loyalement avoué sa démarche à Croix-Mesnil, que cette intervention inattendue du fils de Carvajan avait troublé jusqu’au fond de l’âme. Par une intuition particulière aux amoureux, il avait pressenti un mystère et deviné un danger. Quelle influence souveraine, autre que la beauté de la jeune fille, avait pu faire un allié du lendemain de cet ennemi de la veille ? Une amertume secrète avait empoisonné la joie que le baron eût dû éprouver. Mais il avait eu le courage de dissimuler, et, dans son cœur généreux, le désir de voir triompher ses amis avait presque étouffé la jalousie qu’il ressentait déjà pour Pascal. Enfin, le lendemain de la rupture entre Carvajan et son fils, Mlle de Saint-Maurice, rappelée par l’inquiétude où la mettait l’annonce de la maladie de son beau-frère, était revenue de Rouen, maigrie par les soucis, mais plus écarlate que jamais. Malézeau avait ramené la vieille fille dans son cabriolet. Tout le long de la montée de Clairefont, ils avaient eu le temps de causer, et lorsque la tante Isabelle, sur les piliers de pierre qui soutenaient la grande grille de la cour d’honneur, avait vu les ignobles affiches collées par Papillon, elle s’était élancée à bas de la voiture, et, de sa propre main arrachant les placards, les avait emportés jusqu’au château. Puis, en plein salon, les agitant avec un geste de triomphe, elle s’était écriée : Voilà pour me faire des papillotes ! L’excitation du voyage, le plaisir de se retrouver à Clairefont, les explications que Malézeau lui avait fournies, la mettaient hors d’elle. On lui démontra que, pour être meilleure, la situation n’était pas encore satisfaisante, et de l’excès de la joie elle retomba dans l’excès de la désolation. Elle parla de Robert, qu’elle n’avait pas pu arriver à voir, décrivit l’horrible prison dans laquelle il était enfermé, et finit par pleurer. Le notaire dut lui affirmer que prochainement elle aurait par Pascal des nouvelles certaines. Aussitôt le renvoi devant la cour d’assises décidé, le défenseur pourrait communiquer avec son client. Mlle de Saint-Maurice elle-même serait admise à le voir. C’était un temps assez long à passer, mais avec l’espérance d’obtenir un bon résultat. Car le nom seul de Carvajan valait dix fois mieux pour Robert que l’habileté banale d’un avocat de Paris. Le talent de parole de Pascal n’était plus à prouver. On se souvenait des succès qu’il avait remportés, alors qu’il n’était encore qu’un débutant. Mûri par le travail, fortifié par l’âge, enflammé par la passion qu’il mettait à soutenir la cause du comte, il devait être pour le ministère public un adversaire redoutable : on n’osait pas dire victorieux. J’avais toujours pensé que ce Pascal était un honnête garçon, s’écria Mlle de Saint-Maurice d’une voix forte... s’il me rend mon pauvre Robert... il pourra me demander ce qu’il voudra. Oui, quoi que ce soit, je le lui donnerai. de Croix-Mesnil eut un pâle sourire. Ne le lui dites pas trop, Mademoiselle ; qui sait jusqu’où pourrait aller son ambition ? Elle ne saurait être trop grande après un tel service ! répliqua avec exaltation la tante Isabelle. L’honneur et la liberté d’un Clairefont valent tout ce que nous possédons !... Oui, tante, dit froidement la jeune fille. Elle se leva pour rompre l’entretien, et, emmenant Malézeau sur la terrasse, lui posa des questions sur l’heureuse combinaison au moyen de laquelle il avait arrêté les poursuites de Carvajan. Le notaire déclara avoir trouvé un prêteur dans des conditions très avantageuses. Les affaires industrielles et commerciales étant nulles, les capitalistes cherchaient des placements sûrs. Un remboursement intégral avait procuré une garantie hypothécaire au nouveau créancier, et, moyennant un intérêt annuel de cinq pour cent, on serait désormais tranquille. Aussitôt le procès terminé, la Grande Marnière serait remise en exploitation, avec un ingénieur comme directeur des travaux. Et si le marquis voulait être sage, en quelques années il arriverait à éteindre sa dette. Mais il fallait, par exemple, qu’il renonçât à se montrer homme de génie et se contentât d’être bon père de famille. Antoinette avait écouté Me Malézeau avec une émotion profonde. Elle lui serra la main, et des larmes roulèrent dans ses yeux. Ils marchèrent pendant un instant sans parler ; enfin elle dit : Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude... Tout ce qui nous arrive d’heureux, c’est à vous que nous le devons... Votre fidèle amitié, la première, a osé entrer en lutte avec notre persécuteur. Elle nous a valu l’aide providentielle de M. C’est elle encore qui met fin à des embarras financiers qui ajoutaient cruellement à l’horreur de notre position... Tous les jours de ma vie, je prierai pour vous... Les yeux de Malézeau tourbillonnèrent derrière ses lunettes, dont les verres s’obscurcirent, comme des carreaux sous la pluie. vous me remerciez trop pour le peu que j’ai fait... Un autre que moi a tout le mérite... Il craignit d’en trop dire, jeta à la jeune fille un regard terrible et se tut. Quant à mon père, reprit Mlle de Clairefont, j’ai la triste certitude qu’il ne sera plus ni en goût ni en état de reprendre ses occupations. Le ressort de son esprit semble avoir été brisé par ces violentes secousses. Il retrouve des forces, il parle, il écoute, il se souvient, mais il n’y a plus en lui ni énergie ni volonté. C’est un enfant souriant et doux. Le docteur Margueron assure qu’il peut vivre très longtemps ainsi. Antoinette, du bout de son ombrelle, traçait distraitement des lignes sur le sable. Elle eût voulu parler de Pascal à Malézeau et connaître d’une façon plus complète ce qui s’était passé rue du Marché, à la suite de son entretien avec le jeune homme. Elle était inquiète, troublée, et, pour la première fois de sa vie, ne se sentait pas sûre de sa conscience. N’avait-elle pas allumé la guerre entre ce père et ce fils ? N’était-ce pas en spéculant sur les généreux sentiments de Pascal qu’elle l’avait contraint à rompre avec Carvajan ? Au fond d’elle-même, une voix s’élevait qui disait : Que t’importe ? Pauvre agneau, laisse ces deux loups se dévorer ! Ils sont de même race, de même sang. N’est-ce pas la juste revanche de tout ce dont vous avez eu à souffrir, que ce combat qui met vos ennemis aux prises ? Mais Antoinette savait bien que Pascal n’était pas un ennemi. Il était son esclave, il lui appartenait sans réserve, et c’était pour lui obéir, pour lui plaire, uniquement pour elle, qu’il avait trahi la faction paternelle et qu’il s’apprêtait à la combattre. Elle était donc responsable de ce qui se passait. Tout le mal qui arriverait à Pascal, tout le dommage qu’il pourrait souffrir, lui viendrait d’elle. Et, par le fait, une sorte d’engagement tacite la liait au jeune homme. Et elle souffrait, dans son orgueil, à cette pensée. Mon père a déjà demandé à voir M. Je ne saurais vous dire, Mademoiselle. C’est une étrange nature que celle de ce garçon, Mademoiselle. Mme Malézeau n’a pas encore pu obtenir de lui qu’il prît ses repas avec nous, tant qu’il habitera notre maison. Il craint d’être importun, et il aime à s’isoler... Vous ne le verrez pas, ou je me trompe fort, avant qu’il y ait, pour lui, urgente nécessité de se présenter au château. Elle voyait qu’au contraire il faudrait sans doute aller chercher son défenseur. Elle fut heureuse de cette réserve, elle se sentit plus libre. Enfermé au fond de l’appartement que Malézeau avait mis à sa disposition, Pascal vivait depuis deux jours dans un accablement farouche. Il avait horreur de la vie et de toutes les infamies qui l’accompagnent. En proie à une noire misanthropie, il laissait même ses persiennes fermées et passait son temps à fumer, étendu sur un divan, dans une demi-obscurité. Il fit là des réflexions douloureuses. N’avait-il pas été, à sa naissance, marqué d’un signe fatal qui le vouait au malheur ? Son passé s’offrait à lui plein de tristesse, son présent lui réservait des épreuves cruelles, et l’avenir était vide d’espérance. Exécré et maudit par son père, subi par celle qu’il aimait, comme un mercenaire que l’on dédaigne quand il a triomphé, n’eût-il pas mieux valu pour lui disparaître ? Qu’était l’angoisse de la dernière heure comparée aux tortures qu’il endurait ? Après ce court passage de la vie à la mort, le calme, le doux repos, le sommeil, avec un rêve unique et délicieux, dans lequel rayonnerait la virginale figure d’Antoinette. Là, sur ses lèvres, il ne verrait que d’indulgents sourires, car toutes les haines seraient éteintes, et, de lui, elle ne connaîtrait plus que son âme. Elle saurait combien il l’avait tendrement adorée. Et, désarmée enfin, elle l’accepterait pour son fiancé éternel. Et dans le silence et l’ombre de la chambre, Pascal, énervé, souffrant, gémissait et pleurait. Il faisait des retours sur lui-même et s’accusait de lâcheté. songer à déserter la lutte quand celle qu’il aimait comptait sur lui ? L’abandonner seule, exposée à de redoutables vengeances ? Livrer aux hasards de la conscience des jurés Robert qu’il devinait innocent ? Il fallait d’abord accomplir sa tâche, faire son devoir, et, ayant laissé, par le service rendu, une trace impérissable dans ce cœur qu’il eût voulu emplir de lui, disparaître : fuir ou mourir, à son gré. Il retrouva un peu de courage, secoua son inaction, et commença sourdement une enquête sur les faits qui allaient amener le comte de Clairefont devant la justice. Dès les premiers pas, il se heurta à une expédition semblable, conduite par les émissaires de son père, dans le but de recueillir des preuves de culpabilité là où il cherchait, lui, des indices d’innocence. Ainsi l’attaque et la défense prenaient déjà leurs précautions, traçaient les lignes de leur siège, et entamaient les travaux d’approche. Cette ébauche de combat ranima tout à fait Pascal. Aux prises avec des difficultés, il redevint lui-même. Ayant eu affaire à la ruse des Américains du Sud, il était en mesure de jouter avec les Normands. Il acquit la conviction que l’instruction ne s’était pas bornée à rassembler les charges qui pouvaient si facilement être relevées contre Robert, mais avait été consciencieusement poussée dans divers sens. Plusieurs individus avaient été soupçonnés et interrogés. Un chaudronnier ambulant, dont la présence à Couvrechamps avait été signalée, pendant la nuit du 25, s’était tiré d’affaire grâce à un indiscutable alibi. Le Roussot, qui avait passé une partie de la soirée avec Rose, avait été questionné. Mais on n’avait rien su obtenir du berger. Il s’était présenté, maigriot, chétif, le visage déformé par des tics horribles, qui lui donnaient un air à la fois riant et stupide. On n’avait pu l’arracher à son mutisme qu’en le menaçant, et alors il avait jeté des cris inarticulés, qui étaient d’une bête sauvage plutôt que d’un être humain. Le fermier de La Saucelle, qui se trouvait présent à l’interrogatoire, avait intercédé en faveur de l’idiot. Il avait donné les meilleurs renseignements. Excepté de ne point parler et de ne pas entendre très bien, ce qui n’est pas toujours un mal, dit-il avec une malice de paysan, il est bon serviteur... Il se connaît aux moutons, et il ne va jamais au cabaret. on peut le dire, car c’est elle qui l’a quasiment élevé... Il la suivait comme un chien... Plutôt que de lui faire du mal, il l’aurait défendue jusqu’à la mort ! D’ailleurs, il est rentré vers les deux heures... Ma femme a entendu ouvrir la porte de la bergerie et m’a dit : Tiens ! Le Roussot alors s’était mis à trembler, son visage avait pris une teinte livide, il avait poussé un hurlement plaintif, comme celui d’un chien qui aboie à la lune, et, battant l’air de ses bras, il avait été pris d’affreuses convulsions. dit le fermier, on le ferait mourir, si on le tourmentait... Il est bizarre de cervelle !... Mais pour donner une pichenette à une mouche, n’ayez crainte ! Comment obtenir une déposition d’un être en état de démence, et, si on l’obtenait, quel fonds faire sur elle ? On avait laissé le berger en repos. En parcourant la Grande Marnière pour se rendre compte du terrain, Pascal rencontra le Roussot et fut frappé du changement qui s’était opéré dans sa physionomie. Il avait les yeux éteints et la bouche crispée. Lui, si vif et si hargneux, il restait assis ou couché dans la bruyère, et ne poursuivait plus les passants de ses grognements et de ses gambades. Le jeune homme put l’approcher sans qu’il fît aucun mouvement. Le chien noir eut beau aboyer pour prévenir son maître, celui-ci ne bougea pas. Il paraissait dormir éveillé, ses regards étaient fixes, comme si une vision les retenait, et des pleurs coulaient sur ses joues. Pascal prononça le nom de Rose. L’idiot frissonna, mais ne sortit pas de son étrange extase. Quelle différence entre cette torpeur accablée et la vive ardeur qui l’animait la première fois que Pascal l’avait vu ! C’était le lendemain de son retour à La Neuville, par cette merveilleuse matinée d’été qui avait mis le fils de Carvajan en présence de la fille du marquis. Le Roussot et Rose riaient alors, en folâtrant dans les joncs, au bord de la mare, et la lavandière était presque aussi forte que le berger. Comme Pascal était libre et insouciant, suivant avec sa belle compagne le grand chemin de Couvrechamps ! Dans l’air un parfum enivrant flottait, la verdure des arbres éblouissait les yeux, la terre vibrait, élastique sous le pied. C’était un de ces moments où le corps marche dans une atmosphère plus pure, où l’esprit se sent plus actif et plus pénétrant, où l’être entier se dilate, heureux ainsi qu’une plante caressée par le soleil. Un instant après, quel changement ! Il avait suffi qu’Antoinette prononçât son nom, et qu’il ripostât, lui, par le sien. Le ciel avait paru s’obscurcir, le paysage s’était terni, la terre avait frissonné comme sous un vent âpre. Le jeune homme avait senti son cœur se contracter dans sa poitrine. Il semblait que ce double tableau riant, puis sombre, fût le résumé de son histoire, commencée dans la joie et finie dans la douleur. Il quitta le Roussot et descendit à travers la colline du côté de l’auberge de Pourtois, comme il avait fait le jour de sa rencontre avec Antoinette, et poussa la porte du cabaret. La même obscurité froide régnait dans la salle, et, avec peine, les yeux du jeune homme distinguèrent les assistants. Fleury et Tondeur n’étaient plus là, jouant aux cartes ; mais Chassevent, assis à une table, l’air abruti, buvait de l’eau-de-vie, pendant que la petite et sèche Mme Pourtois tricotait silencieusement dans son comptoir. Le vagabond ne sourcilla pas, mais la femme du cabaretier devint pâle et s’élança au-devant de Pascal. Qu’est-ce qu’on pourrait bien vous servir ? Mais est-ce que votre mari n’est pas là? Vous auriez voulu lui parler ? demanda la femme d’un air soupçonneux... il est bien malade depuis quelques jours... Margueron dit comme ça qu’il a eu «les sangs tournés». Il ne faut pas qu’il parle... Un homme qui n’avait jamais eu d’émotions, et qui se trouve obligé de rapporter un cadavre... Ça lui a donné un coup ! Chassevent, qui s’était tenu penché sur son verre, parut se ranimer : Est-ce vrai, monsieur Carvajan, demanda-t-il d’un air sombre, que c’est vous qui défendrez l’assassin en justice ? Qu’est-ce que vous avez donc contre le pauvre monde, pour que vous essayiez de lui faire des misères ? Maintenant que ma chère petite mignonne de fille est défunte, comment est-ce que je vas trouver à vivre, à m’n’âge ? À m’nourrissait, à m’réparait mes vêtements, à m’soignait en cas de maladie... on peut dire que c’était une belle, douce et brave enfant du bon Dieu ! J’ai tout perdu avec elle ! Et vous voulez empêcher qu’on me donne une somme, et, de plus, qu’on coupe la tête au «guerdin» en place publique ? C’est-y digne d’un homme comme vous, qu’êtes capable ? Pascal voulut pousser un peu le vagabond, espérant lui faire commettre quelque imprudence : de Clairefont a commis le crime, on le condamnera, dit-il avec fermeté. Mais il est innocent, j’en suis sûr, et nul ne le sait mieux que vous, si ce n’est Pourtois, votre compagnon... que le gros le dise !... oui, qu’il dise qu’il n’a pas vu comme moi !... Et que le diable me brûle si... Mme Pourtois lui coupa adroitement la parole : Êtes-vous venu ici, Monsieur, dit-elle aigrement à Pascal, pour tourmenter de braves gens qui ne demandent rien à personne ? Notre maison est un lieu public, c’est vrai ; mais on y donne à boire et à manger, on n’y débite pas de mauvaises paroles... La façon dont vous êtes parti de chez votre père n’est déjà pas si jolie, pour que vous ayez le goût de venir ici nous dire des sottises !... La cabaretière s’était excitée, et sa physionomie devenait d’une atroce méchanceté, ses petits yeux de vipère étincelaient et sa bouche mince grimaçait comme pour des morsures. Elle allait continuer, lorsqu’une porte s’ouvrit au fond, et Fleury parut : Je voulais justement aller vous voir. Il paraît que la porte de votre mari n’est pas fermée pour tout le monde, dit railleusement Pascal à Mme Pourtois, qui s’était réinstallée silencieusement derrière son comptoir. Et, sans plus se soucier de la cabaretière et du vagabond, il entraîna le jeune homme au dehors. Ils se retrouvèrent à la place même où Fleury, montrant la terrasse de Clairefont, avait dit avec un accent de triomphe : C’est bien fini !... Ce souvenir lui revint, et, baissant son front soucieux : si vous saviez le mal que vous faites à votre père !... Il a vieilli de dix ans. Vous seriez effrayé des ravages que le chagrin a faits en lui... Et penser que c’est vous qui êtes cause... s’écria Pascal exaspéré par tant d’hypocrisie. Il respira avec force, comme pour calmer les violentes palpitations de son cœur, puis, avec un éclat soudain : Supposez-vous que j’aie oublié vos affreuses confidences ? Quelle âme de boue me croyiez-vous donc pour avoir osé me les faire ? Oui, vous m’avez, avec un cynisme incroyable, dévoilé vos projets, expliqué vos combinaisons, fait toucher du doigt tous les ressorts de votre piège ! Et parce que je restais muet, vous avez cru que j’approuvais vos plans, et peut-être même que j’aiderais à les exécuter ? N’était-ce pas séduisant, en effet ? Cette admirable entreprise était dirigée contre la fortune d’un pauvre homme incapable de se défendre... Il s’agissait de le dépouiller, de le détrousser ! Et tout le trafic des prêts au moyen d’hommes de paille, des billets renouvelés avec escompte, augmentation d’intérêts, était mis en œuvre, tout le brigandage de la banque véreuse se donnait carrière... Et moi j’assistais à ces indignités, me demandant déjà comment je pourrais vous empêcher de poursuivre votre besogne. Je me taisais, étouffé par le dégoût, pris entre l’horreur que m’inspiraient vos actes, et la honte d’avoir à les répudier. Ce que j’ai souffert là, vous ne pouvez le comprendre ! J’ai pleuré les larmes les plus amères qui aient jamais coulé des yeux d’un homme ! J’ai voulu fuir, disparaître, mettre des espaces immenses entre moi et cette iniquité ! À force d’infamies, vous m’avez contraint à rester ! La fortune ne vous a plus suffi : il vous a fallu aussi l’honneur de ces malheureux ! Vous avez pris le fils dans un de vos traquenards, vous l’avez accusé, livré, accablé ! Et moi, témoin de vos manœuvres, j’ai été conduit à me dire que si, m’éloignant, je l’abandonnais, je devenais votre complice. Et, las de tant d’ignominies, j’ai été entraîné, pour les faire cesser, à entrer en lutte avec celui dont je porte le nom... Carvajan contre Carvajan, comme on dit au Palais ! Fleury laissa passer ce flot de paroles brûlantes, et ricanant : Mais gageons que, si Mlle Antoinette était moins jolie, vous seriez moins irrité ? Il prit le greffier par le bras, et le secouant rudement : Je vous défends de prononcer devant moi le nom de Mlle de Clairefont !... Le premier usage que je ferai de l’indépendance que j’ai reconquise sera pour corriger les drôles tels que vous, s’ils se permettent des familiarités que je juge abjectes ! Tenez-vous-le pour dit, et prévenez vos camarades... reprit mielleusement Fleury, je suis un homme pacifique... Je n’avais point l’intention de vous contrarier... Je n’ai que des idées conciliantes... est-ce que vous laisserez votre père dans le chagrin, sans faire un pas vers lui ? il a été vif, sans doute, mais vous, vous l’avez exaspéré... Ne peut-on concilier les choses ? Pascal s’efforça d’être calme ; il voulut savoir quelle lâcheté on osait espérer de lui. Fleury gratta furieusement ses cheveux indisciplinés : C’est vous qui êtes le maître de la situation. Rendez la liberté à Robert de Clairefont ! Vous savez bien que, maintenant, c’est impossible. il est plus facile de faire le mal que de le réparer ! Ne consentiriez-vous pas à revoir M. Jamais sur les bases que vous proposez. Donnerez-vous donc ce spectacle désolant d’un fils combattant contre son père ? En l’empêchant de commettre des actes que je réprouve, ce sont les intérêts de son honneur que je prends contre lui-même. Mon père a entendu tout ce que j’avais à lui dire... Maintenant je n’ai plus qu’à agir. je sais ce que je peux attendre de votre cupidité déçue. Vous ne reculerez pas devant le choix des moyens... Vous n’hésiterez pas à calomnier, à corrompre. La vérité ne s’en fera pas moins jour. Je ne négligerai rien pour qu’il en soit ainsi. Fleury fit un geste de colère, puis, se tournant vers Pascal : La paix ou la guerre ? Une dernière fois, je vous tends la main... Pascal regarda le greffier avec un écrasant mépris, et haussant les épaules : je n’ai rien à mettre dedans ! Et sans ajouter une parole, sans se retourner, il poursuivit son chemin. Cependant les menaces de Fleury n’avaient pas été platoniques. Les témoins étaient travaillés avec une audace éhontée. Les Tubœuf, de Couvrechamps, avaient reçu, à plusieurs reprises, la visite de Tondeur. Celui-ci s’était enquis de leurs besoins et les avait longuement interrogés sur la rencontre qu’ils avaient faite de Robert et de Rose, en rentrant de l’assemblée. Tubœuf, ouvrier maçon, avait à compter avec Tondeur, et il se montrait, depuis la visite du marchand de bois, très animé et très loquace. Le docteur Margueron avait été pratiqué par Dumontier et Leglorieux. Il avait une grande fille et point de fortune. On s’était laissé entraîner jusqu’à lui faire entrevoir un brillant mariage. On ne lui demandait rien, on s’en rapportait à sa sagacité ; mais il était évident que la condamnation de M. de Clairefont devait lui être très profitable. Le médecin avait écouté beaucoup, parlé peu. Et la conviction qu’il avait de l’innocence de Robert s’était accrue de tous les efforts faits pour établir la culpabilité. Le valet d’écurie, que le comte avait autrefois presque assommé, s’était éloigné du pays. Sa trace avait été suivie, et sa présence était signalée à Mortagne, d’où on allait le faire venir pour déposer. Ainsi les manœuvres de la partie adverse étaient poussées avec une activité extrême. Le bruit courait déjà dans la ville qu’un éminent avocat, connu comme la plus terrible langue du barreau de Paris, devait soutenir les intérêts de Chassevent, qui se portait partie civile. Tous ces récits, rapportés à Clairefont par les Saint-André et les Tourette qui, décidément, avaient pris fait et cause pour leurs amis, jetaient la tante de Saint-Maurice dans des transes horribles. Si encore nous pouvions causer avec lui, savoir ce qu’il pense, ce qu’il espère ! Le métier d’un avocat consiste à rassurer ses clients d’abord, et à gagner leur procès ensuite. Qu’est-ce que c’est que cet avocat invisible ? L’influence morale de son nom, c’est très bien ! Mais, moi, je n’aurai confiance en lui que quand il aura parlé, en ma présence, pendant une heure, sans débrider. Antoinette, cédant aux instances de sa tante, dut écrire à Me Malézeau pour le prier d’amener Pascal. Ce fut une des émotions les plus violentes que le jeune homme eût jamais ressenties, lorsqu’il descendit avec le notaire à la grille de la cour d’honneur. La trace des affiches jaunes se voyait encore sur les piliers. C’était près du massif de l’entrée qu’un soir, rôdant le long du mur du parc, il avait entendu, à son approche, le lévrier gronder et Antoinette parler doucement pour le calmer. Il arriva dans le vestibule, sans savoir comment il avait traversé la cour ; une porte s’ouvrit, et il aperçut dans le salon la tante Isabelle, le marquis et la jeune fille. Un nuage obscurcit ses yeux, le sang siffla dans ses oreilles, il lui sembla qu’il marchait au milieu des flammes. Il distingua la voix de Malézeau qui disait : Monsieur Pascal Carvajan, que je vous présente, Monsieur le marquis... Le marquis, pâle sous ses cheveux blancs, sans se lever, agita la main avec un air riant et dit : Le jeune homme s’inclina, et s’assit auprès de la cheminée, sur une chaise qu’Antoinette lui avança. Le château ne s’effondra pas sur la tête de ce Carvajan qui devenait l’hôte de Clairefont. La vieille demeure reconnut en lui un ami : elle se fit souriante et hospitalière. Le premier quart d’heure de cette visite se passa, pour Pascal, à essayer de reprendre possession de lui-même, à raffermir sa vue troublée, à apaiser son cœur palpitant, à rassembler ses idées en déroute. Il se contraignit à regarder autour de lui. Dans le salon à boiseries grises finement sculptées le jour entrait clair, jouant avec les étoffes anciennes des meubles, miroitant dans le lustre de Venise qui pendait du plafond. Des jardinières garnies de fleurs occupaient les ouvertures des fenêtres ; en face de la cheminée un piano était recouvert d’une large draperie d’étoffe brodée. Sur un grand fauteuil le marquis souriait toujours, et parlait d’une voix vide, qui donnait la sensation d’un grelot. Autour du vieillard, sa fille, ayant à ses pieds, pareil à un sphinx, son fidèle et nonchalant lévrier, la tante Isabelle, rouge comme un cratère en éruption, et Malézeau. Peut-être était-il dans le château ; peut-être avait-il été obligé de retourner à Évreux pour reprendre son service. Malézeau parlait, et Mlle de Saint-Maurice lui répondait. Antoinette, grave et triste, écoutait distraitement. Pascal, par deux fois, sentit les regards de la jeune fille se poser sur lui. Est-ce bien moi qui suis dans ce salon auprès d’elle ? Après tant de haine et de dédain, ai-je dompté ses répugnances ? Une fois déjà elle m’a tendu la main, et maintenant voilà qu’elle m’ouvre la porte de sa maison. Je suis à ses côtés, je la vois, je respire le parfum qui émane d’elle. Comment tant de bonheur, après tant de tristesse ? Mais une ombre passa sur son esprit. Était-ce Pascal Carvajan qu’on recevait, était-ce à Pascal Carvajan que s’adressaient les regards amis et que s’offraient les mains affectueusement tendues ? N’était-ce pas uniquement au défenseur de Robert, à l’auxiliaire utile et puissant qui devait contribuer à sauver l’héritier du nom ? On ne l’admettait pas : on le subissait, voilà tout. Qu’y avait-il derrière cette politesse de gens bien élevés, avec laquelle on lui faisait bon accueil ? Peut-être un ironique dédain pour le renégat, pour le traître. Qui sait si, en ce moment même, Antoinette ne pensait pas : «Je me sers de toi, mais je te méprise»? Il sentit son cœur s’élargir et s’exalter ; il se dit : Qu’importe ? Est-ce pour eux que je me suis résolu à briser tous les liens qui me retenaient, afin de remplir un devoir terrible ? N’est-ce pas pour moi d’abord, pour ma raison, pour ma conscience, pour mon honneur ? Qu’ils pensent donc ce qu’ils voudront ! Il était tout à fait remis, plein de sang-froid et capable d’observer. Il écouta Malézeau qui disait à la tante Saint-Maurice : Il y a une session en novembre, Mademoiselle, et je crois bien que l’affaire viendra, Mademoiselle, si elle doit venir, vers la fin du mois... Elle est d’une terrible simplicité, Mademoiselle... Et vous nous répondez de ce jeune homme ? demanda plus bas la vieille fille. Il ne ressemble pas du tout à son père. C’est moi qui en ai eu l’idée... Et vous savez, ma chère, que j’ai de bonnes idées. La tante Isabelle jeta un regard inquiet au notaire et, entre ses dents, murmura : Elle n’eut pas le temps d’achever. Antoinette s’était levée et marchait vers le perron. Pascal la suivit, entraîné par une force irrésistible. Le lévrier, s’étirant paresseusement, vint flairer le jeune homme, le regarda avec ses yeux mélancoliques semblant dire : Je te devine, je sens que, comme moi, tu es bon, dévoué et fidèle. Et, doucement, il lui lécha la main. dit Mlle de Saint-Maurice, c’est la première fois que je ne le vois pas montrer les dents à un étranger. Il n’a jamais pu souffrir M. Sur le perron, Antoinette s’était arrêtée. Pascal put la regarder à loisir, et s’enivrer de la dangereuse joie de la posséder là, pendant quelques instants, à lui seul. Il admira la blancheur délicate de son teint, la gracieuse courbe de ses épaules, la fière élégance de sa tournure. Elle était très simplement vêtue d’une robe de cachemire gris sans aucun ornement. Elle abritait sa tête sous une ombrelle rouge, et un rayon de soleil indiscret, caressant son cou, donnait aux petites mèches folles, qui frisaient sur sa nuque, un reflet d’or bruni. Elle était si charmante ainsi, que Pascal fut tenté de s’agenouiller comme aux pieds d’une divinité. Il avait tout oublié, ses inquiétudes, ses défiances, ses amertumes ; il ne pensait plus qu’à elle, il ne voyait plus qu’elle. Tout disparaissait dans le rayonnement céleste de sa grâce et de sa beauté. En lui parlant, elle le fit tressaillir ; il revint sur la terre : Vous voyez, Monsieur, dit-elle avec une dignité mélancolique, ce qu’est notre maison. Triste reste d’une grandeur bien peu digne d’être jalousée. Mais, telle qu’elle est, nous y sommes chez nous. Et c’est grâce à vous, je le soupçonne : vous avez trouvé un arrangement qui nous a permis de continuer à vivre sous ce toit. Je ne suis pas versée dans les questions d’affaires, mais il me semble qu’un changement si favorable et si rapide dans notre situation n’a pu être opéré que par vous. Puissions-nous être aussi heureux quand il s’agira de Robert ! Pascal osa regarder Antoinette, et l’enveloppant des caresses de sa voix profonde : Si, pour avoir du génie, il suffisait de vouloir, je vous répondrais de sauver votre frère. Mais je ne dois promettre que ce qu’un homme peut tenir. Soyez sûre, cependant, que je trouverai des forces inattendues dans la conscience de mon bon droit, et que, plus la cause sera difficile, plus je ferai d’efforts pour la faire triompher. Mlle de Clairefont baissa le front en signe d’assentiment, et se perdit dans une rêverie profonde. Au bout d’un instant, elle soupira, et ses yeux s’emplirent de larmes. Pascal pâlit et fit un mouvement vers elle ; elle sourit et dit : Elle reprit sa sérénité un peu hautaine : Il faudra, Monsieur, que vous ayez la bonté de venir souvent ici. Nous serons certainement calomniés : il faut que vous appreniez à nous connaître, que vous viviez de notre existence, afin de pouvoir nous défendre. C’est un sacrifice que je vous impose, en vous demandant de fréquenter assidûment une maison où vous ne trouverez qu’un vieillard malade et des femmes attristées. J’espère que vous voudrez bien vous y résigner ? Il tremblait à la fois de crainte et de joie, ravi de voir les portes du château s’ouvrir devant lui, effrayé en pensant au trouble que cette intimité allait jeter dans son cœur. Ils se dirigèrent vers le salon. En entrant, Pascal entendit Mlle de Saint-Maurice qui disait à Malézeau d’une voix furieuse : Mais il n’a pas ouvert la bouche ! Jamais un avocat aussi peu bavard ne pourra sauver l’enfant ! Non, vous ne me ferez pas entrer dans la tête qu’un avocat puisse faire acquitter son client, s’il ne parle pas deux heures de suite ! Et le marquis de répondre, avec sa petite voix grelottante et vide : C’est moi qui ai eu l’idée !... Pascal rejoignit Malézeau, salua le vieillard, la tante Isabelle, et, reconduit par Antoinette jusqu’à la grille, s’éloigna. Il se présenta chaque jour à Clairefont, à partir de cette visite et, dès le lendemain, rencontra M. Il appréhendait vivement de se trouver en rapport avec le jeune officier. Il revint bien vite de ses préventions. Il vit dans le baron un homme courtois, réservé, un peu froid, dont il apprécia promptement le réel mérite. Il se sentit d’autant plus vivement entraîné vers lui qu’il reconnut, dans celui en qui il redoutait un rival heureux, un compagnon de tristesse. L’indifférence charmante avec laquelle Antoinette traitait M. de Croix-Mesnil parut à Pascal le dernier degré du malheur. Son âme ardente eût préféré de la haine à cette exquise insensibilité. Il comprit que le baron aimait Mlle de Clairefont et ne conservait aucun espoir. Le danger de Robert était le dernier lien qui l’attachât à cette maison où il avait rêvé de vivre heureux. Il y souffrait maintenant, et n’y venait que par devoir. Il sut trouver des paroles louangeuses et délicates à l’adresse du défenseur de son ami, et se conduisit avec un tact raffiné qui lui conquit définitivement Pascal. C’était un curieux spectacle que celui de ces jeunes gens auprès d’Antoinette. Tous deux passionnément épris et résolus à n’en rien laisser voir : l’un, aimable, fin, léger, dissimulant ses sentiments avec une grâce aisée et correcte ; l’autre, sévère, âpre, glacé, avec des éclats soudains qui illuminaient ses yeux d’une rayonnante inspiration. Lorsque Pascal lâchait ainsi, involontairement, la bride à sa fougue, un battement singulier de la paupière, un plissement subit de la lèvre donnaient au visage de Mlle de Clairefont une gravité recueillie. Elle ne semblait plus entendre ce qui se disait autour d’elle ; on eût dit qu’elle écoutait une voix intérieure qui lui parlait, impérieuse. Puis, le jeune homme reprenant son ton mesuré, la physionomie d’Antoinette redevenait calme. Ces sensations fugitives n’avaient peut-être été remarquées que par Malézeau qui, avec ses yeux tourbillonnant derrière ses lunettes d’or, voyait fort clair. Pendant qu’à Clairefont la vie se traînait ainsi dans l’attente, rue du Marché l’agitation ne faisait qu’augmenter. La haine déçue, la convoitise trompée, avaient jeté Carvajan dans un état de fureur qui faisait craindre pour sa raison. Dans la ville, une réaction se produisait en faveur des victimes contre le bourreau. L’oppression matérielle qu’exerçait le banquier sur ses tributaires les laissait libres de leurs impressions morales. S’il pouvait les contraindre à agir dans tel sens, il ne pouvait les forcer à penser telle chose. Et la majorité se déclarait décidément en faveur du fils contre le père. Carvajan, sans sortir de chez lui, avec l’admirable instinct qui le guidait toujours, se rendait un compte parfaitement exact de l’état des esprits. Il se faisait en lui une sorte de répercussion de l’opinion publique. Il pesait, il comparait, et, avec fureur, il était obligé de s’avouer qu’entre ce jeune homme, qui n’avait jamais fait de mal à personne, et lui, le tyran de La Neuville, on n’hésitait pas. Lorsque Fleury, pour essayer de le calmer, lui disait le contraire, il l’interrompait avec violence : Taisez-vous, imbécile, vous ne savez point de quoi vous parlez ! C’est Pascal qui nous perd ! Je n’aurais pas dû le laisser revenir. Il retournera comme un gant tous ceux qui l’entendront... Triple brute que j’ai été, de me brouiller avec lui ! C’est la passion qui m’a emporté !... La passion ne fait faire que des sottises ! Si j’avais raisonné, au lieu de m’emporter, nous aurions eu Clairefont pour prix de la liberté de ce butor, dont la condamnation ne sera pour moi qu’une bien mince satisfaction... Je me suis conduit comme une bête ! Vous même, Fleury, vous n’auriez pas été plus bête que moi ! Et, soulagé par ces injures, il marchait à grands pas dans son cabinet : Si je pouvais seulement voir Pascal, peut-être serait-il encore temps d’arranger les choses... Mais il ne veut pas venir ici... Et moi je ne peux pas aller chez Malézeau... au dernier moment, rattraper la victoire, les rouler, quand ils croient nous tenir ! Un jour, vers cinq heures, en descendant de Clairefont, Pascal s’entendit appeler. Il s’arrêta et, au coin de la Grande Marnière, il se trouva en présence de son père. Puisque tu ne veux pas faire les premiers pas, dit le vieillard, il faut donc que je les fasse. Veux-tu causer cinq minutes avec moi ? Il entraîna son fils dans le fourré, et, s’asseyant à l’abri d’un pli de terrain : Tu me rends très malheureux, dit-il sourdement. Je ne peux pas m’habituer à la pensée que tu fais cause commune avec mes ennemis. À mon âge, quand il me reste si peu de temps à vivre, être séparé de mon fils, et dans des conditions si cruelles, c’est au-dessus de mes forces !... Voyons, qu’est-ce qu’il faudrait donc pour mettre fin à cette affreuse dissension ? si vous le voulez sincèrement, cela doit être aisé, dit Pascal avec joie. reviens chez moi, et renonce à défendre Robert de Clairefont. Je reviendrai chez vous si vous le désirez, mon père ; mais je ne puis me dérober au devoir que j’ai accepté. Mais si tu prends la parole pour ces gens-là, c’est un soufflet que tu me donnes. Non, car je puis faire savoir que c’est avec votre consentement que je le fais. Es-tu donc si engagé vis-à-vis de ces Clairefont ? demanda Carvajan avec une irritation croissante. Je suis engagé vis-à-vis de moi-même ! Et, se parlant à lui-même : Ce garçon a une tête de fer !... Mais il est aveuglé par l’amour !... Il prit son fils par le bras et le secoua : Que fais-tu de tes yeux ? Tu ne vois donc pas que la demoiselle de là-haut a pour amant le capitaine de dragons ? tenez, je ne vous écouterai pas davantage. Le banquier le suivit, parlant toujours : parce qu’ils peuvent se passer du mariage ! Ce n’est pas moi qui ai inventé ceci... Ils doivent bien rire de toi ensemble !... Pascal poussa un rugissement, et, se retournant, terrible : je pourrais, une bonne fois, oublier que vous êtes mon père ! je ne dirai plus rien ! Mais ne me quitte pas ainsi. Il montra à son fils un visage bouleversé par l’angoisse. Adieu, mon père, dit le jeune homme d’un air sombre. J’oublie ce que vous venez de me forcer à entendre... C’est une dernière preuve de respect que je vous donne. Il devint très rouge, ouvrit la bouche pour parler et se tut ; il parut en proie à une horrible agitation. Tu ne sais ce que tu fais. Tu attires sur toi des colères, dont je ne pourrai peut-être pas toujours te préserver... Ne passe plus jamais par ici !... Quand tu iras là-haut, prends la grande route... Il partit, presque en courant, dans la direction de l’auberge de Pourtois. Il pensa : Mon père a voulu m’effrayer... Il continua à suivre, pour aller à Clairefont, le sentier de la Grande Marnière. Deux jours plus tard, comme il regagnait La Neuville, vers six heures, arrivé au détour du sentier, il entendit une détonation, et une branche de bouleau, brisée à un pied de sa tête, tomba sur le chemin. D’un bond, le jeune homme se jeta derrière le talus de la route, et, à l’abri, il attendit, regardant au loin. Dans les rougeurs du soleil couchant, une petite fumée blanche monta, mais la lande resta déserte. Celui qui avait tiré ne parut pas. Il s’était enfui au travers des genêts, ou se cachait dans un trou de marne. Pascal demeura là, quelques instants, puis, se courbant pour ne pas être vu, il s’éloigna. Il n’y a pas à s’y tromper : c’était Chassevent, se dit-il. Mais comment n’a-t-il pas tiré son second coup ?... Peut-être se proposait-il seulement de me faire peur ?... Cependant la balle a passé bien près. Les recommandations de son père lui revinrent à la mémoire. Évidemment il se doutait des projets du braconnier. Ne pouvant se faire obéir de cette brute, il avait au moins essayé de protéger son fils. toute tendresse n’était pas morte en lui. À Clairefont Pascal garda le silence sur l’incident ; seulement il prit un autre chemin. La semaine suivante l’arrêt de la chambre des mises en accusation fut rendu, et, avec un gros serrement de cœur, il fallut renoncer à l’espoir bien faible, conservé jusque-là, de voir Robert exonéré de la prévention qui pesait sur lui. Le bruit se répandit dans la ville que le comte de Clairefont venait d’être condamné. Il fallut deux jours pour dissiper cette erreur. Il dut s’installer à Rouen, non pas tant pour étudier le dossier, qu’il connaissait, par avance, aussi bien que le juge d’instruction, que pour se mettre en rapport avec son client. La dernière visite qu’il fit à Clairefont fut triste. Le temps avait changé : une pluie normande tombait lourde et méchante. On eût dit que le ciel se fondait en eau. Un brouillard impénétrable enveloppait La Neuville, et les allées du parc roulaient des flots jaunâtres. À l’idée que Pascal pourrait enfin voir Robert, la tante Isabelle se dressa comme une furie : mon cher enfant, vous n’aurez pas la cruauté de refuser de m’emmener... Je veux être là, pour recueillir toutes fraîches les paroles que mon pauvre petit vous aura dites. Mais, Mademoiselle, vous lui parlerez vous-même. Je vous obtiendrai un permis de communiquer. Le temps de faire une valise, et je suis à vous... La vieille fille sauta au cou de Pascal et, hors d’elle, courut à sa chambre. Antoinette sentit une grande tristesse descendre en elle. Quelle solitude morne après cette fiévreuse agitation ! Elle allait rester dans ce grand château en tête à tête avec son père. de Croix-Mesnil romprait seul, par ses courtes apparitions, la monotonie de leur existence. La tante Isabelle partait avec Pascal : l’avenir parut vide à la jeune fille. Qui donc tenait tant de place dans sa pensée ? Était-ce Mlle de Saint-Maurice, ou l’hôte nouveau de Clairefont ? Elle eut un mouvement de colère contre elle-même, elle se jugea faible et, demandant à son orgueil la fermeté qui lui manquait, elle accueillit avec une dignité glacée les adieux du jeune homme. Nous ne nous verrons plus avant le jour décisif, dit-il ; promettez-moi que vous serez là. Votre présence apportera une grande force morale à votre frère. Il s’arrêta, puis, avec un accent passionné qu’elle ne lui connaissait pas : Quant à moi, soyez sûre que devant vous, et pour vous, je ferai l’impossible. Il prit congé du marquis, immuable dans sa souriante sécurité, et, accompagné de la tante Isabelle, il s’éloigna. Restée seule avec le vieillard, il sembla à Antoinette que le jour était plus sombre, la pluie plus maussade, et la bise plus aigre. Elle ne desserra pas les dents jusqu’au soir, écoutant distraitement son père qui parlait pour ne rien dire, comme un vieux moulin qui tourne à vide. Le surlendemain elle eut une joie très vive. Une lettre de la tante Isabelle lui apporta des nouvelles. La vieille fille avait écrit sous l’influence d’une émotion extraordinaire : elle avait vu Robert. Et, effet évident de sa reconnaissance pour Pascal, qui lui avait ouvert les portes de la cellule, elle s’occupait presque autant du jeune homme que de son neveu. Elle les confondait dans une sorte de communauté attendrie : «Si tu voyais ce pauvre petit, disait-elle, comme il est changé ! Quand nous sommes allés le visiter, il m’a paru que les corridors qu’on nous faisait suivre n’en finissaient pas. Enfin le geôlier s’est arrêté devant une porte percée d’un judas, il a ouvert, et nous avons aperçu l’enfant. Il a poussé, en me voyant, un cri de joie, puis il a reconnu Pascal. Il s’est dressé de toute sa hauteur, et ils sont restés un instant, tous les deux, face à face. Robert ne savait pas encore que notre ami devait le défendre. Saisi, il avait oublié ma présence ; il a crié avec une violence terrible : «Que vient faire ici le fils de M. Carvajan ?» Alors l’autre a répondu, de cette voix que tu connais, et avec une douceur qui m’a été à l’âme : «Défendre l’honneur et la liberté du fils de M. de Clairefont !...» Ils se sont regardés, comme s’ils se fouillaient au fond du cœur, puis, avec un grand soupir, ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Ils se sont compris en une seconde. Alors l’enfant, sans y mettre de fierté, ne s’est plus retenu, et, entre nous deux, il a pleuré longtemps. Nous lui avons tout raconté, la maladie du marquis et les événements qui ont suivi. Il ne pouvait se lasser de m’embrasser, de serrer les mains à Pascal. Il t’envoie toutes ses tendresses et te charge de donner un bon baiser à son père pour lui... Demain et tous les jours maintenant nous le verrons...» Antoinette mouilla de larmes cette lettre. Et, dans une rapide vision, Pascal et Robert enlacés lui apparurent. Ils étaient tous deux confiants et joyeux. Quelle égalité dans leur affection, et cependant quelle dissemblance dans leur nature ! Pascal, fils de roturier, Robert, descendant des maîtres du pays ; l’un, basané, avec ses cheveux courts et son large front, son nez fin, ses yeux gris et sa lèvre rasée, respirait l’énergie et l’intelligence ; l’autre, rose, avec les cheveux blonds, le nez large, les yeux bleus, la longue moustache pendante d’un chef franc, incarnait l’audace et la force. Contraste frappant et qui dégageait leur originalité propre. Elle-même, les voyant côte à côte, elle se demandait, du gentilhomme ou du bourgeois, quel était celui qui avait la plus fière tournure. Et, pensive, elle ne répondait pas. La tante Isabelle écrivait maintenant chaque jour, et elle ne tarissait pas sur le compte de Pascal. Ils s’étaient logés tous les deux chez le carrossier de Saint-Sever, et faisaient ménage ensemble. «Je ne peux pas me passer de lui, disait Mlle de Saint-Maurice, et je crois bien que je lui manquerais. Nous employons nos soirées à causer. comme je l’avais mal jugé au début, à cause de sa timidité !... Car ce garçon est réservé et doux comme une vraie fille... Il parle, ma chère, pendant des heures entières et il me tient sous le charme... Jamais je n’aurais pensé qu’un homme pût avoir la langue si bien pendue ! Et maintenant qu’il est en confiance, il me dit tout... Si tu savais, à cause de nous, ce qu’il a eu à subir !... Mais il m’a expressément recommandé de ne jamais te parler de cela. Et tu vois que je suis discrète. Seulement, il y a un petit détail qu’il faut que tu connaisses, parce qu’il prouve l’inquiétude que cause à nos ennemis l’appui que nous prête Pascal. Quelques jours avant notre départ pour Rouen, Chassevent a tiré sur ce cher garçon, à la tombée de la nuit, dans le vallon de la Grande Marnière. ces gredins ont essayé de supprimer notre avocat !... Il a échappé : donc il doit triompher. La destinée le veut et je l’ai vu dans mes rêves.» Puis, quelques jours plus tard : «Le grand moment approche la session est commencée... Pascal m’a fait, hier matin, visiter le Palais de Justice : une merveille d’architecture. Et il m’a conduite à la salle des assises, pour m’habituer. Que c’est majestueux et terrible, cette cour en robes rouges ! Il m’a semblé voir un tribunal de l’Inquisition... Au fond de la salle, un grand Christ regarde le ciel de ses yeux mourants. C’est vers lui qu’on tendait la main, autrefois, pour jurer. Car maintenant on ne jure plus devant Dieu, ce qui facilitera bien le mensonge à nos adversaires... Hier nous avons rencontré Fleury, Tondeur et Pourtois. Les deux premiers se sont détournés avec des airs de jésuites, le dernier nous a jeté un regard suppliant. Imagine-toi que ce gros homme, en quelques semaines, a tellement maigri qu’il est méconnaissable. La peau de son visage pend ridée et molle. Le poussah est maintenant mince comme une «anguille». Pascal est convaincu que ce misérable a fait un faux témoignage et qu’il est dévoré par le remords.» Comme le temps me paraît long !... Tu partiras, le matin même, de La Neuville, tu arriveras à dix heures vingt : ce sera suffisant. Je t’attendrai à la gare de la rue Verte. L’avocat de Paris est ici : Pascal l’a vu ce matin. Le grand homme est allé chasser à Malaunay, chez des amis. Il paraît, dit notre cher enfant, que c’est un gaillard qui «plaide sur le dos de son client» et qui éreinte la partie adverse. Il est rouge jusqu’à la moelle des os, et, ce qui le rend si méchant, c’est qu’il n’a pas encore pu arriver à se faire nommer sénateur. Qu’on le nomme donc, et qu’il nous laisse tranquilles !... À mesure que le moment terrible approche, Robert devient plus calme. Il a confiance dans la justice et dans son défenseur. Il a repris un peu sa mine, mais il n’est pas encore brillant. que je voudrais donc que ce soit fini !...» Le matin de son départ, Antoinette, qui avait caché, jusqu’au dernier moment, à son père la date du procès, dut lui avouer la vérité. Le vieillard n’était pas encore levé. Il se redressa sur ses oreillers. Le sourire qui ne quittait plus ses lèvres disparut, et la pensée revint éclairer son regard. Il dit de sa voix des anciens jours : Ma fille, nous subissons une rude épreuve. Va assister ton frère, va tenir ma place et affirmer, par ta présence, la certitude que nous avons qu’un Clairefont n’a pas pu manquer à l’honneur. Porte ma bénédiction à mon fils, et, quoi qu’il arrive, dis-lui que je ne douterai jamais de son innocence. Le vieillard posa la main sur la tête de sa fille, et doucement : Va, mon enfant, et du courage. Il était trois heures, et dans la salle des assises le jour commençait à baisser. Une foule énorme se pressait sur les bancs, s’amassait dans les couloirs, refluait jusque dans les tribunes réservées aux avocats et aux journalistes. Dans un recoin, au premier rang, isolées cependant et à l’abri des regards curieux, Antoinette et la tante Isabelle assistaient, depuis le matin, à l’affreux débat dans lequel était engagé tout ce qu’elles avaient de plus cher au monde : l’honneur et la vie de Robert. Devant elles s’étendait l’espace vide au milieu duquel se dressait la barre, et, plus loin, la table supportant les pièces à conviction : une écharpe de laine et un mouchoir de soie. Tout au fond, la Cour impassible et effrayante siégeait dans sa sévère gravité. À gauche était le jury, et à droite le banc des accusés où, entre deux gendarmes, se trouvait un Clairefont. Aux pieds de son client, assis au banc de la défense, Pascal, vêtu de la robe noire, avec l’hermine blanche sur l’épaule. Tout l’auditoire était tendu dans une attention passionnée. La lutte se développait vive entre l’accusation et la défense. L’interrogatoire avait été favorable à Robert qui, conseillé par Pascal, s’était montré plein de tact et de modération. La déclaration du docteur Margueron avait fait bonne impression. Mais l’audition des témoins avait gravement troublé les jurés. Tondeur et Fleury avaient révélé des faits de violence terrible à la charge du jeune comte ; et Pourtois, avec des hésitations et des tremblements, avait raconté la scène du meurtre. Les Tubœuf et le palefrenier de Mortagne étaient venus à leur tour, et l’atroce Chassevent avait été entendu par le président, en vertu de son pouvoir discrétionnaire. Le faisceau des accusations, habilement noué, présentait aux yeux un ensemble de preuves difficile à entamer. Cependant Pascal, avec un sang-froid et une précision inébranlables, avait posé des questions aux témoins, discuté leurs dires, et essayé de les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Un point qu’il s’attachait à faire ressortir, c’était le bon accord existant entre Rose et Robert. Elle l’avait suivi de son plein gré : il n’y avait pas eu d’effort tenté par lui pour la décider. Et tous de répondre affirmativement, voyant là un commencement de preuve du crime. oui, elle s’en allait à son bras, et gaiement, la pauvrette. On l’entendait rire dans le chemin. Elle ne se faisait pas prier pour coqueter avec le fils du marquis... Dans le banc de chêne poli par le passage des criminels, Robert impassible écoutait. Et, au fond de son cœur, une voix s’élevait contre l’iniquité de ce procès. Il pensa : J’ai souvent nié les erreurs judiciaires, disant qu’elles étaient impossibles. Et cependant je me sens accablé, moi innocent, sous un amas de témoignages irréfutables. Et ces gens qui sont en face de moi, si la lumière, à la voix de mon défenseur, ne se fait pas dans leur esprit, vont me condamner en toute conscience. Cependant il demeura calme, n’opposant aux accusations que la fière fermeté de son attitude. Une seule fois, quand il entendit Chassevent le charger avec rage, il perdit patience, et, brusquement, s’adressant au braconnier : Le crime dont vous m’accusez, et que je n’ai pas commis, n’est pas le seul dont la Grande Marnière ait été le théâtre... Il y a eu une tentative de meurtre récente... Et celle-là, vous n’en parlez pas. Le président engagea Robert à s’expliquer. Je ne suis pas ici pour accuser, mais pour me défendre. Cet homme sait bien ce que j’ai voulu dire... Il fut impossible de lui arracher d’autres paroles. Mais l’accusation avait cédé du terrain. Une ombre troublante s’était étendue sur elle. Un mystère s’imposait à l’esprit des auditeurs. La plaidoirie de l’avocat de la partie civile rétablit le combat. Élégante, serrée, perfide, elle enlaça Robert dans un réseau de preuves morales, laissant au ministère public l’avantage de s’appuyer sur les preuves matérielles. Pendant cette attaque terrible, Antoinette et la tante de Saint-Maurice furent sur des charbons ardents. Jamais Pascal ne pourrait effacer les traces de cette diatribe affreuse, où le caractère de Robert était analysé avec une redoutable habileté. Tout le côté bon et généreux restait dans l’obscurité, et le côté rude, autoritaire, emporté, s’étalait en pleine lumière. Ainsi dépeint, le comte était bien l’homme qui avait dû commettre le crime, étouffer Rose dans un mouvement de brutalité, inconscient peut-être, mais certain. Le réquisitoire de l’avocat général mit le comble à la terreur des malheureuses femmes. Ce magistrat à la voix creuse, debout dans sa robe rouge, leur fit l’effet d’un avant-coureur du bourreau. De son bras menaçant, il semblait vouloir prendre la tête de Robert. Son éloquence emphatique leur parut sinistre. Le côté théâtral de l’appareil judiciaire agit sur elles et les plongea dans une prostration invincible. Elles comprirent cependant, qu’au milieu de son enfilade de mots sonores, l’avocat général concédait les circonstances atténuantes. C’était le bagne au lieu de l’échafaud, et cette pensée jeta la tante Isabelle dans une exaspération telle, que sa nièce eut de la peine à l’empêcher d’intervenir, d’interrompre l’audience, et de faire un scandale irrémédiable. La prison, le pénitencier, jamais ! Je lui porterais plutôt du poison ! Écoutez, tante, murmura Antoinette, écoutez, je vous en prie, et voyez comme M. La péroraison de l’organe du ministère public fut un appel à la sévérité du jury, gardien éclairé de l’égalité judiciaire, et une flagellation énergique de l’oisiveté qui conduit au crime. Ses dernières paroles furent suivies d’un silence épouvanté. Puis le président, d’une voix lente, prononça la phrase d’usage : «Le défenseur a la parole», et, au milieu d’un murmure de curiosité, Pascal se leva. Il était très pâle, mais jamais résolution plus ardente ne resplendit sur le front d’un homme. Il se tourna vers l’auditoire qu’il parcourut d’un regard profond. Il laissa un instant reposer sur Antoinette ses yeux, comme pour lui demander l’inspiration, et commença à parler. Ce fut d’abord très bas, avec une sorte d’indolence, comme s’il dédaignait de réfuter les arguments de ses adversaires, et, dans cette tonalité sourde, son organe avait une douceur pénétrante qui fit passer dans l’auditoire un frisson de plaisir. Avant qu’il eût commencé à discuter, la caresse de sa voix agissait. Ainsi qu’un grand instrumentiste, il semblait préluder à son morceau d’éclat par des accords délicats et moelleux. Il était si visiblement maître de lui que l’illustre avocat de Paris fronça le sourcil, et cessa de classer les pièces de son dossier avec une affectation d’indifférence. La Cour s’était redressée sur ses fauteuils profonds. Le jury, en proie à ce trouble intérieur que produisent irrésistiblement les virtuoses, dès la première note ou les premiers coups d’archet, était immobile et saisi. Dans la vaste salle, assombrie par la première obscurité du soir, pas un tressaillement, pas un souffle. La plaidoirie de Pascal se déroulait mélodieuse, empruntant à ces demi-ténèbres un charme plus poétique. Et Antoinette, le cœur serré, les nerfs vibrants, écoutait à la fois avec angoisse et ravissement le défenseur de Robert. La jeune fille le savait bien, c’était pour l’amour d’elle qu’il parlait. Oui, toute cette séduction s’adressait à elle. Dans son trouble, elle n’entendait pas ce que disait Pascal. Mais son regard, qui ne la quittait pas, était plus éloquent encore que sa parole. Il disait : Je t’adore, tout ce que j’ai fait, tout ce que je ferai, c’est pour te plaire. Je combats pour toi, pour toi seule, sois sans inquiétude, puisque c’est ta cause que je défends ; je trouverai des forces surhumaines et je triompherai. Antoinette sentit une confiance soudaine passer en elle. Elle n’avait plus peur, elle était dans une espèce d’engourdissement qui ne lui permettait plus de distinguer le faux du réel. Il lui sembla qu’un nuage l’enveloppait, et qu’elle perdait la notion des choses qui l’entouraient. Elle se vit enlevée dans des espaces vagues où chantait une voix divine, et cette voix évoquait son enfance, celle de son frère ; et le parc de Clairefont apparaissait baigné de soleil. Une pauvre femme souffrante marchait sur la terrasse : c’était la marquise portant sur son front la pâleur de la mort. Pauvres orphelins qui n’avaient pas connu les douceurs de la tendresse maternelle, et qui, entre leur père, voué tout entier aux travaux scientifiques, et leur tante, cœur ardent mais faible, avaient grandi dans une liberté un peu sauvage ! Et toute la vie de la famille, au fond du grand château silencieux et désert, se déroulait dans sa monotonie patriarcale : l’affection respectueuse des enfants pour leur père, la soumission à ses caprices, et, peu à peu, la ruine envahissant la maison, et l’hostilité, faite de la convoitise de tout un pays, grandissant autour de ce vieillard. Ce fut un tableau complet, saisissant, que celui de cette lutte sourde engagée entre les confédérés, qui voulaient s’emparer du domaine, et le pauvre marquis affolé par sa manie. Tous les dessous de l’affaire commencèrent à se découvrir, sondés dans leurs plus intimes profondeurs. Maintenant elle n’était plus caressante et attendrie : elle avait une sonorité sévère et attristée. Et plus touchante, elle allait droit au cœur. Elle montait harmonieuse et colorée, remplissant les esprits d’une conviction triomphante. Les périodes se faisaient plus pressées, les arguments se serraient, lancés à l’assaut comme des colonnes d’attaque. Et Antoinette écoutait, dominée par une curiosité ardente, enfiévrée, possédée, s’incarnant en celui qui charmait son oreille, vivant de sa vie, s’échauffant de son enthousiasme. Elle était tout entière en lui, elle l’aidait, le soufflait, l’encourageait ; elle était prise de cette illusion qu’elle défendait son frère elle-même. Cette parole claire et puissante était l’expression de sa pensée, et, par les lèvres de Pascal, c’était elle qui parlait. La sensation fut si vive que la jeune fille sortit de son rêve. Elle revit la foule, sa tante, la Cour, son frère et Pascal. Il n’était plus pâle, une animation puissante colorait son visage, et son geste s’étendait large et vigoureux. Il discutait avec une âpre ironie, et toutes les questions, qu’il avait posées pendant l’audition des témoins, lui servaient pour la défense. Il prenait corps à corps ses adversaires et les écrasait avec une force irrésistible. Les faits, échafaudage dangereux élevé contre Robert, s’écroulaient et il n’en restait que des débris. Par une gradation savante, il était arrivé à chercher quel mobile aurait pu déterminer Robert à commettre le crime, et il prouvait qu’il était impossible d’en admettre un qui fût plausible. Toutes les présomptions morales étaient nulles, et ne pouvaient s’imposer un instant à des esprits éclairés. Les preuves matérielles étaient plus que douteuses. Qui avait vu le meurtrier ? Et quelle valeur avait ce témoignage du père, entraîné par une cupidité que trahissait la demande en dommages-intérêts ? Il fallait que le coupable fût M. de Clairefont, qui pouvait payer, et non quelque bandit, écumeur de broussailles, assassin mystérieux qu’on avait mal cherché parce qu’on ne désirait pas le retrouver. Ce témoin tremblant, effaré, méconnaissable, travaillé par des terreurs qui ressemblaient à des remords, qui balbutiait, s’en rapportait à Chassevent, et, en somme, n’avait vu que ce que le vagabond lui avait ordonné de voir. Et c’était sur les témoignages de telles gens qu’on osait baser une accusation capitale ! Ironique, indigné, sanglant, il reprit la démonstration de cette conspiration contre la famille de Clairefont ; il montra le traquenard dans lequel on avait habilement pris Robert, ne ménageant plus rien, frappant à coups redoublés, faisant siffler les sarcasmes, rapides et meurtriers comme des balles. Et les confédérés, avec épouvante, voyaient tomber toutes leurs positions les unes après les autres, devant la furie de leur adversaire. Il était maintenant maître du terrain : tout était renversé, déblayé, et il ne restait rien de l’accusation. Fleury, Tondeur et Chassevent échangèrent entre eux des regards terrifiés, Pourtois gémit sur son banc, aplati comme un ballon crevé. La victoire de Pascal était certaine. L’auditoire conquis commençait à onduler dans un besoin de manifester et d’applaudir. Alors, brusquement, revenant aux suaves et molles douceurs de son début, il développa sa conclusion plus harmonieuse et plus tendre qu’une prière. Les phrases se balançaient flottantes ainsi que des fumées d’encens. Plus de revendications, plus de fureurs : une tendresse et une pitié profonde pour le malheureux enfant qui avait si injustement souffert. L’ombre de la victime planait favorable et suppliante, intercédant elle-même en faveur de l’innocent. Un apaisement délicieux s’était fait dans les esprits. Les noirceurs s’étaient effacées ; tout, à présent, était candide et pur. La voix de Pascal s’éteignit dans le silence, et de la foule un murmure s’éleva, prolongé et haletant comme un sanglot. Antoinette et la tante Isabelle, pour la première fois depuis le matin, se regardèrent sans contrainte. Elles avaient le visage inondé de larmes, mais, dans leurs yeux, l’espérance avait reparu. Un brouhaha, s’élevant tout à coup, les arracha à leur joie. L’avocat de la partie civile, irrité, se levait pour répliquer. Sentant la nécessité de frapper des coups décisifs, il en venait hardiment cette fois aux personnalités. Avec un esprit diabolique il s’emparait de ce que Pascal avait dit de la conspiration contre la famille de Clairefont, et se livrait à des allusions féroces. c’était Pascal qui dénonçait ces faits ? Mais avaient-ils rien de répréhensible, puisque, disait-on, son père lui-même en était l’instigateur ? Allait-on présenter des opérations financières comme des machinations ténébreuses ? Le désir de convaincre entraînait trop loin le défenseur : il oubliait ce qu’il devait à la justice, ce qu’il se devait à lui-même. Car les raisons qui l’avaient amené à défendre Robert de Clairefont étaient inexplicables, et il y avait là, incontestablement, une manœuvre pour égarer l’opinion des jurés. Ces quelques phrases froides et aiguës causèrent un malaise dans l’auditoire. Le cœur d’Antoinette se serra : elle comprit combien ces paroles venimeuses devaient toucher cruellement Pascal. Elle eut, en cet instant, la sensation d’un combat mortel. Elle serra le bras de la tante Isabelle à lui faire mal, cherchant à prier et ne pouvant dire que : «Mon Dieu ! Il agita sa tête comme un lion blessé, ses yeux lancèrent des éclairs, et, martelant la barre de ses poings fermés : Voilà donc où vous en arrivez ! Désespérant d’atteindre celui que je défends, c’est en moi que vous essayez maintenant de le frapper. Vous m’accusez d’avoir oublié le nom que je porte, en m’asseyant à cette place ! Et vous osez interroger ma conscience ! Oui, j’ai tout abandonné, tout répudié, tout oublié pour apporter ici à Robert de Clairefont le secours de ma parole, et c’est la preuve la plus éclatante que je puisse vous fournir de son innocence. Moi qui le soutiens, moi qui l’encourage, moi, le fils de l’ennemi de son père, s’il avait commis le crime, quel homme serais-je ? Son indignité entraîne la mienne, mon honneur est le garant du sien. Aussi, en cet instant, ce sont toutes les forces de mon être qui se soulèvent pour vous attester qu’il n’est pas coupable ! Ce fut un cri tellement exaspéré, une explosion si violente, que les deux femmes oublièrent tout pour ne plus voir que Pascal debout, superbe d’indignation, resplendissant de fierté. Pendant ces quelques secondes il fut transfiguré. Il jeta sur son adversaire des regards de défi. Il était prêt à continuer la lutte, à mettre à nu son cœur, à laisser saigner sa chair vive, s’il le fallait, pour faire triompher sa cause. Il ne vit plus devant lui que des visages bouleversés par l’émotion. Il devina la partie gagnée, et, avec un geste si ample qu’il enveloppa toute la salle : Aussi bien, je crois en avoir assez dit. Et ce serait vous faire injure que d’insister davantage ! Ce fut le dernier coup de canon de la bataille. Le président, d’une voix maussade, récita aux jurés la formule réglementaire, et, voyant l’accusation très compromise, posa, comme un dernier espoir, la question subsidiaire de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. C’était presque un abandon de l’affaire. La Cour se retira, les jurés gagnèrent la chambre des délibérations, l’accusé fut emmené, et, avec une vivacité bruyante, les assistants se levèrent, heureux de se dégourdir les jambes. Le prétoire fut envahi par les avocats, qui entourèrent Pascal, le félicitant avec des exclamations enthousiastes. Le grand confrère de Paris, lui-même, perça la foule des stagiaires, et vint complimenter son adversaire. La tante Isabelle, pleine de stupeur, vit les deux hommes se serrer la main en souriant. J’aurais cru qu’il allait l’étrangler, après ce qu’il lui a dit ! Autant en emporte le vent !... ma chère, l’as-tu entendu, notre Pascal ?... Moi je ne pouvais plus respirer... Je passais du chaud au froid... faut-il avoir du talent pour remuer les gens de cette façon-là! Les as-tu vus, les jurés ?... ma fille, que je suis donc contente ! Attendez, tante, ce n’est pas fini. Est-ce qu’il y a un doute possible ? Alors tous ces gens-là seraient donc vendus à Carvajan ? Car l’affaire est plus claire que la lumière du ciel. La vieille demoiselle se leva comme poussée par un ressort. Il s’était dérobé à l’admiration de ses confrères, et venait chercher sa récompense : un regard, un mot d’Antoinette. s’écria la tante de Saint-Maurice avec exaltation, il est sauvé, n’est-ce pas ? Je l’espère, dit le jeune homme. Mais, avec le jury, on ne sait jamais... Que le temps me semble long ! Il vous semblera court quand vous emmènerez votre frère ! C’est ce que vous allez savoir à l’instant même. Un grand silence, qui oppressa douloureusement les deux femmes, s’étendit sur la salle. Avec une curiosité impatiente le public se replaça. Pascal avait regagné la barre ; puis, sévère et sombre, reparut la Cour. On avait éclairé, pendant la suspension d’audience, et les visages mornes des magistrats se détachaient sur le ton foncé des boiseries. Les jurés entrèrent, et, debout, tout le monde, avec une grande palpitation, écouta le verdict. La voix grêle et tremblante du chef du, jury laissa tomber ces paroles : «Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, sur toutes les questions, la réponse du jury est : Non.» De tous les points de la salle une acclamation s’éleva, émue, joyeuse, saluant l’acquittement. Puis, au milieu du calme rétabli, l’accusé fut ramené à son banc. Comme il se tenait debout, anxieux et tremblant, un mugissement s’éleva, terrible, semblable à celui d’une bête qu’on égorge. C’était Mlle de Saint-Maurice qui, pour la première fois de sa vie, se trouvait mal. Les paroles du président, déboutant Chassevent de sa demande, et ordonnant la mise en liberté de Robert, se perdirent dans un tumulte impossible à apaiser. Vingt personnes s’empressaient autour de la vieille fille. La Cour se retira, le prétoire se vida. L’huissier audiencier dit : «Il faut sortir...» Ces mots rendirent le sentiment à Mlle de Saint-Maurice qui, se dressant sur ses jambes, rajusta son chapeau avec un geste effaré, et balbutia : Guidée par Pascal, entraînée par sa nièce, elle gagna la porte des témoins ; et là, dans une salle d’attente, elle aperçut Robert qui l’attendait. Elle courut à lui, mais il la prévint, et étreignant son avocat : Et ne m’en veuillez pas, vous que j’aime tant ! dit la tante Isabelle avec transport, il l’a bien mérité ! Le jeune comte saisit sa sœur et sa tante, les réunit sur sa large poitrine, riant et pleurant à la fois, puis, les poussant vers son défenseur : Je lui dois la vie, car si j’avais été condamné, j’étais résolu à me tuer. Antoinette frémissante se vit tout près de Pascal. Elle eut un éblouissement, elle crut qu’elle allait tomber, elle lui prit la main, la serra avec une force convulsive et, avec un trouble délicieux, sentit les lèvres du sauveur de son frère effleurer ses cheveux. La tante de Saint-Maurice ne se lassait pas de regarder Robert, il lui semblait que depuis un temps infini elle ne l’avait pas vu. Tu n’as pas la même figure qu’hier, mon pauvre petit. Aujourd’hui, tante, j’ai la figure d’un homme content. Mon cher comte, dit Pascal, si vous m’en croyez, vous ne vous éterniserez pas ici. Nous allons faire lever votre écrou ; vous partirez par le train de huit heures pour La Neuville. Ces dames, pendant ce temps, enverront une dépêche à M. Il ne faut pas retarder sa joie d’une minute... Vous avez raison, comme toujours !... Mais, est-ce que ces braves gens vont nous accompagner ? dit-il en montrant les gendarmes qui attendaient à l’écart. Il faut qu’ils vous ramènent, comme ils vous ont amené. Ils ont été très bien pour moi... Tante, donnez-moi tout ce que vous avez d’argent. Il vida la bourse de Mlle de Saint-Maurice dans la main des soldats stupéfaits, puis, se tournant vers Pascal : j’avoue qu’il me tarde d’avoir l’espace libre devant moi. À neuf heures, ils arrivèrent en vue de La Neuville. Le train ralentit sa marche sur le pont de la Thelle, et siffla pour entrer en gare. Robert, penché à la portière, regardait dans l’éloignement les réverbères qui piquaient la nuit de points brillants. Il se leva avec agitation, et dit : Dans une demi-heure nous embrasserons mon père !... Mais, à la gare, une surprise lui était réservée. Sur le quai il trouva Croix-Mesnil qui se promenait. Les deux amis poussèrent un cri, et, avant l’arrêt du train, le comte sauta à terre. Ils n’échangèrent que de rapides paroles. Le baron, les yeux humides, le front rayonnant, salua Antoinette et la tante Isabelle, serra la main de Pascal, et, disant : «Venez, venez vite», il les entraîna tous vers la sortie. Ils traversèrent la salle d’attente et, devant la porte, assis dans la vieille calèche du château, ils aperçurent le marquis. Il attendait, eu compagnie de Malézeau, l’arrivée de son fils. Il avait voulu, lui, le chef de famille, être là pour le recevoir, lui apportant ainsi une sorte de réhabilitation solennelle. Le rude Robert, qui avait subi, avec tant de fermeté, de si terribles épreuves, se trouva sans force devant cette manifestation de la tendresse paternelle, et, pleurant comme un enfant, il tomba dans les bras du vieillard. Voilà des gens heureux, Pascal, dit Malézeau ; et c’est à vous qu’ils doivent ce bonheur. J’espère qu’ils sauront ne pas l’oublier. Le jeune homme hocha la tête avec tristesse : Soyez tranquille : je ferai en sorte que la reconnaissance leur soit légère. Et s’approchant de la voiture, en quelques mots très brefs, il prit congé, se refusa aux exigeantes effusions de Robert, qui voulait l’emmener à Clairefont, et s’éloigna avec le notaire. Il regarda se perdre, dans l’obscurité de la promenade, la calèche qui emportait Antoinette, et, poussant un soupir, il murmura : N’était-ce pas en effet fini de son bonheur ? Il marchait côte à côte avec Malézeau, parcourant la ville silencieuse et endormie. Ils passèrent dans la rue du Marché, et virent les fenêtres du cabinet de Carvajan éclairées. Votre père veille, dit le notaire. Des ombres noires se plaquèrent sur les rideaux. Il n’est pas seul chez lui, ajouta Pascal. Fleury et Tondeur ont pris le train qui précédait le nôtre. En ce moment, sans doute ils tiennent conseil. J’étais allé seul au télégraphe, pour demander si la dépêche, que j’attendais avec une vive impatience, n’était pas arrivée. Votre père, pour le même motif, y était déjà. Nous nous sommes salués en silence. Car nous ne nous parlions plus depuis trois semaines, et nous avons stationné là, anxieusement. L’employé du télégraphe, qui était travaillé par la même curiosité que nous, est allé au bout d’un quart d’heure à son appareil qui sonnait, et nous a crié : Acquitté !... Nous n’en avons pas demandé davantage et nous sommes sortis. Sur la place, votre père s’est arrêté ; il était très pâle : j’ai cru qu’il allait avoir une syncope, je me suis approché ; il m’a pris le bras, s’est appuyé, et, d’une voix sourde : Du jour où il a été contre nous, j’ai jugé tout perdu... C’est que c’est un Carvajan, voyez-vous ! Il a tout de moi, avec l’éducation en plus, et un je ne sais quoi qu’il tient de sa mère... Il a baissé la tête et a murmuré : Peut-être est-ce là, en effet, le secret de sa force. Il a des idées que les autres n’ont pas, et il les exprime comme personne. Je leur disais : Pascal nous battra tous. ils ne voulaient pas me croire. Il a dû bien parler ! Le bavard de Paris, qui me coûte de si gros honoraires, n’a pas pesé une once, ni l’avocat général !... Votre père a fait un geste d’orgueil, puis il est resté muet jusqu’à sa porte. Arrivé là, il a fait une pause, m’a pris par le bouton de ma redingote : Malézeau, voulez-vous que nous nous raccommodions ? Et voyant que j’allais parler : Pas un mot... Et il est rentré chez lui. Vous comprenez bien, après cela, qu’il n’a pas l’intention de continuer la guerre. D’ailleurs, il ne le pourrait pas. Mais vous, êtes-vous décidé à vous prêter à son désir ? Je veux bien voir mon père, dit Pascal, mais je n’irai pas chez lui. Je le lui ferai donc savoir. Ils étaient devant la porte surmontée des panonceaux. Vous allez souper, n’est-ce pas ? Je vous avouerai que je meurs de faim et que je tombe de fatigue. Allons, ma chère, dit le notaire à sa femme qui descendait l’escalier quatre à quatre, prodiguant les félicitations d’une voix émue, voilà un jeune triomphateur qui a moins besoin de compliments que d’un poulet froid... Pascal dormit cette nuit-là d’un sommeil de victoire. Il faisait grand jour quand il se réveilla. Dans le jardin, dénudé par le vent d’automne, les oiseaux se poursuivaient en criant. Le jeune homme se leva, et, voyant le ciel tout bleu : Ils sont heureux ce matin à Clairefont, murmura-t-il, la promenade doit être bonne, au soleil, sur la terrasse. Son imagination lui montra sur le sable doré, le long de la balustrade de pierre, une élégante jeune fille qui passait. Elle n’était plus vêtue de noir, sa robe était claire et gaie ainsi que sa pensée. Un grand jeune homme marchait à ses côtés, comme il l’avait fait, lui, presque chaque jour, aux temps de tristesse. Mais le bonheur, rentrant dans la maison, en avait chassé le défenseur, et celui qui accompagnait la promeneuse était maintenant Robert ou Croix-Mesnil. Pascal se dit : Ne savais-je pas d’avance qu’il en serait ainsi ? qu’ils soient joyeux au prix même de ma joie. En leur rendant la paix de l’esprit et la sérénité du cœur, j’ai acquitté la terrible dette de mon père, voilà tout ! Il descendit au jardin et longea les bordures de buis, en écoutant le murmure du petit jet d’eau, qui chantait dans un bassin au milieu de la pelouse. Comme onze heures venaient de sonner à l’horloge de la mairie, une fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit, et Malézeau parut, disant : Pascal, venez donc dans mon cabinet. Le jeune homme entra dans la maison, traversa l’étude, ouvrit une porte et, au coin de la cheminée du notaire, aperçut son père. Il resta immobile, regardant le vieillard, qui lui parut très changé. Malézeau prit des papiers et passa dans l’étude, laissant les deux hommes en présence. dit Carvajan, et il lui tendit la main. Froidement, le fils y plaça la sienne. Il fit asseoir son père, et se tint debout devant lui. Veux-tu que tout soit oublié ? demanda le maire après une hésitation. Tu vois, c’est moi qui viens à toi... Mais tu me les as fait durement expier. Mon père, il ne dépend pas de moi que l’oubli se fasse. Je ne suis pas seul en cause. Les gens de là-haut, gronda Carvajan en tendant le poing vers la colline. Veulent-ils que j’aille aussi leur faire ma soumission ? Le vieillard eut un rire terrible. s’ils ne t’avaient pas eu !... Il changea de ton : Je suppose qu’ils sauront être reconnaissants !... Pascal ne put se défendre de rougir. Mon père, je n’attends rien de personne. Même de la belle Antoinette ? Elle serait fièrement ingrate si, après ce que tu as fait pour elle, elle ne t’aimait pas ! Je compte m’éloigner la semaine prochaine, dit Pascal rudement, et je serai longtemps sans revenir à La Neuville. Et ils te laisseront partir ?... Au fait, pourquoi te retiendraient-ils ? Ils n’ont plus besoin de toi : tu as sauvé l’héritier du nom et tu as donné ton argent ! Que pouvaient-ils attendre de plus ?... Tu serais gênant, mon pauvre garçon, tu rappellerais sans cesse les services rendus. On t’aimera toujours bien, mais de loin... Je renoncerai pour toi à toutes mes ambitions. On sait ce que tu vaux, maintenant, et aux élections prochaines personne n’osera te tenir tête. Tu seras le maître du pays. Comprends-tu ce que je suis disposé à faire pour ton avenir ? nous ferons comprendre à ces ingrats ce que pèse un homme tel que toi. Allons, donne-moi la main, de bon gré, cette fois ? Le jeune homme agita tristement la tête. Je vous remercie, mon père, mais ma résolution est prise, et je ne la changerai pas. Il sera bon, pour moi, de me dépayser pendant quelque temps. Ainsi, tu ne veux rien accepter de moi ? M’accorderez-vous ce que je vous demanderai ? Le front de Carvajan se creusa ; cependant il répondit : à mon œuvre il manque un couronnement... J’ai fait acquitter Robert de Clairefont, je l’ai arraché des mains de la justice. Mais je n’ai pas lavé complètement la tache qui salit son honneur. Je n’ai pas désigné le vrai coupable. Mon père, aidez-moi à obtenir ce dernier avantage, et j’efface de ma pensée bien des mauvais souvenirs. Le vieillard demeura absorbé ; il parut oublier qu’il n’était pas seul. Même nature, dit-il, même ardeur, même passion : seulement lui n’a pas, ainsi que moi, été inspiré par la rancune. Il se dévoue à son amour, comme je me suis dévoué à ma haine. À quoi bon élever des obstacles ? Puis, sortant de sa méditation : Je ne puis pas t’apprendre ce que tu veux savoir : je l’ignore... Mais Chassevent n’ose plus poser la nuit des collets dans le vallon de Clairefont, et Pourtois, qui y habite, n’est plus que l’ombre de lui-même. La Grande Marnière a un secret... Tu ne partiras pas sans me voir ? Ils se donnèrent la main une seconde fois, et le maire s’éloigna. Vers trois heures, Robert vint relancer Pascal. On s’étonnait au château qu’il ne se fût pas encore présenté. Je me suis occupé de vous, dit le jeune homme. Ils partirent pour Clairefont, par un bel après-midi d’automne. Les hêtres du parc avaient pris des tons de rouille qui faisaient paraître plus sombre la verdure des sapins. L’air était doux, et les alouettes en chantant planaient au soleil. Ils suivirent le sentier dans lequel Pascal avait entendu siffler la balle de Chassevent. Le jeune homme montra à son ami la branche du bouleau brisée. Il est bien heureux que le coquin n’ait pas tiré avec des chevrotines, dit le comte. À cent mètres de là, Robert s’arrêta, et indiquant dans le fourré une large coulée, piétinée comme par un passage fréquent : les grands animaux viennent par ici la nuit, en ce moment ? Pascal se courba et tâcha, dans la terre marneuse du sentier, de découvrir le pied d’un animal. Il ne vit que des traces larges et confuses. Voyez comme les branches sont brisées haut : ce sont certainement des cerfs... Si vous voulez, nous leur dirons deux mots, un de ces jours. Ils arrivèrent en silence jusqu’au château, entrèrent au salon qu’ils trouvèrent vide, et descendirent sur la terrasse. Sous un des berceaux toute la famille était réunie. Dans un grand fauteuil de jonc, le marquis se prélassait paresseusement, pendant qu’Antoinette lui lisait le journal. La tante Isabelle, plus rouge que jamais, travaillait à son éternel tricot. Pour la première fois, depuis bien longtemps, les habitants de Clairefont avaient repris leur douce vie intime. Ils ne se fuyaient plus, essayant de se cacher leurs angoisses et leurs larmes. Ils n’avaient plus à se montrer que des visages souriants. Ce fut Fox qui, par ses aboiements joyeux, signala l’arrivée des deux jeunes gens. Voilà mon compagnon d’exil, s’écria Mlle de Saint-Maurice. Et prenant l’avocat par les épaules, elle l’embrassa sur les deux joues. mon cher enfant, aujourd’hui, hein ! nous avons un poids de moins sur le cœur ?... Pascal s’était cérémonieusement incliné devant Mlle de Clairefont. Le baron était reparti le matin même pour Évreux. Le marquis trouva des paroles affectueuses pour remercier le défenseur de son fils. Depuis trois semaines sa santé avait fait de très grands progrès. Il avait recouvré la plénitude de ses facultés, mais, de la violente secousse qu’il avait éprouvée, il lui était resté une indolence invincible. Il ne s’occupait plus de ses inventions et le laboratoire restait vide. Il expliqua lui-même à Pascal ce singulier changement et le résuma gaiement : Je ne veux plus travailler du tout, dit-il ; c’est, je crois, le meilleur moyen de refaire ma fortune. Il prit le bras du jeune homme et se promena lentement avec lui le long de la terrasse. Nous avons, je le sais, des questions d’intérêt à régler ensemble, dit-il, au bout d’un instant, mais je ne vous ferai pas l’injure de vous parler d’argent... Malézeau est là pour tout arranger. Je m’en occuperai très sérieusement avec lui, monsieur le marquis, si vous voulez bien m’y autoriser. J’ai lieu de croire que l’exploitation de la Grande Marnière doit être pour vous d’un très grand profit. Un directeur actif remettra l’affaire en valeur. Je me charge de trouver un ingénieur qui se dévouera à l’entreprise. Le marquis l’écoutait en l’observant du coin de l’œil. Le jeune homme développa ses vues avec une lucidité pratique qui frappa beaucoup M. Lorsque, las de marcher, le vieillard fut revenu auprès de la tante Isabelle et d’Antoinette, il profita d’un moment où Pascal et Robert s’étaient éloignés, et dit : Je viens de causer industrie avec M. Il m’a étonné : c’est vraiment un homme très remarquable. Croyez-vous m’en apporter la première nouvelle ? s’écria impétueusement la tante de Saint-Maurice. Je le connais, moi, qui ai vécu avec lui, comme une mère avec son fils. C’est tout bonnement un aigle !... Et vous vous donnez des airs de le découvrir. Antoinette, penchée sur sa broderie, ne prononça pas une parole, mais ses doigts, en tirant l’aiguille, eurent une étrange agitation. Pascal resta à dîner au château, se montra plein de réserve, et, vers dix heures, prit congé. Robert lui offrit de le reconduire jusqu’à la petite porte du parc, et comme il embrassait sa tante : Qu’est-ce que Pascal a donc ce soir ? On ne peut pas lui tirer les paroles, n’est-ce pas, Antoinette ? toi, tu ne vois rien ! Robert réclama à Bernard une lanterne. Le vieux serviteur fit un geste d’inquiétude, et dit : Si monsieur le comte voulait, je l’accompagnerais. Une fois la nuit close, il ne fait pas bon se promener dehors. Sauf votre respect, Monsieur, depuis le malheur, les abords de la Grande Marnière sont, comme qui dirait, hantés... Et la nuit il s’y passe des choses qu’il vaut mieux ne pas voir. vieux fou, dit Robert, des histoires de poltron ou d’ivrogne... Mais, sois tranquille, je ne crains pas les rencontres. Il prit la lanterne et partit avec Pascal. Ils descendirent, par les pentes du parc, jusqu’au raccourci. Le comte tira les verrous, ouvrit la porte, et se disposait à pousser jusqu’à l’entrée de La Neuville, mais son compagnon l’arrêta. Voici la grande route, et je la suivrais les yeux fermés. Après des protestations amicales, Robert s’éloigna, et Pascal se trouva seul. Au lieu de continuer sa marche dans la direction de La Neuville, il remonta vers le cabaret de Pourtois. La maison était fermée et silencieuse. Par l’imposte de la porte une faible lueur filtrait. Pascal gagna le raidillon de la Grande Marnière, et, étouffant le bruit de ses pas, le gravit du côté de Couvrechamps. Il regardait autour de lui attentivement. Il avait pour toute arme sa canne en bois de fer. Mais il était fait aux marches nocturnes dans les plaines et les bois, et son cœur ne battait pas plus vite. Il s’arrêta : il venait de reconnaître la coulée remarquée par Robert. Il fit une quinzaine de pas, et, apercevant au bord du sentier, dans la bruyère, un énorme genévrier, il alla s’y adosser, et, invisible dans l’ombre épaisse, il attendit. La lune, comme un disque de cuivre, se levait au-dessus des taillis de La Saucelle. Bientôt elle allait répandre sur les champs sa froide clarté. Tout autour, dans ce vallon désert, une agitation étrange troublait le silence, plantes s’ouvrant aux fraîcheurs de la nuit, animaux se glissant légers dans les branches : la vie nocturne animait les ténèbres. Pascal pensa à la soirée qu’il venait de passer à Clairefont. Pas une fois Antoinette ne lui avait adressé la parole. Elle s’était montrée telle qu’il l’avait connue avant le service rendu : froide et hautaine. Au moment où il croyait avoir forcé sa confiance et son amitié, il la voyait indifférente s’éloigner de lui. N’avait-elle donc rien dans le cœur ? Et cependant, à la cour d’assises, il l’avait, la veille, surprise pleurant pendant qu’il parlait. Dans ce court instant, il l’avait dominée, possédée. Il était entré jusqu’au fond de cette âme rebelle en souverain maître. Mais l’impression avait été fugitive et il avait été chassé de sa conquête. qu’un mot dit par elle, un mot de tendre reconnaissance, lui eût pourtant apporté de soulagement et de joie ! Dans le néant de ses affections brisées, il eût accueilli ce témoignage affectueux comme une consolation suprême. Et ce souvenir se fût épanoui dans son cœur désolé, ainsi qu’une fleur poussée sur des ruines. L’horloge de Clairefont, en sonnant minuit, changea le cours des idées de Pascal. La lune était haute maintenant dans le ciel, et une lumière argentée baignait le vallon. Le jeune homme pensa : Jusqu’à quelle heure dois-je prolonger ma faction ? Je suis là, comme Horatio guettant le spectre du feu roi, sur l’esplanade d’Elseneur. Si mon père ne m’a pas trompé, qui vais-je voir venir ? Et si quelqu’un vient, passera-t-il où je suis ? Un instinct secret lui disait que son poste était bien choisi. Il fut distrait par les gambades de deux lièvres qui jouaient dans le sentier, pendant que, sur les hauteurs de Clairefont, un renard en pleine chasse jappait pour prévenir sa femelle embusquée. Cependant, vers une heure, il commença à perdre patience, et il se disposait à s’éloigner, quitte à revenir la nuit suivante, quand, après avoir dressé les oreilles, les deux lièvres sautèrent brusquement au bois. Dans le haut du sentier un bruit de pas résonnait. Pascal frissonna, ses dents se serrèrent, et il assura son dur bâton dans sa main. Le bruit se rapprochait, net, comme celui d’une personne qui va sans précautions. Une ombre se projeta sur la blancheur du chemin, et, nu-tête, les habits en désordre, Pascal reconnut le Roussot. Il s’avançait, les yeux ouverts, fixes, et pourtant sans regards, la démarche raide et automatique, comme entraîné par une force dont il était inconscient. Il passa et entra dans la coulée. Le jeune homme s’y engagea à sa suite, et le berger ne parut pas l’entendre. Il filait droit devant lui, sans hésitation, sans arrêt, régulier comme une machine. Il gagna le bord de l’excavation où Rose avait été trouvée morte par son père et par Pourtois, et là s’arrêta. Son visage prit une expression désespérée, il se tordit les mains et, poussant une horrible plainte, il continua sa route, montant vers Couvrechamps. D’un bond, l’idiot sauta par-dessus le petit mur et, allant à une tombe surmontée d’une simple croix de bois, il s’agenouilla, et se mit à gémir. Il se laissa tomber sur la pierre qu’il baisa avec passion, murmurant d’une voix suppliante : «Pardon, Rose ! Rose !...» Et, dans la solitude de ce lieu funèbre, c’était un spectacle effrayant que celui de cet insensé appelant la morte avec des sanglots de repentir et d’amour. Le Roussot resta là longtemps à se rouler dans des spasmes, puis il se releva et partit comme il était venu. Pascal demeura pensif, appuyé à la muraille. Il reconstitua, en un instant, la scène du meurtre. Il revit, dans son souvenir, le Roussot lutinant Rose avec une gaieté menaçante. Au fond de cet être privé de raison une passion sensuelle s’était allumée, et, avec la bestialité féroce d’un fauve, le berger avait voulu l’assouvir. Dans le paroxysme de sa rage amoureuse, il avait emporté Rose comme une proie, mais l’intervention inattendue de Chassevent et de Pourtois l’avait forcé à fuir. Et la puissance de son étreinte avait été mortelle. Il avait tué celle dont il voulait seulement étouffer les cris. Et maintenant il passait ses jours à penser à elle, et ses nuits à la chercher, à l’appeler, dans l’horreur de son sommeil halluciné. De la sorte, il allait se trahir lui-même et fournir les preuves de son crime. Il suffirait de le voir marcher dans la bruyère en gémissant, et se rouler, dans des extases affreuses, sur la dalle de pierre, pour ne plus conserver un doute. Mais ce qu’il venait de faire, le ferait-il le lendemain ? Se livrait-il, chaque nuit, à ce terrible pèlerinage du crime ? Deux fois encore Pascal revint, et deux fois il assista à la même scène. Le somnambule arrivait, traversait la lande, s’arrêtait à la ravine, et gagnait le cimetière. Il suivait les mêmes étapes dans son effroyable cauchemar. Alors, sans avoir parlé à qui que ce fût de sa découverte, Pascal se rendit chez le commissaire Jousselin, le pria de le suivre chez le procureur de la République, et là il raconta ce qu’il avait vu, demandant qu’on voulut bien l’accompagner pour constater ce fait décisif. Je suis tout à votre disposition, dit le magistrat très impressionné. Et je vais prendre les mesures nécessaires pour assurer les résultats de notre expédition. de Clairefont, aurait donc été la victime d’une déplorable erreur judiciaire ? Nous croyions que vous nous aviez arraché un coupable, ajouta-t-il en souriant, et nous avions admiré votre victoire. Mais, si votre client est innocent, nous allons vous devoir des actions de grâces, car, en France, la magistrature est toujours de bonne foi et ne cherche que la vérité. si vous voulez, nous nous retrouverons ce soir, à la petite porte du parc, à onze heures. Jousselin postera ses gens dans l’église, et s’embusquera près du cimetière... Je suis certain que, dans cet état, le berger n’entend ni ne voit, mais il est préférable de se cacher. Pascal, à cinq heures, arriva à Clairefont sans être attendu. Il fut accueilli par les cris de joie de Mlle de Saint-Maurice et de Robert. Le marquis lui fit gracieuse mine, comme à l’ordinaire. Antoinette s’enferma dans une gravité un peu sombre. Son caractère, depuis quelque temps, avait changé. Elle, qui, autrefois, était la gaieté de la maison, on la voyait rester des heures entières sans parler. Sa tante lui touchait l’épaule, elle tressaillait et semblait redescendre du pays des songes. Elle était douce et bonne, comme toujours, mais une préoccupation intime la troublait. Croix-Mesnil, qui avait obtenu une permission de huit jours, s’était installé au château et faisait de grands frais avec la jeune fille. Il l’accompagnait dans ses promenades, et s’attachait à la faire causer. De préférence, c’était du procès qu’il parlait. Et, insensiblement, il en venait à s’occuper de Pascal. Il se livrait à des éloges excessifs, comme quelqu’un qui veut provoquer une réplique, et serait heureux d’être contredit. Antoinette le regardait alors avec une singulière expression et laissait tomber la conversation. Ce jour-là, en apercevant Pascal, Mlle de Clairefont se tourna vers le baron et, avec une soudaine âpreté, lui dit : Il pâlit un peu, mais, très calme, il répondit : J’aime tous ceux qui vous sont dévoués. Antoinette releva la tête, jeta un pénétrant coup d’œil au jeune homme et, vivement : Si vous étiez sincère, vous seriez le moins aimant ou le plus généreux des hommes ! Elle passa, allant au-devant du défenseur de son frère, et ne vit pas le nuage de tristesse qui assombrit le front de Croix-Mesnil. Pendant le dîner et la soirée Pascal fut d’une gaieté inaccoutumée. Lui qui se montrait d’ordinaire grave et réservé, il s’abandonna à toute sa verve et tint les convives sous le charme de son esprit. Il révéla un autre Pascal qu’on ne connaissait pas et qui plut beaucoup. La tante Isabelle buvait les paroles de son favori, et, entre lui et Robert, elle s’épanouissait radieuse. Elle ne put se retenir de dire au marquis, dans un accès d’enthousiasme : À dix heures et demie, malgré les instances de Mlle de Saint-Maurice, Pascal se prépara à partir et demanda à Robert de l’accompagner. Seulement, sans lanterne, je vous prie. Si nous faisons quelque faux pas, tant pis : nous nous ramasserons. Et, par le parc, les deux amis s’éloignèrent. Ils arrivèrent à la petite porte, l’ouvrirent et se trouvèrent sur la route. De l’ombre du mur une forme noire se détacha, et une voix demanda : C’est moi, monsieur le procureur de la République, et M. dit Robert, avec un trouble soudain. De votre réhabilitation complète, Monsieur, répondit le magistrat. Et croyez que je serai heureux d’avoir à la proclamer. Maintenant, ne parlons plus, dit Pascal. Et conduisant les deux hommes, il gagna silencieusement le sentier de la Grande Marnière. Depuis deux heures, Jousselin, à l’affût derrière un petit saule, guettait dans le cimetière de Clairefont. Il avait posté un agent à l’angle du mur, surveillant la route de Couvrechamps. Dans l’église, deux autres se dissimulaient. Tout était silencieux : la plaine et les bois. La lune, dans son plein, tirait des reflets bleus du clocher d’ardoises de la petite église, et la nuit était si claire qu’on eût pu lire les inscriptions des tombes. Le commissaire, glacé par le froid, car il gelait blanc, n’osait remuer et attendait patiemment. Il commençait cependant à éprouver un peu d’inquiétude. Si le berger allait ne pas venir ? La cause de Robert avait toujours été sympathique au brave homme, depuis le jour de la confrontation, et il eût été ravi de voir dissiper les derniers doutes, que des entêtés élevaient sur l’innocence du comte. Il était deux heures du matin, lorsque se fit entendre un sifflement léger, signal convenu avec son agent, pour annoncer que quelqu’un approchait. Bientôt un bruit de pas retentit sur la route sonore, le lierre, qui couvrait le mur, froissé par un corps pesant, s’agita, et le Roussot parut en pleine lumière. Il avait les yeux ouverts et semblait regarder en dedans. Il se laissa glisser dans le cimetière, passa raide et tragique dans l’allée bordée de tombes et, s’approchant, comme toutes les nuits, de la pierre qui recouvrait la pauvre Rose, il se mit à appeler sourdement. Par la grille, laissée ouverte à dessein, Pascal, le magistrat et Robert étaient entrés. Derrière l’idiot ils avaient traversé le vallon et maintenant, silencieux, glacés d’horreur, ils assistaient à la lugubre terminaison de cette course nocturne. Couché sur la dalle, la baisant à pleine bouche, le Roussot suppliait, et, de ses yeux étrangement dilatés, des larmes coulaient. Pardon !...» Et, dans un effort convulsif, il ébranla la croix de bois qui s’abattit sur l’herbe. Les assistants s’étaient approchés, et entouraient le berger ; mais il ne s’en apercevait pas et, tout à sa rage passionnée, il criait, délirant. Sur un signe du procureur de la République, Jousselin toucha l’épaule du malheureux. À ce contact, le Roussot releva la tête, puis se dressa à genoux. Il passa la main sur son visage, comme quelqu’un qui se réveille. Il jeta autour de lui un regard terrifié, ses yeux s’agrandirent, ses traits se convulsèrent, un hurlement s’échappa de ses lèvres, et, d’un bond, passant devant le commissaire de police, il s’élança vers le mur. Mais il vit l’agent qui regardait, à cheval sur le chaperon. Il courut alors autour du cimetière, trouva la grille gardée, eut un trépignement de bête traquée, et, apercevant la porte de l’église restée entr’ouverte, il se précipita. cria Jousselin à ses hommes, il va nous échapper !... Un bruit de lutte, des grognements sourds retentirent, puis un des agents sortit, disant : Il grimpe dans le clocher ! Et, à la clarté de la lune, l’idiot se montra à une des ogives de la plate-forme. Les pas de l’agent, qui le poursuivait, résonnaient à l’intérieur. Le Roussot gravit les échelons qui conduisaient à la charpente supportant la cloche. Il se dressa, apparition fantastique, la figure grimaçante, les cheveux hérissés, livide d’épouvante. L’agent parut au-dessous de lui, montant toujours. Le berger regarda le faîte du clocher, et, avec une agilité et une force de gorille, grimpa le long des poutres. Il se tint un instant debout sur un étroit rebord, puis il parut pris de vertige, se balança, comme attiré par le vide, poussa un horrible éclat de rire, et, perdant son point d’appui, il fila dans l’espace. Robert, Pascal et le magistrat n’eurent que le temps de se jeter en arrière. Le corps du Roussot, tournant sur lui-même dans sa chute, décrivit une courbe effrayante, et vint s’abattre, avec un bruit mat, sur la tombe même de Rose, éclaboussant de son sang la pierre encore trempée de ses larmes. Trois jours plus tard, dans le salon du château, devant la famille rassemblée, Me Malézeau rendait compte de diverses opérations dont il avait été chargé. Le passif du marquis était complètement liquidé, et un acte d’association, entre Pascal et M. de Clairefont, assurait l’exploitation de la Grande Marnière. Le fils de Carvajan, devenu commanditaire, mettait à la tête de l’établissement un directeur de son choix et constituait le fonds de roulement. Un partage égal des bénéfices éventuels devait avoir lieu entre lui et le marquis, l’un ayant apporté son argent, l’autre ayant donné son établissement. Robert, pris d’un beau zèle, avait demandé à s’employer dans l’affaire, et Pascal lui avait désigné un poste où il pourrait, au grand air, dépenser utilement sa puissante activité de corps. Chassevent, mandé à l’étude, après avoir gémi sur le malheur qui l’avait privé de sa chère bonne petite fille, avait consenti, moyennant le payement d’une somme de deux mille francs, à quitter le pays. Comme le vagabond se lamentait sur la modicité du prix, le notaire lui avait dit rudement, en le regardant dans le blanc des yeux : Deux mille francs donnés par le marquis, et une balle tirée sur M. Pascal, ça fait le compte ! Si vous n’êtes pas content je vous ferai payer par le procureur de la République. Le coquin, sans répliquer, était parti pour Louviers, où il avait de la famille. Après avoir donné toutes ces explications, Malézeau avait demandé quelques signatures. Vous m’excuserez, monsieur le marquis, si je mets tant de précipitation à régler toutes ces affaires, mais M. dit la tante de Saint-Maurice avec éclat. Je l’ignore, Mademoiselle, dit le notaire dont les yeux papillotèrent. Je ne crois pas cependant que M. Pascal ait l’intention de quitter le continent. Il ne manquerait plus qu’il allât encore en Amérique, dans des contrées où la fièvre jaune s’attrape, comme ici la grippe ! Quelle rage a-t-il de voyager ? Mon Dieu, Mademoiselle, reprit Malézeau, que voudriez-vous qu’il devînt dans ce pays-ci ? Il a rompu toutes relations affectueuses avec son père, il s’est fait des ennemis implacables de tous ceux qui convoitaient un morceau du domaine. Et, quel que soit mon chagrin de le voir s’éloigner, car nous avons pris l’habitude de le traiter comme l’enfant de la maison, Mme Malézeau et moi, et il nous manquera singulièrement, je ne puis cependant pas lui déconseiller une résolution que je trouve courageuse et sage. dit la vieille fille d’un air menaçant. Le notaire devint froid, et dit : Pascal a d’autres motifs que je ne puis révéler. Un silence profond suivit ces paroles. Personne n’était plus à la conversation. Robert et Croix-Mesnil pensaient aux motifs cachés que Pascal pouvait avoir de s’éloigner : le premier, avec la surprise brouillonne d’un homme qui ne s’est jamais arrêté à observer ce qui se passe autour de lui, le second, avec la pitié mélancolique d’un amoureux qui, sans espérance, constate que son rival souffre autant que lui-même. Antoinette, assise auprès de la fenêtre, dans la pâle tiédeur d’un soleil de novembre, avait laissé tomber sa broderie sur ses genoux, et, les mains inactives, les yeux demi-clos, semblait sommeiller. Son souvenir venait d’évoquer ce Jacob luttant avec l’ange, qui formait le sujet d’un des vitraux de l’église de Clairefont. Elle voyait le pasteur biblique, avec ce teint brun, ce front élevé, cette barbe brune et ces yeux gris, qui le faisaient si étrangement ressembler à Pascal. C’était bien lui, opiniâtre et passionné, qui était resté en servage, pendant quatorze années, pour obtenir de Laban sa fille Rachel. La tâche ne l’avait pas rebuté et il avait fini, triomphant de toutes les résistances, par conquérir celle qu’il désirait. Le fils de Carvajan n’avait-il pas eu le même courage, inspiré par le même amour ? Antoinette le revit dans le chemin creux, l’abordant pour la première fois. Comme il était insouciant et tranquille ! Il revenait des lointains pays vers le toit paternel. Il jouissait délicieusement du plaisir de revoir les plaines et les bois familiers à son enfance. Et, brusquement, il s’était trouvé jeté en pleine lutte, et le premier nom prononcé devant lui avait été celui de l’ennemi de son père. La jeune fille entendait vibrer encore sa propre voix disant : «Je suis Mlle de Clairefont !» Avec quelle fierté ombrageuse il avait riposté : «Moi, je suis Pascal Carvajan !» Ne semblaient-ils pas deux ennemis arborant leur drapeau et mesurant leurs armes ? ils ne devaient pas se combattre. Dès le premier regard, tout avait été fini, et, en lui, elle n’avait plus compté qu’un ardent défenseur. À partir de ce jour-là, elle l’avait deviné rôdant autour d’elle dans l’ombre, épiant ses joies et ses chagrins, n’ayant aucun espoir, et cependant s’attachant à elle par les liens mystérieux d’une constante communion d’âme. Puis c’était la scène du bal, avec les provocations de son frère, la frémissante colère de Pascal, son intervention à elle, s’excusant, quand, d’un mot, elle pouvait faire tomber à genoux celui devant qui elle s’humiliait. Et enfin, après de nouvelles angoisses, son arrivée dans la sombre maison de Carvajan. Avec quel accent il lui avait dit : «Vous ne serez frappée ni dans votre fortune ni dans vos affections, je m’y engage, sur l’honneur...» Elle avait répondu dans un élan de cœur : «Je vous en garderai une éternelle reconnaissance...» Il avait tenu sa promesse, lui ; il avait, au prix des plus héroïques sacrifices, réhabilité Robert, et sauvé le domaine. Et elle, qu’avait-elle fait pour lui prouver sa gratitude ? Quelques larmes versées, un serrement de mains échangé, telle avait été la récompense qu’elle lui avait accordée. Et sans doute ils étaient quittes. Elle pouvait le laisser partir sans regrets et sans remords. Après avoir tant souffert pour elle, il allait souffrir par elle. Un éclat de voix de la tante Isabelle arracha Mlle de Clairefont à sa rêverie. Robert et Croix-Mesnil avaient conduit Malézeau sur la terrasse, et la vieille fille causait avec son beau-frère. Eh bien, mon cher ami, moi, si j’avais trente ans de moins, s’écria-t-elle violemment, je vous garantis que je me serais arrangée de façon à le faire rester ! Allons, tante, dit le marquis, vous êtes trop impétueuse ! C’est pour faire compensation avec ceux qui sont trop flegmatiques ! Je vous ai connu des idées plus exclusives. Vous n’admettiez pas qu’un homme existât en dehors de l’aristocratie... regardez comme elle s’est conduite avec nous, votre aristocratie ! Il a fallu que ce brave Pascal se déclarât en notre faveur, pour que nos voisins de Sainte-Croix et d’Édennemare nous fissent bonne mine. Avant que ce roturier prît notre défense, tous nos nobles amis nous tournaient le dos... Lui, il a été chevaleresque !... Mais il est du bois dont nos anciens rois faisaient de grands généraux, de grands ministres, et, finalement des ducs et pairs. Ma chère sœur, ce n’est pas moi qui vous contredirai. Je croyais être le seul libéral qu’il y eût dans la famille... Nous sommes deux maintenant, à ce que je vois. Seulement ne parlez pas si fort... Vous me fatiguez la tête, que je n’ai pas encore bien solide, et vous allez réveiller Antoinette. Quand elle devrait être dans une agitation au moins aussi violente que la mienne ! Et c’est moi qui ai élevé cette fille-là! Elle était plus émue le jour du procès ! Mais, passé le péril, au diable le sauveur ! Je dis ce que je pense. Je suis bon cheval de trompette... Je n’ai jamais reculé devant l’obstacle !... Tante, vraiment je crois que vous aimez ce garçon plus que nous ! Il ne nous devait rien, et il nous a donné tout !... Au fait, je suis bien sotte de m’échauffer... On ne me demande pas de conseils... À l’avenir je garderai mes idées pour moi. Antoinette fit un mouvement et la tante se tut. Ces messieurs sont sur la terrasse ? Je suis tout engourdie : je vais marcher un peu. Elle se leva et descendit lentement les degrés de pierre du perron. Elle entendit derrière elle la tante Isabelle qui disait au marquis : Vous en penserez ce que vous voudrez, mais moi cela me passe !... Regardez-la, aller, venir, froide et posée !... Ou bien elle est aveugle, de ne pas voir que ce garçon se meurt d’amour pour elle, ou bien elle est de marbre. Un discret sourire passa sur les lèvres de Mlle de Clairefont, sa figure s’éclaira comme un beau paysage doré par un rayon de soleil. Elle rejoignit le groupe des promeneurs et, prenant le bras de Malézeau, insensiblement elle en vint à prononcer le nom de Pascal. Le notaire, comme s’il n’eût attendu qu’un signal pour dévoiler complètement les projets de son ami, se répandit en détails. Le jeune homme comptait se fixer à Paris, où il était sûr d’avance de se créer promptement une importante situation au Palais. Protégé par des Sociétés puissantes, il avait une clientèle toute prête. Il refusait actuellement de se présenter à la députation, mais il était certain de passer dans l’arrondissement de La Neuville, quand il lui plairait. Le bon Malézeau prit même un malin plaisir à insinuer que, très certainement, dans le monde des grandes affaires où il se trouverait lancé, Pascal serait à même de faire un très brillant mariage. Mais Antoinette ne manifesta ni chagrin ni satisfaction ; elle se montra indifférente, et son visage resta calme. Elle parla même avec une tranquillité qui sembla à Malézeau de la sécheresse, et, ayant voulu trop apprendre, le notaire ne sut rien. Une heure avant le dîner, Pascal arriva : il était pâle et abattu. Il fit effort pour causer et se montrer aimable, mais il ne put y parvenir. La tristesse, qui était en lui, reparaissait malgré tout. Les yeux de la tante Isabelle se fixèrent sur le jeune homme avec pitié et se reportèrent sur sa nièce avec indignation. Antoinette, impassible, montra une charmante liberté d’esprit. À plusieurs reprises elle dit à Pascal : La Neuville est bien près de Paris. Elle parlait avec une gaieté singulière qui mit des larmes dans les yeux du jeune homme. Sentant qu’il allait ne plus pouvoir dominer son émotion, il gagna le perron, et y fut rejoint par M. Mlle de Clairefont les suivit du regard avec surprise, et, se levant vivement, elle s’approcha d’une fenêtre. Le baron et Pascal longèrent lentement la plate-bande de fleurs. de Croix-Mesnil, du geste, désigna un banc de pierre adossé à la muraille, et Pascal s’y laissa tomber. Antoinette, prise d’une inquiétude irraisonnée, devint un peu pâle. Que peuvent-ils avoir à se dire ? Au-dessus des deux jeunes gens, la fenêtre de la chambre de Robert s’ouvrait, protégée contre le regard par les persiennes. De là on pouvait tout entendre. Une rougeur ardente monta aux joues de la jeune fille, et ses yeux brillèrent de curiosité. Mais écouter, ne serait-ce pas très mal ? Antoinette, entraînée par un violent désir de savoir, déjà s’était élancée hors du salon, et, sans répondre à son frère qui lui criait : «Où vas-tu ?» elle se dirigeait vers la tourelle. Légère comme une biche, elle escalada l’escalier et poussa la porte de la chambre. Silencieuse, retenant son souffle, elle pencha son visage vers les minces lames de bois, et, passionnée, écouta les voix qui montaient, distinctes et nettes, de la terrasse. Tout ce que vous avez fait pour elle, disait Croix-Mesnil, j’avais rêvé de l’accomplir... Je vous ai ardemment envié, mais pas un instant je ne vous ai haï... Et, de nous deux, celui qui est enviable, c’est vous, puisque vous restez. Je pars, reprit Pascal avec une violence soudaine, parce que rester est au-dessus de mes forces, parce que chaque jour augmente ma tendresse et redouble mon désespoir, parce que je ne sais rien de plus horrible que d’avoir rêvé le bonheur et de ne pas l’obtenir, parce que... à quoi bon vous dire tout cela ? Vous devez me comprendre, puisque vous l’aimez comme moi, et que, comme moi, elle ne vous aime pas ! Elle ne m’aime pas, c’est vrai, répéta le baron. Il poussa un profond soupir, puis, d’une voix altérée : Mais, vous, Pascal, elle vous aime. Je dis ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est digne ! combien vous êtes heureux d’avoir pu vous dévouer et vous sacrifier pour elle ! Son cœur est un trésor, et il vous appartient. Croyez-en un homme aimant, dont la clairvoyance n’a pu être trompée, qui s’est plu à acquérir la certitude de son malheur et qui en a horriblement souffert. Elle vous aime, et elle le doit, et elle est trop noble, trop grande, trop généreuse, pour ne pas vous aimer. Si elle ne vous aimait pas, elle ne serait pas la femme qu’elle est. Allez, réjouissez-vous, et ne partez pas : elle vous aime ! Pascal prit la main de Croix-Mesnil et la serra. Votre peine me fait mal, dit-il avec un accent profond. Il eût été bien désolant qu’il en fût autrement. À une âme comme la sienne il fallait un cœur comme le vôtre. Vous seul pouviez la rendre heureuse, et c’est ma seule espérance, c’est l’unique consolation que je veuille emporter. Je l’ai chérie pour elle, et non pour moi-même, et je crois en donner la preuve en vous parlant comme je le fais... Entre elle et moi, il y a un abîme. Vous vous appelez : l’homme qu’elle aime, dit Croix-Mesnil. Ils restèrent absorbés pendant un temps assez long, suivant chacun leurs pensées, puis ils se levèrent. Je n’ai pas annoncé mon départ, dit le baron, et cependant je partirai demain, moi, et pour ne plus revenir. Je ne vous souhaite rien : vous avez tout. Et ces deux rivaux s’étreignirent comme deux frères. Derrière la persienne, Antoinette se tenait debout, immobile. Les jeunes gens s’étaient éloignés qu’elle restait encore là, comme si le son de leurs paroles vibrait encore à son oreille. Elle se retourna, vit la chambre qui s’étendait obscure devant elle, et, avec un tressaillement, se rappela ce jour si triste où elle s’était enfermée là pour lire la première lettre de la tante Isabelle. Elle retrouva toutes ses impressions, toutes ses craintes, toutes ses espérances. À cette table, elle s’était accoudée, dans un complet anéantissement moral et physique. Le papier de ce buvard gardait la trace de ses larmes. L’horizon était bien noir alors, et maintenant il était bleu et riant ! En quelques semaines, par la toute-puissante volonté d’un homme amoureux, tout avait été sauvé. Comme un écho des soupirs passés, un vague murmure se fit entendre dans l’ombre, et, avec une ardente reconnaissance, Mlle de Clairefont, joignant les mains, s’écria d’une voix étouffée : Elle passa son mouchoir sur son visage, et sortit. Quand elle revint dans le salon, la tante Isabelle, qui avait le regard perçant, remarqua que la jeune fille avait les yeux rouges comme si elle venait de pleurer. L’impassibilité de sa nièce la confondait. Le dîner se traîna morne, malgré les tentatives de Robert pour animer la conversation. Chacun des convives était absorbé par de graves préoccupations, et ne prêtait aux propos échangés qu’une oreille distraite. Pendant la soirée, Antoinette se mit au piano, et, pour la première fois, chanta devant Pascal. Elle avait une voix de mezzo-soprano, aux notes puissantes et pures. Elle choisit, comme au hasard, l’admirable air de la Reine de Saba, et fit frissonner le jeune homme par l’expression triomphante et passionnée qu’elle mit dans la reprise : Sa noblesse et sa majesté ! Elle lui adressa visiblement ces paroles. Elle l’en enveloppa comme d’un manteau de pourpre, et l’en orna comme d’une couronne. Pendant une minute, leurs deux âmes furent en contact, et il parut que quelque chose d’elle allait vers lui. Un nuage passa sur les yeux de Pascal. Quand il put regarder et voir, la jeune fille avait attaqué, avec un brio plein d’indifférence, l’air célèbre du Barbier : «Una voce poco fa...» et elle vocalisait avec une sûreté qui démentait toute émotion. Pascal eut un accès de désespoir. Il se dit : «Je suis lâche de rester là à me faire déchirer le cœur, comme à plaisir. de Croix-Mesnil se trompe, et moi-même je perds la raison. Partons, et que ce soit à jamais fini !» Il se leva vivement, et, allant à la tante de Saint-Maurice : Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle : j’ai encore beaucoup de préparatifs à faire... Il faut que je me retire... Mais, au moins, nous vous verrons encore demain ? Je ne crois pas, répondit-il d’une voix tremblante... J’irai donc vous dire adieu, demain matin, s’écria Robert. Je déjeunerai avec vous, chez notre cher ami M. Adieu, monsieur le marquis, adieu, Mademoiselle, balbutia Pascal. Souvenez-vous, dit le marquis, qu’à Clairefont, vous serez toujours chez vous. Le jeune homme s’inclina sans répondre ; un flot amer lui montait du cœur aux lèvres. Il la serra, et la trouva tiède et douce, quand la sienne était glacée. Il jeta à celle qu’il adorait un regard désolé ; il lui découvrit dans les yeux un rayon de tendresse et de pitié. Mais ose donc, pauvre sot, tombe à mes pieds, crie, pleure, mais agis ! Ne sais-tu donc rien deviner ? Pascal serra les poings avec colère : «Si elle ne fait pas les premiers pas, c’est qu’elle a plus de fierté que de tendresse, et alors je dois la fuir.» Un adieu, qui ressemblait à un sanglot, tomba de nouveau de ses lèvres. Il saisit le bras de Malézeau, et l’entraîna. Il ne reprit possession de lui-même qu’au milieu de la côte de Clairefont, bercé par le mouvement du cabriolet du notaire. Il aperçut les lumières du château qui se perdaient dans les arbres, et, avec un horrible déchirement, il comprit que tout était fini. Arrivé chez Malézeau, il serra silencieusement la main de son ami, et monta s’enfermer dans sa chambre. Là, il eut un accès d’horrible désespoir. Il ne voyait plus s’ouvrir devant lui qu’une existence inutile et vide. Pour qui ferait-il des efforts désormais, pour qui rêverait-il la fortune et la renommée ? Un amour immense et désespéré avait tout envahi, âme et corps, en lui. Antoinette devait être sa pensée unique et dévorante. Il poussa des cris de rage, et se répandit en blasphèmes. Il maudit le jour où il était revenu dans ce pays où le malheur l’attendait. Il appela, avec un accent déchirant, la jeune fille. Il lui adressa les reproches les plus cruels. Elle avait été fausse et ingrate. Elle l’avait ensorcelé pour le mieux perdre. Et, maintenant qu’il ne pouvait plus la servir, elle le rejetait avec dédain. Puis il fit un retour sur lui-même, et eut honte de ses violences. Il demanda pardon à celle qu’il adorait. Il s’accusa de l’avoir mal jugée. Elle ne lui avait jamais fait aucune promesse. Ses espérances, ses illusions, elle ne les avait pas encouragées. N’était-il pas encore trop heureux d’avoir pu se dévouer pour elle ? Croix-Mesnil était jaloux même de ce bonheur ! Il s’écria dans le silence : «Non ! tu ne me devais rien, j’étais ton serviteur, ta créature. Tu as disposé de ton bien !... Et la joie que j’ai eue à te le donner a été ma récompense... Je t’aime et je te bénis, jusque dans les souffrances que tu me causes !» La nuit s’écoula pour Pascal dans ce désordre et dans ces angoisses. À l’aube il retrouva un peu de calme. Il n’avait plus que quelques heures à respirer le même air qu’Antoinette. Le cœur serré, il descendit dans le cabinet de Malézeau. Pascal écrivit quelques lettres, et, vers dix heures, se disposa à aller rue du Marché, faire, ainsi qu’il l’avait promis, ses adieux à son père. En marchant, il passa devant une glace. L’image qu’il y vit lui fit pitié. Il adressa un sourire d’encouragement à ce malheureux qui le fixait de ses yeux creusés par la douleur. En proie à une torpeur qu’il ne pouvait vaincre, il s’arrêta, devant la fenêtre qui donnait sur le jardin, à regarder, par-dessus les toits des maisons voisines, la colline de Clairefont qui s’étageait, blanche, couronnée de noires futaies. Dans ce domaine, Antoinette était maintenant en sûreté. Il avait brisé les haines, annihilé les convoitises. Et c’était à lui qu’elle le devrait. Une sensation d’une douceur exquise rafraîchit son cœur. se dit-il, peut-être arriverai-je à transformer mon amour en de la simple amitié, et je la reverrai alors sans danger. Lâche que je suis, c’est mon seul rêve, et je tente vainement de me tromper moi-même !... Il prit sa tête dans ses mains, et essaya d’éloigner ces pensées qui le torturaient. Il resta quelques minutes ainsi, prêtant l’oreille aux bruits extérieurs, et s’efforçant de ne plus voir ce fantôme charmant qui hantait perpétuellement son souvenir. Il lui sembla que la porte de la maison venait de s’ouvrir, il distingua des pas, et, dans le vestibule, la voix de Malézeau dit : Il est dans mon cabinet. Pascal ressentit une violente commotion, son cœur battit avec force. Qui donc venait pour lui ? La porte s’ouvrit, le notaire parut, et, ainsi que le jour mémorable où il était entré dans le cabinet de Carvajan, il dit : J’ai là une dame qui désirerait vous parler ! Pascal poussa un cri et s’élança. Antoinette était devant lui, vêtue de la même robe, coiffée du même chapeau qu’elle portait lorsqu’elle s’était présentée pour intercéder en faveur de son frère. Elle était aussi pâle, mais ce n’était pas de douleur et de crainte. Ils restèrent un instant à se regarder, elle souriante, lui tremblant. Enfin elle dit avec une grâce adorable : Une fois encore, il faut que je vienne à vous. Seulement, aujourd’hui, ce n’est pas pour mon frère seul que je veux vous parler... Vous avez entrepris d’assurer notre bonheur. Eh bien, il faut que vous le sachiez, votre œuvre est incomplète. Robert est triste, ma tante se désespère, en pensant qu’ils ne vous verront plus... Elle fit un geste de charmante coquetterie. Que faudrait-il donc pour vous décider à rester ?... Si vous n’êtes pas trop exigeant, peut-être pourrons-nous vous satisfaire... Comme il restait éperdu, n’osant pas comprendre, ayant peur de parler, Mlle de Clairefont fit un pas vers lui, et, avec une tendresse profonde : Vous avez un jour, pour moi, sacrifié votre présent, votre avenir, donné votre vie tout entière. Voulez-vous, en échange, accepter la mienne ?... Pascal poussa un cri, ses yeux s’obscurcirent, il tendit vaguement les bras, il sentit sur ses lèvres les cheveux doux et parfumés d’Antoinette, une ivresse triomphante le saisit, et il lui sembla qu’il était emporté en plein ciel. Pascal et sa femme se sont installés à Paris : ils passent tous les ans l’été à Clairefont. Les prévisions de Malézeau se sont réalisées. Le jeune avocat a remporté de brillants succès et, cédant aux sollicitations de ses amis, il s’est présenté à la députation. Sourdement appuyé par son père, il a été nommé avec une écrasante majorité. Robert, tout à fait rangé, travaille sérieusement, et il est question pour lui d’un mariage avec Mlle Saint-André l’aînée. La Grande Marnière, habilement dirigée, est devenue une mine d’or. Le brûleur du marquis y a été installé et donne d’excellents résultats. Antoinette, heureuse, a eu la générosité d’oublier le mal que son beau-père a fait à tous les siens. Mais elle ne le voit pas et ne parle jamais de lui. Le jour où le tyran mourra, avec sa succession une belle maison de retraite pour les vieillards sera construite à La Neuville. En attendant, le bonhomme se porte très bien et continue les affaires. Lorsqu’on lui parle de la prospérité prodigieuse de l’exploitation conduite par Pascal, le banquier hoche la tête et dit : Oui, c’est très beau, mais, pour remettre tout sur pied, il fallait un Carvajan. MADAME THÉRÈSE ou LES VOLONTAIRES DE 92 Nous vivions dans une paix profonde au village d’Anstatt, au milieu des Vosges allemandes, mon oncle le Dr Jacob Wagner, sa vieille servante Lisbeth et moi. Depuis la mort de sa sœur Christine, l’oncle Jacob m’avait recueilli chez lui. J’approchais de mes dix ans ; j’étais blond, rose et frais comme un chérubin. J’avais un bonnet de coton, une petite veste de velours brun, provenant d’une ancienne culotte de mon oncle, des pantalons de toile grise et des sabots garnis au-dessus d’un flocon de laine. On m’appelait le petit Fritzel au village, et chaque soir, en rentrant de ses courses, l’oncle Jacob me faisait asseoir sur ses genoux pour m’apprendre à lire en français dans l’ Histoire naturelle de M. Il me semble encore être dans notre chambre basse, le plafond rayé de poutres enfumées. Je vois, à gauche, la petite porte de l’allée et l’armoire de chêne ; à droite, l’alcôve fermée d’un rideau de serge verte ; au fond, l’entrée de la cuisine, près du poêle de fonte aux grosses moulures représentant les douze mois de l’année, le Cerf, les Poissons, le Capricorne, le Verseau, la Gerbe, etc., et, du côté de la rue, les deux petites fenêtres qui regardent à travers les feuilles de vigne sur la place de la Fontaine. Je vois aussi l’oncle Jacob, élancé, le front haut, surmonté de sa belle chevelure blonde dessinant ses larges tempes avec grâce, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, le menton arrondi, les lèvres tendres et bonnes. Il est en culotte de ratine noire, habit bleu de ciel à boutons de cuivre, et bottes molles à retroussis jaune clair, devant lesquelles pend un gland de soie. Assis dans son fauteuil de cuir, les bras sur la table, il lit, et le soleil fait trembloter l’ombre des feuilles de vigne sur sa figure un peu longue et hâlée par le grand air. C’était un homme sentimental, amateur de la paix ; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J’ai su depuis qu’il se plaisait à faire des théories sur la fraternité universelle, et que les paquets de livres que lui apportait de temps en temps le messager Fritz concernaient cet objet important. Tout cela je le vois, sans oublier notre Lisbeth, une bonne vieille, souriante et ridée, en casaquin et jupe de toile bleue, qui file dans un coin ; ni le chat Roller, qui rêve, assis sur sa queue, derrière le fourneau, ses gros yeux dorés ouverts dans l’ombre comme un hibou. Il me semble que je n’ai qu’à traverser l’allée pour me glisser dans le fruitier aux bonnes odeurs, que je n’ai qu’à grimper l’escalier de bois de la cuisine pour monter dans ma chambre, où je lâchais les mésanges que le petit Hans Aden, le fils du sabotier, et moi, nous allions prendre à la pipée. Il y en avait de bleues et de vertes. La petite Elisa Meyer, la fille du bourgmestre, venait souvent les voir et m’en demander ; et quand Hans Aden, Ludwig, Franz Sépel, Karl Stenger et moi nous conduisions ensemble les vaches et les chèvres à la pâture, sur la côte du Birkenwald, elle s’accrochait toujours à ma veste en me disant : Et je lui donnais mon fouet : nous allions faire du feu dans le gazon et cuire des pommes de terre sous la cendre. comme tout était calme, paisible autour de nous ! Comme tout se faisait régulièrement ! Jamais le moindre trouble : le lundi, le mardi, le mercredi, tous les jours de la semaine se suivaient exactement pareils. Chaque jour on se levait à la même heure, on s’habillait, on s’asseyait devant la bonne soupe à la farine apprêtée par Lisbeth. L’oncle partait à cheval ; moi, j’allais faire des trébuchets et des lacets pour les grives, les moineaux ou les verdiers, selon la saison. À midi nous étions de retour. On mangeait du lard aux choux, des noudels ou des knœpfels . Puis j’allais pâturer, ou visiter mes lacets, ou bien me baigner dans la Queich quand il faisait chaud. Le soir, j’avais bon appétit, l’oncle et Lisbeth aussi, et nous louions à table le Seigneur de ses grâces. Tous les jours, vers la fin du souper, au moment où la nuit grisâtre commençait à s’étendre dans la salle, un pas lourd traversait l’allée, la porte s’ouvrait, et sur le seuil apparaissait un homme trapu, carré, large des épaules, coiffé d’un grand feutre, et qui disait : Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur l’âtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions. C’était une véritable mine de rat des champs : le nez long, la bouche petite, le menton rentrant, les oreilles droites, quatre poils de moustache jaunes ébouriffés. Sa souquenille de toile grise lui descendait à peine au bas de l’échine ; son grand gilet rouge, aux poches profondes, ballottait sur ses cuisses, et ses énormes souliers, tout jaunes de glèbe, avaient de gros clous qui luisaient sur le devant, en forme de griffes, jusqu’au haut des épaisses semelles. Le mauser pouvait avoir cinquante ans ; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâtre, et des sourcils blancs à reflets d’or lui tombaient jusque sur le globe de l’œil. On le voyait toujours aux champs en train de poser ses attrapes, ou bien à la porte de son rucher à mi-côte, dans les bruyères du Birkenwald, avec son masque de fil de fer, ses grosses moufles de toile et sa grande cuiller tranchante pour dénicher le miel des ruches. À la fin de l’automne, durant un mois, il quittait le village, son bissac en travers du dos, d’un côté le grand pot à miel, de l’autre la cire jaune en briques, qu’il allait vendre aux curés des environs pour faire des cierges. Après avoir bien regardé sur la table, il disait : Oui, répondait l’oncle ; à votre service. Merci ; j’aime mieux fumer une pipe maintenant. Alors il tirait de sa poche une pipe noire, garnie d’un couvercle de cuivre à petite chaînette. Il la bourrait avec soin, continuant de regarder, puis il entrait dans la cuisine, prenait une braise dans le creux de sa main calleuse et la plaçait sur le tabac. Je crois encore le voir, avec sa mine de rat, le nez en l’air, tirer de grosses bouffées en face de l’âtre pourpre, puis rentrer et s’asseoir dans l’ombre, au coin du fourneau, les jambes repliées. En dehors des taupes et des abeilles, du miel et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation grave : il prédisait l’avenir moyennant le passage des oiseaux, l’abondance des sauterelles et des chenilles, et certaines traditions inscrites dans un gros livre à couvercle de bois, qu’il avait hérité d’une vieille tante de Héming, et qui l’éclairait sur les choses futures. Mais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Koffel, le menuisier, le tourneur, l’horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de bêtes, bref, le plus beau génie d’Anstatt et des environs. Koffel faisait de tout : il rafistolait la vaisselle fêlée avec du fil de fer, il étamait les casseroles, il réparait les vieux meubles détraqués, il remettait l’orgue en bon état quand les flûtes ou les soufflets étaient dérangés ; l’oncle Jacob avait même dû lui défendre de redresser les jambes et les bras cassés, car il se sentait aussi du talent pour la médecine. Le mauser l’admirait beaucoup et disait quelquefois : Quel dommage que Koffel n’ait pas étudié !... Et toutes les commères du pays le regardaient comme un être universel. Mais tout cela ne faisait pas bouillir sa marmite, et le plus clair de ses ressources était encore d’aller couper de la choucroute en automne, son tiroir à rabots sur le dos en forme de hotte, criant de porte en porte : Voilà pourtant comment les grands esprits sont récompensés. Koffel, petit, maigre, noir de barbe et de cheveux, le nez effilé, descendant tout droit en pointe comme le bec d’une sarcelle, ne tardait pas à paraître, les poings dans les poches de sa petite veste ronde, le bonnet de coton sur la nuque, la pointe entre les épaules, sa culotte et ses gros bas bleus, tachés de colle-forte, flottant sur ses jambes minces comme des fils d’archal, et ses savates découpées en plusieurs endroits pour faire place à ses oignons. Il entrait quelques instants après le mauser et, s’avançant à petits pas, il disait d’un air grave : Si le cœur vous en dit ? Bien des remerciements ; nous avons mangé ce soir de la salade ; c’est ce que j’aime le mieux. Après ces paroles, Koffel allait s’asseoir derrière le fourneau et ne bougeait pas jusqu’au moment où l’oncle disait : Allons, Lisbeth, allume la chandelle et lève la nappe. Alors, à son tour, l’oncle bourrait sa pipe et se rapprochait du fourneau. On se mettait à causer de la pluie et du beau temps, des récoltes, etc. ; le taupier avait posé tant d’attrapes pendant la journée, il avait détourné l’eau de tel pré durant l’orage ; ou bien il venait de retirer tant de miel de ses ruches ; ses abeilles devaient bientôt essaimer, elles formaient barbe, et d’avance le mauser préparait des paniers pour recevoir les jeunes. Koffel, lui, ruminait toujours quelque invention ; il parlait de son horloge sans poids où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait ; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse. L’oncle écoutait gravement ; il approuvait d’un signe de tête, en rêvant à ses malades. En été, les voisines, assises sur le banc de pierre, devant nos fenêtres ouvertes, s’entretenaient avec Lisbeth des choses de leurs ménages : l’une avait filé tant d’aunes de toile l’hiver dernier ; les poules d’une autre avaient pondu tant d’œufs dans la journée. Moi, je profitais d’un bon moment pour courir à la forge de Klipfel, dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s’y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups de marteau ; nous sifflions au bruit de l’enclume. Se présentait-il une vieille rosse à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe. Les plus vieux d’entre nous essayaient de fumer des feuilles de noyer, ce qui leur retournait l’estomac ; quelques autres se glorifiaient d’aller déjà tous les dimanches à la danse, c’étaient ceux de quinze à seize ans. Ils se plantaient le chapeau sur l’oreille et fumaient d’un air d’importance, les mains dans les poches. Enfin, à dix heures, toute la bande se dispersait ; chacun rentrait chez soi. Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine ; mais les lundis et les vendredis l’oncle recevait la Gazette de Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et Koffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d’un ancien valet du comte de Salm-Salm. Ni l’un ni l’autre ne voulait s’abonner à la gazette, mais ils aimaient d’en entendre la lecture pour rien. Que de fois je me suis rappelé depuis notre gros bourgmestre aux oreilles écarlates, avec sa camisole de laine et son bonnet de coton blanc, assis dans le fauteuil, à la place ordinaire de l’oncle ! Il semblait songer à des choses profondes ; mais sa grande préoccupation était de retenir les nouvelles pour en faire part à sa femme, la vertueuse Barbara, qui gouvernait la commune sous son nom. Et le grand Karolus donc, cette espèce de lévrier en habit de chasse et casquette de cuir bouilli, le plus grand usurier du pays, qui regardait les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm-Salm, qui s’imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac, et qui parlait sans cesse de parcs, de faisanderies, de grandes chasses à courre, des droits et des privilèges de monseigneur de Salm-Salm. Combien de fois je l’ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l’habit de l’oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et l’allumant à la chandelle en disant : Oui, toutes ces choses, je les revois. Pauvre oncle Jacob, qu’il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n’y prenait pas même garde ; il lisait avec tant d’attention les nouvelles du jour. Les Républicains envahissaient le Palatinat, ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs, le roi Wilhelm de Prusse et l’empereur Joseph. Tous les assistants s’étonnaient de leur audace. Richter disait que cela ne pouvait durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu’au dernier. L’oncle finissait toujours sa lecture par quelque réflexion judicieuse ; tout en repliant la gazette, il disait : Louons le Seigneur de vivre au milieu des bois, plutôt que dans les vignobles, dans la montagne aride, plutôt que dans la plaine féconde. Ces Républicains n’espèrent rien pouvoir happer ici ; voilà ce qui fait notre sécurité, nous pouvons dormir en paix sur les deux oreilles. Mais que d’autres sont exposés à leurs rapines ! Ces gens-là veulent tout par la force ; or, la force n’a jamais rien produit de bon. Ils nous parlent d’amour, d’égalité, de liberté, mais ils n’appliquent point ces principes ; ils se fient à leur bras et non à la justice de leur cause. Avant eux, et bien longtemps, d’autres sont venus pour délivrer le monde ; ceux-là ne frappaient point, ils n’immolaient point, ils périssaient par milliers et furent représentés dans la suite des siècles par l’agneau que les loups dévorent. On aurait cru que de ces hommes il ne devait plus même rester un souvenir ; eh bien ! ils ont conquis le monde ; ils n’ont pas conquis la chair, mais ils ont conquis l’âme du genre humain, et l’âme, c’est tout ! Pourquoi ceux-ci ne suivent-ils pas le même exemple ? Aussitôt Karolus Richter s’écriait d’un air dédaigneux : C’est parce qu’ils se moquent bien des âmes, et qu’ils envient les puissants de la terre. Et d’abord tous ces Républicains sont des athées, depuis le premier jusqu’au dernier ; ils ne respectent ni le trône ni l’autel ; ils ont renversé des choses établies depuis l’origine des temps ; ils ne veulent plus de noblesse, comme si la noblesse n’était pas l’essence des choses sur la terre et dans le ciel, comme s’il n’était pas reconnu que, parmi les hommes, les uns naissent pour l’esclavage et les autres pour la domination, comme si l’on ne voyait pas cet ordre établi même dans la nature : les mousses sont sous l’herbe, l’herbe sous les buissons, les buissons sous les arbres, et les arbres sous la voûte céleste. De même, les paysans sont sous la bourgeoisie, la bourgeoisie sous la noblesse de robe, la noblesse de robe sous la noblesse d’épée, la noblesse d’épée sous le roi, et le roi sous le pape, représenté par ses cardinaux, ses archevêques et ses évêques. « On aura beau faire, jamais un chardon ne pourra s’élever à la hauteur d’un chêne, et jamais un paysan ne pourra tenir le glaive, comme un descendant de l’illustre race des guerriers. « Ces Républicains ont obtenu quelques succès éphémères, à cause de la surprise qu’ils ont causée à l’univers par leur audace vraiment incroyable et leur absence de sens commun. En niant toutes les doctrines et tous les principes établis, ils ont frappé les gens raisonnables de stupéfaction ; c’est là l’unique cause de ces bouleversements. De même qu’il arrive quelquefois de voir un bœuf et même un taureau s’arrêter tout à coup et s’enfuir à la vue d’un rat qui sort subitement de dessous terre et se dresse devant lui, de même nous voyons nos soldats étonnés et même déroutés par une semblable audace. Mais tout cela ne peut durer longtemps, et la première surprise une fois passée, je suis bien sûr que nos vieux généraux de la guerre de Sept ans battront ce ramassis de va-nu-pieds à plate couture, et qu’il n’en rentrera pas un seul dans leur malheureux pays ! » Karolus rallumait sa pipe et continuait à se promener de long en large, les mains derrière le dos, d’un air satisfait de lui-même. Tous les autres réfléchissaient à ce qu’ils venaient d’entendre, et le mauser prenait enfin la parole à son tour. Tout ce qui doit arriver arrive, faisait-il. Puisque ces Républicains ont chassé leurs seigneurs et leurs religieux, c’était écrit dans le ciel depuis le commencement des temps : Dieu l’a voulu ! Maintenant, de savoir s’ils reviendront, cela dépend de ce que le Seigneur Dieu voudra ; s’il veut ressusciter les morts, cela dépend de Lui. Mais l’année dernière, comme je regardais travailler mes abeilles, je vis que tout à coup ces petits êtres, doux et même jolis, se mettaient à tomber sur les frelons, à les piquer et à les traîner hors de la ruche. Ces frelons font les jeunes et les abeilles les entretiennent tant que la ruche a besoin d’eux ; mais ensuite elles les tuent : c’est quelque chose d’abominable, et pourtant c’est écrit ! En voyant cela, je pensais à ces Républicains : ils sont en train de tuer leurs frelons ; mais, soyez tranquilles, on ne peut jamais se passer d’eux ; il en reviendra d’autres ; il faudra les remplumer et les nourrir ; après cela les abeilles se fâcheront encore et les tueront par centaines. On croira que tout est fini, mais il en reviendra d’autres... ainsi de suite ; il en faut... Le mauser alors hochait la tête, et M. Karolus, s’arrêtant au milieu de la chambre, s’écriait : Qu’est-ce que vous appelez frelons ? Les vrais frelons sont les orgueilleux vermisseaux qui se croient capables de tout, et non les seigneurs et les religieux. Sauf votre respect, monsieur Richter, faisait le mauser, les frelons sont ceux qui ne veulent rien faire et jouir de tout ; ceux qui, sans rendre aucun service que de bourdonner autour de la reine, veulent qu’on les entretienne grassement. On les entretient, mais finalement, il est écrit qu’on les jette dehors. C’est arrivé mille et mille fois, et cela ne peut manquer d’arriver toujours. Les abeilles travailleuses, pleines d’ordre et d’économie, ne peuvent nourrir des êtres propres à rien. C’est malheureux, c’est triste, mais voilà : quand on fait du miel, on aime à le garder pour soi. Non, au contraire, je suis un bourgeois d’Anstatt, taupier et éleveur d’abeilles ; j’aime mon pays autant que vous ; je me sacrifierais pour lui, peut-être plutôt que vous. Mais je suis bien forcé de dire que les vrais frelons sont ceux qui ne font rien, et que les abeilles sont celles qui travaillent, puisque je l’ai vu cent fois. s’écriait Karolus Richter, je parierais que Koffel a les mêmes idées que vous ! Alors le petit menuisier, qui n’avait rien dit, répondait en clignant de l’œil : Monsieur Karolus, si j’avais le bonheur d’être le petit-fils d’un domestique de Yéri-Péter ou de Salm-Salm, et si j’en avais hérité de grands biens, qui m’entretiendraient dans l’abondance et la paresse, alors je dirais que les frelons sont les travailleurs et les abeilles les fainéants. Mais de la façon dont je suis, j’ai besoin de tout le monde pour vivre, et je ne dis rien. Seulement je pense que chacun devrait obtenir ce qu’il mérite par son travail. Mes chers amis, reprenait alors l’oncle gravement, ne parlons pas de ces choses, car nous ne pourrions nous entendre. C’est la paix qui fait prospérer les hommes et qui remet tous les êtres à leur place véritable. Par la guerre, on voit les mauvais instincts prévaloir : le meurtre, la rapine et le reste. Aussi tous les hommes de mauvaise vie aiment la guerre ; c’est le seul moyen pour eux de paraître quelque chose. En temps de paix, ils ne seraient rien ; on verrait trop facilement que leurs pensées, leurs inventions et leurs désirs se rapportent à de pauvres génies. L’homme a été créé par Dieu pour la paix, pour le travail, l’amour de sa famille et de ses semblables. Or, puisque la guerre va contre tout cela, c’est un véritable fléau. Maintenant, voici dix heures qui sonnent, nous pourrions nous disputer jusqu’à demain sans nous entendre davantage. Je propose donc d’aller nous coucher. Tout le monde se levait alors, et le bourgmestre, appuyant ses deux gros poings aux bras de son fauteuil, s’écriait : Fasse le ciel que ni les Républicains, ni les Prussiens ni les Impériaux ne passent par ici, car tous ces gens ont faim et soif ! Et comme il est plus agréable de boire son vin soi-même que de le voir avaler par les autres, j’aime beaucoup mieux apprendre ces choses par la gazette que d’en jouir par mes propres yeux. Sur cette réflexion, il s’acheminait vers la porte ; les autres le suivaient. répondait le mauser en s’éloignant dans la rue sombre. La porte se refermait, et l’oncle soucieux me disait : Allons, Fritzel, tâche de bien dormir. Lisbeth et moi nous montions l’escalier. Un quart d’heure après, le plus profond silence régnait dans la maison. Or, un vendredi soir du mois de novembre 1793, Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Comme il devait en résulter aussi de la galette et de la tarte aux pommes, je me tenais près d’elle dans la cuisine, et je la contemplais en me livrant aux réflexions les plus agréables. La pâte faite, on y mit la levure de bière, on gratta le pétrin tout autour, et l’on étendit dessus une grosse couverture en plumes pour laisser fermenter. Après quoi, Lisbeth répandit les braises de l’âtre à l’intérieur du four, et poussa dans le fond, avec la perche, trois gros fagots secs qui se mirent à flamboyer sous la voûte sombre. Enfin, le feu bien allumé, elle plaça la plaque de tôle devant la bouche du four, et me dit : Maintenant, Fritzel, allons nous coucher ; demain, quand tu te lèveras, il y aura de la tarte. Nous montâmes donc dans nos chambres. L’oncle Jacob ronflait depuis une heure au fond de son alcôve. Je me couchai, rêvant de bonnes choses, et ne tardai point à m’endormir comme un bienheureux. Cela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, et la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange. On aurait dit que tout le village était en l’air : les portes s’ouvraient et se refermaient au loin, une foule de pas traversaient les mares boueuses de la rue. En même temps j’entendais aller et venir dans notre maison, et des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres. Après avoir écouté, je me levai doucement et j’ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, et non seulement la rue, mais encore les petits jardins et les ruelles aux environs : rien que de grands gaillards, coiffés d’immenses chapeaux à cornes, revêtus de longs habits bleus à parements rouges, de larges baudriers blancs en travers, et la grande queue pendant sur le dos, sans parler des sabres et des gibernes qui leur ballottaient au bas des reins, et que je voyais pour la première fois. Ils avaient mis leurs fusils en faisceaux devant notre grange : deux sentinelles se promenaient autour ; les autres entraient dans les maisons comme chez eux. Au coin de l’écurie, trois chevaux piaffaient. Plus loin, devant la boucherie de Sépel, de l’autre côté de la place, aux crocs du mur où l’on écorchait les veaux, était pendu tout un bœuf, à la lueur d’un grand feu qui montait et descendait, illuminant la place ; sa tête et son dos traînaient à terre. Un de ces hommes, les manches de sa chemise retroussées autour de ses bras musculeux, le dépouillait ; il l’avait fendu du haut en bas ; les entrailles bleues coulaient sur la boue avec le sang. La figure de cet homme, avec son cou nu et sa tignasse, était terrible à voir. Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et tout en m’habillant, j’invoquai le secours de l’empereur Joseph, dont M. Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins ; car, lorsque je me penchai pour descendre, j’en vis trois, également en manches de chemise comme le boucher, qui retiraient le pain de notre four avec notre pelle. Ils avaient épargné la peine de cuire à Lisbeth, comme l’autre avait épargné la peine de tuer à Sépel. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait. Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d’un air assez paisible ; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe, et s’écria : ils ne te feront pas de mal ! Alors je descendis, et ces hommes continuèrent leur ouvrage sans s’inquiéter de moi. La porte de l’allée à gauche était ouverte, et je voyais dans le fruitier deux autres Républicains en train de brasser la pâte d’une seconde ou d’une troisième fournée. Enfin, à droite, par la porte de la salle entrebâillée, je voyais l’oncle Jacob assis près de la table, sur une chaise, tandis qu’un homme vigoureux, à gros favoris roux, le nez court et rond, les sourcils saillants, les oreilles écartées de la tête et la tignasse couleur de chanvre, grosse comme le bras, pendant entre les deux épaules, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit. On ne voyait que ses gros poings bruns aller et venir, la fourchette dans l’un, le couteau dans l’autre, et ses grosses joues musculeuses trembloter. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait. Il avait des épaulettes couleur de plomb, un grand sabre à fourreau de cuir, dont la coquille remontait derrière son coude, et des bottes tellement couvertes de boue, qu’on ne voyait plus que la glèbe jaune qui commençait à sécher. Son chapeau posé sur le buffet, laissait pendre un bouquet de plumes rouges, qui s’agitaient au courant d’air, car, malgré le froid les fenêtres restaient ouvertes ; une sentinelle passait derrière, l’arme au bras, et s’arrêtait de temps en temps pour jeter un coup d’œil sur la table. Tout en déchiquetant, l’homme aux gros favoris parlait d’une voix brusque : Appelle-moi « commandant » tout court, ou « citoyen commandant », je te l’ai déjà dit ; les « monsieur » et « madame » sont passés de mode. Mais, pour en revenir à nos moutons, tu dois connaître le pays ; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins. À combien sommes-nous de Kaiserslautern ? Je crois à cinq bonnes lieues. est-ce ainsi qu’un homme du pays doit parler ? Écoute, tu m’as l’air d’avoir peur ; tu crains que, si les habits blancs passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m’auras donnés. Ôte-toi cette idée de la tête : la République française te protège. Et regardant l’oncle en face, de ses yeux gris : À la santé de la République une et indivisible ! Ils trinquèrent ensemble, et l’oncle, tout pâle, but à la République. Ah çà, reprit l’autre, est-ce qu’on n’a pas vu d’Autrichiens par ici ? Est-ce que tu n’aurais pas fait un tour à Rhéethâl ces jours derniers. L’oncle avait été trois jours avant à Rhéethâl ; il crut le commandant informé par quelqu’un du village, et répondit : Et il n’y avait pas d’Autrichiens ? Le républicain vida son verre, en jetant un coup d’œil oblique sur l’oncle Jacob ; puis il étendit le bras et le prit au poignet d’un air étrange. Et, d’une voix lente, il ajouta : Nous ne pendons pas, nous autres, mais nous fusillons quelquefois ceux qui nous trompent ! La figure de l’oncle devint encore plus pâle. Cependant, d’un ton assez ferme et la tête haute, il répéta : Commandant, je vous affirme sur l’honneur qu’il n’y avait pas d’Impériaux à Rhéethâl il y a trois jours. Et moi, s’écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis qu’il y en avait. Tous ceux de la cuisine s’étaient retournés ; la mine du commandant n’était pas rassurante. Moi, je me mis à pleurer, j’entrai même dans la chambre, comme pour secourir l’oncle Jacob, et je me plaçai derrière lui. Le républicain nous regardait tous deux, les sourcils froncés, ce qui ne l’empêchait pas d’avaler encore une bouchée de jambon, comme pour se donner le temps de réfléchir. Commandant, reprit l’oncle avec fermeté, vous ignorez peut-être qu’il y a deux Rhéethâl, l’un du côté de Kaiserslautern, et l’autre sur la Queich, à trois petites lieues de Landau. Les Autrichiens étaient peut-être là-bas ; mais de ce côté, mercredi soir, on n’en avait pas encore vu. Ça, dit le commandant en mauvais allemand lorrain, avec un sourire goguenard, ce n’est pas trop bête. Mais nous autres, entre Bitche et Sarreguemines, nous sommes aussi fins que vous. À moins que tu ne me prouves qu’il y a deux Rhéethâl, je ne te cache pas que mon devoir est de te faire arrêter et juger par un conseil de guerre. Commandant, s’écria l’oncle en étendant le bras, la preuve qu’il y a deux Rhéethâl, c’est qu’on les voit sur toutes les cartes du pays. Il montrait notre vieille carte accrochée au mur. Alors le républicain se retourna dans son fauteuil et regarda en disant : c’est une carte du pays ? L’oncle alla prendre la carte et l’étendit sur la table, en montrant les deux villages. C’est juste, dit le commandant, à la bonne heure ; moi je ne demande pas mieux que de voir clair ! Il s’était posé les deux coudes sur la table, et, sa grosse tête entre les mains, il regardait. Tiens, tiens, c’est fameux, cela ! C’est mon père qui l’a faite ; il était géomètre. Oui, les bois, les rivières, les chemins, tout est marqué, disait-il ; je reconnais ça... Tu ne te sers pas de cette carte, citoyen docteur, fit-il en allemand ; moi j’en ai besoin et je la mets en réquisition pour le service de la République. Nous allons boire encore un coup pour cimenter les fêtes de la Concorde. On pense avec quel empressement Lisbeth descendit à la cave chercher une autre bouteille. L’oncle Jacob avait repris son assurance. Le commandant, qui me regardait alors, lui demanda : Quand je l’ai vu tout à l’heure arriver à ton secours, cela m’a fait plaisir. Allons, approche, dit-il en m’attirant par le bras. Il me passa la main dans les cheveux, et dit d’une voix un peu rude, mais bonne tout de même : Élève ce garçon-là dans l’amour des droits de l’homme. Au lieu de garder les vaches, il peut devenir commandant ou général comme un autre. Maintenant toutes les portes sont ouvertes, toutes les places sont à prendre ; il ne faut que du cœur et de la chance pour réussir. Moi, tel que tu me vois, je suis le fils d’un forgeron de Sarreguemines ; sans la République, je taperais encore sur l’enclume ; notre grand flandrin de comte, qui est avec les habits blancs, serait un aigle par la grâce de Dieu, et moi je serais un âne ; au lieu que c’est tout le contraire par la grâce de la Révolution. Il vida brusquement son verre, et fermant à demi les yeux avec finesse : Ça fait une petite différence, dit-il. À côté du jambon se trouvait une de nos galettes, que les Républicains avaient cuites d’abord avec la première fournée ; le commandant m’en coupa un morceau. Avale-moi ça hardiment, dit-il tout à fait de bonne humeur, et tâche de devenir un homme ! Puis se tournant vers la cuisine : s’écria-t-il de sa voix de tonnerre. Un vieux sergent à moustaches grises, sec comme un hareng saur, parut sur le seuil. Dans une heure il nous en faut cinquante ; avec nos dix fours, cinq cents : trois livres de pain par homme. Le sergent rentra dans la cuisine. L’oncle et moi, nous observions tout cela sans bouger. Le commandant s’accouda de nouveau sur la carte, la tête entre les mains. Le jour grisâtre commençait à poindre dehors ; on voyait l’ombre de la sentinelle se promener l’arme au bras devant nos fenêtres. Une sorte de silence s’était établi ; bon nombre de Républicains dormaient sans doute, la tête sur le sac, autour des grands feux qu’ils avaient allumés, d’autres dans les maisons. La pendule allait lentement, le feu pétillait toujours dans la cuisine. Cela durait depuis quelques instants, lorsqu’un grand bruit s’éleva dans la rue ; des vitres sautèrent, une porte s’ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier : Mais personne ne bougeait dans le village ; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le sergent était allé voir, il ne parut qu’au bout d’un instant. C’est un aristocrate de cabaretier qui refuse d’obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d’un air grave. Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde ; la porte se rouvrit, et Joseph Spick, avec sa petite veste, son grand pantalon de toile et son bonnet de laine frisée, parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République l’arme au bras, la figure jaune comme du pain d’épices, les chapeaux usés, les coudes troués, de larges pièces aux genoux, et les souliers en loques, recousus avec de la ficelle ; ce qui ne les empêchait pas de se redresser et d’être fiers comme des rois. Joseph, les mains dans les poches de sa veste, le dos rond, le front plat et les joues pendantes, ne se tenait plus sur ses longues jambes ; il regardait à terre comme effaré. Derrière, dans l’ombre, se voyait la tête d’une femme pâle et maigre, qui attira tout de suite mon attention ; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d’un noir bleuâtre. Ces cheveux lui descendaient en larges bandeaux sur les joues et se relevaient en tresses derrière les oreilles, de sorte que sa figure, dont on ne voyait que la face sans les côtés, semblait extrêmement longue. Ses yeux étaient grands et noirs. Elle portait un chapeau de feutre à cocarde tricolore, et lié sous le menton. Comme je n’avais vu jusqu’alors dans notre pays que des femmes blondes ou brunes, celle-ci me produisit un effet d’étonnement et d’admiration extraordinaire, tout jeune que j’étais ; je la regardais ébahi ; l’oncle ne me paraissait pas moins étonné que moi, et quand elle entra, suivie de cinq ou six autres Républicains habillés comme les premiers, durant tout le temps qu’elle fut là, nous ne la quittâmes pas des yeux. Une fois dans la chambre, nous vîmes qu’elle avait un grand manteau de drap bleu, à triple collet tombant jusqu’au-dessous des coudes, un petit tonneau, dont le cordon lui passait en sautoir sur l’épaule ; enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, et qui relevait encore la beauté de sa tête calme et fière. Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s’adressant à la femme qui, venait de relever son chapeau d’un mouvement de tête : Eh bien, Thérèse, fit-il, qu’est-ce qui se passe ? Vous savez, commandant, qu’à la dernière étape je n’avais plus une goutte d’eau-de-vie, dit-elle d’un ton ferme et net ; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement, j’ai découvert la branche de sapin à la porte de cet homme. Le caporal Merlot, le fusilier Cincinnatus et le tambour-maître Horatius Coclès me suivaient pour m’aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l’eau-de-vie, n’importe quoi ; mais le kaiserlick n’avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd. On se met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l’entrée de la cave au fond d’un bûcher, dans la cour, derrière un tas de fagots qu’il avait mis devant. « Nous aurions pu nous fâcher ; au lieu de cela, nous descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de l’eau-de-vie ; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir chargés, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit à crier comme un aveugle, et au lieu d’accepter mes assignats, il les déchira et me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Cincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C’est alors que le sergent Laflèche est arrivé. Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retira derrière les autres, et tout aussitôt un petit homme sec, maigre et brusque, dont le chapeau penchait sur l’oreille, et qui tenait sous son bras une longue canne à pomme de cuivre en forme d’oignon, s’avança et dit : Commandant, ce que la citoyenne Thérèse vient de vous communiquer, c’est l’indignation de la mauvaise foi, que tout chacun aurait eue de se trouver nez à nez avec un kaiserlick dépourvu de tout sentiment civique, et qui se propose... C’est bon, interrompit le commandant, la parole de la citoyenne Thérèse me suffit ! Et s’adressant en allemand à Joseph Spick, il lui dit en fronçant les sourcils : Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé ? Cela ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin ! Ne sais-tu pas que le papier de la République vaut mieux que l’or des tyrans ? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considération de ton ignorance ; mais s’il t’arrive encore de cacher tes vivres et de refuser les assignats en payement, je te fais fusiller sur la place du village, pour servir d’exemple aux autres. Il débita cette petite harangue très rondement ; puis, se tournant vers la cantinière : C’est bien, Thérèse, dit-il, tu peux charger tes tonneaux, cet homme n’y mettra pas opposition. Et vous autres, qu’on le laisse aller. Tout le monde sortit, Thérèse en tête et Joseph le dernier. Le pauvre diable n’avait plus une goutte de sang dans les veines ; il venait d’en échapper d’une belle. Le jour, dans l’intervalle, était venu. Le commandant se leva, plia la carte et la mit dans sa poche. Puis il s’avança jusqu’à l’une des fenêtres et se mit à regarder le village. L’oncle et moi nous regardions à l’autre fenêtre. Il pouvait être alors cinq heures du matin. Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombrée de gens endormis, les uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac. Je vois encore ces pieds boueux, ces semelles usées, ces habits rapiécés, ces faces jeunes aux teintes brunes, ces vieilles joues rigides, les paupières closes ; ces grands chapeaux, ces épaulettes déteintes, ces pompons, ces couvertures de laine à bordure rouge filandreuse, pleines de trous, ces manteaux gris, cette paille dispersée dans la boue. Et le grand silence du sommeil après la marche forcée, ce repos absolu semblable à la mort ; et le petit jour bleuâtre enveloppant tout cela de sa lumière indécise, le soleil pâle montant dans la brume, les maisonnettes aux larges toitures de chaume, regardant de leurs petites fenêtres noires ; et tout au loin, des deux côtés du village, sur l’Altenberg et le Réepockel, au-dessus des vergers et des chènevières, les baïonnettes des sentinelles scintillant parmi les dernières étoiles, non, jamais je n’oublierai cet étrange spectacle ; j’étais bien jeune alors, mais de tels souvenirs sont éternels. À mesure que le jour grandissait, s’animait aussi le tableau : une tête se levait, s’appuyait sur le coude et regardait, puis bâillait et se couchait de nouveau. Ailleurs un vieux soldat se dressait tout à coup, secouait la paille de ses habits, se coiffait de son feutre et repliait son lambeau de couverture ; un autre aussi roulait son manteau et le bouclait sur son sac ; un autre tirait de sa poche un bout de pipe et battait le briquet. Les premiers levés se rapprochaient et causaient entre eux, d’autres venaient les rejoindre en frappant de la semelle, car il faisait froid à cette heure ; les feux allumés dans la rue et sur la place avaient fini par s’éteindre. En face de chez nous, sur la petite place, était la fontaine ; un certain nombre de Républicains, rangés autour des deux grandes auges moussues, se lavaient, riant et plaisantant malgré le froid ; d’autres venaient allonger la lèvre au goulot. Puis les maisons s’ouvraient une à une, et l’on voyait les soldats en sortir, inclinant leurs grands chapeaux et leurs sacs sous les petites portes. Ils avaient presque tous la pipe allumée. À droite de notre grange, devant l’auberge de Spick, stationnait la charrette de la cantinière couverte d’une grande toile ; elle était à deux roues, en forme de brouette, les bras posant à terre. Derrière, la mule, couverte d’une vieille housse de laine à carreaux rouges et bleus, attirait de notre échoppe une longue mèche de foin, qu’elle mâchait gravement, les yeux à demi fermés d’un air sentimental. La cantinière, à la fenêtre en face, raccommodait une petite culotte, et se penchait de temps en temps pour jeter un coup d’œil sous le hangar. Là, le tambour-maître Horatius Coclès, Cincinnatus, Merlot et un grand gaillard jovial, maigre, sec, à cheval sur des bottes de foin, se faisaient la queue l’un à l’autre ; ils se peignaient les tresses et les lissaient en se crachant dans la main ; Horatius Coclès, qui se trouvait en tête de la bande, fredonnait un air, et ses camarades répétaient le refrain à la sourdine. Près d’eux, contre deux vieilles futailles, dormait un petit tambour d’une douzaine d’années, tout blond comme moi, et qui m’intéressait particulièrement. C’est lui que surveillait la cantinière et dont elle raccommodait sans doute une culotte. Il avait son petit nez rouge en l’air, la bouche entrouverte, le dos contre les deux tonnes et un bras sur sa caisse ; ses baguettes étaient passées dans la buffleterie, et sur ses pieds, couverts de quelques brins de paille, était étendu un grand caniche tout crotté, qui le réchauffait. À chaque instant cet animal levait la tête et le regardait comme pour dire : « Je voudrais bien faire un tour dans les cuisines du village ! » Mais le petit ne bougeait pas ; il dormait si bien ! Et comme, dans le lointain, quelques chiens aboyaient, le caniche bâillait ; il aurait voulu se mettre de la partie. Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine ; deux hommes élancés, jeunes, la taille serrée dans leur habit. Comme ils passaient devant la maison, le commandant leur cria : Bonjour, commandant, dirent-ils en se retournant. Dans une demi-heure on se remet en marche. L’un des officiers entra, l’autre passa sous le hangar et dit quelques mots à Horatius Coclès. Moi, je regardais le nouveau venu. Le commandant avait fait apporter une bouteille d’eau-de-vie ; ils en buvaient ensemble, lorsqu’une sorte de bourdonnement s’entendit dehors : c’était le rappel. Je courus voir ce qui se passait. Horatius Coclès, devant cinq tambours, dont le petit tenait la gauche, la canne en l’air, ordonnait le roulement. Tant que la canne fut levée, il continua. Les Républicains arrivaient de toutes les ruelles du village ; ils se rangeaient sur deux lignes, devant la fontaine, et leurs sergents commençaient l’appel. L’oncle et moi, nous étions émerveillés de l’ordre qui régnait chez ces gens ; à mesure qu’on les appelait, ils répondaient si vite, que c’était comme un murmure de tous les côtés. Ils avaient repris leurs fusils et les tenaient à volonté, sur l’épaule ou la crosse à terre. Après l’appel, il se fit un grand silence, et plusieurs hommes, dans chaque compagnie, se détachèrent sous la conduite des caporaux, pour aller chercher le pain. La citoyenne Thérèse attelait alors sa mule à la charrette. Au bout de quelques instants, les escouades revinrent, apportant les miches dans des sacs et des paniers. Comme les Républicains s’étaient fait la soupe en arrivant, ils se bouclaient l’un à l’autre leur miche sur le sac. s’écria le commandant d’un ton joyeux, en route ! Il prit son manteau, le jeta sur son épaule, et sortit sans nous dire ni bonjour, ni bonsoir. Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours. Au moment où le commandant sortait, le bourgmestre vint prier l’oncle Jacob de se rendre bien vite chez lui, disant que la vue des Républicains avait rendu sa femme malade. Lisbeth arrangeait déjà les chaises et balayait la salle. On entendait dehors les officiers commander : En avant, marche ! Les tambours résonnaient ; la cantinière criait : « Hue » ! et le bataillon se mettait en route, quand une sorte de pétillement terrible retentit au bout du village. C’étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à un. Les Républicains allaient entrer dans la rue. cria le commandant, qui regardait debout sur ses étriers, prêtant l’oreille. Je m’étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les officiers hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité. Tout à coup un soldat parut au détour de la rue ; il courait, son fusil sur l’épaule. Commandant, dit-il de loin, tout essoufflé, les Croates ! À peine le commandant eut-il entendu cela qu’il se retourna, courant sur la ligne ventre à terre et criant : Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient en même temps autour de la fontaine, tandis que les compagnies se croisaient comme un jeu de cartes ; en moins d’une minute, elles formèrent le carré sur trois rangs, les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable, les Croates arrivaient ; la terre en tremblait. Je les vois encore déboucher au tournant de la rue, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux comme les plis de cinquante étendards, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu’on apercevait à peine leurs faces osseuses et brunes aux longues moustaches jaunes. Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J’avais bien peur, c’est vrai, mais la curiosité l’emportait encore. Le temps de regarder et de frémir, les Croates étaient sur la place. J’entendis à la même seconde le commandant crier : « Feu ! » Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois ; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant ; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l’odeur de la poudre remplissait l’air. Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d’une voix sauvage : « Forvertz ! forvertz ! » cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin. Il avait l’air de parler dans notre chambre tant sa voix était calme. Un nouveau coup de tonnerre suivit ; et comme le crépi tombait, comme les tuiles roulaient des toits, comme le ciel et la terre semblaient se confondre, Lisbeth, derrière, dans la cuisine, poussait des cris si perçants que, même à travers ce tumulte, on les entendait comme un coup de sifflet. Après les feux de peloton commencèrent les feux de file. On ne voyait plus que les fusils du deuxième rang s’abaisser, faire feu et se relever, tandis que le premier rang, le genou à terre, croisait la baïonnette, et que le troisième chargeait les fusils et les passait au second. Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes ; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l’homme. Un des ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu’il franchit les trois rangs et tomba dans le carré ; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d’un furieux coup de pointe le cloua pour ainsi dire sur la croupe de son cheval ; je vis le Républicain retirer son sabre rouge jusqu’à la garde ; cette vue me donna froid ; j’allais fuir ; mais j’étais à peine levé, que les Croates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d’hommes et de chevaux sur la place. Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes ; d’autres tout sanglants se traînaient à quatre pattes, levant la main et criant d’une voix lamentable : Pardône, Françôse ! [3] dans la crainte d’être massacrés ; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu’ils souffraient, demandaient en grâce qu’on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles. Pour la première fois je compris bien la mort : ces hommes que j’avais vus deux minutes avant, pleins de vie et de force, chargeant leurs ennemis avec fureur, et bondissant comme des loups, ils étaient là, couchés pêle-mêle, insensibles comme les pierres du chemin. Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang ; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter les rangs ; leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir et à remettre le chapeau dessus. Le commandant, à cheval près de la fontaine, la corne de son grand chapeau à plumes sur le dos et le sabre au poing, faisait serrer les rangs ; près de lui se tenaient les tambours en ligne, et un peu plus loin, tout près de l’auge, la cantinière avec sa charrette. On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte ; une de leurs sentinelles attendait là, derrière l’angle de la maison commune : on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore. Et tout se tut ; on n’entendit plus que la trompette au loin. La cantinière fit alors le tour des rangs à l’intérieur pour verser de l’eau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l’eau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d’une voix pitoyable. Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant : Le maître de la maison ? Je laissai là mes sabots, et me mis à grimper l’escalier au fond de l’allée comme un écureuil. En haut, il vit du premier coup d’œil l’échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde : de la cavalerie, de l’infanterie, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes, des habits blancs, des casques, des cuirasses, des files de lances et des baïonnettes, des lignes de chevaux, et tout cela s’avançait vers le village. murmurait le capitaine à voix basse. Il se retourna brusquement pour redescendre, mais s’arrêtant sur une idée, il me montra le long du village, à deux portées de fusil, une file de manteaux rouges qui s’enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers. Tu vois ces manteaux rouges ? Est-ce qu’un chemin de voiture passe là ? Et ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, est-ce qu’il est profond ? On n’y passe jamais avec les voitures et les charrues ? Alors, sans m’en demander davantage, il redescendit l’échelle à reculons, aussi vite que possible, et se jeta dans l’escalier. Je le suivais ; nous fûmes bientôt en bas, mais nous n’étions pas encore au bout de l’allée, que l’approche d’une masse de cavalerie faisait frémir les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit, traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut. Des milliers de cris brefs, étranges, semblables à ceux d’une nuée de corbeaux : « Hourrah ! remplissaient alors la rue d’un bout à l’autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop. Moi, tout fier d’avoir conduit le capitaine dans le colombier, j’eus l’imprudence de m’avancer sur la porte. Les uhlans, car cette fois c’étaient des uhlans, arrivaient comme le vent, la lance en arrêt, le dolman en peau de mouton flottant sur le dos, les oreilles enfoncées dans leurs gros bonnets à poils, les yeux écarquillés, le nez comme enfoui dans les moustaches, et le grand pistolet à crosse de cuivre dans la ceinture. Ce fut comme une vision, je n’eus que le temps de me jeter en arrière ; je n’avais plus une goutte de sang dans les veines, et ce n’est qu’au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d’un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées. L’air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine ; on l’aurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d’où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les uhlans, comme d’immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retiraient ; d’autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas. Il me semblait que le carré pliait ; c’était vrai. criait le commandant de sa voix calme. répétaient les officiers de distance en distance. Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu ; le centre touchait presque la fontaine. À chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme l’éclair, mais quelquefois l’homme s’affaissait. Les Républicains n’avaient plus le temps de recharger ; ils ne tiraient plus, et les uhlans arrivaient toujours, plus nombreux, plus hardis, enveloppant le carré dans leur tourbillon, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs. Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l’action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre se mit à chanter une chanson qui vous donnait la chair de poule, et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui. En un clin d’œil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs. On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux ; c’est tout ce que j’ai vu de plus terrible ! Et depuis j’ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille sont plus féroces que les bêtes sauvages. Mais ce qu’il y avait encore de plus affreux, c’est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l’entrée de la place, avançaient toujours criant ! de sorte que ceux des premiers rangs poussés par les baïonnettes des Républicains, et ne pouvant plus reculer, s’agitaient dans une confusion inexprimable et jetaient des cris de détresse ; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient, la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux uhlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le long des petites cassines. Deux minutes après, la rue était vide. Il restait bien encore vingt-cinq ou trente de ces pauvres diables, enfermés dans la place. Ils n’avaient pas vu la retraite et semblaient tout déconcertés, ne sachant par où fuir ; mais ce fut bientôt fini : une nouvelle décharge les coucha sur le dos, sauf deux ou trois qui s’enfoncèrent dans la ruelle des Tanneurs. On ne voyait plus que des tas de chevaux et d’hommes morts ; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole jusqu’au guévoir. cria le commandant pour la seconde fois : chargez ! Dans le même instant neuf heures sonnaient à l’église. Le village en ce moment n’est pas à dépeindre ; les maisons criblées de balles, les volets pendant à leurs gonds, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles et de briques fracassées, les toits des hangars percés à jour, et ce tas de morts, ces chevaux bousculés, se débattant et saignant : on ne peut se le figurer. Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l’air dur et terrible, attendaient l’arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement ; il s’agit de tirer notre peau d’ici. Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras, ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite. Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ? Non, c’est bien vu, répondirent les autres. Alors ils s’éloignèrent, et deux minutes après, je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même tas ; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin ; d’autres amenaient les charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l’entrée de la rue une barrière haute comme les maisons ; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage ; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu’au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village. De grands cris s’entendirent alors au loin ; des coups de fusil partirent de l’autre côté ; mais on ne voyait rien, et le commandant donna l’ordre de la retraite. Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d’un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre ; le petit que j’avais vu dormir sous notre hangar s’y trouvait ; il avait sa caisse sur l’épaule et le dos plié pour marcher ; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre ; son camarade lui disait : « Allons, petit Jean, du courage ! » Mais il n’avait pas l’air d’entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu’au détour de la rue. Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait, et tout au loin on entendait des voix mélancoliques crier : « Au feu ! Je regardai vers la barricade des Républicains ; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel ; de l’autre côté, un frémissement d’armes remplissait la rue, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser l’échafaudage de l’incendie. Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d’heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. De l’autre côté de la barricade, le tumulte augmentait ; les cris des gens : « Au feu ! J’étais sorti sous le hangar, épouvanté de l’incendie. Rien ne bougeait ; on n’entendait que le pétillement du feu et les soupirs d’un blessé assis contre le mur de notre étable ; il avait une balle dans les reins, et s’appuyait sur les deux mains pour se tenir droit : c’était un Croate ; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule. Et comme j’étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi ; je me retournai, et je vis dans l’ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entrouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l’oreille ; puis, s’étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s’élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant : où sont-ils, que je les extermine tous ! lui dis-je, ils sont partis ; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraper au bout du village. Alors il me regarda d’un œil louche, et, voyant que j’étais sans malice, il courut au feu. D’autres portes s’ouvraient au même instant ; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant : « Qu’ils soient maudits ! Et chacun se dépêchait d’aller prendre son baquet pour éteindre le feu. La fontaine fut bientôt encombrée de monde ; il n’y avait plus assez de place autour ; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons menacées. Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l’eau dans la flamme ; mais tout ce qu’on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu’au ciel : dans le nombre des voitures entassées, se trouvait la charrette de la cantinière ; ses deux tonnes d’eau-de-vie venaient d’éclater. L’oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de l’autre côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes ; il parvint cependant à s’échapper en traversant une cour et rentra chez nous par les jardins. Je vis en cette circonstance qu’il m’aimait beaucoup, car il m’embrassa en me demandant : Où donc étais-tu, pauvre enfant ? Alors il devint tout pâle et s’écria : Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la trouver ; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu’elle s’était sauvée chez quelque voisine. Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu, et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors : « Place... En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s’élançaient à la poursuite des Républicains ; mais nous apprîmes le lendemain qu’ils étaient arrivés trop tard ; l’ennemi avait gagné les bois de Rothalps, qui s’étendent jusque derrière Pirmasens. C’est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue et mis le feu aux maisons : ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre. Depuis ce moment jusqu’à cinq heures du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village sous nos fenêtres : des uhlans, des dragons, des houzards ; puis des canons, des fourgons, des caissons ; puis vers trois heures, le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand vieillard coiffé d’un tricorne et vêtu d’une longue polonaise blanche, tellement couverte de torsades et de broderies d’or, qu’à côté de lui le commandant républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n’aurait eu l’air que d’un simple caporal. Le bourgmestre et les conseillers d’Anstatt, en habit de bure à larges manches, la tête découverte, l’attendaient sur la place. Il s’y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, et demanda : Combien d’hommes les Français étaient-ils ? Un bataillon, Excellence, répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle. Il leva son tricorne et poursuivit sa route. Alors arriva la seconde brigade : des chasseurs tyroliens en tête, avec leurs habits verts, leurs chapeaux noirs à bord retroussés, et leurs petites carabines d’Insprück à balles forcées ; puis d’autre infanterie en habit blanc et culotte bleu de ciel, les grandes guêtres remontant jusqu’au genou ; puis de la grosse cavalerie, des hommes de six pieds enfermés dans leurs cuirasses, et dont on ne voyait que le menton et les longues moustaches rousses sous la visière du casque ; puis enfin les grandes voitures de l’ambulance, couvertes de toiles grises, tendues sur des cerceaux, et derrière, les éclopés, les traînards et les poltrons. Les chirurgiens de l’armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l’un de leurs chefs, un petit vieillard à perruque blanche, dit au bourgmestre en montrant le reste : Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible. Pour vous rendre mes devoirs, répondit le bourgmestre gravement. Enfin les dernières voitures partirent ; il était environ six heures du soir. L’oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Devant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en l’air et les yeux écarquillés, étaient blancs comme de la cire, ayant perdu tout leur sang. Les femmes et les enfants du village se promenaient autour. Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l’épaule, le bourgmestre leur dit : Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthâl pour tout ce monde-là ; vous m’entendez ? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c’est un service public. Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du Wolfthâl, avec ses deux garçons et les hommes qu’il avait choisis. Il faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth, me dit alors l’oncle. Nous recommençâmes nos recherches, du grenier à la cave, et seulement à la fin, comme nous allions remonter, nous vîmes derrière notre tonne de choucroute, entre les deux soupiraux, un paquet de linge dans l’ombre, que l’oncle se mit à secouer. Aussitôt Lisbeth, d’une voix plaintive, s’écria : Au nom du ciel, ayez pitié de moi ! Lève-toi, dit l’oncle avec bonté ; tout est fini ! Mais Lisbeth était encore si troublée, qu’elle avait de la peine à mettre un pied devant l’autre, et qu’il me fallut la conduire en haut par la main, comme une enfant. Alors, revoyant le jour dans sa cuisine, elle s’assit au coin de l’âtre et fondit en larmes, priant et remerciant le Seigneur de l’avoir sauvée ; ce qui prouve bien que les vieilles gens tiennent à la vie autant que les jeunes. Les heures de désolation qui suivirent, et le mouvement que dut se donner l’oncle pour se rendre à l’appel de tous les malheureux qui réclamaient ses soins resteront toujours présents à ma mémoire. Il ne se passait pas d’instant qu’une femme ou bien un enfant n’entrât chez nous en s’écriant : L’un avait été blessé, l’autre était devenu comme fou de peur ; l’autre, étendu tout de son long, ne donnait plus signe de vie. Vous le trouverez dans telle maison, disais-je à ces malheureux ; dépêchez-vous. Ce n’est que bien tard, vers dix heures, qu’il revint enfin. Lisbeth s’était un peu remise ; elle avait fait du feu sur l’âtre et dressé la table comme à l’ordinaire ; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres et de bois couvraient encore le plancher. C’est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, et que nous mangeâmes en silence. De temps en temps, l’oncle relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des morts, les charrettes noires qui stationnaient devant la fontaine, avec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieux, tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, et tout à coup, vers la fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue : Oui, voilà la guerre : la mort et la destruction, la fureur et la haine, l’oubli de tous sentiments humains. Quand le Seigneur nous frappe de ses malédictions, quand il nous envoie la peste et la famine, au moins ce sont des fléaux inévitables décrétés par sa sagesse ; mais ici, c’est l’homme lui-même qui décrète la misère contre ses semblables, et c’est lui qui porte au loin ses ravages sans pitié. « Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien à personne, nous n’avions pas fait de mal, et tout à coup des hommes étrangers sont venus nous frapper, nous ruiner et nous détruire. qu’ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d’ambition ; qu’ils soient l’exécration des siècles ! « Fritzel, souviens-toi de cela ; c’est tout ce qu’il y a de plus abominable sur la terre. Des hommes qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, et qui tout à coup se précipitent les uns sur les autres pour se déchirer ! Cela seul devrait nous faire croire en Dieu, car il faut un vengeur de telles iniquités. » Ainsi parla l’oncle gravement ; il était très ému ; et moi, la tête baissée, j’écoutais, retenant chacune de ses paroles et les gravant dans ma mémoire. Comme nous étions ainsi depuis une demi-heure, une sorte de dispute s’éleva dehors, sur la place ; nous entendîmes un chien gronder sourdement, et la voix de notre voisin Spick dire d’un air irrité : gueux de chien, je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça, c’est encore un animal de la même espèce que ses maîtres : ça vous paye avec des assignats et des coups de dents ; mais il tombe mal ! Et d’autres voix disaient au milieu du silence de la nuit : il ne veut pas quitter cette femme... Peut-être qu’elle n’est pas tout à fait morte. Alors l’oncle se leva brusquement et sortit. Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer. criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer ? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l’armée ? c’est cette femme qui m’a payé mon eau-de-vie avec du papier. Allons, ôtez-vous de là que j’assomme le chien et que ça finisse ! Qu’est-ce qui se passe donc ? dit alors l’oncle d’une voix forte. Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés. Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s’écartèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang, sa petite tonne encore sur la hanche, et les mains pâles jetées à droite et à gauche sur la pierre humide où coulait l’eau. Plusieurs autres cadavres l’entouraient, et le chien caniche que j’avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres frémissantes, debout à ses pieds, grondait et frissonnait en regardant Spick. Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n’osait approcher, car il était facile de voir que s’il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge. Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n’est pas morte. Ils ont raison, dit l’oncle d’un ton brusque, certains animaux ont plus de cœur et d’esprit que certains hommes. Il l’écarta du coude et s’avança droit vers la femme en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s’apaiser et le laissa faire. Tout le monde s’était approché ; l’oncle s’agenouilla, découvrit le sein de la femme et lui mit la main sur le cœur. On se taisait ; le silence était profond. Cela durait depuis près d’une minute, lorsque Spick dit : qu’on l’enterre, n’est-ce pas, monsieur le docteur ? L’oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en face, du haut en bas : lui dit-il, pour quelques mesures d’eau-de-vie que cette pauvre femme t’a payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive ! Monsieur le docteur, s’écria le cabaretier en se redressant d’un air d’arrogance, savez-vous qu’il y a des lois, et que... Tais-toi, interrompit l’oncle, ton action est infâme ! Et, se tournant vers les autres : Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison ; elle vit encore. Il lança sur Spick un dernier regard d’indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche ; le chien suivait l’oncle, serré contre sa jambe. Quant au cabaretier, nous l’entendions répéter derrière nous, près de la fontaine, d’un ton moqueur : La femme est morte ; ce médecin en sait autant que ma pioche ! qu’on l’enterre aujourd’hui ou demain, cela ne fait rien à la chose... On verra lequel de nous deux avait raison. Comme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le cœur, car depuis la nuit, une sorte de frayeur s’était emparée de moi, surtout en face des morts, et j’étais content d’être avec beaucoup de monde. Le mauser marchait devant le brancard, une grosse torche à la main ; Koffel, près de l’oncle, semblait grave. Voilà de terribles choses, monsieur le docteur, dit-il en marchant. Oui, oui, le génie du mal est dans l’air, les esprits des ténèbres sont déchaînés ! Nous entrions alors dans la petite allée remplie de plâtras ; le mauser, s’arrêtant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s’avançaient d’un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier, levant sa torche, s’écria d’un ton solennel : Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail... où sont-ils, monsieur le docteur ? ils se sont envolés par toutes ces ouvertures. Alors seulement je vis bien l’air désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des ténèbres ; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux. Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l’oncle avec tristesse ; il ne faut pas que nos propres misères nous fassent oublier que d’autres sont encore plus malheureux que nous. Et se tournant vers le taupier : Vous resterez pour m’éclairer, dit-il, et Koffel m’aidera. Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l’alcôve. Le mauser, dont les joues couleur de brique prenaient aux reflets de la torche des teintes pourpres, les éclairait. L’oncle remit quelques kreutzers à Jeffer, qui sortit avec ses garçons. La vieille Lisbeth était venue voir ; son menton tremblotait, elle n’osait approcher, et je l’entendais qui récitait l’Ave Maria tout bas. Sa frayeur me gagnait lorsque l’oncle s’écria : Lisbeth, à quoi penses-tu donc ? Au nom du ciel, es-tu folle ? Cette femme n’est-elle pas comme toutes les femmes, et ne m’as-tu pas aidé cent fois dans mes opérations ? maintenant la folie reprend le dessus. chauffe de l’eau ; c’est tout ce que je puis espérer de toi. Le chien s’était assis devant l’alcôve, et regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle comme une morte. Fritzel, me dit l’oncle, ferme les volets, nous aurons moins d’air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau, car d’obtenir quelque chose maintenant de Lisbeth, il n’y faut pas penser. si parmi tant de misères nous avions encore le bon esprit de rester un peu calmes ! Mais il faut que tout s’en mêle : quand le diable est en route, on ne sait plus où il s’arrêtera. Ainsi parla l’oncle d’un air désolé. Je courus fermer les volets, et j’entendis qu’il les accrochait à l’intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Koffel venait d’allumer le feu, qui pétillait dans le poêle ; l’oncle avait déployé sa trousse sur la table ; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire. L’oncle prit une sonde et s’approcha du lit, écartant les rideaux ; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j’allai voir : la lumière de la chandelle remplissait toute l’alcôve ; la femme était nue jusqu’à la ceinture, l’oncle venait de lui découper ses vêtements ; Koffel, avec une grosse éponge, lui lavait la poitrine et les seins couverts d’un sang noir. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas. Lisbeth était aussi revenue dans la chambre ; elle me tenait par la main et marmottait je ne sais quelle prière. Dans l’alcôve, personne ne parlait, et l’oncle, entendant la vieille servante, lui cria vraiment fâché : Veux-tu bien te taire, vieille folle ! Allons, mauser, allons, relevez le bras. Une belle créature, dit le mauser, et bien jeune encore. Je me rapprochai davantage, et je vis la femme blanche comme la neige, les seins droits, la tête rejetée en arrière, ses cheveux noirs déroulés. Le mauser lui tenait le bras en l’air, et au-dessous, entre le sein et l’aisselle, apparaissait une ouverture bleuâtre d’où coulaient quelques gouttes de sang. L’oncle Jacob, les lèvres serrées, sondait cette blessure ; la sonde ne pouvait entrer. En ce moment je devins tellement attentif, n’ayant jamais rien vu de pareil, que toute mon âme était au fond de cette alcôve, et j’entendis l’oncle murmurer : « C’est étrange ! » Au même instant la femme exhala un long soupir, et le chien, qui s’était tu jusqu’alors, se prit à pleurer d’une voix si lamentable et si douce, qu’on aurait dit un être humain ; les cheveux m’en dressaient sur la tête. Le chien se tut, et l’oncle dit : Relevez donc le bras, mauser ; Koffel, passez ici et soutenez le corps. Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules ; aussitôt la sonde entra bien loin. La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda. Allons, s’écria l’oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l’épaule ; la sentez-vous ? L’oncle sortit, et me voyant sous le rideau, il s’écria : Il est dit que tout doit aller de travers. Il prit un couteau sur la table et rentra. Le chien me regardait de ses yeux luisants, ce qui m’inquiétait. Tout à coup la femme jeta un cri, et l’oncle dit d’un ton joyeux : La malheureuse a perdu beaucoup de sang, mais elle en reviendra. C’est pendant la grande charge des uhlans qu’elle aura reçu cela, dit Koffel ; j’étais chez le vieux Kraëmer, au premier ; je nettoyais son horloge, et j’ai vu qu’ils tiraient en arrivant. C’est possible, répondit l’oncle, qui seulement alors eut l’idée de regarder la femme. Il prit le chandelier de la main du mauser, et, debout derrière le lit, il contempla quelques secondes cette malheureuse d’un air rêveur. Oui, fit-il, c’est une belle femme et une noble tête ! Quel malheur que de pareilles créatures suivent les armées ! Ne serait-il pas bien mieux de les voir au sein d’une honnête famille, entourées de beaux enfants, auprès d’un brave homme, dont elles feraient le bonheur ! puisque c’est la volonté du Seigneur. Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toi-même. Mauser, Koffel, venez ; nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude pour tous. Il descendit lui-même à la cave, et en revint au moment où la vieille servante arrivait avec sa chemise. Lisbeth, voyant que la cantinière n’était pas morte, avait repris courage ; elle entra dans l’alcôve et tira les rideaux, pendant que l’oncle débouchait la bouteille et ouvrait le buffet pour y prendre des verres. Le mauser et Koffel paraissaient contents. Je m’étais aussi rapproché de la table encore servie, et nous finîmes de souper. Le chien nous regardait de loin ; l’oncle lui jeta quelques bouchées de pain, qu’il ne voulut pas prendre. En ce moment, une heure sonnait à l’église. Non, c’est une heure ; je crois qu’il serait temps de nous coucher, répondit le mauser. Lisbeth sortait de l’alcôve ; tout le monde alla voir la femme vêtue de sa chemise ; elle semblait dormir. Le chien s’était posé sur les pattes de devant, au bord du lit, et regardait aussi. L’oncle lui passa la main sur la tête en disant : Va, ne crains plus rien ; elle en reviendra... Et ce pauvre animal semblait comprendre ; il gémissait avec douceur. L’oncle, avec la chandelle, reconduisit Koffel et le mauser jusque dehors, puis il rentra et nous dit : Allez vous coucher maintenant, il est temps. Et vous, monsieur le docteur ? cette femme est en danger, et l’on peut aussi m’appeler dans le village. Il alla remettre une bûche au fourneau, et s’étendit derrière, dans le fauteuil, en roulant un bout de papier pour allumer sa pipe. Lisbeth et moi nous montâmes chacun dans notre chambre ; mais ce ne fut que bien tard qu’il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatigue, car de demi-heure en demi-heure, le roulement d’une charrette et le reflet des torches sur les vitres m’avertissaient qu’il passait encore des morts. Enfin, au petit jour, tous ces bruits cessèrent et, je m’endormis profondément. C’est le lendemain qu’il aurait fallu voir le village, lorsque chacun voulut reconnaître ce qui lui restait et ce qui lui manquait, et qu’on s’aperçut qu’un grand nombre de Républicains, de uhlans et de Croates avaient passé par derrière dans les maisons, et qu’ils avaient tout vidé ! C’est alors que l’indignation fut universelle, et que je compris combien le mauser avait eu raison de dire : « Maintenant les jours de calme et de paix se sont envolés par ces trous ! » Toutes les portes et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât, toute la rue était encombrée de meubles, de voitures, de bétail, et de gens qui criaient : « Ah ! ils ont tout pris ! » L’un cherchait ses canards, l’autre ses poules ; l’autre, en regardant sous son lit, trouvait une vieille paire de savates à la place de ses bottes ; l’autre, en regardant dans sa cheminée, où pendaient la veille au matin des andouilles et des bandes de lard, la voyait vide, et entrait dans une fureur terrible ; les femmes se désolaient en levant les mains au ciel, et les filles semblaient consternées. Et le beurre, et les œufs, et le tabac, et les pommes de terre, et jusqu’au linge, tout avait été pillé ; plus on regardait, plus il vous manquait de choses. La plus grande colère des gens se tournait contre les Croates ; car, après le passage du général, n’ayant plus rien à craindre des plaintes qu’on pourrait faire, ils s’étaient précipités dans les maisons, comme une bande de loups affamés et Dieu sait ce qu’il avait fallu leur donner pour les décider à partir, sans compter ce qu’ils avaient pris. C’est pourtant bien malheureux que la vieille Allemagne ait des soldats plus à craindre pour elle que les Français. Le Seigneur nous préserve d’avoir encore besoin de leur secours ! Nous autres enfants, Hans Aden, Frantz Sépel, Nikel Johann et moi, nous allions de porte en porte, regardant les tuiles cassées, les volets brisés, les hangars défoncés, et ramassant les guenilles, les papiers de cartouches, les balles aplaties le long des murs. Ces trouvailles nous réjouissaient tellement, que pas un n’eut l’idée de rentrer avant la nuit close. Vers deux heures, nous fîmes la rencontre de Zaphéri Schmouck, le fils du vannier, qui redressait sa tête rousse et semblait plus fier que d’habitude. Il tenait quelque chose caché sous sa blouse ; et comme nous lui demandions : « Qu’est-ce que tu as ? » il nous fit voir la crosse d’un grand pistolet de uhlan. Alors toute la bande le suivit. Il marchait au milieu de nous comme un général, et à chaque nouvelle rencontre, nous disions : « Il a un pistolet ! » Le nouveau venu se joignait à la troupe. Nous n’aurions pas quitté Schmouck pour un empire ; il nous semblait que la gloire de son pistolet rejaillissait sur nous. Voilà bien les enfants, et voilà bien les hommes ! Chacun de nous se vantait des dangers qu’il avait courus pendant la grande bataille : J’ai entendu siffler les balles, disait Frantz Sépel, deux sont entrées dans notre cuisine. Moi, j’ai vu galoper le général des uhlans avec son bonnet rouge, criait Hans Aden ; c’est bien plus terrible que d’entendre siffler les balles. Ce qui m’enorgueillissait le plus, c’était que le commandant républicain m’avait donné de la galette en disant : « Avale-moi ça hardiment ! » Je me trouvais digne d’avoir un pistolet comme Zaphéri : mais personne ne voulait me croire. Schmouck, en passant devant le perron de la maison commune, s’écria : Nous montâmes le grand escalier derrière lui, et devant la porte du conseil, percée d’une ouverture carrée, grande comme la main, il nous dit : les habits des morts sont là... le bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette. Et nous restâmes plus d’une heure à contempler ces habits, nous grimpant l’un à l’autre sur les épaules et soupirant : « Laisse-moi donc aussi regarder, Hans Aden... Ces habits étaient entassés au milieu de la grande salle déserte, sous la lumière grise de deux hautes fenêtres grillées. Il y avait des chapeaux républicains et des bonnets de uhlans, des baudriers et des gibernes, des habits bleus et des manteaux rouges, des sabres et des pistolets. Les fusils étaient appuyés au mur à droite, et, plus loin, se trouvait une file de lances. Cela donnait froid à voir, et j’en ai gardé le souvenir. Au bout d’une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l’un de nous eut peur, et se mit à descendre l’escalier en criant d’une voix terrible : « Les voici ! » Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en l’air et se bousculant dans l’ombre. Ce qui m’étonne, c’est que pas un de nous ne se soit cassé le cou, tant notre épouvante était grande. J’étais le dernier, et quoique mon cœur bondît d’une force incroyable, au bas du perron je me retournai pour regarder ; tout était gris au fond du vestibule, la petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires d’un rayon oblique ; pas un soupir ne troublait le silence sous la voûte sombre. Au loin, dans la rue, les cris s’éloignaient. Je me pris à songer que l’oncle devait être inquiet de moi, et je partis seul, non sans me retourner encore, car il me semblait que des pas furtifs me suivaient, et je n’osais courir. Devant l’auberge des Deux-Clefs, dont les fenêtres brillaient au milieu de la nuit, je fis halte. Le tumulte des buveurs me rassurait ; je regardai, par le petit vasistas ouvert, dans la salle où bourdonnaient un grand nombre de voix, je vis Koffel, le mauser, M. Richter et bien d’autres, assis le long des tables de sapin, le dos courbé, le coude en avant, en face des cruches et des gobelets. Richter, avec sa veste de chasse et sa casquette de cuir bouilli, gesticulait sous le quinquet, dans la fumée grisâtre : Voilà ces fameux Républicains, disait-il, ces hommes terribles qui devaient bouleverser le monde, et que l’ombre glorieuse du feld-maréchal Wurmser suffit pour disperser. Vous les avez vus plier les reins, et allonger les jambes ! Combien de fois ne vous ai-je pas dit que toutes leurs grandes entreprises finiraient par une débâcle ? Eh, oui, vous l’avez dit ! répondit le mauser, mais ce n’est pas une raison pour crier si fort. Voyons, monsieur Richter, asseyez-vous et faites venir une bouteille de vin ; Koffel et moi nous avons payé chacun la nôtre. Richter s’assit, et moi je m’en allai chez nous. Il pouvait être alors sept heures ; l’allée était balayée, les vitres remises. J’entrai d’abord dans la cuisine, et Lisbeth, en me voyant s’écria : Elle ouvrit la porte de la chambre en disant plus bas : Monsieur le docteur, l’enfant est là. C’est bon, dit l’oncle assis à table, qu’il entre. Et comme j’allais parler haut : fit-il en me montrant l’alcôve ; assieds-toi, tu dois avoir bon appétit ? C’est bien, Fritzel ; tu m’as donné de l’inquiétude, mais je suis content que tu aies vu ces misères. Lisbeth vint alors m’apporter une bonne assiettée de soupe, et tandis que je mangeais, l’oncle ajouta : Souviens-toi de ces choses, Fritzel, pour les maudire. C’est une bonne instruction ; ce qu’on a vu jeune nous reste toute la vie. Il se faisait ces réflexions à lui-même ; moi, j’allais toujours mon train, le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit des légumes et de la viande ; mais au moment où je prenais ma fourchette, voilà que j’aperçois, assis près de moi sur le plancher, un être immobile qui me regardait. Ne crains rien, Fritzel, me dit mon oncle en souriant. Alors je regardai, et je reconnus que c’était le chien de la cantinière. Il se tenait là gravement, le nez en l’air, les oreilles pendantes, m’observant d’un œil attentif à travers ses poils frisés. Donne-lui de tes légumes, et vous serez bientôt bons amis, dit l’oncle. Il lui fit signe d’approcher ; le chien vint s’asseoir près de sa chaise, et parut bien content des petites tapes que l’oncle lui donnait sur la tête. Il lapa le fond de mon assiette, puis se remit à me regarder d’un air grave. Vers la fin du souper, j’allais me lever, quand des paroles confuses s’entendirent dans l’alcôve. L’oncle prêtait l’oreille ; la femme parlait extrêmement vite et bas. Ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu du silence, m’émurent plus que tout le reste ; je me sentis pâlir. L’oncle, le front penché, me regardait, mais sa pensée était ailleurs : il écoutait. Le chien venait aussi de se retourner. Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient plus fortes. En regardant l’oncle, je voyais qu’il avait les yeux troubles et que ses joues tremblaient. Il prit la lampe sur la table et s’approcha du lit. Lisbeth entrait pour desservir ; il se retourna et lui dit : Puis il écarta les rideaux ; Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma chaise ; je n’avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais l’ombre de l’oncle et celle de Lisbeth sur les rideaux ; l’oncle tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l’alcôve. Moi, seul dans la salle noire, j’avais peur. La femme se mit à parler plus haut ; alors il me sembla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochai de la lumière. Mais au même instant, quelque chose parut se débattre ; Lisbeth, qui tenait la lampe, recula, et la femme toute pâle, les yeux ouverts, se dressa en criant : Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri : « Vive la République ! » L’oncle ressortit, bouleversé, en disant : la fiole grise à bouchon de verre... Lisbeth courait ; moi je me tenais à la basque de l’oncle. Le chien grondait, la femme était étendue comme morte. La vieille servante revint avec la fiole ; l’oncle regarda et dit d’une voix brève : Je courus chercher ma cuiller ; il l’essuya, versa quelques gouttes dedans, puis, relevant la tête de la femme, il lui fit prendre ce qu’il y avait mis, en disant avec une douceur extrême : Allons, allons, du courage, mon enfant... Je ne l’avais jamais entendu parler d’une voix si douce, si tendre ; mon cœur en était serré. La femme soupira doucement, et l’oncle l’étendit sur le lit en relevant l’oreiller. Après quoi, il ressortit tout pâle et nous dit : Mais, monsieur le docteur, fit Lisbeth, déjà la nuit dernière... Allez vous coucher, répéta l’oncle d’un ton fâché ; je n’ai pas le temps d’écouter votre bavardage. Au nom du ciel, laissez-moi tranquille... En montant l’escalier, Lisbeth, toute tremblante, me dit : As-tu vu cette malheureuse, Fritzel ? la voilà qui pense encore à sa République du diable. Ces gens-là sont de véritables sauvages. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de prier que Dieu leur pardonne. Elle se mit donc à prier. Je ne savais que penser de tout cela. Mais après avoir tant couru et m’être crotté jusqu’à l’échine, une fois au lit, je m’endormis si profondément, que le retour des Républicains eux-mêmes, leurs feux de peloton et de bataillon n’auraient pu m’éveiller avant dix heures du matin. Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu’une Française était chez l’oncle Jacob, qu’elle avait reçu un coup de pistolet et qu’elle en reviendrait difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s’inquiéter de celles des autres, et ce n’est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l’idée de la femme revint aux gens. Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu’elle criait : « Vive la République ! » Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l’épaule au mur, ayant l’air de fumer sa pipe, en disant aux passants : Est-ce qu’on devrait souffrir cela dans le pays ? L’oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à ce point d’indignation contre Spick, que je l’entendis répéter plusieurs fois qu’il méritait d’être pendu. Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République et d’autres choses contraires au bon ordre ; toujours ces idées lui revenaient à l’esprit, et cela nous mettait dans un embarras d’autant plus grand, que toutes les commères, toutes les vieilles Salomé du village arrivaient à la file chez nous, l’une le balai sous le bras, la jupe retroussée ; l’autre ses aiguilles à tricoter dans les cheveux, le bonnet de travers ; l’autre apportant son rouet d’un air sentimental, comme pour filer au coin de l’âtre. Celle-ci venait emprunter un gril, celle-là acheter un pot de lait caillé, ou demander un peu de levure, pour faire le pain. notre allée avait deux pouces de boue amassés par leurs sabots. Et pendant que Lisbeth lavait ses assiettes ou regardait dans ses marmites, il fallait les entendre jacasser, il fallait les voir arriver, se faire la révérence et se donner des tours de reins agréables. Qu’il y a de temps qu’on ne vous a vue ! c’est mademoiselle Oursoula, Dieu du ciel ! que vous me faites plaisir ! vous êtes trop bonne, trop bonne, mademoiselle Lisbeth... Un beau temps, ce matin ? Oui, mademoiselle Oursoula, un très beau temps... c’est un temps délicieux pour les rhumatismes. Délicieux, et pour les rhumes aussi. oui, et pour toutes sortes de maladies. Comment va le rhumatisme de M. Tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Hier c’était dans l’épaule, aujourd’hui c’est dans les reins. Mais à propos, mademoiselle Lisbeth, vous allez dire que je suis bien curieuse, mais on en parle dans tout le village : votre dame française est toujours malade ? mademoiselle Oursoula, ne m’en parlez pas ; nous avons eu une nuit... cette pauvre dame ne va pas mieux ? Et l’on joignait les mains, et l’on se penchait d’un air de commisération, et l’on roulait les yeux en balançant la tête. Les deux premiers jours, l’oncle, pensant que cela finirait lorsque la curiosité de ces gens serait satisfaite, ne dit rien. Mais voyant que cela se prolongeait, un beau matin que la femme avait beaucoup de fièvre, il entra brusquement dans la cuisine, et dit à ces vieilles, d’un ton de mauvaise humeur : Pourquoi ne restez-vous pas chez vous ? N’avez-vous pas d’ouvrage à la maison ? Vous devriez rougir de passer ainsi votre existence à bavarder, comme de vieilles pies, à vous donner des airs de grandes dames, quand vous n’êtes que des servantes ! C’est ridicule, et cela m’ennuie beaucoup. Mais, dit l’une d’elles, je viens acheter un pot de lait. Faut-il deux heures pour acheter un pot de lait ? Lisbeth, donne-lui son pot de lait, et qu’elle s’en aille avec les autres. Je suis las de tout cela. Je ne souffrirai pas qu’on vienne m’épier, et prendre de fausses nouvelles chez moi, pour les répandre dans tout le pays. Les commères s’en allèrent toutes honteuses. Ce jour-là, l’oncle eut encore une grande discussion. Richter s’étant permis de lui dire qu’il avait tort de s’intéresser à des étrangers, venus dans le pays pour piller, et surtout à cette femme, qui ne devait pas être grand-chose, puisqu’elle avait suivi des soldats ; il l’écouta froidement, et finit par lui répondre : Monsieur Richter, quand j’accomplis un devoir d’humanité, je ne demande pas aux gens : « De quel pays êtes-vous ? Avez-vous les mêmes croyances que moi ? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne ? » Je suis les mouvements de mon cœur, et le reste m’importe peu. Que cette femme soit française ou allemande, qu’elle ait des idées républicaines ou non, qu’elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu’elle ait été réduite à le faire par besoin, cela ne m’inquiète pas. J’ai vu qu’elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie ; et maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j’ai bien fait d’entreprendre. Quant à vous, monsieur Richter, je sais que vous êtes un égoïste, vous n’aimez pas vos semblables ; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à tirer d’eux des avantages personnels. C’est le fond de votre opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions m’indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi. Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans l’entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors. Le mauser, Koffel et moi nous étions présents, et la fermeté de l’oncle Jacob en cette circonstance nous étonna, car jamais nous ne l’avions vu plus calme et plus résolu. Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis ; chacun à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d’aller à leurs affaires pendant la journée. Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous. Or, un matin, en m’éveillant, je vis que l’hiver était venu ; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre ; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres. Dehors régnait le silence, pas une âme ne courait dans la rue, tout le monde avait tiré sa porte, les poules se taisaient, les chiens regardaient du fond de leurs niches, et dans les buissons voisins, les pauvres verdiers, grelottant sous leurs plumes ébouriffées, jetaient ce cri plaintif de la misère, qui ne finit qu’au printemps. Moi, le coude sur l’oreiller, les yeux éblouis, regardant la neige s’amonceler au bord des petites fenêtres, je me figurais tout cela, et je revoyais aussi les hivers passés : la lueur de notre grand fourneau s’avançant et reculant le soir sur le plancher, le mauser, Koffel et l’oncle Jacob autour, le dos courbé, fumant leur pipe et causant de choses indifférentes. J’entendais le rouet de Lisbeth bourdonner dans le silence, comme les ailes cotonneuses d’un papillon de nuit, et son pied marquer la mesure de la complainte que chante la bûche verte au milieu du foyer. Puis dehors, je me représentais les glissades sur la rivière, les parties de traîneau, la bataille à pelotes de neige, les éclats de rire, la vitre cassée qui tombe, la vieille grand-mère qui crie du fond de l’allée, tandis que la bande se disperse, les talons aux épaules. Tout cela, dans une seconde, me revint à l’esprit, et, moitié triste, moitié content, je me dis : « C’est l’hiver ! » Puis, songeant qu’il devait faire bon être assis en face de l’âtre, devant une soupe à la farine, comme les apprêtait Lisbeth, je sautai de mon lit et je m’habillai bien vite, tout frileux. Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je descendis l’escalier, roulant comme une boule. La porte de la cuisine était ouverte ; aussi malgré le beau feu qui dansait autour de la crémaillère, je me dépêchai d’entrer dans la chambre. L’oncle Jacob venait de rentrer d’une visite ; sa grosse houppelande fourrée de renard et son bonnet de loutre étaient pendus au mur, et ses grosses bottes debout près du fourneau ; il prenait un petit verre de kirschenwasser avec le mauser, qui avait veillé cette nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur. Ainsi, mauser, disait l’oncle, la nuit s’est bien passée ? Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi : la femme dans son lit, moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau. Ce matin, en ouvrant la fenêtre, j’ai vu le pays aussi blanc que Hans Wurst, lorsqu’il sort de son sac de farine ; tout cela s’était fait sans bruit. Et comme j’ouvrais la fenêtre, vous remontiez déjà la rue ; j’avais envie de vous crier « bonjour ! » mais la femme dormait encore, je n’ai pas voulu l’éveiller. Bon, bon, vous avez bien fait. À la vôtre, monsieur le docteur ! Ils humèrent d’un trait leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant. Tout va bien, reprit l’oncle, la blessure se ferme, la fièvre diminue, mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu trop de sang. Je m’étais assis près du fourneau. Le chien sortit alors de l’alcôve et vint caresser l’oncle, qui, le regardant, se prit à dire : Tenez, mauser, est-ce qu’on ne dirait pas qu’il nous comprend ? Est-ce qu’il ne paraît pas plus joyeux ce matin ? On ne m’ôtera jamais de l’esprit que ces animaux comprennent bien des choses : s’ils ont moins de jugement que nous, ils ont souvent plus de cœur. Moi, tout le temps de la fièvre, je ne regardais que le chien et je pensais : « Il est triste, ça va mal ! Il est gai, ça va bien ! » Ma foi, je suis comme vous, monsieur le docteur, j’ai beaucoup de confiance dans l’esprit des animaux. Allons, mauser, reprit l’oncle, encore un petit verre, il fait froid dehors, et le vieux kirschenwasser vous réchauffe comme un rayon de soleil. Il ouvrit le buffet, apporta la miche et deux couteaux, et dit : Le mauser inclina la tête, et l’oncle me voyant, dit en souriant : Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer ! Est-ce que cela ne te réjouit pas ? amuse-toi, on n’est jamais plus heureux qu’à ton âge, garçon ; mais surtout ne fais pas tes pelotes trop dures. Ceux qui serrent trop leurs pelotes ne veulent pas s’amuser, ils veulent faire du mal : ce sont de méchants drôles. dit le mauser en riant, moi, monsieur le docteur, je serrais toujours mes pelotes. Et voilà le tort que vous aviez, mauser, répondit l’oncle ; cela prouve que, dans votre nature, il se trouvait un fond de malice. Heureusement vous avez vaincu cela par la raison. Je suis sûr que vous vous repentez d’avoir trop serré vos pelotes. fit le mauser, ne sachant que répondre, quoique les autres les aient aussi serrées. On ne doit jamais s’inquiéter des autres ; il faut faire ce que le bon cœur nous commande, dit l’oncle. Tous les hommes sont naturellement bons et justes, mais le mauvais exemple les entraîne. Comme nous causions ainsi, quelques paroles s’entendirent dans l’alcôve ; tout le monde se tut, prêtant l’oreille. Ceci, mauser, murmura l’oncle, n’est plus la voix du délire, c’est une voix faible, mais naturelle. Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions derrière lui, le cou tendu. La femme, bien pâle et bien maigre, semblait dormir ; on l’entendait à peine respirer. Mais au bout d’un instant elle ouvrit les yeux, et nous regarda l’un après l’autre, comme étonnée, puis le fond de l’alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l’armoire, la vieille horloge, puis le chien qui s’était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute ; enfin elle referma les yeux, et l’oncle dit tout bas : Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu’elle vient de voir. Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l’oncle élevant la voix, lui dit avec bonté : Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n’ayez aucune inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien... Mais, je vous en prie, ayez confiance... Pendant qu’il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux noirs ; on voyait qu’elle le comprenait. Mais malgré sa recommandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas : Alors l’oncle, regardant le mauser, lui demanda : Et le mauser, portant la main à sa tête, dit : Un restant de fièvre, docteur, un petit restant ; cela passera. Mais la femme, d’un accent plus fort, répéta : Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif ; et l’idée me vint tout à coup qu’elle parlait du petit tambour que j’avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille. Je me rappelai qu’elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis : Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les Républicains. Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner : Restez tranquille, madame, dit l’oncle, ne faites pas de mouvement ; votre blessure pourrait se rouvrir. Et me prenant sous les bras, il m’éleva devant elle en me disant : Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour ? oui ; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds ; il dormait, je me le rappelle bien ! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait alors jusqu’au fond de l’âme, comme elle avait regardé l’oncle. Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon, quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin, quand on a mis le feu dans la rue, et que les Républicains sont partis, je l’ai revu derrière. fit la femme d’une voix si faible, qu’on pouvait à peine l’entendre. non ; il avait son tambour sur l’épaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait : « Allons, courage, petit Jean, courage ! » Mais il n’avait pas l’air d’entendre... il avait les joues toutes mouillées. Tu es bien sûr de l’avoir vu s’en aller, Fritzel ? Oui, mon oncle : il me faisait de la peine ; je l’ai regardé jusqu’au bout du village. Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu’elle sanglotait intérieurement. Des larmes lui coulaient le long des joues, l’une après l’autre, sans bruit. C’était bien triste, et l’oncle me dit tout bas : Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne. Mais comme j’allais descendre, elle étendit la main et me retint en murmurant quelques paroles. L’oncle Jacob la comprit et lui demanda : Il me pencha sur sa figure ; elle m’embrassa en sanglotant toujours. Moi, je m’étais mis aussi à pleurer. C’est bon, fit l’oncle, c’est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame ; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra... Il m’emmena dehors et referma les rideaux. Le mauser se promenait de long en large dans la salle ; il avait la figure rouge et dit : Ça, monsieur le docteur, c’est une brave femme, une honnête femme... qu’elle soit républicaine ou tout ce qu’on voudra... celui qui penserait le contraire ne serait qu’un gueux. Oui, répondit l’oncle, c’est une nature généreuse, je l’ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l’enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout ira mieux, les larmes soulagent. Ils sortirent ensemble dans l’allée ; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison. Et comme je m’étais assis derrière le fourneau, et que je m’essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis le chien près de moi, qui me regardait avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser ; pour la première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n’avais jamais eu peur de lui. En levant les yeux au bout d’une minute, j’aperçus l’oncle qui venait d’entrer et qui m’observait en souriant. Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t’aime, dit-il ; maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon cœur. Et c’était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m’accompagner ; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village, ce qui me rendait encore plus fier que Zaphéri Schmouck avec son pistolet de uhlan ; il s’asseyait près de ma chaise pour lécher mes assiettes, et faisait tout ce que je voulais. La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante ; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés, et qu’on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains : mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas monde. C’était le lendemain du jour où la femme avait repris connaissance, entre huit et neuf heures du matin. La porte de la cuisine restait ouverte, pour laisser entrer la chaleur dans la salle. Je me tenais à côté de Lisbeth, qui battait le beurre auprès de l’âtre. En tournant un peu la tête, je voyais l’oncle assis près de la fenêtre blanche ; il lisait l’almanach, et souriait de temps en temps. Le chien Scipio était assis près de moi, fixe et grave, et comme je goûtais à chaque instant la crème qui sortait de la baratte, il bâillait d’un air mélancolique. Mais, Fritzel, disait Lisbeth, à quoi penses-tu donc ? Si tu manges toute la crème, nous n’aurons plus de beurre. Dans la salle l’horloge marchait lentement ; dehors le silence était absolu. Cela durait depuis une demi-heure, et Lisbeth venait de mettre le beurre frais sur une assiette, lorsque des voix s’entendirent dans la rue ; puis la porte de l’allée s’ouvrit, des pieds chargés de neige battirent les dalles du vestibule. L’oncle raccrocha son almanach au mur ; il regardait vers la porte, quand le bourgmestre Meyer entra, son bonnet de laine frisée, à double gland, tiré sur les oreilles, le collet de sa casaque tout blanc de givre, et les mains fourrées dans ses moufles de peau de lièvre jusqu’aux coudes. Salut, monsieur le docteur, salut ! J’arrive par un temps de neige ; mais que voulez-vous, il le faut, il le faut ! Alors secouant ses moufles, qui restèrent pendues à son cou par une ficelle, il releva son bonnet et reprit : Un pauvre diable, monsieur le docteur, est étendu dans le bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C’est un soldat, ou bien un caporal, ou bien un hauptmann [4], je ne sais pas au juste. Il se sera retiré là, pour mourir sans trouble pendant le combat. À cette heure, il faudrait dresser l’acte mortuaire ; je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort ; cela n’entre pas dans mes attributions. C’est bien, bourgmestre, dit l’oncle en se levant, j’arrive. Mais il faudrait encore un témoin. Michel Furst est dehors, dit le bourgmestre ; il m’attend sur la porte. Ça fera du bien aux semailles, et aux armées de Sa Majesté, qui vont prendre leurs quartiers d’hiver. J’aime mieux qu’elles les prennent du côté de Kaiserslautern qu’ici : on n’a jamais de meilleur ami que soi-même. Tandis que le bourgmestre se faisait ces réflexions, l’oncle mettait ses bottes, sa grosse houppelande et son bonnet de loutre. Ils sortirent, et, malgré les prières de Lisbeth, qui voulait me retenir, je n’eus rien de plus pressé que de m’échapper et de les suivre à la piste ; la curiosité du diable m’avait repris : je voulais voir le soldat. L’oncle Jacob, le bourgmestre et Furst marchaient seuls dans la rue déserte ; mais à mesure qu’ils avançaient, des figures se montraient aux vitres des maisons, et l’on entendait des portes s’ouvrir au loin. Les gens, voyant passer le bourgmestre, le médecin et le garde champêtre, pensaient qu’il devait y avoir quelque chose d’extraordinaire ; plusieurs même sortaient, mais, ne découvrant rien, ils rentraient aussitôt. En arrivant à la maison de Réebock, l’une des plus vieilles du village, avec grange, écuries et hangar derrière sur les champs, les étables de chaume tout moisi, à droite, en arrivant là, le bourgmestre, Furst et l’oncle entrèrent dans la petite allée sombre, aux dalles concassées. Je les suivais, ils ne me voyaient pas. Le vieux Réebock, qui les avait vus passer devant ses petites fenêtres, ouvrit la chambre, pleine de vapeur comme une étuve, où se tenaient la vieille grand-mère, ses deux fils et ses deux brus. Leur chien, au long poil gris et la queue traînante, sortit aussi, et flaira Scipio qui me suivait et qui se redressa fièrement, tandis que l’autre tournait autour de lui pour faire connaissance. Je vais vous montrer, dit le vieux Réebock, c’est là-bas, au fond... Non, restez, père Réebock, répondit l’oncle ; il fait froid, vous êtes vieux ; votre fils nous montrera cela. Mais le fils, après avoir découvert le soldat, s’était sauvé. Il faisait extrêmement noir dans l’allée. En passant nous vîmes l’étable éclairée par une vitre dans le toit, cinq chèvres aux mamelles gonflées, qui nous regardèrent de leurs yeux d’or, et deux biquets, qui se mirent à chevroter d’une voix plaintive et grêle ; puis l’écurie, les deux bœufs et la vache, avec leur râtelier vermoulu et leur litière de feuilles mortes. Les animaux se retournèrent en silence. Nous filions le long du mur ; quelque chose déboula sous mes pieds, c’était un lapin qui disparut sous la crèche ; Scipio ne bougea point. Plus loin nous arrivâmes à la grange, basse, encombrée de paille et de foin jusqu’au toit. Tout au fond nous vîmes une lucarne bleuâtre, donnant sur le jardin ; un grand tas de bûches et quelques fagots rangés contre le mur recevaient sa lumière ; plus bas tout était sombre. Chose bizarre, dans la lucarne se tenaient un coq et deux ou trois poules, la tête sous l’aile se détachant en noir sur cette lumière. D’abord je ne vis pas grand-chose, à cause de l’obscurité. On entendait les poules caqueter tout bas. J’aurais peut-être bien fait d’allumer la lanterne, dit le vieux Réebock ; on ne voit pas bien clair. Comme il parlait, j’aperçus à droite de la lucarne, étendu contre le mur, entre deux fagots, un grand manteau rouge, puis, en regardant mieux, une tête noire avec de longues moustaches jaunâtres : le coq venait de sauter de la lucarne et avait donné du jour. Alors la peur s’empara de moi ; si je n’avais pas senti Scipio contre ma jambe, je me serais enfui. Je vois, fit l’oncle, je vois ! Et il s’approcha en disant : Voyons, Furst, il faudrait le tirer un peu sur le devant. Mais Furst ne bougeait pas, ni le bourgmestre. L’oncle alors tira l’homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière ; il avait la tête couleur de brique, les yeux enfoncés, le nez mince, les lèvres serrées, une touffe roussâtre au menton. L’oncle ouvrit la boucle du manteau, en rejetant les plis sur les bûches, et nous vîmes que le Croate tenait son sabre à longue lame bleue recourbée. Au côté gauche de sa veste, une large plaque noire indiquait qu’il avait saigné là. L’oncle défit les boutons et dit : Il est mort d’un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre. Il se sera retiré de la bagarre. Ce qui m’étonne, père Réebock, c’est qu’il n’ait pas frappé à votre porte et qu’il soit venu mourir si loin. Nous étions tous cachés dans la cave, dit le vieux ; la porte de la chambre était fermée. Nous avons entendu courir dans l’allée, mais il y avait tant de bruit dehors ! Je crois plutôt que ce pauvre homme aura voulu se sauver à travers la maison ; malheureusement il n’y avait pas de porte derrière. Un Républicain l’aura suivi comme une bête sauvage, jusqu’au fond de la grange. Nous n’avons pas vu de sang dans l’allée. C’est ici, dans l’ombre, qu’ils auront livré bataille ; et l’autre, après lui avoir donné ce mauvais coup, sera ressorti tranquillement. Sans cela nous aurions trouvé du sang quelque part ; mais personne n’a rien vu, ni dans l’étable, ni dans l’écurie. Ce n’est que ce matin, quand nous avons eu besoin de gros bois pour le fourneau, que Sépel, en entrant au bûcher, a découvert le malheureux. En écoutant ces explications, chacun se représentait le Républicain, avec sa grande tignasse en boudin et son grand chapeau à cornes, poursuivant le Croate dans l’obscurité et cela faisait frémir. Oui, dit l’oncle en se redressant et regardant le bourgmestre d’un air triste, c’est ainsi que doivent s’être passées les choses. Tout le monde devenait rêveur ; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid. Enfin voilà le décès constaté, fit l’oncle au bout d’un instant, nous pouvons partir. Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme ! Il s’agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers. En même temps il tira une chaînette de cuivre en travers de la poitrine, et une grosse montre d’argent sortit du gousset du pantalon. Tenez, voici la montre, dit-il au bourgmestre ; je garde les papiers pour dresser l’acte. Gardez tout, monsieur le docteur, répondit le bourgmestre ; je n’aimerais pas emporter dans ma demeure une montre qui a déjà marqué la mort d’une créature de Dieu..., non, gardez tout. Plus tard nous recauserons de cela. Oui ; et vous pouvez aussi envoyer Jeffer. Il faut donc que tu voies tout ? Il ne me fit pas d’autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison. Le bourgmestre et Furst s’en étaient allés chez eux. Tout en marchant, l’oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l’assiette sur la table de nuit. Eh bien, madame, dit l’oncle Jacob en souriant, vous allez mieux ? Alors, elle, qui s’était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit : Oui, monsieur le docteur, vous m’avez sauvée, je me sens revivre. Puis, au bout d’une seconde, elle ajouta d’un ton plein de compassion : Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre ! L’oncle comprit qu’elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant. C’est vrai, dit-il, c’est vrai, madame ; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n’embrassera plus son fils. La femme semblait émue et demanda tout bas : Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C’était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rose et tout blond, comme le jour où pour la dernière fois, elle l’avait embrassé en sanglotant. La voix de l’oncle en parlant de ces choses, s’attendrissait ; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée. Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d’apprendre qu’on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j’ai la consolation de ne pouvoir plus causer d’aussi grandes douleurs à ceux qui m’aimaient. Alors elle détourna la tête, et l’oncle, devenu très grave, lui demanda : Vous n’êtes pourtant pas seule au monde ? Je n’ai plus ni père ni mère, fit-elle d’une voix basse ; mon père était chef du bataillon que vous avez vu ; j’avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés ; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour. La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L’oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Tout à coup la Française reprit : J’aurais quelque chose à vous demander, monsieur le docteur ? Ce serait d’écrire à la mère du malheureux Croate. C’est terrible, sans doute, d’apprendre la mort de son fils, mais de l’attendre toujours, d’espérer pendant des années qu’il reviendra, et de voir qu’il n’arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore. Elle se tut, et l’oncle tout rêveur répondit : oui, c’est une bonne pensée ! Fritzel, apporte l’encre et le papier. dire qu’on annonce des choses pareilles et que ce sont encore de bonnes actions ! Il s’assit et se mit à écrire. Lisbeth entrait alors pour mettre la nappe ; elle déposa les assiettes et la miche sur le buffet. Midi sonnait ; la femme semblait s’être assoupie. Enfin l’oncle finit sa lettre ; il la plia, la cacheta, écrivit l’adresse et me dit : Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêche-toi. Tu demanderas aussi le journal à la mère Eberhardt ; c’est samedi, nous aurons des nouvelles de la guerre. Je sortis en courant et je mis la lettre à la boîte du village. Mais le journal n’était pas arrivé ; Clémentz avait été retenu par les neiges, ce qui n’étonna pas l’oncle, pareille chose arrivant presque tous les hivers. En revenant de la poste, j’avais aperçu tout au loin, dans la grande prairie communale, derrière l’église, Hans Aden, Frantz Sépel et bien d’autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir. On les voyait prendre leur élan à la file, et partir comme des flèches, les reins pliés et les bras en l’air pour tenir l’équilibre ; on entendait le bruit prolongé de leurs sabots sur la glace et leurs cris de joie. Comme mon cœur galopait en les voyant ! comme j’aurais voulu pouvoir les rejoindre ! Malheureusement l’oncle Jacob m’attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle. Pendant tout le dîner, l’idée de courir là-bas ne me quitta pas une seconde ; mais je me gardai bien d’en parler à l’oncle, car il me défendait toujours de glisser sur le guévoir à cause des accidents. Enfin il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhumatismes. J’attendis qu’il fût entré dans la grande rue, puis je sifflai Scipio, et je me mis à courir jusqu’à la ruelle des Houx, comme un lièvre. Le caniche bondissait derrière moi, et ce n’est que dans la petite allée pleine de neige que nous reprîmes haleine. Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étaient allés dîner ; je ne vis, au tournant de l’église, que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul, et, comme il faisait froid, au bout d’une demi-heure j’en eus bien assez. Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel et deux ou trois autres, les joues rouges, le bonnet de coton tiré sur les oreilles et les mains dans les poches, débouchèrent d’entre les haies couvertes de givre. me dit Hans Aden ; tu t’en vas ? Oui, je viens de glisser, et l’oncle Jacob ne veut pas que je glisse ; j’aime mieux m’en aller. Moi, dit Frantz Sépel, j’ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, et mon père l’a raccommodé. Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers avec quatre gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s’écria : Ça, ce n’est pas commode pour glisser ! Écoutez, allons plutôt en traîneau ; nous monterons sur l’Altenberg, et nous descendrons comme le vent. L’idée d’aller en traîneau me parut alors si magnifique, que je me voyais déjà dessus, descendant la côte en trépignant des talons et criant d’une voix qui montait jusqu’aux nuages : « Himmelsfarth ! Oui, dit Hans Aden ; mais comment avoir un traîneau ? Laissez-moi faire, répondit Frantz Sépel, le plus malin de nous tous. Mon père en avait un l’année dernière, mais il était tout vermoulu, la grand-mère en a fait du feu. Nous le suivîmes pleins de doute et d’espérance. Tout en descendant la grande rue, devant chaque hangar nous faisions halte, le nez en l’air, et nous regardions d’un œil d’envie les schlittes [5] pendues aux poutres. Ça, disait l’un, c’est une belle schlitte, nous pourrions tous y tenir sans gêne. Oui, répondait un autre, mais elle serait trop lourde à traîner sur la côte : elle est en bois vert. faisait Hans Aden, nous la prendrions tout de même, si le père Gitzig voulait nous la prêter ; mais c’est un avare : il garde sa schlitte pour lui seul, comme si les schlittes pouvaient s’user. s’écriait Frantz Sépel qui marchait en avant. Et toute la troupe se remettait en route. De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi. Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c’est un chien français ; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans rien dire. Frantz Sépel soutenait qu’il avait vu l’année précédente, à la foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jusqu’à cent. Il devinait aussi toutes sortes de choses, et la grand-mère Anne pensait que ce devait être un sorcier. Scipio, pendant ces discours, s’arrêtait et nous regardait. Le petit Karl, le fils du tisserand, disait que si c’était un sorcier, il pourrait nous faire avoir une schlitte, mais qu’il faudrait lui donner son âme en échange, et pas un de nous ne voulait lui donner son âme. Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures sonnaient à l’église, lorsque M. Richter passa sur son traîneau, en criant à sa grande bique décharnée : La pauvre bête allongeait ses hanches, et M. Richter contre son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la maison du boucher Sépel, il cria : Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle ! Il faisait claquer son fouet, et Hans Aden dit : Richter est un peu gris ; il aura trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien. Alors toute la bande rit de bon cœur, car tout le village savait que Richter était un avare. Nous étions arrivés au bout de la grand-rue, devant la maison du père Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric II, qui recevait une petite pension pour acheter son pain et son tabac, et de temps en temps du schnaps [6]. Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept ans et toutes les campagnes de Silésie et de Poméranie. Maintenant il était tout vieux, et depuis la mort de sa sœur Roesel, il vivait seul dans la dernière maison du village, une petite maison couverte de chaume, n’ayant qu’une seule pièce en bas, une au-dessus et le toit avec ses deux lucarnes. Elle avait aussi son hangar sur le côté, derrière un réduit à porcs, et vers le village, un petit jardin entouré de haies vives, que le père Schmitt cultivait avec soin. L’oncle Jacob aimait ce vieux soldat ; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre et lui criait : « Adam, entrez donc ! » Aussitôt l’autre entrait, sachant que l’oncle avait du véritable cognac de France dans une armoire, et qu’il l’appelait pour lui en offrir un petit verre. Nous fîmes donc halte devant sa maison, et Franz Sépel, se penchant sur la haie, nous dit : Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Fritzel entre hardiment, qu’il mette la main à côté de l’oreille du vieux, et qu’il dise : « Père Adam, prêtez-nous votre schlitte ! » Oui je parie qu’il nous le prêtera, j’en suis sûr ; seulement il faut du courage. J’étais devenu tout rouge ; d’un œil je regardais le traîneau, et de l’autre la petite fenêtre à ras de terre. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par l’épaule en disant : Entre, il te le prêtera ! Je n’ose pas, leur disais-je tout bas. Tu n’as pas de courage, répondait Hans Aden ; à ta place, moi, j’entrerais tout de suite. Laissez-moi seulement regarder un peu s’il est de bonne humeur. Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin de l’œil, je vis le père Schmitt assis sur un escabeau devant la pierre de l’âtre, où brillaient quelques braises au milieu d’un tas de cendres. Il nous tournait le dos ; on ne voyait que sa longue échine, ses épaules voûtées, sa petite veste de toile bleue, qui ne rejoignait pas sa culotte de grosse toile grise, tant elle était courte, sa touffe de cheveux blancs tombant sur la nuque, son bonnet de coton bleu, la houppe sur le front, ses larges oreilles rouges écartées de la tête, et ses gros sabots appuyés sur la pierre de l’âtre. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de côté sa joue creuse. Voilà tout ce que je vis, avec les dalles cassées de la masure, et dans le fond, à gauche, une sorte de crèche hérissée de paille. Cela ne m’inspirait pas beaucoup de confiance, et je voulais me sauver, lorsque tous les autres me poussèrent dans l’allée en disant tout bas : il te le prêtera, bien sûr ! Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j’étais déjà dans la chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant et prêtant l’oreille. Malheureusement Frantz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée ; il n’y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds derrière lui. Le vieux Schmitt s’était retourné : Qu’est-ce qui se passe donc ? Il ouvrit la porte, et toute la bande s’enfuit comme une volée d’étourneaux. Le vieux soldat me regardait tout étonné. Qu’est-ce que vous voulez donc, Fritzel ? fit-il en prenant une braise sur l’âtre pour rallumer sa pipe éteinte. Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement en tirant de grosses bouffées de tabac. Moi, j’avais repris un peu d’assurance. Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau pour descendre de l’Altenberg. Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l’œil et souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l’oreille en relevant son bonnet, et me demanda : C’est à vous, ce chien, Fritzel ? Oui, père Adam, c’est le chien de la femme que nous avons chez nous. ça doit être un chien de soldat ; il doit connaître l’exercice. Scipio nous regardait le nez en l’air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit : C’est un chien de régiment ; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie. Alors, élevant la pipe, il s’écria : « Portez armes ! » d’une voix si forte, que toute la baraque en retentit. Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s’asseoir sur son derrière, les pattes de devant pendantes, et se tenir comme un véritable soldat ! s’écria le vieux Schmitt, je le savais bien ! Tous les camarades étaient revenus ; les uns regardaient par la porte entrouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, et le père Schmitt, aussi joyeux qu’il avait paru grave auparavant, lui dit : Attention au commandement de marche ! Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arrière sur ses gros sabots, il se mit à crier : Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette. C’était merveilleux ; mon cœur sautait. Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d’admiration. Alors je ne pensais plus à la schlitte ; j’étais tellement fier des talents de Scipio, que j’aurais voulu courir à la maison, et crier à l’oncle : « Nous avons un chien qui fait l’exercice ! » Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés, et se tenaient en extase, le dos à la porte et le bonnet sous le bras. dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire : « Depuis deux minutes une puce me démange ; mais on n’ose pas se gratter sous les armes ! » J’étais devenu muet de joie en voyant ces choses, et je n’osais appeler Scipio, de peur de lui faire honte ; mais il vint se ranger de lui-même près de moi, modestement, ce qui me combla de satisfaction ; je me considérais en quelque sorte comme un feld-maréchal à la tête de ses armées ; tous les autres me portaient envie. Le père Schmitt regardait Scipio d’un air attendri ; on voyait qu’il lui rappelait le bon temps de son régiment. Oui, fit-il au bout de quelques instants, c’est un vrai chien de soldat. Mais reste à savoir s’il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique. En même temps, il prit un bâton derrière la porte et le mit en travers, en criant : Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf. Saute pour le général Hoche ! Saute pour le roi de Prusse ! Mais alors Scipio s’assit sur sa queue d’un air très ferme, et le vieux bonhomme se mit à sourire tout bas, les yeux plissés, en disant : Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très content. Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d’or ; c’est un vrai chien de soldat. Et, nous regardant tous, il ajouta : Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma schlitte ; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de vous casser le cou. Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar. Mon esprit se partageait alors entre le désir d’aller annoncer à l’oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l’Altenberg sur notre schlitte. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux, je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande. Schmitt nous regardait de sa porte. Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, nos cris et nos éclats de rire jusqu’au sommet de la côte. Et quand nous fûmes en haut, Hans Aden devant, les deux mains cramponnées aux patins recourbés, nous autres derrière, assis trois à trois, Scipio au milieu, et que tout à coup la schlitte partit, ondulant dans les ornières et filant par-dessus les rampes : quel enthousiasme ! l’on n’est jeune qu’une fois ! Scipio, à peine le traîneau parti, avait passé d’un bond par-dessus nos têtes. Il aimait mieux courir, sauter, aboyer, se rouler dans la neige comme un véritable enfant, que d’aller en schlitte. Mais tout cela ne nous empêchait pas de conserver un grand respect pour ses talents ; chaque fois que nous remontions et qu’il marchait près de nous plein de dignité, l’un ou l’autre se retournait, et, tout en poussant, disait : Vous êtes bien heureux, Fritzel, d’avoir un chien pareil ; Schmitt Adam dit qu’il vaut son pesant d’or. Oui, mais il n’est pas à eux, criait un autre, il est à la femme. Cette idée que le chien était à la femme me rendait tout inquiet, et je pensais : « Pourvu qu’ils restent tous les deux à la maison ! » Nous continuâmes à monter et à descendre ainsi jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela notre promesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le vîmes debout sur sa porte. Il nous avait entendus rire et causer de loin. s’écria-t-il ; personne ne s’est fait de mal ? Il remit sa schlitte sous le hangar, et moi, sans dire ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d’annoncer à l’oncle quel chien nous avions l’honneur de posséder. Cette idée me rendait si content, que j’arrivai chez nous sans m’en apercevoir ; Scipio était sur mes talons. Oncle Jacob, m’écriai-je en ouvrant la porte, Scipio connaît l’exercice ! le père Schmitt a vu tout de suite que c’était un véritable chien de soldat ; il l’a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu’en disant : « Une... L’oncle lisait derrière le fourneau ; en me voyant si enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me dit d’un air émerveillé : m’écriai-je, et il sait aussi la politique : il saute pour la République, pour le général Hoche, mais il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse. L’oncle alors se mit à rire, et, regardant la femme, qui souriait aussi dans l’alcôve, le coude sur l’oreiller : Madame Thérèse, dit-il d’un ton grave, vous ne m’aviez pas encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses ? C’est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s’était approché du lit et qui lui tendait la tête d’un air joyeux ; oui, il sait tout cela, c’était l’amusement du bataillon ; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. N’est-ce pas, mon pauvre Scipio, tu jouais à la drogue, tu remuais les dés pour la bonne chance, tu battais la diane ? Combien de fois notre père et les deux aînés, à la grande halte, ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde ? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents ; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon cœur ! Elle disait ces choses, tout attendrie, d’une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge. Mais l’oncle Jacob, voyant que madame Thérèse s’attendrissait de plus en plus à ces souvenirs, ce qui pouvait lui faire du mal, me dit : Je suis bien content, Fritzel, d’apprendre que Scipio sache faire l’exercice et qu’il connaisse la politique ; mais toi, qu’as-tu fait depuis midi ? Nous avons été en traîneau sur l’Altenberg, oncle ; le père Adam nous a prêté sa schlitte. Mais tous ces événements nous ont fait oublier M. de Buffon et Klopstock ; si cela continue, Scipio en saura bientôt plus que toi. En même temps il se leva, prit dans l’armoire l’Histoire naturelle de M. de Buffon, et posant la chandelle sur la table : Allons Fritzel, me dit-il, souriant en lui-même de ma mine longue, car je me repentais d’être revenu si tôt, allons ! Il s’assit et me fit asseoir sur ses genoux. Cela me parut bien amer, de me remettre à M. de Buffon après huit jours de bon temps ; mais l’oncle avait une patience qui me forçait d’en avoir aussi, et nous commençâmes la leçon de français. Cela dura bien une heure, jusqu’au moment où Lisbeth vint mettre la nappe. Alors, en nous retournant, nous vîmes que madame Thérèse s’était assoupie. L’oncle ferma le livre et tira les rideaux, pendant que Lisbeth plaçait les couverts. Ce même soir, après le souper, l’oncle Jacob fumait sa pipe en silence derrière le fourneau. Moi, je séchais le bas de mon pantalon, assis devant la petite porte de tôle, la tête de Scipio entre les genoux, et je regardais le reflet rouge de la flamme avancer et reculer sur le plancher. Lisbeth avait emporté la chandelle selon son habitude ; nous étions dans l’obscurité ; le feu bourdonnait comme au temps des grands froids, la pendule marchait lentement, et dehors, dans la cuisine, nous entendions la vieille servante laver les assiettes sur l’évier. Que d’idées me passaient alors par la tête ! Tantôt je songeais au soldat mort dans la grange de Réebock, au coq noir de la lucarne ; tantôt au père Schmitt faisant faire l’exercice à Scipio ; puis à l’Altenberg, à la descente de notre traîneau. Tout cela me revenait comme un rêve ; les sifflements plaintifs du feu me paraissaient être la musique de ces souvenirs, et je sentais tout doucement mes yeux se fermer. Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans l’allée ; en même temps, la porte s’ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre : De la neige, monsieur le docteur, de la neige ! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit. Il paraît que l’oncle avait fini par s’assoupir, car seulement au bout d’un instant, je l’entendis se remuer et répondre : Que voulez-vous, mauser, c’est la saison ; il faut s’attendre à cela maintenant. Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière. Tu n’as donc pas encore sommeil ? Je tournai la tête, et je vis que le mauser avait ses habits d’hiver : son vieux bonnet de martre, la queue râpée pendant sur le dos, sa veste en peau de chèvre, le poil en dedans, son gilet rouge, les poches ballottant sur les cuisses, et sa vieille culotte de velours brun, ornée de pièces aux genoux. Il souriait, en plissant ses petits yeux, et tenait quelque chose sous le bras. Vous venez pour la gazette, mauser ? Elle n’est pas arrivée ce matin, le messager est en retard. Non, monsieur le docteur, non ; je viens pour autre chose. Il déposa sur la table un vieux livre carré, à couvercle de bois d’au moins trois lignes d’épaisseur, et tout couvert de larges pattes en cuivre représentant des feuilles de vigne ; les tranches étaient toutes noires et graisseuses à force de vieillesse, et de chaque page sortaient des cordons et des ficelles pour marquer les bons endroits. dit le mauser ; je n’ai pas besoin de nouvelles, moi ; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j’ouvre et je regarde. Alors il sourit, et ses longues dents jaunes apparurent sous les quatre poils de ses moustaches, effilées comme des aiguilles. L’oncle ne disait rien ; il approcha la table du fourneau et s’assit dans son coin. Oui, reprit le mauser, tout est là-dedans ; mais il faut comprendre... il faut comprendre, fit-il en se touchant la tête d’un air rêveur. Les lettres ne sont rien ; c’est l’esprit... Puis il s’assit dans le fauteuil et prit le livre sur ses cuisses maigres avec une sorte de vénération ; il l’ouvrit, et, comme l’oncle le regardait : Monsieur le docteur, dit-il, je vous ai parlé cent fois du livre de ma tante Roesel, de Héming ; eh bien, aujourd’hui je vous l’apporte pour vous montrer le passé, le présent, et l’avenir. Vous allez voir, vous allez voir ! Tout ce qui est arrivé depuis quatre ans était écrit d’avance ; je le comprenais bien, seulement je ne voulais pas le dire, à cause de ce Richter, qui se serait moqué de moi, car il ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Et l’avenir est aussi là-dedans ; mais je ne l’expliquerai qu’à vous, monsieur le docteur, qui êtes un homme sensé, raisonnable et clairvoyant. Écoutez, mauser, dit l’oncle, je sais bien que tout est mystère dans ce bas monde, et je ne suis pas assez vaniteux pour refuser de croire aux prédictions et aux miracles rapportés par des auteurs graves, tels que Moïse, Hérodote, Thucydide, Tite-Live et beaucoup d’autres. Malgré cela je respecte trop la volonté du Seigneur pour vouloir pénétrer les secrets réservés par sa sagesse infinie ; j’aime mieux voir dans votre livre l’accomplissement des choses déjà passées que l’avenir. D’abord ce sera beaucoup plus clair. C’est bon, c’est bon, vous saurez tout, répondit le taupier, satisfait de l’air grave de l’oncle. Il poussa son fauteuil vers la table, posa le livre au bord ; puis, se mettant à fouiller dans sa poche, il en tira de vieilles besicles en cuivre et les enfourcha sur son nez, ce qui lui donnait une figure vraiment bizarre. On peut s’imaginer mon attention : je m’étais aussi rapproché de la table, les coudes au bord, le menton dans les mains, et je regardais, retenant mon haleine, les yeux écarquillés jusqu’aux tempes. Toujours cette scène sera présente à mon esprit ; le silence profond de la chambre, le tic-tac de l’horloge, le bruissement du feu, la chandelle comme une étoile au milieu de nous ; en face de moi, l’oncle dans son coin grisâtre, Scipio à mes pieds, puis le mauser, courbé sur le livre des prédictions, et derrière lui les petites vitres noires, où descendait la neige dans les ténèbres ; je revois tout cela, et même il me semble entendre encore la voix de ce pauvre vieux taupier, et celle de ce bon oncle Jacob, descendus tous deux depuis si longtemps dans la tombe. dit l’oncle, vous avez besoin de lunettes à votre âge ? moi qui vous croyais une vue excellente ? Je n’en ai pas besoin pour lire des choses ordinaires, ni pour regarder dehors, répondit le taupier ; j’ai de bons yeux, et d’ici jusque sur la côte de l’Altenberg, au printemps, je vois un nid de chenilles sur les arbres ; mais vous saurez que ces lunettes sont celles de ma tante Roesel, de Héming, et qu’il faut les avoir pour comprendre ce livre. Quelquefois ça me trouble, mais je lis au-dessus ou au-dessous ; le principal est que je les aie sur le nez. c’est différent, bien différent, dit l’oncle d’un ton sérieux ; car il avait trop bon cœur pour laisser voir au taupier que cela l’étonnait. Aussitôt le mauser se mit à lire : L’herbe est séchée et la fleur est tombée, parce que le vent a soufflé dessus ! » Cela signifie que nous sommes en hiver : l’herbe est séchée, parce que le vent a soufflé dessus ! L’oncle inclina la tête, et le taupier poursuivit : « Les îles ont vu et ont été saisies de crainte ; les bouts de la terre ont été effrayés ; ils se sont approchés et sont venus. » Ça, monsieur le docteur, c’est pour faire entendre que l’Angleterre, et même les îles qui sont plus loin dans la mer, ont été effrayées à cause des Républicains. « Ils se sont approchés et sont venus ! » Tout le monde sait que les Anglais ont débarqué en Belgique pour faire la guerre aux Français. Mais écoutez bien le reste : « En ce temps-là, les conducteurs des peuples seront comme le feu d’un foyer parmi du bois, et comme un flambeau parmi des gerbes ; ils dévoreront à droite et à gauche tous les pays. » Le mauser alors leva le doigt d’un air grave et dit : Ça, ce sont les rois et les empereurs qui s’avancent au milieu de leurs armées, et qui dévorent tout dans les pays qu’ils traversent. Nous connaissons malheureusement ces choses pour les avoir vues ; notre pauvre village s’en souviendra longtemps. Et comme l’oncle ne répondait pas, il reprit : « En ce temps-là, malheur au pasteur du néant qui abandonnera son troupeau ; l’épée tombera de son bras et son œil droit sera entièrement obscurci. » Nous voyons, par ces mots, l’évêque de Mayence, avec sa nourrice et ses cinq maîtresses, qui s’est sauvé l’année dernière, à l’arrivée du général Custine. C’était un vrai pasteur du néant, qui faisait le scandale de tout le pays : son bras s’est desséché et son œil droit s’est obscurci. Mais, dit l’oncle, songez donc, mauser, que cet évêque n’était pas le seul, et qu’il y en avait beaucoup ayant la même conduite, en Allemagne, en France, en Italie et dans tout le monde. Raison de plus, monsieur le docteur, répondit le taupier, le livre parle pour toute la terre, « car, fit-il, le doigt appuyé sur la page, car, en ce temps-là, dit l’Éternel, j’ôterai du monde les faux prophètes, les faiseurs de miracles et l’esprit d’impureté ». Qu’est-ce que cela peut signifier, docteur Jacob, sinon tous ces hommes qui parlent sans cesse d’amour du prochain, pour obtenir notre argent ; qui ne croient à rien, et nous menacent de l’enfer ; qui s’habillent de pourpre et d’or, et nous prêchent l’humilité ; qui disent : « Vendez tous vos biens pour suivre le Christ ! » et ne font qu’entasser richesses sur richesses dans leurs palais et leurs couvents ; qui nous recommandent la foi et rient entre eux des simples qui les écoutent ?... N’est-ce pas l’esprit d’impureté ? Eh bien, c’est pour eux, c’est pour tous les mauvais pasteurs, que ces choses sont écrites, dit le taupier. « En ce temps-là, il y aura aux montagnes le bruit d’une multitude, tel que celui d’un grand peuple qui se lève, un bruit de nation assemblée. C’est pourquoi les peuples d’alentour écouteront, et tout cœur d’homme se fondra. Et les orgueilleux seront éperdus ; le monde sera en travail comme celle qui enfante ; les bons se regarderont avec des visages enflammés ; ils entendront pour la première fois parler de grandes choses ; ils sauront que tous sont égaux à la face de l’Éternel, que tous sont nés pour la justice, comme les arbres des forêts pour la lumière ! Est-ce bien écrit cela, mauser ? Voyez-vous même, répondit le taupier en lui remettant le livre. Alors l’oncle Jacob, les yeux troubles, regarda : Oui, c’est écrit, fit-il à voix basse, c’est écrit ! puisse l’Éternel accomplir de si grandes choses de notre temps ! puisse-t-il réjouir notre cœur d’un tel spectacle ! Et s’arrêtant tout à coup, comme étonné de son propre enthousiasme : Est-il possible qu’à mon âge je me laisse encore émouvoir à ce point ? Il rendit le livre au mauser, qui dit en souriant : Je vois bien, monsieur le docteur, que vous comprenez ce passage comme moi : ce bruit d’un grand peuple qui se lève, c’est la France qui proclame les droits de l’homme. vous croyez que cela se rapporte à la Révolution française ? fit le mauser ; c’est clair comme le jour. Puis il remit ses besicles, qu’il avait ôtées, et lut : « Il y a soixante et dix semaines pour consommer le péché, pour expier l’iniquité et pour amener la justice des siècles. Après quoi, les hommes jetteront aux taupes et aux chauves-souris les idoles faites d’argent. Et plusieurs peuples diront : « Forgeons les épées en hoyaux et les hallebardes en serpes ! » En cet endroit, le mauser posa ses deux coudes sur le livre, et se grattant la barbe, le nez en l’air, il parut réfléchir profondément. Moi, je ne le quittais plus de l’œil ; il me semblait voir des choses étranges, un monde inconnu s’agiter dans l’ombre autour de nous ; le faible pétillement du feu et les soupirs de Scipio, endormi près de moi, me produisaient l’effet de voix lointaines, et même le silence m’inquiétait. L’oncle Jacob, lui, semblait avoir repris son calme. Il venait de bourrer sa grande pipe et l’allumait avec un bout de papier, en lançant deux ou trois grosses bouffées lentement, pour bien laisser prendre le tabac. Il referma le couvercle et s’étendit dans le fauteuil en exhalant un soupir. « Les hommes jetteront leurs idoles d’argent », fit le mauser, ça veut dire leurs écus, leurs florins et leur monnaie de toute espèce. « Ils les jetteront aux taupes », c’est-à-dire aux aveugles, car vous savez, monsieur le docteur, que les taupes sont aveugles ; les malheureux aveugles, comme le père Harich, sont de véritables taupes ; ils marchent en plein jour dans les ténèbres, comme s’ils étaient sous terre. Les hommes, dans ce temps-là, donneront donc leur argent aux aveugles et aux chauves-souris. Par chauves-souris, il faut entendre les vieilles femmes qui ne peuvent plus travailler, qui sont chauves et qui se tiennent dans le creux des cheminées, à la manière de Christine Besme, que vous connaissez aussi bien que moi. Cette pauvre Christine est tellement maigre, et conserve si peu de cheveux, que chacun pense en la voyant : « C’est une chauve-souris. » Oui, oui, oui, faisait l’oncle d’un ton particulier, en balançant la tête lentement, c’est clair, mauser, c’est très clair. Maintenant, je comprends votre livre ; c’est quelque chose d’admirable ! Les hommes donneront donc leur argent aux aveugles et aux vieilles femmes par esprit de charité, reprit le mauser, et ce sera la fin de la misère en ce monde ; il n’y aura plus de pauvres « dans soixante et dix semaines », qui ne sont pas des semaines de jours, mais des semaines de mois, et « ils aiguiseront leurs épées en hoyaux » pour cultiver la terre et vivre en paix ! Cette explication des taupes et des chauves-souris m’avait tellement frappé, que je restais les yeux tout grands ouverts, m’imaginant voir s’accomplir cette transformation bizarre dans le coin où se tenait l’oncle. Je n’écoutais plus, et la voix du mauser continuait sa lecture monotone, lorsque la porte s’ouvrit de nouveau. J’en eus la chair de poule ; le vieil aveugle Harich et la vieille Christine seraient entrés bras dessus bras dessous, avec leur nouvelle figure, que je n’en aurais pas été plus effrayé. Je tournai la tête, la bouche béante, et je respirai : c’était notre ami Koffel qui venait nous voir ; il me fallut regarder deux fois pour bien le reconnaître, tant les idées de chauves-souris et de taupes s étaient emparées de mon esprit. Koffel avait son vieux tricot gris de l’hiver, son bonnet de drap tiré sur la nuque et ses gros souliers éculés, dans lesquels il mettait de vieux chaussons pour sortir ; il se tenait les genoux pliés et les mains dans les poches, comme un être frileux ; des flocons de neige innombrables le couvraient. Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule ; j’arrive tard ; beaucoup de gens m’ont arrêté sur la route, au Bœuf-Rouge et au Cruchon-d’Or. Vous avez bien fermé la porte de l’allée ? Oui, docteur Jacob, ne craignez rien. La gazette n’est pas arrivée ce matin ? Non, mais nous n’en avons pas besoin, répondit l’oncle d’un accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l’avenir. Est-ce qu’il raconte aussi notre victoire ? demanda Koffel en se rapprochant du fourneau. L’oncle et le mauser se regardèrent étonnés. On ne parle que de cela dans tout le village ; c’est Richter, M. Richter qui est revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au Cruchon-d’Or, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l’honneur des Prussiens ; les Républicains sont en pleine déroute ! À peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de l’alcôve, songeant que la Française était là et qu’elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c’était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L’oncle leva la main, en hochant la tête d’un air désolé ; puis il se leva doucement et entrouvrit les rideaux pour voir si Mme Thérèse dormait. C’est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt ; depuis une heure j’écoute les prédictions du mauser, j’ai tout entendu. madame Thérèse, dit l’oncle, ce sont de fausses nouvelles. Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment qu’une bataille s’est livrée avant-hier à Kaiserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens : leur aile droite aurait traversé le village. Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez ? De toutes les choses lointaines de ce temps, celle-ci surtout est restée dans ma mémoire, car cette nuit-là nous vîmes quelle femme nous avions sauvée, et nous comprîmes aussi quelle était cette race de Français qui se levait en foule pour convertir le monde. Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l’alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en silence, et, pour la première fois, je voyais que Mme Thérèse était devenue si maigre, qu’elle ressemblait à un homme : sa longue figure osseuse, au nez droit, le tour des yeux et le menton dessinés en arêtes, était appuyée sur sa main ; son bras, sec et brun, sortait presque jusqu’au coude de la grosse chemise de Lisbeth ; un mouchoir de soie rouge, noué sur le front, retombait derrière, sur sa nuque décharnée ; on ne voyait pas ses magnifiques cheveux noirs, mais seulement quelques petits au-dessous des oreilles, où pendaient deux grands anneaux d’or. Et ce qui surtout fixa mon attention, c’est qu’au bas de son cou pendait une médaille de cuivre rouge, représentant une tête de jeune fille, coiffée d’un bonnet en forme de casque ; cette relique attira mes yeux ; j’ai su depuis que c’était l’image de la République, mais alors je pensai que c’était la sainte Vierge des Français. Comme le mauser levait la chandelle derrière nous, l’alcôve était pleine de lumière, et madame Thérèse me parut aussi beaucoup plus grande ; sa hanche, sa jambe, et son pied descendaient sous la couverture jusqu’au bas du lit. Je n’avais jamais remarqué ces choses, qui me frappèrent alors. Elle regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux l’oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu’il fallait faire. Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d’un air embarrassé ; ce Richter ne mérite pas pour deux liards de confiance. C’est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, dit-elle ; M. N’est-ce pas, monsieur le docteur vous le permettez ? Sans doute, fit l’oncle d’un air de regret. Mais il ne faut pas croire tout ce qu’on rapporte. Non..., on exagère, je le sais bien ; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées ; cela tourmente moins. Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu’à la nuit, ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements ; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers ; qu’on ne voyait que des morts dans les ravins, sur la côte, le long des routes et dans la Lauter ; que les Français avaient tout abandonné : leurs canons, leurs caissons, leurs fusils et leurs gibernes ; qu’on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick, envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse. Mme Thérèse, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés au fond de l’alcôve et les lèvres serrées, ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koffel voulait s’arrêter car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de peine elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant : « On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois pas. » Enfin il se tut, et Mme Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis comme l’oncle disait : « Tout cela, ce ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif... Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse, » elle se releva légèrement, pour s’appuyer contre le bois de lit, et nous dit d’une voix très simple : Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole ; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi. J’ai vu ce même Brunswick arriver jusqu’en Champagne, à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations qui n’avaient pas le sens commun, menacer toute la France et ensuite reculer, devant les paysans en sabots, la baïonnette dans les reins jusqu’en Prusse. Mon père, un pauvre maître d’école, devenu chef de bataillon, mes frères, de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage, et moi derrière, avec le petit Jean dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite, après les défilés de l’Argonne et la bataille de Valmy. Ne croyez donc pas que de telles choses m’effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille : nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C’est juste et Dieu est avec nous. En parlant, elle s’animait, elle étendait son grand bras maigre ; le mauser, l’oncle et Koffel se regardaient stupéfaits. Ce n’est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle ; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n’est pas pour le roi de Prusse, ni pour l’empereur d’Allemagne que nous marchons, c’est pour l’abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l’homme ! Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu’au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n’est pas aussi facile qu’on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple ; oui, c’est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste. Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l’oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux. Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu’ils pensaient : « Cette femme a raison. » Au bout d’une minute seulement, l’oncle dit : Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux ; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble. Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice. Tâchez d’oublier tout cela, dit encore l’oncle Jacob ; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé. Alors nous sortîmes de l’alcôve, et l’oncle, nous regardant tout rêveur, dit : Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps. Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme à l’ordinaire. Cette nuit-là, j’entendis l’oncle se promener longtemps dans sa chambre ; il allait et venait d’un pas lent et grave, comme un homme qui réfléchit. Enfin, tout bruit cessa, et je m’endormis à la grâce de Dieu. Le lendemain, lorsque je m’éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres ; il en tombait encore tellement qu’on ne voyait pas la maison en face. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l’oncle Jacob, son cheval Rappel hennissait ; mais aucun autre bruit ne s’entendait, tous les gens du village ayant eu soin de fermer leurs portes. Je pensai qu’il fallait quelque chose d’extraordinaire pour décider l’oncle à se mettre en route par un temps pareil, et, m’étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être. L’allée était ouverte ; l’oncle, enfoncé dans la neige jusqu’aux genoux, son gros bonnet de loutre tiré sur la nuque, et le col de sa houppelande relevé, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau. lui criai-je en m’avançant sur le seuil. Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d’un ton joyeux ; est-ce que tu veux m’accompagner ? J’aimais bien d’aller en traîneau, mais voyant ces gros flocons tourbillonner jusqu’à la cime des airs, et, songeant qu’il ferait froid, je répondis : Un autre jour, oncle ; aujourd’hui, j’aime mieux rester. Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l’oreille, ce qu’il faisait toujours lorsqu’il était de bonne humeur. Nous entrâmes ensemble dans la cuisine, où le feu dansait sur l’âtre et répandait une bonne chaleur. Lisbeth lavait les écuelles devant la petite fenêtre à vitres rondes qui donnait sur la cour. Tout était calme dans la cuisine ; les grosses soupières semblaient briller plus que de coutume, et sur leur ventre rebondi dansaient cinquante petites flammes, semblables à celle du foyer. Maintenant, tout est prêt, dit l’oncle en ouvrant le garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain. Il mit sous sa houppelande la gourde de kirschenwasser, qu’il emportait toujours en voyage ; puis, au moment d’entrer dans la salle, la main sur le loquet, il dit à la vieille servante de ne pas oublier ses recommandations : d’entretenir un bon feu partout, de laisser la porte ouverte, pour entendre madame Thérèse, et de lui donner tout ce qu’elle demanderait, à l’exception du manger ; car elle ne devait prendre qu’un bouillon le matin et un autre le soir, avec quelques légumes, et de ne la contrarier en rien. Enfin il entra, et je le suivis, songeant au plaisir que j’aurais lorsqu’il serait parti, de courir dans tout le village avec mon ami Scipio, et de me faire honneur de ses talents. Eh bien, madame Thérèse, dit l’oncle d’un ton joyeux, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau ! Mme Thérèse, appuyée sur son coude, au fond de l’alcôve, les rideaux écartés, regardait les fenêtres d’un air tout mélancolique. Vous allez voir un malade, monsieur le docteur ? Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d’ici, qui s’est laissé prendre sous sa schlitte ; c’est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard. Quel rude métier vous faites ! dit Mme Thérèse d’une voix attendrie ; sortir par un temps pareil pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services ! sans doute, répondit l’oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m’est arrivé déjà bien souvent ; mais que voulez-vous ? parce qu’un homme est pauvre, ce n’est pas une raison pour le laisser mourir ; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches. Oui, vous avez raison, et pourtant combien d’autres, à votre place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien ! Et levant les yeux avec expression : Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain. Oui, un vrai républicain, reprit-elle : un homme que rien n’arrête, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères pour accomplir son devoir. si vous l’entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit l’oncle. Mais, dans tous les partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils. Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir. L’oncle ne put s’empêcher de sourire : Vous avez réponse à tout, dit-il en fourrant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous. Quelques instants de silence suivirent ces paroles. Moi j’avais pris la tête de Scipio entre mes bras, et je pensais : « Je te tiens, tu vas me suivre... Nous reviendrons dîner, et après ça nous recommencerons. » Le cheval continuait à hennir dehors, et Mme Thérèse s’était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l’oncle, ayant allumé sa pipe, dit : Je vais rester absent jusqu’au soir ; mais Fritzel vous tiendra compagnie, le temps ne vous durera pas trop. Il me passait la main dans les cheveux, et je devenais rouge comme une écrevisse, ce qui fit sourire Mme Thérèse. Non, non, monsieur le docteur, dit-elle avec bonté, je ne m’ennuie jamais seule ; il faut laisser courir Fritzel avec Scipio, cela leur fera du bien ; et puis ils aiment bien mieux respirer le grand air que de rester enfermés dans la chambre : n’est-ce pas, Fritzel ? oui, madame Thérèse, répondis-je en exhalant un gros soupir. tu n’as pas honte de dire cela de cette façon ? Fritzel est comme petit Jean, il dit tout ce qu’il pense, et il a raison. Va, Fritzel, cours, amuse-toi ; l’oncle te donne congé. Que je l’aimais alors et que son sourire me paraissait bon ! L’oncle Jacob s’était mis à rire, il reprit son fouet au coin de la porte, et revenant : Allons, madame Thérèse, s’écria-t-il, au revoir et bon courage ! monsieur le docteur, fit-elle en lui tendant sa longue main d’un air d’attendrissement ; allez, et que le ciel vous conduise. Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs ; puis l’oncle dit : Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse ; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux. Après quoi nous sortîmes ; il enjamba l’échelle du traîneau, s’enveloppa les genoux de sa houppelande, et toucha Rappel du bout de son fouet, en me disant : Le traîneau fila sans bruit, remontant la rue. Quelques bonnes gens regardaient à leurs fenêtres et se disaient : « Monsieur le docteur Jacob est appelé bien sûr quelque part pour un malade en danger, sans cela il ne se mettrait pas en route par ce temps de neige. » Quand l’oncle eut disparu au coin de la rue, je tirai la porte de l’allée et je rentrai manger ma soupe sur le bord de l’âtre. Scipio me regardait, ses grosses moustaches en l’air, et se léchait de temps en temps le tour du museau en clignant de l’œil. Je lui laissai le fond de mon assiette à nettoyer, selon mon habitude ; ce qu’il faisait gravement, sans montrer l’avidité des autres chiens du village. Nous en étions là et j’allais sortir, lorsque Lisbeth, qui venait de finir son ouvrage et qui s’essuyait les bras à la serviette, derrière la porte, me demanda : Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici ? Non, je vais voir le petit Hans Aden. Eh bien, écoute : puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française ; monsieur le docteur veut qu’on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c’est pour l’oncle Jacob. Rien ne me plaisait tant que d’avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc l’écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier, dans la ruelle des Orties, derrière l’église. Quelques commères commençaient à balayer le devant de leur porte. À l’auberge du Cruchon-d’Or, on entendait tinter les verres et les bouteilles ; on chantait, on riait, les gens montaient et descendaient l’escalier. Un vendredi, cela me parut extraordinaire ; je m’arrêtai pour voir si c’était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l’autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac. Plus loin, à droite, j’aperçus aussi la vieille Grédel avec sa cornette à rubans tremblotants ; elle arrangeait des assiettes sur un dressoir, et son chat gris se promenait au bord en faisant le gros dos et la queue en l’air. Un instant après, le mauser revint lentement dans l’allée sombre, lançant de grosses bouffées. Il s’avança jusqu’au bord de l’escalier, et me dit en riant : Oui, je vais chez vous chercher du miel. monte donc boire un coup ; nous irons ensemble tout à l’heure. Et se tournant vers la cuisine : Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel. Je m’étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons. Dans la salle, à travers la fumée grisâtre, on ne voyait le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, le bonnet ou le feutre sur l’oreille ; les uns assis à la file, les autres à cheval au bout des bancs, levant leurs verres pleins d’un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslautern. De tous les côtés on entendait chanter le Faterland. Quelques vieilles buvaient avec leurs fils et semblaient aussi joyeuses que les autres. Je suivais le mauser, qui s’avançait, le dos rond, vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l’ami Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l’autre coin, en face, l’aubergiste Joseph Spick, son bonnet de laine frisée sur l’oreille, comme un batailleur, et M. Richter, en veste de chasse et grandes guêtres de cuir, buvaient du gleiszeller au cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux jusqu’aux oreilles, et criaient : À la santé de Brunswick ! à la santé de notre glorieuse armée ! fit le mauser en s’approchant de notre table, place pour un homme. Et Koffel, se retournant, me serra la main, tandis que le père Schmitt disait : À la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort. Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez, d’un air de vieille connaissance. disait le vieux soldat, c’est toi, l’ancien ; tu me reconnais ! Grédel apporta un verre, et le mauser l’emplit. Richter se mit à crier à l’autre bout de la table, d’un ton moqueur : Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille ! C’est étonnant, étonnant, un si bon patriote ! Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel : L’oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s’est laissé prendre sous sa schlitte. Alors Koffel, se retournant, s’écria d’une voix claire : Pendant que le petit-fils d’un ancien domestique de Salm-Salm s’allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu’il boit du gleiszeller en l’honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts, mais ça prouve plus de cœur tout de même. Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l’écoutaient en souriant. Richter, la figure longue et les lèvres serrées, ne répondit pas d’abord, mais au bout d’un instant il dit : que ne fait-on pas par amour des Droits de l’homme, de la déesse Raison et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage ! s’écria le mauser d’une voix forte. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme. Le Dr Jacob n’a fait que son devoir en lui sauvant la vie ; vous devriez rougir d’exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut pas se défendre : c’est abominable ! Je me tairai si cela me convient, s’écria Richter à son tour. Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire ! Alors le mauser, les tempes et les joues couleur de brique, frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres ; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit : J’ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant, pour le moins, que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d’Anstatt pour l’élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes ; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites. Toute la salle partit d’un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n’étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer ; il répondit donc d’un ton calme : Je n’ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob ; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n’empêche pas qu’en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n’est pas une victoire ordinaire, c’est la fin de cette fameuse République une et indivisible. s’écria le vieux Schmitt, la fin de la République ? Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance ; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu’à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu’à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir : la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous ; ils n’attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu’est-ce qu’ils peuvent faire contre de vieux soldats, fermes comme des rochers, avançant en bon ordre de bataille, sous la conduite de la vieille race guerrière ? Des tas de savetiers sans un seul général, sans même un vrai caporal schlague ! Des paysans, des mendiants, de vrais sans-culottes, comme ils s’appellent eux-mêmes, je vous le demande, qu’est-ce qu’ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser et des centaines d’autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans ? Ils seront dispersés et périront par milliers, comme les sauterelles en automne. Toute la salle était alors de l’avis de Richter, et plusieurs disaient : À la bonne heure, voilà ce qui s’appelle parler ; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses. Le mauser et Koffel se taisaient ; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il déposa sa pipe sur la table et dit : Monsieur Richter, vous parlez comme l’almanach ; vous prédisez l’avenir d’une façon admirable ; mais tout cela n’est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines ; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même ; par exemple, d’établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu’il en ait le courage et la capacité ; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés ; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu’ils ont la chance de monter en grade s’ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s’en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer, au premier étage, en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques ; eh bien, cela m’a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça ! Et leur commandant m’a fait un véritable plaisir, avec sa grosse figure de paysan lorrain et ses petits yeux de sanglier. Il n’était pas aussi bien habillé qu’un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air de clarinette. Finalement, ils se sont tous retirés, c’est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n’ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource. Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites ; ce sont déjà de fameux soldats, et s’il leur vient un général ou deux, gare ! Et prenez bien garde que ce n’est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu’entre dix ou douze mille nobles ; la race n’est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide. Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l’écoutait, il ajouta : Tenez, moi, par exemple, si j’avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d’être Adam Schmitt, sergent de grenadiers, avec cent florins de pension, six blessures et quinze campagnes ? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête ; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu’à devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau. s’écria Richter, vous comptez donc l’instruction pour rien, vous ? Est-ce qu’un homme qui ne sait pas lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout ? Alors Koffel, se retournant, dit d’un air calme : C’est juste, monsieur Richter, l’instruction fait la moitié de l’homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Républicains se battent jusqu’à la mort ; ils veulent que leurs fils reçoivent de l’instruction aussi bien que les nobles. C’est le manque d’instruction qui fait la mauvaise conduite et la misère, la misère fait les mauvaises tentations, et les mauvaises tentations amènent tous les vices. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c’est de refuser l’instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus ; c’est comme s’ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu’ils viennent au monde, pour profiter de leur travail. Dieu vengera ces fautes, monsieur Richter, car il est juste. Et si les Républicains versent leur sang, comme ils le disent, pour que cela n’arrive plus sur la terre, tous les hommes religieux qui croient à la vie éternelle doivent les approuver. Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d’être un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d’utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux : « Que serions-nous si l’on nous avait instruits ? Est-ce que nous étions plus bêtes que les autres ? Non, le ciel donne à tous sa douce lumière et sa bonne rosée. Nous avions de bonnes intentions, nous voulions la justice ; mais on nous a laissés dans les ténèbres, par esprit de calcul et pour nous maintenir dans la bassesse. Ces gens-là pensent s’agrandir en empêchant les autres de croître, c’est abominable ! » Et moi, songeant alors combien l’oncle Jacob se donnait de peine pour m’apprendre à lire dans M. de Buffon, je me repentais de ne pas profiter davantage de ses leçons, et j’étais tout attendri. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire : « Ce sont des fous gonflés d’orgueil, des êtres qu’il faudrait mettre à la raison. » Or le silence commençait à se rétablir et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s’entendirent sous la table ; aussitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de M. Richter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s’appelait Max ; il avait le poil ras, le nez fendu, les côtes saillantes, les yeux jaunâtres, les oreilles longues et la queue relevée comme un sabre ; il était grand, sec et nerveux. Richter avait l’habitude de chasser avec lui des journées entières sans rien lui donner à manger, sous prétexte que les bons chiens de chasse doivent avoir faim pour sentir le gibier et le suivre à la piste. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante. En regardant du côté de M. Richter, je vis qu’il excitait son chien en dessous ; le père Schmitt s’en aperçut aussi, car il s’écria : Monsieur Richter, vous avez tort d’exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d’une vieille race ; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l’étrangler. s’écria Richter ; il en avalerait dix comme ce misérable roquet ; d’un coup de dent il lui casserait l’échine ! En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Richter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille. J’avais envie de pleurer ; mais le vieux Schmitt me retenait par l’épaule en me disant tout bas : ne craignez rien, Fritzel ; je vous dis que votre chien connaît la politique... l’autre n’est qu’une grosse bête qui n’a rien vu. Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours : Scipio ne bougeait pas ; il se tenait le derrière dans le coin de la fenêtre, la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands poils frisés, et, dans le coin de sa moustache tremblotante, on voyait une dent blanche très pointue. Le grand roux s’avançait la tête penchée et le poil hérissé tout le long de son échine maigre. Ils grondaient tous deux, jusqu’au moment où Max fit un bond pour saisir Scipio à la gorge ; aussitôt trois ou quatre éclats de voix brefs, terribles, partirent à la fois. Scipio s’était baissé pendant que l’autre l’attrapait à la tignasse, et d’un coup de dent sec il lui faisait claquer la patte. C’est alors qu’il fallut entendre les cris plaintifs de Max, et qu’il fallut le voir se glisser en boitant sous les tables ; il filait comme un éclair entre les jambes, en répétant ses cris aigus qui vous perçaient les oreilles. Richter s’était levé furieux pour tomber sur Scipio ; mais, au même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de la porte, et disait : Monsieur Richter, si votre grosse bête est mordue, à qui la faute ? Vous l’avez assez excitée ; maintenant elle est peut-être estropiée, ça vous apprendra ! Et le vieux Schmitt, riant jusqu’aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux et criait : Je savais bien qu’il connaissait les finesses de la guerre ; hé ! nous avons remporté les drapeaux et les canons. Tous les assistants riaient avec lui ; de sorte que M. Richter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands coups de pied, pour ne plus entendre ses cris. Il aurait bien voulu en faire autant à Scipio, mais tout le monde était dans l’étonnement de son courage et de son bon sens naturel. Allons, s’écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive ! Il est temps que je te donne ce que tu veux. Je vous salue, monsieur Richter ; vous avez un fameux chien. Grédel, vous marquerez deux bouteilles sur l’ardoise. Schmitt et Koffel s’étaient aussi levés, et nous sortîmes tous ensemble, riant comme des bienheureux. Scipio nous suivait de près, sachant qu’il n’avait rien de bon à espérer quand nous serions sortis. Au bas de l’escalier, Schmitt et Koffel tournèrent à droite pour descendre la grand-route ; le mauser et moi nous traversâmes la place, à gauche, pour entrer dans la ruelle des Orties. Le mauser marchait devant, le dos rond, une épaule un peu plus haute que l’autre, selon son habitude, lançant de grosses bouffées de tabac coup sur coup, et riant tout bas, sans doute à cause de la déconfiture de Richter. Nous arrivâmes bientôt à sa petite porte enfoncée sous terre ; alors il descendit les marches et me dit : Arrive, Fritzel, arrive ; laisse le chien dehors, il n’y a pas trop de place dans le trou. Il avait bien raison d’appeler sa baraque un trou, car elle n’avait que deux petites fenêtres à fleur de terre donnant sur la ruelle. À l’intérieur, tout était sombre : le grand lit et l’escalier de bois au fond, les vieux escabeaux, la table couverte de scies, de pointes, de pincettes, l’armoire ornée de deux citrouilles, le plafond traversé de perches, où la vieille Berbel, la mère du mauser, suspendait le chanvre qu’elle filait ; les attrapes de toutes sortes placées sur le vieux baldaquin, dans un enfoncement tout gris de poussière et de toiles d’araignée ; les centaines de peaux de martres, de fouines, de belettes accrochées aux murs, les unes retournées, les autres encore fraîches et bourrées de paille pour les faire sécher, tout cela vous laissait à peine assez de place pour se retourner, et tout cela me rappelle le bon temps de la jeunesse, car je l’ai vu cent fois, été comme hiver, qu’il fît du soleil ou de la pluie, que les petites fenêtres fussent ouvertes ou fermées. C’est là-dedans que je me représente toujours le mauser, assis devant la table très basse, montant ses attrapes, la joue tirée, les lèvres serrées, et la vieille Berbel, toute jaune, le bonnet de crin sur la nuque, ses petites mains sèches, aux ongles noirs, sillonnées de grosses veines bleuâtres, filant du matin au soir à côté du poêle. De temps en temps, elle levait sa petite tête, froncée de rides innombrables, et regardait son fils d’un air de satisfaction. Mais ce jour-là, Berbel n’était pas de bonne humeur, car à peine fûmes-nous entrés qu’elle se mit à quereller le mauser d’une voix aigre, disant qu’il passait sa vie au cabaret, qu’il ne songeait qu’à boire, sans se soucier du lendemain, toutes choses très fausses auxquelles le mauser ne répondit pas, sachant qu’il faut tout entendre de sa mère sans se plaindre. Il ouvrit tranquillement l’armoire, tandis que la vieille Berbel criait, et prit sur le plus haut rayon une large écuelle de terre vernissée, où le miel couleur d’or, dans des rayons blancs comme la neige, s’élevait par couches régulières. Il la déposa sur la table, et plaça deux beaux rayons dans une assiette très propre, en me disant : Tiens, Fritzel, voilà du beau miel pour la dame française. Le miel en rayon est tout ce qu’on peut souhaiter de mieux pour des malades ; c’est d’abord plus appétissant, et puis c’est plus frais et plus sain. J’avais déjà posé l’argent au bord de la table, et Berbel étendait la main d’un air content pour le prendre ; mais le mauser me le rendit : Non, fit-il, non, je ne veux pas être payé de cela ; mets cet argent dans ta poche, Fritzel, et prends l’assiette. Laisse ton écuelle ici ; je vous la rapporterai ce soir ou demain matin. Et comme la vieille semblait fâchée, il ajouta : Tu diras à la dame française, Fritzel, que c’est le mauser qui lui fait présent de ce miel, avec plaisir, entends-tu... N’oublie pas de dire « respectable » tu m’entends ? Bonjour, Berbel, dis-je en ouvrant la porte. Elle me répondit en inclinant la tête brusquement ; cette vieille avare ne voulait rien dire, à cause de l’oncle Jacob ; mais de voir partir le miel sans argent, cela lui paraissait bien dur. Le mauser me reconduisit jusque dehors, et je retournai chez nous, bien content de ce qui venait d’arriver. Au coin de l’église, je rencontrai le petit Hans Aden, qui revenait de glisser sur le guévoir ; il s’en retournait, les mains dans les poches jusqu’aux coudes, et me cria : S’étant approché, d’abord il regarda les deux beaux rayons de miel, et me dit : Non, c’est pour faire de la boisson à la dame française. Je voudrais bien être malade à sa place, dit-il, en se léchant, d’un air expressif, le bord de ses grosses lèvres retroussées. Qu’est-ce que tu fais, cet après-midi ? Je ne sais pas ; j’irai me promener avec Scipio. Alors il regarda le chien, et, se grattant le bas du dos : Écoute, si tu veux, dit-il, nous irons poser des attrapes derrière le fumier de la poste ; il y a beaucoup de verdiers et de moineaux le long des haies, sous les hangars et dans les arbres du Postthâl. Oui, arrive ici, sur le perron ; nous partirons ensemble. Avant de nous séparer, Hans Aden me demanda s’il pouvait passer le doigt au fond de l’assiette ; je lui donnai cette permission, et il trouva le miel très bon. Après quoi, chacun reprit son chemin, et je rentrai chez nous vers onze heures et demie. s’écria Lisbeth en me voyant entrer dans la cuisine, je croyais que tu ne reviendrais plus ; Dieu du ciel, il t’en faut, à toi, du temps pour faire une commission ! Je lui racontai ma rencontre avec le mauser sur l’escalier du Cruchon-d’Or, la dispute de Koffel, du vieux Schmitt et du taupier contre M. Richter, la grande bataille de Max et de Scipio ; et, finalement, la manière dont le mauser m’avait recommandé de dire qu’il ne voulait pas d’argent pour son miel, et qu’il l’offrait de bien bon cœur à la dame française, une personne « respectable ». Comme la porte était ouverte, Mme Thérèse entendit ces choses et me dit de venir. Alors je vis qu’elle était attendrie, et quand je lui présentai le miel, elle l’accepta. C’est bien, Fritzel, dit-elle, les larmes aux yeux, c’est bien mon enfant, je suis contente, bien contente de ce présent ; l’estime des honnêtes gens nous fait toujours beaucoup de plaisir. Lorsque le mauser viendra, je veux le remercier moi-même. Puis elle se pencha et passa la main sur la tête de Scipio, qui se tenait devant le lit, le nez en l’air ; elle souriait, et dit : Scipio, tu soutiens donc aussi la bonne cause ? Lui, voyant la joie briller dans ses yeux, se mit à aboyer tout haut ; il se plaça même sur son derrière, comme pour faire l’exercice. Oui, oui, je vais mieux maintenant, lui dit-elle, je me sens plus forte... Puis, exhalant un soupir, elle se remit le coude dans l’oreiller en disant : seulement une bonne nouvelle, et tout sera bien ! Lisbeth venait de dresser la table, elle ne disait rien ; Mme Thérèse redevenait rêveuse. La pendule sonna midi, et, quelques instants après, la vieille servante apporta la petite soupière pour nous deux ; elle fit le signe de la croix et nous dinâmes. À chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de l’église. Mme Thérèse, qui venait de se recoucher, nous tournait le dos, la couverture sur l’épaule ; elle avait sans doute encore de grandes inquiétudes. Moi, je ne songeais qu’aux fumiers du Postthâl ; je voyais déjà nos attrapes en briques posées autour dans la neige, la tuile levée, soutenue par deux petits bois en fourche, et les grains de blé au bord et dans le fond. Je voyais les verdiers tourbillonner dans les arbres, et les moineaux rangés à la file, sur le bord des toits, s’appelant, épiant, écoutant, tandis que nous, tout au fond du hangar, derrière les bottes de paille, nous attendions le cœur battant d’impatience. Puis un moineau voltigeait sur le fumier, la queue en éventail, puis un autre, puis toute la bande. les voilà près de nos attrapes !... déjà un, deux, trois sautent autour et becquètent les grains de blé... tous s’envolent à la fois ; c’est un bruit à la ferme... c’est le garçon Yéri avec ses gros sabots, qui vient de crier dans l’écurie à l’un de ses chevaux : « Allons, te retourneras-tu, Foux ? » Si seulement tous les chevaux étaient crevés, et Yéri avec !... les moineaux sont partis bien loin. Tout à coup un d’eux se remet à crier, ils reviennent sur les toits... pourvu que Yéri ne crie plus... S’il n’y avait seulement pas de gens dans cette ferme ni sur la route ! Enfin, en voilà un qui redescend... Hans Aden me tire par le pan de ma veste... nous sommes comme muets d’espérance et de crainte ! Tout cela, je le voyais d’avance, je ne me tenais plus en place. Mais, au nom du ciel, qu’as-tu donc ? me disait Lisbeth ; tu vas, tu cours comme une âme en peine... Je n’entendais plus ; le nez aplati contre la vitre je pensais : « Viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas ? il en aura emmené un autre ! » J’allais partir, quand enfin Hans Aden traversa la place ; il regardait vers notre maison, épiant du coin de l’œil ; mais il n’eut pas besoin d’épier longtemps : j’étais déjà dans l’allée et j’ouvrais la porte, sans prévenir Scipio cette fois. Puis je courus le long du mur, de crainte d’une commission ou de tout autre empêchement : il peut vous arriver tant de malheurs dans ce bas monde ! Et ce n’est que bien loin de là, dans la ruelle des Orties, que Hans Aden et moi nous fîmes halte pour reprendre haleine. Tu as du blé, Hans Aden ? Mais écoute, Fritzel, je ne peux pas tout porter ; il faut que tu prennes les briques et moi les tuiles. Et nous repartîmes à travers champs, derrière le village, ayant de la neige jusqu’aux hanches. Le mauser, Koffel, l’oncle lui-même nous auraient appelés alors, que nous nous serions sauvés comme des voleurs, sans tourner la tête. Nous arrivâmes bientôt à la vieille tuilerie abandonnée, car on cuit rarement en hiver, et nous prîmes notre charge de briques. Puis remontant la prairie, nous traversâmes les haies du Postthâl toutes couvertes de givre, juste en face des grands fumiers carrés, derrière les écuries et le hangar. Déjà de loin, nous voyions les moineaux alignés au bord du toit. Je te le disais bien, faisait Hans Aden ; écoute... Deux minutes après nous posions nos attrapes entre les fumiers, en déblayant la neige au fond. Hans Aden tailla les petites fourches, plaça les tuiles avec délicatesse, puis il sema le blé tout autour. Les moineaux nous contemplaient du haut des toits, en tournant légèrement la tête sans rien dire. Hans Aden se releva, s’essuyant le nez du revers de la manche, et clignant de l’œil pour observer les moineaux. Arrive, fit-il tout bas ; ils vont tous descendre. Nous entrâmes sous le hangar, pleins de bonnes espérances, et dans le même instant toute la bande disparut. Nous pensions qu’ils reviendraient ; mais jusque vers quatre heures nous restâmes blottis derrière les bottes de paille, sans entendre un cri de moineau. Ils avaient compris ce que nous faisions, et s’en étaient allés bien loin, à l’autre bout du village. Qu’on juge de notre désespoir ! Hans Aden, malgré son bon caractère, éprouvait une indignation terrible, et moi-même je faisais les plus tristes réflexions, pensant qu’il n’y a rien de plus bête au monde que de vouloir prendre des moineaux en hiver, lorsqu’ils n’ont que la peau et les os, et qu’il en faudrait quatre pour faire une bouchée. Enfin, las d’attendre et voyant le jour baisser, nous revînmes au village, en suivant la grande route, grelottant, les mains dans les poches, le nez humide et le bonnet tiré sur la nuque d’un air piteux. Lorsque j’arrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait le souper ; mais comme j’éprouvais une sorte de honte à lui raconter la façon dont les moineaux s’étaient moqués de nous, au lieu de courir à la cuisine, selon mon habitude, j’ouvris tout doucement la porte de la salle obscure, et j’allai m’asseoir sans bruit derrière le fourneau. Rien ne bougeait ; Scipio dormait sous le fauteuil, la tête sur la hanche, et je me réchauffais depuis un quart d’heure, écoutant bourdonner la flamme, lorsque Mme Thérèse, qui semblait dormir, me dit d’une voix douce : Tu as donc bien froid ? Qu’est-ce que vous avez donc fait cet après-midi ? Nous avons posé des attrapes aux moineaux, Hans Aden et moi. Et vous en avez pris beaucoup ? Cela me saignait le cœur de dire à cette honnête personne que nous n’en avions pas pris du tout. Deux ou trois, n’est-ce pas, Fritzel ? Vous n’en avez donc pas pris ? Alors elle se tut, et je me fis une grande idée de son chagrin. Ce sont des oiseaux bien malins, reprit-elle au bout d’un instant. Tu n’as pas les pieds mouillés, Fritzel ? Il faut te consoler, une autre fois tu seras plus heureux. Comme nous causions ainsi, Lisbeth entra laissant la porte de la cuisine ouverte. te voilà, dit-elle, je voudrais bien savoir où tu passes tes journées ? toujours dehors, toujours avec ton Hans Aden, ou ton Frantz Sépel. Il a pris des moineaux, dit Mme Thérèse. si j’en voyais seulement une fois un, s’écria la vieille servante. Depuis trois ans, tous les hivers il court après les moineaux. Une fois, par hasard, il a pris en automne un vieux geai déplumé, qui n’avait plus la force de voler, et depuis ce temps il croit que tous les oiseaux du ciel sont à lui. Elle se remit à son rouet, devant l’alcôve, et dit en trempant son doigt dans le mouilloir : Maintenant tout est prêt, quand M. le docteur viendra, je n’aurai plus qu’à mettre la nappe. Qu’est-ce que je racontais donc tout à l’heure ? Vous parliez de vos conscrits, mademoiselle Lisbeth. depuis le commencement de cette maudite guerre, tous les garçons du village sont partis : le grand Ludwig, le fils du forgeron, le petit Christel, Hans Goerner et bien d’autres, ils sont partis, les uns à pied, les autres à cheval, en chantant : Faterland ! avec leurs camarades, qui les conduisaient au Kirschtâl, à l’auberge du père Fritz, sur la route de Kaiserslautern. Ils chantaient bien, mais ça ne les empêchait pas de pleurer comme des malheureux en regardant le clocher d’Anstatt. Le petit Christel, à chaque pas, embrassait Ludwig en disant : « Quand reverrons-nous Anstatt ! » L’autre répondait : « Ah bah ! il ne faut plus penser à ça, le seigneur Dieu, là-haut, nous sauvera de ces Républicains que le ciel confonde ! » Ils sanglotaient ensemble, et le vieux sergent venu tout exprès, répétait toujours : « En avant !... Nous sommes des hommes ! » Il avait le nez rouge, à force de trinquer avec nos conscrits. Le grand Hans Goerner, qui devait se marier avec Rosa Mutz, la fille du garde champêtre, criait : « Encore un coup... C’est peut-être le dernier plat de choucroute que nous voyons devant nos yeux ! » Oui, reprit Lisbeth, et ça ne serait encore rien, si les filles pouvaient se marier ; mais quand les garçons partent, les filles restent plantées là, à rêver du matin au soir, à se consumer et à s’ennuyer. Elles ne peuvent pourtant pas prendre des vieux de soixante ans, des veufs, ou bien des bossus, des boiteux ou des borgnes. madame Thérèse, ce n’est pas pour vous faire des reproches, mais sans votre Révolution, nous serions bien tranquilles, nous ne penserions qu’à louer le Seigneur de ses grâces. C’est terrible une République pareille qui dérange tout le monde de ses habitudes ! Tout en écoutant cette histoire, je sentais une bonne odeur de veau farci remplir la chambre et je finis par me lever avec Scipio, pour aller jeter un coup d’œil à la cuisine : nous avions une bonne soupe aux oignons, une poitrine de veau farcie et des pommes de terre frites. La chasse m’avait tellement ouvert l’appétit, qu’il me semblait que j’aurais tout avalé d’une bouchée. Scipio n’était pas dans de moins heureuses dispositions ; la patte au bord de l’âtre, il regardait du nez à travers les marmites, car le nez du chien, comme le dit M. de Buffon, est une seconde vue fort délicate. Après avoir bien regardé, je me mis à faire des vœux pour le retour de l’oncle. m’écriai-je en rentrant, si tu savais comme j’ai faim ! Tant mieux, tant mieux, me répondit la vieille en jacassant toujours, l’appétit est une bonne chose. Puis elle poursuivit ses histoires de village, que Mme Thérèse semblait écouter avec plaisir. Moi, j’allais, je venais de la salle à la cuisine, et Scipio me suivait pas à pas ; il avait sans doute les mêmes idées que moi. De temps en temps Mme Thérèse interrompait la vieille servante, levant le doigt et disant : Alors tout le monde restait tranquille une seconde. Ce n’est rien, faisait Lisbeth, c’est la charrette de Hans Bockel qui passe ; ou bien : « C’est la mère Dreyfus qui s’en va maintenant à la veillée chez les Brêmer. » Elle connaissait les habitudes de tous les gens d’Anstatt, et se faisait un véritable bonheur d’en parler à la dame française, maintenant qu’elle avait vu la sainte Vierge pendue à son cou ; car sa nouvelle amitié venait de là, comme je l’appris plus tard. Sept heures sonnèrent, puis la demie. À la fin, ne sachant plus que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, et je pris dans un rayon l’Histoire naturelle de M. de Buffon, chose qui ne m’était jamais arrivée ; puis, les deux coudes sur la table, dans une sorte de désespoir, je me mis à lire tout seul en français. Il me fallait tout mon appétit pour me donner une pareille idée ; mais à chaque instant je levais la tête, regardant la fenêtre, les yeux tout grands ouverts et prêtant l’oreille. Je venais de trouver l’histoire du moineau, qui possède deux fois plus de cervelle que l’homme en proportion de son corps, quand enfin un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre ; ce n’était encore qu’un bruissement presque imperceptible, perdu dans l’éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt Mme Thérèse dit : Oui, fit Lisbeth en se levant et remettant son rouet au coin de l’horloge, cette fois c’est lui. J’étais déjà dans l’allée, abandonnant M. de Buffon sur la table, et je tirais la porte extérieure en criant : Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l’oncle, j’arrive. Tout s’est bien passé à la maison ? Très bien, oncle, tout le monde se porte bien. Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis l’oncle sous le hangar, en train de dételer le cheval. Il était tout blanc au milieu des ténèbres, et chaque poil de sa houppelande et de son gros bonnet de loutre scintillait à la lanterne comme une étoile. Il se dépêchait ; Rappel, tournant la tête vers l’écurie, semblait ne pouvoir attendre. Seigneur Dieu, qu’il fait froid dehors ! dit la vieille servante en accourant l’aider ; vous devez être gelé, monsieur le docteur. Allez, entrez vite vous réchauffer, je finirai bien toute seule. Mais l’oncle Jacob n’avait pas l’habitude de laisser le soin de son cheval à d’autres ; ce n’est qu’en voyant Rappel devant son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu’il dit : Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s’écria l’oncle sur le seuil, bonnes nouvelles ! J’arrive de Kaiserslautern, tout va bien là-bas. Mme Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle. Et tandis qu’il secouait son bonnet et se débarrassait de sa houppelande : Comment, monsieur le docteur, fit-elle vous venez de Kaiserslautern ? Je voulais en avoir le cœur net. je me suis informé de tout, dit-il en souriant ; mais je ne vous cache pas, madame Thérèse, que je tombe de fatigue et de faim. Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et regardait Lisbeth mettre la nappe d’un œil aussi luisant que celui de Scipio et le mien. Tout ce que je puis vous dire, s’écria-t-il en se relevant, c’est que la bataille de Kaiserslautern n’est pas aussi décisive qu’on le croyait, et que votre bataillon n’a pas donné ; le petit Jean n’a pas couru de nouveaux dangers. cela suffit, dit Mme Thérèse en se recouchant d’un air de bonheur et d’attendrissement inexprimables, cela suffit ! Vous ne m’en diriez pas plus, que je serais déjà trop heureuse. Réchauffez-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez pas, je puis attendre maintenant. Lisbeth servait alors la soupe, et l’oncle, en s’asseyant, dit encore : Oui, c’est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à l’heure je vous dirai le reste. Puis nous nous mîmes à manger, et l’oncle me regardant de temps en temps, souriait comme pour dire : « Je crois que tu veux me rattraper ; où diable as-tu pris un appétit pareil, toi ? » Bientôt cependant notre grande faim se ralentit ; nous songeâmes au pauvre Scipio, qui nous regardait d’un œil stoïque, et ce fut son tour de manger. L’oncle but encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de l’alcôve, il prit la main de Mme Thérèse comme pour lui tâter le pouls, en disant : Elle ne disait rien et souriait. Alors il avança le fauteuil, écarta les rideaux, plaça la chandelle sur la table de nuit, et s’étant assis, il commença l’histoire de la bataille. Je l’écoutais le bras appuyé derrière lui sur le fauteuil. Lisbeth se tenait debout dans l’ombre de la salle. Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautern le 27 au soir, dit-il ; depuis trois jours les Prussiens y étaient ; ils avaient fortifié la position en plaçant des canons au haut des ravins qui montent sur le plateau. Le général Hoche les suivait depuis la ligne de l’Erbach ; il avait même voulu les entourer à Bisingen, et résolut aussitôt de les culbuter le lendemain. Les Prussiens étaient 40 000 hommes, et les Français 30 000. « Le lendemain donc, l’attaque commença sur la gauche ; les Républicains, conduits par le général Ambert, se mirent à grimper le ravin au pas de charge en criant : « Landau ou la mort ! » Dans ce moment même, Hoche devait attaquer le centre ; mais il était couvert de bois et de hauteurs, il lui fut impossible d’arriver à temps ; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussiens ; il avait toute l’armée de Brunswick contre lui. Le jour suivant, 29 novembre, c’est Hoche qui attaqua par le centre ; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s’égara dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, l’attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, et les Républicains, de crainte d’être coupés, se mirent en retraite. « Voilà ce que je sais de positif, et de la bouche même d’un commandant républicain, blessé d’un coup de feu à la hanche, le second jour de la bataille. Le Dr Feuerbach, un de mes vieux amis d’Université, m’a conduit près de cet homme ; sans cela je n’aurais rien appris au juste, car des Prussiens on ne peut tirer que des vanteries. « Toute la ville parle de ces événements, mais chacun à sa manière ; une grande agitation règne encore là-bas ; des convois de blessés partent sans cesse pour Mayence ; l’hôpital de la ville est encombré de malades, et les bourgeois sont forcés de recevoir des blessés chez eux, en attendant qu’il soit possible de les évacuer... » On pense avec quelle attention Mme Thérèse écoutait ce récit. disait-elle tristement la main appuyée contre la tempe, nous avons manqué d’ensemble. Justement, vous avez manqué d’ensemble, voilà ce que tout le monde dit à Kaiserslautern ; mais cela n’empêche pas que l’on reconnaisse le courage et même l’audace extraordinaire de vos Républicains. Quand ils criaient : « Landau ou la mort ! » au milieu du roulement de la fusillade et du grondement des canons, toute la ville les entendait, il y avait de quoi vous faire frémir. Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n’a pas osé les poursuivre. Il y eut un instant de silence, et Mme Thérèse demanda : Et comment savez-vous que notre bataillon n’a pas donné, monsieur le docteur ? c’est par le commandant républicain ; il m’a dit que le premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouvé de grandes pertes dans un village de la montagne quelques jours auparavant, en poussant une reconnaissance du côté de Landau, et que, pour cette raison, on l’avait mis à la réserve. C’est alors que j’ai vu qu’il savait exactement les choses. Pierre Ronsart ; c’est un homme grand, brun, les cheveux noirs. je le connais bien, je le connais dit Mme Thérèse, il était capitaine dans notre bataillon l’année dernière ; comment ! ce pauvre Ronsart est prisonnier ? Est-ce que sa blessure est dangereuse ? Non, Feuerbach m’a dit qu’il en reviendra ; mais il faudra quelque temps, répondit l’oncle. Puis, souriant, d’un air fin, les yeux plissés : Oui, oui, fit-il, voilà ce que le commandant m’a raconté. Mais il m’a dit bien d’autres choses encore, des choses... et dont je ne me serais jamais douté... Et quoi donc, monsieur le docteur ? cela m’a bien étonné, fit l’oncle en serrant le tabac dans sa pipe du bout de son doigt et tirant une grosse bouffée les yeux en l’air, bien étonné... car des idées pareilles m’étaient venues quelquefois. Mais quoi donc, monsieur Jacob ? fit Mme Thérèse d’un air surpris. il m’a parlé d’une certaine citoyenne Thérèse, d’une espèce de Cornélia, connue de toute l’armée de la Moselle, et que les soldats appellent tout bonnement la Citoyenne ! il paraît que cette citoyenne-là ne manque pas d’un certain courage ! Et se tournant vers Lisbeth et moi : Figurez-vous qu’un jour, comme le chef de leur bataillon venait d’être tué, en essayant d’entraîner ses hommes, et qu’il fallait traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments prussiens, et que tous les plus vieux Républicains, les plus terribles d’entre ces hommes courageux reculaient, figurez-vous que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu’elle marcha toute seule sur le pont, en disant à son petit frère Jean de battre la charge devant elle comme devant une armée ; ce qui produisit un tel effet sur les Républicains, qu’ils s’élancèrent tous à sa suite, et s’emparèrent des canons ! C’est le commandant Ronsart qui m’a raconté la chose. Et comme nous regardions Mme Thérèse, tout stupéfaits, moi surtout, les yeux tout grands ouverts, nous vîmes qu’elle devenait toute rouge. fit l’oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses ; ça, c’est grand, ça c’est beau ! quoique je sois partisan de la paix, ça m’a tout à fait touché... Mais, monsieur le docteur, répondit enfin Mme Thérèse, comment pouvez-vous croire ?... interrompit l’oncle en étendant la main, ce n’est pas ce commandant tout seul qui m’a dit cela ; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne Thérèse vivait encore, se sont bien réjouis. Son histoire du drapeau est connue du dernier soldat. oui ou non, est-ce qu’elle a fait ça ? dit l’oncle en fronçant les sourcils et regardant Mme Thérèse en face. Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant : Le chef de bataillon qui venait d’être tué était notre père... nous voulions mourir, le petit Jean et moi... En songeant à cela, elle sanglotait. L’oncle, la regardant alors, devint très grave et dit : Madame Thérèse, écoutez, je suis fier d’avoir sauvé la vie d’une femme telle que vous. Que ce soit parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte, c’était toujours grand, noble et courageux ; c’était même extraordinaire, car des milliers d’autres femmes se seraient contentées de gémir ; elles seraient tombées là sans force, et l’on n’aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes une femme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands devoirs, vous pleurez lorsque d’autres commencent à oublier ; vous n’êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d’entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je vous estime. Et je dis que le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père et mon grand-père, est honoré de votre présence, oui, honoré ! Ainsi parla l’oncle, gravement, en appuyant sur les mots, et déposant sa pipe sur la table, parce qu’il était vraiment ému. Et Mme Thérèse finit par dire : Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de m’en aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela. Je vous ai dit ce que je pense, répondit l’oncle en se levant, et maintenant je n’en parlerai plus, puisque telle est votre volonté ; mais cela ne m’empêchera pas d’honorer en vous une douce et noble créature, et d’être fier de vous avoir donné mes soins. Et le commandant m’a dit aussi quel était votre père et quels étaient vos frères : des gens simples, naïfs, partis tous ensemble pour défendre ce qu’ils croyaient être la justice. Quand tant de milliers d’hommes orgueilleux ne pensent qu’à leurs intérêts, et, je le dis à regret, quand ils se croient nobles en ne songeant qu’aux choses de la matière, on aime à voir que la vraie noblesse, celle qui vient du désintéressement et de l’héroïsme, se réfugie dans le peuple. Qu’ils soient Républicains ou non, qu’importe ! je pense, en âme et conscience, que les vrais nobles à la face de l’Éternel sont ceux qui remplissent leur devoir. L’oncle, dans son exaltation, allait et venait dans la salle, se parlant à lui-même. Mme Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le regardait en souriant et lui dit : Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci ! Oui, répondit l’oncle en s’arrêtant, vous irez de mieux en mieux. Mais voici l’heure du repos ; la fatigue a été longue, et je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel, allons, Lisbeth, en route ! Il prit la chandelle, et le front penché, tout rêveur, il monta derrière nous. Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison de l’oncle Jacob. Il était bien tard lorsque je m’éveillai de mon profond sommeil ; j’avais dormi douze heures de suite comme une seconde, et la première chose que je vis, ce furent mes petites vitres rondes couvertes de ces fleurs d’argent, de ces toiles transparentes et de ces mille ornements de givre, tels que la main de nul ciseleur ne pourrait en dessiner. Ce n’est pourtant qu’une simple pensée de Dieu, qui nous rappelle le printemps au milieu de l’hiver ; mais c’est aussi le signe d’un grand froid, d’un froid sec et vif qui succède à la neige ; alors toutes les rivières sont prises et même les fontaines, les sentiers humides sont durcis et les petites flaques d’eau couvertes de cette glace blanche et friable qui craque sous les pieds comme des coquilles d’œufs. En regardant cela, le nez à peine hors de ma couverture et le bonnet de coton tiré jusqu’au bas de la nuque, je revoyais tous les hivers passés et je me disais : « Fritzel, tu n’oseras jamais te lever, pas même pour aller déjeuner, non, tu n’oseras pas ! » Cependant une bonne odeur de soupe à la crème montait de la cuisine et m’inspirait un terrible courage. J’étais là dans mes réflexions depuis une demi-heure, et j’avais arrêté d’avance que je sauterais du lit, que je prendrais mes habits sous le bras, et que je courrais dans la cuisine m’habiller près de l’âtre, lorsque j’entendis l’oncle Jacob se lever dans la chambre à côté de la mienne, ce qui me fit juger que les grandes fatigues de la veille l’avaient rendu tout aussi dormeur que moi. Quelques instants après, je le vis entrer dans ma chambre, riant et grelottant, en culotte et manches de chemise. Allons, allons, Fritzel, s’écria-t-il, hop ! Tu ne sens donc pas l’odeur de la soupe ! Il agissait ainsi tous les hivers, quand il faisait bien froid, et s’amusait de me voir dans une grande incertitude. Si l’on pouvait m’apporter la soupe ici, lui dis-je, je la sentirais encore bien mieux. dit l’oncle, il aurait le cœur de manger au lit, voilà de la paresse ! Alors, pour me montrer le bon exemple, il versa l’eau froide de ma cruche dans la grande écuelle, et se lava la figure des deux mains devant moi, en disant : C’est ça qui fait du bien, Fritzel, c’est ça qui vous ragaillardit et vous ouvre les idées. Moi, voyant qu’il voulait me laver, je sautai de mon lit, et d’un seul bond je pris mes habits et je descendis quatre à quatre. Les éclats de rire de l’oncle remplissaient toute la maison. tu ferais un fameux Républicain, toi ! s’écriait-il ; le petit Jean aurait besoin de te battre joliment la charge pour te donner du courage. Mais une fois dans la cuisine, je me moquais bien de ses railleries ! Je m’habillai auprès d’un bon feu, je me lavai avec de l’eau tiède que me versa Lisbeth ; cela me parut bien meilleur que d’avoir tant de courage, et je commençais à contempler la soupière d’un œil attendri, lorsque l’oncle descendit à son tour ; il me pinça l’oreille et dit à Lisbeth : comment va Mme Thérèse, ce matin ? La nuit s’est bien passée, j’espère ? Entrez, répondit la vieille servante d’un accent de bonne humeur, entrez, monsieur le docteur, quelqu’un veut vous parler. L’oncle entra, je le suivis, et d’abord nous fûmes très étonnés de ne voir personne dans la salle, et les rideaux de l’alcôve tirés. Mais notre étonnement fut encore bien plus grand lorsque, nous étant retournés, nous vîmes Mme Thérèse dans son habit de cantinière, la petite veste à boutons de cuivre fermée jusqu’au menton, et la grosse écharpe rouge autour du cou, assise derrière le fourneau ; elle était comme nous l’avions vue la première fois, seulement un peu plus pâle, et son chapeau sur la table, de sorte que ses beaux cheveux noirs, partagés au milieu du front, lui retombaient sur les épaules et qu’on aurait dit un jeune homme. Elle souriait à notre étonnement, et tenait la main posée sur la tête de Scipio assis auprès d’elle. Puis il ajouta d’un air d’inquiétude : Mais elle, continuant de sourire, lui tendit la main d’un air de reconnaissance, en le regardant de ses grands yeux noirs avec expression, et lui répondit : Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien, très bien ; vos bonnes nouvelles d’hier m’ont rendu la santé. Il lui prit la main en silence et compta le pouls d’un air rêveur ; puis son front s’éclaircit, et d’un ton joyeux il s’écria : maintenant, maintenant tout va bien ! Mais il faut encore de la prudence, encore de la prudence. Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa malade qui lui souriait aussi : Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, telle je vous revois, madame Thérèse. nous avons eu du bonheur, bien du bonheur ! C’est vous qui m’avez sauvé la vie, monsieur Jacob, dit-elle, les yeux pleins de larmes. Mais hochant la tête et levant la main : Non, fit-il, non, c’est celui qui conserve tout et qui anime tout, c’est celui-là seul qui vous a sauvée ; car il ne veut pas que les grandes et belles natures périssent toutes ; il veut qu’il en reste pour donner l’exemple aux autres. Allons, allons, qu’il en soit remercié ! Puis changeant de voix et de figure, il s’écria : Voilà ce que j’appelle un beau jour ! En même temps il courut à la cuisine, et comme il ne revenait pas tout de suite, Mme Thérèse me fit signe d’approcher ; elle me prit la tête entre ses mains et m’embrassa, écartant mes cheveux. Tu es un bon enfant, Fritzel, me dit-elle ; tu ressembles à petit Jean. J’étais tout fier de ressembler à petit Jean. Alors l’oncle rentra, clignant des yeux d’un air de satisfaction intérieure. Aujourd’hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous ; il faut aussi de temps en temps que l’homme se repose. Je vais seulement faire un petit tour au village, pour avoir la conscience nette, et puis je rentre passer toute la journée en famille, comme au bon temps où la grand-mère Lehnel vivait encore. On a beau dire, ce sont les femmes qui font l’intérieur d’une maison ! Tout en parlant de la sorte, il se coiffait de son gros bonnet et se jetait la houppelande sur l’épaule. Puis il sortit en nous souriant. Mme Thérèse était devenue toute rêveuse ; elle se leva, poussa le fauteuil près d’une fenêtre, et se mit à regarder la place de la fontaine d’un air grave. Moi, je sortis déjeuner dans la cuisine avec Scipio. Environ une demi-heure après, j’entendis l’oncle qui rentrait en disant : me voilà libre jusqu’au soir, madame Thérèse ; j’ai fait ma tournée, tout est en ordre, et rien ne m’oblige plus de sortir. Depuis un instant, Scipio grattait à la porte, je lui ouvris et nous entrâmes ensemble dans la salle. L’oncle venait de suspendre sa houppelande au mur, et regardait Mme Thérèse encore à la même place et toute mélancolique. À quoi pensez-vous donc, madame Thérèse ? lui dit-il, vous avez l’air plus triste que tout à l’heure. Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre pour quelque temps, dit-elle d’une voix émue. s’écria l’oncle, dites donc pour bien des années ; car, Dieu merci, vous êtes d’une bonne constitution, et d’ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu’autrefois. Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, fit-elle ; mais quand un homme bon, un homme de cœur vous a relevée d’entre les morts à la dernière minute, c’est un bien grand bonheur de se sentir renaître, de se dire : « Sans lui, je ne serais plus là ! » L’oncle alors comprit qu’elle contemplait le théâtre du terrible combat soutenu par son bataillon contre la division autrichienne ; que cette vieille fontaine, ces vieux murs décrépits, ces pignons, ces lucarnes, enfin toute la place étroite et sombre lui rappelaient les incidents de la lutte, et qu’elle savait aussi le sort qui l’attendait, si par bonheur il n’était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau. Il resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout d’un instant il demanda : Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse ? Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m’a dit ce que je vous dois de reconnaissance. Lisbeth vous a dit cela ! s’écria l’oncle désolé ; j’avais pourtant bien défendu... ne lui faites pas de reproches, monsieur le docteur, dit-elle, je l’ai bien aidée un peu... Elle aime tant à causer ! Mme Thérèse souriait alors à l’oncle qui, s’apaisant aussitôt dit : Allons, allons, j’aurais dû prévoir cela, n’en parlons plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit ; il faut au contraire tâcher de voir les choses en beau, c’est nécessaire au rétablissement de votre santé. Tout va bien maintenant, mais aidons encore la nature par des pensées agréables, selon le précepte judicieux du père de la médecine, le sage Hippocratès : « Une âme vigoureuse, dit-il, sauve un corps affaibli ! » La vigueur de l’âme vient des pensées douces et non des idées sombres. Je voudrais que cette fontaine fût à l’autre bout du village ; mais puisqu’elle est là, et que nous ne pouvons l’ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux. Je veux bien, répondit Mme Thérèse en se levant. Elle s’appuya sur le bras de l’oncle, qui semblait heureux de la soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, et nous reprîmes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement nous réjouissait. Quelquefois, au loin dehors, on entendait un chien aboyer au village, et cette voix claire, qui s’étend sur la campagne silencieuse au temps des grands froids, éveillait Scipio, qui se relevait, faisait quatre pas vers la porte en grondant, les moustaches ébouriffées, puis revenait s’étendre près de ma chaise, se disant sans doute qu’un bon feu vaut mieux que le plaisir de faire du bruit. Mme Thérèse, dans sa pâleur, ses grands cheveux noirs tombant avec des reflets bleuâtres autour de ses épaules, semblait heureuse et calme. Nous causions là tranquillement, l’oncle fumait sa grosse pipe de faïence avec une gravité pleine de satisfaction. Mais, dites-moi donc, madame Thérèse, je croyais avoir découpé votre veste, fit-il au bout de quelques instants, et je la vois comme neuve. Nous l’avons recousue hier, Lisbeth et moi, monsieur Jacob, répondit-elle. Cette idée ne m’était pas encore venue... Je vous voyais toujours à la tête d’un pont, ou quelque part ailleurs, le long d’une rivière, éclairée par les coups de fusil. Je suis la fille d’un pauvre maître d’école, dit-elle, et la première chose à faire en ce monde, quand on est pauvre, c’est d’apprendre à gagner sa vie. Mon père le savait, tous ses enfants connaissaient un état. Il n’y a qu’un an que nous sommes partis, et non seulement notre famille, mais tous les jeunes gens de la ville et des villages d’alentour, avec des fusils, des haches, des fourches et des faux, tout ce qu’on avait, pour aller à la rencontre des Prussiens. La proclamation de Brunswick avait soulevé tous les pays frontières ; on apprenait l’exercice en route. « Alors mon père, un homme instruit, fut nommé d’abord capitaine à l’élection populaire, et plus tard, après quelques rencontres, il devint chef de bataillon. Jusqu’à notre départ je l’avais aidé dans ses classes, je faisais l’école des jeunes filles ; je les instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir. monsieur Jacob, si l’on m’avait dit dans ce temps-là qu’un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de la nuit, que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu’à la lueur des coups de feu, je n’aurais pu le croire, car je n’aimais que les simples devoirs de la famille ; j’étais même très timide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l’obscurité, quand la patrie en danger appelle ses enfants ! Alors le cœur s’élève, on n’est plus le même, on marche, la peur s’oublie, et longtemps après, on est étonné d’être si changé, d’avoir fait tant de choses que l’on aurait crues tout à fait impossibles ! » Oui, oui, faisait l’oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais... c’est ainsi que les gens ont marché tous en masse. Voyez donc ce que peut faire une idée ! Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi ; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le dîner ; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir, et quand enfin elle apporta la soupière fumante : Allons, madame Thérèse, s’écria l’oncle tout joyeux, en se levant et l’aidant à marcher, mettons-nous à table. Vous êtes maintenant notre bonne grand-mère Lehnel, la gardienne du foyer domestique, comme disait mon vieux professeur Eberhardt, de Heidelberg. Elle souriait aussi, et quand nous fûmes assis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans l’ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, et que jusqu’à ce jour il nous avait manqué quelqu’un de la famille dont la présence nous rendait plus heureux. Lisbeth elle-même en apportant le bouilli, les légumes et le rôti, s’arrêtait chaque fois à nous contempler d’un air de satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu’auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence entre nous. L’oncle servait Mme Thérèse, et comme elle était encore faible, il découpait lui-même les viandes sur son assiette, disant : ce qu’il vous faut maintenant, ce sont des forces ; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, car tout doit arriver avec ordre et mesure. Vers la fin du repas il sortit un instant, et comme je me demandais ce qu’il était allé faire, il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet rouge toute couverte de poussière. Ça, madame Thérèse, dit-il en déposant la bouteille sur la table, c’est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé ; nous ne pouvons lui refuser cette satisfaction, car il arrive de Bourgogne et on le dit d’humeur joyeuse. Est-ce ainsi que vous traitez tous vos malades, monsieur Jacob ? demanda Mme Thérèse d’une voix émue. Oui, tous, je leur ordonne tout ce qui peut leur faire plaisir. Eh bien, vous possédez la vraie science, celle qui vient du cœur et qui guérit. L’oncle allait verser ; mais, s’arrêtant tout à coup, il regarda la malade d’un air grave et dit avec expression : Je vois que nous sommes de plus en plus d’accord, et que vous finirez par vous convertir aux doctrines de la paix. Ayant dit cela, il versa quelques gouttes dans mon verre, et remplit le sien et celui de Mme Thérèse jusqu’au bord, en s’écriant : À votre santé, madame Thérèse ! À la vôtre et à celle de Fritzel ! Et nous bûmes ce vieux vin couleur pelure d’oignon, qui me parut très bon. Nous devenions tous gais, les joues de Mme Thérèse prenaient une légère teinte rose, annonçant le retour de la santé ; elle souriait et disait : Puis elle se mit à parler de se rendre utile à la maison. Je me sens déjà forte, disait-elle, je puis travailler, je puis raccommoder votre vieux linge ; vous devez en avoir, monsieur Jacob ? sans doute, sans doute, répondit l’oncle en souriant ; Lisbeth n’a plus ses yeux de vingt ans, elle passe des heures à faire une reprise, vous me serez très utile, très utile. Mais nous n’en sommes pas encore là, le repos vous est encore nécessaire. Mais, dit-elle alors en me regardant avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me permettrez au moins de vous remplacer quelquefois auprès de Fritzel ; vous n’avez pas toujours le temps de lui donner vos bonnes leçons de français, et si vous voulez ?... pour cela, c’est différent, s’écria l’oncle, oui, voilà ce qui s’appelle une idée excellente, à la bonne heure. Écoute, Fritzel, à l’avenir tu prendras les leçons de Mme Thérèse ; tu tâcheras d’en profiter, car les bonnes occasions de s’instruire sont rares, bien rares. J’étais devenu tout rouge, en songeant que Mme Thérèse avait beaucoup de temps de reste ; elle, devinant ma pensée, me dit d’un air bon : Ne crains rien, Fritzel, va, je te laisserai du temps pour courir. Buffon, une heure le matin seulement et une heure le soir. Rassure-toi, mon enfant, je ne t’ennuierai pas trop. Elle m’avait attiré doucement et m’embrassait, lorsque la porte s’ouvrit et que le mauser et Koffel entrèrent gravement en habit des dimanches ; ils venaient prendre le café avec nous. Il était facile de voir que l’oncle, en allant les inviter le matin, leur avait parlé du courage et de la grande renommée de Mme Thérèse dans les armées de la République, car ils n’étaient plus du tout les mêmes. Le mauser ne conservait plus son bonnet de martre sur la tête, il ouvrait les yeux et regardait tout attentif, et Koffel avait mis une chemise blanche, dont le collet lui remontait jusque par-dessus les oreilles ; il se tenait tout droit, les mains dans les poches de sa veste, et sa femme avait dû lui mettre un bouton pour attacher la seconde bretelle de sa culotte, car, au lieu de pencher sur la hanche, elle était relevée également des deux côtés ; en outre, au lieu de ses savates percées de trous, il avait mis ses souliers des jours de fête. Enfin tous deux avaient la mine de graves personnages arrivant pour quelque conférence extraordinaire, et tous deux saluèrent en se courbant d’un air digne et dirent : Salut bien à la compagnie, salut ! Bon, vous voilà, dit l’oncle, venez vous asseoir. Puis se tournant vers la cuisine, il s’écria : Lisbeth, tu peux apporter le café. Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il vit passer le vieux Adam Schmitt, et, se levant aussitôt, il alla frapper à la vitre, en disant : Voici un vieux soldat de Frédéric, madame Thérèse ; vous serez heureuse de faire sa connaissance ; c’est un brave homme. Le père Schmitt était venu voir pourquoi M. le docteur l’appelait, et l’oncle Jacob, ayant ouvert le châssis, lui dit : Père Adam, faites-nous donc le plaisir de venir prendre le café avec nous ; j’ai toujours de ce vieux cognac, vous savez ? volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien volontiers. Puis il parut sur le seuil, la main retournée contre l’oreille, disant : Alors le mauser, Koffel et Schmitt, debout autour de la table d’un air embarrassé, se mirent à parler entre eux tous bas, regardant Mme Thérèse du coin de l’œil comme s’ils avaient eu à se communiquer des choses graves ; tandis que Lisbeth levait la nappe et déroulait la toile cirée sur la table, et que Mme Thérèse continuait à me sourire et à me passer la main dans les cheveux sans avoir l’air de s’apercevoir qu’on parlait d’elle. Enfin Lisbeth apporta les tasses et les petites carafes de cognac et de kirschenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux se plissèrent. Lisbeth apporta la cafetière, et l’oncle dit : Alors tout le monde s’assit, et Mme Thérèse, souriant à tous ces braves gens : Permettez que je vous serve, messieurs, dit-elle. Aussitôt le père Schmitt, levant la main à son oreille, répondit : À vous les honneurs militaires ! Koffel et le mauser se lancèrent un regard d’admiration, et chacun pensa : « Ce père Schmitt vient de dire une chose pleine d’à-propos et de bon sens ! » Mme Thérèse emplit donc les tasses, et tandis qu’on buvait en silence, l’oncle, plaçant la main sur l’épaule du père Schmitt, dit : Madame Thérèse, je vous présente un vieux soldat du grand Frédéric, un homme qui, malgré ses campagnes et ses blessures, son courage et sa bonne conduite, n’est devenu que simple sergent, mais que tous les braves gens du village estiment autant qu’un hauptmann. Alors Mme Thérèse regarda le père Schmitt qui s’était redressé sur sa chaise plein d’un sentiment de dignité naturelle. Dans les armées de la République, Monsieur aurait pu devenir général, dit-elle. Si la France combat maintenant toute l’Europe, c’est qu’elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune et tous les biens de la terre reposent sur la tête de quelques-uns, malgré leurs vices, et toutes les misères, toutes les humiliations sur la tête des autres, malgré leur mérite et leurs vertus. La nation trouve cela contraire à la loi de Dieu, et c’est pour en obtenir le changement que nous mourrons tous s’il le faut. D’abord personne ne répondit ; Schmitt regardait cette femme gravement, ses grands yeux gris bien ouverts, et son nez légèrement crochu recourbé : il avait les lèvres serrées et semblait réfléchir ; le mauser et Koffel, l’un en face de l’autre, s’observaient, madame Thérèse paraissait un peu animée et l’oncle restait calme. Moi, j’avais quitté la table, parce que l’oncle ne me laissait pas prendre de café, disant que c’était nuisible aux enfants ; je me tenais derrière le fourneau, regardant et prêtant l’oreille. Au bout d’un instant, l’oncle Jacob dit à Schmitt : Madame était cantinière au 2e bataillon de la 1re brigade de l’armée de la Moselle. Je le sais déjà, monsieur le docteur, répondit le vieux soldat, et je sais aussi ce qu’elle a fait. Puis, élevant la voix, il s’écria : Oui, Madame, si j’avais eu le bonheur de servir dans les armées de la République, je serais devenu capitaine, peut-être même commandant, ou je serais mort ! Et s’appuyant la main sur la poitrine : J’avais de l’amour-propre, dit-il ; sans vouloir me flatter, je ne manquais pas de courage, et si j’avais pu monter, j’aurais eu honte de rester en bas. Le roi, dans plusieurs occasions, m’avait remarqué, chose bien rare pour un simple soldat, et qui me fait honneur. À Rosbach, pendant que le hauptmann derrière nous criait : « Forvertz ! » c’est Adam Schmitt qui commandait la compagnie. tout cela n’a servi à rien ; et maintenant quoique je reçoive une pension du roi de Prusse, je suis forcé de dire que les Républicains ont raison. Alors il vida brusquement son petit verre, et clignant de l’œil d’un air bizarre, il ajouta : Ils n’ont pas encore les mouvements réguliers des vieux soldats ; mais ils soutiennent bien une charge, et c’est à cela qu’on reconnaît les hommes solides dans les rangs. Après ces paroles du père Schmitt, chacun se mit à célébrer les idées nouvelles ; on aurait dit qu’il venait de donner le signal d’une confiance plus grande, et que chacun mettait au jour des pensées depuis longtemps tenues secrètes. Koffel, qui se plaignait toujours de n’avoir pas reçu d’instruction, dit que tous les enfants devraient aller à l’école aux frais du pays ; que Dieu n’ayant pas donné plus de cœur et d’esprit aux nobles qu’aux autres hommes, chacun avait droit à la rosée et à la lumière du ciel ; qu’ainsi l’ivraie n’étoufferait pas le bon grain, et qu’on ne prodiguerait pas inutilement aux chardons la culture qui pouvait faire prospérer des plantes plus utiles. Mme Thérèse répondit que la Convention nationale avait voté cinquante-quatre millions de francs pour l’instruction publique, avec le regret de ne pouvoir faire plus, dans un moment où toute l’Europe se levait contre elle, et où il lui fallait tenir quatorze armées sur pied. Les yeux de Koffel, en entendant cela, se remplirent de larmes, et je me rappellerai toujours qu’il dit d’une voix tremblante : qu’elle soit bénie, qu’elle soit bénie ! Tant pis pour nous ; mais, quand je devrais tout y perdre, c’est pour elle que sont mes vœux. Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu’il eut commencé, il n’en finit plus ; ce n’est pas seulement l’instruction des enfants qu’il demandait, lui, c’était le bouleversement de tout de fond en comble. On n’aurait jamais cru qu’un homme si paisible pouvait couver des idées pareilles. Je dis qu’il est honteux de vendre des régiments comme des troupeaux de bœufs, s’écriait-il d’un ton grave, la main étendue sur la table ; je dis qu’il est encore plus honteux de vendre des places de juges, parce que les juges, pour rentrer dans leur argent, vendent la justice ; je dis que les Républicains ont bien fait d’abolir les couvents, où s’entretiennent la paresse et tous les vices, et je dis que chacun doit être libre d’aller, de venir, de commercer, de travailler, d’avancer dans tous les grades sans que personne s’y oppose. Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas s’en aller ni travailler, le bon Dieu veut que les abeilles s’en débarrassent, ce qu’on a toujours vu, et ce qu’on verra toujours jusqu’à la fin des siècles. Le vieux Schmitt, alors plus à son aise, dit qu’il avait les mêmes idées que le mauser et Koffel ; et l’oncle, qui jusqu’alors avait gardé son calme, ne put s’empêcher d’approuver ces sentiments, les plus vrais, les plus naturels et les plus justes. Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il vaudrait mieux aller lentement et progressivement ; il faudrait employer des moyens de persuasion et de douceur, comme l’a fait le Christ ; ce serait plus sage ; et l’on obtiendrait les mêmes résultats. Mme Thérèse souriant alors, lui dit : monsieur Jacob, sans doute, sans doute, si tout le monde vous ressemblait ; mais depuis combien de centaines d’années le Christ a-t-il prêché la bonté, la justice et la douceur aux hommes ? Et pourtant, voyez si vos nobles l’écoutent ; voyez s’ils traitent les paysans comme des frères... C’est malheureux, mais il faut la guerre. Dans les trois ans qui viennent de se passer, la République a plus fait pour les droits de l’homme que les dix-huit cents ans avant. Croyez-moi, monsieur le docteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal, elle donne de l’audace aux gueux et ne produit rien de bon. Tous ceux qui se trouvaient là pensaient comme Mme Thérèse, et l’oncle Jacob allait répondre, lorsque le messager Clémentz, avec son grand chapeau recouvert d’une toile cirée et sa gibecière de cuir roux, entr’ouvrit la porte et lui tendit le journal. Vous ne prenez pas le café, Clémentz, lui dit l’oncle. je suis pressé, toutes les lettres sont en retard... Il sortit, et nous le vîmes repasser devant nos fenêtres en courant. L’oncle rompit la bande du journal et se mit à lire d’une voix grave les nouvelles de ces temps lointains. Quoique bien jeune alors, j’en ai gardé le souvenir ; cela ressemblait aux prédictions du mauser et m’inspirait un intérêt véritable. Le vieux Zeitblatt traitait les Républicains d’espèces de fous, ayant formé l’entreprise audacieuse de changer les lois éternelles de la nature. Il rappelait au commencement la manière terrible dont Jupiter avait accablé les Titans révoltés contre son trône, en les écrasant sous des montagnes, de sorte que, depuis, ces malheureux vomissent de la cendre et de la flamme dans les sépulcres du Vésuvius et de l’Etna. Puis il parlait de la fonte des cloches, dérobées au culte de nos pères et transformées en canons, l’une des plus grandes profanations qui se puissent concevoir, puisque ce qui devait donner la vie à l’âme était destiné maintenant à tuer le corps. Il disait aussi que les assignats ne valaient rien et que bientôt, quand les nobles seraient rentrés en possession de leurs châteaux et les prêtres de leurs couvents, ces papiers sans hypothèque ne seraient plus bons que pour allumer le feu des cuisines. Il avertissait charitablement les gens de les refuser à n’importe quel prix. Après cela venait la liste des exécutions capitales, et malheureusement elle était longue ; aussi le Zeitblatt s’écriait que ces Républicains feraient changer le proverbe « que les loups ne se mangent pas entre eux. » Enfin il se moquait de la nouvelle ère, prétendue républicaine, dont les mois s’appelaient vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, etc. Il disait que ces fous avaient l’intention de changer le cours des astres et de pervertir les saisons, de mettre l’hiver en été et le printemps en automne ; de sorte qu’on ne saurait plus quand faire les semailles ni les moissons ; que cela n’avait pas le sens commun, et que tous les paysans en France en étaient indignés. Koffel et le mauser, pendant cette lecture, se jetaient de temps en temps un coup d’œil rêveur, Mme Thérèse et le père Schmitt semblaient tout pensifs, personne ne disait rien. L’oncle lisait toujours, en s’arrêtant une seconde à chaque nouveau paragraphe, et la vieille horloge poursuivait sa cadence éternelle. Vers la fin, il était question de la guerre de Vendée, de la prise de Lyon, de l’occupation de Toulon par les Anglais et les Espagnols, de l’invasion de l’Alsace par Wurmser et de la bataille de Kaiserslautern, où ces fameux Républicains s’étaient sauvés comme des lièvres. Le Zeitblatt prédisait la fin de la République pour le printemps suivant, et finissait par ces paroles du prophète Jérémie, qu’il adressait au peuple français : « Ta malice te châtiera et tes infidélités te reprendront ; tu sera remis sous ton joug et dans tes liens rompus, afin que tu saches que c’est une chose amère que d’abandonner l’Éternel, ton Dieu ! » Alors l’oncle replia le journal et dit : Que penser de tout cela ? Chaque jour on nous annonce que cette République va finir ; il y a six mois elle était envahie de tous côtés, les trois quarts de ses provinces étaient soulevées contre elle, la Vendée avait remporté de grandes victoires et nous aussi ; eh bien ! maintenant elle nous a repoussés de presque partout, elle tient tête à toute l’Europe, ce que ne pourrait faire une grande monarchie ; nous ne sommes plus dans le cœur de ses provinces, mais seulement sur ses frontières, elle s’avance même chez nous, et l’on nous dit qu’elle va périr ! Si ce n’était pas le savant Dr Zacharias qui écrive ces choses, je concevrais de grands doutes sur leur sincérité. monsieur Jacob, répondit Mme Thérèse, ce docteur-là voit peut-être les choses comme il les désire ; cela se présente souvent et n’ôte rien à la sincérité des gens ; ils ne veulent pas tromper, mais ils se trompent eux-mêmes. Moi, dit le père Schmitt en se levant, tout ce que je sais, c’est que les soldats républicains se battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j’ai vus, j’ai plus peur pour nous que pour eux. Quant à Jupiter, qui met les gens sous le Vésuvius pour leur faire vomir du feu, c’est un nouveau genre de batterie que je ne connais pas, mais je voudrais bien le voir. Et moi, dit le mauser, je pense que ce Dr Zacharias ne sait pas ce qu’il dit ; si j’écrivais le journal à sa place, je le ferais autrement. Il se baissa près du fourneau pour ramasser une braise, car il éprouvait un grand besoin de fumer. Le vieux Schmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de l’oncle Jacob et saluant Mme Thérèse. Le lendemain, Mme Thérèse s’occupait déjà des soins du ménage ; elle visitait les armoires, dépliait les nappes, les serviettes, les chemises, et même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand-mère Lehnel ; elle mettait à part ce qu’on pouvait encore réparer, tandis que Lisbeth dressait le grand tonneau plein de cendres dans la buanderie. Il fallut faire bouillir l’eau jusqu’à minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants ce fut bien autre chose encore, lorsqu’il s’agit de blanchir, de sécher, de repasser et de raccommoder tout cela. Mme Thérèse n’avait pas son égale pour les travaux de l’aiguille ; cette femme, qu’on n’avait crue propre qu’à verser des verres d’eau-de-vie et à se trimbaler sur une charrette derrière un tas de sans-culottes, en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d’Anstatt. Elle apporta même chez nous l’art de broder des guirlandes, et de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée jusqu’alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes révolutions répandent la lumière. De plus, Mme Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine, sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu’on dérange leurs affaires. Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelquefois la vieille servante, comme les idées changent ; dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre République, et maintenant si vous partiez, je croirais que toute la maison s’en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous. lui répondait-elle en souriant, c’est tout simple, chacun tient à ses habitudes ; vous ne me connaissiez pas, je vous inspirais de la défiance ; chacun, à votre place, eût été de même. Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth ; ma place n’est pas ici, d’autres soins m’appellent ailleurs. Elle songeait toujours à son bataillon, et, lorsque Lisbeth s’écriait : vous resterez chez nous ; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant. Vous saurez qu’on vous considère beaucoup dans le village, et que les gens de bien vous respectent. Laissez là vos sans-culottes ; ce n’est pas la vie d’une honnête personne d’attraper des balles ou d’autres mauvais coups à la suite des soldats. Nous ne vous laisserons plus partir. Alors elle hochait la tête, et l’on voyait bien qu’un jour ou l’autre elle dirait : « Aujourd’hui, je pars ! » et que rien ne pourrait la retenir. D’un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix continuaient toujours, et c’était l’oncle Jacob qui les recommençait. Chaque matin il descendait pour convertir Mme Thérèse, disant que la paix devait régner sur la terre, que dans les premiers temps la paix avait été fondée par Dieu lui-même, non seulement entre les hommes, mais encore entre les animaux ; que toutes les religions recommandent la paix ; que toutes les souffrances viennent de la guerre : la peste, le meurtre, le pillage, l’incendie ; qu’il faut un chef à la tête des États pour maintenir l’ordre, et par conséquent des nobles qui soutiennent ce chef ; que ces choses avaient existé de tout temps, chez les Hébreux, chez les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Romains ; que la république de Rome avait compris cela, que les consuls et les dictateurs étaient des espèces de rois soutenus par de nobles sénateurs, soutenus eux-mêmes par de nobles chevaliers, lesquels s’élevaient au-dessus du peuple ; que tel était l’ordre naturel et qu’on ne pouvait le changer qu’au détriment des plus pauvres eux-mêmes ; car, disait-il, les pauvres, dans le désordre, ne trouvent plus à gagner leur vie et périssent comme les feuilles en automne, lorsqu’elles se détachent des branches qui leur portaient la sève. Il disait encore une foule de choses non moins fortes ; mais toujours Mme Thérèse trouvait de bonnes réponses soutenant que les hommes sont égaux en droits par la volonté de Dieu ; que le rang doit appartenir au mérite et non à la naissance ; que des lois sages, égales pour tous, établissent seules des différences équitables entre les citoyens, en approuvant les actions des uns et condamnant celles des autres ; qu’il est honteux et misérable d’accorder des honneurs et de l’autorité à ceux qui n’en méritent pas ; que c’est avilir l’autorité et l’honneur lui-même en les faisant représenter par des êtres indignes, et que c’est détruire dans tous les cœurs le sentiment de la justice, en montrant que cette justice n’existe pas, puisque tout dépend du hasard de la naissance ; que pour établir un tel état de choses, il faut abrutir les hommes, parce que des êtres intelligents ne le souffriraient pas ; qu’un tel abrutissement est contraire aux lois de l’Éternel ; qu’il faut combattre par tous les moyens ceux qui veulent le produire à leur profit, même par la guerre, le plus terrible de tous, il est vrai, mais dont le crime retombe sur la tête de ceux qui le provoquent en voulant fonder l’iniquité éternelle ! Chaque fois que l’oncle entendait ces réponses, il devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre Mme Thérèse. Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu’il croyait invincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps ; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs et des Égyptiens, voyait tout de suite le fond des choses, et détruisait les preuves historiques de l’oncle par le bon sens. Malgré tout cela, l’oncle Jacob ne se fâchait pas : au contraire, il s’écriait d’un air d’admiration : Quelle femme vous êtes, madame Thérèse ! Sans avoir étudié la logique, vous répondez à tout ! Je voudrais bien voir la mine que ferait le rédacteur du Zeitblatt en discutant contre vous ; je suis sûr que vous l’embarrasseriez, malgré sa grande science et même sa bonne cause ; car la bonne cause est de notre côté, seulement je la défends mal. Alors ils riaient tous deux ensemble, et Mme Thérèse disait : Vous défendez très bien la paix, je suis de votre avis ; seulement tâchons de nous débarrasser d’abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu’eux. Vous et moi nous serions bientôt d’accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice ; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c’est la seule voix qu’ils entendent, et la seule raison qu’ils comprennent. L’oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m’étonnait beaucoup, il avait même l’air content d’avoir été battu. Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l’oncle Jacob, c’était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, Mme Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous déranger, et s’asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l’oreille dans une sorte de ravissement ; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s’écriait : À la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que Mme Thérèse t’explique si bien. Quel bonheur pour toi d’avoir un maître pareil ! Tu ne sauras cela que plus tard. Il m’embrassait tout attendri : ce que Mme Thérèse faisait pour moi, il l’estimait plus que pour lui-même. Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m’ennuyait pas une minute durant ses leçons ; voyait-elle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient ; elle avait surtout un certain catéchisme républicain, plein de traits nobles et touchants, d’actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire. Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser et Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude ; Mme Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer jusqu’à la consommation des siècles, lorsqu’un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l’oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses. Un matin l’oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau ; Mme Thérèse cousait près de la fenêtre, et moi j’attendais un bon moment pour m’échapper avec Scipio. Dehors, notre voisin Spick fendait du bois ; aucun autre bruit ne s’entendait au village. La lecture de l’oncle semblait l’intéresser beaucoup ; de temps en temps il levait sur nous un regard en disant : Ces Républicains ont de bonnes choses ; ils voient les hommes en grand... Je conçois que la jeunesse adopte leurs doctrines, car tous les êtres jeunes, sains de corps et d’esprit, aiment la vertu ; les êtres décrépits avant l’âge par l’égoïsme et les mauvaises passions peuvent seuls admettre des principes contraires. Quel dommage que de pareilles gens recourent sans cesse à la violence !... Alors Mme Thérèse souriait, et l’on se remettait à lire. Cela durait depuis environ une demi-heure, et Lisbeth, après avoir balayé le seuil de la maison, était sortie faire sa partie de commérage chez la vieille Roesel, comme à l’ordinaire, lorsque tout à coup un homme à cheval s’arrêta devant notre porte. Il avait un gros manteau de drap bleu, un bonnet de peau d’agneau, le nez camard et la barbe grise. L’oncle venait de déposer son livre ; nous regardions tous cet inconnu par les fenêtres. On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur, dit Mme Thérèse. L’homme, après avoir attaché son cheval au pilier du hangar, entrait dans l’allée. Voici une lettre de la part de M. Veuillez vous asseoir, monsieur, dit l’oncle. L’oncle, en lisant la lettre, devint tout pâle et durant une minute il parut comme troublé, regardant Mme Thérèse d’un œil vague. Je dois rapporter la réponse s’il y en a, dit l’homme. Vous direz à Feuerbach que je le remercie ; c’est toute la réponse. Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager que nous vîmes s’éloigner dans la rue, conduisant son cheval par la bride, vers l’auberge du Cruchon-d’Or. Il allait sans doute se rafraîchir avant de se remettre en route. Nous vîmes aussi l’oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar. Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle. Je sortis aussitôt et je vis l’oncle qui se promenait de long en large devant la grange ; il tenait toujours la lettre, sans avoir l’idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de la maison, le regardait d’un air étrange, les mains croisées sur sa hache ; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres. Il faisait très froid dehors, je rentrai. Mme Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre ; moi, je m’assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir. Toutes ces choses, je m’en suis toujours souvenu durant mon enfance ; mais ce qui vint ensuite m’a longtemps produit l’effet d’un rêve, car je ne pouvais le comprendre, et ce n’est qu’avec l’âge, en y pensant plus tard, que j’en ai saisi le sens véritable. Je me rappelle bien que l’oncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu’à se nuire ; qu’il s’assit à l’intérieur de la petite fenêtre, non loin de la porte, et qu’il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach ; tandis que Mme Thérèse l’écoutait debout à gauche, dans sa petite veste à double rangée de boutons, les cheveux tordus sur la nuque, droite et calme. Tout cela je le vois, et je vois aussi Scipio, le nez en l’air et la queue en trompette au milieu de la salle. Seulement la lettre étant écrite en allemand de Saxe, tout ce que je pus y comprendre, c’est qu’on avait dénoncé l’oncle Jacob comme un Jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution ; que Mme Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu’un officier prussien, accompagné d’une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence avec les autres prisonniers. Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l’oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu’ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu’ils les envoyaient jusqu’en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres. Mais ce qui me parut inconcevable, c’est la façon dont l’oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s’indigna contre l’avis et les conseils de son vieux camarade. Ce jour-là, notre petite salle, si paisible, fut le théâtre d’un terrible orage, et je doute que, depuis les premiers temps de sa fondation, elle en eût vu de semblable. L’oncle accusait Feuerbach d’être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l’arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat et le Hundsrück en pays conquis ; il s’écriait qu’il existait des lois à Mayence, à Trêves, à Spire, aussi bien qu’en France ; que Mme Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens ; qu’on n’avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandonnées ; qu’elle était libre ; qu’il ne souffrirait pas qu’on mît la main sur elle ; qu’il protesterait ; qu’il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel, de Heidelberg ; qu’il écrirait, qu’il se défendrait, qu’il remuerait le ciel et la terre ; qu’on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la sorte ; qu’on serait étonné de ce qu’un homme paisible était capable de faire pour la justice et le droit. En disant ces choses, il allait et venait, il avait les cheveux ébouriffés ; il mêlait toutes les anciennes ordonnances qui lui revenaient en mémoire, et les récitait en latin. Il parlait aussi de certaines sentences des droits de l’homme qu’il venait de lire, et de temps en temps il s’arrêtait, appuyant le pied à terre avec force, en pliant le genou, et s’écriant : Je suis sur les fondements du droit, sur les bases d’airain de nos anciennes chartes. Cette femme est à moi, je l’ai recueillie et sauvée : « La chose abandonnée, res derelicta est res publica, res vulgata. » Je ne sais pas où il avait appris tout cela ; c’est peut-être à l’Université de Heidelberg, en entendant discuter ses camarades entre eux. Mais alors toutes ces vieilles rubriques lui passaient par la tête, et il avait l’air de répondre à dix personnes qui l’attaquaient. Mme Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse ; les citations de l’oncle l’étonnaient sans doute, mais voyant les choses clairement, comme d’habitude, elle comprenait sa position véritable. Ce n’est qu’au bout d’une grande demi-heure, lorsque l’oncle ouvrit son secrétaire, et qu’il s’assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu’elle lui posa doucement la main sur l’épaule, et lui dit avec attendrissement : N’écrivez pas, monsieur Jacob, c’est inutile : avant que votre lettre n’arrive, je serai déjà loin. L’oncle la regardait alors tout pâle. Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela ; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu’ils me délivreraient en marchant sur Landau ; mais puisqu’il en est autrement, il faut que je parte. Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de grands chagrins ; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre : vous ne voyez que la justice ! Mais en temps de guerre, la justice n’est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m’emmèneront parce que c’est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne : la loi, la vie, l’honneur, la raison des gens ne sont rien ; leur consigne passe avant tout. L’oncle, renversé dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre ; seulement il avait pris la main de Mme Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire ; puis, se relevant, la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en vouant les oppresseurs du genre humain à l’exécration des siècles futurs, en maudissant Richter et tous les gueux de son espèce, et déclarant d’une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu’il le voyait maintenant, et que toutes les vieilles lois, les vieux fatras des ordonnances, des règlements et des chartes de toutes sortes n’avaient jamais profité qu’aux nobles et aux moines contre les pauvres gens. Ses joues se gonflaient, il trébuchait, il ne parlait plus, il bredouillait ; il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d’enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers Mme Thérèse, et les joues rouges jusqu’à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté ; il lui tenait les deux mains et disait : vous serez très bien chez le vieux Ganglof... C’est un homme qui m’est tout dévoué... Je les ai sauvés, lui et son fils... Les Prussiens n’iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz ! Mais Mme Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l’oncle à sa place, et qu’elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route que d’exposer à un tel malheur l’homme qui l’avait sauvée d’entre les morts. Elle dit cela d’une voix très ferme, mais l’oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l’ennuyait le plus, c’était de voir partir Mme Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie ; il ne pouvait supporter cette idée et s’écriait : c’est une race pleine de jactance et de brutalité... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers... c’est une honte pour mon pays... J’aurais voulu le cacher, mais il faut que je l’avoue maintenant : c’est affreux ! Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d’anciens prisonniers de mon bataillon : nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés par l’escorte. Mais les gens de la campagne sont bons chez vous, ce sont de braves gens... et les Français sont gais, monsieur le docteur... il n’y aura que la route de pénible et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet : les Français ont des égards pour les femmes. Je vois cela d’avance, fit-elle en souriant toute mélancolique, un d’entre nous marchera devant en chantant un vieil air de l’Auvergne pour marquer le pas, ou bien un air plus joyeux de la Provence, pour éclaircir votre ciel gris ; nous ne serons pas aussi malheureux que vous pensez, monsieur Jacob. Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu’elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon cœur se fendait. c’est alors que je sentis combien nous l’aimions, combien cela nous faisait de peine d’être forcés de la voir partir ; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l’oncle, s’asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence ; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Mme Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter ; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant : Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi... Vous penserez quelquefois à moi, n’est-ce pas ? Moi, je ne vous oublierai jamais ! Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin. Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîmes un peu de calme. Alors l’oncle, se mouchant avec force, dit : Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument ; mais il m’est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village. Si l’une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m’oublierais... car maintenant ma patience est à bout... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n’arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau ; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas. monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection ? Cela se fera donc de la sorte, dit l’oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble. Il vint m’embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit : Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent cœur. Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour : c’est une bonne pensée de se dire qu’on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment ! Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de Mme Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle ; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d’être désolés. Moi, ce qui me semblait le plus amer, c’était de quitter mon ami Scipio ; je n’osais pas le dire, mais en pensant qu’il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l’admiration universelle, que je n’aurais plus le bonheur de lui voir faire l’exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m’abreuver d’amertume, c’est que Scipio, grave et pensif, était venu s’asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d’un air aussi chagrin que s’il eût compris qu’il fallait nous séparer dans les siècles des siècles. quand je pense à ces choses, encore aujourd’hui je m’étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle ; je restais le nez en l’air, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d’un genou. L’oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher. Mme Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert l’armoire du vieux linge, et se taillait, dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route ; on entendait crier les ciseaux sur la table, elle ajustait les pièces avec son adresse ordinaire. Enfin, quand tout fut prêt, elle tira de sa poche une aiguille et du fil, puis elle s’assit, mit le dé au bout de son doigt, et depuis cet instant on ne vit plus que sa main aller et venir comme l’éclair. Tout cela se faisait dans le plus grand silence ; on n’entendait que le pas lourd de l’oncle sur le plancher et la marche cadencée de notre vieille horloge, que ni nos joies ni notre désolation ne faisaient avancer ou retarder d’une seconde. Ainsi va la vie ; le temps qui marche ne demande pas : « Êtes-vous tristes ? est-ce le printemps, l’automne ou l’hiver ? » Et ces millions d’atomes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, et dont la vie commence et finit d’un tic-tac à l’autre, comptent autant pour lui que l’existence d’un vieillard de cent ans. nous sommes bien peu de chose. Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l’oncle s’arrêta et lui dit : Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin ; Mme Thérèse part. Et comme la vieille servante le regardait toute saisie : Les Prussiens la réclament, dit-il d’une voix enrouée ; ils ont la force pour eux... Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant l’un après l’autre, elle releva son bonnet sur sa tête, comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit : Il le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit Mme Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière... Alors la vieille, que l’indignation suffoquait, dit : J’ai toujours pensé que ces Prussiens n’étaient pas grand-chose : des tas de gueux, de véritables bandits ! Venir attaquer une honnête femme ? Si les hommes avaient pour deux liards de cœur, est-ce qu’ils souffriraient ça ? lui demanda l’oncle, dont la face se ranimait, car l’indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement. Moi, je chargerais mes kougelreiter [7] s’écria Lisbeth, je leur dirais par la fenêtre : « Passez votre chemin, bandits ! n’entrez pas, ou gare ! » Et le premier qui dépasserait la porte, je l’étendrais raide. Oui, oui, fit l’oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils ; mais nous ne sommes pas les plus forts. Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts. La table mise, nous dînâmes tout rêveurs. Ce n’est qu’à la fin, lorsque l’oncle alla chercher une vieille bouteille de bourgogne à la cave, et que rentrant il s’écria tristement : Réjouissons un peu nos cœurs, et fortifions-nous contre ces grands chagrins qui nous accablent. Qu’avant votre départ, madame Thérèse, ce vieux vin qui vous a rendu la force, et qui nous a tous égayés un jour de bonheur, brille encore au milieu de nous, comme un rayon de soleil, et dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent. Ce n’est qu’au moment où d’une voix ferme, il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage. Mais quelques instants après, lorsque, s’adressant à Lisbeth, il lui dit de chercher un verre pour trinquer avec Mme Thérèse, et que la pauvre vieille se mit à fondre en larmes, le tablier sur la figure, alors notre fermeté disparut, et tous ensemble nous nous mîmes à sangloter comme des malheureux. Oui, oui, disait l’oncle, nous avons eu du bonheur ensemble... voilà l’histoire humaine : les instants de joie passent vite et la douleur dure longtemps. Celui qui nous regarde là-haut sait pourtant que nous ne méritons pas de souffrir ainsi, que des êtres méchants nous ont désolés ; mais il sait aussi que la force, la vraie force est dans sa main, et qu’il pourra nous rendre heureux dès qu’il le voudra. C’est pour cela qu’il permet ces iniquités, car il a confiance dans la réparation. Soyons donc calmes et fions-nous en lui. À la santé de Mme Thérèse ! Et nous bûmes tous, les joues couvertes de larmes. Lisbeth, en entendant parler de la puissance de Dieu, s’était un peu calmée, car elle avait des sentiments pieux, et pensa que les choses devaient être ainsi, pour le plus grand bien de tous dans la vie éternelle, mais elle n’en continua pas moins à maudire les Prussiens du fond de l’âme, et tous ceux qui leur ressemblaient. Après dîner, l’oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Richter et tous les gueux d’Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de Mme Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien, et lui promit de modérer sa langue. Puis l’oncle sortit pour aller voir le mauser. Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Mme Thérèse continua ses préparatifs de départ ; Lisbeth l’aidait et voulait fourrer dans son sac une foule de choses inutiles, disant qu’il faut de tout en route, qu’on est content de trouver ce qu’on a mis dans un coin, qu’étant un jour allée à Pirmasens, elle avait bien regretté son peigne et ses tresses à rubans. Non, Lisbeth, disait-elle, songez donc que je ne voyagerai pas en voiture, et que tout cela sera sur mon dos : trois bonnes chemises, trois mouchoirs, deux paires de souliers et quelques paires de bas suffisent. À toutes les haltes, on s’arrête une heure ou deux près de la fontaine ; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des soldats ? Mon Dieu, que de fois je l’ai faite ! Nous autres Français, nous aimons à être propres, et nous le sommes toujours avec notre petit paquet. Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu’elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique ; je ne savais pas pourquoi ; mais je le sus plus tard, lorsque l’oncle revint. La journée s’avançait ; sur les quatre heures, la nuit commençait à se faire ; en ce moment, tout était prêt, le sac renfermant les effets de Mme Thérèse pendait au mur. Elle s’assit au coin du fourneau, m’attirant sur ses genoux en silence ; Lisbeth rentra dans la cuisine préparer le souper, et dès lors aucune parole ne fut échangée ; la pauvre femme rêvait sans doute à l’avenir qui l’attendait sur la route de Mayence, au milieu de ses compagnons d’infortune ; elle ne disait rien, et je sentais sa douce respiration sur ma joue. Cela durait depuis une demi-heure, et la nuit était venue, lorsque l’oncle ouvrit la porte, en demandant : J’ai prévenu Koffel, le mauser et le vieux Schmitt ; tout va bien ; ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons ; mais j’espère qu’il s’exercera tout seul à lire en français, et qu’il se rappellera toujours qu’un homme ne vaut que par ses connaissances. Alors Mme Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail ; elle souriait, et l’oncle disait : Quel heureux caractère ont ces Français ! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fond de gaieté naturelle ; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j’appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous. Mais de cette journée, dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire, parce qu’elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j’aimais ; de tout ce jour, ce qui m’attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d’un air rêveur, Mme Thérèse se prit tout à coup à dire : Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et cependant il faut que je vous fasse encore une demande. C’est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir de moi... Qu’il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu’il n’ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière. Comme elle disait cela, je crus sentir mon cœur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu’au fond des entrailles. J’étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau ; je pris mon Scipio, je l’attirai, j’enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues ; il me semblait qu’on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j’avais perdus. L’oncle me regardait tout surpris ; il comprit sans doute ce que j’avais souffert en songeant qu’il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à Mme Thérèse sur le sacrifice qu’elle s’imposait, il dit simplement : J’accepte, madame Thérèse, j’accepte pour Fritzel, afin qu’il se souvienne combien vous l’avez aimé ; qu’il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre compagnon, mais encore celui de Petit-Jean, votre frère ; qu’il ne l’oublie jamais et qu’il vous aime aussi. Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas Mme Thérèse ? Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j’allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus ; je me tenais près d’elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de joie inexprimable. Il fallut du temps pour m’apaiser. Mme Thérèse, en m’embrassant, disait : « Cet enfant a bon cœur, il s’attache facilement, c’est bien ! » ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie. Après le souper, Koffel, le mauser et le vieux Schmitt arrivèrent gravement, le bonnet sous le bras ; ils exprimèrent à Mme Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de Richter, auquel tout le monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d’un trait pareil. On s’était assis autour du fourneau ; Mme Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela son caractère, ferme, décidé, ne l’abandonnait pas. Écoutez, mes amis, dit-elle, si le monde était semé de roses, et si l’on ne trouvait partout que des gens de cœur pour célébrer la justice et le bon droit, quel mérite aurait-on à soutenir ces principes ? Franchement, cela ne vaudrait pas la peine de vivre ! Nous avons de la chance d’arriver dans un temps où l’on fait de grandes choses, où l’on combat pour la liberté ; du moins on parlera de nous, et notre existence n’aura pas été inutile : toutes nos misères, toutes nos souffrances, tout notre sang répandu formeront un sublime spectacle pour les générations futures ; tous les gueux frémiront en pensant qu’ils auraient pu nous rencontrer et que nous les aurions balayés, et toutes les grandes âmes regretteront de n’avoir pu prendre part à nos travaux. Ne me plaignez donc pas ; je suis fière et je suis heureuse de souffrir pour la France qui représente dans le monde la liberté, la justice et le droit. Vous nous croyez peut-être battus ? C’est une erreur : nous avons reculé d’un pas hier, nous en ferons vingt en avant demain. Et si par malheur la France ne représente plus un jour cette grande cause que nous défendons, d’autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la justice et la liberté sont immortelles, et tous les despotes du monde ne parviendront jamais à les détruire. Quant à moi, je pars pour Mayence et peut-être pour la Prusse, escortée par des soldats de Brunswick ; mais souvenez-vous de ce que je vous dis : les Républicains n’en sont encore qu’à leur première étape, et je suis sûre qu’avant la fin de l’année prochaine ils viendront me délivrer. Ainsi parlait cette femme fière, qui souriait, et dont les yeux étincelaient. On voyait bien que les misères n’étaient rien pour elle, et chacun pensait : « Si ce sont là les femmes républicaines, qu’est-ce que les hommes doivent donc être ?... » Koffel pâlissait de plaisir en l’écoutant parler ; le mauser clignait de l’œil à l’oncle et lui disait tout bas : Tout ça, je le sais depuis longtemps, c’est écrit dans mon livre ; il faut que ces choses arrivent... Le vieux Schmitt, ayant demandé la permission d’allumer sa pipe, lançait de grosses bouffées coup sur coup, et murmurait entre ses dents : Quel malheur que je n’aie pas vingt ans ! j’irais m’engager chez ces gens-là ! Qu’est-ce qui m’empêcherait de devenir général comme le premier venu ? Enfin, sur le coup de neuf heures, l’oncle dit : il faudra partir avant le jour... Je crois que nous ferions bien d’aller prendre un peu de repos. Et tout le monde se leva dans une sorte d’attendrissement ; on s’embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances, en se promettant de ne jamais s’oublier. Koffel et Schmitt sortirent les premiers, le mauser et l’oncle s’entretinrent un instant tout bas sur le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre ; le ciel, d’un bleu sombre, fourmillait d’étoiles. Mme Thérèse, Scipio et moi nous sortîmes contempler ce magnifique spectacle, qui montre bien la petitesse et la vanité des choses humaines quand on y pense, et qui confond l’esprit par sa grandeur sans bornes. Puis le mauser s’éloigna, serrant de nouveau la main de l’oncle ; on le voyait comme en plein jour marcher dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la ruelle des Orties, et, le froid étant très vif, nous rentrâmes tous en nous souhaitant le bonsoir. L’oncle, sur le seuil de ma chambre, m’embrassa et me dit d’une voix étrange, en me serrant sur son cœur : et conduis-toi bien, cher enfant ! Il entra chez lui tout ému. Moi, je ne pensais qu’au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit ; il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes ; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque respiration, et je n’aurais pas changé mon sort contre celui de l’empereur d’Allemagne. Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicité. L’oncle allait et venait chez lui ; je l’entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l’hiver ; je pensai qu’il avait l’idée de veiller, et je finis par m’endormir profondément. Neuf heures sonnaient à l’église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison ; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte. L’idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre Mme Thérèse, et je souhaitai de tout mon cœur que l’oncle Jacob n’eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après, je descendais l’escalier, et je découvrais au bout de l’allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman, la grande sabretache pendant jusqu’au-dessous de l’étrier, et le sabre au poing. L’officier, un petit blond très maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d’un roux fauve, se tenait en travers de l’allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d’un air effrayé. Plus loin, s’étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l’un sur l’autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Richter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l’oncle. Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin ? Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth. Entre cinq et six heures, monsieur le commandant ; il faisait encore nuit ; j’ai moi-même accroché la lanterne au traîneau. Vous aviez donc reçu l’avis de notre arrivée ? dit l’officier en lui lançant un coup d’œil perçant. Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gêne. Sauf votre respect, j’ai vu le Dr Jacob hier soir ; c’est un de mes amis... Cette pauvre vieille ne sait rien... Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s’en débarrasser, et quand il a vu qu’elle pouvait supporter le voyage, il a profité du premier moment. Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route ? s’écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds. vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par le Waldeck et la montagne ; il y a plus d’un chemin pour aller à Kaiserslautern. L’officier, sans répondre, sauta de son cheval, il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche ; puis il ressortit et dit en se remettant en selle : Allons, voilà notre affaire faite ; le reste ne nous regarde plus. Il se dirigea vers le Cruchon-d’Or, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d’un œil louche ; ils remontèrent ensemble les marches de l’auberge, et Scipio, qui s’était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces. Les hussards se rafraîchirent au Cruchon-d’Or, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n’en eûmes plus de nouvelles. Lisbeth et moi nous pensions que l’oncle reviendrait à la nuit, mais quand nous vîmes s’écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre on peut s’imaginer notre inquiétude. Scipio montait et descendait dans la maison ; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant Mme Thérèse, reniflant et pleurant d’un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait ; mille idées de malheurs nous passaient par la tête. Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait : tout cela n’est rien ; le docteur a voulu recommander Mme Thérèse ; il ne pouvait pas la laisser partir avec les prisonniers, c’était contraire au bon sens ; il aura demandé une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l’hôpital de Kaiserslautern... Toutes ces démarches demandent du temps... Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très calme ; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse. Malheureusement le garde forestier Roedig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d’Anstatt, et, s’étant arrêté quelques instants à l’auberge de Spick, il raconta que l’oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu’il s’y était même arrêté un instant avec Mme Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que l’oncle paraissait tout joyeux, et qu’il avait deux longs kougelreiter dans les poches de sa houppelande. Alors le bruit courut que le Dr Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale ; Richter et Spick criaient partout qu’il méritait d’être fusillé, que c’était une abomination, et qu’il fallait confisquer ses biens. Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s’était sans doute trompé de chemin à cause des grandes neiges, qu’il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que l’oncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier, et l’indignation augmentait de jour en jour. Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que l’oncle Jacob était un jacobin ; il me fallait livrer bataille pour le défendre, et malgré le secours de Scipio, je rentrai plus d’une fois à la maison le nez meurtri. Lisbeth se désolait surtout des bruits de confiscation : disait-elle les mains jointes, quel malheur, à mon âge, d’être forcée de faire son paquet et d’abandonner une maison où l’on a passé la moitié de sa vie ! Le mauser seul conservait son air tranquille. Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il ; je vous répète que le Dr Jacob se porte bien et qu’on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j’en réponds. Il clignait de l’œil d’un air malin, et finissait toujours par dire : Maintenant elles s’accomplissent et tout va très bien. Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille du village, excitée par ce gueux de Richter, commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu’un beau matin tout rentra subitement dans l’ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait : Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hé ! Il n’en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue ; c’était pire qu’à l’arrivée des Républicains, car personne ne s’arrêtait : on allait... Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés s’éloigner en cahotant. Puis arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, pêle-mêle dans un grand désordre ; puis des cavaliers démontés, leur portemanteau sur l’épaule et couverts de boue jusqu’à l’échine. Tous ces hommes semblaient harassés ; mais ils ne s’arrêtaient pas, ils n’entraient pas dans les maisons, et marchaient comme s’ils avaient eu le diable à leurs trousses. Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d’un air morne. En jetant les yeux sur la côte du Birkenwald, on voyait la file des voitures, des caissons, de la cavalerie et de l’infanterie se prolonger bien au-delà du bois. C’était l’armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Frœschwiller, comme nous l’avons appris plus tard ; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien, c’est que le lendemain de bonne heure, le mauser et Koffel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l’oncle Jacob, et le mauser, en nous la montrant, dit : le règne de la justice et de l’égalité commence... Il s’assit devant notre table, les deux coudes écartés. J’étais près de lui et je lisais par-dessus son épaule ; Lisbeth, toute pâle, écoutait derrière, et Koffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par cœur. Donc il lut ce qui suit, en s’arrêtant parfois pour nous regarder d’un air d’enthousiasme : « Wissembourg, le 8 nivôse, an II « Aux citoyens Mauser et Koffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut et fraternité ! « La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d’abord joie, concorde et prospérité. « Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces lignes de Wissembourg, au milieu des triomphes de la guerre : nous avons chassé les Prussiens de Frœschwiller, et nous sommes tombés sur les Autrichiens au Geisberg comme le tonnerre. « Ainsi l’orgueil et la présomption reçoivent leur récompense ; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meilleures ; mais c’est terrible d’en venir à de telles extrémités, oui, c’est terrible ! « Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais en moi-même sur l’aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille Allemagne ; je déplorais leur esprit d’injustice, leur égoïsme ; je me demandais si mon devoir d’honnête homme n’était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d’adopter les principes de justice, d’égalité et de fraternité proclamés par la Révolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble, car l’homme tient aux idées qu’il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand déchirement. Néanmoins j’hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la malheureuse prisonnière que j’avais recueillie, je ne pus en supporter davantage : au lieu de conduire Mme Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j’ai faite avec l’aide de Dieu. « À trois heures de l’après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et comme Mme Thérèse regardait, elle entendit le tambour et s’écria : « Ce sont les Français ! Monsieur le docteur, vous m’avez trompée ! » Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j’étais ému ! « Sur la route, depuis les Trois-Maisons jusqu’à la place du Temple-Neuf, les soldats criaient : « Voici la citoyenne Thérèse ! » Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du traîneau, plusieurs m’embrassèrent avec une véritable effusion. D’autres me serraient les mains, enfin on m’accablait d’honneurs. « Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de Mme Thérèse et du petit Jean ; ces choses ne sont pas à peindre ! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le commandant Duchêne, qui n’est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs larmes : c’était un spectacle comme je n’en ai jamais vu de ma vie. Le petit Jean est un brave garçon ; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l’aime bien. « En ce même jour, il se passa des événements extraordinaires à Pirmasens. Les Républicains campaient autour de la ville ; le général Hoche annonça qu’on allait prendre les quartiers d’hiver, et qu’il fallait construire des baraques. Mais les soldats refusèrent ; ils voulaient loger dans les maisons. Alors le général déclara que ceux qui refuseraient le service ne marcheraient pas au combat. J’ai moi-même assisté à cette proclamation, qui se lisait dans les compagnies, et j’ai vu le général Hoche forcé de pardonner à ces hommes devant le palais du prince, car ils étaient dans le plus grand désespoir. « Le général ayant appris qu’un médecin d’Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon de la deuxième brigade, je reçus l’ordre, vers huit heures, d’aller à l’Orangerie. Il était là près d’une table de sapin, habillé comme un simple hauptmann, avec deux autres citoyens qu’on m’a dit être les conventionnels Lacoste et Baudot, deux grands maigres, qui me regardaient de travers. Le général vint à ma rencontre : c’est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front ; il s’arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait l’armée de la Moselle, j’étais troublé ; mais tout à coup il me tendit la main et me dit : « Docteur Wagner, je vous remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse ; vous êtes un homme de cœur. » « Puis il m’emmena près de la table, où se trouvait déployée une carte, et me demanda différents renseignements sur le pays d’une façon si claire, qu’on aurait cru qu’il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais ; les deux autres écoutaient en silence. Finalement, il me dit : « Docteur Wagner, je ne puis vous proposer de servir les armées de la République, votre nationalité s’y oppose ; mais le 1er bataillon de la 2e brigade vient de perdre son chirurgien-major, le service de nos ambulanciers est encore incomplet, nous n’avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d’honneur : l’humanité n’a pas de patrie ! Il écrivit quelques mots au bout de la table, et me prit encore une fois la main en me disant : « Docteur, croyez à mon estime ! » « Mme Thérèse m’attendait dehors, et quand elle sut que j’allais être à la tête de l’ambulance du 1er bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie. « Nous pensions tous rester à Pirmasens jusqu’au printemps, les baraques étaient en train de se bâtir, quand la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l’ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. J’avais deux chevaux, l’un sous moi, l’autre en main ; j’étais au milieu des officiers, près du commandant Duchêne. « Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait : « Par ici... Vers onze heures la lune se montra, nous étions en pleine montagne : toutes les cimes étaient blanches de neige. Les hommes à pied, le fusil sur l’épaule, couraient pour se réchauffer ; deux ou trois fois il me fallut descendre de cheval, tant j’avais l’onglée. Mme Thérèse, dans sa charrette couverte d’une toile grise, me tendait la gourde, et les capitaines étaient toujours là, prêts à la recevoir après moi ; plus d’un soldat avait aussi son tour. « Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach, sous la grande côte boisée de Steinfelz, à trois quarts de lieue de Wœrth. Alors, de tous les côtés on entendit crier : « Halte !... Ceux de derrière arrivaient toujours ; à six heures et demie toute l’armée était réunie dans un vallon, et l’on se mit à faire la soupe. « Le général Hoche, que j’ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait ; il semblait de bonne humeur. Il entra dans la dernière maison du village ; les gens étaient étonnés de nous voir à cette heure, comme ceux d’Anstatt à l’arrivée des Républicains. Les maisons sont si petites ici et si misérables, qu’il fallut porter deux tables dehors, et que le général tint conseil en plein air avec ses officiers, pendant que les troupes cuisaient ce qu’elles avaient emporté. « Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre. « À huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen, nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Frœschwiller et de Wœrth ; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s’élevaient les unes au-dessus des autres. « Toute l’armée comprit alors que nous avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta d’abord un coup terrible ; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D’abord ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fossés garnis de palissades, et derrière on voyait très bien les canonniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte. « Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très joyeux. Le bruit s’étant répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs pour chaque pièce enlevée à l’ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur l’oreille, et regardaient les canons en criant : « Adjugé ! Il y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d’entendre ces plaisanteries. « Nous autres, l’ambulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir. « Mme Thérèse était à trente ou quarante pas en avant de moi, j’allai me mettre près d’elle avec mes deux aides, dont l’un a été garçon apothicaire à Landrecies, et l’autre dentiste, et qui se sont fait chirurgiens d’eux-mêmes. Mais ils ont déjà de l’expérience, et ces jeunes gens, avec un peu de loisir et de travail, deviendront peut-être quelque chose. Mme Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon. « Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries sur les collines de Reichshofen, et l’infanterie fit halte au milieu de la vallée. « Il y eut encore une délibération, puis toute l’infanterie se rangea en trois colonnes ; l’une passa sur la gauche, dans la gorge de Réebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l’arme au bras. « Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée. « Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, un horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit ; tout fut couvert de fumée : c’étaient les Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s’étant un peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte ; ils allongeaient le pas, des quantités de blessés restaient derrière, les uns étendus sur la face, les autres assis et cherchant à se relever. « Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Républicains : « À la baïonnette ! » Et toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière où l’on donne un coup de pied. On ne se voyait plus, parce que le vent poussait la fumée sur nous, et l’on ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir ; ces animaux sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines à les retenir. « De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière ; les uns, à coups de crosse, essayaient de renverser les retranchements, d’autres cherchaient un passage, les commandants à cheval, l’épée en l’air, animaient leurs hommes, et de l’autre côté les Prussiens lançaient des coups de baïonnette, lâchaient leurs fusils dans le tas, ou levaient des deux mains leurs grands refouloirs comme des massues pour assommer les gens. Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l’on ne pouvait savoir comment cela finirait. « Le général Hoche envoyait ses officiers l’un après l’autre porter de nouveaux ordres ; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait et les Républicains commençaient à reculer, quand le général descendit lui-même ventre à terre ; dix minutes après, le chant de la Marseillaise couvrait tout le tumulte ; ceux qui avaient reculé revenaient à la charge. « La seconde attaque commença plus furieuse que la première. Les canons seuls tonnaient encore et renversaient des files d’hommes. Tous les Républicains s’avançaient en masse, Hoche au milieu d’eux. Nos batteries tiraient aussi sur les Prussiens. Ce qui se passa quand les Français furent encore une fois près des palissades est quelque chose d’impossible à décrire. Si le père Adam Schmitt avait été avec nous, il aurait vu ce qu’on peut appeler une terrible bataille. Les Prussiens montrèrent là qu’ils étaient les soldats du grand Frédéric, baïonnettes contre baïonnettes, tantôt les uns, tantôt les autres reculaient ou poussaient en avant. « Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut l’arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche des retranchements ; elle avait tourné le Réebach et sortait du bois au pas de course. Alors il fallut bien quitter la partie ; les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canons, vingt-quatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Wœrth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d’impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s’ébranle. Nous apprîmes le même soir qu’ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons. « Voilà, mes chers amis, ce qu’on appelle le combat de Wœrth et de Frœschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire. « Depuis ce moment, je n’ai rien vu de nouveau ; mais que d’ouvrage nous avons eu ! Jour et nuit il a fallu couper, trancher, amputer, tirer des balles ; nos ambulances sont encombrées de blessés : c’est une chose bien triste. « Cependant, le lendemain de la victoire, l’armée s’était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru nuisait aux intérêts de la République, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci, se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle, sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg ; qu’il l’avait battu complètement au Gaisberg, de sorte qu’à cette heure les Prussiens sont en retraite sur Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le territoire de la République est débarrassé de tous ses ennemis. « Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d’ouvrage ; Mme Thérèse, le petit Jean et les restes du 1er bataillon occupent la place, et l’armée marche sur Landau, dont l’heureuse délivrance fera l’admiration des siècles futurs. « Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons l’armée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire ; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos cœurs, et célébrer avec vous le triomphe de la justice et de la liberté. rallume dans nos âmes le feu sacré dont brûlèrent jadis tant de héros ; forme au milieu de nous des générations qui leur ressemblent ; que le cœur de tout citoyen tressaille à ta voix ; inspire le sage qui mérite ; porte l’homme courageux aux actions héroïques ; anime le guerrier d’un enthousiasme sublime ; que les despotes qui divisent les nations pour les opprimer disparaissent de ce monde, et que la sainte fraternité réunisse tous les peuples de la terre dans une même famille ! « Avec ces vœux et ces espérances, la bonne Mme Thérèse, petit Jean et moi nous vous embrassons de cœur. Petit Jean recommande à son ami Fritzel d’avoir bien soin de Scipio. » La lettre de l’oncle Jacob nous remplit tous de joie, et l’on peut s’imaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le 1er bataillon. Cette époque de ma vie, quand j’y pense, me produit l’effet d’une fête ; chaque jour nous apprenions quelque chose de nouveau : après l’occupation de Wissembourg, la levée du siège de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis celle de Kaiserslautern, puis l’occupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, que Hoche fit transporter à Landau, pour indemniser les habitants de leurs pertes. Autant les gens du village avaient crié contre nous, autant alors ils nous tenaient en vénération. Il était même question de mettre Koffel du conseil municipal et de nommer le mauser bourgmestre ; on ne savait pas pourquoi, car personne jusqu’alors n’avait eu cette idée ; mais le bruit commençait à se répandre que nous allions redevenir Français, que nous avions été Français quinze cents ans auparavant, et que c’était une abomination de nous avoir tenus si longtemps en esclavage. Richter avait pris la fuite, sachant bien ce qui l’attendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque. Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie ; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne ; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n’arriverait jamais, lorsqu’une après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant : Il revenait des champs, la pioche sur l’épaule, et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait. Moi, ne me possédant plus d’enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route. Il faisait du soleil, la neige fondait, les flaques de boue éclataient autour de nous comme des obus à chaque pas ; mais nous n’y prenions pas garde, et durant une demi-heure nous ne cessâmes point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en criant : « Ils arrivent... Les idées des gens changent d’une façon singulière, tout le monde était alors ami de la République. Une fois sur la montée de Birkenwald, Hans Aden, Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s’approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l’épaule, les officiers derrière les compagnies. Plus loin, sur le grand pont, défilaient les voitures. Tout cela s’avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route ; l’un s’arrêtait pour allumer sa pipe, l’autre donnait un coup d’épaule pour relever son sac ; on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur. Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que l’oncle Jacob et Mme Thérèse ; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l’oncle, il était derrière, à cheval sur Rappel. J’eus d’abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer ; cela le changeait d’une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand ; mais je le reconnus tout de même, ainsi que Mme Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate ; elle avait les joues roses et les yeux brillants ; l’oncle chevauchait près d’elle, ils causaient ensemble. Je reconnus aussi le petit Jean, que je n’avais vu qu’une fois ; il marchait, un large baudrier orné de baguettes en travers de la poitrine, les bras couverts de galons, et son sabre ballottant derrière les jambes. Et le commandant, et le sergent Laflèche, et le capitaine que j’avais conduit dans notre grenier, et tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais, il me semblait être dans une grande famille ; et le drapeau couvert de toile cirée me faisait aussi plaisir à voir. Je courais à travers tout le monde, Hans Aden et Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades, moi je marchais toujours, j’étais à trente pas de la charrette et j’allais appeler : « Oncle ! quand Mme Thérèse, se penchant par hasard, s’écria d’une voix joyeuse : Dans le même instant, Scipio, que j’avais oublié chez nous, tout effaré, tout crotté, sautait dans la voiture. Et le brave caniche, après avoir passé deux ou trois fois ses grosses moustaches sur les joues de Mme Thérèse, bondit à terre et se mit à danser autour de petit Jean, aboyant, poussant des cris et se démenant comme un bienheureux. L’oncle venait de m’apercevoir et me tendait les bras du haut de son cheval. Je m’accrochai à sa jambe, il me leva et m’embrassa ; je sentis qu’il pleurait et cela m’attendrit. Il me tendit ensuite à Mme Thérèse, qui m’attira dans sa charrette en me disant : Elle paraissait bien heureuse et m’embrassait les larmes aux yeux. Presque aussitôt le mauser et Koffel arrivèrent, donnant des poignées de main à l’oncle ; puis les autres gens du village, pêle-mêle avec les soldats, qui remettaient aux hommes leurs sacs et leurs fusils pour les porter en triomphe, et qui criaient aux femmes : C’était une véritable confusion, tout le monde fraternisait, et au milieu de tout cela, c’était encore petit Jean et moi qui paraissions les plus heureux. Embrasse petit Jean, me criait l’oncle. Embrasse Fritzel, disait Mme Thérèse à son frère. Et nous nous embrassions, nous nous regardions émerveillés. Il me plaît, cria petit Jean, il a l’air bon enfant. Toi, tu me plais aussi, lui dis-je, tout fier de parler en français. Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que l’oncle et Mme Thérèse se souriaient l’un à l’autre. Le commandant me tendit aussi la main en disant : Tu vas toujours bien, mon brave ? C’est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s’arrêta quelques instants pour se mettre en ordre, petit Jean accrocha son tambour sur sa cuisse, et le commandant ayant crié : « En avant, marche ! » Nous descendîmes la grande rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d’une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n’avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient l’oncle Jacob, qui s’avançait d’un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout à la porte de sa baraque ; il redressait sa haute taille voûtée et nous regardait défiler avec un éclair dans l’œil. Sur la place de la fontaine le commandant cria : « Halte ! » On mit les fusils en faisceaux, et tout le monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche ; chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une et indivisible ; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles. La vieille Lisbeth était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait : Ce furent de nouveaux cris de joie, de nouvelles embrassades. Puis nous entrâmes, et le festin de jambon, d’andouilles et de grillades arrosées de vin blanc et de vieux bourgogne commença : Koffel, le mauser, le commandant, l’oncle, Mme Thérèse, petit Jean et moi, je vous laisse à penser quelle table, quel appétit, quelle satisfaction ! Tout ce jour-là, le 1er bataillon resta chez nous ; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d’hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d’Anstatt. L’oncle resta au village, il déposa son grand sabre et son grand chapeau ; mais depuis ce moment jusqu’au printemps, il ne se passa pas de jour qu’il ne fût en route pour Hacmatt : il ne pensait plus qu’à Hacmatt. De temps en temps Mme Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean ; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions ! Au printemps, quand commence à chanter l’alouette, un jour on apprit que le 1er bataillon allait partir pour la Vendée. Alors l’oncle, tout pâle, courut à l’écurie et monta sur son Rappel ; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet. Que se passa-t-il à Hacmatt ! Je n’en sais rien ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le lendemain, l’oncle, fier comme un roi, revint avec Mme Thérèse et petit Jean, qu’il y eut grande noce chez nous, embrassades et réjouissances. Huit jours après, le commandant Duchêne arriva avec tous les capitaines du bataillon. Ce jour-là, les réjouissances furent encore plus grandes. Mme Thérèse et l’oncle se rendirent à la mairie, suivis d’une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu’on avait nommé bourgmestre à l’élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour des reins. Il inscrivit l’oncle et Mme Thérèse sur un gros registre, à la satisfaction universelle ; et dès lors petit Jean eut un père, et moi j’eus une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans répandre des larmes. J’aurais encore bien des choses à vous dire... mais c’est assez pour une fois. Si le Seigneur Dieu le permet, un jour nous reprendrons cette histoire qui finit, comme toutes les autres, par des cheveux blancs et les derniers adieux de ceux qu’on aime le plus au monde. POURQUOI HUNEBOURG NE FUT PAS RENDU Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d’un pic escarpé, domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d’Alsace. En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël, ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche à Bautzen et décoré sur le champ de bataille. Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces. Il avait une jolie petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles et de grands yeux gris pleins d’énergie. Au moral, Jean-Pierre Noël aimait à rire. Il aimait aussi le bourgogne « pelure d’oignon », le jambon et les andouilles cuites dans leur jus. Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans, la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues capotes grises et prisant du tabac de contrebande. On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l’abîme, se dessécher au soleil ; l’aspect du ciel bleu, de l’horizon bleu, ainsi que l’eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le sceau d’une incurable mélancolie. Telle était l’existence pleine de variété des habitants de Hunebourg, lorsque le 22 juin 1815, vers cinq heures de l’après-midi, le commandant Jean-Pierre donna tout à coup l’ordre de battre le rappel et de faire mettre la garnison sous les armes. Il descendit ensuite dans la cour de la caserne, son grand chapeau à cornes sur l’oreille, ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet. Mes enfants, s’écria-t-il en s’arrêtant devant le front de la compagnie, vous êtes dans le chemin de l’honneur et de la gloire. Allez toujours, et vous arriverez, c’est moi qui vous le prédis ! Je reçois à l’instant du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui m’informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de Schwartzenberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. L’ennemi n’est plus qu’à trois journées de marche. Il paraît même que les Cosaques ont déjà poussé des reconnaissances jusque dans nos montagnes. Nous allons nous regarder dans le blanc des yeux !... « Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi. Nous ferons sauter la bicoque, plutôt que de nous rendre, cela va sans dire ; mais en attendant il s’agit d’approvisionner la place. Pas de rations, pas de soldats... Sergent Fargès, vous allez vous rendre, avec trente hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues du fort. Vous ferez main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le transport des vivres, ainsi que les chevaux, les ânes, les bœufs. Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront ! Dès que le convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre et discipline, ayant toujours bien soin qu’aucune bête ne s’écarte : ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de Cosaques cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise... une partie de l’escorte leur fera face, et poussera le troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d’entre vous qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se portent bien, et qu’ils conservent des vivres pour soutenir le siège. On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira d’eux : « Jacques, André, Joseph étaient des braves ». Des cris frénétiques de : « Vive l’Empereur ! Le tambour battit ; Fargès tira majestueusement son sabre, fit ranger sa petite troupe en colonne et commanda le départ. Les vétérans, pleins d’ardeur, partirent du pied gauche, et Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de bois en avant, les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils eussent disparu derrière l’esplanade. Après avoir gravi les pentes boisées du Homberg, qui dominent les trois villages de Hâzenbruck, de Véchenbach et de Rôsenvein, la petite troupe de Fargès avait fait halte sur le plateau de la Roche-Creuse. Il était environ neuf heures du soir. La lune commençait à poindre derrière les hautes sapinières. Fargès et le caporal Lombard, assis au pied d’un arbre, le fusil entre les jambes, discutaient leur plan d’attaque, lorsqu’une clameur confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent se leva tout surpris et regarda Lombard ; celui-ci, rapide comme la pensée, mit un genou à terre et colla son oreille contre le pied de l’arbre. À le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son haleine, pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à l’affût. Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu’ils avaient perçu d’abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C’était le roulement confus que produit la marche d’un troupeau, accompagné des sons champêtres d’une trompe d’écorce. Le caporal se releva lentement ; un éclat de rire étouffé fendait sa bouche jusqu’aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l’ombre : ils se sauvent dans les bois avec leur bétail. Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré. La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d’heure, lorsque deux montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche plate, ils s’arrêtèrent pour respirer et reprendre la suite d’une conversation interrompue. Le premier était grand et maigre ; il avait un immense parapluie sous le bras gauche, un tricorne posé sur l’occiput, et le profil d’un veau qui tette. Le second, également coiffé d’un tricorne, faisait face à Lombard, et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse : son nez pointu, ses yeux vifs, ses lèvres sarcastiques et tout l’ensemble de sa petite personne annonçaient quelque diplomate de village. Monsieur le maire, dit le petit homme au grand maigre, vous avez tort de vous chagriner. Pétrus Schmitt ne l’aura pas ! Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j’ai emmené les bestiaux du village, pour empêcher la garnison d’avoir des vivres... et pour la faire périr de famine... Si le roi ici le petit homme souleva son chapeau d’un geste respectueux si notre bon roi revient, vous direz : « J’ai sauvé les bestiaux du village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir, et qu’elle rende la place aux armées de notre bon roi Louis ! » le préfet dira : « Oh ! qui aime l’honneur de son vrai maître ! » la croix avec la pension ? si l’autre enfonce notre bon roi... halte là, monsieur le maire ; il sera roi pour de vrai, s’il est le plus fort. Mais si notre grand empereur enfonce les ennemis de la patrie, eh bien, vous direz : « J’ai sauvé les bestiaux du village pour que les kaiserlicks, les Cosaques ne puissent pas les avoir !... » Alors le préfet du grand empereur nouveau salut dira : « Oh ! il faut lui envoyer la croix ! » Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que nous garderons nos bestiaux. Tu as raison, Daniel, reprit le grand maigre d’un air convaincu. Pourquoi est-ce que je n’attraperais pas la croix tout comme un autre, puisque je sauve les bestiaux de la commune ? Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d’un qui ne l’a pas gagnée autant que vous. Et c’est le Schmitt qui sera vexé !... il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la pomme de son parapluie au bout de son nez. En ce moment, deux grands bœufs débouchèrent sous le dôme des sapinières ; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer le sentiment de la force ; puis derrière eux arriva lentement une longue file de génisses, de vaches, de chèvres, mugissant, bêlant, nasillant ; et enfin la moitié du village de Hâzenbruck, femmes, vieillards, petits enfants : les uns accroupis sur leurs vieux chevaux de labour, les autres à la mamelle, ou pendus à la robe de leur mère. Les pauvres gens avançaient clopin-clopant, ils paraissaient bien las, bien tristes ; mais à la guerre comme à la guerre : on ne peut pas avoir toujours ses aises. La troupe atteignit enfin le plateau. Il ne restait plus qu’un petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin ; c’était le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup d’œil dans l’ombre. Ils allaient donner le signal, lorsqu’un cri de détresse... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu’au sommet de la côte, et glaça d’épouvante toute la caravane. Alors ce fut une scène étrange : Fargès s’élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres. On entendit le bruit sec et rapide des batteries, puis de ce côté tout rentra dans le silence. Quant aux fugitifs, ils n’avaient pas bougé ; immobiles, se regardant l’un l’autre la bouche béante, n’ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une résolution, ils offraient l’image de la terreur. Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des Cosaques ; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers, broussailles. À les voir bondir au clair de lune, sur leurs petits chevaux bessarabiens, l’œil en feu, les naseaux fumants, la crinière hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant leur proie. Les bœufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre sur ce groupe. Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne, en poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage s’illumina comme un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de surprise ! Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direction du Graufthâl, mais là s’étendait une barrière de rochers infranchissables. Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des fuyards. Acculés à la pointe du roc, les soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du désespoir. Cinquante coups de lance et de baïonnette s’échangèrent en une seconde. Mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant manœuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés. Un seul résista jusqu’au bout, grand, maigre, à la face terne et cuivrée, véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs peaux de mouton. Lombard en enlevait une à chaque coup de baïonnette. murmurait-il, je finirai pourtant par t’attaquer le cuir... Le Cosaque bondit au-dessus de sa tête, en lui assénant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la mâchoire. Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le Baskir et fit feu. Mais attendu que l’arme n’était pas chargée, l’autre disparut sain et sauf, en ayant encore l’air de se moquer de lui par un triple hourrah ! C’est ainsi que l’intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service et trente campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par un sauvage d’Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers principes de la guerre. Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais ! Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena des regards étonnés autour du plateau ; les habitants de Hâzenbruck avaient disparu. Leurs bœufs erraient à l’aventure dans les halliers. Quelques chèvres grimpaient le long de la côte. Et sauf une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes semblaient surpris de leur facile triomphe ; car excepté Nicolas Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prévôt d’armes, de danse et de grâces françaises, lequel avait eu la gloire d’être embroché par un Cosaque et de rendre l’âme sur le champ d’honneur, à cette exception près, tous les autres en étaient quittes pour des horions. camarades, dit Fargès, ce grand pendard de Cosaque qui vient de s’échapper, pourrait gâter nos affaires. Ce qu’il y a de plus simple, c’est de réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l’ennemi ait eu le temps de nous barrer le passage. Tout le monde se mit aussitôt à l’œuvre, et, dix minutes après, la petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin de Hunebourg. Vers trois heures du matin, elle était sous le canon du fort. On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noël, lorsque, ayant entendu crier les chaînes du pont-levis et s’étant mis à sa fenêtre, en simples manches de chemise, il vit défiler toute la razzia... marchant « avec ordre et discipline » comme il avait eu soin de le recommander à Fargès. Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié grise, son grand chapeau à cornes sur l’oreille, et le fusil en sautoir, formait à lui seul l’arrière-garde de la colonne. Le brave commandant ne se sentait plus de joie. Aussi lorsque trois jours plus tard l’archiduc Jean d’Autriche, à la tête d’un corps de six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus, Jean-Pierre ne put s’empêcher de sourire. Il fit dresser un état de ses provisions de bouche, et l’adressa sous forme de réponse au général autrichien, ajoutant : « Qu’il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse ; mais qu’il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place si bien approvisionnée. Il priait conséquemment Son Altesse de vouloir bien l’excuser... Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de fond en comble, disait-il en terminant, je m’en soucie comme du roi Dagobert ! » L’archiduc Jean d’Autriche entendait très bien le français... Il avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la vallée de la Zorne... après avoir fait demi-tour à gauche ! Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu. L’HONORABLE DEPUTE BERGMANS PRESENTE CE PAUVRE LAURENT PARIDAEL Hast du die gute Gesellschaft gesehen ? Gute Gesellschaft habe ich gesehen ; man nennt sie die gute Weil sie zum kleinsten Gedicht keine Gelegenheit gibt. Les papiers publics se sont beaucoup occupés d’une affaire mystérieuse : celle de ce jeune fossoyeur condamné à six mois de prison pour violation de sépulture et emporté depuis par une fièvre cérébrale. Ils ont mis en cause, son nom ayant été mêlé aux débats judiciaires, feu M. Laurent Paridael, cousin de Régina Dobouziez, ma femme, laquelle avait épousé en premières noces M. Freddy Béjard qui périt si misérablement avec la plupart de ses ouvriers dans l’explosion de sa cartoucherie Notre parent Laurent Paridael fut aussi relevé pour mort sur le terrain de la catastrophe. Plût à Dieu qu’il n’en eût pas réchappé. Il n’aurait plus traîné alors une vie déclassée, il se serait épargné de mourir plus piteusement encore par un suicide, après force excentricités. Son honorable famille n’eut point subi l’humiliation de voir son nom accolé à celui d’un malfaiteur et sa mémoire exposée aux commentaires d’une presse friande de scandales. Sans doute, il me répugne de remuer ces souvenirs, mais il a circulé tant de racontars sur le caractère et la conduite de notre infortuné parent que j’ai jugé indispensable de rectifier les faits. Ce fut un personnage déconcertant, qui porta un défi aux convenances, mais il s’était fait une idée spéciale de l’humanité et de la nature, et en tenant compte de cette vision particulière, on reconnaîtra qu’il apporta certaine logique dans ses écarts et qu’il concilia ceux-ci avec une générosité chevaleresque ressemblant à une manière d’apostolat. Je l’ai intimement pratiqué, surtout avant mon mariage avec sa cousine Mme veuve Béjard. Nos bons rapports subsistèrent jusqu’à ce que ses anomalies fussent devenues si flagrantes que sans rompre avec lui, je me vis forcé, par égard pour mon rang et mes relations, de ne plus m’afficher en sa compagnie. De son côté, il me conserva toujours une certaine estime. En mourant, il m’a confié le manuscrit de son journal, une sorte de confession par laquelle il désirait se justifier à mes yeux. La lecture de ces cahiers, jointe à ce que je savais par expérience de la destinée du pauvre garçon, m’a laissé assez perplexe, partagé entre de la commisération et de la répugnance ; néanmoins, ces confidences, même les plus imprévues, me permettent de conclure à la loyauté et au caractère magnanime du défunt ; elles révèlent une rare intelligence, de brillantes quoique bizarres facultés, une sensibilité spéciale, de la perversion, mais non de la perversité. Après les avoir lues, tout lecteur de bonne foi partagera ma conviction que Paridael fut avant tout un malheureux, à la fois son propre bourreau et sa propre victime. Aussi est-ce pour l’édification des honnêtes gens que je me décide à publier ces feuillets. Ma première intention avait été de les brûler après en avoir pris connaissance, mais, en présence des calomnies dont la mémoire de Paridael fut accablée par les gazettes, je me crois un devoir de les produire au grand jour. Je me suis simplement permis de compléter, par ma connaissance du personnage, ce qu’il aura révélé sur lui-même. En recopiant ces pages, maintes fois troublé plus qu’il n’aurait convenu, j’éprouvais la sensation d’une force vive perdue pour la société et pour la patrie. Malgré leur ton crispé, ces épanchements dégagent un tel charme que, j’en arrivais à douter de mon bon sens. Est-ce lui ou moi qui vois mal ? me demandais-je, tant il règne de conviction dans ces accents, et tant le dévoyé s’interprète avec cohérence. En livrant ces mémoires à la publicité, je me flatte aussi de rendre service aux savants qui s’occupent de nos psychoses et qui nous prémunissent contre les écarts de ce que, dans notre infatuation, nous avons qualifié de génie. Le cas de Paridael me paraît, certes, de nature à intéresser ces spécialistes. Un problème d’un ordre extrêmement actuel se rattache à sa fin comme aussi à la mésaventure de cet obscur manœuvre dont je parlais en commençant. Après ces indispensables prolégomènes, je me reporterai à l’époque où je fis la connaissance de Laurent Paridael. Ce fut lors d’un dîner sans cérémonie chez M. et Mme Dobouziez, les grands industriels, fabricants de bougies stéariques, mes futurs beaux-parents. Orphelin depuis deux ans et placé par ses tuteurs, mes amphytrions, dans un collège lointain, le jeune Laurent était venu passer ses vacances au pays. Nous nous étions mis à table. Les domestiques continuaient à réclamer Laurent à cor et à cri, l’un au pied de l’escalier, l’autre à la porte de la rue, un troisième à celle du jardin. Le retardataire accourut enfin essoufflé et tout en nage. C’était un garçon de figure intéressante, très solide pour ses quatorze ans, un large front offusqué par des broussailles de cheveux châtains, de grands yeux caves et cernés, le regard farouche d’une bête traquée, la bouche assez forte plissée par une expression précoce de malaise et d’amertume. Des écorchures aux joues et aux mains, un costume neuf couvert de boue et déjà troué, indiquaient un tempérament de casse-cou et un adepte des exercices violents. En le voyant équipé de cette façon, M. Dobouziez fronça les sourcils et le foudroya du regard : Allons, dépêchez-vous de monter à votre chambre et ne revenez que lorsque vous serez présentable ! Mes hôtes profitèrent de son absence pour me confier les tracas qu’il leur causait. Cet enfant décourageait leurs meilleures intentions. Malgré son intelligence, il faisait le désespoir de ses maîtres. Au lieu de s’appliquer à l’étude des connaissances utiles, il se bourrait la tête de billevesées et de mauvaises lectures ; il se chamaillait avec ses camarades, fomentait l’insubordination, se démenait comme un diable, commettait incartade sur incartade. Depuis son retour, ses tuteurs en étaient encore à attendre une première marque de tendresse. Il se dérobait à leurs avances, affectait de ne leur parler que lorsqu’ils l’interrogeaient et profitait de toutes les occasions pour leur fausser compagnie. Quand il ne se verrouillait pas dans sa chambre, il polissonnait à la rue ou bien, ce que M. et M me Dobouziez voyaient surtout de mauvais œil, il courait s’encanailler, comme ils disaient, avec les ouvriers de leur usine. Moi qui représente l’opinion démocratique au Parlement et qui suis né dans l’arrière-boutique de tout petits mareyeurs, au fond d’une impasse voisine du marché au poisson, je ne partageais pas tout à fait la manière de voir de mes amphytrions au sujet du plaisir que Laurent prenait avec leurs braves travailleurs. Lorsqu’il reparut à table, après s’être débarbouillé et rafistolé, je me mis en frais de conversation avec lui. Il accueillit assez mal mes avances ; mais à notre rencontre suivante il se dégela et j’étais parvenu à l’apprivoiser, quand il reprit le chemin du collège. Je le revis aux vacances d’après. Le potache était devenu un ferme adolescent. Il évitait toujours les membres de sa famille et leurs connaissances pour passer tout son temps avec les chauffeurs et les magasiniers de la fabrique. De sa caste, il boudait jusqu’aux enfants de son âge. J’étais le seul monsieur qu’il prit pour confident. La chaleur qu’il mettait à me vanter ses humbles amis flattait mes convictions politiques, favorables à un rapprochement entre capitalistes et salariés. Voici quelques passages du journal de Laurent où sa sympathie pour les ouvriers s’exprime en des termes passablement exaltés, mais qui ne dépassent pas la mesure et qui s’accordent assez bien avec les propos qu’il me tenait à cette époque : Je ne me lasse pas de contempler les paveurs qui travaillent depuis deux jours sous mes fenêtres. J’aime la musique de leurs « demoiselles », le timbre m’en est cher. Eux-mêmes accordent souverainement le rythme de leurs gestes à la couleur de leurs frusques et de ce que l’on voit de leur chair. Accroupis ou debout, au travail ou au repos, toujours ils me séduisent par leur dégaine plastique et ingénue. Le bleu de leurs yeux d’enfants, le corail de leurs lèvres succulentes rehausse si délicieusement leurs visages hâlés ! Je me délecte à leurs coups de reins, à leurs rejets du torse en arrière, au tortillage de leur feutre, au ratatinement de leur « marronne ». (C’est ainsi qu’en leur parler wallon ces paveurs de Soignies et de Quenast, qui rejoignirent à la grande ville les cadettes des carrières natales, désignent leurs bragues dont la couleur rappelle en effet celle des châtaignes.) Généralement pour damer ils vont par deux. Après s’être appariés, ils crachent dans leurs mains, empoignent les hies par les manelles, esquissent une sorte de salut d’armes, et les voilà qui partent, accordant leurs gestes, pilant en cadence, l’une demoiselle retombant lorsque l’autre se relève. Parfois ils pivotent sur eux-mêmes, se tournent le dos, s’éloignent quelque temps pour pirouetter de nouveau, se refaire vis-à-vis et se rapprocher, de la même allure réglée, sur le pas sonore de leur outil. On dirait d’une danse très lente, d’un menuet du travail. Il leur arrive de s’arrêter pour reprendre haleine et échanger quelques puérilités auxquelles leur sourire prête une portée ineffable. Ils rejettent leur coiffe en arrière, se calent, les poings sur les hanches ou les bras croisés, les jambes un peu écartées, après s’être essuyé le front d’un revers de main ou à la manche de la chemise. Leur sueur embaume autant que la sève des sapins et des rouvres ; elle est l’encens de cet office agréable au Seigneur. Hier, au tournant d’une rue dans le centre de la ville, j’entrevis un admirable jeune charretier. Il se tenait debout sur son tombereau vide, le fouet et la longe à la main, de l’air dont il eût conduit un quadrige. Il souriait d’un sourire aussi intrépide que le claquement de son fouet ou le hennissement de son cheval. Il y avait du soleil, la vie lui était bonne. Ce petit ouvrier condensait, en sa personne réjouie, tout le relief et le cachet professionnels. Au carrefour suivant, il vira, disparut, fouet claquant, char cahotant, la bouche goulue et les yeux incendiaires, rosé et ambré, poignant de crânerie et de jeunesse : Antinoüs Tel chiffonnier, tel mendiant, me fait tomber en arrêt ; je leur demanderais de venir me voir chaque jour, de m’être un régal pour les yeux. Ces pauvres diables ignorent leur splendeur. Nul n’estimerait celle-ci comme je le fais. Il m’arrivera de m’éprendre d’une simple voix. Un gagne-petit criant son sable, ses fagots, ses moules ; appelant les os et les drilles dans sa hotte ou sa besace, résume en une intonation toute la navrance d’un adagio. Ces haillons de voix accumulent le pathétisme d’une vie de lutte et de misère. Je me rappelle une nuit d’été ou deux gaillards allaient et venaient en se querellant sous ma fenêtre. Réveillé en sursaut et de méchante humeur, je bondis pour envoyer ces braillards à tous les diables. M’étant penché au dehors, le charme de la nuit ou plutôt un autre charme que je ne tardai pas à m’expliquer, m’empêcha d’intervenir. Je ne parvenais pas à distinguer mes deux querelleurs ; en revanche, je les suivais des oreilles. Ils se disaient des injures en une langue que je ne saisissais pas, qui était sans doute au flamand ce que l’argot est au français. De quelles voix ils proféraient ces injures ! Sans les voir je me serais pris à les aimer pour leurs voix lyriques ! Etaient-ce des escarpes qui se disputaient un butin ou deux amis, rivaux en amour ? L’un accusait l’autre et celui-ci se défendait avec chaleur. Le diapason auquel ils étaient montés me l’aurait fait craindre. Leurs allées et venues dans la rue déserte me ménageaient d’inouïs effets de crescendo et de smorzando, auxquels la beauté de la nuit prêtait un fluide de plus. Au lieu d’un hourvari de larrons ou d’une attrapade entre galants, ils m’évoquaient plutôt une scène de défi dans une arène antique ou les préliminaires d’un jugement de Dieu dans une lice médiévale. L’insidieuse voix de l’un avait fini par apaiser la parole incendiaire de l’autre. Bientôt toute irritation cessa des deux parts et après s’être éloignés une dernière fois, mes inconnus tournèrent le coin pour ne plus revenir. Avec un sentiment de mélancolie je les entendis se perdre dans le lointain et me trouvai rendu au repos et au silence. combien je comprends ce trait de la vie de Michel-Ange, rapporté par Benvenuto Cellini dans ses Mémoires : « Les chants d’un certain Luigi Pulci étaient si beaux que le divin Buonarotti, dès qu’il savait où le trouver, ne manquait jamais d’aller le guetter. » Et Benvenuto ajoute ce détail lancinant : « Le chanteur était fils de ce Pulci qui eut la tête tranchée pour avoir abusé de sa propre fille. » Adieu cet automne en lequel mes vingt ans se régalèrent de pommes ! Adieu les lumières d’or qui aviviez les métaux des feuillages et auréoliez mes beaux manœuvres vêtus de feuilles mortes ! Crépusculaires et automnaux entre tous sont les terrassiers : Gaillards de la campagne, nippés de velours et de boue, passés à la couleur de la glèbe qu’ils défoncent et brouettent six jours durant sur les chantiers de la grande ville. Bien découplés, musclés à plaisir avec de ronds visages ambrés ou fardés par le hâle ; des blonds avec des yeux clairs et des cheveux filasse, des bruns aux prunelles de la nuance de leurs hardes, à la tignasse noire et frisée, plus nerveux et aussi charnus que les autres. Ils se ceignent souvent les reins d’une large écharpe de flanelle rouge qui leur prête une magnifique cambrure et qui s’accorde au ton du velours boucané de leurs culottes. D’ordinaire, au travail, ils retroussent celles-ci comme leurs manches, mais leur plastique se corse particulièrement quand la visière de leur casquette plate prend la forme et rivalise avec les dimensions du fer de leurs pioches et quand ils usent de ces hautes et lourdes bottes d’égoutier que les Goncourt prisaient au point d’en écrire qu’elles « contribuent à l’admirable port du corps, au style de ceux qui les chaussent, le soulèvement de ces imposantes chaussures amenant un noble soulèvement des épaules, dans la poitrine rejetée en arrière ». Et les Goncourt ne connaissaient que ceux de Paris. S’ils eussent hanté, à mon exemple, les abords des gares aux heures où ces journaliers des Flandres et des Polders de l’Escaut débarquent chez nous et, de préférence encore, à celle où leurs coteries allongent le pas pour regagner la station et s’enfourner dans les trains après une halte au comptoir des liquoristes. Je me représente leur retour au village où leur énervement terrorise la gent paisible, où ils manifestent des accès d’humeur camisarde, au point que l’on appela « convoi des sauvages » le train ramenant la horde de ces terrassiers turbulents. Ils grouillaient il y a des siècles comme ils braillent et barbotent à présent, ils avaient la même mine et le même accoutrement. Mais leurs ancêtres jouèrent rudement de leurs pioches pour le salut de la patrie. Et pour se donner du cœur et rythmer leur travail, nos pourfendeurs de remparts entonnent les chansons des Gueux, pendant que les redoutes espagnoles entretiennent un feu terrible sur leurs équipes. La canonnade étouffe les voix et balaie les chanteurs. Mais d’autres braves accourent à la place des camarades et reprennent leur pioche en même temps que leur refrain. Les Espagnols se ruent à l’assaut de la digue. L’étroite bande de terre devient le théâtre de désespérés, corps à corps. Les Poldériens écrasés sous le nombre et n’ayant que leurs outils pour se défendre semblent devoir succomber. Mais tandis que les uns se battent, de l’eau jusqu’au ventre, les autres continuent à creuser la terre. Des couples roulent le long du talus et vont se noyer dans le fleuve sans lâcher prise. Les Espagnols réparent les brèches avec les cadavres des terrassiers. Les survivants, réduits à une poignée, n’en piochent pas moins allègrement pour cela. L’Escaut roule ses flots dans la plaine. Les terrassiers s’embrassent en pleurant de joie. Une galère zélandaise chargée de vivres rame vers Anvers. Que ne persévéra-t-il dans ces sentiments patriotiques et pourquoi s’avisa-t-il d’étendre aux gueux pour de bon son enthousiasme pour les Gueux historiques ? A la suite d’une fugue qui le brouilla avec les siens, livré à lui-même et maître de son petit patrimoine, il ne tarda pas à satisfaire ses goûts d’encanaillement. Quoiqu’il eût encouru la disgrâce de sa famille j’avais continué à le voir. Ainsi que nos amis communs le peintre Marbol et le musicien Vyvéloy, je me plaignais même de ne pas le voir assez souvent. Je ne suis pas le premier venu. La considération dont je jouis sur la place, les suffrages de mes amis politiques, suffiraient à le prouver. Néanmoins, je vous accorde qu’en ma qualité de négociant et d’homme public ma compétence ne dépasse guère les questions d’intérêt matériel et d’ordre administratif. Mais Marbol et Vyvéloy sont de vrais artistes que mon jeune cousin aurait trouvé profit à fréquenter. L’un vend ses tableaux avant qu’ils ne soient secs, les opéras de l’autre se jouent sur les scènes du monde entier. Tous les ordres chamarrent leur poitrine. La société les traite sur un pied d’égalité avec les banquiers et les armateurs. Ils sont d’ailleurs des habitués de ma maison. Mme Bergmans, mon épouse, abonnée à nos grands concerts, assidue aux « premières » et aux « vernissages », pianiste, cantatrice, artiste autant que peut le devenir sans déroger une Dobouziez de la célèbre maison Dobouziez-Saint-Fard et C ie, ma femme, dis-je, tient mes deux amis pour des maîtres que la postérité ajoutera à notre panthéon. Nos squares n’attendent plus que leurs statues. C’est pourtant à la conversation de pareils hommes que Laurent préférait celle de parfaits illettrés, en attendant de s’adresser à des gaillards encore moins intéressants. Je lui avais offert un emploi dans mes bureaux, il aima mieux s’embaucher comme marqueur dans une compagnie de portefaix du port. Un jour que je lui en exprimai mon déplaisir, il me fit un tel éloge de ces occupations tout au plus dignes d’un fruit sec, il les para sous des couleurs si poétiques que je ne trouvai plus rien à y redire. A l’en croire, il n’existait dans tout Anvers fonctions plus saines que les siennes : On jouit de la vue et du mouvement de la rade. Le spectacle change tous les jours et même d’heure en heure. Quelle variété d’équipages, de navires et de marchandises, sans parler des prestiges de l’horizon et des flots. Et l’athlétisme des ouvriers, la plastique de leurs opérations. Les émotions des arrivées et des départs. Ce qui ne l’empêcha pas quelques semaines après de renoncer à toutes ces délices. Il était déjà blasé sur ces athlètes et sur leur décor. Voir un milieu et des êtres plus vivants. Eh oui, pratiquer des gaillards sans vergogne, vivre en marge de la société ! Il y a des types plus originaux que les « dockers » sur les quais des bassins... Je lui avais passé ses débardeurs, je lui en avais passé bien d’autres : bateliers, matelots, loueurs d’yoles. De braves gens, des travailleurs ceux-là ! S’il s’accommodait de leur langage saugrenu et de leurs façons triviales, cela ne tirait pas autrement à conséquence. Mais quand il me parla de descendre encore quelques échelons et d’aller à la crapule, je l’en dissuadai de toutes mes forces. La société a ses défauts, j’en convenais avec lui ; il y règne beaucoup de chinoiseries : Néanmoins, lui disais-je, les lois et les règles sont nécessaires et nous empêchent de retomber dans la barbarie. Les démarcations sociales aussi sont indispensables. Il importe que nous nous tenions à notre place et que nous observions les distances. S’intéresser aux petites gens, les soutenir, les éclairer : rien de mieux. Quant à vivre de leur vie, se ravaler à leur niveau, ce serait de l’aberration. Et tu parles même de plonger au plus bas. L’indignation me nouait la gorge, il en profita pour me répondre : Vous en penserez ce que vous voudrez, mon cher Bergmans, mais je compte précisément sur ces bas-fonds pour me rendre la vie supportable. Plus j’avance en âge, moins je me trouve dans mon élément. Je comprends aussi peu nos bourgeois qu’ils me comprennent. J’en sais et j’en sens beaucoup plus que tous ces bavards faisant grand étalage de leur savoir et de leur sensibilité. Dès mon enfance le milieu familial me parut artificiel. N’allez pas croire à de l’ingratitude. Mes tuteurs me voulaient du bien ; ils m’en firent qu’ils n’avaient point prévu. Si je ne tournai point à leur souhait, ils m’aidèrent à me développer selon mon propre vœu. Cependant, leur manque de sympathie humaine me révolta bien souvent et leur besoin de paraître, de faire figure, leur cabotinage mondain faillit me les rendre odieux. Nos incompatibilités de vision s’aggravèrent jusqu’au moment de la rupture. Hélas, je ne tardai pas à découvrir que mes tuteurs ne formaient point une exception, mais que toute leur caste, la mienne, celle dans laquelle je serais appelé à vivre, se calquait sur le même modèle. J’étais sorti de ma famille, je m’évaderais de mon monde. C’est le moment de tenir parole. Depuis des années déjà, j’aspire à m’aboucher avec des gens simples jusqu’à en être presque sauvages, qui ne me parleront ni d’art, ni de littérature, ni de politique, ni de science, ni de morale, ni de devoir, ni de philosophie, ni de religion. Je respirerai mieux auprès de ces brutes qu’au milieu de notre monde diplômé, hostile à l’idée rare et à la sensibilité différente. J’en suis convaincu, l’âme de ces êtres rudimentaires vaut mieux que celle de nos prétendus civilisés. Je m’efforce de lire sous leur rude enveloppe. Ils ignorent les faux-fuyants, les capitulations, les impostures. Ah, Bergmans, que de nuances et de frissons dans l’homme le plus près de la nature. Rien de frais comme leurs impressions. Leur sensibilité vaut la nôtre, mais parce qu’elle ne s’interprète pas avec autant de virtuosité que chez nous, elle n’en devient que plus suave à confesser, je dirai presque à respirer. Là, vrai, je me penche sur ces consciences comme sur un buisson d’aubépine ou une floraison de lilas... Au physique, votre société ne me dégoûte pas moins qu’au moral. Vos femmes représentent autant de poupées et de perroquets. Si les Grecs revenaient, ils riraient aux larmes à moins qu’ils ne s’effondrassent d’épouvante. Que diraient Phidias et même les Renaissants à la vue de vos dames en toilette ? Comment, au surplus, concilier les hautes idées que vous vous faites de vos compagnes, avec votre galanterie de commande, votre amoureux servage, vos grimaces et vos madrigaux ? Comment vos mondaines et vos courtisanes, à moins d’être vraiment aussi bêtes que les dindes et les grues auxquelles vous les assimilez entre vous, ne prennent-elles point pour une insolente dérision les extases que vous affectez devant elles ? Vrai, j’étouffe et le cœur me lève dans vos salons... Il y a encore des déserts, des sauvages... Non, j’aime trop ma contrée natale, et quant à ce que j’appellerais des « primaires », il en existe un grand nombre, de bien savoureux et de bien libres, parmi nos compatriotes. Je chéris ceux de ma race, les nôtres, mal mis, mal embouchés, qui vont presque nus et qui bravent votre manie niveleuse et égalitaire, qui sont comme moi des rueurs dans les rangs... Tu rêves donc la révolution, l’anarchie. Puisque je n’envie ni la place, ni le rang, ni la fortune de personne. Je ne trouve les gueux adorables que comme tels. Au fond, il n’y aurait même rien de plus orthodoxe et conformiste que mes apparentes subversions et hérésies. Je prêche la pauvreté loqueteuse comme la sanctifièrent le Christ et François d’Assises, comme la chanta Dante dans son Purgatoire, comme l’exalta même 1e païen Aristophane dans son Plutus . Seulement, à la différence de ces poètes et de ces saints, je ne veux mes pauvres ni baissés, ni serviles. S’ils se révoltent, j’entends que ce soit isolément, chacun pour soi, sans qu’il entre dans leurs transgressions un esprit de revendication sociale. Les réfractaires selon mon cœur s’insurgeront à un point de vue purement individualiste, sans visées politiques, sans nourrir l’espoir et l’ambition de s’installer à leur tour au sommet de l’échelle et de trôner, de s’assouvir et de s’abrutir ineffablement comme les superbes d’aujourd’hui. Je vous le jure, mon bon Bergmans, je ne rêve pas meilleur état collectif, je ne caresse aucune utopie ; et dussiez-vous aller de surprise en surprise, ces beaux messieurs en frac et en tuyaux de poêle, ces fières madames couvertes de fleurs, de plumes et de colifichets, ces automates à révérences et à formules toutes faites, que je semblais conspuer tout à l’heure, je les trouve essentiellement indispensables à l’harmonie de ce monde. Je m’en voudrais de les supprimer ; je les verrais périr à regret dans une jacquerie, car ils feraient place à d’autres androïdes peut-être encore plus laids et plus absurdes, comme les guillotinades et les proscriptions de la Terreur créèrent les jolis capitalistes d’à présent. Encore un coup, j’abhorre tout cataclysme qui nous vaudrait un changement de régime. Je trouve ces bourgeois, aussi horripilants qu’ils soient, nécessaires pourtant à mes besoins esthétiques, en ce sens qu’ils servent de repoussoir à mes délectables va-nu-pieds. Cette vilaine engeance entretient très artistiquement par sa morgue, ses mépris, ses exactions, ses prévarications de toute sorte, mon admirable race de haillonneux et de claque-dents, chéris des poètes, des saints et des dieux mêmes dont se recommandent vos institutions occidentales et votre chrétienté. Il n’y a donc rien en moi d’un boute-feu. Je me proclame même conservateur, comme les pires de vos réactionnaires ; mais pour d’autres motifs, pour des raisons diamétralement opposées aux leurs. Et voici la principale de ces raisons : Je ne considère comme mes pairs que des êtres extrêmement raffinés, les membres d’une élite, les artistes et les penseurs ultra-sensitifs, des âmes tragiques et magnanimes, aristocrates absolus ayant puisé au fond de la science, de la philosophie et de l’esthétique, une règle de vie et des vues personnelles, - mais hélas, ces égaux je ne les rencontre que dans leurs œuvres. J’entretiens tout au plus un commerce épistolaire avec ceux d’entre eux qui sont mes contemporains. Avec les autres je ne parviens à communier que sous les espèces de leurs tableaux, de leurs livres, de leurs partitions ou de leurs statues. A défaut de ces potentats du cœur et de l’intelligence, je me rabats sur leurs antipodes, c’est-à-dire sur des êtres incultes et dépenaillés, beaux de la beauté primordiale, brutes libres et impulsives, candides dans leur perversité même, farouches comme un gibier perpétuellement traqué. Ces deux castes-là, celle de tout en haut et celle de tout en bas sont faites pour s’entendre. Aussi arrive-t-il à leurs représentants de se joindre à travers les médiocrités et les platitudes intermédiaires, pour le plus grand scandale de celles-ci, qui crient alors à l’iniquité, à l’opprobre, en imaginant à ces conjonctions des mobiles sordides, des turpitudes aussi pouacres que leurs âmes. Oui, Bergmans, en dehors de l’aristocrate, il n’y a pour moi de sympathique et d’estimable que le franc voyou ! Et comme je me prenais la tête à deux mains pour me boucher les oreilles, Laurent poursuivit imperturbablement. Or, la curiosité l’emportant sur ma réprobation, car je n’avais jamais entendu rien de semblable, je me repris à l’écouter. Il ne rapporta point cette scène dans son journal. Je l’ai reconstituée le mieux possible, étant donnée la bizarre lumière qu’elle projette sur le personnage : M. Von Waechter, un savant d’Allemagne, partage avec beaucoup d’autres libres esprits ma prédilection pour la racaille. Il explique comment les natures éminentes souffrent à tel point de la vanité et de la sottise de leurs soi-disant égaux qu’il leur faut se rafraîchir au contact des barbares et des sauvages. Si notre supériorité intellectuelle nous rend implacables pour les tricheurs aux jeux sacrés de la poésie et de l’art, aigrefins qui n’abondent que trop dans notre tripot social ; en revanche, elle nous fait précisément estimer au plus haut prix la candeur et l’ignorance demeurées l’apanage des va-nu-pieds. De là le rapprochement des extrêmes. Puisque c’est par notre science que nous apprécions le charme de l’innocence qui s’ignore et que nous parvenons à en déguster l’ineffable saveur. « Aimer, a dit M. Von Waechter, consiste à rechercher ce qui nous manque. » De là chez ceux des sommets, contraints de vivre isolés ou dans un monde artificiel, le besoin de reprendre contact avec la simple nature. Aussi n’est-ce pas une sensualité vile, une dépravation du goût, un abominable pica qui portera tel personnage illustre vers un infime manœuvre de plein air, obscur mais robuste, de belle santé et de belle mine. Cet aristocrate se sera senti irrésistiblement conjuré par ce fleur de plante naturelle qu’un goujat, qu’un terrassier, qu’un valet de charrue, qu’un misérable voyou exsudent par tous les pores, ainsi que les cerisiers leur gomme, les peupliers leur propolis et les sapins leur résine. Le mythe d’Antée se vérifie encore de nos jours : le Titan ne parvenait à se mesurer avec les dieux qu’en descendant parfois des hauteurs sidérales pour reprendre contact avec le limon de la terre. A entendre Paridael débiter ces sornettes je tombais encore de plus haut que son géant. J’envoyais carrément à tous les diables les rêveurs germaniques, physiciens, métaphysiciens et autres charlatans dont les grimoires contribuaient à troubler la raison de mon jeune ami. Quand il fut enfin arrivé au bout de sa tirade, je lui signifiai sur un ton solennel que je n’étais pas d’humeur à plaisanter, le l’adjurai de rentrer dans la norme des honnêtes gens. Son discours me révélait l’orgueil ou plutôt la vanité qui le dévorait et, qui devait fatalement l’entraîner à sa perte. Je lui rappelai l’exemple des mauvais anges précipités du ciel pour avoir voulu s’égaler à Dieu. « Tu es encore plus fou que Lucifer, lui dis-je, car tu te plonges volontairement dans les abîmes. Eperdu de gloriole, tu ne vois plus d’autre moyen de t’élever au-dessus de la société que de t’en proscrire toi-même en te mêlant à l’écume qu’elle a vomie de son sein ! » Après cette objurgation, je me tus quelques instants, surpris moi-même par mon éloquence. Jamais je ne m’étais emballé comme cela. Quant à Laurent, mon lyrisme parut presque l’avoir démonté. Malheureusement il m’aurait été impossible de continuer sur ce ton. Je descendis du trépied pour me livrer à des considérations d’un ordre plus prosaïque. Pour la centième fois, je recommandai à Laurent un travail régulier comme dérivatif à ses lubies ; je lui renouvelai ma proposition de le caser dans mes bureaux où il aurait pu appliquer, de façon utile, cette vaste intelligence dont il se targuait et qui risquait de sombrer dans le vertige des songe-creux. Laurent prit mes avis de très haut et repoussa encore une fois mes avances. Jamais il n’accepterait un emploi de bureaucrate. La plus légère dépendance, le moindre contrôle lui répugnait comme une atteinte à son autonomie. J’aurais rompu pour de bon avec ce dévoyé si nos amis communs ne s’étaient entremis. Le bonhomme exerçait malgré tout une indicible séduction sur eux comme sur moi. Grâce à lui nos conversations s’élevaient au-dessus des ragots et des potins de cabaret. D’ailleurs, nous nous flattions de le ramener à des notions plus saines, et nous attribuions ses erreurs à la fougue de son tempérament et à son inexpérience. A cette époque, je n’avais pas encore eu son journal sous les yeux, sinon je ne me serais pas leurré d’un espoir de guérison et je l’aurais bel et bien abandonné à sa sinistre dégringolade. Des semaines, des mois s’écoulèrent, sans qu’il nous donnât signe de vie. Il vivait tantôt à Anvers, tantôt à Bruxelles, vagabondant tour à tour dans les sablons de la Campine, sur les digues de l’Escaut, battant le pavé des banlieues excentriques autour de la métropole et de la capitale. Mais ce fut à Bruxelles qu’il finit par vadrouiller de préférence. Il y trouvait, comme on le verra, une racaille plus accueillante et moins farouche que les rôdeurs du port natal. Dans les pages suivantes, les progrès que faisait son engouement pour la populace s’accusent jusqu’à l’hystérie. Maint passage d’une sorte de psychologie du voyou bruxellois ressemble à une agréable boutade, telle observation humoristique donnerait le change sur les sentiments du pauvre garçon. Mais au milieu d’effusions où il semble railler sa manie, tout à coup la plume se remet à grincer, l’encre reprend une âcreté corrosive, le ton se corse, la confidence s’enfièvre. Dans le tout règne je ne sais quelle angoisse, quelle nostalgie, quelle intoxication qui fait mal et qui suffoque, comme des sanglots qui ne parviendraient pas à se résoudre en larmes. Mon âme est maternelle ainsi qu’une patrie Et je préfère au lys un pleur de sacripant. Je ne fus jamais plus amoureux de la vie qu’à présent ; jamais je ne me suis projeté hors de moi avec cette sympathie. Est-ce ma propre maturité qui prête ce charme et cette saveur de fruit mûr à mes décors et à mes personnages préférés, qui me les parfume à cette ambroisie ? Souvent je me dulcifie à en pleurer. Depuis combien d’années je les scrute. Il me tarde de frayer avec eux. Je sais, je jure qu’il n’existe en nul autre pays gaillards de ce galbe, de ce geste et de cette vêture ! Peut-être dans vingt ans n’en germera-t-il plus de pareils, même chez nous, même en ce terreau gavé d’engrais ? Les étalages de leurs boutiques à frusques, où piloux et dimittes se lit sur l’enseigne, fourniront-ils encore l’habillement à clientèle aussi topique ? Les miséreux de l’avenir seront-ils voués au velours comme aujourd’hui ? En outre, parleront-ils le même langage, se tailleront-ils la même dégaine, les ruffians de demain ? Les mots prendront-ils dans leur gorge et leur bouche un marinage si épicé ? S’amuseront-ils aux mêmes jeux, aux identiques turlupinades ? Peut-être la physionomie des aborigènes se transformera-t-elle comme celle de leurs masures. Les races disparaissent ou du moins elles se renouvellent et subissent de fatals métissages... Pensée à la fois mélancolique et consolante, car il m’est doux d’être venu en ce moment et non en un autre, ici plutôt qu’ailleurs, et de les avoir analysés à loisir, ces polissons décoratifs et capiteux. A en croire les tableaux italiens, les statues de Florence et de la Grèce, tels mendiants ou pouilleux de Velasquez ou de Murillo, il y en eut de très plastiques à d’autres époques et sous d’autres cieux. Hélas, nous n’eûmes presque jamais ici que des peintres de laideurs et de grotesques. A part quelques jeunes bergers de Jordaens ou certains faurillons ou aide-bourreaux de Rubens, les tableaux anciens ne présentent que magots et cagots. Van Dyck dédaigna nos adolescents pour les juveigneurs de l’Angleterre. Il n’en va pas mieux aujourd’hui. Les jolis types d’ici se faneront-ils donc toujours sans avoir rencontré des pinceaux appréciateurs et fervents ? En attendant, moi qui aurais tant voulu les peindre, je leur sais gré, à mes jeunes voyous, de me béatifier à ce point, de m’imprégner et de me suggestionner si intensément. Ils auront fait partie de ma substance, ces drôles dégingandés, onctueux et âcres, balsamiques et rêches, qui s’épanouissent en ce moment sur notre pavé. Je me les assimile, je les consomme, je les hume esthétiquement. A tour de rôle, ils se surpassent, ils trouvent leur expression, leur signification suprême. Aucun d’eux n’eut son pareil dans le passé et ne l’aura dans l’avenir, et cela malgré leur ressemblance et leur air de famille. Savourons cette crispante contemporanéité ; dégustons l’heure présente avec les meilleurs de ceux qui la peuplent ; avec ceux qui étoffent et qui pathétisent ce moment. Je veux m’en repaître les regards, m’en saturer la fantaisie... Et c’est mon patriotisme à moi, cela ; et nul plus que moi n’est attaché à un terreau qui produit de telles pousses humaines ; j’en suis par toutes mes attaches, par tous les sens, par tous les pores, par le jeu de mes papilles et de mes moindres muqueuses, par mes sécrétions les plus intimes... « J’avoue, dirait Bergmans - il me semble l’entendre d’ici - que cette façon de chérir son terroir et son peuple dépasse toute mesure. Et cependant je me flatte d’être bon patriote. Je me réjouis au chiffre des naissances et des mariages en pays belge, je ne m’intéresse pas moins à celui de nos importations et de nos exportations commerciales, à la hausse de nos fonds publics, au développement et à l’expansion de notre industrie ; je me sens, pour ainsi dire, chatouillé par les honneurs que les produits belges remportent dans les expositions universelles ; c’est avec un certain orgueil que je vois défiler nos soldats poudreux et basanés au retour des grandes manœuvres ou même nos orphéonistes revenant, chargés de lauriers et de médailles, d’un festival à l’étranger ; je me redresse et mon cœur bat aux accents de la Brabançonne, les trois couleurs du drapeau national flattent agréablement mes yeux. Malgré mes sentiments démocratiques, je porte un intérêt filial à notre souverain. A la Chambre des Représentants, la dynastie ne compte pas de partisan plus chaleureux que moi. Mais quant à me préoccuper de la figure de mes compatriotes, surtout de la physionomie des gens de condition infime, du rebut de nos populations, l’idée de les dévisager de si près, de les jauger avec cette persistance ne m’était pas encore venue. Ne voilà-t-il pas de beaux sujets d’extase et de méditation que ces pendards ! Surtout qu’il y en a des milliers ! Et Laurent les trouve aussi précieux que le sel de la terre. Et c’est pour l’amour de ces espèces et de ces épices-là qu’il chérit sa copieuse patrie ! Certes, ces va-nu-pieds seraient étonnés les tout premiers du culte que leur porte mon exalté parent. Ils seraient même gênés de se voir reluqués ainsi et se formaliseraient de tant de prédilection ! » Beaucoup n’ont qu’un temps, une saison de beauté. Ils passent comme une fleur, un insecte rare. Rien de plus intensif que l’atmosphère de leur milieu. Leur vie n’est qu’une aube, qu’une adolescence. Heureusement, ils sont aussi prolifiques qu’éphémères et leur progéniture leur ressemble bientôt pour mes suprêmes délices. Aux approches de la conscription et parfois, plus tôt encore, dès l’époque où l’apprentissage d’un métier et les premières escapades commencent à leur donner du roux, à l’heure du déniaisage, du duvet à la lèvre et du poil follet au menton ; au moment de cette puberté si irritante chez les gamins élevés à la grâce de Dieu, puis entrepris par des initiateurs sans vergogne ; à la minute climatérique où la mue rogue et dyscole, fanfaronne de vice et de cynisme, prodigue aussi de câlines gaucheries et de naïves détentes ; à la saison où ils jettent leurs gourmes en s’abandonnant en toute licence à leurs postulations de moineaux francs, pillards, batailleurs et voluptueux. L’accoutrement de mes voyous subit des caprices et des modes tout comme celui des mondains ; fluctuations lentes et moins radicales qu’en haut de l’échelle, mais caractéristiques. S’ils ne vont pieds nus - et combien ces pauvres paturons, calleux et poudreux, émergent pathétiquement des penaillons et des franges de leur « folzar » - ils chaussent des sabots blancs ou jaunes, très pâles ou orangés comme les fromages de la Hollande. On en trouve à la pointe relevée comme un crochet de patin frison ou une proue de gondole, peints de diverses couleurs, ciselés et taillés, même dorés, historiés de figures et d’attributs, le tout d’une fantaisie délicieusement barbare. Parfois mes favoris connaissent des saisons de luxe durant lesquelles ils porteront des chaussures de cuir. On n’en voit que la pointe à cause de la guêtre ou du pied d’éléphant formé par le bas de la « culbute » (que l’argot a de noms suggestifs pour le vêtement bifurqué !) dont il importé que le haut bride les fesses et les cuisses. D’autres jours, ils traîneront des savates et des espadrilles qu’ils s’amusent à quitter et à reprendre ; ils laceront des bottines jaunes sur leurs chaussettes lie de vin ou feront sonner de lourdes bottes à gros clous - un luxe que ces clous ! Généralement ils vont habillés de ce velours côtelé appelé piloux qui - sans préjudice des autres tons : mastic, réséda ou vert bouteille - parcourt toute la gamme des bruns, depuis le jaune d’or ou le roux flamboyant jusqu’au havane ou au chocolat. S’ils ne parviennent à se fendre de tout le complet de velours, leurs jambes au moins sont culottées de cette ragoûtante étoffe aussi caressante à l’œil que douillette au toucher, de ces velours tirant sur le pelage des félins, tièdes comme une fourrure, électrisés, dirait-on, par les réactions de la marche, les manœuvres, les jeux et les rixes de leurs propriétaires. Avec le temps ces velours se bonifient comme le vin et les cigares. Au relief des coudes, des fesses et des genoux, l’étoffe se met à luire, puis à se râper, jusqu’à ce qu’enfin sous les guenilles rapiécées à outrance, la chair montre sa couleur de pain bis ou de poisson fumé. Le plus souvent sans veste, sans bourgeron, sans vareuse de gros bleu marine, ils endossent des jerseys bleus aussi, mais parfois de différentes couleurs, zébrés à la façon des maillots de canotiers ou d’acrobates. Ces tricots échancrés dégagent la rude et ferme encolure comme chez les matelots. Combien mes lurons portent beau et se moulent avantageusement dans ces gaines élastiques ! S’ils s’appliquent une chemise, ils la choisissent de flanelle et de couleur. Ils ne se prêteront que rarement au supplice du carcan empesé et ils se passent presque autant de cravate, à moins que leur limace assez décolletée n’ait un collet rabattu sous lequel ils glissent une voyante lavallière, une écharpe nouée à la marine ou une cordelière à glands multicolores. Jamais de paletot, ou bien ils n’ont que cela sur le corps. Mais l’hiver tous s’emmitouflent la gorge et la nuque jusqu’au nez dans un de ces larges cache-misère dont ils rejettent les deux bouts sur le dos ; tandis que les jambes grelottent sous des chausses presque réduites en charpie. De l’habillement du voyou c’est la casquette qui change le plus souvent de mode. Une saison, ils la demandaient à visière jaune comme le bec des merles, ce qui accentua le caractère effronté et gouailleur de tant de physionomies. Puis ils voulurent la casquette de laine verte ou écossaise des joueurs au cricket, ou la toque du jockey, tirée sur les oreilles. Mais un modèle persiste, le plus coquet d’ailleurs, et ils y reviennent d’instinct, pour peu qu’ils s’avisent d’en adopter un autre : c’est la casquette marine, à large visière plate et le plus souvent vernie, dite « klipson ». Il sied que cette coiffure soit renversée dans le cou et posée sur l’oreille, la visière crânement relevée vers le ciel, un peu parallèle donc au fréquent retroussis de leur nez, à leurs narines quêteuses. Fréquemment, nos farauds portent le feutre mou à larges bords retroussés ou rabattus, coiffure prêtant à la fantaisie et à la désinvolture et que les renfoncements et les coups de poing assortissent et pétrissent à l’humeur du compagnon qui s’en affuble. Dans ses Confessions d’un fumeur d’opium, Thomas de Quincey préconise une expérience qui consiste, le samedi soir, lorsque les ouvriers ont touché leur paie, à se mêler à leur multitude, à prendre un bain de foule et à s’égarer dans ces problèmes de rues sans issues, dans ces pouilleries où la gent turbinante s’entasse, parquée et refoulée, ainsi que dans les antiques ghettos et léproseries. Là, il s’agit de pénétrer à leur suite au sein des tavernes et des musicos où tous ces peinards se rassemblent pour dépenser leur salaire et se donner un peu de bon temps. Ce coude à coude est fort agréable et même réconfortant, et cette descente dans les enfers sociaux recommandée par Quincey partant éminemment d’un excellent naturel. Mais dans ces rapprochements des distances il se bornait à donner de platoniques conseils aux familles indigentes embarrassées par une baisse de salaire, un chômage inopiné ou l’enchérissement de l’une ou l’autre denrée indispensable à leur nutrition. Moi, j’ai trouvé mieux que ça, soit dit sans me vanter. Par les après-midi de froidure, nos musées servent d’asiles et de chauffoirs à des traînées de claque-dents et de court-vêtus. N’y a-t-il pas quelque chose de touchant dans cette hospitalité que les sanctuaires de l’art accordent à ces misérables ? En se sentant imprégnés de la chaleur égale et frôleuse qui règne dans ce lieu, sous les bouffées caressantes que les bouches des calorifères leur soufflent à travers les haillons et qu’ils sentent monter le long de leurs jambes comme l’ascension chatouilleuse de leurs parasites, mes pauvrets ne subiraient-ils peu à peu l’enchantement et le prestige de ces siècles de chefs-d’œuvre ? Je me faisais cette réflexion l’autre jour au musée d’art moderne où j’errai à la remorque d’une bande d’apprentis. Leur aîné les pilotait de salle en salle, en leur laissant à peine le temps d’accorder un regard aux compositions historiques, pour les mener directement devant des nudités qu’ils fouillaient de leurs yeux aiguisés, en s’esclaffant. Parfois ils rigolaient tellement que, se poussant l’un l’autre, ils allaient s’affaler sur le glorieux velours rouge des divans auquel ils infligeaient le contact outrageant du velours rogneux de leurs fonds de culottes. Les huissiers qui les surveillaient d’un air rogue et dont leur irruption bruyante avait troublé la sieste, leur enjoignaient continuellement, sous peine d’expulsion, de mettre une sourdine à leurs éclats de voix et de refréner leur gesticulation. La menace semblait produire son effet ; ils décanillaient à la file, tête baissée et tout penauds, mais pour courir s’affrioler et se trémousser de plus belle dans la salle voisine. Cependant, arrivés tout au bout de l’enfilade, dans un dernier salon après lequel il faut retourner sur ses pas, l’exubérance de mes garnements tomba tout à coup, à la vue de la splendide perspective qu’un intelligent architecte a ménagée à travers de larges verrières sur les bas-fonds du vieux Bruxelles. C’était leur ville, leur quartier, cela ! Ces briques et ces cheminées leur parlaient autrement que la toile peinte. Le nez collé à la vitre qu’ils embuaient de leur haleine alliacée et qu’ils frottaient ensuite du revers de leur manche trouée au coude, la turbulente ribambelle s’éternisa, fascinée par cet à-vol-d’oiseau de bicoques à toits rouges dans l’enchevêtrement et la débandade desquelles ils essayaient de s’orienter et de démêler approximativement la lucarne du galetas paternel. Quelque miséreux qu’ils me semblassent, au moins tous ces pierrots-là se savaient quelques tuiles de la cité excentrique sous lesquelles ils pourraient se blottir la nuit prochaine. Tel ne devait pas être le cas d’un autre petit pauvre auquel je n’avais pas pris garde jusque-là, requis tout le temps par les espiègleries des premiers. Comparés à celui-ci ces gueusillons montraient la mine florissante et l’habillement des enfants de bourgeois. S’il se tenait à l’écart de leur bande, c’était sans doute à cause de son dénuement plus manifeste et plus criard. S’il ne s’arrêta point comme eux devant le panorama de la ville, c’était assurément parce qu’aucun gîte ne lui était ménagé dans ce fouillis de pénates. Il pouvait avoir de quinze à seize ans, l’âge des autres polissons ; mais, de taille chétive, la misère contrariait sa croissance, et leur teint hâlé et blafard paraissait rosé à côté de la pâleur livide du sien. Dès que je l’eus aperçu, les autres cessèrent de m’intéresser. Les abandonnant à leur extase, je m’engageai à la suite du gamin solitaire dans les salles qu’il lui restait à visiter. Malgré la faim qui lui tiraillait le ventre, le pauvret s’arrêtait devant maint joli tableau et le considérait avec une curiosité naïve que je n’avais pas vue aux apprentis tapageurs. Je m’étais rapproché de lui au point de le frôler et je réglai mes mouvements sur les siens, ne bougeant que lorsque lui-même avançait d’un pas. Surprit-il mon manège et chercha-t-il à m’éviter, gêné par un voisinage trop humiliant pour ses haillons ? A un moment, il traversa la salle et se mit à parcourir les tableaux de la rampe opposée à celle que nous avions longée jusque-là. Je le rejoignis de façon si ostensible, qu’il tourna son blême visage de mon côté et me regarda d’un air ombrageux, appréhendant peut-être en moi un traqueur de vagabonds, un de ces tristes veneurs qui galopent les batteurs de pavés pour les entasser dans les pourrissoirs des dépôts. Mais mon regard lubrifié par la sympathie, un sourire où je mis le plus de persuasion et de caresse possible le rassurèrent en partie sans encore l’édifier toutefois sur la nature de l’intérêt que je lui portais, et peut-être ne fut-il pas loin, le pauvre enfant exsangue et décharné, de méconnaître ma sollicitude, car une rougeur teignit furtivement ses pommettes. Comme je redoublai de muette, mais en quelque sorte magnétique conjuration, à la longue il se décida à son tour à m’interroger du regard. La faim, hélas, aurait eu raison de ses répugnances, celles-ci eussent-elles même été légitimes. Et comme il s’effarouchait de nouveau, je le pris par le bras et l’entraînai au dehors, suivi, je n’en doute pas, par les regards scandalisés des respectables huissiers. Arrivé dans la rue, je conduisis le pauvret qui se laissait mener, docile comme un chien, jusqu’à la taverne la plus proche où, au dégoût à peine déguisé du garçon et de la caissière, je lui fis servir de l’ale et plusieurs sandwiches. Il dévora cette pitance et vida sa pinte sans prononcer une parole, avec une voracité dont la vue me faisait presque autant de mal que de bien, car elle ne me révélait que trop à quel jeûne avait été condamné ce pauvre être. Après avoir réglé, je sortis non sans le faire passer devant moi ; puis sur le seuil, je lui tendis la main et, tandis qu’il la serrait après un peu d’hésitation, je lui coulai entre les doigts une pièce de cent sous, tout ce qui me restait. Non, il n’y a rien de plus béatifiant, je vous le jure, que la surprise de mon bonhomme, son ineffable confusion à ce moment. Aussi me suis-je bien promis de renouveler l’expérience. Mais si vous étiez tentés de m’imiter, hâtez-vous de vous dérober aux remerciements du cher petiot. Restez plutôt sous l’impression de cette gratitude qui n’a pu s’exhaler, tant il suffoquait d’émotion. Les mots ou les gestes qu’il croirait devoir ajouter à son trouble pour exprimer sa reconnaissance compromettraient le délice que vous aura procuré l’ébranlement nerveux communiqué à toute sa personne par vos largesses. Ce n’est qu’un spasme de la durée d’un éclair, une grimace plutôt qu’un sourire. Mais que c’est beau et que c’est bon !... Aujourd’hui, pourtant, je m’en veux de ne point m’être ménagé le moyen de le revoir. Ne m’aurait-il pas fourni le sujet d’études tant cherché, le moyen de pénétrer dans son monde et de m’instruire sur le compte de cette engeance vers laquelle je me sens si vertigineusement aiguillé ? Il m’arrivait, il y a quinze jours, de contempler le panorama dont on jouit de ce plateau que domine le palais de justice de Bruxelles surplombant de sa masse la grouilleuse ville basse, la cité par excellence de notre cattiva gente . Accoudé à la balustrade, j’embrassais l’immensité de la perspective suburbaine. Par delà le fouillis de ruelles et de culs-de-sac, je goûtai cet horizon houleux fouetté par un vent sadique, qui faisait fuir les nuées sanguinolentes comme la panique échevelée des ribaudes et des colporteurs devant la meute des argousins. Ce qui se passait dans le ciel me fit songer à l’atmosphère de terrorisme et de contravention habituelle à ces sentines s’entrecroisant à mes pieds. Sous l’impression de cette synesthésie, je dévalai la rampe à lacets aboutissant à un carrefour formé par les rues de l’Epée, des Minimes et Notre-Dame-de-Grâce. Arrivé au bas, je tombai sur un groupe d’une demi-douzaine de gueux renforcés, au cachet local et loqueteux, des voyous de grand style enfin. Ils portaient leur vêture dérisoire avec ce dégingandement et ce débraillé qui leur siéent si bien et dont je raffole. Un des plus grands s’acharnait sur un des juniors qui se laissait molester avec une certaine complaisance. Le tourmenteur le vautrait à terre et lui allongeait de légers coups de pied dans les reins ou, couché sur lui, il lui prenait la tête à deux mains et lui faisait toucher à plusieurs reprises la bordure du trottoir, mais sans lui faire grand mal, car l’autre geignait pour la frime et s’esclaffait tout en feignant de pleurnicher. Leurs camarades formaient le cercle autour des lutteurs et s’ébaudissaient en attendant de s’agripper à leur tour. Et comme je m’étais arrêté, à la fois anxieux et émoustillé, partagé entre le plaisir que me procuraient les mouvements agiles, les efforts musculaires de ces gamins et la crainte de voir leurs jeux finir par une empoignade pour de bon, l’un des regardants, peut-être vaguement averti de ce bizarre sentiment de solidarité et de camaraderie qui me posséda de tout temps pour ces fauves espèces et qui est allé en s’exaspérant, m’interpella en ces termes : « Quels voyous, n’est-ce pas, Monsieur ? Toujours en train de se battre comme des chiens ? » Et un autre des baguenaudiers montrant le gamin terrassé en proie aux brimades de son robuste vainqueur : « Voyez donc comme il est arrangé ! Pourquoi le respect humain, dont je me croyais affranchi, m’empêcha-t-il de répondre au polisson : « Détrompe-toi, loin de me dégoûter, tes camarades me ragoûtent ; car je les aime, les voyous ! » Non, intimidé, je poursuivis mon chemin sans souffler mot, mais je m’étais à peine éloigné, on ne peut plus digne, avec une moue réchigneuse de bourgeois, que j’aurais voulu revenir sur mes pas : « Bah, me dis-je, ce sera partie remise ; je prendrai parfois le chemin de ce carrefour ; les pendards doivent s’y donner rendez-vous, car l’endroit se prête on ne peut mieux à leurs ébats, et ce serait vraiment jouer de malheur, si je ne les retrouvais. D’ailleurs, leurs pareils ne manquent pas de ce côté. A leur défaut, je m’aboucherais avec leurs congénères. Les vomitoires du palais de justice refoulent et dégorgent sans doute, dans les ruelles d’alentour, des flopées de ces vauriens durant la suspension des audiences de la correctionnelle qu’ils fournissent d’accusés, de plaignants, de témoins, de galerie et de claqueurs, car les prétoires ont leurs chevaliers du lustre tout comme les salles de spectacle. » A deux jours de là, j’ai retrouvé mes cinq drôles, les mêmes. De nouveau ils se battaient ou plutôt le même patient pantelait sous le poids du même bourreau. A un moment, ils firent la brouette : le grand soulevait le petit par les pieds et le forçait à marcher sur les mains. Celui qui m’avait apostrophé l’avant-veille me reconnut et s’enhardit de nouveau à me lancer son : « Quels voyous, hein, Monsieur ? » en s’appliquant fort humblement, sans aucune restriction, le sobriquet que leur infligent les gens propres. C’était un jeune ribaud, nerveux et membru, déhanché et frétilleur, jaune de teint, au visage chiffonné et mobile, aux vifs yeux noirs, aux cheveux crépus, la veste relevée au-dessus des reins par le mouvement des mains logées dans les poches de la culotte. Cette fois je répondis, et cela sur le ton dont les premiers chrétiens devaient confesser leur Dieu, non sans ressentir un frisson d’avant-goût du martyre : « Moi je les aime, les voyous, et de tout mon cœur ! » Je répétai même cette déclaration, car le jeune drôle me regardait tout ébaubi, n’en croyant pas ses oreilles ou ne comprenant pas. Puis, de cette voix traînarde et éraillée dont le timbre est aux sons ce que le graillon est aux odeurs, de cette voix modulante qu’ils contractent à force de se chamailler ou de crier leur marchandise : « Hé, vous autres ! A cette révélation inouïe, les deux lutteurs dénouèrent leurs étreintes qui me rappelaient les tortillements des anguilles que brouettent les poissonniers ambulants et, encore haletants, sans cesser de me considérer comme une bête curieuse, ils se rajustaient de leur mieux, renfonçant leur chemise et leur jersey dans leur culotte et époussetant leur casquette en la battant contre leurs fesses, auxquelles ils frottent aussi leurs allumettes. J’étais vêtu sans recherche mais encore trop bourgeoisement tout de même. Observateurs déliés, ceux de leur sorte vous ont tout de suite jaugé un quidam. Avais-je vaincu leurs préventions, leur méfiance chronique, cette frousse qui les agite autant que le souffle le plus imperceptible inquiète les peupliers ? Ils se rapprochèrent peu à peu ainsi que des chiens sans maîtres que l’on a flattés de la voix. A brûle-pourpoint, je les invitai à me conduire dans un estaminet de leur façon, afin, disais-je, de lier plus amplement connaissance, le verre en main, et de leur prouver la sincérité de mes sentiments. Après s’être consultés une seconde sur le choix du caboulot, car ceux-ci ne manquent point dans ces parages, ils finirent par me désigner celui formant le coin des deux ruelles. Je commandai de petits verres de genièvre que nous bûmes au comptoir. A la première tournée, mes polissons se montraient encore circonspects, mais la glace se rompit dès que j’eus fait renouveler la consommation. On trinqua, et le plus grand, celui qui les commandait, ayant proposé de s’asseoir pour causer plus à l’aise, nous nous attablâmes comme d’anciens camarades. Ils se familiarisaient, travaillés par ce besoin d’expansion et de sociabilité qui caractérise les êtres infimes. C’était à qui se rapprocherait de moi, s’installerait à mes côtés, ou me ferait vis-à-vis, coude à coude, leurs genoux collés aux miens. Leur haleine me chatouillait la nuque et les oreilles. Les langues se dégourdirent ; ils parlaient presque tous à la fois, rivalisant d’épate, faisant assaut de drôleries pour se rendre intéressants ; ils auraient voulu s’ouvrir entièrement, se faire connaître dans leur tréfonds, m’édifier en deux mots sur toute leur vie. A la différence des petits jeunets et des mijaurés de la bourgeoisie, un généreux désir de sympathie et d’effusion ressortait de leurs façons et de leurs discours. Bientôt, ils se permirent à mon égard ces privautés, intervenant constamment dans leurs rapports et que j’encourageai en leur rendant la pareille : ils me tâtèrent le biceps, me tapèrent la cuisse, éprouvèrent ma résistance musculaire, et le plus fort d’entre eux pesa avec une telle insistance de ses deux poignes sur mes palettes qu’il me fit presque chavirer. Somme toute, je me comportai rondement et je ne leur semblai ni un méchant diable, ni un faquin. Dans tous les cas, ils avaient leurs apaisements sur un point capital : je n’étais point de la rousse. Leur flair les aurait infailliblement avertis. L’argousin, le mouchard, l’agent des mœurs se marquent d’un pli indélébile qui ne trompe jamais les intéressés. A un moment, je subis un véritable interrogatoire ; ces drilles m’auscultaient le moral comme le physique. Par un reste d’amour-propre, je répugnai à leur avouer battre le pavé tout comme eux, et je me fis passer pour journaliste. Cela ne leur disait pas grand’chose. Cependant, une gazette, cela s’imprime, cela ne s’écrit pas ! Et suppléant à mes explications trop savantes, c’était à qui ferait saisir aux autres ce que représentait cet oiseau rare, le journaliste. Chacun y allait de sa définition. Lorsqu’il n’en sortait pas plus que les autres et se mettait à bredouiller, il se faisait rabrouer et clouer le bec par la galerie. Ils finirent par parler tous à la fois ; ils trépignaient, se bousculaient, s’égosillaient, se criaient mutuellement dans le visage, et leur charnure s’échauffant avec leur langage réveillait la moiteur de leurs haillons et communiquait à leurs dessous de flanelle et de là à toute l’atmosphère ces effluves de force adolescente comparables aux fragrances des arbres séveux. interrompit au plus fort du brouhaha un grand garçon élancé et nerveux, bien jambé, de jolie figure, aux yeux bruns pailletés d’or, le teint mat, un pinceau de moustache, des cheveux châtain qu’il pommadait en conscience, le type de l’adonis de barrière, du noceur voluptueux et bon enfant, sans fatuité, avec pourtant quelque chose de cruel et d’inquiétant dans le sourire et dans le regard. On l’appelait Dolf Torlemyn ou Tourlamain. Mais au lieu de définir le folliculaire pour lequel je me donnais, il s’embarquait dans une description assez vivante des abords du journal en vogue à l’heure du tirage. Il s’y était sans doute rencontré souvent avec ceux de sa sorte en quête d’un emploi. La cohue des sans-travail y est telle que l’on croirait à une émeute. Dès que les rotatives se mettent à gémir, de terribles bousculades s’engagent devant les portes. Ils débordent les vendeurs, happent au passage les feuilles encore humides, se les arrachent des mains au risque de les déchirer. Ceux qui tiennent leur numéro le déploient en l’appliquant sur le dos d’un camarade. Ils se hâtent de consulter les colonnes de petit texte où sont renseignées les offres d’emploi. Les illettrés se font aider des lumières de ceux qui savent lire. Puis c’est une débandade et une course folle comme s’il y avait le feu. Zwolu ou Mémène, le brunet déluré, la frimousse chiffonnée comme un pruneau, celui-là même qui m’avait interpellé, se rappela avoir rencontré des gens de mon genre, la plume à l’oreille, dans les imprimeries des journaux à l’heure du coup de feu et des dépêches télégraphiques, un jour où il apportait tout essoufflé la première nouvelle d’un écrabouillement dont il avait été témoin et pour laquelle il touchait dix sous. Zwolu se faisait donc une idée approximative de ce que pouvait être un gazetier. Devant le mal que se donnent mes braves types pour me débrouiller, je me repens de les avoir induits en erreur, mais je me promets bien par la suite de les édifier sur ma position réelle. Alors moi aussi, je suis journaliste ! Celui qui revient à la charge est Jef Campernouillie, un vigoureux rousseau, aux frisons d’or et à la chair blonde et rose, aux gros yeux réjouis, aux allures et au parler rogues, une sorte de garçon boucher ou d’abatteur en rupture d’étal, habitué des concours athlétiques, gaillard solide mais débonnaire, ne déployant jamais sa force que dans des luttes et des assauts courtois. C’est celui-là même par qui Palul Cassisme, un petit blondin à mine de premier communiant, aux yeux bleus, aux cheveux de soie écrue, à la voix flûtée, prenait plaisir à se faire vautrer par terre. Campernouillie aura été embauché d’occasion, pour la vente d’un numéro à sensation, un jour qu’il fallait du renfort aux équipes ordinaires. Il dispose d’ailleurs de solides poumons pour crier la marchandise et il nous fournit un échantillon de sa tonitruance en braillant à tue-tête le titre d’un journal français, titre que l’accent du terroir écorche d’ailleurs au point de le rendre inintelligible. Campernouillie vociférerait encore si leur chef à tous ne l’avait bâillonné en lui appliquant sa large main sur la bouche. Tout est d’ailleurs permis à Tich Bugutte. Virilement beau, à la fois aussi grand, aussi nerveux, aussi bien découplé que Tourlamain et d’aussi florissante charnure que Campernouillie, râblé et croupé comme un bourreau de Rubens, ce garçon de vingt-quatre ans réunit les deux types flamands du brun et du blond. Rien de fier et de noble comme l’ensemble de cette physionomie de simple voyou. Il a la face pleine, les joues à peine duvetées, le front large et bombé, le menton impérieux, les cheveux d’un noir de jais plantés drus et taillés en brosse, les grands yeux bleus tirant parfois sur le bleu des ténèbres, profondément enfoncés dans les orbites et ombragés d’épais sourcils et de longs cils. Son teint agréablement basané mêle un ton orange au rouge vif des pommettes. Les oreilles menues et un peu écartées rappellent celles d’un jeune faune. Les ailes du nez extrêmement mobiles, les narines reniflantes et fendues comme des naseaux accusent une sensualité exigeante que mitige le sourire attendri et un peu triste, et surtout la caresse veloutée du regard. Si Campernouillie se bat pour la parade dans les loges de lutteurs ou les baraques foraines, si Tourlamain excelle dans les exercices d’adresse, le saut, la course, les feintes et les perfidies de la savate française, Bugutte, lui, représente le gladiateur, le pugiliste pour de bon, le batailleur incorrigible, la bête noire de la police. Bugutte a le casier judiciaire tellement encombré qu’il ne compte même plus les peines d’emprisonnement qu’il a purgées pour coups et blessures, rébellions contre les sergots. A part cela le meilleur enfant de la terre, le plus taciturne et le moins turbulent des cinq. Quand il ne fournit pas de muscle, il rêve à la façon des grands fauves au repos. D’ailleurs, il cogne rarement pour son propre compte ; très endurant en ce qui le concerne, très malléable, il faut des provocations excessives pour le pousser à bout. En revanche, il pousse la camaraderie jusqu’à l’abnégation et à l’héroïsme. Il suffit que l’on s’en prenne à l’un de ses amis ou seulement à quelqu’un de sa coterie pour qu’il s’interpose et se rue sur l’offenseur. Souvent son intervention fut plutôt intempestive et fit dégénérer une attrapade anodine en une tuerie féroce. Aussitôt lâché, plus moyen de le retenir. Il tape en aveugle et en furieux, sans mesurer ses coups. Sa spécialité consiste à secourir les camarades emballés par la police. Fût-il à l’autre bout de la paroisse, il se ruera à la rescousse. « Bugutte, ils viennent de pincer un tel ! » Bugutte ! (Bugutte, son juron familier, est une corruption de bij God, pardieu ! De là son sobriquet, Bugutte !) Et le voilà parti. Si les policiers n’ont pas encore conduit leur capture au poste, Tich réussit toujours à l’arracher de leurs mains. Mais ses exploits lui coûtent cher. Aussi merveilleux nageur que redoutable pugiliste, il a sauvé presque autant de monde qu’il en a démoli. En somme, ce gueusard mériterait encore plus de médailles de sauvetage et de croix civiques qu’il a encouru de condamnations. Ses violences défraient aussi souvent les journaux que ses actes de dévouement. Les mauvaises langues prétendent qu’il lui arriva de lancer à l’eau des passants attardés ou des paysans se rendant au marché matinal, pour se ménager l’occasion et l’honneur de les repêcher. Bugutte ne verserait jamais dans pareil cabotinage. S’il jetait quelqu’un à l’eau ce serait pour venger un camarade, et alors le macchabée n’aurait qu’à se débrouiller. Tandis que Campernouillie et Tourlamain me mettaient au courant des prouesses et du caractère de leur capitaine, celui-ci, un peu confus, me souriait de ses grands beaux yeux et protestait par des « bugutte » réitérés contre ce flux d’éloges. Je ne cessais de renouveler les consommations. A force de boire, l’entretien prenait un tour de plus en plus sentimental et confidentiel. Sensibles, étrangement impressionnables, ces irréguliers dont les jours se passent dans des transes et des abois perpétuels, ces brutes me rendaient effusion pour effusion, se récriant parfois avec incrédulité comme pour m’arracher des protestations de sympathie encore plus véhémentes, et se demandant avec un bon rire à pleines lèvres ce que je trouvais de si aimable et de si avenant en eux, pauvres bougres mal nippés et mal famés, moi un monsieur à faux-col, à manchettes et à manières. Attendri, je redoublai de fraternelles avances : Oui, je vous aime, vous les voyous, vous les infâmes et les pouacres, devant qui les gens de ma caste affectent de se boucher le nez, pour qui les messieurs n’ont pas de moues assez dégoûtées, quoique leurs madames les guignent peut-être à la dérobée. Oui, je vous trouve plus près de la nature, plus francs, plus libres, plus généreux, plus beaux et plus crânes... Ah, je suis horriblement fatigué des faussetés, de la bégueulerie, des coups fourrés du monde d’en haut. Foin de leur art et de leur littérature qui mentent autant que leur religion, leur honneur et leur morale ! Tous ces gens-là parlent et écrivent trop bien ; cela va tout seul, on n’a qu’à les remonter, les voilà partis. Pas plus d’âme que leurs phonographes. Et leur implacable, leur sinistre politesse ! Tas de rhéteurs et de sophistes, va ! Ils n’ont jamais tant parlé de Dieu que depuis qu’ils n’y croient plus. Tandis que vous autres, au moins, mes pauvres coureurs de rues, vous vous donnez pour ce que vous valez, ni plus ni moins, sans nous en faire accroire. Vous êtes loyaux et rafraîchissants comme les plantes, les fontaines et les oiseaux ; fraternels comme les loups ! Et ne voilà-t-il pas que je m’oublie à leur conter une vieille pièce espagnole, le Damné faute de foi du moine Tellez, en rapportant à leur propre situation, le cas du mécréant qui fut sauvé parce qu’il possédait la grâce des élus. Je leur parlai longtemps sur ce ton apologétique. Ils ne me comprenaient pas toujours, mais ils m’écoutaient avec bienveillance, ils me regardaient pour lire mes pensées plutôt dans mes yeux que sur mes lèvres, puis les intonations de ma voix les caressaient et ne leur laissaient aucun doute sur mes sentiments. Pourtant, afin de me faire comprendre de ces êtres frustes au parler indigent, au vocabulaire suggestif mais réduit, trop souvent je recourais à la phraséologie des beaux causeurs. Comment aller jusqu’à leur âme, à ces ruffians ? Je n’avais d’autres ressources que de leur répéter un grand nombre de fois : « je vous aime » en jurant comme eux, en leur allongeant des bourrades dans le dos, en les secouant par le bras en guise d’épanchements. Ils me prodiguaient les mêmes marques de tendresse ou ils se bornaient à me sourire bénévolement ; leurs yeux et leurs voix avaient quelque chose d’exquis que je n’ai vu qu’aux chiens que l’on caresse, aux mendiants que l’on aumône, aux mioches pauvres à qui l’on coule quelques bonbons dans la main. le sourire de leurs grosses lèvres rouges un peu flétries par l’usage de la pipe, mais surtout par l’âcre jus de la chique, ces lèvres qui s’écartent pour montrer de jolies dents de louveteaux. Je goûtais un plaisir inouï à voir s’adoucir l’expression de leurs physionomies farouches et hargneuses comme celles de Bugutte et de Campernouillie ; ou gouailleusement effrontées comme chez Tourlamain et Zwolu ; ou craintive et frileuse comme chez le petit Palul. Mais il y avait un reste de rancune aussi, de vague bouderie dans l’air dont ces réprouvés sociaux se laissaient amadouer par un transfuge de leurs persécuteurs ; en s’entreregardant, ils semblaient se dire : « Tout cela n’est-il pas trop beau pour y croire ?... Mais, non, ce n’est pas un méchant garçon après tout. Nous le dresserons à notre image. Peut-être y aura-t-il même quelque chose à tirer de lui ! » Ils n’auraient qu’à me mettre à l’épreuve. Je me vouais à leur bon plaisir, je me faisais leur homme lige : « A vous pour la vie ! Des gestes ou de l’immobilité : à votre aise. L’essentiel pour moi, c’est votre présence. Ne faites pas attention à moi. Que je ne sois ni l’indiscret, ni l’intrus. Je ne demande que de pouvoir vous contempler à loisir, d’être votre témoin, votre caution, et même votre complice le jour où vous m’en trouverez digne... Tolérez-moi, je ne serai pas encombrant. Puis libre à vous de me rabrouer pour peu que je vous embarrasse, comme je vous ai vu traiter un cabot qui s’empêtrait dans vos jambes. Bref, usez de moi comme de vos bons chiens. Collé à vos talons, le nez quêteur, l’oreille ouverte, l’œil vigilant, je prendrai part à vos équipées. En vos accès de sympathie, il vous arrive d’empoigner votre inséparable toutou, de le secouer cordialement et de vous frotter le nez à son museau... ricana Tourlamain, et il me retint fraternellement dans ses bras. Des siens je passai dans ceux des autres, et quand tous m’eurent barbouillé de leur baiser, il ne nous resta plus que d’aller sceller ce pacte d’alliance dans une gargote voisine où je payai ma bienvenue sous forme de moules, de harengs, de pommes de terre frites et de force pintes de faro. Depuis que je les ai rencontrés, ces cinq gaillards, je ne les quitte presque plus. Ils m’incarnent la jeune fleur miséreuse de la capitale ; ils résument la faune de nos quartiers interlopes ; ils sont les plus beaux de mes voyous de velours. Ils me permettront de fixer, d’ historiographier, pour ainsi dire, le type du réfractaire entre seize et vingt-cinq ans. Si j’étais assez riche pour acheter un appareil photographique, je les prendrais dans toutes leurs poses sans me lasser de les revoir et de les reproduire, tant leurs moindres attitudes comportent de naturel et d’imprévu. Combien de fois ne m’arrive-t-il pas de fermer les yeux et de m’évoquer leur contour, leur modelé, leur couleur et leur patine, afin de me graver plus intensément encore leur portrait dans la mémoire ! Non contents de m’agréer dans leur petit groupe, mes cinq m’affilièrent par la suite à toute leur bande. Je connus une centaine au moins d’autres garnements presque aussi corsés et montés de ton. Tout ce qui les concerne me tenant à cœur, j’ai voulu savoir où ils gîtent, d’où ils proviennent, comment on les éleva et comment ils subsistent. En contrebas des coteaux et des futaies du château royal s’étale une banlieue excentrique où les parents du petit Palul occupent une masure qu’on dirait faite, ainsi que toutes les autres, de gravats hourdis à la diable. Le talus sur lequel se dresse cette bicoque trempe son pied dans un rivelet boueux, digne cours d’eau de cette vallée sardonique. Ce n’est point sous les traits d’une naïade que je me représente ce ruisselet, mais bien sous la figure d’un Manneken-Pis sculpté par Jérôme, le plus païen des deux Duquesnoy. Le Maelbeek, mieux vaudrait dire le Malbec, le mal embouché, participe en effet de l’humeur sournoise et dévastatrice de nos gavroches. Sous ses dehors malingres et stagnants, il n’est pas de tour qu’il ne joue aux riverains. Il fait le désespoir des ingénieurs. Pour ma part je l’ai surpris maintes fois au crépuscule, barbotant dans le fumet de sa vase ou, accroupi sous l’arche minuscule d’un petit pont, en train de ruminer quelque gredinerie. Sans parler des miasmes qu’il dégage, ce filet de fange vous a des crues subites qui le font sortir de son lit, submerger les prairies, cambrioler les caves et ruiner les provisions. Après avoir beaucoup crié et vociféré contre lui, les inondés, ses victimes, finissent par rire de ses frasques. Mais les autorités ne badinent pas. Pour corriger le polisson les édiles ne trouvent rien de mieux que de lui infliger le même traitement qu’à sa grande sœur la Senne : on l’emmurera tout vif comme un vulgaire égout. L’enfant se laisse faire, non sans pleurnicher et pester en sourdine, mais il tient sa vengeance. Aux premières guilées, il s’arcboute, fait le gros dos, joue si bien de la croupe et des épaules, qu’il finit par démolir son in-pace et par renverser des maisons. Un saule, à peu près déraciné par les farces de ce lutin, étira ses branches effeuillées au-dessus du toit natal de notre Palul. Ses parents se donnent pour des maraîchers ; c’est du moins leur gagne-pain avouable, leur métier alibi, car ils en exercent un tas d’autres, clandestins mais lucratifs. Ils engraissent un porc, cultivent leur provision de pommes de terre et quelques raves. Mais, ainsi que leurs voisins, ils s’adonnent plutôt à l’élève des récidivistes qu’à la culture des choux et des navets. Les vieux menèrent leurs premiers-nés à la maraude ; puis les aînés se chargèrent de débaucher les cadets. Ils commencent par la mendicité anodine. Le petit Palul fut de ces galopins qui trottinent aux portières des voitures après avoir fait la roue et des cumulets dans le sable. Ils tendent la main en tournant vers vous leur minois rondelet dont l’expression délurée et le regard en dessous démentent l’humilité de leurs appels à votre charité. La dégaine fluette, les yeux limpides de Palul induisirent ses vieux à l’exploiter autrement. Ils tentèrent l’effet de sa mine séraphique sur le curé de la paroisse. Le bon prêtre mordit à l’amorce. Il se l’attacha comme enfant de chœur, lui fit faire sa première communion, parla de l’envoyer au séminaire. De là ce sobriquet de Cassisme, corruption de catéchisme, qui devait rester au petit Palul. Sous prétexte que le gosse ne leur rapportait encore rien, ses parents soutiraient force pièces blanches au digne pasteur qui se flattait de les ramener tous au bien par l’exemple de l’un d’eux. Mais il présumait trop de la vocation du néophyte. Palul épris de plein air et de mouvement rongeait son frein. A la soutane il eût préféré le froc d’un ordre mendiant. Les dimanches après midi, été comme hiver, il lui fallait demeurer entre quatre murs, marmotter des litanies, nasiller des psaumes, défiler des chapelets. Il lui arriva de manquer à ces exercices pour courir la pretantaine avec des mécréants de son âge. Averti par le curé, son père lui donna de la discipline avec une telle conviction qu’après sa troisième escapade le congréganiste malgré lui prit la clef des champs. Plutôt que de recommencer cette vie de raton d’église et de souffre-douleur il se serait jeté dans le canal ; mais une pierre au cou car il nageait trop bien. Ses parents n’osèrent le réclamer, il les aurait vendus. Ils lui laissèrent donc la volée. Echappé du nid paternel, il s’agissait pour l’oisillon de ne pas se faire encager par les oiseleurs de la police. Cassisme mena des aveugles, ramassa des chiffons ; en tournant la manivelle de pianos mécaniques pour des Italiens, il se découvrit des dispositions musicales et il en vint, sachant lire, à apprendre par cœur des complaintes qu’il chantait en s’accompagnant sur l’accordéon. Un soir, de mauvais plaisants, dont il avait escorté la ribote de bouge en bouge, le soûlèrent et lui flibustèrent son instrument qu’il tenait de la générosité d’un Mécène du trottoir. Puis il hérita du singe d’un forain auquel il avait servi de pitre. La bestiole se mourait de la poitrine. Cassisme l’avait dressée à tendre la main aux badauds, et jusqu’au dernier jour il la promenait frileusement blottie sous un pan de sa veste. Quand elle creva il se fit aide-montreur de marionnettes dans un de ces guignols souterrains ménagés au fond d’une impasse. Ces fantoches pèsent autant que des hommes. Palul les laissait tomber ou bien il embrouillait les ficelles. Les loustics huaient et houspillaient l’imprésario qui talochait son manœuvre et finit par lui donner congé. Palul stationnait aux portes des salles de vente et aidait à déménager des meubles sur des charrettes à bras. Il rôdait autour des chantiers pour se faire embaucher par les maçons qu’il servait en montant aux échelles, chargé de mortier et de briques. Le temps se mit à la gelée : Palul courut aux rendez-vous des patineurs où il aidait les élégantes à chausser leurs patins. Il débitait aussi du petit bois - huit fagots pour dix centimes - qu’il criait d’une voix lamentable. Les ménagères, apitoyées en le voyant tout bleu de froid, le réchauffaient d’une tasse de café. Il allait tomber d’inanition dans la rue quand il fut ramassé par Jef Campernouillie. L’abatteur le prit sous sa protection et l’enfant, nature exaltée et même religieuse, voua à son robuste nourricier une affection sans bornes. On ne les voyait plus l’un sans l’autre. Malgré sa mine de dur à cuire et sa brusquerie, pas de garçon plus simple et plus doux que notre Jef. Il répugne tellement à verser le sang, même celui des bœufs et des moutons, qu’il s’est fait hercule de foire. Quand le métier ne va pas, il recourt au cambriolage. Toutefois, il s’arrange pour qu’il n’y ait jamais personne dans la cambuse où il opère, car il lui en coûterait de jouer du surin. Il a dressé l’élastique Palul à se glisser entre deux barreaux de fenêtre ou par une imposte, un vasistas, un soupirail. Il ne volera jamais que par nécessité, histoire de se procurer le droit à la paresse. Ce bougre, taillé pour les plus rudes besognes, cache une âme de rêveur. Tout comme Palul il adore bucoliser par les sentiers à la belle saison. Je passai sans doute plus d’une fois devant leur groupe sans les connaître. Allongés, au flanc d’un talus, ils se vautrent le nez dans l’herbe et leur croupe saillante ajoute des mamelons vivants aux ondulations du terrain. Ils se rendent d’une kermesse à l’autre. Palul fait de nouveau le chanteur ambulant, Campernouillie défie les valets de charrue à la lutte, soulève des poids ou jongle avec son petit satellite ; ils ne rentrent à la ville que pour venir s’y débarrasser des poules volées dans les fermes et des oiseaux chanteurs pris à la pipée. De mes cinq inséparables c’est peut-être Dolf Tourlamain qui couve les instincts les plus inquiétants. Il y a du félin dans ce grand garçon rieur et polisson, brun et sec comme un matelot espagnol, habile à passer la jambe, prompt à jouer du couteau, condimenté par excellence, voluptueux, égrillard, même raffiné dans ses plaisirs et capable, à ce que me firent entendre les autres, d’introduire de la cruauté dans ses amours et de répandre le sang par boutades, sans haine et sans raison, histoire de se divertir à des jeux nouveaux. On dirait le plus régulier de la bande. Il exerce presque continuellement le métier de mécanicien ajusteur. Après sa journée il nous rejoint souvent en bourgeron, les mains encore noires, sentant la sueur et la limaille. Mais il aura des accès de paresse et de sensualité, il chômera des quinzaines entières durant lesquelles, friand d’élégances, il s’affichera avec des femmes mieux parées que ses ordinaires bonnes fortunes, ou l’un de nous l’aura signalé pilotant quelque touriste équivoque. Autrefois, aidé du petit Zwolu, il pratiquait le vol à la tire, le plus artiste de tous les larcins. A présent, il trouve plus facile d’exploiter ses grâces d’androgyne et lui-même nous donne à entendre qu’il n’est guère de prostitution à laquelle il ne se soit livré. Après s’être passé ses fantaisies érotiques qui ne durent jamais plus de deux semaines, un matin, il retournera bravement à l’usine et un beau soir, il nous relancera en l’un de nos carrefours de ralliement. Le Cadol, le faubourg excentrique d’où sortit Campernouillie, est aussi le berceau de Tourlamain. Pour l’amour de ses fringants aborigènes je raffole de cette banlieue bruxelloise, dérision de la campagne et parodie de la grande ville où les fumiers rustiques luttent contre les miasmes urbains, où l’herbe et les arbres sont brûlés par les chimies industrielles, mais où fleurissent de si croustillantes plantes humaines ! Bugutte et Zwolu naquirent et continuent à vivre au cœur de la cité même. Zwolu, autrement dit l’Hirondelle, prend son vol tous les matins du fond de ce Coin du Diable dont les sentes rivalisent de noms délicieux et de fermentation subversive. La poétique adresse que celle de notre petit benjamin : voisin des hirondelles qui s’appellent comme lui, il loge au N° 30 de l’impasse du Sorbier, dans la rue Notre-Dame-du-Sommeil. A la différence de son camarade Palul, il vit toujours en bonne intelligence avec les siens ; il supporte même une partie des frais du ménage composé des parents et d’une dizaine d’enfants plus ou moins incestueux et dont il serait, dans tous les cas, fort ardu d’établir le véridique état civil. Tout ce monde se répartit tant bien que mal dans deux chambres et dort pêle-mêle, voué à la promiscuité la plus patriarcale. Par les étouffantes nuits d’été, hommes et garçons cèdent le galetas aux femmes et vont s’allonger côte à côte sous le porche de l’impasse. De cet humus sortit une fleur charmante, un petit voyou fait au tour, le plus mignon de la bande, subtil et gourmand, le larcin fait dieu, toujours en train de patrouiller et de grignoter des fruits ou des sucreries dérobées à un éventaire. Combien, de fois à la vue du petit Mémène, ne me suis-je pas dit : « Regarde-le bien, grave sa ligne et son ton dans ta mémoire ; tu ne retrouveras sans doute plus, dans une posture si avantageuse, ce polisson aux grands yeux noirs, aux pommettes saillantes, affriolant à croquer, valant, déluré et précoce, dix mille gosses de riches, quoiqu’il porte souvent un pantalon tellement déchiré qu’on voit la moitié des deux cuisses et que les loques pendillent autour. Marque sa frimousse chiffonnée, un peu narquoise, plissée par un rire sonore où tinte la blague du voyou puéril et profond qui a jugé la misère sociale et qui sait que le mieux est de s’en gausser pour s’y résigner. Et n’oublie pas son haussement d’épaules accompagné d’une moue ; ce pli dans le renfoncement de ses reins et son veston trop court qui se relève au-dessus de sa ceinture et de son bourrelet de chemise, lorsqu’il plonge les mains dans les poches de sa culotte. Et son sifflement perpétuel et son nez quêteur et carlin, et la courroie jaune qui retient ses grègues et qui lui sert de fronde à l’occasion ou de fouet, voire de laisse, quand il a volé quelque chien. » Comme Tourlamain il excelle dans le vol à la tire. Il s’en acquitte en virtuose ; il recherche le frisson du risque. Il s’en voudrait de dévaliser un pauvre. En revanche, il dépouillera sans remords les cocottes ou les matrones arborant leur pretintaille de métal jaune et les gros messieurs à la bedaine sonnante de breloques. Il n’a jamais été pincé, pas plus, d’ailleurs, que Dolf Tourlamain qui fut son maître et avec qui il opéra parfois de conserve. A l’exemple de Dolf, il juge bon, pour endormir la vigilance de la rousse, d’exercer par intermittences un semblant de métier avouable. Ainsi, on l’a connu employé comme chasseur dans un des grands cafés du boulevard. Jamais, de mémoire de garçon, on n’avait vu saute-ruisseau si débrouillard, si vif-argent. A telle enseigne que le gérant s’avisa de vouloir se l’attacher à des conditions inespérées pour un morveux de son âge. L’hirondelle aimait trop le changement et la vie buissonnière ! Il n’y eut pas moyen de la retenir. Zwolu a de l’honneur à sa manière : il ne s’est jamais livré au moindre détournement chez ses patrons d’occasion. Aux approches de la Saint-Nicolas et de la quinzaine des étrennes, il dépense des trésors d’ingéniosité et de grâce bouffonne à lancer le dernier cri, le jouet à deux sous du jour. Bugutte, lui, occupe une chambre dans la rue de l’Epée, en pleines Marolles, avec sa bonne vieille mère et deux enfants qu’il eut d’une maîtresse ; il a reconnu les mômes mais il s’est méfié de la fille avec laquelle il ne consentit jamais à vivre maritalement et qui le quitta, au surplus, pour courir à d’autres appareillages. A la différence de ses copains, Bugutte aime travailler honnêtement et aucune besogne ne lui répugne. Il turbina comme terrassier, cureur d’égouts, balayeur de rues. Un long temps il fut attaché à la ferme des boues ; il vous soulevait comme plume les baquets et les hottes d’ordures et vous les chavirait sur le tombereau avec une aisance d’athlète et une désinvolture philosophique, qui faisaient l’ébahissement de son compagnon de corvée. Débardeur, il aida à charger des bateaux ; il en hala d’autres au bord du canal, jusqu’à ce que la cincenelle lui eût durillonné l’épaule comme à un galérien. Malheureusement il lui arrive de boire, surtout les jours de paie. Sous prétexte de défendre les intérêts d’un camarade, il cherche misère au patron et tape dessus, après quoi il ne lui reste plus qu’à louer ses bras ailleurs. En dernier lieu, il croyait avoir trouvé ce qu’il lui fallait. Le propriétaire d’une salle de danse l’engagea pour maintenir l’ordre et mettre le holà quand se produisait une bagarre ; mais Bugutte prenait son rôle tellement au sérieux que, sous prétexte d’expulser les perturbateurs, il les démolissait aux trois quarts et attirait ainsi d’onéreux procès à son employeur qui finit par se priver de ses services. Brave et beau Bugutte, victime de sa force : Hercule sans Travaux ! Je me rappellerai ce jour de janvier, dans un temps de brouillard et de neige fondue, sa culotte de velours roux, une culotte d’or rutilant, aux cassures de brocard et de moire, un tissu comme du bronze fluide, dont l’obsession fut telle que n’osant lui proposer un troc, je flânai devant les étalages de frusques ouvrières pour y retrouver l’équivalent de la magnifique vêture du pauvre diable, mais aucune n’avait ce brio ni ces éclairs phosphorescents, ni ce ragoût. D’ailleurs pour qu’elle vécût et qu’elle sortit tout son prestige, ne fallait-il pas qu’elle fût portée par l’unique Bugutte ? Je ne rapproche de cette impression causée par un vêtement somptueux et bien adapté, que cette autre, un jour de spleen, sur les quais de l’Escaut, en avisant un pantalon de velours, mais mauve celui-ci, rapetassé de teintes dans la gamme des violets et de la pourpre, aux jambes d’un terrassier qui flânait avec des camarades. Pour voir chatoyer et déferler plus longtemps les plis de ces bragues magiques au rythme de la marche du chômeur qui s’en était affublé, je le filai et finis par m’éterniser et me griser à sa suite au comptoir d’un musico. Mais Bugutte se culotte peut-être plus décorativement encore. Depuis qu’il sait mon enthousiasme pour cette pièce de sa toilette, il ne s’en sépare presque plus. De belle qu’elle était, elle est devenue superbe, pathétique comme un champ de bataille ou une « maison du crime ». elle parle et avec quelle éloquence. Demandez plutôt à la mère du fort garçon. A chaque raccroc, à chaque rapiéçage, la bonne vieille se récapitule sans doute les péripéties traversées par ce velours cullier. Toutes les fois qu’elle fait courir l’aiguille dans l’étoffe élimée, elle ajoute un nouveau couplet à la complainte. Ici cette culotte de haut goût, saurette et comme enfumée, fut trouée dans une rixe, lors du tirage au sort ; là, son propriétaire étant ivre, se la déchira au genou ; ici, le gaillard éméché ayant logé sa pipe encore allumée dans sa poche, le velours prit comme de l’amadou et le gars faillit rôtir ses jambons ; une autre fois, la pauvre bokse, comme il appelle ses glorieuses bragues en son flamand bruxellois, fut mordue par la chaux vive dans laquelle on l’avait poussé ; ici, on la poissa de bière ; cette tache est de la graisse, celle-ci du vin, celle-là du sang ! La mère Bugutte ne tarirait pas à vous redire les aventures que lui narre cette vétérane de la défroque du rude garçon. Ainsi, à propos de cette genouillère rouge, elle vous racontera comment son Tick étant en train de scier des pierres, l’outil dévia et lui mordit la chair en trois endroits. Le blessé regagna les Marolles en traînant la patte et en ayant toutes les peines à écarter les roquets alléchés par sa culotte imbibée de sang. Certes, les ruines m’intéressent, mais moins que les haillons. Il m’aura été doux de suivre les ravages du temps et des événements sur cette bokse de mon Bugutte ; de la voir roussir, s’effriter, se lézarder et s’ébrécher sur son corps comme un castel sur les mamelons d’une montagne. Ils ont beau gîter comme Tourlamain, Cassisme et Campernouillie, dans le fond des faubourgs, mes voyous tendent à se relancer les uns les autres dans ces cloaques de la Marollie où règne leur chef. Ils y acquièrent tout leur galbe ; ils viennent y prendre leur mot d’ordre. Ils y sévissent et ils y pâtissent à la fois. Marbol les aurait interprétés dans un mode trop rassis. A peine eut-il attrapé les détrempes, les bavochures, les plis à contre-rythme, les cassures à contre-geste et à rebrousse-poil de leurs guenilles. Mais qui rendra les membres cambrés et fuselés, les reins ondoyants, les déhanchements et les tortillements de mes drôles ; leurs mouvements trides de poulains en prairie, ces contorsions qui font crever leurs nippes comme les brugnons leur pelure ? Je les cultive et les exprime de mon mieux ; je leur fais rendre toute leur originalité en ces carrefours où ils prennent le plus de fleur, de modelé et d’accent. Ils ne trouveront pas plus leur sculpteur que leur peintre. Et cependant, fallacieusement couverts, presque nus, ou bien bridés dans des frusques patinées par les glissades à écorche-cul, aussi assorties à leur personne que la fourrure de la chenille ou le pelage du renard, beaucoup semblent déjà coulés en bronze ou pétris en terre-cuite. Après l’homme domestique ou l’ouvrier, il m’aurait plu voir un nouveau Barye s’attaquer à l’homme fauve, préférer le truand au peinard, comme il célébra le tigre et le loup plutôt que le bœuf et le chien. Et quel musicien transposerait en son art leurs insidieuses modulations, le timbre de leurs voix gutturales, ces intonations imprévues, cette façon de redoubler, en s’appelant les uns les autres, la dernière voyelle de leurs noms, par un coup de gosier semblable à un sanglot et qui me donne chaque fois la chair de poule : Palu...hul, Bugu...hutte ! Mais le verbe lui-même parviendrait-il à s’assimiler le fluide de ces enfants de la libre aventure ; le fumet de cette venaison humaine ? Par exemple, à certaines heures où ils me paraissent tellement saturés de vie et de jeunesse, que je m’évoque jusqu’au graillon de leur baiser et la saumure de leur salive ! L’autre jour, je m’imaginais être cet artiste absolu : poète, sculpteur, peintre et musicien, le tout à la fois. Un instant, je crus même avoir usurpé la suprême béatitude réservée aux seuls dieux. La force physique, l’adresse, la résistance musculaire fournissent le thème principal des causeries de mes inséparables et le prétexte à leurs jeux. Ce jour donc, ils m’entraînèrent dans leur gymnase, pompeusement intitulé Arènes athlétiques . Représentez-vous, au fond d’un étroit boyau du quartier des Marolles, ironiquement appelé rue de la Philanthropie, un assez vaste hangar, ancien atelier de charron ou magasin de chiffonniers, dans lequel on pénètre par un bouge ne différant des autres taudis de la ruelle que par les photographies des célébrités foraines accrochées aux parois. Sur la lice jonchée de tan et de sciure de bois, dont l’odeur résineuse se mêle à celle des émanations humaines, s’éparpillent des haltères et des poids. A travers la buée opaque et rousse, à peine combattue par une fumeuse lampe à pétrole, je démêle les habitués de l’endroit, des apprentis pour la plupart, venus en grand nombre à cause du samedi soir. Dans les coins, j’en vois qui se déshabillent avec de jolis gestes frileux : ils sortent de leurs nippes comme papillons de leurs chrysalides, et le ton laiteux de leur chair fait aussi songer à des cuisses de noix extraites de leur coquille. Il y en a de nus jusqu’à la ceinture ; d’autres ne gardent que le caleçon traditionnel. La plupart se trémoussent et batifolent dans une mêlée confuse. Leurs enchevêtrements suggèrent les ébats de jeunes chiens qui se mordillent et se reniflent. Ils s’abandonnent à la volupté du mouvement ; ils se réjouissent du ressort de leurs muscles ; ils ne savent, dirait-on, à quels tortillements se livrer pour assouvir leur fringale d’activité ; ils s’empoignent et se manient au hasard comme de vivants engins de gymnastique. Et avec les haleines et les sueurs, l’atmosphère s’enfièvre aussi de rires, de défis et d’appels. « Jeux de mains, jeux de vilains ! » proclamèrent nos éducateurs. Rien de plus sain et de plus glorieux au contraire. Où est le temps des Henri VIII et des François I er, s’essayant comme des charretiers et, oublieux de leurs beaux habits et de l’étiquette, préludant par une partie de lutte aux conférences du Drap d’Or ? Ce grouillis de nos jeunes Marolliens me fait songer à la cacophonie des instruments, qui s’accordent avant d’entamer la musique pour de bon. Campernouillie, le maître de l’endroit et l’arbitre des jeux, met fin à la confusion et fait déblayer la palestre afin de permettre aux amateurs de se mesurer, deux par deux en des assauts d’entraînements. Leurs camarades qui se bousculent derrière la palissade font une entrée à chaque nouveau couple. Une pluie de lazzi et d’interpellations saugrenues. Les loustics exécutent en paroles la caricature des copains du monde, tous sont connaisseurs et experts, appréciateurs de leurs mérites mutuels. L’hiver, ces séances de luttes et, l’été, les baignades dans les canaux de batelage, les habituèrent à se voir souvent in naturalibus et contribueront à développer chez eux cette ostentation de leurs avantages. A force de s’être comparés, ils se connaissent dans les moindres recoins de leurs académies. Leurs mœurs sont d’ailleurs aussi publiques que possible. Véritables dynamomètres, j’entends mes voisins évaluer entre eux la force et la résistance des concurrents. Ils savent ce qu’un tel fournit de muscle et de nerf, ceux que celui-ci tomberait sans peine, et ceux à qui il ne ferait pas bon pour lui de se frotter. Les luttes devenant de plus en plus intéressantes, la turbulence et l’humeur blagueuse des spectateurs s’apaisent graduellement. Avant de s’empoigner, les lutteurs prennent la précaution de s’oindre de sable les paumes et les phalanges. On se piète, on tend le cou pour mieux voir, mes voisins ne tardent pas à haleter et à ahaner avec la respiration des combattants. Ils se balancent et palpitent, au rythme des attaques et des feintes. Moi-même, je monte au diapason, au fluide de l’assemblée. Je m’affriole et je trépigne, comme la galerie, aux péripéties de la joute. J’y prends autant de plaisir qu’aux plus poignants spectacles. Je sens mes reins se bomber, mes jambes s’allonger et se rétracter en étroite sympathie avec les mouvements des athlètes. Après un assaut entre Campernouillie et Tourlamain ou plutôt une jolie parade montrant la force aux prières avec l’adresse, et dans laquelle l’un compère faisait valoir l’autre, un mouvement se produit parmi les regardants et le nom de Tich Bugutte court de bouche en bouche. Il s’est déshabillé à son tour, et en attendant un partenaire digne de lui, il se prélasse autour de l’arène, les bras croisés, un bout de paille entre les dents, prenant une joie naïve à étaler sa chair adolescente. Ce n’est pas la première fois, tant s’en faut, que ses copains ont l’occasion de le voir au naturel et, pourtant, un murmure d’admiration s’élève de toutes parts. Quant à moi, il vient de me révéler la beauté mâle. J’éprouve en face de ce corps irréprochable, alliant l’élégance et la cambrure de Tourlamain aux reliefs charnus de Campernouillie, l’enthousiasme que Gœthe exprime si bien par la bouche de son Wilhelm Meister quand celui-ci voit surgir des eaux d’un étang les formes eurythmiques de son compagnon de baignade. Le sculpteur florentin Ghiberti aurait dit, en parlant d’une statue grecque, qu’il était impossible d’en exprimer la perfection avec des mots et que l’œil seul ne suffisant pas pour en apprécier les suavités infinies, il fallait suppléer à la vue par le toucher. Eh bien, à ce moment, comme cet artiste fanatique, je me sentais l’envie de promener les mains sur cette admirable statue de chair et de la modeler de ferveur. L’objet de mon extase la devina-t-il ? Mais ses regards ayant parcouru l’assemblée, soudain il m’avise, s’approche de moi et me tape sur l’épaule : Allons, aboule, Lorr, que je te donne une leçon. m’écriai-je, en reculant, et sur un ton de surprise qui doit ressembler à de la terreur. Et prestement il m’empoigne, me tire à lui par dessus les autres qui ne se font pas faute d’applaudir et de jubiler. Il m’arrache la veste et le gilet, me pousse au milieu du champ-clos. Je n’ai ni le temps ni la conscience de protester : je suis étourdi. Il me prend les mains, les applique lui-même l’une sur son épaule, l’autre à sa ceinture, dans une des poses réglementaires. Moi, je n’ai garde de bouger. Mon vœu de tout à l’heure se réalise. Je resterais éternellement dans cette posture, oubliant mes doigts aux courbes de ce torse. s’écrie Bugutte qui s’impatiente et qui me secoue en riant. Je réagis contre mon émoi et me résigne à l’entreprendre. Mais je n’y mets aucune énergie, je palpe le relief des muscles, je me régale au toucher de ces méplats et de ces cambrures élastiques quoique fermes. J’oublie le reste et n’en veux pas davantage. Elle n’a rien de la volupté amoureuse et cependant, elle imprime à mon être je ne sais quel sentiment fort, quelle reconnaissance éperdue envers le Créateur. Quel besoin de religion et de foi ! J’adorai Dieu dans un de ses chefs-d’œuvre. Les autres rient de plus belle. Alors, confus, je me décide à l’empoigner pour de bon. Le solide garçon se borne à m’opposer une molle résistance. Je me passionne graduellement pour la lutte même - c’est comme si le modèle disparaissait pour laisser à l’artiste la fièvre de réaliser l’œuvre, l’art qu’il lui inspire. Un nouvel enthousiasme, peut-être plus intense encore, se joint à ma première ferveur. Je veux vaincre : la lutte de Jacob contre l’Ange. Et si j’éprouve encore une joie à pétrir ces muscles, c’est la joie d’un Prométhée sculpteur des hommes, d’un statuaire de la Vie. me crient Tourlamain et les autres, en me voyant prendre goût au sport. A plusieurs reprises, j’ébranle mon adversaire qui ne cesse de m’encourager, lui aussi, de son sourire magnanime. Il continue à me ménager, quoiqu’il ait à faire à partie plus rude qu’il ne l’eût cru. Enfin, il juge la leçon assez longue pour la première fois. Mon amour-propre de novice ne court aucun risque. Bugutte me soulève par un mouvement irrésistible et m’étale ensuite, les épaules bien marquées dans le sable. dit-il, en me relevant aussitôt après. Il me tend la main, dans laquelle je fais claquer la mienne : Vrai ce n’a pas été sans peine ! Nous nous rhabillons et courons nous rafraîchir au comptoir du bouge. Je suis retourné aux arènes athlétiques, mais je n’ai plus voulu lutter, malgré les instances de Bugutte : Nous sommes amis, grands amis, n’est-ce pas ?... Eh bien, je craindrais de m’énerver et de me fâcher à ce jeu, d’y prendre trop de goût et de vouloir te tomber pour de bon... L’autre soir, à la fin, je me sentais devenir mauvais... Il m’a regardé d’un air intrigué : Tu dois mieux savoir que moi... Comme élève, tu m’aurais fait honneur... Je lui ai menti, désespérant de me faire comprendre ; surtout que je ne parviens à me définir à moi-même ce que j’éprouve. Tout ce que je sais, c’est que cet exercice m’exalte trop. On ne se fait pas enlever une seconde fois au ciel. En retombant sur la terre, ne descendrait-on plus bas ? Vous en serez, n’est-ce pas, Lorr ? m’a dit le fringant garçon, il y a quelques mois. Mais des nôtres ; de la vadrouille de jour de la conscription, et le lendemain, et le surlendemain encore... La conscription même ne lui importe guère. Qu’il tire un bon ou un mauvais numéro, cela lui est parfaitement égal. Il ne voit dans cet événement que la bamboche de quatre jours qui l’accompagne. J’ai tiré au sort depuis longtemps... Bugutte et Campernouillie sont dans le même cas... Quant à Cassisme et à Zwolu leur tour ne viendra que dans deux ans... Cela ne les empêchera pas de s’entraîner dès maintenant, n’est-ce pas, les gosses ? Nous nous amuserons, Lorr, tu verras !... Non seulement l’invitation m’est faite de tout cœur et de la meilleure grâce, mais elle prévient un de mes désirs. Ainsi que tous les autres garçons de sa paroisse du Cadol, depuis deux ans, en prévision du grand jour, Dolf prélève, chaque semaine, quelques sous sur son salaire ou sur ses profits pour les verser dans une cagnotte, confiée au patron du bouge où les gaillards se réunissent les samedis. La première année, la cotisation hebdomadaire était de vingt-cinq centimes par tête, les premiers six mois de la seconde, elle s’éleva à cinquante, et enfin les six derniers mois, à un franc. Au bout du terme : le total de ces versements représente une somme rondelette qui passera jusqu’au dernier centime en beuveries et en cavalcades. Comme les autres, je verse mon écot à la caisse... Le jour est venu, un de ces jours gris de janvier, durant lesquels il ne cesse de pleuviner et de tomber du spleen. Depuis huit heures du matin, nous nous morfondons sur la place de Koukelberg - le faubourg d’où dépend le Cadol - au milieu de la foule des parents, des connaissances et des badauds. Les miliciens s’amènent, par coteries ou isolément, braillards ou hébétés, rieurs mais déjà lassés tout de même, fiévreux, pâlots, les yeux vagues et les pommettes allumées. Plus d’un porte, sans qu’il s’en doute, cousue dans la doublure de sa veste par sa bonne vieille, quelque amulette achetée à la tireuse de cartes ou au thaumaturge du quartier : champignon cueilli pendant la nuit des Saints Innocents, dent de chat noir, marron ramassé à la Toussaint de la dernière année bissextile, et sur lequel sont gravés au couteau trempé dans l’eau bénite cinq chiffres cabalistiques. Quelque sceptiques qu’ils soient, les durs à cuire se prêtent généralement à ces pratiques pour complaire à la sollicitude féminine. Aussi, Campernouillie me raconte que le matin fatal il consentit à se passer le scapulaire de sa bonne amie d’alors, sur la poitrine, entre la peau et la chemise. Pour la même raison, le rude Bugutte permit à sa mère de lui entortiller l’avant-bras de son chapelet. Et, riez tant que vous voudrez, tous deux tirèrent un bon numéro. Aussi, la brave receleuse qui donna le jour au petit Zwolu fera-t-elle le pèlerinage de Montaigu, à la Pentecôte précédant le tirage au sort de son fils. Il n’y a que ce mécréant de Tourlamain qui n’ait rien voulu entendre. Il se moque bien de ces mômeries ! Ou plutôt non, il ne marchera pas, il montera à cheval. Une belle arme que la cavalerie ! Les conscrits qui ont tiré leur numéro dégringolent des escaliers de la maison communale et s’empressent de rejoindre les leurs en se trémoussant comme des frénétiques. La tradition veut que l’on se présente crânement. Veinard ou malchanceux, il s’agit de faire bonne figure. Ils se préparent à ce moment comme un acteur soigne son entrée. C’est à qui enjambera le plus de marches et sera le plus vite en bas. Nous en voyons qui sautent et qui plongent, en piquant presque une tête dans la foule. Mais notre Dolf l’emporte sur tous les autres. Je me rappelais, le jour où j’étais allé le relancer et où il ne fit qu’un bond, de sa soupente jusqu’au pied de l’escalier dans la rue. Surpris à faire la grasse matinée, en reconnaissant mon sifflet, il n’avait passé que sa culotte ; et sa chemise de flanelle rouge, fermée aux poignets par des boutons de corne, s’entrebâillait sur son torse élastique. Aujourd’hui - ou plutôt hier - il se montra plus leste encore. Nous le voyons surgir sur le palier. Une main tient le numéro, le 42, un des plus bas ; l’autre agite son chapeau. Il jette un cri qui n’en finit pas. Quand il se décide à fermer la bouche, c’est pour prendre entre ses dents le bout de carton. De là haut, encore, il nous lance son feutre que Palul attrape au vol. Et avant que nous nous soyons doutés de ce qu’il mijote, il fait le poirier, applaudit des jambes, se remet un instant sur ses pieds, mais pour reprendre aussitôt sa posture tête en bas. J’en suis encore à me le demander. Il tourna plusieurs fois sur lui-même comme une roue, mais une roue sans jantes ; s’arrêta net à six marches du sol, et arrivé là, ne se retrouva d’aplomb que pour rebondir et venir se projeter, en décrivant je ne sais quelle trajectoire, sur les têtes, les épaules et les mains de ses amis. Il nous écrase, il nous éborgne, il nous rompt la nuque et nous fait presque crouler ; nous l’accueillons moitié pestant, moitié riant. Enfin, Bugutte le juche à califourchon sur ses palettes et prend sa course à travers la foule encore tout ébranlée. Nous gagnons le cabaret du coin de la place où stationnent nos équipages. En attendant que la coterie soit au complet, premier puis second verre à la consolation du milicien. Tourlamain prend la chose très philosophiquement. Bâti et taillé comme l’est notre ami, le conseil de révision n’aura garde de le réformer. Personne ne manque plus à l’appel. La bande s’installe dans les voitures et les breaks. Le cortège s’ébranle ; les musiciens - clarinette, piston, tuba, bugle et cornet - à la tête. Tous, même ceux qui n’ont pas tiré au sort, arborent un numéro à leur coiffure. Je me suis procuré le mien dans une petite boutique de la place, où m’ont conduit Bugutte et Campernouillie. Nous sommes cinquante gaillards de la même trempe, Bruxellois invétérés, résolus, comme ils disent, à s’en donner pour leur argent. Une seule chose me les gâte. Pour la circonstance ils ont cru devoir s’endimancher et, sous prétexte de se faire beaux, ils s’affublent de complets, de paletots-sacs, de chapeaux-boules enchérissant encore sur la laideur de la défroque bourgeoise. Ils en perdent tout cachet et toute plastique. Il me peine de voir Bugutte mannequiné ainsi. Seul, Tourlamain se distingue par des vêtements appropriés à sa personne. Il porte un costume d’un joli ton mordoré, fait sur mesure et qui se façonne à son corps aussi bien que ses hardes ordinaires ; l’étoffe stricte et moulante dénonce, comme le ferait un maillot, les lignes de son torse et de ses jambes d’éphèbe... Au début, tous sont en verve et en voix. Mais après quelques haltes, la bière fait sentir ses effets ; on ne parle plus, on s’égosille ; on ne chante plus, on braille, on vocifère ; on ne danse plus, on gigote. Les langues s’empâtent, les yeux se vitrent ; et avec un rire hébété, on se soulève à moitié sur les banquettes en saluant du chapeau. Je renonce à compter les estaminets devant lesquels s’arrête notre cavalcade. Partout c’est le même manège : invasion de la salle, en-avant deux, tournée au comptoir ; après quoi, on règle les verres bus et cassés. Cochers et musiciens ne tardent pas à être aussi saouls que leurs clients. A la longue, pour gagner du temps et épargner ses jambes, on ne met plus pied à terre, on boit dans la voiture. J’observe et je me surveille le plus longtemps possible. Je vois les yeux tourner dans les têtes, béer au vide, se lubrifier, perdre toute expression ; les visages changer plusieurs fois de couleur. Quoiqu’ils fassent et contrairement à leur habitude, mes amis me semblent horriblement tristes et il me prend une immense pitié à leur endroit. De ce train, nous roulons à l’épilepsie et au délire. A quelles extravagances nous sommes-nous livrés ? Je me rappelle confusément des bagarres, des réconciliations, des épanchements. Puis ce fut la nuit opaque sans une lueur de raison. Je me réveillai dans un galetas où nous avions échoué, du moins les cinq, sans souci des autres. Après des cauchemars je me suis levé, somnambulique, la tête vide et endolorie, sous l’impression d’une descente en des enfers ou plutôt en des paradis défendus. Je renonce à prendre ma part de ce qu’il leur reste à boire et à s’étourdir. Périodiquement, sans doute sous l’empire de mystérieuses climatéries, nous entrons en ébullition. Des bandes rousses défilent dans les rues paisibles où l’on ne les rencontre guère. Au lieu de scies graveleuses, ils braillent des couplets belliqueux. A l’approche de la colonne subversive les boutiquiers bâclent leurs vitrines. Ces truands vont-ils donner l’assaut aux banques et aux hôtels de la ville haute, élever des barricades, piller les bazars et les magasins de la cité commerciale ? En dépit du proverbe qui veut que les loups ne se mangent pas entre eux, ces truculents polissons, armés de gourdins, de barres de fer, de frondes et de lanières de cuir, se sont croisés contre leurs pareils d’un autre quartier populeux. L’une ou l’autre Hélène, marchande de citrons ou coupeuse de poils, enlevée par quelque Pâris ; garçon abatteur ou colporteur de moules, aborigène de la paroisse rivale. Il arrive que l’origine de ces discordes soit plus futile encore ; mieux vaudrait dire que le prétexte n’existe même pas, à moins qu’il n’ait existé toujours et que ces échauffourées ne proviennent d’un antagonisme immémorial. Peut-être y a-t-il pour nos coureurs de rues la saison des coups de poing, comme il y a celle de la toupie, de la balle, de la marelle et des billes ? Histoire de dépenser son athlétisme et de voir de quel côté fleurissent les tape-le-plus-dur. Après des hostilités légendaires, on croyait du moins la paix assurée entre deux des faubourgs ennemis : Molenbeek et la rue Haute s’étaient réconciliés. Flupi Kassul et Tich Bugutte vivaient en frères, régnant chacun sur leur territoire respectif, entretenant des relations de bon voisinage et prêts à se prêter secours contre les malintentionnés des autres paroisses à gueux. Or, l’autre lundi de la kermesse de Molenbeek, après avoir erré comme d’habitude en bande et de bastringue en bastringue, nous avions fini par échouer au Mouton bleu, chez César Bolpap. Quatre sous d’entrée, et on a droit gratis à deux sous de bière ou d’alcool. Manquant de danseuses, nous dansions entre nous. D’ailleurs, les voyous raffolent de cet exercice et comme tous ballent on ne peut mieux, la plupart du temps ils se trémoussent pour le plaisir de tricoter des jambes, appariés presque aussi complaisamment avec un camarade qu’avec quelque particulière. De même, leurs amoureuses ne valsent pas moins volontiers l’une avec l’autre. Ce jour-là, Tich Bugutte s’amusait de tout cœur en grand enfant qu’il est. Il fringuait sans interruption, ne laissant passer aucune danse, empoignant tantôt Dolf, tantôt Campernouillie, ou l’un des petiots, ou se rabattant sur moi qui manque cependant de leur diable au corps. En veine de largesse, il s’entêtait à payer de sa poche les quatre centimes par danse et par couple. Du train dont il y allait, il aurait bientôt le gousset vide. A peine a-t-on tourné deux ou trois fois autour de la salle que l’orchestrion s’arrête court. Intermède de promenade, durant lequel l’huissier circule à reculons, la main tendue, de couple en couple, pour recueillir le numéraire. Quand il a son compte, la musique reprend ; on vire quelques fois encore. En place pour une autre danse. Tich dansait de préférence avec Dolf. De même taille, ils s’accordaient à merveille, rivalisaient de virtuosité, prodiguaient les ronds de jambe, les contre-temps et les jetés-battus, agrémentaient le thème chorégraphique de fioritures imprévues. Tout intrépide qu’il soit, Dolf commençait à en avoir assez, mais Bugutte insistait : « Une encore... La toute dernière ! » Et force était à Dolf de s’exécuter. Nous nous flattions d’avoir fait enfin démarrer de là notre infatigable Bugutte et nous nous retirions en chantant, à la file, les mains posées sur les épaules de celui qui nous précédait, quand, dans l’étroit couloir menant à la rue, nous nous heurtâmes à une bande de filles en cheveux, pimpantes, éveillées, l’air à la fête, qui ne nous eurent pas plutôt avisés qu’elles simulèrent un affolement extrême et éclatèrent en giries, semblables à ces anguilles du dicton qui crient avant qu’on les écorche. Comme de juste, on ne se fit pas faute de répondre à leurs provocations en les chatouillant et en les chiffonnant au passage, puis, mis en appétit, sur la proposition de notre chef, nous nous décidâmes de rentrer avec la ribambelle qui n’en attendait pas moins de notre ardeur. Et pour de bon, cette fois ! proposa Tourlamain après que nous eûmes payé quelques sous de danse à ces cascadeuses. Attends au moins que j’aie engagé celle-là ! Et il lui désignait une petite blonde potelée, assez fraîche et agréable, trahissant des rondeurs prometteuses sous la mousseline de son corsage, et un ruban vert dans le chignon, le teint rose moucheté de roux, des yeux gris bleu au regard un peu dur, des lèvres minces dont le sourire ne rachetait pas certaine expression pincée, un joli nez aux narines pincées, aussi. Elle s’était assise à l’écart, sur une banquette, feignant la réserve et l’indifférence mais en décochant de temps en temps une œillade à Bugutte. Le candide garçon fut pris au manège de la coquette. Il repoussa Dolf qui voulait l’entraîner, se planta délibérément à quelques pas devant elle, recourut à son air le plus avantageux, les reins cambrés, le poing à la hanche, et l’appela simultanément de la tête, d’un rond de bras et d’un irrésistible claquement des lèvres. Ainsi conjurée, la belle se leva ; ils s’abordèrent sans plus de façons et se mirent à tournoyer, avant de s’être parlé autrement que par le sourire, les yeux et l’étreinte de leurs mains. Après cette danse, ce fut une autre, puis une autre encore : Bugutte ne lâchait plus la boulotte aux yeux gris. Un tour, rien qu’un pauvre petit tour, de grâce, Dolf... La musique est si bonne ici ! Il disait vrai : l’orchestrion du Mouton bleu est célèbre parmi les habitués des guinguettes. Il n’y en a pas de plus carabiné, de plus prodigue en trompettes et en cymbales ; ses implacables tonitruances vous exaspèrent le sang et les moelles, à telle enseigne qu’au sortir du Mouton bleu il n’est extravagance ou gageure à laquelle on ne se livre à corps perdu : on abuserait de la première venue et on saignerait le premier venu ! Mais l’admiration de Tich parut impayable à Dolf : Il s’agit bien de la musique ! Avoue plutôt que tu en pinces pour cette courtaude grêlée (Tourlamain dépréciait le morceau)... En ce cas, bonne chance, car le reste de cette volaille n’a rien pour nous tenter ! Cependant, nous n’avions pas été les seuls à remarquer la bonne entente de Tich et de son irritante boulotte. D’ailleurs, la présence de notre clan et de son chef révolutionnait le quartier. Quelque paroisse que nous hantions, nous ne passons jamais inaperçus, car les types des Marolles renchérissent encore sur la crânerie et la désinvolture des autres faubouriens. Aussi, l’attention du bal s’était-elle concentrée sur Tich et sa conquête. Les femmes jalousaient sans doute l’accapareuse du fier garçon. Or, Blonte-Mie - c’est ainsi qu’on la surnommait - passant pour la maîtresse d’un des coqs de l’endroit, l’une d’elles courut avertir l’intéressé qui jouait à la manille dans un caboulot voisin. Ralliés par Dolf, nous allions abandonner Tich à sa bonne fortune, quand un mouvement se produisit dans la galerie. On faisait une entrée à Flupi Kassul, l’ancien antagoniste du champion des Marolles, et précisément, à ce que nous allions apprendre, l’amant attitré de Blonte-Mie. Ce n’est pas le moment de nous retirer ! Flapi Kassul, un gaillard presque aussi bien bâti que Tich, fendit la presse ; se posta au premier rang des curieux, sur le passage des danseurs, et quand notre couple vint à le frôler, sa main s’abattit assez rudement sur l’épaule de Blonte-Mie. nasilla Kassul sur un ton traînard et presque bon enfant. Pas si bien prise que l’on ne puisse t’en déloger. Et repoussant Blonte-Mie, ainsi que le garçon de salle, les rivaux jettent leur casquette, se débarrassent de leur veste et retroussent leurs manches de chemise. Garçons, je vous prends tous à témoin ; Kassul a-t-il reconnu, oui ou non, Bugutte pour son maître après une épreuve loyale et solennelle ? Dans ces conditions, il n’y a plus de lutte possible entre eux... En effet, dans ce monde, du jour où un batailleur s’est avoué définitivement vaincu par un autre, toute compétition de muscle cesse désormais entre les deux champions. S’il veut une revanche, je suis encore son homme ! proteste Campernouillie, et les autres bougres font chorus avec lui, aussi bien du clan de Kassul que du nôtre. A présent, c’est une querelle entre paroisses : Molenbeek contre les Marolles. Au lieu d’un duel, nous aurons la guerre. Mais le conflit en restera là pour ce soir. Il ne faut pas troubler la fête. Se battre pendant la kermesse, fi donc ! On se retrouvera un autre soir de la semaine. Dans notre métier nous avons toujours le temps. Le sentiment n’intervient guère dans la vie sexuelle de nos frustes garçons. Leurs amours se bornent à des aventures galantes. La plupart, de tempérament pléthorique, s’assouvissent et voilà tout. Jusqu’à présent Tich Bugutte ne faisait pas exception : bourdon goulu, voire insatiable, il butinait de fleur en fleur, au hasard des rencontres. Ses tendresses et ses assiduités, il les réservait pour ses camarades. Il n’est rendez-vous d’amour qui lui eût fait négliger une partie de maraude ou de débauche. D’ailleurs, en général, malgré leur cynisme et leur débraillé, les voyous apportent certaine pudeur dans leurs bonnes fortunes. Ils s’affichent bien moins que nos godelureaux et, très expéditifs, s’ils ne font point languir leurs soupirantes, ils se gardent de se mettre en frais de marivaudages et de pâmoisons. Dolf et les autres s’imaginaient donc que, cette fois encore, il ne s’agirait entre Tich et Blonte-Mie que d’une simple passade, après laquelle tous reprendraient leur liberté. Notre ami fut-il piqué au jeu par la jalousie de Kassul ? Blonte-Mie déploya-t-elle des séductions plus irrésistibles que ses devancières ? Mais Tich a quitté sa mère et ses deux enfants pour se mettre en ménage avec la transfuge de Molenbeek, qui est venue le rejoindre aux Marolles. La mère de notre chef se désole, les gosses pleurnichent et redemandent leur père, les amis hochent la tête et n’augurent rien de bon, Dolf surtout, de ce collage. On nous a changé notre Tich. Cependant, Flupi Kassul ayant invité ceux de sa coterie à venger son offense, Bugutte a levé le ban et l’arrière-ban de ses vassaux de la rue Haute et des impasses affluentes, auxquels se joignent ses féaux des autres paroisses alliées. Force horions ont déjà été échangés depuis huit jours. En Marollie, les maquilleuses d’yeux pochés se voient débordées par la clientèle. On s’y écrase comme le samedi chez le barbier. Il y a deux soirs, notre colonne, forte de cinquante « cadets », commandée par Campernouillie, s’engagea sur le territoire de Molenbeek. Après avoir annoncé notre présence par une bordée de sifflets, il se produisit une accalmie, dont Zwolu profita pour entonner une sorte de péan ou de bardit que je transpose de mon mieux : Faisons leur, à coups de trique, Ils la tiennent molle en bec La muse de Zwolu ne rappelle que de loin celle de Sophocle, mais il s’en faut que le petit manque de plastique. Je vis le moment où il se serait mis nu comme le poète d’ Antigone après Salamines, moins pour se faire admirer que pour renchérir d’effronterie et de mépris à l’adresse de l’ennemi. Exagérant d’ailleurs l’ordinaire décousu de sa tenue, pour épargner ses meilleures nippes il avait réduit son accoutrement à sa plus simple expression : son tricot et sa bokse, et c’est à peina si celle-ci lui tenait au corps. Les Marolliens ayant repris à tue-tête l’insultant refrain, faute d’un chant de guerre analogue les Molenbeekois répondirent par des vociférations et des sifflets enragés qui couvrirent les voix de leurs ennemis. Après quoi, il n’y avait plus qu’à mettre le bal en train. En un clin d’œil s’engagent des corps à corps furibonds. Chaussures et couvre-chef jonchent le sol. L’apparition de plusieurs escouades de police met fin à la bataille dont l’issue demeurait incertaine, mais dans laquelle on s’est assez vilainement écrabouillé des deux parts. Pas mal de nos héros logèrent au poste, un plus grand nombre à l’hôpital. Beaucoup de femmes assistèrent à l’action, ne se bornant pas, comme les Germaines de Tacite, à exciter le zèle de leurs chéris, mais se ruant, ongles en l’air, les unes sur les autres, afin de se crêper le chignon. D’autres traînaient à leurs jupons leur marmaille geignarde, graine de héros futurs, ou, réduites par leur maternité au rôle de simples spectatrices, trompaient leur impatience en donnant le sein au dernier-né de leur petit homme. La bonne intelligence règne de nouveau entre la Marollie et Molenbeek. L’honneur de Kassul ayant été déclaré satisfait par ses pairs, les deux rivaux se sont réconciliés. Flupi cède même la belle à son ravisseur. Il aurait poussé la courtoisie jusqu’à souhaiter beaucoup de bonheur à Bugutte. Ces félicitations me font bigrement l’effet d’une ironie ! me confiait tout à l’heure le subtil Tourlamain. On ne me fera pas sortir de la tête qu’il y a du louche là-dessous. Veux-tu que je te dise mon sentiment, Lorr ? Dans toute cette affaire, Kassul s’est formalisé pour la frime. Au fond, il s’estime bien heureux d’avoir endossé son crampon à notre bon Tich. On la dit méchante comme la gale. Me promenant au Cadol, je marchais derrière deux polissons qu’à leur allure dégingandée j’eus bientôt reconnu pour Palul Cassaisme et Jef Campernouillie. Le plus grand, le bras fraternellement passé au cou de l’autre et la bouche collée à son oreille, l’émoustille par des charges qui le font rire et s’affrioler. L’aîné se tenant à cloche-pied et toujours appuyé sur son camarade, enlève un de ses sabots qu’il secoue pour en faire sortir le gravier, puis, avant de remettre sa chaussure, de son pied nu il se gratte l’autre jambe qui lui démange au mollet. Cette posture de Campernouillie n’a rien de celle du discobole ni de celle du jeune athlète du Capitole qui racle avec son strigile la sueur et la poussière collées sur sa peau. Et pourtant, elle me pince par je ne sais quoi d’énervé et de disloqué s’accordant avec leurs loques qui s’effilochent et que bavochent les souillures du vagabondage. Je les rattrape comme ils se remettent en marche et, leur faisant à mon tour un collier de chacun de mes bras, nous cheminons de conserve et sans but, quand nous tombons sur un quatrième de notre bande, un revenant : Dolf Tourlamain que nous n’avions plus vu depuis son enrôlement dans un régiment de guides. On se récrie sur la bonne mine du cavalier dans sa tenue. Et il y a de quoi ! C’est toujours le capon aux yeux à la fois câlins et cruels, admirablement fait ! Le dolman, très sanglé, accentuant la cambrure de ses reins, met une tache verte et son lasalle une rouge fessure dans la grisaille de l’après-midi. Le croustilleux débraillé du voyou reparaît sous l’uniforme voyant du soldat. Son bonnet de police, campé sur l’oreille, et relevé par un marron de cheveux, lui donne un air plus luron encore qu’autrefois. Les fauves guenilles des deux autres sympathisent avec le dolman vert galonné de jaune et l’amaranthe du pantalon militaire, ce rouge irritant qu’exaspère une odeur de crottin et de cuir échauffé. C’est bien le moins que ce beau guerrier nous paie une tournée. Palul et Campernouillie de le cajoler. Il ne se fait pas tirer l’oreille. En trinquant, à tour de rôle nous essayons son bonnet de police. Il nous raconte que, depuis son entrée à la caserne, il subit consigne sur consigne, mais lorsqu’on ne l’enferme pas à la salle de police ou au cachot, le soir venu, il escalade les murs avec d’autres soudrilles qui se font la courte échelle et il court grediner jusqu’à l’aube en reprenant, pour rentrer, le chemin des chats. Si on les pince, c’est la correction... Voilà huit jours qu’il manque à l’appel. Il y a deux mois, le grand Bugutte est venu le relancer aux abords de la caserne. Ils se sont livrés ensemble à des prouesses sur lesquelles Dolf ne croit pas devoir s’expliquer, mais au clin d’œil, au claquement de langue et au geste plus suggestif encore dont le galant accompagne son allusion, nous comprenons qu’il s’agit de certains attentats auxquels les deux amis avaient déjà coutume de se livrer autrefois sur des particulières attardées. Et en nous intriguant par ses réticences, le gaillard se tortillait. C’était au crépuscule, à l’heure où le soleil allait accomplir le viol des belles nuées d’or et de pourpre et éparpiller, comme d’autant de volailles, leur duvet dans les airs éclaboussés d’un sang tiède... Et comme les autres insistent, affriolés, pour avoir des détails, le pendard nous évoque les violateurs à l’affût dans les taillis des parcs publics, derrière les bancs sur lesquels s’abandonnent les amoureux dominicaux. Ils surgissent au moment propice, démolissent l’amoureux, s’assouvissent sur la belle. D’autres fois, ils guettent aux abords des casernes les petites payses qui reconduisent une recrue, à l’heure où la retraite pleure comme si le clairon sanglotait dans son instrument. Il nous arrive d’opérer sur les talus du chemin de fer, raconte Tourlamain. On n’y est pas dérangé, puis si la victime avait été par trop détériorée, il nous resterait la ressource de la dégringoler sur les rails pour faire croire à un accident... Tourlamain se vante évidemment, il ne pousserait pas la férocité jusqu’à cet excès, surtout quand le brave Bugutte est de la partie. Et comme l’un de nous a prononcé le nom de celui-ci : A propos, dit notre beau guide, que devient-il Bugutte ? Il y a longtemps que je n’ai braconné le gibier féminin avec lui. Moi, je sais où le trouver, déclare Cassisme. Il vend des fleurs aux terrasses des cafés. C’est sa rosse de Blonte-Mie qui lui impose ce gagne-pain, ajoute Campernouillie. Dolf, tu n’avais que trop bien prédit ce qui arriverait... Elle lui fait une vie d’enfer. C’est à peine s’il peut sortir avec les camarades, et s’il s’avise d’accoster un jupon... Et Dolf exprime sa pensée en brandissant le poing. Comme nous passons près d’une bâtisse, sur le chantier de laquelle un aide-maçon joue de la doloire en se dandinant pour corroyer le plâtre, Dolf, qui nous expliquait l’escrime, la seule chose, avec l’équitation, à quoi il morde au régiment, s’empare, à défaut de latte, de l’outil du petit goujat. L’enfant proteste mais se résigne par crainte des coups. Le guide rompt ou se fend en dessinant des parades et en décrivant des moulinets. Le manœuvre le regarde avec une malveillance ébaubie, partagé entre de la rancune et de l’admiration. A un moment, pour étayer sa démonstration, le soldat s’avise de prendre le gamin pour plastron et il le fait se répandre en « aïe ! aie !... » aigus, par un simulacre assez rude des fameux coups de flanc et de banderolle. Notre hâte de rejoindre Tich et Zwolu met fin à la brimade du petit qui, rentré en possession de sa doloire et enhardi par notre retraite, agonit le cul-rouge d’injures pimentées, auxquelles l’autre, de belle humeur, réplique dans la même gamme et en tirant presque vanité des dissidences érotiques que la malignité conformiste attribue aux jolis piaffeurs de son régiment. Et moins vergogneux que jamais, Dolf nous ferait part de ses expériences, personnelles si nous n’avions avisé Bugutte et Mémène devant un grand café, circulant entre les tablées, à la suite d’autres camelots, avec la flopée des petits va-nu-pieds, ramasseurs de mégots, butineurs de fonds de verres, grignoteurs de morceaux de sucre mendiés aux consommateurs ou chipés quand le garçon n’est point là pour les brider de coups de serviette. Oui, il s’est fait bouquetier, le rude Bugutte ! Il vend des chrysanthèmes à la Toussaint, des mimosas et des violettes durant tout l’hiver, des jacinthes et des lilas au printemps, et plus tard, comme en cette saison, des roses, de pleines panerées de roses. Avant de l’aborder, nous nous amusons à son manège, à ses mines. Il dépose sa corbeille sur une table et tend l’un après l’autre ses bouquets aux bourgeois ; il fait valoir la marchandise d’un boniment puéril et d’un geste en rond de bras qui s’efforce de gracieuser et qui fait pouffer de rire l’espiègle Mémène. Pour se donner une contenance, le petit se frotte à un réverbère comme si le dos lui démangeait. D’un signe nous l’engageons à nous rejoindre sans encore avertir Bugutte de notre présence. Les madames rechignent en comparant les bouquets. Elles font des mines dégoûtées comme si les fleurs puaient au lieu d’embaumer ; et les messieurs marchandent. L’air piteux de notre Bugutte, du bougre plutôt bâti pour assommer des bœufs que pour fleurir de petites grues ! S’il s’agissait de les déflorer, à la bonne heure. Tout en pestant intérieurement, il se résigne au bas prix et ses doigts gourds palpent la monnaie qu’il fait trébucher pièce par pièce dans la poche de son folzar, toujours le même. J’observais ces grosses mains d’étrangleur, ses bonnes mains pourtant si loyales aux amis, si solidaires. La peine qu’il se donnait - parole ! - pour ne point froisser les pétales de satin et dévelouter sa marchandise, et peut-être pour ne pas se laisser induire à cogner la clientèle, pour empêcher son naturel de reprendre le dessus, - tous ces frais de douceur et d’endurance m’humiliaient presque moi-même. Aussi, comme il s’apprêtait à détaler vers d’autres tablées, jugeai-je le moment venu de lui révéler notre présence. Il court remiser ses fleurs et Mémène ses allumettes. La beuverie recommence de plus belle. Devant je ne sais plus quelle terrasse de café, voilà que notre Zwolu et Palul improvisent un quadrille inénarrable avec culbutes, fesses par dessus têtes, sauts périlleux, poiriers, déhanchements, cavalier seul ou en-avant-deux aussi scabreux que la cordace antique. Ils demeurent souvent croupe en l’air, la tête encadrée entre les jambes de leur culotte terreuse, et s’envoyant ainsi des pieds de nez ou des pétarades simulées avec la bouche. Puis, après s’être claqué la cuisse, ils se redressent d’un mouvement tride comme des ressorts, ils s’accolent plus frénétiquement que des frères qui se retrouvent après une longue absence, et ils tournent vertigineusement, ne formant plus qu’une masse étroitement serrée. Ils se détachent en toupillant sur le ciel vespéral, dans la mélancolie d’un lundi désœuvré et de demi-kermesse. Au plus fort de leur chorégraphie, un agent de ville les fait cesser. Son intervention indispose les consommateurs, que cette gigue polissonne semblait désopiler énormément et qui s’apprêtaient à faire pleuvoir force monnaie dans la casquette que le petit Zwolu, tout en nage, leur tend à la ronde. L’agent veut aussi s’opposer à la collecte. L’enfant s’obstine encouragé par les sympathies du public. Le policier s’avise de mettre la main au collet du petit. Il n’en faut pas plus pour que Tich, d’un coup de poing, envoie le trouble-fête rouler par terre. Deux argousins accourent à la rescousse de leur confrère. A trois ils se mettent à notre poursuite. Zwolu profite de notre avance sur eux pour les narguer à sa façon : il se dessangle, rabat son fond de culotte jusqu’au bas de ses jumelles de manière à leur exposer son faux visage ; puis, sans cesser de jouer des jambes, tenant ses bragues à deux mains, il se rajuste et serre la courroie. Cette pantomime a été exécutée avec je ne sais quelle grâce flegmatique de jeune satyre, rappelant les boutades de l’espiègle flamand par excellence, le légendaire Tyl Ulenspiegel. Les policiers semblaient avoir renoncé à la poursuite. Aussi, ralentissant notre allure, nous étions nous engagés dans une rue latérale où nous nous arrêtâmes pour rouler une cigarette. Mais nous comptions sans la rancune des argousins. Ils n’avaient pu digérer l’affront du petit Zwolu. Au débouché de la ruelle, avisant des uniformes suspects, nous retournons sur nos pas. La rue est barrée des deux côtés. C’est décidément à Mémène qu’ils en ont, les sbires. Ils le somment de les accompagner au bureau et, sur son refus, ils le prennent au collet. En un rien de temps, il dégage le petit que nous masquons derrière nous. L’escouade entière, une dizaine d’hommes au moins, s’acharne à présent contre Tich, et comme s’ils n’étaient pas encore assez nombreux, l’un d’eux sonne du cornet d’alarme. Il s’en précipite une demi-douzaine d’autres. Le fort garçon lutte contre une meute entière. Sûrement, ils se préparaient à cet exploit. Tandis que ses poings tiennent le gros de la bande en respect, d’autres le prennent traîtreusement par derrière et, parvenus à le maîtriser, lui passent les menottes et le cabriolet. Nous ne restions pas les bras croisés. Nous le délivrerions ou nous nous ferions prendre avec lui. Maîtres de leur redoutable ennemi, les policiers ne daignent même plus nous inquiéter. Mais nous n’étions pas au bout des péripéties de la journée. Comme nous battons en retraite, à un tournant de rue nous tombons sur une patrouille de cavaliers du régiment de Dolf chargés de pratiquer des battues dans les bouges interdits aux militaires. Le gradé qui conduit l’expédition n’a pas plutôt avisé Tourlamain qu’il s’écrie : « Ah, voilà notre déserteur ! » et qu’il donne ordre à ses hommes de l’empoigner. Notre ami se débat et leur glisse entre les mains. Eux à ses trousses et nous à sa suite. Nous nous étions rapprochés du quartier de la rue Haute. En deux bonds Dolf gagne la région familière, enfile la première allée venue, s’élance sous un porche noir, dans le raidillon qui mène aux combles. Sur l’ordre du sous-officier les soldats font la même ascension, non sans rechigner. La tête délurée émerge de l’entrebâillement. D’un saut, le voilà sur le toit. Aux clameurs, les ménages grouillant dans les pouilleries voisines s’ameutent au dehors. La sympathie va naturellement au déserteur. Les camarades chargés de le rattraper ne mettent guère de zèle à prendre le chemin des gouttières. Le maréchal des logis a beau sacrer et trépigner de rage. Que n’y vole-t-il lui-même, le chef ? Tourlamain profite du répit qu’on lui accorde. Il s’assied sur le bord de la corniche. Pour être plus leste, il se débarrasse de son dolman, de ses sous-pieds, de son lasalle, de ses bottes à éperons. Il ne garde que le caleçon et la chemise. Son bonnet de police, il le perdit dans la première bagarre. Si l’on rigole dans la rue ! Et les mains tendues des voyous d’attraper toutes les pièces de l’équipement à la volée ! Les soldats se décident enfin à enjamber la tabatière. Dolf se faufile dans les gouttières, saute de toit en toit, rampe à quatre pattes, s’aplatit contre les tuiles. Parfois une cheminée nous le dérobe, l’instant d’après on l’aperçoit de nouveau. Le nez levé, nous le suivons comme un aérostat. Les traqueurs se traînent à sa remorque, cahin-caha, en suant sang et eau, empêtrés dans leur équipement, car ils n’ont pu imiter le fuyard et jeter du lest. De plus, ils ne se sont jamais entraînés à cette gymnastique qui réclame un sang-froid de couvreur et une souplesse de matou. Depuis longtemps, ils lui auraient envoyé une balle de leur carabine s’ils ne craignaient de le descendre sur la tête des badauds. Un instant la chance leur sourit. Parvenu à la toiture du bout de la rue, Dolf s’aperçoit tout à coup qu’il ne pourra plus avancer. Jamais il ne franchira la largeur de la rue. Il y à bien un intervalle de deux mètres entre les deux rangées de maisons. Le sous-off exulte et stimule ses hommes qui redoublent de jambes. Mais Dolf a vite pris son parti. Il recule de quelques pas, il se ramasse, il bande ses muscles, il va s’élancer. Aux acclamations formidables de la foule je les rouvre. Dolf, bien d’aplomb de l’autre côté de l’abîme, fait des pieds de nez à ses camarades de régiment. Force leur est d’abandonner la partie. L’évadé poursuit son chemin, mais en flâneur. Nous le voyons disparaître une dernière fois derrière un pignon. Plus moyen de faire des perquisitions aujourd’hui. Le maréchal des logis se résigne donc à rappeler ses hommes et à reprendre piteusement le chemin de la caserne, reconduit par les huées et les sifflets. De notre côté, nous nous abstiendrons aussi de nous mettre à la recherche du copain. S’il a besoin de nous, il saura bien où nous trouver. Notre joie n’a guère duré : au milieu de la nuit, une pauvresse, une étrangère au quartier, une intruse - soit dit pour l’honneur des Marolles - s’en fut révéler la cachette de Tourlamain à la garde. Il dormait d’un lourd sommeil de bête traquée et rendue, dans le galetas même de la traîtresse. Quatre gendarmes le cueillirent et le garrottèrent. Il se débattait, poussait des cris à fendre l’âme. Mais, à cette heure, les Marolles aussi se vautraient dans le repos. Quand les camarades accoururent, les pandores avaient déjà transporté leur proie en lieu sûr... Le conseil de guerre ne lui a pas octroyé moins de trois ans de séjour dans une compagnie de discipline. Bugutte, lui, a fait un mois de prison. Il nous revient la mine aussi florissante, le corps aussi vigoureux que jamais. Enfer pour enfer, je préférais presque mes geôliers à mon crampon. Avec eux au moins pas de scènes et de criailleries ! Les représailles commencèrent le soir même de sa capture. Derrière les murs du commissariat les policiers lui firent subir un passage à tabac carabiné, après l’avoir, au préalable, bouclé dans la camisole de force. Il n’est point d’avanie qu’ils ne lui infligèrent. Devant les juges de la correctionnelle il comparut encore tout meurtri et tout contusionné. Il languit plusieurs jours à l’infirmerie de la prison. dit-il d’un ton où la rancune ne perce qu’à peine. Je doute qu’il en naisse encore de pareils, même sur cette plantureuse terre de Brabant ! Ce matin, Palul et Campernouillie font irruption chez moi, me surprenant au saut du lit, et sans me donner le temps de m’écarquiller les yeux et de leur demander le motif de cette intrusion, ils me foudroient de ces mots sinistres : Je crois avoir mal entendu et me récrie : C’est comme nous te le disons. Alors ce n’est pas de maladie... L’ancienne à Kassul, pour qui nous sommes même allés nous battre contre ceux de Molenbeek, comme si les caresses de pareille garse valaient la peine de semer la brouille entre des copains. Et voilà que mes deux braves truands brandissant le poing, tapant du pied, les larmes aux yeux, entament un récit qu’ils sont obligés d’interrompre pour se mordre les lèvres et ne pas éclater en sanglots. A un moment, nous pleurions tous trois. Quand je me représente ce beau, ce franc et solide Bugutte livré au scalpel des carabins ! Hier, à ce que nous rapportèrent les logeurs, ses voisins, il rentra un peu tard et un peu gris, mais pas méchant, selon sa coutume. Blonte-Mie l’accabla de sottises, lui reprochant de prétendues sorties avec d’autres femmes. Comme elle lui réclamait l’argent de ses fleurs et qu’il refusait, elle a menacé de le fouiller. Il l’a repoussée, elle a osé le frapper ; il a tanné dessus pour avoir la paix. Elle a profité de son sommeil pour lui verser dans l’oreille tout le contenu d’une bouteille de vitriol, plus d’un litre. Aux rugissements du martyr les voisins sont intervenus. Blonte-Mie paie d’audace : Tich serait sujet à des attaques de delirium tremens. Tandis que les uns emportent Bugutte à Saint-Pierre où il succomba quelques instants après dans les convulsions ; d’autres se hâtent d’avertir la police. Demeurée seule, Blonte-Mie en profite pour fermer la porte de la rue et remonte se barricader dans sa chambre. Nous accourons et trouvons la rue sens dessus dessous. Du vivant de Tich, lorsque le ménage se querellait, les commères d’alentour se divisaient en deux camps et vous savez, Lorr, les batailles, les peignées, les crêpages de chignons. Cette fois, tout le voisinage s’est rangé du côté du pauvre mort. On passait l’éponge sur ses torts, vrais ou supposés, pour ne se souvenir que de ses mérites. C’était à qui rappellerait l’un ou l’autre de ses exploits. Et à mesure que l’on s’apitoyait sur notre ami, l’indignation contre l’assassine montait comme lait bouillant. Les femmes se montraient le plus enragées. Casseroles et bidons ne furent jamais à pareille fête, mais il s’agit bien de conspuer la furie. La traîner d’abord sur la claie ! A mort ! » On veut enfoncer la porte de la rue. On casse les carreaux du rez-de-chaussée : les fenêtres sont défendues par des barres de fer. On applique des échelles pour arriver jusqu’à la mansarde. Palul et moi, nous nous élançons les premiers. Parvenus au toit nous pénétrons par la tabatière. Je te jure bien, Lorr, que nous lui aurions réglé son compte à la rosse, ou non, nous l’aurions chiffonnée le moins possible afin de faire durer le plaisir et de la livrer intacte et toute vive à ceux qui attendaient en bas en hurlant et en dansant d’impatience. Les plus pressés étaient même allés chercher de la paille et parlaient d’enfumer la carogne pour la faire sortir plus vite. Malheureusement la police, mieux au courant des aîtres de la bâtisse, s’était introduite par une porte de l’impasse voisine, et quand Palul et moi nous sautâmes dans la place, Blonte-Mie en avait déjà été extraite... Avec un cri de rage nous nous jetons dans les escaliers, à la piste des argousins. Nous ne débouchons dans la rue que juste à temps pour voir emballer la bougresse comme un ballot de linge sale dans le panier à salade. Nous nous empressons de tourner le coin afin de donner l’alarme à la foule qui fait rage dans l’autre rue. Avec deux ou trois autres, nous parvenons à rattraper la patache menée au triple galop, escortée par des gendarmes. Ceux-ci nous distribuent des coups de plats de sabre. Il nous faut bien lâcher prise. Ah, s’il s’était agi d’un fiacre ordinaire ; nous tenions notre proie, je t’assure. Elle n’aurait plus coûté un centime au gouvernement. Mais ces voitures cellulaires sont construites trop solidement ! Blonte-Mie vivra de ses rentes à Bruges !... Pour nous consoler nous nous attardons devant les comptoirs. C’est pis qu’un lundi de nouvel an. Les Marolles répandent tellement de larmes que, depuis la triste nouvelle, elles se croient obligées de boire et de reboire pour se remettre de l’humidité dans le corps. Que sera-ce le jour des funérailles !... Et, après une pause, le digne Campernouillie ajoute : Hélas, c’est nous qui perdons le plus... Lorr, tu en penseras ce que tu voudras, mais je te dis, moi, que la mort de Bugutte c’est la fin de notre bande. Qui reste-t-il pour nous conduire et nous commander ?... Le pauvre en aura pour la vie à la compagnie de discipline... Je pensais qu’il en serait quitte pour trois ans. Non, il y a eu du neuf depuis. Une de ses victimes a fait du pétard. Le signalement qu’elle donnait de l’un des « castards » correspondait à celui de Dolf. Confronté avec la babillarde, elle l’a reconnu. Un instant il avait espéré se faire chasser de l’armée en avouant d’autres fredaines. Il a eu beau se déclarer indigne de porter l’uniforme, ils l’estiment encore assez propre pour la tenue du correctionnaire à Vilvorde. Peut-être Bugutte est-il le moins à plaindre des deux ? Et je ne suis pas encore au bout de mon rouleau, poursuit Campernouillie... Notre Mémène a été cueilli dans une rafle et interné à Ruysselède jusqu’à sa majorité... Le même sort attend celui-ci, ajoute-t-il en prenant par le cou Palul, notre autre junior... « Quant à moi, Lorr, je suis désigné pour le prochain train de plaisir de Merxplas... Il fait décidément fort malsain pour nous à Bruxelles. Aussi Flupli Kassul songe-t-il sérieusement à se vendre à un recruteur pour les Indes Hollandaises ! Moi-même, le cœur fendu, je ne trouve rien à lui dire pour le consoler. Cependant, si quelque chose était de nature à répandre un peu de baume sur ma plaie, ce seraient les obsèques que nous venons de faire à notre chef, et quand je dis nous, j’entends la légion des voyous au grand complet. Bruxelles n’aura même jamais rien vu de semblable. Le prestige que cet excellent mauvais garçon exerçait sur ses pareils dépasse ce que nous nous imaginions. Sa popularité avait grossi en raison directe de ses démêlés avec la justice. Comme celles d’un grand citoyen, les funérailles du pauvre diable se seront faites par souscription publique. La région marollienne a commencé par se cotiser pour payer son cercueil, son escorte de croque-morts, des fleurs à profusion, de la musique à tout casser et même les absoutes à l’église, l’eau bénite et le requiescat sur la fosse, car ils ont voulu le plus de cérémonie et de tralala. Puis, ce fort garçon ne posa jamais pour l’esprit fort et, s’il sacrait plus qu’il ne priait, c’était peut-être sa façon à lui d’invoquer la divinité et ses bordées de jurons ne représentaient-elles que des hymnes un peu plus intempestifs que les autres, mais au moins aussi candides et chaleureux que bien des patrenôtres ! Les Marolliens ont obtenu aussi que le convoi funèbre parcourrait dans toute sa longueur le quartier illustré par le défunt. Il a fait un vrai temps d’apothéose, du soleil à ressusciter les morts... Ce que les bas-fonds, les sentines, les cours, les impasses, les culs-de-sac de la Marollie hébergent d’humanité valide fut sur pied dès l’aube. La population des autres faubourgs ne tarda pas à se mettre en branle pour renforcer les Marolliens proprement dits. Voyous de tout âge et de tout sexe déferlant comme une marée vers l’hôpital où repose leur capitaine ou bien se massent déjà pour former la haie. Le reste grouille aux lucarnes, grimpe sur les toits, s’accroche aux réverbères. Campernouillie, Cassisme et moi, nous nous mêlons à la cohue ; cent fois nous sommes séparés, chassés à la dérive. Il semble, à démêler les physionomies, que l’on ait convoqué jusqu’au ban et l’arrière-ban de la truandaille, que prisons, chauffoirs, asiles, pénitenciers, maisons de correction aient dégorgé leurs populations tragiques. Mais, hélas, où restent alors notre Zwolu, et ce fringant Dolf ?... Les escaliers du Palais, cette rampe au pied de laquelle je vis Bugutte pour la première fois avec ses quatre féaux, tous florissants de force exigeante et de jeunesse débridée, disparaissent aussi sous la fourmilière des badauds ou plutôt des manifestants, car il y a plus que de la curiosité dans le sentiment qui déloge ces hordes d’irréguliers de leurs repaires et de leurs pouilleries. Mystérieuse solidarité de cette plèbe avec ce tape dur qui les vengea si souvent sur le dos de leur ennemie à tous : la Rousse. Si on m’avait laissé faire, une couronne aurait porté sur ses rubans violets cette dédicace en lettres d’or : A Tich Bugutte, providence des passés à tabac, tombeur des valets de justice . Aux abords de l’hôpital Saint-Pierre, on s’écrase à se tuer, aussi sommes-nous allés attendre le cortège plus loin, sur la place de la Chapelle. Un piquet de gendarmes à cheval ouvre la marche. Il fut même question, nous dit un copain, de consigner les troupes. Mieux que ça, l’interrompt un autre, de les mobiliser comme pour un deuil royal. A l’hôtel de ville ils avaient tellement perdu la tête, ricane un troisième, qu’ils parlèrent de faire procéder la nuit à l’enfouissement du bon Tich dans la fosse commune, histoire d’éviter des bagarres... C’est alors qu’il y en aurait eu du grabuge. Je n’en doute pas, à voir ce qu’il faut déjà de policiers pour refouler les manifestants et ménager un passage au corbillard. Celui-ci, disparaissant sous les fleurs, débouche sur la place. Campernouillie et d’autres solides gaillards s’étaient proposés pour porter le cercueil sur les épaules en se relayant jusqu’au cimetière. Mais les autorités craignirent que Tich n’arrivât jamais à destination. Devant le mal que se donne la police, je me fais cette réflexion que les derniers honneurs sont rendus au récidiviste par ceux auxquels il causa le plus de tablature. Après les avoir tenus toute sa vie sur les dents, son cadavre leur vaut une corvée supplémentaire. Les deux petits garçons du défunt, deux amours de gosses, dont Rik, l’aîné, chasse de race, conduisent le deuil. Après eux vient Kassul aussi atterré que nous lorsqu’il apprit la mort de son loyal vainqueur, de son rival, hélas, trop préféré par cette carne de Blonte-Mie. Il nous serre la main, tout marri, car il se considère non sans raison comme la cause indirecte de la catastrophe. Que n’assomma-t-il la femelle plutôt que d’en empêtrer Bugutte ! Nous le réconfortons de notre mieux et parlons d’autre chose : Est-il vrai que tu te sois vendu au marchand d’âmes ? Oui, l’affaire est dans le sac. J’ai signé le papier et même empoché une partie de la prime. Et en faisant tinter les écus de cent sous : A propos, je vous invite au retour du cimetière. A mesure que le corbillard s’avance, il soulève de formidables acclamations. D’abord je trouve ces clameurs peu compatibles avec le caractère de ce convoi, mais je m’explique bientôt l’attitude rien moins que lugubre de la foule. Inconsciemment panthéiste, la Marollie a raison. C’est par des transports d’allégresse que l’on honorera le mieux celui qui donna un si fier exemple de libre et large vie. Une gaieté énorme ne tarde pas à s’emparer de ce populaire aux yeux rougis et aux joues poissées par les larmes. Les visages se dérident, les allures se débrident. La réaction, partie de l’entourage même du cercueil, se propage d’un rang à l’autre. Les partisans du défunt se mettent à rire, à chanter, même à chahuter bras dessus bras dessous en se cognant du coude et de la croupe. Comme les jours de processions et de cavalcades, des échelles, des estrades, des tréteaux chargés à crouler sous le poids se dressent sur les trottoirs, adossés aux façades. Les buveurs, juchés par tas sur les tables des cabarets tirées au dehors, trinquent à la mémoire du défunt. Au passage du corbillard, ils élèvent et tendent vers le cercueil leurs pintes qu’ils vident ensuite d’un trait et en manière de salut. Profitant d’un moment d’arrêt, Palul, subitement sérieux, lâche mon bras, se détache de notre groupe et, avant que je me sois douté de ses intentions, il happe au passage une chope sur le plateau qu’une serveuse promenait au-dessus des têtes, et, revenant auprès de nous, il en répand le contenu mousseux sur le cercueil du soiffard. Incapables de comprendre ce qu’il y a d’opportun et de touchant dans cette libation, les policiers menacent de traiter notre blondin en profanateur, et ils vous l’auraient happé et conduit au poste sans les protestations de la foule plus intelligente qui applaudit, au contraire, à ce beau geste renouvelé des rites de l’Hellade. Et tous de l’imiter, si le convoi ne se remettait en marche, au milieu d’une recrudescence de tourmente falote qui le dépouille de tout ce qu’il lui restait de funèbre. Les petits Bugutte eux-mêmes s’ébaudissent en se tenant par la main. Scurrilités, couplets scabreux, licence de la parole et du geste, si chère à tout Marollien, flattent les mânes du trépassé, l’enveloppent d’ambiances adaptées à ses façons, à son humeur, à sa physionomie. Le soleil active la fermentation de cette populace en liesse, fauve et rutilante comme un sauve-qui-peut de grosses fourmis rousses, et d’où montent une buée à la fois grasse et surette, des émanations de friture et de fruiterie. Dominant les chants patriotiques et autres, retentissent, comme par rafales, des bordées, de ces aigres sifflets particuliers à notre monde du pavé. Pas plus que les clameurs et la gaudriole, ces stridences n’impliquent une insulte au vitriolé. C’est un rappel de la musique qui lui était familière et dans laquelle lui-même excellait, lorsqu’il s’agissait de nous rallier d’un carrefour à l’autre par dessus les vagues d’une cohue de carnaval ou d’émeutes. Ah, nous aurions beau l’appeler à présent ! Ivres de vacarme les survivants du cher garçon ne s’en tiennent même plus à ces sifflets. Se mettent de la partie les bruits plus canailles et plus topiques encore qu’ils produisent en soufflant de certaine façon dans la paume de la main, bruits auxquels ils donnent le nom de bouquets et que Bugutte nourrissait en virtuose. S’il parlait peu, il se rabattait sur le tapage. Cette cacophonie qui, en tout autre moment, eût équivalu au pire des tollés, représente ici un suprême témoignage de solidarité, un énorme et pantagruélique adieu. Faute de salves militaires, les camarades de Bugutte lui auront tiré de ces bouquets autrement formidables que celui d’un feu d’artifice. Les autres sont partis avec un merveilleux ensemble. Jusqu’au cimetière, ce n’a plus été qu’un feu roulant, qu’un tonnerre de bouquets couvrant de leurs explosions les fanfares et les harmonies du cortège s’exaspérant toutes à la fois. Ainsi le crâne Tich aura été mené à sa dernière demeure aux accords de la musique qui lui était la mieux voulue et qui représentait l’accompagnement obligé des frasques et des équipées de son régiment de réfractaires. Il s’entendait même mieux à faire crépiter bouquets pareils qu’à débiter ceux pour de vrai ! Désormais, en ma mémoire, cette kermesse macabre avec sa couleur fauve et rutilante, sa cuvée de chair mal vêtue, son encens forain, ses bousculades, son paroxysme de cris et de gestes, sa bacchanale sardonique, nimbera l’image à la fois violente et débonnaire de mon pauvre Tich Bugutte. Sans doute, afin de se consoler de la mise à l’ombre temporaire pour quatre de ses chers voyous de velours, et éternelle pour leur capitaine, Paridael quitta quelque temps Bruxelles et se décida à faire des excursions à la campagne, entre autres à Trémeloo où l’appelait l’invitation d’un receveur des contributions, vieil ami de son père. Loin de le calmer, cette villégiature acheva au contraire de l’énerver, ainsi que le démontrent les pages suivantes de son journal. Ses obsessions s’y traduisent sous des couleurs encore plus corrosives que dans les précédentes confidences. A l’orient de Malines, la Campine anversoise et le Hageland brabançon, les deux indigentes et nobles régions, se rejoignent, s’embrassent comme des amants fidèles et déshérités ; et de leur conjonction naît un pays subversif, participant, en l’intensifiant encore, de leur affective détresse. Entourée de pacages fertiles, elle fait l’effet d’un désert dans une oasis. Elle ne couvre pas une importante superficie, mais tel est son caractère abrupt qu’elle produit une impression grandiose et soufflette, par son attachante frustesse, la banale et grasse cocagne d’alentour. Rien ne m’est plus cher, dans son âcre et rêche saveur, que cette étendue de garigues mamelonnées çà et là de dunes sablonneuses, aux horizons drapés de sapinières dont le vert jaspé tranche sur le gris uniforme de la plaine. Des laies droites et kilométriques traversent ces futaies rigides, s’enfoncent à perte de vue et se coupent de lieue en lieue pour ménager d’imprévus et mystérieux carrefours, où le poète errant est tenté de s’agenouiller comme le fidèle au centre de la croix formée par la nef et le transept des cathédrales. Ces landes d’une présence si mélancolique prédisposent à la rêverie, au recueillement, aux visions rétrospectives. Au milieu de cette nature inviolée, on évoque le passé, on s’assimile des fastes historiques. Ici, à Rymenam, les gueux du XVI e siècle, ou plutôt les troupes des Etats révoltés contre l’Espagne, défirent l’armée de Don Juan d’Autriche, durant une journée si caniculaire que les arquebusiers écossais de Robert Stuart, qui combattaient en chantant des psaumes, s’étaient mis complètement nus. De Schotten vechten mœdenaecks, est-il renseigné sur un vieux plan de la bataille. Ce même terroir fut, il y a cent ans, le foyer le plus intense de l’insurrection des paysans contre les Jacobins. Le sol est demeuré réfractaire comme les esprits. Les sillons se rebiffent et refusent de produire des céréales à l’endroit où les genêts burent la sève rouge des paysans. Souvent, au coucher du soleil, la bruyère s’avive, scintille, rougeoie ; la nappe fleurie déferle comme un lac tragique, et les religieuses améthystes se convertissent en rubis sanglants... Les âmes y demeurent frustes, libres et sauvages. Les anciens brigands ont fait souche de braconniers, de maraudeurs, de bûcherons clandestins perpétuellement en délicatesse avec cet ordre bourgeois issu des spoliations jacobines. Des héros d’autrefois descendent de très savoureux criminels. Je conjure sans cesse l’image de Sus Diriks qui tua un gendarme dans une bagarre de kermesse. Ce Sus ressemblait sous tous les rapports à notre pauvre Bugutte, d’après le portrait que m’en fit une vachère de Bonheyden, sa paroisse, « un si brave garçon ! » me disait-elle en me narrant l’équipée du malchanceux. « Et un beau garçon, par dessus le marché ! Et fort, donc ! » Longtemps il nargua les pandores qui le traquèrent aux quatre coins de la contrée. Non seulement son village, mais tout le pays, tenait pour le coupable. Il fallut une brigade entière de bonnets à poils pour s’assurer de ce Sus Diriks, et encore ne fut-il pris que grâce à la trahison d’un cabaretier chez qui il s’était réfugié et qui leur indiqua une futaille vide sous laquelle il se cachait. Il marcha à la prison du chef-lieu, sans menottes, escorté triomphalement par tous ceux de Bonheyden. Quant au judas, il fut mis en quarantaine, affamé et enfin proscrit par le cri public. « Les frères de Sus auraient fini par lui trouer la paillasse comme au gendarme ! » me confiait la digne vachère et, dans son ton, perçait le regret que le traître eut échappé. Et la vieille qui vendit Dolf Tourlamain ! La vachère de Bonheyden devinait-elle mon intime partialité envers les beaux transgresseurs, les hommes fauves de ce pays ? Avait-elle reconnu par la seconde vue de la sympathie que j’étais de leur couleur, de leur sang, et que je concertais avec leurs passions ? Me savait-elle l’ami inconsolable des Bugutte, des Dolf, des Zwolu et des autres ? J’ai reporté sur les vagabonds ruraux, avec l’ardeur d’une passion in extremis, l’affection vouée aux voyous de velours de la grande ville. Ah, rien qu’en prononçant les noms de ces villages aux sonorités gutturales et bellement barbares, ces noms pour ainsi dire synthétiques et évocateurs : Bonheyden, Rymenam, Keerberghe, Wavre, Schriek et Trémeloo, mon essence se navre de nostalgie et ma cervelle se grise de fanatisme. Ce nom, particulièrement, me communique un frisson de petite mort. Nom batailleur et mouillé, nom rouge et humide de sang ! En le syllabant, mon cœur fait le trémolo. Jamais je ne goûtai plus totalement le délice de comprendre et de sentir ces voyous des champs ; jamais je ne m’incorporai plus intimement leur être irréductible, qu’en des circonstances très anodines en apparence et dont je fus seul, naturellement, à goûter l’intensité secrète et le paroxysme latent. En quelques heures inoubliables, ma prédilection pour ces déshérités s’exacerba à raison même du mépris et de l’aversion en lesquels les tenait un notable habitant de ces campagnes, fonctionnaire éduqué, pas trop méchant, que je rencontrai peu de temps après la mort de Bugutte et l’arrestation des autres, et qui, mis au courant d’une partie au moins de mon intérêt pour l’humanité soi-disant sordide, m’avait invité à venir là-bas, où il aurait à m’en produire des échantillons fieffés. Le programme de la journée comportait un plantureux repas de kermesse suivi d’une promenade jusqu’au Ninde, l’écart le plus mal famé de ce turbulent Trémeloo. A table, je mis naturellement la conversation sur le monde à part que nous explorerions l’après-midi. Ces campagnes sont-elles vraiment si farouches, si dévergondées qu’on le prétend dans les gazettes ? Tout ce qu’on en écrit reste en dessous de la vérité... Il y a surtout ce hameau du Ninde, l’endroit même que je vous montrerai tout à l’heure. Au mépris du cadastre et du fisc, une tribu de va-nu-pieds, noirs comme des Bohémiens, quoique Flamands, se sont avisés de construire leurs huttes et leurs cabanes de torchis dans les sapinières du comte de S... Non seulement, lorsque les gens du propriétaire les ont sommés de déguerpir et de raser leurs bicoques, ils ont reçu ces larbins à coups de pierres, mais depuis ils ont même refusé d’acquitter le moindre loyer ou toute espèce de contributions. Ils exercent des métiers vagues, mais vivent principalement de larcins et de rapines. Pour le quart d’heure, presque tous les hommes valides de la colonie étant en prison, ce serait peut-être le moment d’envoyer de la troupe au Ninde pour procéder à une éviction en règle de ces peu intéressants ménages et balayer leurs pouilleries. Croiriez-vous, poursuivit mon hôte, que ces mauvais citoyens, ces hors la loi s’avisèrent récemment de se mêler des affaires publiques et prétendirent avoir leur mot à dire dans les conseils de la commune ? Aucun n’est électeur, cela va de soi, et pourtant ils ambitionnaient de mettre l’un d’eux comme bourgmestre à la tête du village. Comme bien vous le pensez, ils sont à couteaux tirés - c’est le cas de le dire - avec tout le reste de la bourgade. Les soirs de kermesses, quand ils descendent en bande vers le gros du bourg, les habitants s’avertissent de porte en porte : « Voilà ceux du Ninde. »Et les cabaretiers paisibles se claquemurent, par peur de la casse et des tueries. Imaginez-vous alors la rage de ces gaillards, trop impulsifs, à la nouvelle de l’échec de leur candidat. Trois des leurs, les frères Sprangael, marchands de sable, repris de justice, batailleurs incorrigibles, se distinguèrent par leur furie. « Il faut absolument que j’en saigne un ce soir !... » disait Tybaert Sprangael parlant des partisans du magistrat élu. Tybaert s’était armé d’un tranchet de faux, Rikus d’une fourche et Cosyn d’une canne en fer. Les deux partis, échauffés par les libations, se rencontrèrent près du champ des morts. Quoique inférieurs en nombre, ceux du Ninde eurent l’avantage. L’un d’eux, leur chef, Lugie Berlaer fut rejoint par les vainqueurs. Deux coups de couteau dans la nuque le font tomber la face contre terre. Puis les trois marchands de sable se mettent à le larder de coups. Le grand Lugie pousse des cris déchirants : « Assez... Je meurs ! » Les autres ripostent : « Nous te tenons, mon petit homme, tu ne sortiras pas vivant de nos mains. » Suivant la déposition d’un témoin au tribunal, ils étaient couchés sur lui comme des chiens qui se battent. Le frère de la victime voulut intervenir. Rikus, Tybaert et Cosyn le menacèrent de leurs eustaches en lui criant : « A ton service ! Si le cœur t’en dit ! » Quand ils virent que Lugie ne bougeait ni ne criait plus, ils l’abandonnèrent comme une voirie et regagnèrent leurs tanières dans les bois. Ses vêtements étaient déchiquetés ; la carotide presque tranchée... fis-je rêveur, me suggérant cette boucherie. Il y a semblable couleur dans quelques paysanneries de nos bons maîtres peintres, les Breughel par exemple, mais à ces tons croustilleux j’ajoute des formes modelées et patinées comme des reliefs de médaille. Le récit de mon fonctionnaire m’avait plongé dans de perverses dispositions d’esprit. Certes je ne pouvais dire que le narrateur fût un méchant garçon. Personnellement, je n’avais qu’à me louer de lui : il m’avait traité royalement et il m’accablait de prévenances. Et cependant, il m’ennuyait, il finit même par me déplaire, par m’irriter. Je lui en voulais pour son bien-être égoïstement étalé, pour son bonheur à l’abri de toute surprise, pour sa « respectabilité » solidement établie, pour son existence médiocre assurée contre les aléas et les traverses. Son insupportable bon sens, ses préjugés, son prosaïsme administratif et civique m’horripilaient particulièrement. Aussi éprouvais-je des envies folles de le contredire. Le ton de supériorité et de dégoût, avec lequel il avait parlé des pauvres hères du Ninde durant tout le dîner, aurait suffi à me les rendre souverainement sympathiques, n’eussé-je même pas été prédisposé à les chérir. J’étais prêt à épouser la cause de ces sanglants Sprangael contre l’opinion des gens d’ordre et de symétrie. Il en résulta d’abord, en mon for intérieur, une sorte de mépris pour leur détracteur ; je l’écoutais avec ironie, prenant la contre-partie de toutes ses appréciations, vivement tenté de lui rire au nez et de le scandaliser par ce qu’il n’eût manqué, comme Bergmans et les autres, de qualifier de paradoxes et de sophismes. Mais comme je me réfrénais, cette indignation concentrée tourna en un crispant sardonisme, en un de ces humours corrosifs qui nous rendraient fous s’ils se prolongeaient, en quelque chose d’imprécatoire et de convulsif comme l’éclat de rire d’un torturé. Mon homme ne soupçonna jamais les ravages auxquels fut livrée ma conscience. Tout haut, par contenance, je plaçai de temps en temps un mot poli et stéréotypé, suffisamment banal ; j’avais l’air, pour adopter son langage, d’abonder dans son sens. Il ne se doutait guère qu’à mesure qu’il philistisait et pharisianisait, une complainte extravagante dissonnait, discordait en moi, une charge en un nombre illimité de couplets, dans laquelle je mettais des larmes et du sang, des baisers et des rires, des grincements de dents et des éclairs de spasmes. Vous le constaterez encore tout à l’heure, elle est la même partout, promulguait mon amphytrion. Je me demande bien ce que les artistes y découvrent de si rare et de si beau. Il serait difficile de vous expliquer le charme que pareils coins, ravagés exercent sur certaines âmes ! hasardai-je poliment, en feignant de plaider les circonstances atténuantes. Après le dîner, quand nous fûmes sortis et que mon homme me pilota vers ce hameau de vauriens, ces dispositions s’aggravèrent devant la communiante pitié du paysage et la chair mal nippée et terreuse, pourtant si saine, des âpres rustauds. Mon monologue rimé et scandé se faisait tour à tour fervent et sarcastique, suivant que je m’entretenais en esprit avec les parias ou que je donnais mentalement la réplique à leur contempteur. Mon âme se projetait vers le Ninde en élans jaculatoires comme des prières, et elle se livrait, par contre, à une atroce caricature des opinions judicieuses de mon compagnon. Quelle route et quelles péripéties durant notre marche dans l’après-midi dominicale, parmi les arbres noirs et sous un ciel fuligineux. Quel cadre pour les passions rouges ! Et l’odieux anachronisme de la société de cet être qui ne comprend point la poignante nature dans laquelle il me promène ! Des corbeaux croassaient au-dessus ; une pierre que leur jeta un gamin caché dans le bois fit sangloter cette eau. Ne nous aurait-il pas visés, nous, les passants bien mis, plutôt que les oiseaux noirs ? fit le Monsieur non sans inquiétude. Et je fredonnai à bouche fermée sans la moindre rancune contre le lapideur : S’étant remis de son moment de frousse, il parla sentencieusement et cadastralement de la sécheresse et de l’aridité du pays : La Dyle n’est pas loin pourtant et le canal non plus ; on ne s’explique pas la provenance de tout ce sable sans la moindre alluvion. Comme je n’avais aucune explication scientifique à lui fournir, je me tus en psalmodiant à part moi, tandis que le passeur nous faisait traverser la rivière dans son bac : proposai-je, toujours sollicité par les personnages et n’exaltant le décor que parce qu’il s’y quintessenciait de si attachante racaille. Comme je vous l’ai dit, presque tous les hommes et même les jeunes garçons de cet écart du Ninde sont écroués en ce moment. Comment voudriez-vous qu’il en fût autrement ? Je fis la moue, tout en ayant envie de claquer de la langue, et fredonnai du bout des lèvres : Les gendarmes de Haecht ne s’aventurent de ce côté qu’en nombre... Cette étrange surexcitation cérébrale, en laquelle s’invétérait, aurait-on dit, toute ma fièvre d’amour pour ces rebuts de notre monde, ne fit que s’exaspérer aux approches du Ninde. Les premiers naturels que nous rencontrions étaient de petits ramasseurs de pommes de pins, qu’ils charriaient dans des brouettes. Ils étaient assis en travers des brancards ; le seul bruit qui se mêlât à celui de notre approche était le grignotement d’un écureuil. Les enfants, jolis sous leur barbouillage de crasse, suivaient les bonds de la bestiole d’un œil futé ou paresseusement félin ; leur paupière frangée de longs cils frémissait, rythmant les gestes de la bête. Après avoir soufflé, ils se relevèrent en s’étirant. Ils remontèrent les bretelles à leurs épaules, avant de reprendre les brancards... L’instant d’après, la roue se remettait à grincer dans l’ornière. Et tous mes effluves affectifs semblaient entrer en fermentation ; c’était un afflux de pensées fraternelles, un tourbillon de pantelantes effusions à grand’peine comprimées. A l’entrée du Ninde, nous croisons un groupe d’adolescents plantés sur un mamelon de dunes : constate le fonctionnaire, avec une sorte de déception, ils ne se sont donc pas tous fait coffrer ! Ah, j’aurais bien étranglé en ce moment. Deux brunets et un blondin culottés de mon velours favori, du velours de mes aimés de Bruxelles. Ils avaient des sarraux bleus noirâtres, aux plis godronnés, qui bouffaient dans le dos et qui leur donnaient un air gauche et poupard. Ces sarraux encore immaculés, je les voyais pollués plus tard dans les rixes, les amours et les orgies. Et la couleur du ciel, celle des tuiles, celle des sarraux du Ninde s’harmonisaient admirablement - et c’était navrant de beauté et de caresse comme toutes les couleurs agrestes fondues en ce crépuscule ; le ciel semblait un immense sarrau vaguement ensanglanté et la bruyère rouilleuse rappelait le velours des culottes : Des sarraux sur lesquels passait un peu du noir, Un peu du rouge aussi de ce dimanche soir. Et je célébrais les grègues mordorées et feuille-morte avec le même lyrisme que les sarraux : Qui, jouant du couteau, mettent à nu les côtes ! Comme le sont d’ailleurs tous contempteurs de codes. Pour entretenir la conversation, tandis que j’étais tombé en arrêt devant les petits rustres aussi contemplatifs et béats que moi-même : Et à quel métier se livrent ces jeunes drôles ? Sont-ils apprentis, gardent-ils les vaches, poussent-ils la charrue ? Tourneurs de sabots, lieurs de balais, oiseleurs, ramasseurs de crottin ! répondit mon cicérone avec son imperturbable air de supériorité. Ou bien encore, marchands de sable, comme les Sprangael, marchands de leur terre natale, puisqu’à Trémeloo tout est sable ! Et glorieux de cette plaisanterie, il ricana grassement. Dès le berceau, invariablement, tous ont maille à partir avec le garde champêtre, en attendant qu’ils soient cueillis par les gendarmes et mûrs pour la prison. Des enfants pieds nus se roulaient dans la poussière, des gamins plus grands se prenaient à la ceinture, et, haletants, luttaient, cambrés et ramassés en de ragoûtantes postures. Et je me souvins de ma seule leçon de lutte dans les « arènes athlétiques » avec Tich Bugutte... sentencia le publicain, en trépignant pour me décider à passer outre. Rude et copieuse engeance : du moelleux dans la force, violents et lascifs. Tout de suite, ils se prennent à bras le corps. Ils seront aussi prodigues de sang que de sève. rêvais-je, tandis que je les oignais et les pétrissais de mes regards. Et je me rappelai le puéril chant de guerre du petit Zwolu : Au flanc d’une maisonnette de torchis, d’autres polissons jouaient aux quilles avec des planchettes de bois piquées dans le sable. L’un d’eux, un garçon de seize ans, adossé au mur, regardait le jour tomber et toute la mélancolie de cette chute lubrifiait ses grands yeux noirs. Le petit drôle rumine sans doute quelque mauvais coup ! Dans tous les cas, il rêve bien plastiquement ! ne pus-je m’empêcher de dire à haute voix. Figure à la fois attendrie et farouche, le petiot avait une grosse bouche, des lèvres qui devaient altérer de fièvre amoureuse les lieuses de balais et les vagabondes. Sa ressemblance avec Zwolu et Tich me tordait les fibres. La cloche de Trémeloo angélusa dans le lointain. L’enfant répondit quelques mots à un joueur qui l’interpellait. La belle voix au timbre grave et rare comme celui de la cloche ! Mais je ne me trompe point ! constata mon hôte, en toisant de plus près le rêveur à la voix de bronze. C’est le fils de Tybaert Sprangael, un des marchands de sable qui tuèrent Lugie Berlaer. Tel que vous le voyez, le petiot mendie et vole pour sa mère, il est vrai que sa mère a longtemps volé pour lui. Au début de l’emprisonnement de son père et de ses oncles, quand il ne rapportait par force monnaie à la marâtre, elle le tenaillait jusqu’au sang ; mais c’est à présent au galopin de battre la gueuse, qui lui a donné trois frères et sœurs depuis le meurtre de Lugie et la mise à l’ombre du papa. Il est encore un enfant lui-même et le voilà chef de tribu. Jusqu’à présent, il n’a tué personne... Ces derniers mots trahirent de nouveau une sorte de déconvenue. L’honnête homme ajouta, non sans admiration : C’est un beau sang que celui de Trémeloo, mais c’est au Ninde et chez les Sprangael qu’il est le plus rouge et le plus promptement versé ! A quoi pouvait bien songer le jeune Perkyn Sprangael. Rêvait-il à sa déniaiseuse ou à son ennemi ? J’avais peine à détacher mes regards du fils de Tybaert Sprangael. Tich, le chef voyou mort, et ceux enfermés revenaient en lui. Un banc était adossé au mur du cabaret, près duquel les gars jouaient aux quilles. Buvons un verre et faisons boire ces jeunes gens ? Trinquer avec les vagabonds du Ninde ! Nous avons trinqué dans le monde avec bien d’autres coquins. Le fils de l’assassin cogna son verre contre le nôtre ; mais, ainsi que ses compagnons, il refusa de s’attabler avec nous, trop humble ou plutôt trop fier. Aux paroles engageantes que je lui adressai, il répondit à peine, mais poliment, avec une souveraine noblesse, avec cet accent mâle et quasi léonin transposant dans le timbre de sa voix le bronze lumineux de ses prunelles. Et pourtant sa bouche me souriait, imperceptiblement, comme à un ami très lointain, mais sûr. Mon compagnon me rapportait tout bas à l’oreille, pour ne pas être entendu du petiot, des détails complémentaires sur le fameux massacre de Lugie. Lugie était venu de Wavre Sainte-Catherine, la partie fertile de ce côté de Malines... Les médecins légistes établirent que le corps, celui d’un homme sain et bien constitué, avait subi une mutilation sacrilège. Je me chantonnais, en admirant le jeune Perkyn, ce couplet en l’honneur de son père Tybaert et de ses oncles Rikus et Cosyn, tous trois homicides et marchands de sable : Ils ne l’ont point fait exprès. Et me rappelant cette phrase du narrateur : « ils se vautraient sur lui comme des chiens qui se battent », j’ajoutai encore ce couplet à ma complainte secrète : Je bus mon verre, j’en redemandai un autre et fis encore remplir ceux des joueurs aux quilles et celui de Perkyn. Mon receveur refusa ; mais cette abstention ne me rappela point à une conscience plus bourgeoise de la situation. Mon homme n’osait me sermonner, il se contentait de me lancer des regards scandalisés voulant dire : Comment peut-on s’acoquiner avec des sacripants qui ne paient ni loyer, ni contributions, et qui volent le moindre pain qu’ils mangent ! Peut-être aussi gagnait-il peur en ces parages diffamés et aspirait-il à la sécurité de ses pénates ? Je brûlais d’envie de lui chanter au nez : me disais-je, vivre mon rêve, mon instinct, m’accoupler à leur geste, fût-il sanguinaire et pire encore ! Pays sombre, il me tardait d’y pâtir et d’y communier avec ces âmes primordiales, obscures et chaotiques qui, parce qu’elles y voient trop clair, éprouvent de temps en temps le besoin de se faire mettre à l’ombre : Et si je fais le mal, c’est comme eux, sans y croire, Pas plus qu’eux, je ne crois le bien si épatant ! J’essayai encore de faire parler Perkyn. Une pudeur m’empêcha de lui demander le récit des désagréments de son père et de ses oncles. C’est à peine s’ils nous comprennent ! Entre eux, ces vauriens parlent une espèce d’argot, dit bargoensch, sans doute une corruption du français baragouin, et qu’on croit avoir été importé par les Bourguignons. Insensible à cette érudition, je murmurai encore : Langue qui râle et qui corne. Moi-même, je me sentais agoniser de regret et de deuil. Les rares paroles, les yeux bruns de Perkyn, sa voix de bronze, me conjuraient si passionnément les bien-aimés disparus : Langue qui râle et qui corne... Et, comme leurs regards, d’un triste amour sans bornes. Partons, dis-je, à haute voix, énervé, rompu jusqu’à la mort, prêta fondre bêtement en sanglots, n’en pouvant plus. O ce fracas des quilles laissé derrière nous ! Et une note encore de la voix pathétique de Perkyn imposant silence à ses camarades, qui nous huaient en manière d’adieu. Devinait-il tous ceux que j’avais aimés en lui ? Mais non, retournons à la ville... Je parvins à me faire violence, à écouter mon compagnon me parler de choses sérieuses et même à lui répondre sur le même ton, quoiqu’il me fût devenu aussi odieux qu’un juge et que j’eusse voulu le livrer aux massacreurs de Lugie. Je le suivais machinalement, soumis comme un chien, dévoyé, sans rien comprendre à ce que je faisais avec lui, loin de mes élus et de mon élément, oh ! Il y a tout lieu de supposer que, depuis ce moment, et peut-être même avant cette malencontreuse promenade à Trémeloo, Paridael nous assimilait tous tant que nous étions, Marbol, Vyveloy et moi-même, à ce pauvre fonctionnaire qu’il citait en toutes lettres dans son journal, mais dont j’ai tu le nom. Sans doute, notre fantasque ami dût-il se livrer plus d’une fois au milieu de nous à des commentaires semblables à ceux dont il bafouait, en catimini, les réflexions pleines de bon sens de ce brave homme. Il devenait de plus en plus irritable et agressif, et ne souffrait aucune contradiction. Je le vois debout, gesticulant, pleurant presque de rage, la voix rauque de sanglots, le visage convulsé. Son état s’expliquait par la mort et la disparition de ses « amis » de Bruxelles, sur lesquels il ne nous avait jamais touché un mot. Une visite à une maison pénitentiaire de la Campine, où il croyait retrouver sans doute Jef, Cassisme et Zwolu, aggrava encore son hypéresthésie. Je transcris une partie de la relation qu’il nous fit de cette descente aux enfers sociaux, et qu’il rapporte dans son journal avec la vive discussion à laquelle elle donna lieu entre Marbol et lui. A Merxplas, l’émotion la plus forte m’attendait dans un atelier où, par équipes de vingt à trente, les colons attelés aux rais d’une énorme roue sans jantes, font tourner la meule d’un moulin et broient eux-mêmes le grain du pain destiné à leur consommation. Quand je fus arrivé à distinguer assez clairement les visages dans le clair-obscur de cette salle noire et basse, saturée de sueur volatilisée et retentissante de soupirs et de cris d’ahan, le directeur de l’établissement attira mon attention sur deux de ses pensionnaires. On les appelait Appol et Brouscard, et ils donnaient l’exemple d’une amitié comme on n’en rencontra que chez les Grecs. Brouscard était un brun vigoureux, dont le sourire de bravoure, en tournant crânement la meule, me parut plutôt triste. L’autre, Appol, un blondin, le contemplait avec une sorte d’admiration anxieuse, ne perdant pas un des mouvements du fort garçon. J’appris que celui-ci prenait à son compte la corvée du gringalet et lui en abandonnait le salaire, c’est-à-dire la poignée de monnaie fictive au moyen de laquelle les prisonniers se procurent quelque douceur : tabac, fruits, bière et laitage. N’est-ce pas bizarre et humiliant pour les honnêtes gens, me fit observer le directeur, que ces drôles donnent un pareil exemple de dévouement ? Plus d’une fois, j’assistai entre eux à des combats de générosité qui m’eussent touché jusqu’aux larmes, si j’avais ignoré la tare de mes héros. Une mère n’a pas plus de soins pour son enfant malingre que ce robuste bougre n’en prodigue à son protégé débile. que ne sont-ils accouplés pour le bien comme pour le mal ! Car, il importe de le constater, si, chez les Hellènes, les amis luttaient de civisme et de courage au service de la patrie ou du bien public, tombaient ensemble dans la bataille, ou s’ils risquaient leur vie pour frapper le tyran de leur cité, ceux-ci scellèrent un pacte moins honorable, et ils ne sortiront d’ici que pour rivaliser d’exploits criminels et s’entraîner réciproquement aux pires forfaitures ! Je trouvai en ce moment le brave garde-chiourme un peu prud’hommesque, et, comme la légende le rapporte de Denys de Syracuse, j’aurais voulu retourner sur mes pas, me présenter à ces deux inséparables et leur demander, ainsi que le tyran à la fin de la célèbre ballade de Schiller, à faire le troisième dans le mariage fraternel de ces Damon et Phytias du pénitencier : Ich sei gewährt mir die Bitte S’il t’entendait, le noble poète serait médiocrement flatté du rapprochement que tu établis entre ses héros et tes pendards... Voyons, est-ce du roman que tu nous fais ? En ce cas, il faut le dire... Au fait, pourquoi n’écris-tu point cela ? Tu attribuerais ces élucubrations à un personnage inventé par toi. La chose passerait à titre de boutade, caprice un peu risqué de la fantaisie d’un artiste ! Ah, voilà bien l’artiste, le prétendu artiste ! Ainsi, l’art ne serait que mensonge. Nous n’interviendrions en rien dans nos œuvres ! As-tu souffert pour ton art, toi, Marbol ? Ou ton art t’a-t-il tourmenté comme le fruit humain torture les entrailles maternelles ? As-tu seulement sacrifié le moindre préjugé au cri de ta conscience ? Ne t’en déplaise, Marbol, c’est encore là-bas, à Merxplas, que nous trouverions l’art vrai comme la véritable amitié. Décidément, ce dépôt de vagabonds est une académie, le foyer d’une élite. Et moi qui le tenais pour un enfer. Un enfer dont les damnés valent mieux que les justes de ton espèce. Bergmans et Vyveloy protestèrent : « Vraiment, Paridael, tu dépasses les bornes ! Je pris mon chapeau, et sortis me plonger dans le dédale du quartier maritime. A la suite de cette incartade, je crus bien ne plus revoir Laurent. En effet, des mois s’écoulèrent sans qu’il donnât signe de vie. Ma surprise fut grande de recevoir sa visite bien longtemps après, dans mes bureaux. Il ne fit pas la moindre allusion à la scène pénible de la dernière fois, mais il me rappela les conversations que nous avions eues, des années auparavant, à propos de son désœuvrement et de ses fréquentations équivoques. Comme je me demandais où il voulait en venir, il conclut sur un ton modeste et contrit que je ne lui connaissais pas : J’ai sérieusement réfléchi à vos sévères paroles d’alors. Vous me prémunissiez contre la paresse et l’orgueil, vous me citiez l’exemple de Lucifer et des mauvais anges, transformés en monstres pour avoir prétendu détrôner Dieu... Oui, vous aviez raison : le désœuvrement et la rêverie ne me valent rien. Je reviens de mes erreurs, je suis décidé à réagir... Et pour commencer, je me suis trouvé une vocation, un emploi conforme à mes goûts... M’est-il permis de recourir aujourd’hui à l’appui que vous m’offrîtes à différentes reprises ? Je vous demanderais, simplement, de me faire entrer par votre crédit dans une maison de correction ou une colonie de jeunes insoumis... Il s’arrêta, et comme j’allais me récrier, il poursuivit avec un mélancolique sourire : Oui, mais comme instituteur, ou même comme simple surveillant. Après son excursion à Merxplas et le récit qu’il nous en avait fait, j’aurais dû me méfier. Le poste qu’il se flattait d’obtenir par mon influence était le dernier auquel il aurait fallu le nommer. En l’envoyant là bas en qualité de surveillant, on lui procurerait l’occasion d’alimenter son inclination morbide vers les bas-fonds. Mais j’ignorais encore à cette époque son intimité avec les « voyous de velours », dont plusieurs étaient internés précisément dans ces pénitenciers de la Campine. Puis, je me réjouissais surtout de lui voir reprendre goût au travail ; à une occupation et à un emploi régulier ; je fis donc les démarches nécessaires. Elles aboutirent sans obstacle, grâce à mon crédit dans les Bureaux, et il me suffit d’une couple de semaines pour décrocher sa nomination dont je lui envoyai moi-même la nouvelle. Il accourut me remercier avec l’effusion de quelqu’un que j’aurais rappelé à la vie. A l’entendre, il me devait le salut. Je mettais le comble à ses vœux. Hélas, on verra par ce qui suit que le pauvre garçon était de bonne foi. Il croyait avoir fermement rompu avec le passé, avec le vieil homme. Seulement, il s’illusionnait sur ses forces, sur son caractère, sur sa guérison morale. Je le perdis de vue tant qu’il resta à Poulderbauge, et je n’appris que par son journal la crise qu’il traversa là-bas et les péripéties du drame auquel il fut mêlé. Il y en a qui deviennent gardes-malades, frères cellites, sœurs de charité dans les hôpitaux : moi je me suis fait nommer infirmier dans une maladrerie morale. J’ai le grade de major ou de surveillant de deuxième classe (douze cents francs de salaire) dans l’Ecole de Bienfaisance de Poulderbauge. Cet euphémisme administratif désigne une prison pour de tout jeunes détenus : orphelins sans feu, sans gîte, enfants naturels trouvés ou abandonnés, apprentis chômards réduits à la mendicité, au vagabondage, au vol, et mis par les juges à la disposition du gouvernement jusqu’à leur vingt et unième année, en tout six cents enfants, et adolescents. Quelle consolation de me rendre socialement utile ! Sois béni, mon digne Bergmans qui m’obtins cet emploi que je qualifierai de sacerdotal, tant je me sens la vocation d’un rebouteur d’âmes juvéniles. Désormais, mes efforts tendront à moraliser ces jeunes détenus, à les amender, à les faire rentrer dans la norme et le droit chemin. Je me serais fait envoyer a Ruysselède, afin de commencer mon œuvre de conversion par les petits Zwolu et Cassisme, mais ils auraient peut-être compromis mes projets en révélant mon passé à mes chefs. Attendons pour les revoir et les entreprendre que je sois plus aguerri et que j’aie fait une sorte de stage ici, à Poulderbauge. Voyez, leur dirai-je, à ces petiots, je sais moi-même par expérience, ce qu’il en coûte de regimber contre l’ordre et la règle. Combien j’en ai vu mal finir de pauvrets de votre âge ! Soumettez-vous, c’est ce que nous avons de mieux à faire. Apprenez un bon métier et devenez plus tard des ouvriers laborieux, sobres, économes, pacifiques, bons serviteurs de la société tutélaire. Ah, je me réjouis à l’idée d’apprivoiser et de domestiquer ces jeunes fauves, pour leur plus grand bien et pour ma propre rédemption. D’ailleurs, ici, je me retrouve dans mon élément, les figures me rappellent en plus corsé mes faubouriens de Bruxelles. Mais si ces jeunes colons me sont chers comme mes élus ou, plutôt, mes anathèmes d’autrefois, je travaillerai à leur salut à présent et je les arracherai à la perdition. C’est de grand cœur que je partage la captivité de cette trouble adolescence. Je ne regretterai aucun des plaisirs et des spectacles de la vie libre. Jamais je ne me blaserai sur les distractions mélancoliques et les devoirs sévères qui m’attendent en ces ateliers, ces chauffoirs et ces préaux. Si quelque chose était fait pour m’inquiéter, ce serait précisément ce beau zèle dont je me sens enflammé, cette sorte de volupté que je puise dans l’expiation de mes erreurs. Aussi, chaque matin, en me levant, je me formule mon programme et je prie : « Mon Dieu, dispensez-moi la force de remplir mon rôle piaculaire ; ne m’induisez plus en tentation, Seigneur ! Faites que j’abjure pour toujours cet esprit d’insubordination et de vanité qui perdit les plus beaux de vos anges ! Accordez-moi, ô Providence, de contempler désormais la création et les créatures par les yeux de la commune sagesse ! Poulderbauge est un vieux château historique converti en pénitencier comme beaucoup d’autres habitations seigneuriales ou d’abbayes de ce pays. Le corps de bâtiment principal, reconstruit au XVII e siècle, présente encore de jolis morceaux dans le style Louis XIV, notamment son ample toit à la Mansard et deux élégants pavillons. De la construction médiévale, il ne subsiste qu’un donjon isolé, asile des corbeaux et des rats, servant parfois de prison à nos pensionnaires dans les cas très graves. A l’ancien manoir se sont ajoutées, à mesure que la colonie florissait (non, plus d’ironie, n’est-ce pas ?), des annexes et des dépendances. L’ensemble de ces édifices s’entoure de fossés alimentés par les eaux du Démer. En un endroit, derrière le château, ces fossés s’élargissent jusqu’à représenter un vaste bassin au milieu duquel flotte ce qu’ils appellent un navire-école. A bord de ce trois-mâts, une centaine d’élèves mousses s’initient à la manœuvre sous la direction d’un ancien contre maître de la marine royale. Malgré le vandalisme administratif, l’architecture du château préserve en partie son grand air aristocratique. De l’intérieur, il n’y a rien à dire. Les éternelles salles blanches ou ocres des casernes, des hôpitaux et des prisons. Le même mobilier sommaire et banal, sans caprice et sans imprévu. Des ergastules à peine plus viciés que les ateliers des travailleurs libres. Parfois un Christ en plâtre, un Sacré-Cœur en chromo. Quelques jours avant mon arrivée, aux caissons et aux trumeaux d’un salon décoré autrefois par un élève de Boucher et devenu un réfectoire, la blondeur rosée des déesses et des amours risquait de timides provocations et souriait à travers les haillons de leur linceul de chaux. Vite on a requis les badigeonneurs. Mais la vivante quoique prisonnière jeunesse passionne les maussades locaux, comme elle attendrit et humanise en quelque sorte la solennité du pays d’alentour. Sans nos petits correctionnaires, la contrée serait à peu près déserte. Elle devra sa fertilité future à ces défricheurs malgré eux. Et pourtant, nous semblons faire le vide autour de nous. La quarantaine, l’interdit se prolonge même au-delà de la tombe : morts, les colons ne vont point jusqu’au cimetière du village dont les premiers feux ne commencent à s’éparpiller qu’à deux lieues du château. Nos pauvres petits défunts continuent à être parqués entre eux, comme de leur vivant, dans un coin isolé de la plaine indiqué par une demi-douzaine de croix noires. Mais la bruyère se charge de fleurir opulemment cette sépulture des jeunes parias et, en toute saison, elle la drape de violet comme pour le deuil des rois C’est Anvers et Bruxelles, surtout Bruxelles, qui fournissent le plus de pensionnaires à Poulderbauge. Il nous en arrive de telles rafles qu’on semble les avoir « pressés » dans leurs sentines, comme on recrutait autrefois les matelots. La brusque métamorphose de ces enfants du pavé en de petits paysans contribua pour beaucoup à l’impression étrange que j’éprouvai en arrivant ici. La physionomie malicieuse et les allures dégingandées de ces citadins endurcis contrastent avec leur accoutrement de valet de ferme. Même lorsque le plein air les a un peu halés et lorsque le farineux régime alimentaire les a légèrement bouffis, ils ont toujours la mine de paysans plus précoces et plus raffinés que ne le seraient de véritables villageois à leur âge. En dévisageant les nouveaux venus, je m’attends à voir surgir, parmi ces têtes chiffonnées et pourtant si expressives et si prenantes, les frimousses de Zwolu et de Cassisme. C’est ainsi qu’ils doivent être attifés à Ruysselède. Il me semble retrouver mes voyous bruxellois un jour de Mardi-Gras où on me les aurait déguisés en palefreniers, en porchers, en garçons de charrue, voire en mousses et en pasteurs, d’autant plus que leur chapeau de paille à ruban leur donne un faux air bucolique de berger d’opéra. Les jours de la semaine, ils portent la même blouse bleue lâche et flottante comme le sarrau des Campinois ; le dimanche, lorsqu’ils en endossent une propre, ils la serrent d’une ceinture noire à boucle de cuivre. Les mousses renfoncent leur blouse dans leur pantalon. Pour tous, celui-ci est de drap noir les jours de fête et de coutil les autres jours. Généralement, ils ont un foulard rouge au cou. Leur uniforme, qui n’est pas laid en somme et qui se façonne et s’assouplit assez vite à leurs mouvements, me plaît presque autant aujourd’hui que leurs guenilles de velours d’autrefois. J’étais à peine installé de quelques jours qu’une première déception m’attendait. Moi qui sollicitai comme une faveur le droit d’instruire ces pauvrets et qui accourais ici le cœur gros de sympathie et vibrant d’enthousiasme, je m’imaginais rencontrer parmi mes collègues des êtres disposés aussi charitablement que moi, des sortes d’illuminés et d’apôtres. Pas moyen de tomber sur des fonctionnaires plus étroitement professionnels ! S’ils n’étaient que nuls et apathiques ! Mais il y en a de malfaisants et de féroces. D’anciens sous-officiers, épaves et rebuts de l’armée, échouèrent ici après un stage de gardes-chiourme dans les compagnies disciplinaires. Ratés, ils se vengent de leur disgrâce sur le dos des colons. Souvent, à les voir, plus mornes et plus lugubres que leurs souffre-douleurs, j’ai l’impression de me trouver dans un pénitencier de fonctionnaires. Leur uniforme rappelle celui des gabelous. Il y en a qui tricotent !... De la gare de Poulderbauge, les boues de la grande ville sont transportées comme engrais à la colonie par les tombereaux de l’établissement. Nos jeunes gens se disputent le plaisir d’aller prendre livraison de la pouacre marchandise. Cela leur fait quelques heures de liberté. Ils sifflotent gaîment tout le long de la route, car au village ils verront d’autres figures. L’autre matin, un de mes pupilles, que sa bonne conduite avait fait envoyer là-bas, est abordé à la station par un voyageur élégant qui ne voyant en lui qu’un petit paysan ordinaire, mais à la mine plus ouverte et plus intelligente que celle de la plupart des naturels de la contrée, lui demande la distance et le chemin jusqu’au château d’un des gros propriétaires. Le jeune homme s’offre à marcher de conserve avec ce monsieur jusqu’à certain carrefour, d’où il lui sera facile alors de trouver sa route. L’étranger, à qui la physionomie et l’allure du petit reviennent de plus en plus, s’empresse d’accepter, quoique mon gaillard ait cru devoir le prévenir en riant du rebutant charroi qu’il leur faudra escorter. C’est aussi l’avis de la noble dame qui accompagne le voyageur. Les voilà prêts à partir, quand arrive dare dare la calèche armoriée envoyée à la rencontre des hôtes de distinction ; l’équipage arrête et il en dégringole un larbin qui, tout essoufflé, s’excuse de son retard. Le gentilhomme témoigne le désir de cheminer en profitant de l’obligeance de ce jeune paysan qu’il désigne au domestique. Celui-ci reconnaît l’uniforme pourtant peu saillant du pénitencier de Poulderbauge ; il sent toute l’horreur de la situation et, prenant à part les invités de son maître, il leur explique à quel cicerone ils allaient se confier. Mine dégoûtée de la dame, confusion du monsieur, regards distants lancés au réprouvé qui faillit abuser de leur confiance et leur imposer la souillure de son voisinage. Sous ses airs de sainte nitouche, Dieu sait quel attentat le polisson mijotait, et ce qu’il aurait entrepris dès qu’ils se seraient trouvés loin des habitations ! Navrance du petiot frustré d’une occasion de prouver sa gentillesse et son urbanité. Navrance qui me gagne moi-même quand je lui entendis, au retour, le cœur tout gros, la gorge nouée, faire part à ses camarades de l’affront qui lui avait été infligé. Cela lui apprendrait à cajoler les bourgeois ! Mais d’autres l’écoutèrent avec commisération et un air de solidarité qui me donna beaucoup à réfléchir. En somme, ce petit fait me confirme dans la bonne opinion que j’entretiens depuis si longtemps sur le fond de cette engeance rebutée. Si l’on se donnait la peine de démêler leur véritable nature, on y percevrait des nuances d’une telle subtilité, des scrupules si inattendus, des réactions si raffinées qu’à côté d’eux les représentants de notre prétendue élite paraîtraient les butors et les goujats... dirait Bergmans, s’il lisait ceci par dessus mon épaule. Mieux vaut ne pas me plonger dans ces entrevisions, ne pas y voir trop clair... Ne me suis-je pas prématurément cru guéri ? N’assumais-je pas une tâche au-dessus de mes forces ? Je me sens plus isolé que jamais. On ne me comprenait point quand je vivais de la vie des vauriens ; on ne comprendrait pas davantage mon ardeur à les arracher à cette vie subversive. Nul ne les aime, sauf moi qui les aime trop peut-être. Quoique je me contraigne, une grande part d’indulgence et de sympathie se mêle à la rigide et protectrice sollicitude que je devrais leur témoigner... Non, je n’aurais pas dû venir ici. Les raisons plausibles que je me donnais pour entrer dans cette place d’une température si troublante me cachaient à moi-même des postulations momentanément endormies. Moi qui avais peur des brûlures, je me suis rapproché du feu. Mieux valait les voir en liberté. En rêve j’ai revu mes voyous de Bruxelles. Ils me faisaient des reproches muets que je lisais dans leurs beaux yeux tristes : « Tu te mets donc du côté des tourmenteurs ! » me disait Tourlamain. Et tous étaient aussi morts pour moi que Bugutte. Leurs tares m’attirent comme certaines belles plaies intéressent tellement le médecin qu’il les entretiendrait au lieu de les panser. Aussi, quand il m’arrive à présent de leur faire de la morale, mon cœur ne monte plus à mes lèvres : I cannot heave my heart into my mouth . O Jésus, qui frayais de préférence avec les hommes et les femmes de mauvaise vie, viens, ah viens à mon aide !... Mais n’est-ce pas blasphémer ton fils, ô mon Dieu, que de me recommander ainsi de son exemple et de lui attribuer mes prédilections ? Je vous crie pitié et au secours ! Le Ciel se montre sourd à ma détresse. Ma morale redevient conforme à mon esthétique et rien de ce qui me paraît beau ne me paraît mal. Retournant à mes convictions premières, j’en arrive à me dire qu’en s’améliorant dans le sens souhaité par la norme tous ces sauvageons dégénéreraient et seraient diminués. Je pense et je vois de nouveau comme autrefois. Ne voulus-je m’en faire accroire à moi-même ? Oui, c’est autrefois que j’étais dans le vrai, du moins en ce qui me concerne ; oui, j’avais raison contre Bergmans et les autres. Il aurait fallu un miracle pour me guérir de mon prétendu daltonisme et me donner leurs yeux et leurs sens. Dieu m’a refusé cette grâce : il ne me reste donc qu’à demeurer loyalement tel qu’il me créa. Pour commencer, ne songeons plus à convertir mes pupilles malgré eux et surtout malgré moi. Leur conversion équivaudrait à une déchéance. D’un loup on ne tirera jamais un chien. Je fuyais toujours les cirques et les ménageries où la foule se moque des animaux sauvages contraints à imiter nos simagrées. C’est cependant à pareils exercices que nous dressons les voyous encagés ! Au commencement de mon séjour à Poulderbauge, j’enviais l’aumônier. J’aurais voulu prendre sa place au prône et leur raconter de balsamiques paraboles. Mais jamais je ne lui entendis prononcer la parole appropriée à ces souffrantes ouailles. Ce pasteur n’est pas méchant, bien au contraire ; mais ici, il faudrait mieux qu’un bonhomme. Il lui manque le feu sacré, l’étincelle d’amour divin qui réchaufferait et illuminerait ces existences troubles et honnies. Puisque Dieu ne leur parle pas, c’est donc au diable à les aimer ! Autre vie intérieure, soit, mais pour le reste il me faut consentir aux gestes du nombre. Ce n’est même qu’à ce prix qu’il me sera permis de vivre, de voir ! Jusqu’à présent, je me garde de laisser paraître à mes élèves ce qui se passe en moi. Je continue à leur inculquer des préceptes conformes aux intentions du législateur. Je me ménage un continuel alibi. Plus d’une fois cependant, je fus sur le point de me trahir et de me moquer à haute voix de ce que je suis tenu de leur enseigner. Si je m’écoutais, en fait de théorie, je me bornerais à les prémunir contre la raison du plus fort ; je leur inspirerais la peur salutaire du magistrat et du gendarme ; je leur apprendrais à éluder la loi et à endormir la vigilance de la police. Ainsi les louves dressent leurs louveteaux à dépister les traqueurs, à reconnaître les pièges, à ne marauder qu’a la faveur des ténèbres. Machiavel écrivit son livre du Prince, le livre du Voyou est encore à écrire. Il m’a été impossible de feindre plus longtemps ; du moins avec ceux de ma race. L’un de mes élèves, le petit Warrè, un espiègle bruxellois de dix-sept ans, qui m’est encore plus cher que les autres à cause de sa ressemblance avec le pauvre Zwolu et qui fut le héros de l’aventure de l’autre jour à la gare, s’amusait à lâcher des hannetons dans la classe pendant la leçon de géographie. Ayant pris mon farceur sur le fait, je me bornai pour le moment à ouvrir les fenêtres et à rendre la volée aux bourdonnantes bestioles. Après le cours, je fis toutefois comparaître le coupable devant moi : Que diriez-vous si je vous faisais mettre au cachot et au pain sec ?... Vous connaissez les autres corrections plus cruelles encore prévues par le règlement ?... En vous croyant très fort et très malin, vous avez agi on ne peut plus sottement. Tout cela pour poser devant la galerie, pour faire le crâne afin que les camarades se trémoussent en disant : « Quel gaillard, hein ? » Eh bien il est propre à présent, le gaillard ! Je le considérais quelque temps en silence comme pour jouir de sa confusion, puis je repris : A propos, ne faisais-tu point partie l’autre jour du piquet de punition qui était en train d’écobuer la bruyère de l’autre côté du village ?... Oui, plus je te regarde et plus je suis certain de mon fait... Tu te souviendras alors que tout à coup notre attention à tous fut attirée par cet épervier qui, après avoir décrit des cercles concentriques de plus en plus étroits en se rapprochant d’un de nos malheureux pigeons que son essor surplombait, finit par s’abattre sur sa victime qu’il emporta victorieusement dans ses serres à l’autre bout de l’horizon où il décrut jusqu’à ne plus représenter qu’un point imperceptible avant de disparaître pour de bon ! Hein, avec quelle adresse, quelle grâce majestueuse notre rapace avait procédé ? Il enveloppait la pitoyable bestiole dans ses spirales comme dans des passes de magnétiseur. Vous autres, vous aviez abandonné vos brûlis et, appuyés sur la poignée de vos bêches, le nez levé, vous ne perdiez pas une des péripéties de ce drame aérien. Un instant, m’étant avisé de vous observer, et toi, tout particulièrement, je vis tes narines frétiller et tes yeux s’illuminer sous l’influence de je ne sais quelle convoitise. Ma parole, il y avait aussi de l’oiseau de proie dans tes regards ! Oh, ne fais pas signe que non. Pourquoi, sinon, t’aurais-je associé dans ma pensée à ce déprédateur ?... Conviens plutôt, mon garçon, que tu aurais été déçu de voir le pigeon échapper à son ennemi. Imagine-toi qu’un des soldats qui vous gardent toujours, le fusil chargé, quand vous travaillez aux champs, ait eu la fantaisie d’envoyer une balle à l’épervier et qu’il l’eût atteint, ton admiration pour le brigand se serait aussitôt changée en un vague mépris. Avec tes camarades tu te serais gaussé du ravisseur maladroit gisant sur le sol et battant lamentablement des ailes, sans parvenir à s’enlever jusqu’à ce que, de sa crosse ou de sa bêche, l’un de vous lui eut porté le coup de grâce... Ah, cet épervier risquait gros en venant exercer ses ravages sous le canon de nos fusils, alors que la fumée aromatique des feux d’essarts aurait dû l’avertir de notre présence... Que son adresse te serve d’exemple, petit. Sois courageux, sois téméraire, mais sois adroit !... Assure-toi l’impunité ou sois prêt, sinon à supporter stoïquement les conséquences de tes incartades... En d’autres termes, il est beau d’être le rebelle, le larron, l’oiseau de proie - beaucoup ne sauraient même cesser de l’être ! - mais à la condition d’échapper au chasseur... Allons, va-t’en, et ne recommence plus !... » Au début de ma mercuriale, le garçon avait eu la mine penaude et farouche qu’ils ont tous lorsque, pris en défaut, ils ne peuvent compter sur aucun ménagement de la part de leurs gardiens. Instinctivement, Warrè se tenait à distance plus que respectueuse, cherchant à se garer et à s’effacer de son mieux, se tortillant à l’avance sous la dégelée, flageolant des jambes, rentrant la tête entre les épaules, portant l’avant-bras et la main crispée devant le visage, afin de parer les coups qui pleuvraient sur sa brune tête frisée, posture qui m’avait navré bien des fois, lorsqu’un de mes collègues s’était acquitté devant moi, avec, une sorte de forfanterie et je ne sais quel sadisme, de ses odieuses fonctions de bourreau d’enfants. Toutefois, aujourd’hui, à mesure que je l’admonestais, le petit se rassura peu à peu ; il se remit d’aplomb, se cala sur ses jambes, releva la tête, se risqua à me regarder entre ses doigts écartés, puis, laissant retomber les bras le long du corps, dans la position dite d’ordonnance, il me dévisagea pour de bon, ouvrant même des yeux à la fois lurons et ébahis, et un étrange sourire illumina son visage. Ravi de cette métamorphose graduelle et jouissant de sa surprise, j’avais même prolongé ma harangue et, me rappelant l’épervier de l’autre jour, j’avais improvisé ce mirifique apologue. (Oh, les évangéliques paraboles, que deveniez-vous ?) Quand j’eus fini de parler, l’enfant demeura sur place, me considérant toujours bouche bée, comme s’il ne parvenait à en croire ses oreilles, et vaguement penaud, ne sachant s’il devait se méfier de mon ironie ou me remercier pour ma clémence. Dis-toi bien que tous les maîtres ne pensent pas comme moi, ici, sur la portée d’une peccadille et qu’à ma place un autre t’eût étrillé et savonné de la belle façon... Ne me mets donc jamais dans la pénible alternative de devoir te punir ou d’être frappé moi-même. Mais il me sembla que les grosses lèvres de mon gosse faisaient cette grimace des gens qui se retiennent de pleurer, et je vis, sinon une larme, du moins un certain brouillard passer devant les claires prunelles de mon preneur de hannetons - ces yeux de la couleur des faînes à la saison où elles tombent des hêtres, et dont la nuance rappelle aussi celle des élytres des insectes auxquels il devait cette remontrance ?... J’eus la délicatesse de me détourner moi-même, pensant avec raison qu’après ce que je lui avais dit de la fierté et du stoïcisme des aigles, il m’en aurait voulu de l’avoir vu sous l’empire d’un attendrissement. Quand Warrè s’en fut allé en sifflant et en battant un entrechat, je fus un peu effrayé de ce que j’avais osé lui dire. Mais c’avait été plus fort que moi. Pareille semonce était tout à fait neuve dans ce milieu peu favorable au libre examen et à la discussion. Ebruitées parmi mes collègues mes paroles eussent fait scandale et, en apprenant de quelle façon je catéchisais mes vauriens, le directeur m’aurait infligé un de ces avertissements après lesquels, en cas de récidive, il n’y a plus que la mise à pied. Aussi comme je tiens maintenant à rester ici coûte que coûte, je fus sur le point de rappeler mon polisson pour lui recommander le silence. Mais Warrè était déjà loin et lorsque je le relançai au préau, il formait le centre d’un rassemblement de camarades avides de connaître ce qui s’était passé entre nous, et qu’il stupéfiait sans doute en leur faisant part des choses inouïes que je lui avais dégoisées. Tout à l’heure, le chef saura de quelle façon je comprends mon rôle d’éducateur ! Et je me préparais à la catastrophe. A ma grande surprise, la journée s’écoula sans que le directeur m’eût mandé auprès de lui. Le lendemain, lorsque j’entrepris ma ronde habituelle dans les ateliers, je me vis l’objet d’une curiosité générale de la part des apprentis. Ma première apparition n’avait point provoqué sensation pareille. Généralement, il suffit de l’entrée d’un surveillant pour que tous affectent de coller le nez sur leur ouvrage et, s’ils se risquent à regarder l’importun, c’est d’en dessous, quitte à le narguer et à échanger entre eux des œillades moqueuses et des gestes d’exécration quand il aura le dos tourné. Or, cette fois toutes les têtes penchées sur les métiers ou les établis se relevèrent presque simultanément, tous les yeux cherchèrent les miens. Cette façon de me dévisager avec une certaine crânerie mais sans malveillance, ces centaines de prunelles aiguës ou moelleuses braquées sur moi me causèrent d’abord un certain malaise ; Mais devinant aussitôt la raison de cette apparente effronterie, loin d’en être intimidé, j’en ressentis au contraire une réelle satisfaction. Cependant, le rouge devait m’être monté au visage, mais ce n’était pas la honte ou la pudeur qui chassaient le sang à mon front ; non, c’était bel et bien une bouffée d’orgueil comme d’un vin très cordial et très capiteux. Je vivrais cent ans que je n’oublierai jamais l’expression, la caresse de toutes ces physionomies. Elles étaient attachantes, quoique un peu sinistres, et me rappelaient autant d’archanges déchus célébrés par Dante, Milton ou Vondel. Et je ne sais quelle énervante moiteur, quelle titillante onction, se mêlait à la buée formée de ces sueurs et de ces haleines, quelle électricité, quel magnétisme me pénétrait et m’imprégnait de toutes parts. Mes jeunes gens se gardèrent de me compromettre en insistant de façon plus explicite sur l’incident qui me valait leur muette apologie : ils se dispensèrent même plus tard de faire la moindre allusion en ma présence à ce qui s’était passé entre leur camarade et moi. A plus forte raison se tinrent-ils à carreau pour n’en rien laisser transpirer dans le cercle des surveillants. Aussi, les aimais-je de plus en plus en raison de leur intelligence, de leur tact et de leur subtilité. Dès ce moment, nous nous entendîmes implicitement. A peine un sourire furtif, échangé entre nous, indiquait que nous étions de connivence. Cette entente tacite ne me suffisant plus, je ne tardai pas à leur tenir en cachette des propos aussi incendiaires que mes ouvertures à l’« Espiègle aux Hannetons » ; j’en arrivai à provoquer leurs confidences et à me faire avouer leurs antécédents aussi bien que leurs aspirations, leurs projets pour l’avenir, leurs pensées intimes. Puisqu’ils avaient deviné que j’étais presque des leurs, que j’embrassais leur cause et prenais leur parti, je me mis à les confesser, à extraire leurs professions de foi, m’oubliant dans d’insidieuses conversations et prenant à ces entretiens où tous cherchaient à briller et où, pour ma part, je renchérissais encore sur leur subversion, le plaisir que Socrate goûtait à faire dialoguer les Charmide, les Lysis, et les Phèdre suspendus, comme nous les montre Platon, aux lèvres de leur professeur. C’est donc entre mes deux cents disciples et moi une sorte de franc-maçonnerie. Je ne cesse de me dire que cela finira mal. N’est-ce pas un abus de confiance que je commets ? la loyauté me commanderait de fuir. Mais, l’instant d’après, je m’absous et ne me reconnais de devoirs qu’envers ces malheureux. Ils me touchent d’autrement près que ceux qui les gardent. Les ombres de Bugutte et des autres me sont redevenues fraternelles. Puis, me dis-je non sans une joie perverse, de quoi leurs éducateurs (parlons-en !) auraient-ils à se plaindre ? Mes pupilles travaillent et se tiennent cois. Jamais aucun désordre ne se produit en ma présence. Ils se chargent eux-mêmes de la police, il en cuirait au fauteur de troubles. Ce calme ne fait pas le compte de mes collègues. Rien ne rend clairvoyant comme la malveillance et quoique je ne leur offre aucune prise, ils doivent se douter en partie de ma position vis-à-vis des jeunes internés. Les premières semaines, le directeur, un ancien capitaine de l’armée, à la fois un braque et un maniaque, routinier et têtu, ne jurant que par la discipline et les règlements, constatait avec un certain plaisir l’ordre que j’obtenais dans mes classes. Mes bons collègues ne tardèrent pas à me desservir auprès de lui et à me mettre en suspicion. L’un surtout, un certain Dobblard, le major ou surveillant de première classe, mon supérieur direct, le type du sous-officier nul, à demi-lettré, péroreur, bel esprit de cabaret, tranchant de tout. La tête en as de pique, des cheveux plats, une forte moustache rousse, camard, des yeux en boule de loto, les pattes velues, bancroche, plus rébarbatif encore que les autres dans son uniforme pisseux : la première fois que je le vis il m’inspira une antipathie définitive. Je ne tardai pas à m’en faire un ennemi, n’étant point parvenu à dissimuler mon dégoût pour ses fanfaronnades, ses gueulées, sa fausse bonhomie, son étalage d’ordures, son composé de goujat et de pleutre, de cynique et de cafard. Sous des dehors paternes, il n’existe pas de tortionnaire plus ingénieux. Il me hait, mais je ne laisse pas de lui imposer par mon flegme et ma politesse ; je l’exaspère, mais je le tiens à distance. N’osant s’en prendre directement à moi, il me dénigre et, s’étant aperçu que je ménageais mes pupilles, pour m’atteindre il redouble de brimades et de brutalités à leur égard. ne cesse-t-il de répéter en me lançant des regards menaçants. Ah, le cœur me saigne à entendre les cris et les pleurs qui m’arrivent des cachots ; le bruit étouffé, la rumeur sourde et mate comme de ballots qui s’écroulent, tapage suggestif qui fait dire aux autres surveillants : « Bon, notre tapissier bat ses matelas ! » De là, ce sobriquet : le Tapissier. Et je songe à ces épaules lacérées, à ces croupes mises à sang. Le hideux sourire, quand il retrousse ses manches, qu’il ôte sa tunique ou qu’il la remet, avec le soupir de soulagement du peinard qui a fini la corvée ! Il pousse la provocation jusqu’à se rajuster et se prélasser devant moi, en se pourléchant presque les lèvres, à la façon des félins momentanément assouvis. Il s’amuse aussi à me renvoyer les patients après l’exécution. Ils m’arrivent les yeux cernés et injectés, aphones à force d’avoir crié, et ils se traînent en se tâtant aux endroits endoloris. Eux-mêmes m’engagent à n’en rien faire. Ce serait infailliblement les vouer à plus de sévices, outre que je me ferais flanquer à la porte, car il a soin de toujours mettre le règlement de son côté : il ne dépasse point la mesure, il sait jusqu’à quel point il peut opérer ; d’ailleurs le directeur lui donne carte blanche. Mes élèves me calment donc et, réciproquement, je les exhorte au stoïcisme. Toutefois, il y a des moments où je les vois changer de couleur : ils m’interrogent des yeux, battent des paupières, se mordent les lèvres, crissent des dents ; ils cillent d’inquiétante façon ; je les sens bouillir ; la même buée rouge passe devant nos yeux, le même tocsin bourdonne à nos oreilles. Un mot, un signe et ils se rueraient. Et soyez plus malins alors que Bugutte et Dolf !... Ayant conscience de ma sollicitude plus grande pour Warrè, c’est lui surtout que « cherche » ce Dobblard. Toutefois, il n’ose le molester et il se borne à l’accabler de corvées. S’il poussait les brutalités aussi loin qu’avec les autres, je répondrais plus de moi ! Hier, au moment de l’entrée dans ma classe, le Tapissier se présente de son air important et renfrogné : (le numéro de Warrè), j’ai besoin de lui. Et ayant avisé mon garçon dans la file, il l’aborde, le saisit par le bras, non sans le pincer, selon son habitude. C’est l’heure de la leçon d’arithmétique. On demande un vidangeur pour transporter des tinettes. Si l’équipe de la ferme ne suffit pas, réquisitionnez le peloton de corvée. Quand je vous dis que c’est le 118 qu’il me faut. En me plaçant entre Dobblard et Warrè, je pousse même l’adolescent dans la classe. Il ne ferait pas bon pour le garde-chiourme de recourir à la force. Ne dirait-on pas, ma parole, que Monsieur s’adresse à des chouchous de bonne famille qu’on élève à la brochette ? La mine trigaude du drôle indiquait même l’envie d’expectorer des propos ignobles. Il a la gorge et le bec faits à cela. Mais la peur le retient et il se contente de remâcher ses ordures avec sa chique. Je ne devais pas avoir l’air des plus endurants et il me savait homme à lui faire rentrer ses insinuations dans la gorge. Puis, certain article du règlement porte : « toute parole déshonnête tenue par un surveillant devant les colons entraîne la privation d’un mois de traitement. » La brute jugea donc prudent de filer doux et de se mettre en quête d’un autre gadouard. Le soir, après le coucher des pensionnaires, se tient une réunion sous la présidence de M. Toussaint, le directeur. Les surveillants lui présentent leur rapport sur la journée et lui soumettent les punitions. Les autres avaient lu leurs martyrologes respectifs. (mon supérieur et mes égaux me donnent du Monsieur long comme le bras.) Mon carnet est vierge de punitions. Quand la journée d’hier a été particulièrement effervescente dans toutes les classes, la vôtre qui compte les plus fieffés garnements aurait fait exception ?... C’est pourtant comme j’ai l’honneur de vous le dire, monsieur le Directeur. Le Toussaint pince une moue incrédule et désobligée. Un regard qu’il échange avec Dobblard ne m’échappe point. Toutefois, il passa outre pour le moment et l’on aborda d’autres sujets. Mais, après la séance, il me retint quand les autres se furent retirés. Ah çà, monsieur Paridael, ne seriez-vous pas trop bon ? N’oubliez-vous pas où vous vous trouvez ?... Tenez-vous les yeux bien ouverts et faites-vous preuve de suffisamment de vigilance et d’autorité ?... Voyons, là, entre nous, vous ne prétendrez pas que, dans une section de deux cents vauriens, il ne se soit pas produit de toute la journée un seul cas d’insubordination ou un autre manquement. Nous avons affaire à des natures vicieuses que les temps d’orage énervent tout particulièrement... Il se passa les doigts dans ses côtelettes taillées à l’anglaise et il baissa la voix : Savez-vous bien que votre prédécesseur découvrit un jour que les polissons s’arrangeaient pour manger dans la gamelle l’un de l’autre ? Manger dans la gamelle l’un de l’autre, Monsieur ! me récriai-je en gardant mon sérieux. Vous voyez donc de quoi ils sont capable !... Etes-vous sûr qu’ils ne correspondent point entre eux... Nos archives contiennent des liasses de lettres... Après une pause, M. Toussaint reprit sur un ton sévère et dépité : Permettez-moi, Monsieur, de douter d’une conduite si irréprochable de la part de vos élèves. Ce serait à croire, ma parole, que nous ne nous trouvons plus dans un pénitencier, mais bien dans un pensionnat ordinaire ! Pas une punition de toute la semaine ! De ce train nous pourrons bientôt fermer boutique et licencier notre monde... Comme ils parviennent à vous donner le change... Mais je les connais mieux, mon jeune ami. Fiez-vous en à ma vieille expérience. Aussi, je vous engage à redoubler de surveillance et de sévérité ! D’ailleurs, depuis qu’ils vous sont confiés, je leur trouve un air dispos, presque guilleret qui ne me dit rien qui vaille et qui détonne absolument dans le cadre de cette maison... Attention, monsieur Paridael, vos élèves se montrent trop gais ! Il n’est pas admissible que l’on se réjouisse à ce point dans un pénitencier. Après un autre arrêt, ayant toussoté et tourmenté de nouveau ses favoris de maître d’hôtel : Il m’est revenu aussi, Monsieur..., c’est-à-dire j’ai eu l’occasion de constater moi-même que vous étiez trop familier avec cette graine de larrons... Quoiqu’il se fût repris, je devinais d’où partait le coup : Encore une fois, mettez-vous bien dans la tête que nous avons affaire à des malfaiteurs précoces, à des natures perverses, affligées déjà d’un casier judiciaire, à de véritables récidivistes, et, dans ces conditions, il importe de s’adresser à eux de façon à les rappeler à l’exacte conscience de leur situation. Les désigner par leur nom, en admettant qu’ils en aient un, c’est déjà leur témoigner trop de condescendance ; il suffit de les désigner par leur numéro matricule. vingt-quatre... » Vous ne sauriez être trop laconique... A plus forte raison ; Monsieur, vous m’obligerez, dorénavant, en ne caressant plus ces jeunes drôles d’une appellation familière telles que : mon garçon, mon petit, mon ami, mon enfant... Je passe cette manière de leur parler, tout au plus à l’aumônier, quand ils vont à confesse ou lorsqu’il lui arrive de les prendre à part pour les catéchiser. Mais en public, devant leurs camarades, jamais ! Il s’agit de leur inspirer du respect et même de la crainte ! Pour peu qu’on les y encourage, ces pierrots viendraient bientôt vous manger dans la main. Ma parole, ils finiraient par vous prendre pour un des leurs !... Brave Monsieur Toussaint, si je vous disais qu’ils me prennent depuis longtemps pour un des leurs ! M. Toussaint est enragé pêcheur à la ligne. Les fossés et le bassin très poissonneux lui fournissent largement de quoi satisfaire sa passion. La semaine dernière, par de merveilleuses journées automnales, il a fallu procéder au curage de ces pièces d’eau, opération indispensable que le pêcheur avait toujours remise par crainte de troubler ses intéressants cyprins. Ce fut une partie de plaisir pour les colons chargés de ce travail. D’abord, à l’aide de râteaux et de gaffes ils extirpèrent les nénufars. Puis ils séparèrent des autres la partie du fossé à curer en premier lieu, par un batardeau établi au moyen de sacs remplis de terre calés entre deux cloisonnages et des piquets enfoncés dans le lit de l’étang. Ensuite, pour faire passer les eaux de l’autre côté du barrage, ils s’attelaient par équipes à une pompe à bras qu’ils manœuvraient en chantant afin de s’agaillardir et de mieux garder la mesure, et quand le niveau descendit assez bas, ils achevèrent le vidage en se servant d’écopes ; enfin, leurs outils rencontrant la fange, ils recoururent à leurs bêches. Ils se tenaient, à vingt, pieds nus dans le lit du fossé, de l’eau jusqu’aux mollets. Le pantalon de coutil retroussé par dessus les cuisses ; la vase leur faisait de longs bas noirs et les chemises mouillées collées à leurs torses en modelaient les pectoraux. Ils piochaient allègrement avec des rires et s’amusaient à envoyer les paquets de bourbe s’abattre sur les deux rives avec un bruit de fessées. Dès la première pompée les poissons avaient émigré dans les eaux voisines, mais il en restait beaucoup, les plus grosses pièces, qui s’affolaient et sautelaient désespérément dans cette eau dérisoire. Anxieux pour ses chers poissons, M. Toussaint ordonna de les jeter dans le bief voisin. La partie devenait de plus en plus amusante. Mes gaillards guettaient les poissons, les cueillaient à la pelle et, d’un coup sec, ils les lançaient par dessus le batardeau, auprès du reste de leur tribu. Mais il fallait de l’œil, de l’adresse et surtout de la dextérité. Neuf fois sur dix, la bestiole replongeait dans la boue. Warrè qui se distinguait comme toujours a trouvé mieux. Il renonce à se servir de sa bêche. Assez pêché, c’est chasser qu’il faut ! Qui veut voir prendre le poisson à la course ? Un bouillonnement révèle la présence d’un animal en détresse. En quelques enjambées, le petit se porte de ce côté. La bête embourbée détale et file tant bien que mal. Warrè la poursuit dans ses randonnées et ses zigzags : « Viens, ma commère... Il la câline comme il appellerait des poussins et des canetons. Il barbotte, ployé, la croupe en l’air, les mains trempées dans l’eau, presque à quatre pattes. A tout instant il trébuche et menace de s’étaler dans la crasse. « Je la tiens ! » Il ramène en effet sa proie à lui. Pour mieux s’en assurer, il la presse contre sa blouse qu’elle nacre de viscosités. Elle se débat si fort et il s’esclaffe tellement, qu’elle lui glisse entre les doigts au grand ébaudissement des camarades. Il lui a fallu s’y reprendre à quatre fois avant de s’en emparer pour de bon. Je ne me lassais pas de suivre ses attitudes sculpturales. Un moment, une énorme anguille au poing, il me suggéra quelque jeune jongleur de l’Inde ; surtout que le soleil couchant brunissait encore son teint hâlé. J’oublie l’endroit où je me trouve ; l’allégresse a même gagné le Directeur et son entourage de geôliers. Un seul résiste au charme de cette adorable suite de gestes athlétiques : Dobblard. Ne voyant plus de poisson, Warrè se résigne à reprendre sa bêche. Comme il projette une pelletée de margouillis vers la benne, il plaque cet odoriférant tourteau sur la poitrine du Tapissier. Warrè s’enhardit à partager cette hilarité. « Je l’ai fait exprès ! » me confiait-il le lendemain. Quel atroce regard lui avait lancé le garde-chiourme ! C’était le soir, en décembre, il gelait ; je lisais au coin du feu, sous la douce lueur de ma lampe, lorsque des éclats d’un vilain rire et un bruit d’impétueux arrosage m’appelèrent au dehors. Et voici ce que je vis à la clarté lunaire d’un temps de gel : Dans le préau, blanc de neige, un adolescent était nu comme un Saint Jean de l’école italienne. Il avait les mains liées derrière le dos. Dobblard l’avait traîné près d’une bouche d’eau et il le tenait sous la douche. Le Tapissier me rappelait ces bourreaux que peignirent Gérard David, Quentin Massys et Thierry Bouts. Il promenait méthodiquement, avec sadisme, le jet d’eau sur toutes les parties du corps, à la nuque, aux fossettes du ventre et des hanches, en s’arrêtent aux endroits les plus sensibles. Il jouissait du frisson, de l’effroi, de la détresse, de cette jeune chair : A ton tour de frétiller à présent !... Où sont-elles les tanches et les carpes gentilles de l’autre fois !... Le misérable parodiait les cajoleries que l’enfant adressait l’autre jour aux poissons de M. Toussaint. L’eau glaciale devait causer une sensation de brûlure à Warrè. Son corps d’éphèbe se convulsait des pieds à la tête. Il claquait des dents, mais il ne poussait pas une plainte. Il regardait son bourreau dans les yeux ; il le bravait, et il y avait encore plus de mépris que d’agonie dans ce regard. Le Tapissier s’absorbait si voluptueusement dans son œuvre de tortionnaire qu’il ne m’avait pas entendu venir. L’horreur me figeait et je fus quelque temps avant de pouvoir bouger. Puis la foudre ne fulmine pas plus vite que je ne me ruai sur Dobblard. Je le tenais, renversé sous moi, par la gorge ; je lui donnai deux ou trois fois du poing dans le visage ; j’allais l’étrangler, il râlait... En ce moment, je me sentis tiré en arrière par un pan de ma veste. Malgré ses liens, Warrè s’était traîné jusqu’à moi ; saisissant l’étoffe entre ses dents, il la secouait afin de me faire lâcher prise : Le pauvre garçon, qui n’avait pas exhalé un soupir tant que le monstre s’était acharné sur lui, s’alarmait pour son libérateur. Je devinai ce qui se passait en lui, rien qu’à l’intonation de sa voix : Warrè me voyait jugé, perdu, encagé pour la vie ! De grâce, ne faites pas cela ! Je laissai Dobblard qui gisait sur le sol et qui s’était évanoui de terreur, pour m’occuper de Warrè ; je tranchai ses liens, je ramassai ses vêtements et l’aidai à se rhabiller, car il était transi au point de ne plus pouvoir se servir de ses membres. Et tandis que je n’avais de pensée que pour lui, il continuait à ne se préoccuper que de moi : Nous sommes habitués à pareils jeux !... Vrai, j’aurais préféré subir cette douche une heure encore que de vous savoir compromis à cause de moi... Oui, j’irais au devant d’une torture triple pour vous garder auprès de nous, vous si bon, vous notre seul ami. Vous nous réconfortiez tellement que nous en arrivions à ne plus sentir le mal. On vous fera partir à présent... Dieu sait ce que ces forcenés se permettront quand je n’y serai plus... Je l’entraînai, il titubait ; je compris que nous n’irions jamais loin. De désespoir, j’allais le soulever et le prendre sur mon dos mais des gardiens, toute une escouade, étaient accourus aux cris de Dobblard. Tandis que les uns relevaient leur collègue qui était revenu à lui et qui hurlait comme un chien écrasé, les autres me maîtrisaient et s’étaient saisis du jeune homme. Je voulus leur raconter ce qui s’était passé, mais je m’arrêtai court dès les premiers mots. Ils nous lançaient des regards de réprobation et hochaient la tête. Demain, je m’expliquerai devant le directeur ! leur dis-je, et, me rapprochant de Warrè : En attendant allons nous coucher, mon enfant ! Je m’offris de le conduire jusqu’à la chambrée. Malgré mes protestations, ils s’obstinèrent à le rejeter dans le cachot d’où le Tapissier ne l’avait extrait que pour le soumettre à ses inventions d’inquisiteur. Ils nous entraînèrent chacun de notre côté. Un même pressentiment nous étreignit le cœur. Nous aurions tant voulu nous embrasser, une première, une fois suprême. Les miennes surtout aspiraient à déposer sur la bouche du jeune réprouvé mon baiser d’adieu à toute la prisonnée. Les guichetiers emportèrent rapidement Warrè sous le porche menant au quartier cellulaire. Nous avions échangé un regard dans lequel nous mîmes tout ce que nous éprouvions de dévorante solidarité humaine. Le lendemain, dès la première heure, avant le déjeuner et les ablutions je fus appelé par M. L’affaire n’a pas fait un pli. On me révoque, on me chasse. Ils m’inquiéteraient même s’ils ne craignaient un public, un scandale qui attirerait l’attention de la presse sur cette colonie de... Monsieur, combien je me suis trompé sur votre compte, me dit le Directeur. Votre bagage a été chargé sur ma carriole qui vous conduira à la gare. Le train part à dix heures ; il est temps. J’aurais voulu prendre congé des enfants,... Il ne manque plus que ça ! Sans doute afin de les encourager dans cet esprit d’insubordination hypocrite que vous leur avez inculqué et, peut-être même, pour jouer votre va-tout et les exciter ouvertement à des extrémités. Au contraire, Monsieur, pour les exhorter à l’obéissance... Peut-être cette démarche ne serait-elle pas inutile si j’en crois un vague pressentiment. J’allais, me retirer, lorsqu’un gardien fait irruption, sans frapper, dans le parloir, et tout essoufflé : Ils ont mis le feu aux portes des cachots pour délivrer le 118... L’incendie menace l’aile du château de château... Les bandits se retranchent dans le réfectoire... Ils parlent de tout brûler et de tout massacrer si on ne leur rend pas... Ils hurlent à tue tête : « C’est Paridael qu’il nous faut !... » En effet, par dessus les stridences des clairons d’alarme, j’entends mon nom mêlé à des vivats alternant avec des huées et des vociférations. M. Toussaint, pâle ou plutôt vert, me dévisage d’un regard auquel il voudrait sans doute prêter la vertu du couperet de la guillotine : Comme tous les poltrons, il recourra d’emblée aux mesures extrêmes. Les soldats sont déjà sur les lieux ! Qu’on tire dessus, ferme, dans le tas... Monsieur, m’écriai-je, vous n’y pensez pas ! Pour l’amour du ciel permettez-moi de me rendre auprès d’eux. Après, vous ferez de moi ce que vous voudrez. (Quelle menace il y a dans ce vous !) Plût à Dieu que vous n’eussiez jamais mis les pieds à Poulderbauge... Allez, hâtez-vous de déguerpir avant que l’on ne songe à vous demander des comptes... Le sang versé retombe sur votre tête ! Je me précipite vers la porte, résolu à profiter de ma liberté pour me joindre à Warrè et à ses camarades, tenter de les sauver ou périr à leur tête. Mais au moment où je franchis le seuil, le Directeur, devinant sans doute mes intentions, se ravise, et l’arrivée des autres surveillants lui rendant un peu d’audace : Il répondra de l’état auquel il a réduit notre pauvre Dobblard, et aussi des malheurs qui vont arriver... Et avant que je me sois préparé à leur agression, les gardes-chiourme me poussent dans une chambre voisine dont ils verrouillent la porte sur moi. De là, j’entends redoubler le tumulte. Les mutins ne cessent de m’appeler. Il me semble distinguer la voix de Warrè. Les clairons exécutent une fanfare précipitée comme un hennissement. Aux détonations, je clame, je crie, je bondis comme une panthère furieuse contre la porte de chêne massif : elle résisterait au choc d’un bélier ; je ne fais que m’y arracher les ongles et me mettre les doigts en sang. Je me rabats sur la fenêtre ; je casse une vitre, derrière il y a les barreaux : toutes ces chambres sont fortifiées comme des cellules. Alors, convaincu de mon impuissance, je me laisse choir, je m’étale de mon long, je me vautre sur les dalles, je mords mon mouchoir, je le réduis en charpie que je mouille de larmes et d’écume. Ainsi que je l’appris plus tard, serrés de près par les flammes, sur le point de périr asphyxiés et carbonisés, les révoltés, au nombre d’une trentaine, se décidèrent à sortir du réfectoire armés de tout ce qui leur tombait sous les mains : outils, pieds de bancs et d’escabeaux, barres de fer, ferrailles déboulonnées. Ils s’étaient jetés en avant pour forcer les rangs des soldats. Beaucoup parvinrent aux fossés, les franchirent à la nage, et gagnèrent la clef des champs. Au lieu de les recueillir, les paysans les livrèrent à Dobblard qui s’était mis à la tête des traqueurs, et à qui cette chasse à l’homme procurait la volupté de ces bloodhounds ou dogues de sang dressés autrefois par les planteurs à rattraper les nègres fugitifs. Le Directeur ne se résigna à m’élargir que quand tout était fini : L’ordre règne, me dit-il avec un sourire patelin... Vous le voyez, la violence ne mène à rien de bon. Soumettez-vous, tenez-vous coi, afin que l’on vous oublie... C’est ce que vous avez de mieux à faire ! Dans leur intérêt autant que dans le vôtre ! Malgré mon mépris pour ce valet de la loi, je sens qu’il a raison. Un instant je rêvais des représailles formidables. Ils seront toujours les plus forts. Or, il importe avant tout de vivre ; vivre en marge de la société, mais vivre tout de même. There is no ancient gentlemen, but gardeners, ditchers And grave-makers ; they hold up Adam’s profession ! (Shakespeare, Hamlet, Acte V, scène 1) Trois mois se sont écoulés et je reprends ces confidences. Je ne parviens pas à m’habituer à la mort ou à la disparition des malheureux que j’aimai : ils m’entourent, je me sens enveloppé de leur présence comme s’ils étaient encore en vie et plus près de moi que jamais. Plus on en tue, plus il en naît. Je les embrasse dans une formidable communion panthéistique, chacun dans tous et tous dans un. Depuis quelques jours, après me les être rappelés, après les avoir revus entièrement par l’imagination et le souvenir : apprentis, voyous, correctionnaires, je m’analyse et me note moi-même. Ma passion pour les jeunes pauvres mal vêtus s’étendit toujours en s’exaspérant. Mon fanatisme a parcouru le cycle de toute l’humanité calleuse et fruste. Je me sentis capable d’englober des millions de jeunes et beaux êtres dans ma religion d’amour. Ils me furent chers l’un autant que l’autre et les nouveaux venus ne me rendirent pas infidèles à mes extases et à mes dévotions passées. Mais cette sensibilité aux extériorités des petits pauvres, au pathétisme de la souffrance combinée avec la jeunesse, est devenue excessive. A la longue j’éclaterais de sympathie, je me projetterais hors de moi-même. Dans un conte des Mille et une Nuits, les vaisseaux approchant des roches noires de la Montagne d’Aimant, voient soudain tous leurs clous s’envoler pour aller adhérer à cette montagne. Le navire disloqué se désagrège en épaves. Il existe trop d’êtres de beauté qui s’imposent à mon idolâtrie. Que me voulez-vous, jeunes hommes rudoyés et honnis, que me voulez-vous, mes beaux pâtiras, à qui j’aspire de tous mes effluves, vers qui je tends de toutes mes fibres, qui tordez à les rompre les ressorts de ma sollicitude, qui m’affolez de lyrisme ?... Oh, venez, tous à la fois, pour en finir... Mais non, que me voulez-vous à moi qui ne saurais vous peindre, ou vous modeler, ou vous dire en vers et en musique, aussi beaux, aussi suaves, aussi éblouissants et balsamiques que je vous sens et que je vous vois ! Loué et béni le Créateur tout-puissant ! Grâces lui soient même rendues pour ces épreuves sans lesquelles je n’aurais jamais connu ces cuisantes dilections et sans lesquelles je n’aurais jamais été aveuglé par la sombre splendeur de ses pauvres créatures... Mais à présent, mon Père, je veux retourner auprès de vous, porté sur leurs haleines confondues ! Où donc ai-je lu cette pensée ? « Dans certaines îles sans annales où les foyers préhistoriques demeurent encore à fleur de terre, l’eau, le lait, les œufs, tout est cru, sans saveur. Sur ce sol trop neuf que n’ont point fait des cadavres, l’homme ne peut rien trouver que d’insipide. Il faut le goût de la cendre dans la coupe du plaisir. Pour m’arrêter au plus beau paysage j’y veux des tombes parlantes. Tout être vivant naît d’un sol, d’une race, d’une atmosphère, et le génie ne se manifeste tel qu’autant qu’il se relie étroitement à la terre et à ses morts. Une nation c’est la possession en commun d’un antique cimetière et la volonté de faire valoir cet héritage indivis. Avec une chaire d’enseignement et un cimetière on a l’essentiel d’une patrie. » me mettent sur la piste de ce que je ressens moi-même ; elles m’édifient sur mes postulations ; elles me révèlent mes attaches et ma raison d’être. Or, fut-il cimetière plus riche, humus ou compost humain plus fait, plus concentré que dans ces terreaux de Brabant, de Flandre et d’Anvers, mes provinces préférées ? Voilà pourquoi les êtres si beaux m’y touchèrent de plus près qu’ailleurs. Il y a mieux : en partant de cette découverte je m’analyse plus profondément encore, je me suis initié à moi-même, je me saisis. Je m’explique enfin, Seigneur, le prestige déraisonnable - au point de vue de mes contemporains et de la norme - que ces jeunes terrassiers aux frusques de velours fauves exercèrent sur ma sensibilité. Ils sont faits à l’image de la terre, ils portent la livrée de la glèbe ; elle les graisse, elle les enduit, elle les oint et les pétrit sans cesse, elle les imprègne, elle les flatte ; elle les encrasse provisoirement en attendant que, jalouse et insatiable, après s’être jouée d’eux et les avoir éclaboussés de sa boue, saupoudrés de sa poussière, elle les reprenne tout à fait dans sa gueule dévorante et qu’elle les engloutisse et les fasse fondre dans ses entrailles. Elle est la terre, la mort, la fin à laquelle j’aspire. Ceux que j’aimais sont ses aliments, ses engrais préférés, ceux qui sont le plus près d’elle. Ils lui ressemblent, ils portent sa couleur, ils lui sont voués. Leurs théories terreuses m’entraînent depuis longtemps avec eux vers la fosse. Je comprends aujourd’hui la tendresse apitoyée qui me prit depuis ma naissance, devant les manouvriers, les goujats, désignés plutôt que les autres, par les accidents, les grèves, la famine et les fusillades, aux convoitises de la terre et de la mort. Je me rends compte de cette partialité qui me poussait vers les rôdeurs et les vagabonds, les malfaiteurs allant au-devant des vindictes, les prisonniers brutalisés, les voyous tout bleus de contusions, écorchés, meurtris et passés à tabac ; les homicides sans malice, les conscrits destinés à des aventures violentes et à des fins prématurées. Et nos marins, nos copieux marins, quoique la mer les ensevelisse dans des linceuls plus souples, eux aussi sont passés à la couleur dominante de la terre, les bruns plus ou moins dorés de la glèbe devenus le hâle, l’iode et le brome de la mer, ces bruns préférés des gens du peuple, la couleur de la nature, la couleur primordiale... Le plus furtif et le plus navrant des sourires de la Terre ! Chair plus rose et plus satinée que la corolle de la fleur. Chair qui retourne au limon, mais que forme aussi le limon ; pulpe savoureuse qui se décompose en végétations, en sucs et en gaz intermédiaires - en attendant de redevenir chair un jour ! Les fleurs les plus belles ont aussi leurs pieds dans la tombe. La houe du jardinier est la même que celle du fossoyeur ! Je m’explique les suggestions qui me lancinèrent toute la vie : c’était déjà le fossoyeur que je chérissais dans les terrassiers. « Homme, tu es poussière et tu retourneras en poussière ! » avait dit la Genèse. Nous allons tous, tant que nous sommes, vers ce cimetière dont parlait le penseur, vers cet engrais, vers ce compost de la patrie. Les plus proches en paraissent souvent les plus éloignés. D’où le charme tragique que dégagent certains êtres prédestinés à être mangés et bus par la mort comme d’humaines primeurs, dans leur fleur et dans leur sève. De là l’empire qu’exercent sur moi toutes ces florissantes brutes, ces candides barbares qui travaillent de la bêche, ces éventreurs de la terre, ceux qui l’ensèment, ceux qui la violent, ceux qui l’accouchent ; ces paysans, ces journaliers qui la retournent sans cesse, ces briquetiers, ces potiers qui la cuisent, en attendant qu’ils soient consumés par elle... La terre les flatte, elle se mêle à leur sueur, elle les patine, elle les prend peu à peu. O mort, tu me parais aimable depuis ce moment. On n’est jamais plus près du moule et de la source de beauté et d’immortalité qu’en s’approchant de la tombe. Les germes de notre trépas sont les mêmes que ceux de notre résurrection ! Décidé à mourir, une autre douceur, une autre perspective me béatifie. La dispersion de mes éléments n’entraînera-t-elle pas leur fusion avec toutes les ambiances aimées ? Ne finirai-je point par m’incorporer, atome par atome et cellule par cellule, en toutes ces jeunes adolescences, éternel printemps de ma patrie ! Je passerai, parcelle infinitésimale, en chacun de mes radieux favoris. Faire partie de leur chair active et chaude, de leur souffle, de leur sueur, émaner d’eux, m’en exhaler après m’y être inhalé. Fondu dans l’ambroisie de leurs effluves ! Connaître mon univers, connaître mon Dieu ! Procédons avec méthode et choisissons le terrain où se désagrégera ma personne physique. Tel endroit se prêterait mieux qu’un autre à l’éparpillement de mes atomes. Et ceci me rappelle une conversation que nous eûmes, il y a déjà bien, bien longtemps, à l’époque de ma camaraderie avec ces artistes timorés et conformes que j’ai fuis. On parlait de la sépulture préférée. Moi, disait Marbol, la tombe chrétienne me semble répondre le mieux à la poésie dont nous ne parvenons point à nous départir même quand il faudra consentir à ne plus être. Les rites catholiques, nobles et touchants, consolent les aimés qui nous survivent. Quant à moi, déclara Bergmans, j’ai horreur de la pourriture. La crémation me paraît bien autrement poétique et décente que vos charniers. Les urnes, le columbarium des Romains : voilà l’appareil funéraire auquel il nous faudrait retourner. Vyvéloy, le musicien, né sur les côtes de la Flandre, se souhaitait cousu dans un sac, puis jeté à la mer. Un poids attaché aux pieds ; une planche qui bascule, et ça y est ! Mieux vaut nourrir les poissons que les vers. Non, rien ne prime le tertre dans un cimetière de village. Ce champ de repos ne renferme aucun monument, il circonscrit une églisette mignonne où la cloche prie d’une voix si douce qu’on ne se lasserait pas de l’entendre. L’herbe y pousse grasse et drue... Moi, je ne disais rien, je rêvais, loin, absent, selon mon habitude, peut-être déjà mort pour eux. Ils me réveillèrent pour me demander comment et où j’espérais dormir mon somme suprême : Ma foi, leur dis-je, je n’ai pas encore définitivement choisi l’endroit ; mais ce serait, si je le pouvais, la pelouse rogneuse d’un terrain vague dans la banlieue. Vous savez : un de ces champs tristes comme un préau, un chantier d’équarrissage ou une fourrière, où viennent s’allonger et se vautrer, parmi les gravats, aux heures lourdes et troubles, les faubouriens saurets en appétit de gredineries, aussi fripés que l’enclave même qu’ils dégradent. Connaissez-vous leurs têtes inoubliables, marquées au sceau tourmenté de nos temps, au galbe de la misère aventurière, leurs physionomies où se déchiffrent des choses encore plus fugaces et mystérieuses que dans le ciel et dans la nappe des eaux ; leurs bouches inquiétantes, leurs yeux cernés, sinistrés, mais aussi poignants que les vacillements du papillon de gaz dans le réverbère d’une rue à peine tracée ?... Je voudrais reposer sous ce sol, théâtre de leurs scabreux ébats, leur palestre favorite. Leur chaleur me pénétrerait, leur velours me frôlerait encore, j’entendrais leur flamand imprécatoire et graveleux qui gratte comme le rogomme et râpe l’oreille, comme la langue du chat la main qu’elle lèche. Ils aimeraient par à coups, en bande : une pour tous. Le reste du temps, l’été, jusque très tard, de peur de regagner le galetas surchauffé au fond de leurs impasses, ils danseraient ou lutteraient aux sons d’un accordéon ou d’un fifre et je prendrais à leurs performances le même plaisir que goûtaient les mânes de Patrocle, sur le tertre de qui l’inconsolable Achille faisait combattre et s’enlacer les plus beaux de leurs compagnons... Et comme tous se récriaient à cette nouvelle singularité, je me plus à renchérir et j’ajoutai, en pince-sans-rire : A moins qu’on ne m’enfouisse dans un champ de suppliciés, où les cadavres des moines de l’abbaye de Monte à Regret attendent le dernier jugement, leur tronche posée entre leurs jambes. Faute d’un pareil cimetière, il faudra bien me rabattre sur les nécropoles autorisées. A cette fin, je hante de nouveau ma banlieue favorite, dans le rayon où des jardins mortuaires font une ceinture à la cité des vivants. Elle me paraît particulièrement corsée vers le hameau natal du petit Palul. De ce côté, travaillent en ce moment des centaines de manœuvres rapportant des terres ; superbes castors amphibies plantureux, pataugeant au fond des tranchées. Dans les dispositions où je me trouve, ces travaux me semblent ceux d’un immense cimetière et ces terrassiers autant de fossoyeurs. Ils manient d’ailleurs la même bêche que leurs confrères, et certaines de leurs brouettes semblent des cercueils sur roues. Le cimetière proprement dit, celui où je veux dormir est proche de là. A présent que je l’ai choisi, il s’agit de trouver un enfouisseur. je n’ai que l’embarras du choix parmi ces journaliers. Je présume qu’un fossoyeur au moins du cimetière attenant doit s’être embauché dans leurs brunes coteries. Je me mets à sa recherche ; je m’attarde souvent, principalement le samedi, dans le bouge voisin, à l’enseigne macabre et saugrenue : Ici on est mieux qu’en face - où les manœuvres vont boire après avoir touché leur paie. La plupart venus de loin, des campagnes de Flandre, ne font que passer, s’arrêtent au comptoir et regagnent ensuite la gare à larges enjambées, à moins qu’ils ne préfèrent manquer le train pour vider à coups de pioches les querelles qui se sont émues sur le chantier. D’autres, les voisins, s’attablent et jouent aux cartes. Certains soirs, il en vient, qui, colombophiles, apportent leurs pigeons participant au lâcher du lendemain, et les dimanches matin on les voit béer, le nez en l’air, à peine débarbouillés, les yeux bouffis, sur le pas de leurs portes. Leur conversation est enfantine ou cynique à souhait. Mon homme doit se trouver parmi ceux-ci. Un de ces jours, je me mêlerai à leurs parlotes. En attendant, tout me plaît dans ces ambiances. Elles représentent la synthèse de mes paysages et de mes coins de ville préférés. Le chemin de fer dessert cette région, et, périodiquement, entre deux de ces talus où opéraient Bugutte et Tourlamain, des équipes de piocheurs, aussi bruns que mes terrassiers, travaillent à la réfection de la voie et renouvellent le ballast. Les hommes se redressent et se garent, les bras croisés, rangés au passage des trains qui les sifflent et qui les étourdissent de leur fracas. Ils clignotent des yeux au déplacement d’air de l’express, et le voyageur qui les apprécierait comme moi n’a que le temps de les embrasser d’un regard mélancolique. Des masures de torchis, des taudis savoureusement interlopes, se clairsèment comme des champignons autour du champ des morts. Un bal de barrière fait rage de tous ses rouleaux d’orchestrion ; cependant, beaucoup des danseurs préfèrent se trémousser dans le bouge d’en face si exigu que leurs couples y trépignent sur place. J’ai mis la main sur celui qui m’enterrera. C’est un manœuvre de terrassier qui travaille avec son père aux grands travaux d’excavation entrepris non loin du cimetière. Le fils a l’âge adorable et fringant entre tous, l’âge auquel j’ai connu Zwolu, Cassisme et le trop furtif Perkyn Sprangael, et mon inoubliable Warrè. Rose et poupin comme une fille, mais râblé et fessu comme un lutteur, avec des bras d’acier, encore plus beau que les autres fleurs humaines de sa saison, jeune dieu que ses haillons de velours rapiécés affublent de feuilles mortes et d’écorce moussue. Père et fils sont à la fois terrassiers et fossoyeurs. Nouvel Hamlet, je m’entretiens avec eux. Conversations anodines, comme toutes celles que j’engageai durant ma vie avec les chers êtres, dépourvus de rhétorique. Pas de frais d’esprit ; de grosses bourdes, force coq-à-l’âne, mais surtout de ces poignants, doucereux et très saturés silences... Je le tiens enfin, mon dernier élu qui creusera ma fosse et rejettera les pelletées de terre sur mon cercueil. Mon testament stipule qu’on m’enterrera un jeudi, soit le jour où le jeune homme supplée le plus souvent le vieux dans sa besogne au cimetière. Pendant le reste de la semaine, le garçon exerce son métier de manœuvre terrassier. En cette saison, il lui arrive aussi d’aider à la récolte des pommes de terre, car nous voici engagés dans la dernière quinzaine de septembre. A certains moments, il fait même l’effet d’une nerveuse et plastique terre cuite. C’est bien lui qu’il me fallait. Tous les travaux de la terre l’ont pour adepte. vous est-il arrivé, mon Dieu, de pardonner à ceux qui veulent et savent trop bien ce qu’ils font ?... Votre création trop capiteuse m’a saoulé et j’en tombe ivre-mort... Lundi prochain, je me logerai une balle dans la tête. La cérémonie sera donc pour le jeudi suivant. Mon jeune ami ignorera toujours quel particulier il aura descendu, ce jour-là, dans une belle fosse fraîchement creusée. Jamais je ne me suis ouvert de mes projets auprès de lui. D’avance, je reconstitue la scène, car j’y ai déjà assisté plusieurs fois, ainsi qu’à une répétition générale : Avec son garçon, le vieux fossoyeur a commencé à rejeter la terre sur le cercueil, puis, soiffard incorrigible, il songe à regagner l’ Ici on est mieux qu’en face . Allez toujours, père, je ferai bien le reste tout seul ! En se retirant, le vieux lui jette la clef de la grille : N’oublie pas de fermer, quand tu t’en iras. Je vous rejoins à l’instant, je n’en ai plus que pour quelques minutes. (Ici, c’est moi, le mort, qui fais cet aparté.) J’ai voulu mon enterreur gai et mutin. Il faut que sur ma fosse sa voix puérile de jeune merle me chante une dernière sérénade, une suprême berceuse ; oui, tel un merle, car la visière jaune de la casquette du gars me rappelle le bec du candide oiseau. voilà que je me surprends moi-même à fredonner le pont-neuf que l’aide-fossoyeur gazouillera sur ma tombe. Il le rabâche depuis huit jours, cet inepte refrain sorti d’un théâtre de bas étage où mon jeune manœuvre n’a sans doute jamais mis les pieds, refrain canaille jeté sur le pavé où il est ramassé et repris de voix en voix, d’oreille en oreille, sifflé, fredonné, transposé à satiété, épuisé comme un bout de cigare, que les gavroches se passent de bouche en bouche. Mais quand mon homme le chante, jamais je n’ouïs rien de plus beau. Cependant, il a ôté sa veste et il l’accroche avec indolence aux bras d’une croix voisine. Tout à l’heure, quand il aura fini, pressé d’aller boire, il rejettera sa vareuse sur l’épaule, sans prendre le temps de passer ses manches ; geste que j’aime comme tous ses gestes. Avant de commencer, il a retiré du bissac une tartine dans laquelle il mord à belles dents ; il en vient même rapidement à bout. Il s’étire, empoigne la bêche, se met au travail et reprend sa chanson, la bouche encore pleine de sa dernière bouchée. Il ploie parfois un peu sur ses reins et se déhanche en enfonçant la houe dans la terre ; il plie la jambe, le pied pesant sur l’outil pour mieux le faire entrer, puis il ramène à lui la pelletée qui s’émotte sur la caisse avec un bruit sourd. Après avoir rejeté assez de terre pour couvrir le bois, il s’arrête et se tait. Il a chaud, il transpire, une langueur l’envahit. Subit-il la tiédeur accablante de ce crépuscule de septembre ? Il s’éponge le front du revers de sa manche de flanelle. Comme il tarde à en finir, à me séparer de lui par les six pieds d’argile réglementaires ! Il se recueille, le talon appuyé sur la bâche, accoudé à la paume et le menton sur ses mains. Se doute-t-il de mon admiration posthume ? Le bonheur et le ragoût de ses altitudes ! Il me ferait ressusciter pour mieux voir. Il a repris sa chanson et sa tâche. Des incantations que ses mouvements rythmiques. le pauvret, le simple, il me résume la beauté des innombrables parias, devant lesquels je me suis pâmé, fondu, dissous, tant était brûlante mon extase. Il est le dernier de ceux qui donnaient le fouet à mes nerfs, et qui firent entrer mon sang en ébullition. Un coup de bêche, encore, dis ! Mais il a cessé de chanter et de piocher. Contrairement à mes prévisions, un accès de tristesse s’empare de cet innocent en train d’inhumer à son insu l’idéologue qui ne se lassait pas de le contempler. Pour la première fois, le petit fossoyeur songe, s’attendrit, oublie l’heure, les siens, le cabaret, sa maison, son foyer et sa besogne... Ici s’arrête le journal de Laurent Paridael. Mon malheureux cousin se fit sauter la cervelle au jour dit, et ayant pris ses dernières dispositions avec beaucoup de prescience, il fut enterré le jeudi suivant dans l’après-midi par celui qu’il avait élu à cet effet. Mais avait-il prévu les désagréments que cette préférence devait valoir au petit fossoyeur ? Les camarades de celui-ci finirent par le trouver le vendredi matin, au bord de la fosse béante et près du cercueil ouvert dans lequel reposait mon parent. Le manœuvre ne parvint jamais à expliquer d’une façon admissible à ses juges pourquoi il avait déterré ce mort et ouvert sa bière. Le garçon était simple, à ce que témoignèrent ses parents et les autres terrassiers. Quoique taillé en hercule, il était demeuré doux et puéril comme un enfant. Il servait même de souffre-douleurs à ses compagnons. Il n’aurait jamais fait qu’un manœuvre : aide-jardinier, aide-terrassier, aide-fossoyeur. Devant le tribunal, il déposa à peu près ainsi : Je ne sais ce qui m’arriva. J’ai entendu quelqu’un qui m’appelait d’une voix de commandement et de prière. Mon premier mouvement fut de fuir, mais les jambes me refusaient leur service. La voix se faisant de plus en plus pressante et plaintive, l’idée me vint que c’était peut-être mon dernier mort qui se lamentait ainsi ; et je me figurai qu’il était très affligé, qu’il avait besoin de moi. A la longue, j’éprouvai de mon côté l’envie de voir le visage de celui que j’avais enterré. Sans réfléchir davantage, je me mis à enlever la terre, je retirai la caisse et je la défonçai. L’homme que contenaient les cinq planches était bel et bien un trépassé. Mais en regardant ce cadavre de plus près, je reconnus le monsieur qui m’avait copieusement payé à boire quelques jours auparavant. Aussitôt je me sentis plus ivre que je ne l’ai jamais été. Je vous le jure, monsieur le juge, c’était comme si tout l’alcool ingurgité l’autre fois avec le défunt me remontait d’un bloc à la tête et m’assommait avec la violence d’un coup de pioche ! » Cette histoire parut trop louche au tribunal qui condamna le pauvre diable à trois mois de prison pour violation de sépulture. Peu s’en fallut qu’on ne le poursuivit, du chef de vampirisme et de nécrophilie. Heureusement, son avocat parvint à écarter ces préventions majeures et les magistrats tinrent compte des bons antécédents et de la faiblesse mentale du sujet. Moi, Bergmans, à leur place, je l’aurais complètement absous, surtout si j’avais eu connaissance du journal de son malencontreux admirateur. Quelque peu enclin que je sois à m’émerveiller, je crois à l’existence de ces forces dont les lois échappèrent jusqu’à présent aux physiciens, mais dont on a constaté plus d’une fois de stupéfiantes manifestations. Or, l’aventure dont fut victime le fossoyeur de Laurent Paridael ne me paraît explicable que par l’intervention d’une de ces forces mystérieuses. C’est de bonne foi que le petit terrassier raconta comment, après avoir reconnu le mort, il se sentit comme sous l’influence d’un excès de boisson. En effet, un alcool autrement capiteux que celui du cabaret l’avait renversé et étourdi comme une masse. Lorsqu’il traçait les dernières lignes de son journal ou même au moment de mourir, Laurent suggestionna-t-il, pour ainsi dire, malgré lui et par le fluide d’une sympathie désespérée, le pauvre garçon qui devait le coucher dans la tombe ? Ou bien, mort, désira-t-il revoir son ami, se faire connaître au préféré de ses dernières heures ? Parmi ceux qui liront ces pages, il se trouvera peut-être un savant capable de résoudre cet irritant problème dont je n’ai su que poser l’équation. Pendant que Jaffé se glissait derrière lui, Richard Brice rassembla les rênes de ses trotteurs. Le train qu’il venait de quitter s’ébranla et s’en alla à toute vitesse en lançant à coups rapides de petites bouffées de vapeur, dans la direction opposée à celle que prenait le phaéton. Les volutes élégantes s’accrochaient aux basses branches des peupliers ; on eût dit que, dans la tiède pesanteur de cette journée, il leur était impossible de s’élever plus haut ; et elles y restaient longtemps, comme embarrassées de disparaître sans attirer l’attention. Les trotteurs avaient pris une belle allure sur la route sinueuse, une vraie route de France, élastique et ferme, avec juste assez de pentes pour donner de la variété au paysage ; un paysage tout vert, extrêmement vert, tel qu’on n’en peut voir qu’après de longues pluies d’été. Il se déroulait aimablement, tantôt à gauche, tantôt à droite, mais toujours borné d’un côté par un pan de colline, où, pour ouvrir la route, la mine avait fait une blessure toute fraîche dans le grès couleur de rouille. La pluie avait cessé ; il restait cependant tant d’humidité dans l’air, que les gouttelettes s’amassaient comme un réseau serré de fines perles sur le nickel des harnais. Une sorte d’oppression délicieuse coupait légèrement la respiration ; il était à la fois très doux et un peu difficile de vivre dans cette atmosphère saturée d’eau. Le ciel était gris, sans horizon, et cependant, sous l’herbe vigoureuse, dans les pousses audacieuses des peupliers et des ormes, courait une ardeur de vie communicative ; la sève d’août montait de toutes parts. La pente s’était accentuée ; les chevaux ne songeaient point à ralentir leur allure pourtant ; mais, tout distrait qu’il fut, Richard Brice y pensa pour eux ; après les avoir mis au pas, il se pencha un peu en arrière. Jaffé, dit-il, comment va ma mère ? Jaffé s’inclina légèrement, de façon à se trouver presque face à face avec son maître. Madame va bien, répondit-il d’un ton à la fois familier et respectueux, comme un ancien serviteur sûr de sa situation ; seulement, ce matin, quand elle a reçu la lettre de monsieur, elle était un peu... fit Brice avec une nuance de brusquerie. je ne sais pas comment m’exprimer en conservant le respect que je dois à monsieur et à madame... tu chercheras tes mots une autre fois ! Madame était, puisque monsieur l’exige, un peu pas comme à l’ordinaire. Monsieur a donc écrit quelque chose qui n’a pas convenu à madame ? L’honnête figure de Jaffé exprimait une anxiété si comique, que Brice ne put s’empêcher de sourire. Oui, Jaffé, répondit-il avec un demi-sourire, ce que je lui écrivais n’était pas de nature à lui plaire... La route redescendait ; Brice serra le frein, reprit son fouet et regarda les oreilles de ses chevaux. Après avoir attendu encore deux ou trois secondes dans la même attitude respectueuse, Jaffé se remit en position, les bras croisés. Il y avait juste quarante ans que Jaffé avait vu le jour aux Pignons, sur les terres de la famille Brice ; à peine dans sa septième année, il avait pris par la main M. Richard, comme on l’appelait, dont les trois ans pleins de turbulence déjouaient déjà la surveillance des bonnes. Jaffé était devenu le gardien du jeune maître, à l’âge où les enfants riches sont encore gardés eux-mêmes jalousement. Les ans avaient passé ; de camarade protecteur, Jaffé était devenu groom, puis valet de pied, mais on n’avait jamais pu le styler pour la ville ; ce fils de jardinier demeurait paysan en dépit de toutes les culottes courtes du monde : force avait été de le réintégrer dans la petite livrée et de le garder aux Pignons. D’ailleurs, sans Jaffé, personne ne pouvait bien se représenter les Pignons. Si Jaffé n’était presque pas un domestique de grande maison, les Pignons n’étaient presque pas non plus un château ; c’était une demeure ancienne, de noble apparence, mais absolument dénuée de prestige féodal. Au fond, Richard Brice n’en aimait que mieux l’un et l’autre ; cela le reposait de Paris. On voyait tout près, au haut d’une verte colline, le manoir, original assemblage de tourelles et de corps de bâtiments, construits sans plan déterminé, suivant les besoins des générations successives ; au sein de ce riant paysage de Bourgogne, il avait un air franchement bourguignon : jovial sans trivialité, riche sans ostentation, solide et bien bâti sans lourdeur... Du plus loin qu’il vit les poivrières, Brice leur adressa un sourire. Jaffé, dit-il, comme si ce sourire en eût éveillé un autre au fond de sa pensée, comment va mon fils ? s’écria Jaffé, oubliant dans son enthousiasme toute formule conventionnelle. Qu’il est beau et qu’il est fort ! Hier, il m’a donné un coup de poing dans le dos ! j’ai cru que j’allais tomber à quatre pattes. C’était pour jouer, vous savez, monsieur... aussi, j’étais à genoux à lui raccommoder son cheval, c’était trop tentant ! As-tu des nouvelles de la Rouveraye ? J’y ai été avant-hier ; elle va tant bien qu’elle peut, le trésor ! Il n’y a rien de plus joli ni de plus aimable au monde. La bouche de Jaffé s’était élargie jusqu’à ses oreilles rouges, et tout son visage n’était que jubilation. Au son ému de sa voix, Brice s’était retourné. Tu aurais dû te marier, dit-il à son fidèle serviteur. Tu étais fait pour être père de famille. monsieur, répondit le domestique en sautant à terre pour ouvrir la grille du parc, si j’avais eu des enfants, ça m’aurait peut-être empêché d’aimer les vôtres ! Il regrimpa en achevant sa phrase, et cinq minutes plus tard Brice, lui jetant les rênes, gravit légèrement les marches du perron. Dire qu’il n’a que trente-six ans ! pensa le brave homme en suivant son maître des yeux ; qu’il n’a que trente-six ans, que j’en ai déjà quarante, et que moi, j’ai le bonheur d’être garçon, tandis que lui, le voilà déjà veuf, avec deux enfants, encore ! Et la petite mignonne qui sait à peine dire « Papa... », et qui n’aura jamais besoin de dire : « Maman ! » fit Mme Brice en accourant au-devant de son fils. Pendant qu’il l’embrassait, elle l’accablait de questions. C’était une petite femme mince et vive, toujours élégante sous ses jolis cheveux jadis blonds, aujourd’hui presque tout à fait blancs, mais délicieusement fins, qui faisaient à son visage une auréole de mousse frisée. C’était le mouvement incarné, et son énergie, singulière dans ce petit corps frêle, au lieu de diminuer, semblait s’accroître avec l’âge. Dans la salle à manger ; tu le verras tout à l’heure. D’abord, dis-moi, ce n’est pas sérieux, ce projet ? Je t’avertis que si c’est une plaisanterie, je la trouve d’un goût déplorable ; si c’est sérieux, je... Ma chère mère, interrompit Richard avec un rire contraint, faites-moi embrasser Edme et donnez-moi à déjeuner, je vous en supplie ! Mme Brice devint soudain très grave ; elle connaissait son fils et savait qu’il ne faisait jamais que ce qu’il voulait ; sans lui répondre, elle sonna, donna l’ordre de servir et passa avec lui dans la salle à manger. Dès qu’Edme aperçut son père, il courut à lui et voulut grimper à ses jambes. C’était un bel enfant de six ans et demi, robuste et hardi, l’air à la fois naïf et effronté, comme les garçons qui n’ignorent pas leur pouvoir sur les femmes qui les entourent, déjà hommes sur ce point, et conscients de leur toute-puissance. Jaffé apparut bientôt ; d’une main sûre et ferme, il installa Edme sur sa chaise haute et lui noua une serviette sous le menton ; Brice s’aperçut aussitôt que son fils respectait beaucoup plus le domestique que sa grand-mère, et il ne put s’empêcher de sourire intérieurement. L’autoritaire Mme Brice, qui avait mené haut la main les études de Richard, trop tôt privé de son père, avait-elle trouvé son maître dans ce beau petit garçon blond, aux yeux gris de fer, si pareil à ce qu’était Richard lui-même à son âge ? Jeune toujours, malgré les cheveux gris qui, sur ses tempes, se mêlaient à ses belles boucles blondes, Richard Brice, l’honneur du barreau de Paris, riche et député, ne put s’empêcher de s’amuser, comme un écolier en rupture de classe, à la pensée que sa sévère maman était régentée à son tour par ce despote en chaussettes courtes. Cela dura aussi peu qu’un éclair, mais ce fut une revanche délicieuse. Jaffé lui-même semblait deviner qu’on avait hâte d’en finir ; Edme, un peu calmé par la présence de son père, était d’une sagesse rare et ne fit que deux ou trois sottises ; à l’heure des fraises, cependant, le pot à crème courut de tels périls entre ses mains vigoureuses et résistantes, que Mme Brice, après deux ou trois sommations sans effet, jugea prudent de lever le siège. Richard, dans la porte, jeta un dernier coup d’œil sur l’héritier de son nom, et vit que l’ordre allait renaître, grâce à l’imperturbable et irrésistible bonne humeur de Jaffé. Les fraises, inondées de crème, disparaissaient par poignées dans la bouche du petit héros, mais le sucrier et l’assiette de fruits, aussi bien que le pot à crème, étaient rangés sur le dressoir, hors de portée. Sur ce tableau enchanteur la porte se referma. dit Richard Brice avec une extrême douceur. s’écria la grand-mère, je te conseille d’en parler ; je le gâte cent fois moins que tu ne le faisais toi-même ! dit-il avec mélancolie ; mais quand on supporte ces choses-là soi-même, on ne s’en aperçoit pas. Et puis, chez nous, les derniers temps, on lui laissait faire un peu ce qu’il voulait... J’avais si peur de contrarier ma pauvre Madeleine... fit Mme Brice en se tournant vers son fils avec un mouvement emporté. Elle attendit à peine la réponse, et repartit aussitôt : tu es veuf à peine depuis dix-huit mois, et tu veux te remarier ! Je ne voulais pas en croire ta lettre... Je me disais : C’est impossible, c’est quelque fantaisie absurde... Elle se jeta dans un fauteuil d’un air exaspéré. Richard se tenait debout devant elle, appuyé d’une main au dossier d’une chaise ; sa haute taille semblait se hausser encore de toute la dignité de son attitude. Malgré son irritation, sa mère ne put s’empêcher de convenir en elle-même qu’il était vraiment superbe : ses yeux profonds, gris de fer, semblaient se creuser ; ses lèvres éloquentes, qui tremblaient un peu, formulèrent enfin des paroles. Oui, ma mère, dit-il, je veux me remarier. Je comprends que cela vous paraisse étrange, peut-être blâmable, mais cela est . C’est un fait, et il faut traiter cela comme un fait. Elle voulut l’interrompre, un geste à la fois très respectueux et très ferme la contraignit au silence. Il parlait, appuyé d’une main, comme il l’eût fait au barreau, et, en effet, il plaidait, pour ses autels et ses foyers, de toute son âme, avec cette éloquente simplicité qui était sa force, car elle jaillissait de son intelligence et de son cœur. Vous savez quelle a été ma jeunesse ; vous savez qu’élevé par vous, j’avais appris à me respecter moi-même autant qu’à respecter le nom de mon père ; vous savez par conséquent que j’ai banni de ma vie tout ce qui aurait pu sembler répréhensible. Vous m’aviez inspiré la grande idée de la famille, avec ses devoirs et ses joies ; c’est pour ces devoirs et ces joies que j’ai vécu ! D’autres mères laissent à leurs fils le soin de se choisir une épouse, vous avez agi différemment. Loin de là ; je vous ai toujours remerciée, ma mère, répondit Richard avec un éclair de tendresse dans ses beaux yeux sombres. Mais il n’en est pas moins vrai que, lors de mon mariage, je n’ai pas eu toute la liberté de choix qu’ont la plupart des autres hommes. Le mariage que j’avais préparé pour toi était le plus beau qui se pût rêver, interrompit encore Mme Brice ; tout s’y trouvait : la fortune, les alliances, la beauté, l’esprit, la bonté... Tout s’y trouvait en effet, ma mère, reprit Richard gravement ; tout, excepté l’amour. Mme Brice, d’un brusque mouvement, tendit son visage incrédule vers son fils. Excepté l’amour, répéta Richard de la même voix grave et mélancolique. Madeleine avait toutes les vertus, tous les dons... jeta Mme Brice dans un sanglot, puis elle ensevelit son visage dans ses mains, au souvenir de la belle-fille qu’elle avait tant aimée. Elle m’aimait, dit Richard, et c’est pour cela que jamais, jamais, - entendez-vous, ma mère ? - depuis le jour où vous avez demandé sa main pour moi, jusqu’au moment où je lui ai fermé les yeux, jamais la chère femme n’a pu soupçonner que je n’avais pas pour elle autant d’amour qu’elle en avait pour moi. Mme Brice attacha sur son fils un regard plein de questions muettes. Elle est morte heureuse, continua Richard, dans l’illusion du premier jour, et cependant, ma mère, nous avions été mariés dix ans ! Pendant ces dix années, vous me croirez sans que je vous en fasse le serment, je n’ai permis à aucune tentation d’approcher de moi. Plus d’une fois, dans le monde ou hors du monde, j’ai rencontré des femmes moins parfaites que Madeleine, mais qui pour moi revêtaient un charme qu’elle n’avait pas... Je ne me suis jamais permis de penser à elles, pas une minute, pas une seconde... Je savais que je n’aimerais jamais ma femme, mais je m’étais juré de n’en point aimer une autre. fit Mme Brice avec une sorte de colère. Ce n’était ni sa faute ni la mienne. Peut-être parce que je l’avais connue enfant, parce que nous étions cousins, bien que sans parenté très proche ; peut-être aussi, - il s’arrêta un instant, puis reprit à voix plus basse, - peut-être parce que l’amour qu’elle avait pour moi était trop discret, trop concentré, trop silencieux... C’était de la dignité, dit Mme Brice. je suis seul coupable de n’avoir pas pu partager cette noble tendresse, et la mémoire de Madeleine me sera toujours chère. Il se tut et sembla revivre en lui-même les jours passés, parfois amers, bien que lui seul eût connu leur amertume. Enfin, ma mère, reprit-il, lorsqu’elle est morte, vous savez si je l’ai sincèrement pleurée ; elle avait été mon amie, et elle m’avait donné deux enfants... N’est-ce pas assez pour ton bonheur ? fit Mme Brice avec quelque rudesse. Son fils la regarda bien en face. J’avais juré de ne pas aimer une autre femme, répondit-il, mais la mort m’a délié de mon serment. J’ai trente-six ans, ma mère ; ma vie promet d’être longue, elle sera belle, je l’espère. J’aime, à présent, pour la première fois de ma vie ; j’aime, et je veux être heureux ! Une jeunesse nouvelle semblait baigner ses tempes fraîches et ses belles boucles blondes. Si mécontente qu’elle fût, sa mère, en vraie mère qu’elle était, ne put s’empêcher d’admirer la beauté et l’éloquence de son fils. Mais elle revint sur-le-champ aux questions qui la préoccupaient. Et tes enfants, dit-elle, tu veux leur donner une belle-mère ? Une seconde mère, répliqua Richard ; c’est bien différent. Le nom ne fait rien à la chose, reprit vivement Mme Brice. C’est une belle-mère que tu veux leur donner ; tu n’as donc pas le sentiment de tes devoirs envers eux ? La femme que je veux épouser m’aime assez pour aimer mes enfants, dit Brice avec orgueil. Mme Brice se leva et parcourut le salon pendant quelques instants, d’un air préoccupé ; puis elle ouvrit tout à coup la porte-fenêtre qui donnait sur le perron. Regarde ton fils, dit-elle, tu aurais le cœur de le savoir malheureux ? Edme, en ce moment, promenait au bout d’une longe Jaffé, converti en poulain ; il faisait claquer son petit fouet avec une adresse peu commune à son âge, et le bon serviteur ne manquait pas d’exécuter, à chaque fois, une ruade qui jetait l’enfant dans une joie folle. Brice ne put s’empêcher de rire. Si vous voulez que je croie au malheur de mon petit garçon, dit-il, je vous en prie, ma mère, refermez cette porte... Mme Brice se retourna brusquement vers lui. fit-elle d’une voix où la colère luttait avec les larmes ; n’est-il pas étonnant, en vérité, que j’aime votre enfant plus que vous ne l’aimez vous-même ? Elle fondit en pleurs et se jeta sur un canapé. Richard vint s’asseoir près d’elle, si près qu’il se trouva presque à genoux, et lui prit les deux mains qu’il emprisonna dans les siennes. Ma mère chérie, lui dit-il, vous êtes la plus adorable des grand-mères, comme vous avez été la meilleure des mères, et je vous aime de tout mon cœur, même quand vous êtes pour moi passablement dure et un peu injuste. Elle voulut retirer ses mains, mais il les tenait bien. Ne comprenez-vous pas que ma vie est très occupée, très austère, souvent triste ; que le barreau est une profession où l’on devient aisément misanthrope, à force de voir les mauvais côtés de la nature humaine ; que la politique est toujours pénible, souvent écœurante, et que j’ai besoin d’avoir dans ma maison une belle fleur épanouie, comme vous en avez sans cesse près de vous, dans un vase, pour reposer ma vue et mon cœur ? Voudriez-vous vraiment me condamner à rentrer toujours seul dans un logis toujours désert ? à ne jamais voir que des visages d’hommes autour de ma table, à vivre seul, ma mère aimée, et à mourir seul ?... Pardon, fit Brice en souriant, c’est Mme de la Rouveraye et vous qui les avez. Si vous voulez me les rendre... Un enfant de cinq ans, un bébé de vingt-deux mois ! reprit Brice en lui baisant alternativement les deux mains ; alors, laissez-moi épouser la charmante fille qui consent à s’embarrasser d’un veuf et de ses enfants ! s’écria Mme Brice, je voudrais bien savoir quelle femme serait assez sotte pour ne pas s’estimer heureuse de t’épouser ! et mes deux enfants, insista Richard. D’ailleurs, continua-t-elle entre ses dents, j’ai idée que ces enfants-là ne la gêneront pas beaucoup ! Rien, monsieur mon fils, - rien qui vous regarde, pour le présent du moins. Et comment s’appelle-t-elle, cette jeune personne que vous prétendez qui vous aime ? Est-ce quelqu’un du monde, tout au moins ? Vous n’en doutez pas, ma mère. Dans cette simple exclamation, Mme Brice fit entrer tout un monde de pensées. Il y avait de la surprise, du respect, un certain désappointement de sentir l’impossibilité de lutter davantage, mêlé à l’orgueil inévitable que devait inspirer une telle alliance. Épouser la fille du député de la Creuse, c’était faire un de ces mariages princiers comme on n’enrencontre ailleurs que chez les princes ; c’était s’unir à l’une des familles de France les plus noblement riches, les plus universellement considérées. Certes, les Brice étaient au haut de l’échelle, dans cette belle et bonne bourgeoisie dont ils s’honoraient de faire partie ; mais au-dessus d’eux, il y avait les Montaubray, et Mme Brice elle-même ne pouvait s’empêcher de le reconnaître. Richard gardait le silence, devinant et suivant les pensées de sa mère. Enfin, reprit-elle, s’arrachant à ses satisfactions vaniteuses, si flatteuse que soit cette alliance, le fait n’en reste pas moins le même : tu veux te remarier, égoïstement, sans souci de tes enfants ? J’en ai grand souci, ma mère, et c’est précisément parce qu’ils me sont si chers que je ne veux pas en vivre toujours séparé, comme cela ne manquerait pas si je restais veuf. Les yeux vifs et perçants de la grand-mère lancèrent une flamme ; elle ne dit rien, mais elle serra les lèvres, et son fils, qui la connaissait bien, comprit qu’elle lui répondait intérieurement : Donner mon petit-fils à Mlle Montaubray ? Il faudra bien qu’un jour Edme entre au lycée, reprit Richard avec une douceur extrême, où Mme Brice lut une volonté aussi indomptable que la sienne : ce jour-là, il lui faudra un intérieur à Paris pour s’y reposer, pour s’y retremper dans la vie de famille... Alors, interrompit sèchement Mme Brice, j’habiterai Paris en hiver, et Mme de la Rouveraye fera de même pour Yveline. Elles avaient arrangé leur vie, les deux grand-mères, d’accord ensemble pour lui prendre ses enfants ! Chacune s’était adjugé celui que les circonstances semblaient lui accorder plus particulièrement, et lui, le veuf, le père, non seulement on lui refusait leur présence, mais encore on ne lui permettait pas de se remarier ! Il frémit tout entier d’indignation contenue. Il me semble, ma mère, dit-il, qu’en tout cela, on me compte pour bien peu de chose ! Mme Brice le regarda d’un air presque méchant. Tant pis pour vous, mon fils, dit-elle ; c’est un malheur que vous ayez perdu votre femme ; mais puisque vous ne l’aimiez pas, la perte doit vous paraître moins sensible... s’écria Richard, froissé dans ses sentiments les plus délicats. Libre à vous d’épouser une seconde femme, puisqu’elle consent à vous prendre, comme vous le dites, mais sachez qu’elle n’aura point à « s’embarrasser » de vos deux enfants. Si vous aviez respecté votre veuvage, Mme de la Rouveraye et moi, nous aurions pu faire le sacrifice de vous les rendre plus tard ; mais marié, vous n’avez plus même l’ombre d’un prétexte pour nous les réclamer. Voyons, ma mère, vous n’y pensez pas... commençait Richard, qui avait repris son empire sur lui-même et qui s’apprêtait à lutter encore ; elle ne le laissa point parler. Si vous aimez les enfants, votre seconde femme vous en donnera, reprit-elle, et ceux-là, vous pouvez être assuré que nous ne vous les disputerons point : ma bru Madeleine était la fille de mon choix, je l’aimais aussi tendrement que si je l’avais mise au monde ; les enfants que vous avez eus d’elle sont deux fois mes enfants, et véritablement, au peu de cas que vous en faites, je vous déclare qu’ils sont plus les miens que les vôtres ! Demandez à Mme de la Rouveraye si elle veut vous rendre Yveline ; pour moi, je vous l’affirme, jamais Edme n’habitera la maison où vous aurez introduit une marâtre. Richard s’inclina devant sa mère, qui s’était arrêtée court, effrayée par l’étrange son du mot qu’elle venait de prononcer. Ceci met fin à notre entretien, dit-il, ma mère. Je n’ai plus qu’à vous quitter. fit Mme Brice en se jetant instinctivement entre lui et la porte. Chez Mme de la Rouveraye, lui annoncer mon mariage, comme je viens de le faire pour vous. Mme Brice serra ses deux mains très fort l’une contre l’autre et voulut parler, mais ses lèvres n’articulèrent aucun mot. Au revoir, ma mère, reprit Richard, très pâle, et détournant les yeux ; - je pense que vous ne voudrez pas assister à mon mariage ?... Mme Brice lui prit violemment les mains et l’entraîna vers le canapé, où elle se laissa tomber ; il resta debout, quoiqu’elle lui fît place auprès d’elle, n’essayant pas de se dégager, mais ne répondant pas à son étreinte. Tu l’aimes donc bien, cette femme ? lui dit-elle en le regardant presque avec prière. Je l’aime, répliqua Richard lentement, les yeux fixés dans ceux de sa mère ; je l’aime et je la respecte ; elle est bonne, elle est grande, elle est généreuse. ma mère, si vous saviez ce qu’elle est et ce qu’elle vaut, vous seriez la première à l’adorer ! Mme Brice lâcha les mains de son fils. dit-elle avec amertume ; ils sont tous les mêmes ! Vienne un joli visage, et tout est oublié. Mère, dit Richard, avec une inflexion caressante, qui le fit ressembler à son fils, voilà les femmes ! Le préjugé est leur maître, et elles ne veulent pas voir, même quand on leur tiendrait les yeux ouverts de force. Mme Brice poussa un soupir et resta un instant silencieuse. Enfin, dit-elle, tu veux épouser Mlle Montaubray ; évidemment, aux yeux du monde, mon refus serait absurde, et il faut que je te donne mon consentement. Ne me remercie pas, fit-elle avec vivacité. Je te donne mon consentement, parce que la famille Montaubray est absolument honorable, et que je suis contrainte de reconnaître que c’est nous qui devons être flattés de l’alliance. De même, j’assisterai à ton mariage, et j’aurai toujours avec ta femme les relations que commandent les bienséances. Mais sache-le bien, jamais elle n’aura Edme ; elle ne saurait remplacer pour lui la mère qu’il a perdue. Dis-lui bien d’avance, afin qu’elle le sache, que toute prière, toute insistance serait inutile et ne servirait qu’à rendre les rapports plus tendus et plus pénibles entre nous. Tu me connais, tu sais que je ne me dépense point en vaines paroles ; c’est dit. Il la regardait, avec une arrière-pensée dans les yeux ; elle le comprit. Oui, je sais, la loi est de ton côté ; tu peux me sommer de te rendre ton fils. Fais-le, - et nous ne nous reverrons jamais. dit-il, blessé jusqu’au fond de l’âme, vous avez la main cruelle aujourd’hui ! Allons, embrasse-moi, et puisque tu veux te remarier, sois heureux avec ta seconde femme. Il restait muet et immobile, brisé. Elle lui prit la main avec douceur. Vois-tu, Richard, dit-elle, quand je suis restée veuve, si quelqu’un m’avait parlé de me remarier, je crois que je l’aurais souffleté... Et si quelqu’un vous avait pris votre fils, vous l’auriez tué, fit Richard. Mais je suis mère, et une mère, c’est tout autre chose qu’un père. Une grand-mère est deux fois mère, reprit-elle avec un faible sourire. Il pencha sa haute taille élégante et toucha de ses lèvres le front de sa mère ; elle lui jeta les bras autour du cou en retenant ses larmes. dit-elle en se serrant contre lui, tu m’as fait bien du mal, bien de la peine !... Elle pleurait, il la prit dans ses bras, ému de pitié, de tendresse douloureuse. C’est elle qui m’afflige, et c’est elle qui se trouve à plaindre, pensait-il. Il se rappela mille scènes de son enfance, où ce caractère entier, violent et tenace à la fois, lui avait causé des chagrins sans nombre. Et pourtant, comme il l’aimait, cette terrible mère, despote, injuste parfois, mais si noble, si généreuse, si dévouée aux grandes pensées, toujours si prompte aux grandes actions ! Mère, lui dit-il, de sa voix caressante, avec le temps, tout s’arrangera ; vous verrez ! Elle se dégagea de ses bras. Il l’embrassa encore une fois en soupirant, et ils restèrent l’un devant l’autre, au milieu du vaste salon, comme des gens qui n’ont plus rien à se dire et qui ne peuvent encore se quitter. Richard retourna vers la porte-fenêtre et l’ouvrit. Le soleil ne s’était point encore montré, mais on sentait sa présence dans le ciel, derrière les buées blanchâtres. Edme courait, suivi par Jaffé, très loin dans les allées sablées déjà sèches. À un détour, il aperçut son père et revint au galop. Je vais faire atteler, dit Richard, pendant que son fils accourait. Elle avait le cœur gros comme les femmes qui n’ont pas assez pleuré pendant une scène douloureuse. Elle eût aimé maintenant garder près d’elle son fils soumis, l’accabler de tendres reproches et pleurer longuement avec leurs mains unies. La tranquillité apparente de Richard, ce beau calme qu’elle avait tant admiré quand il le conservait vis-à-vis des autres, l’irritaient à présent. Il la devina, assez pour vouloir lui donner un peu de consolation. Va embrasser ta grand-mère, lui dit le père en le recevant dans ses jambes et après l’avoir caressé. Le petit garçon se jeta à plein corps sur Mme Brice. Va embrasser ton père, fit celle-ci après l’avoir couvert de baisers. Edme revint docilement, les cheveux dans les yeux, un peu calmé, et très essoufflé. Fais atteler des chevaux frais, dit Richard. s’écria Edme en grimpant à son père comme à un mât de cocagne. dit la grand-mère, Jaffé le ramènerait. Ils parlèrent de questions d’intérêt, de baux et de fermages jusqu’au moment du départ. La situation matérielle de Richard et celle de sa mère étaient parfaitement réglées d’avance, et un second mariage n’y pouvait rien changer. Aucune allusion ne fut plus faite de part ni d’autre à l’événement qui bouleversait leurs existences. Le petit garçon reparut, soigneusement coiffé, élégant comme un prince de conte de fées dans son costume gris ; Jaffé le jucha près de son père sur le haut siège du phaéton. Pas de courroie, pas de courroie, je suis trop grand ! cria Edme en se débattant de toutes ses forces, au moment où Jaffé voulait l’attacher par la ceinture, afin d’éviter une chute encore plus probable que possible. Si tu ne veux pas de courroie, dit tranquillement Richard, il faut rester aux Pignons ; je ne veux pas courir le risque qu’il t’arrive un accident. Edme allait répondre quelque chose ; le regard de son père l’arrêta. Il se tut, le cœur gonflé, et se laissa attacher. Au revoir, mon fils, dit Mme Brice qui, debout sur le perron, avait suivi cette petite scène avec une certaine inquiétude. L’enfant fit un signe de tête sans mot dire. Il avait l’air d’un bel animal sauvage, traqué par les chasseurs. Ils partirent ; le petit garçon ne dit rien pendant un temps assez long ; il se sentait blessé dans sa dignité enfantine. La route était bonne, mais les chevaux étaient vifs, et Richard ne pensait peut-être pas toujours uniquement à son attelage. À un carrefour, ils tournèrent si brusquement que la voiture en ressentit une assez forte secousse, et l’enfant, qui rêvait, fut projeté en dehors du siège. Quoique Jaffé l’eût retenu par l’étoffe de sa blouse, sans la courroie Edme eût assurément roulé sur la route. fit le père tranquillement, lorsqu’il fut bien rassis. L’enfant avait eu peur, mais c’était un vaillant petit garçon, et il savait le prouver. Il n’avait pas crié, et maintenant il se tenait fort grave, la main gauche fermement attachée à la barre du siège. Il ne répondit rien à son père ; un instant après, il le tira doucement par la manche. Et il tendit vers lui son petit visage honnête. La Rouveraye était distante d’une dizaine de kilomètres au plus ; la route délicieuse s’enfonçait à travers le bois jusqu’à la grille du parc. Au moment où le phaéton traversait le pont, un rayon de soleil illumina les fenêtres du château ; une surtout, en pleine lumière dorée, miroitait comme une glace. Richard reconnut la fenêtre du petit salon de sa femme, où il avait passé les dernières heures pénibles de l’agonie, alors que les deux mères qui entouraient la mourante ne lui permettaient plus de s’approcher, mais seulement de la regarder, debout dans la large baie. Était-ce parce que Madeleine avait trop appartenu à ces deux mères, que son mari n’avait jamais pu l’aimer autant qu’il l’eût voulu ? Comme il se posait cette question, il arriva devant le château, qui semblait flamboyer en son honneur. Madame est au cimetière, dit le vieux valet de pied qui lui ouvrit la porte. Allons au-devant d’elle, dit Edme en tirant la main de son père pour redescendre le perron. Le petit garçon partit à la hâte, et Brice entra dans la maison. Sans attendre de réponse, il disparut, et monta l’escalier comme s’il n’avait eu que vingt-cinq ans. Arrivé au second, il poussa une porte et entra dans une vaste pièce, garnie d’un lit, d’un berceau et de quelques meubles ; tout cela avait cet air à la fois vide, vaste et habité qui appartient aux chambres de petits enfants. Bonjour, nounou, dit-il à la jeune femme qui s’était levée en l’entendant entrer ; puis il se dirigea rapidement vers le berceau. La fillette dormait de ce calme sommeil d’après-midi, moins profond que celui de la nuit, moins affairé, pour ainsi dire ; elle dormait habillée à demi, ses bras et ses jambes nus, ses petits pieds chaussés de bas de laine seulement, les boucles de ses cheveux sur les yeux, les joues roses, avec une grâce enfantine qui n’excluait pas une sorte de dignité à la fois comique et touchante. Le père se pencha sur elle et la regarda longuement. C’était sa chérie, son trésor, la joie de ses yeux. Dès les premiers temps de son mariage, il avait souhaité une petite fille. Lorsque, après cinq années d’attente, il s’était enfin vu père, la venue de son fils n’avait satisfait qu’à moitié son désir. Enfin Yveline était née, et il s’était trouvé heureux ; les premiers gestes de l’enfant l’avaient transporté de joie, les premiers sons de sa voix lui avaient paru plus délicieux que toute musique... Au bout de quatre mois de ce bonheur, la jeune mère était morte, d’une fluxion de poitrine, en quelques jours, dans cette maison où ils étaient venus, comme tous les ans, pour quelques semaines ; la grand-mère, naturellement, avait gardé le petite fille, l’autre grand-mère avait demandé le petit garçon. Est-ce qu’un veuf pouvait s’occuper de ces petits ? La pensée seule en était absurde ! C’était du moins ce que disaient les grand-mères... et voilà pourquoi Richard Brice, seul, triste, privé de ses enfants, s’était laissé prendre le cœur par un grand amour, un amour qui serait le seul de sa vie, pour Mlle Odile Montaubray... Il baisa doucement les petits poings fermés, qui frissonnèrent légèrement au contact de ses lèvres pourtant si prudentes ; puis il se releva, pour résister au besoin de dévorer de baisers les bras et le visage de la chérie, car il avait peur de la réveiller. Mais elle ouvrait déjà ses jolis yeux clairs, où le sommeil semblait avoir laissé une légère vapeur, et s’étirait avec une grâce exquise. Le regard d’Yveline erra un instant sur les murs, sur la flèche de sa barcelonnette ; il s’arrêta ensuite devant elle, avec une expression d’abord indécise, puis joyeuse, et enfin, elle dit : Richard l’enleva dans ses bras, tout fier qu’elle l’eût reconnu, depuis un mois qu’il ne l’avait vue. dit la nounou en la lui prenant des mains ; elle n’a que vingt-deux mois, et je vous assure qu’elle a plus de connaissance que bien des vieux ! Le père et la petite fille firent alors une de ces parties délicieuses que seuls peuvent comprendre ceux qui ont aimé leurs enfants. À quatre pattes sur le tapis, ils jouèrent et coururent l’un après l’autre, jusqu’à ce que Brice se souvint qu’il était venu accomplir un devoir désagréable auprès de sa belle-mère. dit-il en se remettant sur ses pieds, et en tirant ses habits pour leur donner une apparence correcte. La voici qui revient, répondit la nourrice en apportant une brosse. Edme parut sur le seuil, tenant la main de Mme de la Rouveraye, qu’il affectionnait. La belle-mère de Richard était absolument l’opposé de sa mère ; autant l’une était vive et fluette, autant l’autre était grande et majestueuse ; lente dans ses mouvements et dans ses discours, peu prompte à manifester ses impressions ou ses sentiments, bonne et tendre, mais souvent méconnue, à cause de sa réserve, Mme de la Rouveraye avait plus d’affinité avec la nature de son petit-fils Edme qu’avec celle d’Yveline ; mais elle aimait si également les deux enfants, qu’elle ne se fût pas permis de manifester une préférence extérieure. C’était une femme très droite, et, de bonne heure, elle avait appris à se refuser tout ce qui n’était pas l’accomplissement du devoir dans toute sa sévérité. Il y avait d’ailleurs en elle un fonds de tristesse qui assombrissait sa vie, mais sans qu’elle en fit souffrir les autres. Elle aimait à être triste : c’était pour elle une jouissance mélancolique, à laquelle elle trouvait un charme exquis. Après le premier échange de paroles, Edme fut laissé avec sa petite sœur, et Richard suivit sa belle-mère dans le petit salon. C’était une pièce de grandeur moyenne, tout intime, aux murs couverts de portraits ; on voyait que Mme de la Rouveraye y vivait constamment avec tous ses souvenirs. Une poupée assise sur une chaise basse témoignait qu’Yveline n’en était point exclue. Je crains, dit Brice lorsqu’ils se furent assis, que ma lettre ne vous ait causé du chagrin... il faudrait me le pardonner, ma chère maman... Il disait à Mme Brice : « Ma mère », et à sa belle-mère : « Maman ». Il avait trouvé en celle-ci, qu’il avait d’ailleurs connue de tout temps, une tendresse latente, un besoin de caresses morales, qu’il était heureux de contenter par la douceur de son langage. J’ai eu du chagrin, répondit Mme de la Rouveraye, mais ce n’est pas votre faute, Richard, et je ne vous en veux point. Un petit silence suivit ; elle leva sur son gendre ses beaux yeux noirs, battus et fatigués par tant de larmes, et ajouta lentement : s’écria Brice, ému, vous pensez que... Il n’osa achever, tant il lui semblait cruel de dire à cette mère qu’il voulait mettre une autre femme à la place de la fille qu’elle avait perdue. J’ai pensé que vous auriez idée de vous remarier, un jour ou l’autre, oui ; et je trouve que vous avez raison. Très surpris, encore plus heureux, Richard prit la main de sa belle-mère et la baisa avec une affection profonde. alors que sa propre mère avait eu tant de peine à admettre seulement cette pensée ! Il lui en sut un gré infini. On m’a d’ailleurs parlé de votre fiancée, reprit Mme de la Rouveraye ; je sais qu’elle est belle et bonne, et accomplie de tout point... on m’écrit beaucoup de choses..., répondit-elle avec un demi-sourire. Je n’avais pas le droit de lui en parler ! Ce pouvait n’être qu’un bruit en l’air, et puis, mon cher Richard, il m’a semblé que, si c’était vrai, c’était à vous de le dire, et non à moi... Il baisa une seconde fois cette main prudente et sage, qui décachetait tant de lettres sans éprouver le besoin d’en faire part autour d’elle, et se sentit fort soulagé. Mlle Montaubray, dit-il avec une joie visible, est, en effet, une personne fort distinguée ; mais je suis bien heureux, chère maman, de vous voir faire un si bon accueil à un projet que vous, entre toutes, auriez eu mille fois raison de ne pas approuver. Votre mère n’a pas fait de même ? demanda la belle-mère avec une expression de raillerie presque imperceptible. J’ai obtenu un résultat qui ne me satisfait point complètement ; mais je compte sur le temps, et sur vous, pour adoucir certains angles... je n’ai pas d’influence sur votre mère, mon cher Richard, ni sur personne, d’ailleurs, je crois. La tâche était délicate et périlleuse ; Brice s’en tira cependant à son honneur : sa belle-mère l’écoutait avec une attention profonde, posant çà et là une question qui prouvait combien cet entretien l’intéressait. Enfin, conclut Richard, je ne demande qu’une chose, c’est de pouvoir la rendre assez heureuse pour la remercier de ce qu’elle consent à faire pour moi et pour mes enfants. La physionomie bienveillante de Mme de la Rouveraye se modifia tout à coup, comme l’apparence d’une chambre dont on vient de fermer la fenêtre. Vos enfants, mon ami, dit-elle, sont, je crois, en dehors de la question. fit Richard avec le sursaut d’un homme soudain plongé dans de l’eau froide. Quant à moi, vous avez assez de jugement pour sentir qu’il y aurait folie à tenter de me redemander Yveline. Brice sentit qu’il s’était mépris tout le temps. La bonne grâce de sa belle-mère n’était que l’abandon de droits en réalité chimériques ; c’était de plus, le fait d’une femme très bien élevée et qui avait compris de quel mauvais goût serait le moindre symptôme d’opposition au mariage de celui qui avait été son gendre. Cependant, fit le député, Yveline est ma fille... Yveline est la fille de ma fille, tout ce qui me reste d’elle, le seul être qui me rattache à l’existence... Je mourrai, mon cher Richard, cela ne tardera sans doute pas beaucoup, car mes jours sont comptés... Vous n’auriez jamais le triste courage d’arracher à une mère qui a tout perdu, l’unique objet de ses affections en ce monde ! Elle vous reviendra alors, - et je serai heureuse de songer, en quittant la vie, que je la laisse aux soins de la remarquable personne qui doit être votre femme. Mais, maman, insista Brice avec toute la souplesse dont il était capable, vous vivrez au contraire très longtemps, nous l’espérons tous, et personne ne le désire plus que moi... Alors, je ne pourrai jamais jouir de la présence de ma fille ? Je ne serai point si égoïste, mon cher Richard, répondit Mme de la Rouveraye avec une politesse exquise, et mon amour maternel ne saurait étouffer en moi les autres sentiments. Votre femme et vous serez toujours les bienvenus dans cette maison : en tout temps, pendant la petite enfance d’Yveline, et à l’époque des vacances, lorsqu’elle devra faire son éducation dans le couvent où sa pauvre mère avait reçu la sienne. Brice sentit s’écrouler le beau château en Espagne qu’il avait édifié au commencement de sa visite ; en réalité, la situation était exactement la même qu’avec sa mère, seulement sa belle-mère y mettait plus de formes. Blessé au fond de lui-même, mortifié de sa propre crédulité, il se leva. Nous reparlerons de tout cela plus tard, dit-il. En attendant, votre bienveillance vient de m’adoucir une démarche difficile, et je suis heureux de vous en remercier. Je regrette de ne pouvoir accepter, dit-il. Je suis rappelé à Paris ce soir même, et d’ailleurs il serait trop tard pour Edme, qui doit rentrer aux Pignons avec Jaffé. Ordre fut donné d’amener les chevaux. Brice remonta à la chambre de sa fille, où Edme jouait gravement avec elle, de l’air d’un roi qui consent à se montrer bon prince. Richard embrassa longuement Yveline, avec une profondeur de chagrin qui ressemblait à du désespoir, mais dont rien ne parut sur son visage, puis redescendit en silence. Lorsqu’il eut pris place dans le phaéton, son fils à son côté, il salua une dernière fois sa belle-mère, et leva les yeux vers la fenêtre, d’où Yveline, dans les bras de la nounou, se penchait vers lui. Sa voix claire résonna comme une clochette dans l’air du soir. Un rayon de soleil couchant la nimbait d’or rouge ; elle était délicieuse et immatérielle comme une apparition. Sa voix s’étrangla tout à coup dans sa gorge, et il rendit la main à ses chevaux. Ils descendirent l’avenue au grand trot, sous les platanes qui formaient un berceau. Edme, tout étonné, vit à deux reprises tomber une goutte d’eau sur la couverture qui enveloppait ses jambes et celles de son père, qui, les lèvres serrées, conduisait son attelage avec grand soin. C’est des gouttes de pluie, pensa le garçonnet. Non, petit Edme, c’étaient des larmes. L’état d’esprit de Brice en cette circonstance ne pourrait se traduire que par le mot : sinistre. Il roulait confusément dans sa tête des pensées de colère, de vengeance, d’actions violentes ; une rage muette le prenait contre ces deux femmes, qui de façon différente lui avaient pris chacune une moitié de son trésor, et refusaient de le lui rendre. On lui permettait d’avoir une femme, mais on lui défendait de songer à revoir ses enfants ! Il pouvait être époux, il ne serait pas père, - pas le père de ceux-là, tout au moins ! Et il les aimait pourtant, Dieu le savait ! Il les aimait de toutes ses forces, la chérie surtout... Papa, dit tout à coup son fils, sortant d’une méditation prolongée, quand est-ce que nous irons chez nous ? répéta Richard, tout saisi à cette question si simple. Tu te souviens donc de chez nous ? Oui, répondit Edme : chez nous à Paris, avec ma petite sœur... Il chercha dans sa mémoire l’image de sa mère, déjà effacée ; on lui avait dit qu’elle était au ciel, il ne pouvait donc pas associer son souvenir avec celui du « chez nous » dont il parlait ; mais au fond de lui-même, il sentait bien que son ancienne demeure devait abriter, outre son père et sa sœur, encore quelqu’un... il ne savait pas bien qui... Nous irons, mon cher garçon, - nous irons, sois tranquille, répéta-t-il en serrant les dents. Le phaéton vola pendant quelques minutes sur la route bien unie ; quoiqu’il ne fût pas tard, grâce aux nuages sombres, le crépuscule enveloppait déjà les bois d’une teinte grise où les masses se détachaient en plus foncé. Les lanternes, Jaffé, dit Richard en s’arrêtant. Le brave homme sauta à bas et s’empressa d’obéir. Pendant qu’il frottait une allumette sur le drap de son pantalon : Jaffé, dit tout à coup son maître, qu’est-ce que tu diras de ça, toi ? L’allumette qui brillait entre tes doigts de Jaffé s’éteignit subitement, comme s’il avait soufflé dessus. Il en frotta une autre qui prit, et alluma une lanterne sans mot dire. Edme avait levé vers son père son visage étonné ; il n’avait pas compris. dit enfin Jaffé, en allumant l’autre lanterne. C’est que monsieur a pensé que ce serait bien, car monsieur agit toujours pour le mieux. Voyons, laisse là la troisième personne, tu m’impatientes, fit Brice, et réponds-moi comme à un homme. Je pense, monsieur Richard, que si la dame que vous allez épouser a bon cœur, comme c’est probable, ça pourra être un grand bien pour ces pauvres petits... Mais si c’était le contraire, ce serait un grand malheur ! Elle a bon cœur, Jaffé, fit lentement Brice en plongeant ses yeux dans ceux de son fidèle ami d’enfance. Les lanternes faisaient paraître l’obscurité plus profonde, Edme eut un peu peur et se serra contre son père. Pourquoi dis-tu que ce serait un grand bien ? reprit Richard en rassemblant les guides. Je ne peux pas vous dire ça ici, monsieur, - ni ailleurs non plus, du reste, parce que ce ne sont pas mes affaires, - mais mieux vaudrait pour le petit qui est là d’être élevé par son père... Il se tut, et regagna prestement son siège. C’est rapport au caractère, ce que j’en dis, monsieur, reprit Jaffé enhardi par le bruit des roues ; c’est difficile pour une femme seule d’élever un garçon... un garçon qui aura de l’argent... On est disposé à les aimer trop, ces enfants-là... Jaffé s’était un peu penché en avant, et sa bonne figure était près du petit Edme. dit Richard avec un rire amer. Si la dame a bon cœur, oui, monsieur Richard ; sans cela, vous ne la prendriez pas. Mais faudra qu’elle aime les enfants ; autrement, ce serait un grand malheur... Tu me l’as déjà dit, fit Brice avec une pointe de raillerie. si l’on veut bien le lui permettre. Ils n’étaient plus loin de la station, Richard s’aperçut qu’il était en avance sur l’heure du train, et ralentit un peu l’allure de ses bêtes. Papa, fit Edme en apercevant la gare, emmène-moi ! répondit Richard pris d’une étrange émotion. je m’ennuie aux Pignons, sans toi. fit Jaffé en riant d’un gros rire, pour cacher son émotion. Son père fut saisi d’un tremblement violent. Était-ce la fraîcheur du soir, ou bien ce qu’il avait enduré pendant cette cruelle journée, ou bien le désir féroce qui lui venait d’obéir à son fils et de l’enlever tout à coup ? N’était-ce pas son droit de père ? N’était-ce pas son devoir, peut-être, après ce que Jaffé venait de lui faire entendre ? Il se raidit de toute sa hauteur d’homme du monde et d’honnête homme. Non, mon cher petit, cela ne se peut pas, il faut retourner aux Pignons. Jaffé, enveloppe-le bien ; n’as-tu pas quelque chose pour cela dans le coffre ? Voilà, monsieur, répondit le domestique en tirant le paletot d’Edme et un foulard, dont il l’emmitoufla jusqu’aux oreilles. papa, quand le train sera arrivé, dis ? Non, tout de suite, répliqua Richard, presque durement. La tentation de voler son fils lui revenait si forte, qu’il se sentait incapable d’y résister un instant de plus. Embrasse-moi, mon petit homme, embrasse-moi bien, bien, avec tes deux mains sur mes joues. Les chevaux partirent comme le vent vers leur écurie ; Brice suivit des yeux le léger équipage qui s’enfonçait dans la nuit croissante, sentant un morceau de son cœur s’en aller avec lui. Et dire qu’il y a tant de gens qui ne se soucient pas de leurs enfants ! pensa-t-il en montant dans un compartiment où par bonheur il resta seul. Richard arriva à Paris, assez tard dans la soirée ; sans prendre le temps de dîner, sans même passer chez lui, il se fit conduire chez M. La veille, il avait promis à sa fiancée de lui rendre compte, le soir même, des démarches accomplies ce jour-là. C’était Odile qui avait insisté pour qu’il les fit sans plus tarder, et elle l’avait instamment prié de venir, ne fut-ce qu’un instant, pour lui dire comment il avait été accueilli. À moins qu’une femme ne soit une véritable enfant ou que l’intérêt ne la dirige, il lui faut un courage réel et un grand amour pour devenir la compagne d’un homme resté veuf. Les difficultés ordinaires d’un mariage pour une jeune fille sont plus que doublées par cette situation embarrassante ; on se trouve avoir à lutter contre les souvenirs et les comparaisons dans l’esprit des familles et des amis ; on rencontre des préventions, parfois des jalousies, là où la première épouse n’avait vu que la bienveillance. Fille unique, ayant perdu sa mère vers sa douzième année, elle avait vécu près de son père, et dans le commerce journalier de cet esprit véritablement supérieur, elle avait puisé une grande force d’âme jointe à une connaissance de la vie peu commune à son âge. Recherchée par les plus brillants partis, elle avait atteint vingt-quatre ans sans en vouloir accepter aucun. On avait dit autour d’elle que cet attachement au célibat provenait d’un amour mal placé ; ne faut-il pas qu’on calomnie, lorsqu’on ne comprend pas ? L’amour de Mlle Montaubray était bien placé : l’homme qu’elle avait toujours aimé était Richard Brice ; seulement, alors, il était marié. Elle l’avait aimé marié, sans vouloir se l’avouer à elle-même ; puis, le jour où elle avait été forcée d’en convenir vis-à-vis de sa conscience, elle s’était imposé de ne plus le voir. Fidèle à sa résolution, elle avait vécu deux ans sans le rencontrer, ou, du moins, sans qu’il eût occasion de lui parler. Elle n’entretenait aucun mauvais sentiment à l’égard de Mme Richard Brice ; pour cette âme droite et fière, le mari d’une autre femme était un être hors de ce monde, malgré la chaleur de cœur qu’elle ressentait à sa seule pensée, et la femme de cet homme était au-dessus du vulgaire, puisqu’il l’avait choisie. Mais lorsqu’il devint veuf, elle eut l’impression que sa vie à elle venait de s’épanouir. Son cœur longtemps serré s’ouvrit comme une fleur magnifique ; elle ne douta pas un instant de l’avenir. Richard ne l’avait jusque-là peut-être pas remarquée, il l’aimerait, elle en était sûre. Elle n’employa aucun des petits manèges d’une femme coquette ; Odile était bien au-dessus de cela ! Mais au lieu de l’éviter, elle lui parla ; il la vit chez son père, où il avait souvent occasion de se rendre ; elle le reçut avec cette ampleur de bienveillance, avec cette générosité d’accueil qui est bien plus et bien mieux que de la sympathie ou de la pitié ; il sentit bientôt qu’il avait un nid dans cette âme, et le jour où il le comprit, il l’adora. Ils s’entendirent presque sans se parler ; leurs mains se trouvèrent jointes un soir,devant la table à thé, au milieu d’une foule de gens qui ne s’en aperçurent seulement pas : le hasard d’un entretien les avait rapprochés, un mot les unit : Elle l’attendait, ce soir, avec une sorte d’angoisse, elle toujours si sereine ; sa vieille cousine, qui était restée avec elle depuis la mort de sa mère, s’inquiétait de la voir aller de la porte à la fenêtre, avec des pâleurs soudaines, elle dont le teint nacré s’était à peine nuancé de rose lorsqu’elle avait accepté la main de Richard. Son père était sorti, contraint d’aller passer quelques instants dans une soirée officielle, et les minutes lui semblaient longues. Enfin, le timbre de la porte résonna, et Brice parut sur le seuil. lui dit-elle, sans s’avancer vers lui. Elle était debout au milieu du salon, en pleine lumière, dans l’éclat de sa tranquille et saine beauté. C’est fait, répondit-il, mais à quel prix ! Il s’était approché, lui tendant la main ; elle lui désigna un fauteuil, tout près du canapé où elle s’assit elle-même. La vieille cousine sourit, dit bonsoir et retourna à son livre. C’était une femme prudente et sensée, qui savait quand il fallait parler et quand il fallait se taire. fit-il en levant vers elle son visage décomposé. Mais ne craignez rien, nous les aurons ! Elle était si calme, elle parlait avec tant d’assurance ! Jamais il ne se fût douté que tout à l’heure elle était en peine de lui, à en crier de douleur si elle l’eût osé ! Nous avons affaire à deux femmes bien tenaces, chacune dans leur genre, et bien fortes, car elles ont possession... Il pensa qu’elle était capable en effet de les obtenir. J’ai failli voler mon fils, tantôt... il voulait venir avec moi, pauvre petit... Cela n’a tenu qu’à un fil ! Vous avez bien fait de résister, dit-elle, cela aurait tout gâté. Elles nous les rendrons, vous verrez ! Il avait perdu sa belle supériorité d’avocat vainqueur, d’éloquent député : ce soir-là, martyr de cette journée, il n’était plus qu’un malheureux homme attristé, joué presque, par deux femmes obstinées, et conscient de sa défaite. Elle l’aimait mieux encore, s’il était possible, triste et humilié, que dans le triomphe et dans la joie ; dans ses yeux de femme aimante, il vit le refuge et la consolation. Ce n’était pas pour cela qu’il l’avait aimée, mais elle lui en devint plus chère. S’il avait su qu’elle avait pleuré la moitié du jour ! On n’en voyait rien pourtant dans ses beaux yeux graves. Vous n’avez pas dîné, lui dit-elle très doucement. Elle montra du doigt l’indicateur ouvert sur la table. Neuf heures quinze à l’arrivée, répondit-elle ; vous êtes venu directement et vous n’avez pas pu dîner à la Rouveraye, parce que vous n’auriez pas pu prendre ce train-là ! Il ne put s’empêcher de rire. Vous êtes dangereuse, dit-il, avec votre perspicacité. Il faudra se méfier de vous ! Elle sonna et demanda le thé dans la salle à manger. On vous a préparé à souper, dit-elle. La cousine refusa du geste, indiquant son roman, si intéressant ! Ils passèrent tous deux dans la grande salle à manger, la porte restant ouverte entre les deux pièces. Il s’assit, déjà moins accablé ; elle resta debout pour le servir, et, tout à coup, il eut l’impression qu’ils étaient mariés depuis très longtemps déjà, qu’ils avaient partagé bien des joies et bien des peines, et qu’avec cette femme-là à son côté, la vieillesse et la mort ne seraient rien de redoutable, rien du tout, en un mot. Peut-être était-ce déjà venu sans qu’il s’en doutât ? Il perdait la notion du temps et de l’espace à regarder cette merveilleuse sérénité. Vous a-t-on dit beaucoup de mal de moi ? Elle le servait avec une délicatesse et une aisance qu’il n’avait jamais vues ailleurs. Tout le monde est d’accord pour chanter vos louanges. c’est très bien de sa part ! Je lui en sais beaucoup de gré, je vous assure ; c’est une femme accomplie, d’ailleurs, m’a-t-on dit. Oui ; mais elle garde Yveline, avec des arguments auxquels il n’y a rien à répondre. Fort bien, répliqua Odile, en inclinant gravement la tête. Certainement ; et quand ils seront, l’un au lycée, l’autre au couvent, ces dames viendront s’établir à Paris, pour les faire sortir les jours de congé. Il ne sut que répondre, tant elle avait l’air assuré dans sa gravité souriante. Ils parlèrent d’autre chose, pendant qu’elle le faisait manger. Bouchée par bouchée, elle lui préparait, sur une assiette, quelque chose qu’il acceptait sans y prendre garde ; elle lui avait versé quelques gouttes d’un vin généreux ; il se sentait revivre dans cette atmosphère de bien-être moral et physique. Odile, dit-il tout à coup, en repoussant la tasse de thé qu’il venait de vider, est-ce bien vrai que vous allez être ma femme et que nous ne nous quitterons plus ? répondit-elle de toute son âme, nous ne nous quitterons plus qu’au seuil de la vie, et encore pas pour longtemps, mon cher Richard ! Je ne pourrais plus supporter de vous perdre, fit-il en l’enveloppant de son beau regard, redevenu vaillant. Dans un mois, si vous voulez. Il se leva ; c’était un autre homme que celui qui était entré une heure auparavant, si triste et si fatigué. Et puis, vous savez, dit-il, nous avons Jaffé pour nous ! Elle le précédait dans le salon, portant une tasse de thé à sa cousine, qui venait de fermer son livre. Jaffé est pour nous, mais à condition que vous serez très bonne. Sans cela, dit-il,ce serait un grand malheur ! Ils se prirent à rire tous les deux, comme des gamins. Puis, soudain, les nerfs de Brice se détendirent, et il eut envie de pleurer. C’est cruel, voyez-vous, dit-il très bas, d’adorer ses enfants et d’en être privé... Je sais bien que vous avez confiance, vous... Qu’on ne leur apprenne à vous haïr ! Le visage d’Odile se contracta légèrement, mais elle ne parut point troublée. Cela n’aurait rien d’étonnant, dit-elle ; mais, même de cela, on viendrait à bout. fit-elle en levant la main avec un geste de reproche. reprit-il, quand vous parlez ainsi, je vous crois capable de tout ! même de séduire vos deux belles-mères ! Car cela vous fait deux belles-mères, Odile ! Richard, qui allait sortir, resta quelques instants de plus ; on prit des arrangements en vue de la célébration prochaine du mariage, et Brice retourna chez lui, plus léger de cœur qu’il n’en était sorti le matin. Seule dans sa chambre, Mlle Montaubray resta longtemps pensive avant de se mettre au lit. Deux belles-mères, c’est pourtant vrai, se dit-elle, car la grand-mère d’Yveline est presque une mère pour lui... et les enfants pourraient bien apprendre à me haïr... Mais si c’était facile, il n’y aurait pas de mérite ! Et je veux qu’il soit heureux ! Je l’ai pris avec toutes les blessures de son âme, toutes les tristesses de son cœur ; c’est à moi de les guérir... et s’il faut pour cela que mon amour fasse des miracles... Les Pignons flamboyaient par toutes leurs ouvertures, le soir d’octobre où Richard Brice y amena sa jeune épouse. Mme Brice mère avait tenu à faire grandement les choses. Tant par ostentation que par calcul habile, elle avait convoqué toute sa parenté et la plupart de ses amis au dîner qu’elle donnait ce jour-là aux nouveaux mariés qui revenaient de leur voyage de noces. Elle s’était dit qu’il serait plus commode pour la jeune femme, aussi bien que pour elle-même, de faire sa connaissance et celle des enfants au milieu d’une réunion nombreuse, qui remettrait à plus tard la possibilité des épanchements. Y aurait-il un jour des épanchements entre Mme Richard Brice et sa belle-mère ? Celle-ci n’en était pas sûre, et après avoir commencé par se dire qu’elle saurait bien arrêter dès le principe toute espèce d’explication entre elle et sa nouvelle bru, elle se demandait maintenant avec un vague mécontentement s’il n’y aurait jamais moyen de lui énumérer, une fois pour toutes, les choses nombreuses auxquelles il faudrait renoncer. Les deux femmes s’étaient rencontrées pour la première fois deux jours avant le mariage. La grand-mère, très femme du monde, malgré son indomptable despotisme, avait exactement rempli tous ses devoirs ; elle l’avait même fait vis-à-vis de M. Montaubray avec une insensible nuance de déférence, qui lui avait immédiatement gagné le cœur du vieux député. On n’aurait jamais pu dire sans paroles, d’une façon plus explicite : « Je sais tout l’honneur que vous nous faites, monsieur ! » Vis-à-vis de sa belle-fille, c’était différent. Mlle Odile, jusqu’à l’heure de son mariage, ne devait être aux yeux de la mère de Richard qu’une personne adroite, venue mal à propos se jeter au travers de l’existence du jeune veuf, et de laquelle on se serait fort bien passé ! On était polie, cependant, avec une légère indication de condescendance, destinée à régler les distances d’une façon convenable. Pourvu que Mlle Odile n’eût pas le caractère romanesque et sentimental ! Dans une situation aussi tendue que l’était la leur, pourrait-on imaginer pire mésaventure qu’une femme adonnée aux larmes, et qui pleurnicherait en demandant les enfants de son mari ? Cette appréhension ne devait pas se réaliser, et Mme Brice mère put le constater avec un certain plaisir. Au sortir de l’église, tout était changé ! La belle-mère des enfants de Richard pouvait témoigner un désir aussi modéré que légitime de se faire présenter les petits êtres dans la vie desquels elle était appelée à ne jouer aucune espèce de rôle actif. La grand-mère fut surprise de ne rien entendre à ce sujet : quelques minutes d’un inévitable tête-à-tête au moment du départ des époux pour leur voyage de noces ne servirent d’aucun prétexte, et Richard seul, en montant en voiture, dit simplement à sa mère : Embrassez bien les petits pour nous ! Odile avait appuyé du sourire, et ils étaient partis. Mme Brice mère aurait dû se trouver au comble de ses vœux ! Et voilà que par une inconséquence naturelle à la faiblesse humaine, - et peut-être aussi plus particulièrement chez elle, - ce silence, cette réserve l’avaient fort désagréablement impressionnée. Se pouvait-il que la jeune femme, dûment avertie par son mari, eût simplement et silencieusement renoncé à l’exercice des droits que Richard avait si hautement revendiqués pour elle ? Était-ce une renonciation muette, un abandon sous-entendu ? Mais alors, ces pauvres petits, comme on les congédiait brusquement d’une vie où personne n’avait plus besoin d’eux ! Et Mme Brice, tout en reconnaissant qu’elle devait être ravie, attendait, avec une anxiété assez forte pour ébranler ses nerfs, le moment où elle devrait présenter son petit-fils Edme au froid baiser de cette étrangère ; Mme de la Rouveraye s’efforçait en vain de la calmer, toute sa placidité ne parvenait pas à atténuer les impatiences de son amie. Au moment où le coupé qui amenait les époux s’arrêta devant la porte, Richard serra la main de sa femme. Du courage, chère Odile, lui dit-il ; nous allons combattre le bon combat. Je suis préparée, répondit-elle avec un sourire lumineux. Dans le grand salon, éclairé par plusieurs lampes, les deux grand-mères, tenant chacune un enfant par la main, les attendaient debout. En voyant Richard, Edme et Yveline se précipitèrent vers lui ; il reçut d’abord dans ses bras son fils, plus agile et plus fort ; au moment où Yveline allait atteindre son père, ses petits pieds s’embarrassèrent l’un dans l’autre ; elle serait tombée, si Odile ne l’avait prise au vol, et enlevée à la hauteur de son visage. Un peu étonnée d’abord, la fillette regarda les beaux yeux qui lui souriaient, et pour réponse elle présenta ses lèvres fraîches. Odile reçut le baiser et le rendit, puis mit l’enfant dans les bras de Richard qui s’était tourné vers elle. Tout cela s’était fait si vite, que les deux grand-mères n’avaient pas eu le temps de dire un mot, à peine de faire un mouvement. Une inévitable cordialité remplaça l’embarras de la première minute, et c’est en souriant que se fit la présentation, avec le premier échange de politesses. Odile, dit Richard, voici mon fils. Edme n’avait pas quitté la main de son père, contre lequel il se pressait. Il leva sur sa belle-mère un regard chargé de colère et de frayeur. Odile ressentit un coup, comme si on l’avait frappée en pleine poitrine. Ce regard d’enfant qui portait presque de la haine dans des yeux si semblables à ceux de Richard, lui causait une indicible douleur. À son tour, elle le regarda, cherchant à pénétrer jusqu’au fond de cette jeune âme déjà faussée... Le petit garçon baissa les yeux et recula un peu, comme pour se cacher. pensa la jeune femme avec une amertume profonde, ce ne serait rien qu’il me haït, si on ne lui avait pas déjà appris qu’il doit me le dissimuler ! Elle se pencha vers lui, prit la petite main glacée qui résistait, et mit un baiser sur le front blanc, un peu étroit, mais haut et pur. Edme recula encore, puis essuya son front avec sa manche. Mon fils, dit Richard, qui avait tout observé sans cesser d’écouter Mme Brice, embrasse ma femme, mon cher petit ; c’est ta seconde mère, je l’aime, et tu l’aimeras. Voyons, Edme, fit la grand-mère, qui avait rougi, moitié de vexation, moitié de honte, embrasse donc... Ne le pressez pas, chère madame, répondit Odile de sa voix musicale ; mieux vaut attendre plus longtemps et qu’il le fasse de lui-même. Je l’ai embrassé, moi, et pour le moment, cela me suffit. Il sait que je l’aime, et il m’aimera... Mme Brice mère était restée silencieuse, un peu embarrassée. Mme de la Rouveraye vint à son secours. Je crois, dit-elle, chère madame, que vous ferez bien de vous habiller sans plus tarder ; dans une demi-heure, nos derniers invités vont arriver, la maison est déjà pleine... On vous attend avec une véritable impatience... Je redescendrai dans un instant, répondit Odile. Richard l’emmena ; quand ils furent seuls, il tendit les bras à sa femme : C’est commencé, dit-il, vous voilà prise dans l’engrenage ! Ne craignez rien, répondit-elle ; si je n’avais pas peur du chagrin que ces choses-là peuvent vous causer, je ne m’y arrêterais pas un instant, je vous assure ! Richard passa dans sa chambre, où il trouva son fidèle Jaffé. Pendant qu’il faisait sa toilette, le brave homme lui racontait les menus événements survenus en son absence. Ni l’un ni l’autre ne faisaient allusion aux modifications que le mariage récent pouvait avoir apportées aux Pignons. Trois coups impérieux firent résonner la porte. Jaffé, criait la voix d’Edme, où es-tu ? Sur un signe de son maître, Jaffé ouvrit, et le petit garçon entra. dit-il avec un peu de surprise. C’est celle-ci qui sera la mienne à présent, répondit Richard en l’attirant à lui. Et à côté, c’est la dame qui demeure ? demanda son père en feignant l’ignorance. La dame qui est venue avec toi... fit-il, en tirant le mot de sa gorge comme avec un effort. Tu ne dois pas l’appeler ta belle-mère, mon fils, dit Richard, avec un baiser, pour faire passer le reproche ; c’est ta seconde mère, et tu l’appelleras « maman ». Le petit garçon secoua la tête énergiquement à plusieurs reprises, et, au moment où Richard allait lui parler, il s’enfuit rapidement, jetant bruyamment la porte derrière lui. demanda Richard, moins pour s’instruire que pour se faire une contenance. Cela signifie, monsieur, répondit Jaffé, que, lorsqu’il y a deux mois, M. Edme, à la gare, vous a demandé de l’emmener, vous auriez dû l’écouter. Je n’ai personne à blâmer, et les affaires de mes maîtres ne me regardent pas ; mais je n’aimerais pas, si j’avais un garçon... Bref, monsieur, monsieur peut compter qu’il aura du fil à retordre. Voici la cravate blanche de monsieur. Et c’est une jolie dame que la dame de monsieur, et elle a l’air d’une dame très distinguée, et il faudra qu’elle se méfie, parce que l’autre grand-mère, n’est-ce pas ?... Ça aura l’air d’aller tout seul, mais il faudra que monsieur aussi se méfie, parce que Mlle Yveline est encore trop jeune pour comprendre ; mais au fond, ça sera exactement la même chose, seulement, plus en douceur pour ce qui se verra en dehors. Sur cet étonnant discours, la toilette de Richard s’acheva sans autre incident. Le dîner fut très brillant ; dans tous les environs, le mariage de Richard Brice avait excité la plus vive curiosité ; non seulement la famille Brice était la première du pays, mais la situation de Richard comme député le mettait en relations avec tout ce que le département comptait de considérable. Sa résolution de se remarier prenait les proportions d’un événement, et aussitôt deux camps s’étaient formés. presque tous les hommes approuvaient Richard, et presque toutes les femmes blâmaient Odile. La beauté et la supériorité de la jeune mariée ne produisirent point dès l’abord tout l’effet qu’on aurait pu en attendre, c’est-à-dire qu’elles lui firent moins d’ennemies qu’on n’aurait pu le supposer. Certaines beautés et certaines supériorités, en effet, sont pour ainsi dire agressives : elles s’imposent d’une façon bruyante, autoritaire, qui excite à la résistance. D’autres, au contraire, et ce ne sont pas les moins réelles, semblent presque ne pas exister ; à la longue, on en sentira le charme, on se soumettra par degrés insensibles, pour ne plus se détacher, - mais au premier moment, on serait tenté de croire qu’on n’a devant soi qu’une personne ordinaire, un peu plus jolie, un peu plus aimable que la moyenne. Odile avait bien pressenti les animosités qu’elle aurait à combattre ; aussi s’était-elle fait une règle d’effacer tout ce qui pourrait en elle paraître trop brillant. Elle ne pouvait diminuer sa beauté, mais elle pouvait, au lieu de la faire ressortir, en atténuer l’éclat, de même qu’elle s’était résolue à beaucoup écouter, sans parler elle-même. Ce plan, qui exigeait autant de sagesse que d’abnégation, réussit à merveille. se dirent les femmes ; on peut sans peine être mieux mise, être plus belle, avoir plus d’esprit ! Depuis celles qui se piquaient de beauté jusqu’aux simples bas bleus qui se targuaient de littérature, chacune dit et répéta que la nouvelle Mme Richard Brice n’était ni la belle personne ni la femme remarquable qu’on avait annoncée. Les hommes, plus clairvoyants, savaient le contraire ; mais ils n’assistaient point aux conciliabules féminins, et leur avis ne put faire pencher la balance ; si les opinions se heurtèrent, ce qui arriva peut-être, comme ce fut à l’abri du mur de la vie privée, ces heurts furent sans résultat. Mme Brice mère fut fort approuvée d’avoir fait une si belle réception à sa bru ; Mme de la Rouveraye encore davantage, pour avoir su imposer silence à ses sentiments les plus légitimes. Toutes deux avaient eu le grand esprit de comprendre qu’un député ne saurait rester veuf. Comment offrirait-il des dîners, donnerait-il des soirées ? N’y avait-il pas mille occasions dans sa vie sociale et politique où l’absence d’une femme se ferait cruellement sentir ? Au sortir de l’excellent dîner offert par Mme Brice mère, tout le département portait aux nues la famille entière, dans toutes ses ramifications. Jaffé seul n’était point satisfait ; mais comme il n’en faisait part à personne, il n’eut point occasion de se quereller. Ce premier séjour de Brice et de sa femme fut de courte durée. Ils avaient résolu d’aller souvent aux Pignons et de n’y pas rester plus de quarante-huit heures à la fois, au moins jusqu’au retour du printemps ; de la sorte, nombre de difficultés se trouvaient tournées, et Edme ne perdait point l’habitude de les voir. Le petit garçon reprit assez promptement ses habitudes de tendresse et de confiance avec son père ; aussitôt qu’il le voyait seul, il courait à lui, posant mille questions, le tiraillant et le câlinant comme il l’avait fait depuis sa naissance. Mais aussitôt qu’Odile paraissait, il retombait dans le silence. Après avoir été grondé une fois ou deux assez vertement par son père, il n’avait plus tenté de s’enfuir à la vue de sa belle-mère ; il restait près d’eux, mais contraint et morose, si bien qu’Odile elle-même avait intercédé pour qu’il obtint sa liberté. Cette liberté de s’en aller, Edme ne s’en servit pas ; il resta dans leur compagnie, muet, presque sournois, les écoutant parler, avec une attention fort au-dessus de son âge, interprétant à sa façon les paroles qu’il comprenait mal, achevant par ces efforts mal employés de fausser une part de son intelligence, déjà dévoyée par d’insensibles et presque inconscientes insinuations de sa grand-mère. Avec son tact délicat de femme, et de femme dans une situation fausse, Odile s’en était promptement aperçue ; mais comment aborder ce sujet avec son mari sans enfreindre la loi de prudence et d’amour qu’elle s’était imposée ? La chose qui lui paraissait odieuse entre toutes, c’eût été par la moindre parole de porter atteinte à l’affection que Brice avait pour sa mère. Que la clarté lui vint d’ailleurs ! - jamais Odile ne lui dirait un mot qui pût faire naître un conflit. Richard, malgré ses efforts pour être optimiste, sentait pourtant, sinon tout, au moins une part de ce que souffrait sa femme. Il l’en aimait davantage, avec plus de respect, avec une tendresse plus émue, et pourtant, il eût sacrifié tout, hormis elle, pour pouvoir feindre de fermer les yeux, et continuer de vivre dans cette situation ambiguë. Les hommes très occupés et dont l’esprit travaille sans cesse, ont une sorte de crainte des événements domestiques, qui les fait pencher vers le statu quo, même lorsqu’ils sont les premiers à en souffrir. Il leur semble que l’état présent, même pénible et dangereux, est encore préférable à l’inconnu qui résultera d’un changement. Richard, sans s’en bien rendre compte, partageait cette façon de voir ; mais il était trop intelligent et trop honnête pour ne pas agir lorsque ce serait devenu nécessaire. Les premières feuilles commençaient à se montrer sur les tilleuls, lorsque maître Edme, devenu dans le courant de l’hiver plus indiscipliné que jamais, eut avec son père une affaire sérieuse. Il était dans sa huitième année, et le curé de la paroisse, qui avait entrepris de lui donner un avant-goût de la science, y perdait littéralement son latin. Richard avait exigé qu’à partir de sept ans, l’enfant, qui savait lire et écrire, fit du latin en même temps que du français et un peu d’arithmétique. En théorie, c’était assez raisonnable, et Mme Brice mère, très ambitieuse pour son petit-fils, avait approuvé sans réserve. Dans la pratique, le garçonnet était absolument intraitable. Un peu assagi durant les premières leçons par le vêtement ecclésiastique, il en était venu, au bout de trois ou quatre mois, à respecter son professeur autant que sa grand-mère, c’est-à-dire le moins possible. L’excellent homme, par indulgence personnelle autant que par charité chrétienne, n’avait pas voulu se plaindre ; mais lorsque Richard s’informa des progrès de son fils, il fallut bien lui répondre que ces progrès étaient nuls. Richard n’était point partisan des mesures violentes, quand il pouvait agir autrement ; il voulut se rendre compte de la situation par lui-même, espérant que la confusion d’Edme, interrogé en sa présence, lui fournirait le moyen de lui inspirer une salutaire terreur. Il trouva dans le petit garçon une telle assurance, un si sûr dédain de tout ce qui n’était pas lui-même, que son amour-propre paternel en reçut une cruelle atteinte. Edme ne semblait pas se douter qu’on put agir vis-à-vis de l’étude autrement qu’il ne l’avait fait : tout au plus témoigna-t-il quelque embarras en se voyant reprocher son attitude à l’égard de son maître. Dûment tancé et sermonné, il prit désormais une tenue plus convenable, mais n’en fit pas plus de progrès. Richard s’adressa alors à sa mère en la suppliant de lui rendre l’enfant, qui dans la maison paternel le recevrait les leçons de professeurs sérieux. Il se gardait bien de le dire, mais sa certitude était que, soustrait aux gâteries de sa grand-mère, et soumis à une saine discipline, Edme se mettrait au travail comme tout le monde. Mme Brice reçut fort mal les objurgations de son fils. Il avait été convenu, dit-elle, que vous ne me reparleriez jamais de cela ; vous savez quelle a été ma réponse quand vous m’avez annoncé votre intention de vous remarier ; j’attendais de vous assez de tact pour ne pas revenir sur un point aussi délicat, et je suis fâchée de voir que vous ne récompensez pas mieux l’accueil aimable qu’ici nous avons tous fait à votre femme ! Richard ne se tenait pas pour battu : il insista. Le résultat fut une scène très vive, dans laquelle la mère le menaça finalement de le déshériter. ma mère, s’écria le député, plût à Dieu que par le sacrifice de votre fortune il me fût possible d’apaiser nos dissentiments ! Vos biens ne me sont rien en comparaison de ce que me coûte votre obstination à ne pas comprendre mon réel devoir et le vôtre ! Ce n’est pas de votre colère que j’ai peur, mais de votre chagrin ! Et soyez assurée que c’est la pensée seule que je ferais couler vos larmes en usant de mes droits, qui m’oppose une barrière pour le moment infranchissable ! répéta Mme Brice, en attachant ses yeux vifs sur le visage altéré de son fils unique. Je le réserve, répondit Richard en s’inclinant avec respect, mais avec une inexorable fermeté d’accent. Le jour où l’intérêt moral de l’enfant l’exigerait absolument, - même au risque de vous déplaire, je saurais agir pour son bonheur. Mme Brice quitta le salon où cette discussion avait lieu, et Richard demanda ses chevaux. Il partit sans l’avoir revue et rentra à Paris le cœur déchiré... Nous nous sommes mépris, dit-il à sa femme ; nous avions compté sur le temps, le temps se ligue aussi contre nous. Ma mère s’attache de plus en plus à son petit-fils, de plus en plus elle devient son esclave, et je prévois les plus grands malheurs. Odile essaya de réconforter son mari, et grâce à sa sérénité, à la sagesse de ses raisonnements, elle parvint à lui faire accepter la pensée d’un avenir prochain où Edme, entré au lycée, serait soumis à une discipline qui modifierait heureusement ce qu’une éducation irrégulière aurait pu développer en lui de fâcheux. Richard calma momentanément ses appréhensions, et se plongea plus avant dans les travaux qui absorbaient le meilleur de son temps. Entre ses travaux et la femme qu’il aimait de jour en jour davantage pour sa noble beauté autant que pour ses vertus, il eût été parfaitement heureux sans la pensée de ses enfants. D’abord, elle était beaucoup plus jeune, et pour le présent, on ne pouvait songer à autre chose qu’au plaisir de la voir grandir et devenir de plus en plus délicieuse. Il soupirait souvent, en se disant que cette fleur exquise, la joie de son âme et de ses yeux, s’épanouissait sous un autre toit que le sien ; mais il la savait si heureuse dans la vie libre de la campagne, qu’il se résignait, à condition d’aller souvent l’embrasser. Odile l’accompagnait presque toujours dans ces visites de quelques heures ; c’était pour elle un sacrifice très pénible, et ce n’est qu’en faisant appel à toute sa force morale qu’elle parvenait à l’accomplir sans que rien de ses émotions transparût au dehors ; mais elle le faisait pour l’amour de son mari, et pour son mari elle eût accepté toutes les croix. Mme de la Rouveraye avait, en effet, pris, dès le premier jour, vis-à-vis de la jeune femme une attitude aimable qui creusait entre elles un gouffre infranchissable. Edme était hostile, et peu de pénétration suffisait pour deviner que Mme Brice devait ne lui parler de sa belle-mère qu’avec une amertume mal déguisée ; mais Mme de la Rouveraye était à la fois polie et glacée comme la surface d’un miroir ; on ne pouvait soupçonner en elle aucune mauvaise disposition, l’apparence de la petite Yveline était toujours correcte et gentille. Ici, à coup sûr, impossible de supposer qu’elle cherchât à influencer la fillette contre sa belle-mère ; il était évident qu’elle ne lui en parlait pas. Pour l’enfant, si jeune qu’elle fût encore, les dames des environs, amies et parentes, étaient des amies ; elle les connaissait et jasait avec elles ; Mme Odile était toujours aux yeux d’Yveline la dame qu’elle avait vue pour la première fois aux Pignons, c’est-à-dire une étrangère à laquelle rien ne pouvait l’intéresser. Mme de la Rouveraye était beaucoup trop charitable pour dire du mal de son prochain ; elle n’en disait rien, - mais certains silences sont pires qu’une condamnation, dont on pourrait appeler... Odile était, par ce mutisme, condamnée, non à la mort, - ce qui suppose une existence préalable, - mais au néant éternel. C’est ce qui rendait les visites à la Rouveraye si pénibles pour Mme Richard Brice. Chercher dans les yeux d’Yveline toujours la même expression un peu surprise, poser un baiser sur ce front indifférent, et la voir retourner à ses jeux avec la placidité égoïste d’un jeune chat un instant arrêté dans ses ébats, c’était à chaque fois un coup de poignard pour la pauvre femme. Son mari ne le ressentait pas comme elle ; habitué à ne songer à son fils qu’avec une irritation sourde, la tranquillité, la parfaite égalité des rapports avec Mme de la Rouveraye lui procurait par contraste un repos qui le rendait optimiste. C’est là que, pour la première fois, Odile apprit que la plus aimante, la plus confiance des femmes peut se trouver contrainte de dérober à son mari quelques-unes de ses pensées. Une imprudente restriction au sujet de l’accueil de Mme de la Rouveraye ayant un jour provoqué chez Richard une ombre de mécontentement, traduite par un silence prolongé, Odile s’était résolue à ne pas insister sur ce point. Elle avait trop de frayeur de l’avenir possible pour ne pas s’efforcer à tout prix de conserver les joies du présent. Elle aimait son mari autant qu’il est possible d’aimer sur la terre ; elle l’aimait dans toutes ses pensées, dans toutes ses actions ; elle en était fière, et avec cette abnégation touchante des femmes qui aiment vraiment, oubliant ce qu’elle était elle-même, elle l’eût volontiers remercié de l’avoir appelée à partager sa vie. Richard n’appréciait pas tout à fait assez cette tendresse exquise, qui s’épanchait sur lui, pareille aux parfums de Madeleine épanchés sur les pieds du Christ. Ce n’était pas sa faute, mais celle de sa vie : sa première femme l’avait trop aimé. Ne l’aimant pas lui-même, il s’était contenté de recevoir tout ce qu’elle lui offrait, sans se croire obligé de lui rendre la pareille. Odile, en l’aimait plus encore, n’avait fait que continuer cette tradition de dévouement. Il la chérissait, il était heureux et fier de sa charmante femme, mais il ne savait pas qu’elle eût pu l’aimer moins, le gâter moins, pour mieux dire, et n’en être que plus sage. Ce sont ces petites choses, plis de feuilles de rose, soit, mais les feuilles de rose peuvent blesser une peau délicate, si elles la frôlent toujours au même endroit ; ce sont ces petites nuances d’une vie nouvelle pourtant heureuse, qui mirent un peu de mélancolie dans l’âme haute d’Odile. Sa mélancolie n’était point pour elle une ennemie, quoique celle-là fût très différente de celle de Mme de la Rouveraye, qui était un besoin pour ainsi dire physique de s’attendrir et de regretter. Aux heures où Mlle Montaubray s’était interdit de songer à Richard Brice, alors l’époux d’une autre, elle avait connu la tristesse et la résignation ; mais alors, c’étaient des compagnes aimées, bienvenues, qui devaient l’aider à vivre ses années solitaires. À présent qu’elle tenait son rêve dans ses mains reconnaissantes, il était plus dur de retomber dans les grisailles de l’incertitude. Elle était vaillante cependant, et surtout très sage. Elle se dit que la vie est longue et qu’on ne désespère pas à vingt-cinq ans. Son mari l’aimait ; avec la grâce de Dieu, il l’aimerait toujours, car elle était sûre de ne pas démériter de sa tendresse. Elle se raidit contre ses petites déceptions, se cuirassa de souriante politesse contre l’aimable froideur de Mme de la Rouveraye et attendit : l’amitié de tous ceux qui connaissaient sa valeur et les succès mondains dont elle n’avait garde de se laisser enivrer, l’aidèrent à se faire une existence extérieure pleine d’un charme sans banalité. Vaincue par la raison du plus fort, c’est-à-dire par la déraison de son petit-fils, Mme Brice s’était décidée à lui donner une institutrice. C’était une personne très sage, qui avait fait plusieurs éducations déjà, et qui, en prenant de l’âge, avait choisi la mission difficile, mais flatteuse, de préparer les petits garçons pour le lycée. Elle avait jusque-là fort bien réussi, et on la déclarait très supérieure à tout gouverneur pour mener à bien les études des jeunes héritiers de grande famille. Cette réputation méritée devait attirer sur elle l’attention de Mme Brice mère, qui, décidément, trouvait Edme un peu récalcitrant. Les choses marchèrent assez convenablement pendant dix-huit mois environ, puis le baromètre descendit aux Pignons, pour ne plus remonter ; - c’étaient, de la part de l’institutrice, des gronderies interminables, - de la part d’Edme, des éclats de colère qui faisaient présager une adolescence ingouvernable. À plusieurs reprises, Richard avait dû intervenir ; sa présence seule suffisait pour rétablir le calme et faire rentrer Edme dans le devoir, car le jeune garçon aimait son père avec un enthousiasme touchant. Rien n’était aussi beau, aussi bon que ce père absent ; en revanche, au nom de Mme Richard Brice, ses sourcils se fronçaient et sa physionomie revêtait une expression dure. N’était-ce pas à cause de sa belle-mère qu’Edme était privé de vivre avec son père ? Il avait tiré ses petites conclusions tout seul, - ce qui était fâcheux, car moins renfermé, plus expansif, il eût causé avec Jaffé, qui lui eût donné quelques saines notions de la vérité ; mais Jaffé avait perdu toute influence depuis l’entrée de l’institutrice, qui, fort intelligente et bonne cependant, avait en elle-même réprouvé la familiarité de ce domestique, avant d’avoir pu se rendre compte de la différence qu’il y avait entre celui-là et tous les autres. Il s’était trouvé peu à peu écarté de son jeune maître, et, sous un prétexte ou sous un autre, les occasions de causer avec lui avaient disparu. Mme Brice mère estimait fort Jaffé, sans lequel elle n’eût pu se tirer de la gérance de son bien ; mais elle connaissait la franchise de son langage, quoique entortillée dans d’inextricables politesses lorsqu’il avait quelque chose de particulièrement désagréable à dire, et elle redoutait instinctivement cette franchise pour son petit-fils. Un jour de la fin de septembre, au moment où Odile ouvrait ses malles, au retour d’un séjour de quelques semaines chez son père, dans la Creuse, Jaffé fut annoncé par la femme de chambre, un peu effarée. C’est le domestique des Pignons qui veut parler à monsieur tout de suite ! Odile fit venir l’honnête serviteur dans la bibliothèque. Non, madame, répondit Jaffé tout d’une haleine ; les santés sont bonnes ; c’est le caractère qui ne va pas. Edme à la raison, et cette fois c’est sérieux. Odile réprima un léger mouvement d’inquiétude. Ordinairement, son mari était prévenu par lettre, et avec des ménagements, des adoucissements qui excusaient les sottises du petit garçon. Mme Brice était tellement en colère que sa main tremblait, et elle ne pouvait pas écrire. Elle m’a dit : « Prends le train, Jaffé, et va-t’en raconter ça à mon fils. » Monsieur n’est pas là ? Il ne reviendra que demain matin, Jaffé ! Il regarda Odile avec beaucoup d’attention, de ses bons yeux bruns de chien fidèle, et après un instant d’examen : Je vais le dire à madame, fit-il ; peut-être bien que monsieur sera moins vexé que si je le lui disais à lui-même... J’ai bien vu que madame aimait le petit... Oui, Jaffé, fit Odile, en lui rendant regard pour regard. Car monsieur ne sera pas content. fit Odile, qui n’en croyait pas ses oreilles. Il a giflé son institutrice, - il lui a donné une tape dans la figure, enfin... Odile avait pris un air très grave ; Jaffé continua en baissant la voix : Et comme madame lui en faisait reproche, c’est vrai qu’elle le traitait rudement et que c’était difficile à supporter... fit Odile, en devenant très pâle. Il a levé la main sur elle... il n’a pas frappé, non, madame, heureusement... car Mme Brice est colère, et je ne sais pas ce qu’elle aurait fait ! Odile, consternée, regardait sa robe sur ses genoux, et voyait avec les yeux de sa pensée l’enfant et la grand-mère, face à face, aussi furieux, aussi emportés l’un que l’autre. Edme s’est sauvé dans sa chambre, où il s’est enfermé. Depuis lors, il n’a pas mangé et il n’a pas voulu sortir. Le visage d’Odile exprimait une terreur si évidente, que Jaffé s’empressa d’ajouter : Je suis monté sur un arbre dans le jardin, en face de sa fenêtre, et je l’ai vu. Il était à son bureau et il écrivait. Je pense que c’était à sa grand-mère, ou peut-être à monsieur. demanda Odile tout bas, sans oser presque s’avouer ses craintes à elle-même. On le garde à vue, madame, il y a quelqu’un à sa porte, et quelqu’un dans l’arbre, avec une corde pour sonner la cloche en cas d’alarme. On a attaché ses persiennes par dehors, il ne pourra pas les fermer... Il a de la lumière, et l’on fait bien attention. Et puis, ajouta-t-il très bas, il n’a ni couteau ni pistolet... Ils s’entre-regardèrent, effrayés de ces paroles. Ils avaient eu la même idée tous deux : ce fier garçon de onze ans, dans une rage d’humiliation, pouvait avoir songé au suicide... Odile frissonna et mit sa main devant ses yeux. Si j’osais, dit-elle enfin, j’irais tout de suite... Il n’y a plus de train ce soir, répondit Jaffé ; sans cela, j’aurai bien escorté madame... Nous partirons demain par le premier train ; je laisserai un mot à mon mari. Après une nuit sans sommeil, où le poids des responsabilités de toute espèce s’abattit bien lourdement sur la pauvre Odile, elle partit. Jaffé, pensant ramener son maître, avait laissé la voiture à la station de Laroche, et le groom prévenu par un télégramme, les attendait avec l’équipage tout prêt. La route parut interminable : enfin, les Pignons apparurent au dernier détour, et Odile franchit seule pour la première fois le seuil de la maison de sa belle-mère. Mme Brice était descendue au bruit des roues ; en apercevant sa bru, elle fut très surprise, - et désagréablement. Son attitude contrainte, son regard froid semblaient dire : « Que venez-vous faire ici ? » Mon mari est absent, dit Odile, il ne pourra être ici que dans quelques heures, et je suis venue à la hâte... C’est fort aimable à vous, répondit Mme Brice, du ton dont elle eût exprimé tout le contraire ; mais tout est rentré dans l’ordre, et nous sommes parfaitement tranquilles. Odile ôta son chapeau et son manteau de voyage, avec l’impression qu’elle venait de commettre une méprise considérable, une de ces méprises qui vous laissent tout penaud et dont le souvenir, vingt ans après, vous fait encore monter au front une rougeur d’humiliation. Une fois son vêtement remis au domestique, elle ne sut plus que faire d’elle-même. Mme Brice, après avoir fait quelques pas et remué quelques menus objets, s’excusa et retourna au premier étage, sans offrir à Odile de monter dans la chambre qu’elle habitait lors de ses séjours. Ce manque d’usage, qui n’était peut-être pas tout à fait volontaire, car Mme Brice, malgré la belle apparence de son accueil, était fort loin d’être calme, acheva de bouleverser la pauvre Odile. Elle regarda machinalement autour d’elle, pensa que son mari, quelque diligence qu’il fit, ne saurait arriver avant plusieurs heures, et se dit que ces heures-là seraient les plus longues de sa vie. La matinée n’était pas encore assez avancée pour qu’on pût compter sur le déjeuner pour abréger le temps, et Odile regretta beaucoup l’impulsion généreuse qui l’avait entraînée aux Pignons. Pour tromper son ennui, et aussi pour avoir des nouvelles, elle descendit dans le jardin et se dirigea vers les communs. Jaffé, prudemment, expédiait le phaéton à Laroche, afin que son maître le trouvât, s’il avait pu prendre le rapide de huit heures cinquante. En voyant Odile, il vint au-devant d’elle. Tout va bien, lui dit-il à demi-voix, comme s’il recevait d’elle un ordre sans importance : il s’est endormi vers neuf heures du soir si profondément qu’on a pu dévisser sa serrure ; en se réveillant, il a trouvé sa grand-mère au pied de son lit, ils se sont embrassés, et c’est fini. Je crois que madame est bien fâchée d’avoir fait prévenir M. Il s’arrêta, sa casquette galonnée à la main, sûr d’avoir été compris. Jaffé, dit Odile, prévenez le cocher que je pars avec le phaéton ; je vais aller au-devant de mon mari. Mon mari lui expliquera cela comme il voudra, répondit Odile. Voulez-vous aller chercher mon manteau et mon chapeau dans le hall ? Jaffé disparut et revint à l’instant. Vous direz à Mme Brice que je suis allée au-devant de mon mari, fit Odile en posant son chapeau sur sa tête. Tu diras à madame que Mme Richard est allée au-devant de son mari, fit-il ; c’est moi qui aurai l’honneur de la conduire. Deux minutes après, Jaffé dirigeait vigoureusement ses trotteurs vers Laroche. Odile, assise à côté de lui, méditait sur le danger des entraînements charitables, et ni l’un ni l’autre ne disaient rien. Je regrette bien d’avoir demandé à madame de venir aux Pignons, dit-il avec l’abondance de précautions oratoires qui caractérisait ses discours importants. Si j’avais pu prévoir que la chose finirait d’une façon aussi simple, je ne me serais pas permis de déranger madame ; je ne me serais pas dérangé moi-même non plus. Et surtout si j’avais pu penser que Mme Brice ne voudrait pas laisser voir M. J’aurais dû songer à cela, car je connais bien... Il ne dit pas quelle était la personne ou la chose qu’il connaissait si bien, mais il garda le silence pendant un instant. Edme, reprit-il, et je connais ses qualités, - il a beaucoup de qualités, - comme ses défauts ; - il en a beaucoup aussi. Il a, comme nous disons, sauf le respect que je dois à madame, la tête près du bonnet ; - Mme Brice est de même ; et, de plus, il est très rancunier, comme M. Richard, qui est le meilleur homme de la terre, et qui ne pardonne que quand il le faut. J’avais cru que ça durerait plus longtemps, cette fois-ci ; je me suis trompé et j’en demande bien pardon à madame. Odile ne disait rien ; pour tout au monde elle n’eût voulu interroger Jaffé, et cependant, en l’écoutant, elle sentait qu’elle remplissait un devoir. C’est Mme Brice qui a cédé, reprit Jaffé ; sans cela, ce ne serait pas fini ; quand il s’entête, notre jeune monsieur, c’est toujours sa grand-mère qui cède... Si l’on m’avait dit ça quand elle faisait l’éducation de M. Dans ce temps-là, c’était lui qui cédait. Mais maintenant, madame est plus âgée, et puis... Jaffé releva du bout de son fouet le trotteur de gauche, qui se faisait traîner par l’autre. Enfin, conclut-il, je crois que Mme Brice est désolée d’avoir fait avertir M. Richard, et qu’elle donnerait bien des choses pour qu’il n’en sût rien à présent que c’est terminé... Voilà la station au tournant, et l’express de Paris est en gare. Sans me permettre de poser une question à madame, qu’est-ce que madame va dire à monsieur ? Les bons yeux du domestique cherchaient à lire la pensée d’Odile sur ses lèvres closes. Si c’était votre fils, Jaffé, dit-elle, que feriez-vous ? Richard se montrait sur le seuil de la porte, les mains vides comme un homme quin’a pensé à rien, qu’à partir. Odile descendit du phaéton et courut à lui. Tout va bien, lui dit-elle en s’accrochant fiévreusement au bras de son mari. Elle ne pouvait pas l’embrasser, en cet endroit, et pourtant elle eût voulu faire passer en lui le souffle de sa tendresse. Il serra fortement contre lui le bras qui s’attachait au sien. C’est trop long pour le dire en deux mots. Votre mère et Edme vont très bien. Jaffé, qui s’était mis à la tête des chevaux, salua son maître. Si monsieur voulait faire un petit tour à pied, avec madame, dit-il, pendant que les chevaux soufflent un peu, ou bien si monsieur et madame prenaient les devants ? J’aurais vite fait de les rattraper ! Cet homme a toutes les délicatesses, dit Odile à son mari. Ils partirent en avant en effet, et, en dix minutes, Richard fut au courant de ce qui s’était passé, y compris l’étrange réception que sa mère avait faite à sa femme. Je comprends très bien son embarras, dit Odile, avec un véritable désir de pallier les torts de sa belle-mère ; elle était dans une situation extrêmement fausse. J’étais venue sans en être priée ; plus qu’à tout autre, votre mère doit désirer de me cacher les défauts de son fils. demanda Richard, dont le silence n’avait jusque-là rien présagé de bon. Parce que vous avez témoigné un détachement de vous-même qui vous met au-dessus de tous les éloges ? Un frisson délicieux parcourut Odile ; son mari, assurément, lui avait donné mainte preuve de respect et de tendresse ; mais une louange aussi directe, aussi prompte, au moment où le cœur de la jeune femme était tout endolori, lui parut si douce, si enivrante, que des larmes montèrent à ses yeux, larmes de joie et d’orgueil conjugal. Vous avez cédé à un mouvement héroïque, Odile, continua Richard ; je sais ce qu’il vous en a coûté pour le faire, et c’est parce que cela vous coûtait que vous l’avez fait. J’en suis fier, comme époux ; et, comme père, je vous en remercie. fit Odile avec un grand soupir de tristesse ; s’il était mon fils, vous ne me remercieriez pas ! Ils n’étaient pas seuls sur la route, Richard ne put baiser le front de sa femme comme il en mourait d’envie, mais il serra étroitement son bras et attacha sur elle un regard qui valait bien un baiser. Jaffé arrivait à grand fracas de gourmettes, ils montèrent dans le phaéton. Qui est-ce qui a eu cette idée de dévisser la serrure ? lui demanda Richard en prenant les guides. C’est moi, monsieur, répondit modestement Jaffé. Avant de m’en aller, j’avais dit à Mme Brice que ce serait le seul moyen d’éviter un accident. Quand on avait voulu ouvrir avec une clef, dans le commencement, il avait dit que si l’on entrait, il se jetterait par la fenêtre. Richard et Odile échangèrent un regard douloureux. Alors, on a attendu qu’il dormît. C’était-il pas ce qu’il y avait de mieux à faire ? Tu es un bon ami, toi. On fait ce qu’on peut, monsieur Richard, répondit le domestique, et l’on ne fait que ce qu’on doit. Mais le petit mérite d’être puni, monsieur. Pas tant pour cette affaire-là, qui n’est qu’un hasard, mais il devient méchant, c’est tout naturel, à n’être jamais contrarié, ou bien à l’être trop à la fois. Ce que j’en dis, c’est par intérêt pour M. Edme, continua-t-il en reprenant ses formules de politesse ; car s’il allait toujours comme ça, il aurait du désagrément dans la vie. Je pense que monsieur comprend que c’est à cause de l’amitié que je me permets de porter à monsieur... Je comprends tout, Jaffé, dit Richard avec un demi-sourire et un soupir tout entier. Comme ils arrivaient, Odile ressentit un grand coup dans sa conscience. Je n’aurais pas dû revenir, dit-elle à son mari. Votre mère va se trouver, vis-à-vis de moi, dans la situation la plus désagréable. Je le regrette, dit posément Richard, mais ce n’est ni ma faute ni la vôtre ; donc, nous devons nous y résigner. Mme Brice reçut son fils avec un mélange de joie réelle et de gêne mal dissimulée. Si quelque chose devait lui sembler cruel, c’était d’avouer les torts d’Edme devant Odile ; aussi eut-elle soin de les atténuer le plus possible dans son récit. Le déjeuner, servi dès l’arrivée de M. et Mme Richard, servit de prétexte à des arrêts, des coupures qui permirent d’escamoter une partie de la vérité. Restait le fait indéniable : le départ de Jaffé, qui n’avait pu être ordonné que sous l’empire d’une émotion telle que Mme Brice n’en avait encore point connu, puisque c’était un événement jusqu’alors sans précédent. J’ai eu tort de me laisser troubler, dit la grand-mère, lorsque son fils lui fit cette remarque. Au fond, il n’y avait rien de si grave, et si je n’avais pas eu les nerfs un peu excités, je n’aurais pas pris les choses tellement au tragique. Richard regarda sa femme d’un air perplexe ; cette nouvelle version, si différente de celle de Jaffé, donnait à l’affaire une tournure très embarrassante pour lui et pour Odile. Jaffé serait désavoué, c’était évident ; à moins d’une déclaration de guerre bien nette, comment se tirer de là ? L’esprit pratique du député lui fournit une solution. Le repas était fini, on se levait de table. Je vais voir Edme, dit-il ; il est dans sa chambre sans serrure ? Je t’accompagne, dit à la hâte Mme Brice. Non, ma chère mère, je vous en prie. Je le désire absolument, fit Richard avec beaucoup de sang-froid. Odile, voulez-vous avoir l’obligeance d’aller dans ma chambre, prendre, dans le secrétaire dont voici la clef, une liasse de papiers que j’y ai oubliée à mon dernier voyage ? Odile prit la clef et sortit. Richard, lui ayant ainsi assuré la retraite, se tourna vers sa mère. Il est temps de prendre une décision, lui dit-il ; jusqu’ici, j’ai laissé l’éducation d’Edme un peu au hasard de sa bonne volonté et de votre tendresse, ma chère mère ; mais quelles que doivent être les circonstances de mon entrevue avec lui, je dois vous dire que ma résolution est arrêtée irrévocablement. Edme entrera au lycée la première semaine d’octobre, et je vais l’emmener pour le présenter. Mme Brice pâlit ; elle avait prévu cela, mais le coup n’en était pas moins pénible. Vous ne me ferez pas cet affront, dit-elle. Ce n’est pas un affront, ma mère, et je vous supplie de ne pas considérer comme désagréable une mesure que le bon sens lui-même nous impose. Cette année ou l’année prochaine, il fallait qu’Edme entrât au lycée ; du moment où ses progrès dans ses études ne sont plus en rapport avec son âge, nous n’avons plus un moment à perdre. Il sortit là-dessus, sans donner à Mme Brice le temps de lui répondre. Elle le suivit de loin et monta dans sa chambre, tout proche de celle de son petit-fils, afin d’être à portée de la voix. Richard entra dans la chambre d’Edme, que la porte sans serrure faisait ressembler à une forteresse démantelée. L’enfant venait de terminer son déjeuner, un domestique enlevait le plateau ; Richard attendit que ce fût fini, et que le valet eût disparu ; puis, sans même essayer de fermer à demi la porte, il s’adressa au jeune garçon. Vous avez provoqué du désordre dans cette maison, lui dit-il. Racontez-moi les faits comme ils se sont passés. Edme était plein de défauts, mais il avait au moins une très grande qualité : c’était une sincérité entière, que la prudence de sa grand-mère, - prudence mondaine et inspirée par l’âge bien plus que par la nature, - n’avait jamais pu entamer. Edme pouvait taire ses pensées, mais il ne savait pas les déguiser. Il se tint devant son père, debout, les yeux fixés droit devant lui, avec une sorte de dédain stoïque pour les conséquences de son algarade. Mademoiselle m’a fait une observation, dit-il, pour mes devoirs qu’elle trouvait mal faits... Ils étaient mal faits, répondit Edme sans trouble. Alors, je lui ai répondu une impertinence. Que je ferais mes devoirs comme il me conviendrait. Edme s’arrêta ; son père attendit ; après un instant, surmontant l’ennui que lui causait une telle déclaration, l’enfant continua : Je n’ai pu supporter cela, j’étais en colère... je lui ai donné un soufflet. répliqua l’enfant en redressant la tête ; il plongea ses yeux dans ceux de son père, mais il ne put supporter l’expression de calme reproche qu’il y rencontra. Elle n’avait dit que la vérité, mon fils, dit Richard de sa voix profonde. L’enfant tressaillit, prêt à se cabrer, comme un jeune poulain sous la piqûre du fouet, mais il ne dit rien. Depuis un instant, un bruit léger d’étoffes dénonçait sur le palier la présence d’une femme. Richard était sûr que ce n’était pas Odile. fit-il sans trahir l’extrême ennui qu’il en éprouvait. Ensuite, rien du tout, dit vivement Mme Brice en entrant. Le reste est une querelle entre moi et mon petit-fils : il a compris ses torts, je les lui ai pardonnés, cela ne regarde plus personne, n’est-ce pas, Edme ? Cela me regarde, dit Richard d’une voix toujours calme. Il tremblait sous l’effort qu’il s’imposait, mais son tremblement n’était pour ainsi dire pas visible. Je dois connaître les torts de mon fils, même s’ils sont pardonnés par votre bonté, ma mère. s’écria Mme Brice avec un emportement qui ne connaissait plus de lois. Il s’est repenti, c’en est assez. Dieu et son père, répondit Richard. s’écria Mme Brice au comble de la rage, je savais bien que du jour où cette femme entrerait ici, le malheur y entrerait avec elle. Elle vous a monté la tête contre votre propre enfant, et voilà que vous l’écoutez... Richard avait fait un mouvement que sa volonté réprima. Ce n’est toujours pas elle qui m’a envoyé Jaffé, dit-il avec une ironie amère. Puisque vous ne voulez pas avouer, Edme, je vous laisse à vos réflexions, j’espère que la raison vous inspirera. Il sortit, croyant que sa mère allait le suivre. Elle le suivit en effet, mais aussitôt qu’il fut entré dans sa chambre, elle retourna près de son petit-fils. Ma chère femme, dit Richard, c’est la guerre, avec toutes ses conséquences. Il se jeta dans son fauteuil, couvrant de ses deux mains son visage altéré. Elle s’agenouilla très doucement près de lui, afin qu’il trouvât en face des siens les yeux purs et compatissants de sa chère femme. C’est la guerre, reprit-il, et il y aura des coups de portés dont je ne pourrai pas toujours vous défendre, Odile ! Il ouvrit les yeux, et vit près du sien le beau visage qu’il aimait, empreint d’une résignation lumineuse, comme la face des martyrs frappés lorsqu’ils confessaient leur foi. Toute sa force factice s’écroula devant cette grandeur d’âme, et s’appuyant sur l’épaule de sa femme, il pleura à chaudes larmes. Pendant un moment, elle ne lui dit rien, se contentant d’essuyer avec son petit mouchoir la pluie brûlante qui tombait sur leurs doigts enlacés ; puis elle lui souleva doucement la tête et s’assit auprès de lui, épaule contre épaule. Mon cher mari, lui dit-elle, je vous ai épousé non seulement pour prendre part à vos joies, mais aussi pour vous soutenir dans vos traverses, autant que me le permettrait mon humble connaissance des hommes et des choses... Mon cher mari, je suis heureuse et contente de partager vos peines, si la pensée que nous sommes deux peut les adoucir. Vous êtes cruellement frappé, il est juste et salutaire que je le sois aussi, sans quoi notre union ne serait pas parfaite. Il la regarda avec une expression passionnée, où vibrait tout ce qu’il y a de plus élevé dans le cœur de l’être humain. Ce n’était pas pour son beau visage ou son intelligence supérieure qu’il l’aimait ainsi, mais pour tout ce qu’il y avait de noble et de désintéressé en elle. Quoi qu’il arrive, reprit Odile, je serai à vos côtés ; c’est bien peu, mais c’est pourtant quelque chose, dites, mon cher mari ? Elle avait follement envie de pleurer, les larmes montées à sa gorge l’étouffaient, mais elle ne pouvait pas s’attendrir ; elle devait au contraire infuser tout le calme possible dans l’âme douloureusement combattue qui, à cette heure, se reposait en elle comme dans un asile. reprit-il avec une nouvelle explosion de désespoir, vous qui serez accusée, calomniée, peut-être haïe... Elle le reprit dans ses bras, le berçant comme un enfant, l’abreuvant de douces paroles, jusqu’à ce qu’elle eût fait renaître, sinon la confiance, au moins le sentiment de son autorité légitime dans l’esprit de Richard, un instant presque égaré. Et puis, lui dit-elle, pendant qu’il s’appliquait à reprendre une apparence extérieure froide et digne, effaçant la trace de ses larmes et rétablissant le calme sur son visage ; et puis, mon cher mari, rappelez-vous toujours que les chagrins que vous redoutez pour moi ne peuvent m’atteindre bien profondément. Tant que vous m’aimerez, Richard, je compterai le reste pour peu de chose. Et quant à votre mère, je dois vous dire qu’il me serait impossible d’entretenir à son égard aucun sentiment pénible de quelque durée. Elle est votre mère, d’abord, et de plus, elle a un palladium qui la défendra toujours à mes yeux. Ses erreurs, si elle en commet, ses fautes même, proviendraient seulement d’un excès d’amour pour son petit-fils... Pensez-y, Richard, et que cela vous désarme toujours. C’est votre fils, elle l’aime trop, - mais c’est si beau d’aimer trop ! - et ne sait-on pas que la faiblesse est une partie de l’amour des grand-mères ? Richard saisit vivement dans ses deux mains le visage suppliant qui se tournait vers lui, et l’embrassa à plusieurs reprises ; puis il se dirigea vers la porte, et, sur le seuil, se retournant, envoya un sourire à sa femme. Celle-ci, restée seule, s’arrêta devant la fenêtre, regardant sans le voir le paysage déjà touché par la verge d’or de l’automne, et levant ses deux mains jointes vers le ciel, laissa échapper un grand sanglot. Puis, revenant à elle, Odile s’approcha de la table de toilette, arrangea ses cheveux, passa un peu d’eau sur son visage et s’assit, prête à tous les événements. Richard, comme il s’y attendait, trouva sa mère auprès de son fils. dit Mme Brice d’un ton où une légèreté affectée se mêlait à une secrète supplication. Edme est prêt à te dire qu’il a offensé sa grand-mère ; mais c’était dans un moment de colère, et il n’était pas maître de lui-même. Il ne recommencera plus, car il en est bien fâché, et moi, je lui ai entièrement pardonné ! Tu ne peux pas être plus sévère que moi, qui suis l’offensée ? Vous avez pardonné, ma mère, dit Richard, cela fait honneur à votre bonté maternelle ; mais je ne puis me contenter de cela. Edme va me suivre à Paris, et il entrera au lycée Henri IV la semaine prochaine. Richard, qui s’attendait à des objections, en fut tout étonné. Fais tes petits préparatifs, dit-il à son fils, en reprenant le tutoiement familier. Pour éviter une scène, il sortit. Tu ne vas pas l’emmener ce soir chez toi, dit-elle à voix basse. Tu ne peux pas l’emmener comme cela, qu’en ferais-tu avant la rentrée ? Et vous, qu’en ferez-vous, ma mère ? Mademoiselle est partie hier, il n’a plus de raison de se montrer indocile ; tout ira très bien. Au moment de la rentrée, je le mènerai au lycée, et je m’installerai à Paris. Tu ne veux pas qu’il soit interne, je pense ? Ma mère, il sera interne, répliqua Richard avec un peu d’irritation. Il a levé la main sur vous, vous le savez bien. Jaffé le lui avait dit de votre part. J’étais en colère, j’avais perdu la tête, je t’ai envoyé chercher, mais pas elle ! Elle n’aurait pas dû te le dire ! Elle a fait causer Jaffé ; Jaffé a eu tort de parler, mais elle a eu encore plus tort de le répéter. Son devoir, si elle avait du cœur, était de te cacher cela ! On ne dit pas tout aux parents, on se garde bien de les irriter ! elle n’aura pas de repos qu’elle ne t’ait fait prendre ton fils en horreur ! Richard avait reconquis son sang-froid apparent sous cette incroyable attaque ; mais l’émotion qui bouillonnait au dedans de son âme lui fit perdre la mesure. Vous voyez, dit-il, ma chère mère, combien il est indispensable que mon fils soit soustrait à votre influence ! Non seulement vous ne lui apprendriez pas à aimer sa seconde mère, mais vous en feriez entre elle et moi un brandon de discorde ! Mme Brice regarda son fils avec une expression d’indignation sans bornes, et sortit, laissant la porte grande ouverte. Richard descendit, ordonna d’atteler, prévint Odile et retourna près de son fils. Non, papa, je ne veux pas m’en aller. Que tu le veuilles ou non, c’est exactement la même chose, répliqua Richard agacé. Je n’irai pas chez toi à Paris, reprit l’enfant en serrant les poings ; je ne quitterai pas ma grand-mère pour aller chez ma belle-mère. Je veux bien aller au lycée ; mais chez cette femme, jamais ! Odile, qui allait descendre, s’arrêta sur le palier. Edme, tu n’es qu’un méchant petit perroquet ! s’écria son père perdant à la fin patience. Tiens, elle est là qui nous écoute, répliqua Edme dont le regard perçant avait distingué la forme d’Odile par la porte toujours ouverte. C’est elle qui est cause de tout ! Je la déteste ; oui, je vous déteste, madame ! Sa main allait s’abattre sur l’enfant ; elle fut arrêtée par Odile. Laissez-le, mon ami, dit-elle avec douceur, il ne sait ce qu’il dit ! Il reviendra à la raison plus tard. L’enfant la regardait avec des yeux pleins de fureur ; impuissant à exprimer sa colère, il proféra une de ces injures que les enfants, même les mieux élevés, peuvent entendre au dehors et répéter sans les comprendre. Allons-nous-en, dit Richard en entraînant sa femme, pâle d’horreur. Je crois en vérité qu’ici tout le monde est fou ! Mme Brice était accourue au bruit : son fils, en passant devant elle, la salua avec un profond respect, et sortit. La voiture n’était pas encore tout à fait prête, ils l’attendirent un instant sur le perron. Odile tremblait d’émotion et un peu de froid, car la bise soufflait très âpre. En entendant claquer les dents de sa femme, Richard serra plus étroitement son manteau autour d’elle, chercha dans une de ses poches et trouva un foulard qu’il lui noua autour du cou, le tout sans proférer une parole. J’ai fait atteler le landau, dit-il, à cause de madame et aussi de M. Edme ne part pas, répondit Richard ; tu recevras mes ordres, Jaffé ; s’il arrivait qu’il te fût impossible de les exécuter, tu viendrais me voir à Paris, et si ma mère le trouvait mauvais, c’est à mon service que tu resterais. monsieur, nous n’aurons pas besoin de ça ! fit le brave homme avec un demi-sourire. Mme Brice a trop d’esprit, puis elle est trop bonne au fond, pour parvenir à nous fâcher ensemble ! et Mme Richard montèrent dans le landau qui s’était approché, et partirent. Quand ils furent hors de vue, Brice se laissa couler à genoux, et baisant la main d’Odile, il lui dit : Je vous demande humblement pardon, ma femme ! Edme entra au lycée comme interne, sans autres tiraillements. Mme Brice mère avait compris, une fois le calme rétabli, que son aveugle tendresse pour son petit-fils l’avait entraînée trop loin, et elle n’avait plus soulevé d’objections, pour le moment. Richard s’était fait amener l’enfant par Jaffé, et l’avait gardé chez lui deux ou trois jours : Odile s’était absentée à la même époque, de sorte qu’Edme ne l’avait point rencontrée. Lorsqu’il l’avait revue, elle lui avait adressé un simple bonjour auquel il avait répondu de même : elle le traitait avec une réserve qui excluait toute idée de pardon, mais où le censeur le plus sévère n’eût pu découvrir la moindre parcelle de rancune ou seulement de mauvaise grâce. Mme Brice mère s’installa dans un bel appartement, plus près du lycée Henri IV que de la demeure de son fils, et les journées de sortie se partagèrent ainsi : le matin, Edme, conduit par Jaffé, viendrait déjeuner chez son père ; dans l’après-midi, il irait chez sa grand-mère, qui se chargeait de le faire reconduire le soir. Tel était le programme des dimanches, programme rarement exécuté, car Edme se voyait privé de sortie au moins une fois sur deux pour insubordination ; mais Richard ne s’en inquiétait pas outre mesure, comptant sur la vie en commun pour adoucir les angles aigus du caractère de son fils. Il comptait aussi beaucoup sur la première communion du jeune garçon, qui devait, pensait-il, amener une détente. Il fut trompé dans ses espérances ; Edme reçut l’enseignement religieux avec une parfaite correction, sans en paraître profondément touché. On eût dit que quelque ressort, faussé dès l’enfance, empêchait cette âme de s’ouvrir aux épanchements. Le jour solennel arriva ; Edme vint s’incliner devant son père et lui demanda pardon de ses fautes ; il le fit avec toute la déférence désirable, et le baiser qu’il reçut fut rendu avec chaleur, mais il n’entra dans aucun détail, et le père ne put savoir si l’âme de son fils avait été touchée. Odile était encore absente ; elle allait volontiers voir son père lorsque se préparait quelque fête de famille, quelque date dangereuse par les souvenirs qu’elle évoquait. Mme Brice mère conduisit son petit-fils à l’église, heureuse, triomphante, plus satisfaite qu’elle n’eût voulu l’avouer, de voir les obstacles s’effacer ainsi devant elle, et, au fond de son cœur, elle ne put s’empêcher de rendre justice au tact parfait de sa belle-fille. L’orgueilleuse grand-mère avait fini par s’avouer que si elle avait eu des torts envers sa bru, celle-ci n’en avait eu aucun envers elle ; elle savait aussi fort bien qu’à la place d’Odile, elle eût agi tout différemment. Pour ne pas s’avouer une défaite humiliante, elle se disait que Mme Richard devait être faite de plâtre ou de bois, ou de quelque substance neutre, incapable de ressentir les émotions qui agitent d’ordinaire les femmes ; autrement, eût-elle pu supporter avec tant de calme et de tolérance ce qui s’était passé aux Pignons, ce dont les oreilles de Mme Brice mère brûlaient encore pour peu qu’elle y songeât ? La matière indifférente dont était composée Odile n’empêchait point celle-ci de se conduire envers sa belle-mère avec beaucoup de sagesse et de goût : jamais la moindre allusion à ce jour désagréable ; des égards et des prévenances, autant que la belle-mère la plus exigeante pouvait en souhaiter, - en parlant d’Edme, un intérêt marqué, mais assez froid pour exclure toute pensée d’intervention, - en vérité, qui donc au monde eût pu se tirer plus à son honneur d’une situation en réalité très douloureuse ? Mme de la Rouveraye n’était pas la dernière à répéter les louanges de Mme Richard. Lors des visites que celle-ci lui faisait en compagnie de son mari, pour voir Yveline, elle n’avait jamais pu surprendre le moindre désir d’empiéter sur ses droits, ou de gagner plus particulièrement le cœur de la petite fille. Celle-ci s’épanouissait comme une fleur de premier printemps dans la grâce de ses sourires et de ses caresses un peu superficielles, dans sa joie de vivre, joie légèrement égoïste et ingrate ; elle devenait jolie à souhait, fort intelligente, apprenait tout ce qu’on voulait, avait des manières de petite femme très élégante. Douce à la surface, entêtée, au fond, elle disait toujours à Odile : « Madame », et lui présentait sa joue avec un sourire mondain tout à fait irréprochable. Depuis quelque temps, elle lui disait même : « Chère madame ». Mais dans cette bouche rose, l’adjectif n’avait que l’accent d’amabilité banale que l’enfant entendait échanger entre les amies de sa grand-mère, rien de plus. Mme de la Rouveraye, avec toute sa jalousie latente, ne s’y était pas trompée, et Odile, qui la voyait sourire à ces discours, savait bien que ce joli sourire de douairière cachait une fine ironie. Richard soupirait en quittant sa fille ; il soupirait encore en la revoyant, si charmante qu’elle fût ; ce n’était pas la grâce et la gentillesse dont il était privé chez lui qui l’attristaient, mais la pensée que cette éducation toute de dehors ne ferait point de son enfant chérie la fille qu’il eut souhaitée. Il l’eût voulue pour les yeux telle qu’elle était, pour le cœur, une autre Odile, douce et généreuse, vaillante et résignée, prête à tous les combats et pourtant pacifique... Patience, lui disait sa femme, nous y viendrons. Désappointé dans ses vœux, il espéra autre chose, et souhaita ardemment un autre enfant, un enfant qui serait sa consolation, car il pourrait l’élever sous ses yeux, voir fleurir l’amour dans l’admirable cœur de mère que possédait sa femme... Cette joie devait lui être refusée. Il se résigna, mais devint plus grave, et chercha dans ses travaux la satisfaction de ses nobles instincts. Odile en souffrit ; non qu’elle se vit délaissée, mais elle sentait, avec son acuité de perception ordinaire, que son mari éprouvait un désappointement. Elle aussi se résigna, et, entre ces époux qui eussent pu être si heureux, il y eut désormais un chagrin dont ils ne pouvaient pas se parler. Ils ne s’en aimèrent pas moins, mais à cause de la pensée qu’ils ne se disaient pas, leur vie fut attristée. Sur ces entrefaites éclata la tempête de 1870. Dès les premiers jours d’août, Mme Brice emmena Edme avec Jaffé aux Pignons. Richard refusa de quitter Paris, et Odile resta avec lui. Chacun de son côté fit son devoir, et, lorsqu’on se retrouva après l’horrible tourmente, les hostilités personnelles, les mesquineries des luttes intestines s’étaient effacées, au moins en partie, dans le mélange des douleurs patriotiques et des sentiments de famille, affinés et surexcités. Odile avait perdu son père pendant le siège, et cette perte très sensible l’avait rendue encore plus sérieuse. Richard insista pour qu’Edme rentrât au lycée dès que les cours y furent réorganisés, et Mme Brice, très fatiguée, très vieillie par les luttes et les chagrins de l’invasion, resta aux Pignons pour y rétablir l’ordre. Au mois de juillet, Richard Brice, qui avait accepté une mission diplomatique temporaire à l’étranger, venait de quitter Paris ; Odile se proposait d’aller dans ses terres passer deux ou trois semaines, lorsqu’elle vit un matin arriver Jaffé. Depuis l’aventure qui avait motivé l’entrée d’Edme au lycée, la jeune femme ne recevait plus les visites du brave homme qu’avec une appréhension secrète. Il était pourtant venu bien des fois sans apporter aucune fâcheuse nouvelle ; mais ce jour-là, les craintes involontaires d’Odile n’étaient pas sans fondement. Elle s’en aperçut au visage bouleversé du domestique. Nous n’avons pas de chance, dit Jaffé, oubliant ses formules ordinaires. Mme Brice m’avait envoyé ce matin porter des effets à M. Edme, et voilà qu’en arrivant au lycée je l’ai trouvé à l’infirmerie. Il y a tant de maladies dans ce Paris depuis qu’ils ont remué tous les pavés ! Bref, on m’a dit d’avertir monsieur et, s’il était possible, de reprendre le petit, pendant qu’on peut encore le transporter sans risque. Et monsieur qui n’est pas seulement en France ! C’est la grand-mère qui ne va pas être contente ! fit Jaffé en tournant et retournant sa casquette. Si par malheur la maladie était mauvaise, et s’il arrivait quelque chose au petit, et en l’absence de monsieur, encore ! on n’aurait jamais fini de dire que c’est la faute de madame ! Il regarda Odile dans les yeux, comme c’était son habitude dans les circonstances graves. Vous êtes sûr qu’on pourrait le transporter aux Pignons ? fit la jeune femme en feuilletant l’horaire des trains. Au fond, ce n’est peut-être rien du tout, mais pourtant... il faut que je sache tout ! On m’a dit dans le quartier qu’ils avaient eu ces jours-ci des cas de variole noire... Il y en a eu pendant le siège, c’est sûr... et il paraîtrait que ça recommence... Odile avait sonné sa femme de chambre. Nous avons juste le temps d’aller le prendre, avant l’heure de l’express, dit-elle. Une bonne voiture, Jaffé, chez le loueur de la rue de Varennes, et ne perdons pas un instant. Edme fut remis à Mme Richard sur sa demande ; vêtu de ses vêtements de lycéen, étranges sur ce corps grêle, qui grandissait trop vite, alangui par la fièvre, il descendit machinalement les escaliers, et suivit Jaffé sans faire de questions. Il était déjà très malade, et se laissait aller comme dans l’ivresse. Après l’avoir installé dans la voiture, Jaffé chercha des yeux Mme Richard, pour la faire monter aussi ; elle vint par derrière et le tira à part. Il ne faut pas, dit-elle, qu’Edme me voie. Il ne m’aime pas assez pour que je veuille courir le risque de l’irriter. Montez avec lui ; à la gare, je prendrai un autre compartiment, et à Laroche, nous trouverons bien deux voitures. Le voyage s’accomplit comme elle l’avait dit. Mme Brice, prévenue par dépêche,les attendait à la gare. Elle frissonna en voyant le visage tiré et bouffi à la fois du bel enfant qu’elle avait vu partir : plein de santé si peu de temps auparavant, mais elle ne dit rien. Pour éviter des explications dans un endroit aussi public qu’une gare, Mme Richard ne s’était pas montrée. Elle avait chargé Jaffé d’annoncer en quelques mots sa venue à la grand-mère. Lorsque Edme, mis au lit, se fut endormi, en attendant le médecin de la famille qu’on avait mandé, Mme Brice descendit au salon, où l’attendait sa belle-fille. Pendant la demi-heure qui venait de s’écouler, Odile avait vu surgir bien des souvenirs douloureux, dans cette pièce où elle avait passé, quelques mois auparavant, un des moments les plus pénibles de son existence. Elle y était revenue de plein gré, après s’être promis de n’y plus rentrer qu’appelée, et elle se demandait si cette fois encore son cœur ne l’avait pas entraînée au-delà des limites de la prudence. Elle se le demandait dix fois par minute, et ne pouvait s’arrêter à une autre réponse : Richard aurait agi comme elle venait de le faire ; il eût soustrait l’enfant à l’air empoisonné de Paris, et l’eût remis aux mains de sa grand-mère qui l’avait élevé. Et elle, la seconde mère, bannie de l’existence de cet enfant, qu’allait-elle faire ? Pouvait-elle rester, si on ne l’en priait point ? Jaffé venait d’entrouvrir la porte, et de loin, à voix basse, il avait jeté à Odile cette phrase, qu’elle se répétait en la creusant de toutes façons : Puisque vous avez tant fait que de venir, à présent, madame, faudrait pas vous en aller ! Comme Odile se posait la question pour la millième fois, Mme Brice entra, si pâle, si lente, si différente d’elle-même, qu’Odile en eut pitié. Elle s’avança la main tendue, et sa voix même eut un accent brisé si peu semblable au cristal vibrant des jours passés, que c’était comme la voix d’un fantôme. Je vous remercie, dit Mme Brice ; vous me l’avez amené, c’est bien... Odile la regardait un peu surprise ; la main fiévreuse serrait la sienne avec une étreinte amicale. C’était la première fois, depuis son mariage, que Mme Brice lui parlait avec quelque chaleur. Oui, - vous auriez pu le garder, le faire soigner chez vous ; en l’absence du père, vous pouviez... L’idée n’en était pas venue à Mme Richard ; elle l’avoua tout simplement. Si Odile avait voulu se faire valoir auprès de son mari, elle avait là une occasion facile de jouer un rôle important, et du même coup de rendre à sa belle-mère toutes les mortifications qu’elle en avait reçues, en la tolérant chez elle et en le lui faisant sentir. De telles choses ne se doivent pas exprimer, surtout vis-à-vis de la personne intéressée, et Mme Brice se retint de parler. J’ai cru qu’il serait ici en meilleur air et dans de meilleures mains, dit Odile, non sans quelque embarras ; mais si vous vouliez me permettre de rester, madame, je crois que cela vaudrait mieux. Mme Brice baissa les yeux : certes Odile s’était très bien conduite en lui amenant son petit-fils, mais la prétention de rester gâtait tout. Je veux dire, reprit Odile, qui sentait le cœur lui manquer, rester jusqu’à ce que le médecin ait prononcé sur la gravité de la maladie... Si ce n’est que peu de chose, je ne vous importunerai pas de ma présence inutile ; mais si, malheureusement, le caractère du mal prenait de la malignité, mon mari étant absent, il me semble que mon devoir serait d’être près de vous... et je ne crois pas que ce soit utile de le faire avant que nous sachions si ce sera une maladie dangereuse ou une indisposition sans conséquence. La mission de mon mari est d’une telle importance, que je me ferais scrupule de ne pas lui laisser toute sa liberté d’esprit aussi longtemps que ce sera compatible avec mon devoir d’épouse, - elle s’arrêta un instant, puis acheva : - et de seconde mère. Vous avez raison, dit Mme Brice en se redressant. Alors, voulez-vous monter à votre chambre ? Je crois que le médecin ne va pas tarder à venir. Quelques journées s’écoulèrent, intolérablement lentes et lourdes. La grand-mère avait installé le jeune garçon dans une chambre voisine de la sienne, dont la porte de communication restait toujours ouverte, et elle ne permettait à personne d’y entrer, excepté à Jaffé, qui avait pris le métier de garde-malade avec la même tranquillité qu’il eût pris les guides de ses chevaux. La maladie ne se déclarait pas nettement, et le docteur, inquiet, avait déjà parlé d’appeler en consultation un médecin célèbre, afin de dégager sa responsabilité ; la fièvre violente et la prostration d’Edme, qui n’ouvrait plus les yeux et qui ne parlait que pour demander à boire, lui faisaient redouter quelque terrible complication cérébrale. Mme Brice, dès le second soir, avait remis ses clefs à Odile, en la priant de donner les ordres nécessaires : elle sentait ses forces décroître et voulait lutter quand même ; la jeune femme, heureuse de se voir utile, prit sur-le-champ le commandement du personnel, qui lui obéit d’ailleurs avec une régularité parfaite. Le soir du quatrième jour, le médecin était parti plus soucieux encore ; si la maladie ne se prononçait pas, on pouvait tout craindre. Odile, qui venait de recevoir de sa bouche cette déclaration, en le reconduisant, rentra au salon, avec un douloureux sentiment d’impuissance, irritant parce qu’il provenait non de la force des choses, mais de la volonté de Mme Brice. Si elle avait pu entrer dans cette chambre d’enfant fermée pour elle !... Elle eût accepté facilement toutes les peines, toutes les difficultés. Des nuages très bas couraient dans le ciel gris, chassés par un vent rapide ; des frissons secouaient l’eau des feuilles sur la terre déjà saturée de pluie : Odile, qui avait refusé les lampes, ouvrit la porte-fenêtre et s’avança sur le perron. Qu’elle était triste, cette maison, jadis remplie de la turbulence d’Edme ! La mort, elle-même, aurait laissé dans cette demeure moins de sinistre lourdeur, d’appréhensions spectrales. La mort, étant un fait accompli, emporte avec elle tout le cortège de silences effrayants, de doutes anxieux, d’intolérables angoisses qui la précèdent. Elle est plus horrible, parce qu’elle est sans retour, mais la maison où elle a passé possède un calme douloureux qui repose presque des heures d’attente. pensait Odile, et son esprit, fatigué de tourner et retourner sans cesse la même idée, revenait sur lui-même, comme un animal captif, irrité de se voir condamné à un si étroit espace. Une rafale arracha des feuilles à un tilleul, et ces épaves de la tempête se mirent à tournoyer et à se poursuivre dans les allées, jusqu’à ce qu’un nouveau coup de vent les dispersât au loin. Elle ferma la porte avec une hâte craintive, comme les enfants effrayés par des contes de nourrice, qui, au sortir d’un corridor obscur, reviennent peureusement dans une chambre habitée. C’est cette inaction, cette inutilité qui me pèsent... Elle s’approcha de la cheminée afin de sonner pour avoir de la lumière ; pendant qu’elle traversait la vaste pièce, de petits frissons d’épouvante lui passaient sur les épaules. Elle n’osait pas regarder du côté des fenêtres encore éclairées par la pâle clarté ; il lui semblait que, dans le cadre obscur, elle allait voir quelque apparition redoutable se dessiner sur le fond grisâtre. Avant qu’elle eût atteint le cordon de sonnette, la porte s’ouvrit, et quelqu’un entra. Odile, malgré elle, poussa un léger cri d’effroi. fit la voix de Jaffé, modérée à dessein. répondit Odile sur le même ton, en s’avançant rapidement vers lui. Il y a qu’on va avoir besoin ici de quelqu’un qui ait la tête solide et la main légère... Parlez, Jaffé, au nom du ciel ! Le petit a la petite vérole, les premiers boutons viennent de lui sortir... on court après le médecin, pour qu’il revienne le voir... mais il y a autre chose... Mme Brice vient de tomber sans connaissance au pied du lit du petit. Odile fit un mouvement rapide vers la porte. Jaffé continua, sans hausser la voix : Sa femme de chambre et moi, nous l’avons mise sur son lit ; on est en train de la faire revenir ; elle a déjà ouvert les yeux une fois ; mais c’est la fatigue : elle n’a pas dormi depuis trois nuits... Qui est-ce qui va s’occuper du petit, à présent ? C’est ce que j’ai pensé, répondit Jaffé avec la même simplicité ; mais il faut pourtant que madame réfléchisse. Est-ce que vous croyez que Mme Brice s’y opposerait ? Ça ne ferait rien du tout, parce que Mme Brice, je la connais : elle va tant qu’elle a des forces, ou plutôt tant qu’elle croit qu’elle en a ; et puis, elle tombe tout à coup, elle prend le lit, et c’est dans ces moments-là qu’on a de la peine à l’en tirer ! D’ici huit jours, pour le moins, elle ne gênera personne, excepté pour la soigner, et encore la femme de chambre est très capable et elle en a l’habitude. Mais ce que je voulais dire, c’est pour Mme Richard elle-même... reprit Odile sur un ton d’interrogation. Madame est jeune, madame est une belle personne, sans manquer au respect que je lui dois, et qui ne me permet pas d’avoir une opinion sur le compte de madame ; mais ce que j’en dis, ce n’est pas pour offenser madame, qui me le pardonnera... Jaffé, dit Odile, je ne comprends pas. C’est parce que madame n’y a pas songé, mais c’est la vérité ; et il faut que madame y songe bien auparavant, parce que, à la rigueur, je pourrais soigner le petit tout seul. Mais madame sait aussi bien que moi que la petite vérole, ça s’attrape ! C’est, comme les médecins disent, une maladie contagieuse, et l’on reste défiguré : voilà ce que je sentais qu’il était de mon devoir de dire à madame, en l’absence de M. Richard, qui est un grand malheur ; mais il faut s’en arranger tout de même, puisque M. Richard est absent pour le bien du pays. Jaffé s’arrêta enfin, et le salon, devenu tout à fait obscur, sembla encore plus vaste et plus désert lorsque sa voix honnête et contenue eut cessé d’y résonner. Odile n’y avait pas pensé, c’était vrai ! Elle n’avait pas songé un instant que l’horrible maladie peut laisser une femme méconnaissable... Elle plongea au fond de son être moral, saisit sa conscience à deux mains et la regarda dans les yeux en lui disant : As-tu peur ? fit la conscience, qui cherchait à se dérober. Peur qu’il ne t’aime plus, si tu restais défigurée, hideuse... La conscience trembla et n’osa répondre. Mais s’il trouve son enfant mort, reprit Odile, crois-tu qu’il te le pardonne jamais ? Ce ne serait pas tout à fait ma faute, voulut plaider la conscience troublée. Et toi, te le pardonnerais-tu à toi-même ? répondit l’âme meilleure d’Odile en se redressant de toute sa hauteur. Jaffé, muet, suivait cette lutte intime qu’il devinait et dont il attendait le dénouement avec anxiété. C’eut été si naturel qu’une belle personne comme « madame »songeât un peu à sa figure, et avec un mari qu’elle aimait tant... dit Odile d’une voix singulièrement mélodieuse, vous avez fait votre devoir, et je vous en remercie... Jaffé sentit une épouvantable déception s’abattre sur lui. Alors, dit-il d’un ton de politesse indifférente, madame veut que je lui fasse apporter les lampes ? C’est inutile ; allez devant, je monte. Quand il eut refermé la porte, il se prit les deux mains l’une dans l’autre et se les serra si vigoureusement qu’elles en restèrent engourdies. Il n’était point de nature expansive ; mais quand sa satisfaction dépassait les bornes, il se donnait à lui-même une poignée de main. Ce soir-là, sa poignée de main dura deux bonnes minutes ; c’était fort explicable : il ne se souvenait pas d’avoir jamais été si content. D’un air tranquille, Mme Richard entra dans la chambre de sa belle-mère qui venait de reprendre ses sens. Très pâle, soutenue par des oreillers, elle aurait eu l’air d’une mourante, sans l’éclat vif de ses yeux qui brillaient par intervalles, à mesure que la vie lui revenait sous l’influence du cordial qu’elle avait pris. Me voici, grand-mère, dit Odile avec une liberté de langage toute nouvelle pour elle en cette maison ; vous vous êtes sentie mal ? Mais vous êtes déjà mieux, cela se voit. Je ne suis plus bonne à rien ! répliqua Mme Brice, et ce pauvre enfant, qui va être abandonné... Les larmes jaillirent de ses yeux, mais par un retour de sa fierté toujours militante, elle les réprima aussitôt. Oui, je sais ; vous allez faire venir des Sœurs de charité... Si vous le désirez, certainement, mais permettez-moi de vous le dire, grand-mère, puisque vous ne pouvez plus vous tenir au chevet d’Edme jour et nuit, c’est moi qui vous remplacerai. dit faiblement Mme Brice, dont les mains tressaillirent. Vous savez le nom de sa maladie ? Si c’était mon fils, grand-mère, répondit Odile avec un léger tremblement dans la voix, ni vous ni mon mari ne songeriez à cela... Mme Brice regarda longuement sa belle-fille, et à ses paupières vinrent des larmes que cette fois elle ne tenta point de dissimuler. c’est impossible, fit-elle tout à coup en rougissant, moitié d’émotion, moitié d’une honte tardive ; comment feriez-vous ? S’il vous voit il sera furieux. Le pauvre enfant ne vous aime pas, vous savez ?... et dans l’état où il est, on ne saurait lui en vouloir... La voix de la grand-mère s’était faite très douce, presque suppliante. Odile lui répondit avec la même douceur : il se passera bien des jours avant qu’Edme puisse me voir ! Déjà, maintenant, ses pauvres chers yeux sont fermés... Mme Brice se tourna vers le mur avec un sanglot. Ayez confiance, nous le sauverons, dit la jeune femme d’une voix chaude et encourageante ; soyez sûre que vous pouvez vous reposer sans crainte ! La grand-mère se retourna brusquement vers Odile et lui tendit les deux mains ; comme elle s’inclinait, Mme Brice l’attira sur son cœur et lui donna un baiser, un vrai baiser de mère. Que Dieu vous aide, lui dit-elle. Et maintenant, il faut que je dorme, car je sens que ma tête s’en irait. Le médecin avait ordonné le repos complet pour la grand-mère, qu’il espérait d’ailleurs voir sur pied dans quelques jours. Lui aussi avait averti du danger Mme Richard, comme c’était son devoir, et, de même que tout le personnel de la maison, il avait été émerveillé du calme et de l’ordre que répandait autour d’elle cette âme ferme et généreuse. Elle gouvernait comme un capitaine à son bord, sans bruit et sans secousses, avec une autorité bienveillante qui ne permettait aucune défaillance. Elle avait décidé qu’elle et Jaffé passeraient alternativement une nuit près du malade, afin de se ménager des forces pour la lutte, qui pourrait être longue, et, tout en se réservant d’y recourir si cela devenait nécessaire, elle avait décidé de se passer des soins des Sœurs de charité ; la crainte de la contagion, que celles-ci eussent méprisée, était assez forte dans l’esprit d’Odile pour qu’elle reculât devant l’idée d’y exposer d’autres vies que la sienne. La grande difficulté avait été de ne point avertir Richard Brice. Garder un silence absolu était impossible ; elle s’était contentée de lui annoncer qu’Edme, ayant manifesté les symptômes d’une fièvre éruptive, avait été transporté aux Pignons, où elle était restée en attendant qu’il fut rétabli. La nouvelle ainsi présentée avait l’air d’un incident ordinaire. Richard répondit en demandant des nouvelles promptes par le télégraphe et des détails par lettre. Un télégramme fut envoyé qui portait : « État stationnaire » et la lettre qui suivit était de nature à ne pas augmenter les inquiétudes du père, sans le tromper cependant, s’il voulait lire entre les lignes, et c’est là que la tâche d’Odile devint véritablement difficile. Une vraie mère n’eût pas hésité un instant : ou bien elle eût appelé le père aussitôt, se sentant incapable de porter seule le fardeau de tant d’angoisses, ou bien elle eut pris tout sur elle, sachant, quoi qu’il arrivât, qu’elle serait justifiée aux yeux de son mari. Odile n’avait ni le sentiment qu’elle pouvait tout risquer, ni celui qu’elle pouvait, sans encourir de reproche, troubler son mari dans les importantes fonctions qu’il remplissait au loin. Elle ne se rendait pas bien compte non plus de la gravité exacte de l’état d’Edme, et, comme tous les esprits très braves, de peur de s’exagérer le danger, elle cherchait à l’atténuer vis-à-vis d’elle-même. De plus, n’ayant aucune expérience des maladies des enfants, elle avait été extrêmement effrayée, dans les premiers jours de ses nouvelles fonctions, et l’assurance du médecin que ces symptômes du début n’avaient rien de vraiment redoutable, que le vrai danger se manifesterait plus tard, lui avait complètement fait perdre la notion réelle des choses. Le mal était plus horrible encore qu’on ne l’avait d’abord supposé ; c’était une sorte de variole noire qui défigurait absolument le jeune garçon et atteignait son cerveau de la façon la plus redoutable. Il délirait sans cesse, tantôt appelant sa grand-mère avec une plainte vague, enfantine ; tantôt furieux, prêt à sortir du lit où Jaffé le contenait à grand-peine. Tout mouvement, cependant, lui était une torture ; il appelait alors son père, Jaffé, ses professeurs du lycée, les suppliant et leur ordonnant tour à tour de le délivrer des ennemis qui lui infligeaient de si intolérables supplices. Puis, le délire s’épuisa, et fut remplacé par une torpeur effrayante, interrompue seulement de temps à autre par un gémissement ; et pour la première fois, depuis qu’il l’avait perdue, Edme appela sa mère. Les souvenirs de sa petite enfance étaient-ils remontés à la surface de son esprit dans ce grand remous de toutes ses pensées ? La première fois qu’il prononça distinctement le mot : « Maman ! » Odile frémit de tout son être. disait l’enfant, comme au temps où, tout petit, il avait eu soif la nuit dans son berceau. Odile porta le verre aux lèvres brûlantes, qui burent avec avidité, puis écouta. continua le jeune garçon, et la plainte lassée revint sur ses lèvres pendant longtemps. Odile, interdite, était restée immobile devant le lit où gisait son ennemi, l’ennemi de son bonheur. Qu’il était maigre, hâve, affreux, ce bel enfant qui la bravait si cruellement depuis des années ! Une consolation demeurait : durant sa maladie, Edme n’avait jamais parlé d’elle ; jamais, dans ses pires instants de démence, il n’avait fait allusion à celle qu’il appelait toujours « madame ». dit l’enfant malade, d’un ton d’indicible prière, ma tête brûle, oh ! Lentement, comme attirée par un aimant, Odile se pencha vers le lit ; une petite place blanche était restée intacte sur le front défiguré, méconnaissable ; elle la regardait avec une convoitise jalouse. Tout son cœur s’en allait vers ce petit, qui allait peut-être mourir, et c’est alors qu’elle comprit combien elle l’avait aimé. Oui, elle l’avait aimé tendrement, passionnément, ce premier-né de son mari, elle qui ne devait pas être mère : le cri de ses entrailles s’élevait vers lui, comme le cri de la soif dans le désert, et pendant qu’elle le regardait, muette, toute son âme lui disait : « Mon enfant ! » Alors, se penchant toujours davantage, elle s’inclina si bas que ses lèvres touchèrent la petite place blanche, et y restèrent appuyées. C’était le second baiser qu’elle mettait sur ce front rebelle : - le premier, Edme l’avait essuyé avec sa manche ; - elle se releva, prise de frayeur : s’il l’avait sentie, devinée, s’il allait la repousser avec horreur... si elle lui avait fait mal, excitant encore les démons du délire qui l’avaient quitté pour un moment ! Maman, répéta Edme en levant péniblement ses bras vers elle ; maman, embrasse-moi encore ! Elle n’y put résister : les bras de l’enfant retombèrent sur ses épaules, et elle serra contre son cœur la pauvre tête endolorie, en lui donnant le baiser qu’il demandait et qu’il lui rendit. Il dénoua ses bras et s’endormit d’un lourd sommeil. pensa Odile, revenant soudain au sentiment du réel ; elle se lava aussitôt les mains et le visage, puis revint s’asseoir auprès du lit, et ses larmes coulèrent, abondantes et faciles. Qu’importait, après tout, qu’il y eût du danger pour elle ? Ne venait-elle pas d’éprouver une des plus délicieuses impressions de sa vie, et qui sait si la pensée du danger n’y ajoutait pas quelque chose de plus tendre et de plus héroïque ? L’enfant pouvait oublier, il oublierait sans doute, et la caresse qu’elle avait reçue ne s’adressait pas à elle ? Le baiser de l’enfant malade avait été donné à celle qui l’avait pris dans ses bras, quelle qu’elle fût, à celle qui, pendant cet instant suprême, avait été sa mère, malgré tout ! Ma fille, dit Mme Brice à voix basse, vous avez fait une imprudence qui peut vous coûter la vie ! Elle n’avait pas vu sa belle-mère, qui s’était avancée très lentement et qui l’avait aperçue de loin, par la porte ouverte sur une longue enfilade de chambres communiquant entre elles. Je vous ai appelée, vous ne m’avez pas entendue ; ma voix est si faible... mon fils ne l’aurait pas permis... Mais vous êtes une brave et une bonne créature... Le docteur, après avoir examiné le sommeil profond, semblable à la mort, dans lequel Edme était tombé après sa crise de fièvre, porta un arrêt peu rassurant. Les forces étaient totalement épuisées : la nuit qui allait suivre pouvait être la dernière ; si l’enfant sortait de cette torpeur, il serait probablement sauvé, mais la présence d’un confrère savant était réclamée par le vieux praticien pour mettre à couvert sa responsabilité. Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela plus tôt ? Maintenant, quoi que je fasse, il ne peut plus revenir à temps... Le médecin répondit que le tour fâcheux pris par la maladie était tout à fait inattendu, et qu’il en était surpris lui-même. Il partit, fort tourmenté, promettant de revenir le lendemain dès l’aube. Odile envoya des télégrammes et donna des ordres ; ayant pris la résolution de ne pas effrayer Mme Brice, qui, par bonheur, dormait lors de la visite du médecin, elle appela Jaffé et lui fit connaître la vérité tout entière, le priant de rester à portée de la voix, pour le cas où elle aurait besoin d’aide. Elle fit ensuite sa toilette de nuit, passa une robe très simple et revint s’asseoir dans la chambre du malade, préparée à une longue et redoutable veille. Le premier soin d’Odile avait été d’éloigner l’enfant du voisinage de Mme Brice. La chambre était une vaste pièce formant aile dans l’originale bâtisse des Pignons. Quatre fenêtres sur trois côtés l’inondaient de lumière ; à vingt reprises durant le jour, Odile ouvrait une des fenêtres pour renouveler l’air, qui devait toujours être pur et léger. Cette nuit-là, on ne ferma point les volets ; il semblait à Mme Richard que le jour ne viendrait jamais assez tôt, et elle voulait voir naître les premières clartés de l’aube. Tout était tranquille dans la maison : on ne se fût jamais douté que la vie et la mort se livraient le grand combat dans cette atmosphère silencieuse. Odile avait essayé de dormir, le sommeil s’était refusé à venir. Elle resta alors étendue sur la chaise longue, très calme en apparence, les yeux fermés, pour les ménager, car ils lui causaient une douleur cuisante, et elle pensait à toute sa vie, à celle de son mari, à celle de l’enfant qui était peut-être mesurée et dont elle voyait s’écouler les dernières heures. que dirait Richard, tenu à l’écart de ses derniers moments ? Elle sentit que maintenant elle pouvait regarder son mari en face : le baiser donné par son fils la lavait de tout reproche. Si elle avait mal fait, c’était en voulant bien faire ; nul, pas même le père privé de la dernière caresse de son enfant, ne pourrait lui reprocher d’avoir trop peu aimé celui qui ne serait plus. La nuit suivait son cours : aux intervalles fixés, elle essayait de donner à Edme la potion ordonnée. Au commencement, il la prenait sans résistance ; mais à mesure que la nuit s’avançait, il ne voulut ou ne put plus desserrer les lèvres. Vainement elle essaya de tous les moyens ; Jaffé fut impuissant comme elle ; la force même était inutile. Elle renvoya Jaffé, et resta près du lit, anxieuse, comptant les minutes. L’heure passa où les médecins de Paris auraient pu arriver s’ils avaient pris le premier train en partance, et Odile se trouvait encore seule. Edme, rigide sous les draps, avait l’air d’un cadavre, sa respiration entrecoupée était le seul signe de son existence. La contention de sa pensée stupéfiait la jeune femme dans un engourdissement douloureux : « Pourvu qu’ils arrivent à temps ! » se disait-elle vingt fois par minute, sans s’apercevoir que c’était toujours la même chose, s’émouvant de cette même idée comme si chaque fois c’eût été imprévu. Une très faible lueur grise parut dans le ciel : ce n’était pas l’aube, c’était un éclaircissement de la nuit ; la forêt, le parc étaient encore invisibles, mais on eût cru qu’aux fenêtres pendaient de grands suaires gris, bien plus effrayants que l’obscurité complète. Odile se repentit d’avoir regardé au dehors, et le frisson de la peur, ressenti le soir où elle avait pris sa veille maternelle, vint lui secouer le corps et l’âme. Elle tourna la tête : derrière elle, la pièce où Jaffé dormait, - ou ne dormait pas, - puis la longue enfilade de chambres inhabitées ; devant elle, l’enfant muet, immobile... Elle se leva doucement, avec un tremblement de fièvre, et alla fermer la porte des chambres vides. En revenant, elle jeta un regard sur le canapé de Jaffé. La veilleuse cachée par un écran brûlait tranquillement ; nul bruit, pas même un souffle. Edme respirait si peu qu’il fallait se pencher sur lui pour l’entendre. chaque fois plus violemment saisie de l’idée que tout était fini... Il lui faisait peur maintenant, cet enfant grandi si vite en quelques jours, maigre comme un squelette, au visage tuméfié, horrible à voir, l’enfant qu’elle avait embrassé la veille... Le gris envahissait le ciel, de plus en plus sinistre ; on eût dit que de grandes loques inégales pendaient au dehors ; les masses sombres des bois, d’une couleur indécise, avaient des formes vagues de tombeaux gigantesques ; le frisson aigu, douloureux, de cette heure glacée envahissait Odile, dans la vaste chambre, si haute de plafond... Tout à coup, l’horreur de la réalité la saisit, elle se sentit pauvre, seule, misérable ; il lui sembla que tout croulait en dedans et en dehors d’elle, et qu’elle cherchait une épave pour s’y accrocher. Elle regarda autour d’elle le lit pareil à un catafalque, la lueur funèbre de la veilleuse, le ciel plein d’affres, et comme si la tête lui tournait, elle alla s’abattre au pied d’un crucifix placé au centre d’un panneau, sur le mur. dit-elle tout bas, tendant ses mains, buvant ses larmes, mon Dieu ! mes entrailles ne l’ont point porté, il n’a point vécu dans mes bras, mais c’est mon fils ! Vous me l’avez donné, les hommes me l’ont donné, c’est mon fils, et je l’aime ! Et puis, j’en réponds devant son père ! Que dira son père, si je lui rends son fils mort ? Il dira que je ne l’ai point assez aimé, qu’une mère l’aurait sauvé, qu’elle aurait su, deviné, inventé ce qu’il fallait pour le sauver, et que moi, ignorante, inutile, je n’ai rien su faire ! Elle se laissa glisser tout entière au pied de la croix, dans l’anéantissement de l’impuissance, pleurant sans le savoir, lasse et brisée, navrée surtout ; la pensée qu’elle aimerait mieux mourir tout de suite, pour ne pas savoir comment cela finirait, lui revenait par moments ; elle avait fermé les yeux pour échapper aux terreurs visibles de cette aube cruelle, et elle resta là, couchée par terre, longtemps, trouvant dans l’engourdissement de sa peine une sorte de repos, presque de sommeil. Elle avait peut-être réellement dormi lorsqu’elle se réveilla en sursaut. Les yeux à peine ouverts, elle les referma instinctivement, une lueur rose intense emplissait toute la chambre et la fleurissait. Elle regarda autour d’elle, l’instant d’après, et vit l’aurore entrer joyeusement par les quatre fenêtres. La veilleuse, qui agonisait, crépita deux ou trois fois, puis s’éteignit brusquement, et tout sembla plein de vie et de lumière. répéta la voix d’Edme presque claire et distincte. Tremblante, la main mal assurée, Odile versa un peu de tisane tiède dans une tasse et l’approcha des lèvres de l’enfant. Instinctivement, il se souleva sur l’oreiller pour boire plus vite. En se laissant retomber, il chercha une place moins chaude et s’accota avec une expression de bien-être. Après un silence, il dit très distinctement : Odile restait pétrifiée, n’osant y croire... Jaffé, qui s’était éveillé au premier son, s’approcha du lit et répondit en parlant très haut, car Edme était sourd : Elle dort, mon chéri, c’est Jaffé qui est là. Et se retournant du côté du mur, il se rendormit aussitôt. Une joie muette, inouïe, gonflait le cœur d’Odile ; elle n’osait remuer, de peur de la faire tomber en poussière. Les yeux fixés sur le jeune dormeur, elle écoutait encore, et le son de cette voix rauque, étouffée par la fièvre, lui avait laissé dans les oreilles une musique céleste. Madame, lui dit très doucement Jaffé, il est sauvé ! Odile se retourna tout d’une pièce et regarda le brave homme avec une expression angélique. Mais ne le dites pas à Mme Brice avant que les docteurs soient venus. Jaffé fit un signe de tête, et s’en alla sans bruit. Odile se dirigea lentement vers la fenêtre la plus éloignée du lit, et l’ouvrit toute grande. La délicieuse fraîcheur du matin entra avec les premiers rayons du soleil. La jeune femme se baigna un instant dans cette lumière et cette joie : le jardin sentait bon ; les grandes loques grises du crépuscule matinal étaient devenues de charmants nuages dorés qui flottaient doucement dans l’azur ; une brume blanche, celle des belles journées brûlantes de l’été, estompait encore le bas du ciel, et les oiseaux chantaient à perdre haleine dans les massifs du parc ; un merle surtout semblait se répandre en chansons, jusqu’à en mourir. murmura Odile en joignant les mains vers le ciel radieux. Au même instant, la voiture qui ramenait les médecins entrait dans la cour. L’examen du petit malade donna des résultats aussi satisfaisants que possible ; une dépêche de Richard, arrivée quelques heures après avec ce seul mot : « Edme ? » reçut en réponse un autre mot unique : « Sauvé ! » Et Mme Richard, enfin délivrée de son horrible anxiété, crut que tout son être allait se fondre et mourir dans une inexprimable et heureuse langueur. Ce n’était pas fini, cependant ; la période dangereuse était terminée, la période insupportable commençait. Edme, en revenant à la vie, revenait aussi à ses caprices, à ses rébellions, excitées encore par l’irritabilité des malades. Par une circonstance que Mme Richard se trouvait contrainte de dire heureuse, la surdité, au dire du médecin, devait se prolonger pendant une dizaine de jours encore, les yeux ne devaient guère s’ouvrir plus tôt, et Odile pouvait tranquillement continuer pendant ce temps ses fonctions de garde-malade, sans courir le risque d’être reconnue. D’intolérables démangeaisons dévoraient l’enfant, qui, instinctivement, portait les mains à son visage. La conservation de ses traits dépendait maintenant du plus ou moins de patience et de présence d’esprit de ceux qui l’empêcheraient d’écorcher les croûtes de ses boutons. C’est là que Mme Richard fit montre de ses rares qualités ; Mme Brice s’était crue d’abord capable de remplir l’office, tout simple en apparence, de retenir d’un mouvement prudent la main machinalement levée. En une demi-heure, elle se trouva fatiguée par l’attention que réclamait cette surveillance et le développement de force que nécessitait le geste cent fois réitéré. Jaffé, qui la remplaçait, n’avait pas l’autorité nécessaire ; habitué à ne l’écouter que dans la limite de sa fantaisie, Edme secouait la main protectrice lorsque, à l’épiderme plus grossière, il reconnaissait celle du domestique. À la fin de la première journée, Mme Brice, excédée, rendue plus sensitive encore par sa faiblesse, déclara au docteur qu’on n’y pouvait tenir, et que cette convalescence achèverait de tuer tous les habitants des Pignons. Il n’y a qu’un recours, madame, répondit le médecin. Edme ne veut pas, - ou ne peut pas, car cet instinct-là échappe parfois à tout raisonnement, - ne peut donc pas s’abstenir de se gratter, il faudra lui attacher les mains. Mme Brice, toujours autoritaire et prompte, voulait qu’on le fît à l’instant même ; Odile, plus parlementaire, obtint qu’on essaierait auparavant de convaincre Edme de la nécessité d’une patience héroïque. Tu sais, Edme, dit la grand-mère, si tu ne veux pas te tenir tranquille, on va t’attacher les mains. Le visage de l’enfant se contracta, avec une incroyable expression d’orgueil humilié. Je ne remuerai plus, dit-il, grand-mère : ne m’attachez pas. À partir de cet instant, il fit d’incroyables efforts pour se résister à lui-même, et souvent il y parvint, mais à d’autres moments où sa volonté mal éveillée le rendait à l’inconscience, il se laissait aller, au grand effroi de Mme Brice, qui tenait prodigieusement à la beauté de son cher garçon. Odile demanda alors à être chargée de cette garde, spécialement aux heures où, comme une fièvre, la tentation revenait régulièrement avec la somnolence ; elle s’acquitta de ce soin avec tant de vigilance, que le léger contact de sa main arrêtait le geste commencé, sans troubler le repos du convalescent. Au bout de quelques jours, Odile s’aperçut que la sensibilité et les sentiments affectueux revenaient dans cette âme pour ainsi dire absente d’elle-même ; Edme disait merci pour les services rendus, et même un sourire s’ébauchait parfois sur ses lèvres encore défigurées. À plusieurs reprises, Odile, en le touchant de la main pour l’avertir, sentit qu’il retenait légèrement les doigts qui l’avaient effleuré ; c’était un remerciement muet, presque une caresse. « Ne pouvant ni me voir ni m’entendre, pensa-t-elle, il me prend pour sa grand-mère. » Elle serra à son tour la main débile et frêle. Un matin, après être venue relever de garde Jaffé, qui avait passé la nuit dans la chambre d’Edme, désormais tout à fait calme, elle se mit à ranger les objets épars çà et là. La grande pièce où elle avait passé une si terrible nuit d’agonie morale n’avait plus rien de lugubre à ses yeux : avec l’entrée du soleil et du salut, elle avait perdu son aspect sinistre, et la jeune femme s’était prise à l’aimer à mesure que la convalescence faisait des progrès surprenants. Lorsqu’elle eut terminé son rangement, elle s’assit près d’une fenêtre ; son activité d’autrefois avait fait place à un abattement qu’elle attribuait à son extrême fatigue, et, au lieu de prendre son ouvrage ou un livre pour occuper ses heures, comme elle l’eût fait jadis, elle se laissa aller à une rêverie dont la mélancolie n’était pas sans charme. Richard allait revenir, il le lui avait fait savoir : il trouverait sa mère et son fils bien portants ; le capitaine Odile avait bien gouverné son vaisseau pendant l’absence de l’amiral ! Elle était très faible, elle aurait besoin d’un peu de repos ; laissant l’enfant achever sa complète guérison auprès de sa grand-mère avec le bon Jaffé, ils s’en iraient tous deux quelque part, tout seuls, se retremper dans un air nouveau... Elle avait besoin de la tendresse et de l’appui de son mari ! Les jours qui venaient de s’écouler lui paraissaient des années ; il lui semblait que le bras ferme et le regard sûr de Richard l’avaient abandonnée depuis si longtemps, qu’elle en avait le cœur malade. Depuis son arrivée aux Pignons, ce jour néfaste... - n’y avait-il que quinze jours, vraiment ? - elle avait consolé tout le monde, mais personne ne l’avait consolée ; elle avait toujours donné, jamais reçu... Ce n’était pas étonnant qu’elle se sentît si fatiguée ! Après ce petit voyage dont elle avait si grand besoin, quand ils reviendraient, ils trouveraient la famille reconstituée ; elle avait désormais sa place entre son mari et son fils... Car Edme saurait qu’elle l’avait soigné, et quand il le saurait, pourrait-il plus longtemps lui tenir son cœur fermé ? À cette pensée, elle tourna vers le lit sa tête un peu alourdie et tout à coup resta immobile de surprise : les yeux grands ouverts, le coude appuyé sur le bord du lit, Edme la regardait. Dans ces yeux d’adolescent, devenus soudain plus sérieux, plus mâles, vibrait une lumière douce et tendre, et au mouvement qu’elle fit, les lèvres s’entrouvrirent. Elle se leva, effrayée, craignant le retour du délire. Maman, répéta Edme en lui tendait la main, c’est vous qui m’avez soigné, je le sais ! Je vous ai entendue parler, on me croyait sourd, mais j’entendais très bien, depuis deux jours surtout ; et puis, vos mains ne sont pas pareilles à celles de ma grand-mère ; je les distinguais parfaitement... Elle s’était approchée tout près, tout près : il tenait dans la sienne la main d’Odile. Ma chère maman, dit-il en levant sur elle ses yeux encore gonflés, mais pleins de larmes, vous m’avez sauvé la vie ; Jaffé le disait hier à grand-mère, pendant que vous n’étiez pas là ! Il y avait du danger pour vous ! Et moi, j’avais été si méchant ! Comment avez-vous pu, pour moi qui n’en valais pas la peine... Il cacha sur l’oreiller son visage couvert de confusion ; Odile sentait son âme se dilater et monter au ciel. Mon cher petit, dit-elle, je vous ai toujours aimé, et maintenant, je suis bien heureuse ! Mme Brice, en entrant une heure après, les trouva causant, la main dans la main. C’était une joie enfantine, absurde, dans la vieille demeure des Pignons, que le jeune maître eût si promptement recouvré toutes ses facultés ; c’était de quoi en chanter Alléluia jusqu’au nouvel an. Richard arriverait le surlendemain, et Edme voulait absolument être levé pour ce moment-là. Le docteur ne disait pas non, tout en se réservant, par prudence. Odile allait et venait dans la maison, avec un sourire sur ses lèvres tirées, un bon regard dans ses yeux creusés. dit Mme Brice à Jaffé la veille du retour de Richard, qu’est-ce que va dire mon fils en voyant sa femme dans cet état-là ? Jaffé hocha la tête sans répondre ; il n’était pas content du tout, et quand il n’était pas content, on ne lui eût pas fait desserrer les lèvres pour un empire. Le lendemain, de grand matin, il était à la gare pour y rencontrer son maître. Pendant toute la route, questions et réponses ne s’arrêtèrent pas : à tout ce qui concernait la santé d’Odile, le brave homme répondait d’une manière brève et évasive qui ne satisfaisait point Richard. Non, monsieur, pas encore, répondit Jaffé. En arrivant, Richard courut à la chambre où Edme, vêtu de ses anciens habits, trop larges et trop courts, avait été transporté, pour l’arrivée de son père, très loin de la partie de la maison où la maladie avait eu lieu et où toutes les précautions avaient été prises pour la désinfection. Ce qui se passa entre le père, le fils et la grand-mère n’a pas besoin d’être raconté. Après les premiers embrassements, Richard chercha sa femme autour de lui. Elle n’a pas pu se lever, dit Mme Brice ; elle est tellement faible et fatiguée... Je vais la voir, fit Richard en se dirigeant vers la porte. Jaffé, qui s’était absenté un instant, reparut et l’arrêta respectueusement du geste. Avec la permission de monsieur, dit-il, madame fait prier monsieur de ne pas entrer dans sa chambre ; elle fait même prier monsieur de repartir tout de suite, et j’ai fait mettre des chevaux frais au phaéton qui est devant la porte ; et madame prie monsieur, s’il a de l’amitié pour elle, de s’en aller à l’instant même, parce que madame pense qu’elle a la maladie, et il est inutile que monsieur l’attrape, attendu qu’il n’y aurait personne pour soigner monsieur. Richard, pâle d’épouvante, était resté fixé sur place. Et si monsieur veut bien descendre, reprit Jaffé, je crois que monsieur fera bien. Elle n’était pas si mal hier au soir, dit Mme Brice, presque aussi douloureusement émue que son fils ; mais depuis quelques jours, elle n’était plus elle-même... fit Richard avec une expression d’angoisse qui arrachades larmes à sa mère. Ce serait mon devoir d’être là, de lui rendre ce qu’elle a fait pour mon fils... Ce serait de la folie, dit Mme Brice avec autorité ; nous ferons de notre mieux, et, sois-en sûr, Richard, tu ne saurais mieux faire que nous. Et j’ai ordre de ramener une Sœur de charité, dit le domestique. Allons, monsieur, il ne s’agit pas de manquer le train ! dit Richard en s’arrêtant après avoir fait deux pas, il me semble que je fais une lâcheté, que j’abandonne mon drapeau ! Papa, dit tout à coup Edme, qui était resté très grave, il n’y a qu’une personne qui puisse soigner maman sans danger, c’est moi. Je te promets, tout faible que je suis, que je ne la quitterai que si elle me renvoie. Ce mot « maman », si nouveau dans la bouche de son fils, ébranla la fermeté que Richard avait su conserver ; il serra Edme dans ses bras avec une tendresse qui lui sembla jaillir pour la première fois des sources de son cœur. Je te la laisse, dit-il : souviens-toi que tu lui dois la vie, et que jamais, tu l’entends bien, mon fils ? jamais nous ne serons quittes envers elle. Il partit, le cœur brisé, n’ayant plus qu’une crainte, celle de se voir pris à son tour, car il sentait bien qu’Odile en éprouverait une irrémédiable douleur, et pendant une dizaine de jours, on le vit aller et venir dans Paris, occupé en apparence des affaires les plus graves, en réalité ne songeant qu’à la chambre des Pignons où sa femme souffrait ; mais heureusement, ne soupçonnant pas la profondeur du chagrin qu’elle avait éprouvé en l’éloignant d’elle. Ne pas le voir, ne pas seulement l’entendre, savoir que le moment rapide comme un éclair où elle eût lu dans les yeux du cher mari tout ce qu’elle avait le droit d’y lire, pouvait être pour lui le poison qu’elle voulait écarter, cela avait été pour Odile un renoncement semblable à celui des femmes qui prennent le voile. Le reverrait-elle jamais, cet être cher, à qui elle avait donné sans compter sa beauté et sa vie ? Et si elle mourait, elle si faible déjà, si lasse, si mal préparée à subir une telle épreuve ? Elle mourrait donc sans l’avoir revu ? Et même morte, elle ne recevrait pas le dernier regard, la dernière caresse qu’on accorde aux êtres chers avant de clore leur cercueil ! Il y avait là une amertume intolérable. Comme elle plongeait plus avant dans son âme déchirée, avec une intensité de misère qui lui donnait envie de pleurer sur elle-même, une voix encore un peu rauque, mais déjà bien raffermie, résonna à ses oreilles. Maman, j’ai promis à mon père de ne vous quitter que lorsque vous m’en donneriez l’ordre. Vous plaît-il que je reste un peu avec vous ? Papa m’a dit qu’il vous laissait à moi, pour vous soigner. Edme s’était approché d’elle ; elle le regardait, les yeux alourdis, la tête brûlante, pensant que cette voix d’enfant était une goutte d’eau fraîche pour sa soif. Et nous pouvons nous embrasser, maman, reprit le garçonnet en s’asseyant tout près d’elle ; il n’y a que moi qui puisse vous embrasser. Il mit un gros baiser sur la joue d’Odile. Vous souvenez-vous, quand j’étais si mal et que vous m’avez embrassé ? murmura la jeune femme, vaincue par ce souvenir. J’ai oublié presque tout le reste, et je me rappelle très bien cela ; mais alors, je ne vous connaissais pas, je croyais que c’était maman. Il resta très grave un instant, puis reprit : Ma vraie maman, je pense qu’elle est contente de vous, là-haut, car vous êtes pour sûr ma seconde mère ! Va-t’en, mon cher petit, dit Odile en lui serrant la main. Jaffé, sur le seuil, emporta l’enfant dans ses bras, et Odile pleura tant qu’elle eut des larmes. Sa maladie fut courte et bénigne ; malgré le grand ébranlement nerveux qui l’avait précédée, la joie intérieure et la bonne envie de vivre, qui étaient si fortes au cœur de la jeune femme, furent le puissant auxiliaire d’une constitution robuste. Trois semaines plus tard, Odile vit revenir son mari, délivré de toute crainte, et elle put enfin voir autour d’elle sa famille, unie dans un esprit d’amour et de reconnaissance pour elle. Ne me parlez pas de Mme de la Rouveraye ! Je suis son amie depuis une quarantaine d’années, mais je n’ai jamais vu femme pareille. Pendant toute la maladie d’Edme, n’envoyait-elle pas prendre de ses nouvelles dans un pré ? Elle n’a jamais voulu permettre à ses gens de pénétrer sur nos terres, tellement elle avait peur de la contagion ! Elle avait choisi un pré à mi-chemin, et pas à nous ! Tout le monde riait, excepté Mme Brice qui était visiblement irritée. Elle a refusé de me laisser voir ma fille, dit Richard, sous prétexte que j’étais venu ici. Père, dit Edme, l’hiver prochain, quand nous allons être à Paris, tous ensemble, tu vas reprendre aussi ma sœur Yveline ? Vous aurez du fil à retordre, dit Mme Brice. Il y a quarante ans que je la connais, Mme de la Rouveraye, et elle a toujours été entêtée ! C’est bon pour une grand-mère comme moi d’abdiquer et de venir demeurer au rez-de-chaussée de votre maison ! Comme ça, grommela Edme, je n’aurai jamais de sœur, et papa jamais de fille ? On fera pour le mieux, mon cher enfant, dit Odile en lui donnant un baiser. Les portes de la Madeleine s’ouvrirent toutes grandes, et le roulement des orgues éclata au dehors, comme une tempête d’harmonie, pour la fin de messe de la première communion. C’était un beau jeudi de mai, si radieux, si brûlant qu’il défiait toutes les ardeurs de juin ; les marronniers fleuris de la place avaient l’air de grands bouquets préparés pour la circonstance ; une foule de dames bien mises s’étageaient sur les marches, abritées par les ombrelles multicolores ; en bas, sur le trottoir, une masse de gens de toutes les classes regardaient avec sympathie à l’intérieur de l’église, et ceux qui remontaient la rue Royale en venant de la place de la Concorde, par cette journée délicieuse, voyaient, au fond du temple sombre, l’autel étincelant de lumières, entouré jusqu’aux frises, couvert jusqu’au tapis, de blanches fleurs de mai, en l’honneur du mois de Marie. Des voix fraîches d’enfants chantèrent un cantique accompagné discrètement par l’orgue ; puis, sur le tapis rouge, étendu comme pour des mariés, les communiants et les communiantes s’avancèrent en longues files ; soudain, comme si un grand vol de cygnes s’était abattu sur les marches de l’église, l’air se trouva rempli de voiles blancs et de délicates mousselines. Pendant que l’orgue tonnait ses derniers accords qui faisaient trembler les colonnes du portique, les voiles, les ceintures et les jupes blanches, toutes ces jolies choses tendres et flottantes, agitées par une douce brise de mai, se répandirent jusque sur la place, et toutes les femmes qui se trouvaient là, mères ou non, saluèrent du sourire les fillettes qui passaient d’un air grave, escortées de leur famille. Yveline, avec Mme de la Rouveraye, monta dans le coupé qui les attendait. Une petite communiante, vêtue de mousseline à bon marché, avant de s’en aller à pied, avec sa mère en bonnet de linge, regarda un instant, non sans une sorte de convoitise timide, l’enfant riche, parée aussi de mousseline ; mais quelle différence entre les deux tissus ! Ils n’avaient de commun que le nom. Puis, se rappelant sans doute qu’en un pareil jour surtout, tous les enfants conviés à la même fête étaient frères et sœurs, la fillette pauvre sourit d’un bon sourire confiant en regardant la fillette riche. Yveline, étonnée, rendit le regard ; la petite fille du peuple était laide, couverte de taches de rousseur que faisait encore ressortir la blancheur de son costume ; mais les yeux étaient si bons, le sourire de cette large bouche exprimait une si touchante bonhomie, que la jeune aristocrate rendit aussi le sourire de ses lèvres fines et discrètes. Le coupé se mettait en mouvement : Yveline se pencha un peu au dehors, distraite par une autre pensée. Assieds-toi donc, dit Mme de la Rouveraye : tu n’es pas convenable. Je regardais pour savoir où étaient passées grand-mère Brice et Mme Richard, répondit Yveline en obéissant. Je pense qu’elles sont montées dans le landau avec Edme et papa. Tu auras le temps de les voir, dit la grand-maman, avec la légère pointe d’ironie qu’elle accordait à sa vieille amie depuis ce qu’elle appelait « sa conversion ». Au fond de son cœur, toute seule avec elle-même, Mme de la Rouveraye accusait Mme Brice d’avoir « tourné casaque ». C’est du moins cette expression vulgaire qu’avait employée Jaffé lorsqu’il s’était exprimé à ce sujet avec Richard en l’une des rares occasions où, pour lui parler, il avait à peu près négligé d’employer la troisième personne. Mme de la Rouveraye en veut à Mme Brice, avait dit cet homme étonnant, parce qu’à présent elle aime Mme Richard. - Mme de la Rouveraye a dit un jour comme ça que c’était une défection. Moi, je n’ai pas le droit d’avoir une opinion, comme de juste, mais enfin, il me semble qu’il n’y a pas de déshonneur à se tromper, c’est certain, mais il n’y en a pas non plus à s’apercevoir qu’on n’avait pas raison. Certes, je ne me permettrai pas de penser que Mme Brice a pu avoir tort autrefois, ça serait lui manquer de respect, et j’en suis incapable, mais ce n’est pas monsieur qui me contredira si j’avance qu’à présent sa mère a bien plus raison qu’auparavant. Et quant à Mme Brice, il est clair qu’elle ne me fait pas de confidences, mais un jour qu’elle était en colère, elle m’a dit, en parlant de Mme de la Rouveraye : « Jaffé, je ne lui pardonnerai jamais, pendant la maladie d’Edme, d’avoir fait prendre de ses nouvelles dans un pré ! » C’est donc vrai, cette histoire de pré ? demanda Richard, sans pouvoir s’empêcher de sourire. J’y ai été moi-même pour voir ! Le pré n’était pas large, alors le domestique de la Rouveraye était à une haie, et moi, j’étais à l’autre, et l’on se criait les nouvelles, comme ça ! Jaffé fit un porte-voix de ses deux mains autour de sa bouche, puis secoua la tête d’un air mécontent. Au fond, ce philosophe manquait de philosophie à l’endroit de la Rouveraye. Richard sourit encore d’un air distrait, puis tomba dans la mélancolie. Des années avaient passé depuis lors, mais les sentiments étaient restés les mêmes. Ce jour de première communion, cependant, il avait fallu que Mme de la Rouveraye acceptât à déjeuner chez Richard, avec Yveline. Lorsque la fillette entra dans le salon, si blanche et si légère avec ses jolis cheveux frisés, indociles, échappés à son petit bonnet de tulle, ce fut comme l’apparition d’un bouquet de boules de neige. Elle apportait avec elle le printemps, la fraîcheur et la grâce. Odile ne put s’empêcher de soupirer. N’était-ce pas dommage de n’avoir point chez soi cette jolie incarnation de l’enfance heureuse ? Edme était devenu son fils sans réserve et sans retour ; si elle avait pu avoir aussi cette fille délicieuse, quelle joie n’eût pas été la sienne ! Les convives se trouvèrent bientôt assis autour de la table ; le cuisinier s’était surpassé pour faire honneur à « mademoiselle », et la gaieté la plus aimable régnait parmi eux. Ils n’avaient pas beaucoup changé les uns ni les autres, à l’exception d’Edme, depuis le jour qui avait réuni Richard à sa femme sous le toit de sa mère. La maladie n’avait point laissé de traces visibles sur le visage d’Odile, mais l’expression de cette noble physionomie était devenue à la fois plus grave et plus caressante, on sentait que ses bras s’étaient arrondis à presser sur son cœur la tête de son fils ; les gestes un peu secs, un peu précis de son existence antérieure s’étaient amplifiés dans l’exercice de cette maternité de son âme. Mais le visage avait des plis soucieux ; une expression attentive, presque anxieuse, accompagnait la bouche, excepté dans le sourire, et les yeux pleins de bontés étaient un peu assombris. C’est que la vie d’Odile avait été complètement bouleversée par l’affection si longtemps refusée de son beau-fils. Jusque-là, femme heureuse, épouse chérie, elle n’avait vécu que pour son mari. Tout à coup, elle avait trouvé à ses côtés ce grand enfant, en tiers entre eux, jaloux de leur tendresse, jaloux surtout de celle d’Odile dont, avec un revirement très naturel dans cette âme violente et passionnée, il aurait voulu maintenant être le seul objet. La jeune femme fut obligée de se surveiller beaucoup durant les premiers temps de cette singulière lune de miel. Si peu qu’elle exprimât d’affection pour quelqu’un, qu’elle témoignât d’attentions à un enfant étranger, Edme tombait dans d’inimaginables crises de chagrin, se reprochant avec amertume l’erreur où il était resté tant d’années, exagérant ses torts et se trouvant indigne, jusqu’au désespoir, de la tendresse qui lui était devenue nécessaire. Richard avait d’abord froncé le sourcil : ces démonstrations lui semblaient tellement dépasser la mesure, qu’il fut tenté de les croire simulées. Odile eut quelque peine à lui faire comprendre qu’il devait voir là l’exubérance d’une nature très riche, très complexe, à un âge où l’enfant qui va devenir un jeune homme est pour lui-même un monde encore inconnu, et que ce n’était pas avec de la sévérité, mais avec une calme douceur qu’on réglerait le cours de ce torrent indiscipliné. Le père céda, non sans résistance, aux raisonnements de la seconde mère. Il l’avait toujours trouvée très sage en ses conseils et dans les actes de sa vie ; sa seule crainte était que maintenant elle ne témoignât de la partialité pour ce fils reconquis. Il fut contraint de se rendre en voyant l’extrême équité de sa femme. À plus d’une reprise, elle intercéda pour Edme, mais son intercession était une forme de bonté et de pardon, jamais une manifestation de faiblesse ou seulement d’indulgence. Richard s’accoutuma bientôt à se décharger sur Odile de la plupart des menus soins de l’éducation de son fils, qu’elle gouvernait maintenant à sa guise. L’abdication de Mme Brice cependant n’était pas complète ; son esprit remuant et vif ne pouvait se désintéresser d’une question qui avait été pour elle la vie même durant tant d’années ; mais, par un revirement moins singulier qu’il n’en avait l’air, donnant toujours raison à Odile, désormais, elle s’apercevait des défauts de son petit-fils avec une pénétration doublée par un vague mécontentement intérieur. Rien ne l’eût fait convenir que ces défauts, très grands en eux-mêmes, encore grossis par son optique spéciale de grand-mère, provenaient pour la plus grosse part de sa tutelle peu judicieuse. Non, les erreurs et les fautes du jeune garçon provenaient toutes, à l’entendre, d’une nature insoumise, indisciplinée et décidément encline à la contradiction. Jaffé l’écoutait parfois, avec un air de momie égyptienne démailloté, très ressemblant en de tels moments au roi Sésostris, plus récemment livré à l’appréciation des modernes ; cet air-là signifiait, chez le serviteur, une profondeur de critique dont Mme Brice, heureusement, ne se doutait pas. Au fond, Jaffé connaissait parfaitement l’origine des défauts de son jeune maître ; il les avait vus naître et se développer, il en avait été jadis la victime ou le témoin, et il aurait pu dire sans hésitation en quelle circonstance s’était manifestée pour la première fois telle disposition qui, réprimée sur-le-champ, se fût évanouie, et qui, aujourd’hui, prenait des proportions inquiétantes. En ce jour de la première communion d’Yveline, chacun, en apparence, ne songeait qu’à se réjouir. Edme pourtant avait son idée, longuement mûrie, et l’occasion lui semblant tout à faire favorable, il en profita. Parmi ses griefs contre les choses ou les personnes, il en avait un tout particulier contre Mme de la Rouveraye. C’est la grand-maman d’Yveline, avait-il dit plus d’une fois à Odile, ce n’est pas la mienne. On dirait que je ne lui suis rien, parce que c’est à mon père que je ressemble ! Grand-mère Brice est joliment plus raisonnable. Je ne dis pas que dans son cœur elle ne me préfère pas, mais elle fait toujours à Yveline d’aussi beaux cadeaux qu’à moi, et elle l’embrasse tout autant quand elle est là ; ma sœur est très heureuse, elle a deux grand-mères, et je n’en ai qu’une ! Cette gourmandise d’affection, ce besoin d’être non seulement aimé, mais choyé, inquiétait Odile, qui savait combien la vie, en général, est chiche de caresses. Elle reprit donc l’enfant avec douceur, et un jour qu’il revenait à la charge avec un peu d’aigreur : Tu n’es pas juste, Edme, lui dit-elle sans mélancolie : est-ce que mon amitié ne peut pas te consoler d’un peu de froideur de la part de ton autre grand-mère ? vous, maman, vous êtes un ange ! s’écria le jeune garçon en lui sautant au cou. Cette réflexion et d’autres analogues l’avaient amené à prendre en grippe sa grand-mère maternelle, qui se donnait bien peu de mal, il faut en convenir, pour se faire chérir de lui. Aussi Edme, jaloux de son naturel, malicieux par habitude et par goût, se faisait-il une véritable fête des sentiments désagréables qu’amènerait chez l’indifférente Mme de la Rouveraye la nécessité toujours éludée jusque-là de mettre Yveline au couvent. Moitié par persuasion, moitié par cette force d’inertie que son gendre se reconnaissait impuissant à combattre, elle avait obtenu de garder Yveline jusqu’à la première communion. Toute l’adresse de la bonne dame, tout un arsenal de ruses diplomatiques avaient alors été mis en jeu pour retarder cet événement. L’âge de la petite fille fut d’abord allégué. Elle n’avait que onze ans, et elle avait grandi si vite ! On ne pouvait pas la fatiguer avec des leçons aussi importantes au moment de cette croissance exceptionnelle. L’année suivante, un léger rhume interrompit le catéchisme à l’entrée du carême, et Yveline, bon gré, mal gré, dut garder la maison assez longtemps pour que son instruction religieuse ne fut pas complétée en temps opportun. Mais la fillette allait avoir treize ans ; on ne pouvait plus retarder davantage : Richard annonça très tranquillement à sa belle-mère que si quelque obstacle se présentait encore, il était décidé sans plus tarder à faire entrer sa fille au couvent, où les rhumes ne seraient pas des causes d’exclusion. Il fallut se résigner ; Mme de la Rouveraye vint s’établir à Paris, et la grande cérémonie eut lieu. Grand-maman, dit Edme, cela va bien vous ennuyer de vous séparer de ma sœur ? Il reçut sans sourciller le regard plein de reproches de son père, d’Odile et de Mme Brice. Chacun savait que c’était le point sensible, le danger des entretiens ; quelle idée, quel manque de tact chez ce garçon, d’ordinaire bien élevé ! Mais depuis qu’il avait atteint sa dix-huitième année, il était d’un commerce si épineux ! répondit froidement Mme de la Rouveraye. Tu dois le savoir, depuis le temps qu’on en parle. C’était pour savoir si c’était réellement vrai, grand-maman, répondit le jeune homme avec une correction de manières parfaite. sœurette, tu vas goûter de l’internat. C’est moins dur aux Oiseaux qu’au lycée, je le suppose du moins, mais c’est pourtant moins agréable que la maison de grand-maman. Edme, dit doucement Odile, pourquoi chagriner ta sœur en un jour pareil ? Je ne vois pas qu’il y ait là rien de chagrinant ! repartit Edme avec une moquerie intérieure qu’Odile avait appris à reconnaître sous une apparente politesse. Il faut qu’on passe par là, j’y ai passé, tout le monde... Tu me ferais parfois regretter de ne pas t’avoir laissé interne, mon fils, dit Richard sévèrement : je crois que le régime de la maison paternelle est trop bénin pour toi... On se leva de table sur cet incident, et personne n’y fit plus allusion, mais le père avait été blessé. Ses rapports très tendus avec sa belle-mère le rendaient désireux d’éviter non seulement toute taquinerie, mais tout choc inutile, et rien ne pouvait lui déplaire plus qu’une semblable agression. Le lendemain, il prit son fils à part et lui adressa des observations justes, mais peut-être un peu trop sévères. Le tempérament fougueux d’Edme lui rendait tout reproche très douloureux ; de plus, il savait que son père, en cette circonstance, partait non plus d’un principe de morale, mais d’un point de vue purement extérieur et mondain. Le jeune homme méprisait la diplomatie et les compromis, comme on le fait souvent à son âge ; il estimait la droiture et la franchise au-dessus de toutes choses, disposé à mettre en action ses théories avec une brutalité non mitigée. Une réplique dans ce sens qu’il fit à son père, où la critique n’était pas intentionnelle, mais résultait de son état d’esprit, lui attira la plus verte semonce qu’il eût jamais reçue. J’ai été trop bon, dit Richard en terminant ; votre grand-mère vous a gâté, votre mère Odile a été d’une indulgence dont vous devriez rougir, car vous n’en êtes pas digne ; mais, par bonheur, le mal n’est pas sans remède ; la discipline militaire viendra réparer les fautes de votre éducation ; quand vous serez à Saint-Cyr, vous devrez supporter les observations sans réplique... Richard s’était arrêté, laissant sa pensée incomplète. Je n’y suis pas encore, repartit le jeune homme, sans intention de bravade, peut-être, mais d’un ton de dépit. Richard regarda son fils et lui dit simplement : Edme obéit et s’en fut de lui-même se mettre aux arrêts dans sa chambre. Éliminant volontairement Mme Brice, qui l’eût blâmé de tout point, tout en censurant le jeune homme, Richard tint conseil avec sa femme. La circonstance n’eût pas eu cette gravité exceptionnelle si elle se fût présentée pour la première fois, et si Edme eût été dans de bonnes conditions d’étude. Malheureusement, toutes ses classes s’étaient ressenties du manque de direction primitif, et son éducation était pleine de trous. Quand il se trouvait en humeur de travail, il prenait facilement la tête de la classe, à la grande indignation de ses camarades, et même des professeurs, qui voyaient avec humeur ce vainqueur intermittent couper l’herbe sous le pied à des élèves consciencieux qui travaillaient bien toute l’année. Mais d’ordinaire, il était à une place très médiocre. La vie qu’Edme menait chez son père, tout en suivant ses cours, était donc souvent orageuse. Depuis qu’il faisait une classe spéciale surtout, il s’apercevait combien ces accès de paresse et de mauvais vouloir lui avaient créé de difficultés ; une volonté bien arrêtée eût franchi ces obstacles ; un peu de travail supplémentaire pendant les congés et les vacances aurait comblé les lacunes qu’il reconnaissait ; mais il aurait fallu vouloir, et Edme n’était pas habitué à se livrer bataille à lui-même. Il se contentait d’être presque toujours de mauvaise humeur, mécontent de lui-même et par conséquent de l’univers entier, toujours à l’exception de sa mère Odile, comme il l’appelait, depuis que le mot maman lui semblait trop enfantin. dit Richard, lorsqu’il eut exposé à sa femme tout ce qu’il avait dans l’esprit. Je pense, mon ami, répondit la jeune femme, que nous devons pardonner quelque chose à une nature très personnelle, pleine de qualités éminentes, d’une générosité exceptionnelle, entre autres, mais qui n’a pas été dirigée... s’écria Richard, est-ce ma faute, si elle n’a pas été dirigée comme il l’eût fallu ? N’ai-je point passé des années à déplorer... mais à quoi bon revenir là-dessus ? Vous avez conquis le cœur de ma mère, Odile, vous l’avez conquis à ce point qu’elle vous est plus dévouée qu’à moi-même... Je ne m’en plains pas, assurément ; mais avouez qu’il est un peu dur pour un homme qui a perdu en quelque sorte ses droits sur son fils à cause de sa femme, de se voir blâmé par sa mère parce qu’il est impuissant à réparer le mal qui a été fait malgré lui ! Et vous-même, toujours louée, toujours admirée, à présent, par le fils et par la grand-mère, allez-vous aussi me faire reproche de ce que je n’ai pu empêcher ? Aigri par les difficultés de la politique et de la vie de famille, Richard avait outrepassé de beaucoup sa pensée ; il s’aperçut aussitôt de ce que ces paroles pouvaient offrir de blessant pour sa femme, et il ajouta : Pardonnez à un homme véritablement surmené et qui ne sait où donner de la tête. Ma fille nous échappe, je le crains, à tout jamais, et mon fils ne semble plus ni m’aimer ni me comprendre ! En de telles circonstances, Odile, je viens chercher en vousle repos et la consolation que j’y ai trouvés jusqu’ici... j’ai eu tort de m’emporter, et vous êtes trop bonne pour m’en vouloir ? Il lui baisait la main avec tendresse en la regardant, avec le regard fidèle des jours de jeunesse. Ce regard rappelait à Odile tant de choses passées, amères et douces, qu’elle eût voulu pouvoir détourner le sien afin de dérober à son mari les larmes qu’elle sentait monter. Elle se contenta de lui sourire, et il essuya d’un geste affectueux les pleurs qui mouillaient les longs cils de sa femme. Quoi qu’il arrive, dit-il, nous nous aimerons toujours, Odile ! Nous avons partagé ensemble trop de douleurs et trop de joies pour que notre affection puisse être jamais affaiblie. Elle voulait le croire, et elle le rassura. reprit Richard ; entre Edme ingouvernable et Yveline qui nous devient de plus en plus étrangère, comment diriger votre barque ? Tout à coup, un sourire presque malicieux éclaira son beau visage grave. Rappelez-vous que vous l’avez demandé ; si bizarre qu’il vous paraisse, vous engagez-vous à le suivre ? S’il n’est que bizarre, sans doute... ne bondissez pas, je vous prie ! il faut que nous passions les vacances à la Rouveraye. Au cœur de la place, mon ami, ce qui n’est point la même chose. Pour que Mme de la Rouveraye soit témoin de nos difficultés intérieures, pour qu’elle triomphe en voyant combien ce garçon nous donne de mal ? Pour qu’Edme soit en contact journalier avec sa sœur qu’il connaît à peine, avec laquelle il n’a jamais pu échanger deux mots d’intimité fraternelle ; pour qu’il soit régi extérieurement par la discipline d’une maison qui n’est ni le lycée ni la demeure paternelle ; pour qu’il échappe totalement aux observations de sa grand-mère Brice, qui ont le don spécial de l’exaspérer... Non, pas ingrat, plaida doucement Odile, mais aigri... vous venez d’avouer que vous l’êtes, Richard, vous qui connaissez la vie, et qui êtes si fort au-dessus des autres hommes... Brice eut beau regarder sa femme d’un air de reproche amical pour protester de sa modestie, il n’en ressentit pas moins très profondément la douceur de la louange. Et vous voudriez, continua-t-elle, que cet enfant ne fût pas sensible à ces reproches, fondés assurément, mais d’autant plus pénibles que, dans son enfance, il n’a point été accoutumé à en entendre sortir de cette bouche ? Vous parlez d’or, Odile, dit Richard en souriant. Vous auriez gagné toutes les causes ! Mais nous installer à la Rouveraye... D’abord, ce sera pour vous un supplice intolérable... Mme de la Rouveraye possède à la perfection l’art exquis d’enfoncer les épingles au bon endroit, et vous êtes une pelote à souhait... N’ayez aucune crainte à cet égard ; il n’y a point d’épingles pour moi dans l’arsenal de cette charmante femme. Savez-vous, Richard, qu’elle serait la plus aimable personne du monde à fréquenter, si elle n’était point la grand-mère d’Yveline ? J’ai si longtemps pensé de même ! Mais le plus difficile, et vous n’avez pas l’air de vous en douter, c’est de nous faire inviter à la Rouveraye. Vous invitez Mme de la Rouveraye à venir passer l’été aux Pignons avec Yveline. Elle a horreur du déplacement ; mais, même sans cela, elle refuserait certainement de vivre deux mois sous le même toit que Mme Brice ; vous savez que ces dames ne sont plus tout à fait aussi liées qu’autrefois ? Même autrefois, dit Richard en riant, alors qu’elles s’adoraient, elles n’ont jamais pu passer plus de vingt-quatre heures l’une chez l’autre ! Voyons la suite de votre plan ? Nous invitons, on nous refuse : vous insistez, affirmant qu’il est indispensable que les enfants fassent connaissance d’une façon sérieuse ; par délicatesse, vous offrez de laisser Edme tout seul avec sa sœur, afin de ne pas imposer notre présence. J’entends d’ici le cri d’horreur de la grand-maman ! Alors, avec une bonté parfaite, vous consentez à vous charger de surveiller votre fils. Mme de la Rouveraye, qui est la politesse même, vous invite aussi, naturellement ; vous acceptez pour nous deux... Dont elle enrage, conclut Richard ; mais comme elle est la politesse incarnée, il n’y a plus moyen de s’en dédire ! Et votre fille s’attache à vous, mon ami, dit Odile avec un sourire grave et une orgueilleuse tendresse, car il n’est pas possible de vivre avec vous sans vous aimer. Richard, le jour où elle ira à vous d’elle-même pour vous passer le bras autour du cou et vous conter un secret, il n’y aura pas au monde une femme aussi heureuse que moi ! Ce plan devait recevoir son application. Tout se passa comme Odile l’avait prévu. Mme de la Rouveraye, furieuse, mais trop bien élevée pour en rien témoigner, fit préparer un appartement pour M. et Mme Richard ; Mme Brice mère, invitée, avait refusé de quitter les Pignons, alléguant le voisinage, qui lui permettrait de voir ses enfants tous les jours si elle le désirait. Jaffé avait commencé par prendre un air très grave. Il vieillissait, le bon Jaffé, et les ans le rendaient parfois morose. Il n’était point invité, lui, et, dans le premier moment, il avait été tenté de prendre cette omission comme une injure. Plus sage, il avait compris qu’un séjour à la Rouveraye aurait été pour lui un intolérable supplice. Les domestiques étaient si bien tenus dans cette maison-là ! Depuis le maître d’hôtel jusqu’à la dernière des laveuses de vaisselle, tout le monde avait à la Rouveraye un air de correction absolue, de perfection intime qui, plus d’une fois, avait exaspéré la nature paysanne de Jaffé. Pour des domestiques, avait-il dit à Odile, sa confidente favorite, c’est des domestiques de bonne maison, il n’y a rien à en dire. Mais j’aimerais mieux vivre au chenil que d’avoir affaire à eux tous les jours ! Les chiens, au moins, ça montre ce que ça pense, et quand ça mord, eh bien, on est sûr que c’est parce qu’on n’est pas amis ! Jaffé resta donc aux Pignons, d’où il eut la joie d’accompagner Mme Brice à chacune de ses visites ; un peu d’air de la Rouveraye lui faisait grand bien en excitant chez lui le sens de la critique, de même qu’un peu de moutarde excite agréablementl’estomac. Il dit un jour à sa maîtresse : Quand je vois des gens de maison - car ce ne sont pas des domestiques, comme madame le sait ; moi, je suis un domestique, mais eux, ce sont des gens de maison ; - quand je vois des gens de maison aussi distingués, et que leurs équipages sont d’une tenue qui me fait hausser les épaules, sauf le respect que je dois à madame en sa présence, je me dis qu’il vaut peut-être mieux n’être qu’un domestique et avoir des harnais convenablement astiqués. C’est avec cette pensée que Jaffé sut maintenir, pendant toutes les vacances, un équilibre louable entre son orgueil et son humilité, ce qui produisit en lui un état d’esprit des plus agréables. Edme, d’abord bourru, car il regrettait sa chère liberté des Pignons, s’accoutuma bientôt à la vie qu’on menait à la Rouveraye. Cette demeure, très mondaine, était journellement l’objet de visites diverses : les jeunes amies d’Yveline venaient la voir, quelques-unes de son âge, d’autres déjà promues au rang supérieur de la jeune fille. Pareil à la plupart des jeunes gens, Edme se trouvait un peu mal à l’aise au milieu de tant de demoiselles ; mais comme il était fort beau, grand, mince, élégant, aimable quand il le voulait, comme en outre ses défauts ne se manifestaient que dans la société intime de ses proches, ainsi qu’il convient à tout être bien élevé, il devint bientôt l’âme des petites réunions. De la sorte, il prit goût à la société des dames, ce qu’Odile n’avait pu obtenir dans son salon, qu’Edme fuyait régulièrement à Paris, et, par une conséquence toute naturelle, il se rapprocha de sa sœur. Yveline, malgré sa jeunesse, était alors non plus une fillette, mais presque une demoiselle ; le court séjour qu’elle venait de faire aux Oiseaux lui avait déjà donné le sentiment complet de son importance sociale. En se comparant aux autres, elle avait appris que c’est quelque chose que d’être la fille de M. De plus, elle avait pu se rendre compte de l’effet que produisaient au parloir ses deux grand-mères et sa belle-mère Mme Richard, toutes les trois si élégantes, si bien mises et si riche ! De cette petite épreuve, Richard et sa femme avaient déjà retiré quelque chose : Yveline avait pour eux une considération beaucoup plus marquée. En entendant parfois désigner son père sous le nom de Brice-Montaubray, la petite mondaine en herbe s’était rendu compte de la situation de Mme Odile. Comment, fille d’un député, qui avait été ministre sous Louis-Philippe ! On pouvait avouer une semblable belle-mère. Aussi, lorsque Edme fit à sa sœur des reproches très vifs sur sa regrettable habitude de s’adresser à Odile en l’appelant « chère madame », la jeune fille, au lieu de lui répliquer vertement comme elle le faisait d’ordinaire, resta silencieuse et perplexe. Son frère en profita pour insister, au risque de tout gâter. lui dit-il ; je t’ai montré l’exemple, et ce n’est pas bien difficile ! Si tu savais comme cela lui fera plaisir ! Yveline regarda son frère d’un air fervent. Elle était très flattée de se voir l’objet des attentions d’un si grand frère, et si charmant ! Ses amies n’avaient pas manqué de lui en faire compliment ; aussi était-elle disposée à causer avec lui autant qu’il le voudrait bien : leurs entretiens fréquents étaient d’ordinaire courts et d’une banalité parfaite. Est-ce que tu croirais le contraire ? Je t’avoue, dit Yveline avec candeur, que je n’y ai pas beaucoup pensé. Ma mère Odile ne t’intéresse pas ! Elle n’est pas de votre monde... Si tu veux savoir la vérité, j’aime mieux le sien que le vôtre ! Le sien, c’est celui de mon père ; le vôtre... Au contraire, je m’y amuse beaucoup ! Mais ce ne sont pas des gens sérieux. Yveline partit d’un fou rire, ce qui mortifia cruellement son frère. Pour un rien, il eût abandonné l’entretien, mais il sentait vaguement qu’il avait pour parler d’Odile une occasion qu’il ne retrouverait peut-être pas. fit-il avec une bonne humeur tout à fait méritante. Sans rire, ma sœur, sois gentille avec ma mère Odile ; tu verras comme elle est bonne et comme elle nous aime ! mais moi, pourquoi veux-tu qu’elle m’aime ? Je ne lui suis rien, elle ne m’est rien !... Yveline, comment peux-tu parler ainsi d’une personne qui rend notre père si heureux, qui est pleine de bonté pour nous et qui m’a sauvé la vie ! Je suis ton frère, et tu dis que celle qui m’aime tant ne t’est rien ? La jeune fille rougit, un peu décontenancée, puis répliqua vivement : Elle ne peut pas m’aimer, je ne lui en ai pas donné sujet. Qu’est-ce que cela fait pour une âme comme la sienne ! Écoute, Yveline, tu peux en faire l’épreuve : si tu te trouves jamais dans une situation difficile ou pénible, si tu étais forcée de faire quelque chose qui te déplût, ou si l’on voulait t’empêcher d’obtenir quelque chose qui te tint au cœur, - va trouver ma mère Odile, parle-lui franchement, - et tu verras si l’on peut compter sur elle ! Edme revint plus d’une fois à la charge, et chaque fois il ébranla un peu de la résistance de sa sœur. Malheureusement, c’était une résistance instinctive, et le terrain gagné était tout doucement reperdu le lendemain. Pourtant la présence d’Odile dans la maison, son tact parfait, sa douceur calme eurent de l’influence sur la fillette, dont l’esprit très délié ne fut point sans comparer la belle-mère à la grand-maman ; dans cette comparaison, elle s’aperçut à plusieurs reprises que Mme Richard était bien loin de mériter le dédain avec lequel on l’avait mise de côté jusqu’alors à la Rouveraye. Yveline, avec son apparence soumise, était une enfant gâtée, volontaire et capricieuse ; mais le soin que Mme de la Rouveraye prenait des apparences avait réduit ces dispositions à leur minimum d’expression. Yveline ne possédait les vertus chrétiennes qu’à de faibles doses ; elle en avait juste assez pour que personne dans le monde ne pût l’accuser d’en manquer. C’était tout ce qu’avait souhaité sa grand-maman en s’appliquant à son éducation ; elle l’avait obtenu. En vivant avec son père, dont elle ne connaissait jusqu’alors que la voix et le visage, avec Odile, avec Edme, Yveline, tout enfant qu’elle était encore, s’aperçut qu’on pouvait être très différent de Mme de la Rouveraye et de ses amies, et avoir cependant du mérite. Ce fut son premier pas dans une voie où elle devait faire rapidement beaucoup de chemin. Les vacances terminées, Yveline retourna aux Oiseaux, Edme à ses cours spéciaux, les grand-mères à leurs domiciles respectifs et les époux à leur vie ordinaire. Ce fut un soulagement pour la plupart ; pas pour Edme, qui rentrait dans l’engrenage du travail avec le sentiment que ses efforts n’aboutiraient point à le satisfaire. Ce qui compliquait encore sa situation, c’est que ses professeurs n’étaient pas d’accord sur ce point. Les uns assuraient qu’il était convenablement préparé, d’autres affirmaient une insuffisance complète ; cette divergence d’opinions s’expliquait par la promptitude d’esprit du jeune homme qui, à de certains moments, lui suggérait une réponse, une solution ingénieuse, de nature à faire croire qu’il savait ce qu’en réalité il ignorait. Après avoir été convaincu pendant des années que son fils ne savait rien, Richard s’était persuadé en ces derniers temps qu’Edme avait rattrapé l’arriéré, et que son admission à Saint-Cyr ne souffrirait pas de difficulté ; quelques réponses heureuses faites en sa présence, et l’opinion des professeurs optimistes, jointe au silence des autres, qui ne voulaient point se montrer des prophètes de malheur, avaient produit ce revirement. Edme, qui en avait été enchanté au début, s’en montra inquiet plus tard, et, par conscience, voulut exprimer ses doutes à son père. Tu seras reçu si tu le veux, dit celui-ci, il ne s’agit plus que de vouloir, et j’espère bien que tu ne me feras pas le chagrin de te faire refuser ! Je te préviens d’ailleurs que je ne croirais pas à un échec accidentel : j’ai grand-peur, mon fils, que la carrière militaire ne te plaise pas... Ce n’est pas que je doute de ton courage, reprit Brice, mais je doute de ton amour pour le travail et la discipline ! Blessé, Edme se replia sur lui-même, c’était une âme orgueilleuse qui n’aimait pas à se dévoiler ; avec Odile seule il s’exprima franchement. Rassure-toi, mon enfant, lui dit-elle avec sa tendresse accoutumée, ton père te parle ainsi pour te maintenir dans de sages appréhensions, mais... C’est cela qui m’afflige, s’écria le jeune homme avec amertume ; on me traite comme un enfant ! ne vaudrait-il pas mieux m’encourager, me consoler ?... ma mère Odile, j’ai grand besoin de consolation, je vous le jure ! Il avait des larmes dans les yeux, et s’efforçait de les retenir, par fierté virile. Pleure avec moi, lui dit Odile en lui tendant la main. Cesse de te contraindre, mon fils ! Jette ton masque d’indifférence, qui peut tromper même ceux qui t’aiment le plus ; sois un noble garçon, ouvert, sincère, avec tes faiblesses, qui sont de ton âge, et tes héroïsmes qui sont au-dessus ! répondit Edme en cachant son visage dans les bonnes mains maternelles qui lui offraient un refuge. J’ai besoin d’être aimé, - on ne m’aime pas assez ici... Savez-vous, ma chère mère Odile, je crois qu’en vous aimant j’ai un peu perdu de l’affection des autres... fit Mme Richard avec quelque mélancolie. C’est vous qui les avez négligés, Edme ! mais si j’échoue, personne ne me plaindra, excepté vous ! À mesure que le moment des examens approchait, Edme sentait s’accroître ses terreurs. Son orgueil excessif lui rendait la formalité de l’examen extrêmement pénible ; il était de ceux qui perdent la parole quand on les interroge, même alors qu’ils sont très bien préparés. La frayeur qu’il avait de ne pas savoir ce qu’on lui demanderait le paralysait d’avance. La veille du jour fatal, Mme Brice eut la malencontreuse idée de lui adresser une admonition. J’espère que tu seras reçu, lui dit-elle, car si tu échoues, tu me causeras personnellement un chagrin beaucoup plus grand qu’à aucun des tiens. Je me rends compte à présent que je n’ai pas bien dirigé les commencements de ton éducation, et que, par conséquent, je suis responsable dans une certaine mesure de tes erreurs et de tes fautes. Mais depuis que tu es passé dans des mains plus expérimentées, tu aurais eu le temps et l’occasion de modifier ton caractère et de faire de bonnes études. Je crains que tu n’aies tenté ni l’un ni l’autre. Rappelle-toi que si tu es refusé, c’est sur moi qu’en retombera la honte, beaucoup plus que sur toi, ce qui ne serait pas tout à fait juste. Pour ôter à son discours un peu de sa sévérité réelle, Mme Brice embrassa tendrement son petit-fils ; Edme se retira dans sa chambre, où il passa une nuit détestable. Odile avait eu bien envie d’aller l’y trouver et de lui porter quelques bonnes paroles, mais Richard la retint en causant jusqu’au moment où elle supposa que leur fils était endormi, et elle ne voulut pas courir le risque de l’éveiller, si par hasard il dormait d’un bon sommeil. Ainsi préparé et sermonné, Edme se présenta à l’examen écrit. Le problème qu’il eut à résoudre s’embrouilla dans sa tête avec un autre qu’il avait travaillé seul ; il les confondit tous les deux, s’en aperçut trop tard, ce qui acheva de lui faire perdre la tête, et fut refusé. Odile, très anxieuse, attendait le retour. Au visage de Richard, elle connut la vérité, et toute demande mourut sur ses lèvres. Il est refusé, dit Richard ; et ce qu’il y a de pis, c’est qu’il l’a fait exprès. Mon père, fit Edme, je te jure... Richard lui imposa silence du geste. Vous l’avez fait exprès, répéta-t-il avec autorité ; cela ne me surprend pas, vous me l’aviez annoncé ! fit le malheureux garçon en pâlissant. le jour où je vous menaçais de la discipline de Saint-Cyr. Vous ne l’avez pas oublié, je pense ? C’est le digne couronnement d’une éducation manquée... Vous pourrez vous dire, si vous êtes malheureux, que vous l’avez voulu ! Edme sentait ses jambes trembler sous lui. Que n’eût-il pas dit s’il avait pu exprimer ce qu’il sentait ! Mais outre la difficulté qu’il avait toujours éprouvée à révéler son être intérieur, le reproche injuste qui l’accablait ordonnait ce silence à son orgueil. Il souffrait dans tout ce qu’il avait en lui de meilleur, et il sentait que tout mot sorti de sa bouche en de telles circonstances serait considéré comme une manifestation de ses mauvaises qualités. Il se dirigea vers la porte, le regard troublé, la tête creuse, titubant presque, en proie à la pire souffrance physique et morale dont il eût jamais eu conscience. Edme, lui dit sa grand-mère d’un ton de reproche, je n’attendais pas cela de toi ! Tu sais ce que je t’avais dit ! Il inclina la tête et sortit muet. Quand la porte fut refermée, les parents gardèrent un instant le silence. Mme Brice pleurait ; Richard tirait sur ses favoris d’un air sombre. Odile promenait ses yeux de l’un à l’autre. leur dit-elle de sa voix douce. Tous deux tressaillirent : Richard allait répliquer, elle prit les devants. Horriblement cruels et horriblement injustes, continua-t-elle. Vous blessez son cœur d’une incurable blessure, vous courez le risque d’en faire un homme mauvais, aigri... Elle était calme au point que son extérieur excluait la possibilité d’une querelle, si belliqueuses que fussent ses paroles. Sa belle-mère et son mari la regardaient, l’une stupéfaite, l’autre indigné. C’est vous, Odile, qui parlez ainsi ? Comme chef de famille, vous avez le droit et le devoir de réprimander votre fils ; - comme père, vous ne deviez pas lui dire qu’il avait fait exprès de manquer... Mme Brice écoutait Odile avec une sorte d’amère componction. Après le premier mouvement d’humeur qui l’avait entraînée à appuyer le dire de son fils, elle sentait que sa bru avait raison ; le caractère d’Edme était rétif, ombrageux, difficile, mais il n’avait jamais été accusé de duplicité ni de calcul ; elle se repentait maintenant d’avoir été si dure. Je vais le voir dans sa chambre, dit-elle en se levant. Je vous prie, ma mère, dit-il, de n’en rien faire. Mon fils a besoin d’une grande et sérieuse leçon, je me charge de la lui donner ; il gardera les arrêts jusqu’à ce que je les lève, et moi seul aurai de communication avec lui jusque-là. En d’autres temps, Mme Brice eût protesté avec énergie et probablement enfreint cet ordre ; mais l’âge et son état de santé lui avaient ôté beaucoup de son courage actif ; après avoir adressé à son fils quelques paroles pour l’engager à l’indulgence, elle rentra chez elle, afin d’y pleurer tout à son aise. Richard et Odile restèrent seuls ensemble ; elle pâle, mais résolue, lui très irrité, retournant dans son esprit une grosse colère qu’il ne savait trop comment exprimer. Odile, dit-il enfin, voilà la première fois depuis notre mariage que je vous trouve en opposition ouverte avec moi, et je m’étonne que ce soit au sujet de mon fils. Elle le regarda en face, sans bravade, mais sans frayeur, et dans ses yeux tristes, Richard vit qu’il ne la réduirait pas facilement. C’est la première fois, répondit-elle, que je vous vois commettre une faute. répéta Richard dont les lèvres blanchirent. Oui, mon mari, une faute envers votre fils, que votre devoir est de punir s’il fait mal, mais non d’accabler quand il est innocent. fit Richard avec un rire amer. Innocent, aujourd’hui, j’en fais serment pour lui. Vous devriez le consoler, et vous l’écrasez ! Alors, je ne connais plus mes devoirs de père ? Vous les méconnaissez en ce moment. Et c’est vous qui prétendez me les apprendre ? Je ne suis pas sa mère, dit-elle d’une voix altérée, mais je suis pour lui comme si je l’étais ; j’ai fait mon devoir de mère autrefois, je le ferai encore aujourd’hui, même si ce devoir doit nous mettre en opposition. C’est-à-dire, s’écria Richard avec fureur, que vous l’avez gâté par votre faiblesse, faussé par votre indulgence... En vérité, ce n’était pas la peine de le soustraire à l’influence de ma mère pour le faire tomber sous la vôtre. - À vous deux, vous l’avez fait ce qu’il est, et maintenant, toutes les deux vous vous entendez contre moi ! Odile était restée debout, les mains frémissantes, la tête haute et les yeux baissés. fit Richard, qui aurait eu besoin d’une réplique pour aviver sa colère. dit sa femme en faisant appel à toute son énergie pour rester calme. Sous sa nature indisciplinée, véhémente, il en cache une autre, tendre et impressionnable comme celle d’une femme, et celle-là souffre, Richard, entendez-vous ? Il souffre, je le sens, moi, avec mon cœur... mes entrailles n’ont point porté d’enfant, mais mon cœur est en lui, votre fils, parce qu’il est en vous, mon mari... Je vous dis qu’il ne faut pas pousser à bout ces natures promptes et passionnées. Laissez-moi aller vers lui, Richard, - je vous dis qu’il se déchire le cœur, et que je veux le voir... je ne veux pas qu’il souffre... Il l’a mérité, fit Richard, plus ému qu’il ne voulait le laisser paraître. Qu’il souffre injustement et qu’il vous maudisse, acheva Odile. Cette dernière phrase ralluma la colère de Brice. Vous réservez votre indulgence pour ceux qui me maudissent ? Vous ne le verrez point, je vous le défends. Il sortit là-dessus, laissant l’âme d’Odile douloureusement combattue. Elle demeura un instant immobile, se demandant ce qu’elle allait faire ; sans doute, elle devait obéir à son mari, et pourtant, un irrésistible mouvement la poussait vers le fils puni ; elle essaya de se distraire, prit un livre, l’ouvrit, et le rejeta, ne pouvant songer à autre chose. Il lui semblait que de cette chambre dont l’entrée lui était interdite sortait un grand cri d’appel, un long gémissement vers elle. Ma mère, ma mère, disait la voix suppliante, vous m’avez aimé, je vous aime, ô ma mère ! Elle fit deux ou trois pas, cherchant à fuir l’obsession, puis, soudain, n’y pouvant tenir, elle alla droit à la chambre du jeune homme, et tourna le bouton très doucement, sans bruit. Au lieu d’insister, elle fit légèrement le tour par un corridor et passa par le cabinet de toilette ; la clef était tournée aussi. Elle prit peur et courut chercher Jaffé. Edme, entré dans sa chambre d’un pas automatique, s’était enfermé instinctivement, pour n’être pas troublé dans son angoisse, puis s’était assis devant son bureau. Ses livres, ses cahiers couverts de chiffres attestaient le travail des derniers jours. Il resta quelque temps écrasé sous ce mot, ne pensant pas, n’essayant même pas de rattacher par un lien logique les fragments d’idées qui voletaient dans son cerveau, avec une allure lourde d’oiseaux de nuit. Et ma mère Odile le croit aussi, pensa-t-il soudain : elle n’a rien dit... Il essayait vainement de se rappeler l’expression des yeux d’Odile ; sa mémoire refusait de le servir. Elle doit penser comme mon père, se dit-il enfin. Elle le respecte, elle le croit toujours... Et pourtant, ô mon père, Dieu sait que cette fois vous n’avez pas raison ! L’amertume de l’accusation était si grande, qu’il sentait un goût de fiel dans sa bouche, un dégoût de toute chose l’envahissait jusqu’à la nausée. se dit-il ; je ne serai jamais bon à rien... Faut-il que mon père me méprise pour m’avoir traité ainsi !... Il trouvait une volupté d’agonie à répéter ce mot, à le laisser retomber sur lui comme une massue. Le garçon d’autrefois qui s’était enfermé dans sa chambre et qui y était resté sans manger, vivait encore dans l’Edme d’aujourd’hui, mais avec une autre force, d’autres souhaits, avec une âpreté sombre que l’enfant n’avait pas connue, avec un dégoût de la vie que la vingtième année professe souvent, parce qu’elle ne connaît pas le prix de l’existence. Il y en a qui vivent avec cela... Il songea soudain à Odile, à sa maladie, au baiser qui les avait faits mère et fils, et il eut une soif immense de ses caresses. s’écria-t-il, envoyant toute son âme vers elle, vous m’avez aimé, je vous aime ! Ô ma mère Odile, pourrais-je vivre sans votre tendresse, avec votre mépris ! Puisque mes paroles sont vaines, un acte vous convaincra peut-être... Ma mère Odile, quand je serai mort, vous me croirez, vous me pleurerez !... Il ouvrit un tiroir de son bureau et y prit le revolver qui l’accompagnait dans ses courses solitaires aux Pignons. Il ôta les capsules, fit jouer l’arme élégante et précise, la rechargea et la posa près de lui ; puis il prit du papier et écrivit : « Ma mère Odile, depuis que vous m’avez sauvé la vie, je vous ai aimée entièrement et sans réserve. Vous direz à mon père que ce n’est pas exprès que j’ai manqué mon examen, et il vous croira. Moi, il refuse de me croire ; je ne lui ai pourtant jamais menti, mais le coup était très dur pour lui, et je comprends qu’il en ait été irrité. Je meure sans regrets, ma mère Odile, parce que vous ne me mépriserez plus quand je serai mort. » Il s’arrêta là et laissa tomber sa tête dans ses mains en pleurant. Quel est l’être jeune, vaincu par le sort, qui, au moment de s’ôter la vie, n’a pas pleuré sur lui-même ? La fille de Jephté alla pleurer sur la montagne avec les amies de sa jeunesse ; les tristes de l’existence moderne pleurent seuls, sans poésie, dans la chambre où le destin les a poussés, mais ces larmes sont les mêmes que dans les montagnes de Juda ; c’est toujours la même douleur jeune et pleine de sève qui se fait jour entre les doigts, comme les larmes de la résine entre l’écorce du sapin blessé. Quand il sentit ses larmes taries, il releva la tête, relut ce qu’il avait écrit, ajouta d’une écriture hâtive et enfantine : « J’embrasse ma grand-mère et ma sœur Yveline », puis signa bravement son nom : « Edme Brice », avec un grand parafe. Au lieu de cacheter sa lettre, il la laissa sur son bureau et prit son revolver dans la main droite. Au moment de le tourner sur lui-même, il se pencha sur le papier et mit un baiser à côté de la signature, puis, d’un pas ferme, il alla jusqu’à son lit, s’assit au bord, et posa le canon de l’arme sur sa tempe. Une clef joua dans la serrure du cabinet de toilette, mais il ne l’entendit pas. Il pensait à des choses si hautes qu’elles en devenaient très douces. L’égoïsme de ses vingt ans lui cachait l’horreur de son action vis-à-vis des siens ; il ne voyait qu’une chose : il quittait une vie difficile pour entrer... Il n’en savait rien ; les idées philosophiques d’un candidat refusé qui veut mourir ne sauraient être très nettes. Il avait une vague impression qu’il allait retrouver sa vraie mère. « Elle ne sera pas jalouse de ma mère Odile ! » fut la dernière idée franche qui traversa son cerveau. En un même moment il vit Odile devant lui, et sentit qu’elle lui arrachait son arme. Le coup partit, et la balle s’enfonça dans le pied massif du bureau. lui cria Jaffé en le secouant par le collet. Il sentit qu’Odile le prenait dans ses bras et l’embrassait. Il revenait de si loin, l’impression était si douce qu’il ne put la supporter, il perdit connaissance. Il ne se serait pas tué déjà, madame ? demanda Jaffé avec des yeux qui lui sortaient de la tête. Non, répondit Odile, il n’est qu’évanoui. répliqua le domestique en se mettant à l’œuvre. Richard Brice entrait hagard, appelé par le bruit. Je vous ai désobéi, lui dit simplement sa femme en lui remettant l’arme. Vous voyez bien qu’il ne l’avait pas fait exprès. Allez, Richard, votre fils est un noble garçon, mais son cœur est malade, et c’est cela qu’il faudra guérir. Certaines situations très tendues ne peuvent se dénouer que par un accident tragique : certains malentendus trouvent par l’appréhension d’une catastrophe une solution aisée et facile. Sans la tentative de suicide du malheureux Edme, les rapports entre son père et lui fussent peut-être restés pénibles éternellement et douloureux ; la bonne foi du jeune homme ne pouvant plus être mise en doute, Richard sentit dans son cœur une grande floraison de tendresse pour son premier-né. Ce qui s’était passé relativement à l’examen n’était pas en soi bien grave ; rien n’était plus aisé pour Edme que de se présenter à nouveau pour l’année suivante, puisqu’il se trouverait encore dans la limite d’âge. Un nouveau professeur fut choisi, afin d’écarter de l’esprit du candidat autant de souvenirs désagréables que c’était possible, et Edme s’épanouit sous un régime différent, sûr d’être désormais compris et désormais deviné, lorsque sa maladresse lui donnerait l’apparence de torts qu’il n’avait pas. L’année suivante, il se présenta et fut reçu dans les vingt premiers. Ce succès, qui réjouit infiniment le cœur du père, fut pour Odile l’occasion d’une des plus douces sensations de sa vie, car Richard l’en remercia sincèrement. Vous êtes le bon ange de la famille, lui dit-il, et je ne sais, sans vous, ce que nous serions devenus, car ma mère, Edme et moi, nous sommes trop pareils pour ne pas nous heurter souvent ; c’est vous qui êtes le lien et la force de nos âmes ! fit Odile avec un joli sourire, je ne vous ai pas encore rendu notre fille, mais s’il plaît à Dieu, cela viendra ! dit Richard soudain assombri ; j’ai grand-peur que le regret ne nous en reste toute la vie ! Odile, au fond, feignait une confiance qu’elle n’avait pas. Un instant, elle avait cru possible d’arriver au cœur d’Yveline ; maintenant, elle se demandait si elle n’avait pas rêvé le semblant de bonne grâce et d’amitié qu’elle avait escompté trop tôt. La question de présenter la jeune fille dans le monde devenait de jour en jour plus pressante, et Mme de la Rouveraye, malgré toute sa diplomatie, ne saurait l’éluder beaucoup plus longtemps. C’était à Mme Richard qu’appartenait incontestablement le droit et le devoir de présenter Yveline. Faudrait-il donc renoncer à l’avoir chez elle ? faudrait-il se soumettre à perdre la moindre parcelle d’une autorité, d’une influence dont Mme de la Rouveraye ne s’était jamais montrée plus jalouse ? Ce n’était pas sans raison que la grand-maman se sentait inquiète. La nature de la jeune fille, ployée, non rompue par l’éducation, se faisait jour à de certains moments avec une fougue inattendue. Yveline était bien la sœur d’Edme et la fille de son père. La politesse indifférente de son éducatrice avait pu lui donner un vernis superficiel ; bien mieux, pendant les années d’enfance, elle avait été réellement l’aimable petite fille parfaitement égoïste et bien élevée, qui à des yeux mondains semblait l’enfant modèle. Mais on ne peut briser par les circonstances extérieures un organisme vivant et fort : la vraie nature d’Yveline, une fois soustraite à l’influence unique, s’était développée au milieu de compagnes de son âge, par l’étude, par le contact, par la réflexion ; la chaleur de cœur, qu’on croyait nulle ou éteinte en elle, couvait dans la cendre, dévorant chaque jour sa mince enveloppe, prête à éclater au premier choc. C’est le sentiment de cette vie latente qui, par une pudeur exagérée, forçait Yveline à se replier davantage sur elle-même, à sembler plus indifférente et plus glacée. La jeune fille avait presque peur de ce qu’elle devinait dans son âme ; elle aurait rougi, dans une société où tout n’était qu’apparence, de laisser soupçonner une pareille intensité de vie ; elle se serait crue en faute, si l’instinct irrépressible de la vie ne lui avait répété qu’elle n’était pas faite uniquement pour sacrifier aux conventions spéciales du monde qu’affectionnait Mme de la Rouveraye. C’était un monde charmant, mais creux et vide. Les femmes y étaient parfaitement bien élevées, les hommes s’y montraient sans reproche, les opinions y étaient modérées, les actions pondérées, les sourires ne s’y accentuaient jamais trop, afin de ne pas dégénérer en rire : d’abord parce que le rire bruyant est vulgaire, et aussi parce qu’il creuse des plis sur le visage. Aussi les femmes y étaient éternellement jolies ; la vieillesse ne s’y trahissait que par les défaillances du teint, et encore savait-on corriger les erreurs et les faiblesses de la nature. Les jeunes gens étaient bien mis et saluaient à ravir ; les jeunes filles s’y mariaient sans qu’un pli de leur jeune front trahit une préoccupation intérieure ; mais, chose assez singulière, les jeunes gens de ce monde n’épousaient point les jeunes filles ; ils paraissaient, valsaient, cotillonnaient, puis disparaissaient pour ne plus revenir que longtemps après, mariés ou dignitaires. On s’y mariait pourtant, dans cet aimable monde tout en demi-teintes, mais les jeunes filles y épousaient des hommes déjà presque murs, où l’art du coiffeur déguisait habilement une calvitie commençante ; point de passion, point d’orages parmi ces êtres si parfaitement corrects... C’était un paradis terrestre tout en grisailles, sans Ève et sans serpent, seulement avec des demoiselles à marier. Parfois, on voyait apparaître des visages bouleversés ; on se chuchotait à voix basse des choses qui devaient être terribles, mais dès le lendemain tout était rentré dans l’ordre, les visages avaient repris leur expression souriante ; un, quelquefois deux des comparses de cette comédie de bon ton avaient disparu, personne ne demandait ce qu’ils étaient devenus ; si, d’aventure, un imprudent ou une étourdie prononçait leur nom, le silence seul répondait, et se faisait comprendre. Yveline n’avait pas vu tout cela, malgré sa pénétration, mais elle en avait deviné quelque chose. Lorsqu’elle eut atteint sa dix-septième année, sa taille élevée, son éclatante beauté s’opposèrent à ce que sa présentation fût plus longtemps retardée ; la saison d’été ne permettait point une apparition sérieuse, mais Mme de la Rouveraye, qui avait son idée, invita beaucoup de monde chez elle. Ce ne furent que garden-parties, lawn-tennis, et tous les plaisirs importés par la mode anglaise. De plus, on dansait le soir et souvent l’après-midi, à la mode française. Edme, qui, après avoir terminé sa seconde année à Saint-Cyr, allait entrer à Saumur, prenait sa part de tous les plaisirs. Il était devenu un superbe cavalier, de belle prestance et, malgré un reste de mélancolie, de belle humeur. Le secret de son moment de folie avait été rigoureusement gardé par Odile et Richard ; si Mme de la Rouveraye avait su que son petit-fils avait tenté de se suicider, c’est pour le coup qu’elle eût jeté les hauts cris ! Rien au monde n’est plus incorrect qu’une tentative de suicide ! En la poussant bien, on lui eût peut-être fait avouer qu’un suicide manqué est encore plus incorrect, s’il est possible, car enfin, la mort efface bien des choses, tandis que le ridicule... Mais elle n’eut jamais l’occasion de s’exprimer à ce sujet. On s’amusait donc beaucoup à la Rouveraye, dans un monde irréprochablement élégant. Une seule ombre obscurcissait un coin de ce tableau : la présence inévitable d’une parente éloignée, veuve, avec ses deux enfants, un fils et une fille. Ces gens de peu appartenaient à la famille de feu M. de la Rouveraye ; si bien apparenté qu’on soit, il y a dans presque toutes les familles une branche grêle et disgracieuse, dont on ne sait que faire et dont on ne peut se débarrasser. Ils portaient un beau nom, honoré dans ce pays, mais ils étaient devenus pauvres, le père étant un peu fou et plein d’inventions baroques. Il était mort, laissant tout juste de quoi vivre à sa femme, qui avait élevé ses enfants au milieu d’innombrables difficultés. Elle avait réussi cependant, ou du moins la part principale de sa tâche était remplie, car l’aîné, son fils, après avoir fait un brillant service d’internat dans les hôpitaux, venait d’être reçu médecin. La jeune fille, âgée de dix-huit ans, n’était ni jolie ni élégante. Tels qu’ils étaient cependant, on ne pouvait faire autrement que de les inviter ; on se fût fait blâmer de toutes les petites gens du pays, et Mme de la Rouveraye tenait à sa popularité, même parmi les humbles. Si encore Mme de Présances n’eût pas annoncé à l’univers que son fils avait l’intention de s’établir dans ce pays, pour exercer ! Conçoit-on un Présances recevant les quarante sous d’un paysan pour sa consultation ? Ils auraient dû avoir le tact de rester à Paris, où l’on se perd dans la foule ! ni Mme de Présences n’avaient jamais eu la moindre idée de ce qui se doit ou ne se doit pas. Yveline avait écouté tous ces raisonnements, et avant qu’elle eût vu la famille de Présances, elle les avait trouvés excellents. Quand elle l’eut vue, ils lui semblèrent médiocres. Berthe était certainement lourde et gauche, mais elle avait de si beaux et si bons yeux ! quand elle vous regardait, on ne pouvait plus la trouver laide. Mme de Présances devait avoir été prodigieusement jolie, mais elle ne s’était pas contentée de sourire, afin de ne pas se gâter la bouche ; étant jeune, elle avait peut-être beaucoup ri ; étant plus âgée, elle avait certainement beaucoup pleuré, et rien ne vous abîme un visage comme les larmes. Que de bonté pourtant sur ces traits fatigués, que de douceur dans ces yeux cernés de rides, quelle grâce dans ce sourire, auquel manquaient deux dents, que la veuve et la mère n’avaient pas eu le moyen de faire remplacer ! Ces dents absentes agaçaient particulièrement Mme de la Rouveraye. On n’a pas le droit de se montrer en public comme cela, disait-elle avec un peu d’énervement. On doit des égards aux personnes que l’on fréquente, et ceci est un manque d’usage absolu ! Yveline avait d’abord regardé les dents, puis le sourire avait gagné son cœur, et l’on ne sait pourquoi, elle avait aimé ce doux visage flétri. Tu ne devrais pas t’occuper autant des dames de Présances, lui dit un jour sa grand-maman ; elles ne sont pas de notre monde, et cela te fait négliger d’autres personnes plus intéressantes. La plupart des jeunes filles, - est-ce bien seulement les jeunes filles ? - ont à leur oreille gauche un malin esprit, nommé esprit de contradiction, fécond en ressources, prodigieux comme inventeur, qui trouve aussitôt des raisons excellentes et sans nombre pour justifier - que dis-je ? - les actions opposées aux conseils des anciens. Cet esprit était posté tout contre le cœur d’Yveline, le jour où sa grand-mère eut l’idée malencontreuse de lui adresser le petit discours ci-dessus, et, le cœur aidant, Mme de la Rouveraye fut complètement battue. Yveline regarda les personnes plus intéressantes auxquelles on faisait allusion et ne les trouva pas intéressantes du tout. Parmi celles-là se dressait avec grâce, pareil à un épi de seigle dans un champ d’avoine, un certain M. de Varcourt, totalement conforme au programme : imperceptible commencement de calvitie, embonpoint suffisant, tenue admirable, monocle d’or... Il avait de plus, étant blond, un teint très délicat, nuancé d’un rose qui, à la moindre émotion, envahissant son cuir chevelu, transparaissait sous le léger voile de ses cheveux fins. Il est laid quand il rougit, M. Au même instant, l’infortuné, dont les yeux bleus, tant soit peu à fleur de tête, se fixaient sur la charmante Yveline, s’aperçut qu’elle le regardait, et sa rougeur s’accentua. conclut la jeune fille en s’asseyant auprès de sa chère Mme de Présances. La chance voulut qu’en ce moment Georges de Présances fût à deux pas de là ; avait-il deviné les pensées d’Yveline au sujet de sa mère ? souffrait-il de voir négligée par ces belles dames et ces beaux messieurs la chère « mamine » qui, pour faire de lui un homme d’abord, un bon médecin ensuite, s’était privée de tout, et même - faut-il l’avouer ? - s’était perdu les yeux à raccommoder des dentelles pour de l’argent ? Toujours est-il qu’il regarda Yveline avec un sourire qui la remerciait, et, pour la première fois de sa vie, Yveline sentit qu’elle rougissait à cause d’un regard. Alors, vous voilà fixés dans le pays, ma cousine ? Elle l’avait appelée « madame » jusque-là, mais ce mot cousine lui paraissait plus doux et plus intime, appliqué à cette excellente femme dont les yeux avaient tant pleuré. Nous habiterons hiver et été notre petite Maisonnette, répondit celle-ci. Votre fille ne s’y ennuiera pas ? Nous n’en aurons pas le temps ! Si vous saviez tout ce qu’on a à faire quand on est obligé de se restreindre ! Et puis nous aurons Georges le soir... Espérons qu’on ne le dérangera pas trop souvent la nuit ! Yveline regarda Georges avec un intérêt nouveau. C’est vrai, pourtant, on dérange les médecins la nuit ! Cela ne lui avait jamais paru extraordinaire, et cependant, à y réfléchir, cela devait être très désagréable. Comme Georges lui tournait le dos, et qu’elle le voyait seulement en profil perdu, elle prolongea un peu sa contemplation. Ce n’est rien, cela, reprit Mme de Présances, à qui, tout en regardant, elle avait communiqué ses idées : être dérangé est peu de chose, et l’on s’y accoutume, mais ce sont les épidémies... On souffre bien, quand on aime ses enfants. Ceci était un point de vue tout neuf pour Yveline ! elle n’avait jamais vu autour d’elle une mère souffrir pour aimer ses enfants. On aimait sans souffrance dans ce monde si parfaitement distingué. Lorsqu’il a attrapé la diphtérie, continua Mme de Présances, en suivant son fils du regard, j’ai été bien malheureuse, - mais si fière lorsqu’il a été sauvé ! Il l’avait prise en soignant les malades à l’hospice... Aussi on lui a promis la croix, mais il est encore trop jeune... S’il avait dû mourir, on la lui aurait envoyée ; mais comme il en est revenu... J’aime mieux l’avoir vivant et sans croix, vous comprenez ! L’heureuse mère riait, mais son rire était mouillé de larmes, et tout à coup Yveline la trouva délicieuse avec les deux dents qui manquaient. Ma cousine, voulez-vous me permettre de vous embrasser ? Georges qui se retournait, on ne sait pourquoi, les vit en ce moment : Mme de la Rouveraye ne les vit pas. À la même minute, elle disait à M. de Varcourt, en tête-à-tête dans un coin isolé du salon voisin : Avez-vous remarqué comme Yveline est jolie aujourd’hui ? Qui ne serait touché de sa grâce et de sa beauté ? Je vous l’ai dit, mon cher Varcourt ; vous me plaisez infiniment, et je crois que vous lui plairez. C’est une très bonne enfant et très bien élevée, qui ne voudrait pas me faire de peine ; elle vous acceptera quand je lui aurai dit que je le désire ; mais il ne sera pas mal que vous tâchiez de lui plaire par vous-même. Varcourt s’inclina d’un petit air satisfait. Il n’était pas fâché, au fond, d’avoir à plaire par lui-même. vous en êtes sûre : pas d’opposition ? Mme de la Rouveraye fit un geste qui signifiait : Ne vous occupez donc pas de ces choses-là ! - Varcourt rougit de satisfaction sous ses cheveux fins comme de la soie, et se dirigea vers Yveline. pensa la jeune fille en t’apercevant. Il a l’air d’un bébé en cire, qui aurait des moustaches ! Et sentant le fou rire la prendre, elle s’enfuit dans le jardin, où Varcourt n’osa pas la suivre. L’imagination des jeunes filles parcourt beaucoup de chemin en peu de temps. Yveline se fit un tableau délicieux de la vie dans la maisonnette où vivaient les Présances. Cette existence resserrée, pour ne pas dire étroite, lui sembla la plus belle de toutes ; elle n’était pas sans avoir entendu parler de Nausicaa, fille de roi, lavant son linge à la rivière ; on pouvait donc accomplir les travaux les plus humbles sans rien perdre de son grand air et de sa dignité, et Yveline était bien sûre que Mme de Présances, quoi qu’elle fit, serait toujours une femme distinguée, malgré ses petites robes usées et la modestie souffrante de son maintien. Si Mme de la Rouveraye n’avait point critiqué sa cousine pauvre, Mlle Brice n’eût peut-être jamais remarqué le cousin Georges ! ils l’étaient vraiment, mais si peu qu’il fallait avoir bonne envie de s’en souvenir pour ne point l’oublier, et Yveline, qui disait « ma cousine » à la mère, qui appelait la fille par son petit nom, ne songea point un instant à retirer le « monsieur » qu’elle appliquait au fils. Bien mieux, ce n’était point « monsieur Georges », mais « monsieur de Présances » ; et Georges ne sut point s’aviser que cette appellation cérémonieuse s’adressait au parent dédaigné par la grand-mère, redressé ainsi par Yveline de toute la hauteur des égards dus aux gens de qualité. l’avait d’abord nommée Mlle Yveline, comme il convient, et depuis quelque temps, il l’appelait : Elle ! On a beau avoir été carabin, se sentir encore gêné aux entournures par son diplôme tout neuf de docteur, qui vous enveloppe comme une toge ; on a beau donner des consultations gratuites aux paysans madrés sur les grandes routes, en rêvant de hautes études quelque jour, dans la capitale, - on n’est point invulnérable. Qu’on ait renoncé à la science pour le présent, afin de donner du bien-être à la chère mère qui s’est perdu les yeux pour vous ; qu’on ait immolé, non sans rages et humiliations secrètes, son bel idéal d’avenir, pour gagner quelques écus au lieu d’en dépenser beaucoup d’autres ; qu’on se soit dit : « Je n’aimerai point, pour être tout à mon devoir maintenant, tout à mes études plus tard... » cela n’empêche pas qu’on ne rencontre un jour le regard de deux yeux purs de jeune fille, et qu’on n’aime alors, follement, désespérément. Malgré leur supériorité avérée, les hommes, en vérité, ne sont pas très forts ! Les uns se vantent de ne chercher dans la vie que le plaisir, et rougiraient comme d’une tare s’il leur fallait avouer qu’à un certain jour ils ont aimé tout bêtement, et souffert, comme on souffrait sans en rougir, autrefois ; ceux-là dédaignent la femme et s’en font mépriser pour peu qu’elle ait le sentiment de sa dignité. D’autres, au contraire, se prosternent devant elle comme devant une idole, divinisant ses faiblesses, adorant ses fautes, faisant, - non aux meilleures, - un piédestal d’où ils n’ont ensuite rien de plus pressé que de renverser la déesse, aussitôt traînée aux gémonies ; et par un retour cruel, ils sont méprisés des femmes méprisables, quoique mille fois plus dignes et moins mauvais que les précédents. Et bien peu, savourant les joies dont l’existence n’est pourtant pas prodigue, ouvrent leur cœur lorsque l’heure est venue, aiment simplement, de tout leur être, une honnête enfant qui peut les aimer, et s’en vont sur la route de la vie avec une compagne qui partage avec eux les jours de pluie et les jours de soleil. Georges de Présances était de ceux-là : pourquoi fallait-il que, par la malignité des choses, il fût condamné à longer toujours le mur du paradis, sans pouvoir y pénétrer ? Il passa dans la maisonnette plusieurs nuits très douloureuses, à rêver devant un ciel sans étoiles aux cruautés du destin. Il avait fait d’avance le sacrifice de son avenir, pourquoi fallait-il que la tentation vint le tirer par la manche, en lui disant : - Regarde, comme elle est jolie, bonne, séduisante ! regarde-la bien, remarque l’aimable sourire de ses beaux yeux quand ils s’arrêtent sur toi, - et sache qu’elle n’est pas pour toi, qu’elle ne saurait jamais t’appartenir, et, mieux encore, qu’elle sera à un autre ! Le pauvre Georges, très consciencieux, se dit et se répéta tout cela, et se le répéta si bien qu’une aube tardive de septembre le trouva un jour à sa fenêtre, les mains mouillées des pleurs héroïques qu’il avait versés, et le cœur très haut, tout saignant du sacrifice. Quand ma mère sera morte, quand ma sœur sera mariée, j’irai hors de France, aux pays meurtriers où les plus braves frémissent d’être envoyés, et là, je mourrai obscurément, en sauvant des vies obscures... moi qui avais rêvé d’arracher tant de secrets à la nature mystérieuse ! Cependant, il accompagnait à la Rouveraye sa mère et sa sœur tous les jeudis ; pouvait-il se soustraire à ces visites hebdomadaires, alors que tout le monde s’y rendait avec tant d’empressement ? Il se donnait de plus le plaisir douloureux de voir son idole courtisée par les autres. Avec le flair des amoureux, il avait vite deviné le prétendant encouragé par la grand-mère, et l’avait trouvé sot, niais, prétentieux. Yveline ne l’accueillait pas d’une façon très encourageante, mais ne sait-on pas que les jeunes filles ne peuvent témoigner leurs sentiments qu’après les démarches officielles ? Si, au lieu de se torturer ainsi à plaisir, le pauvre garçon avait observé attentivement, il eût acquis la certitude que l’impitoyable Yveline traitait le beau Varcourt comme la raquette traite le volant. C’est fort amusant d’être courtisée quand le cœur n’est pas en jeu ; du moins est-ce l’avis de Célimène, et Yveline n’était point sans quelque parenté lointaine avec cette belle et dangereuse personne. Après avoir commencé par rire et s’enfuir à la vue du protégé de sa grand-mère, elle lui permettait maintenant de lui parler, et lui répondait avec cette sérénité parfaite des jeunes filles, qui a trompé et qui trompera encore plus d’un fat. Cependant, Varcourt n’avait encore jamais pu trouver l’occasion de placer une parole décisive. Ce n’était pas tout à fait sa faute : Yveline avait résolu en elle-même que cette parole ne serait pas prononcée, et elle s’y appliquait le plus consciencieusement du monde. Mme de la Rouveraye s’inquiétait un peu de cette coquetterie ; elle se fût inquiétée bien davantage si elle avait pu lire dans les pensées secrètes de sa petite-fille ! Mais comme la plupart des personnes froidement autoritaires, la bonne dame ne s’imaginait pas qu’on pût avoir des idées bien arrêtées : accoutumée à mener tout le petit monde qui gravitait autour d’elle, elle acceptait volontiers comme une chose naturelle l’absence de personnalité. Pour ce qui concerne Yveline, elle s’était trompée, et cette découverte lui causa beaucoup d’émotions. et Mme Richard Brice devant arriver prochainement, la grand-maman se décida à interroger l’amoureux Varcourt sur les progrès de son entreprise. Il était àsouhaiter que le prétendant fût agréé avant la venue des parents, de façon qu’on pût leur présenter la chose comme toute faite. Varcourt avait une belle fortune, une belle santé, un beau nom, une belle situation d’homme honorable, une propriété tout à fait voisine de la Rouveraye ; la grand-maman défiait quiconque de trouver un parti plus acceptable. qu’on ne s’était guère occupé d’eux en tout cela ? Mais on n’avait nul besoin de s’occuper d’eux ! s’était faite sans leur participation ; il en serait de même de son mariage. Il y avait bien Mme Brice... on avait totalement négligé Mme Brice, force était d’en convenir ; mais depuis qu’elle faisait cause commune avec M. et Mme Richard, elle n’était plus ni de bon conseil, ni même d’une grande importance. Et puis, si Varcourt plaisait à Yveline ? Cet argument ne serait-il pas sans réplique ? Il fallait que Varcourt plût à Yveline ; il devait lui plaire, c’était évident. mon cher ami, avez-vous avancé vos affaires ? dit un beau jour Mme de la Rouveraye à son protégé, pendant que la jeunesse dansait dans le salon voisin. Varcourt ne dansait guère que sous une contrainte directe, et c’était une des petites choses qui ennuyaient Mme de la Rouveraye. Une jeune femme doit danser, rien n’est plus clair, et il est bon que son mari ne redoute pas la danse. Si Varcourt avait aimé la danse... Je ne saurais trop vous dire, répondit l’heureux mortel en rougissant ; Mlle Yveline voit mes attentions d’un bon œil... mais enfin, je ne puis pas dire que, jusqu’ici, elle m’ait autorisé à... Aussi, vous manquez d’énergie, répliqua Mme de la Rouveraye avec un petit mouvement d’humeur ; ce n’est pas si difficile, voyons ! Je vous assure, chère madame, que... c’est beaucoup plus difficile que vous ne semblez le croire, répondit Varcourt en essuyant son front rose avec un mouchoir de batiste à ses armes, brodées en couleur. Vous causez tout le temps avec elle ! mais je ne connais rien, rien absolument, je vous assure... Après avoir laborieusement terminé cette phrase, Varcourt jeta un regard inquiet sur la porte du salon, où passaient et repassaient des groupes de danseurs. Assise dans un petit coin avec Berthe et sa « chère cousine », elle se faisait raconter des épisodes de l’enfance de Georges, et Mme de Présances, qui n’y entendait pas malice, lui narrait, avec l’abondance émue des mères, toutes sortes de choses enfantines qui faisaient sourire la jeune fille. Assise sur une chaise basse, les coudes appuyés sur les genoux, un peu penchée en avant, les yeux levés vers la conteuse, elle buvait ses paroles, secouée de temps en temps par un fou rire, que partageait Berthe, au récit des exploits fantastiques de leur bon jeune temps. Georges avait erré longtemps autour du petit groupe, en se jurant de ne point s’approcher, et puis il s’était assis tout à côté, sans faire mine de prendre part à la conversation. Mais il n’en perdait rien ; il entendait les questions saugrenues d’Yveline, et son rire jeune, étouffé par les convenances ; il sentait, comme s’il les avait vus, les yeux de la jeune fille fixés sur le petit garçon qu’il avait été, sur l’adolescent, puis sur le jeune homme... et il lui semblait qu’à de certains moments ces yeux fiers et doux se baissaient, lorsque sa sœur, parlant de lui avec l’abandon sororal, le présentait à Yveline d’une façon trop familière et trop intime. conclut Mme de Présances, avec un soupir d’aise, c’est que mon Georges aimait bien sa mère ! répéta Yveline, devenue soudain toute grave. Ce mot lui semblait très doux ; pour la première fois, elle y voyait tout ce qu’il y mettait de tendre, de reconnaissant, de grandiose et de familial... Mme de Présances la regardait, un peu surprise. C’est que je n’ai pas eu de mère, moi, dit Yveline. Elle avait ignoré toutes ces joies exquises, ces abandons de soi-même en des mains caressantes, cette confiance sans bornes, cet appel de l’enfant vers celle qui est tout... Yveline se tourna lentement vers ce fils qui avait tant aimé sa mère, et son jeune sang monta à ses joues délicates, tant il y avait de pitié, de tendresse inavouée... et de chagrin dans ces yeux pleins aussi de respect. Le cœur d’Yveline tressaillit étrangement, comme un oiseau qui bat de l’aile dans une main victorieuse : une sensation brusque l’envahit ; elle crut qu’elle perdait pied dans une eau inconnue, dont les vagues la berçaient très doucement en l’emportant. se dit-elle, ce n’est pas possible que je l’aime ! Elle pâlit tout à coup, et Berthe s’alarma. Elle avait disparu avant qu’on eût pu la retenir. demanda Mme de Présances toute bouleversée. Maman, dit Georges, viens par ici, il faut que je te dise quelque chose... Ne lui parle plus de moi... c’est parce que tu m’aimes et que tu me crois intéressant, mais... Mme de Présances l’écoutait sans comprendre. Vois-tu, reprit Georges avec effort, c’est imprudent, ce que tu fais là... on ne nous connaît pas beaucoup dans cette famille, et nous aurions l’air... de ce que nous ne sommes pas... Explique-toi, mon enfant, dit sa mère, comprenant moins que jamais. Elle est riche, dit le malheureux garçon sans pouvoir prendre sur lui de prononcer le nom adoré ; - elle est très riche, et nous sommes très pauvres, - il ne faut pas qu’on puisse croire à... fit la mère en lui prenant les deux mains ; tu... Il arracha ses mains de l’étreinte affectueuse et quitta la galerie où ils se trouvaient. Quand il reparut, ce fut pour dire à sa mère que leur petite voiture les attendait ; il y fit monter les deux femmes, qui se serrèrent l’une contre l’autre pour lui faire place, monta près d’elles et prit les rênes. Comme il rendait la main à son cheval, vrai bidet de médecin, accoutumé à tous les temps et payant peu de mine, Yveline se pencha à une fenêtre. C’était la fenêtre de son ancienne chambre d’enfant, celle d’où elle s’était montrée à son père, dans le nimbe de ses cheveux d’or, illuminés par un rayon de soleil. Telle était apparue la petite fille aux yeux émerveillés de Richard, telle parut la grande jeune fille, dans la même auréole, dans un semblable rayon, aux regards de celui qui l’aimait. Elle s’était, on ne sait pourquoi, réfugiée dans cette chambre où elle avait passé les années de sa petite enfance, chambre dédaignée à présent, où nul n’allait jamais. Dans le grand tumulte de son âme, elle avait instinctivement cherché asile au milieu des témoins d’une vie où tout était paix et joie. Le bruit des roues l’avait attirée à la fenêtre ; elle l’avait ouverte avec une vague appréhension ; dans l’ivresse profonde qui la troublait, tout, depuis une minute, lui semblait inquiétant. Georges, sa mère et Berthe levèrent la tête, au léger craquement du bois déshabitué de jouer dans la rainure. Yveline rougit encore sous ce soleil qui lui emplissait les yeux et le cœur. L’air du soir était si calme que ses paroles tombèrent sur eux comme des perles de cristal, quoiqu’elle eût parlé presque bas. Nous rentrons, dit Berthe, voyant que les autres gardaient le silence. Je vous attends jeudi, n’est-ce pas ? Georges la regarda, pour emporter dans sa mémoire la radieuse image, puis il salua et toucha du fouet son bidet un peu lourd. Quel triste équipage de médecin de campagne ! Fallait-il que la male-chance gravât un tel souvenir dans la mémoire d’Yveline ? fallait-il que ce fût ainsi qu’elle l’eût vu pour la dernière fois ? dit Berthe, et le modeste cabriolet s’en alla cahin-caha sur la route, suivi par les yeux d’Yveline. Le soleil faisait une gloire d’or au vernis de l’humble carriole, qui, pour l’héritière de la Rouveraye, était plus belle et plus flamboyante que le char d’Apollon ! Mais Georges ne savait pas, et tout le temps de la route, en mâchonnant sa moustache, il lui semblait mordre les morceaux de son orgueil humilié. Le dîner et la soirée furent interminables ; quelques-uns des hôtes étaient partis, d’autres étaient restés, ce qui trouble le plus souvent l’harmonie d’une réunion. Tout le monde s’ennuya ce soir-là à la Rouveraye, excepté Yveline, qui vivait dans un éblouissement ; le soleil lui était resté dans les yeux. On partit de bonne heure, et lorsque la jeune fille vint embrasser sa grand-mère, comme de coutume, en lui souhaitant le bonsoir, Mme de la Rouveraye fit un mouvement pour la retenir : elle avait presque envie de lui parler sur-le-champ du mariage projeté. Mais un peu de fatigue l’arrêta ; elle renvoya au lendemain l’explication, et congédia simplement sa petite-fille. Jamais Yveline n’avait éprouvé à ce point le besoin d’être seule ; depuis le moment où l’humble cabriolet avait disparu au bout de l’avenue, elle sentait des impatiences la parcourir comme des frissons ; elle aurait voulu secouer la contrainte de toutes ces présences intolérables ; le dîner n’en finissait pas ; le bavardage des hôtes, qu’elle supportait fort bien d’ordinaire, y ajoutant la gaieté de son rire, tous ces propos mondains lui semblaient d’un vide et d’un oiseux dont elle était dégoûtée. Lorsqu’elle eut renvoyé sa femme de chambre et qu’elle se vit seule dans le joli nid de sa jeunesse, elle regarda autour d’elle avec ravissement. Tout lui paraissait plus grand, plus beau et plus aimable ; elle eût cru volontiers que les murs s’étaient écartés, que le plafond s’était envolé, et que le ciel pur, criblé d’étoiles, s’ouvrait au-dessus de sa tête. Quelque chose de chaud, de vibrant, de solennel, emplissait son âme de mouvement, de vie et de prière. pensa-t-elle, je suis heureuse, je me sens riche d’aimer... Sa joie tomba tout à coup ; un mot venait d’évoquer la réalité au milieu de son rêve : riche... c’était là l’obstacle ; un homme tel que Georges ne pouvait pas aimer une héritière... il devait dédaigner les richesses, ce travailleur ! Elle rougit, seule dans sa chambre close ; non, certes, il ne la dédaignait pas ! Est-ce que tout ne s’arrange pas ? À dix-huit ans, surtout, est-il des obstacles sérieux ? Elle se coucha les mains croisées sur sa poitrine, pour y enfermer sa pensée qui palpitait si doucement. Elle resta quelque temps dans l’obscurité, les yeux fermés, savourant sa joie, puis s’endormit tout à coup sans transition, comme un petit enfant. Le lendemain était un vendredi ; Mme de la Rouveraye n’y avait songé qu’au réveil, ce qui l’ennuya fort, son principe étant de ne rien entreprendre un vendredi. Il fallait donc remettre au samedi ; c’était d’autant plus fâcheux qu’Edme devait arriver dans l’après-midi de ce jour ; il ne resterait donc que la matinée, mais ce serait plus que suffisant, et Mme de la Rouveraye prit son parti du contretemps. Edme vint inopinément dans la journée ; avec un peu d’habileté, il avait gagné quelques heures qu’il consacrait à sa sœur. Il la trouva fort embellie, et l’éclat tout nouveau de ce joli visage ne put échapper à ses yeux de frère. ou bien as-tu réduit au désespoir quelque amoureux ? Tu as un air de triomphe ! fit Yveline en éclatant de rire. Elle songeait à l’inévitable déconfiture de Varcourt, qu’elle ne pouvait prendre au sérieux. Elle avait tellement rougi, qu’il n’acheva point sa phrase, et resta interdit. Il y a anguille sous roche, se dit-il, ma sœurette est toute changée... Elle ne voulut point lui laisser le temps de renouveler son attaque. Il ne s’en retournera que demain matin, avec des commissions. Elle se trouvait à court de questions et ne savait plus que dire ; elle alla au piano, joua quelques mesures d’un nocturne de Chopin, puis s’arrêta, en sentant qu’elle jouait trop bien, et que l’intensité de sentiment exprimée par ses doigts allait la trahir aux yeux de ce frère clairvoyant. Soudain, elle prit sa résolution, vint à Edme, et, le regardant dans les yeux : Si tu voulais te marier, dit-elle, crois-tu que notre père s’y opposerait ? Est-ce bien de moi qu’il est question ? demanda le jeune homme en lui prenant les deux mains. Elle résistait un peu, il l’attira et la fit asseoir près de lui. Enfin, reprit-elle, non sans embarras, supposons que tu veuilles te marier... Moi, dit-il, je suis à l’école de cavalerie, je n’existe pas, pour le moment ; mais quand le temps sera venu où je pourrai me marier, je suis convaincu que mon père n’y apportera point d’opposition. si la jeune fille était pauvre ? demanda Yveline, fière de son stratagème. pensa Edme, souriant malgré lui de la naïve duplicité de sa sœur. Il répondit tout haut : Je ne crois pas que la pauvreté fût un obstacle pour moi. répéta la jeune fille inquiète, en le regardant. Oui ; pour un homme, veux-je dire. Pour une femme, ce ne serait pas la même chose ? Sa philosophie n’était pas encore très compliquée, et il eut été fort embarrassé d’expliquer ce qu’il sentait très bien. dit-il enfin ; mon père est un homme très droit, très bon... Le souvenir de la sévérité de Richard avait perdu pour lui toute amertume, mais ne s’était pas effacé de son âme. Si c’était moi, reprit-il, si j’avais une inquiétude, une peine, je sais bien ce que je ferais... je la confierais sur-le-champ à ma mère Odile. Yveline fit une moue très significative. Et pourquoi Edme venait-il sottement la mettre entre eux, dans cet entretien confidentiel ? Je sais, continua le jeune homme,... tu l’aurais aimée, et elle t’aime tant ! Yveline sursauta d’étonnement et regarda son frère. Elle t’aime, ma sœur, loin de toi, sans sympathie de ta part, elle songe à toi, elle souffre de ton indifférence, et elle te chérit... reprit Yveline, retournant à son ancien argument. Cette fois, Edme connaissait mieux la vie ; on ne regarde pas impunément la mort en face ; la grande secousse qu’il avait subie l’avait mûri au-delà de ses années, il put répondre. Elle t’aime, dit-il avec chaleur, parce qu’elle aime notre père. Tu ne sais pas, Yveline, ce que c’est que d’aimer passionnément... Elle baissa tes yeux, de peur qu’il ne lût en elle. D’aimer en donnant toute son âme, de sentir que la colère ou la joie d’un être cher vous font le ciel noir ou bleu, qu’on est riche si l’être aimé vous aime, et qu’on serait misérable s’il vous méprisait. Tu as aimé quelqu’un comme cela ? J’ai aimé ainsi mon père, autrefois, quand j’étais enfant, - et maintenant... Maintenant, j’aime ainsi ma mère Odile, à qui je dois tout ! Yveline se recula un peu ; quelque chose était froissé en elle par cet enthousiasme ; son éducation de préjugés et de conventions ne lui permettait pas d’entrer dans l’esprit de son frère. Si tu dois tout à cette étrangère, que te reste-t-il pour notre mère, qui t’a pourtant donné la naissance ? Edme saisit la main de sa sœur avec une solennité touchante sur ce jeune front. Ma sœur, dit-il, à notre mère je dois la naissance ; crois-moi, sa mémoire est aussi chère à mon âme qu’à la tienne, quoi que tu puisses en penser ; mais à ma mère Odile, je dois la vie ! Elle le regardait, ne comprenant pas. Il faut que tu le saches, ma sœur, car je sens, je devine que tu es à la veille des épreuves ; il faut que tu connaisses la femme que tu as appris à dédaigner, et que tu saches ce qu’elle a fait pour moi. Avec l’emphase de son âge, qui donnait à ses paroles une intensité presque cruelle, ce philosophe de vingt-trois ans raconta à la jeune fille les scènes qui avaient accompagné son premier examen. Il ne chercha ni à s’innocenter, ni à accuser son père ; depuis longtemps déjà, il avait fait la part de chacun dans cette sorte de duel, causé par la violence de leurs caractères trop semblables ; par la voix d’Odile, il avait appris que ses fautes antérieures avaient été la cause de tout le mal, et son amour pour son père s’était grandi de tout le repentir inspiré par sa folie. Mais s’il ne chercha à rien atténuer, il n’en exalta que plus la tendresse de sa seconde mère, qui, par une sorte de divination, l’avait arrêté sur le seuil du suicide. Les yeux d’Yveline s’étaient remplis de larmes, bientôt ruisselantes sur ses joues ; de ses deux mains elle tenait serrés les poignets de son frère, haletante, angoissée ; quand il arriva au moment où la balle avait frappé le meuble, sous le geste d’Odile, elle se jeta au cou d’Edme et se pressa contre lui, dans une agonie de sanglots. Et tu ne me l’as pas dit ! murmurait-elle à travers ses larmes ; et je n’ai pas su que j’avais failli te perdre ! Je ne t’ai pas assez aimé, mon frère ! J’étais sotte, gaie, indifférente, et pendant ce temps-là, toi... Il l’embrassa et finit par la calmer : ils étaient heureusement seuls dans une ancienne salle d’étude où personne ne pénétrait jamais. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? reprit Yveline, quand elle eut essuyé ses yeux. Parce que tu étais trop jeune, - et puis, je ne voulais pas que grand-maman le sut. Ils restèrent un instant silencieux, oppressés, comme après les grandes crises. Comprends-tu, dit Edme ensuite, que j’aime ma mère Odile de toute mon âme ? Mais toi, elle te connaissait, elle t’avait soigné dans ta maladie... Au risque de mourir pour moi, cette fois-là. Et, car il faut que tu saches tout, ma sœur, quand elle s’est installée auprès de mon lit, elle n’avait pas de raison de m’aimer. Étant petit, je l’avais insultée, et je n’avais jamais voulu lui en demander pardon. L’astre nouveau qui, depuis la veille, s’était levé sur son horizon, éclairait pour elle mille pensées jadis obscures ; sa tête meublée de choses apprises, comme celle d’une jolie perruche, ressentait bien encore un peu de vertige, mais elle aimait ce torrent d’impressions nouvelles, grandes et généreuses, qui l’emportait vers ce qu’elle devinait être un paradis inconnu. Et tu crois, dit-elle enfin, ramenée instinctivement vers le but de ses pensées, que c’est parce qu’elle aime mon père qu’elle a été comme cela pour toi ? Elle l’aime au point de ne vouloir d’aucune joie s’il n’est pas là pour la partager ; et moi-même, vois-tu, je me retiens de lui dire parfois tout ce que je pense, parce que cela lui ferait de la peine ; je lui dirais des choses que je ne pourrais pas répéter à mon père... Avec les vraies mères c’est comme cela ! Mon père est la bonté même, reprit Edme, mais il est absorbé par tant de soins, triste parfois aussi ; bref, il a beaucoup de tracas dans la tête ; elle, ne songe qu’à nous ! reprit Yveline avec une légère touche de jalousie commençante. Tu crois qu’elle ferait pour moi ce qu’elle a fait pour toi ? Elle regardait son frère, incertaine et craintive : il l’attira à lui. lui dit-il avec la bonté encourageante d’un jeune père. Elle détourna la tête sans répondre. Il est pauvre, et tu crains de l’opposition ? Bien sûr, grand-maman ne voudra pas ! Mais ça ne ferait rien, si papa voulait bien. Une pensée tout à fait machiavélique traversa le cerveau d’Edme. Tu sais qu’elle te déshéritera si tu lui désobéis, dit-il. Il lui planta un gros baiser sur chaque joue, tant il était satisfait de la réponse. Mais pourtant, il faut que je sache quel est le monsieur qui t’a rendue si libérale des biens de grand-maman, lui dit-il ensuite. Moitié fière, moitié confuse, Yveline raconta son secret. Elle mit Edme au courant de la vie étroite à la Maisonnette et fut un peu désappointée de voir que ce tableau le laissait froid : elle lui en fit même l’observation. Vois-tu, Yveline, répondit-il, je comprends qu’en théorie cela te séduise : mais à Saint-Cyr, pendant deux ans, j’ai ciré mes bottes, recousu mes boutons, astiqué mon fourniment, etc., sans compter le reste, et cette expérience m’a un peu blasé sur le bonheur de se servir soi-même. Je présume que notre père n’aurait pas la cruauté de te réduire à de tels travaux, et qu’il t’accorderait bien au moins deux domestiques. Parle-moi des personnes plutôt que des choses. Elle s’étendit sur le compte de Berthe et de sa mère ; mais quand Edme lui posa des questions plus directes sur Georges, elle fut fort embarrassée de répondre. Pourtant, il a bien fallu que M. de Présances te dît qu’il t’aimait ? fit-il, tout imbu de son rôle de père par procuration idéale. S’il me l’avait dit, cela m’aurait fait de la peine. Parce que je suis plus riche que lui ! C’est très bien ; vous êtes très gentils tous deux, mais je ne vois rien de bien sérieux en tout cela. Laisse-moi faire ; je prendrai des renseignements. Une femme de chambre frappa à la porte. On vous cherche partout, mademoiselle, dit-elle. Ils descendirent bras dessus bras dessous, joyeux et graves à la fois, et, pendant toute la soirée, ils échangèrent à la dérobée des regards d’entente qui leur donnaient un air de conspirateurs, bien fait pour réjouir leurs jeunes esprits, prompts à s’amuser de tout. Edme cependant avait pris très au sérieux la confiance d’Yveline et son rôle de protecteur. Dès le matin, sous prétexte de tirer quelques coups de fusil, il partit dans les plaines, dorées par un joli soleil de septembre, et, comme on peut le croire, il se dirigea du côté de la Maisonnette, pour en voir au moins l’extérieur. Pendant qu’il arpentait les routes, en compagnie d’un vieux chien, ami de sa jeunesse, Mme de la Rouveraye avait emmené Yveline dans son petit salon. Cette pièce n’avait guère changé depuis le jour où Richard y avait reçu notification, seize ans auparavant, de l’arrêt qui le privait de sa fille. On avait renouvelé l’étoffe des sièges, changé les rideaux des fenêtres, et c’était tout. Mme de la Rouveraye elle-même n’avait pas beaucoup plus vieilli que ses meubles ; la grande placidité de la vie l’avait préservée des rides. Seul, son lorgnon, dont les verres avaient dû être renforcés, témoignait du cours des années. Ma chère mignonne, dit-elle à Yveline, qui errait dans le salon, rétablissant çà et là la symétrie chère à la vieille dame, assieds-toi donc, j’ai à te parler de choses sérieuses. Yveline flaira le danger, et dressa moralement les oreilles, comme une jeune pouliche. Tu auras dix-huit ans dans quelques jours, fit Mme de la Rouveraye, d’un air posé ; quoique tu sois très jeune assurément, te voilà à l’âge où l’on marie d’ordinaire les jeunes filles, et j’ai à cœur de te voir établie, avant de quitter ce monde... Toute sa vie, la bonne dame avait escompté sa mort prochaine, et s’en était d’ailleurs fort bien trouvée ; elle n’était point superstitieuse, quoiqu’elle craignît le vendredi. J’ai bien réfléchi, continua-t-elle, en réponse au joli regard mélancolique attaché sur elle par Yveline, et j’ai arrêté mon choix sur un parti qui me semble convenable sous tous les rapports. dit la jeune fille d’un ton posé, qui déconcerta un peu la grand-mère. tout se trouve dans cette alliance : un beau nom, une fortune en rapport avec celle que tu dois avoir, un homme aimable, et, de plus, un voisinage qui me permettra, ma chère mignonne, de t’avoir près de moi tout l’été... Le calme qu’elle affectait était si peu en harmonie avec ce que l’usage exige des jeunes filles lorsqu’on leur parle mariage, que Mme de la Rouveraye en fut abasourdie, en même temps qu’irritée. Yveline gardant le silence, la grand-maman reprit l’éloge de son protégé. fit-elle, agacée enfin de voir se prolonger ce silence d’abord respectueux, puis inquiétant. Je vous écoute, grand-maman, répondit la jeune rusée. Yveline leva ses yeux bleus sur Mme de la Rouveraye et répondit tranquillement : Et tu me laisses aller, t’expliquer, te... de Varcourt ne me plaît pas, mais j’ai cru de mon devoir d’entendre tout ce que vous aviez à me dire de lui, dans la pensée que peut-être j’apprendrais quelque chose de nature à m’influencer. Je ne te comprends pas, mon enfant. Je ne lui reproche rien, grand-maman ; seulement, il ne m’intéresse pas. Mme de la Rouveraye regarda sa petite-fille avec attention. Un tel argument était absolument nouveau pour elle. Depuis quand se permettait-on de juger un prétendant sous un prétexte aussi futile ? Tu voudrais peut-être pour mari un héros, un chevalier du temps des croisades ? dit-elle avec un demi-sourire ; je ne te savais pas romanesque ! Je ne suis pas romanesque, grand-maman, répondit Yveline, mais M. de Varcourt n’a rien en sa personne qui ait pu attirer mon attention d’une manière flatteuse. Il a l’air d’une poupée en peau, dit brusquement Yveline énervée ; avec ses rougissements perpétuels... je ne sais pas si c’est français, ce mot-là ! mais un monsieur qui rougit vingt-quatre heures par jour est absolument ridicule, et je ne pourrais jamais aimer un être ridicule ! On ne se marie pas uniquement pour l’apparence extérieure, fit Mme de la Rouveraye d’un ton piqué ; M. de Varcourt a des qualités plus solides. Il est sot comme une lanterne ! En vérité, ma fille, dit la grand-mère, choquée, je ne sais ce qui te prend ! Grand-maman, s’écria la jeune fille, en rougissant de colère, je ne vous reconnais plus ! Vous êtes bonne et indulgente, et voilà que vous voulez me marier à un monsieur absurde ! Vous ne l’avez donc pas regardé ? La scène qui suivit fut d’une singulière violence. Mme de la Rouveraye, qui ne s’emportait jamais, possédait un arsenal de mots coupants, à double lame, et dont la froide blessure laissait des traces ineffaçables : Yveline, gâtée depuis l’enfance, habituée à un égoïsme inconscient, se voyait pour la première fois soumise à la contrainte. Méconnaissant l’affection réelle de sa grand-mère, pour ne voir que le despotisme présent, elle se révolta et fut franchement ingrate. Après quelques répliques fort dures de part et d’autre, Mme de la Rouveraye se leva. Sans doute, dit-elle, je ne puis pas te forcer à épouser M. de Varcourt, s’il te répugne à ce point ; mais il me semble que mes dix-huit années de tendresse, - en outre de ce que tu dois à ta grand-mère d’après les lois de la nature, - demandaient en récompense un peu plus de soumission. Je vous respecte, grand-mère, et je vous aime, répliqua la jeune fille, mais je n’ai jamais cru que dix-huit années de vos soins maternels pourraient entrer en comparaison avec le bonheur de toute ma vie. Quel que soit le mari que le ciel me destine, je veux l’estimer et l’aimer, comme mon père estimait ma mère, et non point voir en lui un fantoche, un épouvantail pour les petits oiseaux ! dit posément Mme de la Rouveraye. Montez à votre chambre et n’en sortez que pour me demander pardon. Elle sortit là-dessus, toute bouleversée malgré son calme apparent, se demandant d’où venait l’inconcevable disposition de sa petite-fille, et à cent lieues de supposer que toute cette indignation provenait d’un jeune amour, né de la veille, et résolu à rester maître de sa destinée. Yveline n’y était pas disposée le moins du monde. Les joues en feu, le sang bouillonnant, elle avait besoin de marche et de grand air pour se calmer. Elle traversa le parterre, et courut dans le parc, où l’ombre et la fraîcheur lui rendirent un peu de tranquillité. Lorsqu’elle eut apaisé par une longue promenade la surexcitation de ses nerfs, elle s’assit sur un banc et pleura tout à son aise. On avait voulu l’immoler, la sacrifier à des raisons d’intérêt ! Heureusement elle ne s’était pas laissé faire, et on ne la marierait pas malgré elle ! Et celui qui l’aimait, que dirait-il s’il savait qu’on la rendait malheureuse à ce point ? Comme elle avait envie de courir à la Maisonnette et de dire sa pensée à la chère cousine ! Était-ce si loin, et n’y pouvait-elle vraiment aller ? Un retour sur elle-même la fit rougir de confusion. Si Georges était là, que penserait-il en la voyant ? N’aurait-elle pas l’air de venir au-devant de lui ? Après tout, qu’y aurait-il là de répréhensible ? La fortune qu’elle possédait, par malheur, ne lui imposait-elle pas le devoir de faire une démarche que Georges, pauvre et fier, n’oserait jamais tenter ? Ce serait si doux de venir à lui, les mains tendues, en lui disant : « J’ai tout deviné ! » Mme de la Rouveraye avait raison. Yveline était bien un peu romanesque ! Soudain, elle eut très honte ; que deviendrait-elle si Georges lui répondait froidement : « Vous vous êtes méprise, mademoiselle, je ne vous aime pas ! ». Après avoir bien pleuré, elle reprit le chemin du château ; le déjeuner n’allait pas tarder, et elle ne voulait pas se faire attendre, n’ayant pas pris au sérieux une minute l’ordre de rester dans sa chambre. Elle n’avait jamais été très obéissante ; mais ses désobéissances avaient rarement amené des conflits, sa grand-mère estimant qu’il faut savoir fermer les yeux sur le passé lorsque tout est rentré dans l’ordre ; maxime excellente quand on aime la paix, mais dont les résultats dans l’avenir dépassent parfois les prévisions du présent. Sans penser à mal, et le plus naturellement du monde, Yveline, très calmée et un peu mélancolique, prit le chemin du château ; en longeant les communs, elle entendit la voix de Jaffé, qui gourmandait : Des bêtes comme ça, disait-il au valet d’écurie, et les laisser engraisser ! Mais vous ne savez donc pas ce que c’est qu’un cheval ? Les chevaux ne sont pas à lui, par bonheur, et les gens non plus ! répondit la voix goguenarde du domestique. Jaffé répliqua quelque chose qu’Yveline n’entendit pas. Curieuse, et aussi blessée de ce qui venait d’être dit relativement à son père, la jeune fille voulut traverser la cour. Le phaéton qui avait amené Edme la veille était presque attelé. Depuis qu’elle aimait son frère, elle s’intéressait davantage au brave homme. Quand est-ce que mademoiselle me fera l’honneur de me permettre de lui enseigner à conduire ? Sans doute, mademoiselle a reçu une belle éducation, mais une éducation n’est pas complète quand on ne sait pas tenir les rênes d’un cheval, et mademoiselle n’a pas appris cela au couvent, je pense ? Vous avez raison, Jaffé, répondit Yveline avec un sourire attristé ; ce sera pour un de ces jours, et c’est vous qui serez mon maître. C’est beaucoup d’honneur que me fera mademoiselle, mais, sans vanité, je crois que je le mérite, car pour conduire je ne crains personne, et pour avoir soin de mademoiselle... Mademoiselle n’a pas de commissions pour les Pignons ? Vous direz à ma grand-mère Brice que j’ai envie de la voir ; elle devrait m’envoyer chercher un de ces jours. Dans trois minutes on sera parti. Il rentra dans la sellerie pour endosser sa livrée, et Yveline se dirigea vers la maison. Comme elle montait les degrés, elle leva les yeux et vit devant elle, dans le hall, sa grand-mère qui la regardait avec des yeux sévères. Madame de la Rouveraye faisait très rarement montre d’autorité, mais quand cela lui arrivait, elle dépassait la mesure. Un instant après avoir relégué Yveline dans sa chambre, elle était allée l’y trouver pour obtenir des explications et faire la paix, même en sacrifiant l’infortuné Varcourt, si c’était nécessaire. Sa surprise avait été indicible, de trouver la porte ouverte et la chambre vide. L’idée de la possibilité d’une catastrophe n’avait pas même effleuré son esprit, mais la réalité de la rébellion l’avait frappée dans son orgueil et sa responsabilité. elle avait ordonné à Yveline de ne point sortir de sa chambre, et la jeune insurgée n’y était même pas entrée ? Ceci passait toutes les bornes et méritait une exécution en règle. Où irait-on si les jeunes filles se mêlaient d’avoir des idées à elles, sur le mariage et sur l’autorité des grand-mères ? Mme de la Rouveraye, après s’être assurée que sa petite-fille n’était pas dans la maison, s’installa dans le hall, afin de la prendre au passage quand elle rentrerait. Yveline, qui ne s’en doutait pas, - et l’eût-elle pensé, qu’elle eût agi de même, - prolongea son absence, dont chaque minute exaspérait la colère froide de la grand-mère. dit la vieille dame d’une voix qui ne tremblait pas ; c’est ainsi que vous m’obéissez ? Allez dans votre chambre immédiatement ; je vais faire prévenir votre père ! À l’idée que Richard pouvait être excité contre elle, que sa conduite serait commentée et présentée sous un jour défavorable à toute sa famille, Yveline sentit son jeune sang lui monter à la tête. dit-elle sèchement ; pour qu’il vienne me donner le fouet, comme vous auriez voulu qu’on le fit à Edme quand il était petit ? N’en prenez pas la peine, grand-maman, je le préviendrai moi-même. Le cliquetis des gourmettes et le bruit des roues annonçaient que Jaffé quittait la Rouveraye. Elle bondit dans la cour avant que sa grand-mère eût pu dire un mot et grimpa dans la voiture légère. Il détestait Mme de la Rouveraye, et n’avait jamais reproché à Yveline qu’une chose : sa correction trop mondaine à ses yeux, et ce qu’il nommait un manque de caractère. La revanche était trop belle pour qu’il ne la saisit pas aux cheveux. Tenez-vous bien, mademoiselle, la jument noire est un peu vive. Le phaéton filait comme une flèche à travers la campagne dorée par l’automne ; Yveline, grisée d’air vif et de liberté, les cheveux envolés autour du visage, sous son léger chapeau de jardin, goûtait l’ivresse absolue d’une première escapade, et ne pensait plus à rien qu’à la surprise de sa grand-mère Brice quand elle la verrait apparaître. Ce fut Edme qui se présenta, le fusil sur l’épaule, le carnier vide, son chien exténué tirant la langue sur ses talons. dit le jeune homme, négligeant tout préambule, dans sa surprise de voir Yveline à ce point décoiffée et juchée sur le haut équipage. Allons, monte, nous allons aux Pignons. Elle est en colère, répondit Yveline ; allons, monte donc sur le siège de derrière ! Et ton chien, tu ne vas pas le laisser sur la route ? Edme grimpa, prit par la peau du cou le pauvre animal qui ne s’attendait pas à pareille fête, s’installa tant bien que mal, et les chevaux reprirent leur allure rapide. Yveline voulut le lui expliquer en anglais, afin de n’être pas comprise de Jaffé, mais cette langue étrangère lui fit bientôt défaut. Jaffé sait bien des choses et n’en a jamais rien dit à personne. Dans sa langue maternelle, Yveline donna sur son aventure des explications rudimentaires, qui rendirent Edme tout pensif. dit tout à coup Jaffé, un monsieur blond qui a, sauf votre respect, une peau tendre comme un petit cochon de lait ! Je comprendrais que mademoiselle en préférât un autre ! Le frère et la sœur éclatèrent de rire, rire un peu nerveux et inextinguible, comme il arrive à cet âge. C’est ainsi qu’ils entrèrent aux Pignons. Odile et Mme Brice avaient vu le phaéton de leur fenêtre, sans pouvoir deviner quels étaient les hôtes qui leur arrivaient de la sorte ; elles vinrent sur le perron pour les recevoir, et leur surprise fut grande en voyant descendre Yveline, Edme et le chien, pendant que l’imperturbable Jaffé, après avoir soulevé son chapeau de cocher, prenait avec ses chevaux le chemin des écuries. Maman, dit Edme en poussant Yveline dans les bras d’Odile, je vous amène votre fille, que j’ai trouvée sur la route ; et vous, grand-maman, embrassez-la bien vite et venez avec moi. Il entraîna Mme Brice d’un côté, pendant que Mme Richard, très émue, prenait doucement la taille d’Yveline pour l’emmener de l’autre. Viens dans ma chambre, dit la seconde mère, nous y serons mieux pour causer. Dans cet asile aimable et sérieux, où tout parlait d’une vie bien employée, Yveline sentit tout à coup son cœur se desserrer. Sur la cheminée, sur les murs, partout, des photographies de son frère et d’elle-même, à tous les âges ; un beau portrait de son père, qui l’attira dès son entrée ; des livres, des ouvrages de femme ; un grand registre, fermé, sur le bureau, affirmait l’ordre de la ménagère... C’était une de ces chambres reposantes, où l’on sent qu’on aimerait à vivre et à mourir ; la mort, dans ce grand lit, au milieu de tous ces témoins d’une vie d’honneur et de travail, ne pouvait être que paisible et vénérable. Émue, Yveline, après avoir tout embrassé d’un coup d’œil, tourna son regard vers Odile, et lut dans ses yeux une tendresse grave et profonde. On t’a fait de la peine ? dit la voix pleine et douce, et tu es venue chercher ton père ? Il sera ici ce soir ; mais si, à présent, je puis te consoler, ma chère fille... s’écria Yveline vaincue, jetant ses bras autour du cou d’Odile, Edme avait bien raison de dire que vous étiez bonne ! Assises tout près l’une de l’autre sur un de ces petits canapés qui semblent avoir été faits pour échanger des confidences, elles causèrent longuement. Yveline raconta ses griefs, et Odile, sans approuver la forme de sa résistance, l’assura qu’elle n’avait fait qu’user de son droit en repoussant un mariage déplaisant. Mais sa rapide perception de femme l’avertit que la vivacité de cette répugnance n’était pas tout à fait naturelle, et voyant que la jeune fille n’ajoutait rien : Tu ne me dis pas tout, fit-elle ; comment se nomme-t-il, et qui est-il, celui qui te fait trouver l’autre si odieux ? Le sourire était si tendre, si encourageant, qu’Yveline n’y put résister. Celui que j’aime est pauvre, instruit et bon... Je ne sais pas seulement s’il m’aime... Son petit cœur se serra à l’idée qu’elle pouvait n’être pas aimée : elle sentait un immense besoin de gâteries, d’affection ; la frayeur qu’elle avait du mécontentement de son père la rendait encore plus craintive et plus douce. Elle jeta sur Odile un regard furtif d’enfant pris en faute, et avec une incroyable câlinerie d’intonation, elle lui donna son cœur pour ne plus le reprendre. Maman, dit-elle, dites à papa qu’il soit indulgent pour moi... j’ai bien, bien besoin qu’on m’aime ! Et elle fondit en larmes, cette fois délicieuses, car de vrais baisers de mère vinrent les essuyer, et elle comprit la douceur des caresses, ignorée jusque-là ; sa grand-mère, tout en l’aimant très sincèrement, ne la lui avait jamais fait connaître. Edme entra bientôt avec Mme Brice, qui avait appris de sa bouche les événements de la matinée ; sans faire d’allusion au jeune secret d’Yveline, on se mit à conférer sur la conduite à tenir. La grand-mère était fort partagée dans ses sentiments ; la malicieuse rancune qu’elle portait à Mme de la Rouveraye l’engageait à se réjouir de sa déconvenue,pendant que l’autorité de l’aïeule blâmait fortement une conduite si peu convenable. Aussi fut-elle très réservée à l’égard de sa petite-fille, la regardant peu, de peur de ne pouvoir s’empêcher de rire, pendant que celle-ci racontait la scène finale de cette comédie, mais prenant un visage sévère lorsque Yveline se tournait de son côté. Enfin, dit-elle, lorsque, tout étant élucidé, on lui demanda son avis, ce que je vois de plus clair là-dedans, c’est qu’Yveline doit retourner le plus vite possible à la Rouveraye, et faire des excuses complètes. Pas jusqu’à épouser assurément, mais, à cela près, complètes, insista la douairière, en maintenant à grand-peine son sérieux. Et comme tu ne peux pas retourner seule, c’est moi qui te ramènerai. Odile regarda sa belle-mère avec quelque surprise, cette proposition étant en complet désaccord avec ce qu’elle connaissait de ce caractère altier ; une lueur de malice saisie au passage dans les yeux vifs de Mme Brice lui révéla le mystère. Seulement, dit Odile avec un sourire dont elle ne put se défendre, ne prenez pas Jaffé pour cocher. La grand-mère lui répondit par un regard si brillant, si plein de spirituelle raillerie, qu’Odile en fut toute remuée. Quelle jeunesse d’esprit et de cœur vivait encore sous ces cheveux blancs, dans cette âme passionnée ! Elle était plus jeune que son fils, fatigué, usé par les luttes intestines, et découragé dans son amour de père. La pensée qu’Yveline allait être enfin rendue aux siens raviva la joie dans le cœur d’Odile ; mais que de prudence il faudrait si l’on ne voulait pas tout perdre d’un seul coup ! Et si le jeune homme qui avait su plaire à cette enfant n’était pas digne de son choix, que de soucis, que de larmes ! Leur devoir de parents n’allait-il pas encore se trouver en conflit avec la tendresse filiale ? Et s’ils détachaient d’eux la jeune âme reconquise, n’était-il pas à craindre que ce fût pour jamais ? Ma fille, dit Mme Brice, interrompant le cours de ces pensées douloureuses, je vous laisse le soin de parler à mon fils de tout cela ; c’est vous qui incarnez la diplomatie dans notre famille ; moi, je gâterais tout... Les deux enfants étaient sortis, elle ajouta avec finesse : Pour ma part, j’aurai Mme de la Rouveraye. Le landau, conduit par un cocher fort noble, emmena bientôt la grand-mère et les deux enfants ; Yveline s’était recoiffée, Odile lui avait donné une paire de gants, et elle avait un extérieur presque tout à fait correct. Edme avait brossé sa tenue de chasse, et, sauf qu’il était extrêmement sérieux, étant fort ennuyé de son personnage, on ne se fût jamais douté de leur escapade. Sous les pieds du cocher était le chien avec le fusil, étonné de voir tant de pays en un seul jour. On garda le silence pendant quelque temps dans le landau, puis Mme Brice, n’y pouvant tenir, s’adressa à sa petite-fille : Qu’est-ce qu’elle a répondu, ta grand-mère, quand tu lui as dit que tu allais aux Pignons ? fit Yveline plus mortifiée que jamais. Le sourire malicieux voltigea sur les lèvres de Mme Brice ; mais elle le fit disparaître sur-le-champ. Tu sais, dit-elle, c’est extrêmement mal, ce que tu as fait là ! Yveline n’avait rien préparé du tout. Mme Brice, lui expliquant ses torts par le menu, lui fit une éloquente homélie qui fut écoutée, avec toute la componction désirable, pendant que le landau, conduit pompeusement par deux gros chevaux au trot régulier, oscillait doucement sur ses ressorts patentés. Ce retour ne ressemblait en rien à la fuite du matin, et Yveline ne put s’empêcher de trouver que, dans toute sa correction mondaine, il était beaucoup moins amusant. Et toi, Edme, que vas-tu dire ? fit Mme Brice au moment où ils arrivaient. Elle ne l’eût avoué pour rien au monde, mais elle s’amusait prodigieusement en dedans d’elle-même. Je dirai la vérité, grand-mère : qu’ayant rencontré ma sœur sur la route, j’ai trouvé nécessaire de l’escorter, afin de sauver au moins les apparences. J’espère que grand-maman de la Rouveraye comprendra cela ? murmura Mme Brice entre ses dents, du moment où tu évoques les apparences, tu es tout pardonné ! L’accueil de Mme de la Rouveraye fut très froid ; quoiqu’elle triomphât intérieurement de voir Mme Brice faire une démarche qui ressemblait beaucoup à des excuses, elle avait été réellement blessée, et n’était pas femme à l’oublier. Yveline, peu encouragée, exprima ses regrets dans une courte phrase où transparaissait quelque maussaderie ; malgré cela, sa grand-maman lui dit tranquillement : Edme fut reçu à peu près de la même façon, et les enfants furent congédies pour laisser aux deux dames la facilité de s’expliquer ensemble. Que se dirent-elles en cette mémorable entrevue ? Le secret en fut bien gardé, car ni l’une ni l’autre n’en parlèrent jamais. Il est probable que Mme Brice évoqua le souvenir de la première femme de Richard, épousée sans amour, par raison de famille, de convenances, de tout enfin, sauf le libre choix des époux, qui seul est la base des unions heureuse. Dans son triomphe, peut-être fut-elle quelque peu sarcastique, car Mme de la Rouveraye, au sortir de cet entretien, avait le teint enflammé, comme une personne qui s’est fort animée ; quoi qu’il en soit, les deux grand-mères se séparèrent de la façon la plus aimable, si ce n’est la plus cordiale. La tâche d’Odile était extrêmement ardue. De ses ennuis relatifs à l’éducation d’Edme, Richard avait gardé une susceptibilité nerveuse à l’endroit de ses enfants. Depuis l’incident terrible qui avait failli amener la mort de son fils, il ne se laissait plus emporter à des paroles dures ou à des réprimandes amères, mais sa femme savait combien ce sujet lui tenait au cœur, et quelles pensées pénibles la moindre erreur d’Edme ou d’Yveline remuait en lui, autant dans le passé que dans le présent et l’avenir. Richard voyait toujours en lui-même le père privé de son autorité naturelle sur ses enfants : sans cesse il se reprochait les concessions qu’il avait dû faire jadis et qu’à présent, oubliant les difficultés passées, il considérait comme le résultat d’une coupable faiblesse, et, se reprochant tout ce qui en était découlé, il voyait en lui le seul auteur d’une situation dont en réalité il n’était que la victime. C’est donc avec une sorte de terreur qu’Odile essaya le lendemain de raconter à son mari ce qui s’était passé, et de lui expliquer la métamorphose du cœur d’Yveline. Un autre danger se présentait encore : il avait trop tendrement aimé sa fille, la préférant à son fils lorsqu’elle était petite, pour ne pas avoir à souffrir en apprenant qu’un nouveau venu avait gagné d’emblée ce cœur, qui n’avait jamais été à lui. On aura beau dire et répéter qu’il n’y a rien de commun entre l’amour des parents pour leurs enfants, et l’amour que peuvent éprouver ceux-ci pour l’être qui devra partager leur vie ; il n’en demeure pas moins acquis que la plus furieuse jalousie peut naître chez les pères et les mères au moment du mariage d’un fils ou d’une fille. C’est là ce qui a fait les légendaires dissensions entre gendres et belles-mères ; et bien que les hommes sachent mieux dissimuler ou régir leurs sentiments, nombre de pères se sont opposés au bonheur de leurs filles, parce qu’ils ne pouvaient supporter la pensée de voir un intrus prendre la première place dans ces jeunes âmes. L’absence de vie commune, qui aurait pu favoriser Yveline, puisque l’élément de l’habitude, qui entre pour une si forte part dans toutes les actions, était ici hors de cause, se tournait au contraire contre elle ; le prompt mariage de la jeune fille achevait la scission commencée dès le berceau, en la donnant à un autre sans qu’elle eût jamais appartenu à son père. Cependant, si ce mariage avait été simplement affaire de convenance ou d’amitié, Richard eût pu se sentir plus mélancolique que mécontent ; mais un mariage d’amour ravivait toute la jalousie latente, et un mariage romanesque, avec un inconnu !... Odile, en examinant ainsi la question, se sentit prise de peur ; et, dès les premiers mots, Richard s’aperçut que les choses allaient beaucoup plus loin qu’elle n’avait eu l’intention de le lui faire savoir d’abord, se réservant de lui apprendre le tout par degrés. Malgré la diplomatie que lui attribuait Mme Brice, et qui consistait simplement en une grande douceur, mêlée à une inaltérable patience, Odile ne savait guère dissimuler, et l’interrogation directe de son mari la contraignait à la plus entière franchise. dit Richard lorsqu’il connut le secret d’Yveline ; un amour romanesque ? Cela ne ressemble guère à ma fille ! Je la croyais beaucoup trop légère et superficielle pour se coiffer d’un jeune homme pauvre ! C’est du roman, cela, ma chère Odile, pas autre chose. Certes, je n’approuve pas Mme de la Rouveraye d’avoir machiné un mariage sans nous en parler ; mais vous me permettrez de ne pas prendre au sérieux cette ridicule équipée. La plus charitable supposition que l’on puisse faire, c’est que ce monsieur a besoin d’une dot pour s’établir, et que... Richard, fit doucement Odile, nous ne le connaissons pas ! ne pensez-vous point qu’avant de le condamner, il serait peut-être bon de le mieux connaître ? Tout ce qu’il vous plaira, ma chère ; mais je vous en supplie, n’encouragez point Yveline dans de telle idées. Vous êtes devenues amies bien vite, ce me semble ? Odile sentit tout son sang affluer à son pauvre cœur troublé. Il était là, le vrai danger, le piège tendu par un destin méchant à sa tendresse d’épouse ! Elle n’avait pas songé qu’inévitablement, avec son naturel jaloux, Richard serait mécontent de n’être pas le premier dans le cœur de sa fille, si jamais elle devait leur revenir. Il n’avait point pris alarme de l’affection d’Edme, parce que le petit garçon l’avait adoré jadis, et qu’il n’avait jamais envisagé la possibilité d’un changement, mettant jusqu’à sa tentative de suicide sur le compte d’une tendresse exaltée, irritée d’être méconnue ; mais pour Yveline, son joyau, le trésor de sa jeunesse, son enfant bien-aimée, c’était bien différent ; si elle devait aimer quelqu’un dans la maison paternelle, ce ne pouvait être que lui. Odile comprit alors l’énormité de sa méprise. Mieux avisée, elle eût conduit Yveline à son père, laissant à celui-ci le plaisir de voir s’ouvrir le cœur de son enfant et d’en être la providence. Il était trop tard maintenant, il ne fallait plus songer qu’à tirer le meilleur parti possible d’une situation mauvaise. Mon ami, dit-elle, cette enfant est arrivée ici toute bouleversée ; vous n’étiez pas là... j’ai fait ce que vous auriez fait à ma place... et puis, un père, vous le savez, pour une jeune fille, c’est toujours plus effrayant qu’une... Elle n’avait pas osé dire une mère, de peur d’exciter la jalousie redoutée. Elle avait bien fait, Richard se radoucit un peu. Nous verrons cela à loisir, dit-il ; mais je vous préviens, avant d’aller plus loin, que je considère cette belle histoire d’amour comme un conte bleu, et que je suis décidé d’avance à ne pas y accorder la moindre attention. Dans cinq ou six semaines, nous aurons Yveline avec nous, vous la mènerez dans le monde, et nous verrons bien si cet amour tient contre deux ou trois grands bals ! Odile soupira ; elle savait que son amour à elle avait bravé les épreuves ; mais tous les cœurs ne sont pas faits de même ; peut-être Yveline oublierait-elle son rêve de prime jeunesse... Richard, devinant sa pensée, et honteux d’avoir laissé transparaître sa jalousie paternelle, attira tendrement sa femme à lui. Vous, ma chère Odile, dit-il, vous étiez faite d’une autre essence... L’éducation de Mme de la Rouveraye ne peut pas donner de bien brillants résultats... Si elle avait été dans vos mains dès l’enfance, c’eût été autre chose !... Il soupira profondément, et, par une bizarrerie du cœur humain, il sentait sans s’en rendre compte qu’Odile, en élevant Yveline, ne lui eût donné aucune jalousie, mais seulement de la reconnaissance... La vie est triste, ma chère femme ! conclut-il en laissant aller la main qu’il venait de baiser. Il fut convenu que, provisoirement, rien ne serait changé ; M. et Mme Richard iraient le jeudi suivant à la Rouveraye, pour y rencontrer M. de Présances, qui, pensaient-ils, ne manquerait pas de s’y trouver ; on pourrait aussi voir son attitude, et s’assurer de son extérieur, tout au moins. On attendrait aussi que Mme de la Rouveraye parlât elle-même de sa tentative matrimoniale, avant d’y faire allusion. Ce fameux jeudi était attendu par Yveline avec d’incroyables battements de cœur ; elle éprouvait un véritable besoin de voir Georges, de rencontrer ses yeux, de s’assurer qu’ils étaient les mêmes, qu’elle n’avait pas rêvé... À mesure que les heures écoulaient et que les visiteurs se succédaient, Yveline devenait plus nerveuse, quoique le beau Varcourt, averti par sa protectrice, se fût bien gardé de paraître ; Odile, qui observait la jeune fille du coin de l’œil, après un examen de tous les hommes présents, s’était assurée que l’élu ne s’y trouvait pas, lorsqu’un mouvement l’avertit de faire attention. Mme de Présances et Berthe venaient d’entrer, et Yveline avait couru au-devant d’elles, dans le premier salon. Il ne viendra pas, répondit doucement la pauvre mère. Elle avait voulu prendre une apparence indifférente ; mais lorsqu’elle sentit les yeux d’Yveline plonger dans les siens, elle ne put se contenir, et des larmes montèrent à ses cils. Mais le regard disait clairement : « Il est malheureux, et vous ne le verrez plus jamais ! » demanda Yveline avec un sourire qui voulait être agréable, mais qui tirait étrangement les traits de son visage. D’ici longtemps, je crains qu’il ne soit très pris, répondit Mme de Présances avec un grand effort. Il m’a chargé de l’excuser ; je ne crois pas qu’il soit libre avant votre départ pour Paris... fit Yveline blessée dans son jeune amour, et doutant d’elle-même. Il a donc bien peu d’amitié pour nous qu’il ne peut nous sacrifier même dix minutes, le temps d’une visite... Mme de Présances leva sur elle un regard qui disait tout : le chagrin de la mère affligée dans son enfant, la fierté craintive de la femme pauvre qui craint d’être méconnue, l’affection pleine d’admiration pour la jeune fille aimée de ce fils adoré... Et Yveline comprit que ce n’était point par indifférence que Georges avait voulu rester éloigné. Un peu de souffrance et beaucoup d’orgueil firent monter à ses joues un carmin si vif qu’Odile s’en aperçut. Quittant sa place, elle s’approcha ; Yveline fit la présentation avec un aplomb surprenant, fruit de l’usage. Mme de Présances, Mlle Berthe de Présances, Mme Richard Brice, ma seconde mère. Monsieur votre fils vous a accompagnée ? Mon fils est très occupé ; d’ici plusieurs semaines, il sera obligé de se consacrer entièrement à ses malades... Mais, pardon, j’aperçois Mme de la Rouveraye... Avec un léger salut, empreint de dignité, la parente pauvre passa dans la pièce voisine, laissant Odile pleine de respect pour tout ce qu’elle venait de deviner. Yveline était restée consternée, et ses yeux interrogeaient Mme Richard avec inquiétude. Cela vaut mieux ainsi, ma mignonne, dit celle-ci avec une légère caresse de la main sur les beaux cheveux dorés, et elle la quitta. Richard fut moins satisfait que sa femme de l’absence de Georges de Présances. C’est peut-être un stratagème pour se faire désirer, dit-il. mon ami, vous voyez par trop le côté noir des choses ! C’est que je connais la vie ! Cependant, lorsqu’il vit l’absence de Georges se prolonger, il fut forcé de convenir qu’un homme désintéressé n’eût pas agi autrement ; il ne s’en inquiétait guère, d’ailleurs, convaincu que sa fille n’y pensait plus ou n’y penserait bientôt plus. Elle attendait avec une impatience un peu fiévreuse la fin des vacances, qui lui semblaient éternelles. Mme de la Rouveraye n’avait plus fait la moindre allusion à son protégé ni à aucun mariage ; elle avait été si complètement vaincue sur ce terrain par sa petite-fille, que la lutte était d’ailleurs impossible. Il y avait encore en elle autre chose que le dépit, compagnon ordinaire d’un échec : il y avait un chagrin très réel, celui de s’apercevoir qu’après dix-huit années de soins, elle n’avait pas su s’assurer le cœur d’Yveline, pas plus qu’elle n’avait su pénétrer ce jeune caractère. Les événements actuels lui avaient révélé une Yveline inconnue, toute différente de l’aimable jeune fille qu’elle avait cru pétrir et modeler suivant ses désirs. Parfois, elle était tentée de l’accuser de duplicité ; puis, en réfléchissant mieux, elle comprenait que le caractère réel, étouffé sous un voile de convenances extérieures, n’avait jamais eu l’occasion de se manifester. Ceci lui donnait pour l’avenir les plus vives inquiétudes, car Mme de la Rouveraye n’était pas loin de considérer toute originalité comme une difformité. Instruite et intelligente elle-même, elle ne voyait pas la nécessité pour les autres d’une instruction et d’une intelligence plus que moyennes, - et sa moyenne n’était pas élevée. Avec de telles idées, le développement d’une personnalité était de tout au monde ce qui devait l’effrayer le plus dans sa petite fille. Elles vivaient désormais côte à côte, sans se parler autrement que pour les choses de la vie courante, et certainement sans se comprendre, la grand-mère ayant peur de ce qui se passait dans l’âme de l’enfant, et celle-ci blessée qu’on eût voulu disposer si légèrement de sa vie. Cette situation douloureuse offrit au moins un grand avantage : la séparation, tant redoutée de Mme de la Rouveraye, fut presque une délivrance ; de fait, la séparation était consommée depuis la fuite d’Yveline aux Pignons. Quand on a tendrement aimé un être, l’eût-on d’ailleurs mal aimé, et que cet être vous échappe, non seulement on n’éprouve plus aucun bien de sa présence, mais cette présence jadis si chère vous devient bientôt une gêne ; c’est cette gêne que ressentait la grand-mère. Quant à Yveline, elle ne pouvait pardonner ni le tort de Mme de la Rouveraye, ni le sien propre ; il faut une certaine grandeur d’âme pour n’être pas mal à l’aise près de quelqu’un qu’on a offensé ; cette grandeur, Yveline devait l’obtenir plus tard, elle ne l’avait pas encore. En novembre, toute la famille devait rentrer à Paris ; Mme de la Rouveraye prétexta un rhume pour s’abstenir de ce voyage, préférant remettre sa petite-fille aux mains des parents dans la tranquillité des Pignons. La veille du jour où Yveline devait quitter la maison, elle demanda à faire quelques visites chez des compagnes d’enfance, habitant les environs. Mme de la Rouveraye y consentit volontiers, et lui donna pour compagnie son ancienne nourrice, qui devait l’accompagner à Paris en qualité de femme de chambre. Cette femme, beaucoup plus dévouée à la grand-mère qu’à la jeune fille, serait le lien qui, dans la pensée de l’aïeule, rattacherait Yveline à son ancienne demeure. Une demi-douzaine de visites furent faites de la façon la plus banale, sans amener autre chose que la dépense d’une après-midi d’automne. Mais, au moment de reprendre le chemin de la Rouveraye, Yveline dit au cocher : Allez à la Maisonnette, chez Mme de Présances. Mais, fit la nourrice, ce n’est pas sur notre liste. Grand-mère n’y aura pas pensé, répondit la jeune fille avec assurance ; je ne peux pas partir sans avoir embrassé ma cousine Berthe, et puis, c’est sur la route. Il n’y avait rien à répondre à cela, et la nourrice ne fit plus d’objections. Lorsque le coupé s’arrêta à la Maisonnette, Yveline descendit, en disant à son escorte : Inutile que tu m’accompagnes, je ne fais qu’entrer et sortir. Tranquille, le chaperon s’accota dans l’angle de la voiture, les pieds sur la bouillotte. Mlle Brice entra dans la maison. Berthe et sa mère travaillaient à la lumière d’une petite lampe. Il était bien simple, bien pauvre, ce petit intérieur où Yveline avait rêvé de se voir assise ; elle en eut le cœur serré, non pour elle, mais pour les hôtes de cette demeure. On ne la reconnut pas d’abord, la paysanne qui lui avait ouvert ignorant absolument qu’on annonce les gens dans les maisons convenables. Mais lorsque sa haute stature et son joli visage furent plus près de la lampe, Berthe poussa un cri. À ce cri, la porte de la pièce voisine s’était ouverte, Georges parut sur le seuil. Il la reconnut tout de suite, lui ! Il ne l’avait jamais vue que nu-tête, en robe légère ; mais la toque de plumes et la jaquette fourrée ne la transfiguraient pas à ses yeux ! Pendant que les deux femmes revenues de leur surprise offraient une chaise à la nouvelle venue, il la regardait, se demandant s’il devait rentrer dans son cabinet de travail avant qu’elle l’eût aperçu, ou bien s’il pouvait jouir de la joie inattendue que le ciel lui envoyait. Pas un instant il ne songea qu’elle fût venue pour lui, et pourtant, Dieu sait que ce n’était pas pour autre chose ! Pendant qu’il hésitait, elle leva les yeux et le vit. Aussitôt, elle se leva et vint à lui. Monsieur Georges, dit-elle d’une voix dont le timbre clair venait de se voiler, il y a longtemps que nous nous sommes vus... J’espère que ce n’est pas ma faute. Elle lui tendait la main, il la prit, et soudain la pressa plus fort qu’il ne le voulait. Le teint rosé, avivé par le froid et l’émotion, blêmit tout à coup, et elle fit un léger mouvement, il laissa tomber sur-le-champ la main qu’il avait serrée. J’avais beaucoup à faire, mademoiselle, dit-il d’un ton froid. Mme de Présances les regardait, effrayée de ce qu’ils pourraient se dire, écrasée sous le poids de la responsabilité qui lui tombait sur les épaules, et n’osant prononcer une parole. Yveline avait repris son calme apparent. Je suis venue, dit-elle, prendre congé de ma chère cousine et de Berthe : demain, je pars pour Paris avec mes parents... Malgré son empire sur elle-même, la jeune fille sentait son courage l’abandonner. Faudrait-il s’en aller sans rien savoir ?... C’était alors renoncer à son rêve, se briser volontairement le cœur... Savez-vous, Berthe, que j’ai une grande amie, depuis peu ? Ma belle-mère, - ma seconde mère, veux-je dire. elle est aussi bonne qu’elle est belle, et j’ai en elle quelqu’un sur qui je puis compter ; elle m’aidera dans tout ce qui pourra assurer mon bonheur. Vous n’avez pas l’air de le croire, monsieur ? J’en suis pourtant convaincu, mademoiselle ; et comme tous ceux qui vous portent intérêt, je m’en réjouis pour vous. Je l’ai vue, se hâta d’ajouter Mme de Présances : elle m’a paru bien charmante. Vous devriez la connaître, monsieur, vous y auriez plaisir, je vous assure... Je serai heureux de me faire présenter à Mme Richard Brice, si les circonstances le permettent, dit-il ; mais sa vie et la nôtre sont tellement séparées... mon père aura besoin de vous... Ma sympathie lui est acquise de longue date, répliqua le jeune médecin. Vous viendrez nous voir à Paris ? La tête tournait à Yveline, et son cœur lui faisait horriblement mal. on repoussait d’elle, dans cette maison, tout, l’influence, la main tendue ! Faudrait-il s’en aller sans emporter même un brin d’espérance ? Son cœur brisé monta à ses lèvres, et elle ne put contenir un sanglot. Vous ne voulez rien de moi, alors, dit-elle à la « chère cousine », ni l’amitié de ma seconde mère ni la mienne... C’est donc adieu pour toujours qu’il faut vous dire ? Berthe et sa mère la prirent dans leurs bras, la caressant, la rassurant. Mais ce n’était pas là ce qu’elle voulait. Elle essuya rapidement ses yeux et reprit sa fierté. Alors, dit-elle, au revoir, ici ou ailleurs, ou dans l’autre vie... Vous croyez à l’autre vie, monsieur ? Il faudrait y croire, mademoiselle, répondit Georges témoin muet de cette scène et devenu très pâle, car elle nous donnera peut-être tous les biens qui nous échappent en celle-ci ! Sa voix tremblait ; vainement il détournait les yeux, son regard revenait à Yveline malgré lui : la voix de sa conscience lui disait : « Mais va-t’en donc ! » Et ses pieds ne pouvaient se détacher du sol. Elle le regarda bien en face, leurs yeux se rencontrèrent et leurs âmes se nouèrent d’un impérissable lien. fit-elle avec triomphe, répondant à sa propre pensée autant qu’aux paroles de Georges, je le pensais bien ! Alors, monsieur, au revoir, en ce monde ! Elle s’avança vers lui, d’un pas souple, lui donna sa main, et comme il hésitait, éperdu, la leva d’elle-même jusqu’aux lèvres du jeune homme. Il l’effleura à peine, mais ce contact léger lui rendit le sentiment de la réalité, et il s’enfuit dans sa chambre, dont il ferma la porte derrière lui. dit Mme de Présances à voix basse. Il va se considérer comme déshonoré ! fit Yveline en souriant à travers ses larmes : vous le saviez et vous me l’avez caché ? Dites-lui qu’il ne craigne rien, ni lui-même, ni les autres... ajouta-t-elle avec un joli rire mouillé. Dites-lui que je suis très brave, que ma mère Odile est très bonne, et que je serai... sa femme, oui, sa femme, s’il plaît à Dieu ! soupira Mme de Présances, je crains que ce jour ne nous cause à tous bien des peines ! Mais je veux vous embrasser, mon enfant, pour votre cœur qui ne redoute pas la pauvreté... répéta Yveline en se laissant entraîner vers la porte. Vous dites non, mais je vois dans vos yeux que vous le ferez. Elle n’acheva point, car elle se trouvait sur le perron. Une joie folle bondissait dans son âme, comme les grelots d’un carnaval de fées ; elle aurait voulu courir sur-le-champ à Odile, lui raconter tout, et laisser déborder sa joie nouvelle comme on laisse couler l’eau d’une source en gouttelettes claires à travers les doigts fermés. Il fallait attendre ; elle passa une nuit sans sommeil, pleine d’ivresse et de projets, pendant que Georges, ébloui, bourrelé de remords, s’accablait de reproches et se trouvait en même temps le plus heureux comme le plus malheureux des hommes. Le lendemain, Yveline quitta la Rouveraye. Au dernier moment, la tendresse nouvellement éclose en elle lui inspira un élan d’affection vers sa grand-mère. En la voyant si émue, malgré la peine qu’elle prenait pour se contenir, elle se rappela que ces yeux pleins de larmes l’avaient contemplée bien des fois dans son berceau, que ces lèvres tremblantes lui avaient donné les baisers d’une mère... Grand-maman, dit-elle en se jetant à son cou, ne croyez pas que rien me fasse oublier votre amitié ! Je ne suis pas une ingrate, grand-maman ; j’ai un drôle de caractère et je ne suis pas toujours commode... Il faut me le pardonner, n’est-ce pas, grand-maman, je vous en prie ? Quand elles eurent pleuré ensemble, la paix fut faite ; Mme de la Rouveraye suivit des yeux la voiture jusqu’au bout de l’avenue, puis rentra dans son salon, tout étonnée de sentir, au bout du compte, si peu douloureusement un départ qu’elle avait jadis redouté à l’égal du martyre. Les semaines s’écoulèrent sans qu’Yveline entendit parler des habitants de la Maisonnette autrement que par une courte lettre de Berthe au jour de l’an, où elle ne nommait pas son frère, mais où elle annonçait son prochain mariage avec un petit propriétaire des environs. Yveline, après son grand coup de tête, avait espéré mieux. Dans son inquiétude, elle alla un soir trouver Odile dans son petit salon. Richard était absent ; Edme, après quelques jours de congé, était retourné à Saumur : elles étaient bien sûres de n’être pas dérangées. Maman, dit Yveline en s’asseyant sur un tabouret aux pieds de sa seconde mère, avez-vous dit quelque chose de nouveau à mon père, au sujet de ce que vous savez ? Non, répondit Odile, depuis le premier jour, où son accueil, tu le sais, n’a pas été favorable. Sachez, ma mère chérie, que je n’ai jamais pensé à autre chose. Mon père est bien bon pour moi, mais je sens, au fond, qu’il n’est pas content... C’est parce que je ne puis pas aller mettre mes bras autour de son cou, en lui disant tout ce que j’ai sur le cœur. Ce n’est pas ma faute, dites, mère Odile, il ne m’a pas encouragée... Oui, ma mère Odile, parce que j’ai beaucoup de persévérance. Et maintenant, écoutez le récit que j’ai à vous faire. Elle lui raconta très exactement la scène qui s’était passée à la Maisonnette. Pourquoi ne m’en avais-tu point parlé, alors ? de Présances ferait quelque chose pour se rapprocher de moi... et il n’a rien fait, - ce qui m’inquiète. attends ; je verrai ; surtout pas d’imprudences ! Je ne veux pas te gronder pour le passé, quoique... ce jeune homme a fait preuve de beaucoup de délicatesse... fit naïvement Yveline, dont les yeux brillèrent d’orgueil. Non, maman : je ne ferai rien sans vous consulter. Le lendemain, comme Odile s’apprêtait à aborder avec son mari cette importante matière, il lui dit : N’est-ce pas de Présances que s’appelle ce jeune homme dont vous m’aviez parlé au sujet d’Yveline ? On m’a demandé aujourd’hui, comme député, si je connaissais M. de Présances, et si je pouvais donner des renseignements sur lui... Il a, paraît-il, demandé à être envoyé comme médecin civil au Tonkin, ou dans quelque autre colonie lointaine. Sa sœur, paraît-il, se marie à un brave homme, qui se charge de Mme de Présances... Et lui, s’en va dans un pays malsain... Ce jeune homme a vraiment du cœur, Richard. Dans un grand élan de son âme généreuse, Odile raconta à son mari l’entrevue dont Yveline lui avait fait confidence. Le père fronça le sourcil au récit de cette visite, mais il ne proféra aucune parole de blâme. Voyez, dit Odile encouragée, de quelle délicatesse, de quelle fierté Présances a fait preuve ! On ne peut pas dire cette fois qu’il ait tendu un piège à notre bonne foi ! mais c’est l’équivalent d’une condamnation à mort ; il veut mourir utilement, au lieu de se tuer d’une façon bruyante et scandaleuse. On ne meurt pas toujours, et parfois on oublie, dit Brice. mon cher mari, ne soyez pas cruel ! Comprenez qu’il aime noblement et sans espoir, - et qu’elle, elle l’aime aussi. - Je ne dis pas qu’il faille les marier tout de suite ; mais ne pouvez-vous pas trouver à Paris, pour ce jeune homme, une place qui lui permettrait de faire montre de ses aptitudes ? Vous auriez mille moyens de le surveiller, de l’apprécier, et, s’il réussissait, plus tard, pourquoi pas ? Vous êtes pour les longues fiançailles, Odile ? Je sais ce que c’est qu’une longue patience, répondit-elle en rougissant, et je sais que le bonheur, lorsqu’il vient ainsi, semble meilleur... Le souvenir de ses années d’épreuve, de son amour courageusement refoulé, de toute une époque disparue, mais dont l’influence s’était maintenue, avait fait monter aux joues d’Odile toute la fraîcheur et tout l’éclat de sa première jeunesse. Une vie pure, une conscience sans tache donnaient à son front et à ses yeux une incomparable sérénité. Ébloui, Richard la regarda ; à quarante ans, Odile était aussi belle qu’à trente, et son âme ennoblie encore, et purifiée par le feu de la douleur, était meilleure qu’aux jours triomphants d’autrefois. Vous le croyez, dit-il, et je le crois avec vous. Soit, ma chère femme, il en sera ce que vous désirez ; mais n’en parlez point à ma fille. Si elle aime véritablement, l’attente sans espoir ne changera rien à ses sentiments, et si elle doit oublier, mieux vaut pour celui qui l’aime qu’elle l’oublie... Il aura du moins trouvé une situation en rapport avec ses facultés, qu’on dit remarquables, et il pourra fournir une belle carrière... dit Odile, je ne puis rien dire ? Dites-lui, si vous voulez, que M. de Présances doit obtenir une place à Paris, mais rien de plus. Quant à lui-même, il comprendra, je l’espère, qu’en l’appelant à Paris au lieu de l’envoyer au Tonkin comme il le demande, je ne cherche pas à le décourager. Odile n’avait désobéi à son mari qu’une fois dans sa vie, et c’était au sujet d’Edme ; elle n’était nullement tentée de recommencer ; mais il y a bien des manières de donner de l’espoir à une enfant aimée sans prononcer de paroles. Yveline ne sut rien de positif, mais elle avait confiance en sa seconde mère, et elle ne ressentit pas un instant d’hésitation. Très fêtée pendant cet hiver, en raison de sa beauté, de sa fortune et de la situation de son père, elle ne se laissa séduire par aucune flatteuse apparence, et son âme resta fidèlement attachée à celui qu’elle avait aimé pauvre médecin de campagne. Après un été passé à la Rouveraye, lorsqu’elle rentra à Paris, elle avait le cœur un peu serré. Un an tout entier sans voir Georges, c’était bien long ! Odile avait intercédé pour elle à plusieurs reprises, mais Richard s’était montré inflexible. Il avait décidé que l’épreuve serait au moins d’une année, et le jeune homme n’avait pris ses nouvelles fonctions qu’au commencement de mars. Une visite à Berthe, mariée, et contente de son sort, n’avait rien appris à Yveline de plus que ce que lui disait Odile, car la présence du mari avait mis obstacle à tout épanchement. L’hiver recommença donc, avec sa routine de fêtes et de dîners. Yveline insensiblement y prenait moins de plaisir ; elle avait commencé par s’amuser très franchement, puis ce qu’il y a de creux dans ce genre de vie lui était apparu, et quoiqu’elle aidât Odile dans ses devoirs de représentation, ce n’était plus avec la vivacité qu’elle y avait d’abord apportée. Richard observait sa fille très soigneusement. En causant avec elle, en l’emmenant parfois avec lui faire une promenade, il avait appris à pénétrer ce jeune esprit à la fois très simple dans son essence, et très compliqué par son éducation ; il était venu à bout de comprendre le mystère par lequel cette jeune personne si correcte avait pu s’enfuir aux Pignons et ensuite effectuer à la Maisonnette cette visite tellement en dehors des convenances qu’il en était encore tout ébahi. Quand il eut compris sa fille, il l’aima. Il l’aima comme il l’avait aimée toute petite, non pour sa grâce et sa beauté, mais parce qu’elle était à lui et qu’elle lui ressemblait prodigieusement. Il se retrouvait en elle à chaque mouvement, avec le mélancolique plaisir qu’on éprouve à relire le livre qui a été la joie de votre jeunesse. Une seule chose lui manquait : l’affection d’Yveline, très réelle, très profonde, était encore pour lui entourée d’un voile ; elle en écartait parfois les plis, mais ne le dépouillait jamais tout entier. Il sentait que quelque chose, respect ou crainte, peut-être un peu de méfiance, arrêtait les élans de ce jeune cœur. Il voulut se l’attacher pour jamais, et, de peur d’être trahi par Odile, il en garda jalousement le secret. Un soir de mars, Odile donnant un dîner, Richard la prévint qu’il aurait un nouveau convive, dont il ne dit point le nom. Lorsque Yveline et sa seconde mère furent seules dans le salon, prêtes à recevoir leurs hôtes, il entra et leur présenta Georges de Présances. C’était une épreuve redoutable, mais Yveline était forte. D’un coup d’œil elle comprit ; au lieu de se tourner vers Georges, qui attendait son regard, elle se jeta au cou de son père, qui la reçut sur son cœur. lui dit-il, tout ému de cette façon délicate et naïve de lui témoigner sa joie. Sans lever les yeux sur son fiancé, elle porta à ses lèvres la main de son père et la baisa longuement. Les autres invités en arrivant empêchèrent la continuation de cette scène de famille, ainsi que Richard l’avait prévu. La soirée s’acheva sans que les jeunes gens eussent pu échanger autre chose que des paroles banales, mais ils se séparèrent ivres de joie, sûrs de se revoir bientôt. Quand Richard et sa femme se trouvèrent seuls avec Yveline, celle-ci revint doucement vers son père, et se glissant contre lui, prit une main qu’elle posa sur sa tête, comme pour lui demander de la bénir. Mon père aimé, dit-elle, je m’accuse d’avoir cru à votre sévérité ; vous êtes seulement le plus juste et le plus sage des pères ; pardonnez-moi, car je vous bénis et vous remercie. Richard enveloppa de ses bras l’enfant reconquise, et sentit que cette fois elle lui appartenait pour jamais. Odile les regardait avec une joie muette dont rien ne peut donner une idée. Par dix-huit années d’efforts constants, elle avait réussi à rendre au père tout ce qui lui avait été enlevé. Quelle récompense, pour cette âme généreuse ! Après avoir savouré sa première ivresse, Richard se tourna vers sa femme en tenant sa fille toujours embrassée. C’est à celle-ci, dit-il en désignant Odile, que toi et moi, ma fille, et ton frère Edme devons tout notre bonheur ; à tes heures de joie, envoie-lui le meilleur de ta pensée, car elle a reconstitué notre famille. Le mariage eut lieu aux beaux jours du printemps, dans la vieille maison des Pignons, qui riait par toutes ses fenêtres, grandes ouvertes au soleil. Sous la neige des cerisiers, la fiancée toute blanche, au bras de son père, traversa à pied le grand verger qui séparait le château de l’église ; la joie de mai semblait lui sourire à travers les herbes et les branches. Edme très grave la suivait, se remémorant leur histoire, depuis le jour où, tout petit garçon, il avait essuyé sur sa joue le baiser d’Odile, jusqu’à cette heureuse matinée où sa charmante sœur prenait un travailleur pour compagnon de route. Une fenêtre attira ses yeux : c’était celle où Odile avait salué le jour naissant, après la nuit où il avait si terriblement lutté entre la vie et la mort. Toujours fidèle, et toujours veillant, voilà sa devise, à notre seconde mère... Heureux ceux qui auront vécu à l’ombre de ses ailes ! Mme de la Rouveraye s’était consolée du mariage d’Yveline, qualifié d’abord par elle de sotte équipée, en pensant que c’était chez elle que les époux s’étaient rencontrés, et qu’ainsi sa dignité se trouvait sauvée : d’ailleurs, depuis le mariage de Berthe de Présances avec un « vigneron », elle ne s’étonnait plus de rien. Quand les jeunes époux furent partis pour leur voyage de noce, Richard prit sa femme sous le bras et l’emmena sur le perron du jardin, à l’endroit même où elle s’était jadis senti envahir par tant de terreurs. La gloire du soleil encore loin de son déclin leur faisait une auréole. Ma chère âme, dit Richard, à présent je me sens heureux et affermi pour le reste de ma vie. Notre vieillesse sera longue, je l’espère, et belle, j’en suis sûr. Et nous aurons des petits-enfants, qui feront revivre devant nous nos jeunes années. Avez-vous peur de vieillir, ma chère femme ? Avec vous, mon mari, je n’ai peur de rien, répondit la vaillante. Edme parut au bout d’une allée, accompagné de Jaffé, usé, presque cassé, mais toujours philosophe. Voyez-vous, monsieur Edme, dit le vieux domestique, il n’y a encore rien de tel qu’une bonne femme pour faire le bonheur d’un brave homme. C’est pour ça que je ne me suis pas marié ; - de regarder les autres, ça m’en avait dégoûté. Mais votre père a eu de la chance, car des femmes comme Mme Richard, on n’en trouve pas une dans un million... répondit Edme en regardant sa seconde mère. Elle est encore couchée, la petite loche ... Bonjour, mon amour, bonjour ma vieille Lucette ... Zonzon un diminutif de Suzon se penchait à la porte entr’ouverte. En longue chemise, la gorge épanouie crevant la dentelle, la face brillante parmi ses cheveux qui la coiffaient d’un gros bonnet de fourrure châtain, les pieds nus dans des sandales rouges, la jeune femme courut au lit de sa sœur. Elle était royale et claire, la chambre de Lucette. Royale par ses dimensions, par ses lignes, par le style de ses meubles et de ses panneaux, d’un Louis XVI fleuri, laqué blanc. Claire de toutes ces neigeuses sculptures, des miroirs à biseaux, des tentures délicates et tendres, des bibelots de Saxe et d’argent, toute une fraîcheur scintillante qu’exagérait encore la folle lumière du matin de juin. Lucette, qui s’apercevait dans les glaces, semblait perdue, parmi ses cheveux noirs répandus sur l’oreiller, dans le vaste lit de milieu exhaussé de deux marches, à la façon d’un trône. Quand les deux sœurs se furent câlinement embrassées. J’ouvre une fenêtre, n’est-ce pas ? Et, sans plus attendre, elle se dirigea, dans son léger costume, vers l’une des deux croisées. Craintive, un peu choquée, Lucette reprocha : Zonzon répliqua, en ouvrant tout grand : Eh bien, « on » ne s’embêterait pas. Puis, accoudée à la barre : Bon Dieu que c’est beau ... Prolongeant la terrasse du château, un parterre géant s’ouvrait une trouée à travers le parc, déroulait en pente douce sa tapisserie de fleurs jusqu’aux peupliers de la vallée. Les lointains, les bois, les ombres étaient baignés d’une brume bleue et dorée, à croire qu’il pleuvait de l’azur en même temps que de la lumière. Un de ces matins où il semble vraiment que le ciel soit descendu sur la terre. Quittant la fenêtre, Zonzon s’assit au bord du lit, en amazone. Tout à l’heure, quand j’ai découvert cette vue, de ma chambre, ça m’a fichu un coup. Voilà ce qu’il y a d’épatant dans l’arrivée de nuit : c’est la surprise du matin. Oh, déjà, rien que le temps de passer de l’auto dans l’ascenseur, d’entrevoir aux lumières le vestibule en cathédrale, vieux chêne et marbre blanc, j’avais reconnu la main de papa ... C’était, en effet, leur père, l’architecte René Savourette, qui avait restauré le château des Barres pour le compte du propriétaire actuel, le gros entrepreneur Duclos, un de ses camarades d’enfance, récemment retrouvé. Les travaux touchant à leur fin, Duclos avait invité l’architecte et sa famille à passer quelques semaines sous son toit. Mais Zonzon, qui exerçait depuis peu la médecine à Paris, n’avait pu s’échapper que la veille, et pour un seul jour. Figure-toi, reprit-elle, que j’ai failli ne pas venir du tout. A neuf heures, hier soir, j’étais encore chez des clients un petit ménage d’officiers dont le gosse faisait de la diphtérie. Ils n’en menaient pas large ... Mais quand le sérum a commencé d’agir j’en avais pris du tout frais à l’Institut Pasteur quand leur mioche s’est mis à respirer, à renaître ... Si tu les avais vus ! Sur le pas de la porte, le lieutenant me serrait les mains à me coller les doigts. Et il bafouillait : « Merci, monsieur ... Zonzon, le menton à la gorge, les paupières baissées, s’examina avec une malicieuse complaisance : Tout de même, fallait-il qu’il soit ému, pour s’y tromper ! Mais déjà la jeune femme poursuivait : Enfin, je me décolle les doigts, je me sauve, je touche chez moi, j’arrive à la gare, j’avale un sandwich, un bock, je saute dans le train, je trouve l’auto à Sens, et me voilà ... Le torse cambré, les bras étendus en croix, la tête en arrière et la face heureuse, elle s’étira : C’est amusant, la vie pleine, la vie bien tassée, où l’on empile tant qu’on peut de l’utile et de l’agréable. Puis, se rapprochant, les mains enlacées à celles de Lucette : Cette nuit, tu dormais si bien. Je n’ai pas voulu te réveiller. Et tes petits bouts de lettres, tes petits coups de téléphone ne m’ont pas appris grand’chose. Je trouve même qu’elles devenaient de plus en plus courtes, tes communications. Tu ne me caches rien ? Lucette s’était à demi soulevée, un coude dans l’oreiller. Et posant une main sur le bras de sa sœur, elle dit, résolue : Moi aussi, j’ai voulu te laisser dormir. Mais j’ai un service à te demander. Tu pars toujours ce soir ? D’un élan, Zonzon fut contre Lucette : Mais qu’est-ce qu’il y a ? Les paupières closes, la jeune fille agita la tête : Tu te rases, dans ce castel ? Ne me demande rien, supplia Lucette. Et de son bras, à hauteur de ses yeux, elle se barrait la face. Pardi, ce ne serait pas la première fois que tu passerais quelques jours chez moi. Mais je ne serais tout de même pas fâchée de savoir pourquoi je t’enlève. Je veux bien marcher, mais je n’aime pas marcher sans savoir où je vais. Lucette s’entêtait, confuse et farouche : Zonzon haussa ses rondes épaules sous leur étroite épaulette de dentelle : Dire qu’il m’a fallu chaque fois te cambrioler tes petits secrets ! Mais tu ne devrais pas en avoir pour moi, des secrets. Tu as beau aller sur tes vingt-deux ans, j’en ai toujours huit de plus que toi. Tu es toujours un peu ma petite, ma mioche. Tu sais bien que si je te presse, ce n’est pas par curiosité. Et puis, c’est si bon de se débrider, de s’ouvrir. Inclinée sur Lucette, elle la dominait, essayait de la pénétrer. Ainsi rapprochées, elles apparaissaient à la fois pareilles et différentes. Et la lumineuse figure de Zonzon semblait penchée sur une eau profonde, qui lui eût renvoyé en reflet sa propre image, assombrie et mystérieuse. A demi vaincue, Lucette murmura : J’ai peur que tu te moques ... Eh bien, je veux partir avant de ... A quelqu’un que je ne peux pas épouser. Tu t’es emballée sur le fils Duclos ? Elle roulait lentement sa tête sur l’oreiller : Qu’est-ce que ça peut faire ? Enfin, que s’est-il passé entre vous ? Tout de suite la jeune fille se révolta : Alors, comme il est fils unique, comme le père Duclos a je ne sais combien de millions, comme nous n’avons pas un fifrelin de dot, tu ne veux pas courir la chance ? Lucette avait conscience de cette réserve, de cette pudeur ombrageuse qui la retenaient de dévoiler sa vie la plus intime, les mouvements de son cœur. Mais sa sœur était sa grande amie, son guide. Et, avec une violence concentrée : Je ne veux pas courir le risque d’un refus. D’abord parce que je ne veux pas passer pour une coquette, pour une intrigante. Paul s’avisait de vouloir m’épouser, et vraiment j’ignore tout de ses intentions, il se heurterait sans doute à son père. Et je les aurais, malgré moi, dressés l’un contre l’autre ... Mais, remarqua Zonzon, le papa Duclos aime son fils. Il n’a plus que lui au monde. Raison de plus pour qu’il lui souhaite un mariage éclatant. D’ailleurs, il me fait peur, ce M. Il est si âpre, si rude d’aspect et d’esprit. Il n’envisage rien qu’au point de vue des affaires. Il n’a qu’une phrase à la bouche : « Est-ce une bonne affaire ? » Et marier son « garçon », comme il dit, à la fille de son architecte, tu penses si ce serait la bonne affaire ! Il n’est peut-être pas si terrible qu’il en a l’air. Et puis, vois-tu, Zonzon, j’ai peur de souffrir. Ce que je veux éviter surtout, c’est le risque d’une déconvenue. Je veux fuir pendant qu’il en est temps encore, avant de m’attacher, avant d’avoir trop mal ... Tu vois, ce n’est plus du scrupule, c’est de la prudence. Ne te fais donc pas moins chic que tu n’es. Elle avait un sens trop exact de la vie et de son temps pour ne point sentir l’étroite servitude de l’argent et pour ne point admirer l’élégance et la grâce des sentiments qui s’en affranchissent. Papa, maman ne savent pas que tu veux partir ? Je n’aurais jamais osé leur avouer mes raisons. Et puis, à quoi bon ? Il s’affolerait à l’idée d’être soupçonné d’une arrière-pensée d’intérêt. Et quant à maman, elle se retrancherait derrière lui, comme toujours. Oui, dit Zonzon, je connais la phrase : « En as-tu parlé à ton père ? » Mieux vaut les laisser tranquilles, en sécurité. Et elle se pressa contre sa grande, qui lui rendit sa caresse. Zonzon couvrait Lucette d’une tendresse vigilante. Non point seulement parce qu’elles étaient sœurs. Que de sœurs se supportent sans se chérir ! Mais parce qu’elle la protégeait, la savait plus fragile, plus complexe, plus flexible qu’elle-même. Si les fleurs pensent et sentent, le beau rosier épanoui doit aimer de la sorte le liseron qui s’enroule à sa tige. Alors, conclut Lucette, c’est convenu, n’est-ce pas, tu m’emmènes ? Je n’annonce pas un départ définitif. Nous devions rester ici encore une huitaine. Une fois partie, j’ajournerai mon retour. Tu as besoin de moi pour ton dispensaire. Il ne faut pas rire, Zonzon, dit Lucette. Mais elle se déroba encore : Ne m’interroge pas, ne me force pas à m’interroger moi-même. Et blottie contre sa sœur, elle ajouta, la voix passionnée : Il me semble que j’aimerai tant, si fort, si uniquement ... Que faire, au mieux du bonheur de Lucette ? Par nature et par métier, elle avait le jugement prompt, lucide et stable. Sa décision fut vite arrêtée ! Si ce Paul Duclos n’aimait pas Lucette, s’il l’oubliait sitôt partie, mieux valait en effet qu’elle s’en détachât au plus vite. S’il l’aimait vraiment, l’épreuve de l’absence achèverait de l’éclairer sur lui-même, l’éperonnerait, le jetterait à la poursuite de la fugitive par-dessus tous les obstacles. Et si, en dehors de son énorme fortune, il était réellement digne d’épouser Lucette, il lui apporterait alors la plus grande chance de bonheur au monde : un mutuel amour sans entrave, ni souci. Eh bien, c’est entendu, ma petite Lucette. En vérité, nous ne sommes qu’une vivante contradiction. Lucette voudrait que cette dernière journée au château des Barres fût déjà achevée, dans une hâte de malade avant l’opération, qui souhaite éperdument que c’en soit fini. Et, en même temps, elle voudrait arrêter la fuite des heures, isoler, déguster chaque minute, chaque seconde, comme on tâche de garder au palais la saveur d’un sorbet qu’on sent fondre dans sa bouche. Ce royal domaine qu’elle ne reverra plus, elle voudrait l’inscrire, le fixer dans sa mémoire, l’emporter en elle-même. Et toute la matinée, en guidant sa sœur à travers les salles et les jardins, parmi la folle fête de lumière, elle butine, par tous ses sens éveillés et tendus, les souvenirs. A-t-elle vraiment vécu quinze jours au château ? Tour à tour il lui semble qu’elle y soit arrivée la veille et qu’elle ne l’ait jamais quitté. S’asseoit-elle vraiment depuis quinze jours à cette table, dans cette salle à manger d’une solennité d’église, habillée de bois anciens, noirs et luisants, trouée d’une cheminée féodale dont la hotte se heurte aux caissons du plafond ? Quinze jours qu’à chaque repas elle contemple en coin, sans parvenir à s’apprivoiser, son redoutable voisin M. Duclos, sa solide carrure, sa simplicité soigneuse, sa face de granit, ses yeux aigus sous les sourcils hérissés. Quinze jours qu’elle l’entend, à chaque plat mitonné, de sa voix qui s’est éraillée sur les chantiers : Et quinze jours que maman se laisse tenter, avec un heureux roulis des épaules, le menton dans la gorge, la lèvre grasse et le regard gourmand : Duclos, j’en reprendrai bien encore un petit peu ... Il est assis face à son père, devant elle. Elle voudrait lui trouver des défauts, pour le regretter moins. N’a-t-il pas gardé, de son récent séjour en Asie-Mineure deux ans de fouilles au dur soleil un petit air levantin ? On s’imprègne des pays qu’on habite. Avec son teint brûlé, sa pointe de barbe noire, on dirait un personnage des Mille et une Nuits, habillé chez le bon tailleur. Et quelle singulière façon d’écouter, la tête inclinée, le regard au plafond. Pourquoi entr’ouvre-t-il parfois la bouche une seconde, avant de parler ? L’œil est trop doux, le profil trop régulier, le front trop bossué ... Et maudissant son blasphème, elle voudrait, d’un élan, se lever de table et courir lui demander pardon. Que d’heures légères si légères qu’elles ne laissaient pas de traces dans le souvenir passées dans le parc, autour de ce petit temple troyen qu’édifiait papa, avec les matériaux et d’après les plans rapportés par M. Chaque jour on en suivait les progrès. On tirait de leurs caisses les briques vernissées, les faïences, les mosaïques dont devait se revêtir cette reconstitution charmante. Lucette ne la verrait pas achevée ... Un coup de cloche à la grille. Un couple apparaît au détour d’une allée. Car le village de Brûlon ne s’enorgueillit pas seulement de son royal château des Barres. Il possède aussi son homme célèbre, Turquois, l’auteur dramatique, qui s’y retire pendant les mois d’été. Les gens du pays ne connaissent guère ses pièces, libres et violentes. Mais ils voient son portrait dans les feuilles et les magazines, sa face de joyeux vivant, crépue et lippue. Duclos fait grand accueil à son voisin. Mais Lucette n’aime ni son jovial sans-gêne, ni sa réputation libertine. Et à chaque visite, elle s’étonne de ce regard tendre, admiratif, fidèle, dont le suit sa femme, si différente de lui, si grave, si contenue, d’une grâce si souveraine, d’une si belle allure ailée. Encore des gens qu’elle ne reverra plus ... Paul raconte son goût inné d’archéologie, cite le fameux exemple de Schliemann, le savant allemand, tour à tour mousse, garçon épicier, enrichi enfin dans le commerce de l’indigo, poursuivant et réalisant à travers d’invraisemblables vicissitudes le rêve de toute sa vie : exhumer Troie, la Troie de l’Iliade, Troie dix ans investie par Ménélas pour venger l’enlèvement de sa femme Hélène ! Et sous la ville de Pâris et de Priam, il avait découvert six autres cités superposées ! Ainsi, sept civilisations s’étaient succédé avant le siège dont le chant d’Homère nous a gardé le souvenir ... Turquois appuie d’un gros rire : En somme, de vos sept civilisations, que reste-t-il ? Puis, de sa manière brusque, il s’empare de Lucette, l’isole : Et vous, mademoiselle, vous trouvez que ça vaut dix ans de siège, une femme enlevée ? Sans attendre de réponse, il déploie des idées scabreuses sur le mariage, avec autorité. Distraite, absente, Lucette songe au cher tête-à-tête qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus jamais. Quelle ironie, de paraître flirter avec ce déplaisant personnage ! Mais elle y prend un amer plaisir, une joie de mortification. Furieuse contre le destin, elle s’en venge sur elle-même. L’heure passe, à la fois rapide et lente. Maintenant, autour du petit temple, tous tirent des caisses les précieuses mosaïques couchées sur des claies de paille, en rassemblent les morceaux. On dirait de grands enfants occupés à un gigantesque jeu de patience. Comme tout ce monde est joyeux, insouciant ! Ils ne devinent donc pas, ni les uns ni les autres, qu’un drame se joue, tout près d’eux, dans un petit cœur ? Quelle plaisanterie, cette mystérieuse télépathie qui devrait avertir notre entourage de notre chagrin. Comme ils sont loin de nous, nos proches ! Lucette est presque dépitée qu’on soit si gai autour d’elle, qu’on ne soit pas influencé par sa peine secrète. Et, en même temps, pour rien au monde, elle ne l’avouerait. Et voyez comme ils sont tous éloignés, en effet, de pressentir la vérité. Quand Lucette annonce qu’elle accompagnera sa sœur à Paris décidément elle invoque la nécessité d’un essayage c’est à peine si l’on interrompt le jeu des mosaïques. Maman, qui, souriante et placide, le suit du creux de son fauteuil, demande seulement : Tu l’as dit à ton père ? Il l’aime pourtant bien, sa fillette. Mais voilà : il détaille les fresques à Mme Turquois. Et il est resté d’une si fine galanterie, d’un si joli empressement près des femmes, qu’il est tout à son inoffensive habitude de briller et de plaire. Il tire et jette en avant sa manchette, fait valoir son profil cambré à la Henri IV et accueille la nouvelle d’un distrait : Et tu nous reviens bientôt, surtout ? Paul lui-même ne se doute de rien. Il se donne à sa minutieuse besogne d’un entrain joyeux, une de ces gaîtés ingénues et fougueuses qu’on voit parfois aux très jeunes religieux qui, soutane troussée, jouent au ballon avec leurs élèves. Dirait-on qu’il a vingt-sept ans ? Pourtant, il a entendu, se redresse, s’exclame, la face changée : Mais pour une seule journée, n’est-ce pas ? Mais que c’est dur, de dissimuler jusqu’au soir, jusqu’au moment où l’auto vient ranger le perron dans la clarté des deux gros lampadaires. Qu’ils sont pénibles, ces adieux qu’elle seule sait être définitifs. Et aussi, quelle amère volupté de se sentir enfin dans la nuit, de s’abattre sur la tiède et solide poitrine de Zonzon et là, de se détendre, de sangloter : ma chérie, j’ai tant de chagrin, si tu savais, tant de chagrin ... Toute la matinée du lendemain, Paul Duclos erra du parc au château. Impatient, fébrile, il était incapable de tenir en place. Certainement, elle rentrerait le soir même. Mais que c’est long, tout un jour ! Il aurait voulu perdre la sensation du temps, de l’attente. A tous les tournants d’allée, au seuil de toutes les pièces, elle lui apparaissait, en visions qui lui heurtaient le cœur. L’hallucination était si vive, qu’il en aurait crié, qu’il en aurait tendu les bras en avant. C’était sa silhouette à la fois ferme et menue, sous l’écharpe claire, sa nette petite figure nacrée parmi les ondes animées de la brune chevelure, le regard chaud sous l’arcade profonde, les pétales rouges des lèvres. C’était son enjouement contenu, son éclat chatoyant, précis, son geste harmonieux et sobre, toute une grâce de petit coffret clos et ciselé. Là, contre cette porte rustique qui s’ouvrait sur l’Yonne, ils avaient ensemble déchiffré les dates des crues, gravées dans la pierre du montant. A ce rond-point, tandis qu’il la tenait devant l’objectif de son instantané, elle lui avait demandé : « Faut-il bouger ? » Et il lui avait répondu avec une douceur voulue, une intention dans la voix : « Oui, il faut venir à moi. » Audace dont il s’effarait, car son ardeur timide n’avait jamais osé risquer d’aveu. Autour du petit temple, que d’heureux moments ! Mais aussi, quelles minutes cruelles, la veille, quand cette brute de Turquois l’avait isolée, chambrée. Mais, incapable d’écouter, de répondre, il épiait, seconde à seconde, la fin de l’odieux tête-à-tête, soulevé d’une frénétique envie de bondir, d’incendier le domaine, de faire crouler le ciel, pour que ce butor cessât de lui parler ainsi sur la bouche ! Et, attendri soudain, il regrettait même ce moment-là. Au moins, elle était présente ... Mais, sans doute, elle allait téléphoner son retour. A quoi songeait-il, de s’éloigner de la maison ? Il grimpa le parterre au pas de course. Dans le grand salon, un livre qu’elle avait commencé traînait sur la table. Il emporta la fleur qu’elle y avait laissée en guise de signet. A table, il trouva des prétextes pour parler d’elle, pour prononcer, pour entendre son nom. Il essayait de s’absorber dans la lecture des journaux, espérait gagner ainsi une demi-heure, tirait sa montre : il avait usé cinq minutes. Au dîner, pas de nouvelles encore. Il s’enhardit à interroger Mme Savourette. Elle répondit paisiblement qu’on aurait sans doute une lettre le lendemain matin. Et tout à coup, il s’indigna de la placidité de cette dame confite en béatitude, de son air de pigeonne heureuse. Mais n’aurait-il pas dû se soucier un peu de sa fille, au lieu de tourner l’anecdote et de filer le trait, en lançant ses manchettes à l’assaut ? De bonne heure, ils avaient laissé les deux sœurs sortir et voyager seules. Même, l’aînée s’était affranchie, avait fait sa vie, de son côté. Mais, que diable, on n’a pas cette sérénité! Il ne s’endormit qu’à l’aube et dans l’appréhension du réveil. Et, en effet, ce deuxième jour s’annonça terrible. D’un mot à sa mère, la jeune fille s’excusait de retarder son retour. Aussitôt, l’appréhension le traversa qu’elle ne reviendrait pas. Car nos pressentiments ne sont faits que de nos craintes. Comme la veille, il traîna son impatience et son inquiétude au long des allées. Parfois, dans sa détresse croissante, il l’appelait, d’une voix suppliante et sanglotante : « Lucette ! Il semble toujours que ce qu’on appelle va répondre. Et le nom aimé, aux lèvres des amants lointains, possède un pouvoir mystérieux, invisible hostie où se réalise la présence, verbe qui se fait chair ... Malgré le ciel admirable, jardin, maison, tout lui paraissait morne et désolé. Il songeait aux antiques cités exhumées qu’il avait parcourues, deux fois mortes, parce que leurs pierres gardent l’empreinte de la vie qu’elles ont contenue. Oui, elle était la parure et la vie du domaine, la force inconnue qui anime les choses. Elle partie, tout retombait à la mort. Et, le troisième jour, Mme Savourette annonça tranquillement que Lucette, retenue à Paris, demeurerait chez sa sœur, qu’à son grand regret elle renonçait à revenir aux Barres. Il crut que le château s’effondrait sur sa tête. Il n’était pas dupe des futiles raisons qu’elle donnait. Quelqu’un, quelque chose lui avait-il déplu ? Bien qu’ils n’eussent pas échangé de paroles tendres, il avait bien cru sentir entre eux de l’entente, de l’accord, de la sympathie, au sens profond du mot ... Il en prenait violemment conscience devant ce vide, cette dévastation que son départ laissait autour de lui, en lui. Il étouffait, dans une sorte d’asphyxie morale, quelque chose d’intolérable et d’affreux comme l’agonie du matelot au fond du sous-marin sombré. Il voulait de l’air, de la vie. Elle est émouvante et presque auguste, cette invasion de l’amour chez l’homme en pleine possession de lui-même. Quelques aventures sans durée ni profondeur, de la passade d’étudiant à la piètre intrigue mondaine, ont déçu sa soif d’idéal, ébranlé sa foi dans la passion vraie. Et soudain, le hasard admirable se réalise. Il se sent un être privilégié, le centre d’un miracle. Sa sensibilité s’accroît et le prolonge. Il perçoit des nuances, des parfums, des harmonies qu’il ignorait la veille. L’arbre nu s’habille de fleurs, le voilier prend la mer et se couvre de toile. Il devient une de ces grandes forces de désir et d’attraction qui mènent à la nature. Il se mêle à l’univers et le porte en lui. Chez Paul Duclos, tout préparait, tout favorisait cette métamorphose. Son père, prématurément veuf, absorbé par ses énormes travaux, se sachant rude et presque inculte, l’avait confié à l’éducation religieuse, seule capable, à son avis, de remplacer l’influence maternelle et l’atmosphère du foyer. Et plus tard, ses recherches, ses voyages, tout en excitant en lui le goût et la curiosité de la vie, l’avaient sauvé de cette oisiveté facile, de cette vaine existence où les meilleurs se diminuent, où l’ardeur se détend, la fraîcheur se fane. Il se jeta donc fougueusement dans l’avenir. Il dissiperait le malentendu qui, seul, pouvait expliquer la fuite de la jeune fille. Elle serait sa femme, si elle y consentait. De son côté, il était libre. Oui, c’est vrai, il était plus riche qu’elle. Le cadre serait digne de l’œuvre. Son père pouvait s’effarer de l’inégalité des fortunes ? Ceux qui le jugeaient sur ses rudes façons ne le connaissaient guère. Avait-il jamais eu d’autre but, d’autre joie, que de gâter son « garçon »? Pourquoi avait-il ouvert des tranchées, percé des tunnels, amoncelé des remblais, creusé des ports, pourquoi ce formidable ouvrier avait-il sculpté la face de la terre, sinon pour faire plaisir à son garçon ? Que de caprices royalement exaucés ! Cela se passait toujours de la même façon, comique et touchante. Son père le scrutait, le regard aigu, la tête inclinée : Alors ça ferait ton affaire ? Que d’affaires faites, depuis les somptueux jouets mécaniques de la petite enfance jusqu’à la 60-chevaux de course où Paul évaporait son ardeur ! Et ces deux ans de fouilles en Asie-Mineure, ces sommes énormes versées aux terrassiers indigènes ! Duclos en voulait pour son argent. Il fallait que son garçon fût content. Et malheur au joujou qui n’aurait pas vraiment fait l’affaire ! Pas de crainte, cette fois, de ce côté-là. Et d’avance Paul s’imaginait le rapide colloque, l’œil en coin dans la face penchée : « La petite Savourette ? Alors, ça ferait ton affaire ? Oh ! C’était la fin du jour, d’un joli jour perlé d’avril. Le gros des visites passé, Lucette respirait, dans l’accalmie. Ç’avait été presque un gala, et comme la fête de ses relevailles. Car elle n’avait pas reçu depuis la naissance de sa petite Paule. Deux mois depuis cet inimaginable martyre, ces trente heures où, mordant la main que son mari lui abandonnait, elle avait supplié qu’on l’achevât, qu’on la tuât.... Deux mois depuis cette torture qui avait si profondément marqué sa chair et sa pensée qu’elle en rêvait la nuit, croyait la subir encore et s’éveillait dans l’angoisse et la sueur du cauchemar. oui, un cauchemar, où elle ne s’était pas seulement révoltée de souffrir, mais aussi de se sentir une si pauvre chose, d’être obligée de livrer, d’étaler toute la misère, tout le secret intime de son corps devant ses proches, les médecins, des indifférents même. Rien que d’y songer, elle en rougissait encore. Mais aussi quelle joie de résurrection quand, se mirant dans les glaces ou coulant ses mains au long de sa taille, elle retrouvait sa vraie ligne, sa vraie silhouette, fondue, dégagée, rajeunie d’un an ! Un amusant désordre animait le grand salon et le jardin d’hiver qui le prolongeait et dont les vitrages découvraient les jeunes frondaisons du Champ-de-Mars. Sur tous les meubles erraient des tasses, des verres, des petits papiers froissés de confiserie. Les fauteuils, dérangés, gardaient l’empreinte et le souvenir des visites. Et, levant leurs bras vides, ils avaient l’air de papoter entre eux. Il ne restait plus que deux personnes. Mme Savourette secondait sa fille à son jour. Mais, sous couleur qu’elle n’avait rien pu prendre de l’après-midi, elle se rattrapait. Elle picorait la table du goûter, marchait de découverte en découverte, avec des petits cris émerveillés. Une trouvaille, ces bombes, ces choux fourrés qui vous éclatent dans la bouche. Et ces pains aux rollmops, quel montant, quelle saveur ! Mais elle préférait encore les sandwiches à la crème et aux olives pilées. Et se calant sur elle-même dans un roulis des épaules : Lucette, j’en reprendrais bien encore un petit peu ... Par contre, l’autre visiteuse, Mme Chazelles, ne prenait rien. C’était une de ces femmes qui paraissent pauvres si bien vêtues qu’elles soient, une de ces femmes qui ont quelque chose d’inachevé dans le geste, la parole et le visage, qui ne sont pas d’aplomb dans la vie. Son mari, le beau Chazelles, était conservateur du musée Suffren, dont M. De là, de vagues relations entre femmes. Mais on les disait en train de divorcer. Certes, elle ne trompait pas le séduisant Chazelles. Comment consentait-elle à s’en séparer ? Mais au moment où Mme Chazelles semblait se décider aux confidences entre Mme Savourette et sa fille, Turquois entra. Depuis trois ans que Lucette était mariée, les Turquois étaient presque devenus des familiers du petit hôtel du Champ-de-Mars. L’été précédent, les deux ménages, rapprochés par la solitude de Brûlon, avaient beaucoup voisiné aux Barres. « Les mois de campagne comptent double », disait l’auteur dramatique dans son gros rire heureux. Et si Lucette se sentait surtout attirée par Mme Turquois, par sa belle sérénité qu’on devinait sensible, elle s’accoutumait au mari. Un gai compagnon, au demeurant, plein d’entrain, d’une continuelle bonne humeur, et dont la notoriété excusait les boutades et pimentait les gamineries. A la condition, bien entendu, de ne rester qu’un gai compagnon. Or, il fallait lui rendre justice. Ce libertin n’avait jamais courtisé Lucette. Et cela s’expliquait pour qui le connaissait. Maintenant qu’on parlait librement devant elle, la jeune femme savait la spécialité de Turquois, de s’attaquer presque uniquement aux ménages qui se lézardent, de profiter de la première évasion d’une épouse irritée ou déçue. Il se vantait presque de son flair, cet instinct de requin qui suit le navire où quelqu’un va mourir, qui guette le moment où l’on jettera le mort par-dessus le bastingage ... On le félicita du succès de sa dernière pièce, La Meute, dont la vogue durait depuis le début de l’hiver. Savez pas pourquoi j’ai la veine ? Regardez mes titres : L’Écran, La Crise, La Meute . Je les choisis de cinq lettres. Il en riait encore pendant que Lucette, un peu choquée malgré l’habitude, lui versait du Zucco. Mais, pendant ce temps, Mme Savourette entraînait la pauvre petite Mme Chazelles dans un des coins du jardin d’hiver. Ce Chazelles ne la rendait donc pas heureuse ? Avec des relations, c’est toujours facile, de divorcer ... Vous n’aviez pas de griefs sérieux ? Pas les mêmes idées, ni les mêmes goûts ... Alors, autant essayer de recommencer, chacun de son côté ... Chazelles n’était donc pas un bon mari ? Et il fallait entendre le son caressant, doux et plein, que rendaient ces deux mots-là, « bon mari », sur les lèvres de l’excellente femme ! répéta Mme Chazelles d’une voix neutre. Enfin, vous savez bien ce que je veux dire. Tous les hommes ont leurs petits défauts. Mais ils savent si bien se les faire pardonner quand ils veulent ! Voyons, voyons, est-ce qu’il n’y a pas des moments qui font tout oublier, les ennuis, les chagrins, les querelles ? Mme Chazelles, bouche ouverte, semblait déchiffrer un rébus. Puis, elle sourit avec lassitude : Mais oui, je trouve, affirma crânement Mme Savourette. Et elle eut ce beau regard, pétillant et mouillé tout ensemble, que les femmes heureuses par l’amour jettent sur leur passé. Une nausée aux lèvres, Mme Chazelles avoua avec nonchalance : Je trouve ça embêtant comme la pluie. Chaque fois, faut se lever, faut courir ... J’avais toujours envie de lui demander, quand ça le prenait : « Pourquoi faire ? » Mme Savourette la considérait avec stupeur et compassion. Elle jugeait naïvement les autres d’après elle-même. Et cette pauvre petite Mme Chazelles lui apparaissait une créature disgraciée, une infirme. Cependant, des éclats de voix partaient du salon, des « bonjour ... » aigus et flûtés, des excuses volubiles sur la tardive visite, des « Oh ! d’admiration sur ce délicieux hôtel qu’on ne connaissait pas encore. Et d’une folle allure d’hirondelle entrée dans une chambre, une dame blonde, vive, chatoyante, fit le tour de la pièce, lorgna les meubles, les tableaux, la serre, but une gorgée de thé, becqueta un gâteau, serra des mains et s’en fut ... Son mari, l’homme le plus affairé de Paris, présidait dix conseils d’administration par jour. Il déjeunait dans sa voiture, dînait en s’habillant et dormait au théâtre. Il gagnait effroyablement d’argent, mais il ne trouvait pas le temps de le dépenser. Amusée et surprise de cette visite d’oiseau, Lucette s’attardait au seuil du salon. Maman et la pauvre petite Mme Chazelles ne formaient plus qu’un groupe indécis sous les palmiers qui découpaient sur le ciel délicat leurs silhouettes fines et noires. Vous savez ce que Mme Evenon est venue chercher ici ? C’est la femme qui aspire à la grande passion. Depuis dix ans, elle fait des essais. Elle sort de chez son amant. Elle dira qu’elle a passé deux heures ici. Devant la glace embrumée de pénombre, Lucette relevait ses cheveux : Les visites n’ont pas d’autre utilité. Brusquement, Lucette se retourna, les bras encore levés vers sa chevelure : Dites donc, je m’inscris, hein ? Je suis le preux, comme disent les gosses. Et même, en attendant, vous devriez bien me laisser prendre un petit acompte, là, dans le cou ... Elle avait laissé retomber ses bras. Il lui faisait peur, dans la demi-obscurité. Sa face de faune, d’ordinaire joviale, était tirée, enlaidie par le désir. On ne nous verrait pas, du jardin. Ce serait amusant, au contraire, sous le nez des gens. Trop stupéfaite pour agir, pour penser même, retenue seulement d’appeler ou de s’enfuir par un instinct d’orgueil et de crânerie, elle répéta : Mais non, je ne suis pas fou. Alors, vrai, vous ne voulez pas. Rien à faire, nous deux, pour l’instant ? Mais elle s’était un peu reprise. Turquois ne se troubla pas : Mettons que je n’ai rien dit, là. Il n’y a pas de quoi se fâcher. On est amis, tout de même, hein ? Les joues en feu, elle s’éloigna, retenant entre ses dents serrées le mot qui la soulageait : « Brute ! » Le soir même, allongée dans un des lits jumeaux tandis que son mari dormait dans l’autre, Lucette, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, s’interrogeait : « Voyons, voyons, ne suis-je pas aussi heureuse qu’on peut l’être, absolument heureuse ? » Il avait fallu l’offre brutale de Turquois pour la contraindre à cet examen. Ils sont si rares, ces regards intérieurs ! Il semble que nous n’ayons jamais le temps de prendre conscience de nous-mêmes, de nous rassembler, de dresser le bilan de notre existence. Ce Turquois, avec son flair de requin, n’avait-il pas la réputation de guetter la première chute, de s’attaquer à bon escient, aux femmes qui chancellent, qui sont près de défaillir ? Pourquoi, subitement, l’avait il entreprise ? Elle se répéta, plus indignée qu’inquiète : « Est-ce que je ne suis pas absolument heureuse ? » Minutieusement, elle explorait le passé, suivait le fil des jours. Depuis cet éblouissant coup de surprise, depuis l’heure où M. Duclos, au retour des Barres, l’avait demandée en mariage pour son fils, elle s’était sentie enveloppée, soulevée par la forte certitude du bonheur. Et tout l’hiver des fiançailles, plus fleuri qu’un printemps, elle s’était maintenue dans cette ivresse comblée, cette plénitude de tout elle-même. Elle avait vécu comme on valse, emportée dans du vertige, de la musique, de la lumière, aux bras de l’être aimé. Une telle griserie, qu’elle ne parvenait même pas maintenant à retrouver de points de repère, des souvenirs précis. Le malheur blesse, le bonheur caresse. Les blessures laissent des traces, les caresses n’en laissent pas. Hors l’inévitable torture de la maternité, n’était-ce pas la même succession de jours sans heurt, de jours bleus, de jours planés ? Jamais un souci, jamais une contrariété même. Sa félicité était toujours restée égale à elle-même, à hauteur de ses rêves. Pourrait-elle même trouver un moment inférieur ? un bien court moment, en tout cas. Même pas le nuage au ciel. Plutôt le petit souffle qui, par le plus beau temps, fait soudain frissonner les feuilles. Une impression bien fugitive, un souvenir que se reprochait sa tendresse et que fuyait sa pudeur. C’était le matin, le lendemain de son mariage, au château des Barres, où son mari, l’enlevant au lunch, l’avait emmenée en auto ... le joli voyage, lui aussi tout embrumé dans sa mémoire d’une lumineuse buée de bonheur. Donc, pendant cette matinée, le garde-chasse avait fait demander Paul. On ne devrait jamais rester seule, ce matin-là. Elle se levait, assise au bord du lit. Et, tout à coup, le hurlement d’une sirène sur la route ou les aboiements des chiens du garde sous la fenêtre avaient-ils crispé ses nerfs tendus et sensibles, un souffle de mélancolie avait passé sur elle, léger, rapide, mais net, quelque chose comme une voix triste qui lui eût murmuré : « Ce n’est que cela ... » la parole impie, qui la poursuivait d’un remords ! « Ce n’est que cela ... » Mais il faut dire aussi qu’elle aimait tant, au seuil du mariage ... Son amour l’emportait d’un trait si dru, d’un essor si large et si puissant, qu’elle aspirait à se dépasser encore, à se dépasser toujours, à atteindre elle ne savait quels sommets ... Et puis, jeune fille, tout se conjurait pour exalter sa foi dans l’amour. Les livres, le théâtre, la musique, le chuchotis du monde, tout vivait, tout palpitait d’amour. Et, enveloppé dans ce bruissement recueilli, dans cet encens magnifique, dans ce cantique éperdu, le mystère s’élevait, devenait divin, infini ... On a beau être d’une famille artiste où chacun a son libre parler, on a beau sortir seule, avoir flirté un brin, on ne mène pas, de dix-huit à vingt-deux ans, la vie de tennis et de plage, de bals et de dîners, sans être courtisée, tout de même, la conspiration du silence continue. On est bien plus ignorante qu’on n’en a l’air. On a vu des statues sans voile, on a vu des bêtes s’unir, on a surpris des allusions qu’on a traduites à sa façon, même il vous est tombé de vilains livres sous les yeux ... Et cependant il subsiste des précisions impénétrables. Ces « terres inconnues » de la carte, ces lacunes, on les a comblées à coups d’imagination. Si chaste, si peu curieuse qu’on soit, on y rêve, à cette vérité cachée, justement parce qu’elle est cachée et parce qu’on la sent capitale. Mais la terre inconnue garde son secret. lorsqu’on la foule enfin, transportée d’attente, d’ardeur, de foi, de frénésie, pourquoi faut-il qu’une pensée vous traverse : « Ce n’est que cela ... » Lorsque leurs lèvres s’étaient rencontrées pour la première fois, il lui avait semblé qu’elle buvait à une source de bonheur ; une langueur délicieuse coulait en elle, l’alourdissait, à croire qu’elle allait tomber sous le poids du plaisir, et glisser vers une mort heureuse. Alors, ingénument, confusément, elle imaginait l’étreinte dernière comme un baiser plus violent, plus profond, un baiser où l’on achève de mourir ... Mais n’était-ce donc rien que de se sentir une belle proie passionnément désirée, de n’être plus soudain qu’une petite chose bouleversée sous un fougueux assaut, de se livrer, de s’abandonner toute à celui qu’on adore, de le sentir en soi, d’obéir à sa brûlante convoitise jusque dans la souffrance, d’être soudée à lui, d’être heureuse, enfin, de la joie qu’on lui donne ... Et ensuite, de le tenir contre soi, las et reconnaissant, de le bercer tendrement, comme un tout petit ? Ce ne pouvait pas être autre chose. Ce qu’on imagine dépasse fatalement ce qu’on réalise. Et il fallait bien qu’elle fût née d’un moment de solitude et de malaise, cette pensée impie : « Ce n’est que cela. » Vilaine impression aussitôt chassée, ensuite oubliée parmi tant d’heures charmantes ... D’abord, l’installation dans ce petit hôtel du Champ-de-Mars, coquet, battant neuf, et dont l’éclat trop cru, trop frais verni, avait vite disparu derrière les tentures et les meubles vénérables. L’amusante chasse aux trouvailles, du noble magasin du tapissier jusqu’au fond des faubourgs ... Vie affairée d’abeilles qui rapportent à la ruche le miel de toutes les fleurs. Jamais leurs goûts ne se heurtaient. Il est vrai que Paul était bien capable d’imposer silence à ses préférences, en cas de désaccord. Il lui disait : « Ce qui te fait plaisir me plaît. » Elle ne trouvait pas d’autre mot pour exprimer la ferveur dont il l’entourait, une ferveur où il subsistait quelque chose de religieux, une ferveur attentive, respectueuse et passionnée tout ensemble, et qui, dans l’effusion, montait, brusque, ardente, passait sur elle en coup de flamme. Il la servait comme un néophyte qui, d’un zèle brûlant, s’incline devant l’autel. Il se montrait d’une douceur patiente, égale, d’où jaillissait parfois sa gaîté jeune et fraîche. Et, sans doute parce qu’il n’avait pas eu le temps de se durcir, de s’ossifier dans un long célibat, il n’avait aucun de ces travers à arêtes vives où l’on s’écorche, où l’on s’irrite, dans le frottement de la vie commune. Tous ses regards montaient vers elle. Le reste du monde lui était indifférent Sauf pourtant ses travaux qui lui restaient chers, un gros ouvrage qu’il préparait depuis deux ans, l’exposé de ses découvertes en Troade. Et encore ne lui en parlait-il qu’avec une timide discrétion, tant il craignait de l’importuner par des vues trop arides. Il la comblait d’offrandes, surprises ingénieuses, fines attentions ! Et il trouvait, pour saluer une toilette heureuse, un chapeau seyant, une mine particulièrement brillante, bref, pour vous répéter ce que vous dit votre glace, de ces mots qui vous éclairent, qui vous réchauffent, vous auréolent. Oui, il était bien le compagnon rêvé. Il lui avait bien fait la meilleure existence. Elle se le répétait, d’un élan où s’exaltait sa propre tendresse. A suivre ainsi sa vie de femme, elle retrouvait la même impression que dans les promenades où elle s’amusait à parcourir toute seule son logis de pièce en pièce. Un tiède bien-être, une pure et noble harmonie, une profusion de richesses délicates, accumulées, répandues avec un zèle pieux, comme autant d’ex-voto de bonheur ... Mais pourquoi cet homme, ce Turquois, l’avait-il si brutalement entreprise ? « Suis-je absolument heureuse ? » Cette question, Zonzon devait la contraindre à son tour d’y répondre, quelques mois plus tard, à la rentrée d’automne. Dès qu’elle avait une heure libre, entre deux consultations, deux visites au dispensaire, elle accourait, pressée, rapide, la poitrine au vent, la robe tendue en drapeau sur la hampe fière de la jambe. Tout de suite, elle animait la maison. Dès son entrée, il y faisait plus chaud, plus clair. L’air vibrait, comme il danse sur les champs au soleil. Elle criait en riant : « Voilà la marchande de santé! » Et de fait, elle en avait à revendre. Son beau regard brun, aiguisé par dix ans d’exercice, scrutait la petite Paule, la nourrice, puis se reposait, tendre, sur Lucette. la chère dévouée, la chère vigilante ... Mais ce jour-là un matin, vers onze heures, Lucette achevant lentement sa toilette dans sa chambre une sorte de fièvre l’agitait. Elle ne tenait pas en place, tandis que sa sœur, comme d’habitude, racontait ses dernières journées, courses, visites, dîners, détaillait ces mille riens dorés dont était tissée la trame légère de son existence. Et soudain, se campant debout, les mains derrière le dos, Zonzon l’interrompit, pénétrée : Alors, bien vrai, ça va, la vie ? Lucette, qui se polissait les ongles devant sa table, releva la tête. Pourquoi ce ton grave, presse anxieux, que rien n’appelait, et qui ressemblait si peu à Zonzon ? Comme tu me demandes cela ? Puis, dans un coup d’épaules résolu : Je te demande ça comme une Zonzon qui pourrait bien se donner de l’air, filer quelques mois, et qui voudrait être sûre, absolument sûre, de laisser sa Lucette tout à fait heureuse, en plein bonheur. Mais déjà, s’asseyant près de Lucette : dit Zonzon, ce n’est qu’un projet. Et tu sais, les projets, c’est comme les oiseaux. Ils s’envolent tout d’un coup pendant qu’on les caresse. Ce ne serait en tout cas que pour la fin de l’année, peut-être le printemps. Mais si je pars, je veux partir tranquille. Et, une fois là-bas, l’idée d’une anicroche, l’idée que tu pourrais avoir besoin de ton docteur ordinaire, me gâterait le voyage. Alors, dis, tu te sens bien d’aplomb ? Lucette ne répondit pas directement : Lucette ne connaissait que la vie extérieure de Zonzon. Depuis l’époque où elle étudiait la médecine, elle avait lentement conquis son indépendance. Elle avait, un à un, dénoué plutôt que tranché les liens qui l’attachaient au foyer de famille. Mais comment, jusqu’où usait-elle de sa liberté? Là-dessus, Lucette n’avait jamais interrogé sa sœur. Elle en était retenue par son ombrageux respect de tout ce qui est intime et caché, par le prestige et l’autorité de son aînée à ses yeux, et aussi, peut-être, par cette sorte de désintéressement où nous restons de tout ce qui ne réagit pas, de ce qui n’influe pas directement sur notre propre existence. Tout de même, et surtout depuis son mariage, la curiosité de Lucette s’éveillait parfois, en courtes lueurs : « Comment vit-elle ? » Et la gravité inhabituelle de sa sœur, l’imprévu de ce départ, l’avertissaient qu’elle touchait au mystère. Zonzon s’était accoudée à la petite table où s’étalaient toutes les pièces de l’onglier, ce joli superflu qui s’échappe d’un nécessaire. Il s’agit d’un voyage, d’une mission ... Mais je ne partirais pas seule. J’ai un ami, ma petite Lucette. J’aime mieux tout lâcher, maintenant que j’ai commencé. Nous nous sommes connus au chevet de sa femme malade. Elle est morte, huit jours après. Et petit à petit, on s’est aimé, fort, bien fort, très fort ... A froid, et connaissant Zonzon, Lucette avait envisagé semblable aventure. Mais, sous le choc de la confidence, toutes les idées convenues qui sommeillent en nous sur ce qui se fait ou ne se fait pas se réveillaient, se révoltaient. Elle était péniblement surprise, comme d’un amoindrissement, d’une déchéance, d’une mise hors la règle. Mais pourquoi ne t’a-t-il pas épousée ? Toute à l’empreinte de sa mère, pieuse, presque mystique, bref à l’envers de moi. Pour elle, voir une autre femme prendre la place de sa maman, ce serait la perdre deux fois. Ça lui ferait trop de peine, à cette petite. D’autant que plus tard, quand elle sera mariée, on pourra faire comme elle, si on veut. Mais, moi, je n’y tiens guère. dame, faut se cacher, c’est vrai. Car cette enfant doit ignorer toute l’histoire. Sinon, le beau geste ne servirait de rien. Tu es la première à qui je me raconte, la seule dans le secret. Et encore, sans ce voyage, je crois bien que je serais restée bouche close. Car je te devine, va ! Tu as beau remuer la tête : ça te fait de la peine, au fond, mon histoire. Je ne suis pourtant pas à plaindre, sacristi !... Enfin, fallait bien justifier le départ. Tu m’en aurais voulu, de ficher le camp. Tandis que maintenant, tu dois comprendre. Lui, il ferait une enquête pour l’usine Grive, où il est ingénieur. Tu sais, les machins, les choses en fer. Moi, je décrocherais une mission quelconque pour étudier leurs universités là-bas, au point de vue médical. Mais on ne travaillerait pas tout le temps, bigre ! Alors, tu penses, ces six mois ensemble, en liberté, en plein jour, quelle fête ! Les grandes vacances de la vie, quoi ! Tu vois bien, dit Lucette, que tu souffres d’être obligée de te cacher. On concentre sur une heure ce qu’on aurait répandu sur un jour. Les moments où nous sommes ensemble me dédommagent des autres. J’y puise du courage, de la force, de la joie, pour le reste du temps. Nous n’avons pas de foyer, c’est vrai. Mais il est en moi, mon foyer, si clair et si brûlant, qu’il illumine et qu’il réchauffe toute ma vie. Lucette, tu te rappelles, ce matin d’été, aux Barres, où tu me disais : « J’aimerais tant, si uniquement ... » Et j’aurais voulu pouvoir te crier : « C’est comme moi, c’est comme moi !... » Il faut croire que nous nous ressemblons aussi de cette manière-là, que nous sommes décidément taillées sur le même patron. Du jour où je me suis donnée, j’ai bien senti que je ne me reprendrais plus. Et depuis ce jour-là, pas un regret, pas une ombre, pas un moment moins exquis. Mais aussi, je lui dois un bonheur si plein, si complet ... tu ne trouves pas que c’est bon, que c’est beau et que c’est le secret d’un amour fort et durable, de se sentir en affinité, de se sentir aimée complètement, par toutes les cellules de l’être, toutes, toutes, celles où dorment et naissent nos plus tendres pensées, celles qui dessinent le modelé de notre visage et de notre corps, celles qui s’éveillent au plaisir et répandent en nous le grand frisson ... Et, lancée, saisissant les mains de Lucette : Quelle chance, ma chérie, de pouvoir parler enfin en franchise avec toi, de pouvoir t’interroger, te confesser. Vois-tu, mon beau voyage serait gâté, si je savais laisser de l’autre côté de l’eau une petite Lucette qui ne serait pas royalement, absolument heureuse ... Tu l’es bien tout entière, tu l’es bien comme je l’entends ? Maintenant, tu peux me répondre, tu peux tout me dire ... Le visage animé, le geste tendre et pressant, elle appuyait : Mais Zonzon se mordait la lèvre, agitait la tête. On l’eût dit tentée et retenue tout à la fois de pousser et de préciser sa question. Avec toi, on a toujours peur de t’effaroucher, de faire refermer la sensitive. tu es tout à fait heureuse ... Oui, elle était heureuse sous ses baisers, heureuse de se sentir si passionnément désirée, heureuse de la secrète volupté de se sacrifier, de s’offrir à l’aimé, d’être à la fois pour lui l’idole et victime, heureuse de cette rapide et fougueuse ardeur qui déferlait sur elle, de l’ivresse qu’elle devait lui verser et dont il lui rendait grâce ensuite, avec tant de ferveur ... Allait-elle se prétendre plus favorisée, faire croire qu’elle connaissait un plus grand bonheur ? Et ce fut avec une entière franchise relevée d’une toute petite pointe d’orgueil jaloux qu’elle répondit, l’air entendu : Tu n’en doutais pas, je pense ? Mais je suis contente d’avoir pu m’assurer ... Parce que, vois-tu, c’est l’important, cela. J’ai tellement entendu, déjà, de confidences ... Des choses qu’une femme ne dira pas à son médecin, si c’est un homme, et qu’elle lui confesse, si c’est une femme comme elle. Des déceptions, des dégoûts, des nausées chez les unes. Et des transports, des délices, une vie comme vernie, chez les autres ... C’est la clef de voûte, sans qui le reste s’écroule. D’ailleurs, tu n’as qu’à regarder autour de nous, dans chaque ménage. pas besoin de chercher bien loin. Et sur un recul de Lucette : Comment, reprit-elle, tu n’y avais jamais pensé? Ils ont eu leur part d’embêtements, comme tout le monde. Cette affaire de l’oncle Gratien, le frère de maman, ces fausses traites qu’il a signées, qu’ils ont payées pour éviter le scandale. Cette histoire-là a pesé sur toute leur vie. Papa avait beau gagner de l’argent, on a toujours vécu à la maison dans une gêne dorée, parmi les coups de sonnette insolents des fournisseurs, les chuchotis autour des factures renvoyées. Eh bien, pourquoi maman a-t-elle toujours gardé sa placidité souriante, son joli scintillement fixe d’étoile ? Pourquoi cette grande indulgence répandue sur nous, sur son entourage, sur toute la vie ? Parce qu’elle a eu, elle aussi, comme elle le dit si souvent, un « bon mari » Un peu trop galant, papa, un peu trop le coq qui, par habitude, lisse ses plumes et tend l’ergot à chaque poule qui passe. Un tendre coq attentif à sa sultane, et qui lui a donné ce qu’il lui fallait ... je te crois qu’elle a dû souvent en reprendre un petit peu ! Mais, déjà, l’aînée se levait, rajustait son chapeau devant la glace. Je viens de refermer la sensitive. Mais quoi, grosse bête, y a pas de mal. Allons, je me sauve, j’ai rendez-vous. Crois-tu, depuis quatre ans, chacun de notre côté, nous arrivons toujours en avance. Au revoir, mon loup, au revoir, ma chérie, au revoir, ma bienheureuse. si elle avait pu, ce jour-là, deviner qu’elle n’était pas comprise, qu’un malentendu vital s’établissait entre elles ... Pourquoi aussi la réserve de Lucette retenait-elle Zonzon d’insister, de préciser, d’appeler toutes les choses par leur nom, comme elle en avait coutume ? Pourquoi ne parle-t-on pas de son corps comme de son cœur ? Entre deux êtres sains, il ne devrait pas y avoir de sujets interdits, de pensées indicibles, de ces paroles dont on a honte et qui restent dans la gorge. Mais les mots en eux-mêmes ne sont jamais impurs. Dans quelques années, lorsque les aéroplanes seront aussi répandus dans le ciel que les autos sur les routes, lorsque leur vol ne surprendra pas plus que celui d’un oiseau, le souvenir deviendra curieux, presque historique, des premiers essais, des premiers essors, sur le champ de manœuvre d’Issy. Un petit groupe de fanatiques suivaient ces séances et, de temps en temps, amenaient quelques amis dont ils avaient piqué la curiosité. C’est ainsi que Lucien Chazelles entraîna Lucette et son mari. Rien ne prédestinait ce Lucien Chazelles à s’occuper d’aviation. D’abord officier de cavalerie, il avait traversé discrètement la politique et la littérature. Pour l’instant, il était conservateur du musée Suffren, consacré, comme on sait, à l’histoire du Costume. On assurait qu’il convoitait un gros emploi dans les finances publiques. Mais c’était un de ces esprits clairvoyants, pivotants, qui se braquent dans toutes les directions, une de ces intelligences complètes, circulaires, avides de tout, aptes à tout. Jusqu’à ces derniers temps, Lucette l’avait tout juste aperçu. Elle ne voyait que Mme Chazelles. Mais la pauvre petite femme s’était retirée en province depuis son divorce. Et sans doute toutes relations eussent-elles cessé avec le mari, si Paul n’avait marqué l’intention de doter le musée Suffren d’une collection de bijoux et d’aquarelles rapportés de ses fouilles en Troade. Lucette avait accepté d’enthousiasme d’accompagner son mari et Chazelles à Issy. Elle s’en amusait comme d’une expédition. Et, dans la limousine qui les emportait tous trois à travers les rues ouvrières de Grenelle, elle s’étonnait même que ce petit grain d’imprévu jeté dans sa vie la fît si allègrement résonner. L’après-midi de mars était doux, presque tiède, d’un gris si transparent qu’on le voyait bleu, un de ces jours où les gens, respirant l’espoir du renouveau, disent : « Ça sent le printemps. » Dès l’octroi franchi, l’espace s’élargit soudain. Un grand vide lumineux, un désert de sable brun où, çà et là, des pelotons de cavaliers manœuvraient encore. Lucette croyait partir pour un pays perdu, une banlieue lointaine, et la fameuse plaine était à la porte même de Paris, moins loin de la ville que le champ de courses d’Auteuil. Sur l’indication de Chazelles, la voiture piqua tout droit vers les hangars en bordure, où se massait une foule noire et s’alignaient des autos en rang pressé. Sur le champ de manœuvre, les curieux entouraient un étrange appareil au repos, énorme et léger, qui ne ressemblait à rien de connu. Au centre des grandes surfaces blanches et tendues, parmi le réseau ténu du bâtis, le pilote haut perché était assis, faisant corps avec la machinerie. Derrière lui, un aide s’efforçait de lancer l’hélice à la volée, jetait un bref signal : « Hop ! » Il a des ennuis de moteur, dit Chazelles. Il guidait ses compagnons, leur nommait en échangeant des saluts et des poignées de main des notoriétés de l’aviation. Puis il leur fit gravir un petit tertre, une dune de sable, d’où l’on dominait la plaine. Pas gaie, même sous la timide embellie, cette grève noirâtre, bordée, sur trois côtés, de remparts, de remblais et d’usines. Des sportsmen, des amis du pilote, des badauds attirés par les notes de journaux, des fidèles aussi, qui venaient chaque jour, matin et soir. Des photographes importants, qui promenaient de lourds trépieds, ou circulaient la poitrine blindée de leur instantané. Puis des gamins, moineaux des fortifs, pouilleux, joyeux, poussiéreux, qui s’ébattaient dans le sable, turbulents et criards, pour le plaisir et pour la galerie. Et d’autres fils de la zone, plus grands, ceux-là, plus inquiétants, en espadrilles et casquette cycliste, le pantalon évasé à la base en pilier de réverbère, et qui, pour tromper l’attente, improvisaient un jeu, abattaient à coups de pierre de vieilles boîtes de conserves fichées dans le sable. Lucette en prit un peu peur. Ils ne sont pas méchants, dit Chazelles. Elle le considéra, d’un bref regard en coin. Grand, brun, solide, la face avenante et nette, il respirait surtout la force. Et on ne démêlait qu’ensuite la finesse qui aiguisait le ferme regard, creusait d’une fossette le menton volontaire, animait les lèvres délicates sous la vigoureuse moustache noire. Il fumait sans cesse des cigarettes, qu’il tirait d’un étui d’or, d’un geste rapide et coulé. Tu ne veux pas t’asseoir ? Justement, à l’ombre des hangars, une petite baraque de débitant avait poussé, qui s’intitulait modestement : Aerian Bar . On pourrait emprunter des chaises ... Elle s’irrita qu’on la crût lasse devant Chazelles, qui, poitrine au vent, la cigarette haute, suivait la lutte patiente du pilote contre son moteur. Enfin, des détonations éclatèrent, d’abord intermittentes, en pétarade. Puis elles s’enchaînèrent, l’hélice tourna à vive allure et ne fut plus bientôt dans l’air qu’un bouclier vibrant, impalpable et terrible. Des casquettes, des chapeaux s’envolèrent, emportés par son souffle puissant. Des aides accroupis, dont le bourgeron claquait dans le vent, retenaient l’appareil à pleins bras. Ils le lâchèrent quand le pilote leva la main. Ses roues s’avancèrent dans le sable mou, d’une vitesse croissante. On suivait sa marche avec une sorte d’angoisse. On aurait voulu l’alléger, l’aider, le soulever à distance, comme le magnétiseur qui projette sa force. Et soudain, à cent mètres de là, il quitta le sol, plana, les ailes grandes. De toute la foule, un cri d’admiration et de délivrance monta, l’accompagna dans son essor. De nouveau, des vœux, des désirs tendus le soutenaient, s’opposaient à sa chute. Dans un virage, près des fortifications, il s’inclina. Une aile menaça d’accrocher la terre. Et chacun frémit, comme d’un danger personnel. Enfin, à la lisière opposée, il prit contact, roula, s’arrêta. On vit l’hélice ralentie tourner comme le soleil éteint d’un feu d’artifice. Des fanatiques coururent à travers la plaine pour féliciter plus tôt le héros. Dans les groupes, chacun analysait ses impressions. C’était, chez tous, au moment de l’essor, la même allégresse, la même détente, une félicité intérieure, une jouissance physique, un délicieux décrochement du cœur. Tandis que l’aviateur essayait de réparer son appareil, ramené à bras devant les hangars, car il s’agissait d’une nouvelle panne de moteur, Paul et Chazelles s’efforçaient de démêler les causes profondes de leur émotion. Peut-être, dit Paul, avons-nous la notion confuse d’assister à un spectacle qu’aucun regard n’a jamais contemplé et que des centaines de générations ont imaginé. Les hommes ont toujours aspiré à quitter la terre. Ce qui nous émeut, c’est d’être les premiers à voir réaliser un rêve aussi vieux que l’humanité pensante. Et puis, ce n’est qu’un balbutiement, qu’une promesse. Ce grand oiseau de toile fait songer aux espoirs qu’il couve sous ses ailes, à l’avenir qu’il nous prépare et qu’on nous prédit tous les jours. De fait, cette année-là, on vivait en pleine anticipation. Dans les dîners, l’aviation détrônait le théâtre, ce grand accapareur de la table. On ne parlait plus de la dernière pièce, mais de la dernière envolée. Des causeurs se taillaient des succès faciles en montrant l’aéroplane au-dessus des jardins, les clôtures désormais inutiles, la propriété perturbée, la fin de l’odieux gabelou, de l’indiscret douanier, de la guerre devenue trop cruelle, bref, toutes les frontières renversées au souffle de l’hélice aérienne. Lucette écoutait distraitement la discussion des deux hommes. Elle observait le pilote, grimpé dans l’armature de son appareil, et qui s’efforçait, à petites retouches patientes, de ranimer son moteur. Mais soudain son attention se réveilla. Non, voyez-vous, il y a autre chose. Ni les vieux rêves du passé, ni les promesses de l’avenir ne suffisent à expliquer le frisson qui nous parcourt, qui nous électrise, au moment précis de l’essor. Il y a là un besoin de l’esprit qui prend corps, un symbole. Eh oui, tous, tant que nous sommes, nous tendons à quitter la terre. Le meilleur et le plus pur de nous-même aspire sans cesse à s’affranchir de la gangue, à s’élever, d’un coup d’aile. Et il nous semble que notre secret désir se réalise, quand cet homme s’arrache au sol. Mais nous le demandons à tout ce qui nous exalte, tout ce qui nous transporte et nous enchante, à tout ce qui nous rend supérieur à nous-même. Qu’attendons-nous de la musique, vulgaires tziganes ou splendide opéra ? Que le premier coup d’archet nous emporte et nous ravisse au réel. Coup d’aile, la voix du ténor, la tirade de l’acteur, l’éloquence du tribun. Coup d’aile, le voyage, le beau site, le clair de lune. L’opinion l’intriguait, de cet homme dont le divorce restait mystérieux, sans raison notable. Chazelles allumait une nouvelle cigarette à celle qu’il venait d’achever. Les paupières attentives et tendues vers le petit point de feu, il aspirait avec force la fumée, de ce même appétit voluptueux dont il semblait aspirer la vie. Il se tourna vers Lucette : L’essor de cet aviateur est l’emblème exact de l’amour. Mais nous puisons dans sa force l’élan nécessaire à nous affranchir des soucis, des tracas, des petitesses, des cahots de la route, à échapper au sort commun, au terre-à-terre. Et dès qu’enfin il nous arrache au sol et nous emporte, nous cherchons à nous élever encore sur ses ailes et, par sa puissance, à nous dépasser, à planer toujours plus haut, dans un besoin fou de plein ciel, d’ivresse culminante, de vertige absolu, qu’un risque mortel ne paye pas trop cher !... oui, c’est le grand coup d’aile ... Mais le crépitement du moteur l’interrompit. On hâtait les rites du départ. L’aviateur leva le bras et l’immense oiseau, dont les ailes paraissaient lumineuses dans le jour atténué, s’enfuit au ras du sol. Tout en le suivant dans sa course, Lucette songeait aux paroles de Chazelles. Il lui semblait qu’elle venait d’entendre de ces mots qu’on attend, qu’on a pensé sans les dire. Et quand l’aéroplane s’enleva, brusquement, comme sous un coup de mors, elle en éprouva un choc aux entrailles, une secousse plus violente que la première fois. A croire qu’elle avait vraiment sous les yeux l’image de l’amour, l’essor où l’on quitte la terre ... Mais, comme s’il l’eût devinée, il tourna la tête. Leur regard et leur pensée se lièrent. Et, de son menton volontaire, il lui désigna, en souriant, le grand oiseau qui montait, tout blanc, dans la brume du soir. Voilà les lettres », pensa Lucette. Du coin de parc qu’elle avait adopté, un rond-point ombreux, présidé par un gros chêne et meublé de tables et de sièges rustiques, elle avait entendu sonner à la grille. Dans la vie tout unie qu’on menait aux Barres, le courrier faisait événement. Le matin, quand la femme de chambre apportait le déjeuner, Lucette guettait, dans la demi-obscurité de la pièce close encore, le paquet de lettres et de journaux posé sur le plateau. Et, l’après-midi, dès le coup de cloche du facteur, elle calculait le temps mort du triage, de « l’épluchage » à l’office, elle écoutait le caillou craquer sous le pas nonchalant du domestique. Parfois, son impatience avait un motif. Elle attendait des nouvelles de Zonzon, partie depuis un mois pour l’Amérique. Elles arrivaient à intervalles à peu près réguliers, huit et douze pages sur pelure bleutée, des expansions d’écolière en vacances, des joies de découverte et de liberté qu’attisait un secret bonheur. Un si fol éclat d’enthousiasme, qu’on s’attendait presque à voir les lignes danser et fuser. On s’étonnait que cette claire écriture, cursive et déliée, pût contenir et exprimer tant d’exubérance. Mais ce n’était pas le jour de Zonzon. Rien que des cartes illustrées d’amies en voyage, pas fâchées de faire montre de leurs déplacements et d’esquiver en trois mots la corvée d’écrire. Des journaux, dont Lucette parcourut les titres sinistres. Assassinats, incendies, cambriolages, grèves, menaces de guerre. Déçue, elle rejeta le paquet sur la table. Elle n’aurait pas su le dire. Peut-être un peu d’imprévu, de surprise, d’alerte. Une branche morte qui cassa net, tout près d’elle, la fit sursauter. Dans ce silence, cette ombre verte, on avait l’air d’être au fond de l’eau. Et elle gagna l’orée du parc, la grande trouée lumineuse du parterre. C’était la pleine chaleur du jour et de l’été. Dans le calme absolu, des pétales tombaient mollement des roses épanouies. Et de s’effeuiller elles embaumaient davantage, à croire que leur parfum s’échappait de leurs blessures. Les buis des bordures craquaient ; on entendait, on suivait la montée de la sève vers la lumière. Les papillons posés s’éventaient lentement de l’aile. Et toutes les fleurs se tournaient et s’ouvraient vers le soleil, comme autant de baisers envoyés par la terre. Mais cet incessant labeur de création, bourdonnant, odorant, Lucette en était blessée comme d’un coup de clarté trop vive. Elle ne se sentait pas en communion, en harmonie avec cette fête de la vie, cette splendeur féconde. Et loin de se fondre dans cette allégresse, elle en éprouvait une lassitude inquiète. L’absence de sa grande amie, de Zonzon ? Elle la cherchait à ses côtés, forte et vivante. le cher guide, si sûr, si ferme, d’une puissance presque magnétique. Il arrivait à Lucette de lui dire : « Enlève-moi ma migraine avec tes mains. » Et Zonzon lui caressait le front, apaisait la douleur. Au plus vite, il leur faudrait quinze jours pour se rejoindre. L’une pourrait mourir à l’insu de l’autre. Nulle n’était plus choyée, plus entourée, plus riche en êtres aimés. Certains perdent leurs parents avant d’être eux-mêmes installés dans la vie. Et, à chaque petit bonheur, à chaque petit succès, ce ne sont que des ombres qu’ils prennent à témoin de leur joie ... Elle, au contraire, à son plein épanouissement, possédait les siens, et si jeunes de cœur. Un coup de téléphone, elle pouvait les entendre. Deux heures de train ou d’auto, elle était dans leurs bras. Duclos, père, comme elle l’appelait, dont l’apparente rudesse rendait plus savoureuse la bonté, et qui, à chacun de ses passages, la traitait en petite reine, en petite fée du bonheur de son « garçon ». Et là, tout près, derrière ces fenêtres recueillies, ouvertes sur la terrasse que le jardinier ne devait pas ratisser, afin de respecter le silence ... Certes, pressant, minutieux, formidable, ce travail de correction d’épreuves qui devait être achevé pour la rentrée, où les citations en caractères grecs multipliaient les risques de fautes, où la mise en place des dessins dans le texte exigeait d’incessantes retouches. Et pourtant, dès qu’elle entrerait dans le sanctuaire, les feuillets s’envoleraient, le fauteuil pivoterait, et vers elle se tendraient des bras aussi avides, monteraient des regards aussi fervents, des paroles aussi tendres qu’au premier jour. Mais un éclat de rire proche coupa sa rêverie. Vivement, elle gravit les marches de la terrasse. A l’ombre du château, dans le jardin anglais, la nourrice s’égayait des propos du chauffeur. A la vue de Lucette, l’homme s’éloigna. Elle était assise par terre dans une allée et jouait au sable. Lucette la prit dans ses bras, promena ses lèvres sur le petit front moite et duveté. Puis, l’écartant un peu, elle la contempla. Déjà, dans ses traits indécis, des ressemblances s’affirmaient. Lucette reconnaissait le dessin arqué de ses propres lèvres, la coupe et la teinte des yeux de Paul. Elle s’exalta à penser que leur fille était née d’eux, de leurs caresses. Elle aurait voulu se baigner, se fondre dans la tiédeur du petit cou tendre, la bonne odeur du poupon de luxe, s’abîmer dans un de ces amours presque féroces qu’on prête à la lionne pour son petit. Cette femme aussi appelait Paule « ma fille ». En fait, l’enfant vivait plus avec sa nounou qu’avec sa maman. Dans l’hôtel du Champ-de-Mars comme au château des Barres, elle avait une sorte d’existence personnelle, à part, son appartement, son petit home dans le grand. Elle n’envahissait pas le foyer comme elle l’eût fait dans un ménage à l’étroit. Nos enfants tiennent dans notre vie la même place que dans notre logis. Et Lucette s’efforçait d’expliquer, par ces exigences de coutumes, pourquoi elle ne se sentait pas plus étroitement attachée encore à sa fille, pourquoi la maternité ne lui donnait pas ces émotions violentes, insondables, où s’abîmer et se dissoudre, ce sens de l’absolu, de l’infini, qu’elle attendait toujours de la vie sentimentale ... Et, comme elle s’éloignait le long de l’avenue de tilleuls, une angoisse la suffoqua soudain. Elle eut ce terrible cri d’effroi que tant de prêtres ont entendu à travers la grille du confessionnal : « Est-ce que je ne serais pas capable d’aimer ? Est-ce que je serais insensible ? Est-ce que je n’aurais qu’un cœur desséché?... » le bondissement indigné qui la souleva ! Elle en qui frémissaient, malgré toutes les tendresses répandues, de telles réserves de passion qu’elle croyait étouffer du besoin de les prodiguer. Elle, en qui se déchaînaient des forces si aiguës qu’elle eût voulu les darder, les enfoncer comme elle s’incrustait les ongles dans les paumes. Elle qui s’irritait de l’allégresse des choses parce qu’elle l’enviait. Elle qui souhaitait, par elle ne savait quel miracle, quelle vertigineuse défaillance, de se mêler à cet air sonore et parfumé, à ce grand vol amoureux où dansaient ensemble le pollen des fleurs et l’aile des insectes. Lucette était encore toute secouée de l’alarme quand Mme Turquois parut dans la perspective de l’avenue. Elles continuaient de voisiner dans la solitude de Brûlon. Lucette subissait toujours l’attrait de cette beauté candide, cette fraîcheur reposée de déesse qui sort de l’onde. Elle semblait revêtue, tant il y avait de grâce souveraine dans sa démarche, d’un invisible manteau de cour. Et l’on devinait si frémissante en ses profondeurs cette belle coulée limpide ... Le penchant de Lucette s’était accru depuis la brutale tentative de Turquois. L’amie dont le mari vous a vainement courtisée vous en devient plus chère. Quant à lui, il se tenait tranquille, depuis un an. A douter qu’il se fût jamais démasqué. D’ailleurs, Brûlon ne le voyait guère. En ce moment, afin d’écrire une pièce en collaboration, il avait suivi son complice comme il disait sur la côte bretonne. Lucette, sachant le singulier attachement de Mme Turquois : Vous en avez de bonnes nouvelles ? Elles s’étaient assises sur un banc de pierre, à l’extrémité de l’avenue, qui se heurtait au mur du parc. Mme Turquois eut un imperceptible haussement d’épaules. Et, l’ombrelle taquinant le sable : Une retraite un peu mondaine, pour le travail. Pour la première fois, elle en parlait sur ce ton d’amertume légère. Aurait-elle deviné les velléités de Turquois ...? Elle paraissait tendue, sous son calme apparent. Sur le pur visage de Mme Turquois, une moue passa, la moue de l’enfant près de pleurer. Et, la voix en saccades : Il s’agit bien de sa pièce ! Une nouvelle intrigue qui commence, oui. Il m’a suffi d’ouvrir les journaux ce matin. On vient le relancer à Saint-Enogat. Il y a longtemps que je la craignais, celle-là. C’en était fini de cette sérénité limpide, de ce beau regard couchant vers son mari, de cette indulgence pour ses frasques ? Lucette en oubliait son propre malaise. Maintenant qu’elle s’était trahie, Mme Turquois ne cherchait plus à se contenir. La maille du filet qui rompt, entraînant les autres. ma pauvre petite amie, j’ai tant de chagrin. Cela vous étonne, n’est-ce pas, que je me démasque et que je me révolte. Mais d’ordinaire, voyez-vous, ce n’étaient que des passades, des fruits prêts à tomber et maraudés au bord du chemin en allongeant le bras. Je me disais : « Il me reviendra. » Si cette femme met la griffe sur lui, si elle trouve en lui l’homme qu’elle attend, elle ne me le rendra plus ... oui, dont le mari est si occupé ... Il ferait mieux de s’occuper d’elle. Une assoiffée de bonheur, du bonheur qu’elle n’a pas chez elle. Ce qu’elle a déjà brisé, tordu, rejeté d’amants. Mais celui qui la fixera, qui sera son maître ... celui-là, elle s’accrochera à lui comme le naufragé à son sauveteur. Et celui-là, je le sens, ce sera lui ... D’ordinaire, c’était le gai coureur d’aventures, celui qui, dans un couloir d’hôtel, se risque à pousser les portes entre-bâillées. Mais cette fois, la porte se refermera sur lui, et bien bouclée, je vous jure. Menacer, supplier, bref me jeter entre eux ? Elle se voûta, sa claire figure soudain vieillie de chagrin. ce que j’en ai déjà connu, des attentes ... Des sommeils troués, de brusques sursauts qui me rejetaient assise, l’oreille tendue. Et ces retours, où je sentais dans ses vêtements, sur son corps, l’odeur des autres ... Et ces lettres, que je retrouvais, oubliées au fond des poches et des tiroirs, ou mal déchirées dans sa corbeille ... Ces fleurs séchées qui s’émiettaient dans ses goussets. Ce que nous sommes bêtes ! Et lui, me revenait tranquille, gai, épanoui, décidé à ne rien voir, à ne rien savoir de mon supplice. Toutes ses tentatives, échecs et triomphes. Tout, jusqu’à ses velléités, ses désirs. Vous, Lucette, oui, vous, ma pauvre petite, j’ai su ... Oui, j’ai vu qu’un moment il s’attaquait à vous. Et quel soulagement quand j’ai compris que vous le repoussiez, qu’il abandonnait, que je pourrais vivre sans crainte de ce côté-là, que je ne serais pas obligée de vous fêter ouvertement et de vous haïr en secret, comme j’ai dû faire avec tant d’autres ! Et peut-être y a-t-il de la gratitude, dans ma franchise d’aujourd’hui ... J’avais l’air d’être dupe, de croire ses grosses feintes, ses mensonges enfantins. Et toute ma consolation, tout mon orgueil, c’était, chaque fois, de l’absoudre en moi-même ... Comment ce brutal avait-il su prendre un tel empire sur cette fine et fière créature ? le regard farouche et lointain qui brilla dans cette face défaite : Dire que nous n’avons qu’un mot, un seul mot, pour exprimer tant de choses différentes ! Oui, je lui reste attachée parce qu’il n’est pas méchant, au fond, parce qu’il est gai, parce qu’il est, entre ses fugues, un bon compagnon, parce que je suis fière de porter son nom, de partager sa notoriété ... Et soudain se secouant toute : Et puis non, je mens, je mens encore, je mens à moi-même. J’y tiens parce que c’est « mon homme » comme disent les femmes du peuple et comme disent les filles. J’y tiens comme la pierreuse tient à l’amant qui la mâte, qui la frappe et qui la contente. oui, je lui ressemble, à cette malheureuse ... Elle a reçu moins de coups de couteau dans la peau que je n’en ai reçu dans le cœur ... parfois, je me fais horreur et pitié. Et voilà le vrai drame de ma vie. C’est de me sentir esclave, uniquement attachée par ce lien de chair. Que de fois je me suis révoltée contre moi-même ! J’avais, comme les autres, des aspirations délicates, des petits rêves fleuris, tout un parterre secret. Il a tout piétiné, tout foulé de son gros sans-gêne. Je lui préparais des surprises, j’avais pour lui de fines attentions. J’avais des idées, des opinions à moi, que rebroussaient les siennes. Il m’a repétri une âme à son image, de ses mains, de ses mains qui me brûlent ... Je les ai adoptées, je les ai prises ... Et quand je l’injurie tout bas, je sens que je l’admire encore ... Je sais qu’il serait plus digne et plus sage de rompre une bonne fois. Un divorce ne devrait pas m’effrayer. On me confierait mon petit garçon, tant l’inconduite du père est flagrante. Et je ne peux pas rompre ... Chaque fois que je me cabre, je retombe sous lui ... Enfin, c’est mon homme, je vous dis, c’est mon homme. Il est à la fois ma torture et mon bonheur. Et je suis prête à les disputer à qui me les enlèverait, prête à tout ... Elle s’essuya vivement les yeux, se ressaisit. Puis, d’un geste triste, montrant contre la clématite de la muraille un papillon, ailes battantes, qui buvait une fleur : Tenez, voilà ce que je suis. Un pauvre papillon, mais un papillon épinglé au mur, fixé à jamais, d’une pointe que rien n’arrachera, et dont les ailes palpitent de la même façon dans la douleur que dans le plaisir ... Mme Turquois était partie que Lucette rêvait encore devant le papillon assoupi. Comment ce farouche amour avait-il pu résister à tant d’épreuves ? Et le tribut payé à la compassion, par un retour naturel, Lucette se penchait sur elle-même. Un papillon heureux, un papillon attaché à sa fleur. Mais elle ne se sentait point au cœur ni aux entrailles cette pointe voluptueuse et cruelle qui fixe jusqu’à la mort ... Chaque fois que Lucette, après un séjour aux Barres, débarquait à la gare de Lyon sur le grand jour de la place animée de cafés et d’autos, elle stoppait une seconde, un peu étourdie, au ras du perron. Elle avait l’impression de dominer un bain tout fumant de vie et, à chaque marche qu’elle descendait, d’entrer dans cette piscine aux ondes chaudes et courantes. Elle s’y plongeait avec une sorte de plaisir physique. De sa voiture, elle s’amusait de la comédie de la rue, retrouvait des enseignes, admirait les arbres, d’une beauté plus touchante qu’à la campagne, dans leur cadre de pierre. A chacune de ces petites expéditions d’un jour, elle passait chez ses parents, qui ne pouvaient, cette année-là, quitter Paris qu’en septembre. Paul restait aux Barres, prétextant son travail urgent. Au fond, guidé par son exquise discrétion, peut-être obéissait-il au désir de la laisser toute aux siens et devinait-il l’aise singulière qu’elle éprouvait à rentrer un moment dans son passé de jeune fille. Immuable, en effet, le vieux logis de famille, dans la tranquille rue Guersant, aux Ternes. Dès que Lucette apercevait la frise sculptée au fronton de la maison, dès qu’elle respirait l’odeur de l’appartement, elle avait cinq ans, elle avait dix ans, elle n’avait plus d’âge. Et dans le salon où maman brodait, épanouie au creux d’un fauteuil bas, elle retrouvait les mêmes tableaux, les mêmes gravures, la même tenture aux dessins noirs sur rouge, le jeu d’échecs sur une console à l’abri d’un globe de verre et les deux petits amours de bronze qui se lutinaient sur la pendule. D’où vient la douceur de revoir ce qu’on a toujours vu, le tendre attrait de ces vieux amis, de ces petits témoins de l’enfance ? Sans doute de ce qu’ils sont l’empreinte et le moulage de notre vie, des souvenirs en relief, de la mémoire sensible, du passé présent. Et aussi de ce qu’ils rassurent notre besoin de durer, puisqu’ils sont un peu de nous-mêmes et qu’ils n’ont pas changé ... Jusqu’au petit craquement de l’aiguille dans la toile cirée de la broderie, qui rajeunissait Lucette. Elle non plus, ne vieillissait pas. A peine si quelques fils gris niellaient ses cheveux en diadème. Toujours son beau regard luisant, sa face bourbonnienne, gourmande et fine. Toujours aussi paisible qu’au temps où Lucette, dans la pièce voisine, le bureau de papa, criait : « Maman, gronde Zonzon, qui me taquine ! » Et où Mme Savourette, sans bouger de son fauteuil, disait tranquillement : « Zonzon, je te gronde. » Certes, elle les aimait bien, ses filles. Mais elle leur avait toujours préféré son mari. Et elle ne le chérissait pas, comme Mme Turquois, d’un amour heurté, mais d’une tendresse si unie, si brillante ... Zonzon disait vrai : rien ne l’avait altérée, rien ne l’avait ternie. Pas même ces continuels embarras d’argent dont Lucette, jeune fille, avait tant de fois subi le contre-coup. Tout ce que son chic apparent cachait alors de ruses et d’ingéniosité! L’art de rajeunir les chapeaux et les robes, pour paraître en changer plus souvent. Ces grands dîners où l’on allait en voiture et d’où l’on revenait à pied. Le petit supplice des gants blancs qui s’obstinent à fleurer la benzine ... Maintenant qu’elle était royalement affranchie de ces triviales inquiétudes, Lucette en saisissait mieux, en contraste, toute l’action corrosive, dissolvante. Comment avaient-ils pu tous deux se débattre au milieu de ces soucis irritants, sans jamais cesser de se sourire ? Un peu mélancolique, cette heure où, parvenu à la taille de ses parents, on les voit, non plus comme des demi-dieux parfaits qu’on regardait en levant la tête, mais comme des égaux, des êtres pareils aux autres, l’heure où l’on cherche à les déchiffrer en s’aidant de ses purs souvenirs d’enfant et de sa science acquise ... Mais on parlait, dans la pièce voisine. Savourette était l’architecte du musée Suffren. A peine l’avait-elle revu deux fois, depuis la visite au champ de manœuvre d’Issy. Mais, sans doute parce que cette journée rompait avec le traintrain de son existence courses et visites, théâtre et dîners elle en gardait un souvenir vivace, l’impression d’une trouée lumineuse comme celle qui s’était ouverte à ses yeux dès la sortie de Paris, sur la plaine rase. Elle revivait les longues attentes, elle revoyait Chazelles debout sur la petite dune de sable, son avidité voluptueuse à tirer sur sa cigarette, le menton haut. Et souvent, rien qu’à lire les comptes rendus d’aviation elle les suivait, depuis ce jour-là, dans les feuilles même rien qu’à voir un oiseau prendre son vol, là-bas, aux Barres, elle se rappelait ce qu’il avait dit sur le coup d’aile ... Je ne veux pas les déranger. Mais elle écoutait et parlait distraitement, gênée par le ronronnement des voix, oppressée d’un peu d’impatience, jusqu’au moment où la porte s’ouvrit devant Chazelles. Avenant, chaleureux, il s’enquit des nouvelles des Barres. Cependant, tout en embrassant sa fille, M. Et une grosse affaire : la construction d’une annexe. Venez avec nous, Madame, suggéra Chazelles. Vous causerez tous deux en route. Je parie que vous ne connaissez pas mon musée ? Pourtant, sa maison n’en était séparée que par la largeur du Champ-de-Mars. Mais, à Paris, il suffit de demeurer près d’un monument pour n’y jamais entrer. Une fois, cependant, elle en avait franchi le seuil, afin de rendre visite à Mme Chazelles. Car le conservateur habitait le palais. Elle fut tentée de rappeler ce souvenir, mais se mordit les lèvres à temps. Toute une éducation nouvelle, l’art de parler devant les divorcés. J’avais choisi un lundi pour ce rendez-vous, parce que le musée est fermé au public. Vous l’aurez pour vous toute seule. Savourette aux mains de l’entrepreneur, Chazelles tint à faire à sa visiteuse les honneurs de son palais. Il n’entendait pas la confier à un gardien, ou la laisser errer sans guide. D’ailleurs, toute seule, vous auriez peut-être peur. Était-ce le tête-à-tête à peine prévu, si vite arrangé? Le brusque passage du jour à la lumière de théâtre qui éclairait le musée ? Ces vastes salles sonores, solitaires, où les vitrines se reflétaient dans le parquet luisant ? Surtout ces loggias ouvertes dans les murailles, où, sous la clarté crue des rampes cachées, des personnages de cire se dressaient dans un décor assorti à leur costume, scènes d’intérieur ou de plein air, de toutes les époques et de tous les pays, qui donnaient à la visiteuse la sensation de n’être plus dans son temps, dans son atmosphère, mais de glisser à travers les âges et les races ? De fait, Lucette perdait un peu pied. Mais, l’orgueil aidant, elle se roidissait, se montrait d’autant plus désinvolte qu’elle était moins rassurée. De temps en temps, Chazelles s’arrêtait devant une vitrine et, frappant la glace d’une des clefs qu’il tenait à la main, signalait la richesse ou la rareté d’une collection, la fraîcheur d’une robe très ancienne, miraculeusement conservée et qu’on devinait fragile, à la merci d’un souffle. Ou encore, il ouvrait un panneau de verre, saisissait une dentelle, un bijou et l’élevait précieusement jusqu’à ses yeux. Et sa voix, son regard, son geste trahissaient son appétit, son vaste amour de toutes les beautés. Et quand on songe que tous ces trésors n’ont été créés que pour plaire ! Les hommes ont obéi à la même loi qui veut pour les fleurs des couleurs et des parfums, pour les oiseaux des plumages éclatants. Il s’agit d’attirer à soi, de fixer le caprice qui passe. Les hommes ont voulu paraître plus grands sous les casques et les cimiers, plus imposants sous leurs armures et les draperies de leurs manteaux. Les femmes ont voulu paraître plus mystérieuses sous la robe, plus affinées sous le corselet, plus scintillantes sous la parure. Le collier éclaire le visage, le bracelet détache la main, la ceinture fait valoir la gorge. Partout le même effort de s’accroître en prestige, en pouvoir, en attrait ... Puis il voulut qu’elle essayât des joyaux. Il l’aida, l’effleurant parfois de ses doigts. Et appuyant sur elle son ferme regard : Sans doute il avait le compliment facile. Pourtant, s’il n’en était pas prodigue ? Mais elle ne voulut pas s’appesantir et poursuivit sa marche pour échapper à sa pensée. Elle avait hâte de revoir le jour, le vrai jour. Tous ces personnages immobiles autour des salles, dans leur décor de lumière, la hantaient, la poursuivaient de leur regard de verre. Les figures de cire, muettes, figées dans les attitudes et sous les couleurs de la vie sans pourtant posséder la vie, lui inspiraient une sorte d’effroi, comme une mort fardée. Parfois, dans un cadre plus ample, sur une perspective plus profonde, s’ouvraient des scènes capitales, des reproductions de toiles célèbres : L’Entrevue du Camp du Drap d’Or, Le Sacre de Napoléon . Mais Lucette ne s’attardait pas, fuyait sur le parquet luisant. Et tout à coup elle eut un cri de stupeur ravie. Suave, fraîche, printanière, irréelle, une apparition surgissait devant elle. Par la grâce des lignes, le choix heureux des lumières et des nuances, le fini du détail, elle touchait à l’œuvre d’art. Et ce n’est peut-être pas une simple fantaisie, mais une prévision ... Oui, les grands admirateurs de Watteau lui prêtent des vues profondes. Il aurait pressenti les idées des philosophes du dix-huitième siècle, qu’il précédait de peu dans la vie. Et il n’aurait pas laissé une œuvre frivole, mais un acte de foi, une évocation d’une société future, affranchie de la souffrance, occupée seulement de son bonheur. Justement parce que ses personnages ne songent qu’à l’amour. Aujourd’hui, notre premier, notre plus pressant instinct est de nous subvenir. Mais si l’existence devenait facile et douce, l’instinct de lutte céderait le pas à celui de l’amour. Le souci d’aimer passerait au premier rang. Et cela est si vrai que, dès maintenant, les oisifs, les privilégiés, ceux qui n’ont plus à gagner leur vie, ne sont guère préoccupés que de l’amour. Dans les décors choisis que vous connaissez, ils réalisent les fêtes galantes. Ce sont des précurseurs, d’heureux précurseurs ... Lucette rêvait, devant la vision délicieuse. Et il lui fallut, pour la rendre toute à elle-même, le beau jour doré de cinq heures et la voix proche de papa qui, mètre en main, discutait avec l’entrepreneur. Délibérée, elle remercia Chazelles et se félicita même du hasard de la rencontre. Ce n’est pas tout à fait le hasard, dit-il. Chez vos parents, j’ai su par votre père qu’il vous attendait. Et j’ai différé mon départ jusqu’à votre arrivée. Elle ne répondit pas et baissa la tête. N’était-ce encore qu’une galanterie banale ? ils n’étaient l’un pour l’autre que des indifférents. Elle aimait, elle était aimée, et le reste importait peu ... Tout de même, cette petite phrase tombée dans sa vie venait d’y jeter ce ferment d’inquiétude et d’intérêt, de piquant et de trouble : l’alerte. Les soirs qui suivirent, son retour aux Barres, Lucette, avant de s’endormir, revoyait des figures de cire dans l’obscurité. Elles se dégageaient peu à peu, sortaient des tentures, s’affirmaient, très claires, reconnaissables. Puis, au bout d’une semaine environ, ces visions disparurent. Mais elle les ravivait, le jour, par le souvenir, en fermant les yeux. Dans ces moments-là, elle songeait : « Tout de même, j’ai un secret ... » La phrase ambiguë de Chazelles au moment du départ. Un secret si menu qu’elle n’avait pas scrupule à le garder. Avait-elle raconté à son mari l’aventure de Turquois ? Que de fois une femme, pour peu qu’elle ne soit pas trop laide, sent passer sur elle une rapide convoitise ! Mais la pensée d’avoir un petit secret l’amusait, l’animait comme un jeu. Elle se rappelait ces enfants qui vont enfouir un joujou dans un coin de jardin, pour la joie d’avoir une cachette, d’être seuls à la connaître, de déterrer de temps en temps leur humble trésor, de le découvrir ... Cependant un jeu n’emplit pas la vie, pas plus que le petit grain sonore n’emplit le vide du grelot. Et Lucette retombait à sa langueur inquiète, son attente vague et sans objet. Peut-être tout simplement les lourdes chaleurs de l’été, la solitude des champs ? Elle se désespérait de ne prendre goût ni aux besognes, ni aux distractions qu’apportaient les jours : les soins de la maison, les promenades avec Mme Turquois. Il lui semblait que les aiguilles aux pendules, le soleil au ciel ralentissaient leur marche. Et, déçue de la longueur du temps, elle s’étonnait : « Qu’est-ce que cela peut me faire ? Elle inventait des étapes, pour couper les journées. Elle en arrivait à désirer avec impatience l’heure des repas. Et quand elle se mettait à table, elle mangeait à peine et sans plaisir, la gorge bloquée. Sa crainte d’alarmer son mari, lorsqu’elle sentait sur elle son regard attentif, parvenait seule à forcer un instant sa répugnance. Un soir d’août, après dîner, ils goûtaient tous deux la fraîcheur sur la terrasse, après une journée de fournaise. Il faisait un clair de lune à pleurer. La façade aux volets clos était toute blanche, comme sous un crépi neuf. Le parterre scintillait, mouillé de clarté. Et les bois lointains semblaient de brume blonde. Dans la vallée, passaient les grands rapides de nuit, échappés de Paris deux heures plus tôt. Leur crinière de fumée s’embrasait des reflets du foyer. Tous les wagons étaient encore illuminés. Et la longue fusée glissait dans la nuit transparente. Ils emportaient tous ceux qui partaient pour la Côte, pour l’Italie, pour l’Afrique, l’Extrême-Orient ... Que d’ambitions, d’impatiences, que de rêves, que de déchirements ... Paul, assis près de Lucette, lui prit la main. Si doux que fût le geste, elle sursauta, réveillée. Il lui demanda, presque humblement : Et comme elle ne répondait pas tout de suite, il poursuivit sans attendre : Il me semble que tu changes, depuis quelque temps ... Qu’est-ce que tu vas imaginer ? J’ai si peur que tu ne t’ennuies ... As-tu un désir, un caprice ? La vie ici ne te plaît peut-être pas ? Je suis si heureux de te faire plaisir. Dis un mot, fais un geste, un signe ... Elle fut inondée de gratitude et de tendresse. Elle régnait sur ce royal domaine. D’une croisière entreprise avant sa grossesse la Norwège, retour par l’Écosse elle gardait un souvenir trépidant de cinématographe, l’impression d’être perdue dans toutes ces chambres neutres d’hôtel, d’étouffer parmi ces races de langage et de mœurs inconnus, d’être comme transplantée sur une autre planète. Je t’assure, dit-elle, je n’ai besoin de rien. Il insista, lui pressant les mains : Alors, pourquoi n’es-tu plus la même ? Voilà des semaines que je tourne et que je retourne cette question dans ma pauvre tête. Voir cette ombre dans tes yeux, et ne pas savoir ce qui se passe là, derrière ton petit front ... Lucette, ma Lucette, je t’en supplie, dis-moi ce que tu as. Tout vaut mieux que le silence. Électrisée de franchise et d’abandon, elle descendit encore en elle. Elle ne trouvait rien, rien de précis, rien d’exprimable : D’un élan, il glissa presque à ses pieds : Lucette, ma Lucette adorée, tu es tout pour moi, vois-tu, ma raison de vivre. Et la seule pensée que tu pourrais t’éloigner de moi ... Je t’aime tant, je t’aime tant ... Elle lui jeta les bras autour du cou. Soulevée du désir violent et confus d’être protégée par lui, rivée à lui, d’être dans ses bras comme dans une prison heureuse, elle balbutiait : Moi aussi, je t’aime, je t’aime. mon aimé, sois mon refuge, garde-moi, prends-moi ... La tête renversée, les yeux emplis de la nuit blonde, elle souhaitait, elle ne savait quel miracle qui éternisât l’instant, quel vertige à faire crouler sur elle les étoiles ... Mais lui, toujours agenouillé, releva vers elle son visage illuminé de joie et de clarté, frappé d’extase. Puis, lui prenant les mains, il les couvrit religieusement de baisers. Lucette n’aspirait pas au retour à Paris. Sûrement, elle ne parviendrait pas à secouer, par une vaine agitation, sa lassitude inquiète. Dès lors, à quoi bon changer ? D’avance, les rites de l’hiver l’excédaient. Un jour, devant sa mère les Savourette passaient aux Barres quelques semaines d’automne elle laissa percer sa répugnance. Les deux femmes étaient assises dans l’ombre du rond-point. Mme Savourette travaillait à son éternelle broderie. Lucette venait d’achever la lecture des journaux, tout bruissants déjà des « premières » prochaines. Après tant d’autres, elle déplora le vide de l’existence selon le monde. Mais l’excellente Mme Savourette ne fit que rire au refrain. Son solide optimisme à vue courte tenait Lucette pour la plus heureuse des femmes. Je te conseille de te plaindre ! Je ne me plains pas, repartit Lucette. Mais je constate que les usages nous ont tracé la vie la plus plate, la plus fastidieuse. Comment y jeter un grain d’intérêt ? M’occuper plus de ma fille ? Nous devons, à la rentrée, lui donner une nurse. Un peu pour faire comme les autres, beaucoup parce que cette Anglaise saura mieux l’élever que je ne le ferais moi-même. Mais j’aurai encore moins qu’aujourd’hui le droit d’y toucher ... Quand on ouvre un livre nouveau, on croit l’avoir déjà lu ... S’attacher à une œuvre bienfaisante, ou sociale ? Il suffit d’écouter les femmes qui s’y donnent pour s’apercevoir que ce sont des nids d’intrigues, où l’on convoite surtout des palmes ou de pauvres petits titres de trésorière ou de vice-présidente. A part quelques illuminées, bien entendu. Mais je n’ai pas la foi ... Travailler, produire une œuvre d’art ? Mais cela ne souffre pas la médiocrité. Sinon, on retombe dans l’ouvrage de dames, le papillon de corne ou la boîte d’étain repoussé. Et je n’en ai pas ... Mme Savourette écarta ses bras courts : Mais n’as-tu pas ton mari ?... Tu te plaindrais, toi qui as le tien tout le temps, qui peux t’intéresser à ses travaux !... Rien ne m’a préparée à les suivre ... Mais, cependant, elle restait frappée par cette simple remarque. Une fois de plus, elle s’étonna de la béatitude où vivait sa mère. En voilà une qui pourtant n’avait guère son mari ! Ses travaux d’architecte l’appelaient sans cesse au dehors, sur les chantiers, chez ses clients. Et même quand ils étaient ensemble, ne gardait-il pas l’habitude de coqueter, de lancer sa manchette à l’assaut dans toutes les directions ? Son cas était encore plus extraordinaire. Son « homme » disparaissait des mois entiers, s’affichait avec d’autres femmes. Pourtant elle lui restait passionnément attachée. Comment pouvaient-elles se satisfaire de ces bribes d’affection qu’on leur jetait au passage, quand elle-même, qui ne quittait pas son mari, qui l’aimait, qui en était aimée, restait obscurément mécontente ? Était-elle donc une petite créature insatiable, une façon de monstre ? Mais à quoi bon appréhender l’avenir, puisqu’il ne se réalise jamais comme on l’imagine ? Il est rarement redoutable pour les raisons qui le font redouter. Dès la rentrée, la vie, dans le petit hôtel du Champ-de-Mars, prit, sous une influence nouvelle, une allure, une direction toutes différentes de celles que prévoyait Lucette. Après d’innombrables formalités, le Musée Suffren était enfin autorisé à entrer en possession des bijoux et des aquarelles dont Paul Duclos désirait le doter. Il fallut régler la disposition des vitrines et des tableaux, la mise en place des précieux objets, le libellé des inscriptions. Ce fut, tout octobre, entre le conservateur et le donateur, un continuel échange de vues. Et très vite, Chazelles devint un des familiers du logis. Jusqu’alors, Lucette et son mari ne profitaient pas de toutes les occasions de sorties que leur offraient leur fortune et leurs relations. Au fond, bien qu’il fût toujours prêt à suivre sa femme, à servir ses moindres caprices, Paul était surtout attaché à son foyer, au sanctuaire que divinisait sa Lucette. Et elle-même se sentait trop médiocrement attirée au dehors pour chercher à l’entraîner. Sa situation actuelle et les camaraderies qu’il avait gardées dans la politique et la littérature lui ouvraient toutes les portes. Ses poches étaient toujours gonflées de cartes d’exposition et de coupons de loge. Très averti, très friand, très expert, c’était le guide rêvé, le guide qui aime ce qu’il montre. Il eut vite fait de stimuler la curiosité de ses nouveaux amis. Il avait des « C’est à voir », des « Il faut avoir entendu ça » péremptoires, sans réplique. Et on allait voir, on allait entendre. La pièce légère et la grave audition, la fine chanson de Montmartre et la grosse séance de la Chambre, les petits Salons et les grandes Premières, tout ce qui éclate et mousse à la surface de Paris. Voilà sans doute ce qui lui manquait : une vie plus animée, plus pailletée, à tout prendre plus intéressante. Et Paul suivait la course, ravi, puisqu’elle y prenait plaisir. Afin de remercier Chazelles de ses complaisances, ils le retenaient à dîner, à souper dans les restaurants où la mode avait décidé qu’on mangeait le mieux, cette année-là. Et c’était plaisir de voir ce gourmet délicat estimer le velouté d’une sauce, la fraîcheur des huîtres, le bouquet d’un vin. prononçait-il gravement en élevant son verre. Il plaisait par sa manière avenante, énergique, de pressurer ainsi les choses, d’en extraire le suc et le parfum, la sève et la moelle. Il prenait sur Lucette une influence qui grandissait chaque jour. Elle ne s’en dissimulait pas les progrès, mais un moment vint où elle n’osa plus les avouer. Parfois, seule avec son mari, elle arrêtait sur ses lèvres la phrase qu’elle avait déjà prononcée mentalement : « Il faudra que je demande à Chazelles ... » Car il se tenait dans les bornes d’une camaraderie tendre. Jamais de ces compliments qui gênent, de ces frôlements qui insistent. Rien qui rappelât même la phrase ambiguë qu’il avait risquée au sortir du Musée Suffren, l’été précédent. Cette réserve en arrivait même à l’intriguer. Elle souhaitait de le mieux connaître. A en juger sur de rapides aperçus, comme cette visite au Musée, ou la journée d’Issy, vingt autres occasions semblables en deux mois de sorties ensemble, il devait avoir sur toute la vie, en tous sens, des opinions, des idées à lui. Elle aurait voulu pouvoir le consulter à loisir. Et voilà qu’un soir de théâtre, pendant un entr’acte, sur le bord de la loge son mari au fond Chazelles, cessant un moment de lorgner la salle à travers sa jumelle, dit en souriant, à mi-voix : Vous ne trouvez pas irritant, à la fin, de ne pouvoir jamais échanger que vingt mots qu’on serre entre ses dents ? Une amitié comme la nôtre a besoin, de temps en temps, de s’exprimer un peu en liberté. Pourtant, il n’avait fait qu’aller au devant de son secret désir. Elle répondit des mots vagues, balbutiés, dans le brouhaha de la fin de l’entr’acte. Mais longtemps, dans la nuit, elle essaya de saisir l’intention cachée sous les mots. Le lendemain, en s’éveillant, ce fut d’abord de cette énigme qu’elle reprit conscience. Quel imprévu tombé dans sa vie ... Ce n’était plus le frêle grelot qui tinte, mais la sonnerie drue, qui ne cessait pas, le signal, attirant et troublant, qui annonce quelque chose qu’on ne voit pas encore. Dans le prolongement de la rue Guersant, au delà des fortifications, entre le Neuilly habité toute l’année et la cité ouvrière de Levallois, s’ouvre un éventail de larges avenues bordées de villas closes l’hiver, et blotties au fond de jardins. C’est au long de leurs grilles désertes que Lucette, cédant aux instances de Chazelles, se laissa entraîner vers cinq heures d’un soir hâtif de décembre. Le voisinage de la maison de ses parents, où elle s’était arrêtée un instant, avait guidé son choix. Même reconnue dans l’ombre, elle saurait expliquer sa présence dans ce quartier. Chazelles la rejoignit après la sortie de Paris. Il la remercia dans sa manière chaude et sobre. Puis il marchèrent côte à côte, sans qu’il tentât de lui prendre le bras. Et leur causerie était dégagée comme leur attitude. Tout juste un peu plus d’aise, d’expansion et d’intimité que dans un salon. A peine, de temps à autre, croisaient-ils un passant pressé. A un moment, cependant, ils tombèrent sur une maison de santé, dont toutes les fenêtres étaient éclairées et devant laquelle stationnait une file d’autos et de voitures. Ils s’intéressaient au site, à mesure que leurs yeux s’accoutumaient à l’ombre. Ils s’arrêtaient devant les grilles, cherchant à distinguer les façades à travers les jardins dénudés. Leurs volets clos leur prêtaient un air tragique et romanesque de maisons de crime ou d’amour. Il voulut reconnaître une villa italienne, dont le faîte était fleuronné d’une terrasse. Un cottage anglais, dont les murs blancs étaient barrés de poutres apparentes, sous de hauts toits de chaume. Un Trianon deviné dans un parc du plus pur dix-huitième siècle. Et Lucette trouvait un attrait de mystère et d’inconnu à ce voyage de découverte, dans la nuit. Ils le reprirent quelques jours plus tard, mais cette fois le poussèrent plus loin, jusqu’à la Seine. Là, brillait une énorme usine toute en vitrages, un palais de verre illuminé dans la nuit, bourdonnant d’un bruit de machines, puissant et grave comme un grondement d’orgue. Des échappements de vapeur haletaient au ras des toits. Sur le quai, l’obscurité semblait plus profonde, en contraste avec ces verrières flamboyantes. Des ouvriers, qui sortaient des ateliers proches, passaient en groupes noirs et silencieux. En face, s’allongeait une île basse, où des lumières rares clignotaient aux fenêtres des guinguettes, entre les arbres nus. Au loin, sur le pont d’Asnières, les trains passaient en tonnerre et reflétaient dans l’eau sombre leur sillon en fusée. Et soudain, Lucette se sentit prise aux épaules, embrassée. D’instinct, dans un sursaut de surprise, elle détourna la tête. Des lèvres chaudes sous la rudesse de la moustache butinaient sa joue, cherchaient sa bouche, la trouvèrent. Alors, dans la félicité sourde d’être vaincue, elle s’entr’ouvrit au baiser gourmand, profond, nouveau, qui la pénétrait. Elle sombrait, lourde à mourir, à croire que la terre cédait sous elle. Et rien ne lui survivait que l’espoir de descendre encore plus avant, de s’engouffrer, de s’anéantir dans du bonheur inéprouvé. Et désormais, chaque fois que d’un mot, d’un signe, il lui demandait de la rejoindre là-bas, elle y courait, poussée par ce besoin enragé de s’enfoncer dans du mystère, dans de l’inconnu, dans de l’ombre, de toucher à elle ne savait quelle apothéose d’allégresse, comme elle avait découvert, au bout de sa course, le grand palais de féerie, éclatant dans la nuit, lumineux et sonore. Mais le but reculait devant elle. Au fond des baisers, elle ne trouvait pas l’oubli délicieux. Le tête-à-tête n’était plus qu’une torture. Encore grisée d’un reste de vertige, dans la clarté des lampes et parmi ses objets familiers, elle se demandait d’abord si c’était bien elle qui venait d’errer dans ce pays d’ombre et de donner ses lèvres à l’autre. Elle s’étonnait, avec une sorte d’orgueil malsain, qu’on pût ainsi cacher tout un pan de sa vie, dissimuler sa pensée sous son front. S’informait-il, toujours délicatement courtois et discret, de sa journée, de ses parents ? A peine pouvait-elle s’arracher les mots de la gorge. Ou bien, il la félicitait de sa belle mine, prenant pour les couleurs de la santé le feu qui lui brûlait encore les joues. Alors la honte, la pitié tendre l’envahissaient. Elle aurait voulu se jeter à genoux devant lui. Toutes ses attentions lui faisaient mal comme des reproches. Toutes ses caresses la déchiraient de remords. Et quand Chazelles était entre eux, sa présence ne faisait que lui rendre plus sensibles et plus odieux le mensonge, l’indigne comédie, la duperie. Malgré tout, avant tout, elle aimait son mari. Que cherchait-elle donc dans cette aventure ? Pourquoi en courait-elle les risques ? Alors, elle décidait de briser net, de s’arrêter à temps sur la pente. Mais le lendemain, elle retournait, dans l’ombre, au palais de verre. Elle ne pouvait pas résister à la force qui l’attirait. Elle ne trouvait pas de point d’appui. Qui donc pourrait la retenir ? Comme sa sœur lui manquait ... Si elle l’avait sentie toute proche, peut-être eût-elle trouvé, sous la menace du péril, le courage de s’ouvrir, de lui demander aide et secours. Même, si son voyage eût duré les six mois convenus, son retour eut été imminent. Mais elle le retardait, de quinzaine en quinzaine. Ses lettres exubérantes s’en excusaient : « Tu comprends, ma chérie, l’occasion ne se retrouvera plus, plus jamais. En tout cas, j’aurai passé le bel âge ... Alors, je la fais durer, je l’allonge. Toi, tu ne peux pas savoir. C’est toujours vacances, pour vous deux ... » Parfois, Lucette était tentée de lui câbler : « Reviens ». Un aveu spontané, d’une fille à sa mère, n’était pas possible. Il aurait fallu que Mme Savourette s’alarmât, fût déjà sur la voie de la vérité. Mais elle était si loin de la soupçonner, du fond de sa quiétude ... Elle ne voyait assidûment que Mme Turquois. Et celle-là était trop absorbée par ses propres soucis. Chaque fois qu’elles se rencontraient, la malheureuse se répandait en larmes et en gémissements. Son mari, décidément aux mains de Mme Evenon ; la délaissait plus que jamais. Même plus de ces retours où il savait se faire pardonner ses escapades. Et quand, pour la première fois de sa vie, elle avait risqué une plainte, il en avait pris prétexte pour claquer les portes, quitter le logis, s’installer à l’hôtel. Rongée, ravagée, Mme Turquois décidait un jour de divorcer, d’en finir avec une situation humiliante et fausse. Le lendemain, elle y renonçait, se résignait à l’attente, à l’éternelle attente de l’amante soumise. Et elle en venait à se féliciter de s’occuper encore de lui, d’entretenir et de vérifier les vêtements qu’elle lui faisait parvenir, comme si ce lien trivial les eût encore unis. Certes la malheureuse n’était guère en état de prêter un appui, de donner un conseil. Et les promenades du soir continuaient. Maintenant, ils exploraient, étendaient leur domaine. Ils s’enfonçaient dans des ruelles obscures et sinueuses, s’arrêtaient soudain devant des avenues éclairées, sillonnées de trams, ou devant ces rues vides, toutes blanches de globes électriques, qui découpent au cordeau la cité automobile de Levallois. Le sens de l’habitude est si puissant, qu’ils saluaient au passage, d’un regard amical, des points de repère devenus familiers : un portail dont l’auvent rustique abritait deux gros lampadaires ; une petite fenêtre toujours éclairée, aux vitres revêtues de photos sur verre ; un sinistre débit du bord de l’eau, dont le comptoir était fait d’une barque renversée. Elle prêtait du charme, de la poésie, de la beauté aux moindres recoins du décor, dans son furieux besoin d’ennoblir et d’exalter l’aventure. Car elle voulait s’absoudre au nom de l’amour, du plus grand amour. Comment expliquer autrement cette force irrésistible qui, l’éloignant de l’un, la poussait vers l’autre ? De même qu’il avait prononcé, les mots qu’on espère, il était celui qu’on attend. Un jour de janvier qu’ils avaient rendez-vous à la porte Guersant, la neige s’abattit en tempête dès le matin, fondit l’après-midi et transforma la ville en un cloaque de boue glacée. Lucette pensa que Chazelles renoncerait à la promenade. Cependant, comme elle avait passé la fin de la journée près de sa mère, elle parcourut à pied la courte distance qui la séparait de la poterne. Tout en suivant le petit sentier que les pas avaient à peu près déblayé au milieu du trottoir étroit, elle s’étonnait et se dépitait de n’être pas plus affectée par la perspective de ce contre-temps, d’en éprouver autant d’espoir que de crainte. Il en était ainsi chaque fois qu’elle attendait Chazelles, chaque fois qu’il arrivait en retard de quelques minutes au rendez-vous. Tant mieux, s’il ne venait pas. Ce serait un signe du sort. Elle s’en autoriserait pour ne plus venir à son tour. Puis, apercevant de loin sa robuste carrure, sa cape de feutre et son long manteau noir, elle s’avouait que le voyage dans l’ombre lui eût manqué, qu’elle en subissait toujours le trouble attrait. Et elle déplorait d’être ainsi partagée. Elle aurait voulu se jeter au gouffre d’un élan, d’une ardeur. Et comme elle s’apprêtait à revenir sur ses pas, un taxi, dont les pneus labouraient la neige fondante, vint ranger le trottoir devant elle. Il retint la main de Lucette : Vous ne pouvez pas rester dans cette boue. Et quand il eut refermé sur elle, le chauffeur partit sans demander d’adresse. Nous y serons toujours mieux qu’ici. Nous recommencerons la visite de cet été. Nous ferons un pèlerinage à Watteau ... En effet, ils traversèrent à nouveau les salles vides et sonores, au parquet luisant, sous le regard des figures de cire figées dans la lumière crue de leurs loggias. En effet, ils s’arrêtèrent un instant devant l’exquise vision de L’Embarquement pour Cythère . Seulement, Chazelles ouvrit la petite porte qui, par un escalier intérieur, donnait accès à ses appartements. Et, de la parole et du geste, il l’attira. Cela, elle l’avait prévu, dès qu’elle avait su où les emmenait la voiture. Là même, tandis que la crainte d’être reconnue la rejetait au coin le plus obscur et l’éloignait de son compagnon, elle avait prévu qu’il chercherait à l’entraîner, et qu’elle céderait, qu’elle ne trouverait pas en elle la force de résister ; que la voix mauvaise, sortie du plus secret de son être, s’élèverait plus impérieuse que jamais, étoufferait tous les appels de sa raison. Tout cela, elle se l’était dit. Et elle se le répétait dans l’étourdissement de la course parmi les figures de cire, dans l’escalier obscur et tournant, dans l’étreinte plus pressante de son guide. Elle entendait à peine les paroles qu’il lui murmurait à l’oreille, ses explications rassurantes : ils étaient seuls, son domestique absent ; il voulait seulement lui faire visiter son logis ... que lui importait toutes ces petites ruses, et tous ces biais et ces hypocrisies ... Il lui fallait toucher le but, toucher le fond. Elle aurait au moins le courage et la franchise de s’obéir. Et, dans un retournement de sa nature, un total abandon de sa réserve qui trahissaient bien son impatience et sa tension, avec la crâne audace du plongeur qui sème en deux temps ses vêtements sur la rive, elle se jeta au bonheur. Mais le plongeur, dès qu’il a touché le fond, remonte, d’un coup de talon, vers la lumière, vers le ciel. S’il risque chaque fois sa vie, il goûte en retour cette joie de résurrection. Au plus creux de la chute, il trouve l’essor. Et Lucette ne trouva pas l’essor. Elle l’appelait pourtant, de tous ses nerfs tendus, de tout elle-même. Les yeux rouverts, elle ne mesurait que la hauteur dont elle était tombée. Elle restait au fond de l’abîme, perdue. Cette mélancolie qui l’avait effleurée au lendemain de son mariage, et que la mystérieuse association des souvenirs liait pour elle aux aboiements de la meute, aux hurlements de la sirène, l’enveloppait maintenant, lourde, écrasante, aggravée du poids de la faute inutile. « Ce n’est que cela ... » Elle ne le pensait plus dans l’ignorance et le trouble de l’initiation toute fraîche. Mais dans la déception consciente de la femme qui a cru se dépasser, d’un élan coupable, et qui retombe aux mêmes bornes. Elle refit le pèlerinage à Watteau, reprit le petit escalier obscur et tournant. Elle ne renonçait pas à l’espoir d’oublier sa faute dans le plus grand bonheur. Elle s’acharnait à sa poursuite passionnée, voulant trouver, dans sa frénésie même, la preuve qu’elle aimait. Elle refusait de se laisser arrêter par ces mesquines entraves qui avilissaient pourtant leurs rencontres : ce souci, nouveau pour elle, d’éviter la maternité, ces habitudes minutieuses et exigeantes de son amant ... Il était joli, le coup d’aile ... Et cependant, elle le sentait bien : si elle avait aimé, rien ne l’eût sali. Au moins, ces promenades presque innocentes, dans l’ombre, lui eussent laissé un souvenir charmé. Tandis qu’elle évitait même de passer à Neuilly, de revoir au plein jour les étapes du voyage. Et, par moments, elle en venait à souhaiter qu’un incendie rasât cette banlieue, qu’il n’en restât plus de trace. Non, elle n’avait pas l’excuse d’aimer. Elle se rendait compte qu’il avait profité de l’occasion offerte, qu’il avait étendu vers elle une main d’amateur et de dilettante, qu’il l’avait prise, aspirée comme sa cigarette, une pauvre chose qui brasillait sans flamme, et dont il ne restait qu’un peu de cendre et de fumée. Ils étaient loin de la passion, de la vraie passion en rafale, devant qui tout se courbe et s’incline ... La passion d’une Mme Turquois qui, un jour, tombant frémissante chez Lucette, annonçait ensemble la grave maladie de son petit garçon une inquiétante scarlatine et le retour de son mari. Il était accouru aux premiers symptômes du mal. Et, implorant du médecin un miracle, prêt à supplier à mains jointes lui, le jovial sceptique une intervention divine, il n’était plus, au chevet du petit malade, qu’un pauvre être affolé, en suspens, sans direction, déboulonné, pour qui les aventures ne comptaient plus, n’existaient plus, et qui n’ouvrait même pas les lettres de Mme Evenon. Et le tragique, dans le récit de cette femme, c’est qu’on la sentait à la fois déchirée par la crainte de perdre son enfant et si heureuse de retrouver son mari ... Sous son angoisse de mère, perçait sa joie d’épouse, d’amante. Au moins, celle-là savait ce qu’elle voulait. Tandis qu’en elle, quel affreux désarroi ... Naguère, au temps de ses promenades dans Neuilly, elle souffrait de toutes les attentions, de toutes les ferveurs de son mari. Elle croyait qu’il n’était pas de plus cruel petit supplice. Maintenant qu’elle s’était donnée toute, la torture devenait cent fois pire. Chaque fois que Paul s’approchait pour l’embrasser, la prendre, elle était tentée de reculer, de se refuser, parce qu’elle se jugeait indigne de ses caresses, parce qu’elle se révoltait à la pensée du partage. Et elle était arrêtée dans sa retraite autant par la crainte d’éveiller les soupçons de son mari que par un grand besoin de tendresse humiliée. Mais quelle malpropreté, quelle profanation ! Un soir qu’elle était en voiture avec Chazelles, car elle s’enhardissait à parcourir ainsi la ville, par un maladif désir de provoquer le danger, de corser l’aventure, elle vit Paul ... Il cheminait doucement au long du trottoir. Il lisait un journal, à la lueur des réverbères et des devantures. Et si confiant, si loin de soupçonner qu’elle le frôlait presque aux côtés de son amant ... D’abord, elle eut peur, la peur instinctive d’être surprise. Mais surtout un attendrissement infini la bouleversa, fait de remords, de pitié, d’attachement. Là, plus peut-être encore qu’aux bras de l’autre, elle prit conscience de le tromper, de le trahir. Elle fut tentée d’ouvrir la portière, de s’élancer, de le rejoindre, de lui demander pardon, en pleine rue, à genoux. Et dans ce moment, elle n’éprouvait pour son amant que de la haine, cette haine où l’on confond le complice et la faute. Mais la voiture était passée ... La vie, de ce soir-là, lui devint intolérable. Elle ne parvenait pas à se détacher complètement de Chazelles, à résister à toutes ses sollicitations pourtant attiédies. Elle s’acharnait à faire jaillir l’étincelle. Il lui en coûtait trop de reconnaître décidément qu’elle n’avait obéi qu’à de la curiosité, à du vice. D’ailleurs, eût-elle achevé de rompre, le passé n’en subsistait pas moins. Et, en même temps, le mensonge lui pesait tellement que parfois elle ouvrait la bouche pour tout avouer à son mari. Oui, avouer, au risque des pires cataclysmes, avouer pour sortir du bourbier, pour en finir ... Puis, par un télégramme, Zonzon annonça ferme son retour pour le milieu de Mars, dans une huitaine. Et, au contraire, Lucette ne voyait plus en sa sœur qu’un juge trop clairvoyant qui saurait lui arracher la vérité, sans pouvoir l’absoudre. Elle se débattait ainsi, dans une angoisse croissante, quand Mme Turquois lui annonça la convalescence de son petit garçon et son départ pour Brûlon, où le changement d’air achèverait de le rétablir. Je vous tiendrai compagnie quand M. Elle sautait sur l’occasion, sans songer plus loin. Échapper à Chazelles et à son mari, à la faute et au remords, retarder du même coup le premier regard de Zonzon. Et là-bas, dans la retraite, dans la solitude, prendre une résolution. Ce que Lucette allait être surprise et contente ... Une idée de Zonzon, de tomber chez sa sœur, sans prévenir, au saut du train. On ne l’attendait que le lendemain. En empruntant la ligne de paquebot qui touche à Cherbourg, elle avait pu gagner un jour sur son horaire. Dès la gare, après une nuit de chemin de fer, sans passer chez elle, sans se débarrasser même de la suie du wagon, encore roulée dans son cache-poussière, elle piquait droit sur le petit hôtel du Champ-de-Mars, dans la hâte de revoir Lucette et aussi d’oublier, près de sa meilleure amie, la fin du beau voyage, ces huit mois de grand jour et de liberté ... Le domestique, bienveillant mais fermé, lui répondit : Si Mademoiselle désire que je prévienne Monsieur. Lucette partie, sans son mari ? Je crois bien que je désire !... Elle suivit le valet de chambre jusqu’au cabinet de travail, où, dans la pleine lumière, Paul écrivait derrière des piles amoncelées de gros livres fleurant bon l’impression toute fraîche, le fameux ouvrage sur la Troade. Il se leva, courut à elle. Mais sous les mots de bienvenue, de surprise, et de fête, dans sa poignée de main trop nerveuse, perçaient sa gêne et sa préoccupation. Qu’est-ce qu’on m’a dit : Lucette n’est pas là? Il s’assit derrière son bureau, comme s’il eût voulu retrancher son trouble derrière ses livres. Et la voix mal assurée : Lucette est partie pour les Barres, depuis cinq jours. Zonzon s’était laissée tomber dans le fauteuil qu’il lui avait avancé : Oui, le petit garçon de Mme Turquois a eu cet hiver une fièvre scarlatine très violente. Dès que l’enfant a été transportable, sa mère l’a emmené à Brûlon, pour le changer d’air, hâter la convalescence. Lucette a exprimé le désir d’assister son amie, au moins pour quelques jours. Elle a confié Paule à sa grand-mère Savourette ... Elle aimait trop Lucette pour s’arrêter à de vains scrupules de discrétion. Voyons, voyons, qu’est-ce que c’est que cette histoire-là? Ses traits ne cachaient plus son inquiétude : Écoutez, Suzanne (Il s’obstinait à ne pas l’appeler Zonzon, malgré ses reproches). Je ne veux pas feindre avec vous. Au surplus, j’étais résolu à me confier à vous. Et seule votre arrivée imprévue m’a pris de court. Les choses se sont bien passées comme je viens de vous le dire. Lucette ne m’a pas donné d’autres raisons de son départ. Mais je sens, je suis sûr qu’il y en a d’autres. Et je comptais vous demander de m’y aider. La pensée qu’il y a entre nous quelque chose de caché, nous qui vivions si confiants, si unis, cette pensée-là surtout maintenant que je l’exprime, que je la précise dans des mots me bouleverse à un point que vous ne pouvez pas imaginer. Enfin, demanda Zonzon, elle est partie à la suite d’un incident quelconque ? Vous lui avez offert de l’accompagner, naturellement ? Dès qu’elle m’a fait connaître son intention tenez, c’était un soir, après dîner, dans ce bureau je lui ai tout de suite proposé de la suivre. Elle a aussitôt cherché à m’en détourner. Ma présence à Paris était nécessaire. C’était son rôle et non le mien ... Alors, elle m’a avoué que nous étions beaucoup sortis, que l’hiver l’avait fatiguée, qu’elle avait besoin de faire une retraite, une cure de repos. Bref, elle m’a supplié de la laisser partir seule ... Cela a été notre premier froissement, notre premier assaut. Et puis, j’ai fini par céder ... Je crois avoir quelque énergie, mais j’ai toujours plié devant elle, tant il m’était doux de lui faire plaisir. Cette fois encore, j’ai reculé, j’ai rompu. Mais non sans surprise, sans révolte, ni sans chagrin ... Elle n’avait pas un malaise quelconque ? Elle n’était pas dans une mauvaise disposition ? Avec les femmes, est-ce qu’on peut jamais savoir jusqu’où le corps réagit sur l’esprit ?... Il répondit, en homme qui a ressassé ses inquiétudes : A peu près depuis votre départ, son humeur a changé. Voyez-vous, il me semble que rien ne m’échappe, sinon de sa pensée, au moins de son apparence, tellement je vis pour elle, les yeux sur elle. Eh bien, cet été elle m’a paru lasse et triste, par périodes. Elle perdait cet entrain contenu, vous savez, où se mêlent si joliment sa réserve et son ardeur. Je l’ai interrogée, je lui ai offert de choisir des distractions. Elle m’a juré qu’elle n’avait rien, qu’elle n’avait besoin de rien. J’ai attribué son malaise à la saison. Notre hiver a été en effet assez animé, assez épars. L’agitation, le mouvement semblaient plaire à Lucette et je me gardais bien de l’enrayer. Elle était gaie, d’une gaîté un peu nerveuse, à éclats. Puis, peu à peu, elle s’est assombrie de nouveau, plus mystérieuse que jamais. Tour à tour elle avait des élans, des retraites, de ces imperceptibles, de ces abominables retraites où il semble que la peau se contracte sous la main qui l’effleure ... Jusqu’au jour où elle a saisi cette occasion de s’enfuir, oui, de s’enfuir ... Il se leva, fit quelques pas, les regards au tapis. Je vous en prie, Suzanne, rendez-moi un grand service. Vous vous aimez, toutes les deux. Vous avez une forte influence sur elle. J’ai peur de la froisser, de la refermer. Tenez, pendant ces cinq jours, la tentation m’a souvent pris de sauter seul dans mon auto, de bondir d’un trait jusqu’aux Barres, de lui crier : « Qu’est-ce que tu as ? » D’abord, j’ai promis de la laisser seule. Avant même qu’elle ne fronce le sourcil, qu’elle ne laisse échapper un signe d’ennui, je tremble que mon insistance ne l’excède. Et si au contraire elle me répond d’un mot de tendresse, alors je sens mon cœur se fondre et je n’ai plus envie que de la remercier, de lui rendre grâces, tout bas. Je ne peux pas parler devant elle. On ne parle jamais assez ... De nouveau il avait repris sa marche à travers le cabinet de travail. Et la noblesse de cette pièce, sa solennité de chapelle, son recueillement de sanctuaire, accusaient encore l’agitation, la misère de ce malheureux. Si vous saviez ce que j’endure. Parfois, il me semble qu’elle s’est éloignée de toutes façons, de cœur, de pensée comme de fait. A tout instant, je m’interroge : « Qu’est-ce que j’ai fait ? » ou : « Qu’est-ce que je n’ai pas fait ? » Je creuse, je creuse, et il y a maintenant en moi comme un trou noir sans fond, à donner le vertige ... Je comprends que ceux qui vont mourir trouvent la vie si passionnément bonne. On ne sent combien on aime un être que quand on est menacé de le perdre. Son visage, sa silhouette, ses gestes, sa voix, son parfum et mille petits détails qui faisaient mes délices, une inflexion, une expression, un pli de paupière, un coin de lèvre, la courbe de ses cheveux ... est-ce que je sais, moi ... Enfin, je ne suis plus qu’une loque, un vêtement vide et jeté sur un siège. Il posa sa main brûlante sur l’épaule de Zonzon : Suzanne, il faut que vous me la rendiez, que vous me rendiez la vie. Je remets notre sort dans vos mains. J’aime, j’admire votre force, votre santé morale. Si parfois, secrètement, votre belle audace m’a effarouché, la faute en est à l’éducation que j’ai reçue. Mais j’ai une confiance absolue en vous, en votre jugement. De vous, je suis prêt à tout entendre, à tout croire. Elle se leva, lui tendit la main : Je ferai ce que je pourrai. Tout en l’accompagnant jusqu’à la rue, il s’excusait de lui imposer ce surcroît de fatigue, après une semaine de paquebot, une nuit de train. Elle plaisanta, pour lui donner confiance : Je suis déjà en costume de voyage. Au fond, Zonzon était très alarmée. Et son inquiétude grandit pendant ces deux heures de wagon sous le ciel froid, parmi la campagne encore défeuillée, qui montrait la terre. Qui ne connaît, pour l’avoir éprouvé au moins une fois dans sa vie, ce supplice irritant de voyager sous l’oppression d’une énigme dont on attend la solution au but ? Énervé de vaine impatience, on accueille et on repousse cent hypothèses, on esquisse des plans qu’on efface ensuite. Et l’on sent dans sa tête la pensée tourner à l’allure et au rythme des roues sur le rail. Puis, l’anxiété de Zonzon s’avivait encore d’un scrupule. Ce trouble inconnu, mais évident jeté dans le ménage de Lucette, ce trouble qu’elle souhaitait passionnément de découvrir et de guérir, qui sait si elle ne l’eût point évité par sa présence ? Elle en aurait guetté les symptômes, chaque jour. Mais elle était partie, pour le beau voyage ... Est-elle donc vraie, cette loi d’équilibre qui veut que tout bonheur soit balancé par un malheur, de même que sur toute la terre, à chaque seconde, une naissance balance une mort ? A Sens, elle prit une voiture à la gare, pour franchir les quatre kilomètres qui la séparaient de Brûlon. Elle n’avait pas voulu annoncer son arrivée, afin de ne pas mettre sa sœur en défense. Mais elle regretta sa tactique, au cri presque douloureux, devant le visage presque terrifié de Lucette, accourue à la grille au coup de cloche. Et tandis qu’elles se jetaient sans paroles aux bras l’une de l’autre, Zonzon décidait de temporiser. Elle n’obtiendrait rien en brusquant l’attaque. Mais tu ne devais rentrer que demain ?... Comment as-tu su que j’étais ici ?... Zonzon l’entraînait vers le château : Cristi, ce que j’ai eu froid, sur cette route ... La pleine chaleur du calorifère dès le vestibule, la montée claire du grand feu de bois dans la bibliothèque, le thé fumant parfumé de citron, eurent vite fait d’épanouir la voyageuse : La première alerte et la première surprise passées, Lucette cherchait à se rassurer. Comment la présence d’un même être peut-elle inspirer à la fois tant de joie et de crainte ? Certes, malgré l’appréhension de la rencontre, malgré le tumulte que soulevait en elle la seule vue de sa sœur, Lucette était bien heureuse de retrouver sa grande, sa vaillante ... Et, en même temps, elle redoutait la clairvoyance de Zonzon. La solitude et la méditation ne l’avaient pas apaisée. En elle, c’était le même trouble qu’au premier jour, la même terreur de l’avenir, le même besoin de fuir la faute et le remords, de se fuir. pouvoir cacher, enfouir sa honte jusqu’à l’oublier. Et elle se terrait au gîte comme une bête malade qui tremble d’être découverte. Et voilà que Zonzon la relançait. Elle en venait à maudire cet ascendant, ce pouvoir presque magnétique que l’aînée exerçait sur elle. Lucette sentait en éveil cette tendresse de mère, ce flair subtil d’amoureuse, ce regard de médecin. Zonzon allait peut-être la trouver changée, lire la vérité dans ses yeux, sur ses lèvres, à quelque empreinte nouvelle laissée sur son visage ? Quand deux êtres chers reprennent contact après une longue absence, ils ne rentrent que lentement en possession l’un de l’autre. Une étrange pudeur les retient de se livrer trop vite, de se parler tout de suite cœur à cœur. Ils n’échangent d’abord que des propos neutres, en surface. Zonzon racontait des incidents du retour. On menait joyeuse vie sur le paquebot. La veille de l’arrivée, un peu trop émus de champagne et de cocktails des passagers n’avaient-ils pas erré en circuit le long des couloirs, à la recherche de leurs cabines, jurant qu’on avait changé les numéros des portes, ou retourné bout pour bout le navire ? Une sonnerie de téléphone retentit, drue et longue. Un raffinement de supplice pour elle, ces courtes causeries. Elle craignait toujours de s’y trahir. Au moins, quand on répond par lettre, on réfléchit. Même, dans une conversation face à face, on prend des temps ; la physionomie de l’interlocuteur avertit de ses intentions. Tandis que là, ce sont les voix toutes nues qui se croisent et se pressent, comme les épées dans un assaut. Justement, Paul n’avait pas téléphoné de la journée. Elle avait décroché l’écouteur de l’appareil posé sur la table : Les paroles claquèrent, toutes proches : Il lui sembla qu’elle se rétrécissait, tout le sang reflué au cœur en un bloc lourd. Et Zonzon qui la regardait, qui attendait. D’instinct, Lucette serrait les récepteurs contre ses oreilles, comme pour empêcher les mots de se répandre dans la pièce. Et si elle coupait net la communication ? Mais il était prudent de savoir ce qu’il voulait. Et puis, le geste intriguerait Zonzon. Elle y renonça et, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre indifférent : Dès qu’il l’eut reconnue à la voix : « Oui, votre mari m’a appris hier votre départ. Comment se fait-il que vous ne m’ayez pas averti ? Avant qu’elle eût achevé, il reprit : Permettez-moi d’aller vous voir là-bas ... avoir ces deux écouteurs rivés aux oreilles, la tête pleine à éclater de ce crépitement et, devant les yeux, ce témoin inoccupé, muet, espion malgré lui, qui, tout, naturellement, s’ingénie à comprendre l’entretien dont il n’entend que la moitié ... « Il faut absolument que je vous voie. On m’offre une trésorerie générale, à Draguignan. Je tiens à m’entendre avec vous ... Je prends le train demain matin. J’arrive à pied pour passer inaperçu. Par quels mots, comment lui refuser ? Ne lui avait-elle pas donné le droit de tout exiger d’elle ? Il croyait sans doute à quelque caprice. Car il ajoutait, d’un ton riant mais décidé : « Eh bien, si vous ne voulez pas, j’irai sonner à votre grille, et vous faire une visite ... A tout prix, il fallait l’empêcher de venir. Je vous dis que c’est impossible. D’ailleurs, je ne suis pas seule. Puis, certaine de l’avoir arrêté, elle balbutia un bref au revoir et raccrocha les récepteurs. Mais elle n’osait pas regarder sa sœur et s’attardait à sonner la fin de la communication. Elle n’eut pas le temps d’inventer. Et, en prononçant ce nom, elle se sentit rougir, rougir, envahie d’une onde de sang qui lui brûlait les pommettes, le tour des yeux, le front, une poussée d’autant plus violente qu’elle s’efforçait plus d’en refréner l’élan. Et, à travers cette brume rouge où elle aurait voulu disparaître, s’anéantir, elle entendit encore la voix maintenant soupçonneuse : Et il voulait venir te voir ici, te croyant seule ? Mais avant d’avoir pu trouver une réponse, elle se sentit happée par deux bras impérieux et tendres, pressée, blottie contre une chaude poitrine. Et la voix de Zonzon, ferme et douce comme l’étreinte : Ce n’est pas le moment de se dérober, de jouer à cache-cache. Nous n’avons pas le temps aujourd’hui. Il y va peut-être de ton sort, mon pauvre petit, de celui de ton mari, de ton enfant ... Je peux t’aider à voir en toi, à découvrir le mal, à le guérir. Tu n’as pas le droit de te taire. Parle, ma chérie, parle tout de suite. Zonzon l’entraîna vers un fauteuil, s’assit, la prit sur ses genoux, la berça : Tu penses bien que je ne vais pas te gronder, te faire des sermons. Le passé, ce n’est pas intéressant, puisqu’on n’y peut rien. Quand on s’est trompé de route, ce qu’il faut savoir, c’est où on est, et où on va. Et par une de ces déterminations soudaines qui nous semblent au rebours de notre caractère, qui parfois nous surprennent et nous emportent, brusquement Lucette se décida. Puisque sa sœur l’avait si vite devinée, à quoi bon s’épuiser en ruses et en mensonges ? Il faudrait, en effet, bientôt prendre un parti, choisir une route. Autant se fier au bon guide, lucide et sûr. Alors, le front niché dans le cou de Zonzon, elle goûta l’amer réconfort de la confession. Elle dit la journée d’Issy, la visite au musée, l’attente sans but, l’espoir sans objet, l’inquiétude sans raison, l’hiver tout pailleté, enfin tous les degrés de la descente, jusqu’à la chute, puis la déception secrète, l’odieux des gestes de l’amour sans l’amour, l’horreur du mensonge croissant avec le dégoût, enfin le besoin et l’occasion de s’enfuir ... Tout juste, de temps en temps, le « oui » attentif et réfléchi du docteur qui écoute son malade. Et Lucette avait vraiment l’impression d’être aux mains du médecin qui se renseigne, qui coordonne les indices, investit le mal, avant d’émettre un diagnostic. Même, lorsqu’elle acheva, lorsqu’elle se hasarda à relever la tête, elle crut voir aux yeux de sa sœur une lueur de divination, ce beau regard avivé auquel vient d’apparaître la vérité ... Et maintenant, que comptes-tu faire ? Tu ne peux pas rester ici indéfiniment. Ton prétexte va s’user, cette convalescence du jeune Turquois. Et surtout ton mari se lassera. Lucette s’étreignait les tempes, à deux mains : Je te jure que je ne sais pas. J’ai saisi l’occasion, je suis partie, comme le voleur traqué saute dans la voiture qui passe, sans savoir où il va, pour échapper, pour fuir ... Elle se leva, s’accouda à la cheminée. Les reflets du grand feu de bois dansaient sur le tapis. Tu n’as le choix qu’entre deux partis. Rentrer ou ne pas rentrer chez toi. Si tu ne rentres pas, si, par exemple, tu retournes rue Guersant chez nos parents, ou chez moi car je ne supposes pas que tu veuilles rejoindre ce Chazelles ton mari te relancera. Mais il y a des bornes. Qu’est-ce que tu lui répondras ? Il y a longtemps que j’y pense. Même si je rentrais à la maison, je ne pourrais pas vivre devant Paul avec ce perpétuel mensonge entre nous. oui, c’est stupide, ces scrupules tardifs. Il aurait fallu les avoir avant, n’est-ce pas ? Mais on n’est pas la même femme, avant et après. On ne sent l’étendue et le poids d’une faute que quand on l’a commise ... A quelque endroit que je me retrouve devant Paul, je ne veux plus ; je ne peux plus me taire. Il me chassera ou il me gardera. Je n’aurai plus rien de caché pour lui. Mais Zonzon l’interrompit, toute jetée en avant d’un geste de prière et de commandement : Ne fais pas ça, Lucette, ne fais pas ça !... Voilà le vrai point de vue. Les mobiles qui t’ont poussée, les suggestions auxquelles tu as obéi, il ne se les expliquerait pas. Il te jugerait d’après d’autres lois que celles qui t’ont menée. Les femmes ont des raisons que les hommes n’ont pas ... Et, fatalement, son arrêt serait injuste. Injuste en ses termes, injuste en ses conséquences ... Mais le pardon lui-même porte à faux parce que l’homme ne sait pas ce qu’il pardonne à la femme ! Et l’on ne pardonne bien que ce qu’on comprend bien. Encore une fois, les deux sexes ne parlent pas le même langage. Et cette mésentente, qui fausse le pardon, fausse aussi ses suites. Elle impose désormais à l’un et à l’autre des sentiments injustes, des tortures qu’ils n’ont pas méritées. Pour lui, l’orgueil blessé, l’amour flétri, la désillusion, l’amertume, le doute invincible. Pour elle, l’humiliation, le joug de l’indulgence. Pour tous deux, la piqûre continuelle des allusions que le hasard apporte, une vie en sursis, empoisonnée, gâchée ... Mais pourquoi courir le risque d’une telle existence, quand rien n’y contraint ? Pourquoi aller au-devant d’un jugement vicié d’avance ? Je serais mal venue, dit Lucette, de parler aujourd’hui de droiture et de probité. La probité n’est plus maintenant où tu la places. Vois-tu, il y a une loi qui nous régit inconsciemment : la loi du moindre effort. Eh bien, il y en a une autre qui doit nous régir consciemment : la loi du moindre tort. Au point où tu en es, le moindre tort que tu puisses faire à ton mari, c’est de le laisser dans l’ignorance. Il faut qu’il garde sa foi ... Tu ne penses qu’à toi ! Je sais, moi, je sais comment et pourquoi tu l’oublieras. Tandis que si tu parlais, la foi de ton mari en toi serait à jamais ébranlée. Pense donc un peu à lui, que diable ! Il t’adore mal, mais il t’adore. Si tu l’avais vu comme je l’ai vu, affolé par cette absence où il ne voit cependant qu’un caprice ou un malaise. Il vit à peine, avec des sursauts, comme une lampe qui baisse. Ce serait la dernière faute, la vraie faute. Seules, les lueurs changeantes du foyer les éclairaient toutes deux. Alors, dit lentement Lucette, tu es d’avis que je rentre et que je me taise ? Tout à l’heure, pendant que j’écoutais ton aventure, la vérité m’apparaissait lumineuse, transparente. Je lui voyais les dessous ! Et elle me conduisait au point où je t’amène. Tu le pourras, dit fermement Zonzon. Si tu parles, que te reste-t-il, quelle planche de salut, en dehors de la solution médiocre du replâtrage, du pardon ? Car ton mari t’aime trop pour le demander, l’accepter même. Alors tu retombes sur le gros écueil qu’on n’a pas encore pu faire sauter. Le cas de l’enfant, le mioche écartelé ... Et pense encore aux autres, à nos parents, qui te croient heureuse, dans leur quiétude, à ce brave homme de Duclos, pour qui le bonheur de son fils est la raison de vivre ... Je ne pourrai pas, répéta Lucette. Tu oublies justement que Paul est riche ... Si je me taisais, j’aurais l’air de vouloir garder tous les avantages de la fortune, au prix d’un mensonge. Ni aux tiens ni aux miens, je pense. Et nous serons seules à le savoir. Je te dis que tu pourras te taire sans t’avilir. Et pour une raison simple et qui dispense de toutes les autres, c’est que tu aimes ton mari ... s’écria Lucette, d’une voix désespérée, est-ce qu’on peut prétendre aimer celui qu’on a trahi, dupé, volé? Oui, Lucette, oui, on peut le prétendre. Parce que nous ne sommes pas des êtres simples, tout d’un bloc, tout d’une pièce. Nous sommes bien plus complexes, bien plus divers que nous ne le croyons, qu’on veut nous le faire croire. Chacun de nous est comme un livre dont les feuillets ne se répètent pas. Nous-mêmes, nous n’en savons pas déchiffrer toutes les pages. Et nous savons encore moins d’où vient le vent qui les fait tourner ... La preuve en est dans ton besoin de le prendre pour juge, de ne lui rien cacher, de recevoir de lui l’absolution ou le châtiment. Si tu ne l’aimais pas, tu n’aurais pas songé même à le fuir !... C’est son image seule qui te hante et t’agite. Il reste le maître de ta pensée. Le maître auquel tu as désobéi, soit. Mais sans doute parce qu’il n’a pas su se faire obéir. Lucette, les petites ficelles qui font danser la marionnette ne sont pas toujours faciles à démêler. Que de choses ne m’apparaissent qu’aujourd’hui !... Trop tard pour t’éviter l’embardée, ma pauvre chérie. Mais à temps, j’espère, pour te ramener dans la bonne ligne et t’y laisser en sécurité ... Mais aie confiance en moi, Laisse-toi guider, tu verras. La femme de chambre frappa, puis annonça M. C’est pourquoi j’ai pu quitter sa femme plus tôt, aujourd’hui. Sans doute, ils s’arrêtent en passant. Et dans le brouhaha des propos d’accueil, Zonzon se félicita de l’arrivée du couple. Car, peut-être, dans son ardeur à vaincre, se fût-elle laissé entraîner, sinon à engager, du moins à démasquer ses réserves, sa plus forte raison d’espérer. Et cette raison-là, Lucette ne devait pas la connaître. Non, à aucun prix, elle ne devait connaître cette vérité secrète que son récit même avait fait jaillir aux yeux de Zonzon, le malentendu formidable soudain apparu, en pleine lumière, éblouissant. le jour où Lucette lui avait affirmé, avec de petits airs entendus, qu’elle était heureuse, « tout à fait heureuse » aux bras de son mari, Zonzon aurait dû se roidir contre cette maudite peur des mots qui la paralysait devant sa sœur, et insister, préciser et vider la question jusqu’au tréfonds ... Est-ce qu’une honnête femme doit être instruite en ces matières-là, et savoir jusqu’où doit aller son plaisir ? De bonne foi, elle s’était trompée. Non, elle n’était pas tout à fait heureuse. Elle n’avait pas atteint le sommet aigu de la joie. On croit céder à l’attrait de l’inconnu, du fruit défendu, du plus grand amour ... On cherche simplement le frisson qu’on n’a pas. Du premier pas jusqu’à la chute, Lucette, inquiète, inconsciente, n’avait fait qu’obéir à l’appel de ses sens. Comme tant d’autres, dans cette marche à l’amant, elle n’était guidée que par l’espoir confus du coup de bonheur qui lui manquait. Heureusement, elle était tombée sur Chazelles, un avide égoïste, préoccupé de lui, de lui seul. L’ex-Madame Chazelles avait la confidence trop facile pour qu’on en ignorât. Et le naïf dégoût qu’elle avouait à qui voulait l’entendre, aussi bien à Zonzon qu’à Mme Savourette, suffisait à éclairer un esprit averti. Chazelles était de ceux qui se penchent uniquement sur leur plaisir, sans souci d’éveiller celui de leur compagne. Il l’avait dégustée comme un mets friand, une œuvre d’art. Est-ce qu’on pense au plaisir du plat qu’on mange, du tableau qu’on regarde ? Car si Chazelles avait révélé Lucette à elle-même, il en eût fait sa chose. S’il avait fait jaillir en elle la source de délices, il lui serait devenu précieux comme la vie même. Tandis que, sans le savoir, elle s’était détachée parce qu’elle était déçue. Ni le mari ni l’amant n’avaient ouvert à Lucette la terre promise. Mais elle y pouvait encore pénétrer. Aux bras de Paul lui-même, parbleu ! Car il avait péché, lui, non par égoïsme, mais par ignorance. Mais un amoureux qui ne sait pas l’amour. Il avait fallu, pour s’y tromper, les petits airs satisfaits de Lucette, ce néfaste malentendu ... Instruit de sa maladresse et des moyens de la réparer, il prendrait sur Lucette cet empire que toute son adoration trop chaste n’avait pas su lui gagner. Et quant à elle, satisfaite à son insu, pleinement contentée, elle n’irait plus chercher ailleurs ce qu’elle trouverait chez elle ... dame, la tâche était délicate, d’éclairer les trente ans de ce garçon. Mais l’enjeu valait qu’on risquât la partie. Mais moyen unique de remettre et surtout de maintenir Lucette dans la bonne ligne. Sans la vigoureuse impulsion du coup de bonheur, elle s’exposait à de nouveaux écarts. Si, de retour au foyer, son secret appétit n’était pas satisfait, si elle avait encore faim, elle serait reprise des mêmes défaillances. Et il se trouverait toujours un galant pour la soutenir à ce moment-là. Est-ce qu’au premier signe de vertige, Turquois, par exemple, ne serait pas là pour la recevoir dans ses bras ? Il suffisait de le regarder d’un peu près, en ce moment même, dilaté dans la chaleur du calorifère et la gaîté du feu, dans la lumière rousse des bulles électriques, l’air parfumé de thé et de citron, et surtout dans l’intimité de trois femmes ... un Turquois assagi par l’alerte, par ses angoisses au chevet du petit malade, plus séduisant, peut-être, dans sa nouvelle manière attendrie et fondue, mais dont se réveillaient, en détente, le flair et les convoitises d’amant. Un jour, en riant, elle l’avait avoué à sa grande. Mais elle sonnerait, si Lucette, inapaisée, poussée par l’obscur et puissant instinct, continuait de chercher, faute d’avoir trouvé. Lorsque la femme ne se borne pas à un homme, c’est qu’elle n’a pas reçu de lui ce qu’elle en attendait inconsciemment. Peut-être un autre la comblera-t-il ? Et elle se lance alors dans cette poursuite exaspérée du bonheur qu’elle ignore et qu’elle veut, dans ces aventures où l’amour n’a plus de part, cette dégringolade de chute en chute, de mains en mains, où elle se détraque et s’amoindrit. Non, non, à tout prix, il fallait éviter un pareil sort à cette petite Lucette, si délicate, si sensible, si bien faite pour le bonheur unique. Il fallait que Paul connût le péril et sût y parer. Mais de ces clartés, de ces projets, Lucette devait tout ignorer. Car elle se refuserait sans doute à penser qu’elle n’avait attendu, recherché qu’un bonheur matériel. Comme tant d’autres, elle croyait rouvrir un idéal trop pur, trop romanesque, pour admettre qu’il prît racine dans sa chair. Comme tant d’autres, elle avait de l’amour une notion trop mystique pour concevoir qu’une jouissance physique en fût le sommet, la clef de voûte. Elle se cabrerait à l’idée que son sort dépendait de la satisfaction d’un besoin si grossier. Et aussi, avertie de l’existence d’une volupté précise, elle l’épierait et la goûterait moins, de l’avoir attendue. Il lui répugnerait de n’y voir que l’effet d’un peu d’attention, d’habileté, d’un tour de main. L’envers du décor lui dépoétiserait la pièce. Il fallait que l’extase la surprît en coup de foudre, l’éblouît, lui apparût comme le signe divin de son salut ... Si Zonzon, malgré sa promptitude de jugement et sa foi dans le succès, avait hésité devant l’audace de son projet, certaine rencontre matinale eût achevé de la décider à l’action. Sur les instances de sa sœur, elle avait ajourné son départ au lendemain, afin de prendre un peu de repos et de ne pas voyager deux nuits de suite. Pendant la soirée, répétant ses arguments, renouvelant ses assauts, elle avait enfin ébranlé Lucette. Elle la laissait à peu près disposée à reprendre la vie commune et à garder le silence, au moins à titre d’essai. Levée tôt, elle parcourait le jardin encore dénudé. Et comme le hasard l’acheminait vers la grille, elle se heurta à M. Elle n’ignorait pas que, sans cesse en route, il passait souvent aux Barres, entre deux trains ou deux courses d’auto, afin d’y jeter le coup d’œil du maître. Était-ce une simple coïncidence qui le faisait tomber là pendant le séjour de Lucette ? Dès les bonjours échangés, il se campa, les pouces aux hanches, le ventre en bataille, les sourcils croisés : Ah ça, qu’est-ce qui se passe ici ? J’arrive d’Algérie oui, le chemin de fer de l’Oued-Mia, une grosse affaire et, hier soir, à Marseille, je trouve une lettre de mon garçon. Sa femme est seule, aux Barres, pour soigner la scarlatine du petit Turquois ? Elle laisse sa gamine à Mme Savourette pour dorloter le gosse des autres ? Qu’est-ce que c’est que cette affaire-là? Du caprice, de la brouille ? Vous devez savoir ça, vous ? Ce rude bonhomme, qui tombait là en obus, était capable de tout démolir. Mais votre fils vous a dit la vérité. Allons, allons, Mam’zelle Zonzon, faut pas m’en conter. J’aime pas qu’on me roule, moi. Une petite madame comme Lucette ne s’installe pas seule, en mars, à la campagne, pour aider un mioche à changer de peau.... Y a quelque chose, je veux le savoir. J’ai débrouillé des affaires plus compliquées que ça. S’il abordait Lucette de ce ton brutal, du haut de sa puissance et de son argent, elle se révolterait aussitôt. Encore hésitante sur son attitude, elle verrait dans cet interrogatoire une indication du sort. Elle avouerait, elle lui jetterait la vérité à la face. Et elle se perdrait, à jamais ... Je ne veux pas qu’on fasse de la peine à mon garçon, moi. Il a voulu épouser cette petite Lucette. Mais si ça bat la ferraille, halte-là! Il s’est marié pour ça ... Il voulait du bonheur pour son argent, cet homme. Elle eut l’intuition d’opposer la violence à la violence : mon cher monsieur, s’écria-t-elle, tout ne s’achète pas avec de l’argent. Ça serait vraiment trop commode et trop injuste. Faut quelquefois y mettre du sien et payer de sa personne !... Interloqué, il se pencha, les yeux aigus : Soutenue par l’espoir de le mâter, elle reprit : Êtes-vous bien sûr que votre garçon, comme vous dites, a fait tout ce qu’il fallait pour être heureux ? Oui, en êtes-vous bien sûr ? Il a reçu une éducation de luxe, modèle riche. Mais il y a peut-être des lacunes. Il manque peut-être des volumes dans la bibliothèque. On ne peut pas tout savoir. Intrigué, inquiet, il se croisa les bras, secoua la tête : Enfin, qu’est-ce que tout ça signifie ? Je dis simplement que nul n’est parfait, que nul ne peut s’aviser de tout. Dans un ménage, les torts sont souvent réciproques. Vous voyez bien qu’il y a de la brouille ! Un malentendu, rectifia Zonzon en souriant. Seulement, voyez-vous, monsieur Duclos, vous devriez me laisser le dissiper. Je suis venue pour ça ... Je vous assure, poursuivit fermement Zonzon, laissez-moi arranger ça, toute seule. Vous parliez tout à l’heure d’affaires compliquées, monsieur Duclos. Si vous saviez comme les femmes sont des affaires compliquées ! Prenez-moi comme contremaître, dans cette entreprise-là ... Il s’agit de mon garçon ... Il s’agit aussi de ma petite sœur. Je vous le répète, c’est très ténu, très subtil, c’est des nerfs coupés en quatre. Mais c’est promis, n’est-ce pas ? Vous semblerez trouver sa présence ici toute naturelle. Tenez, je vous donne rendez-vous ici, l’été prochain. A ce moment-là, je vous rendrai des comptes. Vous me direz si j’ai bien réussi. Alors, c’est promis, vous me confiez l’affaire ? Puis, rondement, dans un coup d’épaule : Dans son petit appartement du boulevard Raspail, la pièce où Zonzon donnait ses consultations était très gaie. Sièges, table-bureau, bahut à usage de vitrine et de bibliothèque, tout le meuble était de ce style flamand moderne aux lignes simples et pures et dont le chêne clair a les tons chauds et dorés des moissons mûres. Les frais bouquets de la toile de Jouy fleurissaient la tenture. Dans des cadres sobres, de bonnes héliographies reproduisaient des chefs-d’œuvre préférés. Un peu partout, des pots de cuivre et de grès flambé. Et même le classique fauteuil articulé, toujours sinistre sous ses faux airs d’instrument de torture, était remplacé par un divan jonché de petits coussins à volants. C’est là qu’au lendemain de son retour des Barres elle reçut son beau-frère. Entre ces murs où, depuis cinq ans, elle avait déjà sondé et soulagé tant d’intimes misères, elle se sentait plus confiante, plus désignée que partout ailleurs pour lui faire entendre en franchise les paroles de guérison. A peine entré, il demanda âprement : De la main, elle lui désigna un fauteuil. Eh bien, qu’est-ce qu’elle a ? Zonzon s’était assise derrière son bureau. Mais de sa main gantée, impatiente, il frappait la table : Voyons, voyons, ne me ménagez pas, je vous en prie. Elle se détache de moi, n’est-ce pas ? Elle n’a jamais cessé de vous aimer. Elle va rentrer, d’ici quelques jours. Un peu rassuré, il reprit ; Alors, d’où vient ce malaise ? Pourquoi cette fuite sous un vain prétexte, ce besoin de solitude et de retraite ? Encore une fois, qu’est-ce qu’elle a ? Zonzon ouvrait et refermait le couvercle de l’encrier de cristal : Il ne faut pas chercher ce qu’elle a, il faut chercher ce qu’elle n’a pas ... Tenez, il arrive qu’en sortant de chez soi, dès la porte claquée, on éprouve l’impression d’avoir oublié quelque chose. Un objet indispensable, clef, argent, lettre. On ne sait pas encore quoi. Lucette est à peu près dans cet état-là. Elle sent qu’il lui manque quelque chose. Elle ne sait pas ce qui lui manque. De là son inquiétude et son trouble. Tout ce que ma tendresse, mon culte m’ont inspiré d’attentions ... Je sais de quelle adoration vous entourez ma petite Lucette. Et je vous en ai bien de la gratitude, allez. Mais êtes-vous sûr de lui avoir donné tout ce que vous pouviez lui donner ?... D’avoir tout tenté pour la rendre heureuse ? Vous m’avez dit que, tous ces jours-ci, vous aviez fait votre examen de conscience. Vous n’avez rien à vous reprocher ? Parfois, j’en venais à souhaiter de me prendre en faute. Au moins, ç’aurait été une explication, une chance de réparer, une lueur d’espoir. Mais vous, Suzanne, vous devez savoir ... Je vous l’ai dit, je suis prêt à vous suivre aveuglément. Allons, c’est bien décidément de l’ignorance. Et elle ajouta en souriant : Avez-vous lu Daphnis et Chloé ? c’est bien la peine de posséder à fond son antiquité!... Eh bien, Daphnis et Chloé s’aiment. Mais ils ne savent pas s’aimer. Et ils ne sont pas heureux. Jusqu’au jour où une certaine Lycénion dissipe l’ignorance de Daphnis. Grâce à quoi les deux amants goûtent enfin le bonheur. je ne prétends pas vous renseigner à la manière de Lycénion, rassurez-vous. Sérieusement, Paul, c’est en médecin que je veux vous parler. En médecin ami, très ami, mais en médecin. Vous aussi, votre ignorance peut compromettre votre bonheur. Et comme il s’apprêtait à parler : Je sais bien ce que vous allez me répondre. Vous connaissez votre a b c. La preuve, c’est que vous avez un enfant. Justement, rappelez-vous les trente heures de tortures qu’a passées Lucette à ce moment-là. Où elle demandait grâce, et qu’on l’achève, et qu’on la tue ... Où vous pleuriez, vous, d’avoir été comme l’artisan de son supplice et de ne pas pouvoir l’adoucir. Vous ne vous êtes jamais demandé ni sur-le-champ, ni plus tard, ni ces jours-ci quand vous êtes descendu en vous-même, vous ne vous êtes jamais demandé si une pareille souffrance ne devait pas être compensée par du plaisir ? Vous trouvez naturel qu’une femme puisse endurer le martyre, risquer sa peau, mettre au monde une demi-douzaine d’enfants, sans éprouver de la satisfaction au moment où elle les conçoit ? Mais je dis qu’il ne devrait pas y en avoir. Non, non, c’est trop injuste, et d’une injustice qui devrait frapper un esprit réfléchi comme le vôtre. Elle s’échauffait, frappait à son tour le bureau du plat de la main. Car enfin, vous autres hommes, non seulement vous êtes dispensés de ces abominables tortures, mais encore, vous êtes certains, à coup sûr, avec qui que ce soit, pour ainsi dire mécaniquement, automatiquement, d’atteindre à ce plaisir qu’ignorent tant de femmes. N’est-ce pas une pitié qu’il y ait tout juste une élue sur quatre appelées ?... oui, voilà le chiffre, autant qu’on puisse faire de la statistique en ces matières-là. Et le plus fort, est-ce par un calcul de l’égoïsme mâle, ou par cette maudite horreur de tout ce qui touche au sexe, le plus fort, c’est que, la plupart du temps, celles qui ne goûtent pas le plaisir n’en connaissent même pas l’existence ! Elles ne savent pas qu’il y a une volupté précise, une extase culminante, quelques secondes de frénésie, de folie heureuse, auxquelles elles ont droit comme vous. Elles ne savent pas ce qui leur manque ... Cependant, put placer Paul, n’y a-t-il pas des femmes insensibles ... C’est un bruit que les hommes font courir ! Comme si la froideur ne pouvait pas toujours s’échauffer ! On dit encore, inversement : il y a des femmes qui ont du tempérament, des femmes qui ont des sens. Et par là on laisse entendre que toutes les autres sont inertes. Mais toutes les femmes ont des sens ; seulement il faut savoir s’en servir. Je sais bien, sur cette question-là comme sur toutes les questions, on se sépare en deux camps. Mais je me range parmi ceux qui proclament qu’il n’y a pas de frigidité absolue, de femmes à jamais insensibles. Il n’y a que des endormies qu’on peut toujours éveiller. Il s’agit de la développer pour en révéler les effets. Eh oui, l’histoire de la plaque photographique, toujours sensible, elle aussi, dont la faculté d’impression existe, et qui, pourtant, a besoin d’être développée pour révéler l’image qu’elle tient enclose. Il lui faut le bain favorable, des soins, tout un traitement dans l’ombre, pour que les oppositions apparaissent, s’affirment en vigueur. Le mot est juste, même au sens religieux. Ce je ne sais quoi de miraculeux, d’éblouissant, qui vous ouvre le ciel ... Mais il faut révéler, il faut aider la nature. C’est très joli, d’être en adoration devant sa femme, comme vous l’êtes. Mais vous m’avez promis de tout entendre, n’est-ce pas ? Eh bien, mon cher, on n’adore pas une femme avec les mains jointes ... Et pour justifier l’audace nécessaire de ses paroles : Voilà, la lacune, voilà la faille où pouvait sombrer votre bonheur. Elle a ses vigies, qui sont aux aguets du plaisir, qui se portent au-devant de lui, qui annoncent et préparent son approche. Elle veut que le vainqueur ne se précipite pas trop vite dans la place, qu’il s’arrête à ces postes avancés, qu’il les flatte au passage. Afin qu’il ne puisse pas ignorer ses vedettes, elle les érige habilement aux seuils et aux faîtes, à fleur de lèvres, à fleur de gorge, et la plus secrète, mais aussi la plus sensible, n’est pas plus difficile à trouver qu’une violette sous la mousse ... A toutes, il faut payer le tribut d’hommages qu’elles réclament ... Il ne faut pas penser qu’à soi. Il faut penser à l’autre, sans cesse. « Et plus tard, avant d’atteindre an sommet du plaisir, il faut se rappeler encore qu’on est deux à tenter l’ascension. Il faut se défier de sa fougue et de son impatience, et cela d’autant plus qu’on se sait plus rapide et plus pressé. Il faut s’assurer qu’on est suivi par l’autre, le stimuler, l’entraîner au rythme de sa propre marche, l’attendre au prix même d’une halte, afin d’arriver ensemble à la cime ... Et tout cela, parbleu, c’est de l’altruisme ! C’est peut-être l’exemple le plus frappant de cet altruisme que prêchent les morales et les religions. De cet altruisme qui a l’air de nous coûter et qui, en fin de compte, nous rapporte. Ce qu’il y a d’admirable dans l’amour, c’est qu’en s’occupant de l’autre, on s’occupe encore de soi. Car c’est accroître sa joie que de la partager. Et l’éprouver à deux, c’est l’éprouver deux fois ... Mais l’avantage continu, l’avantage vital, c’est que la femme dont toutes les aspirations sont satisfaites, la femme contentée, est du même coup fixée. Elle ne chasse plus sur l’ancre. Ayant ce qu’il lui faut, elle ne faute pas. Ses sens sont à l’abri d’une surprise, puisqu’ils sont avertis. C’est le pivot, c’est l’axe du mariage. Par là, l’homme tient dans ses mains le sort de la vie à deux. Pour lui, quelle sécurité, quelle sauvegarde ! Voilà le vrai lien, la vraie soudure entre les deux êtres associés. Et l’opinion ne s’y trompe pas. Si elle s’apitoie si peu sur le sort du mari trompé, c’est qu’elle le soupçonne confusément d’avoir méconnu, soit par égoïsme, soit par ignorance, cette grande vérité. Et se portant d’elle-même au-devant des obstacles : Surtout, ne vous laissez pas arrêter par les objections que l’on ne manque pas d’opposer à une pareille doctrine. Dangereux, dit-on, de faire de sa femme sa maîtresse. Moins dangereux, en tout cas, que d’en faire la maîtresse d’un autre ! Dangereux, dit-on, d’exciter les curiosités et les convoitises de sa femme. Mais ces convoitises et ces curiosités sont en elle. Et elle cherchera obscurément à les satisfaire au dehors si elles ne sont pas satisfaites au logis. On vous dira aussi qu’il existe de bons ménages où la femme n’éprouve pas de plaisir. Parbleu, il en existe aussi où la femme est cul-de-jatte ! Mais l’homme qui tient ce discours oublie qu’il prive sa compagne d’un bonheur qui lui est dû. Enfin, qu’on n’aille pas prétendre non plus qu’initier ainsi sa femme, c’est l’asservir. C’est simplement lui faire la part égale. « Ne vous laissez pas influencer par de telles préventions. Au contraire, regardez autour de vous. Est-ce que cette clef n’ouvre pas, ne livre pas toutes les existences féminines ? Voyez ces inachevées comme cette petite Mme Chazelles que vous avez connue, dont la vie gâchée, délayée, s’en va à vau-l’eau, faute d’avoir fait prise sous l’étreinte. Et derrière cette pauvre silhouette falote, d’autres m’apparaissent, identiques, ses sœurs en infortune, ces nostalgiques provinciales dont le mari rentre fourbu de la chasse, du cercle ou du banquet, et qui s’étiolent, végètent, soupirent, rêvent à de romanesques aventures, tandis qu’il eût suffi qu’un peu de bonheur attentif se posât sur elles pour qu’elles s’épanouissent ... Voyez les Madame Evenon, délaissées, elles aussi, par un mari fantoche, mais qui s’acharnent à la poursuite du grand frisson, qui veulent à tout prix parvenir à la cime, et qui roulent, de culbute en culbute, se détraquent, se souillent et s’abîment. « Et les autres, les révélées ... on ne devrait pas pouvoir s’y tromper. On devrait les reconnaître rien qu’à leur allure équilibrée, stable et coulante de frégate en course, leur langueur fraîche et saine de fleur arrosée. « Le peuple, dans sa clairvoyance instinctive, reconnaît la femme qui « a ce qui lui faut, qui a son contentement ». j’en ai recueilli bien d’autres, au dispensaire, sur les lèvres de pauvres filles. Tenez, celui-là, d’un raccourci en éclair : « J’ai relui ... » Comme elles sont en quiétude et bien d’aplomb ... Il n’y a qu’à la nuit qu’elles s’agitent, un peu fébriles. La soirée leur paraît longue, le bridge interminable. parmi elles, il n’est pas d’oisives. La vie ne leur paraît jamais ni creuse ni vide. Leur journée a toujours un but : elles attendent le soir. « Et le bienfait se répand sur toute leur existence. C’est lui qui fait ces maturités aimables dont nous avons, vous et moi, un exemple si proche qu’il n’est point utile de le citer. C’est lui qui fait ces jolies vieilles indulgentes, dont l’œil reste piquant, la lèvre bonne et le cœur tendre. Parce qu’elles ont attendu en frémissant les soirs de leur jeunesse, elles attendent en souriant le soir de leur vie. L’empreinte qu’elles ont reçue est si profonde, si vive, qu’elles sont heureuses, même si leur compagnon n’est pas digne d’elles par ailleurs. Il suffit qu’un Turquois ait ainsi marqué sa femme au coin du plaisir, pour se l’attacher tout entière. Elle est l’esclave, mais l’esclave qui ne veut pas s’affranchir. De lui, elle accepte tout, elle pardonne tout. Le demi-dieu pétri de travers humains, mais qui donne la vie, qui anime la statue ... Et, peut-être, ce pouvoir si facilement conquis n’est-il point si injuste qu’il le paraît. Car il ne va pas, chez l’homme, sans un certain sens de bonté, de prévenance et d’attention. Ont-elles, au contraire, un compagnon parfait ? alors, ce sont les vraies bienheureuses. Elles ont l’existence divine, le bonheur en diamant que rien n’entame, que rien ne raye et qui ne tombe qu’à la mort. Le bonheur, l’existence qui vous attendent, vous deux, vous qui avez tout, la fortune, l’amour, vous à qui ne manque que ce joyau pour couronner, pour fermer le diadème.... Et, les avant-bras appliqués à la table, les mains jointes, en suppliante : Je vous en prie, Paul, croyez-moi. Méditez, creusez tout ce que je viens de vous dire. Connaissant votre idéal, votre culture, votre tournure d’esprit, je me doute bien que je vous rebrousse et que je vous révolte. Je me doute bien qu’il doit vous paraître misérable, presque vil, de vouloir donner au bonheur des racines de chair, faire dépendre son éclosion de soins et d’expédients dont vous ne voyez peut-être que la trivialité, de hausser la volupté jusqu’au rang des vertus et de fonder l’honnêteté sur le plaisir ... vous qui aimez Lucette de tant de façons déjà, vous devriez chercher à l’aimer pour ainsi dire anatomiquement, à comprendre combien tout son organisme délicat est différent du vôtre ... Vous devriez concevoir que, chez la femme, le sexe est comme un second cœur. Oui, un second cœur où, comme dans l’autre, la vie afflue, se ramasse et bat son grand rythme. Un second cœur, peut-être plus sensible que le premier, et dont les émotions, les maux, les joies, retentissent profondément sur les sentiments, le caractère, sur toute la femme. Un second cœur, dont il faut aussi écouter les appels et combler les vœux ... « Mais il n’y a pas besoin de raison de science pour saisir l’importance et la grandeur de cette révélation, de l’unisson dans le plaisir. Il suffit de se rappeler tout ce qu’il y a d’imparfait, d’incomplet, dans le plus rare amour ; cette impossibilité, pour deux êtres qui s’adorent, de se comprendre, de se connaître à fond ; ces cloisons qui se dressent, ces mensonges qui s’imposent, ces malentendus qui s’établissent entre eux, malgré leurs efforts désespérés de se pénétrer, de plonger l’un dans l’autre. C’est par là qu’ils sentent toute leur misère. Et c’est par l’extase qu’ils s’en affranchissent. Leur rêve de communion absolue, sans entrave et sans masque, ne se réalise que dans la sensation éperdue d’être enfin parcourus et liés par le même frisson, fondus au même creuset, de n’avoir plus qu’une vie, n’étant plus qu’une joie ... Paul errait seul, dans la nuit et le vent, sous la pluie tenace et violente, autour de la gare de Lyon. Cependant, Zonzon l’avait bien détourné d’aller la chercher à la gare. Il ne fallait pas, disait-elle, donner à ce retour une importance de solennité, souligner ainsi la durée de l’absence. Au contraire, Lucette devait rentrer simplement, comme d’une fugue aux Barres entre deux trains, d’une course. Elle-même, au téléphone, avait prié qu’on ne l’attendît point. Mais il avait passé outre, ou, du moins, tourné le conseil, dans son impatience de la revoir un quart d’heure plus tôt qu’à la maison, de s’assurer ainsi qu’elle rentrait vraiment. Si, au dernier moment, elle se dérobait, si elle reculait devant la crainte d’une explication ? Ou même, si une cause fortuite l’avait empêchée de partir ? Seulement, il se contenterait de la contempler dans l’ombre, sans se montrer. Et il rentrerait derrière elle, lui laissant ainsi le temps de reprendre contact avec les choses, de se réaccoutumer au logis. Il lui avait envoyé l’auto, sans y monter lui-même. Arrivé trois grands quarts d’heure trop tôt, il avait d’abord attendu à la terrasse d’un café dont les bâches, gonflées d’eau à crever, lâchaient des cataractes sous les coups de vent. De là, il épiait l’énorme horloge lumineuse incrustée dans le beffroi de la gare. Et son impatience était si vive, qu’il se félicitait de voir la gigantesque aiguille avancer par saccades. Il lui semblait, à chaque secousse, gagner instantanément une minute. Mais comme elle restait longtemps immobile !.. Agité, incapable de demeurer plus à la même place, il se leva, commença de guetter la sortie. Et, obligé de se cacher de son chauffeur qui devait ignorer sa présence et qui attendait sur le terre-plein, il se glissait, avec toutes sortes de ruses et de précautions, derrière les balustrades et les files de voitures, sans jamais perdre de vue l’arrivée. Il envia ceux qui pouvaient se montrer, ceux qui, en ce moment, déambulaient tranquillement sur les quais ou se groupaient autour de la sortie. Mais, en même temps, il goûtait une sorte de volupté à se sentir isolé, perdu, dans le déluge et la rafale, à marcher dans les minces lames d’eau qui vernissaient les trottoirs, sous les regards des agents encapuchonnés qu’inquiétait son allure louche de chasseur en embuscade. L’idée qu’elle allait venir le soutenait, l’exaltait. Et soudain, il était poignardé de la crainte de ne pas la voir. Il ne pouvait plus contenir son impatience. Un de ces moments à commettre un vol, un meurtre, n’importe quoi, pour tromper l’attente. Mais le train avait sans doute du retard, car la sortie restait vide. La possibilité d’un accident le traversa. Il vit Lucette morte, dans la nuit, en rase campagne. Les petits groupes massés à l’arrivée s’en rapprochèrent. Les files de voitures se resserrèrent. Les gabelous se postaient à la porte. Des chauffeurs mirent leur moteur en marche. Les premiers voyageurs apparurent, pressés, isolés, sous la lumière violente des globes électriques. Caché entre deux voitures, le cœur dans la gorge, le cou et le regard tendus, Paul se haussait sur ses pointes. Dix fois, il crut reconnaître Lucette. Et tout à coup, sans savoir comment elle était parvenue là, il la vit au ras du trottoir, dans son long manteau de voyage. Elle s’immobilisait, cherchant sans doute des yeux son auto. Et lui ne voyait qu’elle, droite et svelte, le visage dans l’ombre du chapeau, sous la clarté crue. Toutes ses pensées, toute sa vie s’en allaient dans ce regard qu’il projetait sur elle, dont il l’enveloppait et la pénétrait. Il eut l’impression étrange de découvrir une Lucette nouvelle, la Lucette plus fragile, plus délicate, que les paroles de sa sœur lui avaient dévoilée. Oui, il avait compris, il avait foi. Il saurait achever de la conquérir. L’auto vint ranger le trottoir et la masquer. Alors, il courut jusqu’à la voiture qu’il avait retenue et qui l’attendait dans la rue voisine. Il bondissait, sans souci des flaques, de la rafale et de la boue. Maintenant qu’il ne voyait plus Lucette, l’émotion, tenue un instant en suspens, rompait ses digues. Jamais il n’en avait connu d’aussi violente. Il en admirait la franchise et la force. Il n’y avait en lui que son amour. Transporté d’espoir, de hâte, fou, la tête perdue, il sanglotait par la rue déserte en poursuivant sa course. Et dans son trouble, son attendrissement insensés, il jetait lui qui avait à peine connu sa mère ce cri de tous ceux qui ont faim, qui ont mal, qui ont peur, de tous ceux dont la vie est en jeu, ce cri qui monte du berceau et du champ de bataille : « Maman, maman !... » A l’arrière de la yole, les bras écartés suivant la courbe du dossier, les jambes croisées, la pointe du petit soulier blanc frétillant au bord de la robe de piqué, Lucette était étendue. Paul, assis sur le banc mobile, suivait la rive à coups de rames allongés et lents, dans l’ombre des saules. Ils étaient seuls sur l’Yonne, en vue des Barres, par une de ces matinées de juin où, dans l’air bleu, s’attarde une brume blonde, comme s’il restait au ciel un peu de clair de lune. Lucette caressait du regard les mouvements coulés du rameur, le jeu souple des muscles nerveux, le cou plein et rond de l’homme dans sa force, que dégageait la chemise molle, nouée d’une simple cordelière. Elle le contemplait, dans la pleine lumière, accrue du reflet de l’eau. Ses yeux s’attardaient à des coins aimés de son visage. Un petit espace de peau toute blanche où la barbe ne pousse pas, à la commissure des lèvres, sous la moustache. Un autre à l’angle des paupières, si doux, si pur, si tendre, que les premières rides s’y exercent à tracer leurs sillons. Mais, Dieu merci, elles n’apparaissaient pas encore. Parfois, au passage de la yole, un oiseau s’envolait des saulaies de la rive. Un petit héron, un butor, s’enfuyait, les pattes allongées, l’allure et le cri maladroits. Ou bien un martin-pêcheur, dont luisait un instant la gorge bleue, d’un éclat de saphir. Ou encore, d’une détente brusque de ressort, un poisson en chasse, perchette ou brochet, sautait hors de l’eau. Alors, des ondes s’élargissaient en cercle, fripaient de petites rides la belle robe de soie de la rivière, vert et or. Mais, bien vite, le courant la repassait. Sans cette trop grande clarté, cette trouée lumineuse ouverte par le fleuve, Lucette se fût coulée aux pieds de son mari, pour lui prendre et lui baiser les mains, le sentir plus proche, contre elle, au-dessus d’elle, pour laisser monter vers lui sa gratitude et l’en pénétrer. Car, parfois, on eût dit qu’il était conscient, qu’il avait tout deviné, qu’il lui avait pardonné non seulement ses caprices et sa fugue, mais qu’il l’avait absoute tout entière, tant il avait mis de bonté attentive, d’indulgence câline dans son accueil au retour des Barres. A croire qu’il voulait lui faire oublier son égarement dans un redoublement de tendresse. De son côté, quel besoin d’expier et d’effacer, quelle soif de rémission et de rachat la poursuivaient jusque dans les bras grands ouverts, puis refermés sur elle ... Et n’était-ce pas le signe de la rédemption, la marque d’un amour purifié par une flamme nouvelle, ce bonheur inouï qui l’avait foudroyée, un soir ? Ce sursaut de surprise, ce frisson d’éveil, quand des éclairs de plaisir l’avaient traversée, d’abord. Puis l’espoir, l’attente, la joie qui s’affirme, qui jaillit, décisive, se noue, gagne, se répand, roule par tout l’être ses torrents délicieux ... Et ces cris qu’elle n’avait pas su retenir, l’attente plaintive, l’ardeur haletante, la stupeur éblouie, l’extase triomphante, toutes les cordes de la passion effleurées dans l’instant éternel, le râle qui s’achève en hosanna ... Et, depuis, elle vivait dans la certitude heureuse du miracle. Ils accostaient un petit port creusé dans la berge, devant le mur qui bornait le parc. Paul la soutint sous le bras, pendant qu’elle se tenait debout dans la yole oscillante et mobile. Et elle s’attardait, heureuse de se sentir prisonnière de cette main, dont la caresse ferme et chaude se répandait en elle. En passant par la petite porte où les hauteurs de crue étaient gravées dans la pierre, elle dit : Là, ils avaient déchiffré ensemble les dates d’inondation, en tête-à-tête pour la première fois, l’année où ils s’étaient connus. Un peu plus loin, sous le couvert du parc, au détour d’une allée, elle dit encore : Et c’est là que tu m’as photographiée en me disant : « Il faut venir à moi. » Il faut toujours venir à moi. Et il la pressa contre lui, comme s’il avait, lui aussi, le sentiment profond de la posséder mieux, la fierté de la savoir complètement, absolument sienne. Elle se plaisait à évoquer tous leurs communs souvenirs. Elle leur trouvait un charme, une douceur indicibles. Et elle souriait même de ses petites mélancolies de jeune mariée, avec un peu de mépris, l’indulgent dédain d’une femme experte pour un coquebin. maintenant, les sirènes d’auto pouvaient bien hurler sur la route, les chiens pouvaient bien aboyer sous la fenêtre. Ce que ça lui était égal ! Pourtant, à descendre ainsi le passé, elle rencontrait la faille, le trou noir ... Mais elle n’en éprouvait pas la gêne et la honte qu’elle avait appréhendées à son retour à Paris. C’est qu’elle ignorait alors combien vite le néfaste s’oublie dans la joie, cette faculté du regard ébloui de ne plus rien discerner de l’ombre, ce pouvoir du jour d’abolir les cauchemars de la nuit. Et l’eût-elle rencontré qu’elle l’eût traité sans effort en indifférent. L’aventure lui semblait arrivée à une autre, ou lue dans un roman. Elle s’était lavée de la souillure en surface, dans cette grande onde de bonheur qui ruisselait sur elle. Elle regardait l’avenir en pleine face, avec une confiance absolue. A l’automne, ils devaient partir pour la Troade. Paul voulait revoir avec elle le théâtre de ses travaux. Sûrement, elle ne serait plus dépaysée, perdue, comme dans cette croisière de Norwège et d’Écosse, peu après son mariage. Cette fois, elle serait partout chez elle. Chaque asile serait un nid, chaque site un souvenir. Au lieu d’être repoussée par la terre hostile, elle la marquerait à son empreinte ... Us débouchaient sur le parterre, dans la pleine splendeur des roses. Ils en suivaient la lisière ombragée. Pour gravir la pente douce, Lucette s’appuya au bras de son mari. Elle était sans cesse pénétrée de la plénitude de bien-être qu’on éprouve au sortir du bain. C’était comme un reflet persistant sur toute sa vie de cette quiétude absolue, de cette satisfaction extrême, complète, que lui donnait maintenant l’amour. L’odeur des roses la ravissait comme une musique. Il lui semblait entendre pour la première fois cette année-là le chant des oiseaux. La chaleur montante passait sur ses bras, sur ses joues, sur sa gorge, comme une caresse. Elle montra à son mari, avec un petit sourire indulgent, entendu, deux papillons voltigeant qui se poursuivaient. Toute cette coquetterie des couleurs et des parfums, ces ruses charmantes des fleurs pour attirer l’insecte qui colportera leur semence et servira ainsi leurs amours, tout lui paraissait juste et bon. Elle se sentait épanouie comme la fleur, ailée comme l’insecte. Elle s’ouvrait à toute la nature, et s’y mêlait. Elle avait envie de s’écrier : « Enfin, je vis ! » Et elle allait doucement, appuyée au bras de son mari, au long des roses. Zonzon, accoudée à la balustrade de la terrasse, à côté de M. D’un coup de son menton volontaire, comme taillé dans du granit, l’entrepreneur les désigna. Les voyez-vous, les voyez-vous, ces amoureux ... Et quand on pense qu’il y a trois mois, ça craquelait, ça se fissurait ... Puis, dévisageant Zonzon de ses petits yeux aigus sous les sourcils hérissés : Enfin, là, qu’est-ce que vous leur avez fait ? Je les ai soignés, tiens ! Qu’est-ce qu’ils avaient au juste, hein ? Je vous l’ai dit : histoire de nerfs. mam’zelle Zonzon, vous ne tenez pas votre parole. Vous m’aviez pourtant bien promis de m’expliquer ... Je vous avais surtout promis de la raccommoder, la fissure. Et surtout, ne vous avisez pas de les sonder vous-même, sacristi ! C’est de l’ouvrage bien fait, allez. Vous êtes content de votre contremaître ? Mais c’est égal, j’aurais bien voulu savoir ... Elle se haussa vers lui et, de bouche à oreille, la main en écran, lui souffla : Alors, décidément, on ne peut pas le connaître. Elle eut une petite moue malicieuse vers la moustache blanche : Croyez-moi : ça ne vous intéresserait plus. Bien sûr, elle n’allait pas crier son secret sur les toits. Mais, tout de même, elle était bien contente et bien fière de son œuvre, la bonne Zonzon. certes, des esprits tournés vers un idéal austère et façonnés par des siècles religieux se froisseraient qu’une créature aussi fine, aussi délicate que Lucette fût ainsi asservie à son sexe et ramenée au bien par des voies si matérielles. Est-ce que le continuel effort des hommes n’avait pas toujours tendu à utiliser toutes les puissances de la nature, à s’en faire autant d’armes pour améliorer leur sort ? Le plus impérieux de tous les instincts ne devait-il pas servir, lui aussi, à la conquête du bonheur ? Oui, elle était fière de son œuvre. Et elle la contemplait encore, un peu à l’écart du petit groupe réuni autour du thé de cinq heures, les Turquois, les deux Duclos, Lucette. ce brave Turquois pourrait bien exercer son flair de requin et rôder dans le sillage : rien ne tomberait du bastingage. Et elle admirait Lucette dans sa grâce nouvelle, sa fraîcheur, son enjouement. Toujours ainsi la journée lui serait légère. Car elle en connaissait la fin délicieuse. Il suffisait, pour s’en convaincre, de regarder ce joli profil animé qui, par instants, dans une rêverie charmante, se tournait vers le large horizon, vers le ciel perlé où déclinait le jour. Elle aussi attendait le soir ... Voyons, n’en perds pas l’appétit ; avec ton Amérique, ne dirait-on pas que mon Pierrot va s’envoler ? Et que diriez-vous, ma mère, si je vous disais que je suis décidé à voir du pays ? Je dirais, mon cher enfant, que ce n’est pas à ton âge qu’on va courir les mondes. Je te permets d’aller jusqu’à Strasbourg, si ça te fait plaisir. Et, quand vous m’aurez entendu, j’espère que vous bénirez mes projets : J’étais encore bien petit le jour où le corps de mon père fut rapporté ici par ses camarades, et pourtant je ressentis un chagrin qui me changea tout à coup. Je n’avais encore pensé qu’à jouer, à courir, parce que je n’imaginais pas autre chose en ce monde. Quand je vous ai vue pleurer, et surtout, lorsque je n’ai plus vu le père à sa place, je me suis dit : Ah ! je voudrais être grand pour gagner de l’argent ! Bien souvent j’ai été pleurer à l’entrée du bois, puis un beau jour je n’ai plus pleuré. J’avais bien encore du chagrin, mais le désir d’apprendre me consolait. Je me figurais être grand, vous ne manquiez de rien, Christine non plus. Tout cela n’empêche pas que j’ai seulement treize ans et trois mois, et je me creuse l’esprit avec M. le curé pour savoir l’état qui va le plus vite. mère, je l’ai trouvé mon état : Je n’irai pas en Amérique ; je serai marchand ambulant ; mon apprentissage est fait : regardez-moi ces jambes-là, et ces bras, et ces bonnes épaules ! Petit Pierre, pour donner plus de poids à son discours, fit trois ou quatre enjambées, puis enleva Christine, en criant de sa plus grosse voix : bonne marchandise à vendre et pas cher, messieurs, mesdames. Christine perchée sur l’épaule de son frère riait de tout son cœur, et, si un de ces tristes heureux du monde l’eût vue, je crois bien qu’il eût donné une bonne somme pour réjouir son foyer privé de joies enfantines. Tu as de bonnes idées, mon Pierre : il ne te manque que de l’argent. Où trouveras-tu l’argent nécessaire pour acheter de la marchandise ? ce n’est pas difficile dans notre pays ! Il ne manque pas de gens qui en prêtent. Assurément, mais c’est à quoi je ne consentirai pas, je t’en préviens, et je vais te raconter une histoire qui t’en fera passer l’envie à tout jamais. J’ai connu dans mon jeune temps un homme aise qui avait un fils unique. Le père travaillait, amassait pour son fils, tandis que plein de vanité, ce malheureux enfant aurait voulu être mis comme un monsieur. Un beau jour il lui prit la fantaisie d’avoir des boucles d’argent à ses souliers. Son père qui s’était contenté toute sa vie d’attacher les siens avec des cordons de cuir refusa absolument de donner de l’argent à son fils. Irrité d’un refus si obstiné le jeune homme emprunta trente francs, s’engageant à en payer l’intérêt. L’intérêt était gros, et chaque année le complaisant prêteur laissait volontiers l’intérêt s’ajouter à l’intérêt. Les boucles étaient usées et la mode en était passée, lorsque quinze ans plus tard le père mourut, laissant à son fils unique un joli coin de terre. L’usurier se présenta, il n’obtint rien et promit encore de prendre patience : mais l’année suivante il se montra plus exigeante ! il obtint cette fois un sillon du champ, enfin de sillon en sillon tout y passa et quoique la chose paraisse invraisemblable à ceux qui n’en ont pas été témoins, cette paire de boucles coûta dix mille francs au vaniteux qui les avait portées. C’est sérieusement que je te le dis, Pierre, j’ai horreur de ces prêteurs d’argent. Notre pauvre maisonnette et notre champ y passeraient. Tu es un brave garçon, le bon Dieu t’en enverra une autre, va ! Je crois, mère, que celle-là est la meilleure. J’y tiens et voici comment je compte faire : Vous savez le beau château... le comte et sa femme, et leur demander de me fournir un petit ballot. n’est-ce pas, au contraire, une belle action d’aller dire au protecteur du pauvre : aidez-moi ? Prêtez-moi la somme nécessaire pour acheter ma première balle de marchandises et chaque fois que je reviendrai au pays je vous donnerai la moitié de mon gain. Tu es un sage enfant, petit Pierre. Il me semble entendre mon pauvre mari ! Qui ne risque rien, n’a rien. Les proverbes sont là pour nous encourager. bien, si la journée est belle demain, tu iras au grand château. Pendant ce temps là, je prierai à la chapelle de Saint-Joseph. Mme la comtesse m’a parlé un jour que je me promenais dans son beau parc : « Tu es gentille, viens goûter avec mes enfants. » Et j’ai eu une tartine avec des confitures rouges qui tremblaient sur mon pain. Madeleine, la mère de ces heureux enfants, finissait par prendre confiance dans les projets de Pierre. « On a vu ça, pensait-elle, un enfant courageux tirer sa famille de peine, et certes, mon Pierre en est capable ! Mais je serai triste de ne plus entendre sa voix sonore qui rappelle si bien celle de son père ! Et quand je le saurai courant les chemins par le vent du nord aussi bien que par le soleil ! Et puis, il suffit quelquefois d’une mauvaise rencontre pour perdre un cœur d’enfant. » Madeleine n’était pas seulement une tendre mère, c’était aussi une femme de bon sens. Elle laissa sa raison naturelle dominer sa sensibilité et finit par entrer courageusement dans les projets de son petit Pierre. Dès le lendemain elle prépara les meilleurs vêtements de ses enfants, les habilla de son mieux, et placée sur la porte de la maison, elle les vit partir se tenant par la main : après avoir levé les yeux au ciel, un sourire doux et triste erra sur ses lèvres. Pierre et Christine marchaient, et s’arrêtaient de temps à autre pour glaner un fruit de haie échappé à l’oiseau. On touchait à la fin d’octobre Les champs n’étaient pas encore déserts et les deux enfants saluaient le laboureur qui travaillait réjoui par leur gracieuse apparition. Pierre, je le suppose, préparait son discours et ne se sentait peut-être plus si sûr de réussir car il laissait babiller Christine, se contentant de lui répondre oui ou non et encore ne tombait-il pas toujours juste ; mais Christine n’était pas susceptible, il lui suffisait de donner la main à Pierre pour être satisfaite. Christine avait à peine neuf ans, petite et mignonne elle était l’objet de tous les soins de son frère. Et quand, arrivés à moitié chemin, elle dit : « Pierre, je suis lasse. » Pierre la prit sur ses épaules avec empressement. Sans douter du bon cœur de Pierre, nous ne serions pas étonnés que le futur petit marchand ambulant ait saisi l’occasion d’essayer ses forces en songeant à ses futurs exploits. Avant d’entrer dans le bourg de Reichshoffen, Pierre remit Christine sur ses pieds, ramena son fichu soulevé par le vent, lissa ses cheveux, donna également un coup d’œil à sa toilette et enfin se moucha. Il marcha résolument alors jusqu’à la porte du château. Le proverbe a encore une fois raison : Tel maître, tel valet ! « Que demandez-vous, mes enfants ? » dit d’une voix cordiale la femme de Hans le garde. Nous voudrions parler à monsieur le comte. « Entrez, mes petits enfants, adressez-vous à droite, dans la cour. » Pierre obéit et il obtint sans difficulté la permission d’être admis près du comte. Mais dans ce château la charité unissait les cœurs, et la comtesse vint la première reconnaître les petits visiteurs. Elle les caressa, leur demanda des nouvelles de leur mère et quel motif les amenait. Madame, j’ai un secret à dire à M. ne le diras-tu pas devant moi, ton secret ? oui, madame, c’est la même chose. Mon ami, voici les enfants de la femme Lipp. Petit Pierre a un secret à te confier, mais il consent à ce que je connaisse aussi ce secret. Le comte était en robe de chambre, il était entouré de gros livres : il y en avait partout, sur le bureau, sur les chaises. Il s’interrompit en ouvrant sa tabatière et la prise ayant disparu d’entre ses doigts, « voyons ! » dit-il avec un air plein d’intérêt qui fut pour Petit Pierre un grand encouragement à prendre la parole. Monsieur le comte, je suis trop jeune pour aller en Amérique comme le fils de Constant Winkel, mais il faut que je gagne pour soutenir ma mère, car je suis l’aîné de la famille. Alors voici ce que j’ai pensé : puisque l’Amérique est très loin, je peux me faire marchand ambulant. Monsieur Hoffman de Hagueneau l’a bien été, et aujourd’hui il a une belle boutique dans la grande rue. Mais, mon ami, tu auras bien du mal à courir les chemins par tous les temps. Ça ne fait rien, monsieur, je suis fort et je sais bien qu’on n’a rien sans peine. Je commencerai par faire de petites tournées. Et il se tourna vers la comtesse pour interroger son regard. Je t’aiderai de mes conseils, si tu pars. Est-ce là ton secret, Petit Pierre ? Ça n’est que la moitié, monsieur le comte, l’autre moitié, c’est que vous seriez bien bon de me prêter de l’argent pour acheter ma première balle. Je vous rendrai à mesure que je gagnerai. Je vous le promets, sur la mémoire de mon père. La saison n’est pas favorable au commerce. je vendrai du chaud en hiver et du léger en été. Si monsieur voulait avoir confiance en moi, je serais joliment content ! Qui t’a donné l’idée de venir me trouver, mon petit homme ? Tout le monde sait, et encore bien loin d’ici, que monsieur et madame sont toujours à chercher des malheureux ; alors, comme je ne suis pas riche, j’ai dit mon idée à ma mère, et voilà. Petit Pierre, je te prêterai de l’argent pour acheter la première balle de marchandises ; mais tu seras exact à me rendre. Tu tiendras tes comptes en ordre ; tu ne feras pas la contrebande et si j’apprends que tu fais le colportage des mauvais livres, je te retirerai mon estime et ma protection. Monsieur le comte peut être tranquille ; je ne vendrai que ce qu’il me dira de vendre. Petit-Pierre prit la plume des mains de son protecteur, additionna une demi-colonne de chiffres assez compliqués, et dit d’un air triomphant : « Monsieur veut-il que je fasse la preuve ? » Non, c’est bien, je suis content de toi. Ma femme s’occupera de tes affaires, et puisque l’approche de l’hiver ne t’effraye pas, procure-toi un passeport bien en règle et tu partiras dès que ta mère le jugera à propos. Mais, Petit Pierre, souviens-toi bien de mes recommandations. Christine avait plus ou moins suivi la conversation, elle était bouche béante devant une belle sainte Vierge qui faisait partie de la fenêtre. Jamais la petite fille n’avait vu de si beaux tableaux, tant de gros livres et un monsieur travailler à de l’écriture. Il fallut que la comtesse lui prît la main et l’emmenât à l’office où elle servit elle-même un bon goûter au frère et à la sœur. Petit Pierre était rouge de bonheur et Christine ouvrait les yeux sans dire un mot, mais elle mordait à belles dents dans un morceau de gâteau où se montraient à sa grande satisfaction de petits grains de raisin. Hâtons-nous de rendre justice à Petit Pierre : Il avait eu une bien bonne idée. C’est ce qu’il dit à Christine, dès qu’ils furent sortis de la cour du château. Je vous laisse à penser quels longs et beaux récits les enfants firent à leur mère en arrivant. Ils ne se possédaient pas de joie. Pierre frissonnait en songeant qu’il aurait pu entrer à la papeterie ou à la forge et passer des années sans rien gagner. L’imagination du petit garçon battait la campagne. Dans son impatience il alla annoncer à ses amis son prochain départ ; il demandait des conseils principalement à Constant Winkel qui passait pour l’homme le plus sage. De quels transports de joie fut saisi Pierre en entendant le vieillard lui dire : « Tu réussiras parce que tu as du courage, sois toujours honnête, ne te presse pas de gagner, souviens-toi que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Madeleine ne causa pas mal, aussi elle, avec ses voisines. La majorité des avis fut que le parti pris était bon, que plus d’un gros marchand avait commencé par vendre dans les campagnes avant d’avoir boutique en ville. L’intérêt qu’inspirait la veuve Lipp était sincère. Le maire en délivrant un passeport au petit voyageur n’épargna pas les conseils et les recommandations. Il dit à l’enfant ce qu’un marchand peut gagner honnêtement, et ce qu’il serait malhonnête de gagner, quoiqu’il n’y ait point à vrai dire de tarif. Petit Pierre devait viser à se faire une clientèle, il devait passer ici et là à certaines époques de l’année. On lui donnerait la préférence une fois qu’il serait bien connu de ses pratiques. Ces discours n’étaient pas seulement d’une douceur infinie aux oreilles de Pierre, il les méditait, se promettant bien d’être digne de la protection de ses bienfaiteurs. Madeleine travaillait, veillait pour mettre en ordre le mince trousseau de son fils. Elle fit une brèche à sa petite réserve pour acheter deux bonnes paires de souliers au futur voyageur. Je crois bien que dans sa pensée le voyage de New-York n’était pas plus glorieux qu’une tournée en Alsace. En tout cas, disait-elle, j’aime mieux qu’il ne fasse pas une si grosse fortune et qu’il vienne m’embrasser de temps en temps. Avec leur Amérique qui est à des millions de lieues d’ici on ne sait pas ce que deviennent de pauvres enfants : il n’y a qu’une Alsace au monde ! Huit jours étaient à peine écoulés, lorsque le bruit d’une voiture éveilla l’attention des habitants de Wasembourg. Chacun se mit sur la porte de sa maison et constata que la voiture s’arrêtait chez les Lipp. Les plus curieux s’approchèrent un peu, mais personne n’osa entrer. Un domestique prit dans la voiture un assez gros paquet qu’il porta dans la maison. C’était bien la comtesse en compagnie de ses filles, qui apportait les objets destinés à composer le ballot de Petit Pierre. Plus heureux que les voisins nous allons assister à l’exposition des marchandises : bas de laine bleus et noirs, chaussons de lisières, pur Strasbourg, camisoles de laine, fichus d’indienne, plumes de fer, étuis et aiguilles, ciseaux et chaînes d’acier, lunettes, images et chapelets, etc. ; le tout renfermé dans une boîte de sapin recouverte d’une toile cirée avec de fortes bretelles de cuir pour en faciliter le transport. Pierre se crut riche : on ne pouvait en douter à l’expression joyeuse de sa physionomie. Il touchait chaque objet en silence, puis regardait la comtesse tout aussi heureuse que lui. L’excellente femme renouvela toutes ses recommandations à Petit Pierre. Elle s’informa de l’état du trousseau, elle y ajouta quelques objets, entre autres une grande paire de guêtres en cuir, et remit à Madeleine ce qu’elle avait dépensé pour les deux paires de souliers. Pour le riche, il n’y a pas de joie comparable à celle qu’il éprouve en secourant le pauvre, en l’aidant à gagner sa vie. La comtesse et ses filles laissèrent comme un parfum de bonheur dans cette chaumière. Il fut arrêté que le surlendemain Madeleine accompagnerait son fils au château, sa première étape, que Petit Pierre étalerait sa marchandise et qu’on verrait de quoi il était capable. Vous le croirez sans peine, dès que la voiture eût disparu les marchandises furent de nouveau inspectées, estimées, quoiqu’on sût déjà qu’il y en avait pour soixante francs. Malgré la résistance de Pierre, la petite fille parvint à s’emparer d’une paire de lunettes qu’elle mit sur son nez, et trouva grâce par ses espiègleries. Petit Pierre s’était dit : nos amis vont m’étrenner. Personne ne vint et lorsque l’enfant en témoigna de l’étonnement à sa mère, celle-ci lui répondit : Mon fils, nul n’est prophète dans son pays. Le soir, Madeleine et ses enfants, agenouillés devant le vieux crucifix de la famille, rendirent grâces à Dieu et après s’être dit bonsoir, ils s’endormirent pleins de confiance dans le lendemain. Petit Pierre, malgré son courage et son enthousiasme pour les voyages, avait pourtant le cœur serré ; heureusement que le soleil perçant peu à peu les nuages vint éclairer la vallée et donner un air de fête aux préparatifs du départ. D’ailleurs sa mère et sa sœur l’accompagnaient. Madeleine n’était pas la seule à présumer de la bonne fortune de son fils en le voyant partir bien équipé, la balle sur le dos, son bâton à la main. Les voisins auxquels il dit adieu lui prédirent un glorieux avenir. Le fait est que l’heureuse physionomie de Pierre prévenait en sa faveur : un air d’honnêteté et d’intelligence, une allure décidée, tout cela plaisait à ses amis et devait inspirer la confiance aux chalands. Ce fut une sorte d’événement lorsque le jeune colporteur arriva au château. Il fut reçu par la comtesse et ses filles. Les gens de la maison vinrent aussi. Étale ta marchandise : nous allons t’étrenner ; il faut voir comment tu t’y prendras. Petit Pierre n’était embarrassé de rien : il fit valoir chacun des objets qu’il rangeait sur la table, comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie. Tout le monde fit des emplettes ; le comte lui-même sortit de son cabinet pour acheter des plumes de fer dont il n’usait jamais. Le petit marchand était radieux, il tira un carnet de sa poche, inscrivit les objets vendus, remit la marchandise en ordre. Après avoir renouvelé leurs remerciements, la mère et les enfants se disposaient à partir, lorsque la comtesse les engagea à passer à l’office où les attendait un plat de choucroute et un pot de bière. Avec quel empressement furent servis les protégés du château ! Allons, Petit Pierre, faites donc honneur à ma cuisine mieux que ça ! Vous allez passer par Walbourg, mon village. En entrant, vous verrez à main droite, une maison qui a deux fenêtres, il y a un vieux banc de pierre devant la porte. C’est là que demeure Rose, ma sœur aînée, entrez et dites-lui bonjour de ma part. Je suis sûre qu’elle vous achètera pour trois francs sans compter un verre de bière. Elle a bon cœur et elle est joliment à son aise. Si les maîtres sont encore au château, c’est moi qui vous le dis, vous ferez d’aussi bonnes affaires que chez nous. Il fallut cependant quitter un si bon gîte et se séparer ! Madeleine avait formé en secret le projet d’accompagner Petit Pierre jusqu’à Marienthal, célèbre pèlerinage d’Alsace où chacun va se recommander à la Mère de Dieu. La pauvre veuve se disait qu’elle s’en retournerait plus tranquille après avoir prié avec son fils dans ce pieux sanctuaire ; mais elle comprit, sans qu’il fût besoin de le lui dire, qu’une pareille entreprise avec Christine était de toute impossibilité. Déjà la petite fille était bien lasse ; il fallut donc se contenter de faire quelques centaines de pas dans la direction de Walbourg ; puis le moment venu elle embrassa son fils, lui recommandant la prudence et la fidélité à ses devoirs. Petit Pierre déchargea un instant ses épaules pour mieux embrasser sa mère et sa sœur, leur promettant des lettres affranchies partout où il pourrait écrire et des surprises à son prochain retour. « Car je ne vais pas en Amérique, moi, ajouta-t-il pour raffermir son cœur et celui de sa mère, et s’il vous arrivait du mal je serais bientôt là... Le brave enfant se mit en route ; il frappait la terre de son bâton, marchait la tête haute et se tournait pour faire de petits signes d’amitié à sa mère et à sa sœur ; puis, au détour d’un sentier, il les perdit tout à fait de vue. Petit Pierre fut soulagé de se trouver tout seul ; il s’assit sur un tronc d’arbre, couvrit sa figure de ses deux mains, comme pour se cacher ses larmes à lui-même et donna un libre cours à son émotion. Ces larmes ne démentaient point le courage de Pierre ; elles étaient seulement le témoignage de la tendresse de son cœur. Il repassait toute sa vie d’enfant : la mort de son père était un grand malheur, car si l’honnête Lipp eût vécu, Petit Pierre fut resté dans son village. Voilà comme nous sommes : des que nos désirs sont accomplis, nous apercevons le côté fâcheux que nous n’avions pas voulu voir. Cependant Pierre n’était pas un garçon à rester là ; il se leva avec résolution, mais avant de se remettre en route il eut la fantaisie de monter dans un arbre pour regarder encore une fois la vallée si chère à son cœur. Il jeta un cri de joie en apercevant la fumée qui s’échappait en grosse colonne blanchâtre du fourneau du maréchal ferrant. Il la suivait dans les airs et reportait ses regards vers le point d’où elle partait. Petit Pierre resta ainsi perché jusqu’au moment où, ayant entendu des pas d’hommes, il descendit et reprit son ballot. En passant devant quelques maisons, le petit marchand fit ses offres de service ; mais elles ne furent point acceptées. On le regardait avec une sorte de surprise mêlée d’un peu de défiance. La rencontre d’un gendarme qui lui demanda ses papiers acheva de le contrarier. Il ne tarda pas à comprendre cependant que cette formalité était nécessaire pour sa sûreté, comme pour celle des autres. Le gendarme, s’étant assuré de son identité, lui remit ses papiers disant : C’est bien. Dans la belle saison, la route de Reichshoffen à Walbourg est une des plus jolies promenades du pays ; à cette époque de la saison, c’était bien différent : la pluie avait creusé les ornières, les haies dépouillées n’offraient plus rien aux moineaux qui sentaient déjà approcher la disette. « Encore quelques jours, pensait Pierre, et tout disparaîtra sous la neige. » Sa consolation du moment, après le souvenir de sa mère, était de pouvoir traverser hardiment les plus mauvais pas, grâce à ses guêtres de cuir. La nuit tombait lorsqu’il entra dans Walbourg. Les renseignements de Marianne étaient exacts ; il reconnut la maison à deux fenêtres, le vieux banc de pierre où, malgré l’heure avancée, la jeune femme était assise occupée à retirer des châtaignes d’une chaudière, repoussant de petites mains que la vapeur n’effrayait pas. Salut, Mme Rose, Marianne vous souhaite le bonjour. Au nom de Marianne, la jeune mère se leva, chassa devant elle les bambins, prit la chaudière et dit au voyageur. « Entrez, entrez, mon ami, la vue d’une chaise ne vous fera pas de peine. » Petit Pierre obéit, il déposa sa balle de marchandises et s’approcha discrètement du foyer, où Rose s’était empressée de jeter des sarments. Les amis de ma sœur sont les miens. Ôtez vos guêtres et chauffez-vous comme il faut. Mon mari va rentrer et nous allons souper ensemble. dites Petit Pierre comme on m’appelle chez nous. Bien des choses, je vous montrerai ça avant de partir. Alors ce sera demain, parce que, ici, on donne l’hospitalité complète ; vous passerez la nuit. Vous allez voir que Charles dira comme moi. Effectivement Charles entrait avec un petit garçon de dix ans, l’aîné de la famille ; il fut de l’avis de sa femme. Le souper fut joyeux et paisible. Charles Müller raconta des histoires de marchands qui avaient commencé juste comme son hôte. Mais enfin, dit la curieuse et bonne Rose, que vendez-vous ? Petit Pierre fit la fidèle nomenclature des objets que contenait sa balle et termina par l’article bonnets de coton. mon idée fixe depuis trois mois ! Il n’y a pas un marchand qui ait eu l’idée d’en apporter. Tous vous disent d’un air dédaigneux : « On n’en porte plus. » Petit Pierre, ajouta Rose avec une sorte d’enthousiasme, vous ferez fortune, parce que vous avez des idées. Je vous demande un peu, s’il y a pareille coiffure pour un homme qui s’en va dehors avant le point du jour ? D’ailleurs, ça me rappelle mon père et mon grand-père. « C’est le moment de déballer », pensa Petit Pierre, car élevé à la bonne école des proverbes, il savait qu’ il ne faut jamais remettre au lendemain. Le couvert fut enlevé et notre petit marchand étala sur la table les objets contenus dans le ballot. Rose mit aussitôt la main sur les bonnets de coton, les examina, les détira : « Combien la pièce ? » Pour vous, dame Rose, un franc vingt-cinq centimes. Vous êtes un mauvais marchand, Pierre, il fallait me demander cinq sous de plus, justement, parce que c’est ma fantaisie ; mais n’importe, je vous prends au mot, donnez m’en une demi-douzaine, et, comme les bons comptes font les bons amis, voilà d’abord sept francs vingt-cinq centimes. De tous les proverbes connus de Petit Pierre, celui-ci lui parut le plus juste, le plus fort et le plus gracieux. Rose ne s’en tint pas là, elle acheta des bas pour elle, des mitaines pour ses enfants, et, si Charles Müller n’eût pas toussé d’une façon significative, la boutique du petit marchand serait entrée tout entière dans l’armoire de sa femme. À peine Petit Pierre fut-il dans son lit, qu’il s’endormit profondément, et, bien avant le jour, il était sur pied. Il considéra son calepin et sourit de satisfaction en voyant que le gain de sa journée s’élevait à trois francs. Profit tout net, puisque la bonne Rose lui avait donné l’hospitalité. Ma fortune sera bientôt faite, dit tout haut Petit Pierre, si les choses vont de ce train-là ; mais, ajouta-t-il en baissant la voix : les jours se suivent et ne se ressemblent pas ! Dès que le brave enfant entendit la porte de la maison s’ouvrir, il descendit. Le son de la cloche lui rappela sa mère : « Elle prie pour moi, j’en suis sûr, pensa Petit Pierre, je vais aller prier pour elle et pour Christine. » Il disparut et revint chez Rose qui voulut se fâcher, parce que le café avait trop attendu ; mais quand elle sut que son jeune hôte venait de l’église, elle se calma : « C’est bien, mon enfant, n’oubliez jamais les bons exemples que vous avez reçus de vos parents ; allez votre petit train dans le sentier de la vertu ; évitez les méchants, et je vous réponds, moi, Rose Müller, que la Providence vous protégera. » Le mari et la femme donnèrent à Pierre tous les renseignements capables de l’aider dans sa route : « Ne craignez pas de vous présenter au château c’est du bon monde encore là ! vous prendrez la forêt ; vous verrez une grosse ferme à votre droite ; les bûcherons vous diront votre chemin et, une fois à Haguenau, la route sera facile jusqu’à Marienthal. Adieu, Petit Pierre, serrez bien votre argent, n’acceptez à boire de personne. » Le cœur me saute comme si c’était Michel ou mon petit Auguste qui s’en irait courir les chemins. Auguste entendant son nom se mit à crier. Rose le prit, le dorlota, le couvrit de baisers, l’assurant que jamais elle ne lui donnerait son consentement, dût-il devenir assez riche pour avoir six chevaux de travail. Le village de Walbourg est remarquable par la régularité de ses maisons. C’est une longue rue qui aboutit au château. Pierre le traversa en criant d’une voix plus harmonieuse que forte : Voilà le marchand ! bas de laine, bonnets de coton, aiguilles, ciseaux, dés d’acier, chapelets et images. Les enfants se sauvaient pour avertir leurs mères, mais celles-ci se contentaient de regarder le petit marchand, dont la figure leur était inconnue. Pierre arriva près de la grille du château : une petite fille et son frère accoururent pour le voir ; ils l’appelaient, s’enfuyaient et revenaient encore ; ils finirent par aller chercher leur bonne. Celle-ci était une grosse paysanne qui paraissait se croire d’une grande importance, parce qu’elle habitait un grand château. Elle dit d’un ton impérieux à Pierre : « Entrez par la petite porte. » Pierre obéit. La bonne lui ordonna d’ouvrir son ballot, d’étaler sa marchandise sur une table qui se trouvait dans un corridor voisin de la cuisine. Elle examina tous les objets, les déprécia tout en les marchandant et finit par dire : « Vous pouvez emballer, mon garçon, ça ne me va pas. » Pierre, bien mortifié, serra soigneusement sa marchandise. Son ballot était presque terminé, lorsque la petite Marie ayant aperçu des images, déclara, avec l’autorité d’une enfant gâtée, qu’elle en voulait et qu’elle paierait avec l’argent de sa bourse. Vainement Ursule essaya-t-elle de l’en détourner, la petite s’obstina, et la bonne fut forcée de l’accompagner jusqu’au château où la maman, plus accommodante, donna à Marie et à Jacques deux francs pour acheter des images. Le frère et la sœur arrivèrent tout essoufflés près de Pierre ; ils choisirent eux-mêmes les images ; Ursule marchanda, mais Pierre ne rabattit pas un sou, et, en cela il fut d’accord avec Marie et Jacques qui lui disaient : « Ce n’est pas trop, tes images sont fort jolies. » Petit Pierre, un peu consolé par la pièce de deux francs et le sourire du frère et de la sœur, avait à peine fait quelques pas qu’un chien noir vint sauter devant lui en aboyant. Il le reconnut pour l’avoir aperçu chez Rose. Comme il se disposait à renvoyer l’animal, Müller intervint : « Je vous l’amène, Petit Pierre ; ma femme dit qu’un compagnon de voyage ne vous fera pas de peine ; c’est une bonne bête, amusez-le pendant que je vais tourner les talons. Comme il vous a vu chez nous, il croira qu’il s’agit d’une petite promenade et il vous suivra. » Cette attention causa une véritable joie à Petit Pierre : Merci, merci, mes bons amis, je suis enchanté ; allons, Fox, en route, à la vie à la mort ! Le chien tomba dans le piège ; il marchait résolument à côté de son nouveau maître qui ne pouvait détacher les yeux de son compagnon de voyage. Nos deux voyageurs gagnèrent la grande route et marchèrent résolument pour arriver à Haguenau, charmante petite ville près de la forêt de ce nom. Le chien, qui allait et venait sans cesse, aboyait au moindre bruit ; le souvenir des bontés de Charles et de la bonne Rose, les bénéfices qu’il comptait déjà, occupaient tellement Petit Pierre, qu’il arriva à Haguenau sans s’être aperçu de la longueur de la route, sans même avoir remarqué s’il y avait des maisons où il pût faire quelques affaires. La nuit était close, lorsque Petit Pierre entrait à l’auberge du Cheval-Blanc ; sa présence surprit l’hôtelier, mais au nom de Charles Müller, le jeune garçon fut accueilli avec empressement. On l’engagea à s’approcher du poêle, car, dans la journée, le vent d’est s’était élevé et le voyageur en avait souffert. Pierre demanda le plus modeste des soupers, et ce fut encore avec une sorte d’embarras, qui aurait pu faire hésiter à le servir, si sa physionomie et son ballot n’eussent répondu pour lui. C’était une grande affaire pour ce pauvre enfant d’arriver seul à l’auberge, de demander à souper, un gîte, et enfin de tirer sa bourse pour payer. Cependant tout se passa pour le mieux : on servit à Pierre un bon morceau de lard aux choux, du pain et un verre de bière. La maîtresse de l’auberge ne perdit pas de temps pour lui demander d’où il venait et où il allait. À peine Pierre eut-il dit son nom, que la brave femme lui témoigna le plus vif intérêt. Elle se rappela avoir vu Madeleine et ses enfants après le malheur arrivé à la forge. Vous voilà maintenant le soutien de la famille. D’ailleurs, nous autres Alsaciens, nous savons nous tirer d’affaire. Quand nous avons pris l’auberge, nous n’avions que vingt francs en poche, et aujourd’hui... » elle n’acheva pas. Après avoir donné à souper à Fox qui s’étalait près du poêle, notre Petit Pierre prit possession d’un mauvais grabat, et, comme le couvre-pied était un peu mince, il engagea Fox à prendre place sur le lit. Si Rose voyait son chien faire l’office de couverture, elle serait joliment contente ! » La dureté du matelas, les fenêtres mal jointes d’une chambre qui n’est guère habitée que dans la belle saison, n’empêchèrent point le voyageur de dormir jusqu’au point du jour. Pierre fut bientôt prêt et dès que la porte de l’église fut ouverte, il s’y rendit avec empressement, voulant demander à Dieu de nouvelles forces pour réussir dans son entreprise. Il admira les trois autels en bois sculpté qui font le principal ornement de cette belle église. Le souvenir de la grosse bonne de Walbourg était effacé, le ciel chargé de neige ne l’effrayait pas. Ce fut avec un certain aplomb qu’il demanda à déjeuner. Tout en le servant, la maîtresse causait, ce qui ne veut point dire qu’elle fût bavarde : la conversation fait partie essentielle du métier d’aubergiste. Après avoir tout dit et redit, la brave femme demanda à son hôte s’il n’avait pas, par hasard, des lunettes ; car sa vue baissait un peu. Sur la réponse affirmative de Pierre, elle poussa une exclamation de joie : « Vous êtes le premier ! Tous les marchands qui passent, n’ont point d’égard pour les gens d’âge raisonnable, ils vous offrent un tas de colifichets, que je ne veux pas voir seulement. » Pierre s’empressa d’ouvrir sa boîte, et il présenta à Mme Schmitt un assortiment de lunettes, lui indiquant les numéros et lui donnant ses avis. L’aubergiste essaya toutes les lunettes, et ne se détermina pour le numéro quatorze qu’après une demi-heure d’hésitation. Trois francs cinquante, tout au juste. Des lunettes, la brave Mme Schmitt passa à une chaîne d’acier pour suspendre ses clefs. « C’est étonnant comme vous avez de l’idée ! Depuis vingt ans que je tiens l’auberge, il n’y en a pas un, jeune ou vieux, qui m’ait offert une chaîne. » Petit Pierre demanda ce qu’il devait. Deux francs cinquante, mon ami, mais nous allons arranger nos comptes : c’est moi qui vous redois. L’enfant tint à payer sa dépense nette et à recevoir ce qui lui était dû. Il lui semblait entendre les conseils du comte et de la comtesse, et il avait à cœur de leur présenter, à son retour, un livret irréprochable. Pierre s’empressa de prendre congé de l’aubergiste pour se diriger vers Marienthal, célèbre pèlerinage d’Alsace. Après la mort de son mari, Madeleine était allée avec ses enfants à Marienthal, mais il y avait déjà longtemps, et Petit Pierre n’avait rien compris au but de ce voyage. Aujourd’hui, il allait entrer dans l’église par sa propre volonté, il implorerait le secours de la mère de Dieu avec le sentiment d’un pauvre orphelin qui veut venir en aide à sa mère et à sa sœur : « J’aurais fait six lieues de plus, pensait-il, pour passer par là. » Pendant que Pierre marche résolument dans la forêt, nous allons faire connaître au lecteur l’origine du pèlerinage de Marienthal : Marienthal ou la vallée de Marie. Ce pieux pèlerinage fut fondé vers le milieu du treizième siècle par un seigneur de Wangen qui fit construire, dans la forêt de Haguenau, une église en l’honneur de la sainte Vierge et un couvent qu’il donna à des religieux dans l’ordre desquels il entra. Peu d’années après la fondation de Marienthal, le pape Innocent IV, d’illustre mémoire, se déclara le protecteur du pèlerinage, lui accorda plusieurs privilèges et l’enrichit de précieuses indulgences. Les populations des environs, attirées par le bruit des vertus de son illustre fondateur, vinrent en foule y vénérer Marie et solliciter des grâces. De nombreux ex-voto, hommages de la reconnaissance des fidèles, attestèrent dès lors les grâces obtenues par l’intercession de Notre-Dame de Marienthal. Parmi les illustres pèlerins qui vinrent visiter ce lieu, nous citerons Stanislas Leszczinski, roi de Pologne, la reine sa femme et leur fille unique, Marie, qui, chassés de la Pologne, vinrent se réfugier à Wissembourg, en Alsace. Les nobles exilés avaient une tendre dévotion à Notre-Dame de Marienthal, et bien souvent ils firent à pied les huit lieues qui les séparaient du pieux sanctuaire pour venir demander de meilleurs jours par l’intercession de Marie. Le souvenir de la dévotion de la jeune princesse en particulier est resté vivant dans le pays. Un jour, avant de partir, elle déposa sur l’autel de la Vierge, à côté des dons de ses parents, une chasuble d’une grande richesse et un bouquet de pierreries et de perles fines qui sont enchâssées dans un bel ostensoir, dont on se sert aux jours de grande solennité. Plus tard, étant devenue reine de France, Marie conserva la plus grande dévotion pour Notre-Dame de Marienthal, et, chaque année, elle chargeait un ambassadeur d’y porter l’expression de sa reconnaissance. Marienthal a survécu à toutes les luttes qui ont désolé l’Église, et aujourd’hui encore ce sanctuaire est visité par une foule de pèlerins. Le 15 août, jour de l’Assomption, le concours est immense, l’auberge devient insuffisante pour loger les pèlerins ; la plupart couchent dans l’église, et d’autres dans les chariots qui les ont amenés. La chapelle était encore ouverte, lorsque Petit Pierre arriva à Marienthal, il s’empressa d’y entrer ; des bûcherons et leurs enfants étaient agenouillés au pied de l’autel ; Pierre prit place à côté d’eux. Il lui semblait que sa prière, faite en compagnie de gens infortunés comme lui, aurait plus de force sur le cœur de la mère de Dieu. En sortant de l’Église, il se dirigea vers l’auberge. Cette fois, il entra bravement et il demanda à souper, causa volontiers avec l’aubergiste, eut la satisfaction de vendre quelques objets à des voyageurs qui passaient comme lui, et alla se coucher le cœur content. Le lendemain il se mit en route pour Bischvillers. Depuis le moment de son départ, Petit Pierre suivait, dans sa pensée, tout ce qui se passait au village et, selon lui il était toujours le sujet de la conversation. ce n’était pas fatuité de sa part. Les enfants savent que leurs mères ont toujours le cœur et l’esprit remplis d’eux quand ils ne sont pas là. Pierre était donc dans le vrai en se disant : « Comme elle pense à moi ! Je ne suis plus là pour faire le gros de l’ouvrage : mais quand je reviendrai ! Ces pensées loin d’attrister le voyageur, donnaient un nouvel élan à sa marche. Il prit la route de Bischwillers et marcha quelque temps sans avoir occasion d’ouvrir son ballot. Une jeune fille conduisant un troupeau d’oies, traversa la route et demanda timidement au jeune marchand s’il n’aurait pas un fichu de deuil. vous ne pensez donc qu’à ceux qui ont de la joie au cœur, vous autres ! Voilà plus de trois mois que je mets de l’argent dans ma poche espérant qu’un jour ou l’autre, je pourrai acheter un fichu noir. Moi, je ne vais pas me promener dans les villes. Pierre éprouva une sorte de confusion du reproche qui lui était adressé si naïvement. Il promit à la jeune fille d’avoir des fichus noirs, lorsqu’il repasserait, et d’aller jusqu’à la chaumière qu’elle lui indiqua. Il lui demanda si elle ne voudrait pas d’un chapelet de Marienthal. non, merci, j’ai celui de ma mère », dit la pauvre enfant, en tirant de sa poche un chapelet, dont la croix usée témoignait de la loi de celle à qui il avait appartenu. Cette rencontre plongea Petit Pierre dans des réflexions sérieuses : « Sans doute, se dit-il, c’est une pauvre orpheline ; bien sûr qu’elle n’a pas un frère comme Christine en a un. Mais ses réflexions n’étaient jamais bien longues. Dans la belle saison, de Marienthal à Bischwillers, le pays n’est qu’un vaste champ de houblon ; et Petit Pierre qui en s’éloignant du pays songeait au retour, croyait déjà voir, dans ces plaines couvertes de neige, les vertes feuilles du houblon s’enroulant autour des longues perches. Bischwillers est un chef-lieu de canton à quatre lieues de Strasbourg. À l’époque où arrivait Pierre, cette ville, sans avoir l’importance qu’elle a acquise aujourd’hui par le développement de ses manufactures, fit une certaine impression sur le colporteur. À mesure qu’il s’éloignait, il sentait la responsabilité qui pesait sur lui. La solitude de la campagne ne l’avait point effrayé ; mais comme il approchait de Strasbourg, terme de son ambition, il n’était plus si sûr de lui-même. L’auberge où il entra était pleine de monde, car c’était un jour de marché. Une trentaine d’hommes étaient attablés, parlant tout haut de leurs affaires, discutant avec le ton qui annonce une querelle inévitable, d’autres jouaient aux cartes, aux dominos et n’étaient guère plus paisibles. Tous les regards se portèrent sur le petit marchand, lorsqu’il entra. L’apparition d’un enfant excite toujours l’intérêt ou la curiosité : les plus indifférents ne purent s’empêcher de considérer le petit marchand de bonne mine, bien équipé ; mais il est rare que dans une de ces réunions bruyantes, il ne se rencontre quelque méchant qui trouve son plaisir à opprimer l’innocence. Pierre, les yeux baissés, assis au bout d’une longue table, mangeait sa modeste pitance, lorsqu’un homme vint l’interrompre, lui demandant en quoi consistait son commerce. Pierre suspendit son repas pour répondre à l’individu, et, sur sa demande, il ouvrit son ballot, étala sa marchandise. Quand ce méchant homme eut tout vu, tout examiné, il dit à l’enfant avec un cruel sourire : « c’est bien, mon petit, tu peux serrer tout cela, j’ai voulu m’assurer de ta complaisance, parce que, vois-tu, je protège la jeunesse, et, quoique je ne sois pas du pays, j’ai voulu te donner un bon conseil. Maintenant, je te payerai un petit verre d’eau-de-vie ; ça fera rentrer les larmes que j’aperçois à la fenêtre de tes beaux yeux. » Un gros rire termina cette belle tirade ; mais il n’eut point d’écho. L’aubergiste leva les épaules, et sa femme dit tout bas à Petit Pierre : « Vous entrerez à la cuisine en vous en allant. » Pierre n’avait plus de larmes dans les yeux. Il remit en ordre son ballot, acheva son dîner, et, sans mot dire, il passa à la cuisine. Mon enfant, ne perdez pas courage ; mais croyez-moi, à votre âge, c’est imprudent d’entrer dans des maisons comme les nôtres. Ayez vos petites provisions et n’entrez que pour boire un verre de bière ; car vous avez pris un état bien dangereux, mon ami. Et, sur l’invitation de l’hôtesse, Pierre s’assit et lui raconta son histoire. « Après tout, dit la bonne femme, vous pouvez réussir !... on a vu cela ; mais, puisque vous allez à Strasbourg, je vais vous indiquer les bons endroits : vous entrerez par la porte de pierre ; allez à la Haute-Montée . Ce sont de braves gens qui ménageront votre bourse ; vous vous laisserez guider par eux pour vos achats, et surtout, lorsque vous repasserez, ne manquez pas d’entrer chez nous ? » Ce cordial discours fut terminé par l’achat d’un cent d’aiguilles et d’une paire de bas blancs. C’était plus que n’avait osé espérer Petit Pierre. Bischwillers ne manque pas de boutiques, et notre voyageur avait remarqué, en traversant la ville, plus d’un marchand lui lançant un regard de pitié. Petit Pierre suivit le conseil de l’hôtesse ; il mit dans sa poche quelques provisions, et bien il fit, car trois lieues de plaines arides le séparaient de Hert où il devait faire sa prochaine étape. La méchanceté de l’homme de l’auberge lui revint en mémoire, il pressait le pas comme pour le fuir. Pierre était incapable de comprendre quel plaisir cet homme avait pu trouver à le mortifier ainsi. pensait-il, quand je serai grand, je me souviendrai d’avoir été petit ; je protégerai les petits marchands, les petits bergers,... tout le monde. » Ensuite il se mit à pleurer sans ralentir le pas ; car la vue de ce pays si différent du sien, lui serrait le cœur. Il commençait à se remettre de son émotion, lorsqu’un vieillard, marchant avec des béquilles, parut au détour d’un chemin pour prendre la grande route. Pierre l’attendit et le salua respectueusement. Je n’achète pas, mon enfant : je vais de mon petit pas, bien loin d’ici, chercher mon pain pour la semaine. Ça se trouve mal, par exemple, j’ai des douleurs de goutte qui m’ont fait crier toute la nuit ; mais que voulez-vous ? Si ce n’est que cela, partageons mon pain et mon saucisson. Peut-être demain serez-vous plus capable de faire ce petit voyage. Le vieillard fut aussi surpris qu’attendri de la générosité de Pierre. « J’accepte, mon enfant, lui dit-il, car cette aumône attirera certainement une bénédiction sur toi. Si tu voulais te reposer dans ma chaumière ? Grand merci, mon bon père, il faut que j’arrive à Hert sans perdre de temps, les jours sont courts, dans cette saison, et, si je ne me trompe, la neige ne tardera pas à tomber. Adieu donc : que le chemin te soit facile ! Puisse le souvenir de ta bonne action rendre ton fardeau léger ! Peut-être êtes-vous surpris, comme le fut Pierre, de tant de bénédictions pour un morceau de pain donné de bon cœur. Il ne faut pas vous en étonner : La plus petite aumône porte avec elle sa récompense . Si vous aviez vu Pierre rouge d’émotion, regardant le vieillard reprendre le chemin de la maison, vous eussiez envié son bonheur. N’attendez pas d’être grand pour faire l’aumône ; donnez ce que vous avez, et certes, vous possédez beaucoup plus que ne possédait notre petit voyageur. Le souvenir de cette rencontre contribua beaucoup à distraire le fils de Madeleine, et il arriva frais et dispos. Il ne tarda pas à faire des connaissances. Pierre était si honnête, sa physionomie inspirait une si grande confiance, que plus d’une ménagère se laissa prendre à ses discours. Il y avait tant de sincérité dans sa voix ! Aussi fit-il de bonnes affaires à Hert. Il s’y reposa largement et se remit en route le cœur tout joyeux. En quittant Hert, Pierre eut trois lieues à faire à travers des plaines arides. Il faisait froid, car on était à la fin de novembre, et l’Alsace, dont je n’ai nulle envie de dire du mal, est un pays froid. La neige tombait, Petit Pierre bénissait la comtesse en sentant ses jambes si bien emprisonnées dans ses guêtres ; il contemplait avec une certaine philosophie la neige qui formait déjà une couche épaisse sur son manteau de toile cirée. Puis de temps à autre, il faisait disparaître son vêtement blanc, en donnant de bons coups de coudes. Ces journées étaient pénibles, et Pierre supportait le présent en songeant à l’avenir : « Quand je reviendrai, les haies et les prairies seront vertes. D’abord, j’irai au château porter un petit à-compte, comme c’est convenu, et le reste sera mis dans l’armoire, juste dans le sac où mon père mettait l’argent qu’il rapportait tous les samedis ! que de choses j’aurai à conter ! » En dépit de son courage, Pierre était bien las. Et ce fut un grand soulagement pour lui, lorsqu’il aperçut une touffe de bois de sapins qui devait le conduire au petit village de Reichstett, à une demi-heure de là. Il parcourut successivement trois villages qui sont très rapprochés. Nous ne suivrons pas Pierre dans toutes ses courses, il nous suffira de savoir que la vente allait si bien, que c’était devenu une nécessité d’aller s’approvisionner à Strasbourg. terme de l’ambition de Petit Pierre. La veille de Noël, notre cher petit voyageur n’était plus qu’à une lieue de la capitale de l’Alsace ; la campagne était couverte de neige. Des jeux bruyants avaient lieu dans un parc : des enfants riaient, gambadaient sur la neige, se réjouissant de la belle fête dont le jour approchait. dit une petite fille, en apercevant Pierre, s’il avait quelque chose de joli pour mettre à l’arbre de Noël ! Maman l’achèterait, car elle n’a pas voulu que Brigitte allât à Strasbourg pour acheter des surprises, et ma bonne m’a dit que notre arbre ne serait pas aussi beau que celui de l’année dernière. » La petite Cécile parlait avec une conviction qui passa dans l’âme des frères et sœurs. « Petit marchand, attendez un peu ! » Et toute la bande s’envola, comme une nuée d’oiseaux vers un sillon aux épis d’or. La pensée de Cécile fut très appréciée par la famille. Brigitte alla chercher le petit marchand. À en croire ces messieurs et ces demoiselles, il fallait sans tarder que Pierre déballât ; mais cet enfant était déjà pour Mme Franck l’objet d’une tendre sollicitude. Son passage devant le château devait lui porter bonheur. Brigitte fut chargée de prendre soin de lui, et, certes la brave femme s’en acquitta bien !, l’aida à se débarrasser de son manteau, et le fit causer. J’ai bien vu, à votre air, que vous êtes un bon garçon ; car, ce n’est pas pour dire, mais il y en a bien de votre état qui sont des voleurs, des attrape-monde ; ils vous étalent des mouchoirs de fil, font semblant de s’en aller, reviennent, et vous fourrent du coton. Mes marchandises sont bonnes, car elles ont été choisies par la comtesse du grand château de chez nous. si cette dame est comme notre maîtresse, elle aura joliment fait les choses ! Brigitte eût continué indéfiniment la conversation, si Cécile ne fût venue lui dire que sa mère et sa grand-mère voulaient parler au petit marchand. Pierre fut donc introduit dans une autre pièce près de ces dames : Mlle Odile, la sœur aînée, fut admise au conseil. Notre jeune marchand étala avec un soin et une adresse qui charmèrent tout le monde. Odile seule fut consternée : « Ma chère maman, je vous l’avais bien dit, il n’a rien de bon pour figurer à un arbre de Noël. » Je ne suis pas de ton avis, ma fille, c’est une bonne fortune pour nos pauvres gens ; vous-mêmes, mes enfants, vous y trouverez votre avantage. Mais un arbre de Noël est à part, et, vraiment, Cécile et les autres seront peu satisfaits. Cet entretien avait lieu à voix basse et à l’extrémité de la pièce, mais Petit Pierre sentait bien que le discours d’Odile ne lui était pas favorable. pensait-il, je vais acheter à Strasbourg des bagues, des boucles d’oreilles en faux, c’est vrai ; mais je dois avant tout plaire aux acheteurs. » À sa grande joie, les choses tournèrent tout autrement qu’il ne le craignait. Mme Franck fit main basse surtout, sans imposer aucun sacrifice à Pierre. Elle examinait chaque objet, en demandait le prix ; puis, quand le marché fut conclu, elle remit à Pierre deux pièces d’or. Ce furent les premières qui entrèrent dans sa bourse. Pierre était rouge ; il devint bleu, lorsque Mme Franck lui dit : « Mon ami, êtes-vous très pressé ? » Non, madame, je n’ai plus qu’à aller mon petit train à Strasbourg. bien, mon garçon, je vous invite à voir notre arbre de Noël ; vous assisterez à la messe de minuit, et, après avoir pris part au repas de mes gens, vous vous remettrez en route. Pierre eut beaucoup de peine à dire : « Merci, madame. » Il lui semblait que le vieillard était là ; il entendait ses bénédictions, et même, il lui échappa de dire tout haut : « Il avait pourtant raison ! » Heureusement que personne n’entendit ce que Pierre disait ; car, je suis sûre qu’il eût été désolé de raconter sa bonne action. Cette aumône était son secret, et, s’il lui échappe un jour, ce ne sera que pour réjouir le cœur de sa mère. Mlle Odile était bonne et généreuse, mais elle ignorait encore tous les prodiges que peut faire la charité. Ne lui en voulons pas d’avoir accusé Pierre de compromettre la beauté de l’arbre de Noël, avec toutes ses marchandises dénuées d’élégance. Mme Franck ne fit point de reproches à sa fille, elle se borna à refuser ses services. Dans une pièce voisine de celle où l’on avait placé l’arbre de Noël, les enfants, leurs petits amis et les serviteurs de la maison attendaient avec impatience le moment où la porte s’ouvrirait. c’était un bavardage, des sauts, des cris de joie, qui échappaient à l’autorité de Brigitte. Cécile allait frapper à la porte, se mettait sur la pointe des pieds, et, soutenue par un de ses frères, elle arrivait jusqu’au trou de la serrure. Ce pénible travail n’avait d’autre résultat que d’augmenter le nombre des exclamations de Cécile. Enfin cette porte, assiégée par la curiosité enfantine, s’ouvrit à deux battants. La surprise fut telle que le silence succéda au tapage. Un grand arbre vert, placé au milieu de la chambre, était surchargé de présents de toute espèce ; des bouquets de fleurs accompagnaient chaque objet ; des centaines de petites bougies roses et bleues, des boules de verre diaphanes suspendues aux branches, semblaient autant de fruits délicieux ; mais le plus piquant, ce qui excita l’enthousiasme, ce fut Petit Pierre perché au haut de l’arbre et affublé de toute sa marchandise ; plus une grosse poupée qui tendait les bras. On lisait, sur la poitrine de Petit Pierre, le nom de Cécile écrit en grosses lettres. La petite fille ne fut point intimidée d’un si étrange présent ; on eût même quelque peine à lui faire comprendre, qu’elle devait attendre son tour. L’arbre fut bien vite dépouillé ; alors seulement, Petit Pierre descendit et vint mettre aux pieds de Cécile une corbeille remplie de divers objets. C’est à Cécile que nous devons la présence de Petit Pierre ici ; c’est elle qui a eu l’idée de le faire entrer, parce qu’il faisait bien froid ! Il est donc juste que tout ce que contenait le ballot du petit marchand, appartienne à Cécile, et vous allez voir, qu’elle ne sera pas embarrassée pour faire ses cadeaux. Rouge, éclatant de rire, et prête à pleurer, Cécile, distribua le contenu de la corbeille avec un tact qui amusa et charma tout le monde. Elle commença par prendre la poupée, et dit, en la remettant à Brigitte : « C’est pour moi, garde-la bien. » Tout y passa, sauf la part des malades que Mme Franck n’oublia pas. Cécile aurait donc encore un bonheur le lendemain. Elle porterait des cadeaux à ses vieux amis absents. Pierre était l’objet d’une bienveillance générale. Tout le monde lui prédisait bonne fortune ; ce n’était pas parce qu’il avait été l’occasion d’une si bonne surprise ; non, mais il était aimé pour lui-même. Le petit marchand était tout surpris de se trouver à l’aise avec les gens du château. C’était à qui lui donnerait une bonne place, un bon morceau. Lorsque minuit fut sonné, Pierre se rendit à la chapelle ; en voyant Mme Franck entourée de sa famille, il pensa à sa mère, à Christine, et au village. Il se disait « Là-bas, aussi, il y a une église, ma mère et Christine adorent l’enfant Jésus. » Et il priait et il pleurait. Tout à coup, un Noël populaire vint réjouir son cœur. Petit Pierre avait une belle voix ; il se mit à chanter, et à chanter si bien, que Cécile, endormie dans les bras de sa bonne, se réveilla et ne s’endormit plus. Jamais, non jamais cette douce hospitalité ne s’effacera du souvenir de Pierre. Profitant de la bienveillance dont il se voyait l’objet, et s’apercevant qu’il avait vendu toutes ses plumes, il s’adressa à Brigitte pour la prier de lui en procurer une, car il voulait écrire à sa mère ; mais Brigitte n’en avait point, par l’excellente raison qu’elle ne savait pas écrire : « C’est égal, dit-elle, asseyez-vous là ? » Et Petit Pierre vit venir Cécile avec plume, encre et papier. La petite fille resta près de Pierre tout le temps qu’il écrivit. Elle était émerveillée du savoir de son protégé ; debout, la tête penchée, Cécile suivait avec intérêt la main de Pierre, disant à chaque minute : « Qu’est-ce que tu lui écris ? » Un sourire était la réponse. Plus heureux que Cécile, lisons la lettre que Petit Pierre écrivait à sa mère : Dans un beau château, 25 décembre. « La date de cette lettre ne te surprendra pas plus que je ne suis surpris moi-même. quand on voyage, il arrive toutes sortes d’histoires ! Figure-toi qu’il ne me restait plus qu’une lieue à faire pour arriver à Strasbourg, lorsque, passant près d’un beau parc où des enfants faisaient des boules de neige, on m’a appelé, fait entrer, et une petite Cécile âgée de six ans qui a les yeux noirs et les cheveux blonds comme ma sœur, m’a conduit en triomphe chez sa maman. mère, qu’il y a de bons riches en ce monde 1 Mme Frank la mère de Cécile m’a acheté tout ce qui restait dans mon ballot. Elle m’a remis deux pièces d’or. Oui, tu ne te trompes pas, ni moi non plus : deux pièces d’or. Il y avait un arbre de Noël magnifique, et Petit Pierre a été posté au haut de l’arbre avec toutes ses marchandises. Quel bel effet je devais faire au milieu des petites bougies bleues et roses, des fleurs et de la verdure ! J’ai été adjugé à ma petite protectrice qui a distribué tous les objets dont elle était maîtresse. « Mme Frank m’a engagé à rester. Je crois bien, mère, que j’étais ce qu’on appelle, le jour des rois, la part du bon Dieu, et je t’avoue que j’en suis fier. « J’ai assisté à la messe de minuit. Je me disais : « Bien sûr, ma mère y est allée, Christine aussi. » Il me semblait être à côté de vous et que nous priions tous les trois ensemble. J’étais content, tranquille au milieu de ce bon monde, lorsqu’on s’est mis à chanter le Noël que tu aimes tant, et que le père nous chantait, quand nous étions petits. Alors, sans faire attention aux larmes que je sentais rouler sur mes joues, moi, qui ne suis pas hardi, j’ai entonné. « J’ai dormi dans un bon lit. Déjà j’ai bien déjeuné, et, après avoir achevé la lettre que je t’écris en compagnie de Mlle Cécile, très étonnée de ma science, j’irai remercier d’abord les maîtres, ensuite les domestiques et je me mettrai en route pour la grande ville. « Mère, ne te tourmente pas ; tu vois que le ciel me protège. Encore un peu de patience et je reviendrai, et nous travaillerons ensemble à notre petit champ. « Je t’embrasse, ma bonne mère, et j’embrasse aussi ma sœurette de tout mon cœur. Mes respects à nos dignes protecteurs et aux bons voisins. Je n’ai pas encore d’engelures, c’est peut-être, parce que j’ai pris pour mon compte une bonne paire de gants. Ce n’est pas, je t’assure, par câlinerie, mais je ne voudrais pas déplaire au monde, avec mes vilaines mains. » Petit Pierre s’éloigna le cœur plein de reconnaissance et fit la promesse de ne jamais passer devant le château sans y entrer. Il trouva bientôt un bureau de poste, il affranchit sa lettre, et la jeta dans la boîte avec un sentiment de fierté. Il faisait grand froid, les chevaux tiraient péniblement leur fardeau, car le sol était glissant ; Pierre voyait qu’il approchait d’une grande ville. Et puis Strasbourg était le terme de son ambition, sa curiosité était éveillée. Que d’affaires le petit marchand repassait dans sa mémoire. Le nom des gens à qui il devait s’adresser ; ses dépenses et ses recettes ; la liste des objets à acheter. il mettait en première ligne le fichu de deuil ! Pierre était trop content pour oublier ceux qui n’ont plus de mère. Il se voyait entrant dans de belles boutiques pour faire des achats ; puis, il portait la main à sa grosse bourse de cuir placée autour de sa taille, cherchant du bout des doigts, ses deux pièces, et, sans la crainte d’être vu des passants, il les eût certainement prises dans sa main pour les contempler. La figure du prince, l’année, l’exergue, qu’il appelait tout bonnement des mots, étaient gravés dans sa mémoire d’une manière ineffaçable. Avant d’arriver en ville, il se souvint de la recommandation de la charitable aubergiste de Bischwillers ; il entra chez un boulanger dont la boutique avait déjà une apparence plus recherchée qu’au village, et, il acheta un joli petit pain rond frais, doré, appétissant, comme il n’en avait jamais vu. Enfin notre petit voyageur entra dans Strasbourg par la porte de Pierre, pour se rendre à l’auberge de la Haute-Montée. Il n’en revenait pas de voir de si grandes maisons à plusieurs étages avec des balcons jusque sur les toits ; les passants, les charrettes, tous ces gens affairés ne lui faisaient pas peur ; il lui semblait être en pays de connaissance. Chaque fois qu’il demandait son chemin, on lui répondait avec complaisance sans économie de paroles. Pierre s’arrêta pour contempler à son aise les paysans qui arrivaient de tous côtés, portant sur la tête de grandes corbeilles remplies de toutes sortes de denrées. Jamais il n’avait vu pareille élégance : « Des hommes en culottes courtes recouvertes d’un demi-tablier blanc, un habit carré de draps brun, un gilet rouge et un chapeau à cornes ; les femmes, avec leurs longues tresses terminées par un nœud de ruban, autour du cou une cravate de soie noire ou un fichu noué, dont les bouts étaient rejetés derrière les épaules, une jupe courte d’un rouge vif et un bonnet en étoffe noire ouaté et piqué. Tout cela était pour Pierre une véritable représentation, et, ce ne fut qu’après avoir bien observé, qu’il se décida à prendre le chemin de la Haute-Montée. La maîtresse de l’auberge, Mme Knops, était une brave femme habituée à voir entrer et sortir des gens de toute espèce, marchands ou autres ; mais il faut croire qu’elle était bonne physionomiste, car elle répondit avec une cordialité toute particulière aux diverses questions de Pierre. Elle lui indiqua les marchands chez lesquels il pourrait traiter avec avantage, lui donna une place au poêle et ne ménagea pas les conseils. Sans perdre de vue l’objet de son séjour dans la capitale de l’Alsace, Pierre comptait bien se promener et voir les curiosités de la ville. Il commença par se rendre dans cette belle cathédrale dont il avait entendu parler si souvent. La cathédrale se détachait admirablement sur le sol couvert de neige, elle était éclairée par un ciel bleu et pur. Pierre resta longtemps devant le grand portail, compta les quatorze statues représentant les prophètes de l’Ancien Testament ; le portail de droite et celui de gauche n’échappèrent pas à son observation. Pourtant, il eut l’esprit de se tenir avec discrétion près de deux voyageurs munis d’un guide dont le plus gros des explications intéressait vivement notre Petit Pierre. Il suivit ces messieurs jusqu’à la porte du côté droit où s’élève une belle statue de la Sainte-Vierge, portant l’enfant Jésus dans ses bras ; là, il renonça à entendre les observations des voyageurs. Pierre resta longtemps devant cette statue ; des pigeons voletaient sur les corniches de la cathédrale, et venaient se poser sur la Vierge et sur l’enfant Jésus. Pierre trouvait cela si joli, qu’il ne pouvait en détacher ses yeux. « Mais, pensa-t-il, les voyageurs doivent être entrés et, si je m’y prends bien, je pourrai profiter de leur instruction. » Il entre donc : à l’éclat du jour succède une ombre mystérieuse qui transforme en un pieux recueillement sa curiosité. L’horloge l’avertit qu’il était midi moins le quart, et, voyant arriver des soldats, des enfants avec leurs mères, des curieux de toutes sortes qui, se dirigeaient vers la fameuse horloge, il alla prendre place pour voir de ses yeux ce qu’on lui avait raconté tant de fois. Les deux voyageurs aussi étaient là, disant maintes choses auxquelles Pierre ne comprenait absolument rien. Toute son attention se concentra sur les statuettes qui allaient se mettre en mouvement, au premier coup de midi. Heureusement que parmi les curieux, tout le monde n’est pas savant, et Pierre entendit un soldat donner à son camarade des explications faciles à comprendre : « Tu vois bien, ces statuettes, disait le caporal, elles sonnent les quarts d’heure, les quatre autres, on les appelle les quatre âges de la vie ; elles sonnent les heures, et la mort aussi. À chaque heure l’enfant que tu vois ouvre la marche et annonce le premier quart ; cet adolescent, qui a l’air d’un chasseur, frappe la demie, avec sa flèche ; puis, cet homme bardé de fer, un vrai brave, il se sert du glaive dont il est armé pour faire entendre les trois quarts ; enfin voici le vieillard qui s’avance appuyé sur sa béquille, il va sonner les quatre quarts. Regarde bien au passage de chaque figure, la mort va toucher le timbre, placé à sa droite avec l’os qu’elle tient à la main. Maintenant, camarade, attention ; regarde plus haut ; au-dessus de la salle des Mages, tu vois la figure de Notre-Seigneur ; dès que la mort va avoir frappé le dernier coup de midi, nous allons voir passer les douze apôtres et le coq là-bas, à gauche, perché sur cette tourelle, va battre des ailes, agiter sa queue et sa tête, et chanter trois fois. » À peine l’érudit caporal eut-il achevé son explication, que les choses se passèrent telles qu’il les avait annoncées. Le plaisir toujours nouveau qu’excite le merveilleux mécanisme de cette horloge, n’est pas le moindre hommage rendu à M. Schwilgué qui, par une étude persévérante, est parvenu en 1842 à réaliser une œuvre d’art et de science commencée depuis des siècles. Petit Pierre éprouvait une sorte de considération pour sa personne depuis qu’il voyait de si belles choses. C’est sans doute ce sentiment qui le ramena à la suite des deux voyageurs ; ces messieurs, comme tant d’autres, demandèrent à monter sur la plate-forme de la cathédrale et Pierre les suivit ; il ne dit point à l’homme chargé de les conduire : « Je suis de leur société », il ne sortit point de pièce blanche de sa bourse, il se contenta de regarder le conducteur avec des yeux suppliants et tendres. C’était absolument comme s’il eût dit : « Ces messieurs vont bien vous payer, moi, je suis un petit marchand alsacien qui peut passer par-dessus le marché. » Il paraît que le brave homme comprit et accepta les raisons de son compatriote, car Petit Pierre, prenant son silence pour un consentement, monta à la suite des deux voyageurs avec la légèreté d’une souris. Si la neige nuisait aux détails du paysage, cette immense nappe blanche n’était cependant pas sans beauté. La ville, les prairies, les arbres, les îles du Rhin, la plaine en pente du côté du sud, les enfoncements des montagnes, les villages, les métairies, cette immense plaine entourée de montagnes, tout cela constituait pour Pierre un coup d’œil ravissant. Il trouva ses amis inconnus bien difficiles de regretter la verdure et de considérer leur peine comme perdue. pensait Pierre, si Christine était là, elle croirait bien sûr que c’est un pays de sucre ! » Les voyageurs renoncèrent à monter, et Pierre fut obligé d’y renoncer lui-même. Il en fut mortifié, car déjà la vanité le gagnait : il songeait à l’effet que produiraient ses récits de voyage, et certes ! il eût été glorieux pour le fils de Madeleine, de pouvoir dire au retour : « Je suis monté au Munster, c’est-à-dire sur le clocher le plus haut du monde. » Pour nous, prenant les sentiments de Madeleine, nous préférons savoir son fils sur ses pieds, au beau milieu de la place, jetant un dernier regard sur la belle cathédrale. « J’aimerais bien, pensait Pierre, me promener dans cette belle ville avec ma mère et Christine ! Mais pour cela, il faut du temps et de la persévérance. » Le brave enfant songea à reconstituer sa pacotille, mais tout en faisant ses emplettes, il se promenait dans les beaux quartiers ; sans doute il admira le château impérial, la place Kléber, toutes ces maisons si différentes de celles qu’il avait vues. La rue aux arcades l’enchanta surtout, les boutiques, les marchandes, l’étalage de ces beaux rubans brochés d’or et d’argent, tout était pour lui un spectacle plein d’intérêt. Une journée restait encore à Pierre ; c’était un dimanche, et certes ! Le temps s’était adouci, et un garçon bien chaussé comme lui ne s’inquiétait guère de l’état des chemins. Après avoir été à la cathédrale, dès le matin, Pierre, bien renseigné par son hôtesse, se dirigea vers la Robertsau, il rencontra des promeneurs étrangers et des habitants de la ville. Il ne parlait à personne et personne ne lui avait encore adressé la parole ; lorsqu’il fut arrivé près d’une brasserie, où, malgré la saison, un certain nombre de promeneurs buvaient la bière et fumaient la pipe, Pierre s’arrêta devant la porte incertain. « Oui, dit l’estomac, une bonne chope de bière me dispensera de faire un dîner copieux. » Il entra donc d’un air résolu sous lequel se cachait sa timidité. « Moi ici, pensait-il, comme un gros négociant ! Je vais payer, laisser quelque chose au garçon ! Et Pierre buvait lentement d’excellente bière. Une pauvre femme portant un enfant dans ses bras, vint se placer au milieu de la réunion. Elle commença à chanter une de ces chansons populaires qui réjouissent toujours le cœur des gens du pays ; mais sa voix, contre l’ordinaire, était si enrouée, que personne ne l’écoutait. Quelques-uns des habitués parurent même si fatigués de la présence de cette triste chanteuse, qu’un garçon, sans en avoir reçu l’ordre, vint la prier de s’éloigner. « Mon Dieu ! » dit la pauvre femme : et ses yeux rencontrèrent ceux de Pierre. Aussitôt, il se lève, s’approche d’elle et lui dit : « Attendez-moi, je ne suis pas enroué, je vais la finir. » Et sans plus tarder, notre bon Petit Pierre se mit à chanter. Sa voix fraîche et élevée, fit un effet magique. Toutes les chopes restèrent en l’air. La pauvre femme pleurait de joie et de reconnaissance, car la générosité de Pierre avait été comprise, et chacun portait déjà la main à sa poche pour prendre son aumône. Petit Pierre, encouragé par le succès, chanta un second morceau, et cette fois, ce fut avec une assurance qui doubla son talent ; il n’en revenait pas lui-même. Profitant de l’enthousiasme, il s’avança, rouge de bonheur, tenant son chapeau à la main, et il recueillit, au milieu des bravos, la jolie somme de cinq francs cinq sous, qu’il donna à la pauvre femme, et il se sauva sans avoir achevé sa chope. La Robertsau, la brasserie, tout s’effaça du souvenir de Pierre. Il ne pouvait s’expliquer la hardiesse avec laquelle il avait agi. Comment avait-il osé faire un coup pareil ? Le jeune paysan perdait chaque jour de sa timidité ; son allure devenait de plus en plus assurée et, passant quelques heures plus tard devant la brasserie du Dauphin, il entra et prit intérêt à tout ce qui se faisait autour de lui. Un garçon de seize à dix-huit ans vint s’asseoir près de Pierre et le questionna. « Car, dit-il, vous êtes étranger comme moi. » À ce mot d’étranger, Pierre réclama, et il se mit à parler de son pays et à raconter son histoire. Moi aussi, je cours pour faire fortune, mais ces diables de douaniers sont bien gênants ! leur avez-vous joué déjà de bons tours ? Je ne fais pas la contrebande. c’est à tort : on peut se confier ces choses-là, quand on est du métier. Je vous assure que je ne fais pas la contrebande et que je ne la ferai jamais. Je ne me permets pas de vous blâmer, je réponds à votre question. C’est le seul moyen, voyez-vous, de faire ses affaires ; autrement il faudrait, pendant vingt ans de sa vie, courir les chemins pour arriver à posséder quelque chose ; et puis, je vous avoue que c’est un plaisir pour moi de faire courir les douaniers. L’été, quand les houblons sont épais, on se cache et, l’oreille au guet, on déguerpit dès qu’ils approchent. L’an passé, j’ai été traqué dans la forêt Noire pendant quinze jours, et force m’a été d’abandonner un de mes ballots pour garder ma liberté. Je ne le sais pas encore. Je dois rentrer au village à la mi-mars ; d’ici là, je me bornerai à circuler dans le pays. petits projets et beaucoup de peine. Bien répondu, l’ami : avec le temps, l’ambition grandira. N’allez pas me trahir au moins ! Pierre refusa ; il se disposait à partir, lorsque l’inconnu lui tendit la main : « Touchez là, vous êtes un brave garçon. Si vous voulez faire un gain qui en vaille la peine, traversez le Rhin, allez dans les villes d’Eaux pendant la belle saison. Vous trouverez là des gens qui dépensent plus d’argent dans un mois que toute l’année chez eux. Nous sommes de véritables distractions pour ce beau monde ; le tout est de savoir s’y prendre. Jamais Pierre n’avait entendu un pareil langage ! Ce jeune homme paraissait honnête, pourtant il faisait la contrebande et il lui avait conseillé de la faire. À l’en croire, c’était le seul moyen de s’enrichir. Pierre était soucieux, mal à son aise ; il fut tout étonné de se trouver dans la rue des Grandes-Arcades. La vue du Munster le rappela à lui-même, il dirigea ses pas de ce côté. Cette fois-ci, la curiosité n’était pour rien dans la démarche de Petit Pierre. Il avait besoin de prier, de raffermir son cœur. « Et pourquoi faire fortune si vite ? se disait le brave enfant, j’en ai bien le temps. Je gagnerais un peu chaque année, je n’en demande pas davantage. D’ailleurs je n’ai aucun goût pour ce vilain métier de contrebandier ; je suis sûr que je me laisserais prendre, comme un oiseau dans le filet de l’oiseleur. Ce n’est pas seulement parce que j’ai promis à M. le comte de ne pas faire la contrebande ; mais je me suis promis à moi-même d’être toujours honnête. Pourvu que ma bonne étoile se maintienne, j’apporterai au moins cent francs ! j’aurai fait bien des pas aussi ! » Pierre rentra à l’auberge de la Haute-Montée, il trouva l’aubergiste sur la porte : « Savez-vous, Pierre, que je commençais à m’inquiéter de vous ? Il y a tant de monde dans ce Strasbourg ! Et, un dimanche surtout, un garçon comme vous peut être entraîné par une mauvaise connaissance. Pierre était toujours heureux, quand une bonne mère de famille lui témoignait de l’intérêt ; il se sentait moins loin de son village. Il obéit et raconta sa journée en passant l’épisode de la Robertsau. dit Mme Knops, vouloir engager l’innocence dans le commerce frauduleux ! bien, c’est moi qui le leur prophétise, ils retourneront chez eux plus pauvres qu’ils n’en sont partis. cependant il ne faut rien exagérer, Pierre. Un supposé qu’un jour ou l’autre vous seriez dans des pays de dentelles, vous pensez à moi, et vous mettez trois mètres de dentelles dans votre soulier : c’est de l’amitié ça ! » Pour toute promesse, Pierre sourit ; la bonne Mme Knops changea brusquement la conversation : bien, maintenant, quelle route allez-vous prendre ? » Ce n’est pas le temps de sortir du pays. J’ai bonne envie de me diriger du côté de la route de Saverne, et de revenir sur mes pas pour retourner dans notre vallée. On se quitta après avoir arrêté ce modeste plan ; mais, pendant la nuit, la neige avait tombé avec abondance, et Mme Knops engagea Pierre à renoncer à son voyage. « C’est impossible, disait le petit marchand, ce que je vendrai en ville suffira à peine à ma dépense. Justement, dans la mauvaise saison, chacun se tient chez soi : c’est le bon moment de la vente, et puis, ajoutait Pierre en avançant la jambe, mes guêtres sont excellentes ; j’ai des souliers neufs, je suis chaussé comme pour faire le tour du monde. » Il paya son écho et partit, emportant les bénédictions de l’aubergiste. Pierre sortit de Strasbourg par la porte de Saverne, et il ne tarda pas à trouver les craintes de son hôtesse fort exagérées. Les charrettes, qui se succédaient sur la route, avaient déjà tracé et durci le chemin. Pierre suivi de Fox s’avançait résolument vers le village de Hausbergen, lorsqu’il glissa. La douleur qu’il ressentit au pied gauche, en tombant, fut si vive qu’il ne put se relever, et, quoiqu’à une très petite distance des maisons, il lui fut impossible de se remettre en route. Le pauvre Fox, désolé de voir son maître dans cet état, allait en avant et revenait le caresser ayant l’air de lui dire : « Prends patience, quelqu’un viendra. » En admirant l’intelligence de son chien, Pierre remerciait Rose de lui avoir donné ce compagnon, et il attendait patiemment qu’on vînt le délivrer. Le cher enfant n’avait pas prévu le long chapitre des accidents, et il était très étonné de se voir arrêté dans sa course. Combien d’autres à sa place se seraient désolés ! Mais lui se disait : « Comment vas-tu faire, pour te tirer de là, mon garçon ? Quelle bonne âme aura pitié de toi ? Une heure se passa dans un silence absolu. De temps à autre le chien levait la tête pour écouter, mais il se recouchait aussitôt près de son maître. Le pauvre Pierre faisait de vains efforts pour se remettre sur ses pieds. Il souffrait de plus en plus. Fox se lève d’un seul bond, il court sur la route en aboyant et disparaît. En même temps des chants se font entendre, et viennent réjouir le cœur de petit Pierre. Le chien revient haletant, couvert de sueur, agitant sa queue, caressant son maître ; il semble lui dire : « Voici du secours. » En même temps apparaît sur la route un char au milieu duquel trône une jeune Alsacienne dans son costume de mariée ; elle tient une quenouille ornée d’un beau ruban bleu et or, son mari et trois autres personnes l’entourent. Il y a aussi dans le char quelques meubles ; le jeune couple quittait la maison paternelle et se rendait à son domicile. À l’aspect de petit Pierre assis dans la neige, les chants cessèrent : « Arrêtez, dit Suzanne, il est blessé ! » Et, leste comme l’oiseau, elle sauta à terre. J’ai glissé, j’ai fait un effort pour me retenir, mon pied a tourné et j’ai senti une douleur affreuse à la cheville. Vite, mon garçon, déchausse-toi et je vais te frotter avec de la neige, je n’en manque pas une, quand le remède est là. t’imagines-tu, par hasard, que nous allons te laisser sur la route ? Ton accident est de bon augure pour moi. Maintenant, je n’ai plus peur d’être battue, dit Suzanne, en regardant Georges d’un air moqueur. Pierre était entouré d’amis, et, comme l’avait dit Suzanne, il ne resterait pas sur la route. La gentille fermière, sans souci de sa belle jupe bleue brodée d’un ruban d’or, de sa chemisette blanche et de son beau corsage, se mit en devoir de frotter le pied du voyageur. Elle lui fit un bandage de son mouchoir, et, le pansement achevé, Suzanne dit aux hommes avec autorité : « À vous de le mettre dans le char. » Fox prit place à côté de son maître. Pierre donna l’adresse de Mme Knops. Quand le char s’arrêta devant l’auberge de la Haute-Montée, l’aubergiste se dit : « voilà une bonne aubaine ! » Jugez de sa triste surprise, en voyant petit Pierre ! Elle levait les mains au ciel, en entendant le récit de Suzanne, que le chien semblait approuver en caressant l’aubergiste. Grande eût été la consolation de Mme Knops, si elle avait pu retenir les nouveaux époux, mais la chose était impossible. Après avoir reçu les souhaits de l’aubergiste et les remerciements de Pierre, les jeunes gens et leur suite se remirent en route. Pierre raconta son aventure autant de fois que son hôtesse voulut l’entendre. Mme Knops, si expansive il y a quelques instants, garda le silence tout le temps que parlait Pierre ; puis faisant un effort sur elle-même : « Mon chérubin, tu as de la raison. Tu vas comprendre que, dans ton intérêt, tu ne peux rester à l’auberge : Aurais-tu honte d’aller à l’hôpital ? madame Knops, est-ce une mauvaise action ? J’en étais sûre, tu n’es pas glorieux, tu comprends que tout le monde ne peut pas être riche, et que les hôpitaux sont une bénédiction pour les malheureux. Mais, diras-tu, pourquoi ne me gardez-vous pas chez vous ? Je ne dis pas cela, madame Knops, je vous trouve déjà bien bonne pour moi ! mon garçon, je vais m’occuper de toi. Reste là ; dans notre ville, Dieu merci, il y a de la ressource pour tout le monde ; notre hôpital civil va te recevoir à bras ouverts ; tu seras soigné par des sœurs, par un médecin joliment savant ! sois tranquille, tu n’en courras que mieux, une fois guéri. « Oui, oui, disait Mme Knops, en ajustant son manteau et en cherchant ses chaussons de lisière, Strasbourg est une ville qui peut compter ! Et je ne la donnerais pas pour leur Paris ! » Tout alla pour le mieux, et bientôt Pierre fut transporté à l’hôpital, grâce aux soins de la brave aubergiste. En quittant l’auberge, Pierre avait recommandé son chien aux soins de Mme Knops. Ce fut en vain que le pauvre animal suivit son maître jusqu’à la porte de l’hôpital qu’il ne put franchir ! force lui fut donc de se résigner à suivre la bonne aubergiste. La jeunesse a ses illusions, les malheurs qui se passent sous ses yeux ne l’instruisent pas. Pierre, encore enfant, avait été saisi d’effroi en voyant le corps de son père privé de mouvement, mais voilà tout. Cette image de la mort ne lui avait point enseigné les difficultés de la vie. Parti de son village depuis environ trois mois, il avait eu beaucoup de bonheur et il croyait qu’il en serait toujours de même. Il commença à réfléchir, la conversation du contrebandier lui revenait en mémoire, il ne pouvait associer les principes du jeune homme avec la cordialité qu’il lui avait témoignée. Pierre croyait que les hommes sont tout bons ou tout mauvais ; jamais encore il n’avait senti cette lutte intérieure qui fait les forts. Le chirurgien dont il reçut les soins vit bien vite à qui il avait affaire : « Allons, mon cher enfant, prends courage, dans huit ou dix jours, tu pourras courir les champs ; mais je ne te laisserai partir qu’après parfaite guérison. » Puis, il questionna Pierre, qui oublia tout son chagrin en parlant de son village. Dans l’après-midi de cette même journée, le petit marchand vit approcher de son lit une dame dont l’aimable physionomie fut un premier encouragement à faire connaissance. L’étrangère s’assit au chevet de Pierre, lui annonçant qu’elle venait lui tenir compagnie. Elle le questionna, s’informa avec une bonté touchante de ce qu’il pouvait désirer. Cette dame fit le tour de la salle s’adressant aux autres malades avec le même intérêt. Pierre trouvait la chose surprenante, puisqu’il était soigné, et bien soigné ! Le lendemain l’étrangère revint, elle tira de son sac des oranges, un petit pain blanc comme neige, un livre. Elle semblait trouver un tel plaisir à la vue du contentement de Pierre, que, celui-ci, mettant toute crainte de côté, résolut de lui demander pourquoi elle était si bonne pour un pauvre étranger. Madame, si ce n’est pas trop de curiosité, je voudrais bien savoir pourquoi vous venez tous les jours voir les malades comme les médecins, et nous apporter de si bonnes choses ? Puisque tu m’as conté ton histoire, mon enfant, il est juste que je réponde à ta question. Je viens ici, parce que je suis malheureuse. Oui, j’avais un fils unique, il est mort à quinze ans. Ce fils était ma joie, mon espérance, comme tu es la joie et l’espérance de ta mère. J’ai essayé de tous les moyens pour me distraire de ma douleur sans pouvoir y réussir. Quelqu’un me dit : « Allez voir les pauvres, les malades surtout et vous serez consolée. » C’était vrai. Je ne suis jamais plus heureuse qu’ici, et voilà pourquoi j’y viens chaque jour. En voyant les souffrances des autres j’oublie les miennes. Ta jeunesse, tes bons sentiments réjouissent mon cœur. Maintenant comprends-tu mon goût pour l’hôpital ? Je comprends que vous êtes bien bonne, Madame, et que, si ma mère vous voyait près de mon lit, elle pleurerait de joie. j’étais triste de venir à l’hôpital, non par orgueil, comme d’autres qui aiment mieux mourir dans un coin ; mais pourtant, ça me chiffonnait. l’espère que tu emporteras d’ici des idées plus justes sur l’hôpital ; il suffira, pour cela, de te souvenir des soins que tu y as reçus. Chaque jour le chirurgien ne te voit-il pas avec une bonté parfaite ? Ces sœurs ont-elles négligé l’enfant inconnu qui est venu leur demander l’hospitalité ? Et vous, madame, qui me tenez compagnie ! Je suis bien heureux qu’on ait inventé l’hôpital. Au lieu de cela, tout sera profit pour toi ; car j’entends qu’une fois sur pied tu viennes au Breuil demander Mme Fritz, et je ferai quelques emplettes. Pierre aurait voulu sortir de l’hôpital dès le lendemain, et aller offrir ses marchandises à l’excellente Mme Fritz. Le chirurgien ne commit pas l’imprudence de laisser partir son malade. Pendant plusieurs jours encore, le jeune voyageur dut s’exercer dans la cour et se coucher de bonne heure. D’excellentes rations l’aidaient à prendre patience. La sœur lui permettait de lire et affectait de se faire rendre quelques services par lui. Enfin, l’aubergiste de la Haute-Montée arriva les poches pleines de douceurs ; Pierre était levé, et elle en fut si contente qu’elle l’embrassa. « Vois-tu, dit Mme Knops, tu es resté ici juste le temps nécessaire pour que les chemins soient balayés. Il n’y a plus d’apparence de neige ; ton ballot est dans ma chambre » et, pour achever sa pensée, elle tira une clef de sa poche. Un matin, après avoir examiné, tâté et retourné le pied du petit voyageur, le chirurgien déclara qu’il pouvait reprendre sa route. « Mettez-moi ce garçon-là dehors », dit-il à la sœur, et, ayant donné une petite tape d’amitié à Pierre, il s’éloigna. Jamais ordonnance ne fut accueillie avec plus de satisfaction : s’habiller, remercier les sœurs et disparaître, tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure. Une fois dans la rue, Pierre respirait à pleins poumons l’air humide dont l’atmosphère était empreinte, il alla droit à la Haute-Montée. À peine arrivait-il à la porte de l’auberge, que déjà son chien s’élançait vers lui. Après avoir donné à la conversation le temps nécessaire pour ne pas mériter le nom d’ingrat, il embrassa Mme Knops, prit son ballot et se dirigea vers le Breuil, suivi de Fox. La domestique était prévenue de cette visite. Elle sourit en voyant Pierre, l’introduisit dans une cuisine dont le fourneau brillait comme l’or, et le fit asseoir, pendant qu’elle allait avertir sa maîtresse. Celle-ci vint sans tarder : sur son invitation, Pierre la suivit dans la salle à manger où il étala ses marchandises. Mme Fritz essaya vainement de l’empêcher de sortir de son ballot tous les objets, le petit marchand disposa sur la table un étalage plein d’ordre et de goût. Pierre revit ses marchandises avec un plaisir qu’il n’essayait pas de dissimuler. Je ne suis pas sûre que, dans son esprit, ses rubans d’or et d’argent, ses bas de laine et ses fichus noirs à petits pois blancs ne l’emportassent sur la vue de la plate-forme de la cathédrale. Mme Fritz fit des emplettes sérieuses. Pierre n’en revenait pas, il baissait les yeux et semblait intimidé de sa fortune ! La cuisinière et une autre fille achetèrent aussi quelques petits objets. Enfin Pierre mit dans sa bourse vingt-deux francs. Il replia tout avec un ordre parfait, sans se hâter. Chaque fois qu’il mettait de l’argent dans sa bourse, il pensait à sa mère. Le vieillard lui revenait aussi en mémoire. Enhardi par tant de bonté, le petit marchand consulta Mme Fritz sur le chemin qu’il devait prendre. Pierre était parti dans les derniers jours d’octobre, et janvier touchait à sa fin. Il devait être de retour au commencement d’avril. Cette première excursion avait bien réussi ; il ne fallait pas, selon Mme Fritz, la compromettre : « Je t’engage, mon enfant, dit-elle à Pierre, à prendre la route de Paris jusqu’à Saverne, si tu le peux. Tu trouveras beaucoup de villages et de braves gens. Et tu rentreras à Niederbronn par le même chemin que tu as pris pour arriver jusqu’ici. Dans ta profession, l’essentiel est de te faire une clientèle : il faut qu’on s’habitue à te voir passer à telle et telle époque de l’année, qu’on t’attende pour acheter. » Comment dire ce qui se passe dans l’âme du pauvre, lorsqu’il se voit l’objet de l’intérêt, et de l’affection de celui qu’il rencontre sur son chemin ! Pierre était resté calme et tranquille sur la neige, attendant du secours, et maintenant il est ému. La voix de Mme Fritz, ses conseils maternels font monter des larmes dans ses yeux. Il partit, et lorsqu’il eut fait quelques pas, il se retourna et considéra longtemps la maison où il avait eu tant de bonheur. L’intérêt que nous inspire le fils de Madeleine ne nous permet cependant pas de le suivre d’étape en étape, de séjourner avec lui dans chaque village et d’assister à la vente plus ou moins heureuse de ses marchandises. Disons toutefois que Pierre ne se ressentait plus de sa chute, qu’il faisait, sans trop de fatigue, ses deux ou trois lieues par jour. Le voici arrivé dans la vallée de Saverne, au pied des Vosges ; la fonte des neiges avait grossi la rivière et tous les ruisseaux. Dans la belle saison, cette contrée est une des plus gracieuses de la France ; le voyageur qui la traverse une fois s’en souvient toujours. Là, ce sont des collines où s’échelonnent des vignes soigneusement cultivées ; plus loin, des prés dont une rivière entretient la fraîcheur ; çà et là, de petites villes dans des plaines coupées de ruisseaux, qu’ombragent des saules et des peupliers. Au moment où nous rejoignons Pierre dans la vallée de Saverne, rien de tout cela n’existait. Cependant de même que les traits de l’homme rappellent dans l’âge mûr les charmes de la jeunesse, les ruisseaux, les prairies, les sentiers de la colline ont encore le pouvoir de fixer l’attention du voyageur : il pressent les beautés du printemps. Pierre, bien entendu, ne faisait pas de pareilles réflexions ; il regardait avec plaisir les maisons pittoresques du prochain village où il allait prendre du repos. Il séjourna successivement dans plusieurs endroits, et, arrivé à Hochfelden, il n’oublia pas que les boulangers de ce pays passent depuis des siècles pour faire le meilleur pain d’Alsace. Soit l’imagination ou la réalité, jamais Pierre n’avait mangé d’aussi bon pain. Le printemps s’annonçait, les oiseaux commençaient à faire entendre des cris joyeux. Pierre poursuivait sa route, oubliant ses fatigues à mesure que son ballot devenait plus léger et sa bourse plus lourde. Tandis que Pierre parcourait Vendenheim, offrant sa marchandise, son chien qui jusqu’alors l’avait suivi fidèlement, disparut et, quelles que fussent ses recherches, il ne put le retrouver. Malgré son affliction, le pauvre enfant fut obligé de reprendre sa route, privé de son fidèle compagnon. Il remontait la route pour s’approcher de Brumath, lorsqu’il rencontra un individu d’assez mauvaise mine qui le questionna de la façon la plus indiscrète. Pierre se méfia de cet importun et, apercevant des maisons, il marcha rapidement, espérant trouver un abri. L’inconnu devina sa pensée et, sans perdre un instant, il courut sur Pierre, le renversa, le prit à la gorge, tout en s’efforçant de le bâillonner avec un mouchoir. Le désespoir de Pierre lui donna une énergie qui prolongea la lutte plus longtemps que ne se l’était imaginé le voleur. Le pauvre enfant se voyait avec horreur mourir sur un chemin ; il pensait à sa mère, à Christine, à son argent. Si Fox avait été là, avec quel courage l’eût-il défendu ! Quel malheur d’avoir perdu ce compagnon de voyage, au moment où il lui eût été le plus utile ! Pierre mordait la main qui cherchait à étouffer ses cris, sa bouche était remplie du sang de cette main criminelle, il sentit craquer un os ; il mordait, il mordait toujours. Cependant les forces du pauvre Pierre commençaient à s’épuiser, lorsqu’une bande de joyeux enfants se fit entendre. Un cri, un cri terrible arriva jusqu’à eux : ils fuirent d’abord, et, prompts comme l’éclair, ils reparurent avec un homme d’une haute stature, dont l’apparence suffit pour décider l’assassin à lâcher sa victime. Je me hâte de vous dire que le malheureux s’engagea dans un chemin, où se trouvaient deux gendarmes, qui étaient à sa recherche depuis trois jours. Petit Pierre dut la vie à M. Vincent, le maître de l’école de Brumath, et à ses élèves. Aussitôt ceux-ci entourèrent le pauvre voyageur, l’aidèrent à se relever. André, le plus jeune des garçons, courut chez sa mère, qui arriva tout émue avec du vieux linge et un vase d’eau fraîche, car on croyait Pierre grièvement blessé. Heureusement qu’il en était quitte pour de fortes contusions. Vincent et la mère d’André, il arriva jusqu’à l’école, où la plus cordiale hospitalité lui fut offerte. Pierre demanda plusieurs fois sa bourse et, voulant justifier ses précautions, il dit à M. Vincent : « Cet argent est pour ma mère et pour ma sœur. » Le voleur n’avait pas pris la bourse, et, sur la prière que lui en fit Pierre, M. Vincent la mit dans son armoire. La mère d’André ne se retira qu’après avoir vu Pierre étendu dans un lit bien blanc, la tête appuyée sur un bon oreiller : « Ce ne sera rien, disait la bonne femme, mais, si vous m’en croyez, laissez votre état : c’est trop dangereux. » Ce n’était pas l’avis de Pierre. La protection visible de la providence lui semblait un gage de sûreté pour l’avenir. Mais le voilà donc arrêté de nouveau dans sa course ! Nous ne pouvons pas le laisser dix jours chez son hôte charitable, sans faire connaître ce brave homme à nos lecteurs. Vincent était maître d’école de Brumath. C’était un homme d’un caractère ferme et doux à la fois. Chrétien instruit et charitable, il ne bornait pas sa mission à apprendre à ses élèves la lecture, l’écriture, l’orthographe et les quatre règles, mais il voyait, dans ces petits blondins, des hommes, des Alsaciens dont le caractère pouvait avoir une bonne ou une mauvaise influence sur le pays. Vincent n’épargnait rien pour gagner le cœur de ses élèves, il jouait avec les petits et causait avec les plus grands. Il était consulté sur le métier à prendre ; plus tard on lui demandait son avis sur un projet de mariage. Le maître d’école était parvenu à réunir ses élèves le dimanche soir chez lui. Là, on causait de toutes sortes de choses. Souvent le maître prenait la parole et captivait son auditoire par des récits intéressants. Dans les grands jours, les chopes de bière circulaient. L’été, ces réunions se tenaient à la porte de l’école, ombragée par trois tilleuls ; l’hiver on se tenait près du poêle. Petit Pierre ne pouvait pas s’ennuyer en si nombreuse et si bonne compagnie. Vincent eut bien vite fait connaissance avec son hôte, et celui-ci, se sentant protégé, aimé, à cause de sa jeunesse et de son malheur, lui raconta toute son histoire. Le vieillard y prit grand intérêt, et en entendant si bien parler Pierre, il regrettait presque de ne pouvoir garder auprès de lui un garçon sage et instruit qui, avec le temps, aurait pu devenir un homme accompli ; mais il admirait avec quelle énergie un enfant de quatorze ans persistait dans une voie pleine de difficultés et de dangers. « Voyez-vous, disait Pierre au bon maître d’école, je veux être le soutien de ma mère et de ma sœur : c’est mon devoir. Elle a tant travaillé pour nous élever ! Bien souvent, je l’ai entendue pleurer la nuit. Je pleurais un peu aussi, moi, mais je me disais : dormons vite pour devenir grand et travailler ferme. non, je ne renoncerai pas à mon petit commerce. Je mange mon pain noir le premier, et encore, n’est-il pas bien noir ! » Le nouvel ami de Pierre entrait dans ses sentiments. Lui aussi ne voulait pas que Madeleine apprit que son fils avait manqué de périr. Par ses démarches, il obtint que le nom de la victime restât inconnu. Les marchands ambulants sont nombreux, on pouvait donc espérer que l’affaire passerait inaperçue à Niederbronn, et, pour mieux détourner une inquiétude possible, Pierre écrivit à sa mère, comme il avait l’habitude de le faire de temps à autre. Dans la jeunesse, les blessures du corps et celles de l’âme se ferment vite. Pierre se laissait dorloter par M. Déjà il avait des amis parmi les élèves du maître ; il prenait part aux conversations. Son histoire racontée et commentée donna lieu à d’autres récits, intéressants sans doute, mais qui ne sauraient trouver place ici. Quand Pierre fut seul avec le bon maître d’école, il lui parla de ses projets, et lui demanda des conseils. Cette vie d’aventures n’était pas celle que M. Vincent aurait choisie pour un garçon tel que Pierre, cependant il ne pouvait s’empêcher de prendre en considération les raisons du généreux enfant. « Je reviendrai au pays, disait Pierre, je retrouverai ma mère et ma sœur ; je suis attendu ; elles comptent les jours. Ce sera la première fois que de beaux écus entreront dans le tiroir de l’armoire ; ne craignez rien, mon respectable ami, j’arriverai sain et sauf. Tous les hommes ne sont pas méchants, j’ai trouvé sur mon chemin plus de bienveillance que de mauvaise volonté. Le maître d’école le regardait avec une sorte d’admiration : « Espère, dit-il, en posant la main sur la tête de son jeune ami. Non, ajouta-t-il en soupirant, tous les hommes ne sont pas méchants ; mais ne te fie qu’à ceux qui craignent Dieu. » Le lendemain, au point du jour, Pierre embrassait son respectable hôte. Par les soins de celui-ci, de bonnes provisions avaient été préparées pour le voyageur. Son ballot, devenu léger, lui rendait la marche facile. D’ailleurs, il était parfaitement remis de la terrible secousse qu’il avait éprouvée. C’était en avril : il fait encore froid en Alsace à cette époque de l’année ; mais pourtant, il y a un commencement de végétation qui réjouit le cœur. L’air était pur ; les oiseaux prenaient possession de leur nid, tout était gai autour de Pierre, qui ne se sentait pas d’aise de marcher librement vers Strasbourg, où le maître d’école lui avait conseillé de retourner. Il éprouva une joie d’enfant à la vue d’un nid de cigognes, perché sur le haut d’une ruine abandonnée. Les beaux jours n’étaient pas loin ! Pierre en savait bien long sur les cigognes. Quand il était petit, sa mère lui racontait des merveilles sur le compte de ces oiseaux et, tout en marchant, il repassait dans son esprit ce qui l’avait tant amusé autrefois : « Oui, pensait-il, c’est de bonne augure de les voir revenues à leur nid ; il n’y a pas de danger qu’elles aillent ailleurs ; elles sont fidèles, quoique voyageuses. Mesdames les cigognes n’aiment que le beau temps ; c’est comme le monsieur de la forge, qui va dans les pays chauds, quand il neige chez nous, et ne revient qu’en été ! Dire que des oiseaux bâtissent leur nid avec des morceaux de bois et des herbes de marais, sans doute parce que ces herbes sont plus solides. » Pierre causait ainsi avec lui-même, lorsqu’un garçon de dix ans qui passait par le même chemin s’arrêta bouche béante, pour regarder une cigogne posée sur un pied. Cette rencontre était évidemment une belle occasion pour Pierre de parler de ses chères cigognes. Tu regardes cet oiseau, là-haut, mon petit ? Comme il est drôle sur sa patte ! Mon ami, il faut parler avec plus de respect de cette cigogne : si tu pouvais te transporter là-haut, tu verrais qu’elle guette les lézards et les grenouilles pour nourrir ses petits. Si elle apercevait une petite couleuvre ou des petits poissons, elle ne ferait pas de cérémonie pour s’en emparer aussi. Il se peut que ce soit le père qui garde le nid, tandis que la mère est à la chasse ; car ces bons oiseaux ne le quittent jamais tous les deux à la fois. Les cigognes sont de grandes voyageuses, comme je te l’ai dit : dès qu’elles ont senti le vent du nord, elles s’assemblent en conseil, et s’envolent de compagnie. Bien loin d’ici, en Asie, en Afrique ; mais tu ne connais pas ces pays-là. que si, on voit ces pays-là, sur la boule à l’école, et puis, j’ai un cousin en Afrique. Très bien ; tu es un garçon sage qui profite des leçons de ton maître. Non ; ils ne sont pas sauvages du tout. Il y en a dans le parc de M. le Comte qui se promènent tranquillement et font la chasse aux insectes ; il y en a même qui jouent volontiers avec les enfants. Ma mère m’a raconté qu’il y en avait une autrefois qui jouait à cligne-musette ; quand elle était touchée, elle devinait très bien par quel enfant elle devait éviter de se laisser prendre. Pierre n’eut garde d’oublier le respect et la tendresse qu’on attribue aux cigognes pour leurs parents : « ces oiseaux-là feraient honte à bien des gens, va ! Quand les parents sont vieux ou malades, les plus jeunes leur apportent de la nourriture ; c’est beau ça ! » Le petit garçon était de cet avis ; mais qu’elle n’eût pas été son admiration, si Pierre avait pu ajouter qu’on a vu des cigognes rester dans leur nid pendant un incendie et y brûler avec leur couvée plutôt que de l’abandonner ! Il n’en eut pas le temps ; les voyageurs étant arrivés au chemin que devait prendre l’enfant, ils se dirent adieu. Les quelques objets restés dans le ballot furent bien vite vendus, et le marchand arriva à la ville la bourse pleine. Il était convenu que Pierre éviterait de parler de son histoire, qu’il n’irait point, à cause de cela, à la Haute-Montée et, qu’ayant fait ses achats, il retournerait à Niederbronn par le chemin qu’il avait pris pour se rendre à Strasbourg. Ce conseil, donné par le maître d’école, n’était pas précisément du goût de Pierre ; mais il se disait que l’expérience d’un homme tel que M. Vincent, ne pouvait lui inspirer que de sages idées. Il se hâta donc de faire ses emplettes : partout il fut bien reçu ; les marchands lui témoignaient de l’intérêt et de la confiance. Tous le félicitaient de sa bonne chance : « Allez, Pierre, croyez-moi, disait la marchande de rubans de la grande rue des Arcades, vous deviendrez, un jour ou l’autre, un gros marchand de Niederbronn ! Je m’y connais, moi, et je vous le dis. » Pierre souriait à ces bonnes paroles ; il prit congé de la brave femme et continua son chemin. Il revit avec émotion l’hôpital, la brasserie et surtout la belle cathédrale où il ne manqua pas d’entrer ; mais, quel que fût son désir de revoir encore une fois le mécanisme de l’horloge se mettre en mouvement à midi, il se priva de ce plaisir, ne voulant pas s’exposer à faire quelque rencontre. Ce n’était plus en étranger qu’il traversait les bourgs et les villages. Dès qu’il se montrait, son oreille était charmée par un cordial bonjour : inutile de vous demander si vous avez fait de bonnes affaires ! Tenez, quelque chose me disait que vous passeriez bientôt par ici ! La semaine dernière, un marchand est venu m’offrir sa marchandise, je l’ai refusé net. Une fois qu’on connaît son monde, on est fidèle ; d’ailleurs ce que vous m’avez vendu ne ressemble pas à ce qu’on achète d’ordinaire à tous ces coureurs. Le beau temps va nous arriver, j’ai bonne envie d’acheter une jolie toile rose pour ma Catherine. » Et la commère achetait, achetait. Partout, Pierre reçut le même accueil. Il ne passa point devant le château où il avait figuré à l’arbre de Noël sans s’y arrêter. Il retrouva la même bonté de la part des maîtres et des serviteurs. Brigitte, chargée de lire le journal à la cuisine, avait tremblé au récit de la triste aventure arrivée à un petit marchand ; « mais, Dieu merci, ce n’est pas vous, Pierre, qu’on a assassiné, disait la bonne Brigitte, et j’espère bien qu’il ne vous arrivera rien de semblable. » Le plaisir de retrouver des connaissances sur son chemin allégeait le fardeau du marchand. Et quel plaisir c’était pour lui de s’entendre dire : « Ah ! c’est vous ! » Et mille questions prouvaient l’intérêt que chacun portait à sa fortune. Mais ce qui lui causa une vive satisfaction, ce fut la surprise de la pauvre fille en deuil : « Comment ! disait-elle, en déployant le fichu noir apporté à son intention, vous avez pensé à moi ? Et ce beau ruban noir et argent ! Vous me prenez donc pour une riche héritière ? C’est un coupon, une bonne occasion dont j’ai voulu vous faire profiter », répondit Pierre qui éprouvait en ce moment quelque chose de l’aisance du riche négociant en mesure de laisser partir certains objets sans profit. Il ne négligeait aucune occasion de vendre, mais ses pensées le précédaient à Niederbronn. Il aurait voulu doubler ses étapes, et, sans l’aventure qui avait compromis son existence, il aurait marché nuit et jour. Une fois arrivé à Marienthal, le reste du chemin lui semblait une promenade d’agrément, comme en font les riches. Ce fut avec un profond sentiment de reconnaissance que Pierre s’agenouilla devant le sanctuaire de la sainte Vierge. À genoux, les mains jointes, il voyait passer devant lui tous les événements qui avaient rempli sa vie depuis six mois. Il pensait à sa mère, à sa sœur, à son petit trésor, et toutes ses pensées étaient une action de grâce. L’exercice de chaque jour l’avait développé, et l’habitude de se gouverner donnait à sa physionomie quelque chose de ferme et de résolu. On hésitait même, au premier abord, à reconnaître petit Pierre ; mais au premier sourire, au premier mot, on retrouvait le brave enfant. Avec quelle joie il traversa Walbourg et vint frapper aux vitres de Rose qui l’avait si bien reçu ! On soupait ; la surprise fut grande : « Par exemple ! votre mère était ici l’autre jour ! C’est elle qui va être contente de vous voir ! Il y a encore de quoi souper. » Le mari, la femme et les enfants s’empressaient autour du voyageur. C’était à qui le servirait, le questionnerait, sans même lui donner le temps de répondre. Enfin Pierre accepta encore une fois l’hospitalité. Il raconta à ses amis comment il avait perdu Fox ; mais il ne leur parla pas de la funeste aventure qui l’avait retenu chez le maître d’école. Après avoir déclaré qu’elle n’avait pas donné un sou aux marchands passants, Rose tourna et retourna ce qui restait de marchandises à son jeune hôte et fit des emplettes qui achevèrent de compléter la somme de deux cents francs. Pierre ne dormit pas ; s’il parvenait à fermer les yeux, il se trouvait aussitôt à Wasembourg et s’éveillait en sursaut, croyant embrasser sa mère ou Christine. Dès le point du jour, il partit en dépit de tous les efforts de la bonne Rose pour le retenir. Il y avait trois semaines qu’il s’était remis en route, et la forêt, quoique encore dépouillée de ses feuilles, avait déjà un parfum que Pierre respirait à pleine poitrine. Les marguerites qu’il avait foulées aux pieds tant de fois lui semblaient autant de merveilles ; il s’arrêtait pour écouter le bruit du vent dans les arbres, pour voir couler un petit ruisseau ; il remuait les cailloux du bout de son bâton, se plaisant à les voir briller au fond de l’eau. Bientôt il s’arrêta, prit un miroir dans sa caisse et fit un brin de toilette, car il allait revoir les habitants du château. Le cher enfant comparait ses sentiments actuels avec ceux qu’il éprouvait, lorsqu’il vint faire part de ses projets au Comte. Il allait s’acquitter d’une partie de sa dette. Que de choses n’allait-on pas acheter avec ce trésor ! Pierre n’avait plus de souci pour son petit commerce. Les marchands de Strasbourg lui avaient dit : « Quand vous voudrez, nous vous donnerons une bonne pacotille et, pour l’argent, ne vous en inquiétez pas, vous êtes un honnête garçon ! » Tout en causant si agréablement avec lui-même, notre jeune voyageur se trouva devant le château. Le cœur lui battait, son bonheur l’intimidait. Dès que Hans, le garde, l’eut aperçu, ce fut une explosion de cris de joie. À chaque pas, le petit marchand était arrêté ; on le regardait, et sa bonne mine mettait vite au courant de sa fortune. Enfin, le voilà introduit dans le château. Son embarras disparut en présence du cordial accueil qu’on lui fit. Le pauvre enfant n’en revenait pas du plaisir que causait l’arrivée d’un si petit personnage, car il ignorait que l’aumône du riche est la véritable joie réservée à son cœur. Pierre n’attendit pas qu’on lui demandât son livre de recettes et de dépenses pour le présenter à ses bienfaiteurs. Le Comte et sa femme furent émerveillés de la tenue de ce petit livre. Pierre, je suis content de toi, très content, mon enfant. Tu as eu une heureuse inspiration. Il faut continuer, et si tu persistes dans la bonne voie, nous t’établirons un jour à Niederbronn. Mais écoute : j’entends que tu dépenses l’argent nécessaire pour te bien nourrir. Je ne veux pas d’économies qui puissent compromettre ta santé. Le Comte qui aimait beaucoup les histoires, quoiqu’il en sût de plus intéressantes que celle de Pierre, aurait retenu indéfiniment son protégé, si la Comtesse ne lui eût rappelé que le plaisir de l’écouter retardait le bonheur de Madeleine. Les trois quarts de lieue qui le séparaient de Niederbronn, lui semblaient d’une longueur démesurée, il se fâchait contre le plus petit obstacle. Comment dire ce qui se passa dans le cœur de Pierre, à la première rencontre qu’il fit ? au premier bonjour de connaissance qu’il échangea ? Autrefois, ce garçon qui passe, lui était indifférent ; mais à ce moment, il se rappelle que la maison qu’il habite au village est près de celle de sa mère ; et c’est assez pour qu’il tressaille de joie en l’apercevant. Il l’interroge : les nouvelles sont bonnes ! Alors il redouble le pas et il est bientôt au terme de sa course. La vallée de Niederbronn, encaissée dans la montagne, conserve longtemps une température froide et humide ; la porte de la chaumière ne s’ouvre pas aux premiers rayons de soleil et le soir, quand le travail des champs est fini, le foyer s’anime. Cependant, au moment où Pierre arrivait, la fenêtre de la chaumière de sa mère était ouverte, et une petite fille que le voyageur reconnut bien vite pour être Christine, était montée sur une chaise et nettoyait les vitres avec un zèle qui eût attiré l’attention du premier passant. Pierre resta longtemps en admiration devant la petite ménagère, puis, s’avançant, il vit sa mère au coin du feu. Il approche, souffle sur un carreau. Aussitôt Christine, leste comme l’oiseau, saute à terre, cherchant le téméraire qui a osé commettre un acte pareil, car c’était la première fois qu’elle venait d’accomplir ce travail de ménage. Pousser un cri, sortir et se jeter dans les bras de son frère, ce fut l’affaire d’un instant. Pierre entra portant sa sœur dans ses bras, et ne la quitta que pour embrasser sa pauvre mère, toute tremblante de cette joyeuse surprise. Non seulement la fenêtre fut fermée, mais la porte aussi. Quand le fils de Constant Winkel, dont nous avons parlé au commencement de cette histoire, reviendra de New-York, ses récits seront certainement plus curieux que ceux de Pierre ; mais l’intérêt avec lequel Madeleine écoute son fils absent depuis six mois, égale celui qu’éprouvera Winkel. Le voyageur, lui aussi, n’en finissait pas de questionner sur tout ce qui s’était passé au pays ! Il regardait la chambre, et retrouvait avec bonheur les objets qu’il avait laissés. La petite fille avait grandi, et elle était bien fière de l’étonnement de son frère. Quelques voisines vinrent dire bonsoir et féliciter Madeleine. Elles ne disaient plus petit Pierre, mais seulement Pierre. Le soir même, le ballot fut ouvert, les présents distribués : Un châle à Madeleine, un fichu rose à Christine, puis encore un petit dé d’argent et un étui d’ébène avec un cercle d’or aux deux extrémités. Si les malheureux appellent et bénissent le sommeil, il y a quelques rares moments dans la vie où nous ne voudrions pas interrompre le cours de nos sentiments. C’est ce que Christine exprima à sa façon, lorsque la mère aussi heureuse mais plus sage que les enfants, donna le signal du repos. Le colporteur avait déjà vu du pays, comme on dit ; il avait trouvé un bon gîte à l’auberge de la Haute-Montée : mais le coin où il retrouva son lit, l’image qu’il avait laissée au mur, le rameau de l’an passé, tout cela était autant de trésors qui lui avaient manqué depuis son départ. Et, le matin, lorsqu’il entendit le chant de l’alouette et qu’il vit le soleil se jouer dans la brume, paraissant, se cachant et paraissant encore, puis éclairant toute la vallée, Pierre se demanda comment il avait pu courir les chemins pendant six mois. Il changea bien vite d’avis, en voyant la joie qu’éprouva sa mère à la vue des pièces d’or et d’argent qu’il mit sur la table. Décidément il avait pris un bon parti ; il fallait du courage et de la persévérance. Dès le lendemain, il alla faire visite à M. le curé et au maître d’école. Tous les deux furent bien contents de voir avec quelle fidélité petit Pierre avait suivi leurs conseils. Ils ne se lassaient pas d’entendre le récit de son voyage et nous devons lui savoir gré d’avoir gardé le secret de sa mésaventure et de son séjour chez M. Cette discrétion annonce une force de caractère fort rare : on aime tant à inspirer de l’intérêt, à se plaindre, à retracer, en les exagérant même, les dangers que l’on a courus ! Pierre n’eût pas été fâché non plus de faire frémir ses amis en racontant la lutte qu’il avait eue à subir ; son cœur eût aussi éprouvé une douce satisfaction à faire connaître les soins dont il avait été l’objet ; mais il voulait suivre la voie dans laquelle il était si heureusement entré, et il savait bien qu’une mère renonce à tous les trésors, plutôt que d’exposer la vie de son fils. Sans tarder davantage, le jeune Lipp retourna au château emportant toutes ses pièces dans une bourse de cuir à fermoir ; il ne savait pas comment le Comte entendait traiter l’affaire ; il savait seulement qu’elle serait traitée. Pendant le court trajet de Niederbronn au château, Pierre respirait largement ; il ôtait son chapeau pour mieux sentir l’air frais ; c’était une promenade délicieuse ; il rentrerait dans sa chaumière ; y trouverait un modeste dîner mille fois préférable à celui de l’auberge, et il serait assis entre sa mère et sa sœur ! Les pensées agréables raccourcissent le chemin. Le fils de Madeleine fut donc tout étonné de se trouver dans la cour du château. Le comte voulut assister au règlement, car il se méfiait de la générosité de la Comtesse ; non pas, croyez-le bien, qu’il attachât de l’importance à rentrer dans ses fonds, mais il jugeait utile d’exiger de son jeune protégé de la régularité dans ses affaires. Les profits montaient tous frais faits à cent cinquante francs ; le Comte fixa à trente francs la somme qui devait lui être rendue. Il restait donc à Pierre cent vingt francs ! Ne dites pas, c’est peu de chose ; non, ne dites pas cela : vous ignorez le prix de l’argent gagné. Avec la moitié de cette somme, Madeleine fera des merveilles : le jardin sera planté et ensemencé de façon à être d’un bon rapport ; la toilette de Pierre sera réparée ; plusieurs objets de ménage dont la privation se fait sentir depuis longtemps vont diminuer la fatigue de la ménagère ; Christine se ressentira aussi de la fortune de son frère, enfin il y aura une petite réserve. La veuve Lipp n’était plus l’objet de la compassion des plus indifférents ; son fils avait tout changé et les hommes d’expérience disaient qu’avec un pareil courage Pierre irait loin. C’était à qui l’inviterait, le ferait causer. Madeleine dut obéir à son fils et se borner aux soins du ménage ; lui, bêchait, sarclait, allait dans la forêt ramasser du bois et rentrait au village avec un énorme fagot sur les épaules. Il travaillait à la journée dans les champs et ne permettait à sa mère qu’une occupation douce et facile ; car, quoique jeune encore, elle n’était plus forte. La vallée fut bientôt dans toute sa parure ; quelquefois Pierre restait en contemplation devant tant de beautés et il se remettait au travail avec une nouvelle ardeur. L’heureuse mère aurait voulu retenir le temps qui passait ! Christine employait ses petits talents de ménagère au service de son frère ; elle allait aussi dans la forêt, aimait à lui entendre raconter toutes les merveilles qu’il avait vues à Strasbourg, lui faisant promettre qu’il la mènerait un jour voir la cathédrale. Le dimanche, la jeune fille mettait son joli fichu rose et elle attachait à son bonnet le ruban or et vert acheté pour elle sous les grandes Arcades. Il n’y avait pas gens plus heureux ! Ce ne sont pas seulement ces cent francs qui font le bonheur de Madeleine ; c’est qu’elle est fière d’être soutenue par son fils, de lui devoir des jours meilleurs après en avoir connu de mauvais ; c’est de pouvoir se dire : si je mourais, Christine aurait un protecteur. Et puis, quel bien-être de savoir le pain du lendemain assuré ! d’avoir de l’argent, quand on en a été privé longtemps... toujours, d’acheter ce qui est utile, sans être l’absolu nécessaire, et de pouvoir faire une petite aumône à plus pauvre que soi ! Brave Pierre, tu vois tout cela, ton cœur s’en réjouit, et dans quelques mois tu te remettras en route avec de grands projets dont nous gardons le secret avec toi. Cette année-là était une année d’abondance : les foins, le colza et le froment remplirent tour à tour la grange et les greniers du paysan. Dans les chemins, dans les vergers, de joyeuses troupes d’enfants cueillaient en chantant les cerises dont les arbres étaient surchargés. Sans doute le jeune Lipp avait vu tout cela autrefois, mais jamais il n’avait été si fier de son Alsace, jamais le parfum de la vallée ne lui avait paru si doux ! la pensée du départ l’attristait malgré lui. Le petit marchand devenu un personnage, car la prospérité fait des amis, était fort recherché comme journalier. Sa mère faisait encore la demi-journée, de sorte que l’aisance régnait chez eux. L’Amérique et ses grandes spéculations étaient loin de tenter l’heureux colporteur. Revenir au pays, travailler, partir et revenir encore, c’était la plus belle et la plus douce carrière pour le courageux enfant devenu le chef de la famille. Notre confiance en Pierre est très grande assurément ; nous sommes heureux toutefois de le voir rentré au village sous le toit de sa mère. Le toit paternel est la sûreté des mœurs, l’aliment du cœur. Pierre Lipp se renouvelait, se fortifiait dans ses bons sentiments, il donnait l’exemple d’un fils dévoué soutenant sa mère à un âge, où bien souvent les garçons coûtent plus de sacrifices qu’ils ne rapportent de profit à la maison. Le dimanche, le frère et la sœur se promenaient ensemble ; ils allaient dans la forêt, se plaisant, comme aux jours de leur enfance, à faire des bouquets de bruyère rose, à cueillir des fruits sauvages, à causer. L’importance qu’avait prise Pierre inspirait une sorte de respect à sa sœur qui le regardait comme un père, et certes la petite fille avait raison. N’était-elle pas l’objet de toutes les pensées de son frère ? Combien de fois cette douce figure d’enfant ne lui était-elle pas apparue au milieu des obstacles qu’il avait trouvés sur son chemin ? Il ignorait tout ce qui a été dit de grand et de beau sur l’amour fraternel ; mais la bonté de son cœur, l’élévation naturelle de ses sentiments avaient fait de lui le modèle des frères. Le jeune paysan accomplissait un des plus grands devoirs de l’homme. Rappelons ici les conseils de Silvio Pellico : « L’intimité du foyer ne doit jamais vous faire oublier d’être polis avec vos frères. » Soyez encore plus délicats avec vos sœurs. Leur sexe est doué d’une grâce puissante ; c’est un don céleste dont elles usent habituellement pour répandre la sérénité dans toute la maison, pour en bannir la mauvaise humeur et modérer les reproches qu’elles entendent, parfois, sortir de la bouche d’un père ou d’une mère. Honorez dans vos sœurs le charme suave de la femme ; réjouissez-vous du charme qu’elles exercent sur votre âme pour l’adoucir. Et, puisque la nature les a faites plus faibles ou plus sensibles que vous, soyez d’autant plus attentifs à les consoler dans leurs afflictions, à ne pas les affliger vous-mêmes, à leur témoigner constamment du respect et de l’amour. » Ceux qui contractent, à l’égard de leurs frères et de leurs sœurs, des habitudes de malveillance et de grossièreté restent grossiers et malveillants avec tout le monde. Que ce commerce de la famille soit uniquement beau, uniquement tendre, uniquement saint, et, alors quand l’homme passera le seuil de la maison, il portera dans ses relations avec le reste de la société, ce besoin d’estime et d’affections tendres et cette foi dans la vertu que produit toujours l’exercice journalier des sentiments élevés. » Le jeune Lipp ne pouvait se défendre d’un certain orgueil, lorsqu’en compagnie d’autres paysans il se promenait dans le parc de Reichshoffen avec sa mère et sa sœur. Les voir vêtues proprement, fraîchement, et cela, grâce au succès de sa petite industrie, était pour lui un bonheur que peut seul comprendre celui qui contribue, par son travail, au bien-être de ceux qu’il aime. Les souliers neufs de Christine attiraient sans cesse ses regards. comme il allait courir les chemins, coucher sur la dure, économiser de grand cœur pour doubler son capital. L’été passa vite, et déjà le soleil de septembre projetait de longues ombres sur les prairies. Pierre devenait sérieux, il se promenait seul et passait des heures entières à admirer la forêt et la prairie prête à donner une nouvelle récolte. Encore quelques semaines et il partirait ! Il le désirait, il le voulait, et pourtant il était triste. Madeleine voyait bien ce qui se passait dans le cœur de son fils et l’en aimait encore davantage. Elle mettait en ordre son modeste trousseau et, tout en soupirant à l’idée du départ, elle éprouvait sans s’en douter un sentiment d’orgueil maternel, lorsqu’elle comparait Pierre aux autres garçons de son âge. C’était à la fin de septembre : Pierre reçut une lettre de M. Celui-ci l’avertissait que l’affaire du misérable assassin allait être jugée et que sa présence était nécessaire. Cet incident troubla d’autant plus Madeleine que son fils avait dû se borner à lui dire qu’une affaire l’obligeait à hâter son départ. Pierre alla au château où il reçut de nouveaux conseils et de nouvelles marques d’affection. La Comtesse lui donna des commissions et lui en avança l’argent. Cette fois le jeune Lipp devait monter sur l’impériale d’une voiture du pays et se rendre directement à Strasbourg. Sa mère et Christine vinrent avec lui sur la route attendre la voiture qu’ils aperçurent enfin dans un nuage de poussière ; et, les derniers embrassements étant donnés et reçus, Pierre grimpa lestement sur l’impériale. La veuve et sa fille restèrent à la même place, répondant aussi longtemps que possible aux signes du voyageur. Nous ne cacherons point au lecteur que Pierre, assis sur l’impériale d’une mauvaise diligence en compagnie des pommes de terre et des prunes, se faisait beaucoup d’effet à lui-même. Il n’était donc déjà plus ce pauvre enfant marchant un bâton à la main ! Et qui aurait pu dire que l’année suivante il n’entrerait pas dans la voiture, si bon lui semblait ? Sans perdre de vue le paysage, notre voyageur faisait ses ballots de ceci de cela, calculait ses débours et ses profits, et cette fois il consentait à profiter du crédit que lui avaient offert plusieurs marchands de la ville. L’aubergiste de la Haute-Montée l’accueillit comme son enfant ; la brave femme voulut que le premier repas pris chez elle fût celui de l’hospitalité. Petit Pierre était devenu un beau jeune homme ; grand, fort et très décidé dans son allure : sa physionomie seule avait conservé l’expression de l’adolescence. Il n’avait pas de temps à perdre. L’affaire pour laquelle il avait hâté son départ allait être jugée. La justice est lente dans ses arrêts, parce qu’elle est prudente, et Pierre passa tout le mois d’octobre à Strasbourg. Ayant recouvré sa liberté en novembre, il se mit en route dans la direction de Brumath ; aucune affaire ne l’aurait empêché d’aller rendre visite au bon maître d’école. Il renouvela ses marchandises et, jusqu’au mois d’avril, il courut le pays et alla même jusqu’à Saverne. Un incident que nous ne pouvons appeler fâcheux le retint huit jours chez son ami M. Vincent : la neige était tombée en si grande abondance pendant le mois de janvier, que tout homme prudent ne pouvait songer à voyager. Toutefois nous n’appellerons point temps perdu la semaine que le petit marchand passa près du maître d’école. À son âge les conseils sont précieux, lorsqu’on sait les écouter. L’éducation du jeune homme y gagna : M. Vincent consacra ses courts loisirs à donner quelques leçons à son intéressant protégé qu’il considérait comme un négociant futur : l’orthographe, le calcul, la tenue des livres furent remis sur le métier. Le soir, la conversation était intime, sérieuse et gaie tour à tour. Pierre confia à son respectable ami le grand projet qu’il avait formé un jour dans la forêt du Grossenwald : Il voulait faire un vrai voyage et de vrais profits ; passer le pont de Kehl, et voir un peu le beau monde dans la saison des eaux. » Vincent goûta ce projet et fit un itinéraire qu’il ne craignit pas d’appeler parfait. Le brave homme se plaisait à la pensée que son élève suivrait le chemin qu’autrefois il avait suivi lui-même ; il se croyait dans la forêt Noire et en faisait la description poétique, et Pierre, tout en étant charmé des récits de son hôte, se disait tout bas : « Mais les arbres, les rochers, la vue du Rhin, tout cela ne mettra pas d’argent dans ma poche ! » Cependant sa patience fut récompensée, car, lorsqu’il fut question des villes que Pierre devait trouver sur son chemin, M. Vincent n’oublia rien de ce qui pouvait intéresser son protégé au point de vue du commerce : il lui nomma même quelques personnes honnêtes qui pourraient l’aider au besoin. Je suis persuadée que le lecteur partage ma satisfaction, en voyant le voyageur se reposer et s’instruire auprès d’un si bon ami. Je ne suis pas moins certaine du plaisir avec lequel il va le voir reprendre sa route et enfin arriver à Strasbourg, faire des achats sérieux et commencer un voyage important. Le jeune marchand avait déjà du crédit, il en profita avec discrétion, il aimait à voir son doit et avoir bien en équilibre. Les objets de son ballot n’étaient plus les mêmes : aux grosses étoffes de laine avaient succédé les fines toiles d’Alsace, les mousselines brodées et unies. Il n’eut garde d’oublier les spécialités de Strasbourg : brosses et peignes, chaînes, breloques et boucles d’oreilles et des épingles d’acier de toutes sortes. En voyant sa chambre encombrée d’objets semblables, Pierre ne pouvait se défendre d’un certain sentiment d’amour-propre. Ce succès était le résultat de sa persévérance et il voulait en avoir toujours ! Pierre pouvait donc espérer de s’établir à Niederbronn dont les eaux minérales commençaient à attirer les étrangers. Alors sa mère serait vraiment à l’abri de tout besoin et Christine deviendrait un parti. Ces considérations étaient seules capables de le déterminer à ne point retourner au pays après sa tournée d’hiver. Il fallut cependant se décider à annoncer à sa mère qu’elle ne le verrait pas, comme il le lui avait laissé espérer. Il fit un récit, exagéré peut-être, de l’importance de son voyage, non seulement pour convaincre sa mère, mais encore pour se convaincre et s’enhardir lui-même. Ayant mis sa lettre à la poste, le fils de Madeleine partit n’espérant et ne voulant point de réponse. Il sortit de la ville par la porte d’Austerlitz, traversa le petit Rhin, s’arrêta devant l’île des Épis, considéra pendant quelques instants le mausolée du général Desaix, passa le Rhin sur un pont de bateaux qui excita son admiration et sa surprise, et il arriva à Kehl. Quoique ce ne fût point un dimanche, un grand nombre de promeneurs se reposaient dans les brasseries ayant sur le visage la satisfaction d’être délivrés de l’hiver, et souriant aux beaux jours. Le plaisir de la promenade n’était pas ce qui occupait le colporteur en ce moment. Les douaniers mettent bon ordre à la rêverie. Il fallut montrer un à un les objets contenus dans le ballot, en déclarer le prix et en payer le droit. Le jeune Lipp criait en lui-même à l’injustice et se disait que s’il était empereur ou roi, voir même grand duc, jamais il ne consentirait à tourmenter ainsi ceux qui voudraient entrer dans ses États. Une fois libre, la fâcheuse impression qu’il avait reçue à la douane s’effaça bien vite à la vue des prairies et des forêts dont la verdure naissante faisait pressentir toute la splendeur. En apercevant les beaux villages disséminés dans la plaine, l’heureux voyageur pensa qu’il ferait de bonnes affaires et reprit courage. Laissons-le aller de surprise en surprise, vendant des chaînes et des pendants d’oreilles aux jeunes filles des environs de Kehl, dont le costume élégant le fait encore songer à sa sœur. Les travaux des champs n’appellent point encore les femmes au dehors, aussi le colporteur trouve-t-il des chalands. Il étale toutes ses marchandises, lorsqu’on le lui permet, et il ne se plaint pas de sa peine, car il ne se passe guère de jour qu’il n’inscrive un bon profit. Pierre devenait touriste sans cesser d’être marchand. Vincent eût été vraiment heureux, s’il avait pu le voir s’arrêtant pour contempler un joli village éclairé par le soleil couchant, grimper sur la montagne pour mieux voir le pays dont la beauté était un adoucissement à ses fatigues. Cependant la saison s’annonçait favorable aux voyageurs. Bade, cette ville si vantée par son vieil ami, verrait bientôt arriver les étrangers et, quoique Lipp n’eût pas de marchandises à offrir au monde élégant, il espérait, en s’y prenant bien, ne pas perdre son temps. Il mit bon ordre à ses admirations et avança rapidement vers Offenhourg ; il arriva par la forêt Noire à Gernsbach, et, au bout de quelques jours, il faisait son entrée à Bade. Le pauvre Pierre crut rêver en voyant de tous côtés des jardins remplis de fleurs et une foule de personnes qui se promenaient semblant n’avoir à faire que cela ; jamais il n’avait vu pareilles toilettes ! Au lieu d’aller à l’auberge, il s’avança dans la grande allée et resta stupéfait devant une grande maison à colonnes, sur laquelle il lut : Conversation . Ce mot l’intrigua beaucoup : « Si M. Vincent était ici, il me dirait certainement ce que cela signifie. » Il fut tiré de ses réflexions par le son d’une musique ravissante. Il resta cloué à sa place, oubliant le poids dont ses épaules étaient chargées, et ne se retira que sur l’avis qui lui en fut donné. À l’hôtel où il entra, Pierre ne trouva point la sympathie qu’on lui avait témoignée à la Haute-Montée. À Bade, on spécule sur tout étranger. La saison des eaux fait la fortune des habitants, et l’on compte rigoureusement avec les voyageurs, quelle que soit leur condition. Petit Pierre avait du bon sens : il se dit que sans doute ses dépenses seraient proportionnées à ses profits. Il commença par souper, puis il dormit jusqu’au lendemain. Avant de prendre sa caisse sur ses épaules, il voulut se promener un peu pour son propre compte, et il fut bien autrement émerveillé que la veille, en apercevant l’église et le château s’élevant au-dessus de la vieille ville, les hôtels et les beaux monuments de la nouvelle ville, la promenade, appelée le Graben sous laquelle descend un torrent qui va se jeter dans une rivière. L’humble petit marchand s’étonnait de circuler au milieu du monde élégant ; il avançait timidement dans la ville nouvelle, et n’entrait dans les salles publiques qu’à la suite des autres visiteurs. Arrivé sur la belle promenade qui conduit à la route de Lichtenthal, il éprouva une cruelle déception en apercevant des boutiques remplies d’objets de luxe et autres ; mais le tout, si élégant, si au-dessus de ce que renfermait son ballot, qu’il resta comme pétrifié. Il regardait d’un œil d’envie les sculptures en bois de la forêt Noire, les jouets d’enfants, les verres de Bohême, les boîtes, les bonbonnières en cornaline, etc. Le premier moment de surprise étant passé, Pierre se dit : « Je n’ai qu’une chose à faire : s’il ne m’est pas possible d’avoir une boutique, je peux m’approvisionner des objets qu’on achète ici et les porter en ville dans les promenades. Je vendrai en petit ce que les autres vendent en grand ; voilà tout ! Vincent ne m’a-t-il rien dit de cela ? » Et, prenant son carnet, il trouva une note dans laquelle son vieil ami lui indiquait justement le moyen de se procurer les objets qu’on vend à Bade, sans courir le risque d’être trompé. Ému de reconnaissance, Pierre ne délibéra pas plus longtemps. Il s’enquit de la maison où il pourrait se pourvoir, et le lendemain il accostait poliment, gentiment, les promeneurs en débitant le catalogue de ses marchandises. Bientôt aussi il s’arrêtait, entrait dans les maisons, frappait aux portes des appartements. Quelquefois il était chassé comme un importun, d’autres fois aussi sa bonne physionomie inspirait de l’intérêt. On lui permettait d’étaler ses marchandises, on achetait tout en le faisant causer. Nous aimons beaucoup l’Alsace et ses habitants. » Ce compliment était accompagné de bonnes pièces que Pierre mettait dans sa bourse. Encouragé par de tels résultats, le petit marchand résolut de rester à Bade tant que les affaires iraient bien. Il ne tarda pas à être connu sous le nom de l’Alsacien . On l’appelait ; on lui voulait du bien. Ce qui mettait le comble à son bonheur c’était de voir les marchandises d’Alsace filer avec les autres, selon son expression. Le dimanche, il fermait boutique et se promenait, comme un rentier. Il flânait aux sources et se divertissait beaucoup de voir les dames et les messieurs déguster de l’eau claire. Au bout de trois semaines, il connaissait tout le pays et il aurait pu se proposer comme guide aux étrangers, lorsqu’il quitta Bade deux mois plus tard. Le petit colporteur avait renouvelé plusieurs fois son fonds, il avait rempli ses engagements, et, tous comptes faits, quinze beaux louis étaient la récompense de son active industrie et de ses peines. En face d’un pareil résultat, le fils de Madeleine n’hésita pas à consacrer une pièce de vingt francs à ses souvenirs de voyage. Il acheta donc un beau verre pour sa mère et un joli chalet pour sa sœur. Dans sa pensée, la vue de ces objets serait pour lui un encouragement au travail. Il mit avec fierté sa pièce de vingt francs sur le comptoir du marchand et rentra à l’auberge muni de ces deux objets d’art. Avec quel soin il allait les emballer ! On était alors au mois d’août et, malgré l’affluence des voyageurs, Pierre songeait à quitter Bade ; car pour rien au monde il n’aurait voulu passer un des endroits indiqués sur son itinéraire. Un dimanche soir, comme il revenait de la cascade Geraldsau, sa promenade favorite, il vit entrer dans la maison de conversation, un marchand avec lequel il avait eu quelques relations commerciales ; il le suivit, et ne fut pas peu étonné de se trouver dans un beau salon rempli de messieurs et de dames, tous rangés autour d’une grande table couverte d’un tapis vert. Des pièces d’or étaient disposées symétriquement de chaque côté du tapis et à un moment donné, quelques-uns des spectateurs attiraient avec un petit râteau nombre de pièces dont ils laissaient quelques-unes seulement, et toujours ils en ramassaient davantage. Pierre se souvint, alors, d’une histoire qu’un des garçons de l’auberge lui avait racontée : un jeune homme étant entré, par curiosité, dans la salle de jeu, avait risqué cent francs et, dans une nuit, il avait gagné cent mille francs ; puis, il était parti le lendemain. Le jeune Lipp se disait bien que cette façon de faire fortune était fort commode ; mais il ne songeait certes pas à risquer son argent ; car il savait que jouer n’est pas gagner. Ébloui par tant d’or, il allait se retirer, lorsque le marchand qui l’avait précédé dans la salle jeta une pièce de vingt francs et en ramassa presque aussitôt dix autres. Le joueur recommença six fois de suite et toujours avec le même bonheur. C’en est trop, Pierre jette vingt francs et, rouge d’émotion, il avance sa main qu’il croit remplir d’or, lorsqu’il voit disparaître sa pièce et toutes celles qui étaient placées du même côté. Il s’éloigne à pas précipités, le bruit de ses souliers trouble l’assemblée qui en témoigne du mécontentement. Rentré à l’auberge, le malheureux Pierre se jeta sur son lit ; il respirait péniblement, comme un homme qui a fait un trajet au-dessus de ses forces. Bientôt il se leva, fit quelques pas dans la chambre et retomba aussitôt sur son lit, épuisé de fatigue. Il aurait voulu dormir, ne fût-ce qu’une heure ; mais en vain il appela le sommeil à son aide. Jamais il n’avait éprouvé de pareils tourments. Le lendemain, dès que la porte s’ouvrit, il sortit de la ville, entra dans la forêt, et ne s’arrêta qu’à Eberstein. La solitude et la beauté de la campagne firent une heureuse impression sur son âme, il se sentit moins malheureux, lorsqu’il eut pleuré. Mais cette pensée revenait sans cesse : « J’ai joué, j’ai perdu vingt francs ! Vincent ne m’avait-il pas fait promettre de ne jamais entrer dans une salle de jeu ? Que de choses utiles j’aurais pu acheter pour la maison ! » Le soleil s’était levé radieux, la forêt embaumait, et déjà les promeneurs se montraient sur la route, Pierre ne bougeait pas. Il fut tiré de sa rêverie par la présence d’une jeune personne qui était accompagnée de son frère. L’un et l’autre regardèrent beaucoup le colporteur, ils s’éloignaient et revenaient sur leurs pas. Enfin la jeune fille lui dit : Non, mademoiselle, vous êtes bien bonne. Peut-être, ne savez-vous pas le chemin pour rentrer à Bade ? vraiment si, monsieur, je pourrais vous conduire à six lieues à la ronde. Ils s’étaient éloignés, lorsque la jeune personne revint encore, elle lui demanda un renseignement aussi inutile qu’insignifiant et lui dit enfin : « Je voudrais bien savoir ce que vous avez ! Bien certainement, vous pleuriez, quand nous avons passé, je n’aime pas qu’on pleure. » Mon chagrin, mademoiselle, vous paraîtrait bien peu de chose sans doute, si vous le connaissiez. bien, mademoiselle, j’ai perdu vingt francs par ma faute, et c’est une grande perte pour un pauvre marchand comme moi. Mais vous n’avez qu’à venir à notre hôtel, mon père vous donnera tout de suite ces vingt francs. Je vous remercie, mademoiselle, je dois supporter cette perte. Les promeneurs devenaient nombreux, Pierre comprit que sa place n’était plus là, et il se rendit à son auberge par le chemin le plus long. Il regarda, avec des yeux voilés de larmes, le verre et le chalet, les emballa en prenant mille précautions et se disposa à partir. Cependant il lui restait encore un petit compte à régler avec un marchand de la forêt Noire, et quelques objets à prendre ailleurs. Il traversait rapidement la promenade, lorsqu’une main se posa sur son épaule. crois-tu donc qu’il n’y a que toi qui viennes à Baden-Baden, monsieur Pierre ! Tu as l’air presque fâché de nous voir. Je vais à la Trinkhalle dans ce moment ; sois à la cour de Bade dans deux heures ; je veux causer avec toi. Si Pierre eût été capable de se faire illusion sur la faute qu’il avait commise, la rougeur qui lui monta au front, lorsqu’il rencontra ses protecteurs, aurait suffisamment éclairé sa conscience. Une lutte s’engagea aussitôt avec lui-même : dirait-il qu’il avait joué ? Rien ne l’y obligeait ; mais était-il loyal de cacher une faute de cette nature à des bienfaiteurs tels que le Comte et la Comtesse ? Dans son embarras, il marchait sans savoir où il allait ; il ne régla point avec le marchand et n’acheta pas davantage. Il comptait les quarts d’heure et bientôt les minutes. Ce fut dans un trouble semblable que le pauvre garçon arriva devant l’hôtel de la cour de Bade ; il monta lentement, tristement, un magnifique escalier et arriva, encore trop tôt, à la porte qu’on lui avait indiquée. mets-toi là, Pierre, et raconte-nous ton voyage. Cette invitation le sauva pour quelques instants. Il entra dans tous les détails de son voyage, parla longuement du bon M. Vincent, montra son livre parfaitement en règle. Le Comte était satisfait, tout joyeux même. C’est un résultat inespéré, mon ami ; Dieu a béni ton courage, ton dévouement pour ta mère et ta sœur. J’ai des projets d’avenir que je te ferai connaître, lorsqu’il en sera temps... mais, tu n’as pas ta figure ordinaire, quoique tes joues soient roses. Si tu as quelque embarras d’argent, je suis prêt à t’aider. Monsieur le comte n’a pas besoin de me questionner ; ma résolution est de ne pas sortir d’ici, sans lui avouer mon malheur. Voilà un mot, petit Pierre, qui ne doit jamais sortir de la bouche d’un honnête garçon comme toi. Voyons, parle, ne nous tiens pas en suspens, ma femme a pâli. Monsieur, malgré les conseils de mon respectable ami, M. Vincent, j’ai eu l’imprudence d’entrer dans la salle de jeu. Un marchand de la galerie avec lequel j’étais entré, a joué, a gagné, et moi j’ai cru que j’allais gagner aussi ! Dans deux minutes, monsieur le Comte, j’ai perdu vingt francs ! Je suis un malheureux, un misérable ! Tu as eu grand tort, d’entrer dans cette salle de jeu, mais je m’en console, parce que tu as perdu. Le malheur au jeu c’est de gagner. Si au lieu d’avoir vingt francs de moins, tu avais vingt francs de plus dans ta bourse, j’en serais désolé. Tu te souviendras toute ta vie de la faute que tu as commise. Il y a des fautes qui sont heureuses, et je ne suis pas fâché que tu aies appris à te connaître. Jusqu’ici, tu avais été un garçon exemplaire, et qui sait si tu n’en avais pas un peu trop de satisfaction ? Je ne sais pas monsieur, mais le fait est que je suis très étonné d’avoir commis une pareille faute. avoir osé me placer à côté de ces beaux messieurs et de ces belles dames ! Et jeter mon argent sur ce tapis vert ! si celui qui l’a gagné savait ce qu’il m’a coûté de peine, et surtout le bonheur que j’aurais eu de le donner à ma mère, il me le rendrait, j’en suis sûr ! Tu es dans l’erreur, mon pauvre garçon, tout argent est bon pour le joueur. L’amour du jeu éteint dans le cœur de l’homme les plus nobles sentiments. Tu as pu voir avec quelle avidité ceux qui gagnent se précipitent sur leur gain. Figurez-vous, monsieur le Comte, que, lorsque je les ai vus ratisser ce tapis, comme on ratisse votre parc, si ce n’est que Martin ne va pas si vite, je tremblais, la tête me tournait et je me suis sauvé en tapant du pied ; aussitôt des laquais se sont précipités vers moi pour me dire qu’il ne fallait pas faire tant de bruit, parce qu’on voulait du silence. Je ne te rendrai pas l’argent que tu as perdu, il faut que tu en souffres. Je vous assure, monsieur, que je ne voudrais pas l’accepter... Je devais partir aujourd’hui et je ne partirai que demain. À Rastadt, mais lisez mon itinéraire, monsieur. Je serai de retour avant toi. Maintenant tu vas dîner ; j’ai donné des ordres pour cela. tu es un garçon à profiter d’une faute ; j’ai confiance en toi. Pierre descendit plus lestement qu’il n’était monté, il respirait librement, passait la main dans son épaisse chevelure : le poids qui pesait sur son cœur avait disparu. Le pauvre enfant n’en revenait pas ! L’indulgence du Comte lui causait autant de joie que de surprise. Il ignorait encore que rien ne relève l’homme aux yeux de ses semblables, comme l’aveu de ses propres torts. Le Comte avait l’expérience de la vie, il savait que la faiblesse est inséparable de notre nature ; mais il n’ignorait pas aussi que la droiture et la sincérité du cœur nous aident à nous relever de nos chutes. La vue d’un luxe outré, l’oisiveté, l’amour du plaisir, les folies du jeu rendaient depuis longtemps le séjour de Baden odieux au Comte de B. L’aventure de Pierre ne modifia pas ses impressions : il admirait presque à regret ce pays enchanteur et retourna chez lui le plus vite possible. Le petit colporteur, lui aussi, quittait avec empressement cette ville d’où il emportait un si triste souvenir ! Il avait environ deux milles à faire pour arriver à Gernsbach. Quel chagrin de quinze ans ne se fût dissipé, en parcourant une route d’un aspect aussi beau ! En remontant la vallée de la Murg, le jeune garçon passa au-dessous du château d’Eberstein, une de ses promenades favorites. Il sentait son cœur plus à l’aise dans les sentiers où il s’engageait résolument. Il admirait les collines, les rochers et les ruines qui s’offraient à ses regards, sans s’inquiéter de leur nom ; il choisissait, pour étape, l’abri le plus frais et y faisait son modeste repas. Il entrait aussi dans les maisons parsemées sur le bord de la Murg, où il prenait des renseignements pour arriver à son but. Ce fut donc, d’après le conseil d’un de ces habitants, qu’il traversa la Murg pour gagner Rastadt. Vincent n’avait jamais pris franchement son parti de la réunion de l’Alsace à la France. En écrivant le nom de Rastadt, un profond soupir s’était échappé de sa poitrine, et il avait dit à Pierre : « C’est dans le château de Rastadt, mon ami, en 1713 et 1714, que fut assurée, à la France, la possession de l’Alsace. Ce château, Dieu merci, n’est plus qu’une caserne aujourd’hui. Rastadt est une ville où tu trouveras, en fait d’objets curieux de commerce, des tabatières de papier mâché. Tu me ferais plaisir de m’en apporter une. » En approchant de la ville, notre jeune voyageur croyait entendre le bon maître d’école. Nous devons avouer qu’il n’était nullement fâché d’être Français, il respectait les rancunes de son vieil ami sans avoir la prétention d’examiner si elles étaient fondées. Cependant il ne prolongea pas son séjour à Rastadt au-delà du temps nécessaire pour acheter quelques objets parmi lesquels se trouvaient les tabatières de papier mâché. Pierre s’était dit qu’il renoncerait cette fois à ses allures de touriste et gagnerait rapidement Carlsruhe. Mais il ne put résister à l’entraînement d’un grand nombre de voyageurs qui se dirigeaient vers la chapelle de Santa-Marghereta, il les suivit et n’eut pas lieu de s’en repentir envoyant la beauté du lieu. Il s’achemina ensuite rapidement vers Carlsruhe par la forêt. Pierre marchait depuis quelque temps, lorsqu’il crut entendre des pleurs d’enfant. et ne peut douter de la réalité. Quel homme eût continué son chemin ? Le voilà donc, cherchant à s’orienter, appelant, allant à gauche, à droite, revenant sur ses pas. Enfin il aperçut une petite fille d’environ cinq ans étendue par terre : sa robe blanche était déchirée et sale, un mouchoir attaché sur ses yeux n’empêchait pas de voir couler ses larmes en abondance. Pierre hâta le pas, en dépit des obstacles. Au bruit qu’il fit, l’enfant dit : « Monsieur, ne me tuez pas, je vous en prie, papa et maman auraient trop de chagrin ! » et elle se releva en cherchant à fuir. Ma petite fille, n’ayez pas peur, je viens vous chercher. Lipp s’approcha d’elle, détacha le bandeau qui était fortement serré. La compression et les larmes avaient meurtri les yeux de la petite fille, ses mains étaient déchirées par les épines et les broussailles, elle tremblait de tout son corps, quoiqu’il fît une chaleur étouffante. Son libérateur la prit dans ses bras, essuya son visage, l’embrassa pour la rassurer. L’enfant frémit sous ce tendre baiser. Vous avez encore peur de moi ? C’est que le méchant m’embrassait aussi, lorsqu’il m’emportait ; mais je vois bien maintenant que vous m’aimez. Voyons, ma petite fille, racontez-moi ce qui vous est arrivé ; comment êtes-vous venue ici ? Monsieur, je m’appelle Charlotte, mais on dit toujours Lolotte. J’ai un petit frère qui s’appelle Georges, il est plus grand que moi, il a un petit cheval et il se promène avec papa et maman. Hier, j’avais beaucoup de chagrin de ne pas être allée en promenade avec eux. Je m’amusais pourtant bien dans le jardin ; Miss Cook, ma gouvernante, m’a laissée seule : elle était allée chercher son ouvrage ; alors moi j’ai couru au bout du parc pour qu’elle me cherche. Tout à coup, je vois un vilain homme noir qui ouvre la petite porte avec une clef à lui ; je me sauve ; il m’appelle : « Miss Charlotte, venez voir de beaux oiseaux tout en vie ; ils vont manger dans votre main. » Moi, monsieur, j’aime beaucoup les oiseaux, et, quoique l’homme noir me fît grand peur, j’ai approché ; alors il m’a prise dans ses bras, il m’a cachée sous un grand manteau. Un cheval l’attendait ; il est parti au galop, me disant : « Tais-toi, tais-toi, nous allons chercher des oiseaux. » Quand nous avons été bien loin, il a ôté ma tête de dessous son manteau. Il m’embrassait, mais sa vilaine figure me faisait peur et il sentait mauvais. Je me débattais si fort, que je manquai de tomber. petite méchante, tu ne veux pas de mes caresses. bien, nous allons voir ! » Aussitôt, monsieur, il a arrêté son cheval, m’a bandé les yeux si fort, que j’ai cru que c’était pour me tuer ; quand nous avons été bien loin encore, il m’a apportée ici, m’a donné du pain et m’a dit. « Reste là ; ce soir je viendrai te chercher, si tu es sage. » Et puis, je l’ai entendu partir au galop. S’il revient, vous ne me laisserez pas prendre, n’est-ce pas, monsieur ? Je ne veux pas vous quitter. ramenez-moi à la maison, où tout le monde pleure ! Ma petite mère chérie, mon petit papa, Georges, miss Cook, ma bonne et tout le monde enfin. La pauvre petite obéit, mais dans quel état étaient ses vêtements ! Lipp la prit dans ses bras et, étant arrivé dans une belle allée, il commença par laver ses mains déchirées avec le vin qui lui restait encore ; il ouvrit son ballot, prit de petits bas qui étaient encore trop grands pour Lolotte, lui ôta les lambeaux de sa robe blanche et, déchirant un morceau de toile d’Alsace, il lui fit une sorte de tunique. Vous êtes donc bien riche, monsieur, pour avoir tout cela avec vous ? On m’achète toutes sortes de choses pour les petits enfants. » Ils se mirent en marche et, ayant trouvé un filet d’eau, il lava le visage de sa petite protégée avec le mouchoir le plus fin qu’il put trouver. Il voulut aussi qu’elle bût un peu d’eau et, pour cela, le bon Pierre ne craignit pas de déballer un petit verre de Bohême dont la vue enchanta Lolotte. Cependant, la petite fille ne restait pas sans inquiétude ; elle se retournait sans cesse croyant entendre les pas du vilain homme. Bientôt elle dit : « Monsieur, je suis lasse ; je ne peux plus marcher. » Pierre n’avait pas prévu cet incident. Voyant l’embarras de son libérateur, l’enfant lui dit : « Je me coucherai sur votre paquet, je ne suis pas lourde, allez. » Ce moyen de transport était effectivement la seule ressource des voyageurs. « Allons, dit Pierre, que Dieu me donne la force de porter mon double fardeau et qu’il nous conduise au port ! » Charlotte se cramponna au ballot et les voilà partis !. très bien, monsieur, n’est-ce pas que je ne suis pas lourde ? Non », répondit Pierre en essuyant la sueur qui couvrait déjà son visage. Il se passa encore un certain temps avant qu’ils fussent sortis de la forêt. Un sentier les conduisit dans un petit vallon où ils firent une halte et le voyageur, ayant tiré sa carte routière, constata avec un immense plaisir qu’il n’était pas éloigné de Carlsruhe. Tout à coup Lolotte se mit à pleurer. Je m’ennuie, monsieur le marchand, je voudrais être à la maison. Je vois ça sur ma carte. Si j’étais à la maison, je jouerais avec ma poupée. Vous ne vendez pas de poupées ? Non, mais j’ai de bien jolis joujoux. si j’avais ma bourse, je vous en achèterais. Je peux toujours vous les montrer pendant que nous nous reposons. Lolotte se rapprocha de Pierre qui mit le comble à ses bienfaits en ouvrant une boîte remplie de jouets de Nuremberg. Il les posa un à un sur l’herbe et Lolotte de s’extasier à chaque objet nouveau ! Une heure se passa ainsi à déballer et à emballer. Les deux amis allaient se remettre en route, lorsque le colporteur remarqua le désordre de la chevelure de Lolotte. « Je ne peux pas vous ramener à la maison si mal coiffée ; j’ai des peignes aussi, et je vais arranger un peu vos cheveux. Vous allez me tirer les cheveux, et moi je pleurerai ! Je ne vous ferai aucun mal, vous verrez, ma petite. Ayez confiance : il ne vous est encore rien arrivé de fâcheux avec moi. « C’est vrai », dit Lolotte, en se jetant dans les bras de Pierre qui mit un baiser sur ses yeux encore rouges de pleurs. La petite fille assise sur l’herbe, les cheveux épars ; Pierre à genoux, passant délicatement un peigne de buffle noir dans les cheveux d’or de Lolotte. L’opération étant terminée, nos voyageurs reprirent leur route. Lolotte marchait en donnant la main au petit marchand. Quelquefois cependant, elle quittait cette main protectrice pour cueillir une fleur, mais elle revenait bien vite. « Je suis lasse », dit Lolotte, et aussitôt Pierre reprit son cher fardeau. Il fit ainsi près de deux lieues, car l’enfant dormait, la tête appuyée sur son épaule, et il osait à peine faire un mouvement de peur de l’éveiller. Il s’arrêtait seulement et s’appuyait sur son bâton. C’est ainsi qu’ils arrivèrent près d’Ettlingen, qui n’est qu’à quelques lieues de Calsruhe. Au premier mot que dit Pierre de son aventure à Mme Herz, aubergiste du lieu, celle-ci leva les mains au ciel en s’écriant : « Mon brave garçon, vous avez fait là une fameuse trouvaille ! Cette enfant est la fille du ministre de France à Carslruhe ! Tout le pays est en l’air, et je m’étonne que vous n’ayez pas rencontré une cavalcade... Voyez comme c’est innocent, et comme ça dort ! Il n’y a rien de trop beau pour la fille d’un ministre. Vous pouvez dire que vous avez fait votre fortune en un jour. » Je n’y ai pas encore songé. J’y songe, moi, et j’aimerais mieux que mon homme m’eût rapporté ce bijou-là, que le panier de champignons qu’il vient de mettre sur la table. Mlle Lolotte s’éveilla et fut bien étonnée d’apprendre qu’elle avait dormi sur le lit de Mme Herz. Le bruit de l’arrivée de Pierre se répandit avec la rapidité de l’éclair. On lui donnait des conseils, on lui offrait charrette et chevaux. L’avis de l’aubergiste prévalut : la station d’Ettlingen n’était qu’à douze minutes, il fallait aller prendre le train, se mettre en premières et arriver triomphant comme un consul de France. Le jeune marchand goûta l’avis, paya le diner et partit pour la station. Une nombreuse escorte l’accompagna et l’entoura jusqu’au moment où, croyant rêver, il monta en premières de l’express se rendant à Carlsruhe. Ce fut bien autre chose encore, lorsqu’il fut assis moelleusement, Lolotte à côté de lui, en compagnie de beaux messieurs et de belles dames. La vapeur prit son élan, le cœur de Pierre battait. La petite fille demandait sans cesse : « Sommes-nous arrivés ? » Et Pierre n’en savait rien. Nos voyageurs étaient signalés à l’attention publique, et, bon gré mal gré, le colporteur fut obligé de lier conversation. Une dame prit la petite fille sur ses genoux, la caressa comme une mère, elle ouvrit son sac rempli d’excellentes provisions, et la petite accepta sans cérémonie une belle grappe de raisin qu’elle picotait comme un joyeux oiseau. Pendant ce temps-là Pierre repassait les incidents extraordinaires de son voyage, se disant qu’il n’en faudrait pas beaucoup de semblables pour retarder son retour jusqu’à Noël. La dame annonça à Lolotte qu’on était arrivé, et presque aussitôt le train s’arrêta. Notre voyageur descendit avec son précieux trésor dont la toilette un peu excentrique attirait les regards ; mais, à peine Pierre eut-il fait quelques pas dans la gare, que les employés, les badauds, car il y en a partout même à Carlsruhe, reconnurent la fille du ministre : « C’est elle ! Aussitôt l’Alsacien fut entouré, accablé de questions : « Où l’avez-vous trouvée ? Avez-vous mis la main sur le moricaud ? » Un chef de train vint poliment mettre un terme aux importunités auxquelles Pierre essayait vainement de se soustraire. Je vais vous faire accompagner à l’hôtel du ministre de France. Donnez-moi votre billet de bagage, je me charge de faire porter vos effets chez M. de Vernes : car je doute, ajouta-t-il en souriant, qu’une fois entré, vous en sortiez de sitôt. » Enfin, il n’y avait pas de temps pour les réflexions. Lolotte, tout en tenant Pierre par la main le précédait de quelques pas. Carlsruhe est une ville qui date du siècle dernier, elle a été construite à l’entrée du Hartwald, qui conduit à la forêt Noire. Cette ville a la forme d’un éventail, les principales rues partent du château et correspondent aux diverses routes de la forêt qui aboutissent au Rhin, aux Vosges et aux montagnes. Le ministre avait lancé des courriers sur toutes ces routes et des gens montaient la garde à chaque débouché. La physionomie des voyageurs rassurait tous ceux qui les voyaient. L’entrée de Lolotte fut quelque chose de solennel et de touchant : des cris de joie, des allées et venues, un fracas de portes, des questions sans fin. L’enfant se précipite vers l’appartement de sa mère tenant toujours son libérateur par la main. Une porte s’ouvre et la mère paraît, elle se jette sur l’enfant, l’emporte et tombe évanouie. « Maman, maman chérie, disait Charlotte, il faut me regarder, m’embrasser et remercier monsieur Pierre qui m’a trouvée dans la forêt. » La mère n’entendait rien, et ce ne fut qu’au bout de deux heures qu’elle sortit de son évanouissement. De nouveaux courriers, envoyés à la recherche du ministre, le ramenèrent et alors il se passa une de ces scènes que nul ne peut se figurer, s’il n’en a été témoin. Pierre avait voulu se retirer, mais Lolotte parlait en souveraine à son libérateur. Ce ne fut cependant pas tout de suite que le père et la mère lui adressèrent la parole : émus, ivres de bonheur et de surprise, leurs bras enlacés autour de la chère petite créature ils la couvraient de baisers, la regardaient avec une joie mêlée de crainte. L’exorde et la péroraison de son discours furent de se jeter au cou de Pierre. Brave jeune homme, vous resterez ici tant que bon vous semblera. J’espère que le misérable qui m’a enlevé mon enfant sera atteint ce soir même par la justice. si nous étions en France, il serait déjà écroué ! Vainement le fils de Madeleine chercha-t-il à se retirer ; son bagage était déposé dans une chambre où il devait passer la nuit. Laissons Lolotte dans les bras de sa mère raconter sa triste aventure rendue mille fois plus cruelle par la naïveté du langage. Que de baisers furent mis sur les yeux, sur les petites mains encore égratignées de l’enfant. Celle-ci n’oublia rien : sa toilette dans la prairie, son voyage sur le dos de Pierre, les joujoux et enfin le bon somme sur le lit de Mme Herz l’aubergiste. La petite fille était si contente, si contente qu’elle n’en revenait pas de voir toujours pleurer sa mère. « Il voulait donc me tuer ce vilain, pourquoi donc, maman ? Je ne pense pas qu’il voulût te tuer, ma chérie, mais te ramener et se faire donner une somme d’argent. Est-ce que tous les hommes noirs sont méchants comme ça ? Non, chère enfant ; mais tous ceux qui ont perdu la crainte de Dieu, quelle que soit la couleur de leur visage, sont capables de tous les crimes. » Le petit lit de Lolotte fut mis à côté de celui de sa mère qui passa la nuit à regarder dormir paisiblement son enfant. et de Mme de Vernes confirma le récit de la petite fille. Les larmes coulèrent encore, puis on se réjouit. La reconnaissance du père et de la mère était sans borne. Que pouvons-nous faire, disaient-ils, pour nous acquitter envers vous ? Nous y avons songé toute la nuit. Quelle somme d’argent vous mettrait à même de renoncer à votre pénible métier ? Je vous en prie, monsieur, ne dites pas de mal de mon métier ; vous lui devez votre enfant, et moi la plus douce des satisfactions. Si j’étais resté dans mon village, je n’aurais probablement jamais fait un pareil exploit. Le ministre voulait donner une grosse somme d’argent à Lipp qui s’obstina à ne la point recevoir. « Non, monsieur, disait-il, je ne veux pas accepter l’argent que le misérable aurait reçu en vous ramenant votre enfant. » Ce raisonnement parut juste à M. de Vernes, et, après beaucoup de débats, voici ce qu’on décida : Le colporteur resterait à Carlsruhe pour témoigner dans l’affaire ; devenu libre, il voyagerait aux frais de M. de Vernes, en chemin de fer ou en bateau à vapeur ; sa bourse bien garnie, lui permettrait d’acheter dans les villes, où il passerait, les objets spéciaux du pays ; arrivé à Strasbourg, il achèterait une petite carriole et un cheval ; il irait directement dans les bourgs, frapperait à la porte des châteaux et, toute sa vie, il tiendrait M. de Vernes au courant de ses affaires et compterait sur son appui. Le jeune Alsacien accepta ces conditions, tout en étant un peu effrayé de la rapidité de sa fortune. L’homme de couleur qui avait enlevé la petite fille fut arrêté au moment où il prenait le train de Manheim. Il avoua que le but de son crime avait été d’obtenir de l’argent, en ramenant Lolotte comme s’il l’avait trouvée. Cette spéculation n’était pas un coup d’essai. Déjà à Londres et à New-York il avait ainsi extorqué des sommes assez considérables. Ce malheureux donnait à ses victimes un breuvage narcotique dont il calculait l’effet afin de pouvoir disparaître en emportant sa récompense avant que l’enfant eût repris connaissance. Petit Pierre, revêtu de son costume alsacien, se promenait dans Carlsruhe avec Lolotte ; chaque jour, ils allaient sur la place du château pour entendre la musique militaire, et de là se rendaient au Jardin botanique et dans les serres chaudes de l’Orangerie. Jamais Pierre n’avait rien vu d’aussi beau dans son pays. Au retour de ces promenades, Lolotte était triomphante, c’était un bavardage qui charmait son père et sa mère. Il n’y avait plus de trace de larmes sur ce visage enfantin. Semblable à la jeune colombe effrayée par le passage de l’épervier qui arrive saine et sauve sous l’aile maternelle, Lolotte oubliait le danger qu’elle avait couru. L’heure du dîner étant arrivée, M. et Mme de Vernes exigèrent que Pierre s’assît à leur table. Cet honneur fut vivement décliné par l’humble convive. « Songez donc, madame, disait-il, que je suis un paysan, Petit Pierre de Wasembourg. Je ne sais qu’une chose, reprit Mme de Vernes, c’est que vous m’avez ramené mon enfant. » Il fallut céder à de telles instances et le jeune Alsacien ayant rajusté sa toilette prit place à côté de Lolotte qui ne se sentait pas d’aise. Par un instinct naturel à certaines gens, notre petit paysan avait des façons simples et empreintes d’une certaine éducation. Il ne fit aucune gaucherie, trouva le dîner du ministre excellent et se crut obligé d’y faire honneur. Il écrivit à sa mère une bonne et longue lettre capable de la consoler de l’absence prolongée qu’il avait résolu de faire. Toutefois, il ne crut pas utile d’entrer dans tous les détails des singulières circonstances dans lesquelles il se trouvait ; il était humble de sa nature et ne voulait pas être précédé au pays par une histoire merveilleuse. Mme de Vernes voulut voir l’endroit où Pierre avait trouvé Lolotte. Un matin elle se fit conduire à l’épais fourré où le misérable avait déposé la petite fille. La mère de Lolotte vit aussi le ruisseau où Pierre avait lavé le visage de l’enfant, la prairie où il avait déballé les jouets de Nuremberg pour dissiper son ennui. Elle vit tout cela, la pauvre mère, elle pleura d’horreur, mais aussi de reconnaissance. Les apprêts du départ du colporteur se faisaient, rien n’était changé à son itinéraire ; seulement il ne s’agissait plus d’un simple ballot. de Vernes entendait les choses autrement. Partout où passerait Pierre, il augmenterait son bagage des produits industriels du pays ; et pour commencer Mme de Vernes fut chargée de faire un choix de bijoux dans la fabrique de Carlsruhe. Et comme le brave garçon avait parlé de sa mère et de sa sœur avec un accent de tendresse qui n’avait point échappé à la mère de Charlotte, elle lui remit deux petites croix d’or qu’il leur offrirait de sa part. Le jour du départ fut un jour de chagrin pour Lolotte et d’émotion pour ses parents. Figurez-vous Pierre montant en calèche accompagné de ses nouveaux amis. Lolotte est sur ses genoux, et ils sont l’objet de tous les regards. Les chevaux brûlent le pavé, les passants s’arrêtent, et reconnaissent le héros de Carlsruhe. Le voilà à l’embarcadère, il faut se dire adieu, renouveler de part et d’autre la promesse de s’écrire, de ne jamais oublier que les liens qui unissent leurs cœurs sont indissolubles. Nous plaindrions le lecteur qui s’aviserait de trouver exagérée la reconnaissance de M. et de Mme de Vernes ; car nous n’hésitons pas pour notre part à déclarer que bien des statues ont été élevées à des hommes qui n’avaient pas mieux mérité que notre Petit Pierre : il n’est pas une mère, pas un père qui ne soit de notre avis. Les adieux sont faits : Petit Pierre (nous aimons à l’appeler encore ainsi) est installé dans un wagon de 2e classe, car en Allemagne il n’y a guère que les princes qui abordent la 1re classe, et notre voyageur n’était pas encore un prince. Toutefois, il avait bien bon air ! Un sac de nuit à monture de cuivre fermé par un cadenas, et bien rempli était entre ses jambes. Maître Pierre n’avait point de guide Joanne à la main, il se contentait de regarder par la portière et de lire tant bien que mal le nom des stations. De temps à autre il croisait ses bras et disait tout haut : C’est incroyable ! Le colporteur fut obligé de convenir avec lui-même qu’il n’était pas fâché d’être bien assis et de voyager sans le secours de ses jambes. Il était tout surpris de se voir en compagnie de belles dames qui ouvraient et fermaient d’élégants sacs de voyage et en tiraient une foule d’objets utiles et inutiles. Il en prit note et se promit bien de se mettre en mesure de satisfaire à toutes les exigences des voyageurs. En chemin de fer on lie aisément connaissance ; une étude préparatoire est nécessaire cependant ; on examine son vis-à-vis, son voisin, en cherchant à deviner ce qu’ils sont, d’où ils viennent et quel peut être le but de leur voyage. Pierre n’éprouvait aucune difficulté de ce genre ; il voyait bien que les personnes présentes étaient des gens riches qui se promenaient dans ce pays. Mais lui, piquait au vif la curiosité des autres : ce n’était ni un paysan ni un monsieur, comment se trouvait-il à cette place ? Sa bonne tenue et sa physionomie honnête et charmante prévenaient en sa faveur ; on le regardait beaucoup. Deux jeunes personnes chuchotaient, prenaient leur livre et chuchotaient encore. Un petit incident rompit la glace : une d’elles ouvrait une orange par la portière, elle laissa tomber son couteau d’argent. L’intérêt fut général et Pierre crut pouvoir se permettre d’offrir un couteau. La dame accepta ; la conversation prit un tour cordial auquel il eut été difficile de résister. Je m’y suis arrêté quelques jours, mais je viens de Bade. Les eaux vous ont bien réussi, monsieur ? Je ne les ai pas prises, madame. J’aime beaucoup la belle nature, mais je ne dessine pas. Carlsruhe est une ville intéressante, bien située, le margrave Charles-Guillaume n’avait pas mal choisi son lieu de repos. Vous aurez certainement entendu parler de l’enlèvement de la petite de Vernes. Les journaux en ont été remplis. On parlait de cette histoire à Bade. Le jeune Alsacien était-il encore à Carlsruhe ? de Vernes lui a donné cent mille francs. Pierre se mit à rire : « Voulez-vous savoir, mesdames, l’histoire telle qu’elle s’est passée ? Vous pouvez y ajouter foi : je suis l’Alsacien qui a été assez heureux pour trouver l’enfant dans la forêt du Hartwald. » Tous les livres furent fermés et Pierre raconta avec une simplicité charmante tout ce qui s’était passé. Les dames pleurèrent, le monsieur s’indigna dans un langage énergique. Quelque chose nous disait à ma sœur et à moi que vous n’étiez pas un voyageur ordinaire. Quelle bonne rencontre nous avons faite ! Nous pourrons dire que nous avons voyagé avec vous ! Et les cent mille francs, est-ce vrai ? Non, madame, j’ai été comblé, il est vrai, par M. et Mme de Vernes ; j’emporte leur estime et leur affection, et je suis l’ami intime de Mlle Charlotte ; n’est-ce pas assez ? Ce thème fut développé, varié sur tous les tons jusqu’à Heidelberg ; car Pierre avait dû nécessairement modifier son plan : il suivit la voie la plus directe pour arriver à Heidelberg. Maintenant que notre voyageur était débarrassé de ses bagages, qu’il se sentait la poche bien garnie, il résolut de faire l’amateur et devoir, aussi lui, ce qui attire chaque année les étrangers dans ce beau pays. Vincent ne lui avait-il pas dit : « Il faut vous arrêter à Heidelberg, visiter le château, voir la grosse tonne et, si le ciel est pur, monter sur la tour et vous aurez un point de vue qui vous restera longtemps dans l’esprit. Pierre ne suivit pas ses aimables connaissances à leur hôtel. Il avisa un endroit plus modeste et s’y trouva encore mieux qu’il ne l’avait été dans tous ses voyages. Dès le soir même il commença à circuler dans la grande rue. Il se félicitait d’être arrivé si rapidement dans cette ville. Que de pensées remplissaient l’esprit du fils de Madeleine ! Tout le passé lui semblait un rêve, et le présent n’était guère plus clair : S’il ne se fût pas égaré dans la forêt, il n’aurait point rencontré Lolotte. « Que serait devenue la pauvre petite ? Et moi, pouvais-je m’attendre à marcher ainsi à pas de géant ? » Déjà il aurait voulu voir tomber les feuilles, entendre le vent souffler et se trouver tout à coup dans sa chaumière entre sa mère et sa sœur. Il voyait leur surprise, il entendait leurs questions. Le cher enfant ne savait trop s’il irait se coucher ou s’il continuerait sa promenade, lorsque ses compagnons de voyage l’abordèrent : « Voulez-vous visiter le château avec nous demain matin ? » lui demanda poliment le père des jeunes personnes. « Très volontiers, monsieur, votre compagnie sera beaucoup d’honneur pour moi. Si vous vouliez déjeuner avec nous ? C’est dit : à neuf heures, puis nous monterons au château. Ah çà, dit Pierre, en se mettant sur le balcon de sa chambre, je suis donc devenu un personnage ! Les hommes sont donc bien méchants, pour qu’une action si simple fasse tant d’effet ! » Le lendemain à l’heure dite Lipp se rendit à Victoria-hôtel. Il avait revêtu son costume alsacien non par coquetterie, mais par respect pour ses hôtes. Le déjeuner fut fort animé ; Pierre écouta beaucoup et parla avec aisance et simplicité. On se mit en marche pour le château. Les jeunes personnes refusèrent la voiture mise à leur disposition, préférant marcher sous les frais ombrages du chemin. La vue qui frappe tout d’abord en arrivant au château eût suffi pour satisfaire notre touriste de circonstance ; mais il se dit avec raison que la société dans laquelle il avait l’honneur d’être admis ne s’en tiendrait pas là, et qu’il ferait un acte de bon sens et de politesse en écoutant les explications d’un homme instruit. Letourneurs (autant dire son nom) commença un petit récit historique : « La colline sur laquelle s’élève ce château s’appelle le Jettenbül, parce que, s’il faut en croire une tradition populaire, la magicienne Jetta y révélait en vers pompeux les arrêts du destin. « L’aspect irrégulier du château d’Heidelberg tient à ce que les diverses parties en ont été construites à des époques différentes. « Ce palais détruit et réédifié deux fois dans l’espace d’un siècle, finit par être réduit à l’état où vous le voyez par la foudre. » Les jeunes personnes passèrent avec une indifférence permise à leur âge devant les restes d’architecture qui sont encore l’objet de l’attention des voyageurs sérieux. Elles étaient impatientes de monter sur la grosse tour. Avec quel ravissement elles virent se dérouler sous leurs yeux la vallée du Neckar, les plaines du Rhin et les ruines du vieux château ! Pierre, silencieux jusque-là, s’écria tout à coup : « Je la vois ! Effectivement, la pureté du ciel aurait permis à des yeux moins clairvoyants que ceux de Pierre, de distinguer la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Une fois engagé dans la société de ses compagnons de voyage, Lipp fut obligé de les suivre partout avec plus ou moins d’intérêt. À sa grande satisfaction, ils arrivèrent enfin dans le caveau où se trouve la grande curiosité du château, la fameuse tonne qui peut contenir 283 000 bouteilles de vin. Elle a été remplie trois fois. Deux escaliers à deux étages serpentent à l’entour et montent jusqu’à une plate-forme à galerie, posée sur le haut du tonneau. La première fois qu’elle fut remplie, l’Électeur dansa avec toute sa famille sur la plate-forme. En face du gros tonneau, un petit vieillard en bois attira l’attention de nos voyageurs : il est grotesquement vêtu. Près de lui est accrochée une horloge en bois où pend une ficelle. Sur l’invitation que les demoiselles lui en firent, Pierre tira cette ficelle et il sortit une queue de renard qui vint lui frapper le visage. Cette horloge a été fabriquée, dit-on, par ce petit vieillard, le fou du palatin Charles Philippe. Il était haut d’un mètre trente centimètres, comme sa statue. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin du Rhin par jour. En sortant de la cave, le jeune marchand jeta un dernier regard sur le gros tonneau, pensant peut-être qu’il ne serait pas fâché de l’avoir chez lui plein de bière de Strasbourg. Après s’être promenés dans les jardins et sur la grande terrasse, les voyageurs résolurent d’aller au château de Wolfsbrunnen. Chemin faisant ils remarquèrent la Fontaine du loup, ainsi appelée parce qu’on prétend que la magicienne Jetta y fut dévorée par un loup. Il est rare que les voyageurs ne s’arrêtent pas à l’auberge qui est près de cette fontaine, et délicieusement abritée par de beaux arbres. Letourneurs proposa une halte qui fut acceptée. On servit aux voyageurs d’excellentes truites auxquelles ils firent honneur. Il faut vraiment de la raison pour s’arracher de ces lieux enchanteurs, où les merveilles se touchent. Une fois dans sa chambre, Pierre se demanda s’il renonçait à son métier de colporteur. Sans doute, vu les circonstances et la bonté de M. Letourneurs, il avait pu visiter le château d’Heidelberg, se promener, voir ce qu’il ne reverrait probablement plus : mais le devoir et la raison, ces fidèles conseillers, lui disaient hautement qu’il devait reprendre ses allures de petit marchand. Si Heidelberg ne lui offrait pas des objets propres à augmenter son commerce, rien ne l’empêchait de proposer aux étrangers de la ville ceux dont il était porteur. « Allons », se dit-il, « redevenons Petit Pierre comme ci-devant, et demain courons la ville ! » Il passait devant Victoria-hôtel, sans songer à s’y arrêter, lorsqu’il fut reconnu par ses jeunes protectrices. L’appeler, le faire entrer, ce fut l’affaire d’un instant. Pierre dut déballer, vendre et mettre dans sa poche de bonnes pièces d’argent français. La vue de cette monnaie lui causa un véritable plaisir ; indépendamment de la supériorité qu’il lui trouvait sur les florins et les kreutzer, il lui semblait que de bonnes pièces de cinq francs lui apportaient l’air du pays. Il n’en revenait pas de son bonheur, et il se demandait pourquoi tout le monde n’était pas heureux comme lui. L’avenir lui semblait encore bien plus beau que le présent : Faire son entrée à Niederbronn, conduisant un char couvert, attelé d’une bonne bête ! « De quelle couleur sera mon cheval ? Comment s’appellera-t-il ? » Puis, il voyait sa mère et sa sœur l’attendant sur la grande route à un endroit qu’il leur désignerait. Au fait, elles ne savent où m’adresser leur lettre. le temps passe, à pied ou en voiture. Je veux bien faire tout ce que j’ai à faire, quoiqu’il m’en coûte. » Et Pierre sentait son cœur plein d’amour et de reconnaissance. Les étrangers étant nombreux cette année-là à Heidelberg, une sorte de prestige entourait notre jeune colporteur : on le désignait comme celui qui avait ramené à Carlsruhe la petite fille du ministre. Son bon air confirmait le bien que chacun s’accordait à dire de lui. Jamais lettre de crédit, circulaire pompeuse, n’eut un pareil effet. Ses marchandises disparaissaient et sa bourse se remplissait. Un beau matin, Pierre partit pour Manheim. Cette fois-ci, il monta en troisième, se disant qu’il ne fallait pas prendre au mot les conseils pleins de générosité de M. À mesure que Pierre s’éloignait de Carlsruhe, il reprenait ses allures d’autrefois. En moins d’une heure il se trouva transporté à Manheim. Il avait pris du goût aux promenades de touriste, et il regrettait la société de M. Pierre se plaisait cependant beaucoup à Manheim : le jardin public sur une île du fleuve était son lieu de prédilection : il s’y reposait souvent en buvant de la bière. Manheim fait un grand commerce d’orfèvrerie et de bijouterie en similor, dit or de Manheim. Pierre fit donc quelques achats de ce genre, en se disant que toutes ces vanités faisaient dépenser de l’argent bien mal à propos, mais que le commerçant n’est pas tenu d’être philosophe. Il n’oublia pas l’anisette, spécialité du pays, qui s’appelle eau de Manheim. Pierre ne pouvait se lasser d’admirer le Rhin : « La mer peut-elle être plus belle, plus majestueuse ? » La cloche sonne, un bateau à vapeur va partir... Pierre éprouva une sorte de défaillance, lorsqu’il vit le bateau s’éloigner, et il resta longtemps sur le rivage, comme s’il y était retenu par un secret espoir de s’embarquer aussi. Cependant, fidèle à son itinéraire, il partit le soir même pour Spire. Notre Alsacien étant arrivé à Spire déjeunait tranquillement et se disposait à circuler dans la ville, lorsqu’il se frappa le front, courut à sa chambre et y chercha en vain un petit paquet qu’il avait eu l’imprudence de mettre à part. Pierre était donc obligé de retourner à Manheim ; heureusement que la distance n’est pas grande. Sur la demande de Pierre, le garçon de l’auberge de Manheim lui remit le paquet oublié. Le jeune marchand courut sur le rivage pour revoir encore le Rhin : « Qu’il est beau, se disait-il, on l’aime, comme si c’était quelqu’un ! Pourquoi ne prendrais-je pas le bateau à vapeur ? Vincent n’est pas un arrêté de par l’empereur ! Et un marchand doit connaître tous les moyens de transport. Je ne ferai pas une promenade de douze jours sur l’Océan, mais je prendrai un petit air de bateau : ce sera le nouveau monde pour moi. » Lipp était ravi de sa résolution. Il lui restait deux heures à attendre ; il passa tout ce temps à aller et venir sur le pont, à suivre les mouvements des vapeurs venant de Cologne ou descendant de Kehl. Il lui semblait se voir passer dans un de ces grands bateaux, dont les roues puissantes soulèvent les eaux qui viennent battre le rivage. Bientôt la fumée s’échappe en colonne noire et épaisse, les paquets arrivent de tous côtés, les voyageurs attendent sur le rivage. Le colporteur croyait que tout le monde le regardait, se demandait d’où il venait, où il allait ? La vérité est, que personne ne s’occupait de lui et qu’il ne faisait de l’effet qu’à lui-même. Ses caisses sont à bord, il traverse la planche et d’une enjambée le voilà sur le pont. C’était la première fois que Pierre faisait un acte d’indépendance, la première fois qu’il mettait en première ligne un plaisir. « Pauvre Lolotte, pensait-il, c’est à elle que je dois ma prospérité ! mais que serait-elle devenue sans moi ? Ma mère a bien raison : La vie est un échange de bons services. » Vraiment notre voyageur avait du bonheur. Le ciel était sans nuage, pas de vent, circonstance assez rare sur les bords du Rhin ; de sorte qu’à la grande surprise du petit marchand, on dressa une tente sur le pont et en quelques instants un couvert de cent personnes fut disposé. L’invitation s’adressait à tous ceux qui voudraient payer un florin pour faire un bon dîner. Pierre éprouva une sorte de confusion à la pensée qu’il pouvait s’asseoir à cette table abondamment couverte de mets dont la vue excitait son appétit. Le fils de Madeleine avait le gousset bien garni ; peut-être allait-il s’asseoir à côté d’un millionnaire, d’une princesse ! Un garçon lui offrirait de tous les plats (et ils étaient nombreux), changerait son assiette, l’appellerait Monsieur ! il fallait une forte tête pour résister à tant d’émotions nouvelles. Cependant Pierre s’assit à cette table imposante. Il se trouva entre deux dames anglaises, la mère et la fille. Il s’était dit qu’après tout, il ferait un bon dîner avec modestie, écouterait, observerait pour éviter les gaucheries que son inexpérience lui faisait craindre. si ma mère et Christine me voyaient ! Pierre ignorait que les Anglais, sachant quelques mots de français, sont résolus à les placer courageusement et à profiter de toute occasion pour en apprendre quelques-uns de plus. Il fut donc très étonné, lorsque la jeune personne lui demanda s’il était un Français. Il répondit : « Oui », avec une fierté qu’eût certainement blâmée M. Alors la jeune Anglaise entama une conversation à laquelle sa mère prit part aussitôt. Lipp n’avait pas l’apparence d’un Monsieur ; mais il avait dans toute sa personne un je ne sais quoi qui lui valait toujours la sympathie des voyageurs, et bon gré mal gré il dut causer. Toutefois, la conversation ne fit aucun tort au repas de notre jeune Alsacien. Il trouvait fort agréable de voir une multitude de plats lui être présentés successivement. Il s’amusait beaucoup de sa nouvelle situation et, tout en donnant un coup d’œil au paysage, il ne perdait pas de vue son assiette. Plusieurs fois l’exclamation intime : « C’est inconcevable ! » lui échappa ; mais les dames anglaises prenaient cela pour de l’admiration, et elles ajoutaient leurs impressions à celles de leur voisin. Un bateau, c’est un monde ; aussi notre colporteur ne pouvait se lasser de regarder ce qui se passait autour de lui. La plupart des conversations semblaient fades au jeune héros de Carlsruhe, en comparaison de ce qu’il aurait pu raconter. Toutes ces personnes voyageaient pour leur plaisir, et cependant il voyait sur la plupart de ces physionomies la tristesse et l’ennui. Pour la tristesse, passe encore, se disait Pierre, car le cœur n’a pas toujours de quoi être content ; mais l’ennui ? Comment ça peut-il vous pincer par un temps pareil sur ce beau fleuve ? Il faisait ces réflexions philosophiques, lorsque l’attention des voyageurs fut ranimée par la vue de Coblentz. Tous les regards étaient tournés du même côté, l’admiration était générale. La jeune Anglaise tira de sa poche un album et se mit à esquisser, avec une aisance parfaite le paysage qu’elle avait sous les yeux. Lipp la voyait dessiner avec plaisir, et cet intérêt acheva d’établir l’intimité entre les dames et le jeune homme. Peu à peu la conversation prit un tour plus sérieux. Les dames venaient de France, de Paris, de Versailles, de Bordeaux, de Marseille, de partout. Jamais, non jamais, il n’aurait des choses si intéressantes à dire. L’effet que produisait sur lui le récit des Anglaises, lui inspira le désir de raconter aussi lui son voyage. Le besoin de parler de soi est impérieux à tout homme, c’est comme une faim pressante qui ne permet pas de rester à jeun devant une table bien servie. Voilà donc Pierre, le petit marchand, qui se met à décliner ses titres, à narrer ses exploits. Non seulement il a pour auditeurs les deux Anglaises, mais beaucoup d’autres personnes. L’histoire vole de bouche en bouche et tout le monde veut voir, entendre le jeune libérateur de Lolotte. Le capitaine fut obligé d’intervenir pour que tous les passagers ne se portassent pas du même côté, ce qui n’aurait pas manqué d’occasionner un accident. Petit Pierre n’avait pas prévu un pareil succès et, si nous avons dévoilé le sentiment de vanité qui s’était emparé de lui, presque à son insu, nous devons dire qu’il était, en ce moment, fort embarrassé de sa personne. Il n’est sorte de commentaires auxquels ne donnât lieu ce récit. Ce fut bien autre chose, lorsque la jeune Anglaise, ayant perdu toute timidité, dit à Pierre : « Monsieur le petite marchand, vous êtes une illustration, et je serais très fort bien aise d’avoir le portrait de vô dans ma petite album pour le montrer en Angleterre. Un tonnerre de bravos appuya la proposition de miss Laura, et Pierre, sentant que toute résistance était inutile, ne songea plus qu’à se soumettre de bonne grâce. Toute circonstance heureuse ou malheureuse de notre vie nous rapproche de ceux que nous aimons. Pierre assis, la tête haute, le regard fixé sur le riche paysage, pensait : « Oh ! si ma mère et ma sœur me voyaient en ce moment, elles croiraient rêver ! » Miss Laura avait du talent, la galerie déclara que l’esquisse était bonne, charmante. Petit Pierre sourit de plaisir en se voyant sur l’album de la jeune Anglaise. Son nom, celui de son village, la date du jour où il avait posé, rien n’avait été oublié. Le temps où Petit Pierre se grattait l’oreille, pétrissait son chapeau avant d’oser prendre la parole, était déjà bien loin ! Écoutez donc ce qu’il va dire à miss Laura : « Mademoiselle, puisque vous avez tant de talent, vous pourriez bien, sans prendre trop de peine, me donner la copie de mon portrait. Ma mère l’attacherait à la cheminée et, quand je serais en voyage, elle me regarderait. dit miss Laura, avec un immense plaisir, monsieur le Petit Pierre. » Et aussitôt l’aimable personne se mit à l’œuvre, poussant la générosité jusqu’à reproduire le théâtre de la scène, le bateau et un aperçu du paysage. Lorsqu’elle eut achevé son travail, vraiment bien exécuté, elle détacha la feuille de l’album et la remit à Pierre. Je vous laisse à penser avec quel soin notre jeune ami serra ce précieux portrait. « Je ne sais pas s’il arrive, à tous les voyageurs, des histoires aussi agréables, se demandait Pierre. En tous cas, je peux me dire bien partagé ; c’est incroyable ! » Ainsi bercé par de douces pensées, le colporteur arriva à Kehl. La station qu’il fit à la douane fut bien autrement longue et importante que la première ; mais aussi, notre jeune marchand avait plus d’assurance. Avec quelle satisfaction il se fût affranchi de la voiture qui conduit les voyageurs de Kehl à Strasbourg ! Qu’il eût été heureux d’entrer dans une brasserie et de s’asseoir sous un berceau de clématites en fleurs, de laisser errer ses regards sur les murs tapissés de vigne vierge en repassant ses souvenirs ! Mais déjà la fortune imposait ses lois à Petit Pierre ; le temps n’était plus où il marchait sa balle sur le dos ! Tous ses paquets devaient trouver leur place sur l’impériale de l’omnibus. Il refusa poliment de servir de guide à Strasbourg aux deux dames anglaises. Il avait des affaires, des amis à voir, et d’ailleurs mieux vaudrait mille fois porter la tabatière au bon M. Vincent que de donner son temps aux étrangères. La séparation est faite : Pierre arrive à la Haute-Montée avec trois grandes caisses dont l’effet ne fut pas moins grand pour l’hôtesse. « Bon Dieu ! » s’écria la brave femme, en revoyant son jeune hôte, « il n’y a que les Alsaciens au monde, pour aller si vite dans le chemin de la fortune ! Ils sautent par-dessus les montagnes et reviennent en plaine avec de bon grain dans leur sac. » Pierre était visiblement satisfait de son entrée triomphante à la Haute-Montée. Il ne tarda pas à remarquer qu’au bon cœur de Mme Knops s’ajoutaient les soins dont sont toujours l’objet ceux qui payent bien. C’était un morceau de choix, un pot d’étain brillant contenant une bière de qualité supérieure, et mille riens qu’il eût été fort embarrassé d’analyser, mais dont il sentait la douce influence. La conversation fut longue et intéressante : toutefois nous sommes décidés à ne point y assister, pas plus que nous ne suivrons notre marchand dans ses allées et venues. Tout ce qu’il nous est permis, c’est de l’accompagner sur la route de Saverne où son cœur l’a conduit malgré toutes les bonnes raisons qu’il avait de hâter son retour. Pierre avait à peine marché une heure, lorsqu’il rencontra sur la route une vieille paysanne, conduisant par la bride un coursier au poil luisant, la jambe fine et les oreilles... Ce salut fut comme une parole d’espérance qui illumina tout à coup le visage attristé de la pauvre femme. N’auriez-vous pas, par hasard, besoin d’un âne, comme il n’y en a pas de pareil au monde ? Non, ma bonne mère, mes jambes me suffisent jusqu’à présent. Pacha n’est pas un vaniteux qui se contente d’aller en promenade. C’est une bête qui travaille dur, cinq heures par jour, porte quatre cents livres sur le dos et traîne la charrette avec plus de cœur que bien des chevaux de ma connaissance. Comment avez-vous donc l’idée de vendre une pareille bête ? La nécessité donne des idées qu’on n’aurait point de soi-même. Je peux dire que, sans l’amour que j’ai pour mon enfant, jamais je ne me serais séparée de Pacha. ajouta la paysanne en le caressant. Vous êtes gênée, à ce qu’il paraît, ma bonne mère ? Je suis réduite à la dernière extrémité par la maladie de mon fils unique, mon soutien, un gars qui a échappé à la conscription, qui travaillait comme quatre. Lorsque la maladie est arrivée, nous étions si heureux ! Le ciel a beau être bleu, les oiseaux ont beau voler autour de ma fenêtre, j’ai des idées noires comme le nuage qui porte la grêle et va ravager nos champs. Il faut remplacer les bras de mon pauvre Michel, le nourrir un peu bien, et c’est Pacha qui va payer tout, compléter ses états de services en me procurant l’argent nécessaire pour attendre le retour de la santé de mon fils. Oui ; les voisins m’en auraient donné trop peu : pourtant ils l’enviaient, lorsqu’il n’était pas à vendre. Il vaut son pesant d’or, mais je ne pense pas en tirer plus de deux cents francs. Pierre s’éloigna rapidement, comme s’il voulait éviter une rencontre. Il ne put fuir ses propres pensées : « Pourquoi », s’était-il dit, en entendant parler la bonne femme, « n’achèterais-je pas cet âne ? de Vernes, dans l’enthousiasme de sa reconnaissance, m’a donné de quoi acheter un cheval ; mais, vraiment, est-il permis à un garçon comme moi, d’afficher tant de grandeur ? et, quand elle sera bien nourrie, son allure doublera. » La paysanne avait tourné la tête aussi. Peut-être a-t-elle le secret de ce qui se passe en moi ? c’est un vrai tournoi dans mon esprit et dans mon cœur. Je reviens comblé des dons de la fortune ; laisserai-je échapper l’occasion de secourir une mère et son fils ? » Il marchait lentement, les yeux baissés. Si votre âne était un cheval, je le prendrais tout de suite. Je n’en ai jamais eu et je n’en aurai jamais. Une bête aussi fière, aussi glorieuse, n’est pas faite pour des gens comme nous. Pacha est aussi humble que le cheval du Commandant en retraite est fier et impatient. Ce que vous voudrez : car quelque chose me dit que Pacha sera heureux avec vous, et son bonheur doit être compté pour quelque chose dans notre marché. Je vous donnerai ce que vous me demanderez. Je vais à Brumath, et demain, en passant, je le prendrai. Vous pouvez vous vanter d’avoir de la chance : Pacha est une bête à part ; je l’ai élevé comme mon enfant, ni plus ni moins, jamais une brusquerie, un mauvais traitement. Aussi, n’a-t-il pas les défauts de ses semblables ; défauts qui sont le résultat de la manière dont on les traite. Doux et patient, Pacha est courageux. Jamais il n’a reçu de fardeau au-dessus de ses forces, et, si vous suivez cette méthode, vous ne le verrez pas incliner la tête, baisser les oreilles pour témoigner la souffrance et le mécontentement que lui cause un fardeau trop lourd. Tenez, savez-vous ce qu’il veut en ce moment ? Il m’invite à m’asseoir sur son dos. Pauvre Pacha, tu ne me verras plus ! Laissez-moi vous parler de mon âne, tout au long, maintenant que j’ai accepté son invitation. Cadette, sa mère, n’était pas moins remarquable. Pacha avait quelques mois, lorsque le feu prit dans notre étable. bien, monsieur, moi, Catherine Lefranc, j’ai vu Cadette s’élancer au milieu des flammes, pour aller retrouver son ânon. Le fait est que rien n’était plus joli que lui. Jamais ce cher petit n’a eu besoin de se rouler sur l’herbe pour remplacer l’étrille ; Michel le soignait comme on soigne un cheval anglais. ceux qui disent du mal des ânes ne les connaissent pas. Est-il un animal plus ami de nous autres, pauvres gens ? Il est sobre sur la qualité et la quantité de la nourriture ; il se contente des herbes les plus dures, les plus désagréables que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent. Par exemple, il est fort difficile pour l’eau, il ne veut boire que la plus claire, et aux ruisseaux qui lui sont connus. Si les hommes étaient aussi difficiles pour la bière et le vin, il n’y aurait pas tant de tapage dans les bourgs et les villes. Il boit aussi sobrement qu’il mange. On dit qu’il n’enfonce point son nez dans l’eau, parce qu’il a peur de l’ombre de ses oreilles. Pacha est propre, comme tous ceux de son espèce ; jamais il ne se vautre, et le soin avec lequel il évite de se mouiller les pieds, n’est point de l’entêtement, comme le disent les mauvaises langues ; c’est qu’il craint de se les mouiller. Pacha est âgé de six ans, monsieur ; si vous le ménagez, il vivra vingt-cinq ou trente ans. » Pierre, qui avait fait preuve de patience et de bonté en écoutant l’éloge de Pacha, crut enfin le moment arrivé de mettre un terme au flot de paroles de la bonne vieille, et il eut la satisfaction de la voir s’éloigner avec Pacha. Il continua sa route en méditant sur le bonheur que lui causait le parti qu’il venait de prendre. Vincent, Pierre frappa légèrement un petit coup à la vitre. Personne ne répondit : les écoliers étaient en vacance. Il frappa à la porte, et, à l’invitation qui lui fut faite d’entrer, il reconnut la voix du maître d’école. Vincent était au coin du feu, enveloppé d’une grosse veste de molleton gris : un bonnet de soie noire cachait complètement ses oreilles. À la vue de Petit Pierre, le vieillard poussa une exclamation de joie, et toute sa figure fut comme illuminée. Ce n’est rien, mon ami, ta présence, je le sens déjà, va achever ma guérison. Et il tendit la main à Pierre. « Voyons, Justine, arrive vite, mets le jambon sur la table, prends la clef du petit caveau et apporte une bouteille de vin de Moselle. » La servante parut stupéfaite : le vin de Moselle ne se prodiguait pas d’ordinaire ainsi. Toutefois, elle obéit et la table fut bientôt couverte. Il lui raconta son voyage sans omettre sa triste aventure de Bade et cette fois encore il trouva de l’indulgence. Vincent, tout en reconnaissant que le bateau à vapeur est un moyen de transport fort agréable, ne fut pas aussi coulant sur la modification faite au plan qu’il avait tracé : le brave homme avait une prédilection toute particulière pour la ville de Spire, et il eut été heureux de connaître les impressions de Pierre sur cette ville ; et puis, l’ami restait toujours maître d’école. Force fut donc à notre voyageur d’apprendre que Spire est une ville déchue de son ancienne grandeur primitive : car, sans s’inquiéter des goûts historiques de son hôte, M. Vincent lui dit que César avait campé dans Spire, que les Huns l’avaient brûlée ; il défila, tout au long et sans pitié, les faits curieux qui se rattachent à cette ville, insista principalement sur la guerre faite par Louis XIV, sur le malheur des habitants qui furent réduits à fuir et à aller s’établir en Alsace, en Lorraine et en Bourgogne. La peine de mort était prononcée contre ceux qui tenteraient de traverser le Rhin. Vincent, en racontant la barbare exécution qui réduisit en cendres la malheureuse ville de Spire, se leva, parla avec une chaleur qui força Pierre à partager l’indignation de son hôte. Le bon maître n’avait pas d’expression assez forte pour flétrir la mémoire de Louis XIV. « L’incendie, allumé à la fois dans toutes les rues de la ville, dura trois jours et trois nuits. Les flammes étant éteintes, la mine fit sauter les murailles. La cathédrale ne fut même pas épargnée. Pendant dix années, Spire resta un monceau de cendres. » Pierre regrettait vivement de ne pas être allé à Spire : peut-être eût-il évité cette leçon d’histoire et le maître d’école se fût contenté d’accorder son intérêt au récit du voyageur. Vincent ne connaissait pas la ville sortie des cendres, et, la partie historique (ce qui fut long) étant terminée, on passa à un autre sujet. Pierre avait par instinct des notions de politesse, et il sut bientôt se faire oublier pour forcer M. Quand donc vous reposerez-vous, monsieur Vincent ? Quand les forces viendront à me manquer, mon ami : jusque-là, je remplirai ma tâche. Il me semble que vous avez fait assez de bien dans votre vie pour vous reposer. Il n’y a point de terme au bien qu’on doit faire, mon jeune ami ; tant que l’homme en a la force, il doit travailler. c’est la joie du cœur, la règle de l’esprit. Je mets chaque jour cette vérité sous les yeux de mes élèves, je la glisse partout, sous toutes les formes ; j’habitue l’oreille de l’enfant à entendre ce grand mot jusqu’au jour où je pourrai le lui faire aimer. Mais tu ne sais pas, mon jeune ami, comme j’ai besoin de les voir et de les entendre. Il y a trente ans que je suis ici, et j’espère que le ministre m’a oublié et qu’il ne me mettra pas encore à la retraite. Pierre, je dois l’avouer, ne comprit pas grand chose à l’enthousiasme du maître d’école pour un travail qui lui paraissait si pénible, mais la conviction du vieillard rayonnait sur son noble visage et Lipp se sentait pénétré d’admiration. Les deux amis se quittèrent, non sans l’espérance de se revoir. Pierre n’avait point oublié les soins que la mère d’André lui avait prodigués lorsqu’il fut renversé par le misérable assassin ; il lui laissa un petit présent. Quelle que fût l’impression sérieuse qu’avait reçue Pierre de son séjour chez M. Vincent, il reprit bien vite le cours joyeux de ses idées. Il allait chercher Pacha, le payer en beaux écus. Quoi qu’en dît la bonne femme, son âne témoigna une sensibilité médiocre en la quittant, et elle-même semblait l’oublier pour regarder l’argent que lui procurait la bonne bête. Pierre prit Pacha par la bride, écouta encore une fois les recommandations de la vieille et il s’éloigna. Il était plus content que fier. Cependant tout homme éprouve le besoin de se flatter soi-même, et Pierre ne tarda pas à admirer Pacha et à concevoir une certaine gloriole du résultat où il était arrivé en si peu de temps. Il constata aussi que la richesse impose des lois gênantes. Il était obligé de s’occuper de son âne, de payer double écho, de le surveiller de très près. Arrivé à Strasbourg, notre heureux voyageur se hâta d’acheter le char couvert que Pacha devait traîner. Les acquisitions de tous genres étant faites, le fils de Madeleine ne tarda plus à regagner son village. Mme Knops avait été abasourdie de la fortune inopinée de son jeune hôte ; elle lui prédisait qu’un jour il aurait une boutique dans la grande rue en face de l’hôtel de Paris. Elle assista aux préparatifs du départ et resta sur sa porte jusqu’à ce que le jeune marchand eût disparu. Pierre faisait vraiment bonne figure, assis sur le devant de son char peint en vert. Pacha était harnaché avec une certaine élégance : deux beaux pompons en laine rouge lui donnaient un air de fête, et le fouet que son maître tenait à la main, était un signe d’autorité que l’allure de la bête semblait devoir rendre inutile. Petit Pierre croyait rêver en se sentant rouler. Il écrirait d’avance le jour, l’heure et le moment où il passerait devant l’avenue de platanes du château. Sa mère et Christine l’attendraient là, s’imaginant le voir descendre de la voiture du pays et, au lieu de cela, il les ferait monter dans son char, tandis qu’il marcherait à côté de Pacha. Deux ans étaient à peine écoulés et voilà où Pierre en était ! Si le brave garçon s’exagérait l’effet qu’il produisait à tous ceux qui le voyaient passer, il est pourtant vrai de dire que l’entrée de Pacha dans un bourg faisait une certaine sensation. Les anciennes connaissances hésitaient à reconnaître Petit Pierre qui n’était plus petit. La confiance croît avec la fortune et le jeune Alsacien fit encore de meilleures affaires qu’à son dernier passage. C’était à qui lui donnerait des commissions. On le questionnait, on caressait son âne, on admirait son char. Moins que jamais Pierre n’eût songé à prendre une nouvelle voie, son bonheur était doublé en revoyant le chemin qu’il avait fait à pied, en s’arrêtant devant une porte connue. Il avait un gros carnet dont toutes les pages étaient surchargées. Il avait dû aussi se procurer un petit coffret à bonne serrure pour recevoir son argent. Monsieur Pierre se disait qu’il était trop heureux, et Pacha témoignait par son attitude qu’il était satisfait de sa nouvelle condition. Les dernières heures qui nous séparent du terme de nos désirs sont les plus longues. Et l’heureux enfant tâchait de faire partager son impatience à son âne ; il lui parlait, comme on parle à un bon ami, l’encourageait, le flattait et terminait son discours par un petit coup de fouet dont l’éloquence était toujours comprise. Pierre entra enfin dans la forêt de Haguenau : c’était la patrie ! Encore un peu de patience et il serait au comble de ses vœux. Qu’eût dit la tendre maîtresse de Pacha, si elle l’avait vu galoper, couvert de sueur, baissant la tête à chaque halte que notre voyageur se croyait en conscience obligé de faire ? Mais voici le château de Reichshoffen. Dans quelques instants Pierre apercevra sa mère et sa sœur. Alors Pacha aura la bride sur le cou... Peut-être même aura-t-il les honneurs de l’écurie du château ? La route n’offrait pas le moindre obstacle, le baudet semblait vraiment partager les sentiments de son maître. N’importe, Pierre n’y tient plus, il saute à terre, il marche sous l’ombre des arbres, il chante, il soupire, s’avance, revient. Une jeune fille, la tête couverte d’un mouchoir pour se préserver de l’ardeur du soleil s’avance aussi résolument, mais sans donner le plus petit signe de connaissance. Christine pouvait-elle supposer que le conducteur de ce joli char était son frère. Pierre ne pouvait pas non plus reconnaître sa sœur sans sa mère. Lorsqu’ils furent en face l’un de l’autre, un double cri de surprise s’échappa et ils s’embrassèrent. Pierre garda le silence et sa sœur n’ajouta pas un mot. Elle avait compris sans qu’il fût utile de le lui dire que ce char était à son frère, et la pauvre petite éprouvait une sorte de honte d’être la première à troubler le bonheur de celui qu’elle aimait si tendrement. « Christine, dit enfin Pierre, ma mère est malade ? Oui », dit-elle, et un torrent de pleurs couvrirent son visage et mouillèrent le joli fichu rose que Pierre lui avait rapporté. Une mère malade est encore là et le généreux enfant passant aussitôt des plus doux rêves à la réalité se trouva soulagé par la certitude qu’il allait revoir sa mère et contribuer à sa guérison en lui apportant l’argent si nécessaire au bien-être des malades. Il embrassa encore sa sœur, la considéra avec des yeux pleins de tendresse : « Comme tu es grande, sœurette ! Monte dans le char et raconte-moi tout. Mon frère, il y a six mois que, un matin, notre mère ne put se lever, ses jambes étaient engourdies. Cependant à force d’essayer, elle finit par aller s’asseoir dans le fauteuil en s’appuyant sur mon épaule et en allant tout doucement. Mais quand elle y fut, elle y resta jusqu’au soir. La mère pleurait et moi aussi. J’allai chercher bien vite la bonne Nicole. Lorsqu’elle vit notre mère, elle hocha la tête et lui dit : « Ma pauvre Madeleine, c’est de la paralysie. » Notre mère le pensait bien : ce qui n’empêcha pas qu’elle eut encore plus de chagrin de l’entendre dire par la mère Nicole. Il fut bien bon ; il dit : « Il ne faut pas désespérer : à votre âge tout n’est pas perdu. » Mais, mon frère, moi qui suis encore petite, je ne savais ce que nous allions devenir. Je voulais t’écrire, la mère n’a pas voulu. Les voisines viennent chacune à leur tour lever et coucher notre pauvre mère. Il n’y a que ses jambes qui ne vont pas, elle se porte bien, file toute la journée et cause comme à l’ordinaire. çà, Christine, v’là un malheur qui t’a fait grandir de la tête dans une nuit. Il faut, mon enfant, te mettre à l’ouvrage ; je te montrerai, mais c’est à toi de soigner ta mère, de tenir le ménage, comme si tu avais dix-huit ans. » Alors, mon frère, j’ai fait tout ce que la mère Nicole m’a dit. Tu verras comme c’est propre et gentil chez nous ! La mère pleure de joie et de chagrin quand elle me voit balayer, nettoyer, faire la soupe, aller à la fontaine et laver le linge. Elle a besoin de moi à chaque instant : elle dit que je suis ses jambes, ses bras et son cœur aussi. Pierre avait arrêté Pacha pendant ce triste récit et, la bride sur le cou, l’animal broutait tranquillement. On eût dit que le voyageur ne se souciait plus d’arriver ; il restait silencieux ; les larmes vinrent enfin soulager son cœur. Mon frère ; il ne faut pas pleurer. Tu vas voir comme notre mère a bonne mine ! Elle est gaie et elle t’attend avec impatience. Je lui ai mis son joli bonnet et sa jupe des dimanches pour te recevoir. Il y aurait de la lâcheté à tarder davantage. Alors la mère pourra se promener quelquefois, ou tout au moins aller à l’église sans que les voisins la portent. Je crois que notre mère guérira. Ses jambes ne sont pas toujours insensibles. Le soir je me mets à genoux devant elle pour faire la prière ; je m’appuie sur ses genoux et elle me dit : « Appuie fort, Christine, pour voir si je sentirai tes coudes. » Quelquefois elle dit en souriant : « Oui, oui, je les sens. » La Marianne de Walbourg vient tous les dimanches avec sa fille Marie. Nous allons nous promener ensemble pendant que nos mères causent. Je voudrais toujours être à dimanche pour la voir arriver. le Comte et Mme la Comtesse viennent presque tous les dimanches et ils envoient des provisions à la mère. Morte, mon frère, et Michel aussi. Mort, mon frère ; son fils revient sans être riche. Ainsi, pensait Pierre, je dois bénir le ciel de retrouver ma mère et Christine. qu’il lui en coûtait d’être heureux. Ce mot lui semblait une dérision. Cependant Pacha avançait avec ardeur et au bout de vingt minutes ils entraient à Wasembourg. Beaucoup de dames et de messieurs sont venus cet été boire de l’eau jaune à Niederbronn. Les marchands ont fait de bonnes affaires. le Comte veut que tu aies une boutique. Il voit le clocher de Niederbronn, la forêt de Jœgerthal avec ses beaux ombrages, il entend le bruit de la forge. Tous ses souvenirs d’enfance se pressent dans sa mémoire... Les voisins sont aux portes : « Bonjour ! Petit Pierre, disent les plus anciennes connaissances. Bonjour, monsieur Pierre, disent les autres, en considérant Pacha et le char couvert. et Pierre laissant à Christine la garde de Pacha et le soin de satisfaire la curiosité des voisines, entre dans la chaumière et voit sa mère souriante et émue. Il court et se jette dans ses bras ; puis, lorsqu’il fut remis, il s’assit près d’elle et commença aussitôt le récit de son voyage pour suspendre l’émotion du retour. Les traits de Madeleine n’étaient point altérés, et la joie qu’elle éprouvait de revoir son fils donnait à sa physionomie une expression de bonheur sans mélange. Pierre se disait : « Christine a peut-être raison, tout n’est pas perdu ! » Sur la demande de sa sœur, il vint dételer Pacha, les paquets furent déposés au grenier et le coffre-fort précieusement mis dans l’armoire : la chaumière prenait un aspect tout nouveau. Pacha fut logé provisoirement, tant bien que mal, chez la mère Nicole. Le char eut pour remise l’ombrage d’un gros chêne ; mais la semaine était à peine écoulée que le coursier avait son écurie. Christine, le jupon soigneusement relevé, faisait les apprêts du souper. Il fallait voir la gentille ménagère soulever la marmite, la découvrir et, armée d’une longue cuiller de bois, tourner et retourner un ragoût objet de toutes ses espérances. Madeleine faisait des signes d’admiration, elle appelait l’attention de Pierre sur les moindres actions de sa sœur. Rien n’était plus facile que de persuader au bon frère que Christine était admirable, unique dans son dévouement filial. Christine voulut approcher le fauteuil de sa mère, comme elle faisait toujours, mais la main vigoureuse de son frère lui enleva d’autorité ce privilège. La mère mangeait de bon appétit, si bien que Pierre eut toutes les illusions d’un bonheur sans nuage tel que le pauvre enfant l’avait rêvé. Il raconta son voyage, arriva même par anticipation à Carlsruhe. Aucun détail de l’aventure du Hartwald ne fut omis. Madeleine, ferme jusque-là, pleura au récit de l’enlèvement de Lolotte. Nous ne doutons pas de la sensibilité de l’excellente femme, mais nous sommes portés à croire qu’elle mêla d’autres larmes à celles que lui fit répandre la triste histoire de Lolotte. Le retour de Pierre au pays fut un gros événement. On parlait de sa fortune avec l’exagération qui accompagne toute nouvelle. Les bons cœurs se réjouissaient de la prospérité de la veuve et, si quelqu’un gémissait de voir la paralysie de Madeleine faire ombre à un si beau tableau, une voix s’élevait pour réclamer : « Faudrait-il pas que tout soit bonheur d’un côté ? Voilà Madeleine riche maintenant, elle pourra payer le médecin. » Celui qui parlait ainsi n’était point un méchant homme ; mais il y a dans tout cœur humain une secrète jalousie qui mesure le bonheur d’autrui comme s’il s’en réservait une part. Dès le lendemain, Pierre alla au château. Il y fut reçu comme un héros qui a été blessé sur le champ de bataille. Les consolations ne lui manquèrent pas. Le Comte et sa femme avaient décidé que Petit Pierre s’établirait à Niederbronn, car l’eau jaune, comme disait Christine, était en renom et beaucoup de malades venaient lui demander la santé. Les marchandises étrangères que le colporteur avait rapportées étaient précisément de nature à attirer les chalands. La boutique était choisie et retenue pour le 1er mai. Jusque-là Pierre continuerait son commerce ordinaire puisqu’il avait un char et Pacha. C’est le Comte qui parlait ainsi. Cet entretien avait lieu dans le cabinet du Comte. Pierre était assis entre ses bienfaiteurs. De nouveaux fonds furent mis à sa disposition. Ce n’était pas seulement par générosité que le Comte et sa femme agissaient ainsi. Une sorte d’amour-propre, qu’il serait injuste de blâmer, s’ajoute à nos bienfaits. Cet enfant, parti avec un petit ballot, s’était conduit avec prudence et sagesse. Ses succès avaient dépassé toute espérance et il était impossible de ne pas voir en lui un de ces types qui arrivent rapidement au but par la force de caractère et l’esprit de conduite. L’homme riche trouve une satisfaction légitime dans son œuvre ; il la suit comme il l’a commencée et il ne se trompe pas en pensant qu’il lui revient une part de l’estime dont jouit son humble protégé. Ce n’était donc plus par un sentiment de bienveillance que le Comte allait pousser Pierre dans une nouvelle voie ; désormais les intérêts du jeune homme devenaient les siens. Depuis que les lourdes diligences sont remplacées par le chemin de fer, les voyages ne font plus question : c’est la ruine des uns et la prospérité des autres. Quand une source d’eaux minérales vient à être découverte ou tirée de l’oubli, une heureuse révolution se fait dans le pays. Les eaux de Niederbronn, connues du temps des Romains, n’ont cependant pris une véritable importance que depuis vingt-cinq ans. À l’époque où nous plaçons notre récit, la jolie vallée où leur source se trouve n’avait encore attiré personne lorsqu’enfin on vit arriver quelques malades. L’année suivante, ils étaient en plus grand nombre : et, au moment où Petit Pierre rentrait chez lui, la saison des eaux était établie : les maisons se rajeunissent, les volets sont peints à neuf, les vitres brillantes, des charrettes de meubles arrivent de Strasbourg, le plus petit propriétaire veut louer. Il se réfugie lui et sa famille dans la partie supérieure de la maison et un écriteau annonce aux étrangers un appartement meublé. La source de Niederbronn est située au beau milieu d’une petite place plantée d’arbres ; des boutiques bien modestes offrirent d’abord certaines ressources ; mais le nombre des voyageurs ayant successivement augmenté, les boutiques de toutes espèces se multiplièrent. Pierre ne fit pas d’objection aux beaux projets du Comte. Il se voyait déjà dans sa boutique. Sa mère prendrait place au comptoir, et l’air avenant de Christine ne pouvait manquer d’attirer des chalands. Cependant l’hiver étant venu Pierre songea à faire sa tournée, mais il avait à cœur de réaliser un projet auquel les circonstances s’étaient opposées jusqu’alors. À droite de la vallée de Niederbronn, se trouve celle de Baerenthal qui conduit vers Bitch. Un vieux parent de Madeleine demeurait à l’extrémité de cette vallée. La pauvre femme n’avait pu songer à aller le voir depuis qu’elle était veuve, et maintenant tout déplacement était devenu impossible. Pierre, dont l’humeur voyageuse ne reculait devant aucun obstacle, trouvait charmant de se promener le bâton à la main et les épaules légères. Bien souvent lui et Christine avaient entendu parler de la vallée de Baerenthal (vallée des Ours) et le nom seul leur causait de l’effroi. Cette vallée est d’un aspect curieux : on y voit de grands étangs, de hauts fourneaux, et, s’il faut en croire les gens du pays, elle sert de retraite aux bohémiens qui habitent des huttes de terre ou des cavernes creusées dans les rochers. Cette population insaisissable se rencontre pourtant de temps à autre. Les femmes fument la pipe, portent des bottes ; ce qui semblait la chose la plus extraordinaire du monde autrefois, mais aujourd’hui il ne faut plus aller dans le Baerenthal pour voir des femmes portant des bottes. Pierre n’avait jamais vu de bohémiens et je serais tentée de croire que la curiosité n’était pas absolument étrangère à la détermination qu’il prit de traverser le Baerenthal. Et si tu rencontres un ours ? Les ours français sont trop bons enfants pour cela et il faut aller bien loin d’ici pour rencontrer un ours méchant. D’ailleurs, si je trouve un de ces voyageurs sur mon chemin je l’inviterai à dîner pour lui éviter un acte qui déshonorerait la vallée de Bærenthal, et pourvu qu’il soit de bonne humeur nous ferons un tour de valse ensemble. Cette promesse ne rassura guère Christine ; mais force lui fut de laisser partir son frère. Que de vœux s’échappaient de son cœur ! Un matin de décembre le temps était beau, le givre pendait aux branches des arbres, lorsque Pierre après avoir embrassé sa mère et sa sœur partit pour la vallée des ours. Il était enchanté de traverser la forêt sans souci de vendre ou de ne pas vendre. La solitude était profonde et le bruit seul de ses pas la troublait. Le voyageur, croyez-le bien, n’était pas accessible à la peur et, s’il se mit à chanter une de ses chansons favorites, c’était simplement pour rappeler ses souvenirs d’enfance. À peine sa belle voix se fit-elle entendre qu’une femme, telle qu’on dépeint les bohémiennes, portant un enfant dans ses bras, s’arrêta devant Pierre et lui dit avec une douce timidité : « Je t’en prie, mon gentil garçon, prends mon enfant ; je n’ai plus la force de le porter. Je n’ai plus que cet enfant, les autres sont morts, celui-là est malade, et j’ai peur de rester seule avec lui. La bohémienne, qui paraissait jusque-là absorbée dans une douleur presque sauvage, sourit et prodigua à Pierre les plus tendres remerciements pour le soin qu’il prenait de la pauvre petite créature. Pierre avait, comme tant d’autres, entendu raconter des choses étranges sur le compte de ces bohémiennes ; mais il n’y croyait plus. « Elles sont, pensait-il, comme toutes les mères ; elles aiment leurs enfants. » Ils marchaient à côté l’un de l’autre. De temps en temps la bohémienne soulevait la cape rouge qui couvrait la tête du petit pour s’assurer que son sommeil était paisible. « Vraiment, pensait Pierre, je suis né pour les aventures ! Et répondant à sa pensée, la bohémienne lui dit : « Ne crains rien, nous ne faisons de mal qu’à ceux qui nous maudissent ; jamais Zara, la mère de cet enfant, ne se rendra coupable d’ingratitude. Je sais où tu demeures : j’aurai l’œil sur toi, et si le feu prenait à ta maison, moi et les miens nous volerions à ton secours. C’est la première fois que je te vois en face, mais je sais qui tu es. Pierre n’était nullement flatté et il n’eut garde d’en demander davantage. La route était bonne, les voyageurs avançaient, ils aperçurent bientôt les ruines du Falkenstein. La bohémienne s’arrêta à quelque distance pour donner le temps aux yeux surpris de son jeune conducteur de considérer cette grande masse de grès rouge, puis elle dit : « Ce château a appartenu à une noble famille qui le vendit à d’autres seigneurs. La foudre l’incendia et il est resté inhabité. Ces échelles que tu vois nous permettent à nous d’arriver à la partie la plus élevée de la ruine. Il y a des chambres taillées dans le roc, des salles qui nous servent d’abri. La bohémienne lui renouvela ses remerciements et lui offrit une pipe de terre comme il n’en avait jamais vue. Le voyageur éprouva une véritable satisfaction à retrouver la solitude. Il ne savait s’il devait être content ou fâché de l’aventure. « Après tout, dit Pierre, une bonne action mérite toujours son nom : cette femme aime son enfant elle ne pourrait haïr celui qui l’a porté dans ses bras ! » Le reste de la route s’accomplit tranquillement et petit Pierre trouva son vieux parent bien portant et de bonne humeur. L’histoire de la forêt intéressa beaucoup le vieillard. Selon lui la rencontre était heureuse : « Cette femme tiendra parole, jamais tu ne seras volé par ceux de sa tribu. » Le vieillard ne porta pas moins d’intérêt au long récit que lui fit Pierre de tous les événements qui s’étaient succédé depuis la mort de son père. Il aurait voulu transporter sa chaumière à Wasembourg pour être plus près de Madeleine. « Mais à mon âge, disait-il, il faut savoir mourir où l’on est. » Aucune distraction ne fut offerte à Pierre chez son grand-oncle ; cependant il se sentait heureux de lui faire plaisir, il savait écouter les vieillards, il les questionnait et se trouvait toujours bien de suivre leurs conseils. L’heureux colporteur passa la nuit sous le toit hospitalier de son oncle : car, malgré les belles promesses de la bohémienne, il ne se sentait nullement disposé à traverser le Baerenthal à la nuit. Le lendemain le vieillard dit à son neveu : « Je n’ai point d’héritage à te laisser, je vis de peu. Après ma mort tu prendras ce que tu trouveras ici, mais je veux te donner ma belle oie comme gage de reconnaissance pour ta bonne et affectueuse visite. » Pierre fut triste d’accepter le présent du vieillard dont l’existence lui semblait si précaire, mais il n’osa refuser se promettant bien de revenir à la belle saison avec les objets essentiels dont l’absence ne lui avait pas échappé. Notre jeune ami rentra chez lui sain et sauf, et je vous laisse juges de l’intérêt avec lequel fut écouté le récit de son aventure. En attendant le retour des beaux jours qui devaient amener les étrangers à Niederbronn, Pierre alla encore une fois à Strasbourg où il devait faire des emplettes considérables. Il eut la fantaisie de varier un peu son itinéraire et il alla à Froeschwiller par la forêt du Grossenwald. C’était une bien mauvaise idée, et notre voyageur ne tarda pas à s’en convaincre : Froeschwiller est séparé de Woerth par une descente de deux kilomètres qui rend impraticable en hiver la communication des deux villages. La saison n’était point encore bien rigoureuse, mais le verglas avait rendu la montée comme un miroir. La situation était désagréable si ce n’est dangereuse, et Pierre se disposait à retourner sur ses pas, lorsque la bohémienne de Baerenthal se montra. Il est guéri et je te cherche pour te remercier. J’arrive à propos pour te tirer d’embarras, car, ajouta-t-elle en riant, il vous faut de grandes routes, des chemins battus à vous autres. Je sais un chemin où tu pourras passer avec ton char. Le détour pour arriver à Woerth est moins long que le chemin que tu allais prendre. Et, sans attendre la réponse de Pierre, elle le conduisit à une espèce de hutte où dormait tranquillement l’enfant. La bohémienne prit son trésor et ouvrit la marche. Le char brisait les branches qui bordaient un étroit chemin où Pacha ne semblait pas flatté de s’être engagé. Au bout d’une demi-heure, la bohémienne s’arrêta : « Il faut que je te quitte ; mais en suivant mes indications tu arriveras inévitablement à Woerth. » Elle lui dit adieu et le suivit encore longtemps des yeux. En dépit de son goût pour les aventures et du service que la bohémienne venait de lui rendre, notre voyageur n’était pas trop content de se voir protégé par une de ces créatures qui, à tort ou à raison, sont l’effroi du pays qu’elles habitent. dit-il après réflexion, un bienfait est toujours un bienfait, et celui qui secourt son semblable ne peut-être maudit de Dieu. » Il continua sa route sans encombre et arriva à Strasbourg où il resta longtemps, car il était devenu commissionnaire de confiance des grosses maisons de Niederbronn. Le bien-être se faisait sentir au logis. Pierre avait mille inventions pour faire oublier à sa bonne mère l’infirmité qui la retenait clouée sur son fauteuil. À certains jours Pacha endossait une selle et il portait la paralysée jusqu’à l’église, quelquefois même jusqu’au château. La maison n’était plus silencieuse, les voisins venaient. Le temps n’était plus où la mère Nicole apportait des provisions à Madeleine. La brave femme s’asseyait à la table de la veuve et le meilleur morceau lui était destiné. Il y avait de la joie dans la chaumière de Madeleine. Un soir que la réunion avait été encore plus animée qu’à l’ordinaire, Pierre témoigna à sa mère sa surprise de la voir ainsi oublier son infirmité. « Mon enfant, dit Madeleine, pour être heureux en ce monde, vois-tu, il faut s’en mêler un peu, ne pas être trop exigeant, savoir regarder avec courage le mauvais côté des choses, se résigner enfin », ajouta-t-elle, en baissant les yeux. Les bienfaiteurs de Pierre avaient décidé qu’il s’établirait à Niederbronn. Christine appelait donc de tous ses vœux le retour de la belle saison, ce qui n’empêcha pas la neige de couvrir les montagnes et de rendre les chemins impraticables. Quelle joie éprouva la gentille enfant au printemps la première fois qu’on ouvrit la fenêtre ! disait-elle, maintenant ça ira vite et nous serons bientôt à Niederbronn. » Cette espérance amenait mille projets : Christine balaierait la boutique, époussetterait les verres de Bohême sans les casser, elle aurait un plumeau à part pour exécuter cette importante opération. Elle vendrait de ces verres aux belles dames. La mère se tiendrait au comptoir, ce qui ne l’empêcherait pas, quand il ferait beau, de s’asseoir dehors dans le fauteuil à roulettes que Pierre lui avait apporté de Strasbourg. Non, le bonheur n’est pas banni de la terre, souvent il est près de nous : le courage, la persévérance nous y conduisent lentement mais sûrement. La présence de Pierre, une boutique à Niederbronn, un bon fauteuil pour la mère paralytique, quelques écus dans l’armoire : voilà ce qui constituait le bonheur des Lipp. Ils avaient le cœur content comme tous ceux qui travaillent et espèrent. Ce fut un moment solennel lorsque la famille quitta Wasembourg. Pacha attelé au char fut chargé de transporter le modeste mobilier. Il fit son entrée dans la ville de Niederbronn par un beau soleil de mai : ce fut un événement véritable. L’installation fut promptement faite et le lendemain même une calèche s’arrêtait devant la boutique : le Comte et la Comtesse venaient trancher une grave question : celle de l’enseigne que devait adopter le jeune marchand. Le Comte qui avait l’expérience du monde n’ignorait pas qu’il faut attirer l’attention des oisifs. Il fut décidé que petit Pierre, sa balle sur le dos, devait rester dans les annales du pays comme le modèle de la piété filiale. En conséquence l’artiste choisi pour exécuter l’enseigne monta aussitôt à l’échelle et esquissa au-dessus de la boutique une sorte de tableau représentant un jeune Alsacien de bonne mine dont les épaules semblaient oublier le poids qu’elles portaient. Pierre écrit en grosses lettres rouges ne pouvait échapper aux regards des passants les plus distraits. On m’appellera donc toujours petit Pierre, monsieur le Comte ? Oui, mon ami, et jusque dans ta vieillesse ce nom réjouira ton cœur. Christine ne perdit pas de vue un seul instant l’artiste perché sur l’échelle. Elle suivait tous ses mouvements et je n’oserais pas affirmer que la soupe fût irréprochable ce jour-là. Le Comte avait raison : l’enseigne fut un véritable talisman. Les étrangers adoptèrent la boutique de petit Pierre et bientôt on vit d’énormes ballots de marchandises entrer dans la maison. Pierre Lipp est devenu un gros marchand de Niederbronn. Il a épousé la fille aînée de Rose de Walbourg. L’état de Madeleine s’est amélioré, la brave femme marche à l’aide de béquilles. Elle a eu la joie d’assister au mariage de son fils, terme de son ambition. Les relations de Pierre avec la famille du ministre de Carlsruhe n’avaient point été interrompues. Il y avait cependant plus d’une année qu’il n’avait reçu des nouvelles de Mlle Lolotte. Un jour une voiture de promenade s’arrêta devant la boutique du colporteur. Une jeune femme et son mari en descendirent et achetèrent plusieurs objets. dit enfin la jeune dame, petit Pierre ne reconnaît plus Lolotte » ? Pierre est rouge jusqu’au front, il salue, il tourne le dos, appelle sa mère, sa femme, Christine ; il ne sait plus où il en est ; heureusement que Mme Petit Pierre a plus de sang-froid : elle fait entrer les visiteurs dans l’arrière boutique dont la propreté charme les regards. Lolotte était devenue une milady ; milord William tendit la main au jeune homme dont le souvenir était si doux à toute la famille. Voyons, Petit Pierre, me reconnaissez-vous bien ? Parfaitement, il faut me pardonner d’être si peu aimable ; mais ça viendra. Très bien, mon ami : ils viendront aussi en Alsace cette année. Est-ce que madame vient prendre nos eaux ? Pas du tout, je viens prendre l’air. Mais quel est cet enfant qui semble vouloir se mêler de la conversation ? Lolotte, répondit Pierre, en baissant les yeux et en rougissant. mon nom portera bonheur à votre enfant et j’espère qu’elle m’aimera à son tour. Mlle Lolotte se voyant l’objet de la conversation, fit un peu de tapage et sa mère fut obligée de la prendre dans ses bras et de la présenter à une si belle société, le bonnet sur l’oreille, les cheveux en désordre ; et Lolotte enchantée de jouer un rôle, faisait manœuvrer ses petits pieds roses et potelés. Ce fut bien autre chose quand milady lui annonça son intention de faire ample connaissance avec les belles promenades du pays. Vous verrez, madame, que je n’ai pas trop vanté l’Alsace, mais il vous faudra du temps rien que pour connaître notre vallée. Je prendrai le temps nécessaire, mon ami. Voyons, donnez-moi vos conseils pour que je ne m’égare pas. Oh maintenant, il n’y a plus de danger, milord est là. D’abord, madame, si vous voulez procéder avec ordre, il faut voir la forge de Niederbronn. Je suis obligé de vous prévenir que nous coulons entre autres choses des boulets pour les canons ; mais je vous jure, milord, que le voisinage de la forge ne m’a pas rendu belliqueux et que, si je suis consulté, la France ne fera point la guerre à l’Angleterre. elle ne manquera pas de faire la promenade du Jægerthal, une des plus belles du pays. Vous aurez des surprises de paysage qui vous raviront. Plus loin les ruines du Windstein se mirant dans l’étang qui sert à alimenter les machines à vapeur de la forge. Quand Christine était petite, elle croyait que cet étang était de l’encre parce que les hêtres et les sapins qui couvrent la montagne donnent à ces eaux une couleur sombre. Si milord et milady font des courses à cheval, ils pourront le même jour suivre le chemin qui longe l’étang, et arrivés au moulin de Windstein, ils prendront à droite un sentier qui les conduira jusqu’à la ruine. Vous dire ce qu’on raconte sur ce vieux château ce n’est pas mon affaire, seulement je sais qu’il est très vieux. le Comte vous dira toutes ces histoires qu’il sait mieux que moi. Je ne connais que le plaisir de grimper et de regarder devant moi. Pendant que vous serez sur le chemin je vous engage à aller jusqu’au nouveau Windstein qui n’est pourtant pas neuf, non plus lui. Il y a encore les ruines de Hohenfels, de Windeck et bien d’autres que je ne connais pas. le Comte vous dira quand et comment ces châteaux ont été attaqués et détruits. Ma ruine favorite, milady, c’est le Schoeneck : ça n’est pas malin après tout, puisque Schoeneck veut dire joli coin. quand milady sera perchée là-haut, qu’elle verra les montagnes voisines couvertes de châteaux en ruines, toute la vallée de Dambach et encore celle d’Oberstenbach jusqu’à la Bavière Rhénane elle dira : « Vraiment Petit Pierre à bon goût ! » La vallée de Baerenthal est-elle fort éloignée ? Pour celle-là je peux vous en donner des nouvelles. « Ainsi, madame, vous n’avez rien à craindre, mon amie la bohémienne doit déjà savoir, que vous êtes venue m’honorer de votre visite. Vous pouvez en toute sûreté suivre la belle route bordée de peupliers qui conduit de Niederbronn à Bitch ; à Philisbourg vous prendrez à droite les montagnes et, après un trajet de quatre kilomètres, vous serez dans la vallée de Baerenthal où je peux vous assurer que les ours ne se promènent plus. Mais vous trouverez à Baerenthal des écrevisses comme il n’y en a nulle part, des carpes et des truites dont tous les étrangers veulent goûter. Enfin, si milady rencontre une bohémienne, elle pourra se faire dire sa bonne aventure. Je vous engage, en revenant, à visiter le Falkenstein qui se trouve un peu plus loin que le village de Philisbourg. C’est une des ruines les plus intéressantes ; vous l’apercevrez bien vite, car elle est en grès rouge. À la place de milord, je ne vous permettrais pas de monter, jusqu’au haut du château, car on n’y arrive que par des échelles, et c’est dangereux. Milord sourit et promit de ne point laisser escalader les ruines du Falkenstein à milady. Il tira sa montre, et cinq minutes plus tard les jeunes gens retournaient au galop vers le château de Reichshoffen... Je vous laisse juges de l’effet que produisaient de telles visites. Madeleine elle-même en était un peu étourdie. et Mme de Vernes vinrent à leur tour rendre visite au jeune marchand. Lolotte avait apporté de Londres un joli assortiment d’objets anglais et elle eut le plaisir de les voir étalés dans la boutique du bon Pierre. Depuis un an, Christine était fiancée au fils aîné de Rose de Walbourg. Le moment n’était-il pas indiqué pour marier les jeunes gens ? Il fallait profiter d’une si belle compagnie. Madeleine retenue dans son fauteuil n’en menait pas moins les affaires rondement. Elle fixa le jour du mariage et personne ne fit d’objection. Lolotte (qu’elle nous pardonne de l’appeler ainsi) obtint de la Comtesse le privilège de se charger de la toilette de Christine, et rien ne manqua au joli costume de la jeune paysanne. Petit Pierre et sa femme étaient habillés de neuf, Madeleine elle-même se laissa parer. Jamais encore les habitants de Niederbronn n’avaient vu défiler une si belle noce ! L’église, parée comme aux jours de fête, était remplie d’amis. L’estime que s’était acquise la famille Lipp dans tout le pays était si grande, qu’on peut donner le nom d’amis à tous ceux qui étaient venus voir les mariés. Christine fut conduite à l’autel par son frère : Madeleine, aidée de ses béquilles, marchait à côté d’un homme vénérable inconnu dans le pays ; mais que nous connaissons bien : c’était M. Le Comte et la Comtesse, milord et milady ne remontèrent en voiture qu’après avoir vu Christine partir pour Walbourg. La nouvelle mariée emportait un joli mobilier envoyé de Strasbourg par les soins de Pierre. Il y avait ce jour-là un air de bonheur dans l’atmosphère de la vallée. Lorsqu’il fut seul avec sa mère, Pierre l’embrassa tendrement et lui dit : « Oh ! si tu n’avais pas de béquilles ! ! ! « Ne dis pas cela, mon fils, ces béquilles je ne voudrais pas m’en séparer ; je les aime, car vois-tu, mon Pierre, je crois que les mères achètent, par leurs souffrances, le bonheur de leurs enfants. » MÉLISSANDRE DE NOVES À TIBURCE GARDANNE Maison de Pétrarque, île de Sorgues, à Vaucluse Prenez garde, mon illustre ami, vous me faites la cour ! Seule ici jusqu’à demain, je vous défends toute visite. Cependant je me laisse attendrir sur un point qui touche ma vanité. Je consens, puisque, selon vous, je sais décrire mieux que vous ne savez peindre, à tracer une esquisse du gai manoir paternel. J’y mets une condition : vous m’enverrez, en retour, deux sonnets de Pétrarque illustrés. Payez votre compliment ce qu’il vaut, signé par vous. « Entre les rives changeantes, sablonneuses, dévastées, de la Durance et les versants nus des Alpines, s’étend l’une des plaines les plus riches de notre Provence. « Oasis dans laquelle se cache le châtelet de Saint-Estève. « Au milieu des vastes prairies, un canal répand le limon jaune et fertile du fleuve. « L’eau chante plus clair, coule plus vite, devient plus légère lorsqu’elle pénètre dans nos vergers, tandis que les oiseaux gazouillent plus lourdement dans les arbres aux fruits nombreux. « Des platanes centenaires entourent le château et retiennent la fraîcheur qui monte des jardins arrosés. » TIBURCE GARDANNE À MADAME DE NOVES Je ne suis point changeant comme la Durance, pourtant mon cœur est dévasté ! Pas un rameau ne me prête son ombre ; ce qui chante en moi ne trouve point de fruits qui le nourrissent. Dans ma course à travers une existence aride, je ne rencontrerai jamais une oasis... Vous avez ordonné, madame, à votre serviteur, d’illustrer pour vous des sonnets de Pétrarque et de vous les envoyer. Ai-je réussi à traduire les révoltes douloureuses, les langueurs molles, la désespérance attendrie de mon Maître en la souffrance d’aimer ? J’ai dessiné avec émotion les traits de Laure ; me pardonnerez-vous leur ressemblance ? Voici les deux strophes des sonnets que j’ai choisis : « Quelle nymphe à la fontaine, quelle déesse au bois déroule une tresse d’or si fin, et quelle mortelle possède les vertus assemblées dans son âme ? » « Ne sait point comme amour guérit et tue, qui ne sait comme doucement Laure soupire, comme doucement elle parle et doucement elle rit. » Je n’ai, seigneur peintre, ni le caractère, ni les sentiments de l’amante de Pétrarque, et je ne dois pas en rappeler le visage. Certes, je n’irais pas jusqu’à dire, comme monsieur de Noves, mon noble époux, étrange petit-neveu de Laure : « L’amour est un plaisir qu’il faut varier sans cesse », mais je voudrais que dès sa naissance il fût un bonheur, et je ne l’admettrais pas désolé comme celui de Pétrarque, lequel, « soir et matin, jour et nuit, fait répandre des larmes ». Si j’aimais, moi, j’aimerais à aimer ! Fût-il sans échange, l’amour est déjà une richesse que les privilégiés seuls possèdent. vivre de la grande vie païenne de la nature, c’est fleurir avec les fleurs, chanter avec les oiseaux, sourdre avec les sources, voir tout d’or dans le soleil, croire qu’on a son étoile ! Monsieur mon triste amoureux, je désire un troisième dessin de vous et vous en offre le sujet : « Sans eau la mer, sans clarté le ciel, se verront plutôt que moi sans ma plainte d’amour, que mal je cache. » Remplacez par votre visage le visage de Pétrarque (comme le mien remplace celui de Laure), faites exprimer à votre physionomie les sentiments nébuleux du « Maître en la souffrance d’aimer ». Je vous décrirai mélancoliquement à mon tour un coucher de soleil. Malgré ce qu’il recèle d’ironie, j’accepte l’échange avec gratitude, comme tout ce qui me vient de vous, cruelle. Si je mets des larmes dans les yeux de l’amant de Laure, c’est que je n’y puis mettre une espérance. M’autorisez-vous à le traduire en tableau, à le peindre, et à vous l’offrir, s’il est digne de la description ? « Je regardais, sur la route de Cabane, la silhouette brisée des Alpines, me demandant si l’artiste, créateur vieilli, avait tremblé en faisant ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les lignes pures. « Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s’élevait dans le ciel à mesure que le soleil descendait. « Mes yeux fixent l’astre à son déclin, et je le vois répandre sa lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent, retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent tomber de ses lèvres. « Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés, qu’Apollon n’a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et que seule, peut-être, depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je commence à déchiffrer. « La nappe d’azur du ciel s’émiette, poudroie, les cyprès s’entourent d’une buée d’ombre et se gonflent. Le Luberon blanchit, les Alpines se teintent lentement de violet. « Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, puis, brusquement, il les rejette par delà l’horizon ; des feux s’allument au-dessous de l’astre et renvoient d’en bas leurs flammes au ciel. « Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant sous la pourpre, le faîte des peupliers se dore ; des nuages se forment ; ils boivent une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin. Les nuages se dissipent en flocons d’un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une dernière fois au sommet des Alpines. « Bientôt la nuit froide pleure le jour brûlant disparu. » Madame, un mot de votre précédente lettre a failli me rendre fou. Il me donne l’espoir insensé d’une aurore nouvelle dans « la nuit froide où je pleure le jour brûlant disparu. » Quelqu’un peut donc avoir l’audace de vous répéter : « Je vous aime ! » Oui, madame, je vous aime et vous aimerai de votre amour, maintenant que vous me l’avez révélé. Vous riez des amoureux tristes, vous ne rirez plus de moi. Vous êtes celle que j’ai follement cherchée à travers les autres femmes. Si j’ai osé vous parler de l’amour de Pétrarque pour Laure, c’est qu’au milieu de mes aventures je n’avais sauvegardé que ma passion de l’idéal, et que celle-là seule me paraissait digne de vous. Mais vous êtes assez noble pour tout purifier d’un regard. N’êtes-vous pas la beauté divine, la poésie ? Vous qui donnez une âme à toutes les formes, à toutes les choses, donnez la vie à mon adoration ! Ô païenne, ce n’est point l’amour mystique, subtilisé, ni le sentiment quintessencié, éthéré, ni la passion abstraite, affinée par cent générations littéraires, qu’il faut vous peindre et dont un adorateur doit vous faire hommage ; c’est l’amour divinement humain, puisé aux sources de la simple et grande nature. Mais je ne sais rien de celui-là, madame, parlez-m’en. Voyez ce qu’un seul mot a transformé ou plutôt renversé d’idées en moi. Dites qui vous êtes : femme ou nymphe ? On ne connaît rien de vous autour de vous. Laissez-moi vous dire un dernier chant de Pétrarque. Non prego già, ne puote aver più loco, Che misuratamente il mio cor arda ; Ma che sua parte abbia costei del foco. Personne encore ne m’avait posé cette question. Me l’étais-je seulement posée à moi-même ? Voilà ce qui me distingue des autres femmes. Je veux bien, mon grand ami, le chercher avec vous. Je remonte le cours d’une existence dont la préoccupation unique, longtemps inconsciente, a été de se garer des sentiments ayant cours, des idées toutes faites, des opinions classées par catégories, des jugements dont il faut épuiser la série logique, dès qu’on en accepte un seul. Il a été le compagnon de plaisir du vôtre. Jusqu’à mon mariage, à seize ans, j’ai vécu seule à Saint-Estève, avec ma gouvernante grecque, recevant les visites de mon père, du vôtre, d’une douzaine de leurs amis communs venant tour à tour pêcher ou chasser, s’amuser, selon leur expression marseillaise, et que je ne voyais guère, tenant, disaient-ils, à ne se point gêner pour une fillette. Les paradoxes de mon père, sa violence contre toute idée religieuse, son athéisme agressif m’avaient, dès l’enfance, révoltée Je comprends aujourd’hui son intolérance. De telles opinions si farouches ne lui étaient pas venues sans cause et sans épreuves. Il adorait ma mère, belle entre les femmes ; il avait la passion du bonheur. Ma mère détestait les joies de la vie, préférant la béatitude à l’amour. Malgré la tendresse d’un mari, ou plutôt d’un amant, elle se jeta pour ainsi dire dans la mort, égarée par une pieuse folie, attirée par le vertige de l’immortalité de l’âme. J’avais trois ans à la mort de ma mère. Je ne revis pas mon père durant une année. Il voyageait, cherchant l’oubli qu’il trouva dans le plaisir. En son absence, on essaya de me distraire avec des jouets sans cesse nouveaux qu’il m’envoyait. Lorsqu’il revint, je lui demandai la seule chose qui m’eût manqué, des livres. Il me les refusa, défendit longtemps qu’on m’en donnât. J’appris à lire, au hasard, toute seule. « Il ne faut savoir que ce que l’on voit, sentir que ce que l’on ressent, répétait mon père ; au moins, avec cela, on n’a pas d’exaltation religieuse. Les livres entretiennent l’erreur dans les esprits ; comme l’eau prise à sa source est plus pure, l’idée prise sur le fait est plus claire. » Les seules leçons que reçut mon enfance furent celles qui devaient me garantir de toute notion religieuse, mon père s’imaginant que les croyances ne viennent qu’à ceux à qui elles sont enseignées. Cela est vrai peut-être pour bien des gens. Il arriva pour moi qu’on me mit en présence de la nature, du seul maître qui pût avoir une influence définitive sur mon esprit, et dont on me laissa lire le livre grand ouvert. Dites-moi quels chemins vous avez parcourus, pour que je vous y retrouve. Je n’ai jamais vu en elle, jusqu’à vos lettres, jusqu’à vous, que ce qu’un peintre y voit d’ordinaire : rien que des images, des formes. Se révèle-t-elle à qui la scrute ? Se donne-t-elle à qui la cherche ? Peut-elle répondre si on l’interroge, guider si on la consulte ? Ses forces doivent-elles être quelquefois rebelles ou toujours associées à l’homme ? Sont-elles tantôt résistantes et tantôt favorables à son action ? Peut-on indifféremment les dompter ou se les rendre bienfaisantes ? Faut-il vivre dans la nature, sans cesse, ou parfois s’en abstraire pour grandir humainement ? Ce que vos dieux vous ont enseigné, mon amie, enseignez-le moi. Vous réclamez une confession ; la voici : Je voulus connaître le secret des choses, seule, puisqu’on refusait de me transmettre les connaissances amassées par les hommes ; sans guide, sans direction, je cherchai. Tout enfant, de si loin que je me souvienne, je quittais ma chambre lorsque ma gouvernante reposait, je descendais au jardin et je regardais sous les étoiles, sous la lune, ce qui se passait durant la nuit. Je me couchais dans la prairie, pour que la rosée m’habillât de perles comme les herbes et les fleurs. J’appris à grimper dans les platanes, pour dormir perchée comme les oiseaux. J’essayais de surprendre le peintre qui, du soir au matin, colore de rouge les fraises, qui met un duvet sur les pêches, brunit les prunes, fait luire les pommes, noircit ou blanchit le raisin, dore les abricots. Je ne savais rien, mais je n’avais rien à désapprendre. L’intelligence, fruit mûri dans la culture de ceux qui nous ont précédés et dans l’atmosphère de ceux qui nous entourent, est souvent, par le sophisme ou par des jugements relatifs, en contradiction avec le vrai éternel. Mon esprit se formait d’après nature. Les notions de mon savoir, quoique restreintes, prenaient dans ma pensée leur place définitive, à leur rang, selon mes aptitudes personnelles. Mes connaissances se groupèrent par l’attraction de mes facultés. J’échappais aux méthodes, aux classifications faites pour le grand nombre, et qui faussent, qui détournent de soi-même un esprit original. Toute leçon me venait de la chose vivante elle-même, et non à travers des observations recueillies par d’autres. Je me rappelle que, montant beaucoup à cheval, je galopais sans cesse dans la plaine, regardant chaque objet en détail, n’osant pas escalader la montagne, convaincue que j’étais trop jeune, trop ignorante, pour voir des ensembles, et me promettant, comme récompense suprême, de gravir les hauteurs, de m’élever ! Ma personne extérieure et mon être intime grandissaient dans des exercices communs. Nul ne me poussait à une croissance hâtive et je me développais sûrement. Ma jeunesse, je la vivais en moi, par moi, sans être tenue de la vivre dans la jeunesse de cent races, dans les erreurs, les caducités de cent sociétés mortes de vieillesse. Elles gravitaient sans effort dans les voies supérieures où l’on rencontre les dieux. Je ne voyais pas seulement avec les yeux, mais avec tout mon être. Il y a dans l’homme moderne des lumières éteintes, des sens atrophiés. Je pénétrai le secret des lois d’échanges avec la nature et mêlai mon individualité au grand tout. Ce qui frappa le plus mon imagination fut le soleil. Il me parut l’expression la plus sensible du divin, celle qui prépare le mieux la germination de l’idée religieuse dans l’homme. Je me grisai en respirant la flamme de l’astre immortel, j’en recherchais les embrassements ; je crus trouver un être semblable à moi, plus brûlant, que je coiffais de rayons, que je personnifiais, dont je partageais les habitudes, me levant, me couchant à ses heures, amoureuse de sa face étincelante, désespérée de ses disparitions comme de l’absence d’un être adoré. Le soleil fut ma première passion, mon premier culte. Les grandes formes des montagnes, je les animalisais, je leur trouvais des figures mystérieuses. Quand je courais à leur pied, je m’imaginais les entraîner avec moi dans des courses vertigineuses, au galop de mon cheval. Les arbres m’accompagnaient en longue file ou par troupe, je me sentais emportée par le mouvement de toute la terre sous le regard de toutes les étoiles. les belles chevauchées que celles faites avec la nature entière ! Je parvins à entendre croître l’herbe, se former la fleur, grossir le fruit. Je chantais le langage des oiseaux. Dans leur marche, les astres me visitaient, venaient à ma rencontre : j’étais nuage au vent, terre à la pluie, roche au soleil, poisson dans l’eau. Je parlais à tout, même au silence, même aux pierres, et tout me parlait. Comme le berger avec son troupeau, le chasseur avec son chien, le laboureur avec ses chevaux, je comprenais l’esprit des bêtes. Je découvrais les affinités divines, humaines, naturelles, de toute chose, de toute force, de toute vie, et je goûtais le bonheur d’un accord parfait de l’être avec son milieu. Les paysans étaient mes amis et me comprenaient, surtout les vieux, parce qu’ils savent, comme je savais, ce que disent les nuées, ce que demande la terre, ce que regardent les étoiles, ce que cherche la lune, ce que donne le soleil. Votre bon génie me dégage du fatras de mes connaissances inutiles. Je ne veux plus rien comprendre qu’à travers vos initiations, à travers vous. Tout ce que la nature vous a répondu, je l’ai demandé à l’art, qui souvent est resté muet, et voilà que l’art même s’éclaire à mes yeux par vos révélations. Mélissandre, jusqu’à vous je ne voyais, dans le vivant, que des natures mortes. Je vous bénis de répandre sur moi la lumière. Je serai ce qu’il vous plaira que je sois dans votre vie : frère, esclave, adorateur. Tout s’accorde en mon esprit pour vous admirer. Revenez à Vaucluse : le val fermé est vide sans vous. Je regarde ce qui m’entoure, puisque regarder c’est lire dans le même livre que vous ; j’écoute, puisque écouter c’est entendre vos voix ; mais, seul, je sais à peine balbutier les mots, les sons de votre langue. Ce soir, je suis allé au château, ayant appris que M. de Noves était rentré de Marseille. Votre noble époux, comme vous dites, m’a traité en camarade, ce que je ne subis que par affection pour vous ; il m’a fait ces vilaines confidences de libertin qu’il ose faire devant vous, trouvant cela « grand seigneur », et auxquelles vous répondez avec un joli sourire : « Vous êtes le plus corrompu des hommes. » Moi aussi, madame, j’ai été un corrompu, mais je ne vous connaissais pas, je n’avais pas eu la fortune de contempler votre beauté, de découvrir la grandeur incomparable de votre esprit, d’adorer la bonté de votre cœur. N’avais-je pas le droit de mépriser les faux semblants de l’amour qu’on m’offrait, de dédaigner comme inférieures les femmes qui ne sont pas Mélissandre ? Permettez que je vous écrive ce que vous lirez dans mes yeux, ce que je ne cesse de vous dire en pensée... Il me reste quatre jours encore sans vous voir. Ai-je peur de vous retrouver dans ce grand calme superbe, dans cette sérénité olympienne que je prenais pour de la hauteur, pour de l’insensibilité, et qui ne sont que la dignité d’une âme incomprise ? Je ne me consolerai de cette longue attente que si vous daignez m’envoyer encore l’un de ces paysages qui me font faire à vos côtés une inoubliable promenade. Vous trouverez à la maison de Pétrarque, quand vous daignerez honorer mon atelier de votre visite, vos descriptions si achevées devenues esquisses. Voici ma dernière lettre, et je vais vous la faire bien longue, mon grand ami, car il me plaît de vous écrire, comme il me plaira de vous revoir. Je commence par le tableau de ma promenade d’hier, puisque vous désirez l’avoir faite avec moi : « Au milieu de la plaine, sur le grand fleuve qui roule ses eaux lourdes, est suspendu le pont de Cavaillon. Il ressemble, avec ses cordages, au pont d’un immense navire à voiles. « Les flancs ravagés du Luberon étalent des entrailles d’or. Les hauteurs de ses collines prennent les aspects rugueux de la peau des mastodontes. L’un des sommets a la forme d’un monstre. Il semble nager sur les vagues de la terre, s’abaisser pour se relever dans le roulis des mouvements du globe, tandis que les nuages floconneux, posés sur le monstre, l’entourent d’écume soulevée. « Plus près, la colline de Saint-Jacques, toute nue, s’enveloppe amoureusement de ciel d’un bleu pâle. « Dans les îles formées par la Durance, et que recouvrent des galets roulés, de grands roseaux se vêtissent de soleil, de lumière et de gloire. « Je quitte le fleuve et je reviens à Saint-Estève. Au seuil des maisons de paysan, la vigne se soulève sur des ceps allongés, grimpe, se déploie pour former un abri contre la chaleur. Tantôt la vigne est vierge : elle a le sang aux feuilles comme les jeunes filles l’ont aux joues, car le fruit seul règle le cours normal des sèves. Tantôt la vigne a les feuilles vertes et le raisin noir, où le sang s’est amassé dans le jus des grappes. « Les insectes bourdonnent, les mouches luisent et traversent, en se jouant, les rayons de soleil. Je suis assise au bord d’un ruisseau, entourée de fleurs : des luzernes rougeâtres, des chardons violacés, des pissenlits dont la couleur d’or enrichit la vulgarité, de la menthe et des scabieuses lilas, des pâquerettes blanches et roses, une sorte de muguet qui s’accroche aux tiges fleuries et les orne de beaux colliers de perles noires. « Octobre a déjà teinté de rouge la graine de l’aubépine, les clématites ont leur beau plumet de duvet, les mûriers sauvages offrent au passant des fruits parfumés. Sous les ronces se cachent de fines giroflées. Aux fusains pendillent, à travers les feuilles pourprées, des bijoux de corail en forme de trèfle. « Perchée dans un arbre, une fille chante. Elle cueille les feuilles d’un mûrier pour la pâture des moutons. Grimpé dans un peuplier, cueillant aussi des feuilles, chante un garçon. Tour à tour ils unissent leurs voix, ou s’interrogent ou se répondent en des couplets monotones tirés d’une complainte. « Deux pâtres sur la route, vêtus de blouses bleues, écoutent et répètent le refrain de la triste chanson, tandis que leurs chèvres blondes, blanches et noires, se suspendent aux ronces des talus. « Les paysans sont répandus ici et là. L’homme au travail des champs a l’allure grave, les mouvements nobles. Le laboureur, tandis que son cheval s’agite sous les mouches, se tient droit dans le sillon. Il dirige et maintient son socle sur la terre qu’il creuse, qu’il retourne et qui se laisse mordre en silence. » Déjà tout pose dans mon esprit. Je ne vois plus que la forme des choses, et leur âme m’échappe. Je ne regarde plus le dehors à travers moi seule. Mon affection pour vous grandit chaque jour. J’espère que votre tendresse humaine ne me fera pas oublier mes dieux. Il me fallait un ami, il vous fallait une initiatrice. En pénétrant le sens de la nature, vous rencontrerez comme moi le surnaturel. Sous le soleil de Provence, tous les chemins mènent à l’infini. Autant le divin est repoussé dans les villes par l’agitation et le scepticisme, autant il s’offre et vient au-devant de nous dans nos campagnes silencieuses. Les courants des dieux à l’homme et de l’homme aux dieux ne se rencontrent qu’en pleine lumière. Vous me demandiez, à l’une de nos premières conversations, comment il se faisait que j’eusse choisi, pour les adorer, les dieux païens. J’ai su par hasard, et par ma gouvernante, le grec moderne, et les seuls livres que mon père n’ait point songé à me faire enlever, n’imaginant pas que je pusse un jour y lire, c’est l’Iliade et l’Odyssée. Mon premier culte avait été le Soleil. Je découvris Phébus parmi les dieux homériques, et il m’initia au culte des autres dieux. Toute forme définie du divin devait me trouver prête à l’adorer, mais surtout celle vers qui mon être, développé en pleine nature, s’élançait plus librement. J’invoque les dieux païens sans exaltation, je les adore sans sacrifier en moi ce que je crois avoir reçu d’eux. Ils m’assistent et m’apparaissent sans miracle. Plus je les conçois parfaits, plus ils se font parfaits pour moi. Le divin, qui crée l’infini des formes, peut s’incarner à son gré dans la forme que les hommes lui prêtent. Toute religion est agréable aux dieux. Ce qu’ils veulent, c’est la prière, encens de l’âme, fumée des sacrifices de l’être intérieur, ambroisie dont ils se nourrissent. Ô ma belle païenne, je prierai vos dieux. Mon âme ardente brûlera pour votre culte et pour leur culte tout son encens, elle s’enflammera de tous ses feux. J’obtiendrai d’Apollon qu’il me révèle l’incantation mystérieuse qui livre à l’amour des hommes l’amour des nymphes et des déesses. Mon adoration va vers vous tout entière. Pourquoi faut-il que je la traduise par des mots ? Si la pensée pure pouvait s’exprimer, être comprise, sans l’aide épaisse et lourde de l’écriture ou de la parole, si vous consentiez à percevoir ce que je sens, quel langage divin vous entendriez, ô divine ! J’ai reçu de vos yeux, hier, mon amie, l’un de ces regards qui lient autant qu’ils illuminent, et j’ai cru deviner que vous pouviez m’aimer. Je vous ai quittée à la hâte, craignant de réclamer trop vite une espérance qui m’eût rendu fou de bonheur. J’irai vous revoir aujourd’hui pour vous dire que je peux être aussi intimement uni à vous que votre pensée l’est à votre esprit, sans troubler par un désir votre noble existence. Ai-je écouté Apollon en personne ? Êtes-vous l’inspirateur des chants de mon âme ? Jamais je n’ai entendu en moi ce que j’entends. Est-il la révélation complète du divin ? Les vers de Shakespeare, les paroles de Roméo, dits par vous, ont enfanté dans mon cerveau mille visions poétiques et l’ont fait merveilleusement délirer. En quel monde irréel m’avez-vous transportée ? Je vous aime depuis quelques heures, et déjà vous avez pris possession de ma pensée. Vous m’êtes présent si je me reporte en moi dans le passé le plus lointain, et vous m’apparaissez dans l’avenir le plus obscur. Tout me paraît plus grand, plus haut, plus profond dans la nature, plus divin dans le divin. Je n’ai jamais rêvé plus délicieusement que cette nuit, tant j’avais amassé d’images riantes et empli mon être de bonheur, de tendresse et d’espérance. Je vous dois la plus violente et la plus noble émotion de ma vie, et j’imagine que mon amour sera fait d’autant de gratitude que d’enivrement. Sans votre tendresse, la vie maintenant me paraîtrait cruelle à vivre. Si je pouvais appuyer ma tête sur votre épaule et longuement m’y reposer, les larmes que je répands seraient de douces larmes. C’est bien la même âme qui anime nos deux corps et les pousse à l’indissoluble union. Je suis encore tout ébloui des clartés et des langueurs de vos yeux. Je voudrais être auprès de vous et m’assurer que votre cœur s’est calmé, rasséréné. La sécurité dans le bonheur, la paisible et délicate intimité de deux natures sœurs ? Mélissandre, ces joies, nous les possédons. Nous avons tous deux, sous la main, les plus beaux fruits de la vie à cueillir. Qu’exigent vos dieux en échange de tels dons ? Une large confiance en chacun de nous, le mépris du danger, l’ardeur de vivre. Vous m’avez dit ce soir que l’amour diminuait en vous la passion de la nature, et que la mort vous attire. N’allez pas comme votre mère, ma bien-aimée, préférer l’extase au réel, épargnez mon affection craintive encore. J’apporterai le bonheur, je le veux, dans une existence qui l’a trop attendu. J’ai cet orgueil de croire que je le puis. Jamais mon âme n’a enlacé la vôtre comme ce soir. Ce n’est plus de l’attrait, comme au début de notre amour, c’est de la pénétration, l’embrassement infini et conscient de nos deux êtres. Pourquoi, Mélissandre, vous qui dédaignez les amours de Pétrarque et de Laure, n’être que platoniquement à moi ? L’amour dans l’absolu, c’est-à-dire par l’âme seule, a quelque chose du vide de l’irréel. Pour le bien concevoir, pour éprouver l’amour dans toute son ardeur, dans toute sa soif, dans tout son infini, pour en avoir la conscience et la possession vraie, il faut qu’il s’appuie à l’appui même que vos dieux, Mélissandre, ont donné à l’âme, à l’enveloppe physique. Ce n’est qu’unie au corps que l’âme peut goûter dans ses voluptés célestes tout ce que l’amour a de grand, de beau, d’immortel. Sans doute, la nature exige que l’âme s’unisse au corps, mais voyez aussi, mon bien-aimé, combien la vie de l’âme en soi peut apporter à l’être humain, divinisé un instant, de bonheur céleste ! N’ai-je pas trouvé aujourd’hui la vie propre de ma pensée, ce qu’on appelle le hors de soi, et ce qui n’est au contraire que le moi détaché de ses entraves humaines ? N’avez-vous pas vu mon être intime émergeant pour ainsi dire au-dessus de la nature, comme j’ai vu votre être intime dégagé de ses liens terrestres ? Ne nous sommes-nous point apparus dans nos éléments divins ? Comment exprimer ce que nous avons ressenti, ce qui nous a été révélé ? Nous avons éprouvé le tressaillement des antres sacrés, nous avons reçu l’initiation antique des mortels qui avaient pénétré dans les entrailles de la terre, vu les âmes vêtues seulement de l’ombre des corps ; nous avons traversé les cercles où l’on quitte la vie pour se réveiller dans la mort. Rappelons-nous cette heure suprême et fixons-la dans notre souvenir, pour en offrir, durant toute notre vie, la reconnaissance aux dieux. Nous marchions vers la source de Vaucluse. L’eau des cascades de la fontaine s’était retirée subitement depuis la veille, le grand lac verdâtre était vide ; l’antre blanchi, lavé, avec sa voûte énorme, prenait l’aspect d’un temple, s’ouvrait dans toute sa profondeur pour nous attirer... Ma main dans la vôtre, j’eus à tel point le vertige des profondeurs, que je me penchai sur l’abîme. Votre main quitta la mienne et je crus éprouver la sensation de la chute ; mais bientôt, enlacée par votre bras, serrée contre votre poitrine, votre souffle brûlant mon visage, enlevée par vous, je descendis. La pierre des roches émiettée, roulée, polie par l’eau, descendait avec nous vers le trou béant. Le sol marchait ; une terreur sacrée nous envahit. Votre bouche effleura la mienne, et je reçus de vos lèvres, tout à coup devenues froides, un premier baiser. Nous prononçâmes la même parole : « Mourir ! » J’eus alors la vision religieuse et païenne du grand être terrestre avec son œil unique. Dans la source, ronde, verte, luisante, au fond de la grotte immense, le regard de l’eau nous regardait. Je fermai les yeux pour ne plus subir la fascination, et je m’évanouis. Ma pensée se détacha de mon corps, attira la vôtre, et toutes deux voltigèrent sur l’abîme. Pensée, âme, ombre, je n’avais plus rien de corporel, et cependant je me voyais et je vous voyais. Apollon resplendissant m’appelait à lui au milieu des cercles de lumière. Je m’éveillai dans vos bras, la tête penchée sur votre épaule, votre bouche appuyée sur mon front, répétant mon nom. Vous étiez pâle comme les voûtes de la grotte. À mi-chemin de l’abîme vous aviez heurté contre une roche moins arrondie que les autres, vous vous y étiez accroché, vous aviez pu gagner le petit sanctuaire où nous étions sauvés tous deux. Le grand arceau de la grotte s’arrondissait sur nos têtes en un dessin admirable. Ses parois marmoréennes, incrustées par l’eau, étaient éblouissantes de richesse. Il semblait un palais féerique, sorti de terre pour fêter quelque noce divine. Mon amour ne me parut plus le même, et je ne m’étonnai pas, après cette échappée de la vie, de vous entendre me répéter : « Nous sommes unis pour jamais, et tu me dois ton amour sans réserve. » Une puissance terrestre, faite d’épouvante comme toutes les initiations, nous avait unis. Je vous jure d’être à vous quand mon âme, remise d’une si terrible émotion, sera un peu rassérénée. Pétrarque et Laure n’étaient point descendus au fond du gouffre où nous sommes descendus. Ils buvaient l’amour de Vaucluse dans la poussière des cascades, ils l’ont miré dans les reflets irisés de l’eau courante ; ils n’ont vu le temple qu’à travers le rideau de verdure qui tremble sur la source remplie. L’antre sacré, qui attire la vie pour l’engloutir, ne les a point attirés ; mais non plus Cybèle, qui arrache à Saturne les couples amoureux initiés, ne les a point dotés de tous les désirs terrestres, ni préparés à la jouissance de toutes les joies. Je suis trop enivré pour traduire les ineffables sensations que j’ai emportées de cette heure divine. J’ai goûté profondément, ce soir, la joie de pénétrer une noble nature et d’en être moi-même pénétré. Tout d’ailleurs, autour de nous, ajoutait à la majesté de l’incantation. Cette lumière ambrée que nous versait la lune, en nous donnant l’apparence des ombres, semblait ouvrir devant nous les perspectives mêmes des champs Élyséens. Je murmure tout bas l’hymne d’amour, et c’est sous le regard d’Éros, dieu de la vie, que je mets mon cœur à vos pieds. Après vous avoir écouté de longues heures parler de ce qui me charme ou m’émeut ou me passionne, dans la nature et dans l’art, après avoir savouré toutes les joies de l’esprit que le vôtre jetait en moi avec profusion, j’ai pleuré comme une enfant ; pourquoi ? Parce que je n’avais pu, un seul instant, boire l’amour à vos lèvres. Ce matin, je suis redevenue forte, heureuse, et ma gratitude se répand sur toutes les choses qui ne sont point un obstacle à mon bonheur. Je viens à vous en pensée, prenez-moi et gardez-moi. Si vous avez juré de m’enivrer, de m’éblouir, ô divine, jouissez de votre triomphe, je suis ravi, extasié. Je rêve encore les yeux ouverts, les lèvres tremblantes ; je me rappelle au fond du cœur les paroles définitives : « J’aime, je suis aimé ; » je sens bien que nous nous sommes mis deux pour forger un amour d’un impénétrable airain. Je me jette dans cet amour tête baissée, sans réserve ni mesure, et je remercie ma bien-aimée des tendresses infinies qu’elle excelle à verser dans mon cœur. Je tiens à prolonger et à nuancer cette délicieuse préface d’un livre que nous écrirons toute notre vie, sans l’achever jamais. Je vais dormir, c’est-à-dire rêver de vous, à vous, en vous, toujours. Quand vous lirez ces lignes, le réveil sera venu. Je vous prie de vous lever, de vous placer devant votre grand miroir et d’envoyer à l’image de votre beauté tous les baisers que je lui adresse. Vous m’avez, dans notre dernière conversation, parlé chimie d’amour, quand vous n’auriez dû me parler que de l’art d’aimer. Vous m’avez tenu un langage que vous avez tenu cent fois à d’autres femmes. Je hais les raisonnements déjà employés et, par conséquent, vulgaires. Il serait indigne de notre amour d’y laisser pénétrer un doute sur vous ou sur moi. Depuis longtemps je me suis reprise à M. Je ne me crois pas adultère, mon amour ne me paraît point coupable. Il est consacré par sa hauteur morale. Prenez garde de le juger avec votre expérience des femmes ordinaires, dont les réserves, les résistances sont des précautions prises pour un détachement futur. Vous ai-je marchandé le don fier et osé de moi-même ? Si les dieux que j’adore m’ont jetée dans vos bras, c’est pour que je vous élève jusqu’à eux, et non pour que vous m’abaissiez en confondant nos amours divines avec vos amours passées trop humaines. Pardon, ma bien-aimée, le baiser de votre mari vous avait souillée à mes yeux. Les réflexions brutales de votre père m’ont exaspéré. Je n’ai senti que mes révoltes et n’ai point songé à votre souffrance. Avec des sacrilèges, moi-même j’ai été sacrilège ; pardon ! Je suis à vos genoux, implorant une grâce que je saurai mériter et obtenir. Sois bénie, Mélissandre, pour les saines et salutaires émotions que tu me donnes. Je croyais avoir, dans ma coupable existence d’aventures, épuisé les surprises, non du sentiment de l’amour, mais de ses premières impressions... Il me semble retrouver la virginité de mes sensations printanières, avec la saveur que l’expérience de la vie y ajoute en plus. C’est une renaissance, et il n’en pouvait être autrement, puisque je puise dans ta pensée pour y alimenter la source de la mienne. Je t’ai toujours connue, toujours aimée, j’ai toujours été toi, à toi et en toi. Je n’ai garde de mettre à ce délicieux échange de tendresse une restriction, une timidité. Il me semble que, prédestinés l’un à l’autre, nous nous sommes simplement rejoints et retrouvés, au milieu des accidents, des banalités, des plaisirs mêmes de ma vie, et à travers les songes de la tienne. Tu dois, comme moi, penser que nos cœurs se sont échangés parce qu’ils étaient formés pour être l’un à l’autre. Désormais, ils se possèdent sans même nous prévenir, sans que, peut-être, tu y consentes aussi entièrement. Je te porte en moi et ne te rendrai jamais plus. J’allais errant depuis trois jours, triste et seul comme une âme en grande peine, retournant aux lieux où ton amour me fut par toi révélé, cherchant le moment favorable de reparaître sous le feu de tes beaux yeux. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vécu. Quelle place, Mélissandre, tu as prise dans ce cœur ! Il est bien à toi, sans rival que l’art. Et encore la nature dans sa magnificence, tes dieux dans leur générosité, ont fait pour toi et pour moi ce prodige de te créer tellement belle, que je ne peux voir désormais l’idéal humain, la forme féminine, que sous tes traits, avec ton incomparable grâce et ton délicieux visage. Rien dès lors ne me paraît plus cruel que de ne pouvoir t’adorer, te prier à la face du monde, te dresser des autels, m’enorgueillir devant tous de la piété que j’ai vouée à mon idole. J’attends, avec des rayons plein la tête, l’heure si lente à venir où je pourrai verser mon âme à tes pieds, te couvrir de caresses. Je fais les projets les plus fous, je trace les combinaisons les plus savantes et je trompe mes impatiences et mes ardeurs dans ces calculs impuissants. J’ai besoin de ta divine présence pour retrouver un peu de calme d’esprit. Loin de toi, je commence à ne plus rien valoir. Tu es devenue à ce point nécessaire à mon existence que je me sens diminué de moitié quand je ne te possède pas. Ce n’était pas un rêve, c’était le réel goûté, bu jusqu’à l’ivresse. Si tu veux reproduire nos deux visages dans notre extase d’hier, comme tu l’as tout à l’heure essayé, il faut tremper tes pinceaux dans l’or du soleil. Je te revois tout brillant, tout enflammé de nos feux. Je possède le bonheur sans limites, l’infini du bonheur. La vie ne peut ajouter à mes joies, ni la mort me les reprendre. Je suis encore tout frémissant, mon cœur bat à rompre dans ma poitrine, et j’ai peine à contenir le mouvement de mon sang dans tout mon être. Je n’ai jamais plus cruellement ressenti l’impuissance de peindre mes sensations. Je voudrais les exprimer toutes à la fois, pour bien rendre l’orage d’amour qui s’est déchaîné au fond de mon âme, dans ces heures délicieuses. Toi seule, en écoutant les voix intimes de ton cœur, peux suppléer à mon insuffisance et à cet indigne bégayement. J’ai, grâce à toi, gravi, touché les sommets de la passion, je refuse d’en descendre pour retomber dans la vie réelle. Tu as donc reçu un secret jusque-là inconnu, que ta seule volonté ait suffi pour m’ouvrir une vie nouvelle, tout un étincelant domaine de joie, d’ivresse, d’extase ! Je te suis désormais attaché comme l’esprit à la chair, et, si tu voulais te reprendre, tu mourrais comme meurt le corps que l’âme abandonne. Je ressens comme un cruel besoin de t’absorber ou de m’abîmer en toi. Ce qui domine en ce moment les sensations terribles et confuses qui m’assiègent, c’est comme un violent appétit de mourir dans tes bras, si je ne désirais survivre pour t’aimer davantage. J’ai voulu te verser tant de joie folle que tu n’aurais pas le temps de la boire. Sous un dôme de lierre, à l’ombre des pins, l’un de mes dieux y présidait. Tu essayais de saisir au vol mes baisers qui t’échappaient dans un éclat de rire, et ta lèvre demeurait ouverte, semblable à celle du Tantale de mes fables. Sans rien saisir, tu t’es grisé ! Mon adorée, tu es bien telle que je te désire, aimante et joyeuse. Comme tes lèvres sont faites pour l’amour et le rire ! En lisant ton billet, je voyais à chaque mot les perles de ta bouche provocante. Je cueillais en imagination ces baisers que tu m’as volés. Je me faisais assez d’illusion pour croire qu’ils m’étaient rendus, et j’en avais le cœur ravi. J’ai donc cette faveur suprême, en mon amour que je croyais à son plein de joie, de posséder une femme qui, à la beauté merveilleuse, à toutes les qualités de l’esprit, à toute la noblesse du cœur, à tant de trésors si rarement assemblés, est assez magicienne pour ajouter le rire, la gaieté, c’est-à-dire le don divin qui a fait en tout temps les héroïnes et les maîtresses incomparables. Je suis gâté par la fortune et, si je n’avais la certitude de te voir, je craindrais d’être le jouet d’une hallucination. Tu ne peux imaginer comme chaque jour, au réveil, je trouve mon amour grandi, exalté. Qui donc disait que la possession arrête le développement de la passion ? J’y ai puisé de nouvelles ardeurs, j’en tremble d’émotion, et, si j’étais à tes pieds, mon front te brûlerait les mains. Un orage violent a tout à coup éclaté dans notre ciel pur. La secousse a été d’autant plus forte qu’elle agitait une atmosphère plus calme. De quel droit celui qui vous trompe, Mélissandre, avec tant d’impertinente élégance, qui se bat pour des filles, qui les entretient et les affiche, qui se fait en riant l’apôtre des mauvaises mœurs, qui place l’infidélité (répète-t-il à chaque instant devant vous) à la tête des vertus conjugales, de quel droit M. de Noves vous défend-il un sentiment qu’il croit être seulement de l’amitié ? Je n’accepte pas pour vous cette tyrannie et je veux... Pardon, Mélissandre, ne t’irrite pas de mon emportement. Tu me l’as dit avec ta grandeur d’âme, il ne faut nous laisser envahir ni par la tristesse, ni par la haine. Restons confiants dans la destinée, la fortune est pour nous. Je veux me répéter sans cesse tes fières et douces paroles : « Ne songeons, dans l’épreuve, qu’à nos joies, et, quelque tempête qui se déchaîne, rappelons-nous que notre bonheur est fixé. » Après tout ce courage déployé, j’éprouve un attendrissement inexplicable. Les larmes coulent de mes yeux comme si elles y étaient amassées. Je pleure, et cependant j’ai l’esprit fortifié par sa victoire sur un esprit faible. Non seulement, ai-je dit à M. de Noves, je me permettrai d’aimer Tiburce Gardanne de tendre amitié, mais je l’aimerai d’amour quand il me plaira. Je vous ai laissé libre de disposer de vous, et ne vous ai jamais, quoi que ma dignité en ait souffert, adressé un seul reproche ; je veux être libre à mon tour de distraire l’existence isolée que vous m’avez faite, par les soins, fussent-ils amoureux, d’un artiste illustre et d’un galant homme. Si vous voyez l’honneur de votre nom en danger par moi, reprenez-le. Celui de mon père est d’aussi bonne noblesse, et les titres de ma mère m’appartiennent. Réfléchissez jusqu’à demain et décidez en « grand seigneur ». Je suis assez « grande dame » pour tout comprendre. Il m’a priée sur l’heure de lui épargner un scandale et d’oublier son équipée. « Gardanne, a-t-il ajouté, est d’ailleurs un homme avec qui l’on peut se battre et qu’on peut tuer à l’occasion. » Je me suis contentée de répondre : « Vous auriez dû penser à cela plus tôt. » Soit que je porte vers les dieux mes actions de grâce, soit que ma pensée revienne à toi, je vous bénis tour à tour. Autrefois, dans les échappées de mon imagination, en rêvant de héros et d’amants, j’avais cru prévoir jusqu’où peut conduire l’amour ; mais les cercles de la félicité où tu m’entraînes, je ne les avais pas entrevus. Il me semble, par instants, que nous arrêtons l’infini au passage plus sûrement que Josué n’arrêta le soleil. Mon être tout entier, dans un mouvement soudain que je n’essaye pas de maîtriser, se précipite vers toi. Je vais te voir, je vais boire la lumière dans tes regards, respirer le parfum de ton haleine, m’emplir le souvenir des traits de ton adorable visage, entendre les notes argentines de ta voix, causer ta causerie de longues heures. Et qu’est-ce que ces doux plaisirs auprès de l’ivresse que je goûterai demain ? Mon adorée, je suis tout songeur. Je te tends les bras mille fois en un jour. Je ne me croyais pas si envahi par ta volonté amoureuse. J’ai toutes les ardeurs, et comment n’en serait-il pas ainsi, ô charmeuse ? N’est-ce pas la vie, l’éclat, l’attrait, qui sortent de toi comme des chaînes d’or, qui m’enveloppent, et dont je sens avec délices le poids ineffable sur tout mon être ? Aime ton amant captif qui demeure à tes pieds. Divine compagne, quel délicieux voyage ! De quelle terre promise, et trop rapidement traversée, revenons-nous ? J’ai la certitude d’avoir pénétré dans un monde nouveau, inexploré. Nous avons retrouvé l’île de Délos, remontée tout exprès des fonds de la mer de l’histoire pour nous servir d’asile et de sanctuaire. le doux mystère de tendresse idéale qu’on m’a révélé ! Je bénis la déesse qui s’est humanisée pour moi. Je sens au fond de mon âme (car, depuis que je t’aime, j’en vois nettement le fond) tous les sentiments réunis dans le même amour. Je ne veux pas les séparer. Je tiens à t’aimer de toutes les manières, sous tous les modes, depuis l’affection de l’ami jusqu’à la tendresse de l’enfant, la piété fraternelle, la passion de l’amant, la gratitude du blessé guéri, jusqu’à l’adoration religieuse et enthousiaste de l’artiste pour l’harmonieuse beauté. C’est avec une inexprimable émotion que je retrouve en mon souvenir les exquises jouissances rapportées de cette entrevue. Il ne se mêle à tant de félicité parfaite que la désespérance de ne pouvoir traduire l’hymne d’amour reconnaissant que chante mon cœur. Si je parvenais à lui arracher ce qu’il dit tout bas dans la langue mystérieuse de l’extase, et te l’écrire, je posséderais le bonheur absolu. Les mots me manquent ; toute parole me paraît de glace. J’éprouve le besoin d’effacer aussitôt ce que j’écris, tant je le trouve banal et mesquin. Écoute et prête l’oreille à la voix du dedans. Je renonce à t’aimer en langage humain. J’avais fait bien des rêves, caressé bien des ambitions, désiré bien des plaisirs, jamais mon imagination n’était allée ni si haut ni si loin que la réalité présente. Je n’avais rencontré jusqu’à toi que le mensonge, le sentiment artificiel ou les satisfactions grossières des sens, ou la fugitive volupté des rencontres sans lendemain. Je t’aime et je trouve réunis, par la main de tes dieux que je confesse en t’aimant, la beauté admirable, la grâce charmante, la poésie, la vaillance du cœur, la passion vraie, et mon bonheur se fait de tous ces dons, de toutes ces fortunes. Je sens avec un tremblement religieux que le divin à travers toi me protège, je tombe à tes genoux et je couvre de larmes de joie tes belles mains. Mon amante adorée, Je ne t’ai pas aperçue ce matin, et je suis triste. Heureusement, il me reste aux lèvres un rayon de miel, un peu d’ambroisie, qui me permettent d’attendre jusqu’à ce soir. J’aurai la joie de te revoir et d’exprimer silencieusement, avec l’éloquence des yeux, l’amour qui embrase chaque jour davantage tout mon être. J’interroge souvent le passé, je cherche les indices du feu qui couvait sous la cendre d’amours indignes de m’avoir enflammé. Il devient manifeste, et je m’enorgueillis de cette conviction, que, dès la première heure où je t’ai aperçue, mon âme est allée à la tienne comme une exilée qui rentre dans sa patrie idéale. J’habite en toi aujourd’hui, je t’appartiens pleinement. Il n’y a pas jusqu’à la souffrance intérieure que me causent nos séparations, qui n’aiguillonne en moi la passion de te retrouver. Je ne me figure pas sans orgueil que dans la suite des annales humaines on n’ait jamais rencontré deux natures plus faites pour s’unir, se compléter l’une l’autre, s’ennoblir par le contact, s’agrandir et s’épurer par leur intime communion. Je t’aime comme on aime le résumé de toutes les grâces, de toutes les beautés morales et plastiques, et je me sens devenir, à cette possession, plus conscient de ma valeur d’artiste, plus fier de ma nature d’homme. J’ai des accès de lyrisme auxquels je résiste mal, et je conserve, en m’y abandonnant, la crainte de redire, avec des expressions déjà dites, un amour qui se meut dans les hauteurs inaccessibles des êtres, infranchies, indécouvertes jusqu’à nous. Cependant je veux te chanter mon amour, il faut que j’en note les rythmes, que j’en réentende les harmonies. Un mot apaise mon exaltation loin de toi, il se murmure à mon oreille, je le vois s’échapper de tes lèvres, je le balbutie et je le crie tour à tour : J’admire en toi ton génie, et cette étrange beauté de l’homme, si inquiétante pour la femme. Tes yeux bleus profonds et sombres, je les aime, quoiqu’ils aient, à certains moments, les lueurs dantesques de ceux qui ont vu les cercles infernaux du mal et pourraient y rentrer. Ami, parfois j’ai la terreur de ton passé, et elle me donne un vague effroi de l’avenir. Nous avons fait, ce matin, mon père et moi, une très belle promenade à cheval. Malgré nous, la conversation prit une allure tendre. Je ne sais à quel propos mon père s’est laissé hanter par de vieux souvenirs : « Ta mère avait ton élégance, m’a-t-il dit brusquement, elle était fière et silencieuse comme toi. Tu lui ressembles chaque jour davantage. Tes yeux, l’expression de ta bouche, ta physionomie, ont changé depuis quelques semaines. Je te sens livrée au rêve intérieur, je devine en toi une exaltation contenue ; quelque joie mystérieuse te possède. Je ne puis exiger tes confidences ; tu n’as pas voulu que je fusse un camarade, et je n’ai pas su être père. « J’ai mal choisi ton mari. Ses compagnons de plaisir, qui sont les miens, le blâment de te délaisser, toi si merveilleusement douée de tant de grâce, de tant de beauté. Nous nous demandons comment il se fait que de Noves ne soit pas amoureux de toi. » Je me suis écriée en riant : « Les dieux me préservent de son adoration ! Moi, reprit mon père, si j’ai cherché à m’étourdir, si j’ai mené l’existence que je mène, c’était pour oublier la morte, celle qui, vivante, m’avait chassé de son cœur. de Noves est aussi excusable que vous, mon père, car je l’ai chassé de ma pensée. Tu ne t’es détachée de lui que parce qu’il t’a publiquement trompée, et pour qui ? Pour je ne sais quelle créature de bas étage, la maîtresse de cent peintres, un modèle lancé par Gardanne ! Et, comme je ne répondais pas : « Mélissandre, ajouta-t-il, crois-tu donc pouvoir te passer toujours de l’affection ou de ses semblants ? Prends garde au premier sentiment que tu éprouveras ! Et si tu t’égarais alors, si, n’aimant pas ton mari, aimant peu ton père, parce qu’ils sont ce que tu appelles des corrompus, tu n’aimais encore qu’un viveur ?... » Nous entrâmes dans une avenue où l’on ne pouvait marcher à deux. Je laissai mon père derrière moi. Il ne vit pas la rougeur me monter au front, ni les larmes tomber de mes yeux. Je ne veux pas vous dire ce que j’ai souffert de cette conversation. Imaginez une avenue faite de cyprès et de saules. Les cyprès aux flancs arrondis, parsemés de pommes roussies et rugueuses, s’avancent dans l’allée et mordent sur l’horizon. Leurs masses épaisses, protectrices et lourdes, servent de barrière au mistral. De l’autre côté de l’avenue, les saules, pénétrés par la lumière, détachés sur le bleu, courbés, flexibles, étendent leurs branches allongées ou traînantes ; leurs feuilles si fines, d’un vert pâle, tremblent au plus léger souffle de la brise. Sur les saules, des oiseaux voltigent sans se poser, tandis que, dans les cyprès touffus, la troupe entière d’alentour habite, crie, chante, s’agite, au milieu des arbres paisibles. Si j’étais pinson, ou rouge-gorge, ou chardonneret, ou fauvette, moi aussi je préférerais les cyprès aux saules. Il ne faut pas que la branche où l’on pose ses amours ploie trop aisément ; mieux vaut la sûreté que la souplesse. Je vous ai en vain attendue dans l’allée des cyprès et des saules. Je sentais que vous ne viendriez pas, que vous ne pouviez venir, malgré vos promesses. Je vous avais vue trop souffrante hier, et cependant je m’obstinais à rester, à fouiller du regard l’étendue. À chaque silhouette lointaine j’espérais, à chaque déception je songeais avec amertume que vous étiez sur votre lit de douleur, et que vous songiez tristement à l’ami qui vous attendait sans espoir. Mélissandre, comme je vous aime ! et quel chemin cet amour a fait en quelques semaines dans mon cœur ! Il lance de tous côtés ses racines, et le passé, si je puis me souvenir que j’ai vécu sans vous aimer, est bien complètement étouffé par lui. Est-ce le mal qui m’accable ? Est-ce une angoisse précédant l’épreuve ? Mon amour était-il une vision d’un jour ? Le songe que j’ai fait, je veux le refaire, ou mourir. Guérissez, ma bien-aimée, sans quoi je maudis la nature assez cruelle pour nous séparer, quand elle devrait opérer tous les miracles pour nous réunir, car elle n’a jamais formé deux êtres plus sûrement destinés par elle-même l’un à l’autre. Invoquez le guérisseur, Apollon, dieu bienfaisant. Qu’il me délivre de la douleur. Je suis enfermée, je ne puis le voir. Vous qui le voyez, priez ! En dépit des tristes émotions qui m’assiègent, je vois toujours flotter devant mes yeux ton adorable image. Grâce à elle, je conserve un peu de force. Seule la certitude de pouvoir compenser les ennuis de notre éloignement par ma tendresse me soutient. Quel arriéré d’amour tu me devras ! Je sens grandir loin de toi ma passion. Mon cœur devient trop étroit pour la contenir, et je sens que, si elle ne se mêle pas à chaque instant à la tienne, sa violence me brisera. Conviens, Mélissandre, que le mystère de notre union a ses cruautés, puisqu’il m’est interdit d’aller m’asseoir à ton chevet, quand tu souffres. Ne t’irrite pas de ma plainte ; je sais quel est ton désir : j’y répondrai avec soumission, ma bien-aimée. Je te dirai même, si tu l’exiges, que la privation de ta vue augmente ma ferveur, car c’est de la piété que je t’ai vouée, comme aux divinités absentes. Jamais je n’ai senti une pareille impossibilité de me reprendre à la santé. ce bonheur surhumain se briserait parce qu’avant de te connaître j’ai manqué de foi dans ta venue, et que, dédaigneuse de la vie, j’ai pris plaisir à la laisser s’amoindrir en moi ! Maintenant, ma volonté n’a plus la puissance de retremper mes forces. Pourquoi, en mes jours sombres, n’ai-je pas eu la révélation de mes jours lumineux ? Je voudrais ne t’apporter que le bonheur, la sérénité, et voilà que je t’accable de soucis et de plaintes. Tu m’accusais de ne pas détester ce qui nous sépare, de me soumettre au joug du sort avec trop de résignation. Je voudrais briser les liens qui m’enchaînent. Je souffre des obstacles qui te tiennent éloigné de moi, plus que de ma souffrance même. Je suis orgueilleux d’avoir ramené un peu de calme et d’apaisement dans ton cerveau, et rien n’est mieux fait pour augmenter ma tendresse que ces preuves d’influence sur ton esprit. Je me dis tout bas que ton cœur seul est moralement malade, que je suis cause de sa souffrance, et que, si j’étais le maître, je te rendrais en peu de temps la plus vaillante et la plus fière des héroïnes. Je vais essayer tantôt de mon pouvoir magnétique ; en dépit des obstacles, je pénétrerai jusqu’à toi, et il suffira que je te regarde pour enlacer ton âme. Alors, écoute ce que je te dirai. C’est mon être tout entier que j’épancherai en ton être. Je suis sûr que tu comprendras aussi bien ce langage muet que les paroles brûlantes de ma passion. Je doute encore si je n’ai pas rêvé, tant je me sens étrangère aux conditions habituelles de la vie. T’aimer silencieusement au milieu des jaloux, te sentir vivre, te voir penser à coté de moi, répondre à chacune de tes interrogations les plus intimes, provoquer la même sensation au même instant, causer sans mot dire avec la voix des esprits, et prolonger cet amoureux dialogue sans trouble, sans autre sentiment que celui qui anime les dieux de l’Olympe dans la sereine tranquillité de leur ciel : quel miracle ! Et tu le fais, rien que par ta présence et ta volonté. J’ai réellement possédé le bonheur des Immortels. J’ai vu l’amour se dépouiller, s’épurer, devenir religion, culte et prière. Pour la première fois, j’ai éprouvé les délices de l’adoration intérieure. Il est donc vrai que l’idée de perdre l’amour de sa bien-aimée centuple la passion et le bonheur de la ressaisir et de la retrouver ? Je sentais mon cœur se fondre de reconnaissance, de tendresse et d’enivrement. Je mesurais l’étendue même de ma félicité à la profondeur des angoisses qui m’avaient précédemment agité. Je te serrais à t’étouffer pour me convaincre que tu étais revenue et que je t’avais reconquise. La figure brillante du soleil se glissait entre nous deux pour bénir notre réunion. Tu l’avais donc sur toi, ce beau et brillant Apollon, qu’il s’est échappé de ta tunique et mis à tes pieds, où il est resté chaud et lumineux pendant ton idéale visite ? C’était bien sa figure qui se gravait sous nos yeux en médaille d’or. La merveilleuse apparition prenait pour nous un caractère religieux. Jamais je n’oublierai cette présence réelle dans notre sanctuaire. Quels dévots ont mieux vu que nous le visage de leur Dieu ? Si je n’étais que peintre, à ce moment de l’œuvre de mon amour, je voudrais terminer le tableau, n’y plus rien ajouter. Après ce que nous avons découvert en nous, après ta dernière lettre, rien de nouveau, rien de mieux, rien de plus, ne peut nous être révélé. J’ai comme un éblouissement perpétuel, et il me semble que j’ai voyagé avec toi dans les espaces célestes. il faudrait te le répéter cent fois de suite, avec l’accent que je mets dans ce seul mot, pour rendre toute l’intensité de passion, d’amour, d’ardeur, de sentiment profond, qu’il renferme pour toi. Je t’évoque dans ma pensée, et quand je t’ai là, avec tes yeux qui laissent échapper ton âme, avec tes lèvres où elle vient se jouer, avec ta tête idéale où je la vois se mouvoir et faire ces gestes ineffables et gracieux qui se traduisent en paroles et en sourires, alors je deviens immobile, comme pétrifié, et je sens mon âme doucement, lentement, s’échapper de moi, se précipiter vers la tienne et l’étreindre sous ses baisers. Éveillez-vous et souriez à qui vous appelle aux joies matinales, à qui vient, par un court billet, vous remercier du gai bonheur que vous lui avez rendu, des joies que vous répandez sur chacun de ses jours. Je ne vous visite que par lettre, et cependant vous tressaillez de plaisir. Vous m’aimez donc autant que je vous aime ? J’y respire le parfum qu’y a laissé ta main. J’entends, à travers ma lecture, les douces paroles, écho de cette musique intérieure et divine qui porte du cœur au cœur l’harmonie des accords parfaits. Quelles extases et quelles déceptions tout ensemble ! Quand viendras-tu, Laure, dans la maison de Pétrarque ? C’est, depuis quelques jours, un immense désir de te voir seule. Je fais et défais mille projets plus bizarres les uns que les autres. Je ne trouve rien de sensé, rien de réalisable pour t’attirer plus souvent. Mon amour est si haut, qu’il me semble au-dessus des conditions humaines. Alors ses droits ne sont-ils pas des droits divins ? Je viendrai, t’apportant mon âme faible encore et cherchant sa force en toi, comme mon corps languissant cherche la santé dans les rayons du soleil. Tous deux ne me brûlez pas. Mon angoisse a été si grande ! J’ai cru perdre en un instant ma confiance dans l’amour, dans la lumière. Des ombres épaisses se sont répandues sur ma vie, et il m’a semblé que je franchissais les cercles de la mort. Il vaudrait mieux n’avoir jamais aimé que d’aimer avec crainte. Je t’en conjure, ne rentre en mon cœur que si tu es certain d’y rentrer triomphant à jamais. Mes regards jetés sur ton passé y ont rencontré la terreur de t’y voir ramené un jour. Interroge-toi ; et si quelque fugitif, quelque lointain désir d’y retourner t’effleure, arrête tes pas dans la voie d’un bonheur qui me conduirait à l’abîme, ne me redemande pas à moi-même, car je ne sais que me donner tout entière et à toujours. Ne m’as-tu pas écrit : « Si je n’étais que peintre, à ce moment du tableau de notre amour, il faudrait l’achever, le terminer ? » Vouloir ne plus s’aimer, en plein amour, est plus noble, plus fier, vaut mieux, que cesser un jour de s’aimer. Le sacrifice héroïque m’effrayerait moins que la lente souffrance d’un sentiment qui s’use. Lorsque nous nous serons tous deux redonnés l’un à l’autre, j’ai peur de te lire, de t’écrire, de trouver nos accents plus faibles, l’expression de notre passion amoindrie. J’ai soulevé le voile d’Isis, j’ai ressenti les délicieuses terreurs de l’amour infini. Pour la seconde fois, j’ai entrevu le sanctuaire de la nature. Je suis vainqueur et vaincu tout à la fois. J’ai atteint aux limites de l’émotion. Il m’en reste un tressaillement surhumain. Je me sens grandi de vingt coudées, je suis l’égal des plus grands de notre race, l’amour maître et fécondateur des choses est en moi, et mon être tout entier s’est transporté en ton être. Mon cœur s’est fondu à la chaleur de cette communion, de cet échange divin. L’avenir peut-il me révéler rien d’autre ? Je ne sais, tant les surprises d’un amour qui croît également au milieu des inquiétudes et des joies sont imprévues. En ce moment, je répète l’hymne de l’initiation à une vie supérieure. Je t’aime sans mesure, sans limites, sans retour, sans fin. Je redis le Cantique des cantiques. Ô ma belle païenne, que tu es belle, comme tu domines la nature entière, et quelle lumière tu répands sur tout ce qui me touche, m’émeut, m’environne ! Je voudrais vivre à tes pieds, mon esprit déborde d’admiration. J’ai épuisé la coupe du bonheur, remplis-la de nouveau ; je ne puis supporter la vie si tu ne me verses chaque jour le divin breuvage. Je t’envoie toute mon âme dans un baiser, avec l’inextinguible désir de te retrouver sans cesse sous mon regard. tu t’es fait chair et verbe pour moi. Tout ce qui a travaillé, pensé, grandi dans le cerveau de l’homme ; tout ce qui s’est attendri, humanisé, divinisé dans le temps et l’histoire, se résume en mon bien-aimé, et il est à moi. Mes rêves les plus romanesques, les plus brillamment inspirés par tous les amants passionnés de tous les âges, mes ambitions les plus hardies se réalisent. Quelles parentés innombrables, quelle généalogie orgueilleuse, quelles hérédités sacrées des grandes amoureuses ajoutent leurs puissances à la puissance de mes joies ! Il me semble que tous ceux qui ont aimé depuis qu’on aime revivent en nous, dans notre passion. Et quelle fortune de venir les derniers ! Les aventures que tu as courues jusqu’à moi, dont j’étais si jalouse hier encore, je les accepte, parce qu’elles t’ont façonné tel que te voici. Je veux que ce que tu as semé de toi dans ta vie, tu le récoltes en moi. Que tes joies passées se surajoutent aux joies présentes ! Je te revois accoudée, alanguie, avec tes beaux bras de marbre lumineux dans la nuit. Je respire ce parfum qui s’élève de toi comme l’encens d’une cassolette sacrée. Je vois luire tes yeux dans l’ombre, à quelques pieds au-dessus de la cascade qui chante pour nous seuls. Quand je me retrouve, il me semble que je jouis de l’amour d’une Sémiramis revenue pour moi sur cette terre, et je m’abandonne à tous les rêves de volupté qui ont agité les cervelles des hommes depuis la grande magicienne des légendes assyriennes. Je veux goûter ce plaisir, comme tu l’as goûté toi-même en évoquant les amours passées ; il est le plus ineffable que puisse trouver mon cœur : t’aimer comme un résumé brillant et passionné des grandes héroïnes qui ont laissé leur sillage diamanté dans l’histoire. Je puise, en cette idée dominante de mes sensations, je ne sais quelle tranquillité, quelle béatitude, pour ma passion ; je sens mieux ainsi que tu ne pouvais appartenir à nul autre qu’à moi, car nul ne t’eût si bien comprise, et comprendre est nécessaire pour bien posséder. Mais les délices intimes de cette soirée n’étaient pas terminées, j’avais hâte de rentrer chez moi, de me recueillir et d’y savourer en jaloux la lettre parfumée que tu m’avais remise. Saintes, joyeuses et vivifiantes paroles ! je les ai couvertes de baisers et de larmes pour la santé, la force morale que tu suscites en mon être. Je te dois le succès dont les journaux m’apportent chaque jour l’écho grandissant. Ce n’est pas mon art qu’on admire, c’est ton inspiration. N’ai-je pas mis dans la nature, mon adorée païenne, cette âme que toi seule m’as fait comprendre, m’as révélée ? Mes succès t’appartiennent, je te les dois, je te les veux imposer. Ne pense pas, ne dis jamais, cruelle, que notre amour n’est qu’un éclair brillant, une flamme trop brûlante pour ne pas s’éteindre. Cet amour est la trame même de nos existences. Rien ne détachera deux âmes soudées par les dieux, et si l’une se brise, ses éclats briseront l’autre. Je t’adore comme ma force dont tu es devenue la source. Disparaître en toi serait la dernière aspiration de ma nature, mais être séparé de toi, je te tuerais plutôt que d’y consentir. Mélissandre, je ne désire la gloire que pour honorer mon amour, et je ne puis avoir désormais un plaisir d’orgueil sans t’y associer. La célébrité, quelle qu’elle soit, ne m’éloignera pas de ma bien-aimée. Loin d’elle le monde se vide, et moi-même je ne suis plus rien qu’un atome desséché, impuissant au commerce des choses. C’est donc par besoin vital que je me presse sur tes lèvres, que je suis tien, que je m’incarne en toi, que je puise ma personnalité dans tes bras. Je vais bientôt te dévorer des yeux, te dire, sans te parler, tout ce qui remue de tendresse en mon âme. Je pleure de joie en retrouvant dans ma pensée, et jusque dans les fibres de mon être, les émotions inexprimables de la soirée d’hier. Je n’ai jamais été plus envahie que durant ces trop rapides heures, à deux doigts de tes lèvres, brûlée du feu de tes regards. Sois béni pour tant de bonheur ! Je me dis avant de te voir : « Aujourd’hui, je regretterai la félicité dernière. » Quand je te vois, le présent est tel que le passé disparaît, s’efface, comme si le lever du soleil succédait instantanément à son coucher. Parfois je crois marcher dans une sorte d’apothéose ; l’amour, porté à cette puissance, fait vivre de la vie supérieure des héros et des dieux. Le néant lui-même n’entamera plus notre union ; nous pouvons mourir, nous emporterons l’orgueil de n’avoir connu de rivaux ni d’égaux. J’ai réellement senti palpiter ton souffle dans le mien. Désormais la forte parole biblique est réalisée par la chair et l’esprit : « Tu es l’âme de mon âme, la pensée de ma pensée, le sang de mon sang, les os de mes os. » Je t’ai recréée et tu m’as recréé. Je savais bien hier que nous courions un danger ; à peine étais-tu sorti que mon père est entré. Je t’aime plus que la paix de mon existence : je l’ai prouvé. Je ne regrette pas ce baiser, puisque tu le désirais et que je ne peux plus goûter d’autres joies que les tiennes. Rien n’est comparable à ta verve, à ta grâce dans une intimité tendre. Je ne sais ce que je préfère de ces heures si douces, ou de nos heures de passion. C’est un plaisir charmant de notre amour que ce jeu de nos esprits. Leurs traits s’échangent, se confondent, jetés par la bouche de l’un de nous ou lancés en même temps. Où donc est notre façon personnelle de penser ? Te souviens-tu de nos premières discussions ? Tout ce qui ne se prête pas aux échanges, aux fusions avec toi, me paraît étranger à mon intelligence. J’ai pénétré seul dans ce salon devenu l’un des sanctuaires de mon religieux amour. Tu ne devais rentrer, me dit-on, que dans une heure. J’ai pris ta place, j’ai appuyé lentement mon bras sur ta table, et j’ai attendu. Alors j’ai senti la fin de cette transformation intérieure commencée depuis notre premier baiser. Je me suis trouvé tout autre. J’avais perdu le sentiment de mon sexe et je jouissais délicieusement de cette transformation de tout mon être. Quelle merveille que l’amour ainsi éprouvé ! On n’est plus amant, on devient la personne aimée elle-même. N’est-ce pas le vrai mystère analogue à ce qui arrive dans les vieilles légendes de l’Inde où le prêtre, à force d’amour, se confond, par la puissance de la prière intérieure, avec la divinité qu’il sert ? Mélissandre, c’est sur ton propre autel que je viens t’adorer. Je vis dans l’enivrante fumée de toi, dans ton atmosphère, comme dans un nuage d’assomption. La terre me paraît une petite boule qu’à chaque instant je repousse du pied, pour m’élancer dans l’infini. Nous avons dépassé hier les sommets de l’Olympe. À quelle altitude vertigineuse sommes-nous parvenus ? Nul n’a visité ces hauteurs avant nous. Mes pensées t’accompagnent sans cesse, mon esprit est identifié à ton esprit, il est assimilé par toi, perdu en toi. Je préfère le mot hymen, pour peindre notre union, à celui d’amour. Les dieux terrestres, que nous sommes allés invoquer pour la seconde fois dans leur antre, ont chanté notre hyménée. Rappelle-toi la mélodie de la source qui montait. Je revois le rideau de verdure, le ciel brillant à travers, les mille étincelles, les mille flammes, les rayons d’Apollon éclairant les nervures des feuilles, la fraîcheur de l’eau, la chaleur de l’air, et ces grands rochers vêtus de longue mousse veloutée, cheveux des naïades que l’eau tarie ne caresse plus en ce moment, mais qu’elle dénouera demain. Après ton départ, je suis revenu. J’ai marché où tu avais marché, je me suis assis où tu t’étais assise, penché sur la pierre où tu appuyais ton adorable tête. Alors, j’ai fermé les yeux, j’ai réentendu ta voix harmonieuse, et les vibrations de ta parole claire ont résonné de nouveau dans un cœur qui t’idolâtre. J’ai dit à la fontaine combien mon amour était supérieur à celui de Pétrarque, puisqu’il se double de celui de Laure. As-tu remarqué, au milieu des similitudes de nos caractères, une dissemblance ? Lorsque nous sommes seuls, c’est toi, tout d’abord, qui chantes l’hymne d’amour. Je t’écoute en silence, ne trouvant rien à répondre. Si l’heure de te quitter approche, me voilà prise d’un irrésistible besoin d’expansion, quand toi-même tu te tais et t’absorbes dans un recueillement attendri. Hier, pour la première fois, au moment de te dire adieu, je me sentais auprès de toi comme absente ; je n’ai pu, en revanche, croire à ta présence réelle, loin de toi, comme tu me dis croire à la mienne. J’ai appelé le miracle, et il n’est pas venu. Que de mystères à découvrir pour éprouver en face l’un de l’autre la joie du souvenir, pour ne s’attrister d’aucune séparation, pour tout mêler de ce qu’on retrouve et de ce qu’on avait emporté !... Je désire comprendre l’incompréhensible, réaliser l’irréalisable, fixer le temps. Je veux connaître l’inconnu, réduire l’infini en une part d’amour. Ces mots à peine écrits, j’en ai peur, comme si les dieux jaloux devaient m’en punir. Les dieux sont avec nous ! Je ne consens plus à reprendre mes esprits ; je rêve et je m’abandonne à mon ivresse. Jamais je n’ai été à la fois porté si haut sur tes ailes divines et jeté au plus profond de la passion humaine. Après chaque moment de nos heures d’amour disparues, je m’écrie, pour persuader à ma pensée la vérité de mes sensations : « Je viens de vivre, j’ai vécu ! » Mélissandre, Éros te doit toutes les couronnes. Je les dépose à tes pieds, ô déesse. Ce n’est point blasphémer que de nous dire les égaux des immortels. Les dieux eux-mêmes, après nous avoir dotés de telles félicités, ne peuvent nous les reprendre. J’essaye en vain de le cacher ! Mon amour, plus ardent que jamais, est malheureux, torturé. Quelle pensée méchante a traversé l’esprit de M. Pourquoi laisser venir ou amener à Vaucluse cette maîtresse qu’il prétend vous avoir enlevée je ne sais où, à Marseille ou à Paris ? Ce passé vague, que je ne percevais qu’en vous, qui ne m’apparaissait que sous votre figure, je l’ai vu tout à coup se dresser, élégant, hardi, avec cette beauté malsaine et capiteuse dont un homme autrefois grisé doit ressentir les troubles. Ces liaisons libres, audacieuses, qui se rappellent d’un mot ; ces femmes qui tutoient en public, pour qui les anciens amants et les nouveaux se classent sous une rubrique uniforme, je ne les avais point devinées aussi provocantes, je ne les avais pas vues séduisantes de toutes les grâces parisiennes. Il y a là un genre, un milieu, un monde inconnu qui m’inquiète, qui m’irrite, et contre lequel un insurmontable dégoût m’empêcherait de lutter. Une larme a glissé sur ma lettre. Elle me fait rougir de moi. J’essaye de me consoler, je ne le puis. Mon âme connaît l’angoisse mêlée au dédain. J’en veux mortellement au passé d’être apparu dans notre fontaine et d’avoir troublé la limpidité de tes joies. Cruelle, pourquoi n’es-tu pas venue ? Je sentais en moi une telle puissance d’amour que les heures eussent été plus pleines de magnificence, de passion, qu’aucune autre. J’aime plus que jamais mon amour ! J’ai besoin de tout mon calme pour ne pas courir à toi et te crier : « Viens, ne nous quittons plus, suis-moi, échappons pour toujours aux obstacles que rencontre notre paisible hymen ! » Tu es jalouse de mon passé. N’as-tu pas songé que je pouvais, moi aussi, être jaloux du passé, que de folles images traversent parfois mon cerveau et le torturent ? Eh bien, non, c’est impossible ! J’aurais voulu te voir seule aujourd’hui. Me résignerai-je aux caprices du sort et à tes exigences ? Je me dis, pour reprendre courage, que tout n’est pas perdu puisque je vais, au milieu des tiens, pouvoir t’adorer en silence, et cependant je suis désolé. Pourquoi de telles paroles ont-elles échappé à ta discrétion ? Quel vent a passé à travers ton cœur et t’a rendu fou ? Combien de fois t’ai-je répété qu’il me plaisait d’être incomprise des miens, que mon orgueil était d’être comprise par toi seul, que je ne voulais point partager des biens qui t’appartiennent, que je n’avais pas trop de trésors amassés pour enrichir notre tendresse ? Mon père ne me connaît pas, ne peut me connaître ; en essayant de lui dire qui je suis, tu lui as, par chacun de tes mots, confirmé ce qu’il soupçonnait : ton amour ! Que n’ai-je eu la puissance de t’arrêter dans cet élan fatal ! Tu t’enivrais de tes discours comme une alouette s’enivre de rayons. Ton éloquence chaude, hautaine, vibrante, faisait de moi la plus glorieuse des amantes et la plus désespérée. J’ai l’esprit tout plein de flamboiements et le cœur percé de mille flèches. J’aimais hier dans l’Olympe, je suis aujourd’hui précipitée dans le Ténare. Le bonheur et le chagrin s’enchevêtrent dans mon âme et la torturent également, parce qu’ils y sont rassemblés sur le même objet. Les noces d’amour étaient à peine fêtées, la lune de miel à peine goûtée, nous apportions chaque jour encore au mariage un tribut de joies nouvelles, et nous voilà chassés de nous-mêmes, du ciel conquis. Mon père exige que je le suive dans quelques jours à Marseille. de Noves accompagne, ce soir, M lle Clara, votre amie-modèle, c’est ainsi qu’il la nomme ! Elle part pour Monaco, emmenant son cavalier servant ; puisse-t-elle le garder ! Cette fille, en pénétrant au val fermé, nous a porté malheur. Quand vous me disiez : « Les dieux ne peuvent nous reprendre notre félicité, » ils vous ont, sur l’heure, prouvé que le passé ne vous avait point rendu digne de telles joies, qu’il fallait à nouveau les mériter par des épreuves. Je quitterai Noves sans vous revoir seul... Mon cœur saigne ; sa blessure s’irriterait au contact brûlant de votre cœur. Je souffre par vous et je vous aime. J’ai lu et relu cent fois cette touchante et cruelle lettre, et les mille remords qu’elle a fait sourdre en mon cœur ne se redisent point. J’ai épuisé toutes les formes de la douleur morale. Je me confesse impuissant à rien écrire qui me justifie. Tout ce que j’ai pu, c’est de ne pas crier au père de mon incomparable amie : « Vous êtes indigne d’elle, vous méritez que je vous l’enlève, que je vous l’arrache, que je vous la prenne ! Je ne suis grand que par elle, moi que vous admirez ; je ne veux ajouter à ma célébrité, conquérir la gloire, que pour en faire une auréole à son amour. » Pardon de cet accès de folie qui m’a rendu coupable envers toi, Mélissandre ; n’y vois, je t’en conjure, que l’explosion d’une idolâtrie trop violente pour être contenue. J’ai déjà essayé vingt fois de lire dans mon cœur. Je me fais pitié et j’ai hâte de me détourner d’un pareil spectacle. Je sens gronder en moi des violences criminelles. Je recule devant le fond de ma pensée. Je suis tombé dans un désordre d’idées, de rêves, de projets, d’où ma raison revient égarée, vaincue. Je n’ose rien m’avouer de ce qui couve en moi-même. Je connais désormais l’amour supplice, l’amour châtiment. J’ai peur de te revoir, et il ne s’écoule pas d’heure où je ne me dirige vers le château. Je me demande si tu m’aimes encore, et si tu n’as pas horreur d’un homme qui, dans un moment de passion orgueilleuse, t’a compromise auprès de ton père. Je sens que tu vas effroyablement souffrir par moi et pour moi. Si tu allais me haïr ! Est-ce que je ne suis pas venu troubler ta vie, te condamner aux humiliants mensonges ? Dès que le bonheur de cet amour, la joie des rencontres, l’ivresse des sensations, te seront enlevés, tu regretteras l’amour tranquille de tes dieux, tes entretiens avec la nature d’où tu ne rapportais que la sérénité. Déjà, Mélissandre, tu me hais ! La preuve, c’est que tu désires ne plus me revoir seul. Tu vas partir, tu pars ! Mais nul ne m’empêchera d’aller me jeter à tes pieds dans cette retraite de l’Estaque où l’on veut t’enfermer, et d’où je t’enlèverai, je te le jure. Je ne me résous à te les envoyer qu’après avoir vainement tenté d’en écrire d’autres. Viens à la maison de Pétrarque, je t’en supplie. Je ne reprendrai un peu de bon sens que sous ton clair regard. Je ne pourrai penser, parler sagement qu’après t’avoir revue seule un instant. Jusque-là il ne faut rien croire de ce que j’ai pu dire ou penser. La crainte de te perdre, de te faire souffrir, l’amour enfin qui me dévore et m’embrase, et dont ta présence peut seule régler le cours, sont les causes de mon égarement. Tu vois à quelle faiblesse je suis arrivé ! Je sens que, de nous deux, c’est toi qui gardes la supériorité de la raison et la fermeté d’âme. Écris-moi, décide, j’obéis, je suis tien, dispose de moi. Je baise, humble et soumis, tes belles mains. Encore une nuit douloureuse, pleine des visions de ma torture, mais pleine aussi des images de notre amour. Ma souffrance vaut la peine d’être soufferte, puisque mon désespoir présent est en raison de mon bonheur passé. L’amour est-il donc un crime punissable qu’il faut expier ? Comme toi je m’examine et je regarde au fond de ma pensée. Elle m’épouvante plus que ne peut s’effrayer la tienne. Tu souffriras moins que moi de notre séparation. Le souvenir est pour toi une chose réelle. Ton pinceau merveilleux te retracera mes traits. Moi, sauf de la veille au lendemain, je déteste le souvenir, il ne me rappelle que la privation du présent. La vue des portraits augmente mon chagrin de l’absence. Toute abstraction, toute reproduction, toute diminution de l’être réel, adoré, me glace comme une demi-mort. Je t’ai dit un jour que je trouvais du charme à nos courtes séparations ; j’ai menti : je te rendais tes impressions à cet égard. Tu te forgeais une telle sérénité d’amour que, parfois, jalouse de ce que moi-même je t’inspirais, j’essayais de te troubler. Elle ne m’apporte que l’impérieux désir du retour, la déchirante impuissance de rapprocher ce qui est éloigné, de fixer ce qui a disparu. Puisque je te revois encore tout un jour, je veux chasser de mon cœur les ombres de la nuit prochaine. Je t’aime et t’aimerai sans cesse, toujours, à tout jamais ! C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. Tu sais maintenant quelle est ma passion et combien je suis envahie. Loin de toi, dans l’odieuse absence, si j’essayais de me reprendre, songe à ce jour d’hier, à ces défis jetés par moi à moi-même. Je t’appartiens comme Juliette à Roméo, dans la vie et dans la mort ! Voilà le cri que j’attendais ! Nous sommes éternellement, indissolublement unis dans la vie et dans la mort. Si l’un de nous disparaissait, la nature en ses affinités, en ses combinaisons nouvelles, suffirait bien à nous rapprocher. Une étrange paix se répand sur mes esprits. Il me semble que tu peux partir, que ces deux mois de retraite qu’on t’impose passeront sans marquer sur mon cœur les douleurs du temps. J’admets à peine que ton éloignement va être une séparation réelle, tant je suis maître de toi, pénétré de ton essence. La torture provoque le sublime dans l’extase. Le martyre engendre la béatitude ; on périrait avec délice et l’on jouit sans fin. On s’enivre plus délicieusement, la coupe aux lèvres, avec le vertige de l’abîme. C’est bien à présent que l’amour m’apparaît plus fort que la mort. J’ai dans un des replis de ma pensée les mots merveilleux laissés par la bien-aimée pour conjurer loin d’elle ses propres défaillances. À vrai dire, et malgré l’énormité orgueilleuse que je vais commettre, je ne crains plus que tu te reprennes. Je t’ai livré mon âme et tu m’as donné la tienne. Nous nous garderons, puisque nous avons échangé mutuellement nos deux êtres. Jamais je ne suis venu à toi d’un cœur plus ferme, plus aimant, plus certain de trouver auprès d’une amante idolâtrée le bonheur attendu. Adieu, mon bien-aimé ; ne souffre pas de mon absence comme je souffrirai de la tienne. Je t’aime d’un amour agrandi par le sacrifice. Je l’ai reçu et serré au plus profond de mon cœur, l’ineffable aveu d’un amour agrandi. Cet amour est entré en moi comme un nouveau principe de vie, je le sens se répandre dans mes veines et devenir la source même de ma puissance. Grâce à lui, c’est le renouveau. Il me purifiera loin de toi, et je veux que tu me retrouves dépouillé de toutes les souillures du passé. Je vais entrer en une sorte de retraite sacrée, me recréer par toi et pour toi. Tu peux t’éloigner, tu ne seras pas absente. Je te porte avec moi dans toutes mes volontés, dans toutes mes sensations. Mes œuvres s’inspireront de ton souvenir, et quels que soient l’étude, le travail, qui m’occuperont, ton image flottera au-dessus des pensers de ton ami, comme un guide et comme une récompense promise. Après avoir fait le portrait de Laure, je ferai celui de Pétrarque. Je revivrai avec le triste amant et relirai pour la centième fois les sonnets : leur plainte adoucira la mienne. Combien mon sort m’apparaît enviable ! Ne suis-je pas aimé autant que j’aime ? Je saurai surmonter les angoisses de l’éloignement par l’évocation des joies que tu m’as fait connaître. Je visiterai chaque jour l’antre de la fontaine, j’y descendrai ; si la source est tarie, dans cette atmosphère amoureuse, rêvant de toi, je saurai tout supporter, tout attendre, tout retrouver... Ô mon adorée, je t’aime ! je suis donc sûr de ressentir au fond de mon âme noyée toutes les ivresses de l’amour réel. Mélissandre aux longs cheveux, aux dents lumineuses, aux yeux changeants, aux mains admirables, le plus fier des amants t’adore. Ces trois jours de sursis dans ma condamnation au cruel exil me rendent folle de joie et m’ouvrent un nouvel infini de bonheur. Te voir encore, toi, lui ! Je murmure ton nom, comme je le murmure parfois à ton oreille, et la vibration de mes lèvres, en le renvoyant à mon cœur, mêle une délicieuse résonance à mes palpitations. Je veux être enlacée par tes bras, être reprise. Quel divin pouvoir est le tien, ô ma belle maîtresse ! Je trouve dans tes étreintes un surcroît d’énergie. Oui, je travaille, avec l’ardeur que je mets à t’aimer, à conquérir cette gloire que tu veux pour moi, et dont tu me parles même au milieu des délices de nos rendez-vous. Aussi, comme je sens du respect au fond de cet amour ! Quand je t’ai rencontrée, je ne touchais pas au dégoût, mais j’étais bien près du scepticisme. Sous l’éclair de tes yeux, j’ai repris la foi, la confiance en moi-même et dans les autres, je me suis, à travers toi, remis à estimer les hommes. Ton amour a réengendré en moi un amour autrefois naissant, aujourd’hui immense, incommensurable, l’amour de l’art. Si je gagne le sommet idéal, si je fixe le beau sur mes toiles, c’est à ta suave et puissante coopération que je le devrai. Ce jour-là, je te mettrai au front le laurier cueilli, et tu le permettras. Dis que je t’ai toujours aimée depuis que j’existe, puisque la vie jusqu’à toi me paraît invécue. Ta lettre s’adresse, pour me tirer de mon égoïsme, à ce qu’il y a de plus élevé en moi. Tu fais un appel suprême à ma passion du beau, je l’entends. Je veux reprendre mes forces, non comme Antée en touchant la terre, mais en touchant l’idéal. Je te dirai adieu sans faiblesse, puisque te donner la paix, c’est te donner la grandeur. Si ton labeur est rude, ta puissance est égale aux obstacles, elle est supérieure aux difficultés. Je remplirai mieux mon destin si je te fortifie, au lieu de me dévorer. L’absence est peut-être, en effet, un détachement purificateur. Ma passion amoureuse, je la transformerai en une passion plus ardente pour ton génie. Je ne songerai qu’à toi, loin de toi ; plutôt que de calculer la distance qui nous sépare, je mesurerai ce qui te rapproche de la gloire. Mes prières ne seront plus des vœux d’amour, mais des supplications à Phébus Apollon, dieu de lumière, de couleur, dieu inspirateur d’images, qui couronne de lauriers ceux dont il illumine l’esprit. Ta grande âme a retrouvé ses plus purs accents, ô ma belle païenne ; c’est dire que la mienne en est fortifiée. Les raisons toujours violentes du cœur sont forcées de se taire et de se résigner, devant cette ferme et haute éloquence de la bien-aimée éprise d’héroïsme. C’est la joie supérieure de ma vie de sentir unis dans ma pensée le culte de l’art et le culte de Mélissandre. Nulle rivalité entre ces deux expansions de mon esprit. Tu es la seule femme sur terre assez magnifiquement dotée par la nature pour présider à de si augustes fiançailles entre l’art et la beauté. Grâces te soient rendues, ô Minerve, pour tant de sagesse divine et d’amour humain ! C’est sous la protection de telles pensées que je veux t’appeler, tout ensemble, ma sœur, ma compagne, ma maîtresse. Je t’adore à tous ces titres. Je peux te quitter, jamais te perdre. Je dois les aimer davantage pour qu’ils te remplacent, comme toi-même les as remplacés. Le grand Pan est tenu de me consoler de la perte de tes enivrantes paroles avec la douce voix du silence. Apollon me fera-t-il oublier ta flamme ? Qu’il lance alors ses plus brillantes flèches à l’extrémité du golfe de Lion et qu’il m’enveloppe de tous ses ensoleillements. Les étoiles et la lune ont ici d’incomparables beautés. Diane s’offre à mes yeux plus dorée, plus nue, glisse dans un ciel plus profond. Parmi les étoiles, j’ai choisi la plus proche de moi, la première, la plus tôt venue, celle du soir : j’en fais ma messagère auprès de toi. Tu la regarderas en même temps que je la regarde, et elle te portera une étincelle de mes baisers brûlants. Tout à l’heure, l’étoile en montant traçait un sillon lumineux à la surface de la mer sans rides. Il y a cinq longs jours que je ne t’ai vu. Sont-ils ma plus cruelle épreuve, ou mon chagrin va-t-il croître à mesure que les semaines s’écouleront ? Je l’ignore, tant je suis aujourd’hui éperdue et flottante. Je ne me retrouve et ne me ressaisis que par l’intelligence ; mon cœur est demeuré auprès de toi, et avec lui ma bonté. Je t’ai écrit des lettres méchantes, que j’ai déchirées. Veux-tu savoir en quel état est Mélissandre ? Tour à tour fiévreuse, attendrie, révoltée, abattue, aimante, insensible. Je fais subir de véritables tortures à ma personne morale, je malmène avec rudesse ma personne physique, la lançant, au galop de mon cheval, de longues heures, dans la poussière qui m’aveugle, sous un soleil féroce. Au milieu d’une course effrénée, tout à coup je m’arrête, et, prise d’admiration pour les magnifiques paysages qui m’entourent, je fonds en larmes. Tu as été trop vaillant à l’heure de mon départ ; si je te savais de la faiblesse, je serais plus fortifiée que par ton beau courage. N’éprouves-tu pas, autant que moi, la douleur mortelle de la séparation ? Un amour comme le nôtre, ami, peut-il se lasser de la possession constante ? Nous n’avons pas besoin des excitants vulgaires du doute, de la jalousie, de l’absence. Je demeure loin de toi sans en mourir, mais à la condition que je t’entende gémir sur ton mal d’amour. J’avais raison de craindre qu’elle ne soit fatale à l’équilibre de mes esprits. Pour me réchauffer en ce froid exil, je te cherche dans le soleil comme si je devais t’y voir, comme si tu en avais la face. Ses rayons me rappellent ta barbe d’or et les reflets de ta crinière fauve. Je t’évoque et tu m’apparais tout ruisselant de feux. La tunique de Nessus me brûle au point qu’il me semble entendre crépiter ma chair. Ton nom, redit tout bas, parfois crié tout haut dans mes longues promenades, berce mon chagrin, chante dans le vide de mon âme. Je t’aime, et puis je t’aime ! Encore un jour passé, je le bénis. Mais comme je déteste le jour de demain ! Imagine que la manne ait manqué plusieurs fois aux Hébreux dans le désert ; ils se fussent écriés : « Seigneur, que votre volonté soit faite ! » Moi, qui ne suis pas résignée, j’aurais crié à Jéhovah : « De la manne, Seigneur, ou je retourne au veau d’or ! » Cette parabole vous avertit que, n’ayant pas reçu de vous la manne promise, une lettre, je retourne à mes amours premières, à mon dieu tout d’or ! Je vous bannis de ma pensée, comme aussi, depuis huit jours, sans doute, vous m’avez bannie de la vôtre. Je reviens à Phébus, je me redonne à l’amant divin, toujours fidèle. Il est votre rival, je le respire, il me possède, je l’adore. Il m’embrase et je m’enivre de sa flamme. Apollon me console, mais ne me guérit pas. Il se venge de mon inconstance. Quelque chose en moi est consumé. Un feu nouveau brûle mal sous la cendre. Pourquoi ces dix jours sans nouvelles ? Que vous ai-je fait pour me punir ainsi ? Votre silence devient une injure en se prolongeant. Si je ne sais rien de vous, que sais-je de moi ? Semblable à ce personnage d’Hoffmann qui avait perdu son ombre, je ne me vois plus en me regardant. Tu recevras cette lettre par un courrier que je t’envoie. Nous sommes victimes d’un complot méprisable. de Noves avait acheté mon domestique. Le drôle brûlait mes lettres et gardait les tiennes, qu’il était chargé, par ton mari, de remettre à ton père lors de son prochain séjour à Saint-Estève. J’ai soupçonné, interrogé, menacé, tout appris et tout repris. J’ignore ce que tu répondras à ce que je t’écris. Tes lettres, quoique je sache la cause de leur injustice, m’ont troublé. Après de longues hésitations, je suis résolu à te dire, sans en rien dissimuler, les inquiétudes, les angoisses qui m’agitent. J’ai lu et relu tes billets : ils m’épouvantent. Je saisis clairement, dans leur succession, un parti pris de m’enlever ton cœur, de détourner tes sentiments. Tu crois te grandir à tes propres yeux en revenant à la passion divine, en te détachant d’un amour que tu n’aurais peut-être pas aussi aisément étouffé auprès de moi. Il y a bien çà et là des retours, des protestations sourdes qui témoignent au moins de l’amour passé, mais cela semble comme un soupir qu’on se hâte de cacher sous un flot de reproches. Qui peut déchiffrer le cœur d’une femme et à distance ? si tu étais là, sous mon regard, j’aurais vite déchiré les voiles et vu le fond. Mais je me perds dans tes lettres. J’augmente moi-même à plaisir les ténèbres qui m’environnent. Je cherche et je trouve les plus nombreuses contradictions. Je te veux immuable, attachée, toujours aimante ; je crée mille raisons de te retrouver telle que je t’ai quittée. Je ne peux pas ne pas tenir compte de certaines duretés que tu m’écris, et je retombe dans les plus intolérables, dans les plus poignants soupçons. Je n’ose m’arrêter et me fixer à rien. Je flotte au hasard, au gré de l’impression du moment. Tantôt j’évoque mes souvenirs, et je me dis avec l’accent de la foi que toutes ces choses sacrées ne peuvent pas être envolées de ton cœur. Je me sens bien le même, je m’assure que je ne puis m’adresser le moindre reproche, que ma pensée est bien restée tout à toi, et qu’à moins d’être criminelle tu ne peux avoir repris ton âme à la mienne. Aux impressions atroces de tes lettres, j’oppose l’évocation presque plastique de nos amoureuses promenades, de nos doux entretiens ; je te revois si belle, si clémente, si inspirée, si enivrante et si enivrée ! ce n’était pas un songe, une fantaisie passagère, et ce poème est de ceux qui ne peuvent finir qu’avec la vie. Que serait mon existence, d’ailleurs, privée de cette lumière et de cette incantation ? Je n’y tiendrais guère et serais bien près de la livrer sans défense au premier souffle, au premier vertige qui viendrait de l’antre où nous avons appris l’amour. Tu te dois à moi, Mélissandre, tu ne peux m’aimer moins, ni me délaisser. Jusqu’à toi, j’usais à peine des dons, des faveurs de tes dieux. Je travaillais sans orgueil, sans enthousiasme, sans ambition. Depuis que je t’ai rencontrée, j’ai senti en moi tous les nobles stimulants. Tu as donné un corps, un appui, un sanctuaire, à mes aspirations, et je t’ai aimée sans partage, sans conditions, comme une idole. Tu peux mépriser et dédaigner ton adorateur, tu ne le décourageras pas. Je te dois mes plus fortes et mes plus délicates émotions. J’ai reçu de toi la révélation de ma force intérieure, de ma puissance latente, et je défie le temps de mordre sur l’admiration et sur la reconnaissance que je t’ai vouées. Rien au monde ne pourra me détacher de ma tendresse, de mon bonheur. Je t’aime et t’aimerai en dépit de toi-même, et ce ne seront pas les réserves calculées de ton style qui pourront jamais éteindre les ardeurs de mon amour. Je suis triste, je suis inquiet, je suis anxieux, je veux apprendre ce que tu penses après mes explications. Je te conjure de tout me dire, de me dépeindre l’état de ton cœur. S’il est vrai que tu me préfères tes dieux, qu’ils me remplacent, comme tu le dis dans ta première lettre, ose le répéter ; mais ne doute jamais de moi. Je t’appartiens depuis le premier jour et me sens de force à tout entendre, car je suis résolu à ne jamais t’arracher de mon âme. Tu ne peux me refuser cette satisfaction. Si terrible, si définitive que puisse être la vérité, ne la farde point. Je n’ai jamais menti, tu peux me parler sans détours, et je te sais trop fière pour rien dissimuler. Mélissandre : je suis à tes pieds, décidé à ne me relever que pour te presser dans mes bras. J’ai souffert de notre séparation comme d’une rupture, malgré tous mes semblants de courage. Mon amour avait été pétri par moi comme un beau vase d’argile, et, puisque je ne pouvais l’emporter ici, je préférais le briser. J’ai essayé, en arrivant à l’Estaque, de me redonner tout entière à mes dieux ; je ne puis dire à quoi je suis parvenue, sinon à souffrir, à n’être ni à eux, ni à vous, encore moins à moi. Ne cherchez aucune suite dans ce que je vous ai écrit, dans ce que je vous écrirai. Après vous avoir envoyé mon dernier billet, j’ai cru tout fini entre vous et moi. J’ai enveloppé laborieusement mon cœur de bandelettes pour fermer sa blessure. Ainsi comprimée, j’ai cru moins souffrir. Vous m’arrachez mes bandelettes, et me voilà de nouveau le cœur ouvert. Il me semble que vous me faites mal en m’aimant encore. Votre silence m’eût mieux servi dans la victoire que je voulais remporter sur votre amour et sur moi. Depuis avant-hier, je redevenais lentement et sûrement libre. Je me reprenais à vous préférer ce grand orgueil que vous aviez, dans nos premières heures d’amour, si triomphalement vaincu. Je revivais seule en mon oubliée nature. Je retrouvais la douceur du rêve isolé. J’avais la pensée simple, émanation intime de l’être qui monte et s’élève jusqu’au mystère divin. La sérénité païenne rentrait en moi. Je n’étais plus attirée, conquise, possédée, hors de moi-même, j’étais à moi. Mes dieux me réapparaissaient vivants, loin de vous, eux qui me semblaient irréels à vos côtés. Je vous revois par la pensée. Je sens revenir en mon âme une puissance de vous qui lutte contre la mienne. Dois-je vous appartenir, que je le veuille ou non ? J’attendais que ma fierté l’emportât, et me voilà faible, pleurant ma joie perdue. Ce que tout cela signifie, mon adorée, c’est que l’amour se réveille en ton cœur ; il n’y était qu’endolori, non blessé, non étouffé. Entre la vaste mer et le ciel profond que tu croyais rempli de toi et de tes dieux, tu vois le grand espace vide que notre amour seul peut remplir ; les rives immenses de ton golfe léonin te paraissent désertes quand tu t’y promènes seule. Je viendrai pour t’enlever à cette séparation qui égare nos âmes et les laisse flotter incertaines, se cherchant et ne se trouvant plus. Mes dieux jaloux, eux-mêmes, ne peuvent consentir à ce que je te repousse, puisqu’ils ne me délivrent pas de mes tourments loin de toi. Viens régner sur le cœur où tu as régné. Triomphe où j’ai essayé de te vaincre. Je suis à toi et je t’aime. Mon père va passer huit jours à Saint-Estève. de Noves suit en Italie une chanteuse célèbre, ayant abandonné votre Clara. Enfin, le voilà, ce doux billet. J’avais le ferme espoir qu’il ne pouvait manquer. Tu résistais à ton secret entraînement avec cette férocité singulière que tu as parfois, que tu prends pour de l’héroïsme, et qui eût fait de toi, sans mon amour, une prêtresse d’un culte sacrifiant, comme les chrétiens, la personnalité humaine à l’amour divin. Je gémissais de tes révoltes contre moi. L’orgueil, le mysticisme, étaient en ton âme plus forts que la passion. D’où venait cette aversion de toi-même et de ton ouvrage ? Je ne me l’explique pas encore. Je ne pouvais me croire coupable d’une séparation imposée par les tiens, méritée par moi, je le confesse, mais qui était elle-même assez douloureuse pour me faire expier ma faute. Pourquoi y ajouter, cruelle, ta cruauté ? Ainsi, il y a eu un moment où, par un stoïcisme de fierté, tu m’avais réellement condamné à tout perdre, à ne jamais revoir ces beaux yeux s’illuminant pour moi seul des flammes d’un amour incomparable ? C’en était fini de nos promenades, de nos rêveries, de nos projets, de cette noble union, de ce commerce idéal et ardent à la fois qui m’enrichissait et me fortifiait ? Un tel mirage allait se dissiper ! Il me fallait rentrer à Paris chassé du val fermé, seul pour toujours. Relevé, grandi, volant à plein vol, j’eusse été rejeté dans l’abîme, après avoir entrevu les altitudes divines ! Rien de ce plan criminel ne pouvait réussir, et tu le sentais bien quand tu m’écrivais, me confiant un dépôt précieux : « Mon cœur est demeuré auprès de toi, et avec lui ma bonté. » Mais pourquoi s’attarder plus longtemps à ces tristes souvenirs et te troubler de mes justes plaintes ? Ton cœur t’est revenu par moi, et, en te le rendant, je t’ai ressaisie, retrouvée. La vraie Mélissandre s’offre à ma pensée telle que je l’ai toujours vue : belle, aimante, généreuse. Grâces te soient rendues pour ce court et délicieux message ! Les ténèbres et les langueurs malsaines sont dissipées. Bientôt je volerai dans son temple adorer ma déesse, les mains pleines d’offrandes, d’amour, et l’âme entière gardée à son culte. Je t’aime en corps et en âme, en chair et en esprit, comme la plus merveilleuse incarnation de l’auguste nature, ô païenne ! Je désire follement ton arrivée, et pourtant je suis forcée de la retarder encore. Mon père a-t-il deviné, au rayonnement de mon visage, que le bonheur allait me visiter pendant son court voyage à Saint-Estève ? Il ne part que lundi, et je t’attends le soir. Je vis dans une impatience de toutes les heures. Un instant passé est pour moi un instant conquis. Mon cœur se gonfle, et j’ai peur qu’il éclate sous une émotion trop violente lorsque je te reverrai. Je me suis tant rudoyée et je m’encourage si bien à l’expansion, que ces deux états, l’un succédant à l’autre, m’enlèvent toute possession de moi-même. Tu lis cette écriture fiévreuse, je te vois l’embrassant des yeux. Je suis jalouse de ce papier... Je pose ma tête sur ton épaule, je te donne mes lèvres. Tu aspires mon âme comme autrefois, je la sens monter en souffle dans ma poitrine, s’élancer pour se mêler à ton souffle et me donner l’angoisse délicieuse du vertige d’amour. Tu m’aimes sans m’avoir moins aimée. C’est moi qui suis coupable de mes troubles. Mon orgueil et ce silence que je ne pouvais m’expliquer sont seuls cause de ma peine, et si de loin je les maudis encore, de tout près, bientôt, je vais bénir mon amour adoré. Tu le vois, ce retour victorieux à la vie, à l’amour, à la nature, c’est une délivrance, une résurrection. Que ton orgueil se rassure : tu ne peux, nous ne pouvons, en nous aimant, nous abaisser. Tu sais bien qu’en dépit de nos moments de passion, c’est dans les régions supérieures de la pensée que nous nous sommes rencontrés et épousés. Tu sais mieux encore que le temps ne peut entamer cet indissoluble mariage, et que c’est le cerveau qu’il lui faudrait broyer, non les sens qu’il devrait éteindre, pour triompher de nos embrassements mutuels. Les séparations, les obstacles, ne peuvent briser de tels liens. Je te l’ai dit, je te le répète, en te rencontrant après tant d’années de poursuite, de déception, d’attente, de dégoût, j’ai spontanément aperçu en toi la moitié de moi-même, dont la communion devait mettre dans ma vie, dans ma pensée, dans tous mes efforts, la plus grande puissance de la nature, l’unité et l’harmonie. Tu peux juger par ces mots à quelle profondeur de mon être j’ai planté les racines de mon amour, et si elles sont exposées à jamais être arrachées par un caprice de femme. Je vis en toi et je t’aime en moi, c’est-à-dire que je réalise l’idéal souhaité par les plus grands amoureux humains. Tu es mon chef-d’œuvre conçu, et je t’aime comme une victoire de mon génie amoureux. Je le dis sans modestie : ton orgueil, si haut qu’il soit, n’a rien à redouter des élans de ton cœur vers un amour qui admire en toi la grandeur morale et la noblesse d’esprit. Enfin je vais te revoir, sentir sur moi le feu de ton regard, boire la lumière sur tes traits. J’en ai, par moments, des éblouissements. Avec quelles délices j’éprouverai la commotion de mon premier baiser ! Je me dominerai, mais je confesse que j’ai peur de défaillir au premier choc. Songe que la simple réception de tes lettres me fait monter le rouge au visage. De ma vie je n’avais éprouvé d’aussi subites et d’aussi indicibles émotions. ce que c’est que d’aimer réellement ! Tout est sujet d’attendrissement et de crainte. On se meut dans une atmosphère pénétrante et fine qui vous élève, et, sans vous ravir à la réalité, vous permet de planer au-dessus des banalités et des vulgarités de la vie journalière. Rien ne pourrait exprimer le mélange des sentiments qui m’emplissent : la reconnaissance, l’admiration, la passion de ta beauté, le besoin de t’idolâtrer, forment mon amour, et c’est cette gerbe d’impressions, de sentiments, de sensations, que je dépose à tes pieds, attendant que je te dévore de baisers. Puisque tu m’ordonnes d’attendre encore, je pars ce matin pour Paris, j’y fais en vingt-quatre heures tout le tapage qu’on y peut faire, et je viens à toi silencieusement. Cette lettre me précédera de quelques heures seulement, et je ne puis résister à la joie de te l’écrire. Je sens gronder en moi une tempête d’idées, de passions et de voluptés. Je vais enfin retrouver Andromède, la délivrer de ses chimères, de ses hésitations, de ses angoisses. Je sens mon cœur se gonfler à rompre ma poitrine. Je me fais, à chaque instant du jour, le tableau de cette première minute du retour, et mes yeux se ferment, mes jambes chancellent, le sang afflue dans mon cerveau. Je n’ai jamais tant tenu à la vie, et je crains à tout moment qu’elle m’échappe avant cette heure suprême. comme je t’aime, et comme je suis fier de t’aimer ! Crois-moi, Mélissandre, voilà le véritable orgueil : se donner tout entier, sans retour, à un être digne de soi, se convaincre qu’en dehors de cette sublime union tout n’est que vanité, déception et mensonge. Encore un jour, un interminable jour, et je serai près d’elle ! Je revois d’un coup d’œil tous les gages de tendresse et d’adoration que j’ai donnés et reçus. J’évoque, je fais apparaître dans leur enivrante réalité les mille détails de ces mois de bonheur et d’extase si rapidement écoulés. Si tu savais à quelle puissance de souvenir je suis parvenu ! Non, je ne dois pas insister : de froides paroles, de simples phrases, ne peuvent peindre la violence de ma passion. Ce que je veux, c’est te saisir, t’étouffer dans mes bras. J’ose te l’écrire, rien ne saurait calmer, apaiser mon amour, que toi-même. Quelle poésie tu as su mettre dans ce renouveau, et comme tu as merveilleusement exprimé tes doutes et ta passion ! Ma confiance est revenue tout entière. Je me plonge en ma pensée avec ivresse, parce que c’est toi seul, exclusivement, que j’y rencontre, soit que je songe au passé ou au présent. Mes quelques jours de désolation, il me semble que je n’ai pu les vivre. Quel chant ton amour chante en moi ! Dispose de ta maîtresse comme il te plaira désormais. C’est à peine si je puis tracer ces lignes, tant mon émotion agite ma main et trouble mes sens. Quel rêve et quelle réalité ! comment peut-on exister après l’évanouissement de telles délices, et pourquoi ne préfère-t-on pas s’anéantir plutôt que de retomber de ces hauteurs sur le sol plat et fangeux de la vie ? Ma raison ni mon cœur ne peuvent rien répondre à de pareilles questions, et je crois que, sans la mémoire, qui réveille et reproduit toutes ces sensations, je n’aurais plus conscience de mon être. Je suis parti, je suis revenu à Paris inconsciemment, me sentant plus que jamais seul dans ce grand désert d’hommes. Je poursuis mes souvenirs au milieu de la foule. Je me trouve un homme nouveau, supérieur à moi-même et aux autres, puisque j’ai vu dans sa magnificence le chef-d’œuvre de l’amour, et que j’ai possédé la volupté infinie. Ce que j’ai ressenti, éprouvé près de toi, durant ces rapides heures de conversation ou de silence passées ensemble, nulle langue humaine n’est ni assez pure, ni assez déliée, ni assez élégante pour l’exprimer et le peindre. Un tel poème ne sera jamais écrit ; il est là, dans mon cerveau ; mon regard seul, le tien, peuvent se le révéler l’un à l’autre. Quelle force ennemie serait assez forte pour rompre cet accord prédestiné et irrévocable ? Penser, juger, rire, s’attrister, espérer, rêver ou agir à deux, simultanément et pareillement, sans effort, sans communication préalable, quelle autre union que la nôtre s’est donné un semblable concert ? Qu’ajouter, sinon que toutes ces facultés fraternelles font œuvre commune pour présider à l’embrassement, à la fusion de nos deux êtres en un seul ? Quelles ardeurs, quelles révoltes provoque un tel retour vers les journées enivrantes si vite écoulées ! À ce sentiment de regret succède promptement la consolation non moins vive d’avoir emporté avec moi l’inépuisable trésor de bonheur que je vais tous les jours compter et recompter en avare, en jaloux, amoureux de ses richesses. Je passerai seulement une semaine à Paris et j’irai t’attendre dans le val fermé, qui, je l’espère, se rouvrira bientôt pour toi. Mon âme est pleine de ton image, mes yeux remplis de tes rayons, mes lèvres encore imprégnées de tes baisers. Je t’adore sans cesse, toujours ! Ma douce mignonne, mon adorée, puisque je t’aime chaque jour plus que la veille, je recule donc sans cesse les bornes de l’infini de mon amour. Tu craignais et tu désirais à la fois me voir revivre un instant ma vie passée, pour être bien certaine qu’elle ne pourrait plus ni me satisfaire, ni me garder. Je prends plaisir à souffrir de l’agitation passionnée, que j’abhorre aujourd’hui et qui me semble gronder autour de moi. Je tiens à ce que tu saches combien tu es toujours présente et même visible au milieu de mes cent affaires. Je t’envoie, comme à la déesse propice, ma pensée et mon cœur, je t’unis à tout, c’est de toi que je tiens le courage de la journée pour suffire à des occupations sans nombre. Je suis assailli de visites, d’invitations, et c’est à cela que mes amis jugent à quel point ma réputation s’est accrue. Je n’oublie jamais que la plus forte et la plus récompensée des preuves que je puisse t’offrir de mon amour sans bornes, c’est d’être digne de toi, de grandir mon nom, de dominer mes rivaux. Un amour comme le tien réclame d’autres aliments que les sensations et les voluptés. Il faut que ton amant l’entretienne de sa valeur et qu’il y trouve le principe de sa force et l’aiguillon de sa gloire. Ainsi compris, il fait corps avec mon esprit, devient l’agent de ma volonté, la source de mes actes, et je le sens si répandu dans mes veines, que je puis dire : « J’aime, donc j’agis ! » Je t’adore comme la cause de mes pensées, de mes enthousiasmes, de mes inspirations. Mon bien-aimé, je ne puis demeurer dans cette maison où je t’appelle en vain, et me voici t’écrivant au dehors, avec l’idée que mon amour vole plus librement vers toi dans le libre espace. Je suis assise auprès du balcon de briques dont les découpures se détachent si gaiement sur la mer azurée. Autour de moi les pins verts se dressent sur les rochers blancs ; les joncs d’or luisent à l’ombre, la vague murmure, soulève les galets et se jette, paresseuse, dans son lit d’algues. Les bricks, les chaloupes, les bateaux à l’ancre se balancent dans le petit port dentelé de l’Estaque. La mer s’étend infinie en belles nappes blanches que damasse le soleil. À gauche de Notre-Dame-de-la-Garde, les montagnes de Saint-Loup se dessinent en pleine lumière dans leurs élégants contours. Les grands vaisseaux entrent et sortent des ports, oiseaux avec les ailes des voiliers, mastodontes avec les coques des vapeurs. À droite, au fond du grand golfe, les collines de Mont-Redon s’abaissent par degrés, comme pour baigner leurs pieds dans l’eau. Les îles Pomègue et Ratonneau vacillent sous mes yeux éblouis et se jouent sur les flots autour du château d’If. Je me retourne, lassée par tant de lumière, et je vois le nid de nos amours enfoui sous les arbres, avec ses balcons où pendent les glycines, mêlées aux fleurs de la passion. Je songe à toi et je t’aime. Notre correspondance se croise sans ordre. Je reçois aujourd’hui seulement ta première lettre, qu’une fausse adresse a failli me faire perdre. Pour qu’elle me soit parvenue, il faut qu’elle ait été conduite par le Dieu des amoureux. Je frémis aux frémissements de ton cœur. Je lis et relis cette page d’amour pur, grandiose. Tu es là devant moi, dans la perfection adorable de tes formes, échappées au pinceau de Titien. Je vois la lumière dans tes yeux brûlants, je touche du doigt les lourds et longs cheveux qui encadrent comme une couronne parfumée la tête de mon altière dogaresse. J’entends ta bouche prononcer les enivrantes paroles, et je reste absorbé dans la contemplation de ta beauté. Je voudrais te répondre par une prière d’adoration et d’extase. J’écoute en moi mon rêve et je te prie d’écouter à ton tour tes voix intérieures. Grâce à toi, Mélissandre, je connais les plus mystérieuses, les plus divines voluptés de la communion des âmes. Mon secret m’emplit d’une joie tumultueuse qui fait éclater ma poitrine. Je ris aux choses extérieures et j’adresse à l’inconnu qui m’environne les flots de reconnaissance qui s’échappent de mon être. Lorsque mes vieux amis me demandent ce qui me retient à Vaucluse et que je réponds : « C’est Laure ! » ils sourient doucement de ce qu’ils croient une folie. N’ont-ils pas raison, n’est-ce pas une folie que la mienne ? Combien je suis favorisé de la Fortune ! Quelles offrandes faut-il que j’apporte à ses autels pour m’assurer de la perpétuité de sa protection ? Penses-y, invoque tes dieux, recommande notre amour à ton divin protecteur, Apollon à l’arc d’argent, et laisse-moi m’endormir sur ton sein, miracle de la nature que Phidias eût divinisé. J’embrasse tes genoux, ma seule déesse, et je répands à tes pieds mes actions de grâces. Puis-je croire aujourd’hui qu’un seul jour j’ai cru renoncer à un tel bonheur ? Ai-je dit que cet amour, monté si haut, n’avait plus qu’à descendre ? Ai-je pensé que je préférais l’éteindre brutalement, plutôt que de le voir lentement se glacer ? J’ai cru tout cela ; je l’ai pensé, je l’ai dit. Mais alors je ne devinais pas, il m’était impossible de prévoir que ce que j’avais possédé en plein épanouissement d’une passion nouvelle serait cent fois dépassé. ce que j’éprouve maintenant, je me défie de le réduire. J’escalade sans vertige des sommets accessibles à notre amour seul. Je ne rencontre que nous où je suis, et je t’adore avec je ne sais quelle religieuse conception indienne de vie transformée, réincarnée dans l’amour. Le passé vague se déroule au-dessous de moi, ses routes fuient et disparaissent à mesure que je m’élève au-dessus d’elles. Je vole, je glisse, dans les sphères idéales, célestes, sans secousse que le mouvement d’une ascension. Depuis trois jours j’étais malheureux ; la fortune avait beau me sourire, la célébrité me chercher, je me sentais inquiet, je ne pouvais arrêter plus de quelques minutes mon esprit sur ces jouissances de vanité pour lesquelles, autrefois, j’aurais donné vingt ans de ma vie. J’avais, au dedans de moi, dans le fond de l’être, une angoisse obstinée, inexplicable, persistante, qui empoisonnait mes jours en me livrant à toutes les angoisses du condamné ; j’allais à ces fêtes qu’on m’offre, la tête pleine de songes bizarres et méchants. Je me plongeais avec colère, pour mieux m’échapper à moi-même, dans l’agitation de Paris, et tout à coup j’oubliais mon tourment intérieur, ma mélancolie, j’étais avide de me retrouver seul, dans le coin le plus retiré de ma chambre, pour contempler l’image troublante que j’ai de toi, les cheveux dénoués et les épaules nues. Je découvrais en te regardant l’étendue de mon mal d’amour, le feu qui me dévore. Quelle révélation j’ai recueillie de ce tête-à-tête avec ton portrait ! Je sais comment naissent les prières, les miracles, les cultes, ce désir suprême de la pénétration constante de l’être adoré. Mon agitation intime venait de ce que, depuis trois jours, je n’avais pas reçu les signes extérieurs, preuves de l’amour de mon idolâtrée. Il y a bien paru au cri d’admiration, de joie, de gratitude, qui m’est échappé en rentrant ce soir, à la vue de ce magnifique bouquet de fleurs que tu m’as envoyé. J’ai senti mon cœur se détendre et s’épanouir d’allégresse. Quelle haleine de vie s’est échappée de ces roses vers mon cerveau ! Je t’ai vue distinctement flotter au-dessus de tes fleurs, chaque feuille de rose rappelant ta lèvre embaumée et me disant que ton amour s’exhalait dans leur arome. Je les ai respirées d’un long trait, à perdre haleine, comme je t’ai respirée, te souviens-tu, Mélissandre ? à la pointe de l’Estaque, devant la grande mer, par cette journée lumineuse où je m’assis à tes pieds sur les roches brûlantes ? Les délicates, les éloquentes messagères que tes roses ! Je les ai mises une à une en leur vase, pour que chacune pût me faire son récit et me tout révéler. mignonne, que tu as d’esprit, et comme tu sais inspirer aux fleurs un doux et poétique langage ! Ma bien-aimée, je suis radieux, guéri, triomphant. Quelles terribles épargnes je sens s’amasser dans mon être ! Par moments, j’ai besoin de crier ton nom. Je t’appelle en vain et je ne tarde pas à maudire le sort qui me condamne à la séparation. Je t’aime à en mourir, et j’ai besoin de retrouver ton image pour retrouver ma joie. Ces fleurs, ta lettre exquise, m’apportent le cordial. Elles me réconfortent pour quelques heures, et puis la fièvre me reprendra. C’est ta parole, tes yeux, ta grâce, toi, qu’il me faut. Je veux te revoir et mourir. On me remet une incomparable lettre de mon bien-aimé. Quelle page, quels accents, quel commentaire de nos derniers entretiens ! J’ai l’âpre joie de te voir souffrir de mon absence, et l’exquise douleur de souffrir avec toi. Comme tu sais, mieux que moi, peindre ta peine amoureuse ! Tu veux donc me faire expirer d’orgueil et de plaisir ? Je suis enivrée, mais vaincue par toi dans l’expression de notre amour : je ne t’écrirai plus qu’en tremblant, je me déclare indigne de répondre à de tels cantiques. Tu peux tout traduire, tout rendre, tout exprimer ; tu ne m’as jamais rien envoyé de vibrant comme cette lettre, et j’admire en mon amant la puissance d’idéaliser et de définir ce qu’il y a de plus insondable, de plus mystérieux, de plus insaisissable dans notre passion. si tu pouvais lire en mon âme, si tu pouvais assister à l’éblouissement intérieur que tu y allumes ! Je ne te ferai jamais l’injure de te comparer à un autre amoureux, dans le présent ou dans le passé. Léandre, Roméo, m’apparaissent moins épris d’Héro et de Juliette que tu ne l’es de Mélissandre. Je suis la plus captivée, la plus enchantée des femmes, et je ne crains pas d’être sacrilège en t’aimant à l’égal d’un dieu. Reviens, je suis de retour au val fermé. Je reçois à l’instant ta dernière lettre, et je pars. Je vais te retrouver à Vaucluse. Quelles interminables confidences j’aurai à te faire sur ce voyage que tu craignais tant ! Je me suis senti plus éloigné de Paris, moins repris encore que je ne l’aurais cru ; je ne pense qu’à toi, je ne rêve que de toi, je n’aime que toi ! Je voudrais pouvoir te peindre les merveilleux aspects sous lesquels je t’ai aperçue dans mes longues insomnies. Ce serait la véritable galerie de Diane, où l’on verrait la déesse de mon cœur dans ses plus triomphantes attitudes, depuis l’orgueilleuse et insensible chasseresse jusqu’à la tendre amante d’Endymion endormi. Tu sors si naturellement de l’ancienne Grèce, ô païenne, que je ne peux songer à toi sans évoquer le mythe de cette religion que tu m’as apprise, hors de laquelle je ne sais plus rien adorer. Je retrouve, dans la réalité que me fait ton amour, les plus beaux poèmes de l’Attique. Je tremble d’émotion à la pensée d’être bientôt dans tes bras. Je suis ivre d’orgueil et de volupté. Je tressaille encore des derniers frémissements de nos baisers. Quels cris de passion nous avons jetés tous deux en nous retrouvant ! Tu es bien mienne et je suis à la fois ton maître et ton esclave ; j’ai perdu auprès de toi la notion des choses qui se mesurent, j’ai pu mourir d’extase sur tes lèvres. Le voile du temple est soulevé, Isis m’appartient ! Un feu sacré brûle mes artères. Nous avons vécu ces deux journées, altérés de joie, avides de nous griser de notre ivresse, et nous n’avons adoré que nous-mêmes. Ce matin, par ma fenêtre laissée ouverte, le soleil me réveille, m’appelle à la bénédiction de nos dieux. J’admire la lumière extérieure, je m’émeus de sa beauté. Une reconnaissance infinie monte de mon cœur à mes lèvres pour le rayonnant Phébus qui donne la chaleur à l’amour, la clarté aux cieux, le vêtement de gloire aux montagnes, la transparence à l’eau, la profondeur à l’espace. Dans notre passion pour la créature, ne soyons pas ingrats envers celui qui nous inspire le plus divin des sentiments humains : l’admiration ! La main dans la main, quand tout à l’heure nous marcherons à l’ombre des yeuses et que les rayons brillants du dieu de lumière, glissant à travers le feuillage, nous poursuivront, veux-tu que nous nous arrêtions un moment ? Agenouillés tous deux à l’entrée de la charmille qui forme l’arceau d’un temple, enveloppés des feux d’Apollon, élevons vers lui notre prière et adorons-le ! Les lueurs étincelantes de ses reflets ont passé dans nos yeux, sa lumière a versé la lumière dans nos cœurs. Mêlés à la personnalité du dieu, émus de lui et de nous, notre éblouissement s’est transformé en une impression religieuse d’une douceur incomparable. Des extases voilées nous sont venues à l’ombre des arbres protecteurs, et nous avons joui pour la première fois de notre amour contenu et apaisé. L’éternel renouveau fleurit en nos cœurs. Jamais nous ne connaîtrons l’uniformité ; notre passion s’alimente à la source féconde de notre esprit ; elle prend part à la variété des choses qui nous entourent ; elle vit de notre vie et ne peut cesser qu’avec elle. Je retrouve le bouquet d’héliotropes que tu m’as donné hier et qui est resté le soir à mon corsage. L’héliotrope cueilli se fane en un instant. les tiges coupées de la veille sont encore fraîches. J’en glisse une dans cette lettre. Je confie à la fleur aimée d’Apollon un message amoureux, secret toujours révélé, toujours gardé : « Je t’aime ! » Voilà bien le seul nom que je puisse te donner, car je suis possédé tout entier. Mon cerveau, mon âme, tout cet être intérieur qui était, jusqu’à mon amour pour toi, demeuré libre, dont on pouvait seulement ravir les sens, le voilà définitivement livré. Règne sur ton amant sans partage, sans réserve, sans retour. Tes douces lettres me promènent à travers un paysage divinisé par la présence du dieu ardent. J’entre avec toi dans je ne sais quel monde mystique où le grand silence, la solitude harmonieuse, vibrent au choc de la lumière. Il me semble que, jusqu’à notre dernière promenade, je ne connaissais pas ta voix. J’écoutais hier son rythme doux et sonore, qui me paraissait la voix même du paysage, du lieu, chantant l’hymne sacré au dieu de lumière. Te rappelles-tu ce baiser si chaste sous les feux d’Apollon ? Je ne sais ce que je préfère en mon amour, de mes désirs violents ou de cette possession idéale où je crois vraiment étreindre ton âme. Je suis rentré plus heureux que je ne l’ai encore été : ivre de bonheur surhumain, j’ai longuement goûté ma félicité complète. Puis, tout à coup, il m’a paru que je n’étais ni assez bon, ni assez grand, ni assez pur pour toi, et je me suis juré de mériter ton amour, que, peut-être, j’ai seulement conquis. Jusqu’alors, je n’aimais que ta beauté terrestre, Mélissandre ; je t’ai vu hier une beauté céleste. Je la fixerai sur mes toiles, car elle est plus grande encore, plus admirable que l’autre : elle est divine. Je te possède avec un visage nouveau ; je respire un autre air, j’ai gravi des hauteurs sur lesquelles il n’y a que le ciel et toi. Mon ami, il faut que vous sachiez à l’instant la nouvelle. Mon père m’écrit qu’il part de Marseille pour Naples, où M. de Noves fait toutes les sottises du monde. Le noble seigneur joue, mène grand train, se ruine, en compagnie de sa chanteuse. Mon père désire que je l’accompagne, pour ramener mon mari, dit-il. Voilà un mot dont les deux sens ne me tentent guère ! Je réponds que, si j’allais à Naples, ce serait pour trouver les éléments d’une séparation. Songer que tu portes un nom qui sera mêlé à quelque ridicule scandale de ville d’hiver, me trouble et m’irrite. Les amis de ton père, les tiens, sont autorisés à te protéger des ennuis que les folies de M. de Noves peuvent apporter dans ta vie ; moi seul au monde, je suis réduit à l’impuissance. Il faut que je me taise, que je me dérobe, et, si nous n’étions dans ce doux pays solitaire, je devrais, par bon ton, défendre ton mari, s’il était blâmé devant moi. Je hais cet homme auquel je n’ai jamais pu sans désespoir tendre la main, et à qui j’ai cent fois été tenté de dire : « J’aime votre femme, et je veux vous tuer ! » Mélissandre, laisse-moi te confier un instant mon désir secret, mon vœu constant : je donnerai ma vie entière pour qu’un seul jour tu sois ma femme. Quelle lumière plus rayonnante encore a tout à l’heure frappé mes yeux ravis ! Que sont les merveilles du monde extérieur, la beauté des jours, la clarté des nuits, la fraîcheur des paysages, la couleur des eaux, à côté de l’éblouissement dans lequel tu m’as jetée ? Pour te peindre au vrai ce que j’éprouve, il faudrait arracher mon cœur de son enveloppe et l’étaler ici dans sa vivante chaleur. Quelle désolation de ne pouvoir parler de notre amour qu’avec les mots habituels aux amants ! J’ai comme une insurmontable aversion de t’aimer avec des paroles qui ont servi à tant d’autres avant nous. combien sont supérieurs ces entretiens muets que se donnent nos âmes sur nos lèvres unies ! C’est sous cette impression à ne nous dire rien qui vaille mon adoration intérieure, que je sens le prix de ma mémoire, que je me plonge avec violence dans mes souvenirs. Eux seuls peuvent satisfaire les élans de tendresse passionnée de tout mon être. Les tressaillements de ton cœur vibrent encore dans le mien. Moi aussi, j’ai besoin de me souvenir pour t’adorer comme tu es digne d’être adorée. En te quittant, je retrouve, et j’admire à nouveau les perfections multiples de la déesse qui règne sur mes esprits. Je me rappelle avec ravissement l’éblouissante beauté de ses formes, enveloppe animée, éloquente, de la beauté intérieure. Je me sens l’égal d’un dieu, à l’orgueilleuse pensée que tous ces trésors sont à moi. Je n’ai jamais mieux éprouvé qu’aujourd’hui la bienfaisante influence de tes conseils. Cette ébauche de Pétrarque, plusieurs fois recommencée, deviendra un chef-d’œuvre, inspiré, voulu pour ainsi dire par toi. Je te devrai d’avoir compris Pétrarque à travers ton jugement, comme j’avais compris Laure à travers ta beauté. Ma gloire t’appartient, car ce que j’avais conçu avant de venir à Vaucluse n’est pas comparable à ce que j’ai réalisé depuis que tu m’as doté de ton amour. Je sens toutes mes visions d’art, toutes mes puissances doublées par les tiennes. Tu es bien, dans le sens élevé et sublime, je le répète, la maîtresse de ma vie, le guide de mes efforts, la récompense de mes travaux, et je ne veux des couronnes que pour les mettre à tes pieds. Comme je te remercie de me faire assister au spectacle extraordinaire de tes observations sur toi-même ! J’ai parfois dans mes recherches, à tes côtés, des vues soudaines, des divinations heureuses ; mais combien tu excelles avec ton abondance, ta générosité d’esprit, à m’initier d’un mot à toutes les ressources de ton génie ! Crois-moi, n’envie rien à cet être idéal dont tu me parlais hier, et qui ne te vaudrait pas. Cet homme qui s’en irait, à travers le monde, accompagné de son amante, butinant le miel de toutes les intelligences d’élite, serait un curieux, un maître mosaïste, mais il ne serait pas, comme toi, un artiste, un créateur. Ce qu’il y a d’exceptionnel en toi, c’est ta personnalité, ton indépendance vis-à-vis de ton art lui-même. L’image naît dans ton esprit avec une spontanéité qui tient du miracle. N’ajoute rien à tes supériorités : tu les fausserais ; reste l’homme que te voici : tu es grand, tu es le favori des dieux ; ne cherche pas dans les autres les quantités des qualités que tu possèdes en si grand nombre. Je te le dis, il faudrait additionner bien des valeurs pour faire la somme de la tienne. Amie, j’ai pour ainsi dire à chaque heure le sentiment croissant de la prise définitive que tu as faite de mes pensers. Le résultat le plus singulier de cette invasion irrésistible, c’est de me rendre insatiable de travail. Il me semble que ma vie si confuse, si désordonnée, si vide jusqu’à toi, malgré ses entraînements, ses tourbillons, ne date que de toi ; je n’en ai conscience qu’à travers ta possession, et je ne me suis connu moi-même tout entier qu’à partir de l’heure où je me suis donné sans retour. Je t’aime avec toute ma raison, follement. Je me trouve impuissant à calmer sans toi le besoin de diversion morale qui me tourmente. Je ne me sens apaisé et heureux qu’à tes côtés, dans les instants fugitifs que je peux arracher aux convenances qui t’enchaînent. Sans doute, ma joie précède nos réunions de quelques heures ; mais j’emporte, après t’avoir rencontrée, cet enivrement mêlé d’amertume qui me rend fou d’orgueil, d’allégresse, de poésie et de chagrin. Je ne te possède que pour te perdre sans cesse, et ce que tu as souffert autrefois de ma longue absence, je le souffre de nos courtes séparations aujourd’hui. je n’aurais jamais pensé pouvoir être absorbé dans ton amour au point de ne regarder tout le reste de la vie que comme un insupportable néant. Tu le vois, je fais plus que t’aimer. Je te tiens désormais pour le principe même de mon existence, et j’attends avec la fièvre le moment où je peux me retrouver en toi. Tu as prononcé hier, sous les rayons de notre Phébus, un mot vraiment divin : « Je goûte le bonheur absolu ! » Non, je n’avais pas rêvé d’entendre une parole d’amour plus triomphante. J’ai dormi comme une illuminée qui a conversé avec son dieu ; une paix profonde s’est emparée de moi ; l’agitation de mes nuits a disparu. Ce matin, une sérénité olympienne, la joie des Immortels, m’envahit tout entière. La plénitude de ce bonheur absolu est telle, ma bien-aimée, que je ne sens ni ne désire rien au delà, même par ton amour. C’est avoir couronné sa vie que d’y avoir mis cette félicité vainement poursuivie et convoitée par tant d’autres. J’ignore le temps que me compteront encore les dieux, je ne sais quand je mourrai, mais, quoi qu’il advienne de cette heure dernière, il suffira à mon âme d’évoquer ce glorieux amour pour finir sans le regret d’une plus longue existence. Notre passion est si élevée qu’elle semble à hauteur divine ! Elle nous grandit sans nous épuiser, nous dévore sans nous amoindrir. Elle est telle que l’ont voulue, sans toujours l’atteindre, les amants dont le nom illumine le poème de l’humanité, également éloignée des froides ou mélancoliques rêveries du platonisme et de la préoccupation dominante des exclusifs et, par conséquent, grossiers plaisirs des sens. Notre amour est ce que tu es toi-même, l’union accomplie de l’esprit et de la matière, dans une indissoluble et toujours saisissable harmonie, faisant profiter la chair des élévations et des purifications de l’esprit, vivifiant, réjouissant l’esprit des sensations et des perceptions de la matière. En un mot, il est l’épanouissement même de l’indivisible nature, et l’impuissance que j’éprouve, malgré ma recherche constante, à traduire la profondeur de ma joie, fait partie de l’ineffable et mystérieuse béatitude en laquelle cet amour me tient. Je ne puis pas dire : « Je t’aime, » je dois dire : « Je te vis. » Ce n’est pas de ma chambre que je t’écris ce soir. J’ai fait transporter ma table au milieu de ce petit salon où tant de nos baisers se sont envolés dans les tentures, tant de nos regards se sont fixés dans les glaces, précieux boudoir, tour à tour meublé de ta présence ou de ton souvenir, et dans tous les coins duquel ton visage me semble caché. La douceur de notre intimité devient de plus en plus pénétrante. Comme nous nous sommes attendris hier, dans ces quelques minutes de tête-à-tête ! Perdue en toi la veille, il m’a semblé que tu me rapportais une part de moi rassérénée et agrandie. Ne me garde pas tout entière, ne m’absorbe pas complètement, je t’en conjure. Ma personnalité m’est chère, pour jouir du bonheur donné et du bonheur ressenti. Tu m’as reproché, ces derniers jours, de ne plus souffrir de nos courtes séparations. Tu te trompes : elles me sont cruelles comme à toi. Nous vivons en une telle communion de pensées, de goûts, de désirs, que tout nous serait joie dans une réunion constante. L’infinie variété de notre passion nous réserve des félicités inépuisables, s’alimentant sans cesse de nos connaissances acquises, de la diversité d’impressions, de jugements, qu’excite dans nos deux esprits le contact des choses extérieures. Notre amour s’accroît et se multiplie de tout ce qui détourne des passions ordinaires ; notre bonheur nous attache plus étroitement aux belles amours de la nature, aux héroïques actions du passé, aux nobles prévisions de l’avenir. Ce n’est pas de l’égoïsme à deux, c’est de l’union en tout ce qui est noble, en tout ce qui fait vibrer l’intelligence, le cœur et l’esprit. Je t’aime de meilleur en meilleur. Je voudrais, adorable fée, te rendre la délicieuse impression que j’ai éprouvée, l’autre soir, en te retrouvant dans cette toilette de mousseline blanche. Tu m’avais quitté brûlante, je te cherchais encore sous mes lèvres enflammées de toutes les ardeurs de la passion ; je te revois douce, reposée, rafraîchissante. Il sortait de toi comme un souffle d’apaisement qui m’a rendu la possession de moi-même. Je venais pour te dire : « Ne nous quittons plus, je te veux à chaque heure de la nuit, du jour ; loin de toi, la fièvre me dévore ; je n’ai pas trop de chaque minute de mon existence pour t’adorer : pourquoi ces déchirements ? Je suis ton époux ; allons où les conventions ne t’arracheront pas sans cesse à mon amour. Je meurs si tu résistes à mon invincible désir de t’avoir à moi seul, toujours. « Je te vois, et le calme règne en mon esprit troublé. Combien ta nature est divine en toutes ses ressources, et quelle merveilleuse poésie tu sais répandre sur les moindres incidents de la vie ! Une robe, une attitude nouvelles, et tu exprimes à l’instant une série de pensées, tu provoques des émotions, tu fais vivre en faisant changer ! » N’est-ce pas là le but même de l’amour, de toujours surprendre sans vous enlever un instant à la domination de la personne aimée, qui sait rester une à travers ses métamorphoses ? Ce qui me ravit le plus dans cette soumission de mes sentiments à ta volonté, c’est l’infinie méditation où tu me laisses chaque jour. Je n’avais jamais aimé, puisque l’amour ne m’avait jamais fait penser ; j’ai découvert l’entrée d’un nouveau monde d’idées, la clef qui ouvre l’infini. Mon amour s’est laissé poétiquement bercer, non endormir. La tendresse contiendrait-elle des joies plus renouvelables que la passion ? Le doux val fermé me paraît infiniment doux. Je fais une halte, je me repose dans le bonheur paisible. Des cimes plus hautes se dressent, on les escalade, on franchit des abîmes plus vertigineux, on se trouve tout à coup seuls, à deux, dans des espaces où l’œil n’a plus qu’une vision éclatante et rayonnante, où l’intelligence distendue devient vague et n’a que des perceptions de largeur, de lumière, de cercle immense, où elle ne peut rien traduire par la parole, ni même par la pensée. Attachés, enlacés, confondus, nous avons été emportés vers cet infini sublime où l’on n’a que le sentiment de l’absorption dans un autre être et d’une fusion avec l’univers. Je suis encore une fois impuissante à analyser mes sensations. Je les vois et ne puis les peindre, je les entends et ne puis les parler, je les éprouve et ne puis les rendre. Hier, j’avais trouvé dans l’extase l’impersonnalité, l’anéantissement ; ce soir, j’ai été livré à tous les souffles de la passion ; après une journée de joie pure, de plaisirs célestes, de félicité si haute qu’elle se perdait dans l’impalpable, j’ai eu tous les emportements d’un homme amoureux de la veille se donnant et possédant pour la première fois. Je chante les hymnes d’Antéros, frère d’Éros, dieu de l’amour partagé. Les limites extrêmes de l’amour, que bien des fois nous avions atteintes, nous les avons dépassées. Mais tout n’était pas sens dans notre ivresse, car les sens ont des domaines restreints, et l’on ne peut ressentir de pareilles voluptés qu’avec l’esprit. Nos sensations jaillissent bien réellement de notre cerveau et le frappent jusque dans les domaines de la pensée. C’est un amour sans pareil, sans égal, celui qui apporte les tressaillements de l’ardente nature et les visions du surnaturel. Suis-je dominé, ébloui par le rêve, ou suis-je le jouet favori du dieu malin aux flèches d’or ? J’ai peine à remonter aux réalités. Je les saisis un jour, puis elles m’échappent comme un trésor trop riche pour la largeur de mes mains. Et cependant, ma mémoire est là qui me redit une à une les adorables étapes de cette fuite pour Cythère. Je m’interroge : « C’est bien moi, non un autre, j’étais là, telle chose m’advint. » Quel magicien et quel prodigue que l’amour ! Il suffit de s’abandonner à lui sans réserve pour être comblé de ses faveurs, enivré de son prestige. Il avait préparé cette fête, il nous a guidés le long des sentiers plantés de myrtes fleuris jusqu’à la retraite dont j’ignorais l’existence, et qui pourrait bien avoir disparu depuis notre mystérieuse visite. Et quel décor l’Amour avait imposé à la nature ! As-tu remarqué le feu des étoiles, la transparence des eaux, la finesse et la profondeur des ombres, tout, jusqu’au silence sidéral qui nous enveloppait, portait la marque du dieu, et révélait sa présence en ta faveur. Non, tu n’es plus Mélissandre ; c’est Diane elle-même qui a quitté ses royaumes d’azur et de feu pour venir dans mes bras. Je ne crois plus qu’à cette apparition. Je la supplie de pardonner à la folle ardeur de son berger. J’ai gravi le Latmus pour dérober un baiser aux lèvres du berger ; mais le berger s’est réveillé, ou n’était point endormi. Endymion, qui surprend doucement, m’a surprise, et m’a rendu, pour mon seul baiser, des baisers nombreux. Vous me priez, madame, à la façon du XVIII e siècle, de faire votre portrait ; le voici. Vous réclamez de moi la vérité ; j’aurai, certes, autant de fierté à vous la dire que vous aurez d’orgueil à l’entendre. Vous savez, par avance, le plaisir que je prends et goûte plus vivement tous les jours à sonder, analyser, scruter votre nature puissante et variée. Il ne peut y avoir pour moi de charme plus grand, après celui d’avoir peint ma maîtresse, que de l’évoquer et de la décrire. Elle est haute, sans être grande. Elle est blonde, sans que la nuance de ses cheveux soit trop ardente, quoiqu’elle tienne ses aïeux de la noblesse vénitienne. Elle est belle, et cependant elle sait être toujours jolie ; ses yeux d’azur, brillant à leur ordinaire, ont la faculté, comme l’Adriatique, de paraître tour à tour, selon les passions qui l’agitent, bleu profond, vert marin, couleur d’améthyste, et, si elle brûle de colère, ils deviennent subitement plus noirs et plus étincelants que les diamants de l’Oural. La merveille de son visage, c’est l’écrin joyeux de ses dents qui étale, sous un nez railleur et fin, les plus laiteuses perles du monde. Sa démarche est à la fois d’une reine et d’une prêtresse. Elle commande ou attire, par la simple façon dont elle fait un pas. Elle ne paraît jamais apprêtée, si riche que soit le costume qu’elle ait jeté sur son beau corps. Drapée en statue, elle rappelle tantôt Junon, tantôt Cypris. Le rêve, c’est de l’arracher à son piédestal et de l’attirer sous les saules. Que dire du moral, de l’être intellectuel, de son imagination, de sa verve, de son cœur, de son caractère ? Il faudrait dépeindre cela sous tous les aspects divers de la nature humaine, dont elle est une copie multiple. Le trait dominant de son esprit est de tout poursuivre, de tout savoir des choses qui touchent à l’origine, à la composition, à la distribution des forces dans la nature. Elle a l’intuition autant que la passion des connaissances et des idées générales. C’est par ce côté qu’elle échappe au féminin, qui retient presque toujours exclusivement le menu et le terre à terre. Elle est homme, comme Prométhée, à voler le ciel pour lui arracher une théorie ou une méthode. Ce qui surprend, c’est qu’au milieu de ses curiosités, de ses emportements de savante, elle conserve son beau langage de grande dame, qu’elle s’intéresse à tous les caprices, à toutes les fantaisies de l’art et de la mode. Elle sait mettre de la coquetterie jusque dans les audaces de sa pensée. Elle joue, comme Célimène, avec les cœurs, mais derrière ses coups d’éventail on sent toujours la bonté, la mansuétude. Si elle est coquette avec un adorateur, elle ne trompe pas celui qu’elle a choisi pour amant. Elle est trop passionnée pour n’être pas fidèle. Ceci vient de ce que l’amour n’est entré dans son cœur qu’après avoir traversé son esprit, et ses sens ne se sont éveillés que sous le rayonnement de son intelligence. Elle a aimé après avoir compris. Elle avait le choix : tomber dans le nirvana de la nature ou dans les bras d’un homme fait et préparé pour elle. Elle l’a trouvé, elle l’a voulu, elle l’a saisi, elle le tient pour le bien et pour le mal ; elle pourrait le pousser à la folie, elle préfère l’acheminer à la gloire. J’ai relu cent fois ce portrait. Me voilà grandie par ta pensée, comme j’ai été embellie par ton pinceau. Ce soir, après t’avoir quitté, je me suis plongée en mes souvenirs, abandonnée au courant de mon amour ; il m’a semblé que je me noyais dans ses profondeurs. Délicieusement engloutie, j’ai perdu un instant la connaissance de ma personnalité, sans perdre la conscience de mon bonheur. Revenue de cet évanouissement, j’ai cru que je t’aimais pour la première fois et j’ai ressenti des joies renouvelées et des joies nouvelles. Je me répète combien nous sommes fortunés. Si tout à coup nous étalions nos richesses sous les yeux des autres, quelle misère effroyable apparaîtrait aux yeux de ceux-là mêmes qui se croient les plus favorisés ! Ô mon bien précieux, mon incomparable amour, avec quelle jalousie je te cache ! Tu me demandes de t’envoyer, en échange de mon portrait, l’un de mes chants orphiques. J’évoque Apollon, maître des chantres, conducteur des muses. « Je chante, parmi les zéphyrides, Carpo, fille de la douce Chloris, légère, aimable, voluptueuse, adorée de tous les mortels, qui chasse, durant les jours printaniers, l’ardeur brûlante de Mesembria. « Carpo, qui réveille les grâces alanguies, soulève, discrète, les draperies sur la poitrine des vierges songeuses, fait chanter aux hamadryades leur plus harmonieuse plainte, dans les branchages alourdis par les feuilles épaisses. « Fille de Zéphire, toi qui frissonnes sur les eaux et sèmes à leur surface des rides amollies, toi qui courbes les épis d’or et les balances, toi qui te joues sur les fleurs éclatantes et disperses leurs parfums, zéphyride, Carpo bienfaisante, messagère aérienne, emprunte à ton père ses coursiers rapides : Kanthus et Ballos ; cours vers mon bien-aimé, caresse ses lèvres, recueille ses baisers, puis, apporte-les moi, doux comme le sucre que l’abeille goûte au fruit mûr des grappes. » Je suis à peine éveillé qu’avec les rayons du jour, la lumière de ta lettre me frappe et m’illumine. Brillante aurore, dont les doigts de rose m’ouvrent les portes du ciel ! Notre royaume est-il assez de ce monde ! Quel défi, par mon amour jeté, aux lamentations religieuses ! Que de joies dans cette vallée de larmes ! Pourquoi notre bonheur ne serait-il pas éternel, puisqu’il s’alimente, se nourrit et s’accroît incessamment de nos diverses et communes passions ? Nous n’avons rien à en regretter, nous ne pouvons en rien retrancher. C’est sa force et sa grandeur d’être aussi désordonné dans la sensation que calme et résolu dans les choses de l’esprit. Quoiqu’en apparence, et par rapport aux heures changeantes, il semble aller du physique au moral, pour de là revenir à des entraînements amoureux, il est toujours un, identique à lui-même, et les désirs qu’il provoque n’ont d’autre impulsion que la communication intellectuelle de nos âmes. Pour le changer, l’amoindrir, l’étouffer il faudrait changer nos cerveaux, nos idées, nos aspirations mêmes. C’est l’amour complet ; par ce suprême caractère, il est toujours nouveau, toujours contraire à ce qu’il avait le devoir de remplacer et de faire oublier. La paix semble être à tout jamais avec nous. Des chaînes plus nombreuses nous attachent, mais ce sont des chaînes faites avec les fleurs les plus rares. Combien notre entente est définitive ! Dans nos discours amoureux, plus rien d’éclatant, l’harmonie en sourdine, à peine quelques coquetteries d’esprit. Non, l’ennui ne naîtra jamais d’un sentiment que n’a point encore effleuré l’uniformité. J’ai cependant un reproche à te faire. Tu te préoccupes trop des voyageurs de Naples. Mes dernières lettres m’assurent que l’arrivée de ton père a fait cesser les folies de M. non, la paix n’est pas à tout jamais avec nous. Tu étais bien mal informé par tes lettres. Mon père, découragé, indigné, vient de rentrer cette nuit. de Noves à ses excentricités, se sauvant pour ne pas être témoin de quelque scandale. Ce gendre dont il fallait respecter le nom, pour lequel on me prêchait l’indulgence, est devenu un criminel qui doit être châtié, ou par la justice des hommes, ou par celle des dieux. Mon père n’a senti l’outrage que bien tard ; il y a longtemps déjà que, moi, je ne le sens plus. Je m’étais, depuis quatre années, si complètement reprise, j’avais si résolûment détaché tout lien, qu’il n’y avait pas, entre M. de Noves et moi, un seul fil à rompre. Je ne suis ni plus ni moins libre parce que ceux qui m’avaient engagée se dégagent. Tout était brisé de ce qui avait dû être brisé. J’ai eu le cœur bien triste en te quittant sans avoir pu te dire un mot d’intime reconnaissance pour ta lettre si fière. Je la relis, essayant de surmonter l’ennui de cette longue séparation. J’imagine qu’il y a un an que je ne t’ai parlé, et cette heure passée auprès de toi et de ton père me semble appartenir à une vie antérieure et déjà bien reculée. Enfin je vais te revoir, lire dans tes yeux, peut-être arracher un baiser à tes adorables lèvres ; mais, par cette lettre, je veux te laisser une trace de mes regrets, qui te rappelle après mon départ qu’à la maison de Pétrarque on désire follement ta venue ce soir. De nous deux, c’est toujours toi qui montres la plus grande fermeté d’esprit et de caractère, qui prononces les plus nobles paroles et qui excelles à trouver les mots qui m’apaisent et me consolent. Aussi, je t’aime comme le secret de mon courage. Le sentiment qui me domine de plus en plus, à mesure que mon amour s’amasse et croît, c’est la fermeté d’esprit. Tu verses à plaisir la sérénité vaillante. Quel amour est le tien ! Fait de passion, de bravoure, on se sent grandir à son contact, et je te quitte toujours meilleur, plus résolu, plus confiant. Tu devines l’état de mon cœur et tu y verses le baume qui réveille et calme à la fois. Je suivrai ton dernier conseil, qui était un doux reproche. Puisque je te vois moins souvent, je travaillerai davantage. Je te dois de te mériter et de te gagner heure par heure. Tu n’es pas comme les autres femmes, dont on peut s’assurer la tendresse d’un seul coup ; tu offres tous les jours des trophées à enlever, tu veux être sans cesse ravie à nouveau. Je te l’ai dit très souvent : tu n’es jamais la même. C’est pour ce perpétuel inconnu que je te cherche. Tu peux prodiguer à ton élu des récompenses toujours inattendues. Je t’aime comme la femme toujours convoitée. Aussi tes caresses, tes aveux m’enorgueillissent comme une virginité que je t’arrache. Tes prodigalités sont sans danger, parce que tes richesses sont inépuisables. Je t’ai vue te promener seule hier dans les jardins parfumés. Tu devines quelles folles rêveries sont venues hanter mon cerveau. Vingt fois j’ai voulu courir à toi, te surprendre ; mais j’ai craint l’arrivée de ton père et j’ai agi sagement, car, un moment plus tard, il te rejoignait. Être seul avec toi seule ! Quand donc viendra le temps du bonheur ininterrompu ? Nous avons tous deux aujourd’hui le même dieu ; la même destinée nous a rapprochés. Apollon et l’avenir nous doivent la suprême joie de la possession entière. Il me semble que je connais le taux de cette faveur, je te l’ai plus d’une fois confié ; c’est l’insatiable désir de te gagner qui me donne, à certains jours, cette passion du travail, de la fortune, de la gloire. Je voudrais être assez grand pour t’honorer, assez fort pour te prendre. Mon père m’a déclaré, ce matin, que nous allions quitter Noves, que je ne pouvais habiter chez mon mari, après sa conduite à Naples. « Que se passe-t-il donc de nouveau ? » Des choses telles que la ruine, la saisie prochaine du château, me fut-il répondu ; la vente des terres a déjà commencé. Je regrette de n’avoir pas été prévenue plus tôt, ai-je dit froidement ; mais il est temps encore, j’imagine, de tout reprendre, de tout acheter. tu songerais à garder ces lieux témoins de tes douleurs, de tes humiliations ? Je veux posséder Noves, et je l’aurai. » Ma bien-aimée, ta lettre me cause une véritable angoisse. Oui, je t’en conjure, garde Noves, laissons à notre amour son cadre. Les nymphes de la fontaine, le dieu de la source, nous puniraient de les quitter. La seule chose intelligente que je doive à mon père, c’est de m’avoir fait faire un contrat féroce, de m’avoir mariée sous le régime dotal. Je puis donc disposer de ma fortune à mon gré. Donc, le château, la plupart des terres, sont aujourd’hui à moi. Il n’a fallu qu’une simple dépêche de mon père à M. Voici la réponse : « Faites-moi tenir l’argent au plus vite, j’en ai besoin pour me distraire. Sachant Noves à Mélissandre, je ne me crois plus le droit d’y retourner. » Ami, ce mot me délivre ; je suis plus que jamais à toi. Le retour de l’anniversaire qui te donna, il y a vingt-sept ans, à l’admiration des hommes, te paraît-il plus doux aujourd’hui ? Penses-tu que, dès ta naissance, il n’y avait pas sur ton berceau l’étoile qui devait me guider vers toi ? La nature a formé pour moi, ce jour-là, l’être supérieur qu’elle me destinait, que j’ai cherché vingt ans à travers les traditionnels mile è tre . Rien ne prépare mieux à la suprême jouissance de l’amour éternel que ces plaisirs aussi vite délaissés qu’ils ont été poursuivis. Je te le dis avec un mélange de confusion et d’ivresse, c’est pour avoir été si longtemps sceptique, léger, libertin, que je goûte profondément les joies de la conversion, de l’inflexible attachement, de la possession unique, sans lendemain. Tu as dépassé tous mes rêves. Je te dois les sublimes vertiges de l’amour infini. Je ne suis pas seulement ton pieux adorateur, je suis ta créature. Songe à ce que ces deux mots sont pour chacun de nous. Il est neuf heures du soir. Je rends grâce aux dieux de m’avoir donné ton amour. Je t’évoque, tu viens, et je suis avec toi, penchée sur les balustres, ma main dans la tienne, mon front à la hauteur de tes lèvres. Le ciel, d’un bleu sombre, se creuse au-dessus des jardins et se courbe à l’horizon pour envelopper nos collines blanches. La Sorgues murmure je ne sais quoi entre ses rives. Le rossignol chante, la brume blanche passe en effleurant l’eau. Artémis éclaire la voûte du ciel et le sein gonflé de la terre. Je regarde la déesse blonde qui préside aux embrassements confus de la nature dans la nuit. Elle me baigne de sa clarté pâle et je la prie de nous être favorable. Artémis nous aime avec moins de feu que Phébus, mais tu sais combien elle nous protège. C’est elle qui dirige l’amour vers les sphères lumineuses et le fait entrer sous les signes du soleil. Je hais ce mot de conversion que tu me répètes sans cesse. À quoi donc es-tu converti ? As-tu perdu, pour me le sacrifier, le goût des plaisirs variés, du divers, de la fantaisie ? Un don Juan est-il converti, parce qu’il trouve dans une femme ce qu’il cherchait dans toutes ? Non : il est simplement fixé. Tu n’es fidèle à ton amour que parce qu’il est infidèle à lui-même, que son attrait inépuisable est l’imprévu. Je ne puis attendre à ce soir pour te conter le plaisir que me fait ton billet. Quelle devineresse j’ai pour amoureuse ! Quelle magie tu sais apporter dans les plus fines nuances de la passion ! Tu me connais et m’expliques mieux que je ne le puis moi-même. Oui, c’est être infidèle à l’amour de la veille qu’être fidèle à ton amour présent. Je désire sans cesse à nouveau te revoir et j’emporte de nos rencontres une émotion toujours autre. Je vois dans tes yeux des rayons changeants, le sourire de tes lèvres est plein de surprises ; ton âme varie chaque jour, ton esprit, ton cœur ont des inconnus à me rendre fou. Tu résumes, tu épuises, tu termines en toi le féminin. C’est à travers toutes ces incarnations que je t’adore, que je brûle pour Mélissandre de tant de feux. Je suis allée par les chemins, lisant et relisant ta lettre ardente. Je me suis enivrée d’elle et des âcres parfums des pins chauffés par le soleil. Je marchais enveloppée de rayons ; je respirais la flamme brûlante d’Apollon, et ses feux me semblèrent mêlés pour la première fois à tes feux. L’époux céleste que je m’étais donné avant de te connaître prenait ta forme terrestre, et je te voyais divinisé en lui. À ce moment, une image étrange passa devant mes yeux : M. de Noves m’apparut blessé à mort, la poitrine ouverte, sanglante. Est-ce une vision envoyée par le Pythien ? Je me jetai à genoux, priant mon dieu. Il m’apaisa et je me relevai. Le ciel me parut plus bleu, et mes pensées toutes d’or. Je m’assis à l’ombre, près de la Sorgues, qui m’envoya sa fraîcheur délicieuse. Je regardai la transparence de l’eau qui se brisait en écume blanche au milieu des roches, les mousses vertes, tantôt échevelées dans les tourbillons, tantôt démêlées par le courant. La rivière, silencieuse dans la grande masse lourde de l’écluse, glissait presque immobile, puis redevenait bruyante aussitôt délivrée. Le chant des fauvettes, la voix de l’eau, berçaient mon rêve ; l’espérance m’était venue, et je songeais à la vie pleine de tous les bonheurs, à toutes les joies fières que nous aurions si j’étais libre. Ce que tu m’écris me rend fou ; je ne suis plus le maître de mes emportements vers toi. Je voudrais t’appartenir tout entier, t’avoir sans fin, sans trêve, sans repos, travailler, vivre à tes côtés. La nouvelle que reçoit mon père est extravagante. de Noves lui demande de venir l’assister dans une affaire grave. Il le supplie d’apporter à Naples, dimanche, le prix tout entier du château, des terres, de réaliser à Marseille, en deux jours, la somme de mon achat. Quel conseil donner à mon père qui hésite, lassé de toutes ces aventures ? Je t’ai quitté un moment, appelée par l’oncle de mon mari, son tuteur, qui arrive d’Avignon, et vient chercher mon père. Il s’agit d’une assez vilaine affaire de jeu. Quelle œuvre merveilleuse que ta Vénus Uranie ! Tu es un grand amoureux, mais tu restes un grand artiste. C’est un amour béni que celui qui assouplit le talent, affine l’esprit, en augmente les vigueurs, qui excite les nobles ambitions, ajoute des flammes au feu dont on brûle pour l’art, et double la passion du beau. Je mourrais plutôt que de t’amoindrir. Quelle fierté j’éprouve en t’admirant ! Je me dis que je t’ai connu célèbre et que je t’ai fait grand ! Plus mon amour t’enchaîne, plus ton génie se dégage. Tu répands sur tes œuvres la moisson que tu récoltes en nous. Ta fierté de moi fait mon orgueil. Te dire à quel point, durant mon travail, ton souffle invisible, ton inspiration toujours présente, ont soutenu mes forces, animé mon courage, c’est payer le tribut de reconnaissance infinie que je dois à ton amour. Je ne t’ai jamais tant adorée que ces derniers jours, où j’ai voulu faire sous tes traits la Vénus céleste. Cette évocation intérieure de toi me ravissait. Sois certaine, ô ma belle déesse, qu’il ne s’est pas écoulé une seule minute où ton amant, le pinceau à la main devant ses ébauches, n’ait laissé voler son âme vers toi pour revenir fortifiée, épurée, ennoblie par la pénétration de ta pensée. Notre amour si jeune est puissant. Quelle valeur j’y ai puisée ! Sans toi, sans ce fluide que tu m’envoies à travers notre étroit royaume, la lassitude m’eût envahi. Toi seule as pu m’épargner l’incertitude, le découragement. Si j’ai triomphé de mes doutes d’artiste, c’est parce que je voulais conquérir ton admiration. Aussi, que de grâces j’ai à rendre à mon amante pour ses conseils, pour ses sacrifices à mon travail, qu’elle arrache et impose à son amour ! Si tu pouvais voir de tes yeux l’attendrissement qui me saisit à la réception de tes lettres, tu t’applaudirais des indulgences de ces derniers jours, et tu sentirais que ton esclave n’est jamais plus tien que lorsqu’il semble te préférer sa gloire. et comme je sens que j’aime la plus incomparable femme qui ait orné le monde jusqu’à nous ! Ma dévotion à ta beauté idéale et réelle croît chaque jour. J’essaye en vain d’exprimer avec éloquence ce qui jaillit en moi de tendresse, de passion violente, d’adoration religieuse pour toi, ma bien-aimée. Je ne suis jamais parvenu à te dire, encore moins y parviendrai-je maintenant, à quel point mon amour dépasse ma conception. Je t’aime de toutes les forces de mon âme, de toutes les admirations de mon esprit, avec toutes les gratitudes de mon cœur et tous les désirs de mes sens. Pour mériter une louange de toi, un regard de tes yeux, un baiser de tes lèvres, je soulèverais le monde, je fixerais l’infini. Jamais femme ne fut idolâtrée comme toi. Je ne puis ajouter à mon amour que de l’amour, et encore de l’amour ! Je reçois une dépêche de mon père et j’apprends la mort de M. Le passé envoûte ; le présent exorcise : l’avenir est conforme aux deux. Le lac dort encore sous un voile épais de vapeurs grises ; le ciel, d’un bleu froidissant, blanchit comme à un crépuscule. Cette nature informe, livide et muette, n’exprime ni l’aurore, ni le printemps. Un oiseau crie : c’est le premier bruit. De la cime d’un arbre, il a vu luire le soleil et l’annonce. Dans l’eau, des poissons sautent ; un souffle passe à travers le feuillage mouillé ; et des rayons d’or pâle, avec la rapidité de flèches héroïques, déchirent la brume dont les lambeaux traînent, comme si les fantômes de la nuit avaient brusquement jeté le suaire qui les vêt. Miroir terni par l’haleine de l’ombre, le lac luit, lourd et plombé : sous la lumière plus vive, il prend l’éclat de l’étain neuf et s’argente aux remous. Quand une invisible main a balayé la dernière buée, l’onde, graduellement, verdit, puis apparaît bleue, belle, et reflète ses bords. Colossale figure dans ce paysage, le palais Visconti, magnifique de style, étale ses proportions emphatiques dans la très fine lumière aux pénombres violâtres. Les deux terrasses, aux lourds balustres, forment un immense piédestal à l’édifice, qui ne semble pas construit pour l’usage individuel : on cherche sur le portique le symbole d’une idéale destination : croix religieuse ou pennon royal ; car les larges rampes du palais conduisent à une colonnade de temple ; et l’imagination suppose aisément des pompes sacrées entre les colonnes, et des hallebardes échelonnées sonnant sur les marches. L’abandon imprime au monument un caractère de tristesse, tandis que les jardins resplendissent, prospères et luxuriants. Au bord escarpé du lac, les dalles disjointes et moussues retiennent à peine l’anneau rouillé où pourrissent, enchaînées et à demi submergées, deux barques élégantes, aux moulures dédorées, jadis luisantes de vernis. Limace à la bave verdâtre, l’humidité a monté les degrés et des touffes d’herbes folles se dressent en panaches, sur la rampe rompue et tronçonnée. La première terrasse à la balustrade de marbre est peuplée de citronniers aux fruits d’or pâle, d’orangers aux boules de cuivre rouge. Les gradins conduisent à une esplanade aux cyprès séculaires rangés avec une symétrie intentionnelle et fatidique. Des statues qui, neuves, seraient laides, montrent leurs cous décapités, leurs bras sans mains, banales mais nobles, significatives d’un luxe ancien. Plus haut, se développe la colonnade dorique qui constitue le palais, ouvrage singulier et prestigieux d’un élève de Palladio. Les baies ont la hauteur des entre-colonnements ; au-dessus, un seul étage règne et cette disposition, faite pour l’œil, étonne la réflexion. C’est moins une demeure qu’un décor pour un noble drame, l’appareil architectural d’un théâtre de Taormina. Derrière le monument, une forêt de châtaigniers escalade une haute colline, encadrant la pierre dorée par le soleil, d’une verdure presque noire. Quelles passions développèrent leurs péripéties dans ce cadre de tranquille majesté ? Les paroles enflammées ou amères certainement affectèrent une expression contenue où le mot bienséant n’éteignait pas la chaleur de l’haleine ; les gestes furent sans doute tragiques, évocateurs de sang versé. Jamais le caprice petit et pâle ne sut se plaire parmi ces colonnes et ces cyprès. Ici, des âmes puissantes de désir s’enfoncèrent dans leur joie ou leur peine, comme font les mystiques et les obsédés. Quelle fut l’histoire de ce beau repaire, construit dans le pur humanisme et que les nobles Visconti n’habitèrent jamais qu’incidemment ? Ce lieu vraiment exceptionnel ne convenait qu’à certaines heures de la vie, où l’homme, par la plénitude de la joie ou l’extrémité de la détresse, ressemble au héros. Au-dessus de l’attique, un volet s’ouvre et une jeune fille, presque une enfant, les yeux vagues encore, la chevelure confuse, dans le blond désordre du lever, appuie ses bras nus sur la fenêtre, aube vivante souriant au frais éveil, aurore de beauté et de grâce venant saluer la virginale lumière du jour. Le rayon baise la joue vermeille ; la pure haleine se mêle à la brise : les deux matins se contemplent, se sourient et s’aiment ; ils rayonnent, en même temps, une identique et pure lumière. Mais le rideau glisse pudiquement ; Une barque lourde de pêcheur passe. Triste, un homme y est assis : il regarde comme s’il revoyait un des théâtres de sa vie. Il fait signe au rameur de s’arrêter : ses yeux noirs et fatigués à la studieuse clarté des lampes s’ouvrent pour aspirer des visions du passé. Avec cet instinct sentimental propre à la race italienne, le batelier cesse de siffler l’air de Verdi qui rythmait son effort, comme s’il respectait la soudaine méditation de l’étranger, et, curieusement, il étudie, sur son visage, le reflet de la mystérieuse villa. Sombre d’aspect, vêtu de ces habits confectionnés que tout le monde peut mettre et qui ne vont à personne, le contemplateur ressemble à la fois à un philosophe et à un prêtre. Ses longs cheveux gris tombent sur le collet du manteau : et, sous le grand feutre, le regard luit, impérieux. Sa bouche aux lèvres minces, abaissée à ses coins par une habitude du déplaisir accepté, et son nez fin, grand et mince, décèlent la double influence de Saturne qui voue à la solitude et de Mercure qui inspire les inventions. D’une voix lasse et brève, en parfait italien, il interroge : « Qui habite la villa, maintenant ? » dit le pêcheur, « les jardiniers et une jeune fille, une fillette encore... » « La princesse Isabella ? » L’autre a un jeu de physionomie évasif, intraduisible. - « Ne vient-elle jamais ? » En cinq mots, une existence compliquée se déroule. « Qui le sait ? » « Sa sœur, la Camaldule ? » « Sorella Rosa-Bianca va changer de couvent : car la Chambre a supprimé le cloître de Montanillo. » Le batelier relève ses rames et pointe vers la villa. « Le vieux Gugliemo ? » il est mort, depuis des ans ! » « Retournée au pays, en Piémont... Votre Seigneurie paraît beaucoup connaître les gens de la villa Visconti ? » A ce moment la proue touche aux dalles du débarcadère : mais l’étranger a changé de dessein. « Combien, d’ici Monza ? » « D’autant plus », ajoute le pêcheur, en renversant ses rames, que vous y trouverez le notaire des Visconti qui reçoit le prix des châtaignes et des feuilles de mûrier... « Votre Seigneurie m’excusera, mais elle parle l’italien avec le meilleur accent milanais, et cela m’étonne d’un étranger ? » « Qu’est-ce qu’un étranger ? » Cette question tombe, comme une pensée qui s’exprimerait pour elle-même, et le rustre sent si bien que cela ne s’adresse pas à lui qu’il réfléchit, un temps, avant de dire : « L’étranger est celui qui sent autrement que ceux qui l’entourent ! et seriez-vous né dans mon village, que nous serions encore étrangers, l’un à l’autre, vous et moi ! » « Bien », dit l’inconnu, très bien même pour un homme de glèbe. Qui crois-tu que je sois ? » un ancien prêtre ou un acteur ! » Le batelier a repris le brindisi de la Traviata. « Que sais-tu sur la princesse Isabella ? » « Ce que sait chacun ! » « Elle ne s’est pas mariée ? » « Que dit-on d’elle, sur le lac ? » « Qu’elle est belle, toujours ! » « Isabella a quarante ans. » « La princesse n’a pas d’âge ; et, si elle regardait mon fils de vingt ans, qui est beau comme une statue, mon fils la suivrait. comme la jettatura : elle a une force qui attire... » Et le batelier n’achève pas sa définition. « Regarde-t-elle encore de ce regard qui fascine ?.. » et ce regard luira dans ses yeux jusqu’à l’abaissement dernier de sa paupière ! elle aura un purgatoire pénible, à moins que sa sœur Rosa-Bianca n’intercède pour elle ! Cloîtrée, on doit être une sainte ! » - « Malgré qu’elle regarde encore de ce regard, on la respecte ici ? » « Une Visconti reste toujours et pour tous, Visconti ! » Le pêcheur reprend son sifflement, et l’inconnu sa réflexion, tandis que le soleil rayonne sur le lac, magnifiquement. « Ne reviendra-t-elle jamais la fée qui me transporta de la chaumière natale dans ce palais solitaire ? J’ai cru qu’elle allait m’aimer et me garder auprès d’elle. Je l’entends encore s’écrier : « Un Luini ! Je la vois donner de l’or à ma vieille grand’mère ! Elle m’emporta dans sa calèche, comme un amateur enlève un objet d’art précieux et qu’il a peu payé. « Depuis, j’étudie chaque jour avec vous, Padre, et je contemple le lac : c’est ma vie ! » Le prêtre de campagne, maigre et long, et qui devait un peu d’aisance à son préceptorat, répondit : « La princesse Visconti, que Dieu garde, est venue, il y a moins d’un an ! » « Pour peu de jours, et, comme chaque fois, escortée d’un nouveau cavalier. Je n’osais me montrer, je n’osais ouvrir ma fenêtre : car j’ai vu, à travers les cyprès, la princesse et son compagnon s’embrasser, comme on s’embrasse dans les tableaux. » « On ne doit pas juger sa bienfaitrice, Giovanna, ni chercher à comprendre ce qui n’est pas de votre âge. » Et il remua sa tabatière de corne entre ses doigts gauches. « Savez-vous ce que disent les jardiniers ? » Avec un geste vif de négation et la voix subitement inquiète, il s’écria : « Je ne veux pas le savoir ! » Giovanna justifiait l’exclamation enthousiaste de la princesse Visconti : c’était un vivant Luini, c’est à-dire un Vinci sans subtilité, simplifié jusqu’à ne plus signifier qu’un sourire tendre. Sensuelle sans perversité, vertueuse sans mysticisme, mais douce et de si bonne volonté, elle rayonnait une séduction délicieuse, faite de paix et de rêverie. Monna Lisa, cette majesté dans la complexité, déconcerte le spectateur. Il doit croire fortement en lui-même, pour la défier. Des flèches de pénétrante ironie pointent sur l’arc des paupières, sur l’arc des lèvres, et les mains si paisiblement croisées menacent de griffes invisibles. Comment séduire cette créature tellement haussée qu’elle n’appartient plus à la zone amoureuse ! Il faut la voir hors du sexe, pour la déchiffrer. Cette complication expressive désoriente la concupiscence et n’agit plus que sur l’entendement, comme une énigme. Pour que les âmes tendres jouissent de la beauté lombarde, Bernardino puérilisa le charme du maître, il mit un cœur à la place du cerveau et peignit des vierges sans tentation, des éphèbes purs. Giovanna, blonde aux grands yeux bleus, aux traits petits et réguliers, charmait comme une fleur, ou un fruit, sans intéresser la pensée. Cependant, elle avait subi l’emprise du palais singulier ; et la solitude fécondait sa rêverie. « Le lac, Padre, est un miroir magique où la vie que j’ignore se reflète avec ses couleurs et ses figures ; il m’a plus appris que vos leçons ; la princesse seule m’en dirait davantage. En contemplant l’eau calme pendant des heures, un secret m’a été révélé : le secret de la vie. » fit le prêtre, « le secret de la vie est le secret de Dieu ? » « Le secret de la vie ! La princesse change sans cesse de cavalier ; vous êtes savant et malheureux ; j’habite un palais et me sens, par moments, plus misérable que la petite mendiante des routes ! Le secret de la vie est la nécessité de pleurer pour l’amour, pour le pain ou pour la solitude. Inutiles sont nos efforts, la souffrance nous veut et toujours nous atteint. Autant conserver sa douleur coutumière et imiter le lac, qui paraît heureux, à ses heures d’immobilité. » « Ma fille, » répliqua le curé, « le secret de la vie est dans la mort ou mieux dans l’immortalité. Il faut souffrir fatalement et la résignation sera toujours le meilleur bouclier, avec la prière. » Giovanna fit une moue dédaigneuse à cette réplique médiocre. Puis, son âge démentant ses paroles de désenchantement prématuré, elle courut devant elle, gaminante, abandonnant le prêtre qui ouvrit son bréviaire. Instruit en faits, en dates, en règles, comme il convient à un pédagogue, Girolamo se défendait d’une idée personnelle, comme d’un péché sans plaisir. Fils de paysan, admis au séminaire pour sa mémoire surprenante du catéchisme, prêtre dédié aux pauvres cures, vivant mal et craignant le pis, il ne jugeait personne, se rapetissait et s’humiliait pour mieux conjurer le sort. La fillette s’arrêta dans son papillonnage à un bruit insolite qui venait de la route. Dans ce séjour de silence, l’oreille percevait les sons avec subtilité, ne confondant pas les sonorités du lac avec celles du mont. Or, le chemin, qui passait au flanc de la villa avant de contourner le rocher, ne résonnait d’ordinaire que sous les roues d’une voiture de fournisseur. Cette fois, les sonnailles de plusieurs charrettes tintaient claires dans la rumeur d’une bande de ruraux qui se fût hâtée. Chaque fois que la princesse était venue, l’écho avait retenti de cette sorte. Elle eut un élan et s’arrêta palpitante ; elle craignait d’être déçue. L’arrivée de la princesse lui représentait à cette heure l’allégresse qu’elle aurait plus tard à celle d’un amant. Isabella Visconti incarnait, devant l’esprit de cet enfant, toute la vie et son impérieux mystère. La rumeur croissante se rapprochait et, bientôt, une cohue d’ouvriers, de paysans et de paysannes recrutés à la hâte, envahirent le palais, avec un faux air de Jacquerie ; et, dans une inextricable confusion de gestes et de cris, commencèrent à décharger les véhicules. Le notaire Mariotto, rouge, rond et criard, orchestrait ce désordre par des commandements confus. Bientôt, les caisses et les malles encombrèrent le vestibule à colonnes. « Ce soir, pas un grain de poussière, pas une toile d’araignée, et il y aura bonne main ! » Il lançait ainsi la troupe rustique armée de balais neufs, de plumeaux et de torchons. « Signorina, la princesse revient pour toujours ! » s’écria l’enfant, et elle joignit les mains, incrédule et ravie. Le prêtre avait relevé les manches de sa soutane, prêt à se rendre utile. La villa bourdonna bientôt comme une ruche : on lavait les vitrages et les dalles ; les plumeaux ravivaient l’or des cadres et la poussière sortait des meubles sous la tapette rudement maniée, en nuages épais. Giovanna s’appliqua à ranger la chambre de la princesse. Cette pièce, trop vaste avec ses quatre baies, manquait de confortable : sauf une chaise longue, les meubles en bois sculpté et doré avaient un caractère d’apparat. Tout le matin, ce fut une fureur de nettoyage : à midi, on mangea à peine, sans une minute de sieste et, sitôt, le branle reprit brusque, entêté, suant et criant. Au soir, la bande entière se trouva réunie, besogne mal faite mais suffisante à l’œil, et reçut du notaire la bonne main promise, puis s’entassa dans les charrettes vides. Le prêtre voulait rester pour saluer sa bienfaitrice. « L’ordre est formel ! » « La princesse ne veut pas même me voir, moi ; elle viendra en bateau, et sera reçue, selon son désir, par la signorina. » Celle-ci désirait plaire ; elle se souvint qu’Isabella l’avait louée un jour qu’elle était en blanc et la chevelure à l’air. Elle mit une robe de mousseline, répandit ses cheveux d’or pâle, et, seule, vint au bord des marches moussues. A ce moment, le lac reflétait les tons meurtris du crépuscule grandissant ; des bandes rouges et violettes oscillaient comme des rubans entre deux eaux. Une barque parut au tournant du promontoire, sombre sur l’onde métallisée. Isabella Visconti y était assise, dans sa robuste majesté. L’enfant, de ses mains unies, envoya des baisers, puis tendit ses bras minces. La princesse se dressa avec une souplesse imprévue, et, appuyée à l’épaule du batelier, elle toucha d’un pied ferme la marche mouillée, regardant son Luini de ses grands yeux sombres. Un moment, les prunelles noires plongèrent dans les yeux bleus et limpides, avec la force d’une interrogation sans tendresse. D’un pas souple, la femme atteignit l’enfant et l’embrassa longuement comme elle eût respiré une fleur : puis elle soupira. Cette extrême jeunesse, comme un fatal miroir, lui réverbérait sa maturité. D’un bras protecteur, elle colla Giovanna à son flanc et marcha, lente, muette, vers le palais déjà couvert d’ombre. Aucune parole ne fut prononcée : la vierge regardait, avec une curiosité tendre, le masque tragique d’Isabella aux lignes dures accentuées par la concentration. Les jardiniers, habitués aux fantaisies de leur maîtresse, s’inclinèrent de loin. Le bain était prêt : Giovanna donna les derniers soins à la petite table fleurie chargée de plats froids et attendit, heureuse. Car, arrivée sans cavalier, Isabella venait pour longtemps. Quand la grande dame parut en peignoir sombre, les cheveux libres, pareille à une figure de tableau, la jeune fille eut un mouvement involontaire de pitié. « Mia diva, vous avez souffert ? » De sa voix de contralto, trop sonore, Isabella répondit seulement : « Non, » dit Giovanna, « vous êtes belle ; mais votre œil est plus noir, votre bouche plus fermée, votre geste plus las ! » « J’ai vieilli, te dis-je. » L’enfant secoua gracieusement sa tête blonde. « Vous avez souffert ! » Je ne puis le faire mes confidences ! répéta Isabella, et son visage s’assombrit à ce rappel du temps écoulé, du temps qui efface la beauté en laissant au cœur l’ancien désir. « Je ne sais rien de la vie ! » reprit Giovanna, « mais j’ai rêvé, et le lac qui est enchanté parle à l’âme attentive. » De quoi peux-tu rêver ? » « De vous, mia diva ! » Cette flatterie ne plut pas ; elle semblait mensongère. « Vous ne comprenez pas, diva, ce que vous êtes devant mon imagination, et quel prestige vous revêt aux yeux de la petite recluse... » « Celui qui revient des Indes ou le condottiere de tragiques aventures, ne hantent-ils pas l’esprit du sédentaire qui n’a jamais pu changer le décor de ses jours confinés ? Vous incarnez la vie et son inconnu, pour moi qui songe au lieu de prier, mais qui vis, aussi loin du monde que sœur Rosa Bianca. » « Celle-là est heureuse, peut-être ! Elle a renoncé tout de suite et de plein gré, » murmura Isabella. Secouant ses pensées accablantes, la princesse s’informa des menus faits, des récoltes, du train de la villa, du curé, sans écouter les réponses à ses questions. La fillette se tut, attristée de ne pouvoir lutter contre cette pensée fixe qui ne s’exprimait pas ; elle eût voulu devenir soudain la confidente de la bienfaitrice, autant par curiosité que par tendresse. Mais cette soirée si émue la rendait à sa jeunesse et à l’habitude ; et sa jolie tête appesantie avait des mouvements de défaillance ; ses yeux se voilaient. Avec une bonté imprévue, Isabella voulut la coucher et quand l’enfant ravie s’étendit dans son lit blanc, avec la princesse près d’elle, qui lui arrangeait l’oreiller, souriante et maternelle, elle vécut un doux moment et s’endormit heureuse, une prière aux lèvres. Isabella contempla ce front pur, longtemps ; puis, revenue dans sa chambre, elle se laissa tomber sur la chaise longue, avec un découragement inexprimable. La nuit étoilée s’encadrait dans la baie ouverte, et, sans doute, lui rappelait d’anciennes joies désormais abolies, car elle tira les rideaux et se mit à marcher d’un pas lourd d’être vaincu et mal résigné, allant d’un bout à l’autre de la vaste pièce. Une idée l’arrêta dans ce mouvement morne, et un nuage d’espoir passa dans ses yeux. Elle avait subitement trouvé un palliatif à son humeur. Elle chercha, dans la valise béante, un encrier et un buvard, et, poussant d’un geste brusque les choses de la table qui se heurtèrent avec un son clair, elle écrivit, non comme aux heures où l’âme déborde et bouscule l’expression, mais lentement, avec de grands repos. Sa pensée se formulait mieux par l’écriture ; elle relisait avec curiosité la page vite pleine de hautes lettres dominatrices. On ne s’arrête point dans le péché on est arrêté par la vie hostile Je vous écris du lac de Côme, où je suis revenue pour y finir mon harassante vie. Venez avec vos livres, vos fioles, vos machines ; venez avec votre lassitude qui doit égaler la mienne et vieillissons ensemble, voulez-vous ? Votre Américain ne vous fournira rien de plus que moi, pour la suite de vos recherches ; ma fortune a survécu à ma jeunesse et je peux mettre de l’or dans votre creuset d’alchimiste. Venez, surtout, au nom de votre amour ancien ; il reste vénérable surtout pour moi qui maudis ma nature avide et inquiète. C’était mon destin de courir le loup-garou, vos exorcismes n’ont pu me guérir ; l’âge, l’âge, épouvantable bersaglier, a fait mieux. Du moment que je regarde au front, il n’y a plus qu’un homme au monde : vous ! Et quelle autre que moi vous admire, maître sans œuvre ! La Maçonnerie continue sa guerre à l’Église : on va chasser de leur retraite beaucoup de religieuses. Je ne mentionne ce fait que pour l’espoir qu’il me donne de revoir ma sœur Rosa-Bianca, la Camaldule. Elle doit être lasse du cloître, comme je le suis du monde, comme vous l’êtes à la science ; à nous trois, nous formerions le plut étrange sanatorium de l’âme. L’ennui ne s’immiscerait pas entre de tels personnages ; chacun a touché le fond d’un gouffre et revient d’un enfer : chacun a donc des souvenirs et peut parler pour dire quelque chose gui sonne plein. Déjà j’ai négocié, par le cardinal Pallavicini, une licence de séjour auprès de moi, pour la cher nonne. Venez, sinon dites-moi où je dois vous envoyer ma confession. J’ai retrouvé ici la petite Giovanna, le Luini qui j’avais acheté à la paysanne de Varèse ; c’est uni merveille de beauté et de gentillesse : le cœur est joli aussi ! Quand j’évoque cette foule qui constitue mm souvenir, je suis prise de honte et de jactance ; je me parais une ogresse, une tarasque. Je n’ai été qu’une pauvre bête qui n’a pas trouvé à se nourrir. Je prévois votre pensée et le reproche qu’elle contient. Pourquoi ne vous ai-je pas aimé ? Si je le savais, je me comprendrais et j’en suis plus loin qu’à aucun moment. Mon cœur est un chemineau, comme on dirait en français ; il se déplace pour être ailleurs et non pour être mieux ; maintenant, le voilà immobile, ce cœur qui a tant battu et qui se résigne enfin, parce que le temps a griffé ma tempe, sillonné mon cou, épaissi et fatigué ma chair. Je suis Marie l’Égyptienne, sauf le repentir. Ai-je fait vraiment du mal, sinon à moi-même ? Venez ; maintenant, je vous comprendrai mieux et, surtout, je vous écouterai. Je ne peux pas tourner à la dévotion, vous me tournerez à la science : faute d’amour, nous ferons de l’or. Vous disiez que la Jouvence et la perfection métallique sont un seul et même secret. O illusion masculine de croire vraiment spirituelle la queste du grand œuvre : vous êtes un amoureux du mystère, un galant de l’inconnu ; votre concupiscence, plus haute que l’instinctive, je l’accorde, ne poursuit comme elle qu’une vibration subtile. Courbé sur l’athanor, vous vous croyez un penseur, vous n’êtes qu’un passionné. L’alchimie, vous la pratiquez comme une débauche. La femme ne trouble pas vos cogitations : vous n’êtes séduit que par les prestiges de la grande Maïa et ne touchez qu’au voile d’Isis : et vous vous perdez aussi sûrement que l’homme sexuel. Donner de beaux prétextes à nos agitations, habiller la réalité de volontés et de doctrines, cela a toujours été la façon des nobles êtres. Les mouvements de l’instinct et de la perversité, nous les appelons amour, ambition, gloire : et ces mots suffisent à masquer la sinistre contingence. S’être trompé et le connaître, quand il n’y a plus assez de temps pour changer d’erreur, et varier son leurre : voilà ma rancœur. J’ai cru à l’amour, à l’amour sans épithète, ni d’élévation ni de matérialité, à l’amour tel qu’il se meut de lui-même. A cette foi j’ai sacrifié les vertus génératrices de la paix. Je suis tourmentée, au delà de ce que je peux dire : je me vois, tour à tour, monstrueuse ou héroïque, je m’admire souvent et aussi je me méprise. Il me faut mes deux témoins, ma sœur et vous, pour que je procède au jugement de mon âme. Nos vocations si tranchées font de nos trois personnalités un incomparable total d’humanité. Vous avez repensé le legs entier de la philosophie ; j’ai flambé ma vie au feu de la passion, et Rosa Bianca, la vierge cloîtrée, a, peut-être, sur les ailes d’un amour suréminent, franchi la zone terrestre, elle a vu - qui sait ? - ce que je rêve et ce que vous concevez. Je veux nous réunir et je frémis à penser que la religieuse et le mage n’auront rien à me dire de judicieux et de sauveur. L’erreur est la condition même de notre existence. Enfin, venez au nom du pissé qui fut amer pour vous, au nom de l’avenir qui sera tranquille, en tous les noms qui agissent sur vous. L’impériosité de cet appel surprendrait un autre. Il y a des années que je ne vous ai vu ; je vous écris où je vous suppose, à Baltimore, chez votre Américain. Comment pouvez-vous vivre si loin de la terre latine : moi, je mourrai méditerranéenne. Depuis que j’ai renoncé à l’amour, je pense à vous, si rare compagnon spirituel et je découvre la pauvreté du cœur féminin en amitié. Ai-je jamais songé que vous puissiez souffrir de la vie ? Je vous savais seul et condamné à collaborer aux fantaisies scientifiques d’un millionnaire, et, par conséquent, dépendant ; et je n’ai jamais eu l’idée si simple de distraire, sous une forme acceptable, quelque chose de mon revenu pour donner la paix de ses recherches à celui que j’estime le plus au monde, tandis que je payais les dettes d’un stupide bellâtre que j’aimais stupidement. J’ai été trompée, mon ami, moi ! ce fut terrible et si je n’ai pas tué, c’est que j’ai eu peur du ridicule. A notre époque, une Visconti tomberait dans le fait-divers et y coudoierait la grisette abandonnée et l’ouvrier jaloux ? J’ai été trompée, non pas une fois et par circonstance, mais souvent et pour un motif épouvantable, l’âge ! Non celui en chiffre : à quarante ans une femme de ma sorte n’est pas une vieille femme : mais celui qui s’inscrit aux tempes, aux paupières, au cou. En vain mon corps garde sa beauté, ma face n’a plus assez de fraîcheur pour l’amour : Quelques plis à la peau, quelques touches jaunes dans la carnation, et l’amour s’enfuit. Cette grande chose, que j’ai crue la chose unique, dépend de si peu. Je n’ai connu ni la maladie, ni la misère, ni les deuils, j’ai perdu un peu d’éclat et tout m’échappe ! Désorientée pour le reflet d’une ride dans les yeux de l’aimé, je me souviens de ma sœur, je me souviens de vous, et je vous appelle tous deux, dans ma détresse dérisoire et cependant si poignante. On ne sait jamais comment les autres souffrent ; le pourquoi n’y fait rien. On souffre selon son cœur, et non suivant le motif. Vieillir n’a pas le même sens pour vous et pour moi. L’intelligence mûrit là où la beauté se fane. La jeunesse de l’esprit ne signifie ni sa gravité, ni sa force et le cœur ne sait aimer que trop tard ! N’est-ce pas exaspérant d’être arrêtée au moment où on voit clair, où l’on va s’élever ! je ne divague pas, je sens combien je suis riche de l’âme et ce que je puis donner ; monnaie dépréciée par une paille, or terni par un peu de temps, je n’ai plus cours, je dois me terrer. « Pourquoi, direz-vous, au lieu d’élire un être de bonne trempe avez-vous préféré les superficiels, les « hyliques », comme vous les appeliez. Une attraction ne se raisonne pas. S’abandonnerait-on à une passion, si elle n’était plus forte que notre réflexion ? Il n’y a qu’une sagesse, celle de ma sœur Rosa-Bianca : renoncer. Elle a, sans essai, sans hésitation, abdiqué sa part de vie sociale et passionnelle : moi, je suis expulsée de la vie, disgraciée par elle. Et je rage : car la résignation veut des forts ou des faibles et je suis seulement une femme qui a toujours aimé. Ce que vous pensez de mes amours, je l’entends : ce pluriel seul suffit à exciter votre mépris. Je pourrais aussi railler vos inventions : vous n’êtes pas le savant d’une science, mais l’esprit le plus dispersé qui soit ; vous prétendiez légiférer l’architecture et la prophylaxie ; découvrir une table multiplicatrice des formes et inventer une méthode de callipédie ; de la médecine à l’esthétique, vous avez oscillé. Si vous mourriez, que resterait-il de votre activité ? Un souvenir étonné dans quelques mémoires et qui mourra avec elles. Ne me regardez donc pas du haut de vos concepts : soyez bon étant blessé aussi : et que le Samaritain soit notre exemple et le patron du revoir. A l’idée que ma lettre peut me revenir sans vous avoir touché, j’ai l’impression d’un effroi : j’ai besoin de vous, comme un malade a besoin du prêtre. J’ai besoin de commentaires, de dissertation. J’ai besoin de parler démesurément de tout ce que j’ai fait et ne ferai plus ; et aussi d’écouter longuement des discours profonds, subtils et renaissants sur le seul sujet qui m’importer a jusqu’à la fin : l’amour. A quarante ans, une grande dames devrait n’être plus que mère et dévote : et je n’ai pas d’enfant et ma foi de charbonnière me laisse sans secours. Il faut qu’une intelligence s’applique par charité à m’étudier : je ne peux pourtant pas vraiment vivre, sans opinion sur moi ! Figurez-vous le plus étrange phénomène et qui me donne un frisson de démence. Je ne distingue personne entre ceux que j’ai aimés ; même le dernier, celui qui fut félon, celui qui m’a brisée, se confond avec ses prédécesseurs : mon souvenir fait de tous ces hommes, l’homme, et à exprimer cela, je me crois folle. Je ne le regrette pas lui, ni un autre. Je n’ai donc aimé que l’amour. Sur mon salut, je n’en sais rien. A qui puis-je dire une pareille étrangeté ? J’ai parlé à des confesseurs prétendus experts, à des théologiens subtils, à des viveurs pleins d’expérience. Avec des mots différents, ils m’ont dit que j’étais une malade. Or, je ne pouvais m’abaisser à expliquer que mes amours n’étaient point des déportements, que la chair n’y avait pas plus de place que chez les autres femmes de ce temps, que j’étais une âme avide d’émotions, et non un être lamentable et anormal. Vous le savez, vous qui m’avez aimée et qui m’avez vue aimer, ma sentimentalité fut toujours puérile ; je niaise et je ramasse avec ravissement la pâquerette de l’émotion. Depuis des années, j’ai fait mes efforts pour augmenter la vibration morale et je n’ai trouvé de la tendresse sans impériosité que chez les jeunes gens. On a vu du vice, là où je cherchais sincèrement des êtres de sentiment. Qu’importe ce qu’on a vu et ce qu’on voit ? J’ai toujours vécu d’une vie si intérieure que j’ai préféré être calomniée que connue. Messer Lionardo, je ne recevrai donc plus de lettres d’amour désormais ; je ne contemplerai plus ces yeux de paradis de l’amant qui désire ; ma main ne touchera aucune main frémissante, je ne donnerai plus la vie à un cœur. comme je vais souffrir, morte vivante, harcelée par le souvenir. Venez me confesser, me diriger, venez m’aimer d’amitié sereine, afin que je sois fidèle à mon vœu nouveau, sans périr ; venez en frère, généreusement, malgré mes torts, malgré mon long oubli. Je vous ai refusé autrefois : maintenant, je vous appelle sans fausse honte, parce qu’entre nous il y a trop d’orgueil pour qu’on mente ou qu’on se disculpe. J’ai été absurde, femme et amie indifférente : soyez bon et soyez affectueux, ce sera votre revanche, la seule vraiment digne de nous. Je vous attends, comme si vous étiez ma conscience perdue. Venez, Lionardo, venez consoler la Dame du Lac, l’orgueilleuse, digne aujourd’hui de pitié. Plusieurs ne sont pas de leur temps, ni de leur race, ni de leur sexe. Certains êtres présentent un aspect archaïque et les traits d’une époque ou d’un lieu, avec tant de précision qu’on les reconnaît, pour avoir vu leurs portraits dans les musées ou sur les estampes. Celui-ci sort d’une fresque florentine, celui-là d’un cadre vénitien, cet autre d’une allégorie flamande. Ces revenants, vêtus de nos modes, viennent-ils à exprimer leurs pensées, l’illusion se dissipe : malgré la tête et l’allure, ils se révèlent contemporains, aussi peu anachroniques que des acteurs grimés, avant ou après le spectacle. Du passé, ils n’ont que le masque. Quel étonnement si leurs paroles d’accord avec la physionomie, exprimaient une ancienne mentalité. La princesse Isabella Visconti manifesta ce phénomène : elle fut, dès quinze ans, une Lombarde de la Renaissance, sans autre frein que sa volonté. Cette volonté ne s’orienta pas vers l’ambition ; elle ne se souvint jamais de la gloire ancestrale. Un unique penchant l’inclina vers la recherche amoureuse. Elle aima sans relâche, sans cynisme, comme le savant étudie, comme l’artiste œuvre, comme le moine prie, appliquée, exclusive ; et cette prodigieuse unité du cœur la fit calomnier. On ne comprit pas cette persévérance amoureuse ; on la qualifia durement, selon les lois de la morale apparente. Habitués à n’étudier que les protagonistes des annales, nous ne concevons pas la vie intérieure d’autrefois. Les chroniques ne mentionnent que les exceptions, les traits scandaleux et bizarres ; et, pour le lettré lui-même, une princesse italienne doit répondre à un signalement animique de perversité et d’intrigue, de violence et de noirceur. En contemplant les portraits où le type lombard rayonne sa grâce sérieuse et tendre, on quitte ce parti pris de trouver du poison et du meurtre dans l’ombre que projette la beauté. Même au XVe siècle, il y eut des amoureuses sans férocité et qui gardèrent la pacificité dans la passion. Obéissant, sans même le soupçonner, à l’idéal chrétien, les poètes n’ont chanté que l’amour unitaire : la musique a dit ses ultima verba par les lèvres de Tristan et d’Yseult. Hors d’un seul être, point de noble amour : telle la devise lyrique. Au réel, le phénomène sexuel se produit moins individualiste, et, si le personnage de Don Juan, malgré son apparence assez banale, a préoccupé les plus hautes imaginations, c’est qu’il symbolise un secret redoutable aux mœurs, insoluble à la psychologie, telle qu’il convient de l’enseigner. Il existe un amour de l’amour qui ne s’avoue pas plus en fait qu’en poésie, car il participe trop de l’instinct ; il choisit, mais sans se fixer, et ressemble à ce mouvement de Chérubin qui aime, à la fois, sa marraine, Rosine, Fanchette et peut-être Marceline. Or, la princesse incarnait l’âme de Chérubin, mais sérieuse, profonde, presque tragique ; et elle avait passé l’âge de la Comtesse. Elle offrait au monde une passionnalité indéchiffrable. Depuis le soir où elle avait paru à un premier bal, scandalisant la société milanaise par sa sincérité, nulle modification ne se produisit dans sa vie. Elle se montra, à seize ans, telle qu’elle devait rester : le mariage ne vint pas interrompre une coquetterie si intense qu’elle ressemblait à un vice. Elle écouta l’initial propos d’amour avec ravissement : ses yeux, au lieu de se voiler devant le regard du désir, s’ouvrirent pour le mieux recevoir ; elle ne retira pas sa main de la main frémissante du cavalier ; elle ne refusa pas la fleur de ses cheveux, et fut franche, en dépit des mœurs. L’hommage la touchait ; elle le laissa voir ; son oreille, complaisante aux tendres paroles, ne se détourna pas ; et, le lendemain, on la vit aux fenêtres du palais, attentive et souriante aux piétinements de l’amoureux. Il écrivit et, si elle ne répondit pas, ce fut grâce à l’intervention de sa mère irritée. Malgré la pression familiale, elle répugnait au mariage ; elle préféra, à l’émancipation qu’il procure, une assez étroite dépendance et la liberté future. Au reste, l’alarme, vite conçue, se dissipa ; on avait craint des écarts de tempérament, une fragilité s’émiettant en scandales et la suite démentit ces pronostics. Isabella n’était pas coquette, au sens coutumier. Elle ne cherchait pas ce suffrage général, qui seul existe pour la Française. Dans une soirée, elle ne voyait personne, jusqu’à ce qu’elle avisât un homme, qui enlevait alors son attention entière et la gardait. Le flirt ne qualifiera jamais les mœurs d’une femme latine et la galanterie s’entend en mauvaise part. Il n’y a pas de définition brève pour une tendance qui n’évoque pas Célimène, puisqu’il s’agit de n’accorder son sourire qu’à Alceste, et qui mobilise trop de sensibilité véritable, pour rentrer dans la formule mondaine. Comme antithèse à ce problème, sa sœur Rosa-Bianca manifesta, de bonne heure, un dédain instinctif du propos d’amour. Aussi belle qu’Isabella, elle se défendit des hommages avec une pudeur ennuyée et tourna vers la dévotion, moins par mysticisme que pour fuir la sexualité. A la mort de leur mère, chacune suivit sa voie : Rosa-Bianca entra comme novice aux Camaldules et Isabella se consacra à l’émotion amoureuse. Le monde la vit sans cesse accompagnée et on conclut à de la débauche ; l’opinion se trompait. Ce fut une suite d’essais et de préfaces, un avide tâtonnement, une recherche indéfinie pendant des années. La plupart de ces aventures ne se dénouèrent pas, n’ayant jamais été nouées. Il suffisait de parler tendrement avec une voix chaude pour être écouté, et même obtenir un rendez-vous ; mais aux genoux de la princesse, dans le silence nocturne, le galant n’était point encore victorieux. Charmée par la musique de la voix passionnée, échauffée par le magnétisme du désir, la princesse vivait un rêve impersonnel, qu’une attaque trop sensuelle résolvait. Cette résistance au désir d’autrui n’était que l’expression de son goût ; elle voulait de l’amour ce qu’on en voit au théâtre ; sa sensibilité et non sa vertu bornait ainsi la progression érotique. Mais l’opinion ne crut pas que celui qui sortait à l’aube du palais restait encore ce qu’on appelle un amant malheureux. Isabella adorait la veille : nuits en mer ou sur les lacs, nuits en voilure sur les routes, nuits au balcon sous le rayonnement lunaire, étaient ses plaisirs ; et, dans ces nuits, un homme l’aimait et elle aimait l’amour de cet homme, non pas lui. Il n’était pas souvent le même ; et ce changement, qui scandalisait, avait pour cause unique la vertu matérielle de l’étrange femme. Où avait-elle appris que la possession précipite banalement la féerie passionnée ? Sans souci du péché, comment craignait-elle si fort sa consommation ? Cette restriction fit avorter beaucoup d’intrigues qui eussent pu durer dans la formule ordinaire. Isabella fut donc quittée plutôt qu’elle ne se montra inconstante elle-même. Toutefois, elle ne souffrit pas de ces défections : à peine le dépit amenait une retraite que le désir suppliait sous d’autres traits ; et toujours elle eut, devant soi, des yeux attendris et avides ; et la cantilène du désir ne cessa pas son délicieux murmure. Une rencontre qui marqua fut celle de Messer Lionardo, amenée au hasard d’une croisière sur l’Adriatique. C’était, comme la princesse elle-même, un être d’autrefois malheureux dans la société actuelle, isolé et fier, et surtout dévoré par une tendance encyclopédique qui l’empêchait de fixer son effort et de devenir puissant en quelque activité. Il aima Isabella profondément, il la séduisit même par l’amplitude de son intelligence. Il ne put vaincre cette passion de l’amour pour l’amour, qui possédait la princesse. Il partit, mais il emporta avec lui la paix radieuse de l’autre fois. Ses commentaires subtils embarrassèrent l’esprit de la jeune femme. Jusque-là, sans réflexion, elle avait doucement vibré, se croyant une personne idéale. Lionardo, en plaidant sa cause, gagna celle du péché. Il n’obtint pas l’amoureuse merci, mais il ruina cette idéalité bizarre qui ne suivait qu’à demi le cours de la passion et la maintenait dans une sorte de tempérance. Il fut néfaste ; un soir, Isabella, à qui on attribuait calomnieusement tant de fautes, s’abandonna pour la première fois. Le personnage était jeune, beau, passionné, mais semblable aux amoureux d’antan ; sitôt qu’elle se fut donnée, elle vit, avec effroi, que, désormais, elle se donnerait encore, sans de meilleurs motifs, et elle pleura. Au fond de son cœur, elle s’était juré de garder le don d’elle-même, pour un élu. Elle ne s’estima plus ; sa vie s’attrista, agitée, pleine de complications, de querelles, de jalousie et de drames. Pour rompre ces liaisons qui la lassaient trop vite, elle devint errante ; à la rencontre d’un qu’il lui plaisait, elle pensait aussitôt au jour du paquebot, aux heures du train qui mettrait la distance et l’inconnu de sa résidence entre le caprice d’un moment et ses suites pesantes. Souvent, elle fut suivie, persécutée ; son orgueil saigna ; son corps et son âme se fatiguèrent. Parfois elle crut aimer enfin, d’amour. Elle continua cette pénible existence, n’en concevant pas d’autre, terrassée par l’habitude. A la première ride, elle eut peur et voulut se fixer ; elle choisit mal et fut trompée, animalement, pour un tendron sans autres attraits que ses vingt ans. Ce fut un désastre tel qu’elle abdiqua, dans un mouvement d’âme tragique, et vint au bord du lac, décidée à finir des jours désormais sans clarté, avec sa sœur qu’elle espérait tirer du moustier, avec Lionardo qu’elle appelait, malgré tant d’oubli. Heureuse celle qui a des souvenirs pour les années inactives et lasses de la retraite, et qui sourit en regardant en arrière, lorsque l’avenir noir et fermé ne montre rien, pas même une menace. On revient volontiers aux lieux et aux personnes dans l’espoir de se retrouver soi-même. Le lendemain de son arrivée, Isabella se réveilla tard d’une nuit insomnieuse et s’étonna du grand silence, si apaisant au premier matin d’un séjour rural. Giovanna, en venant l’embrasser, dit simplement : « Diva, quelqu’un vous attend dans la galerie, qui a refusé de se nommer. » il ne ressemble à aucun des cavaliers qui vinrent avec vous. Ce n’est pas un homme jeune, ni riche. » Isabella déjeuna, prit son bain, se coiffa sans songer au visiteur. « Diva, » fit l’enfant, « celui qui est en bas vous attend, depuis bien longtemps ! » Elle descendit lentement, sans curiosité, tenant à la main la lettre écrite pendant la nuit. La porte de la galerie était restée ouverte ; on apercevait du vestibule un homme au noble visage, à la vêture banale qui méditait, la tête dans sa main, dédaigneux et absent. Lui se leva et ils se regardèrent avec une critique intense. Elle marcha vers lui, les deux mains tendues, et la lettre tomba. c’est du miracle ou de la magie ? Dites-moi, comment êtes-vous ici ? » « Hier, à l’aube, j’ai passé devant la villa : le batelier me dit votre absence, la mort des vieux serviteurs qui me connaissaient et le nom de votre notaire à Monza. Je voulais l’interroger, il était absent, je ne le vis qu’au soir ; il revenait de préparer le palais à vous recevoir. Ce matin, j’ai pris une calessine et me voilà. » « Oui, si les vaincus sont libres. » « Que vous venez à propos ! Au moment où je vous souhaitais désespérément. « C’est un des bonheurs de ma vie, cette minute ! Le désir qui se réalise aussitôt formé, sans les fatigues de l’attente, quelle rare allégresse ! » A la chaleur sincère de cet accueil, Lionardo opposait une contenance fermée. « Vous n’avez point de joie à me revoir ? à retrouver ces murs témoins de vos brillants discours ? » « Je n’ai plus de joie. » « Vous en aurez à la villa Visconti, digne retraite d’un noble esprit. » « Merci, princesse, et qu’Eros vous rende cet accueil en amour, en plaisir ! » « Ce n’est pas un mérite, ami ; je suis trop passionnée pour obéir à un sentiment abstrait. Vous êtes revenu dans ma pensée, plus admirable qu’autrefois même et je vous ai fait place dans ma vie - au titre le plus honorable qui soit. » Un sarcasme passa sur le visage de Lionardo, si vif qu’elle s’écria : « Vous oubliez donc tout maintenant ? » « Je n’oublie rien ; incapable de résoudre ma vie par le travail de mon esprit, doutant de mon savoir... » « Vous, une intelligence si prestigieuse, vous qui... » « Science sans puissance ! » « Ne m’ôtez pas la joie de votre présence par des aigreurs. » « Je viens m’offrir en ami, moi qui jadis ai prétendu à votre amour... » « Lisez, lisez cette lettre et vous verrez votre injustice. » Elle alla vers la fenêtre et feignit de regarder au dehors, tandis que des larmes obscurcissaient ses yeux. L’homme qui lui parlait ainsi s’était traîné à ses pieds, fou d’amour et maintenant il était à peine bienséant. Imperturbable, Lionardo, après avoir lu, déclara : « Vous avez pensé à moi dans la détresse morale ; j’ai pensé à vous dans la détresse spirituelle. Nous échangerons donc mon intelligence et mon verbiage contre... » mon amitié est vraie ! » « L’amitié n’existe pas de nos jours et dans nos races, Madame. Il y a des intimités, des solidarités, des parallélismes de carrière, des simultanéités de plaisir ; il y a des commerces de vanités, et des complicités infiniment variées qui tiennent la place de l’amitié. Le cœur humain ne sait pas donner ; il échange. » « Parce qu’on a méconnu un mérite, le monde serait pourri et l’espèce humaine odieuse ! Non, Lionardo, une mésaventure individuelle ne change rien au cours des choses et vous ne raisonnez plus, vous ragez. » « Le raisonnement est un noble exercice qui fait grand honneur à ceux qui le pratiquent ; car il suppose des loisirs et les loisirs impliquent de l’aisance. Un jeune homme peut être misérable et raisonner. Un vieux gueux sait trop l’inutilité scandaleuse de la science, lorsqu’elle ne s’applique pas à l’industrie. » « La vie fut injuste pour vous, je le sais. » « La vie me devait une retraite : voilà tout. » Je ferai mieux que la vie ! » « Si je vous prends au mot, dans six mois vous maudirez les profusions jetées dans mon creuset. » On meurt de la même faute qui marqua l’enfance. « A quoi croyez-vous donc ? » « A l’inutilité de l’effort. » s’écria-t-elle, « votre esprit s’obscurcit, comme mon visage se fane : et vous m’apportez un surcroît de douleur, vous dont j’attendais la consolation. Car je suis plus à plaindre que vous. » « On est toujours plus à plaindre qu’autrui. » Cette amitié, qui devait lui adoucir la perte de l’amour, se métamorphosait en humeur insupportable. Elle ne reconnaissait plus le penseur hautain à ces expressions rancunières et chagrines. L’intelligence, comme la beauté, passait donc, et, sous les heurts de la vie, s’effaçait, comme une médaille se fruste. Ils se regardaient curieux et attristés, sans parole, estimant mutuellement leur déclin, leur déchéance commune. Isabella était belle encore en sa robe flottante de soie blanche. Sa haute taille et son embonpoint lui donnaient un caractère de reine tragique, plus noble qu’aimable. Elle manifestait davantage la majesté que la grâce. Cette grandeur d’allure expliquait qu’elle ait pu tenir en respect tant de vives passions, pendant la première phase de sa vie. Ses cheveux noirs jusqu’au bleu, ses sourcils épais sur le front un peu court, soulignaient le bistre d’un teint profond et qui ne s’éclairait qu’à la lumière. Son visage au nez fort et droit, aux lèvres saillantes et rouges d’un sang riche, s’éclairait de grands yeux sombres, impérieux et fixes. Le cou vigoureux s’arrondissait au-dessus de grasses épaules et les seins abondants et fermes s’avançaient avec un accent de prestance animale. Trop puissant, le bras, lent en son geste et comme lourd à soulever, se terminait en main magnifique et pure. La taille contredisait à l’actuelle élégance, mais les lignes descendaient avec une noble ampleur développant des courbes harmonieuses jusqu’à un pied de race. A vingt ans, la sveltesse devait idéaliser un tel corps, le rendre admirable et vraiment significatif d’une nature aimante. La chair, en épaississant les galbes, avait brutalisé l’aspect et calomniait l’âme. Ce changement s’était opéré depuis que le philosophe et la grande dame s’étaient quittés. Messer Lionardo avait vieilli, de l’expression autant que du cheveu : son séjour à Baltimore, loin des monuments de sa race, parmi des mœurs sans tradition, l’avait assombri. Sa barbe plus longue, luisante de fils d’argent, ne cachait pas une crispation navrée de la bouche et les yeux clairs lançaient un regard dur et inquiet. Lui aussi possédait la pose décorative et le geste intense. A mesure qu’ils s’analysaient, une ressemblance de destin s’accusa si vive que tout à coup Isabella se dressa, vint à lui. « Ce n’est pas possible que vous cessiez d’être vous-même et que vous ne me reconnaissiez plus ! » Tout était tristesse dans l’accent, sans mélange d’orgueil offensé. Il changea de maintien ; son œil s’adoucit. « Pardonnez-moi ce moment de déplaisir, je voulais voir ce qu’il restait de cette vanité qui fut votre crime et que vous expiez aujourd’hui. Je suis le même que vous avez connu et dédaigné ; plus triste, en proie à la vie précaire, mais fidèle aux devoirs qui naissent de la caste et de l’identité des aspirations. » Maintenant la princesse fronçait son épais sourcil, mortifiée qu’on eût tenté une épreuve sur sa sincérité ; mais son ennui ne se vengea pas en dures paroles ; elle soupira, ne comprenant plus son interlocuteur. D’un accord tacite, ils sortirent et, descendant les marches de marbre, ils se prirent la main, fraternels et graves. Puis, le long des cyprès, très lentement, ils marchèrent à leur ombre. « Voilà notre préau », dit-elle, « ne sommes nous pas des condamnés et des cénobites, en même temps ? » Avant que j’apprenne vos aventures, laissez moi prophétiser, Isabella : il ne sera pas longtemps avant que vous quittiez ce palais pour recommencer une vie identique à celle écoulée : et je resterai seul ici. » « Ma sœur va venir. » « Elle repartira pour un autre moustier. » « Il restera cette enfant ! » dit la princesse en apercevant Giovanna, qu’elle appela. « Viens, petite, et considère ce cavalier ; c’est le plus noble esprit que j’ai rencontré, et désormais il vivra avec nous. » La fillette leva ses yeux purs sur le philosophe. « Si la pensée a quelque pouvoir, Bambina, je serai ton bon génie : car la douceur de ton âme se voit à travers ta peau de fleur. » Messer Lionardo ne répondit que d’un geste caressant ; et la lente promenade continua à l’ombre des grands cyprès. Sans nous aimer, on peut nous être très doux, en augmentant notre amour pour nous-même. La confidence est une joie profonde lorsque la sincérité peut tout dire à la complicité. Quel plaisir de se raconter, si on intéresse : de revivre les souvenirs, d’évoquer les espoirs, et, par mille soins d’attention, de se prodiguer son amour à soi-même, devant autrui. C’est grand’pitié que nous nous aimions, vils et fantasques comme nous sommes : mais, sans cet amour, nous n’accepterions pas la vie et cette acceptation est le premier point que la religion et la philosophie veulent obtenir : il établit les autres. Un amour même passé représente encore du plaisir, si une âme complaisante consent à en être la spectatrice : le malheur aussi prend un âcre intérêt, par la narration qu’on en fait et les hélas qu’on obtient. Isabella vécut des heures vraiment béates à égrener, l’une mêlée à l’autre, ses aventures, sans crainte d’ennuyer, développant à son gré la circonstance, accumulant le détail. Attentif auditeur de ce bizarre roman parlé, il ne l’interrompait que des réflexions brèves d’une psychologie sans morale. Une régularité s’établit d’elle-même : Messer Lionardo descendait assez tôt sur les terrasses et y trouvait Giovanna ; il écoutait le bavardage de la fillette avec le même sérieux que la dramatique confession d’Isabella. Des rêves de vierge ou des souvenirs passionnels étaient, pour lui, choses de même valeur. Puis, l’enfant lui servait son déjeuner ; et le précepteur paraissait, obséquieux, inquiet de cette présence d’un homme savant et dont il redoutait la rivalité, pour sa gratification. Chaque jour, le penseur, désarmé par l’attitude du prêtre pauvre, résistait à l’envie de le brocarder. Un peu avant midi, la princesse venait le long des cyprès raconter ses rêves et ajouter un trait aux récits antérieurs. Le repas traînait : Isabella allait faire la sieste et le savant remuait les livres épars et poussiéreux qui jonchaient le sol d’une pièce ; en ayant trouvé quelqu’un d’intéressant, il descendait au lac, s’étendait dans une des vieilles barques et, vers le soir, Isabella le rejoignait ; l’incessante dissertation sur l’amour recommençait jusqu’à l’arrivée essoufflée de Giovanna annonçant le dîner. On gardait le pauvre desservant, quoiqu’il eût un long chemin à faire ensuite, pour le plaisir de le voir manger et boire, et aussi parce qu’il déchiffrait assez bien. Lionardo se plaisait à entendre, plusieurs fois de suite, des préludes de Bach ou des sonates de Beethoven, pour des éludes complexes qu’il ne formulait pas. Le curé parti, Giovanna présentait son front au baiser du soir, et le dialogue reprenait ou plutôt le monologue d’isabella. A cette heure-là, elle parlait plus lentement, avec des silences rêveurs, et Lionardo ne phrasait presque rien, jetant des exclamations, pour tout répons. La soirée avançant, la confidence de la princesse se raréfiait, espacée, paresseuse ; l’attention de Lionardo devenait vague et se dissipait, jusqu’à un « allons » qui le faisait lever pour le baise-main. Cet excellent régime porta des fruits immédiats. Isabella se coucha plus tôt, continua à se lever tard et prolongea sa sieste. Lionardo se complut aux lectures reposantes que le hasard lui offrait, les stances de Politien, les facéties du Poggio, et même des livres amis, ceux de Campanella et de Cardan. Les lettres adressées à Isabella passaient à la censure du philosophe qui ne mentionnait pas les épîtres amoureuses. La paix entière, sans préoccupation, contient une torpeur délicieuse et, succédant à de fortes agitations, elle ressemble à une volupté. Ce qui importe le plus à la nature humaine, c’est que le changement satisfasse sa mobilité. Entremêler les sensations vaut mieux que les percevoir fortes et prolongées. Lionardo ne croyait pas aux serments répétés que faisait la princesse de garder la retraite et de mener toujours la conduite présente. Lui-même, à l’arrivée de ses livres et de ses instruments scientifiques, ne pensa pas que bientôt il reprendrait ses recherches ; il voulait tenir son esprit en jachère le plus longtemps possible, et il n’ouvrit pas les caisses. Parfois, il allait les voir, les tapant du pied et de la main avec un sentiment complexe de crainte et de tendresse, car c’étaient les doubles de la fatalité, ces grimoires qui l’avaient dissuadé d’un effort pratique. Isabella l’avait à peine interrogé et, par bienséance, se contentant de vagues réponses, sur ses aventures et la façon dont il avait quitté l’adepte américain. L’égoïsme ingénu n’étonnait pas cet homme réfléchi. Mais il eut une surprise d’où il n’en prévoyait point ; Giovanna posa les questions que la princesse eût dû faire, pleine d’un touchant intérêt. Il éprouva une impression charmante à être l’objet d’attentions répétées, de câlineries imprévues ; il les devait à la puberté évoluant dans la solitude ; et cependant il en jouissait, à l’insu de la princesse. Absorbée par son examen de conscience, elle le continuait avec une sorte de passion maniaque, cherchant à se prouver son idéalité, malgré les faits. Un nouvel élément d’intérêt entra au palais Visconti, sous forme d’entrefilet de journal : le couvent de Montillano était désaffecté par décret, et les religieuses Camaldules allaient se disperser dans les autres maisons de l’ordre. Le cardinal Pallavicini, fidèle à sa promesse, envoya à la princesse une permission pontificale qui, du chef de santé compromise, autorisait sœur Rosa Bianca à un séjour illimité dans sa famille. Il y avait douze ans que les sœurs ne s’étaient vues ; Isabella ignorait si elle allait au-devant d’un vœu secret ou d’un implacable refus. Elle avait besoin de sa sœur, et elle ne voyait en elle que la confidente étonnée, attentive, curieuse devant qui elle déroulerait le long récit de ses amours. Lionardo la poussait à l’exécution de ce dessein, par curiosité de psychologue. Les profondes années de silence, de prière, peut-être d’extase, devaient créer une mentalité spéciale qui n’a pour témoins que des prêtres ; il espérait étudier à loisir divers problèmes de l’ascèse mystique. Isabella avait licencié sa maison de Milan, afin qu’aucun visage ne lui rappelât le passé ; et ce fut le curé qui procura des serviteurs. Une savait comment se rendre agréable et redoutait Lionardo au point de l’agacer. « Mon brave père », disait celui-ci, pourquoi me regarder avec cette crainte ? » « Il faut craindre les grands et leur fantaisie : or, vous êtes comme un évêque, un cardinal, par rapport à moi ; sur un mot de vous, la princesse, que Dieu garde, se priverait de mes services auprès de la signorina. » « Mais pourquoi dirais-je ce mot ? » « Pourquoi casse-t-on une branche d’arbre, en passant ? Sans ma tenue humble et craintive, n’auriez-vous pas déjà fait rire à mes dépens ? Votre intelligence me juge médiocre, falot, et souvent le sarcasme vous monte aux lèvres ; mon expression craintive l’arrête. J’ai donc lieu de craindre et de le manifester. » Lionardo admira la justesse de cette réflexion ; il tendit la main au prêtre. « Oui, désarmer par l’affectation de la faiblesse quand on ne peut lutter, c’est une bonne politique. Il faut faire peur ou pitié, en ce monde. » « Ou charmer », fit l’ecclésiastique. Elle m’interroge sur vous, elle rêve de vous. C’est une belle petite âme, très pure, et qui, sans y prendre garde, se donne. » fit Lionardo, « je suis le seul commensal de la villa et son imagination s’exerce instinctivement ; ce qu’elle me dédie, elle le dédierait à tout autre ; mais, mon cher père, vous m’apparaissez observateur, réfléchi. » « Je sais ce que le séminaire et la misère enseignent : le latin et la prudence. » « Vous allez avoir de nouveaux soins... Sœur Rosa Bianca sera votre pénitente. » « Messer, il n’y a ici qu’un confesseur pour des Visconti, et c’est vous !... » « Je ne puis être qu’un directeur : je puis conseiller, non absoudre. » A ce moment, la princesse parut sous le portique, en costume de voyage ; elle allait à Montillano, impatiente de revoir sa sœur et de la ramener. « Dites à la Camaldule qu’elle trouvera ici un casuiste pour ses scrupules », lança Lionardo avec une sorte de gaieté. Plus un être diffère de nous, plus il nous intéresse, si la différence n’est pas spirituelle. Toute blanche, de la robe au manteau et du camail à la coiffe, Rosa-Bianca, d’aussi haute taille que sa sœur, paraissait plus grande encore, par sa sveltesse. Son visage au teint mat, à la belle bouche, s’éclairait de grands yeux tranquilles et d’expression rêveuse. Le calme intérieur émanait de la Camaldule, comme un tiède rayonnement. Lionardo fut ébloui par cette figure élancée et sereine ; il la contempla si attentivement qu’il oublia de s’incliner. « Comme elle est jeune encore : la vertu conserve vraiment ; N’est-ce pas une dérision que ce soit elle qui garde sa beauté, dont elle n’a que faire..., » disait la princesse. La religieuse posa son regard sérieux sur Isabella. « Diras-tu que les belles fleurs ne doivent pas orner les autels ; et faut-il offrir à Jésus ce que les hommes ne veulent pas ? » « Tu pourras causer théologie avec Lionardo : il vaut tous les directeurs. » Rosa-Bianca tourna ses yeux graves vers le philosophe et dit, de son parler lent et précis : « Le cloître n’est pas un lieu de doctrine, mais de pratique ; et le scrupule, celte maladie, ne fait heureusement pas corps avec l’habit. » « Cela vous fait un grand changement d’avoir été si subitement arrachée à la contemplation ? » « Ce que le monde appelle fatalisme, nous l’appelons Providence. Si j’avais désiré sortir du couvent, j’aurais pu croire à une insufflation diabolique... » Lionardo souriait toujours, quand on parlait du diable. « Vous ne croyez pas au démon et vous êtes clans l’erreur. Je vous donnerai des preuves de son immixtion dans le cours des choses humaines... Je n’ai donc pas désiré interrompre ma clôture : j’ai fait jurer à Isabella que je ne trouverais à la villa d’autre compagnie qu’un homme de science et une enfant. » « Ma sœur », dit Lionardo, vous oubliez un des motifs de votre présence ici, la curiosité de comparer la retraite religieuse à une laïque. » « Quelque parti que l’on prenne, s’il est tranché, on se demande parfois quel eût été le meilleur ? Je rentrerai avec une confirmation décisive dans la vie monacale ; je le crois, du moins. Ma sœur représente l’expérience des passions, et vous, Messer Lionardo, vous incarnez la science des livres. Avec ces deux clartés, je me ferai une certitude. Mais, je redoute un peu l’incrédulité, comme... une vulgarité : les incroyants m’inspirent de la répulsion comme s’ils étaient mal doués et difformes en leur intérieur... Or, vous ne croyez pas au diable ?... » « Je crois à Notre Seigneur Jésus-Christ. » Rosa-Bianca baissa les paupières avec satisfaction. A ce moment, Isabella pensa à quelque aménagement nécessaire et rentra au palais. Le métaphysicien et la nonne restèrent seuls, et marchèrent côte à côte, sans rien proférer ; le silence dura jusqu’au bout de la terrasse. Là, ils tournèrent et, dans ce mouvement, le bras de l’homme toucha celui de la vierge qui frissonna, tandis qu’une véritable grimace de déplaisir, étonnante sur ce beau visage, le parcourait nerveusement. Lionardo ne s’y trompa point : ce contact fortuit n’avait point éveillé de trouble, mais une répulsion instinctive. « Je vous demande pardon. » « C’est moi qu’il faut excuser », dit-elle, et vous le ferez avec bénignité, car une recluse a droit à des indulgences. J’ai éprouvé toute enfant un phénomène d’éloignement si vif pour l’homme que l’effleurement d’une main de prêtre me dépite ; et c’est peut-être la seule chose au monde contre laquelle je n’ai jamais pu réagir. L’attouchement féminin, sans me contracter aussi vivement, me déplaît. Vous savez que, parmi les pénitences usuelles, il en est une qui consiste à baiser les pieds des sœurs au réfectoire. J’avais une peur également profonde de poser ma bouche sur leur chair ou de sentir des lèvres sur la mienne. Cet éloignement pour tout contact a grandement agi pour me convaincre de ma vocation, et si je peux vous demander un vrai service, à vous qui avez ici de l’autorité, ce sera de m’éviter, s’il vient quelqu’un en visite, d’être frôlée ou d’avoir à tendre la main. « Un attouchement est banal ou criminel et je fuis l’un et l’autre. » « Je vous promets, ma sœur, de veiller à sauver cette délicatesse surprenante. Elle ne vient pas du mysticisme, mais d’un sentiment individuel... Vous ne devez pas aimer la pénitence corporelle... » La fin de la vie religieuse est de vivre de l’âme. En me frappant, je crée une sensation contradictoire à la prière..., mais on doit suivre la règle parce qu’elle est la règle et qu’elle donne la paix. » « Dites-moi, ma sœur, s’il n’entre pas de l’indifférence dans votre sérénité ? » « Comment l’âme se modèle sur l’idéal monastique ? Par une lente succession de petits faits. La paix résulte de la passivité. La religieuse, en se levant, n’a rien à résoudre ; son initiative ne se pose aucun problème. Elle a déposé pour toujours le fardeau de la volonté et doit seulement se laisser conduire. « Les natures inquiètes ne bénéficient pas de cet effet et vous avez dû voir des sœurs en proie aux tentations. » « Au diable même, vous dis-je ! » « Il faudra que nous traitions cette question là, avec amplitude. » « Je vous raconterai ce que j’ai vu, et vous serez convaincu. J’avais peur de vous, Messer Lionardo : ma sœur vous présentait comme un sorcier, et loin d’éprouver de l’éloignement, je me félicite de votre présence. » « Et moi, ma sœur, je suis ému de votre rayonnement, troublé de votre sérénité et si intéressé par votre âme nette comme celle d’un enfant ! » « Oui, je suis très puérile, très simple, très enfant de chœur. » Elle sortit sa main de ses manches pour chasser un insecte. Cette main était merveilleuse de forme : devant le regard de Lionardo, elle la voila. « La jolie, jolie fillette ! » « Quelle charmante novice ! » « Elle n’est pas pour le cloître. » « Giovanna, ne t’étonne pas, si cette nonne ne t’embrasse, ni ne te caresse : c’est un vœu, mais elle t’aimera. » Arrêtée dans son mouvement, un peu confuse, l’enfant passa du côté opposé et prit le bras de Lionardo, avec un mouvement de possession câline. C’était la fin du jour : des hirondelles passaient en jetant leur cri strident, les arbres se découpaient en sombre sur un fond rouge et une brise douce soufflait, rafraîchie par le lac et chargée de senteurs. « Comme tout prie dans l’immense nature : quelle oraison fervente, ce crépuscule où la couleur et la ligne font silence et s’éteignent », s’écria Lionardo. Les lèvres de la religieuse remuèrent doucement ; elle glissa à genoux et pria, belle et douce, sous le regard ému du penseur. Puis, comme si elle ne voulait pas évaporer en discours une impression vive et neuve, elle se releva et marcha vers la villa. Sa forme blanche s’éleva de marche en marche, vraiment idéale. Lionardo avait oublié Giovanna et laissait passer sur son visage une admiration telle que l’enfant, d’un son de voix plaintif, murmura : comme vous l’aimez déjà ! » Ce reproche le fit tressaillir, il regarda la vierge avec une lucidité soudaine, il se sentit aimé : ce très jeune cœur se révélait à la première souffrance. « Sœur Rosa-Bianca appartient à Dieu », dit il, plutôt à lui-même qu’à l’enfant. L’homme mûr et la jeune fille, car son sexe venait de parler, se dirigèrent vers le portique où Isabella appelait, pour le repas, d’un mouvement du mouchoir. Des voies très diverses mènent à la déception. La journée avait été chaude, et, le repas terminé, on s’était installé sur la terrasse. Chacun prit bientôt une posture, révélatrice de son caractère. Isabella, étendue dans une chaise longue, encadrait sa tête de ses deux bras nus, avec une mollesse amoureuse ; Rosa-Bianca, sans manteau, sans bandeau, les cheveux nus, pour la première fois depuis douze années, se tenait très droite sur une chaise de fer, les mains jointes. Lionardo, accoudé à la table, regardait devant lui, vers le lac, d’une façon absente, et Giovanna, gamine comme un page, grimpée sur un socle veuf de statue, balançait ses petits pieds en heurtant le marbre des talons. Un silence musical planait ; ces âmes se pénétraient au point de se plaire ensemble et cependant elles s’ignoraient assez pour que l’inquiétude ne surgît pas. Le penseur parla, comme à lui-même. « Est-il raisonnable de croire que je reviens exactement de Baltimore le jour où la princesse Isabella entre ici pour s’y cloîtrer ; que Giovanna fut adoptée par hasard et sans un dessein providentiel ; et enfin que Rosa-Bianca soit sortie du couvent, par pure coïncidence avec le premier et seul moment où sa sœur pouvait l’accueillir, dans la retraite ? « Si le hasard seul nous rassemble, il faut le nommer d’un nom nouveau. Ce confluent de quatre destinées ne peut être fortuit ; il conclut le passé, il inaugure l’avenir. La Providence ou la fatalité nous a réunis à ce carrefour de la vie... » De sa voix lente, la nonne, les yeux ouverts sur la nuit claire, formula : « La vie change nos heurs et les circonstances : nous ne changeons pas. Expansifs aux moments favorables, autrement contraints, nous restons fidèles à nous-mêmes. » « Je rêve donc de mes anciens errements ? » « Il y a moins de deux mois, cet instant m’eût paru vide et perdu, sans un homme à mes pieds. Toi, il y a quarante heures, tu te couchais dans la cellule, en baisant ton scapulaire ! Pour moi, du dépit ; pour toi, mon besoin égoïste de retrouver une sœur. En nous, s’est élevé un élément de réaction contre le passé, nous sommes ensemble pour nous dépayser ! » « La volonté », dit le penseur, réalise une idée ou un sentiment. Or, je suis revenu ici, sans savoir si j’y trouverais Isabella, et votre sœur a accepté le séjour à la villa sans réflexion, par instinct. « La loi d’attraction nous réunit : nous ne nous sommes pas souhaités et cherchés ? Isabella a été trahie par son amant ; j’étais las de mon exil au pays du dollar. « Ce doit être infiniment pénible de rechercher la cause des événements ! On y épuise la force qui s’emploierait mieux à les supporter. « Si saint Romuald n’avait tant voulu prêcher aux Hongrois, vers l’an mil, il n’y aurait point de Camaldules. Chacun, ma sœur, ne vante que son penchant ; nos jugements sont des éloges que nous nous adressons. » « Romuald fonda son ordre pour obéir à une vision, il vit en rêve une échelle qui partait de son propre pied et se dressait jusqu’au ciel ; une foule de moines blancs montaient ainsi à la béatitude ; et le comte à qui appartenait le camp de la vision, le comte Maldule, lorsque le saint lui raconta ce prodige et lui demanda cette terre pour y fonder un monastère, avoua avoir eu le même songe ! » « Avez-vous eu une incitation surnaturelle pour renoncer au monde ? » La religieuse se recueillit : sous le rayonnement de la lune, ses blancs vêtements se hiératisaient d’une signification imprévue. « Le surnaturel, Lionardo, n’est pas, comme vous pensez, une passion qui a son objet dans le ciel, un spasme qui monte ou un phénomène qui étonne ! Le surnaturel est une tenue musicale de l’âme qui la maintient soulevée au-dessus du réel. Dormir, c’est presque mourir ; mais rêver, c’est s’égaler à la réalité future. Or, tout nous dit que l’au-delà ouvre la vraie voie à nos désirs : la porte par où on sort de la contingence, la porte sublime est la porte du cloître, pourvu que l’on s’enferme en soi-même, par l’aspiration autant que par le vouloir. Laissant ainsi, derrière soi, les soins où se consume l’activité, le péché qui corrode l’âme et englue ses ailes, on s’achemine vers la lumière et ne trouverait-on que la paix... » dernier souhait de la religion à l’homme disparaissant. « L’essaim des passions, la phalange des vices, les sensations insatiables et les imaginations chimériques ne sont que des pis-aller, pour compenser l’absence de la paix. Elle est donc surnaturelle ; je l’accepte même pour définition du surnaturel. Mais laisse-t-on, au seuil du monastère, les petitesses humaines ? Sous le lin de la Camaldule, n’êtes-vous pas toujours la princesse Visconti qui apporta une dot énorme, qui eût été abbesse si elle eût voulu, qui peut influer en cour de Rome et dont l’appel ferait agir plusieurs membres du Sacré-Collège ? Ce qui vous a déplu dans la règle, on vous l’a évité. A-t-on jamais fait, au chapitre, des proclamations contre vous ? » « Oui, quelques-unes des immunités que j’avais dans le monde m’ont été conservées ; mais j’ai refusé d’être prieure, et d’exercer aucune autorité. » Isabella caressait lentement ses bras nus. « Enfin, l’âme s’endort dans la contemplation, au lieu de s’éveiller et d’ouvrir de larges ailes. Ce que tu dis, ma noble sœur, se résout à un éloignement de la vie ; cela ne rapproche pas de Dieu. Tu as fui le monde, les hommes et l’amour humain, as-tu vu les anges, as-tu brûlé d’amour divin ? » « On se figure la religieuse d’après les grandes mystiques qui ont écrit. Autant définir l’âme de l’artiste d’après celle du Sanzio ! » « La plus grande erreur de la théologie pratique est dans la hiérarchie des états. Un moine ne s’élève pas au-dessus d’un laïc par son froc ; un bon notaire vaut mieux qu’un faux artiste. Même l’indignité du moine offre plus de scandale. Le salut ne tient pas à la voie où l’on marche, mais à la façon dont on y marche. Croyez-vous avoir beaucoup de mérites, Sœur Rosa-Bianca, beaucoup plus qu’Isabella ? » « Je n’ai point de mérite, puisque j’ai fait ma volonté ; nul n’a pesé sur mon choix : j’ai préféré le cloître par horreur du monde. Je m’estime plus haute que toi, Isabella, par une impression toute nerveuse ; je suis la femme que nul n’a vue, ni touchée : tu es celle qui a passé d’homme en homme, et par instants il semble que, sur tes bras, sur tes lèvres, il revient des baisers, des baisers de chair stupide ! » « Que la Giovanna dise le bonsoir ! » Et quand la petite s’éloigna à regret, juvénile silhouette, Isabella dit, d’une voix qui se passionnait : « Tu n’as pas marché et tu vantes tes pieds blancs et nets, sans poussière ; tu n’as pas parlé et tu loues ton discours ; tu as mis entre la réalité et toi des murs, des grilles, des obstacles de tout genre, tu t’es mise en cage et tu cries bien haut : Oh ! moi, je n’ai pas touché au fruit défendu ! » « Écoute, chère sœur, tu es triste, agitée, déçue, je suis calme et sans regret. » Isabella s’enfiévrait aux ressouvenirs de sa vie. « Est-ce ma faute, si je n’ai pas rencontré l’être que j’aurais pu aimer uniquement ? » « Tu connais Messer Lionardo depuis longtemps ! » Isabella cessa un instant de penser a elle-même, frappée de ce que contenait cette simple phrase. Elle obéit au désir bienveillant de ne pas blesser sa sœur. Pourquoi l’avertir du sentiment qui se levait, indécis et vague, mais trop tendre pour une nonne ? Ce fut le philosophe qui phrasa. « L’amour, ma sœur, l’amour sans épithète se compose d’abord d’une attraction nerveuse aussi précise que l’électrique en ses effets et plus mystérieuse en ses causes ! » « Giovanna est attirée vers vous, cela est visible. Je l’observais ce soir ; elle ne détournait pas les yeux de votre visage et n’écoutait que vos paroles », remarqua la nonne. « Au début de la vie, l’attraction n’élit personne : une fluidité opposée agit. Si un jeune homme fréquentait la villa, il l’emporterait sur moi. » « Je ne le crois pas. Cette petite considère que vous différez des autres hommes. » Quel est donc ce misérable attrait qui l’emporte sur l’âme, cet attrait d’extériorité, de fraîcheur ? « Moi qui n’ai pas vécu, je sens combien je valais moins, quand j’étais jeune et fraîche. » « Tu valais moins, mais tu pouvais donner davantage. La noblesse d’un cœur paraît aux événements, quand il y a des événements ; tandis que l’éclat de la chair saute aux yeux et les éblouit, saute aux lèvres et les sèche. Il faut de l’effort pour juger l’âme, l’estimer : la beauté s’impose. » « Pourquoi ne vous êtes-vous pas aimés ? » demanda la religieuse en enveloppant, d’un même regard, Lionardo et la princesse. Il ne suffit pas que les êtres se conviennent, il faut qu’ils se rencontrent à un moment de tendance identique. J’ai aimé Isabella lorsqu’elle ne pouvait se fixer ; elle tendait vers un idéal que je ne réalisais pas... » Il se lut et les deux femmes restèrent à écouter leur pensée. Une brise très douce venait du lac et passait sur eux comme une vague ; la lune précipitait une clarté vive de théâtre sur le groupe. Lionardo regardait, tour à tour, la femme qu’il avait aimée et la nonne qu’il ne voulait pas aimer. Celle-ci, immobile en ses plis de lin, le visage fermé, souriait à peine, et Isabella, toujours étendue, regardait de son noir regard et sa sœur et son ami, sans que sa lèvre s’ouvrît pour une parole. Les contradictions sentimentales se formulaient dans ce silence, elle bel unisson déjà se rompait. Enfin, Rosa-Bianca se leva et souhaita le bonsoir. Lionardo la suivit des yeux aussi longtemps qu’il put et quand il ramena son regard sur Isabella, elle était debout à côté de lui, prête à dire quelque chose de grave. « Allons vers le lac, voulez-vous ? » Elle prit son bras et après quelques pas : « Ma sœur vous aime ! Elle vous distingue des autres hommes et, à condition que vous ne lui demandiez rien, elle vous honorera de quelque rêverie : vous serez son seul péché, immatériel et imaginatif ; dans l’avenir elle n’aura que votre souvenir parmi ses oraisons. Vous, Lionardo, vous éprouvez des impressions profondes et qui m’alarment. » « Ma chère princesse, je ressens délicieusement le charme de votre sœur. Son tranquille visage, ses blancs habits, son éloignement pour tout contact me séduisent ; mais je ne désire que sa vue et la paix qu’elle rayonne. » « On commence par l’admiration, puis on se passionne ! » fit-elle, sentencieuse, et gardant sa vraie pensée, comme inopportune. D’après le mal que fait un être, on connaît ce qu’il serait dans le bien ; mais beaucoup sont hors du mal et hors du bien. Messer Lionardo ne se souvenait pas d’avoir été si heureux, même aux périodes d’expériences et de découvertes ; et son bonheur se formait d’impressions délicates et nobles. Il occupait à la fois la pensée d’une religieuse et celle d’une vierge. Isabella, influencée à son insu par ces deux courants de sentimentalité, le regardait d’une toute autre façon qu’à l’arrivée. Pour ces trois femmes si différentes, il était l’homme unique. Giovanna levait sur lui le plus pur regard de l’innocence véritable ; Rosa-Bianca se sentait admirée et s’épanouissait dans un amour inexplicable qui excluait même les paroles, un amour tellement intérieur qu’il se serait évanoui, si on l’avait exprimé. Isabella l’aimait aussi, parce qu’elle le sentait aimé et que l’amour, invinciblement, l’attirait. Toutefois, aucun n’eut convenu de son état d’âme devant les autres, et, d’un accord tacite, la dissimulation enveloppa ce groupe, comme une atmosphère nouvelle. La situation respective des personnages n’admettait pas de franchise : Isabella pouvait-elle avouer qu’elle jalousait sa sur et souffrait d’être supplantée dans l’attention de Lionardo ; et la religieuse, comment eût-elle formulé cette attraction si contraire à ses vœux ? Seule, Giovanna suivait une pente honnête. Dans ce réseau de fines tendresses et de subtiles envies, le métaphysicien se laissait vivre, sans autre volonté que celle de prolonger ces ambiguïtés délicieuses. Une vierge, une nonne, étaient sacrées pour lui, et il avait dépassé l’heure brûlante des passions où le désir éclate comme une force cosmique. Son sentiment était chaste comme ceux qu’on lui dédiait. Il chérissait plus qu’il n’aimait, fraternel et sans fièvre, se modelant sur la belle sérénité de Platonisme. Le matin, quand Giovanna prenait la leçon du curé et qu’Isabella paressait à sa toilette, la Camaldule venait au jardin, sûre d’y trouver Lionardo ; et ils déambulaient, en laissant entre eux le vide qu’il eût fallu à une autre personne. Il l’interrogeait sur la psychologie monastique, cherchant, dans cette âme placide par volonté, un secret qui n’y était pas, et ne percevant pas un autre secret moins passionnant et plus profond qui s’y cachait. « Vraiment », répétait-il, vous avez pris le voile sans mysticisme, pour fuir les ennuis plutôt que les péchés du monde ? Je ne distingue pas l’ennui de la vilenie, les obligations de la vie sociale des horreurs de l’âme. Ou bien j’aurais lutté contre les préjugés et ils m’eussent accablée ; ou bien je les aurais acceptés et je ne le pouvais pas. La compagnie des femmes est insupportable pour une femme réfléchie, et celle des hommes veut qu’on admette une arrière-pensée de galanterie. On m’a parlé d’amour, ardemment, et il m’a semblé qu’un lépreux me poursuivait, en implorant des caresses. Il y a chez ma sœur, et chez la plupart des femmes, une grâce d’état qui leur fait supporter ce qu’on appelle des hommages, de n’importe quelle part. Moi, je n’ai pas reçu du ciel cette immunité nerveuse. L’amour me répugnait même en discours ; la succession des faits ordinaires m’inquiétait aussi. Subordonner son humeur à l’humeur d’un autre ! quel supplice a-t-on inventé qui égale le mariage ? Quand on a fini de se sacrifier aux exigences maritales, il faut se dévouer aux enfants. celles qui portent allègrement le poids de la vie laïque, épouses et mères, sont les méritantes et les vraies saintes. « Une Visconti ne pouvait vivre comme une obscure petite bourgeoise ; née dans un palais, j’offrais sans cesse, et à combien de gens, un but d’intérêt ou de vanité. Il fallait ou se défendre ou tomber aux compromissions ordinaires. J’ai fui vers la paix et je ne regrette rien. Au tintement de Matines, je me lève, sans souci de savoir ce que je ferai ou ne ferai pas. La règle me prend dans ses bras rigides ; mais elle me porte jusqu’au soir, sans que je doive une seule fois faire un acte positif. Le thème offert à mes pensées est, incomparablement, le plus étendu que l’on connaisse ; je pourrais essayer de concevoir les mystères. Quand vous entrez vers le soir, en automne, dans une église solitaire, vous ne voyez souvent qu’une veilleuse qui luit doucement, auprès de l’autel privilégié. Elle n’éclaire pas, mais elle brille : ce n’est pas de la lumière, ce n’en est que le signe. Je suis, en religion, pareille à la petite lampe, une lueur de foi douce au fond de la chapelle. Les vierges folles, quand elles se convertissent, apportent le feu de la passion dans la pénitence ; la vierge sage, n’ayant rien à expier, se complaît à une piété tranquille. Je vous étonnerais bien, si je vous avouais que je n’ai jamais su que dire au confesseur ; les fautes de négligence ou de distraction ne signifiant rien pour moi. Je suis venue à Jésus, jeune, belle, riche, ayant dans mes mains les dons complets des fées ; j’ai mis cela au pied du crucifix et jamais je ne m’en suis repentie. Non, je ne me souviens pas d’un regret ! Quelquefois, j’ai souhaité des livres que je n’avais pas, du feu à des heures d’hiver, un confesseur plus cultivé. Mais j’ai bien vite compris que ces livres désirés éveilleraient en moi des curiosités contradictoires à mon état ; qu’il vaut mieux avoir froid et ne jamais penser au matériel de la vie ; et qu’un prêtre plus subtil verrait dans mon âme, or je suis d’une pudeur indicible. « Vous le voyez, je ne réponds nullement à l’idéal qu’on se fait de la nonne, puisque sans cesse vous exprimez le même étonnement. » « Cependant, ma sœur », protestait Lionardo, si vous aviez rencontré un être digne de vous... » Quel rapport entre la rencontre et la vie ? « Nous sommes heureux, l’un et l’autre, de nous rencontrer quelques moments, dans le jour. Ces moments sont aimables parce qu’ils n’ont pas de racines dans le passé, ni de frondaisons dans l’avenir. Rien ne nous lie ; nous n’avons de commun que la simultanéité de nos bons plaisirs. Unis, nous serions tous deux les sujets d’une destinée commune et contradictoire à l’un de nous. » Elle passa les mains sur ses cheveux qui repoussaient, lui donnant un caractère éphébique, et elle conclut, les yeux fiers : Il n’y a ici qu’une âme en paix, la mienne, et n’est-ce pas le plus bel éloge du cloître ? » « Y rentrerez-vous avec le même enthousiasme ? » « La vie, berger impérieux, m’y ramènera quand il faudra ; même ici, je n’ai point de volonté ; je laisse agir la Providence. n’en doutez pas, Lionardo, le cours des choses est bien réglé. Nos agitations de poissons dans une nasse ne servent qu’à nous blesser. La liberté ne va pas plus loin que notre pensée : l’action est une erreur, cette action individuelle qui croit surmonter les événements et qui les incarne. Lisez l’Évangile : Jésus condamné comme blasphémateur, Jésus expire sans que personne ait cru à sa divinité, pas même ses disciples ! Je suis l’épouse de ce crucifié, je lui ai donné ma jeunesse, je l’aime enfin. Vous-même ne concevez rien qui lui ressemble et tenez pour blasphémateur qui ne l’adore pas. Quelle logique des faits aux conséquences ; quelle corrélation des actes aux paroles, à leur suite ? Ce moment de la villa, qui est heureux pour quatre personnalités si disparates, cessera son charme, dès l’instant où une volonté s’éveillera. « Notre paix vient de notre abdication, et la vie religieuse est la forme abdicative par excellence. » Elle se tut un instant et reprit, encore souriante : « Je devrais vous écouter et je parle exagérément, moi, la silencieuse du passé et de l’avenir. Je me satisfais, puisque j’en ai l’occasion, sur un point où j’ai été, où je serai privée : et je vous rends grâce de vous prêter à mon excès de discours. » « Sœur Rosa », dit-il avec un ton profond, je ferais bien plus et bien autre, pour vous donner l’ombre d’un plaisir. » « Ne pensez pas à me donner, Lionardo : vous vous tromperiez sur mon désir ; et ma confiance, comme un oiseau effarouché, s’envolerait. Laissez-moi prendre ce qu’il me faut ; cela vous paraît peu et ce peu seul me plaît. Le bonheur d’une femme semble à toute autre comme une injustice qui lui serait faite personnellement. Les deux sœurs éprouvaient surtout de la curiosité, à se contempler. Aucune affection vive ne les liait et cependant elles étaient l’une et l’autre incapables d’oublier ce qu’on se doit entre enfants du même père ; également déçues, l’une de retrouver sa sœur en femme galante fatiguée, l’autre de contempler, à la place d’une fille effacée, pudibonde et complaisante, d’une vraie confidente, une rivale auprès de Lionardo. Depuis que la nonne vivait à la villa, le philosophe ne donnait plus à Isabella qu’une attention distraite et celle-ci souffrait dans ses prétentions et dans son souvenir. Aussi les causeries, entre les deux femmes, se compliquaient elles de réticences et d’allusions ; la religieuse, en ce duel courtois et voilé, l’emportait par son habitude de la réflexion et le calme de ses dires. Dans la chambre de Rosa-Bianca, il y avait, entre autres tableaux, un Titien magnifique où Vénus enlaçait Adonis, en ajustement de chasseur héroïque. Au moment où Isabella parut, la nonne regardait la scène mythologique. « Je changerai ce cadre. » « Laisse-le : les images ne me choquent point, je ne déteste que la réalité. » « Où commence le réel ? » « Longtemps les paroles de l’amour m’ont suffi : et maintenant, je n’ai plus même cette musique ! » « Tu as tes souvenirs. » « J’ai mon souvenir : les acteurs successifs disparaissent devant l’importance du personnage : l’amant. » « J’aurais cru que la passion naissait d’une rencontre : et qu’on aimait tel homme, par élection. Si je comprends tes confidences, tu as cherché non un homme parmi les autres, mais l’amour parmi les hommes. » « Sœur, tu me sembles un être sédentaire et calfeutré qui se vante de n’avoir couru aucun péril, n’ayant couru aucune aventure. Tu n’as pas vécu et tu célèbres l’innocuité de la vie. » « La vie n’a pas de rites si précis qu’on puisse la définir par une activité. C’est en soi que l’on vit ; le monde extérieur nous apporte des éléments que notre sensibilité assimile et transforme. Au cloître tu aurais été passionnée comme tu le fus ; dans le monde j’aurais exercé ma tranquille rêverie, ma passivité défensive. » si on pouvait travestir l’âme, comme je me plairais à revêtir ton froc, à lire ton bréviaire, à m’essayer à la contemplation ! » il y a ici même un chapelain. » « Puis-je me confesser à Girolamo ? J’ai tout dit à Lionardo, et comme je ne me repens pas... Je voudrais sentir, fût-ce une minute, l’impression de l’amour divin ! Nous vivons ici dans une inertie lassante. Je pensais qu’il reprendrait ses travaux et que je m’intéresserais aux transmutations. Il se repose entre nous trois, car la Giovanna commence à compter. Toi, tu t’intéresses vivement à cette période unique en ton destin ; moi, je piétine, l’âme inoccupée. Apprends-moi ton art de prier et de méditer, que je tente l’aventure sacrée ! » tu demandes à devenir mystique, comme tu demanderais une pipe d’opium ! que peut-on te donner qui tienne lieu de la disposition ? Tu ne vis plus assez vivement et, faute d’un galant, tu veux faire ta cour à Dieu. « C’est à la fois ingénu et impie. Qu’apportes-tu dans ce domaine subtil ? Et tu veux échanger cette non-valeur contre des impressions d’au-delà. As-tu seulement l’habitude de la prière ? Tu penses à l’âge qui enlaidit et non à la mort qui décide de l’éternité. Quelle notion professes-tu du salut ? Tu n’y as point pensé ? Quel sens donneras-tu à quelques exercices ? Il t’est impossible de vraiment chercher Jésus dans les douleurs de sa passion, et si tu ne cherches Jésus dans son humanité, tu ne trouveras rien. » « Lionardo prétend que la pratique religieuse engendre la conviction, qu’en faisant les gestes, en disant les mots, en adoptant les formes d’un sentiment, on le crée dans son âme. » « L’atmosphère du couvent agit, certes. Ici nous sommes dans un palais hanté d’effluves passionnels. » « Je le croirais, car tu t’es bien modifiée, en peu de temps, Rosa-Bianca ! » « Tu veux dire, sœur, que je prends un singulier plaisir aux entretiens de Lionardo. » « Il t’aime, visiblement ! » « Tu es venue pour me lancer ce trait ! Cela n’est pas généreux ; mais je le reçois sans dissimuler l’ennui qu’il me cause. Par cette brève phrase, tu veux me gâter des heures agréables et rares : tu y réussis. Tu voulais me peiner : je suis peinée ; jouis de ma peine et écoute-moi. » « Tu incrimines la plus innocente remarque. » « Sœur, soyons vraies l’une et l’autre : il t’ennuie que Lionardo me donne son attention et que je l’accueille. Toi, qui vis sans morale, tu es déjà scandalisée grandement par ce que tu appelles ma coquetterie. Tu t’es demandé comment je me confesserais de mon séjour ici ? » « Tu as été femme, ma sœur ! Toute autre eût pensé, sinon agi, comme toi. Écoute, pour ta pénitence, l’explication que je me donne et tu jugeras si elle est valable. Lionardo me regarde et m’écoute avec un attendrissement indéniable. Ma vue l’émeut, je suis pour lui la vierge sacrée qui a douze ans de silence aux lèvres, douze ans de murs claustraux reflétés dans les yeux : je lui représente un être rare, la nonne, la vraie, celle qui n’est point allée à Dieu par dépit, mais par choix. Il honore, en moi, la parfaite chasteté, la véritable tranquillité, je dirais la vertu, si je ne savais que ma vertu n’est qu’un penchant, comme le vice des autres. Dans le sens passionnel, il ne m’aime point. Je suis pour lui comme un chef-d’œuvre : il étudie, il contemple, et n’a pas plus d’idée charnelle que devant un tableau. Je ne produis, sur lui, aucune action de péché. Le même effet qu’un directeur très sympathique et qui se bornerait à être l’écho de mes pensées, au lieu de s’en faire le recteur. Il donne ainsi, à une habituée de la passivité, une détente vive. Choisissant consciencieusement la plus agréable rencontre, je n’aurais pas désiré un autre homme et d’autres circonstances. Laisse-moi donc profiter de ces vacances admirables, Isabella ! » Celle-ci, regrettant son mauvais mouvement, s’attrista. « Je deviens donc méchante, envieuse ! C’est à ne pas me reconnaître. J’inquiète le cœur d’autrui parce que le mien bat à vide. Mieux vaut donc que je m’entête à mon vieux péché. » « Non, ma sœur, ton péché ne valait rien, parce qu’il ne t’a pas satisfaite. Reste encore un temps dans cette paix. La vie n’oublie personne ; il t’arrivera ce qui convient. La théorie est un excellent voile à cacher l’indécision. La paix d’un tranquille été rayonnait sur ces âmes, tandis qu’elles exhalaient leur désir sans péché. Entre celle que sa tendre jeunesse faisait sacrée et l’autre que ses vœux enveloppaient d’intémérabilité ; entre les longues nattes dorées et les cheveux courts et inégaux ; entre la petite âme encore puérile, si fraîche, et le placide cœur harmonisé par un long silence claustral, Lionardo s’élevait au dessus de la sexualité, éprouvant une tendresse de grand frère, pure et vive, protectrice pour Giovanna, admirative pour la Camaldule. Entre le rayonnement de l’innocence et de la vertu, le prestige d’Isabella pâlit insensiblement. Elle s’irrita d’abord de quitter le premier plan auquel elle se croyait des droits ; mais, sous la pression des trois volontés qui se combinaient, elle accepta la subordination de son rôle et perdit de son importance, à son propre jugement. Cette lente dépréciation de l’orgueilleuse Visconti s’opéra par d’imperceptibles accidents d’intimité, des successions de nuances si ténues qu’aucune observation n’en aurait suivi le cours. Une déférence que la discussion ne transgressait pas, une attention soutenue aux moindres dires, des bienséances de mille sortes et surtout des flatteries, gracieuses et câlines ici, là, graves et sentencieusement phrasées, empruntant chez la religieuse l’exclamation de l’étonnement scandalisé : tout ce manège magnétisa et endormit l’avide amoureuse. Les passions subtiles qui étaient nées à la villa ne ressemblaient à rien de connu. On aimait sans but, ni d’avenir, ni de volupté, sans aveu, ni promesse, Lionardo n’eût pas rêvé, même en pensée, le baiser d’une vierge, ni celui d’une nonne ! Sa conscience n’avait pas à intervenir ; il ne désirait pas au delà de ce qu’il vivait. Les rares esprits qui ont tiré quelques règles de la vie écoulée savent le prix de la tendresse sans passion et du charme sans vertige. La Camaldule prolongerait son séjour au delà de la saison, jusqu’à l’hiver : lui, demeurerait plus longtemps, mais il s’en irait aussi, et la Giovanna resterait seule encore ; car, Isabella ne supporterait pas toujours cette sérénité, un peu morne, pour qui n’est pas aimé. Autre originalité de ce groupement : il échappait aux préoccupations de la vie sociale. Ni ambition, ni lien de famille ne tenaient les solitaires du lac de Côme, libres de tout autre soin que ceux de leur commerce subtil et doux. Rosa-Bianca trouvait le philosophe si différent des autres hommes dont elle se souvenait, qu’elle avoua son étonnement. Expliquez-moi comment je vois, chez un laïc, la retenue et l’onction du meilleur prêtre ? Qu’avez vous pu faire dans la vie, méditatif comme vous l’êtes ? » « Quand j’aimais votre sœur, je n’étais pas le sage de maintenant, et je ne suis pas tel que je vous parais : je le deviens pour m’approcher de votre âme et en percevoir la beauté. Cependant, la personnalité qui vous plaît m’exprime mieux qu’aucune ; et, dans vos discours, je trouve des impressions que j’aurais pu vivre. Ce qui nous sépare, c’est la curiosité qui fut fiévreuse en moi ; elle ne vous agita jamais. » « Parlez-vous au spirituel ou au passionnel ? » « Ne croyez pas qu’on les puisse séparer. Les catégories servent de procédés pour l’analyse ; elles permettent de baser un jugement comme la mise au carreau rend un compte exact des proportions. Nous n’échangeons, en apparence, que des pensées et on ferait un médiocre livre avec ces colloques qui nous enchantent. Un sentiment absolument inexprimable anime ces pauvres mots et les colore pour nous seuls. Remarquez-le, vous ne citez aucun texte religieux ; je ne parle jamais de ces sciences occultes qui constituent le fond de ma recherche ; car un phénomène plus rare que l’échange d’idées se produit entre nous ; nous échangeons de l’âme, et nos lèvres ne servent qu’à faire entendre la voix, à appuyer le regard, à régulariser l’émanation indicible qui fait le puissant charme de notre affection. La pensée pure est un orgueilleux pis-aller ; oui, quelques hommes pensent abstraitement, parce qu’ils manquent d’émotions ! Si vous mesuriez l’abîme de stérilité où mène l’abstraction, suprême illusion propre à une élite, mais illusion, et décevante ! » « N’êtes-vous pas, pour tous, comme pour nous ici, un philosophe ? » « C’est le mot du dictionnaire contemporain qui s’applique superficiellement à moi ; mais le dernier mot de la philosophie, c’est de la juger elle même, au clair rayonnement de la réalité. « Des mouvements de l’humanité, le plus colossal a été le christianisme. A-t-on assez médité, parlé et écrit, adoré et blasphémé, à propos de lui ! De tant de commentaires, il n’est pas sorti une version qui puisse s’intituler la doctrine du Christ. L’Église, en confondant les Testaments ; les Pères, en professant à l’humanité un idéal sacerdotal, ont faussé le sens de l’Évangile ; la recherche de l’unité a été poursuivie par l’extermination, et les papes ont brûlé des saints ; - l’Occitanie fut ruinée pour avoir rêvé une autre perfection que celle transalpine ! La plupart des hérétique sont raison, et les grands orthodoxes sont tous hérétiques. Il n’y a de péremptoire que l’Eucharistie réalisée au Golgotha. L’Eucharistie est un mystère d’amour qui l’emporte sur tout. Les religions antérieures montrent leurs dieux en rois, en juges, en sages, l’Évangile unit l’homme, à Dieu, par une passion sublime du créateur pour sa créature. La dévotion au cœur de Jésus ne se trompe pas : le Sacré Cœur est une expression exacte. Notre imagination conçoit le paradis sous les traits indicibles d’un océan d’amour, fait de toutes les âmes et ayant la divinité même pour rivage. S’il est permis de descendre de si haut à nos propres affections, définir apparaît une opération inférieure à celle de sentir. La définition revêt un caractère glorieux, car elle reste et sert à beaucoup d’esprits, tandis que le sentiment ne sort point de celui qui l’éprouve ; et la faculté de l’éprouver contredit à celle de formuler. Saint Thomas déclare que ce qu’il a écrit n’est que fétu auprès de ses illuminations. Elle constitue le prestige de l’amour, quel qu’en soit l’objet, quel qu’en soit le degré. nous sommes l’un à l’autre des miroirs et chacun présente une belle image, une expression de noble tendresse. La faculté spirituelle, infiniment subtile, précieuse comme le diamant, en a l’éclat et la rareté, tandis que tout être est capable de passion. Mais il y a un phénomène supérieur à la pensée et au sentiment, celui qui se constitue de leur union ; il mérite le nom sacré d’Amour. « L’ordinaire appétit se forme du désir et du désordre ; l’esprit seul harmonise l’aspiration. Quelle beauté que l’ardeur sereine ou l’enthousiasme raisonnable ! Un peu de cette splendeur vit en nous ; elle est d’une essence si pure qu’elle s’associe à votre vertu ; la religieuse ne découvre pas même une contradiction entre ses vœux et cette flamme éthérée. » « Je voudrais être l’abbesse du couvent où vous seriez aumônier. » Comme si cette phrase sincère avait trop de signification, elle ajouta vivement : « On nous dirige selon une routine qui empêche les vrais progrès de l’âme. » La paresse du prêtre, sa prudence aussi, retiennent sans cesse l’essor des religieuses. On veut de la dévotion et non du mysticisme, car il échappe à la discipline. Je n’ai point entendu un appel de Dieu : j’ai obéi à un besoin impérieux d’échapper aux hommes, à leurs désirs répugnants ; je ne comprends pas celles qui s’intitulent victimes de Jésus. J’ai choisi le cloître comme un havre, pour sa paix, pour son inexpugnabilité non aux tentations, mais aux écœurements du monde. Je suis venue à Dieu par haine de l’homme et Dieu m’a accueillie : il a accepté le don de ma jeunesse qui me pesait, de ma beauté qui me vouait à d’ignobles obsessions... « Ce qui vous a rendu la vie claustrale précieuse et facile, c’est que vous n’avez pas eu à vous soucier de la supérieure. Apportant au couvent une dot splendide et ne demandant que la paix, alors qu’on vous offrait la crosse, vous avez été anachorète autant que cénobite, vous isolant à votre gré de la communauté, en privilégiée, que les avantages temporels ont suivie jusque dans sa cellule. » Évidemment, l’archevêque, en visite, s’entretenait avec moi, comme il convient de Farnèse à Visconti, je pouvais correspondre directement avec mon cousin le cardinal ; et la supérieure était dans ma main, presque subalterne. Je ne me servais point de ces avantages ; je suis restée simple sœur et mourrai telle. Une femme ne commande pas équitablement à des femmes. L’injustice est inhérente au sexe ; débonnaire ou dure, suivant son humeur et ses sympathies, la prieure exagère toujours une tendance. La plupart des nonnes considèrent qu’elles s’immolent à Jésus-Christ : un étrange regret de la vie mondaine se cache en cette conception. Celles là espèrent les grands coups de la grâce et reproduisent sous les noms de sécheresse, de stérilité et de morosité, les phénomènes de l’ordinaire passion, Vous savez qu’on fait l’oraison deux fois par jour : là, on se retrouve face à face avec soi-même, au sortir des minuties disciplinaires. je n’ai jamais éprouvé qu’une impression et pénible : celle de me découvrir une petite âme sans essor, une âme de poupée humaine. Car enfin, vous avez rêvé, tenté, découvert de grandes choses ; ma sœur a eu de vives aspirations d’amour quoique vulgaires. Je n’ai que ma pudicité : j’ignore l’impression sexuelle, je suis une vraie vierge. De la répugnance pour les choses de la passion, voilà mon idéalité. Je n’ai point eu de tentations ; je n’ai résisté à rien d’impérieux : j’ai préféré la vie contemplative à l’autre, et rien n’a entravé mon choix. Si on décerne le nimbe à ce néant de mérites, on le discrédite à jamais. » « Cette modestie », répliqua Lionardo, vient d’un préjugé. Il y a deux motifs de fierté : l’aptitude et l’effort. On peut être fier de ce qu’on est ou de ce qu’on fait. Or, vous êtes la plus délicate des femmes ; un sentiment aristique vous a menée à Dieu. Le monde vous a déplu, comme contradictoire à vos aspirations. » « Mes aspirations n’ont été que négatives. J’ai toujours su ce que je ne voulais pas : affirmativement, je n’ai rien conçu. » Pourquoi gardez-vous secrètes les aventures de votre vie agitée ? Doutez-vous que je m’intéresse au récit de vos pensées ? A entendre Isabella, vous avez poussé l’investigation plus loin que la science positive n’atteint et posé votre pied hardi sur la zone du mystère. Sans cesse, vous n’êtes appliqué qu’à m’écouter ! Votre compagnie m’est doucement agréable ; mais je suis déçue de n’entendre jamais le savant, le mage ! Il m’est plus doux de m’oublier ; mes ambitions furent démesurés ; en les avouant, je revivrais le drame de leur avortement. Il ne serait pas bon pour vous d’entrevoir les choses défendues ; elles sont dangereuses à tous, fatales à la plupart. Parmi les illusions, il en est de si prodigieuses que l’être qui les a une fois conçues se ferme aux impressions ordinaires et devient un étranger à ses semblables : il ne les comprend plus et s’éloigne pour toujours de l’humanité. » « Pourquoi, devenu étranger aux passions, n’avez-vous pas préféré le cloître ? » « Il impose une règle insupportable à ceux qui ont des habitudes d’indépendance. » « La vie avec ses injustices et ses hasards n’est-elle pas plus irritante, pour un penseur, que la règle claustrale ? » « La vie renouvelle les impressions : il y a des bénéfices de laïcité auxquels certains esprits ne renonceront jamais. Le théâtre, j’entends celui des tragiques et celui de Wagner, représente de véritables visions mystiques : la ? Neuvième Symphonie la Messe en ré sont dignes du chœur des anges ; et les musées foisonnent des plus vraies images de Jésus, de la Vierge et des anges. Saint Jean de la Croix blâme celui qui a besoin d’un beau crucifix : moi, je ne prie que dans les vieilles églises, et plus elles sont belles, mieux mon oraison s’élève. La forme humaine est si sublime parfois, et il y a des yeux si rayonnants d’âme ! Accepter de ne plus rien voir que quelques images, toujours les mêmes ; et renoncer aux mondes de la forme, de la couleur et de l’harmonie ! Par ces prestiges, Dieu m’apparaît et me parle. Que de fois en sortant d’un concert, j’ai prié intérieurement, tandis que le sermon m’exaspère. » « Vous êtes un artiste, en somme ! » L’artiste ignore ce que je sais : mais il œuvre. Œuvrer, voilà la grande marque d’élection ! Je n’entends pas, comme œuvre, faire un roman d’un fait divers et un tableau d’un jardinier appuyé sur sa bêche ; j’entends exprimer noblement, selon la tradition, un trait d’âme immortelle. Le Verbe divin est créer et les plus nobles hommes sont ceux qui inventent des formules ou des formes ! » « Vous avez souhaité la gloire ? » Palestrina est immortel, et Rossini est glorieux. » « Enfin, comment vous seriez-vous exprimé ? » « Je ne sais : je suis aussi enclin à un Discours sur la méthode qu’à une Divine comédie ; à une symphonie qu’à une fresque ou à un monument. Ma théorie aussi est sûre et abondante, en métaphysique qu’en esthétique. Je connais les règles, les secrets !... Figurez-vous le Vinci ignorant le dessin ! » « Ils sont une bande de modernes à faire des exclamations sur les cahiers où le plus grand génie de la Renaissance accuse le gaspillage sacrilège de son génie : ils admirent des théorèmes d’hydraulique et de poliocertique sans intérêt, tandis que dans la marge de ces vaines recherches, rayonne, vraiment divin, un croquis que nul homme au monde ne refera jamais. Le Vinci fut un effrayant pécheur : il éparpilla en niaiseries une application inestimable. je puis le juger et le blâmer, moi qui m’appelle Lionardo et qui représente sa caricature, une ombre grotesque de ce divin coupable. » Il s’arrêta et, s’étant baissé, il traça de son doigt, sur le sable, le profil d’Isabelle d’Este ; il poussa un « ah ! » « Mais n’êtes-vous pas sorcier ? N’avez-vous pas mené l’expérience jusqu’à... » « J’ai poussé jusqu’au point où la science devient le mystère : j’ai vu la tête de la Méduse qui rend l’esprit stérile et le pétrifie. Un impulsif sourd à la raison et qui s’élance. L’artiste est un visionnaire qui veut la beauté. Celui qui réfléchit n’agit point ; cet autre conscient du chef-d’œuvre ne tente rien ; il faut le courage d’ânonner, de mal faire, pour opérer n’importe quoi ! La première phrase de l’écrivain, le trait initial du peintre ne sont excellents que chez les gens de métier. Le grand artiste a les gaucheries et les transes du profond amoureux : il tremble, il se trouble, il s’égare, mais il s’entête ! quel courage demande la suite d’avortements d’où sortira l’œuvre ! » « N’êtes-vous pas dans la maturité de l’esprit ? « Je suis las, ma sœur ! J’ai trop admiré, et trop longtemps et trop de choses. Je ne pourrais jouer qu’un rôle socratique d’accoucheur d’âmes, et il n’y a pas place, pour cette fonction, dans notre décadence. » « Alors, que vous restera-t-il ? » « D’avoir admiré, avec une ferveur telle que vos prières cloîtrées sont moins ferventes que mes exultations aux monuments et aux musées. » « Quel paradis vous figurez-vous donc ? » - « Regarder, par-dessus l’épaule, Lionardo dessiner des anges. » « Mais il n’y aura ni mains, ni crayons, là haut. » « Voir, alors, vivant, réel, ce qu’il dessina. » « Vous n’aimez que la Beauté ! » « Je ne connais vraiment que la Beauté : elle me conduira à l’Amour. » « L’Amour, c’est Dieu ! » « Ce n’est que son ombre. Mais l’ombre de Dieu sera la lumière des élus. Même élus, purifiés et sur éminents, nous n’affronterons jamais l’absolue clarté. » « Nous verrons Dieu : cela est promis ! » « Comme nous voyons le soleil ! dans un rapport infrangible de créé à incréé. » fit la nonne, « l’amour divin descendra tous les degrés que l’homme ne peut monter, et il s’humanisera dans sa gloire même. » Tels étaient les colloques de ces êtres qui ne se désiraient point ; ils échangeaient de pures impressions ; l’homme, qui avait flambé au feu des passions, ne se souvenait plus de la concupiscence et la femme vouée à la chasteté ne se troublait pas. Sur la terrasse aux grands vases moussus, le long de la muraille de cyprès, chaque matin, ils promenaient, d’une allure si lente qu’elle semblait ensommeillée, leur délicate tendresse. L’amour est le seul thème qu’on puisse toujours fuguer sans prendre ni donner de l’ennui. En des déshabillés de soie d’une seule couleur toujours vive, laissant ses bras nus et sa gorge libre, Isabella passait des heures sur une chaise longue. Dans le vaste salon aux volets presque clos, inoccupée, le regard lourd d’ennui, elle écoutait à peine le babillage de Giovanna ou les réflexions de Lionardo. Les paroles de sa sœur seules l’intéressaient. « Tu représentes », disait-elle, « le plus vif argument en faveur de la chasteté : tu as pris ce parti d’instinct et, aujourd’hui, tu te félicites encore de l’avoir choisi : tu es heureuse ! Lionardo, comment expliquez-vous le bonheur d’une religieuse qui n’est point mystique, qui ne s’intéresse pas aux choses du couvent, ne voit rien que de médiocre dans sa supérieure et n’écoute son directeur qu’avec une curiosité critique ? » fit la sœur, « curiosité » est un bien beau mot pour la chose ! » « Quel secours reçois-tu donc, derrière tes grilles ? » « Le moutonnement de la communauté me porte et me pousse, sans que j’aie à bouger et me préserve de toute agitation intérieure ou extérieure. » « C’est très médiocre, cela », s’écria Isabella. La sagesse enseigne de traverser la vie avec la plus grande sérénité possible. La perfection suppose l’enthousiasme et l’abnégation. Sœur Bianca est sage, non pas enthousiaste. Elle a tiré du cloître un parti personnel que j’admire. Son esprit se serait affaibli, si elle s’était passionnée pour la littéralité de la règle ; elle n’a accepté de la vie contemplative que sa paix. » « La paix est le lot des indifférents ! » « Il y a des choses où l’indifférence convient », fit la nonne. Si une sœur a rompu plusieurs fois le silence, l’aurais-je dénoncée au chapitre ? A un moment, je m’étais fanatisée pour l’orgue, et dans la musique que j’avais demandée se trouvait Parsifal. Or, Parsifal contient des tentations assez charnellement exprimées : l’enlacement des filles-fleurs, le baiser de Kundry, représentent vivement la sexualité ; personne ne s’en serait douté sans les paroles ; une sœur les lut et en fut troublée ; on m’incrimina. Je laissai la supérieure lancer son blâme et édicter la pénitence avec une tranquille humilité et j’allai ensuite lui exposer, qu’ayant satisfait à l’obéissance extérieure, j’entendais ne plus être inquiétée et qu’au besoin j’écrirais à Rome. « On me parla du principe d’autorité et que la prieure doit être tenue pour la déléguée d’en haut ; à quoi je répondis que j’entendais la nécessité de cette soumission absolue dans le seul cas où un ordre était actif, et faisait quelque entreprise. Enfin l’aumônier vint m’admonester et je lui demandai s’il voulait quitter sa fonction ou continuer à la tenir. Si on m’eût poussée, je me faisais nommer supérieure incontinent. Ce fut ma seule aventure, en tant d’années. » « Pensez-vous qu’une religieuse ordinaire s’en fût tirée si crânement ? Les femmes cloîtrées, aussi bien que les laïques, apportent dans l’exercice du pouvoir un entêtement sans borne ; votre incartade, il y a un siècle encore, eût mené une simple non nain au pain d’angoisse dans une cave. Vous n’avez pas l’esprit monastique. » Elle n’est ni femme, ni camaldule ! Je ne la comprends pas ! Elle n’aime ni l’Amour, ni Dieu. C’est la plus incompréhensible personne... » « Est-ce que je puis comprendre, à mon tour, ta façon de passer d’un homme à l’autre, avec un si facile oubli du précédent ? » « Lionardo, vous représentez ici le raisonnement ; donnez quelques vues sur cette question qui nous passionne, quoique si différemment. Inventez une esthétique ou une morale de l’amour qui serve à nous juger toutes deux. » « L’Amour comporte trois aspects : le religieux, le social et l’individuel », dit le philosophe. Religieusement, le mariage seul existe : il ne s’agit que de devoir. Le point social s’identifie au théocratique. L’Église ne s’occupe pas du bonheur, mais du salut des êtres ; et le salut sort plutôt de l’épreuve que de la joie. Il y a des règles à observer, et rien de plus. Si on presse le sentiment des célibataires qui ont fait la morale chrétienne, on rencontre une désapprobation de l’amour ; tout au plus, le tolère-t-on ! Cette conception nous régit encore, que la tendresse qui s’épand sur la créature fait tort au Créateur ; l’idéal monastique pèse de son séculaire illogisme sur les mœurs. Chercher un concordat entre l’esprit de l’Église et l’amour, c’est oiseux. Pour elle, la créature n’a que des devoirs envers le prochain, l’amour fait tort à la charité. Socialement, l’amour est mieux vu ; il garantit la fidélité conjugale, le soin du foyer et des enfants, et répond au besoin politique du pullulement de l’espèce. La patrie moderne ne souhaite que la quantité des citoyens ; elle a raison, car elle n’a plus l’emploi de la qualité. Au sens individualiste, tout change ; le mariage, sacrement ou mode social, ne signifie même rien ; la question de la progéniture devient étrangère au sujet. Ici nous professons l’indifférence des intérêts civiques ; nous n’estimons pas être engagés par le théologien, non plus que par le politicien. L’Amour pose une question de bonheur et non de morale. La princesse Isabella a fait l’amour comme un homme, comme un viveur ; pour cela, elle est mal famée, même à nos yeux. La critique esthétique est vraie en matière d’attraction : et hors de la religion, il y a encore une règle, l’idéalité ; celle-là, étant la dernière avant l’anarchie, revêt une impériosité spéciale. Nous contestons le nom d’amour à une succession d’attractions inférieures. Vous êtes hors de l’amour, Isabella, hors de l’amour esthétique, par le nombre de vos amants ; le nombre, ici, c’est le mal, c’est le vice ! L’opinion se trompe en attribuant vos brèves tendresses à un entraînement physique ; la pluralité des hommes, chez vous, constitue un phénomène surtout sentimental. La physiologie n’a rien à voir en votre cas ; votre goût s’accorde avec le platonisme, tel que les collégiens entendent le mot. « Vous n’en êtes pas moins coupable, devant la loi esthétique. » Je vous ai laissé dire, Lionardo ; je ne retiens de votre réquisitoire qu’un fait : j’ai aimé comme un homme, c’est-à-dire souvent et des êtres différents. Que ma nature soit bizarre, je l’accepte. Je ne suis point adultère, je ne porte pas un nom qui m’ait été confié, je n’ai point d’enfants à qui je doive l’exemple ! Vous ne m’incriminez pas d’avoir pris un amant, au lieu d’un époux, mais d’avoir changé d’amant, comme si le droit de prendre n’entraînait pas celui de quitter ? La morale veut le mariage et la famille ; et la morale a le droit de critique. Mais que vient faire la raison esthétique disant : « Tu dois t’en tenir à ton premier choix. » Pourquoi mêler le devoir à la recherche du bonheur ? « Même sentant comme un homme, n’étant ni épouse, ni mère, je ne me vois pas délictueuse. » « Vous l’êtes, envers vous-même, princesse. Il est impossible que vous trouviez des impressions nobles au perpétuel changement ; vous devenez une toupie passionnelle sous le fouet du désir, et tournez sans cesse dans le cercle de l’espèce. Dès lors, la beauté des mouvements animiques disparaît : aucun ne vous inspire et vous n’inspirez personne. Vos baisers furent stériles à force d’être passagers ; de vos sensations errantes ne demeure pas même un vif souvenir. Il y a solitude dans votre passé parce qu’il y a trop de monde : le cœur ne s’accommode pas des foules ; enfin vous voilà seule pour avoir trop changé de compagnie. Ne dites pas que vous avez été déçue dans votre recherche ; vous ne cherchiez rien que vous n’ayiez trouvé. Don Juan, alchimiste de la sensation, chevalier de la passion et voué à un grand œuvre animique, cherchait le creuset où réaliser son prodigieux désir, héros d’une queste sans nom ! Ni dans Mozart, ni dans Molière, je n’ai découvert rien de si prestigieux ; j’ai considéré avec un peu d’étonnement cette paillardise inlassable, les efforts harassants de ce pauvre satyre à panache et à rapière ! Il faut croire les poètes en poésie, et Don Juan n’appartient pas à un autre domaine : il blasphème ou il nie, comme un ouvrier fidèle à l’enseignement laïque ; son défi au Commandeur est un trait d’ivrogne : ses promesses de mariage aux paysannes imitent un simple séducteur communal... Il n’est point hypocrite et, bien vêtu, il dégaîne aisément : un mousquetaire du bon temps ! tel est ce mauvais sujet dont la santé et l’entêtement sont seuls admirables. Le duc de Richelieu réalisa Don Juan, et sa figure ne va bien qu’aux trumeaux de son temps. Analysant sa caractéristique, nous trouvons un secret de l’expérience : les premiers moments d’une passion sont les plus vifs, et le parfait égoïsme suit une voie faste en ébauchant l’amour sans le consacrer par sa constance. Mais que serait, en art, ce systématisme de l’esquisse ? Passionnellement, notre type reste un superficiel, un effleureur de surface, un écrémeur d’impression, plus vaniteux encore que voluptueux. Don Juan tient ses succès de sa réputation et pour l’entretenir il doit sans cesse étonner l’opinion. Ahasverus de la sexualité, il ne lui est permis ni de se reposer, ni de vieillir : et cependant la fatigue et l’âge viennent plus tôt pour lui que pour tout autre ; alors le vieux beau devient ridicule, s’il s’entête. Du jour où il n’a plus été un Priape, il n’a plus rien été. Jeune premier ou grotesque, il tombe au néant, dès l’instant où ses reins raidissent. Or, tant qu’un homme pense il peut séduire les âmes. Don Juan n’a point assez d’âme pour émouvoir l’exception et ses derniers succès sont ceux d’un revenant. Les ultimes amantes se donnent au souvenir du séducteur d’antan ou le suprême amour du burlador reproduira la sénilité du baron Hulot. fit Isabella, « on n’a tant de feu qu’en face d’un ennemi personnel. En quelle circonstance, votre désir a-t-il été traversé par le héros ? Je retiens de votre réquisitoire ce qui s’applique à moi. L’amour étant un effort vers le bonheur, comment demander compte des essais inutiles et répétés ? Ce serait folie de prétendre qu’on quitte un être par système, après l’avoir pris par attraction. Le phénomène d’aimantation perd facilement de l’intensité ; faut-il que la volonté y supplée pour satisfaire à je ne sais quelle esthétique ? J’ai cru souvent aimer ; j’ai découvert que je n’aimais point, et je l’ai découvert à ce moment où l’homme, dépité de ne pas vaincre ou déjà lassé de sa victoire, ne ressemble plus à celui qu’on a aimé. Il est légitime d’aimer le papillon diapré, aérien, poétique et de ne pas se plaire au ver qui rampe et contracte pesamment ses anneaux. L’homme qui désire et commence à aimer ressemble au papillon par son effort de séduction, de persuasion, le charme qu’il manifeste et la délicatesse de son mouvement. Le même homme, irrité ou satisfait, se change en un ver détestable et presque hideux. comme je tendrais ma main au papillon qui voudrait s’y poser, je la secoue, si une chenilley tombe. L’image n’offre pas grand lyrisme ; elle parle et abrège la psychologie. Je me suis secouée chaque fois que le papillon s’est changé en chenille. « Maintenant, dois-je justifier mon goût pour les jeunes gens ? Il ne tient pas seulement à leur fraîcheur, mais aussi à leur ingénuité. On peut attendre quelque poésie d’un être que la vie n’a pas encore rendu cynique. Car l’expérience et la réflexion dépravent ; les hommes mûrs se gardent trop ou pour l’hygiène ou pour l’ambition. » « Vous aimez l’amour, princesse », dit Lionardo, c’est-à-dire une électricité opposée, un certain rôle composé de mots et des gestes typiques ; je ne connais point d’exemple littéraire de votre cas. Celles qui vous sont parentes dépendent de leur sens ou de leur vanité et vous vous accommodez d’une grande réserve sensuelle et vous ne souhaitez point le nombre des amants. « Vous ne sauriez imaginer », avoua Isabella, à quel point je suis peu princesse et comme je me contente de peu en fait d’individu, pourvu qu’il représente dignement la chose sentimentale » « Voilà », opina la Camaldule, « l’explication de tes mécomptes ; tu n’as pas choisi dignement, tu n’as pas su attendre et élire un être d’exception ! » « J’ai quarante ans et je ne l’ai point rencontré, cet être à élire ! Si je m’étais réservée pour lui, je serais une dupe lamentable, peut-être enragée et prête aux avilissements, que persuadent les passions tardives. » « Si tu recommençais ta vie », interrogea Rosa-Bianca, « tu recommencerais... « Certainement, comme tout le monde. Est-ce qu’on peut ne pas faire ce qu’on fait ? Notre liberté n’est-elle pas l’emploi même du tempérament ? Nos attractions nous expriment mieux que nos formules. Les unes sont rigoureuses, agissantes, les autres ne représentent que des syllabes proférées dans les moments calmes et qui forment des sons, des mots, dit Hamlet ! « Que penses-tu faire de Giovanna ? » « Je n’y ai jamais pensé. Je la marierai, mais à qui ? Elle est trop jolie et élevée d’une façon si spéciale, que je ne songe pas à l’établir grossièrement. « Si elle a une étoile, son sort se fera seul ; sinon, elle restera la Demoiselle du Lac, auprès de Lionardo. Qui n’a pu arranger sa vie ne se soucie pas tant du destin d’autrui. Depuis que j’ai renoncé aux œuvres d’amour, je deviens rêche de l’âme ; ne sentant plus d’impressions douces, mon cœur s’indure. Je ne peux réagir contre cette insensibilité qui me gagne progressivement. » « Moi seule connais la suite de ma vie ; dans un temps indéterminé, je repasserai le seuil du cloître pour toujours. Vous deux, que deviendrez vous ? Encore, je me figure la vieillesse pensive et studieuse de Lionardo ; mais toi, sœur, que feras tu ? » Un profond soupir répondit, et la causerie tomba. Gracieuse Giovanna entrait, levant au bout de ses bras nus un plateau de sorbets. L’ayant posé, elle alla de l’un à l’autre, servant suivant le goût habituel. Tandis qu’elle faisait son office d’Hébé, avec un charme gracile, chacun se posait la question de son avenir. « Veux-tu venir avec moi au couvent quand j’y rentrerai ? » La jeune fille fit une moue délicatement négative. « J’appartiens à la Diva. » « Mais si je quitte le lac, un jour ? » « Je resterai avec Messer Lionardo », répondit l’enfant. « S’il partait aussi ? » A cette idée, la vierge promena son regard bleu sur les trois personnages, baissa la tête avec tristesse et murmura : Je resterais avec la villa... » Ace moment, Girolamo entra ; avec sa timidité habituelle il avançait par des mouvements indécis de révérence. Il resta debout, souriant d’avance à ce qu’on pourrait dire. « Giovanna », fit le philosophe, à quoi penses-tu de ne pas offrir un sorbet au padre ? » « Asseyez-vous près de moi », dit la Camaldule. « Que de bontés pour un pauvre prêtre ! » fit-il, et il prit le rafraîchissement, avec une naïve gourmandise. « Etes-vous content de votre élève ? » « C’est un ange ! » La petite fit signe qu’il mentait et rougit. « Messer Lionardo », dit Girolamo, j’ai essayé de vous faire plaisir. Vous avez parlé, un des premiers jours de votre arrivée, de ces partitions que gardent jalousement les sacristies d’Espagne. J’ai pu me procurer des copies de motets absolument inconnus. « Mais vous êtes un homme délicieux », s’écria le philosophe. Vous êtes si bon, Messer ; vous ne m’avez jamais raillé », fit le prêtre. La jeune fille rapporta un paquet de musique ; tous quatre allèrent à l’harmonium. Et ils se mirent à déchiffrer, avec cette fièvre que donne l’idée du chef d’œuvre inconnu que l’admiration va ressusciter. « Vous faites quelque chose d’abominable ! » « Le sphinx va parler. » La religieuse et Giovanna étudiaient à voix très basse, avec l’accompagnement en sourdine du prêtre. C’est à fuir, votre épèlement ! Tout à coup, la Camaldule, la fillette et le prêtre entonnèrent une de ces merveilles à la Vittoria où l’âme s’exhale en sanglot de désir, où l’appel de la créature à son auteur monte avec l’impériosité de la foi et plane comme le regard d’un aigle fixé sur le soleil. Quand la dernière note fusa, impalpable d’idéalité, ils étaient très pâles, et, sur le seuil, Isabella pleurait et dit : « Que sont nos âmes, auprès d’une telle âme ! » L’habitude, comme un rite, consacre l’impression. Éveillé par la lumière estivale, qui emplissait librement la fenêtre restée ouverte, Lionardo se levait vite et, après l’ablution, allait au portique, vêtu d’une robe sombre qui lui donnait un air de religieux oriental. Il contemplait le jour croissant jusqu’à ce qu’il aperçût, parmi les verdures, la silhouette blanche de Giovanna. Il descendait alors et, au bas des marches, baisait le jeune front tendu vers lui. Cette habitude très douce s’était établie sans entente, sans paroles échangées, par attraction. Puérile, l’orpheline répétait souvent la même taquinerie qui déplaisait au philosophe. « Salut au Vinci ! » « Donnerais-tu à un chien le nom de saint Antonio ? Devant le Vinci, je suis un chien : toi, au moins, tu es un Luini. Mais un Luini qui parle, hélas ! La fleur, le fruit, ne parlent pas, ils figurent. Ainsi doivent faire les êtres jeunes. Tant qu’on peut charmer, pourquoi parler ? il faut être un peu vieux pour avoir quelque chose à dire. » « Messer, vous me jugez sotte ! » « Je t’admire pour tes lignes fines, pour ta coloration nacrée, pour la souplesse jolie de tes mouvements. Tes bras ont des ouvertures d’ailes et tes pieds, quand tu cours, caressent le sol et ne le foulent pas. Tu es une chose exquise : plus tard, tu seras une personne. » « Les princesses sont des personnes », conclut l’enfant. « L’une d’elles voudrait bien encore être une chose. » et cependant vous regardez sœur Rosa-Bianca, comme si elle était chose. » « Elle est à la fois personne par la volonté, et chose par la noble immobilité où son cœur a vécu... Son cœur n’a pas plus battu que le tien ! » La jeune fille se taisait alors et penchait un peu sa tête blonde, résignée à son rôle de belle image. Arrivés au bord du lac, l’enfant et le philosophe s’asseyaient sur les marches, très près de l’eau. Elle rêvait, jetant parfois un petit caillou, arrachant un brin d’herbe folle ; lui ne se lassait pas de regarder cette face ronde au nez fin, à la bouche mignonne, aux yeux languides ; et, en artiste réfléchi, il jouissait d’une transparence de l’oreille petite, aux fines volutes, ou d’un reflet nacré sur la jeune nuque. Patiente, elle attendait qu’une question lui permît de parler. « Ce vénérable Girolamo n’est pas si sot qu’il paraît : l’écoutes-tu docilement ? » Une moue de page qui hésite à s’exprimer précédait un flot brusque de mots pressés. mais il refuse de rien commenter.. Si je lui demande ce qu’il pense, il me cite une autorité... et s’il n’a point d’autorité en mémoire... « Voilà qui est d’un prudent pédagogue. » « La prudence ennuie ; la leçon, ainsi faite, reste morne : il ne m’aide pas à me façonner l’esprit, à me l’ouvrir... » « Pour cela, il y a bien assez, il y a trop, de ce que tu entends ; car, on te renvoie souvent bien tard et quand les énormités sont déjà dites ! » vous racontez toujours les mêmes choses : la princesse regrette les amoureux et la Camaldule les méprise ; vous tenez la balance entre ce deux idées. Or, le vrai n’est pas là... » « Giovanna, où est le vrai ? » « Pour une femme, le vrai, c’est un être qu’on aime de tout son cœur, qu’on ne quitte pas plus que son ombre, à qui on rapporte ses pensées jusqu’à la plus petite... » « Il y a du vrai dans ton vrai, petite. » « Seulement il ne faut pas se tromper, pas recommencer : et ne se donner qu’une fois et pour toujours. Aucune princesse n’a compris la vie ; la religieuse a été et sera jusqu’à la fin, inutile... » Giovanna ne voulut pas juger sa bienfaitrice, et regarda plus attentivement l’eau qui léchait les vieilles pierres. Malgré qu’il affectât de la traiter en gamine, Lionardo éprouvait une gène à sentir ce jeune cœur se donner. Son âge, son peu de pécule, sa nature même lui interdisaient de penser tendrement à cette enfant et cependant il estimait à sa valeur cet être tendre et vertueux, joli et sage, dont l’amour devait revêtir un caractère filial. Il se flattait de remplir un rôle de parent bénévole, de protéger moralement Giovanna. Le rayonnement de la Camaldule l’enveloppait et le défendait contre le charme de la fillette : mais il ignorait lui-même la lente pénétration de ces amours sans impériosité qui cherchent leur succès dans l’attente et voient leur heure arriver, à force d’espérance et de silencieuse ténacité. La nuit, on peut voir à travers les formes, ces masques prestigieux. Les hôtes de la villa Visconti s’étaient séparés tard ce soir-là, et à regret, quoique la causerie ait été brève et coupée d’interminables silences. Certaines nuits d’été semblent trop belles pour l’ordinaire parole ; on se reproche de fermer sa paupière à cet enchantement du clair de lune, qui réveille, l’aspiration au bonheur et l’avive jusqu’à la souffrance. Lionardo, longtemps accoudé à sa fenêtre, était monté sur la terrasse. Ses pieds nus lui donnaient la démarche silencieuse d’un fantôme ou d’un voleur. Il promena son regard, aspirant la fraîcheur nocturne, et déjà sa pensée, ramenée vers d’anciennes études, reprenait la recherche astrologique, lorsqu’il frémit convulsivement et se crut halluciné. Il ne cria pas ; mais il se mit à trembler nerveusement, en fixant, avec des yeux d’effroi, une vision inexprimable. Dans la partie éclairée, sœur Rosa-Bianca était étendue sur le côté droit, comme tombée ; pas un pli de sa robe ne bougeait. L’idée d’une syncope traversa l’esprit de Lionardo, un flot d’inquiétude lui monta au cœur, sans qu’il s’avançât, tenu à distance par un respect singulier. La tête sur son bras allongé, ainsi posée de flanc, la religieuse semblait démesurément grande. Il la voyait de dos ; elle remua un peu, il reconnut la venia monastique, cette posture de pénitence d’une origine mystérieuse, qui fait penser à un oiseau frappé pendant son essor et qui meurt doucement. La sentimentale beauté du tableau souleva dans l’âme du vieux penseur une vivacité d’enthousiasme telle, qu’il pleura. Cette femme, qui n’avait jamais subi un contact humain, ni celui du danseur, ni celui du baisemain, et que le désir ne touchait pas, fût-ce en esprit, lui apparaissait vraiment auréolée. Il n’eût point admiré une vertueuse sacrifiant l’amour au devoir et surmontant les tentations par mysticisme. L’aristie nerveuse de cette vierge qui détestait jusqu’à l’idée de la caresse ; son dédain organique de la sensation, sa pureté instinctive le ravissaient ! Il ne l’avait pas vue s’alanguir aux lourdes après midi fomentatrices de l’animalité, aux soirées lunaires rayonnantes de rêverie. Calmes, les yeux de la Camaldule ne se mouillaient jamais de cette humidité brillante, sudation de l’âme agitée : son souffle égal, ses mains inactives et sereines, sa posture toujours grave lui attribuaient un caractère d’intémérabilité. A cet instant, où la nature féerique surexcitait la tendresse adorative, il désira s’agenouiller dans le rayon de son regard ; il désira se prosterner, avec autant de fièvre qu’un autre homme en eût ressenti à l’idée de la possession, et il n’osa pas ; il contempla seulement, mettant sa volonté à n’être ni aperçu, ni senti. Il se reprochait la joie de ses yeux et de surprendre cette rêverie qui semblait du sommeil. Chaque jour, vers neuf heures, quand Giovanna rejoignait Girolamo pour la leçon, la Camaldule, avec une tranquille ponctualité, venait remplacer l’enfant auprès de lui ; et la déambulation allait jusqu’au repas de midi, sans qu’il cessât sa préoccupation d’effleurer par mégarde la robe monacale. Il se souvenait sans cesse de cette répulsion électrique qui convulsa la vierge, lorsque, à leur première promenade, il l’avait coudoyée, en tournant, au bout de l’allée. A vingt pas de la Camaldule en venia, il se demandait quel sentiment étrange lui animait le cœur qui ne ressemblait à rien de connu. Certes, il ne se dupait pas sur l’apparent intérêt des colloques. Rosa-Bianca cachait-elle sa tendresse dans ses dissertations, graves au moins de matière et d’expression ? Lui jouissait seulement de la pureté et de la paix qu’exhalait la nonne ; et, pas même l’instant d’un éclair, il n’avait pensé à ternir ce pur miroir, à désordonner cette sérénité. Au reste, l’eût-il désiré et avec l’art de Don Juan, que sa défaite aurait été certaine. Rosa-Bianca défiait les vertiges par nature sans employer sa volonté. Une vocation anti-amoureuse dominait sa vie et en déciderait jusqu’à la fin. Lionardo pensa à ce moment fatal où la belle vierge disparaîtrait de sa vie, et au fond du cœur il eut froid. D’un individualisme véritable, il ne mêlait jamais l’opinion à sa pensée et ne réfléchit pas à ce que d’autres feraient à sa place, ni à aucun jugement sur sa manière. Il vivait en lui-même et ne comparait point ses impressions à la façon générale de sentir. Mais son habitude de l’explication et du commentaire le poussait à diagnostiquer et à définir les éléments de sa vie intérieure. Or, son amour sans désir, en lui apparaissant rare, beau et digne de finir une carrière passionnelle, demeurait aussi énigmatique que celui-là même qu’il inspirait. La nonne l’aimait comme elle pouvait aimer, d’une façon immatérielle et sereine. Il n’y avait aucun homme dans son souvenir : il n’en pouvait paraître aucun dans l’avenir. Elle ne l’interrogeait pas, insoucieuse de son passé, incurieuse de son intelligence. Jadis, Isabella, malgré son refus d’amour, s’était passionnée pour les belles facultés du penseur. Rosa-Bianca se bornait à jouir de l’attention témoignée. Étrange aventure, où la progression exclusivement intime ne se manifesterait pas plus vive à l’adieu qu’à la rencontre ! Ainsi il méditait dans l’atmosphère argentine qui emplissait la terrasse, pareil à un sabéen, incantateur des étoiles, A un mouvement de la Camaldule, il tressaillit et la crainte d’être surpris et d’effaroucher cette âme paisible devint si vive qu’il se retira avec une extrême précaution. Mais, au lieu de se coucher, il se chaussa et vint au jardin, incapable de repos. Il aperçut les fenêtres brillantes d’Isabella, malgré qu’il fût deux heures de la nuit ; et cette veille le frappa d’attention. Le séjour de la nonne dépendait de la princesse. Elle avait écrit « tournez-moi à la science », comme elle disait à sa sœur « apprends-moi l’oraison mentale ». Ces velléités, expressives d’un ennui qui voudrait se tromper, ne signifiaient rien. L’amoureuse désœuvrée attendrait l’automne : mais, au premier froid, quand il faudrait chauffer ces vastes pièces et fermer les fenêtres contre la pluie monotone, elle partirait, brusquement, allant à l’aventure : et Rosa-Bianca ne resterait pas, considérant comme accomplie cette période. Sa volonté ne l’avait pas amenée et elle ne s’entêterait pas à rester. Disciplinée devant le fatalisme, la renonciatrice rentrerait au couvent, comme elle en était sortie, également passive. La vie lui avait offert ce beau moment d’une intimité tendre ; elle le vivait, joyeuse. De quel cœur le cesserait-elle ? L’irréductible égoïsme se désolait à la pensée que la religieuse quitterait la villa sans déchirement. Pas un instant, la gracieuse figure de Giovanna ne passa dans l’esprit de Lionardo, consolante. Il voyait une massive porte aux larges ferrures s’ouvrir devant la Camaldule et se refermer pour jamais. Sa mort même n’aurait pas de témoins et la vierge chrétienne dormirait parmi les autres défuntes du même vœu, défiant le regret qui voudrait s’agenouiller. Un mouvement irraisonné de haine le secoua, il maudit la vie claustrale. Le sable criait sous son pas saccadé et l’aube le trouva épuisant son trouble à marcher, dans l’allée des cyprès. Il gagna sa chambre, mécontent de lui-même, las de sa veille, en grand dépit de ce vertige, qui, maintenant, l’humiliait. Vainement, il tira les rideaux et voulut dormir : dans la pénombre, il voyait la Camaldule en venia, étendue sur le flanc, semblable dans son abandon à la sainte Catherine de Sienne peinte par le Sodoma. Sa vie aventureuse, par un concours étrange d’événements, le ramenait dans cette même villa où il avait aimé : et c’était la sœur de l’ancienne idole qui maintenant le possédait, d’une passion où la parole ne devait pas s’entendre, d’une passion de silence où il ne fallait ni s’exprimer, ni demander, ni se plaindre. Et ce n’était pas le respect qui lui enfonçait sa poire d’angoisse dans la bouche, mais son amour même, qui fût mort au moindre écho. Sœur Rosa-Bianca l’enchantait pour sa virginité, pour la limpidité de son âme ; il s’agenouillait en esprit au bord de cette tranquillité. A un remous passionnel, à une vibration nerveuse, il se fût relevé, intéressé encore, mais non plus subjugué ; il pensa que le Buonarotti avait éprouvé pour la marquise de Pescaïre un sentiment analogue au sien : mais Vittoria était veuve et pleurait un époux aimé. Il n’y avait pas un marquis d’Avalos dans le souvenir de celle-ci. Prolonger la présence de la Camaldule de quelques mois peut-être était tout le succès qu’il pouvait se proposer. Encore devrait-il s’ingénier pour retenir Isabella, déjà lasse de cette vie, pour elle sans charme. Il s’endormit en se récitant la canzone dantesque : Tre donne intorno alcor mi son venuto... Trois femmes, en effet, l’entouraient de leur rayonnement impérieux : l’une incarnait son passé et témoignait que son désir, flèche mal empennée, n’avait pas atteint le cœur souhaité ; l’autre, sensible à ses soins, passait dans sa vie, altière vision qui descendait du cloître, et dédaignait les accents terrestres ; enfin, la petite Giovanna, mélancolique et jolie figure de page, ne présentait pas le destin d’un cœur. Aucune des trois ne portait le rameau de myrte ; le même feuillage sans éclat du pacifique olivier en leurs mains languissait. On surmonte les périls et autrui ; on finit toujours par se subir soi même. « Elle est admirable, cette réunion de personnages qui n’ont point d’affaires que celles de leur humeur, auxquelles le courrier n’apporte ni joie ni peine, qui n’attendent la réponse de personne, l’issue d’aucun procès, libres de devoirs familiaux, exempts de chaînes passionnelles... » Vantez une circonstance qui tourne à votre satisfaction ; mais ne m’associez pas à votre lyrisme. Dans un changement de vie, le premier moment intéresse, parce qu’il est le premier. Ensuite, on compare ce qu’on a quitté et ce qu’on a pris. J’ai quitté la vie et je n’ai pas rencontré la paix. » « Vous vous ennuyez, chère princesse ? » « Je m’ennuie de tout mon cœur qui bat à vide. Spectatrice de l’amourette de Giovanna et de la dilection de Bianca, je suis ici le moindre personnage et comme une courtisane, entre l’innocence et la vertu qui obtiennent toute votre attention ; elles la méritent. Je ne vous reproche pas d’être heureux à votre guise ; mais ne célébrez pas votre joie, comme le Sganarelle de Molière, qui veut que tout le monde soit rassasié dans la maison, du moment qu’il a mangé. « La villa vous paraît une oasis et je l’estime un désert ; moralement, j’y suis seule. Encore l’éclat de l’été me tient-il compagnie. Quand les feuilles tomberont et qu’il faudra chauffer ce palais impropre à hiverner, je me demande si je ne vous laisserai pas ici, tous les trois, pour reprendre ma vie errante. » Lionardo, surpris par cet éclat d’humeur, s’attrista à l’idée de son court bonheur déjà menacé : son visage s’assombrit, et la princesse se trompa à cette expression, qu’elle prit pour de la tendresse méconnue. « Ami, j’ai tort de vous parler ainsi. On ne se résigne pas à mourir, sans quelque convulsion, et le renoncement que j’ai fait ressemble un peu à un suicide. J’ai cru que je pourrais vivre de tranquillité, d’amitié et de silence ; le dépit me persuadait. Aujourd’hui, j’ai oublié la rancœur et je regrette l’ancien errement. Voilà près de quatre mois que je n’ai plus vu des yeux où je puisse encore me croire belle ; quatre mois où je n’ai pas entendu une seule parole ardente. Le soir, en m’endormant, quand je m’endors, je suis sûre que demain ne m’attribuera rien. L’autre jour, un petit paysan apporta des fruits ; son regard me salua d’une naïve admiration ; je lui fis donner un écu. C’était lui, cependant, qui m’avait fait l’aumône ; voilà où j’en suis, à tenir pour un événement mémorable le regard d’un va-nu-pieds. Vos yeux, actuellement, savez-vous ce qu’ils expriment ? qu’ai-je à faire d’inspirer cela ? Ma sœur me contemple avec votre même expression. Ainsi, on me répète mon âge, que je voudrais oublier ! On me redit l’imperfection de ma nature, dont je ne suis pas si convaincue ! Je sers d’ombre et de repoussoir à la jeunesse, à la chasteté, à l’intelligence, et vous vous étonnez que ce rôle me pèse ! » Elle se leva et fit quelques pas dans le salon. Nul ne vous a conseillé, princesse, le parti que vous avez pris brusquement, et nul ne peut ni vous persuader d’y rester, ni vous exhorter à le changer. « Seule, vous êtes compétente au choix de votre vie, et pourquoi n’avez-vous pas attiré, invité, quelqu’un qui vous plût ? « Je souhaitais, de moi-même, une résignation que je ne contiens pas. Je peux vivre encore d’heureux moments ; pourquoi y renoncerais-je ! « Vous m’aviez appelé pour être le témoin et non le conseiller de votre dessein. » « Il fallait, me connaissant, me rappeler à la réalité et à ma vocation. Je suis une femme d’amour : j’ai vécu dans un perpétuel encens de désir. C’était l’office d’un psychologue de prévoir que je me flattais d’une pénitence impossible. » « J’aurais dû m’opposer à vous-même ? Vous annoncez votre abdication : on s’incline, on disserte, comme cela est loisible, entre esprits supérieurs qui prennent plaisir à étudier et à comparer leurs âmes. Soudain, vous changez de vision et vous voudriez qu’on vous eût poussée à cette volte-face. Comme si l’amitié et le respect n’imposaient pas un rôle d’écho attentif. » quel écho ferez-vous à ce que je viens de dire ? Quel jugement allez-vous porter ? » « On continue toujours sa personnalité, à travers les contradictions : c’est une loi. Il s’agit donc d’éviter ou de diminuer les contradictions. Or, vous n’avez point à vous soucier d’autre chose que de votre bon plaisir. » Vous avez tant parlé contre moi que je n’ose être sincère ! » « On n’a parlé que pour confirmer votre nouvelle volonté. » Tant que je puis être aimée, pourquoi abdiquer ? » « Vous m’approuvez donc, Lionardo ? » « Que signifie mon approbation ? Ai-je qualité pour la formuler ? Vous posez cette question : Être aimée ou n’être pas aimée ! De cela, on décide toujours soi-même. Votre sœur ne donne-t-elle pas l’exemple de l’individualisme ? Elle est allée à Dieu, par haine de l’homme ; elle s’est cloîtrée, par horreur du monde. Vous avez résolu de fuir les hommes, parce qu’un fut infidèle, et vous ne l’avez pas regretté. Votre vanité seule fut douloureusement blessée et vous avez cru que, pour panser cette plaie, la retraite convenait. Un dépit, si fort soit-il, ne vaut pas une telle révolution dans la destinée. Du goût grossier d’un amant, vous concluez à votre déchéance, quel enfantillage ! Les plus jeunes femmes obtiennent-elles la constance et, chaque fois que la camériste a été embrassée par le galant de Madame, celle-là s’est-elle réfugiée dans ses terres, désespérant de ses charmes et de la vie ? En vos longues confidences, l’infidèle n’a point tenu de place : son acte seul a marqué. vous ne donnez à l’individu aucune importance et vous acceptez sa fantaisie, comme un arrêt sans appel ! Oubliez le fait avec la personne ; achevez cette saison paisible et attendez tout de l’avenir et de cette force qui nous pousse chacun à nos œuvres, noires ou éclatantes, sans souci des émois de conscience et de révolutions intérieures. » Les beaux traits d’Isabella se détendirent de leur expression tragique ; ses yeux brillèrent et sa bouche savoureuse sourit : elle était soulagée. « Vous me faites grand bien », dit-elle. On a besoin parfois qu’un autre voie en nous et débrouille le désordre de nos sentiments. Je m’étais crue liée par ma propre parole ; vous m’avez fait sentir ma liberté ; je n’ai qu’à vouloir pour revivre, Dès lors, me voici patiente et sans fièvre. N’est-il pas étrange que l’on se forge des entraves à soi même, qu’on se torture de ses mains ? » « C’est un mystère de la vanité ! » « Combien n’ont pu surmonter leur propre jugement, et après s’être condamnés à d’affreux traitements, les ont subis plutôt que de s’avouer leur inconstance d’humeur ? Nous sommes vains vis-à-vis de nous-mêmes : nous sacrifions à notre propre opinion, au lieu de la changer. C’est la moindre forme de l’idéalité ; mais elle sert à nous fixer, à limiter notre volatile nature qui tend à se muer, sans cesse ; car la variété est l’épithète même du plaisir. » « Voulez-vous penser à ce que l’on fasse quelque bien au petit gars, dont le regard m’a réveillée de mon cauchemar ? Qu’on le mette à jardiner ici : puis, dans la suite, puisque vous resterez à la villa, si je n’y pense pas, comme c’est probable, favorisez-le. » Pour la première fois, depuis bien des jours, la princesse Isabella se mit à chanter une cavatine. La résolution qui l’écrasait écartée, elle redevenait bienfaisante en même temps qu’elle prononçait à nouveau son vœu d’antan. La psychologie d’exception revêt un caractère de maladivitè. « Padre Girolamo, comment n’avez-vous pas un pensionnaire pendant l’été... Ce serait de quelque profit ! » « J’en ai un », dit le prêtre, « un charmant tonsuré dont j’augure bien... » « Pourquoi ne l’amenez-vous pas ? » Le prêtre, humble et rusé, fit un signe évasif. « Je le ferai sur votre ordre, Messer. » « Padre, vous avez de très mauvaises pensées. Vous auriez pu fournir une autre carrière que celle de petit desservant. » « Messer, quelle carrière eût dû être la vôtre ! » « Vous vous figurez, Girolamo, que j’étais fait... « Pour la pourpre », dit le prêtre. Si vous aviez eu ce que vous appelez ma malice : la faculté de voir les infiniment petits et de les rassembler. « Vous n’avez pas regardé les hommes, là où on les voit, dans les petitesses ; et, les voyant, vous n’auriez pas daigné tirer les laides ficelles qui les font mouvoir. Les orgueilleux doivent se consoler de ce qu’ils n’obtiennent pas, en pensant qu’ils se sont conservés tels quels. » « Le succès est le lit de Procuste », observa Lionardo ; « il vous impose sa mesure, allonge les membres à les briser ou mutile ce qui dépasse. Le génie est rare, nouveau Thésée, qui fait subir ce même supplice au géant Succès ! » « Humble, j’ai végété, faute de savoir me dresser et m’imposer ; orgueilleux, vous n’avez pas abouti, parce que vous n’avez pu vous courber et vous masquer. Moi, sans génie, je devais mener grand bruit et faire l’important pour qu’on m’attribuât ce que je ne possède point ; au contraire, vous auriez obtenu beaucoup, en cachant votre supériorité. » « Padre, vous parlez bien ; mais vous ne voyez pas juste. Je n’ai eu d’ambition que celle du plus abstrait savoir : je possède tels secrets qui représentent une fortune industrielle ; l’idée de les mettre en œuvre m’apparaît grotesque. » Girolamo ne comprenait pas si avant : « J’amènerai donc mon séminariste », conclut-il. Le philosophe, depuis qu’il avait vu la Camaldule en posture de venia ne retrouvait pas la sérénité de ses impressions, tandis qu’Isabella quittait ses sombres rêveries. On eût dit qu’un transfert s’opérait, Lionardo assumait l’ennui de la princesse et celle-ci, rassérénée, jouissait d’une subite égalité d’humeur. « Vous avez échangé vos rôles : Messer devient ténébreux, en proie à de mystérieuses rancœurs, et toi, sœur, tu souris maintenant, comme si tu étais guérie d’un grand malaise. » « La mélancolie de Lionardo n’a point de cause que je connaisse ; à moins qu’il ne pleure sur ma vertu qui meurt. Tu ne comprends pas, sorella ! J’abandonne le parti de la pénitence, je me décide à reprendre le collier d’amour ; scandalise-toi : je ne veux pas renoncer à vivre. Être vierge, c’est une dignité : un passé de sagesse vous engage. A quoi sert, pour mon salut et même pour l’édification du prochain, que la princesse Visconti renonce aux passions cette année ou l’autre ? L’époque ne se soucie pas de beaux exemples : il n’est pas encore temps de me repentir. » « Avec l’approbation de Messer ! il m’a délivrée de mes scrupules. La vertu est une vocation : je ne l’ai pas. Il faut une raison pour être sage, devoir ou idéalité ! Envers qui ai-je des devoirs ? Idéalement je trouve l’amour, même imparfait et passager, la plus belle chose du monde. « Quant aux raisons à m’opposer, dis-les-moi, si tu en trouves. » « Tu rencontrerais un être qui méritât l’amour, tu n’as pas de raison, en effet, pour te refuser. Mais tu déclares que tu vas aimer, comme tu dirais : je vais voyager ! « Celui qui me désirera le plus ! » « Et si c’est un manant, un homme du commun ? » « En amour, ma sœur, il n’y a pas de sang bleu ; il n’y a que du sang chaud ! » « Tu te dédies au plus offrant ? » A celui qui me montrera une grande ardeur, » « En ta qualité de personne chaste, tu vois, immédiatement, la brutalité de l’amour. Hostile à un ordre de faits, on le juge avec mauvaise foi. Je parle tendresse et tu entends luxure. Je ne crains rien autant que la possession : elle métamorphose l’homme en laid ; il cesse d’être aimable, dès qu’il est aimé. Mon rêve serait de ne jamais me donner ! » « Ce désir qui s’exprime, s’entête et persécute, ce désir insupportable et bas ne te lasse pas, tout de suite ? » « Il faut avoir vécu ces choses pour les comprendre : et, à t’en parler, je te paraîtrais une visionnaire. Il y a de la charité dans l’amour, une charité de vertige et d’entraînement ! Une femme se donne, comme elle jetterait sa bourse et ses bagues à une détresse éloquente ! » « Tu profanes le sentiment chrétien, en l’associant à des vilenies ! » Tu as échangé des paroles, presque des serments d’amitié, avec un être ; et s’il souffre, s’il se plaint, s’il supplie, lui refuseras-tu ton aide, tes soins ? Celui qui t’est cher a soif, et tu es une source ; il a faim et tu n’as qu’à te laisser prendre pour le rassasier ! et tu le regarderas sans pitié haleter et pâtir ? Un amoureux est un malade, un fiévreux au moins : c’est toi qui as inspiré cette souffrance, ce délire, et tu y seras insensible ? » Le vrai désir ne sourit pas ; il gémit plutôt : c’est un mystère, vois-tu, qu’un baiser ! On trouve des explications à tout, des définitions pour les plus bizarres phénomènes : un domaine reste sans science, sans beau livre, sans commentaire : l’amour. Oui, demande à Lionardo qui a tout lu, si on a écrit quelque chose d’un peu solide sur l’amour et la volupté. Dès qu’on les regarde, le vertige vous prend et on ne pense plus ; on subit le magnétisme du gouffre. Quelques jours après sa mort, ce qui fut Dante et Michel-Ange ne représente que la décomposition : pourrir, c’est pis que mourir et nous pourrissons. Cette chair d’une Cléopâtre, d’une Impéria, qui incarnait le rêve de tout homme, en moins de cent heures devient immonde, impossible au regard, vénéneuse au contact. Évoque le squelette et la tête de mort et le charnier et ses vers : tu rendras plus chère, plus séduisante cette chair qui resplendit de tant de clarté. Rêves tu une forme comparable à la forme humaine, une couleur telle que la couleur de la peau ? La joie de ces lignes, la joie de ces tons, Dieu ne les a pas voulues, sans leur attribuer un rôle providentiel ! Il ne faut pas maudire ce qui est : l’être est l’essence même de la bénédiction : si la volupté émane de la chair, la volupté est légitime : et il est doux de la donner. Elle a un caractère d’illimité et d’indéfini, qui en fait la musique des corps ; quand elle s’ajoute aux âmes, alors, vois-tu, sorella, cela devient radieux : l’ambition, l’orgueil, les autres passions disparaissent. Ma sœur, l’amour est un mystère que nul n’a regardé en face, sans être ébloui et stupéfié. Les autres phénomènes se déterminent, c’est-à-dire se produisent en des conditions à peu près connues ; l’amour se rit des lois. Il en a une, qui bouleverse les autres et les contredit à plaisir. » La religieuse allait répondre avec dédain à ce dithyrambe, lorsque Giovanna survint. un jeune garçon veut vous offrir une truite magnifique qu’il vient de prendre. » - « Qu’il la porte aux cuisines : on la lui paiera. » « Je le lui ai dit : il veut l’offrir ! Ce doit être un camarade du porteur de fruits, qui a plus envie de vous voir que de toucher une monnaie. » « Tu ne vas pas satisfaire la curiosité d’un misérable petit pêcheur ? » « Ma sœur, souviens-toi des misérables petits pêcheurs de Tibériade. C’est tout de même une jolie prérogative, pour les gens du filet et de la rame, que leur corporation ait fourni à Jésus ses premiers disciples. La religieuse alla vers une fenêtre, avec une protestation muette : elle avait deviné à quel sentiment sa sœur obéissait. « Tu vas avoir, probablement, la confirmation de ce que je te disais, sorella », dit la princesse. Etourdi par la transition de la pleine lumière à la pénombre, le gars s’arrêta sur le seuil. C’était un adolescent imberbe, aux cheveux frisés, aux yeux vifs ; la chemise ouverte laissait briller une médaille d’argent sur la peau bronzée par le soleil ; ses pantalons en loques étaient relevés jusqu’à mi-cuisse ; il tenait par la corde du hameçon une superbe truite dont la queue traînante mouillait le parquet. Il resta à regarder Isabella étendue sur sa chaise longue. « Pourquoi as-tu voulu m’apporter ton poisson ? » Il s’approcha ; ses pieds nus laissaient des traces de poussière sur les lames cirées. « Je voulais voir la princesse ; mon camarade, celui qui apporta des fruits, l’avait vue ! » « Pourquoi voulais-tu la voir ? » « Parce qu’elle est belle ! » « Et tu espères vendre ton poisson plus cher avec ces flatteries ? » « Non, mon poisson, je le donne. » « Mon petit, les pêcheurs ne font pas de cadeaux aux princesses. » « Les princesses peuvent donner bien plus que de l’argent. » Il s’avança, ouvrant ses yeux sur Isabella, avec une admiration gourmande. « Voyons », fit-elle amusée, raconte ton histoire. Ton camarade t’a dit ? » « Que la dame était bellissime, que ses yeux brillaient comme des étoiles, qu’elle avait des bras de statue et qu’on les voyait, qu’ils étaient nus. Il m’a dit aussi : Vois-tu, jamais ni toi, ni moi nous ne saurons ce qu’il y a dans ces princesses ; elles sont d’une autre race que nous ; ce ne sont pas des femmes, ce sont des princesses... » Il m’en a parlé plusieurs jours de suite ; alors, j’ai attendu de pêcher une belle truite et je suis venu, pardonnez-moi, pour voir ! » et il aurait mieux valu que je ne vinsse pas ; je ne pourrai plus embrasser les filles du village, comme celui qui a vu les cardinaux n’écoute plus son curé. » Sa voix timbrée se voilait d’émotion par instants, puis s’aiguisait de vivacité. « Tu ne veux pas d’argent ; que veux-tu ? » Une telle flamme s’allumait aux yeux de l’adolescent que la grande dame fut flattée. D’un mouvement lent, presque hiératique, elle tendit la main. Le pêcheur se jeta à genoux et ramena ses bras sur sa poitrine, pieusement ; il avança seulement ses lèvres, et les beaux doigts s’appuyèrent franchement à la bouche du gueux. » Et le gars se sauva, renversant une chaise et laissant sur le parquet la truite luisante. Qu’aurais-tu fait pour un poète, pour le Tasse, l’Arioste ? » « Ce qu’ils auraient voulu, ma chère sœur ! Es-tu scandalisée ou non ? » « Je suis scandalisée ! » « Tu trouverais naturel, si un chien vient se frotter à moi, que je le caresse et tu ne veux pas que je traite l’homme aussi bien que l’animal ? » « L’animal ne te désirerait pas. » « Quel tort me fait-on à me désirer ? » « Nous ne nous comprendrons jamais », conclut la Camaldule. Je suis riche, je donne ; non pas seulement de la monnaie aux pauvres, - mais des joies d’âme et des illusions de volupté, et, pour cela, mon intémérable sœur, je m’estime. La grande prouesse des chevaliers, c’était de tendre leur main aux baisers des lépreux. Je ne compare pas un acte sans risque et qui me plaît à un danger répugnant ; mais, à des êtres qui ne peuvent espérer rien de semblable à moi, je donne volontiers une obole de beauté, de volupté, une obole d’amour ! » L’ennui est une sécrétion qui nous empoisonne. Le séminariste annoncé par Girolamo était un fils de famille noble, que sa faible santé éloignait de l’école militaire, et la pénurie, de toute carrière. Cesare Degli Ucellai, d’une grande distinction, la voix pâle et le regard naturellement langoureux, ne parut pas dépaysé auprès des princesses. Obséquieux et attentif, il devait fournir une carrière où les femmes s’intéresseraient. La soutane prenait sur lui des plis diplomatiques ; il avait la main belle. Il ne laissa voir aucun étonnement, si ce n’est dans sa circonspection. Il regardait parfois la religieuse, à certain propos de Lionardo, et ne comprenait pas le lien des personnages entre eux. Isabella d’abord ne s’occupa pas de lui, le laissant s’orienter ; l’adroit Milanais bientôt se tourna vers elle, et un tète à tête commença, où le jeune sous-diacre raconta sa vocation, en jolis termes, choisis plutôt qu’émus. La Camaldule s’énervait un peu à ce qu’elle appelait les manèges de sa sœur, qui, à la vérité, ne songeait pas à mal. L’hommage, tel qu’Isabella le souhaitait, était celui qui surgit spontané et irréfléchi, qui éclate comme une exclamation de surprise. Elle n’était pas femme à se maniérer et à séduire par des efforts d’actrice, à la française. Elle regardait de ses beaux yeux sombres, elle souriait de sa bouche rouge et charnue : et là se bornait sa coquetterie. Il fallait qu’on fût frappé de sa grâce, comme de la Grâce ; de sa beauté, comme du soleil. Sinon elle ne prenait aucun plaisir au tête à tête et ne daignait pas plaire. C’était la plus humaine des idoles, mais il fallait d’abord qu’on l’adorât ; or, la frêle nature du séminariste s’effarouchait à l’aspect grandiose et impérieux d’Isabella et il se sentait attiré vers la douce Giovanna. Le philosophe s’en aperçut et comprit l’intérêt de la jeune fille à ne pas être remarquée au détriment de sa bienfaitrice. Il lui souffla à voix très basse : Demain matin, je t’expliquerai pourquoi. » Comme elle ouvrait de grands yeux stupéfaits : « Je te le demande, avec insistance. » « Que pensez-vous faire, du ministère, de la prédication ou de l’enseignement ? Je voudrais être missionnaire, aller très loin, chez des peuplades sauvages, et leur apporter la vérité. » « Et les balles explosibles de la Métropole, comme ponctuation dogmatique ! » Cesare degli Ucellai leva la tête, interloqué. « Jeune homme, réfléchissez : il y a, à Rome, dans la ville même du Pape, les deux tiers de mécréants et vous pensez à convertir des nègres, des êtres qui n’ont pas plus de valeur sociale que le sable qu’ils foulent ? » « Ils ont des âmes et je leur apporte le salut éternel. » « En principe, attribuons l’âme humaine à la forme humaine : mais l’éternité ne dépend que de la vie intérieure et non de la venue d’un homme noir qui dit du latin. Nous serons jugés sur notre bon ou mauvais cœur et non d’après des doctrines. Le fétichiste qui est bon sera sauvé. La bonté seule opère le salut. » « Ce n’est pas l’enseignement du séminaire ! » fit le jeune homme en se tournant vers Girolamo pour lui demander appui. Celui-ci se récusa par un geste évasif. Lionardo dédaigna de développer sa pensée : il s’approcha de la Camaldule et lui dit a mi-voix : « Vous connaissez mal votre sœur : vous pensiez qu’elle allait faire la coquette avec le prestrolet et vous vous en êtes indignée d’avance ; vous la croyez très sensuelle ? Le sentiment la domine, mais d’une espèce un peu rare. Être aimée, être admirée, être désirée, voilà son unique pensée ; mais il faut qu’on l’aime, qu’on l’admire et qu’on la désire, dès qu’on la voit ; qu’elle ait l’impression de produire un coup de foudre. Telle est sa vanité : elle ne s’abaisserait pas aux manèges communs. Bénigne à qui salue sa royauté, elle ne sait pas s’il existe d’autre personne au monde que celui qui se déclare son sujet. Vous lui reprochez de ne pas choisir ? Elle a l’idée étrange que la convoiter, c’est un peu la mériter. » « Cependant », dit la religieuse, vous l’avez désirée, en vain ! » « Elle accueillit, alors, ce qu’il y a de beau en moi, ma pensée : elle consacra des heures et des nuits à m’entendre. C’est même le seul être au monde qui m’admire, avec vous peut-être. Mais je ne lui représentais pas l’extrême jeunesse qu’elle veut pour aimer matériellement. » « Enfin, elle vous admirait et ne se donnait pas, alors qu’elle écoutait un jeune étourdi. » « Oui ; cela vous paraît insensé. L’attraction sexuelle est une aimantation spéciale qui ne s’inspire ni de l’esprit, ni du cœur. » « C’est un instinct de bête. » « Non : une polarisation fluidique. Vous ne comprendriez pas mieux l’explication du phénomène que le phénomène lui-même. Gardez votre dédain comme opinion. » « Vous avez poussé Isabella à retourner aux passions ? » « Elle se torturait, sans profit, à l’idée du renoncement ; je l’ai aidée à la rejeter et elle a repris sa paix. » « La vôtre est troublée, Lionardo. Vous êtes un peu différent de vous-même depuis... je ne saurais fixer le jour, mais ce fut brusque. Un matin à notre promenade d’habitude, vous m’êtes apparu inquiet, fébrile. Depuis, vos yeux ou s’attristent ou deviennent étranges. Votre humeur ne coule plus aussi simple ; vous avez perdu de votre harmonie. » Et ainsi, je vous déplais ? » « Vous me gênez dans ma jouissance égoïste de ce moment, unique pour moi. » « Je voudrais faire ce moment conforme a votre plaisir, afin qu’il se prolongeât. » « Parfois, je pense à la reprise de la clôture et je me demande quand cela adviendra ? « Ce n’est pas moi qui ai voulu venir ; ce n’est pas moi qui voudrai partir. On m’a amenée ici ; on m’emmènera d’ici, sans que je participe plus à l’un qu’à l’autre. » il vous est indifférent de vivre ici ou là-bas ? » « Cela m’est si peu indifférent que j’y réfléchis sans cesse et, tantôt j’incline vers le retour a la contemplation, tantôt je penche pour la libre vie du lac. » Lionardo éprouva une telle impression de tristesse qu’il se leva et sortit, brusque en amoureux dépité. La religieuse ne feignit pas la distraction ; elle regarda l’allure hargneuse de cet homme si supérieur, tout à coup rageur comme un enfant ; elle trembla au claquement de la porte et ses beaux yeux se baissèrent. Au ton morne et détaché de la Camaldule, Lionardo s’était mépris : il n’avait pas démêlé quelle pudeur particulière la forçait à cacher son sentiment. Malgré la pureté de leurs rapports, qui s’étendait jusqu’à la pensée, elle n’oubliait pas qu’elle était liée par les vœux de religion. On ne s’élève pas aisément à l’indépendance d’esprit ; l’éducation et le milieu laissent des scrupules qui sont les bienséances de chaque état. Rosa-Bianca croyait obéir à sa gloire, en affectant un visage et une parole indifférents, au moment même où son cœur sentait plus vivement. Absorbée par ce coup d’énervement qui révélait le caractère inquiet de l’affection vive, Rosa-Bianca n’entendit pas une interrogation de sa sœur ; énervée pour la première fois depuis qu’elle vivait à la villa, elle gagna la porte, erra sous le portique, dans l’espoir d’y retrouver Lionardo. Puis, revenant a sa notion de dignité, elle monta dans sa chambre. Isabella avait senti un vent d’humeur, mais sans chercher à le commenter ; le séminariste l’ennuyait, Girolamo, qui était resté tranquille et muet, prit congé et la princesse se trouva seule, beaucoup plus tôt que d’habitude. Elle sortit ; la nuit était claire ; rêveusement, elle alla jusqu’au lac. A voir l’eau si dormante, elle pensa à sa vie immobilisée ; et une résolution se forma en elle de revivre. En remontant, elle entendit du bruit derrière les cyprès et s’arrêta, curieuse. Tout à coup, un jeune homme, mal vêtu, s’élança de l’ombre et se mit à fuir, comme un voleur. C’était le gamin aux fruits ou le pescatore ou un de leurs camarades, qui s’aventurait là pour l’apercevoir ; et cette pensée lui fut douce comme un présage. L’Art reflète simultanément l’aspiration humaine et la grâce divine. Aux heures lourdes Lionardo, bravant le parcours ensoleillé, descendait au lac, un Pétrarque ou un Dante à la main, et, couché dans une des barques, il rêvait. Une après-midi, il remontait lentement les rampes en se récitant : Se Donna facetene donagione De oerda cosa bella che t’agença E poi di sua camiscia vestigione... lorsqu’en levant la tête, il vit une telle chose qu’il cria d’admiration. La beauté et l’imprévu du spectacle le frappèrent à l’égal d’un miracle. Il joignit les mains et contempla avec une joie fébrile et balbutiante. Entre deux colonnes du portique, apparaissait vivant, le fameux tableau du palais Sciarra, maintenant perdu. C’était bien cette allégorie subtile où la vie contemplative et la vie passionnelle sont figurées d’une manière intense, sans accessoires : le calme de l’expression donne à cette peinture la grandeur d’un bas-relief ancien, quoique la complexité de la Renaissance y rayonne. La Vanité, on l’admire nue, à l’Ermitage, dans la pose assise, aux bras repliés, de la Joconde ; elle n’a pas le sourire du Saint-Jean, mais ses traits, comme si elle en était la mère. Elle tient un brin de narcisse et regarde la vie, avec la conscience qu’elle l’incarne, dans son majeur éclat. Les yeux sont « des yeux doux » qui professent la foi à l’amour et à la volupté : ils témoignent d’une vibration profonde et lente ; combien de fois révulsés dans le spasme ! On dirait que la Vanité vient d’être aimée ; elle rayonne cet épanouissement contenu de celle que l’amant a quittée, après avoir solennellement fêté ses charmes. L’expression, qui ne sourit pas, fuse de chaque côté de la bouche ; et une pénombre amoureuse, comme une nielle de volupté, creuse les commissures de l’arcade sourcilière. Belle, aimante et parée, la Vanité ne propose d’autre énigme que sa grâce. La Modestie toute vêtue, sans qu’un cheveu se voie, élève l’index, en rappel à l’idéalité, et son visage un peu rond, au modèle très simple, au regard sérieux, signifie le renoncement. Enveloppée de plis épais et monacaux qui obscurcissent les lignes plastiques, elle ne se révèle que par son grave profil et sa main patricienne. Ame profonde et pudique, dévouée à l’idéal, elle veut échapper à l’œil du siècle. Sa sensibilité obéit à une doctrine rigoureuse et rien ne prévaudra contre sa puissance de concentration. Les deux femmes se comprennent : l’emmêlement des mains l’exprime. Ce sont les sœurs éternelles dont l’antiquité faisait des frères : Eros et Anteros. Isabella avait eu l’idée de ce magnifique tableau vivant qui prenait un prodigieux intérêt de la ressemblance morale entre les allégories et leurs actrices. Soigneusement elle avait frisé ses cheveux sur les côtés, en mèches tombantes et séparées, et posé sur sa tête le cercle aux trois marguerites. Une gaze enveloppait ses seins nus, soulignés d’une large broderie. Le philosophe regarda, d’une contemplation inlassable, cette évocation. Par instants, Rosa-Bianca, fatiguée de dresser son index et Isabella de tenir sa fleur, se relâchaient de la pose : elles la reprenaient vite, car le contemplateur ne cessait d’admirer. Or, il voyait, au travers de la figuration d’un chef-d’œuvre, la réalité même des deux sœurs : le tableau les prophétisait ou bien elles le copiaient jusque dans son essence ! Les deux Muses sentimentales, la renonciatrice et l’avide : les deux vierges, la folle et la sage ; les deux femmes typiques de l’Évangile, Marthe et Marie ; les deux faces de la vie, et les deux voix de la gnose : Vanité et Modestie ; Isabella et Bianca ! Les princesses milanaises reproduisaient l’œuvre milanaise ! Il comprit, de cette compréhension intime qui est une sensation et ne se phrase pas, quel atavisme glorieux apparaissait devant lui. L’âme du passé vint l’éblouir à cette minute ; et comme lui-même appartenait par de mystérieuses affinités à cette surhumaine et adorable race, il regarda à s’aveugler, il regarda éperdument, jusqu’à ce que les larmes jaillissantes de ses yeux eussent mis leur brume entre lui et la vision. Il pleura d’admiration et de souvenir : car nul ne comprend que sa propre espèce et ne connaît que ce qu’il reconnaît, mes princesses », s’écria-t-il, s’il y a des anges ou des saints pour entendre les vœux des pauvres métaphysiciens, que toutes les étoiles irradient leur bénédiction sur vos chères têtes d’illusion, sur vos yeux de rêve et vos bouches de paradis ! Je vous entends et je vous aime, mes fantômes vivants, mes belles Incarnées. » Elles gardèrent leur costume pour le repas du soir : et la joie du philosophe, quoique sereine désormais, continua. « Vous mangez, vous buvez, sans cesser d’être de dignes allégories. Vraiment, ni l’une, ni l’autre, je ne vous avais vues, avant ce soir ! Rosa-Bianca, vous êtes bien la Monaca du Vinci, la fleur de contemplation et de silence ; et vous, Isabella, réalisez la vivante et vibrante Vanité. « Qu’avez-vous fait de mon courrier, depuis quatre mois, Lionardo ? » « Je l’ai lu et classé. » « Vous ne l’avez donc pas détruit ? » « J’ai prévu qu’il vous plairait, un beau soir, de savoir en quel état sont les feux par vous allumés ! » « Eh bien, allez me chercher les plus intéressantes épîtres et lisons-les, si Modestie le permet. » « Modestie », dit la religieuse, « est presque aussi curieuse que Vanité, car elle n’a jamais lu de lettre d’amour, quoiqu’elle en ait déchiré. » « Pour la Giovanna, qu’elle nous dise bonsoir ! » « Je ne suis pas curieuse », dit la jeune fille. En amour, il n’y a d’intéressant que ce qui nous concerne. » « Il faudra l’habiller en page ; le maillot lui ira à ravir », lança Isabella. diva, » protesta l’enfant, « je suis trop fille maintenant pour faire le jeune homme. » Le philosophe revint avec un assez fort paquet de lettres. Il prit celles du dessus, ficelées à part. « Vous allez deviner les épistoliers d’après le style. Voyons, voici le plus abondant en écriture ; je n’ai mis de côté que la dernière. « Ainsi, belle princesse, vous avez disparu de Milan, sans un adieu à votre adorateur fidèle. « Où êtes-vous, au couvent, ou heureuse » ? « Si j’avais trouvé grâce devant vous, si un souvenir heureux me restait, je me nourrirais l’âme avec du passé. Vous n’avez accueilli que mes soupirs et je me désespère de ne pouvoir les exhaler encore à vos pieds. c’étaient de beaux soirs, ceux où je vous parlais librement, pendant des heures, de mon amour. Il est consolant de plaider sa cause, même si on sait ne pouvoir la gagner. a bien voulu m’aimer, par haine de vous. Elle est belle, vous le savez, mais je préfère encore mon stérile soupir exhalé à vos pieds. » « Tu ne lui as rien accordé à celui-là ? » « Ma sœur se figure que je suis Messaline, Pasiphaë ou bien que l’amour n’est qu’une chose... Ma chère Bianca, je me suis toujours repentie de m’être donnée. Lionardo a supporté le poids de mon expérience... » « Écoutez cet autre », dit le philosophe. « Enigmatique et déraisonnable femme, qui n’avez de plaisir qu’à troubler l’âme et à déranger la vie, où êtes-vous ? « Je suis assez stupide pour regretter vos rigueurs. En me refusant tout, vous me donniez encore des impressions plus vives que celles que je trouve maintenant. Vous n’aimez et n’aimerez jamais que l’amour. Je ne connais point d’autre idole que vous ; furieux et navré de votre départ, je ferais quelque coup tragique, si je ne craignais le ridicule. » Lionardo passa à un autre billet. « Vous n’avez donc pas de mémoire, Isabella ? Cette nuit au balcon ne vous a donc laissé aucune impression durable ? Vous troublez et vous partez, fée malfaisante ! Vous passez sur les cœurs, comme une libellule sur l’eau, en effleurant. Mais cet effleurement est magnétique et déchaîne une tempête. Si vous faites le bonheur de quelqu’un et que je connaisse celui-là, je lui cherche noise ; car j’ai des droits ; je vous ai eue, une fois, une seule, mais je vous ai eue ! Au prix de quelles prières ! Il fallut vous menacer de sauter par la fenêtre et vous m’avez laissé enjamber l’appui. Je n’étais pas convaincu comme martyr ; mais j’étais engagé d’honneur et je me serais brisé les membres par amour-propre. Seulement, je ne vous l’ai jamais pardonné. vous prétendiez que la victoire m’avait rendu insupportable. Croyez-vous qu’un homme ne garde pas rancune des bêtises, des folies qu’on lui inspire... » « Vraiment », dit la Camaldule, il avait enjambé l’appui de la fenêtre ? » « Oui, il n’écoutait rien : il a fallu jurer, et il a fallu tenir son serment. » « Tu ne l’aimais pas ? » « J’étais émue, toute secouée... » « Écoutez encore », dit Lionardo, qui feuilletait : Une atroce coquette, une Lélia prétentieuse, voilà ce que vous êtes et rien de plus. Je sais que vous avez écouté ce polisson de Giulio, un morveux, tandis que vous m’avez fait consigner votre porte. Aussi, je laisse dire quand on parle de vous, devant moi. L’opinion ne mesurera jamais l’abîme de noirceur qui constitue votre âme : car, si vous aviez de la loyauté, vous m’appelleriez là où vous êtes, et vous me feriez heureux. princesse, quelle joie vous pouvez donner ! « N’y a-t-il pas », interrompit Isabella, des lettres signées : Sandro ? » « Je les gardais pour la fin : ce sont les seules intéressantes. » « Ce Sandro », expliqua la princesse, est un tout jeune homme, doux, timide et que j’ai écarté, quoiqu’il me plût beaucoup, par sentiment presque maternel. Celui-là, je crois, saurait aimer... » Je vous écris pour parler de vous au papier, princesse : car vous ne répondrez pas à celui que vous avez banni de votre présence, parce qu il vous a paru trop enfant. L’enfant sait du moins se résigner et baiser la main qui le blesse. Je ne représente rien pour vous ; et vous incarnez tous mes rêves. Vous avez cette beauté majestueuse qui fait qu’on croit aimer plus qu’une mortelle et quoique vous m’ayez rebuté, je vous sens bonne, douce. Vous avez cru bien faire, en m’écartant : je n’attribue votre cruauté qu’à un sentiment très noble : je vous en aime davantage. Il est si naturel de considérer qu’un jeune homme a de l’amour sans motif, ni profondeur. Je suis cependant plus heureux de vivre avec votre pensée que de me répandre en folies, comme les jeunes gens de mon âge. Je ne suis pas le premier qui ait vu son amour méprisé ! Mais qui peut m’empêcher de vous aimer ? Espérer serait une insolence, après ce que vous m’avez dit... Qui sait si, un jour, vous ne penserez pas avec un peu d’attendrissement à une fidélité digne de vous, car elle aura résisté à la pire épreuve, celle de l’indifférence ? Je sais que vous êtes à votre villa du lac de Côme, tandis que les uns vous croient en voyage et les autres au couvent ; je continue à écrire à votre palais de Milan, par déférence envers votre volonté. Même pour les êtres surnaturels, il y a des heures où ils ont besoin de quelqu’un de fidèle et soumis. La poésie nous montre, à côté des héros, des dévouements. « Si l’ennui, le malheur vous visitaient, souvenez-vous alors de Sandro, le petit amoureux qui ne demande rien, qui n’espère aucune grâce, mais qui continuera à contempler la belle étoile qu’il s’est choisie, dût-il la contempler en vain ! » « Tu vois, ma chère sœur », observa Isabella, que le seul qui parle noblement est très jeune et que je ne suis point une perverse, en recherchant les cœurs encore ingénus. Les hommes de mon âge n’aiment plus ou bien sont égoïstes et brutaux ; ils veulent tant de profits, et positifs, qu’ils représentent plutôt la débauche que l’amour. A quarante ans, un homme ne soupire plus ; il exige du plaisir. Sa sentimentalité est abolie, on le trouve faible et facile à enliser ; mais la petite fleur bleue desséchée, aucune rosée ne la ferait refleurir. » « Si j’avais voix à ce chapitre, le plus délicat qui soit, je la donnerais à Sandro. » « Quel est cet adolescent ? » « C’est un beau jeune homme de vingt ans ; une âme poétique et qui parle délicieusement de sa tendresse. Sa lettre ne donne aucune idée de la douce chaleur du débit. » « Invitez-le à venir ici ! « Cela me distrairait trop ! Je me sens faible devant l’adoration ; ma générosité m’entraîne, quand je n’ai plus à me défendre ; je ne peux pas rendre témoin ma chaste sœur, de mes péchés. » « Je t’assure, Isabella, que la lecture de ce soir te montre sous un jour meilleur que l’autre, où je te voyais. » « Tu deviens indulgente ; tu ne seras jamais juste, pour un ordre passionnel qui n’est clair qu’aux patients eux-mêmes. » « Modestie et Vanitié se comprennent entre elles ! » « Non », s’écria Isabella : « à bien étudier la merveilleuse peinture, Vanité comprend Modestie, mais n’est pas comprise. » « Comme ces noms vous vont bien et vous désignent dans le langage subtil ! Sœur Rosa-Bianca est orgueilleuse jusqu’en ses fibres et jalouse de sa beauté au point de l’avoir voulue vaine, dès l’aurore ; et Isabella ne demande à la vie que des impressions d’amour, vraiment modeste en son désir. Pourquoi toute chose se divise-t-elle en ombre et lumière ? N’existe-t-il pas un sentiment qui réunisse la pureté de la Modestie à la chaleur de la Vanité ? L’éternelle antinomie entre l’idéal et le réel ne sera donc jamais conjurée que par le renoncement des Asiatiques ou la fièvre des chrétiens ! Ils se ressemblent, les fakirs du mouvement, les chrétiens tourneurs autour du inonde, hurleurs du progrès, épileptiques et tarentuleux d’entreprises ; et ces immobiles rêveurs du pays Gangétique, qui attendent dans un sommeil volontaire que la mort les réveille du mauvais songe de la vie. Ni celui qui fait mille kilomètres par jour, ni l’autre qui garde dix ans une posture ne vivent : ils révulsent la loi d’harmonie, et sur eux ne flotte aucune bénédiction. La Vanité seule est vivante et la Modestie garde le privilège de réfléchir. » « L’autre vie nous donnera la certitude bienheureuse ou terrible ; ici-bas, il faut vivre le moins possible, comme on n’appuie pas sur un sol incertain ; j’ai résolu ces doutes par la conduite la plus sage, en me préservant des fièvres terrestres. » « Moi », répondit Isabella, j’ai cru davantage à la Bonté immanente. Je ne me suis pas méfiée de la nature, œuvre divine ! Les beaux fruits qui se sont offerts, je les ai admirés et mangés. Ce n’est pas une haute conception ; mais ce ne peut être criminel. » « Au jour qui ne finira pas », conclut Lionardo, « la Vanité sera aussi la Modestie et la Modestie sera également la Vanité ; car, ce qui monte toujours se rencontre avec ce qui descend sans cesse ; et à l’heure éternelle, Eros deviendra Anteros ! » L’ignorance appelle surnaturel ce qui la surpasse. « Le spectre de l’énamourée revient : je l’ai vu, hier, flotter sur l’eau, comme je levais la nasse, à la minuit... Dites-le à la princesse ; car c’est un mauvais présage... » Ainsi, le petit pescatore à la truite arrêta Girolamo au passage et gravement le chargea d’avertir le Palais, du phénomène. Le prêtre accepta de faire le message, sans manifester de jugement et Lionardo, intéressé par la matière, lui demanda : « Si un paroissien vous interrogeait sur les fantômes, que lui répondriez-vous ? » « Ce que j’ai lu : Dieu permet aux esprits des morts d’apparaître, pour l’édification des vivants. » « Vous n’avez, selon votre habitude, point d’opinion ? » Je ne pourrais pas la dire ! Le bas clergé, à mon sens, ne doit être qu’un écho du catéchisme : il y ajoute, suivant sa foi, de la ténacité ou du liant. Un curé reçoit ses opinions avec son emploi ; il se dérange à philosopher. Les idées personnelles valent selon la personne : les miennes seraient de cinquième classe, comme ma paroisse ! » « Vous connaissez l’histoire de l’Énamourée ? » « Les paysans prétendent qu’une jeune fille, fort belle et cependant délaissée, se jeta dans le lac : l’époque de ce suicide reste indécise. Plusieurs fois, déjà, on a signalé le fantôme : et toujours, ajoute-t-on, il est arrivé malheur aux femmes qui l’avaient vu. » « Les princesses ne craindraient pas de tenter l’aventure », conclut Lionardo. « Avertissez le pêcheur qu’il prépare la meilleure des barques, pour onze heures de la nuit. » Au dîner seulement, il parla de l’apparition, Isabella applaudit à l’idée et Giovanna supplia qu’on lui permît de venir. « Envoyez-moi dans ma chambre jusqu’à l’heure du départ, si vous estimez que je gêne les discours ; mais emmenez-moi voir le fantôme ! » dit Isabella et, se tournant vers Lionardo : « Ni vous, ni moi, qui représentons ici les passions, ne sommes capables d’un désespoir d’amour. Je comprends tout effort pour obtenir l’amour, ce fruit de la vie, non le vertige du suicide. Se risquer pour un être aimé s’explique par une exacerbation de désir ; mais « se détruire », comme dit si bien le populaire, me semble fou. » « Étudiée par un esprit tranquille, la passion s’apparente à la folie », approuva Lionardo. Les actes qui nous étonnent sont nécessités par une multitude de petits événements antérieurs. « L’ondée qui humecte à peine le sol, parce qu’elle est absorbée, suffit à remplir une coupe. A l’état passionnel, une accumulation de force sur un point mental produit parfois une explosion. L’activité cérébrale d’un amoureux s’applique à une seule idée et l’enfle jusqu’à la congestion ; l’idée se transforme en instinct, plus aveugle que celui de bête, car il ne découle pas de l’espèce ; et l’individu s’éloigne alors de l’humanité, confondant la vie et l’amour, comme une même nécessité. » « Quel dommage que nous ne sachions rien sur l’innamorata ! » « Une âme du Purgatoire peut errer au lieu de son péché. Combien de prêtres reviennent, la nuit, dire des messes sans clerc et sans cierge, des messes fantômes, dans les chapelles abandonnées ? « Je ne souris pas de l’idée : tout est vrai en surnaturel ; il n’y a pas de légendes ou de superstitions que je ne tienne pour véridiques. Mais j’admire qu’une vierge, qui a passé sitôt de la vie de jeune fille au cloître, affirme ce dont elle n’a pu voir aucun exemple. » J’en ai entendu un ! » « Deux ans à peine après mes vœux, on nous dit, au chapitre, de prier toutes avec ferveur pour un ancien aumônier du couvent qui pâtissait au Purgatoire. Il avait reçu de l’argent pour des messes et ne les avait pas dites. L’archevêque, dans une visite, me donna des détails sur ce pécheur qui avait beaucoup de choses à se reprocher : il s’était éteint en odeur de sorcellerie. Selon les témoignages, il revenait à certaines dates et on entendait le murmure des paroles latines et le tintement de la clochette du servant, sans le voir. Le prêtre coupable était donc escorté d’une autre âme en peine ? Curieuse et apitoyée à la fois, je pensai souvent à ce fait, avec un grand désir de le vérifier. Une nuit, on frappa à ma porte un coup impérieux : j’ouvris, je ne vis personne, mais j’eus l’impression que le prêtre coupable venait dire sa messe. J’allai à la chapelle et je me mis dans ma stalle. Une clochette d’enfant de chœur tinta ; mes yeux ne virent rien, sans doute parce que je manque de nervosité. Les marches de l’autel, qui sont de bois et dont le tapis avait été enlevé, la veille, pour être battu, résonnaient sous les pas du servant. Le temps qui s’écoula entre chaque sonnerie correspondait exactement aux parties d’une messe basse. J’ai assisté à quatre minuits semblables et, toujours ce frappement impérieux m’appela. On me fit ensuite donner ma parole de ne plus m’intéresser à ce phénomène et, dès lors, je ne fus plus avertie. « Cela est fort curieux ! » « Il m’est arrivé d’autres aventures », continua Sœur Rosa-Bianca. Parmi les livres de la bibliothèque, il y avait l’édition de Venise des Canticidel beato lacopone da Todi. « Celui », dit Lionardo, que Boniface VIII fit enchaîner dans un cachot de Preneste, car il avait dit : O Papa Bonifacio molt hai giocoto al monde... piange la Ecclesia viange e dolura. « Je ne dirai pas que j’évoquai le bienheureux », reprit la Camaldule, mais, après saint François, il était ma dévotion préférée. Ma pensée se plaisait à ses poésies si tendres ; et je vins à me dire que, si les poètes et les grands artistes, qui dotèrent l’humanité de ses beaux rêves, gémissent en Purgatoire faute de prières, c’était une injustice ; j’attribuai le mérite de mes oraisons aux créateurs de la Renaissance. Je priai pour le Vinci, pour le Sanzio, pour le Buonarotti, suivant les jours. Plusieurs fois, j’entendis un rire muet, un rire qui ne sonnait pas et qui se moquait sans sarcasme, comme on le dédierait à une puérilité : je demandai mentalement que ce rire s’expliquât et je trouvai, dans mes Heures, sur un morceau de papier très ancien, de l’écriture même de Raphaël, cette écriture harmonieuse et toute dessinée qu’on ne confond avec aucune autre : Tutti Creatori sono salvatiper il Dio Padre ; ma i sciocci, no ! « Ton confesseur t’a fait cette farce sacrée ! » « Mon confesseur ignorait l’application de mes prières, et on ne donne pas à une religieuse, par raillerie, un autographe de Raphaël. » « Vous auriez dû apporter cette pièce à la villa », dit le philosophe, « car, jusqu’à présent, le spiritisme n’a pu contrefaire les écritures des demi dieux. Ne m’avez-vous pas blâmé, au tout premier abord, sur mon incrédulité en matière diabolique ? Avez-vous vu quelque chose de sulfureux ? » « J’ai vu une malheureuse possédée. Ne venez pas, avec le cynisme du médecin, me dire que c’était une malade ordinaire ; vous ne me convaincriez pas ! » « Ma sœur, je crois qu’il y a des maladies de l’âme qui n’ont aucune cause physique. » « Celle dont je vais vous parler, et dont j’ignore le sort actuel, a été mon amie, autant que la vie monastique permet l’amitié. C’était une fille noble et pauvre, qui, ne pouvant se marier dignement, préféra prendre le voile. Nature calme, raisonnable, pieuse sans exaltation, elle ambitionnait la paix du cloître et non les dons dangereux du haut mysticisme. Je connais bien son cas parce que je fus sa confidente, longtemps avant que la supérieure connût sa misère. Cela commença d’une façon bizarre : Sœur Rosa, me dit-elle un jour à la récréation, il y a de mauvaises gens qui rôdent autour du monastère et ils feront du mal à quelqu’une. » Je ne pus obtenir aucune précision. Quelque temps après, elle me dit : « Vous vous souvenez de cette impression que je vous ai confiée, que des méchants cherchaient une victime parmi les Camaldules ? Leur choix est tombé sur moi. Je tremble d’effroi sans savoir exactement ce que je redoute. Aidez-moi à cacher le sort qu’on m’a jeté, afin que je ne sois point chassée d’ici. Vous êtes puissante, protégez-moi ! » Je le lui promis, à la condition qu’elle me confesserait tout ce qui pourrait lui arriver. Les objets se dérobèrent à sa main, à ses yeux, a sa recherche : son office devint introuvable et son rosaire disparut. Il y eut des taches inexplicables à ses vêtements et des déchirures. Au réfectoire, son gobelet plein se renversait de lui-même : ou bien, elle poussait de grandes exclamations inexplicables, pendant un sermon de l’abbesse. Tous les manquements possibles à la discipline se répétaient, avec une intensité scandaleuse. On l’accabla de reproches, on lui ordonna le jeûne et la mortification. Malheureusement, la discipline agissait comme facteur d’excitation et le jeûne lui donnait la fièvre. J’intervins et lui fournis les objets perdus ou gâtés : je lui donnai ma lampe pour qu’elle eût moins peur ; mais, dans sa cellule, elle s’éteignait de minute en minute. Autour d’elle, l’hostilité des choses grandissait : les vitres de sa fenêtre se brisaient sans raison ; son lit se disloqua, les gonds de sa porte tombèrent. Un soir, elle fut frappée ; elle vint me montrer une joue enflammée comme par une forte gifle. Elle répugnait à parler au confesseur ; et moi, je n’avais pas une confiance vive aux exorcismes. Elle me pria d’attendre le coup de minuit dans sa cellule, tandis qu’elle serait dans la mienne. Une impression de froid intense, inexplicable, puisqu’on était au printemps, me glaça ; des souffles passèrent, se croisant comme des courants d’air subits. J’éprouvai un malaise inexprimable : je me cuirassai de signes de croix et à mesure que je les multipliais, l’atmosphère froidissait encore. Au premier coup de minuit, le lit se souleva un peu ; au douzième, le pied était à un mètre du sol et retomba lourdement. Je tremblais émue de l’obscurité, puisque aucune lampe ne brûlait dans cette cellule hantée. Je me hâtai d’en sortir et je trouvai la sœur agenouillée à mon prie-Dieu, qui pleurait : « On m’a battue ! » murmura-t-elle et elle me montra sur son dos des traces violentes de contusion. Je n’ai jamais été aussi embarrassée de ma vie ; je n’avais foi ni dans la puissance du prêtre, ni dans la bonté de l’abbesse. Enfin je protégeai la malheureuse, jusqu’au moment où son état fut connu. Une force invincible lui faisait remuer les bras en ailes de moulin ou la poussait à crier désespérément. De l’infirmerie, où je la vis pour la dernière fois, elle disparut du couvent et je n’ai jamais connu son sort. La supérieure avait peur de la contagion. Je m’étonnai fort que les prières d’un couvent ne pussent conjurer le désordre d’une seule. Quoi qu’il en soit, celle-là n’était point malade, mais vraiment possédée. Pendant votre récit, je pensais à la vanité de l’explication ; à cette orgueilleuse doctrine qu’on nomme ésotérisme et qui substitue aux formules sentimentales d’autres plus abstraites, et je concluais au danger de changer les habitudes mentales, surtout quand une vie est tracée. A moins de pousser l’application au delà de ce que vous pouvez, quel bien vous fera une nouvelle version du mystère ? Le laboratoire de Faust n’abrite pas la paix : restez dans la cellule chrétienne. Odieux est le rationnaliste qui guette le miracle pour le diminuer et passe le surnaturel à un crible de préparateur au Museum ! Qui croit aux légendes et aux traditions possède la vérité colorée. J’ai bien réfléchi à ce qui vous est bon ; vous avez remarqué que je ne vous fais pas de théorie, et, en cela, je vous prouve que je vous aime. Il faut que quelques uns sachent le sens des symboles : mais le symbole est virtuel dès qu’on y croit, et croire sera toujours la plus douce façon de comprendre. « Vous me jugez indigne d’ésotérisme ? » « Vous vivez dans les conditions les plus propres à l’extase et vous voulez, par surcroît, des commentaires, des analyses, qui seront incomplets et jetteront une ombre de fausse science sur vos perceptions ! Vous avez l’heur d’un esprit calme ; gardez cette sérénité : vous l’échangeriez piteusement contre une gnose sans profit. Remerciez moi de ne pas vous avoir tympanisée avec mes thèses : vous seriez rentrée au cloître, en combattante, résolue à des réformes, passionnée à des tentatives qui ne réussiront que par le cours même du temps. Le Bien, tenté par l’impuissance, devient du mal ; la vérité qui ne triomphe pas produit du désordre. Mieux vaut se taire que de prononcer sans autorité les grandes paroles : mieux vaut l’inaction que l’effort mal conduit. Gardez-vous de cette illusion qu’une volonté lutte contre l’erreur ; le temps seul triomphe, et non jamais un être ! » Avant l’heure fatidique, les solitaires de la villa Visconti se dirigèrent vers le lac. Le pescatore y était déjà avec son camarade et Isabella fut aise de revoir ces paires d’yeux qui brillaient de désir en la regardant. Elle s’assit à la proue avec sa sœur : le philosophe et Giovanna se mirent à la poupe, les deux gars saisirent leurs avirons. On vogua longtemps en silence ; la nuit était claire quoique sans lune, et personne n’éprouva le désir de parler. La princesse respirait dans l’air nocturne l’admiration fervente des rameurs. Giovanna, heureuse de participer à une expédition si étrange, jouissait plus encore d’être si près de Lionardo. Seule, la Camaldule souffrait peut-être de voir l’homme qui l’intéressait, à côté d’une vierge, et très jeune ! La pensée du fantôme ne hantait aucun ; chaque esprit se représentait des images plus réelles et plus voisines. L’homme de bibliothèque, comme la femme de boudoir, sentent profondément les beautés de la nature ; ils sont surpris par ce monde nouveau qu’ils abordent dans des conditions de paresse et de rêverie. Le paysan regarde trop la terre, d’où sa vie doit sortir, pour s’intéresser au paysage : il lève la tête et étudie ce que le ciel promet d’hostile ou de favorable à ses champs. Partout où il y a nécessité, la poésie ne saurait exister. La ville exalte la campagne et, si la campagnes avait chanter, elle célébrerait les charmes citadins. Lorsqu’une passion possède l’âme, c’est en face du ciel ou de l’eau que le battement du cœur atteint l’acuité de joie ou de peine : cette orchestration puissante change la romance en symphonie ; les voix élémentaires épousent le leitmotiv intérieur et l’enrichissent de sonorités indéfinies. Les jeunes rameurs se ralentirent, puis cessèrent de frapper l’onde ; on voyait la rive à vingt mètres. Le pescatore contemplait Isabella ; la Camaldule ne détournait pas son attention du groupe formé par le philosophe et l’orpheline. « L’innamorata ne paraîtra pas », dit la princesse. « Notre curiosité déplaît à cette âme en peine ; cependant, si elle veut se montrer, je lui fais dire cent messes par les soins de Girolamo. Voilà qui devrait tenter une âme du Purgatoire, qui n’a pas payé sa peine, depuis plus d’un siècle. » « Es-tu sûr d’avoir vu quelque chose ? Raconte nous le fait, enfant ! » Comme je ramenais mes filets, là, en face, j’ai vu, à l’endroit où se trouve maintenant la barque, une femme couchée sur l’eau et immobile comme un rocher blanc. Il faisait lune et je distinguais la ligne de son corps. Elle avait une chemise mouillée, les bras nus et les cheveux épars : j’ai vu cela, pendant deux minutes au moins. « Puis, elle disparut ; j’ai entendu le bruit d’un poids qui s’engloutit et j’ai suivi des yeux les cercles de plus en plus grands, car ici l’eau est profonde et calme. » « L’Italie n’est pas un pays à revenants ; elle a créé les plus belles images du monde ; ses visions illustrent les murs ; la fresque, voilà sa manifestation surnaturelle ! Nous-mêmes, les reclus de la villa, ne valons rien à ces spectacles incertains où il faut apporter une conviction préventive... Je n’éprouve d’autre impression que celle de l’humidité... » « Il me semble », dit Giovanna, que je vois une blancheur, le long de la barque. » Par un mouvement instinctif, tous se penchèrent, et l’esquif s’inclina fortement ; Lionardo haussa la voix : « Gamin, ramène-nous et vite !... Il ne s’agit point d’aller visiter l’innamorata, au fond du lac. » « Qui sauveriez-vous, si nous chavirions ? » Cette question embarrassa le philosophe : il ne pouvait y répondre sincèrement, sans blesser deux prétentions. La voix de la religieuse était un peu âpre, en prononçant ces mots ; et Giovanna leva à ce moment ses yeux tendres et interrogatifs. Isabella eut l’impression aiguë qu’elle venait la dernière dans l’âme de Lionardo et, sur l’instant, elle en souffrit. On revint dans le même silence qu’au départ ; mais, au lieu que chacun rêvât à sa prédilection avec douceur, ces âmes déçues ou attristées murmuraient contre l’équipée et la jugeaient sotte. Le pescatore et son compagnon ramaient d’un air penaud, redoutant un accent de déplaisir ; les femmes, également insatisfaites par l’attitude de Lionardo, se regardaient obliquement en rivales, et le philosophe s’énervait de ne pas conjurer ces humeurs qui pouvaient rendre le séjour de la villa déplorable et même impossible. On débarqua, avec des gestes maussades ; le sable criait sous les pas ; le bonsoir échangé fut morne et lourd d’arrière-pensée. Les fenêtres restèrent longtemps éclairées, cette nuit-là et on ne songea pas au fantôme du lac, Chacun pensait à son propre destin comme à un mystère où la réflexion ne percevait rien que le poudroiement de l’ombre, qui jette son sable devant l’esprit de l’homme, pour fausser sa vision. Les penchants sont des pactes qu’on ne déchire pas sans effroi. La saison humide et rousse, qui flétrit la feuille et l’arrache, vint presque subite, avec une apparente méchanceté. Des orages mouillèrent le sol ; le vent fit danser cette sarabande du bois mort qui s’éparpille ; et le ciel, maussade et gris, ne sollicita plus l’œil à se lever. Ce fut un désarroi, au palais Visconti. Lionardo ne sortit plus le matin, et Giovanna attendit mélancoliquement l’arrivée du padre. Rosa-Bianca ne descendit pas au salon pour rejoindre le philosophe. L’allée des cyprès, c’était un préau de couvent ; l’intérieur gênait en elle une pudeur obscure. Isabella, devenue frileuse, s’ennuyait à ne pouvoir le dissimuler. Il fallait que quelque chose de nouveau surgît. « Lionardo », disait-elle, n’éprouvez-vous pas cette étrange sensation, que nous sommes liés les uns aux autres et fatalement solidaires ? Souvent, j’ai le brusque désir de faire mes malles et de partir, car la villa prend des airs d’ in-pace ; je me flatte de trouver la vie au sortir d’ici, comme si elle m’attendait : et toujours ce désir se brise à une triple considération. Vous, ma sœur et la petite vous me tenez aux fibres. En quatre mois, il s’est fait une familialité singulière et qui n’est point sentimentale : vous m’êtes moins cher qu’autrefois, moins cher qu’à votre arrivée ; la Giovanna m’a souvent agacée et ma sœur ne m’inspire que de l’estime. Je n’aime personne et je dépends de chacun, car chacun dépend de moi. Une fatalité nous a réunis, dans son filet ! Cependant, il faut que Bianca revienne à un moustier et que je retourne à l’amour : je ne vois que vous et la Giovanna qui puissiez demeurer ici. Je ne vous demande pas si vous voulez épouser la petite, puisque vous aimez ma sœur ; mais je donnerais je ne sais quoi pour connaître le coup de force qui nous délivrera les uns des autres ! que cela est obscur et irritant, cette solidarité sans base et sans motif ! Avant ce printemps, je ne me préoccupais ni de votre sort, ni de l’état d’âme de ma sœur et moins encore de l’avenir de la petite. Et me voilà avec des soucis de sœur et de marraine, sinon de mère, sans que j’éprouve l’affection qui les engendre et les compense. » « Ce qui constitue le havre où vous vous abritez, ce n’est pas la villa ; ce sont les trois êtres qui vous entourent et qui vous garantissent contre les vents de la vie. En les quittant, vous vous lancez dans l’inconnu ; votre crainte se cache sous une fabulation prétentieuse. » « Non, Lionardo : je me suis examinée et je ne me trompe pas. Qui m’empêche d’aller à Milan, d’y rouvrir mon palais pour quelques fêtes et de revenir ? je vous retrouverais tous les trois. » Vous le comblerez de béatitude, et vous vous distrairez. » « Appeler un amoureux, si respectueux et ingénu qu’il soit, c’est trop lui promettre. Sandro m’intéresse, mais il ne me passionne pas. Je voudrais une rencontre avec un être encore inconnu, qui me donnerait occasion de me renouveler, Sandro appartient au passé et je veux regarder devant moi. » « Autrefois, des troubadours et des chevaliers errants cheminaient : le passant était parfois quelqu’un. » « Aujourd’hui, on ne saurait compter sur d’idéales visites et jamais un soupirant ne viendra à la villa Visconti, s’il n’y est amené par vous-même. » « Une âme, comme un aimant, ne devrait-elle pas attirer l’être frère ! » A ce moment, on entendit le roulement, puis l’arrêt d’une voiture. « Ce n’est ni l’heure, ni le jour des fournisseurs », observa Lionardo. Croyez-vous vous amuser de moi, comme d’une enfant ? » Elle reprit sa lecture, tandis que le philosophe continuait à classer des estampes qu’il avait découvertes dans un coin d’armoire. Une fille de service frappa et tendit à la princesse une lettre. « Ce n’est pas l’heure du facteur ! » « Voilà bien du nouveau : c’est de mon cousin Farnèse. » Je vous envoie, ci-joint, un peintre de grand avenir et de tendre jeunesse. Il s’est enthousiasmé de vous, sur votre photographie de Torino, la meilleure, à mon avis, quoique vous ne l’aimiez pas ; car vous regrettez à tort votre sveltesse passée qui n’a pas le caractère grandiose de votre beauté d’aujourd’hui ; Juliano Cassano, tel est son nom, m’a rendu un service de vie et de mort. Je ne peux lui refuser la seule chose qu’il me demande : obtenir que vous posiez pour une allégorie de la Lombardie. Avec votre type, il pense faire un chef-d’œuvre. Jusqu’ici, il a fait des portraits. Il a vingt ans, beaucoup d’âme et, j’y insiste, toute mon estime. Comme je vous sais en retraite au lac, le moment m’a paru très propice pour le dessein de mon ami. Je mets ce mot-là, d’une façon réfléchie, sans vous expliquer les circonstances intimes et secrètes où je me suis lié avec Cassano. Je serais désolé que vous ne fissiez pas honneur à ma recommandation. « Voilà du nouveau ! » « Tenez-lui compagnie et l’étudiez tandis que je m’arrange un peu. Songez donc que me voilà modèle et que je dois représenter une allégorie ! » Tandis que la princesse gagnait sa chambre, le philosophe allait au-devant du peintre et l’enveloppait d’un coup d’œil où il mettait sa clairvoyance. Grand, mince, réservé, élégant de geste et grave de visage, Cassano était un beau garçon, aux yeux noirs, sans aucun cachet de rapin. « La princesse, Monsieur, va vous recevoir dans un moment : elle m’a lu la lettre de son cousin ; vous avouerez que l’aventure est originale. » « Si nous n’étions pas en terre lombarde et que la princesse ne fût pas Visconti, je n’aurais jamais osé venir ; car j’ai l’air de saisir un prétexte pour m’introduire auprès d’une femme admirable, au moment même où elle semble fuir le monde. Lorsqu’il s’agit d’art, du véritable et du grand, qui ne deviendrait téméraire comme je le suis et débonnaire comme elle le sera, je pense ? » « On peut tout espérer de la princesse Isabella, au nom de l’art ; mais il faut compter encore avec sa fantaisie. Vous avez apporté votre toile, vos couleurs ? » je ne l’aurais pas osé », fit-il ; « je puis être hardi, mais non grossier... » « Vous ne voulez pas, cependant, vous en retourner ce soir ? » « Sur l’heure, si la princesse refuse ! Car son refus signifiera que je déplais. » « Je crois fort, Monsieur, que vous plairez. » Isabella arrivait, en robe noire flottante, un ruban rouge à l’antique sur ses cheveux, le cou nu, sans collier ; elle étonna Lionardo. La volonté de plaire intensifiait sa beauté. Elle apparut vraiment belle et produisit l’effet qui lui était si cher. Juliano Cassano fut ébloui, et quand l’artiste commença à balbutier : « Princesse, puis-je croire que vous daigniez ? » Elle lui tendit la main, avec un mouvement de tête si plein de dignité que l’admiration du philosophe éclata. « Juliano Cassano, je ne sais si vous ferez un chef-d’œuvre ; mais vous en aurez vu un. » Lui, un peu remis de son émotion, d’une voix lente, réfléchie, disait : « Il y a en vous une grandeur de race, une grâce séculaire, véritable résurrection de l’orgueil patricien, qui me confondent. » « La jeunesse est la loi de l’art », prononça Isabella. « La loi de l’art, c’est l’amour ! » « Aux yeux communs, le corps ne montre sa gloire que par ses promesses ; on l’admire avant que l’âme s’élève à la passion, avant qu’elle ait subi l’initiation de la douleur, dans son éclat floral. Ceux qui voient l’intériorité aiment une beauté plus humaine ; celle-ci porte les stigmates de la vie ; plus divine, si on considère que l’extrême jeunesse implique l’extrême inconscience. L’Aurore et la Nuit de la chapelle Médicis, les seules femmes pour le Moïse, étalent sur leur chair magnifique la trace des passions, comme les vieilles statues de Kaldée leurs mystérieux cunéiformes. « Princesse, vous ne serez complètement belle que plus tard : vous ne figurez pas encore la Sainte Mère des Arts, épuisée de chefs-d’œuvre, la sublime louve des plus nobles fils qui aient existé. Apparentée aux beautés du Buonarotti, vous incarnez la grâce colossale, la grâce d’une Titane ! » Soit que la vision de son œuvre correspondît à l’aspect d’Isabella, soit qu’il voulût plaire, le jeune peintre fut éloquent et ses paroles, comme une incantation de jouvence, agissaient, transfigurantes, au point de stupéfier Lionardo, qui s’en alla rejoindre la Camaldule, sous le portique. « Votre sœur a rajeuni de dix ans en quelques minutes : j’ai vu l’œil s’aviver, la peau se tendre, le teint s’unifier, le geste s’ennoblir et littéralement une métamorphoses opérer, pour quelques louanges d’un joli homme s’exprimant avec feu ! » « Et vous ne trouvez pas cela misérable ? » « Qu’offre-t-on aux plus puissants des hommes, à ceux qui ont tout : la flatterie. Les porte-couronnes les plus divers sont unanimes à considérer l’adulation comme le pain quotidien de leur âme et la compensation de leur effroyable ennui. » « Les saints et les philosophes ont prêché contre cette aberration ! » Méfiez-vous, ma sœur, de tous les prêches : leur vue étroite méconnaît la nature humaine. L’orgueil, qui paraissait aux trous du manteau de Diogène, brille sous la cendre de la pénitence. Le saint s’offre le Christ même pour modèle ; il possède donc l’essence de la vérité. Selon sa conception du salut, il opine pour la damnation quasi-universelle du prochain. Ne jugez pas les autres d’après la loi que vous suivez : car vous ne la suivez que par l’effet d’une passion. Certains vices ne seraient-ils pas impossibles à votre nature ? que vous parlez mal, depuis ces derniers temps ! on dirait que vos idées se brouillent entre elles et que vos certitudes faiblissent ! » - Dans cette intimité extraordinaire, avec trois âmes rares et précieuses que je cherche à comprendre, ma pensée personnelle s’obscurcit. Le bonheur consiste dans l’unité ; unité d’attraction, unité de croyance. Or, l’unité se produit cérébralement par la concentration sur une idée et, dès lors, la subtilité disparaît. L’idéal de la formule et de l’œuvre consiste à réunir le plus grand nombre de rapports. Par exemple : « Tout verbe crée ce qu’il affirme », ou bien : « Chaque être ne se constitue que de son vide », forment des faisceaux prodigieux de relativités. Esthétiquement, Modestie et Vanité échappe à la définition, par la multiplicité des aspects évocatifs. « Au contraire, la phrase d’Œdipe : « Attendez la dernière heure d’une vie pour la dire heureuse » et le tableau pittoresque à la Salvator sont immédiatement compris. » « Où voulez-vous en venir ? Une opinion est rarement autre chose qu’un goût personnel, une résultante de l’éducation, une profession de partialité. « En méprisant les réactions morales, si chères à votre sœur, vous n’êtes qu’intolérante. » « Enfin Isabella va être occupée ! Il était temps qu’un péché surgît : sa vertu expirait sous l’ennui. » Est-ce un péché pour une femme sans devoirs de céder à l’attraction d’un jeune homme sans devoir, lui aussi ? « Il est écrit : En mariage seulement. » « La raison humaine dit à son tour : En amour seulement. - La séduction et l’adultère sont des péchés : l’amour n’en paraît un qu’à des célibataires qui prétendent incarner la loi sociale. » « L’amour hors du sacrement est un péché mortel ! » Et le sacrement sans l’amour, qu’est-il ? Celui qui promet la bénédiction divine aux plus vils intérêts me paraît un imposteur. « Or, le mariage consacre un acte d’association matérielle et le rend indissoluble. Dans six sacrements, il y a contrat entre Dieu et l’homme : mais quelle valeur attribuer à un double vertige sexuel ? » « Il est extraordinaire que le mauvais exemple agisse même sur un grand esprit ; la fréquentation de ma sœur corrompt vos idées. » Lionardo démêlait, à travers l’indignation de la religieuse, un trouble inaccoutumé. Entre deux êtres unis par la tendresse, il se produit un effet de balance qui rend la possession de lui-même à l’un, dans la proportion où l’autre se trouble ; maintenant c’était la vierge sacrée qui ressentait le vertige sentimental. Quelles heures plus suaves que les premières d’un amour sans entraves ? Il se produit une dilatation de l’être intérieur ; la vie alors rend des accents d’une harmonie indicible. La princesse Visconti, après le départ du peintre, resta un moment recueillie, à l’état d’oraison passionnelle, se remémorant des regards enflammés, des paroles pénétrantes, supputant ses joies futures. D’un coup, son cœur déborda : elle ouvrit la porte du salon, elle appela. Giovanna, accourue, fut embrassée avec effusion : l’heureuse femme saisit les mains de Lionardo et les pressa, comme s’il lui fallait remercier quelqu’un de son aventure. Apercevant sa sœur, elle s’écria : « Viens avec moi, sorella ; je veux prier ! Dieu est bon, la vie est douce ! » Les témoins de cette joie l’admiraient. « Avant que ce paysage reverdisse, ce beau feu s’éteindra », dit Lionardo à Giovanna. « Je voudrais que la Diva fût heureuse, mais je ne tremble plus à l’idée de son départ... « Oui ; un jour, nous serons seuls tous deux dans ce palais, jusqu’à ce que toi-même, enfant, tu le quittes. » « Le roitelet n’a pas l’aile du voyage : il meurt où il a vécu. » Elle leva son regard candide où se réverbérait un cœur, très doux et très patient. « J’ai peur de rester seule, un jour : la vie que je devine me décourage ; je ne saurais respirer parmi les passions ardentes et perverses ; il faut qu’on me protège ou bien que je passe ignorée. » fit le philosophe, « quel sort préférable à l’obscurité ? mais on ne choisit pas, ou subit sa vocation. Tu t’épanouiras à l’ombre d’un vieux chêne et lorsque tu seras lasse de cette amitié bienfaisante, mais froide... » La jeune fille allait protester de sa constance, lorsque Isabella revint d’un pas pressé, appelant : Où installer l’atelier et comment ?... Je veux que demain Cassano trouve la place prête... Avec les artistes, il faut profiter du premier feu... Vous qui avez aimé la gloire, n’approuvez-vous pas que la femme désire léguer au monde l’impérissable souvenir de son charme ? « Je voudrais opérer cette installation comme par un coup de baguette et ainsi l’étonner... avant qu’il l’ait choisi ; vous devez aider à cette œuvre, sans paraître... Que toute votre amitié se montre ! » « Il faut draper à la Vinci, draper comme dans la Sainte-Anne du Louvre, comme au Cenacolo... Personne n’a remarqué que le Vinci a évité d’imiter l’antique avec une volonté attentive : il a inventé un parti intermédiaire entre la draperie et le costume, plus complexe que l’un et plus pur que l’autre, seul convenable aux allégories modernes ! » La princesse entraîna Lionardo dans le grand salon et le pressa de questions vives : Votre impression sincère, entière, donnez-la moi ?... N’est-ce pas qu’il est beau ? Son front porte la marque ineffable de ceux qui ne passeront pas stériles et inconnus !.. Il m’a démontré, il m’a convaincue que je suis son idéal vivant. Il veut que l’âme ail déjà timbré le corps et qu’on lise les blessures intérieures au visage... Même ceux qui étaient poètes ne m’ont pas pareillement enchantée ! « Sandro est oublié ! » « Sandro soupirait agréablement ; celui-là a de l’autorité dans le lyrisme ; il me persuade que je suis belle. » « Réellement, il fait mieux : il vous embellit. J’ai été témoin, tout à l’heure, d’un phénomène plus étonnant que ceux de l’alchimie ; le désir de ce jeune homme éveillant, excitant votre désir de plaire, vous êtes montée à un apogée de signification qui m’a stupéfait. » Étais-je assez sotte, ami, quand je voyais de la dignité à renoncer ? « Tant que je suis aimée, je puis me croire aimable... Comment dois-je me conduire, pour le garder longtemps à l’état lyrique ?... » « Il faut le garder à l’état platonique. » « Cela s’entend ; mais je veux une indication plus pratique et étendue ; il fout que vous m’expliquiez sa nature, que vous préveniez sa défaillance et les miennes, à la fois ! » « Je ne l’ai pas considéré suffisamment pour diagnostiquer et horoscoper de la sorte ; mais, dès qu’il deviendra notre commensal, l’étude sera aisée. » « Il m’a persuadée que je suis la plus belle princesse du monde : je suis heureuse ! » « Tant qu’il donnera un encens de cette qualité, respirez-le, en idole propice. » « Vous-même règlerez la suite de mes faveurs. » « Qu’il fasse le portrait d’abord ! » « Ce qu’il a conçu est tout à fait grandiose... Il a la lèvre rouge et son œil prend un éclat prestigieux à certains moments... Il a pensé même à un cadre de fleurs héraldiques. » Elle sonna les domestiques et les étourdit d’ordres contradictoires, avec une impériosité joyeuse. Sœur Rosa-Bianca, plus droite et immatérielle que d’habitude, regardait, dans un étonnement mêlé de pitié, cette fièvre amoureuse, si subite. « Au moins », dit-elle à mi-voix, « si c’était un mouvement de vraie passion, si elle aimait... Il a parlé d’amour, il a mimé l’amour et Isabella ne s’inquiète point de l’acteur, mais du personnage, du rôle, seulement. » « Ne soyez pas sévère pour votre sœur ; ce passant nous assure des mois de paix : nous n’aurons plus à conjurer l’ennui d’une amoureuse que la solitude exaspère. » « Le voisinage de ce caprice sans noblesse me répugne : figurante dans cette comédie, j’assisterai à la caricature du péché. Sage, je quitterais la villa ! » « Un peintre vient faire le portrait de votre sœur et cela vous scandalise ! Isabella va vivre dans l’atelier : faites-vous un oratoire, comme je vais m’arranger une bibliothèque, et nous mènerons chacun une vie conforme à nos vœux. » « Et la petite, que fera-t-elle ? » Elle sera le page de l’un et de l’autre. » « Vous aimez beaucoup cette enfant, Lionardo ? » « Il est difficile de ne pas l’aimer : et je crains fort que Cassano ne lui accorde trop d’attention, ce qui serait désastreux. Si votre sœur se croyait supplantée par l’orpheline, celle-ci perdrait son avenir. Il ne faut pas que cela se produise : je compte que votre coup d’œil aidera le mien pour prévenir un tel événement. » « Votre zèle est justifié ; mais qu’il est vif ! » « Vous vous trompez, ma sœur, il n’est pas vif : Giovanna ne correspond qu’à un sentiment tempéré. » « Comme moi-même », laissa échapper la religieuse avec du dépit dans la voix. « Vous, ma sœur, vous ne ressemblez à rien de connu : vous êtes une allégorie intémérable, intangible ; c’est plutôt un culte que vous méritez qu’un amour ; et, pour vous dire que je vous aime, je vous dirais que je vous admire, tellement vous vous élevez au-dessus de l’attrait sexuel ; vestale auréolée d’un double prestige où le vœu est le moindre, vous rayonnez une aristie nerveuse, vraiment unique, qui vous met le talon au-dessus des faiblesses et des vertiges... » Par ce verbiage, il calma l’émotion de Rosa-Bianca. « Prenez simplement une circonstance ordinaire : spectatrice curieuse ou indifférente, laissez les indignations et les susceptibilités. Je m’ingénierai à favoriser leur perpétuel tête à tête ; je me déroberai à la causerie du jeune homme ; vous vous effacerez comme moi et Isabella nous en saura gré. Formant les mêmes vœux que vous, je me réjouis de l’aventure : dès demain, les situations seront tranchées et à la satisfaction de chacun. Cassano assure nos quartiers d’hiver : qu’il soit le bienvenu ! » la vie du monde est pleine d’écœurements : on donne sans cesse sa complicité aux pires intrigues, nous allons, vous et moi, servir de chaperons à des amourettes. » Elle n’est pas femme à chaperons ; on l’a vue en son palais de Milan, braver l’opinion bien autrement ; aujourd’hui elle accueille un artiste, dans cette solitude. « Votre sœur s’inquiète de l’opinion, comme Girolamo de la gnose. L’opinion n’importe qu’aux ambitieux et aux miséreux, force qu’il faut diriger ou subir, mais que la fortune et l’individualisme méprisent. Soyez une sœur douce pour Vanité, ô Modestie ! Pardonnez à qui s’enivre d’une coupe que vous dédaignez ; on ne choisit pas son rêve. » Un pli de dégoût restait aux lèvres de la Camaldule. « Ne bornez pas votre conception à vous même ; acceptez qu’autrui ait un idéal même dérisoire et cessez de confondre la faiblesse humaine avec le crime, Il y a des choses qui veulent l’exécration et d’autres la pitié. Votre sœur est à plaindre et nous qui l’aimons, nous lui devons notre complicité pour l’occasion de sa joie. Isabella ne viole aucune norme que celle de sa propre dignité ; elle s’égare, mais nulle perdition ne résulte de son erreur. » « Puis-je empêcher un frisson pénible en songeant aux basses émotions qui vont empester cette atmosphère jusqu’ici pure ? » « Là où l’on rêve, il n’y a pas de pureté, Rosa Bianca. » « Lionardo, l’atmosphère est pure, là où je rêve, moi ! là où vous pensez ! » L’orgueil de sa virginité monta à ses yeux qui brillèrent. La plupart des passions sont d’ordre composite. Au premier repas qui réunit Cassano à la Camaldule et à la Giovanna, il y eut une minute froide. Le peintre présentait les symptômes ordinaires de l’amour ; il écoutait et regardait ardemment Isabella. La Camaldule s’enferma dans un silence affecté ; la Giovanna se fit petite fille et le philosophe approuva d’adverbes confirmatifs tout ce qui fut dit. Absorbée par son sentiment, la princesse ne s’aperçut même pas de la hâte que mirent ses hôtes à la rendre au tête à tête. « Chacun maintenant va dresser sa tente : Isabella a son atelier ; nous allons, ma sœur, arranger votre oratoire », dit le philosophe. Il fit transporter, dans la demi-rotonde qui terminait un angle du palais, les objets capables de signifier la dévotion. Une table aux pieds sculptés devint un autel : on y plaça les flambeaux les plus grands, de chaque côté d’un crucifix ancien. Ils appendirent, aux murs, une petite annonciation siennoise, un sacrifice d’Abraham de Bonifazio, une madone du Guide ; un grand pupitre de chœur en cuivre ouvrit ses ailes d’aigles, pour soutenir une bible in-folio. Sans relâche, ils travaillèrent à cet arrangement ; le soir Isabella ne leur demanda pas ce qu’ils avaient fait. Elle ne les voyait plus, quoiqu’elle les regardât, comme elle regardait tout maintenant, d’un œil heureux et attendri. Lionardo ne fut consulté ni pour le costume, ni pour la pose du portrait ; et la nonne, ayant cru convenable de s’informer de l’esquisse, Cassano tira une clé de sa poche, et, la voix caressante : « On ne verra l’œuvre qu’achevée ; je demande qu’on la laisse dans ses limbes. » Girolamo devina qu’un changement s’opérait à la villa ; il n’osait interroger personne ; on ne le retenait plus à dîner ou plutôt il poussait la perception des événements jusqu’à s’éclipser après ses leçons qui, maintenant, ne signifiaient pas grand’chose. Giovanna savait le latin et ne travaillait vraiment que la musique, avec la Camaldule. Ces études étaient pénibles, malgré la douceur de l’orpheline, malgré l’empire de Rosa-Bianca sur elle-même. Aimant le philosophe un peu de semblable façon immatérielle, rivales inavouées, elles se blessaient parfois d’un regard qui trahissait la pensée. L’oratoire de la religieuse achevé, Lionardo vint revoir ses caisses. C’était, dans sa pensée, le signe qu’il se fixait au bord du lac. Il avait assez contemplé les hommes et les monuments ; la société et la nature lui avaient livré les impressions qu’il pouvait recevoir ; il ne restait qu’à méditer, et où serait-il plus paisible ? La bibliothèque de la villa était une longue pièce, lambrissée de noyer, originairement destinée à contenir beaucoup d’ouvrages. Devenue un grenier où quelques centaines de volumes gisaient dans la poussière, parmi des meubles aux pieds brisés, des rideaux déchirés, des cadres sans toiles, elle renfermait ce bric à brac qu’on ne jette pas et qu’on abandonne aux rats et aux araignées, avec une arrière-pensée d’utilisation future. Tandis que les jardiniers montaient les caisses, la religieuse et l’orpheline, avec une émulation passionnée, s’attaquèrent aux toiles d’araignées, à la poussière séculaire et nettoyèrent de leurs fines mains, comme des chambrières. Girolamo s’offrit a aider et fut repoussé : elles voulaient tout faire et ne lui permirent que d’ouvrir les caisses et d’en détacher le couvercle. Après le dîner, Lionardo ne s’étonna pas que les deux femmes témoignassent de leur fatigue ; lui même était las et s’endormit de bonne heure. Il lui sembla dans la nuit qu’on remuait à l’étage supérieur ; mais cette impression ne le réveilla pas. Au matin, en entrant dans la bibliothèque, il resta confondu : les caisses étaient vides et les livres, les flacons, les objets, rangés sur les rayons. La Camaldule et l’orpheline avaient dû travailler toute la nuit et pieds nus, pour qu’on n’entendît pas le va et vient. Aucune n’avait dû s’ouvrir à l’autre de son dessein : elles l’avaient conçu simultanément ; et, pour la première à l’ouvrage, quel profond dépit de partager le sentimental mérite de cet effort ! Lionardo éprouva un délicieux plaisir à l’évocation de ces deux vierges travaillant, déchaussées, à ranger ses livres, et aussi à voir commodément étalés les compagnons de sa pensée. Comme il était bon, il pensa au moyen de laisser à chacune l’honneur de ce travail, répugnant à les remercier toutes deux des mêmes paroles : il alla à la chambre de Giovanna et frappa doucement ; elle dormait, il l’appela et, à travers la porte : « C’est toi, qui as passé la nuit à ranger mes livres, mignonne ? » « C’est moi et c’est la sœur... j’ai promis de ne pas dire que j’y étais et de lui en laisser l’honneur... Du reste, elle y était quelques minutes avant moi, elle a voulu me renvoyer... j’ai promis alors de ne pas vous dire que je l’avais aidée et, comme elle ne pouvait pas, toute seule, faire le rangement, elle m’a laissée travailler. Si vous voulez que je sois en paix avec elle, ignorez que j’ai participé à la chose. » « Je te dirai merci un autre moment, petite ; tu es un angelot. » Le philosophe s’occupa de rencontrer la Camaldule ; il n’y réussit pas d’abord. Elle resta dans sa chambre et ne parut qu’au déjeuner, où Isabella dit : « Vous avez dû lire et classer, cette nuit, Lionardo : c’était à croire la villa hantée... des allées et venues, des piles de livres qui tombaient... » « Oui », dit le philosophe, « j’ai passé des heures avec ces vieux et loyaux amis, que je n’avais pas revus depuis un an. » « Le savant », dit Cassano, n’existe que par sa bibliothèque ; formé de la pensée des autres, c’est un centon ; l’artiste, lui, a tout son art dans son œil et dans sa main. » « Évidemment », fit Lionardo avec indifférence. La Camaldule releva le propos : « L’Italie n’a qu’un Galilée et ne compte pas ses peintres. A découvrir les lois de la nature, qui sont les secrets de Dieu, il faut un autre génie que pour imiter le spectacle physique. » Cassano, avec la fatuité de l’amant aimé qui veut humilier tout homme devant sa maîtresse, répondit : « Je parlais de ceux qui, ayant lu, n’ont jamais écrit ; qui, ayant cherché, ne découvrirent rien ; qui ne savent que ce que d’autres leur ont appris, sans ajouter au patrimoine humain ; ceux là sont vraiment peu de chose ! » L’orpheline, à son tour, protesta : « La plupart des peintres, loin d’ajouter aux chefs-d’œuvre, dédaignent l’enseignement des maîtres et commencent un tableau, avant de l’avoir complètement dessiné. » « Tu as pénétré dans l’atelier ! « Je jure que non », fit la jeune fille, « je l’ai deviné... », interrompit Lionardo, « que le signor Cassano est un coloriste et qu’il voit, comme Titien, la ligne de couleur au lieu du trait linéaire. » « Et c’est la vraie vision », dit le peintre, trompé par le ton de bonhomie. il n’y a pas de ligne dans la nature. » « Il n’y a que des contours ! » « Et des contours en mouvement ! » « Manet est le grand peintre de ce siècle ; il a mis le soleil sur la toile. » « Il a même supprimé les demi-teintes, comme fait le soleil. » La Giovanna étouffa un éclat de rire dans sa serviette ; et la princesse, comprenant qu’on se moquait avec justesse, trancha l’escarmouche avec autorité : Mio pittore, je n’aime pas l’esthétique des artistes ; leurs théories ne sont pas basées ; qui œuvre ne doit pas juger ; et Lionardo, en matière de comparaison et de règles, en sait plus que vous. « Cependant », fit Cassano froissé, « il est de mon avis ! » « Par gentillesse pour moi », déclara-t-elle tranquillement. Quand on quitta la table, le philosophe s’approcha de la religieuse : « Comment vous rendre grâces ? J’aurais mis un mois à ce que vous avez accompli, en une nuit. » « Il ne faut pas me remercier ! je voulais m’imposer une pénitence ; je l’ai choisie utile. J’estime que, s’il y a lieu de se contraindre, il faut employer sa peine en faveur d’autrui. Voilà pourquoi j’ai rangé vos livres. » Ce mensonge exprimait de la pudeur. Il voulut savoir si la Camaldule mentirait encore et, cette lois, dans le sens amoureux et jaloux : « Giovanna regrettera bien de ne pas vous avoir aidée ! » « Vous l’avez déjà vue ? » « Oui, et elle ignore encore votre travail nocturne ; elle en sera jalouse ! » « C’est une enfant dévouée ! » dit Rosa-Bianca, persuadée que la jeune fille avait tenu sa promesse. Cassano passa à ce moment et dit à Lionardo : - « Que lisiez-vous donc si avant dans la nuit ? » « La Phytognomonica de Porta, Néapoli, 1589. Il y est dit, signor, et avec preuves compendieuses, que chaque étoile attire la plante avec laquelle elle a de l’affinité et lui fait part de son activité. Les plantes sont autant d’étoiles sublunaires : les feuilles sont leurs mains et les lignes qui s’y remarquent, font apprécier leur spécificité... » L’autre ne sut que répondre et passa. « Que de curiosité anime ce jeune coq ! » pensa le philosophe en le regardant aller au-devant de Girolamo et le prendre par le bras. « Voyez, ma sœur, un beau spectacle : la vertu d’un pauvre prêtre qui résiste à la tentation. Cet étourneau interroge le padre et sur vous et sur ; elle ! Mon Girolamo s’enferme dans un patelinage malicieux. » « Que pourrait-il dire ? » « Qui donc peut se soucier ici d’un petit peintre ? Que ma sœur prenne les amants qui lui plaisent, oui ; mais qu’il plaise à ceux-ci de nous régenter ! Et je parlerai tout à l’heure à Isabella. » « Vous ne parlerez pas, afin que la paix soit avec nous. Venez plutôt contempler votre ouvrage. » Ils montèrent à la bibliothèque et bouquinèrent Giovanna survint, suivie de Girolamo. Celui-ci s’excusa de troubler le savant : il avait à lui parler d’urgence. Lionardo amena le prêtre à une extrémité de la longue pièce. Le signor Cassano vient de me faire plus de questions qu’il n’y a de saints au calendrier. Mes réponses furent des gammes de mutisme et ne vous intéressent pas. Mais j’ai démêlé des projets étranges ! Permettez-moi de vous demander à quel titre il a pu tomber ici ? » « Onofrio Farnèse l’a présenté par une épître chaleureuse où il est dit en propres termes : Juliano Cassano m’a rendu un service de vie et de mort. » Le prêtre remua la tête, comme si ce détail éclaircissait ses doutes, et ayant prisé lentement : Cet artiste a des soucis pratiques : ce jeune homme pense beaucoup à l’avenir ; cet amoureux s’enquiert d’autre chose que de plaire. Il m’a demandé de préciser la fortune de la princesse : il voudrait savoir si la Giovanna possède une dot et si la princesse Rosa-Bianca s’est fait rendre la sienne, en quittant le moustier. Or ces trois points d’interrogation suffisent, d’après moi, pour le juger. » Le philosophe tendit la main au curé : « Girolamo, vous êtes un brave cœur ; vous nous rendez à tous un beau service. » « Messer, je vous suis dévoué ; vous ne m’avez jamais humilié ; souvent vous m’avez loué. Pour la princesse Isabella, j’étais un serviteur ; vous m’avez découvert de la réflexion ; il est juste que je la mette à votre service. Messer, on souffre du mépris plus que de la misère ! Être apprécié, quand on se traîne dans une situation inférieure, c’est être aimé lorsque l’on se croit laid. » « Ami », dit le philosophe, dites-moi toutes vos réflexions. Que va faire Cassano ? » « Selon moi, il va essayer de vous écarter ; il a demandé si vous aviez eu des duels... et, comme il ignore la situation matérielle de l’orpheline et de la Camaldule, il va mener de front leur séduction et son projet de mariage avec la princesse. » Lionardo se mit à rire ; le prêtre resta sérieux. « Messer, permettez-moi d’insister sur la gravité des circonstances. Il ne faut pas que la princesse soit troublée dans son roman. On ne peut démasquer, sans grand ennui, le personnage... » Girolamo, nous veillerons tous deux. » Il n’y a pas d’honnêtes gens en matière de passions. Juliano Cassano n’appartenait pas à la lignée des Rastignac, estafiers chers à Balzac, qui font métier de leur jeunesse, piétinent dans la boue avec désinvolture et s’appelleraient bien des fils, au sens péjoratif où l’on dit fille, d’une courtisane. Il s’élevait au-dessus du dandy, par l’habitude du travail et une conception honnête de l’art. En face des difficultés de la vie contemporaine, où les niais seuls comptent sur de vrais mérites, il avait résolu de vaincre la pénurie. Peintre, il se consacra à la peinture pratique, le portrait ; joli homme, il se fit une spécialité du portrait de femme ; d’allure distinguée et d’une causerie abondante, il se poussa dans l’aristocratie, avec la volonté de séduire, en légitime mariage. Il eut des succès de tableaux, car il faisait rajeuni et joli ; il eut des succès d’homme, car il était entreprenant et persuasif. Toutefois, aucune de celles qui posèrent devant lui ne laissa tomber la main dans la sienne. Il continua à courir la même bague ; par les fréquentations de coulisses et les rencontres nocturnes, il s’immisça dans la société romaine. Généreux de ses couleurs, égratignant d’un croquis l’album présenté, pastellisant le chien de la maîtresse de maison, il se lança comme mondain ; il réussit. Mais le soin de sa mise, les circonstances coûteuses du bel air le maintinrent dans la gène. Le service rendu au prince Onofrio Farnèse était de ceux qu’on n’avoue pas : Cassano avait volé une correspondance. Quoiqu’il s’agît de sauver une femme noble d’un affreux chantage, le fait de forcer un tiroir pour le compte d’autrui indiquait une propension à passer les bornes de la complicité honnête et non par un effet d’amitié, mais selon un froid calcul d’intérêt. En voyant la photographie de la princesse Isabella, il avait poussé une exclamation d’artiste sincère évoquant une figure allégorique de la Lombardie. Le prince Onofrio, parlant librement de sa cousine, indiqua sa fortune et sa vie sans vertu. Le peintre conçut simultanément l’idée d’une œuvre et d’un grand mariage. L’accueil qu’il reçut acheva de l’aveugler. Il se crut aimé, au premier abord. Cette femme, qui écoulait avec une telle ardeur les paroles d’amour, qui ne se défendait point des plus folles déclarations, lui sembla facile autant que belle. La vue de Giovanna, traitée comme une véritable fille des Visconti, et surtout la présence de la Camaldule, sans doute aussi riche que sa sœur, cette réunion de trois femmes lui parut une occasion bénie. Il pensa en tirer joie, gloire et avenir. Ces avides desseins, fils d’une imagination perverse, eussent demandé un contre-point psychique très habile. En étourneau aux théories de feuilleton, il voulut écarter le seul homme de la maison, sans connaître son importance. Il questionna ensuite si maladroitement le prêtre qu’il avoua son plan. Persuadé qu’il n’aurait qu’à ouvrir les bras pour que la princesse y tombât, il ne fut pas entreprenant ; il s’agenouilla, déclama, baisa beaucoup une main qu’on lui abandonnait franchement, dans l’idée \(qui eût bien amusé les hôtes de la villa, s’ils l’avaient connue\) de n’attaquer Isabella qu’en vue de justes noces. Ce respect, inspiré par le calcul, réalisait le plus doux rêve de l’amoureuse. Un joli homme au pathétique talent, jeune premier sans impériosité intempestive, remplissait le secret programme de la princesse. En prenant la clé de l’atelier, Cassano obéissait a une idée confuse d’action magnétique : il espérait, dans ce tête à tête ininterrompu, fasciner plus aisément la femme mûre. A une séance, la princesse, en prenant la pose, lui dit : « Juliano, il ne faut pas discuter avec ce très noble ami, que j’admire et que j’aime. Vous avez fortement déplu à ma sœur et même à Giovanna. » « Pardonnez à ma passion ; cet homme vous a aimée et je suis jaloux du passé, de tout, de tous. » « J’aime cet homme de profonde amitié, moi ; dès lors, qu’il soit sacré, surtout pour vous. » « Je vous obéirai », fit-il, un peu étourdi du ton employé et voyant ses affaires moins avancées qu’il ne croyait ; il demanda ensuite : « Je serais curieux de savoir ce que vous est Giovanna, princesse ? » « Mon cher Juliano, parlons de vous, parlons de moi et laissons les autres. » Il prit cette rebuffade pour un mouvement jaloux, n’osa insister et resta dans le vague, persuadé cependant que son destin se résoudrait dans cette villa solitaire ! Tandis qu’il terminait son esquisse, en attendant la grande toile commandée à Milan, il se creusait la tête, pour échafauder son entreprise. Assise sur un chapiteau corinthien, Isabella, dans une pose de Mnémosyne, drapée de blanc et de rouge, suggérait l’idée d’une belle actrice ! Au fond, verdoyait une grasse campagne. Cela se raccordait à la Corinne au cap Misène. Cassano aurait voulu placer la Camaldule à côté d’Isabella et la Giovanna à leurs pieds dans un arrangement pyramidal, comme celui de la Vierge aux Rochers ; il eût mis volontiers Lionardo dans le fond, avec la coiffure célèbre du Vinci. Son plan de séduction l’emporta sur son vœu d’artiste. Il interrompait son travail de soupirs admiratifs. « O si belle nature que l’art désespère de la copier ! » « Ne copiez point : embellissez ! » mais mon esprit conçoit à peine ce que voient mes yeux. vous ne savez pas ce qu’il faut de contrainte pour vous regarder en peintre, quand le bonheur serait d’être à vos pieds. » venez vous reposer à mes pieds. » Jetant un coussin à terre, il s’y agenouillait disant : « Vous êtes la Majesté ; le désir n’ose pas se lever devant votre face : il rampe et craint de profaner son rêve. » « Le désir », répliquait la princesse, « est suave quand il se contraint et qu’on peut le respirer doucement. » Elle mettait sa main sur la tête de Cassano qui semblait se pâmer à cette caresse. « Je voudrais que ce portrait prît des années : il prolongerait ma présence auprès de vous. » « Non, non, l’art et l’amour ne doivent pas se promettre si longue carrière. Peignez aussi vite que vous pourrez, en peignant bien. L’hiver s’annonce clément et nul ne vous force à partir, dès votre dernier coup de pinceau. » « Un moment viendra où je devrai partir, hélas ! » « Pourquoi penser à ce moment ? Je suis libre, vous êtes libre ; il n’y a donc que notre volonté qui nous commande. » « Si je savais comment vous voulez être aimée, ma princesse ! » « Comme vous m’aimez ! » « J’ai donc compris votre âme, comme j’ai senti votre beauté. Cassano, méridional imaginatif, mêlait une part de sincérité à la comédie qu’il jouait. Il admirait et désirait la princesse pour sa beauté ; il la convoitait aussi pour sa fortune. Dans la réalité, il y a peu de sentiments tranchés et d’une pièce. L’homogénéité d’une passion dépend de son incandescence et les paroxysmes seuls s’élèvent à l’unité. Les faveurs de la princesse Visconti valaient la cour la plus empressée : sa main valait mieux encore. Incapable de discerner ce qui était possible et profitable, Cassano, au même moment, palpitait d’émotion sincère et réfléchissait le plus cyniquement du monde. Isabella ne voyant pas le calcul respirait l’encens du désir. Dès que le peintre cessait sa roucoulade, elle le traitait en enfant et sa remontrance ferme déconcertait l’aventurier. Il ne comprenait pas cette subite reprise de soi-même et que la princesse, fascinée par un regard tendre, charmée par d’élogieuses phrases, redevînt une dédaigneuse dame, dès que se taisait l’incantation amoureuse ! Il s’étonnait aussi du calme nerveux qu’elle conservait dans l’effusion. La femme du Midi, avec son noir regard, sa peau mate, sa voix profonde paraît au superficiel d’une sensualité immédiate et invincible. Celle du Nord, aux yeux clairs, à la pâleur rosée, à la voix de tête, donne l’image de l’idéalité. Or, la Russe a plus de passion, l’Allemande plus de faiblesse, l’Anglaise plus de perversité que l’Espagnole ou l’Italienne. La moins sensuelle des femmes est l’Orientale ; l’amour lui représente une profession. Elle entre au harem pour le plaisir du maître, comme une domestique dans une maison chrétienne. Italien lui-même, le peintre aurait dû ne pas se tromper au faux aspect sensuel de la princesse. Cassano avait rencontré surtout des insconscientes ou des dévoyées ; il imagina Isabella selon son expérience. Nous prenons nos règles dans nos souvenirs ; et la grossièreté des gens d’aujourd’hui reflète leur premier péché vénal et grossier. Le caractère d’une sensibilité dépend de son éveil : si elle naît dans la boue du ruisseau et l’ombre de la borne, ou même si elle évolue parmi le cynisme et la salacité, l’individu perd à jamais la faculté de sentir idéalement, et celle de juger les êtres d’élection. La princesse Visconti, idéaliste sous des dehors passionnés, échappait au discernement d’un homme qui ne connaissait que la femme foncièrement dépravée, celle qui cherche à colorer d’un prétexte d’art, sa corruption maladive. Le Temps se charge des dénouements. Lionardo, maintenant, passait son temps dans la bibliothèque et, quand Giovanna y montait le matin, elle le trouvait lisant et peu causeur. Après le déjeuner, sœur Rosa-Bianca y venait, et visiblement voulait y être seule. La jeune fille désœuvrée se trouva insensiblement réduite à de grandes heures de solitude. Tandis qu’Isabella restait enfermée avec le peintre et que Rosa-Bianca causait avec le philosophe, elle errait dans la villa attristée. Girolamo, attentif à l’intrigue qui se nouait au bord du lac, lisait son bréviaire, avec cet air absent des chats qui guettent. « Tous ont leur coin ici ; il vous en faut un, Giovanna. » Un oratoire, une bibliothèque, cela se conçoit : mais que serait mon coin ? » « Un boudoir », dit le prêtre. A l’autre bout de la villa, il y a une demi-rotonde comme celle dont la sœur a fait sa cellule. Si vous vouliez, nous arrangerions un buen-retiro où messer Lionardo viendrait avec plaisir. La jeune fille battit des mains. « D’où vient que vous êtes si gentil pour moi ? Je vous ai ennuyé bien souvent, comme élève ! la sœur ne vous saura pas gré de m’avoir donné cette idée. Dites-moi la vérité, comme vous la dites à Lionardo !... » « Messer vous aime beaucoup et il est appelé à vous aimer davantage ; or, je suis son partisan. » « Il aime beaucoup sœur Rosa-Bianca. » La Camaldule a été fière avec moi : elle m’a parfois méprisé. Elle dédaigne les prêtres ; elle a raison, quand ils sont heureux... » « Padre, vous êtes Italien ; vous n’oubliez rien, ni le bien ni le mal, et je regrette de n’avoir pas été plus agréable pour vous. » « Vous n’avez jamais manqué de cœur, Giovanna ! vous vous êtes impatientée parfois, quand je me taisais à des questions dont la réponse dépassait mon rôle. « Nous ferons un petit salon ; il sera d’autant plus charmant que les pièces ici sont démesurées et froides, sans intimité. » Au grenier, ils trouvèrent quelques sièges Louis XVI en bois laqué dont l’étoffe déchirée était facile à remplacer, une petite table en marqueterie qui boitait à peine, des verdures coupées en portières et un grand tapis d’Aubusson peu mité. En parcourant les salles inoccupées, ils découvrirent une chaise longue à trois pièces et des flambeaux de cuivre. Avec ces éléments, la jeune fille s’arrangea, en quelques jours, un boudoir qui contrastait avec la sécheresse des autres chambres. Un velum diminuait la hauteur du plafond ; c’était chaud, coquet et confortable. Les princesses vivaient, l’une à l’atelier, l’autre à la bibliothèque. Seul, Girolamo tenait compagnie à la jeune fille. On eût dit que le vaste habitacle renfermait trois existences séparées. Les repas seulement réunissaient les personnages. Un matin, Giovanna, mélancolique, lisait dans son retiro ; elle vit surgir Juliano à l’improviste. Il découvrait cette retraite et, après quelques banalités, il s’assit sans y être invité, et commença ses questions. « Signorina, vous êtes la filleule de la princesse ; elle m’a parlé de son désir de vous marier. Heureux celui que vous accepterez comme seigneur, car vous êtes une fleur de grâce ! » « Il n’est pas habile de louer deux femmes en même temps : l’une peut le répéter à l’autre. » « Signorina, je vous suis antipathique et, cependant, j’éprouve votre grâce. Si vous le permettiez, je viendrais, le matin, vous pourctraire. » « Avec l’assentiment de la princesse ? » Le peintre, devant cette humeur défensive et caractérisée, perdit son sang-froid. « Je vais dire à messer Lionardo de vous tenir compagnie : il sera mieux accueilli que moi ; mais la Camaldule le permettra-t-elle ? » « N’en dites pas tant, Monsieur ; car je répéterai tout. » Comme il restait assis, d’un mouvement vif, elle s’élança hors du boudoir, avec une espèce de peur. Elle avait senti pour la première fois le regard du désir se poser sur elle, et, de dégoût, elle fuyait. Entêté et craignant une plainte, Juliano la suivit, en l’appelant jusqu’à la porte de l’oratoire, où la jeune fille frappa nerveusement. La Camaldule se méprit sur la circonstance. Le visage pâle de colère, la lèvre frémissante, elle se figura Juliano vraiment coupable. Elle n’interrogea pas Giovanna, chez qui l’essoufflement ressemblait à un grand trouble et cria avec force : « Dois-je mettre un verrou à mes appartements, chez ma sœur ! » Le peintre, ignorant l’individualité de la Camaldule, ne comprit pas l’horreur qu’il inspirait, une horreur d’espèce plutôt que d’individu. « Madame, je ne suis pas coupable. » « Vous poursuivez une vierge jusque dans l’oratoire d’une religieuse ? » « Que mademoiselle dise si je lui ai manqué de respect ! » « Je voulais causer avec elle. » Quelles que soient les bontés de ma sœur pour vous, elles n’iront pas jusqu’à vous laisser recommencer une pareille poursuite. Allez à votre palette, monsieur le peintre ! » Cassano disparut, stupéfait de cette détestation sans mesure ; la Camaldule exhala sa rancune : « Enfant, les hommes sont les pires brutes de la création ; la perversité augmente en eux la force de l’ignoble instinct et une femme passe sa vie à se défendre contre leur bestiale envie. Je vais chez ma sœur ; et si je n’obtiens pas le renvoi de cet homme, je partirai. » Le départ de la Camaldule c’était pour Giovanna la disparition de la rivale triomphante ; mais la volonté de Lionardo passait avant tout, et, sage, elle dit, simplement : « Allons d’abord chez Messer, et, s’il conseille que vous vous plaigniez, nous lui obéirons. » La religieuse ne repoussa pas cet avis. Au courant de ce qui s’était passé, le philosophe sourit : D’après ce que m’a révélé Girolamo, le Cassano est un arriviste maladroit plutôt qu’un don Juan. Il a essayé d’obtenir quelques renseignements et s’y est mal pris : il voulait plaire et il a trouvé, là où il ne redoutait que l’indifférence, des chattes en colère. Il passera de longues heures à s’expliquer votre aversion et se rabattra tout à fait sur son premier projet. » « La séduction d’Isabella ? » « Le mariage avec Isabella ! » A cette idée, l’énervement des deux femmes se résolut en éclats de rire. C’était si absurde, pour elles qui connaissaient la princesse et son amour de l’amour, que le peintre perdit ses traits odieux et parut grotesque. Cependant Rosa-Bianca insista pour dessiller les yeux à sa sœur. « Il faut s’en garder », dit le philosophe. Elle ne nous pardonnerait pas d’avoir coupé son roman par nos plaintes. Le grand art de la vie n’est pas de pourfendre lés adversaires, mais de les laisser s’enferrer. Juliano, dès qu’il aura fait le portrait, se perdra lui-même, en demandant qu’on l’épouse. L’effet est certain : Isabella ne comprendra pas qu’on l’ait aimée, pour un mariage de raison !... » Les cœurs ont l’expression aussi changeante que les yeux. Un matin, Isabella et Cassano partirent ensemble pour Milan ; il s’agissait de bijoux symboliques à commander pour l’achèvement du portrait. Nul soulagement intime ne marqua les premières heures de leur absence. Lionardo éprouvait un malaise profond entre la compétition des deux vierges, l’une autoritaire, l’autre résignée. Le souci de Giovanna le suivait auprès de la Camaldule et gâtait son plaisir. Au boudoir de la jeune fille, il se serait plu, sans l’inquiète impériosité de la religieuse, qui ne cachait pas sa prétention sentimentale. La tristesse de l’orpheline et le dépit de Rosa-Bianca le rendirent morose, il s’ingénia à les fuir toutes deux, prétextant des travaux ; celles-ci, gênées de se trouver ensemble, préférèrent s’isoler. On se bouda, au palais, d’une façon continue. A table, aux soirées, on pesait les mots, qui, malgré ce soin, frappaient les susceptibilités maladives. Tout faisait allusion ; chacun entendait des sous-entendus aux propos les plus communs. Ils se posaient une même question qui n’avait pas de réponse. Lionardo ne souhaitait aucune solution ; vraiment tendre pour Giovanna, enthousiaste de Rosa-Bianca, il eût refusé de choisir et d’en élire une. Le temps seul amènerait un dénouement, et lequel ? Il envisageait bien la solitude avec l’orpheline, mais non une solitude amoureuse. Proche de la soixantaine, il ne se permettrait pas, époux ou amant, d’affronter sa décadence physique avec cette seizième année. D’autre part, le retour au couvent serait amer pour la Camaldule. La pitié du philosophe se partageait donc, équitable, impuissante à devenir passionnée. Il s’ouvrit de son inquiétude à Girolamo. Celui-ci hocha la tête, huma des prises de tabac successives, éternua et ne répondit pas. « Girolamo, je vous traite en ami, en confident et vous n’avez pas un mot... » « Je n’en ai pas un qui vaille la peine d’être dit, messer. Un homme choisit, quitte à se tromper. Deux personnes qui soient également chères, cela ne s’est jamais vu. » « Je n’éprouve plus ce vertige qui entraîne la volonté, en dépit du jugement. Je pourrais sacrifier mon propre sentiment à faire une heureuse ; sans Giovanna, je me consacrerais à la Camaldule, et sans la Camaldule, je me donnerais à Giovanna ; car, donner, en amour, c’est recevoir. Mais édifier le bonheur de l’une sur le malheur de l’autre ? Une orpheline liée à cette villa solitaire comme le lierre qui en tapisse les murs ; une religieuse sans vraie vocation qui va rentrer dans le silence, avec un amour au cœur ; ces idées me glacent, parce que, sans cesse, elles se superposent. Quand je cesse de plaindre l’enfant, je recommence à gémir sur la nonne ! » « La vie seule dénouera ce qu’elle a noué. » « Que feriez-vous à ma place, Girolamo ? » Une heure viendra, tardive ou prochaine, où sœur Rosa se croira obligée de reprendre la vie monastique. Malgré la pureté de son sentiment, elle transgresse son vœu : fiancée à Jésus, elle aime un homme ; elle est coupable, suivant les lois mêmes qu’elle a acceptées. » « Mon pauvre curé, l’être humain qui aime est à plaindre et non à damner. Dieu n’est pas le jaloux calife de l’ancien testament ; il pardonne aux faibles cœurs qui n’ont pas su l’atteindre et qui l’ont désiré. La princesse Rosa a donné sa jeunesse et sa beauté à Jésus, au lieu que d’autres ne lui consacrent que de vieilles années sans valeur mondaine. » « Je ne juge personne ; vous m’interrogez et je vous répète ce qu’on m’a officiellement appris. Une jeune et libre existence a plus de droits qu’une autre entamée. » « La jeunesse a l’espoir ; elle ignore l’avenir et cette ignorance suffit à supporter le présent, mais sœur Rosa-Bianca n’a devant elle qu’un mur d’in-pace. » Lionardo ne se confia plus à Girolamo ; l’observateur n’entrait pas dans la psychologie du sentiment, apte seulement à démêler les subtilités de l’intérêt. Le trio de tendresses inexprimées s’enfonça dans une réserve morose et chacun appela de tous ses vœux une diversion. A l’étonnement unanime, la princesse revint seule, au bout d’une vingtaine de jours. « Il vous déplaisait : je l’ai abandonné ! » « Il faudra qu’on lui renvoie ses objets. » « La vérité, la voulez-vous, grotesque comme elle est ? Juliano Cassano m’a offert sa main et s’est dévoilé intéressé et ambitieux. Je me suis fort amusée à son manège et je l’ai licencié. Mais j’ai revu, grâce à lui, un personnage que vous verrez un jour et qui me plaît infiniment. Si je n’avais pas redouté votre jugement sévère, je l’aurais peut être amené, Sandro ! » La Camaldule laissa échapper une exclamation : cette promptitude à changer d’amant la stupéfiait comme une dépravation anormale. « Je te scandaliserai toujours, sorella, je m’y résigne. Qui craint de se tromper n’ose rien et pâlit dans son coin. Si le pêcheur ne sortait que sur la certitude d’une pêche miraculeuse, il passerait sa vie sur le quai, à talonner l’anneau de fer où sa barque est amarrée. Je ne me repens pas ; j’ai eu des heures charmantes. Que lui ai-je donné, en échange de ses jolis mensonges ? Mon cœur n’a été engagé à aucun moment. J’ai pris une coupe et j’y ai bu, tant qu’elle m’a enivrée ; le breuvage a-t-il perdu son arome, je jette la coupe. C’est là l’histoire des ivresses... » La Camaldule détourna son regard pour en cacher l’expression. L’étonnement de la Giovanna débordait de ses yeux candides. « Toi aussi, tu te scandalises ! Il n’y a que Lionardo qui me comprenne : il sait à quel point je suis sage d’accepter ce que donne la vie. » « Une illusion qui nous quitte sans nous blesser doit être bénie », dit le philosophe. Les pires et les meilleures choses restent à l’état de concepts. Isabella se sentit plus entourée qu’auparavant : on se serrait autour d’elle. Elle en éprouva du plaisir, sans découvrir, dans cette recrudescence d’amitié, le fruit de l’expérience et la conséquence des situations fausses. « A vous voir si gentiment empressés tous trois, il semble que je vous ai manqué ? » « Ce que vous disiez une fois de notre solidarité est véridique : nous formons une famille spirituelle », dit Lionardo. « Vous en êtes le chef, il vous appartient donc d’en assumer les ennuis. Juliano n’a pas dit son dernier mot... Quelque jour, il peut venir, je ne veux pas le voir : vous lui remettrez quatre ou cinq mille francs pour son portrait que je garde, quoique inachevé. » « Si je reçois cet étourdi et le renvoie, encore faut-il que je sois informé des circonstances de votre rupture. - « Il crut qu’en m’isolant il me dominerait. Ses premiers mots exprimant un désir matrimonial, je les pris pour une expression passionnée. Un amant peut souhaiter d’épouser la femme aimée, même Visconti et riche, tandis qu’il est pauvre et obscur ; mais il risque tout, en laissant voir, par son insistance, qu’il cherche un établissement sous le couvert d’une bonne fortune. Je m’amusai de son entêtement et j’attendis une sommation formelle pour rire bruyamment. Il crut se sauver de l’odieux par le tragique ; j’admirai son talent théâtral et je me félicitai de ne m’être pas donnée. Il a juré de me poursuivre jusqu’ici et peut-être tentera-t-il l’effet d’une scène. Évitez-moi l’ennui d’insulter un homme qui m’a embrassée ; je vous serai obligée. N’est-il pas humiliant de trouver un aventurier dans l’être qui plaît ? Surtout, quand on a pour ami un physionomiste qui néglige d’appliquer sa science et ne vous avertit pas ! » « Lorsque votre sens amoureux s’égare, comment la simple application de l’étude verrait-elle clair ? Auriez-vous écouté un avis, au moment où vous étiez heureuse, car vous avez été heureuse ?... » « Oui, les tares même de l’individu, ses desseins intéressés ont conspiré en faveur de mon goût, et grâce à des éléments inférieurs j’ai passé un mois charmant : j’ai joui de la tendresse d’un homme éloquent, sans avoir à me défendre de ses désirs... Sur l’aventure de Cassano, une autre se greffe. Le voyage de Milan avait pour prétexte de faire exécuter des bijoux symboliques. Le joaillier indiqua un jeune artiste capable de dessiner les plus subtiles fantaisies. Je voulus voir le personnage, je pensais trouver un ouvrier, un ciseleur : je fus charmée. On eut dit un séminariste plein de modestie. On a su, tout de suite, ma présence à Milan... heureusement mon vieux portier avait sa nièce et j’ai pu être servie... Je suis allé à San-Carlo !.. Ç’a été un défilé dans ma loge... Vous entendez d’ici l’avalanche des questions... Les uns me croyaient à Malte et les autres derrière des grilles... Je n’aimerais pas reprendre la vie mondaine... Aimer ou rêver, le tête à tête ou la solitude de la villa, voilà ce que je veux désormais. J’ai profité de mon séjour pour faire emballer beaucoup de choses qui manquent ici. Tous les livres sont en route. vos yeux brillent de plus d’éclat que si vous voyiez ma gorge nue ! Et ma foi, il y en a de fort beaux, entre autres un Marsile, en vélin, aux armes des Médicis, une merveille... J’ai revu Sandro, fidèle à mon souvenir, aussi enflammé qu’autrefois. Vous voyez, deux soupirants en perspective.. Je ne sécherai pas faute de galants... « Ma sœur a dû vous demander vingt fois : Croyez-vous qu’Isabella se soit donnée au peintre ? » « Oui, elle l’a souvent demandé », fit Lionardo en riant. « Ces chastes pensent toujours à la chair. Sincèrement, je suis heureuse de n’avoir pas couronné cette flamme imparfaite. Il me faudra désormais estimer l’amant pour m’abandonner. Je fus autrefois moins scrupuleuse ou plus aveuglée sur de faux mérites. Si je les appelais tous deux, l’ornemaniste et Sandro ? » « De grâce, l’un après l’autre ! » « Je vais, avant tout, me reposer, rejouir de la paix. Sandro, décidément, l’emporte sur le ciseleur... Je vous ai manqué, je le vois, et cela m’est doux... L’amitié c’est la cantate pour tous les temps. » « Belle expression », fit Lionardo. Les idées sont des passions abstraites, les passions, des idées concrétisées. Aux soirs vraiment froids, on se tenait dans le boudoir de Giovanna. « La petite », disait la princesse, « a été la plus femme de nous trois, en arrangeant ce coin intime et facilement tiède. Ceux qui élevèrent ce palais, il y a trois siècles au moins, cherchaient d’autres impressions. Les vastes pièces, les hauts plafonds, les meubles cérémonieux convenaient à leurs mœurs larges et fortes. Nous sommes des types de décadence : amoureuse sans passion, religieuse sans ardeur, penseur sans œuvre : et voici encore un être plus effacé, si doux que son désir n’a pas d’accent, qui est née victime ! » « Quel enseignement tirerait-on de ta remarque ? » « Les circonstances ont contredit à nos natures. Qu’aurions-nous fait, avec plus de virtualité ? Des formules applicables à la vie, la gloire s’élève, intense, prestigieuse... » « La gloire vivante, la gloire contemporaine de l’œuvre, résulte de sa bassesse ou des intrigues dont on l’enrichit. Beaumarchais dépensa plus d’esprit à faire jouer sa Folle journée qu’à l’écrire, et en son temps il y avait encore une élite ; des gens aux quel son pouvait plaire, sans se déshonorer. Monsieur tout le monde, anonyme tyran de l’esthétique, a pour chambellan le journalisme, qui veille avec la vigilance de la haine, afin que le niveau soit maintenu qui condamne l’exception à périr. Dans le domaine des sciences, la gent officielle opprime l’invention et la nouveauté. « Nos races appauvries ont besoin du bonnet carré et de ses garanties. » « Alors, il ne faut pas regretter d’être femme ; à vous entendre, il n’y a plus rien à faire. » « Rien, en effet, qu’à regarder les monuments s’effriter, les mœurs s’encanailler et les âmes s’animaliser. » « Je ne sais si ma sœur connaît votre vie ancienne et si jadis vous lui avez dit vos rêves ; je me suis souvent demandé quels ont été vos vœux, avant les désillusions ? » « Vous m’embarrassez, ma sœur, je ne suis pas venu à Rome avec une tragédie ou un poème dans ma poche. A l’âge où on apprend la technique d’un art, je n’ai pas eu le désir si simple de peindre un comtadino ou un paysage de la voie Appienne : j’ai dédaigné ces voies simples. Avant de créer, j’ai voulu savoir ; j’ai cherché la synthèse dans une époque d’analyse. » Persuadé de la tradition et contempteur de ceux qui la représentaient, j’ai toujours cru à l’infaillibilité du Pape en même temps qu’à l’incapacité désormais incurable des pontifes italiens. Ce qu’on appelle l’originalité fut paralysé en moi par le respect des règles ; et à la recherche d’une méthode, j’ai traversé les connaissances humaines, en curieux, en dilettante ; pour trouver enfin, dans les sciences occultes, une somme de certitudes imposante ; mais la fatigue physique, celle qui menace le corps de maladie aux excès intellectuels, m’a terrassé. Un moment arrive où l’acquisivité cérébrale s’arrête ; il n’y a plus qu’à mettre en œuvre ; littéralement, à écrire ses mémoires. L’époque me parut si foncièrement inattentive, si irrémédiablement vouée à une stupide utilité ; et pour tout dire, j’éprouvai un tel mépris pour ce temps, que je me résolus au silence. Croyez que je me drape, devant votre ignorance, d’un manteau de fausse science, je ne lèverai pas un doigt pour vous convaincre. Vous m’avez interrogé, je réponds et je ne puis, sans mentir, vous cacher que j’emporterai avec moi des notions tellement précieuses que les comparer à des diamants ne donnerait aucune idée de leur rareté et de leur éclat. » - « Vous semblez un fantasque qui enterrerait un trésor, par misanthropie ! » Mes notions sont des armes aiguës et tranchantes, des armes angéliques ou diaboliques, formidables : en les offrant au premier venu, à l’agnoste, à l’indigne, j’augmenterais la force de la canaille. Ce que j’ai retrouvé ressemble à ces belles peintures antiques qui poudroient, dès que le soleil les frappe ; j’entends la tradition orale, ce qui ne fut jamais écrit, base des révélations. Or, révéler est une opération de génie : il s’agit de trouver une forme pour la vérité, de donner un beau corps à une idée ; et je n’ai pas de génie. Voilà pourquoi je dois me taire. » « Si tu étais homme, tu aurais hérité de mes pensées. » « Si je trouve un digne amant », s’écria Isabella. « Ami, vous lui ferez ce don ! » pour recevoir ce que je puis donner, il faut renoncer aux passions. » « D’après ce que j’entends, l’église a raison de fermer, par ses terribles défenses, le domaine de l’investigation toujours fatal aux téméraires. Mais ces téméraires m’apparaissent singulièrement supérieurs aux dévots », dit la religieuse. « Ce sont des dévots », affirma Lionardo, des mystiques suréminents. Leur royaume n’est ni de ce monde, ni de l’autre ; attentifs à l’expérience et au phénomène naturel, ils aspirent à comprendre la pensée divine : et la pensée divine les frappe de stupeur. Voyez la face du Dante ; celui-là descendit dans les abîmes et monta sur les cimes ; il révéla, génie sans égal, les arcanes du désespoir et de l’espérance, il les révéla de telle façon que nul encore ne les a compris. « Imaginez la force qu’il faut à une pensée pour se projeter à travers dix siècles et se destiner à une humanité, lointaine de mille ans. » « Vous donnez le vertige, Lionardo. Sublimes ou insensées, ces cogitations-là éloignent la paix ; je leur préfère la vertu de ma sœur ou mon péché. « Oui, la religion, la passion ne trompent pas leurs fervents ; elles ont fait leurs preuves. On sait ce qu’il faut attendre d’elles, tandis que votre carrière occulte mène à des carrefours sans issue. » « Il est impossible », dit la Camaldule, qu’un tel effort soit demandé à la créature. Dans cet ordre, on découvrirait le péché de Satan. » « Voilà une intuition remarquable », dit Lionardo : « L’inquisition », continua la religieuse s’enhardissant, a jeté au feu de l’autodafé des hommes qui apportaient au monde les clartés infernales. « Vous auriez jadis, ma noble sœur, assisté en sûreté de conscience à mon supplice : et vos supérieurs rallumeraient les fagots, s’ils en avaient le pouvoir. Il a fallu exterminer la religion pour adoucir les prêtres. » « Moi, je juge inutile et nuisible la nouveauté de pensée, et j’admire fort la Russie où tout est permis, sauf contre l’orthodoxie et le Tzar », déclara la princesse. « Les femmes n’ont jamais compris d’autre passion que l’amour, parce qu’elles n’en éprouvent point d’autre. Leur instinct les limite avec rigueur. » « Pour revenir sur terre », lança la princesse, j’ai bien envie d’appeler Sandro. » « Tu n’as pas d’appréhension, après l’expérience de ton peintre ? » « Celui-là est tout autre, j’en espère de la joie : jeune comme Giovanna et aussi doux... » Elle rêva de l’homme évoqué et chacun se replia en ses pensées propres. A la dérobée, la Camaldule et l’orpheline se regardaient. Il fallait que l’une d’elles fût sacrifiée ; et la jeune fille supportait son actuel ennui, en songeant qu’un jour sœur Rosa-Bianca rentrerait au couvent. Peut-être la nonne se représentait aussi ce départ fatal, que rien n’éluderait. En face de cette double souffrance, le philosophe s’inquiétait, impuissant à soulager ces âmes belles et pures, qui s’étaient également données à lui. « La vie s’affirme triste pour tous », dit Isabella ; vainement nous faisons des phrases sur le destin et les passions. Incapables de commander, ni aux circonstances, ni à nos impressions, jouets dérisoires quoique raisonneurs de puissances cachées qui nous poussent comme les pièces d’un jeu, nous vivons pour le bizarre amusement de je ne sais qui... » « Non, ma sœur, nous souffrons pour expier malgré nous, notre humanité. » « La vie est donc un péché ? » « Non, mais le péché est la conséquence de la vie, et la douleur celle du péché. » « Et le salut résultera de la douleur : verbiage qui ne vaut pas un baiser sincère ! » La Camaldule se tourna vers l’orpheline. « Comme tu es silencieuse, ce soir ? Pas une fois, tu n’as dit ton avis. » « Ai-je le droit d’un avis ? Le mien serait tellement simple qu’il ferait petite figure auprès de tout ce que j’entends : et Messer Lionardo ne m’aime que muette. » « Oui », dit le philosophe, « je puis ainsi me figurer ta pensée ; et dès lors elle me plaît, comme un reflet de la mienne ! » La lumière est subordonnée à l’œil qui la perçoit. « Il y a ici trois personnes allégoriques : la prière, l’étude et la passion. Laquelle se passerait des deux autres ? « L’étude ne concerne que l’homme : choisis entre la passion et la prière ? » « Ne pas prier, c’est renoncer à l’immortalité de son âme ; ne pas aimer, c’est renoncer à vivre. » « On ne dédie pas à Dieu une prière fervente, en persistant dans le péché. » « L’amour n’est pas le péché », protesta Giovanna. L’amour est toujours le péché, hors du mariage. » « Cependant », fit Giovanna, « comme il y a un baptême de désir, il existe aussi un mariage de désir. Quiconque est bien épris ne forme qu’un vœu, s’unir avec l’aimé, de toutes les unions. » Le discours tournait sans cesse aux matières amoureuses ; l’allusion naissait involontaire et projetait de l’ombre dans les regards et de l’acuité dans les sourires. Las de s’associer aux tristesses de l’orpheline et aux dépits de la religieuse, le philosophe égoïstement n’intervint plus comme auparavant, laissant les heurts se produire, sans les adoucir d’une parole pacifiante. Préoccupée d’elle-même et de ses vœux indéterminés, Isabella ne fixait pas son attention sur la double intrigue qui circulait autour de sa rêverie. Au reste, la tenue extérieure était si familiale, si éloignée d’un caractère passionné, que personne, à moins d’un long séjour, n’eût perçu les tendresses troublées qui s’agitaient. « Lionardo, laissez un peu votre livre, c’est un malheur pour nous trois, que cette bibliothèque... « Je sais ce que vous allez me dire et je réponds : Oui, tout à fait, oui ! « Vous connaissez Sandro socialement, vous savez d’où il sort ; ce ne peut être un aventurier, comme Cassano. » « Celui-là n’a pas reparu ! » Je lui ai adressé, en valeur déclarée, quatre mille francs ; cela ne vaut pas plus. » « Au fait que pensez-vous de ce portrait ? » « Ce n’est qu’une curieuse esquisse. » « J’écris donc à Sandro ? « Vas tu demander aussi l’avis de Giovanna ? » Nous sommes une famille ; nous nous devons vérité et complicité. » « L’amitié doit être vertueuse », insista la Camaldule. « L’affection qui ne vise pas à une perfection mutuelle est inférieure. Car, ne pas se préoccuper du mieux, c’est se jeter au pire : qui ne progresse pas recule et un commerce qui ne purifie pas corrompt. Mais, devant que l’amitié idéale réponde à la conception livresque, qu’elle soit virtuelle et pactise aveuglément. Aimons celui ou celle qui épouse notre faiblesse, s’il n’en profite pas ; il y a une charité que les justes ne comprennent point. Elle donne pour boire à l’ivrogne et pour jeter sur le tapis vert au joueur : je n’en ai jamais rêvé d’autre ! » « Quand je vous entends parler de la vie du siècle, je m’effraye de penser à tout ce qu’il faut pour la rendre heureuse. Santé, fortune ne sont rien : mille efforts pour l’amour, mille efforts pour l’amitié. l’énorme souci, le constant labeur de la vie laïque et comme il me rejette vers ma vocation qui fut vraiment sage ! » Lentement et comme si elle se parlait à elle même, elle ajouta : « Dans dix ans je ne serai plus une femme : je n’ai que cet espace à parcourir pour atteindre l’autre pente, celle qui descend au tombeau. Je ne regretterai pas la vie. » dit le philosophe, « vous êtes en grand délit ; vous méconnaissez, sans motif, un saint mystère. A quoi vous a servi votre vertu, si elle vous laisse au cœur tant d’amertume ? Nos passions nous ont mieux exaucés, la princesse et moi, nous bénissons la vie, même en ses obscures lois. Le péché des péchés, c’est de méconnaître le don de l’être : songez que tout en découle. » « Sœur, ta sérénité se voile. Les circonstances merveilleusement propices à ta nature ne t’ont fait subir aucune épreuve : tu entends les échos et tu vois le spectacle de la vie passionnelle, sans aucun de ses heurts », dit Isabella. « Je m’attriste de ne trouver aucune grandeur ni en moi, ni autour de moi. Ma prière est sans force, comme tes passions sans profondeur, et je gémis de notre commune médiocrité. » « Ma chère sœur », répondit Lionardo, si votre prière était fervente, vous trouveriez la villa insupportablement profane ; et si nos passions étaient profondes, il y a beau temps que nous serions tous dispersés. Le seul bienfait de la civilisation est une atténuation passionnelle qui permet l’existence tempérée. La même race produit le séraphique frère François et simultanément l’effrayant condottiere, le Borgia ! Nous sommes de faible vertu, oui mais nos vices ne sont ni tragiques ni impérieux, et, croyez le, c’est une compensation. Imaginez des natures plus intransigeantes, des susceptibilités plus vives que les nôtres, et cette oasis n’existerait pas. La villa mérite ce nom d’oasis. Nous sommes quatre égarés au désert de la vie. Nos personnalités désemparées s’estiment heureuses ici parce que notre volonté n’a pas obtenu de succès aux aventures mondiales. « Je suis venue ici, comme on se jette à l’eau, poussée par la déconvenue, je fuyais sous le vent contraire de la destinée ; Rosa-Bianca a été chassée de son couvent par la maçonnerie italienne ; et vous même, Lionardo, reveniez de votre exil volontaire, désorienté. Je vous ai appelé parce que j’étais seule et vous êtes venu parce que vous étiez seul aussi. Il est curieux de supposer ce qui serait advenu, si le couvent de ma sœur n’eût pas été supprimé, si vous n’aviez pas quitté l’Amérique. Je ne serais pas restée longtemps seule avec la Giovanna ; peut être l’aurais-je emmenée avec moi, dans un grand voyage ? » « Pour tous, ce qui est vaut mieux que ce qui aurait pu être. » « Décidément », fit la princesse, je vais appeler Sandro. Les soirées sont vraiment trop longues et monotones. En quels termes, vais-je lui écrire ? Je ne voudrais pas qu’ils se crût aimé pour son mérite épistolaire. » « Invitez-le, mondainement, à un séjour, sans spécifier que vous l’accueillez comme soupirant. » « Vous me raillez, Lionardo, d’étaler mes pensées telles quelles, sans souci de coquetterie morale. Le privilège de l’amitié implique surtout le laisser-aller. Les héros de théâtre n’exhalent-ils pas leurs sentiments les plus noirs et souvent les plus contradictoires, sans souci d’être bien ou mal jugés. » « L’amitié, en effet, ne vit pas de prestige comme l’amour ; il faut que la sincérité y tienne lieu d’artifice. Quand il s’agit de sentiments tragiques, on ne rougit point : meurtre, conspiration, révolution, brigandage, vengeance sont matières nobles. Mais les petitesses, les manies, la bêtise, le tâtonnement, voilà ce que le héros n’a pas à confesser. Le confident de comédie fait rire aux dépens du personnage principal, car son écho constitue une critique. Ami est celui qui ne raille pas le ridicule de l’autre et souffre de sa faiblesse. Celui-là, inestimable, n’existe pas, même dans la fiction. » « Vous êtes celui-là, pour moi », affirma la princesse. « Nous ne sommes pas des personnages de comédie ; nous vivons gravement ; notre conscience très développée forme un clair miroir où nous regardons nos actes pour les juger et selon une norme moins étroite que celle qui régit la commune engeance. Nous sommes des philosophes passionnés, gardant les bienséances morales dans la recherche amoureuse, mêlant la raison au sentiment, sans trop pencher ni vers la sagesse, ni vers le péché : âmes tempérées à divers titres, qui se défient des anciennes formules et forment leur idéal de traits disparates, pour accommoder leur faiblesse avec la nécessaire estime de soi. » La jeunesse est le type de la béatitude, l’âge angélique. Chez la jeune fille, la croissance a parfois un caractère spontané ; la chair florit tout à coup, et celle qui montrait, quelques mois auparavant, les angulosités et les rougeurs de la puberté, devient subitement femme ; les contours s’arrondissent, la carnation s’unifie, l’âme cesse de rêver et commence sa réflexion et sa volonté. Animiquement, les conversations de la villa l’avaient initiée à la vie. Son intelligence sans éclat était cependant lucide et profonde. Elle bénissait le ciel d’avoir envoyé Lionardo ; et avec une singulière sagesse, elle opposait une sérénité résolue à la jalousie de Rosa-Bianca. Deux certitudes calmaient les déplaisirs : la Camaldule fatalement quitterait la villa et le philosophe, par une fatalité aussi rigoureuse, y resterait. Dès lors, le problème de sa vie se résolvait par de l’attente. A dix-sept ans, l’amour n’a pas d’impériosité ; l’horizon paraît illimité, les sens sommeillent. La supériorité du métaphysicien eût laissé place à des pensées divergentes, sans les essais sexuels de la princesse, et ce grand remuement de controverse amoureuse et de récitation psychologique qui formaient le perpétuel discours du palais. Cette cohue d’amoureux grouillant au passé d’Isabella dissuadait la jeune fille de rêver aux aventures. Le sens aristique de la nonne, véritable septième sens, qui repoussait la vulgarité, trouvait un écho dans l’âme délicate de Giovanna. La villa serait son cloître et Lionardo son amour. Pour une nature plus tendre que passionnée, l’âge de l’homme n’arrête pas le mouvement sentimental. Être aimée, comme elle aimait ; cette ambition ne s’éveilla pas en son esprit calme. Elle comprenait le prestige de la Camaldule et qu’elle fût préférée. Le vieux penseur ne semblait pas fait pour rendre, en exact retour, tendresse pour tendresse. Sa préoccupation constante des problèmes gnostiques le détournait de la passion. Mais elle prévoyait le jour où Isabella partie avec un galant et Rosa-Bianca revenue au moustier, elle se trouverait face à face avec le philosophe, dans cette solitude absolue, sans voisins, sans visite possible. Alors, Lionardo, en fermant son livre, regarderait, avec une attention nouvelle, la jeune femme souriante, devenue, par la familiarité et la cohabitation, une sœur si tendre que la vivacité naîtrait d’un clair de lune ou d’un soir d’orage, d’une causerie ou de quelque événement intime. En se revoyant nu-pieds et en loques sur la route, elle admirait la Providence qui l’avait prise dans la poussière d’une cour de ferme, pour la mener à un palais. Là, le prince charmant n’était pas venu ; mais quelqu’un, idéalement supérieur au noble jouvenceau, un esprit profond et hautain se rencontrait. Plusieurs fois la thèse des aristocraties fut remuée devant elle ; les deux princesses concédèrent que le penseur et l’artiste dépassent en dignité la gentil homme rie et qu’il n’y a d’autre hiérarchie pour les hommes que leur valeur individuelle. L’offre du mariage faite par Cassano était offensante pour une Visconti parce que le peintre manquait de génie. Dès la bibliothèque installée, Giovanna se fit indiquer les livres qu’elle devait lire. « Faites-moi étudier ce qui m’apprendra à vous comprendre, » avait-elle dit, et Lionardo lui avait donné les Sources du P. Gratry ; Fables et Symboles, d’Eliphas Lévy. Lectrice, elle ne comprit pas ces pensées au-dessus de son âge et de son sexe : le sens des mots abstraits resta confus ; il lui sembla lire une langue étrangère et traduire sans certitude. Auditrice, elle suivait la parole de l’hermétiste aisément et entendait ses formules, par identification amoureuse. Elle découvrit, en époussetant les rayons, des calepins où Lionardo avait jeté, au jour le jour, des pensées, des recettes, des croquis, des calculs, des formules ; et sans discerner les notes de lecture et les citations, des traits personnels, elle copia ce qui lui paraissait compréhensible et forma ainsi un étrange petit livre, pandémonium métaphysique, où se heurtaient l’arcane cabalistique et la remarque physiognomonique, l’indication érudite et la boutade critique. Ainsi elle entra dans l’intimité de ce noble esprit, se familiarisant avec des notions et des mots que son précepteur Girolamo ignorait. Ce travail, elle le cacha, ne cédant pas à la tentation d’étonner l’homme aimé. L’amour, quand il n’obscurcit pas le jugement, suscite un instinct remarquable, fait de désir et de réflexion ; et Giovanna devina que, pour son but, il fallait se taire, s’effacer et ne prétendre à rien. La modestie de sa contenance était le seul gage de son avenir ; elle l’avait senti à l’ennui du philosophe devant les impériosités de la Camaldule. A sa rivale, elle n’offrait aucune résistance, sans cesse résignée au dernier plan. Le temps était son allié, il pousserait la religieuse vers sa cellule, comme il maintiendrait Lionardo dans sa bibliothèque. Ce qu’elle avait vu et entendu la détournait du jeune homme, comme d’une attraction inférieure. Le goût de sa bienfaitrice pour les éphèbes lui apparaissait sénile et l’effet de la maturité. La loi complémentaire, dans son action la plus logique, ne réunit pas des identiques : les types bucoliques de Daphnis et Chloé, de Paul et Virginie, représentent des êtres rudimentaires. La civilisation produit une tendance supérieure, où l’esprit cherche la spiritualité. Arnolphe est ridicule et odieux, parce qu’il se montre imbécile et tyrannique ; mais on supposerait, sans invraisemblable, le docteur Faust séduisant Marguerite, malgré ses cheveux blancs, et sans que le diable s’en mêle. Il y a des femmes sensibles au mâle intellectuel, mais elles s’appellent l’exception, et l’art borne toujours son succès en la peignant, puisque nul ne comprend que soi-même. Lorsque, vers minuit, chacun rentrait dans sa chambre, la Camaldule souvent, allait dans l’oratoire et s’asseyait sur la marche de son prie-Dieu, exhalant de profonds soupirs. Elle ne se reprochait pas d’aimer Lionardo. Sa main n’avait pas touché la main du philosophe et jamais il n’y aurait aucun contact corporel entre eux. Dès lors, son sentiment appartenait à une autre espèce que l’amour ordinaire. Elle ne croyait pas faire tort à ses vœux, à écouter une parole pure, malgré qu’elle fût tendre. Elle souffrait cependant et se frappait la poitrine, en constatant chaque jour qu’elle était jalouse de Giovanna, au point de ne plus pouvoir lui donner la leçon de musique, et d’user de ruse et d’autorité à la fois, pour éloigner l’enfant et rester en tête à tête avec l’aimé. Longtemps elle refusa de s’avouer à quelle humiliante rancœur elle descendait. Les circonstances multiplièrent cette impression, et l’habitude monacale de l’observation intérieure, le rite de l’examen de conscience la forcèrent à découvrir qu’elle haïssait l’orpheline. De très mauvaises pensées la visitèrent ; elle les rejeta, sans les anéantir. Les partis pervers s’ouvrirent à sa méditation énervée ; elle songea à éloigner Giovanna, et même à la persuader de partir, en lui montrant des avantages matériels. Elle eût accepté de rentrer à l’instant même dans un couvent, si en compensation elle avait séparé, pour toujours, l’orpheline et le philosophe. Une après-midi où elle feignait de lire, elle dit au penseur qui collationnait des paperasses. « Messer Lionardo, je me demande quel avenir attend la Giovanna ! N’est-il pas égoïste de la laisser rêver un événement impossible ? Vous ne l’épouserez jamais, et vous êtes trop honnête homme pour en faire votre maîtresse ! Elle passera sa vie à errer dans cette villa, comme animal familier ? Vous devriez penser à son sort, dès maintenant. » « Y penserais-je, que je n’y changerais rien. Elle n’a ni famille ni amis, ni pain ni toit ; et comme elle le dit, elle suivra le sort de la villa. » « Le sort de la villa est de vous appartenir, par conséquent, la petite vous appartiendra. » Elle aura ce que je puis donner, la paix, la paix intelligente ! » « Ce n’est pas une destinée. » Faites-lui en une autre, ma sœur ! « Si je n’avais pas donné ma fortune à l’ordre, je la doterais. » Lionardo feignit d’être dupe de ce zèle... La Giovanna a pris, pour son bien ou pour son dam, je ne sais, des habitudes raffinées, de luxe d’un côté, de cérébralité de l’autre. Elle ne peut pas devenir femme d’ouvrier, ou d’employé ; ni accepter un homme ordinaire, fût-il Visconti ou Farnèse. Elle m’a trop écouté pour subir avec résignation des bourgeoisies ou des mondanités. Elle ne voudrait pas des jeunes hommes qui font les jours heureux de votre sœur. Être d’imagination et non de passion, elle a besoin de rêve. « J’ai projeté involontairement sur elle un reflet trop vif d’intellectualité ; elle est pieuse et ne croit pas au prêtre ; elle est tendre et dédaigne l’amour ordinaire, déclassée, que les circonstances ont élevée au social et au moral, et qui ne consentirait pas à redescendre. » La Camaldule se tut un moment, puis reprit d’une voix changée : « Un jour, elle sera votre maîtresse. » « Je suis à l’âge où l’homme cesse de désirer, surtout l’homme absorbé. » « Elle saura bien vous induire en tentation. » Elle croit m’aimer parce qu’elle ne connaît personne à qui donner sa tendresse. Votre affection et celle d’Isabella me désignent à sa sensibilité. Quand on est le seul homme que voit une jeune fille, elle vous aime, parce qu’on est là. De ces conquêtes, qui s’enorgueillirait ? A dix-sept ans, le cœur s’exerce plutôt qu’il ne se donne. » « Giovanna a entendu tourner en tous sens la question amoureuse ; elle en sait plus long qu’une mondaine. Elle vous aime en connaissance de cause. Vous souvenez-vous de son horreur de Gassano ? Vous verrez son indifférence pour Sandro ! » « J’espère bien la voir ! Giovanna se perdrait en gênant sa bienfaitrice, même involontairement. » Lionardo souffrait de sentir la religieuse se désordonner. Selon sa conception esthétique de la vie, il s’affligeait de causer une déchéance. Le prestige de la Camaldule s’obscurcissait : il l’avait aimée pour sa sérénité, pour le silence de ses sens, pour la noble eurythmie de son cœur. Soudain cette âme pure et dédaigneuse s’ouvrait à la jalousie et s’empoisonnait. C’était rigoureux pour lui d’assister impuissant à la passion malheureuse, sans satisfaction possible, qui dévorait cette belle âme. Amoureuse spirituelle, elle eût voulu que Lionardo fermât son cœur à jamais, en honorant son souvenir. Elle n’aimait point selon la chair ; elle eût préféré la mort à un baiser, mais elle ne supportait pas l’idée qu’un jour le seul homme élu d’elle baiserait la joue d’une autre. La vision de la fraîche jeune fille offrant sa bouche au philosophe la frappait si douloureusement qu’elle exhalait des plaintes de bête blessée, dans le silence de l’oratoire où la prière ne s’élevait plus. Parfois, un désir de fuite la soulevait, elle se dressait pour partir, mais une vision lui barrait le passage : Lionardo et Giovanna apparaissaient tendrement unis, promenant leur mutuelle tendresse dans l’allée des cyprès. Ce qui aurait dû la ramener au cloître la retenait. Elle ne voulait pas laisser la place à l’orpheline ! Elle voulait la chasser par quelque intrigue, et, l’instant d’après, la honte lui montait au cœur ; son péché l’épouvantait, ce péché que n’excusait pas le désir et qui était jaloux, sans véritable passion, L’intelligence c’est Narcisse épris de son reflet. Par une progression lente, mais ininterrompue, Lionardo se remit à l’étude. D’abord, il avait papillonné et parcouru, au hasard de l’œil qui aperçoit le dos du volume et du doigt qui le tire de la rangée : puis il s’était engagé dans des lectures spéciales où la Camaldule ne pouvait le suivre. A mesure que son esprit se reprenait aux anciennes matières, il donna moins de lui-même à ceux qui l’entouraient et à la vie commune. Distrait, à table même, il répondait évasivement. Il s’était juré de ne plus s’émouvoir du conflit permanent entre les deux vierges. S’il eût pu effacer son image de ces cœurs par un seul éclat de volonté, il l’eût fait. On croit que la sensibilité d’un homme est égale au plaisir et à la peine : chez l’intellectuel, un blasement, de source imaginative, émousse les satisfactions, sans que les ennuis perdent leur acuité. D abord heureux de ce double rayonnement sentimental tandis qu’il resta harmonieux, Lionardo se déroba à la pression amoureuse. Ses habitudes de pensée s’opposaient à ce qu’il se laissât troubler. Il ne voulait de l’amour que son sourire, fût-il superficiel ; c’était la chose seconde, qui ne doit jamais l’emporter. Son séjour en Amérique avait contribué à le rendre intransigeant en matière sexuelle. Au contact des femmes qui méprisent l’homme et ne voient que son rôle de gagneur d’argent, l’orgueilleux latin réagit contre ce qu’il considérait comme une barbarie. Métaphysicien, il se jugeait l’être de luxe par excellence ; et là-bas, où le mâle doit être utile, il n’avait eu que des heurts sexuels. Aucune n’avait compris ni son mérite, ni le charme de son caractère ; les idées même qu’il exprimait, échos de Platon et de Plotin, ne signifiaient rien pour les belles personnes de Baltimore. Il s’était donc replié vers la science ; mais, là encore, commandité pour des recherches lucratives, il mit un entêtement invincible à ne pas réussir, au delà d’un certain point. « Combien estimez-vous que je doive vous faire gagner, pour compenser ce que je dépense en expériences ? » On lui avait dit une somme ; et il s’était astreint au début de chaque année à un perfectionnement correspondant au bénéfice exigé. L’industriel n’obtint pas un effort de plus ; et le chimiste redevenait un alchimiste cherchant des lois et non des nouveautés pratiques. Un jour, une explosion formidable éclata dans le laboratoire, en son absence. Quand il rentra et qu’on lui dit le désastre, il se frotta les mains. L’expérience a réussi telle que je l’avais calculée, et il montra son carnet où il était écrit : Soixante et dix minutes après mon départ tout doit être pulvérisé dans un rayon de deux mètres autour de la cornue, sans que la secousse entraîne des dégâts au delà de la zone ainsi circonscrite. Son commanditaire vit là une belle invention, mais Lionardo déclara qu’elle constituait un moyen de mal faire et refusa obstinément de la révéler. On le crut fou et on le renvoya. Il se souvint de la villa, sans doute inhabitée, du lac de Côme ; et par divination de son destin, s’achemina vers ce port où il finirait ses jours, en dédaigneux qui ne veut rien donner, à une époque exécrée. Il pensait de l’amour comme du siècle ; également rancunier pour sa jeunesse malheureuse et pour son mérite méconnu. Les grandes supériorités sont les plus susceptibles au sens nerveux du mot, et se dégoûtent aisément de prolonger un effort mal accueilli. Une démocratie, toujours écœurante en ses mœurs, décourage les hauts caractères et la civilisation perd ainsi ses plus précieux auxiliaires. Savant, il n’avait pas voulu passer d’examen ; amoureux, il refusait de subir le déséquilibre qu’entraîne la passion. Sandro était depuis quelques heures à peine l’hôte de la villa, qu’il avait déjà conquis les suffrages par sa douceur naturelle. Manifestant à Isabella une reconnaissance de page distingué par la châtelaine, respectueux devant la Camaldule, écoutant Lionardo avec déférence, aimable pour l’orpheline, il donna, tout de suite, des marques de tact et de délicatesse qui étonnèrent. Ce succès du jeune homme enorgueillit la princesse et augmenta son penchant. Il faut un grand amour pour qu’il résiste à un milieu dépréciant, tandis que le plus léger caprice tourne à la passion s’il rencontre une approbation unanime. La femme qui voit de ses yeux, sent de ses sens, et suit son cœur, est un être rare partout ; à Paris, introuvable. Là, chacune accepte l’avis des autres et un homme vaut, dans l’intimité, ce qu’il représente publiquement. Or, le rôle providentiel de la femme serait qu’elle réparât les injustices de la naissance et de la société. On cherche vainement dans les périodes malheureuses du génie, la sœur amoureuse. La femme marche au succès d’une façon animale. Elle ne discerne personne et ne patronne rien, figurante de la vie sociale, sans intuition ni courage. Elle suit la mode, même du cœur, même de chair. Ses péchés ont le complice officiel, comme sa manche affecte la forme en cours. Son âme reçoit ses sentiments tout faits de l’opinion et du milieu ; et ses nerfs phonographient le vice ambiant. La princesse Isabella sentait par elle-même ; et sa sincérité hautaine ignorait qu’il existât une opinion. Elle le manifesta en laissant voir tout de suite à Sandro combien il plaisait. « Je ne vous avais pas vu et compris, sinon je n’eusse pas attendu si longtemps, pour vous appeler. » D’une douce voix, le jeune homme disait : Un secret pressentiment me répétait, malgré votre dédain, que j’étais destiné à vous aimer. Mon mérite, le seul que j’invoque, est d’avoir su attendre, j’ai espéré en votre cœur au mépris de vos paroles. Il y a une heure marquée pour les événements d’amour ; avant cette heure, on regarde sans comprendre. Sonne-t-elle, un voile se déchire et on s’aperçoit qu’un lent et mystérieux travail s’est fait ; l’amour a jeté des racines, dans le silence et l’inattention. « Laissez-moi croire que nos pensées sont des actions. La volonté opère, en idée aussi bien qu’en fait. Je vous ai aimée longtemps à distance, j’ai continué, malgré votre refus, à manifester cet amour ; et un jour, brusquement, vous m’avez appelé. C’était inespéré, mais ce n’était pas illogique. » « Voilà les idées de Messer Lionardo. » « Je suis fier de me rencontrer avec ce grand esprit qui ajoute à sa supériorité une indulgence extrême. » C’est le plus dédaigneux des mortels ! » « Cependant, princesse, il m’a accueilli avec une aménité... » « Vous lui êtes apparu tel qu’à moi, très digne des meilleurs égards. Ne croyez pas qu’il soit aisé de plaire aux solitaires du lac ; nous sommes quatre à professer une telle estime de nous-mêmes, que nous pourrions devenir injustes pour les autres. Votre mérite seul vous a servi. Ne soyez pas humble ; ce serait m’amoindrir, moi qui vous distingue. Figurez-vous que vous êtes le plus digne des soupirants, afin que je me juge la plus aimable des princesses. » « Les imaginations de l’enfant ne signifient pas grand’chose pour déterminer les passions de l’homme ; tel qui rêva d’idylle grecque se jette dans l’orgie, et un autre qui évoqua la débauche entre au bourgeois foyer. Mais il se trouve que j’ai vécu mes jeunes années en face d’un tableau qui vous ressemble. C’est un portrait à mi-corps attribuable à Boccacino. La dame ne porte pas un costume qui date ; une draperie sombre, presque noire, s’ouvre sur une gorge magnifique ; un ruban écarlate retient ses lourds cheveux. Son œil, comme le vôtre, brille sous une arcade profonde : elle a le nez droit à bizeau large, votre bouche en grenade, et la même expression de majesté voluptueuse qui fait que vos faveurs semblent royales et que jamais même un amant heureux ne pourra se croire votre égal. » Sandro était joli et un peu féminin, sans mièvrerie. Rêveur aux yeux bleus, au teint clair, il paraissait plus jeune que son âge, et sa timidité naissait de son émotion. Exactement sincère, il voyait en Isabella la femme idéale et ne mentait pas. Girolamo, mêlant un vrai zèle au désir de se donner de l’importance, causa avec le nouveau soupirant et n’en tira que des éloges pour chacun. Nature bienveillante et discrète, très attentif à sa propre pensée et peu curieux d’autrui, le survenant de la villa Visconti ne dérangea rien à la vie qu’on y menait. Il y prit une place qui semblait préparée et le cours ordinaire continua. Une seule chose avait changé : l’humeur d’Isabella. « Lionardo », disait-elle, « je crois que je deviens amoureuse de Sandro, en personne ! Vous savez combien de fois je me suis refusée ! Aujourd’hui je ne sais pas si je serais si forte devant sa prière. à craindre pour ma dignité. » « Suivez votre faiblesse et laissez votre dignité. » Ce qu’on a dit sur moi, ce qui circule encore dans les salons de Milan... que je suis fantasque et facile ? Non, je ne veux pas risquer un si bel amour : je veux qu’il m’estime ! » « Du moment que vous voulez son estime, vous êtes amoureuse, en effet : c’est la première fois que vous songez à l’estime de quelqu’un. » « Oui, mon ami, je suis très prise... L’amour heureux ressemble à la peinture classique. Par une après-midi d’hiver où brillait le soleil, Lionardo regardait la princesse descendre les marches de la terrasse au bras de Sandro. Ils allaient d’un pas lent et recueilli, les yeux mi-clos, avec la gravité d’enfants dans leurs habits de fête. Un sourire béat au visage, ils écoutaient leur cœur vibrera l’unisson. Lionardo admirait ce prodigieux mystère de la sexualité, scintillant comme un ciel d’été ou plus noir que la géhenne. Le chercheur de lois, l’expérimentateur insigne qui se moquait des découvertes utilitaires, s’écria : « Là est le secret, gemma secretorum ! » demanda la Camaldule, qui l’avait suivi, sous le portique. « Le seul, le secret des attractions » ! Cette loi qui opère, sous le nom d’amour, la sublimation de l’humain, existe identique, dans toutes les séries du Cosmos. La gravitation des astres, leur équilibre ; les formations moléculaires et le groupement des cellules ; le mouvement, depuis la vitesse du rayon solaire jusqu’au point mort de la vie minérale, tout cela est de l’amour et représente le grand Eros, le désir universel. Voyez ces deux amants : ils incarnent la formule suprême ; seulement, il faut une force d’application indicible, pour la lire telle qu’ils la figurent. Le sexe, c’est l’imperfection : le binaire représente le transitoire. La création et l’accomplissement se manifestent par l’unité. Le mystère du Fils nous échappe, même si nous entendons celui du Père et celui de l’Esprit. Deux certitudes : la naissance et la mort, et toutes deux insondables... « Un jour, vous vous promènerez ainsi, vous et la Giovanna », dit la religieuse en montrant le couple amoureux dont on devinait l’émoi, à travers les branchages noirs et effeuillés. Le philosophe, arraché à sa méditation par cette phrase d’une jalousie qui ne se contenait pas, fit un geste d’irritation et retint avec peine les mots blessants qui montèrent à ses lèvres. « Je vous ennuie, Lionardo », dit la religieuse, très pâle et la voix contrainte. La vie laïque ne vaut rien ; le temps marche qui rouvrira devant moi la porte du silence : je la passerai sans regret. Mes sentiments éprouvent de trop vives contradictions pour que je prolonge ma liberté. Heureuse si j’oublie comme un songe maladif, angoissant, les heures que j’ai ravies à mon vœu, à mon Dieu ! Il ne veut pas que je trouve la moindre joie hors de lui et m’appelle, en me frappant le cœur de coups sourdement douloureux. Je prévois qu’il me sera difficile de revivre l’ancienne inoccupation et je voudrais savoir de vous quelle chose de l’esprit peut avoir le cloître pour berceau ? Quelle entreprise une abbesse des Camaldules commencerait dignement ? » Le philosophe ne crut pas à ce discours artificieux : il démêla, sous l’onction apparente, le déplaisir passionnel, mais il répliqua docilement à l’interrogation : Les ordres contemplatifs sont basés sur une doctrine vraie. Elle attribue aux pensées et aux prières une valeur égale, voire supérieure à celle des actes. Des oraisons donnent la victoire mieux que des épées. « Une autre idée plus ancienne \(puisque les Romains, les derniers des hommes au point intellectuel, la connaissaient\) estime que la continence et la vertu constituent un réservoir de force équilibrante et opposable au mal. Enfin, une troisième conception enseigne que le renoncement forme virtuellement un antidote aux abus. Vous avez renoncé aux passions, même légitimes, vous payez la raison de plusieurs adultères. La sœur Rosa-Bianca solde à la justice divine la rançon des filles de joie. » mes mérites serviraient à sauver des courtisanes ! » La femme pure et implacable aux pécheresses se manifesta. « Selon la charité, ce sont les vierges sages qui sauvent les folles. Le dégoût du péché vous empêche de concevoir la vraie miséricorde. Plusieurs imbéciles qui n’auront pas eu souci de la vérité profiteront de mes recherches : je payerai la rançon de cardinaux stupides. » « D’abord, Messer, le salut personnel est déjà une grande affaire ! Les saints ont tremblé pour leur éternité. » « Le salut, ma sœur, commence, selon le catéchisme, à éviter la damnation ; il se continue par la brièveté du purgatoire. Ésotériquement, être sauvé n’a plus de sens : il s’agit d’être élu. Or les degrés de l’élection sont presque indéfinis. Qui osera croire que Labre, qui n’a fait aucune lumière en ce monde, dont l’humilité sans beauté prolifique n’a suscité aucun enthousiasme, soit élu au même nimbe que sainte Jeanne d’Arc ? » « Jeanne d’Arc n’est pas canonisée et saint Labre l’est. » « On a payé suffisamment pour l’un et insuffisamment pour l’autre, car c’est aux dévots à payer le ciel à leurs saints. » « Oui, je sais les mœurs révoltantes de Rome ; mais nous voilà loin de ma question. » « Elle est tranchée par l’énoncé de l’esprit monastique, qui considère les œuvres de silence et de prière comme majeures. » « Est-ce votre avis ? » Il m’est difficile d’oser un avis : je crois aux trois arcanes de la vie contemplative. « La pensée exprimée par la prière est une force qui équivaut à une action physique ou sociale et peut même la surpasser. Cette force animique s’oppose d’elle-même à son antithèse, c’est-à-dire à la pensée exprimée par le blasphème. L’acte de foi et le vœu d’harmonie, jaillis du fond d’un cloître, combattent les vœux pervers. Les primitifs italiens nous montrent les anges et les démons luttant sans cesse au-dessus des actes humains et figurent ainsi l’existence réelle d’une bataille sans trêve entre le bien et le mal, à l’état amorphe, à l’état idéique ou sentimental. » « Où voulez-vous en venir, Messer ? cela ne me dit pas ce que devrait faire une abbesse. » « Je vous demande pardon de n’être ni bref, ni simple. Ce sont les répons d’un catéchisme que vous n’avez pas lu, car il est dispersé dans un millier d’ouvrages. L’œuvre d’une abbesse pourrait être de régulariser l’accumulation des forces animiques de son couvent et de les donner à un prélat, à défaut du pape, pour qu’il puisât à ce réservoir dynamique et projetât, suivant l’utilité, la colonne virtuelle. » « Le prélat qui entendrait ce langage croirait écouter une folle. » Lionardo leva les bras et les laissa retomber. « Si les prélats ne savent plus leur métier, les œuvres de la religion deviennent impossibles. » « Comment appelez-vous métier, le sacerdoce ? » « La matière en question n’est pas propre au catholicisme : elle fait partie intégrante de toute religion. Le métier militaire consiste à porter et à parer des coups, physiquement. Le métier sacré n’a pas d’autre arcane que de porter et de parer des coups, animiquement. » « Si vous dites vrai, l’Église laisse perdre des forces incommensurables ! Ne diriez-vous pas vrai, que cette doctrine serait bonne encore, et fomenterait le zèle. » « Cette doctrine gît inerte dans la formule de la prière aux intentions du Pape. Les intentions des vieillards sont vagues, et dès lors neutres. » « Je ne me sens pas la maîtrise nécessaire à cette physique sacrée ; indiquez-moi autre chose ! » « Si vous rejetez l’action animique, que ferez vous, religieuse cloîtrée ? » « Il n’y a donc rien où je puisse m’évertuer ? » « Il y a trois charités : l’une se dédie à atténuer la souffrance physique, l’autre combat le mal abstraitement, par des oppositions morales de renoncement. La troisième s’adresse à la volonté humaine et la persuade de bien faire : parole, écriture, éducation. Aujourd’hui la parole n’atteint plus que le bas chrétien ; l’écriture développe les centons de la piété et l’éducation se limite à former des dévots. Une vague de sommeil a passé sur les croyants ; ils continuent leurs mœurs automatiques et accomplissent les rites, à l’état somnambulique. Vivre, c’est créer ; et ni forme ni doctrine ne surgissent. Nulle hérésie sur le monde, l’indifférence le remplit ou bien une obédience stricte. La conception du salut personnel, cet égoïsme de l’au-delà, agite seul les cœurs pieux. » « Que feriez-vous à ma place ? » « Actuellement, vous ne pouvez rien. Lorsque vous aviez votre patrimoine, une fondation était à tenter. Le cloître formerait d’admirables faucons de la foi ; mais qui les prendrait à son poing, pour les lancer ? Entre l’idéal et le progrès, c’est-à-dire entre la vérité éternelle et la nécessité présente, l’abîme se creuse chaque jour. Autrefois, la vérité fut despotique et cruelle ; des hommes méchants la calomnièrent en coulant leurs passions aux moules sacrés. Aujourd’hui l’anarchie règne avec une certaine bénignité et des semblances libérales ; des hommes stupides calomnient la tradition, en affranchissant leur passion de tout caractère réfléchi. L’Inquisition exprima férocement une volonté théocratique ; la légalité aujourd’hui opprime les consciences avec une égale rigueur. Il y a moins de gibets, d’échafauds, de bûchers ; et la torture revêt des formes si hypocrites qu’on la croit abolie : on épargne le corps, non par un effet miséricordieux de l’âme, mais par un changement survenu dans l’état nerveux de la race. Nos magistrats ne pourraient pas supporter le spectacle de la question ; et la justice, incertaine de sa mission et justement inquiète, entoure l’accusé de quelques garanties nouvelles. De même, l’Église élargit incessamment sa discipline, et, sauf sur la question du mariage qui reste la marotte sénile du théologien, tout s’adoucit au sacré comme au profane, parce que tout s’affaiblit. » A ce moment, Isabella et Sandro débouchèrent au lointain, toujours pressés l’un contre l’autre. « Voilà votre gemma secretorum ! » dit la Camaldule, avec un geste de dédain violent. « Je te salue, douce fatalité », s’écria le philosophe, vertige qui jettes l’homme à l’aveugle joie et au noble essor ; indicible impression où l’instinct mêle ses râles aux splendeurs de l’illumination ; masque grimaçant ou radieux du désir ; visage tout irisé de pleurs, visage environné de gloire ; Méduse qui défie Persée ; réalité de ceux qui pensent et pensée des ignares ; double forme de l’âme, double aspect de la vie, berceau et tombe, Amour ! » vous n’êtes qu’un païen, un panthéiste ! » dit Rosa-Bianca, en crispant ses mains unies, et sa voix se timbrait d’une souffrance vive. Car la douloureuse, sous la chaîne de ses vœux, se débattait, prisonnière d’une idée qu’elle ne pouvait exprimer. Elle n’aimait que de l’âme : son horreur de la chair demeurait aussi violente. Un baiser ne lui apparaissait pas seulement la transgression de ses vœux, mais une pratique nerveusement répulsive. Si Lionardo lui eût touché la main, elle aurait fui, sincèrement révoltée. L’orgueil de sa race, qui ne s’était traduit jusqu’ici que par son dédain de l’homme, se dressait, furieux, à cette vision insupportable, reflet infernal qui brûlait son cœur : la Giovanna unie à Lionardo, vivant de sa pensée. Le seul qui l’eût charmée passerait ses jours auprès d’une autre ! L’humiliation et le dépit ravageaient cette âme, jusque-là tranquille, et y soulevaient une de ces tempêtes terribles comme en ont les grands lacs, d’un aspect ordinairement si placide. L’amour et ses annexes inspirent les deux tiers du crime. La vie réelle se compose d’un chapelet de détails Lorsque les circonstances ne contrarient pas une passion, elle a un cours monotone en apparence : l’événement intérieur ne s’exprime que par un mot ou un regard. Dans les milieux de haute culture et de bienséances, les mouvements animiques se voilent plus encore, les paroles se perdent au milieu de considérations générales, les regards se détournent en une restriction courtoise. La politesse est une contrainte habituelle qui réduit nos manifestations à leur moindre extériorité. Aucune matière n’exige plus de civilité que l’amour ; car la susceptibilité y atteint une rare intensité. Racine l’incomparable a enrichi la passion héroïque des bienséances les plus idéales, sertissure précieuse autour d’un camée pathétique. Le burin grec a mis la colère d’Achille ou d’Hercule sur une petite pierre ; ainsi Maître-Jean a développé les passions les plus vives avec les termes les plus mesurés. Le public qui se souvient d’avoir été écolier et l’acteur qui croit au professeur acceptent, à la représentation, un Racine d’enfant, un Racine d’école primaire : inanimé et majestueux pensum. Aucune partition ne résisterait à cette façon morte de la représenter. Sauf Isabella, qui laissait déborder sa joie, les hôtes de la villa traduisaient leurs sentiments d’une façon plus effacée encore que l’ordinaire interprétation classique. Ils parlaient à l’impersonnel et par maximes, enveloppant de théories leur moindre réplique, pour éviter ces paroles décisives qui forcent à agir et qu’il faut suivre, une fois dites. Par habileté, l’orpheline renonçait aux compétitions de nuances, si fréquentes dans la vie commune. Elle cherchait à se faire oublier de Lionardo, tandis que la Camaldule, rendue fébrile par l’imminence de son départ, errait dans la villa, comme une âme en peine. Un matin, après le déjeuner, Rosa-Bianca dit à la jeune fille : « Viens dans mon oratoire ! » Sans cacher son ennui, Giovanna la suivit et se figea tout de suite en contemplation devant un tableau. Un silence pénible et long se serait éternisé, sans la décision de la religieuse qui ouvrit ainsi l’entretien : « Le printemps ne me verra pas ici : je sens qu’approche le moment où je reprendrai mon vœu de silence et j’emporterai, avec mes souvenirs, le souci de ta destinée, Giovanna. » « Que suis-je devenue jusqu’à ce jour ? ce que devient le lierre ! il suit le sort du mur où il est attaché. » « Le sort d’une plante ne satisfait pas une âme humaine. La jeune fille ne saurait envisager que le mariage ou le cloître. » « Il faut être deux, pour se marier, comme on dit ! » « Un jeune homme, comme Sandro, te rendrait heureuse. » « Où est-il, ce jeune homme, comme Sandro, qui entreprendrait le bonheur d’une fille sans nom et sans une obole ! » « On peut le trouver. » « Ce n’est pas vous, ma sœur, qui le chercherez, puisque vous passerez de cette solitude à la vie conventuelle d’autrefois. » « Enfin, tu dois souhaiter un époux de ton âge ! » « A quoi sert de souhaiter ? » « Si tu ne le souhaites pas, tu as une arrière pensée : tu te figures que Messer Lionardo, un jour... » « S’occupera de mon destin », dit très vite l’orpheline pour couper la phrase dangereuse. ma sœur, vous le connaissez mal ; il s’occuperait plutôt à marier des antinomies ou des métaux : les conflits entre Venise et le Grand-Turc seront toujours ses préoccupations les plus chères. Il faut l’aimer pour sa supériorité, pour la beauté de son esprit et ne rien attendre de sa sollicitude. Vous l’avez observé aussi bien que moi ; depuis que sa bibliothèque est installée, il n’a plus souci que d’elle. Je sais qu’il s’aménage une salle des communs où il va installer son fourneau. S’il reprend sa recherche du grand œuvre, on ne pourra plus en tirer un mot, ni un regard. Vraiment je ne sais pas ce qu’il fait dans le inonde : sa vocation était le cloître, pourvu que la cellule eût été celle d’un alchimiste. Car, il n’a aucun besoin de sociabilité. Je comprends que la diva ne l’ait pas écouté autrefois, car personne ne fixera une pensée aussi volatile, pour me servir d’une de ses expressions. » « Cependant », reprit la nonne, c’est avec lui que tu passeras ta vie. » « Moi, venue de rien, sans droit aucun, je me contente de peu. Jusqu’à quinze ans, j’ai été seule et sans la ressource employée par la diva qui se distrait à étonner les gens du commun. Je ne suis pas née et je me sens plus dédaigneuse qu’elle. » « Oui, dans cette atmosphère d’immoralité et d’hérésie, tu t’es contaminée, tu n’es plus apte à la carrière de fille chrétienne. » « Il vous est loisible de dire telle chose qui vous plaît ; mais je n’ai vu ici ni immoralité, ni hérésie. La diva cherche l’amour et semble, grâce à Dieu, l’avoir trouvé. Messer est plus préoccupé de la religion qu’un cardinal. Je les admire tous deux comme des modèles, l’un de droiture et l’autre de foi. » « Tu ignores ce qu’est le véritable amour, et la véritable foi. » « Je suis reconnaissante et mes bienfaiteurs sont mes saints. » « Quel bienfait dois-tu à Lionardo ? Il te juge trop sotte pour t’écouter et n’aime que ton silence. » « Mais, il parle lui, devant moi, sinon à moi ; sa parole m’initie aux plus hautes idées. Grâce à ses discours, la petite solitaire du lac sait ce qu’il faut penser de bien des choses. » « Tu t’exagères la portée de ses dissertations. » « Ce ne sont pas celles de Girolamo qui m’auraient appris quelque chose. » « Il est prêtre ! » « Cassano était peintre aussi ! N’avez-vous pas marqué à ce pauvre Girolamo un dédain dont il a souffert, vous, une religieuse ? Maintenant vous me vantez le prestige de sa robe, sans l’admettre. » « Tu ne saurais cependant te comparer à moi, Giovanna ; j’ai médité, et la méditation enseigne autant que l’étude. A ce titre, je puis l’enseigner ce que nul ne sait ici. » « Je ne demande pas mieux », fit Giovanna, pourvu que vous ne m’abandonniez pas à michemin, comme il est arrivé pour la musique... » « Ce que j’ai à t’apprendre, fillette, n’est pas un art autre que celui de la prudence. Méfie-toi de l’homme, quel qu’il soit, comme d’une bête dévorante. Ne sois pas dupe de l’idéalité des mots, ni de celle des idées. La nature des fauves est telle : on les croit apprivoisés ; un jour, inopinément, l’instinct féroce les reprend : ainsi des hommes. Celui qui t’entretient des plus séraphiques sujets, soudain se transformera en hydre. N’as-tu pas vu quel enthousiasme Lionardo avait pour moi, tout d’abord ; il me regardait, comme si j’eusse été la madone. Ce pur sentiment a péri, en quelques semaines, parce que la pureté du cœur est impossible à l’homme et qu’il ne se fixe que par des liens de chair. » « Messer vous a toujours vue d’un œil sans péché ; et si quelque chose pouvait diminuer votre prestige, ce serait, au contraire, de vous trouver humanisée, faiblissante en votre allure sacrée. » La Gamaldule fut frappée de cette remarque, mais elle n’en convint pas. « Il se peut que mon froc ait maîtrisé son instinct : mais toi, Giovanna, tu n’as, sur loi, aucun caractère analogue. Tu sembles une fleur, un fruit ; on est tenté de les cueillir. Si un jour, il le tentait ! » « Si votre sœur me chassait ? Si un cyclone s’abattait sur la villa ? Si moi-même, en me baignant, je me noyais ? Vous voulez que je m’arme contre une chose insensée, impossible... Messer a bien raison de dire que les personnes chastes pensent sans cesse aux choses charnelles ! » « Enfin, Giovanna, que ferais-tu, si Lionardo t’embrassait ? » « Je ne me figure pas cela ! » « Tâche de te le figurer. » « Je n’y réussis pas. » « Giovanna, si Lionardo t’embrassait, tu te laisserais faire ? » « Vous le croyez ? » « Giovanna, j’en suis sûre ! » « Je ne vous contredirai pas. » « Si vous voulez ! » « Malheureuse enfant, tu ne sais pas où mène un baiser ? » « Ai-je un honneur, étant seule au monde ? » « Tu as à garder l’honneur du foyer qui l’abrite. » « Votre sœur serait indulgente, j’en suis sûre. » « Ma sœur, j’aime mieux vous laisser, que d’entendre médire de la Diva, la seule qui m’ait aimée. » La religieuse resta seule et morose. Il y a trois morales : celle du temps, celle de la personne, et la vraie. Si la hiérarchie des impressions vitales s’établit suivant la quantité des rapports simultanés, rien ne soutient la comparaison avec le phénomène amoureux. On s’étonne qu’un sujet aussi transcendant soit vilipendé par le mépris des uns et la plaisanterie des autres. Les représentants de la morale fulminent et les imbéciles plaisantent : le prêtre exorcise et la canaille s’amuse en propos d’ivrogne. Le poète seul, par une loi mystérieuse, se consacre à ce thème et lui prodigue les ornements les plus délicats de l’art. Or, le poète est l’instinctif par excellence ; il ne sait pas, il devine ; c’est l’illuminé, le prophète, et ce qu’il voit est vraiment la vision la plus générale de l’espèce, colorée au prisme du génie. La littérature psychologique étend son domaine aussi loin qu’il y a un cœur et des passions, un cerveau et des pensées : mais l’humanité refuse de s’intéresser aux besoins et aux intérêts : la nécessité ne fait pas de héros. Par un abus de terme, on nomme héroïques des actes fortuits et dont la source ne fut pas volontaire. L’imagination se plaît aux spectacles de l’amour, parce qu’elle se trouve en présence de mouvements libres autant que des attractions peuvent être autonomes. Les Anciens attribuaient à la Divinité les passions humaines. Les expressions bibliques sont formelles : Dieu touche un cœur, l’ouvre et le ferme. L’auréole de l’amour se forme de mystère, semblablement. L’ingéniosité de Robinson, ou l’astuce des gens de loi dans Balzac, les calculs de l’ambition, les inventions de la détresse s’expliquent par les circonstances mêmes. Un paysan s’achemine, par une intrigue de taupe, à déloger le châtelain et s’installe à sa place, sans passionner le lecteur. Le but positif n’est jamais poétique : voilà pourquoi les Croisades sont sublimes et les guerres de la Révolution et de l’Empire de simples heurts d’hommes. Nous n’admirons la Grèce que pour quelques œuvres et quelques marbres, sans lesquels nous ne saurions ni penser ni créer. Hors de l’amour, l’humanité serait immobile et brutale. Le Christianisme n’a pénétré dans les royaumes qu’en passant par le lit des reines : le baiser de Clotilde a baptisé Clovis, et ce sont les drôlesses du dix-huitième siècle qui ont ouvert les portes de la Monarchie à la Révolution. Les amours d’une époque la révèlent autant que ses institutions. Isabella et Sandro éprouvaient le singulier effet de cette convenance parfaite d’un être à l’autre, qui supprime le travail d’identification et réunit les individus, comme s’ils étaient chacun la fraction correspondante de l’autre, ce que le peuple appelle la moitié de poire. La nouveauté produit parfois ce phénomène ; sous le feu du désir, une soudure nerveuse s’opère : l’élan simultané de deux amants les mêle. Revenus de cette ivresse, ils redeviennent distincts et, en plusieurs sens, disparates. Le jeune homme et la princesse restèrent harmonisés et s’étonnèrent joyeusement. Tant de différences existaient : l’âge, l’éducation, le passé. Cependant ils se comprenaient sans s’exprimer ; leurs désirs se devançaient, identiques. De jour en jour, ils firent ces adorables découvertes, des mêmes goûts, des mêmes manies : ils différaient seulement pour se compléter. Par moments ils cherchèrent à s’expliquer leur bonheur, et ne découvrirent pas sa raison. Un respect superstitieux s’empara de leur cœur ; ils saluèrent d’une vraie reconnaissance la volonté innommable qui les avait poussés l’un vers l’autre et jouirent de l’heure, en bons ingénus, sans théorie, ni commentaires. Lionardo se posait alors d’autres problèmes ; mais y eût-il appliqué sa science, qu’il n’aurait rien vu d’explicatif. La pureté relative de Sandro qui avait échappé aux salissures junéviles, son orientation vraiment poétique ne justifiaient pas l’extase d’Isabella. Elle avait déjà entendu la parole amoureuse de plusieurs jouvenceaux et Chérubin n’était pas un nouveau venu à ses pieds. Ils vivaient dans une intimité si étroite que la table seule les rapprochait des hôtes. Isabella, le visage rayonnant, promenait sur tous un regard de caresse qu’elle ramenait aussitôt vers son amant et, pour mieux se libérer des soins matériels, elle en traitait avec Giovanna, en mangeant, ce qui empêchait les grandes causeries d’autrefois. Girolamo ne voyait pendant plusieurs jours que son élève ; il se trouvait heureux au boudoir, car la jeune fille flattait sa gourmandise par de petites collations. « La diva fait une retraite », disait-elle, « quelle dévotion ! Elle ne perd pas un quart d’heure de tête à tête. Que Dieu lui continue son bonheur ; c’est bien votre vœu, padre ? » « Certainement, comme obligé, comme fidèle serviteur, je prie pour que la princesse soit heureuse ; comme prêtre, je regrette que ce soit dans le péché qu’elle trouve l’allégresse. » Ce n’est pas contre le prochain ? « C’est contre Dieu », disait le prêtre, en mordant dans un morceau d’angélique. « Voyons, padre, vous n’êtes pas au prône : les baisers de deux amants n’offensent pas Dieu, quand ces amants sont sans devoir. Où prenez vous cette loi ! » « Sur le mont Sinaï : Dieu l’écrivit de son doigt sur la table de pierre. » « Vous savez bien que la loi de Moïse n’est pas plus la loi de Dieu que celle de Zoroastre. » « Il y a deux siècles, je vous aurais fait brûler pour cette parole », dit le prêtre, en prenant un marron glacé. « Pourquoi êtes-vous si enragés sur les questions sexuelles ? Le pape dort ou fait des vers latins ; s’il se réveille de sa torpeur, c’est pour avertir les cours que les mariages consanguins seront désormais interdits, au nom de l’hygiène. » « La sollicitude de Sa Sainteté... » « Padre, vous me prenez pour une paroissienne. Dites-moi pourquoi votre rigueur tombe surtout sur les matières du mariage ? » « Parce que nous sommes célibataires, nous connaissons mal la question. Ceux qui ont vécu de la vie du monde, avant d’entrer dans les ordres, ne sont pas plus grands clercs. La partie psychologique, évidemment, est à refaire ; mais on ne la refera jamais : il faut une foi surhumaine pour déjuger une routine aussi auguste, et Messer Lionardo, s’il lui était permis d’y porter la main, ne l’oserait pas. « Je refuse les Pâques à mes villageoises qui ont dansé aux fêtes publiques, parce que, sans cela, je scandaliserais les dévotes, et toute paroisse vit des dévotes. Cependant ces sauteries ne sont pas très mauvaises en soi ; il s’y ébauche plus de mariages que de péchés... Giovanna, vous avez une bizarre éducation. Je ne vous ai appris que le latin et la musique ; mais Messer et la princesse vous ont fait faire des humanités bien complètes... » « A propos, sœur Rosa-Bianca, l’autre jour, a invoqué votre autorité, pour me convaincre. » « Elle m’a toujours méprisé ! Enfin, je ne souhaite pas la confesser ! Il y a bien longtemps qu’elle n’a accompli ses devoirs religieux. » voilà une phrase très courte, mais qui vous sera comptée. De la charité entre femmes, entre.... » il ravala le mot de « rivales », toussa et dit : Vous avez de la tête, Giovanna ! Puisque Messer m’acorde des qualités d’observateur, votre conduite est parfaite, laissez moi vous le dire ; je vous admire. « Je ne veux arriver a rien, padre, qu’ à me maintenir où je suis. » « C’est vous qui me parlez en paroissienne, maintenant. » « Sur mon âme, padre, je n’ai pas d’autre dessein ! » « Vous m’étonnez pour la seconde fois, à la même minute. Moi, qui priais à vos intentions, puisque vous n’avez pas d’intentions, je ne prierai plus. » « Priez pour celles que j’aurai peut-être, un jour, padre ! » « Comme vous vous êtes développée en un an, de l’esprit et du corps ; vous êtes devenue femme tout à fait et femme supérieure. » « Vous voyez que j’avais bien raison de vouloir autre chose que l’enseignement banal ; l’autre, l’ésotérique, me convient mieux. » « Ce n’était pas de ma compétence. Non licet omnibus adire Eleusym. » « Nous ignorons ce qui nous est faste. Combien j’ai gémi d’être relégué dans une pauvre cure, et, cependant, je suis devenu votre précepteur, ce qui m’a tiré de la misère ; je mène ici une vie de prélat, fréquentant les plus grandes dames, un des plus hauts esprits qui soit. La vie n’est pas toujours si hostile qu’elle paraît. Qui sait attendre voit toujours quelque chose arriver. » « Je sais attendre ! » « Quelque chose donc viendra, fatalement, comme vinrent les effets antérieurs. La Providence existe et sa justice opère par compensation. On est forcé de croire à la puissance du désir comme à celle de la prière. Car, enfin, c’est extraordinaire que Sandro, jadis dédaigné, ait été appelé au moment exact. Lui aussi a su attendre ! » « L’avenir, c’est l’air que l’âme respire. Qu’ils sont à plaindre ceux qui n’ont pas d’horizon devant eux, les prisonniers d’un mur ou d’un vœu ! « Décidément, vous êtes la plus édifiante petite personne du Milanais. » « Non, padre ; c’est la jactance de mes dix-sept ans qui s’exprime. » Un royaume se dirige plus aisément qu’un ménage. Lionardo, quoique repris par ses études, gardait une tendresse véritable pour la nonne : mais l’admiration tournait à la pitié. L’illogisme de cette jalousie le fatiguait, comme une maladie mentale d’un être cher. Sans rechercher à quel sentiment Giovanna obéissait, il lui savait gré de disparaître et d’empêcher ainsi Rosa-Bianca de s’exaspérer. Un pressentiment lui disait que cette situation, déplorablement fausse, se résoudrait bientôt. La plupart des passions s’épuisent par une blessure d’orgueil ; Lionardo, impuissant à consoler la nonne, ne lui pardonna pas cet entêtement à souffrir et se refroidit d’une façon progressive. Il était loin maintenant de l’état d’âme où la venia nocturne l’avait jeté. La tendresse, chez Rosa-Bianca, ne produisait pas d’alanguissement : aussi rigide et crispée, elfe devenait impérieuse. Son œil, si beau dans le calme, durcissait au frémissement de la fièvre ; le geste, autrefois hiératique, se désordonnait eu détentes sèches. Lionardo avait été saturé d’impressions sexuelles ; le perpétuel souci d’amour d’Isabella sans cesse occupée à se souvenir ou à espérer ; la naïve, mais exclusive tendresse de l’orpheline représentaient une trop forte pression sentimentale pour un esprit habitué à l’abstraction et que peu de temps séparait de la soixantaine. Il bénissait, tous les jours, la venue de Sandro qui l’avait délivré d’Isabella ; la Camaldule incarnait l’ombre de sa vie. Il la trouvait le matin installée avant lui dans la bibliothèque, devant un livre qui ne servait qu’à la contenance ; et cette présence troublait son étude. Le soir, il allait se coucher plus tôt qu’il n’eût voulu, pour se libérer de ce reproche incessant qui n’osait se formuler. Un jour, il s’énerva à tel point qu’il chercha Giovanna, par un besoin égoïste de confidence. La jeune fille lisait, dans ce boudoir où se passaient ses heures monotones ; elle s’étonna de voir le philosophe. « Il y a, mon enfant, que je suis excédé : je viens te demander conseil. « Je sais », fit simplement l’orpheline. « Non, tu ne sais pas quelle immanence de persécution cette âme souffrante m’impose. « Elle veut mon départ », dit Giovanna. « Crois-tu qu’elle le veuille ? » « De tout son cœur ! » « Ton départ changera-t-il quelque chose à ce qui est ? » « Mon départ change tout, à ce qui est dans sa pensée. Vous êtes son seul amour ; elle ne se résoudra pas à vous laisser auprès d’une jeune fille pour qui vous montrez de l’amitié. » « Crois-tu qu’elle te sacrifierait ainsi ? » « Je le crois ; mais ce n’est pas en son pouvoir, heureusement. » « Ma petite Giovanna, il n’y a qu’une femme pour en comprendre une autre. Jamais l’idée de se donner à moi ne lui est venue, même en rêve ; en cela, elle est fidèle à sa sensation plus encore qu’à son vœu. Jamais non plus elle n’a eu le dessein de rester à la villa et de se défroquer. Gardant sa nature hostile à tout contact et la résolution de rentrer au couvent, que veut-elle ? » « Votre souvenir, mais fidèle, mais si vif, que vous ne puissiez supporter aucune présence féminine, » « Vous vous étonnez aujourd’hui de la bizarrerie des passions ? » « Tu ne trouves pas tout cela étonnant ? » « Je trouve étonnante votre démarche auprès de moi et cette demande d’un avis à la petite dont on n’aime que le silence. » « L’initiée l’emporte sur l’initiateur : ma contenance ne peut te déplaire. » « Rien de vous ne peut me déplaire. » « Aide-moi donc, mignonne, à sortir de cette irritante situation. » « Vous voulez que je parte ? » Sincèrement Lionardo protesta, avec une vivacité quine laissait aucun doute. Jamais : tant que je serai ici, tu n’en sortiras. As-tu pensé un instant que je sois si vil... » « Non, je ne l’ai pas pensé. » « Cherche un remède à cette situation intolérable. » « J’en connais un ; mais je ne peux le dire. » « Tu me refuses ce secours ? » « Je dois le refuser. » « Je n’approuve pas l’amitié qui connaît un autre devoir que le sien propre. » « Je vous aide, en me taisant, en m’éclipsant... » « Fais plus, dis ton moyen ? » « Si vous le découvrez par vous-même, je ne refuserai pas mon concours. » Je viens désemparé et tu me tiens en suspens comme un enfant. » « Vous comprendrez, un jour prochain... » « Si ton moyen valait, tu l’aurais déjà dit. » « N’insistez donc pas ! » « Je vais provoquer une explication. » « Un psychologue qui veut s’expliquer avec une femme ! » « Giovanna, tu me manques de respect. » « Non, Messer Lionardo, je vous vénère ; mais vous rêvez un expédient dans une aventure qui n’en comporte pas ; vous manquez de patience, alors que vous êtes vraiment coupable envers la Camaldule. Lorsqu’elle vous apparut, elle ne pensait pas à aimer ; elle se méfiait de vous, comme de tout homme. « Vous lui avez montré d’abord un éblouissement, aussi vif que celui de Gassano ou de Sandro, en face de la Diva. Vous l’avez honorée, adulée, feignant de l’écouter pour avoir le droit de la regarder. Votre admiration lui offrait un piédestal ; ingénument elle y est montée. Aussitôt, distrait, vous avez tourné le dos et vous cachez votre visage dans les livres. La pauvre âme, oubliée sur le piédestal, se désole, enrage ; elle ne peut en descendre sans se blesser. » « J’ai des torts vis-à-vis de Rosa-Bianca ? » « Les torts de celui qui excite à aimer une âme tranquille et qui se détourne, après qu’il l’a troublée. Elle avait renoncé à l’amour ; sous vos traits, il la dédaigne. Ce mépris sera le sinistre compagnon de sa vie conventuelle. » Lionardo courba le front, attristé ; car une vraie bonté habitait son cœur. « Mon intention, cependant, était pure. » l’intention, en amour, vous l’invoquez, vous, esprit profond ! » « Enfin, enfin, que faire ? » « C’est toi qui plaides la cause de Rosa-Bianca ? » « La cause de Rosa-Bianca est perdue ; je peux donc la plaider. » « Je l’assurerai de ma quasi-indifférence envers toi. » « Vous ne pouvez que cela. Le reste naîtra d’une circonstance. » « Es-tu transcendantalement bonne ou d’une malice inouïe ? » « Je suis une fille forcée à beaucoup de réflexion et qui bénéficie d’une âme sans violence. » « Bénéfice qui s’étend aux autres. Tu m’as montré mes torts, enfant. Toi qui les as discernés, ne vois-tu pas de remède ? « Avec une âme mondaine sans cesse traversée d’impressions nouvelles, votre cour n’eut point entraîné de graves conséquences. Vous n’avez pas pensé un instant que vous aviez devant vous un cœur de vierge, un être voué au souvenir, quel qu’il fût ! Sœur Rosa-Bianca portera dans son cœur ce glaive de n’avoir pu garder quelques mois le cœur du seul homme aimé ! » Lionardo se plongea dans une méditation amère. « Il est humiliant de commettre une noirceur involontaire, et surtout de la commettre à rencontre de ses vœux. » « Faites-vous prêtre et devenez l’aumônier du couvent de Rosa-Bianca. Elle bénira la vie, alors. » Il faudrait être amoureux fou et plus fou encore qu’amoureux. Or, je n’ai jamais aimé la Camaldule, j’ai été séduit par son caractère allégorique et sacré ; j’ai admiré en elle la Modestie du Vinci ; mais dès l’instant qu’elle a cessé de représenter la paix morale, elle a disparu comme disparaît la fée, quand elle passe de la rampe à la coulisse. Crois-moi, enfant, toute passion est une erreur et un mal ; erreur, parce que se passionner c’est déjà se tromper ; et mal, puisqu’il a des ruines au bout de nos enthousiasmes ! « L’Art et la Science sont les seuls objets dignes de nos cœurs, parce que Dieu y est présent. » « Et la Charité ? » J’ai cru la posséder, et tu vois le mal que j’ai fait ! » il n’y a pas de médecine de l’âme, parce que le remède est dans le devenir. Le lac était oublié, miroir magique où se projetèrent leurs rêveries, témoin vivant de leurs pensées, âme véritable de ce paysage, qui formait une parabase panthéiste à leurs récitatifs d’individualisme. Des clairs de lune nacrés, des, nuages de tragédie, des midis brefs et miroitants, s’étaient succédé sur la belle eau, sans qu’un de leurs regards s’y soit intéressé. Attentifs au spectacle qui se jouait en eux-mêmes, ils ne percevaient plus l’harmonie du monde extérieur. La vitre embuée les séparait de la nature. Retenus par ces centres d’attraction intime, le foyer et la lampe, ils ne se souvenaient plus que le ciel, les arbres et le lac étaient là. Plusieurs fois, la princesse Isabella avait parlé d’une solidarité singulière qui la liait à ses hôtes : son intuition lui découvrait une loi animique. Lorsque la cohabitation s’augmente d’une réelle intimité, il en résulte une atmosphère formée de l’émanation collective et qui agit sur les caractères, les surexcite ou les affaiblit d’une façon inexplicable. L’aimantation morale des lieux ne peut être niée ; on connaît la guérite où les factionnaires se suicidaient et qu’il fallut brûler : dans le cercle étroit de ses relations, qui ne citerait une propriété rurale où les acquéreurs successivement se ruinèrent ? Or, la villa était fluidiquement saturée de préoccupation sexuelle. Ce courant s’était abattu sur la Camaldule et, trouvant une résistance physique invincible, avait assailli son imagination. Simultanément, Isabella s’était pondérée par la venue de Sandro et le philosophe abandonna sentimentalement la religieuse en reprenant son activité cérébrale. Giovanna réagit contre la jalousie qui l’obsédait ; toutes les molécules de désordre s’abattirent sur la nonne. Dès lors, la lucidité de l’orpheline augmenta au point d’étonner Lionardo, par sa perception intense. En disant qu’elle connaissait un moyen de guérir Rosa-Bianca, elle ne se vantait pas ; il était devinable, puisqu’elle offrait son concours. La passion maladive de la Camaldule, si peu sexuelle, devait tomber, comme une écaille de ses yeux, en voyant le philosophe sous un aspect sensuel. Celui-ci avait éprouvé, au début, une joie profonde à contempler la nonne. Pour que cette contemplation n’alarmât pas les susceptibilités de la noble vierge, il l’avait laissée parler, l’écoutant avec une attention qui, en réalité, ne s’attachait qu’aux plis du vêtement, à la beauté des mains, à la pâleur aristocratique ; il jouissait de l’image, tandis qu’elle se croyait suivie en toutes ses pensées. Lionardo dégageait une puissante séduction, pour une religieuse italienne et de grande naissance, avec ses préoccupations cardinalices de théologien et d’homme d’État et son zèle hérissé de critiques, mais profond, de la cause catholique. Ayant souffert de la médiocrité des aumôniers, c’était le directeur de conscience subtil et enthousiaste à la fois, le confesseur de l’exception, que la religieuse admirait. Elle s’était abandonnée à cette passion, la croyant une dilection vive, une amitié suréminente. Comment eût-elle pensé à une transgression de son vœu de chasteté, elle qui ne supportait pas qu’un coude masculin effleurât sa manche, même par hasard ; elle, dont la rêverie ne s’embarrassait jamais d’images charnelles ? La jalousie lui révéla son péché : elle souhaita, à certains moments de souffrance, l’éloignement de l’orpheline ; et, horrifiée de découvrir des scélératesses en son âme, elle perdit sa fierté et fut indiciblement malheureuse. C’était un tris le spectacle que celui de cette noble vierge, la tête dans ses mains devant un livre ouvert, fixant le vague, tandis que Lionardo surmontait son énervement et lisait, sans pouvoir oublier cette souffrance, pantelante à côté de lui et à laquelle il n’osait rien dire, de peur de l’exaspérer. Elle se désolait de troubler la méditation du philosophe et sursautait, en correspondance électrique, à ses impatiences ; quand l’intérêt de la recherche faisait oublier au savant la présence douloureuse, elle le regardait, impatiente d’être ainsi oubliée. Les longues heures journalières de ce tête à tête étaient suppliciantes pour tous les deux. Vainement la Camaldule prenait la résolution de ne pas quitter son oratoire ; une invincible force la poussait à monter chez lui et à se figer devant une table. Lionardo ne pouvait fuir sa bibliothèque, ni se réfugier dans le boudoir, ni s’enfermer avec ses livres, sans frapper plus vivement encore ce pauvre cœur affolé. « Je suis votre Euménide et vous cherchez quel crime vous a valu cette poursuite, avouez-le, Lionardo ? Vous ne croyez pas au démon ; je commence à penser qu’un maléfice, jeté par une volonté mystérieuse, s’empare de moi. » « Vous êtes désœuvrée ; voilà tout le sort. Avant l’arrivée de Sandro, il y avait ici une vie commune : maintenant Isabella se claustre avec son amant ; Giovanna se terre dans le boudoir ; moi, je suis repris par mes travaux : vous êtes désœuvrée. » « Autrefois, vous me parliez davantage ; vous m’écoutiez même ! » Mais, dès que j’entends le silence, je donne audience à mes idées. A vous de les supplanter ! » « Votre vocation, Lionardo, était de nature sacrée : vous étiez prédestiné à la seigneurie ecclésiale. Quel ministre vous eussiez été, au Vatican ! » Ce que vous dites, je l’ai cru ! J’ai eu cette illusion de l’individualisme ardent qui rêve de fondre les résistances d’un siècle au feu de sa volonté. Les grands acteurs de l’humanité ne composèrent pas leur rôle : ils jouèrent, avec génie, le personnage écrit par la Providence. « Les forces sociales s’incarnent et ceux qu’elles choisissent sont évidemment les meilleurs protagonistes : mais la plus grande erreur est de croire que l’homme suscite l’événement. Au contraire, l’événement se précipite sur un être, le possède et le conduit. Ne croyez pas qu’il y ait pénurie de supériorités : elles sont paralysées par le courant universel. Comment expliqueriez-vous donc, s’il en était autrement, la momification actuelle de la papauté ? L’immense inconscience de l’âme moderne remonte, vague irrésistible, jusqu’au vicaire de Jésus-Christ et le frappe de stupeur. Dans le palais de l’hébétude, le plus beau génie périrait, et non du poison légendaire, mais de l’émanation générale. » « Dites alors que le catholicisme est mort ! » « Le catholicisme est immortel : mais il se déplace ; il va à l’ouest, comme il ira vers le nord. La Sainte Russie, qui a conquis les Lieux Saints par l’intrigue, sera catholique le jour où, maîtresse de Constantinople, elle voudra arracher à Rome le sceptre fantôme du spirituel. » « Or, les Slaves, qui donnent aujourd’hui des fous, produiront des saints et des chevaliers ; et l’or américain achèvera de refaire une prospérité catholique, apostolique et constantinopolitaine. Seulement, l’âge héroïque ne revivra pas ; l’art d’Italie et de France, j’entends l’ancien, n’aura pas de suite. Aucun monument ne s’élèvera plus en ce monde : les formes sont épuisées. L’architecture a dit son dernier mot aux bords de la Loire. La Beauté quitte ce monde et les idées, jetées en pâture aux mains noires de l’ouvrier, les idées serviront de jouets aux alcooliques. » « La Providence insondable et divinement féconde prépare l’avenir pendant que vous la blasphémez. » « Je ne la blasphème pas : je suis un des très rares hommes de ce temps qui soit prêt, et ceinturonné pour le saint combat. J’ai consacré ma vie à dérouiller les vieilles armes de ma caste : le casque luit et n’attend qu’un ondoyant panache ; l’épée est aiguisée et réemmanchée, bien en main ; les éperons brillent et sonnent. Mais nul clairon n’a retenti, nul chef n’a paru. Après moi, d’autres fourbiront à nouveau ces mêmes fers de victoire pour l’unique jour où les monstres, qui ont pris la place des hommes purs, seront abandonnés à la lance vengeresse des chevaliers ressuscites ! » Il s’exaltait, redressant sa taille fatiguée, agitant ses bras avec violence, secoué d’un désir d’action. Bientôt, l’éclat de son œil s’éteignit, ses épaules reprirent leur chute accablée. Saisissant dans ses mains, comme un Graal, une statuette qui représentait Saint Michel : « Désormais, la parole est au Saint Esprit l’action, aux anges ! » « Que peuvent les hommes ? » « Prier », dit simplement le philosophe. vous revenez à la commandation ecclésiale ! » « Vous êtes mûr pour l’onction sainte, Lionardo : prenez la livrée de la perpétuelle prière. » « Je prie, mais je ne saurais obéir qu’à mes supérieurs. » l’orgueil, toujours entre l’intelligence et le bien, comme un mur infranchissable, se dresse ! Voulez-vous que je négocie votre indépendance ? mes parentés sont les plus puissantes de Rome... Visconti est cousin de tout chapeau couvrant un antique blason... je vous ferai donner un vieux et beau cloître... et là vous formerez une élite... « Tu ne tenteras point l’homme, ton frère. » « C’est Dieu qui vous tente par ma voix. » « Sœur Rosa-Bianca, je suis vieux. » « Vous parlez trente ans après que l’heure propice a sonné. Vous préférez languir ici, sans écho, sans disciples. » « Je le préfère ! » « Vous trahissez une mission sublime. » « Je ne trahis que votre rêve, ma Sœur. » La Camaldule retomba, accoudée devant son livre. Les vices jouent un rôle anesthésique ou que les patients croient tel. L’amoureuse intimité de la princesse et de Sandro continua sans lassitude. On ne les voyait pas avant midi et ils quittaient la table, comme à l’hôtel, avec une tranquille désinvolture. Le dîner les voyait reparaître toujours souriants, toujours absorbés l’un par l’autre et ils s’éclipsaient encore pour que leur soirée appartînt au tête à tête. Cette exagération systématique naissait plutôt de la vanité que de la tendresse. Il plaisait à Isabella d’étonner sa galerie : elle ne se composait que de trois personnages ; mais devant eux elle avait étalé ses misères amoureuses. Elle prenait une revanche et jouait à l’ogresse, après avoir paru famélique. Elle pensait étonner Lionardo par son impudente façon de pousser son plaisir jusqu’à la satiété, scandaliser sa sœur, par une si large moisson de baisers. Pour sa propre joie encore, elle intensifiait sa passion, en femme mûre qui se réjouit de l’amour avec une espèce de hâte fiévreuse et se forme des souvenirs ardents afin de charmer le prochain hiver de sa beauté. Seule avec Sandro, elle eût modéré son feu et espacé les moments de face à face. Elle se croyait regardée et voulait être admirée ; elle se forçait, surpassait son désir, voulant paraître une grande amoureuse. Ce jeu de vanité était possible, grâce à la sagesse passée de Sandro qui aimait pour la première fois et dont l’imagination, merveilleusement préparée, idéalisait la brusquerie de l’aventure et sa suite d’avidité. Cette fois l’individu l’emportait sur l’amour ; la personne, et non la chose, constituait le charme pour Isabella. L’ingénuité sexuelle du Milanais s’était adaptée sans effort et d’elle-même à la nature de son amante ; aucune dissonance ne se produisit dans leur harmonie sentimentale. L’adolescent découvre la sensation avant que son cœur s’émeuve : il s’éveille à l’instinct alors que l’amour n’a pas agité son cœur. Ses sens sont déjà corrompus le jour où commence sa vie sentimentale. C’est un fruit du positivisme : l’instruction d’État donne des candidats aux fonctions ; elle ne formera jamais des âmes. L’éducation est le contact d’une sensibilité consciente avec une autre rudimentaire ; et le religieux seul apporte de la sensibilité dans la vie scolaire. Élève des jésuites, Sandro quitta leur collège avec une réserve de mysticisme qui le sauva de la débauche. Bachelier et libre, il garda longtemps la notion du péché. Car l’éducation religieuse inculque au jeune homme la même conception de la virginité que celle prêchée à la jeune fille : conception mystique, qui deviendrait dérisoire dans une bouche laïque. Le cours de la vie détruit pièce à pièce cette armure de vertu : mais elle défend des premières attaques de la concupiscence, et c’est un bien immense qu’un retard dans le dévergondage et une prolongation de la continence. Sandro, avant la princesse Isabella, n’avait eu qu’une aventure banale : déception plutôt qu’excitation de ses sens. Un soir de veglione, une dame de qualité l’entraîna et il avait cédé au vin de Champagne autant qu’à l’attaque effrontée. Le grand mal à la tête du lendemain profita à sa vertu ; il se jura de ne plus aimer sans amour et il rêva de la Visconti, comme d’une Dame d’imagination. Son origine bourgeoise le séparait du monde patricien ; aucun talent ne lui permettait d’espérer cette célébrité, qui annule les démarcations de caste. L’aventure inespérée réalisait tout son rêve : et la façon simple et franche d’Isabella, qui eût infatué une autre nature, le frappa de gratitude et de vénération. Elle eut soin de dire que l’opinion mentait, en l’accusant de nombreuses et faciles passions. Un matin, à son étonnement, Lionardo vit Isabella entrer dans la bibliothèque. Vous avez envie de me demander de mes nouvelles ? il y a longtemps, en effet, qu’on ne s’est vu, mon bon Lionardo, et le myrte prend le pas sur... quel est le végétal, symbole de l’amitié ?... Je viens conférer avec vous d’affaires : vous m’avez demandé, l’autre jour, si je voulais vendre ma maison de la Via Latta, et j’y suis décidée, si l’offre reste telle que l’écrit ce brave Mariotto Je me hâte de vous le dire ; pour que vous ne croyiez pas une minute que mon ciel s’ennuage, et que je viens consulter le thérapeute, au premier malaise de mon amour ! je suis heureuse, archi-heureuse, parfaitement heureuse, à n’y pas croire : et dès lors je n’ai plus d’histoire à vous raconter, mais une recommandation à vous faire et que vous transmettrez à Rosa et à Giovanna. « J’ai menti : j’ai complètement menti à Sandro. Si je ne me suis pas donnée pour vierge, c’est bien juste... Vous comprenez, dès lors, que la plus bénigne allusion à mon passé me navrerait... Un mensonge découvert entraîne toute la confiance. Je ne sais pas ce que vous pensez de mon hypocrisie : soyez-en le complice et puis condamnez-la, in petto, à votre gré. une curiosité : ma sœur ne vous a pas demandé si vous saviez où en était ma vertu matérielle ? » dit le philosophe, « sa mort se lisait dans l’éclat de vos yeux triomphants. » « Si vous saviez sa reconnaissance et son fanatisme !... Mais j’oublie la pudeur qui convient aux sentiments profonds... Sandro ne saura jamais de vous trois qu’il eut des prédécesseurs ? Blâmez-vous vraiment mon mensonge ? » Un certain mensonge est nécessaire à la paix intime. Personne n’avouerait à autrui, au plus cher autrui, ses pensées d’un seul jour, sans le plonger dans la fureur ou le désespoir : car personne n’est à l’abri des mouvements les plus vifs de contradiction. Au cours de quelle union, le regret n’a-t-il pas paru ? Qu’importe, si on ne l’a pas exprimé ! Mais qu’une femme réponde à un « A quoi penses-tu ! » par « A un autre qui eût mieux fait mon affaire », et l’avenir est perdu, pour avoir dit une impression momentanée. Le peuple et la femme, ces deux instincts, ne veulent pas de vérité : et en cela, éclate leur sens de la vie et de ses lois. Il suffirait au monde que le Pape, les rois et les écrivains connussent la vérité, afin de ne pas la manifester, par mégarde. Le soleil, source d’unité cosmique, concentré par une lentille, brûle et aveugle : la vérité, lumière plus éblouissante encore, rend fous les esprits imparfaits qui la provoquent. Peut-être y a-t-il eu, pendant la Révolution, comme pendant l’inquisition, quelques êtres sincères ahuris d’une vérité : liberté ou autorité, l’échafaud et l’autodafé ont été les autels d’une foi. Car la vérité, mise en action, aboutit toujours au massacre de l’erreur et l’erreur est nombreuse, pantelante et bien digne de pitié. Le Sanhédrin proclamait la vérité mosaïque en crucifiant le Galiléen qui blasphémait : le lendemain, le monde faisait son serment de ce blasphème. Vérité, bonheur, progrès, liberté sont des mots colorés et dorés pour amuser les vieux peuples tombés en enfance. Les jeunes civilisations croient à une religion, à la nécessité de la souffrance, aux modalités de l’activité et à certains besoins d’indépendance : et ils sont pieux, résignés, souples et hiérarchiques. « A moins de parler métaphysique, il faut un penseur de l’école du soir pour prendre au sérieux les billevesées... » Isabella, qui était distraite, se leva. « La philosophie convient aux périodes esseulées et mornes de la vie : c’est le plus noble des pis-aller. Faute de passions, on s’occupe avec des théories. Dans dix ans, je jouirai bien mieux de votre pensée. Je rajeunis et j’en suis plus fière que de la compréhension des gnôses. » « Vous êtes la proie de la vie, princesse ; elle vous dévore, tantôt par des mirages, tantôt par la réalité. Jamais vous n’avez cessé de provoquer ses artifices et, avec une âme profonde, vous vivez superficiellement. « C’est le grand nom synthétique, mon maître, le Schéma légué par Salomon : tout est vanité, votre pensée et mon frisson, mon rêve et votre hypothèse ! » Le philosophe secoua la tête : « Non, princesse, la Vanité, c’est la vie en elle-même, ses œuvres sexuelles et autres, ses pompes dérisoires : la pensée s’élève au-dessus de l’existence ; et l’hypothèse, que vous dédaignez, c’est le désir ennobli, transfiguré, devenu tout spirituel, qui dresse l’échelle de l’entendement pour l’escalade de l’infini. » « Vos mots s’écrasent, grotesques, sur la bouche : une échelle, une escalade et l’infini ! » « Voulez-vous que je dise que le désir exhale sa prière et dresse sa supplication, pleine d’amour vers l’intelligence incréée. » « Certes, notre langage apparaît grossier quand il exprime les relations démesurées ; mais votre critique n’est pas sincère ; elle ne signifie qu’un défi de la vanité, ivre de vie, à la piété spirituelle. » « Je suis Madame Faust ; je n’entends plus rien à votre grimoire : je ne pense plus, le ciel en soit loué, je vis ! » Elle sortit, royale d’assurance et de dédain, en lançant ce mot « je vis » comme une devise d’avènement. Lionardo, frappé de l’intensité de ce cri, regarda la place qu’elle avait occupée longtemps après qu’elle fut partie, comme s’il pesait la valeur de cet état d’âme, si loin du sien. Sa réflexion dura, avec des hochements de sourcils et diverses moues : il passa plusieurs fois la main dans sa barbe, et puis, imperceptiblement, il haussa l’épaule et reprit sa lecture. Revenu à la phrase où sa méditation s’était arrêtée, il oublia Isabella et son affirmation étincelante. Au bout d’un temps, il s’interrompit et, comme pour souligner sa pensée, prononça : « L’esprit seul est immortel. » Alors la Camaldule, survenue sans bruit, jeta comme une interrogation : Lionardo ne la regarda pas et répondit : L’Ame, affective, passionnelle, est d’une plastique indécise ; elle devient ce qu’elle aime et suit le sort de l’un ou l’autre des aimants qui l’attirent tour à tour. L’Ame, cédant à l’attrait inférieur, se matérialise et suivra le sort de la matière ; elle se dissoudra dynamiquement, lorsque le corps organique se désorganisera. L’Ame, obéissant à l’aimant supérieur, se spiritualise et suivra le sort de l’esprit associée, dynamiquement à lui, lors de son élection. Mais il est rare que l’âme se jette à l’un ou l’autre pôle : communément, il y a une part gangrenée qui tombe dans les opérations de la vie purgative. Oui, l’âme a le sort même de son amour. S’il est terrestre, jamais elle ne s’élèvera au radieux séjour. « On devient l’objet même de sa passion, et si cet objet n’existe pas dans la sphère où l’on est, on tombe hors sphère, dans les purifications de la série pneumatique. » « On devient l’objet de sa passion ? » dit la Camaldule : « un saint devient Dieu ? » « Oui, dans la limite de l’élu à l’élection : il reçoit, en béatitude et confirmation, tout ce qu’il a conçu. » « La conception, Messer, dépend des facultés. « Labre jouira éternellement de son humilité : il sera l’humble par excellence, et l’excellence est une forme du bonheur virtuel. » « Votre couronne sera éblouissante, Lionardo, car votre cerveau est un miroir d’abstraction. » fit-il, « il m’a été donné de penser. Qu’ai-je fait de la divine faculté ? Où est la méthode que j’ai trouvée ? Quels esprits ai-je éclairés ? » « Comme les saints tremblent pour leur salut, vous craignez pour votre devenir ? » « Je crains de ne pas mériter ce que j’ambitionne et d’être relégué dans les rangs obscurs de la cathédrale céleste, loin des stalles où mes maîtres échangent leurs pensées sublimes. » « Quelle vision avez-vous du Paradis ? » « Si vous supprimez l’idée de besoin et l’idée de passion, si vous concevez la règle comme un rythme et les rapports des élus entre eux comme des accords ineffables, le paradis prendra l’aspect de votre propre rêve. » « Cette harmonie sera la résonnance de la justice. » « Je crains la justice, car je ne la connais pas. » « Connaissez-vous davantage la miséricorde ? » Votre réponse est juste ! » Quel moine vous seriez ! » « Le plus détestable : je ne puis être que prieur. » « Ma chère sœur, les esprits de ma sorte, pris dans la discipline ecclésiastique, deviennent des hérésiarques. » « Vous êtes orthodoxe, en somme. » « L’orthodoxie, c’est la charité. » « Et la charité ? » « C’est de renoncer comme vous et de méditer comme moi. » « Ma renonciation est stérile, comme votre pensée. » Votre sœur sort d’ici amoureuse, comme une héroïne, incarnant l’orgueil de ses nuits nerveuses, rayonnante de sensualité satisfaite... Modestie est fiancée à l’Absolu ; Vanité passera... » « Suis-je, vraiment, Modestie ? » dit la Camaldule avec un grand soupir. « Et vous, qu’êtes vous ? » « Un des mages de l’Adoration inachevée, au palais Pitti. » « Un adorateur de Jésus, enfin. » « Le plus humble de ses adorateurs, car je mets à ses pieds mon intelligence elle-même. » Qu’importe de lire le livre du Destin, si on ne peut le raturer ? A la fin de février, le printemps commença. Les bords du lac bourgeonnèrent et reverdirent ; l’air attiédi vibra au cri des hirondelles, messagères du renouveau. Les fenêtres de la villa s’ouvrirent ; et les passions, jusque-là fomentées par la concentration, semblèrent se détendre. Lionardo, éveillé comme par un appel, se leva, un matin, et descendit au portique. Le jour un peu pâle pointait, luttant contre les buées flottantes. Il contempla avec un profond plaisir ce paysage ami, théâtre de belles impressions, alors que la Camaldule rayonnait de sérénité et que Giovanna était encore puérile. Il allait rentrer dans la villa, lorsqu’il aperçut une silhouette blanche, là où apparaissait, l’été précédent, la douce orpheline. Il descendit, étonné également que ce fût réel et que cela ne le fût pas. La jeune fille, obéissant à la même impulsion que le philosophe, au retour de la saison, avait repris son habitude d’antan. « Salut au Vinci ! » Que le premier sourire de la nature apaise ici tous les cœurs : et que cette aurore soit pacifique. » « Je fais le même vœu », dit-elle. Un cœur troublé peut vivre au sein de l’agitation, mais non dans la solitude : la paix des choses appelle la paix des pensées. Cet hiver fut inquiet, morose et vieillissant. L’air qu’on respirait dans la villa close m’oppressait, alourdi à la fois par les effluves d’un amour heureux et d’un autre désespéré : il y avait, flottants et oppressifs, des atomes d’aveuglement, du pollen d’angoisse, autour de moi : et maintenant je prévois que tout va se résoudre et que le cycle s’accomplit. » « Les événements ont une tendance à se répéter comme les phénomènes naturels, aux mêmes dates d’une année à l’autre : c’est le réflexe du cycle cosmique. » « Où as-tu pris cela ? » « Les passions qui ne se résolvent pas à leur anniversaire prolongent leur conséquence d’une année », récita la jeune fille. « Que tu aies lu mes notes, cela n’a rien d’étonnant : la curiosité féminine ne connaît point de bornes ; mais que tu les saches par cœur, voilà qui me surprend. Comprends-tu, du moins, ce que tu cites ? » « Si sœur Rosa-Bianca ne résout pas son sentiment avant l’été, elle continuera à en souffrir jusqu’à un autre été. » « Et ton intuition, Giovanna, que te dit-elle, car je crois à l’intuition des êtres nativement déraisonnables ? » « Mon intuition ne se produit que là-bas », et de la main elle montrait le lac. « C’est ton miroir magique ! » « Il faut que l’eau soit calme et que je l’approche de très près : je m’accroupis sur la dernière dalle et je regarde longuement. » « Je ne vois pas de figures, ni de signes descriptibles ; je vois intérieurement : l’eau refoule, en moi, ma sensibilité et je perçois si un événement ou une personne s’approche ou s’éloigne. » « Ce procédé de ton invention a-t-il produit des prophéties notables ? » « Voulez-vous que je le tente aujourd’hui, maintenant ? » Lionardo acquiesça avec vivacité : cet ordre de faits s’apparentait étroitement à ses recherches. Ils allèrent vers le lac, silencieux et contents, elle d’intéresser le savant et lui de trouver dans la jeune fille un écho à sa pensée. Giovanna s’agenouilla, appuyée sur les mains, dans la pose d’une lavandière, puis ses bras fléchirent et elle s’accouda si près de l’eau que sa manche fut mouillée. Le philosophe regardait d’un œil fraternel cette gracieuse compagne sans impériosité et qui correspondait à sa notion égoïste. L’homme de pensée redoute ce qui le charme ; il imite ainsi la prudence de l’aventurier Ulysse ; il sait quel rigoureux impôt la destinée prélève sur nos joies et craint de s’endetter en jouissant. Ce souci peu héroïque s’impose à qui veut aboutir à un grand résultat. Les passions et les voluptés deviennent des embûches pour celui qui s’est donné une mission. Le bon chevalier Lancelot, parti pour la recherche de Monsalvat, s’arrêta à la cour de la reine Genièvre et y passa sa vie. Les accidents passionnels ressemblent, pour l’intellectuel, aux enchantements qui écartent le preux de la prouesse, le pèlerin de son vœu, le moine de sa règle, chacun de son salut. Lionardo voyait dans l’orpheline une sœur qui ne se métamorphoserait pas en femme, un être de grâce sans passion, s’accommodant d’une intimité pure, où la tendresse ne s’enfiévrerait pas. Il se baissa, curieux de la longue immobilité, et vit dans l’eau la figure congestionnée de Giovanna et ses yeux, étrangement fixes, qui se reflétaient. Un frémissement agita la jeune fille, elle se rejeta en arrière, lasse, les membres ankylosés ; il l’aida à s’asseoir. Elle respirait vite et bruyamment, comme si elle avait follement couru. la sœur s’en va ; la Diva s’en va ; Sandro s’en va ; nous restons seuls. » « Qui s’en va, d’abord ? » « La Diva avec Sandro, je crois ; ils vont loin, extrêmement loin. » « Et la sœur ? » « La sœur part aussi, elle part, calme, guérie. » « Tu ne vois plus rien ? » « Tu n’as pas perçu aucune figure, aucune image ? » « Non, j’ai perçu l’absence prochaine, j’ai senti le départ trois départs, en même temps. » Attendons l’événement et puisse-t-il se conformer à ta vision : la Camaldule très calme... Je suis si profondément humilié de son vertige. Vois-tu, Giovanna, le péché italien des grandes périodes a été la perversité. « La perfidie régna, comme la cruauté s’étale à toute page de l’histoire d’Angleterre, et la perversité, crime systématique, dévora la Renaissance. Faire le mal, cela arrive même aux esprits mûrs et expérients, je t’en ai donné le triste exemple : vouloir le mal, voilà le crime sans nom. » « La passion », dit Giovanna, « n’est-elle pas une fausse notion passée en acte ? » Lionardo sourit de cette expression prise de ses cahiers. « Enfant, ne te contrains pas à des formules rébarbatives : exprime ta pensée telle qu’elle naît, impressive et capricieuse. Il suffit que je sois pédant, sans que tu me doubles dans cet emploi. Car c’est une paresse que cette terminologie qu’un siècle lègue à l’autre. L’honneur de penser réside à définir à nouveau. » « Oui », fit Giovanna, révéler, voiler encore. » « Mieux vaut une fantaisie qu’une répétition » fit la jeune fille rêveuse : on répète les mots ; cependant ils n’ont jamais deux fois le même sens ; les sites ne vous redonnent pas l’ancienne impression. Qui change ainsi et sans cesse, des choses ou de nous ? » « La ligne verte entoure le monde », dit énigmatiquement le philosophe. L’action morale de la femme est de dissoudre. Ce printemps anticipé qui succédait brusquement à l’hiver, avec une apparence de coup de théâtre, surprit les passionnés qui vivaient au bord du lac et les apaisa un moment. Les silences si lourds de la fin des repas s’allégèrent ; par les baies ouvertes, l’œil pouvait suivre un nuage et cela dispensait de parler. « Si j’étais prêtre, je me consacrerais aux jeunes gens et à l’amour, pour créer, parmi eux, une vertu masculine, sœur de celle qu’on honore parmi les femmes. » « Votre vœu mérite la louange, mais avez-vous supposé ce que vous diriez aux jeunes gens, pour contrebalancer l’exemple de leur père, de leur frère et même l’enseignement familial. La mère craint également, pour son enfant, le vice et la vertu. Son expérience n’ignore pas que le chaste se trouve plus faible et désarmé aux embûches que le débauché, et, avec un sens de la vie sociale vrai, elle a plus souci de l’avenir que du salut et craint l’acoquinement au delà du péché... » « D’abord », interrompit la Camaldule, si j’étais prêtre, j’enseignerais, selon le catéchisme, que l’homme doit arriver au mariage, comme la femme... » « Vous croyez redire une parole théologique et vous répétez l’idée la plus baroque qui ait été mise au théâtre Scandinave. Là, les femmes mariées s’avisent tout à coup que leur époux ne leur a pas été livré avant la lettre et elles réclament, pour égaliser la situation, le droit de faire après ce que leur mari fit avant l’union. » « Quel mal voyez-vous à ce que l’homme épouse la première femme qu’il aime ? » « Il faut d’abord que cette femme soit libre, digne et socialement convenante. » « Vous êtes pour ces mariages basés sur l’intérêt... » « Ma chère sœur, sur ce sujet, qui porte un froc devrait se taire, car tout froc déraisonne. « Le mariage et le maigre sont les pierres d’achoppement pour votre corporation. » « Voilà l’hérésiarque qui reparaît ! » « Je me souviens d’avoir confessé un trait dont j’avais honte, qui me pesait à dire ; le confesseur n’y accorda point d’attention et demanda : « Avez-vous fait maigre ? » Or, en cette période, j’étais dévot et pauvre ; je dépensais beaucoup pour des expériences où il me fallait des métaux purs et j’avais chez moi un gros jambon dont je tirais mes repas depuis un mois. Le prêtre ne put comprendre que manger la même nourriture pendant ce temps constituait un maigre, quel que soit l’aliment ; et que le maigre réel ne pèse que sur les pauvres, parce qu’il coûte cher. Or les pauvres doivent être favorisés en bonne discipline chrétienne. Cet entêtement est d’autant plus comique que la gourmandise constitue le péché officiel du clergé. Il n’en est pas de plus abject ! Le luxurieux ressemble encore à un homme, c’est Don Juan ; mais le goinfre, le gros mangeur ? Qui donc oserait convier un évêque à une table frugale ? « Oui, je connais cela et pis encore ; j’ai su l’oublier, dans le noble but de me donner à Dieu. » « Pour les supérieurs, vous avez toujours été la princesse Visconti, à la dot magnifique, sur laquelle le plus vaste couvent peut vivre, aux influences presque toutes puissantes. Moi j’eusse été regardé comme un visionnaire ne présentant pas, à votre instar, les titres, les relations et l’or. Que voulez-vous que l’Église, au train dont elle va, fasse d’une supériorité intellectuelle ? « Elle apprécie les gens d’affaires, l’ouaille qui paie ou le pasteur qui fait payer les ouailles. Quel intérêt y aurait-il pour moi à un cours de séminaire ou à un prône de paroisse ? » « Vous vous efforcez vainement d’accumuler les critiques et les blâmes : vous aimez l’Église, vous n’aimez que l’Église et votre violence exprime votre passion même. » Elle seule mérite le dévouement et l’effort. Mais je ne peux ni m’enrôler dans un de ses ordres, ni lui amener un corps franc de la foi, qui serait le scandale de tous les réguliers et que je ne saurais, du reste, où recruter. Ce ne sont ni les habiles comme Cassano, ni les ingénus comme Sandro qui m’écouteraient. Il y a des heures où le zèle a les effets de la rébellion et tourne aux schismes. « Abandonnez, ma chère sœur, votre idée secrète de m’amener à l’état ecclésiastique. » « Non, j’espère encore ! » Une sorte de colère crispa la bouche du philosophe. Un barbare, un Clovis est converti par sa femme. Mais un homme qui se prétend métaphysicien écouterait une femme, en matière de foi ! Avez-vous pu rêver une pareille excentricité ? « Depuis quarante années, je lis, j’observe, je médite pour céder à l’impulsion d’une nonne ! Je verrais les miracles qu’ont vus les apôtres, ils m’étonneraient moins qu’une sextine de Dante ou quelques mesures de Palestrina. « Vous feriez des prodiges, comme il y en a dans la Légende dorée, que cela ne compterait même pas devant mon esprit. Enfin, je suis offensé que vous vous soyez crue si forte et que votre inconscience ait voulu l’emporter sur ma ferme pensée. » Il avait haussé la voix et Giovanna accourait, curieuse et inquiète. La Camaldule écouta cette diatribe, comme elle eût reçu un coup douloureux, elle ne comprit qu’une chose, dans ce mouvement d’orgueil cérébral, qu’elle n’était pas aimée, qu’elle avait rêvé puérilement d’entraîner Lionardo au sacerdoce. Jamais le philosophe n’avait été dur avec elle, et cette soudaine humeur la frappa d’un étonnement profond. « Elle va pleurer », dit Giovanna. « Je ne puis cependant me tonsurer pour lui donner la paix. » « Vous avez été certainement dur ! » « Toi aussi, après elle, tu veux tripler ma conscience ! Il y a donc une contagion, ici ; et je suis le pénitent de deux directrices. L’une après l’autre me blâme ! Petite sotte, tu ne te doutes pas que celle dont tu prends le parti t’aurait perdue... » « Elle y a pensé ! Sœur Rosa-Bianca est une âme noble. Qui ne l’a pas été ? » Ta sagesse me semble, ce jour, un peu douceâtre, et on abuse de la correction fraternelle, ici. » Cette violence inopinée excita la curiosité de Giovanna. Elle aurait voulu interroger la religieuse. Quelle parole arrachait le philosophe à sa sérénité, jusque-là sans démenti, et le faisait crier contre une noble femme, sans autre tort qu’un profond et malheureux amour ? La jeune fille éprouva un peu de mésestime pour ce mouvement irascible. Girolamo, qui avait déjeuné à la villa, s’apprêtait à s’en aller. « Vous n’avez rien remarqué dans l’humeur de Messer Lionardo, ce matin ? » « Je n’ai remarqué », dit le prêtre, que sa façon de boire ce vin nouvellement arrivé et qui est très capiteux ! » Giovanna comprit et se désola ; un peu plus de boisson prise étourdiment et l’homme le plus pondéré frappait avec des paroles sur un cœur tout à lui, comme l’ouvrier ivre frappe avec ses poings ! Analysez le plaisir musical ou la volupté, c’est même progression. Maintenant, Isabella et Sandro promènent leur tranquille amour, parmi les allées. Après chaque repas, ils descendent au lac, et sourient au reflet de leurs mains enlacées. Ainsi leurs impressions se renouvellent par la nouveauté du décor, et la douce complicité de cette nature lombarde d’une volupté si rêveuse. Jusque-là, frileusement enfermés, ils ont vécu des heures enivrantes, mais lourdes comme l’air des serres, entre la lampe et le feu, dans un petit espace : ces conditions matérielles avivèrent leur volupté fiévreuse. Il leur semble aujourd’hui que l’horizon s’étend à leurs yeux, comme une promesse du destin. « Doux ami, » soupire Isabella, « le bonheur mérite nos soins : il importe de le défendre contre les surprises de la vie. Car, mieux vaudrait ne pas l’avoir connu que si un événement le corrompait. Vous êtes venu à mon appel, comme vous deviez, avec la promptitude du cœur aimant. Je ne vous ai pas interrogé sur votre vie, j’étais toute à la joie présente ; je songe maintenant à l’avenir. N’avez-vous aucun devoir qui puisse vous appeler, aucune nécessité qui menace d’interrompre notre intimité ? « Heureusement, ma douce princesse, je suis libre d’entraves. J’ai les dix mille livres de rente que Stendhal exige pour l’honnête homme : et ma famille se réduit à une sœur, épouse d’un négociant de Bombay. Le seul devoir qui puisse m’appeler viendrait des Indes. Si mon beau-frère mourait, je serais forcé de partir. Ma sœur, âme charmante mais inhabile aux choses positives, a trois enfants, tous jeunes. A part cette mort, qui n’est à craindre pour aucune raison, rien ne saurait nous séparer que votre bon plaisir, s’il cessait de m’être favorable. » « Dieu nous épargne cette séparation ! Je ne comprends pas l’âme anglaise qui, sans choix ni but, traverse les climats divers, errante volontaire. Je ne peux quitter mon Italie ; son ciel est nécessaire à mes yeux, sa langue à mon oreille. Ailleurs, je me sens exilée. » « Comment Messer Lionardo, ce guatrocentisti, a-t-il pu vivre aux États-Unis ? » « Il y a mal vécu : mais il trouvait pour ses expériences des laboratoires qu’on ne lui aurait pas offerts ici. « A Rome, comme à Paris, un chimiste, un physicien, un ingénieur est un homme breveté, qui a passé des années dans une école spéciale et y a obtenu un diplôme, à l’examen ou au concours. « Or, Lionardo n’est pas même bachelier, et, par surcroît, il n’a rien publié méprisant ses découvertes. Il ne pouvait trouver que là-bas, où il n’y a pas encore de routine, un écho à ses recherches très coûteuses. » « Quel dommage que les hommes de cette sorte ne naissent pas riches ! » On doit pensionner ces admirables visionnaires : leur éviter la pénurie, mais non pas commanditer leur creuset insatiable. Ce sont des joueurs qui misent sur le mystère, ils ne peuvent gagner. » « Je ne comprends que l’amour ou le cloître, vous ou votre sœur ! » « Je ne comprends que l’amour », dit Isabella ! « Que chacun reçoive le bonheur d’un autre et le lui rende, l’harmonie régnera sur la terre. Les amants ne sont jamais méchants. Que leur importe les honneurs et les biens ? Ils possèdent l’inestimable trésor qui donne le dédain de tout, car il surpasse les réalités et rivalise avec le rêve. Si c’est un péché, il empêche les autres. Qui aime n’a point d’ambition ou d’envie, pourvu qu’il soit aimé. » « A peine je crois à ma fortune. J’obtiens, à mon entrée dans la vie, la suprême allégresse ! » Les regards colorent ces mots d’une signification passionnée. Le discours amoureux prend son charme de l’intonation : il ressemble à l’opéra italien où les paroles ne servent qu’à porter les notes. Durant la postulation et tant que l’on plaide sa cause, les belles phrases paraissent. Les amants sont-ils unis et d’un accord parfait, la voix seule exprime le cœur : pour suivre le duo passionnel, il faudrait l’entendre. L’amour heureux n’a son expression que dans la musique où l’indéfini reproduit la complexité de cette émotion qui occupe une triple portée de nerfs, d’affectivité et d’imagination. On ne s’entend pas sur l’amour parce qu’on isole des deux autres une part du phénomène. Ce que le théologien appelle concupiscence correspond à la volonté de l’espèce inventée par un philosophe allemand. Pour celui-là, une si basse attraction doit être durement contrainte par des règles exclusivement sociales, au mépris de l’individu et de son bonheur. Le poète se consacre à l’apothéose de l’amour, et le donne pour unique idéal. Entre cet anathème et cette glorification, l’homme cède à son tempérament et aux circonstances, sans jugement que le souvenir de ses joies ou de ses mécomptes. Comment croire que cet ordre de faits soit classifié un jour, puisque la réflexion humaine n’a donné que des notations individualistes ? Le témoignage de l’amour heureux oppose son lyrisme vainqueur aux raisonnements ! Les deux amants se sont assis sur les marches disjointes, et le lac reflète leur paix charmante. « Je jouis indiciblement de ma vertu passée », dit Sandro, « et nul ne me convaincra que votre amour n’en est pas la récompense ; vous ne m’auriez pas appelé, si je n’étais resté pur. » Isabella ne répond pas à cette idée qui la frappe de mélancolie : elle regrette ses vaines amours et voudrait abolir jusqu’à leur souvenir. Ce curieux mouvement qui renie le passé et le barre de mépris, ce remords d’avoir dépensé de l’âme pour des motifs inférieurs figure un auto-da-fé sentimental où on jette ses erreurs pour satisfaire à sa foi nouvelle. Une vie voit plusieurs fois cet état d’esprit ; il exprime une noble aspiration vers l’unité. Il faut considérer l’inconstance comme une humiliante faiblesse ; les motifs d’aimer varient peu d’un être à l’autre ; nos cœurs changent par débilité plutôt que par recherche. L’âme est rare qui tient l’accord de la passion. Et Isabella s’étonnait de la profondeur de son penchant, sans songer à sa maturité qui la poussait à cueillir les fruits de cet amour juvénile, comme les derniers peut-être que sa beauté devait mûrir. Sandro bénéficiait des fautes du prédécesseur ; sa douceur parut plus suave, après la perversité de Cassano. Comme il n’exigeait rien et n’éveillait aucun souci de pudeur et de délicatesse, il profita encore de la confiance inspirée. La princesse se donna, sans y penser, par la suite des discours et des caresses ; et, dans cet abandon que son cœur opérait, elle rencontra avec un étonnement, plus de volupté qu’elle n’en connaissait. Dès lors, elle cessa de réfléchir et d’observer et, bercée par sa passion, elle la considéra comme une union qui durerait autant que son charme et la mènerait jusqu’à la vieillesse. L’idée qu’elle aimait de son dernier amour lui donnait une impression de dignité retrouvée ; à ses yeux elle se réhabilitait, car ses tâtonnements, éclairés par la comparaison avec un vrai sentiment, lui apparaissaient misérables. Comment s’était-elle plu à si peu d’idéalité et à si peu de volupté ? Maintenant renouvelée en son cœur et rajeunie par la caresse sincère, elle n’a plus qu’un vœu : prolonger cette vita nuova, tardive. Le printemps qui se hâte avive sa sensibilité : ses yeux brillent, sa lèvre rougit, en elle, comme autour d’elle, la sève s’anime et va rayonner. Renoncer est une façon de vaincre. « Pourquoi ces banales excuses ? » disait tristement la Camaldule au philosophe. « Ne suis-je pas assez votre amie pour supporter un éclat d’humeur ? » Ma sœur, j’ai cru vous avoir peinée ! » « Vous m’avez crié au visage votre vraie pensée et l’ennui que je vous apporte. Peut-être sera ce mieux ainsi ? Mon prestige est éteint, et après m’avoir quelque temps admirée, vous me subissez. Il nous honorait tous les deux. Une religieuse découvrant un homme de génie et concevant pour lui un grand rôle sacerdotal, ce n’est pas là un thème à exécration ! » « Ne discutez pas le motif de mon impatience : le vin nouveau a tourné en grognerie ce qui n’eût été, sans son action, qu’une ironie. » « Ironie ou colère, votre sentiment signifie de même. Vous auriez souri au lieu de crier, que ma peine eût été semblable. Quand je quitterai ce séjour, je ne vous laisserai qu’un souvenir esthétique et qui ne modifiera rien à votre vie. » « Comment votre souvenir agirait-il sur ma vie ? » « Vous ne comprenez même pas les plus simples vœux de la tendresse. » « De grâce, ma chère sœur, précisez vos pensées, afin que je ne les méconnaisse pas. » Je me suis attardée trop longtemps et la liberté me devient amère. » Cependant, rien n’a changé, depuis votre venue, sinon votre rêverie, qui, au lieu de se laisser bercer par la vie douce, s’est formulée à propos de moi, en projet impossible. Dois-je vous le dire maintenant, avec le calme d’un penseur et la vénération du plus respectueux ami : je ne vois pas l’ombre d’une raison pour me tonsurer. « Je possède la solitude avec le seul luxe que j’apprécie, celui du décor. De ma bibliothèque, quelques marches seulement me séparent d’une nature magnifique. Tout ici se conforme à mes vœux ; si je trouvais la pierre philosophale, je ne saurais à quoi l’employer. Votre sœur m’a donné un paradis de savant et je le quitterais pour obéir à des esprits inférieurs ? » « Vous êtes heureux ici : mais vous êtes inutile. » La Camaldule ouvrit de grands yeux désolés. « Ayez l’illusion que vos patenôtres valent mieux pour l’humanité que mes recherches : mais avouez qu’au sens de la charité le penseur solitaire et la religieuse cloîtrée sont socialement identiques. » « Je voulais que votre pensée vînt enrichir la sphère de la prière. » « L’expérience vous a montré que l’âme et l’esprit ne cheminent pas ensemble. » « Vous proclamez que l’Église est l’arche et vous refusez de la soutenir. » Ne vous ai-je pas fait convenir que le zèle de l’inférieur prend les traits de la rébellion ? Qu’est ce donc qu’un simple prêtre gourmandant son évêque ou l’évêque en remontrant au pape ? « Il faut admettre la hiérarchie telle qu’elle existe dans les rangs réguliers. Je vous le répète, quelle ombre de raison voyez-vous à ma tonsure ? » La religieuse ne pouvait avouer qu’elle le voulait prêtre pour le rapprocher d’elle et l’éloigner de Giovanna : dessein où le zèle de la foi et le souci de la femme jalouse se mêlaient. je rentrerai dans ma cellule, persuadée que je n’avais rien à faire dans le siècle, puisque je n’ai pu convaincre le seul être auquel j’ai parlé. Cette humiliation me servira de pénitence pour les péchés de ma rêverie. ces reines dont vous parliez, qui ont entraîné les rois au baptême, savaient persuader ! » Lionardo, avec une douce pitié, répondit : « Ma sœur, ces reines parlaient à des barbares : vous avez devant vous un croyant, un mystique, un théologien qui connaît mieux que vous la religion dont vous vous faites l’avocate. Vous ne pouvez me convaincre d’une foi qui est la mienne et dans laquelle je mourrai ! Quant à prendre le froc sur votre excitation, je ne peux y songer sans sourire. » « Si la Giovanna n’était pas ici, vous m’écouteriez peut-être ? » « Vous me croyez amoureux de Giovanna ? » je ne crois pas que vous puissiez aimer personne : mais l’intimité de cette fraîche jeune fille est un attrait de plus dans votre séjour. » Il est doux, au sortir de l’étude, de voir un jeune visage vous sourire. » « La jeunesse, voilà ce qui compte pour un homme ! » « Pour un homme vieux et revenu des passions et qui ne doit plus avoir que des sentiments presque paternels » « Oui, parce qu’ils sont purs sans impliquer le même dévouement que le lien du sang. » « Quelle image gardera votre esprit de la triste Camaldule ? » « La plus belle qui soit ! Aucune femme n’aura jamais à mes yeux un plus grand prestige que le vôtre. Vous avez détesté les hommes jusqu’à vous cloîtrer : je vous aime pour avoir conçu et vécu cette détestation. Vous êtes celle qui traverse la vie sans qu’on la touche et dont la virginité apparaît un fruit naturel d’aristie et non de renoncement. » La nonne secoua la tête : « Vous ne me confondez pas avec le vulgaire ; vous accordez un hommage à ce que je représente de rare et de hautainement pur ; vous honorez la Camaldule ; là s’arrête votre sympathie. La pensée de la nonne vous la dédaignez ; sa conception vous irrite ou bien vous fait pitié : vous ne l’écoutez que par courtoisie. » Si je vous avais invitée, ma chère sœur, à vous faire relever de vos vœux et à vivre au bord du lac, en femme philosophe, m’auriez-vous écouté ? « J’aurais traité votre proposition avec déférence, quoiqu’elle ne pût se réaliser. Et moi aussi, j’ai prononcé des vœux, et pour y être fidèle, j’ai sacrifié jeunesse et succès ! Vœux de science qui valent bien vos vœux de prière. Oh, il ne s’agit ni d’application industrielle, ni de stériles investigations : mais du plus transcendantal intérêt, de la méthode intellectuelle ! Entre le dogme qui plane dédaigneux de la raison et l’expérience qui chemine en oubli et en méfiance du dogme, il existe une voie, l’analogie, qui établit une radieuse parallèle du phénomène à l’hypothèse. Ma recherche patiente, pénible, car elle emprunte autant aux sciences naturelles qu’à la philosophie, ma recherche ne peut aboutir que par une méditation solitaire où nulle nécessité, nulle solidarité, nulle influence ne parvienne. Votre sœur m’a placé dans des conditions idéales pour la réalisation de cette grande œuvre, œuvre sainte et sacrée, car elle doit ramener au bien des esprits sur lesquels l’ancienne apologétique demeure impuissante. » « Vous ne m’avez jamais parlé de ce sublime travail. » La paix du lac m’a rendu cette ambition. » Les plus hautes pensées comme les inférieures, toutes vos pensées s’éloignent de moi. » « La pensée isole toujours. » « Giovanna cependant aura un écho de votre doctrine, elle emploie vos mots, vos tournures de phrase et vous lui lirez... » « On lit une comédie, une poésie à une femme, mais non un discours sur la méthode. Pourquoi vous préoccuper de cette enfant ? » « Parce qu’un homme, même métaphysicien, est toujours homme ; quelque jour vous mettrez à mal cette orpheline. » « Vous m’avez dit qu’elle me tenterait ; maintenant vous estimez que j’attaquerai sa vertu ; je suis, ma sœur, un parfait honnête homme et, de plus, un vieil homme ; vos craintes sont oiseuses ! » « L’épouserez-vous, au moins ? » « Le ciel m’en garde ! Vous voulez donc, à tout prix, me forger des chaînes, et conjugales à défaut de monacales : zèle étrange. » « Vous n’avez rien pu pour moi ; je n’aurai rien pu pour vous. A quoi a servi notre rencontre ? » « A montrer que la voie longtemps suivie devient fatale et qu’on ne la quitte jamais. Je mourrai en gnostique fervent et vous, en nonne exemplaire. » Le cloître contient plus de paix que je ne croyais. Maintenant que j’ai vu un coin du monde, je devine l’ensemble : et vraiment je fus inspirée de renoncer à la vie laïque. La Providence m’a fait sortir de ma cellule afin que, connaissant l’ignominie du siècle, je revienne plus fervente à la prière, au silence, à l’ombre. Quand je pris le voile, je m’attribuais quelque mérite : combien j’en aurais aujourd’hui à le quitter ! Si je savais écrire, je dirais aux pauvres entêtés de la vie active les suavités de la contemplation et que le couvent qui passe pour un pic d’héroïsme est au contraire le lieu sans souffrance, celui où l’on attend doucement la mort. Mes sentiments de l’heure me semblent des maladies, des fièvres, d’affreux cauchemars ; j’aspire à guérir, à me réveiller : et je prie Dieu pour qu’il suscite l’événement qui m’enlèvera du monde ! Ma sœur, votre horreur du siècle se justifie, vous n’en pouvez rien attendre. L’être humain correspond à un élément social : et vous êtes dans la vie active dépaysée, après tant d’années conventuelles. Ce n’était pas là ce qu’elle eût voulu entendre, mais un mensonge du philosophe n’eût servi qu’à prolonger la dure épreuve où se convulsait cette âme pure, un moment troublée. Le futur projette une ombre, comme le passé. Le lac ne montre plus ses colorations d’hiver, dures et oxydées de miroir métallique, il bleuit à l’unisson du ciel. Dans l’eau molle, les rives verdissantes se mirent et le vol imprévu des hirondelles sillonne l’air tiède. L’ardeur des amants s’augmente au milieu de la fête cosmique : ils célèbrent aussi le renouveau dans leur cœur. Isabella, appuyée à l’épaule de Sandro, passe avec lenteur, le long des grands cyprès. Elle se revoit l’année précédente, à cette époque disant à Lionardo : « Voilà notre préau ; ne sommes-nous pas des damnés et des cénobites en même temps ? » Une vie nouvelle pleine de joie s’ouvre devant le dernier amour, celui où l’on jette toute sa chair et toute son âme comme un statuaire précipite même son or au creuset d’où sortira l’œuvre suprême. « Si vous le voulez, O DIVA MIA », le jeune homme se plaît à cette appellation empruntée de Giovanna, « nous ne sortirons pas de ce séjour enchanté, fidèles au lieu où notre bonheur a fleuri. Que donnerait le monde qui valût les délices de notre retraite où les baisers sont de chaque heure, où rien ne nous distrait de notre vœu suave. Le bonheur d’amour a pour ennemis ceux qui le désirèrent en vain : et le monde qui sourit parfois à la gloire et à la richesse attaque toujours de son envie satanique, la passion heureuse, rêve universel que si peu d’âmes réalisent. Il ne faut pas tenter la méchanceté, car elle détruit même ce qu’elle n’espère pas posséder. » Un regard qui brille plus vif, un sourire qui s’épanouit, une main qui augmente son contact, répondent seuls. La princesse évoque cette première nuit passée à écrire son désespoir, à supplier Lionardo de venir au secours de son isolement ; elle s’étonne d’avoir un instant jalousé l’enthousiasme du philosophe pour sa sœur ; elle s’étonne surtout du renoncement qu’elle avait conçu ; il lui paraît aujourd’hui un symptôme de démence. A une certaine distance morale, c’est-à-dire après ; que notre vibration a cessé, nos sentiments tout à l’heure encore si vifs, si douloureux, nous stupéfient, et nous doutons de les avoir vécus. Isabella se figure à peine ces longs mois de désir sans objet et se retourne en esprit pour apercevoir encore les étapes indistinctes de ce passé. Sandro se remémore le portrait de Boccaccino, première image devant ses yeux d’enfant, et motif initial de sa rêverie adolescente qui s’est animé, Galathée de l’imagination, et qu’il possède, sous les traits d’une Visconti. Leur pensée s’unit en un respect craintif de la Providence qui a voulu ou permis leur rencontre. « Êtes-vous pieux, mio ? » « Cela ne suffit pas : il faut pratiquer. Soyons reconnaissants à la Divinité, afin qu’elle nous continue sa grâce. Je ne rougis point de ce mouvement inspiré par la gratitude. Dans le péril, le marin prie et fait des vœux ; j’élève mon âme à Dieu dans le bonheur. On n’aime point sans trembler pour la durée de son amour et vous m’avez mis à l’âme, sans y songer, un poignant souci ! « Ce beau-frère négociant aux Indes dont la mort vous attribue des devoirs impérieux, je l’ai vu en songe. Je ne vous ferai pas son portrait : c’était l’époux de votre sœur et il me parlait de ses enfants, de sa femme. Je ne me souviens pas du lieu, mais il différait de l’Italie. Avez-vous pensé à l’affreuse séparation : à l’incertitude du revoir, Sandro ? » « Quand vous m’avez demandé si aucune chaîne ne me tenait, j’ai cru vous rassurer en dénonçant, avec une sincérité entière, la seule circonstance où je ne pourrais faire ni ma volonté, ni la vôtre ! Mais il n’y a aucun motif d’appréhender la mort de mon beau-frère. Votre inquiétude n’est qu’un effet de votre parfaite tendresse. » Vous n’avez pas longtemps attendu le bonheur, vous ne l’avez pas péniblement cherché à travers les mirages décevants. La vie vous traite en favori, vous attribuant le véritable amour, pour premier amour. Je touche au soir de ma vie. ne protestez pas, je suis belle et aucune vierge ne vous apporterait plus de joie. Comme il faut que l’un soit l’initiateur, vous profitez de mes ennuis, de mes erreurs. Regardez l’étrange contrainte qui règne entre Lionardo et ma sœur. A peine s’étaient-ils vus qu’ils s’admirèrent. ce fut immatériel, comme il convient aux vœux de l’une et à l’âge de l’autre : commerce d’esprits, communion d’âmes, dilection : ainsi ils disent. Certes, leur tendresse, de quelque nom qu’on la nomme, devait durer ou du moins s’éteindre doucement ! ils se contristent, ils se blessent et maudissent peut-être leur rencontre. Il n’y a eu entre eux que des paroles, calmes et bienséantes ; ni aveu, ni serment, aucune de ces expressions qui donnent carrière à l’humeur. ils n’ont pu vivre en paix ! Ni l’un ni l’autre ne sait aimer ! On croit qu’il est simple de goûter le bonheur, et qu’il suffit de l’éprouver, pour l’offrir à son tour. L’amour, comme la science, comme la contemplation, l’amour est une vocation. On naît pour l’amour, on naît pour la guerre. Aimer, au sens élevé, suppose une faculté. Les hommes la croient reconnaître aux charmes d’une femme et lorsqu’elle est belle lui attribuent le pouvoir de donner le bonheur. « Ils se jettent ainsi aux rêts des coquettes et ne récoltent de leurs soins que des souffrances. » « La rareté d’un bel amour vous donne raison, ma princesse : tout le monde tente la délicieuse entreprise, d’instinct et poussé par la seule soif du bonheur. Leur déception se conçoit ; ils n’ont vu qu’eux-mêmes et l’amour se projette sur autrui, dans un effort perpétuel de s’identifier à l’être aimé. Il faut se donner sans réserve, se dévouer, au sens ancien du mot, pour obtenir la pleine allégresse. » « Nous la possédons », dit la princesse, et notre heur est si complet que je m’inquiète. Il y a, dans la vie, des forces méchantes qui veillent, littéralement, à ce que le malheur n’épargne personne et ces volontés perverses, que je n’ose appeler démons \(par habitude d’entendre Lionardo rire de la vieille croyance\), je les sens tourner autour de nous et tracer des cercles de fatalité. Voilà pourquoi je pense si obstinément à votre beau-frère et au péril que sa mort ferait courir à notre amour. « Chassez ces appréhensions vaines, chère âme : que des craintes imaginaires ne troublent pas notre sérénité. Nous prierons ensemble, comme vous l’avez dit, et ainsi sera conjuré le mauvais sort. » Leur promenade alanguie se prolonge et, quand le feuillage jette assez d’ombre, des baisers montent à leurs lèvres et ils les cueillent d’une bouche toujours avide. Leurs paroles expriment, sans se lasser, le même vœu de s’enfermer dans la villa comme en un paradis et d’y vivre des jours indéterminés de recueillement voluptueux. Le cadre, où l’art s’unit au pittoresque, convient à une longue retraite passionnée. La princesse cependant revient à son idée fixe. Sandro, si votre beau-frère venait à mourir, ne pourrait-on, avec une forte somme, envoyer quelqu’un à votre place ? « Bombay, c’est le bout du monde. » Lui éteint ces transes par une caresse et la délicieuse flânerie continue, à travers les allées, tandis que des libellules dansent sur l’eau bleue et claire du lac alangui. L’antique représentation de l’animal à tête humaine était un enseignement. Au printemps, il y a parfois des heures d’été où la nature encore juvénile devient ardente : l’air est pur, mais il énerve en passant, comme une caresse : la béatitude qui sort des choses réjouit le corps, au-dessus de l’âme détendue et sommeillante. Ce jour-là, Lionardo se sentit attiré au dehors par un magnétisme indéfinissable. Repris par son ancien vœu d’un grand ouvrage testamentaire, il avait passé des jours entiers à coordonner ses notes et, à moitié satisfait, il commençait à voir un plan d’ensemble, lorsque, par la fenêtre, une brise parfumée et grisante éteignit son application comme un coup de vent eût fait d’une lampe. Il ne prit pas d’humeur de cette circonstance et chercha Giovanna pour se promener avec elle. Depuis que la compétition sexuelle avait cessé d’éperonner sa sensibilité, la jeune fille redevenait puérile, presque gamine, retrouvant son insouciance à la poursuite des papillons, courant, une chanson aux lèvres, à travers les jardins. L’orpheline était allée à la pêche sur le lac, avec Girolamo. Après un peu d’hésitation, le philosophe frappa à la porte de l’oratoire. La Camaldule, assise dans le siège hiératique du martyr dominicain Savonarole, lui apparut si triste qu’oubliant le désœuvrement, cause de sa visite, il la colora de sollicitude. S’enfermer ainsi un jour où la création rayonne de tant d’éclat c’est mépriser l’œuvre divine : venez, ma sœur, venez saluer notre frère le soleil. « Sois loué, Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement Monseigneur frère soleil, qui donne le jour et par gui tu montres ta lumière ; il est beau et rayonne avec une vraie splendeur, car il te représente, ô Très-Haut ! » A cette strophe du saint poète d’Assise, Rosa-Bianca se leva. « On souffre du désaccord entre l’éclat du ciel et la nuit de son âme : il fait une journée joyeuse et païenne. » « Oui, c’est un temps de Panthéisme : cette doctrine est née d’impressions instinctives. » « Je ne me trompe donc pas », dit la religieuse, en éprouvant une intime contradiction entre le rayonnement de la sève et ma nature chaste ? Il me semble que, par des heures semblables, la volonté fléchit ; l’homme doit oser davantage et la femme s’abandonner presque sans consentement, en proie à un narcotique, à une ivresse mauvaise. « Moi je n’éprouve que de la tristesse sous ces effluves, mais je suppose leur action générale. » « Il y a de l’animalité dans l’air, sans doute : et l’hiver plus chaste conseille autrement. Admirons les aspects du grand décor, et ne blâmons aucun des actes de la féerie naturelle. Le printemps resplendit sur le lac de Tibériade où Jésus a vécu ses plus douces heures, comme aux bords de celui de Côme. » « Où est la Giovanna ? » « En barque avec Girolamo. » « Je m’étonne que vous ne soyez pas avec elle. Pour un homme sensuel, la vue d’une jeune fille a tout son charme, aujourd’hui. » « Je ne suis pas un homme sensuel », dit simplement le philosophe ; mon âge m’interdit de me dire chaste, je suis seulement un esprit sérieux ! » vous avez abandonné ce travail acharné, malgré vous ! Le grand Pan ne veut pas que l’esprit l’emporte. Jusqu’à quel point, malgré l’âge et la gravité, seriez-vous faible devant une tentation ? » « Par les cornes de tous les chèvre-pieds, vous me donnez là de bonnes raisons contre l’invitation au sacerdoce. Si vous m’estimez si fragile, pourquoi m’inciter au vœu de continence ? » « Vous me faites un grief de ma plus noble pensée : oui, j’avais rêvé de donner votre génie à l’Église et de vous conquérir à Dieu ! Par là, ne vous ai-je pas montré la plus grande estime ? » « Ce ne sont pas les saintes Claires qui font les saints François ! » Incapable de cacher son humeur, craignant qu’une parole violente révélât son trouble, Rosa-Bianca s’arrêta... « Cette chaleur me donne des vertiges, je rentre ! » Lionardo ne la retint pas et continua sa promenade, dans une disposition d’esprit hésitante, plaignant la Camaldule et respirant avec joie les brises odorantes. Le charme du printemps effaça bientôt la préoccupation : il rêva de sa jeunesse épuisée par l’étude, des amours qu’il avait dédaignés, des dédains subis et de diverses circonstances de sa vie agitée. Dans le silence des terrasses, une voix de femme monta : elle chantonnait en travaillant une banale romance. Lionardo étonné fit un détour et aperçut au bout d’une allée une paysanne qui ratissait. C’était une de ces rustiques, comme on en voit dans la campagne italienne, qui ont une beauté animale faite de santé et de jeunesse et qui tentent, au même titre qu’un fruit savoureux. Vêtue d’un jupon déteint et d’une chemise grossière que soulevait une gorge ferme, elle arrêta son travail pour saluer le philosophe. « Je ne t’ai jamais vue ici ? « Je suis la fille de Pietro le jardinier ; j’étais en service depuis un an à Bellinzona, mais on n’a plus voulu me donner de bons gages : alors mon père a préféré me faire revenir, pour l’aider. » Les yeux, vides de pensée, brillaient de vie, la bouche, rouge et humide, à demi ouverte comme une fleur épanouie, invitait au baiser. Lionardo tapota les joues de la paysanne, puis il toucha les seins. Elle riait doucement, niaisement, sans un geste de défense, flattée et amusée : ces privautés ne signifiaient rien, surtout de la part d’un maître. « Veux-tu me donner un baiser ? », demanda le philosophe en la prenant par la taille. « Tends-moi ta belle bouche ! » Lionardo posa ses lèvres sur celles de la fille, goulûment, comme on mord dans une pêche. Un cri étouffé éclata, si douloureux qu’en l’entendant Lionardo connut qui l’avait jeté. Il repoussa la paysanne étonnée de cette brusquerie. D’un œil inquiet il chercha autour de lui, il aperçut à travers les feuillages la robe blanche de la nonne et courut à elle. Adossée à un arbre, défaillante, les mains croisées sur sa poitrine comme pour en contenir les battements, les yeux fermés, elle haletait. De lourdes larmes sortaient par instants de ses paupières crispées. « Vous êtes blessée ? » murmura Lionardo pour dire quelque chose. Elle fit un signe de la tête, puis un autre des mains pour qu’il la laissât ; il obéit et, s’étant écarté, il contempla, avec une indicible tristesse, sa noble victime. Lentement, avec des hésitations et des arrêts de blessée, la Camaldule se mit en marche, d’un pas hésitant ; à monter les degrés elle vacillait, ivre de douleur : et cet aspect lamentable n’exprimait pas encore le désarroi de cet être pur qui perdait tout le sang de son cœur. Toucher à la gorge d’une fille, à la campagne, et lui plaquer un baiser au passage, qu’est-ce donc pour un homme, même de bonnes mœurs, sinon un hasard sensuel quelconque ? Pour Rosa-Bianca, ce fut l’effondrement de tout amour, de tout espoir. Lionardo n’était qu’un homme de concupiscence, comme les autres. Sur la notion érotique les sexes ne s’entendront jamais. L’homme ne croit pas trahir l’idéalité en cédant au désir seulement physique : et la femme sait fort bien que sa dignité véritable n’a qu’une devise : rien du corps sans l’âme Dans sa bibliothèque, le philosophe, mécontent la, remua des livres, morose et maudissant sa ornée. Giovanna survint, émue, les yeux mouillés. Messer, il s’est passé quelque chose de rave... j’ai promis de ne pas vous le dire et je conte quatre à quatre vous l’apprendre, car cela mérite votre attention. Je revenais de la pêche, Rosa-Bianca m’apparaît le visage bouleversé et me prie de la suivre dans l’oratoire. A peine la porte fermée, elle se jette à genoux et me tient cet étrange discours : « Mon enfant, je te prie de me pardonner le scandale de ma conduite, et ma méchanceté. J’ai été indigne de mon passé, de mes vœux de moi-même ! Dieu a eu pitié de la vierge consacrée... Je ne peux rien pour réparer le mal que je t’ai souhaité, que prier !... Il convient qu’aux yeux de tous ma guérison paraisse... afin que je m’en aille honorée comme je suis venue honorable. » Giovanna se tut : Lionardo réfléchit un moment et dit avec un détachement affecté : « Les réactions animiques sont souvent brusques et inexplicables, chez les mystiques. » La Camaldule a remis son bandeau : on ne voit plus ses cheveux. Ses yeux expriment le calme et leur azur de fresque pâlie ne s’avive point de fièvre. Aucune nervosité n’agite ses mains inactives et sereines et sa belle bouche rose dans la matité du teint se ferme en sourires silencieux. Comme à son arrivée, elle rayonne de la pureté et de la paix. L’ascèse catholique a brusquement triomphé : la vierge, un moment amoureuse d’une intelligence, n’appartient plus qu’au Seigneur. Sœur Rosa-Bianca est guérie aux yeux de tous : et l’admiration de Lionardo se réveille. Celle qui a sauvé son corps précieux du contact, dont la main n’effleura jamais une main d’homme, défend maintenant son âme splendide de tout penchant et ne permet plus à la pensée du métaphysicien de l’influencer. Elle ne veut rien de l’homme, d’aucun homme, pas même sa science et ses lumières ; car elle a vu le geste bestial de celui qu’elle avait élu. Dans la paix où elle va rentrer, elle n’emportera nul souvenir : il faut que son immatériel péché s’efface, même de son esprit. L’orgueil de la vierge et celui de la princesse s’unissent à cultiver une implacable indifférence. En vain, le philosophe, ajoute une strophe au cantique du soleil, celle que le Saint eût dédié à la Clarisse. Sois loué, Seigneur, pour sœur Rosa-Bianca. Tu l’as faite silencieuse, active et subtile, et, par elle, ta lumière brille dans nos cœurs. En vain, il est éloquent et déroule les prestigieux secrets de l’occulte. La nonne le voit toujours toucher aux seins de la paysanne et la baiser aux lèvres. Cette vision abolit le prestige du philosophe. Celle qui a douze ans de silence dans la bouche, douze ans de murs claustraux réfléchis dans les yeux, maintenant n’offre aucune prise aux hommes et au monde : le sentiment de curiosité même s’est éteint. Qu’elle parte, qu’elle demeure, désormais c’est une Camaldule, une princesse vierge, qui porte son inflexible vœu sur son visage où l’émotion ne montera plus. On dirait qu’elle a cessé de comprendre le langage si élevé de Lionardo. Sans ostentation, elle a repris la lecture de l’office, les grains du chapelet coulent entre ses doigts fins et blancs. Elle ne s’est pas confessée à Girolamo par pudeur : mais on sent qu’elle se prépare, avec ferveur, à reprendre la vie de clôture. Elle se hâte de donner à Giovanna de longues leçons, pour lui faire oublier avec quelle humeur elle interrompit cette pédagogie ! Visiblement, elle est prête à quitter le monde, et n’attend qu’une circonstance. Son orgueil ne veut pas d’un départ qui ressemblerait à une fuite. La Providence l’amena : il faut que la Providence l’emmène. Quant à son amour pour le philosophe, et à sa jalousie de Giovanna, tout est oublié, disparu, aboli : et tellement que Lionardo et l’orpheline, par instant, doutent de leurs souvenirs si récents. La cellule a vaincu la bibliothèque. L’être de contemplation l’emporte sur l’être d’intellection. L’aimant est la clé de la science physique et métaphysique. Un matin, pendant le déjeuner, on apporta un télégramme pour Sandro. Dans la vie agitée de Paris où les plaisirs ont la même importance que les affaires, une dépêche ne signifie souvent qu’une circonstance banale, un rendez-vous de plaisir offert ou refusé : à la campagne et pour des gens solitaires cette petite feuille pliée a un caractère impérieux. Isabella pâlit et se signa, pensant à son rêve, et le jeune homme, dans sa hâte de lire, froissa le papier à peine ouvert et le tendit à la princesse. Puis il cacha sa tête dans ses mains. « Mon mari est mort - affaires inextricables - moi malade - viens sauver enfants - hâte toi - ta sœur. » La foudre tombait sur le bonheur d’Isabella. D’une voix d’angoisse elle demanda : « Sandro, qu’allez-vous faire ? » « Vous me le demandez ! » s’écria-t-il en montrant un visage plein de larmes. « Je vais au devoir, dussé-je en mourir et je pars aujourd’hui..., à l’instant. » Ce cri, simple comme la passion et si net d’expression ardente, retentit dans le silence glacé qui planait. Pour la femme, il n’existe pas de devoir contre l’amour. Sandro s’était levé et se tournant vers Lionardo : « Vous avez un horaire sans doute... Lionardo fit signe à Giovanna et, laissant passer le jeune homme devant lui, il souffla très vite à l’orpheline. « Va faire les malles de la Diva, vite ! » La princesse restée seule avec sa sœur jeta encore son cri, avec une intonation déchirante. « Si tu aimes Sandro : suis-le ! « Je partirai avec toi, car je rentre au cloître, à celui de Bari. » fit Isabella avec l’indifférence d’une âme absorbée en elle-même. Les deux sœurs ne parlèrent plus, Isabella gémissait ; une lutte intérieure intense et cruelle se trahissait par des froncements de sourcils et des soupirs. Avec une pitié dédaigneuse, la religieuse contemplait sa sœur, fière d’avoir échappé à l’avilissant péché, heureuse, en ce moment, de sentir son cœur vide de toute créature. « Je peux », fit-il, m’embarquer demain à Trieste, si je pars avant ce soir. » Tout à coup, la princesse se leva. Qu’allait-elle dire, dans sa colère d’être quittée, même pour le plus noble devoir ? dit-elle, avec une simplicité de ton que les circonstances rendaient grandiose. Ce « Nous » était le mot sublime, à cette heure, dans cette bouche. Sandro, extasié de reconnaissance, tomba aux genoux de l’aimée, et la religieuse, émue malgré elle, approuva : « Ceci est d’une Visconti ! » Le jour contient une menace de l’ombre ; la nuit, une promesse du jour. Sur la route blanche, Lionardo et Giovanna écoutent encore le roulement déjà lointain de la voiture qui emporte vers l’Asie cette princesse si fidèle au ciel italien ; et qui ramène au Cloître cette nonne un moment séduite par l’intelligence et désormais confirmée en ses vœux par l’horrible vue d’un éclair instinctif. Quel tour vertigineux la roue de fortune accomplit en une matinée ! Que de rêves, que d’émois, que de pensées tendres et nobles ont leur dénouement dans ce départ, brusque comme une catastrophe ! Ceux qui restent, l’homme aux cheveux gris et la fille aux tresses blondes, se sont assis chacun sur un des cônes de pierre qui flanquent la porte du palais ; ils retardent l’impression angoissante de rentrer dans le vaste édifice plein d’un silence nouveau et plus profond. Le branle-bas du départ avec les armoires hâtivement vidées et les malles remplies fiévreusement, les soins matériels d’un long voyage subitement résolu et, en plus des efforts nerveux du va et vient, le souci d’oublier les choses nécessaires : ce violent mouvement de hâte et de détails a étourdi leur pensée et leur a masqué la réalité sentimentale. Les adieux mêmes, précipités par une pudeur d’attendrissement et l’impériosité de l’heure, ont continué l’effarement irréfléchi. Maintenant, le fait moral se dresse fatidique. Elle doit tout à celle qui est partie ; elle lui doit l’élévation de sa fortune et la paix de l’avenir. Car, la princesse Visconti a remis à Lionardo une feuille volante où elle leur lègue l’usufruit de la villa. Sandro a suggéré cette noble pensée. Le philosophe souffrit quand la Camaldule refusa sa main. Elle ne se borna pas à un geste évasif et discret, elle prononça cette parole implacable et sereine : « Ce ne serait pas assez pour vous ; ce serait trop pour moi. » Il voudrait se dire que la femme éclate encore en cette attitude qui a le caractère d’une représaille ! Mais il a suivi le mouvement magnifique de cette individualité se redressant ; et l’indifférence de Rosa-Bianca ne permet pas un doute. Dans le silence conventuel, elle ne se souviendra que d’une embûche du démon péniblement surmontée et jamais Lionardo ne reverra Modestie. La sombre porte aux lourdes ferrures demain s’ouvrira sur l’admirable femme, la plus pure de ce monde ; et le regret ne pourra pas même un jour s’agenouiller auprès de sa tombe. Le temps passe indistinct pour ces deux tristesses, cariatides fléchissantes sous le poids du passé. Un paysan qui rentre, ses outils sur l’épaule, les regarde avec un étonnement qui les rappelle au réel. Ils repassent le seuil, leur pied pousse des papiers, des cartons ; une malle abandonnée bâille ouverte, ses casiers épars. Ils ont hâte de traverser le vestibule qui ce soir paraît immense et, arrivés au portique, ils respirent vivement. Là, leur mélancolie fait une station : ils revoient lui, la blanche ligne de la Camaldule s’élançant entre les noirs cyprès ; elle, la Diva, majestueuse avec langueur, traînant son ennui des premiers mois et promenant ensuite sa joie d’aimée. Puis, un même désir les pousse qu’ils se communiquent d’un regard. Le lac les attire, le lac prophétique où elle a vu l’événement d’aujourd’hui, le lac probatique où il s’est guéri de la rancœur ancienne. Ils descendent les terrasses, recueillis à l’évocation du passé, pieux au souvenir. dit la jeune fille, en ce soir solennel, dites à la néophyte de la vie une parole qui la guide. Vous êtes Vanité selon l’esprit, comme la Diva incarne Vanité selon le cœur : je suis Modestie comme la Camaldule, moi ! « De quel côté se rencontre la Vérité ? Accompagne-t-elle cette volonté que vous avez appliquée à la recherche du mystère et que la Diva consacra à l’amour ? ou bien se cache-t-elle au renoncement de Rosa-Bianca et dans ma passivité ? » « La Vérité, ma fille », dit gravement Lionardo, ne tient pas dans une formule, comme un diamant aux griffes de la monture. Considère la philosophie comme l’art le plus élevé, comme une recherche de la Beauté dans son domaine pur ; et apprécie une doctrine en poème supérieur aux autres genres de la poésie. La pensée est de l’art à l’état idéal. La vérité, chaleur divine, pénètre les âmes comme la force solaire agit sur les corps, mais le rayon divin et le rayon cosmique ne changent rien à la constitution de l’être ou de la chose : et dès lors la hiérarchie, l’humaine du moins, dépend de la réceptivité. Pour moi, il n’y a pas d’hésitation possible, en beauté et en logique : je perçois la splendeur de la forme et la rigueur du raisonnement. Combien d’hommes se plaisent aux laideurs et aux sophismes ? Isabella n’aura compris dans la vie qu’une loi : l’amour sexuel ; et Rosa-Bianca satisfait le même amour de soi, par le renoncement : ce sont deux grandes âmes, pourtant. Jésus incarna la Vérité : elle regarda par ses yeux, elle parla par sa bouche, elle toucha par ses mains. Au moment où il expirait, pas un de ceux qui avaient vécu les yeux dans ses yeux, à portée de son souffle et de ses mains, ne savait qu’il était Dieu : et treize siècles s’écoulent avant qu’il soit pleinement compris par le fils du drapier Bernardino. Ne provoquons la vérité que dans la mesure où notre esprit peut la concevoir. Que notre cœur soit de bonne volonté et la lumière l’emplira. A ce moment le soleil s’abîmait dans une gloire immense, derrière le mont des châtaigniers. Il éclaboussait d’or rouge son manteau aux franges de pourpre. Aux carmins profonds comme les rubis d’une plaie héroïque, succédèrent les violets grandioses d’une lamentation d’esprits. L’outremer enfin verdit en pâlissant et la nuit, comme un flux pontique, submergea les couleurs. Les formes s’irréalisèrent ; la statue sembla vivre. Que sentira tout homme à ce spectacle, sinon la réverbération de ce qu’il contient ? Le monde extérieur est un miroir qui ne nous renvoie que notre image intérieure ; et nous ne cherchons dans les êtres que notre reflet. Un mystique verra, dans un coucher de soleil, la gloire de Dieu ; un savant, des lois ; un artiste, des colorations ; un paysan, des présages pour sa récolte. Ni la foi, ni la science, ni l’art, ni la nécessité ne se trompent : mais heureux celui qui voit la gloire de Dieu, car il voit plus haut et plus loin que les autres. « Il faut donc aller à Dieu ? » « Dieu, mon enfant, est en haut ; il ne faut pas le chercher à droite et à gauche ; pour le sentir, hausse-toi, par la prière ou la pensée. » Autour d’eux l’ombre s’épaissit et, dans le ciel sans lune, la chouette jeta son cri. « A cette heure où je fais les vœux les plus purs d’un tendre frère, je te promets un don. il n’est ni magnifique, ni brillant, mais suave pourtant : la Paix. » répéta l’orpheline avec des sentiments confus. « La Paix », reprit Lionardo, est la seule fleur céleste que la terre consente parfois à porter et que l’homme puisse cultiver avec espoir ! Les portes du Lycée sont à peine assez larges pour suffire à l’empressement des écoliers qui partent en vacances. Toutefois cette journée ne donne pas satisfaction à tous. Thiébaut n’est pas du nombre de ces pères de famille dont la physionomie sérieuse accuse une déception. Il sourit à Joseph et à Xavier, qui élèvent leurs bras au-dessus de leurs têtes. Ces braves enfants sont assurément bien heureux de voir leur père ; mais pourquoi leur mère n’est-elle pas là ? Serait-elle malade, cette mère chérie, dont le souvenir a soutenu leur courage ? Mme Thiébaut n’est pas malade : elle est restée en Lorraine avec sa petite fille, dont la paresse mérite une punition, et il n’y en a pas de plus grande pour Laure que de ne pas aller à Paris pour être témoin des succès de ses frères. Joseph et Xavier aiment beaucoup leur petite sœur, qu’ils trouveraient parfaite si elle n’était pas paresseuse. Ils étaient humiliés d’avoir une sœur de huit ans qui ne lisait pas couramment ; mais, une fois en wagon, ils ne songèrent plus qu’à la joie d’embrasser leur mère et aussi bien la petite paresseuse. L’express ne méritait point de reproches, et pourtant les écoliers l’accusaient de marcher moins vite que le jour où il les ramenait à Paris. Quelques heures plus tard, nos voyageurs embrassaient leur mère. Quant à la petite paresseuse, elle était aussi contente que si elle n’avait rien eu à se reprocher ; mais lorsque son frère aîné lui dit à l’oreille : Pour toute réponse, Laurette embrassa son frère. Le retour à la maison fut joyeux : c’est si bon de retrouver sa chambre, de contempler le jardin, de revoir la bonne Rose qui pleure de joie. Son émotion pourtant ne fut pas funeste au dîner, auquel nos voyageurs firent une large brèche. Laurette sautait, chantait, comme si elle avait eu conscience d’avoir bien employé son temps. Elle se disait : « Mes frères ne me gronderont pas comme ils m’en ont menacée à leur départ ; il y a si longtemps de cela ! » Nous l’avons dit, Laurette semblait n’avoir rien à se reprocher ; mais cette quiétude fut de courte durée. Dès le lendemain matin Joseph se ménagea une entrevue avec sa petite sœur, et il lui fit des reproches capables de toucher le cœur de la petite fille la plus paresseuse. « J’ai honte de toi, lui dit-il ; si j’étais papa, je te mettrais des oreilles d’âne, et tu ne les quitterais pas avant de savoir lire. Je te le répète, j’ai honte de toi ! Je n’irai plus prendre le café chez Mme Firmin, si tu dois nous y accompagner. Mais, Joseph, répliquait la petite paresseuse, Mme Firmin ignore que je ne sais pas lire : ça ne se voit pas sur ma figure. Tu te trompes, Laurette ; quand des petites filles viennent en visite avec leur maman, la maîtresse de maison s’empresse de mettre des livres sur la table du salon, en disant : « Mesdemoiselles, voici de belles histoires et de belles images. » Alors toutes les petites filles ouvrent les livres, et si elles ne lisent pas les histoires, elles lisent au moins ce qu’il y a d’écrit au bas de la gravure ; mais toi, Laurette, si une petite fille plus jeune que toi te demandait de lire ce qui est au bas de la gravure, comment ferais-tu ? je devinerais bien ce qu’il y a d’écrit, en voyant l’image. dit Joseph, si notre camarade Léon vient nous voir, comme il nous l’a promis, et qu’il ait l’idée de t’apporter un joli livre, par politesse pour nos parents, j’ai bien peur qu’il ne découvre ton ignorance. N’aie pas peur ; s’il me donne un livre, je tournerai les pages, comme si je savais lire ; et s’il revient l’année prochaine, je saurai lire pour tout de bon. En attendant, mademoiselle, vous faites beaucoup de peine à papa et à maman. Mais, mon frère, donne-moi une petite leçon tous les jours : tu m’apprendras mieux que maman, que ma sœur, que tout le monde. » Cette entrevue se termina, comme toutes les entrevues du même genre, par des promesses et des baisers. Joseph eût volontiers entrepris de donner des leçons de lecture à Laurette, mais il ne restait guère à la maison. Il ne se passait pas de jour que des garçons de leur âge ne vinssent les inviter à faire une partie de chasse ou de pêche. S’ils témoignaient le regret de quitter la maison, leurs parents les y engageaient, trop heureux de voir leurs fils invités par les familles les plus honorables de la ville, et Laure, qui aimait tendrement ses frères, était enchantée de les voir s’amuser avec d’autres garçons. Quelle que soit la raison, quelle que soit la tendresse d’un frère pour sa sœur, il ne peut lui venir à la pensée de lui sacrifier tous les plaisirs des vacances. Laurette n’avait donc pas à redouter les leçons de lecture dont elle s’était crue menacée. Sa mère ne pouvait guère s’occuper de son travail. Chaque jour il y avait quelque devoir, dont la mère de famille ne pouvait se dégager. Les semaines se succédaient, sans qu’il fût question de reprendre un travail régulier. Laurette croyait avoir remporté une victoire ; mais, hélas ! c’était une nouvelle défaite qu’elle essuyait chaque jour. La présence de ses frères, la tendresse qu’ils lui témoignaient, lui persuadaient de plus en plus qu’on peut être aimé de tous les siens sans savoir lire. Comme toutes les paresseuses, Laure faisait de beaux projets pour l’avenir. Comme elle s’appliquerait un de ces jours ! quelles belles récompenses lui donnerait sa mère ! Cette perspective communiquait à sa physionomie une expression de contentement, quoique ce ne fût, après tout, qu’une physionomie de paresseuse. Le départ des collégiens fit un grand vide dans la maison. Les études de Laure reprirent leur cours. La petite fille s’étonnait de la sévérité de sa mère, car elle ne comprenait pas que cette sévérité était une marque de tendresse. L’ignorance de la charmante enfant causait à la mère une véritable peine. Il lui en coûtait beaucoup de conduire sa fille dans des maisons où il y avait des enfants ; mais elle espérait que, un jour ou l’autre, le bon exemple de ses amies aurait une heureuse influence sur Laure. il n’en était rien, et ce fut seulement aux vacances de l’année suivante que Laure finit par savoir assez bien lire. Mais elle ne dut pas cette victoire à la patience de sa mère ; ce fut à la sévérité d’une maîtresse de pension et à la honte que lui firent ses compagnes. La maîtresse de pension poussa le dévouement jusqu’à introduire l’usage des oreilles d’âne dans sa classe, chose qui ne s’y était jamais vue auparavant. Laure tremblait à la pensée qu’une semblable coiffure lui était destinée ; aussi, quinze jours plus tard, Laure lisait dans tous les livres destinés aux enfants de son âge. Sa mère lui composa une bibliothèque, dont chaque livre était capable de piquer sa curiosité. Un beau jour du mois de mai, Laure reprit sa place à la maison paternelle. Avec quel contentement elle retrouvait tous les objets dont elle avait été privée ! Il y avait dans la maison une jeune servante, très aimée de ses maîtres, et qui chérissait Laure. Le retour de l’enfant lui causa une véritable joie ; voyant la bonne volonté de sa petite maîtresse, et se croyant, non sans raison, plus savante qu’elle, Rose ne perdit pas une occasion de lui être utile. Les nouvelles vacances apportèrent joie et bonheur. Les frères, informés des progrès de leur petite sœur, consacrèrent leurs économies à acheter de petits présents pour elle. disait Mme Thiébaut à sa petite fille, si les enfants savaient quel chagrin ils causent à leurs parents quand ils ne sont pas raisonnables, ils changeraient bien vite de conduite. » Il y eut bientôt à Beauséjour un heureux événement : cette année-là, la sœur aînée, Marguerite sortait de pension. Elle aimait tendrement sa sœur, et pensait avec bonheur qu’elle dirigerait ses études, l’encouragerait. Elle se disait que les meilleurs maîtres sont ceux qui nous amusent, et elle se piquait d’être amusante. Un beau jour, comme nous l’avons dit, la paresse avait fui de la maison, du moins on avait lieu de le croire ; mais si Laure avait enfin compris la nécessité d’apprendre à lire, il lui restait encore beaucoup à faire. Marguerite se dévouait entièrement à sa petite sœur. Lorsque Laure avait bien su sa leçon, la sœur aînée se mettait à sa portée : elle faisait la dînette avec elle. Or, comme Marguerite se souvenait d’avoir excellé dans l’art culinaire, elle se rendait d’autant plus volontiers aux désirs de sa petite sœur. Les progrès de Laure furent plus rapides qu’on ne pouvait l’espérer. Elle considérait sa sœur comme une savante, et, sans s’attendre à savoir tout comme Marguerite, elle lui disait qu’elle n’aurait plus à rougir de son ignorance. La maîtresse n’était pas moins heureuse que son élève. Marguerite aurait voulu renoncer à toutes les distractions de son âge et se faire aussi petite que sa sœur ; mais elle se soumettait de bonne grâce aux conseils de ses parents, qui considéraient comme un devoir de conduire leur fille aînée dans le monde. Elle avait, comme nous l’avons vu, une bibliothèque, composée par sa mère, ses frères et sa sœur. Quand elle restait à la maison avec Rose, elle lisait et travaillait à l’aiguille. Une année s’écoula, pendant laquelle aucun événement ne vint troubler le calme de la vie de famille. Les vacances étaient toujours trop lentes à venir et finissaient toujours trop tôt. Les deux sœurs, malgré la différence d’âge qui existait entre elles, étaient inséparables. La sœur aînée était fière d’avoir triomphé d’une ennemie qui fait tant de victimes. Laure n’était plus une victime de la paresse ; elle prenait goût à tout ce que lui enseignait sa sœur. Elles ne savaient plus se passer l’une de l’autre. et Mme Thiébaut se plaisaient à voir leurs filles travailler sous la charmille ; elles causaient ou faisaient la lecture. « Comme on a tort, disait la mère, de se désoler des défauts d’un enfant ! Marguerite a sauvé sa sœur ; elle a assuré son avenir et la tranquillité de notre vieillesse ; nous n’avons plus à nous tourmenter pour notre Laurette. Les qualités dont elle est douée se développeront avec le temps ; et plus tard, espérons-le, quand Marguerite sera mariée, Laure deviendra peu à peu capable de diriger la maison, de nous soigner dans nos maladies. Mais, ajoutait Mme Thiébaut, pourrons-nous marier Marguerite en Lorraine ? Nous serons peut-être obligés de nous séparer d’elle ; dans ce pays-ci, on regarde beaucoup à la fortune, et nous n’avons qu’une jolie aisance. Thiébaut : mais nous n’avons pas à nous tourmenter au sujet de Marguerite. Les jeunes filles comme elle sont appréciées en tout pays. » Cette réflexion mit les parents d’accord. L’heureux événement que l’on espérait en famille arriva beaucoup plus tôt qu’on ne s’y attendait et justifia les prévisions de M. Marguerite se maria dès l’année suivante ; elle épousait un jeune lieutenant d’infanterie. Le premier effet de ce mariage fut de faire tort aux études de Laure ; et comme dans ce cas particulier la fillette n’avait rien à se reprocher, elle était franchement enchantée de ne plus entendre parler de lecture, d’écriture, de grammaire, etc. Elle courait, elle chantait ; il lui arrivait même de dire à Rose : « Quel bonheur, d’avoir un long congé ! Oui, mademoiselle, répondait Rose, mais, quand il faudra vous remettre à apprendre, cela vous semblera bien plus dur et plus difficile. Rose était une orpheline que Mme Thiébaut avait adoptée. C’était maintenant une fille de dix-huit ans, qui avait bien répondu aux soins de sa maîtresse. Elle n’était pas embarrassée pour écrire sa dépense, faire ses comptes et vérifier les notes des fournisseurs. Rose avait une grande réputation parmi les voisins, d’autant plus qu’elle n’était pas enflée de sa petite science et la mettait volontiers au service de ses amis et connaissances. Marguerite était tout entière à son ménage, et avait pris possession d’une jolie maison, dans une petite ville de Champagne où son mari tenait garnison. L’absence de cette aimable fille attrista ses parents et leurs amis, qui avaient été à même d’apprécier son charmant caractère ; mais personne n’en souffrit autant que Laure. Lorsque l’ordre fut rétabli chez Mme Thiébaut, on revint sérieusement à l’éducation de Laure. La mère se sentait parfaitement décidée à remettre sa fille en pension ; mais son mari lui avoua qu’il n’avait pas le même courage. Une institutrice viendrait plusieurs fois par semaine donner des leçons à Laure, et sa mère l’aiderait à faire les devoirs, que corrigerait ensuite Mlle Pinder. La petite devint toute triste lorsqu’elle eut connaissance du parti qu’avaient pris ses parents. Elle s’épancha avec Rose, qui lui dit : « Mademoiselle, c’est votre faute ; si vous aviez voulu vous appliquer avec votre maman, vous auriez toujours appris avec elle et vous n’auriez pas affaire à une étrangère. » Laure pirouetta sur ses talons et ne répondit pas un mot. Si la paresse de Laure désolait sa famille, la paresseuse elle-même n’était pas complètement satisfaite ; et cependant on lui laissait toute la liberté de courir, de sauter et d’aller trouver Rose dans sa cuisine, quand bon lui semblait. Les parents savaient que Rose était une fille laborieuse et de bon sens. Laure eut encore une déception de ce côté. Rose comprenait le chagrin de ses maîtres ; et, sans en être priée, elle résolut de les seconder. « Je ne peux rien apprendre à notre demoiselle, mais je peux ne pas lui raconter des histoires, comme je faisais lorsqu’elle était petite ; je répondrai quand elle me parlera, mais je ne commencerai pas la conversation. Il faut qu’elle s’ennuie ; Monsieur l’a dit. Il y a un remède qui réussit toujours dans mon pays. Le grand Galien le connaît, ce remède-là, et sa sœur aussi. C’est comme ça qu’on est venu à bout de Galien et de Zéphyrine. c’est dur pour des parents ; mais quand on est sûr de guérir ses enfants comme ça, il faut avoir du courage. Si on me l’avait donné, je serais peut-être encore plus courageuse. » Ses maîtres lui rendaient justice, et tous ceux qui la connaissaient la citaient comme un modèle de courage et de dévouement. Il n’aurait pas manqué de personnes pour lui offrir des gages auxquels Rose ne pouvait pas prétendre chez Mme Thiébaut ; mais elle ne comprenait pas les allusions qu’on lui faisait à ce sujet. Laure devenait boudeuse ; elle s’ennuyait ; car il y avait eu un temps où Rose voulait bien jouer avec elle, et ce temps-là était passé. Si la petite fille essayait de la faire sortir de sa cuisine, c’était peine perdue. Laure s’en allait en se disant : Oui, elle s’en passait, mais en s’ennuyant. Ses parents se désolaient de plus en plus de cette paresse persistante. Jusqu’ici ils étaient parvenus à dissimuler l’ignorance de leur petite fille ; mais ils finirent par essayer de lui en faire honte. Le prétendu mal de tête dont elle souffrait chaque fois qu’il s’agissait de travailler ne fut compté pour rien ; et à partir de cette époque il lui fallut, bon gré mal gré, prendre régulièrement ses leçons. On ne la laissait plus à la maison lorsque ses parents allaient faire des visites ; et la mère recherchait de préférence les familles où il y avait des enfants de l’âge de sa petite fille. Laure comprit que si ses parents l’emmenaient avec eux, c’était pour la séparer de Rose, qui avait encore de temps en temps la faiblesse de céder à ses caprices. Laurette, si sincère jusqu’alors, essayait d’esquiver la leçon, en prétextant des maux de tête, comme nous l’avons dit. Cette ruse réussit plusieurs fois ; mais, un beau jour, sa mère, qui avait fini par lire dans son jeu, feignit de prendre son mal au sérieux. Elle exagéra même ses craintes, à dessein. « Ma chérie, dit-elle, prenons garde que cela ne devienne chronique. » En parlant ainsi, elle posa un léger sinapisme, sur le front de la petite fourbe. Une minute s’était à peine écoulée, que Laure se sentait déjà beaucoup mieux. « Crois-tu que tu puisses prendre ta leçon ? » À partir de ce jour, Laure se montra plus docile ; elle fit quelques progrès, et la pensée de pouvoir dire à son grand frère : « Je sais écrire enfin ! » acheva de la convertir. « Maman, je vais beaucoup m’appliquer ; mais, voyez-vous, Mme Hoffmann me casse la tête avec son allemand. Eh bien, tu n’apprendras plus l’allemand. maman, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je tâcherai de l’apprendre, parce que Louise et Sophie l’apprennent. » Pendant quelque temps Laurette tint parole. Elle devint une petite fille de bonne volonté. Les vacances n’étaient pas éloignées ; et, cette fois, l’ex-paresseuse embrasserait ses frères sans redouter leurs questions. Il n’y a point de conversion qui conduise instantanément à la perfection ; mais la bonne volonté aide à vaincre les difficultés. Et puis, Laure avait dans Rose une bonne conseillère et, mieux que cela, un bon modèle. Lorsque Laure lui confiait ses ennuis, Rose lui disait : « Vous en auriez bien d’autres si, plus tard, vous ne saviez pas tout ce que doivent savoir les demoiselles ! » L’éloquence de Rose n’allait pas plus loin ; mais cette éloquence avait son prix. Elle eut aussi son effet ; car les parents de Laure eurent le bonheur de la voir enfin prendre plaisir à la lecture. Mais que de temps il faut pour réparer les désastres causés par la paresse ! si la pauvre néophyte avait pu ressaisir le temps perdu ! Mais le temps perdu est perdu à tout jamais. Sa sœur soutenait son courage par de bonnes et aimables lettres ; elle lui disait qu’il n’y a pas d’obstacles invincibles pour ceux qui ont de la bonne volonté, et que cette bonne volonté naissait du cœur. Sous l’influence de ces lettres, Laure faisait des progrès, auxquels on ne se serait pas attendu. Malgré cela, elle était triste, parce que le travail restait encore pour elle une contrainte ; il n’y avait ni joie, ni enthousiasme, ni effort absolument personnel. Tant que sa mère ou son institutrice était près d’elle, le courage ne lui manquait pas ; mais c’était pitié de voir la pauvre enfant, le coude appuyé sur la table, la tête inclinée et des larmes dans les yeux. qu’il en coûtait à sa mère de ne pas s’asseoir à côté d’elle pour l’aider ! Mais il lui fallait se borner à jeter un coup d’œil sur les devoirs et à donner à la victime du travail un baiser en passant. Cependant Laure tenait bon aux heures de découragement. Le souvenir du sinapisme était comme un coup de fouet. Il lui arrivait néanmoins encore de se plaindre ; mais le courage lui revenait bientôt, non pas seulement sous l’influence du sinapisme, car elle faisait effort à la pensée de causer de la peine à ses parents ou d’être sermonnée par Rose, ou privée d’œufs à la neige. Cependant, comme Laure éprouvait un véritable malaise, l’étude fut suspendue pendant quelques jours. Ce repos forcé eut des résultats inattendus. Pour la première fois de sa vie, Laure s’ennuya de ne rien faire, et elle eut la franchise de l’avouer et de dire qu’elle serait contente de se remettre aux devoirs, et même à ses leçons d’allemand qui lui cassaient la tête. Elle désira avoir un maître d’écriture pour se perfectionner, et, par la même occasion, le maître donna des conseils à Rose, qui était décidément une ambitieuse. Elle devait aller passer quelques jours dans sa famille, et elle jouissait d’avance de l’étonnement de ses payses quand elles la verraient prendre la plume. Elle se sentait toute disposée à faire la correspondance de ses amies, pour la gloire. Rose n’entendait pas aller dans son pays sans avoir mis un ordre parfait dans la maison. Comme la maîtresse d’école venait chaque jour passer quelques heures avec la petite, la domestique jouissait pendant ce temps-là d’une entière liberté. et Mme Thiébaut furent obligés de s’absenter pendant quelques jours. Il arriva que, faisant, comme Rose disait, son rafou dans le grenier, elle trouva un objet qu’elle n’avait jamais vu : une boîte à violon. Avant de l’ouvrir, elle cherchait à deviner, l’usage de cette étrange boîte ; mais, n’y parvenant pas, elle l’ouvrit et, à sa grande surprise, elle vit un violon. C’était une machine de ce genre-là qu’elle avait vue à la noce de sa cousine, et se souvenant de quelle manière le père Nicolas tenait l’instrument, elle fit de même et s’accorda la satisfaction de promener l’archet sur les cordes. se dit-elle, je m’amuserai à jouer du violon le soir, quand la petite sera au lit. » Ravie de cette merveilleuse idée, Rose trouva la journée bien longue ; mais, longue ou non, la journée eut une fin. Dès que Laure fut endormie, Rose prit le violon, l’examina encore, et enfin, après un peu d’hésitation, elle promena l’archet sur les cordes. Elle se croyait tout à fait seule : il n’en était rien. Une bonne vieille respirait l’air frais du soir sur le pas de sa porte. se dit-elle, mais il n’y a personne chez les Thiébaut. Et pourtant c’est bien de chez eux que ça vient. Ça ne vaut pas la peine de rester au serein, d’attraper une fluxion ; je n’ai plus que trois dents, et je n’ai pas envie de les perdre. » Quant à Rose, elle était ravie, et l’on peut le dire sans médisance, ravie à peu de frais. Elle eut de la peine à déposer l’archet ; elle se demanda si elle ne descendrait pas le violon ; mais, toutes réflexions faites, elle crut plus prudent de le laisser où elle l’avait trouvé. Quoi de plus facile que de monter au grenier, où elle ne craignait pas d’être surprise ? Elle n’aurait pas eu l’étourderie de prendre de la lumière ; d’ailleurs le ciel était d’une pureté admirable. Le lendemain, à la même heure, Rose remonta au grenier ; elle sortit le violon de sa boîte et en pinça successivement les quatre cordes. La bonne voisine se creusait l’esprit pour savoir d’où venait cette musique, et, quoiqu’elle n’en fût pas charmée, elle la supporta. Puis tout à coup elle se dit : « Si c’était un revenant ? » Et là-dessus elle fut saisie de frayeur. Alors elle courut chez le boulanger et lui raconta ce qui se passait. Le boulanger la traita de folle et l’engagea à aller se coucher ; mais elle trouva des gens plus crédules, qui la suivirent. Ils arrivèrent à la maison Thiébaut, comme on disait, au moment d’un terrible crescendo ; ce crescendo convainquit les voisins que la vieille ne rêvait pas ; et ils retournèrent chez eux en toute hâte. Rose, avertie par les réflexions des voisins, remit le violon dans sa boîte, en se disant : « Ce sera pour une meilleure occasion. » Le silence du revenant ne rassura pas les voisins, car, disaient-ils, les revenants ont leurs fantaisies tout comme nous ; et vous verrez que celui-là recommencera ses diableries. Laure, qui jusqu’ici, sauf quelques légères indispositions, avait eu une bonne santé, tomba malade. Il lui fallut quinze grands jours pour entrer en convalescence. La première fois qu’elle se leva, elle fut effrayée de se voir si grande. Ce n’était plus la petite Laurette, mais Mlle Laure. Elle comprit tout de suite que grandeur oblige, et que sa taille de demoiselle lui imposerait de nouveaux devoirs. Elle ne disait plus : « Quand je serai grande, je ferai ceci ou cela ». Elle était grande pour tout de bon. Cette année-là, le printemps répondait à toutes les espérances des cultivateurs ; les jardins étaient dans toute leur parure. Rose tombait en admiration devant les beautés de la nature. Qu’elle serait heureuse si Mademoiselle voulait prendre la peine de se lever de bonne heure pour admirer tout ça ! Mais non ; il fallait que Mademoiselle prît son chocolat au lit. si Rose avait pu la décider à se lever de bonne heure une seule fois, Mademoiselle ne se serait pas fait prier pour recommencer le lendemain. Un jour, à force d’instances, Rose obtint de sa jeune maîtresse de se laisser réveiller pour voir le lever du soleil. Il faut dire aussi que Rose s’était surpassée en éloquence en décrivant les beautés du matin. Le lendemain, Laure voulait ajourner la chose au jour suivant ; mais Rose tint bon. « Il ne faut jamais, dit-elle, remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même. » Cette fois, Laure se laissa persuader. « Allons, Mademoiselle, dépêchons-nous : le soleil, ne nous attendra pas. » Laure quoique persuadée, eut une dernière rechute de paresse. « Décidément, dit-elle à Rose, laisse-moi tranquille ! Ce n’est pas dans nos conventions vous m’avez permis de vous secouer, et je vous secoue. » Rose ouvrit la fenêtre et dit : Laure finit par prendre une bonne fois son parti, sauta hors du lit et s’approcha de la fenêtre. Elle fut littéralement émerveillée du spectacle qu’elle avait sous les yeux. « Oui, dit-elle, il faut avouer que c’est bien beau ! Voyez comme les petits oiseaux vont et viennent. Si nous étions dans la prairie, ce serait bien autre chose ! Tiens, voilà les paysans qui partent pour la ville ; et la pauvre boiteuse qui va vendre son beurre. » Elles sortirent toutes deux de la maison. Laure gardait le silence, mais elle observait avec attention ce qui se passait sous ses yeux. Rose, voyant qu’elle étouffait quelques bâillements involontaires : « Allons, dit-elle, rentrons, vous prendrez votre chocolat, et ça vous ragaillardira. Peut-être ne ferais-je pas mal de me remettre au lit ? s’il vous plaît, Mam’selle ; j’ai préparé votre déjeuner sous la charmille ; le bon air du matin vous fera du bien, et si vous vous sentez trop fatiguée, vous ferez un petit somme tantôt. » Mais Laure, loin de se plaindre d’être fatiguée, montra un entrain qui enchantait Rose ; car la jeune servante se demandait si elle n’avait pas commis une faute en agissant comme elle avait agi. À sa grande surprise, Laure lui dit : « Je te remercie de m’avoir forcée à me lever ; mais, ajouta-t-elle avec une sorte de timidité, je ne pourrais pas me lever de si bonne heure tous les jours. Bien sûr que non ; ce n’est pas nécessaire. Fiez-vous à moi, Mademoiselle, je sais ce qu’il vous faut. » Laure ne manquait pas d’un petit grain d’ambition et de fierté. Elle finit par se dire qu’elle ne pouvait pourtant pas rester au niveau de Rose, qui cherchait à s’instruire par tous les moyens. Il lui en coûtait, à cette pauvre enfant ; mais elle était grande maintenant, et sa taille seule suffirait pour la mettre en demeure d’en finir avec la paresse. et Mme Thiébaut, qui s’étaient encore absentés, rentrèrent chez eux plus tôt qu’ils ne l’avaient espéré. Quelle joie, quel plaisir de constater le changement qui s’était produit dans leur chère enfant ! Le retour des parents avait beaucoup réjoui leur grande fille, et il ne fut pas question de travail pendant trois jours. Laure était très empressée à rendre de petits services à sa mère ; elle semblait plus raisonnable, quoique sa raison ne fût pas sérieusement mise à l’épreuve. Mais quelle fut la surprise de Mme Thiébaut lorsque Laure lui dit : « Maman, nous ferons de l’arithmétique, n’est-ce pas ? J’ai un peu calculé avec Rose, pour ne pas oublier ; elle dit que je compte mieux. » La mère fut enchantée de l’entendre parler ainsi. Elle craignait un peu, sans le dire, que le zèle de Laure ne fût nuisible à sa santé, mais elle fut bientôt rassurée. L’enfant ne se lassait pas d’admirer sa grande taille, et accueillait avec des sourires de satisfaction les compliments que les amis de ses parents lui adressaient à ce sujet. Quelques mois plus tard, ses frères vinrent en vacances, comme toujours les mains pleines de livres et de couronnes. Les écoliers jetèrent un cri de surprise en voyant leur grande sœur. Les frères et la sœur s’embrassèrent ; et, quelques instants plus tard, Joseph revenait sur ce grave sujet. « Maintenant, dit-il, il faut rattraper le temps perdu. Tu comprends qu’avec une taille pareille il n’est plus permis d’être paresseuse. Tu ne te doutes pas des malheurs que ce défaut attire sur ceux qui n’ont pas le courage de le combattre et de le vaincre. De plus, ils ignorent toutes les jouissances qui viennent de la lecture et du savoir qui en est le résultat. » Laurette ne répondit pas ; elle regarda la pendule, et ils allèrent rejoindre leurs parents. Rose, de son côté, n’était pas moins contente de revoir les collégiens. Elle avait toujours quelques questions à leur adresser, quelque affreux brouillon de lettre à leur montrer. se disaient les frères, si notre sœur avait moitié autant de zèle et de curiosité que cette paysanne, nous ne serions pas menacés de la voir faire si triste figure dans le monde. » Cependant, de la convalescence Laure avait passé graduellement à une santé parfaite, et par un beau jour du mois de juin elle se leva pour de bon, comme disait Rose. Ayant beaucoup grandi, elle était naturellement d’une maigreur qui surprenait tous ceux qui ne l’avaient pas vue avant qu’elle tombât malade. Laure, toute ravie qu’elle fut d’avoir l’air d’une grande personne, n’était pas sans inquiétude sur ce que sa taille permettait désormais d’exiger d’elle. « Il faut, pensait-elle, que je travaille sérieusement ; mais je ne fais que sortir de convalescence ; c’est un état qui demande encore beaucoup de ménagements ; et bien certainement mes parents ne voudront pas me fatiguer avant que je sois tout à fait rétablie. Ma sœur, qui me tourmentait toujours, me laisse tranquille. Et puis, voyons, franchement, à quoi bon se casser la tête, quand on n’a pas la moindre prétention à passer pour un bel esprit ? Lorsque je saurai l’indispensable, je serai comme tant d’autres jeunes personnes qui sont très gentilles. D’ailleurs j’ai entendu un des professeurs de mes frères se moquer des demoiselles qui veulent tout savoir. » Parents et amis témoignaient une grande joie de voir Laure bien portante ; mais ce n’était pas l’affaire des amis de parler de travail ; donc, ils n’en parlaient point. Ce fut seulement lorsque les frères furent rentrés au collège que M. « Chère enfant, voilà le moment de te remettre à l’œuvre. Tu nous as dit assez souvent : Quand je serai grande . Tu es grande ; bon courage et à la besogne ! Il n’y a plus de temps à perdre. Il faut étudier sérieusement ; autrement, tu serais exposée à des humiliations qui seraient aussi pénibles pour toi que pour tes parents. Il n’est pas permis d’ignorer sa langue et l’histoire de son pays. » Quand son père lui tenait ce langage, elle l’embrassait, elle lui demandait pardon du chagrin qu’elle lui avait causé ; et le père voyant des larmes dans les yeux de sa fille, l’embrassait aussi et l’encourageait. « Tu n’as pas idée, lui disait-il, du plaisir, je dirai même du bonheur que procure l’étude. J’étais jeune lorsque j’ai perdu mon frère ; on nous appelait les inséparables. Le travail et le jeu nous unissaient. Nos succès étaient les mêmes : chaque année, nous apportions le même nombre de couronnes à nos parents. Si tu te mets a étudier régulièrement et avec attention, tu te convaincras de ce que je le dis : Le travail procure un bonheur que tu es loin de supposer. » Laure promit à son père de rattraper le temps perdu. Il ne lui dit pas qu’il craignait qu’elle n’eût pas l’énergie nécessaire pour vaincre les difficultés qui l’attendaient. Cependant Laure, malgré ses promesses, se remit au travail avec sa nonchalance habituelle. Assise devant son joli petit bureau, elle ouvrait un livre, mais ne lisait pas ; elle prenait son porte-plume et le tournait et retournait entre ses lèvres avant de prendre une plumée d’encre. Le temps se passait ainsi ; elle se levait pour se dégourdir les jambes, puis se rasseyait ; à peine était-elle assise qu’elle se levait de nouveau au moindre bruit, pour regarder par la fenêtre. Sa curiosité satisfaite, elle ouvrait son livre de géographie, bien décidée à apprendre sa leçon ; mais Rose venait lui dire : Mais il n’est pas dix heures, Rose ! Non ; mais Monsieur va à la ville, et votre maman n’a pas voulu le laisser déjeuner tout seul. Maman a bien raison », disait Laure, et elle remettait sans répugnance ses cahiers et ses livres dans le tiroir de la table. La famille Thiébaut avait de l’aisance, et cette aisance était le fruit du travail du père de famille. Ils avaient, nous l’avons vu, une petite campagne, qui était d’un modeste rapport, mais d’un grand agrément. On y revenait chaque année avec un extrême plaisir. Il s’agissait de trouver une occupation qui permît de conserver cette campagne, lieu de prédilection de Mme Thiébaut et de ses enfants. Thiébaut n’avait pas eu d’autre souci que de faire valoir sa petite propriété ; mais la plus grande partie de sa fortune avait été placée dans une de ces entreprises qui séduisent parfois les gens les plus raisonnables. La maison inspirait la plus grande confiance à ses actionnaires ; mais il arriva que des bruits fâcheux coururent, et, au bout de six mois, ces bruits se confirmant, M. Thiébaut perdit la meilleure partie de ses économies. Dès lors il ne fut plus question d’habiter l’hiver une grande ville. Mme Thiébaut accueillit cette mauvaise nouvelle avec un calme qui aurait surpris son mari, s’il eût ignoré combien sa femme était généreuse. La mère se plut à faire le tableau d’une famille unie. Beau-Séjour n’était pas assez éloigné d’une ville pour que des maîtres ne pussent venir donner des leçons à Laure. À l’énergie dont faisait preuve Mme Thiébaut s’ajoutaient une douceur et une bonne humeur qui doublaient le charme du foyer. Un si grand exemple de courage et de résignation eut une heureuse influence sur son entourage. Thiébaut déclara qu’il se ferait fermier pour tout de bon. Il avait été question de voyager pendant les vacances, mais forcément le projet fut ajourné. Les écoliers entrevirent ce qu’on avait voulu leur cacher, et leur père crut de son devoir de les mettre au courant de tout. Ils reçurent cette nouvelle comme des enfants qui ont l’avenir devant eux. « Eh bien, dirent-ils, nous travaillerons davantage, voilà tout ; et quand nous serons en âge de gagner de l’argent, nous voyagerons. » Après quelques semaines, nos collégiens repartirent, non sans verser quelques larmes, qu’ils auraient voulu dissimuler. Il est aisé de croire que les devoirs de Laure étaient un peu négligés ; mais enfin, quand tout fut rentré dans l’ordre, elle reprit ses livres et ses cahiers. Elle ne savait rien de ce qui concernait les affaires ; néanmoins, comme elle avait bon cœur, elle se disait : « Papa et maman ont du chagrin ; ils ne veulent pas me le dire, mais je le vois. » Alors elle fit ses confidences à Rose, qui lui dit : Eh bien, Mademoiselle, il faut que nous leur fassions des surprises. Vous, ma mignonne, vous travaillerez bien ; et moi, je filerai en cachette ; Madame sera contente d’avoir de bon fil. » Laure approuvait le projet de Rose et montrait de la bonne volonté. On résolut de s’installer pour toute l’année à la campagne. Laure était contente de rencontrer des compagnes de son âge, qui lui faisaient l’accueil le plus aimable ; mais elle n’était pas à son aise. On pouvait lui demander des choses qu’elle aurait dû savoir et qu’elle ignorait. Cette crainte diminuait le plaisir qu’elle eût trouvé dans une réunion de jeunes filles à Beau-Séjour ou dans les environs. Mme Thiébaut suivait d’un œil attentif ce qui se passait dans l’esprit de sa petite Laure. pensait-elle, si elle devenait laborieuse, si elle acquérait l’instruction indispensable à une fille de notre condition, ce ne serait vraiment pas payer trop cher l’épreuve que nous subissons. Les amis de Mme Thiébaut comprenaient quel chagrin lui causait la paresse de sa fille, d’autant plus que cette mère de paresseuse était remarquablement active, et que la perte d’argent qu’avait faite son mari ne l’éprouvait pas au-delà de ses forces. Grâce à cette activité de la mère de famille, son intérieur resta ce qu’il avait toujours été. Comme nous l’avons dit, on avait fait des visites de voisinage, et une certaine intimité s’était établie. Heureusement pour Laure, elle était assez habile de ses petites mains. Elle tenait une jolie tapisserie qui n’avançait guère ; mais enfin elle n’était pas oisive. Comme il y a partout des enfants terribles, et même de tout âge, il arriva, une fois, qu’une vieille dame, qui ne faisait œuvre de ses dix doigts, s’approcha de la table qu’entouraient les jeunes filles, et passa en revue tous les ouvrages de ces demoiselles. Lorsqu’elle eut l’ouvrage de Laure entre les mains, elle dit : « Mais, petite, ce n’est pas vous qui avez fait tout cela ? « Madame, si vous inspectiez tous nos ouvrages, vous pourriez assurément faire la même observation. » La vieille enfant terrible garda le silence, Laure se disait : « Je l’ai échappé belle ! » Lorsqu’elle partit, elle embrassa la jeune femme qui l’avait tirée d’un mauvais pas ; et celle-ci lui dit à l’oreille : « Il faut vous appliquer : vous pouvez mieux faire. » Cette petite leçon amicale toucha Laure ; elle raconta à sa mère ce qui lui était arrivé, et elle ajouta : « Je veux désormais m’appliquer à tout ce que je ferai, maman chérie. » Cependant, si Laure eût été libre de ne plus se trouver dans aucune réunion, elle eût été bien contente ; et comme elle témoignait la crainte de rencontrer encore la dame qui avait eu si peu d’indulgence pour elle, sa mère la rassura. « D’ailleurs, ajouta-t-elle, qu’as-tu maintenant à craindre, puisque tu comprends la nécessité de travailler, de t’appliquer à tout ce qu’on t’enseigne ? Tu vas faire des progrès, et tu seras étonnée toi-même de tout ce que ta petite main pourra accomplir. » Laure avait confiance en sa mère ; et à partir de ce moment sa bonne volonté permit d’espérer qu’une vie nouvelle allait commencer pour elle et pour ses parents. Mais il en coûte plus de revenir sur ses pas que de marcher courageusement devant soi. Aussi sa mère la surprenait-elle, quelquefois, pleurant sur ses cahiers. Ce chagrin, ou plutôt la honte que Laure éprouvait d’elle-même, était en un sens une consolation pour sa famille. Thiébaut avait pu constater que sa fille avait beaucoup de mémoire. On pouvait donc espérer que, l’attention s’ajoutant a cette précieuse faculté, Laure sortirait de son ignorance ; cette espérance se confirmait chaque jour. Comme on l’a vu, l’économie était devenue une absolue nécessité dans la famille Thiébaut. Rose suffisait à tout ; seulement ses maîtres, craignant que ses forces ne fussent pas à la hauteur de son courage et de sa vaillance, la mère de famille essaya de partager les soins du ménage avec sa fidèle servante ; mais Rose ne le lui permit pas, et Mme Thiébaut dut renoncer à ses prétentions. Un jour, Laure dit à Rose : « Moi, ne pourrais-je pas t’aider un peu ? Mais oui, répondit la bonne fille, ça vous fera du bien d’aller et venir après vos leçons ; et d’ailleurs, quand vous serez tout à fait grande, vous aurez à commander ; or il faut savoir faire les choses pour bien commander aux autres. » La servante et la jeune maîtresse s’entendirent si bien qu’un mois plus tard elles se partageaient les soins du ménage ; à vrai dire, les parts n’étaient pas égales. Laure n’était pas d’un caractère jaloux ; cependant lorsqu’elle entendait sa mère causer art avec des étrangers, elle se disait : « Moi, je ne sais rien de tout cela ! » Et cependant, si elle avait osé, elle aurait volontiers pris part à la conversation ; mais la crainte de faire des fautes en parlant la rendait muette. Néanmoins, pendant leurs vacances, les frères constatèrent que leur chère petite Laurette avait fait certains progrès en toutes choses. Aussi lui apportèrent-ils de beaux livres, dont la lecture devait être à la fois agréable et instructive. Ils furent bien joyeux lorsque Laure leur dit : « Mes frères, je crois que je ne serai plus paresseuse. Tu crois, ma sœur, répondit Joseph, mais tu peux en être certaine, puisque cela dépend, après tout, de ta volonté. Tu verras, Laurette, comme tu seras contente quand tu auras bien fait tes devoirs ! Ce contentement-là surpasse tous les autres, car il provient de la conscience d’avoir fait ce que l’on doit. » Tous les écoliers ont remarqué la rapidité avec laquelle passent les vacances. À la campagne le mois d’octobre s’annonçait très beau, et les frères de Laure en eussent volontiers profité ; mais il fallait partir et rentrer au collège. Cependant le père de famille n’avait pas tardé à reconnaître que la velléité de se faire agriculteur devait être abandonnée. À son âge on ne pouvait espérer acquérir promptement l’expérience nécessaire ; et d’ailleurs, pour affermer un terrain assez étendu autour de Beau-Séjour, il fallait commencer par faire de tels frais d’installation que la réussite était fort douteuse. En homme prudent, il quitta cette voie où il avait à peine fait quelques pas, et se tourna d’un autre côté, puisqu’il était de son devoir d’employer son temps utilement. Thiébaut avait confié à ses amis de Paris le désir qu’il éprouvait de trouver une occupation lucrative ; et comme il se souvenait d’avoir été professeur au collège où l’on élevait ses fils, il voulut y rentrer, à la grande joie de ses enfants. S’ils n’étaient pas dans la classe où leur père professerait, ils auraient du moins le plaisir de le voir passer matin et soir. Mais la mère de famille ne supportait pas la pensée de savoir son mari seul dans un petit appartement à Paris, n’ayant plus la vie de famille, qu’il appréciait tant. Cependant serait-il raisonnable de quitter la Lorraine, après s’être si bien installés à Beau-Séjour ? Un projet succédait à un autre, et l’incertitude était toujours la même. Laurette proposa d’accompagner son père à Paris, pour lui tenir compagnie. Cette proposition fut accueillie par un sourire et des baisers. Un matin, Rose entra chez sa maîtresse en disant : « Madame, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit ; j’ai tout arrangé. Laissez-moi aller à Paris avec Monsieur. La femme du menuisier de Beau-Séjour est morte ; sa petite fille, Annette, est rusée comme tout ! On veut la placer ; je lui ferai bien la leçon avant de partir, et Madame, qui s’entend si bien au ménage, la dirigera. C’est une excellente idée, dit Mme Thiébaut. Et puis, ajouta Laure, nous aurons bien soin de vous, mère chérie. » L’obligation de se servir elles-mêmes en beaucoup de choses fut une heureuse distraction pour la mère et la fille. Assurément Laure n’était pas insensible à ce qui se passait ; mais elle pensait avec consolation que le départ de son père serait favorable à ses projets, car elle avait des projets. Elle voulait être matinale ; elle serait la petite femme de chambre de sa maman ; elle préviendrait tous ses désirs. La mère de famille encourageait Laure ; et même elle n’avait à lui reprocher que de vouloir prendre trop de part aux soins du ménage. Annette était une bonne petite fille, douce et obéissante. On vit, dès le premier jour, qu’elle serait capable de rendre de petits services aux « belles dames », comme disait la jeune paysanne. Les belles dames s’attachaient à elle chaque jour davantage. Annette, étant, chargée d’épousseter les meubles du salon, ouvrit un jour un livre. Ce livre était un volume de Berquin. La petite bonne regardait les images, lorsque Laure, entrant au salon, lui dit : « Crois-tu donc que je sois fâchée de te voir lire dans un de mes livres ? Pas du tout ; je te prête ce volume de Berquin, et tu en liras toutes les histoires. » Mam’selle, je ne sais pas lire... Le père ne veut pas que j’aille à l’école, parce que je n’ai pas le temps ; et puisque j’irai garder les vaches chez ma tante, quand je serai grande, ça ne fait rien. Tout de même, si je savais lire, le père n’aurait pas la peine d’aller chez le maréchal ferrant faire lire ses lettres. Ça l’ennuie que tout le monde sache ses affaires ! Comment, tu ne vas pas à l’école ? C’est impossible ; la mère est morte, et le père a besoin de moi pour le ménage. Ton père se passe bien de toi, quand tu es ici ? Parce que je gagne un peu d’argent. La sœur de l’école voudrait bien m’avoir ; mais le père dit toujours : « Plus tard, ma bonne sœur ». Eh bien, Annette, si tu veux, je t’apprendrai à lire. Mais ce sera un secret ; il n’y aura que maman qui le saura. et peut-être que vous m’apprendrez aussi l’écriture ? En ce moment, que te reste-t-il à faire ? Il me reste à laver la vaisselle. Eh bien, moi, je l’essuierai ; et quand tout sera en ordre, je te donnerai ta première leçon de lecture. Mais, mam’selle Laure, si j’allais avoir la tête trop dure ? Sois tranquille, ma mignonne, rien ne résiste à la bonne volonté. Allons à la cuisine travailler à nous deux ; la petite maîtresse et la petite servante auront bientôt fait. » La besogne étant finie, Laure dit à son élève : « Je vais chercher le livre dans lequel j’ai appris à lire. » Annette ne se contentait pas de penser au bonheur qui lui arrivait, elle avait besoin de s’entendre elle-même parler d’un si grand événement. « Mon Dieu, disait-elle à haute voix, que je suis donc contente ! Je saurai lire tout comme Jeannette, qui fait ses embarras parce qu’elle a un livre quand elle vient à l’église. Bien sûr, j’aurai un livre aussi, moi ; Mlle Laure m’en donnera un. » Pendant que la petite servante s’entretenait ainsi avec elle-même, Laure soumettait son projet à sa mère. « Tu vas, dit-elle, faire une bonne action, ma fille, et je m’en réjouis ; tu en profiteras toi-même. Ce pauvre veuf est bien excusable d’avoir voulu garder sa petite fille près de lui pour l’aider ; et il l’est aussi de la laisser venir ici pour gagner un peu d’argent. » Elle alla retrouver Annette et elle commença par lui montrer les images du livre. « J’espère, lui dit-elle, que tu sauras bientôt lire toute seule l’explication qui est au bas de chaque image. » Dès cette première leçon, Laure constata que son élève était intelligente et que le succès n’était pas douteux. pensait Laure, que je serai contente si je réussis ! » Quand le ménage était en ordre, la maîtresse et l’élève se mettaient à l’étude. Un mois plus tard, Annette avait un livre de messe. Ce n’était pas un objet de parade, loin de là ! La petite bonne commençait à savoir lire. Son père, le menuisier, était enchanté d’avoir une fille si savante. Mais Annette avait un grand désir de savoir aussi lire dans l’écriture, comme elle disait. Sa jeune maîtresse lui dit de prendre patience, et lui fit comprendre que la difficulté tenait à ce que chacun écrivait à sa manière : mais elle ajouta qu’Annette finirait certainement par savoir lire toutes les écritures. Le menuisier se confondit en remerciements. Le brave homme regrettait que son talent consistât seulement à raboter des planches, car il eût été bien content d’offrir à Mademoiselle Laure un objet digne d’elle. « Ne vous tourmentez pas, monsieur Remy, lui dit Laure ; le plaisir d’avoir été utile à votre petite Annette a plus de valeur à mes yeux qu’un présent, si beau qu’il fût. » Mme Thiébaut tenait son mari au courant de ce qui se passait chez elle. Les frères ne l’ignoraient pas non plus ; et ils se réjouissaient de ce que la paresse de leur sœur ne ferait plus rougir ni elle ni eux-mêmes. Les vacances de cette année eurent un tout autre caractère que celles des années précédentes. La présence de Rose, qui avait bien droit d’avoir aussi des vacances, promettait des plaisirs dont il aurait fallu se passer si la bonne servante n’eût pas été là. Elle retrouva avec bonheur la famille, s’établit en souveraine dans sa cuisine, et ne permit qu’à Annette d’y entrer. Ce n’était pas uniquement pour faire plaisir à la petite. Non ; Rose avait vu beaucoup de choses, et un auditeur lui était de toute nécessité. Annette venait donc tous les jours, comme en l’absence de Rose, dont les récits l’émerveillaient, et Rose ne lui en demandait pas davantage. Joseph et Xavier aimaient de plus en plus leur « petite sœur », comme ils disaient encore par habitude. L’aîné s’était promis d’ajouter à l’instruction de Laure. Le brave garçon éprouvait une joie qu’il ne cherchait pas à dissimuler ; et parmi les plaisirs qui l’attendaient à Beau-Séjour, il mettait au-dessus de tous les autres celui de s’occuper de sa « petite sœur ». On les apercevait sous la charmille, causant et souriant des bévues de Laure. Xavier se joignait à eux quelquefois et leur apportait d’aimables distractions. Si nous avons à peine parlé jusqu’ici de la sœur aînée, c’est que, toute à son intérieur, elle avait une tâche très compliquée. Cependant elle put cette année-là se donner le plaisir de prendre sa part des joies de la famille. Ces joies étaient bien simples : des promenades et le café de l’après-midi, pris avec des amis. Ces réunions plaisaient beaucoup aux invités ; non seulement parce que le café était excellent, mais parce que la conversation n’avait rien de commun avec cette banalité habituelle qu’on rencontre souvent dans ce genre de réunions. Laure y prenait part, car elle n’était plus intimidée par la crainte de faire certaines fautes de français que des étrangers ne feraient pas. « C’est drôle, disait-elle à sa mère, nous sommes plus contents depuis que papa n’est plus riche. C’est toi, lui répondait sa mère, qui fais notre contentement. Tu ne pouvais pas imaginer combien ta paresse, et par suite ton ignorance, nous faisait de peine. » Les larmes de regret dont se remplissaient les yeux de Laure mettaient aussitôt fin à ces entretiens. La présence de Marguerite à la campagne pendant quelques jours de vacances réjouit tous ces bons cœurs ; mais quand il fallut se séparer et voir retourner la jeune femme dans sa maison, le père et les fils à Paris, on versa bien des larmes, tout en disant : Laure, en voyant s’en aller ceux qu’elle aimait, s’était bien dit qu’elle aurait du courage, beaucoup de courage ; elle avait même promis à la bonne Rose de redoubler de soins dans la maison, tout en s’occupant activement de ses études. Mais tenir ses promesses lui fut très difficile, et il lui en coûta beaucoup pour ne pas perdre son temps en pleurs stériles. Une circonstance contribua à rendre pénibles ces premières semaines. L’éducation de Laure demandait une direction sage et intelligente ; sa mère était trop occupée dans son intérieur pour lui consacrer quelques heures tous les jours, et, la jeune institutrice qui, depuis un certain temps, faisait travailler Laure, quittant le voisinage, il fallut, de toute nécessité, la remplacer. Toutefois, après avoir perdu quelques semaines en recherches, Mme Thiébaut fut heureuse dans le nouveau choix qu’elle fit. Mlle Raymont avait reçu une excellente éducation, à une époque où une grande aisance régnait dans sa famille. La mort imprévue de son père avait réduit sa mère à une gêne dont elle eût beaucoup souffert si sa fille n’avait résolu de tirer parti de l’instruction que lui avaient donnée ses parents. Elle éprouvait un si grand bonheur à venir en aide à sa famille, qu’on n’eût jamais pu soupçonner combien il lui en avait coûté de prendre le rôle modeste d’institutrice. Indépendamment de l’instruction qu’elle possédait, il y avait dans toute sa personne un charme qui exerçait la plus heureuse influence sur ses élèves. Laure ne put échapper à cette douce influence. Elle attendait l’heure de la leçon, qui lui semblait toujours commencer trop tard. Mlle Raymont se félicitait du zèle de son élève, et lui en témoignait souvent sa satisfaction. Un jour, Laure dit à son institutrice : « Je suis bien heureuse d’aimer l’étude et de ne plus être paresseuse. Oui ; tous les miens, et ma sœur en particulier, ont travaillé à me faire perdre ce défaut. Eh bien, ma chère enfant, vous avez couru un grand danger ! La paresse est une ennemie implacable. Lorsqu’elle s’empare de nous, il est difficile de lui résister. Elle compromet, non seulement notre bonheur présent, mais notre avenir. Aimez tous les vôtres, aimez votre sœur : ils vous ont guérie d’un mal qui vous aurait privée de bien des jouissances. » Cette sortie contre la paresse étonna un peu Laure ; d’abord elle se croyait guérie du mal, de plus elle n’en avait jamais compris toute la gravité. Cette conversation eut pour résultat d’attacher Laure encore davantage à son aimable institutrice. À peine Laure avait-elle mis bravement la main à l’œuvre, que sa mère tomba dangereusement malade. Laure s’acquittait fort bien des nouveaux devoirs que lui imposait la maladie de sa mère ; on eût pu croire qu’elle avait l’habitude de les remplir. Rose, la fidèle servante, rappelée momentanément de Paris, n’intervenait que comme suppléante pour soulager sa jeune maîtresse. Laure avait d’abord quitté l’étude à regret ; mais elle en prit bravement son parti. Une seule pensée l’absorbait : si cette mère chérie mourait !... Deux mois plus tard, la mère de famille était dans un bon fauteuil, à l’ombre des tilleuls en fleur. La mère et la fille s’entretenaient du danger passé et bénissaient Dieu de ne les avoir pas séparées. Cependant Laure ne perdait pas son temps ; elle devenait habile à l’aiguille sous le regard de sa mère. De temps à autre elle avait des réminiscences grammaticales qui la gênaient beaucoup ; mais le motif qui l’avait obligée à suspendre ses études était si légitime qu’elle ne voulait pas s’en tourmenter. Un bonheur inattendu chassa les préoccupations de Laure. La présence de sa sœur allait achever la guérison de sa mère. « Je ne veux pas, pensa Laure, me priver des moments que je puis passer avec elle. Je vais écrire à Mlle Raymont que le séjour de ma sœur à la maison m’oblige à suspendre mes leçons. Quoi qu’en dise le proverbe, le temps perdu peut se rattraper. » Mlle Raymont ne nous a pas communiqué son opinion sur ce fâcheux proverbe : Le temps perdu ne se rattrape jamais : mais nous sommes fixés sur le danger auquel s’exposent les paresseux. Mme Thiébaut se réjouissait de posséder sous son toit le jeune ménage : que de projets ne formait-elle pas pour rendre ce petit séjour agréable à ses enfants ! Son mari pouvait leur consacrer quelques jours, et, bien entendu, Rose, qui était revenue en Lorraine pour soigner sa bonne maîtresse, se faisait une grande fête de revoir Marguerite. L’activité la plus grande régnait au logis. Laure exécutait les ordres de sa mère avec autant de plaisir que de zèle ; et la bonne Rose, pour se surpasser, étudiait son livre de cuisine avec autant d’ardeur que sa jeune maîtresse en aurait dû déployer à étudier sa grammaire. Mme Thiébaut laissait en ce moment toute liberté à Laure. Elle écoutait les projets que formait la jeune ménagère pour mieux recevoir ses chers hôtes. La chambre de Laure était rangée comme elle ne l’avait jamais été auparavant. On ne voyait point traîner les livres un peu partout, ni les ouvrages ; en revanche, un bouquet de roses était là, tout prêt, destiné à la chambre de la jeune femme qu’on attendait avec impatience. Le temps se montre quelquefois indulgent pour notre impatience. Un matin du mois de juin, le clic-clac du fouet d’un postillon se fit entendre. Rose, prévenue de l’heure à laquelle les voyageurs devaient arriver, s’était levée de grand matin ; tout était prêt. La bonne servante connaissait les goûts de Mme Paul ; il fallait que son œil rencontrât dès l’arrivée tout ce qu’elle aimait à la maison. Quoique Mme Thiébaut fût en pleine convalescence, son visage portait encore les traces d’une longue maladie. La jeune femme, qu’un voyage d’affaires à l’étranger, avec son mari, avait tenue longtemps éloignée, comprit qu’elle avait été menacée d’un grand malheur ; elle ne put retenir ses larmes. La part des parents étant faite, Laure s’empara de sa sœur, elle la conduisit dans sa chambre, s’attendant à voir Marguerite lui faire compliments sur le bon ordre qui y régnait. Au moment d’en sortir, sa sœur aînée lui dit : « Mais je ne vois ni papier ni encrier sur ton bureau ? c’est que je lui ai fait grande toilette pour te recevoir. Ma chérie, la plus belle toilette d’un bureau, c’est d’être paré de ses insignes. Mais ne nous faisons pas attendre pour le déjeuner ; nous causerons plus tard. pensait Laure, elle va me faire de la morale, moi qui suis si heureuse de la voir ici ! » Oui, la sœur aînée allait faire de la morale à sa petite sœur. Elle se ménagea une promenade avec Laure, et lui dit sérieusement : « Je crains, ma petite amie, que tu ne te contentes trop facilement du peu que tu as appris. Non vraiment, Marguerite, tu pourras t’en assurer. » Tout en marchant, sa sœur lui fit quelques questions et put se convaincre que Laure n’avait pas perdu son temps. « Quel que doive être ton avenir, ma petite amie, dit Marguerite, si tu ne t’étais pas fait violence, tu aurais eu beaucoup à souffrir. Les parents de Paul sont très aimables pour moi ; je suis entourée de personnes qui préviennent tous mes désirs ; eh bien, si je ne m’occupais pas plusieurs heures par jour, je ne serais pas heureuse comme je le suis. Mon mari, qui parle très bien l’allemand et l’anglais, m’a depuis longtemps demandé d’étudier ces deux langues. Passe pour l’anglais ; mais j’ai beaucoup de peine à apprendre l’allemand. Cependant je dois avouer que, depuis mon mariage, j’ai trouvé une grande ressource dans l’étude de ces deux langues, sans compter que, pendant notre séjour obligé en Angleterre, j’ai pu me tirer d’affaire parfaitement. » Laure écoutait, sans répondre, la douce morale de sa sœur. « Ma journée est réglée presque aussi strictement qu’à l’époque ou j’étais jeune fille, ce qui m’a valu la réputation d’être une femme studieuse ; il en résulte que l’on respecte mon temps. Je t’avoue, Laure, que j’ai voulu acquérir cette réputation afin de ne pas me laisser envahir par le monde. Je sais bien que je suis critiquée par certaines dames de notre société ; mais peu m’importe ! C’est au travail que je dois de supporter l’absence de mes bons parents et la tienne, ma chérie. Allons, ma petite sœur, il ne faut pas que notre séjour ici te soit nuisible. Laisse-moi remplacer ton institutrice, je m’en trouverai très bien et toi aussi. » Laure n’avait pas encore dit un seul mot ; et la jeune femme prit ce silence pour un consentement. Laure n’était pas encore arrivée à considérer comme une amie quiconque l’entretenait de la nécessité de travailler quand on n’a pas à gagner sa vie. Marguerite ne tarda pas à reconnaître que son zèle n’était nullement apprécié, et rendit bientôt à Laure sa liberté, ce dont celle-ci fut charmée. Un jour Rose, revenant du marché, fit une chute qui l’obligea de garder le lit pendant quelques jours. Ce fâcheux accident donna carrière au zèle de Laure, la petite ménagère. Elle aimait la brave fille ; et voyant le chagrin qu’éprouvait sa vaillante Rose, elle lui dit : « Ne te tourmente donc pas, nous avons pour te remplacer une excellente fille. Tout est en ordre ; et si tu ne souffrais pas, nous ne nous apercevrions pas que tu manques. mademoiselle Laure, vous parlez comme..., comme une demoiselle ; mais, nous autres servantes, ça nous bouleverse de ne pas faire notre ouvrage. » Plus Laure insistait pour persuader sa jeune bonne, plus celle-ci insistait à son tour sur le chagrin qu’elle avait de mettre la famille dans l’embarras. Il arriva qu’un jour Marguerite ne descendit pas au jardin pour travailler près de sa mère, comme elle en avait l’habitude. Mme Thiébaut, s’étant assurée que la jeune femme n’était pas malade, l’attendit patiemment, supposant qu’elle faisait sa correspondance. Mais Laure allait et venait sous la fenêtre de la chambre qu’habitait Marguerite, lui demandant si elle serait bientôt prête. L’insistance de Laure finit par faire perdre patience à la jeune femme. Elle vint à la fenêtre et dit : « J’aurai fini ma tâche dans dix minutes. se dit Laure, elle plaisante ! » Cependant la petite curieuse voulait savoir quelle tâche sa sœur pouvait avoir à terminer. Elle monta donc l’escalier à pas de loup, entrouvrit doucement la porte et vit que Marguerite copiait un paysage. Oui, parce que le temps n’est pas sûr, et je veux absolument avoir fini mon travail. Je suis plus tranquille ici qu’à la ville, et Paul sera content quand il verra comme j’ai bien travaillé pour faire plaisir à ma belle-mère, qui est si aimable pour moi. » Laure ne fit aucune observation et redescendit l’escalier quatre à quatre. Elle commençait à comprendre que personne n’est exempt du travail, et elle était bien décidée à reprendre ses études avec ardeur dès que sa sœur chérie serait partie ; mais pas avant, « car, se disait-elle, il ne serait pas aimable pendant son séjour d’avoir toujours le nez sur une carte de géographie. Ce serait même manquer d’égards pour cette sœur chérie, dont l’absence me cause tant de regrets... » Si, parmi mes lectrices, il s’en trouve une qui ait connu la paresse, cette cruelle ennemie, elle se dit : C’est bien cela ! Elle se souvient aussi de tous les mauvais tours que sa paresse lui a joués. Aussitôt après le départ du jeune ménage, l’institutrice reprit ses fonctions et retrouva dans son élève beaucoup de bonne volonté, ce dont elle ressentit une grande satisfaction, car il lui avait été impossible de ne pas s’attacher à Laure. Par bonheur pour cette gentille enfant, Mlle Raymont était persévérante ; rien ne la décourageait. Elle prétendait même que la paresseuse avait du moins certaines tendances qui ne se trouvaient pas chez les esprits légers. Promesse avait été faite de rendre à Marguerite sa visite quand les vacances réuniraient toute la famille en Lorraine. Mme Paul était en bonnes relations avec de jeunes femmes de son âge ; elle leur parlait du bonheur qu’elle aurait à recevoir les siens. Les jeunes filles s’intéressaient surtout à Laure, qui allait devenir leur compagne, car la sœur de Mme Paul ne pouvait pas manquer d’être aimable, et elles seraient toutes enchantées de la connaître. Quant à Laure, voyager avec ses frères était un joyeux événement qu’elle n’avait pas espéré voir se réaliser. Elle était doublement heureuse, la chère enfant, car son institutrice lui avait dit : « Mademoiselle, je suis contente ; vous avez fait des progrès. Votre langage est plus correct, et si vous aviez un billet à écrire, vous vous en acquitteriez bien, je l’espère. » que ces paroles étaient douces à l’oreille de Laure ! Elle embrassa son institutrice en lui disant : « Je vous promets de ne pas passer un jour sans ouvrir un livre, sans regarder les notes que vous avez eu la bonté d’écrire sur mon petit cahier. » Rose, qui se mêlait de tout, par amour pour ses maîtres, disait à Laure : « Sans rire, Mademoiselle, vous n’avez plus la même figure ; vous êtes bien plus jolie ! C’est donc la grammaire qui fait ça ? Le voyage en Champagne allait se réaliser. Les collégiens, toujours glorieux, étaient enchantés d’aller chez leur sœur. Une autre personne devait être du voyage. Mme Thiébaut avait pour principe de récompenser le zèle de sa Rose sous une forme ou sous une autre. Cette fois-ci, on ne la laisserait pas seule ; elle accompagnerait ses maîtres non pas seulement pour payer de sa personne, mais pour voir sa jeune maîtresse bien établie dans son ménage. La servante était ravie, non pas à la pensée de voir du pays, comme elle disait, mais parce qu’elle était sûre d’être utile. Marguerite était bien heureuse de recevoir ses parents dans sa nouvelle demeure, car, étant femme d’officier, elle avait dû plusieurs fois changer de résidence. Elle avait tout prévu, tout disposé, pour que ses chers hôtes n’eussent rien à désirer. Les préparatifs qui occupent une jeune femme recevant ses parents chez elle lui procurent un plaisir qu’on ne peut comparer qu’au plaisir de ceux qui sont l’objet de ces attentions aimables. C’est en vain que l’œil le plus exercé chercherait matière à la critique dans la demeure de Mme Paul. Rose admire tout ; ce qui ne l’empêche pas de dire qu’elle ne se plairait pas tant dans cette belle maison qu’elle se plaît dans la petite résidence de Beauséjour. Paul a des moustaches noires qui l’intimident. Dès le lendemain de l’arrivée, l’ordre le plus parfait régnait chez Marguerite ; et, quelques jours plus tard, des amis de choix venaient fêter les parents de la jeune maîtresse de maison. Parmi les convives il y avait une jeune fille qui faisait le bonheur de toutes les réunions intimes. Mlle Cécile était une habituée de la maison ; elle fit un aimable accueil à Laure, et Laure, devant sa cordialité, se sentit débarrassée de cette timidité sous laquelle souvent se cache beaucoup de charme. Marguerite était enchantée de la sympathie qui s’établissait entre les deux jeunes filles, et elle se promettait de les réunir souvent ; car, pensait-elle, Laure ne pouvait qu’y gagner ; et puis, ce serait un moyen de retenir ses parents chez elle. La famille Jacquemin voyait aussi avec plaisir la sympathie de Cécile pour Mlle Thiébaut. Cette amitié naissante fit de rapides progrès. Le Mademoiselle avait disparu, remplacé par les noms de Cécile et de Laure. Ces deux cœurs s’entendaient en toutes choses. Cependant Cécile, dont l’éducation avait été l’objet de tous les soins de ses parents, ne tarda pas à remarquer que si, par hasard, elle parlait d’un livre qui l’avait intéressée, Laure gardait le silence. Il était du devoir de Marguerite de présenter ses hôtes à ses amis. De brillantes réunions, d’excellents dîners se succédèrent. Les jeunes personnes de l’âge de Laure furent invitées ; les bons vieux jeux d’autrefois reparurent. On se disait, en se quittant : « À bientôt ! » Laure était enchantée. Le souvenir de Mlle Raymont venait bien, de temps en temps, lui rappeler la promesse qu’elle n’avait pas tenue ; mais, se croyant sûre de sa bonne volonté, elle se rassurait. Un jour que la réunion de ces demoiselles était plus nombreuse, plus animée, toutes ces jeunes filles, après les jeux remuants, furent d’accord sur la nécessité de s’asseoir ; on causerait. À peine eut-on pris place, qu’une maman proposa de jouer au secrétaire. La proposition fut acceptée avec enthousiasme. Papiers, plumes et encriers parurent sur la table ; et quelqu’un expliqua en quoi consistait le jeu. Laure ne pouvait s’en dispenser ; elle suivit l’exemple de ses compagnes, non sans trembler à l’idée de faire quelque bévue. Elle eût bien voulu confier à une autre le soin de prendre la plume à sa place ; mais, à moins d’avoir le bras en écharpe, c’était chose impossible. Laure écrivit donc la phrase suivante : « Ses demoiselles sont très aimables ; je les aime beaucoup ». Elle ne prit pas la peine de relire ce qu’elle avait écrit ; elle croyait la phrase correcte. Tous les billets ont été recueillis, et la lecture en est confiée à Mlle Agate, jeune espiègle. La lecture commence : on rit, on cherche à deviner l’auteur de chaque billet, sans y parvenir. Celui de Laure est dans les mains d’Agate ; elle reste silencieuse, puis éclate de rire et finit par lire la phrase de Laure en disant : « L’auteur de ce billet est une ignorante ou une étourdie, choisissez. » « Ses demoiselles sont très aimables... » Le billet de la pauvre Laure passa de main en main ; on rit, et l’espiègle demanda que l’auteur de cet adjectif possessif se déclarât ; mais une voix domina toutes les autres, c’était la voix d’une grand-mère. « Mesdemoiselles, je suis votre aînée ; mon avis doit prévaloir. Personne n’est à l’abri d’une étourderie ; je conseille à celle d’entre vous qui a fait cette faute de garder le silence. » comme toutes les jeunes filles disaient : « Ce n’est pas moi ! » et que le silence de Laure et la rougeur de son visage ne permettaient pas de douter qu’elle ne fût l’auteur de cette malheureuse faute, tous les regards se tournèrent vers elle. À ce moment, l’arrivée d’une voiture attira l’attention de la jeunesse ; on courut aux fenêtres. C’était le maître de la maison, qui, ayant entendu les éclats de rire causés par l’adjectif possessif, et le bavardage assez malveillant des jeunes filles, voulut savoir ce dont il était question. On le lui dit, et, à la grande surprise des petites moqueuses, le capitaine s’opposa formellement à ce que l’ignorante ou l’étourdie se déclarât. Les bons cœurs approuvèrent les paroles de M. Paul, et surtout Marguerite, qui n’ignorait pas que le billet avait été écrit par sa jeune sœur. Le capitaine avait parlé avec autorité pour obtenir le silence, et le mot de charité s’était trouvé sur ses lèvres, non seulement parce que Laure était en cause, mais parce qu’il était généreux et indulgent. Le jeu du secrétaire ne revint plus sur le tapis. Laure avait pu retenir ses larmes tant qu’elle avait été entourée de ses juges ; mais lorsqu’elle fut seule dans sa chambre, elle pleura et, se jetant dans les bras de sa mère, elle lui dit : Non, ma chérie, nous ne ferons pas ce chagrin à Marguerite, qui est si heureuse de nous recevoir. Je regrette assurément que tu aies fait preuve d’ignorance devant toutes ces jeunes filles ; mais je considère cette fâcheuse aventure comme un remède violent, qui guérit le malade. D’ailleurs, la faute que tu as faite est une faute d’étourderie, puisque Mlle Raymont trouve que tu as fait, en français, des progrès réels. je vous en prie, maman, ne lui écrivez pas la bévue que j’ai commise, elle aurait trop de chagrin ! Et puis, ajouta Mme Thiébaut, cela pourrait lui faire du tort. Laure ne put en dire davantage. La pauvre enfant aimait son institutrice, et la pensée de lui nuire la désolait. Laure terminait sa toilette pour le dîner, lorsque quelqu’un frappa à la porte. « Entrez », dit Laure d’une voix mal assurée, car elle redoutait un témoin des larmes dont ses yeux étaient encore humides ; mais, à la vue de Cécile, elle se rassura. « J’étais impatiente de vous voir et de vous consoler, dit la bonne jeune fille. Je suis inconsolable ; mon aventure va être connue de tout le monde, et l’on prendra pour ignorance ce qui n’est vraiment qu’étourderie. Ne vous désolez pas ; il y a tant d’histoires dans notre ville, que la vôtre sera bientôt oubliée ! Voyons, je ne veux pas vous voir pleurer ; écoutez-moi, Laure. L’amitié est une des plus douces choses de la vie. Eh bien, je suis votre amie ; vous le saviez, n’est-ce pas ? Cécile, et j’en suis bien contente. Mais, Laure, une amie a des devoirs à remplir. Elle l’est quelquefois au point de s’exagérer ce qu’elle craint ; elle voit les défauts d’une amie, elle en gémit, et, comme elle lui doit la vérité, elle l’en avertit et ne perd pas une occasion de l’aider à s’en corriger. Eh bien, ma chérie, quoique vous ne soyez chez votre sœur que depuis huit jours, je sais que vous avez été très paresseuse, et que, ayant commencé à prendre sur vous de travailler, vous travaillez encore à bâtons rompus, vous relâchant sous le moindre prétexte. Moi, votre aînée, je vous avoue franchement que j’aime l’étude ; mon désir est que, de près ou de loin, nous puissions nous entendre, pour nous exciter mutuellement, par une affectueuse émulation. Je vous aime beaucoup, Laure ; je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça. Il faut d’abord que je vous embrasse ; et si vous voulez, dès demain, nous commencerons à travailler un peu ensemble. » Laure embrassa son amie et consentit volontiers à ce qu’elle lui proposait. « N’est-ce pas chose merveilleuse, reprit Cécile, que nous soyons voisines et que nos mères aient du plaisir à se trouver ensemble ? si vous pouviez passer l’hiver, ou au moins quelques mois ici, comme M. et Mme Lebrun le désirent tant ! je le voudrais bien aussi, dit Laure, mais je n’ose l’espérer. » Cécile n’était pas seulement intelligente, elle avait une qualité très rare. Dès sa plus tendre enfance on avait remarqué sa persévérance, qui se montrait même dans ses jeux. Cette qualité, se développant avec l’âge, lui fut d’un précieux secours dans ses premières études. Du ton le plus aimable elle dit à Laure : « Nous allons faire un joli petit cahier, sur lequel tu écriras les devoirs que tu auras à faire pendant ces vacances ; car on ne peut rester si longtemps à rien faire. » Comme on le voit, Cécile supprimait le vous, qu’elle trouvait trop froid entre amies. Laure le supprima aussi, sans se faire prier. « Tu n’es pas paresseuse, toi, Cécile ? Non ; mais on dit que je suis bavarde. Comme papa et maman riaient de ce que je disais, et que ma bonne riait aussi, je ne me suis pas tout à fait corrigée. Et puis, j’ai un autre défaut : je suis curieuse. Ma maîtresse dit qu’elle n’en est pas fâchée, parce que ce défaut m’aidera à m’instruire. » Cette conversation intime fut interrompue par l’entrée de la jeune maîtresse de maison. « Eh bien, mes chères petites, il me semble que vous vous entendez bien. Madame, dit Cécile ; nous nous aimons déjà beaucoup. » Cécile n’était pas capable de garder un secret : elle raconta dans tous ses détails le plan d’études qu’elle avait fait. La première leçon en commun commencerait le lendemain, et l’on verrait bien que Laure était tout aussi capable qu’une autre de s’instruire. Mme Thiébaut fut, bien entendu, mise au courant de ce qui s’était passé entre les deux jeunes filles ; elle en fut bien heureuse. Que de fois ne s’était-elle pas désolée à la pensée d’avoir une fille ignorante ! Le résultat de tout ceci fut que Mme Thiébaut, d’après l’avis de son mari, céderait aux instances de sa fille et de son gendre, et demeurerait en Champagne avec Laure pendant plusieurs mois, pour favoriser l’intimité si précieuse qui s’était établie entre sa fille et Cécile. Quand les vacances furent finies, M. Thiébaut ramena ses deux fils à Paris et il y resta lui-même, reprenant ses honorables fonctions de professeur. Cécile et Laure passaient souvent leurs journées ensemble. Aux heures d’étude succédait une promenade, quand le temps le permettait ; et quand il ne le permettait pas, on s’amusait à la maison, on faisait de la musique, ou bien une lecture intéressante. Laure n’était plus cette petite étourdie qui ne se souciait pas du beau, sous quelque forme qu’il lui apparût. D’ailleurs Cécile, qui cherchait à fixer l’attention de son amie, ne supportait pas qu’elle restât froide devant des pages pleines de sentiments élevés ou délicats. Non seulement l’aimable jeune fille réussissait dans la tâche qu’elle avait entreprise, mais elle étonnait Laure par l’étendue de ses connaissances. Thiébaut ayant accepté de prendre pension à Paris chez un de ses cousins, qui le lui avait souvent proposé, Rose put rester avec ses maîtresses et en fut bien joyeuse, quoique toute disposée à retourner, quand il le faudrait, prendre soin de son maître. Laure, qui aimait à causer avec la fidèle servante, lui rendait compte de l’emploi de ses journées et du plaisir qu’elle trouvait à étudier dans la compagnie de Cécile. dit Rose, je crois bien que la paresse qui vous a joué de si mauvais tours est morte ; mais il faut tout de même vous méfier. Il y a bien des espèces de revenants, mademoiselle Laure. N’aie pas peur, Rose ; j’ai une amie qui chasserait celui-là d’un regard. Moi, Mademoiselle, j’aime Mlle Cécile ; je voudrais qu’elle vînt ici tous les jours. Tâchez donc de savoir quels sont ses plats favoris, je les ferai quand elle viendra chez nous, car Madame l’invitera sans doute à venir vous voir à Beauséjour. Que dis-tu là, ma bonne Rose ? c’est tout mon désir ; mais ses parents consentiront-ils à nous la donner ? On en était déjà là ; l’amitié avait fait, comme on le voit, beaucoup de chemin en peu de temps. La jeune maîtresse était patiente, son élève était courageuse et attentive. Un soupir échappait de temps en temps à Laure ; mais aussitôt un sourire de Cécile ramenait la sérénité sur le joli visage de son amie. Il fut facile à Mme Thiébaut de refuser la plupart des invitations qu’on lui fit. Cécile préférait à toute distraction extérieure le plaisir d’être auprès de Laure ; elle fit si bien que ses parents la laissèrent jouir tout à son aise de la société de la famille Thiébaut. Laure, assurément, n’était pas sans moyens ; mais il faut convenir que souvent la paresse avait donné lieu d’en douter. Elle se mit à travailler avec tant d’ardeur que bientôt elle arriva à apprendre tout cc qu’une jeune fille de son âge doit savoir. Elle n’étudiait plus seulement par devoir ; le plaisir se mêlait à l’étude, et ce sentiment, tout nouveau pour elle, la surprenait et faisait la joie de son entourage. La lecture, que Laure avait tant négligée, devint sa distraction préférée. Cécile avait une bibliothèque très intéressante, destinée à compléter l’éducation d’une jeune personne. L’intérêt que Laure prenait à ces lectures l’étonnait elle-même. Enfin, Laure n’était plus une ignorante ; non pas qu’elle fût déjà une savante ; mais elle reconnaissait ce qui lui manquait, et elle était bien résolue à l’acquérir. Ces bonnes nouvelles arrivaient aux collégiens, qui ne ménageaient pas les compliments et les encouragements à leur sœur. Celui qui donne, ou celui qui reçoit ? Chacun apprécie cette question à sa manière ; mais nous croyons que la part de bonheur était égale en cette circonstance. Laure se disait : « Cécile a contribué à me tirer de l’ignorance, qui me condamnait à la honte » ; et Cécile, de son côté, se disait : « Que je suis heureuse d’avoir triomphé de la paresse qui eût été pour Laure une source d’humiliations et d’ennuis ! » Un jour, les mères des deux jeunes filles furent tout attristées en constatant que les arbres commençaient à feuiller, que les fleurs printanières s’épanouissaient : c’était le signal du départ. Cette découverte amena des larmes dans les yeux des deux amies ; mais de charmants projets séchèrent ces larmes. On se promit de rester unies l’une à l’autre, au moyen de la correspondance : ce serait un plaisir tout nouveau. Laure allait faire provision de joli papier ; néanmoins, tout en parlant de ces préparatifs, la pauvre enfant avait le cœur bien gros. Cette fois encore ce fut Cécile qui donna l’exemple du courage. « Laure, as-tu déjà reçu des lettres ? Certainement ; mes frères m’écrivent de temps en temps. quelques lignes seulement, et je fais un brouillon, que maman corrige. Eh bien, j’espère que tu ne feras pas de brouillon quand tu m’écriras. » La question de brouillon étant réglée, les deux amies coururent au jardin, et pendant ce temps un projet mille fois plus agréable que la correspondance fut accepté par les deux mères. On consentait à envoyer Cécile passer quelque temps à Beauséjour, où elle aiderait sa jeune compagne à travailler sous la direction de Mlle Raymont, dont on allait retrouver les leçons, l’expérience et le dévouement. On peut aisément se rendre compte du plaisir des deux amies quand elles apprirent cette grande nouvelle. La satisfaction que trouvait Mme Thiébaut à demeurer sous le toit de sa fille aînée et à être témoin de son bonheur ne l’empêchait pas de songer à rentrer chez elle. L’approche de son départ attristait sa fille et son gendre, mais ils étaient trop raisonnables pour chercher à la retenir plus longtemps. Rose, enchantée de voir se réaliser son rêve à propos de Cécile, eut bientôt fait ses paquets, et ne se fit pas dire deux fois d’aller tout préparer pour recevoir ses maîtresses et la jeune étrangère. Il fallut donc quitter la Champagne. Marguerite, bien que peinée de cette nouvelle séparation, était heureuse de voir la précieuse intimité qui existait entre l’aimable et studieuse Cécile et la gentille Laure, qui, malgré son courage nouveau, avait si grand besoin d’être stimulée. Rose, active et infatigable, avait tout disposé dans la petite maison de Lorraine pour que ces dames pussent y rentrer avec plaisir. « Ce n’est pas si beau chez nous, disait-elle, que chez Mme Paul et chez Mlle Cécile ; mais nous avons un jardin et une petite serre qui ne nous laissent pas manquer de fleurs. Ça vaut mieux que des fauteuils de velours. Quant à la cuisine, je ne crains rien ; Mlle Cécile se trouvera bien chez nous. » Ce n’était pas précisément par amour-propre que la brave fille raisonnait ainsi ; c’était par attachement pour ses maîtres. Cécile plaisait à Rose ; et puis, elle lui savait gré de venir tenir compagnie à sa jeune maîtresse ; car, en dépit de la morale que la bonne fille faisait à Laure, elle convenait que ce n’était pas amusant d’apprendre. On revit avec bonheur la petite maison de Beauséjour ; tout y était si propre, si bien en ordre, grâce aux soins de Rose ! La chambre de l’amie communiquait avec celle de Laure. Sur la table se trouvaient l’encrier, les plumes et les livres que Rose avait serrés lorsqu’on était parti pour la Champagne. En revoyant ces objets, Laure se rappela en rougissant qu’elle avait fait un plan de travail, au commencement des vacances de l’année dernière, et que ce plan, sans l’intervention de Cécile, fût demeuré lettre morte. Son amie, pour la réconcilier avec elle-même, lui remit sous les yeux tout ce qu’elle avait fait pendant l’hiver, et lui promit de lui rendre faciles tous les devoirs que lui donnerait à faire Mlle Raymont. « Nous travaillerons toujours ensemble, ajouta-t-elle ; mais nous ne perdrons pas un moment. Je serai sévère, je t’en préviens. » Comme on le pense, Mlle Raymont fut très heureuse de trouver une aussi aimable auxiliaire, et les études furent reprises très sérieusement. Cécile ne quittait pas un instant sa compagne, pendant les heures consacrées au travail, et lui proposait mille moyens pour soutenir son attention. Laure promettait de suivre très régulièrement le règlement. Elle disait oui, toujours oui, à tout ce que proposait sa raisonnable amie ; mais un soupir lui échappait de temps en temps ; Cécile faisait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle n’admettait aucune excuse quand les devoirs donnés par Mlle Raymont n’étaient pas faits. Rose, qui pourtant prenait toujours le parti de la science contre la paresse, trouvait que l’on tourmentait un peu trop la pauvre Laure. « Mademoiselle tombera malade ; vous verrez ça ! Mais heureusement la jeune fille se portait à merveille et s’attachait tous les jours davantage à son amie, dont la patience et la douceur l’attendrissaient. Bientôt Laure s’attacha même à ses livres et à sa plume. Si sa mère, pour l’éprouver, essayait de la retenir, elle s’excusait, elle l’embrassait et allait rejoindre Cécile à la table d’étude. Un mois plus tard, Laure n’était certes pas encore devenue savante, mais Mlle Raymont reconnaissait que la paresse avait perdu ses droits sur sa gentille élève, et c’était vrai. « C’est drôle, disait Laure, ce qui m’ennuyait tant ne m’ennuie plus ; je suis contente. ma chère Cécile, je comprends encore mieux maintenant ce que je te devrai. Tu ne partiras pas de sitôt, n’est-ce pas ? ne t’en va pas, car si je... » Elle n’acheva pas et se jeta dans les bras de son amie. Mme Thiébaut et son mari, qu’elle tenait au courant, se félicitaient de voir leur fille revenue à la santé, car la paresse de Laure avait toujours été considérée comme une maladie très dangereuse. Laure obtint de sa mère la permission d’habiter une autre chambre, également contiguë à celle de Cécile. Le souvenir de sa paresse d’autrefois lui pesait comme un remords ; elle voulait, en changeant de chambre, rompre absolument avec le passé. Il lui arrivait parfois de pleurer en songeant au chagrin qu’elle avait fait à ses parents. Mme Thiébaut fit meubler la jolie chambre qu’allait occuper Laure. Cet ameublement, tout modeste qu’il fut, ne manquait pas d’une certaine élégance. Tous les objets qui avaient été autrefois sur la table de l’ex-paresseuse avaient disparu, comme si la contagion en eût été redoutable. Quand deux mois se furent écoulés, Cécile quitta son amie, à qui elle avait si bien fait comprendre la nécessité de sortir de son ignorance. Il fut convenu que la correspondance tiendrait l’aimable jeune fille au courant des progrès de sa chère élève . L’affection qui s’était formée entre elles était une affection sérieuse ; Cécile avait donné, et Laure avait reçu. La paix régnait dans les deux familles. Laure suivait fidèlement les conseils de son amie, et Mme Thiébaut bénissait celle qui avait sauvé sa fille de ses perpétuelles rechutes dans sa paresse naturelle. Laure avait maintenant ses heures d’étude parfaitement réglées. Rose ne la secouait plus pour la réveiller. Elle savait à présent apprécier le silence du matin, propice au travail de l’esprit. Elle devenait sensible aux beautés de la nature, et ne comprenait pas comment il lui avait fallu si longtemps pour admirer tout ce qui l’entourait. N’était-ce pas de l’ingratitude envers la Providence ? Le soin de la chambre de Laure n’était confié à personne. Son bureau était un modèle d’ordre ; non pas de cet ordre qui accuse qu’on n’a pas ouvert un livre ou pris une plume ; on voyait au contraire que ce joli bureau était celui d’une jeune fille studieuse. Rose, qui avait souvent reproché à Laure de ne pas s’occuper du ménage, trouvait aujourd’hui qu’elle s’en occupait trop et qu’elle faisait ses embarras. Non, certes, la charmante enfant ne faisait pas d’embarras ; mais elle était la seule personne qui s’aperçût que les forces de sa mère diminuaient. pensait-elle, si je savais travailler à l’aiguille, maman ne se fatiguerait pas et ne prendrait plus cette ouvrière dont la présence est pour elle une gêne. Non, il n’est pas vrai que le temps perdu ne se répare pas ; il me semble que je suis en train de réparer ma longue négligence. Cependant je ne me sens pas le courage de faire les raccommodages que fait maman. D’ailleurs, si mes frères m’ont donné des livres, c’est pour que je les lise ; si ma sœur m’a fait présent d’un bel atlas, c’est pour que je connaisse tout ce que Dieu a créé de grand et de beau. Ce n’est pas en ourlant des serviettes et en marquant des torchons que je prendrai quelque idée des merveilles de ce monde. » Lorsqu’elle se trouvait seule, Laure ne doutait pas qu’elle ne fût dans le vrai. Cependant elle avait vu autour d’elle des personnes assez adroites, assez laborieuses, pour comprendre qu’une femme doit savoir tailler et coudre. Que de fois n’avait-elle pas admiré sa mère, armée de ses grands ciseaux, taillant les robes de ses petites filles ? Elle se souvenait même qu’un jour, sa mère, qui était en train de tailler une jolie robe pour Marguerite, ayant été obligée de recevoir une visite au salon, elle, toute petite fille, avait promené à tort et à travers les ciseaux dans l’étoffe. quel plaisir ç’avait été pour elle ! Mais la punition que lui avait value cette fantaisie était encore présente à son esprit. Non seulement Laure était complètement guérie de la paresse, mais elle aimait l’étude, les livres, la plume, et c’était précisément ce qui la faisait hésiter devant l’inspiration qui lui était venue d’aider sa mère dans ses travaux d’aiguille. Que de choses intéressantes lui avaient été révélées depuis que Mlle Raymont la regardait, avec raison, comme sa meilleure élève ! « Quel malheur, pensait Laure, si j’étais obligée de consacrer moins de temps à mes études ! » Comme elle avançait en âge, et qu’elle travaillait parfaitement, ses progrès étaient rapides et étonnaient ses parents et son institutrice. Elle était maintenant au niveau de toutes les jeunes filles de son âge, et le besoin d’exciter son émulation ne se faisait plus sentir. Les lettres de Cécile ne contenaient que des félicitations et des encouragements. Un jour il arriva que, Laure étant à son bureau, sa mère entra dans sa chambre et la trouva absorbée dans un devoir de calcul assez difficile. La jeune fille entendit un léger bruit, tourna la tête et jeta un petit cri de surprise en voyant Mme Thiébaut. mère chérie, avez-vous quelque chose à me dire ? Oui, mon enfant, et j’espère que tu seras de mon avis. Eh bien, ma Laurette, il faut que tu le saches, et d’ailleurs tu l’as déjà pressenti, je m’affaiblis. La lecture me fatigue ; ma correspondance, quoique peu étendue, me fatigue aussi ; je viens te proposer d’être mon secrétaire et ma lectrice. » Laure reçut de cette proposition une grande consolation, à laquelle cependant se mêlait un regret. « Mère chérie, dit-elle, c’est beaucoup d’honneur pour moi assurément. » Mme Thiébaut attribua au contentement qu’éprouvait sa fille cette rougeur subite à la pensée de devenir lectrice et secrétaire ; mais c’était une erreur. Certainement Laure serait heureuse d’être utile à sa mère ; mais elle étudiait avec tant de plaisir ! Tant de choses merveilleuses s’offraient à son esprit ! Il faudrait donc supprimer des heures de travail ? Elle s’épancha longtemps sur ce sujet dans une lettre à Cécile, qui la rassura aussitôt. « Ne te tourmente pas, disait-elle, tu as depuis longtemps vaincu la paresse ; tu as maintenant un goût prononcé pour l’étude ; sois tranquille, il te sera facile de trouver du temps pour tout ; d’ailleurs les lectures que tu feras à ta mère ne pourront être que fort intéressantes, et tu auras tout à gagner en écrivant sous sa dictée, parce qu’elle écrit très bien. » Laure accepta les sages réflexions de son amie, et commença à croire, sur sa parole, qu’avec une grande vigilance et d’habiles combinaisons elle pourrait effectivement trouver, comme Cécile, du temps pour tout. Mme Thiébaut avait fini par comprendre ce qui se passait dans l’esprit de sa fille. Elle était si satisfaite de voir combien Laure était devenue studieuse que la faiblesse qui l’obligeait à négliger ses occupations habituelles, lui semblait un bienfait. Elle demanda à son mari de lui indiquer des ouvrages qui pussent à la fois l’intéresser et instruire sa chère enfant, et celle-ci ne tarda pas à entrer dans ses honorables fonctions. Elle vit bientôt qu’elle s’était fait une montagne d’une taupinière. Comme elle avait, depuis longtemps, pris l’habitude de se lever de bonne heure, elle put concilier ses études et ses devoirs de secrétaire avec les travaux du ménage. « Il est bien vrai, pensait-elle, qu’on a souvent besoin d’un plus petit que soi. C’est aux instances de Rose que je dois d’être matinale ; et le zèle qu’elle apporte à tous ses devoirs de bonne servante est encore pour moi un enseignement de chaque jour. » Laure, par un reste d’enfantillage, aimait à pianoter. Au fond, elle était musicienne, ce qui intéressait son maître ; mais, dans sa position, il ne fallait pas songer à des études musicales sérieuses, qui eussent demandé beaucoup de temps. Il fallait, au contraire, restreindre les instants consacrés à s’amuser au piano. Laure se résignait, non sans tristesse. Toutefois sa mère ignorait combien lui coûtait cet acte de raison. Rose seule n’avait aucune illusion à ce sujet. Ce n’était pas sa faute si sa jeune maîtresse devait se montrer aussi avare de son temps, car la bonne fille ajoutait sans cesse une occupation nouvelle à celles qui déjà remplissaient sa journée. Elle se levait avant le jour et se mettait sans bruit à filer ; puis la basse-cour était l’objet de tous ses soins. Rose trouvait là à qui parler. On ne lui reprochait pas de se lever trop tôt. Loin de là, elle était accueillie par des battements d’ailes et un caquetage qu’elle comprenait. Elle y répondait en jetant de la graine autour d’elle. Mme Thiébaut admirait la vigilance et l’habileté de Laure ; sa plus grande peine était de gêner forcément ses goûts actuels, si différents de ceux d’autrefois. Elle aurait du moins voulu lui faire prendre quelques distractions ; mais Laure préférait être toujours là. Elle écrivait sous la dictée de sa mère ; elle tenait les comptes de la maison, comptes d’ailleurs simples et faciles. Un jour, la fille du menuisier, la gentille et intelligente Annette, vint voir Mlle Laure. La position de son père lui permettait alors d’aller régulièrement à l’école ; et pourtant elle avait l’air bien triste. Voyons, ma petite, confie-moi ton chagrin. Eh bien, Mademoiselle, l’école ne sera plus dans le village ; elle va être transportée. bien plus loin ; et je ne pourrai plus apprendre, moi qui aime tant ça ! Tu ne voudrais donc plus de ton ancienne maîtresse ? Mais on dit comme ça, dans le pays, que vous n’avez plus une minute à vous. J’irai demander à ton père de me rendre mon élève ; cela me distraira et me sera d’un véritable secours. » Annette ne perdit pas un instant pour aller annoncer cette bonne nouvelle à son père. « Vois-tu, lui dit-elle, quand je serai grande, tu seras vieux. Alors je serai savante et je tiendrai peut-être une école, moi. » Son père l’embrassa et lui répondit : « Va, ma mignonne, chez les bonnes dames, va t’instruire ; je m’arrangerai comme je pourrai. Non, non, je ne te laisserai pas t’arranger comme tu pourras. Mlle Laure, qui aime tant ses parents, ne souffrira pas que je te néglige. Le père sourit, embrassa encore une fois sa fille et lui dit : « Tu es mon ange gardien ». Pendant qu’Annette causait ainsi avec son père, Laure communiquait à sa mère le désir qu’elle avait de reprendre l’éducation de la petite villageoise. Mme Thiébaut donna son consentement au projet de Laure, avec d’autant plus de plaisir que sa chère enfant, depuis qu’elle s’occupait tant des soins du ménage, n’avait d’autre distraction que de s’asseoir auprès d’elle. L’élève et la maîtresse reprirent donc leurs études. L’hiver se passa tranquillement, et Laure fut tout étonnée de pouvoir, grâce à l’habitude qu’elle avait prise de se lever de bonne heure, trouver effectivement du temps pour tout, même pour compléter son éducation et aussi pour correspondre avec Cécile. C’était là son plus grand plaisir. Cette correspondance lui était d’autant plus agréable que chaque lettre lui valait des compliments. Cependant la santé de Mme Thiébaut s’affaiblissait de plus en plus, et, par conséquent, les loisirs de Laure devenaient chaque jour plus rares. Il n’était plus question de faire des visites, ni de se réunir avec ses amies. La jeune fille ne se plaignait pas. Tout son temps était utilement employé. Elle s’occupait de la maison, d’Annette, d’études, et arrivait à l’heure convenue près de sa mère, prenant son ouvrage et ne le quittant que pour écrire sous sa dictée ou lui faire la lecture. Il n’était plus possible de broder ou de faire de la tapisserie, car Rose n’avait guère de temps à donner au raccommodage, et pourtant jamais la bonne fille n’eût consenti à ce qu’une ouvrière vînt à la maison. C’eût été pour elle une très vive contrariété ; elle le dit à sa jeune maîtresse, qui la rassura et lui répondit : « Tu as raison, ma bonne Rose, c’est moi qui dois être cette ouvrière à laquelle tu refuses d’ouvrir la porte. C’est bien ce que je pensais, mademoiselle Laure ; mais je n’aurais pas osé le dire. » Quelle fut donc la surprise de Mme Thiébaut lorsqu’elle vit sa fille entrer chez elle, portant une corbeille remplie de linge à raccommoder ; les larmes vinrent aux yeux de cette bonne mère. « Pauvre chérie, dit-elle, voilà un ouvrage qui n’est guère de ton goût ! Vous vous trompez, chère maman, cet ouvrage me plaît beaucoup et me donne des airs de maîtresse de maison. Vous vous souvenez que c’était mon rôle autrefois, quand je jouais avec les petites filles du colonel ? » Mme Thiébaut, enchantée des progrès que sa fille faisait en toutes choses, écrivait à son mari tout ce qui se passait, et le père de famille applaudissait au zèle de Laure, bien que le bon Monsieur fût un mathématicien qui était souvent dans la lune. Au grand étonnement de Mme Thiébaut, la jeune fille s’acquittait de ses nouveaux devoirs avec autant d’intelligence que d’exactitude, et sa mère lui en témoignait chaque jour sa satisfaction et même sa reconnaissance. Si Laure souriait en entendant ce mot sortir de la bouche de sa mère, elle se fâchait pourtant ; mais au fond elle était très contente ! Le temps passe vite quand il est bien rempli. La saison des fleurs revint, puis les vacances, ramenant à Beauséjour M. Puis il fallut encore une fois se séparer, et c’était chaque fois de plus en plus pénible. Aucune promenade n’était possible, et la mère de famille se demandait quel genre de plaisir elle pourrait imaginer pour sa chère enfant. Un jour, une femme, portant une hotte remplie de diverses plantes, s’arrêta sous la fenêtre de la salle à manger, où se tenait habituellement Mme Thiébaut. Laure aimait les fleurs ; sa mère fit signe à la jardinière de venir lui parler. On lui ouvrit ; Rose la fit entrer dans sa cuisine, et aussitôt sa maîtresse y vint avec Laure. les jolies primevères, dit la jeune fille. Comment faites-vous, ma bonne femme, pour avoir de si charmantes fleurs ? Mme Thiébaut gardait le silence ; elle était absorbée dans ses réflexions. Que de fois ai-je regretté, depuis quelques années, de n’y plus mettre de fleurs ! C’eût été du luxe ; mais aujourd’hui ce serait une distraction pour ma fille, qui n’en a aucune autre que les sérieux devoirs qu’elle remplit. » « Décharge les épaules de cette brave femme, et fais-la déjeuner. » Rose obéit et s’en alla apprêter le déjeuner de la jardinière, mais elle revint aussitôt pour appeler Mademoiselle, que demandait un fournisseur. « Va, ma fille, dit la mère, et profite de ce que je suis occupée pour faire ensuite tes devoirs d’anglais. » S’adressant à la paysanne, elle lui dit : « J’ai un service à vous demander : Ce n’est pas assez ; demandez-m’en tant qu’il vous plaira. Eh bien, je veux faire une surprise à ma fille ; il faut que vous m’aidiez à garnir notre petite serre. » La jardinière rougit de plaisir et dit : « Elle est bien mignonne, votre demoiselle. » Puis elle nomma une variété de fleuri qui s’épanouiraient successivement, indiquant la manière dont chacune devait être soignée. La serre n’étant pas en état de recevoir des fleurs, il fallait la préparer ; et comme Mme Thiébaut n’était pas sûre de la langue de Rose lorsqu’il s’agissait de faire plaisir à sa jeune maîtresse, elle ne voulait pas l’appeler. dit la jardinière, si Madame veut me charger de nettoyer la place et d’y mettre ensuite les fleurs, je serai bien contente de lui rendre ce petit service. J’accepte volontiers, répondit Mme Thiébaut ; venez avec moi. » Mme Thiébaut et la jardinière allèrent chercher les objets nécessaires pour préparer la serre, dans laquelle la brave femme allait placer avec art toutes ces plantes, qu’elle n’aurait peut-être pas vendues dans sa journée. Avec quelle ardeur la jardinière se mit à l’ouvrage ! Elle disposa les fleurs avec un goût qui surprit Mme Thiébaut. La femme s’en aperçut et dit : « Ça vous étonne, Madame, que j’arrange si bien ces choses-là ? C’est que, voyez-vous, les jardiniers aiment les fleurs quasiment comme leurs enfants. » Mme Thiébaut, étant montée chez sa fille, la trouva absorbée devant une carte de géographie. « Ne te dérange pas », dit-elle en l’embrassant. Laure continua donc tranquillement son étude, ajoutant aux connaissances élémentaires qu’elle avait acquises mille détails intéressants, puisés dans un savant ouvrage. Et sa mère se disait : « Mon Dieu, il ne faut jamais se décourager. Notre paresseuse a entièrement disparu, cédant la place à une jeune fille qui aime l’étude autant, et plus peut-être, que l’aimait Marguerite. » Cependant il tardait à la mère de conduire sa fille dans la serre. « Viens voir, lui dit-elle au bout de quelques minutes, les fleurs que j’ai achetées. » Laure, charmée, se leva et suivit sa mère, qui voulait être témoin de sa surprise, car elle ne s’attendait pas à voir la serre si bien fleurie. Jetant un cri joyeux, Laure dit : « C’est moi qui arroserai ; et Annette m’aidera quand elle viendra travailler avec moi. » Cette joie franche rendit la bonne mère bien heureuse ; et l’on imagine facilement le contentement de Rose lorsque, à son tour, elle entra dans la serre et vit la joie de sa jeune maîtresse. Celle qu’on avait appelée si longtemps la petite Laure était absolument transformée. Le menuisier ne se contentait pas d’être fier de l’instruction de sa fille ; il se montrait reconnaissant envers Mlle Thiébaut qui la lui avait donnée. Il regrettait, comme il l’avait fait quelques années plus tôt, que son état ne lui permît pas d’offrir un présent à l’aimable maîtresse d’Annette ; regardant les planches dont il était entouré, il se disait : « Il n’y a pas moyen de fabriquer avec cela quelque chose qui soit digne d’elle. » Un jour le brave homme dit à sa fille : « Voyons, Annette, as-tu une idée, toi ? Que pourrais-je donc offrir à Mlle Thiébaut ? Ce n’est pas difficile à trouver, père : Mlle Laure est tellement bonne que, bientôt, elle aura trois élèves de plus. Oui, elle sait que plusieurs petites filles ne pourront pas aller si loin du village, et elle veut les appeler chez elle. Eh bien, il faudra courir après les chaises. Ce serait bien plus commode d’avoir un joli banc, et puis une table ; ou bien un petit buffet, où l’on serrerait les livres. » Le père se frappa le front et dit à Annette : Le brave homme pensait en lui-même : « C’est pourtant vrai que les femmes ont plus d’esprit que les hommes ! Le menuisier se mit à l’œuvre le jour même ; et, deux semaines plus tard, la petite armoire, la table et les bancs étaient placés dans la serre. L’hommage de cet excellent homme fut très agréable à Laure et la rendit ambitieuse. « Annette est trop à l’aise sur ce banc et devant cette table. Il me faut d’autres élèves, si mes parents veulent me le permettre ; mais je n’ose pas le leur demander. » Le lendemain du jour où le père d’Annette avait meublé la classe, Mme Thiébaut vint voir l’arrangement de la serre. « C’est, dit-elle en entrant, une véritable classe, il n’y manque que des élèves. s’écria Laure, si vous et papa me permettiez d’en avoir, je serais bien contente ! Ce serait la récompense du courage avec lequel tu as chassé la paresse. J’y consens, et tu peux être sûre que ton père ne me désapprouvera pas. mère chérie, que vous me rendez heureuse ! J’enseignerai à mes chères petites élèves, dans ces premières années, tout ce qu’on doit savoir au village. Je t’engage, mon enfant, à insister sur le calcul. Le calcul est très utile, ma chérie, indispensable même. Quand tes élèves seront grandes, elles auront des comptes à faire, qu’elles soient fermières, ou ménagères tout simplement. » Laure convint que sa mère avait parfaitement raison ; mais elle redoutait l’ennui que le calcul causerait à ses élèves, et se promettait de faire tout son possible pour leur en diminuer les difficultés et leur rendre même cette étude intéressante. Si les mauvaises nouvelles se répandent vite, les bonnes nouvelles ne restent pas non plus en arrière. Mais on refusa d’abord d’y croire ; une demoiselle faire l’école, était-ce croyable ? Cependant la bonne nouvelle était enfin acceptée, et Rose était sans cesse dérangée pour ouvrir la porte et répondre aux questions des pauvres mères qui amenaient leurs petites filles. Tout ce monde-là ne lui plaisait guère ; mais elle se disait : « J’ai bien appris, moi ; il faut pourtant que les autres apprennent. Rose se trompait ; ce n’était point un embarras pour Laure ; mais une satisfaction, une récompense de son courage, comme l’avait dit sa mère. La serre devint pour elle l’endroit le plus agréable de la maison ; les enfants et les fleurs en faisaient l’ornement. Laure était devenue non seulement studieuse, mais habile dans la manière d’employer son temps. Rien n’était négligé depuis qu’elle avait entrepris une tâche nouvelle. Sa petite école était une récréation, un bonheur. Si elle découvrait une paresseuse, elle la prenait en grande affection et elle lui donnait tous ses soins. Le passé lui semblait un rêve. Quel plaisir elle trouvait maintenant à prendre part à une conversation intéressante ! Elle se plaisait aussi à répondre aux questions des enfants ; et sa meilleure joie était de développer l’intelligence des petites élèves que l’on appelait les fleurs de la serre. Laure était heureuse de causer avec sa mère et avec les amis de sa mère ; d’être la lectrice et surtout le secrétaire de Mme Thiébaut ; et si tout le monde s’étonnait de la voir si occupée, si active, si laborieuse, elle était plus étonnée encore que tout le monde d’avoir si complètement triomphé de la paresse, dont elle avait été si longtemps l’esclave. La petite école était recherchée des parents et aimée des enfants. On apprenait bien sa leçon pour faire plaisir à la gentille demoiselle. Annette, assez grande maintenant, et déjà très avancée, aidait sa bienfaitrice. Toujours avec le même courage, Mlle Thiébaut continua son œuvre de zèle, et l’application des jeunes élèves répondait au dévouement de la maîtresse. La réputation de Laure était bien établie : on savait qu’elle était instruite, vigilante et d’une grande activité. Toutefois sa modestie était telle, que les jeunes personnes de son âge ne redoutaient pas de s’approcher d’elle. Quoique Laure eût vaincu sa répugnance pour la couture, elle n’avait pas abandonné ces jolis ouvrages qu’on aime à voir dans les mains d’une jeune fille. Elle regrettait presque que la personne qui avait constaté son peu d’habileté à la tapisserie ne fût plus de ce monde, pour constater maintenant que la bonne volonté est une maîtresse souveraine, à laquelle rien ne résiste. « Ma paresse a dû être souvent citée comme une ennemie capable d’annuler les plus belles qualités ; mais j’espère que ma guérison n’est pas ignorée. » Cependant, les années écoulées à la campagne et le travail du courageux professeur avaient permis de faire des économies et de réparer même dans une certaine mesure les pertes de la famille. Le père et la mère désiraient marier leur fille, et ils pensaient avec raison qu’on ne viendrait pas la chercher dans le village de Lorraine qu’elle habitait. On résolut donc de passer l’hiver à Paris, où l’on retrouverait M. Thiébaut, ses deux fils, et où l’on pourrait enfin demeurer tous ensemble. Assurément, Laure serait très heureuse de recommencer à vivre en famille ; mais que deviendraient ses petites élèves ? Adieu l’école et le règlement de vie qu’elle suivait avec tant de fruit près de sa mère. Annette s’offrait pour faire lire et écrire les enfants tous les jours ; mais il fallait avoir beaucoup de patience. Annette n’en manquerait-elle pas avec les petites filles paresseuses ou mutines ? D’autre part, les promesses que lui faisaient ses élèves ne la rassuraient pas complètement. Elle se souvenait de son passé comme d’un rêve, ou plutôt d’un cauchemar. Combien de fois n’avait-elle pas manqué à ses promesses ? Que de chagrins n’avait-elle pas causés à ses parents, à cette mère chérie qui avait eu tant de bonté à son égard ? Elle connaissait toutes les ruses de la paresse ; c’est pourquoi elle se défiait des promesses de ses élèves. Si elle, qui avait eu des maîtres, avait résisté à leurs conseils et même à leurs prières, que pouvait-elle espérer de ses écolières villageoises ? Cependant, la veille de son départ pour Paris, elle fit un petit discours aux enfants. La péroraison fut de s’engager à apporter des présents pour celles qui auraient tenu leur parole. Le soin des fleurs fut confié à Annette, qui était une excellente fille, dont Laure était parfaitement sûre. Quant à celle-là, il n’y avait pas à craindre que le passé lui jouât un mauvais tour. Les frères de Laure furent extrêmement heureux de la revoir et de reprendre avec elle la vie de famille. Depuis plusieurs années, les vacances leur avaient fait constater les progrès de leur sœur ; ils se réjouissaient donc plus que jamais de la retrouver, maintenant que les deux jeunes gens pouvaient causer avec elle et lui parler de ce qui les intéressait. Xavier était en admiration devant sa grande sœur ; et Joseph lui disait en l’embrassant avec tendresse : « Je t’assure que tu n’as plus la même figure qu’autrefois. C’est parce que je suis contente », répondait Laure. Elle causait gaiement avec ses frères, leur racontant tout ce qui s’était passé dans la petite maison de Beauséjour depuis leur départ. Elle entremêlait toujours ses récits de reproches qu’elle s’adressait à elle-même, au sujet de son ancienne paresse ; mais Joseph et Xavier ne le supportaient pas. « Quand une victoire est gagnée, on s’en réjouit uniquement ; ce n’est que beaucoup plus tard, quand on a bien joui du bonheur d’avoir échappé à la mort, qu’on se rappelle les détails de l’action par laquelle on a repoussé l’ennemi et conquis le droit de rentrer dans ses foyers. » Toutefois Laure était si occupée de ses regrets qu’elle n’obéissait pas tout à fait à ses frères. Elle revenait sans cesse sur le malheur d’avoir perdu son temps pendant de longues années. Chaque aveu de Laure était récompensé d’une caresse. Enfin, il fut convenu entre les frères et la sœur qu’on ne parlerait plus de la paresse, si courageusement vaincue. Parents et enfants n’étaient pas les seuls heureux de vivre sous le même toit. Rose était ravie de retrouver son bon maître, et ses grands fils qui égayaient la maison. Elle mêlait sa voix aux voix de ses jeunes maîtres, et souvent il lui arrivait de glisser son mot dans la conversation, car elle faisait, pour ainsi dire, partie de la famille. À Paris, Laure, il faut en convenir, songeait peu à ses élèves, à ses fleurs et même à ses études. Il y a temps pour tout ; elle était maintenant tout entière à ses parents et à ses frères, et profitait de ces douces causeries où chacun a la prétention de se faire entendre et d’intéresser son auditoire. Cependant l’affection que Joseph, le frère aîné, avait pour sa sœur était une affection très utile. Il s’amusa même à lui faire passer un petit examen, dont elle se tira très bien. Le maître et l’élève étaient joyeux, autant l’un que l’autre ; mais les campagnardes ne viennent pas à Paris pour aller en classe. Mme Thiébaut était désireuse de renouer connaissance avec quelques familles. Huit jours plus tard, une couturière venait s’entendre avec elle pour renouveler la toilette de Laure. À cette époque, la mode était du plus mauvais goût, comme aujourd’hui. Un véritable débat eut lieu entre Mme Thiébaut et la couturière. Mlle Fagot aînée avait une belle clientèle, et son goût faisait loi. Elle fut donc très surprise qu’une provinciale se permît de critiquer la mode que les Parisiennes acceptaient ; mais elle se soumit, car la commande en valait la peine ; ce ne fut pas du moins sans essayer de convaincre sa nouvelle cliente. Une lutte semblable eut lieu chez la marchande de modes ; celle-ci se soumit comme s’était soumise la couturière. Après tout, pensait-elle, ce sont des personnes de province. Cependant, lorsque Laure accompagna sa mère chez Mlle Fagot et chez la modiste, l’une et l’autre l’admirèrent et convinrent elles-mêmes que la simplicité a ses avantages. Les femmes du monde approuvèrent aussi la toilette modeste de Mlle Thiébaut, et plusieurs mères de famille eurent le bon sens de s’adresser à Mlle Fagot, et la félicitèrent sur son bon goût. Laure, dans sa nouvelle existence, perdait chaque jour de sa timidité. Elle conservait, autant que possible, ses habitudes matinales. Si elle n’était plus réveillée par le chant des oiseaux, les charrettes allant à la Halle lui indiquaient que l’heure du travail était sonnée pour bien des gens. Assurément Laure ne pouvait s’astreindre, à Paris, au règlement qu’elle s’était imposé à la campagne ; mais elle voulait profiter néanmoins des premières heures du jour, les seules où elle jouissait d’une entière liberté. Plus son intelligence s’élevait, plus elle se fortifiait dans la pensée que le travail est un trésor. « Je sauve mon matin, disait-elle à ses frères, quand je ne suis pas allée au bal ; et, quoique je ne sois pas sans considération pour mon oreiller, je suis contente de me lever de bonne heure. » Laure était aimée des jeunes personnes qu’elle rencontrait dans le monde, et les mères recherchaient sa société pour leurs filles. Celles-ci avaient été d’abord un peu intimidées, car Mlle Thiébaut avait la réputation d’être fort instruite ; mais elles avaient été bientôt rassurées, tant Laure se montrait aimable avec elles. D’où pouvait venir cette réputation qu’on avait faite à Laure ? Ses parents s’en étonnaient, car leur fille avait de bonnes raisons pour ne pas parler de ses études ; mais il y avait dans la maison une personne qui était fière de Mlle Thiébaut, c’était Rose. La géographie était ce qui la frappait le plus ; et comme sa jeune maîtresse avait beaucoup de goût pour cette science, Rose l’avait souvent vue silencieuse devant son atlas, et en concluait qu’elle connaissait le monde entier. La bonne fille pensait sans doute qu’il lui revenait un peu de gloire de l’instruction de Mlle Thiébaut, car elle ne perdait jamais une occasion d’en parler. Le père et la mère remarquèrent avec étonnement l’heureuse influence que le monde avait sur leur chère enfant. Ils avaient craint que le séjour de Paris ne fût au contraire défavorable à ses progrès ; mais ils furent heureux en voyant qu’ils s’étaient trompés. La correspondance entre Laure et Cécile ne fut pas interrompue. Mlle Jacquemin était si contente quand elle recevait une lettre irréprochable de son amie ! Elle avait eu bien raison de penser que l’amitié est une maîtresse à laquelle il est difficile de résister. Mme Thiébaut, qui se croyait brouillée à jamais avec le monde, s’étonnait de se plaire dans les réunions où, par devoir, elle conduisait sa fille. S’il se trouvait, parmi ses relations, une mère qui se désolât d’avoir des enfants paresseux, elle l’encourageait en lui racontant comment Laure avait triomphé de son défaut dominant. Les frères de Laure éprouvaient un certain respect pour leur sœur, car ils avaient plus d’un camarade atteint du mal dont elle était guérie. Cependant le temps que devait durer le séjour de la famille à Paris s’était écoulé si agréablement que le mot de départ, prononcé par M. Thiébaut, surprit les enfants ; et Rose fut seule à se réjouir, car elle trouvait qu’on avait dépensé bien assez d’argent comme ça. Quoiqu’on fût habitué aux discours inopportuns de la bonne servante, on prêta l’oreille à celui-là, et, en dépit des instances des amis, le jour du départ fut irrévocablement fixé. Les jeunes filles qui avaient fait la connaissance de Laure protestèrent de la fidélité de leur souvenir ; et dès les premiers jours d’avril Mme Thiébaut et sa fille, toutes deux suivies de Rose, quittèrent les nouveaux amis pour retrouver les anciens. L’accueil que Laure avait reçu à Paris faisait craindre à la mère que la vie de la campagne ne semblât bien sévère à sa fille. Sa première visite fut pour la serre. Elle s’étonna d’y trouver des fleurs et questionna Annette, qui lui dit que c’étaient des cadeaux des élèves de Mademoiselle ; « mais, ajouta la jeune villageoise, il y aura bien d’autres surprises demain ! je serai trop occupée pour t’écouter. je vous remercie, Mademoiselle, car ça m’aurait joliment coûté de ne pas vous dire aujourd’hui que toutes vos petites élèves savent lire et que... Eh bien, elles m’ont tourmentée pour que je brûle les oreilles d’âne, et... Viens de bonne heure demain ; tu mettras le couvert ici, et Rose servira un beau goûter à nos élèves. » Les amies parisiennes de Laure eussent été bien surprises et même un peu piquées, si elles eussent été témoins du plaisir qu’elle éprouvait à se retrouver à la campagne. Elles l’eussent été bien davantage en la voyant, le lendemain de son arrivée, courir au poulailler dès sept heures du matin ; cueillir les premières roses du printemps ; donner un coup d’œil à toutes choses ; épousseter sa bibliothèque, et enfin prendre la plume pour écrire à sa chère Cécile, qui se disait : « Maintenant que Laure est raisonnable et instruite, peut-être ne viendra-t-elle plus me voir ? Elle n’a plus besoin de moi. » Cécile était dans une profonde erreur, Mlle Thiébaut aimait toujours autant celle qui l’avait aidée à se débarrasser du vilain défaut qui l’isolait de toutes les jeunes filles de son âge ; et elle se disait : « Le malade ne doit pas plus de reconnaissance au médecin qui lui a sauvé la vie que je n’en dois à Cécile ». Laure était d’une activité qui charmait sa mère. Elle ne négligeait aucun de ses devoirs de maison, et donnait tous les jours deux heures à ses petites élèves. Les amis l’admiraient ; la paix régnait dans la maison. Mme Thiébaut sortit de ses habitudes et ne refusa aucune des invitations qui lui furent adressées. Elle était heureuse de présenter sa fille à ses amis, et même à des étrangers. Cette bonne mère se complaisait à la faire briller, et ne redoutait plus cette ignorance qui s’était si souvent trahie autrefois, dans les réunions. Un jour même, elle proposa ce jeu qui avait été, quelques années auparavant, un sujet d’humiliation pour sa chère enfant. Laure ne put s’empêcher de rougir d’émotion ; mais, s’étant surmontée, elle mit le jeu en train et le dirigea avec une gaieté et une finesse qui charmèrent toutes les jeunes filles. Mlle Jacquemin obtint de sa mère la permission d’aller passer quelques semaines à Beauséjour, pour jouir de plus près des succès de son amie. Ce temps fut très agréable à Mme Thiébaut et à sa fille. Cécile était aimable et chantait fort bien. Sa grande simplicité faisait qu’elle ne refusait jamais de se faire entendre. On fit ensemble de charmantes promenades, et l’on passa ainsi un mois d’été, après lequel M. Thiébaut et ses fils vinrent se réunir à ces dames, car le temps des vacances était arrivé. Marguerite et son mari eurent le bonheur de pouvoir consacrer huit jours à la famille, et se chargèrent de ramener Mlle Jacquemin chez sa mère. On se sépara tristement, mais en disant toujours : au revoir. La grande activité de Laure lui permettait maintenant de donner un peu plus de temps à la musique et à l’étude des langues étrangères, d’autant que l’aisance, qui commençait à revenir, rendait possible le secours d’une ouvrière, et dispensait Laure de bien des petites corvées de ménagère. Un matin, Rose entra plus tôt que d’ordinaire dans la chambre de sa jeune maîtresse. « Mademoiselle, j’ai à vous dire quelque chose qui m’ennuie. Tu as cassé le globe de la pendule, ou fait quelque autre chef-d’œuvre, parce que, depuis quelques jours, tu es d’une étourderie étonnante. Voyons, qu’as-tu à me dire, ma bonne Rose ? Eh bien, Mademoiselle, mon frère veut que je me marie. » Mais ça m’ennuie de vous quitter ! Le garçon du meunier qui est le voisin de mes tantes. Oui ; nous avons joué ensemble quand j’étais petite. Il est riche ; mais, comme il m’appelait sa petite femme autrefois, il veut m’épouser maintenant. Ma bonne Rose, je te regretterai toujours ; mais je suis contente de te voir faire un bon mariage. Nous irons te voir quand tu seras installée dans ton ménage. » Rose aurait souhaité de parler de sa reconnaissance pour les bontés de ses maîtres ; mais la brave fille était trop émue ; elle s’enfuit dans sa cuisine. La nouvelle que venait d’apprendre Laure la bouleversa. De plus nombreux devoirs allaient lui être imposés ; le temps lui manquerait pour ajouter à son éducation ce vernis qu’elle remarquait en Cécile. Alors elle se rappela le proverbe et se dit tristement : « Il est donc bien vrai que le temps perdu ne se rattrape jamais ! » L’absence de Rose devait en effet jeter Laure dans un grand embarras. La meilleure volonté d’une nouvelle servante ne pourrait pas suppléer à l’habitude que Rose avait de servir ses maîtres et de s’occuper des plus minutieux détails de la basse-cour. L’annonce du départ de la bonne Rose contraria vivement Mme Thiébaut. Elle s’était attachée à cette excellente fille, qu’elle avait eue tout enfant, et qu’elle avait formée à son service ; puis elle prévoyait un surcroît de préoccupations et de menus travaux pour sa chère Laure. Celle-ci dissimula si bien l’ennui qu’elle en éprouvait, que Mme Thiébaut s’en étonna. Elle se félicitait de voir, dans cette circonstance, Laure faire preuve d’une grande force de caractère. Annette, qui avait grandi, était assurément de quelque secours ; mais une fille de son âge ne pouvait pas remplacer une servante aussi capable que l’était Rose. Cette vérité fut longtemps méditée par Mlle Thiébaut ; puis, un matin, elle s’éveilla en se disant : « Notre vieille voisine se souvient encore d’avoir été un cordon-bleu. Je vais lui demander de faire la cuisine ; Annette et moi, nous ferons le reste. » Laure était si convaincue que son premier devoir était d’épargner à sa mère affaiblie toute préoccupation, qu’elle ne cherchait nullement à défendre sa liberté et à se ménager des loisirs aux dépens de l’ordre parfait de la maison. Elle avait beaucoup de chagrin ; mais sa physionomie ne trahissait pas ce qu’elle éprouvait. La douceur de son regard et de son sourire faisait illusion à son excellente mère, qui n’hésitait pas à mettre son zèle à l’épreuve. Elle avait sans cesse recours à son obligeance pendant la journée. « Laure, viens travailler près de moi ; finissons le livre que nous avons commencé. Ma chérie, causons un peu du ménage ; es-tu contente de tes aides ? Pendant les vacances il faudra penser à faire servir les mets favoris de ton père. » « Il fait beau, nous irons faire quelques visites. N’oublie pas de mettre la jolie robe que Marguerite t’a donnée. » Laure regrettait le temps qu’il lui fallait consacrer à tout ce qui l’intéressait moins que ses chères études ; mais, dès que sa mère avait parlé, elle s’habillait avec une certaine élégance et sortait avec Mme Thiébaut. Elle était bien reçue partout ; car elle causait bien, et sa douce gaieté charmait les amis de sa famille. Assurément l’absence de Rose se faisait vivement sentir ; mais le zèle de Laure suppléait réellement à l’habileté de celle qui, autrefois, l’avait mise au courant du ménage. Mme Thiébaut, nous l’avons dit, croyait devoir accepter les invitations qui lui étaient faites, et sortait souvent, en vue de l’avenir de sa fille. L’amour maternel lui faisait même parfois oublier la prudence, car sa santé demandait des ménagements, qu’elle ne prenait pas toujours. Un jour, on était allé passer l’après-midi chez des voisins de campagne, et, la soirée étant magnifique, les amis offrirent de reconduire ces dames en voiture découverte à Beauséjour. Pendant le trajet, qui était d’ailleurs de courte durée, Mme Thiébaut souffrit de la fraîcheur, sans se plaindre. On donna cependant au cocher l’ordre de stimuler les chevaux ; mais le mal était déjà fait. Lorsque les deux dames furent rentrées, Mme Thiébaut se sentit refroidie et comprit l’imprudence qu’elle avait commise. Cependant on alluma un grand feu, on se mit à causer en se chauffant ; et, selon l’usage de tous les pays, on passa en revue la société au milieu de laquelle s’était écoulée une si agréable soirée. Le lendemain matin, Annette réveilla Laure au petit jour et lui dit : « J’entends Madame qui se plaint ; elle a toussé toute la nuit. » Laure fut en un instant au chevet de sa mère, qui, tout en regrettant de l’avoir fait lever d’aussi bonne heure, ne dissimula pas son contentement de la voir près d’elle. Les soins et les prévenances d’une fille sont souvent l’unique remède à une indisposition. Mme Thiébaut avait craint d’être plus malade qu’elle ne l’était. Elle se sentit mieux dès que sa fille l’eut rassurée, et elle l’engagea à se retirer ; mais Laure n’en fit rien. Elle resta près du lit de la malade, qui s’endormit sous le regard de sa fille. L’état de Mme Thiébaut n’était pas grave ; mais elle se croyait menacée d’une attaque, et, à cause de cela, redoutait d’être seule. Or sa fille était l’unique personne qui lui fût agréable en ce moment. Laure aimait tendrement cette bonne mère ; mais, quoiqu’elle se dévouât à la soigner, elle cherchait de temps à autre à rompre la monotonie par une lecture intéressante. Cependant elle ne négligeait rien des devoirs d’une maîtresse de maison, et sa mère la voyait souvent entrer dans sa chambre, apportant par exemple une douzaine de torchons à ourler, ou toute autre chose de ce genre. Il vous arrive une ouvrière de bonne volonté, mère chérie. Chère enfant, tu me fais plus de plaisir que si tu me jouais une sonate de Mozart. » La pauvre mère admirait la petite main qui traçait l’ourlet de toile jaune, et elle avait les larmes aux yeux. « C’est moi, pensait-elle, qui devrais faire cet ouvrage, mais il est bon que Laure s’y exerce. » Mme Thiébaut considérait sa maladie comme passagère, car elle souffrait peu. À partir de ce moment elle ne put guère s’occuper de la maison. Tout reposa sur Laure et sur Annette, et Mlle Thiébaut fut à peu près privée de toute distraction, si ce n’était, de temps à autre, une lecture, instructive ou amusante, choisie par sa mère. Tout le monde, excepté Cécile, ignorait combien cette vie nouvelle était peu du goût de Laure. Il lui arrivait quelquefois de se dire : « Marguerite travaille aussi, elle ; mais son travail ne consiste pas à ravauder et à raccommoder ; elle brode de petits bonnets pour ses poupons. Cependant ces pensées ne faisaient que traverser l’esprit de la jeune fille, comme un nuage paraît et disparaît à l’horizon. Elle finit même par aimer sa tâche, qui alors ne lui sembla plus difficile. Sur ce point, Laure était devenue, grâce aux leçons de sa mère, supérieure à Mlle Jacquemin, qui ne savait ni tailler, ni bien coudre. Quand elle s’en plaignait à Laure, celle-ci lui disait : « Il est encore temps ; tu m’as appris des choses beaucoup plus difficiles. Deviens mon élève à ton tour, quand nous nous trouvons réunies, et tu verras que la bonne volonté suffit pour acquérir ce qui te manque. » Il est vrai que Mlle Cécile Jacquemin avait reçu une éducation à la fois brillante et sérieuse ; mais la mère, émerveillée des talents de sa fille, avait complètement négligé ce qui fait le fond de l’éducation d’une femme. Cécile était considérée comme une princesse dans sa famille ; elle ne connaissait aucun détail du ménage, et ses mains n’étaient habiles qu’aux ouvrages de luxe et d’agrément. Malheureusement l’état de santé de Mme Thiébaut s’opposait à ce qu’elle allât, comme l’année précédente, passer l’hiver à Paris ; et l’impossibilité de se réunir à son mari et à ses fils lui fut une véritable peine. La mauvaise saison s’écoula paisiblement à la campagne, et Laure épargna à sa mère les tristesses de l’isolement. Pour l’en récompenser, Mme Thiébaut écrivit à Mlle Jacquemin et l’invita à venir passer quelque temps près de son amie, dès que le printemps serait de retour. « Puisque vous dessinez le paysage, lui disait-elle, nous avons des modèles à vous offrir ; et vous savez quel plaisir ce sera pour nous de vous recevoir. Je veux faire une surprise à Laure, et aucune surprise ne peut lui être plus agréable que la présence de son amie. » La permission fut accordée, sans difficulté, et M. Jacquemin alla lui-même conduire sa fille à Beauséjour. En revenant, il dit à sa femme : « Tu ne reconnaîtrais pas Laure ; elle est active, empressée ; elle trouve du temps pour tout, même pour faire marcher sa petite école. Son père, pendant les vacances, lui apprend à soigner les plantes ; elle n’est étrangère à rien ; et vraiment Cécile passera près d’elle un temps agréable. » Les deux jeunes filles, quand elles se virent ensemble, ne perdirent pas une minute. « Tu as maintenant bien peu de loisirs, dit Cécile ; que je te plains ! Garde ta compassion pour d’autres, ma bonne amie ; je suis utile à mes parents, et cette pensée me rend facile tout ce que je dois faire. Ne crois pas, cependant, que mes livres et ma plume soient ensevelis sous la poussière. Non vraiment, je ne passe pas un jour sans lire quelques pages instructives, et j’écris souvent sous la dictée de ma mère, ce qui forme mon style et m’empêche d’oublier l’orthographe. La pâtisserie lui fait tort quelquefois. Je veux dire que tu verras demain, au déjeuner, une bonne et belle galette, œuvre de mes dix doigts. Mais oui ; je m’occupe beaucoup du ménage, quoique une femme âgée, ancienne cuisinière, passe ici l’après-midi. Annette emploie tout son temps au balayage et aux soins extérieurs ; à la campagne on a fort à faire. Moi, je mets la main à tout ; et, ma pauvre mère ne sortant plus, nous avons passé toutes nos soirées d’hiver assises près de la table du salon, maman tricotant, et moi raccommodant le linge. Ne me plains donc pas, je t’en conjure, je suis si heureuse ! Oui, heureuse de ne plus être paresseuse, d’être utile dans la maison par mon activité, de soigner ma bonne mère. Mais il faut que j’aille donner un coup d’œil à la cuisine ; car je n’entends pas que le dîner soit critiqué par une belle demoiselle champenoise. » Laure sortit ; laissant son amie à ses réflexions. Cécile croyait rêver, Laure s’était encore perfectionnée depuis qu’elle l’avait vue. Elle était à tout, commandant, et au besoin dirigeant les servantes ; mais Mlle Jacquemin n’était pas au bout de ses surprises. Lorsqu’elle vint, sur l’invitation de Laure, la trouver chez Mme Thiébaut, son amie avait devant elle une table chargée d’ouvrages vertueux, c’est-à-dire de bas à raccommoder et de torchons à marquer. Cécile, au comble de la surprise, ne put s’empêcher de s’écrier : Ta petite main a daigné ourler cette grosse toile ? Oui, ma chère ; et il faut t’avouer qu’elle en est fière. Et moi aussi, ajouta Mme Thiébaut. Une femme doit savoir commander, et si elle ne sait pas faire ce qu’elle exige de ceux qui la servent, il est à craindre que son intérieur n’en souffre. » Cécile ne disait rien ; mais Laure, de peur d’attrister son amie, demanda gaiement : « Est-ce que, par hasard, tu voudrais devenir mon élève, et peut-être ma rivale ? je ne suis pas si ambitieuse ; mais je veux profiter de la leçon que je tire de ton exemple. » Les voisins de campagne de Mme Thiébaut cherchaient souvent à la revoir, ainsi que son aimable fille. Quand ils furent informés de la présence de Mlle Jacquemin, que l’on connaissait déjà, ils insistèrent tellement que Mme Thiébaut, se sentant mieux, consentit à recevoir et reprit, dans le salon, la place qu’elle y avait toujours occupée. Il y eut alors quelques réunions, dans l’après-midi. Cécile retrouvait avec plaisir d’anciennes connaissances, et ces anciennes connaissances n’avaient pas oublié qu’elle avait une belle voix, et qu’elle ne se faisait pas prier quand on lui demandait de chanter. Les honneurs étaient pour elle, et son amie en était heureuse, mais bien moins, toutefois, que de voir sa chère maman se mêler de nouveau à la société. En toute circonstance, les mères ont une idée fixe : marier leurs filles, et Mme Thiébaut, que son état maladif empêchait depuis longtemps de mener Laure dans le monde, n’en était pas moins désireuse de marier sa chère enfant, quelque besoin qu’elle eût de ses soins. C’est pourquoi elle avait consenti à attirer chez elle quelques personnes du voisinage, qui lui présentaient parfois leurs parents et leurs amis. Cette année-là, une Parisienne, nommée Mme Belisle, riche veuve et mère d’un fils unique, avait loué pour l’été une maison de campagne en Lorraine, non loin de Beauséjour. La présence de la mère et du fils surprenait un peu le voisinage. Quel motif avait pu porter cette Parisienne à venir dans ce coin de la France, au lieu d’aller aux eaux ou aux bains de mer ? Son fils était en âge de se marier. Était-ce dans les campagnes de la Lorraine qu’il rencontrerait une femme à son gré ? Mme Belisle ne voyait que le côté frivole de la société parisienne, et redoutait pour son fils une compagne plus désireuse de briller que de s’enfermer dans sa maison et de s’intéresser à son intérieur. Elle n’était pas fâchée de voir de près la société de province et d’en étudier les habitudes. C’était à qui la recevrait, lui ferait des politesses. Des invitations à dîner ne tardèrent pas à être adressées à l’étrangère et à son fils. Il n’est pas douteux que M. André Belisle ne fût surtout bien accueilli des mères qui avaient des filles à marier ; mais ces dames ne se flattaient pas que la mère d’un Parisien jeune et riche pût avoir l’idée de choisir une belle-fille en Lorraine. C’était pourtant le motif de son séjour dans l’est de la France. Soit manque d’indulgence, soit qu’elle n’eût réellement pas rencontré, dans ses relations, une femme vraiment sensée, elle jugeait toutes les Parisiennes défavorablement, et les croyait ignorantes des devoirs d’une bonne maîtresse de maison. Quand l’éducation parisienne est bien dirigée, elle est la meilleure. L’agrément s’ajoute à l’utile, et la charité, qui est souveraine à Paris, est certes une bonne maîtresse. Si la raison qui avait amené Mme Belisle en Lorraine eût été connue, personne n’eût blâmé la riche veuve ; mais, quoiqu’on l’ignorât, elle n’en fut pas moins parfaitement accueillie. Cependant la Parisienne observa que les ouvrages des jeunes filles qu’elle rencontrait étaient, comme dans sa société, des ouvrages d’agrément, et que même ils n’avançaient guère. Peu à peu ces ouvrages étaient abandonnés ; une jeune virtuose se mettait au piano, elle jouait de brillantes valses, et l’on finissait par céder au charme d’une de ces valses qui ne permettent pas à des jeunes filles de rester sur leur chaise. Mme Belisle, sachant qu’une société de choix se réunissait souvent chez Mme Thiébaut, se fit présenter à elle, et depuis lors prit part aux réunions dont Cécile faisait le principal ornement. Les parents de Mlle Jacquemin, voyant combien l’air des champs était salutaire à leur fille, lui avaient permis de rester toute la saison à Beauséjour. Elle jouait un double rôle dans les réunions de l’après-midi, étant, tour à tour, au piano et à la danse. Il arriva que le temps changea brusquement, et que l’atmosphère se chargea d’une humidité pénétrante, qui remit en question la santé, déjà si altérée, de Mme Thiébaut. Sa fille, prompte à s’inquiéter, appela un médecin et se mit en mesure de suivre ses conseils ; mais il y avait réunion ce jour-là dans le salon de la malade, qui, en se contraignant, comme elle le savait faire, assura qu’elle y paraîtrait et défendit qu’on empêchât la jeunesse de s’amuser. Malgré tout le désir qu’avait Laure de faire bonne mine aux voisins de campagne et aux nouvelles connaissances, elle ne se promit aucun plaisir, parce qu’elle était contrariée de se voir obligée de surseoir aux soins qu’exigeait l’état de sa mère. Ce jour-là, précisément, on avait projeté de danser au piano entre soi. Il n’y avait d’autre étranger que M. André, qui avait accompagné sa mère, l’aimable Parisienne. Bientôt on commença une valse, et Mlle Thiébaut trouva moyen d’y échapper en se faufilant dans une petite pièce contiguë au salon. Là elle retrouva sa corbeille à ouvrage, et, prenant ses grands ciseaux, se mit à tailler hardiment une camisole de flanelle. Une simple portière séparait du salon l’espèce de boudoir qui servait en ce moment de refuge à la jeune fille. Une main souleva cette portière, et Mme Belisle parut. Cet ouvrage est donc bien pressé, pour que vous nous priviez de votre présence ? Ma mère s’est refroidie ; et le médecin ordonne de la couvrir immédiatement de flanelle. Je n’étais pas en mesure ; il fallait tailler, afin que la petite bonne pût commencer à coudre et que je pusse achever, dès que j’en aurais le loisir, c’est-à-dire dans quelques heures. D’ailleurs, pour n’être pas impolie, je vais reparaître aussitôt que j’aurai fini de tailler ; mais je vous en supplie, Madame, ne me trahissez pas ! Non, vraiment, Mademoiselle, je ne vous trahirai pas, quoique j’en sois bien tentée ; non, soyez tranquille. » Un peu plus tard on alla au buffet, et Laure, cachant son bagage d’ouvrière, rentra souriante au salon. Mlle Wilson nous a joué une valse enlevante. Quelle idée as-tu donc eue de ne pas danser ? Pas du tout ; je me porte très bien ; mais j’ai commencé un ouvrage très pressé. Tu exagères, ma chérie ; il faut profiter de notre jeunesse, qui ne reviendra pas, une fois passée. Si tu étais à ma place, Cécile, tu ferais la même chose. Quand on a une mère aussi souffrante que la mienne, on ne songe guère à danser. Pendant que tu valsais, je taillais une camisole de flanelle pour maman. Annette va se mettre à coudre, je terminerai l’ouvrage aussitôt que nos amis se seront retirés, et ma chère maman aura sa flanelle ce soir, comme l’a demandé le docteur. » Pendant que ces paroles s’échangeaient entre les deux jeunes filles, Mme Belisle, toute à ses réflexions se disait : « Voilà la femme qu’il faut à mon fils. Elle est charmante, sérieuse et dévouée. J’ai toujours désiré pour lui une femme qui sût se servir de son dé et de ses ciseaux. Oui, c’est Mlle Thiébaut qu’il épousera ; elle n’est peut-être pas aussi brillante que Mlle Jacquemin, mais elle en sait assez pour faire notre bonheur. » À partir de ce jour, la riche veuve parisienne revint souvent chez Mme Thiébaut et ne négligea aucun moyen de rendre les relations plus intimes. À chaque visite, Laure lui apparaissait sous un jour qui la lui faisait admirer davantage, dans son rôle de maîtresse de maison. « Oui, pensait-elle en se retirant, c’est bien cette charmante enfant que j’appellerai ma fille. » Peu à peu Mme Belisle chercha à incliner son fils vers Mlle Thiébaut, et lui fit remarquer que la conversation de la jeune fille était intéressante. Il suivit son conseil et l’accompagna souvent à Beauséjour. « Tu pourrais, lui dit sa mère, nous faire la lecture ; Mme Thiébaut étant souffrante, et pouvant à peine lire, tu lui procurerais un véritable plaisir. » Dès le lendemain, André proposa à ces dames de leur lire le journal de la localité, qui contenait des faits intéressants, mais seulement pour les habitants du pays. Mme Belisle écoutait avec résignation ; mais Laure, dans sa naïveté s’écria : monsieur André, ce n’est pas amusant ! » À ces mots, le journal tomba des mains d’André, et Mme Thiébaut lui dit : « Nous trouverons une lecture amusante dans la bibliothèque de ma fille. Allons ensemble, monsieur André, faire un choix digne du lecteur et de l’auditoire. » La composition de cette bibliothèque étonna beaucoup le Parisien. Il n’aurait pas supposé qu’une jeune fille qui raccommodait tout le linge de la maison eût des goûts littéraires. Peut-être même eût-il pensé que cette bibliothèque était une bibliothèque d’ornement ou de parade ; mais il remarqua un livre ouvert, un livre d’histoire, dont les pages avaient évidemment été souvent tournées. Ce n’était pas, assurément, un meuble de parade, quoiqu’il fût élégant. Lorsqu’il rentra au salon, il s’excusa près de Laure d’avoir pénétré ses secrets. « Je n’ai pas de secrets, monsieur, répondit-elle naïvement. Je vous demande pardon, Mademoiselle : la chambre d’une femme la fait connaître. On sait, d’un coup d’œil, si elle est soigneuse, si elle est studieuse ou paresseuse. Il est facile de constater, en entrant dans votre jolie chambre, que vous êtes soigneuse et studieuse. Or ce serait une erreur de croire que les femmes seules apprécient l’ordre ; nous autres hommes, nous sommes même assez sévères sur ce point. » Laure rougit en entendant faire son éloge ; sa mère s’en aperçut et sourit. Cependant elle avait accueilli froidement le compliment que l’étranger lui avait fait sur le choix de ses livres. Cette froideur passa pour de la timidité ; mais lorsque, quelques jours après, Mme Thiébaut dit à sa fille que l’aimable Parisienne la demandait en mariage pour son fils, elle se jeta dans les bras de sa mère et lui dit : « Je ne vous quitterai jamais ; je resterai vieille fille. Vous sentez-vous donc capable de vous passer de moi, mère chérie ? Les mères sont capables de tout, ma fille, et tu me fais une véritable peine en refusant d’entrer dans une famille honorable. » Parents et amis essayèrent vainement de convaincre Laure qu’elle regretterait plus tard d’avoir refusé cette proposition ; elle fut inflexible. Mme Thiébaut n’avait pas hésité à faire son sacrifice ; mais lorsqu’elle fut persuadée que Laure ne changerait pas de résolution, elle se demanda ce qu’elle serait devenue si cette bien-aimée enfant avait quitté le toit paternel. « Quel bel avenir était offert à Laure ! se disait la pauvre mère ; mais je ne l’ai pas influencée : c’est elle qui refuse la fortune venant à elle. » Les Parisiens ne tardèrent pas à reprendre la route de la capitale, et le calme rentra sous l’humble toit de Mme Thiébaut. La bonne mère aurait souhaité de pouvoir dissimuler sa joie de posséder sa fille ; mais elle n’y parvenait pas. Elle embrassait Laure et lui prodiguait les noms les plus doux. La chère enfant souriait et lui rendait ses caresses. Les enfants témoignaient à Mlle Thiébaut leur affection et leur reconnaissance. Quelquefois, pour lui faire fête, elles arrivaient chargées de fleurs. D’autres petites filles apportaient des volailles qui, sentant la faiblesse des mains qui les tenaient, se débattaient en désespérées, comme si elles pressentaient le sort qu’on leur préparait. La maîtresse répondait à ces attentions de ses élèves par un beau goûter, où figuraient les meilleures confitures. Mme Thiébaut, dans ces occasions, voulait voir de près la joie des enfants qui, bien qu’un peu intimidées, étaient charmées de sa présence. Elle poussait la bonté pour les élèves de sa fille jusqu’à leur raconter des histoires, une entre autres où il était question de petits garçons paresseux. Les petites filles étaient très fières de ne pas se trouver mêlées à l’histoire de ces petits garçons. Ces simples fêtes étaient consignées dans les annales de Laure, qui voulait conserver le souvenir de tout ce qui s’était passé dans cette école, devenue, pour elle et pour les jeunes enfants du village, une source de bonheur. À ce moment, la santé de la mère de famille ne donnant pas d’inquiétude, tout le monde était content. Si Mme Thiébaut n’allait plus chez ses voisins de campagne, ils venaient chez elle ; et, à part le grand chagrin de la séparation, la vie se passait assez tranquillement ; mais, plus tard, l’état de Mme Thiébaut redevint alarmant. Laure se fit alors un devoir de la quitter le plus rarement possible. Elle pressentait un malheur, mais elle dissimulait ses tristes prévisions avec une énergie qui trompait son entourage, et même son père et ses frères, lorsque quelque circonstance particulière les ramenait en Lorraine. À la suite de ses réflexions sur ce sujet, elle disait aux petites filles de l’école : « Mademoiselle a du chagrin ; soyez bien sages, cela la consolera un peu. » Annette s’imaginait souvent que Mme Thiébaut allait mourir. « Mlle Laure sera orpheline comme moi ! » se disait-elle tristement. La maladie de Mme Thiébaut s’aggravait de jour en jour. Laure avait déjà compris qu’elle ne devait pas priver sa mère de sa présence, même pour un motif charitable. Un matin elle dit donc à Annette, qui remplaçait Rose autant que le permettait son âge : « Annette, te voilà grande, tu n’es plus une enfant, tu es raisonnable, assez instruite pour ta position, et je suis contente de toi. Je vais te donner une preuve de confiance que je ne donnerais à aucune jeune fille du village. Écoute-moi : ma pauvre mère s’affaiblit de plus en plus ; je ne peux plus la quitter pendant deux heures tous les jours, pour apprendre à lire, écrire et compter aux petites filles de Beauséjour en attendant qu’elles soient en âge d’aller à l’école au loin. Eh bien, c’est toi que je choisis pour me remplacer. Tu t’es fort bien acquittée de ces fonctions pendant l’hiver que j’ai passé à Paris, et tu as maintenant deux ans de plus. Si je te donne cette charge, mon enfant, c’est que je te crois capable de la remplir. Je connais ton cœur et ta tête. Tu seras douce, patiente ; tu t’attacheras à corriger les petites filles d’un défaut dont on ne se méfie pas assez : c’est la paresse. J’ai été très paresseuse, moi, ma petite Annette. Mademoiselle, ne dites pas de mal de vous ; ça me fait trop de peine ! Et moi, Annette, ça me fait du bien de te le dire. Sois tranquille ; je n’abandonnerai pas l’école ; j’irai de temps en temps y passer une heure ; mais je ne manquerai pas de prétextes pour me faire remplacer par toi. Si elles ne voulaient pas m’écouter ? Je t’installerai à ma place ; je viendrai souvent donner un coup d’œil à la classe, et les rebelles seront sévèrement punies, et au besoin renvoyées. Mademoiselle, je ne sais plus où j’en suis. Tu es une bonne fille, et je suis heureuse de te donner cette preuve de mon estime et de mon affection. » Annelle n’attendit pas d’y être conviée pour embrasser sa bienfaitrice. Elle courut chez son père et lui redit, sans oublier un mot, la conversation qu’elle venait d’avoir avec Mademoiselle . Le brave menuisier était radieux ; il lui semblait que sa fille devenait une demoiselle. Annette était vraiment capable de répondre aux vues que sa jeune maîtresse avait sur elle. Son bon sens, sa patience et sa modestie lui conciliaient l’amitié des petites villageoises, ses compagnes, et elle possédait parfaitement l’instruction élémentaire qu’exigeait le jeune âge des élèves de Laure. L’école ne laissait donc rien à désirer, et la jeune garde-malade consacrait à sa mère presque tous ses instants. Cependant la jeune fille, qui avait enfin pris tant de goût à l’étude, se levait une heure plus tôt afin d’y pouvoir consacrer au moins ce temps. Si elle ne progressait pas, du moins serait-elle sûre de ne pas oublier ce qu’elle savait. Quant à son talent pour la couture, on le connaissait bien maintenant dans le cercle où l’on avait autrefois remarqué son ignorance sur ce point. Son habileté, souvent constatée par ses jeunes élèves, parvint à la connaissance de tout le village ; et, sa charité n’étant un mystère pour personne, elle eut bientôt une clientèle plus nombreuse qu’elle ne l’aurait voulu. Cependant, quand une pauvre mère venait lui demander de faire la robe du dimanche de sa petite fille, elle ne s’y refusait pas. La vieille femme dont la main tremblait, preuve qu’elle avait besoin d’aide, ne se voyait pas non plus repoussée, et le béguin de l’enfant qui allait naître était accordé de bonne grâce. En quelques années, les circonstances peuvent améliorer la situation d’une famille ; c’est ce qui était arrivé pour la famille Thiébaut. D’une part, la vie à la campagne ; de l’autre, le travail constant de M. Thiébaut, telles avaient été les causes de l’amélioration des affaires, et M. et Mme Thiébaut avaient enfin pu se réunir dans la petite maison de Lorraine, où ils se trouvaient si bien, pendant que Joseph et Xavier achevaient leurs études dans des écoles spéciales. On peut se figurer la joie de Laure en voyant son père rentrer définitivement dans l’intérieur, et veiller avec elle sur la santé si menacée de Mme Thiébaut. Le père et la mère, quand ils étaient en tête-à-tête, choisissaient souvent pour sujet de conversation le changement qui s’était opéré dans le caractère de leur fille. « C’est à n’en croire ni ses yeux ni ses oreilles », disait M. Les mères comprennent mieux ces transformations, par la raison que leur patience, leurs prières et leur dévouement de chaque jour en sont la cause première. Laure avait acquis la réputation d’être une fille dévouée et une maîtresse de maison modèle. Plus d’une demoiselle qui charmait la société par son talent de musicienne enviait le talent de Laure. Plusieurs se souvenaient avec confusion d’avoir ri de son ignorance, et les mères regrettaient de n’avoir pas trouvé dans leurs filles ce que Mme Thiébaut trouvait dans la sienne, qui savait joindre l’utile à l’agréable. On citait aux jeunes filles la raisonnable Laure, en leur recommandant de suivre son exemple ; mais les jeunes filles qui se laissaient convaincre étaient en petit nombre. La présence de Mlle Thiébaut était une consolation de tous les instants pour sa mère. L’égalité d’humeur de la jeune fille et parfois sa gaieté combattaient dans la malade toute pensée de tristesse. Si Laure voyait un nuage sur le front de sa chère maman, elle donnait aussitôt un tour plaisant à la conversation, qui ne permettait pas à la malade de se laisser aller à la rêverie ; et, comme elle devinait la pensée de sa fille, le sourire revenait sur ses lèvres. Le moment des vacances arriva, et les deux frères revinrent en Lorraine rejoindre leurs parents. Thiébaut, qui avait beaucoup voyagé, voulait que ses fils eussent le même avantage, et, comme le genre de vie à Beauséjour était d’une grande simplicité, on pouvait faire face aux dépenses de voyage des deux jeunes gens. Laure, habituée aux sacrifices, faisait joyeusement celui de voir Joseph et Xavier la quitter pour voyager, et ne leur en voulait pas d’être contents de partir. Elle prépara avec soin leur bagage et leur fit de petits sermons qui n’étaient interrompus que par des baisers. Le temps était splendide, les voyageurs enchantés. Laure et ses parents croyaient l’être aussi, mais c’était une illusion. Au fond, on n’était pas enchanté, on se résignait, voilà tout. Quelques semaines plus tard, un capitaine de dragons attirait l’attention de tous les gens du village. Il entra dans la cour de M. Thiébaut, et ces dames se demandèrent ce que venait faire ce bel officier, que, d’ailleurs, on reconnaissait parfaitement. « Pourvu, disait une commère, qu’il ne vienne pas nous enlever notre demoiselle ! » Une discussion s’éleva entre les voisines. Les unes affirmaient que ce beau militaire enlèverait Mlle Laure ; d’autres disaient : « Elle aime trop sa mère pour la quitter. » Une vieille bonne femme, qui avait jusqu’alors gardé le silence, prit la parole en ces termes : « Vous ne savez ce que vous dites. Toutes les mères désirent marier leur fille, et, se sacrifiant pour elle, se séparent de leur enfant quand elles croient que c’est pour son bonheur. Elles se disent : « Nous sommes vieux, mon mari et moi ; un jour va venir où nous ne serons plus là. » Celle qui parlait ainsi fut considérée comme une radoteuse, et cependant elle ne radotait pas. Mme Belisle avait conservé le souvenir de Laure, de sa simplicité, de son respect et de son dévouement pour sa mère, de son activité, de son talent de couture. L’ordre qui, par elle, régnait dans la maison, et surtout dans sa jolie chambre, tout cela était encore présent au souvenir du fils et à celui de la mère. Chaque fois que Mme Belisle revenait d’une soirée où elle avait observé des jeunes filles, elle se disait : « Ces petites coquettes sont charmantes, et sans doute bonnes et aimables ; mais aucune d’elles ne s’appellera ma fille, si, comme je l’espère, mon fils me laisse choisir la femme qui portera son nom. » Mme Belisle était discrète et prudente : elle attendait avec patience le jour où son fils lui parlerait de ses projets. Quelle fut la joie de la mère lorsque André lui dit qu’il n’avait jamais perdu le souvenir de Laure et que, son refus n’ayant eu rien de personnel, il voulait la demander une seconde fois, heureux de l’obtenir, si l’état maladif de sa mère n’y mettait plus obstacle. La mère et le fils étant d’accord, ils convinrent de partir immédiatement pour la Lorraine. À la surprise qu’éprouva Mme Thiébaut en les revoyant, s’ajouta une forte émotion. On causa longtemps ensemble, et avec le plus vif intérêt. L’alliance entre les deux familles était si simple, si convenable, que, deux heures plus tard, il ne s’agissait plus que d’obtenir l’assentiment de Laure. « Mais où est donc Mlle Laure ? Elle fait la classe aux plus jeunes enfants du village, répondit Mme Thiébaut ; allons la surprendre. » Le moment n’était pas favorable pour recevoir une aussi belle visite. Une paresseuse qui avait souvent mis à l’épreuve la patience de Laure, était à genoux, au milieu de la serre, et coiffée d’un affreux bonnet d’âne. On se rappelle qu’Annette avait autrefois brûlé la honteuse coiffure ; mais Laure avait cru devoir la ressusciter, en l’honneur de cette entêtée paresseuse. Cette visite inattendue produisit l’effet d’un coup de tonnerre ! En voyant le beau militaire, toutes les petites filles étaient ébahies. Elles chuchotaient, elles ouvraient de grands yeux, car c’était la première fois qu’elles voyaient de si près un bel officier. Laure n’était pas moins étonnée, et intimidée. La paresseuse lui fut même d’un grand secours ; et pour répondre aux questions des visiteurs, elle parla de la paresse avec d’autant plus d’éloquence qu’elle était embarrassée d’être surprise dans ses fonctions de maîtresse d’école. Le capitaine, lui aussi, fit un petit discours sur le même sujet ; mais la péroraison du discours fut qu’il obtint la grâce de la paresseuse. Mme Thiébaut demanda un congé, qui fut accordé, et dont profitèrent les visiteurs. Jamais Laure n’avait été plus charmante que dans cette serre, au milieu de ses petites élèves. Mme Thiébaut ne se fit pas prier pour donner les détails que réclamaient la mère et son fils. « Ma fille, ajouta-t-elle, trouve une grande distraction dans cette œuvre de charité, où la seconde notre jeune servante. Les enfants aiment Laure, et les parents sont reconnaissants de ce qu’elle fait pour leurs petites filles. » Tout cela augmentait encore l’estime que Mlle Thiébaut avait inspirée aux étrangers. La journée n’était pas finie que la grande question était décidée à la satisfaction des uns et des autres. Il y eut cependant bien des larmes de répandues ! Laure ne comprenait pas comment elle avait donné le consentement qu’on était venu lui demander pour la seconde fois. sa mère qui naguère réclamait ses soins chaque jour ? Elle allait donc perdre celle mère chérie ? Et puis, que deviendrait l’école des petites filles ? Laure s’étonnait de voir sa mère si en train, presque au moment de se séparer d’elle. Elle croyait que Mme Thiébaut ne pourrait pas se passer de sa fille ; mais cette excellente mère la rassura, et les huit jours que le fiancé et Mme Belisle passèrent en Lorraine confirmèrent les espérances de bonheur des deux familles qui allaient bientôt s’allier. Le mariage de Laure avait été l’occasion d’une fête à l’école ; mais c’était une fête d’adieu. Chaque famille avait reçu un souvenir de la mariée, et les petites élèves, après avoir pleuré en embrassant leur chère maîtresse, avaient regardé avec un vif plaisir les images et les jolis livres roses que Laure avait rangés dans une bibliothèque, où chaque enfant trouverait à s’instruire et à s’amuser. Laure, devenue Mme André Belisle, était aimée de toutes ces petites filles, et elle les aimait. Elle avait donc une véritable peine en songeant qu’elles allaient oublier tout ce qu’on leur avait appris ; mais il ne devait pas en être ainsi. Ses efforts et ceux de la bonne et intelligente Annette méritaient d’être récompensés par la continuation de la bonne œuvre, qu’Annette ne pouvait pas diriger à elle seule. La sœur du notaire, Mlle Emma, comme on l’appelait dans le pays, ne voulut pas abandonner les enfants que Laure avait réunis autour d’elle. Son frère, excellent homme, approuva le projet, sans dissimuler qu’il voyait une grande difficulté à son exécution. « Mais il y a près d’une heure de marche d’ici à Beauséjour ; tu te fatigueras, tu tomberas malade. » Il s’arrêta, et, après quelques instants de silence, il ajouta : « Non, tu ne te fatigueras pas. Je te donnerai une de ces petites voitures qui roulent sans le secours d’un cheval et d’un cocher. » Mlle Emma était une fort bonne personne ; elle remercia son frère et lui exposa le bonheur qu’elle avait à confirmer le bien que faisait Mlle Thiébaut. Elle ne lui confia point que parfois elle s’ennuyait chez lui, n’ayant pour toute distraction que de voir les paysans aller et venir. Le notaire avait la longue habitude de souscrire à toutes les volontés de sa sœur ; il souscrivit donc à son projet et lui promit de s’intéresser à ses jeunes élèves. Dès lors il fut aisé de prévoir que la petite école marcherait à merveille, sans causer la moindre gêne à M. et Mme Thiébaut, vu la situation tout à fait indépendante de la serre transformée en classe. Laure, si attristée de quitter sa mère, s’en alla du moins tranquille sur le compte de ses élèves. Quant à cette excellente mère, Laure emportait l’espérance de lui voir passer l’hiver prochain à Paris, où le régiment de son mari se trouvait en ce moment. La promesse qui lui en avait été faite pouvait seule adoucir une séparation qu’elle avait d’abord refusée, et qu’elle n’avait fini par accepter que sur les instances réitérées de son père et surtout de sa mère, dont la santé s’était à peu près rétablie. Lorsque Laure se trouva installée, fort élégamment, à Paris, dans sa vie de jeune femme, il faut bien convenir qu’elle eut la tête un peu troublée et qu’elle ne trouva pas, ou peut-être ne chercha pas, quelques heures à donner à la lecture, à l’étude, aux arts, à l’anglais. Il lui sembla d’abord que le temps des efforts était passé et qu’il fallait se laisser aller maintenant à vivre, comme tant d’autres, sans occupations sérieuses. L’arrivée de ses bons parents mit le comble à ses vœux ; mais Mme Thiébaut, dont le regard était exercé, remarqua promptement l’erreur dans laquelle était tombée sa chère fille. Elle lui fit de doux reproches, et, pour s’excuser, la jeune femme, au lieu d’avouer qu’ayant été portée à la paresse pendant de longues années, elle aurait besoin de se surveiller toujours sur ce point, allégua l’exemple de certaines Parisiennes de sa connaissance qui passaient leurs journées à ne rien faire ou à faire des riens. « Tu te méprends, ma chère enfant, répondit Mme Thiébaut ; ce n’est pas de ce côté qu’il faut tourner tes regards, mais bien plutôt vers ta belle-mère, femme supérieure, qui n’est devenue telle que par la réflexion, la vigilance, le travail et la résolution de ne jamais cesser d’apprendre. Il y a temps pour tout. L’adolescence et les premières années de jeunesse sont destinées à étudier les éléments de toute chose ; c’est, pour ainsi dire, le canevas sur lequel on brodera toute sa vie. Chère maman, les Parisiennes sont très aimables ; mais je vous assure que j’en connais un bon nombre qui riraient bien si elles me voyaient en mains un livre instructif, et surtout un livre anglais. Tu les laisserais rire ; mais tu acquerrais ce qui te manque, car, tout en ayant une instruction suffisante, tu peux facilement doubler le nombre de tes connaissances et devenir une femme plus complète. Cela se fait non seulement par la lecture, mais par des conversations, par des visites répétées aux différents musées dont cette grande ville est enrichie, par mille moyens à la portée d’une femme mariée, et surtout par le contact des esprits studieux, qui sont les seuls dont on doive suivre l’exemple. Ma chère maman, vous avez, comme toujours, parfaitement raison ; mais je ne puis vous expliquer ce qui se passe en moi. Je suis, pour ainsi dire, lasse de ramer contre le courant ; je sens le désir de laisser glisser ma barque sans faire effort. ta barque s’en irait bientôt à la dérive. Songe donc que notre nature, bien que domptée, n’est jamais vaincue ; nous la retrouvons toujours en opposition avec notre raison. Si tu prenais pour modèles les jeunes femmes sans valeur qui n’emploient pas utilement leur vie, tu donnerais dans mon esprit gain de cause à un homme dont le souvenir, je l’avoue, ne revient jamais à ma mémoire sans froisser mon amour-propre maternel. Quel est donc cet homme, chère maman ? Pourquoi ne me l’avez-vous jamais racontée ? Parce que je craignais de te décourager. Aujourd’hui que ton sort est si heureusement fixé, je n’ai plus cette crainte, et je vais au contraire te dire ce qui s’est passé il y a un an tout au plus. C’est toi qui es en question. Cela devient de plus en plus intéressant Parlez, mère chérie, j’écoute. Il y a en Lorraine un monsieur que je connais fort bien de vue et de réputation, un riche propriétaire, veuf et ayant quatre enfants. Ce monsieur souhaitait épouser une femme capable d’élever ses filles, dont l’aînée avait dix ans et était une bonne et douce enfant ; mais sa paresse avait dégoûté et éloigné les institutrices qui avaient commencé son éducation. Le père de cette pauvre petite fille était un homme distingué, instruit et généreux, aimé autant que respecté dans son pays. « Ce monsieur avait une grande confiance dans son notaire, qui n’est autre que M. Firmin, le frère de Mlle Emma, qui dirige maintenant ta petite école. Et lui aussi te connaissait et t’appréciait ; je vais t’en donner la preuve. Ce riche propriétaire avait souvent entretenu M. Firmin, non seulement de l’embarras où il se trouvait, mais du chagrin qu’il avait de voir ses filles confiées à une direction qui laissait beaucoup à désirer. « Un jour il dit à son notaire : « Mon cher ami, vous placez mon argent à gros intérêts ; mais cela ne suffit pas au bonheur. Mes chères petites filles grandissent comme les fleurs des champs, sans culture ; elles n’ont pas, hélas ! Trouvez-moi donc une de ces femmes généreuses qui ont le sentiment de la maternité avant d’être mères, une femme qui aime les enfants. « Mon ami, ce que vous désirez se trouve à Beauséjour. Épouser une jeune fille dont la paresse est devenue proverbiale ! « Non, ce n’est pas celle-là. « C’est bien la même si vous voulez, mais c’est aussi une courageuse jeune fille qui a triomphé d’un défaut par lequel beaucoup de gens sont vaincus. Mlle Laure a fait son éducation à un âge où les jeunes personnes ne songent souvent « qu’au plaisir. Elle n’a plus rien à démêler avec la paresse. Elle a même établi une petite école pour les jeunes enfants des villageois. On l’aime, on la chérit, on la respecte, quoiqu’elle soit encore toute jeune. De tous les placements que j’ai faits pour vous, mon cher ami, aucun ne pourrait être comparé à celui que je vous conseille. « Non, non, non, répondit le client, je ne lui confierai pas mes enfants ! Je n’ignore pas qu’elle a courageusement combattu ; mais, mon cher Firmin, elle a reçu des blessures dont on ne guérit jamais. C’est une nature paresseuse et qui tendra toujours à retomber dans sa mollesse. Si, étant mariée, Mlle Thiébaut cessait de se raidir contre la pente qui lui est naturelle, elle deviendrait, en peu de temps, une de ces femmes insignifiantes et désœuvrées, comme il y en a tant. » Firmin persista à faire ton éloge, ma fille ; mais son client lui répondit : « Peut-être me laisserais-je persuader si je n’avais pas d’enfants ; mais donner à mes filles une mère dont la paresse a été connue de tous, et qui pourrait facilement retomber dans cet état humiliant, ce serait une faute grave, dont les gens de bon sens auraient lieu de s’étonner. » Firmin était convaincu que jamais tu ne te laisserais aller à la mollesse, à la paresse, et il déplorait les injustes préventions de son client contre une personne aussi active, aussi travailleuse, aussi courageuse que toi, ma chère enfant. Ce monsieur ne s’est peut-être pas trompé ?... » Laure baissait la tête et écoutait silencieusement les graves paroles de sa mère. De toutes les leçons qu’elle avait reçues, aucune ne lui avait fait une aussi forte impression. Firmin n’a pas poussé la discrétion jusqu’à ne pas parler à sa sœur de cet entretien ; et c’est par une amie de Mlle Emma que la chose est venue à ma connaissance. Cette dame, il est vrai, blâmait hautement celui qui avait refusé de t’épouser en ne s’appuyant que sur des prévisions défavorables ; elle disait que personne n’était plus digne que toi d’inspirer toute confiance à un homme grave, que tu serais la meilleure des belles-mères. Ces paroles adoucissaient un peu ma peine ; et pourtant, je te l’avoue, j’en ai pleuré, car je ne prévoyais pas alors ce que la Providence a mis sur ton chemin, comme pour récompenser tes efforts sur toi-même et ton dévouement pour moi. Heureuse comme je le suis, dit Mme André, je ne regrette rien ; mais l’opinion du monsieur ne me paraît pas dénuée de fondement. Je conviens avec vous, ma bonne mère, que je suis arrivée en peu de mois à trouver du plaisir à ne rien faire, à éviter tout effort. Puisque je t’ai fait apercevoir le danger, tu l’éviteras, ma chère fille. Moi non plus, je ne regrette rien en pensant à ton sort si honorable et si heureux. J’aurais même été effrayée à la pensée de te savoir responsable de ces quatre petites filles. Aujourd’hui je vois que j’ai bien fait de ne pas te cacher plus longtemps ce que j’avais tenu secret de peur de te faire de la peine. » La jeune femme se jeta tout émue dans les bras de sa mère et lui dit : « Je vous remercie, vous m’avez aidée à me mieux connaître. Je vois que je dois veiller sur moi pour ne pas retomber dans une vie de paresseuse. Je serais bien plus coupable à présent que quand j’étais jeune fille ! » Ainsi l’hésitation de Laure entre une existence inutile et une existence pleine et laborieuse fut de très courte durée. Elle se sentit même honteuse d’avoir pu hésiter, et, ayant retrouvé à Paris quelques anciennes connaissances, elle ne leur cacha point que son parti était pris et que, après avoir donné quelques mois à l’entrain d’une vie nouvelle, son intention était de continuer à se perfectionner dans ce qu’elle savait, et d’y ajouter, autant que possible, ce qu’elle ne savait pas. Mme Belisle, son aimable belle-mère, lui avait pardonné, avec une grande indulgence, l’espèce de somnolence gracieuse à laquelle on l’avait vue s’abandonner ; mais quand elle retrouva dans sa belle-fille cette Laure si raisonnable, si occupée de travaux intellectuels et d’ouvrages à l’aiguille, elle se dit : « C’est bien celle que j’avais choisie pour mon fils, tant elle m’inspirait de confiance. » Et elle l’en aima deux fois davantage, pressentant le charme qu’elle répandrait dans son cercle intime et le bon ordre qu’elle saurait conserver dans son intérieur. Belisle, sa mère le voyait s’attacher de plus en plus à sa femme, parce que, outre les qualités du cœur, il trouvait en elle un esprit cultivé, ne demandant qu’à progresser et ne craignant pas d’entendre causer parfois les amis de Mme Belisle sur des sujets instructifs. Aussi éloignée du pédantisme que du terre à terre, Laure se prêtait à tout et se montrait à la hauteur de la situation. Cette conduite lui attira un jour un compliment d’une vieille dame qui avait entendu dire que Laure avait été paresseuse dans son enfance, et même dans les premiers temps de son adolescence. En voyant qu’elle savait régler ses occupations, satisfaire à ses devoirs, faire le bonheur de son mari, de ses parents, de sa belle-mère, et encore trouver des heures pour la lecture et l’étude, cette dame se mit à faire l’éloge de Mme André à haute voix, et finit en disant : « Madame, vous avez fait mentir le proverbe qui nous affirme que le temps perdu ne se rattrape jamais. » La bonne Laure se gardait de tout mouvement de vanité en recevant ces témoignages de bienveillance, car elle se disait : « Au fond, je suis encore tentée de céder à la paresse ; et si ma bonne mère ne m’avait pas éclairée par ses sages conseils, je serais retombée dans mon défaut sans presque m’en apercevoir, me contentant de penser : « Je suis comme tant d’autres jeunes femmes ». C’est donc encore à ma mère que je dois d’avoir échappé à ce danger. » Mme André, ayant surmonté cette violente tentation de paresse que les circonstances semblaient excuser dans une certaine mesure, recouvra aussitôt le talent de ne jamais manquer de temps pour faire tout ce qu’elle devait faire d’essentiel. Elle eut des heures pour ses chers parents, si heureux d’être témoins de son bonheur ; des heures pour les relations qu’il fallait entretenir ; et cependant il lui resta assez de loisirs pour lire avec fruit, pour ajouter chaque jour quelque chose à ses connaissances, et faire des progrès rapides dans l’étude de la langue anglaise, dont elle s’était toujours occupée depuis que, à Beauséjour, elle s’était enfin décidée à travailler. Avec la finesse des esprits délicats, Laure remarqua que son mari eût souhaité la voir un peu plus musicienne, afin de pouvoir faire danser, dans de petites réunions, ou accompagner le chant de ses amies. Aussitôt la jeune femme dit à sa mère : « Vous savez, maman, que, pour plusieurs raisons, j’ai dû négliger mon piano ; je le regrette maintenant, à cause d’André. Il demanderait peu ; mais ce peu serait pour lui une joie de plus. Qui t’empêche, ma chère enfant, de la lui donner, cette joie ? À ton âge, et avec ce que tu sais, tu ne peux viser à acquérir du talent ; mais, en travaillant régulièrement chaque jour, tu arriveras à ce que ton mari désire de toi. Une demi-heure bien employée tous les matins, et deux bonnes leçons par semaine suffiront pour te mettre en état de faire danser vos amis et de les accompagner. La pensée d’être approuvée par son mari et de lui faire plaisir donna à la jeune femme le courage de se remettre à étudier son piano, et elle fut tout étonnée de la facilité avec laquelle on lui fit surmonter les difficultés et atteindre au but, fort rapproché d’ailleurs, qu’elle se proposait de toucher. Ce fut une surprise pour M. Belisle, car ces études de piano, toujours fastidieuses pour ceux qui les entendent, se faisaient le matin, en l’absence d’André. Un jour, il fut à la fois stupéfait et charmé lorsque, ayant réuni le soir une vingtaine de personnes, parmi lesquelles des jeunes gens et des jeunes filles, il entendit sa femme proposer gaiement un quadrille et se mettre au piano sans la moindre hésitation. Elle s’en tira à merveille, et si les invités trouvèrent cela tout simple, comme en effet cela l’était, il n’en fut pas de même de M. Belisle qui, lorsqu’on fut en famille après le départ des amis, remercia sa femme avec effusion d’avoir bien voulu travailler pour lui devenir plus agréable encore. Cependant, quelques semaines plus tard, il arriva une lettre de Champagne, annonçant à Laure une grande nouvelle. Cécile disait à son amie que ses parents lui proposaient un mari qu’elle était heureuse d’accepter, puisqu’il leur inspirait toute confiance et qu’elle-même le trouvait fort bien. Lebrun, connaissaient aussi ce jeune homme ; c’était même chez eux qu’on s’était rencontré avant de prendre une décision. Tout le monde était content ; et Cécile avait la joie de penser que, son mari désirant lui faire passer quelques mois d’hiver à Paris où résidait une partie de sa famille, elle aurait l’occasion d’y retrouver Laure, de la voir fréquemment et de reprendre avec elle ses bonnes causeries du temps passé. Comme on le pense, Mme André fut enchantée de la nouvelle et se promit une douce jouissance de la société de sa plus intime amie. Elle écrivit aussitôt en Champagne et complimenta Mlle Jacquemin, en se félicitant elle-même de la prochaine arrivée de Cécile. L’amitié est avide de détails, c’est pourquoi Laure écrivit presque en même temps à sa sœur, pour la prier de lui dire tout ce qu’elle savait au sujet du mariage en question. Marguerite ne la fit pas languir, car ce qu’elle avait à dire ne pouvait que faire plaisir à l’amie de Cécile. Se dérobant donc aux soins divers d’une mère de famille, elle s’enferma dans sa chambre et écrivit huit grandes pages à Laure. Elle parlait longuement du milieu si honorable dans lequel entrait Mlle Jacquemin. C’était, disait-elle, une famille de savants. Plusieurs s’étaient même fait un nom par leurs talents, leurs recherches et leurs découvertes. Aussi recherchait-on dans cette famille l’alliance d’une femme à la fois instruite et désireuse de s’instruire davantage. On avait donc apprécié Cécile à sa haute valeur, en la trouvant si intelligente, si cultivée, si complète. Cormery, il était lui-même ce qu’on appelle vulgairement un piocheur. Son séjour à Paris avait pour but, non seulement de distraire sa jeune femme, mais encore d’y rencontrer des hommes éclairés, avec lesquels il lui fût possible d’échanger ses pensées. Marguerite ajoutait que le mariage aurait lieu prochainement et que le départ suivrait immédiatement. Laure fit part de cet heureux événement à son mari, qui s’en réjouit avec elle, car, se disait-il, rien ne peut être plus désirable pour une jeune femme que la société d’une amie raisonnable et intelligente. Un matin, Laure vit apparaître sa chère Cécile, et l’on peut se figurer toute la douceur de cette entrevue. Le tête-à-tête dura au moins une heure, sans que la conversation languît un seul instant. « Que tu m’as fait de bien, Cécile ! dit Laure, toujours reconnaissante envers son amie ; que tu m’as fait de bien ! Sans toi, je ne serais qu’une vulgaire paresseuse, selon la pente de ma nature. C’est toi qui m’as entraînée dans une autre route ; je te dois tout ! Ne parle pas ainsi, répondit Cécile, je t’ai aimée, voilà tout. Mais toi, tu m’as complétée, ou du moins tu as comblé la plus regrettable lacune dans mon éducation. Je ne savais pas coudre ; j’étais inhabile à ces talents de ménagère, que les maris ont tant de raisons d’apprécier. C’est toi, ma petite Laure, qui m’as fait sortir de cette impardonnable ignorance. Tu avais été docile aux leçons de ta mère ; tu m’as enseigné ce qu’elle t’avait elle-même enseigné, et j’ai su, comme toi, tailler, repriser, remmailler, raccommoder le linge, devenir enfin femme de ménage. quelle bonne et aimable élève j’avais en toi, Cécile ! c’était un vrai plaisir de te montrer à travailler, à diriger tes ciseaux et ton aiguille. Je crois même qu’en cela, comme en tout le reste, tu m’as dépassée. Je ne le crois pas, chère amie. Ce que je sais, c’est que mon mari, ce jeune savant dont je suis justement fière, a dit à Marguerite, qui servait d’intermédiaire entre nos deux familles : « Je vous avoue, Madame, qu’il ne me suffirait pas de pouvoir causer avec ma femme et de jouir de ses connaissances en histoire, en géographie, de son talent comme pianiste et comme peintre ; il me serait indispensable qu’elle sût coudre et fût bonne maîtresse de maison, attendu que je ne puis m’occuper de l’intérieur, et que quand une femme manque sur ce point, il y a menace de ruine pour une famille. » « Oui, ma bonne Laure, voilà ce qu’a dit à Marguerite mon cher Henri. Si tu ne m’avais pas donné ce qui me manquait complètement, il ne m’aurait probablement pas épousée. Oui ; Mme Lebrun, comme tu le penses, s’est hâtée de dire que j’étais femme, vraiment femme, et qu’il pouvait avoir toute confiance en moi, parce que j’aimais l’aiguille et que je m’entendais au ménage. Il m’était réservé de lui confier, plus tard, dans un moment d’intimité, que je te suis redevable, ma bonne amie, de la partie de l’éducation féminine à laquelle il tient le plus. J’étais trop contente de le lui dire et d’augmenter ainsi le désir qu’il avait de te connaître. Il viendra dès aujourd’hui, ma chère, te présenter ses hommages. Vraiment, Cécile, tu es bonne et généreuse ; tu ne cherches qu’à me faire valoir. Toi que j’ai vue, à Beauséjour, si matinale, si active, si laborieuse ; soignant ta mère, t’occupant de ton école, dirigeant le ménage, prenant soin du linge, et trouvant encore des instants pour l’étude ? Eh bien, c’est pourtant vrai, Cécile, j’ai failli redevenir paresseuse. La nature est toujours là, vois-tu, et si l’on cesse de lutter, elle a bientôt repris le dessus. Dans les premiers mois de mon mariage, tout était prétexte à l’inaction, au décousu. J’avais, selon moi, mille bonnes raisons de ne rien faire ; et d’ailleurs je voyais autour de moi bon nombre de jeunes femmes qui passaient leurs journées à s’habiller, à se promener et à s’amuser. Je te l’avoue, en comparant leur vie à celle que le devoir et les circonstances m’avaient faite à Beauséjour, je trouvais que j’avais été trop studieuse, trop raisonnable, et qu’il m’était permis, maintenant que j’étais mariée, de me donner ce qu’on appelle du bon temps. J’oubliais que le choix de Mme Belisle et d’André n’était tombé sur ton amie qu’à cause de ce courage de tous les jours, qu’ils avaient vu en moi. C’est ma bonne mère qui m’a arrêtée dans la voie dangereuse où je m’étais engagée ; je me suis posée en femme d’intérieur, pour qui le monde n’est que ce qu’il doit être : une distraction passagère. Ma petite Laure, je te sais gré de m’avoir confié cette faiblesse d’un moment, si promptement suivie du retour à tes anciennes habitudes. Nous voici deux maintenant ; nous nous retrouverons le plus souvent possible ; et ensemble nous tâcherons de faire des progrès. » Le projet des deux amies ne tarda pas à se réaliser. À travers les occupations et les distractions, elles surent se ménager des moments précieux, aller ensemble entendre des discours élevés, visiter les musées, profiter de toutes les occasions de s’instruire qu’offre la capitale. Elles faisaient chacune séparément des lectures utiles, et elles se communiquaient ensuite leurs impressions. Deux jours ne se passaient pas sans qu’elles pussent se dire l’une à l’autre : « Nous avons appris quelque chose de plus ». Cette tendance vers les plaisirs intellectuels ne les empêchait pas d’être aimables, enjouées, élégantes, selon leur position, et de se rendre parfaitement agréables à leur mari et à leurs parents. Au milieu de ce bonheur, on n’oubliait pas la petite école de Beauséjour. Laure en était souvent occupée, et Cécile lui en parlait avec grand intérêt. « Je suis heureuse de penser, disait-elle, que, grâce à la générosité de tes parents et au dévouement de la sœur du notaire, ta bonne œuvre se continue. Sois persuadée, répondait Laure, qu’elle se continue sans décroître en aucune façon. Mlle Emma est la bonté même ; elle aime ces chères petites filles comme je les aimais. Annette, qui est grande maintenant, lui sert de sous-maîtresse et se fait remarquer par son zèle. Nos amis de Beauséjour m’écrivent que tout va bien. » Il y avait eu assurément beaucoup de larmes versées sur Laure à son départ. Parents et enfants avaient uni leurs regrets et leurs témoignages de reconnaissance, pour la charitable fondatrice de la petite école ; mais au bout de peu de temps on avait dû reconnaître qu’elle était aussi bien remplacée que possible. Mlle Emma était si bonne qu’on ne tarda pas à s’attacher à elle. D’ailleurs chacun a son mérite en ce monde. La nouvelle maîtresse gagna le cœur de ses jeunes élèves par une récompense que Laure avait eu le tort de négliger. Chaque fois que les enfants étaient sages, Mlle Emma racontait une histoire. Le bavardage cessait, comme par enchantement. On riait, on pleurait même à l’occasion, quand l’histoire était pathétique. Firmin, honora l’école de sa visite, et il ne vint pas les mains vides. Il tira de sa poche des dragées, dont sa sœur fit la distribution. Le silence avait été observé dans toute sa rigueur, tant que monsieur le notaire avait été dans l’école ; mais, dès qu’il se fut retiré, il y eut des sauts et des cris de joie, que Mlle Emma n’essaya pas de réprimer. Cependant le moment vint où M. et Mme Thiébaut devaient retourner à la campagne, y passer quelque temps, et de là aller faire une visite à leur fille aînée. La santé de la mère de famille étant à peu près remise, il avait été convenu que, tout en habitant ordinairement Beauséjour, on consacrerait une partie de l’année à Marguerite, tant que son mari tiendrait garnison en Champagne. À l’occasion du départ de son père et de sa mère, Laure eut le désir d’aller elle-même passer huit jours en Lorraine, et d’y emmener son amie. Les maris ayant gracieusement consenti à cette petite fugue, on prit la route de Beauséjour fort gaiement. Quel plaisir de revoir cette petite maison où, étant jeunes filles, Laure et Cécile avaient passé de si douces heures ! À ce moment de l’année, la campagne était coquette, ayant revêtu sa parure printanière. Les jeunes femmes, devenues Parisiennes par circonstance, n’en étaient que plus portées à admirer les beautés de la nature, et Mme Thiébaut s’amusait de leurs exclamations joyeuses. Ce jour-là, Mlle Emma fut distraite de l’attention qu’elle apportait à la page qu’une petite fille écrivait pour la fête de son grand-père. Toutes les élèves se levèrent à la fois, en regardant par la fenêtre. Toutes les voix répondirent : « Mlle Laure !... En criant ainsi, elles s’élancèrent vers Mme Belisle, que l’ancienne habitude leur faisait encore appeler Mademoiselle, et l’entourèrent de telle façon que la jeune femme essaya en vain de se dégager des petites mains qui retenaient sa robe. Ce fut seulement dix minutes plus tard que le silence se rétablit, et Cécile s’amusa beaucoup de cette scène. Mlle Emma fit le meilleur accueil à la fondatrice de l’école, et lui rendit compte du travail des enfants. Mme Belisle écoutait avec intérêt, et son amie voyait sur ses traits l’expression naïve du contentement. En effet, les bonnes traditions s’étaient conservées, et Laure sentait le besoin de témoigner sa reconnaissance à la personne qui l’avait si parfaitement remplacée. Annette se tenait bien humblement derrière les petites filles, qui l’aimaient aussi, parce qu’elle était bonne et douce. Elle allait reprendre son service auprès de ses maîtres, qui, toutefois, pour participer eux-mêmes à l’œuvre fondée par leur fille, donneraient, en plus du local, deux heures par jour du temps de leur jeune et intelligente servante. Mlle Emma, bien loin d’être jalouse de l’affection témoignée à Laure par les petites villageoises, fut au contraire très satisfaite en voyant qu’elle n’avait pas été oubliée, malgré son absence. Le lendemain fut un jour de congé, et, comme les prairies commençaient à se parer de fleurs, les fillettes se firent à l’envi des couronnes de pâquerettes. Les enfants de l’école se montraient bien franchement joyeuses ; mais elles n’étaient pas les seules à apprécier le trop court séjour de Laure en Lorraine. Cécile eut la satisfaction de voir accourir tous les amis de la famille Thiébaut, qui voulaient saisir au passage l’oiseau revenu au nid pour un moment. Comme tous ces aimables voisins de campagne connaissaient Cécile, on la prit volontiers pour confidente ; et ce fut à qui ferait l’éloge de Mme Belisle. En effet, la modeste assurance que lui donnait son titre de dame ajoutait encore à son charme ; puis elle avait pris certain vernis d’élégance qui lui allait à merveille ; de plus, ses connaissances s’étaient étendues, de manière à rendre sa conversation de plus en plus attrayante. Parmi les personnes qui se présentèrent à Beauséjour pendant cette heureuse semaine, Mme Thiébaut reçut une dame d’un caractère assez peu aimable, et qui n’avait pas toujours été très bienveillante à l’égard de Laure, au temps où elle oscillait péniblement entre la paresse et la molle résolution de se vaincre. Cette dame n’avait pas revu depuis plusieurs années la fille de M. Elle ne fut donc pas peu surprise de la retrouver absolument changée, en causant avec elle, et en constatant qu’elle était devenue une femme instruite, agréable, laborieuse, une femme charmante. Si cette dame n’était pas toujours aimable, elle avait du moins un grand esprit de justice ; et, s’approchant de Mme Belisle, qu’elle avait connue toute petite, elle lui dit : « Ma chère enfant, votre père est un grand mathématicien, et pourtant il n’a peut-être jamais résolu un problème aussi difficile que celui dont vous nous offrez la solution. Vous avez donné tort au proverbe qui dit : « Le temps perdu ne se rattrape jamais. » Laure se rappela qu’une dame âgée lui avait dit la même chose à Paris ; et, une seconde fois, elle pensa qu’elle devait à sa mère de ne pas être rentrée honteusement dans la voie de la paresse. Mme Belisle ne se faisait plus illusion. En recevant les éloges des amis de sa famille, elle redescendait en elle-même et sentait qu’il ne faudrait jamais cesser de lutter. Bien loin de s’enorgueillir de sa victoire, elle redoutait sa faiblesse naturelle et se montrait remplie d’indulgence pour les enfants tentés de paresse. Il avait été convenu que Cécile se ferait suivre à Beauséjour par sa femme de chambre. Quand la vieille cuisinière et la jeune Annette aperçurent cette élégante, elles furent un peu déconcertées. Bientôt elles reconnurent, à ses premiers mots, que c’était une Allemande. Fidèles au proverbe, la vieille cuisinière et sa petite compagne firent le meilleur accueil à l’étrangère ; mais celle-ci ne répondait que par monosyllabes aux paroles qu’on lui adressait. « Eh bien, ça va être amusant, dit Annette : on ne saura rien de chez eux ni de leur pays. C’est égal, répondit Fanchette, il faut lui donner à manger ; cette chose-là se comprend dans tous les pays, ma petite. » En effet, Fritzienne répondit à leurs offres par un sourire, s’assit à la table et dîna du meilleur appétit, ce qui rassura les convives. De temps à autre, Fanchette risquait une phrase, accompagnée de gestes explicatifs. « Pourvu, disaient les deux servantes, que Mme Belisle n’ait pas l’idée d’en avoir une comme ça. Ce serait plutôt une Anglaise, reprenait Annette, puisque Mme Belisle apprend ce jargon-là. Allons, Annette, il faut être charitable avec cette pauvre fille. Si tu étais à sa place, toi si bavarde, tu souffrirais beaucoup. C’est vrai ça », répondit Annette, et, comme preuve de sa sympathie pour l’étrangère, elle lui servit une forte cuillerée de fromage à la crème, qui fut accueillie par un sourire. « Elle n’a pas l’air méchant, dit la vieille Fanchette, mais elle a un fameux appétit ! » Comme cette gênante intimité ne devait durer que huit jours, on en prit son parti et l’on fit très bon ménage. Huit jours sont bientôt passés, surtout quand on vit heureux entre soi. et Mme Thiébaut jouirent beaucoup de la présence de leur fille à Beauséjour, et la société de l’aimable Cécile ajouta encore à leur satisfaction. Les deux jeunes femmes, tout en trouvant du plaisir à être ensemble, ne s’isolaient pas ; elles savaient, au contraire, se mêler à tout et jeter du charme autour d’elles. Cependant ce n’était pas là que l’existence devait s’écouler. Paris réclamait, du moins pour quelque temps encore, la gentille Laure, et Cécile devait habiter tantôt Paris, tantôt le nord de la France, où des affaires appelaient M. et Mme Thiébaut, jaloux des instants qu’on pouvait leur consacrer, s’arrangèrent de façon à ne recevoir aucun étranger la veille du départ de leur fille. Ces braves gens restèrent tous les quatre ensemble et l’on causa avec cet empressement inaccoutumé qui précède toujours les adieux. Cependant cette séparation ne leur causait ni inquiétude ni profonde tristesse, car ils savaient en quelles excellentes mains ils avaient remis leur enfant. André avait répondu à leur attente, et sa mère se montrait pleine de bonté et d’indulgence pour sa jeune belle-fille. Elle avait même dissimulé le chagrin que lui avait causé, pendant les premiers mois, le changement moral de la jeune femme, changement qu’elle attribuait à une espèce de fascination, produite parfois sur les jeunes têtes par le tumulte de Paris et les fêtes qui accueillent une jeune femme à son entrée dans une nouvelle existence. Laure, maintenant tiraillée entre la maison paternelle et la maison conjugale, ne put retenir ses larmes en disant adieu à ses chers parents ; mais elle emportait deux consolations : la première, c’était de voir la santé de sa mère, qui avait longtemps paru si gravement atteinte, se raffermir de jour en jour ; la seconde, c’était de penser que M. et Mme Thiébaut allaient dans quelques semaines se rendre en Champagne et retrouver, dans la maison de leur fille aînée, une douce société, tous les soins qu’inspire l’amour filial, et tout le plaisir que causent aux grands parents les gentillesses de leurs petits-enfants. Avant de partir, Laure se rendit à la petite école, pour saluer Mlle Emma et distribuer aux enfants des images et des bonbons. Les petites élèves étaient moins gaies, ce jour-là, que huit jours plus tôt. Elles savaient que Laure s’en allait, et trouvaient cela bien triste ; cependant la jeune femme leur promit qu’on se reverrait encore, une fois ou l’autre ; elle leur demanda instamment d’être bien sages en attendant, et elles se consolèrent de son départ en mangeant ses bonbons. Il y avait une petite personne que l’éloignement de Mme Belisle affligeait véritablement ; c’était Annette. Cette bonne fille avait voué une profonde affection à sa jeune maîtresse. Elle n’oubliait pas qu’elle lui devait d’avoir ramené sous le toit de son père, le pauvre menuisier, la paix et de quoi aider aux nécessités du ménage. C’était Laure qui l’avait initiée aux fonctions d’une petite servante, mesurant toujours le travail à ses forces, ayant une grande patience pour supporter ses maladresses, ses oublis, ses négligences. C’était Laure qui lui avait fait gagner son premier argent, qu’elle avait été si fière d’apporter à son pauvre père. C’était elle encore qui lui avait enseigné à lire, à écrire, à compter et les éléments d’histoire, de géographie que doit connaître même une villageoise. C’était Laure qui l’avait, pour ainsi dire, associée à sa bonne œuvre, lui confiant, en son absence, les petites filles de l’école, et depuis lors la donnant comme aide à Mlle Emma. Elle gagnait sa vie maintenant, comme servante de Mme Thiébaut et comme sous-maîtresse à la petite école. Son père n’était plus malheureux ; ses frères et sœurs avaient de bons sabots, de bons bas, qu’elle payait de son argent. Annette ne pouvait donc pas s’empêcher de pleurer en voyant sa jeune et charmante maîtresse retourner à Paris. D’ailleurs, elle ne reviendrait encore que pour quelques jours, en passant, tandis que, quand on aime bien quelqu’un, on voudrait le voir rester là toujours, et ce ne serait jamais trop. Thiébaut reconduisit sa fille à Paris, et Mme Cormery, accompagnée de sa femme de chambre, prit le chemin du Nord, où son mari l’attendait. Thiébaut fut de retour, une lettre de Marguerite vint lui rappeler sa promesse. On se faisait une grande fête, en Champagne, de l’arrivée des chers parents, on les attendait tous les jours ; quand donc viendraient-ils ? Le père et la mère convinrent ensemble de passer une quinzaine de jours en tête-à-tête, afin de vaquer à quelques occupations nécessaires. Thiébaut avait à faire faire quelques légères réparations à sa maison, et sa femme avait en tête une de ces grandes lessives qui font la gloire et le plaisir des bonnes ménagères de province. On écrivit donc en conséquence à Mme Lebrun, et, comme l’attente d’un bonheur est déjà elle-même un bonheur, Marguerite éprouva une douce joie à se dire tous les matins : « Ils vont venir ! Plus que huit jours ; plus que sept ; plus que six » ; et ainsi jusqu’à la veille de l’arrivée. Alors ce fut un entrain sans pareil. Les trois enfants de Marguerite préparèrent des bouquets et des surprises. L’ainé, un beau petit garçon de bonne mine, fit pour Bon papa et Bonne maman une dictée, où il n’y avait que six fautes, tandis qu’il y avait ordinairement la douzaine, et même davantage. Ses petites sœurs avaient fait, en plusieurs mois, chacune une pantoufle pour leur grand-père, et elles avaient, le matin même, terminé, pour leur grand-mère, l’une une pelote au crochet, l’autre un petit fichu de laine du même travail. Albert trouvait avec raison que ses sœurs avaient fait plus et mieux que lui en cette circonstance, et elles étaient de son avis. « Sais-tu que six fautes, c’est beaucoup ? Surtout quand maman fait un encadrement rouge à la dictée ! Que veux-tu, Henriette, je suis si étourdi ! Une mouche qui vole me fait mettre un f de plus ou de moins, ou bien un accent aigu au lieu d’un accent grave ; c’est plus fort que moi. Les mouches volent pourtant aussi autour des petites filles, et les petites filles s’en tirent mieux que toi. Oui ; mais quand nous serons grands tous les trois, je saurai faire de bien plus belles choses que vous ! Ce n’est pas sûr, dit avec un malin sourire la petite Pauline. C’est très sûr, Mademoiselle, parce que je serai un homme, et que je me ferai militaire comme papa, comme mon oncle Belisle. » Tout en se disputant pour rire, et sans se fâcher le moins du monde, on regardait l’aiguille de la pendule, qui marchait de son train ordinaire, bien qu’on fût pressé. Enfin la nuit passa, et les trois enfants se réveillèrent d’autant plus contents que leur mère leur avait donné congé pour mieux fêter les arrivants. que de baisers donnés et rendus ! Lebrun et leurs trois enfants entouraient la voiture, et les bons parents ne savaient à qui répondre, parce que tout le monde parlait à la fois. Le tumulte ne s’apaisa que quand tous furent installés autour de la table, déjeunant de bon appétit. L’intérieur de Marguerite offrait un grand contraste avec celui de Mme Thiébaut. Un clou qu’on enfonçait dans la muraille y restait indéfiniment. On tenait au moindre objet, parce qu’on l’avait vu pendant longtemps. Tous les souvenirs de famille étaient là ; on les gardait soigneusement pour les laisser aux enfants. Les rideaux, les fauteuils, tout avait fait son temps, et néanmoins on ne songeait pas à rajeunir l’ameublement. Les vieux aiment ce qui les a vus jeunes, ce qui les a accompagnés le long du voyage. Chez Marguerite, au contraire, tout était jeune, nouveau, à la mode ; mais sans raffinement, sans recherche. Les militaires demeurent où le devoir les mène, et M. Lebrun savait bien que, d’un moment à l’autre, au grand chagrin de sa femme, il pouvait être envoyé à l’autre bout de la France. En conséquence, on ne se mettait pas en peine d’accumuler les élégances et les bibelots. On avait été sobre dans les premiers jours de l’établissement, et l’on conservait cette sobriété en tout. Mais l’ensemble avait un caractère de bon goût qui n’échappait à personne. On était logé grandement, comme on le peut facilement en province, et les enfants de Mme Lebrun avaient pour s’ébattre une jolie pelouse verte qui eût semblé bien grande à des enfants parisiens. Dès que les chers voyageurs se furent un peu reposés, Albert, Henriette et Pauline entreprirent de leur raconter, avec une entière confiance, tout ce qui avait marqué dans leur existence depuis qu’on ne s’était vu. Cela pouvait se dire en cinq minutes, mais il y eut tant de détails, tant de répétitions et tant de parenthèses, qu’on y employa près d’une heure. À son tour, le grand-père parla. Ce qu’il avait à dire était bien joli. Il avait pensé à Paris, tout aussi bien qu’à la campagne, à ses chers petits-enfants, et, voulant leur apporter une récompense de leur application au travail, il avait acheté pour eux une fort belle lanterne magique, accompagnée d’une trentaine de verres pour le moins, lesquels représentaient toutes les scènes, si palpitantes d’intérêt, du conte de Perrault intitulé Cendrillon . Thiébaut, voyant se refléter sur les visages le désir d’être mis en possession du charmant cadeau, fit monter une petite caisse, qu’on ouvrit avec d’infinies précautions, pour ne pas casser les verres, et ce fut une explosion de « Oh ! » et de « Ah ! » très amusante pour la galerie, uniquement composée du père, de la mère et des chers aïeuls. Ce fut bien autre chose quand Mme Thiébaut déclara qu’elle avait étudié à fond la science de la lanterne magique, qu’elle la possédait parfaitement, et qu’elle se promettait de faire passer à ses petits-enfants une charmante soirée, le plus tôt possible. « Mais, bonne maman, dit le gros et jovial Albert, le plus tôt possible, c’est ce soir. » Lebrun fit remarquer à son fils que, sans s’en rendre compte, il avait fait une demande indiscrète, et qu’on ne devait songer, dans ce premier jour, qu’à faire oublier aux voyageurs leur fatigue. « Pardon, bonne maman, dit gentiment le petit garçon ; c’est que, voyez-vous, je ne suis jamais fatigué. Non, bonne maman ; je suis très fort, et c’est très heureux, puisque je veux être militaire. » Tout ce premier jour s’écoula dans la joie du revoir. On se coucha de bonne heure, et, le lendemain, chacun se réveilla dispos. Thiébaut voulut assister aux leçons des enfants et faire un petit examen qui lui donnât idée de leurs progrès. Il trouva que tout marchait bien et distribua des encouragements, tout en disant à Albert : « Souviens-toi, mon ami, que les mouches volent toujours, et tâche de travailler quand même, car te voilà trop grand pour être étourdi. Mais, bon papa, les militaires n’ont pas besoin de savoir tant de choses ! Pourvu qu’on soit brave et fort, il me semble que c’est assez. Détrompe-toi ; ce que tu dis là pourrait peut-être convenir à un soldat ; mais un officier doit être instruit, très instruit, et il faudra particulièrement insister sur les mathématiques. » Albert fit une grimace des plus expressives, qu’accompagna aussitôt le rire de ses sœurs. Le grand-père, mathématicien consommé, aurait voulu défendre la science contre le mépris inconscient du futur général ; mais il aurait fallu en dire si long qu’il jugea à propos de ne rien dire du tout. Mme Thiébaut fut gracieusement invitée par sa fille à faire le tour de la lingerie et à donner un coup d’œil de connaisseuse aux armoires. La mère jouissait véritablement en se voyant ainsi revivre dans ses enfants. Marguerite n’avait mis en oubli aucune des leçons reçues à Beauséjour. On lui fit compliment de la bonne tenue de sa maison ; puis on se mit à parler de Laure, de cette chère enfant, qui restait toujours petite aux yeux de sa mère, et même aux yeux de sa sœur aînée. Marguerite avait été sa première institutrice, aux temps où il fallait une si grande patience pour lui faire surmonter les premières difficultés de la grammaire et du calcul. Cette patience et cette douceur, dans lesquelles Marguerite avait excellé, ne semblaient pas autrefois produire grand effet ; et cependant ç’avait été le point de départ. De ces circonstances était né dans le cœur de Mme Lebrun un sentiment presque maternel pour sa jeune sœur. Aussi prenait-elle un très vif intérêt à ce que lui disait sa mère au sujet de leur charmante Laure. Mme Thiébaut ne cacha pas à Marguerite la tentation qu’avait supportée Laure à son arrivée à Paris ; la faiblesse avec laquelle sa nature était retombée dans son ancienne paresse, et aussi la promptitude et le courage qui, à la voix de sa mère, l’avaient à l’instant fait sortir de cette route dangereuse. Marguerite trouva en ceci plus à louer qu’à blâmer ; car ce temps de mollesse avait été court et avait en partie son excuse dans le décousu d’un changement d’existence, tandis qu’elle avait noblement réparé sa faute et qu’elle s’était donnée franchement à son intérieur, au travail régulier, et avait su, malgré la multiplicité de ses relations, se ménager des loisirs studieux. La conversation était si agréable à Mme Thiébaut et à sa fille, qu’elles ne cessèrent de parler de Laure que quand les enfants, alors en récréation, vinrent tous les trois ensemble demander à leur grand-mère si ce serait bientôt qu’elle leur montrerait la lanterne magique. « Ce sera ce soir », répondit Mme Thiébaut. Il y eut alors une explosion de cris joyeux ; on battit des mains ; mais Albert, qui avait naturellement le commandement du petit bataillon, ne put s’empêcher de dire assez maladroitement qu’il serait bien difficile à tous les trois de faire une bonne dictée dans l’après-midi, ayant en tête la citrouille, le carrosse et toutes les merveilles promises par la lanterne magique, reproduisant les aventures de Cendrillon. Quelle est la bonne maman qui n’est pas bonne, très bonne ? Cependant Mme Thiébaut, qui joignait à la bonté un très grand désir d’avoir des petits-enfants instruits, déclara que de la dictée dépendrait précisément le plaisir de la soirée, plaisir qui serait remis au lendemain, et même au surlendemain, si les écoliers se laissaient aller à l’étourderie. Bien plus, en cette occasion la grand-mère fit observer que tous les trois seraient solidaires, c’est-à-dire que si le commandant Albert donnait plus d’attention aux mouches qu’aux règles de la grammaire, il n’y aurait de lanterne magique pour personne. « Tu vois, Albert, tu serais cause de notre chagrin ! Je n’en ai pas l’intention, bien sûr, répondit le commandant ; mais on ne peut répondre de rien. Les distractions vous viennent si vite ! On les chasse, mon cher petit, dit la grand-mère. Il faut, à tout prix, s’instruire. Tu ne veux pas, je l’espère, être classé parmi les paresseux ? bonne maman, je vous en prie, ne dites jamais ce vilain mot-là ! Il est si laid ! » ajouta la petite Pauline, en faisant une moue destinée à manifester son dégoût. Les trois enfants avaient été, dès leur plus jeune âge, prévenus par leur mère contre ce défaut hideux et stupide qu’on appelle la paresse. Aussi, quand ils travaillaient mal, ce n’était que par étourderie. La conclusion fut qu’on s’appliquerait de tout son cœur à la dictée, que Mme Thiébaut voulait prendre la peine de faire faire elle-même. La petite Pauline sauta, pour finir, sur les genoux de sa bonne maman, et lui dit tout bas à l’oreille : « Bonne maman, une dictée pas bien longue, n’est-ce pas ? Rien que des mots faciles, et surtout, surtout, pas de participes ! Je n’affirme pas, répondit Mme Thiébaut, qu’il n’y aura que des mots faciles. Mais je te promets que s’il y a dans ta dictée des fautes de participes, ces fautes ne te seront pas comptées, parce que tu es la plus jeune. dit en riant le gros Albert. Oui ; on devrait même compter double, parce que, comme chef de bataillon, tu dois l’exemple. à cause de mon grade et de mon âge ? Vous allez me faire regretter d’avoir grandi. » Sur ce, le garçon fit une gambade et se trouva dans le jardin, appelant ses sœurs pour courir après un superbe papillon qui, n’étant pas bêle, s’en alla voltiger à la hauteur du clocher de la paroisse. À quatre heures, au milieu d’un grand calme et d’un complet silence, eut lieu la fameuse dictée. Les petites filles n’osaient regarder ni à droite, ni à gauche, ni en face, de peur de voir un objet qui pût les distraire, et quand, par hasard, Albert se grattait la tête, ce qui voulait dire : « Je m’ennuie et je voudrais m’amuser », sa petite sœur Pauline lui administrait, sous la table, un léger coup de pied sans malice, qui répondait par cet argument très fort : « Lanterne magique ! » Moyennant toutes ces précautions, le résultat de l’épreuve fut bon, et même la grand-mère le jugea excellent, à part un gros pâté que son petit-fils planta sur son cahier en mordillant le haut de sa plume encore pleine d’encre. En toute autre circonstance, le cas eût été grave ; mais Mme Thiébaut avait un si grand désir d’amuser les enfants, qu’elle mit le pâté sur le compte de la plume, et promit de faire voir, à sept heures et demie, la lanterne magique. Ce qui avait été dit fut fait. Dès avant le dîner, on étendit, sur un des panneaux du salon, un grand drap blanc. Rien que cela était déjà un plaisir qui faisait sauter Pauline. On se mit à table pour dîner, et les enfants trouvèrent que le repas était bien long. Lebrun s’amusait beaucoup de leur empressement, et le plaisir des parents naissait de celui des trois spectateurs impatients. Enfin arriva le moment fortuné où, l’obscurité la plus complète régnant dans le salon, il n’y eut d’éclairé qu’un grand rond sur le drap blanc. Pauline ne tenait plus sur sa petite chaise ; elle remuait les pieds, les mains et la tête. Henriette, d’une nature plus calme, n’osait respirer, dans l’attente de ce qui allait apparaître ; et Albert, ce bruyant personnage, poussait à chaque instant quelque exclamation qui traduisait brusquement sa pensée. On fut obligé de lui dire que Cendrillon ne viendrait pas tant que durerait ce vacarme. La chère bonne maman se mit à l’œuvre, et ce fut, comme il est aisé de l’imaginer, extrêmement amusant. Le bon papa riait aux larmes en voyant sa petite Pauline s’ébahir devant les scènes que la complaisante grand-mère animait par de continuels commentaires pleins de gaieté et d’entrain. Ce fut une délicieuse soirée, qui finit, comme elles finissaient toutes, par un bonsoir affectueux et respectueux et par un profond sommeil. et de Mme Thiébaut en Champagne, des lettres de Laure vinrent souvent réjouir toute la famille. Elle était heureuse et le faisait voir par les détails qu’elle donnait sur sa situation, sur les incidents de sa vie. Une seule petite tache noire se voyait à l’horizon : Laure regrettait évidemment la société de son amie ; mais ce qui lui était surtout pénible, c’est que Cécile parût fatiguée d’une correspondance qu’elle avait entretenue pendant si longtemps. Depuis que Mme Cormery avait quitté Beauséjour pour rejoindre son mari dans le Nord, elle avait espacé ses lettres de telle façon que Laure écrivait deux ou trois fois pour obtenir une réponse ; et encore cette réponse était-elle toujours courte et presque sans intérêt. Cécile ne parlait que d’un fort bel héritage que venait de faire son mari, et qui mettait le ménage sur un tout autre pied. Pour tout dire, au lieu d’avoir une belle aisance, on possédait à présent une grande fortune. Cormery, d’un caractère un peu grave, à cause du milieu dans lequel il avait toujours vécu, trouvait lui-même un très grand plaisir à présenter sa jeune femme dans la société la plus brillante. Les dépenses excessives des grandes toilettes féminines ne lui faisaient pas peur. Il aimait à voir Cécile très belle, dans ses nouveaux atours ; et elle-même, jusqu’alors simple, par nature et par éducation, semblait tout étourdie par ces fréquents rapports avec le monde opulent, dont le luxe, la folie même, ne lui déplaisaient plus. Mme Thiébaut comprenait parfaitement que le quasi-silence de Cécile et le décousu de ses lettres si rares fussent très pénibles à sa fille ; mais son expérience lui faisait voir beaucoup plus loin que ne voyait Laure. « Est-il possible qu’une femme dont la jeunesse a été si laborieuse et si raisonnable, se laisse envelopper par les séductions de la fortune et du plaisir comme par un filet sans issue ? On en a vu bien d’autres qui, ne se défiant pas assez d’elles-mêmes, se sont laissé, pour ainsi dire, enivrer par le grand monde, et se sont habituées à une vie molle, inutile, pleine de jolis riens. je crains pour elle les dangers d’une grande fortune et de l’existence trop facile, trop luxueuse qui en peut résulter. Son mari est bien imprudent, et sa belle-mère doit ressentir un vif chagrin. » Thiébaut, toujours disposé à l’indulgence, ne pouvait admettre un pareil changement. En tout cas, disait-il, une femme qui a tant aimé l’étude sera bientôt ramenée à une vie utile par l’étude même. Le tout serait de la décider à se soustraire aux enchantements du monde. « C’est là un point très difficile », répliquait Mme Thiébaut. Marguerite s’étonnait extrêmement de ce qu’écrivait sa sœur au sujet de Cécile, que toutes deux avaient tant admirée. Elle ne pouvait croire qu’on arrivât si promptement à préférer la vanité, le vide, à une manière de vivre qui n’avait jamais eu rien de vulgaire, et qui poussait l’âme à chercher le bien, le beau, l’utile. Marguerite causait de tout cela avec son mari, et M. « Si le monde a tourné la tête à Mme Cormery, je ne vois qu’une personne qui puisse lui faire retrouver l’usage de son bon sens. Mais, mon cher ami, n’est-ce pas Cécile qui a transformé Laure ? Il n’en est pas moins vrai que, maintenant, on changerait de rôles, et que Mme Cormery serait transformée par Laure. Une pareille idée ne me serait pas venue. Eh bien, ma chère Marguerite, si j’étais Cormery, cette idée me viendrait quand je serais pris par le chagrin de voir ma femme devenir une élégante paresseuse. Cormery n’a aucun chagrin, puisqu’il donne lui-même à sa femme le goût du monde. Il a commencé par être fier des succès de sa femme ; il l’a vue avec plaisir être reine partout, par sa beauté, par son esprit, par son instruction, par ses talents. Après s’être un moment abandonné à ce vertige que donne, la continuité des fêtes du grand monde, il est très probable qu’il eût été bien aise d’en rester là ; mais Madame y avait pris goût ; elle n’était plus d’humeur à mener la vie paisible d’une femme raisonnable ; et lui, le pauvre mari, il a fait par complaisance ce qu’il avait d’abord fait par entraînement. Sois persuadée qu’il regrette amèrement de s’être engagé dans cette voie, et qu’il ne sait plus comment en sortir. » Tels étaient les entretiens que les lettres de Laure faisaient tenir en Champagne, pendant que les trois enfants de M. Lebrun continuaient de bien travailler et de bien jouer sous les yeux de bon papa et de bonne maman. Joseph et Xavier, qui étudiaient dans des écoles spéciales, ayant eu un congé, vinrent le passer chez Marguerite, à la grande joie de toute la famille. Il ne manquait que Laure, et sans doute on l’eût regrettée, mais elle était si heureuse dans son ménage, et si tendrement aimée de son mari et de sa belle-mère, qu’on se consolait de son absence. On était bien joyeux alors en Champagne ; mais on craignait depuis longtemps une fâcheuse nouvelle, qui arriva précisément pendant qu’on était tous réunis. Lebrun rentra, plus sérieux que de coutume ; il alla droit à sa femme, qui était au jardin, et lui parla à voix basse. Alors elle devint sérieuse aussi ; un nuage de tristesse passa sur son front, et elle soupira, de cet air résigné qu’on a devant une peine qu’on prévoyait, et qui même a tardé plus qu’on n’aurait osé l’espérer. « Vas-tu le dire à ta mère ? Laissons-la dîner de bon appétit et dormir tranquillement ; il sera bien temps de lui apprendre demain matin ce qui va être pour elle et pour mon père un véritable chagrin. » Le repas en famille fut joyeux comme à l’ordinaire. Lebrun était impassible ; sa femme savait cacher ses impressions sous une sérénité aimable ; et l’on n’avait rien dit aux jeunes gens, de peur que, sans le vouloir, ils ne fussent indiscrets. Cette soirée fut encore très douce pour les chers parents, et la nuit bien paisible ; puis, le lendemain matin, Marguerite, en embrassant sa bonne mère plus affectueusement encore que de coutume, lui apprit qu’hélas ! le régiment de son mari était envoyé à Bordeaux. Ce fut un coup très dur pour Mme Thiébaut, qui se voyait déjà séparée de son excellente fille par une énorme distance ; elle en fut affligée, et ses yeux se mouillèrent de larmes. Thiébaut tâcha de la consoler en lui promettant qu’ils iraient tous les ans à Bordeaux ; mais il ne dissimulait pas son propre chagrin. C’était si doux d’avoir cette chère fille en Champagne, là, tout près de soi ! Elle venait quelquefois passer une semaine à Beauséjour avec ses trois enfants ; il faudrait renoncer à ce bonheur. On ne se déplace pas facilement quand on est si loin les uns des autres. Enfin, c’était une épreuve, une épreuve à laquelle on devait s’attendre, à laquelle on se croyait mieux préparé. Thiébaut fit pourtant remarquer qu’il était rare de conserver si longtemps près de sa demeure une fille mariée à un officier ; et l’on convint qu’on n’avait pas le droit de se plaindre. « Cela n’empêche pas que je me plains tout de même, disait avec un sourire triste la bonne Mme Thiébaut, qui aimait tant, non seulement Marguerite, mais ce bon Paul, si franc, si gai ! Et le joyeux Albert, et Henriette et Pauline. Il fut décidé que les parents retourneraient à Beauséjour afin de laisser leurs enfants commencer leurs préparatifs de départ. Les adieux furent pénibles ; tout le monde pleura. Cependant, lorsque l’émotion fut passée, Albert, Henriette et Pauline furent saisis d’une joie très franche à la pensée de déménager, de faire un beau voyage, de voir Bordeaux, de changer de vie. C’était du nouveau, donc c’était beau. Ils comprenaient bien, surtout Henriette, que leur mère eût du chagrin ; mais, tout en s’efforçant d’être sages, pour la consoler, ils souriaient à l’imprévu et se réjouissaient de connaître autre chose que la Champagne. On leur avait parlé du port de Bordeaux, des beaux navires qu’ils y verraient ; cela suffisait pour exciter au dernier point la curiosité de ces petits Champenois, si bien enclavés dans les terres, et qui n’avaient pas la moindre idée de ce qui a rapport à la marine. Parfois Henriette cessait tout à coup de s’amuser et se mettait à pleurer en pensant à sa bonne maman. Elle disait à Albert, en lui montrant Bordeaux sur la carte de France : « Vois donc comme c’est loin de la Lorraine. Cela ne fait rien, répondait Albert d’un air martial, bon papa a dit qu’on viendrait tout de même nous voir. D’ailleurs, ajoutait-il en se redressant, tu comprends, ma chère, que quand on se destine comme moi à l’état militaire, il ne faut pas se croire perdu parce qu’on change de garnison. Mon régiment part pour Bordeaux ; eh bien, voilà tout ; j’en prends mon parti, comme papa. Moi, je ne serai jamais militaire, répliquait la bonne Henriette, et j’aurai toujours du chagrin de ce qui fera de la peine à bonne maman. » La petite Pauline ne perdait pas un instant sa gaieté. Les leçons étaient forcément interrompues, ce qui lui convenait assez ; et elle s’inquiétait surtout de savoir si elle pourrait faire voyager sa poupée avec elle, l’endormir sur ses genoux, et lui indiquer les beautés du paysage. On lui dit que oui, et elle fut enchantée. Mme Thiébaut, triste pour longtemps de l’adieu de Marguerite, se consolait en écrivant à Laure, qui compatissait grandement à son affliction. La jeune femme lui répondait par de longues lettres de huit pages, dans lesquelles il y avait mille détails charmants sur l’intérieur, sur les amis, et particulièrement sur le cher enfant qui était venu réjouir sa petite maman et qui faisait son bonheur et celui de M. Belisle, tant il se portait bien, tant il avait envie de vivre. Toutes ces lettres si aimables finissaient par la même plainte. Le silence de Cécile continuait d’affliger Laure. Quand arrivait, de loin en loin, une lettre, il n’y était question que de futilités, de toilettes, de bals et de ces petits succès de salon qui ont si peu de valeur aux yeux des gens sensés. Tout cela était pour Laure une énigme, qu’elle cherchait vainement à deviner. Elle ne reconnaissait plus son amie, et c’était avec un véritable chagrin qu’elle la voyait s’amoindrir dans l’esprit de M. Belisle et dans celui de sa mère, femme si supérieure. Laure n’osait plus prononcer le nom de Cécile, de peur d’entendre dire à l’un ou l’autre : « Pauvre jeune femme, elle n’avait pas la tête aussi solide qu’on le croyait ; le monde lui a donné le vertige ». À ce chagrin réel qu’éprouvait l’aimable femme se joignait celui qui, en ce moment, pesait si fort sur le cœur de Mme Thiébaut. Elle aurait bien voulu la consoler mieux qu’elle ne le faisait au moyen de ses lettres, si fréquentes et si détaillées qu’elles fussent. Son mari lui fit un jour pressentir un événement qui apporterait peut-être aux bons parents de Lorraine une très grande compensation. Il était question de quitter Paris. « Si tu étais moins raisonnable, lui dit-il, moins occupée de tes devoirs, je ne te parlerais pas d’avance de ce qui n’arrivera probablement que dans quatre ou cinq mois ; mais je sais que Paris ne t’est nullement nécessaire, et que tu te trouveras bien partout. » Laure remercia gentiment son bon mari de la confiance qu’il avait en sa raison ; puis elle dit avec une petite moue charmante : Tu me prépares de loin à m’en aller dans un trou, au bout de la France. Eh bien, si cela était, ma petite Laure ? N’as-tu pas épousé un militaire, qui doit être, avant tout, obéissant ? Si cela était, je serais obéissante aussi ; mais je ne pourrais pas m’empêcher de ressentir une grande tristesse, à cause de mes parents, de ma pauvre mère surtout, si éloignée de ma sœur ! Ne sois pas triste, mon amie : nous irons, je l’espère, tout près de ta mère, à Nancy. Laure avait envie de prendre la plume aussitôt, pour annoncer à ses parents la bonne nouvelle ; mais son mari calma cet élan et lui fit observer que, de peur de leur causer une déception, il fallait attendre, pour prévenir ses parents, que la nouvelle se confirmât. Qu’importait à Laure ce grand Paris et ses beautés ? Elle emporterait avec elle ses plus chères affections, elle retrouverait en Lorraine ses vénérables parents. Elle allait donc être heureuse encore. Il ne lui manquerait, comme à Paris, que de voir Cécile revenir à elle, sans son cortège de vanités ridicules, mais travailleuse et aimable à la fois, ainsi qu’elle l’avait connue, depuis le commencement de leur liaison. Plusieurs mois se passèrent, et M. Belisle lui-même voulut se charger d’apprendre à son beau-père et à sa belle-mère la grande nouvelle. On peut se figurer la joie que ressentirent les respectables habitants de Beauséjour. Leur vieillesse venait de perdre le voisinage de leur fille aînée, et peu de temps après on allait avoir, encore plus près de soi, la charmante Laure, son aimable mari et le petit Pierre, la joie de la maison. Mme Thiébaut écrivit à Laure une lettre si bonne, si tendre, que la jeune femme en fut touchée et commença plus gaiement ses apprêts de voyage. Une seule chose lui était pénible : c’était de ne pouvoir attendre Cécile, qui devait passer l’hiver à Paris, où elle se promettait, écrivait-elle, de mener la vie la plus joyeuse et la plus remuante qu’on pût imaginer. Ces projets laissaient Laure très froide ; elle était insensible aux entraînements du plaisir, elle qui avait su se composer du bonheur avec des éléments très simples. Mais elle aurait espéré, si elle avait revu Cécile, retrouver dans un coin de son cœur son ancienne affection. Il n’était pas possible que Mme Cormery l’eût oubliée. Mme Belisle aurait triomphé de cette négligence en amitié, qui était si pénible. Laure était triste de tout cela ; mais c’était sur ce point seulement que tombait son regret de quitter Paris. On s’installa de fort bonne humeur à Nancy, appréciant toutes les beautés de la ville, et mettant au-dessus de tout la courte distance qui séparait les enfants des parents. La belle-mère de Laure avait quelques liens dans Paris ; cependant elle fut bientôt décidée à venir habiter Nancy une grande partie de l’année, parce que, disait-elle avec un épanouissement de bonheur qui réjouissait le jeune capitaine, « la personne que j’aime le mieux, après mon fils, c’est sa charmante petite femme ». Il y eut donc là du bonheur pour Laure, non seulement par son intérieur, par l’aimable accueil qu’on lui fit à Nancy, mais encore par le voisinage de Beauséjour et la possibilité de se trouver souvent tous en famille. Retournons à Paris et remarquons l’expression de tristesse dont s’est empreinte la physionomie de Mme Cormery, la belle-mère de Cécile. Tous ses amis s’aperçoivent qu’elle n’est plus la même, qu’une vague inquiétude pèse sur elle ; mais personne ne lui demande : « Qu’avez-vous ? » Cependant son fils l’a deviné, et s’il n’a pas encore osé lui en parler, c’est qu’il souffre du même mal et qu’il cherche à s’en distraire. Sans doute Cécile est charmante ; elle est admirablement douée ; elle est la première partout ; et pourtant son mari et sa belle-mère se trouvent en face d’une douloureuse déception. Mme Cormery avait cru donner à son fils une femme modèle, on l’appelait ainsi, une femme qui se plaisait aux travaux intellectuels, qui avait le noble désir de toujours progresser, sans rien perdre toutefois de la réserve qui sied à une femme. Et voilà que Cécile a délaissé, abandonné ses chères études ; elle ne se soucie plus de ces belles et fortes lectures qu’elle faisait avec tant de fruit. Elle a l’air de mépriser les ouvrages manuels qui font tant d’honneur à une femme, à une mère de famille. L’amour du monde, la recherche exagérée des plaisirs vifs ont étourdi Cécile ; et son mari, qui l’a lancée sur cette pente, par faiblesse, par amour-propre, est maintenant effrayé du décousu de cette existence, naguère si occupée. Cécile fait de la nuit le jour, et par conséquent consacre au repos les belles heures de la matinée, les seules dont on ait vraiment la liberté de disposer. Adieu donc ces moments de retraite qu’elle avait su se réserver dans les premiers temps de son mariage. L’après-midi amène les visites à rendre ou à recevoir. L’heure du diner, c’est l’heure des festins, chez soi ou chez les autres ; la soirée, c’est le temps le plus rempli. Souvent d’un concert et de deux bals. On rentre à trois heures, quatre heures ; quelquefois on rencontre en route, au petit jour, les maraîchers qui approvisionnent Paris. Cécile est fatiguée, très fatiguée, et l’on craint même qu’elle ne perde, bien avant l’âge, sa beauté et sa fraîcheur. Mais parlez-lui de modifier cette vie fiévreuse ; elle vous répond qu’elle est comme tout le monde dans le nouveau milieu où l’a jetée la fortune. C’est bon genre ; il faut bien suivre le courant. Ces tristes réflexions étaient faites par la mère et par le fils. Tous deux finirent par se confier mutuellement le sujet de leur peine, et la mère ne s’occupa plus dès lors que de chercher un moyen de rendre à Cécile toutes les qualités qu’on avait trouvées en elle au début. Cent fois elle avait entendu parler à sa belle-fille d’une amie intime sur qui son exemple avait eu une bonne influence. Mme Cormery l’avait même souvent rencontrée chez Cécile ; quand M. Belisle était en garnison à Paris. Une bonne idée lui vint tout à coup, car les mères ont toujours de bonnes idées. « Mon ami, si tu pouvais rapprocher ces deux femmes, je suis persuadée que, dans les circonstances actuelles, Mme Belisle aurait, à son tour, une bonne influence sur ta chère Cécile. » Cormery reçut cette pensée de sa mère comme une inspiration du ciel, et ne songea plus qu’au moyen de réaliser ce projet. Il avait toujours été lié d’amitié avec M. Un hasard heureux l’ayant conduit à Bordeaux, où l’appelaient quelques affaires, il eut avec lui une conversation assez intime ; et le bon Paul, sachant bien ce qu’il faisait, lui dit que Mme Belisle, sa belle-sœur, avait un véritable chagrin du refroidissement apparent de son amie, de la rareté de ses lettres, et de l’espèce d’indifférence qu’elle croyait trouver en elle. Cormery répondit en excusant de son mieux sa femme, et témoigna le vif désir de les voir au contraire resserrer les liens de leur amitié déjà ancienne. Puis il réfléchit longtemps sur ce que lui avait dit son ami, et se promit de mener les choses adroitement, pour mettre sa chère Cécile entre les mains de Laure. À quelque temps de là, Mme Belisle écrivit à sa mère que M. et Mme Cormery allaient traverser Nancy et qu’elle se réjouissait de la visite de son amie, qui s’annonçait elle-même. Laure ajoutait qu’elle aurait à peine le temps de la voir. disait-elle en terminant, si son mari voulait me la laisser pendant un voyage d’affaires qui le retiendra quelques semaines à l’étranger, combien j’en serais heureuse ! » Mme Thiébaut, qui estimait sa fille à sa juste valeur depuis qu’elle l’avait vue surmonter sa nature, se dit qu’il résulterait un grand bien pour Cécile de la société de Laure, et elle attendit impatiemment une nouvelle lettre de Nancy. Cette lettre arriva, disant que Cécile, en revoyant son amie, avait éprouvé une telle émotion, qu’il était maintenant bien certain que le cœur était toujours le même, et que la tête seule avait été comme étourdie par la fréquentation du monde. Laure avait formulé sa demande, et M. Cormery, sans se faire prier, y avait aussitôt accédé. Cécile allait donc vivre sous le toit de son amie ; toutes deux en étaient ravies. et Mme Thiébaut, qui connaissaient la force du bon exemple et la puissance de l’amitié, conçurent les meilleures espérances au sujet de Cécile. « Ce n’est qu’un moment de fascination, disait la mère ; il est impossible qu’une personne si intelligente et qui a tant travaillé puisse se contenter longtemps de mener une vie de paresseuse. L’oisiveté ne saurait suffire à une femme raisonnable et instruite. Sous le toit de notre fille, elle retrouvera ses goûts délicats, ses sentiments si élevés au-dessus du vulgaire, et ce sera notre bonne petite Laure qui lui aura rendu cet immense service. Je l’en crois capable », répondait le bon père, non sans un peu de fierté. Dès que les deux jeunes femmes se virent en tête-à-tête à Nancy, elles commencèrent à parler non du présent, mais du passé ; de ce passé qui n’était pas encore bien loin. Elles se rappelèrent tout d’abord leurs heureux moments de réunion intime à Beauséjour. « Pourquoi, dit Laure, n’irions-nous pas faire une visite de trois ou quatre jours à mes parents ? Ils seraient si contents de te revoir !... Je vais en parler à mon mari, qui, bien sûr, ne me refusera pas la permission de faire cette petite absence. » Elle s’y prit si bien qu’on partit pour Beauséjour. Deux heures de chemin de fer suffisaient. On fut reçu à bras ouverts, et Mme Thiébaut fut tout d’abord frappée du changement qui s’était fait dans l’amie de sa fille. Mme Cormery, entraînée, comme elle le disait, par le milieu où elle vivait depuis quelque temps, avait adopté ces modes hardies, étranges, ces couleurs voyantes, ces formes de vêtements qui attirent les yeux de la foule. C’était une tout autre personne, et malgré ce luxe d’élégants colifichets elle était beaucoup moins jolie. Le velouté de ses joues avait disparu sous les clartés malsaines de tant de nuits passées au bal, et ses beaux yeux avaient perdu de leur éclat. Le sommeil du matin, tout en la privant d’un temps précieux, n’avait pas suffi pour réparer les ravages causés par des veilles répétées et prolongées. La santé de Cécile était compromise, et l’on se demanda si elle était d’une constitution assez robuste pour résister à cet excès de mouvement, à ces allées et venues perpétuelles, à ce tourbillon qui l’emportait loin du calme si salutaire de son foyer. Thiébaut secouait la tête et disait tout bas à sa femme : « Si Mme Cormery s’entête à mener cette vie toute mondaine, elle n’en a pas pour longtemps ; mais Laure a toutes les adresses du cœur : elle saura la ramener au point de départ. » Mme Thiébaut approuvait entièrement les paroles de son mari, et partageait son espoir, car elle connaissait la puissance d’une véritable amitié. Quand ou voyait les doux amies l’une auprès de l’autre, on était frappé du contraste que formaient maintenant ces deux jeunes femmes. Laure avait acquis plus de force, physiquement et moralement. Elle n’était embarrassée de rien, et sa physionomie expressive laissait aisément deviner qu’elle s’intéressait à tout ce qui se passait autour d’elle. Cécile, au contraire, était dolente, fatiguée sans raison, incapable d’efforts, et toujours disposée à se mêler le moins possible aux petits tracas de la vie. Elle semblait épuisée, tandis que son amie était vaillante, car le travail, sous toutes ses formes, contribue à la force du corps. La première journée à Beauséjour se passa fort tranquillement, et Laure remit au lendemain le plaisir d’aller visiter la petite école qu’elle avait fondée et que Mlle Emma continuait à diriger. Le soir, on respira au jardin l’air frais et sain de la campagne, et l’on se coucha de bonne heure, car les vieillards en général, et surtout les campagnards, ne savent pas veiller. Pour allonger un peu cette première soirée, Laure accompagna son amie jusqu’à sa chambre, y entra et s’assit auprès d’elle pour causer. A-t-on jamais fini de causer et de raconter, quand on se revoit après une assez longue absence ? Laure parlait surtout de ses joies de famille, de son bon mari, de son bien-aimé petit garçon. quand elle en fut là, sa figure s’épanouit, et ce fut avec le plus charmant sourire qu’elle raconta la très courte histoire du petit Pierre, ses gentillesses, tout ce qu’il avait fait, tout ce qu’il allait faire, car il était hors de doute qu’il dirait bientôt « papa » et « maman » ; ou tout au moins « papa », comme étant plus facile. Cécile qui, malheureusement, n’avait pas encore le bonheur d’être mère, écoutait Laure parler du petit Pierre sans trop comprendre le plaisir qu’elle trouvait à se dépenser tout entière pour son enfant, à s’occuper elle-même de mille détails peu récréatifs. Il lui semblait qu’une bonne aurait pu s’acquitter de tout cela sans que Mme Belisle exerçât une aussi exacte surveillance. Quand Laure eut à peu près terminé l’histoire du petit Pierre, Mme Cormery, interrogée à son tour, sortit de sa gracieuse somnolence, et répondit aux questions de son amie. Alors l’entretien prit un autre cours. Cécile avait à parler théâtres, bals, grands dîners et concerts. Peu à peu ses yeux s’animèrent, elle avait à peindre de si jolies scènes ! Mme Belisle l’écoutait sans l’interrompre, mais un peu comme elle eût écouté un conte de Perrault. De temps à autre cependant elle ne pouvait s’empêcher de pousser une exclamation : « Ah ! comme ton genre de vie me fatiguerait !... Mais, ma chère, tu n’as pas un moment de liberté !... que je te plains d’être esclave à ce point-là ! » Mme Cormery continuait ses narrations ; et Laure devenait toute triste, tant son amie lui semblait différente de cette sage et studieuse Cécile qu’elle avait aimée, et qu’elle aimait encore. Enfin, Mme Belisle hasarda cette question : « Est-ce que ta belle-mère paraît satisfaite de te voir aussi lancée ? Ne me parle pas de ma belle-mère, nous ne nous entendons plus. Elle aurait voulu que son fils restât ce qu’il était quand je l’ai épousé, c’est-à-dire un homme d’intérieur ; mais par complaisance pour moi, voyant notre position devenir très brillante, il m’a jetée lui-même dans une société où l’on s’amuse cent fois plus que dans le monde réservé, compassé, où j’allais auparavant. Mme Cormery ne me pardonne pas d’avoir changé à ce point les goûts et les habitudes de son fils ; et je crois que, sans le violon, elle et moi nous serions brouillées. Ne t’ai-je donc pas dit que ma belle-mère a la manie de jouer du violon ? Elle est même assez forte, et j’ai l’honneur de l’accompagner. Or c’est un honneur qui revient souvent. Si tu crois que cela m’amuse, tu te trompes. Que veux-tu, ma bonne Cécile, nous ne saurions avoir trop d’égards pour nos beaux-parents ; c’est d’ailleurs le meilleur moyen de faire plaisir à nos maris. C’est possible ; mais c’est fort ennuyeux. C’est singulier ; il me semble que si Mme Belisle jouait du violon, ça m’amuserait de l’accompagner. Tu t’imagines cela parce qu’elle n’en joue pas ; mais je t’assure que le rôle d’accompagnateur est très fastidieux. Va, je te le céderais volontiers. En attendant, nous allons jouer nos sonates à quatre mains, pendant que nous sommes ici, n’est-ce pas, Cécile ? Oui, si tu le désires ; mais je te préviens que j’ai beaucoup négligé mon piano. L’après-midi, je fais des visites ou j’en reçois. Le soir, je m’habille et je sors. Ma pauvre Cécile, tu me fais de la peine ! laisse-moi te le dire, quelle vie inutile ! Tu as bien raison ; mais quand on est lancée, vois-tu, c’est fini ; on n’a plus le temps de rien faire, tout au plus celui de lire le roman à la mode, pour pouvoir en parler à l’occasion. il n’y a pas d’existence qu’on ne puisse changer par un acte de volonté. je n’ai plus l’énergie que j’avais au commencement de mon mariage. Réagir contre l’entraînement général, me remettre à vivre presque sur place, lire des livres d’une certaine valeur, travailler à l’aiguille, sinon pour moi, du moins pour les pauvres, à présent tout cela me paraît au-dessus de mes forces. Je me laisse aller ; et pour tout dire, quoique ce soit peut-être à tes yeux une mauvaise excuse, je suis comme les autres, comme la foule élégante. Écoute, ma bonne Cécile, je crois que tu te plais à exagérer ; car enfin jamais je ne pourrai admettre que toi qui m’as sauvée de la paresse, tu sois tombée dans cet affreux défaut. » Cécile baissa la tête et sourit tristement. C’était l’aveu de son inconcevable faiblesse. Oui, elle qui n’était pas, comme Laure, paresseuse par nature, l’était devenue par la fréquentation continuelle d’un monde léger où l’on n’avait d’autre but que de paraître, de plaire et de s’amuser. Tu ne me croyais pas capable d’en arriver là ? » Laure se rapprocha plus intimement de son amie, et, la main dans la main, elle lui dit : « Qu’importe ce que l’excès des plaisirs du monde a fait de toi ! Je sais bien, moi, que tu es beaucoup trop sensée, beaucoup trop raisonnable pour adopter définitivement une vie désœuvrée. Tu as raison : cette vie désœuvrée, sans but, sans intérêt réel, me déplaît au fond ; mais je suis entraînée. La volonté de Mme Cormery était devenue si molle qu’elle ne voyait aucun moyen de résister au courant. Laure qui, au contraire, avait réagi courageusement contre sa propre nature, se sentait capable de ramener son amie dans une autre voie. Elle aurait voulu tenter, le jour même, cette entreprise qui lui tenait au cœur ; mais il fallait ne rien précipiter, pour ne point faire de fausses démarches. Elle résolut de différer un peu, et se contenta de dire, en embrassant son amie : si tu revenais vivre pendant quelque temps dans notre Lorraine, tu y trouverais d’autres idées, d’autres habitudes, tu y redeviendrais ma Cécile d’autrefois. C’est impossible », dit en soupirant Mme Cormery. Laure, en ce moment, lui était supérieure et connaissait parfaitement le précieux remède qui pouvait guérir son mal. « Le mot « impossible » est trop fort, dit-elle avec une douceur aimable ; nous reparlerons de tout cela. En attendant, je vais te laisser te déshabiller et dormir. Je vais sonner ma femme de chambre, ma petite Laure, car je t’avoue que je ne sais plus rien faire sans elle. ce sont des habitudes qui se prennent si vite ! » En effet, Mme Cormery, qui avait amené sa femme de chambre chez Mme Thiébaut, pour n’y passer que quelques jours, était devenue d’une maladresse achevée. Elle ne savait ni se coiffer seule, ni revêtir la plus simple toilette. Le lendemain, les deux jeunes femmes allèrent ensemble visiter la petite école. Cécile fut frappée de la joie franche qu’y apporta la présence de Laure. Mlle Emma fut aimable et rendit de bons témoignages des jeunes élèves. Une seule se faisait honteusement remarquer par sa paresse. Elle était sans cesse et très justement punie ; mais les pénitences glissaient sans faire d’impression sur cette nature molle. Laure, en regardant cette enfant, se sentit prise de compassion. Elle eut l’idée de l’encourager, au contraire, par la promesse d’une belle récompense, qu’elle lui apporterait, si Mlle Emma constatait de véritables efforts. Cécile admirait son amie et se disait humblement : « Elle vaut bien mieux que moi. Elle prend intérêt à ce qui est bon et utile ; elle fait du bien, et moi, je ne fais rien, si ce n’est de jeter de temps en temps un peu d’or dans la bourse d’une quêteuse. Mme Belisle, voulant attirer l’attention de son amie sur les pauvres, ce qui doit être le soin principal des riches, imagina de profiter du séjour de Cécile pour faire à ses anciennes élèves et aux nouvelles une distribution de prix. Elle en conféra avec Mlle Emma, qui fut charmée de cette bonne pensée, et, ayant fait venir de Nancy des objets utiles et qui en même temps plairaient aux enfants, elle les convia à une petite fête. Comte ne pouvait détacher ses regards de ce qu’elle voyait de bon et d’aimable en Mme Belisle, dont l’activité savait répondre à tout et, pour ainsi dire, doubler la durée des heures. Deux jours après eut lieu la petite fête, à laquelle voulurent assister M. Mlle Emma prétendait s’effacer complètement devant la fondatrice ; mais on ne le lui permit pas, puisque c’était elle qui continuait si courageusement la bonne œuvre. Annette avait mis sa plus belle robe, celle que Mme Thiébaut lui avait donnée pour Pâques. Cette bonne fille avait aidé Laure à confectionner de jolies couronnes de fleurs des champs. Elle était toute joyeuse aussi et ne cessait de dire à sa jeune maîtresse : « Ah ! Il n’y eut qu’une ombre à la joie de la fête. On entendait des sanglots dans un coin de la serre. C’était la petite paresseuse qui pleurait à chaudes larmes. Elle aurait bien souhaité rester chez ses parents ; mais on avait exigé, pour son bien, qu’elle fût présente à la distribution des prix, et témoin du bonheur de ses compagnes qui avaient mérité des récompenses par leur travail. La pauvre petite Francine était inconsolable, et détestait maintenant sa hideuse paresse. Laure eut pitié d’elle, lui donna sa part de goûter à emporter chez sa mère, et lui dit : « Va, ma petite fille, les autres vont danser des rondes au jardin ; tu as le cœur trop gros pour t’amuser ; mais je te promets que, quand tu ne seras plus paresseuse, je t’apporterai un beau cadeau, et je ferai une petite fête pour toi toute seule. » Elle tendit ses bras à Mme Belisle, qui se pencha jusqu’à elle et l’embrassa. Ainsi encouragée, Francine s’en alla, emportant des gâteaux dans son petit panier ; et elle dit à sa mère : « C’est fini ; je ne veux plus être paresseuse. Tu as raison, répondit la paysanne, car il me suffit d’un ânon dans mon étable ; et avec toi, ma fille, ça m’en faisait deux. » Après la petite fête de l’école, Beauséjour rentra dans son grand calme, et les deux amies trouvèrent le plus doux plaisir à causer ensemble, surtout le matin. « Vois, disait Mme Belisle, comme nous avons su mettre à profit ces heures du matin. Je te remercie de m’avoir sacrifié l’habitude de te lever tard sans nécessité. Vraiment, répondait Mme Cormery, je ne sais pourquoi je me lève si souvent à neuf heures, dix heures, onze heures même ! Vois-tu, Laure, j’ai pris des manies, de vraies manies ; il y en a pour tous les âges. Quand je ne vais pas dans le monde, je ne me couche pas avant minuit, une heure. Je lis les livres à la mode. Et que te reste-t-il de ces lectures, ma bonne Cécile ? Ainsi Laure rentrait peu à peu dans ce cœur qu’elle connaissait si bien. La plus tendre amitié unissait encore une fois ces deux belles âmes, et il ne pouvait en résulter qu’un grand bien. Après quelques jours de solitude on prit congé de M. et de Mme Thiébaut, et l’on retourna à Nancy, où Mme Belisle reprit sa vie accoutumée. Son amie put apprécier alors tout ce qu’il y avait de raison et d’amabilité dans la femme du jeune capitaine. Elle se dévouait ; elle était vraiment femme, vraiment mère, et joignait la grâce à la sagesse. Lorsque Laure retrouva, sur les genoux de sa belle-mère, son cher petit garçon, elle eut des transports de joie. Cécile fut alors témoin de l’affection de Mme Belisle pour sa belle-fille. L’enfant les aimait toutes deux ; mais il caressa sa mère au retour, et lui donna la certitude qu’elle était la première dans son petit cœur. Cécile eut aussi plusieurs fois l’occasion de remarquer le genre d’affection qu’André avait pour Laure. Il l’estimait autant qu’il l’aimait, avait la plus entière confiance dans son jugement, et lui demandait souvent son avis dans les occasions où son autorité de chef de famille aurait suffi. Il ne la regardait pas comme une femme occupée d’elle-même, de ses plaisirs, de ses petits succès ; Laure était, aux yeux de son mari, une femme supérieure. Parce qu’elle faisait parfaitement et à son heure tout ce qu’il convenait de faire. Les connaissances nouvelles que Laure avait à Nancy ne lui ôtaient nullement sa liberté ; car la jeune femme savait répondre avec politesse aux avances qu’on lui faisait, mais sans se laisser envahir par les invitations. Son activité trouvait du temps pour tout. Quant aux lectures inutiles et sans but qui dévoraient des heures dans l’existence de Cécile, son amie les supprimait absolument, préférant les livres où elle trouvait de belles pensées, de beaux exemples, ou des pages instructives. Plusieurs semaines s’écoulèrent dans la plus douce intimité. Laure désirait vivement que le séjour de Cécile à Nancy se prolongeât, afin qu’elle se trouvât plus longtemps séparée de ce monde brillant qui lui avait tourné la tête. Elle disait aimablement à son mari : « Soyons bien gentils, André, afin que notre intérieur lui plaise et qu’elle arrive à se convaincre que le bonheur ne fait pas de bruit. Ne suis-je donc pas bien gentil ? » demandait gaiement le capitaine, tout en prenant sa grosse voix. Mme Belisle, la mère, témoignait à l’amie de sa belle-fille une sincère amitié, et voyait, à n’en pouvoir douter, que la présence de Laure produisait une excellente impression sur l’esprit agité de la jeune mondaine. Un jour Laure dit à son amie : « Je crains que tu ne t’ennuies avec nous. Cette vie calme est si différente de la tienne ! Je t’avoue qu’au contraire ce calme me fait du bien et me porte à réfléchir. pourquoi suis-je sortie de mes anciennes habitudes ? Ne pourrais-tu pas les reprendre, chère Cécile ? Lancée comme je le suis, c’est bien difficile ! Ton mari, crois-moi, serait enchanté de recouvrer sa liberté, de se coucher habituellement avant minuit, et de voir sa chère femme s’occuper un peu plus de son intérieur. Quant au monde, s’il cessait de te voir à ses fêtes, il t’aurait bientôt oubliée, va ! Laure, tu as raison, je le sens. Ce qui me manque, c’est l’énergie. Veux-tu me permettre de t’indiquer le moyen que je prendrais si j’étais à la place ? Sois mon bon ange, ma chère Laure ; je veux me laisser guider par toi. Eh bien, demande à ton mari de t’éloigner complètement du monde pendant quelques mois. Laure, s’il voulait finir la saison à Nancy ! Si je pouvais te voir tous les jours, prendre auprès de toi des leçons de courage, d’activité... Tu veux dire, chère Cécile, que je serais peut-être assez heureuse pour te rendre ce que tu as fait pour moi ? Eh bien, je le veux, reprit Mme Cormery avec un air décidé qu’on ne lui connaissait plus ; je vais écrire à Henri et lui proposer mon plan, qui est aussi le tien. » Cormery se garda bien d’apporter le moindre obstacle au désir si raisonnable de sa femme. Il vint à Nancy, s’y installa provisoirement, et facilita de tout son pouvoir les rapports de Cécile avec Laure et avec son excellente belle-mère. Plus Mme Cormery se mêlait à cet intérieur, plus elle se reprochait son désœuvrement, sa vie inutile et le peu d’attention qu’elle avait donnée à sa maison, sous prétexte que le nombre de ses domestiques la dispensait de ces soins. Elle comparait aussi la manière dont Laure traitait sa belle-mère avec la froideur ennuyée qu’elle montrait, elle, pour la mère de son mari. Que de fois elle l’avait attristée ! Que de fois elle avait vu des larmes dans ses yeux, sans chercher à en connaître la cause pour tâcher d’y remédier ! Plus la jeune femme rentrait en elle-même, plus elle voyait de réformes à faire. Mais, son amie lui communiquant son courage, elle en eut bientôt assez pour entreprendre de revenir sur ses pas et de demander à la réflexion, à l’étude, la force de résister aux faux charmes d’un monde bien peu digne de la séduire et surtout de lui plaire longtemps. Cormery emmena sa femme, promettant de revenir de temps en temps à Nancy. Cécile avait une physionomie tout autre : ses yeux étaient calmes, ses poses simples, sa voix modeste, sa toilette modifiée au point de n’être plus du tout tapageuse. En partant, elle serra Laure dans ses bras et lui dit : J’ai appris auprès de toi que le bonheur ne fait pas de bruit. » La petite maison de Beauséjour est pleine, trop pleine. on consent à se gêner pendant quelques jours pour avoir le plaisir d’être tous ensemble, sous le même toit. et Mme Thiébaut ont appelé autour d’eux leurs filles, leurs gendres et leurs petits-enfants. Chaque chambre est convertie en dortoir ; on a mis quatre allonges à la table, et l’on n’a pas encore ses coudées franches. Et pourtant quelle expression de bonheur sur tous ces visages ! Joseph et Xavier, tous deux entrés en carrière, ne se plaignent pas d’être un peu à l’étroit. Les vieux parents sont si heureux de voir que personne ne manque au rendez-vous ; cela ne s’était pas vu depuis plusieurs années. Les jeunes gens, les officiers, les jeunes femmes, tout le monde plaisante et se laisse aller à cette gaieté française qui est un mélange de modération et de francs rires. On se croit en famille, et pourtant il y a ici une étrangère et son mari ; mais cette étrangère ne compte pas, on ne fait avec elle aucune cérémonie, c’est l’amie intime de Laure, c’est Mme Cormery, que la secourable amitié de Mme Belisle a fait rentrer dans sa première voie. On ne reconnaît plus cette charmante femme : elle est redevenue ce qu’elle était, simple, laborieuse et sans prétention aux succès de vanité puérile qui naguère l’ont un moment étourdie. Sa grande fortune, elle l’emploie à faire des heureux, après avoir répandu d’abord autour d’elle le confortable et tous les agréments de la vie. Son temps, elle l’économise comme un trésor qui diminue chaque fois qu’on y puise ; elle le consacre à son mari, à sa belle-mère, dont la vieillesse réclame des soins et des attentions ; aux pauvres églises, pour lesquelles on doit se faire un honneur de travailler ; aux malheureux, quels qu’ils soient, car c’est à chaque pas que les riches les rencontrent. Et cette transformation, on la doit à la charmante Laure, rendant avec usure, par son exemple et ses douces paroles, ce qu’en d’autres temps on lui a donné. En jetant un long et maternel regard autour d’elle, Mme Thiébaut se sentait vraiment heureuse. Enfants, petits-enfants, amis intimes, tous avaient répondu à ses désirs, à son appel. On voyait régner à Beauséjour cette paix enjouée qui n’appartient qu’aux esprits occupés, parce que tout plaisir leur est un délassement salutaire. Les trois jeunes femmes se recherchaient sans cesse. Elles voulurent aller ensemble à la petite école, et s’acheminèrent vers la serre, emportant chacune des images et des bonbons, car il fallait bien réjouir les petites élèves de Mlle Emma. Après avoir salué la maîtresse, ces dames jetèrent un coup d’œil sur les jeunes élèves, et furent tout d’abord frappées de la physionomie aimable et éveillée d’une enfant de neuf ans qui les regardait en souriant. On voyait au cou de cette chère petite une large et brillante médaille soutenue par un beau ruban rouge qui s’apercevait de loin. À qui donc Mlle Emma avait-elle cru devoir rendre cet honneur ? C’était à Francine, à Francine qui avait tant pleuré quelques mois plus tôt, et pour qui Laure avait été si bonne. Mlle Emma, regardant son élève avec amitié, lui dit en souriant : « Parlez, mon enfant, et apprenez vous-même à ces dames pourquoi vous portez cette médaille. » Francine leva la tête, ses yeux brillèrent, et elle dit avec la plus grande simplicité : « C’est parce que je ne suis plus paresseuse. » Laure fut touchée jusqu’aux larmes à la pensée des efforts qu’avait dû faire la petite paysanne. Elle l’embrassa bien affectueusement et lui dit : « Je n’oublie pas que je t’ai promis un beau cadeau ; tu me diras ce qui peut te faire le plus de plaisir. Veux-tu une grande et belle poupée ? Non, Madame, dit naïvement Francine, je n’en ai pas besoin, parce que j’ai mon petit frère ; c’est moi qui le berce et qui le console quand il pleure. Tu as raison, ma mignonne, un petit frère vaut mieux qu’une poupée. Quand tu auras trouvé ce que tu désires le plus, tu me le diras, et je te le donnerai pour te récompenser de n’être plus paresseuse. Ta maman doit être bien contente de toi ? Elle me disait l’autre jour : « Allons, Francine, voilà que je n’ai plus d’ânons du tout, à présent ! » reprit Laure en riant, n’y en a-t-il pas toujours un dans ton étable ? Non, malheureusement, Madame ; il est mort, il y aura dimanche huit jours. Et puis, il nous servait pour aller vendre nos salades et nos choux. À présent, il nous faut tout porter au pallier. » Elles avaient deviné la meilleure récompense qu’on pût donner à la courageuse enfant. Quelques mots s’échangèrent entre elles, et, deux jours après, la petite Francine, radieuse de bonheur, ramenait à sa mère un joli ânon tout disposé à aller vendre les salades et les choux. La mère poussa des exclamations de surprise. Vois-tu, ma fille, comme tu as bien fait de ne plus faire l’ânon ; ça t’allait si mal ! Ce fut un jour de fête dans la pauvre demeure ; et tout le monde, au village, disait : « Avez-vous vu l’ânon de Francine ? » Mme Cormery jouissait, autant que Laure et que Marguerite, du bonheur de ces pauvres gens. Elle avait voulu contribuer pour une large part à l’achat de l’ânon, afin qu’il fût plus beau, plus fort, et plus utile par conséquent. Laure, dit-elle en riant, cela me coûte infiniment moins cher qu’une robe de bal, et c’est bien plus amusant ! » Ainsi passèrent quelques jours, pendant lesquels les habitants de Beauséjour furent heureux tous ensemble ; puis, après cette courte halte, chacun retourna à son devoir, à son foyer. Cécile, soit à Paris, soit dans le Nord, sut, comme son amie, se composer du bonheur avec des éléments très simples, et retrouva dans l’étude et dans l’intérieur ses meilleurs plaisirs, tout en se prêtant à la société, sans affecter une humeur sauvage. Le grand monde se fâcha bien un peu, mais pas pour longtemps, car il oublie vite. Quelques personnes se consolèrent de voir rarement Cécile en la critiquant ; d’autres supposèrent que M. Quelques autres encore allèrent jusqu’à prétendre que Cécile ne supporterait pas la vie sérieuse, et qu’on la verrait reparaître, plus élégante que jamais. Cécile resta ce qu’elle devait être ; et elle eut le bonheur de devenir mère de famille, comme son amie Laure. Ses nouveaux devoirs la trouvèrent fidèle, et elle les remplit dignement, sans rien perdre du charme qui la distinguait. Mme Cormery la mère se réjouissait chaque jour davantage d’avoir retrouvé en Cécile la charmante femme qu’elle avait choisie pour son fils. En effet, la jeune mère, toujours aimable, trouvait du temps pour tout, même pour accompagner gracieusement sa belle-mère, quand il lui prenait envie de jouer du violon. C’est ainsi que les deux amies s’étaient complétées l’une l’autre, et qu’elles avaient compris chacune de son côté que le travail est une des sources les plus fécondes du bonheur. Ancien premier sujet de la danse à l’Opéra, et ayant marqué dans cette jolie pléiade d’il y a vingt-cinq ans, dont plus d’un abonné d’alors se rappelle encore l’éclat, Ida Reynach, devenue femme Bonnard, accomplissait ce jour-là ses quarante-huit printemps. - Age déjà mûr, disons-le, pour une étoile de seconde grandeur que les hasards de sa course n’avaient point épargnée. Fille de portière, d’ailleurs, et détournée à vingt-trois ans de son orbite, en pleine ascension, par une aventure avec un jeune lord qui avait fait quelque bruit, elle avait, un beau soir, disparu du firmament de la rue Le Peletier, bifurquant tout à coup dans la voie de cette galanterie dorée, toute particulière aux filles de Terpsychore, en ce sens qu’elles l’exercent encore avec un certain ton. Un enlèvement romanesque, quatre années de séjour en Italie, diamants, chevaux, voitures... un train de reine, avec palais à Naples et villa sur le lac de Côme... Comme elle achevait de laver sa vaisselle, tout en regardant de temps en temps par la fenêtre de sa cuisine, au quatrième étage d’une vieille maison de la rue de Lancry, elle entendit sonner midi. De la large terrine où trempaient bravement ses beaux bras, s’exhalaient des vapeurs d’eaux grasses qui puaient le poisson gâté, et ces vagues parfums d’ordures indispensables aux études du vrai réalisme. Au pied du fourneau de faïence, n’oublions rien de l’enquête ! des balayures mêlées : os de charcuterie, pelures de pommes de terre, de carottes et d’oignons, arêtes de merlans ; document humain dans lequel fouillait le chat, le museau sale et noirci. De ses moustaches poissées pendaient des gringuenaudes. Vêtue d’un jupon de laine grise, les manches de son caraco rouge relevées, tandis qu’elle passait d’une main preste sa lavette de chiffon sur les plats et les assiettes qu’elle déposait ensuite sur l’égouttoir, Ida suivait d’un œil vigilant le gratinage d’un miroton qui chantait sur le feu. Allant et venant autour d’elle, une jeune personne de dix-sept ans, la taille bien prise dans une robe de jaconas couleur claire, fredonnait un air d’opérette. Eh bien, Aglaé, dit Ida, est-ce que tu ne vas pas essuyer la vaisselle ? Comme c’est amusant, pour une heure que je quitte l’atelier ! répondit la fillette. Et puis, après, j’aurai des taches !... Mademoiselle Aglaé Bonnard, fleuriste d’art, fille naturelle reconnue et imposée par son père ; lors de son mariage avec l’ancienne danseuse, avait toutes les jolies allures de la grisette parisienne, dont le bonnet ne tient guère que d’une bride, prêt à s’envoler au moindre vent. La beauté ou plutôt la séduction du diable, quelque chose de provocant et presque d’effronté, comme un instinct de vice. Blonde, des cheveux follets rabattus presque sur les sourcils, un regard bleu et clair, perçant, audacieux, le teint animé d’une nature vivante qui se sentait éclore. Sur l’injonction de sa belle-mère, elle prit un torchon en rechignant, et se livra à l’essuyage. Allons, Aglaé, reprit tout à coup madame Bonnard, tu laisses éteindre le feu. Le miroton ne sera pas prêt quand ton père rentrera... Il va nous faire une vie ! dame, répliqua la jeune fille d’un ton d’ennui, on ne peut pas tout faire... C’est trop fort si, en sortant de l’atelier, il faut encore s’occuper du ménage ! Là-dessus, un petit garçon de trois ou quatre ans débouchant étourdiment de la salle à manger, et se jetant dans ses jambes, elle lui donna une claque. Je t’ai déjà défendu de battre l’enfant de ma fille... Qu’il me laisse tranquille, l’enfant de votre fille ! Ida prit le petit sur ses genoux. Allons’, allons, dit-elle, en voilà assez !... Une autre fois, quand tante Aglaé sera en colère, tu te gareras. La salle à manger était la pièce principale de l’appartement. Un papier à fond havane, semé de bouquets à demi déteints, couvrait les murs tachés par places. Au-dessus du poêle, un cartel, un buffet de chêne, la table et huit chaises cannelées à dossier d’acajou. Bonnard, recouvert de vieux reps, gardant l’empreinte graisseuse d’une tête, se prélassait à l’angle de la croisée, s’ouvrant sur la cour de cette immense bâtisse grouillante qui, certes, aurait droit, tout comme une autre, à dix belles pages de description minutieuse, étage par étage, et fenêtre par fenêtre, jusqu’au sixième mansardé. On y verrait les dégoulinades des plombs crevés... mettant des lèpres jaunâtres sur le gris des murailles, les documents de linges sales, séchant çà et là, sur des ficelles ; la buée, les odeurs de rance et de moisissure flottant dans l’air... Pour ce qui nous importe, en ce moment, disons que cette cour. s’écria madame Bonnard ; mais ton père est exact pourtant. Comme réponse à cette remarque, la porte du palier s’ouvrit brusquement. Bonnard \(homme d’affaires, recouvrements, etc.\), entra comme une bombe et, jetant à Aglaé sa serviette d’avocat, moins noire que crasseuse, gonflée de protêts et d’exploits, il débuta par ces mots : Madame Bonnard, sais-tu ce qui se passe ?... A l’air effaré qui accompagnait cette question de son mari, Ida, pressentant un événement majeur, prit d’instinct la pose de l’épouse en alarmes. Et elle tomba affaissée sur une chaise, en proie à la plus vive émotion, les pieds cambrés, allongeant ses pointes ; le coup trop vif l’avait foudroyée. Sans paraître s’émouvoir autrement de ce choc eu retour, M. Bonnard jouit un instant de son effet, en homme qui se sent possesseur d’une nouvelle surprenante. Pressé enfin d’interrogations, anxieuses au point voulu, il entama ainsi son incroyable histoire : Ce matin, Blumenthal, le marchand de tableaux, vient me trouver. Il y a, à l’exposition des Champs-Élysées, une grande machine qui fait beaucoup de bruit et qui est d’un peintre encore peu lancé. Il me raconte qu’un riche amateur anglais, dont il a la clientèle, l’a chargé d’acheter cette toile ; mais que, comme marchand, il ne veut pas s’adresser lui-même à l’artiste, avec qui il a eu déjà des difficultés... Je comprends tout de suite qu’il l’a écorché trop vif, et qu’il a brûlé ses affaires avec lui... Bref, il s’agissait de me présenter à sa place pour entamer la négociation, en stipulant une remise pour moi, que je lui reverserai... Je tâche naturellement de soutirer le nom de l’amateur pour souffler l’affaire au besoin... Pas moyen, avec un malin de son espèce : il ne coupe pas dans ma curiosité ! Enfin, il me demande d’aller voir le tableau au Salon pour qu’il m’indique les points qu’il faudra débiner chez le peintre, en marchandant la chose. A l’instant même, nous partons pour les Champs-Élysées. Du premier coup, comme nous entrons dans la salle, je n’ai pas de peine à deviner qu’il s’agit d’un gros morceau en voyant toute la foule se presser sur un seul point, devant une toile très grande. J’entendais dire : « C’est la Buveuse de Perle s... » Blumenthal se faufile dans le groupe, jouant des coudes, je le suis... Nous arrivons enfin sur le premier rang, je mets mon pince-nez. Qu’est-ce que je vois ? Ta fille !... Si ressemblante, que j’ai cru qu’elle me reconnaissait, et qu’elle allait me dire des insolences... Ce n’était qu’un cri sur l’expression de son visage, de ses yeux, sur son air de princesse qui vous regarde comme des fourmis. je te réponds qu’elle a un fier succès ! Et tu es sûr que c’est elle ? avec ça qu’il peut y en avoir une autre pareille !. J’ai écouté Blumenthal, sans rien lui dire, pour tout le marchandage du tableau qu’il faut que je fasse, et je suis accouru. Pendant ce récit émouvant, un essaim de pensées de grand vol avait envahi le cerveau d’Ida Reynach, femme Bonnard. Je veux aller voir ça tout de suite ! Catherine doit venir dîner ; il faut, avant son arrivée, être bien sûr de toute l’affaire. C’est aussi mon avis, répliqua son mari, vite, sers ton rata, et en route. Le déjeuner fut silencieux et très vite expédié. On eût pu deviner qu’une communauté de réflexions graves planait sur cette hâte. Aglaé semblait d’une humeur massacrante, et l’enfant assis près d’elle supportait ses bourrades. Enfin, tandis que Bonnard avalait son café, sa femme disparut pour se vêtir. A deux heures sonnantes, les Bonnard payaient leurs vingt sous au tourniquet du palais de l’Industrie, grimpaient l’escalier d’un air affairé, et arrivaient au salon D. La foule y affluait toujours ; les deux époux se jetèrent dans le groupe, suivant le courant, et se trouvèrent enfin devant le tableau. dit madame Bonnard à demi-voix, en poussant du coude son mari. La Buveuse de Perles était une de ces compositions magistrales où la simplicité des moyens semble la marque puissante du génie. Soit instinct du sujet, bonheur de main, ou rencontre d’inspiration avivée par la nature étrange du modèle, dans cette seule figure qui remplissait sa toile, le peintre avait condensé un idéal inconnu de cette Cléopâtre à la fois reine et femme d’amour, et l’avait jetée là vivante, animée, saisissante d’effet. Belle d’une beauté singulière et exotique, des formes de nymphe où l’on sentait la souplesse ; la tête fine, des traits d’une pureté de lignes sculpturale, des grands yeux d’enfant volontaire, avec un regard noir d’une fixité intense qui tombait dédaigneux sur tout ce monde. Elle était campée le front levé, tenant sa coupe, dans une attitude calme et hautaine, les sourcils rapprochés, comme si, lasse des sensations humaines, elle eût creusé sa pensée profonde à la recherche de quelque volupté infinie. L’expression de ce visage, à la fois inquiétante et charmeresse, semblait être une énigme. Cela fascinait et troublait comme un joli gouffre. Crois-tu que l’on voit assez qu’elle est la fille d’un lord ? En voilà une veine d’avoir trouvé un modèle pareil ! Ida Bonnard, fière et rougissante, écoutait les propos. Consciente de son importance, figée sur place, elle se renfermait dans une impassibilité modeste, échangeant des regards avec son époux, à chaque remarque louangeuse des gens qui défilaient, les bousculant à l’envi. Tout à coup, elle eut une exclamation à demi étouffée. Le personnage désigné était un vieux monsieur d’une soixantaine d’années, épais, d’aspect vulgaire, mais fort bien mis ; grand, gros, son ventre prépotent sanglé dans une redingote noire qui marquait les plis de sa graisse. L’air important et gonflé d’un bourgeois suant les écus. Son teint enluminé de couperose dénonçait le viveur gourmand et bien nourri. Ses façons bouffies respiraient la satisfaction de lui-même, et cette confiance vaniteuse du parvenu qui se sent les poches pleines. Ancien avoué de la Martinique, et même de sang un peu mêlé, roué comme potence, il avait fait une énorme fortune dans les denrées coloniales, et surtout dans les guanos. Les Bonnard s’étaient glissés vers lui, comme par hasard ; il répondit à leur bonjour empressé d’un ton protecteur. demanda obséquieusement Ida Bonnard avec un sourire. chère madame, reprit-il galamment, il suffit d’avoir vu une fois votre fille, pour qu’il soit impossible de s’y tromper. Ravi de se faire valoir en cette remarquable circonstance, l’homme d’affaires raconta qu’il était chargé de se mettre en rapport avec le peintre, pour l’achat du tableau. Vous allez conclure l’affaire pour moi, ou me la laisser enlever avant que vous portiez vos offres ! Les Bonnard échangèrent un regard rapide. Mais le lieu n’était pas propice à une causerie de cet ordre. Cambrelu, tous trois sortirent de la foule. Ils eurent bientôt traversé les salles pour gagner le grand hall des sculptures. Là, après renseignements sur le prix de vingt mille francs que d’emblée faisait proposer le marchand, Je millionnaire, certain que l’affaire ne pouvait qu’être bonne à ce taux d’expertise, alla droit au but. Qu’est-ce que Blumenthal vous donnait de commission ? c’est payé, pour une course de chez vous chez le peintre !. C’est égal, je vous en donne mille, si vous m’apportez, d’ici demain, une promesse de vente à ce prix-là. Mais s’il tient la dragée plus haute ? Ça doit les valoir, du moment que Blumenthal en offre vingt. Bonnard ne se le fit pas répéter deux fois, et, laissant sa femme avec le richard, il salua et tourna les talons. Cambrelu le regarda partir en tapotant la pomme d’écaille de sa canne sur ses grosses lèvres. Eh bien, dit-il d’un ton un peu gouailleur, toujours la panne, donc ?. Dame, comme vous le voyez !. Depuis quatre ans que je ne vous ai vu, ça n’a pas changé, répondit Ida. Si ta fille n’avait pas été une bête, pourtant ?. Le sens indéterminé de cette phrase n’avait sans doute besoin d’aucun corollaire entre eux, car elle y répondit du premier coup. répliqua-t-elle avec un soupir de découragement. Ida haussa les épaules, et les laissa retomber comme accablée sous le poids de ses malheurs. L’éloquence de ce geste muet valait tous les discours. Elle donne des leçons de piano, et n’a pas autre chose pour vivre. Je vous demande un peu si c’est raisonnable ?, .. La fille d’un lord, droguer la misère comme une rien du tout. Après l’éducation que je lui ai fait donner !. Enfin, il n’y a pas à dire, vous le savez, vous, si j’ai regardé aux sacrifices. Jusqu’à dix-sept ans dans un grand pensionnat de Genève, pour en faire une vraie fille du monde ; car les grandes manières, c’est tout ! Et puis, après ça, le Conservatoire, quand j’ai eu tout mangé, et que j’ai été obligée d’épouser Bonnard parce que ça n’allait plus. Eh bien, elle n’a pas eu plus tôt dix-neuf ans, qu’elle a mal tourné !. Pour ma récompense, elle s’est amourachée d’un garçon qui n’avait pas le sou, et avec lequel elle a voulu se marier. Et qu’est-ce qu’il fait son mari ? Ah bien, il est loin, s’il court toujours ! Ils se sont séparés au bout de deux ans. Il était chimiste, employé dans une fabrique à six mille francs par an. Je vous demande si ça pouvait durer ?. Il l’a plantée là, avec un enfant, pour s’en aller en Amérique. Ce qui fait que, depuis dix-huit mois, nous l’avons à peu près sur les bras. A vingt-quatre ans, dans sa plus belle fleur !.. Si vous voyiez ses épaules, ses jambes. J’ai eu le prix de formes, décerné par tous ces messieurs de la loge de M. Je me le rappelle, dit le vieux viveur. Il était célèbre dans toute l’Angleterre, pour sa beauté. Quand il entrait au foyer, ces dames disaient qu’après lui il fallait tirer l’échelle. Quand il est mort, à vingt-huit ans, d’un accident de course, tous les journaux de Londres ont donné sa photographie. Malheureusement, ma position n’était pas faite. J’aurais des millions sans ce malheur-là !. Mais je pouvais du moins compter sur ma fille, n’est-ce pas ?... Elle est tout son portrait, même pour ses grands airs. Je sais bien que je ne peux pas lui reprocher d’avoir aussi son tempérament, car c’est ce qui lui a fait faire sa bêtise. Pourtant, je vous demande un peu si ça devrait l’empêcher d’être sérieuse et de penser à sa famille... Quand elle n’aurait eu qu’à se laisser faire pour que sa mère lui trouve un prince qui lui aurait donné un hôtel, des domestiques, et tout ! Il n’y avait pas besoin de prince pour ça ! Vous savez bien que j’ai tout fait sans parvenir à rien, .. Eh bien, si tu essayais encore aujourd’hui ? Et vous feriez encore les offres d’autrefois ? mais attention, pas de farces !. J’entends ne pas être dindonné, et je ne m’exécute que donnant donnant. Sur ces préliminaires très nets, la conférence fut établie d’une façon absolument sérieuse. Chaque classe a un niveau moral résultant de son éducation, et le milieu relatif de la vie modifie singulièrement le point de vue des convenances sociales, qui ne sont point toujours aussi naturalistes qu’on le pense. Les idées du marchand de guano n’étant guère au-dessus de celles qu’Ida Bonnard avait prises dans la loge de sa mère, ils causèrent, entre gens s’unissant pour le bonheur d’une malheureuse jeune femme égarée, qu’il s’agissait de faire rentrer dans le vrai chemin. Avec la meilleure foi du monde, il fut convenu qu’Ida se devait enfin de faire appel à son autorité, « pour ne point laisser plus longtemps compromettre un avenir tout plein des plus réelles espérances ». La tête montée, l’œil encore allumé par les beautés de la Buveuse de Perles, monsieur Cambrelu stipula les plus rayonnantes promesses. Pourtant il lui restait un point sombre. Mais, dit-il, elle est peut-être avec cet artiste qui l’a peinte en Cléopâtre... Car, avoir posé ainsi, ça me paraît louche. répliqua carrément madame Bonnard en femme de tête. Mais je pense que, cette fois-ci, elle comprendra qu’il faut au moins qu’elle s’arrange. pour que ça n’empêche pas sa position. Cette idée d’un accommodement ingénieux n’agréa point du tout à M. ça ne me va pas ! Tu sais, pas de petites liaisons dans la cantonade ! Je ferai bien les choses, mais j’en veux pour mon argent ! Là-dessus, le plan concerté, il fut convenu que l’œuvre de salut serait abordée le jour même, au moyen d’une rencontre au théâtre, qui semblerait l’effet du hasard. Je t’enverrai une loge pour les Variétés, sans que cela ait l’air de venir de moi. Et, pour ne pas l’effaroucher, je ne viendrai que sur les neuf heures, comme si, apercevant là ton mari, j’avais à lui parler d’une affaire. Ida Bonnard s’en retourna les pieds dans la crotte et la tête dans le ciel, grisée d’espérances et de rêves. La Buveuse de Perles, en lui donnant en quelque sorte une vision plus nette de la beauté de sa fille, dégagée de la vie d’expédients et de gêne qui voilait son éclat, avait monté son imagination non moins que celle de M. Ainsi mise au point dans ses habits de reine, l’image si fidèlement reflétée lui était apparue rayonnante de toute sa gloire. Son orgueil de mère triomphait, même aux yeux de M. Comme elle arrivait chez elle, le portier lui remit une enveloppe qui contenait le coupon de loge déjà loué pour les Variétés. A six heures, l’homme d’affaires revint au logis ; à son air, elle devina que les choses marchaient bien. J’ai le traité de vente en blanc dans ma poche, répondit M. Mais, comme le peintre ne demande pas mieux que de se faire coter le plus cher possible, il est convenu que nous porterons vingt-huit mille, et que les trois mille de surplus seront pour moi. Mais Cambrelu t’avait dit qu’il irait jusqu’à trente mille. Bête, il faut bien que j’aie l’air d’avoir marchandé pour assurer l’affaire. A trente mille, Cambrelu aurait peut-être tergiversé, et Blumenthal nous l’enlevait demain. Je viens de chez lui pour lui annoncer que je suis arrivé trop tard avec ses malheureux vingt mille, et que le tableau était déjà vendu. J’ai tout entendu avec le peintre, qui est enchanté de le coller avec une offre d’amateur, de dix mille au-dessus de la sienne. Il a fait un nez ! Là-dessus, je vais lui compter vingt francs de vacation pour ma course. dans tout cela, as-tu essayé de savoir ce qu’il y a ?. demanda Ida, abordant un tout autre ordre d’idées, qu’il comprit au premier mot. il n’y a rien de rien ! car tu penses si j’ai fait causer mon artiste, qui ne pouvait se défier de ma curiosité. J’ai demandé indifféremment, comme pour l’amateur, si c’était le portrait d’une personne connue. Il m’a dit quec’était une madame Catherine Surville, une amie de sa femme, et qui donne des leçons de piano à ses enfants. A son tour, elle racontait sa bonne nouvelle du côté de Cambrelu, et la partie de théâtre projetée, quand un coup de sonnette retentit. Bien qu’elle n’apparût point dans ses atours de déesse, la fille d’Ida Bonnard, en son simple costume de mortelle, avait bien, en effet, cette sorte de grâce étrange que sa mère estimait comme le signe révélateur d’une origine illustre ; avec sa robe de laine noire unie à col blanc rabattu et sa mante sans ornements, qui dénonçait la pauvreté, elle avait encore vraiment l’air de descendre d’un nuage. Grande, souple, des mouvements d’une naturelle harmonie mêlée d’indolence imprimaient à sa démarche une rare distinction. Ses grands yeux noirs veloutés, aux regards à la fois profonds et naïfs, son teint de jeune lady, dont pas un grain de poudre de riz ne salissait la fraîcheur printanière, animaient l’expression de son visage. Il y avait en elle de la Phryné et de l’enfant... Telle qu’elle était enfin, enveloppée de son attrait bizarre, il était impossible, en la voyant, de ne point ressentir une singulière impression. Sans s’apercevoir d’un accueil de tendresses inusitées qui eussent pu dénoncer des préoccupations maternelles, non plus que de certaines avances au contraire plus ouvertes de son beau-père, à l’ordinaire peu engageant, elle embrassa son enfant, qui était accouru se pendre à son cou ; puis, voyant le couvert mis, elle détacha lentement son voile et défit son chapeau. dit-elle d’une voix qui semblait un timbre d’or. Cette voix avait un éclat juvénile d’une pénétration étrange, une plénitude de son à la fois douce et vibrante, d’un charme tout particulier. Ida Bonnard servit en hâte le potage, oubliant ce jour-là son antienne sur le renchérissement de tout, annonçant même un extra pour sa fête de naissance. Les premiers moments du dîner furent près que silencieux, comme une préparation d’escarmouche. Du haut de son air de princesse, égarée par hasard dans un milieu bourgeois, Catherine mangeait avec cet appétit de vingt ans qui dédaigne les simagrées, et, malgré certain sentiment d’ennui dont, fort souvent, elle avait à se défendre au contact de sa famille, une sorte d’atmosphère plus bienveillante semblait, par aventure, animer pour elle cette chambre froide et nue, La nouvelle qu’on allait au théâtre l’avait ravie, comme une aubaine rare, en son pauvre train d’existence. A un moment, interrompant tout à coup le courant de gaieté, M. Bonnard, posant sa fourchette, parut se ressouvenir d’un événement curieux. à propos, s’écria-t-il en s’adressant à sa belle-fille : Catherine, tu ne nous dis pas que l’on a fait de toi un superbe portrait ! ce n’est pas là une nouvelle bien intéressante, répondit-elle avec nonchalance. où j’ai mené ta mère aujourd’hui. Au ton d’amabilité de son beau-père, Catherine lui jeta un regard défiant. Oui, je regrette même que l’on me reconnaisse trop. Merci, au contraire, ça ne peut que te mettre en vue. dis donc, insinua Ida, comment donc est-il arrivé que tu as posé pour ce tableau ? Parce que je connais la femme du peintre. Il m’a demandé cela comme un service. Ce service-là a dû te coûter pas mal de dérangements. Pour toi, qui es si avare de ton temps Catherine devina la pensée de sa mère. maman, ne va pas chercher si loin, dit-elle résolument. Puisque tu veux que je te le confesse, sachant que j’étais gênée pour mon terme, il m’a offert de me donner dix francs par séance. Ce triste aveu de misère aiguë, bien qu’il parût favorable à ses projets, blessa l’ancienne danseuse au plus vif de son orgueil. Alors, c’est tout uniment comme modèle que tu as posé ?. Pour quoi donc aurais-tu préféré que ce fût ?. répondit Catherine en la regardant dans les yeux. Elle a fait ce qu’elle a voulu. Nous allons au théâtre, ne nous chamaillons pas ! Un journaliste m’a donné une belle loge de première, il s’agit de se requinquer pour y faire honneur. A sept heures un quart, reparut Aglaé, sortant de son atelier. A l’annohce de cette fête, elle ne dîna pas, pour être plus tôt prête. Cambrelu avait loué la plus belle loge de face des premières. Quand l’ouvreuse y fit pénétrer les Bonnard, Ida ne put retenir un mouvement d’orgueil. Elle s’installa sur le devant, avec un certain fracas, entre Aglaé et Catherine, toutes deux rayonnantes. Bonnard, debout, se tenait gravement au second rang, promenant son regard sur l’orchestre ; naturellement, ils étaient arrivés pour le lever de rideau, qu’ils écoutèrent avec l’attention la plus soutenue. Le premier entr’acte fut rempli des bavardages d’Aglaé, qui ne tarissait pas. Le public commençait à affluer dans les loges et dans les baignoires, pour la grande pièce très en vogue et encore neuve. Catherine s’amusait à contempler ce défilé d’élégantes. Ses airs de reine, empreints d’une grâce si juvénile, rehaussaient singulièrement la simplicité de sa toilette, les lorgnettes se braquaient sur elle, longuement. Fraîche, éclatante comme un bouquet de mai, elle se sentait en beauté et s’amusait de son triomphe avec un enjouement d’enfant, et Bonnard, enchanté de ce succès, le faisait remarquer à sa femme, qui se rengorgeait, toute fière. Répandu dans tous les bas-fonds, il désignait, par leurs noms tout court, nombre de gens de banque et de bourse qui entraient et prenaient place. Les femmes, suivant ces indications, observaient les individus et donnaient leur opinion. Bonnard narrait quelque historiette, des détails d’affaires, des aventures plus ou moins étonnantes. Je l’ai connu sans le sou, celui-là, et, à la Bourse, en deux ans, il a gagné deux millions. Les trois coups frappés pour la grande pièce interrompirent ces renseignements précieux. Au second entr’acte, des messieurs vinrent se poster à l’entrée de la galerie, pour mieux voir la belle Catherine. Ils reconnaissent peut-être la Buveuse de perles, murmura Bonnard. Cetherine s’abandonnait franchement au plaisir et riait comme une coquette folle. Enfin, vers dix heures, après le second acte, Cambrelu apparut à l’entrée de la loge. Aglaé aligna vivement ses petits cheveux. Cambrelu salua, sans oser franchir le seuil de la loge. Je vous ai aperçu de l’orchestre, répondit-il s’adressant à Bonnard, et, justement, j’ai besoin de vous pour quelques recouvrements difficiles ; ne manquez pas de venir me voir demain. Mais entrez donc, monsieur, dit l’engageante Ida. Madame Bonnard eut naturellement raison de cette résistance timide. Cambrelu se laissa faire enfin, et s’assit derrière Catherine, enchanté de renouer connaissance, et affectant d’ailleurs de grands airs réservés, comme pour éloigner tout souvenir embarrassant de ses intentions un peu vives d’autrefois, qu’elle avait d’ailleurs ignorées. Cependant, installé dans la loge, Cambrelu ne parla plus de partir. Au dernier entr’acte, il fit apporter des glaces, et offrit à chacune des trois femmes une jolie boîte de bonbons tout empaquetée de rubans roses ou bleus. Tout en voilant ses galanteries sous des formes discrètes, M. Cambrelu outrait les plus exquises manières d’une façon lourde, exagérée, qui les tournait presque au comique. Beau parleur, avec cette blague de loustic qui empaume toujours les naïfs, il tranchait avec aplomb sur tous les sujets, arts, théâtres, musique, d’après les racontars des journaux. Il appelait Ida « belle dame » et, naturellement, ne la tutoyait plus devant son mari. Le minois chiffonné d’Aglaé eut quelques compliments ; mais la fine mouche sentait trop où le frelon visait, et ne se méprenait point à ses détours de vol, à ses circuits plus ou moins habiles. Catherine écoutait assez indifférente, recevant le brutal encens avec cette mine un peu insouciante qui lui était un charme, répondant du bout des lèvres. Au courant de la causerie, le marchand de guano ne manqua point de faire sonner sa richesse, ses chevaux, son hôtel. Il consulta même Bonnard sur quelques centaines de mille francs qui l’embarrassaient... Enfin, nous causerons de tout cela demain : venez ! Mais, lorsqu’il fallut fixer l’heure de ce rendez-vous, il se trouva dans un grand embarras. Toute sa journée était prise par des conseils d’administration. affaires par-dessus la tête, et ne serait libre qu’à sept heures. Eh bien, à sept heures ! Pour plus de sûreté, venez dîner avec moi, ajouta le millionnaire, ça vaudra mieux. Mais je vous invite là, devant ces dames., reprit Cambrelu en ayant l’air de se raviser, et ce n’est guère poli. Si elles voulaient bien me faire l’honneur de se joindre à vous... Catherine demeura hésitante ; mais, sur un signe de sa mère, elle n’osa refuser formellement. Enfin, la pièce achevée, on sortit. Arrivés sur le boulevard, Ida dit adieu à sa fille. Et je réclame l’honneur de reconduire madame, s’écria Cambrelu, voici ma voiture. Cette fois encore, Catherine essaya de se défendre, Ida lui poussa le coude, en faisant les gros yeux, tandis qu’Aglaé contemplait l’équipage à deux chevaux d’un air d’envie. Voyons, Catherine, dit madame Bonnard, profite de l’amabilité de M. Les omnibus me font l’effet d’être au complet. La jeune femme se décida, et prit place au fond du coupé. Après un dernier signe protecteur aux Bonnard, Cambrelu monta près d’elle. Le valet de pied referma la portière, et regrimpa sur le siège. Il fallait bien le reconnaître, le marchand de guano apportait quelque habileté dans son rôle de séducteur. Tout près de Catherine, dont la robe effleurait son genou, dans cette demi-obscurité qui faisait le mystère autour d’eux, loin de profiter de cette faveur du tête-à-tête, il marquait une sorte de déférence mêlée de timidité qui devait apaiser les craintes. Après quelques paroles insignifiantes, quelques réflexions banales sur la pièce qu’on venait de voir jouer, et sur la composition de la salle, il se mit à l’interroger avec intérêt sur sa situation, qu’il feignait d’ignorer absolument. Je ne savais pas que vous étiez mariée !. Je viens de l’apprendre par votre mère. C’est un chimiste, il est en Amérique. Oui, répondit-elle, ne se souciant pas d’avouer sa séparation. Oui, un petit garçon de quatre ans, qui reste chez ma mère. Ça doit vous ennuyer d’avoir votre mari si loin ? Est-ce qu’il doit rester longtemps absent ? La causerie se traîna ainsi jusqu’à la rue Laborde. Quand ils eurent atteint la maison de Catherine, Cambrelu descendit pour lui donner la main. Puis, après qu’il eut sonné, la porte s’étant ouverte, il la quitta avec un grand salut respectueux. A père avare, fils prodigue ! disait autrefois la sagesse des bonnes gens. Mais le théâtre et le roman à sensations ont changé tout cela. D’après les moralistes à la mode, ayant entendu parler de Darwin, dont ils ont pris à rebours la doctrine de progrès, l’hérédité du vice est redevenue pour nous la fatalité antique ; agissant seule, prédominant dans tout, annulant jusqu’à cette domestication continue de la brute, qui constitue la base du système, et qui, chez la bête humaine, s’appelle l’éducation. Où Darwin conclut à l’élimination forcée du mal, contraire à l’essor des races ; la littérature scientifique démontre la pourriture finale de l’humanité, d’où il résulte très logiquement que, suivant cette admirable loi de certains psychologues qu’il ne faut pas confondre avec le savant anglais, l’ancêtre commun arrivé le premier à l’honneur d’être singe, eût dû retourner bien vite à reculons, pour ne produire qu’une descendance de singes et demie. Confessons-le en toute humilité, la fille d’Ida Reynach n’avait rien d’une de ces héroïnes naturalistes, marquées dès leur procréation du sceau maudit d’un implacable destin. Pour être du sang de danseuse, le sang qui courait dans ses veines ne différait aucunement de celui d’une duchesse. Issue de deux êtres jeunes, sains et beaux, elle était saine, belle et bien venue, sans que l’irrégularité résultant de l’absence d’un maire, dans les liens trop fragiles de ses auteurs, eût influé sur sa naissance. Fille d’un lord vingt fois millionnaire, elle avait fait son entrée dans le monde, toute nue, apte au bien autant qu’au mal, selon que les circonstances, le milieu, l’éducation la mettraient, comme toute autre créature humaine, en lutte avec les passions et avec les chances du sort. Placée dans un grand pensionnat de Genève, cité paisible où Ida Reynach, d’origine suisse, avait quelques parents, son adolescence s’était écoulée au milieu d’enfants de familles honnêtes et aisées ; ne voyant que deux fois par an sa mère, dont elle ignorait tout. Douée d’une imagination vive, d’un cœur aimant, aux sources d’une instruction supérieure à celle de nos filles, respirant l’atmosphère pure des faciles vertus familiales, Catherine Reynach était, à dix-sept ans, le naturel produit d’une solide éducation, ni plus ni moins que si elle eût été le fruit légitime et correct de deux descendants des croisades, ou d’une paire, de bourgeois de la rue Saint-Denis. Précoce, bien formée, d’une santé de montagnarde, l’esprit et le cœur ouverts, c’était tout simplement une belle fille avec des grâces encore helvétiques et légèrement rougeaudes, prête à recevoir l’empreinte du bien ou du mal, selon ce que lui réserverait l’exercice de la vie. Ce fut en plein dans cet essor printanier, toute prête à ouvrir ses ailes d’ange, que, rappelée un beau jour, elle tomba chez sa mère ; trouvant dès ses premiers pas la misère et un milieu flétri, dont elle ne comprit point d’abord les idées, singulièrement avancées pour une pensionnaire genevoise. Trop ingénue pour suspecter en rien les principes maternels, apportant aux choses dévoilées cette curiosité de fille d’Ève toute fière de se découvrir femme, elle crut le monde ainsi fait. Pour la mettre en passe de devenir princesse, Ida Bonnard résolut tout d’abord d’en faire une grande artiste. Catherine, déjà très bonne musicienne, entra au Conservatoire, ce qui ébaucha naturellement son émancipation. Mais il se trouva que, si intelligente et si bien douée qu’elle fût, la fille du lord n’avait rien de l’aplomb ni de la volonté qu’il faut au théâtre. Sa voix trop peu robuste pour le chant, on s’était rabattu sur la comédie, lorsque, au bout de deux ans, il fallut bien s’avouer que toute espérance de gloire scénique était vaine. Catherine avait alors atteint ses dix-neuf ans. Admirablement belle, avec ces airs de jeune déesse qui trahissaient sa lignée ; sans qu’elle s’en doutât, sa mère tenait en mains pour elle un superbe avenir, déjà presque décidé avec M. Cambrelu ; lorsque l’objet de tant d’espérances tourna mal tout à coup, en s’éprenant imprudemment d’un jeune chimiste du nom bourgeois de Victor Surville, qui demeurait dans leur maison. Ida Bonnard n’avait jamais soupçonné que sa progéniture pût égarer son cœur au profit d’un garçon n’ayant pour toute richesse que l’espérance et son travail. Elle jeta les hauts cris à l’idée d’un mariage qui mettait à vau-l’eau tous ses rêves. Il y eut de terribles luttes. Que peut la raison sur des amours de vingt ans ? On sait comment l’esprit vient aux filles. Les plus sages préceptes ont leur envers, et qui sème le vent recueille la tempête. Catherine, trop bien préparée par sa mère à des principes tout particuliers, trancha d’elle-même la question au profit de son cœur, et disparut un beau matin avec celui qu’elle aimait. A son retour, Ida la maudit. Après quoi, devant un de ces résultats mûrissants dont l’évidence saute aux yeux, il fallut bien consentir à couronner la flamme de deux amants naïfs si bien intentionnés. Ce que fut le bonheur des jeunes époux, quiconque a jamais aimé se l’imagine. De bonne famille, charmant, distingué, en plein dans ce courant jeune et militant de la science et des arts, laborieux avec ardeur, et ambitieux de gloire et de fortune, il s’était même déjà fait un nom par quelques travaux heureux. Catherine se trouva donc tout à coup transportée dans un petit cénacle d’intelligences d’élite qui revivifia son esprit déjà cultivé, et la rattacha à des notions plus hautes. Ce fut une sorte d’éducation esthétique qui fit d’elle une artiste. Mais, en élargissant ses idées, ce train de camaraderie avait ses écueils. Animée, originale, une imagination folle, libre comme un garçon, avec une étrange faiblesse de caractère, se grisant de louanges, et toujours la proie de l’heure, son mari l’appelait la linotte. Trop belle enfin pour traverser, sans exciter des convoitises, ce monde vibrant où sa nature étrange soulevait des admirations enthousiastes, elle était aussi trop femme pour ne point ressentir l’orgueil de ce joli prestige qu’elle exerçait sans défiance, avec cette coquetterie naïve de toute jeune épousée sûre d’elle-même, et qui se délecte à jouer avec le feu. Par malheur, retenu par des travaux, au moyen desquels il réussissait à doubler le budget du ménage, Victor Surville laissait de longues journées oisives à cette inexpérience, avide de sensations neuves et mal équilibrée pour la vie.... Il est des heures troubles où la raison chancelle et dont le péril imprévu n’apparaît qu’alors qu’il est trop tard pour le fuir. Ce fut, une fois de plus, pour l’infortunée Catherine, l’histoire rebattue d’une imprudence de pitié, une passion à consoler, une de ces surprises étranges où tant de femmes succombent. Approfondisse qui voudra ce chapitre des inconséquences humaines ; en plein bonheur, adorant son mari, en un jour terrible et néfaste, elle se réveilla d’une abominable chute sans pouvoir même se l’expliquer. Sa première pensée fut tout à l’épouvante ; puis, comme il arrive toujours, sous la crainte qu’un acte de folie de son complice, qui ne valait pas grand’chose, n’amenât un éclat, il lui fallut continuer, aggraver sa faute, se cacher et mentir et ruser. Ce à quoi elle réussit si mal, égarée par son manque de toute raison, qu’elle se livra pour ainsi dire elle-même, . crevant les yeux de l’infortuné qu’elle trompait, et qui découvrit tout. Un duel dont les causes demeurèrent ignorées s’ensuivit. Victor Surville tua l’amant, et sans même revoir sa femme, affolée de ce qu’elle avait fait, il partit pour l’Amérique. Deux années avaient passé sur cette séparation. Catherine, encore mal revenue de son désespoir, prenant la vie au jour le jour, avec l’incurie d’un enfant, aimant et regrettant son mari, s’étourdissant sur son abandon. Sans autre ressource que le maigre produit de ses leçons de piano, et vendant un à un ses bijoux, et tout ce qui avait quelque prix, elle en était arrivée finalement à se débattre dans la plus âpre gêne, lorsque, le lendemain de la représentation des Variétés, sa mère tomba chez elle de grand matin avec l’enfant. Catherine habitait, au cinquième étage, deux petites pièces, ornées des restes de son ancien mobilier de ménage : une chambre à coucher et une sorte de salon qu’un beau piano décorait presque à lui seul. Mais, dans cette installation modeste, elle avait apporté son goût personnel, cet instinct d’élégance qui rehausse et pare la pauvreté même. Tout était propre, rangé, net, avec cette pointe de coquetterie féminine qui harmonise si bien le cadre à la personne. La détresse pourtant se lisait à livre ouvert dans les moindres détails du logis. Au dossier du divan usé, un lé d’étoffe de soie, attaché avec des épingles, dissimulait mal les éraflures. Des vases à fleurs, vides, éveillaient une impression de nudité, d’abandon et de tristesse. Catherine avait pris son enfant sur ses genoux et jouait avec lui en le couvrant de baisers. qu’est-ce que tu as donc fait de ta pendule ? demanda Ida en regardant la cheminée. Je l’ai envoyée chez l’horloger, répondit Catherine embarrassée ; elle n’allait plus ! Ton horloger, c’est ma tante !.. Il fera chaud quand on la reverra !... Mais ça n’est pas tout ça, reprit-elle tout à coup, je viens m’entendre avec toi pour aller ensemble au dîner de M. il n’y a pas de « mais maman ! ». Cambrelu, et tu ne vas pas, sans motif, lui faire une malhonnêteté qui le blesserait ; il retirerait ses affaires à M. Ne voulant point entamer certaines discussions avec sa mère, Catherine céda. Le soir, à sept heures, la famille Bonnard arrivait rue de l’Université, chez le marchand de guano. L’hôtel Cambrelu, monumental et superbe, ancienne demeure d’un haut financier du premier Empire et de la Restauration, était précédé d’une cour grandiose où s’ouvraient les communs. Le fiacre s’arrêta devant le large escalier de marbre d’un péristyle à colonnes. Bonnard offrit le bras à Catherine pour monter les marches. Quatre valets poudrés se tenaient dans l’antichambre. Du premier coup d’œil, il était aisé de voir que le maître du lieu avait fait étalage de ses magnificences. Les gens en grande livrée, les lustres allumés, comme pour une réception de gala, tout révélait l’arrière-pensée de séduire, en éblouissant. Ce faste de parvenu, où l’on sentait surtout l’ostentation d’une large dépense, tranchait étrangement avec les toilettes pauvres des convives traversant les salons d’apparat. Ida, endimanchée, se redressait fièrement, comme si elle se fût déjà sentie chez elle au milieu de cette opulence. Aglaé, avec des mines curieuses et émerveillées, regardait tout, observait tout de cet œil en coulisse qui faisait dire, à l’atelier, qu’elle voyait par derrière sa tête. Catherine, au contraire, dans sa pauvre robe noire dessinant ses belles formes si élégantes et si pures, gardait sa grâce indifférente. A son entrée, Cambrelu, ayant plus que jamais sanglé son gros ventre, s’inclina devant elle comme il l’eût fait devant une châsse. C’est aimable à vous, madame, lui dit-il, non sans quelque gaucherie dans son affectation grand genre, d’avoir bien voulu honorer de votre présence mon vieux nid de garçon. Elle répondit quelques mots de politesse, et il la conduisit à un délicieux fauteuil, dont la broderie seule fut estimée cinq cents francs par Aglaé. Est-il possible, dit la fleuriste à l’oreille d’Ida, qu’il y ait des gens capables de se payer des sièges d’un pareil prix. On s’assit en cercle, Les Bonnard pourtant étaient intimidés. La causerie s’engagea, d’abord un peu froide et guindée, comme dans le monde. Mais bientôt Aglaé, qui ne pouvait tenir en place, s’étant approchée avec envie d’une jardinière admirablement garnie : Ne vous gênez pas, lui dit Cambrelu, fourragez là dedans comme bon vous semble !... Elle obéit avec un petit cri de joie. Le millionnaire l’aida alors à composer des bouquets pour ces dames... Ida planta un camélia dans ses cheveux. Enfin, un maître d’hôtel, grand, beau, correct, ouvrit solennellement la porte de la salle à manger, et, d’une voix forte et grave, laissa tomber ces mots : Toujours fidèle à son rôle de prudence, Cambrelu offrit cérémonieusement la main à madame Bonnard avec les façons de cour usitées au théâtre, Catherine suivit avec son beau-père, Aglaé fermant la marche. La salle à manger était la grande merveille de l’hôtel Cambrelu. La table éblouissante resplendissait, surchargée des pièces d’orfèvrerie pesantes d’un surtout célèbre de Clodion, représentant « le triomphe de Vénus ». Le service de sèvres, les cristaux scintillants parmi les fleurs. Ce fut un coup d’œil magique. Le menu, encadré dans de petits passe-partout d’or, parut fabuleux aux Bonnard. Ils commencèrent alors une de ces fêtes du ventre dont on garde l’éternel souvenir. Cette chère fine, ces vins d’amateur les jetèrent bientôt dans une extase béate. Ils mangeaient et buvaient à surprendre, presque à inquiéter. Comme par condescendance, le délicat amphitryon, les laissant en colloque avec leurs assiettes, parlait à Catherine, placée à sa gauche. Quoique la fille d’Ida fût une nature presque supérieure, très certainement cette atmosphère de luxe caressait en elle ses instincts d’élégance. Elle se sentait bien devant cette table fastueusement ornée ; sous la profusion des lumières, ses yeux ne rencontraient que de belles choses. Ravie comme une enfant, elle souriait doucement et répondait à Cambrelu de sa voix chantante. La causerie était indifférente, touchant à tout. Aglaé buvait du champagne en sorbet avec des délectations drôles. La gêne fut enfin rompue et la gaieté succéda aux affectations de tenue et de poses, que la présence du maître d’hôtel et des gens avait entretenues jusque-là. Au dessert, les têtes montées, Cambrelu porta un toast à « la Buveuse de perles », qui fut accueilli par des hourrahs. Ida, devenue très bavarde, avait des attendrissements, des abandons où elle laissait déborder toutes les tendresses de son âme de mère. En cet instant surtout, elle rappelait la haute naissance de Catherine... Puis sa joie se fondit tout à coup dans les regrets, les espérances, les conseils ; tout cela se mêlait dans un langage diffus, accompagné de gestes absolument désordonnés. cette petite robe noire faisait mal à voir... Quand il y avait des créatures de rien qui se promenaient dans des robes de cinq mille francs et plus ! Elle, à l’âge de sa fille, elle avait son palais à Naples. Et la pendule de Catherine était au mont-de-piété. Et pourtant, si elle voulait !... Mais tout le monde n’a pas de raison. Les parents sont souvent bien malheureux !... Avec l’éducation d’une princesse du sang, la fichue bête avait voulu se marier... Et elle restait avec un enfant sur les bras, n’ayant rien que ses leçons de piano... Ida soupirait, larmoyait presque, tout en lampant au hasard dans un des huit verres placés devant elle. ajouta-t-elle, à vingt-quatre ans, il fallait me voir, moi ! Et mes voitures et mes chevaux, et des toilettes, et des bijoux !... Mais j’avais su me conduire, voilà !... A ces grands souvenirs de sa femme, Bonnard se rengorgeait tout pensif. Aglaé écoutait, approuvant de la tête, son regard allant de Catherine à Cambrelu, dont elle avait saisi le manège. Quant à la fille du lord, bien qu’accoutumée à ces discours de sa mère, elle restait embarrassée et froissée, son beau front rougissant à ces remontrances singulières. Mais Cambrelu intervint bientôt pour prendre sa défense. dit-il, ne faites pas de reproches à madame votre fille. mon Dieu, il faut respecter tous les préjugés !.. C’est les romans à grands tralala qui entretiennent ces bêtes d’idées !.. Comme si, dans le monde, ça avait la moindre importance pour une femme, ou pour une jeune fille, de prendre un amant. Ça se fait dans toutes les familles !.. Et les auteurs vous inventent des histoires sur une chose aussi simple !.. Si ça ne fait pas suer ! c’est vous, monsieur Cambrelu, qui auriez été un bon mari !... Et que madame votre épouse aurait pu se dire heureuse !.. Vous auriez certainement inculqué ces bons principes-là à mademoiselle votre fille, vous !... Allons, allons, reprit Cambrelu acceptant ce compliment d’un air paterne, rien n’est encore perdu pour madame Surville, et ce n’est pas à son âge qu’il faut déjà désespérer. Ida, réconfortée par cette assurance, se décida à s’apaiser. Elle but un verre de château-iquem qui changea le cours de ses idées, et elle redoubla ses effusions envers son aimable hôte. On passa au salon pour le café. Lorsqu’il fut servi, Cambrelu donna l’ordre aux domestiques de ne point enlever les liqueurs ; après quoi, la soirée commença au hasard des émotions. Ida Bonnard, avec l’idée fixe de ménager à sa fille un tête-à-tête galant, allait s’asseoir à l’écart, de place en place, appelant Aglaé et sou mari, disant sans plus d’adresse : Laissez-les donc causer, ces enfants ! Enfin, à un moment, Cambrelu pria Catherine de se mettre au piano. Il assura qu’il était fou de musique. Heureuse de cette diversion, elle se leva et joua une fantaisie de Chopin. Sans être une virtuose de concert, elle avait un talent fait surtout d’expression et de grâce. Cambrelu paraissait sous le charme, dodelinant de la tête, et battant la mesure à faux. Quand elle eut achevé, il la complimenta chaleureusement. Mais vous, vous chantez, monsieur Cambrelu, dit Ida. vous avez une si belle voix. Cambrelu se laissa prier, comme il convenait. cédant enfin aux insistances pressantes des Bonnard, il feignit de chercher dans un tas de morceaux, en prit un qu’il plaça sur le pupitre, devant Catherine, pour qu’elle l’accompagnât, Puis, s’étant de nouveau excusé, il commença en grasseyant horriblement la romance de la Favorite : Pour tant d’amour, ne soyez pas ingrate. Dès les premiers sons, ce fut une surprise étrange. Comme il n’avait aucune notion de musique, la pauvre Catherine avait une peine infinie pour suivre ce rythme décousu ; malgré le malaise qu’elle éprouvait d’être là, elle était forcée de se pincer les lèvres pour ne pas rire. A un moment surtout, son regard s’étant levé, elle aperçut le roi Alphonse mimant des expressions de physionomie, et la foudroyant d’un air fascinateur, la main sur son gilet, la bouche en cœur et les yeux tout ronds. Elle retrouva pourtant assez de sang-froid pour le complimenter. Ida se pâmait, et Bonnard applaudissait à tout rompre. Douée de ce sens parisien qui saisit si bien le ridicule, Aglaé étouffait dans son mouchoir. Cambrelu, enchanté, convaincu de son triomphe, renouvela l’épreuve et choisit pour second morceau le Madrigal de Gounod, qui était son cheval de bataille : Déesse ou femme, ange des ci eux. Cette voix terne et falotte sortant de ce gros ventre, et accompagnée de gestes tendres, était d’un effet inénarrable. c’était à croire qu’il ne s’arrêterait plus. L’heure de la retraite ayant enfin sonné, on quitta le piano. Cambrelu, qui n’avait soufflé mot de ses soi-disant recouvrements, emmena un instant, dans un coin du salon, Bonnard, lequel lui avait envoyé, le matin, le contrat pour l’achat de la Buveuse de perles . Cambrelu le lui rendit tout signé. J’ai fait atteler pour vous reconduire tous, dit-il à Ida, qui mettait son chapeau. Puis il remercia particulièrement Catherine de la faveur qu’elle avait bien voulu lui accorder, et ajouta avec chaleur, sur un ton déclamatoire plein d’intentions : Madame, rappelez-vous que vous avez un ami, sur lequel vous pouvez compter, en toute circonstance. dit Ida à son mari comme ils descendaient le perron. elle n’a pas l’air de s’y prêter beaucoup.., répondit-il en secouant la tête. Bon, faudra voir, je suis là, ajouta-t-elle. Dès cette heure, fut posée, pour eux, la grande affaire Cambrelu. En dépit d’une nuit lourde, et d’une indigestion prévue qui avait affecté tous les Bonnard, rue de Lancry, le lendemain matin à neuf heures, Ida accourait chez sa fille. Elle avait pris pour cette circonstance un air rêche et compassé. Tu n’as pas amené le petit ? Non, j’ai des courses à faire, il m’aurai gênée. Et puis ce n’est pas tout ça, nous avons à causer. Il arrive qu’il est temps de prendre un parti !.. Je viens te dire que M. Bonnard trouve que voilà assez longtemps que nous faisons des dépenses qui ne nous regardent pas, et qu’il ne veut plus garder l’enfant chez nous. Ainsi il faut que tu t’arranges pour le reprendre avec toi. Mais comment ferai-je pour mes leçons ? Ça, ce n’est pas notre affaire !.. Comme on dit : « Chacun pour soi !.. » Tu n’as qu’à t’entendre avec ta femme de ménage, ou à te procurer une domestique. Tu sais bien que j’arrive avec beaucoup de peine à vivre toute seule des cent trente francs que je gagne par mois, avec mes deux pensions, et mes élèves en ville. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?. Ce n’est pas notre faute si tu ne sais point t’arranger... Tu as voulu te marier, n’est-ce pas ?... Et Dieu sait si j’en ai pleuré toutes les larmes de mon corps !... Enfin, je suis ta mère, et tu peux compter que je t’aimerai toujours, malgré tout. Nous avons aussi tout juste pour nous.... C’est son droit, bien sûr !.. Surtout quand il avait compté que tu ne pouvais pas manquer d’enrichir ta mère, avec l’éducation que tu avais reçue, et qui devait nous donner des satisfactions. Et il se trouve au contraire que c’est nous qui sommes obligés de t’aider. Pour un honnête homme c’est dur !. Et, s’il ne savait pas tout ce que j’ai fait, et que tu n’as jamais voulu m’écouter, il pourrait dire que je l’ai trompé en l’épousant. Le pauvre homme, il ne me le reproche pas !... Mais voilà dans quelle fausse situation tu as mis ta mère. Catherine écoutait, accablée, comme dans un mauvais rêve. Voyons, dit-elle anxieuse, maman, est-ce que c’est sérieux, ce que tu me dis ? ma chère, il n’y a même pas à y revenir. C’était là un coup terrible contre lequel l’infortunée Catherine se sentait impuissante à lutter, à réagir. Elle savait qu’elle n’avait rien à espérer de la résolution de son beau-père, que rien ne la pourrait fléchir, que toute instance serait inutile. Dame, je comprends que c’est triste, reprit Ida. Mais qu’est-ce que tu veux ! A ta place, il n’y a pas une femme qui ne saurait se retourner. Je ne te parle pas du chagrin de ta mère de voir que tu as vendu ta pendule... Et puis qu’est-ce que tu deviendras ?.. Pendant un instant encore, madame Bonnard s’appliqua à démontrer toute l’horreur de la situation. Pas un point noir qui ne fût signalé... Au bout, enfin, de son rouleau de plaintes : En attendant, continua-t-elle, il va falloir payer ton terme... Je sais bien que tu n’as qu’à l’emprunter à M. Cambrelu, qui t’a dit hier de compter sur lui comme sur un ami. Madame Bonnard, ayant jeté son amorce, poussa un profond soupir et, avec cette superbe inconscience de mère de théâtre, issue d’une loge de portière, elle partit dans les aperçus de sa philosophie toute particulière ; pour parler enfin raison. reprit-elle, si tu avais voulu dans le temps ! c’est lui, Cambrelu, qui t’en aurait faitune, de position !... Un homme qui n’a rien à lui quand il aime une femme, et qui a des mille et des cents à la Banque de France... Mais qu’est-ce que tu veux, ma pauvre fille, tu n’as pas écouté ta mère... Certainement que ce n’est pas un homme à monter l’imagination. Il n’est plus jeune, mais il n’y a que les bêtes qui regardent à ces choses-là... Et qu’est-ce que l’on pourrait lui reprocher ? Quand un homme a des manières comme celles qu’il avait hier avec toi, c’est bien là qu’on peut être sûr qu’il a tout ce qu’il faut pour rendre une femme heureuse... Car, il n’y a pas à dire, on ne saurait pas en faire plus pour une princesse... et tout cela certainement parce qu’il te considère comme la fille d’un lord. Bonnard en était aussi fier que moi, et il me l’a bien dit dans la voiture : « Ah ! ce n’est pas mon Aglaé qui aurait été si bête !.. » Moi, j’ai été forcée d’avaler ce reproche-là. Catherine ne répondant toujours rien, Ida jugea que le moment était venu d’en arriver à démasquer son attaque. Et, prenant la main de sa fille, comme pour user d’une plus tendre persuasion : Voyons, ma petite, tu sais si je suis une bonne mère, n’est-ce pas ?... Eh bien, toute cette belle fortune-là pourrait encore se réaliser. Ça ne dépend que de toi... Il n’y a pas à lever les épaules... Je sais ce que je tedis. Puisqu’il faut te mettre les points sur les i, si je suis venue ce matin, c’est que M. Cambrelu m’a parlé : voilà la chose. Ida eut un regard de mère rayonnante et ravie d’apporter une heureuse surprise. Précipitant cette fois ses paroles coup sur coup : Il a vu ton portrait à l’Exposition, il est amoureux fou de toi. Il offre de te faire une position comme il n’y en a pas une à Paris. Et, tu sais, ça, ce n’est pas du vent !.. C’est à moi-même que, en homme délicat et en homme comme il faut, il est venu faire ses propositions. Si tu n’es pas une bête, il ne tient qu’à toi de rouler équipage, et d’avoir ton hôtel au lieu de droguer la faim. » D’abord, reprit-elle, je te le dis : tu n’a plus à compter sur nous. Et, quand tu auras fini de vendre ce qui te reste, tant pis pour toi !. Là-dessus, je pense que, comme tu aimes ton enfant, tu auras cette fois assez de raison pour ne pas refuser de lui faire une fortune ; parce que, vois-tu, il n’y a que ça !. Je me sauve pour te laisser à tes réflexions. Si tu aimes ta mère, tu n’as plus qu’à le prouver. Et, sur ces mots, prononcés d’un ton digne, elle se leva et partit. Fragility : thy name is woman, a dit Shakespeare. Depuis ce grand poète, il n’est point de romancier qui n’ait disserté à perte de vue sur la Femme, et, certes, nul moraliste patenté n’a rien découvert de plus profond que cet axiome d’Hamlet, résumant tout de cet être ondoyant et divers, et si terrible, et si charmant ; tour à tour encensé, calomnié ; hissé sur les nuages, ou traîné dans la boue. Catherine était femme, et c’était ce que d’elle on pouvait dire de plus scientifique et de plus expérimental, en sa nature heureuse et droite, le bon dominait le mauvais. Douée d’une intelligence rare, d’un cœur vrai, elle avait, comme beaucoup de femmes nées pour le bien, l’adorable faiblesse de caractère d’une enfant, et cette faiblesse même était, comme chez bien d’autres, sa principale grâce. Toujours prête aux enthousiasmes ; mais sans raison pour les choses de la vie, son sens moral avait été faussé trop subtilement par sa mère, pour qu’elle éprouvât la moindre surprise d’un langage auquel elle était trop accoutumée. Cependant, restée seule après ce terrible entretien, elle eut comme la vision nette d’une catastrophe de sa vie arrivée à son état aigu. Elle devina tout de ce qui, depuis deux jours, se passait autour d’elle, et elle s’étonna de n’avoir point, dès le premier pas, pénétré là un complot. La rencontre fortuite au théâtre, et l’arrangement de ce dîner d’apparat extraordinaire, ne pouvaient plus lui laisser de doute sur un dessein prémédité de l’attirer dans une sorte de piège. La proposition catégorique de sa mère, appuyée d’une déclaration formelle du renvoi de l’enfant la laissa pourtant presque atterrée. Dans l’état de ses rapports avec son beau-père, elle savait trop que ce n’était point là une menace vaine. En dépit de cette insouciance au jour le jour qui était le fond de ce caractère, n’écoutant guère que la fantaisie du moment, tout en se leurrant toujours par les résolutions les plus vraiment sages, toujours remises au lendemain ; à cette heure de brusque réveil, face à face avec sa situation plus que précaire, il lui fallut bien enfin se demander ce qu’elle allait devenir. Vivre elle et son enfant du peu qu’elle gagnait, n’ayant même plus cette ressource de dîner chez sa mère, il n’y fallait point songer... Eût-elle eu l’énergie du travail, l’obstacle se dressait devant elle de tous côtés. Elle était sous le coup d’une expulsion pour n’avoir point encore payé son terme... Instruite et pourvue de diplômes, dans ses moments lucides, elle avait pensé vaguement, parfois, à se faire institutrice dans quelque grande maison ; mais c’était là une des ces résolutions passagères, par lesquelles elle trompait ses appréhensions, en se justifiant à elle-même cette vie d’insouciance étrange dont son caprice était la seule loi. Au fait et au prendre, elle savait bien qu’il y avait à ce projet héroïque, incompatible avec ses idées d’indépendance, l’impossibilité matérielle que lui créait la charge de son enfant. Quoi qu’il en fût, cette fois, Catherine, se voyant avec terreur au pied du mur, eut une sorte d’effarement suLit. Sa première pensée fut un sentiment d’indignation et de colère contre cette hideuse combinaison de sa mère, déjà d’accord avec le Cambrelu. en était-elle donc là de sa vie gâchée avec l’acharnement d’une folle, qu’il ne lui restât plus d’autre ressource que de rouler au ruisseau comme une fille ?. Catherine n’avait certes rien d’une rigide vertu ; mais bien qu’égarée par les principes faciles d’Ida Bonnard, le fond de son éducation, et sa nature artiste, développée au contact de son mari, se révoltaient à l’idée d’une aussi épouvantable chute. Il y avait là, pour son orgueil d’elle-même, un de ces coups cruels après lesquels il n’est plus d’illusion. Dans une détresse qui depuis sa séparation s’aggravait, chaque jour apportant une nouvelle gêne difficilement parée par la vente ou l’engagement au mont-de-piété du peu qu’elle possédait, comme tous les naufragés du sort, elle avait espéré quelque chance imprévue. Se pouvait-il qu’elle ne rencontrât point sur sa route une aide, une protection ?... Sans bien définir ce rêve, où son imagination déréglée allait même jusqu’à entrevoir une sorte d’aventure que son abandon et son dénuement justifiaient ; comme toutes les femmes dévoyées, elle s’était parfois presque vaguement forgé cette facile chimère d’un roman qui recommencerait se vie, un de ces bonheurs libres, en dehors du monde. un amant enfin que, oubliant ses regrets et son mari, elle se reprendrait peut-être à aimer et qui, « riche pour deux, lui ferait partager son existence ». Il n’est point de femme entretenue au mois, qui ne colore sa situation par quelque euphémisme à son usage particulier... Mais Catherine n’avait jamais prévu la dégringolade brutale avec un Cambrelu, en véritable fille du métier. Pourtant il est de ces coups de misère dont la rigueur produit des stupéfactions si soudaines, que l’instinct même ne sait plus s’y débattre. Il semblait à Catherine qu’elle était au fond d’un trou qui venait tout à coup de l’engloutir, elle et son enfant. Qu’allait-il arriver, d’elle et de lui ?. Ce mot, qu’elle se répétait comme dans une hallucination, la ramenait à la même idée persistante que lui avait laissée sa mère en partant : Et peu à peu elle sentait, presque étonnée d’elle-même, qu’elle en venait à discuter cet affreux projet déjà concerté. De quelque côté qu’elle essayât de fuir son oppression terrible, elle se heurtait à l’impossible. Après tout, comme Ida le disait, n’était-elle pas bête ?... Vivre de misère, alors qu’elle n’avait qu’un mot à dire pour accepter une fortune qui s’offrait ! Et pour qui ces inutiles scrupules d’un reste d’honnêteté dont nul ne lui tiendrait compte ?... N’était-elle pas déjà tombée dans l’estime du monde ?... Catherine avait un parrain, le vicomte Aymar de Trédec, ancien ami de sa mère, pour qui elle avait une vive affection. Il la soutenait parfois de ses conseils et l’amusait toujours par son esprit. Viveur connu, ruiné d’une fortune de trois ou quatre millions qu’il avait croquée, dès son début dans la vie, avec une désinvolture des plus brillantes, il était resté sur ce haut fait, se tenant dans le monde par ses relations. Menant l’été l’existence dorée des châteaux, les parties de chasse, où ses qualités de sportsman en renom le rendaient précieux. L’hiver, c’était un de ces piliers de cluos, bons garçons, qui nagent laborieusement entre les deux courants de l’honnêteté, suffisant au grand chic qui nourrit son homme, et la disqualification qui ferme le crédit des croupiers. Il avait atteint ses soixante-cinq ans sans naufrage sérieux. Très répandu dans le monde interlope, où ses galantes façons produisaient grand effet, il y avait contracté un pittoresque du langage, mêlé à des locutions de cour, du plus bizarre contraste. Tête solide et bronzée, d’ailleurs, il eût encore été très vert ; mais les hasards qu’il avait courus dans son existence bien remplie, l’avaient conduit à une maladie de la moelle épinière, ce fructus belli de la noce moderne, qui a remplacé les rhumatismes de la vie des camps. Sa carrière brusquement arrêtée, une amitié fidèle, mais non prodigue, avait protégé ses jours en le faisant entrer à Sainte-Périne, asile magnifique et champêtre où, sa pension payée, le vicomte avait encore un surcroît de cent francs par mois pour les agréments et le luxe. Sa force aux whist de la villa, à un sou la fiche, lui fournissait les cigares. Naturellement serviable et de bon avis, il adorait sa filleule, qui l’allait voir chaque jeudi. Accablée par ses réflexions, Catherine se rappela que c’était son jour d’Auteuil, Pour s’arracher aux pensées effrayantes que lui avait laissées sa mère, ne pouvant tenir chez elle, elle partit avec cette sorte de vertige des gens qui se noient, et que l’instinct porte à se raccrocher à quelque secours que ce soit, fût-il reconnu d’avance inutile et vain. La tête perdue, elle fit la route à pied pour fatiguer son agitation nerveuse, parlant toute seule comme une insensée. L’établissement de Sainte-Périne, situé dans une de ces rues larges, tranquilles et charmantes d’Auteuil, ombragées de deux rangées d’arbres magnifiques, et bordées de villas élégantes qui forment un nouveau quartier, n’a certes rien d’un asile de l’Indigence. Son aspect de riche villa, les parterres qui précèdent les bâtiments donnent une impression gaie, réjouissante. De la grille de fer forgé, les corps de logis ont des airs de véritable château. Des placages de briques rouges à filets blancs tranchent vigoureusement sur la masse bise des pierres de taille. Des vérandas, soutenues par des colonnettes, courent le long des rez-de-chaussée, reliant les ailes. Mais ce qui rehausse encore tout cela, c’est le parc ; un parc anglais, gracieux, accidenté, avec des frondaisons grandioses, des échappées sur un bout d’étang, des pelouses de ce vert frais et tendre qui rappelle les gazons de Windsor, des sentiers qui s’entre-croisent parmi les bouquets des massifs, les larges vêtements de lierre recouvrant les vieux troncs dépouillés. Sous ces ombrages, les oiseaux en troupe viennent nicher et s’ébattree ; des concerts s’élèvent des épaisses ramures. C’est bien la paix, le charme intime d’une sorte de Thébaïde en un joli coin de Paris. Catherine franchit, en habituée, la grande porte monumentale. Un beau soleil dorait les larges allées bien sablées. Les fleurs épanouies des corbeilles exhalaient de bonnes senteurs pénétrantes. Sous une sorte de portique, des groupes de pensionnaires causaient. Tout en allant elle respirait cette quiétude et ce repos, songeant à ces existences sûres du lendemain, enviant ces vieux et ces vieilles qui pouvaient s’abandonner insoucieusement à l’avenir, déchargés de toutes préoccupations, allégés de tous combats. Elle arriva au grand salon plein d’ombre et de fraîcheur, dans le demi-jour des jalousies fermées, où son parrain, attablé avec un monsieur et deux dames, faisait son mort quotidien. dit-il sans se déranger ; je finis le robber et je suis à toi. Catherine s’assit sur une chaise, en répondant au salut un peu sec des dames, qui la connaissaient pour la voir chaque semaine, et glosaient entre elles sur une aussi jolie filleule. La pièce, très vaste, confortablement meublée, rideaux et sièges en velours rouge, donnait l’impression d’un salon de casino, un peu nu, mais d’une exquise propreté. Le parquet brillait comme une glace. Catherine regardait machinalement autour d’elle, plongée dans ses pensées. Le vicomte Aymar arborant hautement son horreur pour les vieux, et les vieilles en particulier, les deux dames partenaires étaient naturellement choisies parmi les jeunes, c’est-à-dire qu’elles n’avaient guère dépassé de beaucoup la soixantaine, âge réglementaire pour être admis à Sainte-Périne. A leurs façons dégagées, à certains ports de tête, à l’aisance enfin de leur langage, on devinait des femmes du monde, échouées là comme le vicomte, à la suite du malheur des temps. Sur un coup d’atout, une des joueuses ayant pris, du valet, le dix de pique joué par Aymar de Trédec : s’écria-t-il, c’est avec un extrême regret que je le constate... Sur mon roi d’atout, vous avez renoncé, en mettant le six de carreau. Pas le moins du monde, j’ai fourni du pique ! Vous savez, on ne me la fait pas à moi ! reprit-il mêlant à son argot de club le ton le plus exquis. J’ai voyagé !.. Demandez à madame de Vaudrimont, à qui j’ai poussé le genou quand vous avez jeté votre carte. A cette interpellation, madame de Vaudrimont prit un air confus et légèrement dépité : répondit-elle ; je n’ai pas cru que c’était pour cela... Madame, au jeu, je ne m’égare jamais dans les galantes bagatelles. C’était pour un six de carreau : la glace !... Et notre aimable baronne m’aligne Hogier. Ça compte trois points dans le grand monde... Avec vingt-quatre fiches que je gagnais, comtesse, ça vous en fait pour trente-six dans les reins. Et, tirant son carnet et son crayon : je les porte en compte sur mon grand-livre, avec déjà un franc cinquante de la semaine. Sur ces mots, il se leva. Ces dames me font la grâce de m’excuser, selon l’usage en notre château, lorsque vient une visite. Et, d’un air vainqueur, il s’en alla, branlant sur ses jambes, avec les mouvements faucheurs de l’araignée. Voleuses autant l’une que l’autre, tu sais, dit-il à Catherine. Et, à leur âge, c’est qu’elles sont encore incroyables !... As-tu vu la Vaudrimont, qui me soupçonnait de vouloir attaquer sa vertu ?. Ils enfilèrent un large couloir qui conduisait à une chambre du rez-de-chaussée. Sur la porte, la carte de visite du vicomte était attachée par quatre clous. Le vieux viveur tira une clef de sa poche et entra. Dans cette pièce, assez spacieuse, s’entassaient les reliefs luxueux de l’ancien mobilier mondain. Un certain goût présidait à l’arrangement de ces épaves qui conservaient leur cachet d’élégance. Catherine assit son parrain dans un fauteuil, en face d’une petite table en laque chargée de papiers et de livres, du pot à tabac et de quelques photographies dans des cadres. Nous allons donc en griller un ! dit-il en prenant un cigare, et s’étalant avec cette sorte de béatitude égoïste, qui savoure les moindres satisfactions du confort. Bien que péchant, comme il le disait, « par la base », le vicomte Aymar avait certes gardé de beaux restes. Sa tête avait toujours cette mine superbe de dandy portant haut. Une taille élevée, le regard vif et hardi, des façons galantes qui sentaient la race, cet aplomb d’un homme qui avait tout vu de la fête, suivant son expression. demanda-t-il, qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? Dans sa préoccupation, Catherine ayant fait une réponse machinale : Est-ce que la vie aurait des aspects ternes ?... A-t-il plu sur ton chapeau neuf ? Penses-tu à te faire carmélite, ou à te faire fondre tes perles comme dans ta Cléopâtre ? Mon parrain, oui, je suis préoccupée, répondit Catherine, assise près de la fenêtre, et regardant le parc, les mains croisées sur ses genoux. Médites-tu quelque doigté supérieur pour les gammes chromatiques en tierce ? Do do ré ré mi fa fa sol sol la... Mon parrain, reprit-elle gravement, je pense à me faire fille, voilà ! Ce mot tout cru, tombant des lèvres de Catherine, contrastait si étrangement, dans sa brutalité voulue, avec ses airs d’enfant, que le vicomte en eut un sursaut. Et madame veut exercer ses jolies quenottes sur les galions russes ou péruviens, ou croquer quelque fils de roi d’Asie de passage en nos murs ? L’événement n’est point de mince importance ! Et il y a encore de belles conquêtes à faire dans le monde. Je suis à bout de lutte contre la misère, répliqua âprement Catherine. Je n’ai pas de quoi payer mon terme, et ma mère vient de m’avertir qu’elle ne veut plus garder le petit... Une étoile de plus dans la mer ! Et l’aimable Ida te pourvoit sans doute, d’un même coup, du brillant mortel qui va dorer tes jours ? Ida, c’est une vraie mère !... Est-ce que le pas est sauté ? Tu aurais déjà des bijoux de prix en venant me voir... Le vieux rat de Cythère, comme on l’appelle ?... c’est de l’ouvrage un peu dur, pour une débutante... Et ça veut de l’estomac !... Car il faut dire que le marchand de guano n’a guère de quoi te rendre rêveuse... Après ça, c’est un fort sac. Ma vie va être un vrai enchantement, reprit Catherine, regardant toujours par la fenêtre. La prochaine fois, je viendrai vous voir avec ma voiture, rien que ça !... Dame, ma fille, répliqua le parrain, la dèche. J’en ai vu glisser de plus huppées que toi !... Quand la vertu en arrive à la robe de laine, et qu’il survient des embarras pour la pâtée, ce n’est plus qu’une question de tempérament. C’est comme pour avaler des grenouilles ou des escargots... Il s’agit de s’y faire ! Toute femme qui ne sait pas vivre aux Batignolles avec deux mille livres par an, si elle les a, ou si elle peut les gagner, est une femme qui attend le train. Et, pour peu qu’elle ait la beauté, « fatal présent des cieux », tôt ou tard, elle pique sa tête dans le tas ! En tout cas, c’est un métier facile au moins ? Si tu t’adresses à la précieuse expérience de ton parrain pour te renseigner là-dessus, c’est une autre guitare !... Le métier, comme tu dis, n’est pas précisément une succession d’aimables fêtes. Il est vétilleux, laborieux et surtout assujettissant en diable. Couronner de roses le gros Cambrelu, je te le répète, c’est une question d’estomac à résoudre dans le mystère, et ça dépend de tes dispositions pour cette noble carrière. Mais tu penses bien qu’il en voudra pour ses frais, et il va falloir trimer pour embellir ses jours, et lui faire honneur. Il n’est pas homme à négliger la gloire de se parer d’un pareil triomphe. Il va le crier sur les toits. Il faudra recevoir ses amis, te montrer avec lui au théâtre, aux courses, au Bois. Juge si ce gros balourd sera flatté de t’avoir, après ses vulgaires traînées ; et, à toute heure, tu l’auras sur le dos ; car il tiendra l’œil ouvert d’autant plus, qu’il est trop roué pour se payer l’illusion que son physique est fait pour l’amour, et qu’il t’a subjuguée. D’ailleurs, si habilement que tu t’y prennes pour préparer la culbute, en faisant mine de glisser dans un moment de faiblesse, ce n’est pas un lascar de ce numéro-là qui gobera qu’il vient de casser les ailes d’un ange, et que tu t’es laissé mettre à mal par un irrésistible entraînement de lui passer la main dans les cheveux. Il ne peut pas croire, n’est-ce pas ? que, faite comme tu l’es, la passion t’égare, et que c’est pour ton agrément que tu lui sers ce régal-là. Le vieux singe ventru sait trop bien que tu ne le regarderais même pas s’il n’avait pas un coffre-fort, et que ce ne peut être que son sac que tu vises comme la première belle-petite venue. dame, quand il faudra lui souffler dans l’oreille qu’il est aimé pour lui-même, les preuves à l’appui te seront difficiles. Or, ma chère, il ne faut pas te dissimuler que le vieux finaud n’ouvrira les digues de son Pactole que si tu y vas carrément, et selon que tu feras bien la gentille. Dans ce cas-là, c’est une affaire ! Si tu as du chien, et si tu sais t’y prendre, tu le feras financer d’un hôtel dans moins d’un an, pour peu que tu fasses son bonheur en conscience. Sinon, la bégueulerie n’étant pas dans ses goûts, et lui procurant plus d’embêtement que de plaisir, il te lâchera naturellement, au bout de trois semaines, les choses n’allant pas. Et tu auras fait le plongeon pour quelques billets de mille. Ce qui te placera dans les prix doux. Catherine avait écouté son parrain dans sa même pose indifférente. Eh bien, puisqu’il faut que j’y vienne, autant que, comme vous dites, je fasse la culbute en grand ! répliqua-t-elle nettement. Saleté pour saleté, on ne dira pas du moins que c’est pour mon plaisir que je loue mon corps à ce prix-là ! Comme dit aussi maman, il faut être une femme sérieuse, et faire honneur à sa famille. Ce ton nerveux, ce cynisme, avec ces regards d’enfant, dénonçaient chez la pauvre Catherine un tel désordre de raison, on devinait si bien qu’il y avait là une de ces surexcitations folles, dont son caractère mobile essuyait tant d’assauts, que le vicomte Aymard lui-même en demeura consterné. Il regarda un instant sa filleule en silence. tu aimes toujours ton mari, toi, ma petite 1 reprit-il tout à coup. Précisément parce que tu tiens à dégringoler jusqu’au Cambrelu. Eh bien, je suis effrontée, voilà tout !... Vous n’en avez pas un plus riche à me proposer, n’est-ce pas ?... Comme dit encore maman : l’argent n’a pas d’odeur. L’important, c’est d’en avoir beaucoup. Avec ça qu’elle sent bon la misère !.. M’en aller tous les jours rue de Lancry, chez mon beau-père, pour être sûre de dîner. Me lever chaque matin en me demandant ce que je vais devenir. Et puis mon enfant à élever. Tu n’en as pas de nouvelles, de ton mari ? reprit Aymar, comme s’il continuait sa pensée. Est-ce que tout n’est pas fini. Et je vous demande un peu ce qui me manquait ! Il y a des femmes qui sont nées pour gâcher leur vie. Figurez-vous que, en posant à dix francs la séance pour cette Cléopâtre, buveuse de perles, je réfléchissais que, moi aussi, j’avais voulu chercher cette fameuse ivresse inconnue, et que j’avais aussi vidé ma coupe. C’est ce qui m’a donné l’expression étonnante qui fait le succès du tableau. Le principal maintenant, c’est de ne pas démolir l’hôtel que je vais me faire acheter par mon entreteneur. Je tâcherai d’avoir de la raison. Comme il le disait, dans son langage, le parrain avait trop voyagé pour essayer de se livrer à un prêche sur les rocamboles de l’honneur et de la vertu. La dèche, l’horrible dèche sévissait avec des rigueurs aiguës. Bien qu’il sût à Catherine une âme trop haute, pour se plier à cette misérable condition de femme entretenue, qui est le pire des métiers, il connaissait les affres de ces détresses connues des femmes dévoyées, à l’heure où la question se pose, entre la richesse à mains pleines et le boisseau de charbon... Il savait trop la vie, pour n’avoir pas prévu depuis longtemps ce dénouement fatal, auquel la faiblesse de caractère et la beauté de sa filleule semblaient l’avoir prédestinée. Dépourvue de ce fond d’énergies saines qui fait les existences droites, avec Ida pour conseil au milieu des tentations trop prêtes à l’assaillir, ce n’était certes pas lui qui l’eût détournée d’un acte de raison . Dame, tu sais, ma pauvre grande enfant, reprit-il en forme de conclusion, dans ces choses-là, on plume, ou on est plumé. C’est tout ce que je peux te dire. Si tu dégringoles, arrange-toi du moins de façon que ce ne soit pas pour des noyaux de cerises. Ah ! ajouta-t-il comme la porte s’ouvrait, livrant passage à un servant portant des rations de surcroit sur un plateau. Catherine, arrivée chez son parrain avec la fièvre, et combattue dans le désordre de ses pensées, s’en retourna le soir avec une âpre résolution formée. le cynisme avec lequel il lui avait dépeint l’abjection de ce marché honteux. d’elle-même, qu’elle allait conclure, l’avait presque soulagée. Pourquoi lutter, en effet, puisque la lutte était impossible ?. N’était-il pas tout simple de s’abandonner, de se soumettre, puisque tel était son lot ?. Recourant à ces banalités de tous les découragements lâches, elle accusait le sort et la vie. Elle se sentait prise de haine contre cette société qui la laissait mourir de faim, qui lui refusait sa place, et la précipitait dans le vice malgré tous ses efforts, toutes ses résistances. Devenir riche, pour se venger !. Éclabousser ce monde, qui n’avait pas une pitié pour elle, en lui jetant cette boue qu’elle ramasserait si bas, ce serait là son rôle désormais, et elle le remplirait avec une ardeur sauvage. Elle était montée dans le tramway qui longe le bord de l’eau, et s’y trouvait seule avec une mère et ses deux filles, assises en face d’elle. La plus jeune tenait un enfant sur ses genoux. On ne pouvait se méprendre sur la condition de ces femmes. Distinguées, modestes, on lisait sur leur front leur bonheur honnête. Elle les regardait avec envie et colère, comme si elle leur en eût voulu de cette quiétude insolente. Consciente de ce qu’elle portait en elle déjà de résolutions honteuses, l’idée lui vint soudain de leur parler, de les dégrader par son contact. Elle entama un compliment sur l’enfant et elle se mit à le caresser, pour le souiller. Tout en gagnant à pied la rue Laborde, une sorte de crainte l’assaillit. Si Cambrelu allait ne plus vouloir d’elle ? Sa mère, d’ailleurs, n’était point femme à s’être ainsi avancée sans certitude. Comme elle arrivait chez elle, sa concierge l’arrêta pour lui remettre un énorme bouquet. Ah bien, en voilà un, ma petite ! s’écria la portière ; on peut dire que l’impératrice seule l’aurait, si elle était encore sur son trône !... Ma fille, qui est chez une grande fleuriste, dit que ça vaut cent écus comme un liard. Pas à le revendre, s’entend ! Voilà encore une boîte de bonbons, avec une carte. Un vieux monsieur, dans une voiture à deux chevaux. que les voisins en sont tous sortis sur leurs portes. Il n’a remis ça lui-même, si bien que la dame du premier, qui l’avait vu par sa fenêtre et qui, paraît-il, le connaît, est descendue comme une bombe, croyant que c’était pour elle, et que j’avais dit exprès qu’elle n’y était pas. Ah bien, je te l’ai reçue, celle-là !. « Laissez-en pour les autres, que je lui ai dit. A chacune son monsieur, pas vrai ?. » Et j’ai pensé tout de suite à vous avertir de vous méfier. Catherine monta son bouquet et sa boîte ; puis, lasse enfin de penser, harassée de tant d’émotions, de tant de débats, elle se coucha, et s’endormit comme un plomb. Le lendemain matin, elle fut réveillée par sa mère, qui accourait aux nouvelles. s’écria-t-elle, il n’y a pas à dire, je ne te demande pas d’où ça vient ?... Si on peut voir un homme plus comme il faut et moins regardant. Et, tout cela, rien que par politesse, parce que tu as dîné chez lui !... Ta portière elle-même, qui s’imagine déjà qu’il y a quelque chose, vient de me faire ses compliments. « Il n’y a pas besoin de mettre à la loterie, m’a-t-elle dit, vous avez gagné le quaterne, madame, et je vous fiche mon billet que votre fille va être heureuse ! » La portière est vraiment bonne, répondit Catherine en s’étirant sur l’oreiller. Alors, passe-moi mes bas, sur lesquels tu es assise. Tu peux lui demander si elle ne m’a pas dit ça, reprit Ida d’un ton aigre. je te crois, maman, je te crois ! répliqua la fille du lord en sautant de son lit. Oui, tu me crois, mais ça n’empêche pas que, avec toutes tes giries, et puis, par là-dessus, ce que tu as de raison, tu vas encore manquer ta fortune. Il est venu chez nous hier, à l’heure du dîner, ne sachant pas que tu serais chez ton parrain... Naturellement, Bonnard nous a laissés pour s’en aller au café, et alors nous avons causé. Il va tout seul qu’il a dû te dire de belles choses ! reprit Catherine, devant sa glace, en secouant la tête pour faire tomber ses cheveux splendides, qui glissèrent jusqu’à ses reins. Oui, ma chère, de belles choses ! riposta Ida avec la plus haute ironie, et, si tu les avais entendues, pendant qu’il jouait avec ton enfant, qu’il avait pris sur ses genoux, tu penserais peut-être bien à être du moins bonne mère... Le pauvre petit l’embrassait comme du pain, parce qu’il lui avait apporté des bonbons de chocolat... C’était tout attendrissant de les voir !... Catherine eut une morsure subite au cœur, à la pensée de ce contact, des baisers de son enfant, mêlé à cet ignoble trafic, et caressé par l’homme auquel elle allait se vendre. Un amer dégoût lui monta à la gorge. s’écria-t-elle d’un ton rude. Dis vite combien il me paye ! Devant cette étrange sortie, Ida Bonnard eut un sursaut. Consciente qu’elle accomplissait noblement son devoir de mère, en créant enfin une position à sa fille : Voyons, voyons, ma petite, reprit-elle de sa voix la plus insinuante, tout ça, c’est pour ton bonheur, tu le conçois bien... Eh bien, qu’est-ce qu’il entend le payer mon bonheur ?... Les affaires sont les affaires ! A ce langage si nouveau, Ida comprit que tous ses vœux étaient enfin exaucés, et, saisissant Catherine dans ses bras avec un élan maternel : je savais bien que tu me consolerais un jour de tous mes chagrins !... je peux m’en vanter maintenant !... Mais ce n’est pas tout ça, ma chérie... Il s’agit à présent de causer en femmes sérieuses. Elle se leva pour mieux soigner sa pose. ajouta-t-elle, tout ne dépend plus que de toi ! Tu comprends bien, comme il l’a dit, qu’il ne faut pas que ça lanterne. Ça serait trop bête, quand une fois on s’est entendu. Ta mère est là, tu peux marcher, elle a pris tes intérêts. Dix mille francs par mois, sans compter les cadeaux, pour commencer, pendant les premiers temps... Et, en plus, écoute bien ça, car j’ai tout prévu : vingt mille francs tout de suite comme épingles, pour que tu puisses te mettre sur le pied de ta position. Parce que, tu le penses bien, il va te falloir du linge, et des toilettes, et tout. Dame, ce n’est pas à une femme d’expérience comme moi, de rien oublier... Eh bien, tu ne dis rien ?... Tu n’embrasses pas ta mère pour cette nouvelle-là ?. Si, si, je trouve cela très beau ! répondit Catherine, et je t’embrasserai tout à l’heure, quand je n’aurai plus les bras en l’air pour me coiffer. Alors, qn’est-ce qu’il faut lui dire ? reprit Ida, non sans une vive anxiété ; car tu juges si, en y allant comme ça, il grille de savoir ta réponse. Eh bien, dis-lui, maman, que je suis fort honorée de ses propositions... Sur ce mot décisif, Ida eut un nouveau transport. ma petite, s’écria-t-elle, tu peux te glorifier de rendre enfin ta mère heureuse et fière de toi ! Dix mille francs par mois !... c’est à présent que tu vas pouvoir dire aux gens : « J’ai de quoi vivre, je n’ai plus besoin de personne ! » Parce que, vois-tu, il n’y a que l’argent qui donne la considération. Tu n’as qu’à voir ta madame-ci, ta madame-ça, qui font leur tête, avec des maris qui n’ont pas le sou... Tout le monde se moque d’elles. Catherine, devant sa glace, continuait, impassible, à mordre du peigne son abondante chevelure, et laissait déborder les éclats de joie de sa mère. Je te demande un peu, reprit Ida en la couvant des yeux, avec ces épaules-là, ces bras, que l’on dirait une statue... Si ce n’était pas un meurtre de laisser perdre tout ça comme une bête !.. La peau de ton père quoi !.. Il était comme une pêche ! Et puis tes yeux, tes dents, ton teint. je l’ai toujours dit, il n’y a qu’à te regarder pour tout de suite deviner ta naissance. et que tu n’étais pas faite pour rester une femme de rien !... Mais il faut que je m’en aille pour courir tout de suite chez lui . Tu t’imagines si il m’attend ! Car, je peux te le dire, il est dans tous ses états. Il ne pense qu’à te revoir. Moi, j’ai convenu, hier, que, si ça s’arrangeait avec toi, ce matin, nous lui donnerions rendez-vous au Bois, pour tantôt. Parce que, tu comprends, pour les convenances, à votre première entrevue, il faut que ta mère soit là. Ça sera plus commode pour vous laisser causer, pas vrai ?. Eh bien, c’est cela, répondit Catherine, va-t’en bien vite. Je reviendrai te dire l’heure et l’endroit. dis donc, reprit-elle au moment d’ouvrir la porte, il va certainement me demander, à moi, quand ça se fera. Il est si délicat qu’il n’oserait peut-être pas lui-même, parce que, comme il le dit, avec une femme du monde, il y a des bêtises de pudeur. Il se peut que le premier jour, ça te paraisse trop tôt. oui, c’est vraiment bien délicat de sa part, maman, répondit Catherine avec un singulier sourire. Quand je te disais que c’était un homme tout à fait comme il faut !. Seulement, dame, tu penses qu’il voudrait bien !. Et, d’abord, ce serait ridicule qu’il te fasse la cour... Et puis ce ne serait pas malin. parce que les hommes, on ne sait jamais. Il faut profiter de ce qu’on les tient... Voyons, ma chérie, reprit-elle, arrange ça gentiment. Qu’est-ce que je m’en vas lui dire ? Catherine voulut se montrer la digne fille de sa mère du premier coup. Eh bien, maman, dis-lui que nous nous verrons au Bois, aujourd’hui, et que, demain soir, j’irai chez lui. comme ça, c’est très bien ! s’écria Ida ravie, vous vous serez vus deux fois. Tu auras gardé ta réserve et ta situation de femme du monde. Et, lui, il se sera montré très chic en attendant jusque-là. Oui, mais dépêche-toi, maman, je t’en prie, reprit Catherine, finissant par suffoquer de dégoût à cette naïveté dans l’ignoble. à propos, tu n’as pas de poudre de riz chez toi ; je t’en rapporterai !. avec du rouge pour tes lèvres. Et puis du noir pour les yeux. pour que je sois tout à fait belle, ajouta Catherine, qui s’était levée, en poussant vers la porte sa mère qui partit. Si solide que fût sa résolution, les tendres exhortations d’Ida, loin d’enflammer son courage, en venaient à l’écœurer, trop neuve qu’elle était encore dans son nouvel emploi. A coup sûr, Catherine, toute d’instincts affinés par nature, était bien loin d’avoir l’effronterie professionnelle nécessaire aux filles galantes. Faible de caractère et tournant à toute influence, en subissant l’entraînement de sa mère, il lui restait, au fond de l’âme, la naturelle répugnance de toute créature libre et saine contre cette souillure physique, dernier degré de l’abjection. fabricants de monstres, comme on les nomme, et pour qui le métier de courtisane semble être finalement la plus ordinaire vocation de toutes les héroïnes qu’ils inventent, la prostitution n’est pas à la portée de toutes les femmes. Il faut des natures spéciales et gangrenées jusqu’aux moëlles, pour réprimer cette révolte de l’être, et cette honte intime de la chair, qui survit même encore après l’oubli voulu de toute pudeur. Malgré le cynisme qu’elle affectait, Catherine se sentait vraiment des défaillances. Si âprement résolue qu’elle fût à se barrer toute retraite, c’était là une horrible aventure ! Malgré l’excuse qu’elle voulait invoquer de son dénuement, de son abandon, de sa misère, sans ami, sans protecteur, sans soutien dans sa vie, l’idée de cette chute sale la terrifiait. De quelque motif qu’elle pût essayer de colorer son action, même aux yeux de cet homme qu’elle connaissait d’un jour, elle ne pouvait la résumer que par un mot qui la mettait d’emblée au rang des créatures de la rue. Comme avec le premier passant venu, pour de l’argent, elle allait se livrer, sans même pouvoir se faire illusion sur ce qu’il allait penser d’elle. Palpitante de dégoût, elle se voyait dans ses bras, honteuse, frissonnante, avilie. Au moment de rouler dans ce bourbier, il lui prenait des envies de s’enfuir avec son enfant. qu’elle allait nourrir de ce pain ramassé dans la boue\!... Et de quelles ressources vivre tous deux ?. La misère nue fait des esclaves qu’elle jette en proie au vice, à ces heures sombres où la volonté lutte pour la vie. La peur de la faim a des dissolvants si subtils et si sûrs, qu’il faut des âmes trempées, pour résister ’aux attirances malsaines de la richesse à portée de la main. Catherine, comme bien des femmes, était dépourvue de sens moral. En dépit d’une éducation honnête et pure, déséquilibrée à dix-huit ans par les principes de sa mère, heureuse en son ménage, comme tant d’autres, elle avait trompé son mari, sans le vouloir, sans le savoir, sans même avoir prévu sa défaite, par légèreté, par entraînement de circonstances ; bêtise, ou surprise des sens. Disons-le, il est des femmes presque honnêtes qui ne savent pas se défendre, et pour qui enfin ce qu’on appelle un caprice n’a point grande importance... Mais, à l’idée de ce qu’il allait lui falloir subir avec ce vieillard qui l’achetait, son cœur se soulevait. Pourtant elle se préparait à son sort, avec cette prostration lâche et stupide du condamné qui attend l’heure. Mais elle souffrait tant, qu’il lui vint un de ces rêves fous qui hantent encore les désespérés. « Si avant l’arrivée de sa mère quelque miracle la secourait !... » Alors, comme dans le délire, elle entrevoyait un sauveur inattendu, tombant du ciel. Quelque génie bienfaisant, touché de sa détresse, et lui disant ces seuls mots : « Viens, je te protégerai ». Elle le suivait, quittant cette chambre impure, empestée de ces idées de honte qu’elle respirait dans l’air, et secouant ses pieds sur le seuil maudit. celui-là, quel qu’il fût, elle l’aimerait à genoux !... Comme elle lui dévouerait sa vie, son cœur, son âme !. Ne pas avilir son enfant !... Être relevée, se racheter de cette résolution vile qui la menait au ruisseau !... Soutenue, protégée contre elle-même et contre sa déraison, ses écarts de folie, régénérée enfin par un sentiment de gratitude immense qui l’enchaînerait, la défendrait contre toute rechute !... comment pourrait-elle tromper, cette fois, un dévouement sans bornes au bonheur de sa vie, et mentir et se parjurer ?... ce serait trop horrible, et trop lâche, et trop fou !... Mais, par malheur, les miracles et les sauveurs sont rares en ce monde. Vers quatre heures, ce fut Ida Bonnard qui sonna. Elle arrivait suivie d’Aglaé, au courant de tout ; toutes deux parées, superbes, avec des chapeaux neufs et des confections élégantes qu’elles avaient achetées en venant. Tu vois : ça commence, ma chère, dit Ida. Regarde un peu ta mère !... Inutile de t’apprendre qui est-ce qui a payé ça !... Il m’a dit de lui envoyer la facture. Je te dis que c’est la perle des hommes comme il faut. Ça vient du Louvre, reprit Aglaé, en se mirant et toute bouffie d’aise. Mais ce n’est pas tout ça, ajouta la mère, il ne s’agit pas de flâner. Il nous attend à la Cascade. Tu sais, Catherine, ce qui est à la porte, et dans quoi nous somme venues ?... Sa calèche, ma petite, sa calèche, rien que ça ! Tu vois d’ici notre effet dans la rue de Lancry... Bonnard : « Le jour de gloire est arrivé » ! Ma chère, il achète ton portrait : vingt-huit mille francs !.. Si tu vas te le faire donner, je me le demande ! Catherine avait versé des pleurs sincères. dans sa vie si folle, si souvent agitée de véritables remords, combien de fois avait-elle déjà pris des résolutions héroïques, contre la faiblesse qu’elle se savait ! Mobile comme une enfant, toujours la proie de l’heure, lasse de ce dernier combat livré dans un éclair de raison contre la fatalité qui l’étreignait, montée en victime dans la fameuse calèche, aux grands ébahissements de sa portière, elle n’était pas plus tôt dans les allées du Bois, que les bavardages de sa mère et d’Aglaé l’avaient distraite de sa terrible crise. Partie encore irrésolue, nourrissant même une sorte d’espérance qu’elle allait avoir le courage de rompre avec éclat ce pacte avilissant, elle se laissait gagner au beau côté du rêve. Ce luxe d’équipage, ce cocher, haut sur son siège, un valet de pied près de lui, tous deux corrects dans leur livrée de grand ton... Tout cela pouvait être à elle si elle le voulait ! Cette prise de possession d’une vie de richesse, qui lui avait toujours paru inaccessible, la grisait malgré elle. Par ces étranges compromissions de son esprit de linotte, fait de contrastes et de fougues, elle se reprenait à délibérer. Était-elle donc si coupable, après tout, dans cet abandon, où elle ne dépendait que d’elle-même, de se refaire enfin une destinée heureuse, même à ce prix, plutôt que de souffrir la faim ?... N’avait-elle pas lutté, combattu pour vivre de son travail en élevant son enfant ?. pour les préjugés stupides des quelques gens qui l’entouraient !... Que devait-elle à ce monde hypocrite et dur, qui n’avait pas de place pour elle, et qui ne savait pas la nourrir pour qu’elle pût rester honnête femme ? A qui la faute, si elle tombait ?... La richesse a des attirances qui enivrent certaines natures débiles. Cette calèche produisait sur Catherine un étonnant effet. Elle regardait, elle s’oubliait à considérer longuement les moindres détails... Sur la caisse, bleu marin, les banquettes capitonnées, en satin havane, s’enlevaient avec une étonnante harmonie. Tout dans cette voiture magnifique, avait cette élégance, ce goût parisien qui est le goût suprême. La passementerie sobre mais exquise des coussins, les jolis glands qui ornaient les coins, les poignées des portières, en ivoire, montées sur argent, les bouffettcs des chevaux en rubans rouges. Les yeux de Catherine enveloppaient tout, s’arrêtaient sur tout, éblouis, charmés. il ne dépendait que d’elle d’avoir ce train !... Dans cette admiration qui l’absorbait, elle s’abandonnait à mille fantaisies d’imagination. Quelle toilette s’assortirait le mieux avec cette nuance éteinte, aux reflets de bronze et d’or ?... Une robe héliotrope pâle, la couleur à la mode, dit Aglaé. Non, répliqua Catherine, le bleu saphir serait bien plus joli, tu sais, de ce surah très beau qui joue le velouté de la peluche. Ce fut en discutant ainsi qu’on atteignit la Cascade. Cambrelu guettait, devant l’entrée du café. En apercevant la voiture, sa grosse face rosée s’épanouit. dit Ida, comme le cocher arrêtait ses chevaux sur le sable de l’allée. Avec une pose de conquérant, une expression de physionomie béate, les yeux ouverts, la bouche ouverte, il s’arrêta à la portière, chapeau bas, murmurant d’un ton ampoulé : Comment donc, monsieur Cambrelu, s’écria Ida, il n’aurait plus manqué que de vous faire attendre !. D’un geste arrondi, Cambrelu tendit la main à Catherine, qu’il fit descendre. Sans plus s’attarder, il lui offrit son bras, plantant là Ida et Aglaé. A cette heure, le café était désert. Le marchand de guano appela et commanda des sorbets. Sa canne entre les jambes, le chapeau de côté, il se tenait droit et digne ; aimable sans trop d’empressement, affectant les façons les plus discrètes. On eût presque dit une rencontre fortuite. Quelques phrases banales sur le Bois, sur ce restaurant de la Cascade si commode et si frais. Les glaces apportées, il servit Catherine, qui se laissait faire, lui sachant gré au fond de ces attentions, de ces hommages réservés où la susceptibilité la plus farouche n’eût trouvé rien à reprendre. Elle sentait se dissiper les noires pensées, distraite, conquise par une sorte de nouveauté d’existence. Cet après-midi de flânerie, de bien-être et de bien-aise la reposait de ses journées laborieuses et dures. Et comme des visions la berçaient, tandis qu’elle écoutait les menus propos de sa mère et d’Aglaé ! La quiétude, le luxe, ce rêve de richesse dont la réalisation lui semblait encore impossible !... Cette calèche qui l’avait amenée, arrêtée à quelques pas d’elle, le cocher et le valet de pied. Elle se voyait étendue sur ces coussins soyeux, en délicieuse toilette, admirée et enviée... Les glaces achevées, Cambrelu, en payant, laissa deux francs sur l’assiette, comme pourboire au garçon. A cette munificence, Aglaé resta saisie. Ida poussa le coude de Catherine. On partit pour aller se promener dans les fourrés. Sous les arbres, la température était délicieuse. Un vent léger agitait les feuillées, détachant les fleurs mûres des acacias, qui tombaient dans les allées en pluie blanche et parfumée. Deçà, delà, les massifs se piquaient de fleurettes fraîches écloses. L’herbe était semée de marguerites et de boutons d’or. Ida et Aglaé s’égarèrent à dessein pour cueillir un bouquet. Catherine marchait au bras de Cambrelu. Sans démasquer trop ouvertement ses batteries, ni se départir de ses façons respectueuses, il s’émancipait peu à peu. Il s’enquérait des goûts de Catherine, insinuant « qu’une jolie femme comme elle possédait une baguette, de fée qui devait réaliser toutes ses fantaisies ». Et, tout en causant, il lui échappait des termes familiers, des câlineries de langage. A un moment même, il l’appela « mon bijou »» ; elle entendit ce mot sans sourciller. Enhardi par cette bonne grâce pleine de promesses, il s’arrêta, et tira de sa poche un superbe bracelet, qu’il agrafa lui-même au joli bras de Catherine, en mettant un baiser sur son poignet. Il faudra aussi le collier, dit-il ; mais tout ne vient pas en un jour, pas vrai ? Elle murmura quelques paroles de remerciement. En attendant, mon petit trésor, reprit-il, je viens de m’occuper de vous. J’ai chargé une agence de me louer, tout de suite, un charmant hôtel tout meublé que je connais, jusqu’à ce que vous soyez chez vous. Le bracelet avait achevé de séduire Catherine. Tout en le contemplant, elle écoutait la description des félicités qui allaient lui échoir. De temps à autre, avec des minauderies de fine mouche survenant dans un tête-à-tête d’amoureux, Aglaé s’approchait pour offrir ses fleurs à Catherine. Cambrelu, se donnant des airs de bienfaiteur de la famille, tapotait la joue de l’ouvrière pour la remercier de ses gentilsesses, et Aglaé repartait, riant sous cape, après avoir saisi quelques bribes de l’entretien. La marche, l’émotion, avaient singulièrement échauffé Cambrelu. Son gros ventre, quoique bien sanglé, le gênait. Il suait toute l’eau de son corps. Néanmoins, il se faisait violence et continuait promenade et discours. Après quelques propos bêtes sur l’art, vraies balourdises de bourgeois riche, il en vint à risquer des conseils, tout à son avantage, naturellement. Les jeunes gens il fallait s’en défier, les fuir !... et par surcroît pas le sou !... Un homme d’expérience savait bien mieux faire le bonheur d’une femme, lui témoigner plus d’affection, de dévouement. Catherine partagea cet avis et lui donna pleinement raison. En devisant ainsi, ils avaient atteint une place charmante. Sous un bouquet de jeunes chênes, le gazon touffu, émaillé de pâquerettes, semblait inviter à faire halte. Sans réfléchir, Catherine proposa de s’asseoir. Mais tout aussitôt, elle s’aperçut de sa sottise. Le pauvre Cambrelu ne pouvait se baisser à cause de son ventre... Elle s’empressa vivement de se reprendre, en ajoutant qu’elle n’était point fatiguée, et qu’elle froisserait sa robe. Enfin, au bout d’une heure, Ida et Aglaé les rejoignirent. A la mine radieuse de Cambrelu, madame Bonnard devina « que tout marchait sur des roulettes ». On regagna le restaurant, et les trois femmes remontèrent dans la fameuse calèche. Une dernière fois, Cambrelu baisa la main de Catherine. lui dit-il en soulignant ces mots. Les équipages affluaient, les toilettes printanières s’étalaient pipmantes. Catherine souffrait de sa pauvre robe noire au milieu de ces élégances. Quelle revanche elle allait prendrre !... Ida pérorait sur les grandeurs prochaines, ne se lassant pas de les dépeindre, de combiner l’installation, d’en organiser d’avance tous les détails. Catherine se grisait de plus en plus. A un moment, comme il était question de l’enfant, elle exprima son intention de lui donner une bonne anglaise. Vois-tu, maman, ce sont les seules qui s’entendent en nurserry !... Et puis, enfin, c’est une langue qui lui restera pour son éducation. Catherine, qui avait dormi le sommeil des anges en rêvant de sa grande vie, reçut le lendemain matin un autre bouquet que sa portière lui monta avec une seconde boîte de chocolat. L’ancien marchand de denrées coloniales se révélait décidément dans ses dons. Cette fois, l’envoi lui parut tout naturel, et elle l’accepta, souriante et flattée. Puis elle s’habilla, en fredonnant, la tête pleine de pensées sur sa brillante fortune. Comme elle se coiffait, ses yeux tombèrent sur une photographie de son mari posée sur la cheminée. Elle la prit et alla la fourrer dans une armoire, où elle avait rélégué divers objets laissés par Victor Surville, quelques instruments de chimie, des acides, des substances servant à ses analyses. Ce qui l’amena à se demander ce qu’elle allait faire de ses meubles. Parmi les somptuosités de son nouveau logis, ils ne trouvaient pas leur place. Cependant, en femme pratique, elle songea qu’à les vendre on n’en tirerait rien. Mieux valait les utiliser pour les chambres de domestiques. En tout cas, Aglaé en aurait sa part. Sa toilette achevée, elle se rappela que, ce jour-là, elle avait à donner ses leçons dans une pension de Neuilly. Ce souvenir l’étonna presque, comme si un siècle déjà se fût écoulé entre son existence d’hier et celle d’aujourd’hui. La pauvre maîtresse de piano lui faisait pitié... A peine arrivait-elle à se reconnaitre dans cette malheureuse qui crottait ses jupes, à pied, pour aller gagner quelques francs. Bien entendu, elle n’eut pas un instant la tentation de remplir une fois de plus cette ennuyeuse corvée. Elle s’appartenait enfin, elle pouvait s’attarder, s’attifer, songer, flâner, lire... Tout cela, sans crainte de l’avenir, sans se sentir pressée, acculée par le besoin, par la misère. Et, allègre, triomphante, elle allait et venait par le petit salon, respirait ses fleurs, croquait un bonbon, plaquait un accord sur son piano. La pensée qu’elle allait avoir un hôtel lui causait une joie, des curiosités, des avidités d’enfant... De quelle couleur choisirait-elle sa chambre ? Devant sa glace, elle approcha de sa joue quelques rubans de diverses nuances, pour étudier le ton qui convenait le mieux à son teint. Enfin, après deux heures de réflexions, de transports, de projets arrêtés avec elle-même, ne sachant plus que faire, elle sortit pour aller chez sa mère. Ce fut là une course délicieuse où les enchantements naissaient à chaque pas. Ces magasins, devant lesquels elle marchait naguère, détournant presque les yeux pour n’être point tentée, elle s’y arrêtait maintenant, fixant son goût, méditant sur les modes nouvelles, se parant déjà de tous ces chiffons exquis. Une robe mauve garnie de dentelles blanches, retroussée en panier, avec des flots de rubans caroubier, excita surtout son admiration. Elle eut presque envie de la retenir, de crainte qu’elle ne fût vendue le lendemain. Plus loin elle s’arrêta devant une adorable petite mante en crêpe de Chine, couverte de dentelles espagnoles... Elle n’y résista pas, et entra pour l’essayer. Ne faudrait-il pas se procurer en hâte au moins deux ou trois toilettes, pour donner le temps à la grande couturière qui, désormais, allait l’habiller, de réaliser quelques chefs-d’œuvre ?... Dans ces idées de coquetterie et de bonheur, Catherine atteignit la rue de Lancry, sans avoir eu conscience de la longueur du chemin. L’accueil empressé des Bonnard, une sorte de déférence, de soumission servile dans leurs façons, lui révélaient assez le changement accompli. On la traitait maintenant en puissance qui avait le droit de tout ordonner, de tout exiger. Comme pour ne point gêner les effusions, Bonnard prit sa serviette d’homme d’affaires et partit. Ida apprêta bien vite un déjeuner fin, une gâterie pour sa Buveuse de perles, comme elle appelait Catherine avec emphase. Toutes deux se mirent à table en tête-à-tête. L’entretien ne pouvait rouler naturellement que sur cette haute fortune enfin conquise. L’heure des étonnements déjà passée, on en était aux grands projets. L’imagination des femmes va si vite. Elles n’effleuraient même plus la question, tout à fait secondaire, des scrupules enterrés... L’affaire, considérée comme faite, à quoi bon y revenir, s’y arrêter, soulever un doute, une objection ? Madame Bonnard, de l’air le plus naturel, et avec la gravité digne que comporte le rôle d’une mère dans l’établissement de sa fille, avait adopté cette formule, qu’elle répétait à chaque instant. Dans ta position, il te convient de faire telle chose. Ceci, ou cela est indispensable dans ta position. Bref, une causerie pleine de conseils, comme à une jeune mariée sur les choses sérieuses du ménage... Certes, l’expérience de madame Bonnard allait être d’un grand secours !.. « C’est qu’il allait falloir de l’ordre avec un tas de domestiques qui sont tous des voleurs. Elle connaissait ça, elle, qui avait enrichi une demi-douzaine de femmes de chambre, rien qu’en se laissant carotter sur sa garde-robe... Mais elle serait là heureusement pour les comptes, et elle se chargeait de les régler... Catherine, d’ailleurs, n’aurait jamais le temps !.. Il était probable que, dans les commencements, il viendrait diner tous les jours.. » Il faudra tout de suite une bonne cuisinière, dit-elle ; et, tu sais, elles sont plus rares qu’on ne croit, même quand on les paye au poids de l’or... Catherine, abandonnant volontiers les préoccupations infimes à sa mère, songeait surtout à l’organisation supérieure de son grand train... Elle décrivit à Ida le boudoir qu’elle rêvait : un fond pourpre comme celui de son portrait. Durant ce long bavardage, le nom de Cambrelu ne fut pas une seule fois prononcé. Toutes deux disaient : Il, et elles se comprenaient. Catherine portant à son bras le magnifique bracelet, à un moment, Ida le décrocha pour l’estimer. Quand elle l’eut pesé, retourné, examiné en tout sens. Ça vaut dans les quatre ou cinq mille ! il en donnera bien d’autres ! Sur cette pente, elles en vinrent à parler du rendez-vous du soir, comme s’il se fût agi d’aller prendre une tasse de thé. Et puis viens me voir demain, en retournant chez toi. Après une journée toute remplie des agitations de ce beau rêve, Catherine, exaltée, grisée par les éblouissements d’une aussi surprenante fortune, rentra chez elle, à sept heures, pour se mettre sous les armes. De ses expansions avec sa mère une seule pensée lui restait : c’est qu’elle eût été vraiment bien bête de manquer cette magnifique occasion de richesse. A huit heures et demie, elle partit, prit un fiacre, et arriva chez Cambrelu. Un valet de l’antichambre, qui semblait l’attendre sur le perron, l’introduisit. En se retrouvant dans le superbe hôtel, elle éprouva cette vanité secrète de toute femme consciente de son empire. Elle traversa deux salons faiblement éclairés. La lumière intime des lampes y répandait cette fois l’impression du home, et, d’un regard rapide, elle inventoria tout, avec le sentiment particulier de la prise de possession d’un chez-soi. Enfin, le domestique l’annonça, en ouyrant la porte d’un joli boudoir retiré, donnant sur le jardin. Cambrelu, assis dans un fauteuil, un journal à la main, bondit sur ses pieds. répondit-elle d’un ton qu’elle essaya de rendre délibéré. Tout s’était paré pour la recevoir. Des fleurs fraîches remplissaient les jardinières et les potiches. Il retira même d’une flûte de cristal un magnifique bouquet qu’il lui offrit. Mais c’est dans mon état d’amoureux, riposta-t-il finiment. Devant la cheminée, sur une table, une collation toute préparée, du thé, des gâteaux, des friandises et deux seaux d’argent, où se frappait du vin de Champagne. Cambrelu amena sa belle visiteuse à un divan, la fit asseoir, et se mit tout près d’elle, dans la posture attentive d’un soupirant. Catherine, légèrement embarrassée d’abord, reprit enfin plus d’assurance ; et, bien qu’elle fût au fond très émue, la causerie se posa en de frivoles badinages, où elle donnait de son mieux la réplique, plaisantant ce raout à deux. Peu à peu pourtant, Cambrelu s’émancipait. Pour faire une diversion, elle proposa de prendre le thé. Il s’empressa, et courut à la table. C’est moi qui vais vous servir, dit-il en lui présentant une assiette de petits fours. Êtesvous un peu gourmande ? Je trouve tout adorable de vous, répliqua-t-il avec sa grâce lourde et bourgeoise. Elle accepta un chou à la crème, qu’il lui découpa lui-même avec une petite fourchette en vermeil. Toutes ces minauderies du Tendre, si charmantes, si délicieuses entre deux êtres jeunes et épris, tournaient au grotesque chez ce vieux, obligé de veiller sur lui pour ne point déranger le plastron bien tiré de son gilet de piqué blanc, retenu au bas de l’abdomen par des agrafes solides, mais qui, par cela même, le gênait dans ses mouvements. Catherine, décidée à tout, se prêtait à ce manège, aimable, souriante, s’essayant même à se montrer osée, presque provocante. Cambrelu redoublait les airs extatiques, ses gros yeux arrondis et sa bouche entre-bâillée. La soirée était chaude, il suait et, par instant, il était forcé d’éponger son visage gras avec un fin mouchoir fortement parfumé d’ ess-bouquet . Tout en bourrant Catherine de gâteaux et de bonbons, il lui offrait du vin de Champagne, qu’elle acceptait. Elle sentait le besoin de s’animer, de s’étourdir. Cambrelu versait à profusion, et elle vidait verre sur verre, tandis que, prudemment, il se contentait de tremper ses lèvres dans la mousse. A un moment, il lui demanda sa coupe pour boire après elle. Je veux connaître votre pensée, dit-il. Prenez garde, répliqua-t-elle coquettement, vous allez savoir qui je déteste ! soupira-t-il en enroulant son bras autour de sa taille, et remontant sa main vers sa gorge. Elle eut malgré elle un sursaut. Tout à l’heure, nous verrons, répondit-elle. Alors, un petit baiser, vous-même, bien gentiment..., ajouta-t-il en l’attirant par ses mains qu’il la força de passer autour de son cou. Non, non, c’est trop dangereux ! Ce mot monta Cambrelu jusqu’au délire, et l’enivra d’une joie folle. Comme pour savourer les excitations de cette résistance flatteuse, il se remit en position avec un air vainqueur de Lovelace généreux, mêlé à des façons régence du plus comique effet, et qui furent comme une trêve à ses ravages. Mais, ces frivolités d’amour n’étant point son affaire, il revint bientôt d’instinct à de galantes attaques plus substantielles. Catherine les repoussant, il feignit alors d’être piqué, et se recula à l’autre coin du divan, avec la mine d’un amant rebuté. Forcée de jouer son rôle, elle se rapprocha au bout d’un instant. Et, faisant effort contre la répulsion qu’elle avait tant de peine à vaincre, pour se contraindre à l’effronterie, elle voulut hardiment s’asseoir sur ses genoux. Mais elle avait compté sans le ventre qui rendait la chose impossible ; dans son élan, elle glissa et faillit tomber en entraînant l’infortuné Cambrelu dans sa chute. Il la retint pourtant, et ce furent alors de grands éclats de rire. dit-il, ça vous apprendra à être si dure pour moi ! Catherine commençait à sentir les fumées du vin de Champagne. Sa tête tournait légèrement, ses idées se confondaient, une sorte de gaieté nerveuse la gagnait ; elle buvait pour s’enhardir. Cambrelu en profitait pour devenir plus osé dans ses expansions, desquelles elle semblait ne plus savoir se défendre. Enfin, vers onze heures, Cambrelu, s’étant levé, lui dit d’un air tendre : Mon bijou, vous n’avez pas vu tout l’hôtel... Il faut bien que je vous le montre !... Car, maintenant, le voilà bien, je l’espère, un peu à vous... Elle eut, à ce mot, qu’elle comprit, une sorte de geste d’effarement qui le fit rire. Et, comme elle ne bougeait pas : Je suis dans mon droit, reprit-il en mignardant. C’est l’heure où les honnêtes gens rentrent chez eux !.. Et, tout en parlant, il la força à se lever, et l’entraîna doucement vers une porte qu’il ouvrit. Il lui fit monter un petit escalier dérobé, en la serrant par la taille dans une douce violence, plaisantant sur sa jolie moue rêveuse. Enfin, ils arrivèrent à une riche chambre à coucher, ornée d’un immense lit à baldaquin, où elle vit deux énormes oreillers rangés à côté l’un de l’autre. Puis, soulevant la portière d’une grande pièce contiguë : Là, mon bijou, je te laisse... dit-il, sa grosse figure apoplectique mimant des expressions sentimentales. Restée seule, Catherine se mit à regarder machinalement autour d’elle. C’était un délicieux réduit Louis XV venant de la Du Barry. Dans de hauts panneaux sculptés, les tentures rares, les trumeaux libres de Boucher, enlevés au Pavillon de Luciennes, et rajustés à miracle aux dessus de portes. Des meubles de Boule en bois de rose, véritables pièces de musée. La toilette seule, tendue de dentelles sur un dessous de soie bleue, était une merveille. Sur le parquet, un tapis de la Savonnerie étouffait le bruit des pas. Un habile tapissier avait ajouté là les nécessités du confort et de la propreté moderne, sans trop altérer le style pur de l’ameublement. Sous deux appliques, allumées de bougies roses, la garniture en porcelaine de Saxe étalait ses bouquets et ses guirlandes d’un coloris si frais. Sur une large étagère, les pièces d’argent massif d’un nécessaire étonnant étaient rangées, mêlées aux flacons d’essences de toute sorte, aux éponges, aux boîtes de poudre de riz rose, blanche, bise. Des peignes, des brosses, des épingles à cheveux de toute grandeur et de tout genre ; depuis les neiges imperceptibles, jusqu’aux fourches en écaille blonde. Puis les épingles ordinaires pour la toilette : françaises, anglaises. Pourtant, malgré tout ce luxe, il était impossible de se méprendre sur l’usage particulier, précis, de cette pièce. On y respirait une atmosphère étrange, commune, banale. Quelque chose comme cette caractéristique odeur du vice qui s’empreint sur les choses, confondant toutes les traces. Catherine commença à se déshabiller, lentement. Quoique se sentant un peu mal à la tête, tout en furetant deçà, delà ; sa curiosité inconsciente se prenait aux moindres détails. Dans l’un d’eux, des bouts de ruban flétris, presque sales, des mèches de faux chignons pommadés, à odeurs rances, oubliés là comme autant de souvenirs et de révélations. Dans un coin, elle découvrit un lot de gravures licencieuses, accompagné de photographies de beautés d’étalage. Certains modèles avaient pose nus, dans des attitudes lubriques. L’un des portraits, à type de prostituée ignoble, portait cette dédicace : A mon gros loulou d’Isidore Cambrelu. Un sentiment de dégoût l’envahit peu à peu à la pensée que tant d’autres avaient passé là, Il lui semblait entrer dans une promiscuité réelle avec ces créatures, qui, venues comme elle, avaient laissé sur tout ce luxe des rappels de ruisseau. L’horrible moment était venu, et elle se demandait vaguement, en examinant les images de ces filles, à laquelle elle pouvait bien succéder en arrivant à son tour se déshabiller dans ce bouge somptueux ? Après tout, on s’habitue sans doute ! Elle ôta son bracelet, qu’elle mit sur un coin de la toilette ; puis son mal de tête augmentant, elle baigna son front pour dissiper les lourdeurs qu’elle ressentait. Pourtant, bien qu’elle voulût la rejeter, la pensée de ce qui allait se passer, dans un instant, la poignait malgré elle, malgré tout son courage, malgré toute son audace affectée de femme résolue à ne plus regarder en arrière, à se précipiter dans cette fange. les yeux fermés, s’abandonnant au courant qui l’emportait. Les apprêts de cette odieuse chute, dont rien ne masquait plus la brutale réalité, commençaient à l’effrayer comme un épouvantable rêve... Disons-le, la pudeur est une vertu qui manque, à bien des femmes. L’égarement des sens, d’ailleurs, même chez les prudes, a souvent de ces brusques surprises qui peuvent encore justifier les plus dépourvues de principes, de préjugés ou de sens moral. Mais la prostitution réelle et sans ambages veut des natures préalablement aguerries. Telle femme entretenue au mois, par un amant qui la paye et vient en maître chez elle, parle encore avec aplomb de son honnêteté. Car, de fait, si complaisamment qu’elle s’abuse sur ce qu’elle est vraiment, il y a encore des degrés dans ce trafic honteux des créatures qui se vendent. Plus d’une, certes, qu’une poursuite de huit jours réduirait à merci, s’indignerait et bondirait à l’idée de se livrer du jour au lendemain, comme une fille, au premier vieillard débauché de rencontre. Pour faire, avec cette désinvolture, de son corps une denrée, il faut une bassesse d’âme, un abandon voulu de toute vergogne, dont certaines éhontées, par bonheur beaucoup plus rares qu’on ne pense, sont seules capables. Au frissonnement qui la secoua tout à coup, la pauvre Catherine s’apercevait avec terreur qu’elle n’avait pas les qualités de l’emploi. Cette fortune, dont le rêve l’avait enivrée tout lejour, et qu’il fallait enfin ramasser dans cette boue, lui semblait, à cet instant terrible, un abominable leurre... Atterrée, il lui fallut un effort pour comprendre comment elle était là. « Mais elle avait été folle !. Pourtant, elle voulut encore se raidir. Ne venait-elle pas déjà de jouer son rôle ?... N’avait-elle pas déjà tout à l’heure surmonté sa répulsion « en se montrant gentille », comme disait son parrain. Chose étrange, elle vit sa mère lui reprochant son manque de raison... Elle eut peur de s’entendre appeler bête... Elle se regardait, debout, dans une grande glace qui lui renvoyait sa pâleur, et se considérait, dans une chemise de batiste fine que sa mère lui avait prêtée, et dont la transparence la laissait toute nue ; ses épaules et sa gorge sortaient d’une large échancrure garnie de dentelles sur le devant. A ce moment même, la porte s’ouvrit, et elle vit entrer Cambrelu, vêtu d’un pantalon de chambre, à pieds. L’air vainqueur et souriant, grotesque à faire tomber l’amour à la renverse, il s’approcha, tandis qu’elle restait immobile, fermant les yeux, se pétrifiant, voulant résister à sa peur... Tout à coup, elle se sentit enserrée dans ses bras, et il colla ses grosses lèvres visqueuses sur son cou. Sous ce baiser plus douloureux qu’une morsure, Catherine tressaillit dans tout son être. Un bondissement de dégoût lui souleva le cœur, comme une nausée. Une épouvante folle la saisit, si insurmontable et si soudaine, que, dans le mouvement brusque qu’elle fit pour se dégager, elle alla se heurter violemment contre un meuble. Tout surpris de ce retour de défense peu prévu, Cambrelu se mit à rire. Mais, petite bête, qu’est-ce que t’as ?. Et, doucement, comme s’il eût compris qu’il était encore besoin de l’apprivoiser, il se rapprocha la mine souple et câline. Toute effarée, elle se recula avec un cri d’effroi. Ne voyant là qu’un jeu pour exciter son désir, Cambrelu, toujours riant, se mit à la poursuivre. Il réussit à la ressaisir dans ses bras. Égarée par la peur, la malheureuse se débattait sous les brutales étreintes, étranglée par l’angoisse, frissonnante, éperdue, se tordant pour esquiver des caresses. Sa chair criait, se révoltait !... Et, dans une véritable terreur vertigineuse : Non, non, je ne veux pas !... criait-elle, je ne veux pas !... Mais Cambrelu la retenait de force. Voyons, c’est de la bêtise ! Non, non, je vous dis que je ne veux pas ! je vous dis que je ne veux pas ! Et, dans un effort désespéré, elle réussit à se dégager encore une fois. Il y eut alors une sorte de trêve. Cambrelu, la regardant ahuri, soufflant, poussif, était tombé sur une causeuse, mis tout en eau par cette incroyable lutte. Enfin, au bout d’un instant, la croyant apaisée, il aborda la douceur. Mais, petite toquée, reprit-il insinuant, il faudra bien toujours !. Tu sais bien que c’est comme femme du monde. A cette distinction si grossière et si stupide, et qui la mettait encore plus bas, la pauvre Catherine eut comme l’impression d’un dernier crachat en plein visage. L’imbécile lui faisait manger la boue dans laquelle elle se sentait tombée. Enfin, puisque tu es là, continua-t-il, qu’est-ce que ça te fait ?... Est-ce drôle que tu sois comme ça. quand il y en a tant d’autres à qui ça ne fait rien ?... Tiens, regarde ce que je t’apportais. Et il lui montra deux liasses de billets de banque, qu’il fourra dans sa chemise ouverte et qui tombèrent, s’éparpillant sur le tapis. Devant cette résistance entêtée, sur laquelle il ne lui était plus possible de s’abuser, le marchand de guano resta atterré. A son tour, il eut presque peur de l’état d’agitation effrayante où il la voyait. Allons, allons, calme-toi, reprit-il, à un geste de recul qu’elle fit encore comme il bougeait !. C’est que tu sois contente, et que tu me laisses faire ton bonheur, en honnête homme, comme à ma petite femme. Elle ne répondit rien ; sans le quitter des yeux, la malheureuse attirait vers elle ses vêtements épars sur le tapis. Eh bien, voilà que tu vas te rhabiller ?. Regarde si ça a du bon sens. et si tu n’es pas une petite sotte ? Oui, je suis bête, répondit-elle fiévreusement ; mais que voulez-vous !... Je vous en prie, laissez-moi m’en aller aujourd’hui... Une autre fois, j’aurai plus de courage ! regardez, vous voyez comme je suis pâle et que je pleure... C’est plus fort que moi, je vous dis !.. A ces mots, elle tomba sur sa chaise en fondant en larmes. Cambrelu ne savait plus que dire. La pauvre Catherine, à bout de forces, brisée par les émotions de cette ignoble lutte, effarée de honte, sous les regards de ce vieux, laissait couler ses pleurs, en couvrant sa poitrine de sa jupe, pour voiler sa nudité. Cette terreur était si navrante, qu’il n’osa plus lui-même poursuivre son œuvre, sentant bien, devant cette répulsion effrayante, qu’il en serait pour ses frais d’inutile brutalité. Allons, allons, mon petit chéri, dit-il penaud, ne te désole pas... Ça sera pour une autre fois. D’une main encore toute tremblante, elle se rhabillait, piétinant sur les billets de banque épars, que Cambrelu s’empressa de ramasser, les recomptant avant de les faire rentrer dans sa poche. Tiens, il y en a pourtant vingt « de mille ! », dit-il, en les lui montrant avec un soupir. ce sera pour une autre fois, répéta-t-elle machinalement, en se hâtant sans détourner la tête. En cinq minutes, elle fut prêle. Il lui proposa de la reconduire. Il n’était pas tard, elle refusa. Alors, tout anxieuse, ne sachant plus comment elle était entrée là, elle chercha une porte. Je vais t’accompagner jusqu’en bas, dit-il, tous mes domestiques sont couchés. Comme ils allaient passer le seuil : Une autre fois, une autre fois, répondit-elle sans s’arrêter. En repassant par la chambre devant ce lit ouvert, et tout préparé pour elle, elle fut reprise d’un sentiment d’épouvante comme à la vue d’un gouffre de fange et de boue. Elle avait encore peur d’y tomber... Elle descendit le grand escalier monumental, si empressée de s’enfuir, que Cambrelu avait peine à la suivre. Eh bien, à demain, mon chéri ! dit-il, lorsqu’il eut gagné le péristyle. J’irai te voir chez toi, à trois heures, n’est-ce pas ?... Sortie enfin de l’hôtel, Catherine respira, comme si elle se fût échappée de quelque caverne. D’instinct, elle prit son élan, droit devant elle, tremblant d’être poursuivie, n’ayant qu’une pensée, celle de s’éloigner de ce lieu, de cette rue. Elle atteignit en courant l’esplanade des Invalides. Dans les quinconces, tout était désert. Pourtant, quelques boutiques étaient encore ouvertes. A l’horloge d’un cabaret, elle vit qu’il était minuit. Épuisée, elle entra sous les arbres, et, une fois là, tomba sur un banc de pierre, cherchant à se retrouver, à fixer ses idées. Mais une sorte de torpeur paralysait son cerveau, engourdissait ses membres. Saisie par la vive impression du grand air, elle s’aperçut bientôt que ces fumées du vin dont elle avait ressenti l’effet, dans le cabinet de toilette, et qui s’étaient presque dissipées sous les affres de ses terreurs, l’assaillaient tout à coup de nouveau. Son regard se troublait, tout tournait autour d’elle ; un affreux malaise l’envahissait. Elle comprit qu’elle était ivre ! Terrifiée par la peur de ne pouvoir aller plus loin, elle se raidit, et, s’armant de toute sa volonté, s’imposant un effort inouï, elle se leva et repartit. Au bout de quelques pas mal assurés, elle s’arrêta, sous l’empire d’une nouvelle crainte. Rentrer chez elle, n’était-ce pas s’exposer à retrouver Cambrelu ?... Si, déjà, il l’avait devancée rue Laborde, s’il l’y attendait ?. Reprise par l’effroi, cette idée étrange lui vint d’aller chez son parrain, qui du moins la défendrait Ne songeant plus que, à cette heure, Sainte-Périne serait fermée, elle rebroussa chemin et se dirigea vers le bord de l’eau. Elle allait, marchant, pressée sous l’obsession de ce raisonnement fixe et tenace des gens ivres que rien n’arrête dans leurs caprices fous. Ce quai tout désert, ce grand silence de la nuit, sous un ciel bas et sombre, la rivière profonde qui faisait un abîme noir derrière le parapet de pierre blanche. Aux maisons de plus en plus espacées n’apparaissait plus une lumière. Parfois, quelques gens attardés la croisaient, sans même qu’elle les vît. Elle ne songeait qu’à atteindre la rue du Point-du-Jour, à franchir cette entrée qu’elle connaissait si bien, à traverser le jardin dans sa largeur, pour aller frapper à la fenêtre de son parrain. Soutenue par une énergie extraordinaire, domptant son malaise affreux, contraignant son corps brisé de fatigue à se soutenir, à avancer quand même, comme une hallucinée, elle arriva à Auteuil, et s’engagea dans le dédale des avenues. A la clarté blafarde des becs de gaz, elle s’orientait mal. Plus d’une fois elle crut toucher au but ; mais, arrivée devant quelque grille monumentale, elle ne se retrouvait plus. A un moment elle s’assit sur une borne, ses forces étaient à bout, elle avait froid, elle voulut repartir... Mais tout à coup, un étourdissement la saisit, comme un vertige... ses jambes se dérobèrent, le sol lui parut s’effondrer. Elle fit un effort suprême pour dominer cet anéantissement qui la gagnait. Un cri désespéré sortit de sa poitrine, et elle s’affaissa comme une masse, inanimée, évanouie, Lorsque Catherine se retrouva, il faisait grand jour. Elle se vit, couchée dans un lit à rideaux de perse, dans une chambre qu’elle ne connaissait pas. L’esprit tourmenté, fiévreux, elle regarda stupéfiée autour d’elle, sans pouvoir comprendre comment elle était là. Près d’une des fenêtres ouvrant sur un jardin, elle aperçut une femme qui semblait la garder. Dans son cerveau agité, les idées se mêlaient, se heurtaient vagues, confuses, comme secouées par une sorte de délire. En dépit de ses efforts, elle n’arrivait pas à saisir le moindre fil qui pût la guider dans les ténèbres de cet insondable chaos. Tout à coup, la femme fit un mouvement et leva la tête. Son regard rencontrant les grands yeux sombres de Catherine, elle se pencha à la fenêtre, fit un signe de la main, en jetant ces mots d’une voix claire : A ces paroles, un odieux rappel frappa la pauvre Catherine, qui frémit dans tout son être... Comme en une vision horrible, elle revit la scène de la veille à l’hôtel Cambrelu, et son épouvante folle... Elle retrouva cette sensation de lourdeur, de fatigue, d’épuisement, qui l’avait surprise. Elle se rappelait qu’elle était tombée... Mais, tout à coup, une pensée lancinante l’épouvanta de nouveau... Elle se crut encore chez lui... « Il l’avait rejointe, et l’avait ramassée, emportée évanouie, sans qu’elle en eût conscience. » En cette femme qui était là, elle crut reconnaître une des filles dont elle avait découvert les portraits, et qui était là sans doute pour aider à quelque lâche violence. Non, non, je ne veux pas qu’il vienne !.. Et elle voulut s’élancer du lit, la jeune femme essayant de l’apaiser. Mais Catherine se dégagea avec une énergie farouche. Non, non, vous êtes une misérable !.. A ce moment, la porte de la chambre s’ouvrit, et un homme à cheveux grisonnants se montra sur le seuil. Catherine le regarda effarée, tandis que la jeune femme, se tournant vers lui : Viens m’aider à la maintenir, dit-elle, la pauvre enfant a encore le délire. Mais, à la vue d’un étranger qui pouvait la protéger, Catherine eut un autre transport. je vous en prie, s’écria-t-elle, ne me quittez pas... Mais il n’y a là personne, répliqua-t-il d’un ton calme et ferme, c’est moi que ma femme a appelé dans le jardin pour vous soigner... Allons, chassez vite toutes ces idées de fièvre, et regardez-moi bien. Ne reconnaissez-vous pas votre ami, le docteur Jean Lorrain ? ; A cette voix qu’elle avait souvent entendue, Catherine fit pourtant encore un effort pour se lever. Mais ramenez-moi à la maison, je ne veux pas rester chez lui... C’est plus fort que moi, je vous dis. J’aime mieux qu’il garde ses vingt mille francs !. Eh bien, c’est entendu, ajouta Jean Lorrain du ton dont on parle aux fous ou aux hallucinés. Seulement, il faut vous tenir bien tranquille et ne plus avoir peur de rien... Ici, vous êtes chez moi, à Auteuil. Atterrée, elle le regardait, encore défiante. Voyons, peureuse, reprit-il, rappelez-vous : hier soir, vous vous êtes sentie malade, n’est-ce pas ? Vous êtes tombée, dans la rue ; des gens vous ont trouvée, et, en quête d’un médecin, sont accourus me chercher. Et vous vous réveillez chez moi. Tenez, c’est ma femme qui est là... Nous avons passé la nuit auprès de vous. A ce langage ami, Catherine, recouvrant peu à peu le souvenir, se laissa aller à ce qu’on exigeait d’elle. Elle se sentait brisée de tous ses membres ; et, dans sa tête alourdie, ses pensées se confondaient toujours, sans qu’elle pût les fixer. C’est un fort ébranlement, voilà tout ! dit Jean Lorrain à sa femme. Cette fièvre-là va se résoudre d’elle-même avec les émotions qui l’ont amenée. Dans quelques jours, il n’y paraîtra plus. Catherine entendait vaguement, mais pourtant avec assez de lucidité pour ressaisir un à un les rappels de la veille : le cabinet de toilette chez Cambrelu, sa lutte. Puis sa course ahurie par le quai, par les rues. Quelques heures lui échappaient, pendant lesquelles elle avait conscience de s’être défendue contre des terreurs folles ; et enfin elle se retrouvait dans cette chambre. Ses vêtements souillés étaient jetés sur un fauteuil. Comme le docteur prenait son poignet pour lui tâter le pouls, elle abaissa son regard et se vit dans cette chemise garnie de dentelle, ouverte à la laisser presque nue, et qui trahissait tout. Elle eut un geste effaré de honte en rencontrant les yeux de la jeune femme. Allons, allons, reprit Jean Lorrain à demi bourru dans ses façons, pas d’agitation ! Du calme et de l’obéissance !... Vous avez assez bavardé toute la nuit dans la fièvre... et vous avez tout dit de cette vilaine affaire où votre mère vous a jetée. Vous en êtes réchappée, en créature qui n’est pas bonne à ces choses-là... C’est tout ce qu’il faut ! Pour le moment, vous n’avez plus rien à craindre, vous êtes en sûreté... Et vous allez prendre ce chloral qui va vous faire dormir et vous empêcher de penser... Bon, bon, nous causerons plus tard ! Buvez-moi ce sommeil, ou je me fâche ! Jean Lorrain, le célèbre professeur de la Faculté, que ses découvertes en physiologie ont placé au niveau des Claude Bernard et des Pasteur, avait été le maître de Victor Surville, qu’il avait associé à quelques travaux, où l’élève avait commencé à se faire un nom. Il avait été un des témoins du mariage de la fille d’Ida. A la fois protecteur et ami, il avait tout su des joies et des tristesses du jeune ménage, et, à l’heure de ce dénouement tragique, qui était survenu au bout de deux années, ç’avait été sur ses conseils, et avec son aide, que Victor Surville était parti pour l’Amérique, et les hautes relations du maître lui avaient assuré là d’emblée une belle position, qui était presque déjà une fortune. Jusqu’à cette aventure étrange qui l’avait amenée dans sa maison, Jean Lorrain n’avait plus revu Catherine. Indulgent comme tous les grands esprits, que des facultés rares élèvent au-dessus du grouillement des misères humaines, en la retrouvant sur le bord de cette sentine du vice, où il avait presque prévu qu’elle devait fatalement tomber, le philosophe, en lui, s’était ému curieusement de cette lutte finale où elle s’était débattue. Les aveux de ce délire, ces terreurs effrayantes, qui lui avaient tout dévoilé, cette révolte instinctive de la chair l’avaient en même temps frappé comme un de ces cas pathologiques particuliers, qui déterminent de si étranges phénomènes dans l’organisme de la femme, et qui déroutent jusqu’aux savants... Il avait connu par expérience le terrible combat pour la vie, et les étreintes de la misère, et cet âge de fer que les forts seuls savent traverser sans faiblir. Il portait donc, dans sa grande âme, une naturelle compassion qui prenait sa source plus haut que les conventions ou que les préjugés vulgaires. La sincérité de cette horreur, que la pauvre folle avait ressentie au moment d’une abominable chute, l’avait navré ; car, s’il n’avait jamais rencontré Catherine, Jean Lorrain pourtant s’était parfois renseigné sur sa vie. Attaché à Victor Surville par une affection vive, et prévoyant que le malheureux n’oserait pas s’informer, ni jamais lui reparler de sa femme, allant au devant d’un triste sentiment de pudeur, sous prétexte de lui donner des nouvelles de son enfant, dans leur correspondance suivie, il ajoutait souvent quelques mots relatifs à la mère : heureux qu’il était de pouvoir le rassurer sur des apparences de conduite, qui, jusqu’alors, avaient du moins sauvegardé son nom. A ce hasard jetant Catherine sur ses pas, en pareille détresse, il n’avait donc point hésité à tenter une dernière chance de salut, dont sa solide amitié pour son élève lui faisait presque un devoir, n’eût-il point déjà ressenti la pitié d’un homme de cœur, devant cette misère se révoltant éperdue dans les horreurs du vice. Après un sommeil lourd qui l’avait tout à fait calmée, Catherine se réveilla vers quatre heures, et trouva à son chevet Aymar de Trédec, que Jean Lorrain avait envoyé chercher. Eh bien, fillette, dit-il, eh bien, qu’est-ce que nous avons ? Oui, mais ne pas battre la campagne ! On n’est pas ton parrain pour des prunes. Est-ce que je suis bien malade ? reprit-il en riant, une secousse, un petit coup de marteau ! Le marchand de guano t’a été trop dur, et tu en as eu une indigestion, voilà tout !... L’important, c’est de ne pas s’en faire mourir, et de n’y plus penser... Tu es ici chez des amis. Pour le quart d’heure, tu n’as donc aucune raison de te tourmenter. Il te faut quelques jours pour te remettre, nous sommes là !... dit Catherine, du fond de ses anxiétés. On a averti ta mère, qui va te l’amener... Tiens, justement, écoute sa voix suave, la voici ! A ce moment, en effet, on entendait Ida s’exclamant dans la pièce voisine. Presque aussitôt, la porte s’ouvrit brusquement, et elle se précipita comme une bombe avec l’enfant ; madame Lorrain les suivait. s’écria Ida en s’élançant vers le lit et jetant ses deux bras autour du cou de Catherine d’une façon tragique. Ma fille... A cette exagération de sensibilité maternelle, Catherine répondit du mieux qu’elle put, en assurant qu’elle se sentait complètement guérie. Puis elle embrassa son fils avec une explosion de tendresse, comme si elle le retrouvait, tout à coup, après l’avoir cru perdu. dit le pauvre petit tout chagrin. Non, non, ce n’est rien, ne pleure pas !... Durant ce temps, madame Lorrain s’efforçait d’apaiser Ida, qui continuait ses jérémiades. La, la, pas tant de bruit, que diable ! dit le vicomte Aymar, en faisant asseoir sur une chaise cette mère éplorée, puisqu’il n’y a plus de danger, il n’est point nécessaire de nous étourdir. Par discrétion, madame Lorrain crut devoir se retirer. Rassurée enfin sur Catherine, Ida, en se retrouvant en famille, changea subitement de ton. Ah çà, tu en fais de belles ! Qu’est ce que c’est que toutes ces singeries-là ? Tu n’es pas honteuse de nous mettre dans des états pareils, qne nous ne savions pas ce que tu étais devenue, ce matin. Sous cette avalanche de reproches, Catherine fit un mouvement douloureux. ma petite Ida, tu vas te taire et ne pas la tourmenter, n’est-ce pas ? Je te ferai observer que tu prends mal ton temps pour tes semonces. Mais c’est dans son intérêt, c’est pour son bien, c’est de son avenir qu’il s’agit. Et vous savez bien, vous, qu’une occasion pareille est une chance rare... et qu’il faut la saisir aux cheveux. riposta en riant le parrain, ne pouvant se défendre de plaisanter la calvitie de Cambrelu. Bon, bon, je sais ce que je dis, répliqua Ida, piquée. En tout cas, mon cher, ce n’est pas vous qui lui ferez des rentes, n’est-ce pas ? Mais puisqu’elle n’a pas pu !... Comme si ça ne se pouvait pas toujours, quand on a de la raison !... Tout ça, ce sont des mauvais conseils... je sais bien, allez : c’est vous qui la détournez de se faire une position. L’entretien menaçait de s’aigrir, quand, pour l’accommodement des deux parties, Jean Lorrain parut. Ida reprit sa pose de mère sensible. Au bout d’un instant, voyant que Aymar restait installé : dit-elle à l’enfant ; il est temps de repartir, ton grand-père nous attend. Catherine, qui avait gardé son fils assis sur son lit, l’embrassa d’un air triste. Vous ne l’avez pas assez vu ? Eh bien, voulez-vous que l’enfant reste avec nous ? On le soignera avec les miens. A cette proposition, Catherine eut un cri de joie. Ses yeux, secs jusqu’alors, se remplirent de pleurs : elle éclata en sanglots. Le cœur se dégonfle ; bon signe. Ida, n’osant s’opposer à cet arrangement, s’en retourna inquiète. Après avoir fait craindre une méningite, l’état de Catherine se résolut en une de ces prostrations nerveuses qui suivent les émotions trop violentes. Les terreurs et le délire calmés, comme à miracle, par les soins qui l’entouraient, elle avait trop de fougue dans son caractère mobile pour ne point se reprendre à l’exagération même de ses espérances de salut. Elle ne se sentait plus abandonnée, et, sous cette protection solide de Jean Lorrain, qu’elle retrouvait pour la première fois depuis sa séparation, il lui semblait entrer dans une autre existence qui la reliait presque à son mari. Rachetée, libérée du vice, prête à subir cette volonté droite qui allait la guider, la soutenir, elle n’était plus seule livrée à sa faiblesse, à cette déraison qui l’avait perdue. Il s’agit d’oublier les mauvais rêves pour se remettre sur pied ! avait dit Lorrain de son ton de commandement, nous verrons après, ma femme et moi, à arranger votre vie et celle de cet enfant que vous aimez, et dont il faut faire un homme ! Trois jours plus tard, la fièvre ayant cédé, Catherine, appuyée sur le bras de madame Lorrain, qui lui avait prêté une de ses robes de chambre, put descendre au jardin, où couraient les enfants. Assises toutes deux sous une tonnelle, Catherine respirait heureuse de se sentir revivre. après deux années de ménage qu’elle avait traversées comme une folle, elle ne savait rien de cette vie familiale, tendre et vraie, qu’elle n’avait point su comprendre. A la forme de ces soins qu’elle voyait à madame Lorrain pour tout ce petit monde, et pour son fils, elle s’apercevait que, dans ses caresses exaltées, elle n’avait même jamais été mère. Et, sérieuse, réfléchie, elle admirait cette sérénité franche de la conscience et du bien, chez une nature équilibrée par le cœur, et par ce sens moral d’honnête femme qui lui manquait. Beaucoup plus jeune que son mari, qu’elle adorait, madame Antoinette Lorrain, avait trente-deux ans, jolie plutôt que belle, avec de ces grâces de caractère enjouées que donne le bonheur fondé sur la raison. Un peu enthousiaste, d’un esprit vif et cultivé par cette haute intelligence qui, par son seul contact, avait fait d’elle presque une femme supérieure, elle portait en elle un charmant prestige, et comme une sorte de désinvolture de pensées : lesquelles, ainsi qu’elle le disait en riant volontiers d’elle-même, « fleuraient comme baume les beaux discours de son savant ». vivre ainsi, aimée, protégée, estimée, se disait Catherine avec des retours sur elle-même. Et, sans savoir pourquoi, prise d’un élan inconscient qui lui partait du cœur, elle appelait son fils pour l’embrasser. Au milieu de l’après-midi, le vicomte apparut sur ses jambes branlantes. Par ici, monsieur de Trédec, lui cria gaiement madame Lorrain, venez admirer notre malade qui court les champs ! répliqua le parrain arrivant de toute sa vitesse, en reculant d’un pas sur deux. C’était par une belle journée d’août ; le jardin était charmant, dans les fraîcheurs d’ombre de ses grands platanes. Sous les vignes vierges et les chèvrefeuilles en fleur, Catherine était à demi étendue sur un large fauteuil de canne ; un peu pâle encore, mais l’œil reposé, souriant, quelque chose de tranquille, d’apaisé dans toute sa personne. Elle assortissait les laines d’une tapisserie de madame Lorrain. A quelques pas, les enfants jouaient aux quilles, le petit de Catherine embarrassant les jambes des grands, qui le mêlaient complaisamment à leur partie. mais c’est une idylle, ce tableau-là, dit le parrain en acceptant la chaise que madame Lorrain lui prépara gentiment. En dépit de son ton de vieux dandy osé, qui empruntait au besoin à l’argot du boulevard et des clubs ses expressions les plus caractéristiques, le parrain, avec son tact d’homme du monde, ne manquait pas de modifier son langage devant madame Lorrain retrouvant les belles formes d’un habitué des salons. Tout en gardant néanmoins cette désinvolture qui lui était une grâce, il eut bientôt donné à l’entretien une allure vive et pimpante, faisant rire les deux femmes par ses saillies originales, amusant jusqu’aux enfants mêmes. L’hôtesse, d’humeur bienveillante et gaie, riait de tout son cœur, tout en tirant les points de sa tapisserie et ripostait avec beaucoup d’à-propos. Soudain, au courant de la causerie : Vous ne savez pas ce que nous avons comploté ? Votre filleule va devenir notre voisine. Il y a en face, dans la rue, dans cette maison que vous pouvez admirer d’ici, un petit appartement à louer. Nous avons décidé que madame Surville va le prendre pour rester près de nous. A peine échappée du gouffre, et encore courbée sous l’affreux souvenir de honte, à ces paroles qui étaient pour elle un relèvement si généreux, Catherine se sentit émue, troublée à ne pouvoir répondre, Mon Dieu, ce serait un beau projet, soupira-t-elle ; mais, malheureusement, il est inexécutable. s’écria Catherine en saisissant la main de madame Lorrain, qu’elle porta à ses lèvres avec effusion. reprit la jeune femme, j’aurai bien aussi ma part dans ce gentil voisinage-là. Eh bien, voilà que vous pleurez ?... Il y avait tant de grâce et de bonté dans cet encouragement d’honnête femme, tant de délicatesse et de persévérance à couvrir ainsi de son intégrité le malheur de la pauvre Catherine, que, bien qu’il n’eût pas positivement l’âme sensible, le vicomte Aymar ne put se défendre d’une légère velléité d’émotion. Cette atmosphère saine de bonheur et de sentiments purs le gagnait malgré lui. Allons, allons, ma fille, dit-il, dominant bien vite ce léger trouble, tu es tombée ici en plein paradis. Et, d’un mouvement spontané, tendant ses deux mains ouvertes à madame Lorrain : C’est bien vrai que vous êtes un ange ! Madame Lorrain essayait de récuser cet éloge, quand elle fut interrompue par une domestique qui, apparaissant sous la tonnelle, annonça à madame Surville qu’un monsieur demandait à lui parler. En lisant le nom de Cambrelu, Catherine devint toute pâle. dit-elle avec un mouvement de confusion. Et, ayant lu à son tour. Et ne craignez rien, mon enfant. Puis, se tournant vers la domestique : Marie, répondez à ce monsieur qu’il est ici chez madame Lorrain, qui ne le connaît pas... et qui, par conséquent, ne le reçoit pas ! La servante éloignée, Catherine resta toute tremblante. Le vicomte et madame Lorrain avaient beau la rassurer. Il lui semblait qu’un nouveau malheur se préparait, qu’elle courait encore un danger. Après un instant, la domestique reparut. « Le monsieur insistait, refusant absolument de se retirer sans avoir vu madame Surville. Il s’agissait d’une affaire très importante. » Mais cet homme est un insolent ! A mon tour, laissez-moi faire, madame, répliqua Aymar, cela me regarde. Aidez-moi à me lever, ma fille, ajouta-t-il en s’adressant à la servante, je vais aller lui dire un petit mot à cet entêté. Une fois sur ses jambes, le vicomte se mit en marche. Il trouva Cambrelu qui se promenait devant le perron. c’est ce cher monsieur Aymar de Trédec, s’écria le marchand de guano, de son ton le plus aimable, et en tendant la main. répondit Aymar en le toisant du haut en bas de son air le plus dégagé. Vous venez ici, dit-on, pour voir madame Surville., qui ne veut pas vous recevoir... Je me présente à sa .place pour vous reconduire, puisqu’il paraît que vous ne savez pas retrouver la porte. Mais, monsieur, reprit Cambrelu en se redressant, je viens envoyé par sa mère... Ce qu’il devrait vous sembler, monsieur, c’est que votre démarche est une inconvenance... daignez m’emboîter le pas, jusqu’à votre équipage. Ce ton, monsieur, signifie, je le répète, que madame Surville, n’accueillant point votre visite, si, en ce moment, ou dans la suite, vous insistiez pour la troubler, en quoi que ce soit, j’aurais l’honneur de vous fiche des calottes... C’est bien, monsieur, je sais ce qu’il me reste à faire, répondit bravement Cambrelu, en faisant deux pas en arrière. A Sainte-Périne, monsieur, tous les matins, je suis visible, et, tout démoli que je suis, assis, je tire encore le pistolet comme un ange. Le vicomte accompagna ces mots d’un salut sec et ironique. Cambrelu tourna les talons et dévala. La grille refermée derrière lui, Aymar regagna la tonnelle. Eh bien, dit-il, il est parti !... Nous nous sommes entendus comme deux amis. Le soir même, les enfants couchés, comme Jean Lorrain avait décrété que la convalescente pouvait se permettre un peu de veille, Catherine était près d’Antoinette au salon, tandis que le savant lisait. à propos, Jean, dit madame Lorrain, tu sais ce que cette grande enfant prépare...? Imaginerais-tu jamais que madame fait la discrète, et qu’elle prétend qu’il lui est impossible de s’installer en face, à deux pas de nous ?... chère madame, reprit Catherine en soupirant, être discrète, après ce que je vous dois, ce serait vous méconnaître et manquer de reconnaissance !... Vivre près de vous, ce serait un enchantement... mais il y a à ce bonheur-là une difficulté insurmontable. Cette fameuse difficulté est-elle un mystère ?... Mais c’est ma pauvreté, voilà tout ! Voyons donc, voyons donc, faisons nos comptes, dit Lorrain en secouant la tête. Qu’est-ce que vous gagnez avec vos leçons ?... Cent trente francs par mois, répondit Catherine ; en moyenne, douze cents francs par an... Et le loyer de ce joli logement en coûterait huit cents. Eh bien, reprit-il, la pension de votre mari pour l’enfant, jointe à votre travail, suffirait à tout cela. Mais je n’ai que ce que je gagne ! s’écria Lorrain, votre mère ne vous donne-t-elle pas les deux cents francs qu’elle reçoit mensuellement pour vous ?... Ma mère ne reçoit rien, et n’a jamais rien reçu ! reprit-il, il fait beau dire que je me trompe !... Je me suis chargé, depuis deux ans, de régler avec elle cette affaire-là ! Bien qu’elle connût sa mère, en apprenant une telle nouvelle, la pauvre Catherine demeura toute ébahie. Elle n’avait jamais prévu une aussi indigne escroquerie. Lorrain, devinant tout, s’empressa de relever son courage par la perspective de cette aide qui lui permettrait de s’installer près d’eux. vous ne connaissez ni elle, ni mon beau-père, dit-elle en soupirant ; ils garderont tout, comme depuis deux ans !... non, je vous le garantis ! Seulement, comme c’est moi qui leur porte cet argent le premier de chaque mois, à partir de ce jour, c’est à vous que je le remettrai, voilà tout ! Le lendemain, l’appartement d’en face était loué. Huit jours suffirent pour amener le complet rétablissement de Catherine, qui ne pouvait encore croire à tout ce bonheur tenant du miracle. Assurée contre la misère, soutenue par une de ces protections solides qui s’imposent, son sauvetage accompli par enchantement, et comme en villégiature dans la maison d’Auteuil, en attendant que son nouveau logis fût installé, tout cela lui paraissait un songe. Le ménage Lorrain jouissait d’un de ces bonheurs sûrs qui reflètent autour d’eux quelque chose de leur sérénité, de leur plénitude. D’un côté, cette douce tutelle, ferme et dévouée qui s’étend sans cesse sur l’être aimé, et le garde de tous les heurts de la route ; de l’autre, cette confiance absolue, une soumission douce, fière et ravie de s’abandonner aveuglément au bras qui la guide. Pas un nuage ne troublait l’union de ces deux êtres, qui avaient mis toute leur vie dans leur affection commune. Avec son caractère extrême en tout, Catherine fut aussitôt conquise par ce train charmant d’existence, où le devoir paraissait riant et facile ; des réflexions sages l’assaillaient, des retours sur un passé follement saccagé se mêlaient à des regrets, à des aspirations vers un idéal de vertu. Au contact de cette épouse loyale, si sincèrement aimante et dévouée, elle se revoyait dans son ménage, trompant, mentant, toujours frivole et mordant la main qui la soutenait. Puis elle songeait à son horrible chute. D’ordinaire, après dîner, quelques amis de Lorrain survenaient : tous gens supérieurs, animés de ce souffle et de cet esprit qui plane en des régions inconnues du vulgaire. On parlait de tout, avec cet abandon qui révèle une force, une valeur réelle ; des aperçus d’esthétique transcendante se mêlaient aux digressions plaisantes, et tout cela, simplement, comme chose naturelle à ces intelligences d’élite familiarisées avec tous les sommets. Catherine écoutait, se reportait aux heureux jours. Ces causeries enjouées du soir, sous les arbres du jardin, avaient pour elle un indicible attrait. Elle s’y abandonnait, rassérénée, convertie, se reprenant à toutes ces belles et généreuses idées avec la même facilité qu’elle les avait reniées. A la nuit, on rentrait au salon. Le talent de pianiste de Catherine était apprécié par cet auditoire d’un goût fin et sûr. Lorrain, très fort en matière d’art, lui donnait même quelques conseils, pour certains passages d’expression qu’il avait entendus par les maîtres. Un soir, comme on lui avait demandé du Mendelssohn, elle attaqua les premières mesures du Songe d’une nuit d’été . Mais, tout à coup, elle s’arrêta, se rappelant qu’il y avait à peine quinze jours, c’était précisément ce morceau qu’elle avait joué à l’hôtel Cambrelu. Incapable de continuer, elle se leva, affreusement troublée, invoquant pour prétexte qu’elle ne se souvenait plus, et elle fondit en larmes. C’était bien le salut, en effet, que Catherine avait rencontré. Installée avec son enfant dans ce joli petit appartement qui fut bientôt prêt, son existence se régla presque facile. Tout naturellement remplacée dans les deux pensionnats qui étaient sa seule ressource, et d’où elle avait si brusquement disparu sans laisser de ses nouvelles, on lui avait trouvé à Auteuil quelques leçons bien rétribuées, dans des familles où on l’accueillait avec une condescendance toute particulière, le nom de Jean Lorrain couvrant sa protégée. C’était bien strictement le nécessaire, mais ce n’était certes plus l’âpre gêne. Par surcroît, une aubaine inespérée lui survint. Il se trouva que, un soir, comme il lisait une chronique scientifique, anglaise, dont il faisait faire des extraits d’articles pour ses élèves, Jean Lorrain parla d’un traducteur qui lui faisait défaut tout à coup. Heureuse et fière de pouvoir être utile, Catherine, à tout hasard, s’offrit. Mais je suis là, moi, dit-elle timidement. Je sais l’anglais, et, si vous vouliez bien me permettre d’essayer... Avec quelques conseils de vous, je pourrais peut-être vous tirer d’embarras. Il me serait bien plus commode de vous avoir sous la main... Sans compter que cela vous produirait une centaine de francs par mois que je payais pour ce travail. mon Dieu, mais je serais trop riche alors ! Voyons tout de suite votre savoir, ajouta-t-il en lui tendant la brochure. Catherine traduisant à livre ouvert, il fut aussitôt décidé qu’elle allait tenter l’épreuve. Dès le lendemain, elle se mit à l’œuvre, avec cette flamme, cette ardeur dévorante qu’elle apportait à toute chose, et ce fut un nouvel aliment d’enthousiasme et de résolutions hautes. Levée dès l’aube, pendant que son fils dormait encore, elle parcourait son gentil logis, se mirant dans ses meubles, qu’elle trouvait rafraîchis, rajeunis, tout coquets sous leur couverture neuve de cretonne à ramages, cadeau de madame Lorrain. Elle aidait la petite bonne à ranger sa chambre, apprêtait sa table de travail, son papier et sa plume. Puis elle s’asseyait devant la fenêtre ouverte. De grands jardins s’étendaient sous ses yeux,, une mer de verdure et, par-dessus, les hauteurs de Meudon. Toute palpitante, à l’idée de ce qu’il en résulterait pour elle, si elle réussissait cette traduction, elle écrivait, absorbée dans ce labeur qui la prenait tout entière, s’appliquant, tandis que, autour d’elle, son enfant jouait. En entendant ce babil joyeux mêlé de jolis rires, elle se sentait heureuse de vivre. Elle n’était plus seule, et elle se demandait si jusqu’alors elle avait vraiment aimé ce petit être, né de sa chair, qui la protégeait déjà de sa présence, et lui faisait presque oublier son abandon. Après déjeuner, elle partait pour ses leçons, alerte, presque élégante dans sa robe en linon à pois, achetée vingt-neuf francs cinquante aux Magasins du Louvre. Sous son chapeau de paille entouré d’une simple gaze, son beau visage resplendissait. Elle arrivait chez ses élèves, un bon sourire aux lèvres, pleine de zèle, se sentant rachetée par ce travail qui, désormais, assurait son existence. comme les mauvais jours étaient loin !. Chaque soir, elle allait chez les Lorrain. Considérée bientôt comme de la maison, complètement à l’aise, elle s’épanouissait dans cet intérieur joyeux, le cœur débordant de reconnaissance. Parfois quelques amies de madame Lorrain, en petit nombre, mais choisies, apportaient au cercle des savants un élément plus frivole, qui avivait encore la causerie et en élargissait le cadre. Catherine, presque déclassée depuis sa séparation, retrouvait là des sympathies d’hennêtes femmes, une estime qui la relevait à ses propres yeux. Elle était enfin rattachée au monde. Une amitié solide s’était établie entre elle et Antoinette Lorrain, amitié ferme et tendre, où elle sentait l’appui d’une raison haute et de ce sens moral qui lui manquait. Un certain dimanche, comme elle arrivait pour dîner avec son fils, Catherine avait l’air si radieux, que madame Lorrain en fit gaiement la remarque. Oui, voilà ce que j’apporte au maître, répliqua-t-elle en développant un rouleau de papiers. s’écria Lorrain qui se mit à parcourir les feuilles. c’est si bon de travailler ! reprit Catherine de son ton de ferveur. c’est pourquoi je me retirais de bonne heure. Il reste à savoir si j’ai réussi. dit Antoinette Lorrain, elle te ménageait sa surprise. Il se trouva que, sauf quelques corrections techniques que le maître eut bientôt redressées, la traduction était excellente. Dès ce moment, vous pouvez vous considérer comme mon traducteur. Ce fut pour Catherine une de ces journées de joie sans mélange, où l’on se sent fier de soi-même, confiant dans l’avenir, engagé dans une voie droite qui mène sûrement au but. Cependant l’aventure de Catherine, à Auteuil, avait été pour Ida Bonnard un de ces événements qui déroutent toutes les prévisions humaines. Tout cela avait été si inattendu, et le tour qu’avait pris l’affaire Cambrelu avait si bien renversé toutes ses idées de femme sérieuse, qu’elle n’y comprenait plus rien ! La maladie de sa fille et l’accident survenu étant, à ses yeux, un simple coup de guignon qui apportait forcément un retard aux choses convenues, elle s’était tenue, et pour cause, à l’écart des Lorrain, craignant de leur donner l’éveil. Le déménagement qui s’en était suivi lui avait même paru manœuvre habile, pour détourner tout soupçon, de ce côté du mari, dont elle croyait devoir redouter les rapports... Mais, Catherine rétablie, libérée enfin de la gêne résultant d’un séjour de deux semaines à la villa, pendant lesquelles il s’agissait d’être prudente, Ida ne la sut pas plus tôt installée qu’elle accourut aux nouvelles, pour renouer le fil si brusquement coupé de cette trame d’or restée sur le métier. Elle apportait une lettre de Cambrelu. A descendre le cours de sa vie, Ida avait certes rencontré des hasards bien surprenants, mais aucun ne l’avait tant consternée que cette réponse posée qu’elle reçut ! Cette lettre est inutile, maman, remporte-la ! Une explication nette détermina la situation en deux mots, Catherine déclarant sa résolution de ne jamais revoir le marchand de guano. Il serait superflu de décrire la scène que provoqua cet écroulement de toutes les espérances d’Ida Bonnard. Ce fut un torrent de récriminations, de plaintes et d’injures mêlées de larmes et d’accents de colère. « Jamais plus malheureuse mère n’avait eu ses chagrins... Et quel rôle encore lui faisait jouer Catherinee ?.. Non, ce n’était pas agir en femme comme il faut !... Bien sûr, quant à elle, elle n’oserait jamais se représenter devant un honnête homme, pour lui apprendre qu’on le plantait là... Alors on ne pouvait donc plus compter sur rien dans le monde ?... » C’était bien la peine d’être la fille d’un lord !... Et puis, qu’allait-elle devenir sans le sou, avec son enfant à garder ?... C’était le pauvre petit qui allait pâtir... » dit tranquillement Catherine, les deux cents francs par mois de son père suffiront toujours pour qu’il ne manque de rien. Sur ces simples mots, Ida demeura soudain muette, et devint toute rouge, malgré son aplomb. Ceux que tu reçois de M. Lorrain, depuis deux ans, et dont tu avais toujours oublié de me parler. Les jours s’écoulaient, uniformément paisibles, remplis pour Catherine des mêmes travaux, des mêmes distractions. Remise de toutes ses secousses, ayant tout oublié, avec cette mobilité de caractère qui la jetait toujours aux extrêmes, elle s’enflamma pour les joies d’une existence modeste. Les idées austères lui devinrent une véritable passion. Elle se relevait la nuit pour aller écouter dormir son enfant... Et, toute orgueilleuse d’elle-même, elle s’arrêtait parfois devant la glace, pour se voir en cet essor de tendresses et s’admirer dans son joli rôle de mère sérieuse. Juste à point mélancolique de sa situation de femme séparée, sa tenue, chez les Lorrain, avait ce reflet digne d’une infortune noblement supportée. Dédaigneuse de toute coquetterie, pour un peu plus, elle eût mortifié sa beauté pernicieuse en la couvrant de bure... Le noir des veuves, d’ailleurs, lui seyait à souhait. Comme pour éprouver sa constance, et la faire triompher dans ses superbes résolutions, un jour une lettre lui arriva. Ne reconnaissant point l’écriture, elle l’ouvrit sans défiance, la croyant de quelqu’une de ses élèves. Elle tomba sur une épître de Cambrelu. C’était un de ces morceaux de style que le cri d’une passion sénile, avivée par la folie des sens, peut seul produire. Depuis cette scène qui l’avait laissé dans un désarroi inouï, au beau milieu des plus terribles flammes, l’imagination de plus en plus montée par le souvenir, pendant le séjour de Catherine chez Lorrain, Cambrelu n’avait plus vécu. En apprenant d’Ida l’horrible nouvelle de la destruction de ses espérances, et le changement d’idées de Catherine, il s’était senti assommé d’un tel coup, que, pour un moment, la fâcheuse apoplexie avait semblé planer dans l’air. Le saisissement passé, il en était venu à un de ces désespoirs d’amour qui troublent les digestions mêmes. Une barre sur l’estomac, qui ne le quittait plus, endolorissait ses jours... Ses nuits étaient agitées de visions troublantes. En cet état désordonné, il écrivait à Catherine, la suppliant de consentir à le revoir, ne fût-ce que comme le dernier de ses amis, « pour le sauver du moins de tourments et de peines qu’il ne pouvait plus supporter ». La tête perdue, il lui offrait tout, sa fortune, l’hôtel déjà loué, les dix mille francs par mois, sans autre condition que de lui permettre de l’approcher, de vivre dans l’air qu’elle respirait ; ne lui demandant nul retour, sinon le bonheur de la faire heureuse et d’embellir sa vie . Il ne voulait être que son esclave, promettant de n’ambitionner d’autre récompense que la satisfaction de réaliser tous ses rêves, et de servir tous ses caprices... Et quel plus bel emploi pouvait-il attendre de ses millions ? Il pleurait à la pensée de la savoir dans les souffrances de la misère... Il la conjurait d’accepter ce qu’il mettait à ses pieds, comme un simple gage d’amitié. Elle n’engagerait rien, ni de sa volonté, ni de son indépendance absolue, qui resterait intacte envers lui. Il faisait serment d’obéir à ses ordres, et même de ne se présenter chez elle, que lorsqu’elle le permettrait. Toute femme est toujours femme, et le délire de la passion, d’où qu’il vienne, est toujours un agréable encens. Cette divagation de huit pages fournit à Catherine une occasion superbe pour ajouter quelques marches au piédestal qu’elle se plaisait à s’édifier. Flattée d’un pareil ravage exercé par sa surprenante beauté, tout orgueilleuse de ce dernier fleuron de surcroît à la couronne de sa vertu sereine, elle relut dix fois le billet du tentateur, afin de s’admirer plus longuement dans le mérite glorieux d’un refus. Pour le coup, elle passait héroïne !. Elle attendit le soir, avec une impatience dévorante, et courut chez les Lorrain, empressée de leur communiquer un témoignage écrit tout à sa gloire, et qui lui donnait ce rôle triomphant de fouler aux pieds les richesses. Tout cela est d’une suprême insolence ! dit froidement Lorrain, lorsqu’il eut achevé la lecture du document. ajouta Antoinette, j’espère bien que Catherine n’en ressentira aucunement l’injure. Ces deux appréciations tombèrent si simplement, réglant du premier coup l’affaire sans le moindre débat, et si bien comme s’il eût été superflu d’émettre un avis, que Catherine demeura toute surprise. Sans songer le moins du monde à l’admirer, les Lorrain ne voyaient là qu’une offense, et cette héroïque décision d’un refus que dans son absence de sens moral, elle avait estimée à l’égal d’un haut fait, ne paraissait même pas, à leurs yeux, devoir être énoncée. Sa lettre rentrée dans sa poche, on n’en souffla plus mot. En plein dans ses grandes idées de conversion, Catherine était trop intelligente pour ne point savoir ce qui lui manquait. Heureuse de se sentir dominée, soutenue, guidée par les Lorrain, elle n’hésita point. En dépit de son admirable résolution, elle avait bien encore vaguement gardé tout le jour, dans quelque coin d’elle-même, un fugitif espoir que ses amis allaient peut-être forcer son désintéressement, ou lui conseiller quelque compromis. Tout entière au ressentiment de ce qu’ils avaient apprécié comme une injure, elle ne songea plus qu’à l’atteinte portée à sa dignité de femme. Il était aisé de prévoir d’ailleurs que, après cette tentative, Cambrelu ne se tiendrait point facilement pour éconduit. Un silence formel, mal interprété, ne pouvait qu’encourager des audaces, en faisant croire qu’on les redoutait... Devait-elle lui laisser l’idée que, un jour peut-être, elle en viendrait à fléchir, et qu’elle se dérobait par la peur de quelque péril pour sa haute vertu ?... Avec le marchand de guano du moins, elle était trop assurée d’un éclatant triomphe, pour négliger d’apparaître à ses yeux dans tout le romanesque de sa nouvelle vocation d’héroïne... Elle résolut donc de lui formuler le noble rejet de sa fortune, dans un document digne et fier... Dès le lendemain, elle se mit à la rédaction de cette glorieuse épître qu’elle avait méditée une partie de la nuit. Le sujet était beau ; mais, malgré qu’elle en eût pourtant, une fois qu’elle y fut, décidée à faire éclater le ressentiment d’une offense, elle se trouva un peu embarrassée dans l’expression de son grief. Le terrain avait été si singulièrement déplacé par la nouvelle attitude de Cambrelu, que, bien qu’elle essayât d’échauffer son courroux, elle se sentait, au fond d’elle-même, à court d’indignation devant ce cri de désespoir saisi tout à coup par le respect, qui n’implorait d’autre bonheur que celui de rester pour elle un ami, d’autre faveur que de consentir à le laisser changer son triste sort, en lui permettant de l’aider du superflu de sa richesse, sans autre espoir de retour que le seul octroi de son pardon. Il y avait là, à coup sûr, un excès de zèle selon les convenances ; mais n’était-ce point, après tout, la passion seule qu’il fallait accuser ? Pourquoi d’ailleurs, en plein dans sa sagesse, se fût-elle montée jusqu’à la colère ! n’était-ce point un signe de faiblesse qui dénoncerait sa propre défiance d’elle-même ?... Une fois solidement cantonnée dans son superbe orgueil, elle déchira une lettre de quatre pages mal venues, et, avec cette faculté d’oubli qu’ont généralement les femmes pour leurs erreurs troublantes, sans plus paraître se souvenir qu’il se fût jamais rien passé entre eux, elle répondit à M. Cambrelu, en dix lignes sérieuses et dignes de femme du monde, déclinant avec élégance une offre inopportune, comme s’il se fût agi d’un malentendu sur leurs situations respectives. Avec un tact parfait qui mêlait légèrement le froissement d’une belle âme à la gratitude un peu ironique qu’elle exprimait néanmoins dans son refus, la leçon donnée enfin..., elle concluait bravement « en l’assurant de ne garder de cet incident que le souvenir d’une bonne intention mal réfléchie, dont elle voulait bien ne pas lui montrer sa rancune... » Elle fut si ravie de cette exécution décisive, et du tour délibéré qu’elle lui donnait, qu’elle garda copie de sa lettre pour la mettre sous les yeux de son parrain, en lui apprenant toute l’affaire. dit le vicomte lorsqu’il eut parcouru les pièces du procès, il est très malin, ce vieux roué. L’explication relative à la pension de l’enfant ayant tout naturellement apporté quelque froid entre elle et sa mère, Catherine put jouir pleinement de ce relèvement inespéré. L’amitié des Lorrain n’était-elle pas déjà pour elle une réhabilitation suprême ?.. Une ou deux fois même, on avait osé prononcer devant elle le nom de son mari. Et, avec son étrange inconscience, elle songeait, sans vouloir se l’avouer, à quelque nouveau miracle. se disait-elle en regardant son enfant. Cependant, Ida, tout d’abord réservée dans ses visites à Auteuil, sembla bientôt avoir pris son parti du triste dénouement de ses espérances, et les rapports se rétablirent peu à peu, quoique toujours assez contraints ; Catherine alléguant ses occupations nombreuses pour éviter de reparaître rue de Lancry. Décidément intimidée par la tenue fière et résolue de sa fille, madame Bonnard mesurait son langage, et n’osait plus guère aborder les fameuses questions d’avenir perdu, « par un dernier acte de déraison plus fort que tout le reste ». Parfois, d’un ton triste, elle risquait presque furtivement le nom de Cambrelu. Elle l’avait rencontré par hasard, et il l’avait arrêtée pour lui demander des nouvelles, ou bien il avait écrit pour affaires à Bonnard, et il se rappelait au souvenir de madame Surville. Mais Catherine coupait net à ces confidences, et Ida se taisait, parlant d’autre chose, comprenant, hélas ! « Au moins pour le quart d’heure », ajoutait-elle naïvement. Pourtant, malgré la réponse si fière qu’il avait essuyée, Cambrelu ne se tenait pas pour battu. Avec persistance, la tête perdue, il lui écrivit trois ou quatre nouvelles lettres désespérées... En arrivant à la supplier d’accepter son concours désintéressé, comme d’un parent d’adoption, comme d’un tuteur l’aidant à vivre... Jurant de son respect, il allait jusqu’à lui offrir d’être son héritière, sans aucune condition . Catherine déclarait noblement ces étonnantes, missives, et, de la meilleure foi du monde, s’admirait de n’y point répondre. Sur ces entrefaites, un incident fortuit confirma encore plus solidement Catherine dans son essor de régénération. Une après-midi, elle revenait de donner ses leçons, quand, arrivée presque devant sa porte, elle se croisa avec un jeune homme, lequel poussa un cri de surprise joyeuse en la voyant. C’était un garçon, lequel, connaissant son mari, s’était faufilé dans le petit cénacle d’autrefois Sans rien d’un artiste, et soi-disant peintre et sculpteur, il dessinait des gravures de modes, pour un journal de couturière en renom. Une jolie figure, des façons du plus pur gandinisme. Avec une blague d’atelier visant au grand chic, il lui avait fait la cour, et l’avait même compromise assez gravement pour que, dans son existence sérieuse et convertie, ce souvenir lui causât une impression déplaisante. Un instant, elle songea à esquiver tout colloque ; mais l’artiste, arrêté devant elle, lui coupait la retraite. Avant qu’elle prévît le mouvement, il saisit une de ses mains pour la retenir, s’armant de la familiarité d’un autre temps. Qu’est-ce que vous faites donc par ici ? on m’avait dit que vous aviez été vous loger rue Laborde, après votre séparation d’avec Sur ville. A cette inconvenance, prononcé d’un ton si dégagé, Catherine se figea dans une attitude de glace. En effet, murmura-t-elle, mais j’ai changé. Et moi qui demeure aussi tout près... Elle regardait ce garçon si nul, qui la toisait avec une sorte d’effronterie insolente, les yeux sur les siens, un sourire presque conquérant aux lèvres. Il semblait évoquer certaines privautés du passé, qui lui constituaient presque un droit. A propos, poursuivit-il, en voilà un succès, votre portrait en Buveuse de perles ! Elle ne put se défendre de rougir. continua-t-il, c’est un beau morceau, ça, il n’y a pas à dire !.. Mais la meilleure part vous en revient. vous ne me dites même pas où vous logez ? Je ne veux pas vous recevoir, répliqua-t-elle sèchement. Il eut un sourire à la fois d’étonnement et de malice. Et moi, répliqua-t-elle, la voix tremblante de colère et de dépit, je vous répète que je ne reçois personne ! dit-il en mettant une intention dans cette exclamation, si c’est ainsi, je me rends !... A cette dernière parole, Catherine sentit le rouge lui monter au visage. Il ne la croyait pas seule chez elle, il la soupçonnait d’être avec un amant. Sans répliquer cette fois, elle lui jeta un regard de dédain et s’éloigna d’un pas rapide. Dans son état d’esprit, le rappel du passé, que lui infligeait cette rencontre, l’avait presque atterrée. auprès de son mari, dans l’atmosphère d’amour et d’estime où elle vivait avec cet esprit si haut, ce cœur si plein d’elle, si entièrement dévoué à son bonheur, elle avait pu se prendre à toutes ces niaiseries d’une galanterie bête et froissante, avec cet être insignifiant qui n’avait rien dans le cerveau que la complaisante fatuité de son joli visage ?. A cette heure, elle se faisait pitié de tant de futilité sotte, de tant d’aveuglement fou et coupable. Consciente de sa sagesse désormais fortifiée, le soir, chez les Lorrain, elle goûta plus profondément le bonheur de se sentir rehaussée, réhabilitée par ce milieu si supérieur, où toutes ses pensées étaient bonnes, réconfortantes et vraies. En dépit des résolutions fermes et du train d’existence où elle voyait sa fille définitivement engagée, madame Bonnard, pourtant, gémissait d’un reste de dissentiment cruel. A quelque temps de là, dans une de ses visites à Auteuil, elle se plaignit à Catherine de ne plus la voir rue de Lancry. Bonnard était désolé, et se lamentait de cet éloignement que rien ne motivait. N’avait-il pas toujours été convenable avec sa belle-fille, et méritait-il tant d’ingratitude ?. Cédant aux reproches maternels, Catherine accepta d’aller dîner en famille le dimanche suivant. Le jour venu, elle partit avec son fils, qu’elle s’était plu à pomponner pour la circonstance. L’enfant, joyeux, se promettait grande fête. Ils firent la course en voiture découverte. Le temps était superbe, la foule envahissait les quais, la place de la Concorde, affluant des boulevards, descendant des faubourgs. La mère et le fils jasaient gaiement. Pour un peu, les Bonnard eussent tué le veau gras. Le beau-père accueillit sa belle-fille avec une dignité aimable, et câlina le bambin ; Ida, triomphante, marqua un bonheur ému ; Aglaé sauta au cou de Catherine. j’ai acheté un bouquet pour mettre sur la table, devant ton assiette, et papa a commandé une crème à la fraise... On aida Catherine à se défaire, avec un empressement, des petits soins qui semblaient autant de caresses, et comme un remerciement du plaisir qu’elle apportait par sa présence. Le repas, préparé par madame Bonnard, était excellent ; ces mets choisis pour l’enfant prodigue, toutes ces attentions, les gâteries surtout prodiguées à son fils, reconquéraient Catherine peu à peu. Elle oubliait les heures pénibles, les mauvais souvenirs, les tentatives odieuses, l’exploitation qu’ils avaient exercée sur elle. Après tout, étaient-ils coupables dans leur inconscience ? Elle en arrivait presque à leur pardonner, les plaignant au fond de cette éducation qui leur avait manqué. Par instant, Ida lui adressait quelques paroles de tendresse ; Aglaé l’embrassait. Elle se laissait faire, adoucie, ne résistant plus. Tu reviendras comme ça, ici, chaque dimanche, n’est-ce pas ? Oui, oui..., s’écria l’enfant, qui répondit pour sa mère. On achevait le dessert, Ida servait le café, quand un coup de sonnette retentit à la porte de l’appartement. A cette vue, Catherine eut le vague pressentiment que c’était là une entrevue ménagée. Il y eut tout d’abord un très grand moment de froid. Avec une surprise trop bruyante pour n’être point feinte, Ida s’élança au-devant du visiteur. mon Dieu, comment c’est vous, monsieur Cambrelu ?... Un hasard, en effet, madame, répondit-il presque balbutiant ; j’ai besoin de votre mari demain matin... L’affaire est assez pressante pour que je vienne un dimanche. La mine grave, un peu mélancolique, comme il convenait à un amoureux résigné, et qui souffrait encore de sa blessure, après un salut à chacun, et, sans même oser tendre la main à Catherine, Cambrelu accepta la siège que Bonnard lui offrit à ses côtés. Je vous en prie, continuez votre diner, dit-il, je ne veux pas vous déranger, j’ai tout le temps d’attendre que vous ayez achevé... Cambrelu offrit un cigare à Bonnard. Il parut à Catherine, malgré elle très décontenancée, que le marchand de guano avait de tout autres allures, et elle fut très surprise de le trouver réellement très changé, comme au sortir d’une maladie. Ses grosses joues devenues flasques avaient pris des teintes d’hépatite. Ces preuves d’un ravage dont elle se savait la cause apaisèrent bientôt son humeur de cette rencontre. Elle se sentait décidément trop supérieure, pour ne point se croire tenue à quelque pitié. Les deux hommes fumaient, causant de choses et d’autres. On eût dit, en effet, qu’il s’agissait vraiment d’une affaire à traiter. A un moment même, Ida proposa discrètement de se retirer dans sa chambre avec ses filles. Non, non, je ne le souffrirai jamais ! s’écria Cambrelu ; Bonnard viendra me voir demain matin, cela suffit. Bien que gardant une réserve extrême, Catherine était bien forcée de dire son mot. Plusieurs fois elle se trouva répondre à Cambrelu ; de son côté, il lui parla d’Auteuil, des agréments de la campagne en été, du charme de la verdure, de l’utilité du bon air pour son fils. Aussi est-il frais et rose, ajouta-t-il avec une caresse à l’entant. Neuf heures avaient sonné, le jour baissait, Cambrelu ne se disposait pas à partir. Le petit est fatigué, répliqua-t-elle, et nous avons du chemin, avant d’être chez nous. C’est vrai, reprit le beau-père, et puis c’est dimanche... Les omnibus et les voitures sont rares. te voilà menacée de faire la route à pied. Pour comble d’embarras, le temps, qui s’était couvert dans la soirée, se gâta tout à coup, et la pluie se mit à tomber. Ce dernier contretemps achevait la difficulté du retour. dit doucement Cambrelu, ma voiture est à la porte. malade comme vous êtes, reprit Ida. Je serais très heureux de tirer madame Surville d’embarras. Catherine eut un geste de refus. Cambrelu demeure justement sur ton chemin, ajouta Ida ; sans se déranger, il pourrait te mettre déjà à moitié route... L’enfant était las, il commençait à sommeiller sur sa chaise. Il devenait, en outre, matériellement impossible de l’emmener par cette pluie. Dans la conjoncture, la persistance d’un refus, peut-être plus encore que les insistances maladroites d’Ida, ne faisait que marquer davantage cette situation trouble que Catherine voulait éviter. En cet ennui, n’était-ce point accuser des craintes et laisser croire à Cambrelu qu’il pouvait être un danger ?... Elle songea, sur l’instant, que, dès cette première rencontre, à coup sûr préméditée, et dont, grâce aux connivences de sa mère, elle ne pourrait peut-être prévenir le retour, il lui importait de définir nettement l’attitude fière et décidée qu’elle entendait tenir désormais, de façon à décourager tout espoir. Avec son enfant auprès d’elle, d’ailleurs, n’était-elle pas hautement protégée ?. A la fin, elle céda, résolue à rompre court, en une fois, à toute tentative nouvelle. Le coupé attendait à la porte. Catherine y monta et prit place, son fils couché sur ses genoux. Cambrelu se mit auprès d’elle, on partit. Tout d’abord, ils restèrent silencieux, un certain embarras pesait encore sur eux. On eût dit que tous les deux redoutaient également de prononcer la première parole. Arrivés sur le boulevard, ils furent arrêtés par un encombrement de voitures. regardez comme tout le monde barbote, dit Cambrelu. Jamais vous n’auriez pu retrouver le moyen de retourner à Auteuil. Il est presque impossible, le dimanche, de circuler dans Paris. L’entretien se continua, des plus insignifiants. La mère le cacha à demi sous son manteau. au moins, ici, on respire !... La causerie se poursuivait, indifférente, tandis que la voiture les emportait au grand trot des deux pur sang. La route s’allongeait, toute grise sous le ciel bas, et des flaques d’eau s’étendaient par place. Au moins, dans votre existence nouvelle, lui demanda-t-il tout à coup, êtes-vous heureuse ? Au fond, vous savez, je n’en crois rien. On n’est pas heureuse quand on travaille pour vivre, quand on donne des leçons de piano, quand il faut compter les sous. Vous n’êtes pas faite pour cela. Je suis faite pour être une honnête femme, répliqua-t-elle nettement. Mais cela ne vous oblige pas à vivre de misère !. Voyons, ajouta-t-il, pourquoi ne voulez-vous pas que je sois votre ami ?. Mais rien n’empêche que vous ne le soyez comme vous l’êtes aujourd’hui. reprit-elle un peu désarmée par son air de tristesse soumise. En ce cas, pourquoi ne voulez-vous pas que je vous aide ? Ça ne veut rien dire ! Du moment que je suis votre ami : moi, j’ai de l’argent, je suis riche, laissez-moi faire votre bonheur. Ainsi, l’hôtel que j’ai loué pour vous, je l’ai sur les bras, pour trois années. Pourquoi ne l’habiteriez-vous pas, puisqu’il ne sert à personne, et que la dépense en est faite ? Vous savez bien que c’est impossible ! répliqua-t-elle, sans pouvoir se défendre de rire, à cette déduction que Cambrelu semblait trouver victorieuse. Vous n’avez aucune raison pour me faire de pareilles générosités. Et, si je vous faisais mon héritière, vous refuseriez donc ?... Vous voyez bien que ça n’a pas le sens commun ; car autant dire : « Dépêchez-vous de mourir, parce que, tant que vous serez là, je ne veux rien de vous !... » Si c’est mon plaisir, à moi, de vous faire heureuse pendant que j’y suis ! Est-ce qu’on n’est plus libre, à présent, de s’entendre entre honnêtes gens pour s’aider ? Je vous ai vue toute petite ; est-ce que ça n’arrive pas tous les jours que l’on fait du bien à ceux qui vous intéressent, et même à n’importe qui ?... Tenez, voilà des gens qui passent... Si je faisais arrêter, pour dire à la jeune femme qui pousse la petite voiture de son enfant avec son mari, que je veux leur faire trois mille livres de rente. est-ce que vous croyez qu’ils me refuseraient ? Ils m’appelleraient leur bienfaiteur, et puis voilà tout ! Oui, mais il y a là un mari, qui y serait de moitié, répliqua-t-elle en riant ; ce qui, pour le monde, changerait déjà bien les choses ! voilà le grand mot : le monde ! Avec ça qu’il est propre, le monde, pour que vous lui fassiez le sacrifice de vivre pour lui en pauvresse ! D’abord, est-ce que vous avez des comptes à lui rendre, à votre monde ?... Si demain la famille de votre père vous envoyait une pension, vous diriez donc que vous n’en voulez pas ?... Au contraire, car je pourrais hautement l’avouer à mes amis. Eh bien, qu’est-ce qui vous empêcherait de dire que vous venez de faire un héritage ? Vos amis n’iraient pas en Angleterre pour en chercher la preuve, et ça arrangerait tout ! Non, pas pour ma conscience ! reprit humblement Cambrelu ; mais puisque je ne vous demande rien, que de vous voir comme un ami... Si vous me refusez cela, alors autant dire que vous me méprisez, ajouta-t-il avec un geste désolé. Et, en ce cas, qu’est-ce que vous voulez que je devienne à présent ? Catherine s’était armée pour quelque scène qu’elle prévoyait comme conséquence de cette rencontre, à coup sûr complotée avec sa mère. Le tour inattendu d’un aussi étrange débat, l’humilité de Cambrelu, accablé, vaincu, subjugué par un ascendant de vertu qui le réduisait à la plainte ; tout cela fut pour elle un si grand soulagement, en même temps qu’une si haute satisfaction d’orgueil, elle le tenait si bien sous ses pieds, qu’il lui vint à la pensée qu’une pitié généreuse allait encore la grandir à ses yeux. En refusant ce qu’il m’est impossible d’accepter de vous, reprit-elle avec son joli air de princesse, je n’ai point dit que je ne vous permettrais pas de me revoir quelquefois... s’écria-t-il, transporté, vous voulez bien que je vienne chez vous ? cela, non, répondit-elle vivement, je ne reçois personne !... Mais je veux dire que, de temps en temps, je pourrai vous rencontrer à quelque dimanche, comme aujourd’hui, chez ma mère. seulement, ce ne peut être qu’à cette condition que vous ne reparlerez plus de toutes ces folies !. Cambrelu s’abîma devant sa volonté, et protesta de tout ce qu’elle voulut. Comme ils touchaient les premières maisons d’Auteuil. Faites-moi arrêter ici, dit-elle, car je ne veux pas arriver chez moi avec vous. Certes, si Catherine n’eût point eu conscience de la transformation de sa vie, cette rencontre eût suffi à lui donner d’elle-même une opinion trop flatteuse, pour ne point la confirmer dans l’heureuse voie du travail et de l’honnêteté, qui la passionnait de plus en plus. Jusqu’alors, le souvenir cuisant d’une épouvantable chute, si désastreuse pour son renom, était encore si récent, qu’elle avait peine à n’en point garder le trouble. La seule pensée que, un jour, elle pouvait se trouver face à face avec Cambrelu la jetait dans une appréhension dont elle ne savait se défendre. Ce mauvais rêve la poursuivait, reliant le passé au présent, comme si une invisible chaîne l’eût rattachée à ce complice d’une action dégradante. Il se trouva qu’au lendemain du dîner rue de Lancry, Catherine, tout à coup délivrée de son obsession cruelle, ne put se défendre de savoir gré à sa mère de lui avoir ménagé une explication trop anxieusement redoutée. L’attitude de Cambrelu, sa timidité presque tremblante, et surtout l’altération de ses traits, révélant la douleur d’un chagrin sans espoir, témoignaient si clairement que sa simple présence l’avait plongé dans la prostration, qu’elle ne put s’empêcher de ressentir un légitime orgueil de l’impression qu’elle lui avait imposée. Comme elle voyait son parrain presque chaque jour, il va sans dire que, toute fière, elle lui raconta l’aventure dans tous ses détails ; riant, en femme de vertu solide, de la défaite de ce viveur dompté, aux prises avec les tortures sentimentales d’une passion tardive qui, le minant déjà dans son embonpoint, allait jusqu’à l’égarer dans l’offre gratuite des clefs de sa caisse. Elle mima plaisamment la scène de la voiture, et l’air déconfit du pauvre marchand de guano. Le vicomte écouta avec ce sang-froid ironique dont il ne se départait guère. C’est décidément très malin tout cela !... Le vieux roué court après son argent. « Passato il periglio, gabbato l’ santo ! » dit un proverbe bien italien. Resté comme un épouvantail sur sa vie, le souvenir de Cambrelu, qu’accompagnaient mille terreurs de persécutions audacieuses dont elle redoutait le scandale, ne troublait plus Catherine en dépit d’elle-même. Aussi surprise que flattée de ce désarmement complet qui devenait un hommage à sa vertu, et plus que rassurée désormais, elle se reprit de plus belle à ses grandes résolutions ; fière d’une situation honnête et modeste, qu’elle estimait d’autant plus admirable, qu’il s’y mêlait le mépris des richesses à portée de sa main. Ida, de son côté, semblait avoir pris son parti, devant la bravoure de sa fille. Elle lui racontait les peines de Cambrelu, « Cambrelu dépérissait à vue d’œil... » On pouvait dire que cet homme-là était un vrai martyr de son cœur. Il la faisait pleurer chaque fois qu’il venait chez M. Bonnard, qu’il chargeait maintenant de toutes ses affaires, rien que pour avoir l’occasion de parler de Catherine... Et tout cela si respectueusement, que l’on voyait bien que la tête n’y était plus... « Il n’en avait plus pour longtemps, bien sûr, avec un si grand chagrin de ce qu’elle ne voulait même pas accepter d’être aidée, pour rien, par lui !... C’était donc qu’elle le méprisait !.... Et, se faire à cette idée-là, il ne le pouvait décidément pas, c’était plus fort que lui. alors qu’est-ce qu’il lui restait à faire de tout son argent ?. Bonnard l’avait trouvé chez lui, assis dans un fauteuil, devant son portrait en Buveuse de perles... Il s’enfermait comme ça pendant des heures, à se brûler le sang du chagrin de ne pas la voir. » Il n’est pas de femme que les souffrances d’une grande passion qu’elle inspire ne ravisse, cette passion vînt-elle d’un simple goujat. Catherine écoutait les nouvelles de ce naufrage de Cambrelu, finalement trop à sa gloire pour ne point chatouiller son orgueil. Il y avait là surtout, pour elle, le relèvement d’une heure de chute, dont le souvenir s’effaçait devant la piteuse attitude du malheureux patito. Guérie de la peur qu’elle avait d’abord gardée des suites de sa déplorable aventure, et, tout au contraire, assurée d’un empire où la situation prenait un tour des plus romanesques, elle oublia l’ancienne chute, pour ne plus voir que son récent triomphe. Pourtant, bien que disposée charitablement à la compassion d’une belle âme, elle refusa à sa mère d’aller dîner chez elle le dimanche suivant, le soin de sa dignité s’opposant à une trop prompte condescendance, qui semblerait être la préméditation d’une nouvelle entrevue. Si Catherine eût pu conserver quelque crainte dans l’acte de pitié qu’elle avait si généreusement concédé au désespoir du malheureux Cambrelu, elle eût été certes complètement rassurée lorsque, quinze jours plus tard, elle le retrouva rue de Lancry. Par une sorte d’accord tacite, et sans qu’il eût été question de lui, il arriva à la fin du dîner, cette fois comme un invité attendu des Bonnard. Avec une réserve, qui ne manquait pas de bon goût, il avait acheté trois simples petits bouquets de violettes de quatre sous pour ces dames, de façon à ne point paraître faire de distinction pour Catherine. La soirée s’écoula dans une causerie amicale ; et, sauf que, vers neuf heures, survint un glacier apportant un grand plateau chargé de gâteaux, et de sorbets, qui trahissaient la munificente galanterie du richard, malgré les élans de bonheur cachés de l’infortuné Céladon, qui pâlissait ou rougissait tour à tour au moindre mot de Catherine, tout se passa dans des formes si discrètes, qu’elle ne put se défendre d’un mouvement généreux à le voir si résigné et si décontenancé devant son regard. Aussi, lorsque, à dix heures, il s’agit de partir, accepta-t-elle ce jour-là, sans le moindre débat, qu’il la reconduisît. Si fière pourtant que fût Catherine de la nouveauté de sa situation, le courant de sa vie, une fois réglé par l’habitude, laissa bientôt son imagination libre de cet excitant un peu fiévreux qui, si volontiers en tout, l’emportait généralement par fougues. L’amitié des Lorrain, son travail, ses devoirs de mère, tout cela, devenu le train de chaque jour, lui parut si bien assuré, qu’on l’eût presque étonnée aux rappels d’un autre temps. Contraint, par ordonnance, à une promenade hygiénique, chaque matin, son parrain arrivait lui apportant son originale gaieté. Il déjeunait souvent avec elle, rompant ainsi cette impression de solitude de la femme séparée. Le vicomte jouait avec l’enfant et la maison s’emplissait de cris de joie et de rires. Pour Catherine, qui, depuis si longtemps, quittait le matin son logis vide, le retrouvant vide le soir, il y avait là un rattachement au bonheur familial, si restreint qu’il fût. Elle se sentait un home, un foyer qui vivait, lui donnant ce souci charmant de pourvoir au confort de son ménage. Du côté de sa mère, bien que les gracieusetés toutes nouvelles de M. Bonnard lui parussent surtout motivées par le surcroît d’affaires qu’il lui devait, Catherine était trop en plein dans sa triomphante opinion d’elle-même, pour ne point oublier les brouilles du passé. Les dîners du dimanche à la rue de Lancry devinrent donc de fondation, et deux mois ne s’étaient point écoulés que, toute défiance disparue ; l’attitude effondrée de Cambrelu semblait faire partie de la maison. Il en arriva que, un jour, comme Aglaé parlait d’une féerie en vogue, le millionnaire offrit une loge qui fut acceptée. Catherine, en soupirant, songea bien d’abord à rester à l’écart ; mais l’enfant, qui était ainsi privé de la partie, s’étant pris à pleurer, elle n’osa point résister devant un si réel chagrin. Il eût été, d’ailleurs, ridicule de se guinder dans le refus de cette fête de famille. Un diner au restaurant fut convenu. Après le théâtre, le grand landau ramena tout le monde... Une fois le premier pas franchi, les occasions de plaisir se succédèrent. Ida ne se faisait pas faute de les faire naître, et d’exploiter sans façon les largesses toujours ouvertes du vieux patito... Cambrelu n’arrivait plus jamais que les poches bourrées de cadeaux, en triple, pour ôter à Catherine tout prétexte de n’en point accepter sa part. Un dimanche, ce fut une excursion à la Tremblaie, le château du millionnaire dans les bois de Verrières. Avec son esprit de linotte, toujours si prompt aux imprudences, sur cette pente facile de rencontres, désormais sans l’ombre d’un danger pour elle, et dans lesquelles elle jouait à ravir son agréable rôle d’inhumaine, il était trop naturel que Catherine se laissât aller à de légères concessions. Ces parties, qu’organisaient volontiers les Bonnard, les soirées de théâtre, à l’aise dans de bonnes loges, rompaient le train évidemment très heureux, mais pourtant un peu monotone de sa vie de travail. Les circonstances et ses idées sérieuses ayant amené un changement, tout à sa louange, dans ses rapports avec Cambrelu, décidément courbé sous un respect tremblant, sans que jamais un mot troublât sa sérénité hautaine, elle se relâcha de ses rigueurs. N’était-ce point d’ailleurs exagérer la réserve d’une façon absurde, que de paraître redouter le péril imaginaire que pouvait courir sa vertu, dans des relations de convenances avec un ami de sa famille ?... Il en arriva que, un dimanche soir, comme il la reconduisait à Auteuil, en traversant le bois, par une charmante soirée d’automne, sur le regret qu’elle exprimait de ne pouvoir prolonger la promenade, à cause de l’enfant qui dormait : Voulez-vous que je vienne vous prendre demain ?... Je vous attendrai à l’endroit que vous me direz, et je vous mènerai jusqu’à Ville-d’Avray. A la fin, elle accepta, et ils convinrent d’un rendez-vous. A partir de ce jour, bien qu’elle ne consentît point à recevoir Cambrelu chez elle, Catherine n’eut plus de raison pour refuser seule quelques rares escapades d’amis, qui au fond la distrayaient. Toute femme aime à jouer avec la passion qu’elle inspire ; dût-elle la laisser honnie et raillée, elle en est toujours flattée. La détresse de la victime était là si évidente, et, dans ces parties fines en cachette, elle sentait si bien son empire sur ce malheureux, qu’elle enivrait d’un sourire, qu’elle écrasait d’un égard !... Comment ne point s’amuser de ce tourment ?... Un jour que, devant aller en loge grillée au théâtre des Bouffes, elle avait consenti à un dîner au café Anglais, il revint à son idée surprenante de lui faire quitter son logis d’Auteuil pour l’hôtel, qui, comme il le répétait avec mélancolie, lui restait toujours sur les bras. Me voyez-vous partir, le matin, donner mes leçons de piano en sortant de mon hôtel ? reprit-il, vous sauriez au moins ce que vous refusez... car il n’y a pas à dire, c’est un vrai paradis ! Il n’y avait aucune raison de plus particulièrement redouter pareille visite, que toute autre de ces rencontres qu’elle concédait du haut de sa compassion. N’était-ce point d’ailleurs marquer d’une façon plus souveraine sa sécurité d’elle-même et son dégagement des richesses ?... Paraître craindre la tentation, c’était s’amoindrir, ou dénoncer une faiblesse. La curiosité aidant, mais ne voulant point pourtant montrer trop de hâte, elle laissa tomber vaguement la promesse d’aller un jour voir le fameux logis. Elle n’en parla plus cependant, et il fallut, la semaine suivante, que Cambrelu insistât pour réclamer cette faveur accordée. Il fut convenu que, le lendemain, vers cinq heures, après ses leçons, il l’attendrait rue Jean-Goujon. A l’heure dite, et ne pouvant se défendre de rire de cette originale aventure de visiter sa maison, Catherine sonnait à la porte d’un fort bel hôtel, abandonné par une princesse russe qui, n’habitant plus Paris, le laissait en location. En retraite sur une cour, la demeure avait l’apparence d’une villa italienne avec sa terrasse. Un rez-de-chaussée élevé de six marches, un premier étage et rien de plus ; mais l’apparence, du reste, d’assez grand air. Au coup de timbre, Cambrelu était accouru pour la recevoir sur le perron, sa grosse face illuminée de joie. dit-il lorsqu’ils eurent traversé l’antichambre, j’avais déjà peur que vous n’eussiez changé d’avis ! Est-ce que je suis en retard ?.. demanda-t-elle en lui donnant une poignée de main d’ami. Et puis qu’est-ce que ça ferait avec moi ?... Eh bien, qu’est-ce que vous dites. ajouta-t-il en lui montrant, d’un geste, une enfilade de trois ou quatre salons. C’est très charmant, répondit-elle d’un ton de complaisance, et avec ce grand air de fille d’un lord qu’elle gardait avec lui. Enfin, cette fois, vous voilà chez vous, exclama-t-il. si j’étais chez moi, ce serait bien en passant ! j’espère bien que vous y viendrez, quand vous comprendrez que tout cela est décidément à vous, Mais il faut que vous visitiez tout, ajouta-t-il, comme elle restait debout. Elle se laissa conduire à un boudoir qu’elle parcourut du regard en soulevant la portière. Tout cela était frais, coquet, pimpant, avec cette véritable élégance mêlée de richesse sans apprêt, qui est le cachet du vrai goût. Dans la salle à manger, une large baie vitrée sur la cour formait une volière où s’ébattaient des oiseaux, dont le ramage les accueillit. Ils vous disent bonjour, reprit Cambrelu ravi. Catherine, les mains dans les poches de son petit paletot de demi-saison, passait, calme et souriante, comme une belle indifférente, en véritable visiteuse d’appartements, entrée là par hasard. Le reste est au premier, dit Cambrelu. je m’imagine ce que cela peut être, répondit-elle négligemment, lui sachant gré, comme d’une preuve de tact, de ne point lui proposer d’y monter. Il est tout frais accordé, ajouta-t-il en ouvrant un Érard superbe. Toujours debout, elle s’approcha, et parcourut les touches de ses doigts gantés. Après quoi, comme il la regardait ébahi dans sa pose résignée, elle referma l’instrument qui claqua d’un petit coup sec. Eh bien, maintenant que je vous ai fait ma visite, dit-elle en riant, je m’en retourne. vous ne restez pas un peu ? Vous ne vous asseyez même pas un instant ? Puisque j’ai vu, reprit-elle, il n’y a pas de raison pour que je reste plus longtemps là à causer. D’ailleurs, à cinq heures, j’ai une leçon. Moi qui m’étais fait une fête de vous garder une heure au moins. Eh bien, et mon travail donc ?... ajouta-t-elle de son joli air de femme sérieuse. Si jamais Catherine se sentit fière de sa vaillance, et se rendit bien compte de son mérite, ce fut certes après la visite de cet hôtel de la rue Jean Goujon, qui, décidément, lui appartenait. Quoi qu’elle fit pour se défendre contre l’entêtement de Cambrelu, le bail était à son nom. Elle ne vit là qu’un acte de folie douce chez le marchand de guano. Mais, bien qu’elle eût marqué nettement son irritation, elle ne pouvait pourtant s’empêcher de rire en elle-même, à la pensée qu’elle se trouvait, de fait, très réellement maîtresse de ce somptueux logis. Elle l’offrit en plaisantant à son parrain, qui était le confident de ses escapades secrètes dit le vicomte, il est décidément féru, le vieux !... Tenir à te donner tout cela pour rien, uniquement pour l’honnenr de te voir accepter ses écus, c’est raide, avec le caractère qu’on lui connaît !... Car, si jamais on a vu un rat plus dur à la détente avec les femmes, et plus serré en affaires que lui, je veux bien qu’on me pende ! L’incident vidé, il n’en fut plus question. Cependant, Catherine, plus que jamais dans l’amitié des Lorrain, s’était accoutumée à ces joies saines, si pleines de réconfort pour elle, et que jusqu’alors elle n’avait point connues. Dans ce cercle d’élus, où sa nature étrange apportait une note jeune et volontaire d’enfant gâtée, elle avait trop bien compris du premier coup son effet de charmeuse, pour ne point s’appliquer au déploiement de ces grâces bizarres qui tournaient toutes les têtes. L’audace de ses coquetteries, avec des gens d’esprit trop supérieur pour qu’elles parussent autre chose qu’un jeu charmant, en même temps qu’un désir de plaire, avait fait d’elle une sorte de démon familier courant par la maison. Mais il n’est rien de durable en ce monde : pas même l’enivrement du succès. Bien qu’exaltée par son triomphe, elle portait au dedans d’elle-même un si grand besoin de sensations nouvelles, que, sans être moins sensible à son bonheur nouveau, il arriva fatalement, un jour, qu’elle trouva quelque monotonie à ce paisible recommencement de chacune de ses soirées, si bien réglées, que, lorsqu’elle y avait manqué la veille pour aller à quelque théâtre, il lui fallait mentir et inventer le prétexte d’un dîner chez sa mère. Certes, la tutelle des Lorrain était douce, mais c’était une tutelle. Si bien que, après s’être réjouie quelques mois de se voir enfin soutenue par une volonté ferme, et par une main sûre qui désormais la protégeaient contre elle-même, et la guidaient dans ce manque de raison qui lui avait fait gâcher sa vie, elle en vint à se sentir vaguement un peu gênée par ce joug. « Le travail, c’est la liberté ! « dit un refrain de chanson qui exprime certainement là, sans s’en douter, la plus haute pensée de la philosophie humaine. Mais, pour cet affranchissement superbe, il faut l’effort et le coup d’ailes des vaillants bien trempés pour la vie. Toute à l’impression de l’heure, Catherine s’était transformée du jour au lendemain, enthousiasmée de ce labeur quotidien qui assurait son indépendance, avide de bien faire, éprise de vertu. Pourtant, à la satisfaction qu’elle éprouvait de ne plus craindre la misère se mêlait la juste ambition du bien-être. Au second mois, elle s’aperçut que son train, mal calculé, dépassait les limites de ses ressources, et qu’il lui fallait le restreindre, ou se procurer un supplément de leçons. Il n’y avait là que de quoi relever son courage. Antoinette Lorrain lui trouva deux élèves de plus ; mais ce surcroît de travail, l’assujettissant à courir tout le jour, ne lui laissait plus guère de temps pour ses traductions. Ses matinées prises, fatiguée le soir quand elle rentrait, elle dut prendre sur ses nuits. Le résultat de cette lutte pour la vie, c’était quatre cents francs par mois, subside inespéré autrefois, et qui, certes, eût pu lui suffire avec de l’ordre. Par malheur, Catherine était dépensière, n’ayant jamais compté. Avide de distractions bruyantes, incapable de se défendre contre l’ennui d’un labeur incessant, les échappées dans le luxe de Cambrelu, les parties de théâtre, si cachée qu’elle fût au fond d’une loge, l’entraînaient à des frais de gants et de toilettes qui ruinaient ses plus belles résolutions d’économie. Elle souffrait de se voir réduite à des rafistolages de fleurs ou de rubans, faute de pouvoir s’acheter un chapeau. Un accident survint, qui pourtant lui fut une aide. Un soir, dans une promenade au bois, Cambrelu ayant fait arrêter sa voiture devant le pavillon d’Ermenonville, pour lui offrir des glaces, il eut un mouvement si mal calculé, qu’il renversa une partie du plateau sur l’unique robe de soie qu’elle possédait. De là à une réparation de sa maladresse, pour Cambrelu, il n’y avait qu’un pas : c’était affaire de couturière. Il fallut bien accepter ce compromis très naturel qui n’avait, après tout, rien d’effarouchant même au point de vue le plus strict des convenances, puisque ce n’était là qu’un dédommagement en quelque sorte dû, en pareil cas. Pour ne point afficher une susceptibilité ridicule et blessante, la robe nouvelle entraînant le reste à l’avenant, Catherine fut bien forcée de laisser faire la toilette complète, ce qui nécessita aussi le chapeau. Il s’ensuivit que Cambrelu profita de ce précédent pour oser, par-ci par-là, quelques petits cadeaux complémentaires qu’elle ne refusa plus. Pourquoi, d’ailleurs, se fût-elle hérissée contre des attentions sans conséquence, usitées dans tout commerce d’amis !... Les bonbons, les bouquets et les menues fanfreluches ne font-ils point partie de ces galanteries permises, dont toute femme reçoit l’hommage comme un tribut banal, sans y attacher la moindre importance ? Et, si quelque bijou modeste se glissait dans quelque boîte de chocolat praliné, fallait-il en mener si grand bruit !... Ne se montrait-elle point au contraire plus dégagée, en ne paraissant plus redouter qu’il fût possible de se méprendre désormais sur le train décisif de ces relations, où l’infortuné Cambrelu, lui-même, proclamait le renoncement de toute espérance ?... Ne suis-je pas votre tuteur ?... disait-il avec son gros rire, quand elle se récriait. Un jour, pourtant, on constata, chez Lorrain, les changements qu’avaient subis peu à peu les toilettes de Catherine. La coquetterie lui semblait si naturelle et lui allait si bien, que l’on ne vit qu’une grâce à cette recherche qui ne dénonçait, après tout, que le désir de plaire. Mais il devait arriver que, sans s’en apercevoir, elle accentuât, dans la progression de son luxe, la révélation de dépenses au-dessus des moyens qu’on lui connaissait. Antoinette Lorrain, en femme de tète et de raison qui ’savait compter, avait avec elle établi son budget, d’après le produit net des ressources claires et limpides qu’elles avaient trop souvent calculées, à quelques francs près, pour qu’il fût possible d’en rien détourner, en des futilités coûteuses, sans creuser le gouffre des dettes. En amie prévoyante, elle avertit gentiment Catherine, qui mentit, en attribuant avec aplomb cette apparence de désordre à des cadeaux de sa mère. Ida étant connue à fond par les Lorrain, l’histoire ne pouvait guère paraître vraisemblable, on y crut pourtant. Mais, avec cette inconséquence et cette légèreté qu’elle apportait en toute chose, Catherine, convaincue du succès de son ingénieuse bourde, ne sut pas résister à l’envie d’éblouir le cercle d’amis qui déjà la comblaient de louanges dans ses atours modestes... Elle parut un soir, rayonnante, dans sa fameuse toilette. Ce fut un cri d’admiration dont elle goûta le charme. demanda-t-elle à Antoinette, en tournant devant elle avec ses airs d’espiègle. cette robe est d’un goût, et vous avantage à ravir !... Seulement, les compliments épuisés, avec ce flair de femme qui expertise une toilette au jugé, Antoinette eut bientôt éventé le faire d’une grande couturière, et le prix de ce miracle d’élégance. Mais, ma petite Catherine, votre mère se ruine, à des cadeaux pareils !... C’est au moins là une robe de quinze cents francs. Catherine, surprise sans vert en son imprudence, ne put se défendre de rougir à cette simple observation. maman ne l’a pas payée ce prix-là, répondit-elle vivement. Cela vient d’une marchande à la toilette qui revend les robes déjà portées. Elle a eu celle-ci pour cent francs. on la dirait faite pour vous. Si vous voulez, je vous donnerai l’adresse, ajouta-t-elle avec assurance. Merci, dit-elle, j’aime à me sentir chez moi dans mes vêtements. Catherine, s’apercevant trop tard de sa sottise, en revint à plus de prudence. Il lui en coûta pourtant de renoncer forcément à s’attifer des cadeaux de Cambrelu, de peur d’éveiller les conjectures. Et, comprenant cette fois sa maladresse à invoquer la générosité de sa mère, elle eut soin de n’en plus souffler mot. Il résulta de tout cela qu’elle sentit davantage le poids de ce travail, dont les ressources étaient si limitées, que, en fin de tout compte, il pouvait à peine la nourrir. Harassée de courses pour ses leçons, le découragement la jetait dans des réflexions mauvaises. « Si je voulais, pourtant ! » se disait-elle. Était-ce donc vivre que de recommencer, chaque jour, à soulever ce fardeau d’esclavage ? Son rôle d’héroïne, qui tout d’abord l’avait enthousiasmée, lui paraissait à la longue affreusement difficile à jouer. Ce point d’honneur qu’elle mettait à refuser les offres du millionnaire qui ne demandait que le droit de la tirer de ses embarras, et d’assurer son existence en tuteur, finissait par lui paraître une exagération de principes ridicule. Du moment qu’il était impossible de suspecter des relations dont le respect était la base, y avait-il donc là autre chose que le fait d’accepter les preuves d’intérêt d’un ami, qui la trouvait digne d’un meilleur sort ? A certains jours, pour aller chez une de ses élèves, elle passait par la rue Jean-Goujon, devant cet hôtel vide dont le bail était à son nom, et qui l’attendait, paré, entretenu, fleuri, comme si elle l’eût habité. Elle s’arrêtait à regarder ses fenêtres et sa volière remplie d’oiseaux. Tout cela était correct, élégant, confortable et, s’y voyant, en rêve, elle se prenait à soupirer : Mais elle réprimait bien vite ces idées folles. Quelque illusion qu’elle eût voulu se faire sur ces étonnantes libéralités de Cambrelu, elle ne pouvait se dissimuler qu’une aussi étrange situation d’existence ne saurait être qu’horriblement compromettante pour elle, restât-il le plus respectueux des bienfaiteurs. Comment expliquer d’une façon honnête un aussi bizarre intérêt ?. Qui croirait à la réalité de ce désintéressement, empruntant les formes d’une aussi incroyable tutelle que rien ne justifiait ? Cependant, de quelque précaution que s’entourât Catherine, dans ces escapades, renouvelées d’autant plus fréquemment qu’elles étaient sa seule distraction, et qu’elles avaient surtout pour elle l’attrait du fruit défendu, il devait fatalement arriver qu’elle s’enhardit dans ses imprudences. Il n’est point de femme qui ne se délecte à jouer avec le péril ; le plaisir secret de tromper les entraîne peu à peu à des audaces. Confiantes en des instincts de ruses innés ; aisément prêtes à toute dénégation formelle, le facile succès des premiers stratagèmes venus, toujours suffisants à couvrir tout commencement d’intrigue, les grise... Si bien que, se croyant sûres de l’impunité et garanties contre toute découverte, s’accoutumant aux habiletés, leurs feintises en viennent à crever les yeux. Je vous ai vue, hier, dans un bien bel équipage, lui dit un jour Lorrain, comme elle dînait en famille chez lui. Elle eut un sursaut ; mais, se remettant bien vite : s’écria-t-elle en riant, dans un bel équipage ?... quelle bonne nouvelle pour la Compagnie des omnibus ! Et où çà m’avez-vous rencontrée ? Sur le quai de Billy, à six heures. oui, j’ai pris le tramway au pont, pour aller dîner chez ma mère. Mais non, reprit Lorrain ; je parle d’un superbe coupé à deux chevaux, avec un chiffre sur la portière... Quel dommage que ce n’était pas moi ! Je vous ai vue comme je vous vois, ajouta-t-il. Vous étiez avec un monsieur que je n’ai fait qu’entrevoir. J’ai cru que c’était votre parrain qui vous emmenait dans la voiture d’un ami. Alors c’est à faire un procès à quelque intrigante qui s’est procuré ma ressemblance ! L’incident n’eut pas d’autre suite, l’aplomb de Catherine ayant détourné le coup, mais elle en prit pourtant alarme. En cette vie de voisinage si intime, que, de maison à maison, on était presque toujours les uns chez les autres, il était difficile que la moindre des actions de Catherine ne fût point remarquée. Ces fréquents dîners chez sa mère... pouvaient paraître d’autant plus bizarres, que les liens de la tendresse entre elle et Ida n’expliquaient guère un si grand besoin de se voir. Elle s’aperçut trop tard de cette bourde, et, pour la réparer alors, elle inventa une nouvelle leçon « qu’elle ne pouvait donner que le soir ». Mais il restait toujours le danger Cambrelu. En dépit de ses compromis de conscience, elle sentait trop bien qu’il lui était impossible d’avouer qu’elle le revoyait. Avec cette maladresse, commune à presque toutes les femmes, elle se fourvoya à reparler de lui, pour avoir occasion de le charger d’imprécations, croyant ainsi détourner les soupçons, si par hasard ils venaient à naître. Un jour, sans comprendre le froissement qu’elle devait exciter chez les Lorrain en évoquant un pareil souvenir, elle raconta à Antoinette qu’elle venait de rencontrer dans la rue ce misérable... « l’émotion et le dégoût qu’elle avait ressentis à sa vue ». Entassant histoires malhabiles sur mensonges hardis, pour masquer ses parties de restaurant ou de théâtre, elle inventa si bien, que, deux ou trois fois, oubliant le prétexte donné la veille, elle se fit prendre en contradiction avec ce qu’elle avait annoncé. Les choses en étaient là lorsque survint un événement d’importance. Catherine avait dîné chez les Lorrain. C’était leur jour, elle n’y manquait jamais, ravie d’y briller dans son prestige, ou, comme on le disait plaisamment, d’y exercer ses ravages. Elle animait comme toujours de son originale gaieté le courant de causerie, tout en travaillant à une tapisserie d’Antoinette, assise près d’elle sous l’abat-jour de la lampe, posée sur la grande table. A propos, et la nouvelle pièce du Gymnase ? On en dit beaucoup de bien, répondit Vernier, du moins si j’en crois Clément, qui était hier à la troisième représentation. que je voudrais la voir ! dit Catherine avec un air d’envie. Si vous voulez me permettre de vous y conduire, reprit galamment Vernier. oui, je ferais là une belle affaire ! Juste à ce moment, Clément entrait. tu vas nous renseigner, dit Lorrain en lui serrant la main. Nous parlions de la pièce de X. Du reste, madame Surville a dû déjà vous le dire. Je l’ai regardée tout le temps au fond de sa baignoire d’avant-scène. Et elle riait, et elle pleurait. Elle était allée, en effet, la veille, au Gymnase. balbutia-t-elle essayant de hasarder une dénégation, vous m’avez vue ?. j’étais derrière ma fille et son mari, dans une loge en face de vous !... J’aurais été bien coupable de laisser ma lorgnette inactive, ayant pour doubler mon plaisir cette bonne occasion de vous admirer. Vous étiez, du reste, avec quelqu’un que je connais : M. Le coup était terrible, tombant si dru en plein mensonge, que Catherine perdit la tête, ne trouvant aucune parole pour se raccrocher. Au froid silence qui se produisit, Clément comprit qu’il venait de commettre une effroyable bévue. L’embarras général était au comble, comme à quelque effet de scène inattendu. Antoinette eut pitié de la confusion de Catherine. Et, pour essayer de sauver la situation pénible en lui donnant un tour plaisant : Voyez-vous la cachottière, dit-elle en riant, elle se moquait, à nous faire croire qu’elle n’avait pas vu cette pièce ! En ce milieu de gens d’esprit, la diversion suffit à détourner l’attention sur le premier sujet venu, et nul ne reparla de l’incident. De retour chez elle, Catherine se prit à songer à ce qu’elle dirait à Antoinette, pour expliquer son escapade, et elle combina son plan. En somme, ce n’était qu’une gronderie à subir. Elle rejetterait d’ailleurs tout sur sa mère, à qui elle donnerait le mot. Ida confirmerait ce qu’elle voudrait, en prenant sur son compte la responsabilité de cette partie de théâtre, et la rencontre fortuite de Cambrelu... qu’il lui aurait été impossible de prévoir et d’éviter. Le lendemain matin, elle se préparait à courir rue de Lancry, quand sa domestique lui annonça que Lorrain la priait de le recevoir. Elle alla aussitôt le retrouver dans son petit salon, croyant à quelque message d’Antoinette, ou à quelqu’une de ces commissions dont elle la chargeait souvent pour Paris. lui dit-elle en entrant, j’allais partir. Je regrette de vous déranger, répondit-il ; mais j’aurais besoin d’un moment d’entretien avec vous. Au ton sérieux dont il prononça ces mots, elle flaira l’explication redoutée. Pourtant, toute souriante, elle lui montra le divan, et, s’asseyant sur un pouf en face de lui : Votre servante est, comme toujours, à vos ordres, cher maître, dit-elle. Puis, baissant la tête avec une de ces moues enfantines dont elle savait l’effet : Je pressens que vous allez me gronder, ajouta-t-elle, comme une vilaine menteuse qui n’a pas de raison. Allons droit au fait, reprit Lorrain de son accent net et ferme. cela non, je vous le jure ! Et, si l’on m’a vue avec lui, c’était bien le hasard qui m’avait contrainte d’aller à ce théâtre. Cet homme odieux est venu, le soir, chez mon beau-père, comme je m’y trouvais... Il a offert cette loge à maman, pour elle et pour moi. Et, comme on n’ose rien lui refuser, maman m’a forcée d’accepter en disant qu’il prendrait ma réserve pour une impolitesse... Je ne pouvais croire qu’il pensât à nous accompagner. Quand il s’est permis de nous rejoindre au théâtre, j’ai été furieuse, j’ai même absolument déclaré que je ne voulais pas me mettre sur le devant ; mais, maman n’étant pas en toilette de loge, il m’a encore fallu lui laisser la place du fond... Clément peut vous attester que je me suis tenue rencognée tout le temps, de façon à ne pas être en vue. Et enfin si, hier, je n’avais pas osé vous dire que j’avais été à cette pièce... quelle peine inutile vous vous donnez ! Précisément, pendant que vous étiez au théâtre, votre mère est venue chez moi, croyant vous y trouver... Elle nous a demandé de vos nouvelles, ne vous ayant point vue, a-t-elle dit, depuis plus de quinze jours. Cette fois, Catherine s’était trop enferrée pour qu’il lui fût possible de recourir à quelque autre histoire. Elle demeura si décontenancée, qu’elle n’eut même plus la pensée de chercher à se défendre dit-elle éperdue, si vous saviez la vérité !. Je la sais, ma chère Catherine, reprit froidement Lorrain. révèlent suffisamment que vous avez trop longtemps réussi à nous abuser. Ce n’est pas d’avant-hier que vous avez renoué des relations avec cet homme, que vous auriez dû ne jamais revoir, ajouta Lorrain. Je vous ai aperçue dans sa voiture il y a un mois. De son côté, Vernier vous a rencontrée deux fois en même équipage... car nous avons causé hier après votre départ... Il y a cinq ou six jours enfin, un de nos gens vous a vue descendre de ce même coupé, comme ce monsieur vous déposait à l’angle de la rue.... Vous niez toujours, je le sais... s’écria-t-elle vivement ; mais, sur ma vie, sur celle de mon enfant, je vous jure que je n’ai été que folle et imprudente !... Je vous jure qu’il n’y a entre nous que des relations d’amitié ! Je veux bien le croire, reprit sèchement Lorrain. Seulement, ma chère Catherine, il se peut que le monde, que nos amis eux-mêmes soient un peu plus incrédules. Et, dans ce cas, vous devez le comprendre, je ne veux pas que, ma femme ni moi, nous puissions être mêlés à ces imprudences, qui, dans votre position, ne sauraient manquer d’être un jour qualifiées d’un autre nom. Pour nous qui savons ce qui s’est passé entre cet homme et vous, et qui vous avons tendu la main malgré tout, il nous est impossible de ne point apprécier ce seul fait de l’avoir revu, comme un manquement grave à la confiance que nous vous avons témoignée. Libre à vous d’exposer follement votre réputation ; mais j’ai à garder, moi, le bon renom de ma femme. Aussi, en vous exprimant mes regrets de ne plus pouvoir vous être utile, me vois-je forcé de rompre, entre nous, des relations qui ne pourraient plus être que compromettantes pour ma femme et pour moi, autant que gênantes pour vous. Après le départ de Lorrain, Catherine fondit en larmes. Une heure plus tard, elle adressait ces quelques mots à Cambrelu : « J’accepte, et je vais à l’instant m’installer rue Jean-Goujon. » Puis, faisant mettre en paquets robes et linge, comme si elle allait en voyage, elle envoya chercher une voiture, y monta avec sa bonne et son enfant. A dix heures, elle arrivait à son nouveau logis. Le coup de tête de Catherine, exécuté avec cet entraînement d’inconséquence qu’elle subissait sans réflexion, avait certes pourtant de quoi l’effrayer. L’entrée qu’elle fit à son hôtel fut pour elle une telle diversion, qu’elle oublia, en un instant, jusqu’aux derniers combats qui l’avaient encore assaillie durant la route. Selon les ordres donnés dès longtemps, la maison l’attendait, toute prête, de façon qu’elle pût y arriver à toute heure. Lorsqu’elle parut, la concierge, qui la connaissait l’ayant vue, le jour de sa première visite, sonna pour avertir les gens. Catherine traversa la cour et gravit les marches du perron, où une femme de chambre la reçut, en prenant de ses mains quelques menus objets qu’elle portait. répondit Catherine, après avoir parcouru d’un regard les jolis salons du rez-de-chaussée qu’elle avait déjà vus. Je m’appelle Julie, madame, lui dit sa femme de chambre, en déposant sur un meuble ce qu’elle portait. Si le décorum n’eût point enchaîné les expansions de Catherine, elle eût presque poussé des cris de joie en arrivant au premier étage de son hôtel, qu’elle n’avait point osé visiter, lorsqu’elle y avait passé. célèbre par son goût, s’était bâti là une véritable demeure de fée. C’était un de ces nids à la fois charmants et somptueux qu’il ne lui fût jamais venu à l’idée de concevoir, même en rêve. La chambre à coucher, tendue d’une étoffe épaisse de soie bleu Chine, brodée de ramages gris et rose, sorte de Kanaousse certainement rapportée du Caucase, était une merveille. Le cabinet de toilette ravissant, élégant et confortable à miracle. Un petit boudoir-bibliothèque, avec un joli recoin fleuri formé par le balcon vitré, surplombant sur la rue comme une sorte de moucharaby, l’enchanta surtout. Il était impossible d’imaginer réduit plus intime et plus gracieux, pour les heures oisives du négligé. Deux autres chambres tendues de perse, où elle installa tout de suite la bonne et l’enfant. Enfin, complément admirable, une grande pièce garde-robe, entourée d’un corps d’armoires à contenir vingt toilettes, et qui servait en même temps de lingerie. Un trousseau magnifique, rangé dans une armoire d’acajou, avec ses attaches de faveurs roses, était déjà préparé, brodé à son chiffre. Sa première installation accomplie, il s’agit de régler le service des gens. La femme de chambre les fit comparaître. Sa maison, toute montée, se composait d’un valet de chambre et d’une cuisinière qui étaient mari et femme ; de plus un cocher faisant au besoin, à l’intérieur, l’office d’un valet de pied. Catherine donna immédiatement ses ordres pour le déjeuner et le dîner. Après quoi, le cocher s’informant si madame sortirait, elle commanda sa voiture pour quatre heures. Assurément, une tête plus solide que la tête de Catherine fût partie dans le ravissement qui la grisa tout à coup, lorsqu’elle se vit, comme en plein conte de Perrault, passer, sans transition, de son pauvre logis d’Auteuil, où elle s’était levée le matin, à ce somptueux gîte. Cette conquête subite d’une existence fastueuse lui semblait invraisemblable. Il lui fallait un effort de pensée pour se convaincre de l’étonnante réalité. Elle se mit alors à visiter toute seule son hôtel, pièce par pièce, nouant connaissance avec ses richesses, fouillant, furetant, s’extasiant à chacun de ses meubles, essayant les divans, les fauteuils mignons de couleurs disparates, rangés dans ses salons, et son piano à queue d’Érard, à côté duquel un casier contenait toute une bibliothèque de musique. Elle ne sut résister au plaisir de marquer sa possession en jouant, comme un hymme de triomphe, un de ses morceaux les plus brillants. Son imagination si vive et si folle, qui l’emportait si aisément, avait franchi, d’un coup d’aile, toutes ces misérables barrières, qui la parquaient dans une existence indigente. Entêtée dans des exagérations de scrupules sans raison, elle s’était défendue d’être heureuse et de profiter d’une fortune inespérée pour elle, qui s’offrait avec insistance, et qu’elle pouvait accepter, sans faire le moindre sacrifice de son orgueil, comme le simple bienfait d’un ami ?... Pour qui donc cette incroyable abnégation que rien ne motivait ?. Et ne saurait-elle pas répondre, par l’honnêteté de ses actes, à des soupçons absurdes, dont sa vie de misère et de travail ne l’avait même point préservée ? Tout à l’éblouissement de sa situation nouvelle, elle ne se lassait pas de parcourir sa superbe demeure comme pour jouir de tout à la fois. Elle se mit à soigner sa volière, et se fit apporter des colifichets pour ses oiseaux. Puis enfin, de retour à son boudoir du premier, trouvant, dans un délicieux secrétaire en bois de rose une papeterie complète, elle écrivit à son parrain, l’informant brièvement du changement survenu, et l’invitant à dîner. Son fils s’ébattait autour d’elle avec des cris de joie. La découverte d’une armoire pleine de joujoux l’avait presque affolé. A midi, sa femme de chambre lui annonçant que « madame était servie », elle redescendit à sa salle à manger ; ce fut un autre enchantement. Le servive luxueux et de grand ton, la fine chère d’un cordon bleu hors ligne, la tenue correcte des gens en livrée de matin... Ce premier repas chez elle était une sorte d’inauguration formelle et définitive de son nouveau train. Le valet de chambre stylé, aidé de Julie, avait de ces façons discrètes et contenues de serviteurs de grande maison. Catherine possédait trop l’intuition des belles choses pour ne point entrer dans son rôle. Particulièrement douée de cet instinct prime-sautier des femmes intelligentes, ses airs de fille de lord semblaient si bien à l’aise, et ce luxe lui seyait si naturellement, qu’on eût dit, à son aisance, qu’elle continuait ses habitudes de la veille et qu’elle n’avait jamais déjeuné autrement. Comme elle sortait de table, on lui annonça M. Elle alla le rejoindre au salon, où elle le trouva essoufflé d’émotion, bien qu’il fût venu en voiture. J’accours, dit-il, au reçu de votre lettre ! Je vous remercie, répondit-elle en lui tendant la main. Non, c’est moi qui vous remercie, reprit-il au comble de sa joie ; c’est moi qui me mets à vos jolis pieds, pour ce grand bonheur que vous m’accordez enfin, de me prendre tout à tait pour un ami ! Vous voilà ! Je vous tiens, et je vais donc pouvoir faire de vous la plus heureuse des femmes !... c’est pour le coup que je vais m’en donner ! ajouta-t-il en ressaisissant avec transport sa main qu’elle lui laissa, en contenant pourtant son effusion. Oui ; mais, seulement, dit-elle, n’oubliez pas nos conventions. Je veux être libre, ou sinon je m’en retourne. Tout ce que vous voudrez, méchante enfant ! Ce que je vous demande, c’est de me laisser vous arranger une belle petite existence, comme vous la méritez. reprit-elle, en mettant le doigt sur ses lèvres avec son joli geste volontaire. C’est juré, sur vos beaux yeux !... si vous permettez que je les regarde. Ça, c’est permis, conclut-elle en riant, et tout à fait rassurée. Mais ce n’est pas tout ça, reprit-il ; il s’agit maintenant de régler vos affaires, de façon que vous n’ayez jamais à vous en embarrasser. Vous voyez bien ce petit meuble en ébène... Eh bien, le tiroir du haut a deux clefs. En voici une que je vous donne. Je garde l’autre, comme un curieux, pour venir espionner de temps en temps. Vous trouverez toujours là ce qu’il vous faudra pour faire marcher votre maison... Et, quand il n’y en aura plus... il y en aura encore ! dit-elle en lui tendant la main, cette fois d’elle-même. Les choses ainsi posées, avec une réserve extrême, Cambrelu, abrégeant sa visite, pour la laisser, disait-il, s’installer, prit congé de l’air le plus galant. Dès qu’il fut sorti, elle courut à ce certain tiroir, et l’ouvrit. Il contenait dix mille francs en or. Elle faillit tomber à la renverse, en se voyant ce Pactole. Si le compromis était étrange, il eût été du moins impossible de méconnaître le fond d’étonnante délicatesse dont usait le marchand de guano, pour alléger Catherine de toute préoccupation troublante, et lui enlever d’un seul coup toute cause de regret ou de souci. Devant ces arrangements si simples, sa résolution lui parut admirable, et, de plus en plus ravie de l’avoir exécutée en femme de tête, elle ne songea alors qu’à se mettre au niveau de la situation, en allant tout de suite chez sa couturière ; ce qui n’était pas la moindre affaire, dans la conjoncture présente. Enfiévrée au milieu des péripéties de ce grand jour, commencé dans sa misère, et qui tournait si complètement à des splendeurs d’apothéose, elle sonna pour donner ordre d’atteler. Un quart d’heure après, la grande porte de son hôtel s’ouvrit... Catherine partait dans son coupé, ayant jeté à son cocher l’adresse de la célèbre madame X..., chez qui elle dépensa, pour la combinaison d’un premier fonds de toilettes, deux de ces heures qui restent à jamais mémorables dans la vie. se surpassa pour une cliente de cette élégante beauté ; leur conférence aboutit à plusieurs chefs-d’œuvre. La composition d’une robe de chambre de cachemire bleu fut, à elle seule, toute une merveille. Chez la modiste, la station dura moins longtemps ; il était pourtant presque déjà nuit lorsqu’elle arriva rue de Lancry. En apprenant la grande nouvelle, Ida défaillit presque de bonheur ! il fallut lui faire respirer du vinaigre. Quand elle put parler, elle eut ce cri de mère : Et je vais me charger de ta dépense ! Bonnard et Aglaé survinrent, ce furent des transports. Mais Catherine ne s’attarda point longtemps à ces joies de famille. Ne pouvant tenir en place, absente toute l’après-midi de son hôtel, elle grillait d’y rentrer pour y retrouver son luxe et ses gens... Le retour rue Jean-Goujon lui donna cette fois une sensation plus nette de ce changement inouï d’existence dans lequel elle marchait toute étourdie depuis le matin. Quand son cocher cria pour la porte, et que sa voiture se rangea au bas du perron, il lui sembla à ce sentiment intime du chez-soi qu’elle ressentit, qu’elle était déjà faite à son logis. Lorsqu’elle se fut défaite au salon de son léger pardessus, et de son chapeau qu’emporta Julie fillette, s’écria joyeusement le vicomte Aymar, quel train ! Mais cet hôtel est un vrai bijou ! qu’est-ce que tout cela veut dire ?.. Je viens de voir l’enfant et la bonne courant par la maison. Est-ce que, depuis ce matin, tu t’es installée ici ? Comme vous voyez, c’est décidé, c’est fait ! Puisque je vous ai invité à dîner. Tu as des décisions prestes !.... Tu n’y songeais pas du tout hier. C’est Lorrain et Antoinette qui m’ont fait comprendre ma bêtise de vivre en donnant des leçons de piano... Elle lui raconta tout, et ne le surprit en rien. Trop roué pour n’avoir pas constaté, dès longtemps, que l’héroïque constance de Catherine n’était qu’un des emballements de ce caractère fait de caprices et de boutades, il avait prévu le dénouement final que devait amener, un jour, ce bel enthousiasme pour une existence modeste, basée sur la raison et le travail ... mitigée par les escapades avec le Cambrelu. Peu gêné par des préjugés sur la vertu, il s’était accoutumé, d’ailleurs, à envisager l’avenir de sa filleule comme devant aboutir fatalement à quelqu’une de ces occasions de fortune, dont Ida ne pouvait manquer de lui préparer les voies. Quoi qu’il en dût arriver, aventure pour aventure, le marchand de guano constituait du coup une position solide... Tout s’arrangeait donc pour le mieux. Le dîner devint une vraie fête. La dégustation des vins fut pour le vicomte Aymar une sérieuse affaire. Il se mit en contact avec madame Chauvin, la cuisinière, au sujet d’un salmis de bécassines, dont le liant lui parut digne d’une mention toute particulière. Ils conférèrent tous deux, madame Chauvin reconnaissant en lui, du premier coup, un de ces appréciateurs de haute distinction, pour qui l’on a plaisir à déployer ses talents. La notoriété du vicomte, d’ailleurs, était déjà connue des gens. Le café, un peu noir, donna lieu pourtant à une critique qui fut recueillie. On lui apporta le moka en grains, il indiqua la nuance d’ambre brune que l’on ne devait point dépasser en le brûlant. Monsieur le vicomte me pardonnera, dit Chauvin, le valet de chambre, en servant les liqueurs ; mais, ne sachant pas qu’il dînerait, je n’ai pas eu le temps d’envoyer chercher de son skidam... Tiens, vous savez donc que c’est la seule liqueur que je prenne ?.. J’ai eu l’honneur de servir souvent monsieur le vicomte, chez madame la marquise de Tervo. Eh bien, monsieur Chauvin, mon skidam sera pour une autre fois !... Frappé avec de la glace pilée en neige, n’est-ce pas ?... monsieur le vicomte peut être certain que je ne l’ai pas oublié. Lorsque Catherine et son parrain, assis dans un fauteuil, et grillant ses jambes flageolantes devant le feu flambant, se retrouvèrent seuls : Ma foi, fillette, mes compliments au Cambrelu, tout cela est parfait. Ta maison a de l’œil, ton monde est stylé. Seulement, tu sais, si tu m’en crois, ne laisse pas ta mère se fourrer là dedans, elle y ferait du gâchis, d’abord... Et puis tu l’aurais toujours sur le dos. Elle compte justement diriger la maison il y aurait un rude grattage ! Mais, en ce cas-là, tu perdrais d’emblée la Chauvin, qui est un cordon bleu de premier ordre ! Déclare à l’excellente Ida que Cambrelu ne veut pas qu’on se mêle de rien !... En lui donnant le mot, il dira tout ce que tu voudras, ravi, de son côté, de ne pas laisser établir ici un crampon. Vers dix heures, le vicomte fit atteler pour se faire ramener à Sainte-Périne, avertissant François, le cocher, qu’il viendrait le lendemain donner son coup d’œil à l’écurie. Une fois seule dans sa jolie chambre à coucher où elle avait été déshabillée par Julie, la tête sur son oreiller de dentelles, Catherine repassa toutes les émotions de cette journée. Tout cela s’était si bien accompli comme un changement à vue de théâtre, qu’il lui fallait encore le témoignage de ce qui l’entourait pour la confirmer dans la réalité de sa métamorphose ; elle caressait de la main les tentures soyeuses de son lit, en se rappelant la pauvre chambre dans laquelle elle s’était levée le matin. Il lui semblait qu’un si long temps s’était écoulé depuis lors, grâce aux éblouissements de cette aventure, que ce n’était que par un effort qu’elle pouvait rattacher l’heure présente à cette pénible scène avec Lorrain, arrivée juste au moment où d’ordinaire elle partait pour ses leçons. Sur cette pente, elle eut un mélancolique retour de pensée vers ces amis rigides qu’elle quittaitainsi. « Mais avait-elle donc le moindre tort ?... » Et leur incroyable susceptibilité n’était-elle pas cause de tout ?... » Eh bien, oui, ils lui avaient tendu la main, ils l’avaient aidée à se refaire une situation qui la sauvait de sa misère. Mais avaient-ils donc prétendu la retenir sous un joug ?... Ou la régir comme un enfant incapable de la moindre réflexion ?... Mais était-ce, par-dessus tout, une raison pour l’accabler de soupçons odieux, et la traiter comme une fille entretenue. et cela, pour quelques cadeaux sans importance, offerts par un ami de sa famille ?. Dans son existence si étroite et si laborieuse, était-elle donc bien coupable d’accepter quelques distractions qui rompaient sa triste solitude ?. » Certes, il était facile à ceux qui jouissaient de toutes les joies de la famille, de l’amour, et de toutes les satisfactions d’une solide aisance, de prêcher la résignation au travail et de lui reprocher, à elle, qui pliait sous le chagrin de son abandon, quelques heures d’étourdissement et d’oubli !... sans doute, ils allaient suspecter encore cette résolution vers laquelle eux seuls l’avaient poussée ; mais, dans sa richesse, comme dans sa pauvreté, elle saurait forcer leur estime en se montrant digne du respect de tous. Et ce serait elle, alors, qui ferait généreusement les premiers pas, pour leur prouver que, dans sa prospérité, elle n’a point oublié ses amitiés du mauvais temps. » Le cœur ainsi plein de bonnes pensées, elle songea au bonheur qu’elle voulait répandre autour d’elle, sur son parrain, sur sa mère, et surtout sur cet ami généreux, qui, se faisant son tuteur, témoignait une si grande joie de la voir partager sa richesse, ne lui demandant que d’être heureuse. A coup sûr, elle ne serait pas ingrate envers ce bienfaiteur si délicat à lui faire accepter ses dons. Converti par sa réelle vertu, dominé, entraîné enfin à n’avoir plus pour elle que les pures tendresses d’un ami, n’était-il pas touchant de le voir à ses pieds ?. Sans famille et sans affections, elle allait l’entourer de ces soins filials qui sont le réconfort de la vie, et dont il n’avait jamais connu les douceurs. Pourquoi le monde s’étonnerait-il si, la choississant pour héritière d’une fortune dont il ne croyait pouvoir faire un plus noble usage, il trouvait auprès d’elle cet appui si charmant d’une pupille reconnaissante et dévouée ?.... Elle allégerait ce qu’il lui restait des tourments d’un amour malheureux, en berçant doucement une illusion qui, dans les formes présentes de leur amitié, allait devenir une grâce. Quel mal, du haut de son prestige, de se montrer un peu coquette, par bonté d’âme, pour aviver ce pauvre contentement qu’il ambitionnait de satisfaire tous ses caprices ?... Lui ménager cette ombre de bonheur, n’était-ce pas mériter d’avance un héritage dont sa seule vertu aurait, en somme, été le prix ?... Sur cette dernière bonne pensée, elle s’endormit... Après des songes d’or, elle eut à essuyer une horrible scène avec sa mère, accourant dès le premier matin, pour prendre en main la direction du service et de la maison, résolue à s’installer dans l’hôtel de sa fille, en se partageant à demi entre elle et M. Bonnard, à qui, disait-elle, il resterait Aglaé. Ida, du premier coup, se choisissait déjà sa chambre, pour les jours, où elle coucherait rue Jean-Goujon, lorsque Catherine coupa court tout net à des espérances si longtemps caressées, en déclarant ce grand dévouement inutile... « attendu que, grâce à l’ordre parfait et au courant déjà établi, les choses marchaient toutes seules, sans qu’il y eût nécessité d’une aussi active surveillance ». Ce fut un coup de foudre pour Ida, et jamais l’écroulement d’un rêve ne produisit pareil fracas. Tout son vocabulaire des grands jours s’exhala en plaintes, en cris maternels qui firent presque accourir les gens. « Ainsi sa fille la chassait ! Sa fille, qui lui devait tout, jusqu’à cet hôtel d’où on la mettait à la porte, à présent qu’on n’avait plus besoin d’elle. Mais qui donc lui avait donné cette fortune, si ce n’était elle ? qui avait trimé trois mois pour lui amener Cambrelu ?... Et voilà comme on la récompensait !. Bien sûr elle n’était pas si bête, et elle ne s’en irait pas comme ça !.. » Catherine, se rappelant le conseil de son parrain, se retrancha précisément derrière la volonté de Cambrelu, en disant que c’était lui qui, ayant choisi les Chauvin, désirait que personne n’intervînt dans ce qu’il avait, réglé lui-même pour la conduite de la maison... Pour montrer à sa mère qu’elle n’était point ingrate, elle lui promit cinq cents francs par mois. Ida se considéra comme ruinée !... La véritable métamorphose de Catherine ne fut vraiment accomplie que lorsque ses toilettes furent prêtes, et qu’elle eut pu mettre au niveau de la situation les réelles élégances de sa personne, si bien faite pour sa voiture et son hôtel. Ses pauvres accoutrements de maîtresse de piano juraient trop dans ce luxe, pour qu’elle ne retardât point son complet essor, jusqu’à ce qu’elle eût pourvu à tout ce qui lui manquait... Modiste, lingère, cordonniers, couturières défilèrent donc pendant une semaine, qu’elle employa à régler son train, s’acclimatant à sa richesse, et s’étudiant aux nouvelles attitudes qu’elle allait adopter désormais dans sa haute destinée. Enfin le jour se leva où Catherine, rejetant les restes de sa chrysalide de misère, put paraître aux regards en brillant papillon. Tout d’abord, une très grande décision avait été prise. Grâce à l’inventive du parrain, connaissant son Paris et les questions de chic comme personne, pour dérouter enfin les rappels d’un passé prosaïque, le nom bourgeois de Surville sonnant mal, le vicomte avait proposé que Catherine se fît appeler mistress Hogarth. Le nom avait un joli parfum excentrique seyant on ne peut mieux à la fille du lord. Cambrelu avait adopté cette heureuse idée avec enthousiasme. Mistress Hogarth fit donc un beau jour son début en calèche, au Bois, au côté de son parrain. Le vicomte Aymar avait veillé aux moindres détails de l’équipage de sa filleule, depuis les bouffettes des chevaux jusqu’à la cocarde des gens. Rien qui tirât l’œil ; mais ce fini de correction et de genre anglais simple et de haut goût, qui tranche sur l’apparat de faux ton et de faux luxe des financiers enrichis. C’était par un beau jour d’arrière-automne, et le tour du lac s’en émut. Le vicomte de Trédec étant très connu pour ses attaches aristocratiques, on s’interrogeait. Les airs de fille d’Albion de Catherine, à demi cachée sous son léger voile, comme si elle n’eût eu nul souci de son éclatante beauté, cette note juste d’élégance et de distinction qui ne permettait point les suppositions équivoques sur le rang de cette belle inconnue, intriguaient fort toute la gentry . L’effet fut pour ainsi dire instantané. En son hôtel, le train avait suivi, avec ce tact particulier qu’elle apportait en toute chose. Sous la direction savante du vicomte, décidément de la maison, et qui veillait à tout, la guidant, là formant à cette perfection de style mondain, plus rare qu’on ne pense, même chez les femmes de haut lieu, et dont elle avait si bien l’intuition, en quelques jours elle fut mistress Hogarth jusqu’au bout des ongles. Avec un tel Mentor, réglant enfin jusqu’aux convenances de toilettes, selon la circonstance, l’heure du jour, ou le temps qu’il faisait, tout fut bientôt chez elle d’un ton exquis. Cependant, sur les hauteurs de son empyrée, un léger nuage troublait l’azur de Catherine. Son parrain qui l’amusait, la distrayait, la promenait, lui était devenu trop utile pour qu’elle pût se passer un seul jour de lui. Chaque matin, il arrivait ; mais, après la scène plus que vive que le vicomte avait eue avec Cambrelu chez les Lorrain, il était un peu difficile que ses deux protecteurs se rencontrassent. Il en résultait une gêne, peu lourde à la vérité, car. dès que le marchand de guano venait en visite, le vicomte, que sa grandeur n’attachait point au rivage, se retirait, laissant la place, et montait jouer avec l’enfant. Elle y pourvut, en invitant gentiment Cambrelu à diner en famil le. il est mon parrain, dit-elle avec un sourire câlin, vous ne pouvez en être jaloux. C’est lui qui me garde !. Trop malin pour ne pas comprendre les avantages d’une fusion, il accepta avec empressement. Je veux absolument que vous soyez amis ! Le dîner de famille fut charmant. Les deux protecteurs se connaissaient de vue et de nom. Avec ses réelles grandes manières et ses allures si aisées de bon vivant, le vicomte fit d’emblée la conquête du millionnaire, lequel, du reste, de son côté, perça à jour, du premier coup, le fonds de morale accommodante du parrain. Ils s’entendirent au madère, se plurent au rôti ; au dessert, ils étaient amis comme deux personnages naturalistes, comprenant aisément que, n’ayant rien pour se gêner l’un l’autre, ils pouvaient, au contraire, se servir au besoin. Catherine fut ravie de les voir se lier si bonnement. Le parrain, éclairant la situation, décerna même tout carrément à Cambrelu la qualité de tuteur, basant ainsi des titres à leur commune amitié. On fit alors mille projets de fêtes et de parties, sans préjudice de la formation d’un milieu de société nécessaire à l’animation intérieure de l’hôtel, et d’un courant de réceptions en rapport avec le grand train de la belle mistress Hogarth. Le lendemain, pour sceller une aussi heureuse entente, Cambrelu survenait en famille au déjeuner, apportant à sa pupille un roman nouveau à sensation paru le matin... Vers quatre heures, ils allaient tous les trois en calèche au Bois, le vicomte Aymar trônant près de Catherine, le tuteur sur le devant. A partir de ce jour, Cambrelu n’eut plus à compter ses visites, et devint un commensal familier, ami du vicomte Aymar, très commode en la situation, et qui lui faisait les honneurs avec sa belle désinvolture de chaperon avoué de sa filleule. Fermant les yeux d’un air paterne sur les galants badinages, le parrain couvrait en même temps, pour Catherine, les grâces de ce rôle de pupille auquel il donnait sa sanction, et le lui rendait si facile, qu’elle n’y voyait plus que le naturel tribut de reconnaissance à coup sûr bien due. Jaloux de la distraire, et tout occupés de son bonheur, les deux amis décidèrent un soir de lui faire donner chez elle un grand dîner. Donc, après s’être concertés, ils invitèrent chacun leurs intimes. Pour ce début, le train de l’hôtel, mis en quelques jours sur un pied grandiose, fut transformé, le nombre des gens triplé. Les serres de Cambrelu se vidèrent pour tout fleurir. On fit ainsi une sorte de pendaison de crémaillère. Une vingtaine de convives tout au plus ; mais tous choisis parmi les sommités de la grande vie. Le succès de Catherine alla jusqu’aux nues. A Paris, les célébrités se fondent vide. C’est là surtout que la Renommée a des ailes. Deux semaines ne s’étaient point écoulées que la belle mistress Hogarth était lancée ; ses toilettes, ses équipages, l’éclat produit par le fameux portrait que l’on se rappela, aidant par surcroît, elle devint la « Buveuse de perles », et ce gracieux surnom l’accompagna partout. Elle l’entendait murmurer sur son passage, aux courses, au théâtre, au Bois. Cependant, par disgrâce, toute médaille a son revers. Et les étoiles en vue ne restent point aisément dans les nuages qui protègent les humbles. En dépit du mystère, de son irréprochable tenue, du ton sérieux de sa maison, la situation de mistress Hogarth fut bien vite commentée. Si Cambrelu n’avait point les profits de l’aventure, il ne pouvait manquer d’en avoir à la fin tout l’honneur. Reconnu bientôt pour le protecteur en titre, bien qu’il ne se payât que d’apparences, à défaut de réalités, il faisait trop princièrement les choses, pour que la tutelle, avouée entre amis chez cette belle étrangère, où il affectait volontiers des prérogatives, fût acceptée longtemps comme désintéressée. Quelques fidèles de la maison racontaient bien comme un comble le véritable platonisme de ces relations de pur intérêt, pour une adorable personne dont le vieux roué, pris sur le tard d’une passion débordante, avait l’intention de faire son héritière ; mais l’histoire était trop romanesque et le personnage trop connu pour trouver beaucoup de crédules. Catherine, absolument inconsciente, se grisait de plus en plus dans les sublimités de son héroïde. Adulée, flattée par les hommes qui l’entouraient, elle tenait cour et régnait ; convaincue de la régularité de sa situation dans le monde, elle projetait de donner quelques fêtes dans l’hiver, pour étendre ses relations et se faire un salon, disait-elle, à la Récamier. Elle comptait déjà sur les Lorrain et tout leur cercle, de la Faculté et de l’Institut. Le vicomte Aymar approuvait, le tuteur l’encourageait. Comment cette défaite arriva, il serait impossible de le raconter ; car Catherine y glissa si inconsidérément et par une pente si insensible que, lorsqu’un jour elle se trouva, cette fois, maîtresse de Cambrelu, le cours naturel des choses lui sembla si bien découler de sa reconnaissance et de ses sentiments de pupille, qu’elle ne songea presque point qu’il pût en être autrement. Les circonstances avaient, certes, tout à fait modifié les conditions de cette chute naguère si horrible, et qui avait failli la tuer. Ç’avait été une surprise d’un soir, entre chien et loup, dans son boudoir à peine éclairé par la lumière qui venait des lampes du salon, la conséquence enfin d’une sorte d’apprivoisement où, peu à peu, sans y attacher aucune importance, et presque jour à jour, elle avait cédé de ces bagatelles, de ces mignotises, de ces baisers dérobés furtivement qui donnaient tant de bonheur à ce pauvre Cambrelu et qui, à elle, lui coûtaient si peu. Enivrée de ses splendeurs, touchée vraiment au fond du cœur de tout ce qu’il lui prodiguait avec tant d’abandon, en ce gentil rôle de pupille qu’elle avait facilement résolu, pouvait-elle se hérisser en lui refusant ces menues tendresses qui étaient son unique récompense ?. Trop sûre d’elle-même, comme il arrive à tant de femmes, elle avait marqué ses limites, .. Ce soir-là, l’occasion, l’obscurité peut-être pour complices, presque sans qu’elle y prît garde, les limites furent dépassées ; cédant par faiblessse, elle s’était si mollement défendue, qu’elle n’avait même pas eu conscience du péril. Chercher à expliquer l’inconséquence de certaines natures mal équilibrées, autant vaudrait chercher dans l’air le sillage de l’oiseau qui vole. Maîtresse de Cambrelu, son premier mouvement fut une véritable stupeur. Et pourtant, bien qu’elle en fût restée d’abord tout effarée, Catherine n’eut point un instant l’idée qu’elle eût rien perdu de la haute estime qu’elle s’accordait, la reconnaissance couvrant à ses yeux cette situation nouvelle, qui ne changeait rien à sa vie. Son parrain lui-même, lorsqu’elle lui confessa ce secret, ne parut pas plus surpris que s’il se fût agi là d’un arrangement intérieur, plus commode, et résultant des relations établies. Cambrelu, d’ailleurs, ne se gênant pas devant lui, le tutoiement dont il usait depuis quelques jours envers Catherine avait édifié déjà le vicomte sur le grand événement survenu, lequel déterminait, à son avis, d’une façon définitive, l’établissement de sa filleule. Cependant, malgré son inconscience et ces écarts de son imagination qui l’égaraient si souvent, tout en excusant à ses propres yeux ce nouvel état de tutelle que justifiait sa gratitude, Catherine fut pourtant forcée d’y découvrir bientôt une sujétion qui entamait singulièrement son indépendance. Étant donnée l’extraordinaire aventure de cette adoption qu’elle avait acceptée comme un bienfait, autant que comme un hommage à sa vertu ; et, bien que, par un sentiment de compassion qui n’était presque que l’acquit d’une dette de cœur, elle en fût venue, se payant de ce mot : à faire de son tuteur quelque chose d’approchant un mari, son compromis de conscience n’était point toujours facile. Il n’y avait, à coup sûr, rien là qui ressemblât pour elle à une de ces déchéances de femme entretenue que l’on paye... Mais, si naturelle qu’elle trouvât sa situation de pupille, et si haut qu’elle se gardât encore dans son orgueil entêté d’elle-même, il lui fallut pourtant bien s’avouer que sa reconnaissance n’allait pas sans de durs ennuis. Cambrelu, tout à l’ivresse d’une de ces pas sions de vieillard qui ont un nom dans la pathologie, ne quittait plus la rue Jean-Goujon, et ce fut un affreux joug d’écœurements sur lequel elle ne put du moins plus se leurrer... Elle commença bientôt à sentir le prix que lui coûtait sa richesse... Dame, ma fille, lui dit son parrain philosophiquement, c’est la conséquence de la chose. Profites-en pour te faire payer l’hôtel, et surtout pour te faire assurer de bonnes rentes, plus solides que des promesses d’héritage. Il ne faut pas te dissimuler que, sans cela, Cambrelu t’aurait bien certainement un jour plantée là, n’ayant pas de raisons de te monter longtemps un train sur un pareil pied, uniquement pour l’honneur de la philanthropie. » Tout ça, c’est des affaires de ménage... Il ne manque pas de femmes qui ont de vieux maris, et qui sont encore joliment heureuses de les avoir trouvés pour mener la vie en grand, avec des équipages comme les tiens. Toi-même, si tu avais été veuve, est-ce que tu aurais hésité trois minutes à déserter tes leçons de piano pour accepter l’offre de sa main ? Mais qu’est-ce que tu veux, tu as ton mari, on n’y peut rien !... Tu n’es que séparée ; c’est la faute du Code. Est-ce que la plupart des femmes, dans ta position, ne sont pas obligées de se refaire une existence ? On tâche d’arranger sa vie comme on peut... Oui ou non, Cambrelu peut-il t’épouser ? Eh bien, alors, il faut te contenter de vivre dans les seules conditions de mariage qui soient encore possibles entre vous deux... Catherine n’était pas de force à réfuter de pareils sophismes, tombant du haut de l’expérience de son parrain. L’aplomb du vicomte Aymar était du reste au large, dans cette question qui l’intéressait pour lui autant que pour sa filleule. Étant certes trop roué pour ne pas comprendre que la position, si belle qu’elle fût, ne pouvait longtemps durer si le marchand de guano, qui courait après son argent, n’y trouvait pas à la fin le loyer positif de ses sacrifices et de ses avances, le viveur rainé, revenu à de beaux jours, se sentait, sans le dire, comme l’oiseau sur la branche. L’hôtel de la rue Jean-Goujon, la chère fine et choisie apprêtée par madame Chauvin, le luxe supérieur réglé par ses soins lui paraissant préférables au régime de Sainte-Périne, où il ne rentrait même plus toujours pour y coucher ; il était trop pratique pour n’avoir pas considéré la victoire de Cambrelu comme un événement majeur, qui fondait enfin l’avenir sur des bases sérieuses et durables. Et regarde encore, dit-il en concluant, ton ménage est si bien arrangé, que tu as même cet avantage d’être libre, ton mari ne demeurant pas chez toi !.. Ce qui te rend l’existence facile. Il n’est rien de tel que de savoir définir les choses. Appuyée sur cet aperçu de la situation particulièrement ingénieux, Catherine, toujours alerte à se forger des chimères, partit avec conviction pour ce nouvel état morganatique qui, tout à coup, la réconciliait si bien avec elle-même, qu’elle y trouva par surcroît un élément romanesque de très grand ton. Toute pleine de l’exposé philosophique et social de son parrain, elle eut, le soir même, un long entretien avec Cambrelu. Ne voyant que des avantages pour lui, dans cette façon relevée d’envisager son bonheur, le marchand de guano promit tout ce qu’elle voulut, enchanté de n’avoir plus à combattre des repentirs ou des remords. Mais certainement que je suis ton mari ! C’est que tu sois absolument ma femme, en attendant, comme tu le dis, que nous puissions régulariser tout, aussitôt que les circonstances le permettront !.. Cependant, si régence que se sentît Cambrelu en empaumant l’euphémisme du parrain, il arriva bientôt qu’il se trouva englué, plus qu’il ne l’eût voulu, dans ces arguties de femmes que le plus avisé ne peut jamais prévoir. Catherine, en possession d’un état déterminé, qui élevait sa sphère d’action à des hauteurs nouvelles, prit si bien au sérieux ses droits, que, dès le lendemain de ce jour, elle traita Cambrelu si réellement en mari, le mettant au régime de ses caprices d’enfant volontaire et de ces tyrannies vaillantes, dont elle savait d’ailleurs si bien s’armer contre lui, que la haute combinaison morganatique parut très carrément fastidieuse au vieux viveur. « En attendant la régularisation de leurs liens secrets, disait-elle, il fallait prendre soin de leur considération commune... Les convenances du monde les contraignaient à des réserves. » Elle y gagna de le rationner dans ses jours, de « peur qu’il ne la compromît aux yeux de ses gens ». L’heureux Cambrelu, qui se croyait déjà ville conquise, fut certes fort ébaubi de ce point de vue matrimonial, sur lequel il n’avait pas du tout tablé ; il versa ses soucis dans le sein du parrain. Dame, mon cher ami, dit le vicomte, entre nous, Catherine n’est vraiment pas une femme comme une autre ; et je crois que le duc de Rios voudrait bien être à votre place... Vous ne pouvez pas espérer d’elle, je suppose, qu’elle se conduise comme une sauteuse... Et d’abord, moi, son parrain, qui la chaperonne, je ne le lui permettrais pas !... Pris dans sa vanité devant ces grandes façons qui lui imposaient, Cambrelu se soumit, le nom du duc de Rios n’étant pas, d’ailleurs, entré dans l’oreille d’un sourd... Tout compte fait, la tête plus que jamais perdue par sa passion, exalté par ce triomphe de posséder enfin une femme du monde, ne songeant plus enfin qu’au relief surprenant que cette situation lui donnait, il se résigna. Une des grâces d’état de la femme, même chez les plus intelligentes, c’est d’innocenter pour elle ce qu’elle blâme très catégoriquement dans les autres. La casuistique n’a rien de plus abstrait que les distinctions dont elles se leurrent. Catherine se fût certes indignée à l’idée que l’on pût dénaturer ses motifs, à ce point de croire qu’elle fût en rien déchue de sa considération dans le monde. Sa situation désormais définie par ce fameux mariage morganatique, qu’elle prit de haut du côté romanesque, elle se lança en plein dans la résolution d’éblouir par un train de luxe, et de fêtes, que ses instincts d’artiste ne pouvaient manquer de mettre au premier rang. Dévorée de ce besoin d’être en vue, de subjuguer, d’être admirée dont elle était possédée, et qui la tenait comme une fièvre, elle enflamma aisément Cambrelu, ravi par la pensée que tout ce bruit qu’elle rêvait allait lui conquérir à lui-même un remarquable lustre. Le vicomte Aymar, très répandu dans tous les cercles, se chargea de recruter un monde. Catherine eut son jour, donna des dîners d’abord un peu intimes, quelques hommes de lettres, artistes et journalistes choisis en constituant le fond ; les réceptions de la rue Jean-Goujon, célébrées par des reporters, occupèrent bientôt l’attention, et prirent rang parmi les quelques salons d’hommes devenus de mode. Il fut de bon genre d’y être admis. Quelques soirées-concerts, avec les virtuoses les plus rares, achevèrent de poser le ton sérieux de ces réunions d’art. On sait l’influence d’un nom à Paris, l’étrange beauté de mistress Hogarth, sa tenue, ses façons adorables, son esprit original, la légende de la Buveuse de perles, enfin et par surcroît, son faste de maison exquis, donnèrent à ces réunions intelligentes un véritable cachet. Il faut le dire, d’ailleurs, le vicomte Aymar de Trédec, en ce renouveau de ses grands jours, et devenu casanier « par suite de sa base endommagée », aidait singulièrement, par ses superbes inventives, à l’éclat de cette large existence soutenue par tant de millions. Cambrelu payait à caisse ouverte et ne comptait plus ; car, bien qu’usant d’une réserve imposée, qu’il estimait comme le comble des belles manières, il n’ignorait point que, dans son milieu, nul ne doutait de l’état des choses. Ses affectations de discrétion ajoutaient à ses yeux mêmes un plus haut prix à sa conquête ; exalté de l’idée qu’il tranchait du grand seigneur, il se voyait enfin son heure de célébrité. Éblouie de ses succès, Catherine s’étourdissait, s’enivrant de son triomphe, surmenant son imagination, ses caprices les plus fous. Prise par une sorte de vertige au milieu de cette richesse, affolée d’orgueil avec l’étrange fougue de caractère qu’elle mettait à toutes choses, il lui semblait si bien suivre le cours de sa légitime destinée de fille de lord, qu’elle se fût presque étonnée, si quelque retour de pensée importune lui eût rappelé les jours d’épreuves et de misères qu’elle avait autrefois traversés, comme dans un mauvais rêve. Une après-midi, vers quatre heures, on était aux jours les plus courts de l’hiver. Pour aller reprendre l’enfant qu’elle avait envoyé chez sa mère, Catherine allait sortir, dans une toilette des. plus modestes, qu’elle mettait pour ses visites à la rue de Lancry ; elle ajustait sa voilette, et elle allait mettre le pied dans l’antichambre, quand le timbre sonna, annonçant une visite. Elle se hâtait, pour donner ordre que l’on répondît qu’elle ne recevait pas ; mais, comme elle soulevait la portière, un de ses gens ouvrait la porte du péristyle, et elle se trouva presque en présence d’un inconnu. La silhouette étant à contre-jour sur la cour, elle avait brusquement laissé retomber la tapisserie sans avoir pu distinguer les traits de l’importun, lorsqu’elle entendit « qu’il demandait madame Surville ». A ces simples mots, Catherine eut un tressaillement qui la secoua tout entière ; il lui sembla que le sol s’effondrait... Elle venait de reconnaître la voix de son mari. C’était à n’y pas croire !... Son premier mouvement fut un élan de cœur irréfléchi pour courir dans ses bras ; mais, tout à coup, elle songea... Alors, l’idée lui vint de s’enfuir, de se cacher en quelque coin de son hôtel. Pendant ce temps, elle entendit le domestique qui, étant nouveau, parlementait ainsi : Monsieur veut dire sans doute : madame Hogarth ?... Non, répondit Victor Surville, je n’ai pas l’honneur d’être connu de madame Hogarth ; je viens pour madame Surville. que l’on m’a dit demeurer chez elle... Catherine ressentit une véritable épouvante à cette explication, dont elle comprit le terrible danger... D’un geste plus prompt que la pensée, elle se montra. C’est bien, dit-elle au valet de pied, faites entrer. En l’apercevant, Victor Surville eut un sursaut. Pourtant il fit un salut, auquel elle répondit en s’inclinant. Se retenant à la portière, et, d’un air d’embarras indicible, presque sans voix, elle l’invita à la suivre. Une fois entrés au salon, ils demeurèrent un instant muets l’un devant l’autre. Elle sentait son cœur battre à se rompre. Cependant, elle trouva la force de lui désigner un siège. Après quoi, impuissante à se régir, anéantie, brisée, elle tomba sur un fauteuil. A la vue de son mari, là, dans cet hôtel, comme dans un éclair déchirant tous les voiles, la malheureuse venait de comprendre tout : de sa situation et de sa vie. Pardonnez-moi, dit enfin Surville, aussi décontenancé qu’elle-même, d’être venu vous trouver ici. Je comptais n’y prendre qu’une information pour vous écrire. Je suis arrivé ce matin même, et, sachant par Lorrain que vous demeuriez près d’eux, j’ai couru à Auteuil. Ils sont absents ; on m’a envoyé à votre maison, où j’ai eu votre adresse : chez madame Hogarth. Or, comme je ne voulais pas aller chez votre mère, et désirant voir mon fils, j’étais donc bien forcé de recourir à vous. Catherine, atterrée par son émotion, l’écoutait toute tremblante. Oui, en m’apprenant votre vie de travail, et vos leçons. Seulement, j’ignorais que vous fussiez maintenant ici. Je m’empresse de vous dire que, si l’on n’y sait rien de votre séparation, vous n’avez rien à craindre de ma venue. Il suffira que nous convenions de la façon dont je verrai l’enfant... Elle comprenait l’erreur grâce à laquelle son mari ne la croyait pas là chez elle. Dans le désordre de ses pensées, de ses terreurs, elle entrevit, dans cette méprise, le moyen peut-être de se sauver, en conjurant d’abord le péril le plus pressant. Il est chez ma mère ! Qui, je conçois qu’il vous soit difficile de l’avoir avec vous, reprit Surville. En ce cas, je pourrais le faire prendre. A moins que vous ne préfériez me l’envoyer... La bonne le conduira chez vous. Demain., aujourd’hui même, si vous le voulez, ajouta-t-elle avec empressement. J’en serai très heureux, si cela vous est possible, reprit-il ; car je ne fais que traverser Paris, et je repars demain pour Londres. Et une lueur d’espoir lui revint tout à coup. Je retarderais pourtant, si cela était pour vous une trop grande gêne... s’empressa-t-elle de répondre ; et, dans une heure, je le ferai conduire chez vous. Alors, voici mon adresse, et je vais rentrer l’attendre... En disant ces mots, il avait tiré un carnet pour lui donner sa carte, qu’elle prit d’une main tremblante. Puis, cet arrangement résolu, et comme ayant tout dit, il se leva pour se retirer. Comme au début de cette froide scène, ils restèrent encore un moment embarrassés, n’osant presque se regarder. Depuis deux ans qu’elle ne l’avait vu, Catherine le trouvait si changé, que son cœur se serrait. Grand, mince, avec la tournure dégagée d’un homme d’action énergique, le front large et intelligent ; ses traits réguliers et empreints d’une certaine douceur mâle, semblaient avoir supporté de rudes souffrances. Bien qu’il n’eût pas trente ans, elle remarqua qu’il avait quelques cheveux gris. Alors, répéta-t-il comme pour secouer la gêne qui les glaçait tous deux, je vais attendre l’enfant. Oui, j’irai moi-même, chez ma mère, pour qu’on vous l’envoie sur-le-champ. Elle ne put lui répondre que par un signe de tête. Il marcha alors vers la porte ; mais, près de sortir, comme elle le reconduisait, il s’arrêta, hésitant à parler. je voulais vous dire aussi, ajouta-t-il enfin, puisque... contrarié, si, ayant la charge de l’enfant vous aviez à vous inquiéter... ou à souffrir peut-être, par suite de l’insuffisance de vos ressources. En ce cas, je pense que vous n’hésiteriez pas à vous adresser à moi. Je n’ai besoin de rien, balbutia-t-elle en courbant la tête. Victor Surville parti, Catherine tomba sur un divan atterrée, consternée, presque sans comprendre qu’il fût possible qu’une pareille chose arrivât. Son mari de retour, la retrouvant avec un hôtel, des chevaux, étonnant. le monde par un luxe fou... Qu’allait-il conclure, en apprenant que cette mistress Hogarth, chez qui sans doute il la supposait gouvernante, c’était elle-même ? Mais à quel titre alors était-elle là ?... Comment expliquer même qu’elle pût y vivre avec son enfant ? D’où cet argent, cette incroyable fortune ?... Ce fut un épouvantable écroulement de tous les sophismes qui lui cachaient le réel de cette « aventureuse destinée », sur laquelle elle avait réussi à s’abuser jusqu’alors comme une véritable folle, en se payant de faux-fuyants de consciences et d’illusions insensées. A cette heure, le seul fait brutal se dressait dans sa crudité horrible, et, cette fois, avec une lucidité effrayante, elle comprit tout... « Maîtresse de Cambrelu qui la payait, elle était fille entretenue !... » A cet éclair de raison, un mouvement de désespoir la saisit. Ce fut comme une déroute de tous ses leurres. Un cri lamentable sortit de sa poitrine, elle n’eut plus qu’une pensée : quitter cette maison, se cacher n’importe où... Si son mari allait revenir !... Cinq minutes plus tard, Catherine était dans les Champs-Élysées fuyant, presque égarée. Elle prit un fiacre, pour courir chez sa mère chercher son enfant, qu’il lui fallait faire conduire chez son père. A peine dans la voiture, elle fondit en larmes. Les regrets, la honte, les remords, cet amour enfin, toujours gardé au plus profond de son cœur, et qu’elle avait cru vainement étouffer dans l’étourdissement de sa vie folle, tout l’accablait à la fois !... Elle le revoyait, dans cette scène étrange où ils venaient de se retrouver tous deux, après leurs deux années de séparation, tremblants, glacés, écrasés par le souvenir. Dix fois, pendant qu’il lui parlait, devinant l’émotion dans sa voix, dans sa parole hésitante, elle avait eu l’envie de tomber à ses pieds, d’embrasser ses genoux. Il l’avait dit, il allait repartir. Si elle osait pourtant essayer de le revoir ?... Mais, à cette pensée, le rappel lancinant de ce qu’elle était devenue la terrifia. tombée si bas, songer encore à implorer un pardon ?.. Quand, à ce moment, peut-être, par quelque hasard fatal il savait déjà tout !.. Comme la plupart des femmes qui, presque toutes, s’abusent et se leurrent si aisément sur leurs fautes, jusqu’à ce que le coup de foudre les réveille, et que l’évidence du danger leur crève les yeux, Catherine se débattait épouvantée devant la vision nette et brutale des choses. Perdue dans son inconscience, elle n’avait rien prévu d’un retour de son mari, la retrouvant au comble de cette scandaleuse fortune, et forcé de regarder dans sa vie... si seulement il était revenu trois mois plus tôt ! Alors, il lui souvint de ce temps passé chez les Lorrain, de ce temps où elle était si fière de sa vie d’honnête femme. Elle se rappela que, plusieurs fois, Antoinette lui avait parlé de son mari. qu’ils avaient instruit sans doute de sa conduite, de sa misère, de ses efforts, pour rester digne de lui, en élevant son enfant. ils étaient informés peut-être de son retour prochain !... A peine sauvée de la plus ignoble chute, relevée, soutenue, protégée, dans l’entraînement de son incroyable démence, elle avait tout détruit. Acharnée à sa perte, aveugle, encore plus que faible, se laissant prendre, comme toujours, par ce désœuvrement d’esprit qui la livrait inconsciente à la moindre fantaisie qui traversait son imagination de folle. Trois mois lui avaient suffi, pour accomplir un pareil désastre !... Sous les yeux de son mari, rester dans ce train de luxe, maîtresse de Cambrelu ?. Mais il allait tout apprendre de la Buveuse de perles !... et de cette notoriété infamante dont elle l’éclaboussait !... Sous l’éclat de cette honte et de ce scandale sur son nom déjà presque célèbre, répandu dans un monde où il marquait, pouvait-il même demeurer à Paris, exposé à la rencontrer sur ses pas, exerçant ce métier de fille ?. Mais, à moins d’être le lâche que certes il n’était guère, il allait la tuer comme une créature infâme !... abusé sans doute par les lettres de Lorrain, la croyant dans une humble condition, courageusement acceptée pour gagner sa vie, il était venu dans cet hôtel... Et elle ne lui avait pas crié : « Va-t’en ! Et son fils, dont il venait s’informer, pouvait-il même le lui laisser ?. Ce pauvre enfant qui mangeait ce pain souillé, qu’elle osait faire vivre auprès de l’homme qui la payait !.. C’était horrible,, et elle n’y avait jamais songé... son cœur se souleva de dégoût contre elle-même. Mais, à cette heure, comment mentir, comment tromper ? Tout à coup, une autre épouvante la saisit, comme elle arrivait rue de Lancry. Au moment de tenir la promesse qu’elle avait faite d’envoyer l’enfant chez son père, cette pensée lui vint que la domestique, ou son fils même, allaient parler. Il était impossible que Surville ne fît pas mille questions à l’enfant sur la vie qu’il menait, sur ses jeux, sur les soins ou les tendresses dont il devait être l’objet. Le pauvre petit, lui-même, allait tout révéler, tout trahir. De réflexion en réflexion, au milieu des éclairs de raison qui traversaient les ténèbres où elle se voyait engloutie, lui montrant à chaque pas quelque effondrement plus horrible, arrivée à ce simple fait, auquel devait fatalement aboutir son esprit en délire, un froid mortel lui glaça le cœur. Elle se représenta ce malheureux, palpitant de la triste joie de revoir enfin son fils et le couvrant de baisers... Puis l’enfant, en son babil, lui disant tout... Elle tressaillit au plus profond de son être... Acculée à ce péril, cette fois impossible à conjurer, prise alors d’un accès de terreur, elle ne vit plus de salut pour elle que dans la fuite. Prendre son enfant, courir à son hôtel, ramasser ce qu’elle avait d’argent, et disparaître le soir même, en se sauvant assez loin pour que son mari ne pût retrouver sa trace. Mais il était imprudent d’avertir même sa mère. Arrivée chez les Bonnard, sans dire un mot de l’événement de ce retour qui eût soulevé d’interminables discussions, et peut-être entravé ses projets, elle prétexta des courses à faire qui ne lui permettaient d’entrer que pour reprendre la bonne et son fils ; puis, elle repartit aussitôt, donnant au cocher son adresse de la rue Jean-Goujon. Cependant, une fois dans la voiture, à mesure que ses idées se faisaient plus lucides, pour l’exécution de cette fuite résolue, la pensée que son mari attendait son fils, lui revint à l’esprit. Si, maintenant, ne le voyant pas venir, il allait s’inquiéter, prendre peur, ou croire à quelque accident ? S’il allait retourner chez elle, interroger, s’informer près des gens... Mais elle songea bientôt que cette dernière crainte était vaine. En supposant même qu’il n’attendit chez lui qu’une heure, cette heure, pour elle, était plus que suffisante. Elle n’avait qu’à s’arrêter à la porte de son hôtel, y entrer et en ressortir à l’instant. Seulement, ici, se dressa devant elle une autre pensée terrifiante... Mais, demain, que va-t-il advenir ?... Sa disparition brusque n’aura-t-elle pas précisément pour effet d’amener cet éclat, cette découverte qu’elle redoutait ?... Ne saura-t-il pas tout, en retournant chez elle ?. Ne cherchera-t-il pas son enfant, enlevé, ravi par elle ?. Elle s’aperçut soudain que, après toutes les réflexions de son esprit de folle, ne songeant qu’à cette fuite qui la sauvait pour un jour, elle en arrivait tout à coup face à face avec un danger plus horrible... Pouvait-elle donc s’imaginer qu’on ne la retrouverait pas ?... Elle se vit, alors, plus indigne et plus méprisable encore, n’ayant obtenu pour résultat que d’ajouter à toutes ses misérables fautes cette action lâche d’avoir tenté de voler son enfant, à ce malheureux qui avait déjà tant souffert par elle. Et elle traînait à cette heure son nom dans la boue !... Il est des gouffres dont on ne comprend l’horreur que lorsqu’on gît au fond. Catherine se débattait saisie de vertige sous l’implacable châtiment qui planait toujours sur sa tête. De quelque côté qu’elle essayât d’y échapper, elle se heurtait éperdue à quelque plus grand désastre... A bout de raison, de calculs, de projets fous, épouvantée de voir que rien ne pouvait plus la sauver, elle regarda son enfant assis près d’elle ; puis, pour dernière résolution, se condamnant sans pitié, et comprenant que tout était fini pour elle, elle décida de se tuer. Une fois cette nouvelle détermination fixée dans son esprit, il sembla à Catherine qu’elle était délivrée d’une obsession. Expier d’un seul coup n’était-ce pas du moins se montrer encore digne d’un pardon, et se relever d’une façon éclatante à tous les yeux ?... Cette fin dénouait si bien tout, qu’elle s’étonna de n’y avoir pas songé plus tôt. Alors, changeant subitement les indignes projets qu’elle avait arrêtés, elle n’eut plus que la pensée d’agir noblement dans l’exécution de ce qu’il lui restait à accomplir. Avant de mourir, il lui fallait rendre son enfant à son mari, le laisser en ses mains ; après quoi, elle irait à son logement d’Auleuil et, de là, écrirait à sa mère. On la retrouverait morte le lendemain. Elle donna aussitôt l’ordre au cocher d’aller avenue de Villiers, à l’adresse de Victor Surville. Tiens, nous n’allons pas chez nous, maman ? répondit-elle en essayant d’assurer sa voix ; mais tu vas être bien content, je te mène voir ton père, qui est revenu. pourquoi donc ne vient-il pas demeurer avec nous ?. Et il se mit à questionner avec cette insistance des enfants. Le pauvre petit ne pouvait avoir aucun souvenir de son père. Quand il apprit qu’il allait rester là, sans elle, il voulut à toute force qu’elle ne le quittât pas. La malheureuse ne savait que répondre pour détourner ces interrogations pressantes. A la fin, il lui vint cette idée étrange de lui céder. Qu’avait-elle à craindre, après tout, en amenant son enfant elle-même ?... N’était-ce pas, au contraire, le moyen le plus sûr d’empêcher toute révélation jusqu’à l’heure où, du moins, sa mort appellerait sur elle la pitié. Elle présente, la domestique ne parlerait pas... Qui sait même, Surville repartant le lendemain, si elle ne réussirait pas à lui cacher pour jamais son terrible secret ?... Au fond de son cœur agité, la pensée de revoir encore une fois son mari la tenait comme une obsession. Il y avait dans cette joie amère une sorte de consolation suprême. Elle se disait qu’après ce triste bonheur, le dernier pour elle, elle aurait plus de courage pour la fin. En ce désordre de sa raison qui lui échappait, ne sachant plus où se prendre, du milieu de sa détresse, Catherine s’abandonna. Lasse de luttes, il lui venait déjà des imaginations folles... Elle se jetait à ses genoux, lui jurait de reprendre une vie honnête... C’était une de ces hautes maisons neuves de style sérieux, où le luxe de bon goût s’allie au confortable moderne. Le concierge ayant indiqué le second étage, lorsque Catherine se trouva devant la porte et qu’elle eut fait sonner le timbre, il lui sembla qu’elle recevait au cœur un coup mortel. En entendant des pas pressés, elle songea à s’enfuir ; mais, au même instant, la porte s’ouvrit, et son mari était sur le seuil. En l’apercevant, Surville eut un mouvement de surprise tout aussitôt réprimé. Puis, s’inclinant sans dire un mot, il la fit entrer. Elle le suivit, tenant l’enfant par la main, à travers un petit salon où la domestique resta, et elle pénétra enfin dans une grande pièce arrangée en cabinet de travail. J’habite, pour ces deux jours, chez un ami absent, dit-il, comme elle regardait autour d’elle. Il avait enlevé son fils dans ses bras et le couvrait de baisers... Catherine accablée d’émotion se tenait debout, sans oser s’approcher. J’ai voulu vous l’amener moi-même, balbutia-t-elle enfin d’une voix à peine intelligible ; pardonnez-moi si.. Comme chez elle, quelques heures auparavant, le même embarras pesait sur eux ; mais, cette fois, l’enfant faisait diversion. Embrasse ton papa qui est revenu, reprit-elle, pour dire quelque chose. Surville prit sur ses genoux le pauvre petit, qui le regardait d’un air un peu étonné, mais qui s’apprivoisa bientôt sous les caresses que son père lui prodiguait en le questionnant. Catherine les regardait, sentant son cœur se serrer. Tu vas venir demeurer avec nous, n’est-ce pas ? dit l’enfant à son père au bout d’un instant. Non, mon pauvre chéri, je ne peux pas, parce que je repars ; mais, plus tard, tu viendras ici tous les jours, si ta maman peut t’envoyer, répondit Surville. Catherine répondit par une promesse, et, grâce à ce sujet d’entretien, à l’abri duquel ils pouvaient se parler, peu à peu se dissipa la gêne qui les étreignait. Ce lien commun de leur fils entre eux était propice à des questions timides d’abord sur eux-mêmes. Il osa s’informer de la position de Catherine. les-vous heureuse au moins, dans cette famille où vous êtes ? Rassurée par cette interrogation qui témoignait définitivement de l’ignorance complète de ce qu’elle était devenue, elle s’enhardit, certaine au moins de ce dernier moment, pendant lequel elle pouvait encore garder la triste joie de n’être pas maudite. Elle répondit en éludant de façon à ne rien trahir. se hasarda-t-elle à demander, pour détourner le danger des explications trop précises devant l’enfant. Moi, je suis venu en Europe pour un mois, dit-il. C’est là surtout le but de mon voyage. J’ai de très grandes affaires là-bas, qui réclament ma présence, et je ne puis guère rester longtemps éloigné, répondit-il d’un ton de regret. Il se fit un nouveau silence. Catherine venait de songer tout à coup que, durant ce séjour si limité, il serait peut-être encore possible de sauver à son mari cette horrible découverte qu’elle risquait de brusquer par sa mort. Avec son inconcevable faiblesse de raison, qui la portait toujours aux extrêmes, elle entrevit presque un moyen de salut. Justement, l’avant-veille, son parrain avait soulevé le projet d’un voyage à Nice. Elle pouvait s’éloigner, disparaître, en ayant l’air de subir les exigences de la situation à laquelle elle était attachée. L’hôtel fermé, averti d’un départ, Surville ne s’y présenterait plus... En ce cas, vous êtes tout à fait fixé en Amérique ?... reprit-elle anxieuse, en suivant sa réflexion. Et il est même probable que je n’en reviendrai que dans une douzaine d’années !... N’osant trop l’interroger, elle se prépara aussitôt, à tout hasard, un prétexte d’absence de Paris à très courte échéance... Qu’avait-elle à craindre en recourant à ce dernier mensonge ?... Dans deux ou trois jours, peut-être, répondit-elle en rougissant. Puis, montrant l’enfant resté sur ses genoux : J’avais pensé garder l’enfant à dîner avec moi, reprit-il. Catherine n’avait pas prévu ce très naturel désir. Surville s’aperçut qu’elle hésitait à répondre. Il y a sans doute là une gêne pour vous, dit-il. Oui, c’est vrai, je n’avais pas pensé. Mais, ajouta-t-il en hésitant, puisque vous êtes venue..., si vous êtes libre, vous pourriez rester avec lui pour le remmener. oui, maman, s’écria l’enfant, dînons ici ! Catherine eut un battement de cœur. Passer cette dernière soirée ainsi, retrouver une ombre de son bonheur détruit !... Un quart d’heure après, une table était apportée toute servie. Assise en face de son mari, l’enfant entre elle et lui, il semblait à Catherine qu’elle faisait un étrange rêve et que le passé n’existait plus. L’enfant joyeux dissipait, par son babil et ses rires, la froide gêne qui les oppressait tous deux, et les forçait à se joindre à ses ravissements leur créant des obligations continues de se parler, de se répondre presque familièrement. Plusieurs fois même, sans y prendre garde, Surville s’était oublié à dire toi à Catherine : il se reprenait aussitôt ; mais il en restait un trouble entre eux qui les rappochait, malgré leurs affectations de réserve. Au dessert, le domestique ayant été renvoyé, sans s’en apercevoir, Catherine, revenant d’instinct aux habitudes d’un autre temps, servit l’enfant et son mari, et ce ne fut qu’au bout d’un instant qu’elle eut conscience de ce qu’elle faisait. Et alors, tout à coup, comme elle tendait une assiette de fruits, sa main devint si tremblante, qu’elle s’arrêta, et, rencontrant le regard de Surville sur le sien, ses yeux se noyèrent si subitement d’un flot amer, que deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. s’écria l’enfant se précipitant sur elle. Non, non, mon chéri, répondit-elle vivement en le serrant dans ses bras. Ce n’est rien, ce n’est rien ! Cet incident imprévu ayant ramené soudain la tristesse et l’embarras de leur situation, Surville et Catherine restèrent encore une fois silencieux ; mais, hélas ! le silence même n’accusait que plus inexorablement l’agitation de leurs pensées, et il en arrivait que ni l’un ni l’autre n’essayaient plus de le rompre. Pour comble de gêne, l’enfant, une fois consolé sur les genoux de sa mère, pris de fatigue et de sommeil, ne leur apportait même plus cette diversion qui les avait aidés jusqu’alors, et le moment venait de se quitter... A la fin, Surville, faisant un effort pour secouer l’oppression si lourde qui planait sur cette étrange scène de leur vie brisée, osa reprendre la parole : Le pauvre petit s’endort, dit-il, il faudrait le rentrer. Catherine eut un tressaillement brusque, mais, le réprimant aussitôt : Oui, vous avez raison, répondit-elle doucement. Il se couche moins tard ordinairement. Accablée par son émotion, elle fit un grand soupir : Eh bien, je vais m’en aller, reprit-elle en essayant en vain d’affermir sa voix. Mais je ne vous renvoie pas, Catherine ! Je voulais dire, sa bonne étant là, qu’elle pourrait le remmener. Si vous n’étiez pas forcée de rentrer vous-même. Puisque vous voilà, nous causerions de ce que vous auriez peut-être à me demander pour lui. Vous voulez bien que je reste encore ? dit-elle avec un regard si ému et si résigné, qu’il éprouva une sorte de pitié, à ce mot plein d’une humilité navrante. Je pense qu’il vaudrait mieux régler entre nous les choses de l’avenir, répondit-il en détournant les yeux. L’enfant remis dans les bras de la bonne qui partit, ils restèrent seuls. Les premiers instants du tête-à-tête furent d’abord si poignants, que, de nouveau, ni Surville ni Catherine ne semblèrent savoir que dire. Elle, affaissée sur un divan, dans une attitude qui trahissait son agitation profonde ; lui, debout, n’osant entamer cet entretien offert par lui. Il parut s’armer de courage, et, prenant un siège, il s’assit. Je ne voudrais pas froisser votre susceptibilité, Catherine, dit-il enfin, et, si Lorrain avait été à Paris, des arrangements auraient été bien plus faciles entre nous. Voulez-vous me répondre en toute franchise ?. Eh bien, je vous avoue que, en arrivant ici, j’ignorais absolument qu’un changement était survenu dans vos conditions d’existence. Non pas que je songe à vous adresser un reproche d’avoir accepté les moyens de vivre où vous les trouviez, puisque vous étiez réduite à ne pouvoir sans doute pas faire autrement. Je comprends enfin que, ne pouvant, chez cette madame Hogarth, garder avec vous notre enfant, vous vous soyez vue forcée de le remettre aux soins de votre mère. murmura Catherine accablée et n’osant répondre. Encore une fois, ne prenez pas cela pour un reproche ! ajouta-t-il vivement, Je ne songe ici qu’à vous plaindre. Seulement, pardonnez-moi de vous le dire, vous savez que. votre mère et son mari ne sont guère les guides qu’il faudrait. il ne restera pas avec eux, je vous le jure ! Bien, reprit Sur ville ; mais encore faut-il que vous puissiez subvenir au nécessaire, pour que vous l’éleviez vous-même. afin de vous dire que je compte vous aider, de façon que ni lui, ni vous, vous n’ayez rien à craindre de la gêne, et que vous soyez assez libre de votre temps, pour n’être pas privée de l’avoir près de vous. C’est mon devoir, d’ailleurs, de régler notre séparation, en assurant votre vie à tous deux... Tandis qu’il parlait, Catherine le regardait, remuée jusqu’au fond de l’âme. répéta-t-elle suivant sa propre pensée, que vous êtes bon !.. et comme je vous ai fait souffrir !. Tout cela est passé, reprit-il avec un soupir. Ce qu’il faut maintenant, entre nous... c’est de l’oubli, des deux parts. Depuis qu’elle était là, Catherine avait été dix fois sur le point de demander grâce et pardon... A ce mot généreux, elle se sentit si déchue, qu’elle n’osa lui répondre. Quant à l’avenir, ajouta-t-il presque aussitôt, comme pour ne point laisser s’appesantir les tristes rappels, il nous sera facile du moins de l’alléger, pour vous et pour notre fils. En partant pour l’Amérique, mes ressources étant fort limitées, je n’avais à disposer que du tiers de ce que j’allais gagner ; ce qui était, je le sais, bien peu, quand je vous laissais la charge de notre enfant. Mais, aujourd’hui, les choses ont changé. Je considère comme mon devoir, je vous le répète, d’assurer votre vie. Et c’est aussi mon droit, puisque vous portez mon nom. Je souffrirais à l’idée de vous savoir dans une condition, si honorable qu’elle soit, dont la dépendance n’est pas faite pour vous. Et, laissez-moi le dire aussi, j’en serais un peu humilié pour moi-même et pour mon fils. Cela doit vous paraître juste, n’est-ce pas ?... Catherine baissait la tête, muette, atterrée. Enfin, reprit Surville d’une voix un peu tremblante, ma position me permet aujourd’hui de vous venir complètement en aide, sans que vous soyez plus jamais contrainte de recourir à vos leçons... Vous comprenez donc qu’il nous est nécessaire de fixer ce qu’il vous faut. Notre ami Lorrain, alors, serait chargé de mes instructions. A ce langage’si simple et qui lui allait droit au cœur comme une lame acérée, Catherine, éperdue, sans force à la fin contre le déchirement de son âme, éclata tout à coup en sanglots, et, se précipitant à genoux : cria-t-elle en saisissant les mains de sou mari, qu’elle baigna de ses larmes. Cette explosion longtemps contenue amenait Catherine au paroxysme de sa douleur. La honte de ce mensonge, le remords, le désespoir, l’écrasaient à la fin. Elle ne pouvait plus se taire. Surville, en la voyant à ses pieds, eut une sorte de mouvement de pitié. dit-il, essayant doucement de la relever. Je ne mérite pas ta pitié !... A ce mot, il eut comme une explosion trop longtemps contenue : Mais je sais tout, malheureuse enfant !... s’écria-t-il, la prenant à son tour par les deux mains pour la forcer de l’entendre. Ton courage, ta constance et ta résignation dans la misère, et tes efforts et ton travail pour élever notre enfant !... Mais tu ne comprends donc pas que je t’aime toujours ?... que je ne suis revenu que pour te pardonner si tu m’aimais encore !... murmura-t-elle affolée par ces mots effrayants. tu n’as pas compris, poursuivit-il, éperdu comme elle, que j’ai tout su par Lorrain ?... Ta vie de souffrances, de privations, de luttes et de regrets !... Tu n’as donc pas senti que, là-bas, tout seul, je souffrais comme toi, te pleurant. Et tu me demandes si je t’aime !... je ne te le demande plus !.. Ma chère femme regrettée, adorée !. reprit-il avec un indicible accent de tendresse. Et tu veux que je te tue ?... Mais c’est moi que j’aurais tué, si, en te retrouvant, pauvre folle, je n’avais pas compris, moi, du premier regard, que Lorrain m’avait dit vrai, et que tu m’aimais toujours !... Voyons, dis à ton tour, me suis-je trompé ? Cela, je te le jure, s’écria-t-elle en se jetant désespérément dans ses bras, je t’aime, je t’aime ! Elle avait peur maintenant pour lui. Oui, je te crois, va ! reprit-il, la tenant toujours à genoux, la tête pressée contre sa poitrine, comme un enfant que l’on console. ajouta-t-il, marquant chacun de ces mots par des baisers sur son front, sur ses yeux, sur ses lèvres. Catherine s’abandonnait, l’esprit perdu comme dans un accès de vertige qui lui faisait tout oublier. Elle ne voyait plus que lui. Ce malheureux abusé, revenant pour lui tendre la main !... et qui lui parlait de se tuer !... A bout de force et d’émotions, le passé avait disparu. Elle ne songeait plus à se débattre. Qu’importaient le lendemain, l’avenir, sa vie ou sa mort à elle, en ce moment de flammes, de transports et de tendresses affolées ? laisse-moi là, à tes pieds, dit-elle, lorsque, ayant essuyé ses larmes, il eut desserré son étreinte. Laisse-moi, que je te regarde, que je remplisse mon cœur.. Et nous ne nous quitterons plus, n’est-ce pas ? Je ne te rends plus à ta madame Hogarth. Tu iras demain lui faire tes adieux... Et nous partons pour l’Angleterre ! s’écria-t-elle entrevoyant déjà le salut, plus encore pour lui que pour elle. Ces péripéties étranges s’étaient précipitées d’une façon si foudroyante pour Catherine, l’emportant comme dans un tourbillon de tempête, sans réflexions, sans pensées, sans raison, qu’elle se réveilla le lendemain chez son mari, sans presque avoir eu conscience d’elle-même ; le fait annulant tout, remords, scrupules, terreurs, projets sinistres, invocations à la pitié. L’entraînement insurmontable de la passion, plus fort que sa volonté, avait amené ce dénouement inouï. Tombée, déchue, souillée, craignant de le tuer par cette horrible révélation qui lui était montée aux lèvres, impuissante enfin contre son propre cœur, elle se retrouvait là, près de lui, leur séparation annulée. Avec son inconscience et son absence de sens moral, la. première pensée qui lui vint fut tout à ce bonheur effrayant. Comme elle allait l’aimer, se dévouer à sa vie ! Avec quelle joie elle allait le suivre, le soutenir dans sa lutte. dût-elle avec lui travailler de ses mains !... La nature de la femme a de singulières facultés d’oubli, et la pauvre Catherine était sincère. Se reprenant naïvement à ces jours passés près des Lorrain, dont le témoignage avait ramené Surville ; effaçant d’un seul coup ces erreurs de folle, accomplies depuis lors, et maintenant réprouvées par sa conversion sincère ; avec cette inconséquence qui était le fond de son caractère elle ne songeait plus qu’à se rendre digne, en épouse austère, de cette réconciliation inespérée. Mais il fallait, avant tout, préserver son mari de la fatale découverte de l’horrible situation qu’il ignorait. Il était peut-être possible à cette heure d’ensevelir à tout jamais sa triste faute ; Ils allaient partir pour Londres. Une fois là, elle saurait l’empêcher de revenir à Paris. Après le déjeuner qui fut pour eux comme une ivresse, ils arrangèrent leurs projets. Veux-tu que je t’accompagne chez madame Hogarth, pour t’aider à ce dégagement si brusque ?... Non, je préfère aller seule, répondit-elle, ne pouvant s’empêcher de rougir. Eh bien, prends une voiture, et cours !... Je t’attends, je t’attends, je t’attends ! en la couvrant encore de baisers par-dessus son voile. Il fallait paraître contrainte à cette démarche nécessaire, grâce à laquelle elle confirmait son mari dans une méprise qui l’avait sauvée. Pour ne point remettre le pied rue Jean-Goujon, elle se rendit bien vite à Auteuil. Son parrain seul pouvait l’aider, la conseiller... Il fallait surtout qu’il allât reprendre son enfant. Par bonheur, elle le trouva encore, comme il allait partir, agité d’un très grand émoi. Chauvin sort d’ici, toute ta maison est en révolution... Tu n’y as pas reparu depuis hier. Le vicomte lit un geste de stupeur, et, laissant tomber ses bras d’un air accablé : dit-il, il ne manquait plus que cela ! Catherine lui eut bientôt tout raconté. En apprenant la réconciliation si imprévue des époux, il eut encore un plus grand effarement. En voilà bien d’une autre ! Et tu es sûre qu’il ne sait rien ?... Eh bien, ma fille, tu as une fière chance !.. Et, en tout cas, c’est raide !... Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? Nous partons pour Londres à deux heures. Maintenant, je vous en prie, sauvez-moi, sauvez-le !... Il se tuerait s’il apprenait tout ! A l’attitude consternée du vicomte, il eût été difficile de conjecturer s’il se réjouissait ou se désolait d’une aussi étonnante nouvelle. A son tour, il apprit à Catherine ce qui s’était passé à son hôtel. Par un heureux hasard, la bonne qui avait ramené l’enfant, connaissant peu Paris, n’avait jamais pu se rappeler le nom de l’avenue de Villiers, ni rien su dire de la maison où elle avait laissé sa maîtresse. D’où était résultée l’impossibilité de toute recherche. Rien n’étant à craindre de ce côté, il était donc possible que Catherine disparût tout à coup, sans laisser de traces. Quel que fût le sentiment du vicomte sur ce qui pouvait s’ensuivre d’une aussi scabreuse aventure, et bien qu’il comprît qu’il perdait à cette affaire ce dernier regain de grande vie qui reflorissait ses vieux ans, il aimait trop au fond sa filleule pour ne point faire transiger son égoïsme avec ses principes de gentilhomme : il prit galamment son parti. Que le bon Dieu te bénisse ! Voilà qu’il faut maintenant que je t’escamote comme une muscade. Enfin, l’important d’abord, c’est que tu partes avec ton mari, sans qu’il puisse faire quelque mauvaise rencontre qui le renseigne. Tu vas le rejoindre tout de suite et ne pas le quitter. Moi, dans une heure, je t’amènerai l’enfant. que je vais aller reprendre là-bas. Je couvrirai l’affaire pour laisser croire à tes gens que tu rentreras dîner ce soir... Quant à toi, avec Victor : attention à ta langue, pas un mot, pas d’histoires, ne cherche pas surtout à vouloir rien expliquer, tu te vendrais !... Dis seulement que mistress Hogarth a été très bonne pour toi, que tu lui as tout confié et qu’elle a pris part au bonheur qui t’arrive... Je connais mistress Hogarth, c’est moi qui t’ai placée chez elle... Attention encore de me laisser parler, de dire en tout comme moi, aussi pour les Lorrain. je savais bien que vous me sauveriez ! reprit le vicomte, tout ça veut encore du tirage et dépend de ta tenue. L’important, sache-le bien, puisque les choses en sont là, c’est que tu t’arranges de façon à ne pas revenir à Paris, et de partir de Londres pour l’Amérique au plus tôt... T’a-t-il dit combien de temps lui prendra son affaire ?.. Pendant ce temps-là, moi, je guetterai les Lorrain, qui reviennent cette semaine. Car c’est d’eux que ton mari pourrait tout apprendre. Je les verrai aussitôt qu’ils arriveront... Je leur dirai toute l’affaire, et, devant le fait de votre réconciliation accomplie, ils comprendront la nécessité de ne jamais souffler mot de tes frasques. D’autre part, pas un mot à ta mère... Pars sans qu’elle se doute de rien... Je me charge de lui annoncer moi-même que tu t’es fait enlever par ton mari. exclama Catherine se reprenant tout à coup à l’espoir, quel bonheur je vous devrai ! Oui, oui, tu me cajoles, en me plantant là !.. Enfin, ma fille, si tu t’en tires, tâche cette fois de ne plus gâcher !... Car il ne faut pas te le dissimuler, vois-tu... pour le pauvre Victor, c’est raide !... Ah ! à propos, reprit-il pensant à tout, il te faut un bagage ! J’ai la clef de ton logement d’ici... Cours, en passant, prendre les vieilles nippes d’autrefois que tu y as laissées, pour toi et pour le petit. Moins d’une heure après son départ, Catherine, complètement délivrée de toutes ses angoisses, revenait chez son mari, rapportant sa pauvre défroque de maîtresse de piano. s’écria Surville, je ne vivais déjà plus ! répondit- elle en se jetant dans ses bras. J’ai tout fini, je suis libre, toute à toi, toute à toi !... Oui, oui, c’est de bonheur, c’est de joie !.. Mais, toi aussi, te voilà des larmes... Ma foi, chère ange, mêlons-les ! Et les pleurs se tarirent aussitôt, dans un de ces éclats de rire ineffables comme en ont seuls les amants. Mon parrain s’est chargé de l’amener. Quelques minutes plus tard, le vicomte, branlant sur ses jambes, arrivait avec l’enfant. Bien que connaissant à fond les légèretés de ce viveur, en somme pas plus mauvais qu’un autre, Surville l’avait vu souvent pendant son temps de ménage, l’accueillant volontiers pour son esprit original. A cette heure, toute de cœur et d’effusion, il fut naturellement le bienvenu, comme un rappel des jours si longtemps regrettés. Plus remué qu’il ne l’eût voulu peut-être, le vieux roué joua carrément son rôle. Victor était trop heureux, pour ne point abonder de confiance dans toutes les réelles habiletés dont il ne pouvait suspecter la fourbe. De son air le plus dégagé, tout en fêtant gaiement cette réconciliation charmante « qu’il avait d’ailleurs, disait il, toujours prévue », le parrain plaça incidemment les regrets de son amie, mistress Hogarth, « inconsolable de perdre Catherine, qu’elle aimait déjà en vérité comme une sœur ». Il parla avec aplomb des amis Lorrain..., « qu’il allait surprendre à leur retour, en leur racontant cette grande nouvelle d’un bonheur qui, en définitive, était certainement leur œuvre. » s’écria naïvement Catherine, onbliant tout, et saisissant la main de son mari. On se réjouit en famille ; après quoi, on se disposa à partir par l’express de deux heures. Le vicomte voulut les accompagner au chemin de fer. Au moment où Victor Surville prenait les tickets, et courait faire inscrire leurs bagages, Catherine, qui marchait comme dans un songe, était restée seule avec son parrain. Vite, lui dit-il, un dernier mot ! Te voilà en route, il n’y a plus rien à craindre... J’ai tout arrangé là-bas pour un jour, en disant que tu es restée, hier, près d’une amie mourante. et que tu rentreras ce soir... La craque est simplette ; mais, pour l’instant, c’est tout ce qu’il faut. Demain, tu auras disparu, évanouie dans l’air... Personne au monde ne saura où tu es... pas même les Lorrain, dont je me charge. Quant à ta mère, pour prévenir ses sottises, je vais lui raconter tout simplement, sans plus, qu’elle aura de tes nouvelles par moi... Garde-toi donc de lui écrire ! Elle ne doit découvrir le pot aux roses que lorsque tu seras .en Amérique. Je lui composerai un bouquet de cette heureuse escapade... D’ici là, du reste, comme je me trouve un peu en fonds, j’irai peut-être te dire adieu à Londres. Là-dessus, ma pauvre linotte, comme dit Victor, attention à ne plus démolir !... cette fois comme les autres !... Tu n’as pas de tête, ma fille, et ta diable d’imagination t’emporte. Il y a beaucoup de femmes comme ça... Tu es le type de l’inconscience, voilà tout... C’est plus commode pour faire tout ce qu’on veut. seulement, il arrive toujours un moment où ça se paye... Une fois en chemin de fer, Catherine respira, comme échappée au principal danger. Afin de voyager seuls, elle et lui, avec l’enfant, Victor avait retenu un coupé. Après une séparation de deux années si pleines de désespoir, tout était bonheur et joie pour eux ; ils se regardaient, s’écoutaient, retrouvant l’un chez l’autre quelque rappel effacé, un tour de phrase, une inflexion, ou quelque geste familier d’autrefois. Ou bien, ils s’étudiaient curieusement dans les changements survenus. Il la trouvait plus posée, plus sérieuse, disait-il, sans qu’elle eût rien perdu de cette grâce jeune qui était son irrésistible charme. Après de si longs jours d’une commune souffrance, éprouvée si loin l’un de l’autre, ce renouveau de leur amour les plongeait dans une inexprimable ivresse. Et puis, c’était l’enfant, entre eux, riant, babillant, questionnant, allant d’une portière à l’autre. Il y avait dans tout cela une intensité de sensations toutes vives qu’ils n’avaient jamais connues. Catherine était toute fière et toute attendrie de voir Victor dans son rôle de père, qu’il semblait jouer un peu surpris de lui-même, en retrouvant ce petit être qu’il avait quitté au berceau, et qui causait avec lui, sur ses genoux, fixant sur ses yeux ce grand regard tout pareil à celui de sa mère. A la station d’Amiens, Surville proposa de descendre, pour aller au buffet. Mais il fallait faire goûter l’enfant. Emmène-le, dit-elle à son mari déjà sur le quai. En les voyant s’éloigner tous deux gaiement, lui, tenant son fils par la main, elle ressentit un si profond élan de tendresse, qu’il lui sembla que son âme planait dans le ciel. Quel rêve, quel rêve, mon Dieu ! Mais, tout à coup, elle demeura glacée. A quelques pas, deux jeunes gens en élégants costumes de voyage s’étaient brusquement arrêtés à sa vue. Elle les reconnut : c’étaient deux des principaux familiers de ses réceptions... Ils avaient plusieurs fois dîné chez elle. Leurs regards ayant rencontré le sien, ils la saluèrent avec un sourire... Elle reçut un coup au cœur, et se prit à trembler qu’ils ne s’appruchassent pour lui parler. Elle détourna bien vite la tête... Par bonheur, Victor et l’enfant revenaient ; elle leur cria de se hâter. Nous t’apportons des gâteaux, dit son mari. Le train repartit, Catherine encore une fois se rassura. Vers minuit, ils étaient à Londres. La maison à laquelle Surville était attaché en Amérique, ayant un siège à Londres, y avait aussi une installation permanente pour les directeurs qui venaient à tour de rôle, selon les nécessités de leurs immenses affaires. Une voiture les attendait à la gare. Ils y montèrent, laissant un domestique aux bagages. Un quart d’heure après, par un horrible temps de brume et de brouillard, ils arrivaient à Kentsington. Nous voilà chez nous, dit Victor, comme ils entraient dans un superbe cottage, tout près du Muséum. demanda Catherine, qui s’était attendue à descendre dans quelque hôtel, c’est ici que nous allons demeurer ?... C’est la première des surprises que je te ménageais, répondit-il en riant. le méchant, qui m’a laissé croire pendant toute la route que j’allais être logée au hasard ! tu en verras bien d’autres, ma chère adorée, reprit-il doucement radieux. La demeure, d’un charmant aspect, avait ce luxe large et confortable du goût britannique. Les ordres ayant été donnés, les gens avertis, tout était prêt pour les recevoir. Mais c’est un conte de fée ! dit-elle lorsqu’il l’eut conduite dans une jolie chambre, où un feu flambait. Une maid accorte et jeune, qui lui offrit ses services pour réparer le désordre du voyage, se chargea de coucher l’enfant. lui dit Surville en la laissant, le souper nous attend. Catherine continuait à marcher dans un rêve. Un quart d’heure après, elle descendait rejoindre son mari dans un joli dining-room, fleuri, bien clos, tandis que, au dehors, le grésil battait sur les vitres. Une table était toute dressée, chargée de victuailles froides et de pâtés de gibier. Au milieu, un grand somavar chauffait, accompagné d’un riche service à thé en vermeil. A l’émerveillement de Catherine, Surville riait d’un air ravi. Ayant congédié les gens, il la fit asseoir près de lui. Eh bien, comment trouves-tu ta maison ? Mais qu’est-ce que tout cela veut dire ? Quelle vie es-tu donc venu m’apporter ? Ne t’effraye pas, reprit-il en souriant, ce train que tu vois représente tout simplement dans la Compagnie cent mille francs de frais généraux pour Londres. Et j’en prends ma part, voilà tout. ajouta-t-elle tout émue, quel malheur !... dit-il en saisissant sa main, te dévouer. il s’agit bien de cela maintenant !.. reprit-elle presque tristement, avec son grand regard étonné. Allons, viens là, continua-t-il en l’attirant doucement sur son cœur comme pour la protéger, et tiens-toi bien !. Oui, nous sommes riches, très riches. Est-ce qu’il ne me fallait pas une fortune, pour notre enfant et pour toi ? Cette joie-là ne doit pas te faire peur. Et, la gardant embrassée, il lui raconta ce bonheur inouï, dû à leur séparation et qui tenait en trois mots. Envoyé à Chicago par Lorrain dans une. immense usine, après une année d’études et de travaux, il avait eu la bonne fortune d’inventer un procédé nouveau de fabrication, qui triplait le produit déjà très considérable d’une industrie de premier ordre. Par un de ces coups de chance, qui ne sont point rares au sérieux pays des dollars, la Compagnie très puissante, à laquelle il était attaché, avait adopté aussitôt sa découverte, avec cette hardiesse américaine qui ne recule jamais devant les capitaux d’une entreprise. Elle l’avait en outre nommé directeur en chef, en l’intéressant dans les résultats qu’il avait apportés. Ce qui lui constituait déjà, de ce seul fait, une fabuleuse fortune. Tu vois comme je suis un grand homme, ajouta-t-il gentiment en achevant son histoire, et comme te voilà, toi-même, une très importante personne !... Or, ma chérie, comme en toute cette affaire, hors d’Amérique, notre brevet, en outre, m’appartient, nous sommes à Londres, pour signer un contrat... par lequel nous le vendons deux millions ! Et tu m’as enlevée, en me cachant tout cela !. J’avais peur que, me revoyant si différent d’autrefois, tu ne voulusses plus d’un tel mari ! exclama-t-elle, en se jetant à son cou, tu as toutes les grâces de cœur... Et me voilà forcée de ne plus t’adorer qu’à genoux ! L’ivresse de Catherine tenait du délire. Elle s’abandonnait à cette prodigieuse aventure, pouvant à peine se reconnaître et se retrouver, au milieu des assauts de ce bonheur presque effrayant, qui avait surgi si soudainement dans sa vie. Et, par instant, elle ne pouvait s’empêcher de trembler. Il lui semblait à peine possible qu’une créature mortelle pût supporter pareille félicité sans en mourir. loin de tous ces périls de honte qui l’avaient courbée sous tant d’épouvantables terreurs... Elle était à Londres avec son enfant, son mari... sans que nul pût la reconnaître. Parfois encore, cependant, malgré ses joies, malgré son esprit mobile toujours si prêt à l’illusion, quelque morsure au cœur la surprenait tout à coup, au milieu de cette inconcevable quiétude. Si, de Paris, l’on avait suivi ses traces ?... Si sa mère, ou si Cambrelu, informés de cette fuite à Londres, survenaient à l’improviste ?... Une lettre de son parrain, adressée poste restante, la soulagea enfin de ses plus vives craintes. Et, pour surcroit d’espérance, Surville étant enchauté de ne point retourner à Paris, leur départ direct de Londres pour New-York, fixé à huit jours, était absolument décidé. Au bout d’une semaine pourtant, elle put se recueillir dans cet étonnant renoucment d’existence succédant à tant de troubles et de tourments. Après leur vie restreinte d’autrefois, ce nouveau train de ménage recommençant en pleine richesse, avait des grâces de chaque heure, et des émois charmants. Il fallait les voir, le matin, combinant leur journée, leurs achats. Catherine voulait être économe, ils se querellaient pour un cadeau qu’il voulait lui offrir. Je veux, je veux, je veux ! disait-il en lui prenant la tête, et lui fermant la bouche par un baiser. Je suis le maître, peut-être ! oui, et même le tyran ! ajoutait-elle avec une jolie moue de victime qui les faisait rire aux larmes. Puis ils partaient dans leur voiture, pour faire leurs courses, en amoureux, bravant le froid, emmitouflés dans des fourrures... Il lui décrivait l’installation déjà préparée pour elle à Chicago, aux bords du lac Michigan, lui racontait la vie qu’ils allaient mener, parlait des amis, du monde qu’elle allait trouver là-bas en arrivant. Une des plus étranges inconséquences du caractère de bien des femmes, nous l’avons déjà dit, c’est cette surprenante faculté d’oubli de leurs plus tristes erreurs dans le passé ! le plus généralement dépourvues, par leur faiblesse même, des réelles notions de l’honneur, leur nature légère n’en reçoit que très superficiellement l’empreinte. Toujours prêtes à s’illusionner sur elles-mêmes, ce seul fait qu’une chute est ignorée, suffit le plus souvent à l’apaisement de leur conscience. L’impunité les couvrant, leur imagination facile se paye de compromis, après lesquels il ne reste plus que le souvenir de l’égarement d’un instant. Revenue de tant d’alarmes, Catherine en était là. En pleine félicité, ces trois mois passés rue Jean-Goujon lui semblaient si loin déjà !... Sa misère et son abandon n’avaient-ils pas été d’ailleurs la seule cause de cette abominable faute, hélas ! Mais, pourtant encore, même au milieu de ses plus vives expansions avec son mari, cette pensée lancinante lui revenait parfois : s’il allait tout apprendre ?... Enfin, un jour, le comte Aymar de Trédec arriva, lui apportant l’assurance que toute menace présente était du moins éloignée. Bien que la disparition de la belle mistress Hogarth eût fait événement pour quelques intimes, le subtil parrain l’avait aisément expliquée par un voyage subit, nécessité par une affaire de famille... Avec Cambrelu, accablé, sous ce nouveau coup, d’une affreuse rechute de désespoir, il s’en était tiré en lui confiant, sous le sceau du plus grand mystère, que Catherine, surprise par l’arrivée de son mari, qui était tombé à l’hôtel, avait perdu la tête. « Redoutant un duel fatal pour lui, tremblant pour ses propres jours... Ne songeant enfin qu’à se cacher avec son enfant, qu’elle craignait de se voir arracher..., elle avait fui, sans même avoir le temps de prévenir sa mère, et le chargeant de supplier son tuteur de ne point chercher à découvrir-l’asile secret où elle allait attendre qu’il fussent tous deux hors de péril... » Le marchand de guano n’était pas brave. Chauvin et les gens lui ayant confirmé la réalité de cette visite de Victor ; à la suite d’une pareille confidence, ne faisant ni une ni deux, il avait quitté Paris le jour même, pour courir se mettre en sûreté dans son château de La Tremblaie. Quant à Ida, de crédulité’ moins facile, en apprenant cette histoire, et pénétrant du premier coup une nouvelle bêtise de sa fille, qui la ruinait, elle ne décolérait plus... Par bonheur, ne sachant rien de ce qu’était devenue « la malheureuse », il lui était impossible d’intervenir. L’arrivée du parrain fut encore une occasion de reconfort pour Catherine. Le départ, déjà fixé à trois jours de là, sous cette protection habile autant que dévouée, il était presque impossible à cette heure qu’un malheur pût l’atteindre. Elle se voyait déjà sur le navire, avec son mari et son enfant, à jamais affranchie de ses horribles transes... comme elle allait racheter les égarements de son existence de folle !. Comme elle allait le payer en bonheur pour effacer du moins ce dernier mensonge odieux d’oser lui revenir avilie ! Enfin, le jour du départ se leva... Dès le matin, tous les préparatifs achevés, les bagages avaient été expédiés à la gare de Southampton. Après déjeuner, dans le parloir du cottage. Surville, Catherine et le vicomte achevaient le café, en attendant l’heure. Le parrain ne devait les quitter qu’à leur embarquement. La voiture était déjà rangée au bas du perron, lorsqu’un domestique entra, apportant la correspondance et les journaux du matin. je lirai tout cela en route ! Il prenait le paquet, sur le plateau, pour le mettre dans sa poche, quand son regard tombant sur une adresse, il s’arrêta. s’écria-t-il, des nouvelles de ce bon Lorrain, qui me reviennent d’Amérique !... D’après le timbre, elles sont datées d’un mois. Et, déchirant l’enveloppe, il en avait retiré la lettre qu’il parcourait machinalement, quand, à quelque étrange nouvelle sans doute, il fit un brusque geste d’effarement, et devint si pâle, qu’on eût dit qu’il se sentait foudroyé. Catherine, saisie d’un serrement de cœur affreux, regarda son parrain, frappé comme elle d’un pressentiment terrible. Surville, près de la fenêtre, dévorait des yeux les lignes tracées par Lorrain. Un silence effrayant s’était fait tout à coup entre eux, et ses doigts crispés étaient si tremblants qu’on entendait le bruissement du papier. Lorsqu’il eut achevé, passant machinalement sa main sur son front, il se retourna, rigide, l’œil sombre, presque hagard, les traits contractés par la plus horrible douleur, et, muet, il regarda sa femme. Mais vous êtes donc la plus infâme des créatures !... Il lui tendit la lettre de Lorrain. Ainsi, reprit-il, de ce même calme concentré, mille fois plus effrayant que la colère ; ainsi, c’est vous qui étiez à la fois la fameuse « Buveuse de Perles », et cette riche mi stress Hogarth, qui n’était qu’une fille !. Et vous n’avez pas craint d’amener, chez moi, notre enfant que vous mêliez à cette vie !... Et vous avez osé redevenir ma femme... En te revoyant, j’ai tremblé de te laisser apprendre mon malheur !... Vous appelez votre malheur cette vie publique de prostituée, si éclatante, que le pauvre Lorrain me la dénonce en me demandant pardon de m’avoir trompé ?... Lui, qui me rappelait, en se portant garant pour vous !... Oui, oui, s’écria la malheureuse, affolée sous ce terrible coup, je suis une infâme ! J’ai eu peur pour toi ! reprit-t-il, avec l’accent d’un impitoyable mépris. Étant ce que vous êtes devenue ?... Des misérables de votre sorte, on se contente de les renvoyer au ruisseau ! Victor, mon ami..., hasarda le vicomte. s’écria Surville avec éclat ; car, en tout cela, vous êtes encore plus indigne qu’elle ! faire ramasser dans cette boue !... me laissant ignorer que j’allais devenir, aux yeux de tous, un lâche et un vil coquin ! un mari complice, venant récolter le produit de sa femme, sous le lit d’un Cambrelu ! Non, non, sur mon honneur, je vous le jure, répondit Trédec vivement, je n’ai su votre retour et votre réconciliation que trop tard ! reprit Surville, quand vous êtes venu le lendemain !... Et vous ne m’avez pas crié qu’il me suffisait de payer la nuit de cette drôlesse, et de la rejeter dans la rue, en gardant mon enfant ?... Et vous m’avez menti comme elle, comme cette malheureuse, qui ne sait même pas encore à quel point tout cela était ignoble ?... Et vous alliez me laisser partir, l’emmenant, et me déshonorant... à ne jamais plus oser me montrer parmi les honnêtes gens, lorsque je reviendrais !... C’était ma vie perdue, mon nom marqué pour toujours d’une note d’infamie, dont je ne pouvais plus jamais me laver ! vous vous êtes fait complice de ce bon coup pour elle... Et vous avez joué ce rôle indigne d’un homme d’honneur ! Sous ces accusations accablantes, le frappant une à une, Trédec était devenu vert. A ce moment, sa rouerie s’évanouissait. s’écria-t-il, avec un mouvement de rage contre lui-même, vous êtes heureux que j’aie mérité ces paroles-là... Catherine assistait à ces reproches, affaissée, consternée, égarée. Allons, Catherine, ajouta le vicomte d’une voix mal assurée, il n’y a rien à répondre, ni plus rien à faire ici, qu’à courber le dos. Catherine sentait que tout s’effondrait de sa vie. Elle attendait le dernier mot qui allait la tuer. A ce moment, l’enfant, prêt au départ, entrait à l’étourdie, avec un livre d’images pour la route, qu’il courut montrer à son père. Un silence se fit subitement, rompant cette scène implacable et brutale. La présence de ce petit être donnait une intensité si effrayante aux conclusions de cet horrible débat, que tous trois demeurèrent glacés. Oui, mon chéri, répondit Surville en souriant. Nous allons partir, comme deux hommes, tous les deux, dans la voiture... Ta mère ira de son côté avec son parrain... Trois jours après, à Paris, l’hôtel de la rue Jean-Goujon était en gala. On y célébrait par un grand dîner le retour de la « Buveuse de perles » revenue de voyage. Une vingtaine de convives choisis parmi les marquants de la grande vie, une demi-douzaine d’artistes et de gens de lettres célèbres, deux reporters de journaux importants... Par une originalité charmante, et pour faire mieux fête à ce petit cercle intime, Catherine avait revêtu en cette mémorable circonstance le merveilleux costume de la Cléopâtre de son portrait ; et, resplendissante, présidait aux joies du festin. Sa tête fine, ceinte du pschent surmonté d’un ibis d’émeraudes, de diamants et de rubis ; avec ses airs de nymphe, elle semblait être descendue de son Olympe pour marcher parmi les mortels. Son péplum léger, drapé de l’épaule gauche sous son aisselle droite, laissait à nu son bras poli aux attaches divines. Le blanc, la pourpre et l’or sobre de sa chlamyde rehaussaient cette idéale fraîcheur de son teint, ce jour-là un peu plus mat et d’une pâleur de gardénia. Ses grands yeux noirs, langoureusement cernés de bistre, aux regards à la fois ingénus et profonds, avaient une animation étrange et très rare dans cette indolence un peu hautaine de fille de lord, qui exaltait la fierté d’Ida. En face d’elle, à la place du maître de maison, le vicomte de Trédec, son parrain, faisait les honneurs avec sa belle désinvolture, et surtout ce cachet de suprême élégance toujours juste, dont il savait empreindre ses moindres gestes, du moment qu’il était assis. A la droite de mistress Hogarth-Cléopâtre, exultant, mais ne pouvant comprendre pourquoi on l’appelait Antoine, l’heureux Cambrelu, qui venait d’être encore plus durement cahoté cette fois par les traverses d’une passion pour lui si pleine d’orages, renaissait de nouveau à la vie. Pourtant, bien que sorti de la peur d’une péripétie tragique, que la brusque arrivée du mari avait un instant déchaînée sur sa tête, et malgré le séjour fortifiant de la campagne, pendant les deux semaines qu’il s’était tenu caché, de trop terribles transes l’avaient encore maigri... Par bonheur, la nouvelle certaine de l’embarquement de Surville et de l’enfant pour l’Amérique, attestée par le vicomte Aymar, et le retour de Catherine, l’avaient réconforté soudain. Les somptuosités folles de ce grand train, l’éclat des lumières, le ton relevé des convives, qui tous étaient quelqu’un par l’esprit, les façons ou le talent, donnaient à la fête l’enjouement fantaisiste de bonne compagnie de ce certain monde supérieur et charmant ne vivant qu’entre soi, et qui ne compte guère à Paris qu’un millier d’élus. Déjà les têtes étaient montées, et les propos s’échangeaient, les mots partaient, vifs, ailés comme des flèches, empreints de cet humour original et délibéré qui descend volontiers des hauteurs de l’esthétique au coq-à-l’âne réussi... Un Parnassien, qui limait un sonnet, demandait une rime riche à mistress Hogarth. Le courant de gaieté était lancé. Catherine, en ses habits pompeux, jouait son rôle à ravir, à la fois à chacun et à tous, en généreuse souveraine, avec ses allures de déesse, d’un charme si étrange. Par instants, les éclats de son joli rire sonore, un peu nerveux peut-être, s’élevaient en notes joyeuses... Paraissant grisée de bonheur, on eût dit que, ce soir-là, elle eût résolu de faire sauter sa cornette bjasonnée de fille de lord par-dessus les moulins. A côté d’elle, Cambrelu jubilait, sentimental. les yeux tout ronds, la bouche ouverte dans son expression béate. Il trônait enfin dans sa gloire et dans ses millions ; crevant d’orgueil, touchant au septième ciel des marchands de guano, il commençait même à devenir un peu tendre. A un moment, il se pencha vers l’oreille de Catherine, et, tout bas : Mon chéri, dit-il suppliant, j’espère que ce soir, enfin, tu ne me renverras pas. Elle le regarda avec un audacieux sourire, et, lui répondant tout haut : N’êtes-vous pas mon seigneur et mon maître, ô Antoine ! et ne me payez-vous pas !... Sur les bords du Cydnus, ce soir.... Cette témérité de riposte produisit un inénarrable effet. Méchante, et vous aussi vous m’appelez Antoine, à cause de la Tentation. Mais je n’ai pas son compagnon !... Tout beau, Cambrelu, s’écria Brémont le peintre, ne pas médire de l’animal !.. On ne sait jamais ce qu’on deviendra !.. Horace, lui-même s’intitulait : Epicuri de grege porcum ! Tout homme a dans le cœur un cochon qui sommeille ; Mais à la voix du sens, l’animal se réveille. déclama le Parnassien, d’un air rêveur. Une couronne de roses à Antoine-Cambrelu ! En un clin d’œil, les fleurs d’un surtout furent tressées, et Catherine, de ses mains, orna le chef dénudé du marchand de guano ravi. Dès cette heure, il se voyait enfin l’amant en titre et déclaré de la belle mistress Hogarth. Un million de plus, tombant par hasard dans sa caisse, ne lui eût certes point causé pareille joie. Bientôt on s’égara dans les toasts. Le vicomte commença courtoisement le feu en faveur de X., le sculpteur, qui allait faire le buste de Catherine, et dont une grande œuvre, toute récente, venait d’avoir un immense succès. On but à la mode anglaise, avec les trois hourras, Le Parnassien lut le fameux sonnet si connu depuis : Si Cléopâtre avait eu tes grands yeux Avec une adorable crânerie, du bout de ses doigts, mistress Hogarth fit voler un baiser à travers la table, pour récompenser son poète. Le dernier toast enfin fut porté, par le charmant prince de C..., « à la Buveuse de perles ». Catherine se leva, souriante, et, avec sa grâce bizarre de bacchante enivrée, prenant sa coupe à demi pleine d’une neige de champagne rosé, elle jeta ces mots de sa voix d’or : A vous tous, amis et compagnons de mes heures de gloire, au plaisir, à la fête, . Catherine, alors, les dominant tous, arracha d’un coup brusque son splendide collier, dont les trois rangs de perles s’égrenèrent sur la table et sur le tapis ; elle en prit une, et, campée comme dans son portrait, elle continua : A vous tous, je bois ces perles, à l’amour, au bonheur, à ma mère. Puis, se tournant vers le marchand de guano, et fixant sur lui son grand regard sombre, avec un accent étrange : De son geste de reine, elle but. La coupe avait à peine touché ses lèvres, qu’elle tomba foudroyée. Ce doit être de l’aconitine, dit le docteur F... Victor Surville a fait de très beaux travaux sur cette substance, avec Lorrain. Cambrelu effaré, effondré, se jeta dans les bras du vicomte de Trédec. dit le parrain en le repoussant d’un mouvement si véhément, qu’il flageola lui-même sur ses jambes. Décidé, ajouta-t-il, avec un soupir triste, la pauvre linotte n’était pas faite pour ça ! Ce fut l’oraison funèbre de la BUVEUSE DE PERLES. Le 8 mai 1822, une famille honorable se trouvait réunie dans un petit appartement situé rue Saint Louis, au Marais. Il était environ six heures du soir. Dans une salle à manger, modestement meublée, quatre personnes étaient assises autour d’une table et venaient d’achever le repas accoutumé. Derville, sa femme, Elise, leur fille unique, et Mme Auberton, mère de Mme Derville. Ces quatre personnes étaient tristes ; le dîner avait été court et silencieux. Mme Derville, pâle et souffrante, n’avait pris qu’un verre d’eau sucrée ; Elise avait les yeux rouges et gonflés de larmes. Faisant un effort sur elle-même, elle se leva. Mon papa, dit-elle, permettez-moi d’aller maintenant dans ma chambre pour préparer... Elle ne put en dire davantage et sortit en mettant son mouchoir sur ses yeux. La cause de cette grande émotion était bien naturelle, car la jeune personne devait partir le lendemain matin pour aller à Tours. C’était la première fois de sa vie qu’elle s’éloignait de ses parents, et elle devait être longtemps sans les revoir. A peine Elise fut-elle sortie de l’appartement que Mme Derville donna un libre cours à ses larmes, et s’adressant à son mari : Est-il bien possible que tu me sépares ainsi de ma fille ? Non, je ne puis le croire. Prends pitié de ma douleur ; je sens que je ne pourrai supporter l’absence de mon enfant...Mais il en est temps encore, mon ami, je t’en conjure, ah ! - L’excès de ton chagrin m’afflige, beaucoup, Augustine, d’autant plus que je ne puis y remédier ; tu sais que j’ai donné ma parole, c’est une affaire arrangée. - Allons, ma fille, rappelez votre courage. Au lieu de vous désoler ainsi, ne devriez-vous pas au contraire bénir la Providence ? Cet événement est vraiment une faveur du ciel. Notre chère enfant, à l’âge de dix-neuf ans, trouve à faire une éducation particulière dans une famille opulente et distinguée ; elle aura quinze cents francs d’appointements et viendra à Paris tous les hivers. N’y a-t-il pas là de quoi se réjouir et rendre grâces à Dieu ? - Rendre grâces à Dieu, sans doute ; mais me réjouir lorsque ma fille nous quitte ! - Crois-tu, ma bonne amie, que je sois moins que toi sensible au départ de notre enfant ?...Permets-moi de te le dire ; ton amour maternel est en ce moment un peu égoïste, tu ne penses qu’à jouir des soins et des caresses de ta fille. Moi, je l’aime d’un amour plus prévoyant et plus désintéressé ; je n’hésite pas à me priver de sa présence pendant quelques années, pour lui assurer un bel avenir. - Il est vrai, mon ami, le courage me manque absolument. Hier, je me croyais forte, mais au moment de ce cruel départ j’éprouve un si violent chagrin que je crains bien de ne pouvoir y résister. - Soyez généreuse, ma fille, Dieu vous donnera la force de faire ce sacrifice. Pour vous y encourager, faites encore une réflexion. J’ai remarqué depuis longtemps que notre chère Elise possède les qualités essentielles d’une bonne institutrice ; elle a des talents supérieurs, un caractère à la fois doux et ferme, une patience que les difficultés ne rebutent jamais ; de plus elle a pour l’enseignement un attrait particulier, car lorsqu’elle était en pension, son plus grand plaisir était de se faire la maîtresse d’étude de ses compagnes les moins avancées. - J’avoue que cette dernière considération est bien puissante sur moi. Oui, ma fille a un goût décidé pour cet état si noble et si honorable ; elle doit y trouver autant de succès que de bonheur. Mais pour moi, quel sacrifice ! pardonnez à ma faiblesse : oui, c’en est fait, je me résigne ; je croirais m’opposer aux desseins de la Providence en refusant pour Elise cette position avantageuse qui s’est offerte à nous, sans que nous l’eussions aucunement cherchée, et par une permission vraiment divine. - A la bonne heure ; c’est parler en femme raisonnable et en mère chrétienne. Tu ne m’en veux donc plus, ma bonne amie ?... Voyons, essuie tes yeux, et reprends cette physionomie gracieuse qui te rend si aimable. Il faut encourager Elise à la résignation, car c’est un grand sacrifice pour elle de nous quitter ; elle nous aime tant et elle est si sensible ! Pour toute réponse, Mme Derville tendit la main à son mari, en lui souriant d’un air doux et résigné. Peu d’instants après Elise rentra ; elle remit à son père le journal qu’il avait l’habitude de lire le soir en famille. Merci, ma fille, lui dit-il avec amitié, nous remettrons cette lecture à un autre moment ; je veux que cette soirée nous laisse de doux souvenirs. Metsloivite à ton piano, et fais-nous entendre quelques belles mélodies. Elle préluda d’une manière brillante, ensuite elle essaya de chanter ; sa voix, d’abord tremblante, se raffermit par degrés ; bientôt elle se livra à tout son talent. Pendant plus de deux heures elle parcourut ses plus belles romances et ses quadrilles les plus animés. Ce petit concert fit une agréable diversion et dissipa la tristesse ; une conversation intime et agréable s’établit ensuite et se prolongea jusqu’à dix heures, alors on prit le thé avec des gâteaux que Mme Auberton avait préparés pour célébrer cette dernière soirée de famille. Enfin, l’on se sépara pour aller prendre du repos, et chacun s’endormit en faisant pour l’avenir des rêves de bonheur. CHAPITRE II : LA FAMILLE DERVILLE. Derville, premier commis dans une fabrique de châles cachemires, avait trente-deux ans lorsqu’il épousa Mme Augusline Auberion, fille unique d’un riche négociant retiré des affaires. Celte jeune personne, belle et gracieuse, possédait encore des qualités plus essentielles et bien préférables ; elle avait un charmant caractère et l’éducation la plus soignée. Elle avait appris la musique ; sans être ce qu’on appelle artiste, elle brillait dans les concerts de société par une voix douce et harmonieuse. Ce fut là qu’elle y rencontra M. Celui-ci n’avait aucune fortune, mais une excellente conduite, beaucoup d’intelligence dans les affaires, une grande activité, des manières distinguées, une figure agréable, et par-dessus tout un caractère plein de droiture et de bonté, des sentiments religieux que le respect humain ne lui fit jamais dissimuler, mais dont il s’honorait au contraire. Telles étaient lès vertus de M. Mlle Auberton sut les apprécier, elle lui donna la préférence sur les nombreux prétendants dont elle était entourée. Auberton, qui donnait à sa fille une dot de cinquante mille francs, exigea que son gendre futur fût désormais l’associé de son patron, ce qui fut accepté avec plaisir. 0 Auberton devint, à l’âge de vingt-deux ans, l’épouse de M. Les premières années qui suivirent celte union furent aussi heureuses qu’on pouvait le souhaiter. Chaque jour la prospérité de leur commerce ne faisait que s’accroître. Derville chérissait sa femme, il voulut lui épargner toute sollicitude à l’égard des affaires, et ne lui demandait que de gouverner l’intérieur de sa maison et de bien accueillir les nombreux amis qui venaient les visiter. Mme Derville s’acquittait à merveille de cette double tâche. Son ménage était tenu avec beaucoup d’ordre ; elle se plaisait à entourer son mari de toutes les jouissances du luxe ; ses ameublements, sa parure, étaient d’une exquise élégance. La jeune dame aimait beaucoup la société ; jamais on ne vit une femme plus aimable et plus distinguée, elle faisait l’ornement des réunions les plus brillantes. Au bout de deux ans, la naissance d’une petite fille vint augmenter le bonheur des deux époux. Cette enfant reçut le nom d’Elise ; Mme Derville ne voulut pas s’en séparer, elle la nourrit et l’éleva elle-même. Cette charmante petite avait les traits de sa mère et devenait chaque jour plus intéressante. Dès ses premières années elle montra les plus heureuses dispositions ; à l’âge de trois ans, l’on citait d’elle des mots charmants pleins d’esprit, de naïveté, et qui-peignaient aussi la bonté de son cœur. Jusqu’à l’âge de dix ans, Elise n’eut pas d’autre institutrice que sa mère ; elle n’aurait pu assurément en trouver de plus capable et de plus dévouée : il faut pourtant avouer que l’enfant faisait peu de progrès. Malgré toute sa bonne volonté, Mme Derville ne pouvait pas donner à sa fille des leçons assidues ; la nécessité de recevoir et de rendre des visites, les invitations, les fêtes, tout cela dérangeait beaucoup les éludes de la jeune enfant. Déjà huit ans s’étaient écoulés depuis le mariage de M. A cette époque, il fit dans son commerce plusieurs pertes considérables. Les deux associés se virent compromis dans plusieurs faillites ; en même temps leur clientèle diminuait chaque jour d’une manière sensible. Bientôt ils se virent forcés de faire des emprunts ruineux pour soutenir les frais de leur établissement. Derville, dans la crainte d’affliger sa femme, lui cachait soigneusement ses inquiétudes et l’état fâcheux des affaires. Mme Derville n’aurait pas hésité un moment à restreindre les dépenses de sa maison et à réformer les habitudes de sa vie un peu dissipée. Son mari le savait bien ; il voulut lui épargner cette contrariété. D’ailleurs, il pensait que la gêne qu’il éprouvait ne serait que momentanée ; il espérait que de nouvelles entreprises viendraient bientôt rétablir l’équilibre dans ses finances. Malheureusement, il se trompa dans ses prévisions. Il y avait deux ans que les choses étaient en cet état, lorsqu’un jour, M. Derville ayant comme de coutume invité une douzaine de personnes à dîner chez lui \(c’était dans les jours gras\), lorsqu’on en fut au dessert, un violent coup de sonnette se fit entendre. Quelques minutes après, un domestique vint annoncer à M. Derville qu’un grand monsieur habillé de noir voulait lui parler sur-le-champ. Surprise et inquiète de ce message, Mme Derville se leva soudainement et courut elle-même pour voir qui ce pouvait être. Elle se présenta donc toute parée devant l’inconnu qui voulait parier à son mari. C’était justement un banquier qui venait de rembourser pour lui un billet de deux mille quatre cents francs. Dans sa colère, il en instruisit brusquement la dame et lui fit les reproches les plus injurieux sur l’élégance de sa toilette et le luxe de sa table, car il avait aperçu les convives par la porte demeurée entr’ouverte. A cet outrage si imprévu, Mme Derville, tremblante et toute saisie, rentre au salon, et sans avoir la force de prononcer une parole, elle tombe évanouie dans les bras de son mari. Chacun s’empresse autour d’elle ; on se regarde, on s’interroge, la fête est interrompue ; bientôt les convives se retirent fort affligés de cet accident. La cause n’en fut pas longtemps secrète, car les domestiques avaient tout entendu. Lorsque Mme Derville reprit l’usage de ses sens, elle se trouva dans son lit. Son mari et sa fille étaient debout auprès d’elle. Leurs yeux étaient baignés de larmes. La malade voulut les consoler ; elle essaya de sourire et dit qu’elle se trouvait beaucoup mieux ; mais une fièvre violente l’avait saisie ; il fallut passer la nuit auprès d’elle. Le lendemain, une grave maladie se déclara. Pendant plus de quinze jours, Mme Derville fut dans le plus grand danger. Son mari ne la quittait pas ; il lui prodiguait les soins les plus tendres, les plus empressés. Mais rien n’égala l’adresse et l’activité de la jeune Elise. A peine âgée de neuf ans, sa tendresse pour sa mère lui donna une intelligence au dessus de son âge. Dieu récompensa tant de zèle et de dévouement ; il rendit la santé à leur chère malade. Lorsqu’elle fut tout à fait rétablie, Mme Derville ne fit aucun reproche à son mari du peu de confiance qu’il avait eu en elle, pensant qu’il en était assez repentant ; elle eût craint d’ajouter encore à ses regrets. Mais, en lui témoignant combien elle était sensible aux soins qu’il lui avait donnés pendant sa maladie, elle lui exprima le désir de se mettre désormais au courant des affaires et de le seconder dans la tenue des livres. Quelques mois après, Elise fut placée dans une excellente institution, sa mère n’ayant plus le temps de s’en occuper autant qu’il était nécessaire pour ses progrès. Mme Derville établit une grande réforme dans sa maison ; elle quitta son riche appartement pour prendre un logement plus modeste, au troisième étage, dans la rue Saint-Louis, au Marais, ne garda qu’une seule domestique, renonça aux fêtes, aux réunions, et consacra tout son temps aux soins de son ménage et à seconder son mari dans les écritures et particulièrement dans la correspondance. Derville, ne trouva pas son compte à ce nouvel arrangement. Il reprochait souvent à ce dernier de se laisser gouverner par sa femme, et le raillait de ce qu’il ne faisait plus rien sans la consulter. Latour avait entraîné son associé à faire des spéculations à la Bourse. Il prétendait que c’était le seul moyen de rétablir leur fortune. Mme Derville en jugea tout autrement ; elle s’opposa formellement à ces sortes d’opérations, représentant à son mari que, bien loin de s’enrichir, les spéculateurs de ce genre finissaient toujours par se ruiner. Elle cita plusieurs exemples récents qui venaient à l’appui de son discours. Latour, extrêmement piqué de se voir contredit par une femme aussi prudente que spirituelle, s’emporta de la manière la plus inconvenante. Derville voulut le rappeler à l’ordre ; une vive altercation s’ensuivit. Latour finit par déclarer qu’il voulait être le maître ou qu’il fallait rompre la société. Dès le lendemain on fit l’inventaire, on régla les comptes, et M. Derville vit avec douleur qu’il était redevable à son associé d’une somme de huit mille francs qu’il était absolument hors d’état de lui payer. Il alla consulter un avoué, qu’il chargea de proposer de sa part plusieurs accommodements. Pendant près de deux mois, celui-ci fit de ; nombreuses démarches ; mais tout fut inutile. La-tour, homme violent et emporté, ne voulait rien entendre ; il né parlait que de poursuivre son malheureux créancier. La famille Derville se trouvait dans le plus triste embarras, lorsque la Providence vint à son secours en lui envoyant la visite de Mme Auberton. CHAPITRE III : LA BONNE MAMAN. Mme Auberton, mère de Mme Derville, habitait une jolie maison de campagne aux environs du Havre. Depuis cinq ans elle était veuve. Chaque année, elle se faisait une fête de venir passer un mois chez ses enfants. Mme Auberton avait atteint sa soixante-deuxième année ; mais en la voyant, on lui en eût à peine donné cinquante. Son ligure, noble et régulier, avait toute la fraîcheur que donne une santé robuste. Sa taille droite, élevée, sa démarche pleine d’aisance, une activité peu commune, tout cela faisait disparaître les années et lui donnait une certaine grâce qui la rendait aimable. De plus, elle avait l’esprit juste et pénétrant, le cœur sensible et généreux. Son jugement, mûri par l’expérience, lui donnait une facilité merveilleuse pour démêler les affaires les plus embrouillées. Enfin, c’était une personne dont la société était pleine de charme et les conseils infiniment précieux. Derville fut un présage de bonheur. Après les premiers épanchements de la plus vive amitié, Mme Auberton remarqua bientôt sur le visage de ses enfants une expression de tristesse et d’inquiétude qu’ils cherchaient vainement à dissimuler. Elle voulut absolument en savoir la cause. Alors Mme Derville lui peignit avec une entière franchise la situation pénible où ils se voyaient réduits. Profondément affligée de cette nouvelle, Mme Auberton dit à ses enfants qu’il ne fallait pourtant pas perdre courage et qu’elle y réfléchirait à loisir. Enfin, leur dit-elle, laissez-moi tout le souci de cette méchante affaire et ne songeons en ce moment qu’au plaisir de nous revoir. Mme Auberton ne possédait que trois mille francs de revenu. Elle n’hésita pas à s’imposer des privations pour venir en aide à ses enfants. Le lendemain matin, après le déjeuner, elle leur parla en ces termes : Je vous conseille, mes enfants, de donner à M. Demandez-lui six ans pour payer le reste avec les intérêts de quatre pour cent. Je ne pense pas qu’il se refuse à cet arrangement. et Mme Derville embrassèrent mille fois leur excellente mère ; ils ne savaient comment la remercier de ses bontés. Mais elle leur dit du ton le plus aimable : Je suis bien heureuse de pouvoir vous être bonne à quelque chose, et je serais plus à plaindre que vous si je ne pouvais pas vous aider dans votre malheur. Derville se rendit tout de suite chez son avoué. Tous deux ensemble allèrent chez M. Celui ci, qui connaissait la fortune de Mme Auberton, accepta volontiers les offres qui lui étaient faites, et tout fut conclu à l’instant même. Mme Auberton voulait payer les deux mille francs comptant, mais sa fille n’en accepta que la moitié. Elle se dépouilla de ses bijoux et d’une par de de son argenterie pour fournir le reste. Ainsi fut terminée cette fâcheuse affaire. Elise était en pension depuis six mois. Ses parents parlaient de l’en retirer pour lui donner une éducation plus simple en l’envoyant dans un externat peu éloigné de leur demeure. C’est à regret que je prends ce parti, disait M. Elise a des dispositions surprenantes pour les arts d’agrément ; il faut y renoncer, puisque notre position actuelle ne nous permet pas de faire cette dépense. s’écria vivement Mme Auberton, ne suis-je pas aussi la mère de votre enfant ? Non, assurément, je ne veux pas que vous la reliriez de sa pension. Cela me regarde et j’en fais mon affaire. chère bonne maman, que je vous remercie ! s’écria Elise en sautant au cou de Mme Auberton.M. et Mme Derville, profondément émus, baisaient les mains de leur chère bienfaitrice en versant des larmes de reconnaissance. Derville se hâta de chercher un emploi. Bientôt il eut trouvé une place de teneur de livres dans une riche maison de commerce, et fut à même de pourvoir aux besoins de sa famille. Mme Derville, plus économe que jamais, renvoya sa domestique et se livra à tous les travaux du ménage, bien que depuis son enfance elle eût toujours été accoutumée à se faire servir. Son amour pour sa fille et pour son mari lui donna le courage dont elle avait besoin pour remplir les nouveaux devoirs qu’elle s’était imposés. Tout son bonheur était dans sa famille. Elise venait deux fois par mois goûter les douceurs de la maison paternelle, et ces jours-là furent pour tous des jours de fête. Mlle Derville avait été, dès sa première enfance, l’objet des affections les plus tendres, des soins les plus empressés ; il était impossible qu’il en fût autrement. D’abord, elle était fille unique, et puis elle était si jolie ! Ses grâces enfantines et la bonté de son cœur la faisaient aimer autant qu’admirer de tous ceux qui l’entouraient. Son bon naturel la préserva heureusement de la plupart des défauts qui sont ordinaires aux enfants que l’on comble de flatteries. Jamais elle n’abusa de son empire sur ses parents ; jamais elle n’eut de volontés tyranniques ; mais l’habitude d’être applaudie, caressée, lui donna une grande susceptibilité de caractère qu’elle eut dans la suite beaucoup de peine à réprimer. Mme Derville, dont les principes religieux ne s’étaient jamais démentis, avait commencé l’éducation de sa fille par l’étude du catéchisme ; l’histoire sainte lui fournit ses premières leçons de morale. Plus tard, lorsque la jeune enfant fut mise en pension, sa mère choisit de préférence une institution recommandable surtout par la piété avec laquelle on remplissait les devoirs de la religion. La directrice de cette maison, femme de mérite et remplie de talents, prenait un soin particulier pour préparer ses jeunes élèves à faire leur première communion, tant elle était pénétrée de l’importance de cette grande action et de l’influence qu’elle a toujours sur le reste de la vie. Elise, dans sa pension, ne tarda pas à se faire remarquer par sa grande mémoire et son application à l’étude. Chaque année elle remportait des prix d’autant plus flatteurs pour ses parents qu’ils étaient bien certains qu’elle les avait mérités. En même temps, elle était si bonne, si complaisante, si enjouée dans les récréations, que chacune de ses compagnes la chérissait comme une sœur. On la prenait souvent pour arbitre dans les petits différends qui s’élevaient parmi les élèves de sa classe ; toujours elles s’en rapportaient à son jugement, tant on lui reconnaissait de droiture et de sincérité. Elise avait beaucoup de goût pour les arts ; elle apprit la musique et le dessin, pour ainsi dire en se jouant. Les langues étrangères lui offrirent des difficultés ; elle s’y appliqua beaucoup et réussit à la grande satisfaction de son père, qui regardait comme essentielle cette partie de son instruction. Elle resta en pension jusqu’à l’âge de seize ans. A cette époque, ses études furent terminées. Elle possédait parfaitement l’orthographe, le calcul, la géographie et l’histoire ; savait l’anglais et l’italien ; son écriture était charmante, elle dessinait très-bien, chantait à ravir, et jouait de plusieurs instruments ; elle avait une prédilection marquée pour la musique ; le piano était son instrument favori ; elle y avait acquis une supériorité remarquable. Le jour que la jeune Elise quitta sa pension fut un jour de deuil pour ses compagnes ; chacune d’elles, en lui faisant ses adieux, lui donna un souvenir de son amitié. La respectable maîtresse lui dit en l’embrassant : « Ma chère enfant, depuis dix-sept ans que je dirige mon établissement, je n’ai pas rencontré de meilleure élève. Vous avez été l’ornement et la gloire de ma maison, allez maintenant faire la joie de votre famille ! » Revenue tout à fait dans la maison paternelle, Elise retrouva dans la tendresse de ses parents tout le bonheur de ses premières années ; elle mit tout en œuvre pour leur témoigner sa reconnaissance. La maison prit tout à coup un aspect riant et nouveau. La gaieté expansive de la jeune fille répandait un charme inexprimable sur tout ce qui l’entourait. La simplicité la plus sévère avait remplacé le luxe d’autrefois ; mais cela ne touchait nullement le cœur d’Elise. La seule chose qui d’abord lui fit de la peine, ce fut de voir sa mère obligée maintenant de se servir elle-même. Son bon cœur ne lui permit pas de rester simple spectatrice des fatigues de Mme Derville ; elle se mit à l’œuvre, et bientôt ne lui laissa d’autre soin que de la diriger. Ce nouveau genre d’occupations n’était pas absolument du goût d’une jeune personne habituée aux exercices du pensionnat ; il faut avouer qu’Elise eut quelque peine à s’y accoutumer ; mais sa bonne volonté triompha de ses répugnances, et au bout d’un an elle était devenue, comme elle le disait elle-même en riant, une bonne ménagère. Derville, fier à juste titre des talents distingués de sa fille, voyait avec peine ses mains fines et délicates occupées à des travaux grossiers. Plus d’une fois il exprima sa pensée à ce sujet. Vraiment, ma chère, dit-il un jour à sa femme, je ne puis souffrir que notre enfant passe une grande partie de la journée à remplir les fonctions d’une femme de service, je t’avoue que cela me saigne le cœur. Tu sais, mon ami, répondit Mme Derville, qu’il nous est impossible de prendre une domestique. Serait-il convenable que je fusse la servante de ma fille ? Non, certainement, je ne le voudrais pas ; tu conviendras pourtant que ce genre de vie n’est point du tout fait pour elle. il m’a bien fallu m’y accoutumer. Aussi je t’en aime davantage, ma bonne Augustine. Oui, tu me parais aujourd’hui mille fois plus aimable que tu ne le fus jamais dans les réunions brillantes où j’étais si fier de te présenter. Décidément, je ne veux pas qu’elle perde ainsi les plus belles années de sa vie. Je veux qu’elle continue de cultiver des talents acquis à grands frais et par des années de travail : c’est la seule fortune qu’elle possède, et j’ai fondé là-dessus toutes mes espérances pour son avenir. Mme Derville allait répondre et faire de nouvelles objections à son mari, lorsque la sonnette se fit entendre. Elise courut ouvrir la porte et lit un cri de joie : c’était Mme Auberton qui arrivait à l’improviste ; ce qui fut pour ses enfants une double fête. Cette chère bonne maman fut entourée et caressée comme elle méritait de l’être ; puis on commença à s’interroger réciproquement sur tout ce qui s’était passé depuis la dernière entrevue. Au bout d’une heure, sur un signe de sa mère, Elise sortit du salon pour aller préparer un dîner plus confortable qu’à l’ordinaire. Cet incident ramena la conversation sur le sujet de la discussion que M. Derville venait d’avoir avec sa femme. Mme Auberton fut constituée présidente et juge dans cette affaire. Elle écouta tranquillement les deux plaidoyers, pleins de sens de part et d’autre. Quand ils eurent fini de parler : leur dit-elle en souriant, je pense que vous avez raison tous les deux. Tu fais très-bien, Augustine, d’accoutumer ta fille aux soins du ménage. Lorsqu’elle sera mariée, si elle est dans l’opulence, elle sera en état de tenir sa maison avec honneur et saura gouverner ses domestiques. Mais si, au contraire, la fortune vient à lui manquer, en sachant se servir elle-même, elle pourra, par son activité et son intelligence, trouver encore une sorte de bien-être au sein d’une position médiocre. D’un autre côté, vous avez raison aussi, Derville, quand vous dites qu’il ne faut pas laisser Elise constamment occupée des soins domestiques : cela serait cause qu’elle négligerait ses talents et pourrait peut-être lui faire perdre quelque chose de ces manières nobles et gracieuses qui sont comme le cachet d’une éducation au-dessus du vulgaire. Je pense donc qu’il faut prendre un terme moyen qui puisse concilier tous les intérêts de notre chère entant : Ne pourriez-vous pas, par exemple, prendre une servante pour faire les plus gros ouvrages delà maison ? Elise la surveillerait, irait avec elle acheter les provisions et se chargerait des soins les plus minutieux et les plus faciles. De cette manière, il lui resterait assez de temps pour s’occuper de perfectionner ses études. C’est ce que j’ai cent fois proposé à ma femme, s’écria M. Derville, jamais elle n’a voulu y consentir. Tu connais mes raisons, et tu les as approuvées toi-même, répondit avec douceur Mme Derville. Il y eut un instant de silence. Puis, Mme Auberton les regardant tous deux avec un aimable sourire : C’est bien, mes enfants, leur dit-elle, je comprends votre délicatesse. J’aime à vous voir penser et agir noblement ; mais soyez tranquilles, nous aviserons cela. Plusieurs jours se passèrent sans qu’il fût question de rien. Cette petite discussion paraissait tout à fait oubliée. Cependant, Mme Auberton avait sérieusement réfléchi au moyen de régler la maison de sa fille comme elle le désirait, sans en augmenter les dépenses. Un matin, elle prit Mme Derville en particulier. Mon enfant, lui dit-elle, j’ai remarqué avec surprise que notre chère petite n’est pas habile aux ouvrages d’aiguille : c’est pourtant un talent essentiel pour une femme : je comprends que, lorsqu’elle était en pension, les arts qu’elle cultivait ne lui laissaient pas assez de loisir pour s’en occuper. Aujourd’hui qu’elle est plus libre de son temps, il faut réparer cette omission. Je désire qu’elle sache faire parfaitement non-seulement tous les ouvrages utiles, mais encore toutes ces jolies bagatelles qui font l’amusement et les délices des plus grandes dames. C’est alors seulement qu’Elise sera une femme supérieure ; car elle joindra au mérite ordinaire d’une femme bien élevée le mérite plus rare d’une instruction fort étendue avec les talents d’une artiste. Sans cela, son éducation serait incomplète et ne serait pas appréciée du vulgaire. J’en ai vu de tristes exemples. J’ai connu, de mon temps, plusieurs demoiselles fort instruites et bonnes musiciennes qui, malgré cela, sont restées plusieurs années sans pouvoir se produire dans le monde, faute de savoir parfaitement bien travailler ; elles confectionnaient avec lenteur et beaucoup de peine les ouvrages les plus faciles ; on les jugeait sur un ourlet ou sur un bout de feston, et l’on n’hésitait pas à les déclarer incapables pour tout le reste. Cela fut cause qu’elles manquèrent plusieurs places fort avantageuses et finirent par être beaucoup plus à plaindre que de simples ouvrières sans aucune instruction. Je vous avoue, ma fille, que j’aimerais mieux voir Elise travailler parfaitement à la couture ou à la broderie que de la voir languir dans une position malheureuse avec tous ses talents, comme ces pauvres jeunes personnes. Le travail des mains est absolument nécessaire ; il est l’amusement d’une femme riche, et ajoute encore aux autres talents qu’elle possède déjà. Mais quelle ressource plus utile pour celle qui n’a point de fortune ? Il ne faut pas se le dissimuler ; ce n’est que dans la jeunesse qu’on peut tirer de grands avantages de ses talents. Plus tard, les occasions ne se retrouvent pas. D’ailleurs, on craint d’enchaîner sa liberté en acceptant une place d’institutrice, au lieu qu’une personne qui sait bien travailler peut toujours être indépendante et vivre honorablement du travail de ses mains. Mme Derville, frappée de la justesse de ces observations, remercia beaucoup sa mère de ses avis, et se hâta de les mettre en pratique. Dès le lendemain, elle fit venir une bonne ouvrière pour donner des leçons à la jeune Elise. Pendant plusieurs mois, elle s’appliqua d’abord à la couture et à la lingerie ; elle apprit ensuite à broder dans tous les genres ; puis enfin à faire tous les ouvrages les plus difficiles et les plus à la mode ; comme elle dessinait fort bien, elle prit un goût très-vif pour la tapisserie et la broderie nuancée ; elle s’amusait à composer elle-même le dessin de ses ouvrages. Au bout d’un an, elle fut plus habile que sa maîtresse. Alors Mme Derville entreprit de travailler avec sa fille pour les plus riches magasins de Paris, et bientôt elles eurent plus d’ouvrage qu’elles n’en pouvaient faire. Le produit de ce travail fut employé à payer une bonne domestique, et la famille vécut avec plus d’aisance. C’était le double but que s’était proposé Mme Auberton en donnant à sa fille un si bon conseil ; elle eut tout lieu de s’en réjouir et de s’applaudir du succès qu’elle avait prévu. Elise avait l’excellente habitude de se lever à cinq heures en été et à six heures en hiver. Elle avait par conséquent de fort longues matinées, et pouvait s’occuper un peu des soins du ménage avec la bonne, sans nuire aucunement à son travail habituel. Elle travaillait assidûment jusqu’à six heures du soir, que était l’heure du dîner. Mais la soirée était employée à la lecture, au dessin ou à la musique. Plusieurs fois par semaine elle donnait des leçons d’anglais et d’italien à deux jeunes personnes, ses anciennes compagnes de pension ; c’était uniquement, par amitié et pour leur rendre service. En même temps elle y trouvait l’avantage de se perfectionner dans ces deux langues. Elle avait trouvé plusieurs fois l’occasion de donner des leçons en ville, mais elle était si jeune que sa mère n’avait pas voulu la laisser aller seule dans le monde. Elle préférait d’ailleurs le plaisir de l’avoir auprès d’elle, c’était sa compagne et son amie. Trois années se passèrent sans événements. Elise venait d’atteindre sa dix-neuvième année ; à cette époque elle était d’une beauté remarquable et d’une éclatante fraîcheur. Sa taille, moyenne et bien proportionnée ; avait beaucoup de grâce et de distinction. Elle avait un front large et développé, indice d’une intelligence supérieure. Sa figure expressive et spirituelle avait en même temps un caractère de candeur qui la rendait charmante. A tant d’agréments réunis elle joignait encore le don bien rare d’un son de voix plein de douceur et d’harmonie, et d’une prononciation parfaite. Telle était Mlle Derville, réunissant aux talents d’une éducation brillante les plus nobles qualités du cœur. On comprend à quel point elle était aimée de ses parents, dont elle faisait la consolation et la joie ; combien aussi fut triste et douloureux le jour marqué par la Providence, où il fallut se séparer pour un temps d’une fille si tendrement chérie et si digne de l’être ! CHAPITRE V : UNE HEUREUSE RENCONTRE. J’ai dit que MlleDerville était fort habile à tous les ouvrages d’aiguille, surtout dans la broderie nuancée. Elle travaillait avec sa mère pour les plus fameux magasins de Paris. Un jour, selon sa coutume, elle était allée, suivie de sa bonne, reporter de l’ouvrage dans la rue de Richelieu. A peine fut-elle entrée dans le magasin qu’une dame âgée, mise avec beaucoup d’élégance, descendit de voiture et s’y présenta pour faire des emplettes ; l’ouvrage d’Elise était étalé sur le comptoir. C’était un crêpe de Chine blanc d’une extrême beauté, brodé en soies de diverses couleurs. Le dessin était, d’un goût délicieux, une guirlande de roses entremêlées de lilas et de marguerites. Mme de Gercourt \(c’était le nom de l’étrangère\) se récria avec admiration sur la beauté du châle et la perfection de l’ouvrage ; elle déclara qu’elle voulait l’acheter pour en faire présent à sa fille. Je suis bien fâchée de ne pouvoir satisfaire madame, répondit la maîtresse du magasin ; mais ce châle est déjà vendu à la femme du ministre des affaires étrangères. Je vous en ferai confectionner un autre, tout à fait semblable, si madame le désire. Pendant que Mme de Gercourt s’entendait avec la marchande pour le prix du châle, Elise, après avoir reçu de nouvelles commandes, se retira en saluant avec autant d’aisance que de modestie. A peine se fut-elle retirée que Mme de Gercourt s’informa tout particulièrement de cette charmante ouvrière, dit-elle, dont la figure et les manières distinguées avaient attiré son attention. La dame du magasin, très-contente de son marché, et qui d’ailleurs connaissait depuis longtemps les dames Derville, s’étendit beaucoup sur les vertus et les talents d’Elise ; Mme de Gercourt se retira doublement satisfaite, se promettant bien de revoir bientôt la jeune personne qui l’avait intéressée au dernier point. Quatre ou cinq jours après cette rencontre, Mme de Gercourt se présenta vers dix heures du matin chez M. Derville et demanda un entretien particulier à la maîtresse de la maison. Mme Derville la fit passer au salon et la reçut avec une politesse froide et réservée, ne sachant à quoi attribuer cette visite matinale d’une personne qui lui était absolument inconnue. Mme de Gercourt s’étant nommée, lui parla en ces termes : Voici, madame, le sujet qui m’amène auprès de vous. Il s’agit de mademoiselle votre fille. J’ai eu l’avantage de la voir chez Mme C... J’ai admiré son ouvrage, mais plus encore son air noble et gracieux. Je n’ai pu résister au désir de la connaître plus particulièrement, je me suis informée auprès de Mme C... Tout ce que j’ai appris de vous, madame, et de votre aimable fille me comble de joie. Mme de Séligny, ma fille, mariée à Tours, jouit d’une fortune considérable ; depuis quelques mois elle cherche une institutrice pour sa petite Laure qui n’a que dix ans. Déjà plus de vingt jeunes personnes se sont présentées chez moi pour obtenir cette place ; aucune d’elles ne m’a paru capable de la remplir. Je suis fort difficile, les talents ne me suffisent pas ; je veux encore qu’on ait un caractère doux et plein de fermeté, puis un physique agréable. Sous ce double rapport, je n’ai rien vu de comparable à Mme Elise. En un mot, madame, je viens vous la demander. Elle aura quinze cents francs d’appointements, et tous les hivers elle viendra avec mes enfants passer quelques semaines à Paris. Votre proposition me fait beaucoup d’honneur, madame, répondit Mme Derville avec un sourire d’orgueil maternel bien pardonnable en cette occasion. Mais une affaire de cette importance demande une attention sérieuse. Je dois d’abord consulter mon mari, ensuite ma fille elle-même. Sans doute ; je comprends aussi tout ce qu’il y aura de pénible dans cette séparation ; mais songez aux avantages qui sont offerts à Mlle Elise, elle sera parfaitement heureuse chez mes enfants. Ma fille est la douceur, la bonté même ; M de Séligny ne se mêle de rien, et Laure est gentille !... Enfin, réfléchissez à votre aise : dans huit jours je reviendrai pour savoir votre réponse. Mon mari aura certainement l’honneur de voir madame ! c’est vrai, j’oubliais de vous donner mon adresse ; en disant ces mots, Mme Gercourt remit sa carie à Mme Derville, et puis elle se relira après l’avoir saluée avec une exquise politesse. Derville fut revenu de son bureau, sa femme lui raconta dans le plus grand détail tout ce qui venait de se passer. Elise était présente à cet entretien. Derville en ressentit une joie extrême. Enfin, s’écria-t-il, voilà donc mes espérances réalisées ! ma fille va paraître dans le monde ; elle aura de brillants succès, j’en suis certain ! Pour Elise, elle était tout émue. Sa première pensée était toute de regrets pour la vie heureuse et paisible dont elle jouissait, près de ses parents. Cependant elle ne voulut pas troubler la joie de son père et se contenta de demander quelques jours pour se décider. Ses parents y consentirent en lui disant : C’est à toi, ma fille, d’apprécier la nouvelle position qui se présente. Nous te laissons tout à fait libre d’accepter où de refuser celle place. Quelle que soit ta décision, nous y souscrivons par avance, et lu n’auras jamais à craindre aucun reproche de notre part. Ces paroles pleines de bonté, en allant droit au cœur d’Elise, augmentèrent son embarras. Elle eût préféré recevoir un ordre formel et positif ; elle s’y serait soumise avec joie. Si d’un côté elle voyait tout le plaisir qu’elle ferait à son père en se décidant à partir, de l’autre elle savait bien que sa mère ne craignait rien tant que de la voir s’éloigner d’elle. Pour la première fois de sa vie, Elise était dans une situation difficile et embarrassante ; pendant trois jours elle flotta dans l’irrésolution sans savoir à quoi se résoudre. Bientôt elle se rassura et fortifia son cœur par de ferventes prières. Un matin, elle alla entendre la messe pour demander à Dieu de l’éclairer sur ce qu’elle devait faire. A son retour, une foule de pensées nouvelles se présentèrent à son esprit. Elle s’étonna d’avoir hésité si longtemps sur le parti qu’elle devait prendre. Elle alla dire à ses parents qu’elle était bien décidée à partir, et en même temps elle leur fit part des motifs qui la déterminaient. D’abord, leur dit-elle, j’ai pensé que ce devait être avantageux pour moi, puisque mon père en a paru si flatté. Sans doute c’est une occasion toute particulière que la Providence m’a ménagée tout exprès. Peut-être n’en retrouverais-je pas une pareille plus tard, et puis, en me rendant utile à cette honorable famille, j’aurai le bonheur inexprimable d’augmenter le bien-être de mes chers parents ; je pourrai leur donner des preuves de mon amour et de ma reconnaissance, et si je me résigne à les quitter aujourd’hui, c’est pour me procurer l’avantage de revenir dans quelques années leur consacrer tous mes soins et mon existence entière. Derville en tendant ses bras à sa chère Elise. La bonne mère cachait son visage dans ses mains, elle était émue jusqu’aux larmes. Elise l’embrassa et se joignit à son père pour la consoler. Mme Derville, voyant qu’ils étaient tous deux bien fermes dans leur résolution, fit bonne contenance et donna aussi son consentement au départ de sa fille. Derville alla porter cette réponse à Mme de Gercourt. Cette dame le reçut avec beaucoup de joie et lui dit : Je veux aller moi-même conduire à Tours mademoiselle votre fille. Nous ferons le voyage dans ma voiture, cela sera plus agréable pour elle. Deux jours après, Mme Derville et sa fille allèrent faire une visite à cette dame, et l’on décida que le départ aurait lieu dans trois semaines. Ce délai était nécessaire pour les préparatifs qu’exigeait la circonstance. CHAPITRE VI : LE DÉPART ET L’ARRIVÉE. Mme Derville avait écrit à sa mère pour lui annoncer tous les détails de cet événement imprévu. Sa lettre était si triste que Mme Auberton comprit en la lisant que sa fille avait besoin d’être consolée, c’est pourquoi elle avança l’époque de son voyage annuel à Paris. Elle arriva chez ses enfants huit jours avant le départ d’Elise. Nous avons vu comment se passa la dernière soirée de famille. Elise devait partir le lendemain matin à six heures. Sa mère se proposait de la remettre entre les mains de sa conductrice. Derville, craignant avec raison que cette dernière scène d’adieux ne lui causât une émotion trop forte, voulut la lui épargner. Il imagina donc de retarder d’une heure la pendule de sa chambre à coucher, Mme Auberton fut complice de cette innocente supercherie. Le lendemain, Elise était levée de très-bonne heure. A cinq heures et demie, elle voulut aller chez sa mère, mais elle rencontra M. Derville qui l’en empêcha en lui expliquant les motifs de cette précaution ; la jeune fille en fut très-affligée, mais il fallut bien s’y soumettre. Sa bonne maman la consola en lui promettant qu’elle resterait plusieurs mois à la maison pour distraire Mme Derville. Ensuite Mme Auberton fit à sa petite-fille deux jolis présents, un pupitre et une boite à ouvrage. Ces deux petits meubles étaient en acajou, d’une forme élégante et garnis de tout ce qui est nécessaire pour écrire, dessiner, coudre et broder. Elise en fut enchantée et les emballa sur-le-champ avec beaucoup de précaution. Sa bonne maman lui donna plusieurs avis essentiels sur la manière dont elle devrait se conduire dans le monde, lui recommanda surtout d’être d’une discrétion parfaite sur tout ce qui se passerait dans l’intérieur de la famille où elle allait entrer, même à l’égard de son élève, de ne jamais se plaindre des petits désagréments qu’elle pourrait avoir. Jusqu’à présent, chère Elise, lui dit-elle, tu n’as rencontré dans la vie que des cœurs tendres, dévoués, tout occupés de ton bonheur ; mais sur la scène du monde où tu vas bientôt paraître, il n’en sera pas toujours ainsi. Il faut le résigner par avance à souffrir des jalousies, des injustices, des froideurs, des reproches non mérités, et peut-être encore quelque chose de plus pénible, je veux dire les caprices et l’ingratitude de ton élève. La carrière d’une institutrice est mêlée de mille écueils. Il faut s’armer de courage pour les traverser heureusement. Mais je suis pour toi sans crainte, ta piété le préservera de tous les périls ; sois fidèle à remplir tes devoirs religieux. Le Seigneur t’inspirera dans les occasions difficiles si tu lui demandes son secours par une fervente prière ; il bénira tes travaux comme je te bénis moi même, chère enfant ! En achevant ces mots, Mme Auberton serra sa petite-fille contre son cœur. En cet instant, le bruit d’une voiture se lit entendre. Allons, tua fille, dit à son tour M. Derville, descendons ; voici Mme de Gercourt qui vient te chercher. Elise, accompagnée de son père et de sa bonne maman, arriva près de la voilure qui l’attendait dans la cour. M.- Derville fit ses excuses à la dame de ne pas la recevoir chez lui, en lui disant combien il redoutait pour sa femme le moment de cette séparation. Tandis qu’on chargeait les bagages, Elise, fondant en larmes, embrassait son père et sa bonne maman, et les priait de transmettre à sa mère ses adieux et ses caresses. Ensuite elle monta dans la voiture où Mme de Gercourt la recul à liras ouverts. Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-elle avec bonté ; vous allez demeurer avec des amis. Elise était trop émue pour lui répondre ; elle avait les yeux tournés vers ses parents. Ceux-ci lui tendirent, encore leurs mains qu’elle baisa avec tendresse. Enfin elle s’écria en sanglotant : Cependant Mme Derville avait passé une nuit fort agitée ; elle s’endormit profondément vers quatre heures du malin et ne se réveilla qu’à sept, mais la pendule n’en marquait alors que cinq et demie. Mme Derville se hâta de se lever et courut à la chambre de sa fille. Elle y trouva sa mère et son mari qui lui dirent que la jeune personne était partie depuis longtemps ; ils lui firent aussi l’aveu de leur petite supercherie. A cette nouvelle, la pauvre mère, suffoquée de douleur, se répandit en plaintes amères et en reproches violents. Elle les accusa tous deux d’insensibilité, de dureté pour elle. Elle se mit à pleurer sans vouloir écouter aucune consolation, ses pleurs la soulagèrent. Puis elle se tint obstinément renfermée dans sa chambre. Mme Auberton, après avoir frappé plusieurs fois à la porte avec de douces paroles sans obtenir de réponse, prit tout à coup une voix sévère. Ma fille, lui dit-elle, j’ai promis à Elise que je resterais trois mois avec vous ; mais c’est à condition que vous serez raisonnable. Voilà plus de quatre heures que vous êtes enfermée chez vous : si vous continuez à vous désoler ainsi, je vous préviens que je vais faire tout de suite mes préparatifs de départ. ma bonne mère, ne me quitte pas ! s’écria la pauvre affligée ; je ferai tout ce que tu voudras ! Dès ce moment la paix fut faite, et Mme Derville fit sur elle-même de courageux efforts et se prêta de bonne grâce aux distractions que sa mère et son mari s’empressèrent de lui donner. Au bout de quelques jours, elle avait repris le calme et la sérénité de son âme. Le voyage de Mlle Derville fut extrêmement agréable Mme de Gercourt était pleine de soins et de prévenances pour sa jeune compagne : elle lui nommait tous les pays qui se rencontraient sur la route, et lui faisait admirer les châteaux et les sites les plus remarquables. On s’arrêtait dans les villes pour diner, et l’on passait ensuite quelques heures à visiter ce qu’il y avait d’intéressant. Le voyage dura près de trois jours. Elise était si bien accoutumée à son aimable conductrice, que partout on les prenait pour la bonne maman et la petite-fille. Elles arrivèrent à Tours le surlendemain à cinq heures du soir. Mme de Séligny se tenait depuis le matin sur sa terrasse pour guetter l’arrivée de la voiture. Lassée d’attendre, vers quatre heures de l’après midi elle prit le parti d’aller au-devant de sa mère sur la grande route ; elle emmena sa fille avec elle. Après s’être promenées pins d’une heure, elles aperçurent de loin un nuage de poussière, puis on entendit claquer le fouet du postillon ; bien tôt la petite Laure vit une dame qui mettait la tète à la portière de sa voiture. Elles mirent pied à terre, et Mme de Séligny et sa fille se trouvèrent dans les bras de Mme de Gercourt. La jeune dame jeta un coup d’œil rapide sur Mlle Derville et fit à sa mère un signe imperceptible d’approbation ; puis, s’avançant vers la jeune personne, elle lui fit l’accueil le plus aimable. Laure parut charmée de sa nouvelle maîtresse. Avec une vivacité pleine de grâce, elle lui passa ses deux mains autour du cou pour l’embrasser. On se rendit à pied jusqu’à la maison. Un repas délicat était préparé pour les voyageuses. de Séligny fut ce jour-là d’une exactitude parfaite. Après les premiers compliments, on se mit à table. Mme de Séligny avait eu la délicate attention de n’inviter aucune personne étrangère, afin de ne point intimider la jeune fille à son arrivée. Le dîner se fit donc en famille. Laure, placée auprès de sa maîtresse, lui parla souvent d’un air à la fois caressant et respectueux. En sortant de table on passa dans le jardin, où l’on se promena longtemps. On s’entretint de plusieurs détails relatifs aux usages de la maison. Mme de Séligny conduisit ensuite Elise dans l’appartement qui lui était destiné. Il se composait de trois pièces au rez-de-chaussée : une chambre à coucher, un cabinet de toilette et un salon d’étude. La chambre à coucher était de moyenne grandeur. Il y avait une grande alcôve qui renfermait deux lits d’acajou, absolument pareils, pour l’institutrice et son élève, qui ne devaient point se séparer. Cette alcôve n’était fermée que par des rideaux blancs à franges, surmontés d’une draperie bleue. Les fenêtres, qui donnaient sur le jardin, étaient ornées de la même étoffe. Deux commodes en acajou, une glace sur la cheminée, une petite table à écrire : tel était l’ameublement. Le cabinet faisait suite à la chambre. Il n’avait qu’une seule fenêtre et ne contenait que des portemanteaux, une armoire et une table de toilette avec une glace. Le salon d’étude avait deux fenêtres sur le jardin. Il était orné d’un très-beau piano et d’une riche bibliothèque, remplie d’ouvrages classiques et de quelques livres amusants pour la jeunesse. Au milieu une grande table d’acajou recouverte d’un tapis vert. Sur la cheminée, deux sphères ; et de chaque côté, deux charmantes miniatures joliment encadrées : c’étaient les portraits de Mme de Séligny et de sa fille ; un métier à broder entre les deux croisées. Les rideaux étaient blancs avec des draperies rouges. Deux fauteuils antiques et six chaises garnies en tapisserie. Telle était la décoration de cette jolie pièce. Après que la femme de chambre eut aidé Mlle Derville à s’installer dans son logement, cette dernière revint au salon, où toute la famille était réunie. On la pria de faire de la musique. Elise, avec un air modeste, mais sans aucun embarras, se mit au piano, et déchiffra à la première vue plusieurs quadrilles qui se trouvaient sous sa main. Elle choisit parmi les romances qu’on lui présenta celle dont les paroles étaient les plus convenables pour une jeune fille, et la chanta avec tant de goût et d’expression qu’elle donna tout de suite une haute idée de ses talents. Mme de Séligny, qui était assez bonne musicienne, lui donna des éloges bien capables de l’encourager, puis elle ajouta du ton le plus aimable : Quoique nous soyons bien charmés de vous entendre, mademoiselle, nous ne voulons pas abuser de votre complaisance. Vous êtes sans doute fatiguée du voyage ? Du tout, madame, répondit Elise ; mais puisque vous êtes si bonne, je vous prie de me permettre de me retirer pour écrire dès ce soir à mes parents. C’est juste, mademoiselle, dit à son tour M. de Séligny ; vous êtes parfaitement libre, et cette soirée vous appartient. Mlle Derville fit un salut gracieux à toute la société et sortit de l’appartement. Ma chère amie, dit alors M. de Séligny à sa femme, cette demoiselle me parait bien supérieure à toutes celles que nous avons eues, non-seulement pour le talent, mais surtout pour le caractère. As-tu remarqué le choix de cette romance ? cela prouve en même temps le bon goût et la réserve d’une personne parfaitement élevée. Je suis tout à fait de ton avis, répondit la jeune dame. Dieu veuille que pour cette fois les apparences ne soient pas trompeuses ! CHAPITRE VII : LA FAMILLE DE SÉLIGNY. Mlle Derville, retirée dans sa chambre, écrivit à ses parents une lettre fort longue pour leur donner tous les détails de son voyage et de son arrivée ; elle la terminait en assurant qu’elle avait d’heureux pressentiments de succès dans cette entreprise laborieuse et difficile, et que Dieu sans doute lui donnait ces consolantes pensées pour l’encourager. Après avoir cacheté sa lettre, Élise fit sa prière et se mit au lit ; bientôt elle s’endormit d’un sommeil si profond et si paisible qu’elle n’entendit pas la petite Laure que la femme de chambre vint installer auprès d’elle une demi-heure après. Il est vrai que la gentille enfant fit le moins de bruit possible pour ne pas réveiller sa charmante bonne amie : c’est ainsi que d’abord elle appela Mlle Derville. de Séligny était à l’entrée de la ville, fort agréablement située et bâtie sur une terrasse ; elle était entre cour et jardin. Du côté de la cour, la terrasse formait une espèce de parterre. Elle était ornée de caisses de fleurs : c’étaient des lauriers roses, des myrtes, des grenadiers, des géraniums, des hortensias, etc. On montait à cette terrasse par un joli perron de douze marches. De ce côté, la vue était magnifique : on découvrait la campagne au delà des bords de la Loire, et toutes les belles habitations voisines avec les jardins qui les entouraient. L’autre côté de la maison donnait sur un vaste jardin. Il était divisé en trois parties : le parterre, le potager, le verger, et terminé par une allée de tilleuils. Le parterre s’étendait sous les fenêtres de la maison. Les fleurs de chaque saison s’y trouvaient en grand nombre : on y remarquait des roses de toutes les espèces et de toutes couleurs : c’était la fleur favorite de Mme de Séligny ; son mari s’était plu à les répandre avec profusion. Disposées avec symétrie, ces fleurs charmantes étaient le plus bel ornement du jardin. Un bosquet de lilas s’élevait au milieu du parterre. Il y avait là un banc de gazon et une petite table pour le repos et l’agrément des promeneurs, A la suite du parterre était le jardin potager. Une petite haie de groseillers les séparaient l’un de l’autre. Là, des légumes de toutes sortes et des melons de la plus belle espèce, puis des fraises, et le long du mur des vignes, des pèches, des figues. Au bout du potager, venait le verger. Sur une belle pelouse, des abricotiers, des pruniers, des cerisiers, enfin toutes sortes d’arbres fruitiers d’une vigueur admirable et d’une fécondité délicieuse. Le jardin se terminait par une belle avenue de tilleuls qui cachait le mur de clôture et formait un ombrage impénétrable aux ardeurs du soleil. Des bancs de verdure étaient disposés sous ces beaux arbres et en faisaient un lieu de repos extrêmement agréable. La maison, vaste et aérée, était meublée avec simplicité, mais de la manière la plus commode. L’appartement particulier des maîtres était situé au premier étage ; la salle à manger, le salon de réception et le logement de l’institutrice, au rez-de-chaussée, de même que la cuisine et l’office. La famille de Séligny se composait actuellement de trois personnes : M. et Mme de Séligny, Laure, fille unique, âgée de dix ans. Sa figure franche et ouverte annonçait l’intelligence et la bonté. Il avait un goût décide pour l’horticulture. Il avait fait bâtir, à deux lieues de Tours, une ferme-modèle dont il s’occupait avec enthousiasme. Elle faisait à juste titre l’admiration des nombreux touristes qui venaient la visiter. de Séligny dirigeait les travaux de ses fermiers. Grand botaniste et amateur de plantes rares et précieuses, il en avait réuni une belle collection dans la serre de son jardin. On y voyait entre autres six orangers d’une beauté et d’une grosseur admirables, et vraiment dignes de figurer dans un jardin royal. Levé dès cinq heures du matin, il travaillait avec ses jardiniers. Ses nombreuses occupations le retenaient dehors presque toute la journée. Sa femme ne le voyait qu’aux heures des repas, quelquefois même seulement au dîner, quand il n’était pas invité par quelqu’un de ses nombreux amis. Mme de Séligny avait à peine trente ans, une taille fine, élancée, pleine de noblesse. Sa figure délicate avait une beauté régulière très-remarquable ; mais elle était pâle, et ses traits charmants portaient l’empreinte de la souffrance et de l’ennui. Son caractère était faible, facile à dominer. La moindre contrariété excitait sa colère ou la faisait fondre en larmes. Il la laissait maîtresse absolue dans l’intérieur de la maison. Quant aux affaires, il s’en occupait seul, sans jamais la consulter. Au reste, il était plein de provenances et d’attentions pour elle. C’était tout ce qu’il fallait pour la rendre heureuse. Mme de Séligny avait éprouvé un chagrin réel, une douleur bien grande : elle avait eu le malheur de perdre un enfant charmant, un fils, l’aîné de Laure ; un affreux accident avait enlevé cet enfant chéri à l’amour de ses parents à l’âge de cinq ans à peine. Le pauvre petit Edouard était tombé du haut de la terrasse en s’amusant à monter sur la balustrade. Il était mort sur le coup. Qu’on juge du désespoir de toute la famille ! Mme de Séligny en tomba malade et fut longtemps aux portes du tombeau. Trois ans s’étaient écoulés depuis cet événement. La jeune dame avait fini par se rétablir, grâce aux soins nombreux dont l’avait entourée la tendresse de son mari. Elle avait recouvré la santé ; mais il lui restait comme une grande faiblesse et surtout une mélancolie qu’elle ne pouvait vaincre. Mme de Séligny, presque toujours seule, cherchait à tromper l’ennui de ses journées par deux occupations favorites : je veux dire la toilette et la lecture. Jamais elle ne se levait avant neuf heures. Elle passait un temps considérable devant son miroir pour essayer de nouvelles parures, et finissait toujours par choisir celle qui lui seyait le moins bien. Quand elle était enfin habillée, son mari la faisait appeler pour le déjeuner. Ensuite, elle allait s’asseoir sur un canapé et se mettait à lire les romans dont elle avait vu l’annonce dans son journal. Les plus monstrueux, les plus extravagants étaient ceux qui plaisaient le plus à son imagination blasée. Elle n’interrompait sa lecture que pour aller faire de temps à autre quelques visites et pour recevoir les personnes qui venaient chez elle. C’étaient des liaisons de convenance et de politesse, car Mme de Séligny ne possédait pas une amie véritable. On la trouvait généralement froide et insouciante ; elle répondait souvent avec une distraction singulière et sans avoir entendu ce qu’on lui disait. Ainsi, un jour il lui arriva de dire à une dame qui lui apprenait que son mari était malade : Vraiment, ma chère, j’en suis charmée. L’application qu’elle donnait à ces dangereuses lectures était la cause de ces absences de mémoire vraiment étranges. Les jeunes dames de sa société en faisaient le sujet de leurs plaisanteries. Les dames âgées disaient tout bas ! Cette pauvre Mme de Séligny est un peu atteinte d’aliénation mentale. Cependant Mme de Séligny ne manquait pas d’esprit. Elle avait de la sensibilité ; elle était bonne et généreuse. Dans ses jours de bonne humeur, elle chantait avec sa fille, la faisait jouer ou la conduisait à la promenade. Malheureusement, ces occasions étaient trop rares, Le plus souvent la pauvre Laure était entièrement livrée à la femme de chambre, lorsqu’elle n’avait pas de gouvernante. Elle était assez grande pour son âge. Sa figure était charmante ; ses grands yeux noirs avaient beaucoup de finesse et de vivacité ; sa physionomie était à la fois ingénue et mutine ; ses magnifiques cheveux châtain clair tombaient en longue stresses sur ses épaules. Elle était vive, avait le cœur excellent, une intelligence peu commune ; mais elle était capricieuse, volontaire, excessivement étourdie. Dans sa première enfance, elle avait eu des accès de colère si violents qu’on avait craint de la voir tomber eh attaques de nerfs. C’est pourquoi l’on prenait toutes sortes de précautions pour lui éviter la moindre contrariété. On pouvait bien dire que c’était l’enfant la plus heureuse qu’il y eût au inonde. Laure était fort peu avancée dans ses éludes, malgré les grandes dépenses qu’avait déjà coûté son éducation. Depuis l’âge de six ans, elle avait eu successivement quatre institutrices ; aucune n’avait pu se fixer auprès d’elle. Sans la crainte qu’il avait de contrarier sa femme, M. do Séligny aurait mis sa fille en pension. Il voulut auparavant tenter une épreuve. C’est pourquoi il avait écrit à Mme de Gercourt, sa belle-mère, la priant de lui chercher une gouvernante qui joignit aux qualités essentielles et aux talents une figure agréable, afin qu’elle plût à l’enfant et qu’elle s’y attachât. Nous avons vu avec quel bonheur cette dame s’était acquittée de la commission. Elle resta quelques jours chez sa fille. Au moment de partir, elle lui dit : Je vous en prie, tâchez que Mlle Derville se plaise avec vous. Si elle venait à vous quitter, j’en serais désolée, car je crois que vous ne trouveriez pas à la remplacer.. Mme de Séligny promit à sa mère de faire tout ce qui dépendrait d’elle pour s’attacher la jeune personne. Elle déclara qu’elle avait déjà pour elle un attrait irrésistible, une sympathie extraordinaire qui lui paraissait être du plus heureux présage. Le lendemain de son arrivée, Mlle Derville se leva, comme à son ordinaire, dès cinq heures du matin. Après avoir donné ses premiers instants à la prière, elle passa dans le salon d’étude et laissa dormir la petite Laure. On lui avait recommandé de ne la faire lever qu’à huit heures. Elise déballa son joli pupitre, son nécessaire à ouvrage, ses livres, sa musique, tout son bagage d’institutrice ; ensuite, elle s’approcha du piano et l’ouvrit. Déjà- ses doigts légers effleuraient les touches du clavier, lorsque Justine, la femme de chambre, entra dans le salon. Charmée de se trouver seule avec la jeune personne, elle entama d’abord l’entretien : Il parait que mademoiselle est bien matinale : je lui ai vu ouvrir ses persiennes à cinq heures ! C’est une bonne habitude que je désire conserver, répondit Elise. Je ne sais pas si madame vous approuvera ; elle ne se lève qu’à neuf heures et ne peut souffrir qu’on fasse le moindre bruit ; elle prétend que cela lui fait mal aux nerfs. Je vous remercie de m’avoir avertie, répondit Elise en fermant le piano ; sans y penser, j’allais me mettre à faire de la musique. J’aurais été désolée d’avoir réveillé madame. je gagerais bien qu’elle ne dort pas et qu’elle est déjà occupée de sa lecture. Ce n’est pas un goût chez elle, c’est une fureur. Croiriez-vous que bien des fois je l’ai vue prendre un livre dès le matin et ne pas le quitter de la journée, oublier tout, jusqu’à sa toilette, rester en robe du matin. son mari ne devrait pas souffrir cela, n’est ce pas ? Mais c’est un homme si bon, et pour mieux dire, si faible... Je vous en prie, mon enfant, ne parlez pas ainsi de votre maîtresse ; vous me feriez croire que vous avez un mauvais cœur et que vous ne l’aimez pas. j’aime beaucoup madame, certainement ; mais cela ne n’empêche pas de voir tous ses défauts. Rappelez-vous que le premier devoir d’une femme de chambre, c’est d’être fort discrète et réservée sur les actions de sa maîtresse. A cette petite réprimande, Justine ne répondit rien ; mais elle sortit de la chambre en tirant brusquement la porte derrière elle ; puis elle murmura tout bas : - Cette belle demoiselle, comme elle est fière ; mais qu’elle ne prenne pas de grands airs avec moi, ou bien elle ne tardera pas à aller rejoindre les autres ! A huit heures, Elise réveilla, sa petite élève. Celle-ci lui tendit les bras et se leva toute joyeuse. A peine eut-elle passé sa robe qu’elle courut à la fenêtre. mademoiselle, quel beau temps, s’écriat-t-elle ; il faut aller nous promener dans le jardin. Je le veux bien, mon enfant ; mais vous oubliez que vous n’avez pas fait votre prière. Non, mademoiselle, c’est un devoir qu’il faut remplir à l’instant même. Ces mots furent prononcés avec douceur, mais d’un ton ferme. Laure, tout étonnée, fixa de grands yeux sur sa maîtresse, et sans répliquer un seul mot elle obéit. de Séligny, vêtu d’une blouse et coiffé d’une casquette, était occupé à travailler dans les plates-bandes. mademoiselle, dit celui-ci en saluant la gouvernante, que pensez-vous de votre élève ? Jusqu’à présent, monsieur, répondit Elise, nous n’avons pas eu le temps de nous connaitre ; nous en sommes encore aux compliments de cérémonie. ma bonne amie, je vous aime déjà, s’écria la petite. Et moi je suis disposée à vous aimer beaucoup. de Séligny en reprenant sa bêche ; je vois que vous vous entendrez à merveille. Le déjeuner de famille fut très-gai. Mme de Sélignyse montra fort aimable. Elle annonça que cette journée serait employée à la promenade. Ainsi, ma fille, point de leçons, récréation complète, dit-elle à Laure. Tu peux aller jouer dans le jardin, tandis que je vais causer avec ta bonne amie. La petite fille sortit, mais au lieu d’aller jouer, elle rentra dans le salon d’étude et se mit à dessiner avec application. Elle était bien aise de se montrer studieuse et raisonnable devant sa nouvelle maitresse. Demeurée seule avec Mlle Derville, Mme de Séligny lui parla en ces termes : Je vous avoue, ma chère demoiselle, que jusqu’à présent je n’ai pas été heureuse dans l’éducation de ma fille. Je vais tout vous dire, vous en jugerez vous-même. Laure a eu déjà, quatre institutrices et elle ne sait presque rien ; cependant elle est douée de beaucoup d’intelligence. Elle avait six ans lorsque mon mari pensa qu’il était temps de commencer son instruction. Sa première gouvernante fut une très-jeune personne, Mlle Rosalie B..., vive, enjouée, d’une figure agréable et d’un bon caractère ; elle plut beaucoup à ma fille ; elle jouait avec elle comme une enfant ; cela me charmait. Au bout de six mois, je découvris que celte demoiselle aimait beaucoup le monde et les plaisirs. Elle était excessivement recherchée dans sa toilette. Plus d’une fois je la surpris devant ma psyché, essayant de nouveaux pas de danse qu’elle voulait, disait-elle, enseigner à Laure. Cette grande légèreté me déplut, je résolus de remercier la jeune personne. Elle me prévint et me quitta au bout d’un an, pour aller en Angleterre où sa famille venait de lui trouver une place dans un grand magasin de modes. Cette première expérience me fit faire des réflexions. Je pensai qu’il valait mieux donner à ma fille une personne d’un âge mûr et d’un caractère sérieux ; j’eus beaucoup de peine à trouver ce que je désirais ; enfin, une maîtresse de pension de Paris me procura Mlle Joséphine C..., son amie d’enfance. Elle me la vanta comme un trésor de vertus et de talents. C’était en effet une personne de mérite. Elle avait trente-six ans, mais elle en paraissait plus de quarante. Sa figure était froide et austère. Elle était grande, roide et droite comme un capitaine prussien, n’avait aucun usage du monde et poussait la timidité jusqu’au ridicule, pour une personne de son âge. Ma fille ne l’aimait pas et se moquait d’elle avec les domestiques. Je n’approuvais pas cela, certainement, mais cette bonne demoiselle avait une mise tellement singulière, que moi-même je ne pouvais m’empêcher de rire en la regardant. Figurez-vous une robe de soie de couleur verdâtre extrêmement fanée, étroite et serrée comme un fourreau de parapluie ; un châle jaune citron à large bordure ; puis un chapeau de satin vert en forme d’éteignoir, qui venait sans doute de sa grand mère, tant il était gothique. Elle portait dans la maison des bonnets qu’elle avait la manie de façonner elle-même, et qu’elle avait soin d’orner de rubans de plusieurs couleurs. Je n’ai jamais rien vu de plus bizarre. Pour comble de disgrâce, elle prenait du tabac et portait des lunettes. Ici, Mme de Séligny se prit à rire de si bon cœur, que Mlle Derville ne put garder son sérieux. Après qu’elles se furent égayées pendant quelques instants, la jeune dame continuait son récit. Enfin, reprit-elle, c’était une véritable caricature. Lorsque j’avais du monde, je la priais de rester chez elle, ce qui d’ailleurs lui convenait assez, car elle aimait la retraite et se livrait à de nombreux exercices de piété. Malgré tous ses ridicules, elle était parfaitement estimable, et je la gardais autant par égard pour elle que pour la personne qui me l’avait donnée. Il y avait à peu près dix mois qu’elle était à la maison, lorsqu’un beau matin elle vint me trouver dans ma chambre, et d’un air tout à fait mystique elle m’annonça qu’elle se croyait appelée à la vie religieuse et qu’elle avait résolu d’entrer au couvent de la Visitation à Paris. J’eus beaucoup de peine à dissimuler le plaisir que me fit cette confidence. Je répondis à Mme Joséphine qu’elle serait libre de partir aussitôt qu’elle le voudrait ; huit jours après cet entretien, j’en fus débarrassée. Il y avait trois semaines qu’elle était partie, et je n’avais pas encore songé à la remplacer, lorsque Mme la comtesse V..., grande amie de ma mère, m’envoya une jeune dame, veuve d’un officier italien ; elle me la recommandait très-vivement, comme une personne d’un mérite supérieur et d’un caractère très-aimable. Je la reçus avec beaucoup d’égards. Elle avait à peine vingt-cinq ans et elle était charmante. Beaucoup d’esprit, des talents distingués dans la musique et la peinture. C’est elle qui a fait mon portrait et celui de ma fille. Je me pris tout de suite d’amitié pour cette jeune dame, de son côté elle me fit tant d’avances et de caresses que je n’aurais pu m’empêcher d’y répondre. Bientôt nous devînmes tout à fait intimes. Au bout de quelques mois, je la regardais comme une sœur. Nous portions les mêmes parures, nous arrangions nos cheveux de la même manière .M. de Séligny se moquait de moi ; il m’assurait que cet excès de tendresse était de la folie, que cela ne pourrait, pas durer longtemps. Laure aimait beaucoup Mme Albertine, qui ne la grondait jamais, et me vantait les progrès étonnants qu’elle faisait dans toutes ses études. Cette illusion dura environ treize mois. Un incident vint tout à coup me découvrir la vérité. Mme Albertine, que je menais avec moi dans toutes les sociétés, s’était beaucoup liée avec la femme d’un notaire, Mme C... ; il arriva qu’un jour, je ne sais pour quel sujet, elles se brouillèrent et prirent dès lors un malin plaisir à se déchirer mutuellement. Mme C..., qui est naturellement curieuse et médisante, me lit sur Mme Albertine les rapports les plus injurieux et me conta des choses tellement extraordinaires que j’en fus indignée. Je répondis avec fermeté que je n’en croyais pas un mot, que c’étaient d’indignes calomnies. Mme C..., sans s’émouvoir, me dit alors que j’étais beaucoup trop bonne et trop prévenue en faveur de Mme Albertine ; que celle-ci ne m’aimait pas, qu’elle était excessivement fausse et flatteuse, que les progrès de ma fille étaient simulés, et que la gouvernante faisait elle-même tous les devoirs de son élève, ainsi que ses dessins et ses ouvrages à l’aiguille. Ce dernier trait me blessa au cœur ; je résolus d’éclaircir le fait par moi-même. Pendant plusieurs jours, contre mon habitude, je me rendis auprès de ma fille à l’heure des leçons. Je questionnai Laure ; je la fis travailler sous mes yeux : je fus alors certaine qu’elle n’apprenait rien et que j’étais indignement trompée. Pour la première fois je parlai sévèrement à Mme Albertine, et je lui fis les reproches qu’elle méritait. Au lieu de reconnaître ses torts, elle releva la tête avec insolence, et se permit de me dire que je n’étais pas capable d’apprécier l’instruction de ma fille. Je fus altérée de cette audace. Trop émue pour lui répondre, je me retirai dans ma chambre ; au bout d’une heure, M. de Séligny rentra et me trouva tout en larmes, il fallut bien lui en dire la cause. Mon mari m’embrassa, me dit de me tranquilliser, et qu’il ne souffrirait pas qu’une pareille scène se renouvelât jamais. Le lendemain à mon réveil, il m’apprit que l’institutrice était partie. j’eus un instant de regret ; et pourtant cette personne était bien indigne de mon -attachement. Mais passons à la quatrième gouvernante. Celle-ci est sans contredit la meilleure que nous ayons eue avant vous, elle s’appelait Mlle Ermance B...., elle était âgée de vingt-deux ans ; bon caractère, esprit, talents, figure agréable, elle avait tout pour se faire aimer : pour une élève timide et craintive, elle eût été une institutrice parfaite ; une seule qualité essentielle lui manquait, elle n’avait point de fermeté. Son extrême douceur dégénérait souvent en faiblesse. Laure, accoutumée à ne faire que ses volontés, se montrait souvent indocile et même impertinente. Mlle Ermance voulait remplir son devoir en conscience, elle se donnait une peine infinie pour faire travailler son élève, et se désolait du faible résultat de ses efforts. Chaque jour, c’étaient de nouvelles contrariétés ; la maîtresse pleurait, la petite fille riait et se moquait d’elle. Au bout de six mois, la pauvre jeune personne se trouva tellement fatiguée et découragée, qu’elle tomba malade. Elle écrivit à ses parents ; son père vint la chercher, tout en regrettant beaucoup qu’elle n’ait pas pu s’accoutumer au caractère de ma fille. Pour moi, j’étais lasse de voir à chaque instant de nouveaux visages, et j’étais sur le point de me décider à mettre Laure en pension, lorsque ma mère m’écrivit, me parla de vous, mademoiselle. Pour celte fois, ajouta Mme de Séligny en serrant affectueusement la main d’Elise, j’espère que je ne changerai plus et que nous resterons au moins cinq ans ensemble. C’est tout mon désir, madame, répondit Mlle Derville, j’ai déjà fait un plan de l’emploi de nos journées. Non, pas aujourd’hui, ma chère ; il est près de midi, je vais aller m’habiller, je veux vous faire voir notre ville, vous n’avez pas de temps à perdre, allez vous préparer avec ma fille. En achevant ces mots, la jeune dame fit un geste amical à sa compagne, puis elle monta dans son appartement. Elise prit la peine d’habiller Laure elle même, ce qui fit grand plaisir à la femme de chambre, fort occupée auprès de sa maîtresse. Vers deux heures on partit à pied pour faire le tour de la ville. On visita en particulier la cathédrale. Elise y fit une prière spéciale pour demander à Dieu de bénir son entrée dans la famille. On revint à la maison vers cinq heures. Plusieurs personnes avaient été invitées à dîner. Il y avait entre autres trois jeunes demoiselles, grandes musiciennes, qui se promettaient bien d’apprécier le talent de Mlle Derville ; dans la soirée, elles la prièrent instamment de se faire entendre. Elise s’en défendit en répondant d’un air enjoué qu’elle faisait partie de la famille, et qu’ainsi la politesse ne lui permettait pas de commencer la première. Mme de Séligny et les autres dames se rangèrent à cet avis. Les trois jeunes personnes se virent donc obligées d’obéir. Chacune d’elles paya son tribut à la société et recueillit de nombreux applaudissements ; elles avaient joué avec une rare perfection des airs brillants et difficiles, mais qu’elles avaient appris et préparés d’avance. Elise vint à son tour se mettre au piano. de Séligny la pria de vouloir bien essayer de déchiffrer la charmante musique qu’on venait d’entendre. Mlle Derville, sans se faire prier, préluda quelques instants et se mit à jouer le plus complique de ces morceaux, et le fit avec tant de précision, de goût et de légèreté, qu’elle enleva tous les suffrages. Ses rivales elles-mêmes ne purent s’empêcher de l’admirer sincèrement et s’avouèrent vaincues par la jeune virtuose. L’une d’elles éprouva pourtant un violent dépit. C’était une maitresse de piano fort en vogue dans la ville ; jusqu’alors elle avait cru qu’il était impossible de l’égaler, et elle se voyait de beaucoup surpassée par une personne plus jeune qu’elle de six années ! Elle se crut au moment de perdre sa réputation d’artiste. Elise s’aperçut de son trouble ; pour la rassurer, elle s’approcha d’elle et lui dit mille choses obligeantes sur son talent, déclara que sa méthode était excellente et son jeu bien plus brillant que le sien. Cette demoiselle fut si charmée de cette aimable attention, qu’en se retirant, elle embrassa Mlle Derville et se promit bien d’en faire son amie. CHAPITRE IX : PRÉLIMINAIRES DE L’ÉDUCATION. Les premiers jours se passèrent en promenades et en visites. Un matin, Mlle de Séligny fit appeler Elise : mademoiselle, lui dit-elle avec amitié, voulez-vous me faire voir ce plan d’instruction dont vous m’avez déjà parlé ? nous pouvons à loisir l’examiner ensemble. Le voici, madame, répondit la jeune personne en tirant de sa, poche un grand papier plié en quatre, puis elle lut tout haut : RÈGLEMENT POUR L’EMPLOI DE NOS JOURNÉES. - Mlle Laure se lèvera tous les jours à six heures. » c’est beaucoup trop tôt, interrompit la maman. Ma fille est accoutumée à dormir jusqu’à huit heures, cela dérangerait sa santé. Je vous assure, madame, que rien n’est plus salutaire que de se lever de bonne heure. J’en fais l’heureuse expérience et je jouis d’une santé parfaite. Permettez-nous d’en essayer pendant un mois. Je le veux bien ; mais si ma fille se trouve incommodée, nous fixerons l’heure de son lever à sept heures. - Après notre prière du matin, nous prendrons une leçon de piano à sept heures. » Cela ne se peut pas, ma chère ; j’entendrais à mon réveil celte ennuyeuse musique ; il n’en faudrait pas davantage pour me donner la migraine pendant toute la journée. Eh bien, alors, nous étudierons nos leçons. - A huit heures, le déjeuner ; récréation au jardin jusqu’à neuf heures. - A neuf heures, leçons d’écriture et de calcul. - A dix heures, leçon d’orthographe. - A onze heures, leçon de piano. - A midi, le second déjeuner, récréation jusqu’à une heure. - A une heure, leçon d’anglais. - A deux heures, leçon de dessin.. - A trois heures, leçon de chant. - A quatre heures, ouvrages d’aiguille. - A six heures, le dîner, récréation jusqu’à huit heures. - A huit heures, l’instruction religieuse. - A neuf heures et demie, la prière du soir et le coucher. Tout cela me parait fort bien arrangé, mademoiselle ; mais je ne vous promets pas que ma fille se soumette volontiers à tant d’exercices ; il me semble que c’est beaucoup pour une enfant si jeune et si étourdie. Je pense comme vous, madame ; mais j’espère l’y accoutumer par degrés, et pour cela j’ai plusieurs demandes à vous faire. D’abord j’ose vous prier de ne jamais me faire vos observations critiques en présence de mademoiselle votre fille. Je recevrai vos avis, en particulier, avec tout le respect que je vous dois, madame, en même temps je vous donnerai des explications sur les motifs de ma conduite, et vous pourrez apprécier. je pense que vous avez raison. J’ai remarqué en effet qu’on affaiblit toujours l’autorité d’une gouvernante quand on la reprend devant son élève. Je vous demande la permission d’emmener Laure avec moi tous les dimanches et fêtes à la grande messe et à l’office de la paroisse. Pour la grande messe, je le veux bien ; quant aux vêpres, je ne prends pas le même engagement. Je reçois du monde le dimanche, ou je suis invitée, ou bien enfin je désire sortir avec ma fille ; et puis je vous avoue que je ne voudrais pas la voir passer toute la journée à l’église. C’était une des manies de sa vieille gouvernante ; au lieu d’inspirer de la piété à l’enfant, cela n’a servi qu’à lui donner de l’ennui et de l’éloignement pour les exercices religieux. Je le crois bien, madame, Laure n’avait que sept ans à celte époque, c’était beaucoup trop fort pour son âge, d’ailleurs je ne veux pas non plus la tenir enfermée à l’église toute la journée. Lorsque le temps le permettra, nous irons dans quelque village des environs pour y assister aux vêpres ou au salut. Ainsi nous remplirons notre devoir sans nous priver de la promenade. Eh bien, à la bonne heure, je verrai si je puis vous accorder cela. Vous savez, madame, que les devoirs de la religion doivent précéder tous les autres. Si on les remplit bien, le reste deviendra facile. Je vous promets de vous seconder ; quoique je ne me pique pas d’être dévote, je serais bien fâchée que ma fille ne fût pas élevée religieusement. Maintenant, madame, j’ai un sacrifice à vous demander. vraiment vous m’effrayez, ma chère, que voulez-vous dire ? Il me parait absolument nécessaire que votre fille ne vous accompagne pas dans les fêtes et les soirées où vous êtes invitée. me priver de ma fille ! mais c’est ma plus belle parure ! Assurément, Laure est tout à fait charmante, elle a tout ce qu’il faut pour flatter l’amour-propre d’une mère ; cependant, je le répète, dans ses véritables intérêts, il faut absolument qu’elle demeure étrangère à la dissipation des assemblées du monde, au moins jusqu’à ce qu’elle ait fait sa première communion. Sans cela nous ne pourrions jamais vaincre la légèreté de son caractère, et les études lui paraîtraient insipides. Peut-être avez-vous raison, il faut d’ailleurs que vous soyez libre, et je tâcherai de me résigner. Mais alors cette pauvre enfant n’aura donc plus de distractions, et vous-même, chère demoiselle, vous allez donc vous renfermer avec elle comme une religieuse ; cela me fait vraiment de la peine, vous finirez par vous ennuyer ici, je vous assure. non, madame, soyez tranquille à cet égard ; nous aurons aussi nos plaisirs. J’ai imaginé un moyen d’encourager Laure et de la rendre appliquée à ses devoirs. Voyons donc ce grand moyen ? Ce serait de lui composer une petite société de jeunes enfants de son âge ; tous les jeudis elle les recevrait, ce serait un jour de récréation ; l’été nous irions nous promener à la campagne, l’hiver on ferait de la musique. Laure se mesurant avec ses amies, cela lui donnerait de l’émulation, l’on s’amuserait à toutes sortes de jeux ; tout en prenant les plaisirs de son âge, elle se formerait en même temps à la politesse et aux usages du monde, elle se préparerait aussi pour l’avenir l’avantage bien rare de posséder de véritables amies. Cette idée me plaît beaucoup, ma chère ; mais il est difficile de rencontrer des enfants tout à fait convenables, je compte sur vous pour m’aider à faire ce choix. Ainsi nous voilà d’accord sur tous les points, n’est-ce pas ? mesdames, dit-il avec enjouement, vous avez donc résolu de me faire jeûner aujourd’hui ? voilà plus d’une demi-heure que je vous attends pour me mettre à table. Mon ami, répondit sa femme, c’est que nous étions sérieusement occupées, mais justement la conférence est finie, nous voici à tes ordres. Et tout le monde descendit dans la salle à manger. Ce jour-là, Mlle Derville donna ses premières leçons. Ce ne fut à proprement parler qu’un examen fort détaillé qu’elle fit subir à son élève ; elle prit note de ses réponses et mit à part les devoirs qu’elle lui fit faire. Mme de Séligny était présente, elle ne fit aucune observation. Quand elles furent seules, Elise lui dit qu’elle avait pris toutes ces précautions afin de pouvoir apprécier plus tard les progrès que la petite aurait faits avec elle. Mme de Séligny rendit compte à son mari de tout ce qui s’était passé entre elle et l’institutrice ; il approuva beaucoup la conduite d’Elise et dit à sa femme : Voilà une personne tout à fait digne de notre confiance, la manière dont elle débute annonce un talent tout particulier pour diriger les enfants. Je le pense comme toi, mon ami ; de plus, elle sera aussi pour moi une compagne bien agréable dans la solitude où tu me laisses trop souvent. - J’en suis charmé ; tu le sais, ma bonne amie, tout mon désir est de te voir heureuse et contente. CHAPITRE X : LES ÉTUDES ET LE PLAISIR Mlle Derville eut le bonheur de plaire à sa petite Elise non-seulement par les charmes particuliers de sa personne qui d’abord prévenaient en sa faveur, mais bien plus encore par son aimable caractère. Chaque jour elle donnait à Laure les plus tendres soins, c’était elle qui l’habillait, soignait et arrangeait ses beaux cheveux, elle s’en occupait même aux heures des récréations, se prêtait avec une complaisance pleine de grâce aux jeux enfantins de la petite fille ; elle s’en fit aimer au point que cette enfant, naturellement volontaire, lui obéissait avec plaisir. La journée lui paraissait trop courte ; la variété des leçons, les jolis ouvrages que sa maîtresse lui montrait, tout avait pour elle un attrait particulier. Le lever du malin ne lui coûtait nullement : Laure était active ; sa grande vivacité ne demandait qu’à être bien dirigée. On était alors dans la belle saison : pour mieux jouir des matinées du printemps, l’institutrice et son élève descendaient au jardin. Là, on étudiait les leçons ; tout en se promenant ensemble, la maîtresse expliquait à l’enfant le chapitre qu’elle devait apprendre par cœur. Elle lui rendait ainsi l’étude agréable et facile. Laure avait beaucoup de mémoire ; quand elle voulait bien y joindre la bonne volonté, il y avait un vrai plaisir à s’occuper d’elle. Le premier mois s’écoula rapidement à la grande satisfaction de tout le monde. Elise fit remarquera Mme de Séligny que, loin d’être fatiguée de ses exercices, la petite fille jouissait d’une santé parfaite en même temps qu’elle était d’une gaieté remarquable. En conséquence, on ne changea rien au règlement dont nous avons déjà parlé. Seulement, l’institutrice fit d’elle-même les modifications que nécessitaient les circonstances ou l’aptitude de son élève. Ainsi par exemple, elle prolongeait quelquefois un exercice ou bien en abrégeait un autre. Dans les commencements, Laure avait besoin de donner plus de temps à l’écriture et au calcul, plus tard à l’orthographe et aux langues étrangères ; il arrivait quelquefois aussi que Mlle Derville était obligée de supprimer entièrement une leçon, c’était lorsque Mlle de Séligny sortait avec sa fille ; mais ces occasions étaient rares ; d’ailleurs le lendemain on réparait cette omission en prolongeant davantage le devoir qu’on avait manqué la veille. Tous les jeudis étaient des jours de récréation, mais non pas de désœuvrement et d’ennui ; l’on se donnait au contraire beaucoup de mouvement et d’exercice. Dès le matin Laure et son institutrice partaient pour la promenade ou emmenaient quelques petites amies. Ordinairement l’on se rendait à la ferme ; les petites filles, montées deux à deux sur des ânes, se mettaient gaiement en route et conduisaient leur monture avec autant d’adresse que possible, ce qui n’empêchait pas que de temps en temps une petite chute ne vint interrompre la marche et redoubler leur gaieté. Il y avait deux grandes lieues à faire, aussi faisait-on des provisions de voyage ; elles consistaient en quelques gâteaux avec des fruits, mais le plus souvent ces bonnes petites filles s’en privaient pour les donner aux pauvres enfants qu’elles rencontraient dans le chemin. Lorsqu’on était arrivé à la ferme, en courait droit à la basse-cour. Quel plaisir de répandre le grain autour des poules, des canards ! qui venaient manger dans la main des jeunes filles et se perchaient familièrement sur leurs épaules ! La bonne fermière avait de jolis chardonnerets apprivoisés dont elle faisait présent à Laure. Celle-ci à son tour en donnait quelquefois à ses bonnes amies, ce qui les rendait vraiment heureuses. Le déjeuner était servi sous les grands marronniers, au milieu de la cour ; le pain bis, le beurre frais, la crème étaient trouvés délicieux. Quand elles avaient ainsi réparé leurs forces, les enfants se répandaient dans les jardins, parcouraient le verger, le bois et la prairie. On s’exerçait à toutes sortes de jeux et de courses, et l’on faisait une ample moisson de fleurs ou de fraises. A deux heure son rentrait à la ferme pour dîner. et Mme de Séligny s’y trouvaient alors et prenaient part aux amusements de la petite société. Le soir, un grand char-à-bancs ramenait la troupe joyeuse qui rentrait en ville enchantée de sa journée. Les amies de Laure étaient au nombre de dix. C’étaient les enfants des familles les plus distinguées de la ville, non pas tant par leur fortune que par leur éducation. Dans ce nombre Elise fit encore un choix pour former la société intime de son élève ; elle ne trouva que trois jeunes filles dignes de lui être proposées pour modèles. Elles se nommaient Henriette, Louise et Marie. Henriette et Louise étaient sœurs, filles d’un riche notaire ; elles étaient élevées dans leur famille. Mlle Léonie, leur institutrice, devint bientôt l’amie de Mlle Derville. Henriette avait dix ans ; Louise n’en avait que huit. Henriette était fort raisonnable pour son âge ; elle était grande, mince et blonde. Sa douce physionomie peignait bien la bonté de son cœur ; elle avait une grande sensibilité, elle aimait beaucoup sa maitresse et la comblait de mille prévenances délicates. Pleine de soumission et d’un vrai désir de s’instruire, on ne pouvait lui reprocher qu’un certain penchant à l’indolence ; mais elle connaissait son faible et tâchait de s’en corriger. Louise était brune, vive, enjouée, fort laborieuse et appliquée ; elle apprenait tout ce qu’elle voulait. Quoique plus jeune que sa sœur, elle était aussi avancée qu’elle, et la surpassait même dans la musique et le piano. Son caractère ferme et décidé avait quelquefois de la brusquerie. Mais elle savait reconnaître ses torts avec une aimable franchise et les réparait avec beaucoup de grâce et d’amabilité. Marie avait dix ans ; c’était l’aînée de trois enfants. Ses deux petits frères, Jules et Adolphe, étaient encore dans la première enfance ; elle les aimait avec tendresse et les soignait avec une attention charmante. Ses parents n’étaient pas riches ; son père était employé dans les bureaux de la préfecture, sa maman n’avait point de domestique et soignait elle-même son ménage. Marie allait en classe dans un modeste externat de là ville, et se rendait utile à sa mère dans ses heures de loisir ; elle se distinguait au milieu de ses compagnes par son intelligence et son application ; elle était aussi la plus aimée à cause de son caractère plein de douceur et de bonté. Marie n’apprenait pas la musique ni le dessin, mais elle employait ses heures de loisir à travailler auprès de sa mère. Cette dame, extrêmement adroite et laborieuse, donnait à sa fille un talent précieux en lui enseignant tous les ouvrages qui conviennent à une bonne ménagère. La jeune fille avait beaucoup de goût et d’assiduité. La chambre de sa mère était ornée du travail de ses mains. Cette dame était heureuse de pouvoir dire aux personnes qui admiraient ce modeste ameublement : C’est l’ouvrage de ma fille ! Marie avait une figure charmante, ses manières étaient distinguées. Le seul défaut qu’on pût reprocher à cette aimable enfant, c’était un peu d’orgueil et de prétention. Elle aimait les louanges et les provoquait avec une naïveté fort excusable à son âge, mais qui lui attirait quelquefois des réponses piquantes delà-part de ses petites amies. Au reste, elle était si bonne qu’on ne pouvait se fâcher sérieusement avec elle. Déjà six mois s’étaient écoulés depuis que Mlle Derville était entrée en fonctions d’institutrice. Elle se trouvait plus heureuse qu’elle n’aurait pu l’imaginer Mme de Séligny lui montrait en toute circonstance une amitié, une confiance bien flatteuses pour elle. De son côté elle était sincèrement attachée à cette jeune dame et pleine de dévouement pour sa petite Laure ; cette enfant lui causait une joie sensible par les progrès qu’elle faisait en tous genres. Elise trouvait sa position tellement agréable qu’elle ne croyait pas avoir jamais besoin de ce courage dont sa bonne maman lui avait parlé. Ses devoirs étaient pour elle une source de plaisirs ; elle écrivait souvent à ses parents et leur donnait des détails qui les comblai en de joie. Elle en recevait aussi des lettres pleines tendresse et d’encouragements. cette paix, ce bonheur devaient pas durer. Bientôt allaient venir des épreuves ; de sombres orages allaient obscurcir ces beaux jours ! Ainsi l’a voulu la divine Providence ; non, il n’est point de joie parfaite en cette vie, et Dieu ne donne ses couronnes immortelles qu’à ceux qui auront courageusement combattu. CHAPITRE XI : CONTRADICTIONS ET DISGRACES. Jusqu’alors Mme de Séligny avait été pleine d’attentions aimables pour Elise. Charmée de sa douceur et de sa complaisance, elle pensait avoir trouvé en elle une personne entièrement dévouée a tous ses caprices ; depuis quelques jours elle formait le projet de la mettre de moitié dans ses plaisirs frivoles, je veux dire dans ses lectures romanesques. L’occasion ne s’en était pas encore présentée. Laure se couchait régulièrement à neuf heures et demie, Elise restait auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle fût endormie ; elle veillait ordinairement jusqu’à onze heures, prenant ce temps pour travailler pour elle-même. Un soir, Mme de Séligny lui fit dire de venir chez elle. Ma chère amie, lui dit-elle, mon mari est parti pour Paris, je m’ennuie à mourir, voulez-vous passer la soirée avec moi ? nous allons tâcher de nous amuser. On vient de m’apporter un livre charmant ; c’est tout ce qu’il y a de plus nouveau. J’espère que vous serez assez aimable pour me faire la lecture. En disant ces mots, Mme de Séligny montrait à Mlle Derville une grosse brochure. Tenez, continua-t-elle en s’asseyant dans sa bergère, je ne veux pas vous fatiguer, nous lirons l’une après l’autre. Elise prit son ouvrage ; Mme de Séligny, après avoir lu pendant un quart d’heure, passa le livre à la jeune personne. Allons, ma chère, continuez, je vous prie, cela me parait fort amusant. Mais Elise, au lieu de prendre le volume, regarda la jeune dame avec embarras et lui dit en rougissant : Je vous prie de m’excuser, madame, je ne puis pas vous faire cette lecture. pourquoi cela, s’il vous plaît ? Non, madame, ce n’est pas cela. Puisqu’il faut vous le dire, c’est que cet ouvrage est un mauvais roman ; mais, fût-il du petit nombre des meilleurs, je ne voudrais pas encore le lire. Et pour quelle raison, ma chère ? J’ai promis à ma mère et à ma bonne maman de ne jamais lire ces sortes d’ouvrages ; bien plus, j’ai fait à Dieu la même promesse le jour de ma première communion. Voilà qui est étrange : mais savez-vous que c’est fort ridicule d’avoir pris un tel engagement ? Songez donc que vous êtes en âge de tout lire à présent. Vous ne pouvez d’ailleurs rester étrangère à la littérature brillante de notre époque. Je veux ignorer toujours les nombreux écarts de la littérature romantique. Cela ne se peut pas ; c’est absurde, vous dis-je. Telle est pourtant ma résolution ; rien ne pourra m’en faire changer. Cette discussion commence à devenir fatiguante, veuillez, mademoiselle, me faire la lecture de ce livre ; soyez tranquille, je prends tout sur ma conscience. Assurément cela ne déchargerait pas la mienne. Je vous le répète, madame, j’ai beaucoup de regret de ne pouvoir vous être agréable, mais il m’est impossible de vous obéir. Fort bien, mademoiselle ; vous ne vous contentez pas de me contredire, j’entrevois encore que vous vous permettez de blâmer ma conduite. Je ne parle que pour moi, madame ; si vous me consultiez, je vous répondrais avec une entière franchise. Assez, assez, je n’ai aucun besoin de vos conseils, vous pouvez vous retirer. En prononçant ces mots, Mme de Séligny fit un geste impérieux et significatif. Mlle Derville se leva, la salua avec dignité, puis elle sortit de l’appartement. Mme de Séligny, demeurée seule, éprouva une irritation nerveuse causée par la contrariété. C’était la première fois que la jeune personne résistait à ses volontés. Elle s’était prononcée avec une fermeté qui lui ôtait tout espoir d’y revenir. Elle voulut essayer de poursuivre sa lecture pour se distraire ; mais elle était si préoccupée qu’il lui fut impossible d’y rien comprendre. Au bout d’un quart d’heure, elle ferma le livre avec dépit et sonna sa femme de chambre. Justine arriva et lit une tasse de thé pour sa maitresse. Tout en déshabillant madame, elle s’aperçut qu’elle était mécontente ; elle se permit de lui en demander la cause. Mme de Séligny avait la mauvaise habitude de causer familièrement avec ses domestiques. Vraiment, madame est trop bonne de souffrir cela, dit celle-ci en haussant les épaules. Si monsieur le savait, je suis bien sûre... je vous défends bien d’en parler, je ne veux pas faire de la peine à cette demoiselle. Prenez garde même de lui faire comprendre que .je vous ai parlé de cette affaire. Justine se retira fort contrariée d’être obligée de se taire. Mlle Derville en rentrant dans sa chambre se laissa tomber sur une chaise et versa beaucoup de larmes. Pour la première fois elle venait de s’apercevoir qu’elle était sous une autorité étrangère. Elle fit de tristes réflexions sur les inconvénients de la charge qu’elle avait acceptée. Son imagination vive et sensible lui fit voir une foule de désagréments et de mécomptes qu’elle n’avait pas prévus et qui désormais lui paraissaient inévitables. Elle fut si découragée de cette perspective, qu’elle ne vit qu’un seul moyen d’y échapper. Elle se mit donc à écrire à ses parents pour les prier de venir promptement la délivrer. Mais à peine eut-elle écrit les premières lignes de sa lettre qu’elle s’arrêta tout à coup. Elle se ressouvint que sa bonne maman lui avait dit qu’il ne fallait jamais prendre un parti extrême dans un moment de trouble et d’exaspération, que dans ces circonstances il fallait prier Dieu de nous éclairer sur nos devoirs. Fidèle à cette bonne pensée, Elise déchira vivement ce qu’elle venait d’écrire et fit sa prière du soir avec un grand recueillement. Peu à peu son imagination se calma ; de sages réflexions s’offrirent à son esprit. Elle pensa qu’il y aurait une grande lâcheté à quitter si vite une position honorable pour une cause aussi futile ; qu’à la vérité elle devait s’attendre à des combats, mais qu’après tout, plus elle aurait de difficultés à vaincre, plus aussi sa joie serait grande après la victoire. Alors une voix intime se fit entendre dans son cœur et lui dit ; Courage, mon enfant, sois toujours fidèle à me servir, je ne t’abandonnerai jamais. Elise, fortifiée et consolée par celte voix divine, accepta par avance avec une pleine résignation toutes les peines qu’elle aurait à souffrir dans la suite. Mme de Séligny se garda bien de parler à son mari de la discussion qu’elle avait eue avec Mlle Derville. Elle savait bien que, dans son austère franchise, M. de Séligny n’eût pas manqué d’approuver la réserve de la jeune personne, peut-être même eût-il engagé sa femme à suivre ce bon exemple. Il faut avouer aussi qu’au fond du cœur elle ne pouvait s’empêcher d’admirer cette courageuse résistance. Depuis ce jour, elle fut moins affable avec Mlle Derville et lui montra beaucoup de froideur dans la politessse de ses manières. Ce changement fut à peine remarqué dans la maison, mais Laure s’en aperçut tout de suite : les enfants ont une singulière pénétration, rien ne leur échappe. La conduite de la maman eut une fâcheuse influence sur la petite fille ; jusqu’alors elle s’était montrée très soumise, un seul coup d’œil, une parole, une réprimande suffisaient pour la rappeler à son devoir. Elle cessa de se contraindre et montra tous les défauts de son caractère. Dès ce moment elle ne s’appliqua plus à ses leçons ; elle faisait mille objections pour s’excuser, ne voulait plus avouer ses torts et se permettait des répliques et des murmures. Enfin elle eût dérouté vingt fois par jour une gouvernante moins courageuse et moins patiente que Mlle Derville. Un jour entre autres, Laure prenait sa leçon d’ouvrage, elle faisait de la tapisserie ; c’était un joli tabouret qu’elle voulait offrir à sa mère ; soit étourderie, soit nonchalance, elle se trompa plusieurs fois de suite dans la fleur qu’elle brodait. Vous voyez, mon enfant, que cela n’est pas régulier, lui dit sa maîtresse avec douceur, il faut encore une fois défaire et recommencer. La petite fille tout en colère prend des ciseaux, coupe non-seulement son ouvrage, mais encore le canevas. Mais que faites-vous donc, mademoiselle ? lui dit Elise en la regardant d’un air sévère. Je ne veux plus travailler, cela m’ennuie ! Tâchez cette fois d’être plus attentive. Non, je ne recommencerai pas, je vous disque cela m’ennuie, en voilà bien assez ! Et là-dessus, Laure jette à terre son ouvrage et se sauve précipitamment dans le jardin. Elise fut d’abord tentée de la suivre ; mais elle réfléchit et pensa qu’il valait mieux laisser passer cette petite colère, et attendre pour corriger l’enfant qu’elle fût capable de l’entendre. Eu conséquence elle ne bougea pas et se mit à raccommoder l’ouvrage de Laure ; comme elle était extrêmement adroite, elle y parvint heureusement. Cependant la petite fille, après avoir fait le tour du jardin en courant de toutes ses forces, fut obligée de s’arrêter. Tout essoufflée, elle se retourna et fut bien surprise de ne pas voir sa maîtresse ; elle s’était imaginé que Mlle Derville allait la poursuivre et se promettait bien de la faire courir longtemps. Confuse de se voir déjouée dans son projet, l’enfant revint lentement sur ses pas et s’arrêta sous les fenêtres du salon d’étude. Elle vit alors sa gouvernante qui travaillait tranquillement sans faire la moindre attention à elle. Se reprochant déjà sa faute, elle rentra et vint s’asseoir en face d’Elise, mais celle-ci ne la regarda point. Laure fut très-sensible à cette marque de mécontentement, ce froid dédain la punit bien mieux qu’une réprimande sévère. Bientôt elle se mit à pleurer, puis tout à coup, se levant et passant ses bras autour du cou de Mlle Derville : ma bonne amie, pardonnez-moi, je ne serai plus méchante ! mon enfant, puisque vous reconnaissez votre faute, il faut la réparer ; ce n’est qu’à ce prix que je ferai la paix avec vous. je vais me remettre à l’ouvrage ; mais comment faire ? Voyez, il n’y parait plus, reprit Elise en lui montrant ce qu’elle avait fait. que vous êtes bonne d’avoir si bien réparé ma sottise ! Et aussitôt Laure se mit à travailler avec une grande application. Elle n’avait pas encore fini lorsqu’on vint les avertir pour le dîner. La maîtresse et son élève se mirent à table avec la famille. et Mme de Séligny virent bien que Laure avait pleuré ; La maman allait en demander la cause, mais sur un signe que lui lit Elise elle se retint et se mita parler de choses indifférentes. au lieu d’aller prendre sa récréation accoutumée, retourna d’elle-même au salon d’étude pour finir son ouvrage. Alors Mme de Séligny, s’adressant à Elise : Dites-moi, mademoiselle, pourquoi ma fille a-t-elle pleuré ? Que lui est-il donc arrivé, à cette pauvre petite ? Elle n’a presque point mangé : vraiment, j’en suis fort inquiète. Rassurez-vous, madame ; ce n’est presque rien. Elle a été punie ; en ce moment, elle achève sa tache. Si vous voulez l’interroger elle-même, elle vous contera tout cela... Au bout d’un quart d’heure Laure accourut d’un air triomphant, s’approcha d’Élise et lui dit à voix basse : J’ai fini ma tâche ; vous n’êtes plus fâchée contre moi, n’est-ce pas, ma bonne amie ? Pour toute réponse la maitresse embrassa son élève avec un doux sourire. Viens, ma fille, dit Mme de Séligny. Et prenant la main de Laure, elle la conduisit sous le berceau de lilas ; puis, passant la main dans les beaux cheveux de l’enfant : Comme tu as pleuré aujourd’hui, pauvre petite, lui dit-elle d’une voix caressante. Est-ce que ta maitresse a été trop sévère ? Ne me cache rien, vois-tu ; je veux avant tout que tu sois heureuse. maman, je t’assure que mademoiselle est bien bonne pour moi. Jamais elle ne me punit sans que je l’aie mérité ; aujourd’hui, par exemple.... D’abord je n’ai pas su mes leçons. Tu étais peut-être un peu souffrante ? Non, petite mère, c’était, tout bonnement de la, paresse. Je n’ai pas bien travaillé non plus ; je me suis mise en colère et j’ai abîmé tout mon ouvrage, et puis.... Je me suis sauvée dans le jardin tout exprès pour faire courir mademoiselle. Cette dernière phrase fut prononcée très-bas et en baissant les yeux avec confusion. c’est fort mal ; mais je suis sûre que cela ne t’arrivera plus. Et mademoiselle Elise a beaucoup grondé, sans doute ! Non, maman, elle n’a rien dit. Comment, mais alors qu’a-t-elle fait ? Pourtant tu as pleuré, car tes yeux sont rouges encore. Oui, maman ; c’est justement à cause de cela. Quand j’ai vu que mademoiselle ne me disait rien, qu’elle ne me regardait seulement pas, j’ai compris qu’elle était bien fâchée. Cela m’a fait tant de peine que je me suis mise à pleurer. Tu aimes donc beaucoup ta bonne amie ? Je lui ai fait des excuses ; elle m’a donné pour punition une fleur de plus à faire. Je viens d’achever ma tâche ; elle m’a embrassée de bon cœur, et à présent je suis bien contente. Embrasse-moi donc aussi, petite mère ! Madame de Séligny déposa un baiser sur le front candide de sa fille : celle-ci s’échappa en courant. où vas-tu donc si vite ? lui dit sa mère en courant après elle et en la retenant par sa robe. Je vais jouer au volant avec mademoiselle. Cette fois Mme de Séligny ne la retint pas, mais en la regardant s’éloigner d’elle ses yeux se remplirent de larmes. Le récit naïf de Laure était l’éloge le plus complet de son institutrice ; pourtant Mme de Séligny en fut attristée. ce qui devait lui causer de la joie devint pour elle un tourment. Elle s’imagina que Mme Derville voulait lui enlever l’amitié de sa fille et devint jalouse de cette jeune personne. Elle lui eût volontiers pardonné sa supériorité dans tout le reste ; mais voir sa fille lui préférer son institutrice, c’était plus qu’un affront, c’était un malheur dont elle ne pouvait se consoler. Depuis ce moment sa froideur pour Elise devint une véritable aversion. Elle affecta de ne plus se trouver seule avec elle et devint plus sévère pour sa fille. Sous différents prétextes elle se dispensa d’assister aux leçons, bien que jusqu’alors elle eût pris plaisir à s’y trouver de temps en temps ; enfin, elle cessa tout à fait de venir aux grandes promenades et aux récréations du jeudi. Lorsque son mari, lui demandait la raison de cette conduite, elle- se contentait de lui répondre : Le bruit de ces enfants me fatigue à l’excès. J’ai besoin du repos de la solitude. Ce nouveau changement de Mme de Séligny rendit la situation d’Elise extrêmement pénible. Elle se trouva tout à fait isolée dans la maison : jamais un mot d’encouragement, pas môme une parole obligeante, rien ne venait adoucir l’ennui qui déchirait, son cœur. Docile aux sages avis de Mme Auberton, Elise ne mit personne dans la confidence de ses chagrins ; elle n’en parlait qu’à Dieu dans la prière et ne chercha de consolation que dans les devoirs de la religion. Là seulement elle reçut les conseils dont elle avait besoin et trouva des forces pour renouveler son courage et surmonter les difficultés qui chaque jour semblaient se multiplier sous ses pas. CHAPITRE XII : JUSTINE - LES ÉTRENNES. Pour complaire à sa maîtresse, Justine affectait un grand dédain pour Mlle Derville : elle ne lui rendait que les services dont elle ne pouvait absolument se dispenser ; elle lui gardait rancune delà petite leçon qu’elle lui avait donnée le premier jour de son arrivée ; puis elle était jalouse de voir Elise plus adroite et plus habile que la meilleure ouvrière. Enfin, et c’était là sans doute son plus fort grief contre elle, Mlle Derville se montrait mesquine, peu généreuse en comparaison des jeunes personnes qui l’avaient précédée. Justine, comme tout le monde, ignorait que la bonne Elise donnait à ses parents tout ce qu’elle gagnait, ne se réservant que l’absolu nécessaire. Elle faisait des économies en confectionnant elle-même presque tout l’attirail de sa toilette, au lieu que les autres institutrices avaient coutume de faire travailler Justine à tous ces objets futiles, ce qui valait à la femme de chambre de très-bons profits. En conséquence, Justine était habituellement fort maussade avec Mlle Derville. Souvent elle prenait plaisir à la mortifier en affectant de vanter la libéralité de Mme Albertine et en lui montrant les cadeaux qu’elle en avait reçus. Elise ne répondait rien et souffrait tout avec patience ; mais il en coûtait beaucoup à son amour-propre pour laisser croire qu’elle était avare et intéressée, elle qui plus que personne aurait voulu se montrer grande et généreuse. D’autres fois, lorsque la petite Laure devait sortir avec sa mère, il arrivait que Justine avait oublié de préparer la toilette qu’elle devait mettre, et Mme de Séligny s’en prenait à l’institutrice, qu’elle accusait alors de négligence. Elle répondait avec douceur qu’elle prendrait ses précautions pour que cela n’arrivât plus. En effet, souvent elle passait une partie de la nuit à travailler pour son élève, tant elle avait à cœur de ne mériter aucun reproche. Cependant, comme ce n’était pas son ouvrage, elle ne voulut pas que Justine abusât de sa complaisance ; elle finit par lui dire avec fermeté que si elle continuait à négliger son ouvrage elle en avertirait sa maîtresse. La réprimande porta ses fruits ; mais Justine chercha l’occasion de s’en venger. Mme de Séligny était souvent invitée à des bals et à des concerts de société : elle y allait seule avec son mari, Suivant les conventions déjà faites, Laure demeurait à la maison avec sa bonne amie. Un jour elle fut obligée d’aller à un repas de noces qui devait être suivi d’un bal ; M. de Séligny lui recommanda de se tenir prête à six heures précises et de faire une toilette éblouissante. La jeune dame, qui avait été fort occupée de ses préparatifs, monta dans sa chambre à quatre heures pour s’habiller. Elle avait l’habitude ne jamais confier sa tête au coiffeur ; sa femme de chambre avait un talent particulier pour la coiffer d’une manière avantageuse à l’air de son visage. Ce jour-là donc, Mme de Séligny sonna Justine pour venir l’habiller ; mais celle-ci ne se trouva point : on l’appela vainement, on la chercha par toute la maison, personne ne savait ce qu’elle était devenue. Fort contrariée de cet incident, la jeune dame était prête à se trouver mal d’impatience. Elise vint lui offrir de remplacer Justine dans cette circonstance. Comme elle hésitait à lui répondre : Ne t’inquiète pas, ma petite mère, s’écria Laure, nous allons te faire bien belle ! Cette saillie dérida la maman, et d’un air gracieux elle se livra aux soins de Mlle Derville. Elise, sans perdre de temps, se mit à coiffer la jeune dame. Elle arrangea ses cheveux et les entremêla de perles et de roses artistement disposées avec autant d’adresse que de bon goût. Le reste de la toilette était chose extrêmement facile ; aussi ce ne fut qu’un jeu pour Elise. Laure voulut y mettre la main : ce fut elle qui attacha le collier et les bracelets de sa mère. Au bout d’une heure, Mme de Séligny se trouva prête. Son mari entra dans la chambre. mon ami, comment me trouves-tu ? Parfaitement bien, répondit-il d’un air satisfait, après l’avoir regardée attentivement pendant quelques minutes. Je trouve ta coiffure charmante, elle te sied à merveille ; je crois que tu vas faire bien des jalouses, ajouta-t-il en riant. Peu d’instant après, ils montèrent en voiture et partirent tous deux après avoir remercié Mlle Derville de son obligeance. et Mme de Séligny étaient-ils partis que Justine se retrouva. Elle avait eu la malice de se tenir enfermée dans sa chambre pour jouer un mauvais tour à Mme Derville, pensant bien que celle-ci se trouverait forcée d’habiller sa maîtresse. Elle ne doutait pas qu’elle ne le fit avec maladresse et répugnance, et se flattait qu’alors Mme de Séligny, qui n’aimait plus la jeune personne, lui ferait une scène désagréable qui la forcerait à quitter la maison. Elle comptait arriver au fort de la mêlée pour habiller et coiffer la jeune dame. Telles étaient les méchantes intentions de Justine, mais elle fut bien punie en apprenant que tout s’était fort bien passé sans qu’on eût besoin d’elle. Bien plus, sa méchanceté tourna contre elle-même et faillit lui faire perdre sa place. de Séligny lui lit dire de passer à son bureau pour régler son compte. Justine se présenta d’un air confus et voulut balbutier quelques excuses ; mais M. de Séligny l’interrompit en lui disant d’un ton ferme et sévère : Je n’entends pas que l’on manque volontairement au service de madame. Vous allez partir tout à l’heure ! A ces mots elle fut toute saisie et se mit à pleurer. Elle alla trouver Mlle Derville et la conjura de venir intercéder pour elle auprès de sa maîtresse. Elise fut assez bonne pour le faire, et par ses prières et ses instances elle obtint que la femme de chambre ne serait pas renvoyée. Justine fut sensible à ce bon procédé, et pendant plusieurs jours elle se montra beaucoup plus honnête à l’égard de l’institutrice. Elise s’appliquait surtout à réprimer les petits défauts de son élève. Elle savait la reprendre avec un calme imperturbable, et la punissait avec une grande fermeté quand l’enfant se montrait indocile à ses remontrances amicales. Dans les circonstances ordinaires, une tâche à faire, une leçon à étudier, tels étaient les moyens qu’elle employait avec succès. Mais pour les fautes graves, comme, par exemple, lorsque la petite avait montré une mauvaise volonté complète et réfléchie, lorsqu’elle s’était mise en colère sans vouloir réparer ses torts, il fallait une punition plus sévère. Nous avons dit que les jeudis, jours de grande récréation, Laure invitait ses jeunes amies ; c’était elle qui faisait les honneurs du goûter et de la soirée. Mais lorsqu’elle avait été méchante, elle était privée de ce plaisir. Alors c’était l’institutrice qui recevait les enfants, qui les faisait jouer et s’amuser. Pendant ce temps-là, Laure demeurait retirée dans une chambre en la compagnie de Justine qui ne lui disait pas un mot. Personne ne venait la voir ; on savait qu’elle était en pénitence. De là elle pouvait entendre les rires joyeux de ses compagnes. Elle restait ainsi consignée jusqu’à neuf heures du soir ; alors Mlle Derville venait la prendre pour la mettre au lit. La petite fille, qui avait eu tout le temps de réfléchir, pleurait, faisait des excuses, promettait de se corriger, et par ses larmes et ses caresses elle obtenait son pardon de sa bonne amie. Ces grandes punitions étaient rares, il faut le dire à sa louange ; Laure ne les subit que trois fois, et clans l’espace de la première année. L’époque du nouvel an vint faire une agréable diversion aux chagrins de Mlle Derville. Mme de Séligny lui fit présent d’une belle robe de soie gris-perle, avec un mantelet de satin noir garni de dentelles. Elise offrit à son élève un joli nécessaire en acajou, absolument pareil au sien. Elise fut avec Justine plus généreuse que celle-ci ne s’y attendait, ce qui la mit de très-bonne humeur et la lit revenir de ses préventions contre l’institutrice. Laure offrit à ses parents une jolie corbeille de satin blanc, brodée en chenille rose. Elle contenait des manchettes brodées à jours pour sa maman, deux bourses en perles et une paire de pantoufles en tapisserie pour son papa. Elle avait fait tous ces petits ouvrages elle-même, sous la surveillance et la direction de sa maîtresse. Mme de Séligny en fut si contente qu’elle les fit voir à toutes les personnes qui vinrent la visiter. de Séligny, tout fier de ses jolies pantoufles, les mit d’abord à ses pieds et déclara que ce serait là sa chaussure favorite. Laure eut aussi de bien belles étrennes. Sa maman lui donna une grande poupée en toilette de mariée, puis une boite remplie de toutes sortes d’étoffes de soie et de mousseline pour lui faire des robes. de Séligny fit à sa fille un cadeau plus raisonnable : quatre beaux volumes instructifs et amusants, magnifiquement reliés et ornés de jolies gravures. Laure en fut si charmée que plus d’une fois elle quitta sa poupée pour s’amuser à lire. Le mois de janvier s’écoula bien vite et d’une manière délicieuse. Chaque jour c’étaient de nouvelles fêtes, des compliments, des visites, des invitations sans nombre. Elise en était fatiguée, car tout cela retardait le voyage qu’on devait faire à Paris. Enfin, l’on partit dans les premiers jours du mois suivant. CHAPITRE XIII : UNE VACANCE - CONFIDENCE DE JUSTINE - RÉCONCILIATION. Ce fut le 6 de février que Mlle Derville eut le bonheur de revoir ses parents. Mme de Séligny la conduisit elle-même et fut témoin de cette entrevue touchante. On ne saurait exprimer quelle fut la joie de cette famille. et Mme Derville ne se lassaient pas d’admirer leur chère Elise. Ils la trouvèrent grandie et encore embellie. En effet, elle avait pris un air grave et réfléchi qui lui donnait un nouveau charme. De son côté, Elise vit avec un plaisir extrême que sa bonne mère jouissait d’une santé parfaite et que M. Derville avait repris sa gaieté expansée ; sa ligure était épanouie, on voyait qu’il était heureux et exempt d’inquiétudes. Pour que rien ne manquât à ce beau jour, Mme Auberton se trouvait alors chez ses enfants. Elle était toujours la même, bonne, aimable, active, s’oubliant sans cesse pour s’occuper de ceux qu’elle aimait. La famille Derville fit à Mme de Séligny l’accueil le plus gracieux ; tous la comblèrent de remerciements affectueux pour les bontés dont elle comblait leur chère fille. La jeune dame rougit légèrement à ces paroles. Elle comprit par là que Mlle Derville n’avait fait aucune plainte à ses parents des mille petites contrariétés qu’elle avait eues à souffrir chez elle, ce qui lui donna une nouvelle estime pour le bon caractère de la jeune personne. Je dois le dire, Mme de Séligny s’attendait à quelques objections ou à quelques petits reproches. Elle y eût répondu tout de suite en remerciant l’institutrice et n’eût peut-être pas été fâchée de saisir ce prétexte. La manière dont elle fut reçue dans la famille Derville fut cause qu’elle se décida à garder Elise au moins encore une année. Mlle Derville demeura quinze jours chez ses parents. Cette petite vacance fut une fête continuelle. Des amis vinrent complimenter la jeune personne. Mme Auberton, plus que jamais glorieuse de sa petite-fille, la conduisit avec elle dans les sociétés où elle était reçue ; mais le plus grand bonheur d’Elise, c’était de se trouver dans l’intimité de sa famille. Là, elle raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé depuis qu’elle était à Tours ; et comme sa mère lui demandait pourquoi, dans ses lettres, elle n’avait jamais parlé de ses petites disgrâces : Chère maman, répondit-elle, j’ai craint de vous affliger. Vous auriez peut-être jugé le mal plus grand qu’il n’était. J’ai pensé, d’ailleurs, que ces petits nuages se dissiperaient bientôt d’eux-mêmes. Aujourd’hui, je n’y pense plus du tout ; le bonheur de vous revoir m’en dédommage bien ! Le moment de se quitter arriva trop tôt. Cependant cette seconde séparation fut moins pénible que la première. Certains que leur fille était heureuse, M. et Mme Derville pensaient avec joie que l’année la plus difficile était pour ainsi dire déjà finie et que celles qui devaient suivre passeraient plus rapides encore. Ils se séparèrent donc de leur chère Elise avec moins de regrets. Déjà plus d’un mois s’était écoulé depuis que la famille de Séligny était revenue à Tours. Chacun avait repris le cours de ses occupations habituelles. Un matin, Mmede Séligny emmena sa fille pour aller faire quelques emplettes. Elle s’occupait à monter sur le métier un nouvel ouvrage pour son élève, lorsque Justine entra et s’approcha d’elle d’un air embarrassé. Mademoiselle Elise, j’ai une demande à vous faire, mais je n’ose pas. Parlez, mon enfant ; si je puis vous être bonne à quelque chose, je le ferai très-volontiers. voici ce que c’est : je ne lis pas trop bien, et je ne sais pas du tout écrire. j’entends, vous voudriez prendre quelques leçons, n’est-ce-pas ? J’en parlerai à madame, et si elle veut bien me le permettre....... Je crains bien qu’elle n’y consente pas. Tenez, je vais vous dire un secret qui vous intéresse beaucoup ; sans cela, je n’en parlerais pas, car je n’aime pas à faire des rapports. Je sais à présent pourquoi madame ne vous aime pas. Mais vous vous trompez, Justine ; tout au contraire, madame... Oui, oui, je sais bien qu’elle est très-polie avec vous ; mais là, au fond du cœur... Enfin, je suis sûre de ce que je dis. Je l’ai entendue hier au soir ; elle causait avec son mari, et... C’est fort mal d’écouter aux portes. Vraiment, mademoiselle, je n’écoutais pas, mais j’ai entendu sans le vouloir. Voulez-vous que je vous le dise ? Si cela me regarde personnellement, à la bonne heure. Eh bien donc, madame soupirait, et elle disait à son mari avec sa petite voix plaintive : « Je t’assure, mon ami, que ma fille aime son institutrice beaucoup plus que moi ; elle ne se plaît qu’avec elle ! » Vraiment, Justine, elle a dit cela ? Alors, monsieur lui a répondu : « Allons donc ! cela ne se peut pas ! Voilà bien encore une de tes idées romanesques. » Il a dit encore autre chose ; mais comme il a parlé plus bas, je n’ai pas pu entendre. Je suis bien aise de savoir cela. Je vous remercie de cette confidence, Justine ; vous pouvez compter sur ma discrétion. Dès que Mme de Séligny fut de retour à la maison, Elise lui présenta la requête de la femme de chambre. maman, s’écria-t-elle, si tu le voulais bien, ce serait moi qui montrerais à lire à Justine. Cela m’amuserait, et puis ma bonne amie serait moins fatiguée. Elle a tant d’occupations avec moi, qu’elle sera obligée de veiller plus tard afin de remplir cette nouvelle tâche. Je puis bien m’en charger, moi. Il me semble que je suis assez capable, n’est-ce pas, mademoiselle ? Et en même temps elle regardait sa gouvernante avec un charmant sourire. soit, répondit la maman, je le veux bien. Je suis curieuse de voir comment tu t’y prendras. Ce même jour, après le dîner, Laure courut chercher la femme de chambre, et, devant sa mère et Mlle Derville, elle lui donna sa première leçon. Elle s’efforçait de copier le ton et les manières de sa gouvernante, et prenait un air de gravité tout à fait comique. Cette nouvelle occupation fut pour elle un véritable plaisir. Elise en profita pour exciter son émulation. Lorsqu’elle ne s’était point appliquée à ses devoirs, elle ne lui permettait pas de remplir son rôle d’institutrice et donnait elle-même la leçon à Justine. C’est ainsi que Mlle Derville faisait tourner au profit de son élève les circonstances les plus simples et les plus ordinaires. Son esprit, fortement occupé de cet objet, lui faisait faire une foule d’observations qui eussent échappé à la légèreté ou à l’indifférence d’une institutrice moins pénétrée du sentiment de ses devoirs. Elise avait été fort affligée de la confidence de Justine. Elle y pensait souvent avec inquiétude. Oui, je le vois bien, se disait-elle à elle-même, Mme de Séligny croit que je veux lui ravir l’amitié de sa fille. Que ne peut-elle lire dans mon cœur ! Elle verrait que je suis bien loin d’une si coupable pensée. que puis-je faire pour la dissuader ? Inspirez-moi, mon Dieu ; donnez-moi vos saintes lumières ! Quelques semaines se passèrent sans qu’il arrivât rien de remarquable. Aux heures de la récréation, il arrivait souvent qu’Elise conduisait son élève à la promenade. Un jour, elles passèrent devant l’église, et, selon leur usage, elles y entrèrent quelques instants. Mon enfant, dit Elise à sa petite compagne, nous allons dire un Pater et un Ave Maria, pour demander à Dieu une grâce particulière. Toutes les deux s’agenouillèrent à la chapelle de la sainte Vierge et prièrent avec ferveur. En sortant de l’église, Laure fut bien tentée de demandera sa bonne amie quelle était cette grâce tant désirée, mais elle n’en fit rien, pensant avec raison qu’Elise ne lui en aurait pas dit davantage, ne fût-ce que pour lui apprendre à réprimer sa curiosité. En effet, dans beaucoup de circonstances, Mlle Derville répondait aux questions plus ou moins indiscrètes de la petite fille : Mademoiselle, une jeune personne bien élevée ne doit jamais chercher à pénétrer ce qu’on ne veut pas lui dire. Demandez-moi tout ce que vous voudrez quand il s’agit de votre instruction, à la bonne heure, mais je ne vous permets pas d’être indiscrète et curieuse. Le lendemain matin, Elise était levée bien avant son élève. Après avoir donné à Dieu sa première pensée, elle regardait avec attendrissement la petite Laure qui dormait d’un sommeil doux et paisible avec un sourire sur les lèvres. Une pensée vint s’offrir à l’institutrice ; elle crut que c’était une inspiration du ciel et résolut de la mettre sur le champ à exécution. Laure se leva comme à son ordinaire à six heures, et vint embrasser sa gouvernante. Mon enfant, lui dit celle-ci, je n’ai pas le temps de vous habiller ce matin ; je suis fort occupée, allez trouver votre chère maman. Mais, mademoiselle, j’ai peur de la déranger, elle n’est pas encore éveillée. Pardonnez-moi, je viens de voir Justine entrer chez elle. D’ailleurs vous lui direz que c’est moi qui vous envoie. Laure très-surprise obéit cependant et se rendit dans la chambre de sa mère. Cette dame était encore au lit. Te voilà déjà, ma fille ? dit-elle en lui tendant les bras. Bonjour, ma petite mère, dit Laure en l’embrassant. Si je viens te déranger ce matin, c’est parce que mademoiselle n’a pas le temps de s’occuper de moi ; elle m’a dit de rester ici jusqu’à l’heure de nos leçons. Va donc chercher tout ce qu’il faut pour t’habiller, je sonnerai dans un quart d’heure. Au bout de quelques instants, Laure fut donc rappelée. Sa mère prit la peine de l’habiller et ne fit aucune observation sur cet incident. Mais après le déjeuner elle invita Mlle Derville à la suivre au jardin. Puis avec un ton d’autorité mêlé de reproche. Puis-je savoir, mademoiselle, pourquoi vous m’avez envoyé ma fille de si bonne heure ? Jusqu’à présent, vous vous en êtes constamment occupée, que signifie ce changement ? Ceci, madame, demande une explication particulière et surtout un profond secret. Eh bien, venez dans ma chambre. Quand elles y furent, Elise prit une des mains de Mme de Séligny et lui dit d’une voix émue : Je vous prie de croire, madame, que je n’ai pas agi par caprice, encore moins par indifférence. Expliquez-vous, alors, je ne vous comprends pas. En me chargeant de l’éducation de mademoiselle votre fille, mon premier soin fut de chercher à m’en faire aimer. Je pense qu’il est bien difficile qu’une institutrice dirige bien son élève si d’abord elle ne possède pas son affection. Pour arriver à ce but, elle doit donc employer tous les moyens possibles et raisonnables. Il m’a paru que le plus simple est de se mettre en rapports continuels avec l’enfant. C’est pour cela que j’ai voulu donner à Laure tous les soins journaliers qu’elle recevait auparavant de la femme de chambre. L’expérience m’a prouvé que je ne m’étais pas trompée. J’ai réussi au gré de mes désirs, votre aimable fille s’est attachée à moi, sa confiance et son amitié sont telles que je puis le désirer ; mais en recevant chaque jour ses douces caresses qui me sont si chères, j’ai pensé que je ne devais pas vous en priver ; je me reprocherais d’inspirer à Laure cet attachement de préférence qu’une jeune fille ne doit qu’à sa mère ; voilà pourquoi je désirerais qu’aujourd’hui cette chère enfant reçût de vous-même les soins que je lui donnais de si bon cœur. Croyez bien que je vous fais un véritable sacrifice ; mais je n’hésite pas à me priver de ce plaisir. Il est trop juste qu’une bonne mère soit le premier objet des caresses de sa fille. A ces mots, Mme de Séligny cacha son visage dans ses mains ; elle éprouvait à la fois de l’attendrissement et de la confusion. Il y eut un instant de silence ; mais bientôt son bon cœur triompha de son amour-propre, elle embrassa Mlle Derville avec effusion et lui dit en versant quelques larmes : Que vous êtes bonne, ma chère Elise ; ah ! oui, je l’avoue, j’étais jalouse de vous, je voyais avec peine l’extrême attachement de ma fille, que vous méritez si bien. Tout en rendant justice à votre mérite, j’avais pris pour vous une espèce d’antipathie. Combien je m’abusais et que je me reproche de n’avoir pas su apprécier un cœur comme le vôtre ! madame, cette seule parole me fait tout oublier. J’ai beaucoup souffert de votre froideur, de votre indifférence ; mais à présent je sens que je vais être tout à fait heureuse. CHAPITRE XIV : MADAME DE SÉLIGNY. Depuis ce jour, Laure se rendit chaque matin chez sa mère. Mme de Séligny sut vaincre sa nonchalance accoutumée pour s’occuper de sa fille. Ce changement dans ses habitudes fut très-favorable à sa santé et dissipa bientôt la mélancolie qui la poursuivait trop souvent. Laure était caressante, expansive ; elle causait beaucoup avec sa mère, lui racontait tout ce qu’elle faisait. Mme de Séligny trouvait dans ces entretiens un plaisir qu’elle n’aurait pas soupçonné. Elle ne se fit plus prier pour assister aux leçons de sa fille ; elle y venait toutes les fois qu’elle avait des instants libres. Toujours elle trouvait là quelque charmant ouvrage de broderie dont elle s’occupait avec plaisir et que Mlle Derville avait préparé pour elle. Jamais elle ne faisait de réflexions ni d’observations devant sa fille. Elle écoutait en silence ; chaque jour elle admirait davantage la patience et la douceur de la jeune institutrice et n’était plus surprise de l’amitié singulière que Laure avait pour elle. Cette enfant, sans être méchante, était fort étourdie, peu appliquée et quelquefois mutine. Il y avait des jours où la moindre difficulté l’impatientait, la rebutait. Quand sa maîtresse lui donnait un devoir à faire, elle commençait par déclarer que c’était trop difficile, que jamais elle n’y parviendrait ; puis, tournant son cahier dans tous les sens et frappant sur la table, elle suppliait Elise de la dispenser de cette leçon pour ce jour-là seulement. Mlle Derville avait coutume de laisser passer cette petite boutade sans y faire la moindre attention ; l’enfant s’apaisait d’elle même et commençait son devoir, mais au bout de quelques minutes, relevant tout à coup la tète, elle adressait plusieurs questions à sa maîtresse et feignait de ne rien comprendre à ses réponses. Alors Mlle Derville prenait un air très-sérieux ; avec beaucoup de calme et de précision, elle répétait une à une toutes les explications qu’elle avait déjà données et n’ajoutait pas un mot de plus. Vaincue par cette impassibilité, Laure se mettait enfin courageusement au travail. Bientôt le devoir se trouvait achevé, et d’un air triomphant elle venait le présenter à sa maîtresse. Quand elle avait bien réussi, elle était sûre de recevoir des éloges et des encouragements. Vraiment, ma chère, disait un jour Mme de Séligny à l’institutrice, je ne sais pas comment vous faites pour avoir tant de patience avec ma fille. Pour moi, il y a des moments où je suis obligée de quitter la place. Pour ne pas contrarier votre méthode, il me serait impossible de me taire et de ne pas gronder cette petite espiègle. J’ai étudié son caractère ; une trop grande sévérité ne me réussirait pas ; elle a beaucoup d’esprit et possède un cœur droit ; le meilleur moyen de lui faire comprendre ses torts, c’est de lui laisser le temps de les apercevoir elle-même. Je vois, en effet, que ce moyen vous réussit. Savez-vous qu’elle est étonnamment changée depuis que vous êtes auprès d’elle ? Et encore, jamais elle ne s’est montrée aussi méchante avec vous qu’avec ses autres institutrices. Cette seule remarque suffirait pour me prouver combien vous leur êtes supérieure. Pardonnez-moi, madame, cela prouve seulement que je suis plus dévouée à mon élève. Vous le savez, il est plus facile de supporter et de corriger les petits défauts des enfants qu’on aime. Il m’est doux, chère demoiselle, de vous regarder comme une véritable amie... Quoique bien plus jeune que moi, vous êtes si prudente et si réfléchie, que vous m’inspirez une confiance entière ; j’ai besoin de vous consulter sur beaucoup de choses... de Séligny rentra suivi de quelques amis. Ma bonne amie, dit-il à sa femme, nous sommes harassés de fatigue et nous mourons de faim. Tu sais ce que cela veut dire. Mme de Séligny, souriant d’un air affable et gracieux, servit elle-même à ses hôtes ce qui se trouvait dans l’office, une volaille froide et la moitié d’un copieux pâté avec du dessert, le tout assaisonné de quelques bouteilles d’excellent vin ; elle fit les honneurs de ce repas improvisé avec une gaieté charmante qui surprit agréablement son mari et réjouit fort la petite société. D’après le nouveau genre de vie qu’elle avait adopté, Mme de Séligny, se trouvant sérieusement occupée, n’avait plus le temps de songer à ses lectures favorites... Tous les soirs, quand elle était libre, elle se plaisait à examiner les devoirs de sa fille avec Mlle Derville, puis elles faisaient des lectures instructives et amusantes. La jeune dame y prit tant de goût, que bientôt les romans lui parurent insipides en comparaison de l’agrément qu’elle trouvait dans les livres d’histoire ou de voyages. Que vous êtes heureuse, ma chère, disait-elle un jour à Elise, de n’avoir jamais perdu votre temps à des lectures dangereuses ou frivoles ! Vous avez la mémoire ornée, l’esprit juste, l’imagination calme et retenue, trois qualités précieuses, nécessaires surtout à une institutrice. J’avais grand tort de vous exposer à les perdre, je le reconnais maintenant ; mais alors je ne réfléchissais pas aux conséquences de mon étourderie ; je ne pensais qu’à me procurer des distractions. Je comprends enfin qu’une lecture utile et morale est le plaisir le plus digne d’une âme bien née. Vous en faites chaque jour l’heureuse expérience, madame ; aussi les distractions rie vous manquent pas, et, grâces à Dieu, votre santé devient de plus en plus florissante. Oui, je l’avoue, des occupations attachantes, agréables, remplissent toutes mes journées. Cela me fait plus de bien que toutes les prescriptions de là médecine. C’est que véritablement, chez moi, l’esprit était plus malade que le corps. Mais, à propos, c’est demain jeudi, il faut que nous organisions Une joyeuse partie de campagne. Nous partirons de bonne heure pour aller surprendre M. Pendant que nos enfants s’amuseront à jouer, nous leur ferons de la galette avec Mathurine ; n’est-ce pas ? C’est charmant : mais les amies de Laure ne sont pas prévenues. C’est vrai : Justine ira les chercher demain matin, et nous ne partirons qu’à sept heures. Le lendemain, dès six heures, Laure entra chez sa mère. Elise l’avait habillée pour qu’elle fût plus tôt prête. Mme de Séligny était encore en robe du matin. Il y avait déjà plus d’un quart d’heure qu’elle avait sonné sa femme de chambre, et elle s’étonnait de ne point la voir arriver ; car, il faut le dire, depuis la petite incartade que nous avons racontée, Justine était d’une exactitude parfaite au service. Elise, pensant qu’elle n’était pas réveillée, courut à sa chambre ; mais elle fut tristement surprise du spectacle qui s’offrit à ses yeux. La pauvre fille ne pouvait pas se lever ; elle avait un violent mal de gorge qui l’empêchait déparier. Son visage rouge et gonflé annonçait une grande fièvre. Avertie par Mlle Derville, Mme de Séligny se rendit auprès de Justine, et fut saisie en la voyant dans cet état. Elle envoya de suite chercher le médecin. Celui-ci déclara que la maladie était grave et prescrivit plusieurs remèdes, en recommandant de les faire promptement. Alors Mlle Derville dit qu’elle allait rester auprès de Justine pour la soigner ; puis elle engagea la jeune dame à ne pas se priver de la promenade projetée, l’assurant qu’elle pouvait être parfaitement tranquille et se reposer entièrement sur elle. Malgré cela, Mme de Séligny hésitait à s’éloigner ; mais Elise lui dit que cette récréation était vraiment nécessaire à la santé de son élève. Alors elle n’insista plus et partit avec sa fille. Mlle Derville s’installa auprès de Justine et lui donna tous les soins que réclamait son- état. Son intelligence et son activité furent telles qu’on n’aurait pu rien attendre de mieux de la meilleure garde-malade. Le succès fut sa plus douce récompense. Dès le lendemain, la femme de chambre éprouva un mieux sensible, et le médecin affirma qu’elle était hors de danger. Cette maladie dura environ quinze jours. Pendant ce temps, Laure voulut aussi rendre quelques petits services à Justine. Elise veilla sur sa malade et la visitait chaque jour avec une tendre sollicitude. Cette pauvre fille était toute confuse de voir cette aimable jeune personne si attentive pour elle. Un jour, elle lui dit en pleurant : mademoiselle, je ne mérite pas ce que vous faites pour moi ; j’ai été si méchante à votre égard ! Ne parlons pas de cela, ma bonne fille, il y a longtemps que je n’y pense plus. Je suis bien contente de pouvoir vous être utile. vous me pardonnez tout ce que je vous ai fait souffrir ? De tout mon cœur, soyez-en sûre. A ces mots, Justine baisa les mains de Mlle Derville, et lui promit qu’elle lui serait toute sa vie reconnaissante et dévouée. Elise l’embrassa et lui dit de se tranquilliser. Bientôt Justine se rétablit, et sa conduite prouva bien que son repentir était sincère. CHAPITRE XV : UNE NOUVELLE INTÉRESSANTE. Laure était dans sa douzième année. Son institutrice pensa qu’il était temps de la préparer à faire sa première communion. Elle attendait que Mme de Séligny lui en parlât la première ; mais cette dame n’y songeait pas encore ; elle trouvait sa fille bien peu raisonnable, d’autant plus que Laure avait conservé le goût des amusements de l’enfance, bien qu’elle fût grande pour son âge et déjà avancée dans ses études. Un jeudi, le temps sombre et pluvieux ne permettant pas à l’institutrice de conduire les enfants à la promenade, elles furent contraintes de rester à la maison. Tandis que les plus jeunes faisaient une bruyante partie de colin-maillard, Laure, installée au milieu du salon, s’occupait-à jouer à la poupée ; elle lui essayait à chaque instant de nouvelles parures. Henriette, la plus intime de ses amies, l’aidait dans cette grande affaire ; mais c’était avec une distraction qui finit par impatienter Laure. Comment, s’écria-t-elle, je te demande le bonnet rose de ma poupée et tu me donnes sa camisole du matin ? On dirait vraiment que cela t’ennuie. Je t’avoue franchement que cela ne m’amuse guère ; et si ce n’était pour te faire plaisir... mademoiselle veut faire la grande personne. Pourtant tu n’es pas plus âgée que moi. C’est vrai ; mais vois-tu, j’ai des pensées sérieuses dans la tète. Ne riez pas, mademoiselle, c’est plus grave que vous ne le pensez. Allons, je vais prendre mon sérieux pour écouter cette fameuse confidence. ma petite, tu sauras que je vais faire ma première communion cette année. Je suis allée au catéchisme dimanche dernier : c’était pour la première fois ; cela m’a semblé si beau, si intéressant, que j’en suis encore préoccupée. et moi, l’on ne m’en a pas parlé ! s’écria Laure en frappant dans ses mains. Je vois bien, ajouta-t-elle avec dépit et en jetant sa poupée sur une chaise, je vois bien qu’on me regarde encore comme une petite fille. Pour le coup, je vais joliment gronder ma petite mère. Mlle Derville se tenait dans l’embrasure d’une fenêtre et s’occupait à écrire sans paraître s’occuper des enfants ; elle avait entendu ce dialogue. Le soir elle le rapporta, mot pour mot, à Mme de Séligny. Toutes deux s’amusèrent beaucoup de la vivacité de Laure ; puis la jeune dame avoua qu’en effet il était bien temps d’offrir à Dieu ce jeune cœur, dont l’innocence devait lui être infiniment agréable. Le lendemain matin, sept heures venaient de sonner à la pendule ; appuyée au balcon de sa fenêtre, Mme de Séligny respirait avec délices le parfum des fleurs nouvellement écloses : les premiers rayons du beau soleil de mai donnaient au jardin un aspect riant et nouveau, les arbres commençaient à se revêtir d’une fraîche et tendre verdure ; le parterre offrait lui coup d’œil pittoresque et charmant : jacinthes, roses, Violettes, narcisses, jonquilles, étalaient à l’envi leurs couleurs douces et variées ; on remarquait par dessus tout le lilas, ce roi du printemps, dont les panaches ondoyants et parfumés se balançaient avec grâce au milieu du plus beau feuillage. Des milliers d’oiseaux, cachés dans les arbres, faisaient entendre leurs joyeux concerts, et Mme de Séligny, en les écoutant, se laissait aller à une douce rêverie ; son âme s’élevait jusqu’au ciel pour bénir et adorer l’auteur de tant de merveilles. Dans sa méditation religieuse, elle admirait la bonté de ce Dieu tout puissant, qui n’a pas dédaigné d’embellir ainsi la demeure de l’homme ; puis, faisant un retour sur elle-même, elle se trouvait coupable d’ingratitude, car depuis bien des années elle avait négligé ses devoirs religieux. Hélas, se disait-elle avec amertume, ces petits oiseaux qui chantent réjouissent mon âme ; dans leurs gazouillements mystérieux ils célèbrent la grandeur de celui qui les a créés, tandis que moi, créature intelligente et raisonnable, faite à l’image de Dieu, j’ai pu méconnaitre ses bienfaits ! j’ai pu l’oublier, j’ai néglige la prière, cette première obligation du chrétien, si facile à remplir pour un bon cœur ! Plongée dans ses réflexions, la jeune dame n’avait pas entendu venir sa fille ; tout d’un coup elle sentit un bras se poser sur le sien et vit la jolie tète de Laure penchée sur son épaule. La mère et la fille s’embrassèrent. Mme de Séligny, après avoir babillé Laure, descendit avec elle au jardin pour mieux jouir de cette belle matinée. Elles visitèrent d’abord les fleurs, et après avoir longtemps admiré les progrès sensibles de la végétation, elles allèrent s’asseoir sur le banc de gazon, à l’extrémité du berceau de lilas. Ma fille, dit alors la jeune dame, je vais t’apprendre une nouvelle qui, certainement, va te faire plaisir. Et moi, petite mère, j’ai quelque chose de très important à te demander ? je t’en prie, maman, dis-moi d’abord cette bonne nouvelle. Je gagerais bien qu’elle se rapporte un peu à ta pensée. Point du tout ; rien de plus naturel que la sympathie d’une mère avec son enfant. Te voilà déjà dans ta douzième année, c’est l’âge le plus heureux de la vie, la raison qui commence à se développer permet à l’enfant de comprendre et d’apprécier son bonheur ; jusqu’à présent, ma petite Laure, aucune pensée sérieuse n’a traversé ton esprit. Tout occupée de tes jeux et de tes leçons, tu n’as fait encore nulle réflexion sur les devoirs plus nombreux et plus difficiles qui te seront imposés par la suite. Parmi ceux-là, il en est un surtout dont l’importance exige de ta part une attention toute particulière. maman, je le devine ; oui, c’est bien cela, tu veux parler de ma première communion ? Tu avais bien raison de dire que ma pensée allait se rencontrer avec la tienne. C’est justement cela que j’avais à te demander ; je t’avoue, maman, que j’étais un peu fâchée contre toi de ce que tu n’y avais pas encore pensé. Si tu avais été plus raisonnable, il y a plus d’un mois que je t’aurais annoncé cette bonne nouvelle.Je pense toujours à toi, ma fille, et je n’oublie rien de ce qui peut contribuer à ton bonheur. Depuis quinze jours ta bonne amie est si contente de ton application et surtout de ton caractère, que j’ai décidé avec elle que tu ferais ta première communion cette année. Ainsi j’espère que tu vas devenir tout à fait bonne et raisonnable. oui, ma petite mère, merci ! Et Laure embrasse sa mère à plusieurs reprises. Après le déjeuner, Mme de Seligny conduisit sa fille chez M. le curé, pour le prier de vouloir bien l’inscrire au nombre des jeunes communiantes. Le vénérable pasteur y consentit avec plaisir ; il interrogea Laure sur son catéchisme et sur l’histoire sainte, et fut si content de ses réponses qu’il lui fit présent d’un beau livre avec plusieurs gravures. Elle ses récréations se passèrent en lecture. Le soir, Mlle Derville voulut savoir qu’elles avaient été ses réflexions. Ma bonne amie, répondit Laure, j’ai beaucoup pensé à ce que je dois faire pour me préparer à ma première communion ; mais j’ai vu dans mon livre que le point essentiel c’est de se bien confesser. Il faudra donc je fasse une grande confession générale ; cela m’inquiète beaucoup, je ne pourrai jamais me rappeler tout ce que j’ai fait. Soyez tranquille, mon enfant, le bon Dieu demande par-dessus tout la bonne volonté. Si vous êtes embarrassée, votre chère maman vous aidera et moi aussi. Il y a encore quelque chose qui me fait de la peine, mais je n’ose pas vous le dire. tenez, voici ce que c’est : maman m’a dit qu’il fallait devenir bien raisonnable pour faire sa première communion ; il ne faut plus s’amuser comme une enfant, et moi qui aime tant à jouer à la poupée, au volant, à la corde, au cerceau, j’aurai bien de la peine à quitter tout cela. ma chère petite, vous êtes clans l’erreur, le jeu ne vous est point défendu. Votre maman vous a dit qu’il fallait devenir bien raisonnable, c’est-à-dire que vous serez plus sérieuse et plus appliquée pendant vos leçons, surtout plus recueillie dans vos prières ; vous le voyez, cela ne sera pas bien difficile. Nos récréations seront peut-être plus courtes, mais vous pourrez jouer d’aussi bon cœur qu’auparavant. Cette explication me fait du bien, répondit Laure. Je vous remercie, ma bonne amie ; je vous promets de bien profiter de vos conseils. Le vénérable pasteur venant consoler la mère de Léonie, lui fait présenter cet enfant pour la consoler un peu. J’ai dit que Mlle Léonie était l’institutrice d’Henriette et de Louise, filles d’un notaire, et deux amies intimes de Lauré. Cette demoiselle venait ordinairement les jeudis avec ses élèves ; elle trouvait un grand charme dans la société de Mlle Dervillie. Ces deux personnes étaient faites pour se comprendre et s’apprécier l’une l’autre ; elles ne tardèrent, pas à devenir intimes. Elise admirait dans Léonie une grande douceur,. une parfaite égalité, dé caractère, une aimable gaieté, beaucoup de franchise et d’abandon, une piété solide et bien entendue. Léonie avait trente-six ans, elle était frêle et délicate ; sa figure, sans être jolie, était agréable, elle avait une expression de douce mélancolie qui la rendait intéressante. En la voyant pour la première fois, Elise fut disposée à l’aimer ; de son côté, Léonie fut éblouie des talents de Mlle Derville, charmée des grâces de sa personne, et surtout de la rare distinction de ses manières. Bien loin d’en être jalouse, elle l’admira sincèrement et souhaita d’obtenir son amitié ; elle comprit tout de suite combien il lui serait avantageux de fréquenter cette charmante jeune personne. Mais elle l’aima surtout par cette inclination naturelle qui la portait vers les personnes d’un grand mérite ; elle avait besoin d’admirer ses amies. Plus d’une fois elle avait éprouvé des déceptions, la bonté de son cœur lui faisant supposer de grandes vertus là où il n’y en avait que de fort médiocres. Pour cette fois, elle avait trouvé la réalisation de ses rêves ; elles rendit grâces à Dieu de cette heureuse rencontre.Mlle Derville devint la confidente de ses peines de chaque jour, elle trouva dans ses bons conseils le moyen d’adoucir les ennuis de sa position et de prouver l’avancement de ses élèves. Un jour que les deux amies se promenaient dans la campagne, tout en surveillant les jeux des enfants, Léonie demanda à Mlle Derville par quelle suite d’événements elle se trouvait aussi éloignée de sa famille. Elise lui répondit en lui racontant l’histoire de sa vie. Quand elle eut fini de parler. Je vous félicite, ma chère amie, lui dit Léonie. Jusqu’à présent vous avez été heureuse et vous n’avez eu qu’un seul chagrin, je veux dire le moment où vous avez quitté vos parents ; j’espère que toute votre vie sera calme et paisible. J’ai remarque que notre destinée future s’annonce dès nos premières années, c’est comme un présage de bonheur ou d’infortune. Pour mon compte, j’en ai fait l’expérience, mais je n’ose vous raconter mon histoire, cela serait trop monotone et pourrait bien vous ennuyer. ne dites pas cela, ma bonne amie, je vous assure que je vous écouterai avec beaucoup d’intérêt ; je vous dirai même qu’à cet égard j’éprouve une grande curiosité. Je vous aurais questionnée depuis longtemps si la crainte d’être indiscrète ne m’avait retenue. Eh bien, puisque vous le désirez, je vais vous satisfaire. Mon père n’avait aucune fortune ; il était employé dans un bureau ; ma mère ne possédait d’autre richesse que des vertus et de grands talents, elle était bonne musicienne et donnait des leçons de piano. Je n’ai pas eu le bonheur de la connaître, j’avais à peine deux ans quand elle mourut ; d’après tout ce que m’en a dit mon père, j’ai compris plus tard combien fut grand pour moi le malheur de l’avoir perdue. Je fus placée en pension à Paris. Au bout de deux ans mon père se remaria, ma belle-mère me prit alors avec elle. C’était une fort belle personne, elle avait trente-trois ans. Son caractère était froid et impérieux, beaucoup d’esprit et très aimable dans le monde. Pendant la première année qui suivit son mariage, elle me donna beaucoup de soins, me montra à lire et me faisait apprendre de jolies fables que je récitais le soir à mon père en jouant avec lui sur ses genoux ; c’était le moment le plus heureux de ma vie : du reste je n’avais aucune distraction, ni jeux, ni promenades, aucune compagne de mon âge. Continuellement assise sur ma petite chaise, je n’osais pas remuer ni faire le moindre bruit, ma seule récréation consistait à entendre chanter ma belle-mère ; elle avait une voix éclatante et légère comme le chant des oiseaux ; je l’écoutais avec ravissement, j’ai toujours aimé passionnément la musique. Celte vie sédentaire nuisit beaucoup au développement de mes forces physiques, j’étais fort délicate ; le grand air et l’exercice m’étaient plus nécessaires qu’à d’autres. Ma belle-mère ne le comprit pas, jamais elle ne m’emmenait avec elle dans ses courses journalières ni dans ses promenades avec mon père ; on se débarrassait de moi en me laissant chez la concierge. Cette existence triste et renfermée non-seulement fut contraire à ma santé, elle eut encore une fâcheuse influence sur mon caractère : je devins triste et maussade, le matin je pleurais souvent pendant des heures entières sans en savoir la cause ; maman avait beau me presser de questions, je ne pouvais lui répondre, elle en était indignée, sa colère ne faisait que redoubler mon désespoir. Cela fut cause qu’elle me prit en aversion, je l’entendis souvent dire à ses amies : « Cette méchante enfant est vraiment insupportable ! elle pleure toujours, on croira que je la maltraite ; si j’avais su cela je l’aurais laissée en pension. » Au bout d’un an et demi, j’eus une petite sœur ; cette enfant, d’une ravissante beauté, devint aussi intelligente et aussi bonne qu’elle était belle. Il était impossible qu’on ne l’aimât pas mieux que moi, je fus à peu près oubliée. Cette charmante Augustine mourut à trois ans, des suites d’une chute ; maman fut véritablement au désespoir. Je donnai des larmes à ma petite sœur que j’aimais réellement, quoique je fusse un peu jalouse ; je me consolai bientôt en pensant que j’allais être à mon tour fêtée et chérie comme une fille unique : hélas ! J’entrais dans ma dixième année, depuis quelque temps j’allais en classe dans un externat fort bien tenu et tout près de la maison. J’étais aimée de la maitresse et l’on était content de mes progrès. Je fus donc bien surprise lorsqu’un beau matin, maman me déclara que j’allais aller en pension dans la ville de B, ..., à vingt lieues de Paris ! Cette nouvelle me consterna et me fit répandre bien des larmes : je pensai que mes parents ne m’aimaient pas. Mon père, qui avait entrepris un grand commerce, avait à cette époque une belle fortune ; sa position brillante lui permettait de me placer dans l’une des meilleures institutions de Paris, et l’on m’exilait de ma ville natale pour m’envoyer à vingt lieues de Paris, dans une petite pension des plus médiocres et dans une ville qui n’offrait alors que peu de ressources pour les arts d’agrément. Ce fut ma belle-mère qui conduisit cette malheureuse affaire avec un art vraiment digne d’une habile diplomate ; elle donna pour premier prétexte la faiblesse de ma sante, que le grand air de la campagne devait fortifier ; le second prétexte fut que la directrice principale de cette pension avait été sous-maîtresse dans le couvent où elle-même avait été élevée. Par un rapprochement bizarre, la seconde directrice, amie de cette demoiselle, avait été aussi élevée avec ma propre mère. Maman prétendit que ces deux circonstances assez singulières lui donnaient la certitude que je serais mieux soignée dans cette pension que partout ailleurs. Mon père se laissa persuader et me conduisit lui-même chez ces dames. est bâtie dans un endroit marécageux, on y brûle beaucoup de tourbe ; le grand air que je devais respirer était constamment obscurci de brouillards et de fumée. La pension, située dans une petite rue étroite, n’avait point de jardin, mais seulement une cour pavée, de moyenne grandeur, autour de laquelle s’étendaient les bâtiments. Cette maison offrait l’aspect d’une prison plutôt que d’un pensionnat de jeunes filles. Pour comble de malheur, on ne sortait que pour aller à l’église qui était proche, à peine faisait-on quatre promenades par an ! Telle fut ma demeure pendant quatre années qui furent pour moi quatre siècles. La maîtresse principale de ma pension était une bonne et respectable demoiselle qui avait bien soixante ans. Elle avait beaucoup d’esprit, de talents et d’instruction, son caractère était aimable et d’une gaieté charmante, beaucoup de piété, ses instructions religieuses étaient admirables, ses exemples ne l’étaient pas moins, elle possédait au suprême degré le don d’enseigner, il était impossible de ne pas comprendre ses leçons, elle avait l’affection et le respect de toutes ses élèves. J’eusse été trop heureuse d’être dirigée par elle seule ; malheureusement elle ne venait à la classe qu’à l’heure de ses leçons, le reste du temps, nous étions entièrement livrées aux sous maitresses, et sa confiance en elles était sans bornes, elle les croyait sur parole et sans aucun examen. Elles étaient au nombre de trois, sans compter l’amie et l’associée ; cette dernière n’avait d’autre occupation que le gouvernement du ménage. Parmi les sous-maîtresses, il y en avait une d’un fort mauvais caractère et qui faisait de faux rapports contre les élèves qu’elle n’aimait pas ; j’eus le malheur d’être de ce nombre : il est vrai que Mlle L.... Jamais je ne pus dissimuler cette impression ni faire semblant de l’aimer, comme faisaient quelques pensionnaires mieux avisées. Tout en elle repoussait mon affection ; ses manières communes, son ton brusque et revêche, un son de voix dont la rudesse et l’aigreur n’étaient que l’interprète trop fidèle de son caractère. Sans doute elle vit sur mon visage la répulsion que j’avais pour elle, et son amour-propre en fut violemment courroucé ; elle aurait pu facilement en triompher par de bonnes paroles et des témoignages d’affection., mais elle en était incapable. Je devins le fatal objet de sa haine, et chaque jour elle m’en donnait les marques les moins équivoques, elle me chargeait de toutes les iniquités de la classe, me jouait les plus mauvais tours. Pour ne pas vous fatiguer du récit de ses méchancetés, je n’en citerai que doux traits qui vous feront juger du reste. Nous avions l’usage, à la pension, de célébrer la fête de Pâques non-seulement en déjeunant avec des œufs rouges, mais surtout en faisant une toilette nouvelle et recherchée : chacune de nous préparait à l’avance tout ce qu’elle avait de plus beau pour ce grand jour. Un jour de Pâques, il arriva donc que j’étais, comme mes compagnes, parée de mes plus beaux atours. Une robe de percale blanche garnie de mousseline brodée, un beau châle de soie bleue, un chapeau de paille à la mode et des jolis souliers couleur de beurre frais. Nous étions toutes réunies dans la grande classe, c’était après le déjeuner ; nous étalions avec complaisance le luxe de notre toilette en nous faisant mille compliments réciproques sur le bon goût de notre ajustement. m’appelle de sa voix la plus rauque : j’eus un pressentiment de malheur ; elle me fait monter au dortoir, là d’un ton hypocrite, elle me dit que je n’étais pas vêtue assez chaudement, qu’il faisait froid et que je pourrais m’enrhumer. Sur-le-champ, elle me dépouilla de ma belle robe et me revêtit de celle que je portais tous les jours en classe. Figurez-vous, ma chère, une robe de grosse indienne rouge coquelicot, semée de pois blancs, par là-dessus elle m’affubla d’une large douillette de soie noire qui ne me venait qu’aux genoux, me coiffa d’une toque de valeur à plumes tout usées, et pour chaussure de grosses vilaines pantoufles si lourdes et si mal faites, que je pouvais à peine marcher. J’étais affreuse ainsi, j’avais l’air d’une mascarade. Lorsque je parus dans la classe avec ce bel accoutrement, un fou rire s’empara de toutes les pensionnaires. Jugez de mon embarras et de ma confusion ! Cependant les cloches sonnaient à grande volée, il fallut partir pour la messe. Une chose dont je m’étonne aujourd’hui, c’est que dans ma simplicité d’enfant, je n’eus pas même l’idée de me cacher pour ne point aller à l’église. Je me résignai donc à marcher avec mes compagnes dans ce joli costume. J’arrivai dans la cathédrale au milieu d’une foule immense et recueillie ; comme je pleurais beaucoup, l’on crut sans doute que j’étais en pénitence, mais bientôt les beaux alléluia de Pâques me firent oublier ma disgrâce. J’admire votre courage, ma chère, interrompit Elise. Pour moi, je n’aurais pas souffert si tranquillement, j’aurais fait grand tapage et j’aurais écrit bien vite à maman de venir me chercher. Cette méchanceté vous parait extraordinaire, eh bien, ce n’est presque rien en comparaison de ce qui me reste à vous dire. Mon père avait la coutume de donner un grand repas à ses amis le jour de sa fête. Jamais je n’eus le plaisir d’y assister. Plus tard, lorsque je revins chez mes parents, leur fortune était détruite et les jours de fête avaient disparu. Reléguée alors dans ma pension, je faisais pour mon père quelque petit ouvrage que je lui envoyais avec une lettre de compliments pour sa fête. Il arriva une fois que je lui avais brodé une jolie cravate de mousseline ; on la mit dans une boite bien cachetée ; la maîtresse voulut que j’y enfermasse aussi ma lettre pour que le tout arrivât en même temps. Puis elle donna la boite à Mlle L..., lui enjoignit de la porter de suite à la diligence, et lui disant expressément ce que c’était. La méchante sous-maîtresse, au lieu d’obéir, jugea à propos de garder la boite et ne l’envoya que deux jours après la fête de mon père. Moi, qui ne me doutais de rien, j’étais fort tranquille à cet égard, lorsque je reçus une lettre de maman. Elle me faisait les reproches les plus sévères de ce que, disait elle, j’avais oublié la fête de mon père ; elle ajoutait que ce bon père, étant à table au milieu de ses amis, avait versé des larmes sur le mauvais cœur et l’ingratitude de sa fille ! La lecture de cette fatale lettre me causa un saisissement inexprimable. Je ne pouvais plus parler ni respirer, je fus suffoquée pendant plus d’un quart d’heure. Je voulus écrire de suite à mes parents pour m’excuser, mais on m’en empêcha. Ce qu’il y eut de plus fâcheux pour moi dans cette circonstance, c’est que la maîtresse de pension, ne voulant pas se trouver en faute avec mes parents, laissa peser sur moi l’accusation de paresse et de négligence ; et ce ne fut que plus de dix ans après que je racontai à mon père la noirceur dont j’avais été la victime. s’écria Elise avec un mouvement involontaire ; le mauvais tour du jour de Pâques ne blessait que votre amour propre, ce trait sournois et raffiné dut vous déchirer le cœur. Ce fut, je l’avoue, un des chagrins sérieux de ma vie. Maman, qui était en correspondance avec la maitresse, lui recommandait d’être avec moi fort sévère et de me faire beaucoup travailler. Pour obéir à cette injonction, l’on me surchargea de devoirs de toute espèce. Je passais presque toutes mes récréations à apprendre, et malgré toute la peine que je me donnais, il m’arrivait bien souvent d’être punie pour n’avoir pas su mes leçons. Ce genre de vie n’était guère propre à fortifier ma santé, j’étais toujours souffrante et j’avais mal aux yeux à force de. Au milieu de ces chagrins continuels, j’eus pourtant deux beaux jours : le premier fut celui de ma première communion ; le second, celui de mon départ. L’année de ma première communion fut pour moi comme un doux rayon du soleil entre deux orages. Tout occupée du soin de préparer ma conscience, je devins presque insensible aux persécutions dont j’étais l’objet. J’eus plusieurs amies dévouées ; comme de bons anges elles me consolaient et m’encourageaient à souffrir. Notre pieuse et bonne maîtresse nous réunissait tous les jours à l’heure de la récréation, elle nous faisait faire de belles prières et de saintes lectures ; le temps de la retraite arriva. Je puis dire qu’alors je me trouvai si heureuse que j’aurais voulu passer ainsi toute ma vie, d’autant plus que parmi nos exercices on nous faisait faire des promenades champêtres qui me charmaient. Le jour de ma première communion, il me sembla que je n’étais plus sur la terre, toutes mes pensées étaient au ciel. Je fus si heureuse alors que j’ai pensé depuis que Dieu voulut sans doute me faire comprendre, ce jour-là, que je ne trouverais jamais de bonheur en ce monde que dans les joies pures de la religion. Le jour de mon départ de la pension fut aussi pour moi un jour de fête, quoique dans un genre différent. La joie que je ressentis alors put me donner une idée de celle que doit éprouver une pauvre âme qui sort enfin du purgatoire après de longues et cruelles souffrances. Mais avant de vous en parler, je dois vous dire que je venais passer à Paris le temps des vacances ; aussi cette époque était l’objet de mes vœux de toute l’année. Pendant ces bienheureux jours, la maison paternelle devenait pour moi comme le paradis terrestre. Nous allions en visites, puis aussi à la campagne. Mon père me conduisait aux Tuileries, aux différents musées et quelquefois au spectacle. Tous ces plaisirs me transportaient ; mais qu’ils étaient éphémères ! Le premier jour d’octobre tout était fini ; il fallait retourner à la pension. J’avais beau gémir, supplier, demander quelques jours de grâce, maman était inexorable, jamais elle n’eut pitié de mes pleurs ; elle disait froidement que c’était la paresse qui me faisait désirer de prolonger mes vacances, et mon père se chargeait de me reconduire. Il avait coutume de venir me voir aux fêtes de Noël, mais il ne restait à B... Il était reçu à la pension avec de grands honneurs. J’étais admise à dîner avec lui à la table de ces dames, on m’accablait de caresses en sa présence, mais je ne sortais pas avec lui, sous prétexte qu’il faisait froid et que j’étais toujours en rhumée. On ne me laissait pas causer librement avec lui, comment aurais - je pu me plaindre ? Mon père s’en retournait à Paris bien persuadé que j’étais parfaitement heureuse. A peine était-il parti que les persécutions recommençaient de plus belle. Il est vrai que pendant les vacances je racontais à mes parents beaucoup de choses ; mais alors maman feignait de ne point me croire ou bien elle me fermait la bouche, en me disant que l’on avait raison de me punir ; que c’était ma seule faute ; je l’avais sans doute bien mérité ; j’étais bien heureuse qu’on se donnât la peine de me corriger, j’avais tant de défauts ! et ce discours était toujours terminé par ces paroles philosophiques : Tu te plains d’être en pension, ma fille ! mais c’est le temps le plus heureux de la vie ! Mon père s’amusait quelquefois de cette discussion et la tournait en plaisanteries. L’instant d’après il n’y pensait plus. Mais je m’aperçois qu’il est temps de nous séparer. Je reprendrai jeudi prochain la suite de mon récit. Que pensez-vous, ma chère, de tout ce que je viens devons dire ? mon amie, répondit Elise, combien je vous plains d’avoir perdu votre mère dès votre enfance ! Ce malheur a entraîné tous les autres. Je dois remercier Dieu de m’avoir conservé la mienne. Quelle différence entre votre sort et le mien ! Je suis très frappée aussi de la triste influence d’une vie sédentaire et retirée pour des enfants très-jeunes ; et je comprends maintenant pourquoi ma bonne mère ne passait jamais un seul jour sans me conduire à la promenade et pourquoi elle voulait que je ne connusse que les jeux d’exercice. Je pense encore que la surveillance est une vertu bien nécessaire dans une maîtresse de maison. Enfin je ne comprends pas une pension qui n’a point de jardin, surtout dans une ville de province où cela est si facile à trouver. En résumé, les peines que vous avez éprouvées me paraissent tout à fait extraordinaires, et si je ne connaissais pas votre extrême sincérité, je serais tentée de croire que vous vous amusez à me faire un roman, mais je crois à votre franchise et je conclus de tout cela que votre destinée a été toute providentielle. Dieu vous a placée de bonne heure dans le chemin du ciel qui, vous le savez, est celui de la croix. J’admire combien vous avez eu de patience et de courage pour vous résigner. CHAPITRE XVII : SUITE DE L’HISTOIRE DE LÉONIE. Le jeudi suivant, l’on partit de bonne heure pour se rendre à la ferme. Mme de Séligny ne vint pas avec les enfants ; elle devait aller les rejoindre dans l’après-midi. Les jeunes filles montèrent joyeusement dans une grande carriole. Quant aux deux institutrices, elles voulurent faire la route à pied pour causer plus à leur aise ; elles suivaient la voiture qui allait très-doucement. Vous ne sauriez croire, ma chère amie, dit Elise à sa compagne, combien j’ai pensé à vous toute la semaine. Je suis bien curieuse de savoir la suite de vos aventures. Vous en étiez à l’époque de votre sortie de pension. J’ai hâte de vous voir enfin heureuse et tranquille chez vos parents.. Eh bien donc, je vais, continuer, répondit Léonie. Pendant ma dernière année scolaire, je tombai malade de la rougeole, on me sépara de mes compagnes, et, pendant un mois, je fus reléguée dans une chambre particulière avec une garde qui me soigna très-bien. La bonne maîtresse venait chaque jour me visiter et me faisait mille caresses, au point que j’aurais souhaité d’être toujours malade pour être si bien choyée. Quand je fus en convalescence, elle m’apportait de beaux livres pour m’amuser. Un jour, je fus très surprise de voir arriver maman. Cette visite inattendue me fit un grand plaisir, car ordinairement elle ne venait jamais qu’aux vacances pour me chercher ; elle resta plusieurs jours chez ces dames. Le matin du quatrième jour, elle me dit tranquillement et saris m’a voir aucunement préparée à cette nouvelle. Tu vas aller faire ta malle, parce que je t’emmène avec moi demain, et c’est pour ne plus revenir. » Ces paroles me causèrent un accès de joie délirante ; d’un seul bond, je descends à la classe, je m’élance sur une table, et là, frappant dans mes mains, je me mets à sauter et à crier de toutes mes forces : - Mesdemoiselles ! je pars demain, je ne reviendrai plus, quel bonheur ! Cette exclamation produisit l’effet d’un coup de théâtre. Des cris do surprise partirent de tous côtés. L’explosion fut si forte, que notre bonne maîtresse accourut tout effrayée ; elle dut croire qu’un grave accident venait d’arriver quand elle vit... Ici Léonie fut obligée de s’interrompre pour laisser Mlle Derville rire tout à son aise. J’étais véritablement hors de moi ; peu s’en fallut que je ne perdisse la tète. A cet aspect la maîtresse demeura pétrifiée ; puis elle m’accusa de la plus noire ingratitude ; mais je fus peu sensible à ses reproches. Je ne voyais que le bonheur de sortir enfin de cette prison. Vous conviendrez, ma chère, dit Elise, que cette pauvre maîtresse dut être grandement scandalisée de cette façon singulière de’faire vos adieux. Cela n’était pas flatteur pour elle. Assurément ; mais je vous assure qu’il n’y eut aucune réflexion de ma part.. Ce fut par un mouvement spontané que je fis cette folie, j’eus ensuite beaucoup de regrets de lui avoir fait de la peine. Ce fut sans doute pour elle une leçon bien sévère ; jamais elle n’avait fait attention aux méchancetés de la sous-maitresse, elle avait toujours ajouté foi à ses mensonges perfides. Cette odieuse mégère avait pris sur elle un ascendant extraordinaire par ses flatteries et ses complaisances affectées. Plus tard, elle ouvrit enfin les yeux et congédia ce mauvais sujet. Celle-ci fut obligée de quitter la ville où elle était généralement détestée. Pour moi, comme vous le voyez, ma sortie de pension n’eut rien de sentimental, bien différente en cela de la vôtre qui fut si honorable et si touchante. C’est bien différent, j’avais été si parfaitement heureuse dans cette maison, que j’aurais consenti sans peine à y demeurer toute ma vie. Notre maitresse, femme d’un mérite éminent et d’une surveillance active, n’aurait jamais souffert qu’on maltraitât les élèves. Un jour, elle renvoya une sous maîtresse par ce qu’elle avait fait une injustice en punissant une pensionnaire sur le faux rapport d’une domestique. Que je vous plains, ma chère, de n’avoir pas été placée dans une pension aussi bien tenue ! La vôtre était véritablement étrange, et je crois bien, grâce à Dieu, qu’aujourd’hui l’on n’en trouverait pas une pareille. Au reste, je dois vous dire, pour votre édification, que je ne tardai pas à faire ma paix avec ma bonne maîtresse. Elle vint encore longtemps après nous voir à Paris dans ses vacances. Me voilà donc revenue dans la maison paternelle. J’arrivais précisément au moment de la décadence de notre fortune. Je fus témoin de tous les embarras de mon père qui lutta longtemps contre les chances du commerce. Il faisait chaque jour des pertes énormes. Il se vit contraint de vendre tout ce qu’il possédait pour acquitter ses dettes. Il put dire alors avec vérité : « Tout est perdu, hors l’honneur ! » Vous jugez de tout ce que je ressentis dans ces tristes circonstances ! Enfin, elle se rétablit et je fus placée dans une pension à Paris, pour être sous-maîtresse. J’y demeurai près de deux ans et j’y-fus parfaitement bien sous tous les rapports. Je fus rappelée à la maison par mon père qui avait besoin de moi pour l’aider dans ses écritures ; de plus, maman, toujours malade, avait besoin d’être bien servie et soignée. Je me dévouai de bon cœur à ce devoir ; elle me prit dès lors en amitié et je fus plus heureuse. Trois années se passèrent paisiblement : mon père était content ; les affaires commençaient à reprendre. Malheureusement pour nous, maman, se voyant toujours souffrante malgré nos soins, finit par se déplaire à Paris ; son médecin lui persuada que l’air delà campagne pourrait seul lui rendre la santé. En conséquence, elle me déclara que nous n’avions d’autres ressources que de tenir un pensionnat, qu’il fallait me préparer aux examens, et qu’ensuite nous irions à trente lieues de Paris, fonder ce petit établissement. Je me hâtai donc de me faire recevoir institutrice : je vous avoue que je n’avais aucun goût pour cet état. La vie triste et renfermée me paraissait odieuse, à cause de ce que j’avais éprouvé dans mon enfance. Mais, je vous l’ai dit, maman avait un caractère impérieux, ses volontés étaient des arrêts, je n’eus pas le courage de la contredire ; ce fut un malheur pour nous, car nous aurions pu rester à Paris ; en choisissant un logement sain et bien situé, maman se serait trouvée aussi bien qu’à la campagne, nous n’aurions pas quitté mon père et nous aurions vécu tous les trois avec plus d’aisance et surtout plus de bonheur. Enfin nous partîmes pour cette campagne éloignée. Je quittai Paris avec regrets, je ne me consolais que dans l’espoir de rendre la santé à maman et de revenir au bout de quelques années. Mon père, qui ne pouvait quitter son commerce, resta seul à Paris ; mais il venait nous voir de temps à autre. Notre établissement prospéra pendant les trois premières années, ensuite nous éprouvâmes des contradictions et des accidents qu’il serait trop long de vous raconter. Au bout de cinq ans, nous fûmes supplantées par une jeune personne qui joignait au mérite personnel l’avantage d’être protégée par un personnage très-influent dans le conseil municipal. On lui donna gratuitement une maison charmante avec un superbe jardin, tandis que nous n’avions jamais pu réussir à nous loger convenablement tout en payant un loyer fort cher. Ce fut là notre coup de grâce ; il nous fut impossible de lutter avec la nouvelle institutrice : elle nous enleva toutes nos élèves. Maman ne put résister à ce nouveau chagrin, elle était toujours faible et chancelante ; la perte de notre maison lui causa une maladie aiguë qui l’enleva en trois jours : elle mourut dans mes bras avec des sentiments de piété et de résignation. Je me trouvai alors si douloureusement affligée, que je ne voulus pas rester plus longtemps dans ce pays. Je revins à Paris avec mon père. Il y avait à peine trois mois que nous étions ensemble, lorsque ma tante, l’une de ses sœurs, m’écrivit pour m’engager à venir demeurer avec elle dans une petite campagne auprès de Fécamp ; c’était pour tenir l’école des jeunes filles. Je devais remplacer l’institutrice, atteinte d’une aliénation, mentale. Je devais entrer chez elle en qualité de sous-maitresse, on m’offrait des conditions avantageuses ; mon père me dit d’accepter cette place et je m’éloignai encore une fois de Paris. Malgré les belles apparences de la position que l’on m’offrait, j’avais de tristes prévisions. Ces pressentiment s’étaient comme un avertissement du Ciel. Je vis plus tard que je ne m’étais pas trompée. J’arrivai donc chez ma tante, qui me reçut avec la plus grande amitié ; j’y répondis par la mienne, ce fut là seulement le bon côté de ma nouvelle existence. Nous étions logées dans une chétive et pauvre cabane située tout à fait dans le cimetière. L’église du village était tout près de nous, devant nos croisées, et nous masquait la vue de la campagne. La classe était une espèce d’écurie sombre et humide, il y avait là cinquante enfants dont je devais m’occuper seule. Ma tante soignait le ménage et veillait sur sa malade. Cette pauvre demoiselle, qui avait la tète dérangée, ne pouvait entendre rire, ni chanter, ni parler tout haut ; alors elle entrait en fureur, sortait de sa chambre et menaçait de nous battre de toutes ses forces. Nous vivions aussi recluses et plus tristes que des carmélites, n’allant qu’à l’église, presque jamais à la promenade. L’ennui me gagna, je tombai malade au bout d’un an et je ne pus continuer de faire ma classe. En même temps, notre infortunée compagne devint si difficile à soigner que ses parents furent obligés de la placer dans une maison de santé. Ma tante, qui était une sainte, se retira dans un couvent où étaient déjà plusieurs demoiselles de ses amies ; elle aurait bien désiré m’emmener avec elle, mais je n’avais aucun goût pour la clôture. Je revins donc à Paris, mon père me reçut à bras ouverts, et il fut convenu que désormais je ne le quitterais plus. Ce fut alors que commencèrent les jours les plus sereins et les plus heureux de ma vie. Je dois vous dire qu’avant de quitter la campagne, nous eûmes un mois de vacances que nous employâmes très bien, je vous assure. Ma bonne tante se fit un plaisir de me conduire dans les différents hameaux voisins où nous avions quelques parents ; nous restions deux jours chez l’un, trois jours chez l’autre. Vous ne sauriez croire quel plaisir j’éprouvai dans cette petite excursion que nous fîmes ensemble. Cette belle et riche campagne, que nous parcourions presque toujours à pied, me causait à chaque instant de nouvelles surprises. Tantôt nous descendions dans une vallée remplie d’arbres séculaires au feuillage verdoyant et touffu. L’air était embaumé de leurs suaves parfums, et nous marchions sur un beau tapis de verdure émaillé de mille fleurs. D’autres fois, c’était une plaine immense, couverte des plus riches moissons. L’horizon s’étendait fort loin autour de nous. On apercevait de jolies maisons de campagne, des fermes et de petits clochers de village. Nous allâmes à Fécamp, puis au Havre. Je vis la mer et j’éprouvai un ravissement inexprimable. Nous visitâmes à Fécamp la chapelle de la sainte Vierge, au sommet des falaises qui bordent la mer. Au Havre, nous allâmes au phare, puis à la côte d’Ingouville, et là, mes yeux furent éblouis du magnifique panorama qui se déroulait devant nous. Quel dommage de ne voir tout cela qu’en passant !disais-je avec regret. J’aurais bien voulu voir une tempête ; mais ce n’était pas la saison des ouragans, je dus me contenter du mugissement ordinaire des vagues, bruit majestueux et vraiment solennel qu’on ne peut entendre sans émotion. Enfin nous revînmes au logis pour faire nos préparatifs de départ. Quelques jours après je me séparai de ma bonne tante... Nous nous quittâmes avec regret, mais en nous promettant bien de nous revoir quelquefois, et surtout de nous écrire souvent. En cet endroit de son récit, Léonie fut interrompue par les cris joyeux de la petite troupe. On était arrivé à la ferme. Les gouvernantes reçurent dans leurs bras les jeunes filles qui sautèrent légèrement de la voiture, et saluèrent la bonne Mathurine qui venait au-devant d’elles. CHAPITRE XVIII : FIN DU RÉGIT DE LÉONIE. Après le déjeuner, les enfants se répandirent dans les jardins pour se livrer à toutes sortes d’amusements. Quelques-unes se firent un plaisir de cueillir des fraises pour le dessert du dîner. Pendant ce temps-là, Mlle Derville et son amie, fatiguées de leur promenade, se reposèrent sous un berceau de chèvrefeuille. Elles prirent dans leur panier à ouvrage, l’une un mouchoir de batiste qu’elle brodait, l’autre une paire de manchettes. Je vous en prie, ma chère, dit Elise à son amie, tâchez de finir votre récit avant l’arrivée de Mme de Séligny, car alors nous ne serons plus seules. Ce qui me reste à vous apprendre ne sera pas long, répondit Léonie, je continue : Me voici donc revenue avec mon père pour ne plus le quitter ; ce fut une grande joie pour tous deux. J’avais la douce liberté d’une maîtresse de maison ; je m’occupais des détails du ménage et je me rendais utile à mon père en l’aidant dans ses écritures. Nous n’avions pas de fortune, mais nous vivions honorablement dans notre médiocrité. Quelques amis venaient à certains jours égayer notre solitude ; nous passions nos soirées sans aucun ennui : tantôt je faisais de la musique ; mon père y prenait grand plaisir, car il chantait lui-même fort bien ; il avait une gaieté charmante et se plaisait à me raconter les principaux événements de sa vie ; d’autres fois je lui faisais d’agréables lectures, plus souvent encore une partie de dames ou de piquet : c’était lui qui m’avait appris ces jeux qu’il aimait beaucoup. L’été nous faisions de jolies promenades ensemble ; enfin mon père me répétait souvent qu’il ne s’était jamais trouvé si heureux, même au temps de sa plus haute fortune. Ces paroles me comblaient de joie. Quatre ans se passèrent de la sorte. le bonheur n’est pas fait pour cette vie ! De nouveaux revers vinrent nous assaillir : mon père, qui était la bonté même, ne pouvait jamais refuser un service. On connaissait son caractère ; plusieurs intrigants abusèrent de sa trop grande bonté ; il prêta des sommes qui n’étaient pas en elles-mêmes considérables, mais qui l’étaient pour sa position et qui furent tout à fait perdues. Ce malheur nous réduisit à la plus pénible situation ; je fis tout ce qui dépendait de moi pour l’adoucir : je donnais des leçons, je travaillais, et à force de soins et d’économie j’épargnais à mon père des privations qu’il n’aurait pu supporter. Mais le chagrin s’empara de lui, insensiblement sa gaieté disparut ; il devint taciturne et rêveur ; plus d’une fois je l’entendis soupirer et je le vis verser des larmes qu’il s’efforçait de me cacher. C’est alors que je fus bien malheureuse, car je comprenais toutes ses peines et je ne pouvais y remédier. Nous arrivâmes à cette époque fatale où le fléau destructeur promena ses ravages dans la capitale ; mon père en fut atteint ; jugez de mon désespoir ! mes soins ne purent le sauver ; il succomba après deux jours d’affreuses souffrances ; il demanda les secours de la religion et mourut dans mes bras en me bénissant. Ici Léonie fut obligée de s’arrêter : ses pleurs lui coupaient la parole. Mlle Derville y mêla les siens. Après quelques instants de silence : mon amie, lui dit-elle, je comprends tout ce que vous avez souffert ; Dieu seul peut adoucir et consoler des peines de cette nature. Sans doute, il ne vous abandonna pas. Il est vrai que sa bonté veilla sur moi d’une manière sensible ; mais j’eus d’abord des souffrances, des embarras et des misères de toutes sortes. J’étais donc maintenant seule, isolée, sans autre ressource que mes faibles talents ; je fus pendant longtemps si malade qu’il m’était impossible de chercher de l’occupation. Que de larmes j’ai versées pendant ces tristes jours ! Combien je regrettais d’avoir survécu à mon pauvre père ! Je n’avais donc plus personne pour m’aider et me consoler. Quand je pense à la douleur que je ressentis alors, il me semble que tous mes autres chagrins disparaissent devant celui-là. Après plus d’une année de souffrances et de désolation, le Seigneur eut pitié de moi et daigna me secourir d’une manière providentielle. D’abord je retrouvai d’anciennes amies qui eurent la bonté de me prendre chez elles à la campagne pour me soigner ; lorsque je fus en état de travailler, je revins à Paris chez moi : je trouvai des leçons et de l’ouvrage ; mais bientôt je compris que ces ressources étaient bien précaires ; je résolus de me placer dans une famille pour faire l’éducation d’une jeune personne. Pendant plus de six mois je cherchai inutilement ce que je désirais ; toutes les personnes que je voyais me recevaient à merveille, me promettaient de s’occuper de moi, et puis je n’entendais plus parler de rien. Un jour, me trouvant à l’office dans la petite église de Saint-Louis-en-l’Ile, je fus remarquée par une personne d’un grand mérite et d’une éminente piété. Cette demoiselle, sans me connaître, devina ma position avec celte intelligence naturelle aux bons cœurs ; elle me fit venir chez elle et me dit qu’elle éprouvait pour moi une vive sympathie, et qu’elle regrettait beaucoup de ne pas être assez riche pour me prendre avec elle ; puis elle me promit de me trouver une position telle que je la souhaitais. Elle avait des relations très-étendues et fort honorables. Au bout de quinze jours, elle me fit entrer dans la famille où je suis en ce moment ; cette place n’est pas aussi avantageuse que la vôtre, à beaucoup près ; mais aussi je n’ai que des talents forts médiocres ; je m’estime fort heureuse d’y être entrée ; voilà déjà trois ans que j’y suis, je compte bien y rester encore plusieurs années. Mon Dieu, ma chère amie, s’écria Mlle Derville, votre vie a été bien orageuse et bien accidentée ! Mais cette excellente personne, qu’est-elle devenue ? Êtes-vous toujours en correspondance avec elle ? non, ma chère ; je l’ai entièrement perdue de vue. Je lui écrivis aussitôt après mon arrivée à Tours ; elle me répondit par une lettre fort aimable qu’elle allait quitter Paris pour se retirer tout à fait dans un couvent de province, ajoutant qu’elle ne voulait faire connaître à personne le lieu de sa retraite, parce qu’elle avait résolu d’oublier le monde. Quelque temps après, je m’adressai à plusieurs personnes qui l’avaient connue à Paris ; mais je ne pus en apprendre aucune nouvelle. J’ai conservé précieusement sa lettre que je vous montrerai. Je vous plains d’avoir perdu cette excellente amie. Dites-moi, vous êtes heureuse à présent, n’est-ce pas ? Je suis au moins tranquille pour le présent et résignée pour l’avenir. Je vous avoue que dans les commencements j’ai eu beaucoup de peine à m’accoutumer à cette maison. \(Soit dit entre nous\) est excessivement fière et impérieuse ; j’ai dû, pour conserver ma place, faire le sacrifice entier de ma volonté ; je ne suis même pas libre de donner mes leçons à l’heure et de la manière que je le voudrais. Quant à mes petites élèves, elles me donnent actuellement beaucoup de satisfaction : Henriette surtout est extrêmement sensible et bonne ; elle m’aime beaucoup et me comble de soins et d’attentions délicates. Louise est une bien gentille enfant, mais folâtre, légère et portée à l’indépendance. Pendant la première année de son éducation, j’en étais souvent réduite à faire ses volontés pour avoir la paix et me conserver dans les bonnes grâces de madame. J’ai pleuré plus d’une fois, je vous assure. La douce Henriette me consolait ; cette charmante enfant réprimandait sa sœur et parvenait à la ramener. Je puis dire que c’est elle qui l’a aidée à se corriger. Mais, chère Elise, parlons un peu de vous maintenant. Vous avez dû avoir beaucoup à souffrir dans la famille où vous êtes. On dit que Mme de Séligny est pleine de caprices, d’originalité. Du tout, ma chère, elle est charmante et me traite absolument comme-si j’étais sa fille. eh bien, j’en suis charmée ; cela lui fait honneur autant qu’à vous. Ne croyez pas aux mauvais propos, ce sont autant de mensonges. Mais quant à Laure, par exemple, il est bien certain qu’elle est colère, capricieuse, entêtée. Détrompez-vous encore, elle est fort douce, m’aime à la folie et fait tout ce que je veux ; qui donc a pu vous prévenir ainsi contre cette honorable famille ? Vous savez que Laure avait eu avant vous quatre institutrices. Chacune d’elles a fait plus ou moins de plaintes sur la maison. La méchanceté, trop ordinaire dans le monde, s’est plu sans doute à doubler, peut-être à tripler ces indiscrètes confidences. Voilà pourquoi j’évite avec soin de parler des petits désagréments que je puis avoir avec mes élèves. Ce n’est qu’à vous seule, mon amie, parce que je vous crois assez bonne pour me plaindre et surtout assez éclairée pour me donner d’utiles conseils. Enfin, d’après ce que vous me dites, je vois avec plaisir que jusqu’à ce moment vous avez été aussi heureuse qu’on puisse l’être. J’espère bien qu’il en sera toujours ainsi et que vous ne connaîtrez jamais d’autres peines que les accidents inséparables de la vie humaine. Pour moi, je n’espère pas de bonheur en ce monde ; n’ayant plus de parents, je n’aurai à présent que de tristes jours. Pourquoi vous décourager ainsi, ma bonne amie ? Vous ne savez pas ce que Dieu vous réserve ; j’ai de bons pressentiments pour vous ; je suis persuadée que toutes vos épreuves sont finies. Comme Elise achevait ces mots, l’on entendit le bruit d’une voiture qui entrait dans la cour. Les deux amies se levèrent en même temps pour aller la recevoir. CHAPITRE XIX : LA PREMIÈRE COMMUNION. Laure n’avait plus qu’un mois à attendre pour faire sa première communion. Elle s’y préparait avec ferveur ; chaque jour elle assistait à la messe et remplissait ses pieux exercices avec beaucoup de joie ; mais elle était trop instruite pour borner là toute sa préparation ; elle travaillait sérieusement à réformer son caractère. Son extrême vivacité l’entraînait encore à faire des fautes, mais son cœur les désavouait, elle s’empressait de les réparer. Chaque fois qu’elle avait été négligente, elle s’imposait d’elle même une tâche. C’était un excellent moyen de se corriger. Aussi devenait-elle chaque jour plus appliquée à ses études ; jusque dans ses récréations l’on s’apercevait qu’elle était raisonnable, ses entretiens étaient plus sérieux. C’était surtout avec son amie Henriette qu’elle aimait à s’épancher ; l’on conçoit que les deux jeunes filles ramenaient souvent la conversation sur le beau jour qu’elles attendaient l’une et l’autre. Henriette apprit à son amie qu’elle avait entrepris d’habiller une pauvre petite fille de l’école des sœurs. Maman a bien voulu m’associer à cette bonne œuvre, lui dit-elle. J’ai donné tout l’argent de ma bourse pour acheter la robe et le voile. Je les ferai moi-même, c’est convenu. Louise m’a tant tourmentée que je lui ai promis qu’elle m’y aiderait ; sans cela, ma petite, je t’aurais proposé d’y travailler avec moi ; c’est bien plus amusant que d’habiller une poupée. Je le crois bien ; mais il ne sera pas dit que je n’en ferai pas autant ; je le demanderai à maman, elle ne me refusera pas, j’en suis sûre. Le lendemain matin, pendant que Mme de Séligny habillait sa fille, celle-ci lui dit d’une voix câline : Bonne petite mère, j’ai quelque chose à te demander. Tout ce que tu voudras, mon enfant, pourvu toutefois que ce soit raisonnable. Je voudrais faire comme ma bonne amie Henriette : elle travaille pour habiller une pauvre petite communiante. C’est une excellente idée, ma fille. Non seulement je te le permets, je veux contribuer aussi à cette action charitable : au lieu d’une petite fille, nous en habillerons deux. Mlle Elise sera des nôtres, et toutes les trois nous travaillerons ensemble ; qu’en penses-tu ? Je pense que ma petite maman a cent fois plus d’esprit que sa fille, et que je l’aime à la folie ! Et Laure se jeta au cou de sa mère. Cependant Mme de Séligny s’occupait en secret de la parure de sa fille ; elle lui brodait une belle robe de mousseline. Quand elle fut achevée, elle la lui montra pour jouir de sa surprise ; mais au lieu de faire éclater sa joie, Laure garda le silence et parut interdite et troublée. Eh bien, ma fille, dit la jeune dame avec une petite nuance de contrariété et de reproche, eh bien, tu n’es donc pas contente de ce que j’ai fait pour toi ?... J’en suis bien reconnaissante, au contraire ; mais, vois-tu, c’est trop beau. le curé nous a recommandé d’être simples et modestes. Il me semble que si j’étais plus élégante que les autres, le bon Dieu ne serait pas content de moi. Et puis, il faut tout dire aussi, j’aime beaucoup la toilette, et j’ai bien peur que cette belle robe ne me cause des distractions. Mme de Séligny, touchée de la candeur de sa fille, l’embrassa et lui dit avec tendresse : Rassure-toi, mon enfant, nous réserverons cette belle parure pour un autre jour. Je te promets que tu seras mise tout aussi simplement que tes compagnes. Rassurée par ces paroles, Laure se mit à regarder attentivement le charmant ouvrage de sa mère et lui exprima tout le plaisir qu’elle en éprouvait. La veille de sa première communion, conduite par sa gouvernante, elle vint se jeter aux pieds de ses parents. Elle était si émue qu’elle put à peine dire ces mots : Bon père, bonne mère, pardonnez à votre enfant, bénissez-la ! Mme de Séligny la prit dans ses bras et mêla ses larmes aux siennes. Son père, l’ayant aussi embrassée, lui dit d’une voix grave et solennelle : Oui, ma fille, nous te bénissons de tout notre cœur. Nous prions Dieu de te conserver toujours aussi pure que tu l’es en ce moment ! Quand elle fut seule avec Mlle Derville, Laure lui demanda pardon de toutes les peines qu’elle lui avait faites par ses désobéissances, et ce fut avec un profond attendrissement que la gouvernante assura son élève de toute son amitié et de l’oubli de ses petites fautes. Enfin parut l’aurore de ce beau jour si ardemment désiré. Dès le matin, Mme de Séligny vint dans la chambre de sa fille. Mlle Derville aida la jeune dame à la revêtir de sa robe blanche et de son voile. On partit pour se rendre à l’église. Laure était si belle dans cette simple parure de vierge, que chacun la regardait avec admiration. Mais elle ne s’en apercevait pas ; elle était toute recueillie et ne voyait rien autour d’elle. Son maintien modeste n’avait rien d’affecté ; elle avait le sourire d’une âme pure et d’une joie vraiment céleste. La vaste nef de l’église, presque toute remplie de jeunes filles, offrait l’aspect d’un beau champ de lys. Les cantiques sacrés commencèrent ; les doux sons de l’orgue accompagnaient toutes ces voix enfantines : on eût dit le concert des anges. L’on voyait auprès de ces heureux enfants, non-seulement les pères, les mères, mais les frères, les sœurs, presque tous les membres de la famille. Tous les regardaient avec respect et avec une sorte d’envie. le curé fit une exhortation simple et touchante ; ensuite les enfants s’approchèrent du saint autel dans un ordre admirable, avec, une modestie, un recueillement qui ravirent toute l’assemblée. Ce fut à la fois un beau spectacle et une grande édification pour les fidèles accourus en foule à cette solennité. Après la communion il y eut une exhortation pour l’action de grâces. Celle-ci fut encore plus touchante que la première. le curé, en recommandant aux enfants de prier Dieu pour leurs pères et mères, leur détailla en peu de mots tous les bienfaits qu’ils en avaient reçus dès leur naissance. Il s’exprima d’une manière si pathétique que des larmes d’attendrissement coulèrent de tous les yeux. de Séligny était à l’église à côté de sa femme ; en cet instant il dit à voix basse : ceci me rappelle tout à fait ma première communion ! Laure fut ramenée comme en triomphe et ses parents lui prodiguèrent leurs caresses. On invita ses deux petites protégées à venir dîner avec elle. Henriette vint plus tard les rejoindre avec la sienne, elles se promenèrent ensemble dans le jardin ; puis on retourna à l’église. L’office de l’après-midi fut très solennel ; il dura fort longtemps et se termina par une belle procession à la chapelle de la sainte Vierge. Mme de Séligny en ramenant sa fille lui demanda si elle n’était pas bien fatiguée. répondit Laure ; mais je regrette que cette belle journée soit déjà finie ! Mlle Derville avait passé ce jour dans un grand recueillement. Elle avait accompagné son élève à l’autel et célébré l’anniversaire de sa première communion, car il y avait huit ans à cette même époque. Son cœur, plein de reconnaissance pour Dieu et d’attachement pour son élève, ne pouvait se répandre en parole. Seulement le soir, elle dit à la jeune communiante. Mon enfant, n’oubliez jamais le bonheur de ce jour, c’est le plus beau de votre vie ; nul autre n’est digne de lui être comparé. J’espère que vous ne m’avez pas oubliée devant Dieu. non, ma bonne amie, répondit la jeune fille en sautant au cou de sa maîtresse, j’ai bien prié le Seigneur pour qu’il vous rende heureuse toute votre vie, vous et votre famille. CHAPITRE XX : UNE RÉCRÉATION DE JEUNES FILLES. Après sa première communion Laure fut changée tout à son avantage. Sa raison se développa d’une manière sensible. Ce n’était plus cette petite fille capricieuse et mutine qu’il fallait souvent rappeler à l’ordre. Elle devint au bout d’un an bien différente de ce qu’elle avait été jusqu’alors. Douce, prévenante, appliquée ; moins empressée pour les jeux d’enfants, elle leur préféra des récréations utiles. Elle prit un goût très-vif pour les fleurs. de Séligny lui donna un grand carré du parterre pour le cultiver elle même. Elise se plut à l’aider dans ses travaux du jardinage. Ce fut pour toutes les deux un nouveau plaisir autant qu’un exercice favorable à la santé. Elles se délassaient des heures du travail et de l’étude en maniant la bêche et le râteau. Avec quelle impatience Laure guettait l’épanouissement de ses plus belles roses pour les offrir à sa mère ! Grâce aux soins actifs qu’elle lui donnait, son jardin n’était jamais au dépourvu, chaque saison lui payait son tribut de fleurs. Toujours elle pouvait cueillir un gracieux bouquet dont elle ornait le cabinet de son père, et M. de Séligny était fort sensible à cette attention de sa fille. Un jeudi Laure n’avait pu réunir que ses trois meilleures amies, Marie, Henriette et Louise ; le mauvais temps avait retenu les autres. On était au fort de l’hiver, il neigeait horriblement ; impossible d’aller au jardin. Les jeunes filles s’installèrent dans le salon, autour de la cheminée ; on approcha la table à thé ; chacune avait apporté son ouvrage. Mesdemoiselles, dit Laure en entrant et en déposant sur la table un paquet de grosse toile, j’ai une proposition à vous faire. Voyez ce que je vous apporte, ce sont des chemises pour les pauvres de la paroisse ; maman les a taillées avec Mlle Elise, nous allons y travailler ensemble si vous le voulez bien. Oui, oui, s’écrièrent à la fois les jeunes amies. Je n’ai pas voulu les commencer sans vous. Et tout de suite on se mit à l’ouvrage. La conversation n’en souffrit pas, depuis huit jours on avait tant de choses à se dire ! Elise avait l’habitude, ces jours-là, de laisser les enfants seules, afin qu’elles pussent s’amuser en toute liberté ; elle se tenait dans la chambre voisine, mais de manière à pouvoir entendre ce qui se passait dans le salon. D’abord on s’entretint de nouvelles indifférentes, ensuite chacune raconta ce qui l’intéressait plus particulièrement. Pour moi, dit l’aimable Marie, je suis bien contente ; j’ai été la première à la composition d’orthographe et à celle d’écriture. Voilà une bonne semaine ; si cela continue, j’espère bien avoir deux premiers prix, ajouta-t-elle avec une légère nuance d’amour-propre. dans une classe toute composée de petites filles ! Finis donc, Louise, ne vas-tu pas encore te moquer de Marie ? Tu me ferais croire que tu en es jalouse. point du tout, je t’assure ; mais seulement je n’aime pas qu’elle se vante pour si peu de chose. Les élèves de ma classe ne sont plus des enfants ; elles sont de mon âge : il y en a même une grande qui a quinze ans. Tu as raison d’être contente, ma petite, parce que tes succès font beaucoup de plaisir à tes parents. Aussi je t’en fais mon compliment bien sincère. Et moi aussi, ma chère amie. As-tu appris la romance que je t’ai prêtée, Louise ? J’ai essayé de la déchiffrer, mais je n’ai pas pu en venir à bout ; je n’ai pas pris ma leçon de piano hier, parce que Mlle Léonie était malade. Et moi, j’ai eu bien du chagrin, j’avais peur que notre bonne amie ne fit une grande maladie ; elle était fort souffrante. Heureusement elle est bien aujourd’hui : c’est un gros rhume qui, je l’espère, n’aura pas de suites fâcheuses. La pauvre Henriette est toujours prête à s’alarmer. Croiriez-vous qu’hier elle a pleuré toute la journée, et que le soir elle m’a plantée là pour aller auprès de sa malade ? A sa place, j’aurais agi de même. Je n’ai pas un mauvais cœur, assurément, mais je ne m’effraye pas pour une légère indisposition de ma bonne amie. Cependant je n’ai pas eu le courage de faire de la musique ; je me suis amusée tranquillement à lire. Veux-tu nous raconter cette lecture ? ce n’était pas gai : c’est une tragédie de Voltaire ; on l’appelle Mérope. Je l’ai lue avec maman et Mlle Elise. Mais, ma sœur, où donc as-tu trouvé les tragédies de Voltaire ? Cet ouvrage n’est pas dans notre bibliothèque. C’est un bon tour de ma façon. Figurez-vous que ce livre était dans la chambre de maman, sur le coin de la cheminée. J’ai profité d’un instant où maman regardait d’un autre côté ; crac, je l’ai pris et je l’ai mis dans ma poche. Cela n’est pas bien, ma petite ; il ne faut jamais rien faire en cachette. Et cette lecture t’a sans doute amusée ? C’est une fort belle tragédie ; mais il y a un passage qui m’a choquée... Ici Mlle Derville entra dans le salon. Vraiment, Louise, dit-elle, je serais bien aise de connaître l’objet de votre critique. C’est l’endroit où Mérope dit ces vers : Quand on a tout perdu, quand on n’a plus d’espoir, La vie est un opprobre et la mort un devoir. Je trouve cela très-mauvais : c’est contraire à la morale, et surtout à la religion qui nous défend le suicide. Vous avez raison, mon enfant : c’est parfaitement bien jugé. Je trouve aussi, moi, que c’est une idée fausse de dire : « Quand on n’a plus d’espoir ! » Tant que nous sommes en ce monde, nous ne devons jamais désespérer. Ce sont les cœurs lâches qui se désespèrent. Mais à quoi pensez-vous donc, Marie ? Vous êtes là toute rêveuse ?... Je cherche dans ma tète pour voir s’il n’y aurait pas moyen de corriger ces deux vers. Pour le coup, Marie, c’est pousser loin la prétention. Comment, tu veux corriger les vers de Voltaire ! Eh bien, j’ai trouvé quelque chose. Ris tant que tu voudras ; cela m’est égal. Voulez-vous nous faire part de cette heureuse inspiration ? Ne vaudrait-il pas mieux dire : Quand on a tout perdu, toujours on a l’espoir De vivre avec honneur en faisant son devoir. Bravo, Marie ; c’est fort bien trouvé ; la morale est parfaite, et la vérité s’y trouve. Décidément, Marie, tu es une dixième muse. Comment se fait-il donc, Louise, que vous ayez lu cet ouvrage sans la permission de votre maman ou de votre gouvernante ? mademoiselle, je vois que vous avez tout entendu. Si j’avais su que vous étiez si près de nous, je n’en aurais pas parlé. Aussi tu ne m’as pas prévenue, Laure, c’est une trahison manifeste. Je t’assure, ma petite, que je n’y ai pas pensé. D’ailleurs, je n’ai pas peur de parler devant mademoiselle. Quand j’ai quelque tort, elle me donne de bons conseils pour me corriger, et voilà tout. Vous avez bien mérité d’être punie, Louise. je ne vois pas un grand mal à cela. Ce livre est bon, car vous l’avez fait lire à Laure. La faute est dans la désobéissance. Vous avez manqué de soumission à votre maman et à votre maîtresse. Une jeune personne bien élevée ne doit jamais se permettre d’ouvrir un livre sans avoir pris conseil des personnes qui la dirigent. je vous en prie, n’en dites rien à Mlle Léonie. Elle me gronderait trop, elle est si sévère ! Ce que tu dis là n’est pas bien, ma sœur, car notre bonne amie est douce et indulgente. Oui, pour toi, parce que tu es sa préférée ; quant à moi, c’est bien différent. Assez, Louise ; n’ajoutez pas à votre première faute en accusant mal à propos votre gouvernante. Mlle Léonie vous aime toutes les deux, mais elle vous traitre selon votre conduite et votre caractère. Je ne lui dirai rien de ce qui s’est passé, à condition que vous lui ferez vous-même l’aveu de cette étourderie et surtout que vous promettrez sincèrement de vous corriger. Louise fit cette promesse, et tout fut dit. Vers quatre heures, Mme de Séligny vint prévenir les jeunes personnes qu’il était temps de s’occuper des préparatifs du dîner. Elles avaient demandé la permission de faire des crèmes et du nougat, et se firent un grand plaisir de cette partie. Elles y réussirent à merveille et reçurent beaucoup de compliments sur leurs talents culinaires. Le soir, Mlle Derville se mit au piano, et l’on dansa gaiement pendant qu’elle exécutait les plus jolis quadrilles. A dix heures, Mlle Léonie vint chercher ses élèves. Louise s’approcha d’elle devant tout le monde et, tirant de sa poche le petit volume qu’elle avait si bien escamoté à sa maman, elle fit l’aveu de sa faute. En même temps, ses compagnes demandèrent grâce pour elle de la punition qu’elle avait méritée. Sa maîtresse lui fit une douce remontrance. En même temps, elle se promit bien de la surveiller de plus près, afin qu’elle n’eût pas l’occasion de recommencer. CHAPITRE XXI : LA DERNIÈRE ANNÉE DE L’ÉDUCATION. Laure venait d’atteindre sa quinzième année, ce devait être la dernière de son éducation. La tâche de l’institutrice était devenue agréable et facile. Elles travaillaient ensemble comme deux amies. Laure avait une jolie écriture, savait fort bien calculer, ne faisait pas une faute d’orthographe. Son style était facile et correct. Elle possédait une connaissance assez étendue de l’histoire, de la géographie et même un peu de botanique. Elle parlait fort bien l’anglais et l’italien, dessinait avec goût et possédait un joli talent sur le piano. Sa voix, pleine de fraîcheur et de justesse, lui prêtait encore un nouveau charme. Son caractère était vif et enjoué, sa franchise et son ingénuité la rendaient charmante. Mme de Séligny commença à conduire sa fille dans le monde. On alla d’abord dans plusieurs soirées de famille où l’on faisait de la musique ; Elise accompagnait ces dames et prenait sa part des éloges que recueillait son élève. Laure montrait une grande modestie ; loin d’être vaine de ses talents, elle en rapportait tout l’honneur à la tendresse éclairée de son père et de sa mère, et aux bons soins de son institutrice. Aussi fut-elle généralement admirée, même de ses rivales, qui ne pouvaient s’empêcher de rendre justice à son aimable caractère. Après les petites réunions, vinrent des soirées plus nombreuses. Bien que Laure n’eût appris à danser que pendant trois mois, elle en savait assez pour paraître avec avantage dans les plus brillantes réunions. Sa mère exigeait qu’elle parût quelquefois dans ces bals. Elle avait naturellement beaucoup de grâce. La première fois qu’elle dansa, c’était dans une fête que donnait le notaire, père de Louise et d’Henriette, à l’occasion d’un retour de noces. Elle avait mis ce jour-là la belle robe que sa mère lui avait brodée ; une guirlande de roses était dans ses cheveux, elle avait aussi un collier et des boucles d’oreilles de perles fines. Elle fut beaucoup admirée, on la trouva même plus belle que ses deux amies. Mlle Derville fut aussi fort remarquée à cette fête. D’abord elle ne voulait pas danser, Mme de Séligny l’y obligea en quelque sorte. Allons, ma chère, lui dit-elle avec bonté ; dansez donc aussi, vous êtes assez jeune pour cela. moi, je dois à présent céder la place à ma fille, j’ai cent fois plus de plaisir à la regarder. Voyez donc comme elle est jolie. C’est vraiment la reine du bal ! Après ce premier pas dans le monde, les invitations furent nombreuses, quelquefois Laure était obligée d’y répondre. Elle eut toujours un succès bien flatteur pour le tendre orgueil de sa mère. La plus brillante de ces fêtes fut un grand bal donné par le préfet à tous les officiers de la garnison et aux personnes les plus notables de la ville. C’était vers la fin de l’hiver. Mme de Séligny était extrêmement fatiguée ; elle avait accompagné sa fille partout et donné chez elle beaucoup de soirées. Cependant elle ne voulut pas refuser cette invitation, car elle se réjouissait par avance de l’accueil gracieux qu’on ferait à Laure dans cette brillante assemblée. De son côté, la jeune fille commençait à prendre un goût assez vif pour les plaisirs ; elle attendait donc ce jour avec quelque impatience : il parut enfin. de Séligny voulut que sa femme et sa fille eussent une toilette beaucoup plus recherchée que d’ordinaire. Au moment de partir, la jeune dame se trouva incommodée, mais elle n’en dit rien, dans la crainte que son mari ne la fit rester à la maison. Mlle Derville fut la seule qui devina la vérité. Elle fit en particulier quelques observations à Mme de Séligny et lui fit prendre de l’eau de fleur d’oranger. Alors elle se trouva mieux et dit eu souriant que ce n’était rien. L’on partit donc pour la préfecture où l’on arriva de bonne heure. La salle du bal et les galeries étaient magnifiquement ornées. Les illuminations étaient disposées de la manière la plus pittoresque, au milieu de guirlandes de fleurs s’élevaient des lustres chargés de mille bougies. Mais rien n’était plus joli que les toilettes des dames. Celle de Mme de Séligny et celle de sa fille se distinguaient moins encore par leur fraîcheur que par l’aisance et la bonne grâce de celles qui les portaient. Laure dansa plusieurs fois de suite avec un des fils du préfet. Mais Dieu, qui veillait sur Laure, ménageait un incident qui allait bientôt l’arracher aux séductions dont elle était entourée. En retournant auprès de sa mère, elle fut effrayée de son extrême pâleur ; Mme de Séligny rassura sa fille et lui dit qu’elle allait sortir un moment pour prendre l’air. de Séligny lui donna le bras et l’en mena hors du salon. Mlle Derville voit ce mouvement et, quittant brusquement la contredanse, elle s’élance auprès de la jeune femme qu’elle rejoignit dans les corridors. Elle arriva juste à temps pour soutenir Mme de Séligny qui tombait évanouie. Son mari la transporta dans le jardin avec l’aide des deux jeunes filles. Tous les secours lui furent prodigués, un médecin la reconduisit chez elle avec sa famille. On s’empressa de la mettre au lit. On ne saurait se faire une idée de la douleur de la pauvre Laure en la voyant en cet état. Combien elle se reprochait d’avoir voulu venir à cette fête ! Elle voulut passer la nuit auprès de sa mère. Elise ne la quitta pas non plus. Cette soirée commencée si gaiement se termina par une nuit douloureuse. Aux premières lueurs du jour, M. de Séligny exigea absolument que les deux jeunes personnes allassent prendre du repos, elles ne pouvaient plus se soutenir. Laure avait la figure bouleversée, plus encore par le chagrin que par la fatigue. Le médecin revint dans la matinée, il déclara que Mme de Séligny était gravement atteinte, mais il ne put préciser la nature de sa maladie. de Séligny écrivit à sa belle-mère pour la prier de venir de suite et d’amener avec elle son médecin, qui était l’un des premiers de la capitale. Mme de Gercourt s’installa au chevet de sa fille. La malade, en voyant arriver sa mère, comprit qu’elle était en danger, les pleurs de sa fille auraient d’ailleurs suffi pour l’en convaincre. Elle demanda un prêtre et reçut les sacrements avec une piété touchante. Elle se trouva pendant quatre jours tellement affaiblie, qu’on perdit l’espoir de la sauver. Laure et Mlle Derville furent consignées dans leur appartement, parce que leur présence faisait une trop vive impression sur la malade. Pendant ces quatre mortels jours, les deux jeunes filles ne purent faire autre chose que pleurer et prier. Enfin, le matin du cinquième jour, M. de Séligny entra dans leur chambre tout rayonnant de joie. s’écria-t-il, notre chère malade est sauvée ! Venez, mes enfants, venez la voir, elle vous demande. A ces mots, Laure et sa gouvernante poussèrent un cri d’allégresse. En un clin d’œil elles furent auprès de Mme de Séligny et lui exprimèrent combien elles étaient heureuses de la voir. Laure baisait à chaque instant les mains de sa mère. Oui, mes enfants, je suis beaucoup mieux, disait la jeune dame d’une voix douce et affaiblie. Cette crise a été forte, mais Dieu m’a soutenue. J’ai bien des actions de grâces à lui rendre, ajouta-t-elle en joignant les mains et en levant au ciel ses yeux baignés de larmes. Puis elle embrassa de nouveau sa fille et Mlle Derville. Mme de Gercourt mit fin à cette scène touchante en disant à sa fille de ne pas trop parler, le médecin avait recommandé beaucoup de calme et de repos. Depuis ce jour le mal diminua d’une manière sensible. Deux semaines après, Mme de Séligny fut en état de se lever. Dès qu’elle put sortir elle se rendit à l’église pour remercier Dieu ; elle lui promit de le servir plus fidèlement que jamais. Quand elle fut en pleine convalescence, le médecin lui ordonna d’aller aux eaux de Baréges, autant pour se distraire que pour fortifier sa santé. Il fut décidé que toute la famille partirait dans les premiers jours du mois de mai. Elise ne devait pas être de ce voyage. C’était l’époque où elle devait se séparer définitivement de son élève dont l’éducation était finie. On était au commencement d’avril, elles n’avaient donc plus qu’un mois à demeurer ensemble, il fut très-pénible pour l’une et pour l’autre. Laure ne pouvait s’accoutumer à cette pensée, que sa bonne amie allait la quitter pour toujours. Elle était triste et n’avait plus de goût à rien faire. Mlle Derville, de son côté, était fort attachée à son élève et à Mme de Séligny, si bonne et si prévenante pour elle. C’était avec regret qu’elle voyait arriver le moment de les quitter. Il arriva pourtant, ce jour de tristesse ! La famille de Séligny partit donc pour Baréges. Les préparatifs du voyage occupèrent Laure et sa gouvernante de manière à les distraire du chagrin de leur séparation. et Mme de Séligny firent à Mlle Derville les remerciements les plus affectueux et la prièrent de vouloir bien accepter, comme témoignage de leur reconnaissance, un billet de banque de mille francs qu’ils placèrent dans un élégant portefeuille. Laure donna à sa bonne amie une jolie bague et son portrait en miniature. Elle lui promit aussi de faire un journal de son voyage pour le lui remettre quand elle irait la voir à Paris. Cette promesse adoucit beaucoup leurs adieux ; l’on s’embrassa de part et d’autre avec attendrissement, sans doute, mais sans aucune démonstration de douleur romanesque et exaltée. CHAPITRE XXII : RETOUR DE L’INSTITUTRICE DANS SA FAMILLE. Le départ de Mlle Derville suivit immédiatement celui de la famille de Séligny. Mme de Gercourt ne put venir avec elle, parce qu’elle devait rester à Tours pendant l’absence de ses enfants. Son retour dans sa famille fut pour tous une fête qu’on ne saurait décrire. Depuis huit jours elle était attendue. Elle n’avait pu préciser le jour de son arrivée, cela ne dépendait pas d’elle. A mesure qu’elle s’approchait de Paris, les regrets du départ faisaient place à la joie du retour. Il était plus de cinq heures du soir quand elle arriva chez ses parents ; son cœur battait avec violence. Elle sonna si vivement que Mme Derville bondit sur sa chaise en s’écriant : Elise se jeta dans ses bras ; puis elle se précipita dans le salon. Pendant plus d’un quart d’heure il lui fut impossible de parler. Mais elle embrassait son père, sa mère et sa bonne maman. Mme Auberlon était toujours là, dans les circonstances les plus heureuses comme dans les plus mauvais jours. Après que les premiers transports d’une joie mutuelle se furent un peu calmés, l’on passa dans la salle à manger pour se mettre à table. Pendant le dîner, Elise raconta les principaux événements de Cette dernière année. Au dessert, elle alla chercher les précieux cadeaux que lui avait faits la famille de Séligny. A la vue du portefeuille et du riche présent qu’il contenait, M. et Mme Derville se regardèrent avec surprise. Ils étaient loin de s’attendre à une générosité si éclatante et si rare. Ils comprirent delà combien leur fille s’était fait aimer dans cette famille. A mon tour, ma fille, dit M. Derville, j’ai de grandes nouvelles à t’apprendre. Tant mieux, mon père, si elles sont bonnes, répondit Elise. Ce sont des nouvelles très-graves, continua M. Derville en affectant un sérieux tout à fait comique. j’ai bien peur que nous ne soyons réunis que pour bien peu de temps. se pourrait-il que vous m’eussiez trouvé une autre éducation encore dans une ville éloignée ? Moi qui comptais si bien demeurer à Paris près de vous. Ce n’est pas une éducation qui se présente, dit Mme Auberton ; pour cette fois c’est un mari ! si ce n’est que cela, à la bonne heure. ’Ce n’est pas seulement un mari, mais bien trois maris qui se présentent pour toi, ma fille ! A ce coup tout le monde partit d’un grand éclat de rire. Elise crut fermement que c’était une plaisanterie et que son père voulait se moquer d’elle. Après qu’on se fut bien égayé là-dessus, M. Derville affirma que c’était, pourtant l’exacte vérité. Pour en donner la preuve, il ouvrit son secrétaire et y prit plusieurs papiers attachés ensemble par une épingle et les donna à sa fille. Chacune annonçait une demande en mariage. La première, datée du 12 janvier de cette même année, apprenait à M. Derville qu’un jeune officier du génie demandait la main de Mlle Elise. Dans la seconde, datée du 6 février, c’était la demande d’un riche propriétaire des environs de Tours. Dans la troisième enfin, c’était le fils du sous-préfet de Blois. Après avoir lu ces trois lettres elle demeura stupéfaite. C’est bien singulier, dit-elle ; j’ai rencontré ces trois messieurs dans plusieurs soirées. Jamais ils ne m’ont dit un mot de leurs intentions. Cette réserve me prévient en leur faveur, répondit Mme Derville. Mais, reprit Elise, pourquoi donc M. et Mme de Séligny ne m’en ont-ils point parlé ? C’est moi qui les ai priés de garder le silence, dit M. Derville, je me réservais de t’en parler moi même. Et cette précaution était fort sage, répondit Elise, car je n’aurais plus osé paraître dans le monde si j’avais connu ces détails. De plus, mon enfant, ajouta Mme Auberton, cela aurait pu nuire à tes occupations, tu aurais été certainement fort distraite. Derville, j’ai ajourné ma réponse jusqu’à ce que l’éducation fût terminée ; il ne s’agissait plus que de quelques mois, cela n’offrait aucun inconvénient. J’ai profilé de ce délai pour prendre à loisir des renseignements précis sur tous les prétendants. de Séligny a bien voulu se charger de cette affaire. Tout ce que j’ai appris d’eux et de leurs familles est parfaitement honorable. Quant à leur position sociale, je ne crois pas que tu puisses espérer d’en trouver de meilleure. Enfin aujourd’hui tu es libre, ma fille, je désire que tu fasses un choix ; tu les as vus tous les trois, tu peux donc te prononcer. Celui qui te plaira le mieux aura notre préférence. Quant à moi, il en est un que je préfère, mais je ne veux pas le nommer. Dans cette affaire importante, toute personnelle, je ne veux pas influencer ton choix, mais j’avoue que je serais heureux de te voir si bien établie. En entendant ces paroles, Elise changea de couleur et fut interdite. Rassure-toi, ma fille, lui dit sa mère en l’embrassant. Tu feras tes réflexions à loisir ; nous te donnons huit jours de répit ; jusque-là nous ne t’en parlerons plus. Le matin du neuvième jour, après le déjeuner de famille, M. Eh bien, mon enfant, dit-il, as-tu bien réfléchi ? Voyons, explique-toi, il me faut une réponse. Je suis toute décidée, mon père, répondit la jeune personne. à les remercier tous les trois, pour ne point faire de jaloux. Derville en reculant sa chaise, comment, tu refuses même le fils du sous-préfet ? Oui, mon père ; je ne suis pas du tout pressée de changer mon sort. Laissez-moi donc jouir au moins pendant quelque temps de la douceur de notre réunion. Derville n’insista pas davantage, mais il était fortement contrarié. Son amour-propre eût été si flatté d’avoir pour gendre le fils d’un sous-préfet ! Quand il se trouva seul avec sa femme, il exprima librement combien il regrettait d’avoir manqué cette occasion d’établir sa tille. Mme Derville, charmée que sa chère Elise voulût rester quelque temps auprès d’elle, répondit qu’il était bien naturel qu’elle se montrât un peu difficile. Ensuite il n’en fut plus question. Mlle Derville parut avec de grands succès dans toutes les sociétés où ses parents s’empressèrent de la produire. Elle avait vingt-quatre ans, mais elle n’en paraissait que vingt. Ses talents et sa beauté lui attirèrent beaucoup d’hommages. Elle ne paraissait guère dans une réunion ou dans un concert sans que de nouveaux prétendants désirassent obtenir sa main. Son amour-propre était flatté ; mais elle refusa constamment tous ceux qui demandaient sa main, et les prétextes ne lui manquèrent pas. Son père en était quelquefois déconcerté. Il lui prédit qu’elle aurait le sort de cette fille de la fable de la Fontaine. Elise ne faisait que rire de cette menace. Le jour qu’elle eut trente ans accomplis, Mlle Derville cessa de feindre, elle ouvrit son cœur à ses parents et leur dit : Jusqu’à présent je me suis conformée à vos désirs. J’ai paru souvent dans le monde où vous étiez heureux de me voir briller ; vous espériez ainsi me faire trouver un parti sortable. Et, en effet, beaucoup se sont présentés. Ce n’est point par caprice ni par dédain que je les ai tous refusés : c’est parce que depuis longtemps j’ai pris la résolution de vous consacrer ma vie ; cette pensée date du jour où je suis rentrée dans ma famille. Et ne croyez pas que ce soit un sacrifice. non, c’est au contraire avec bonheur que je me dévoue à vous rendre chaque jour tous les soins que vous m’avez prodigués dans mon enfance. J’ai beaucoup souffert d’être éloignée de la maison pendant cinq ans ; je n’ai supporté cet exil que dans l’espoir que vous consentiriez à me garder toujours avec vous. Telle est ma vocation ; c’est Dieu qui me l’inspire, car je n’ai jamais été tentée d’accepter aucun des partis avantageux que j’ai trouvés en si grand nombre. Je ne vous ai pas plus tôt expliqué ma pensée pour ne point alarmer votre tendresse ; j’étais jeune et vous n’auriez pas voulu me laisser vivre dans la retraite ; vous eussiez craint de me donner des regrets. Vous le voyez maintenant, il est inutile que je continue à fréquenter les brillantes compagnies et les fêtes du monde. Je ne refuserai jamais de vous y accompagner ; mais je préfère à tous ces vains plaisirs celui de vous rendre heureux dans notre intérieur de famille. En écoutant leur fille parler ainsi, M. et Mme Derville furent touchés jusqu’aux larmes, ils lui tendirent les bras et l’embrassèrent, ce fut toute leur réponse. A partir de cette époque, Elise fut plus sédentaire et moins répandue. Ses talents ne lui furent pourtant pas inutiles : elle donna des leçons de musique et de langues étrangères ; elle trouva des élèves dans les plus hautes classes de la société. Toujours elle en eut un grand nombre et se trouvait quelquefois obligée d’en refuser. Ce travail lui fut plus avantageux qu’une place d’institutrice. Derville eut lieu de s’applaudir de l’éducation distinguée qu’il avait donnée à sa fille en voyant les avantages qu’elle en recueillait. Mlle Derville continua ce genre de vie jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans. Alors ses parents ne voulurent plus qu’elle se fatiguât davantage à donner des leçons. Mme Auberton, qu’ils avaient perdue l’année précédente, leur avait laissé toute sa petite fortune ; ils vécurent tous les trois avec l’aisance et dans la plus parfaite harmonie. Elise eut le bonheur de conserver ses parents jusqu’à l’âge de plus de quatre vingt sans. Leur vieillesse fut exempte de douleurs et d’infirmités. Ils s’éteignirent doucement entre ses bras. Elle ne leur survécut que peu de jours ; une maladie violente l’enleva du monde à l’âge de soixante-deux ans. Elle fut regrettée de tous ceux qui l’avaient connue. Les pères et mères en parlent encore aujourd’hui à leurs enfants et la citent comme un touchant modèle de piété filiale. Nous allons raconter plusieurs événements qui se passèrent après le retour d’Elise dans sa famille. La jeune Laure venait chaque hiver à Paris, et se faisait un plaisir de visiter sa bonne amie. Deux ans s’étaient à peine écoulés, lorsqu’un jour elle vint lui annoncer son prochain mariage. Elle s’étendit longuement sur les mérites de son futur époux. Vous le connaissez, ajouta-t-elle en souriant. Eh bien, c’est le fils du sous-préfet de Blois, celui-là même que vous avez eu la cruauté de refuser. Il ne doit point me garder rancune, puisqu’il est aujourd’hui si bien consolé de celte disgrâce. Recevez mes compliments, chère amie, je désire que vous soyez heureuse autant que vous le méritez. L’année suivante, Laure apprit encore à Mlle Derville que ses deux amies Henriette et Marie venaient de se marier avec ses deux autres prétendants. Henriette avait accepté la main du riche propriétaire, Marie était l’épouse du jeune officier. Il parait que mon refus a porté bonheur à ces messieurs. J’espère qu’ils se montreront dignes de la préférence qu’ils ont obtenue. Nous allons parler maintenant de Léonie, cette amie intime de Mlle Derville. Six mois après le départ d’Elise, Léonie quitta la famille du notaire, l’éducation des deux jeunes filles se trouvant achevée. Celles-ci regrettèrent leur maîtresse ; Henriette surtout fut pendant plusieurs jours malade de chagrin. Leurs parents furent peu généreux envers Léonie, et ne lui firent qu’un présent médiocre, un chàle de soixante-dix francs. Pourtant cette demoiselle n’avait eu chez eux que les appointements ordinaires d’une femme de chambre. Elle avait dû encore s’estimer heureuse de trouver cette place dans l’extrême embarras où elle était alors. Plus tard, en voyant combien elle prenait de soins et de peines auprès des enfants, on aurait dû la dédommager. Il n’en fut rien, les nobles cœurs sont si rares ! En quittant cette famille, Léonie vint à Paris chez son amie qui l’attendait avec impatience. Mme Derville lui lit l’accueille plus aimable, l’assura que bientôt elle pourrait trouver une position plus avantageuse. - En attendant, lui dit-elle avec bonté, restez avec nous, mademoiselle ; au lieu d’une fille, j’en aurai deux. Quelques jours après, Elise présenta son amie à Mme de Gercourt, qui déjà l’avait entrevue plusieurs fois chez sa fille. D’après tout le bien qu’elle avait entendu dire de son caractère et de ses qualités personnelles, cette dame se décida à la prendre chez elle comme dame de confiance et de compagnie. Ce fut ainsi que, par la bonne recommandation de la famille Derville, Léonie se trouva parfaitement bien placée quelques semaines après son retour à Paris. Pendant trois ans, Léonie fut extrêmement heureuse. Mme de Gercourt était, vive, mais sensible et bonne. Elle sortait beaucoup, et presque toujours elle emmenait sa demoiselle de compagnie. L’été, elles allaient à la campagne, passaient un mois à Tours chez Mme de Séligny, et le reste du temps chez des amis où elles étaient invitées, dans des habitations charmantes aux environs de Paris. L’hiver, Mme de Gercourt était sédentaire, mais elle recevait beaucoup de visites. Presque tous les soirs on faisait de la musique et l’on jouait ; quand elle était seule, Léonie lui faisait la lecture et causait avec elle. Mme de Gercourt se plaisait beaucoup à ces entretiens intimes. Elle prit tant d’amitié pour Léonie qu’elle la regardait comme sa fille. Elle lui permettait souvent d’aller voir les Derville et recevait aussi cet e aimable famille. De son côté, Léonie était pleine de prévenances et d’attentions pour sa protectrice et n’abusait jamais de la liberté qu’elle lui donnait. Elle se montrait d’autant plus exacte à son devoir que la dame se montrait facile et indulgente pour elle. Aussi étaient-elles parfaitement satisfaites l’une de l’autre. Léonie bénissait Dieu et se réjouissait avec son amie d’avoir trouvé une situation si convenable et si bonne. Ses épreuves n’étaient pourtant pas encore finies. Vers la fin de la troisième année, Mme de Gercourt tomba dangereusement malade. Pendant plus de deux mois, Léonie craignit de la perdre ; elle lui donna des soins si assidus, si tendres et si intelligents, qu’elle eut le bonheur de la sauver. Elle était elle-même épuisée de fatigue et fort souffrante quand Mme de Gercourt commença à se rétablir. La première fois qu’elle essaya de se lever, elle s’aperçut qu’elle avait une jambe entièrement paralysée. Cette découverte lui causa une vive douleur ; en même temps elle eut un violent accès de colère, et s’en prit à Léonie qu’elle accusa de ne l’avoir pas bien soignée. La pauvre demoiselle fondit en larmes. On courut chercher le médecin ; il vint et s’efforça de rassurer la malade. Il consola Léonie en affirmant qu’il n’y avait aucunement de sa faute. On commença un nouveau traitement qui fut suivi pendant trois mois avec la plus grande exactitude. Malheureusement il n’eut aucun succès et fit souffrir davantage la pauvre malade. Alors elle congédia le médecin et déclara qu’elle se guérirait elle-même. Elle fut trompée dans son attente et finit enfin par reconnaître que son âge déjà avancé rendait sa maladie incurable. Dès lors Léonie eut à souffrir des peines et des fatigues incalculables. Mme de Gercourt, aigrie par l’ennui et la souffrance, devint exigeante et bizarre à l’excès. Sa triste compagne n’eut plus un moment de repos. Tantôt elle lui faisait faire la lecture pendant une partie de la nuit, ou bien elle la faisait mettre au piano cinq ou six heures de suite. D’autres fois elle lui faisait compter à plusieurs reprises tous les mémoires de ses fournisseurs. Enfin elle exigeait souvent qu’elle raccommodât avec le plus grand soin de vieilles nippes depuis longtemps mises à la réforme. Léonie se soumettait à tous ces caprices et ne se permettait ni répliques ni murmures. Elle ne voyait que l’état déplorable de sa pauvre maîtresse et respectait son malheur. Sa douceur et sa patience n’empêchaient pas qu’elle ne fût souvent grondée. Non-seulement elle ne sortait plus, mais elle n’avait pas même le temps d’écrire à son amie. Elise venait la voir de temps à autre et la consolait de son mieux. Courage, mon amie, lui disait-elle, Dieu vous récompensera dès cette vie. Vous ne savez pas ce qu’il vous garde, mais j’ai le pressentiment que vous serez un jour heureuse. Ces bonnes paroles consolaient la pauvre affligée ; mais la pensée du ciel qu’elle ne perdait pas de vue suffisait seule pour soutenir son courage. Elle souffrit ainsi durant quatre ans. Pendant ce temps, plusieurs événements se passèrent dans la famille de Laure. Trois ans après le mariage de sa fille, Mme de Séligny, dont la santé était toujours fort délicate, finit par tomber tout à fait malade de la poitrine. Cette fois, ni les ressources de l’art, ni les soins de son mari ne purent la sauver. Elle fut enlevée à l’âge de quarante ans, laissant toute sa famille dans une douleur inexprimable. M.de Séligny, ne voulant plus habiter le pays où il avait perdu sa femme, vendit ses propriétés et vint demeurer à Paris auprès de Mme de Gercourt, sa belle-mère. Il était plongé dans une mélancolie profonde qui altéra sensiblement sa santé. Les médecins lui conseillèrent les voyages comme l’unique moyen de se distraire de ses peines. Il partit donc au bout d’un mois. Pendant deux ans, il parcourut la Suisse et l’Italie et les provinces méridionales de France. Il était à Grenoble, quand il reçut une lettre de, sa fille. Laure lui annonçait que Mme de Gercourt était à toute extrémité. Il arriva tout juste assez à temps pour recevoir les derniers adieux de sa belle-mère. Cette pauvre daine avait toute sa connaissance. Elle voulut le voir en particulier et lui parla longtemps de Léonie. Mlle Derville s’empressa de venir chercher son amie. Celle-ci voulut d’abord rendre les derniers devoirs à sa maîtresse. Ensuite elle accepta l’obligeante hospitalité de la famille Derville. Elise partagea sa chambre avec elle et la traita comme une sœur. Léonie avait tant souffert depuis quatre ans, qu’elle était pâle et tout amaigrie. Ses généreux amis lui prodiguèrent les plus tendres soins. Grâce à leurs attentions délicates, elle se rétablit promptement. Il y avait déjà trois mois qu’elle se trouvait dans cette honorable famille, elle craignit d’être un embarras pour ses hôtes, bien qu’ils parussent désirer de la garder longtemps avec eux. Du reste elle s’y trouvait si bien, qu’elle appréhendait le moment de les quitter. de Séligny était devenu l’intime ami de M. Tous les soirs il venait faire sa partie. Il causait aussi avec les dames et racontait les particularités de son voyage. Souvent la conversation devenait si intéressante, que l’heure était oubliée. Un matin, M, de Séligny se présenta chez ses amis et leur demanda un entretien particulier. Quand il fut seul avec eux, il leur déclara sans détour qu’il avait pris la résolution d’épouser Mlle Léonie. et MmeDerville firent en même temps une exclamation de surprise. Oui, continua-t-il, je veux lui offrir ma main et ma fortune pour lui faire un sort digne d’elle. J’ai toujours présentes à la mémoire les dernières paroles de ma belle-mère. « C’est un ange de douceur et de bonté, me dit-elle d’une voix mourante. je vous en prie, assurez-lui un sort ! faites qu’elle soit heureuse, promettez-le-moi, et je mourrai plus tranquille ! » Voilà pourquoi je désire obtenir la main de cette estimable demoiselle ; si pourtant elle me refusait, je lui assurerais une pension viagère. Veuillez donc lui faire part de mes intentions, demain je reviendrai chercher sa réponse. et Mme Derville apprirent cette nouvelle à Léonie, elle en fut tellement surprise qu’elle pouvait à peine y croire. Elle n’hésita pas longtemps sur ce qu’elle devait faire. Après cinq minutes de réflexion, elle répondit avec une modeste assurance : de Séligny, non pas à cause de sa fortune, mais pour lui témoigner mon estime et ma reconnaissance. Quelques semaines après, Léonie devint l’épouse du riche propriétaire. Le mariage fut célébré sans aucun faste. La famille Derville y fut seule invitée.M. de Séligny acheta une jolie maison de campagne aux environs de Melun. Il fit bâtir une ferme absolument semblable à celle qu’il avait autrefois possédée. Il demeurait là pendant six mois de l’année. Léonie invita la famille Derville à venir partager cette charmante retraite. Elle était heureuse de leur témoigner ainsi sa reconnaissance des bons offices qu’elle en avait reçus. Laure eut beaucoup d’amitié pour sa belle-mère, et lui confia les premières années de ses jeunes enfants. La nouvelle Mme de Séligny fut accueillie avec honneur dans toutes les sociétés qui l’avait connue. Chacun la félicita sincèrement de son bonheur. Mais Elise fut toujours son amie préférée. C’est pourtant à vous, après Dieu, chère amie, que je dois ma félicité actuelle. Vous avez été pour moi l’ange de consolation et d’espérance. Eh bien, répondait en souriant Mlle Derville, n’avais-je pas raison de vous dire que vous seriez un jour heureuse ? Vous le voyez, et moi aussi je bénis Dieu de tout mon cœur de ce qu’il a daigné vous récompenser dès cette vie. Mon amitié jour vous me persuadait que cela devait arriver infailliblement. Mes pressentiments ne m’ont pas trompée. Le 20 février 18.., un dimanche, qui se trouvait être le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d’agents du service de la sûreté sortait du poste de police de l’ancienne barrière d’Italie. La mission de cette ronde était d’explorer ce vaste quartier qui s’étend de la route de Fontainebleau à la Seine, depuis les boulevards extérieurs jusqu’aux fortifications. Ces parages déserts avaient alors la fâcheuse réputation qu’ont aujourd’hui les carrières d’Amérique. S’y aventurer de nuit était réputé si dangereux, que les soldats des forts venus à Paris, avec la permission du spectacle, avaient ordre de s’attendre à la barrière et de ne rentrer que par groupes de trois ou quatre. C’est que les terrains vagues, encore nombreux, devenaient, passé minuit, le domaine de cette tourbe de misérables sans aveu et sans asile, qui redoutent jusqu’aux formalités sommaires des plus infâmes garnis. Les vagabonds et les repris de justice s’y donnaient rendez-vous. Si la journée avait été bonne, ils faisaient ripaille avec les comestibles volés aux étalages. Quand le sommeil les gagnait, ils se glissaient sous les hangars des fabriques ou parmi les décombres de maisons abandonnées. Tout avait été mis en œuvre pour déloger des hôtes si dangereux, mais les plus énergiques mesures demeuraient vaines. Surveillés, traqués, harcelés, toujours sous le coup d’une razzia, ils revenaient quand même, avec une obstination idiote, obéissant, on ne saurait dire à quelle mystérieuse attraction. Si bien que la police avait là comme une immense souricière incessamment tendue, où son gibier venait bénévolement se prendre. Le résultat d’une perquisition était si bien prévu, si sûr, que c’est d’un ton de certitude absolue que le chef de poste cria à la ronde qui s’éloignait : Je vais toujours préparer les logements de nos pratiques. Bonne chasse et bien du plaisir ! Ce dernier souhait, par exemple, était pure ironie, car le temps était aussi mauvais que possible. Il avait abondamment neigé les jours précédents, et le dégel commençait. Partout où la circulation avait été un peu active, il y avait un demi-pied de boue. Il faisait encore froid cependant, un froid humide à transir jusqu’à la moelle des os. Avec cela le brouillard était si intense que le bras étendu on ne distinguait pas sa main. Oui, répondit l’inspecteur qui commandait la ronde, je pense bien que si tu avais seulement trente mille francs de rentes, tu ne serais pas ici. Le rire qui accueillit cette vulgaire plaisanterie était moins une flatterie qu’un hommage rendu à une supériorité reconnue et établie. L’inspecteur était, en effet, un serviteur des plus appréciés à la Préfecture, et qui avait fait ses preuves. Sa perspicacité n’était peut-être pas fort grande, mais il savait à fond son métier et en connaissait les ressources, les ficelles et les artifices. La pratique lui avait, en outre, donné un aplomb imperturbable, une superbe confiance en soi et une sorte de grossière diplomatie, jouant assez bien l’habileté. À ces qualités et à ces défauts, il joignait une incontestable bravoure. Il mettait la main au collet du plus redoutable malfaiteur aussi tranquillement qu’une dévote trempe son doigt dans un bénitier. C’était un homme de quarante-six ans, taillé en force, ayant les traits durs, une terrible moustache, et de petits yeux gris sous des sourcils en broussailles. Son nom était Gévrol, mais le plus habituellement on l’appelait : Général. Ce sobriquet caressait sa vanité, qui n’était pas médiocre, et ses subordonnés ne l’ignoraient pas. Sans doute il pensait qu’il rejaillissait sur sa personne quelque chose de la considération attachée à ce grade. Si vous geignez déjà, reprit-il de sa grosse voix, que sera-ce tout à l’heure ? Dans le fait, il n’y avait pas encore trop à se plaindre. La petite troupe remontait alors la route de Choisy : les trottoirs étaient relativement propres, et les boutiques des marchands de vins suffisaient à éclairer la marche. Car tous les débits étaient ouverts. Il n’est brouillard ni dégel capables de décourager les amis de la gaieté. Le carnaval de barrière se grisait dans les cabarets et se démenait dans les bals publics. Des fenêtres ouvertes, s’échappaient alternativement des vociférations ou des bouffées de musiques enragées. Puis, c’était un ivrogne qui passait festonnant sur la chaussée, ou un masque crotté qui se glissait comme une ombre honteuse, le long des maisons. Devant certains établissements, Gévrol commandait : halte ! Il sifflait d’une façon particulière, et presque aussitôt un homme sortait. C’était un agent arrivant à l’ordre. On écoutait son rapport et on passait. Peu à peu, cependant, on approchait des fortifications. Les lumières se faisaient rares et il y avait de grands emplacements vides entre les maisons. Par file à gauche, garçons ! ordonna Gévrol ; nous allons rejoindre la route d’Ivry et nous couperons ensuite au plus court pour gagner la rue du Chevaleret. De ce point, l’expédition devenait réellement pénible. La ronde venait de s’engager dans un chemin à peine tracé, n’ayant pas même de nom, coupé de fondrières, embarrassé de décombres, et que le brouillard, la boue et la neige rendaient périlleux. Désormais plus de lumière, plus de cabarets ; ni pas, ni voix, rien, la solitude, les ténèbres, le silence. On se serait cru à mille lieues de Paris, sans ce bruit profond et continu qui monte de la grande ville comme le mugissement d’un torrent du fond d’un gouffre. Tous les agents avaient retroussé leur pantalon au-dessus de la cheville, et ils avançaient lentement, choisissant tant bien que mal les places où poser le pied, un à un, comme des Indiens sur le sentier de la guerre. Ils venaient de dépasser la rue du Château-des-Rentiers, quand tout à coup un cri déchirant traversa l’espace. À cette heure, en cet endroit, ce cri était si affreusement significatif, que d’un commun mouvement tous les hommes s’arrêtèrent. demanda à demi-voix un des agents. Oui, on s’égorge certainement près d’ici ... Tous restèrent immobiles, l’oreille tendue, retenant leur souffle, et bientôt un second cri, un hurlement plutôt, retentit. s’écria l’inspecteur de la sûreté, c’est à la Poivrière. Cette dénomination bizarre disait à elle seule et la signification du lieu qu’elle désignait, et quelles pratiques le fréquentaient d’habitude. Dans la langue imagée qui a cours du côté du Montparnasse, on dit qu’un buveur est « poivre » quand il a laissé sa raison au fond des pots. De là le sobriquet de « voleurs au poivrier, » donné aux coquins dont la spécialité est de dévaliser les pauvres ivrognes inoffensifs. Ce nom, cependant, n’éveillant aucun souvenir dans l’esprit des agents : ajouta Gévrol, vous ne connaissez pas le cabaret de chez la mère Chupin, là-bas, à droite... Au galop, et gare aux billets de parterre ! Donnant l’exemple, il s’élança dans la direction indiquée, ses hommes le suivirent, et en moins d’une minute, ils arrivèrent à une masure sinistre d’aspect, bâtie au milieu de terrains vagues. C’était bien de ce repaire que partaient les cris, ils avaient redoublé et avaient été suivis de deux coups de feu. La maison était hermétiquement close, mais par des ouvertures en forme de cœur, pratiquées aux volets, filtraient des lueurs rougeâtres comme celles d’un incendie. Un des agents se précipita vers une des fenêtres, et s’enlevant à la force des poignets, il essaya de voir par les découpures ce qui se passait à l’intérieur. Gévrol, lui, courut à la porte. Mais on distinguait très bien les trépignements d’une lutte acharnée, des blasphèmes, un râle sourd et par intervalles des sanglots de femme. fit l’agent cramponné au volet, c’est horrible ! Au nom de la loi !... Et personne ne répondant, il recula, prit du champ, et d’un coup d’épaule qui avait la violence d’un coup de bélier, il jeta bas la porte. Alors fut expliqué l’accent d’épouvante de l’agent qui avait collé son œil aux découpures des volets. La salle basse de la Poivrière présentait un tel spectacle, que tous les employés de la sûreté et Gévrol lui-même demeurèrent un moment cloués sur place, glacés d’une indicible horreur. Tout, dans le cabaret, trahissait une lutte acharnée, une de ces sauvages « batteries » qui trop souvent ensanglantent les bouges des barrières. Les chandelles avaient dû être éteintes dès le commencement de la bagarre, mais un grand feu clair de planches de sapin illuminait jusqu’aux moindres recoins. Tables, verres, bouteilles, ustensiles de ménage, tabourets dépaillés, tout était renversé, jeté pêle-mêle, brisé, piétiné, haché menu. Près de la cheminée, en travers, deux hommes étaient étendus à terre, sur le dos, les bras en croix, immobiles. Un troisième gisait au milieu de la pièce. À droite, dans le fond, sur les premières marches d’un escalier conduisant à l’étage supérieur, une femme était accroupie. Elle avait relevé son tablier sur sa tête, et poussait des gémissements inarticulés. En face, dans le cadre d’une porte de communication grande ouverte, un homme se tenait debout, roide et blême, ayant devant lui, comme un rempart, une lourde table de chêne. Il était d’un certain âge, de taille moyenne, et portait toute sa barbe. Son costume, qui était celui des déchargeurs de bateaux du quai de la Gare, était en lambeaux et tout souillé de boue, de vin et de sang. L’expression de son visage était atroce. La folie furieuse flamboyait dans ses yeux, et un ricanement convulsif contractait ses traits. Il avait au cou et à la joue deux blessures qui saignaient abondamment. De sa main droite, enveloppée d’un mouchoir à carreaux, il tenait un revolver à cinq coups, dont il dirigeait le canon vers les agents. Les lèvres de l’homme remuèrent ; mais, en dépit d’un visible effort, il ne put articuler une syllabe. Ne fais pas le malin, continua l’inspecteur de la sûreté, nous sommes en force, tu es pincé ; ainsi, bas les armes !... Je suis innocent, prononça l’homme d’une voix rauque. Naturellement, mais cela ne nous regarde pas. J’ai été attaqué, demandez plutôt à cette vieille ; je me suis défendu, j’ai tué, j’étais dans mon droit ! Le geste dont il appuya ces paroles était si menaçant, qu’un des agents, resté à demi dehors, attira violemment Gévrol à lui, en disant : Le revolver du gredin a cinq coups et nous n’en avons entendu que deux. Mais l’inspecteur de la Sûreté, inaccessible à la crainte, repoussa son subordonné et s’avança de nouveau, en poursuivant du ton le plus calme : Pas de bêtises, mon gars, crois-moi, si ton affaire est bonne, ce qui est possible, après tout, ne la gâte pas. Une effrayante indécision se lut sur les traits de l’homme. Il tenait au bout du doigt la vie de Gévrol ; allait-il presser la détente ? Il lança violemment son arme à terre en disant : Et se retournant, il se ramassa sur lui-même, pour s’élancer dans la pièce voisine, pour fuir par quelque issue connue de lui. Il bondit en avant, lui aussi, les bras étendus, mais la table l’arrêta. Déjà le sort du misérable était fixé. Tandis que Gévrol parlementait, un des agents - celui de la fenêtre - avait tourné la maison et y avait pénétré par la porte de derrière. Quand le meurtrier prit son élan, il se précipita sur lui, il l’empoigna à la ceinture, et avec une vigueur et une adresse surprenantes, le repoussa. L’homme voulut se débattre, résister ; en vain. Il avait perdu l’équilibre, il chancela et bascula par-dessus la table qui l’avait protégé, en murmurant assez haut pour que tout le monde pût l’entendre : Cette simple et décisive manœuvre, qui assurait la victoire, devait enchanter l’inspecteur de la Sûreté. Bien, mon garçon, dit-il à son agent, très bien !... tu as la vocation, toi, et tu iras loin, si jamais une occasion... Tous les siens partageaient si manifestement son enthousiasme que la jalousie le saisit. Il vit son prestige diminué et se hâta d’ajouter : Ton idée m’était venue, mais je ne pouvais la communiquer sans donner l’éveil au gredin. Les agents ne s’occupaient plus que du meurtrier. Ils l’avaient entouré, et après lui avoir attaché les pieds et les mains, ils le liaient étroitement sur une chaise. À son exaltation furieuse se avait succédé cette morne prostration qui suit tous les efforts exorbitants. Ses traits n’exprimaient plus qu’une farouche insensibilité, l’hébétude de la bête fauve prise au piège. Évidemment, il se résignait et s’abandonnait. Dès que Gévrol vit que ses hommes avaient terminé leur besogne : Maintenant, commanda-t-il, inquiétons-nous des autres, et éclairez-moi, car le feu ne flambe plus guère. C’est par les deux individus étendus en travers de la porte que l’inspecteur de la Sûreté commença son examen. Il interrogea le battement de leur cœur ; le cœur ne battait plus. Il tint près de leurs lèvres le verre de sa montre ; le verre resta clair et brillant. murmura-t-il après plusieurs expériences, rien ; ils sont morts. Le mâtin ne les a pas manqués. Laissons-les dans la position où ils sont jusqu’à l’arrivée de la justice et voyons le troisième. C’était un tout jeune homme, portant l’uniforme de l’infanterie de ligne. Il était en petite tenue, sans armes, et sa grande capote grise entr’ouverte laissait voir sa poitrine nue. On le souleva avec mille précautions, car il geignait pitoyablement à chaque mouvement, et on le plaça sur son séant, le dos appuyé contre le mur. Alors, il ouvrit les yeux, et d’une voix éteinte demanda à boire. On lui présenta une tasse d’eau, il la vida avec délices, puis il respira longuement et parut reprendre quelques forces. À la tête, tenez, là, répondit-il en essayant de soulever un de ses bras, oh ! L’agent qui avait coupé la retraite du meurtrier s’était approché, et avec une dextérité qui lui eût enviée un vieux chirurgien, il palpait la plaie béante que le jeune homme avait un peu au-dessus de la nuque. Mais il n’y avait pas à se méprendre au mouvement de sa lèvre inférieure. Il était clair qu’il jugeait la blessure très dangereuse, sinon mortelle. Ce ne sera même rien, affirma Gévrol, les coups à la tête, quand ils ne tuent pas roide, guérissent dans le mois. Il n’y a pas à dire non, je le sens. Mais je ne me plains pas. Je n’ai que ce que je mérite. Tous les agents, sur ces mots, se retournèrent vers le meurtrier. Ils pensaient qu’il allait profiter de cette déclaration pour renouveler ses protestations d’innocence. Leur attente fut déçue : il ne bougea pas, bien qu’il eût très certainement entendu. Mais voilà, poursuivit le blessé, d’une voix qui allait s’éteignant, ce brigand de Lacheneur m’a entraîné. Oui, Jean Lacheneur, un ancien acteur, qui m’avait connu quand j’étais riche..., car j’ai eu de la fortune, mais j’ai tout mangé, je voulais m’amuser... Lui, me sachant sans le sou, est venu à moi, et il m’a promis assez d’argent pour recommencer ma vie d’autrefois... Et c’est pour l’avoir cru, que je vais crever comme un chien, dans ce bouge !... À cet espoir, ses poings se crispèrent pour une dernière menace. Je veux me venger, dit-il encore. J’en sais long, plus qu’il ne croit... Il avait trop présumé de ses forces. La colère lui avait donné un instant d’énergie, mais c’était au prix du reste de vie qui palpitait en lui. Quand il voulut reprendre, il ne le put. À deux reprises, il ouvrit la bouche ; il ne sortit de sa gorge qu’un cri étouffé de rage impuissante. Ce fut la dernière manifestation de son intelligence. Une écume sanglante vint à ses lèvres, ses yeux se renversèrent, son corps se roidit, et une convulsion suprême le rabattit la face contre terre. Pas encore, répondit le jeune agent dont l’intervention avait été si utile ; mais il n’en a pas pour dix minutes. L’inspecteur de la sûreté s’était redressé, aussi calme que s’il eût assisté à la scène la plus ordinaire du monde, et soigneusement il époussetait les genoux de son pantalon. répondit-il, nous saurons quand même ce que nous avons intérêt à savoir. Ce garçon est troupier, et il a sur les boutons de sa capote le numéro de son régiment, ainsi !... Un fin sourire plissa les lèvres du jeune agent. Je crois que vous vous trompez, Général, dit-il. Oui, je sais, en le voyant sous l’habit militaire, vous avez supposé... En voulez-vous une preuve immédiate, entre dix ?... Regardez s’il est tondu en brosse, à l’ordonnance ? Où avez-vous vu des troupiers avec des cheveux tombant sur les épaules ? L’objection interdit le général, mais il se remit vite. Penses-tu, fit-il brusquement, que j’ai mes yeux dans ma poche ? Ta remarque ne pas échappé ; seulement, je me suis dit : Voilà un gaillard qui profite de ce qu’il est en congé pour se passer du perruquier. Mais Gévrol n’admet pas les interruptions. Tout ce qui s’est passé, nous allons l’apprendre. La mère Chupin n’est pas morte, elle, la coquine ! Tout en parlant, il marchait vers la vieille qui était restée obstinément accroupie sur son escalier. Depuis l’entrée de la ronde, elle n’avait ni parlé, ni remué, ni hasardé un regard. Seulement, ses gémissements n’avaient pas discontinué. D’un geste rapide, Gévrol arracha le tablier qu’elle avait ramené sur sa tête, et alors elle apparut telle que l’avaient faite les années, l’inconduite, la misère, et des torrents d’eau-de-vie et de mêle-cassis : ridée, ratatinée, édentée, éraillée, n’ayant plus sur les os que la peau, plus jaune et plus sèche qu’un vieux parchemin. tes jérémiades ne me touchent guère. Tu devrais être fouettée, pour les drogues infâmes que tu mets dans tes boissons, et qui allument des folies furieuses dans les cervelles des ivrognes. La vieille promena autour de la salle ses petits yeux rougis, et d’un ton larmoyant : gémit-elle, Qu’est-ce que je vais devenir ! Elle ne paraissait sensible qu’à la perte de sa vaisselle. Voyons, interrogea Gévrol, comment la bataille est-elle venue ? Je ne le sais seulement pas. J’étais là-haut à rapiécer des nippes à mon fils, quand j’ai entendu une dispute. Comme de juste, je suis descendue, et j’ai vu ces trois qui sont étendus là, qui cherchaient des raisons à cet autre que vous avez attaché, le pauvre innocent. Car il est innocent, vrai comme je suis une honnête femme. Si mon fils Polyte avait été là, il se serait mis entre eux ; mais moi, une veuve, qu’est-ce que je pouvais faire ? J’ai crié à la garde de toutes mes forces... Elle se rassit, sur ce témoignage, pensant en avoir dit assez. Mais Gévrol la contraignit brutalement de se relever. nous n’avons pas fini, dit-il, je veux d’autres détails. Lesquels, cher monsieur Gévrol, puisque je n’ai rien vu. La colère commençait à rougir les maîtresses oreilles de l’inspecteur. Que dirais-tu, la vieille, fit-il, si je t’arrêtais ? C’est ce qui arrivera cependant si tu t’obstines à te taire. J’ai idée qu’une quinzaine à Saint-Lazare te délierait joliment la langue. Ce nom produisit sur la veuve Chupin l’effet d’une pile électrique. Elle abandonna subitement ses hypocrites lamentations, se redressa, campa fièrement ses poings sur ses hanches et se mit à accabler d’invectives Gévrol et ses agents, les accusant d’en vouloir à sa famille, car ils avaient déjà arrêté son fils, un excellent sujet, jurant qu’au surplus elle ne craignait pas la prison, et que même elle serait bien aise d’y finir ses jours à l’abri du besoin. Un moment, le général essaya d’imposer silence à l’affreuse mégère, mais il reconnut qu’il n’était pas de force, d’ailleurs tous ses agents riaient. Il lui tourna donc le dos, et, s’avançant vers le meurtrier : Toi, du moins, fit-il, tu ne nous refuseras pas des explications. Je vous ai dit, répondit-il enfin, tout ce que j’avais à vous dire. Je vous ai affirmé que je suis innocent, et un homme prêt à mourir, frappé de ma main, et cette vieille femme ont confirmé ma déclaration. Quand le juge m’interrogera, je répondrai peut-être ; jusque-là, n’espérez pas un mot. Il était aisé de voir que la détermination de l’homme était irrévocable, et elle ne devait pas surprendre un vieil inspecteur de la sûreté. Très souvent des criminels, sur le premier moment, opposent à toutes les questions le mutisme le plus absolu. Ceux-là sont les expérimentés, les habiles, ceux qui préparent des nuits blanches aux juges d’instruction. Ils ont appris, ceux-là, qu’un système de défense ne s’improvise pas, que c’est au contraire une œuvre de patience et de méditation, où tout doit se tenir et s’enchaîner logiquement. Et sachant quelle portée terrible peut avoir au cours de l’instruction une réponse insignifiante en apparence, arrachée au trouble du flagrant délit, il se taisait, il gagnait du temps. Cependant, Gévrol allait peut-être insister, quand on lui annonça que le « soldat » venait de rendre le dernier soupir. Puisque c’est ainsi, mes enfants, prononça-t-il, deux d’entre vous vont rester ici, et je filerai avec les autres. J’irai réveiller le commissaire de police, et je lui remettrai l’affaire ; il s’en arrangera, et selon ce qu’il décidera, nous agirons. Ma responsabilité, en tout cas, sera à couvert. Ainsi, déliez les jambes de notre pratique et attachez un peu les mains de la mère Chupin, nous les déposerons au poste en passant. Tous les agents s’empressèrent d’obéir, à l’exception du plus jeune d’entre eux, celui qui avait mérité les éloges du Général. Il s’approcha de son chef, et lui faisant signe qu’il avait à lui parler, il l’entraîna dehors. Lorsqu’ils furent à quelques pas de la maison : Je voudrais savoir, Général, ce que vous pensez de cette affaire. Je pense, mon garçon, que quatre coquins se sont rencontrés dans ce coupe-gorge. Ils se sont pris de querelle, et des propos ils en sont venus aux coups. L’un d’eux avait un revolver, il a tué les autres. Selon ses antécédents et aussi selon les antécédents des victimes, l’assassin sera jugé. Peut-être la société lui doit-elle des remerciements... Et vous jugez inutiles les recherches, les investigations... Le jeune agent parut se recueillir. C’est qu’il me semble à moi, Général, reprit-il, que cette affaire n’est pas parfaitement claire. Avez-vous étudié le meurtrier, examiné son maintien, observé son regard ?... il me semble, je me trompe peut-être ; mais enfin je crois que les apparences nous trompent. Comment expliquez-vous le flair du chien de chasse ? Gévrol, champion de la police positiviste, haussait prodigieusement les épaules. En un mot, dit-il, tu devines ici un mélodrame ... un rendez-vous de grands seigneurs déguisés, à la Poivrière, chez la Chupin ... Cherche, mon garçon, cherche, je te le permets... Tu vas rester ici avec celui de tes camarades que tu choisiras... Et si tu trouves quelque chose que je n’aie pas vu, je te permets de me payer une paire de lunettes. L’agent auquel Gévrol abandonnait une information qu’il jugeait inutile, était un débutant dans « la partie. » C’était un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, presque imberbe, pâle, avec la lèvre rouge et d’abondants cheveux noirs ondés. Il était un peu petit, mais bien pris, et ses moindres mouvements trahissaient une vigueur peu commune. En lui, d’ailleurs, rien de remarquable, sinon l’œil, qui selon sa volonté, étincelait ou s’éteignait comme le feu d’un phare à éclipses, et le nez, dont les ailes larges et charnues avaient une surprenante mobilité. Fils d’une riche et honorable famille de Normandie, Lecoq avait reçu une bonne et solide éducation. Il commençait son droit à Paris, quand dans la même semaine, coup sur coup, il apprit que son père, complètement ruiné, venait de mourir, et que sa mère ne lui avait survécu que quelques heures. Désormais il était seul au monde, sans ressources..., et il fallait vivre. Il put apprécier sa juste valeur ; elle était nulle. L’Université, avec le diplôme de bachelier, ne donne pas de brevet de rentes viagères. À quoi servait à l’orphelin sa science du lycée ? Il envia le sort de ceux qui, ayant un état au bout des bras, peuvent entrer hardiment chez le premier patron venu et dire : Je voudrais de l’ouvrage. Lui, demanda du pain à tous les métiers qui sont le lot des déclassés. Il y a cent mille déclassés à Paris. Il donna des leçons et copia des rôles pour un avoué. Un jour, il débuta dans la nouveauté ; le mois suivant, il allait proposer à domicile des rossignols de librairie. Il fut courtier d’annonces, maître d’études, dénicheur d’assurances, placier à la commission.... En dernier lieu, il avait obtenu un emploi près d’un astronome dont le nom est une autorité, le baron Moser. Il passait ses journées à remettre au net des calculs vertigineux, à raison de cent francs par mois. Après cinq ans, il se trouvait au même point. Il était pris d’accès de rage quand il récapitulait les espérances avortées, les tentatives vaines, les affronts endurés. Le passé avait été triste, le présent était presque intolérable, l’avenir menaçait d’être affreux. Condamné à de perpétuelles privations, il essayait du moins d’échapper aux dégoûts de la réalité en se réfugiant dans le rêve. Seul en son taudis, après un écœurant labeur, poigné par les mille convoitises de la jeunesse, il songeait aux moyens de s’enrichir d’un coup, du soir au lendemain. Sur cette pente, son imagination devait aller loin. Il n’avait pas tardé à admettre les pires expédients. Mais à mesure qu’il s’abandonnait à ses chimères, il découvrait en lui de singulières facultés d’invention et comme l’instinct du mal. Les vols les plus audacieux et réputés les plus habiles, n’étaient, à son jugement, que d’insignes maladresses. Il se disait que s’il voulait, lui !... Et alors il cherchait, et il trouvait des combinaisons étranges, qui assuraient le succès et garantissaient mathématiquement l’impunité. Bientôt, ce fut chez lui une manie, un délire. Au point que ce garçon, admirablement honnête, passait sa vie à perpétrer, par la pensée, les plus abominables méfaits. Tant, que lui-même s’effraya de ce jeu. Il ne fallait qu’une heure d’égarement pour passer de l’idée au fait, de la théorie à la pratique. Puis, ainsi qu’il advient à tous les monomanes, l’heure sonna où les bizarres conceptions qui emplissaient sa cervelle débordèrent. Un jour, il ne put s’empêcher d’exposer à son patron un petit plan qu’il avait conçu et mûri, et qui eût permis de rafler cinq ou six cent mille francs sur les places de Londres et de Paris. Deux lettres et une dépêche télégraphique, et le tour était joué. Et impossible d’échouer, et pas un soupçon à craindre. L’astronome, stupéfait de la simplicité du moyen, admira. Mais, à la réflexion, il jugea peu prudent de garder près de soi un secrétaire si ingénieux. C’est pourquoi, le lendemain, il lui remit un mois d’appointements et le congédia en lui disant : Quand on a vos dispositions et, qu’on est pauvre, on devient un voleur fameux ou un illustre policier. Lecoq se retira confus, mais la phrase de l’astronome devait germer dans son esprit. Au fait, se disait-il, pourquoi ne pas suivre un bon conseil ? La police ne lui inspirait aucune répugnance, loin de là. Souvent il avait admiré cette mystérieuse puissance dont la volonté est rue de Jérusalem et la main partout ; qu’on ne voit ni n’entend, et qui néanmoins entend et voit tout. Il fut séduit par la perspective d’être l’instrument de cette Providence au petit pied. Il entrevit un utile et honorable emploi du génie particulier qui lui avait été départi, une existence d’émotions et de luttes passionnées, des aventures inouïes, et au bout la célébrité. Si bien que la semaine suivante, grâce à une lettre de recommandation du baron Moser, il était admis à la Préfecture, en qualité d’auxiliaire du service de la sûreté. Un désenchantement assez cruel l’attendait à ses débuts. Il avait vu les résultats, non les moyens. Sa surprise fut celle d’un naïf amateur de théâtre pénétrant pour la première fois dans les coulisses, et voyant de près les décors et les trucs qui, à distance, éblouissent. Mais il avait l’enthousiasme et le zèle de l’homme qui se sent dans sa voie. Il persévéra, voilant d’une fausse modestie son envie de parvenir, se fiant aux circonstances pour faire tôt ou tard éclater sa supériorité. l’occasion qu’il souhaitait si ardemment, qu’il épiait depuis des mois, il venait, croyait-il, de la trouver à la Poivrière. Pendant qu’il était suspendu à la fenêtre, il vit, aux éclairs de son ambition, le chemin du succès. Ce fut bientôt une présomption, puis une conviction basée sur des faits positifs qui avaient échappé à tous, mais qu’il avait recueillis et notés. La fortune se décidait en sa faveur ; il le reconnut en voyant Gévrol négliger jusqu’aux formalités les plus élémentaires, en l’entendant déclarer d’un ton péremptoire qu’il fallait attribuer ce triple meurtre à une de ces querelles féroces si fréquentes entre rôdeurs de barrières. Va, pensait-il, marche, enferre-toi ; crois-en les apparences, puisque tu ne sais rien découvrir au-delà. Je te démontrerai que ma jeune théorie vaut un peu mieux que ta vieille pratique. Le laisser-aller de l’inspecteur autorisait Lecoq à reprendre l’information en sous-œuvre, secrètement, pour son compte. Il ne voulut pas agir ainsi. En prévenant son supérieur avant de rien tenter, il allait au-devant d’une accusation d’ambition ou de mauvaise camaraderie. Ce sont des accusations graves, dans une profession où les rivalités d’amour-propre ont des violences inouïes, où les vanités blessées peuvent se venger par toutes sortes de méchants tours ou de petites trahisons. assez pour pouvoir dire en cas de succès : « Eh ! je vous avais averti !... » assez peu pour ne pas éclairer les ténèbres de Gévrol. La permission qu’il obtint était un premier triomphe, et du meilleur augure ; mais il sut dissimuler, et c’est du ton le plus détaché qu’il pria un de ses collègues de rester avec lui. Puis, tandis que les autres s’apprêtaient à partir, il s’assit sur le coin d’une table, étranger en apparence à tout ce qui se passait, n’osant relever la tête tant il craignait de trahir sa joie, tant il tremblait qu’on ne lût dans ses yeux ses projets et ses espérances. Si le meurtrier se prêtait de bonne grâce aux précautions à prendre pour qu’il ne pût s’évader, il avait fallu se mettre à quatre pour lier les poignets de la veuve Chupin, qui se débattait en hurlant comme si on l’eût brûlée vive. Gévrol donna l’ordre du départ, et sortit le dernier après avoir adressé à son subordonné un adieu railleur. Il s’avança jusque sur le seuil de la porte pour s’assurer que la ronde s’éloignait réellement. Il frissonnait à cette idée que Gévrol pouvait réfléchir, se raviser et revenir prendre l’affaire, comme c’était son droit. Peu à peu le pas des hommes s’éteignit, les cris de la veuve Chupin se perdirent dans la nuit. Il n’avait plus à cacher sa joie, son œil étincelait. Comme un conquérant qui prend possession d’un empire, il frappa du pied le sol en s’écriant : Autorisé par Gévrol à choisir l’agent qui resterait avec lui à la Poivrière, Lecoq s’était adressé à celui qu’il estimait le moins intelligent. Ce n’était pas, de sa part, crainte d’avoir à partager les bénéfices d’un succès, mais nécessité de garder sous la main un aide dont il pût, à la rigueur, se faire obéir. C’était un bonhomme de cinquante ans, qui, après un congé dans la cavalerie, était entré à la Préfecture. Du modeste poste qu’il occupait, il avait vu se succéder bien des préfets, et on eût peuplé un bagne, rien qu’avec les malfaiteurs qu’il avait arrêtés de sa main. Il n’en était ni plus fort ni plus zélé. Quand on lui donnait un ordre, il l’exécutait militairement, tel qu’il l’avait compris. S’il l’avait mal compris, tant pis ! Il faisait son métier à l’aveugle, comme un vieux cheval tourne un manège. Quand il avait un instant de liberté, et de l’argent, il buvait. Il traversait la vie entre deux vins, sans toutefois dépasser jamais un certain état de demi lucidité. On avait su autrefois, puis oublié son nom. Comme de raison, il ne remarqua ni l’enthousiasme, ni l’accent de triomphe de son jeune compagnon. lui dit-il, dès qu’ils furent seuls, tu as eu en me retenant ici une fière idée, et je t’en remercie. Pendant que les camarades vont passer la nuit à patauger dans la neige, je vais faire un bon somme. Il était là, dans un bouge qui suait le sang, où palpitait le crime, en face des cadavres chauds encore de trois hommes assassinés, et il parlait de dormir. Au fait que lui importait !... Il avait tant vu en sa vie de scènes pareilles ! L’habitude n’amène-t-elle pas fatalement l’indifférence professionnelle, prodigieux phénomène qui donne au soldat le sang-froid au milieu de la mêlée, au chirurgien l’impassibilité quand le patient hurle et se tord sous son bistouri. Je suis allé là-haut jeter un coup d’œil, poursuivit le bonhomme, j’ai vu un lit, chacun de nous montera la garde à son tour.... Rayez cela de vos papiers, père Absinthe, déclara-t-il, nous ne sommes pas ici pour flâner, mais bien pour commencer l’information, pour nous livrer aux plus minutieuses recherches et tâcher de recueillir des indices... Dans quelques heures arriveront le commissaire de police, le médecin, le juge d’instruction... je veux avoir un rapport à leur présenter. Cette proposition parut révolter le vieil agent. Quand il va chercher le commissaire, comme ce soir, c’est qu’il est sûr qu’il n’y a rien à faire. Penses-tu voir quelque chose où il n’a rien vu ?... Je pense que Gévrol peut se tromper comme tout le monde. Je crois qu’il s’est fié trop légèrement à ce qui lui a semblé l’évidence ; je jurerais que cette affaire n’est pas ce qu’elle paraît être ; je suis sûr que, si vous le voulez, nous découvrirons ce que cachent les apparences. Si grande que fut la véhémence du jeune policier, elle toucha si peu le vieux, qu’il bâilla à se décrocher la mâchoire en disant : Tu as peut-être raison, mais moi je monte me jeter sur le lit. Que cela ne t’empêche pas de chercher ; si tu trouves, tu m’éveilleras. Lecoq ne donna aucun signe d’impatience et même, en réalité, il ne s’impatientait pas. Vous m’accorderez bien un moment, reprit-il. En cinq minutes, montre en main, je me charge de vous faire toucher du doigt le mystère que je soupçonne. Du reste, vous êtes libre, papa. Seulement, il est clair que, si j’agis seul, j’empocherai seul la gratification que vaudrait infailliblement une découverte. À ce mot gratification, le vieux policier dressa l’oreille. Il eut l’éblouissante vision d’un nombre infini de bouteilles de la liqueur verte dont il portait le nom. Persuade-moi donc, dit-il, en s’asseyant sur un tabouret qu’il avait relevé. Lecoq resta debout devant lui, bien en face. Pour commencer, interrogea-t-il, qu’est-ce, à votre avis, que cet individu que nous avons arrêté ? Un déchargeur de bateaux, probablement, ou un ravageur. C’est-à-dire un homme appartenant aux plus humbles conditions de la société, n’ayant en conséquence reçu aucune éducation. C’est les yeux sur les yeux de son compagnon, que Lecoq parlait. Il se défiait de soi comme tous les gens d’un mérite réel, et il s’était dit que s’il réussissait à faire pénétrer ses convictions dans l’esprit obtus de ce vieil entêté, il serait assuré de leur justesse. continua-t-il, que me répondrez-vous si je vous prouve que cet individu a reçu une éducation distinguée, raffinée même ?... Je répondrai que c’est bien extraordinaire, je répondrai ... mais bête que je suis, tu ne me prouveras jamais cela. Vous souvenez-vous des paroles qu’il a prononcées en tombant, quand je l’ai poussé ? Je les ai encore dans l’oreille. Il a dit : « C’est les Prussiens qui arrivent ! » Vous doutez-vous de ce qu’il voulait dire ? J’ai bien compris qu’il n’aime pas les Prussiens et qu’il a cru nous adresser une grosse injure. père Absinthe, déclara-t-il gravement, vous n’y êtes pas, oh ! Et la preuve que cet homme a une éducation bien supérieure à sa condition apparente, c’est que vous, un vieux roué, vous n’avez saisi ni son intention, ni sa pensée. C’est cette phrase qui a été pour moi le trait de lumière. La physionomie du père Absinthe exprimait cette étrange et comique perplexité de l’homme qui, flairant une mystification, se demande s’il doit rire ou se fâcher. Tu es un peu jeune, commença-t-il, pour faire poser un vieux comme moi. Je n’aime pas beaucoup les blagueurs.... Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler d’une terrible bataille qui a été un des plus affreux désastres de la France, la bataille de Waterloo ?.... Je ne vois pas quel rapport.... Vous devez, en ce cas, papa, savoir que la victoire pencha d’abord du côté de la France. Les Anglais commençaient à faiblir, et déjà l’Empereur s’écriait : « Nous les tenons ! » quand, tout à coup, sur la droite, un peu en arrière, on découvrit des troupes qui s’avançaient. La bataille de Waterloo était perdue ! De sa vie, le digne Absinthe n’avait fait d’aussi grands efforts de compréhension. Ils ne furent pas inutiles, car il se dressa à demi, et du ton dont Archimède dut crier : « J’ai trouvé ! » Les paroles de l’homme étaient une allusion. C’est vous qui l’avez dit, approuva Lecoq. Si l’Empereur fut consterné de l’apparition des Prussiens, c’est que, de ce côté, précisément, il attendait un de ses généraux, Grouchy, avec 35, 000 soldats. Donc, si l’allusion de l’homme est exacte et complète, il comptait non sur un ennemi, qui venait de tourner sa position, mais sur des amis... Fortement empoigné, sinon convaincu, le bonhomme écarquillait extraordinairement ses yeux, l’instant d’avant appesantis par le sommeil. murmura-t-il, tu nous contes cela d’un ton !... Mais, au fait, je me souviens, tu auras vu quelque chose par le trou du volet. Le jeune policier remua négativement la tête. Sur mon honneur, déclara-t-il, je n’ai rien vu que la lutte entre le meurtrier et ce pauvre diable vêtu en soldat. La phrase seule a éveillé mon attention. répétait le vieil agent, incroyable, épatant !.... J’ajouterai que la réflexion a confirmé mes soupçons. Je me suis demandé, par exemple, pourquoi cet homme, au lieu de fuir, nous avait attendus et restait là, sur cette porte, à parlementer.... D’un bond, le père Absinthe fut debout. Parce qu’il a des complices et qu’il voulait leur laisser le temps de se sauver. Un sourire de triomphe errait sur les lèvres de Lecoq. Voilà ce que je me suis dit, reprit-il. Et maintenant, il est aisé de vérifier nos soupçons. Il y a de la neige dehors, n’est-ce pas ?... Le vieil agent saisit une lumière, et suivi de son compagnon, il courut à la porte de derrière de la maison qui ouvrait sur un petit jardin. En cet endroit abrité, le dégel était en retard, et sur le blanc tapis de neige, apparaissaient comme autant de taches noires, de nombreuses traces de pas. Sans hésiter, Lecoq s’était jeté à genoux pour examiner de près ; il se releva presque aussitôt. Ce ne sont pas des pieds d’hommes, dit-il, qui ont laissé ces empreintes !... Il y avait des femmes !... Les entêtés de la trempe du père Absinthe, toujours en garde contre l’opinion d’autrui, sont précisément ceux qui, par la suite, s’en éprennent follement. Quand une idée a enfin pénétré dans leur cervelle vide, elle s’y installe magistralement, l’emplit et s’y développe jusqu’à la ravager. Désormais, bien plus que son jeune compagnon, le vétéran de la rue de Jérusalem était persuadé, était certain que l’habile Gévrol s’était trompé, et il riait de la méprise. En entendant Lecoq affirmer que des femmes avaient assisté à l’horrible scène de la Poivrière, sa joie n’eut plus de bornes. Et se souvenant tout à propos d’une maxime usée et banale déjà au temps de Cicéron, il ajouta d’un ton sentencieux : Qui tient la femme, tient la cause !... Il restait sur le seuil de la porte, le dos appuyé contre l’huisserie, la main sur le front, immobile autant qu’une statue. La découverte qu’il venait de faire et qui ravissait le père Absinthe, le consternait. C’était l’anéantissement de ses espérances, l’écroulement de l’ingénieux échafaudage bâti par son imagination sur un seul mot. Plus de mystère, partant plus d’enquête triomphante, plus de célébrité gagnée du soir au lendemain par un coup d’éclat ! La présence de deux femmes dans ce coupe-gorge expliquait tout de la façon la plus naturelle et la plus vulgaire. Elle expliquait la lutte, le témoignage de la veuve Chupin, la déclaration du faux soldat mourant. L’attitude du meurtrier devenait toute simple. Il était resté pour couvrir la retraite de deux femmes ; il s’était livré pour ne les pas laisser prendre, acte de chevaleresque galanterie, si bien dans le caractère français, que les plus tristes coquins des barrières en sont coutumiers. Restait cette allusion si inattendue à la bataille de Waterloo. Qui ne sait où une passion indigne peut faire descendre un homme bien né !... Le carnaval justifiait tous les travestissements.... Mais pendant que Lecoq tournait et retournait dans son esprit toutes ces probabilités, le père Absinthe s’impatientait. Allons-nous rester plantés ici pour reverdir ? Nous arrêtons-nous juste au moment où notre enquête donne des résultats si brillants ?... Ce mot blessa le jeune policier autant que la plus amère ironie. fit-il brutalement, et surtout n’avancez pas dans le jardin, vous gâteriez les empreintes. Le bonhomme jura, puis se tut. Il subissait l’irrésistible ascendant d’une intelligence supérieure, d’une énergique volonté. Lecoq avait repris le fil de ses déductions. Voici probablement, pensait-il, comment les choses se sont passées : Le meurtrier, sortant du bal de l’Arc-en-Ciel, qui est là-bas, près des fortifications, arrive ici avec deux femmes... Il y trouve trois buveurs qui le plaisantent ou qui se montrent trop galants... Les autres le menacent, il est seul contre trois, il est armé, il perd la tête et fait feu... Il s’interrompit, et après un instant ajouta tout haut : Mais est-ce bien le meurtrier qui a amené les femmes ? S’il est jugé, tout l’effort du débat portera sur ce point... Aussitôt il traversa le cabaret, ayant toujours son vieux collègue sur les talons, et se mit à examiner les alentours de la porte enfoncée par Gévrol. Il n’y restait que très peu de neige, et tant de personnes avaient passé et piétiné, qu’on ne discernait rien. Quelle déception après un si long espoir !... Il voyait remise indéfiniment cette capricieuse occasion si fiévreusement épiée. Il lui semblait entendre les grossiers sarcasmes de Gévrol. murmura-t-il, assez bas pour n’être pas entendu, il faut savoir reconnaître sa défaite. Le Général avait raison et je ne suis qu’un sot. Il était si positivement persuadé qu’on pouvait tout au plus relever les circonstances d’un crime vulgaire, qu’il se demandait s’il ne serait pas sage de renoncer à toute information et de rentrer faire un somme, en attendant le commissaire de police. Mais ce n’était plus l’opinion du père Absinthe. Le bonhomme, qui était à mille lieues des réflexions de son compagnon, ne s’expliquait pas son inaction et ne tenait plus en place. Voici assez de temps perdu, ce me semble. La justice va arriver dans quelques heures ; quel rapport présenterons-nous ?... Moi d’abord, si tu as envie de flâner, j’agis seul... Si attristé qu’il fût, le jeune policier ne put s’empêcher de sourire. Il reconnaissait ses exhortations de l’instant d’avant. C’était le vieux qui devenait l’intrépide. soupira-t-il, en homme qui, prévoyant un échec, veut du moins ne rien avoir à se reprocher. Seulement, il était malaisé de suivre des traces de pas en plein air, la nuit, à la lueur vacillante d’une chandelle que le plus léger souffle devait éteindre. Il est impossible, dit Lecoq, qu’il n’y ait pas une lanterne dans cette masure. Le tout est de mettre la main dessus. Ils furetèrent, et, en effet, au premier étage, dans la propre chambre de la veuve Chupin, ils découvrirent une lanterne toute garnie, si petite et si nette, que certainement elle n’était pas destinée à d’honnêtes usages. Un véritable outil de filou, fit le père Absinthe avec un gros rire. L’outil était commode, en tout cas, les deux agents le reconnurent lorsque, de retour au jardin, ils recommencèrent méthodiquement leurs investigations. Ils s’avancèrent un peu avec des précautions infinies. Le vieil agent, debout, dirigeait au bon endroit la lumière de la lanterne, et Lecoq, à genoux, étudiait les empreintes avec l’attention d’un chiromancien s’efforçant de lire l’avenir dans la main d’un riche client. Un nouvel examen assura Lecoq qu’il avait bien vu. Il était évident que deux femmes avaient quitté la Poivrière par cette issue. Elles étaient sorties en courant, cette certitude résultait de la largeur des enjambées, et aussi de la disposition des empreintes. La différence des traces laissées par les deux fugitives était d’ailleurs si remarquable, qu’elle sauta aux yeux du père Absinthe. murmura-t-il, une de ces gaillardes peut se vanter d’avoir un joli pied au bout de la jambe. L’une des pistes trahissait un pied mignon, coquet, étroit, emprisonné dans d’élégantes bottines, hautes de talon, fines de semelles, cambrées outre mesure. L’autre dénonçait un gros pied, court, qui allait en s’élargissant vers le bout, chaussé de solides souliers très plats. Cette circonstance était bien peu de chose. Elle suffit pour rendre à Lecoq toutes ses espérances, tant l’homme accueille facilement les présomptions qui flattent ses désirs. Palpitant d’anxiété, il se traîna sur la neige l’espace d’un mètre, pour analyser d’autres vestiges, il se baissa, et aussitôt laissa échapper la plus éloquente exclamation. interrogea vivement le vieux policier, qu’as-tu vu ? Voyez vous-même, papa ; tenez, là... Le bonhomme se pencha, et sa surprise fut si forte qu’il faillit lâcher sa lanterne. dit-il d’une voix étranglée, un pas d’homme !... Et le gaillard avait de maîtresses bottes. Le digne père Absinthe se grattait furieusement l’oreille, ce qui est sa façon d’aiguillonner son intelligence paresseuse. Mais il me semble, hasarda-t-il enfin, que l’individu ne sortait pas de ce cabaret de malheur. la direction du pied le dit assez. Non, il n’en sortait pas, il s’y rendait. Seulement, il n’a pas dépassé cette place où nous sommes. Il s’avançait sur la pointe du pied, le cou tendu, prêtant l’oreille, quand, arrivé ici, il a entendu du bruit... la peur l’a pris, il s’est enfui. Ou bien, garçon, les femmes sortaient comme il arrivait, et alors... Les femmes étaient hors du jardin quand il y a pénétré. L’assertion, pour le coup, sembla au bonhomme par trop audacieuse. Ça, fit-il, on ne peut pas le savoir. Je le sais, cependant, et de la façon la plus positive. Approchez un peu votre lanterne, et vous constaterez que là... oui, vous y êtes, notre homme a posé sa grosse botte juste sur une des empreintes de la femme au petit pied, et l’a aux trois quarts effacée. Cet irrécusable témoignage matériel stupéfia le vieux policier. Maintenant, continua Lecoq, ce pas est-il bien celui du complice que le meurtrier espérait ?... Ne serait-ce pas celui de quelque rôdeur de terrain vague attiré par les coups de feu ?... C’est ce qu’il nous faut savoir ... Une clôture de lattes entre-croisées, d’un peu plus d’un mètre de haut, assez semblable à celles qui défendent l’accès des lignes de chemins de fer, séparait des terrains vagues le jardinet de la veuve Chupin. Quand Lecoq avait tourné le cabaret pour cerner le meurtrier, il était venu se heurter contre cette barrière, et, tremblant d’arriver trop tard, il l’avait franchie, au grand détriment de son pantalon, sans se demander seulement s’il existait une issue. Un léger portillon de lattes, comme le reste, tournant dans des gonds de gros fil de fer, maintenu par un taquet de bois, permettait d’entrer et de sortir de ce côté. c’est droit à ce portillon que les pas marqués sur la neige conduisirent les deux agents de la sûreté. Cette particularité devait frapper le jeune policier. murmura-t-il comme en aparté, ces deux femmes ne venaient pas ce soir à la Poivrière pour la première fois. Comment, sans l’habitude des êtres de ce bouge, soupçonner l’existence de cette issue ? L’aperçoit-on, par cette nuit obscure, avec ce brouillard épais ? Non, car moi qui, sans me vanter, ai de bons yeux, je ne l’ai pas vue.... Les deux femmes y sont venues, pourtant, sans hésitation, sans tâtonnements, en ligne directe ; et notez qu’il leur a fallu traverser diagonalement le jardin. Le vétéran eût donné quelque chose pour avoir une petite objection à présenter, le malheur est qu’il n’en trouva pas. fit-il, tu as une drôle de manière de procéder. Tu n’es qu’un conscrit, je suis un vieux de la vieille, j’ai assisté, en ma vie, à plus d’enquêtes que tu n’as d’années, et jamais je n’ai vu.... interrompit Lecoq, vous en verrez bien d’autres. Par exemple, je puis vous apprendre, pour commencer, que si les femmes savaient la situation exacte du portillon, l’homme ne la connaissait que par ouï-dire.... Étudiez les empreintes du gaillard, et vous qui êtes malin, vous reconnaîtrez qu’en venant il a diablement dévié. Il était si peu sûr de son affaire que, pour trouver l’ouverture il a été obligé de la chercher, les mains en avant... et ses doigts ont laissé des traces sur la mince couche de neige qui recouvre la clôture. Le bonhomme n’eût point été fâché de se rendre compte par lui-même, ainsi qu’il le disait, mais Lecoq était pressé. dit-il, vous vérifierez mes assertions une autre fois.... Ils sortirent alors du jardinet, et s’attachèrent aux empreintes qui remontaient vers les boulevards extérieurs, en appuyant toutefois un peu sur la droite dans la direction de la rue du Patay. Point n’était besoin d’une attention soutenue. Personne, hormis les fugitifs, ne s’était aventuré dans ces parages déserts depuis la dernière tombée de neige. Un enfant eût suivi la voie, tant elle était claire et distincte. Quatre empreintes, très différentes, formaient la piste : deux étaient celles des femmes ; les deux, autres, l’une à l’aller, l’autre au retour, avaient été laissées par l’homme. À diverses reprises, ce dernier avait posé le pied juste sur les pas des deux femmes, les effaçant à demi, et ainsi il ne pouvait subsister de doutes quant à l’instant précis de la soirée où il était venu épier. À cent mètres environ de la Poivrière, Lecoq saisit brusquement le bras de son vieux collègue. commanda-t-il, nous approchons du bon endroit, j’entrevois des indices positifs. L’endroit était un chantier abandonné, ou plutôt la réserve d’un entrepreneur de bâtisses. Il s’y trouvait déposés selon le caprice des charretiers quantité d’énormes blocs de pierre, les uns travaillés, les autres bruts, et bon nombre de grandes pièces de bois grossièrement équarries. Devant un de ces madriers, dont la surface avait été essuyée, toutes les empreintes se rejoignaient, se mêlaient et se confondaient. Ici, prononça le jeune policier, nos fugitives ont rencontré l’homme, et tenu conseil avec lui. L’une d’elles, celle qui a les pieds si petits, s’est assise. C’est ce dont nous allons nous assurer plus amplement, fit d’un ton entendu le père Absinthe. Mais son compagnon coupa court à ces velléités de vérification. Vous, l’ancien, dit-il, vous allez me faire l’amitié de vous tenir tranquille ; passez-moi la lanterne et ne bougez plus... Le ton modeste de Lecoq était devenu soudainement si impérieux que le bonhomme n’osa lui résister. Comme le soldat au commandement de fixe, il resta planté sur ses jambes, immobile, muet, penaud, suivant d’un œil curieux et ahuri les mouvements de son collègue. Libre de ses allures, maître de manœuvrer la lumière selon la rapidité de ses idées, le jeune policier explorait les environs dans un rayon assez étendu. Moins inquiet, moins remuant, moins agile, est le limier qui quête. Il allait, venait, tournait, s’écartait, revenait encore, courant ou s’arrêtant sans raison apparente ; il palpait, il scrutait, il interrogeait tout : le terrain, les bois, les pierres et jusqu’aux plus menus objets ; tantôt debout, le plus souvent à genoux, quelquefois à plat ventre, le visage si près de terre que son haleine devait faire fondre la neige. Il avait tiré un mètre de sa poche, et il s’en servait avec une prestesse d’arpenteur, il mesurait, mesurait, mesurait.... Et tous ces mouvements, il les accompagnait de gestes bizarres comme ceux d’un fou, les entrecoupant de jurons ou de petits rires, d’exclamations de dépit ou de plaisir. Enfin, après un quart d’heure de cet étrange exercice, il revint près du père Absinthe, posa sa lanterne sur le madrier, s’essuya les mains à son mouchoir et dit : Quand je dis tout, je veux dire tout ce qui se rattache à cet épisode du drame qui là-bas, chez la veuve Chupin, s’est dénoué dans le sang. Ce terrain vague, couvert de neige, est comme une immense page blanche où les gens que nous recherchons ont écrit, non-seulement leurs mouvements et leurs démarches, mais encore leurs secrètes pensées, les espérances et les angoisses qui les agitaient. Que vous disent-elles, papa, ces empreintes fugitives ? Pour moi, elles vivent comme ceux qui les ont laissées, elles palpitent, elles parlent, elles accusent !... À part soi, le vieil agent de la sûreté se disait : Certainement, ce garçon est intelligent ; il a des moyens, c’est incontestable, seulement il est toqué. Voici donc, poursuivait Lecoq, la scène que j’ai lue. Pendant que le meurtrier se rendait à la Poivrière, avec les deux femmes, son compagnon, je l’appellerai son complice, venait l’attendre ici. C’est un homme d’un certain âge, de haute taille, - il a au moins un mètre quatre-vingts, - coiffé d’une casquette molle, vêtu d’un paletot marron de drap moutonneux, marié très probablement, car il porte une alliance au petit doigt de la main droite.... Les gestes désespérés de son vieux collègue le contraignirent de s’arrêter. Ce signalement d’un individu dont l’existence n’était que bien juste démontrée, ces détails précis donnés d’un ton de certitude absolue, renversaient toutes les idées du père Absinthe et renouvelaient ses perplexités. Ce n’est pas bien, grondait-il, non, ce n’est pas délicat. Tu me parles de gratification, je prends la chose au sérieux, je t’écoute, je t’obéis en tout ... et voilà que tu te moques de moi. Nous trouvons quelque chose, et au lieu d’aller de l’avant, tu t’arrêtes à conter des blagues.... Non, répondit le jeune policier, je ne raille pas et je ne vous ai rien dit encore dont je ne sois matériellement sûr, rien qui ne soit la stricte et indiscutable vérité. Et tu voudrais que je croie.... Ne craignez rien, papa, je ne violenterai pas vos convictions. Quand je vous aurai dit mes moyens d’investigation, vous rirez de la simplicité de ce qui, en ce moment, vous semble incompréhensible. Va donc, fit le bonhomme d’un ton résigné. Nous en étions, mon ancien, au moment où le complice montait ici la garde, et le temps lui durait. Pour distraire son impatience, il faisait, les cent pas le long de cette pièce de bois, et par instants il suspendait sa monotone promenade pour prêter l’oreille. N’entendant rien, il frappait du pied, en se disant sans doute : « Que diable devient donc l’autre, là-bas !... » Il avait fait une trentaine de tours, je les ai comptés, quand un bruit sourd rompit le silence ... Au récit de Lecoq, tous les sentiments divers dont se compose le plaisir de l’enfant écoutant un conte de fées, le doute, la foi, l’anxiété, l’espérance, se heurtaient et se brouillaient dans la cervelle du père Absinthe. Comment discerner le faux du vrai, parmi toutes ces assertions également péremptoires ? D’un autre côté, la gravité du jeune policier, qui certes n’était pas feinte, écartait toute idée de plaisanterie. Nous voici donc aux femmes, dit-il. Mon Dieu, oui, répondit Lecoq ; seulement, ici la certitude cesse ; plus de preuves, mais seulement des présomptions. J’ai tout lieu de croire que nos fugitives ont quitté la salle du cabaret dès le commencement de la bagarre, avant les cris qui nous ont fait accourir. Je ne puis que le conjecturer. Je soupçonne cependant qu’elles ne sont pas de conditions égales. J’inclinerais volontiers à penser que l’une est la maîtresse et l’autre la servante. Il est de fait, hasarda le vieil agent, que la différence de leurs pieds et de leurs chaussures est considérable. Cette observation ingénieuse eut le don d’arracher un sourire aux préoccupations du jeune policier. Cette différence, dit-il sérieusement, est quelque chose, mais ce n’est pas elle qui a fixé mon opinion. Si le plus ou moins de perfection des extrémités réglait les conditions sociales, beaucoup de maîtresses seraient servantes. Ce qui me frappe, le voici : Quand ces deux malheureuses sortent épouvantées de chez la Chupin, la femme au petit pied s’élance d’un bond dans le jardin, elle court en avant, elle entraîne l’autre, elle la distance. L’horreur de la situation, l’infamie du lieu, l’effroi du scandale, l’idée d’une situation à sauver, lui communiquent une merveilleuse énergie. Mais son effort, ainsi qu’il arrive toujours aux femmes délicates et nerveuses, ne dure que quelques secondes. Elle n’est pas à la moitié du chemin qu’il y a d’ici à la Poivrière, que son élan se ralentit, ses jambes fléchissent. Dix pas plus loin, elle chancelle et trébuche. Quelques pas encore, elle s’affaisse si bien que ses jupes appuient sur la neige et y tracent un léger cercle. Alors intervient la femme aux souliers plats. Elle saisit sa compagne par la taille, elle l’aide, - et leurs empreintes se confondent - puis la voyant décidément près de défaillir, elle la soulève entre ses robustes bras et la porte - et l’empreinte de la femme au petit pied cesse.... Lecoq inventait-il à plaisir, cette scène n’était-elle qu’un jeu de son imagination ? Feignait-il cet accent absolu que donne la conviction profonde et sincère, et qui fait, pour ainsi dire, revivre la réalité ? Le père Absinthe conservait l’ombre d’un doute, mais il entrevoyait un moyen infaillible d’en finir avec ses soupçons. Il s’empara lestement de la lanterne et courut étudier ces empreintes qu’il avait regardées, qu’il n’avait pas su voir, qui avaient été muettes pour lui, et qui avaient livré leur secret à un autre. Tout ce que Lecoq avait annoncé, il le retrouva, il reconnut les pas confondus, le cercle des jupons, la lacune des élégantes empreintes. À son retour, sa contenance seule trahissait une admiration respectueusement ébahie, et c’est avec une nuance très saisissable de confusion qu’il dit : Il ne faut pas en vouloir à un vieux de la vieille, qui est un peu comme saint Thomas... J’ai touché du doigt, et je voudrais bien savoir la suite. Certes, il s’en fallait que le jeune policier lui en voulût de son incrédulité. Ensuite, reprit-il, le complice qui avait entendu venir les fugitives court au-devant d’elles, et il aide la femme au large pied à porter sa compagne. Cette dernière se trouvait décidément mal. Aussitôt le complice retire sa casquette, et s’en sert pour épousseter la neige qui se trouvait sur le madrier. Puis, ne jugeant pas la place assez sèche, il l’essuie du pan de sa redingote. Ces soins sont-ils pure galanterie ou prévenance habituelle d’un subalterne ? Ce qui est positif, c’est que pendant que la femme au petit pied reprenait ses sens, à demi étendue sur ce madrier, l’autre entraînait le complice à cinq ou six pas, à gauche, jusqu’à cet énorme bloc. Là, elle lui parle, et tout en l’écoutant, l’homme, machinalement, pose sur le bloc couvert de neige, sa main qui y laisse une empreinte d’une merveilleuse netteté ... puis l’entretien continuant, c’est son coude qu’il appuie sur la neige.... Comme tous les gens d’une intelligence bornée, le père Absinthe devait passer rapidement d’une défiance idiote à une confiance absurde. Il pouvait tout croire désormais, par la même raison que d’abord il n’avait rien cru. Sans notions sur les bornes des déductions et de la pénétration humaines, il n’apercevait pas de limites au génie conjectural de son compagnon. C’est donc de la meilleure foi du monde qu’il lui demanda : Et que disaient le complice et la femme aux souliers plats ? Si Lecoq sourit de cette naïveté, l’autre ne s’en douta pas. Il m’est assez difficile de répondre, fit-il ; je crois pourtant que la femme expliquait à l’homme l’immensité et l’imminence du danger de sa compagne, et qu’ils cherchaient à eux deux le moyen de le conjurer. Peut-être rapportait-elle des ordres donnés par le meurtrier. Le positif, c’est qu’elle finit en priant le complice de courir jusqu’à la Poivrière pour essayer de surprendre ce qui s’y passe. Et il y court, puisque sa piste de l’aller part de ce bloc de pierre. Et dire, s’écria le vieil agent, que nous étions dans le cabaret à ce moment !... Un mot de Gévrol et nous pincions la bande entière. Quelle déveine et quel malheur !... Le désintéressement de Lecoq n’allait pas jusqu’à partager les regrets de son collègue. L’erreur de Gévrol, il la bénissait, au contraire. N’était-ce pas à elle qu’il devait l’information de cette affaire que de plus en plus il jugeait mystérieuse, et que cependant il espérait pénétrer ? Pour finir, reprit-il, le complice ne tarde pas à reparaître, il a vu la scène, il a eu peur, il s’est hâté !... Il tremble que l’idée ne vienne aux agents qu’il a vus de battre les terrains vagues. C’est à la femme aux petits pieds qu’il s’adresse, il lui démontre la nécessité de la fuite, et que chaque minute perdue peut devenir mortelle. À sa voix, elle rassemble toute son énergie, elle se lève et s’éloigne au bras de sa compagne. L’homme leur a-t-il indiqué la route à suivre, la connaissaient-elles ? Ce qui est acquis, c’est qu’il les a accompagnées à quelque distance pour veiller sur elles. Mais au-dessus de ce devoir de protéger ces deux femmes, il en a un plus sacré, celui de secourir s’il le peut son complice. Il rebrousse donc chemin, repasse par ici, et voici sa dernière piste qui s’éloigne dans la direction de la rue du Château-des-Rentiers. Il veut savoir ce que deviendra le meurtrier, il va se placer sur son passage.... Pareil au dilettante qui sait attendre, pour applaudir, la fin du morceau qui le transporte, le père Absinthe avait su contenir son admiration. C’est seulement quand il vit que le jeune policier avait fini, qu’il lâcha la bride à son enthousiasme. Et on dit que Gévrol est fort. Tenez, voulez-vous que je vous dise ? comparé à vous, le Général n’est que de la Saint-Jean. Certes la flatterie était grossière, mais sa sincérité n’était pas douteuse. Puis c’était la première fois que cette rosée de la louange tombait sur la vanité de Lecoq : elle l’épanouit. répondit-il d’un ton modeste, vous êtes trop indulgent, papa. En somme, qu’ai-je fait de si fort ? Je vous ai dit que l’homme avait un certain âge ... ce n’était pas difficile après avoir examiné son pas lourd et traînant. Je vous ai fixé sa taille, la belle malice !... Quand je me suis aperçu qu’il s’était accoudé sur le bloc de pierre qui est là, à gauche, j’ai mesuré le susdit bloc. Il a un mètre soixante-sept, donc l’homme qui a pu y appuyer son coude a au moins un mètre quatre-vingts. L’empreinte de sa main m’a prouvé que je ne me trompais pas. En voyant qu’on avait enlevé la neige qui recouvrait le madrier, je me suis demandé avec quoi ; j’ai songé que ce pouvait être avec une casquette, et une marque laissée par la visière m’a prouvé que je ne me trompais pas. Enfin, si j’ai su de quelle couleur est son paletot, et de quelle étoffe, c’est que lorsqu’il a essuyé le bois humide, des éclats de bois ont retenu ces petits flocons de laine marron que j’ai retrouvés et qui figureront aux pièces de conviction... À peine avons-nous les premiers éléments de l’affaire... Nous tenons le fil, il s’agit d’aller jusqu’au bout... Le vieux policier était électrisé, et comme un écho, il répéta : Cette nuit-là les vagabonds réfugiés aux environs de la Poivrière dormirent peu, et encore d’un pénible sommeil, coupé de sursauts, trouble par l’affreux cauchemar d’une descente de police. Réveillés par les détonations de l’arme du meurtrier, croyant à quelque collision entre des agents de la sûreté et un de leurs camarades, ils restèrent sur pied pour la plupart, l’œil et l’oreille au guet, prêts à détaler comme une bande de chacals à la moindre apparence de danger. D’abord, ils ne découvrirent rien de suspect. Mais plus tard, sur les deux heures du matin, lorsqu’ils se rassuraient, le brouillard s’étant un peu dissipé, ils furent témoins d’un phénomène bien fait pour raviver toutes leurs inquiétudes. Au milieu des terrains déserts, que les gens du quartier appelaient « la plaine, » une lumière petite et fort brillante, décrivait les plus capricieuses évolutions. Elle se mouvait comme au hasard, sans direction apparente, traçant les plus inexplicables zigzags, rasant le sol parfois, d’autres fois s’élevant, immobile par instants et la seconde d’après filant comme une balle. En dépit du lieu et de la saison, les moins ignorants d’entre les coquins crurent à un feu follet, à une de ces flammes légères qui s’allument spontanément au-dessus des marais et flottent dans l’atmosphère au gré de la brise. c’était la lanterne des deux agents de la sûreté qui continuaient leurs investigations.... Avant de quitter le chantier où il s’était si soudainement révélé à son premier disciple, Lecoq avait eu de longues et cruelles perplexités. Il n’avait pas encore le coup d’œil magistral de la pratique. Il n’avait pas surtout la hardiesse et la promptitude de décision que donne un passé de succès. Or, il hésitait entre deux partis également raisonnables, offrant chacun en sa faveur des probabilités et des arguments de même poids. Il se trouvait entre deux pistes : celle des deux femmes, d’un côté, celle du complice du meurtrier, de l’autre. Car, de pouvoir les relever toutes deux, il ne fallait pas l’espérer. Assis sur le madrier qui lui semblait garder encore la chaleur du corps de la femme au petit pied, le front dans sa main, il réfléchissait, il pesait ses chances. Suivre l’homme, murmurait-il, cela ne m’apprendra rien que je ne devine. Il est allé s’embusquer sur le passage de la ronde, il l’a accompagnée de loin, il a regardé coffrer son complice, enfin il a sans doute rôdé autour du poste. En me jetant rapidement sur ses traces, puis-je espérer le rejoindre, me saisir de sa personne ? Non, trop de temps s’est écoulé.... Ce monologue, le père Absinthe l’écoutait avec une curiosité ardente et convaincue, anxieux autant que le naïf qui est allé consulter une somnambule pour un objet perdu, et qui attend l’oracle. Suivre les femmes, continuait le jeune policier, à quoi cela mènera-t-il ? Peut-être à une découverte importante, peut-être à rien ! De ce côté, c’est l’inconnu avec toutes ses déceptions, mais aussi avec toutes ses chances heureuses. Il se leva, son parti était pris. Nous allons, père Absinthe, nous attacher aux pas des deux femmes, et tant qu’ils nous guideront, nous irons.... Enflammés d’une ardeur pareille, ils se mirent en marche. Au bout de la voie où ils s’engageaient, ils apercevaient, ainsi qu’un phare magique, l’un la gratification, l’autre la gloire du succès. Au début ce n’était qu’un jeu de suivre ces traces si distinctes qui s’éloignaient dans la direction de la Seine. Mais ils ne tardèrent pas à être forcés de ralentir leur allure. Le désert finissait, ils arrivaient aux confins de la civilisation pour ainsi dire, et à chaque instant des empreintes étrangères se mêlaient aux empreintes des fugitives, se confondaient avec elles ; et parfois les effaçaient. Puis, en beaucoup d’endroits, selon l’exposition ou la nature du sol, le dégel avait fait son œuvre, et il se rencontrait de grands espaces absolument débarrassés de neige. La piste se trouvait alors interrompue, et ce n’était pas trop, pour la ressaisir, de toute la sagacité de Lecoq et de toute la bonne volonté de son vieux compagnon. En ces occasions, le père Absinthe plantait sa canne en terre, près de la dernière empreinte relevée, et Lecoq et lui quêtaient et battaient le terrain autour de ce point de repaire, à la façon des limiers en défaut. C’est alors que la lanterne évoluait si étrangement. Dix fois, malgré tout, ils eussent perdu la voie ou pris le change, sans les élégantes bottines de la femme au petit pied. Elles avaient, ces bottines, des talons si hauts, si étroits, si singulièrement échancrés, qu’ils rendaient une méprise impossible. Ils s’enfonçaient à chaque pas de trois ou quatre centimètres dans la neige ou dans la boue, et leur empreinte révélatrice restait nette comme celle du cachet sur la cire. C’est grâce à ces talons que les agents reconnurent que les deux fugitives n’avaient pas remonté la rue du Patay, comme on devait s’y attendre. Sans doute elles l’avaient jugée peu sûre et trop éclairée. Elles l’avaient traversée simplement, un peu au-dessous de la ruelle de la Croix-Rouge, et avaient profité d’un vide entre deux maisons pour se rejeter dans les terrains vagues. Décidément, murmura Lecoq, les coquines connaissent le pays. En effet, elles en savaient si bien la topographie, qu’en quittant la rue du Patay, elles avaient brusquement tourné à droite, pour éviter de vastes tranchées ouvertes par des chercheurs de terre à brique. Mais leur piste était redevenue on ne peut plus visible, et elle resta telle jusqu’à la rue du Chevaleret. Là, par exemple, les indices cessèrent brusquement. Lecoq releva bien huit ou dix empreintes de la fugitive aux souliers plats, mais ce fut tout. Le terrain, il est vrai, ne se prêtait guère à une exploration de cette nature. La circulation avait été assez active dans la rue du Chevaleret, et s’il restait encore un peu de neige sur les trottoirs, le milieu de la chaussée était transformé en une rivière de boue. Les gaillardes ont-elles enfin songé que la neige pouvait les trahir, grommela le jeune policier, ont-elles pris la chaussée ? À coup sûr, elles n’avaient pu traverser comme l’instant d’avant ; car de l’autre côté de la rue s’étendait le mur d’une fabrique. Ni, ni, prononça le père Absinthe, nous en sommes pour nos frais. Mais Lecoq n’était pas d’une trempe à jeter le manche après la cognée pour un échec. Animé de la rage froide de l’homme qui voit lui échapper l’objet qu’il croyait saisir, il recommença ses recherches, et bien lui en prit. cria-t-il tout à coup, je devine, je vois !... Il ne voyait ni ne devinait, lui, mais il n’en était plus à douter de son compagnon. Regardez là, lui dit Lecoq ; qu’apercevez-vous ?... Les traces laissées par les roues d’une voiture qui a tourné court. Arrivées à cette rue, nos fugitives ont aperçu dans le lointain les lanternes d’un fiacre qui s’avançait, revenant de Paris. S’il était vide, c’était le salut. Elles l’ont attendu, et, quand il a été à portée, elles ont appelé le cocher... Sans doute, elles lui ont promis un bon pourboire ; ce qui est clair, c’est qu’il a consenti à rebrousser chemin. Il a tourné court, elles sont montées en voiture... et voilà pourquoi les empreintes finissent ici. Cette explication ne dérida pas le bonhomme. Sommes-nous plus avancés, maintenant que nous savons cela ? Lecoq ne put s’empêcher de hausser les épaules. Espériez-vous donc, fit-il, que la piste des coquines nous conduirait à travers tout Paris jusqu’à la porte de leur maison ?... Alors, que voulez-vous de mieux ? Pensez-vous que je ne saurai pas, demain, retrouver ce cocher ? Il rentrait à vide, cet homme, sa journée finie, donc sa remise est dans le quartier. Croyez-vous qu’il ne se souviendra pas d’avoir pris deux personnes rue du Chevaleret ? Il nous dira où il les a déposées, ce qui ne signifie rien, car elles ne lui auront certes pas donné leur adresse, mais il nous dira aussi leur signalement, comment elles étaient mises, leur air, leur âge, leurs façons. Et avec cela, et ce que nous savons déjà... Un geste éloquent compléta sa pensée, puis il ajouta : Il s’agit, à présent, de regagner la Poivrière, et vite... Et vous, l’ancien, vous pouvez éteindre votre lanterne. Tout en jouant ferme des jambes pour se maintenir à la hauteur de son compagnon qui courait presque, tant il avait hâte d’être de retour à la Poivrière, le père Absinthe songeait, et une lumière toute nouvelle se faisait dans son cerveau. Depuis vingt-cinq ans qu’il était à la Préfecture, le bonhomme avait vu, selon son expression, bien des collègues lui passer sur le corps, et conquérir après une année d’emploi une situation qu’on refusait à ses longs services. En ce cas-là, il ne manquait jamais d’accuser ses supérieurs d’injustice, et ses rivaux heureux de basse flatterie. Pour lui l’ancienneté était le seul titre à l’avancement, l’unique, le plus beau, le plus respectable. Quand il avait dit : « Faire des passe-droits à un ancien, à un vieux de la vieille, est une infamie, » il avait résumé son opinion, ses griefs et toutes ses amertumes. cette nuit-là, le père Absinthe découvrit qu’à côté de l’ancienneté il y avait quelque chose, et que « le choix » a sa raison d’être. Il s’avoua que ce conscrit qu’il avait traité si légèrement, venait d’entamer une information comme jamais lui, vétéran chevronné, n’eût su le faire. Mais s’entretenir avec soi n’était pas le fort du bonhomme, il ne tarda pas à s’ennuyer de lui-même, et comme on arrivait à un passage assez difficile pour qu’il fût nécessaire de ralentir le train, il jugea le moment favorable à un bout de conversation. Vous ne dites rien, camarade, commença-t-il, et on jurerait que vous n’êtes pas content. Ce vous, surprenant résultat des réflexions du vieil agent, aurait frappé Lecoq, si son esprit n’eût été à mille lieues de son compagnon. Je ne suis pas content, en effet, répondit-il. Vous étiez gai comme pinson, il n’y a pas dix minutes. C’est qu’alors je ne prévoyais pas le malheur qui nous menace. Ne sentez-vous donc pas que le temps s’est incroyablement radouci. Il est clair que le vent est au sud. Le brouillard s’est dissipé, mais le temps est couvert, il menace... Il pleuvra peut-être avant une heure. Il tombe des gouttes déjà, je viens d’en sentir une... Cette phrase fit sur Lecoq l’effet d’un coup de fouet donné à un cheval vigoureux. Il bondit et prit une allure encore plus précipitée, en répétant : Le bonhomme prit le pas de course, mais son esprit était on ne peut plus troublé de la réponse de son jeune compagnon. Il ne voyait pas, non il ne pouvait voir le rapport. Intrigué outre mesure, vaguement inquiet, il questionna, bien qu’il n’eût guère que juste assez d’haleine pour suffire à la course forcée qu’il fournissait. Parole d’honneur, dit-il, j’ai beau me creuser la tête... Le jeune policier eut pitié de son anxiété. interrompit-il, toujours courant, vous ne comprenez pas que de ces nuages noirs que le vent pousse, dépendent le sort de notre enquête, mon succès, votre gratification !... Il n’y a pas de oh ! Vingt minutes d’une petite pluie douce et nous aurions perdu notre temps et nos peines. Qu’il pleuve, la neige fond et adieu nos preuves. En êtes-vous à savoir qu’une enquête doit apporter autre chose que des paroles !... Quand nous affirmerons au juge d’instruction que nous avons vu des traces de pas, il nous répondra : où ? Quand nous jurerons sur nos grands dieux que nous avons reconnu et relevé le pied d’un homme et de deux femmes, on nous dira : faites un peu voir ?... Sans compter que Gévrol ne se fera pas faute de déclarer que nous mentons pour nous faire valoir et pour l’humilier... Plus vite, papa, plus vite, vous vous indignerez demain. Pourvu qu’il ne pleuve pas !... Des empreintes si belles, si nettes, reconnaissables, qui seraient la confusion des coupables... Par quel procédé les solidifier ?... J’y coulerais de mon sang, s’il devait s’y figer. Le père Absinthe se rendait cette justice que sa part de collaboration jusqu’ici était des plus minimes. Mais voici que pour acquérir des droits réels et solides à la gratification, une occasion, croyait-il, se présentait. Je sais, déclara-t-il, comment on opère pour mouler et conserver des pas marqués sur la neige. À ces mots, le jeune policier s’arrêta net. Oui, moi, répondit le vieil agent, avec la nuance de fatuité d’un homme qui prend sa revanche. On a inventé le truc pour l’affaire de la Maison-Blanche qui a eu lieu l’hiver, au mois de décembre... il y avait sur la neige, dans la cour, une grande diablesse d’empreinte qui faisait le bonheur du juge d’instruction. Il disait qu’à elle seule elle était toute la question, et qu’elle vaudrait dix ans de travaux forcés de plus à l’accusé. Naturellement il tenait à la conserver. Où fit venir un grand chimiste de Paris. Pour lors, je n’ai pas vu pratiquer la chose de mes yeux, mais l’expert m’a tout raconté en me montrant le bloc qu’on avait obtenu. Même il me disait qu’il m’expliquait cela à cause de ma profession, et pour mon éducation... Enfin, dit-il brusquement, comment s’y prenait-il. On prend des plaques de gélatine de première qualité, bien transparentes, et on les met tremper dans de l’eau froide. Quand elles sont bien ramollies, on les fait chauffer et fondre au bain-marie, jusqu’à ce qu’elles forment une bouillie ni trop claire ni trop épaisse. On laisse refroidir cette bouillie jusqu’au point où elle ne coule plus que bien juste et on en verse une couche bien mince sur l’empreinte. Lecoq était pris de cette irritation si naturelle après une fausse joie, quand on reconnaît qu’on a perdu son temps à écouter un imbécile. interrompit-il durement ; votre procédé est celui d’Hugoulin, et on le trouve dans tous les manuels. Il est excellent, mais en quoi peut-il nous servir ?... Avez-vous de la gélatine sur vous ?... Autant donc eût valu me conseiller de couler du plomb fondu dans les empreintes pour les fixer... Ils reprirent leur course, et cinq minutes plus tard, sans un mot échangé, ils rentraient dans le cabaret de la veuve Chupin. Le premier mouvement du bonhomme devait être de s’asseoir, de se reposer, de respirer... Lecoq ne lui en laissa pas le loisir. commanda-t-il ; procurez-moi une terrine, un plat, un vase quelconque ; donnez-moi de l’eau ; réunissez tout ce qu’il y a de planches, de caisses, de vieilles boîtes dans cette cambuse. Lui-même, pendant que son compagnon obéissait, il s’arma d’un tesson de bouteille et se mit à racler furieusement l’enduit de la cloison qui séparait en deux les pièces du rez-de-chaussée de la Poivrière. Son intelligence, déconcertée d’abord par l’imminence d’une catastrophe imprévue, avait repris son équilibre. Il avait réfléchi, il s’était ingénié à chercher un moyen de conjurer l’accident... Quand il eut à ses pieds sept ou huit poignées de poussière de plâtre, il en délaya la moitié dans de l’eau, de façon à former une pâte extrêmement peu consistante, et il mit le reste de côté dans une assiette. Une fois dans le jardin, le jeune policier chercha la plus nette et la plus profonde des empreintes, s’agenouilla devant et commença son expérience, palpitant d’anxiété. Il répandit d’abord sur l’empreinte une fine couche de poussière de plâtre sec, et sur cette couche, avec des précautions infinies, il versa petit à petit son délayage, qu’il saupoudrait à mesure de poussière sèche. Le tout formait un bloc homogène et se moulait. Et après une heure de travail, il possédait une demi-douzaine de clichés, qui manquaient peut-être de netteté, mais fort suffisants encore comme pièces de conviction. Lecoq avait eu raison de craindre ; la pluie commençait. Il eut encore néanmoins le temps de couvrir avec les planches et les caisses réunies par le père Absinthe un certain nombre de traces qu’il mettait ainsi, pour quelques heures, à l’abri du dégel... Il y a loin, de la Poivrière à la rue du Chevaleret, même en prenant par la « plaine » qui évite les détours. Il n’avait pas fallu moins de quatre heures à Lecoq et à son vieux collègue, pour recueillir au dehors leurs éléments d’information. Et pendant tout ce temps, le cabaret de la veuve Chupin était resté grand ouvert, accessible au premier venu. Pourtant, lorsque le jeune policier avait, à son retour, remarqué cet oubli des précautions les plus élémentaires, il ne s’en était pas inquiété. Tout bien considéré, il était difficile de soupçonner de graves inconvénients à cette étourderie. Qui donc serait venu, passé minuit, jusqu’à ce cabaret ? Sa redoutable renommée élevait autour de lui comme des fortifications. Les pires coquins n’y buvaient pas sans inquiétude, craignant, s’ils venaient à perdre conscience de leurs actes, d’être dépouillés par des voleurs au poivrier. Il se pouvait, tout au plus, qu’un intrépide, revenant de danser à l’Arc-en-Ciel, où il y avait bal de nuit, se sentant quelques sous en poche, et altéré par conséquent, eût été attiré par les lueurs qui s’échappaient de la porte. Mais il suffisait d’un regard à l’intérieur pour mettre en fuite les plus braves. En moins d’une seconde, le jeune policier avait envisagé toutes ces probabilités, mais il n’en avait soufflé mot au père Absinthe. C’est que, peu à peu, l’ivresse de sa joie et de ses espérances s’était dissipée, il était revenu à son calme habituel et, faisant un retour sur soi, il n’était pas enchanté de sa conduite. Qu’il expérimentât son système d’investigations sur le père Absinthe, comme l’apprenti tribun essaie sur ses amis ses moyens oratoires, rien de mieux. Même, il avait accablé de sa supériorité le vétéran de la rue de Jérusalem, il l’en avait écrasé. Le beau mérite et la rare victoire !... Le bonhomme était un bêta ; lui, Lecoq, se croyait très fin... Était-ce une raison pour se pavaner et faire la roue ?... Si encore il eût donné de sa force et de sa pénétration une preuve éclatante !... Le succès cessait-il d’être problématique ?... Pour un fil tiré, l’écheveau n’est pas débrouillé. Cette nuit-là, sans doute, alors que se décidait son avenir de policier, il se jura que, s’il ne parvenait pas à se guérir de sa vanité, il s’efforcerait de la dissimuler. C’est donc d’un ton fort modeste qu’il s’adressa à son compagnon : Nous en avons fini avec le dehors, dit-il ; ne serait-il pas sage de nous occuper de l’intérieur ?... Tout semblait bien tel que l’avaient vu les deux agents en s’éloignant. Une chandelle à mèche fumeuse et charbonnée éclairait de ses reflets rougeâtres le même désordre, et les cadavres roidis des trois victimes. Sans perdre une minute, Lecoq se mit à ramasser et à étudier un à un tous les objets renversés. Ceci tenait à ce que la veuve Chupin avait reculé devant la dépense d’un carrelage, jugeant assez bon pour les pieds de ses pratiques le terrain même sur lequel était bâti le cabaret. Ce sol, qui avait dû être uni autrefois, comme l’aire des fermes, s’était dégradé à la longue, et par les temps humides, par les jours de dégel, il n’était guère moins boueux que « la plaine » elle-même. Les premières recherches donnèrent les débris d’un saladier, et une grande cuiller de fer, trop tordue pour n’avoir pas servi d’arme pendant la bataille. Il était clair qu’aux premiers mots de la querelle, les victimes se régalaient de ce mélange d’eau, de vin et de sucre, classique aux barrières, sous le nom de vin à la française. Après le saladier, les deux agents réunirent cinq de ces horribles verres de cabaret, lourds, à fond très épais, qui semblent devoir contenir une demi-bouteille, et qui, en réalité, ne tiennent presque rien. Il y avait eu du vin dans ces cinq verres ... du même vin à la française. On le voyait, mais pour plus de sûreté, Lecoq appliqua sa langue sur l’espèce de mélasse bleuâtre restée au fond de chacun d’eux. Aussitôt il examina successivement le dessus de toutes les tables renversées. Sur l’une d’elles, celle qui se trouvait entre la cheminée et la fenêtre, on distinguait les traces encore humides de cinq verres, du saladier et même de la cuiller. Cette circonstance avait pour le jeune policier une énorme gravité. Elle prouvait clairement que cinq personnes avaient vidé le saladier de compagnie. fit Lecoq sur deux tons différents. Ne serait-ce donc pas avec le meurtrier qu’étaient les deux femmes !... Un moyen simple se présentait pour lever tous les doutes. C’était de voir si on ne découvrirait pas d’autres verres. On n’en découvrit qu’un, de la même forme que les autres, mais plus petit. On y avait bu de l’eau-de-vie. Donc les femmes n’étaient pas avec le meurtrier, donc il ne s’était pas battu parce que les autres les avaient insultées, donc... Du coup, toutes les suppositions de Lecoq s’en allaient à vau-l’eau. C’était un premier échec, il s’en désolait en silence, quand le père Absinthe, qui n’avait pas cessé de fureter, poussa un cri. Le jeune policier se retourna, il vit que l’autre était tout pâle. Il y a que quelqu’un est venu en notre absence. Ce n’était pas impossible, c’était vrai. Lorsque Gévrol avait arraché le tablier de la veuve Chupin, il l’avait jeté sur les marches de l’escalier, aucun des agents n’y avait touché... les poches de ce tablier étaient retournées, c’était une preuve cela, c’était l’évidence. Le jeune policier était consterné, et la contraction de son visage disait l’effort de sa pensée. Puis, après un long silence que le vieil agent se garda bien d’interrompre : Celui qui est venu, s’écria-t-il, qui a osé pénétrer dans cette salle gardée par les cadavres d’hommes assassinés... celui-là ne peut être que le complice... Mais ce n’est pas assez d’un soupçon, il me faut une certitude, il me la faut, je la veux !... ils la cherchèrent longtemps, et ce n’est qu’après plus d’une heure d’efforts, que, devant la porte enfoncée par Gévrol, ils démêlèrent dans la boue, entre tous les piétinements, une empreinte qui se rapportait exactement à celles de l’homme qui était venu épier dans le jardin. Ils comparèrent, ils reconnurent les mêmes dessins formés par les clous, sous la semelle. Il nous a guettés, il nous a vus nous éloigner et il est entré... Quelle nécessité pressante, irrésistible, a pu le décider à braver un danger imminent ?... Il saisit la main de son compagnon, et la serrant à la briser : je ne le devine que trop. Il avait été laissé ici, oublié, perdu, quelque pièce de conviction qui devait éclairer les ténèbres de cette horrible affaire... Et pour la ressaisir, pour la reprendre, il s’est dévoué. Et dire que c’est par ma faute, par ma seule faute à moi, que cette preuve décisive nous échappe... Et je me croyais fort !... Il fallait fermer la porte, un imbécile y eût songé... Il s’interrompit et demeura bouche béante, la pupille dilatée, étendant le doigt vers un des coins de la salle. Il ne répondit pas ; mais lentement, avec les mouvements roides d’un somnambule, il s’approcha de l’endroit qu’il avait désigné du doigt, se baissa, ramassa un objet fort menu, et dit : Mon étourderie ne méritait pas ce bonheur. L’objet qu’il avait ramassé était une boucle d’oreille, du genre de celles que les joailliers appellent des boutons. Elle était composée d’un seul diamant, très gros. La monture était d’une merveilleuse délicatesse... Ce diamant, déclara-t-il, après un moment d’examen, doit valoir pour le moins cinq ou six mille francs. Il n’eût pas dit : « je crois, » quelques heures plus tôt, il eût dit carrément : « j’affirme. » Mais une première erreur était une leçon qu’il ne devait oublier de sa vie. Peut-être, objecta le père Absinthe, peut-être est-ce cette boucle d’oreille, que venait chercher le complice ? Il n’eût point, en ce cas, fouillé le tablier de la Chupin. Non, il devait courir après autre chose... Le vieux policier n’écoutait plus, il avait pris la boucle d’oreille, et l’examinait à son tour. Et dire, murmurait-il, émerveillé des feux du diamant, et dire qu’il est venu à la Poivrière une femme qui avait pour dix mille francs de pierres aux oreilles !... Lecoq hocha la tête d’un air pensif. Oui, c’est invraisemblable, répondit-il, incroyable, absurde ... Et cependant, nous en verrons bien d’autres, si nous arrivons jamais - ce dont je doute - à déchirer le voile de cette mystérieuse affaire. Le jour se levait triste et morne, quand Lecoq et son vieux collègue jugèrent leur information complète. Il n’y avait plus dans le cabaret un pouce carré qui n’eût été exploré, scrupuleusement examiné, étudié pour ainsi dire à la loupe. Le jeune policier s’assit devant une table et commença par esquisser le plan du théâtre du meurtre, plan dont la légende explicative devait aider singulièrement à l’intelligence de son récit : - Point d’où la ronde commandée par l’inspecteur du service de la sûreté, Gévrol, entendit les cris des victimes. (La distance de ce point au cabaret dit la Poivrière n’est que de 123 mètres, ce qui donne à supposer que ces cris étaient les premiers, que, par conséquent, le combat commençait seulement.) - Fenêtre fermée par des volets pleins, dont les ouvertures permirent à l’un des agents d’apercevoir la scène de l’intérieur. - Porte enfoncée par l’inspecteur de la sûreté, Gévrol. - Escalier sur lequel était assise, pleurant, la veuve Chupin, arrêtée provisoirement. (C’est sur la troisième marche de cet escalier, que le tablier de la veuve Chupin fut plus tard retrouvé, les poches retournées.) (Les empreintes d’un saladier et de cinq verres ont été constatées sur celle qui se trouve entre les points F. - Porte communiquant avec l’arrière-salle du cabaret, devant laquelle le meurtrier armé se tenait debout. - Seconde porte du cabaret, ouvrant sur le jardin, et par où pénétra celui des agents qui eut l’idée de couper la retraite du meurtrier. - Portillon du jardinet, donnant sur les terrains vagues. - Empreintes de pas sur la neige, relevées par les agents restés à la Poivrière, après le départ de l’inspecteur Gévrol. Ainsi, dans cette notice explicative, Lecoq n’écrivait pas une seule fois son nom. En exposant les choses qu’il avait imaginées ou faites, il mettait simplement : « un agent... » Ce n’était pas modestie, mais calcul. À s’effacer à propos, on gagne un relief plus considérable quand on sort de l’ombre. C’était par calcul aussi qu’il plaçait Gévrol en avant. Cette tactique, un peu bien subtile, mais de bonne guerre, en somme, devait, pensait-il, appeler l’attention sur l’agent qui avait su agir quand tout l’effort du chef s’était borné à enfoncer une porte. Ce qu’il rédigeait n’était pas un procès-verbal, acte authentique réservé aux seuls officiers de la police judiciaire, - c’était un simple rapport admis tout au plus à titre de renseignement, et cependant il le soignait comme un jeune général le bulletin de sa première victoire. Tandis qu’il dessinait et écrivait, le père Absinthe se penchait au-dessus de son épaule pour voir. Le plan, particulièrement, émerveillait le bonhomme. Il lui en était passé beaucoup sous les yeux, mais il s’était toujours figuré qu’il fallait être ingénieur, architecte, arpenteur tout au moins, pour exécuter un semblable travail. Avec un mètre pour prendre quelques mesures et un bout de planche en guise de règle, ce conscrit, son collègue, se tirait d’affaire. Sa considération pour Lecoq s’en augmenta prodigieusement. Il est vrai que le digne vétéran de la rue de Jérusalem ne s’était aperçu, ni de l’explosion de la vanité du jeune policier, ni de son retour à une attitude modeste. Il n’avait vu ni ses inquiétudes, ni ses hésitations, ni les défauts de sa pénétration. Après un bon moment, cependant, le père Absinthe se lassa de regarder courir la plume sur le papier. Il éprouvait le malaise d’une nuit passée, il se sentait la tête brûlante et il grelottait. Puis, les genoux, ainsi qu’il le disait, lui rentraient dans le corps. Peut-être aussi, sans en avoir conscience, éprouvait-il quelque impression de cette salle de cabaret, plus sinistre aux lueurs blafardes de l’aube. Toujours est-il qu’il se mit à fureter dans les armoires et finit par découvrir, ô bonheur !... une bouteille d’eau-de-vie aux trois quarts pleine. Il eut une seconde d’hésitation, mais ma foi !... il s’en versa un grand plein verre, qu’il lampa d’un trait. Pour fameuse, non, elle ne l’est pas ... Mais c’est égal, ça dégourdit et ça dissipe. Lecoq refusa, il n’avait pas besoin d’être dissipé. Toutes les facultés de son intelligence étaient en jeu. Il s’agissait qu’à la seule lecture du rapport, le juge d’instruction dit : « Qu’on m’aille quérir le gaillard qui a rédigé cela. » Tout son avenir de policier était dans cet ordre. Et il s’attachait à être net, bref et précis, à bien indiquer comment ses soupçons au sujet du meurtrier étaient venus, avaient grandi, s’étaient confirmés. Il expliquait par quelle série de déductions il arrivait à établir une vérité qui, si elle n’était pas la vraie, était au moins une vérité assez probable pour servir de base à une instruction. Puis, il détaillait les pièces de conviction placées en ce moment devant lui. C’étaient les flocons de laine marron recueillis sur le madrier, la précieuse boucle d’oreille, les clichés des différentes empreintes du jardin, le tablier aux poches retournées de la veuve Chupin. C’était le revolver du meurtrier, dont trois coups sur cinq étaient encore chargés. L’arme, bien que sans ornements, était remarquablement belle et soignée, et sur la crosse elle portait le nom d’un des premiers armuriers de Londres : Stephen, 14, Skinner-street. Lecoq sentait bien qu’en fouillant les victimes il rassemblerait d’autres indices, très précieux peut-être, mais cela il n’osa pas le faire. Il était encore trop petit garçon pour hasarder une telle démarche. D’ailleurs, il comprenait que s’il se risquait, Gévrol, furieux de s’être fourvoyé, ne manquerait pas de crier qu’en dérangeant l’attitude des corps il avait rendu les constatations des médecins impossibles. Il se consola cependant, et il relisait son rapport, modifiant de ci et de là quelques expressions, lorsque le père Absinthe, qui était allé fumer une pipe sur le seuil de la porte, l’appela. Voici Gévrol et deux de nos collègues qui ramènent avec eux le commissaire et deux messieurs bien mis. C’était, en effet, le commissaire de police qui arrivait, tout soucieux de ce triple meurtre qui ensanglantait son arrondissement, mais médiocrement inquiet. Gévrol, dont l’opinion en pareille matière faisait autorité, avait pris soin de le rassurer lorsqu’il était allé l’éveiller. Il ne s’agit, lui avait-il dit, que d’une batterie entre des pratiques à nous, des habitués de la Poivrière. Si tous ces mauvais gars-là pouvaient s’entre-détruire, nous serions plus tranquilles. Il ajoutait que le meurtrier était arrêté, coffré, que par conséquent cette affaire ne présentait aucun caractère d’urgence. De plus, le crime n’avait pas, ne pouvait avoir le vol pour mobile. La police en est venue à s’inquiéter des atteintes à la propriété plus, peut-être, que des attentats contre les personnes. Et c’est logique, à une époque où les ruses de la convoitise se substituent à l’énergie de la passion, où les scélérats audacieux deviennent rares tandis que les lâches filous pullulent. Le commissaire ne vit donc pas d’inconvénient à attendre le jour pour procéder à une enquête sommaire. Il avait vu le meurtrier, avisé le parquet, et maintenant il venait, sans trop de hâte, accompagné de deux médecins délégués par le procureur impérial pour les constatations médico-légales. Il amenait aussi un sergent-major de voltigeurs du 53e de ligne, requis par lui, pour reconnaître, s’il y avait lieu, celui des morts qui portait l’uniforme, et qui, à en croire le chiffre des boutons de sa capote, appartenait au 53e régiment alors caserné dans les forts. Moins encore que le commissaire, l’inspecteur de la sûreté s’inquiétait. Il allait sifflotant, décrivant des moulinets avec sa canne qui ne le quitte jamais, se faisant fête de la déconfiture de ce drôle présomptueux qui avait voulu rester pour glaner là où il n’avait pas aperçu de moisson. Aussi, dès qu’il fut à portée de voix, interpella-t-il le père Absinthe, lequel, après avoir prévenu Lecoq, était resté sur le seuil de la porte, adossé aux montants, tirant et renvoyant régulièrement des bouffées de sa pipe, immobile comme un sphinx fumeur. vieux, cria Gévrol, avez-vous à nous raconter un bon gros mélodrame, bien noir et bien mystérieux ? Je n’ai rien à raconter, moi, répondit le bonhomme, sans retirer la pipe soudée à ses lèvres, je suis trop bête, c’est connu... Mais monsieur Lecoq pourrait bien vous apprendre quelque chose sur quoi vous n’avez pas compté. Ce titre : Monsieur, dont le vieil agent de la sûreté gratifiait son camarade, déplut si fort à Gévrol qu’il ne voulut pas comprendre. qui est en train de finir son rapport, de monsieur Lecoq, enfin. Sans malice, assurément, le bonhomme venait d’être le parrain du jeune policier. De ce jour, pour ses ennemis aussi bien que pour ses amis, il devint et resta Monsieur Lecoq. fit l’inspecteur, qui visiblement avait la puce à l’oreille. Le pot aux roses que les autres n’avaient pas flairé ... Par cette seule phrase, le père Absinthe se faisait un ennemi de son chef. Il était du parti de Lecoq, lui, envers et contre tous, il était résolu à s’attacher à lui, à partager sa fortune mauvaise ou bonne. murmura l’inspecteur, qui à part soi se promettait de surveiller ce garçon, qu’un succès pouvait poser en rival. Le groupe qu’il précédait arrivait, et il s’effaça pour livrer passage au commissaire de police. Ce n’était pas un débutant, ce commissaire. Il avait été officier de paix au quartier du Faubourg du Temple aux beaux jours de l’Épi-Scié et des Quatre-Billards, et cependant il ne put maîtriser un mouvement d’horreur en pénétrant dans la salle de la Poivrière. Le sergent-major du 53e, qui le suivait, un vieux brave médaillé et chevronné, fut plus impressionné encore. Il devint aussi pâle que les cadavres qui étaient là, à terre, et fut obligé de s’appuyer à la muraille. Seuls les deux médecins furent stoïques. Lecoq s’était levé, son rapport à la main ; il avait salué, et, prenant une attitude respectueuse, il attendait qu’on l’interrogeât. Vous avez dû passer une nuit affreuse, dit le commissaire avec bonté, et sans utilité pour la justice, car toutes les investigations étaient superflues.... Je crois pourtant, répondit le jeune policier, tout cuirassé de diplomatie, que je n’ai pas perdu mon temps. Je tenais à me conformer aux instructions de mon chef, j’ai cherché et j’ai trouvé bien des choses ... J’ai acquis, par exemple, la certitude que le meurtrier avait un ami, sinon un complice, dont je pourrais presque donner le signalement ... Il doit être d’un certain âge, et porter, si je ne me trompe, une casquette à coiffe molle et un paletot de drap marron moutonneux ; quant à ses bottes... Il s’arrêta court, en homme dont l’instinct a devancé la réflexion, et qui voudrait bien pouvoir reprendre ses paroles. Furieux, mais trop avancé pour reculer, l’inspecteur de la sûreté s’exécuta. Ce matin, il y a une heure, pendant que je vous attendais, monsieur le commissaire, devant le poste de la barrière d’Italie, où est consigné le meurtrier, je vis venir de loin un individu dont le signalement n’est pas sans analogie avec celui que nous donne Lecoq. Cet homme me parut abominablement ivre, il chancelait, il trébuchait, il battait les murailles ... Il essaya de traverser la chaussée, pourtant, mais parvenu au milieu, il se coucha en travers, dans une position telle qu’il ne pouvait manquer d’être écrasé. Lecoq détourna la tête, il ne voulait pas qu’on lût dans ses yeux qu’il comprenait. Voyant cela, poursuivit Gévrol, j’appelai deux sergents de ville, et je les priai de venir m’aider à faire lever ce malheureux. Nous allons à lui, déjà il paraissait endormi, nous le secouons, il se dresse sur son séant, nous lui disons qu’il ne peut rester là..., mais voilà qu’aussitôt il paraît pris d’une colère furieuse, il nous injurie, il nous menace, il essaye de nous frapper ... nous le conduisons au poste, pour qu’il cuve du moins son vin en sûreté. Et vous l’avez enfermé avec le meurtrier ? Tu sais bien qu’au poste de la barrière d’Italie il n’y a que deux violons, un pour les hommes, l’autre pour les femmes ; par conséquent... voilà qui est fâcheux, murmura-t-il ... il en est un, objecta Gévrol. Je puis envoyer un de mes hommes jusqu’au poste, avec ordre de retenir le faux ivrogne.... D’un geste, le jeune policier osa l’interrompre. Si cet individu est le complice, il s’est dégrisé, soyez tranquille, et à cette heure il est loin. demanda l’inspecteur de son air le plus ironique. Je pense que le hasard nous offrait une occasion superbe, que nous n’avons pas su la saisir et que le plus court est d’en faire notre deuil et d’attendre qu’elle se représente. Malgré tout, Gévrol s’entêta à dépêcher un de ses hommes, et dès qu’il se fut éloigné, Lecoq dut commencer la lecture de son rapport. Il le débitait rapidement, évitant de mettre en relief les circonstances décisives, réservant pour l’instruction sa pensée intime, mais si forte était la logique de ses déductions, qu’à tout moment il était interrompu par les approbations du commissaire et les « très bien ! » Seul, Gévrol qui représentait l’opposition, haussait les épaules à se démancher le cou, tout en verdissant de jalousie. Je crois, jeune homme, dit le commissaire à Lecoq, que seul en cette affaire vous avez vu juste ... Mais vos explications me font voir d’un tout autre œil l’attitude du meurtrier pendant que je l’interrogeais, il n’y a qu’un moment. C’est qu’il a refusé, oh !... Il n’a même pas consenti à me dire son nom... Il se tut un moment, rassemblant dans sa mémoire toutes les circonstances du passé, et d’un ton pensif il ajouta : Nous sommes, je le jurerais, en présence d’un de ces crimes mystérieux dont les mobiles échappent à la perspicacité humaine... d’une de ces ténébreuses affaires dont la justice n’a jamais le fin mot... Jamais consultation au chevet d’un malade mourant de quelque mal inconnu, ne mit en présence deux médecins aussi différents que ceux qui, sur la réquisition du parquet, accompagnaient le commissaire de police. L’un, grand, vieux, tout chauve, portait un large chapeau, et sur son vaste habit noir mal coupé, un paletot de forme antique. Celui-là était un de ces savants modestes, comme il s’en rencontre dans les quartiers excentriques de Paris, un de ces guérisseurs dévoués à leur art, qui, trop souvent, meurent ignorés après d’immenses services rendus. Il avait ce calme débonnaire de l’homme qui, ayant ausculté toutes les misères humaines, comprend tout. Mais une conscience troublée ne soutenait pas son regard perspicace, plus aigu que ses lancettes. L’autre, jeune, frais, blond, jovial, trop bien mis, cachait ses mains blanches et frileuses sous des gants de daim fourrés. Son œil ne savait que caresser ou rire. Il devait s’éprendre de toutes ces panacées miraculeuses qui chaque mois sautent des laboratoires de la pharmacie à la quatrième page des journaux. Il avait dû écrire plus d’un article de « médecine à l’usage des gens du monde, » dans les feuilles de sport. Je vous demanderai, messieurs, leur dit le commissaire de police, de vouloir bien commencer votre expertise par l’examen de celle des victimes qui porte le costume militaire. Voici un sergent-major, requis pour une simple question d’identité, que je voudrais renvoyer le plus tôt possible à sa caserne. Les deux médecins répondirent par un geste d’assentiment, et aidés par le père Absinthe et un autre agent, ils soulevèrent le cadavre et l’étendirent sur deux tables, préalablement mises bout à bout. Il n’y avait pas eu à étudier l’attitude du corps, pour en tirer quelque éclaircissement, puisque le malheureux qui râlait encore à l’arrivée de la ronde avait été déplacé avant d’expirer. Approchez-vous, sergent, commanda le commissaire de police, et regardez bien cet homme. C’est avec une très visible répugnance que le vieux troupier obéit. Quel est l’uniforme qu’il porte ? Celui du 53e de ligne, 2e bataillon, compagnie des voltigeurs. Vous êtes sûr qu’il n’appartient pas à votre régiment ? Ça, je ne puis l’affirmer ; il y a au dépôt des conscrits que je n’ai jamais vus. Mais je suis prêt à affirmer qu’il n’a jamais fait partie du 2° bataillon, qui est le mien, de la compagnie des voltigeurs dont je suis le sergent-major. Lecoq, resté à l’écart jusque-là, s’avança. Peut-être serait-il bon, dit-il, de voir le numéro matricule des effets de cet homme. L’idée est bonne, approuva le sergent. Voici toujours son képi, ajouta le jeune policier, il porte au fond le numéro 3, 129. Ou suivit le conseil de Lecoq, et il fut reconnu que chacune des pièces de l’habillement de cet infortuné, était timbrée d’un numéro différent. murmura le sergent, il en a de toutes les paroisses... C’est singulier tout de même !... Invité à vérifier scrupuleusement ses assertions, le brave troupier redoubla d’application, rassemblant par un effort toutes ses facultés intellectuelles. dit-il enfin, je parierais mes galons qu’il n’a jamais été militaire. Ce particulier doit être un pékin qui se sera déguisé comme cela par farce, à l’occasion du dimanche gras. je le sens mieux que je ne puis l’expliquer. Je le reconnais à ses cheveux, à ses ongles, à sa tenue, à un certain je ne sais quoi, enfin à tout et à rien ... Et tenez, le pauvre diable ne savait seulement pas se chausser, il a lacé ses guêtres à l’envers. Il n’y avait évidemment plus à hésiter après ce témoignage, qui venait confirmer la première observation de Lecoq. Cependant, insista le commissaire, si cet individu est un pékin, comment s’est-il procuré ces effets ? Peut-il les avoir empruntés à des hommes de votre compagnie ? À la grande rigueur, oui ... mais il est difficile de l’imaginer. Est-il du moins possible de s’en assurer ? Je n’ai qu’à courir à la caserne et à ordonner une revue d’habillement. En effet, approuva le commissaire, le moyen est bon. Mais Lecoq venait d’en imaginer un aussi concluant et plus prompt. Est-ce que les régiments ne vendent pas de temps à autre, aux enchères publiques, les effets hors de service ? tous les ans une fois au moins, après l’inspection. Et ne fait-on pas une remarque aux vêtements ainsi vendus ? Alors, voyez donc si l’uniforme de ce malheureux ne présente pas des traces de cette remarque. Le sous-officier retourna le collet de la capote, visita la ceinture du pantalon, et dit : L’œil du jeune policier brilla, mais ce ne fut qu’un éclair. Il faut donc, observa-t-il, que ce pauvre diable ait acheté ce costume. Au Temple nécessairement, chez un de ces richissimes marchands qui font en gros le commerce des effets militaires. Ils ne sont que cinq ou six, j’irai de l’un à l’autre, et celui qui a vendu cet uniforme reconnaîtra certainement sa marchandise à quelque signe.... Et cela nous mènera loin, grommela Gévrol. Loin ou non, l’incident était vidé. Le sergent-major à sa grande satisfaction, reçut l’autorisation de se retirer, non sans avoir été prévenu, toutefois, que très probablement le juge d’instruction aurait besoin de sa déposition. Le moment était venu de fouiller le faux soldat, et le commissaire de police, qui se chargea en personne de cette opération, espérait bien qu’elle donnerait pour résultat une manifestation quelconque de l’identité de cet inconnu. Il opérait, et dictait en même temps à un agent son procès-verbal, c’est-à-dire la description minutieuse de tous les objets qu’il rencontrait. C’était : Dans la poche droite du pantalon : du tabac à fumer, une pipe de bruyère et des allumettes. Dans la poche gauche : un porte-monnaie de cuir très crasseux, en forme de portefeuille, renfermant sept francs soixante centimes, et un mouchoir de poche en toile, assez propre, mais sans marque. Le commissaire se désolait, lorsque, tournant et retournant le porte-monnaie, il découvrit un compartiment qui lui avait échappé, par cette raison qu’il était dissimulé sous un repli du cuir. Dans ce compartiment était un papier soigneusement plié. Il le déplia et lut à haute voix ce billet : « Demain, dimanche soir, ne manque pas de venir au bal de l’Arc-en-Ciel, selon nos conventions. Si tu n’as plus d’argent, passe chez moi, j’en laisse à mon concierge qui te le remettra. « Sois là-bas à huit heures. Si je n’y suis pas déjà, je ne tarderai pas à paraître. Que le mort s’appelait Gustave ; qu’il était en relations avec Lacheneur, lequel lui avançait de l’argent pour une certaine chose, et que de plus ils s’étaient rencontrés à l’Arc-en-Ciel quelques heures avant le meurtre. C’était quelque chose, cependant ; c’était un indice, et dans ces ténèbres absolues, il suffit parfois, pour se guider, de la plus chétive lueur. grommela Gévrol, le pauvre diable prononçait ce nom dans son agonie... Précisément, insista le père Absinthe, et même il voulait se venger de lui ... Il l’accusait de l’avoir attiré dans un piège ... Le malheur est que le dernier hoquet lui a coupé la parole... Le commissaire de police lui avait tendu la lettre, et il l’étudiait avec une incroyable intensité d’attention. Le papier était ordinaire, l’encre bleue. Dans un des angles était un timbre à demi-effacé ne laissant distinguer que ce nom : Beaumarchais. Cette lettre, pensa-t-il, a certainement été écrite dans un café du boulevard Beaumarchais ... je le saurai, car c’est ce Lacheneur qu’il faut retrouver. Pendant que, réunis autour du commissaire, les hommes de la Préfecture tenaient conseil et délibéraient, les médecins abordaient la partie délicate et véritablement pénible de leur tâche. Avec le secours de l’obligeant père Absinthe, ils avaient dépouillé de ses vêtements le corps du faux soldat, et, penchés sur leur « sujet, » comme les chirurgiens du « cours d’anatomie, » les manches retroussées, ils l’examinaient, l’inspectaient, l’évaluaient physiquement. Volontiers le jeune docteur-artiste eût enjambé des formalités très ridicules selon lui, et tout à fait superflues ; mais le vieux avait de la mission du médecin-légiste une opinion trop haute pour faire bon marché du plus menu détail. Minutieusement, avec la plus scrupuleuse exactitude, il notait la taille du mort, son âge présumé, la nature de son tempérament, la couleur et la longueur de ses cheveux, relatant l’état de son embonpoint et le degré de développement de son système musculaire. Ensuite, ils passèrent à l’examen de la blessure. Les docteurs constatèrent une fracture à la base du crâne. Elle ne pouvait, déclarait leur rapport, avoir été produite que par l’action d’un instrument contondant à large surface, ou par un choc violent de la tête contre un corps très dur, d’une certaine étendue. Or, nulle arme n’avait été retrouvée, autre que le revolver, dont la crosse n’était pas assez forte pour produire une telle blessure. Il fallait donc, de toute nécessité, qu’il y ait eu une lutte corps à corps entre le faux soldat et le meurtrier, et que ce dernier, saisissant son adversaire par le cou, lui eût fracassé la tête contre le mur. La présence d’ecchymoses très petites et très nombreuses autour du cou donnait à ces conclusions une vraisemblance absolue. Ils ne relevèrent d’ailleurs aucune autre lésion ; pas une contusion, pas une égratignure, rien. Ne devenait-il pas dès-lors évident, que cette lutte si acharnée, mortelle, avait dû être excessivement courte. Entre l’instant où la ronde avait entendu un cri et le moment où Lecoq avait vu par la découpure du volet tomber la victime, tout avait été consommé. L’examen des deux autres individus « homicidés », pour parler la langue de la médecine légale, exigeait des précautions différentes sinon plus grandes. Leur position avait été respectée ; ils gisaient en travers de la cheminée comme ils étaient tombés, et leur attitude devait fournir des indices précieux. Elle était telle, cette attitude, qu’il ne pouvait même venir à l’idée que leur mort n’eût pas été instantanée. Tous deux étaient étendus sur le dos, les jambes allongées, les mains largement ouvertes. Pas de crispations, de torsions de muscles, nulle trace de combat, ils avaient été foudroyés. Leur physionomie, à l’un et à l’autre, exprima l’épouvante arrivée à son paroxysme. Ce qui devait faire présumer, l’opinion de Devergie admise, que le dernier sentiment de leur existence avait été non la colère et la haine, mais la terreur... Ainsi, disait le vieux docteur, je suis autorisé à imaginer qu’ils ont dû être stupéfiés par quelque spectacle absolument imprévu, étrange, effrayant ... Cette expression terrifiée que je leur vois, je ne l’ai surprise qu’une fois, sur les traits d’une brave femme, morte subitement du saisissement qu’elle éprouva en voyant entrer chez elle un de ses voisins qui s’était déguisé en fantôme, pour lui faire une bonne farce. Ces explications du médecin, Lecoq les buvait, pour ainsi dire, et il cherchait à les ajuster aux vagues hypothèses qui surgissaient du fond de sa pensée. Mais qui pouvaient être ces individus, accessibles à une telle peur ? Garderaient-ils comme l’autre le secret de leur identité ? Le premier que les docteurs examinèrent avait dépassé la cinquantaine. Ses cheveux étaient rares et blanchissaient ; toute sa barbe était rasée, à l’exception d’une grosse touffe rousse et rude qui s’épanouissait sous son menton très proéminent. Il était misérablement vêtu, d’un pantalon qui s’effiloquait sur des bottes lugubrement éculées, et d’une blouse de laine noire toute maculée. Celui-là, le vieux docteur le déclara, avait été tué d’un coup de feu tiré à bout portant : la largeur de la plaie circulaire, l’absence de sang sur les bords, la peau rétractée, les chairs dénudées, noircies, brûlées, le démontraient avec une précision mathématique. L’énorme différence des plaies d’armes à feu selon la distance, sauta aux yeux quand les médecins arrivèrent à l’autopsie du dernier de ces malheureux. La balle qui lui avait donné la mort avait été tirée à plus d’un mètre de lui, et sa blessure n’avait rien de l’aspect hideux de l’autre. Cet individu, plus jeune de quinze ans au moins que son compagnon, était petit, trapu et remarquablement laid. Sa figure complètement imberbe était toute couturée par la petite vérole. Sa tenue était celle des pires rôdeurs de barrières. Il portait un pantalon à carreaux gris sur gris, et une blouse ouverte à revers. La petite casquette cirée, tombée près de lui, devait bien accompagner sa coiffure prétentieuse et sa cravate à la Collin... Mais voilà tout ce que le rapport des médecins dégagé de ses termes techniques, voilà tout ce que les investigations les plus attentives fournirent de renseignements. Vainement les poches de ces deux hommes avaient été explorées, fouillées ; elles ne contenaient rien qui put mettre sur la trace de leur personnalité, de leur nom, de leur situation sociale, de leur profession. Non rien, pas une indication même vague, pas une lettre, pas une adresse, pas un chiffon de papier ; rien, pas même un de ces menus objets d’un usage personnel, comme une blague, un couteau, une pipe, qui peuvent devenir une occasion de reconnaissance, de constatation d’identité. Du tabac dans un sac de papier, des mouchoirs de poche sans marque, des cahiers à cigarettes, voilà tout ce qu’on avait réuni. Le plus âgé avait soixante-sept francs, à même son gousset ; le plus jeune était nanti de deux louis... Ainsi, rarement la police s’était trouvée en présence d’une aussi grave affaire avec aussi peu de renseignements. À l’exception du fait lui-même, trop prouvé par trois victimes, elle ignorait tout, les circonstances et le mobile, et les probabilités entrevues, loin de dissiper les ténèbres, les épaississaient. Certes, il était à espérer qu’avec du temps, de l’obstination, des recherches et les puissants moyens d’investigation dont dispose la rue de Jérusalem, on arriverait jusqu’à la vérité... Mais, en attendant, tout était mystère, à ce point qu’on en était à se demander de quel côté réellement était le crime. Le meurtrier était arrêté, mais s’il persistait dans son mutisme, comment lui jeter son nom à la face ? Il protestait de son innocence, comment l’accabler des preuves de sa culpabilité ? Des victimes, on ignorait tout ... Une inexplicable influence liait la langue de la veuve Chupin. Deux femmes, dont l’une pouvait perdre à la Poivrière une boucle d’oreille de 5, 000 francs, avaient assisté à la lutte ... Un complice, après deux traits d’une audace inouïe, s’était échappé.... Et tous ces gens, le meurtrier, les femmes, la cabaretière, le complice et les victimes, étaient également suspects, inquiétants, étranges, également soupçonnés de n’être pas ce qu’ils semblaient être. Aussi le commissaire, d’une voix attristée, résumait ses impressions. Peut-être songeait-il qu’il aurait, au sujet de tout cela, un quart d’heure difficile à la Préfecture. Allons, dit-il enfin, il faudra transporter ces trois individus à la Morgue. Là, on les reconnaîtra sans doute. Il se recueillit et ajouta : Et dire que l’un de ces morts est peut-être Lacheneur... Le faux soldat, demeuré le dernier vivant, avait vu tomber ses deux compagnons. S’il eût supposé Lacheneur tué, il n’eût pas parlé de vengeance. Gévrol qui depuis deux heures affectait de rester à l’écart, s’était rapproché. Il n’était pas homme à se rendre même à l’évidence. Si monsieur le commissaire, dit-il, veut m’en croire, il s’en tiendra à mon opinion, un peu plus positive que les rêveries de M. Un roulement de voiture devant la porte du cabaret l’interrompit, et l’instant d’après le juge d’instruction entrait. Il n’était personne à la Poivrière qui ne connût, au moins de vue, le juge d’instruction qui arrivait, et Gévrol, vieil habitué du Palais de Justice, murmura son nom. Il était fils de ce fameux baron d’Escorval qui, en 1815, faillit payer de sa vie son dévouement à l’Empire, et dont Napoléon, à Sainte-Hélène, faisait ce magnifique éloge : « Il existe, je le crois, des hommes aussi honnêtes ; mais plus honnêtes, non, ce n’est pas possible. » Entré jeune dans la magistrature, doué de remarquables aptitudes, M. d’Escorval semblait promis aux plus hautes destinées. Il trompa les pronostics en refusant obstinément toutes les situations qui lui furent offertes, pour conserver près du tribunal de la Seine ses modestes et utiles fonctions. Il disait, pour expliquer ses refus, qu’il tenait au séjour de Paris plus qu’à l’avancement le plus envié, et on ne comprenait pas trop cette passion de sa part. Malgré ses brillantes relations, en effet, et en dépit de sa fortune très considérable, depuis la mort d’un frère aîné, il menait l’existence la plus retirée, cachant sa vie, ne se révélant que par son travail obstiné et par le bien qu’il répandait autour de lui. C’était alors un homme de quarante-deux ans, qui paraissait plus jeune que son âge, encore que son front commençât à se dégarnir. On eût admiré sa physionomie sans l’inquiétante immobilité qui la déparait, sans le plis sarcastique de ses lèvres trop minces, sans l’expression morne de ses yeux d’un bleu pâle. Dire qu’il était froid et grave, eût été mal dire, et trop peu. Il était la gravité et la froideur mêmes avec une nuance de hauteur... Saisi dès le seuil du cabaret par l’horreur du spectacle, c’est à peine si M. d’Escorval accorda aux médecins et au commissaire un salut distrait. Les autres ne comptaient pas, pour lui. Déjà, toutes ses facultés étaient en jeu. Il étudiait le terrain, arrêtant son regard aux moindres objets, avec cette sagacité attentive du juge qui sait le poids d’un détail et qui comprend l’éloquence des circonstances extérieures. Le commissaire de police, pour toute réponse, leva les bras au ciel, geste qui traduisait bien sa pensée : Le fait est que, depuis deux heures, le digne commissaire trouvait cruellement lourde sa responsabilité, et qu’il bénissait le magistrat qui l’en déchargeait. Monsieur le procureur impérial n’a pu m’accompagner, reprit M. d’Escorval, il n’a pas le don d’ubiquité, et je doute qu’il lui soit possible de venir me rejoindre. Jusqu’ici la curiosité des assistants était déçue, aussi le commissaire fut-il l’interprète du sentiment général, lorsqu’il dit : Monsieur le juge d’instruction a sans doute interrogé le coupable, et il doit savoir.... Je ne sais rien, interrompit M. d’Escorval, qui parut fort surpris de l’interpellation. Il s’assit sur cette réponse, et pendant que son greffier rédigeait les préliminaires de tout procès-verbal de constat, il se mit, lui, à lire le rapport écrit par Lecoq. Blotti dans l’ombre, pâle, ému, fiévreux, le jeune policier s’efforçait de surprendre sur l’impassible visage du magistrat un indice de ses impressions. C’était son avenir qui se décidait, qui allait dépendre d’un oui ou d’un non. Et ce n’était plus à une intelligence obtuse comme celle du père Absinthe qu’il s’adressait, mais à une perspicacité supérieure. Si encore, pensait-il, je pouvais plaider ma cause !... Mais qu’est la phrase écrite, comparée à la phrase parlée, mimée, vivante, palpitante de l’émotion et des convictions de qui la prononce.... La figure du juge d’instruction gardait son immobilité, mais il hochait la tête, en signe d’approbation, et même, par instants, un détail plus ingénieux que les autres lui arrachait une exclamation : « Pas mal !... Tout ceci, dit-il enfin au commissaire, ne ressemble guère à votre rapport de ce matin, qui présentait cette ténébreuse affaire comme une bataille entre quelques misérables vagabonds. L’observation n’était que trop juste, et le commissaire n’en était pas à regretter d’être resté chaudement au lit, s’en remettant absolument à Gévrol. Ce matin, répondit-il évasivement, j’avais résumé les impressions premières... elles ont été modifiées par les recherches ultérieures, de sorte que... interrompit le juge, je ne vous fais aucun reproche, je n’ai que des félicitations à vous adresser, au contraire... On n’agit pas mieux ni plus vite. Toute cette information révèle une grande pénétration, et les résultats en sont surtout exposés avec une clarté et une précision rares. Le commissaire, lui, hésita une seconde. La tentation lui venait de confisquer l’éloge à son profit. S’il la repoussa, c’est qu’il était honnête et que de plus il ne lui déplaisait pas de faire pièce à Gévrol, pour le punir de sa légèreté présomptueuse. Je dois avouer, dit-il enfin, que l’honneur de cette enquête ne me revient pas. Dès lors, à qui l’attribuer, sinon à l’inspecteur du service de la sûreté ? d’Escorval, non sans surprise, car ayant déjà employé Gévrol, il était loin de lui soupçonner l’ingéniosité, le style surtout, du rapport. C’est donc vous, lui demanda-t-il, qui avez si rondement conduit cette affaire ? répondit l’homme de la Préfecture, je n’ai pas tant d’esprit que ça, moi !... Je me contente de relever ce que je découvre, et je dis : Voilà. Je veux bien être pendu si toutes les imaginations de ce rapport existent ailleurs que dans la cervelle de celui qui l’a fait... Peut-être était-il de bonne foi, étant de ces gens que l’amour-propre aveugle à ce point que, les yeux crevés par l’évidence, ils la nient. Cependant, insista le juge, les femmes dont voici les empreintes ont existé !... Le complice qui a laissé sur un madrier ces flocons de laine est un être réel... Cette boucle d’oreille est un indice réel, palpable... Gévrol se tenait à quatre pour ne pas hausser les épaules. Tout cela, dit-il, s’explique sans qu’il soit besoin de chercher midi à quatorze heures. Que le meurtrier ait un complice... La présence des femmes est naturelle, partout où il y a des filous, on rencontre des voleuses. Quant au diamant, que prouve-t-il ?... Que les coquins avaient fait un bon coup, qu’ils étaient venus ici partager le butin, et que du partage est venue la querelle... C’était une explication, et si plausible, que M. d’Escorval garda le silence, se recueillant avant de prendre une détermination. Décidément, déclara-t-il enfin, j’adopte l’hypothèse du rapport... La colère rendait Gévrol plus rouge qu’un homard. L’auteur, répondit-il, est un de mes agents que voici, un fort et adroit, monsieur Lecoq !... Allons, malin, approche qu’on te voie... Le jeune policier s’avança, les lèvres contractées par ce sourire de satisfaction qu’on appelle familièrement « la bouche en cœur. » Mon rapport n’est qu’un sommaire, monsieur, commença-t-il, mais j’ai certaines idées... Vous me les direz si je vous interroge, interrompit le juge. Et sans se soucier du désappointement de Lecoq, il prit dans le portefeuille de son greffier deux imprimés qu’il remplit et qu’il tendit à Gévrol, en disant : faites prendre, au poste où ils sont consignés, l’inculpé et la maîtresse de ce cabaret, et qu’on les conduise à la Préfecture, où on les tiendra au secret. d’Escorval se retournait déjà vers les médecins, quand le jeune policier, au risque d’une rebuffade nouvelle, intervint. Oserais-je, demanda-t-il, prier monsieur le juge de me confier cette mission ? Impossible, je puis avoir besoin de vous ici. C’est que, monsieur, j’aurais aimé pour recueillir certains indices, une occasion qui ne se représentera pas... Le juge d’instruction comprit peut-être les intentions du jeune agent. Soit donc, répondit-il, mais en ce cas vous m’attendrez à la Préfecture où je me transporterai dès que j’aurai terminé ici... Lecoq ne se fit pas répéter la permission ; il s’empara des mandats et s’élança dehors. Il ne courait pas, il volait à travers les terrains vagues. Des fatigues de la nuit, il ne ressentait plus rien. Jamais il ne s’était senti le corps si dispos et si alerte, l’esprit si net et si lucide. Il espérait, il avait confiance, et il eût été parfaitement heureux, s’il eût eu affaire à un tout autre juge d’instruction. d’Escorval le gênait et le glaçait au point de paralyser ses moyens. Puis, de quel air de dédain il l’avait toisé, de quel ton impératif il lui avait imposé silence, et cela, lorsqu’il venait de louer son travail... se disait-il, est-ce qu’on a jamais ici-bas une joie sans mélange !... Quand, après vingt minutes de course, Lecoq arriva à l’entrée de la route de Choisy, le chef de poste de la place d’Italie faisait les cent pas, la pipe aux dents, devant son corps de garde. À son air soucieux, au coup d’œil inquiet qu’il jetait à chaque instant sur une petite fenêtre munie d’un abat-jour, les passants devaient reconnaître qu’il avait en cage, en ce moment, quelque oiseau d’importance. Dès qu’il reconnut le jeune policier, son front se dérida, et il suspendit sa promenade. J’apporte l’ordre de conduire les prisonniers à la Préfecture. Le chef de poste, aussitôt, se frotta les mains à s’enlever l’épiderme. s’écria-t-il, la voiture cellulaire passera d’ici à une heure, nous les y emballerons bien gentiment, et fouette cocher !... Force fut à Lecoq d’interrompre l’expansion de sa satisfaction. Absolument seuls, la femme d’un côté, l’homme de l’autre ... la nuit n’a pas donné ... une nuit de Dimanche gras !... Il est vrai que votre chasse a été interrompue. Vous avez eu un ivrogne, cependant. Un pauvre diable qui doit une fameuse chandelle à Gévrol. Ce mot, ironie involontaire, devait aviver les regrets de Lecoq. Une fameuse chandelle, en effet !... C’est sûr, quoique vous ayez l’air de rire : sans Gévrol, il se faisait écraser. Et qu’est-il devenu, cet ivrogne ?... Le chef de poste haussa les épaules. répondit-il, vous m’en demandez trop !... C’était un brave homme, qui avait passé la nuit chez des amis, et que l’air a étourdi quand il est sorti. Il nous a expliqué cela, quand il a été dégrisé, au bout d’une demi-heure. Non, je n’ai jamais vu un homme si vexé. Il répétait comme cela : Un père de famille, à mon âge !... Qu’est-ce que va dire ma femme !... Il parlait beaucoup de sa femme ?... Il doit même nous avoir dit son nom... un nom dans ce genre-là, toujours. Il croyait, le pauvre bonhomme, qu’il était fautif, et qu’on allait le garder en prison. Il demandait à envoyer un commissionnaire chez lui. Quand on lui a dit qu’il était libre, j’ai cru qu’il allait devenir fou de plaisir, il nous embrassait les mains... il ne demandait pas son reste ! Et vous l’avez mis avec le meurtrier ? Le bonhomme était soûl, je vous le répète, si soûl qu’il n’aurait pas seulement pu dire : pain. Quand on l’a déposé dans le violon, pouf !... il est tombé comme une souche. Dès qu’il s’est éveillé on lui a ouvert... Non, ils ne se sont pas parlé. Le jeune policier était devenu pensif. Lecoq n’avait que faire de communiquer ses réflexions au chef de poste. Je l’avais compris, pensait-il, cet ivrogne, qui n’est autre que le complice, a autant d’habileté que d’audace et de sang-froid. Pendant que nous suivions ses traces, il nous épiait. Nous nous éloignons, il ose pénétrer dans le cabaret. Puis il vient se faire prendre ici, et grâce à un truc d’une simplicité enfantine, comme tous les trucs qui réussissent, il parvient à parler au meurtrier. Avec quelle perfection il a joué son rôle !... Tous les sergents de ville y ont été pris, eux qui cependant se connaissent en ivrognes !... Mais je sais qu’il jouait un rôle, c’est déjà quelque chose... Je sais qu’il faut prendre le contre-pied de tout ce qu’il a dit... Il a parlé de sa famille, de sa femme, de ses enfants... donc il n’a ni enfants, ni femme, ni famille... Il s’interrompit, il s’oubliait, ce n’était pas le moment de se perdre en conjectures. Au fait, reprit-il à haute voix, comment était-il, cet ivrogne ? C’était un grand et gros papa, rougeaud, avec des favoris blancs, large figure, petits yeux, nez épaté, l’air bête et jovial..., une manière de Jocrisse. Quel âge lui avez-vous donné ? Avez-vous quelque idée de sa profession ? ce bonhomme avec sa casquette et son grand mac-farlane marron doit être quelque petit boutiquier ou un employé. Ce signalement assez précis obtenu, c’était toujours autant de pris ; Lecoq allait pénétrer dans le corps de garde quand une réflexion l’arrêta. J’espère du moins, dit-il, que cet ivrogne n’a pas communiqué avec la Chupin !... Le chef de poste éclata de rire. Est-ce que la vieille n’est pas dans sa prison à elle !... Tenez, il n’y a pas une heure qu’elle a cessé de hurler et de vociférer. de ma vie, je n’ai entendu des horreurs et des abominations comme celles qu’elle nous criait. C’était à faire rougir les pavés du poste ; même l’ivrogne en était tellement interloqué qu’il est allé lui parler au judas pour l’engager à se taire.... Le jeune policier eut un si terrible geste que le chef du poste s’arrêta court. Parce que, répondit Lecoq furieux, parce que... Et ne voulant pas avouer la cause vraie de sa colère, il entra au poste en disant qu’il allait voir le prisonnier. Resté seul, le chef de poste se mit à jurer à son tour. Ces « cocos » de la sûreté sont toujours les mêmes, grondait-il, tous. Ils vous questionnent, on leur dit tout ce qu’ils veulent savoir, et après, si on leur demande quelque chose, ils vous répondent : « rien » ou « parce que » !... Ils ont trop de chance, et ça les rend fiers. Pas de garde, pas d’uniforme, la liberté... Mais où donc est passé celui-ci ? L’œil collé au judas qui sert aux hommes de garde à surveiller les prisonniers du violon, Lecoq examinait avidement le meurtrier. C’était à se demander si c’était bien là le même homme qu’il avait vu quelques heures plus tôt à la Poivrière, debout sur le seuil de la porte de communication, tenant la ronde en respect, enflammé par toutes les furies de la haine, le front haut, l’œil étincelant, la lèvre frémissante.... Maintenant, toute sa personne trahissait le plus effroyable affaissement, l’abandon de soi, l’anéantissement de la pensée, l’hébétude, le désespoir... Il était assis en face du judas, sur un banc grossier, les coudes sur les genoux, le menton dans la main, l’œil fixe, la lèvre pendante... Non, murmura Lecoq, non cet homme n’est pas ce qu’il paraît être. Il l’avait examiné, il voulut lui parler. Il entra, l’homme leva la tête, arrêta sur lui un regard sans expression, mais ne dit mot. demanda le jeune policier, comment cela va-t-il ? Moi je viens savoir si vous n’auriez pas besoin de prendre quelque chose... Sur la seconde même, le meurtrier se ravisa. Tout de même, ajouta-t-il, je casserais bien une croûte, histoire de boire un verre de vin. Il sortit aussitôt, et tout en courant dans le voisinage pour acheter quelques comestibles, il se pénétrait de cette idée, qu’en demandant à boire après un refus, l’homme n’avait songé qu’à la vraisemblance du personnage qu’il prétendait jouer... Quoi qu’il en fût, le meurtrier mangea du meilleur appétit. Il se versa ensuite un grand verre de vin, le vida lentement et dit : Ça fait du bien où ça passe. Cette satisfaction désappointa fort le jeune policier. Il avait choisi, en manière d’épreuve, un de ces horribles liquides bleuâtres, troubles, épais, nauséabonds, qui se fabriquent à la barrière, et il s’attendait à un haut-le-cœur, pour le moins, du meurtrier... Mais il n’eut pas le loisir de chercher les conclusions de ce fait. Un roulement au dehors annonçait l’arrivée de la voiture de la Préfecture, lugubre véhicule, qui a reçu entre autres noms celui de « panier à salade à compartiments. » Il fallut y porter la veuve Chupin, qui se débattait et criait à l’assassin, puis le meurtrier fut invité à y prendre place. Là, du moins, le jeune policier comptait sur quelque manifestation de répugnance, et il guettait... L’homme monta dans l’affreuse voiture le plus naturellement du monde, et même il prit possession de son compartiment en habitué, qui connaît les êtres et sait quelle position est la meilleure dans un si étroit espace. murmura Lecoq dépité, mais je l’attends à la Préfecture. Les portes de la voiture cellulaire étaient exactement refermées, le conducteur fit claquer son fouet et la geôle roulante partit au grand trot de ses deux vigoureux chevaux. Lecoq avait pris place dans le cabriolet ménagé sur le devant, entre le conducteur et le garde de Paris de service, et sa préoccupation était si forte, que certes, il n’entendit rien de leur conversation. Elle était des plus joviales, bien que troublée par l’atroce voix de la veuve Chupin qui, enrageant dans son compartiment, chantait où vomissait des injures, alternativement. Le jeune policier venait d’entrevoir le moyen de surprendre quelque chose du secret que cachait ce meurtrier, qui, dans sa conviction, - il en eût parié sa tête à couper, - devait avoir vécu dans les sphères élevées de la société. Que ce prévenu eût réussi à feindre de l’appétit, qu’il eût surmonté le dégoût d’une boisson nauséabonde, qu’il fût monté sans broncher dans le « panier à salade à compartiments, » il n’y avait rien, là, de positivement extraordinaire de la part d’un homme doué d’une forte volonté, et dont l’imminence du péril et l’espoir du salut devaient décupler l’énergie. Mais saurait-il se contraindre de même, lorsqu’il serait soumis aux humiliantes formalités de l’écrou de la Permanence, formalités qui, en certains cas, peuvent et doivent être poussées jusqu’aux derniers outrages ?... Non, Lecoq ne le pouvait supposer. Sa persuasion était que très certainement l’horreur de la flétrissure, l’exaspération de toutes les délicatesses violentées, les révoltes de la chair et de la pensée, jetteraient le meurtrier hors de soi et lui arracheraient un de ces mots caractéristiques dont s’empare l’instruction. C’est seulement quand la voiture cellulaire quitta le Pont-Neuf pour prendre le quai de l’Horloge que le jeune policier parut revenir à lui. Bientôt la lourde machine tourna sous un porche et s’arrêta au milieu d’une cour étroite et humide. Il ouvrit la porte du compartiment où était enfermé le meurtrier, en lui disant : Il n’y avait pas de danger qu’il s’échappât. Une grille s’était refermée, et d’ailleurs une douzaine, au moins, de surveillants et d’agents s’étaient approchés, curieux de voir la moisson de coquins de la nuit. Délivré, le meurtrier était descendu lestement. Encore une fois, sa physionomie avait changé. Elle n’exprimait plus que la parfaite indifférence d’un homme éprouvé par bien d’autres hasards. L’anatomiste, étudiant le jeu d’un muscle, n’a pas l’attention passionnée de Lecoq observant l’attitude, le visage, le regard du meurtrier. Quand son pied toucha le pavé verdâtre de la cour, il parut éprouver une sensation de bien-être ; il aspira l’air à pleins poumons, puis il se détira et se secoua violemment pour rendre l’élasticité à ses membres engourdis par l’exiguïté du compartiment du « panier à salade. » Cela fait, il regarda autour de lui, et un sourire à peine saisissable monta à ses lèvres. On eût juré que ce lieu ne lui était pas étranger, qu’il avait vu déjà ces hautes murailles noircies, ces fenêtres grillées, ces portes épaisses, ces verrous, tout cet appareil sinistre de la geôle. pensa Lecoq ému, est-ce qu’il se reconnaît !... L’inquiétude du jeune policier redoubla, quand il vit l’homme, sans une indication, sans un mot, sans un signe, se diriger vers une des cinq ou six portes qui ouvraient sur la cour. Il allait droit à celle qu’il fallait prendre en effet, tout droit, sans une hésitation. Alors il devenait prodigieux, car le meurtrier ayant pénétré dans un couloir assez obscur, marcha droit devant lui, tourna à gauche, dépassa la salle des gardiens, laissa à droite le « parloir des singes » et entra dans le greffe. Un vieux repris de justice, un « cheval de retour », comme on dit rue de Jérusalem, n’eût pas fait mieux. Lecoq sentait comme une sueur froide perler le long de son échine. Cet homme, pensait-il, est déjà venu ici ; il sait les êtres ! Le greffe était une salle assez grande, mal éclairée par des fenêtres trop petites à carreaux poussiéreux, chauffée outre mesure par un poêle de fonte. Là était le greffier, lisant un journal posé sur le registre d’écrou, registre lugubre, où sont inscrits et décrits tous ceux que l’inconduite, la misère, le crime, un coup de tête, une erreur quelquefois, ont amené devant cette porte basse du Dépôt. Trois ou quatre surveillants, attendant l’heure de leur service, étaient à demi assoupis sur des bancs de bois. Ces bancs, deux tables, quelques mauvaises chaises constituaient l’ameublement. Dans un coin, on apercevait la toise sous laquelle doivent passer tous les inculpés. Car on les mesure, pour que le signalement soit complet. À l’entrée du prévenu et de Lecoq, le greffier leva la tête. fit-il, la voiture est arrivée ? Et tendant un des mandats signés par M. Voici les papiers de ce gaillard-là. Le greffier prit le mandat, lut et tressauta. exclama-t-il, un triple assassinat, oh ! Positivement il regarda le prévenu avec plus de considération. Ce n’était pas un prisonnier ordinaire, un méchant vagabond, un vulgaire filou. Le juge d’instruction ordonne sa mise au secret, reprit-il, et il faut lui donner des vêtements, les siens étant des pièces de conviction... Vite que quelqu’un aille prévenir monsieur le directeur, qu’on fasse attendre les autres voyageurs de la voiture... Je vais, moi, écrouer ce gaillard-là dans les règles. Le directeur n’était pas loin, il parut. Le greffier avait préparé son registre. Comment, vous n’avez pas de prénoms ! Le meurtrier sembla réfléchir, puis d’un air bourru : Au fait, dit-il, autant vous dire de ne pas vous épuiser à m’interroger ; je ne répondrai qu’au juge. Vous voudriez me faire couper, n’est-ce pas ?... Remarquez, observa le directeur, que vous aggravez votre situation... Je suis innocent, vous voulez m’enfoncer, je me défends. Tirez-moi maintenant des paroles du ventre, si vous pouvez !... Mais vous feriez mieux de me rendre mon argent qu’on m’a pris au poste. Cent trente-six francs huit sous !... J’en aurai besoin quand je sortirai d’ici. Je veux qu’on les inscrive sur le registre... Cet argent avait été remis à Lecoq par le chef du poste ; avec tout ce qui avait été trouvé sur le meurtrier quand on l’avait fouillé une première fois. Il déposa le tout sur une table. Voici vos cent trente-six francs huit sous, dit-il, et de plus votre couteau, votre mouchoir de poche et quatre cigares... Le plus vif contentement se peignit sur les traits du prévenu. Maintenant, reprit le greffier, voulez-vous répondre ? Mais le directeur avait compris l’inutilité de l’insistance, il fit signe au greffier de se taire, et s’adressant à l’homme : À cet ordre, Lecoq crut voir vaciller le regard du meurtrier. Pour passer sous la toise, répondit le greffier ; il faut que j’inscrive votre taille. Le prévenu ne répondit pas, il s’assit et retira ses bottes de gros cuir, dont l’une, celle de droite, avait le talon complètement tourné en dedans. Il avait les pieds nus dans ses bottes grossières. Vous ne mettez donc des chaussures que le dimanche ?... à la boue dont vos pieds sont couverts jusqu’à la cheville. fit l’homme du ton le plus insolent. Est-ce un crime de n’avoir pas les pieds comme une marquise ?... Ce ne serait pas votre crime, en tout cas, dit lentement le jeune policier. Pensez-vous que je ne vois pas, en dépit de la boue, combien vos pieds sont blancs et nets ?... Les ongles sont soignés et passés à la lime... Un éclair de son génie investigateur traversait son esprit. Il avança vivement une chaise, étendit dessus un journal et dit au meurtrier : Veuillez poser vos pieds là !... L’homme essaya de faire des façons. ne résistez pas, insista le directeur, nous sommes en force. Il se plaça comme on le lui avait ordonné, et Lecoq s’armant d’un canif se mit à détacher adroitement les fragments de boue qui adhéraient à la peau. Partout ailleurs qu’au greffe du Dépôt, on eût sans doute ri de la besogne entreprise par Lecoq ; besogne mystérieuse, étrange et grotesque tout à la fois. Mais dans cette antichambre de la Cour d’assises, les actes les plus futiles revêtent une teinte lugubre, le rire se glace aisément sur les lèvres, et on ne s’étonne de rien. Tous les assistants, d’ailleurs, depuis le directeur jusqu’au dernier des gardiens, en avaient bien vu d’autres. Même il ne vint à personne l’idée de demander au jeune policier à quelle inspiration il obéissait. Ce qui était clair, ce qui était acquis, c’est que le prévenu allait disputer à la justice son identité, qu’il fallait à tout prix la constater, et que probablement Lecoq avait imaginé un moyen d’atteindre ce but. Il eut, du reste, promptement terminé, et recueilli sur le journal plein le creux de la main d’une poussière noirâtre. Cette poussière, il la divisa en deux parts. Il en enveloppa une dans un morceau de papier qu’il glissa dans sa poche, et présenta l’autre au directeur en lui disant : Je vous prie, monsieur, de recevoir en dépôt et de sceller ceci sous les yeux du prévenu. Il ne faut pas qu’il puisse, plus tard, prétendre que, à cette poussière, on en a substitué d’autre. Le directeur fit ce qu’on lui demandait, et pendant qu’il ficelait et cachetait dans un petit sac cette « pièce de conviction, » le meurtrier haussait les épaules et ricanait. Il est vrai que sous cette gaieté cynique, Lecoq croyait deviner une poignante anxiété. Le hasard lui devait bien la compensation de ce petit triomphe, car les événements ultérieurs allaient tromper toutes ses prévisions. Ainsi, le meurtrier n’éleva aucune objection quand il reçut l’ordre de se déshabiller, pour échanger ses vêtements souillés de sang, contre le costume fourni par l’administration. Pas un des muscles de son visage ne trahit le secret de son âme, pendant qu’on soumettait sa personne à ces perquisitions ignominieuses qui font monter le rouge au front des plus abjects scélérats. C’est avec une farouche insensibilité qu’il laissa les surveillants peigner ses cheveux et sa barbe, et inspecter l’intérieur de sa bouche, pour s’assurer qu’il ne cachait ni un de ces ressorts de montre qui coupent les plus solides barreaux, ni un de ces fragments microscopiques de mine de plomb, dont se servent les prisonniers pour tracer ces billets qu’ils échangent, roulés dans une boulette de mie de pain, et qu’ils appellent des « postillons. » Les formalités de l’écrou étaient accomplies, le directeur sonna un gardien. Conduisez cet homme, lui dit-il, au numéro 3 des « secrets ». Point ne fut besoin d’entraîner le prévenu. Il sortit comme il était entré, précédant le gardien, en habitué qui sait où il va. hasarda Lecoq, dérouté mais non ébranlé. il n’y a pas à en douter, déclara le directeur. Ce gaillard est assurément un dangereux malfaiteur, un récidiviste... Même il me semble l’avoir eu déjà pour locataire... Ainsi, ces gens d’une expérience consommée partageaient l’opinion de Gévrol, Lecoq était seul de son avis. Il ne discuta pas, cependant ... D’ailleurs on venait d’introduire la veuve Chupin. Le voyage avait calmé ses nerfs, car elle était devenue plus douce qu’un mouton. C’est d’une voix pateline et l’œil en pleurs qu’elle prit ces « bons messieurs » à témoin de l’injustice criante qui lui était faite, à elle, une honnête femme, bien connue à la Préfecture. Sans doute on en voulait à sa famille, puisque déjà, en ce moment, son fils Polyte, un si bon sujet, était détenu sous l’inculpation d’un « vol au bonjour. » Qu’allaient devenir sa bru et son petit-fils Toto, qui n’avaient qu’elle pour soutien !... Mais quand on l’emmena, après qu’elle eût donné ses nom et prénoms, une fois dans le corridor, le naturel reprit le dessus, et on l’entendit se quereller avec le gardien. Tu as tort de n’être pas poli, lui disait-elle, c’est une bonne pièce que tu perds, sans compter qu’une fois libre je t’aurais invité à venir boire un bon coup sans payer dans mon établissement. C’était fini, Lecoq était libre jusqu’à l’arrivée du juge d’instruction. Il erra d’abord le long des corridors et de salle en salle ; mais comme partout il était questionné, dérangé, il sortit et alla s’établir sur le quai, devant le porche. Ses convictions n’étaient pas entamées, mais son point de départ venait d’être déplacé. Plus que jamais il était sûr que le meurtrier dissimulait son état social, mais d’un autre côté il lui était prouvé que cet homme connaissait bien la prison et ses usages. Ce prévenu, en outre, se révélait à lui plus fort, mille fois, qu’il le soupçonnait. Il n’avait pas sourcillé pendant les plus atroces épreuves, et il avait trompé les meilleurs yeux de Paris... Le jeune policier était là depuis tantôt trois heures, immobile autant que la borne sur laquelle il était assis, ne s’apercevant ni du froid ni du vol du temps, quand un coupé s’arrêta devant le porche, et M. d’Escorval en descendit suivi de son greffier. Il se dressa et courut au devant d’eux, haletant, interrogeant. Mes recherches sur le terrain, lui dit le juge, me confirment dans l’idée que vous avez vu juste. Oui, monsieur, un fait futile en apparence, mais d’une importance qui... interrompit le juge, vous m’expliquerez cela dans un moment. Je veux avant interroger sommairement les prévenus ... simple affaire de forme pour aujourd’hui. Quoique le juge eût promis de se hâter, Lecoq comptait sur une heure au moins de faction, et il en prenait son parti. Vingt minutes ne s’étaient pas écoulées, quand M. Il marchait très vite, et adressa d’assez loin la parole au jeune policier. Il faut, lui dit-il, que je rentre chez moi... on a porté à la Morgue les cadavres des victimes... faites ce que vous jugerez utile. à neuf heures, dans mon cabinet... Lecoq voulait insister, mais déjà M. d’Escorval était monté, s’était jeté plutôt, dans son coupé, et le cocher fouettait le cheval. murmura le jeune policier demeuré tout pantois sur le quai. Et une mauvaise pensée traversant son esprit : Ou plutôt, ajouta-t-il, ne tiendrait-il pas la clef de l’énigme ?... Ne voudrait-il pas se priver de mes services ?... Ce soupçon lui fut si cruel, qu’il rentra précipitamment, espérant tirer quelque lumière de l’attitude du prévenu, et qu’il courut coller son œil au guichet ménagé dans la porte épaisse des « secrets. » Le meurtrier était couché sur le grabat placé vis-à-vis la porte, la figure tournée du côté du mur, enveloppé jusqu’aux yeux dans la couverture. Non, car le jeune policier surprit un mouvement singulier. Ce mouvement qu’il ne put s’expliquer l’intrigua ; il appliqua l’oreille au lieu de l’œil, à l’ouverture, et il distingua comme une plainte étouffée !... cria Lecoq épouvanté, à l’aide !... Le misérable avait déchiré une bande de ses vêtements, il l’avait nouée autour de son cou, et se servant en guise de tourniquet d’une cuiller de plomb apportée avec sa pitance, il s’étranglait... Le médecin de la prison, qu’on envoya chercher, et qui le saigna, déclara que dix minutes encore et c’en était fait, la suffocation étant déjà presque complète. Quand le meurtrier revint à lui, il promena autour de son cabanon un regard de fou. On eût dit qu’il s’étonnait de se sentir vivant. Puis, une grosse larme jaillit de ses paupières bouffies, roula le long de sa joue et se perdit dans sa barbe. Puisque c’est ainsi, fit le médecin, qu’il est au secret et qu’on ne peut lui donner un compagnon, il faut lui mettre la camisole de force. Après avoir aidé à emmailloter le prévenu, Lecoq se retira tout pensif et péniblement ému. Il sentait, sous le voile mystérieux de cette affaire, s’agiter quelque drame terrible. Ce malheureux s’est-il tu, a-t-il tout avoué au juge ?... Pourquoi cet acte de désespoir ?... Lecoq ne dormit pas, cette nuit-là ! Et cependant il y avait plus de quarante heures qu’il était sur pied, et qu’il n’avait pour ainsi dire ni bu ni mangé. Mais la fatigue même, les émotions, l’anxiété, l’espoir, communiquaient à son corps l’énergie factice de la fièvre, et à son esprit la lucidité maladive qui résulte d’efforts exorbitants de la pensée. C’est qu’il ne s’agissait plus, comme au temps où il travaillait chez son protecteur l’astronome, de poursuivre des déductions en l’air. Ici, les faits n’avaient plus rien de chimérique. Ils n’étaient que trop réels, les cadavres des trois victimes qui gisaient sur les dalles de la Morgue. Mais si la catastrophe était matériellement prouvée, tout le reste n’était que présomptions, doutes, conjectures. Pas un témoin ne se levait pour dire quelles circonstances avaient entouré, précédé, préparé l’affreux dénouement. Une seule découverte, il est vrai, devait suffire à éclairer ces ténèbres où se débattait l’instruction, l’identité du meurtrier. Qui avait tort ou raison, de Gévrol soutenu par tous les gens du Dépôt, ou de Lecoq, seul de son bord. L’opinion de Gévrol s’appuyait sur une preuve formidable, l’évidence qui pénètre dans l’esprit par les yeux. L’hypothèse du jeune policier ne reposait que sur une série d’observations subtiles et de déductions dont le point de départ était une phrase prononcée par le meurtrier. Et cependant Lecoq n’avait plus l’ombre d’un doute, depuis une courte conversation avec le greffier de M. d’Escorval, qu’il avait rencontré en sortant du Dépôt. Ce brave garçon, adroitement interrogé par Lecoq, n’avait point vu d’inconvénient à lui apprendre ce qui s’était passé dans la cellule des « secrets, » entre le prévenu et le juge d’instruction. Non-seulement le meurtrier n’avait rien avoué à M. d’Escorval, mais il avait, assurait le greffier, répondu de la façon la plus évasive aux questions qui lui étaient posées, et même, à certaines, il n’avait pas répondu. Et si le juge n’avait pas insisté, c’est que pour lui ce premier interrogatoire n’était qu’une formalité destinée à justifier la délivrance un peu prématurée du mandat de dépôt. Dès lors, que penser de l’acte de désespoir du prévenu ?... La statistique des prisons est là, pour démontrer que les « malfaiteurs d’habitude » - c’est l’expression - ne se suicident pas. Arrêtés chauds du crime, les uns sont pris d’une exaltation folle et ont des attaques de nerfs, les autres tombent dans une torpeur stupide, pareille à celle de la bête repue qui s’endort, les babines pleines de sang. Mais aucun n’a l’idée d’attenter à ses jours. Ils « tiennent à leur peau, » si compromise qu’elle soit, ils sont lâches, ils sont douillets. L’abject Poulman, pendant sa détention, ne put jamais se résoudre à se laisser arracher une dent dont il souffrait tant qu’il en pleurait. D’un autre côté, le malheureux qui dans un moment d’égarement commet un crime, cherche presque toujours à échapper par une mort volontaire aux conséquences de son acte. Donc, la tentative avortée du prévenu était une forte présomption en faveur du système de Lecoq. Il faut, se disait-il, que le secret de cet infortuné soit terrible, puisqu’il y tient plus qu’à la vie, puisqu’il a essayé de s’étrangler pour l’emporter intact dans la tombe. Lestement il sauta à bas de son lit, où il s’était jeté tout habillé, et cinq minutes plus tard, il descendait la rue Montmartre, où il logeait déjà à cette époque, mais dans un hôtel garni. Le temps était toujours détestable ; il brouillassait. Mais qu’importait au jeune policier !... Il marchait d’un bon pas, quand arrivé à la pointe Saint-Eustache, il fut interpellé par une grosse voix railleuse. Il regarda et aperçut Gévrol qui, suivi de trois de ses agents, venait jeter ses filets aux environs des Halles. Il est rare qu’il ne se glisse pas quelques filous altérés dans les établissements qui restent ouverts toute la nuit pour les maraîchers. Te voilà levé bien matin, monsieur Lecoq, continua l’inspecteur de la sûreté, tu cours toujours après l’identité de notre homme. Est-ce un prince déguisé, décidément, ou un simple marquis ? L’un ou l’autre, à coup sûr... En ce cas tu vas nous payer une tournée à prendre sur ta future gratification. Lecoq consentit, et la petite troupe entra en face, dans un débit. Général, reprit le jeune policier, notre rencontre m’évite une course. Je comptais passer à la Préfecture pour vous prier, de la part du juge d’instruction, d’envoyer ce matin même un de nos collègues à la Morgue. L’affaire de la Poivrière a fait du bruit, il y aura du monde, et il s’agirait de dévisager et d’écouter les curieux.... le père Absinthe y sera dès l’ouverture. Envoyer le père Absinthe là où il fallait un agent subtil, était une moquerie. Mieux valait encore être mal servi que trahi, et il était sûr du bonhomme. continua Gévrol, tu aurais dû me prévenir hier soir. Mais quand je suis arrivé, tu étais déjà parti. Je voulais savoir si le violon du poste est pavé ou carrelé. Sur cette réponse, il paya, salua, et sortit. s’écria alors Gévrol, en reposant violemment son verre sur le comptoir, sacré tonnerre !... Que ce cadet-là me déplaît ! Ça ne sait pas le b, a, ba du métier, et ça fait le malin. Quand ça ne trouve rien, ça invente des histoires, et ça entortille les juges d’instruction avec des phrases, pour avoir de l’avancement. Je t’en donnerai, moi, de l’avancement ... je t’apprendrai à te ficher de moi. La veille, en effet, il s’était rendu au poste où avait été renfermé le prévenu, il avait comparé au sol du violon la poussière qu’il avait en poche, et il rapportait, croyait-il, de cette expédition une de ces charges accablantes qui, souvent, suffisent à un juge d’instruction pour obtenir des aveux complets du plus obstiné prévenu. S’il s’était hâté de fausser compagnie à Gévrol, c’est qu’il avait une rude besogne à mener à bonne fin avant de se présenter à M. Il prétendait retrouver le cocher qui avait été arrêté par les deux femmes rue du Chevaleret, et, dans ce but, il s’était procuré dans les bureaux de la Préfecture le nom et l’adresse de tous les loueurs de voitures établis entre la route de Fontainebleau et la Seine. Les débuts de ses recherches ne furent pas heureux. Dans le premier établissement où il se présenta, les garçons d’écurie, qui n’étaient pas levés, l’injurièrent. Les palefreniers étaient debout dans le second, mais pas un cocher n’était arrivé. Ailleurs, le patron refusait de lui communiquer les feuilles où est - où devrait être du moins - inscrit l’itinéraire quotidien de chaque cocher. Il commençait à désespérer, quand enfin, sur les sept heures et demie, au jour, chez un nommé Trigault, dont l’établissement était situé au delà des fortifications, il apprit que, dans la nuit du dimanche au lundi, un des cochers avait dû rebrousser chemin comme il rentrait. Même, ce cocher, on le lui montra dans la cour, où il aidait à atteler sa voiture. C’était un gros petit vieux, au teint enflammé, au petit œil pétillant de ruse, qui avait dû user sur le siège plus d’un fagot de manches de fouet. C’est vous, lui demanda-t-il, qui, dans la nuit de dimanche à lundi, entre une heure et deux du matin, avez pris deux femmes rue du Chevaleret ? Le cocher se redressa, enveloppa Lecoq d’un regard sagace, et prudemment répondit : C’est une réponse positive qu’il me faut. fit le vieux d’un ton narquois, monsieur connaît sans doute deux dames qui ont perdu quelque chose dans une voiture, et alors... Le jeune policier tressaillit de joie. Cet homme, évidemment, était celui qu’il cherchait, il l’interrompit : Avez-vous entendu parler d’un crime dans les environs ?... Oui, dans un cabaret borgne, on a assassiné... ces deux femmes s’y trouvaient ; elles fuyaient quand elles vous ont rencontré. Je les cherche ; je suis agent du service de la sûreté, voici ma carte ; voulez-vous me donner des renseignements ?... Le gros cocher était devenu blême. Je ne m’étonne plus du pourboire qu’elles m’ont donné. Un louis, et deux pièces de cent sous pour la course, en tout trente francs... si je ne l’avais pas dépensé, je le jetterais... Et où les avez-vous conduites ? J’ai oublié le numéro, mais je reconnaîtrai la maison. Malheureusement, elles ne se seront pas fait descendre chez elles. Je les ai vues sonner ; on a tiré le cordon, et elles entraient comme je filais. Voulez-vous que je vous y mène ? Pour toute réponse, Lecoq s’élança sur le siège en disant : Devait-on supposer complètement dénuées d’intelligence les femmes qui s’étaient échappées du cabaret de la veuve Chupin au moment du meurtre ? Était-il admissible que ces deux fugitives, avec la conscience de leur situation périlleuse se fussent fait conduire jusqu’à leur domicile par une voiture prise sur la voie publique ? Donc l’espoir de les rejoindre que manifestait le cocher était chimérique. Lecoq se dit tout cela, et cependant il n’hésita pas à grimper sur le siège et à donner le signal : « En route. » C’est qu’il obéissait à un axiome qu’il s’était forgé à ses heures de méditation, qui devait plus tard assurer sa réputation et qu’il formulait ainsi : « En matière d’information, se défier surtout de la vraisemblance. Commencer toujours par croire ce qui paraît incroyable. » D’autre part, en se décidant ainsi, le jeune policier se ménageait les bonnes grâces du cocher, et, par suite des renseignements plus abondants. Enfin, c’était une façon d’être rapidement ramené au cœur de Paris. Ce dernier calcul ne fut pas déçu. Le cheval dressa l’oreille et allongea le trot, quand son maître cria : « Hue, Cocotte ! » La bête avait pratiqué l’homme et reconnaissait l’intonation avec laquelle il n’y avait pas à badiner. En moins de rien, la voiture atteignit la route de Choisy, et alors Lecoq reprit ses questions. Voyons, mon brave, commença-t-il, vous m’avez conté les choses en gros, j’aurais besoin de détails maintenant. Comment ces deux femmes vous ont-elles accosté ? J’avais fait, le dimanche gras, une fichue journée. Six heures de file sur les boulevards, et la pluie tout le temps. À minuit, j’avais trente sous de pourboire, pour tout potage. Cependant j’étais tellement échiné, mon cheval était si las, que je me décide à rentrer. Je marronnais, il faut voir !... Quand, rue du Chevaleret, passé la rue Picard, j’aperçus de loin deux femmes debout sous un réverbère. Naturellement, je ne m’en occupe pas, parce que les femmes, quand on a mon âge... Je passe en effet devant elles, et quand elles se mettent à m’appeler : « Cocher !... Je fais celui qui n’entend rien. Mais alors en voilà une qui court après moi, en criant : « Un louis !... un louis de pourboire ! » Je réfléchissais, quand, pour comble, la femme ajoute : « Et dix francs pour la course ! » Lecoq bouillait d’impatience ; mais il sentait que des questions directes et rapides ne le mèneraient à rien. Le plus sage était de tout entendre. Vous comprenez, poursuivit le cocher, qu’on ne se fie pas à deux gaillardes pareilles, à cette heure, dans le quartier là-bas. Donc, quand elles s’approchent pour monter, je dis : « Halte-là !... les petites mères, on a promis des sous à papa ; où sont-ils ? » Aussitôt il y en a une qui m’allonge recta 30 francs, en disant : « Surtout, bon train ! » Impossible d’être plus précis, approuva le jeune policier. À présent, comme étaient ces deux femmes ? Je vous demande de qui elles avaient l’air, pour qui vous les avez prises ?... Un large rire épanouit la bonne face rouge du cocher. répondit-il, elles m’ont fait l’effet de deux... de deux pas grand’chose de bon. Comme les demoiselles qui vont danser à l’Arc-en-Ciel, vous m’entendez. Seulement, l’une avait l’air cossue, tandis que l’autre... Laquelle a couru après vous ? Celle qui avait l’air minable, celle qui... Il s’interrompit : si vif était le souvenir qui traversait son esprit, qu’il tira sur les rênes à faire cabrer son cheval. s’écria-t-il, attendez, j’ai fait une remarque, à ce moment-là, il y avait une des deux coquines qui appelait l’autre Madame, gros comme le bras, tandis que l’autre la tutoyait et la rudoyait. fit le jeune policier, sur trois tons différents, oh ! Et laquelle, s’il vous plaît, disait : tu ? Elle n’avait pas les deux pieds dans le même soulier, celle-là. Elle secouait l’autre, la cossue, comme un prunier. « Malheureuse, lui disait-elle, veux-tu nous perdre... tu t’évanouiras quand nous serons à la maison, marche !... » Et l’autre répondait en pleurnichant : « Vrai, madame, bien vrai, je ne peux pas ! » Elle paraissait si bien ne pas pouvoir, en effet, que je me disais à part moi : « En voilà une qui a bu plus que sa suffisance !... » C’étaient là des circonstances, et d’une importance extrême, qui confirmaient, en les rectifiant, les premières suppositions de Lecoq. Ainsi qu’il l’avait soupçonné, la condition sociale des deux femmes n’était pas la même. Seulement, il s’était trompé en attribuant la prééminence à la femme aux fines bottines à talons hauts, dont les empreintes inégales lui avaient révélé les défaillances. Cette prééminence appartenait à celle qui avait laissé les traces de ses souliers plats, et supérieure par sa condition, elle l’avait été par son énergie. Lecoq était désormais persuadé que des deux fugitives, l’une était la servante et l’autre la maîtresse. Est-ce bien tout, mon brave ? Tout, répondit le cocher, sauf que j’ai observé que celle qui m’a donné l’argent, la mal vêtue, avait une main... mais une main d’enfant, et que malgré sa colère, sa voix était douce comme une musique. Enfin, pouvez-vous me dire si elle est jolie, si elle est brune ou blonde ?... Tant de questions à la fois étourdissaient le digne cocher. Dans mon idée, elle n’est pas jolie, je ne la crois pas jeune, mais pour sûr elle est blonde, avec beaucoup de cheveux. Est-elle petite ou grande, grasse ou maigre ? Et l’autre, demanda Lecoq, la cossue ?... pour celle-là, ni vu ni connu, elle m’a paru petite, voilà tout. Reconnaîtriez-vous celle qui vous a payé, si on vous la représentait ? La voiture arrivait au milieu de la rue de Bourgogne ; le cocher arrêta son cheval en disant : Voici la maison où sont entrées les deux coquines... Retirer le foulard qui lui servait de cache-nez, le plier, le glisser dans sa poche, sauter à terre et entrer dans la maison indiquée, fut pour le jeune policier l’affaire d’un instant. Dans la loge du concierge une vieille femme cousait. Madame, lui dit poliment Lecoq en lui présentant son foulard, je rapporte ceci à une de vos locataires. Par exemple, voilà ce que je ne sais pas. La digne concierge crut comprendre que ce jeune homme si poli était un mauvais plaisant qui prétendait se moquer d’elle. Pardon, interrompit Lecoq, laissez-moi finir ; voici la chose. Avant-hier soir, avant-hier matin plutôt, sur les trois heures, je rentrais me coucher, tranquillement, quand, ici près, deux dames qui avaient l’air très pressées me devancent. Je le ramasse, et comme de juste, je hâte le pas pour le lui remettre... Peine perdue, elles étaient déjà entrées ici. À l’heure qu’il était, je n’ai pas osé sonner dans la crainte de vous déranger ; hier j’ai été occupé, mais aujourd’hui j’arrive : voici l’objet. Il posa le foulard sur la table et fit mine de se retirer, la concierge le retint. Grand merci de la complaisance, dit-elle, mais vous pouvez garder ça. Nous n’avons pas, dans la maison, des femmes qui rentrent seules après minuit. Cependant, insista le jeune policier, j’ai des yeux, j’ai vu... La nuit que vous dites, en effet, on sonne ici... Je tire le cordon et j’écoute... N’entendant ni refermer la porte ni monter dans l’escalier, je me dis : « Bon ! encore un polisson qui me fait une niche. » La maison, vous m’entendez, ne pouvait pas rester ouverte au premier venu. Lors, je ne fais ni une ni deux, je passe un jupon et je sors de la loge. et qui me plantent la porte sur le nez. Vite je reviens me tirer le cordon à moi-même, et je cours regarder dans la rue... Elles allaient vers la rue de Varennes... Lecoq était fixé ; il salua civilement la concierge, dont il pouvait avoir besoin encore, et regagna la voiture. Je l’avais prévu, dit-il au cocher, elles ne demeurent pas là. Le cocher eut un geste de dépit. Sa colère allait s’épancher en un flux de paroles, mais Lecoq, qui avait consulté sa montre, l’interrompit : dit-il, je serai en retard de plus d’une heure, mais j’apporterai des nouvelles... Conduisez-moi à la morgue, et vite ! Les lendemains de crimes mystérieux et de catastrophes dont les victimes n’ont pas été reconnues, sont les grands jours de la Morgue. Dès le matin, les employés se hâtent, tout en échangeant des plaisanteries à faire frissonner. Presque tous sont très gais, par suite d’un impérieux besoin de réagir contre l’horrible tristesse de ce qui les entoure. Nous aurons du monde, aujourd’hui, disent-ils. Et de fait, quand Lecoq et son cocher atteignirent le quai, ils purent de loin distinguer des groupes nombreux et animés qui stationnaient autour du lugubre monument. Les journaux avaient rapporté l’affaire du cabaret de la veuve Chupin, et dame ! Sur le pont, Lecoq se fit arrêter, et sauta sur le trottoir. Je ne veux pas descendre de voiture devant la morgue, dit-il. Puis, tirant alternativement sa montre et son porte-monnaie, il poursuivit : Nous avons, mon brave, une heure quarante minutes ; par conséquent, je vous dois... Je suis trop vexé d’avoir dépensé l’argent de ces satanées coquines... Je voudrais, tenez, que ce que j’en ai bu m’eût donné la colique. s’il vous faut une voiture, prenez la mienne, pour rien, jusqu’à ce que vous ayez pincé les scélérates. Lecoq n’était pas riche, à cette époque, il n’insista pas. Vous avez bien pris mon nom au moins, poursuivit le cocher, et mon adresse ?... Il faudra que le juge d’instruction entende votre déposition. Je loge chez lui, parce que, voyez-vous, je suis un peu son associé. Déjà le jeune policier s’éloignait, Papillon le rappela. En sortant de la Morgue, lui dit-il, vous irez bien quelque part... vous m’avez déclaré que vous aviez un rendez-vous, et que même vous étiez en retard. Sans doute, on m’attend au Palais de Justice, mais c’est à deux pas... je vais vous espérer au coin du quai. ce n’est pas la peine de répondre non, je l’ai mis dans ma tête et je suis Breton. C’est un service que je vous demande : gardez-moi au moins pour les trente francs des coquines. Il y eût eu cruauté à repousser cette requête. Lecoq fit donc un geste d’assentiment et se dirigea rapidement vers la Morgue. S’il y avait tant de monde aux alentours, c’est que le sinistre établissement était plein, et on faisait queue, littéralement. Lecoq, pour pénétrer, dut jouer énergiquement des coudes. Oui, hideux à se demander quelles dégoûtantes émotions venaient chercher là ces féroces curieux. Il y avait des femmes en grand nombre, des jeunes filles aussi. Les petites ouvrières qui, en se rendant à leur ouvrage, sont obligées de passer aux environs, font un détour pour venir contempler la moisson de cadavres inconnus que donnent quotidiennement le crime, les accidents de voitures, la Seine et le canal Saint-Martin. Les plus sensibles restent à la porte, les intrépides entrent, et en ressortant racontent leurs impressions. Quand il n’y a personne, que les dalles chôment, elles ne sont pas contentes... Mais il y avait, ce matin-là, chambrée complète. Toutes les dalles, hormis deux, étaient occupées. Un froid malsain tombait sur les épaules, et au-dessus de la foule planait comme un brouillard infect, tout imprégné des âcres odeurs du chlore, destiné à combattre les miasmes. Et aux chuchotements des causeries, entrecoupées d’acclamations et de soupirs, se mêlaient, ainsi qu’un accompagnement continu, le murmure des robinets, placés au chevet de chaque dalle, et le sourd clapotis de l’eau qui coulait et tombait en s’éclaboussant. Par les petites fenêtres cintrées, la lumière glissait blafarde sur les corps exposés, faisait saillir énergiquement les muscles, accusait les marbrures des chairs verdâtres, et éclairait sinistrement les haillons pendus autour de l’amphithéâtre, défroques horribles qui doivent aider aux reconnaissances, et qui, au bout d’un certain temps, sont vendues... Mais le jeune policier était trop à ses pensées pour remarquer les hideurs du spectacle. À peine donna-t-il un coup d’œil aux trois victimes de l’avant-veille. Il cherchait le père Absinthe et ne le découvrait pas. Gévrol, volontairement ou non, avait-il manqué à ses promesses, ou bien le vieil homme de la rue de Jérusalem, s’était-il oublié à sa goutte matinale et avait-il bu la consigne ? En désespoir de cause, Lecoq s’adressa au chef des gardiens. Il paraît, demanda-t-il, que personne encore n’a reconnu un seul des malheureux de l’affaire de l’autre nuit. Et cependant, depuis l’ouverture, nous avons un monde fou. Moi, voyez-vous, si j’étais le maître, des jours comme aujourd’hui, je demanderais deux sous par personne, à la porte, demi-place pour les enfants, et on ferait de fameuses recettes... Cette idée ainsi émise, était un appât présenté à la conversation. Ne vous a-t-on pas, dès ce matin, envoyé un agent du service de la sûreté ? Le gardien, avant de répondre, toisa d’un œil soupçonneux ce questionneur acharné, et enfin, d’un ton hésitant, il dit : Cette phrase fut lancée dans la circulation, à l’époque où prospéraient d’immondes agents provocateurs, sous la Restauration, elle s’appliquait uniquement à la police. « On en était où on n’en était pas. » La phrase a survécu aux circonstances. J’en suis, répondit le jeune policier, exhibant sa carte à l’appui de son affirmation. La physionomie du gardien-chef se fit soudainement souriante : En ce cas, dit-il, j’ai une lettre pour vous, qui vient de m’être remise par votre camarade, lequel était forcé de s’absenter... Le jeune agent rompit immédiatement le cachet, et lut : Cette simple formule de politesse amena sur ses lèvres un léger sourire. N’était-elle pas, de la part du père Absinthe, la reconnaissance explicite de la supériorité de son collègue ? Le jeune policier devina là un dévouement canin qu’il devait payer par cette protection affectueuse du maître pour son premier disciple. Cependant, il poursuivait sa lecture : « Monsieur Lecoq, j’étais de faction depuis l’ouverture, quand vers neuf heures trois jeunes gens sont entrés bras dessus bras dessous. Ils avaient la tournure et le genre d’employés de magasin. Tout à coup, j’en vois un qui devient plus blanc que sa chemise, et qui montre aux autres un de nos inconnus de chez la Chupin, en disant : Gustave !... « Aussitôt ses camarades lui mettent la main sur la bouche, en répétant : Vas-tu te taire, fichue bête, de quoi te mêles-tu, veux-tu donc nous faire arriver de la peine ? « Là-dessus ils sortent, et moi je sors derrière eux. « Mais celui qui avait parlé était si ému qu’il ne pouvait plus se traîner, de sorte que les autres l’ont conduit dans un petit caboulot. « J’y suis entré, moi aussi, et c’est là que je vous fais cette lettre, tout en les guignant du coin de l’œil. Le gardien-chef vous remettra ce papier qui vous expliquera mon absence. Vous comprenez que je vais filer ces gaillards-là. Cette lettre était d’une écriture presque indéchiffrable, les fautes d’orthographe s’entrelaçaient de ligne en ligne, mais elle était claire et précise, et devait éveiller les plus flatteuses espérances. Le visage de Lecoq rayonnait donc, quand il remonta en voiture, et tout en poussant son cheval, le vieux cocher ne put se tenir de questionner. Cela va comme vous voulez, dit-il. amical fut la seule réponse du jeune policier. Il n’avait pas trop de toute son attention pour coordonner dans son esprit ses renseignements nouveaux. Descendu devant la grille du palais, il eut bien de la peine à congédier le vieux cocher, qui voulait absolument rester à ses ordres. Il y réussit cependant, mais il était déjà sous le porche de gauche, que le bonhomme, debout sur son siège, lui criait encore : numéro 998, - 1, 000 moins 2.... Parvenu au troisième étage de l’aile gauche du Palais, à l’entrée de cette longue, étroite et sombre galerie qu’on appelle la galerie de l’instruction, Lecoq s’adressa à un huissier installé derrière un bureau de chêne. d’Escorval est sans doute dans son cabinet, demanda-t-il. d’Escorval, répondit-il, n’est pas venu ce matin et il ne viendra pas d’ici des mois.... Hier soir en descendant de son coupé, à sa porte, il est tombé si malheureusement qu’il s’est cassé la jambe. On est riche, on a voiture, chevaux, cocher..., et quand on passe étalé sur les coussins, on recueille plus d’un regard d’envie. Mais voilà que le cocher qui a bu un coup de trop verse l’équipage, ou bien les chevaux s’emportent et brisent tout, ou encore l’heureux maître, en un moment de préoccupation, manque le marche-pied et se fracasse la jambe à l’angle du trottoir. Tous les jours de pareils accidents arrivent, et même, leur longue liste doit être, pour les humbles piétons, une raison de bénir leur modeste fortune, qui les met à l’abri de telles aventures. Néanmoins, en apprenant le malheur de M. d’Escorval, Lecoq eut l’air si parfaitement déconfit que l’huissier ne put s’empêcher d’éclater de rire. Que voyez-vous donc là de si extraordinaire ? Il venait d’être frappé de la bizarre coïncidence de ces deux événements : la tentative de suicide du meurtrier et la chute du juge d’instruction. Mais il ne laissa pas au vague pressentiment qui tressaillit dans son esprit le temps de prendre consistance. Quel rapport entre ces deux faits ?... D’ailleurs, il n’entrevoyait pour lui aucun préjudice, bien au contraire, et il n’avait pas encore enrichi son formulaire d’un axiome qu’il professa plus tard : « Se défier extraordinairement de toutes les circonstances qui paraissent favoriser nos secrets désirs. » Il est sûr que Lecoq était bien loin de se réjouir de l’accident de M. d’Escorval, il eût donné bonne chose de grand cœur pour que la blessure n’eût pas de suites... Seulement, il ne pouvait s’empêcher de se dire qu’il se trouvait, de par le hasard de ce malheur, quitte de relations qui lui semblaient affreusement pénibles, avec un homme dont les hauteurs dédaigneuses l’avaient comme écrasé. Tous ces motifs divers réunis furent cause d’une légèreté dont il devait porter la peine. De la sorte, dit-il à l’huissier, je n’ai que faire ici, ce matin. Depuis quand le couvent chôme-t-il faute d’un moine !... Il y a plus d’une heure déjà, que toutes les affaires urgentes dont était chargé monsieur d’Escorval ont été réparties entre messieurs les juges d’instruction. Moi je viens pour cette grosse affaire d’avant-hier... On vous attend, et même on a déjà envoyé un garçon vous demander à la Préfecture. Le front du jeune policier se plissa. Il cherchait à se rappeler celui des juges qui portait ce nom, et s’il ne s’était pas déjà trouvé en rapport avec lui. Oui, reprit l’huissier, qui était d’humeur causeuse, M. Ne le connaissez-vous donc pas ?... Voilà un brave homme, et qui n’a pas la mine toujours renfrognée comme presque tous nos messieurs. C’est de lui qu’un prévenu disait en sortant d’être interrogé : « Ce diable-là m’a si bien tiré les vers du nez que j’aurai certainement le cou coupé ; mais c’est égal, c’est un bon enfant ! » C’est le cœur ragaillardi par ces détails de bon augure, que le jeune policier alla frapper à la porte qui lui avait été indiquée, et qui portait le n° 22. Il entra, et se trouva en face d’un homme d’une quarantaine d’années, assez grand, un peu replet, et qui lui dit tout d’abord : Asseyez-vous, je m’occupe de l’affaire, je serai à vous dans cinq minutes. Lecoq obéit, et sournoisement, avec la perspicacité de l’intérêt en éveil, il se mit à étudier le juge dont il allait devenir le collaborateur... à peu près comme le limier est le collaborateur du chasseur. Son extérieur s’accordait parfaitement avec les dires de l’huissier. La franchise et la bienveillance éclataient sur sa large face, bien éclairée par des yeux bleus très doux. Cependant le jeune policier s’imagina qu’il serait imprudent de se fier absolument à ces apparences bénignes. Né aux environs de Strasbourg, M. Segmuller utilisait dans l’exercice de ses délicates fonctions cette physionomie candide départie à presque tous les enfants de la blonde Alsace, masque trompeur qui fréquemment dissimule une finesse gasconne doublée de la redoutable prudence cauchoise. Segmuller était des plus pénétrants et des plus alertes, mais son système - chaque juge a le sien - était la bonhomie. Pendant que certains de ses confrères demeuraient roides et tranchants autant que le glaive qu’on place dans la main de la statue de la Justice, il affectait la simplicité et la rondeur, sans que pourtant, jamais l’austérité de son caractère de magistrat en fût altérée. Mais sa voix avait de si paternelles intonations, il voilait si bien de naïveté la subtilité des questions et la portée des réponses, que celui qu’il interrogeait oubliait de se tenir sur ses gardes et se laissait aller. Et quand au-dedans de lui-même il s’applaudissait du peu de malice du juge, le prévenu était déjà retourné comme un gant. Près d’un tel homme, un greffier maigre et grave eût entretenu la défiance ; aussi s’en était-il trié un, qui était comme sa caricature. Il était court, obèse, imberbe et souriant. Sa large face exprimait, non plus la bonhomie mais la niaiserie, et il était niais raisonnablement. Segmuller étudiait la cause qui lui arrivait là inopinément. Sur son bureau étaient étalées toutes les pièces de conviction réunies par Lecoq, depuis le flocon de laine, jusqu’à la boucle d’oreille de diamant. Il lisait et relisait le rapport écrit par Lecoq, et, suivant les phrases diverses, il examinait les objets placés devant lui ou consultait le plan du terrain. Après non pas cinq minutes, mais une bonne demi-heure, il repoussa son fauteuil. Monsieur l’agent, prononça-t-il, monsieur d’Escorval m’avait prévenu par une note en marge du dossier, que vous êtes un homme intelligent et qu’on peut se fier à vous. J’ai du moins la bonne volonté. vous avez mieux que cela ; c’est la première fois qu’on m’apporte un travail aussi complet que votre rapport. Vous êtes jeune ; si vous persévérez, je vous crois appelé à rendre de grands services. Le jeune policier s’inclina, balbutiant, pâle de plaisir. Segmuller, devient dès ce moment la mienne. C’était, m’a dit monsieur le procureur impérial, celle de M. Nous sommes en face d’une énigme, il s’agit de la déchiffrer. Il se sentait capable de choses extraordinaires, il était prêt à passer dans le feu, pour ce juge qui l’accueillait si bien. L’enthousiasme qui brillait dans ses yeux était tel que M. Segmuller ne put s’empêcher de sourire. J’ai bon espoir, dit-il, moi aussi, mais nous ne sommes pas au bout... Maintenant, vous, depuis hier, avez-vous agi ? Monsieur d’Escorval vous avait-il donné des ordres ?... Avez-vous recueilli quelque nouvel indice ?... Je crois, monsieur, n’avoir pas perdu mon temps. Et aussitôt, avec une précision rare, avec un bonheur d’expression qui ne fait jamais défaut à qui possède bien son sujet, Lecoq raconta tout ce qu’il avait surpris depuis son départ de la Poivrière. Il dit les démarches hardies de l’homme qu’il croyait le complice, ses observations à lui sur le meurtrier, ses espérances avortées et ses tentatives. Il dit les dépositions du cocher et de la concierge, il lut la lettre du père Absinthe. Pour finir, il déposa sur le bureau les quelques pincées de terre qu’il s’était si singulièrement procurées, et à côté une quantité à peu près égale de poussière qu’il était allé ramasser au violon de la place d’Italie. Puis, quand il eut expliqué quelles raisons l’avaient fait agir, et le parti qu’on pouvait tirer de ses précautions : Segmuller, il se peut que nous ayons là un moyen de déconcerter toutes les dénégations du prévenu... C’est, certes, de votre part, un trait de surprenante sagacité. Il fallait que ce fût ainsi, car Goguet, le greffier, approuva. murmura-t-il, je n’aurais pas trouvé celle-là, moi !... Segmuller avait fait disparaître dans un vaste tiroir toutes les pièces de conviction, qui ne devaient apparaître qu’en temps et lieu. Maintenant, dit-il, je possède assez d’éléments pour interroger la veuve Chupin. Il allongeait la main vers un cordon de sonnette, Lecoq fit un geste presque suppliant. J’aurais, monsieur, dit-il, une grâce à vous demander. Je m’estimerais bien heureux s’il m’était permis d’assister à l’interrogatoire... Il faut si peu, quelquefois, pour éveiller une heureuse inspiration. La loi dit que « l’accusé sera interrogé secrètement par le juge assisté de son greffier, » mais elle admet cependant la présence des agents de la force publique. A-t-on, selon mes ordres, amené la veuve Chupin ? Elle est là, dans la galerie, oui, monsieur. L’instant d’après, la cabaretière faisait son entrée, s’inclinant de droite et de gauche, avec force révérences et salutations. Elle n’en était plus à ses débuts devant un juge d’instruction, la veuve Chupin, et elle n’ignorait pas quel grand respect on doit à la justice. Elle avait lissé en bandeaux plats ses cheveux gris rebelles et avait tiré tout le parti possible des vêtements qu’elle portait. Même, elle avait obtenu du directeur du Dépôt qu’on lui achetât, avec l’argent trouvé sur elle lors de son arrestation, un bonnet de crêpe noir et deux mouchoirs blancs, où elle se proposait de « pleurer toutes les larmes de son corps » aux moments pathétiques. Pour seconder ces artifices de toilette, elle avait tiré de son répertoire de grimaces, un petit air innocent, malheureux et résigné, tout à fait propre, selon elle, à se concilier les bonnes grâces et l’indulgence du magistrat dont son sort allait dépendre. Ainsi travestie, les yeux baissés, la voix mielleuse, le geste patelin, elle ressemblait si peu à la terrible patronne de la Poivrière que ses pratiques eussent hésité à la reconnaître. En revanche, rien que sur la mine, un vieux et honnête célibataire lui eût proposé vingt francs par mois pour se charger de son ménage. Segmuller avait démasqué bien d’autres hypocrisies, et l’idée qui lui vint fut celle qui brilla dans les yeux de Lecoq. Sa perspicacité, il est vrai, devait être singulièrement aidée par quelques notes qu’il venait de parcourir. Ces notes étaient simplement le dossier de la veuve Chupin adressé à titre de renseignement au parquet par la Préfecture de police. Son examen achevé, le juge d’instruction fit signe à Goguet, son souriant greffier, de se préparer à écrire. Aspasie Clapard, mon bon monsieur, répondit la vieille femme, veuve Chupin, pour vous servir. Elle esquissa une belle révérence, et ajouta : Veuve légitime, s’entend, j’ai mes papiers de mariage dans ma commode, et si on veut envoyer quelqu’un.... Débitante de boissons, à Paris, tout près de la rue du Château-des-Rentiers, à deux pas des fortifications. Ces questions d’individualité sont le début obligé de tout interrogatoire. Elles laissent au prévenu et au juge le temps de s’étudier réciproquement, de se tâter pour ainsi dire, avant d’engager la lutte sérieuse, comme deux adversaires qui, sur le point de se battre à l’épée, essaieraient quelques passes avec des fleurets mouchetés. Maintenant, poursuivit le juge, occupons-nous de vos antécédents. Vous avez déjà subi plusieurs condamnations ?... La vieille récidiviste était assez au fait de la procédure criminelle pour n’ignorer pas le mécanisme de ce fameux casier judiciaire, une des merveilles de la justice française, qui rend si difficiles les négations d’identité. J’ai eu des malheurs, mon bon juge, pleurnicha-t-elle. Oui, et en assez grand nombre. Tout d’abord, vous avez été poursuivie pour recel d’objets volés. Mais j’ai été renvoyée plus blanche que neige. Mon pauvre défunt avait été trompé par des camarades. Mais c’est bien vous qui, pendant que votre mari subissait sa peine, avez été condamnée pour vol à un mois de prison une première fois, et à trois mois ensuite. J’avais des ennemis qui m’en voulaient, des voisins qui ont fait des cancans... En dernier lieu, vous avez été condamnée pour avoir entraîné au désordre des jeunes filles mineures.... Des coquines, mon bon cher monsieur, des petites sans cœur... Je leur avais rendu service, et après elles sont allées conter des menteries pour me faire du tort ... La liste des malheurs de l’honnête veuve n’était pas épuisée, mais M. Pour le présent, votre cabaret est un repaire de malfaiteurs. Votre fils en est à sa quatrième condamnation, et il est prouvé que vous avez encouragé et favorisé ses détestables penchants. Votre belle-fille, par miracle, est restée honnête et laborieuse, aussi l’avez-vous accablée de tant de mauvais traitements que le commissaire du quartier a dû intervenir. Quand elle a quitté votre maison, vous vouliez garder son enfant... pour l’élever comme son père, sans doute. C’était, pensa la vieille, le moment de s’attendrir. Elle sortit de sa poche son mouchoir neuf, roide encore de l’apprêt, et essaya en se frottant énergiquement les yeux de s’arracher une larme ... On en eût aussi aisément tiré d’un morceau de parchemin. gémissait-elle, me soupçonner, moi, de songer à conduire à mal mon petit-fils, mon pauvre petit Toto !... Je serais donc pire que les bêtes sauvages, je voudrais donc la perdition de mon propre sang !... Mais ces lamentations paraissaient ne toucher que très médiocrement le juge ; elle s’en aperçut, et changeant brusquement de système et de ton, elle entama sa justification. Elle ne niait rien positivement, mais elle rejetait tout sur le sort, qui n’est pas juste, qui favorise les uns, non les meilleurs souvent, et accable les autres. elle était de ceux qui n’ont pas de chance, ayant toujours été innocente et persécutée. En cette dernière affaire, par exemple, où était sa faute ? Un triple meurtre avait ensanglanté son cabaret, mais les établissements les plus honnêtes ne sont pas à l’abri d’une catastrophe pareille. Elle avait eu le temps de réfléchir, dans le silence des « secrets, » elle avait fouillé jusqu’aux derniers replis de sa conscience, et cependant elle en était encore à se demander quels reproches on pouvait raisonnablement lui adresser.... Je puis vous le dire, interrompit le juge : on vous reproche d’entraver autant qu’il est en vous l’action de la loi.... Et de chercher à égarer la justice. C’est de la complicité, cela, veuve Chupin, prenez-y garde. Quand la police s’est présentée, au moment même du crime, vous avez refusé de répondre. J’ai dit tout ce que je savais. Il avait conduit l’interrogatoire de telle sorte, que la veuve Chupin se trouvait naturellement amenée à entreprendre d’elle-même le récit des faits. Des questions directes eussent peut-être éclairé cette vieille, si fine, qui gardait tout son sang-froid, et il importait qu’elle ne soupçonnât rien de ce que savait ou de ce qu’ignorait l’instruction. En l’abandonnant à sa seule inspiration, on devait obtenir dans son intégrité la version qu’elle se proposait de substituer à la vérité. Cette version, ni le juge, ni Lecoq n’en doutaient, devait avoir été concertée au poste de la place d’Italie, entre le meurtrier et le faux ivrogne, et transmise ensuite à la Chupin par ce hardi complice. la chose est bien simple, mon bon monsieur, commença l’honnête cabaretière. Dimanche soir, j’étais seule au coin de mon feu, dans la salle basse de mon établissement, quand tout à coup la porte s’ouvre, et je vois entrer trois hommes et deux dames. Segmuller et le jeune policier échangèrent un rapide regard. Le complice avait vu relever les empreintes, donc on n’essayait pas de contester la présence des deux femmes. Sitôt assis, poursuivit la veuve, ces gens me commandent un saladier de vin à la française. Sans me vanter, je n’ai pas ma pareille pour préparer cette boisson. Naturellement, je les sers, et aussitôt après, comme j’avais des blouses à repriser pour mon garçon, je monte à ma chambre qui est au premier. C’était, de votre part, beaucoup de confiance. La veuve Chupin secoua mélancoliquement la tête. Quand on n’a rien, prononça-t-elle, on ne craint pas les voleurs. Alors, donc, j’étais en haut depuis une demi-heure, quand on se met à m’appeler d’en bas : « Eh ! Je descends, et je me trouve nez à nez avec un grand individu très barbu, qui venait d’entrer. Il voulait un petit verre de fil-en-quatre ... Je le sers, seul à une table. L’ironie fut-elle comprise de la Chupin ? sa physionomie ne le laissa pas deviner. Seulement, cette fois, j’avais à peine repris mon dé et mon aiguille, que j’entends un tapage terrible dans ma salle. Dare dare je dégringole mon escalier, pour mettre le holà...Ah ! Les trois premiers arrivés étaient tombés sur le dernier venu, et ils l’assommaient de coups, mon bon monsieur, ils le massacraient... Mais voilà que l’individu qui était seul contre trois sort un pistolet de sa poche ; il tire et tue un des autres, qui roule à terre... Moi, de peur, je tombe assise sur mon escalier, et pour ne pas voir, car le sang coulait, je relève mon tablier sur ma tête... L’instant d’après, monsieur Gévrol arrivait avec ses agents, on enfonçait ma porte, et voilà... Ces odieuses vieilles, qui ont trafiqué de tous les vices et bu toutes les hontes, atteignent parfois une perfection d’hypocrisie à mettre en défaut la plus subtile pénétration. Un homme non prévenu, par exemple, eût pu se laisser prendre à la candeur de la veuve Chupin, tant elle y mettait de naturel, tant elle rencontrait à propos la juste intonation de la franchise, de la surprise ou de l’effroi. Malheureusement elle avait contre elle ses yeux, ses petits yeux gris, mobiles comme ceux de la bête inquiète, où l’astuce heureuse allumait des étincelles. C’est qu’elle se réjouissait, au-dedans d’elle-même, de son bonheur et de son adresse, n’étant pas fort éloignée de croire que le juge ajoutait foi à ses déclarations. Dans le fait, pas un des muscles du visage de M. Segmuller n’avait trahi ses impressions pendant le récit de la vieille, récit débité avec une prestigieuse volubilité. Quand elle s’arrêta, à bout d’haleine, il se leva sans mot dire et s’approcha de son greffier pour surveiller la rédaction du procès-verbal de cette première partie de l’interrogatoire. Du coin où il se tenait modestement assis, Lecoq ne cessait d’observer la prévenue. Elle pense pourtant, se disait-il, que c’est fini, et que sa déposition va passer comme une lettre à la poste. Si telle était, en effet, l’espérance de la veuve Chupin, elle ne tarda pas à être déçue. Segmuller, après quelques légères observations au souriant Goguet, vint s’asseoir près de la cheminée, estimant le moment arrivé de pousser vivement l’interrogatoire. Ainsi, veuve Chupin, commença-t-il, vous affirmez n’être pas restée un seul instant près des gens qui étaient entrés boire chez vous ? Ils entraient et commandaient, vous les serviez et vous vous hâtiez de sortir. Il me paraît impossible, cependant, que vous n’ayez pas surpris quelques mots de leur conversation. Ce n’est pas mon habitude d’espionner mes pratiques. Enfin, avez-vous entendu quelque chose ? Le juge d’instruction haussa les épaules d’un air de commisération. En d’autres termes, reprit-il, vous refusez d’éclairer la justice. Toutes ces histoires invraisemblables de sorties, de blouses pour votre fils à raccommoder dans votre chambre, vous ne les avez inventées que pour avoir le droit de me répondre : « Je n’ai rien vu, rien entendu, je ne sais rien. » Si tel est le système que vous adoptez, je déclare qu’il n’est pas soutenable et ne serait admis par aucun tribunal. Ce n’est pas un système, c’est la vérité. Segmuller parut se recueillir, puis tout à coup : Décidément, vous n’avez rien à me dire sur ce misérable assassin ? Mais ce n’est pas un assassin, mon bon monsieur... il a tué les autres en se défendant. On lui cherchait querelle, il était seul contre trois hommes, il voyait bien qu’il n’avait pas de grâce à attendre de brigands qui.... Elle s’arrêta court, toute interdite, se reprochant sans doute de s’être laissée entraîner, d’avoir eu la langue trop longue. Elle put espérer, il est vrai, que le juge n’avait rien remarqué. Un tison venait de rouler du foyer, il avait pris les pincettes et ne semblait préoccupé que du soin de reconstruire artistement l’édifice écroulé de son feu. Qui me dira, murmurait-il, entre haut et bas, qui me garantira que ce n’est pas cet homme, au contraire, qui a attaqué les trois autres.... Moi, déclara carrément la veuve Chupin, moi, qui le jure !... Segmuller se redressa, aussi étonné en apparence que possible. Comment pouvez-vous savoir, prononça-t-il, comment pouvez-vous jurer ? Vous étiez dans votre chambre quand la querelle a commencé. Grave et immobile sur sa chaise, Lecoq jubilait intérieurement. Il trouvait que c’était un joli résultat, et qui promettait, d’avoir, en huit questions, amené cette vieille rouée à se démentir. Il se disait aussi que la preuve de la connivence éclatait. Sans un intérêt secret, la vieille cabaretière n’eût pas pris si imprudemment la défense du prévenu. Après cela, reprit le juge, vous parlez peut-être d’après ce que vous savez du caractère du meurtrier, vous le connaissez vraisemblablement. Je ne l’avais jamais vu avant cette soirée-là. Mais il était cependant déjà venu dans votre établissement ? comment expliquez-vous alors que, entrant dans la salle du bas, pendant que vous étiez dans votre chambre, cet inconnu, cet étranger se soit mis à crier : « Hé !... Il devinait donc que l’établissement était tenu par une femme, et que cette femme n’était plus jeune ? Rappelez vos souvenirs ; c’est vous-même qui venez de me le dire. Je n’ai pas dit cela, mon bon monsieur. et on va vous le prouver, en vous relisant votre interrogatoire ... Le souriant greffier eut promptement trouvé le passage, et de sa meilleure voix il lut la phrase textuelle de la Chupin : J’étais en haut depuis une demi-heure, quand d’en bas on se met à m’appeler : « Hé !... L’assurance de la vieille récidiviste fut sensiblement diminuée par cet échec. Mais loin d’insister, le juge glissa sur cet incident, comme s’il n’y eût pas attaché grande importance. Et les autres buveurs, reprit-il, ceux qui ont été tués, les connaissiez-vous ?... Non, monsieur, ni d’Ève ni d’Adam. Et vous n’avez pas été surprise de voir ainsi arriver chez vous trois inconnus, accompagnés de deux femmes ? vous ne pensez pas ce que vous dites. Ce n’est pas le hasard qui peut amener des clients la nuit, par un temps épouvantable, dans un cabaret mal famé comme le vôtre, et situé surtout assez loin de toute voie fréquentée, au milieu des terrains vagues.... Je ne suis pas sorcière ; ce que je pense, je le dis. Donc, vous ne connaissez même pas le plus jeune de ces malheureux, celui qui était vêtu en soldat, Gustave, enfin ? Segmuller nota l’intonation de cette réponse, et plus lentement il ajouta : Du moins, vous avez bien ouï parler d’un ami de ce Gustave, un certain Lacheneur ? À ce nom, le trouble de l’hôtesse de la Poivrière fut visible, et c’est d’une voix profondément altérée, qu’elle balbutia : Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom. Elle niait, mais l’effet produit restait, et à part soi, Lecoq jurait qu’il retrouverait ce Lacheneur, ou qu’il périrait à la tâche. N’y avait-il pas, parmi les pièces de conviction, une lettre de lui, écrite, on le savait, dans un café du boulevard Beaumarchais ? Avec un pareil indice et de la patience... Segmuller, nous arrivons aux femmes qui accompagnaient ces malheureux. Quel genre de femmes était-ce ?... des filles de rien du tout. mon bon juge, je les ai à peine vues ... Enfin, c’étaient deux grandes et puissantes gaillardes, si mal bâties que, sur le premier moment, comme c’était le dimanche gras, je les ai prises pour des hommes déguisés en femmes. Elles avaient des mains comme des épaules de mouton, la voix cassée, et des cheveux très noirs. Elles étaient brunes comme des mulâtresses, voilà surtout ce qui m’a frappé.... interrompit le juge ; j’ai désormais la preuve de votre insigne mauvaise foi. Ces femmes étaient petites, et l’une d’elles était remarquablement blonde. Je vous jure, mon bon monsieur.... Ne jurez pas, je serais forcé de vous confronter avec un honnête homme qui vous dirait que vous mentez. Elle ne répliqua pas, et il y eut un moment de silence ; M. Segmuller se décidait à frapper le grand coup. Soutiendrez-vous aussi, demanda-t-il, que vous n’aviez rien de compromettant dans la poche de votre tablier ? On peut le chercher et fouiller ; il est resté chez moi. Cette assurance, sur ce point, ne trahissait-elle pas l’influence du faux ivrogne ?... Selon que vous agirez, vous irez aux assises comme témoin ... Bien que la veuve parût écrasée sous ce coup inattendu, le juge n’insista pas. On lui relut son interrogatoire, elle le signa et sortit. Segmuller aussitôt, s’assit à son bureau, remplit un imprimé et le remit à son greffier, en disant : Voici, Goguet, une ordonnance d’extraction pour le directeur du Dépôt. Allez dire qu’on m’amène le meurtrier. Arracher des aveux à un homme intéressé à se taire, et persuadé qu’il n’existe pas de preuves contre lui, c’est certes difficile. Mais demander, dans de telles conditions, la vérité à une femme, c’est vouloir, dit-on au Palais, c’est prétendre confesser le diable. Segmuller et Lecoq se trouvèrent seuls, ils se regardèrent d’un air qui disait leur inquiétude, et combien peu ils conservaient d’espoir. En somme, qu’avait-il produit de positif, cet interrogatoire conduit avec cette dextérité du juge qui sait disposer et manier ses questions, comme un général sait manœuvrer ses troupes et les faire donner à propos ? Il en ressortait la preuve irrécusable de la connivence de la veuve Chupin, et rien de plus. Oui, répondit le juge, il m’est presque démontré qu’elle connaît les gens qui se trouvaient chez elle, les femmes, les victimes, le meurtrier, tous enfin. Mais il est certain qu’elle connaît ce Gustave... Je l’ai lu dans son œil. Il m’est prouvé qu’elle sait qui est ce Lacheneur, cet inconnu dont le soldat mourant voulait se venger, ce personnage mystérieux qui a, très évidemment, la clef de cette énigme. C’est cet homme qu’il faudrait retrouver.... je le retrouverai, s’écria Lecoq, quand je devrais questionner les onze cent mille hommes qui se promènent dans Paris ! C’était beaucoup promettre, à ce point que le juge, en dépit de ses préoccupations, se laissa aller à rire. Si seulement, poursuivit Lecoq, si seulement cette vieille sorcière se décidait à parler à son prochain interrogatoire !... Le jeune policier hocha la tête. Il ne se faisait pas illusion ; il avait reconnu entre les sourcils de la veuve Chupin ces plis qui trahissent l’idiote obstination de la brute. Les femmes ne parlent jamais, reprit le juge, et quand elles semblent se résigner à des révélations, c’est qu’elles espèrent avoir trouvé un artifice qui égarera les investigations. L’évidence, du moins, écrase l’homme le plus entêté ; elle lui casse bras et jambes, il cesse de lutter, il avoue. La femme, elle, se moque de l’évidence. Lui montre-t-on la lumière, elle ferme les yeux et répond : « Il fait nuit. » Qu’on lui tourne la tête vers le soleil qui l’éblouit de ses rayons et l’aveugle, elle persiste et répète : « Il fait nuit. » Les hommes, selon la sphère sociale où ils sont nés, imaginent et combinent des systèmes de défense différents. Les femmes n’ont qu’un système, quelle que soit leur condition. Elles nient quand même, toujours, et elles pleurent. Quand, au prochain interrogatoire, je pousserai la Chupin, soyez sûr qu’elle trouvera des larmes... Dans son impatience, il frappa du pied. Il avait beau fouiller l’arsenal de ses moyens d’action, il n’y trouvait pas une arme pour briser cette résistance opiniâtre. Si seulement j’avais idée du mobile qui guide cette vieille femme, reprit-il. Qui me dira quel puissant intérêt lui commande le silence !... Serait-ce sa cause qu’elle défend ?... Qui nous prouve qu’elle n’a pas aidé le meurtrier à combiner un guet-apens ? Oui, répondit lentement Lecoq, oui, cette supposition se présente naturellement à l’esprit. Mais l’accueillir, n’est-ce pas rejeter les prémices admises par monsieur le juge ?... Si la Chupin est complice, le meurtrier n’est pas le personnage que nous soupçonnons, il est simplement l’homme qu’il paraît être. L’opinion du jeune policier était faite. Mais pouvait-il décider, lui, l’humble agent de la sûreté, quand un magistrat hésitait ? Il comprit combien sa position lui imposait de réserve, et c’est du ton le plus modeste qu’il dit : Pourquoi le faux ivrogne n’aurait-il pas ébloui la Chupin en faisant briller à ses yeux les plus magnifiques espérances ? Pourquoi ne lui aurait-il pas promis de l’argent, une grosse somme ?... Derrière lui s’avançait un garde de Paris qui demeura respectueusement sur le seuil, les talons sur la même ligne, la main droite à la visière du shako, la paume en dehors, le coude à la hauteur de l’œil ... Monsieur, dit au juge ce militaire, monsieur le directeur de la prison m’envoie vous demander s’il doit maintenir la veuve Chupin au secret ; elle se désespère de cette mesure. Certes, murmurait-il, répondant à quelque révolte de sa conscience, certes, c’est une terrible aggravation de peine, mais si je laisse cette femme communiquer avec les autres détenues, une vieille récidiviste comme elle trouvera sûrement un expédient pour faire parvenir des avis au dehors ... Cela ne se peut, l’intérêt de la justice et de la vérité doit passer avant tout. Il importe, commanda-t-il, que la prévenue reste au secret jusqu’à nouvel ordre. Le garde de Paris laissa retomber la main du salut, porta le pied droit à trois pouces en arrière du talon gauche, fit demi-tour et s’éloigna au pas ordinaire. La porte refermée, le souriant greffier tira de sa poche une large enveloppe. Voici, dit-il, une communication de monsieur le directeur. Le juge rompit le cachet et lut à haute voix : « Je ne saurais trop conseiller à monsieur le juge d’instruction de s’entourer de sérieuses précautions quand il interrogera le prévenu Mai. « Depuis sa tentative avortée de suicide, ce prévenu est dans un tel état d’exaltation qu’on a dû lui laisser la camisole de force. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit, et les gardiens qui l’ont veillé s’attendaient à tout moment à voir la folie se déclarer. Cependant il n’a pas prononcé une parole. « Quand on lui a présenté des aliments ce matin, il les a repoussés avec horreur, et je ne serais pas éloigné de lui croire l’intention de se laisser mourir de faim. « J’ai rarement vu un malfaiteur plus dangereux. Je le crois capable de se porter aux plus affreuses extrémités.... » exclama le greffier dont le sourire pâlit ; à la place de monsieur le juge, je ferais entrer les soldats qui vont amener ce gaillard-là. c’est vous, Goguet, fit doucement M. Segmuller, vous, un vieux greffier, qui parlez ainsi. interrompit Lecoq, d’un ton qui trahissait sa confiance en sa prodigieuse vigueur, ne suis-je pas là ! Rien qu’en s’asseyant à son bureau, M. Segmuller eût eu comme un rempart entre le prévenu et lui. Il s’y tenait d’habitude ; mais après le mouvement d’effroi de son greffier, il eût rougi de paraître craindre. Il se plaça donc près du feu, comme l’instant d’avant, quand il interrogeait la Chupin, et sonna pour donner l’ordre d’introduire l’homme, seul. Il insista sur ce mot : seul. La seconde d’après, la porte s’ouvrait avec une violence terrible, et le meurtrier entrait, se précipitait, plutôt, dans le cabinet. Le taureau qui s’échappe de l’abattoir, après avoir été manqué par la masse du boucher, a ces allures affolées, ces mouvements désordonnés et sauvages. Goguet en blêmit derrière sa table, et Lecoq fit un pas, prêt à s’élancer. Mais, arrivé au milieu de la pièce, l’homme s’arrêta, promenant autour de lui un regard perçant. Le juge, c’est moi, répondit M. Celui qui est venu me questionner hier soir. Il lui est arrivé un accident. En vous quittant il s’est cassé la jambe. Et c’est moi qui le remplace.... Mais le prévenu semblait hors d’état d’entendre. À son exaltation frénétique succédait subitement un anéantissement mortel. Ses traits contractés par la rage se détendaient. Il était devenu livide, il chancelait... Remettez-vous, lui dit le juge d’un ton bienveillant, et si vous vous sentez trop faible pour rester debout, prenez un siège.... Déjà, par un prodige d’énergie, l’homme s’était redressé. Même une flamme, aussitôt éteinte, avait brillé dans ses yeux.... Bien des merci de votre bonté, monsieur, répondit-il, mais ça ne sera rien... j’ai eu comme un éblouissement, il est passé. Il y a longtemps peut-être que vous n’avez mangé ?... Je n’ai rien mangé depuis que celui-ci, - il montrait Lecoq, - m’a apporté du pain et du jambon, au violon, là-bas. Sentez-vous le besoin de prendre quelque chose ? si c’était un effet de votre bonté... je boirais bien un verre d’eau. On lui apporta ce qu’il demandait. Aussitôt il se versa un premier verre qu’il avala d’un trait, puis un second qu’il vida lentement. On eût dit qu’il buvait la vie. Sur vingt prévenus qui arrivent à l’instruction, dix-huit au moins se présentent armés d’un système complet de défense, conçu et discuté dans le silence des « secrets. » Coupables ou innocents, ils ont adopté un rôle qui commence à l’instant où, le cœur battant et la gorge sèche, ils franchissent le seuil du cabinet redoutable où les attend le magistrat instructeur. Ce moment de l’entrée du prévenu est donc un de ceux où le juge met en jeu toute la puissance de sa pénétration. L’attitude de l’homme doit trahir le système, comme une table résume les matières d’un volume. Segmuller n’avait pas, croyait-il, à se défier de trompeuses apparences. Il était évident pour lui que le prévenu n’avait pu songer à feindre, que le désordre de son arrivée était aussi réel que son anéantissement présent. Du moins, tous les dangers dont avait parlé le directeur du Dépôt étaient écartés. Le juge alla donc s’établir à son bureau. Il s’y sentait plus à l’aise, et pour ainsi dire plus fort. Là, il tournait le dos au jour, sa tête s’effaçait dans l’ombre, et au besoin il pouvait, rien qu’en se baissant, dissimuler une surprise, une impression trop vive. Le prévenu, au contraire, restait en pleine lumière, et pas un des tressaillements de sa face, pas un des battements de sa paupière ne devait échapper à une attention sérieuse. Il paraissait alors complètement remis, et ses traits avaient repris l’insoucieuse immobilité de la résignation. Vous sentez-vous tout à fait mieux ?... J’espère, poursuivit paternellement le juge, que vous saurez vous modérer, maintenant. Hier, vous avez essayé de vous donner la mort. C’eût été un grand crime ajouté aux autres, un crime qui... D’un geste brusque, le prévenu l’interrompit. Je n’ai pas commis de crime, dit-il, d’une voix rude encore, mais non plus menaçante. Attaqué, j’ai défendu ma peau, ce qui est le droit de chacun. Ils étaient trois sur moi, des enragés ... j’ai tué pour ne pas être tué. C’est un grand malheur, et je donnerais ma main pour le réparer, mais ma conscience ne me reproche pas ça. c’était le claquement de l’ongle de son pouce sous ses dents. Cependant, continua-t-il, on m’a arrêté et traité comme un assassin. Quand je me suis vu tout seul dans ce cercueil de pierre que vous appelez « le secret, » j’ai eu peur, j’ai perdu la tête. Je me suis dit : « Mais, mon garçon, on t’a enterré vivant, il s’agit de mourir, et vite, si tu ne veux pas souffrir. » Ma mort ne faisait de tort à personne, je n’ai ni femme ni petits qui comptent sur le travail de mes bras, je m’appartiens. Ce qui n’empêche qu’après la saignée, on m’a lié dans un sac de toile, comme un fou ... j’ai cru que je le deviendrais. Toute la nuit les geôliers ont été après moi, comme des enfants qui tourmentent une bête enchaînée. Ils me tâtaient, ils me regardaient, ils passaient la chandelle devant mes yeux... Tout cela était débité avec un sentiment d’amertume profonde, mais sans colère, violemment, mais sans déclamation, comme toutes les choses que l’on sent très vivement. Et la même réflexion venait en même temps au juge et au jeune policier. Celui-là, pensaient-ils, est très fort, on n’en aura pas raison aisément. Après une minute de méditation, M. On s’explique, jusqu’à un certain point, un premier mouvement de désespoir dans la prison. Mais plus tard, ce matin même, vous avez refusé la nourriture qu’on vous offrait.... La sombre figure de l’homme s’éclaira soudain à cette question, ses yeux eurent un clignotement comique, et enfin il éclata de rire, d’un bon rire bien gai, bien franc, bien sonore. Ça, dit-il, c’est une autre affaire. Certainement, j’ai tout refusé, mais vous allez voir pourquoi ... J’avais les mains prises dans le sac, et les gardiens prétendaient me faire manger comme un poupon à qui sa nourrice donne la bouillie ... j’ai serré les lèvres de toutes mes forces. Alors il y en a un qui a essayé de m’ouvrir la bouche de force pour y fourrer la cuillère, comme on ouvre la gueule d’un chien malade pour l’obliger à gober une médecine ... celui-là j’ai essayé de le mordre, c’est vrai, et si son doigt s’était trouvé entre mes dents, il y restait. Et c’est pour cette raison qu’ils se sont tous mis à lever les bras au ciel, et à dire en me montrant : « Voilà un redoutable malfaiteur, un fier scélérat ! Ce souvenir lui semblait bien réjouissant, car il se reprit à rire de plus belle, à la grande stupéfaction de Lecoq, au grand scandale du bon Goguet, le greffier. Segmuller avait grand peine à dissimuler complètement sa surprise. Vous êtes trop raisonnable, je l’espère, dit-il enfin, pour garder rancune à des hommes, qui, en vous attachant, obéissaient à leurs supérieurs, et qui, du reste, ne cherchaient qu’à vous sauver de vos propres fureurs. fit le prévenu, redevenant sérieux, je leur en veux encore un petit peu, et si j’en tenais un dans un coin ... Mais ça passera, je me connais, je n’ai pas plus de fiel qu’un poulet. Il dépend d’ailleurs de vous d’être bien traité ; soyez calme, et on ne vous remettra pas la camisole de force. Le meurtrier branla tristement la tête. Je serai donc sage, dit-il, quoique ce soit terriblement dur d’être en prison quand on n’a rien fait de mal. Si encore j’étais avec des camarades, on causerait, et le temps passerait ... Mais rester seul, tout seul, dans ce trou froid, où on n’entend rien ... C’est si humide que l’eau coule le long du mur, et on jurerait que c’est des vraies larmes, des larmes d’homme qui sortent de la pierre.... Le juge d’instruction s’était penché sur son bureau pour prendre une note. Ce mot : « des camarades », l’avait frappé, et il se proposait de le faire expliquer plus tard. Si vous êtes innocent, continua-t-il, vous serez bientôt relâché, mais il faut établir votre innocence. Que dois-je faire pour cela ? Dire la vérité, toute la vérité, répondre en toute sincérité, sans restrictions, sans arrière-pensée aux questions que je vous poserai. Pour ça, on peut compter sur moi. Il levait déjà la main comme pour prendre Dieu et les hommes à témoin de sa bonne foi, M. Segmuller lui ordonna de l’abaisser, en ajoutant : Les prévenus ne prêtent pas serment. fit l’homme d’un air étonné, c’est drôle ! Tout en semblant laisser s’égarer le prévenu, le juge ne le perdait pas de vue. Il avait surtout voulu, par ces préliminaires, le rassurer, le mettre à l’aise, écarter autant que possible ses défiances, et il estimait le but qu’il se proposait atteint. Encore une fois, reprit-il, prêtez-moi toute votre attention, et n’oubliez pas que votre liberté dépend de votre franchise. Un mouvement du prévenu trahit une impatience aussitôt maîtrisée. Voici, répondit-il, la troisième fois qu’on me dit cela depuis hier. Si j’étais menteur, rien ne serait si simple que de vous dire que je m’appelle Pierre, Jean ou Jacques ... Mais mentir n’est pas mon genre. Vrai, je n’ai pas de prénoms. S’il s’agissait de surnoms, ce serait autre chose, j’en ai eu beaucoup. pour commencer, quand j’étais chez le père Fougasse, on m’appelait l’Affiloir, parce que, voyez-vous... Qui était ce père Fougasse ? Le roi des hommes pour les bêtes sauvages, monsieur le juge. il pouvait se vanter de posséder une ménagerie, celui-là. Tigres, lions, perroquets de toutes les couleurs, serpents gros comme la cuisse, il avait tout. Malheureusement il avait aussi une connaissance qui a tout mangé. Il était si malaisé de le discerner, que M. Segmuller et Lecoq étaient également indécis. Goguet, lui, tout en minutant l’interrogatoire, riait. interrompit le juge, quel âge avez-vous ? Segmuller crut découvrir une intention ironique qu’il importait de réprimer. Je vous préviens, dit-il durement, que si vous continuez ainsi, votre liberté est fort compromise. Chacune de vos réponses est une inconvenance. La plus sincère désolation, mêlée d’inquiétude, se peignit sur les traits du meurtrier. il n’y a pas d’offense, monsieur le juge, gémit-il. Vous verriez bien que je dis vrai, si vous me laissiez vous conter ma petite affaire. « Prévenu bavard, cause bien instruite, » dit un vieux proverbe du Palais. C’est qu’il semble impossible, en effet, qu’un coupable, épié par le juge, puisse parler beaucoup sans que sa langue trahisse son intention ou sa pensée, sans qu’il s’évapore quelque chose du secret qu’il prétend garder. Les plus simples, parmi les prévenus, ont compris cela. Aussi, obligés à une prodigieuse contention d’esprit, sont-ils généralement plus que réservés. Enfermés dans leur système de défense, comme une tortue dans sa carapace, ils n’en sortent que le moins possible et avec la plus ombrageuse circonspection. À l’interrogatoire, ils répondent, il le faut bien, mais c’est comme à regret, brièvement, ils sont avares de détails. Ici, l’accusé était prodigue de paroles. il n’avait pas l’air de craindre de « se couper. » Il n’hésitait pas, à l’exemple de ceux qui tremblent de disloquer d’un mot le roman qu’ils s’efforcent de substituer à la vérité. En d’autres circonstances, c’eût été une présomption en sa faveur. Segmuller à la requête indirecte de son prévenu. Le meurtrier ne dissimula pas adroitement la joie que lui causait la liberté qui lui était accordée. L’éclat de ses yeux, le gonflement de ses narines, révélèrent une satisfaction pareille à celle du chanteur de romances qu’on traîne au piano. Il se campa, la tête en arrière, en beau parleur sûr de ses moyens et de ses effets, promena sa langue sur ses lèvres pour les humecter, et dit : Comme cela, c’est mon histoire que vous me demandez ? Pour lors, monsieur le juge, vous saurez qu’un beau jour, il y a de cela quarante-cinq ans, le père Tringlot, directeur d’une troupe pour la souplesse, la force et la dislocation, s’en allait de Guingamp à Saint-Brieuc par la grande route. Naturellement, il voyageait dans ses deux grandes voitures, avec son épouse, son matériel et ses artistes. Mais voilà que peu après avoir dépassé un gros bourg nommé Chatelaudren, regardant de droite et de gauche, il aperçoit sur le revers d’un fossé quelque chose de blanc qui grouillait. « Faut que je voie ce que c’est, » dit-il à son épouse. Il arrête, descend, va au fossé, prend la chose et pousse un cri. Vous me demanderez : Qu’avait-il donc trouvé, cet homme ? Il venait de trouver votre serviteur, alors âgé d’environ dix mois. Il salua à la ronde sur ces derniers mots. Naturellement, reprit-il, le père Tringlot me porte à son épouse, une bien brave femme, tout de même. Elle me prend, m’examine, me tâte, et dit : « Il est fort, ce môme, et bien venant ; il faut le garder, puisque sa mère a eu l’abomination de l’abandonner. Je lui donnerai des leçons, et dans cinq ou six ans il nous fera honneur. » Là dessus, on commence à me chercher un nom. On était aux premiers jours du mois de mai ; il fut décidé que je m’appellerais Mai, et Mai je suis depuis ce jour-là, sans prénom. Il s’interrompit, et son regard s’arrêta successivement sur ses trois auditeurs, comme s’il eût quêté une approbation. L’approbation ne venant pas, il poursuivit : C’était un homme simple, le père Tringlot, et ignorant les lois. Il ne déclara pas sa trouvaille à l’autorité. De la sorte, je vivais, mais je n’existais pas, puisqu’il faut être inscrit sur un registre de mairie pour exister. Tant que j’ai été moutard, je ne me suis pas inquiété de cela. Plus tard, quand j’ai été sur mes seize ans, quand je venais à penser à la négligence du bonhomme, je m’en réjouissais au dedans de moi-même. Je me disais : Mai, mon gars, tu n’es couché sur aucun registre du gouvernement, donc tu ne tireras pas au sort, par conséquent tu ne partiras pas soldat. Ce n’était pas du tout dans mon idée d’être soldat, je ne me serais pas fait inscrire pour un boulet de canon. Bien plus tard encore, l’âge de la conscription passé, un homme de loi m’a dit que si je réclamais pour avoir un état civil on me ferait de la peine. Alors, je me suis décidé à exister en contrebande. De n’être personne, ça a ses bons et ses mauvais côtés. Je n’ai pas servi, c’est vrai, mais je n’ai jamais eu de papiers. ça m’a fait manger de la prison plus souvent qu’à mon tour. Mais comme, en définitive, je n’ai jamais été fautif, je m’en suis toujours tiré... Et voilà pourquoi je n’ai pas de prénom, et comment je ne sais pas au juste où je suis né... Si la vérité a un accent particulier, ainsi que l’ont écrit des moralistes, le meurtrier avait trouvé cet accent-là. Voix, geste, regard, expression, tout était d’accord : pas un mot de sa longue narration n’avait détonné. Segmuller, quels sont vos moyens d’existence ? À la mine déconfite du meurtrier, on eût juré qu’il avait compté que son éloquence allait lui ouvrir les portes de la prison. J’ai un état, répondit-il piteusement, celui que m’a montré la mère Tringlot. J’en vis, et j’en ai vécu en France et dans d’autres contrées. Le juge pensa trouver là un défaut de cuirasse. Voilà seize ans que je travaille, tantôt en Allemagne, tantôt en Angleterre, avec la troupe de M. Comment avec un tel métier vos mains sont-elles si blanches et si soignées ? Loin de paraître embarrassé, le prévenu étala ses mains et les examina avec une visible complaisance. C’est vrai, au moins, fit-il, qu’elles sont jolies ... On vous entretient donc à ne rien faire ? Seulement, monsieur le juge, je suis, moi, pour parler au public, pour « tourner le compliment, » pour faire le boniment, comme on dit ... et, sans me flatter, j’ai une certaine capacité. Segmuller se caressait le menton, ce qui est son tic lorsqu’il suppose qu’un prévenu s’enferre. En ce cas, dit-il, veuillez me donner un échantillon de votre talent. fit l’homme, semblant croire à une plaisanterie, oh !... Obéissez, je vous prie, insista le juge. Le meurtrier ne se défendit plus. À la seconde même, sa mobile physionomie prit une expression toute nouvelle, mélange singulier de bêtise, d’impudence et d’ironie. En guise de baguette, il prit une règle sur le bureau du juge, et d’une voix fausse et stridente, avec des intonations bouffonnes, il commença : Et toi, la grosse caisse, la paix !... Voici, messieurs et dames, l’heure, l’instant et le moment de la grrrande et unique représentation du théâtre des prestiges, sans pareil au monde pour le trapèze et la danse de corde, les élévations et les dislocations, et autres exercices de grâce, de souplesse et de force, avec le concours d’artistes de la capitale ayant eu l’honneur.... » interrompit le juge, vous débitiez cela en France, mais en Allemagne ?... Naturellement, je parle la langue du pays. Segmuller, dont l’allemand était la langue maternelle. Le prévenu quitta son air niais, se grima d’une importance comique, et sans l’ombre d’une hésitation il reprit du ton le plus emphatique : « Mit Bewilligung der hochlœblichen Obrigkeit wird heute vor hiesiger ehrenwerthen Bürgerschaft zum erstenmal aufgeführt... [Note : Avec la permission de l’autorité locale, sera représentée devant l’honorable bourgeoisie, pour la première fois ... Il se leva, peut-être pour cacher sa déception, et ajouta : On va aller chercher un interprète, qui nous dira si vous vous exprimez aussi facilement en anglais. Lecoq, sur ces mots, s’avança modestement : Déjà l’homme s’était une fois encore transformé. Le flegme et la gravité britanniques se peignaient sur son visage, ses gestes étaient devenus roides et compassés. C’est du ton le plus sérieux qu’il dit : « Ladies, and Gentlemen, Long life to our queen, and to the honourable mayor of that town. No country England excepted, our glorious England ! - should produce such a strange thing, such a parangon of curiosity... » Longue vie à notre reine et à l’honorable maire de cette ville. Aucune contrée, l’Angleterre exceptée, - notre glorieuse Angleterre ! - ne saurait produire une chose aussi étrange, un pareil exemple de curiosité !...] Pendant une minute encore, il parla sans interruption. Segmuller s’était accoudé à son bureau le front entre ses mains, Lecoq dissimulait mal sa stupeur. Seul, Goguet, le souriant greffier s’amusait... Le directeur du Dépôt, ce fonctionnaire à qui vingt ans de pratique des prisons et des détenus donnaient une autorité d’oracle, cet observateur si difficile à surprendre, avait écrit au juge d’instruction : « Entourez-vous de précautions, avant d’interroger le prévenu Mai. » au lieu du dangereux malfaiteur dont l’annonce seule avait fait pâlir le greffier, on trouvait une manière de philosophe pratique, inoffensif et jovial, vaniteux et beau parleur, un homme à boniments, un pitre, enfin ! Cependant, loin de souffler à M. Segmuller la tentation de renoncer au point de départ de Lecoq, elle enfonça plus profondément dans son esprit le système du jeune policier. S’il restait silencieux, les coudes sur la tablette de son bureau, les mains croisées sur les yeux, c’est que, dans cette position, rien qu’en écartant les doigts, il pouvait, à loisir, étudier son homme. L’attitude de ce meurtrier était inconcevable. Son « compliment » anglais terminé, il restait au milieu du cabinet, la physionomie étonnée, moitié content, moitié inquiet, mais aussi à l’aise que s’il eût été sur les tréteaux où il disait avoir passé la moitié de sa vie. Et, réunissant tout ce qu’il avait d’intelligence et de pénétration, le juge s’efforçait de saisir quelque chose, un indice, un tressaillement d’espoir, une contraction d’angoisse, sur ce masque plus énigmatique en sa mobilité que la face de bronze des sphynx. Il est vrai qu’il n’avait point encore attaqué sérieusement. Il n’avait utilisé aucune des armes que lui avait forgées Lecoq. Mais le dépit le gagnait, il fut aisé de le voir, à la façon brusque dont il releva la tête au bout d’un moment. Je le reconnais, dit-il au prévenu, vous parlez couramment les trois grandes langues de l’Europe. Le meurtrier s’inclina, un sourire orgueilleux aux lèvres. Mais cela n’établit pas votre identité, continua le juge. Avez-vous des répondants à Paris ?... Pouvez-vous indiquer une personne honorable qui garantisse votre individualité ? monsieur, il y a seize ans que j’ai quitté la France et que je vis sur les grands chemins et dans les foires... N’insistez pas, la prévention ne saurait se contenter de ces raisons. Il serait trop aisé d’échapper aux conséquences de ses antécédents. Parlez-moi de votre dernier patron, M. Simpson est un homme riche, répondit le prévenu d’un ton froissé, riche à plus de deux cent mille francs, et honnête. En Allemagne, il travaille avec un théâtre de marionnettes ; en Angleterre, il fait voir des phénomènes, selon le goût des pays... ce millionnaire peut témoigner en votre faveur ; il doit être facile de le retrouver. En ce moment, Lecoq n’avait plus un brin de fil sec sur lui ; il l’a avoué depuis. En dix paroles, le prévenu allait confirmer ou réduire en poudre les affirmations de l’enquête... Simpson ne peut dire que du bien de moi. Il est assez connu pour qu’on le retrouve, seulement cela demandera du temps. Parce que, à l’heure qu’il est, il doit être en route pour l’Amérique. C’est même ce voyage qui m’a fait le quitter... Les angoisses dont les griffes aiguës déchiraient le cœur de Lecoq s’envolèrent. Ah !...fit le juge sur trois tons différents, ah !... Quand je dis qu’il est en route, reprit vivement le prévenu, il se peut que je me trompe, et qu’il ne soit pas encore parti. Ce qui est sûr, c’est qu’il avait arrangé toutes ses affaires pour s’embarquer quand nous nous sommes séparés. Sur quel navire devait-il prendre passage ? Il ne me l’a pas dit. Où vous êtes vous quittés ? Vous étiez à Leipzig vendredi, vous ?... Depuis quand donc êtes-vous à Paris ? Depuis dimanche, à quatre heures du soir. À la contraction du visage du meurtrier, on dut supposer un puissant effort de mémoire. Pendant près d’une minute, il parut chercher, interrogeant de l’œil le plafond et le sol alternativement, se grattant la tête, frappant du pied. Les gens de l’auberge où vous étiez logés à Leipzig ont dû vous remarquer ?... Nous ne sommes pas descendus à l’auberge. Où donc avez-vous mangé, couché ?... Dans la grande voiture de M. Simpson, elle était vendue, mais il ne devait la livrer qu’au port où il s’embarquait. Moins habitué que le juge à garder le secret de ses impressions, Lecoq ne put s’empêcher de se frotter les mains. Il voyait son prévenu convaincu de mensonge, « collé au mur, » selon son expression. Segmuller, vous n’avez à offrir à la justice que votre seule affirmation ? Attendez donc, dit le prévenu en étendant les bras en avant comme s’il eût pu saisir entre ses mains une inspiration encore vague, attendez donc... Lorsque je suis arrivé à Paris, j’avais une malle. Elle est toute remplie de linge marqué de la première lettre de mon nom. J’ai dedans des paletots, des pantalons, deux costumes pour mon état... Alors donc, en descendant du chemin de fer, j’ai porté cette malle dans un hôtel tout près de la gare... Le nom de cet hôtel ? monsieur, c’est précisément ce que je cherche, je l’ai oublié. Mais je n’ai pas oublié la maison, il me semble la voir encore, et si on me conduisait aux environs, je la reconnaîtrais certainement. Les gens de l’hôtel me remettraient, et d’ailleurs ma malle serait là pour faire preuve. À part soi, Lecoq se promettait une petite enquête préparatoire dans les hôtels qui entourent la gare du Nord. Soit, prononça le juge, on fera peut-être ce que vous demandez. Maintenant deux questions : Comment, arrivé à Paris à quatre heures, vous trouviez-vous à minuit à la Poivrière, un repaire de malfaiteurs, situé au milieu des terrains vagues, impossible à trouver la nuit quand on ne le connaît pas ?... En second lieu, comment, possédant tous les effets que vous dites, étiez-vous si misérablement vêtu ?... Vous allez comprendre, monsieur le juge, répondit-il. Quand on voyage en troisième, on éreinte ses vêtements, voilà pourquoi, au départ, j’ai mis ce que j’avais de plus mauvais. En arrivant, quand j’ai senti sous mes pieds le pavé de Paris, je suis devenu comme fou ; j’avais de l’argent, c’était le dimanche gras, je n’ai pensé qu’à faire la noce, et pas du tout à me changer. M’étant amusé autrefois à la barrière d’Italie, j’y ai couru et je suis entré chez un marchand de vins. Pendant que je mangeais un morceau, deux individus près de moi parlaient de passer la nuit au bal de l’Arc-en-ciel. Je leur demande de m’y conduire, ils acceptent, je paye une tournée et nous partons. Mais voilà qu’à ce bal, les jeunes gens m’ayant quitté pour danser, je commence à m’ennuyer à cent sous par tête. Vexé, je sors, et ne voulant pas demander mon chemin, une bêtise, quoi ! je me perds dans une grande plaine sans maisons. J’allais revenir sur mes pas, quand j’aperçois pas loin une lumière ; je marche droit dessus... et j’arrive à ce cabaret maudit. Comment les choses se sont-elles passées ? J’entre, j’appelle, on vient, je demande un verre de dur, on me sert, je m’assois et j’allume un cigare. L’endroit était affreux à donner la chair de poule. À une table, trois hommes avec deux femmes buvaient en causant tout bas. Il paraît que ma figure ne leur revient pas. L’un d’eux se lève, vient à moi et me dit : « Toi, tu es de la police, tu es venu ici pour nous moucharder, ton affaire est claire. » Moi, je réponds que je n’en suis pas, il me dit que si, je soutiens que non..., si... Bref, il jure qu’il en est sûr et que même j’ai une fausse barbe. Là-dessus, il m’empoigne la barbe et la tire. Il me fait mal, je me dresse, et v’lan, d’un coup de tampon je l’envoie à terre. Et les deux femmes, pendant ce temps, que faisaient-elles ?... j’avais trop d’ouvrage pour m’en occuper !... Mais vous les avez vues en arrivant ... deux laides mâtines, taillées comme des carabiniers et noires comme des taupes !... Entre le mensonge plausible et la vérité improbable, la justice, institution humaine, c’est-à-dire sujette à l’erreur, doit opter pour la vraisemblance. Mais ses derniers doutes se dissipèrent comme un brouillard au soleil, quand le prévenu déclara que les deux femmes étaient grandes et « noires. » Selon lui, cette audacieuse assertion démontrait la cordiale entente du meurtrier et de la Chupin. Elle trahissait un roman imaginé pour égarer l’enquête. Il en concluait que, sous ces apparences si habilement accumulées, existaient des faits d’autant plus graves qu’on prenait plus de peine pour les dérober à toute appréciation. Si l’homme eût dit : « Les femmes étaient blondes, » M. Segmuller n’eût plus su que croire. Certes, sa satisfaction fut immense, mais son visage demeura impénétrable. Il importait de laisser le prévenu dans cette idée qu’il jouait la prévention. Vous comprenez, lui dit le juge d’un ton de bonhomie parfaite, combien il serait important de retrouver ces deux femmes. Si leur témoignage s’accordait avec vos allégations, votre position serait singulièrement améliorée. Oui, je comprends cela, mais comment mettre la main dessus ?... ses agents sont au service des prévenus dès qu’il s’agit de les mettre à même d’établir leur innocence. Avez-vous fait quelques observations qui puissent préciser le signalement et faciliter les recherches ? Lecoq, dont l’œil ne quittait pas le prévenu, crut surprendre un sourire montant à ses lèvres. Je n’ai rien remarqué, dit-il froidement. Segmuller avait ouvert le tiroir de son bureau. Il en sortit la boucle d’oreille ramassée sur le théâtre du crime, et la présenta brusquement à l’homme, en disant : Ainsi, vous n’avez pas aperçu ceci aux oreilles d’une des femmes ?... L’imperturbable insouciance du prévenu ne fut pas altérée. Il prit la boucle d’oreille, l’examina attentivement, la fit miroiter au jour, admira ses feux, et dit : C’est une belle pierre, mais je ne l’avais pas remarquée. Cette pierre, insista le juge, est un diamant. Oui, et qui vaut plusieurs milliers de francs. Cette exclamation était bien dans l’esprit du rôle, mais le meurtrier n’y sut pas mettre la naïveté convenable, ou plutôt il l’exagéra. Un nomade comme lui, qui avait couru toutes les capitales de l’Europe, ne devait pas s’ébahir tant que cela de la valeur d’un diamant. Segmuller n’abusa pas de l’avantage remporté. Quand vous avez jeté votre arme, en criant : Venez me prendre, quelles étaient vos intentions ?... Oui, par la porte de derrière, fit le juge avec une ironie glaciale. Reste à expliquer comment vous, qui entriez dans ce cabaret pour la première fois, vous aviez connaissance de cette issue. Pour la première fois, l’œil du prévenu se troubla, son assurance disparut, mais ce ne fut qu’un éclair, et il éclata de rire, mais d’un rire faux, voilant mal son angoisse. répondit-il, je venais de voir les deux femmes filer par là... vous venez de déclarer que vous ne vous êtes pas aperçu du départ des femmes, que vous aviez trop d’ouvrage pour surveiller leurs mouvements. Mot pour mot ; on va vous donner lecture du passage. Le greffier lut, mais alors l’homme entreprit de contester la signification de ses expressions... Il n’avait pas dit, prétendait-il, certainement il n’avait pas voulu dire... Toi, mon bonhomme, pensait-il, tu discutes, tu patauges, tu es perdu... La réflexion était d’autant plus juste, que la situation d’un prévenu devant le magistrat instructeur peut être comparée à celle d’un homme qui, ne sachant pas nager, s’est avancé dans la mer jusqu’à avoir de l’eau au ras de la bouche. Tant qu’il garde son équilibre tout va bien. S’il se débat et barbotte, c’en est fait ; il avale une gorgée, la vague prochaine le roule ; il veut crier, il boit..., il est noyé. Assez, dit le juge, dont les questions allaient se multiplier et porter sur tous les points, assez. Comment, sortant avec l’intention de vous amuser, aviez-vous dans une de vos poches le revolver que voici. Je l’avais sur moi pour la route, je n’ai pas plus songé à le déposer à l’hôtel qu’à changer de vêtements. Il m’a été donné par M. Convenez, remarqua froidement le juge, que ce M. Enfin, continuons : Deux coups seulement de cette arme redoutable ont été déchargés et trois hommes sont morts. Vous ne m’avez pas dit la fin de la scène. fit l’homme d’un ton ému, à quoi bon !... Deux de mes ennemis renversés, la partie devenait égale. J’ai donc saisi le dernier, le soldat, à bras le corps, et je l’ai poussé ... Il est tombé sur le coin d’une table et ne s’est plus relevé. Segmuller avait déplié sur son bureau le plan du cabaret dessiné par Lecoq. Approchez, dit-il au prévenu, et précisez sur ce papier votre position et celle de vos adversaires. L’homme obéit, et avec une sûreté un peu bien surprenante chez un homme de sa condition apparente, il expliqua le drame. Je suis entré, disait-il, par cette porte marquée C, je me suis assis à la table H, qui est à gauche en entrant ; les autres occupaient cette table qui est entre la cheminée F et la fenêtre B. Je dois, dit le juge, rendre à la vérité cet hommage que vos déclarations s’accordent parfaitement avec les constatations des médecins, lesquels ont reconnu qu’un des coups avait été tiré à bout portant et l’autre de la distance de deux mètres environ. L’homme, au contraire, eut un imperceptible haussement d’épaules. Cela prouve, murmura-t-il, que ces médecins savent leur métier. Juge, il n’eût pas mené autrement l’interrogatoire. Il bénissait le ciel, qui lui avait donné M. Segmuller au lieu et place de M. Ceci réglé, reprit le juge, il vous reste, prévenu, à m’apprendre le sens d’une phrase prononcée par vous, quand l’agent que voici vous a renversé. vous avez dit : « C’est les Prussiens qui arrivent, je suis perdu ! » Une fugitive rougeur colora les pommettes du meurtrier. Il devint clair qu’il avait prévu toutes les autres questions et que celle-ci le prenait au dépourvu. C’est bien étonnant, fit-il avec un embarras mal déguisé, que j’aie dit cela !... Évidemment il gagnait du temps, il cherchait une explication. Cinq personnes vous ont entendu, insista le juge. Après tout, reprit l’homme, la chose est possible. C’est une phrase qu’avait coutume de répéter un vieux de la garde de Napoléon, qui, après la bataille de Waterloo, était entré au service de M. L’explication, pour être tardive, n’en était pas moins ingénieuse. Cela peut être, dit-il ; mais il est une circonstance qui passe ma compréhension. Étiez-vous débarrassé de vos adversaires avant l’entrée de la ronde de police ?... Alors, comment, au lieu de vous échapper par l’issue dont vous deviniez l’existence, êtes-vous resté debout sur le seuil de la porte de communication, avec une table devant vous en guise de barricade, votre arme dirigée vers les agents, pour les tenir en échec ? L’homme baissa la tête, et sa réponse se fit attendre. J’étais comme fou, balbutia-t-il, je ne savais si c’étaient des agents de police qui arrivaient ou des amis de ceux que j’avais tués. Votre intérêt vous commandait de fuir les uns comme les autres. Segmuller, la prévention suppose que vous vous êtes sciemment et volontairement exposé à être arrêté, pour protéger la retraite des deux femmes qui se trouvaient dans ce cabaret. Je me serais donc risqué pour deux coquines que je ne connaissais pas ?... La prévention a de fortes raisons de croire que vous les connaissez au contraire très bien, ces deux femmes. si on me le prouve !... Il ricanait, mais le rire fut glacé sur ses lèvres par le ton d’assurance avec lequel le juge dit, en scandant les syllabes : Ces délicates et épineuses questions d’identité qui, à tout moment, se représentent, sont le désespoir de la justice. Les chemins de fer, la photographie et le télégraphe électrique ont multiplié les moyens d’investigation ; en vain. Tous les jours encore il arrive que des malfaiteurs habiles réussissent à dérober aux juges leur véritable personnalité, et échappent ainsi aux conséquences de leurs antécédents. C’est à ce point qu’un spirituel procureur-général disait une fois en riant, - et peut-être ne plaisantait-il qu’à demi : « Les confusions de personnes ne cesseront que le jour où la loi prescrira d’imprimer, au fer rouge, un numéro d’ordre sur l’épaule de tout enfant déclaré à la mairie. » Segmuller eût souhaité ce numéro d’ordre à l’énigmatique prévenu qui était là devant lui. Et cependant, il ne désespérait pas, et sa confidence, si elle était exagérée, n’était pas feinte. Il pensait que cette circonstance des deux femmes était le côté faible du système du meurtrier, le point où il devait concentrer ses efforts. Il l’abandonna, néanmoins, pénétré de cette juste théorie qu’à un premier interrogatoire, on ne doit traiter à fond aucune question. Lorsqu’il estima que sa menace avait produit son effet, il reprit : Ainsi, prévenu, vous affirmez ne connaître aucune des personnes qui se trouvaient dans le cabaret ? Vous n’avez jamais eu occasion de voir un individu dont le nom se trouve mêlé à cette déplorable affaire, un certain Lacheneur ? J’entendais ce nom pour la première fois, quand le soldat mourant l’a prononcé, en ajoutant que ce Lacheneur était un ancien comédien... Il eut en gros soupir, et ajouta : Pauvre troupier !...Je venais de lui donner le coup de mort, et ses dernières paroles ont été le témoignage de mon innocence. Ce petit mouvement sentimental laissa le juge très froid. Par conséquent, demanda-t-il, vous acceptez la déposition de ce militaire ? L’homme hésita, comme s’il eût flairé un piège et calculé la réponse. Ce soldat, vous devez vous le rappeler, voulait se venger de Lacheneur, lequel, en lui promettant de l’argent, l’avait entraîné dans un complot. D’un autre côté, vous prétendez n’être arrivé à Paris que ce soir-là même, et n’avoir été conduit à la Poivrière que par le plus grand des hasards ... Le prévenu osa hausser les épaules. Moi, dit-il, je vois les choses autrement. Ces gens tramaient un mauvais coup contre je ne sais qui, et c’est parce que je les gênais qu’ils m’ont cherché querelle à propos de rien. Le coup du juge était bon, mais la parade était meilleure ; si bien que le souriant greffier ne put dissimuler une grimace approbative. Lui, d’abord, il était toujours du parti du prévenu... Passons aux faits qui ont suivi votre arrestation, reprit M. Pourquoi avez-vous refusé de répondre à toutes les questions ?... Un éclair de rancune réelle ou de commande brilla dans l’œil du meurtrier. C’est bien assez d’un interrogatoire, grommela-t-il, pour faire un coupable d’un innocent !... L’homme grossier reparaissait sous le pitre goguenard et bon enfant. Je vous engage, dans votre intérêt, dit sévèrement le juge, à rester convenable. Les agents qui vous ont arrêté ont observé que vous étiez au fait de toutes les formalités et que vous connaissiez les êtres de la prison. monsieur, ne vous ai-je pas dit que j’avais été pris et mis en prison plusieurs fois, toujours faute de papiers... Je dis la vérité, par conséquent vous ne me ferez pas me couper, allez !... Il avait déposé son masque d’insouciance gouailleuse, et affectait maintenant un ton bourru et mécontent. Cependant il n’était pas à bout de peines, l’attaque sérieuse allait seulement commencer. Segmuller déposa sur son bureau un petit sac de toile : c’est le paquet qui a été cacheté au greffe par le directeur. Le juge ouvrit le sac et vida sur une feuille de papier la poussière qu’il contenait. Vous n’ignorez pas, prévenu, dit-il, que cette poussière provient de la boue qui recouvrait vos pieds jusqu’à la cheville. L’agent de police qui l’a recueillie s’est transporté au poste où vous avez passé la nuit, et il a constaté, entre cette poussière et celle qui recouvre le sol du violon, une parfaite conformité. Donc, continua le juge, c’est au poste certainement, et à dessein que vous vous êtes sali. Résolu, pour garder le secret de votre identité, à endosser l’individualité d’un homme des dernières classes de la société, d’un saltimbanque, vous avez réfléchi que les recherches de votre personne vous trahiraient. Vous avez prévu ce qu’on penserait quand on vous ferait déshabiller au greffe, et qu’on verrait sortir de bottes malpropres, grossières, éculées, telles que celles que vous portiez, des pieds soignés comme les vôtres... car ils sont soignés à l’égal de vos mains, et les vôtres sont passés à la lime. Vous avez jeté sur le sol le contenu de la cruche du violon, et vous avez piétiné dans la boue... Pendant ce réquisitoire, le visage de l’homme avait exprimé tour à tour l’inquiétude, l’étonnement le plus comique, l’ironie, et en dernier lieu une franche gaîté. À la fin, il parut contraint de céder à un de ces accès de fou rire qui coupent la parole. Voilà ce que c’est, dit-il s’adressant non au juge, mais à Lecoq, voilà ce qu’il arrive, quand on cherche midi à quatorze heures. monsieur l’agent, il faut être fin, mais pas tant que ça... La vérité est que lorsqu’on m’a mis au poste, il y avait quarante-huit heures, dont trente-six passées en chemin de fer, que je ne m’étais déchaussé. Mes pieds étaient rouges, enflés, et ils me cuisaient comme le feu. J’ai versé de l’eau dessus ... Pour le reste, si j’ai la peau douce et blanche, c’est que j’ai soin de moi ... De plus, à l’exemple de tous les gens de ma profession, je ne porte jamais que des pantoufles ... C’est si vrai que je n’avais pas seulement de bottes à moi quand j’ai quitté Leipzig, et que M. Simpson n’a donné cette vieille paire qu’il ne mettait plus... Niais que je suis, pensait-il, imbécile, étourdi, idiot ... Il fallait attendre l’interrogatoire pour parler de cette circonstance. Quand cet homme qui est très fort m’a vu recueillir cette poussière, il a deviné mes intentions, il a cherché une explication, et il l’a trouvée ... et elle est plausible, un jury l’admettrait. C’est là précisément ce que se disait M. Mais il n’était ni surpris ni ébranlé par tant de présence d’esprit. Persistez-vous, prévenu, dans vos affirmations ? je suis forcé de vous le dire, vous mentez. Les lèvres de l’homme tremblèrent très visiblement, et il balbutia : Que ma première bouchée de pain m’étrangle si j’ai dit un seul mensonge. Le juge sortit de son tiroir les clichés coulés par Lecoq et les présenta au meurtrier. Vous m’avez déclaré, poursuivit-il, que les deux femmes avaient la taille d’un cuirassier ... Or, voici les empreintes laissées par ces femmes si grandes. Elles étaient « noires comme des taupes, » prétendez-vous ; un témoin vous dira que l’une d’elles, petite et mignonne, a la voix douce et est merveilleusement blonde. Il chercha les yeux de l’homme, les trouva et lentement ajouta : Et ce témoin est le cocher dont les deux fugitives ont pris la voiture rue du Chevaleret... Cette phrase fut pour le prévenu comme un coup d’assommoir ; il pâlit, chancela et fut contraint, pour ne pas tomber, de s’appuyer au mur. vous m’avez dit la vérité !... poursuivit le juge impitoyable, qu’est-ce alors que cet homme qui vous attendait pendant que vous étiez à la Poivrière ? Qu’est-ce que ce complice qui, après votre arrestation, a osé pénétrer dans le cabaret pour y reprendre quelque pièce compromettante, une lettre, sans doute, qu’il savait être dans la poche du tablier de la veuve Chupin ? Qu’est-ce que cet ami si dévoué et si hardi, qui a su feindre l’ivresse, à ce point que les sergents de ville trompés l’ont enfermé avec vous ? Soutiendrez-vous que vous n’avez pas concerté avec lui votre système de défense ? Affirmez-vous qu’il ne s’est pas assuré ensuite le concours de la Chupin ?... Mais déjà, grâce à un effort surhumain, l’homme était redevenu maître de soi. Tout ça, fit-il d’une voix rauque, est une invention de la police !... Si fidèle qu’on suppose le procès-verbal d’un interrogatoire, il n’en rend pas plus l’exacte physionomie que des cendres froides ne donnent la sensation d’un feu clair. On peut noter les moindres paroles ; on ne saurait traduire le mouvement de la passion, l’expression du visage, les réticences calculées, le geste, l’intonation, les regards qui se croisent, chargés de soupçons ou de haine, enfin l’angoisse émouvante et terrible d’une lutte mortelle. Pendant que le prévenu se débattait sous sa parole vibrante, le juge d’instruction tressaillait de joie. Il faiblit, pensait-il, je le sens, il s’abandonne, il est à moi !... Mais tout espoir de succès immédiat s’évanouit, dès qu’il vit ce surprenant adversaire dompter sa défaillance d’une minute, se roidir et se redresser avec une énergie nouvelle et plus vigoureuse. Il comprit qu’il lui faudrait plus d’un assaut avant d’avoir raison d’un caractère si solidement trempé. Aussi, est-ce d’une voix rendue plus rude par l’attente trompée, qu’il reprit : Le meurtrier était redevenu de bronze. Il devait regretter amèrement sa faiblesse, car une audace infernale étincelait dans ses yeux. Le roman inventé par la police est vraisemblable, je ne dis pas le contraire ; mais il me semble que la vérité est au moins aussi probable. Vous me parlez d’un cocher qui a chargé, rue du Chevaleret, deux femmes petites et blondes... qui prouve que ce sont bien celles qui se trouvaient dans ce cabaret de malheur ?... La police a suivi leurs traces sur la neige. La nuit, à travers des terrains coupés de fondrières, le long d’une rue, quand il tombait une pluie fine et que le dégel commençait !... Il étendit le bras vers Lecoq et d’un ton écrasant de mépris, il ajouta : Il faut à un agent de police une fière confiance en soi ou une rude envie d’avancement, pour demander qu’on coupe la tête d’un homme sur une preuve pareille ! Tout en faisant voler sa plume, le souriant greffier observait. Terrible, en effet, était le reproche, et il remua le jeune policier jusqu’au plus profond des entrailles. Il était touché, et si juste, qu’il oublia en quel lieu il se trouvait, et se dressa furieux. Cette circonstance ne serait rien, dit-il vivement, si elle n’était l’anneau d’une longue chaîne.... Silence, monsieur l’agent, interrompit le juge. Et se retournant vers le prévenu : La justice, poursuivit-il, n’utilise les charges recueillies par la police qu’après les avoir contrôlées et évaluées. murmura l’homme, je voudrais bien voir ce cocher. Soyez sans crainte, il répétera sa déposition en votre présence. Je lui demanderai comment il s’y prend pour dévisager les gens, quand il fait noir comme dans un four. Sans doute, ce beau donneur de signalements est de la race des chats, qui y voient mieux la nuit que le jour. Il s’interrompit et se frappa le front, éclairé en apparence, par une inspiration soudaine. s’écria-t-il, je me fais de la bile au sujet de ces femmes pendant que vous savez qui elles sont. Car vous le savez, n’est-ce pas, monsieur, puisque le cocher les a ramenées à leur domicile ? Il vit que le prévenu s’efforçait d’épaissir les ténèbres précisément sur le point que la prévention avait tant d’intérêt à éclairer ? Comédien incomparable, l’homme avait prononcé cette phrase avec l’accent de la plus sincère candeur. Mais l’ironie était sensible, et s’il raillait, c’est qu’il savait n’avoir rien à redouter de ce côté. Si vous êtes conséquent, reprit le juge, vous niez aussi l’assistance d’un complice, d’un ... À quoi bon nier, monsieur, puisque vous ne croyez rien de ce que j’affirme ? Vous traitiez tout à l’heure mon patron, M. Simpson, de personnage imaginaire, que dirai-je donc de ce prétendu complice ? les agents qui l’ont inventé en font un bon garçon. Mécontent sans doute de leur avoir échappé une première fois, il vient se remettre entre leurs griffes. Ces messieurs prétendent qu’il s’est concerté avec moi et ensuite avec la cabaretière. Après cela, en le tirant du cabanon où j’étais, on l’a peut-être renfermé avec la vieille.... Goguet le greffier écrivait et admirait. Voilà, pensait-il, un gaillard qui a le fil, et qui n’aura pas besoin de la langue d’un avocat devant le jury. Enfin, continua l’homme, qu’y a-t-il contre moi ?... Un nom, Lacheneur, balbutié par un mourant, des empreintes sur la neige fondante, la déclaration d’un cocher, un soupçon vague au sujet d’un ivrogne. Votre assurance est grande, maintenant, mais votre trouble tout à l’heure, était plus grand encore. Quelle en était la cause ?... s’écria le meurtrier avec une sorte de rage, la cause ? Vous ne voyez donc pas, monsieur, que vous me torturez effroyablement, sans pitié, moi, innocent, qui vous dispute ma vie. Depuis tant d’heures que vous me tournez et me retournez, je suis comme sur la bascule de la guillotine, et à chaque mot que je prononce, je me demande si c’est celui-là qui va faire partir le ressort. Mon trouble vous surprend, quand j’ai senti vingt fois le froid du couteau sur mon cou ! je n’oserais pas souhaiter un tel supplice à mon plus cruel ennemi. Il devait en effet souffrir atrocement, et on le voyait parce qu’il est de ces phénomènes physiques qui échappent à la plus robuste volonté. Ainsi, ses cheveux étaient trempés de sueur, et de grosses gouttes qu’il essuyait avec sa manche, roulaient par moments le long de son visage pâli. Je ne suis pas votre ennemi, dit doucement M. Segmuller, qui avait pris le mot pour lui. Un juge d’instruction n’est ni l’ami ni l’ennemi d’un prévenu, il n’est que l’ami de la vérité et des lois. Je ne cherche ni un innocent ni un coupable, je veux trouver ce qui est. Il faut que je sache qui vous êtes ... je me tue à le dire : je suis Mai ! J’aurais de bons papiers, en ce cas, je vous les montrerais et vous me lâcheriez ... car vous le savez bien, mon bon monsieur, je suis innocent comme vous.... Le juge avait quitté son bureau, et était venu s’adosser à la cheminée, à deux pas du prévenu. Et aussitôt, changeant de ton et de manières, il ajouta, avec l’urbanité parfaite d’un homme du monde s’adressant à un de ses pairs : Faites-moi l’honneur, monsieur, de me croire assez de perspicacité pour avoir su démêler, sous le rôle difficile que vous jouez avec une désolante perfection, un homme supérieur, un homme doué des plus rares facultés... Lecoq vit bien que ce brusque changement déroutait le meurtrier. Il essaya de rire : le rire expira dans sa gorge, lugubre comme un sanglot, et deux larmes jaillirent de ses yeux. Je ne vous torturerai pas davantage, monsieur, continua le juge. Avec vous, d’ailleurs, sur le terrain des questions subtiles, je serais battu, je l’avoue en toute modestie. Quand je reviendrai à la charge, c’est que j’aurai en mains assez de preuves pour vous en écraser.... Il se recueillit ; puis, lentement et en appuyant sur chaque mot, il ajouta : Seulement, n’attendez plus alors de moi les égards que je vous accorderais si volontiers en ce moment. La justice est humaine, monsieur, c’est-à-dire indulgente pour certains crimes. Elle a mesuré la profondeur des abîmes où peut rouler l’honnête homme que la passion égare. Tous les ménagements qui ne seraient pas contre mes devoirs, je vous les promets ... Dois-je faire sortir l’agent de police que voici ? Voulez-vous que je charge mon greffier de quelque commission ?... Il attendait l’effet de ce dernier, de ce suprême effort. Le meurtrier dardait sur lui un de ces regards qui s’efforcent de pénétrer jusqu’au fond de l’âme. Ses lèvres remuèrent ; on put croire qu’il allait parler ... Il croisa ses bras sur sa poitrine et murmura : Vous êtes bien honnête, monsieur ; malheureusement, je ne suis que le pauvre diable que je vous ait dit : Mai, artiste, pour parler au public et « tourner le compliment.... » Qu’il soit donc fait selon votre volonté, prononça tristement le juge. le greffier va vous donner lecture de votre interrogatoire... Goguet aussitôt se mit à lire. Le prévenu écouta sans observations, mais à la fin, il refusa de signer, redoutant, déclara-t-il, « quelque traîtrise du grimoire. » L’instant d’après, les gardes de Paris qui l’avaient amené, l’entraînaient.... Segmuller se laissa tomber sur son fauteuil, épuisé, écrasé, anéanti, comme il arrive après d’exorbitants efforts dépensés en pure perte. À l’éréthisme immodéré de toutes les facultés de son esprit et de son âme, une invincible prostration succédait. C’est à peine s’il lui restait la force de tamponner avec son mouchoir trempé dans de l’eau fraîche, son front brûlant et ses yeux qui lui cuisaient. Cette effroyable séance d’instruction n’avait pas duré moins de sept heures. Le riant greffier qui, lui, pendant tout ce temps, était resté assis à sa table, écrivant, se leva, très heureux de se dégourdir les jambes et de faire claquer ses doigts, las de tenir la plume. Il ne s’était pourtant pas ennuyé. Les drames, que depuis tant d’années il voyait se dérouler, n’avaient jamais cessé de lui offrir un intérêt quasi théâtral, émoustillé par l’incertitude du dénouement et la conscience d’une petite part de collaboration. s’écria-t-il, après avoir attendu vainement un mot du juge ou de l’agent de la sûreté ; quel scélérat !... Segmuller accordait une certaine confiance à la vieille expérience de Goguet. Il lui était même arrivé de le consulter, un peu sans doute comme Molière consultait sa servante. Mais cette fois, il ne pouvait accepter son opinion. Non, dit-il, d’un ton pensif, non, cet homme n’est pas un coquin. Quand je lui ai parlé si doucement, il a été réellement ému, il a pleuré. Il a hésité, je le jurerais, à me tout confier... il est fort, approuva Lecoq, prodigieusement fort !... L’éloge du jeune policier était sincère. Loin d’en vouloir à ce prévenu qui avait trompé ses calculs et qui même l’avait injurié, il l’admirait pour son habileté et son audace. Il s’apprêtait à le combattre à outrance, il espérait le vaincre... il éprouvait pour lui cette secrète sympathie qu’inspire l’adversaire qu’on sent digne de soi. Quelle organisation, poursuivait Lecoq, quel sang-froid, quelle hardiesse !... il n’y a pas à dire non, son système de dénégation absolue est un chef-d’œuvre ; il est complet, tout s’y tient. Et comme il a soutenu ce personnage impossible de pitre !... Oui, il y a eu des instants où je me suis tenu à quatre pour ne pas applaudir. Que seraient près de lui les comédiens vantés ?... Les plus grands acteurs, pour donner l’illusion, ont besoin de l’optique de la scène ... Lui, à deux pas de moi, surprenait ma raison. Peu à peu, le juge d’instruction se remettait. Savez-vous, monsieur l’agent, dit-il, ce que prouvent vos justes réflexions ? Eh bien, voici ma conclusion : Ou cet homme est véritablement Mai, « pour tourner le compliment, » comme il dit, ou il appartient aux plus hautes sphères sociales. Ce n’est qu’aux derniers échelons, ou aux premiers de la société, qu’on rencontre la sombre énergie dont il a fait preuve, ce mépris de la vie, tant de présence d’esprit et de résolution. Un vulgaire bourgeois attiré à la Poivrière par quelque passion inavouable, eût tout avoué il y a longtemps, et réclamé la faveur de la pistole... Mais, monsieur, ce prévenu n’est pas le pitre Mai, dit le jeune policier. Segmuller ; c’est donc à vous à voir en quel sens doivent être dirigées les investigations. Il sourit amicalement, et de sa meilleure voix ajouta : Était-il bien besoin de vous dire cela, monsieur Lecoq ?... Non, car à vous revient l’honneur d’avoir pénétré la fraude. Pour moi, je le confesse, si je n’eusse été averti, je serais en ce moment la dupe de ce grand artiste. Le jeune policier s’inclina, le vermillon de la modestie sur les joues ; mais la vanité heureuse éclatait dans ses yeux plus brillants que des escarboucles. Quelle différence entre ce juge expansif et bienveillant et l’autre, si taciturne et si hautain ! Celui-ci, au moins, le comprenait, l’appréciait, l’encourageait, et c’est avec des présomptions communes et une égale ardeur qu’ils allaient s’élancer à la découverte de la vérité. S’il n’eût fallu que remuer le petit doigt, ce doigt qui tue les mandarins, pour guérir subitement la jambe cassée de M. Mais il songea aussi que sa satisfaction était un peu bien prématurée, et que le succès était encore des plus problématiques. Le souvenir de la peau de l’ours vendue trop tôt lui rendit tout son sang-froid. Monsieur, reprit-il d’un ton calme, il m’est venu une idée. La veuve Chupin, vous vous le rappelez sans doute, nous a parlé de son fils, un certain Polyte.... Ce garçon, un détestable garnement, a obtenu de rester au Dépôt jusqu’à son jugement. Il doit connaître tous les habitués de la Poivrière, et nous donnerait peut-être sur Gustave, sur Lacheneur et sur le meurtrier lui-même des renseignements précieux. Comme il n’est pas au secret, il a probablement appris l’arrestation de sa mère, mais il me paraît impossible qu’il se doute des perplexités de la justice. vous avez cent fois raison !... Comment n’ai-je pas songé à cela ! Demain, dès le matin, j’interrogerai cet individu, que sa situation d’inculpé rendra plus maniable qu’un autre. Je veux aussi questionner sa femme... Il se retourna vers son greffier et ajouta : Vite, Goguet, préparez une citation au nom de la femme Hippolyte Chupin, et remplissez une ordonnance d’extraction. Mais la nuit était venue, on n’y voyait plus assez pour écrire ; le greffier sonna et demanda de la lumière. L’huissier qui avait apporté les lampes se retirait, quand on frappa à la porte. Il ouvrit et le directeur du Dépôt fit son entrée, son chapeau à la main. Depuis vingt-quatre heures, ce digne fonctionnaire était fort préoccupé de ce locataire mystérieux qu’il avait logé au numéro 3 des secrets, et il venait aux informations. Je viens vous demander, monsieur, dit-il au juge, si je dois continuer à maintenir séquestré le prévenu Mai ? C’est que je redoute sa fureur, et que d’un autre côté, il me répugne de lui remettre la camisole de force. Laissez-le libre dans sa cellule, dit M. Segmuller, recommandez qu’on le traite doucement, et contentez-vous de faire exercer sur lui une incessante surveillance. Aux termes de l’article 613, quoique la police des prisons soit confiée à l’autorité administrative, le juge y peut faire exécuter tout ce qu’il croit utile à l’instruction. Le directeur s’inclina donc, puis il ajouta : Vous avez sans doute, monsieur, réussi à constater l’identité du prévenu ? Le directeur secoua la tête d’un air sagace. En ce cas, fit-il, mes conjectures étaient justes. Il me paraît surabondamment démontré que cet homme est un malfaiteur de la pire catégorie, un récidiviste, très certainement, qui a le plus puissant intérêt à dissimuler son individualité. Vous verrez, monsieur, que nous avons affaire à quelque forçat à vie, revenu de Cayenne sans congé. Je dois avouer que mon sentiment est celui de M. Gévrol, le plus expérimenté et le plus habile des inspecteurs de sûreté. Après cela, il arrive parfois que des agents jeunes et trop zélés se montent la tête, et courent après les chimères de leur imagination. Lecoq, tout rouge de colère, allait sans doute répliquer vertement lorsque M. Segmuller, d’un geste, lui imposa silence. Ce fut le juge qui répondit en souriant : cher monsieur, plus j’étudie cette affaire, plus je tiens pour le système de l’agent trop zélé. Après cela, je ne suis pas infaillible, et je compte bien sur vos services... j’ai mes moyens de vérification, interrompit l’entêté directeur, et j’espère bien qu’avant vingt-quatre heures notre homme aura été positivement reconnu, soit par les agents du service de la sûreté, soit par les détenus à qui on le montrera. Il se retira sur cette promesse, et Lecoq se dressa furieux. Voyez-vous, ce Gévrol, monsieur le juge, s’écria-t-il, déjà il dit du mal de moi, il est jaloux.... Si vous réussissez, vous êtes vengé.... Si vous échouez, je suis là. Et aussitôt, comme l’heure avançait, M. Segmuller remit au jeune policier les pièces de conviction qu’il avait recueillies et qui devaient aider les investigations : la boucle d’oreille d’abord, dont il était indispensable de rechercher l’origine, puis la lettre signée Lacheneur, trouvée dans la poche de Gustave, le faux soldat. Il lui donna divers ordres encore, et après lui avoir recommandé l’exactitude pour le lendemain, il le congédia par ces mots : Longue, étroite, basse de plafond, percée de quantité de petites portes numérotées, comme le corridor d’un hôtel garni, meublée d’un bout à l’autre d’un grossier banc de chêne noirci par l’usage, telle est la galerie des juges d’instruction. Dans le jour, peuplée de ses hôtes habituels, prévenus, témoins et gardes de Paris, elle est d’une tristesse navrante. Elle est sinistre, quand elle est déserte, la nuit venue, à peine éclairée par la lampe fumeuse de l’huissier de semaine attendant quelque juge attardé. Si peu impressionnable que fut Lecoq, il eut le cœur serré en suivant cet interminable couloir, et il se hâta de gagner l’escalier pour échapper à l’écho de ses pas, lugubres dans ce silence. À l’étage inférieur, une fenêtre était restée ouverte, il s’y pencha pour reconnaître l’état du temps au dehors. Plus de neige, les pavés étaient presque secs. C’est à peine si un léger brouillard, illuminé des lueurs rouges du gaz, se balançait comme un velum de pourpre au-dessus de Paris. En bas, la rue était à l’apogée de son animation : les voitures circulaient plus rapides, les trottoirs devenaient trop étroits pour la foule bruyante qui, la journée finie, courait à ses plaisirs. Ce spectacle arracha un soupir au jeune policier. Et c’est dans cette ville immense, murmura-t-il, au milieu de tout ce monde, que je prétends retrouver les traces d’un inconnu !... Mais cette défaillance ne dura pas. Oui, c’est possible, lui criait une voix au-dedans de lui-même ; d’ailleurs, il le faut, c’est l’avenir ! Ce qu’on veut, on le peut. Dix secondes après, il était dans la rue, plus que jamais enflammé de courage et d’espoir. L’homme, malheureusement, n’a pour servir des désirs sans limites, que des organes fort bornés. Le jeune policier n’eut pas fait vingt pas qu’il reconnut que ses forces physiques trahissaient sa volonté : ses jambes fléchissaient, la tête lui tournait. La nature reprenait ses droits : depuis deux jours et deux nuits, il n’avait pas reposé une minute, et il n’avait rien pris de la journée. Vais-je donc me trouver mal ? pensa-t-il, réduit à s’asseoir sur un banc. Et il se désolait, en récapitulant tout ce qu’il avait à faire dans la soirée. Ne devait-il pas, pour ne parler que du plus pressé, s’informer des résultats de la chasse du père Absinthe, rechercher si l’une des victimes avait été reconnue à la Morgue, vérifier dans les hôtels qui entourent la gare du Nord les assertions du prévenu, enfin se procurer l’adresse de la femme de Polyte Chupin pour lui remettre l’assignation ?... Sous le fouet de l’impérieuse nécessité, il réussit à triompher de sa faiblesse, et il se dressa en murmurant : Je vais toujours passer rue de Jérusalem et à la Morgue, après je verrai. Mais à la Préfecture il ne trouva pas le père Absinthe, et personne ne put lui en donner des nouvelles. Le bonhomme ne s’était pas montré. Personne, non plus, ne put lui indiquer, même vaguement, la demeure de la bru de la veuve Chupin. En revanche, il rencontra bon nombre de ses collègues, qui se moquèrent de lui outrageusement. lui disaient tous ceux qu’il abordait, il paraît que tu viens de faire une fameuse découverte !... on parle de toi pour la croix !... L’ombrageux inspecteur, en effet, racontait à tout venant que ce pauvre Lecoq, fou d’ambition, s’obstinait à prendre pour un gros personnage déguisé un vulgaire repris de justice. ces quolibets ne touchaient guère le jeune policier. Rira bien qui rira le dernier, marmottait-il. Si sa mine était inquiète pendant qu’il remontait le quai des Orfèvres, c’est qu’il ne s’expliquait pas l’absence prolongée du vieux Absinthe. Il se demandait encore si Gévrol, dans le délire de sa jalousie, ne serait pas bien capable d’essayer d’embrouiller sous main tous les fils de l’affaire. À la Morgue, il n’eut pas meilleure aventure. Après qu’il eut sonné trois ou quatre fois, le gardien qui vint lui ouvrir lui déclara que les cadavres restaient toujours inconnus et qu’on n’avait pas revu le vieil agent envoyé le matin. Décidément, pensa le jeune policier, je débute mal ... Allons dîner, cela rompra la chance, et j’ai bien gagné la bouteille de bon vin que je veux m’offrir. Ce que c’est que de nous !... Un potage et deux verres de vin de bordeaux versèrent dans son sang une audace et une énergie nouvelles. S’il sentait encore sa lassitude, elle était tolérable, quand il sortit du restaurant, un cigare aux lèvres. C’est à ce moment qu’il regretta la voiture et le bon cheval du père Papillon !... Un fiacre passait, par fortune, il le prit, et huit heures sonnaient quand il mit pied à terre sur la place de la gare du chemin de fer du Nord. Il s’arrêta d’abord, puis les investigations commencèrent. Bien entendu, il ne se présentait pas dans les maisons sous son titre d’agent de la sûreté. C’eût été le moyen de ne rien savoir. Rien qu’en se coiffant en arrière et en haussant son faux-col, il s’était donné un certain air exotique, et c’est avec un accent anglais assez prononcé qu’il demandait des nouvelles d’un ouvrier étranger. Mais vainement il employait toute son adresse à questionner, partout on lui répondait la même chose : Nous ne connaissons pas, nous n’avons pas vu !... Le contraire eût étonné Lecoq, persuadé que le meurtrier n’avait imaginé cette histoire de malle déposée dans un hôtel, que pour donner à son récit un cachet plus net de vraisemblance. S’il s’obstinait, s’il notait sur son calepin les hôtels visités, c’est qu’il voulait être bien sûr de la déconvenue du prévenu quand on l’amènerait sur le terrain pour le convaincre de mensonge. Rue de Saint-Quentin, c’est par l’hôtel de Mariembourg qu’il débuta. La maison était d’apparence modeste, mais propre et bien tenue. Le jeune policier poussa le portillon à claire-voie muni d’une sonnette qui défendait l’accès du vestibule, et pénétra dans le bureau de l’hôtel, une jolie pièce éclairée par un bec de gaz à globe de verre dépoli. Il y avait une femme dans ce bureau. Elle était hissée sur une chaise, le visage à hauteur d’une cage couverte d’un grand morceau de lustrine noire, et elle répétait avec acharnement trois ou quatre mots allemands. Elle s’appliquait si fort à cet exercice, que Lecoq fut obligé de tousser et de faire du bruit pour attirer son attention. bien le bonsoir, madame, dit le jeune policier, Vous êtes en train, à ce que je vois, d’apprendre à parler à votre perroquet. Ce n’est pas un perroquet que j’ai là, monsieur, répondit la femme du haut de sa chaise, c’est un sansonnet. Je voudrais qu’il sût dire en allemand : « As-tu déjeuné. » Comme des personnes, oui, monsieur, dit la femme en sautant à terre. Et en effet, l’oiseau, comme s’il eût compris qu’il était question de lui, se mit à crier très distinctement : Mais Lecoq était bien trop tourmenté pour s’occuper de cet oiseau et du nom qu’il prononçait. Madame, commença-t-il, je désirerais parler à la propriétaire de l’hôtel.... très bien ; alors voici : J’ai donné rendez-vous à Paris à un ouvrier de Leipzig, je suis surpris qu’il ne soit pas arrivé encore, et je viens savoir s’il ne serait pas descendu chez vous. Mai, répéta l’hôtelière qui eut l’air de chercher, Mai !... Il aurait dû arriver dimanche soir... La physionomie de la femme s’éclaira. Votre ouvrier serait-il par hasard un homme d’un certain âge, de taille moyenne, très brun, portant toute sa barbe, ayant des yeux très brillants ? Voilà bien, balbutia-t-il, le portrait de mon homme ! monsieur, il est descendu chez moi dans l’après-midi du dimanche gras. Il a demandé un cabinet très bon marché, et je lui en ai montré un au cinquième. Le garçon étant absent en ce moment, il a voulu à toute force porter sa malle lui-même. Je lui ai offert de prendre quelque chose, il a refusé sous prétexte qu’il était très pressé, et il est parti après m’avoir remis dix francs d’arrhes. monsieur, répondit la femme, vous m’y faites penser !... Cet homme n’a pas reparu, et je ne suis pas sans inquiétudes. Paris est si dangereux pour les étrangers ! Il est vrai que lui il parle le français comme vous et moi. j’ai dès hier soir donné l’ordre d’aller prévenir le commissaire de police. Seulement je ne sais pas si on a fait la commission... Permettez que je sonne le garçon pour lui demander... Un seau d’eau glacée, tombant de dix mètres sur la tête du jeune policier, l’eût moins étourdi que la déclaration de la propriétaire de l’hôtel de Mariembourg. Le meurtrier avait-il donc dit vrai ?... Gévrol et le directeur du Dépôt auraient raison alors !... Segmuller et lui, Lecoq, ne seraient que des insensés, des coureurs de chimères ! La trame ingénieuse des savantes déductions était rompue !... Le bel échafaudage de la prévention s’écroulait dans le ridicule de la plate réalité !... Tout cela traversa comme un éclair le cerveau du jeune agent. Mais il n’eut pas le temps de réfléchir. Le garçon appelé parut, un bon gros garçon candide et joufflu. Fritz, lui demanda sa patronne, êtes-vous allé chez le commissaire ? Je ne l’ai pas trouvé, mais j’ai parlé à son secrétaire, M. Casimir, qui m’a dit de ne pas vous tourmenter, qu’il viendrait. Le garçon leva les deux bras avec ce mouvement d’épaules qui est la plus éloquente traduction de cette réponse : « Que voulez-vous que j’y fasse !... » fit l’hôtelière, semblant croire que l’importun questionneur allait se retirer. Telle n’était pas l’intention de Lecoq, et il ne bougea, encore qu’il eût besoin de tout son sang-froid pour garder, en dépit de l’émotion, son accent anglais. C’est bien désagréable, prononça-t-il, oh !... Me voilà moins avancé que tout à l’heure et plus indécis, puisque je crois bien que cet homme est celui que je cherche, et que cependant je n’en suis pas assuré du tout. monsieur, que voulez-vous que je vous dise !... Lecoq se recueillit, fronçant les sourcils et pinçant les lèvres, comme s’il eût poursuivi quelque inspiration pour le sortir d’incertitude. La vérité est qu’il cherchait par quel détour adroit se faire proposer par cette femme le livre de police où les hôteliers sont tenus de consigner les prénoms, noms, profession et domicile de tous les gens qui viennent loger chez eux. Comme cela, madame, insista-t-il, vous ne vous souvenez aucunement du nom que vous a donné cet homme ?... j’ai tant de choses dans la tête.... On pourrait bien, murmura le jeune policier, qui sembla se disposer à sortir, on devrait bien inscrire le nom des voyageurs, comme en Angleterre. Mais on les inscrit, monsieur, riposta la femme se rebiffant, et au jour le jour, sur un registre exprès, imprimé, avec des colonnes pour chaque mention ... Et au fait, j’y songe, je puis, pour vous obliger, vous montrer mon livre, il est là, dans le tiroir de mon secrétaire... voici que je ne trouve plus ma clef.... Pendant que cette hôtelière, d’aussi peu de cervelle, évidemment, que ses oiseaux parleurs, bouleversait tout dans le bureau de son hôtel, Lecoq l’observait en dessous. C’était une femme de quarante ans environ, très blonde, conservée comme les blondes qui se conservent, c’est-à-dire fraîche, blanche, dodue, ayant de la santé à plein corset, appétissante à la manière de ces beaux fruits murs dont l’eau savoureuse coule le long des lèvres quand on mort dedans. Son regard était d’ailleurs droit et franc, elle avait la voix bien timbrée, ses façons étaient simples et parfaitement naturelles. s’écria-t-elle, triomphante, j’ai cette maudite clef. Elle ouvrit aussitôt son secrétaire, en sortit le livre de police qu’elle posa sur la tablette, et commença à feuilleter. Elle s’y prenait assez maladroitement, de telle sorte que le jeune policier avec ses yeux de lynx put constater que le registre était bien tenu. Enfin, elle arriva au feuillet important. Dimanche, 20 février, dit-elle, regardez, monsieur, ici, à la septième ligne : MAI, - sans prénom, - artiste forain, - venant de Leipzig, - sans papiers.... Pendant que Lecoq examinait cette mention d’un air absolument hébété, la femme eut encore un souvenir. Je m’explique, s’écria-t-elle, comment je n’avais dans la mémoire ni ce nom de Mai, ni cette drôle de profession : artiste forain. Ce n’est pas moi qui ai écrit cela... L’individu lui-même, monsieur, pendant que je cherchais dix francs pour les lui rendre sur un louis qu’il venait de me remettre. Vous devez bien voir que l’écriture n’est plus du tout celle des autres inscriptions qui sont au-dessus et au-dessous.... Oui, Lecoq voyait cela, et c’était un argument irréfutable, précis et terrible comme un coup de bâton. Êtes-vous bien sûre, au moins, insista-t-il vivement, que cette mention est de la main de l’homme ?... Il était si fort troublé, qu’il oublia sa prononciation exotique. La femme s’en aperçut, car elle recula, enveloppant d’un regard soupçonneux ce faux étranger. Puis, à la défiance, la colère d’avoir été prise pour dupe, parut succéder. Je sais ce que je dis ! déclara-t-elle un peu plus que sèchement. Et ensuite, en voilà assez, n’est-ce pas ? Reconnaissant qu’il s’était trahi, et honteux de son peu de sang-froid, Lecoq renonça à son accent d’outre-Manche. Avez-vous toujours la malle de cet individu ? vous me rendriez un immense service en me la montrant. Ah ça, pour qui me prenez-vous ?... Dans une demi-heure vous le saurez, répondit le jeune policier qui comprit l’inutilité de toute espèce d’insistance. Il sortit brusquement, courut jusqu’à la place de Roubaix, sauta dans une voiture, et donna l’adresse du commissaire du quartier, promettant cent sous, outre la course, au cocher, s’il menait bon train. À ce prix, les maigres rosses volèrent sous le fouet. Lecoq eut encore du bonheur, le commissaire était chez lui. Lecoq déclina sa qualité, et fut aussitôt conduit devant le magistrat du quartier. monsieur, s’écria-t-il, venez à mon secours. Et tout d’une haleine, il se mit à conter juste ce qu’il fallait de l’histoire pour être tiré d’embarras. exclama le commissaire, on est venu me chercher pour cet homme disparu, Casimir me l’a dit ce matin... mais j’ai eu tant d’occupations !... Enfin, mon garçon, que puis-je pour vous être utile ? Venir avec moi, monsieur, exiger qu’on nous représente la malle, requérir un serrurier pour l’ouvrir. Voici des pouvoirs, un mandat de perquisition que le juge d’instruction m’a remis en tout cas. Ne perdons pas une minute, j’ai une voiture à votre porte. Quand ils furent dans le fiacre qui repartit au galop : Maintenant, monsieur, demanda le jeune policier, permettez-moi de vous demander si vous connaissez la femme qui tient l’hôtel de Mariembourg ?... Lorsque j’ai été nommé à cet arrondissement, il y a six ans, je n’étais pas marié, et j’ai pris mes repas assez longtemps à la table d’hôte de cette dame ... Casimir, mon secrétaire, y mange encore. Et quelle espèce de femme est-ce ?... mon jeune camarade, Mme Milner, - tel est son nom, - est une très respectable veuve, aimée et estimée dans le quartier, dont les affaires prospèrent, et qui reste veuve uniquement parce que cela lui plaît, car elle est fort agréable encore et excessivement à l’aise... Alors, vous ne la croiriez pas capable, moyennant une bonne somme, de ... de servir quelque prévenu très riche... Madame Milner consentir à un faux témoignage pour de l’argent !... Ne viens-je donc pas de vous dire qu’elle est honnête, et qu’elle a de la fortune ?... D’ailleurs elle m’avait fait prévenir, dès hier, ainsi.... En voyant apparaître derrière « son » commissaire le questionneur obstiné, Mme Millier parut tout comprendre. Voilà mon hôtel perdu de réputation. Il fallut du temps pour la rassurer et la consoler ; tout le temps employé à chercher un serrurier aux environs. Enfin, on monta à la chambre de l’homme disparu, et Lecoq se précipita sur la malle. il n’y avait pas à dire non, elle venait de Leipzig, les petits carrés de papier collés par les diverses administrations de chemins de fer le prouvaient. On l’ouvrit : tout ce que l’homme avait annoncé s’y trouvait. Il regarda, d’un air stupide, le commissaire serrer le tout dans une armoire dont il prit la clef, puis il sortit. Il sortit, se tenant aux murs, la tête perdue, et on l’entendit trébucher comme un ivrogne dans les escaliers. Le mardi gras, cette année-là, fut très gai, ce qui veut dire que le Mont-de-Piété et les bals publics firent des affaires. Quand, vers minuit, Lecoq quitta l’hôtel de Mariembourg, les rues étaient bruyantes et peuplées comme en plein midi, et les cafés regorgeaient de consommateurs. Mais le jeune policier n’avait pas le cœur à la joie. Il se mêlait à la foule sans la voir et fendait les groupes sans entendre les imprécations que soulevait sa brusquerie. Il marchait droit devant lui, sans but, au hasard, plus éperdu que le joueur dont le dernier louis perdu a emporté la dernière espérance. Il faut se rendre, murmurait-il, l’évidence éclate, mes présomptions n’étaient que chimères, mes déductions, jeux de hasard ! Il ne me reste plus qu’à me tirer avec le moins de dommage et de ridicule possibles de ce mauvais pas. Il venait d’atteindre le boulevard, quand une idée jaillit de sa cervelle, si éblouissante, qu’il ne put retenir un cri. Je ne suis qu’un sot ! Et il se frappait le front à le briser. Est-il possible, poursuivait-il, que moi, si fort en théorie, je devienne d’une si pitoyable faiblesse dès que je passe à la pratique ! je ne suis qu’un enfant encore, un conscrit, qu’un rien surprend et jette hors du bon chemin. Je me trouble, la tête me tourne et je perds jusqu’à la faculté de raisonner. Comment avais-je tout d’abord jugé ce prévenu, dont le système nous tient en échec ? Je m’étais dit : celui-là est un homme d’un génie supérieur, d’une expérience et d’une pénétration consommées, audacieux, d’un sang-froid à toute épreuve et qui tentera l’impossible pour assurer le succès de sa comédie. Oui, voilà ce que je disais, et à la première circonstance que je ne m’explique pas, là, sur-le-champ, je jette le manche après la cognée. Il tombe sous le sens, pourtant, qu’un homme d’une prodigieuse habileté ne saurait avoir recours à des manœuvres vulgaires. Devais-je espérer qu’il coudrait ses malices de fil blanc ? plus les apparences sont contre mes présomptions et en faveur de la version du détenu, plus il est sûr que j’ai raison !... ou la logique n’est plus la logique. Le jeune policier éclata de rire et ajouta : Seulement, exposer cette théorie à la Préfecture devant monsieur Gévrol serait peut-être prématuré, et me vaudrait un certificat pour Charenton. Il s’interrompit, il était devant sa maison. Il avait lestement grimpé ses quatre étages, et il arrivait à son palier, quand une voix dans l’obscurité appela : Moi-même, répondit le jeune agent un peu surpris, mais vous ?... soyez le bienvenu, je ne reconnaissais pas votre voix... donnez-vous la peine d’entrer chez moi. Ils entrèrent et Lecoq alluma une bougie. Alors le jeune policier put voir son vieux collègue, et en quel état, bon Dieu !... Plus sale il était et plus crotté qu’un barbet qui a été perdu pendant trois jours de pluie, sa redingote portait les traces de vingt murailles essuyées, son chapeau n’avait plus aucune forme. Ses yeux étaient troubles et sa moustache pendait pitoyablement. Il mâchonnait à vide, comme s’il eût eu du sable plein la bouche. Par moments, il essayait de cracher ; il faisait le geste, l’effort ... Vous m’apportez de mauvaises nouvelles ?... demanda Lecoq, après un court examen. Les gens que vous filiez vous ont glissé entre les doigts. Le vieux eut un mouvement de tête affirmatif de haut en bas. C’est un malheur, prononça le jeune policier, flairant quelque mésaventure, c’est un très grand malheur ! Cependant, il ne faut pas vous désoler outre mesure. Voyons, papa, relevez la tête, morbleu ! À nous deux, demain, nous réparerons cela. Cet amical encouragement redoubla le très visible embarras du bonhomme. Il rougit, ce vieil homme de la police, comme une pensionnaire, et montrant le poing au plafond, il s’écria : gredin, je te l’avais bien dit ! fit Lecoq, à qui en avez-vous ? Le père Absinthe ne répondit pas, il se plaça bien en face de la glace et se mit à accabler son reflet des plus cruelles injures. Tu avais une consigne, n’est-ce pas ? Tu l’as bue, malpropre, comme un vieil ivrogne que tu es. Va, cela ne se passera pas ainsi, et quand même M. Lecoq te pardonnerait, tu seras privé de goutte huit jours. Tu bisqueras, ce sera bien fait. Voilà, justement, ce qu’avait pressenti le jeune policier. Allons, dit-il au bonhomme, vous vous sermonnerez plus tard. je n’en suis pas fier, je vous prie de le croire, mais n’importe. Donc on vous a sans doute remis une lettre où je vous disais que j’allais filer les jeunes gens qui avaient reconnu Gustave ?... Pour lors, une fois dans le café, où je les avais suivis, voilà mes garçons qui se mettent à boire du vermouth à pleins verres, sans doute afin de chasser l’émotion. Après avoir bu, la faim les prend, et ils demandent à déjeuner. Moi, dans mon coin, je fais comme eux. Le repas, le café, le pousse-café, la bière, tout cela exige du temps. À deux heures, cependant, ils se décident à payer et à sortir. je pensais qu’ils rentraient chez eux. Ils gagnent la rue Dauphine, et je les vois ouvrir la porte d’un estaminet. Je m’y glisse cinq minutes après eux ; ils étaient déjà en train de jouer au billard. Il toussait ; c’est que le difficile à dire arrivait. Je me mets à une petite table, poursuivit-il, et je demande un journal. Je ne le lisais que d’un œil, quand tout à coup entre un bon bourgeois qui se place près de moi. Sitôt assis, il me demande le journal quand j’aurai fini, je le lui passe, et nous voilà à parler de la pluie et du beau temps. Bref, de fil en aiguille, ce bourgeois finit par me proposer une partie de bezigue en quinze cents. Je refuse le bezigue, mais j’accepte un cent de piquet. Les jeunes gens, vous m’entendez, choquaient toujours l’ivoire. On nous apporte un tapis et nous voilà à jouer des petits verres de fine. Le bourgeois me demande sa revanche et nous jouons deux bocs. Il s’entête, nous nous mettons à jouer des petits verres ... Et toujours je gagnais, et toujours je buvais, et plus je buvais.... Ensuite je ne me souviens plus de rien, ni du bourgeois, ni des jeunes gens. Il me semble cependant me rappeler que je m’étais endormi dans le café, et que le garçon est venu me réveiller et me prier de me retirer ... Alors, j’ai dû vaguer sur les quais, jusqu’au moment où, les idées m’étant revenues, je me suis décidé à venir vous attendre dans votre escalier. À la grande surprise du père Absinthe, Lecoq semblait encore plus préoccupé que mécontent. Que pensez-vous de ce bourgeois, papa ? Je pense qu’il me suivait, pendant que je filais les autres ; et qu’il n’est entré au café que pour me griser. C’est un grand bonhomme assez gros, avec une large figure rouge et un nez très camard, l’air bonasse.... Le complice, l’homme dont nous avons relevé les empreintes, le faux ivrogne, un diable incarné qui nous mettra tous dedans, si nous n’ouvrons pas l’œil ... Ne l’oubliez pas, papa, et si jamais vous le rencontrez !... Mais la confession du père Absinthe n’était pas finie, et comme les dévotes il avait gardé le plus gros péché pour la fin. C’est que ce n’est pas tout, reprit-il, et je veux ne vous rien cacher. Il me semble bien que ce traître m’a parlé du meurtre de la Poivrière, et que je lui ai raconté tout ce que nous avons découvert et tout ce que vous comptez faire.... Lecoq eut un si terrible geste que le vieux recula épouvanté. s’écria-t-il, livrer notre plan à l’ennemi !... Mais il reprit vite son calme. D’abord le mal était sans remède, puis il avait encore un bon côté : il levait tous les doutes qu’eût pu laisser l’affaire de l’hôtel de Mariembourg. Mais ce n’est pas le moment de réfléchir, reprit le jeune policier, je suis écrasé de fatigue ; prenez un matelas au lit, pour vous, l’ancien, et couchons-nous... Il avait eu soin, avant de se mettre au lit, de monter un réveil, qu’il possédait, et d’en placer les aiguilles sur six heures. Comme cela, dit-il au père Absinthe, en soufflant la bougie, nous ne manquerons pas le coche. Mais il comptait sans son extrême lassitude, à lui ; sans les fumées de l’alcool qui emplissaient encore la cervelle de son vieux collègue. Quand six heures sonnèrent à Saint-Eustache, le réveil fonctionna fidèlement, mais le bruit strident de l’ingénieuse mécanique ne suffit pas pour interrompre le lourd sommeil des deux policiers. Ils auraient vraisemblablement dormi longtemps encore, si vers les sept heures et demie deux vigoureux coups de poing n’eussent ébranlé la porte de la chambre. D’un bond Lecoq fut debout, stupéfait de voir le jour levé, furieux de l’inanité de ses précautions. Le jeune policier n’avait pas encore d’ennemis, à cette époque, il pouvait sans imprudence dormir la clé sur sa serrure. La porte aussitôt s’entrebâilla, et la figure futée du père Papillon se montra. Il y a donc du nouveau ? Faites excuse, bourgeois, c’est au contraire toujours la même cause qui m’amène, vous savez, les trente francs des coquines ... Je ne dormirai pas tranquille, tant que je ne vous aurai pas conduit, gratis pour pareille somme. Vous vous êtes servi hier de ma voiture pour cent sous, c’est vingt-cinq francs que je vous redois. Mais c’est de la folie, mon ami ! Je me suis juré, si vous ne me prenez pas, de stationner onze heures d’horloge devant votre porte. À deux francs vingt-cinq centimes l’heure, nous serons quitte. Son œil suppliait ; il était clair qu’un refus l’eût sérieusement désobligé. Soit, dit Lecoq, je vous prends pour la matinée ; seulement, je dois vous prévenir que nous allons débuter par un véritable voyage. Nous avons affaire, mon collègue et moi, dans votre quartier. Il faut absolument que nous dénichions la bru de la veuve Chupin, et j’ai tout lieu d’espérer que nous trouverons son adresse chez le commissaire de l’arrondissement. nous irons où vous voudrez ; je suis à vos ordres. Ils partirent quelques instants plus tard. Papillon, fier sur son siège, faisait claquer son fouet, et la voiture filait comme s’il y eût en cent sous de pour-boire. Seul le père Absinthe était triste. Lecoq l’avait pardonné et même lui avait juré le secret, mais il ne se pardonnait pas, lui ! Il ne pouvait se consoler d’avoir été, lui, un vieux policier, joué comme un provincial naïf. Si encore il n’eût pas livré le secret de l’instruction ! Mais, il ne le comprenait que trop, il avait, par cela seul, doublé les difficultés de la tâche. Du moins, la longue course ne fut pas inutile. Le secrétaire du commissaire de police du treizième arrondissement apprit à Lecoq que la femme Polyte Chupin demeurait avec son enfant aux environs, dans la ruelle de la Butte-aux-Cailles. Il ne put indiquer le numéro précis, mais il donna des détails. La bru de la mère Chupin était Auvergnate, et elle était cruellement punie d’avoir préféré un Parisien à un compatriote. Arrivée à Paris à douze ans, elle était entrée comme servante dans une grosse fabrique de Montrouge et y était toujours restée. Après dix ans de privations et d’un travail acharné, elle avait amassé, sou à sou, trois mille francs, quand son mauvais génie jeta Polyte Chupin sur sa route. Elle s’éprit de ce pâle et cynique gredin, et lui l’épousa pour ses économies. Tant que dura l’argent, c’est-à-dire pendant trois ou quatre mois, le ménage alla cahin-caha. Mais avec le dernier écu, Polyte s’envola et reprit avec délices sa vie de paresse, de maraude et de débauche. Dès lors il ne reparut plus chez sa femme que pour la voler, quand il lui soupçonnait quelques petites épargnes. Et périodiquement elle se laissait dépouiller de tout. Il eût voulu la pousser plus bas, alléché par l’espoir d’ignobles profits ; elle résista. De cette résistance même était venue la haine de la vieille Chupin contre sa belle-fille, haine qui se traduisait par tant de mauvais traitements, que la pauvre femme dut fuir un soir avec les seules guenilles qui la couvraient. La mère et le fils comptaient peut-être que la faim ferait ce que n’avaient pu faire leurs menaces et leurs conseils. Leurs honteux calculs devaient être trompés. Le secrétaire ajoutait que ces faits étaient de notoriété publique, et que tout le monde rendait justice à la vaillante Auvergnate. Même, disait-il, un sobriquet qu’on lui avait donné : Toinon-la-Vertu, était un grossier mais sincère hommage. C’est muni de ces renseignements que Lecoq remonta en voiture. La ruelle de la Butte-aux-Cailles, où le conduisit rapidement Papillon, ressemble peu au boulevard Malesherbes. Ce qui est sûr, c’est que tous les habitants s’y connaissent comme dans un village. La première personne à qui le jeune policier demanda madame Polyte Chupin le tira d’embarras. Toinon-la-Vertu demeure dans cette maison, à droite, lui fut-il répondu ; tout en haut de l’escalier, la porte en face. L’indication était si précise, que du premier coup Lecoq et le père Absinthe arrivèrent au logis qu’ils cherchaient. C’était une triste et froide mansarde carrelée, assez spacieuse, éclairée par une fenêtre à tabatière. Un lit de noyer disloqué, une table boiteuse, deux chaises et de misérables ustensiles de ménage constituaient le mobilier. Mais la propreté, en dépit de la pauvreté, étincelait, et on eût mangé par terre, selon l’énergique expression du père Absinthe. Quand les deux policiers se présentèrent, ils trouvèrent une femme qui cousait des sacs de grosse toile, assise au milieu de la pièce, sous la fenêtre, pour que le jour tombât bien d’aplomb sur son ouvrage. À la vue de deux étrangers, elle se leva à demi, surprise, un peu effrayée même ; et quand ils lui eurent expliqué qu’ils avaient à lui parler assez longuement, elle quitta sa chaise pour l’offrir. Mais le vieil homme de police la contraignit de demeurer assise, et il resta debout pendant que Lecoq s’établissait sur l’autre chaise. D’un coup d’œil, le jeune policier avait inventorié le logis et évalué la femme. Elle était petite, courte, grosse, affreusement commune. Une forêt de rudes cheveux noirs plantés très bas sur le front et de gros yeux à fleur de tête donnaient à sa physionomie quelque chose de la navrante résignation de la bête maltraitée. Peut-être avait-elle eu autrefois ce qu’on est convenu d’appeler la beauté du diable, maintenant elle semblait presque aussi vieille que sa belle-mère. Le chagrin et les privations, les travaux excessifs, les nuits passées sous la lampe, les larmes dévorées et les coups reçus avaient plombé son teint, rougi ses yeux et creusé à ses tempes des rides profondes. Mais de toute sa personne s’exhalait un parfum d’honnêteté native que n’avait pu corrompre le milieu où elle avait vécu. Son enfant ne lui ressemblait en rien. Il était pâle et chétif, avec des yeux qui brillaient d’un éclat phosphorescent et des cheveux de ce jaune sale qu’on appelle le blond de Paris. Un détail émut les deux agents. La mère n’avait sur elle qu’une méchante robe d’indienne, mais le petit était chaudement vêtu de gros drap. Madame, commença doucement Lecoq, vous avez sans doute entendu parler du grand crime commis dans l’établissement de votre belle-mère. Mais mon homme ne peut y être mêlé, puisqu’il est en prison. Cette objection, qui courait au devant du soupçon, ne trahissait-elle pas des appréhensions horribles ? Oui, je le sais, dit le jeune policier, Polyte a été arrêté il y a une quinzaine.... bien injustement, monsieur, je vous le jure. Il a été, comme toujours, entraîné par ses amis, des mauvais sujets. Il est si faible ; quand il a un verre de vin en tête, on en fait alors tout ce qu’on veut. De lui-même, il ne ferait pas de mal à un enfant, il n’y a qu’à le regarder.... Tout en parlant, elle attachait des regards enflammés à une mauvaise photographie suspendue au mur et qui représentait un affreux garnement à l’œil louche, à la bouche grimaçante à peine ombragée d’une légère moustache, portant des mèches de cheveux bien collées aux tempes. Et il n’y avait pas à s’y méprendre, cette malheureuse l’aimait toujours ; c’était son mari, d’ailleurs. Une minute de silence suivit cette scène muette où éclatait la passion, et c’est pendant ce silence que la porte de la mansarde s’entr’ouvrit doucement. Un homme avança la tête et la retira aussitôt avec une sourde exclamation. Puis, la porte se referma, la clé grinça dans la serrure, et on entendit des pas rapides dans l’escalier. Assis dans la mansarde, le dos tourné à la porte, Lecoq n’avait pu apercevoir le visage de l’étrange visiteur. Et, si promptement qu’il se fût retourné au bruit, il avait deviné le mouvement bien plutôt qu’il ne l’avait surpris. Pourtant il n’eut pas l’ombre d’un doute. C’est lui, s’écria-t-il, le complice ! Grâce à sa position, le père Absinthe avait vu. Oui, dit-il, oui, j’ai reconnu l’homme qui m’a grisé hier. D’un bond, les deux agents s’étaient jetés sur la porte, et ils s’épuisaient pour l’ouvrir en stériles efforts. Elle résistait, elle tenait bon, car elle était de chêne plein, ayant été achetée aux démolitions par le propriétaire, et ajustée là, par hasard, avec sa vieille et solide serrure. Mais aidez-nous donc, disait le père Absinthe à la femme de Polyte, pétrifiée de surprise, donnez-nous donc une barre, un morceau de fer, un clou, n’importe quoi !... Le jeune policier, lui, s’ensanglantait les mains à essayer de renfoncer le pêne ou d’arracher la garde. Enfin, la porte fut forcée, et les deux agents, animés d’une ardeur pareille, s’élancèrent à la poursuite de leur mystérieux adversaire. Arrivés dans la ruelle, ils s’informèrent. Ils pouvaient donner le signalement de l’homme ; c’était quelque chose. Deux personnes l’avaient vu entrer dans la maison de Toinon-la-Vertu, une troisième l’avait remarqué lorsqu’il en était sorti précipitamment. Des enfants qui jouaient sur la chaussée assurèrent que cet individu s’était enfui à toutes jambes dans la direction de la rue du Moulin-des-Prés. C’était dans cette rue, près de l’endroit où s’y amorce la ruelle de la Butte-aux-Cailles, que Lecoq avait fait arrêter sa voiture. proposa le père Absinthe, le cocher pourra peut-être nous donner quelque renseignement. Mais l’autre hocha la tête d’un air découragé et ne bougea point. La présence d’esprit qu’a eue cet homme de donner un tour de clé l’a sauvé. Il a maintenant dix minutes d’avance sur nous, il est loin, nous ne le rattraperons pas. Le vieil agent était blême de colère. Il considérait maintenant comme son ennemi personnel ce rusé complice qui l’avait si cruellement mystifié ; il eût donné un mois de sa paye pour lui mettre la main au collet. ce n’est pas le toupet qui lui manque, à ce brigand, dit-il, ni la chance !... Penser qu’il se moque de nous, comme une souris qui jouerait avec les griffes du chat, et que voici trois fois qu’il nous échappe ... Le jeune policier était aussi irrité au moins que son collègue, et bien autrement blessé dans sa vanité. Mais il sentait la nécessité du sang-froid. Oui, répondit-il, d’un ton pensif, le mâtin est hardi et intelligent, et il ne reste pas les jambes croisées. Si nous travaillons, il se remue ferme. De quelque côté que je pousse l’attaque, je l’y trouve sur la défensive. C’est lui, l’ancien, qui vous a fait perdre la piste de Gustave, c’est lui qui a organisé cette belle comédie de l’hôtel de Mariembourg... Et maintenant, objecta le bonhomme, d’un air capable, que le Général vienne donc nous chanter que c’est des fantômes que vous prétendez conduire au poste !... Si délicate que fût la flatterie, elle ne put tirer Lecoq de ses réflexions. Jusqu’à présent, reprit-il au bout d’un moment, cet habile metteur en scène m’a devancé, partout ; de là mes échecs. Ici, du moins, nous arrivons avant lui. Or, s’il y venait, c’est qu’il flaire un danger... Remontons près de la femme de ce garnement de Polyte. la pauvre Toinon-la-Vertu ne comprenait rien à cette aventure, Elle était restée sur son palier, tenant son enfant par la main, penchée sur la rampe de l’escalier, palpitante, l’œil et l’oreille au guet. Dès qu’elle aperçut les deux agents qui remontaient aussi lentement qu’ils étaient descendus vite, elle s’avança : Au nom du ciel, demandait-elle, que se passe-t-il, qu’est-ce que cela signifie ?... Mais Lecoq n’était pas homme à conter ses affaires dans un corridor tapissé d’oreilles, et c’est seulement quand il eut repoussé la jeune femme dans sa mansarde, la porte refermée, qu’il lui répondit. Il y a que nous venons de donner la chasse à un complice des meurtres de la Poivrière. Il arrivait espérant vous trouver seule, notre présence l’a effarouché. balbutia Toinon, en joignant les mains. Il est a supposer qu’il est des amis de votre mari. Ne venez-vous pas de nous dire que Polyte a les plus détestables connaissances ! Rassurez-vous, cela ne le compromet en rien. Vous avez d’ailleurs un moyen simple d’écarter de lui les soupçons. C’est de me répondre franchement, et de me mettre à même, vous qui êtes une honnête femme, d’arrêter le coupable. Parmi tous les amis de votre mari, n’en connaissez-vous pas de capables d’avoir fait le coup ?... L’hésitation de la malheureuse fut visible. Souvent, sans doute, elle avait assisté à d’ignobles conciliabules, et on avait dû la menacer de vengeances terribles si elle parlait. Vous n’avez rien à craindre, insista le jeune policier, et jamais, je vous le promets, on ne saura que vous m’avez dit un mot. Puis, quoi que vous disiez, vous ne m’apprendrez peut-être rien. On nous a conté déjà bien des choses de votre vie, sans parler des brutalités dont vous ont rendue victime Polyte et sa mère. Mon mari, monsieur, ne m’a jamais brutalisée, dit fièrement la jeune femme.... Cela, d’ailleurs, ne regarde que moi. Elle est peut-être un peu vive ; au fond, elle a bon cœur. Alors, pourquoi diable vous êtes-vous enfuie du cabaret de la veuve Chupin, puisque vous y étiez si heureuse ? Toinon-la-Vertu était devenue cramoisie jusqu’à la racine des cheveux. Je me suis sauvée, répondit-elle, pour d’autres raisons. Il venait beaucoup d’hommes ivres là-bas, et des fois, quand j’étais seule, d’aucuns voulaient pousser la plaisanterie un peu loin... Vous me direz que j’ai le poignet solide, et c’est vrai ; aussi j’aurais peut-être patienté... Mais quand je m’absentait il y en avait qui étaient assez bêtes pour faire boire de l’eau-de-vie au petit, au point qu’une fois en rentrant je l’ai trouvé comme mort, raide déjà et tout froid, et il a fallu courir chercher le médecin. Elle s’arrêta court, la pupille dilatée. De rouge elle était devenue livide, et c’est d’une voix étranglée qu’elle cria à son fils : Lecoq regarda autour de lui, et frissonna ; il avait compris. Cet enfant, qui n’avait pas cinq ans, s’était glissé à quatre pattes près de lui, et lui fouillait dans les poches de son paletot, il le volait, il le dévalisait ... oui, s’écria l’infortunée en fondant en larmes, oui, il y avait encore cela ! Dès que je perdais le petit de vue, des gens l’attiraient dehors. Ils l’emmenaient dans des endroits où il y a du monde, et ils lui apprenaient à chercher dans les poches et à leur apporter ce qu’il y trouvait. Si on s’apercevait de quelque chose, ils se fâchaient très haut contre l’enfant et le battaient... Si personne ne voyait rien, ils lui donnaient un sou pour du sucre d’orge et gardaient ce qu’il avait pris. Elle cacha son visage entre ses mains, et, d’une voix inintelligible, ajouta : Et moi, je ne veux pas que mon petit soit un voleur. Ce qu’elle ne disait pas, la pauvre créature, c’est que celui qui emmenait ainsi l’enfant et le dressait au vol, c’était le père, son mari à elle, Polyte Chupin. Mais les deux agents le comprenaient bien, et si abominable était le crime de l’homme, et si déchirante la douleur de la femme, qu’ils se sentirent remués jusqu’au plus profond d’eux-mêmes. De ce moment, Lecoq ne songea plus qu’à abréger une scène affreusement pénible. D’ailleurs, l’émotion de cette pauvre mère lui garantissait sa sincérité. Tenez, lui dit-il avec une brusquerie affectée, deux questions seulement, et je vous tiens quitte. Parmi les habitants de votre cabaret, ne s’en trouvait-il pas un du nom de Gustave ?... Mais Lacheneur, vous devez connaître Lacheneur ? Le jeune policier ne put retenir une exclamation de joie. Enfin il tenait, pensait-il, le bout du fil qui allait le conduire à la lumière, à la vérité. il ne ressemble pas aux gens qui boivent chez ma belle-mère. Je ne l’ai vu qu’une fois, mais sa figure m’est restée dans la tête. Il était dans une voiture arrêtée près des terrains vagues et parlait à Polyte. Quand il a été parti, mon mari m’a dit : « Tu vois ce vieux-là, il fera notre fortune. » Je lui ai trouvé l’air d’un monsieur bien respectable.... C’est assez, interrompit Lecoq ; maintenant il s’agit, ma bonne, de venir déposer devant le juge. Prenez votre enfant si vous voulez, mais hâtez-vous, venez vite, venez.... Segmuller était de ces magistrats qui chérissent leur profession d’un amour sans partage, qui s’y donnent corps et âme et mettent à l’exercer tout ce qu’ils ont d’énergie, d’intelligence et de sagacité. Juge d’instruction, il apportait à la recherche de la vérité la passion tenace du médecin luttant contre une maladie inconnue, l’enthousiasme de l’artiste s’épuisant à la poursuite du beau. C’est dire combien impérieusement s’était emparée de son esprit cette affaire ténébreuse du cabaret de la Chupin qui lui était confiée. Il y découvrait tout ce qui doit irriter l’intérêt : grandeur du crime, obscurité des circonstances, mystère impénétrable enveloppant les victimes et le meurtrier, attitude étrange d’un prévenu énigmatique. L’élément romanesque ne manquait pas, représenté par ces deux femmes dont on avait perdu les traces, et par cet insaisissable complice. Enfin l’anxiété du résultat était une attraction de plus. L’amour-propre ne perd jamais ses droits ; et M. Segmuller songeait que le succès serait d’autant plus honorable que les difficultés auraient été plus grandes. Et il espérait vaincre, surtout ayant un auxiliaire comme Lecoq, ce débutant en qui il avait reconnu des facultés extraordinaires et le génie de son état. Aussi, l’idée ne lui vint-elle pas, après une journée écrasante, de se soustraire à la tyrannie de ses préoccupations ni de remettre les soucis au lendemain. Il se hâta de dîner, avalant la bouchée double, et, son café pris, il se remit à la besogne avec une nouvelle ardeur. Il avait emporté l’interrogatoire du soi-disant artiste forain, et il l’étudiait à la façon de l’ingénieur qui rôde autour de la place qu’il assiège, pour en reconnaître les endroits faibles où doivent converger les efforts de l’attaque. Toutes les réponses, il les analysait, il en pesait les expressions une à une. Il cherchait le joint où il pourrait glisser quelque victorieuse question qui, semblable à une mine, disloquerait le système de défense. Une bonne partie de sa nuit fut employée à ce travail, ce qui ne l’empêcha pas d’être debout de meilleure heure qu’à l’ordinaire. Dès huit heures, il était habillé et rasé, il avait arrangé ses papiers, pris son chocolat, et il se mettait en route. Il oubliait que l’impatience qui le dévorait ne bouillonnait pas dans les veines des autres. C’est à peine si le Palais de Justice s’éveillait lorsqu’il y arriva. Toutes les portes même n’étaient pas encore ouvertes. Dans les couloirs, des huissiers et des garçons de bureaux mal éveillés, se détiraient en échangeant leurs vêtements de ville contre leur costume officiel. D’autres, en bras de chemise, balayaient et époussetaient, avec mille précautions toutefois, et de façon à ne pas mettre en mouvement des dunes de poussière dont le niveau monte tous les jours. Par la fenêtre des vestiaires, les loueuses de costumes secouaient les robes des avocats, tristes loques noires en ce moment, toges magiques à l’audience, lorsqu’il s’en échappe des flots d’éloquence et des essaims d’arguments. Dans les cours, quelques petits clercs d’avoué polissonnaient en attendant l’ouverture du greffe ou des bureaux d’enregistrement. Segmuller, qui avait à consulter le procureur impérial, se rendit tout d’abord au parquet. De dépit, il alla s’enfermer dans son cabinet, l’œil sur sa pendule, bien près de s’étonner de la lenteur des aiguilles à se mouvoir. À neuf heures dix minutes, Goguet, le souriant greffier, parut et fut accueilli par un : « Ah ! qui dut ne lui laisser aucun doute sur l’humeur du bon juge d’instruction. Goguet, pressé par la curiosité, s’était hâté d’arriver. Il voulut s’excuser, se disculper, mais M. Segmuller lui ferma la bouche assez vertement pour lui ôter toute envie de répliquer. Allons, pensa-t-il, le vent souffle du mauvais côté, ce matin. Et ployant l’échine sous la bourrasque, il passa philosophiquement ses manches de lustrine noire, gagna sa petite table et parut s’absorber dans la taille de ses plumes et la préparation de son papier. La veille au soir, tout en causant, avec madame Goguet, de l’énigmatique prévenu, il lui était venu différentes idées qu’il n’eût pas été fâché de soumettre au juge. Segmuller, le flegme personnifié d’ordinaire, l’homme par excellence grave, méthodique et tout en dedans, était devenu méconnaissable. Il se promenait de long en long dans son cabinet, se levait, s’asseyait, gesticulait, enfin paraissait ne pouvoir tenir en place. Décidément, se disait le greffier, l’écheveau ne se débrouille pas, les affaires de Mai vont très bien ! En ce moment il en était ravi ; il se rangeait du côté du prévenu, tant sa rancune était grande. De neuf heures et demie à dix heures, M. Segmuller ne sonna pas son huissier moins de cinq fois, et cinq fois, il lui adressa les mêmes questions : Lecoq, l’agent du service de la sûreté, ne se soit pas présenté ?... Il est impossible qu’il ne m’ait pas envoyé quelqu’un ; il doit m’avoir écrit. Chaque fois, l’huissier surpris dut répondre : Personne n’est venu, il n’y a pas de lettre. Conçoit-on cela, murmurait-il, je suis sur des charbons ardents et cet agent se permet de se faire attendre... En dernier lieu, il ordonna à l’huissier de voir si on ne trouverait pas Lecoq aux environs, dans quelque estaminet ; de le chercher et de le lui amener vite, bien vite. Nous sommes là que nous perdons un temps précieux, dit-il à Goguet, je me décide à interroger le fils de la veuve Chupin... ce sera toujours cela de fait. Allez dire qu’on me l’amène, Lecoq a dû remettre l’ordre d’extraction... Moins d’un quart d’heure après, Polyte faisait son entrée dans le cabinet du juge d’instruction. C’était bien, de la tête aux pieds, de la casquette de toile cirée aux pantoufles de tapisserie à dessins voyants, c’était bien l’homme du portrait que la pauvre Toinon-la-Vertu enveloppait de ses regards passionnés. La photographie n’avait pu fixer l’expression de basse astuce de ce visage de coquin, l’impudence du sourire, la lâche férocité de l’œil fuyant. Elle n’avait pu rendre ni le teint flétri et plombé, ni le clignotement inquiétant des paupières, ni les lèvres minces, pincées sur des dents courtes et aiguës. Du moins devait-il lui être difficile de surprendre son monde. Le voir, c’était le juger à sa valeur. Lorsqu’il eut répondu aux questions préliminaires, déclaré qu’il avait trente ans et qu’il était né à Paris, il prit une pose prétentieuse et attendit. Mais avant d’aborder l’objet sérieux de l’interrogatoire, M. Segmuller voulait essayer de démonter un peu cette assurance de coquin. Il rappela donc durement à Polyte sa position, lui donnant à entendre que, de son attitude et de ses réponses dépendrait beaucoup le jugement à intervenir dans l’affaire où il se trouvait impliqué. Polyte écoutait d’un air nonchalant et quelque peu ironique. Dans le fait, il se souciait infiniment peu de la menace. Il avait consulté et se croyait sûr de son compte. On lui avait dit qu’il ne pouvait pas être condamné à plus de six mois de prison. Que lui importait un mois de plus ou de moins ! Le juge, qui surprit ce sentiment dans l’œil du gredin, abrégea. La justice, dit-il, attend de vous des renseignements sur quelques habitués du cabaret de votre mère. C’est qu’il y en a beaucoup, m’sieu, répondit le garnement d’une voix enrouée, traînarde, ignoble. En connaissez-vous un du nom de Gustave ? Insister, c’était risquer de donner l’éveil à Polyte, si par hasard il était de bonne foi ; M. Vous devez, du moins, vous rappeler Lacheneur ? C’est la première fois que j’entends ce nom. la police sait beaucoup de choses. Je dis la vérité, m’sieu, insista-t-il, quel intérêt aurais-je à mentir ?... La porte, qui s’ouvrit brusquement, lui coupa la parole. Toinon-la-Vertu parut, son enfant sur les bras. À la vue de son mari, la malheureuse jeta un cri de joie et s’avança vivement... Mais Polyte, reculant, la cloua sur place d’un regard terrible. Il faudrait être mon ennemi, prononça-t-il d’un ton farouche, pour prétendre que je connais un nommé Lacheneur !... J’en voudrais à la mort à qui dirait ce mensonge ; oui, à la mort ... et je ne pardonnerais jamais ! Ayant reçu l’ordre de chercher partout Lecoq, et de le ramener s’il le rencontrait, l’huissier de M. La commission ne lui déplaisait pas ; c’était une occasion de quitter son poste, un prétexte de légitime flânerie aux environs. C’est à la Préfecture qu’il se rendit tout d’abord, par le plus long, bien entendu, par le quai. Mais à la Permanence, où il s’adressa, personne n’avait aperçu le jeune policier. Il se rabattit alors sur les estaminets et les débits de boissons qui entourent le Palais de Justice et vivent de sa clientèle. Commissionnaire consciencieux, il entra partout, et même ayant rencontré des connaissances, il se crut obligé à une politesse à 50 centimes la canette... Il rentrait en hâte, un peu inquiet de la durée de son absence, quand une voiture qui arrivait à fond de train s’arrêta court devant la grille du Palais. De cette voiture, il vit descendre Lecoq, suivi du père Absinthe et de la belle-fille de la veuve Chupin. Du coup, il retrouva son aplomb, et c’est du ton le plus important qu’il transmit au jeune policier l’ordre de le suivre sans perdre une minute. Monsieur le juge vous a déjà demandé nombre de fois, disait-il, son impatience est extrême, il est d’une humeur massacrante, et vous pouvez vous attendre à avoir la tête lavée de la belle façon. Lecoq souriait, tout en montant l’escalier. N’avait-il pas à présenter la plus victorieuse des justifications ? Même il se faisait une fête de l’agréable surprise du juge, et il lui semblait voir son visage irrité s’épanouir soudain. Et cependant les embarras de l’huissier et son insistance devaient avoir le plus désastreux résultat. Pressé comme il l’était, le jeune policier ne vit nul inconvénient à ouvrir sans frapper la porte du cabinet de M. Segmuller, et il eut l’inspiration fatale de pousser en avant la malheureuse dont le témoignage pouvait être si décisif. La stupeur le cloua net sur place, quand il vit que le juge n’était pas seul, quand il reconnut en ce témoin qu’on interrogeait, l’homme du portrait, Polyte Chupin. À l’instant, il comprit l’étendue de la faute, ses conséquences, et combien il importait d’empêcher toute communication, tout échange de pensées entre le mari et la femme. Il bondit jusqu’à Toinon-la-Vertu, et la secouant rudement par le bras, il lui commanda de sortir à l’instant. Vous ne pouvez rester ici, lui criait-il, allons, venez !... Mais la pauvre créature était tout éperdue, défaillante d’émotion, plus tremblante que la feuille. Hors son mari, elle était incapable de rien voir, de rien entendre. Retrouver ce misérable qu’elle adorait, quel ravissement ! Mais pourquoi reculait-il, pourquoi lui lançait-il des regards farouches ? Elle se débattit donc un peu, oh ! bien peu, assez cependant pour recueillir la phrase de Polyte, qui entra dans son cerveau comme une balle. Ce que voyant, le jeune policier la saisit par la taille, la souleva comme une plume, et l’emporta dans la galerie. Cette scène n’avait pas duré une minute en tout, et M. Segmuller en était encore à formuler une observation, que déjà la porte était refermée et qu’il se retrouvait seul avec Polyte. pensait Goguet, frétillant d’aise, voici du nouveau !... Mais comme ses à-parte ne lui faisaient jamais négliger sa besogne de greffier, il se pencha à l’oreille du juge, pour demander : Dois-je inscrire ce qu’a dit en dernier lieu le témoin ? Segmuller, et mot pour mot, s’il vous plaît ! Il s’arrêta ; la porte s’ouvrait une fois encore et livrait passage à l’huissier qui, timidement et d’un air fort penaud, remit un billet et sortit. Ce billot, écrit au crayon par Lecoq, sur une feuille arrachée à son calepin, disait au juge le nom de la femme, et lui donnait brièvement, mais clairement, les renseignements recueillis. Ce garçon-là pense à tout ... Le sens de la scène qu’il n’avait fait qu’entrevoir éclatait maintenant à ses yeux. Il n’en regrettait que plus amèrement cette rencontre fatale qui venait d’avoir lieu dans son cabinet. Mais à qui devait-il s’en prendre ? À lui, à lui seul, à son impatience, à son défaut de prévoyance quand, son huissier parti, il avait envoyé chercher Polyte Chupin. Cependant, comme il ne pouvait se douter de l’influence énorme de cette circonstance sur l’instruction, il ne s’en alarma pas et ne songea qu’à tirer parti des documents précieux qui lui arrivaient. Le gredin eut un geste d’insouciant assentiment. Sa femme sortie, il n’avait plus bougé, indifférent en apparence à tout ce qui se passait. C’est votre femme que nous venons de voir ? Elle voulait se jeter à votre cou, vous l’avez repoussée. Je ne l’ai pas repoussée, m’sieu. Vous l’avez tenue à distance, si vous aimez mieux, vous n’avez pas eu un regard pour votre enfant qu’elle vous tendait ... Ce n’était pas le moment de penser au sentiment. Vous vouliez simplement la bien fixer pendant que vous lui dictiez sa déposition. je lui ai dicté sa déposition ?... Sans cette supposition, les paroles que vous avez prononcées seraient inintelligibles. Le juge se retourna vers son greffier. Goguet, dit-il, relisez au témoin sa dernière phrase. Le greffier, de sa voix monotone, lut : « J’en voudrais à la mort à qui dirait que je connais Lacheneur. » Segmuller, qu’est-ce que cela signifie ? C’est bien facile à comprendre, m’sieu. Segmuller s’était levé, enveloppant Polyte d’un de ces regards de juge, qui, selon l’expression d’un prévenu, « font grouiller la vérité dans les entrailles. » Vous commandiez le silence à votre femme, voilà le fait. et que peut-elle nous apprendre ? Pensez-vous donc que la police ne sait pas vos relations avec Lacheneur, vos entretiens, quand il vous attendait en voiture près des terrains vagues, les espérances de fortune que vous fondiez sur lui ?... Croyez-moi, décidez-vous à des aveux, pendant qu’il en est temps encore, ne vous engagez pas dans une voie au bout de laquelle est un péril sérieux. On est complice de plus d’une façon ! Il est certain que l’impudence de Polyte reçut un rude choc. Il parut confondu, et baissa la tête en balbutiant une réponse inintelligible. Cependant il s’obstina à garder le silence, et le juge, qui venait d’employer inutilement son arme la plus forte, désespéra. Il sonna et donna l’ordre de reconduire le témoin en prison, après avoir pris des précautions, toutefois, pour qu’il ne pût revoir sa femme. Il était désespéré, il s’arrachait les cheveux. Et dire, répétait-il, que je n’ai pas tiré de cette femme tout ce qu’elle savait, quand c’était si facile ! Mais je savais que vous m’attendiez, monsieur, je me dépêchais, j’ai cru bien faire... Rassurez-vous, ce malheur peut se réparer. Non, monsieur, non, nous ne saurons plus rien de cette malheureuse. Impossible de lui arracher un mot depuis qu’elle a vu son mari. Elle l’aime de la passion la plus folle, il a sur elle une influence toute-puissante. Il lui a commandé de se taire, elle se taira. Le jeune policier n’avait que trop raison. Segmuller dut se l’avouer dès les premiers pas que Toinon-la-Vertu fit dans son cabinet. La pauvre créature était écrasée de douleur. Il était aisé de reconnaître qu’elle eût donné sa vie pour reprendre les paroles qui lui étaient échappées dans sa mansarde. Le regard de Polyte l’avait glacée et remuait en son cœur les plus sinistres appréhensions. Ne concevant rien dont il ne pût être coupable, elle se demandait si son témoignage ne serait pas un arrêt de mort. Aussi refusa-t-elle de répondre autre chose que : « Non ! » ou : « Je ne sais pas ! » à toutes les questions, et tout ce qu’elle avait dit, elle le rétracta. Elle jurait qu’elle s’était trompée, qu’on avait mal compris, qu’on abusait de ses paroles. Elle affirmait avec les plus horribles serments que jamais elle n’avait entendu parler de Lacheneur. Enfin, quand on la pressait trop, elle éclatait en sanglots, et serrait convulsivement sur sa poitrine son enfant qui poussait des cris perçants. En présence de cette obstination idiote, aveugle comme celle de la brute, que faire ? Il se sentait pris de pitié pour cette malheureuse. Enfin, après un moment de réflexion : Vous pouvez vous retirer, ma brave femme, dit-il doucement, mais souvenez-vous bien que votre silence nuit plus à votre mari que tout ce que vous pourriez dire. elle s’enfuit plutôt, pendant que le juge et l’agent de la sûreté échangeaient des regards consternés. Les actions du prévenu sont en hausse. Je parie cent sous pour le prévenu. D’un seul mot, Delamorte-Felines a défini l’instruction : « Une lutte. » Lutte terrible, entre la justice qui veut arriver à la vérité et le crime qui prétend garder son secret. Mandataire de la société, investi de pouvoirs discrétionnaires, ne relevant que de sa conscience et de la loi, le juge d’instruction dispose du plus formidable appareil. Rien ne le gêne, personne ne lui commande. Administration, police, force armée, il a tout à ses ordres. Sur un mot de lui, vingt agents, cent s’il le faut, vont remuer Paris, fouiller la France, explorer l’Europe. Pense-t-il qu’un homme peut éclairer un point obscur, il cite cet homme à comparaître dans son cabinet, et il arrive, fût-il à cent lieues. Seul, sous les verrous, au secret le plus souvent, l’homme accusé d’un crime se trouve comme retranché du nombre des vivants. Nul bruit de l’intérieur n’arrive jusqu’au cabanon où il vit sous l’œil des gardiens. Ce qu’on dit, ce qui se passe... Quels témoins ont été interrogés et ce qu’ils ont répondu, il ne sait. Et il en est réduit à se demander, dans l’effroi de son âme, jusqu’à quel point il est compromis, quels indices ont été recueillis, quelles charges accablantes sont près de l’écraser. en dépit de cette terrible disproportion d’armes des deux adversaires, parfois l’homme au secret l’emporte. S’il est bien sûr de n’avoir laissé derrière lui aucune preuve du crime, s’il n’a pas d’antécédents qui se lèvent contre lui, il peut, inexpugnable dans un système de négation absolue, braver tous les efforts de la justice. Telle était, en ce moment, la situation de Mai, le mystérieux meurtrier. Segmuller et Lecoq se l’avouaient avec une douleur mêlée de dépit. Ils avaient pu, ils avaient dû espérer que Polyte Chupin ou sa femme donneraient la mot de l’irritant problème... Le système du soi-disant artiste « bonisseur » sortait intact de cette épreuve si périlleuse, et plus que jamais son identité demeurait problématique. Et cependant, s’écria le juge avec un geste désolé, et cependant ces gens-là savent quelque chose, et s’ils voulaient... c’est là, ce qu’il faudrait découvrir. Qui nous dira par quelles éblouissantes promesses on a pu s’assurer du silence d’un misérable tel que Polyte Chupin ? Sur quelle récompense compte-t-il donc, qu’il brave, en se taisant, un véritable danger ?... La contraction de ses sourcils trahissait le prodigieux effort de sa réflexion. Il est une question, monsieur, dit-il enfin, qui m’embarrasse plus que toutes celles-là ensemble, et qui, si elle était résolue, nous ferait faire un grand pas. Vous vous demandez, monsieur, ce qu’on a promis à Chupin ?... Moi je me demande qui lui a promis quelque chose ? Le complice, évidemment, cet artisan insaisissable des intrigues qui nous enveloppent. À cet hommage rendu à une audace et à une habileté trop réelles, le jeune policier serra les poings. il lui en voulait terriblement, à ce complice, qui, ruelle de la Butte-aux-Cailles, avait fait la police prisonnière. Il ne lui pardonnait pas d’avoir osé, lui gibier, prendre le rôle de chasseur. Certes, répondit-il, je reconnais sa main. Mais quel artifice a-t-il imaginé cette fois ? Qu’il se soit entendu au poste avec la veuve Chupin, rien de mieux, nous savons le moyen. Mais comment s’y est-il pris pour arriver jusqu’à Polyte, prisonnier, et étroitement surveillé ? Il ne disait pas toute sa pensée, il l’atténuait, et cependant M. Segmuller eut un soubresaut, en homme que surprend une proposition un peu forte. vous pensez qu’un des employés de la prison s’est laissé corrompre ? Lecoq hocha la tête d’un air passablement équivoque. Je ne crois rien, répondit-il, je ne soupçonne personne, surtout ; je cherche. Chupin a-t-il, oui ou non, été prévenu ? C’est donc un fait acquis ! pour l’expliquer, il faut supposer des intelligences dans la prison ou une visite au parloir. Il était difficile, en effet, d’imaginer une troisième alternative. Il parut balancer entre plusieurs partis, puis se décidant tout à coup, il se leva et prit son chapeau en disant : Je veux en avoir le cœur net, venez, monsieur Lecoq. Ils sortirent, et, grâce à cette étroite et sombre galerie qui met en communication « la souricière » et le Palais de Justice, ils arrivèrent en deux minutes au Dépôt. On venait de distribuer la pitance aux prévenus, et le directeur, tout en surveillant le service, se promenait dans la première cour avec Gévrol. Dès qu’il aperçut le juge, il s’avança vers lui avec un empressement marqué. Sans doute, monsieur, commença-t-il, vous venez pour le prévenu Mai ? Du moment où il était question d’un prévenu, Gévrol crut pouvoir s’approcher sans indiscrétion. J’en causais justement avec monsieur l’inspecteur de la sûreté, poursuivit le directeur, et je lui disais combien j’ai lieu d’être satisfait de la conduite de cet homme. Non-seulement il n’y a pas eu besoin de lui remettre la camisole de force, mais son humeur est changée du tout au tout. Il mange de bon appétit, il est gai comme un pinson, il plaisante avec les gardiens... fit le Général, en se voyant pincé, le désespoir l’avait pris... Puis il a réfléchi qu’il sauverait probablement sa tête, que la vie au bagne est encore la vie, et que d’ailleurs on sort du bagne. Le juge et le jeune policier avaient échangé un regard inquiet. Cette gaieté du soi-disant saltimbanque pouvait n’être que la suite de son rôle ; mais elle pouvait aussi venir de la certitude acquise de déjouer les investigations, et qui sait ?... de quelque nouvelle favorable reçue du dehors. Cette dernière supposition s’offrit si vivement à l’esprit de M. Êtes-vous sûr, monsieur le directeur, demanda-t-il, que nulle communication du dehors ne peut parvenir aux prévenus qui sont au secret ? Ce doute parut blesser vraiment le digne fonctionnaire. Il ne put s’empêcher de lever les bras au ciel comme pour le prendre à témoin de ce blasphème insensé. Mais vous n’avez donc jamais visité les secrets ! Vous n’avez donc jamais vu le luxe de précautions qui les entoure, les triples barreaux, les hottes qui interceptent le jour ... Et je ne compte pas le factionnaire qui nuit et jour se promène sous les fenêtres. C’est-à-dire qu’une hirondelle, une hirondelle même n’arriverait pas jusqu’aux prisonniers. Me voici donc tranquille, dit le juge. Maintenant, monsieur le directeur, je désirerais quelques renseignements sur un autre prévenu, un certain Chupin. Je voudrais savoir s’il n’a pas reçu quelque visite hier. c’est qu’il va falloir que j’aille au greffe, monsieur, si je veux vous répondre avec quelque certitude. C’est-à-dire, attendez donc, voici un gardien, ce petit là-bas, sous le porche, qui peut nous renseigner. Sais-tu, lui demanda-t-il, si le nommé Chupin a été au parloir hier ? Oui, monsieur, c’est même moi qui l’y ai conduit. Segmuller eut un sourire de satisfaction, cette réponse dissipait tous les soupçons. Et qui le visitait, interrogea vivement Lecoq, un gros homme, n’est-ce pas ? très rouge de figure, ayant le nez camard... Faites excuse, monsieur, c’était une femme, sa tante, à ce qu’il m’a dit. Une même exclamation de surprise échappa au juge et au jeune policier, et ensemble ils demandèrent : Petite, répondit le surveillant, boulotte, très blonde, l’air d’une bien brave femme, pas cossue, par exemple... Serait-ce une de nos fugitives de là-bas ?... Gévrol partit d’un grand éclat de rire. Mais le juge parut goûter médiocrement la plaisanterie. Vous vous oubliez, monsieur l’agent !... Vous oubliez que les plaisanteries que vous adressez à votre camarade arrivent jusqu’à moi ! Le Général comprit qu’il avait été trop loin, et tout en lançant à Lecoq son plus venimeux regard, il se confondit en excuses. Il salua le directeur, et faisant signe au jeune policier de le suivre : Courez à la Préfecture, lui dit-il, et sachez comment et sous quel prétexte cette femme a obtenu la carte qui lui a permis de voir Polyte Chupin. Segmuller reprit le chemin de son cabinet, guidé bien plus par l’instinct machinal de l’habitude que par une volonté délibérée. Toutes les facultés de son intelligence étaient à « l’affaire, » et telle était sa préoccupation, que lui, la politesse même, il oubliait de rendre les saluts qu’il recueillait sur son passage. Au hasard ; selon le caprice des événements, il avait couru au plus pressé, ou du moins à ce qu’il jugeait tel. Pareil à l’homme égaré dans les ténèbres, il avait erré à l’aventure, sans direction, marchant vers tout ce qui, dans le lointain, lui semblait être une lumière. À courir ainsi on s’épuise vainement ; il se l’avouait en reconnaissant l’impérieuse et pressante nécessité d’un plan. Il n’avait pu enlever la place d’un coup de main, force lui était de se résigner aux méthodiques lenteurs d’un siège en règle. Et il se hâtait, car il sentait les heures lui échapper. Il savait que le temps est une obscurité de plus, et que la recherche d’un crime devient plus difficile à mesure qu’on s’éloigne de l’instant où il a été commis. Que de choses à faire encore cependant. Ne devait-il pas confronter avec les cadavres des victimes le meurtrier, la veuve Chupin et Polyte ? Ces tristes confrontations sont fécondes en résultats inespérés. Leverd, l’assassin, allait être relâché faute de preuves, quand mis brusquement en présence de sa victime, il changea de visage et perdit son assurance. Une question à brûle-pourpoint lui arracha alors un aveu. Segmuller avait aussi les témoins à interroger : Papillon le cocher, la concierge de la maison de la rue de Bourgogne, où les deux femmes s’étaient un instant réfugiées, enfin Mme Milner, la maîtresse de l’hôtel de Mariembourg. N’était-il pas de même indispensable d’entendre dans le plus bref délai un certain nombre de gens du quartier de la Poivrière, quelques camarades de Polyte et les propriétaires du bal de l’Arc-en-Ciel où les victimes et le meurtrier avaient passé une partie de la soirée ? Certes, on ne pouvait pas espérer de grands éclaircissements de chacun de ces témoins en particulier. Les uns ignoraient les faits, les autres avaient à les dénaturer un intérêt qui demeurait un problème. Mais chacun d’eux devait apporter sa part de conjectures, dire quelque chose, émettre une opinion, proposer une fable. Et là éclate le génie du juge d’instruction, habitué à éprouver les unes par les autres les réponses les plus contradictoires, exercé à tirer d’une certaine quantité de mensonges une moyenne qui est à peu près la vérité. Goguet, le souriant greffier, achevait de remplir, sur les indications du juge, une douzaine de citations, quand Lecoq reparut. Le résultat de la démarche était visiblement écrit sur la figure du jeune policier. On ne sait pas à qui on a donné une carte pour visiter Polyte Chupin au Dépôt ? Pardon, monsieur, on ne le sait que trop. Nous retrouvons là une preuve nouvelle de l’infernale habileté du complice à profiter de toutes les circonstances. La carte dont on s’est servi hier est au nom d’une sœur de la veuve Chupin, Rose-Adélaïde Pitard, marchande des quatre-saisons à Montmartre. Cette carte a été délivrée il y a huit jours, sur une demande apostillée du commissaire de police. Il est dit, dans cette demande, que la femme Rose Pitard a besoin de voir sa sœur pour le règlement d’une affaire de famille. Si grande était la surprise du juge, qu’elle arrivait à une expression presque comique. Cette tante serait-elle donc du complot !... Le jeune policier hocha la tête. Je ne le pense pas, répondit-il. Ce n’est pas elle, en tout cas, qui était hier au parloir du Dépôt. Les employés de la Préfecture se rappellent très bien la sœur de la Chupin, et d’ailleurs nous avons trouvé son signalement... C’est une femme de cinq pieds passés, très brune, très ridée, hâlée et comme tannée par la pluie, le vent et le soleil, enfin âgée d’une soixantaine d’années. Or, la visiteuse d’hier était petite, blonde, blanche et ne paraissait pas plus de quarante-cinq ans... Mais s’il en est ainsi, interrompit M. Segmuller, cette visiteuse doit être une de nos fugitives. Qui donc serait-elle, à votre avis ? la propriétaire de l’hôtel de Mariembourg, cette fine mouche qui s’est si bien moquée de moi. Mais qu’elle y prenne garde !... Il est des moyens de vérifier mes soupçons... Le juge écoutait à peine, tout ému qu’il était de l’inconcevable audace et du merveilleux dévouement de ces gens qui risquaient tout pour assurer l’incognito du meurtrier. Reste à savoir, prononça-t-il, comment le complice a pu apprendre l’existence de ce laisser-passer. Après s’être entendus au poste de la barrière d’Italie, la veuve Chupin et le complice ont compris combien il était urgent de prévenir Polyte. Ils ont cherché comment arriver jusqu’à lui, la vieille s’est souvenue de la carte de sa sœur, et l’homme est allé l’emprunter sous le premier prétexte venu... Segmuller, oui, c’est bien cela, le doute n’est pas possible... Lecoq eut ce geste résolu de l’homme dont le zèle impatient n’a pas besoin d’être stimulé. répondit-il, que monsieur le juge s’en remette à moi. Rien de ce qui peut préparer le succès ne sera négligé. Avant ce soir, j’aurai deux observateurs sous les armes, l’un ruelle de la Butte-aux-Cailles, l’autre à la porte de l’hôtel de Mariembourg. Si le complice du meurtrier a l’idée de visiter Toinon-la-Vertu ou Mme Milner, il est pris. Il faudra bien que notre tour vienne, à la fin !... Mais ce n’était pas le moment de se dépenser en paroles, en vanteries surtout. Il s’interrompit, et alla prendre son chapeau déposé en entrant. Maintenant, dit-il, je demanderai à monsieur le juge ma liberté ; s’il avait des ordres à donner, je laisse en faction dans la galerie un de mes collègues, le père Absinthe. J’ai, moi, à utiliser nos deux plus importantes pièces de conviction : la lettre de Lacheneur et la boucle d’oreille... Si même, jusqu’à ce moment, il avait si facilement pris son parti de ses échecs successifs, c’est qu’il se croyait bien assuré d’avoir en poche un talisman qui lui donnerait la victoire. Je serais plus que simple, pensait-il, si je n’étais pas capable de découvrir la propriétaire d’un objet de cette valeur. Or, cette propriétaire trouvée, nous constatons du coup l’identité de notre homme-énigme. Avant tout, il s’agissait de savoir de quel magasin sortait la boucle d’oreille. Aller de bijoutier en bijoutier, demandant : « Est-ce votre ouvrage ? » Heureusement Lecoq avait sous la main un homme qui s’estimerait très heureux de mettre son savoir à son service. C’était un vieil Hollandais, nommé Van-Nunen, sans rival à Paris, dès qu’il s’agissait de joaillerie ou de bijouterie. La Préfecture l’utilisait en qualité d’expert. Il passait pour riche et l’était bien plus qu’on ne le supposait. Si sa mise était toujours sordide, c’est qu’il avait une passion : il adorait les diamants. Il en avait toujours quelques-uns sur lui, dans une petite boîte qu’il tirait dix fois par heure, comme un priseur sort sa tabatière. Le bonhomme reçut bien le jeune policier. Il chaussa ses besicles, examina le bijou avec une grimace de satisfaction, et d’un ton d’oracle dit : La pierre vaut huit mille francs, et la monture vient de chez Doisty, rue de la Paix. Vingt minutes plus tard, Lecoq se présentait chez le célèbre bijoutier. Doisty reconnut la boucle d’oreille, elle sortait bien de chez lui. Mais à qui l’avait-il vendue ? Il ne put se le rappeler, car il y avait bien trois ou quatre ans de cela. Seulement, attendez, ajouta-t-il, je vais appeler ma femme qui a une mémoire incomparable. Il ne lui fallut qu’un coup d’œil pour affirmer qu’elle connaissait cette boucle et que la paire avait été vendue vingt mille francs à Mme la marquise d’Arlange. Même, ajouta-t-elle, en regardant son mari, tu devrais te rappeler que la marquise ne nous avait donné que neuf mille francs comptant, et que nous avons eu toutes les peines du monde à obtenir le solde. Le mari se souvint en effet de ce détail. Maintenant, dit le jeune policier, je voudrais bien avoir l’adresse de cette marquise. Elle demeure au faubourg Saint-Germain, répondit Mme Doisty, près de l’esplanade des Invalides... Tant qu’il avait été sous l’œil du bijoutier, Lecoq avait eu la force de garder le secret de ses impressions. Mais une fois hors du magasin, et quand il eut fait quelques pas sur le trottoir, il s’abandonna si bien au délire de sa joie, que les passants surpris durent se demander si ce beau garçon n’était pas fou. Il ne marchait pas, il dansait, et tout en gesticulant de la façon la plus comique, il jetait au vent un monologue victorieux. disait-il, cette affaire sort donc des bas-fonds où elle s’agitait jusqu’ici. J’arrive aux véritables acteurs du drame, à ces personnages haut placés que j’avais devinés. monsieur Gévrol, illustre Général, vous vouliez une princesse russe ! il faudra vous contenter d’une simple marquise... On fait ce qu’on peut ! Mais ce vertige peu à peu se dissipa, le bon sens reprenait ses droits. Le jeune policier sentait bien qu’il n’aurait pas trop de la plénitude de son sang-froid, de tous ses moyens et de toute sa sagacité pour mener à bonne fin cette expédition. Comment s’y prendrait-il, quand il serait en présence de cette marquise, pour obtenir des aveux sans réticences, pour lui arracher avec tous les détails de la scène du meurtre, le nom du meurtrier ? Il faut, pensait-il, se présenter la menace à la bouche, et lui faire peur, tout est là !... si je lui laisse le temps de se reconnaître, je ne saurai rien. Il s’interrompit, il arrivait devant l’hôtel de la marquise d’Arlange, charmante habitation bâtie entre cour et jardin, et avant de pénétrer dans la place, il jugeait indispensable d’en reconnaître l’intérieur. C’est donc là, murmurait-il, que je trouverai le mot de l’énigme. Là, derrière ces riches rideaux de mousseline, agonise d’effroi notre fugitive de l’autre nuit. Quelles ne doivent pas être ses angoisses, depuis qu’elle s’est aperçue de la perte de sa boucle d’oreille... Durant près d’une heure, établi sous une porte cochère, il resta en observation. Il eût voulu entrevoir un des hôtes de cette belle demeure. Pas un visage ne se montra aux glaces des fenêtres, pas un valet ne traversa la cour. Impatienté, il résolut de commencer une enquête aux environs. Il ne pouvait tenter sa démarche décisive sans avoir une idée des gens qu’il allait trouver. Quel pouvait être le mari de cette audacieuse, qui s’encanaillait comme dans les romans régence, et courait la prétentaine, la nuit, au cabaret de la Chupin ? Lecoq se demandait à qui et où s’adresser, quand de l’autre côté de la rue, il avisa un marchand de vins qui fumait sur le seuil de sa boutique. Il alla droit à lui, jouant bien l’embarras d’un homme qui a oublié une adresse, et poliment lui demanda l’hôtel d’Arlange. Sans un mot, sans daigner retirer sa pipe de sa bouche, le marchand étendit le bras. Mais il était un moyen de le rendre communicatif, c’était, d’entrer dans son établissement, de se faire servir quelque chose et de lui proposer de trinquer. Ainsi fit le jeune policier, et la vue de deux verres pleins délia comme par miracle la langue du digne négociant. On ne pouvait mieux tomber pour obtenir des renseignements, car il était établi dans le quartier depuis dix ans et honoré de la clientèle de messieurs les gens de maison. Même, dit-il à Lecoq, je vous plains si vous allez chez la marquise pour toucher une facture. Vous aurez le temps d’apprendre le chemin de sa maison avant de voir la couleur de son argent. En voilà une dont les créanciers ne laisseront jamais geler la sonnette. On lui connaît bien une vingtaine de mille livres de rentes, sans compter cet hôtel. Mais vous savez, quand on dépense tous les ans le double de son revenu... Il s’arrêta court, pour montrer au jeune policier deux femmes qui passaient, l’une âgée de plus de quarante ans et vêtue de noir, l’autre toute jeune, mise comme une pensionnaire. Et tenez, ajouta-t-il, voici justement la petite-fille de la marquise, Mlle Claire, qui passe avec sa gouvernante, Mlle Schmidt. la fille de défunt son fils, si vous aimez mieux. Mais on ne les lui donnerait pas, non. C’est une de ces vieilles bâties à chaux et à sable, qui vivent cent ans, comme les arbres. Je ne voudrais pas lui dire ce que je pense d’elle à deux pouces du nez. Elle aurait plus tôt fait de m’envoyer une taloche que moi d’avaler ce verre d’eau-de-vie... Pardon, interrompit le jeune policier, elle n’occupe pas seule cet hôtel... si, toute seule avec sa petite-fille, la gouvernante et deux domestiques... Mais qu’est-ce qui vous prend donc ?... Le fait est que ce pauvre Lecoq était plus blanc que sa chemise. C’était le magique édifice de ses espérances qui s’écroulait aux paroles de cet homme comme le fragile château de cartes d’un enfant. Je n’ai rien, répondit-il d’une voix mal assurée, oh !... Mais il n’eût pas supporté un quart d’heure de plus l’horrible supplice de l’incertitude. Il paya et alla sonner à la grille de l’hôtel. Un domestique vint lui ouvrir, l’examina d’un œil défiant et lui répondit que madame la marquise était à la campagne. Évidemment on lui faisait cet honneur de le prendre pour un créancier. Mais il sut insister si adroitement, il fit si bien comprendre qu’il ne venait pas réclamer d’argent, il parlait si fortement d’affaires urgentes, que le domestique finit par le planter seul au milieu du vestibule en lui disant qu’il allait s’assurer de nouveau si madame était bien réellement sortie. L’instant d’après le valet revint dire à Lecoq de le suivre, et après l’avoir guidé à travers un grand salon d’une magnificence fort délabrée, il l’introduisit dans un boudoir tendu d’étoffe rose. Là, sur une chaise longue, au coin du feu, une vieille dame d’aspect terrible, grande, osseuse, très parée et plus fardée, tricotait une bande de laine verte. Elle toisa le jeune policier jusqu’à lui faire monter le rouge au front, et comme il lui parut intimidé, ce qui la flatta, elle lui parla presque doucement. mon garçon, demanda-t-elle, qu’est-ce qui vous amène ? Lecoq n’était pas intimidé, mais il reconnaissait avec douleur que Mme d’Arlange ne pouvait être une des femmes du cabaret de la Chupin. En elle, rien ne répondait assurément au signalement donné par Papillon. Puis, le jeune policier se rappelait combien étaient petites les empreintes laissées sur la neige par les deux fugitives, et le pied de la marquise, qui dépassait sa robe, était d’une héroïque grandeur. insista la vieille dame en enflant la voix. Sans répondre directement, le jeune policier tira de sa poche la précieuse boucle d’oreille, et la déposa sur la chiffonnière en disant : Je vous rapporte ceci, madame, que j’ai trouvé, et qui vous appartient, m’a-t-on dit. Madame d’Arlange posa son tricot pour examiner le bijou. C’est pourtant vrai, dit-elle, après un moment, que ce bouton d’oreille m’a appartenu. C’est une fantaisie que j’eus, il y a quatre ans, et qui me coûta bel et bien vingt mille livres. le sieur Doisty, qui me vendit ces diamants, dut gagner un joli denier. Mais j’ai une petite-fille à élever !... Des besoins d’argent pressants me contraignirent peu après à me défaire de cette parure, que je regrettai, et je la cédai. fit la marquise choquée ; qu’est-ce que cette curiosité ! Excusez-moi, madame, c’est que je voudrais tant retrouver le propriétaire de cette jolie chose... Madame d’Arlange regarda son jeune visiteur d’un air curieux et surpris : ce n’est pas une raison pour devenir rouge comme un coquelicot, mon garçon. J’ai cédé ces boucles à une grande dame allemande, - car la noblesse a encore quelque fortune en Autriche, - à la baronne de Watchau... Et où demeure cette dame, madame la marquise ?... Au Père-Lachaise, depuis l’an dernier qu’elle s’est laissée mourir... Les femmes d’à-présent, un tour de valse et un courant d’air, et c’est fait d’elles !... de mon temps, après chaque galop, les jeunes filles vidaient un grand verre de vin sucré et se mettaient entre deux portes... Et nous nous portions comme vous voyez. Mais, madame, insista le jeune policier, la baronne de Watchau a dû laisser des héritiers, un mari, des enfants ?... Personne qu’un frère qui a une charge à la cour de Vienne, et qui n’a pas pu se déplacer. Il a envoyé l’ordre de vendre à l’encan tout le bien de sa sœur, sans excepter sa garde-robe, et on lui a expédié l’argent là-bas. Lecoq ne put triompher d’un mouvement de désespoir. De cette affaire, mon garçon, le diamant vous reste, et je m’en réjouis, ce sera une juste récompense de votre probité. Si le hasard, à ses rigueurs, joint encore l’ironie, la mesure est comble. Ainsi la marquise d’Arlange ajoutait au supplice de Lecoq des raffinements inconnus, pendant qu’elle lui souhaitait, avec toutes les apparences de la bonne foi, de ne jamais retrouver la femme qui avait perdu ce riche bijou. S’emporter, crier, donner cours à sa colère, reprocher à cette vieille son ineptie, lui eût été un ineffable soulagement. Mais, alors, que devenait son rôle de bon jeune homme probe ?... Il sut contraindre ses lèvres à grimacer un sourire, il balbutia même un remerciement de tant de bonté. Puis, comme il n’avait plus rien à attendre, il salua bien bas et sortit à reculons, étourdi de ce nouveau coup. Fatalité, maladresse de sa part, habileté miraculeuse de ses adversaires, il avait vu se rompre successivement entre ses mains tous les fils sur lesquels il avait compté pour guider l’instruction hors de l’inextricable labyrinthe où elle s’égarait de plus en plus. Était-il encore dupe d’une nouvelle comédie ? Si le complice du meurtrier eût pris pour confident le bijoutier Doisty, il lui eût demandé purement et simplement de répondre qu’il ne savait pas à qui ces brillants avaient été vendus, ou même qu’ils ne sortaient pas de chez lui. La complication même des circonstances en décelait la sincérité. Puis le jeune policier avait d’autres raisons de ne douter point des allégations de la marquise. Certain regard qu’il avait surpris entre le bijoutier et sa femme éclairait les faits d’un jour éblouissant. Ce regard signifiait que, dans leur opinion, la marquise en prenant ces diamants avait hasardé une petite spéculation plus commune qu’on ne croit, et dont quantité de femmes du vrai monde sont coutumières. Elle avait acheté à crédit pour céder à perte, mais au comptant, et profiter momentanément de la différence entre la somme donnée en à-compte et le prix de cession. Lecoq n’en décida pas moins qu’il irait jusqu’au fond de cet incident. Il voulait, à défaut d’autre satisfaction, s’épargner des remords comme ceux qui le poursuivaient depuis qu’il s’était si naïvement laissé prendre aux apparences à l’hôtel de Mariembourg. Il retourna donc chez Doisty, et sous un prétexte assez plausible pour écarter tout soupçon de sa profession, il obtint la communication de ses livres de commerce. À l’année indiquée, au mois fixé, la vente était inscrite, non-seulement sur la main-courante, mais encore sur le grand-livre. Les neuf mille francs étaient passés en compte et successivement, à des intervalles éloignés, les divers versements de la marquise étaient portés à l’avoir. Que Mme Millier eût réussi à glisser sur son registre de police une fausse mention, on le comprenait. Il était impossible que le bijoutier eût falsifié toute sa comptabilité de quatre ans. La réalité est indiscutable, et cependant le jeune policier ne se tint pas pour satisfait. Il se transporta rue du Faubourg-Saint-Honoré, à la maison qu’habitait en son vivant la baronne de Watchau, et là, il apprit d’un concierge complaisant que lors du décès de cette pauvre dame, ses meubles et ses effets avaient été portés à l’hôtel de la rue Drouot. Même, ajouta le concierge, la vente a été faite par M. Sans perdre une minute, le jeune policier courut chez ce commissaire-priseur qui avait la spécialité des « riches mobiliers. » Me Petit se rappelait très bien la « vente Watchau, » qui avait fait un certain bruit à l’époque, et il en eut bientôt retrouvé le volumineux procès-verbal dans ses cartons. Beaucoup de bijoux y étaient décrits, avec le chiffre de l’adjudication et le nom des adjudicataires en regard, mais aucun ne se rapportait, même vaguement, aux maudits boutons d’oreilles. Lecoq montra le diamant qu’il avait en poche ; le commissaire-priseur ne se rappelait pas l’avoir vu. Mais cela ne signifiait rien, il lui en avait tant passé, il lui en passait tant entre les mains !... Ce qu’il affirmait, c’est que le frère de la baronne, son héritier, ne s’était rien réservé de la succession, pas une bague, pas un bibelot, pas une épingle, et qu’il avait paru pressé de recevoir le montant des vacations, lequel s’élevait à l’agréable chiffre de cent soixante-sept mille cinq cent trente francs, frais déduits. Ainsi, fit Lecoq pensif, tout ce que possédait la baronne a bien été vendu ?... Et comment se nomme son frère ? La baronne avait sans doute épousé un de ses parents. Ce frère, jusqu’à l’an dernier, a occupé un poste éminent dans la diplomatie ; il résidait à Berlin, je crois.... Certes, ces renseignements n’avaient nul trait à la prévention, qui occupait despotiquement l’esprit du jeune policier, et cependant ils se figèrent dans sa mémoire. C’est bizarre, pensait-il, en regagnant son logis, de tous côtés, dans cette affaire, je me heurte à l’Allemagne. Le meurtrier prétend venir de Leipzig, Mme Milner doit être bavaroise, voici maintenant une baronne autrichienne. Il était trop tard, ce soir-là, pour rien entreprendre ; le jeune policier se coucha, mais le lendemain, à la première heure, il reprenait avec une ardeur nouvelle ses investigations. Une seule chance de succès semblait lui rester désormais : la lettre signée Lacheneur, trouvée dans la poche du faux soldat. Cette lettre, l’entête à demi effacé le prouvait, avait été écrite dans un café du boulevard Beaumarchais. Découvrir dans lequel était un jeu d’enfant. Le quatrième limonadier à qui Lecoq exhiba cette lettre reconnut parfaitement son papier et son encre. Mais ni lui, ni sa femme, ni la demoiselle de comptoir, ni les garçons, ni aucun des habitués questionnés habilement l’un après l’autre, n’avaient entendu, de leur vie, articuler les trois syllabes de ce nom : Lacheneur. Tout était-il donc absolument désespéré ? Le soldat mourant n’avait-il pas déclaré que ce brigand de Lacheneur était un ancien comédien ?... Se raccrochant à cette faible indication comme l’homme qui se noie à la plus mince planche, le jeune policier reprit sa course, et de théâtre en théâtre, il s’en alla demandant à tout le monde, aux portiers, aux secrétaires, aux artistes : Ne connaîtriez-vous pas un acteur nommé Lacheneur ? Partout il recueillit des non unanimes, enjolivés de plaisanteries de coulisses. Voilà justement ce qu’il ne pouvait dire. Tous ses renseignements se bornaient à la phrase de Toinon-la-Vertu : « Je lui ai trouvé l’air d’un monsieur bien respectable ! » Ce n’est pas un signalement, cela. Et d’ailleurs restait à savoir ce que la femme de Polyte Chupin entendait par ce qualificatif : « respectable » L’appliquait-elle à l’âge ou aux dehors de la fortune ? Quels rôles joue-t-il, votre comédien ? Et le jeune policier se taisait, car il l’ignorait. Ce qu’il ne pouvait dire, ce qui était vrai, c’est que Lacheneur, en ce moment, jouait un rôle à le faire mourir de chagrin, lui, Lecoq. En désespoir de cause, il eut recours à un moyen d’investigation qui est le grand cheval de bataille de la police quand elle est en peine de quelque personnage problématique, moyen banal qui réussit toujours parce qu’il est excellent. Il résolut de dépouiller tous les livres de police des hôteliers et des logeurs. Levé avant l’aube, couché bien après, il épuisait ses journées à visiter toutes les maisons meublées, tous les hôtels, tous les garnis de Paris. Pas une seule fois il ne rencontra ce nom de Lacheneur qui hantait obstinément son cerveau. N’était-ce pas un pseudonyme composé à plaisir ? Il ne l’avait pas trouvé dans l’Almanach Bottin, où on trouve cependant tous les noms de France, les plus impossibles, les plus invraisemblables, ceux qui sont formés de l’assemblage le plus fantastique de syllabes... Mais rien n’était capable de le décourager, ni de le détourner de cette tâche presque impossible qu’il s’était donnée. Son opiniâtreté touchait à la monomanie. Il n’avait plus, comme aux premiers moments, de simples accès de colère aussitôt réprimés, il vivait dans une sorte d’exaspération continuelle, qui altérait sa lucidité. Plus de théories, d’inventions subtiles, d’ingénieuses déductions !... Il cherchait à l’aventure, sans ordre, sans méthode, comme l’eût pu faire le père Absinthe sous l’influence de l’alcool. Peut-être en était-il arrivé à compter moins sur son habileté que sur le hasard, pour dégager des ténèbres le drame qu’il devinait, qu’il sentait, qu’il respirait... Si l’on jette au milieu d’un lac une lourde pierre, elle produit un jaillissement considérable, et la masse de l’eau est agitée jusque sur les bords... Mais le grand mouvement ne dure qu’une minute ; le remous diminue à mesure que ses cercles s’élargissent, la surface reprend son immobilité, et bientôt nulle trace ne reste de la pierre, enfouie désormais dans les vases du fond. Ainsi il en est des événements qui tombent dans la vie de chaque jour, si énormes qu’ils puissent paraître. Il semble que leur impression durera des années ; folie ! Le temps se referme au-dessus plus vite que l’eau du lac, et, plus rapidement que la pierre, ils glissent dans les abîmes du passé. C’est dire qu’au bout de quinze jours le crime affreux du cabaret de la Chupin, ce triple meurtre qui avait fait frémir Paris, dont tous les journaux s’étaient émus, était plus oublié qu’un vulgaire assassinat du règne de Charlemagne. Au Palais, seulement, à la Préfecture et au Dépôt, on se souvenait. C’est que les efforts de M. Segmuller, et Dieu sait s’il s’était épargné, n’avaient pas eu un succès meilleur que ceux de Lecoq. Interrogatoires multipliés, confrontations habilement ménagées, questions captieuses, insinuations, menaces, promesses, tout s’était brisé contre cette force invincible, la plus puissante dont l’homme dispose, la force d’inertie. Un même esprit semblait animer la veuve Chupin et Polyte, Toinon-la-Vertu et Mme Milner, la maîtresse de l’hôtel de Mariembourg. Il ressortait clairement des dépositions que tous ces témoins avaient reçu les confidences du complice et qu’ils obéissaient à la même politique savante : mais que servait cette certitude ! L’attitude de tous ces gens conjurés pour jouer la justice ne variait pas. Il arrivait parfois que leurs regards démentaient leurs dénégations, on ne cessait de lire dans leurs yeux l’inébranlable résolution de taire la vérité. Il y avait des moments où ce juge, le meilleur des hommes cependant, écrasé par le sentiment de l’insuffisance d’armes purement morales, se prenait à regretter l’arsenal de l’inquisition. Oui, en présence de ces allégations dont l’impudence arrivait à l’insulte, il comprenait les barbaries des juges du moyen âge, les coins qui brisaient les muscles des patients, les tenailles rougies, la question de l’eau, toutes ces épouvantables tortures qui arrachaient la vérité avec la chair. Le meurtrier, lui aussi, s’était tenu, et même chaque jour il ajoutait à son rôle une perfection nouvelle, pareil à l’homme qui s’habitue à un vêtement étranger où d’abord il s’était trouvé gêné. Son assurance, en présence du juge, grandissait, comme s’il eût été plus sûr de soi, comme s’il eût pu, en dépit de sa séquestration et des rigueurs du secret, acquérir cette certitude que l’instruction n’avait point avancé d’un pas. À un de ses derniers interrogatoires, il avait osé dire, non sans une nuance très saisissable d’ironie : Me garderez-vous donc encore longtemps au secret, monsieur le juge ?... Ne serai-je pas remis en liberté ou envoyé devant la cour d’assises ? Dois-je souffrir longtemps de cette idée qui vous est venue, je me demande comment, que je suis un gros personnage !... Je vous garderai, avait répondu M. Segmuller, tant que vous n’aurez pas avoué. Cet homme indéchiffrable avait alors haussé les épaules, et de ce ton moitié triste, moitié goguenard qui lui était habituel, il avait répondu : En ce cas, je ne me vois pas près de sortir de ce cabanon maudit !... C’est en raison de cette conviction, sans doute, qu’il parut prendre ses dispositions pour une détention indéfinie. Il avait obtenu qu’on lui remît une partie des effets contenus dans sa malle, et il avait témoigné une joie d’enfant en rentrant en possession de ses affaires. Grâce à l’argent trouvé sur lui et déposé au greffe, il s’accordait de ces petites douceurs qu’on ne refuse jamais à des prévenus, lesquels, en définitive, quelles que soient les charges qui pèsent sur eux, peuvent être considérés comme innocents tant que le jury n’a pas prononcé. Pour se distraire, il avait demandé et on lui avait donné un volume de chansons de Béranger, et il passait ses journées à en apprendre par cœur ; il les chantait à pleine voix et avec assez de goût. C’était, prétendait-il, un talent qu’il se donnait là, et qui ne manquerait pas de lui servir quand on lui rendrait la clef des champs. Car il ne doutait pas, affirmait-il, de son acquittement. Il s’inquiétait de l’époque du jugement, du résultat, non. S’il était pris de tristesses, c’était quand il parlait de sa profession. Il avait la nostalgie du tréteau. Il pleurait presque en songeant à son costume bariolé de pitre, à son public, à ses boniments accompagnés par les musiques enragées de la foire. Jamais d’ailleurs, on ne vit détenu plus ouvert, plus communicatif, plus soumis, meilleur enfant. C’est avec un empressement marqué qu’il recherchait toutes les occasions de babiller. Il aimait à raconter sa vie, ses aventures, ses courses vagabondes à travers l’Europe, à la suite de M. Ayant beaucoup vu, il avait beaucoup retenu, et il possédait un inépuisable fonds de bons contes et de saillies triviales qui faisaient se pâmer de rire les surveillants. Et toutes les paroles de ce grand bavard, de même que ses actions les plus indifférentes, étaient marquées d’un tel cachet de naturel, que les gens du Dépôt ne doutaient plus de la vérité de ses assertions. Plus difficile à convaincre était le directeur. Il avait affirmé que ce soi-disant « bonisseur » ne pouvait être qu’un dangereux repris de justice, dissimulant des antécédents accablants ; il ne négligea rien pour le prouver. Quinze jours durant, Mai fut soumis tous les matins à l’examen du ban et de l’arrière-ban des agents de la sûreté, réguliers et irréguliers. On le présenta ensuite à une trentaine de forçats renommés pour leur connaissance parfaite de la population des prisons, et qui avaient été transférés au Dépôt pour cette épreuve. Sa photographie avait été envoyée à tous les bagnes, à toutes les maisons centrales ; personne ne se rappela ses traits. À ces circonstances, d’autres vinrent se joindre, qui avaient bien leur importance, et qui plaidaient en faveur du prévenu. Le 2e bureau de la Préfecture, qui était celui des sommiers judiciaires, trouva des traces positives de l’existence d’un nommé Tringlot, « artiste forain, » lequel pouvait fort bien être l’homme de la version de Mai. Ce Tringlot était mort depuis plusieurs années. En outre, de renseignements pris en Allemagne et en Angleterre, il résultait qu’on y connaissait très bien un sieur Simpson, en grande réputation sur tous les champs de foire. Devant de telles preuves le directeur se rendit, et avoua hautement qu’il s’était trompé. « Le prévenu Mai, écrivit-il au juge d’instruction, est bien réellement et véritablement ce qu’il prétend être ; les doutes à cet égard ne sont plus possibles. » Ce fut en dernier lieu l’avis de Gévrol. Segmuller et Lecoq restaient seuls de leur opinion. Il est vrai que seuls ils étaient bons juges, puisque seuls ils connaissaient tous les détails d’une instruction demeurée strictement secrète. Lutter contre tout le monde est toujours pénible, sinon dangereux, eût-on d’ailleurs mille et mille fois raison. « L’affaire Mai, » on lui donnait ce nom, avait transpiré ; et si le jeune policier était accablé de quolibets grossiers dès qu’il paraissait à la Préfecture, le juge d’instruction n’était pas à l’abri d’amicales ironies. Plus d’un juge, en le rencontrant dans la galerie, lui demandait, le sourire aux lèvres, ce qu’il faisait de son Gaspard Hauser, de son homme au masque de fer, de son mystérieux saltimbanque... Segmuller et chez Lecoq, cette exaspération de l’homme qui, ayant la certitude absolue d’une chose, ne peut cependant en démontrer l’exactitude. Ils en perdaient l’appétit l’un et l’autre, ils en maigrissaient, ils en verdissaient. disait parfois le juge, pourquoi d’Escorval est-il tombé !... Sans cette chute maudite, il aurait tous mes soucis, et, à cette heure, je rirais comme les autres ! Et moi qui me croyais fort ! Mais l’idée ne leur venait point de se rendre. Bien que de tempéraments essentiellement opposés, chacun d’eux, à part soi, s’était juré d’avoir le mot de cette agaçante énigme. C’est alors que Lecoq résolut de renoncer à ses courses au dehors pour se consacrer uniquement à l’étude du prévenu. Segmuller, je me constitue prisonnier comme lui, et sans qu’il me voie, je ne le perds plus de vue !... Au-dessus de l’étroite cellule occupée par le prévenu Mai, se trouvait une sorte de soupente, ménagée par les architectes pour le service des toitures. Elle était carrelée, mais si basse, qu’un homme de taille moyenne ne pouvait s’y tenir debout. Quelques minces rayons filtrant entre les interstices des ardoises l’éclairaient à peine d’un jour douteux. C’est là qu’un beau matin Lecoq vint s’établir. C’était l’heure où le détenu faisait, sous la surveillance de deux gardiens, sa promenade quotidienne ; le jeune policier put donc, sans retard, procéder à ses travaux d’installation. Armé d’un pic dont il s’était muni, il descella deux ou trois carreaux et se mit à percer l’intervalle des planchers. Le trou qu’il pratiquait affectait la forme d’un entonnoir. Très large au ras du sol du grenier, il allait se rétrécissant jusqu’à n’avoir plus que deux centimètres de diamètre à l’endroit où il entamait le plafond de la cellule. La place où débouchait ce trou avait d’ailleurs été choisie à l’avance, si habilement, qu’il se confondait avec les lézardes et les taches du crépi, et qu’il était impossible que le prisonnier le distinguât d’en bas. Pendant que travaillait Lecoq, le directeur du Dépôt et Gévrol, qui avaient tenu à l’accompagner, se tenaient sur le seuil de la soupente et ricanaient. Ainsi, monsieur Lecoq, disait le directeur, voici désormais votre observatoire. Vous n’y serez pas à l’aise. J’y serai moins mal que vous ne le croyez, j’ai apporté une grosse couverture, je l’étendrai à terre et je me coucherai dessus. Si bien que, nuit et jour, vous aurez l’œil à cette ouverture ? le père Absinthe, que j’ai relevé de son inutile faction à la ruelle de la Butte-aux-Cailles, m’apportera mes repas, il fera mes commissions et au besoin me remplacera. L’envieux Général éclata de rire, mais d’un rire évidemment forcé. Tiens, dit-il, tu me fais pitié. Sais-tu à qui tu vas ressembler, l’œil collé à ce trou, épiant le prévenu ?... tu me fais l’effet d’un de ces vieux nigauds de naturalistes qui mettent toutes sortes de petites bêtes sous verre, et qui passent leur vie à les regarder grouiller à travers une grosse loupe. Lecoq avait parachevé son œuvre, il se releva. Jamais comparaison ne fut plus juste, Général, prononça-t-il. Vous l’avez deviné, je dois au souvenir des travaux de ces naturalistes que vous traitez si mal, l’idée que je vais mettre à exécution. À force d’étudier une petite bête, comme vous dites, au microscope, ces savants ingénieux et patients, finissent par surprendre ses mœurs, ses habitudes, ses instincts... ce qu’ils font pour un insecte, je le ferai, moi, pour un homme. fit le directeur un peu étonné. Je veux le secret de ce prévenu ... Oui, je l’aurai, parce que, si solidement trempée que soit son énergie, il est impossible qu’il n’ait pas un moment de défaillance, et qu’à cette heure je serai là ... Je serai là, si sa volonté le trahit, si se croyant seul il laisse tomber son masque, s’il s’oublie une seconde, si son sommeil laisse échapper une parole indiscrète, s’il n’a pas tout son sang-froid à son réveil, si le désespoir lui arrache une plainte, un geste, un regard ... je serai là, toujours là !... L’implacable résolution du jeune policier communiquait à sa voix des vibrations si puissantes, que le directeur du Dépôt en fut remué. Il admit, pour un instant, les présomptions de Lecoq, et son esprit fut saisi de l’étrangeté de cette lutte entre un prévenu s’efforçant de garder le secret de sa personnalité, et l’instruction qui s’acharnait à découvrir la vérité. mon garçon, dit-il, vous avez un fier courage. Il disait cela d’un ton délibéré, l’ombrageux inspecteur, mais au fond, il n’était pas parfaitement rassuré. La foi est contagieuse, et il se sentait troublé par l’imperturbable assurance de Lecoq. Si pourtant ce conscrit allait avoir raison contre lui, Gévrol, un des oracles de la Préfecture, quelle honte et quel ridicule !... Une fois de plus, il se jura que ce garçon si remuant ne vieillirait pas dans les cadres du service de la sûreté, et c’est en songeant aux moyens de l’évincer, qu’il ajouta : Il faut que la police ait de l’argent de trop pour payer deux hommes à faire une besogne de fou !... Le jeune policier ne voulut pas relever cette observation blessante. Depuis quinze jours le Général l’agaçait si bien, qu’il redoutait, s’il entamait une discussion, de ne pas rester maître de soi. Mieux valait se taire et poursuivre le succès... voilà la vengeance qui consterne les envieux. Il lui tardait, d’ailleurs, de voir partir ces importuns. Peut-être croyait-il Gévrol capable d’éveiller, par quelque bruit insolite, l’attention du prisonnier. Lecoq se hâta d’étendre sa couverture, et se coucha dessus tout de son long, de telle sorte qu’il pouvait appliquer alternativement au trou son œil et son oreille. Dans cette position, il découvrait admirablement la cellule. Il apercevait la porte, le lit, la table, la chaise. Un seul petit espace près de la fenêtre, et la fenêtre elle-même, échappaient à ses regards. Il terminait à peine sa reconnaissance, quand les verrous grincèrent. Le prévenu revenait de sa promenade. Il était très gai, et terminait une histoire fort intéressante sans doute, puisque le gardien resta un moment pour en attendre la fin. Le jeune policier fut ravi de l’épreuve. Il entendait aussi bien qu’il voyait. Les sons arrivaient à son oreille aussi distinctement que s’il y eussent été apportés par un cornet acoustique. Il ne perdit pas un mot du récit, qui était légèrement graveleux. Le surveillant parti, Mai fit quelques pas de ci et de là dans sa cellule ; puis il s’assit, ouvrit son volume de Béranger, et pendant une heure parut absorbé par l’étude d’une chanson. Finalement il se jeta sur son lit. Au moment du repas du soir, seulement, il se leva pour manger de bon appétit. Il se remit ensuite à son chansonnier et ne se coucha qu’à l’extinction des feux. Lecoq savait bien que la nuit ses yeux ne lui serviraient de rien ; mais c’est alors qu’il espérait surprendre quelques exclamations révélatrices. Son attente fut trompée, Mai se tourna et se retourna douloureusement sur ses matelas, il geignit par moments ; on eût dit qu’il sanglotait, mais il n’articula pas une syllabe. Le prévenu resta couché fort tard le lendemain. Mais en entendant sonner l’heure de la pitance du matin, onze heures, il se leva d’un bond, et après quelques entrechats dans sa cellule, il entonna à pleine voix une vieille chanson : Libre et content, je ris, je bois sans gêne... C’est seulement lorsque les gardiens entrèrent qu’il cessa de chanter... Telle s’était écoulée la journée de la veille, telle s’écoula celle-ci ; celle du lendemain fut pareille, les suivantes furent toutes semblables... Chanter, manger, dormir, soigner ses mains et ses ongles, telle était la vie de ce soi-disant saltimbanque. Son attitude, toujours la même, était celle d’un homme d’un heureux naturel profondément ennuyé. Telle était la perfection de la comédie soutenue par cet énigmatique personnage, que Lecoq, après six nuits et six jours passés à plat ventre dans son grenier, n’avait rien surpris de décisif. Pourtant il était loin de désespérer. Il avait observé que tous les matins, à l’heure où la distribution des vivres met en mouvement les employés de la prison, le prévenu ne manquait pas de répéter sa chanson de Diogène. Évidemment, se disait le jeune policier, cette chanson est un signal. Que se passe-t-il alors, du côté de cette fenêtre que je ne vois pas ?... Le lendemain, en effet, il obtint que Mai serait conduit à la promenade à dix heures et demie, et il entraîna le directeur à la cellule du prisonnier. Le digne fonctionnaire n’était pas content du dérangement. répétait-il, qu’y a-t-il de si curieux ?... Peut-être rien, répondait Lecoq, peut-être quelque chose de bien grave... Et onze heures sonnant peu après, il entonna la chanson du prévenu : Il venait d’entamer le second couplet, quand une boulette de mie de pain de la grosseur d’une balle, adroitement lancée par dessus la hotte de la fenêtre, vint rouler à ses pieds. La foudre tombant dans la cellule de Mai n’eût pas terrifié le directeur autant que cet inoffensif projectile. Il demeura stupide d’étonnement, la bouche béante, les yeux écarquillés, comme s’il eût douté du témoignage de ses sens. L’instant d’avant il eût répondu sur sa tête chauve de l’inviolabilité des secrets. Il vit sa prison déshonorée, bafouée, ridiculisée... Un billet, répétait-il d’un air consterné, un billet !... Prompt comme l’éclair, Lecoq avait ramassé ce message et il le retournait triomphalement entre ses doigts. J’avais bien dit, murmurait-il, que nos gens s’entendaient ! Cette joie du jeune policier devait changer en furie la stupeur du directeur. mes surveillants font l’office de facteurs ! Par le saint nom de Dieu !... cela ne se passera pas ainsi ! Il se dirigeait vers la porte ; Lecoq l’arrêta. je vais rassembler tous les employés de ma maison, et leur déclarer qu’il y a un traître parmi eux, et qu’il faut qu’on me le livre. Et si d’ici vingt-quatre heures le coupable n’est pas découvert, tout le personnel du Dépôt sera renouvelé. De nouveau, il voulut sortir, et le jeune policier, cette fois, dut presque employer la violence pour le retenir. Du calme, monsieur, lui disait-il, du calme, modérez-vous... Je comprends cela, mais attendez d’avoir tout votre sang-froid. Il se peut que le coupable soit, non un de vos gardiens, mais un de ces détenus dont vous utilisez la bonne volonté, et qui aident tous les matins à la distribution... Si vous faites du bruit, si vous dites un seul mot de ceci, jamais nous ne découvrirons la vérité. Le traître ne sera pas si fou que de se livrer, mais il sera assez sage pour ne plus recommencer. Sachons nous taire, dissimuler et attendre. Nous organiserons une surveillance sévère et nous prendrons le coquin sur le fait. Si justes étaient ces objections que le directeur se rendit. Mais voyons toujours ce que renferme cette mie de pain. C’est à quoi le jeune policier ne voulut pas consentir. Segmuller, déclara-t-il, qu’il y aurait sans doute du nouveau ce matin, et il doit m’attendre à son cabinet. C’est bien le moins que je lui réserve le plaisir de briser cette enveloppe. Le directeur du Dépôt eut un geste désolé. il eût donné bonne chose pour tenir cet incident secret ; mais il n’y fallait seulement pas penser. Allons donc trouver le juge d’instruction, dit-il, allons... Ils partirent, et tout le long du chemin Lecoq s’efforça de démontrer à ce digne fonctionnaire qu’il avait bien tort de s’affecter d’une circonstance qui était pour l’instruction un vrai coup de partie. S’était-il donc, jusqu’à ce moment, supposé plus habile que ses détenus ? Est-ce que l’ingéniosité du prisonnier n’a pas toujours défié et ne défiera pas toujours la finesse du surveillant ?... Mais ils arrivaient, et à leur vue M. Segmuller et son greffier se levèrent d’un bond. Ils avaient lu, sur le visage du jeune policier, une grande nouvelle. demanda le juge d’un ton ému. Lecoq, pour toute réponse, déposa sur le bureau la précieuse mie de pain, et un regard le paya de l’attention qu’il avait eue de ne la pas ouvrir. Elle contenait une petite boulette de ce mince papier qu’on appelle du papier pelure d’oignon. Segmuller le déplia et le lissa sur la paume de sa main. Mais dès qu’il y jeta les yeux, ses sourcils se froncèrent. ce billet est écrit en chiffres, fit-il, en ébranlant son bureau d’un violent coup de poing. Il fallait s’y attendre, dit tranquillement le jeune policier. Il prit alors le billet des mains du juge, et à haute et intelligible voix il énonça les nombres qui s’y trouvaient, tels qu’ils s’y trouvaient, séparés par des virgules : « 235, 15, 3, 8, 25, 2, 16, 208, 5, 360, 4, 36, 19, 7, 14, 118, 84, 23, 9, 40, 11, 99... » murmura le directeur, notre trouvaille ne nous apprendra rien. fit le souriant greffier, il n’est pas d’écriture de convention qu’on ne déchiffre avec un peu d’habitude et de patience. Il y a des gens dont c’est le métier... Et moi-même, autrefois, j’étais d’une assez jolie force à cet exercice. demanda le juge, vous espérez trouver la clé de ce billet ! Il allait glisser le papier dans son gousset, mais M. Segmuller le pria de l’examiner et d’essayer au moins de se rendre compte de la difficulté du travail. ce n’est guère la peine, dit-il. Ce n’est pas en ce moment qu’on peut juger... Il fit ce qu’on lui demandait, cependant, et fit bien, car son visage s’éclaira presque aussitôt, et il se frappa le front en criant : Une même exclamation de surprise, peut-être aussi d’incrédulité, échappa au juge, au directeur et à Goguet. Le prévenu et son complice ont, si je ne m’abuse, employé le système du double livre. Les correspondants conviennent tout d’abord de se servir d’un livre quelconque, et ils s’en procurent chacun un exemplaire de la même édition. Que fait alors celui qui veut donner de ses nouvelles ? Il ouvre le livre au hasard et commence par écrire le numéro de la page. Il n’a plus ensuite qu’à chercher dans cette page des mots qui traduisent sa pensée. Si le premier mot qu’il utilise est le vingtième de la page, il écrit le chiffre 20, et il recommence à compter un, deux, trois, jusqu’à ce qu’il trouve un mot qui lui convienne. Si ce mot arrive le sixième, il écrit le chiffre 6, et il continue jusqu’à ce qu’il ait ainsi traduit tout ce qu’il avait à dire. Vous voyez maintenant ce qu’a à faire le correspondant qui reçoit un tel billet. Il cherche la page indiquée, et pour chaque chiffre il a un mot... Impossible d’être plus clair, approuva le juge. Si ce billet que je tiens là, poursuivit Lecoq, avait été échangé entre deux personnes libres, essayer de la traduire serait folie. Ce système si simple est le seul qui déjoue les efforts de la curiosité, parce qu’il n’est pas de pénétration capable de deviner le livre convenu. Mais ici tel n’est pas le cas. Mai est prisonnier, et il n’a qu’un volume en sa possession : les chansons de Béranger. Je cours le quérir moi-même, interrompit-il. Mais le jeune policier le retint d’un geste. Et surtout, lui recommanda-t-il, prenez bien vos précautions, monsieur, pour que Mai ne s’aperçoive pas qu’on a touché à ses chansons. S’il est rentré de la promenade, faites-le ressortir sous un prétexte quelconque... Et, de plus, qu’il reste dehors tant que nous nous servirons de son chansonnier... fiez-vous à moi, répondit le directeur. Il sortit, et telle fut sa hâte, que, moins d’un quart d’heure plus tard, il reparaissait agitant triomphalement un petit volume in-32. D’une main tremblante, le jeune policier l’ouvrit à la page 235, et commença à compter. Le 15e mot de la page était : JE ; le 3e après était le mot : LUI ; le 8e ensuite : AI ; le 25 : DIT ; le 2e : VOTRE ; le 16e : VOLONTÉ.... Ainsi, avec ces six chiffres seulement, on trouvait un sens : « Je lui ai dit votre volonté... » Les trois personnes qui assistaient à cette émouvante expérience ne purent s’empêcher d’applaudir. Je ne parierais plus cent sous pour Mai, pensa le greffier. Mais Lecoq comptait toujours, et bientôt, d’une voix que faisait trembler la vanité heureuse, il put donner la traduction du billet entier. Voici ce qu’on écrivait au prévenu : « Je lui ai dit votre volonté, elle se résigne. Notre sécurité est assurée, nous attendons vos ordres pour agir. Quelle déception, que ce laconique et obscur billet, après cette grande fièvre d’anxiété qui avait tenu oppressés et haletants les témoins de cette scène. Chiffrée ou traduite, cette lettre n’était-elle pas une arme inutile aux mains de la prévention ! Segmuller, que l’espoir avait fait étinceler, s’éteignit, et Goguet en revint à son opinion, que le prévenu s’en tirerait peut-être. prononça le directeur avec une nuance d’ironie, quel dommage que tant de peines et une si surprenante pénétration soient perdues ! Lecoq dont la confiance semblait inaltérable, le regarda d’un air goguenard. le directeur trouve que j’ai perdu mon temps !... Ce petit papier me semble établir assez victorieusement que si quelqu’un s’est abusé quant à l’identité du prévenu, ce n’est pas moi. Gévrol et moi avons été trompés par la vraisemblance. Comme à cette heure on sait bien qui n’est pas le prévenu, au lieu de me plaisanter et de me gêner, on m’aidera peut-être à découvrir qui il est. Le ton du jeune policier, son allusion à la mauvaise volonté qu’il avait rencontrée, blessèrent le directeur. Mais précisément parce qu’il sentait le sang lui monter aux oreilles, il résolut de briser cette discussion avec un inférieur. Ce Mai doit être quelque grand et illustre personnage. Seulement, cher monsieur Lecoq, car il y a un seulement, faites-moi le plaisir de m’expliquer comment ce personnage si important a pu disparaître sans que la police en ait été avisée ?... Un homme considérable, tel que vous le supposez, a d’ordinaire une famille, des parents, des amis, des protégés, des relations très étendues ; et de tout ce monde, personne n’aurait élevé la voix depuis plus de trois semaines que Mai est sous mes verrous !... Allons, avouez-le, monsieur l’agent, vous n’aviez pas réfléchi à cela. Le directeur venait de rencontrer la seule objection sérieuse qu’on put opposer au système de la prévention. Mais Lecoq l’avait aperçue bien avant lui, et elle ne cessait de le préoccuper, et il s’était mis l’esprit à la torture sans y trouver une réponse satisfaisante. Sans doute il allait s’emporter, comme toujours quand on se sent touché à un défaut de cuirasse, mais M. Toutes ses récriminations, dit-il de sa voix calme, ne nous ferons point faire un pas. Il serait plus sage de concerter le moyen de tirer parti de la situation. Rappelé ainsi à la situation présente, le jeune policier sourit ; toutes ses rancunes s’évanouirent. Le moyen est tout trouvé, fit-il. Et je le crois infaillible, monsieur, en raison de sa simplicité. Il consiste tout uniment à substituer une prose à celle de l’auteur de ce billet. Quoi de moins difficile, maintenant que j’ai la clef de la correspondance !... J’en serai quitte pour acheter un exemplaire des chansons de Béranger. Mai croyant s’adresser à son complice répondra en toute sincérité... interrompit le directeur, comment vous répondra-t-il ? Je sais de quelle façon on lui fait tenir ses lettres, c’est déjà bien joli ... Pour le reste, j’observerai, je chercherai, je verrai.... Goguet ne dissimula pas une grimace approbative. S’il eût eu dix francs à exposer, il les eût pariés dans le jeu de Lecoq. Pour commencer, poursuivit le jeune policier, je vais remplacer ce message par un autre de ma façon ... Demain, à l’heure de la soupe, si le prévenu fait entendre son signal en musique, le père Absinthe lui lancera la chose par la fenêtre, pendant que moi, de mon observatoire, je guetterai l’effet. Il était si ravi de sa conception, qu’il se permit de sonner, et quand l’huissier se présenta, il lui remit une pièce de dix sous en le priant de courir lui chercher un cahier de papier pelure d’oignon. Avec des pèlerins si rusés et si défiants, on ne doit négliger aucune précaution. Quand il fut en possession du papier, lequel était, en vérité, tout semblable à celui du billet - il s’assit à la table du greffier, et s’armant du volume de Béranger il se mit à composer sa fausse missive, en copiant autant que possible la forme des chiffres du mystérieux correspondant. Cette besogne ne lui prit pas dix minutes. Craignant de commettre quelque bévue, il avait reproduit les termes de la lettre véritable, se bornant à en altérer absolument le sens. « Je lui ai dit votre volonté ; elle ne se résigne pas. Cela fait, il roula le papier comme l’autre, et le remit dans la mie de pain, en disant : Demain nous saurons quelque chose ! Les vingt-quatre heures qui séparaient le jeune policier de l’instant décisif, lui apparaissaient comme un siècle à traverser. À quels expédients se vouer, pour hâter le vol tardif du temps !... Il expliqua clairement et minutieusement au père Absinthe ce qu’il aurait à faire, et sûr d’avoir été compris, certain qu’il serait obéi, il regagna sa soupente. La soirée lui parut bien longue, et plus interminable la nuit, car il lui fut impossible de clore la paupière... Quand le jour se leva, il constata que son prisonnier était éveillé et assis sur le pied de son lit. Bientôt il sauta à terre et arpenta sa cellule d’un pas saccadé. Il était fort agité, contre son ordinaire, il gesticulait et par intervalles laissait échapper quelques paroles, toujours les mêmes. pensait Lecoq, tu es inquiet, mon garçon, de ton billet quotidien que tu n’as pas reçu ... Il va t’en arriver un de ma façon.... Enfin, le jeune policier distingua au dehors le mouvement qui précède la distribution des victuailles. On allait, on venait, les sabots claquaient sur les dalles, les surveillants criaient.... Onze heures sonnèrent à la vieille horloge fêlée, le prévenu commença sa chanson : Diogène, Sous ton manteau, Libre et content... Il n’acheva pas ce troisième vers ; le bruit léger de la boulette de mie de pain tombant sur la dalle l’avait arrêté court. Lecoq, la tête dans son trou, retenait son souffle et regardait de toutes les forces de son âme. Il ne perdit pas un mouvement de l’homme, pas un tressaillement, pas un battement de paupière. Mai s’était mis à regarder en l’air, du côté de la fenêtre, d’abord, puis tout autour de lui, comme s’il lui eût été impossible de s’expliquer l’arrivée de ce projectile. Ce n’est qu’après un petit bout de temps, qu’il se décida à le ramasser. Il le garda dans le creux de la main, l’examina curieusement. Ses traits exprimaient une profonde surprise. On eût juré qu’il était intrigué au possible. Bientôt, cependant, un sourire monta à ses lèvres. Il eut un mouvement d’épaules qui pouvait s’interpréter ainsi : « Suis-je simple ! » et d’un geste rapide, il brisa la mie de pain. La vue du papier roulé menu le rendit soucieux... se disait Lecoq tout désorienté, qu’est-ce que ces manières ?... Le prévenu avait ouvert le billet, et regardait, les sourcils froncés, ces chiffres alignés qui semblaient ne rien lui dire... Mais voilà que tout à coup il se précipita contre la porte de sa cellule, l’ébranlant de coups de poing et criant : Un surveillant accourut, Lecoq entendit ses pas dans le corridor. demanda-t-il à travers le guichet de la porte. Tout de suite, n’est-ce pas, je veux faire des révélations. Il dégringola le roide escalier de la soupente, et d’un pied fiévreux il courut au Palais raconter à M. Ce qui est sur, c’est que mon billet n’est pour rien dans la détermination du prévenu. Il ne pouvait le déchiffrer qu’avec le secours de son volume, il n’y a pas touché, donc il ne l’a pas lu. Non moins que le jeune policier, M. Ils revinrent ensemble à la prison, en toute hâte, très inquiets, suivis du greffier, cette ombre inévitable du juge d’instruction. Ils atteignaient l’extrémité de la galerie, quand ils rencontrèrent le directeur qui arrivait tout émoustillé par ce gros mot : révélation. Le digne fonctionnaire voulait sans doute ouvrir un avis, le juge lui coupa la parole. Je sais tout, lui dit-il, et j’accours... Arrivé à l’étroit corridor des « secrets, » Lecoq pressa le pas pour devancer le juge d’instruction, le directeur et le greffier. Il se disait qu’en s’avançant sur la pointe du pied, il surprendrait peut-être le prévenu en train de déchiffrer le billet, et qu’en tout cas, il aurait le temps de jeter un coup d’œil sur l’intérieur de la cellule. Mai était assis devant sa table, la tête entre ses mains. Au grincement des verrous tirés de la propre main du directeur, il se leva en sursaut, arracha sa coiffure, et se tint debout respectueusement, attendant qu’on lui adressât la parole. Vous avez, prétendez-vous, des révélations à faire ? J’ai des choses importantes à vous dire. Segmuller se retournait déjà vers Lecoq et le directeur, pour les prier de le laisser à ses fonctions, mais le prévenu, d’un mouvement de prostration, l’arrêta. Ce n’est pas la peine, prononça-t-il ; je me trouverai très content, au contraire, de parler devant tout le monde. Mai ne se fit pas répéter l’ordre. Il se mit en position, de trois quarts, la poitrine gonflée, la tête en arrière, comme toujours, depuis le début de l’instruction, quand il se disposait à faire parade de son éloquence. C’est pour vous dire, messieurs, commença-t-il, que je suis un très honnête homme. Le métier n’y fait rien, n’est-ce pas ? On peut être chez un montreur de curiosités pour le boniment, et avoir du cœur et de l’honneur... Alors, en deux mots, voici un petit papier qu’on m’a jeté tout à l’heure. Il y a des numéros dessus qui doivent signifier quelque chose, mais j’ai eu beau chercher, je n’y ai vu que du feu. Il tendit au juge, qui le prit, le billet chiffré par Lecoq, et ajouta : Il était roulé dans une boulette de mie de pain. La violence de ce coup inattendu, inouï, abasourdit manifestement tous les assistants. Mais le détenu, sans paraître remarquer l’effet produit poursuivait : Je calcule que celui qui m’a envoyé ça s’est trompé de fenêtre. Je sais bien que c’est très mal de dénoncer un camarade de prison, c’est lâche, et on risque de lui faire arriver de la peine, mais on est bien forcé d’être prudent, quand on est, comme moi, accusé d’être un assassin et qu’on est sous le coup d’un grand désagrément. Un geste horriblement significatif du tranchant de sa main sur son cou ne laissa pas de doutes sur ce qu’il entendait par « un désagrément. » Et pourtant je suis innocent, murmura-t-il. Le juge, le premier, avait ressaisi la libre disposition de toutes ses facultés. Il concentra en un regard toute la puissance de sa volonté, et fixant le prévenu : dit-il lentement, c’est à vous que ce billet était destiné. Je suis donc le plus grand des imbéciles, puisque je vous fais appeler pour vous le remettre. pourquoi en ce cas ne l’ai-je pas gardé ? Qui savait, qui pouvait savoir que je l’avais reçu ?... Tout cela était dit avec une si merveilleuse apparence de bonne foi, l’œil de Mai était si clair, l’intonation si juste, son raisonnement était si spécieux, que le directeur, troublé, se reprenait à douter. Et si je vous prouvais que vous mentez, insista M. Segmuller, si je vous le démontrais, là, sur-le-champ ?... monsieur, pardon, excusez, je voulais dire... Mais le juge n’en était pas à se soucier d’une expression plus ou moins mesurée. Il fit signe à Mai de se taire, et, s’adressant à Lecoq : Montrez au prévenu, monsieur l’agent, dit-il, que vous avez découvert la clé de sa correspondance... Brusquement le visage du prisonnier changea. c’est cet agent de police, fit-il d’une voix sourde, qui a trouvé cela. Ce même agent qui assure que je suis un gros seigneur. Il toisa dédaigneusement le jeune policier, et ajouta : Si c’est ainsi, mon compte est réglé. Quand la police veut absolument qu’un homme soit coupable, elle prouve qu’il est coupable, c’est connu... Et quand un prisonnier ne reçoit pas de billets, un agent qui veut de l’avancement sait lui en adresser. Il arrivait, ce soi-disant saltimbanque, à une expression de mépris si écrasant, que Lecoq furieux parut près de lui répondre. Il se contint, cependant, sur un signe du juge, et prenant sur la table le volume de Béranger, il prouva au prévenu que chaque chiffre du billet correspondait à un mot de la page indiquée, et que tous ces mots formaient bien un sens. Cet accablant témoignage ne sembla pas embarrasser Mai. Après avoir admiré ce système de correspondance comme un enfant s’extasie devant un jouet nouveau, il déclara qu’il n’y avait que la police pour de telles machinations. Que faire en présence d’une telle obstination ?... Segmuller n’eut pas même l’idée d’insister, et il se retira suivi des personnes qui l’avaient accompagné. Jusqu’au cabinet du directeur, où il se rendit, il ne prononça pas une parole. Mais il se laissa tomber sur un fauteuil, en disant : Cet homme restera ce qu’il est : une énigme. Mais pourquoi cette comédie qu’il vient de jouer, demanda le directeur ; je ne me l’explique pas. répondit Lecoq, ne voyez-vous donc pas qu’il a eu l’espoir de persuader au juge que le premier billet avait été fabriqué par moi, pour les besoins de l’opinion que je soutiens. La tentative était hardie, mais l’importance du résultat devait le séduire. S’il eût réussi, j’étais déshonoré, et lui restait Mai, sans conteste, pour tout le monde. Seulement, comment a-t-il pu savoir que j’avais saisi un billet, et que je l’épiais de la soupente ?... Voilà ce qui ne sera sans doute jamais expliqué. Le directeur et le jeune policier échangeaient des regards gros de soupçons. pensait le directeur, pourquoi, en effet, le billet qui est tombé à mes pieds ne serait-il pas l’œuvre de ce gaillard si subtil ?... Son ami Absinthe a pu le servir pour le premier aussi bien que pour le second... Qui sait, se disait Lecoq, si ce brave directeur n’a pas tout confié à Gévrol ? Avec cela, que mon jaloux Général se serait fait un scrupule de me jouer un tour de sa façon !... c’est égal, s’écria Goguet, il est bien fâcheux qu’une comédie si bien montée n’ait pas eu de succès !... Ce mot tira le juge de ses réflexions. prononça-t-il, et que je n’aurais jamais autorisée, si la passion d’arriver à la vérité ne m’eût aveuglé. C’est porter atteinte à la majesté de la justice que de la rendre complice de si misérables supercheries !... Lecoq, à ces mots, devint blême, et une larme de rage brilla dans ses yeux. C’était le second affront depuis une heure. Après l’insulte du prévenu, l’outrage de la prévention !... J’ai échoué, pensa-t-il, on me désavoue !... Le dépit seul avait arraché à M. Segmuller ces dures paroles ; elles étaient dures, il les regretta et fit tout pour que Lecoq les oubliât. Car ils se revirent les jours qui suivirent cette malheureuse tentative, et chaque matin ils avaient une longue conférence, quand le jeune policier venait rendre compte de ses démarches. C’est que Lecoq cherchait toujours, avec une obstination que retrempaient d’incessants quolibets ; il cherchait, soutenu par une de ces rages froides qui entretiennent l’énergie durant des années. Mais le juge était absolument découragé. C’est fini, disait-il ; tous les moyens d’investigations sont épuisés, je me rends. Le prévenu ira en cour d’assises et sera acquitté ou condamné sous le nom de Mai. Je ne veux plus penser à cette affaire. Il disait cela, mais les soucis, le noir chagrin d’un échec, des allusions parfois blessantes, l’anxiété d’un parti à prendre altérèrent sa santé, et il fut obligé de garder le lit. Il y avait huit jours qu’il n’était sorti de chez lui, quand un matin il vit paraître Lecoq. Vous le voyez, mon pauvre garçon, lui dit-il, cet énigmatique meurtrier est fatal à ses juges d’instruction... il nous a joués, il sauvera sa personnalité. Il est un dernier moyen d’avoir le secret de cet homme ; il faut le faire évader... L’expédient suprême que préparait Lecoq n’était pas de son invention et n’avait rien de précisément neuf. De tout temps, la police a su, quand il le fallait, fermer les yeux et entre-bailler la porte d’un cachot. Fou, par exemple, bien fou et bien naïf, qui croit à ces favorables négligences, et se laisse prendre à ce piège éblouissant de la liberté offerte. Tous les prisonniers ne sont pas, comme Lavalette, protégés par une royale connivence, niée jadis avec de grands serments, aujourd’hui prouvée. On compterait plutôt ceux qui, pareils à l’infortuné Georges d’Etchérony, ne sont lâchés que sous bénéfice d’inventaire, et sont repris dès qu’ils se sont acquittés de la tâche de dénonciateurs involontaires qu’on leur ménageait. Il croyait bien avoir trompé la vigilance de ses gardiens. Quand il reconnut son erreur et sa faute, il se tira un coup de pistolet au cœur. il survécut assez à l’affreuse blessure pour entendre un des amis qu’il avait livrés, lui jeter cette injure qu’il ne méritait pas : traître. Ce n’est cependant qu’à la dernière extrémité, très rarement, en des cas spéciaux, qu’on se décide à prêter secrètement la main à l’évasion d’un détenu. En somme, le moyen est dangereux. Si on y a recours, c’est qu’on espère en retirer quelque avantage important, comme de mettre la main sur une association de malfaiteurs. On capture un homme de la bande, il a la probité de son infamie, et refuse de nommer ses complices. Faut-il se résigner à le juger, à le condamner seul ?... Mieux vaut laisser traîner à sa portée, par le plus grand des hasards, une lime qui lui permettra de scier ses barreaux, une corde qui lui facilitera l’escalade d’un mur.... Il s’échappe, mais pareil au hanneton qui s’envole avec un fil à la patte, il traîne un bout de chaîne, une escouade d’observateurs subtils. Et au moment où il vante à ses associés qu’il a rejoints, son audace et son bonheur, la compagnie se trouve prise d’un coup de filet. Segmuller savait tout cela, et bien d’autres choses encore, et cependant, à la proposition de Lecoq, il se dressa sur son séant en disant : Je ne le crois pas, monsieur. Oui, répondit froidement le jeune policier, tel est bien mon projet. Après l’assassinat des époux Chaboiseau, à La Chapelle-Saint-Denis, on réussit à prendre les coupables, il doit vous en souvenir. Mais un vol de 150, 000 francs en espèces et en billets de banque avait été commis, cette grosse somme ne se retrouvait pas et les meurtriers refusaient obstinément de dire où ils l’avaient cachée. C’était la fortune pour eux s’ils échappaient au bourreau, mais les enfants des victimes étaient ruinés. Patrigent, le juge d’instruction, fut le premier, je ne dirai pas à conseiller, mais à laisser entendre qu’on pourrait bien se risquer à confier la clé des champs à un de ces misérables. On suivit son avis, et trois jours plus tard l’évadé était surpris dans une carrière de champignonniste, en train de déterrer le trésor. Je dis donc que notre prévenu... Segmuller, je ne veux plus entendre parler de cette affaire. Je vous avais, ce me semble, défendu de me la rappeler... Le jeune policier baissa la tête d’un petit air de soumission hypocrite. Mais il guignait le juge du coin de l’œil, et remarquait bien son agitation. Je puis me taire, pensait-il, sans crainte ; il y reviendra. Il y revint, en effet, l’instant d’après. Soit, fit-il, je suppose votre homme hors de prison, que faites-vous ?... Je m’attache à lui comme la misère à un pauvre ; je ne le perds plus de vue ; je vis dans son ombre... Et vous vous imaginez qu’il ne s’apercevra pas de cette surveillance ? Un coup d’œil et un hasard, et il vous reconnaîtra. Non, monsieur, parce que je me déguiserai. Un agent de la sûreté qui n’est pas capable d’en remontrer au plus habile acteur, pour se grimer, n’est qu’un policier médiocre. Voici un an que je m’exerce à faire de mon visage et de ma personne ce que je veux, et je puis être à ma volonté vieux ou jeune, brun ou blond, un homme comme il faut ou un affreux rôdeur de barrière... Je ne vous soupçonnais pas ce talent, monsieur Lecoq. je suis bien loin encore de la perfection que je rêve !... J’ose, cependant, monsieur, prendre l’engagement de me présenter à vous, avant trois jours, et de vous parler pendant une demi-heure sans que vous me reconnaissiez... Segmuller ne répliqua pas, et il parut clair à Lecoq qu’il présentait des objections avec l’espérance de les voir détruire plutôt qu’avec l’envie de les faire prévaloir. Je crois, mon pauvre garçon, reprit le juge, que vous vous abusez étrangement. Nous avons été à même, vous et moi, d’apprécier la pénétration de ce mystérieux prévenu. Sa sagacité est étrange, n’est-ce pas, si merveilleuse qu’elle passe l’imagination... Croyez-vous donc que cet homme si fort ne flairera pas votre piège grossier ? Il devinera, allez, que si on lui laisse reconquérir sa liberté, ce ne peut être que pour l’utiliser contre lui. Je ne m’abuse pas, monsieur, Mai devinera, je le sais. Alors, monsieur, je me suis dit ceci : Une fois libre, cet homme se trouvera étrangement embarrassé de sa liberté. Il n’aura pas un sou, il n’a pas de métier... Que fera-t-il, de quoi vivra-t-il ? Il luttera bien pendant un certain temps, mais il se lassera de souffrir, à la longue... Les jours où il n’aura ni un abri, ni un morceau de pain, il songera qu’il est riche... Ne cherchera-t-il pas à se rapprocher des siens ? Il s’ingéniera à se procurer des secours, il tâchera de donner de ses nouvelles à ses amis... Des mois se seront écoulés, nulle surveillance ne se sera révélée à lui... Et moi, j’apparaîtrai, un mandat d’arrêt à la main... Et s’il fuit, s’il passe à l’étranger ? Une de mes tantes m’a laissé au pays une masure qui vaut une douzaine de mille francs, je la vendrai, et j’en mangerai le prix jusqu’au dernier sou, s’il le faut, à poursuivre une revanche. Cet homme m’a roulé comme un enfant, moi qui me croyais si fort... Et s’il allait vous glisser entre les doigts, vous échapper ? Lecoq éclata de rire en homme sûr de soi. Je réponds de lui sur ma tête. Le malheur est que l’enthousiasme de Lecoq ne faisait que refroidir le juge. Décidément, monsieur l’agent, reprit-il, votre idée est bonne. Seulement, la Justice, vous le comprenez, ne saurait se mêler de telles intrigues. Tout ce que je puis promettre, c’est mon approbation tacite. Rendez-vous donc à la Préfecture, voyez vos supérieurs... D’un geste vraiment désespéré, le jeune policier interrompit M. Proposer une telle chose, s’écria-t-il, moi !... Non-seulement on me la refuserait, mais on me signifierait mon congé, si toutefois je ne suis pas déjà rayé du service de la sûreté... lorsque vous vous êtes si bien conduit dans cette affaire !... monsieur, tel n’est pas l’avis de tout le monde. Les langues ont marché depuis huit jours que vous êtes malade. Mes ennemis ont su tirer parti de la dernière comédie du Mai !... On dit à cette heure que c’est moi qui, dans un but d’avancement, ai imaginé tous les détails romanesques de cette affaire. On assure que seul j’ai soulevé cette question d’identité qui n’en est pas une. À entendre les gens du Dépôt, j’aurais inventé une scène qui n’a pas eu lieu chez la Chupin, supposé des complices, suborné des témoins, fabriqué de fausses pièces de conviction, enfin écrit le premier billet aussi bien que le second, dupé le père Absinthe, et mystifié le directeur. Segmuller, que dit-on de moi, en ce cas ?... Le rusé policier sut se donner la contenance la plus embarrassée. monsieur, répondit-il, on prétend que vous vous êtes laissé circonvenir par moi, que vous n’avez pas contrôlé mes preuves... Une fugitive rougeur empourpra le front de M. En un mot, fit-il, on estime que je suis votre dupe et ... Le souvenir de certains sourires sur son passage, diverses allusions qui lui étaient restées sur le cœur le décidèrent. je vous aiderai, monsieur Lecoq, s’écria-t-il. Oui, je veux que vous confondiez vos railleurs ... Je vais me lever, à l’instant, et me rendre au Palais avec vous. le procureur général, je parlerai, j’agirai, je répondrai de vous !... La joie de Lecoq fut immense. Jamais, non, jamais, il n’eût osé se flatter d’obtenir un tel concours. Segmuller pouvait désormais lui demander de passer dans le feu pour lui ; il était prêt à s’y précipiter. Cependant il fut assez prudent, il eut assez d’empire sur soi pour garder sa physionomie soucieuse. Il est comme cela, des victoires qu’il faut se garder de laisser soupçonner, sous peine d’en perdre à l’instant tout le bénéfice. Certes, le jeune policier n’avait rien avancé qui ne fût rigoureusement exact, mais encore est-il des façons de présenter la vérité, et il avait déployé un peu trop d’habileté pour mettre le juge de moitié dans ses rancunes et s’en faire un auxiliaire intéressé. Segmuller, cependant, après le cri arraché à sa vanité adroitement blessée, après la première explosion de sa colère, revenait à son calme accoutumé. Je suppose, dit-il à Lecoq, que vous avez réfléchi au stratagème à employer pour lâcher le prévenu sans que la connivence de l’administration éclate. Je n’y ai pas pensé une minute, monsieur, je l’avoue. Cet homme sait trop de quels soupçons et de quelle surveillance inquiète il est l’objet, pour ne se pas tenir sur le qui-vive. Si ingénieusement que je m’y prenne pour lui ménager une occasion de filer, il reconnaîtra ma main et se défiera. Le plus court et le plus sûr est de lui laisser tout bonnement la porte ouverte... Seulement, il est une précaution que je crois nécessaire, indispensable, qui me parait une condition essentielle du succès... Le jeune policier paraissait chercher si péniblement ses mots, que le juge crut devoir l’aider. Elle consisterait, monsieur, à donner l’ordre de transférer Mai dans une autre prison ... Parce que, monsieur, je voudrais que durant les quelques jours qui précéderont son évasion, Mai fût mis dans l’impossibilité absolue de donner de ses nouvelles au dehors, de prévenir son insaisissable complice.... La proposition parut étrangement surprendre M. Vous l’estimez donc mal gardé au Dépôt ? monsieur, je ne dis pas cela. Je suis même persuadé que depuis l’affaire du billet, le directeur a redoublé de vigilance... Mais, enfin, ce mystérieux meurtrier avait des intelligences au Dépôt, nous en avons eu la preuve matérielle, évidente, irrécusable, et de plus... Il s’arrêta devant l’expression de sa pensée, comme tous ceux qui sentent bien que ce qu’ils vont dire paraîtra une énormité. donc, monsieur, tenez, je serai complètement franc avec vous... Je trouve que Gévrol jouit au Dépôt d’une liberté trop grande ; il y est comme chez lui, il va, vient, monte, descend, sort et rentre, sans que personne jamais songe à lui demander ce qu’il fait, où il va, ce qu’il veut ... Pour lui, pas de consigne, et il ferait voir au directeur, qui est un bien honnête homme, des étoiles en plein midi... Moi, je me défie de Gévrol.... Oui, je le sais, l’accusation est téméraire, mais on n’est pas maître de ses pressentiments et Gévrol m’inquiète. Le prévenu savait-il, oui ou non, que je l’observais du grenier et que j’avais surpris un premier billet ? Évidemment oui, sa dernière scène le démontre.... Comment donc a-t-il su cela ?... Il ne l’a pas deviné, sans doute. Voici huit jours que je me mets l’esprit à la torture pour trouver la solution de ce problème ... Segmuller, à cette seule supposition, pâlit de colère. si je pouvais croire cela, s’écria-t-il, si j’étais sûr !... Avez-vous quelque preuve, existe-t-il des indices ? Le jeune policier hocha la tête. J’aurais les mains pleines de preuves, répondit-il, que je ne sais trop si je les ouvrirais. Ne serait-ce pas me fermer tout avenir ? Je dois, si je réussis dans mon métier, m’attendre à de bien autres trahisons. Toutes les professions n’ont-elles pas leurs rivalités et leurs haines ? Et notez, monsieur, que je n’attaque pas la probité de Gévrol. Pour cent mille francs, écus comptant, sur table, il ne lâcherait pas un prévenu ... Mais il déroberait dix accusés à la justice, sur la seule espérance de me faire pièce, à moi qui lui porte ombrage. Que de choses ces quelques mots expliquaient, de combien d’énigmes restées obscures ils donnaient la clef !... Mais le juge ne pouvait suivre le jeune policier sur ce terrain. Il suffit, lui dit-il, passez dans le salon quelques instants, je m’habille et je suis à vous ... Je vais envoyer chercher une voiture ; il faut que je me hâte si je veux voir aujourd’hui M. Soigneux d’ordinaire, jusqu’à la minutie, M. Segmuller ne mit pas, ce jour-là, un quart d’heure à sa toilette. Bientôt il parut dans la pièce où Lecoq attendait, et d’un ton bref lui dit : Ils allaient monter en voiture, quand un domestique dont la tenue correcte annonçait un serviteur de bonne maison, s’avança rapidement vers M. c’est vous, Jean, dit le juge, comment va votre maître ? Il m’envoyait prendre des nouvelles de monsieur et lui demander où en est l’affaire. Toujours au point que je lui disais dans ma lettre. Saluez-le de ma part et dites-lui que je suis rétabli. Le domestique salua, Lecoq prit place près de son juge d’instruction, et le fiacre se mit en route. Segmuller, est le valet de chambre de d’Escorval. Il me l’envoie tous les deux ou trois jours, afin de savoir ce que nous faisons de notre énigmatique Mai. Prodigieusement, et je le conçois, puisque c’est lui, en définitive, qui a ouvert l’information, et qui la poursuivrait sans sa funeste chute. Peut-être regrette-t-il cette instruction et se dit-il qu’il l’eût mieux menée que moi. Nous nous entendrions bien, si c’était possible, car je donnerais bonne chose de le voir à ma place.... Mais cette substitution n’eût pas été du goût de Lecoq. « Ce n’est pas, pensait-il, ce terrible juge qui jamais eût consenti aux démarches que je viens d’obtenir de M. Il avait grandement raison de se féliciter, car le juge ne se ménagea pas. Il était de ceux qui, longs à se décider, ne reviennent plus sur un parti pris et vont jusqu’au bout sans détourner la tête. Ce jour-là même, le projet de Lecoq fut adopté en principe, sauf à convenir des détails et à régler le jour. Cette même après-midi, la veuve Chupin obtint sa liberté provisoire. Il n’y avait plus à s’inquiéter de Polyte. Traduit devant le tribunal correctionnel pour le vol où il se trouvait impliqué, il avait été, à sa grande surprise, condamné à treize mois de prison. Segmuller n’avait plus qu’à attendre, et ce lui fut d’autant plus aisé que les vacances de Pâques étant arrivées il put aller chercher en province, près de sa famille, un peu de repos et de liberté d’esprit. Rentré à Paris, le dernier jour des vacances, le dimanche, il était resté chez lui, quand on lui annonça un domestique - envoyé par le bureau de placement - pour remplacer le sien qu’il avait congédié. C’était un homme qui paraissait quarante ans, fort rouge de figure, ayant d’épais cheveux et de très gros favoris roux, plutôt grand que petit, de forte corpulence et roide sous ses vêtements coupés carrément. Il expliqua d’un ton posé et avec un accent normand des plus prononcés, que depuis vingt ans il n’avait servi que des gens d’étude, un médecin et un notaire, qu’il était au fait des habitudes du Palais, qu’il savait épousseter des paperasses sans y mettre le désordre... Bref, il s’exprima si bien, que tout en se réservant vingt-quatre heures pour les informations, le juge tira de sa poche et lui tendit le louis du denier à Dieu. Mais l’homme, alors, changeant brusquement d’attitude et de voix, éclata de rire et dit : Monsieur le juge croit-il encore que Mai me reconnaîtra ? Lui-même, monsieur, et je viens vous dire que si vous voulez bien mander Mai pour l’interroger, toutes les mesures sont prises pour son évasion ... Ce sera demain si vous le voulez bien. Lorsqu’un juge d’instruction près le tribunal de la Seine veut interroger un prévenu consigné dans l’une des prisons, - le Dépôt excepté, puisqu’il communique directement avec le Palais de Justice, - voici comment les choses se passent. Le juge remet à un huissier une ordonnance d’extraction dont la seule formule, impérative et concise, suffirait à donner une idée de la toute-puissance du magistrat instructeur. « Le gardien de la maison d’arrêt de ... remettra au porteur du présent ordre, le nommé ... pour le conduire devant nous en notre cabinet, au Palais de Justice, et le réintégrer ensuite à ladite maison d’arrêt. » Rien de plus, rien de moins, une signature, le sceau, et tout le monde s’empresse d’obéir. Mais du moment où il est nanti de cet ordre, jusqu’à l’instant de la réintégration, le directeur est relevé de sa responsabilité. Advienne que pourra, il a le droit de s’en laver les mains. Aussi, que d’embarras pour le voyage du plus mince filou, que de cérémonies, que de précautions. On fait monter le détenu désigné dans une de ces lugubres voitures cellulaires, qu’on peut voir stationner à la journée au quai de l’Horloge ou dans la cour de la Sainte-Chapelle, et on l’enferme solidement dans un des compartiments. Cette voiture le conduit au Palais, et là, en attendant que vienne son tour d’être interrogé, on le dépose dans une des cellules de cette triste prison d’attente qu’on appelait autrefois « la souricière. » C’est toujours dans l’enceinte même de la maison d’arrêt que le prévenu monte en voiture, il en descend toujours dans une cour intérieure dont toutes les issues sont fermées et gardées. À la montée comme à la descente, le prisonnier est entouré de surveillants. En route, il est sous l’œil de plusieurs gardiens, placés, les uns dans le couloir qui sépare les compartiments, les autres dans le cabriolet, près du conducteur. Enfin, des gardes de Paris à cheval escortent toujours la voiture. Aussi, les plus hardis et les plus habiles malfaiteurs reconnaissent-ils volontiers qu’il est à peu près impossible de s’échapper de cette geôle roulante pendant le trajet. Les statistiques de l’administration ne comptent que trente tentatives d’évasion en dix ans. De ces trente tentatives, vingt-cinq étaient absolument ridicules. Quatre furent découvertes avant que leurs auteurs eussent pu concevoir de sérieuses espérances. Une seule, celle de Gourdier, en plein jour, rue de Rivoli, faillit réussir ; il était à cinquante pas de la voiture, qui filait toujours, quand un sergent de ville l’arrêta. C’est cependant sur toutes ces circonstances que reposait le plan de Lecoq pour l’évasion de Mai, ce plan d’une simplicité enfantine, ainsi qu’il l’avouait ingénument. Il consistait à fermer imparfaitement, lors du départ de la maison d’arrêt, le compartiment de Mai, et à l’y oublier quand la voiture, après avoir versé à « la souricière » son chargement de coquins, irait selon l’habitude attendre sur le quai l’heure du retour. Il y avait cent à parier contre un que le prévenu se hâterait de profiter de cet oubli, pour prendre la clef des champs. Tout fut donc préparé et combiné conformément aux intentions de Lecoq, pour le jour qu’il avait indiqué, c’est-à-dire pour le premier lundi de la rentrée des vacances de Pâques. L’ordonnance d’extraction fut libellée et remise à un gardien-chef intelligent, avec les plus minutieuses instructions. La voiture cellulaire désignée pour le transport du soi-disant saltimbanque devait arriver au Palais vers midi seulement. Et cependant, dès neuf heures, flânait autour de la Préfecture un de ces vieux gamins de Paris, qui feraient presque croire à la fable de Vénus sortant des flots, tant ils semblent véritablement nés de l’écume du ruisseau. Il était vêtu d’une méchante blouse de laine noire et d’un pantalon à carreaux trop large, retenti à la taille par une ceinture de cuir. Ses bottes trahissaient des courses enragées dans les boues de la banlieue, sa casquette était ignoble, mais sa cravate de foulard rouge prétentieusement nouée ne pouvait être qu’un présent de l’amour. Il avait le teint blême, l’œil cerné, la mine louche, la barbe rare. Ses cheveux jaunâtres collés aux tempes, étaient coupés carrément au-dessus de la nuque, et rasés en dessous, comme pour épargner de la besogne au bourreau. À voir sa démarche, le balancement de ses hanches, le mouvement de ses épaules, à examiner sa façon de tenir une cigarette et de lancer un jet de salive entre ses dents, Polyte Chupin lui eût tendu la main comme à un ami, à un « camaro », à un « zig ». On était au 14 avril, le temps était beau, l’atmosphère tiède, les cimes des marronniers des Tuileries verdoyaient à l’horizon, ce garnement devait être content de vivre, heureux de ne rien faire. Il allait et venait, le long de ce quai de l’Horloge, que foulent, aux heures matinales, tant de pieds honteux ; partageant son attention entre les passants et des tireurs de sable qui travaillaient sur la Seine. Parfois, il traversait la chaussée et allait dire quelques mots à un respectable et vieux monsieur à lunettes et à longue barbe, proprement mis, ganté de filosèle, qui avait toutes les allures d’un petit rentier, et qui paraissait avoir pour les boutiques d’opticien une curiosité particulière. De temps à autre, un agent de la sûreté passait, se rendant au rapport, et aussitôt le rentier ou le garnement courait à lui et demandait quelque renseignement en l’air. L’homme de la sûreté répondait et passait, et alors les deux compères se rejoignaient en riant, et disaient : voilà encore un tel qui ne nous remet pas. Et ils avaient de bonnes raisons pour se réjouir, des motifs sérieux pour être fiers. De douze ou quinze agents qu’ils accostèrent alternativement, pas un ne reconnut en eux deux collègues, Lecoq et le père Absinthe. C’étaient bien eux, pourtant, armés et préparés pour cette chasse dont ils ne pouvaient prévoir les hasards, pour cette poursuite, qui devait être mystérieuse et acharnée comme celle des sauvages. Dans l’esprit du jeune policier, cette audacieuse épreuve était décisive. Du moment où des compagnons de tous les jours, des gens accoutumés à flairer toutes les supercheries du costume, se laissaient prendre à son travestissement et à celui du père Absinthe, Mai devait indubitablement y être pris. je ne suis pas étonné qu’on ne me reconnaisse pas, répétait le père Absinthe, puisque je ne me reconnais pas moi-même ! Il n’y avait que vous, monsieur Lecoq, pour me transformer en un rentier bénin, moi qui ai toujours eu l’air d’un gendarme déguisé !... Mais le temps des réflexions, utiles ou non, était passé. Le jeune policier venait d’apercevoir, sur le pont au Change, une voiture cellulaire qui arrivait au grand trot. Attention, vieux, dit-il à son compagnon, voici qu’on amène notre homme !... Vite à notre poste, rappelez-vous la consigne et ouvrez l’œil !... Près de là, sur le quai, était un chantier à demi entouré de planches. Le père Absinthe alla se poster devant une des affiches collées sur la clôture, et Lecoq, apercevant une pelle oubliée, s’en empara et se mit à remuer du sable. Ils firent bien de se hâter. La geôle roulante venait de tourner le quai. Elle passa devant les deux agents de la sûreté, et s’engouffra avec un grand bruit de ferraille sous la voûte qui conduisait à « la souricière. » Lecoq en eut la certitude, en apercevant le gardien-chef assis dans le cabriolet. La voiture resta bien un gros quart d’heure dans la cour.... Quand elle reparut, le conducteur descendu de son siège tirait ses chevaux par la bride. Il rangea le lourd véhicule tout contre le Palais de Justice, jeta une couverte sur les reins de ses bêtes, alluma une pipe et s’éloigna... Durant un bon moment, l’anxiété des deux observateurs fut une véritable souffrance, rien ne bougeait, rien ne remuait.... Mais à la fin, la portière de la voiture s’entrebâilla doucement avec des précautions infinies, et une tête pâle et effarée se montra ... D’un rapide regard, le prisonnier explora les environs. Alors, avec la prestesse et la précision du chat, il sauta à terre, referma sans bruit la portière, et se mit à marcher dans la direction du pont au Change... Il en était à chercher si quelque futile circonstance oubliée ou négligée, n’avait pas disloqué toutes ses combinaisons. Il en était à se demander si l’énigmatique prévenu n’avait pas refusé la périlleuse liberté qui lui était offerte. Mai s’évadait, non pas à l’étourdie, mais avec préméditation. Entre le moment où il s’était senti seul, oublié dans son compartiment mal fermé, et l’instant où il avait entre-bâillé la portière, il s’était écoulé assez de temps pour qu’un homme de sa force, doué d’une prodigieuse perspicacité, pût analyser et calculer toutes les conséquences d’une si grave détermination. Si donc il donnait dans le piège qui lui était tendu, c’était en toute connaissance de cause. Il acceptait, en téméraire peut-être, mais non pas en dupe, une lutte prévue. Or, pensait Lecoq, s’il accepte cette lutte, c’est qu’il entrevoit quelque chance d’en sortir vainqueur. Grave sujet de crainte pour le jeune policier ; mais aussi, prétexte d’une délicieuse émotion. Il avait une ambition au-dessus de son état, et tout ambitieux est joueur. Il considérait la partie comme presque égale, entre le prévenu et lui. Plus de prison, désormais, de geôliers, de juges, rien de tout le formidable appareil de la Justice. Ils restaient seuls en présence, libres dans les rues de Paris, armés de défiances pareilles, obligés aux mêmes ruses, forcés pour se cacher l’un de l’autre, de recourir à des précautions identiques. Lecoq avait, il est vrai, un auxiliaire : le père Absinthe. Mais qui assurait que Mai ne saurait pas rejoindre son insaisissable complice ? C’était donc un véritable duel dont l’issue dépendait uniquement du courage, de l’adresse et du sang-froid des deux adversaires. Toutes ces réflexions ensemble avaient traversé avec la rapidité de l’éclair l’esprit du jeune policier. Il lâcha vivement sa pelle, et courant à un sergent de ville qui sortait de la Préfecture, il lui remit une lettre qu’il tenait toute prête dans sa poche. Segmuller, le juge d’instruction, lui dit-il, c’est pour une affaire de service. Le sergent de ville voulut interroger ce garnement, qui correspondait avec des magistrats, mais déjà Lecoq s’était élancé sur les traces du prévenu. Il s’en allait le plus paisiblement du monde, les mains dans ses poches, la tête haute et la mine assurée. Avait-il réfléchi qu’il est très dangereux de courir aux environs d’une prison dont on vient de s’enfuir ? Ne se disait-il pas plutôt que si on l’avait laissé s’évader, ce n’était pas, à coup sur, pour le reprendre tout de suite ? Bientôt il fut clair que cette dernière considération dictait seule sa conduite, et qu’il s’estimait fort en sûreté, tout en sachant bien qu’il devait être surveillé. Il ne se hâta nullement, lorsqu’il eût dépassé le pont au Change, et c’est du même train insolemment tranquille d’un promeneur, qu’il suivit le quai aux Fleurs et s’engagea dans la rue de la Cité. Rien de suspect en lui ne trahissait le prisonnier évadé. Depuis que sa malle, - cette fameuse malle qu’il prétendait avoir déposée à l’hôtel de Mariembourg, - lui avait été rendue, il ne manquait jamais, quand il allait à l’instruction, de mettre ses plus beaux effets. Il portait, ce jour-là, une redingote, un gilet et un pantalon de drap noir. On devait, en le voyant passer, le prendre pour un ouvrier aisé, endimanché en l’honneur de la Saint-Lundi. Mais lorsqu’après avoir passé la Seine il arriva rue Saint-Jacques, ses allures changèrent. Il parut s’orienter en homme qui ne se reconnaît plus dans un quartier qui lui était autrefois familier. Sa marche, parfaitement sûre jusqu’alors, devint indécise. Il avançait maintenant le nez en l’air, regardant de droite et de gauche, épiant les enseignes. Évidemment il cherche quelque chose, pensait Lecoq, mais quoi ?... Il ne tarda pas à le savoir. Une boutique de marchand de vieux habits s’étant rencontrée, Mai y entra avec un empressement visible. murmura le jeune policier, je parierais volontiers que ce soi-disant saltimbanque a été étudiant, et qu’il lui est arrivé de vendre par ici le superflu de sa garde-robe pour aller danser à la Chaumière... Il s’était réfugié en face, sous une porte cochère, et semblait fort occupé à allumer une cigarette. Le père Absinthe crut pouvoir s’approcher sans inconvénient. monsieur Lecoq, dit-il, voici notre homme en train de troquer ses habits de drap contre des vêtements grossiers. Il demandera du retour, on lui en donnera. Vous qui me disiez ce matin : « Mai sans le sou..., c’est la plus belle carte de notre jeu ! » Qui nous dit qu’on va lui donner de l’argent ? Les marchands d’habits n’achètent guère aux passants que sous la condition d’aller les payer à domicile. Il se payait de ces raisons, mais non Lecoq, qui les lui donnait. Au dedans de lui, le jeune policier s’adressait les injures les plus fortes. Encore une étourderie, une faute, une arme laissée aux mains de l’ennemi. Comment lui, qui se croyait si ingénieux, n’avait-il pas su prévoir ce qui arrivait ? Il était si facile de ne laisser en possession du prévenu que ses misérables loques de prison ! Son repentir fut moins cuisant, quand il vit Mai sortir de la boutique comme il y était entré. La chance, dont il avait parlé au père Absinthe sans y croire, se décidait en sa faveur. Le prévenu chancelait aux premiers pas qu’il fit dans la rue. Son visage trahissait l’angoisse suprême du noyé qui sent s’enfoncer la frêle planche sur laquelle il fondait son seul espoir de salut. Il modula d’une certaine façon un vigoureux coup de sifflet, signal convenu pour avertir son compagnon qu’il lui abandonnait la poursuite, et un coup de sifflet pareil lui ayant répondu, il entra dans la boutique. Le marchand d’habits était encore à son comptoir. Lecoq ne s’amusa pas à parlementer. Il exhiba sa carte, preuve de sa profession, et d’un ton bref demanda des renseignements. Que voulait l’homme qui sort d’ici ?... ordonna Lecoq, surpris de l’embarras de cet homme. Il y a une douzaine de jours de cela, je vois entrer ici un individu, portant un paquet sous le bras, qui demande à me parler de la part d’un de mes « pays, » qu’il me nomme. Pour lors, je vais avec ce particulier chez le marchand de vins du coin, il demande une bouteille de supérieur, et quand nous avons trinqué, il me demande si je veux consentir à garder chez moi le paquet qu’il porte, jusqu’à ce qu’un de ses cousins vienne me le réclamer. Crainte d’erreur, ce cousin devait me dire certaines paroles de reconnaissance, un mot de passe, quoi ! Justement le mois passé j’ai failli me trouver pris dans une affaire de recel pour une obligeance pareille ! Non, jamais vous n’avez vu d’homme si surpris, ni si vexé. je peux dire qu’il a tout fait pour me décider, il a été jusqu’à me promettre une bonne somme pour ma peine... Tout cela ne faisait qu’augmenter ma défiance, et j’ai tenu bon... Il s’arrêta pour reprendre haleine, mais Lecoq était sur des charbons ardents. Cet individu a payé la bouteille et est parti. J’avais oublié cela, quand tout à l’heure, entre un autre particulier qui me demande si je n’ai pas pour lui un paquet déposé par un de ses cousins, et qui tout de suite se met à bredouiller une phrase, le mot d’ordre, sans doute. Quand j’ai répondu que je n’avais rien, il est devenu blanc comme un linge, et j’ai cru qu’il s’évanouissait. Tous mes doutes me sont revenus. Aussi, quand il m’a proposé d’acheter ses vêtements ... Et comment était ce cousin d’il y a quinze jours ? C’était un homme d’assez forte corpulence, un bon gros rougeaud, avec des favoris blancs. je suis pressé, vous me reverrez, salut !... Lecoq n’était pas resté cinq minutes chez le marchand d’habits ; pourtant, lorsqu’il sortit, Mai et le père Absinthe avaient disparu. Mais il n’y avait rien là d’inquiétant. Lorsqu’il avait arrêté avec son vieux collègue le plan de cette chasse à l’homme à travers Paris, le jeune policier s’était évertué à en imaginer toutes les difficultés afin de les résoudre à l’avance. Or, le cas présent avait été prévu. Si l’un des deux observateurs se trouvait obligé de rester en arrière, l’autre devait le mettre à même de rejoindre, grâce à un expédient emprunté aux aventures du Petit-Poucet. Il était convenu que celui qui resterait sur la piste de Mai tracerait, de distance en distance, à la craie, sur les murs et sur les volets des magasins, des flèches dont le fer, comme un index tendu, indiquerait au retardataire la route à suivre. Pour savoir où aller, Lecoq n’avait donc qu’à interroger les devantures des environs. L’examen ne fut ni difficile ni long. Sur les volets de la troisième boutique après celle du marchand d’habits, une flèche superbe se voyait, la pointe tournée vers le haut de la rue Saint-Jacques. Le jeune policier s’élança dans cette direction. son assurance du matin venait de recevoir un rude choc ! Quel terrible avertissement que cette déclaration du marchand de vieux habits !... Désormais, c’était un fait acquis : le mystérieux et insaisissable complice du meurtrier avait poussé la prévoyance jusqu’à s’inquiéter de combinaisons de salut pour le cas si improbable d’une évasion. La subtile pénétration de cet homme dépassait les prétendus miracles des somnambules lucides. pensait Lecoq, des vêtements, sans doute, un déguisement, de l’argent, des papiers supposés, un faux passe-port ?... Il arrivait rue Soufflot, il dut s’interrompre pour demander son chemin aux murailles. Une longue flèche, sur le magasin d’un petit horloger, montrait le boulevard Saint-Michel. Le jeune policier reprit sa course. Le complice, poursuivait-il, n’a pas réussi dans sa tentative près du marchand d’habits, mais il n’est pas homme à rester sur un échec... Il aura certainement pris d’autres mesures. Comment les deviner pour les déjouer !... Le prévenu avait traversé le boulevard Saint-Michel et pris la rue Monsieur-le-Prince ; les flèches du père Absinthe le disaient éloquemment. Une circonstance me rassure, murmurait-il, la démarche de Mai près de ce marchand, et sa consternation quand il a su que cet homme n’avait rien à lui remettre. Le complice qui l’avait informé de ses espérances n’aura pas pu lui faire savoir sa déconvenue. Donc, à cette heure, mon prévenu est bien livré à ses seules ressources ... la chaîne de convention qui l’unissait à son complice est rompue, brisée ; il n’y a plus rien d’arrêté entre eux, plus de système commun, plus de projets ... Il s’agit de les empêcher de se rejoindre. Combien il se réjouissait alors d’avoir obtenu que Mai fût éloigné du Dépôt. Son triomphe, en admettant qu’il gagnât la partie, résulterait de cet acte de défiance. Il était à croire que la tentative du complice avait eu lieu précisément la veille du jour où le prévenu avait été changé de prison. Cette supposition expliquait comment il n’avait pu être averti.... Cependant, de flèche en flèche, le jeune policier était arrivé jusqu’à l’Odéon. Là, plus de signes, mais il aperçut le père Absinthe sous la galerie. Le vieil agent de la sûreté était debout devant l’étalage d’un libraire, et il paraissait donner toute son attention aux gravures d’un journal illustré. Le jeune policier, tout en outrant la démarche nonchalante de ces garnements de Paris dont il portait le costume, alla se placer près de son collègue. Il est là, répondit le bonhomme, en désignant du regard le péristyle du triste monument. En effet, le prévenu était assis sur une marche de l’escalier de pierre, les coudes appuyés sur les genoux, le visage caché entre ses mains, comme s’il eût senti la nécessité de dérober aux passants l’expression de son désespoir. Sans doute, en ce moment, il se voyait perdu. Seul, sans un sou, au milieu de Paris, que devenir ? Il se savait, assurément, surveillé, épié, suivi pas à pas, et il ne comprenait que trop qu’au moindre effort pour rejoindre son complice, à la première démarche significative pour lui donner signe de vie, c’en était fait de son secret : de ce secret qu’il avait estimé plus précieux que la vie même, et que jusqu’ici il avait réussi à sauver au prix de prodigieux sacrifices, grâce à des prodiges d’énergie et de sang-froid. Après avoir longuement contemplé en silence cet homme si malheureux, qu’il estimait et qu’il admirait, après tout, Lecoq se retourna vers son vieux compagnon : Qu’a fait le prévenu, demanda-t-il, le long de la route ? Il est entré chez cinq marchands d’habits, bien inutilement. En désespoir de cause, il s’est adressé à un « chineur » qui passait, avec un lot de vieilles frusques sur l’épaule, mais ils ne se sont pas entendus. La morale de ceci, père Absinthe, dit-il, c’est qu’il y a un abîme entre la théorie et la pratique. Voilà un prévenu que les gens les plus exercés ont pris pour un pauvre diable, pour un misérable saltimbanque, tant il savait bien parler des malheurs et des hasards de son existence ... Il est dehors, il est libre, et ce soi-disant bohémien ne sait comment s’y prendre pour faire argent des vêtements qu’il a sur le dos. Le comédien qui faisait illusion sur la scène s’évanouit, l’homme reste ... l’homme qui a toujours été riche et qui ne sait rien de la vie !... Il ne poursuivit pas, Mai venait de se lever. Lecoq se trouvait à moins de dix pas de lui et le distinguait parfaitement. L’infortuné était livide, son attitude révélait l’excès de son abattement ; on lisait l’indécision dans ses yeux. Peut-être se demandait-il si le plus sage ne serait pas d’aller se remettre volontairement aux mains de ses geôliers, puisque les ressources sur lesquelles il comptait en s’évadant lui faisaient défaut. Mais bientôt il secoua cette torpeur qui l’avait envahi, son regard étincela, et après un geste de menace et de défi, il descendit l’escalier de l’Odéon, traversa la place, et s’engagea dans la rue de l’Ancienne-Comédie. Il marchait d’un bon pas, maintenant, en homme qui a un but. Qui sait où il va ?... murmurait le père Absinthe, tout en jouant des jambes aux côtés de Lecoq. Et la preuve, c’est que je vais vous quitter, et courir lui préparer un plat de mon métier. Je puis me tromper, cependant, et comme il faut tout prévoir, vous allez me laisser des flèches partout. Si notre homme ne se rendait pas à l’hôtel de Mariembourg, comme je le présume, je reviendrais ici reprendre votre piste. Un fiacre vide arrivait au pas, il y monta en commandant au cocher de le conduire à la gare du Nord, par le plus court, et vite. Il se voyait bien juste le temps de préparer sa mise en scène. Aussi profita-t-il de la route pour payer le cocher et chercher dans son portefeuille, entre toutes les pièces que lui avait confiées M. Segmuller, la pièce dont il allait avoir besoin. La voiture n’était pas encore arrêtée devant le chemin de fer que Lecoq était à terre. Il courut tout d’un trait à l’hôtel. Comme la première fois, il trouva la blonde Mme Milner, grimpée sur une chaise devant la cage de son sansonnet, lui serinant obstinément sa phrase allemande, à laquelle l’oiseau répondait avec une obstination égale : « Camille !... À l’aspect du garnement qui pénétrait dans son hôtel, la jolie veuve ne daigna pas se déranger. Lecoq saluait tant qu’il pouvait, s’efforçant de rehausser par son maintien son déplorable accoutrement. Je suis, madame, répondit-il, le propre neveu d’un huissier du Palais de Justice. Étant allé visiter mon oncle, ce tantôt, vu que je suis sans ouvrage, je l’ai trouvé tout perclus de rhumatismes, et il m’a prié de vous apporter ce papier à sa place ... C’est une citation pour vous rendre immédiatement près du juge d’instruction. Cette réponse eut la vertu de décider Mme Milner à abandonner sa chaise. Elle prit le papier et lut ... C’était bien ce que lui annonçait ce singulier commissionnaire. C’est bien, répondit-elle, le temps de jeter un châle sur mes épaules, et j’obéis.... Lecoq se retira à reculons, la bouche en cœur, saluant toujours ... mais il n’avait pas dépassé le seuil, que déjà une grimace significative trahissait son intime satisfaction. Il venait de rendre à la blonde veuve la monnaie de sa pièce. Elle l’avait dupé, il la jouait. Il traversa la chaussée, et, avisant au coin de la rue de Saint-Quentin une maison en construction, il s’y cacha, attendant.... « Le temps de passer un châle et un chapeau, et je pars ! » Ainsi avait dit Mme Milner au jeune policier. Mais elle avait quarante ans sonnés, elle était veuve, blonde, très agréable encore, de l’aveu du commissaire de police de son quartier... Il lui fallut plus de dix minutes pour nouer négligemment les brides de son chapeau de velours gros bleu. Lecoq, au milieu de ses plâtras, sentait des sueurs perler le long de son échine à l’idée que Mai pouvait arriver d’un instant à l’autre. Combien avait-il d’avance sur lui ?... Une demi-heure peut-être, et encore !... Et il n’avait accompli que la moitié de sa tâche. Chaque ombre qui apparaissait au coin de la rue Saint-Quentin, du côté de la rue Lafayette, lui donnait le frisson. Enfin la coquette hôtelière apparut, toute pimpante par cette belle journée de printemps. Elle tenait sans doute à réparer le temps perdu à sa toilette, car c’est presque en courant qu’elle gagna le bout de la rue. Dès qu’elle eut disparu, le jeune policier bondit hors de sa cachette, et entra comme une trombe à l’hôtel de Mariembourg. Fritz, le garçon bavarois, avait dû être prévenu que la maison allait rester sous sa seule garde, pendant quelques heures, et ... Il s’était bien et commodément établi dans le propre fauteuil de sa patronne, les jambes allongées sur une chaise, et déjà il dormait presque. À cette voix qui avait l’éclat des trompettes, Fritz se dressa tout effaré. Tu vois, poursuivit le jeune policier en lui montrant sa carte, je suis un agent de la Préfecture de police ... Si tu veux éviter toutes sortes de désagréments, dont le moindre serait une promenade au Dépôt, il faut m’obéir. Le vigilant garçon tremblait de tous ses membres. Un homme va se présenter ici, à la minute ; tu le reconnaîtras à ses vêtements noirs et à sa longue barbe ; il s’agit de lui répondre ce que je vais te dire, mot pour mot. Et songe qu’une erreur, même involontaire, te mènerait loin. Comptez sur moi, monsieur, dit Fritz, j’ai une mémoire excellente... La seule perspective de la prison l’avait terrifié ; il parlait dans la sincérité de son âme ; on pouvait tout obtenir de lui. Lecoq profita de ces dispositions, et avec la concision et la clarté dont il avait le secret, il expliqua au garçon d’hôtel ce qu’il voulait. Il s’exprimait d’ailleurs d’un ton à faire pénétrer sa volonté dans l’esprit le plus rebelle, aussi sûrement qu’un marteau enfonce un clou dans une planche. Lorsqu’il eut achevé ses explications : Maintenant, ajouta-t-il, je veux voir et entendre !... Fritz lui montra une porte vitrée. Dans le cabinet noir que voici, monsieur l’agent, répondit-il. En laissant la porte entre-bâillée, vous entendrez, et vous verrez tout par le carreau. Sans un mot, Lecoq se jeta dans le cabinet, la sonnette du portillon de l’hôtel annonçait l’entrée d’un visiteur. Je désirerais parler à la maîtresse de l’hôtel, dit-il. À la femme qui m’a reçu quand je suis descendu ici, il y a six semaines... J’y suis, interrompit Fritz, c’est Mme Milner que vous voudriez voir. Vous arrivez trop tard, ce n’est plus elle qui tient cette maison. Elle l’a vendue, le mois passé, après fortune faite, et elle est partie pour son pays, l’Alsace. Le prévenu frappa du pied en lâchant un juron à faire frémir un charretier embourbé : J’ai cependant une réclamation à lui adresser, insista-t-il. Voulez-vous que j’appelle son successeur ?... De son trou, le jeune policier ne pouvait s’empêcher d’admirer Fritz : il mentait impudemment avec cet air de candeur parfaite qui donne aux Allemands une si grande supériorité sur les gens du midi, lesquels, même quand ils disent la vérité, ont l’air de mentir. le successeur m’enverra promener, s’écria Mai. Je venais réclamer des arrhes que j’ai données pour une chambre dont je ne me suis jamais servi ! Des arrhes ne se rendent jamais. Le prévenu grommela des menaces confuses, dont on ne put guère saisir que ces mots : « vol manifeste » et encore : « la justice, » puis il sortit en tirant violemment la porte sur lui. Ai-je répondu comme il faut ? demanda Fritz triomphant au jeune agent qui quittait son cabinet noir. Et d’un bras nerveux, faisant pirouetter le garçon, qui lui barrait le passage, il se précipita sur les pas de Mai. Une vague appréhension lui serrait la gorge. Il lui semblait que le prévenu n’avait été ni surpris ni ému véritablement. Il était venu à l’hôtel comptant sur Mme Milner, l’âme damnée de son complice, la nouvelle du départ de cette femme eût dû le terrifier. Avait-il donc deviné la ruse ?... Le bon sens démontrait si bien que le prévenu en ce cas devait avoir été mis en garde, que la première question de Lecoq, en rejoignant le père Absinthe, rue Lafayette, fut celle-ci : Mai a parlé à quelqu’un en route ? répondit le bonhomme surpris, vous savez cela. À une jolie femme, ma foi ! Lecoq était devenu vert de colère. s’écria-t-il, le hasard est contre nous. Je cours en avant chez Mme Milner, pour que Mai ne la voie pas, je trouve un expédient pour la chasser de chez elle, et ils se rencontrent ! Le père Absinthe eut un geste désespéré. prononça-t-il, mais vous ne m’aviez pas dit d’empêcher Mai de parler aux passants.... Consolez-vous, l’ancien, interrompit le jeune policier, il n’y a rien à faire contre le malheur.... Le soi-disant saltimbanque atteignait le faubourg Montmartre ; les deux agents de la sûreté durent s’interrompre, presser le pas et se rapprocher de leur homme, pour ne pas le perdre dans la foule. Quand ils furent à une bonne distance : Où nos gens se sont-ils rencontrés ?... À deux pas de la rue Saint-Quentin. Lequel a aperçu l’autre et s’est avancé le premier ? Avez-vous entendu quelque cri de surprise ? Je n’ai rien entendu parce que j’étais à vingt-cinq pas, mais au mouvement de la femme, j’ai bien vu qu’elle était stupéfaite. si Lecoq eût vu la scène de ses yeux, il eût pu en tirer des inductions précieuses ! Savez-vous si Mme Milner a remis de l’argent à Mai ? Je ne puis répondre ni oui ni non. Ils gesticulaient comme des enragés, à ce point que j’ai cru qu’ils se disputaient. Ils se savaient observés et tâchaient de dérouter les conjectures.... Le père Absinthe s’arrêta court, comme un cheval se cabre devant un obstacle : une idée lui venait. Si on arrêtait cette maîtresse d’hôtel, prononça-t-il, si on l’interrogeait ?... Segmuller ne l’a-t-il pas, à dix reprises, pressée, accablée de questions, sans en rien tirer. Cette fois, elle répondrait que Mai l’ayant rencontrée lui a réclamé ses dix francs d’arrhes. Le jeune policier eut un geste résigné. Il faut en prendre notre parti, reprit-il. Si le complice n’est pas averti déjà, il ne tardera pas à l’être, et il faut nous attendre à l’avoir bientôt sur les bras. Quelle ruse imagineront pour nous échapper ces deux hommes si prodigieusement forts ? C’est ce que je ne puis deviner. Ce que je prévois, par exemple, c’est qu’ils n’inventeront rien de vulgaire !... Ces présomptions de Lecoq firent frémir le père Absinthe. s’écria-t-il, le plus sûr serait peut-être de recoffrer ce gaillard-là. répondit le jeune policier, non jamais !... Je veux son secret, je l’aurai. Que serions-nous donc, si nous n’étions pas capables, à deux, de « filer » un homme ! Il ne disparaîtra pas, je pense, comme le diable des féeries. Nous allons bien voir ce qu’il fera, maintenant qu’il a un plan et de l’argent, car il a l’un et l’autre, l’ancien, j’en mettrais la main au feu. À ce moment même, comme si le prévenu eût tenu à donner raison à une partie des soupçons de Lecoq, il entra dans un bureau de tabac et en sortit un cigare à la bouche. La maîtresse de l’hôtel de Mariembourg avait remis de l’argent à Mai ; l’achat de ce cigare le prouvait péremptoirement. Avaient-ils eu le temps de décider point pour point et par le menu les manœuvres à tenter pour dérouter les poursuites ?... Il n’y avait à cet égard que des probabilités, très fortes, il est vrai, fortifiées encore par la conduite du prévenu. Car une fois de plus, ses façons venaient de changer. Autant jusqu’alors il avait paru se soucier peu d’être poursuivi et repris, autant à cette heure, il semblait inquiet et agité. Après avoir marché si longtemps la tête haute, en plein soleil, il était pris de panique, et il filait en baissant le nez le long des maisons, se dissimulant, se faisant petit autant que possible. Il est clair, disait Lecoq au père Absinthe, que les craintes de notre homme augmentent en raison des espérances qu’il conçoit. Il était totalement découragé sous l’Odéon, pour un peu il se fût livré, maintenant il croit bien avoir une issue pour nous échapper avec son secret. Le prévenu longea ainsi les boulevards jusqu’au passage Vendôme. Il le traversa et gagna le Temple. Bientôt le père Absinthe et son jeune collègue le virent s’arrêter à la voix d’une de ces obstinées marchandes qui considèrent comme leur proie tous les passants de ces parages et prétendent les déshabiller ou les habiller ... La marchande faisait l’article, et Mai résistait faiblement. Il finit par céder et disparut dans la boutique. Il y tenait, murmura le père Absinthe. Voici qu’il a trouvé à vendre ses frusques ... puisqu’il a de la monnaie ? Le jeune policier hocha la tête d’un air soucieux. Il soutient son rôle, répondit-il, et il tient surtout à changer de costume. N’est-ce pas surtout la première préoccupation d’un prisonnier qui a réussi à s’évader ? Mai reparaissait métamorphosé de la tête aux pieds. Il était maintenant vêtu d’un pantalon de grosse toile bleue et d’une sorte de vareuse de laine noire. Un foulard à carreaux lui entourait le cou, et il était coiffé d’une casquette à double fond mou, qu’il portait sur l’oreille, un peu en arrière, à la crâne. Réellement, il n’avait pas, en son genre, la mine plus rassurante que Lecoq ; à décider lequel on eût préféré rencontrer au coin d’un bois, on eût hésité. Lui, paraissait heureux de sa transformation, comme s’il se fut senti plus à l’aise et plus libre sous des vêtements auxquels il était accoutumé. Il y avait du défi dans le regard qu’il promena autour de lui, comme s’il eût essayé de démêler entre tous les gens qu’il apercevait ceux qui étaient chargés de l’épier et de surprendre son secret. Du reste, il ne s’était pas défait de son costume de drap ; il le portait sous son bras, noué dans un mouchoir. Il avait acheté et non troqué, dépensé et non augmenté son capital. Il n’avait abandonné que son chapeau de soie à haute forme. Lecoq eût bien voulu entrer chez le marchand pour questionner ; mais il comprit que ce serait une imprudence. Mai venait d’assurer sa casquette sur sa tête d’un geste qui ne pouvait laisser de doutes sur ses intentions. La seconde d’après, il détalait dans la rue du Temple. La chasse sérieuse commençait, et bientôt les deux limiers n’eurent pas trop de toute leur expérience et de tout leur flair pour suivre à vue un gibier qui semblait doué de l’agilité du cerf. Mai avait probablement habité l’Angleterre et l’Allemagne, puisqu’il parlait la langue de ces pays aussi couramment que les natifs, mais à coup sûr il connaissait son Paris aussi bien que le plus vieux Parisien. Cela fut démontré rien que par la façon dont il se jeta brusquement rue des Gravilliers et à la sûreté de sa course au milieu de ce lacis de petites rues bizarrement percées, qui s’enchevêtrent entre la rue du Temple et la rue Beaubourg. il savait ce quartier sur le bout du doigt, et comme s’il y eût vécu la moitié de son existence. Il savait les maisons à deux issues, les passages tolérés par certaines cours, les longs couloirs tortueux et sombres débouchant sur plusieurs rues. Par deux fois il faillit dépister les policiers. Au passage Frépillon, son salut ne tint qu’à un fil. S’il fût resté une minute encore immobile dans un coin obscur où il s’était blotti, derrière des tonneaux vides, les deux agents s’éloignaient. La nuit était venue, et en même temps s’était élevé ce léger brouillard qui suit invariablement les premières belles journées du printemps. Le gaz des réverbères brûlait rouge dans la brume sans projeter de lueurs. Et pour comble, c’était l’heure où ces rues laborieuses sont le plus peuplées ; les ouvriers sortent des ateliers, les ménagères courent aux provisions pour le souper, devant toutes les maisons des centaines de locataires bourdonnent comme des abeilles autour de leur ruche. Mai profitait de tout, pour égarer les gens acharnés après lui. Groupes, embarras de voitures, travaux de voirie, il utilisait tout, avec une merveilleuse présence d’esprit et une adresse si rare qu’il glissait comme une ombre, à travers la foule, sans heurter personne, sans soulever sur son passage la moindre réclamation. Il avait fini par s’engager dans la rue des Gravilliers et gagnait les larges voies. Après s’être fait battre dans une étroite enceinte, il voulait essayer de l’espace. Il avait lutté de ruses, il allait lutter de vitesse et de fond. Arrivé au boulevard de Sébastopol, il tourna à gauche, du côté de la Seine, et prit son élan... Il filait avec une prestigieuse rapidité, les coudes au corps, ménageant son haleine, cadençant son pas avec la précision d’un professeur de gymnastique. Rien ne l’arrêtait, il ne détournait pas la tête, il courait... Et c’est du même train égal et furieux, qu’il descendit le boulevard de Sébastopol, qu’il traversa la place du Châtelet et les ponts, et qu’il remonta le boulevard Saint-Michel. Près du musée de Cluny, des fiacres stationnaient. Mai s’arrêta devant la première file, adressa quelques mots au cocher, et monta du côté de la chaussée. Le fiacre aussitôt partit à fond de train. Mais le prévenu n’était pas dedans. Il n’avait fait que le traverser, et pendant que le cocher s’éloignait pour une course imaginaire payée à l’avance, Mai se glissait du côté du trottoir cette fois dans une voiture qui quitta la station au galop. Peut-être, après tant de ruses, après un formidable effort, après ce dernier stratagème, peut-être Mai se croyait-il libre ... Derrière le fiacre qui l’emportait, s’appuyant aux ressorts pour se délasser, un homme courait ... Le pauvre père Absinthe, lui, était tombé à moitié chemin, devant le Palais-de-Justice, épuisé, hors d’haleine. Et le jeune policier ne comptait plus guère le revoir, ayant eu assez à faire de se maintenir, sans crayonner des flèches indicatrices. Mai avait donné à son cocher l’ordre de le conduire à la place d’Italie, et lui avait surtout recommandé de s’arrêter court au beau milieu de la place, à cent pas de ce poste où il avait été enfermé avec la veuve Chupin. Quand il y fut arrivé, il se précipita hors du fiacre, et d’un coup d’œil prompt et sûr, il explora les environs, cherchant s’il ne découvrirait pas quelque ombre suspecte. Surpris par le brusque arrêt de la voiture, le jeune policier avait eu le temps de se jeter à plat ventre sous la caisse, au risque de se faire broyer par les roues. De plus en plus rassuré vraisemblablement, Mai paya la course et revint sur ses pas du côté de la rue Mouffetard. D’un bond, Lecoq fut debout, plus acharné sur sa piste qu’un dogue après un os. Il atteignait l’ombre projetée par les grands arbres des boulevards extérieurs, quand un coup de sifflet étouffé retentit à son oreille. Moi-même, répondit le bonhomme, et reposé, qui plus est, grâce à un sapin qui m’a ramassé là-bas. Mai rôdait alors, avec une indécision manifeste, autour des nombreux cabarets du quartier. Enfin, après avoir été coller son visage aux carreaux de trois de ces bouges, il se décida, et entra dans le quatrième. La porte n’était pas refermée, que les deux policiers étaient à la vitre, regardant de tous leurs yeux. Ils virent le prévenu traverser la salle et aller s’asseoir tout au fond, à une table où se trouvait déjà un homme de puissante carrure, au teint enflammé, à favoris grisonnants. Était-ce donc, enfin, l’insaisissable complice du meurtrier ?... Se fier à un vague rapport entre deux signalements est si téméraire et expose à tant de bévues, qu’en toute autre occasion Lecoq eût hésité à se prononcer. Mais ici, tant de circonstances, de probabilités si fortes étayaient l’opinion émise par le père Absinthe, que le jeune policier l’admit tout d’abord. Ce rendez-vous n’était-il pas dans la logique des événements, le résultat prévu et annoncé de la rencontre fortuite du prévenu et de la blonde maîtresse de l’hôtel de Mariembourg !... Mai, pensait Lecoq, a commencé par prendre tout l’argent que Mme Milner avait sur elle ; il l’a ensuite chargée de dire à son complice de venir l’attendre dans quelque bouge de ce quartier. S’il a hésité et cherché, c’est qu’il n’avait pu indiquer au juste le cabaret. S’ils ne jettent pas le masque, c’est que Mai n’est pas bien sûr de nous avoir dépistés, et que d’un autre côté le complice craint qu’on n’ait suivi Mme Milner. Le complice, si c’était véritablement lui, avait eu recours à un travestissement du genre de ceux adoptés par Mai et par Lecoq. Il portait une vieille blouse toute maculée, et avait sur la tête un feutre mou hideux, une loque de feutre. Sa physionomie peu rassurante était à remarquer parmi toutes les figures louches ou farouches de l’établissement. Car c’était un repaire qu’ils avaient choisi pour leur rendez-vous. On n’y eût pas trouvé quatre ouvriers dignes de ce nom. Tous les gens qui mangeaient et qui buvaient là, devaient avoir eu des démêlés avec la justice. Les moins redoutables étaient peut-être les rôdeurs de barrière, qui formaient la majorité de l’honorable compagnie, tous reconnaissables à leur cravate à la colin et leur casquette de toile cirée. Et cependant Mai, cet homme si fortement soupçonné d’appartenir aux plus hautes sphères sociales, semblait là comme chez lui. Il s’était fait servir « un ordinaire » et un litre, et il dévorait, littéralement, arrosant sa soupe et son bœuf de larges coups, s’essuyant les lèvres du revers de sa manche. Seulement, s’entretenait-il avec son voisin de table ? C’est ce qu’il était impossible de discerner du dehors à travers les vitres obscurcies par la buée des mets et la fumée des pipes. J’irai me placer près d’eux et j’écouterai. Et s’ils allaient vous reconnaître ! Ils vous feraient un mauvais parti !... Le jeune policier eut un geste insouciant. Je crois bien, répondit-il, qu’ils ne reculeraient pas devant un bon coup de couteau qui les débarrasserait de moi. Un agent de la sûreté qui ne saurait pas risquer sa peau ne serait plus qu’un mouchard. Voyez donc si Gévrol a jamais reculé... Le vieux malin avait peut-être voulu savoir si le courage de son jeune compagnon égalait sa perspicacité. Vous, l’ancien, ajouta Lecoq, ne vous éloignez pas, afin de pouvoir les « filer » s’ils sortaient brusquement... Il avait déjà tourné le bouton de la porte, il la poussa, et étant allé s’établir à une table très rapprochée de celle qu’occupaient ses deux pratiques, il demanda, d’une voix odieusement enrouée, une chopine et une portion. Le prévenu et l’homme au feutre causaient, mais comme des étrangers rapprochés par le hasard, et nullement en amis qui se retrouvent à un rendez-vous. non cet argot puéril qui émaille certains romans sous prétexte de couleur locale, mais l’argot véritable, celui qui a cours dans les repaires de malfaiteurs, langue ignoble et obscène qu’il est impossible de rendre, tant est flottante et diverse la signification des mots. pensait le jeune policier, quelle perfection, quelle science !... comme je me laisserais prendre si je n’avais pas des certitudes absolues !... L’homme au feutre tenait le dé, et il donnait sur les prisons de France de ces détails qu’on chercherait en vain dans les livres spéciaux. Il disait le caractère des directeurs de toutes les maisons centrales, comment la discipline est plus dure ici que là, comment la nourriture de Poissy vaut dix fois celle de Fontevrault... Lecoq, ayant dépêché son repas, avait demandé un demi septier d’eau-de-vie, et, le dos au mur, les yeux fermés, il paraissait sommeiller et écoutait. Mai avait pris la parole à son tour, et il narrait son histoire telle qu’il l’avait contée au juge, depuis le meurtre jusqu’à son évasion, sans oublier les soupçons de la police et de la justice à l’endroit de son individualité, soupçons qui l’avaient bien faire rire, disait-il. Cependant il se fût tenu pour très chanceux, il le déclarait, s’il eût eu de quoi regagner l’Allemagne. Mais l’argent lui manquait et il ne savait comment s’en procurer. Il n’avait même pas réussi à se défaire du vêtement à lui appartenant, qu’il avait là dans un paquet. Là-dessus, l’homme au feutre jura qu’il avait trop bon cœur pour laisser un camarade dans l’embarras. Il connaissait, dans la rue même, un négociant de bonne composition ; il offrit à Mai de l’y conduire. Pour toute réponse, Mai se redressa en disant : « Partons !... » Et ils se mirent en route, ayant toujours Lecoq sur leurs talons. Ils descendirent d’un bon pas jusqu’en face de la rue du Fer-à-Moulin, et là, ils s’engagèrent dans une allée étroite et sombre. Courez, l’ancien, dit aussitôt Lecoq au père Absinthe, courez demander au concierge si cette maison n’a pas deux issues. La maison n’avait que cette entrée sur la rue Mouffetard. murmurait le jeune policier, je le parierais. Il faut que le prévenu m’ait reconnu ou que le garçon de l’hôtel de Mariembourg ait donné mon signalement au complice !... Le père Absinthe garda le silence ; les deux compagnons émergeaient de l’ombre du corridor. Mai faisait sauter dans le creux de sa main quelques pièces de vingt sous, et il paraissait d’une humeur massacrante. Si peu qu’on lui eût acheté ses vêtements, l’obligeance de l’homme au feutre valait une politesse. Mai lui proposa un verre de n’importe quoi et ils entrèrent ensemble chez un liquoriste. Ils y restèrent bien une heure, jouant des tournées au tourniquet ; et quand ils le quittèrent, ce fut pour aller s’installer cent pas plus loin chez un marchand de vins. Mis dehors par ce marchand de vins qui fermait sa boutique, les deux bons compagnons se réfugièrent dans un débit resté ouvert. On les en chassa ; ils coururent à un autre, puis à un autre... Et ainsi, de bouteilles en petits verres, ils atteignirent sur les une heure du matin, la place Saint-Michel. Mais là, par exemple, plus rien à boire. Les deux hommes alors se consultèrent, et après une courte discussion, ils se dirigèrent vers le faubourg Saint-Germain, bras dessus, bras dessous comme une paire d’amis. L’alcool qu’ils avaient absorbé en notable quantité semblait produire son effet. Ils titubaient, ils gesticulaient, ils parlaient très haut et tous deux à la fois. À tous risques, Lecoq les devança pour tâcher de saisir quelques bribes de leur conversation, et les mots de « bon coup à faire » et de « argent pour faire la noce » arrivèrent jusqu’à lui. Décidément, pour s’obstiner à voir deux « personnages » sous de telles apparences, il fallait la foi robuste de cet illuminé qui s’écriait : « Je crois, parce que c’est absurde. » La confiance du père Absinthe chancelait. Tout cela, murmura-t-il, finira mal ! Je ne comprends rien, je l’avoue, aux manœuvres de ces deux rusés compères ; mais qu’importe !... Maintenant que nos deux oiseaux sont réunis, je suis sûr du succès, sûr, entendez-vous. Si l’un s’envole, l’autre nous restera, et Gévrol verra bien qui avait raison de lui ou de moi !... Cependant, les allures des deux ivrognes s’étaient peu à peu ralenties. À voir de quel air s’examinaient ces magnifiques demeures du faubourg Saint-Germain, on pouvait leur supposer les pires intentions. Rue de Varennes, enfin, à deux pas de la rue de la Chaise, ils s’arrêtèrent devant le mur peu élevé d’un vaste jardin. C’était l’homme au feutre qui pérorait. Il expliquait à Mai, on le devinait à ses gestes, que la maison, dont ce jardin était une dépendance, avait sa façade rue de Grenelle. grommela Lecoq, jusqu’où pousseront-ils la comédie ?... S’aidant des épaules de son compagnon, Mai se hissa jusqu’au chaperon du mur, et l’instant d’après on entendit le bruit de sa chute dans le jardin.... L’homme au feutre, resté dans la rue, faisait le guet.... L’énigmatique prévenu avait mis à accomplir son étrange, son inconcevable dessein, une telle promptitude, que Lecoq n’eut ni le temps, ni même l’idée de s’y opposer. Son entendement avait été ébranlé par ce terrible coup de cloche du pressentiment qui annonce un grand malheur. Durant dix secondes, il demeura pétrifié, privé de sentiment autant que la borne du coin de la rue de la Chaise, derrière laquelle il s’était blotti pour observer sans être vu. Mais il revint vite à lui, sachant déjà comment atténuer sa faute, avec cette rapidité de décision qui est le génie des hommes d’action. D’un œil sûr, il mesura la distance qui le séparait du complice de Mai, il prit son élan, et en trois bonds il fut sur lui. L’homme au feutre voulut crier ... une main de fer étouffa le cri dans sa gorge. Il essaya de se débattre ... un coup de genou dans les reins l’étendit à terre comme un enfant. Et avant d’avoir le temps de se reconnaître, il était lié, garrotté, bâillonné, enlevé et porté, à demi-suffoqué, rue de la Chaise. Pas un mot, d’ailleurs, pas une exclamation, pas un juron, pas même un trépignement de lutte, rien. Aucun bruit suspect n’avait pu parvenir jusqu’à Mai, de l’autre côté du mur, et lui donner l’éveil. murmura le père Absinthe, trop ahuri pour songer à prêter main forte à son jeune collègue, quelle histoire !... interrompit Lecoq, de cette voix rauque et brève que donne aux hommes énergiques l’imminence du péril, assez... Pour l’instant, il faut que je m’éloigne. Vous, papa, vous allez rester en faction devant ce jardin. Si Mai reparaît, empoignez-le et ne le lâchez plus ... Et sur votre vie, ne le laissez pas s’échapper.... J’entends ; mais que faire de celui-ci qui est couché là ?... Je l’ai ficelé soigneusement, ainsi rien à craindre... Quand les sergents de ville du quartier passeront, vous le leur remettrez... Non loin de là, du côté de la rue de Grenelle, on entendait sur le pavé des pas lourds et cadencés qui se rapprochaient. Ce serait une fière chance que j’aurais... deux sergents de ville accouraient, très intrigues par ce groupe confus qu’ils distinguaient au coin de la rue. En deux mots Lecoq leur exposa - comme il fallait - la situation. Il fut décidé que l’un d’eux allait conduire au poste l’homme au feutre et que l’autre resterait avec le père Absinthe pour guetter le prévenu. Et maintenant, déclara le jeune policier, je cours rue de Grenelle donner l’alarme ... De quelle maison dépend ce jardin ? répondit un des sergents de ville tout surpris, vous ne connaissez pas les jardins du duc de Sairmeuse, de ce fameux duc qui est dix fois millionnaire, et était autrefois l’ami.... Même, poursuivit le sergent, le voleur qui s’est introduit là n’a pas eu le nez creux. Il y a eu ce soir réception à l’hôtel, comme tous les lundis, du reste, et tout le monde est encore debout. Sans compter, ajouta l’autre sergent de ville, que les invités ne sont seulement pas partis. Il y avait encore au moins cinq ou six voitures, à l’instant, devant la porte. Muni de ces renseignements, le jeune policier partit comme un trait, plus troublé après ce qu’il venait d’apprendre, qu’il ne l’avait été jusqu’alors. Il comprenait que si Mai s’était introduit dans cet hôtel, ce n’était pas dans le but de commettre un vol, mais poussé par l’espérance de faire perdre sa piste aux limiers acharnés après lui. Or, n’y avait-il pas à craindre, à parier même, que grâce au brouhaha d’une fête, il réussirait à gagner la rue de Grenelle et à fuir ? Il se disait cela en arrivant à l’hôtel de Sairmeuse, demeure princière dont l’immense façade était tout illuminée. La voiture du dernier invité venait de sortir de la cour, les valets de pied apportaient des échelles pour éteindre, et le Suisse, un superbe homme, à face violacée, superlativement fier de son éblouissante livrée, fermait les deux lourds battants de la grande porte. Le jeune policier s’avança vers cet important personnage. C’est bien là l’hôtel de Sairmeuse ?... Le Suisse suspendit son mouvement pour toiser cet audacieux garnement qui l’interrogeait ; puis d’une voix rude : Je te conseille, l’ami, de passer ton chemin. Je n’aime pas les mauvais plaisants, et j’ai là une provision de manches à balai... Lecoq avait oublié son costume à la Polyte Chupin. s’écria-t-il, je ne suis pas ce que je vous paraîs être, je suis un agent du service de la sûreté, monsieur Lecoq, voici ma carte si vous ne me croyez pas sur parole, et je viens vous dire qu’un malfaiteur a escaladé le mur du jardin de l’hôtel de Sairmeuse. Le jeune policier pensa qu’un peu d’exagération ne pouvait nuire, et même lui assurait un concours plus efficace. Oui, répondit-il, et des plus dangereux... un assassin qui a déjà sur les mains le sang de trois meurtres. Nous venons d’arrêter son complice qui lui a fait la courte-échelle. Les rubis du nez du Suisse pâlirent visiblement. Il faut appeler les gens de service, balbutia-t-il. Joignant l’action à la parole, il allongea la main vers la corde de la cloche qui lui servait à frapper les visites, mais Lecoq l’arrêta. Le malfaiteur n’a-t-il pas pu traverser simplement l’hôtel et s’esquiver, par cette porte, sans être aperçu ?... Il serait loin en ce cas. je sais ce que je dis. Primo, le vestibule qui donne sur les jardins est fermé ; on l’ouvre pour les grandes réceptions, mais non pour les soirées intimes du lundi. Secondement, Monseigneur exige, quand il reçoit, que je me tienne sur le seuil de la porte... Aujourd’hui encore, il m’a renouvelé ses ordres à cet égard, et vous pensez bien que je n’ai pas désobéi. S’il en est ainsi, fit le jeune policier, un peu rassuré, nous retrouverons peut-être notre homme. Avertissez les domestiques, mais sans mettre votre cloche en branle. Moins nous ferons du bruit, plus nous nous ménagerons de chances de succès. En un moment les cinquante valets qui peuplaient les antichambres, les écuries et les cuisines de l’hôtel de Sairmeuse furent sur pied. Les grosses lanternes des remises et des écuries furent décrochées et le jardin se trouva illuminé comme par enchantement. Si Mai est caché là, pensait Lecoq, heureux de se voir tant d’auxiliaires, il est impossible qu’il en réchappe. Mais c’est en vain que les jardins furent battus, retournés, fouillés jusqu’en leurs moindres recoins ... Les loges des outils de jardinage, les serres, les volières d’été, les deux pavillons rustiques du fond, les niches à chiens, tout fut scrupuleusement visité ... Les arbres, à l’exception des marronniers du fond, étaient peu feuillus, mais on ne les négligea pas pour cela. Un agile marmiton y grimpait armé d’une lanterne, et éclairait jusqu’aux plus hautes branches. L’assassin sera sorti par où il était entré, répétait obstinément le Suisse, qui s’était armé d’un lourd pistolet à silex, et qui ne lâchait pas Lecoq, crainte d’un accident, sans doute... Il fallut, pour le convaincre de son erreur, que le jeune policier se mît en communication, d’un côté du mur à l’autre, avec le père Absinthe et les deux sergents de ville, car celui qui avait conduit l’homme au feutre au poste était de retour. Ils répondirent en jurant qu’ils n’avaient pas perdu de vue le chaperon du mur ; qu’ils n’avaient, sacre-bleu ! pas la berlue, et que pas une mouche ne s’y était posée. Jusqu’alors, on avait procédé un peu au hasard, chacun courant selon son inspiration, on reconnut la nécessité d’investigations méthodiques. Lecoq prenait des mesures pour que pas un coin, pas un endroit sombre n’échappât aux explorations, il partageait la tâche entre ses volontaires, quand un nouveau venu parut dans le cercle de lumière. C’était un monsieur grave et bien rasé, vêtu comme un notaire pour une signature de contrat. Monsieur Otto, murmura le Suisse à l’oreille du jeune policier, le premier valet de chambre de monseigneur. Cet homme important venait de la part de M. - lui ne disait pas « monseigneur, » - savoir ce que signifiait ce remue-ménage. Quand on lui eût expliqué ce dont il s’agissait, M. Otto daigna féliciter Lecoq, et même il lui recommanda de fouiller l’hôtel des caves aux combles... Cette précaution seule rassurerait Mme la duchesse. Il s’éloigna, et les recherches recommencèrent avec une ardeur qu’enflammait certaine promesse de M. Une souris cachée dans les jardins de l’hôtel de Sairmeuse eût été découverte, tant furent minutieuses les investigations. Pas un objet d’un volume un peu considérable ne fut laissé en place. Tous les arbustes des massifs furent examinés pour ainsi dire feuille à feuille. Par moments, les domestiques harassés et découragés proposaient d’abandonner la chasse, mais Lecoq les ramenait. Il avait des accents irrésistibles pour échauffer de la passion qui l’enflammait tous ces indifférents qui, en somme, se souciaient infiniment peu que Mai fût repris ou s’échappât. Véritablement il était hors de lui, et il y avait presque de la folie dans l’activité fébrile qu’il déployait. Il courait de l’un à l’autre, priant ou menaçant tour à tour, jurant qu’il ne demandait plus qu’un effort, le dernier, qui très certainement allait être couronné de succès. S’obstiner encore n’eût plus été qu’un enfantillage. Le jeune policier se décida à rappeler ses auxiliaires. Il est maintenant démontré que le meurtrier n’est plus dans le jardin. Était-il donc blotti dans quelque coin de l’immense hôtel, blême de peur, tremblant au bruit de tout ce grand mouvement de gens qui le cherchaient ? On pouvait raisonnablement l’espérer, et c’était assez l’avis des domestiques. C’était surtout l’opinion du Suisse, qui renouvelait avec une assurance croissante ses affirmations de tout à l’heure. Je n’ai pas quitté, jurait-il, le seuil de ma porte, il est impossible que quelqu’un soit sorti, sans que je l’aie remarqué. Visitons donc la maison, fit Lecoq. Mais avant, laissez-moi dire à mon collègue, qui est dans la rue de Varennes, de venir me rejoindre ; sa faction de l’autre côté du mur est maintenant sans objet. Le père Absinthe arrivé, toutes les portes du rez-de-chaussée furent fermées ; on s’assura de toutes les issues et les investigations commencèrent à travers l’hôtel de Sairmeuse, un des plus vastes et des plus magnifiques du faubourg Saint-Germain. Mais toutes les merveilles de l’univers n’eussent obtenu de Lecoq ni un regard, ni une seconde d’attention. Toute son intelligence, toutes ses pensées étaient au prévenu. Et c’est certainement sans rien voir qu’il traversa des salons admirables, une galerie de tableaux sans rivale à Paris, la salle à manger aux dressoirs chargés de précieuse vaisselle plate. Il allait avec une sorte de rage, pressant les gens qui le guidaient et l’éclairaient. Il soulevait comme une plume les meubles les plus lourds, il dérangeait les fauteuils et les chaises, il sondait les placards et les armoires, il interrogeait les tentures, les rideaux et les portières. Jamais perquisition ne fut plus complète. De la cour au grenier pas un recoin ne fut oublié. Et même, arrivé aux combles, le jeune policier se hissa par une lucarne jusque sur les toits qu’il examina. Enfin, après deux heures d’un prodigieux travail, Lecoq fut ramené au palier du premier étage. Cinq ou six domestiques seulement l’avaient suivi. Les autres, un à un, s’étaient esquivés, ennuyés à la fin de cette aventure qui avait eu pour eux, en commençant, l’attrait d’une partie de plaisir. Vous avez tout vu, messieurs les agents, déclara un vieux valet de pied. interrompit le Suisse, certes non ! Il y a à voir encore les appartements de monseigneur et ceux de Mme la duchesse. murmura le jeune policier, à quoi bon !... Mais déjà le Suisse était allé frapper doucement à l’une des portes donnant sur le palier. Son acharnement égalait celui des agents de la sûreté, s’il ne le dépassait. Ils avaient vu le meurtrier entrer, lui ne l’avait pas vu sortir ; donc il était dans l’hôtel, et il voulait qu’on le retrouvât, il le voulait opiniâtrement. La porte cependant s’entrebâilla, et le visage grave et bien rasé de Otto, le premier valet de chambre, se montra. Entrer chez monseigneur, répondit le Suisse ; afin de nous assurer que le malfaiteur ne s’y est pas réfugié. le premier valet ; quand y serait-il entré, et comment ? Je ne puis d’ailleurs souffrir qu’on dérange M. Il a travaillé toute la nuit, et il vient de se mettre au bain pour se délasser avant de se coucher. Le Suisse parut fort contrarié de l’algarade et Lecoq apprêtait des excuses, quand une voix se fit entendre, qui disait : Laissez, Otto, laissez ces braves gens faire leur métier. cela étant, arrivez, je vais vous éclairer. Lecoq entra, mais c’est pour la forme seulement qu’il parcourut les diverses pièces, la bibliothèque, un admirable cabinet de travail, un ravissant fumoir. Comme il traversait la chambre à coucher, il eut l’honneur d’entrevoir M. le duc de Sairmeuse, par la porte entr’ouverte d’une petite salle de bains de marbre blanc. cria gaiement le duc, le malfaiteur est-il toujours invisible ?... Le valet de chambre ne partageait pas la bonne humeur de son maître. Je pense, messieurs les agents, dit-il, que vous pouvez vous épargner la peine de visiter l’appartement de Mme la duchesse. C’est un soin dont nous nous sommes chargés, les femmes et moi, et nous avons regardé jusque dans les tiroirs... Sur le palier, le vieux valet de pied, qui ne s’était pas permis d’entrer, attendait les agents de la sûreté. Il avait sans doute reçu des ordres, car il leur demanda poliment s’ils n’avaient besoin de rien, et s’il ne leur serait pas agréable, après une nuit de fatigues, d’accepter une tranche de viande froide et un verre de vin. Les yeux du père Absinthe étincelèrent. Il pensa, probablement, que dans cette demeure quasi royale on devait manger et boire des choses exquises, telles qu’il n’en avait pas goûté de sa vie. Mais Lecoq refusa brusquement, et il sortit de l’hôtel de Sairmeuse, entraînant son vieux compagnon. Le pauvre garçon avait hâte de se trouver seul. Depuis plusieurs heures, il avait eu besoin de toute la puissance de sa volonté pour ne rien laisser paraître de sa rage et de son désespoir. à cette idée il se sentait devenir fou. Ce qu’il avait déclaré impossible était arrivé. Il avait, dans la confiance de son orgueil, répondu sur sa tête du prévenu, et ce prévenu s’était échappé, il lui avait glissé entre les doigts !... Une fois dans la rue, il s’arrêta devant le père Absinthe, croisant les bras, et d’une voix brève : l’ancien, demanda-t-il, que pensez-vous de cela ?... Le bonhomme secoua la tête, et sans avoir certes conscience de sa maladresse : Je pense, répondit-il, que Gévrol va joliment se frotter les mains. À ce nom, qui était celui de son plus cruel ennemi, Lecoq bondit comme le taureau blessé. s’écria-t-il, Gévrol n’a pas encore partie gagnée. Nous avons perdu Mai, c’est un malheur ; seulement son complice nous reste ; nous le tenons ce personnage insaisissable, qui a fait échouer toutes nos combinaisons. Il est certainement habile et dévoué, mais nous verrons si son dévouement résiste à la perspective des travaux forcés. Et il n’y a pas à dire, c’est là ce qui l’attend s’il se tait et s’il accepte ainsi la complicité de l’escalade de cette nuit. Segmuller saura bien lui arracher le mot de l’énigme. Il brandit son poing fermé, d’un air menaçant ; puis, d’un ton plus calme, il ajouta : Mais allons au poste où on l’a conduit, je veux l’interroger. Il faisait grand jour alors, il était près de six heures, et quand le jeune policier et le père Absinthe arrivèrent au poste, ils trouvèrent celui qui le commandait assis à une petite table, rédigeant son rapport. Il ne se dérangea pas, lorsqu’ils entrèrent, ne pouvant les reconnaître sous leur travestissement. Mais quand ils se furent nommés, le chef de poste se leva avec un visible empressement et leur tendit la main. dit-il, je vous félicite de votre belle capture de cette nuit. Le père Absinthe et Lecoq échangèrent un regard inquiet. Cet individu que vous m’avez expédié cette nuit, si bien ficelé. Le chef de poste éclata de rire. Allons, fit-il, vous ignorez votre bonheur. la chance vous a bien servis, et vous aurez une jolie gratification... Un coquin de la pire espèce, un forçat en rupture de ban, recherché inutilement depuis trois mois, et dont vous avez certainement le signalement en poche, Joseph Couturier, enfin !... Aux derniers mots du chef de poste, Lecoq devint si affreusement pâle, que le père Absinthe étendit les bras, croyant qu’il allait tomber. On s’empressa de lui avancer une chaise, et il s’assit. bégayait-il, sans avoir, en apparence, conscience de ce qu’il disait ; Joseph Couturier !... un forçat en rupture de ban !... Le chef de poste ne comprenait certes rien au trouble affreux du jeune policier, non plus qu’à l’air déconfit du père Absinthe. observa-t-il, le succès vous fait une fière impression, à vous autres !... Il est vrai que la prise est fameuse. Je vois d’ici le nez de Gévrol, qui hier encore se prétendait seul capable d’arriver à ce dangereux coquin. Ainsi, jusqu’à la fin, les événements se moquaient à plaisir du jeune policier. Quelle ironie que ces compliments, après un échec sans doute irréparable ! Ils le cinglèrent comme autant de coups de fouet, et si cruellement, qu’il se dressa, retrouvant toute son énergie. Vous devez vous tromper, dit-il brusquement au chef de poste, cet homme n’est pas Couturier. Je ne me trompe pas, rassurez-vous. Son signalement se rapporte trait pour trait à celui de la circulaire qui ordonne de le rechercher. Il lui manque bien, ainsi qu’il est spécifié, le petit doigt de la main gauche... c’est une preuve, gémit le père Absinthe. Couturier est une vieille connaissance à moi. Je l’ai déjà eu en pension toute une nuit, et il m’a reconnu comme je le reconnaissais. C’est donc d’un tout autre ton que Lecoq reprit : Du moins, camarade, vous me permettrez bien d’adresser quelques questions à notre prisonnier ? Après toutefois que nous aurons barricadé la porte et placé deux de mes hommes devant. Ce Couturier est un gaillard qui adore le grand air et qui nous brûlerait très bien la politesse... Ces précautions prises, l’homme au feutre fut tiré du violon où il était enfermé. Il s’avança tout souriant, ayant déjà recouvré cette insouciance des vieux repris de justice qui, une fois arrêtés, sont sans rancune contre la police, pareils en cela aux joueurs qui, ayant perdu, tendent la main à leur adversaire. Du premier coup, il reconnut Lecoq. c’est vous, dit-il, qui m’avez « servi... » Vous pouvez vous vanter d’avoir un fier jarret et une solide poigne. Vous êtes tombé sur mon dos comme du ciel, et la nuque me fait encore mal de vos caresses... Alors, fit le jeune policier, si je vous demandais un service, vous ne me le rendriez pas ? Je n’ai pas plus de fiel qu’un poulet, et votre face me revient. Je désirerais quelques renseignements sur votre complice de cette nuit ? La physionomie de l’homme au feutre se rembrunit à cette question. Ce n’est certainement pas moi qui les donnerai, répondit-il. Parce que je ne le connais pas ; je ne l’avais jamais tant vu que hier soir. Pour une expédition comme celle de cette nuit, on ne se fie pas au premier venu. Avant de « travailler » avec un homme, on s’informe.... interrompit Couturier, je ne dis pas que je n’ai pas fait une bêtise. Je m’en mords assez les doigts, allez !... On ne m’ôtera pas de l’idée, voyez-vous, que ce lapin-là est un agent de la sûreté. Il m’a tendu un piège, j’y ai donné... C’est bien fait pour moi ; il ne fallait pas y aller !... Tu te trompes, mon garçon, prononça Lecoq. Cet individu n’appartient pas à la police, je t’en donne ma parole d’honneur. Pendant un bon moment, Couturier examina le jeune policier d’un air sagace, comme s’il eût espéré reconnaître s’il disait vrai ou non. Je vous crois, dit-il enfin, et la preuve, c’est que je vais vous conter comment les choses se sont passées. Je dînais seul, hier soir, chez un traiteur, tout en haut de la rue Mouffetard, quand ce gars-là est venu s’asseoir à ma table. Naturellement, nous nous mettons à causer, et il me fait l’effet d’un camarade. À propos de je ne sais quoi, il me dit qu’il a des habits à vendre, et qu’il ne sait comment s’en défaire. Moi, bon garçon, je le conduis chez un ami qui les lui achète.... C’était un service, n’est-ce pas ? Comme de juste il m’offre quelque chose, moi je réponds par une tournée, il propose des petits verres, moi je paie un litre ... si bien que de politesses en politesses, à minuit j’y voyais double.... C’est ce moment qu’il choisit pour me parler d’une affaire qu’il connaît, et qui doit, jure-t-il, nous enrichir tous deux du coup. Il s’agit d’enlever toute l’argenterie d’une maison colossalement riche. « Rien à risquer pour toi, me disait-il, je me charge de tout, tu n’auras qu’à m’aider à escalader un mur de jardin et à faire le guet ; je réponds d’apporter en trois voyages plus de couverts et de plats d’argent que nous n’en pourrons porter. » Vous eussiez topé d’emblée à ma place. Tout soûl que j’étais, je me méfiais. Mais l’autre insiste, il me jure qu’il connaît les habitudes de la maison, que tous les lundis il y a grand gala, et que ces jours-là, comme on veille tard, les domestiques laissent tout à la traîne... Une fugitive rougeur colorait les joues pâles de Lecoq. Es-tu sûr, demanda-t-il vivement, es-tu certain que cet individu t’a dit que le duc de Sairmeuse reçoit tous les lundis ? Il avait même prononcé le nom que vous venez de dire, un nom en euse.... Une idée bizarre, inouïe, absolument inadmissible, venait de traverser l’esprit du jeune policier. Si Mai et le duc de Sairmeuse n’étaient qu’un seul et même personnage ?... Mais il repoussa cette idée, et même il se gourmanda de l’avoir eue. Il maudit cette disposition de son imagination qui le poussait à voir dans tous les événements des côtés romanesques et invraisemblables. À quoi bon chercher des solutions chimériques lorsque les circonstances étaient si simples ?... Qu’y avait-il de surprenant à ce qu’un prévenu qu’il supposait un homme du monde, sût le jour choisi par le duc de Sairmeuse pour recevoir ses amis ? Cependant il n’avait plus rien à attendre de Couturier ; il le remercia, et après une poignée de main au chef de poste, il sortit appuyé au bras du père Absinthe. Car il avait besoin d’un appui. Il sentait ses jambes plus molles que du coton, la tête lui tournait, il avait des éblouissements. Il ne pouvait comprendre comment, par quelle magie, par quels sortilèges il avait perdu cette partie, dont il avait accepté avec tant de confiance les hasards. Et il l’avait perdue misérablement, honteusement, sans lutte, sans résistance, d’une façon ridicule ... S’être cru le génie de son état et être ainsi joué sous jambe !... Pour se débarrasser de lui, Lecoq, Mai n’avait eu qu’à lui jeter un faux complice, ramassé au hasard dans un cabaret, comme un chasseur qui serré de trop près par un ours lui jette son gant... Et ni plus ni moins que la bête, il s’était laissé prendre au stratagème grossier !... Cependant le père Absinthe s’inquiétait de la morne tristesse de son collègue. Où allons-nous, demanda-t-il, au Palais ou à la Préfecture ? Lecoq tressauta à cette question, qui le ramenait brutalement à la désolante réalité de la situation. pour m’exposer aux insultes de Gévrol ? C’est un courage que je ne me sens pas. Je ne me sens pas la force, non plus, d’aller dire à M. Segmuller : « Pardon, vous m’aviez trop favorablement jugé ; je ne suis qu’un sot !... » peut-être m’embarquer pour l’Amérique, peut-être me jeter à l’eau !... Il fit une centaine de pas, puis s’arrêtant tout à coup : s’écria-t-il, en frappant rageusement du pied, non cette affaire n’en restera pas là. J’ai juré que j’aurais le mot de l’énigme, je l’aurai. Mais il me le faut, il m’est dû, je le veux ... Pendant une minute il réfléchit, puis d’une voix plus calme : Il est, reprit-il, un homme qui peut nous sauver, un homme qui saura voir ce que je n’ai pas vu, qui comprendra ce que je n’ai pas compris ... sa réponse dictera ma conduite ... Après une journée et une nuit comme celles qu’ils venaient de traverser, les deux hommes de la Préfecture devaient avoir, ce semble, un irrésistible besoin de sommeil. Mais chez Lecoq, l’exaspération de l’amour-propre, la douleur encore vive, l’espoir non abandonné d’une revanche, soutenaient la machine. Quant au père Absinthe, il ressemblait un peu à ces pauvres chevaux de fiacre qui, ayant oublié le repos, ne savent plus ce qu’est la fatigue, et trottent jusqu’à ce qu’ils s’abattent épuisés. Il déclara bien que les genoux lui rentraient dans le corps ; mais Lecoq lui dit : « Il le faut, » et il marcha. Ils gagnèrent le petit logis de Lecoq, où ils se débarrassèrent de leurs travestissements, et après un passable déjeuner arrosé d’une bonne bouteille de Bourgogne, ils se remirent en route. Le jeune policier ne desserrait pas les dents. Une idée unique bourdonnait dans son cerveau, taquine, importune, irritante autant que la mouche qui tourne autour de la lampe. Et il ne l’eût pas communiquée pour trois mois de ses appointements, tant elle lui paraissait ridicule.... C’est rue Saint-Lazare, à deux pas de la gare, que se rendaient les deux agents de la sûreté. Ils entrèrent dans une des plus belles maisons du quartier et demandèrent au concierge : on ne sait pas, répondit le portier ; c’est sa goutte qui le travaille.... Et d’un air d’hypocrite commisération, il ajouta : Monsieur n’est pas raisonnable, de mener la vie qu’il mène ... Les femmes, c’est bon dans un temps, mais à son âge !... Les deux policiers échangèrent un regard singulier, et dès qu’ils eurent le dos tourné, ils se prirent à rire... Ils riaient encore en sonnant à la porte de l’appartement du premier étage. La grosse et forte fille qui vint leur ouvrir leur dit que son maître recevait, bien que condamné à garder le lit. Seulement, ajouta-t-elle, son médecin est près de lui. Ces messieurs veulent-ils attendre qu’il soit parti ?... Ces « messieurs » répondirent affirmativement, et la gouvernante les fit passer dans une belle bibliothèque, les engageant à s’asseoir. Cet homme, ce propriétaire, que venait consulter Lecoq, était célèbre, à la Préfecture, pour sa prodigieuse finesse, et sa pénétration poussée jusqu’aux limites de l’invraisemblable. C’était un ancien employé du Mont-de-Piété, qui jusqu’à quarante-cinq ans avait vécu plus que chichement de ses maigres appointements. Enrichi tout à coup par un héritage, il s’était empressé de donner sa démission, et le lendemain, comme de juste, il s’était mis à regretter ce bureau qu’il avait tant maudit. Il essaya de se distraire ; il s’improvisa collectionneur de vieux livres ; il entassa des montagnes de bouquins dans d’immenses armoires de chêne... Il maigrissait et jaunissait à vue d’œil, il dépérissait près de ses quarante mille livres de rentes, quand brilla pour lui l’éclair du chemin de Damas. C’était un soir, après avoir lu les mémoires d’un célèbre inspecteur de la sûreté, d’un de ces hommes au flair subtil, déliés plus que la soie, souples autant que l’acier, que la justice lance sur la piste du crime. Une soudaine révélation illumina son cerveau. dut-il s’écrier, et moi aussi je suis policier ! Il l’était, il devait le prouver. C’est avec un fiévreux intérêt qu’à dater de ce jour il rechercha tous les documents ayant trait à la police. Lettres, mémoires, rapports, pamphlets, collections de journaux judiciaires, tout lui était bon, il lisait tout. vite, il se mettait en campagne, il s’informait, il quêtait les détails, et à par soi poursuivait une petite instruction, heureux ou malheureux selon que le jugement donnait tort ou raison à ses prévisions. Mais ces investigations platoniques ne devaient pas longtemps lui suffire. Une irrésistible vocation le poussait vers cette mystérieuse puissance dont la tête est là-bas, vers le quai des Orfèvres, et dont l’œil invisible est partout. Le désir le poignait de devenir un des rouages d’une machine que son optique particulière lui montrait admirable. Il tressaillait d’aise et de vanité à cette pensée qu’il pourrait être tout comme un autre un des collaborateurs de cette Providence au petit pied, chargée de confondre le crime et de faire triompher la vertu. Cent fois il résolut de solliciter un petit emploi, cent fois il fut retenu par le respect humain, par ce qu’il appelait en enrageant un stupide préjugé. Que dirait-on, pensait-il, si on venait à savoir que moi, bourgeois de Paris, propriétaire et sergent de la garde civique ... Mais il est des destinées qu’on n’évite pas. Un soir, à la brune, prenant son courage à deux mains, il s’en alla d’un pied furtif demander humblement de l’ouvrage rue de Jérusalem. On le reçut assez mal d’abord. Mais il insista si adroitement, qu’on le chargea de plusieurs petites commissions. Un succès où d’autres avaient échoué, le posa. Il s’enhardit et put déployer ses surprenantes aptitudes de limier. la femme du banquier, couronna sa réputation. Consulté au moment où la police était sur les dents, il prouva par A plus B, par une déduction mathématique, pour ainsi dire, qu’il fallait que la chère dame se fût volée elle-même. On chercha dans ce sens ... Après cela, et pendant plusieurs années, il fut appelé à donner son avis sur toutes les affaires obscures. On ne peut dire cependant qu’il fût employé à la Préfecture. Qui dit emploi, dit appointements, et jamais ce bizarre policier ne consentit à recevoir un sou. Ce qu’il faisait, c’était pour son plaisir, pour la satisfaction d’une passion devenue sa vie, pour la gloire, pour l’honneur.... Il chassait au scélérat dans Paris, comme d’autres au sanglier dans les bois, et il trouvait que c’était bien autrement utile, et surtout bien plus émouvant. Même, quand les fonds alloués lui paraissaient insuffisants, bravement il y allait de sa poche, et jamais les agents qui travaillaient avec lui ne le quittaient sans emporter des marques monnayées de sa munificence. Un tel caractère devait lui susciter des ennemis. Pour rien, il travaillait autant et mieux que deux inspecteurs. En l’appelant « gâte-métier » on n’avait pas tort. Son nom seul donne encore des convulsions à Gévrol. Et pourtant, le jaloux inspecteur sut habilement exploiter une erreur de ce précieux volontaire. Entêté comme tous les gens passionnés, le père Tabaret faillit, une fois, faire couper le cou à un innocent, un pauvre petit tailleur accusé d’avoir tué sa femme. Ce malheur refroidit le bonhomme, les dégoûts dont on l’abreuva l’éloignèrent. Il ne parut plus que rarement à la Préfecture. Mais en dépit de tout, il resta l’oracle, pareil à ces grands avocats qui, dégoûtés de la barre, triomphent encore dans leur cabinet, et prêtent aux autres des armes qu’il ne leur convient plus de manier. Quand, rue de Jérusalem, on ne savait plus à quel saint se vouer, on disait : « Allons consulter Tirau-clair !... » Car ce fut là un nom de guerre, un sobriquet emprunté à une phrase : « Il faut que cela se tire au clair, » qu’il avait toujours à la bouche. Peut-être ce sobriquet l’aida-t-il à dérober le secret de ses occupations policières. Aucun de ses amis ne le soupçonna jamais. Son existence accidentée, quand il suivait une enquête, les étranges visites qu’il recevait, ses préoccupations constantes, il avait su faire mettre tout cela sur le compte d’une galanterie hors de saison. Son concierge était dupe comme ses amis et ses voisins. On jasait de ses prétendus débordements, on riait de ses nuits passées dehors, on l’appelait vieux roquentin, vieux coureur de guilledou.... Mais jamais il ne vint à l’idée de personne que Tirau-clair et Tabaret ne faisaient qu’un. Toute cette histoire de cet excentrique bonhomme, Lecoq la repassait dans sa tête pour se donner espoir et courage, quand la gouvernante reparut, annonçant le départ du médecin. Elle ouvrit une porte en même temps, et dit : Voici la chambre de monsieur, ces messieurs peuvent entrer. Dans un grand lit à baldaquin, suant et geignant sous ses couvertures, était couché l’oracle à deux visages, Tirauclair rue de Jérusalem, Tabaret rue Saint-Lazare. Comment jamais soupçon de ses travaux policiers n’avait effleuré l’esprit de ses voisins les plus proches, on le comprenait en le voyant. Impossible d’accorder, non pas une perspicacité supérieure, mais seulement une intelligence moyenne au porteur de cette physionomie, où la bêtise le disputait à un étonnement perpétuel. Avec son front fuyant et ses immenses oreilles, son nez odieusement retroussé, ses petits yeux et ses grosses lèvres, M. Tabaret réalisait, à désoler un caricaturiste, le type convenu du petit rentier idiot. Il est vrai qu’en l’observant attentivement on devait être frappé de sa ressemblance avec le chien de chasse, dont il avait les aptitudes et les instincts. Quand il passait dans la rue, les gamins impudents devaient se retourner pour crier : « Oh ! Il riait de la méprise, l’astucieux bonhomme, et même il prenait plaisir à épaissir ses apparences de niaiserie, exagérant cette idée que « celui-là n’est pas véritablement fin qui paraît l’être. » À la vue des deux policiers, qu’il connaissait bien, l’œil du père Tabaret étincela. Bonjours Lecoq, mon garçon, dit-il, bonjour mon vieux Absinthe. On pense donc encore à ce pauvre papa Tirauclair, là-bas, que vous voici chez moi ? Nous avons besoin de vos conseils, monsieur Tabaret. Nous venons de nous laisser « rouler » comme deux enfants par un prévenu. il est donc fort, ce gaillard-là ?... Si fort, répondit-il, que si j’étais superstitieux, je dirais que c’est le diable en personne.... La physionomie du bonhomme, prit une comique expression d’envie. vous avez trouvé un prévenu malin, dit-il, et vous vous plaignez ! Voyez-vous, mes enfants, tout dégénère et se rapetisse à notre époque. Les grands scélérats ne sont plus, et il ne nous reste que leur monnaie, un tas de petits aigrefins et de vulgaires filous qui ne valent pas les bottes qu’on use à courir après eux. C’est à dégoûter de faire de la police, parole d’honneur !... Plus de peines, d’émotions, d’anxiétés, de jouissances vives : plus de ces belles parties de cache-cache comme il s’en jouait jadis entre les malfaiteurs et les agents de la sûreté. Maintenant, quand un crime est commis, le lendemain le criminel est coffré. On prend l’omnibus pour aller l’arrêter à domicile ... et on le trouve ; ça fait pitié ... Mais que lui reproche-t-on à votre prévenu ? Il a tué trois hommes ! Tabaret sur trois tons différents, oh ! Ce meurtrier le raccommodait un peu avec les contemporains. Dans un cabaret, du côté d’Ivry. j’y suis, chez la veuve Chupin ... J’ai vu cela dans la Gazette des Tribunaux, et Fanferlot-l’Écureuil, qui m’est venu voir, m’a raconté que vous étiez tous, là-bas, dans d’étranges perplexités au sujet de l’identité de ce gars-là ... C’est donc toi, mon fils, qui étais chargé des investigations ?... Tu me conteras tout, et je t’aiderai selon mes petits moyens. Il s’interrompit brusquement ; et baissant la voix : Mais avant, dit-il à Lecoq, fais-moi le plaisir de te lever ... attends, quand je te ferai signe ... et d’ouvrir brusquement cette porte, là, à gauche. Manette, ma gouvernante, qui est la curiosité même, est derrière à nous écouter. J’entends le frôlement de ses cheveux le long de la serrure ... Le jeune policier obéit, et Manette, prise en flagrant délit d’espionnage domestique, se sauva, poursuivie par les sarcasmes de son maître. Tu devrais pourtant savoir que cela ne te réussit jamais, criait-il. Bien que placés plus près de la porte que le papa Tirauclair, ni Lecoq, ni le père Absinthe n’avaient rien entendu, et ils se regardaient, surpris au point de se demander si le bonhomme jouait une petite comédie convenue, ou si son ouïe avait réellement la merveilleuse sensibilité que trahissait cet incident. Maintenant, reprit le père Tabaret, en cherchant sur son lit une favorable position, je t’écoute, Lecoq, mon garçon ... Le jeune policier avait eu le temps, en route, de préparer son récit, et c’est de la façon la plus claire qu’il conta par le menu, et avec des détails qu’on ne saurait écrire, tous les incidents de cette étrange affaire, les péripéties de l’instruction, les émotions de la poursuite, depuis le moment où Gévrol avait enfoncé la porte de la Poivrière, jusqu’à l’instant où Mai avait franchi le mur des jardins de l’hôtel de Sairmeuse. Pendant que parlait Lecoq, le père Tabaret se transformait. Pour sûr, il ne sentait plus les douleurs de sa goutte. Selon les phases du récit, il se « tortillait » sur son lit, en poussant des petits cris de jubilation, ou il demeurait immobile, plongé dans une sorte de béatitude extatique comme un fanatique de musique de chambre, écoutant quelque divin quatuor de Beethoven. murmurait-il parfois entre ses dents, que n’étais-je là !... Quand le jeune policier eut terminé, il laissa éclater ses transports. Et avec un mot : « C’est les Prussiens qui arrivent ! » pour point de départ, Lecoq, mon garçon, il faut que je te le dise, et je m’y connais, tu t’es conduit comme un ange. Ne voudriez-vous pas dire comme un sot ? Non, mon ami, certes non, Dieu m’en est témoin. Tu viens de réjouir mon vieux cœur ; je puis mourir, j’aurai un successeur. Je voudrais t’embrasser, au nom de la logique. ce Gévrol qui t’a trahi, - car il t’a trahi, n’en doute pas, et je te donnerai le moyen de le convaincre de perfidie, - cet obtus et entêté Général n’est pas digne de brosser ton chapeau... Vous me comblez, monsieur Tabaret !... interrompit Lecoq, qui n’était pas bien sûr qu’on ne se moquât pas de lui ; mais avec tout cela, Mai a disparu, et je suis perdu de réputation avant d’avoir pu commencer ma réputation. Le bonhomme eut une grimace de singe épluchant une noix. attends, reprit-il, avant de repousser mes éloges. Je dis que tu as bien mené cette affaire, mais on pouvait la mener mieux, infiniment mieux !... Tu es doué, c’est incontestable ; tu as le flair, le coup d’œil, tu sais déduire du connu à l’inconnu ... seulement l’expérience te manque, tu t’enthousiasmes ou tu te décourages pour un rien, tu manques de suite, tu t’obstines à tourner autour d’une idée fixe comme un papillon autour d’une chandelle... Sois tranquille, c’est un défaut qui passera tout seul et trop tôt. Pour tout dire, tu as commis des fautes. Lecoq baissait la tète comme l’élève recevait le leçon de son professeur. N’était-il pas l’écolier, et ce vieux n’était-il pas le maître ? Toutes tes fautes, poursuivit le bonhomme, je te les énumérerai, et je te démontrerai que par trois fois au moins tu as laissé échapper l’occasion de tirer au clair cette affaire si trouble en apparence, si limpide en réalité. De quel principe es-tu parti, au début ? De celui-ci : « Se défier surtout des apparences, croire précisément le contraire de ce qui paraîtra vrai ou seulement vraisemblable. » Oui, c’est bien cela que je me suis dit. Avec cette idée dans ta lanterne, pour éclairer ton chemin, tu devais aller droit à la vérité. Mais tu es jeune, je te l’ai déjà dit, et à la première circonstance très vraisemblable qui s’est rencontrée, tu as totalement oublié ta règle de conduite. On t’a servi un fait plus que probable, et tu l’as avalé comme le goujon gobe l’appât du pêcheur. La comparaison ne laissa pas que de piquer le jeune policier. Je n’ai pas été, ce me semble, si simple que cela, protesta-t-il. qu’as-tu donc pensé lorsqu’on t’a appris que M. d’Escorval, le juge d’instruction, s’était cassé la jambe en descendant de voiture ? j’ai cru ce qu’on me disait, je l’avoue franchement, parce que.... Il cherchait ; le père Tirauclair éclata de rire. Tu l’as cru, acheva-t-il, parce que c’était extraordinairement vraisemblable. Qu’eussiez-vous donc imaginé à ma place ?... Le contraire de ce qu’on me disait. Je me serais peut-être trompé, je serais eu tout cas resté dans la logique de ma déduction. La conclusion était si hardie, qu’elle déconcerta Lecoq. s’écria-t-il, supposez-vous donc que la chute de M. qu’il ne s’est pas cassé la jambe ?... La physionomie du bonhomme devint soudainement grave. Je ne le suppose pas, répondit-il ; j’en suis sûr. Certes, la confiance de Lecoq en cet oracle policier qu’il venait consulter était grande, mais enfin le père Tirauclair pouvait se tromper, il s’était trompé déjà plusieurs fois : tous les oracles se trompent, c’est connu. Ce qu’il disait paraissait si bien une énormité et s’écartait tellement du cercle des choses admissibles, que le jeune policier ne put dissimuler un geste d’incrédulité. Ainsi, monsieur Tabaret, dit-il, vous êtes prêt à jurer que M. d’Escorval se porte aussi bien que le père Absinthe et moi, et que s’il garde la chambre depuis deux mois, c’est uniquement pour soutenir un premier mensonge. Mais dans quel but, cette comédie ?... Le bonhomme leva les bras vers le ciel, comme s’il lui eût demandé pardon de l’ineptie du jeune policier. prononça-t-il, toi en qui je voyais un successeur et un continuateur de ma méthode d’induction ; comment, c’est toi qui m’adresses cette question saugrenue !... Voyons, réfléchis donc un peu ! Te faut-il un exemple pour aider ton intelligence ? Un crime est commis ; on te charge de l’instruction, et tu te rends près du prévenu pour l’interroger... Ce prévenu avait réussi jusque-là à dissimuler son identité... c’est notre cas, n’est-il pas vrai ? Que ferais-tu, si du premier coup d’œil tu reconnaissais sous un déguisement ton meilleur ami, ou ton plus cruel ennemi ?... Je me dirais qu’il commet une coupable imprudence, le magistrat qui s’expose à avoir à hésiter entre son devoir et sa passion, et je me récuserais. J’entends, mais dévoilerais-tu la véritable personnalité de ce prévenu, ami ou ennemi, personnalité que tu serais seul à connaître ?... La question était délicate, la réponse embarrassante. s’écria le père Absinthe, je ne révèlerais rien du tout. Ami ou ennemi du prévenu, je resterais neutre absolument. Je me dirais que d’autres cherchent qui il est, ce sera tant mieux s’ils le trouvent... C’était le cri de l’honnêteté, non la consultation d’un casuiste. Je me tairais aussi, répondit enfin le jeune policier, et il me semble qu’en me taisant je ne manquerais à aucune des obligations du magistrat. Le père Tabaret se frottait vigoureusement les mains, ainsi qu’il lui arrive quand il va tirer de son arsenal un argument victorieux. Cela étant, dit-il, fais-moi le plaisir, mon fils, de me dire quel prétexte tu imaginerais pour te récuser sans éveiller des soupçons ? je ne sais, je ne puis répondre à l’improviste ... si j’en étais là, je chercherais, je m’ingénierais.... Et tu ne trouverais rien qui vaille, interrompit le bonhomme, allons, pas de mauvaise foi, confesse-le ... d’Escorval et tu l’utiliserais ; tu ferais semblant de te briser quelque membre, seulement, comme tu es un garçon adroit, c’est le bras que tu sacrifierais, ce qui serait moins incommode et ne te condamnerait pas une réclusion de plusieurs mois. À la physionomie de Lecoq, il était aisé de voir que le vieux volontaire de la rue de Jérusalem l’avait amené au soupçon... Mais il fallait des assurances plus positives, à cet esprit précis et en quelque sorte mathématique. Il n’avait pas pour rien aligné des chiffres pendant des années. Donc, monsieur Tabaret, fit-il, votre avis est que M. d’Escorval sait à quoi s’en tenir sur la personnalité de Mai ? Le père Tirauclair se dressa sur son séant, si brusquement que sa goutte oubliée lui arracha un gémissement. Estimerais-tu naturelle cette coïncidence de la chute du juge et de la tentative de suicide du prévenu ? Pour l’honneur de ta perspicacité, je suppose que non. Je n’étais pas là comme toi, je n’ai pas pu juger de mes yeux ; mais rien qu’avec ce que tu m’as conté, je me fais fort de rétablir la scène telle qu’elle a eu lieu. Il me semble la voir ... d’Escorval, son enquête chez la veuve Chupin terminée, arrive au Dépôt et se fait ouvrir le cachot de Mai... S’ils eussent été seuls ils se fussent expliqués, et les choses prenaient une autre tournure ... Mais ils n’étaient pas seuls ; il y avait là un tiers : le greffier. Ils ne se sont donc rien dit. Le juge, d’une voix troublée, a posé quelques questions banales, et le prévenu, horriblement troublé, a répondu tant bien que mal. d’Escorval s’est dit : « Non, je ne saurais être le juge de cet homme que je hais !... » Quand tu as voulu lui parler à sa sortie, il t’a brutalement renvoyé au lendemain, et un quart d’heure plus tard, il simulait une chute. Alors, interrogea Lecoq, vous pensez que M. d’Escorval et notre soi-disant Mai sont des ennemis ? répondit le bonhomme de sa petite voix claire et tranchante ; est-ce que les faits ne le démontrent pas ? S’ils étaient amis, le juge eût probablement joué sa comédie, mais le prévenu n’eût point cherché à s’étrangler... Enfin, grâce à toi, Mai a été sauvé ... car il te doit la vie, cet homme-là. Entortillé dans sa camisole de force, il n’a rien pu entreprendre de la nuit... il a dû, cette nuit-là, être mouillé d’une sueur de sang ! Aussi, au matin, quand on l’a conduit à l’instruction, c’est avec une sorte de frénésie dont les transports t’avaient frappé, ô aveugle !... qu’il s’est précipité dans le cabinet du juge. Dans ce cabinet, il comptait trouver M. Je ne suppose pas qu’il eût l’intention de se précipiter sur lui, mais il voulait lui dire : La fatalité s’en est mêlée : j’ai tué trois hommes, et vous me tenez, je suis à votre discrétion ... Mais précisément parce qu’il y a entre nous une haine mortelle, vous vous devez à vous-même de ne pas prolonger mes tortures !... abuser serait une lâcheté infâme !... » Oui, il voulait dire cela ou à peu près, Lecoq, mon garçon, si tu m’as bien décrit l’expression de son visage, où la hauteur le disputait au plus farouche désespoir. d’Escorval, ce hautain magistrat, le prévenu aperçoit le digne, l’excellent M. Il est surpris et son œil trahit l’étonnement qu’il ressent de la générosité de son ennemi ... Puis un sourire monte à ses lèvres, sourire d’espoir, car il pense que puisque M. d’Escorval n’a pas trahi son secret, il peut se sauver encore, et que peut-être il retirera intacts de cet abîme de bonté et de sang son honneur et son nom... Le père Tabaret fit, de la main, un mouvement ironique qui lui était familier, et changeant subitement de ton, il ajouta : Le vieux Absinthe s’était dressé, empoigné jusqu’au délire. Pour être muette, l’approbation de Lecoq n’en était pas moins évidente. Mieux que son vieux collègue, et en plus exacte connaissance de cause, il pouvait apprécier ce rapide et merveilleux travail d’induction. Il s’extasiait devant les surprenantes facultés d’investigation de cet excentrique policier, qui, sur des circonstances inaperçues de lui, Lecoq, reconstruisait le drame de la vérité, pareil en cela à ces naturalistes qui, sur la seule inspection de deux ou trois os, dessinent l’animal auquel ils ont appartenu. Pendant une bonne minute, le père Tabaret savoura ces deux formes si diverses mais également délicieuses pour lui, de l’admiration ; puis, reprenant son calme, il poursuivit : Te faudrait-il quelques petites preuves encore, Lecoq, mon fils ? Souviens-toi de la persévérance de M. d’Escorval à envoyer demander à M. J’admets, certes, qu’on se passionne pour son métier ... À ce moment, tu croyais encore à la jambe cassée. Comment ne t’es-tu pas dit qu’un juge, sur le grabat, avec ses os en morceaux, ne s’inquiète pas tant que cela d’un misérable meurtrier ?... Je n’ai rien de brisé, moi, j’ai seulement la goutte, mais je sais bien que pendant mes accès, la moitié de la terre jugerait l’autre moitié sans que l’idée me vint d’expédier Manette aux informations. une seconde de réflexion t’évitait bien des soucis, car là, probablement, est le nœud de toute cette affaire... Lecoq, si brillant causeur au cabaret de la veuve Chupin, si gonflé de confiance en soi, si pétillant de verve quand il exposait ses théories à l’innocent père Absinthe, Lecoq baissait le nez et ne soufflait mot. Et il n’y avait dans son attitude ni calcul ni dépit. Venu pour demander un conseil, il trouvait tout naturel - bon sens rare - qu’on le lui donnât. Il avait commis des fautes, on les lui faisait toucher du doigt, il ne s’en indignait pas, - autre prodige ! - et il ne cherchait pas à démontrer qu’il avait eu surtout raison quand il avait eu tort. D’autres, à sa place, eussent jugé le père Tirauclair un peu bien prolixe en ses sermons ; lui, non. Il lui savait, au contraire, un gré infini de la semonce, se jurant bien qu’elle lui profiterait. Si quelqu’un, pensait-il, peut me tirer l’horrible épine que j’ai au pied, c’est assurément ce bonhomme si perspicace ... et il me la tirera, je le vois bien à son assurance. Tabaret s’était versé un grand verre de tisane et l’avait avalé. Il s’essuya les lèvres et reprit : Je ne parlerai que pour mémoire, mon garçon, de l’école que tu as faite en n’arrachant pas à Toinon-la-Vertu, pendant qu’elle était à ta dévotion, tout ce qu’elle savait de l’affaire... Quand on tient la poule..., tu sais le proverbe ?... il faut la plumer sur-le-champ, sinon.... Soyez tranquille, monsieur Tabaret, je suis payé pour me rappeler le danger qu’on court à laisser refroidir un témoin bien disposé. Mais ce qu’il faut que je te dise, c’est que trois ou quatre fois, pour le moins, tu as eu le moyen de tirer la chose au clair.... Il s’arrêta attendant quelque protestation de son élève. S’il le dit, pensait le jeune policier, cela doit être... Cette discrétion frappa beaucoup le bonhomme et redoubla l’estime qu’il avait conçue pour le caractère de Lecoq. La première fois que tu as manqué le coche, poursuivit-il, c’est quand tu promenais la boucle d’oreille trouvée à la Poivrière. j’ai cependant tout tenté pour arriver à la dernière propriétaire !... Beaucoup tenté, je ne dis pas non, mon fils, mais tout ... Par exemple, quand tu as appris que la baronne de Watchau était morte et qu’on avait vendu tout ce qu’elle possédait, qu’as-tu fait ?... Vous le savez, j’ai couru chez le commissaire-priseur chargé de la vente. J’ai examiné le catalogue, et n’y découvrant aucun bijou dont la description s’appliquât à ces beaux diamants, j’ai reconnu que la piste était perdue.... s’écria-t-il, voilà en quoi tu t’es trompé. Si ce bijou d’une si grande valeur n’était pas décrit au catalogue de la vente, c’est que la baronne de Watchau ne le possédait plus au moment de sa mort. Si elle ne le possédait plus, c’est qu’elle l’avait donné ou vendu. À une de ses amies, très probablement. C’est pourquoi, à ta place, je me serais enquis du nom des amies intimes de Mme de Watchau, ce qui était aisé, et j’aurais tâché de me mettre bien avec toutes les femmes de chambre de ces amies ... joli garçon comme tu l’es, c’eût été un jeu pour toi. Ce conseil parut divertir prodigieusement le père Absinthe. fit-il avec son gros rire, ça m’irait joliment ce système de police. Enfin, continua-t-il, j’aurais montré la boucle d’oreille à toutes ces soubrettes, jusqu’à ce qu’il s’en trouvât une qui me dit : « Ce diamant est à ma maîtresse, » ou une qui, à sa vue, eût été prise d’un tremblement nerveux.... Et dire, murmura Lecoq, que cette idée ne m’est pas venue !... j’arrive à la seconde occasion manquée. Comment t’es-tu conduit quand tu as eu en ta possession la malle que Mai prétendait être sienne ? Tu l’as tout bonifacement remise à ce prévenu si fin. tu n’ignorais pourtant pas que cette malle n’était qu’un accessoire de la comédie, qu’elle n’avait pu être déposée chez Mme Milner que par le complice, que tous les effets qui s’y trouvaient avaient été achetés après coup... Non, je ne l’ignorais pas ... Mais quel parti tirer de ma certitude ? Quel parti, ô mon fils ?... Moi qui ne suis qu’un pauvre vieux bonhomme, j’aurais convoqué le ban et l’arrière-ban des fripiers de Paris, et j’en aurais, à la fin, déniché un qui se serait écrié : « Ces frusques ?... c’est moi qui les ai vendues à un individu comme ça et comme ça, qui achetait pour le compte d’un de ses amis dont il avait apporté la mesure. » Dans la colère où il était contre lui-même, Lecoq s’emporta jusqu’à ébranler d’un furieux coup de poing le meuble placé contre lui. s’écria-t-il, le moyen était infaillible et simple comme bonjour. de ma vie je ne me pardonnerai mon ineptie !... interrompit le bonhomme, tu vas trop loin, mon cher garçon. Ineptie n’est pas du tout le mot ; c’est légèreté, qu’il faut dire ... Tu es jeune, que diable ! Ce qui serait moins excusable, c’est la façon dont tu as mené la chasse du prévenu après son évasion.... murmura le jeune policier découragé, Dieu sait pourtant si je me suis donné du mal !... Trop, mon fils, mille fois trop, et c’est là ce que je te reproche. Quelle diantre d’idée t’a pris de suivre ce soi-disant Mai pas à pas, comme un vulgaire « fileur ». Devais-je donc le laisser échapper ?... Non, mais si j’avais été à côté de toi, sous les galeries de l’Odéon, quand tu as si habilement, - car tu es habile, ô mon fils, - et promptement deviné les intentions du prévenu, je t’aurais dit : « Ce gars-là, ami Lecoq, court chez Mme Milner lui dire de faire savoir son évasion... Et quand il est sorti de l’hôtel de Mariembourg, j’aurais ajouté : « Maintenant, laisse-le aller où il voudra, mais attache-toi à Mme Milner, ne la perds pas de vue, ne la quitte pas plus que l’ombre le corps, car elle te conduira au complice, c’est-à-dire au mot de l’énigme. » Et elle m’y eût conduit, oui, je le reconnais.... Au lieu de cela, cependant, qu’as-tu imaginé ?... Tu as couru te montrer à l’hôtel de Mariembourg, tu as terrifié le garçon ! Quand on a tendu des nasses et qu’on prétend prendre du poisson, on ne bat pas du tambour auprès !... Ainsi le père Tabaret reprenait l’instruction tout entière, et la suivant pas à pas il la refaisait selon sa méthode d’induction. Lecoq avait eu au début une inspiration magnifique, il avait déployé au cours de l’enquête un génie supérieur, et cependant il n’avait pas réussi. C’est que toujours il s’était écarté du principe admis au commencement et résumé par lui en cet axiome : « Se défier de la vraisemblance. » Mais le jeune policier n’écoutait que d’une oreille distraite. Mille projets se présentaient à son esprit. Vous venez de me sauver du désespoir, monsieur, interrompit-il. J’avais cru tout perdu, et je découvre que mes sottises peuvent se réparer. Ce que je n’ai pas fait, je puis le faire, il en est temps encore. N’ai-je pas toujours à ma disposition la boucle d’oreille et divers effets du prévenu ?... Mme Milner tient encore l’hôtel de Mariembourg, je vais la surveiller... Et pourquoi toutes ces démarches, garçon ? Pour retrouver mon prévenu, donc !... Moins plein de son idée, Lecoq eût surpris le fin sourire qui errait sur les lèvres niaises de Tirauclair. Ah ça, mon fils, interrogea-t-il, est-ce que tu ne te doutes pas un peu du vrai nom de ton soi-disant saltimbanque ? Lecoq tressaillit et détourna la tête. Il ne voulait pas laisser voir ses yeux. Non, répondit-il d’une voix émue, je ne me doute pas.... Tu mens, interrompit le bonhomme, tu sais aussi bien que moi que Mai demeure rue de Grenelle-Saint-Germain, et qu’il se nomme M. À ces mots, le père Absinthe éclata de rire. la bonne plaisanterie, s’écria-t-il : Ah ! Telle n’était pas l’opinion de Lecoq. oui, monsieur Tabaret, dit-il, j’ai eu cette idée, moi aussi, mais je l’ai chassée... et par quelle raison, s’il te plaît ?... C’est que tu ne sais pas rester dans la logique de tes prémices. Mais je le sais, moi, je suis conséquent, et je me dis : « Il parait impossible que le meurtrier du cabaret de la Chupin soit le duc de Sairmeuse.... « Donc, le meurtrier du cabaret de la Chupin, Mai, le soi-disant saltimbanque, est le duc de Sairmeuse ! » Comment cette idée était-elle venue au père Tabaret ? Voilà ce que Lecoq ne pouvait comprendre. Qu’il l’eût eue, lui, Lecoq, lorsque son prévenu s’était pour ainsi dire évanoui, comme un léger brouillard, on le concevait à la rigueur. Le désespoir enfante les plus absurdes chimères, et d’ailleurs quelques mots de Couturier pouvaient servir de prétexte à toutes les suppositions. Mais le père Tirauclair était de sang-froid, lui ... mais les paroles de Couturier avaient perdu à être rapportées toute leur valeur... Le bonhomme ne pouvait pas ne pas remarquer la mine étonnée du jeune policier, et, dès lors, démêler ses sentiments était aisé. Tu as l’air de tomber des nues, garçon, lui dit-il. Te figurerais-tu que j’ai parlé au hasard, comme un étourneau ?... Ta surprise vient de ce que tu ne sais pas le premier mot de l’histoire contemporaine. Ton éducation, sur ce point, est à faire, et tu la feras, si tu ne veux pas rester toute ta vie un grossier chasseur de scélérats comme ton ennemi Gévrol. J’avoue que je ne vois pas le rapport.... Tabaret ne daigna pas répondre à cette question. Il se retourna vers le père Absinthe, et du ton le plus amical : Faites-moi donc le plaisir, mon vieux, lui dit-il, de prendre dans ma bibliothèque, à côté, deux gros in-folio, intitulés : Biographie générale des hommes du siècle. Ils sont dans l’armoire de droite. Le père Absinthe s’empressa d’obéir, et dès qu’il fut en possession de ses volumes, le père Tabaret se mit à les feuilleter d’une main fiévreuse non sans annoncer, comme toujours quand on cherche un mot dans le dictionnaire. bredouillait-il, Escars..., Escayrac..., Escher..., Escodica ... Ecoute-moi bien, mon fils, et la lumière se fera dans ta cervelle. Point n’était besoin de la recommandation. Jamais les facultés du jeune policier n’avaient été plus tendues. C’est d’une voix brève, que le bonhomme lut : - Administrateur et homme politique français, né à Montaignac, le 3 décembre 1769, d’une vieille famille de robe. Il achevait ses études à Paris, quand éclata la Révolution, il en embrassa la cause avec toute l’ardeur de la jeunesse. Mais, épouvanté bientôt des excès qui se commettaient au nom de la liberté, il se rangea du côté de la réaction, conseillé peut-être par Roederer, qui était un ami de sa famille. Recommandé au premier Consul par M. de Talleyrand, il débuta dans la carrière administrative par une mission en Suisse, et tant que dura l’Empire, il fut mêlé aux plus importantes négociations. Dévoué corps et âme à la personne de l’Empereur, il se trouva gravement compromis à la seconde Restauration. Arrêté lors des troubles de Montaignac sous la double prévention de haute trahison et de complot à l’intérieur, il fut traduit devant une commission militaire et condamné à mort. Mais il ne fut pas exécuté. Il dut la vie au noble dévouement et à l’héroïque énergie d’un prêtre de ses amis, l’abbé Midon, curé du petit village de Sairmeuse. Le baron d’Escorval n’a qu’un fils, entré fort jeune dans la magistrature... Grand fut le désappointement de Lecoq. J’entends bien, prononça-t-il, c’est la biographie du père de notre juge... Seulement, je ne vois pas ce qu’elle nous apprend. Un ironique sourire errait sur les lèvres du père Tirauclair. Elle nous apprend, répondit-il, que M. d’Escorval père a été condamné à mort. C’est quelque chose, je t’assure ... Un peu de patience, et tu le reconnaîtras.... Il avait de nouveau feuilleté son dictionnaire ; il reprit sa lecture : SAIRMEUSE (Anne-Marie-Victor de Tingry, duc de). Homme politique et général français, né au château de Sairmeuse, près Montaignac, le 17 janvier 1758. La famille de Sairmeuse est une des plus anciennes et des plus illustres de France. Il ne faut pas toutefois la confondre avec la famille ducale de Sermeuse, dont le nom s’écrit par un e. Émigré aux premiers mouvements de la Révolution, Anne de Sairmeuse se distingua par le plus brillant courage à l’armée de Condé. Quelques années plus tard, il demandait du service à la Russie, et se battait, disent certains de ses biographes, dans les rangs russes, lors de la désastreuse retraite de Moscou. Rentré en France à la suite des Bourbons, il s’acquit une bruyante célébrité par l’exaltation de ses opinions ultra-royalistes. Il est vrai qu’il eut le bonheur de rentrer en possession des immenses domaines de sa famille, et les grades qu’il avait gagnés à l’étranger lui furent confirmés. Désigné par le roi pour présider la commission militaire chargée de poursuivre et de juger les conspirateurs de Montaignac, il déploya des rigueurs et une partialité que flétriront tous les partis. Le père du duc de Sairmeuse actuel a voulu faire couper le cou du père de notre M. Voilà à quoi sert l’histoire, dit-il. Mais je n’ai pas fini, garçon ; notre duc de Sairmeuse à nous a aussi son article... SAIRMEUSE (Anne-Marie-Martial), - fils du précédent, est né à Londres en 1791 et a été élevé en Angleterre d’abord, puis à la cour d’Autriche, près de laquelle il devait plus tard remplir diverses missions confidentielles. Héritier des opinions, des préjugés et des rancunes de son père, il mit au service de son parti la plus haute intelligence et d’admirables facultés ... Mis en avant au moment où les passions politiques étaient les plus violentes, il eut le courage d’assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures ... Obligé de se retirer des affaires devant l’animadversion générale, il laissa derrière lui des haines qui ne s’éteindront qu’avec sa vie... Le bonhomme ferma le volume, et se grimant de fausse modestie : demanda-t-il, que penses-tu, garçon, de ma petite méthode d’induction ? Mais l’autre était trop préoccupé pour répondre. Je pense, objecta-t-il, que si le duc de Sairmeuse eût disparu deux mois, le temps de la prévention de Mai, tout Paris l’eût su, et ainsi... Avec sa femme et son valet de chambre pour complices, le duc s’absentera un an quand il le voudra, et tous ses domestiques le croiront à l’hôtel.... Le visage contracté du jeune policier disait l’effort de sa pensée. J’admets cela, prononça-t-il enfin, je me résigne à croire que ce grand seigneur a su jouer le rôle merveilleux de Mai... Malheureusement, il est une circonstance qui, seule, renverse tout l’échafaudage de nos suppositions... Et laquelle, s’il te plaît !... Si l’homme de la Poivrière eût été le duc de Sairmeuse, il se fût nommé ... il eût expliqué comment, attaqué, il s’était défendu ... et son nom seul lui eût ouvert les portes de la prison. Au lieu de cela, qu’a fait notre prévenu ?... Est-ce que jamais un grand seigneur tel que le duc de Sairmeuse, dont la vie doit être un enchantement perpétuel, eût songé au suicide !... Un sifflement moqueur du père Tabaret interrompit le jeune policier. Il parait, prononça le bonhomme, que tu as oublié la dernière phrase de la biographie : « M. de Sairmeuse laisse derrière lui des haines terribles... » Sais-tu de quel prix on lui eût fait payer sa liberté ? Ce que nous savons, c’est que ce n’est pas son parti qui triomphe ... Pour expliquer sa présence à la Poivrière ... et la présence d’une femme qui peut-être était la sienne, qui sait quels secrets d’infamie il eût été obligé de livrer ... Entre le suicide et la honte, il a choisi le suicide ... Il a voulu sauver son nom ... il s’est fait un linceul de son honneur intact. Le père Tirauclair s’exprimait avec une véhémence si extraordinaire, que le vieil Absinthe en était remué, bien qu’il n’eût pas, en vérité, compris grand chose à cette scène. Quant à Lecoq, il se dressa, pâle et les lèvres un peu tremblantes, comme un homme qui vient de prendre une suprême détermination. Vous excuserez ma supercherie, monsieur Tabaret, fit-il d’une voix émue. Tout cela, je l’avais pensé ... Mais je me défiais de moi, je voulais vous l’entendre dire.... Il eut un geste insouciant, et ajouta : Maintenant, je sais ce que j’ai à faire. Le père Tabaret leva les bras au ciel avec tous les signes de la plus terrible agitation. s’écria-t-il, aurais-tu la pensée d’aller arrêter le duc de Sairmeuse !... Libre, cet homme est presque tout-puissant, et toi, infime agent de la sûreté, tu serais brisé comme verre ! Prends garde, ô mon fils ! ne t’attaque pas au duc, je ne répondrais même pas de ta vie. Le jeune policier hocha la tête. Je sais qu’en ce moment le duc est hors de mes atteintes ... Mais je le tiendrai le jour où j’aurai pénétré son secret ... Je méprise le danger, mais, je sais que pour réussir je dois me cacher ... Oui, je me tiendrai dans l’ombre jusqu’au jour où j’aurai soulevé le voile de cette ténébreuse affaire ... Et si véritablement Mai est le duc de Sairmeuse ... Le premier dimanche du mois d’août 1815, à dix heures précises, - comme tous les dimanches, - le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna les « trois coups », qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à l’autel pour la grand’messe. L’église était plus d’à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en se hâtant des groupes de paysans et de paysannes. Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que respectueusement elles chaussaient avant d’entrer dans la maison de Dieu. Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la place de l’Église, à l’ombre des ormes séculaires. Telle est la mode au hameau de Sairmeuse. Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l’apparence ou le rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent le verre à la main dans la grande salle de l’auberge du Bœuf couronné. Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche n’est guère qu’un prétexte de réunion, une sorte de bourse hebdomadaire. Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette « foire scandaleuse » ; leurs efforts se sont brisés contre l’obstination campagnarde. Ils n’ont obtenu qu’une concession : au moment où sonne l’élévation, les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans même plient le genou en se signant. C’est l’affaire d’une minute, et les conversations aussitôt reprennent de plus belle. Mais ce dimanche d’août, la place n’avait pas son animation accoutumée. Nul bruit ne s’élevait des groupes, pas un juron, pas un rire. On n’eût pas surpris entre vendeurs et acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que ponctuent toutes sortes de serments, des « ma foi de Dieu ! » des « que le diable me brûle ! » On ne causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches mystérieusement s’approchaient des oreilles, l’inquiétude était dans tous les yeux. On sentait un malheur dans l’air. C’est qu’il n’y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante. La terre n’avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus à Waterloo ; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la patrie ; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris. Et les gens de Sairmeuse s’indignaient et tremblaient. Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que les alliés eux-mêmes. Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu’il portait ne pouvait signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la noblesse.... Il signifiait surtout ruine, car il n’était pas un d’entre eux qui n’eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires émigrés. Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu’on entourait et qu’on écoutait un tout jeune homme, revenu de l’armée depuis deux jours. Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les misères de l’invasion. Il disait le pillage de Versailles, les exactions d’Orléans, et aussi comment d’impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres gens des campagnes. Et ils ne s’en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s’en iront pas tant qu’ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin !... Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise. Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l’attention qu’on lui accordait n’était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par le galop d’un cheval sonnant sur le pavé de l’unique rue de Sairmeuse. La même crainte serrait tous les cœurs. Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou Prussien ?... Il annoncerait l’arrivée de son régiment et exigerait impérieusement de l’argent, des vêtements et des vivres pour ses soldats.... Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays, vêtu d’une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d’écume, faisait encore feu des quatre fers. murmura un des paysans avec un soupir de soulagement. Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé. C’est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval qu’il monte. Cette dernière réflexion disait la réputation de l’homme. Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont l’effroi et le fléau des campagnes. Il s’intitulait journalier, mais la vérité est qu’il avait le travail en horreur et passait toutes ses journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le secret d’échapper à toutes les conscriptions. Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin, bois, fruits, tout était pris sur la propriété d’autrui. La chasse et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés, fournissaient l’argent comptant. Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait jamais de témoins pour déposer contre lui. C’est un mauvais homme, disait-on, et s’il en voulait à quelqu’un, il serait bien capable de l’attendre au coin d’un bois pour tirer dessus comme sur un lapin. Le vieux braconnier, cependant, venait de s’arrêter devant l’auberge du Bœuf couronné. Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et s’avança sur la place. C’était un grand vieux, d’une cinquantaine d’années, maigre et noueux comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le coquin. Il avait l’air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux, l’expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce diabolique et la plus froide méchanceté. À tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé, mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui. lui cria-t-on dès qu’il fut à portée de la voix, d’où nous arrivez-vous donc comme cela ? La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c’est le chef-lieu de l’arrondissement, Montaignac, une charmante sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues. Et c’est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous rossiez si bien tout à l’heure ?... Je ne l’ai pas acheté, on me l’a prêté. L’assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne purent s’empêcher de sourire. Lui ne parut pas s’en apercevoir. On me l’a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une fameuse nouvelle. La peur reprit tous les paysans. L’ennemi est-il à la ville ? Oui, mais pas celui que vous croyez. L’ennemi dont je vous parle est l’ancien seigneur d’ici, le duc de Sairmeuse. Non, mais un autre l’a vu pour moi, et lui a parlé. Laugdron, le maître de l’Hôtel de France, de Montignac. Je passais devant chez lui, ce matin, il m’appelle : « Vieux, me demanda-t-il, veux-tu me rendre un service ? » Naturellement je réponds : « oui. » Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me disant : « Eh bien ! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu’à Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Au milieu de tous ces paysans qui l’écoutaient, la joue pâle et les dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d’un messager de malheur. Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique sourire, et dans ses yeux les pétillements d’une joie méchante. Ce moment le vengeait de toutes ses bassesses et de tous les mépris endurés. Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c’est qu’il cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses auditeurs. Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l’avait peut-être pénétré, l’interrompit brusquement. Que nous importe, s’écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse à Montignac !... Qu’il reste à l’Hôtel de France tant qu’il s’y trouvera bien, nous n’irons pas l’y chercher. nous n’irons pas l’y quérir, approuvèrent les paysans. Le vieux maraudeur hocha la tête d’un air d’hypocrite pitié. C’est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il ; avant deux heures il sera ici. Laugeron, qui m’a dit, lorsque j’ai enfourché son bidet : « Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire à Sairmeuse. » D’un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la consultèrent. Et que vient-il chercher ici ? il ne me l’a pas dit, répondit le maraudeur ; mais il n’y a pas besoin d’être malin pour le deviner. Il vient visiter ses anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. À toi, Rousselet, il réclamera les prés de l’Oiselle qui donnent toujours deux coupes ; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la Croix-Brûlée ; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie.... Chanlouineau, c’était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu le père Chupin. s’écria-t-il avec une violence inouïe, qu’il s’en avise ... C’était un terrain maudit, quand mon père l’a acheté, il n’y poussait que des ajoncs et une chèvre n’y eût pas trouvé sa pâture... Nous l’avons épierré pierre à pierre, nous avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l’avons engraissé de notre sueur, et on nous le reprendrait !... on me tirerait avant ma dernière goutte de sang. Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont sauvés à l’étranger ? Nous n’avons pas volé leurs biens, n’est-ce pas ? La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos actes sont en règle, la loi est pour nous. de Sairmeuse est le grand ami du roi... Personne alors, sur la place de l’Église, ne s’occupait de ce jeune soldat dont la voix, l’instant d’avant, faisait vibrer les plus nobles sentiments. La France envahie, l’ennemi menaçant, tout était oublié. Le tout-puissant instinct de la propriété avait parlé. M’est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d’aller consulter M. Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait quelquefois les gazettes, les arrêta. Prenez garde à ce que vous allez faire, prononça t-il. Ne savez-vous donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. Fouché l’a couché sur ses listes de proscription, il est ici en exil et la police le surveille. À cette seule objection, tout l’enthousiasme tomba. C’est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M. d’Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d’ailleurs, quel conseil nous donnerait-il ? Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence. d’Escorval n’a pas de conseil à nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre comment on résiste et comment on se défend. Depuis un moment, le père Chupin étudiait d’un œil impassible ce grand déchaînement de colères. Au fond du cœur, il ressentait quelque chose de la monstrueuse satisfaction de l’incendiaire à la vue des flammes qu’il a allumées. Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu’il devait jouer quelques mois plus tard. Mais, pour l’instant, satisfait de l’épreuve, il se posa en modérateur. Attendez donc, pour crier, qu’on vous écorche, prononça-t-il d’un ton ironique. Ne voyez-vous pas que j’ai tout mis au pis. Qui vous dit que le duc de Sairmeuse s’inquiétera de vous ? Qu’avez-vous de ses anciens domaines, entre vous tous ? Quelques laudes, des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne rapportait pas cinq cents pistoles par an.... Ça, c’est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous dites a quadruplé, c’est que ces terres sont entre les mains de plus de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes. Raison de plus pour que le duc n’en souffle mot ; il ne voudra pas se mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s’en prendra qu’à un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M. il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le vieux misérable. Il savait de quel cœur et avec quel ensemble on accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut de tous. Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque tout le domaine de Sairmeuse. Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin. Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous voyons d’ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture. Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi, maintenant c’est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente. Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme le baron d’Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu’à terre. Pour un moineau tué « sur ses terres, » comme il dit, il vous enverrait un homme au bagne. il a eu de la chance. Les Bourbons l’ont destitué, mais que lui importe ! En est-il moins le vrai seigneur d’ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres et les nôtres ? Son fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour devenir notaire ? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne... de celle-là, pas un mot, s’écria Chanlouineau... si elle était la maîtresse, il n’y aurait plus un pauvre dans le pays, et même on abuse de sa bonté ... demandez plutôt à votre femme, père Chupin. Sans s’en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête. Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu’il ne devait pas oublier, et c’est de l’air le plus humble qu’il poursuivit : Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n’est pas donnante, mais enfin il lui reste encore assez d’argent pour ses toilettes et ses falbalas... Lacheneur serait encore très heureux après avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu’il a acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour écraser le pauvre monde. Après s’être adressé à l’égoïsme, le père Chupin s’adressait à l’envie ... Mais il n’eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les fidèles sortaient de l’église. Bientôt apparut sous le porche l’homme dont il avait été tant question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d’une éblouissante beauté. Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s’acquitta de son message. Il devint si rouge d’abord, puis si affreusement pâle, qu’on crut qu’il allait tomber. Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s’éloigna rapidement en entraînant sa fille... Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le village au galop de ses quatre chevaux, et s’arrêtait devant la cure. Alors on eut un singulier spectacle. Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons : Une route en pente douce, longue de près d’une lieue, ombragée d’un quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de Sairmeuse. Rien de beau comme cette avenue, digne d’une demeure royale, et l’étranger qui la gravité s’explique le dicton naïvement vaniteux du pays : « Ne sait combien la France est belle, Qui n’a vu Sairmeuse ni l’Oiselle. » L’Oiselle, c’est la petite rivière qu’on passe sur un pont en bois en sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la vallée sa délicieuse fraîcheur. Et à chaque pas, à mesure qu’on monte, le point de vue change. C’est comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement. À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l’autre côté de la rivière, sont tout ce qu’il reste du manoir féodal des sires de Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi cachée dans un pli du coteau, appartient à M. Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les clochers de Montaignac.... C’est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui eut appris la grande nouvelle, l’arrivée du duc de Sairmeuse.... Mais que lui importaient les magnificences du paysage ! Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d’un pas lourd et chancelant ; comme ces pauvres soldats qui, blessés mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé où se coucher et mourir. Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait, abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l’habitude. À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses côtés, lui adressa la parole ; un « ah ! prononcé d’un ton rude, fut tout ce qu’elle en tira. Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme malheureux repassait toutes les phases de sa vie... À vingt ans, Lacheneur n’était qu’un pauvre garçon de charrue, au service de la famille de Sairmeuse. Quand il s’étendait sous un arbre à l’heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux d’un enfant. Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait pas... somme énorme, pour lui, qui, en deux ans de travail et de privations, n’avait économisé que onze louis, qu’il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de sa paillasse. Il avait lu dans les yeux noirs de Marthe qu’elle saurait attendre. Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très riche, était sa marraine, et il songeait qu’en s’y prenant avec adresse il l’intéresserait peut-être à ses amours. C’est alors qu’éclata le terrible orage de la révolution. Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré avec M. Ils se réfugiaient à l’étranger comme un passant s’abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se disant : « Cela ne durera pas. » Cela dura, et l’année suivante la vieille demoiselle Armande, qui était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d’une visite des patriotes de Montaignac. Le château fut fermé, le président du district s’empara des clés au nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de son côté. C’est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence. Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d’une physionomie énergique, d’une intelligence très au-dessus de sa condition, il ne tarda pas à se faire une renommée dans les clubs. Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac. À ce métier de tribun on ne s’enrichissait guère ; aussi la surprise fut-elle immense dans le pays, lorsqu’on apprit que l’ancien valet de ferme venait d’acheter le château et presque toutes les terres de ses anciens maîtres. Certes, la nation n’avait pas vendu ce domaine princier le vingtième seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq mille livres. Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la possédait, puisqu’il l’avait versée en beaux louis d’or entre les mains du receveur du district. De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s’en moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu’on saluait fort bas le citoyen Lacheneur. Contre l’ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au moment où elles devenaient réalisables. Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il se remit à la culture... On l’observait attentivement ; en ces premiers temps, les paysans crurent remarquer qu’il était tout étourdi du brusque changement de sa situation. Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu’on eût dit, à le voir, un domestique tremblant d’être surpris. Il avait laissé le château fermé et s’était installé avec sa jeune femme dans l’ancien logis du garde-chasse, à l’entrée du parc. Il visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais il ne réclamait pas le prix des fermages. Cependant, peu à peu, avec l’habitude de la possession, l’assurance lui vint. Le Consulat avait succédé au Directoire, l’Empire remplaça le Consulat. Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du garde-chasse et s’installa définitivement au château. L’ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes, il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de Montaignac. La prise de possession était complète. Pour ceux qui l’avaient connu autrefois, M. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage, prodigieux à son âge, d’acquérir l’instruction qui lui manquait. Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu proverbial. Il suffisait qu’il se mêlât d’une entreprise pour qu’elle tournât à bien. Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille. Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n’avaient pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille livres en sacs. Beaucoup, à la place de M. Il sut, lui, garder son sang-froid. En dépit du luxe princier qui l’entourait, sa vie resta simple et frugale. Il n’eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses revenus, très considérables à cette époque, il les consacrait presque entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et cependant il n’était pas avare. Dès qu’il s’agissait de sa femme ou de ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris, il voulait qu’il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice. Parfois, ses amis l’accusaient d’une ambition démesurée pour ses enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait : Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence !... Compter sur l’avenir, quelle folie !... Qui eût prévu, il y a trente ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée... Avec de telles idées, il devait être un bon maître ; il le fut, mais on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu’on parlât de lui sans souhaiter sa ruine à mots couverts. Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes... La veille encore, il s’estimait le plus malheureux des hommes... Mais voici qu’un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous les autres étaient oubliés... Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche d’août 1815, vingt ans s’étaient écoulés... Et il lui semblait que c’était hier que, rouge et tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du district. une vie entière tient dans l’espace de dix secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses espoirs envolés.... Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa fille, le ramena brutalement à l’affreuse réalité. La grille du château de Sairmeuse - de son château - où il venait d’arriver se trouvait fermée. Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la serrure, il sonna à briser la cloche. Au bruit, le jardinier se hâta d’accourir. Pourquoi cette grille est-elle fermée ?... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque moi, le maître, je suis dehors !... Le jardinier voulut présenter quelques excuses. Lacheneur, je te chasse, tu n’es plus à mon service !... Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du château, cour d’honneur princière, sablée de sable fin, entourée de gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d’arbres verts. Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient assis, l’attendant, car c’était le dimanche qu’il recevait les gens de son immense exploitation. Ils se levèrent dès qu’il parut, se découvrant respectueusement. Mais il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole. Qui vous a permis d’entrer ici ?... leur dit-il d’un ton menaçant ; que me voulez-vous ? On vous envoie m’espionner, n’est-ce pas ?... Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs réflexions durent être singulières. Il avait ouvert la porte du grand salon, et il s’y était précipité suivi de sa fille épouvantée. Jamais Marie-Anne n’avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le cœur navré par les plus affreux pressentiments. Elle avait entendu dire que parfois, sous l’empire de certaines passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se demandait si son père ne devenait pas fou. Ses yeux flamboyaient, des spasmes convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres. Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques. Tantôt il semblait tâter du bout du pied l’épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur les meubles comme pour en éprouver le moelleux. Par moments, il s’arrêtait brusquement devant un des tableaux de maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit qu’il inventoriait et qu’il estimait toutes les choses magnifiques et coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château. Et je renoncerais à tout cela !... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais ! Je ne saurais m’y résoudre ... Mais que se passait-il dans l’esprit de son père ? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle était assise, elle alla se placer debout devant lui. interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse, qu’y a-t-il, que crains-tu ?... Pourquoi ne pas se confier à moi ? Ne suis-je pas ta fille, ne m’aimes-tu donc plus ?... À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un regard indéfinissable. N’as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m’a dit Chupin ? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le nôtre !... Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l’avoir entendu mille fois débattre. cher père, dit-elle, qu’importe le duc !... Si nous avons ses terres, tu les a payées, n’est-ce pas ?... elles sont donc bien et légitimement à nous. Lacheneur hésita un moment avant de répondre... Mais son secret l’étouffait ; mais il était dans une de ces crises où l’homme, si énergique qu’il soit, chancèle et cherche un appui, si fragile qu’il puisse être. Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si l’or que j’ai donné en échange de Sairmeuse m’eût appartenu. À cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant. balbutia-t-elle, cet or n’était pas à toi, mon père ?... À qui donc était-il, d’où venait-il ?... Le malheureux s’était trop avancé pour ne pas aller jusqu’au bout. Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras, tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n’avais que mes bras pour vivre, et l’ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne manquerait pas bientôt... Voilà où j’en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me parler. On avait dit vrai, Mlle Armande était à l’agonie ; je le compris bien en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire... je vivrais cent ans que jamais je n’oublierais son visage à ce moment. On eût dit qu’à force de volonté et d’énergie, elle retenait pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s’envoler. Quand j’entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent. Je voulais m’excuser, mais elle m’interrompit du geste et ordonna aux femmes qui l’entouraient de se retirer. Dès que nous fûmes seuls : Tu es un honnête garçon, n’est-ce pas ? Je vais te donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du monde, j’économisais les cinq cents louis de pension que me servait annuellement M. Elle me fit signe de m’approcher et de m’agenouiller près de son lit. J’obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque ses lèvres contre mon oreille et ajouta : Je possède quatre-vingt mille livres en or. J’eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s’en aperçut pas. Cette somme, continua-t-elle, n’est pas le quart des anciens revenus de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour l’unique ressource des Sairmeuse ?... Je vais te la remettre, Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme à M. le duc mon frère qui a suivi M. Le surplus, c’est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles sont à toi... Elle se souleva sur son lit, et, me tendant la croix de son chapelet : Jure sur l’image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante. Je jurai, et son visage exprima une grande joie. C’est bien, reprit-elle ; je mourrai tranquille... Dans le temps où nous vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que tu le possèdes... J’ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre et du château, à l’insu de tous, et j’ai trouvé un moyen. L’or est là, dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... Tu vas l’attacher à un drap et le descendre bien doucement, par la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d’ici, comme tu y es entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras chez toi... La nuit est noire ; on ne te verra pas si tu sais prendre tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces... Le coffre était lourd, mais j’étais robuste. Deux draps que je pris dans un bahut firent l’affaire. En moins de dix minutes, j’eus terminé, sans embarras, sans un seul bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre : J’entendis un profond soupir, je me retournai... Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé comme les flammes d’un incendie mal éteint. Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son pouvoir. Ce n’est pas à sa fille qu’il s’adressait, mais à la morte, à Mlle Armande de Sairmeuse... Et s’il frissonna en prononçant ces mots : « elle était morte, » c’est qu’il lui semblait qu’elle allait apparaître et lui demander compte de son serment. Après un moment de silence pénible, c’est d’une voix sourde qu’il poursuivit : Mlle Armande était adorée, les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d’inexprimable confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable masure que j’habitais... Il avait tout avoué, il s’arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans les yeux de sa fille. Je sais qu’il faut rendre Sairmeuse. C’était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix qui n’est qu’un murmure et que cependant tout le fracas de l’univers ne saurait étouffer. Personne ne m’a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me soupçonnerait qu’on ne trouverait pas une seule preuve... Marie-Anne se redressa, l’œil étincelant de la plus généreuse indignation. Et d’un ton plus calme elle ajouta : Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous !... Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles combats qui se livraient en lui. Moins abattu est l’accusé à l’heure où se décide son sort, pendant ces minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l’œil fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour délibérer. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j’y ajouterai les intérêts de cette somme depuis que je l’ai en dépôt, et... La jeune fille hochait la tête d’un air doux et triste. Pourquoi ces subterfuges indignes de toi ? Tu sais bien que c’est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au serviteur de sa famille... Ce mot de « serviteur » devait révolter un homme qui, tant qu’avait duré l’Empire, avait été un des puissants du pays. vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde amertume, cruelle comme l’enfant qui n’a jamais souffert..., cruelle comme celui qui, n’ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui succombe à la tentation. Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger, parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes... Je ne suis qu’un dépositaire, me dis-tu. C’est bien ainsi que je me considérais jadis... Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n’était pas mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j’avais peur de moi... J’étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d’un autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses liqueurs... Ta mère te dirait que j’ai remué ciel et terre pour retrouver le duc de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d’Artois, on ne savait ce qu’il était devenu... J’ai été dix ans avant de me décider à habiter le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j’ai fait brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le soir. d’Escorval affirmer que le duc avait été tué à la guerre... Et de jour en jour, à mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et plus vaste, je m’en sentais plus légitimement le possesseur... Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d’une cause mauvaise, ne pouvait toucher la loyale Marie-Anne. Malheureuse, qui ne comprend pas que c’est pour elle que je prétends, que je veux rester ce que je suis. Hésiterais-je, s’il ne s’agissait que de moi... Je suis vieux et je connais la misère et le travail ; l’oisiveté n’a pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il pour vivre en attendant ma place au cimetière ? Une croûte de pain frottée d’oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela. Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous ? On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l’âme trop haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l’immense service que vous lui aurez rendu. L’ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau. C’est que tu ne connais pas ces nobles qui ont été nos maîtres pendant des siècles. Un « tu es un brave garçon ! » bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi à ma charrue, toi à l’antichambre. Et si je m’avisais de parler des mille pistoles qui m’ont été données, on me traiterait de bélître, de faquin et d’impudent drôle... Par le saint nom de Dieu !... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas voir, l’ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse ?... Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour nous déchirer, ceux qui aujourd’hui nous lèchent les mains... Ses yeux brillèrent ; il pensa qu’il venait de trouver un argument victorieux. Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de voir s’éloigner de toi jusqu’à celui que ton cœur a choisi librement, entre tous !... Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s’emplirent de larmes. Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d’une voix altérée, je mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître que j’avais mal placé ma confiance et mon affection. Et tu t’obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse ?... Lacheneur disloqua à demi, d’un coup de poing terrible, le meuble près duquel il se trouvait. Et si je m’entêtais, moi aussi, s’écria-t-il, si je gardais tout... Je me dirais, mon père, qu’une misère honnête vaut mieux qu’une fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse, et je chercherais une place de fille de ferme aux environs... Lacheneur comme un coup de massue. Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait assez sa fille pour savoir que ce qu’elle disait elle le ferait. Mais il était vaincu, sa fille l’emportait, il venait de se résoudre à l’héroïque sacrifice. Il s’interrompit, un visiteur lui arrivait. C’était un tout jeune homme d’une vingtaine d’années, de tournure distinguée, à l’air mélancolique et doux. Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi, rougissant jusqu’à la racine des cheveux. Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m’envoie vous dire que le duc de Sairmeuse et son fils viennent d’arriver. Ils ont demandé l’hospitalité à M. Lacheneur s’était levé, dissimulant mal son trouble affreux. Vous remercierez le baron d’Escorval de son attention, mon cher Maurice, répondit-il, j’aurai l’honneur de le voir aujourd’hui même, après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi. Le jeune d’Escorval avait vu, du premier coup d’œil, que sa présence était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants. Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout bas, et sans vouloir s’expliquer autrement : Je crois connaître votre cœur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai certainement. Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible duc dont l’arrivée mettait le village en émoi. C’est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l’avoir entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu’il venait, à de longs intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande. Sa charge le retenait à la cour. S’il n’avait pas donné signe de vie tant qu’avait duré l’Empire, c’est qu’il n’avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui attendaient les émigrés dans l’exil. Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que lui enlevait la Révolution, une fortune royale. Réfugié à Londres après le licenciement de l’impuissante armée de Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d’un des plus riches pairs d’Angleterre, lord Holland, et il l’avait épousée. Elle lui apportait en dot 250, 000 livres sterling, plus de six millions de francs. Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop faciles de M. le comte d’Artois, le gentilhomme qui avait prétendu reprendre sous Louis XVI les mœurs de la Régence, ne pouvait pas être un bon mari. La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de Anne-Marie-Martial. Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse. Il se retrouvait libre et plus riche qu’il ne l’avait jamais été. Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une parente de sa femme et se remit à courir le monde. La renommée disait vrai : Il s’était battu, et furieusement, contre la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs Russes. - c’était un de ses jurons, - il ne s’en cachait guère, disant qu’en cela, il n’avait fait que strictement son devoir. Il estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait conféré sur le champ de bataille l’empereur de Russie. On ne l’avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland, venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras d’une immense succession. Mais « la bonne cause, » ainsi qu’il disait, triomphant de nouveau, il se hâtait d’accourir. Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille. Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les « revenants » n’avaient rien appris ni rien oublié. Le duc de Sairmeuse était comme les autres. Cet homme qui avait tant vu n’avait rien retenu. Il pensait, et rien n’était si tristement grotesque, qu’il suffisait d’un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la Révolution et de l’Empire. Quand il avait dit : « Je ne reconnais pas tout ça !... » il s’imaginait, de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c’était fini, que ce qui avait été n’était pas. Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l’œuvre en 1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis 1789, il répondait en haussant les épaules : nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion nous a surpris rentreront dans l’ombre. C’était bien là, sérieusement, son opinion. Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline de voyage, développait ses plans à son fils Martial. Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que je le soupçonne d’incliner plus qu’il ne conviendrait vers les idées jacobines, S’il m’en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un peu plus d’éloquence que les articles d’une charte. C’est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu’il s’interrompit. Il était ému, lui, si peu accessible à l’émotion, en se sentant dans ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante. Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée de l’Oiselle était toujours riante comme autrefois. Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait oublier ses graves préoccupations, je me reconnais !... Bientôt les changements devinrent plus frappants. La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue unique du village. Cette rue, autrefois, c’était un chemin qui devenait impraticable dès qu’il pleuvait. murmura le duc, c’est un progrès, cela !... Il ne tarda pas à en remarquer d’autres. Là où il n’y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant au-dessus de la porte. Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve, visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton. s’écria-t-il, pris d’inquiétude, les coquins sont capables d’avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château !... Mais la berline longeait alors la place de l’Église, et Martial observait les groupes qui s’y agitaient. Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc ? demanda-t-il à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une triomphante réception à leur ancien maître ? Il n’était pas homme à renoncer pour si peu à une illusion. Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste, répondit-il. Des cris de « Vive M. le duc de Sairmeuse ! » Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la portière de la voiture, saluant de la main l’honnête famille Chupin, qui courait et criait. Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix formidables, et il ne tint qu’à M. de Sairmeuse de croire que le pays entier l’acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s’arrêta devant la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la noblesse était plus grand que jamais. Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la servante du curé est toujours et partout la mieux informée. Monsieur le curé n’est pas revenu de l’église, répondit-elle aux questions du duc ; mais si ces messieurs veulent entrer l’attendre, il ne tardera pas à arriver, car il n’a pas déjeuné le pauvre cher homme... dit le duc à son fils. Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon, où une table était dressée. Les habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux ; une douzaine de chaises composaient tout le mobilier ; sur la table, d’une simplicité monastique, il n’y avait que des couverts d’étain. Ce logis était celui d’un ambitieux ou d’un saint. Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose ? répondit Martial, j’avoue que la route m’a singulièrement aiguisé l’appétit. s’écria la vieille gouvernante, d’un air désespéré, et moi qui n’ai rien !... C’est-à-dire, si, il me reste encore un poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le vider... Elle s’interrompit prêtant l’oreille, et on entendit un pas dans le corridor. Fils d’un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure. À le voir, on reconnaissait bien l’homme annoncé par le presbytère. Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de son église. Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il ainsi façonné ses dehors ? On s’en faisait une idée en regardant ses yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d’une âme ardente. Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière. Le plus subtil observateur eût hésité à mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez immense, en bec d’aigle, mince comme la lame d’un rasoir. Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais d’une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps maigre aussi misérablement que les voiles d’un navire en pantenne. À la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement surpris. La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais il s’attendait à trouver quelqu’un de ses paroissiens. Personne ne l’ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se demandait à qui il avait affaire, et ce qu’on lui voulait. Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante venait de s’esquiver. Le duc comprit l’étonnement de son hôte. l’abbé, fit-il avec l’aisance impertinente d’un grand seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon votre cure d’assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis. Le curé s’inclina, mais il ne parut pas qu’il fût fort touché de la qualité de ses visiteurs. Ce m’est un grand honneur, prononça-t-il d’un ton plus que réservé, de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays. Il souligna ce mot : anciens, de telle façon qu’il était impossible de se méprendre sur sa pensée et ses intentions. Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici, messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je crains... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce qui vous suffit nous suffira, l’abbé... Et comptez que nous saurons reconnaître de façon ou d’autre le dérangement que nous allons vous causer. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante, cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l’homme violent caché sous le prêtre. D’ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane avaient beaucoup amusé, d’ailleurs nous savons qu’il y a un poulet en mue... C’est-à-dire qu’il y avait, monsieur le marquis... La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son maître. On nous l’a volé pour sûr, car la mue est bien fermée. Attendez, avant d’accuser votre prochain, interrompit le curé, on ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander quelques secours au nom de sa fille qui se meurt ; je n’avais pas d’argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon bouillon... Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane. Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant de l’autre main. Voilà pourtant comme il est, s’écria-t-elle en montrant son maître, moins raisonnable qu’un enfant, et sans plus de défense qu’un innocent... Il n’y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire tout ce qu’elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on a de lui tout ce qu’on veut... On lui tire ainsi jusqu’aux souliers qu’il a aux pieds, jusqu’au pain qu’il porte à sa bouche. La fille à la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi !... disait sévèrement le prêtre, assez !... Puis, sachant par expérience que sa voix n’avait pas le pouvoir d’arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la prit par le bras et l’entraîna jusque dans le corridor. de Sairmeuse et son fils se regardaient d’un air consterné. Était-ce là une comédie préparée à leur intention ? Évidemment non, puisqu’ils étaient arrivés à l’improviste. Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n’était pas leur fait. Ce n’était pas là, il s’en fallait du tout au tout, l’homme qu’ils espéraient rencontrer, l’auxiliaire dont ils jugeaient le concours indispensable à la réussite de leurs projets. Cependant ils n’échangèrent pas un mot, ils écoutaient. On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait bas, avec l’accent du commandement ; la servante s’exclamait comme si elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles. J’espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci ! n’est pas si pauvre qu’elle le dit. Ni le duc ni Martial ne répondirent. Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M. de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit des événements dont il venait d’être témoin à Paris, insistant sur l’enthousiasme et les transports d’amour qui avaient accueilli Sa Majesté Louis XVIII... Heureusement, la vieille gouvernante l’interrompit de nouveau. Elle arrivait chargée de vaisselle, d’argenterie et de bouteilles, et derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort adroitement trois ou quatre plats. C’est l’ordre d’aller quérir ce repas à l’auberge du Bœuf couronné, qui avait arraché à Bibiane tant de : Doux Jésus ! L’instant d’après le curé et ses hôtes se mettaient à table. Le poulet eût été « court, » la digne servante se l’avoua, en voyant le terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils. On eût juré qu’ils n’avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle le lendemain aux dévotes, ses amies. L’abbé Midon n’avait pas faim, lui, bien qu’il fût près de deux heures et qu’il n’eût rien pris depuis la veille. L’arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l’avait bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables malheurs. Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner une contenance ; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du médecin et du magistrat. Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu’il venait d’avoir. Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès exorbitants en tout genre, n’avaient pu entamer sa constitution de fer. Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec complaisance ses mains, d’un dessin correct, mais larges, épaisses, puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups d’épée des croisades. Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l’ancienne monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices. Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué jusqu’au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable, dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu. Pour être moins robuste que son père, Martial n’en était pas moins un fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu’il tenait de sa mère. De son père, il avait l’énergie, la bravoure et, il faut bien le dire aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et des idées politiques. S’il partageait les préjugés de son père, il les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment d’emportement, le fils était capable de le faire froidement. C’est bien ainsi que l’abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses deux hôtes. Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu’il entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux, des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens émigrés. Connaissant le pays, renseigné quant à l’état des esprits, le curé de Sairmeuse entreprit d’attaquer les illusions de cet obstiné vieillard. Mais le duc, sur ce chapitre, n’entendait pas raillerie, et il commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque Bibiane se montra à la porte du salon. Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle qui désireraient vous parler. Ce nom de Lacheneur n’éveillait aucun souvenir dans l’esprit du duc. D’abord, il n’avait jamais habité Sairmeuse... Est-ce que jamais courtisan de l’ancien régime daigna s’inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans qu’il confondait dans sa profonde indifférence ! Ces gens-là, on les appelait : holà !... C’est donc de l’air d’un homme qui fait un effort de mémoire, que le duc de Sairmeuse répétait : Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à l’improviste par Bibiane. Qu’est-ce que cet individu, l’abbé ? demanda le duc d’un ton léger. Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu’il fût depuis des années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une cruelle inquiétude. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le possesseur actuel du château de Sairmeuse. Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette réponse qu’il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise. s’écria-t-il, c’est le drôle qui a eu l’impudence de.... Faites-le entrer, la vieille, qu’il vienne. Bibiane sortie, le malaise de l’abbé Midon redoubla. Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire remarquer que M. Lacheneur jouit d’une grande influence dans le pays... C’est parler en pur Jacobin, l’abbé. Si Sa Majesté, qui n’y est que trop portée, écoute des donneurs d’avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées... nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution s’est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les biens du clergé ... entre nous, pourquoi faire la petite bouche ? Les biens d’un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça froidement le curé. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille. L’infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, et l’égarement de ses yeux disait la détresse de sa pensée. Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la flamme de son regard, disaient sa virile énergie. l’ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de Sairmeuse ? Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit. C’était chez lui, en somme, qu’on traitait ainsi un homme qu’il jugeait son égal. Il se leva, et avançant deux chaises : Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle, faites-moi cet honneur... Mais le père et la fille refusèrent d’un signe de tête pareil. Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de votre maison.... Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la faveur d’être ma marraine.... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les tiens. Et c’est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t’es empressé d’acheter nos biens !... L’ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son cœur et son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l’exacte notion de sa dignité et de sa valeur. Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient, mais tout le monde le respectait. Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se permettait de le tutoyer... Indigné de l’outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer. Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n’avait qu’à se taire et Sairmeuse lui restait. Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait, car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour ignorer qu’entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité. Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena. Si j’ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d’une voix sourde, c’est sur l’ordre de ma marraine mourante, et avec l’argent qu’elle m’avait laissé à l’insu de tous. Si vous me voyez ici, c’est que je viens vous restituer le dépôt confié à mon honneur. Tout autre qu’un de ces tristes fous comme les alliés n’en ramenèrent que trop, eût été profondément ému. Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de probité. Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Sairmeuse, si j’ai bonne mémoire, rendait autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés doivent produire une belle somme, où est-elle ?... Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne vit pas. Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la pudeur. Lacheneur haussa les épaules d’un air résigné. Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd’hui le double d’autrefois.... C’est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au châtelain... Enfin, tu es riche, n’est-ce pas ?... Mais j’espère que vous m’autoriserez à prendre dix mille livres que votre tante m’avait données... elle t’avait donné mille pistoles !... Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au rachat de ses terres... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs ? Il voulut répondre, il ne le put... Il ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces ou un torrent d’injures... La preuve, monsieur le duc, dit-elle d’une voix vibrante, est la parole de cet homme, qui, d’un mot librement prononcé, vient de vous rendre... Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s’étaient à demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d’un bleu sombre lançaient des flammes ; et la douleur, la colère, l’horreur de l’humiliation, donnaient à son visage une expression sublime. Elle était si belle que Martial en fut remué. murmura-t-il en anglais, belle comme l’ange de l’insurrection. Cette phrase, qu’elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en avait dit assez, son père se sentit vengé. Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table : Voici vos titres, dit-il au duc, d’un ton où éclatait une haine implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j’y suis entré, misérable j’en sors... Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa fille qu’un seul mot : Vous avez fait votre devoir ; répondit-elle, c’est ceux qui ne le font pas qui sont à plaindre !... Elle n’en put dire davantage, Martial accourait, ne songeant qu’à se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté l’avait si fortement impressionné. Je me suis esquivé, dit-il en s’adressant plutôt à Marie-Anne qu’à M. Tout s’arrangera, mademoiselle, des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre avocat près de mon père... Mlle Lacheneur n’a pas besoin d’avocat, interrompit une voix rude. Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le matin, était allé prévenir M. Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus impertinent. Moi, fit simplement l’autre, je suis Maurice d’Escorval. Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une insulte de l’autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et leurs regards étaient chargés d’une haine atroce. Peut-être eurent-ils ce pressentiment qu’ils n’étaient pas deux rivaux, mais deux principes, en présence. Martial, préoccupé de son père, céda. Nous nous retrouverons, monsieur d’Escorval ! Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit : L’habitation du baron d’Escorval, cette construction de briques à saillies de pierres blanches, qu’on apercevait de l’avenue superbe de Sairmeuse, était petite et modeste. Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient jusqu’à l’Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé. Dans le pays on disait : « le château d’Escorval, » mais c’était pure flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d’un coup de hausse eût voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant surtout. d’Escorval - et ce lui sera dans l’histoire un éternel honneur - n’était pas riche. Après avoir été chargé de nombre de ces missions d’où généraux et administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux de poste le long de la route, M. d’Escorval restait avec le seul patrimoine que lui avait légué son père : vingt à vingt-cinq mille livres de rentes au plus. Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse, représentait ses économies de dix années. Lui-même l’avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main, et elle était devenue son séjour de prédilection. Il se hâtait d’y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc. Mais cette fois il n’était pas venu à Escorval de son plein gré. Il venait d’y être exilé par la liste de mort et de proscription du 24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de guerre l’enthousiaste Labédoyère et l’intègre et vertueux Drouot. Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa situation n’était pas exempte de périls. Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo, avaient le plus vivement pressé l’Empereur de faire fusiller Fouché, l’ancien ministre de la police. Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant. Lui s’en remettait à la Providence, envisageant l’avenir, si menaçant qu’il dût paraître, avec l’inaltérable sérénité d’une conscience pure. Le baron d’Escorval était un homme jeune encore, il n’avait pas cinquante ans ; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale l’avaient vieilli avant l’âge. Il était grand, légèrement chargé d’embonpoint et un peu voûté. Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect. Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour la première fois. Si, dans l’exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s’il restait de fer dès qu’il s’agissait du devoir, il redevenait dans la vie privée simple comme l’enfant, doux et bon jusqu’à la faiblesse. À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie. Il lui dut ce bonheur du ménage, que n’envie pas le vulgaire qui l’ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui emplit la vie et l’embaume comme un céleste parfum. À l’époque la plus sanglante de la Terreur, M. d’Escorval avait arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l’Alleu, arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins âgée que lui de trois ans seulement. et bien qu’elle fût orpheline et qu’elle n’eût rien, il l’épousa, estimant que les trésors de son cœur vierge valaient la dot la plus magnifique. Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme, dans le sens strict et rigoureux du mot. On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors les pompes de Louis XIV, n’avaient pas d’attraits pour elle. Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l’intimité du foyer les qualités exquises de son esprit et de son cœur. Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle n’eut une pensée qui ne lui appartint. Les quelques heures qu’il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres étaient ses heures de fête. Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d’un côté de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu’ils n’avaient rien à souhaiter ici-bas. Les événements de la fin de l’Empire les surprirent en plein bonheur. Il y avait longtemps déjà que M. d’Escorval sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait son idole. Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré surtout de l’indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la suivirent. Il fut épouvanté et écœuré, quand il vit la levée en masse de toutes les cupidités se précipitant à la curée. Dans ces dispositions, l’isolement de l’exil devait lui paraître un bienfait... Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés ici. Ce n’était pas tout à fait ce qu’il pensait. Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors qu’elle tremblait pour la sécurité des siens. Ce premier dimanche d’août, cependant, M. d’Escorval et sa femme étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d’un malheur terrible et prochain leur serrait le cœur. À l’heure même où Lacheneur se présentait chez l’abbé Midon, ils étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d’un œil inquiet les deux routes qui conduisent d’Escorval au château et au village du Sairmeuse. Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l’arrivée du duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Il lui avait recommandé d’être le moins longtemps possible... et malgré cela, les heures s’écoulaient et Maurice ne reparaissait pas. Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu’il ne lui soit rien arrivé !... Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux volontés paternelles. Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre cœur !... Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n’avait pu se résoudre à s’éloigner sans une explication, et il avait rôdé autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait. Elle reparut, en effet, mais au bras de son père. Le jeune d’Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer au presbytère. Il savait que le duc et son fils s’y trouvaient. Le temps qu’ils y restèrent, et qu’il attendit sur la place lui parut plus long qu’un siècle. Ils sortirent, cependant, et il s’avançait pour les aborder, quand il fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses. Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant dire, celle d’un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse. À cette pensée que le caprice d’un libertin osait s’arrêter sur cette jeune fille si belle et si pure, qu’il aimait de toutes les forces de son âme, dont il avait juré qu’il ferait sa femme, tout son sang afflua à son cerveau. Il se dit qu’il se devait de châtier l’insolent, le misérable... Heureusement - malheureusement peut-être - son bras fut arrêté par le souvenir d’une phrase qu’il avait entendu mille fois répéter à son père : « Le calme et l’ironie sont les seules armes dignes des forts. » Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s’emporta et qui menaça... répétait Maurice, les dents serrées, en suivant de l’œil son ennemi qui s’éloignait. Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l’avaient abandonné, et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le confondit, il s’empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M. Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d’un ton farouche. Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine, mortellement inquiet et cherchant vainement à s’expliquer ce qui se passait. Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina, lorsqu’enfin, du haut de la terrasse, elle l’aperçut au tournant du chemin. Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un mois se résumèrent en un cri. C’était le malheur, on n’en pouvait douter à la seule vue de M. Lacheneur lorsqu’il entra dans le salon d’Escorval. Il s’avançait du pas lourd d’un ivrogne, l’œil morne et sans expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes. Mais l’autre ne sembla pas l’entendre. je l’avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue commencé dehors, je l’avais bien dit à ma fille... Mme d’Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l’avait attirée près d’elle. Que se passe-t-il, mon Dieu ! D’un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille lui fit signe de regarder et d’écouter son père. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible anéantissement, - bienfait de Dieu, - qui suit les crises trop cruelles pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté de se souvenir la faculté de souffrir. Ce qu’il y a, monsieur le baron, répondit-il d’une voix rauque, il y a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la commune. J’avais tout, je n’ai plus rien ... Ils m’ont gagné mon pain jusqu’à vingt-cinq ans, ils me le gagneront jusqu’à la mort... J’ai fait un beau rêve, il vient de finir... Devant l’explosion de ce désespoir, M. Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi ce qui vous arrive... Sans avoir certes conscience de ce qu’il faisait, M. Lacheneur lança son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris qu’il portait fort longs. À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. On vous connaît, vous, on connaît votre cœur... D’ailleurs, ne m’avez-vous pas fait quelquefois l’honneur de m’appeler votre ami ?... Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il retraça la scène du presbytère. Le baron écoutait pétrifié d’étonnement, doutant presque du témoignage de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d’Escorval disaient à quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés. Mais il était un auditeur - Marie-Anne seule l’observait, - que le récit remuait jusqu’au plus profond de ses entrailles. Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus inutiles efforts. Insulter Lacheneur, c’était insulter Marie-Anne, c’est-à-dire l’atteindre, le frapper, l’outrager, lui, dans tout ce qu’il avait de plus cher au monde. s’il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l’odieuse conduite du père. Mais il se jurait bien que le châtiment n’était que différé. Et ce n’était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune homme si modeste et si doux avait un cœur inaccessible à la crainte. Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante des yeux d’une jeune fille, savaient aller droit à l’ennemi comme une lame d’épée. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu’il avait adressée au duc de Sairmeuse, M. Je vous ai dit jadis que j’étais votre ami, prononça t-il d’une voix émue, je dois vous dire aujourd’hui que je suis fier d’avoir un ami tel que vous. Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui était tendue, et son visage trahit une sensation d’une ineffable douceur. Si mon père n’eût pas rendu, murmura l’opiniâtre Marie-Anne, mon père n’eût été qu’un dépositaire infidèle... d’Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille. Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d’un ton de reproche ; mais lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que l’accomplissement d’un devoir est, en certaines circonstances, un héroïsme dont peu de gens sont capables. vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il, maintenant je suis content d’avoir agi comme je l’ai fait. La baronne d’Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux généreuses inspirations de son cœur. Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu’ils devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans cœur, tels qu’on ne trouverait sans doute pas leurs semblables. soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux. Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres !... La fatalité voulut que personne n’entendît M. Questionné sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et alors, que de catastrophes évitées !... d’Escorval reprenait peu à peu son sang-froid. Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse ? Ils n’entendront plus parler de moi... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu’ils vous doivent ?... Puisque vous avez parlé du legs de dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore des juges en France... Les juges, fît-il, ne m’accorderaient pas la justice que je veux ; je ne m’adresserai pas à eux... Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces nobles de malheur. Je n’enverrai même pas chercher à leur château mes hardes et celles de ma fille. S’il leur plait de les garder, tant mieux ! Plus leur conduite à mon égard sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait... Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant, croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible obstination. Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez seul au monde, mais vous avez des enfants... Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de l’éducation... il se tirera d’affaire tout seul à Paris, à moins qu’il ne préfère ici me seconder. Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare. Que deviendrez-vous, votre fille et vous ?... Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant. répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l’ai dit, j’ai exagéré. L’an dernier, une vieille cousine à moi, que je n’avais jamais pu déterminer à venir habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout son bien... Tout son bien, c’était une méchante masure tout en haut de la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches de mauvais terrain. Cette masure, je l’ai fait réparer sur les prières de ma fille, et j’y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi, du sein de mon opulence, je disais : « Mais ils seront supérieurement là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte !... » ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi... Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre... Maurice le crut, car il s’avança brusquement au milieu du salon. Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s’écria-t-il. Non, cela ne sera pas, parce que j’aime Marie-Anne et que je vous la demande pour femme. Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s’aimaient. Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de Sairmeuse et dans les allées du parc d’Escorval. Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies de l’Oiselle. Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres, et c’est à grand’peine que, le jour de son mariage, elle parvint à former sur le registre les lettres de son nom. Mais, à l’exemple de son mari, elle avait compris que prospérité oblige, et avec un rare courage, couronné d’un succès plus rare encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport avec sa fortune et sa situation nouvelle. Et la baronne d’Escorval n’avait pas résisté à la sympathie qui l’entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence supérieure et une âme d’élite. Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d’Escorval l’avait pleurée comme une sœur préférée. De ce moment, l’attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux. Élevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres avaient à se plaindre de son application. Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne m’accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta petite amie... Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un redoublement d’ardeur au travail. Ainsi, d’année en année était allée s’affirmant cette grande passion qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de l’adolescence. Noble et chaste passion d’ailleurs, et de celles dont le spectacle réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel. Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l’un que l’autre. De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques fleurs échangées, - reliques précieusement conservées... Ce mot magique et sublime : amour, si doux à bégayer et si doux à entendre, ne monta pas une seule fois de leur cœur à leurs lèvres. Jamais l’audace de Maurice n’avait dépassé un serrement de main furtif. Jamais Marie-Anne n’avait été osée autant que ce matin même, en reconduisant son ami. Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l’ignorer, et s’ils fermaient les yeux, c’est qu’elle ne contrariait en rien leurs desseins. et Mme d’Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays, ce qui ne gâtait rien. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir, lui, l’ancien valet de charrue, l’allié d’une vieille famille dont le chef était un homme considérable. Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles était arrêtée en principe... Oui, le mariage était parfaitement décidé... Et cependant, à l’impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il y eut dans le salon un mouvement de stupeur. Ce mouvement, le jeune homme l’aperçut malgré son trouble, et inquiet de sa hardiesse, il interrogea son père du regard. Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n’exprimait aucun mécontentement. Cela rendit courage au pauvre amoureux. Vous m’excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j’ai osé vous présenter ainsi une telle requête... C’est en ce moment où le sort vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont vous avez été l’objet... Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer Marie-Anne. Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de reconnaissance et de joie. L’amour de l’homme qu’elle aimait sortait victorieux d’une épreuve qu’il serait imprudent à beaucoup d’héritières de tenter. Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du cœur de Maurice. Je n’ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot... Il se tut, attendant son arrêt... Je vous approuve, mon fils, dit M. d’Escorval d’un son de voix profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous êtes bien jeune pour devenir le chef d’une famille, mais, vous l’avez dit, les circonstances commandent. Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne. Maurice n’avait pas espéré un succès si facile... Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain... Il s’avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les porta à ses lèvres, en balbutiant : le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair d’orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit vite son attitude morne. Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre grandeur d’âme... Vous venez d’effacer jusqu’au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l’insigne honneur que vous faites à ma fille. fit le baron stupéfait, vous refusez... Foudroyé tout d’abord, Maurice s’était redressé, puisant dans son amour une énergie qu’il ne se connaissait pas. Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s’écria-t-il, briser notre vie, car si j’aime Marie-Anne... Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille, si rouge l’instant d’avant, était devenue plus blanche que le marbre, elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez l’affreux courage que j’ai en ce moment. Effrayée du désespoir de son fils, Mme d’Escorval intervint. Ce refus, commença-t-elle, a des raisons... Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera... interrompit le pauvre amoureux, jamais !... c’était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait frapper ; l’instinct de la mère ne s’était pas trompé. Lacheneur eut une minute d’hésitation visible, mais se raidissant contre l’attendrissement qui le gagnait. Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu’est le devoir pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle saura cacher ses souffrances... On entendait dans le lointain, comme une fusillade, des feux de file que dominait la voix puissante du canon. Les circonstances donnaient à ces sourdes détonations une signification terrible. Le cœur serré d’une pareille angoisse, M. d’Escorval et Lacheneur se précipitèrent sur la terrasse. Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût l’horizon, l’œil n’y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres. Lacheneur d’un ton qui disait bien de quel cœur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché aux alliés... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption. Ce n’est pas là, murmurait-il, le feu d’un engagement... Demeurer plus longtemps dans cet état d’anxiété était impossible. Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais aller aux informations ? répondit simplement le baron, mais s’il y a quelque chose, ce dont je doute, ne t’expose pas, reviens. insista Mme d’Escorval, qui voyait déjà son fils exposé aux plus affreux dangers. Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré. Au moment où Maurice s’élançait vers la porte, son père le retint. Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu’un qui nous donnera peut-être des renseignements. En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait d’apparaître. Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement, comme s’il eût menacé un ennemi visible pour lui seul. Bientôt on put distinguer ses traits. Le propriétaire des vignes de la Borderie ? Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui. Il faut le prier de monter, dit M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela : Le robuste gars leva la tête. cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler. Chanlouineau répondit par un geste d’assentiment, on le vit dépasser la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon. Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque grave événement. Il n’avait plus de cravate, et le col de sa chemise déchiré laissait voir son cou musculeux. demanda vivement Lacheneur ; avec qui ?... Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un rugissement de rage. On ne se bat pas, répondit-il, on s’amuse. Ces coups de fusil que vous entendez sont tirés en l’honneur et gloire de M. et cependant c’est la pure vérité. C’est Chupin, le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre, qui a tout mis en branle... si je te trouve jamais à portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus !... Quand le duc est arrivé à Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme, l’infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des mendiants après une diligence, en criant : « Vive monsieur le duc ! » Lui, enchanté, qui s’attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L’argent, vous m’entendez, a mis Chupin en appétit, et il s’est logé en tête de faire à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l’Empereur. Ayant appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s’était passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. et bien vite il se met à raconter à ces pauvres imbéciles qu’ils n’ont qu’à brûler de la poudre au nez du duc pour obtenir la confirmation des ventes... les préparatifs n’ont pas été longs. On est allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de la poudre... Quand j’ai quitté Sairmeuse, ils étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui criaient : Vive monseigneur, vive M. C’est bien là ce qu’avait deviné M. Voilà, en petit, l’ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout !... Le diable avait sans doute prévenu les nobles des environs, car tous sont accourus... de Sairmeuse est le grand ami du roi et qu’il en obtient tout ce qu’il veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient !... Je ne suis qu’un pauvre paysan, moi, - il disait « pésan » - mais jamais je ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec nous autres, devant le duc... Il se promenait sur la place avec le marquis de Courtomieu... Le marquis Martial, n’est-ce pas ?... Il se promenait aussi devant l’église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... je ne sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille qui n’est pas plus grande que ça, si blonde qu’on dirait qu’elle a des cheveux morts sur la tête... ils riaient tous deux, ils se moquaient des paysans... On dit qu’ils vont se marier. Et même, ce soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l’honneur du duc... Il avait conté tout ce qu’il savait, il s’arrêta. Tu n’as oublié qu’une chose, fit M. Lacheneur, c’est de nous dire pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t’étais battu ?... Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement : Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint... Encore un peu, et je lui faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s’est arrêté devant moi : « Tu es donc une mauvaise tête ? » J’ai répondu que non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m’a pris par ma cravate, et il m’a secoué en me disant qu’il me corrigerait et qu’il me reprendrait ses vignes... Quand j’ai senti la main de ce vieux, tout mon sang n’a fait qu’un tour... Je l’ai empoigné à bras le corps !... Heureusement on s’est jeté à six sur moi et j’ai été obligé de lâcher prise... Mais qu’il ne s’avise jamais de venir rôder autour de mes vignes !... Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait ; le feu des révoltes flambait dans ses yeux. d’Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment allumées, et dont l’explosion, pensait-il, serait terrible... Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas m’accompagner, j’ai un marché à te proposer... et Mme d’Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir ; mais il ne se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille. Pourtant Maurice ne désespérait pas encore. Marie-Anne lui avait promis qu’elle l’attendrait le lendemain, dans le bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche. Lorsqu’il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité. Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l’enthousiasme de commande des paysans si froids et si calculateurs qui l’entouraient. C’était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et cauteleux, hardi comme qui n’a rien, patient autant qu’un sauvage ; enfin, un de ces coquins complets et tout d’une venue, tels qu’on n’en trouve qu’au fond de la campagne. On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement. Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu’alors dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du Code rural. Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, il avait dépensé des trésors d’intrigue à faire la fortune de vingt diplomates. Les circonstances, il le disait souvent, l’avaient mal servi. Aussi, est-ce désespérément qu’il s’accrocha à l’occasion rare et unique qui se présentait. Comme de juste, ce rusé gredin n’avait rien dit des circonstances qui entouraient la restitution de Sairmeuse. Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait semant la nouvelle de groupe en groupe. Château, bois, vignes, terres à blé, il rend tout !... C’était plus qu’il n’en fallait pour bouleverser tous ces propriétaires de la veille. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez menacé pour aller au-devant d’une revendication, que ne devaient-ils pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans défense ?... On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu’un décret se préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs yeux comme un miroir à alouettes. Quand on n’est pas le plus fort, comme l’ormeau, disaient les orateurs de leurs délibérations, on plie comme l’osier, qui se relève quand l’orage est passé. Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec un délire d’autant plus extravagant que la rancune et la peur s’y mêlaient. À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l’accent de la rage et de la menace. Enfin, comme il est rare que l’homme des campagnes, travaillé de défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d’eux se disait à part soi : Que risquons-nous à crier : « Vive M. S’il se contente de cela pour tout loyer, bon ! S’il ne s’en contente pas, il sera toujours temps de voir à trouver autre chose. Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le duc se laissait aller à son ravissement. Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l’incorrigé et l’incorrigible, l’homme des grotesques préjugés et des illusions obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, fausse monnaie de la foule, « véritable monnaie de singe, » prétendait Chateaubriand. Que me chantiez-vous donc, curé ? Comment avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour nous ? Ce serait à croire, jarnibieu ! que les mauvaises dispositions n’existent que dans votre esprit et votre cœur. Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l’opinion, à cette allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement. Il y a quelqu’un sous tout ceci !... Ce quelqu’un ne tarda pas à se révéler. Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère. Il s’avança dans le salon, l’échine arrondie en cerceau, humble, rampant, l’œil plein des plus viles soumissions, un sourire obséquieux aux lèvres. Et, par l’entrebâillement de la porte, on apercevait dans l’ombre du corridor le profil peu rassurant de ses deux fils. Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie de protestations. Il venait conjurer « monseigneur » de se montrer sur la place. s’écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre aux désirs de ces bonnes gens !... Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense hurrah s’éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en l’air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n’avait ouï pareil fracas d’artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au Bœuf couronné. le duc de Sairmeuse sut garder sa froideur hautaine et indifférente, - s’émouvoir est du commun - mais en réalité il était ravi, transporté. Si ravi qu’il chercha vite comment récompenser cet accueil. Un simple coup d’œil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact. Les lots détachés de l’immense domaine et vendus séparément étaient d’une importance relativement minime. Le duc pensa qu’il serait politique et peu coûteux d’abandonner ces misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou cinquante paysans. Mes amis, cria-t-il d’une voix forte, je renonce pour moi et mes descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils sont à vous, je vous les donne !... de Sairmeuse pensait porter au comble sa popularité. Il assurait simplement la popularité de Chupin, l’organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en personnage. Et pendant que le duc se promenait d’un air fier et satisfait au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne venaient-ils pas de jouer « l’ancien seigneur, » comme disaient les vieux. Même, s’ils s’étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, c’est que la donation leur semblait un peu fraîche... Mais le duc n’eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui frappa vivement son fils... Un de ses anciens amis de l’émigration, le marquis de Courtomieu, qu’il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche. Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l’ami de son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l’ombre des grands arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec toute la noblesse des environs... Il n’était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. D’abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions en Angleterre. Puis, il était l’ami du roi, et chacun, pour soi, pour ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau entre tous ces appétits, qu’il ne les eût pas satisfaits... Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu’avait occupée Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de « Buonaparte. » Il était gai, causeur, plein de confiance dans l’avenir. on est bien chez soi, répétait-il à son fils. Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres. Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette journée, l’avaient ému, lui si peu accessible à l’émotion. Il songeait à ces deux jeunes filles si différentes : Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l’adolescence, ont aimé, ont été aimés et ont vu, tout à coup, s’ouvrir entre eux et le bonheur un abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de Maurice d’Escorval. Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d’avenir reposaient sur son amour pour Marie-Anne. Cet amour lui échappant, l’édifice enchanté de ses espérances s’écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines. Sans Marie-Anne, il n’apercevait ni but, ni sens à son existence. Si tout d’abord son rendez-vous pour le lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, puisque tout dépendait d’une volonté étrangère, la volonté de M. Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L’heure du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d’avaler une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se retirer. d’Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne se permirent aucune observation. Ils respectaient cette douleur qu’ils étaient si dignes de partager. Ils savaient qu’il est de ces chagrins cuisants qui s’irritent de toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que soit la main qui les panse. murmura Mme d’Escorval, dès que son fils se fut retiré. Et son mari ne répondant pas : Peut-être, ajouta-t-elle d’une voix hésitante, peut-être serait-il sage à nous de ne pas l’abandonner seul aux inspirations de son désespoir. Il ne devinait que trop l’horrible appréhension de sa femme. Nous n’avons rien à redouter, prononça-t-il vivement ; j’ai entendu Marie-Anne promettre à Maurice de l’attendre demain au bois de la Rèche. La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s’était glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide ; mais elle était mère, elle voulait savoir. Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes rêveries, qu’il n’entendit rien et ne soupçonna même pas la sollicitude qui veillait sur lui. Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d’appui, le front entre ses mains, et il regardait... Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger brouillard blanc qui indiquait le cours de l’Oiselle, il apercevait la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses toits dentelés. Que de fois il l’avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce château qui abritait ce qu’il avait de plus cher et de plus précieux au monde. De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son cœur battait plus fort quand il les voyait s’éclairer. Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille... Elle s’agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu... Mais ce soir, il n’avait pas à attendre qu’une lumière brillât derrière les vitres de cette fenêtre chérie. Elle n’avait plus d’autre asile, elle, accoutumée aux recherches de la richesse, qu’une misérable masure couverte de chaume, dont les murs n’étaient même pas blanchis à la chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la grande route et boueux en hiver. Elle en était réduite à garder pour elle-même l’aumône que, charitable en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens. Que faisait-elle à cette heure ?... À cette idée, le cœur du pauvre Maurice se brisait. Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement s’illuminer le château de Sairmeuse ? Le duc et son fils rentraient ; après le dîner de fête du marquis de Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire possession de ce château dont M. de Sairmeuse n’avait pas franchi le seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas. Maurice vit les lumières courir d’étage en étage, de chambre en chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s’éclairèrent. À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage. Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d’une vierge, où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée. Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s’entourer les jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre inachevée laissée sur le pupitre... Jamais avant cette soirée Maurice n’eût voulu croire qu’on pouvait haïr quelqu’un autant qu’il haïssait ces Sairmeuse. Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à songer à ce qu’il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une inextricable situation. Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme d’Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre quelque chose ; il ne s’apercevait pas que depuis la veille au matin il n’avait rien mangé. Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit. Les landes de la Rèche étant situées de l’autre côté de l’Oiselle, Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y avait un bac, à une portée de fusil d’Escorval. Quand il arriva au bord de l’eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui attendaient le passeur. Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Pour vrai, c’est vrai, disait un gros garçon à l’air réjoui, et moi qui vous parle, je l’ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, hier soir... Il ne se tenait pas de joie... « Je vous invite tous à la noce ! criait-il, j’épouse la fille de M. Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu’il perdit jusqu’à la faculté de réfléchir. Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu’il en était amoureux... Il fallait voir ses yeux, quand il la rencontrait... Tant que le père a été dans les grandeurs, il n’a rien osé dire... dès qu’il l’a su tombé, il s’est déclaré et on a topé. Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux. S’il est ruiné, comme on dit... disaient-ils tous à la fois, quelle farce... Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous... Le croyez-vous donc assez bête pour n’avoir rien mis de côté, en vingt ans !... Il en a placé, allez, de cet argent ; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même il parait qu’il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n’est pas possible... Lacheneur quitte Sairmeuse aussi pauvre qu’il y était entré. En reconnaissant le fils de M. d’Escorval, les paysans étaient devenus fort penauds. Mais lui, en intervenant, s’était enlevé tout moyen de se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu’il pense devoir être agréable à qui l’interroge ; il a peur de se compromettre. Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut traversé l’Oiselle. Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle. La nature y semble maudite, rien n’y vient. La boue s’y détrempe contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la patience opiniâtre des paysans s’y est émoussée comme le fer des outils. Quelques chênes rabougris s’élevant de place en place au-dessus des genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture. Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y poussent droits et forts. Les eaux de l’hiver ont charrié dans quelques replis de terrain assez d’humus pour donner la vie à des clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales s’accrochent aux branches voisines. En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Il s’était cru en retard et il était en avance de plus d’une heure. Il s’assit sur un quartier de roche d’où il découvrait toute la lande, et il attendit. Le temps était magnifique, l’air enflammé. Le soleil d’août dans toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des dernières pluies. Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la campagne, pas un bourdonnement d’insecte, pas un frémissement de brise dans les arbres. Et si loin que portât le regard, rien ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes. Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte de son cœur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées, plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à la bise de novembre. Avec le malheur, l’expérience lui venait vite, et cette science cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les illusions. Ce n’est que depuis qu’il avait entendu causer les paysans qu’il comprenait bien l’horreur de la situation de M. Précipité brusquement des hauteurs sociales qu’il avait atteintes, il ne trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur, criaient les autres. Il n’avait plus de condition sociale. Il était l’homme tombé, celui qui a été et qui n’est plus... Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées ?... Rapprochant des cancans des paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur, il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage de Marie-Anne et de Chanlouineau n’était pas si absurde qu’il l’avait jugée tout d’abord. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan sans éducation ?... Non, puisqu’il repoussait une alliance dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Peut-être ne voulait-il pas qu’il fût dit qu’il dût quelque chose à un gendre... Maurice épuisait tout ce qu’il avait de pénétration à chercher le mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la lande, une femme apparut : Marie-Anne. Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n’osa quitter l’ombre des arbres. Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans surprise, qu’elle était tête nue, et qu’elle n’avait sur les épaules ni châle ni écharpe. Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d’elle, et lui prit la main qu’il porta à ses lèvres. Mais cette main qu’elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la retira doucement avec un geste si triste qu’il eût bien dû comprendre qu’il n’était plus d’espoir. Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n’ai pu soutenir l’idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et cependant je lui ai juré, il n’y a pas deux heures, que je ne vous reverrais jamais... Elle parlait vite, d’une voix brève, et Maurice était confondu de la fermeté de son accent. Moins ému, il eût vu combien d’efforts ce calme apparent coûtait à cette jeune fille si vaillante. Il l’eût vu, à sa pâleur, à la contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu’elle avait vainement baignées d’eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la nuit. Si je suis venue, poursuivait-elle, c’est qu’il ne faut pas, pour votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu’il reste, au fond de votre cœur, l’ombre d’une pensée d’espérances... Tout est bien fini, c’est pour toujours que nous sommes séparés !... Les faibles seuls se révoltent contre une destinée qu’ils ne peuvent changer ; résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous dire cela... s’écria le malheureux, vous oublier !... Il chercha du regard le regard de son amie, et l’ayant rencontré, il ajouta d’une voix sourde : Moi je suis une femme, Maurice... ce n’est pas là ce que j’attendais, prononça-t-il. Je m’étais dit que vous sauriez trouver dans votre cœur de ces accents auxquels le cœur d’un père ne saurait résister. Elle rougit faiblement, hésita, et dit : Je me suis jetée aux pieds de mon père... Maurice fut anéanti, mais se remettant : C’est que vous n’avez pas su lui parler, s’écria-t-il avec une violence inouïe, mais je le saurai, moi !... Je lui donnerai de telles raisons qu’il faudra bien qu’il se rende. De quel droit son caprice briserait-il ma vie !... de par mon amour vous êtes à moi, oui, plus à moi qu’à lui !... Je lui ferai entendre cela, vous verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure ?... Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne l’arrêta par le bras. Vous ne m’avez donc pas comprise, Maurice ?... Je connais maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais mourir de sa résolution, je l’approuve... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement, j’aurais l’affreux courage de refuser le mien !... Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l’éclaira pas. Sa tête s’égara, et sans conscience de l’abominable injure qu’il adressait à cette femme tant aimée : Est-ce donc pour Chanlouineau, s’écria-t-il, que vous gardez votre consentement ?... Il le croit, puisqu’il va disant partout que vous serez bientôt sa femme... Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le regard dont elle accabla Maurice. Dois-je m’abaisser jusqu’à me justifier ? Dois-je affirmer que si je soupçonne ce qu’ont pu projeter mon père et Chanlouineau, je n’ai pas été consultée ? Me faut-il vous apprendre qu’il est des sacrifices au-dessus des forces humaines ? J’ai trouvé en moi assez de dévouement pour renoncer à l’homme que j’avais choisi... Je ne saurais me résoudre à en accepter un autre. Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui de la sublime expression du visage de Marie-Anne. La raison lui revenait, il sentait l’indignité de ses soupçons, il se faisait horreur pour avoir osé les exprimer. Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les réticences de Marie-Anne !... Il cherchait une idée de salut ; il crut l’avoir trouvée. s’écria-t-il, partir à l’instant, sans retourner la tête !... Avant la nuit nous aurons passé la frontière... Les bras étendus, il s’avançait comme pour prendre possession de Marie-Anne, et l’entraîner, elle l’arrêta d’un seul regard. dit-elle d’un ton de reproche, fuir !... et c’est vous, Maurice, qui me conseillez cela. le malheur frappe à coups redoublés mon pauvre père, et j’ajouterais ce désespoir et cette honte à ses douleurs !... La solitude s’est faite autour de lui, ses amis l’ont abandonné, et moi, sa fille, je l’abandonnerais !... je serais, si j’agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce que j’ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être résolue au parti extrême que vous m’offrez ... je serais sortie en plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n’est pas le monde que je crains, moi !... Mais si on fuit le château d’un père riche et heureux, on ne déserte pas la masure d’un père désespéré et misérable. Je saurai devenir paysanne, moi, fille de vieux paysans. je n’ai pas trop de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu’on ne saurait être complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli... Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit tourner la tête. À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son fusil de chasse. Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la première nuit de sa Restauration, ainsi qu’il disait. Si inaccessible qu’il se prétendît aux émotions qui agitent les gens du commun, les scènes de la journée l’avaient profondément remué. Il n’avait pu se défendre de plus d’un retour vers le passé, lui qui cependant s’était fait une loi de ne jamais réfléchir. Tant qu’il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s’abandonna sans contrainte à l’excès de sa joie. Elle était immense et tenait presque du délire. Seul, il eût pu dire, mais il s’en fût bien gardé, quel prodigieux service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse. Ce malheureux qu’il payait de la plus noire ingratitude, cet homme probe jusqu’à l’héroïsme qu’il avait traité comme un valet infidèle, venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie. Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l’abri d’une misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il redoutait... Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays. eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on n’en connaît pas le nombre. Seulement ces millions, qui provenaient des successions de la duchesse et de lord Holland, n’avaient pas été légués au duc. Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à son fils, à son fils seul. Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes, pas de quoi vivre, strictement parlant. Certes, jamais Martial n’avait dit un mot qui put donner à soupçonner qu’il avait l’intention de s’emparer de l’administration de ses biens, mais ce mot, il pouvait le dire... N’y avait-il pas lieu de croire qu’il le dirait fatalement quelque jour, tôt ou tard ?... Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l’entendre, s’avouant, à part soi, qu’à la place de son fils il l’eût dit depuis longtemps. Rien qu’en songeant à cette éventualité, il frémissait. Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui faudrait baser ses dépenses. Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables... Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement... Que Martial se marie, que l’ambition le prenne, qu’il soit mal conseillé... Lorsqu’il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire dans ses yeux quantité de pensées qui n’y étaient pas. Et selon qu’il le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou s’effrayait davantage. Parfois il mettait les choses au pis. Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute sa fortune, et me voilà sans pain... Cette continuelle appréhension d’un homme qui jugeait les sentiments des autres sur les siens, n’était-elle pas un épouvantable châtiment ? ils n’eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent. Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou. s’écriait-il, écumant de rage ; un jouet entre les mains d’un enfant. Que je lui déplaise, il me brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis de tout, c’est qu’il le veut bien ; il me fait l’aumône de mon luxe et de ma grande existence... Mais je dépens d’un moment de colère, de moins que cela, d’un caprice... le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer son fils. Il lui enviait passionnément tous les avantages qu’il lui voyait, ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son intelligence, qu’on disait supérieure. On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des pères !... Seulement, rien n’apparut à la surface de ces misères intérieures, et Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s’il surprit le secret de son père, il n’en laissa rien voir et n’en abusa pas. Ils étaient parfaits l’un pour l’autre, le duc bon jusqu’à la plus extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations n’étaient pas celles d’un père et d’un fils, l’un craignant toujours de déplaire, l’autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur un pied d’égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n’ayant même pas l’un pour l’autre de ces secrets que commande la pudeur de la famille... c’est cette horrible situation que dénouait Lacheneur. Propriétaire de Sairmeuse, d’une terre de plus d’un million, le duc échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté !... Aussi que de projets en cette nuit !... Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l’ami du roi ; n’avait-il pas le droit d’aspirer à tout ? Lui qui avait épuisé jusqu’au dégoût, jusqu’à la nausée tous les plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter les délices du pouvoir qu’il ne connaissait pas... Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France. Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial. En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n’avait pas contenté sa curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu. Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de son enfance lui revenaient en foule. Lacheneur n’avait-il pas tout respecté !... Le duc retrouvait toutes choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées, laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu’il les avait quittées. Décidément, marquis, s’écria-t-il, ce Lacheneur n’est pas un aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner beaucoup, en faveur du soin qu’il a pris de notre maison en notre absence... Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par une belle et large indemnité. Ce mot fit bondir le duc. N’ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir le chevalier de La Livandière ?... Le chevalier n’est qu’un sot !... Il a oublié que Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu’il est de notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille francs... ce sera d’ailleurs d’une bonne politique en l’état des esprits, et Sa Majesté vous en saura gré... On eût obtenu bien des choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots. Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune !... Cependant, si c’est bien votre avis... monsieur, ma fortune n’est-elle pas la vôtre !... Oui, je vous ai bien dit mon opinion. C’est à ce point que, si vous le permettez, je verrai Lacheneur moi-même et je m’arrangerai de façon à ne pas blesser sa fierté. C’est un dévouement qu’il nous faut conserver... Le duc ouvrait des yeux immenses. D’où vous vient cet intérêt extraordinaire ?... Il s’interrompit, éclairé par un rapide souvenir. Il a une jolie fille, ce Lacheneur... Oui, jolie comme un cœur, poursuivit le duc, mais cent mille livres ... C’est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se mit en route, armé d’un fusil qu’il avait trouvé dans une des salles du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre. Le premier paysan qu’il rencontra lui indiqua le chemin de la masure qu’habitait désormais M. Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois de sapins sur votre gauche, traversez-le... Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il s’approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d’Escorval, et obéissant à une inspiration de colère, il s’arrêta, laissant tomber lourdement à terre la crosse de son fusil. Aux heures décisives de la vie, quand l’avenir tout entier dépend d’une parole ou d’un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent traverser l’esprit dans l’espace de temps que brille un éclair. À la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première idée de Maurice d’Escorval fut celle-ci : Depuis combien de temps est-il là ? Nous épiait-il, nous a-t-il écoutés, qu’a-t-il entendu ?... Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps. Il entrevit les résultats possibles, probables même, d’une querelle née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu’en fût l’issue, perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant, par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de puissance sur soi pour maîtriser sa colère. Tout cela ne dura pas la moitié d’une seconde. Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers Martial : Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d’une voix affreusement altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin... Un « passez votre chemin » bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d’étranger était la plus sanglante injure qu’on jetait alors à la face des anciens émigrés revenus avec les armées alliées. Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose insolemment nonchalante. Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et répondit : Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens. Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient laisser l’ombre d’un doute. Si l’un restait ramassé sur lui-même, comme pour bondir en avant, l’autre serrait le double canon de son fusil, tout prêt à se défendre... Le silence de près d’une minute qui suivit, fut menaçant comme ce calme profond qui précède l’orage... Martial à la fin le rompit : Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur netteté, reprit-il d’un ton léger, voici plus d’une heure que je cherche la maison où s’est retiré M. Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père. D’après ce qu’il savait, Maurice crut deviner qu’il s’agissait de quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces. Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. de Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas. Il venait de se jurer qu’il resterait calme quand même, et il était de force à se tenir parole. Si ces relations, ce qu’à Dieu ne plaise ! prononça-t-il, sont jamais rompues, croyez, monsieur d’Escorval, qu’il n’y aura pas de notre faute... Ce n’est pas ce qu’on prétend. Il est de ces offenses qu’un homme d’honneur ne saurait oublier ni pardonner. Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d’un air grave. Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement. Lacheneur sera moins sévère que vous, et que son ressentiment, - juste, j’en conviens - tombera devant... - il hésitait - devant des explications loyales. Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce possible !... Martial profita de l’effet produit pour s’avancer vers Marie-Anne et s’adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice pour rien. Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n’en doutez pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... À qui fera-t-on entendre que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé service ! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel que le vôtre sont faits pour s’estimer. J’avoue que, dans la scène d’hier, M. de Sairmeuse n’a pas eu le beau rôle, mais ma démarche d’aujourd’hui prouve ses regrets... Certes, ce n’était plus là le ton cavalier qu’avait pris Martial quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place de l’église. Il s’était découvert, il restait à demi-incliné, et il s’exprimait d’un ton de respect profond, comme s’il eût eu devant lui une fière duchesse, et non l’humble fille de ce « maraud » de Lacheneur. Était-ce simplement une manœuvre de roué ? Subissait-il, sans trop s’en rendre compte, l’ascendant de cette jeune fille si étrange ?... Mais il lui eût été difficile de dire où cessait le voulu et où commençait l’involontaire. Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L’exil, loin de la France, est lourd à porter !... Mais si les chagrins et les déceptions ont aigri son caractère, ils n’ont pas changé son cœur. Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que j’ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l’avouer ? le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d’un enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis vingt ans... On l’a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin, nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur avaient trouvé le secret d’indisposer mon père contre lui... On eût juré qu’il disait la vérité, tant sa voix était persuasive, tant l’expression de son visage, son regard, son geste, étaient d’accord avec ses paroles. Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu’il mentait et mentait impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que donna le commerce de la « haute société, » et qu’il ignorait, lui... Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie ?... Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j’ai souffert hier, dans cette petite salle du presbytère ?... Non, je ne me rappelle pas, en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l’héroïsme de M. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation, sans faste, il se dépouillait volontairement d’une fortune... Cet excès d’injustice me faisait horreur. Et si je n’ai pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c’est que la contradiction irrite mon père jusqu’à la folie... Mais à quoi bon protester ?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus puissant que toutes mes paroles. Vous n’étiez pas hors du village, que déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait : « J’ai eu tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, et obtenez qu’il oublie... » Marie-Anne, plus rouge qu’une pivoine, baissait les yeux, horriblement embarrassée. Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M. Lacheneur qu’il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants... Si inexpérimenté que fût Maurice ; il ne pouvait plus ne pas comprendre les projets de Martial. Cet homme, qu’il haïssait déjà mortellement, osait parler d’amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C’est-à-dire que, depuis une heure, il le bafouait et l’outrageait ; il se jouait abominablement de sa simplicité. La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son cerveau. Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança plutôt à dix pas, en s’écriant : c’est trop d’impudence à la fin, marquis de Sairmeuse !... L’attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui. La violence du choc l’avait fait tomber un genou en terre ; sans se relever, il arma son fusil, prêt à faire feu. Ce n’était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas, qu’il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher du bout du doigt. Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne l’attendait, la souhaitait même depuis un moment. Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle était femme et n’avait pu se méprendre à l’accent du jeune marquis de Sairmeuse. Il était évident qu’il « lui faisait la cour. » il n’était que trop aisé de le deviner. Son trouble, pendant que le marquis parlait d’une voix de plus en plus tendre, venait de la stupeur et de l’indignation qu’elle ressentait d’une si prodigieuse audace. Comment, après cela, n’eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice ! Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à s’entre-tuer. Le devoir de Maurice n’était-il pas de la défendre quand on l’insultait ! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la flétrissante galanterie d’un libertin ? Elle eût rougi, elle qui était l’énergie même, d’aimer un être faible et pusillanime. Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois qu’elle éclaire. Maurice comprit qu’il est de ces injures qu’on ne doit pas paraître soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les adresse. Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C’était affaire à lui d’expliquer les motifs de son agression. Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une si puissante réaction, qu’il recouvra, comme par magie, tout son sang-froid et le libre exercice de ses facultés. Oui, reprit-il d’un ton de défi, c’est assez d’hypocrisie, monsieur !... Oser parler de réparations après le traitement que vous et les vôtres lui avez infligé, c’est ajouter à l’affront une humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas. Martial avait désarmé son fusil ; il s’était relevé, et il époussetait le genou de son pantalon, où s’étaient attachés quelques grains de sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre. Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait la véritable cause de son emportement, mais que lui importait !... S’il s’avouait, qu’emporté par l’étrange impression que produisait sur lui Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n’en était pas absolument mécontent. Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu’il s’imaginait avoir eue jusqu’à ce moment. Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l’espère... Vous me l’avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien n’est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous indiquera la maison du baron d’Escorval. monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux de mes amis... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel mandat vous vous improvisez juge de l’honneur de M. Lacheneur, et prétendez le défendre quand on ne l’attaque pas... Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu’il avait entendu au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne. Mes droits, répondit-il, sont ceux de l’amitié... Si je vous dis que vos démarches sont inutiles, c’est que je sais que M. non, rien, sous quelque forme que vous déguisiez l’aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est son honneur et votre honte. vous avez cru l’abaisser, messieurs de Sairmeuse !... vous l’avez élevé à mille pieds de votre fausse grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j’écrase, moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de vous... Sachez que tous vos millions ne vous donneront jamais un plaisir qui approche de l’ineffable jouissance qu’il ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira : « Ces gens-là me doivent tout ! » Sa parole enflammée avait une telle puissance d’émotion, que Marie-Anne ne sut pas résister à l’inspiration qu’elle eut de lui serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit. Mais j’ai d’autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a eu hier l’honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa fille... Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même mouvement de surprise et d’effroi. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants. Oui, je l’ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m’avez-vous juré ce matin, Marie-Anne ?... vous, qui donnez des rendez-vous aux galants dans les bois !... Rentrez à la maison, à l’instant... insista-t-il en jurant, rentrez, je l’ordonne. Elle obéit et s’éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où se lisait un adieu qu’elle croyait devoir être éternel. Dès qu’elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant Maurice, les bras croisés : Quant à vous, monsieur d’Escorval, dit-il rudement, j’espère ne plus vous reprendre à rôder autour de ma fille... C’est une mauvaise action que de détourner une jeune fille de son devoir, qui est l’obéissance... Vous venez de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la mienne... Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis. Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque jusqu’au sentier qui traversait le bois de la Rèche. Ce fut l’affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui dire à l’oreille, et de son ton amical d’autrefois : Mais allez-vous-en donc, petit malheureux !... voulez-vous rendre toutes mes précautions inutiles !... Il suivit de l’œil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette scène, stupéfié de ce qu’il venait d’entendre, et c’est seulement quand il le vit hors de la portée de la voix qu’il revint à Martial. Puisque j’ai l’honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis, dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous cherchent partout... C’est de la part de M. le duc qui vous attend pour se rendre au château de Courtomieu. Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta : Je suis bien surpris qu’on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où il m’a envoyé... J’allais chez vous, monsieur, et de sa part... Chez vous, oui, monsieur, et je m’y rendais pour vous porter l’expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le curé Midon... Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un rare bonheur d’expression, se mit à répéter au père l’histoire qu’il venait de conter à la fille. À l’entendre, son père et lui étaient désespérés... Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s’était-il retiré si précipitamment ?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa disposition telle somme qu’il lui plairait de fixer, soixante, cent mille francs, davantage même... Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut fini, il répondit respectueusement mais froidement qu’il réfléchirait. Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau ; il ne le cacha pas dès que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations. Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il. Comme cela, fit-il, tu crois que c’est à moi qu’on offre tout cet argent ? mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu’elles entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il voudrait en faire sa maîtresse... Chanlouineau s’arrêta court, l’œil flamboyant, les poings crispés. s’écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez. Non, décidément, je n’ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté !... Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à M. Au risque de s’égarer, il avait pris au plus court, et il s’en allait à travers champs, se servant de son fusil comme d’une perche pour sauter les fossés. Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à se représenter Marie-Anne telle qu’il venait de la voir, palpitante et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se redressant superbe de fierté. Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie ! Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses deux grands yeux noirs pendant qu’elle regardait ce petit imbécile d’Escorval !... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne fut-ce qu’une minute !... Comment ce garçon ne serait-il pas fou d’elle !... Lui-même l’aimait, sans vouloir encore se l’avouer. Cependant, quel nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui frémissaient en lui. Oui, je la veux et je l’aurai. En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique de l’entreprise, avec la sagacité d’une expérience souvent mise à l’épreuve. Son début, force lui était d’en convenir, n’avait été ni heureux ni adroit. C’est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment, moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des réalités !... Il est sûr que l’épreuve qu’il venait de tenter était faite pour porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que froidement ses avances et l’offre d’une véritable fortune. En outre, il se rappelait l’œil terrible de Chanlouineau. Comme il me toisait, ce magnifique rustre ! Sur un signe de Marie-Anne, il m’eût écrasé comme un œuf, sans souci de mes aïeux. Nous serions trois poursuivants en ce cas. Mais plus l’aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus elle irritait sa passion. Les occasions de nous revoir ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de Sairmeuse ?... Pour la fille, mon rôle est tout tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j’ai produite. Je me montrerai aussi timide que j’ai été hardi, et ce sera bien le diable si elle n’est pas touchée et flattée de ce triomphe de sa beauté. C’était là que le bât blessait Martial, ainsi qu’il se le répétait en ce langage trivial qu’on emploie vis-à-vis de soi. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle. Il soupçonnait une comédie, mais pour qui ? Pour lui, Martial, ou pour Chanlouineau ?... Et encore dans quel but ?... En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de demander compte à ce petit d’Escorval de son insolence. Puis, il est brave, c’est incontestable ; peut-être s’avisera-t-il de venir me provoquer de nouveau. Que faire en ce cas ?... Il est d’assez bonne noblesse pour que je n’aie aucune satisfaction à lui refuser. D’un autre côté, si j’avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... je donnerais bonne chose en échange d’un petit expédient pour le forcer à quitter le pays. Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait à l’avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas précipités derrière lui. Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des signes, il s’arrêta. C’était Chupin et un de ses fils. Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s’était faufilé parmi les gens chargés d’aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir indispensable. monsieur le marquis, s’écria-t-il dès qu’il fut à portée de la voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi ; c’est M. Bien, dit sèchement Maurice, je rentre. Mais Chupin n’était plus susceptible, et si fâcheux que fût l’accueil, il ne s’en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près pour être entendu. Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu’un autre ? Avait-il deviné quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse ?... À l’entendre, Lacheneur - il ne disait plus : Monsieur - n’était définitivement qu’un scélérat, la restitution de Sairmeuse n’était qu’une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, puisqu’il mariait sa fille Marie-Anne. Si le vieux maraudeur n’avait que des soupçons, Martial les changea en certitude par sa vivacité à demander : Comment, Mlle Lacheneur va se marier ? Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu’il avait manqué de respect à M. Il est finaud, le mâtin, et si Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la mènerait pas à la mairie... quoique ce soit une belle fille. Est-ce positif ce que vous dites là ?... Mon aîné qui est là a entendu dire à Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et qu’on va publier les bans... Et se retournant vers son fils : répondit le gars, qui jamais n’avait ouï rien de pareil. Martial se tut, honteux peut-être de s’être laissé prendre aux amorces de ce vieux, mais satisfait d’être averti de cette circonstance si importante. Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de mentir, il devenait évident que la conduite de M. Comment, sans quelque tout-puissant motif, eût-il refusé sa fille à Maurice d’Escorval qu’elle aimait, pour la donner à un paysan ?... Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à Sairmeuse. Dans le grand espace sablé qui s’étendait entre le parterre et le perron du château, se trouvaient amoncelés toutes sortes d’effets d’habillement, du linge, de la vaisselle, des meubles... Une demi-douzaine d’hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres. Martial ne comprit pas tout d’abord. Il s’avança donc vers son père, et après l’avoir respectueusement salué : Comment, vous ne devinez pas ?... Qu’un maître légitime, à son retour, couche dans les draps d’un usurpateur, c’est charmant pour une première nuit, pour une seconde, non. Ici tout rappelait trop monsieur Lacheneur. Il me semblait que j’étais chez lui, et ça m’assassinait. J’ai donc fait rassembler et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n’est pas de l’ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une charrette et le lui porter... Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d’être arrivé si à point. Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances. Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il. Qui m’en empêcherait, je vous prie ? Mais vous réfléchirez qu’un homme qui ne s’est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards... s’écria-t-il, ce maraud a droit à des égards !... Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c’est-à-dire vous lui donnez - car il n’est que juste que vous fassiez la guerre à vos dépens - vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se tient pas pour content, il lui faut encore des égards !... Accordez-lui en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j’ai résolu... moi, monsieur, j’y regarderais à deux fois, à votre place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c’est très bien. Mais où en est la preuve ? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il revenait sur sa parole ?... Où sont vos titres de propriété ?... s’écria-t-il, je n’avais pas pensé à cela... vous autres, qu’on me rentre toute cette dépouille, et promptement !... Et comme on lui obéissait : Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à Courtomieu, d’où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s’agit d’une affaire d’une importance extrême. Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus magnifique habitation de l’arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse s’enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et ses eaux jaillissantes. On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée, très laide, et qui gâtait absolument l’harmonie du paysage. Elle avait cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu’il disait, et, pour cette raison, il la considérait comme un chef-d’œuvre. Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse. Cette rêverie, le marquis pensait bien l’avoir causée. Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat de mon adroite manœuvre !... Tant que la restitution de Sairmeuse ne sera pas légalisée, j’obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai... Et s’il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa table. Le duc avait déjà oublié cette affaire ; ses impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur le sable. Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au cocher de marcher au pas : Maintenant, dit-il a son fils, causons !... Vous êtes décidément amoureux de cette petite Lacheneur ?... Martial ne put s’empêcher de tressaillir. amoureux, fit-il d’un ton léger, ce serait peut-être beaucoup dire. Mettons qu’elle m’inspire un goût assez vif, ce sera suffisant. Le duc regardait son fils d’un air narquois. En vérité, vous me ravissez !... Je craignais que cette amourette ne dérangeât, au moins pour l’instant, certains plans que j’ai conçus... J’ai des vues sur vous, marquis !... Oui, j’ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en détail... Je me borne pour aujourd’hui à vous recommander d’examiner Mlle Blanche de Courtomieu. Si Mlle Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis un moment le souvenir de Marie-Anne s’effaçait sous l’image radieuse de Blanche. Mais avant d’arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père... Il est fort de mes amis et je le sais par cœur. Vous avez entendu des faquins me reprocher ce qu’ils appelaient mes préjugés, n’est-ce pas ? comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu’un insigne jacobin. Si je ne suis pas de mon époque, on l’eût tenu, lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement, - car il y a un seulement, - les principes que j’affiche hautement, il les tient enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l’ouvrir qu’au moment opportun. cruellement souffert pour ses opinions, en ce sens qu’il a été forcé de les cacher assez souvent. Il les a cachées sous le Consulat, d’abord, quand il revint d’émigration. Il les dissimula plus courageusement encore sous l’Empire... car il a été quelque peu chambellan de « Buonaparte, » ce cher marquis... ne lui rappelez pas cet héroïsme : il le déplore depuis Lutzen. C’est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses meilleurs amis. L’histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l’histoire de ses mariages... Je dis : « ses, » parce qu’il s’est marié un certain nombre de fois... Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une Cissé-Blossac... c’est celle qui a le plus duré ; elle est morte vers 1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité de terres ou des rentes. Si bien qu’à cette heure, il est aussi riche que vous, marquis, et qu’il a des influences secrètes dans tous les camps... j’oubliais un détail : il flaire, m’a-t-on dit, l’influence du clergé, et il est devenu d’une haute piété. Il s’interrompit, la voiture venait de s’arrêter dans la cour d’honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu’il ne prodiguait pas. Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu portait une lévite infinie et des souliers à boucle d’or. La tête qui surmontait cette immense charpente était remarquablement petite, - signe de race, - couronnée de rares cheveux plats et noirs, - il les teignait, - et éclairée par de gros yeux ronds et sans chaleur. La morgue qui sied au gentilhomme et l’humilité qui convient au chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant combat. Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non sans les combler de compliments débités d’une petite voix de tête, qui étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons de flûte sortant des flancs d’un ophicléide. répétait-il ; nous vous attendions pour délibérer... Il s’agit de rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet, transformé en chambre du conseil... Martial frémit à l’idée de tout ce qu’il allait être obligé d’entendre de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui revenant à propos : N’aurons-nous donc pas l’honneur, demanda-t-il, de présenter nos respects à Mlle de Courtomieu ?... Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine, répondit le marquis de Courtomieu d’un ton distrait... à moins qu’elles ne soient au jardin... Cela pouvait signifier : « Allez-y, si bon vous semble ! » Martial le prit ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et le marquis. Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... C’est bien, dit-il, je sais où est le jardin. Mais c’est en vain qu’il le parcourut en tout sens, ce jardin : personne. Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l’ennemi, quand, à travers le feuillage d’un berceau de jasmin, il crut distinguer comme une robe blanche. Il s’avança doucement, et son cœur battit, quand il reconnut qu’il avait bien vu. Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d’une vieille dame, et elle lui lisait à demi-voix une lettre. Il fallait qu’elle fût bien préoccupée, pour n’avoir pas entendu le sable crier sous les bottes de Martial. Il était à dix pas d’elle, si près qu’il distinguait, par une éclaircie des jasmins, jusqu’à l’ombre de ses longs cils. Il s’arrêta, retenant son haleine, s’abandonnant à une délicieuse extase. elle est bien belle, pensait-il, elle aussi !... En elle, tout souriait au désir, ses grands yeux d’un bleu velouté et ses lèvres entr’ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré des pays du soleil ; et de son chignon tordu haut sur la nuque s’échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se jouant, semblait allumer des étincelles. Peut-être l’eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles d’une enfant. ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les apparences du marquis de Courtomieu. Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d’âme d’un vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité de fille unique d’un grand seigneur archi-millionnaire, on l’avait entourée de tant d’adulations ! Le poison de la flatterie avait flétri en leur germe toutes ses bonnes qualités. Elle n’avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible qu’aux jouissances de la vanité ou de l’ambition satisfaites. Elle pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d’un amoureux... Si elle avait daigné remarquer Martial, - car elle l’avait remarqué, - c’est que son père lui avait dit que ce jeune homme emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus, elle avait prononcé un « c’est bien, nous verrons ! » à faire fuir un prétendant à mille lieues... Cependant, Martial, craignant d’être surpris, s’avança et Mlle Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée... Lui s’inclina bien bas, et d’une voix amicalement respectueuse : de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l’imprudence de m’apprendre où j’aurais l’honneur de vous rencontrer, je ne me suis plus senti le courage d’affronter des discussions graves... Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta : Seulement, je suis peut-être indiscret ? en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que je viens de lire m’ait profondément émue... elle m’est adressée par une pauvre enfant à qui je m’intéressais, que j’envoyais chercher, parfois, quand je m’ennuyais : Marie-Anne Lacheneur. Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses impressions. Il savait rester riant avec l’angoisse au cœur, grave quand le fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets. Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de Courtomieu, son œil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris des autres, son œil si clair se voila. L’idée d’un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes sortes de pudeurs inconnues. La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche l’avait aperçu. Cependant, c’est avec le naturel parfait de l’innocence qu’elle poursuivit : Au fait, vous devez l’avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse ? Je l’ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial. N’est-ce pas, qu’elle est remarquablement belle, et d’une beauté tout étrange, et qui surprend ? Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette faute. Oui, elle est très belle, dit-il. Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c’est avec un air d’hypocrite compassion qu’elle ajouta : Voici son père réduit à bêcher la terre. vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours Lacheneur de la gêne. mais cherchera-t-il aussi un mari pour Marie-Anne ? Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J’ai ouï dire qu’elle va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain Chanlouineau. La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait à un interrogatoire en règle, et il ne s’en apercevait pas. Elle éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui concernait Mlle Lacheneur. Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c’est là le parti qu’elle avait rêvé ?... Dieu veuille qu’elle soit heureuse ; nul plus que nous ne le souhaite, car nous l’aimons beaucoup, ici... Tante Médie, c’était la vieille demoiselle assise près de Mlle Blanche. Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer chèrement son pain ; elle l’avait dressée à jouer le rôle d’écho. Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c’est que je vois brisées des relations qui m’étaient chères... Mais écoutez plutôt ce que Marie-Anne m’écrit. Elle retira de sa ceinture, où elle l’avait passée, la lettre de Mlle Lacheneur, et lut : « Vous savez le retour de M. Il nous a surpris comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité ; nous en avons été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n’est plus qu’une pauvre paysanne, comme sa mère... » Le plus subtil observateur eût été pris à l’émotion de Mlle Blanche. On eût juré qu’elle avait mille peines à retenir ses larmes... peut-être même en tremblait-il quelqu’une entre ses longs cils. La vérité est qu’elle ne songeait qu’à épier sur la figure de Martial quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu’il était en garde, il restait de marbre. « Je mentirais si je disais que je n’ai pas souffert de ce brusque changement... Mais j’ai du courage, je saurai me résigner. J’aurai, je l’espère, la force d’oublier, car il faut que j’oublie !... Le souvenir des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères présentes... » Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre. Vous l’entendez, monsieur le marquis, dit-elle... Et on nous accuse d’orgueil, nous autres filles de la noblesse ! L’altération de sa voix l’eût trahi, il le sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s’il lui eût été donné de lire les dernières lignes de la lettre. « Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n’éprouve aucune honte à vous demander de m’aider. Je travaille fort joliment, comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd’hui même à Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je pourrais me présenter en me recommandant de votre nom. » Mais Mlle de Courtomieu s’était bien gardée de parler de cette requête si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n’avait pas réussi : tant pis ! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer. Elle semblait avoir oublié « son amie, » et elle babillait le plus gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus élevé. C’était la discussion de l’Adresse au roi, qui s’agitait furieusement dans le cabinet de M. J’abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être là-haut. Le rôle des hommes d’action ne commence qu’après que les orateurs sont enroués... Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle reconnaissait, pensait-elle, l’homme qui, selon son père, devait aller si loin. Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la grosse cloche qui annonçait les visiteurs. Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très vivement : n’importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à la conférence, vous me diriez tout... Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse s’inclina et obéit. Elle me congédie, se disait-il en montant l’escalier, rien n’est plus clair, et même, elle n’y met pas de façons... Mais pourquoi diable me congédie-t-elle ? C’est qu’un seul coup à la cloche annonçait une visite pour Mlle Blanche, qu’elle attendait « son amie, » et qu’elle ne voulait à aucun prix d’une rencontre de Martial et de Marie-Anne. Elle n’aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la déchiraient... Telle était la logique de son caractère. Ses pressentiments d’ailleurs ne l’avaient pas trompée. C’était bien Mlle Lacheneur qui l’attendait au salon. La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu’elle subissait depuis deux jours. Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de « pratiques, » était aussi calme et aussi naturelle qu’autrefois quand elle la priait de venir passer une après-midi à Sairmeuse. Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s’embrassèrent, les rôles furent-ils intervertis. C’était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui sanglota. Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu’à l’occasion favorable qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le trouble de Martial. Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité !... Si loyale était Marie-Anne, qu’elle ne voulut pas laisser peser cette accusation sur l’homme qui avait si cruellement traité son père. Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement ; il nous a fait faire, ce matin, des offres considérables, par son fils. Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l’eût mordue. Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne ? quand il m’a rencontrée, dans les bois de la Rèche... Elle rougissait, en disant cela ; elle devenait cramoisie au souvenir de l’impertinente galanterie de Martial. La sotte expérience de Mlle Blanche - elle était terriblement expérimentée, cette fille qui sortait du couvent, - se méprit à ce trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se retira, elle eut la force de l’embrasser avec toutes les marques de l’affection la plus vive. pensait-elle, pour une fois qu’ils se sont rencontrés, ils ont gardé l’un de l’autre une impression si profonde !... Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu’il entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l’eût probablement un peu étonnée. Il l’eût, à coup sûr, stupéfiée, s’il lui eût confessé en toute sincérité ses impressions et ses réflexions. C’est qu’il n’avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison. Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d’une discussion enragée, ses impressions furent celles d’un homme à jeun arrivant au dessert d’un déjeuner d’ivrognes. L’échauffement des autres redoubla son sang-froid. Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. Il n’en était pas un dont le pur dévouement n’exigeât impérieusement les récompenses les plus inouïes. C’est à peine si les modestes déclaraient se contenter d’une recette générale, d’une préfecture ou des épaulettes de lieutenant-général. De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l’œil, les voix s’enrouaient, et le marquis, qu’on avait nommé président, s’épuisait à répéter : Du calme, messieurs, du calme !... Un peu de modération, de grâce !... Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à grand’peine une violente envie de rire ; fous à lier !... Mais il n’eut pas à rendre compte de cette séance, qu’interrompit par bonheur l’annonce du dîner. Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne songeait plus à interroger. Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de ces personnages ! Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un n’était d’aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu’à eux tous ils étaient à peine aussi riches. Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur absorbait despotiquement toutes ses facultés. Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi. L’esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu’il serait son mari. Elle eût eu quelques jours d’irrésolution, vraisemblablement, sans le mouvement de jalousie qui l’avait agitée. Mais, du moment où elle put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu’une autre femme lui disputerait Martial, elle le voulut... De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que sous l’inspiration d’un de ces amours étranges où le cœur n’est pour rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de sang-froid, peuvent conduire aux pires folies. Que la femme dont l’ombre d’une réalité n’a jamais fait battre le pouls plus vite lui jette la première pierre. Qu’elle fût vaincue dans cette lutte qu’elle allait entreprendre, si toutefois il y avait lutte, ce dont elle n’était pas sûre, c’est une idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu. On lui avait tant dit, tant répété, qu’il s’estimerait heureux entre tous l’homme qu’elle daignerait choisir ! Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père !... D’ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne ? murmurait la voix de la vanité ; et tu as, toi, ce que n’a pas cette rivale : la naissance, l’esprit, le génie de la coquetterie !... » Elle se sentait, en effet, assez d’habileté et de patience pour prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à éblouir, à fasciner Martial !... Quant à garder ce caractère, s’il lui déplaisait, après le mariage, c’était une autre affaire !... Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie. Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en furent frappés. D’une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. N’était-elle pas la plus riche héritière que l’on sût à dix lieues à la ronde ? Il n’est pas de médisance capable d’entamer le prestige d’une dot d’un million comptant. Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à huit cent mille livres de rentes. Martial, lui, s’abandonnait sans défiance au charme de cette situation. Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de l’enfant !... Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son imagination flottant de l’une à l’autre s’enflammait de l’étrangeté du contraste. Mlle Blanche l’avait fait placer près d’elle à table, et ils causaient gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et s’enflammait à mesure que se succédaient les services. Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes baïonnettes avaient ramené le roi ; on buvait aux Anglais, aux Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur pied... Le nom de d’Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement. Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d’une petite calotte de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu’on fît les plus actives démarches pour obtenir l’exil du baron d’Escorval. La présence d’un tel homme déshonore notre contrée, disait-il ; c’est un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que M. Fouché l’a couché sur ses listes, et qu’il est ici sous la surveillance de la haute police. Ce discoureur avait dû au baron d’Escorval de ne pas tomber dans la plus abjecte misère ; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il ivre de rancune. On l’écoutait, mais on se taisait, l’hésitation se lisait dans tous les yeux. Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur et crut qu’il allait se trouver mal. Pourquoi cette émotion si violente ? C’est qu’un combat terrible se livrait dans l’âme du jeune marquis de Sairmeuse, entre son honneur et sa passion. Ne souhaitait-il pas, la veille, l’éloignement de Maurice ? une occasion se présentait, telle qu’il était impossible d’en imaginer une meilleure !... Que la démarche proposée eût lieu, et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de s’expatrier peut-être pour toujours... On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu’un mot de lui, un seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants. Il eut dix secondes d’angoisses affreuses... Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique... d’Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour d’eux comme un parfum d’honnêteté et de justice... Ayons le bon sens de respecter la considération qui l’environne. Ainsi qu’il l’avait prévu, Martial décida les hôtes de M. L’air froid et hautain qu’il savait si bien prendre, sa parole brève et tranchante produisirent un grand effet. Évidemment, ce serait une faute ! Martial s’était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui. ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis. Pris à l’improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation : d’Escorval n’est pas de mes amis, dit-il, l’injustice m’a révolté, voilà tout. Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un pressentiment lui disait qu’il y avait là quelque chose. Votre conduite n’en est que plus belle. Mais ce n’était pas là l’avis du duc de Sairmeuse, et tout en regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait amèrement à son fils son intervention. vous mêler de cette histoire ! Je n’eusse point voulu prendre sur moi l’odieux de cette proposition, mais puisqu’elle était lancée... J’ai tenu à empêcher une sottise inutile ! marquis, vous avez tôt fait de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore ?... Que répondriez-vous, si on vous disait qu’il trame quelque chose contre nous ?... marquis, faites-moi le plaisir d’interroger Chupin. Il n’y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en France, il n’avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers la poussière de l’exil, et déjà son imagination, troublée par la passion, lui montrait des ennemis partout. Il n’était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était à accueillir sans discernement et de si bas qu’ils vinssent, les rapports envenimés qui caressaient ses rancunes. Les soupçons qu’il eût voulu faire partager à Martial étaient cruellement et ridiculement injustes. À l’heure même où il accusait le baron d’Escorval de « tramer quelque chose, » cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu’il croyait, qu’il voyait mourant... Maurice était au moins en grand danger. Son organisation nerveuse et impressionnable à l’excès, n’avait pu résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit. Quand, sur l’ordre si pressant de M. Lacheneur, il s’était éloigné précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté de réfléchir et de délibérer. L’inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids écrasait sa pensée... Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d’Escorval. Il lui semblait que quelque chose venait de se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il essayait de s’accoutumer au coup terrible. L’habitude - cette mémoire du corps qui veille alors que l’esprit s’égare - l’habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner. Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d’Escorval, en le voyant, fut saisie d’un pressentiment sinistre, et n’osa l’interroger. Mais ne t’inquiète pas, mère, j’ai du courage, tu verras... Il se mit à table, en effet, d’un air assez résolu, il mangea presque autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu’il buvait son vin pur. Tout en lui était si extraordinaire, qu’on l’eût dit animé par une volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent seuls donner l’idée, les mouvements inconscients d’une somnambule. Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d’un éclat effrayant, son geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il plaisantait... pensait Mme d’Escorval épouvantée, je ne craindrais pas tant, et je le consolerais... Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des phrases incohérentes... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la voir. Il avait la face congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa gorge comme un râle. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient... Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu’elle allait se trouver mal ; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna jusque sur le palier, où elle cria : d’Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d’une voix terrible. Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu’à Montaignac et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une minute !... Il y avait bien un « docteur » à Sairmeuse, mais c’était le plus borné des hommes. C’était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l’armée pour son incurable incapacité ; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine d’instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves. Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils envoyaient quérir le curé. d’Escorval fit comme les paysans, après avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour. L’abbé Midon n’avait jamais fréquenté les écoles de médecine ; mais au temps où il n’était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui demander conseil, qu’il s’était mis courageusement à l’étude, et que l’expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas toujours le diplôme de la Faculté. Quelle que fût l’heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne répondait qu’un mot : « Partons ! » Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments pendue à l’épaule par une courroie, ils se découvraient respectueusement. Ceux qui n’aimaient pas le prêtre estimaient l’homme. d’Escorval, plus que pour tous les autres, l’abbé Midon devait se hâter. C’est dire quelle appréhension le fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d’Escorval guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa rencontre, il crut qu’elle allait lui annoncer un malheur irréparable. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle l’entraîna jusqu’à la chambre de Maurice. La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne fallut à l’abbé qu’un coup d’œil pour le reconnaître, mais elle n’était pas désespérée. Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait l’espérance. Et aussitôt, avec le sang-froid d’un vieux guérisseur, il pratiqua une large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des sinapismes. En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron dans l’embrasure d’une fenêtre. Lacheneur m’a refusé la main de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû voir aujourd’hui Marie-Anne... Que s’est-il passé entre eux ?... je l’ignore, vous voyez le résultat... La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de Maurice. Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, trop incohérentes pour qu’il fût possible de suivre sa pensée. Ce que cette nuit-là parut longue à M. d’Escorval et à sa femme, ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d’une minute près du lit d’un malade aimé... Certes, leur confiance en l’abbé Midon, leur compagnon de veille, était grande ; mais enfin, il n’était pas médecin, tandis que l’autre, celui qu’ils attendaient... Enfin, comme l’aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors le galop furieux d’un cheval, et peu après le docteur de Montaignac parut. Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à voix basse avec le prêtre : Je n’aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu’il y avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours... Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d’après, car ce ne fut qu’à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de danger. Ses parents remerciaient Dieu, lui s’affligeait. se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas. Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés dans sa mémoire. Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne ? Elle t’a bien dit que si son père donnait son consentement à votre mariage, elle refuserait le sien ?... Tu ne t’es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t’a dit : Mais va-t-en donc, petit malheureux !... C’est à confondre la raison, murmura-t-il. Et, si bas que son fils ne put l’entendre, il ajouta : Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère s’explique. La maison où s’était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut des landes de la Rèche. C’était bien, ainsi qu’il l’avait dit, une masure étroite et basse ; mais elle n’était guère plus misérable que le logis de beaucoup de paysans de la commune. Elle se composait d’un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et était couverte en chaume. Devant était un petit jardin d’une vingtaine de mètres, où végétaient quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les brins couraient le long de la toiture. sa conquête sur un sol frappé de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des prodiges de courage et de ténacité. Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne n’avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées de terre végétale qu’elle allait prendre à plus d’une demi-lieue. Il y avait près d’un an qu’elle était morte, et le petit routin qu’elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l’avait profondément battu. C’est dans ce sentier que s’engagea M. d’Escorval, qui, fidèle à ses résolutions, venait avec l’espoir d’arracher au père de Marie-Anne le secret de son inexplicable conduite. Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu’il gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s’apercevoir de la chaleur, qui était accablante. Arrivé au sommet, cependant, il s’arrêta pour reprendre haleine, et tout en s’essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d’œil au chemin qu’il venait de parcourir. C’était la première fois qu’il venait jusqu’à cet endroit ; il fut surpris de l’étendue du paysage qu’il découvrait. De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de l’Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie sur un rocher presque inaccessible. Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La maison de Lacheneur absorbait toute son attention. Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste demeure. pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n’a pas résisté à de moindres épreuves... Mais il avait hâte d’être fixé, il alla frapper à la porte de la maison. Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite ficelle destinée à soulever le loquet intérieur ; le baron tira cette ficelle et entra. La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n’avait d’autre plancher que le sol, d’autre plafond que le chaume du toit. Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le mobilier. Assise sur un escabeau, près d’une fenêtre à petits carreaux verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie. Elle avait abandonné ses jolies robes de « demoiselle, » et son costume était presque celui des ouvrières de la campagne. d’Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils demeurèrent debout, en face l’un de l’autre, silencieux, elle calme en apparence, lui visiblement agité. Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle était très visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir accompli et de la résignation au sacrifice. Cependant, songeant à son fils, il s’étonna de voir cette tranquillité. Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice ?... On m’en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n’ai pas vécu tant que j’ai su sa vie en péril. Je sais qu’il va mieux, et que même depuis hier on lui a permis de manger un peu... Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son front, mais c’est d’une voix presque assurée qu’elle répondit : Maurice sait bien qu’il ne serait pas en mon pouvoir de l’oublier, alors même que je le voudrais... Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre père !... Je l’ai dit, oui, monsieur le baron, et j’aurai le courage de le répéter. Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant ; mais il a failli mourir !... Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d’Escorval, et quand elle l’eut rencontré : Pensez-vous que je ne souffre pas, moi ? d’Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les siennes : Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l’aimez, vous souffrez, il a failli mourir, et vous le repoussez !... Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant ; vous le dites et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon expérience dissiperait d’un souffle ?... N’avez-vous pas confiance en moi, ne suis-je plus votre vieil ami ?... Il se peut que votre père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions extrêmes... Lacheneur sait combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m’écoutera... Je n’ai rien à vous apprendre, monsieur !... Vous aurez l’affreux courage de rester inflexible, car c’est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit : Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison de mon fils... Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle dégagea vivement sa main. vous êtes cruel, monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes sans pitié !... Vous ne voyez donc pas tout ce que j’endure, et que vous me torturez comme il n’est pas possible !... Non, je n’ai rien à vous dire ; non, il n’y a rien à dire à mon père !... Pourquoi venir ébranler mon courage, quand je n’ai pas trop de toute mon énergie pour combattre le désespoir !... Que Maurice m’oublie, et que jamais il ne cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s’il refuse, vous êtes son père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait... Elle parlait avec une sorte d’égarement, et si haut que sa voix devait arriver à la pièce voisine. La porte de communication s’ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le seuil. d’Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y avait plus de douleur et d’anxiété que de colère, dans la façon dont il dit : Vous, monsieur le baron, vous ici !... Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d’Escorval était si grand qu’il eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse : Vous nous abandonniez, j’étais inquiet ; avez-vous oublié notre vieille amitié, je viens à vous... Les sourcils de l’ancien maître de Sairmeuse restaient toujours froncés. Pourquoi ne m’avoir pas prévenu de l’honneur que me fait M. Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le sang-froid revenait, qui répondit : Mais j’arrive à l’instant, mon cher ami. Lacheneur enveloppait d’un même regard soupçonneux sa fille et le baron. Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu’ils étaient seuls ? Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser l’expression, et c’est presque de sa bonne voix d’autrefois, sa voix des temps heureux, qu’il engagea M. d’Escorval à le suivre dans la chambre voisine. C’est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en souriant. Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et d’une quantité infinie de menus paquets. Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres. d’Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l’autre, qui était tout jeune. C’est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... il a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l’avez vu. Il y avait bien dix bonnes années au moins que le baron d’Escorval n’avait en l’occasion de voir le fils de Lacheneur. Il l’avait quitté enfant, il le retrouvait homme. Jean venait d’avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe précoce le faisaient paraître plus vieux. Il était grand, très bien de sa personne, et sa physionomie annonçait une vive intelligence. Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un certain « on ne sait quoi » qui effarouchait la sympathie. Son regard mobile fuyait le regard de l’interlocuteur, son sourire offrait le caractère de l’astuce et de la méchanceté. d’Escorval, doit être faux comme un jeton. Présenté par son père, il s’était incliné devant le baron, profondément, mais avec une mauvaise grâce très appréciable. N’ayant plus les moyens d’entretenir Jean à Paris, j’ai dû le faire revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui !... L’air des grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu’ils y apprennent à s’élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n’aspirent qu’à descendre... Mon père, interrompit le jeune homme, mon père !... Attendez au moins que nous soyons seuls !... d’Escorval n’est pas un étranger !... Chanlouineau était évidemment du parti du fils ; il multipliait les signes pour engager M. Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d’en tenir compte, car il continua : J’ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter : « Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il travaille, il arrivera... » Je le croyais sur la foi de ses lettres. L’ami chargé de porter à Jean l’ordre de revenir m’a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des tripots que pour courir les bals publics... Il s’était amouraché d’une mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge... Monter sur un théâtre n’est pas un crime ! Non, mais c’en est un que de tromper son père, c’en est un que de se draper d’une fausse vertu !... T’ai-je jamais refusé de l’argent ? Mais plutôt que de m’en demander, tu faisais des dettes partout, et tu dois au moins vingt mille francs ! Jean baissait la tête ; son irritation était visible, mais il craignait son père. Lacheneur, je les avais il y a quinze jours... Je ne puis espérer cette somme que de la générosité des Messieurs de Sairmeuse... Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait imaginer le baron, qu’il ne fut pas maître d’un mouvement de stupeur. Ce geste, Lacheneur le surprit, et c’est avec toutes les apparences de la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu’il reprit : Ce que je dis là vous étonne, monsieur ? La colère du premier moment m’a arraché tant de propos ridicules !... Mais je me suis calmé et j’ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le duc ? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse ? Il a été un peu brusque, je l’avoue, mais c’est son genre ; au fond il est le meilleur des hommes... Lui, non ; mais j’ai revu son fils, M. Même, je suis allé avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder... il n’y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. J’ai choisi ce que j’ai voulu, meubles, vêtements, linge... On m’apportera tout cela ici, et j’y serai comme un seigneur... Pourquoi ne pas chercher une autre maison ? Celle-ci me plaît, monsieur le baron ; sa situation surtout me convient. Au fait, pourquoi les Sairmeuse n’auraient-ils pas regretté l’odieux de leur conduite ? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur eussent cédé devant les plus honorables réparations ? le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré qu’il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et qu’il les ferait renouveler tous les mois... Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu’il s’était imposé. Ce dernier exemple était de trop ; il éclaira d’une sinistre lueur l’esprit de M. pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime !... Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême. Il est entendu, disait Lacheneur de l’air le plus satisfait, qu’on me donnera les dix mille francs que m’avait légués Mlle Armande. En outre, j’aurai à fixer le chiffre de l’indemnité qu’on reconnaît me devoir. Et ce n’est pas tout : on m’a offert de gérer Sairmeuse, moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma fille au pavillon de garde, que j’ai habité si longtemps... Après avoir joui longtemps d’une fortune qui ne m’appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien à moi... Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire ?... d’Escorval n’en pouvait croire ses oreilles. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin... d’Escorval, c’est à peine si les gens qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour !... Mes calculs sont faits, le bénéfice est de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront des tournées de leur côté. Et ses terres, qui en prendra soin ? Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d’Escorval que sa visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant. Mais le baron ne pouvait s’éloigner ainsi, maintenant surtout que ses soupçons devenaient presque une certitude. Il faut que je vous parle !... C’est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible hésitation. Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez pas aujourd’hui, je reviendrai demain... tous les jours, jusqu’à ce que je puisse me trouver seul avec vous. Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu’il n’éviterait pas cet entretien ; il eut le geste de l’homme qui se résigne, et, s’adressant à son fils et à Chanlouineau : Allez donc voir un moment de l’autre côté, si j’y suis... Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée : Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très vite, quelles raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je sais que mon refus a failli tuer Maurice ; croyez que j’ai cruellement souffert... Mais mon refus n’en reste pas moins définitif, irrévocable. Il n’est pas au monde de puissance capable de me faire revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma décision, je ne vous les dirais pas... Nous ne sommes donc pas vos amis !... monsieur, s’écria Lacheneur, avec l’accent de la plus vive affection, vous !... vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, les seuls amis que j’aie ici-bas !... Je serais le dernier et le plus misérable des hommes, si jusqu’à mon dernier soupir je ne gardais le souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous suis dévoué... et c’est pour cela même que je vous réponds ; non, non, jamais !... Il n’y avait plus à douter. d’Escorval saisit les poignets de Lacheneur, et les serrant à les briser : dit-il d’une voix sourde, que voulez-vous faire ! On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon expérience. vous haïssez les Sairmeuse plus mortellement que jamais. et si vous semblez oublier, c’est afin qu’ils oublient, eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous agenouillez devant eux... Parce que vous êtes sûr qu’ils seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous pourrez les frapper plus sûrement... Il s’arrêta, on ouvrait la porte de communication. Ce nom, que Marie-Anne jetait d’une voix effrayante de calme, au milieu d’une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux circonstances une telle signification, que M. Comment ne craint-il pas que les murs ne s’écroulent sur lui !... Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait d’une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les plus furieuses passions contractèrent ses traits. Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, repoussa Marie-Anne, et s’appuyant à l’huisserie, il se pencha dans la première pièce, en disant : Daignez m’excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de vous prier d’attendre ; je termine une affaire et je suis à vous à l’instant... Il n’y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude. Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de l’air d’un homme qui doute du témoignage de ses sens ; et cependant il en comprenait la portée. Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous ?... non à cette heure, mais un peu plus tard. Et vous le recevez, vous l’accueillez !... De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas sensible à l’honneur qu’il me fait !... D’ailleurs, nous avons à débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la restitution de Sairmeuse... J’ai à lui donner des détails infinis pour l’exploitation des propriétés... Et c’est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que vous espérez faire entendre que vous, un homme d’une intelligence supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de Sairmeuse pour hanter votre maison !... Et maintenant osez me soutenir que véritablement, dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme s’adressent à vous !... L’œil de Lacheneur ne vacilla pas. Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il n’avait plus qu’à frapper un grand coup. Songez à la situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la voudrait pour femme, et M. Qui la veut pour maîtresse, n’est-ce pas ?... Je suis sur de Marie-Anne et je méprise les propos des imbéciles. En d’autres termes, dit-il d’un ton indigné, vous faites de l’honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie que vous engagez !... Toutes les passions furieuses que Lacheneur comprimait éclatèrent à la fois ; il ne songea plus à se contenir. s’écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, vous l’avez dit : Marie-Anne doit être et sera l’instrument de mes projets... L’homme qui est où j’en suis ne s’arrête plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, amis, famille, la vie, l’honneur, j’ai d’avance tout sacrifié. Périsse la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m’importe ! Il était effrayant d’énergie et de fanatisme, ses poings crispés menaçaient d’invisibles ennemis, ses yeux s’injectaient de sang. Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s’il eût craint qu’il ne lui échappât... Vous voulez vous venger des Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice. Mais Lacheneur, d’un mouvement brusque, se dégagea. Et cependant je veux vous rassurer... Il leva la main comme pour prêter serment, et d’une voix solennelle : Devant Dieu qui m’entend, prononça-t-il ; sur tout ce que j’ai de sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n’ai jamais eu l’idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage parce que j’ai absolument besoin d’eux. Lacheneur disait vrai, cette fois ; on le sentait ; la vérité trouve à son service d’irrésistibles accents. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C’est donc d’un air de défiance insultante qu’il dit : Comment croire à vos serments, après vos aveux !... Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le piège ; tout son calme lui revint comme par magie. Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous n’obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet ; je n’en ai que trop dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un abîme entre nous, n’essayons pas de le franchir. Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à la mort, n’importe ! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le contact peut être mortel !... C’était là, sous une forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait dit Marie-Anne. Et son esprit s’épuisait à chercher le mot de cette effrayante énigme. Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n’est pas un sentier, pas un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses amours perdues... Ce misérable Fouché ne m’a-t-il pas emprisonné ici !... Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l’ami de l’Empereur, donc vous êtes suspect. Vos ennemis guettent dans l’ombre une occasion de vous perdre. Que leur faut-il pour vous jeter en prison ?... Une démarche mal interprétée, une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à l’étranger des temps plus heureux... C’est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. Son accent n’admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que trop, et il parut désespéré. vous êtes comme l’abbé Midon, fit-il d’une voix sourde, vous ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter d’être venu ici ce matin ? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s’abattait sur votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez pas... et voyant que cette sinistre prophétie n’ébranlait pas le baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse. Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d’Escorval ; il ne l’en salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui au château venaient d’être chargés sur des charrettes qui allaient arriver... d’Escorval n’avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à Marie-Anne était impossible ; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue. et lentement, poigné par les plus cruelles angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus tôt il gravissait le cœur plein d’espoir. Qu’allait-il dire au pauvre Maurice ?... Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le sentier, le fit se retourner. Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Martial l’aborda avec cet air de juvénile franchise qu’il savait si bien prendre, et d’un ton brusque : J’espère, monsieur, dit-il, que vous m’excuserez de vous avoir poursuivi quand vous m’aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, j’exècre ce que vous adorez, mais je n’ai ni la passion ni les rancunes de vos ennemis. C’est pourquoi je vous dis : à votre place, je voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps de galop, et on est à l’abri... Et sans attendre une réponse, il s’éloigna. On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j’ai de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils. Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois : Mlle Blanche de Courtomieu, suivie de l’inévitable tante Médie, était venue l’épier. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille ; c’était un fait admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté. Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui dire : Et si lui-même en parlait, il disait : La vérité est qu’il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, pour en être débarrassé. Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait ; et, selon son expression en ses jours de mauvaise humeur, « elle le menait comme un tambour. » Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et Dieu sait si elle en avait ! Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter plus. Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l’acier, tout son courage s’envolait. Avec lui, d’ailleurs, elle maniait l’ironie comme un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle frappait avec une admirable précision. Ce n’est pas une fille que j’ai, pensait parfois le marquis avec une sorte de désespoir, c’est une seconde conscience, bien autrement cruelle que l’autre... Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père. Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne sont pas capables ces filles blondes, dont le cœur est un glaçon et la tête un brasier, qui rien n’émeut et que tout passionne, qu’une incessante inquiétude d’esprit agite, et que la vanité mène. Qu’elle s’amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays !... C’est dire de quels vœux il appelait le bon, l’honnête jeune homme qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis. Mais où le prendre, ce libérateur ?... Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu’il donnait à sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait mis sur pied le ban et l’arrière-ban des épouseurs, non-seulement de l’arrondissement, mais encore des départements voisins. On eût rempli les cadres d’un escadron sur le pied de guerre, rien qu’avec les ambitieux qui avaient tenté l’aventure. Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. de Courtomieu, nul n’avait eu l’heur de plaire à Mlle Blanche. Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l’accueillait gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions ; mais dès qu’il avait tourné les talons, d’un seul mot qu’elle laissait tomber de la hauteur de ses dédains, elle l’écartait. Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... son nez est mal fait !... Et à ces jugements sommaires, pas d’appel. On eût vainement insisté ou discuté. Cependant, la revue des prétendants l’amusant, elle ne cessait d’encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s’il eût été moins riche. Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération prochaine. Le marquis professait ce principe qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses vues au duc de Sairmeuse. Arrivant avec l’idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, le duc ne pouvait qu’être ravi de s’allier à la maison la plus ancienne et la plus riche du pays après la sienne. La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte. Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de rentes... oui, jusqu’à quinze cent mille francs, prononça le marquis. Sa Majesté a des bontés pour moi... j’obtiendrai pour Martial un poste diplomatique important... Moi, j’ai, en cas de malheur, beaucoup d’amis dans l’opposition... Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d’en parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût été lui donner l’idée de la repousser. Laisser aller les choses lui parut le plus sûr... La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle Blanche fit irruption dans son cabinet. Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de Sairmeuse. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la joie qu’il ressentait ; mais il songea qu’en en laissant apercevoir quelque chose, il perdrait peut-être tout. Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et enfin, il osa dire : Voici donc un mariage à moitié fait. Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait toutes ses facultés à l’œuvre de séduction qui devait faire tomber Martial à ses genoux. Après s’être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de l’impression produite, elle battait en retraite, manœuvre trop simple pour ne pas réussir toujours. Autant elle s’était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire étourdie parut s’effacer sous la vierge. Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection ! cette comédie divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les chastes appréhensions de ce cœur qui semblait s’éveiller pour lui. Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu’à travers les franges soyeuses de ses sourcils. Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus raffinée ?... On dit que le couvent est un grand maître. Mais ce qu’on ne lui avait pas appris, ce qu’elle ignorait, c’est que les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges ; c’est que les grandes comédiennes finissent toujours par verser de vraies larmes. Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur. Ce qu’elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de jalousie, de colère plutôt, qui déjà l’avait agitée. Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d’une lame rougie déchirant ses chairs. La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder son sang-froid ; cette fois, non. Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle courut s’enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots. Cette pensée la glaçait, et elle, l’orgueilleuse héritière, pour la première fois elle douta de soi. Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l’argent, et qu’elle-même n’était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu’elle le croyait et que le disaient ses flatteurs. elle tremblait de ne l’être pas. Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était fait pour lui rendre quelque assurance. Il ne s’était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement clair qu’il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À certains moments, elle l’avait troublé, elle en était sûre. Il lui semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases qu’il avait murmurées à son oreille... Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d’une conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres où elle se débattait. L’une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, qu’elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu’il ne l’avait pas rompue. Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects ; on lui faisait la charité des apparences, mais l’autre avait la réalité, l’amour. Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la plus misérable des créatures, qu’elle se taisait pourtant et dévorait ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir son mari l’abandonner ou cesser de se contraindre... Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l’avait indignée en même temps. Peut-on être lâche à ce point !... Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu’elle avait raisonné la passion comme un aveugle-né la lumière. Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari de ma parente ?... Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l’ignominie d’un partage. Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore, hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les uns que les autres. Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l’entrée de sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par Martial... Comment, mademoiselle ne s’est pas couchée !... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m’éveille à l’instant. Il est inutile de parler de cela. Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase du Japon, elle baignait d’eau froide ses paupières gonflées par les premières larmes sincères qu’elle eût répandues depuis qu’elle était au monde. Cette nuit d’angoisses et de rages solitaires avait pesé plus qu’une année sur le front de l’orgueilleuse héritière. Elle était si pâle et si triste, si différente d’elle-même, lorsqu’elle parut à l’heure du déjeuner, que tante Médie s’inquiéta. Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d’un ton si doux que la parente pauvre en fut saisie, comme d’un miracle. de Courtomieu n’était guère moins intrigué. De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface ?... Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait de table, sa fille lui demanda un instant d’entretien. Il la précéda dans son cabinet, et dès qu’ils y furent seuls, sans laisser à son père le temps de s’asseoir, Mlle Blanche le supplia de lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d’une alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si Martial avait été prévenu et ce qu’il avait répondu. Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la plus affreuse anxiété. Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en caressant son menton glabre, et, par ma foi ! Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d’épingles qui lui cuisaient encore. Même, la tentation d’abuser de son avantage traversa son esprit. Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m’a formellement demandé ta main, et on n’attend que ta décision pour les démarches officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un jour duchesse. Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que ce mot « amoureuse » faisait monter à son front. Ce mot jusqu’alors lui paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable. Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d’une voix à peine distincte, il faut nous hâter... Il recula, croyant avoir mal entendu. Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s’échappant. Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre tout au fond de leur malheur. Aussi, dès qu’elle eut quitté son père, elle força tante Médie à s’habiller en toute hâte, et, sans un mot d’explication, elle la traîna au bois de la Rèche, à un endroit d’où elle apercevait la maison de Lacheneur. d’Escorval était venu demander une explication à son ancien ami. Elle le vit arriver d’abord, puis, peu après, arriva Martial... Elle se condamnait à compter les secondes que Martial passerait près de Marie-Anne... d’Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s’élancer après lui et lui parler. Sa visite n’avait pas duré une demi-heure, et sans doute il allait s’éloigner. Après avoir salué le baron, il remonta la côte et rentra chez Lacheneur. répondit durement Mlle Blanche ; tais-toi ! Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons. Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et les effets de M. Ce bruit, Martial l’entendit de la maison, car il sortit, et après lui parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne. Tout ce monde aussitôt s’employa à débarrasser les charrettes, et positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût juré qu’il commandait la besogne ; il allait, venait, s’empressait, parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de donner un coup de main. Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche... cette dangereuse créature lui ferait faire tout ce qu’elle voudrait... une troisième charrette apparaissait, traînée par un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d’arbustes. Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait porter l’épouvante dans le cœur de tante Médie. dit-elle d’une voix sourde, comme à moi !... Seulement, il m’envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les massifs de Sairmeuse. Que parles-tu donc de fleurs ? Mlle Blanche eût voulu répondre qu’elle ne l’eût pu. Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, tout le temps qu’il fallut pour tout rentrer... Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin Martial reparut sur le seuil de la maison. Marie-Anne l’avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne pouvoir se décider à partir... Il se décida cependant, et s’éloigna doucement, comme à regret... Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical. Je veux parler à cette créature ! Il n’y a pas à en douter : si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des souffrances qu’elle venait d’endurer. Mais de l’endroit du bois où s’était établie Mlle Blanche, jusqu’à la pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d’un terrain très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et d’ajoncs. Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et c’était assez de cette minute pour changer toutes ses idées. Elle n’avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait amèrement de s’être montrée. Mais il n’y avait plus à reculer, Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l’avoir vue. Il ne lui restait qu’à profiter du reste de la route, pour se remettre, pour composer son visage... Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle feignait d’être très essoufflée, presque autant que tante Médie. on n’arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne... Elle était extrêmement surprise et ne savait pas le cacher. Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche, mais elle m’a égarée... Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit : Je n’ai pu, ma chérie, me résigner à rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que vous espériez ? Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d’intérêt touchant de son ancienne amie. C’est donc avec la plus entière franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu’elle avoua l’inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal recevoir... À deux pas d’elle étaient les caisses d’arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums rallumaient sa colère. Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles fleurs ? Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin répondit ou plutôt balbutia : pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce qu’elle jugeait une insigne impudence. Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et c’est sur le ton de la plaisanterie qu’elle dit : Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir ; c’est de mon fiancé que vous avez accepté ces fleurs... a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon père la lui a accordée. C’est encore un grand secret, mais je ne vois nul danger à le confier à votre amitié. Elle croyait ainsi percer le cœur de Marie-Anne, mais elle eut beau l’observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger tressaillement. Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit : Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous marier aussi, ma chérie ?... Tout le monde sait bien que vous épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés, ironique, persistant. Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d’énergie, jamais je ne serai la femme de ce jeune homme. On le dit très bien de sa personne et assez riche... Le nom de Maurice d’Escorval montait à ses lèvres, malheureusement elle ne le prononça pas, arrêtée qu’elle fut par un regard étrange de son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout aussi futile en apparence ! il lui faudrait un marquis de Sairmeuse. Et comme Marie-Anne s’embarrassait à chercher une excuse plausible, elle reprit d’un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner toutes ses rancunes. Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation de travailler de vos mains et d’aller de porte en porte quêter de l’ouvrage qu’on vous refuse. Mais n’importe, je serai, moi - elle appuyait sur ce mot - plus généreuse que vos anciennes connaissances... J’ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de douleur et d’indignation. Sans avoir l’expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel ? Après plus d’une minute, elle était encore immobile à la même place, au milieu du jardin, regardant s’éloigner cette amie de sa prospérité, quand une main s’appuya légèrement sur son bras. et se trouva en face de son père. Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux brillaient d’un sinistre éclat. J’étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j’ai tout entendu... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu’elle a eu l’infamie de venir ici, chez toi, t’écraser de son insolent bonheur, après qu’elle t’a accablée de son ironique pitié et de ses mépris !... je te l’avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre sang que le nôtre... Le jour de notre revanche luira... Ils eussent frémi, ceux qu’il menaçait, s’ils l’eussent entendu et vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il paraissait formidable. Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne ; toi, tu n’as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te demandes, n’est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de t’en vouloir ?... je vais te les dire : elle s’imagine que le marquis de Sairmeuse est ton amant. Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la secoua de la nuque aux talons. reprit froidement Lacheneur, qu’y a-t-il là qui t’étonne ?... Ne t’attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée, tu t’es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et écœurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que je méprise ?... Je puis tout accepter, oui, tout, excepté cela... Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était déchirant ; il sentit qu’il s’attendrissait et rentra. Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une vengeance digne d’elle, Mlle Blanche résolut de se servir d’une arme que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service : la calomnie. Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et qu’elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas l’effet qu’elle espérait. La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes. Même, craignant d’être pris pour dupe, il surveilla... Et c’est ainsi qu’un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s’échappait de la maison et traversait en courant la lande. Il s’élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa... Il avait cru reconnaître Maurice d’Escorval. Les chances favorables qu’il entrevoyait encore, après les confidences de son fils, le baron d’Escorval avait eu la prudence de les taire. Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné ; mieux vaut lui laisser la certitude du malheur que l’exposer à un mécompte... Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue. Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce chétif espoir avec l’âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l’eau, serre encore entre ses mains crispées la planche qui n’a pu le sauver. S’il n’interrogea pas, c’est qu’il était bien persuadé qu’on ne lui dirait pas la vérité. Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique la fièvre. Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des mouvements du baron ne lui échappait. Ainsi, il l’entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure. Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu’à la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses conjectures. Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se rendre chez M. donc il ne désespère pas tout à fait... Un fauteuil était près de lui, il s’y laissa tomber, songeant qu’en guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa destinée quelques secondes plus tôt. Il la connut au bout de trois mortelles heures. À la seule attitude de M. d’Escorval, il vit bien que tout, cette fois, était irrémissiblement perdu ; il en fut sûr, comme l’accusé qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu’ils vont prononcer. Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se sentait mourir. Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu’il jugeait indigne. Il voulut savoir ce qui s’était passé, demander des détails. Il sonna et dit au domestique qu’il souhaitait parler à son père. d’Escorval ne tarda pas à paraître. Rien qu’à l’accent de cette question, M. Dès lors, à quoi bon nier ?... Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières, répondit-il d’un ton grave... Il ne te reste plus qu’à te soumettre, mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps emportera jusqu’au souvenir d’une douleur qui te semble en ce moment devoir être éternelle... Mieux vaut te dire : tu es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore : défends-toi de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se défend de songer au vertige... Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé ?... Je l’ai trouvée plus inflexible que Lacheneur. ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être Chanlouineau. Il vient chez eux familièrement, je l’y ai trouvé... Chacune de ses réponses tombait comme un coup d’assommoir sur le front de Maurice, ce n’était que trop évident. d’Escorval s’était armé de l’impassible courage du chirurgien qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer. d’Escorval voulait éteindre dans le cœur de son fils la dernière lueur d’espoir. C’en est fait, répétait Maurice, M. Le baron hocha la tête d’un air découragé. C’est ce que je pensais d’abord, murmura-t-il. Mais que dit-il, pour justifier sa conduite ; il doit dire quelque chose ?... il a su esquiver toute explication. Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute votre expérience, vous n’avez pu pénétrer ses intentions ! Entre le moment où Martial de Sairmeuse l’avait quitté au milieu de la lande, et l’instant présent, M. d’Escorval avait eu le temps de réfléchir : J’ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve quelque vengeance terrible... Qui sait s’il ne songe pas à organiser quelque complot dont il serait le chef ?... Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations indispensables... Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice. Un complot, fit-il, n’explique pas l’obstination de M. C’est par Marie-Anne qu’il tient Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu’elle devienne ta femme demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu’il nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des conjectures. En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu’il faut se soumettre, se résigner... Il disait cela, parce qu’il voulait rassurer son père, mais il pensait précisément le contraire. Une idée venait d’éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée, obscure, à peine distincte, mais qu’il pressentait devoir être une idée de salut. Et, en effet, dès qu’il fut seul, elle se dégagea, elle grandit, elle se précisa : Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices lui sont nécessaires ; il doit même en chercher... Pourquoi n’irais-je pas m’offrir à lui ? Du jour où je serai de moitié dans ses préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu’il veuille entreprendre, je vaux bien Chanlouineau... De là à prendre la résolution d’aller offrir ses services à Lacheneur, il n’y avait qu’un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne songea plus qu’à tout faire pour hâter sa convalescence. Elle fut prompte, l’espoir a des vertus merveilleuses, rapide à étonner l’abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac. Jamais je n’aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme d’Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la vie. Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances... Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu’il s’y prit, il n’en put rien tirer. Maurice, que la seule tentation d’un mensonge faisait rougir jusqu’aux oreilles, trouva au service de ses projets l’imperturbable dissimulation d’un vieux diplomate. Il avait décidé qu’il ne dirait rien à ses parents. À quoi bon les inquiéter !... D’un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison paternelle... Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l’abbé Midon déclara que Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient favorables. Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre. s’écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser ! La chasse, jusqu’alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait utile d’afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels prétextes d’absence. Jamais il ne s’était senti si heureux que le matin où sur les sept heures, le fusil sur l’épaule, il passa L’Oiselle pour gagner la maison de M. Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche. Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s’arrêta un moment à l’endroit d’où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l’un et l’autre, une balle de colporteur. Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient seuls à la maison. Il y courut, et sans frapper il entra. Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis devant la cheminée où flambait un grand feu... Au bruit de la porte, ils s’étaient retournés ; à la vue de Maurice, ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l’un que l’autre. En toute autre circonstance, Maurice d’Escorval eût été bouleversé par cet accueil ouvertement hostile. En ce moment, non-seulement il n’en fut pas troublé, mais c’est à peine s’il le remarqua. C’est trop d’obstination que de revenir ici contre ma volonté et après ce que je vous ai dit, monsieur d’Escorval, reprit Lacheneur d’une voix rude. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même quelque chose de plus, l’étrange lucidité des grandes crises. D’un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il pénétrait, et s’il eût conservé un doute, il se fut envolé. Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en fusion, et deux moules à balles près des chenets. Si j’ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d’un ton ferme et grave, c’est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n’est-ce pas ? regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si je ne suis pas de ceux qu’un chef s’estime heureux d’enrôler... Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa feinte colère ; je n’ai pas de projets... Alors pourquoi ces balles que vous êtes occupés à fondre ?... Il fallait au moins fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer... Il dit, et joignant l’exemple au précepte, il se retourna et alla pousser le verrou. Mais répondre : « Arrière ! » au soldat qui vient à vous librement serait une faute dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... C’est les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux ; j’adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Je ne réclame qu’une grâce, celle de combattre, de triompher ou de me faire tuer à vos côtés ! Accepter serait un crime que vous ne commettrez pas !... Et pourquoi, s’il vous plaît ?... Parce que, malheureux, notre cause n’est pas la vôtre, parce que le but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est partout, de tous côtés !... Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l’interrompit. Et c’est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m’arrêter en me montrant les dangers que vous bravez... Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu de me prêter secours, vous m’abandonneriez ?... Vous vous cacheriez lâchement, en vous disant : « Qu’il périsse, pourvu que je sois sauvé ! » est-ce là véritablement ce que vous feriez ?... Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la force de mentir, et elle ne voulait pas dire : « J’agirais comme vous. » Maintenant, elle s’en remettait à la décision de son père. Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat. saurez-vous voir d’un œil impassible sa position affreuse ? Songez qu’elle ne doit décourager absolument ni Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. je le sais aussi bien que vous, c’est un rôle indigne que je lui impose, un rôle odieux où elle laissera ce qu’une jeune fille a de plus précieux en ce monde... Le sort de Marie-Anne sera celui de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de l’homme qu’elles aimaient, père, frère ou amant... Elle peut poursuivre sa tâche, je souffrirai, mais je ne douterai jamais d’elle et je me tairai. Si nous triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite !... Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les affirmations, qu’il s’attendait, qu’il se résignait à tout. Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il. Il n’y a plus à réfléchir, monsieur. Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami... Vous ne comprenez donc pas qu’en vous engageant, vous engagez fatalement le baron d’Escorval... Vous croyez ne risquer que votre tête, vous jouez la vie de votre père... s’écria-t-il, c’est assez de remontrances !... Seulement, sachez-le bien, si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je tiens, je me fais sauter la cervelle... Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que ce qu’il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne s’inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant. Mais n’oubliez jamais la menace qui m’arrache mon consentement. Quoi qu’il arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l’aurez voulu !... Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait, il était ivre de joie. Lacheneur, il me reste à vous dire mes espérances et à vous apprendre pour quelle cause... qu’est-ce que cela me fait ! Il s’avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu’il porta à ses lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s’écria : Peut-être songeait-il qu’il suffisait d’un mouvement de sa volonté, d’un sacrifice de son orgueil pour assurer le bonheur de ces deux pauvres enfants... Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa, et c’est de l’air le plus sombre qu’il reprit : Encore faut-il, monsieur d’Escorval, arrêter nos conventions... D’abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi, éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à des heures convenues d’avance, jamais à l’improviste... L’attitude seule de Maurice affirmait son consentement. Ensuite, comment traverserez-vous l’Oiselle sans avoir recours au passeur, qui est un dangereux bavard ?... Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer. Me promettez-vous aussi d’éviter le marquis de Sairmeuse ? Il se peut que le hasard, en dépit de nos précautions, vous mette en présence ici. de Sairmeuse est l’arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous êtes violent... Jurez-moi que s’il venait à vous provoquer, vous mépriseriez ses provocations... Mais je passerais pour un lâche, monsieur !... Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida. Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser trop voir notre intelligence... Lacheneur s’arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s’il n’oubliait rien. Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu’à vous adresser une dernière et bien importante recommandation... nous étions camarades quand il venait en vacances... quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai toute ma pensée... Restez sur vos gardes, vous dis-je... Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta : c’est pour un père un pénible aveu : je n’ai pas confiance en mon fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s’il devait trahir... Peut-être serait-il sage de l’éloigner ; mais que penserait-on ? Sans doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je risque froidement la vie de tant de braves gens. Il soupira et dit encore : Ainsi, c’était bien Maurice d’Escorval que le marquis de Sairmeuse avait surpris s’échappant de la maison de M. Martial n’avait aucune certitude, il se pouvait que l’obscurité l’eût trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son cœur de colère. Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu’il n’apercevait rien des circonstances les plus frappantes. L’amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque serviles de Chanlouineau ne l’étonnaient pas. Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait qu’il s’avançait dans son esprit et dans son cœur. Ayant oublié, il s’imaginait que les autres ne se souvenaient pas. Après cela, il se figurait s’être montré assez généreux pour avoir des droits à une certaine reconnaissance. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une soixantaine de mille francs. bien dégoûté s’il n’était pas content ! maugréait le duc, furieux d’une prodigalité qui cependant ne lui coûtait rien. Encore entretenu dans ses illusions par l’opinion de son père, Martial se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Le soupçon des visites de Maurice faillit l’éclairer... Serais-je donc dupe d’une rouée ?... Son dépit fut tel que, pendant plus d’une semaine, il prit sur lui de ne se point montrer à la Rèche. Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l’exploitant avec l’adresse de l’intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de son fils à l’alliance avec les Courtomieu. Livré jusqu’alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s’écria enfin : Le duc n’était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions. En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent faites ; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées et on décida que le mariage serait célébré au printemps. C’est à Sairmeuse qu’eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d’autant plus gai qu’où y célébrait deux petites victoires. Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement militaire à Montaignac. Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations prodiguées à l’empereur, venait d’obtenir la présidence de la Cour prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les terreurs de la Restauration... Après cette fête, déclaration publique, Martial se trouvait lié. En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. Elle le pénétrait d’un charme dont la douceur infinie lui faisait presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne. Malheureusement, l’orgueilleuse héritière ne sut pas résister au plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu’elle appelait la « bassesse des anciennes inclinations du marquis. » Elle trouva l’occasion de dire qu’elle faisait travailler Marie-Anne pour l’aider à vivre. Martial se contraignit à sourire, mais l’indignité du procédé le forçait de plaindre Marie-Anne... Et le lendemain même, il courait chez M. À la chaleur de l’accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se fondirent, tous ses soupçons s’évaporèrent... La joie de le revoir éclatait même dans les yeux de Marie-Anne ; il le remarqua bien... C’est qu’en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument précieux. Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l’œil et l’oreille dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre espion... Il le fut, car il eut vite repris l’habitude de ses visites quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient défoncés, mais il n’était pluie, neige, ni boue capables d’arrêter Martial. Il arrivait vers dix heures, s’asseyait sur un escabeau, contre l’âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait... Marie-Anne paraissait s’intéresser prodigieusement aux événements ; il lui contait tout ce qu’il pouvait surprendre. Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le « commerce. » Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait acheté un cheval afin d’étendre ses tournées. Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues... Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient pour parler à M. Et à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret. La maison était comme un cabaret... Qui ne sait où l’âpreté des convoitises peut mener un homme amoureux !... Il plaisantait avec les allants et venants, il donnait une poignée de main, à l’occasion, il lui arrivait de trinquer... Il eût accepté bien d’autres choses !... N’avait-il pas offert à Lacheneur de l’aider à mettre ses comptes au net ?... Et une fois, c’était vers le milieu de février, comme il voyait Chanlouineau très embarrassé pour composer une lettre, il voulut absolument lui servir de secrétaire. C’est que ce n’est pas pour moi, cette damnée lettre, disait Chanlouineau, c’est pour un oncle à moi qui marie sa fille... Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non sans mainte rature, il écrivit : Nous sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à ... Nous vous invitons à nous faire le plaisir d’y venir. Nous comptons sur vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis, plus nous serons contents. « Comme la fête est sans façons et que nous serons très nombreux, vous nous rendrez service en apportant quelques provisions. » Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant de laisser en blanc la date de « la noce, » il eût, à coup sûr, reconnu qu’il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec cette petite ? Il se sentait à la discrétion de cette « petite. » Près d’elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût demandé de la prendre pour femme, qu’il n’eût pas dit : non... Mais Marie-Anne n’avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous ses vœux étaient pour le succès de son père... Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides auxiliaires de M. Ils entrevoyaient après le triomphe une si magnifique récompense !... N’est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice !... Toute la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt le dîner, il s’esquivait, traversant l’Oiselle dans son bateau, et volait à la Rèche. d’Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences de son fils ; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l’avait « embauché ; » ce fut son expression. Saisi d’effroi, il résolut d’aller sur-le-champ, sans prévenir Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria l’abbé Midon de l’accompagner. C’est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d’Escorval et le curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes ils étaient et si inquiets, qu’ils n’échangèrent pas dix paroles le long de la route. Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois... Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets... Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d’une douzaine de personnes, et M. Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l’entendre, mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent ses paroles... Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant d’une voix formidable : Le sort en est jeté !... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai pas... Cinq minutes après la maison était en flammes... Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac s’éclairer comme un phare... et de tous côtés l’horizon s’empourpra de lueurs d’incendie. On répondait au signal de Lacheneur... l’ambition est une belle chose !... Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n’eussent plus dû, ce semble, aspirer qu’au repos du foyer domestique. Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en répandant le bien autour d’eux, tout en préparant pour leur dernière heure un concert de bénédictions et de regrets. Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la manœuvre de ce « vaisseau de l’État, » où personne ne consent plus à rester simple passager. Nommés, l’un commandant des forces militaires, l’autre président de la Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux pour s’installer tant bien que mal à la ville. Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d’Armes, une grande vieille maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes. Le marquis de Courtomieu s’était établi en camp volant chez un de ses parents, rue de la Citadelle... tout était donc pour le mieux. Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur Blanche. Les représailles s’exerçaient librement ; les vengeances s’assouvissaient en plein soleil ; et les haines privées et d’effroyables cupidités s’abritaient sous le manteau des rancunes politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux... Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs pensées et leurs vœux vers « l’autre, » et il leur semblait que le vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait en même temps leurs dernières espérances. Mais rien de tout cela ne montait jusqu’au duc de Sairmeuse, jusqu’au marquis de Courtomieu. Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux ; quel faquin eût osé ne l’être pas ! Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis aller, n’avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d’Alliés sous la main ! Quelques esprits chagrins leur parlèrent de « mécontentements, » ils les traitèrent de visionnaires. Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison... mais la porte au même moment s’ouvrit, et un homme hors d’haleine entra. Cet homme, c’était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de Sairmeuse à la dignité de garde-chasse. Evidemment il se passait quelque chose d’extraordinaire. monseigneur, s’écria Chupin, ils sont en route !... Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau. de Sairmeuse lut à haute voix : « Mon cher ami, nous sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars... » La date n’était plus en blanc, cette fois, mais tel était l’aveuglement du duc qu’il s’obstinait à ne pas comprendre. ils comptent s’emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener « l’autre, » ou du moins le fils de « l’autre... » Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas si proche... Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Tous les gens de la ville sont pour nous. Ils ont des complices ici ; tous les officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main. Lacheneur, l’abbé Midon, Chanlouineau, le baron d’Escorval... Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait ; sa taille herculéenne courbée par les ans se redressait. Il sonna à briser la sonnette ; un valet parut : de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes pistolets !... Qu’on monte à cheval et qu’on aille dire à mon fils d’accourir ici, bride abattue... On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux heures... Chupin le tirait par le pan de sa redingote ; il se retourna : Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le silence ; mais dès que le valet fut sorti : Inutile, monseigneur, dit-il, d’envoyer chercher M. C’est que, monseigneur, c’est que, excusez-moi, je vous suis dévoué... Positivement, Chupin regrettait de s’être tant avancé... D’un formidable coup de poing, M. hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi du plafond, tu mens !... Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit jusqu’à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s’enfuir. Que j’aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... la fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont, Chanlouineau, le petit d’Escorval, le fils de Monseigneur et les autres... de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d’injures contre Marie-Anne quand son valet de chambre rentra... Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et s’élança dehors. Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la place d’Armes, d’où on découvrait une grande étendue de pays, ses dernières illusions s’envolèrent. Montaignac était comme entouré d’un cercle de flammes. murmura le vieux maraudeur, c’est l’ordre de se mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils seront aux portes de la ville vers deux heures du matin... Il ne lui restait plus qu’à se concerter avec M. Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu’en tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant dans la nuit, prirent la fuite... Instinctivement il s’élança à leur poursuite et en atteignit un qu’il saisit au collet. Et l’homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets qu’il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre. Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. Lui avait été bouleversé, son ami sembla ravi. prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater notre dévouement et notre zèle !... Nous avons de bonnes murailles, des portes solides, 3 000 hommes de troupes !... Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac... Mais une pensée soudaine l’assombrit, il se gratta le front et ajouta : et moi qui attends Blanche ce soir !... Elle a dû quitter Courtomieu après dîner... Pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur !... Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux plus de temps qu’ils ne croyaient. Les paysans s’avançaient, mais non si vite que l’avait dit Chupin. Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur... Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur avait compté les feux qui répondaient à l’incendie qu’il venait d’allumer. Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de joie. Tous nos amis, s’écria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prêts, ils se mettent en route !... Partons donc, nous qui devons être les premiers au rendez-vous !... On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l’étrier quand deux hommes s’élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu’à lui. L’un d’eux saisit le cheval par la bride. Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d’un ton de fureur concentrée : Que me voulez-vous encore, tous deux ? Nous voulons empêcher l’accomplissement d’une œuvre de délire !... La haine vous égare, Lacheneur ! monsieur, vous ne savez rien de mes projets ! Pensez-vous donc que je ne les devine pas ?... Vous espérez vous emparer de Montaignac... d’Escorval n’était pas homme à se laisser imposer silence. Il saisit le bras de son ancien ami, et d’une voix forte, de façon à être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit : Vous oubliez donc que Montaignac est une place de guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles... Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare énergie et une indomptable bravoure : le duc de Sairmeuse. Lacheneur se débattait, essayant de se dégager. Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux fenêtres de la citadelle. Elle m’annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous paraîtrons... Je veux admettre l’impossible ; vous prenez Montaignac. Pensez-vous que les Anglais vous rendront l’empereur ? Napoléon II n’est-il pas prisonnier des Autrichiens ? Ne vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130 000 soldats à une journée de marche de Paris ? De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur. Cependant tout ceci n’est rien, continua le baron, vous ignorez ce que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même, dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de dupes... Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des réalités ; tous ceux qui, parce qu’ils souhaitent fortement une chose, s’imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n’ont été prévenus ?... Qui donc les aurait avertis ? Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son fils Jean, le prouvait. C’est cependant du ton le plus froid qu’il ajouta : Il est probable qu’à cette heure le duc et le marquis sont au pouvoir de nos amis... Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme ; il n’était force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux... C’était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron. Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas sourd à la voix de la raison... Vous êtes un honnête homme, songez à l’épouvantable responsabilité que vous acceptez... sur des chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves gens et l’existence de leurs familles... On vous l’a dit, malheureux, vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous êtes trahis !... Le lieu, l’instant, l’anxiété du péril, l’étrangeté de cette scène aux clartés de l’incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément, sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l’âme la plus ferme. Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de Lacheneur. Il était visible pour tous qu’il était remué jusqu’au plus profond de ses entrailles. Qui peut dire ce qui fût advenu sans l’intervention de Chanlouineau. Le robuste gars s’avança, brandissant son fusil double : Par le saint nom de Dieu !... s’écria-t-il, voici bien du temps perdu en bavardages inutiles !... Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea brusquement et s’élança en selle : Mais le baron et l’abbé ne désespéraient pas encore, ils s’étaient jetés à la tête du cheval. Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde !... Le sang que vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de vos enfants !... Epouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s’arrêta... Alors sortit des rangs et s’avança un des complices, vêtu comme les paysans des environs de Sairmeuse... s’écrièrent en même temps l’abbé et le baron stupéfaits... répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite... Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à l’horizon ?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se rendent en armes au carrefour de la Croix-d’Arcy, à une lieue de Montaignac, où est le rendez-vous général... Avant deux heures, il y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le commandement... Et vous voudriez qu’il laissât sans chef ces soldats qu’il est allé arracher à leurs foyers ?... L’exaltation de son père et de son amant l’avait gagnée, elle partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs espérances... Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l’incendie... c’est vraiment à cette heure, qu’elle méritait ce nom d’ange de l’insurrection que lui avait donné Martial. il n’y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir... C’est la prudence maintenant qui serait folie... C’est en arrière qu’est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs, chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d’un homme... et nous, mes amis, en avant ! Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s’élança à travers la lande. Il n’y avait plus à lutter. d’Escorval était consterné, mais il ne pouvait laisser s’éloigner ainsi son fils qu’il apercevait dans les rangs. Le jeune homme hésita, mais enfin s’approcha... Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron. Il faut que je les suive, mon père... mon père, je ne puis vous obéir... Sa voix était triste ; mais elle annonçait une inébranlable détermination. C’est à la mort que tu marches... Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père... Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies !... Une larme brilla dans les yeux du jeune homme. Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que le garder près d’elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de traître... d’Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice. Il étendit les bras et serra sur son cœur ce fils tant aimé, convulsivement, comme si c’eût été pour la dernière fois... Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient se perdant dans le lointain, que le baron d’Escorval était encore à la même place, écrasé sous l’excès de sa douleur... Tout à coup il se redressa. Un espoir nous reste, l’abbé, s’écria-t-il. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire où est le rendez-vous ?... En courant à Escorval, en attelant en hâte un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d’Arcy. Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux... Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et les siens quittèrent la lande de la Rèche. Une heure plus tard, au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à Montaignac. L’étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château. Ainsi, ce voyage qu’entreprenait la jeune fille sortait des habitudes établies ; des circonstances graves l’expliquaient. Il y avait six jours que Martial n’avait paru à Courtomieu, et Mlle Blanche était à moitié folle de douleur et de colère. Ce qu’eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement, le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l’église. Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester maîtresse de soi ; le quatrième elle n’y tint plus, et malgré l’inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles de Martial. On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un charme, mais que chassant de l’aurore au crépuscule, il se couchait tous les soirs aussitôt souper. Mais du moins elle était persuadée que Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d’accourir s’excuser. Il ne parut pas, il ne daigna pas donner signe de vie. sans doute il est près de l’autre, disait-elle à tante Médie, il est aux genoux de cette misérable Marie-Anne... Elle disait ainsi, ayant fini par croire - cela arrive - aux calomnies qu’elle même avait inventées. En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle lui écrivit pour lui annoncer son arrivée. Laisser voir le déchirement de son âme, l’excès de son amour et de sa jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances étaient intolérables. Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays. Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d’une autorité presque discrétionnaire, à une époque où une « attitude tiède » pouvait être un prétexte de proscription. Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation. disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, de cette effrontée !... Nous verrons bien s’il a l’audace de la suivre !... Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y remarqua une animation inaccoutumée. Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient. Mais qu’importait à Mlle de Courtomieu ! C’est seulement à une lieue de Sairmeuse qu’elle fut tirée de ses préoccupations. On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, devenaient plus distinctes. Sachons ce que c’est, fit Mlle Blanche. Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher. Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la côte, une grosse troupe de paysans... Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses chevaux. Ce n’était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s’élevait à 500 hommes environ... Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d’Arcy. Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires. Le branle donné, il n’avait plus été le maître. Le baron d’Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait perdu quatre fois autant à Sairmeuse. Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans s’étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au succès de l’entreprise. Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile... Et pour comble, une fois qu’on les eut remis en marche, il fut impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu’ils avaient allumées en guise de torches. Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination. Ils voulaient y voir clair, disaient-ils... Ils n’avaient certes conscience ni des difficultés, ni des périls de l’entreprise. On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés, on les avait grisés de tant d’espérances !... Ils s’en allaient à la conquête d’une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison, comme à une partie de plaisir... Et gais, insouciants, animés de l’imperturbable confiance de l’enfant, ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons patriotiques. À cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux blanchir d’angoisse. Ce retard de deux heures n’allait-il pas tout perdre ?... Que devaient penser les autres, à la Croix-d’Arcy ?... Que faisaient-ils en ce moment ?... Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une vingtaine de vieux soldats de l’Empire, comprenaient et partageaient le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu’ils risquaient au terrible jeu qu’ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient : Plus vite, marchons plus vite !... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, lentement. Et même, tout à coup, la bande entière s’arrêta. Quelques-uns, en tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de Mlle de Courtomieu... Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la livrée, une immense clameur la salua. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s’était fait plus d’ennemis que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins, croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable. Car, en vérité, ils ne songeaient qu’à cette vengeance : le procès devait le prouver. Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n’aperçut à l’intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris perçants. demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous ?... Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s’était avancé. Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière. Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien... Pardonnez-moi, et c’est pour cela que je vous prie de descendre... Il faut qu’elle descende, n’est-ce pas, M. Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle Blanche ; arrachez-moi d’ici, si vous l’osez !... On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans prêts à s’élancer. Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle. Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut le courage de résister. Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il ; elle irait prévenir son père... Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos amis. Mlle Blanche n’avait pas plus reconnu le déguisement masculin de son ancienne amie qu’elle n’avait soupçonné le but de ce grand rassemblement d’hommes. Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d’Escorval l’éclaira. Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu’elle était à la merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection. Ce n’est pas ici la place d’une jeune fille. D’une jeune fille honnête, devriez-vous dire. Chanlouineau était à deux pas, armé : si un homme eût tenu ce propos, il était mort. Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont l’accompagner jusqu’à Courtomieu... La voiture, retournée, s’éloigna, mais non si vite que Marie-Anne ne pût entendre Mlle Blanche qui lui criait : Je te ferai payer cher l’insulte de ta générosité !... Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et pour comble les dernières apparences d’ordre avaient disparu. Lacheneur pleurait de rage ; mais il comprit la nécessité d’un parti suprême ; tout retard désormais devenait mortel. Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au monde pour hâter la marche de ces insensés... Moi, je cours à la Croix-d’Arcy... il y va de notre vie à tous. Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points noirs qui s’avançaient et grossissaient rapidement... C’étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant, ménageant leur haleine, couraient... L’un était vêtu comme les bourgeois aisés, l’autre portait un vieil uniforme de capitaine des guides de l’empereur. Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les poltrons qu’on pourrait leur amener. leur cria-t-il d’une voix affreusement altérée. Au moment où nous convenions de nos dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de malheur a poursuivi Carini, l’a atteint, l’a pris au collet, et l’a traîné à la citadelle. La sinistre prophétie de l’abbé Midon bourdonnait à ses oreilles... Aussitôt, continua l’officier, j’ai averti les amis et j’accours vous prévenir... Il n’avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne. Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer, il ne voulait pas s’avouer l’irréparable désastre. Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné de son âme. Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs, dit-il d’un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voilà tout. Vous avez donc des ressources que nous ignorons ? Vous venez de passer à la Croix-d’Arcy, avez-vous dit à quoiqu’un quelque chose de ce que vous venez de m’apprendre ?... Combien avons-nous d’hommes au rendez-vous ? Ils nous ont recommandé de vous supplier de vous hâter. En ce cas, fit-il, la partie n’est pas perdue. Attendez ici les gens que je précède, et dites-leur simplement que vous êtes envoyés pour les presser. Et comptez sur moi, je réponds du succès. Il dit, et enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, il reprit sa course. Il venait de tromper ces deux hommes. De ressources, il n’en avait aucune, il ne conservait pas même la plus chétive espérance. C’était un abominable mensonge, mais il avait, en quelque sorte, perdu son libre arbitre. L’édifice si laborieusement élevé s’écroulait, il voulait être enseveli sous les ruines. On devait être vaincu, il en était sûr, n’importe, on se battrait, il chercherait la mort et il la trouverait... Pourvu qu’on ne se lasse pas, là-bas !... Là-bas, à la Croix-d’Arcy, on l’accusait... Après le passage des deux officiers à demi-solde, les murmures s’étaient changés en imprécations. Ces deux mille paysans, arrivés successivement au rendez-vous, s’indignaient de ne pas voir leur chef, celui qui était venu les débaucher à la charrue pour en faire les soldats de ses rancunes. Qui sait s’il n’a pas eu peur, au dernier moment ? Peut-être se cache-t-il, pendant que nous sommes ici risquant notre peau et le pain de nos enfants ? Et déjà, ces terribles épithètes : traître, agent provocateur, circulaient de bouche en bouche, et gonflaient de colère toutes les poitrines. Quelques-uns des conjurés étaient d’avis de se disperser ; mais d’autres, et c’étaient les plus influents, voulaient au contraire qu’on marchât sur Montaignac sans Lacheneur, et cela, sur-le-champ, sans attendre seulement le moment fixé pour l’attaque. Mais toutes les délibérations furent interrompues par le galop furieux d’un cheval. Un cabriolet parut, qui s’arrêta au milieu du carrefour. Deux hommes en descendirent : le baron d’Escorval et l’abbé Midon. Ils avaient pris la traverse et devancé Lacheneur. Ils pensèrent qu’ils arrivaient à temps. Ici comme là-bas, sur la lande de la Rèche, tous leurs efforts, leurs supplications et leurs menaces devaient se briser contre la plus aveugle obstination. Ils étaient venus avec l’espoir d’arrêter le mouvement, ils le précipitèrent. Nous sommes trop avancés pour reculer, s’écria un propriétaire des environs, chef reconnu en l’absence de Lacheneur, si la mort est devant nous, elle est aussi derrière nous. telle est notre unique chance de salut. Marchons donc, et à l’instant, c’est le seul moyen de déconcerter nos ennemis... Lâche qui hésite ; en avant !... Une seule et même acclamation lui répondit : Aussitôt, on tire de son étui un drapeau tricolore, ce drapeau tant regretté, qui rappelait tant de gloire et de si grands malheurs, un tambour bat la marche, et la colonne entière s’ébranle aux cris de : « Vive Napoléon II ! » Pâles, les vêtements en désordre, la voix brisée par la fatigue et l’émotion, M. d’Escorval et l’abbé Midon s’obstinent à suivre les conjurés. Ils voient à quel précipice courent ces pauvres gens, et ils demandent à Dieu une inspiration pour les arrêter. En cinquante minutes, la distance qui sépare la Croix-d’Arcy de Montaignac est franchie. Bientôt on aperçoit la porte de la citadelle, qui est celle que doivent livrer les officiers à demi-solde. Il est onze heures et cependant cette porte est ouverte. Cette circonstance ne prouve-t-elle pas aux conjurés que leurs amis de l’intérieur sont maîtres de la ville et qu’ils les attendent en force ?... Ils avancent donc sans défiance, si certains du succès, que ceux qui ont des fusils ne prennent seulement pas la peine de les armer. d’Escorval et l’abbé Midon pressentent une catastrophe. Le chef de l’expédition est près d’eux ; ils le conjurent de ne pas négliger les plus vulgaires précautions ; ils le pressent d’envoyer quelques hommes en reconnaissance, eux-mêmes s’offrent d’y aller, à condition qu’on attendra leur retour avant d’aller plus loin. Si un piège vous est tendu, lui disent-ils, n’y donnez pas tête baissée. Déjà on a dépassé les ouvrages avancés ; la tête de colonne touche au pont-levis. L’enthousiasme est devenu du délire ; c’est à qui le premier pénétrera dans la place. à ce moment un coup de pistolet est tiré. C’est un signal, car aussitôt, de tous côtés, éclate une fusillade terrible. Trois ou quatre paysans tombent mortellement frappés... Tous les autres s’arrêtent, glacés de stupeur, cherchant d’où partent les coups... L’indécision est affreuse ; cependant un chef énergique électriserait ces paysans, il y a parmi eux d’anciens soldats de Napoléon ; la lutte s’engagerait, épouvantable, dans l’obscurité !... Mais ce n’est pas le cri de « en avant ! » La voix d’un lâche jette le cri des paniques : Dès lors, c’en est fait de l’expédition. La peur, une folle peur, s’empare de tous ces braves gens, et ils s’enfuient éperdus, balayés comme des feuilles sèches par la tempête. Les stupéfiantes révélations de Chupin, l’idée que Martial, l’héritier de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l’arrestation si imprévue d’un des conjurés de l’intérieur, toutes ces circonstances avaient bouleversé le duc de Sairmeuse. Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses facultés leur équilibre. Retrouvant l’énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins d’une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la giberne garnie de cartouches. Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de sang n’était qu’un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville. Ce n’était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces pauvres campagnards pouvaient forcer l’entrée d’une place de guerre. Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d’un tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de bruit, et que stimulait encore l’ambition de montrer son zèle. Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle, qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins derrière les parapets des ouvrages avancés. Quant à lui, il s’établit à une porte d’où, découvrant parfaitement la route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu. Sur quatre cents balles, tirées de moins de vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement avaient porté. Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé leur fusil en l’air. Mais le duc de Sairmeuse n’avait pas de temps à perdre à ces considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes environ, cavaliers et fantassins, il s’élança sur les traces des fuyards. Les paysans avaient plus de vingt minutes d’avance. Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les poursuites. Ils n’avaient qu’à se disperser, qu’à « s’égailler, » comme autrefois les gars de la Vendée. Malheureusement bien peu eurent l’idée de se jeter isolément à travers champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons d’un troupeau pris d’épouvante. Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes. N’entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux traînards !... Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour ainsi dire la mort... Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d’angoisses, il approchait ventre à terre de la Croix-d’Arcy, quand le fracas de la fusillade de Montaignac arriva jusqu’à lui. Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu’elle chancela sur ses jarrets. Nulle décharge ne répondait à cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non. Lacheneur comprit tout ; il devina la sanglante échauffourée ; il vit tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant. toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine. De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint plus furieuse encore. Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d’Arcy ; il était vide. À l’entrée d’un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait amené M. d’Escorval et l’abbé Midon ; personne ne s’en était inquiété. Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions et les accablant d’injures. Vous fuyez et vous êtes dix contre un !... vous y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à l’échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main ! Je vous amène du renfort, deux mille hommes me suivent... Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon... Mais eût-il eu tout cela, à moins d’employer la force, il n’eût pas arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le torrent. Au carrefour de la Croix-d’Arcy seulement, à cet endroit d’où une heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de cœur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres précipitaient leur course dans toutes les directions... Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis, entouraient M. Parmi eux était l’abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l’avait séparé de M. d’Escorval, et il ne l’avait plus revu. Avait-il été pris ou tué ? Et le digne prêtre n’osait s’éloigner, il attendait, heureux en son malheur d’avoir retrouvé la voiture et d’avoir réussi à la défendre contre une douzaine de paysans qui prétendaient s’en emparer. Il écoutait la délibération de M. Devaient-ils tirer chacun de son côté ? Devaient-ils, en s’obstinant à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de gagner leur maison ?... Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau. De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde. Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe. La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations. Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma vie. Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé le mieux disposé pour une longue défense ; il avait tiré Maurice à l’écart. Vous, monsieur d’Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous retirer. je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau... Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez, emmenez-la. Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l’arrêta. Vous n’avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d’une voix sourde, votre vie appartient à la femme qui s’est donnée à vous. Ce qui est arrivé devait arriver... Il est de ces tentations si grandes, qu’un ange n’y résisterait pas... Ce n’est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père. Il y a eu un jour... où je voulais me tuer ou vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n’aurez plus jamais la mort si près de vous qu’une fois... Je vous ai tenu au bout de mon fusil à cinq pas... C’est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que Lacheneur, il faut bien que quelqu’un reste à Marie-Anne... On vous inquiétera peut-être pour l’affaire de cette nuit, mais j’ai ici de quoi vous sauver... Un feu de peloton l’interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse arrivaient... Ils s’élancèrent, et Maurice le premier l’aperçut, debout au milieu du carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le bras en cherchant à l’entraîner : Mais tout est perdu, mon amie ! Et c’est pour cela qu’il faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux... Elle se pencha vers Maurice, et d’une voix à peine intelligible, elle ajouta : Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public... La fusillade était d’une violence extraordinaire, ils restaient debout à l’endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être atteints, quand Chanlouineau reparut. Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne ? Toujours est-il que, sans mot dire, il l’enleva comme un enfant entre ses bras robustes, et la porta jusqu’à la voiture que gardait l’abbé Midon. Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur, bien !... Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour. Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour. Apercevant un groupe, dans l’ombre, ils accoururent. Alors, l’héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le manœuvrant comme une massue, il tint l’ennemi en échec et donna à Maurice le temps de s’élancer près de Marie-Anne, de prendre les guides et de fouetter le cheval qui partit au galop. Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d’héroïsmes, d’inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l’a jamais su au juste... Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau luttait encore, barrant obstinément la route. Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l’avait touché ; on l’eût dit invulnérable. lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure, rends-toi !... Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses terribles moulinets. C’est alors qu’un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta à plat ventre et rampant dans l’ombre alla saisir aux jambes, par derrière, ce héros obscur. Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et enfin, perdant plante, tomba en criant d’une voix formidable : Nul ne répondit à son appel. À l’autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte désespérée, combat d’hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les conjurés cédaient... Le gros de l’infanterie du duc de Sairmeuse accourait. On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes brillant dans la nuit. Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles, sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés. En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme l’éclair. Il se vit et se jugea. La haine l’avait conduit au crime. Il se fit horreur, pour les hontes qu’il avait imposées à sa fille. Il se maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui se faisaient tuer... C’était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les sauver. et il put voir comme des ombres qui s’éparpillaient dans toutes les directions. Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui l’emporterait vite loin de l’ennemi !... Mais il s’était juré qu’il ne survivrait pas au désastre ; déchiré de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne voyait d’autre refuge que la mort... Il eût pu l’attendre, elle approchait ; il aima mieux courir au-devant d’elle. Il rassembla son cheval, l’enleva de la bride et des éperons et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse. Le choc fut rude, les rangs s’ouvrirent, et il y eut un instant de mêlée furieuse... Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les baïonnettes, se cabra ; il battit l’air de ses sabots, puis ses jarrets plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier... Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du cheval le maître se débattait sans blessures. Il était une heure et demie du matin... Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés appelant leurs compagnons et implorant des secours... Les secours ne devaient pas venir encore. Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti des événements pour sa fortune politique. Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de l’exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l’importance du service rendu. On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze ou vingt ; mais ce n’était pas assez pour l’éclat qu’il désirait, il voulait plus d’accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une commission militaire. Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu’il lança de tous côtés, avec l’ordre d’explorer les villages, de fouiller les maisons isolées, et d’arrêter tous les gens suspects... Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la route de Montaignac. Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces honnêtes et naïfs conspirateurs ; mais une crainte, qu’il s’efforçait vainement d’écarter, empoisonnait en satisfaction. Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du complot ? Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir de l’assurance de Chupin le troublait. D’un autre côté, qu’était donc devenu Martial ?... Le domestique expédié pour le prévenir l’avait-il rencontré ?... Peut-être était-il tombé aux mains des paysans ?... C’est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui apprit que Martial était arrivé depuis un quart d’heure. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de cheval, ajouta le domestique. fit le duc, je l’y rejoins. Tout haut, devant ses gens, il disait : « C’est bien ! » mais il se disait tout bas : Ceci, à la fin, frise l’impertinence ! Quoi, je suis à cheval, en train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit tranquillement, sans seulement s’informer de moi !... Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en dedans. de Sairmeuse entra, et ce qu’il vit le fit frémir. Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu, lavait une large blessure qu’il avait un peu au-dessus du sein droit. exclama le duc d’une voix étranglée. De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes !... Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la plus violente envie de rire. Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il. L’air et l’accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans toutefois dissiper entièrement ses soupçons. C’est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué !... J’ai simplement été obligé d’accepter un duel. Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer. Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c’est du ton léger qui lui était habituel qu’il répondit : Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l’inquiéteriez peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C’était sur la grande route, il pouvait m’assassiner sans cérémonie, et il m’a offert un combat loyal... Il est d’ailleurs blessé plus grièvement que moi... Si c’est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d’appeler un médecin, vous enfermer pour soigner cette blessure ?... Parce qu’elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure secrète. Tout cela n’est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les assurances qui m’ont été données de votre complicité. Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse. Par votre espion en chef, sans doute, ce drôle de Chupin. Il m’étonne, monsieur, qu’entre la parole de votre fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde. Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c’est un homme précieux... Sans lui nous eussions été surpris. C’est par lui que j’ai connu le vaste complot ourdi par Lacheneur... Qui était à la tête du mouvement ?... votre perspicacité a été outrageusement mystifiée. vous êtes toujours fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien !... Le père de votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n’y voyez que du feu !... Et je vous destinais à la diplomatie !... Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez si magnifiquement donnés à ces gens-là ? Ils ont servi à acheter des fusils, de la poudre et des balles à notre intention... Le duc goguenardait à l’aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré désormais, et il cherchait à piquer son fils. Martial reconnaissait bien qu’il avait été joué, mais il ne songeait pas à s’en indigner. Si Lacheneur était pris, pensait-il, s’il était condamné à mort, et si je le sauvais, Marie-Anne n’aurait rien à me refuser... Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le baron d’Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses craintes. C’était la première fois qu’il avait un secret pour cette fidèle et vaillante compagne de son existence. C’est sans la prévenir qu’il alla prier l’abbé Midon de le suivre à la Rèche, chez M. Il se cacha d’elle pour courir à la Croix-d’Arcy. Ce silence explique l’étonnement de Mme d’Escorval quand, l’heure du dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils. Maurice, quelquefois, était en retard ; mais le baron, comme tous les grands travailleurs, était l’exactitude même. Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari venait de partir avec l’abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes, précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture par la cour, comme d’habitude, ils avaient passé par la porte de derrière de la remise qui donnait sur le chemin. Qu’est-ce que cela voulait dire ?... Mme d’Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments inexpliqués !... Juste et d’un caractère toujours égal, le baron était adoré de ses gens ; tous se fussent mis au feu pour lui. Aussi, vers dix heures, s’empressèrent-ils de conduire à leur maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la nouvelle du mouvement. Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges. Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait pris les armes, et que M. le baron d’Escorval était à la tête du soulèvement. Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s’il n’eût eu une vache près de vêler... Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise et tous les maréchaux de l’Empire étaient cachés à Montaignac... il faut bien l’avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des mensonges plus grossiers encore, dès qu’il s’agissait de gagner des complices à sa cause. Mme d’Escorval ne devait pas s’arrêter à ces fables ridicules, mais elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce vaste complot. Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la rassurait. Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable, infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait « cela est, » elle croyait. Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c’était bien. S’il s’était aventuré, c’est qu’il espérait réussir. Donc, elle était sûre du succès. Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s’informer adroitement et d’accourir dès qu’il aurait recueilli quelque chose de positif. Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes. Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des milliers d’hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait dans la campagne, massacrant tout... Pendant qu’il parlait, Mme d’Escorval se sentait devenir folle. Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari morts... pis encore : mortellement blessés et agonisant sur le grand chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides, sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de l’eau... s’écria-t-elle avec l’accent du plus affreux égarement... J’irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi les morts, jusqu’à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes amis, et venez avec moi... car vous m’aiderez, n’est-ce pas ?... Vous les aimiez, eux si bons !... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps sans sépulture !... les misérables, qui me les ont tués... Les domestiques s’étaient empressés d’obéir, quand retentit sur la route le galop saccadé et convulsif d’un cheval surmené, et le roulement d’une voiture. s’écria le jardinier, les voilà !... Mme d’Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu, rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s’abattre. Déjà l’abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur les coussins... L’énergie si grande de Marie-Anne n’avait pu résister à tant de chocs successifs ; la dernière scène l’avait brisée. Une fois en voiture, tout danger immédiat ayant disparu, l’exaltation désespérée qui la soutenait tombant, elle s’était trouvée mal, et tous les efforts de Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles. Mais Mme d’Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses vêtements masculins... Elle vit seulement que ce n’était pas son mari qui était là, et elle sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu’au cœur... Maurice, dit-elle d’une voix étouffée, et ton père !... Jusqu’à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s’étaient bercés de cet espoir que M. Maurice chancela à ce point qu’il faillit laisser échapper son précieux fardeau. L’abbé s’en aperçut, et sur un signe de lui, deux domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l’emportèrent... Alors il s’avança vers Mme d’Escorval. Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout hasard, il a dû fuir des premiers... Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle se redressa. Le baron d’Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un général ne déserte pas en face de l’ennemi... Si la déroute se met parmi ses soldats, il se jette au-devant d’eux, il les ramène au combat où il se fait tuer... ne cherchez pas à m’abuser !... Mon mari était le chef du complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement... Dieu ait pitié de moi !... Si perspicace que fût l’abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée... le baron n’était pour rien dans ce mouvement, bien loin de là... Il s’arrêta ; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens ; de la route on pouvait voir... Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et vous aussi, Maurice, venez !... C’est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme d’Escorval suivit le curé de Sairmeuse... Son corps seul agissait, machinalement ; son âme et sa pensée s’envolaient à travers les espaces, vers l’homme qui avait été tout pour elle et dont l’âme et la pensée, sans doute, l’appelaient du fond de l’abîme où il avait roulé... Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la réalité présente... Elle venait d’apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques l’avaient déposée. On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l’immobilité du marbre, ses lèvres blanches s’entr’ouvraient sur ses dents convulsivement serrées et un large cercle, d’un bleu intense, cernait ses paupières fermées. Ses longs cheveux noirs, qu’elle avait roulés pour les glisser sous son chapeau de paysan, s’étaient détachés, ils s’éparpillaient opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu’à terre... Ce n’est qu’une syncope sans gravité, déclara l’abbé Midon, après avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens... Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu’il y avait à faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse. Mme d’Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main sur son front mouillé d’une sueur froide... Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d’un accent ému mais ferme ; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner ainsi !... Epouse, où donc est votre énergie !... Chrétienne, qu’est devenue votre confiance en Dieu, juste et bon !... j’ai du courage, monsieur, bégayait l’infortunée, j’ai du courage !... L’abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s’asseoir, pendant que les femmes de chambre s’empressaient autour de Marie-Anne, et d’un ton plus doux il reprit : Votre fils est près de vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n’a rien fait que je n’aie fait moi-même... Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du baron et le sien pendant cette funeste soirée. Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son épouvante. Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient et ils le disent... S’il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre, il sera traduit devant la Cour prévôtale... N’était il pas l’ami de l’empereur. C’est un crime cela, vous le savez bien ! Il sera jugé et condamné à mort... Je me présenterai devant le tribunal, et je dirai : « Me voici, j’ai vu, adsum qui vidi. » Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l’abbé, parce que vous n’êtes pas un prêtre selon le cœur de ces hommes cruels ; ils vous jetteront en prison, et ils vous enverront à l’échafaud !... Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber... Sur ces derniers mots, il s’affaissa par terre, sur le tapis, à genoux, cachant son visage entre ses mains... Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et poursuivit : Mon père ignorait jusqu’à l’existence de cette conspiration, dont M. Lacheneur était l’âme, mais je la connaissais, moi !... Je voulais qu’elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s’agissait d’attirer dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j’invoquais ce nom respecté et aimé d’Escorval... Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il ajouta : Et en ce moment encore, je n’ai pas le courage de maudire ma folie !... ma mère, ma mère ; si tu savais !... Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme un faible gémissement... Déjà elle s’était à demi redressée sur le canapé, et elle considérait cette scène navrante d’un air de profonde stupeur, comme si elle n’y eût rien compris. D’un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et elle clignait des yeux, éblouie par l’éclat des bougies... Elle voulait parler, interroger, elle s’efforçait de rassembler ses idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L’abbé Midon lui commanda le silence. Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait son sang-froid et la lucidité de son intelligence. Eclairé par le témoignage de Mme d’Escorval et les aveux de Maurice, il comprenait tout et discernait nettement l’effroyable danger dont étaient menacés le baron et son fils. Il n’y avait ni à s’expliquer ni à réfléchir ; avec chaque minute s’envolait une chance de salut... Il s’agissait de prendre un parti sur-le-champ et d’agir. Il courut à la porte du salon et appela les gens groupés dans l’escalier. Quand ils furent tous réunis autour de lui : Ecoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur vous, n’est-ce pas ? Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment. Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s’est passé ce soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti avec M. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous, mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M. Maurice n’est pas sorti ce soir... Il s’arrêta, chercha s’il n’oubliait rien de ce que pouvait suggérer la prudence humaine, et ajouta : Un mot encore : Nous voir tous debout à l’heure qu’il est, paraîtra suspect... Nous alléguerons, pour nous justifier, l’inquiétude où nous mettent l’absence de M. le baron et aussi une indisposition très grave de Mme la baronne... car Mme la baronne va se coucher ; elle évitera ainsi un interrogatoire possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum dessus... Chacun sentait si bien l’imminence d’une catastrophe, qu’en moins de rien tout fut disposé comme l’avait ordonné l’abbé Midon. Marie-Anne, bien qu’elle fût loin d’être remise, fut conduite à une petite logette sous les combles ; Mme d’Escorval se retira dans sa chambre et les domestiques regagnèrent l’office... Maurice et l’abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux, oppressés... La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d’affreuses anxiétés. d’Escorval prisonnier, et toutes ses précautions n’avaient qu’un but, écarter de Maurice tout soupçon de complicité... c’était, pensait-il, le seul moyen qu’il y eût de sauver le baron. Un violent coup de cloche à la grille l’interrompit... On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de la grille, puis le piétinement d’une compagnie de soldats dans la cour. Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu’il pâlissait comme s’il allait mourir. lui dit-il, ne vous troublez pas... Et n’oubliez pas mes instructions !... Ils peuvent venir, répondit Maurice, j’ai du courage !... La porte du salon s’ouvrit, si brutalement poussée, que les deux battants cédèrent à la fois comme sous un coup d’épaule. Un jeune homme entra, qui portait l’uniforme de capitaine des grenadiers de la légion de Montaignac. Il paraissait vingt-cinq ans à peine ; il était grand, mince, blond, avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa personne trahissait des recherches d’élégance exagérées jusqu’au ridicule. Sa physionomie, d’ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche. Derrière lui, dans l’ombre du palier, on voyait étinceler les armes de plusieurs soldats. Il promena autour du salon un regard défiant, puis d’une voix rude : Le maître de la maison ? le baron d’Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice. L’abbé Midon, resté assis jusqu’alors se leva. Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer de renoncer à une tentative insensée... Ils n’ont pas voulu nous entendre. La déroute venue, j’ai été séparé de M. d’Escorval, je suis revenu seul ici, très inquiet, et je l’attends... Le capitaine tortillait sa moustache de l’air le plus goguenard. Seulement, je ne crois pas un mot de cette bourde. Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l’œil du prêtre, ses lèvres tremblèrent... Mais, au fait, reprit l’officier, qui êtes-vous ? Je suis le curé de Sairmeuse. les curés honnêtes doivent être couchés à l’heure qu’il est... vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous arrêter... Ce qui le retenait, c’était la robe du prêtre, toute-puissante sous la Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise. Combien y a-t-il de maîtres ici ? Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi. Sept, quatre hommes et trois femmes. Vous n’avez reçu ni caché personne, ce soir ? C’est ce qu’on va vérifier, dit le capitaine. Et se tournant vers la porte : C’était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi l’Empereur à travers l’Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très mince, qui se recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille. Bavois, commanda l’officier, vous allez prendre une demi-douzaine d’hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un vieux lapin qui connaissez le tour ; s’il y a une cachette, vous la découvrirez, si quelqu’un y est caché, vous me l’amènerez... Demi-tour et ne traînons pas ! Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions. À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice ; qu’avez-vous fait ce soir ? Le jeune homme eut une seconde d’hésitation ; mais c’est avec une insouciance bien jouée qu’il répondit : Je n’ai pas mis le nez dehors. Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de colère. Heureusement, un coup d’œil de l’abbé Midon lui commanda le calme. Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les tourna et les retourna, et finalement les flaira. fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon la pommade pour avoir tiré des coups de fusil. Il était clair qu’il s’étonnait que le fils eût eu le courage de rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la bataille. Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici ? Dans une petite pièce du rez-de-chaussée. On l’y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n’avait fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié. Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu’ayant fureté partout, il n’avait rien rencontré de suspect. Qu’on fasse venir les gens, ordonna-t-il. Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de l’abbé. Le capitaine comprit que s’il y avait quelque chose, comme il le soupçonnait, il ne le saurait pas. Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher, et de nouveau il appela Bavois. Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal, vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte de tout ce que vous verrez et entendrez... d’Escorval revient, empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l’œil, et le bon !... Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se retira, sans saluer, comme il était entré. Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit, et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron. dit-il à ses hommes, vous l’avez entendu, ce cadet-là !... Ecoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... il nous prend donc pour des mouchards !... si « l’autre » voyait ce qu’on fait de ses anciens !... Les deux soldats répondirent par un grognement sourd. Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s’adressant à Maurice et à l’abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous déclare, tant en mon nom qu’au nom de mes deux hommes, que vous êtes libres comme l’oiseau et que nous n’arrêterons personne... Même, s’il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous commande, que nous nous sommes battus ce soir... Regardez la platine de mon fusil... je n’ai pas brûlé une amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche avant de la couler dans le canon. Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l’être pas. Nous n’avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon. Le vieux caporal cligna de l’œil d’un air d’intelligence. fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s’il est aisé de faire le poil à ce blanc-bec qui sort d’ici, il est un peu plus difficile de raser le caporal Bavois. Il ne fallait pas laisser traîner dans la cour un fusil qui n’a certes pas été chargé pour tirer des merles. Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice, maintenant, se rappelait qu’en sautant du cabriolet pour soutenir Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé aux regards des domestiques... Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu’un de caché là-haut... Troisièmement je me suis arrangé pour que personne n’entrât dans la chambre de la dame malade. Maurice n’y tint plus : il tendit la main au caporal, et d’une voix émue : Vous êtes un brave homme !... Quelques instants plus tard, Maurice, l’abbé Midon et Mme d’Escorval, réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut qu’il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu’on était allé prévenir parut. Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme. Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de moi-même, je n’eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer tant de malheurs sur votre maison... il ne vous en coûte déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m’avoir connue... Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir ?... Un pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre... s’écria Mme d’Escorval, où voulez-vous aller !... Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes ses espérances. Je l’ignore, madame, répondit-elle ; mais le devoir commande... Je dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur sort... s’écria Maurice, toujours cette pensée de mort !... Vous savez bien, cependant, que vous n’avez plus le droit de disposer de votre vie !... Il s’arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n’était pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds de Mme d’Escorval : O ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous s’éloigner ?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle serait ta fille alors, elle que j’ai tant aimée, tu reporterais sur elle tes tendresses divines... Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne au fort de la fusillade de la Croix-d’Arcy, Mme d’Escorval l’ignorait quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la malheureuse jeune fille. Mais cette circonstance n’inquiétait pas Maurice. Sa foi en sa mère était absolue, complète ; il était sûr qu’elle pardonnerait quand elle apprendrait la vérité. Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent au fond du cœur des trésors d’indulgence pour les entraînements de la passion. Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont la vertu immaculée n’eut jamais besoin des honteuses transactions du monde. Et d’ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n’excuse la jeune fille qui n’a pu se défendre de l’amour de son fils, à elle, de ce fils que son imagination pare de séductions irrésistibles !... Toutes ces réflexions avaient traversé l’esprit de Maurice, et plus tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu’à son père. Maurice déclara qu’il allait endosser un déguisement et se rendre à Montaignac. À ces mots, Mme d’Escorval se détourna, cachant son visage dans les coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots. Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se précipitait au-devant du danger... Peut-être ; avant le coucher de ce soleil qui se levait, n’aurait-elle ni mari ni fils. Et pourtant elle ne dit pas : « Non, je ne veux pas ! » Maurice ne remplissait-il pas un devoir sacré !... Elle l’eût aimé moins, si elle l’eût cru capable d’une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes s’il l’eût fallu, pour lui dire : « Pars ! » Tout d’ailleurs n’était-il pas préférable aux horreurs de cette incertitude où on se débattait depuis des heures !... Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement, l’abbé Midon lui fit signe de rester. Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et indubitablement on vous appliquerait l’axiome que vous savez : « Tu te caches, donc tu es coupable. » Vous devez marcher ouvertement, la tête haute, exagérant l’assurance de l’innocence... Allez droit au duc de Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l’injustice !... Mais je veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux. le curé, mon fils, dit Mme d’Escorval, il sait mieux que nous ce que nous devons faire. L’abbé n’avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l’ordre d’atteler. Mme d’Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une amie dont le mari jouissait d’une certaine influence à Montaignac. Maurice et son amie restèrent seuls. C’était, depuis l’aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude et de liberté. Ils étaient debout, à deux pas l’un de l’autre, les yeux encore brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant, immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur sensation. À la fin, Maurice s’avança, entourant de son bras la taille de son amie. Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu’on pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse dépend !... L’avenir de honte que je voyais, que je vois, hélas ! se dresser devant moi m’épouvantait jusqu’à égarer ma raison... j’accepterai sans révolte la punition de l’horrible faute... je m’humilierai sous les outrages qui m’attendent !... Mais ne serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l’êtes devant Dieu !... Le malheur à la fin se lassera !... c’est toi qui es sans pitié !... Je ne le vois que trop, tu me maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la première fois !... Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche cœur n’a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne regrette rien, puisque... Elle n’acheva pas ; il l’attira à lui, leurs visages se rapprochèrent, et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser... Tu m’aimes, s’écria Maurice, tu m’aimes !... Nous triompherons, je saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère ! Dans la cour, les chevaux piaffaient. L’abbé Midon criait : « Eh bien ! Mme d’Escorval reparut avec une lettre, qu’elle remit à Maurice. Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils qu’elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot : et lorsque s’éteignit, sur la route, le roulement de la voiture qui l’emportait, Mme d’Escorval et Marie-Anne se laissèrent tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt il poursuivait l’exécution du plan de salut qu’il avait conçu. Ce plan, d’une simplicité terrible, comme la situation, il l’expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement menés. Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous crierais : Livrez-vous, et confessez la vérité, c’est votre devoir strict... Mais ce sacrifice serait plus qu’inutile, il serait dangereux. Jamais l’accusation ne consentirait à vous séparer de votre père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc - je ne dirai pas la justice, ce serait un blasphème - mais les hommes de sang qui s’intitulent juges, s’égarer sur son compte et lui attribuer tout ce que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les plus éclatants témoignages d’innocence, avec des alibi tellement indiscutables que force sera de l’acquitter... Et je connais assez les gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera notre manœuvre... Et si nous ne réussissons pas ! dit Maurice d’un air sombre, que me restera-t-il à faire ? C’était une question si terrible que le prêtre n’osa répondre. Tout le reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence. Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage l’abbé Midon en l’empêchant de recourir à un déguisement. Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac, hormis une seule. Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir, et il s’y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les noms et les signalements. Au nom d’Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop visible pour échapper à Maurice. vous savez ce qu’est devenu mon père !... Le baron d’Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des officiers. Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit. Il n’a pas une égratignure !... Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu’ils craignaient de se compromettre en causant avec le fils d’un si grand coupable. La voiture roula, et elle ne s’était pas avancée de cent mètres dans la Grand’Rue, que déjà l’abbé Midon et Maurice avaient remarqué plusieurs affiches blanches collées aux murs... Il faut savoir ce que c’est, dirent-ils ensemble. Ils firent arrêter la voiture près d’une affiche devant laquelle stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ : Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être passés par les armes. Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit sieur Lacheneur, une somme de 20, 000 francs pour gratification. Cela était signé : duc de Sairmeuse. s’écria Maurice ; le père de Marie-Anne est sauvé !... Il avait un bon cheval, et en deux heures... Un coup de coude et un coup d’œil de l’abbé Midon l’arrêtèrent. L’abbé lui montrait l’homme arrêté près d’eux... Cet homme n’était autre que Chupin. Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les plus ardentes convoitises, il dit : - Vingt mille francs !... En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa vie durant !... L’abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur avait été impossible de se méprendre à l’accent de Chupin. L’énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le fascinait jusqu’à ce point de lui arracher son masque de cautèle accoutumée. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et quelles espérances abominables s’agitaient dans les boues de son âme. Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le curé de Sairmeuse. Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière, il y a cent à parier contre un qu’il est désormais hors de toute atteinte. Et si vous vous trompiez ?... Si, blessé et perdant son sang, Lacheneur n’avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu’à la maison la plus proche pour y demander l’hospitalité ?... monsieur l’abbé, je connais nos paysans !... Il n’en est pas un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit !... Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux sourire de l’expérience. Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la peur. Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l’aspect morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie d’ordinaire. La consternation et l’épouvante y régnaient. Les boutiques étaient fermées, les volets des maisons restaient clos. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu quelqu’un de ses membres. La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants. Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent la voiture se détournèrent d’un air effrayé pour éviter de saluer... L’abbé Midon et Maurice devaient trouver l’explication de ces terreurs à l’hôtel où ils avaient donné l’ordre à leur cocher de les conduire. Ils lui avaient désigné l’Hôtel de France, où descendait le baron d’Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire n’était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier, avait donné avis de l’arrivée du duc de Sairmeuse. Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla au-devant d’eux jusqu’au milieu de la cour, sa toque blanche à la main. Ce jour-là, cette politesse était de l’héroïsme. Le fait est qu’il invita Maurice et l’abbé à se rafraîchir, de façon à leur donner à entendre qu’il avait à leur parler, et il les conduisit à une chambre où il savait être à l’abri de toute indiscrétion. Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait son établissement, il en savait autant que l’autorité, il en savait plus, même, puisqu’il avait en même temps des informations par ceux des conjurés qui étaient restés en liberté. Par lui, l’abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements positifs. D’abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils Jean ; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches. En second lieu, il y avait jusqu’à ce moment deux cents prisonniers à la citadelle, et parmi eux le baron d’Escorval et Chanlouineau. Enfin, depuis le matin, il n’y avait pas eu moins de soixante arrestations à Montaignac même. On pensait généralement que ces arrestations étaient l’œuvre d’un traître, et la ville entière tremblait... Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre. C’est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac, qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour, traversaient le carrefour de la Croix-d’Arcy, quand sur le revers d’un fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l’uniforme des anciens guides de l’empereur... Cet infortuné, il n’en pouvait douter, était ce brave officier à la demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de Sairmeuse, après avoir parlé à M. Langeron, mes deux officiers s’approchent du cadavre. Ils l’examinent, et qu’est-ce qu’ils voient ? Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous pensez, ils s’emparent de ce papier, ils l’ouvrent, ils lisent... C’était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques autres encore, dont les noms n’avaient été placés là que pour servir d’appât... Se sentant blessé à mort, l’ancien guide aura voulu anéantir la liste fatale, les convulsions de l’agonie l’ont empêché de l’avaler... Cependant, ni l’abbé ni Maurice n’avaient le temps d’écouter les commentaires dont le maître d’hôtel accompagnait son récit. Ils se hâtèrent d’expédier à Mme d’Escorval et à Marie-Anne un exprès destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de Sairmeuse. Lorsqu’ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte. Oui, il s’y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui imploraient une audience. Ceux-là étaient les parents des malheureux qu’on avait arrêtés. Deux valets de pied en superbe livrée, à l’air important, avaient toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des solliciteurs... L’abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s’approcha et se nomma. Il fut repoussé comme les autres. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté. Et à l’appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux tout sellés des courriers qui devaient porter les dépèches. Le prêtre rejoignit tristement son compagnon. Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres gens. de Sairmeuse, en ce moment, s’inquiétait peu de ses rapports. Une scène de la dernière violence éclatait entre M. Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s’attribuer le premier rôle, - celui qui serait le plus chèrement payé, sans doute, - il y avait conflit d’ambitions et de pouvoirs. Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin aux menaces. Le marquis prétendait déployer les plus effroyables - il disait les plus salutaires - rigueurs ; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à l’indulgence. L’un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration, et son fils s’étaient dérobés aux poursuites, il était urgent d’arrêter Marie-Anne. L’autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait un acte impolitique, une faute qui rendrait l’autorité plus odieuse et les conjurés plus intéressants. Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se convaincre. Il faut décourager les rebelles en les frappant d’épouvante ! Je ne veux pas exaspérer l’opinion, disait le duc. mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit ? Il s’est brûlé de la poudre de quoi gagner une bataille, et il n’est pas resté quinze paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l’air. Vous ne savez donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de moitié, d’anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs armes contre nous !... Ni l’un ni l’autre n’osait dire la raison vraie de son obstination. Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer qu’il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne. De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu’elle parût devant le tribunal. À la fin, le marquis céda. Le duc lui avait dit : « Eh bien ! en regardant si amoureusement une paire de pistolets, qu’il avait senti un frisson taquin courir le long de sa maigre échine... Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers, précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit vainement le retour du duc de Sairmeuse. Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs s’agitaient incessamment. disait-il à l’abbé Midon ; est-ce la vie ? avait dit Maurice au messager qu’il chargeait de porter une lettre à sa mère. Cet homme n’arriva pourtant à Escorval qu’à la nuit tombante. Troublé par la peur, il s’était égaré à chercher des chemins de traverse, et il avait fait dix lieues pour éviter tous les gens qu’il apercevait, paysans ou soldats. Mme d’Escorval lui arracha la lettre des mains, plutôt qu’elle ne la prit. Elle l’ouvrit, la lut à haute voix à Marie-Anne et n’ajouta qu’un seul mot : C’était plus aisé à dire qu’à exécuter. Il n’y avait jamais eu que trois chevaux à Escorval ; l’un était aux trois quarts mort de sa course furibonde de la veille ; les deux autres étaient à Montaignac. Recourir à l’obligeance des voisins était l’unique ressource. Mais ces voisins, de braves gens d’ailleurs, qui avaient appris l’arrestation du baron, refusèrent bravement de prêter leurs bêtes. Ils estimaient que ce serait se compromettre gravement que de rendre un service, si léger qu’il pût paraître, à la femme d’un homme sous le poids de la plus terrible des accusations. Mme d’Escorval et Marie-Anne parlaient déjà de se mettre en route à pied, quand le caporal Bavois, indigné de tant de lâcheté, jura par le sacré nom d’un tonnerre que cela ne se passerait pas ainsi. dit-il, je me charge de la chose !... Il s’éloigna, et un quart d’heure après reparut, traînant par le licol une vieille jument de labour, bien lente, bien lourde, qu’on harnacha tant bien que mal et qu’on attela au cabriolet... On irait au pas, mais on irait. À cela ne devait pas se borner la complaisance du vieux troupier. Sa mission était terminée, puisque M. d’Escorval était arrêté, et il n’avait plus qu’à rejoindre son régiment. Il déclara donc qu’il ne laisserait pas des « dames » voyager seules, de nuit, sur une route où elles seraient exposées à de fâcheuses rencontres, et qu’il les escorterait avec ses deux grenadiers... Et tant pis pour qui s’y frotterait, disait-il en faisant sonner la crosse de son fusil sous sa main nerveuse, pékin ou militaire, on s’en moque ! Comme toujours, les deux hommes approuvèrent par un juron. Et en effet, tout le long de la route, Mme d’Escorval et Marie-Anne les aperçurent précédant ou suivant la voiture, marchant à côté le plus souvent. Aux portes de Montaignac seulement, le vieux soldat quitta ses « protégées, » non sans les avoir respectueusement saluées, tant en son nom qu’en celui de ses deux hommes, non sans s’être mis à leur disposition si elles avaient jamais besoin de lui, Bavois, caporal de grenadiers, 1ère compagnie, caserné à la citadelle... Dix heures sonnaient, quand Mme d’Escorval et Marie-Anne mirent pied à terre dans la cour de l’Hôtel de France. Elles trouvèrent Maurice désespéré et l’abbé Midon perdant courage. C’est que, depuis l’instant où Maurice avait écrit, les événements avaient marché, et avec quelle épouvantable rapidité !... On connaissait maintenant les ordres arrivés par le télégraphe ; ils avaient été imprimés et affichés... « Montaignac doit être regardé comme en état de siège. Les autorités militaires ont un pouvoir discrétionnaire. Une commission militaire fonctionnera aux lieu et place de la Cour prévôtale. Que les citoyens paisibles se rassurent, que les mauvais tremblent ! Quant aux rebelles, le glaive de la loi va les frapper !... » mais chaque mot était une menace. Ce qui surtout faisait frémir l’abbé Midon, c’était la substitution d’une commission à la Cour prévôtale. Cela renversait tous ses plans, stérilisait toutes ses précautions, enlevait les dernières chances de salut. La Cour prévôtale était certes expéditive et passionnée, mais du moins elle se piquait d’observer les formes, elle gardait quelque chose encore de la solennité de la justice régulière qui, avant de frapper, veut être éclairée. Une commission militaire devait infailliblement négliger toute procédure, et juger les accusés sommairement, comme en temps de guerre on juge un espion. s’écriait Maurice, on oserait condamner sans enquête, sans audition de témoins, sans confrontation, sans laisser aux accusés le temps de rassembler les éléments de leur défense !... Ses plus sinistres prévisions étaient dépassées... Elle avait commencé dans la journée, et elle se poursuivait, en ce moment même, à la lueur des lanternes des geôliers. C’est-à-dire que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, relégué au second plan par la mise en état du siège, passaient la revue des prisonniers... Ils en avaient trois cents, et ils avaient décidé qu’ils choisiraient dans ce nombre, pour les livrer à la commission, les trente plus coupables. Comment les choisirent-ils, à quoi reconnurent-ils le degré de culpabilité de chacun de ces malheureux ?... Ils eussent été bien embarrassés de le dire. Ils allaient de l’un à l’autre, posaient quelques questions au hasard, et, d’après ce que l’homme terrifié répondait, selon qu’ils lui trouvaient une bonne ou une mauvaise figure, ils disaient au greffier qui les accompagnait : - « Pour demain, celui-là... » ou « pour plus tard, cet autre. » Au jour, il y avait trente noms sur une feuille de papier, et les deux premiers étaient ceux du baron d’Escorval et de Chanlouineau. Aucun des infortunés réunis à l’Hôtel de France ne pouvait soupçonner cela, et cependant ils suèrent leur agonie pendant cette nuit, qui leur parut éternelle... Enfin l’aube fit pâlir la lampe, on entendit battre la diane à la citadelle ; l’heure où il était possible de commencer de nouvelles démarches arriva... L’abbé Midon annonça qu’il allait se rendre seul chez le duc de Sairmeuse, et qu’il saurait bien forcer les consignes... Il avait baigné d’eau fraîche ses yeux rougis et gonflés, et il se disposait à sortir, quand on frappa discrètement à la porte de la chambre. Maurice cria : « entrez, » et tout aussitôt M. Sa physionomie seule annonçait un grand malheur, et en réalité, le digne homme était consterné. Il venait d’apprendre que la « commission militaire » était constituée. Au mépris de toutes les lois humaines et des règles les plus vulgaires de la justice, la présidence de ce tribunal de vengeance et de haine avait été attribuée au duc de Sairmeuse... Et il l’avait acceptée, lui que son rôle pendant les événements allait rendre tout à la fois acteur, témoin et juge... Les autres membres étaient tous militaires. Et quand la commission entre-t-elle en fonctions ? Aujourd’hui même, répondit l’hôtelier d’une voix hésitante, ce matin... L’abbé Midon comprit bien que M. Langeron voulait et n’osait dire : « La commission s’assemble, hâtez-vous. » dit-il à Maurice, je veux être présent quand on interrogera votre père... que n’eût pas donné la baronne pour suivre le prêtre et son fils ! Elle ne le pouvait, elle le comprit et se résigna... Ils partirent donc, et une fois dans la rue, ils aperçurent un soldat qui de loin leur faisait un signe amical. Ils reconnurent le caporal Bavois et s’arrêtèrent. Mais, lui, passa près d’eux, de l’air le plus indifférent, comme s’il ne les eût pas connus ; seulement, en passant, il leur jeta cette phrase : Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu’on appelait « la chapelle. » Consacrée jadis au culte, « la chapelle » restait sans destination. Elle était humide à ce point qu’elle ne pouvait même servir de magasin au régiment d’artillerie ; les affûts des pièces y pourrissaient plus vite qu’en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu’à hauteur d’homme. C’est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient choisi pour les séances de la commission militaire. Tout d’abord, en y pénétrant, Maurice et l’abbé Midon sentirent comme un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés. Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et regarder... Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d’en finir promptement et brutalement. On devinait le mépris absolu de toute forme et l’effrayante certitude du résultat. Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l’estrade. Il avait fallu le caller d’un côté pour faire disparaître l’inclinaison. Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des chaises de bois blanc attendaient les juges ; mais au milieu étincelait le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par M. Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient destinés aux accusés. Enfin, des cordes à fourrage tendues d’un mur à l’autre et fixées par des crampons, divisaient en deux la chapelle. C’était une précaution contre le public. L’abbé Midon et Maurice s’étaient attendus à trouver une foule trop grande pour la salle, si vaste qu’elle fût, et ils trouvaient presque la solitude. C’est qu’ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac. Il n’y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle. Contre le mur du fond, dans l’ombre, une douzaine d’hommes se tenaient debout, pâles et roides, les yeux brillant d’un feu sombre, les dents serrées par la colère... c’étaient des officiers à la demi-solde. Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des accusés... Un roulement de tambour fit trembler les vitres de l’unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria : « Présentez... La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu et de divers fonctionnaires civils. Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être, mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un seul, un jeune lieutenant paraissait ému. prononça le duc de Sairmeuse, président. Et d’une voix rude, il ajouta : Il n’avait même pas cette pudeur vulgaire de dire : les accusés. Ils parurent, et un à un, jusqu’à trente, ils prirent place sur les bancs, au pied de l’estrade. Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des regards assurés. Le baron d’Escorval était calme et grave, mais non plus que lorsqu’il était, jadis, appelé à donner son avis dans les conseils de l’Empereur. Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s’appuyer sur l’abbé pour ne pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement signifiait : L’attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la crainte. Peut-être n’avaient-ils conscience ni de ce qu’ils avaient osé, ni du danger qui les menaçait... Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine rapporteur se leva. Son réquisitoire, d’une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés. Lorsqu’il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le premier conjuré du premier banc : Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans, cultivateur-propriétaire. Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à force de travail, sont à moi légitimement. Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c’en était un, par le fait. Vous avez fait partie de la rébellion ? Vous avez raison d’avouer, car on va introduire des témoins qui vous reconnaîtront. Cinq grenadiers entrèrent ; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait tenus en respect pendant que Maurice, l’abbé Midon et Marie-Anne montaient en voiture. Ces militaires affirmèrent qu’ils remettaient très bien l’accusé, et même, l’un d’eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que c’était un solide gaillard, d’une bravoure admirable. L’œil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette circonstance de la voiture ? Et se tournant vers Chanlouineau : Nous espérions nous débarrasser d’un gouvernement imposé par l’étranger, nous voulions nous affranchir de l’insolence des nobles et garder nos terres... Vous étiez un des chefs de la révolte ? Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se recueillir et dit : Lacheneur, son fils Jean et le marquis de Sairmeuse. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré. Il avait empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put croire qu’il allait la lancer à la tête de l’accusé... Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée, extraordinairement émue de son étrange déclaration. Faites-moi mettre un bâillon, si mes réponses vous gênent... S’il y avait ici des témoins pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments... Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la vérité... À l’exception du baron d’Escorval, il n’était pas un accusé capable de comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau ; tous cependant approuvèrent d’un signe de tête. Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le hardi paysan, qu’il a été blessé d’un coup de sabre en se battant bravement à mes côtés... Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu’un homme frappé d’un coup de sang, et la fureur lui enlevait presque l’usage de la parole. Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments ! Qu’on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on verra bien s’il est ou non blessé. Il est sûr que l’attitude du duc eût donné à penser à un observateur. C’est qu’il doutait en ce moment, plus encore que la veille en apercevant la blessure de Martial. On l’avait cachée, il était impossible de l’avouer maintenant. de Sairmeuse, un des juges le tira d’embarras. J’espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s’y opposerait... Demain j’aurai le cou coupé, une blessure est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis. J’en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous terre. demanda un autre juge, que le duc regarda de travers. Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m’offririez ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront valoir... On ira au roi, s’il le faut... Nous voulons savoir le rôle du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s’il était vraiment des nôtres ou s’il n’était qu’un agent provocateur. Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse. Et alors, tout s’éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres, l’étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue. Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi. Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n’étaient pas des juges chargés d’appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi !... C’étaient des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au nom de ce code sauvage que deux mots résument : vae victis !... Le président, le noble duc de Sairmeuse, n’eût consenti à aucun prix à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas davantage. On est autorisé à le supposer. Eût-il, sans une sorte d’intuition des faits, risqué un coup si hasardeux !... Quoi qu’il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida qu’on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué l’auditoire et stupéfié Maurice et l’abbé Midon. L’interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle. Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur du mouvement, qui n’est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à l’autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval. le baron d’Escorval ignorait absolument le complot, je le jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré, et même... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt que d’abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter son indulgence !... Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d’un tel dédain, que son interrupteur en fut décontenancé. Je ne veux pas d’indulgence, prononça-t-il... J’ai joué, j’ai perdu, voici ma tête... Mais si vous n’êtes pas plus cruels que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui m’entourent... J’en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui jamais n’ont été nos complices et qui certainement n’ont pas pris les armes... Les autres ne savaient ce qu’ils faisaient... Non, ils ne le savaient pas !... Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l’auditoire, parmi les soldats de garde et jusque sur l’estrade. La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots et leurs gémissements emplissaient la salle immense. Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d’entre eux, de grosses larmes roulaient. Celui-là, pensaient-ils, est un homme ! L’abbé Midon s’était penché vers Maurice. Evidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Les juges, cependant, s’étaient retournés à demi, et tous inclinés vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation. Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation immédiate, n’avaient pas pensé à se pourvoir d’un défenseur. Et cette circonstance, amère dérision ! effrayait et arrêtait ce tribunal inique, qui n’avait pas craint de fouler aux pieds les plus saintes lois de l’équité, qui s’était affranchi de toutes les entraves de la procédure. Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu à l’avance, et cependant ils voulaient qu’une voix s’élevât pour défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus. Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de plusieurs accusés se trouvaient dans la salle. C’était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués, causant près de la porte de la chapelle... de Sairmeuse ; il se retourna vers eux en leur faisant signe d’approcher ; puis, leur montrant Chanlouineau : Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce coupable ? Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard. Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec lui... Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense ?... L’avocat hésitait, non qu’il eût peur, c’était un vaillant homme, mais parce qu’il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la conscience de ces juges. Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d’impatience. Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d’office à ce scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main. Je parlerai donc, dit l’avocat, mais non sans protester de toutes mes forces contre cette façon inouïe de procéder... Après l’interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ, une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un autre tribunal. Pendant qu’il parlait, le duc de Sairmeuse s’agitait sur son fauteuil doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience... C’est bien long, prononça-t-il, dès que l’avocat eut fini, c’est terriblement long !... Nous n’en finirons jamais, si chacun des accusés doit nous tenir autant !... Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion, quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes les causes, à l’exception de celle du sieur d’Escorval. Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement « la besogne, » puisqu’on n’aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui n’empêchera pas la défense d’être individuelle, ajouta-t-il. Un jugement « en bloc, » comme disait le duc, leur enlevait l’espoir d’arracher au bourreau un seul des malheureux prévenus. Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne savons rien de la situation particulière de chacun des accusés ! Nous ignorons jusqu’à leurs noms !... Il nous faudra les désigner par la forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux... Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai, quatre jours, vingt-quatre heures !... La proposition du président avait été adoptée, il fut passé outre. En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d’après le rang qu’il occupait sur le banc. Il s’approchait du bureau, donnait son nom, ses prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il recevait l’ordre de retourner à sa place. À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu’ils étaient absolument étrangers à la conspiration, qu’on leur avait mis la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu’ils s’entretenaient paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la preuve matérielle de ce qu’ils avançaient... ils invoquaient le témoignage des soldats qui les avaient arrêtés... d’Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé. Il devait être interrogé le dernier. Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse, mais abrégeons, abrégeons !... Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire, les interpellait ou les raillait... C’est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils scélérats... Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces misérables ! Les avocats tinrent ferme, encore qu’ils sentissent l’inanité de leurs efforts. La défense de ces vingt-neuf accusés ne dura pas une heure et demie... Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira bruyamment, et d’un ton qui trahissait la joie la plus cruelle : Interpellé, le baron se leva, digne, impassible... Des sensations qui l’agitaient, et elles devaient être terribles, rien ne paraissait sur son noble visage. Il avait réprimé jusqu’au sourire de dédain que faisait monter à ses lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre qui lui appartenait. Mais en même temps que lui, Chanlouineau s’était dressé, vibrant d’indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le sang généreux de ses veines. commanda le duc, ou je vous fais expulser... Lui déclara qu’il voulait parler : il avait quelque chose à dire, des observations à ajouter à la plaidoirie des avocats... Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber sur son banc, comme s’il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût étouffé aisément ces deux soldats, rien qu’en les serrant entre ses bras de fer. On l’eût dit furieux ; intérieurement il était ravi. Le but qu’il se proposait, il l’avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de l’abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu lui dire : Quoi qu’il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu’il ne compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis !... La figure de Maurice était bouleversée comme son âme ; il étouffait, il n’y voyait plus, il sentait s’égarer sa raison. Où donc est le sang-froid que vous m’avez promis !... L’attention, dans cette grande salle lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence qu’on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de la chapelle. Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts. Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le conseiller et l’ami fidèle de l’Empereur... Quelle gloire et quel espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses. S’ils jugeaient sans enquête préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi contre M. Grâce à l’activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs d’accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort. de Sairmeuse aux avocats, consentira à détendre ce grand coupable ?... Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa liberté, vraisemblablement... Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait. Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des avocats. Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du baron d’Escorval, vengeant ainsi l’honneur de leur robe, qui venait d’être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n’avaient pu, ô honte ! de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms, votre profession ? Louis-Guillaume, baron d’Escorval, commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur, ancien conseiller d’État du gouvernement de l’empereur. Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez... Je me fais gloire d’avoir servi mon pays et de lui avoir été utile dans la mesure de mes forces... D’un geste furibond le duc l’interrompit : C’est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d’État que vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de misérables !... Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi que je n’ai pas conspiré. On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles !... Je n’avais pas d’armes, monsieur, vous ne l’ignorez pas... et si j’étais parmi les révoltés, c’est que j’espérais les décider à abandonner une entreprise insensée !... Le baron d’Escorval pâlit sous l’insulte et ne répondit pas. Mais il y eut un homme dans l’auditoire, qui ne put supporter l’horrible, l’abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et celui-là, ce fut l’abbé Midon, qui, l’instant d’avant, recommandait le calme à Maurice. Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes à fourrage qui barraient l’enceinte réservée, et s’avança au pied de l’estrade. le baron d’Escorval dit vrai, prononça-t-il d’une voix éclatante, les trois cents prisonniers de la citadelle l’attesteront, les accusés en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l’accompagnais, qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous jugera l’un et l’autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce qu’il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement, nous l’avons fait !... Le duc écoutait d’un air à la fois ironique et méchant. On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m’affirmait que la rébellion avait un aumônier !... Allez, monsieur le curé, vous devriez rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion !... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite coupable !... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré !... Nous demandons, s’écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit l’être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois qui régissent les tribunaux ordinaires. Si je ne dis pas la vérité, reprit l’abbé Midon, avec une animation extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter... La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion. Non, monsieur le curé, dit-il ; non, je ne vous ferai pas arrêter... Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour l’habit les égards que l’homme ne mérite pas... Une dernière fois, retirez-vous, sinon je me verrai contraint d’employer la force !... À quoi eût abouti une résistance plus longue ?... L’abbé, plus blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes, regagna sa place près de Maurice. Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la table, finit par les réduire au silence. Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt parut Chupin, qui s’avança d’un air délibéré. Mais sa contenance mentait ; un observateur l’eût vu à ses yeux, dont l’inquiète mobilité trahissait ses terreurs. Même, il eut dans la voix un tremblement très appréciable, quand, la main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Que savez-vous de l’accusé Escorval ? Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5. Soumettez-les à l’appréciation de la commission. Lacheneur a couru après qu’il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le château des ancêtres de M. Lacheneur y a rencontré Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration. J’étais l’ami de Lacheneur, il était naturel qu’il vînt me demander des consolations après un grand malheur. de Sairmeuse se retourna vers ses collègues. Le sieur Escorval appelle un grand malheur la restitution d’un dépôt !... En second lieu, reprit Chupin, l’accusé était toujours fourré chez M. C’est faux, interrompit le baron, je n’y suis allé qu’une fois, et encore, ce jour-là, l’ai-je conjuré de renoncer... Il s’arrêta, comprenant trop tard la terrible portée de ce qu’il disait. Mais ayant commencé, il ne voulut pas reculer, et il ajouta : Je l’ai conjuré de renoncer à ses projets de soulèvement. vous les connaissiez donc, ces projets impies ? La non révélation d’un complot, c’était l’échafaud... Le baron d’Escorval venait, pour ainsi dire, de signer son arrêt de mort. Étrange caprice de la destinée !... Il était innocent, et cependant, en l’état de la procédure, il était le seul de tous les accusés qu’un tribunal régulier eût pu condamner légalement, un texte sous les yeux. Maurice et l’abbé Midon étaient atterrés de cet abandon de soi, mais Chanlouineau, qui s’était retourné vers eux, avait encore aux lèvres son sourire de confiance. Qu’espérait-il donc, alors que tout espoir paraissait absolument perdu ?... Mais la commission, elle, triomphait sans vergogne, et M. de Sairmeuse laissait éclater une joie indécente. dit-il aux avocats d’un ton goguenard. Les défenseurs dissimulaient mal leur découragement, mais ils n’en essayaient pas moins de contester la valeur de la déclaration de leur client. Il avait dit qu’il soupçonnait le complot, et non qu’il le connaissait... Ce n’était pas la même chose... Dites tout de suite que vous voulez des charges plus accablantes encore, interrompit le duc de Sairmeuse. Le vieux maraudeur hocha la tête d’un air capable. L’accusé, reprit-il, assistait à tous les conciliabules qui se tenaient chez Lacheneur, et la preuve en est plus claire que le jour... Ayant à traverser l’Oiselle pour se rendre à la Rèche, et craignant que le passeur ne remarquât ses voyages nocturnes, le baron a fait, juste à cette époque, raccommoder un vieux canot dont il ne se servait pas depuis des années... Accusé Escorval, reconnaissez-vous avoir fait réparer votre bateau ?... mais non avec le dessein que dit cet homme. N’était-ce pas sur les instances de Maurice que le canot avait été remis en état ! Enfin, continua Chupin, quand Lacheneur a mis le feu à sa maison pour donner le signal du soulèvement, l’accusé était près de lui... Pour le coup, s’écria le duc, voilà qui est concluant... J’étais à la Rèche, en effet, interrompit le baron, mais c’était, je vous l’ai déjà dit, avec la ferme volonté d’empêcher le mouvement. de Sairmeuse eut un petit ricanement dédaigneux. Messieurs les commissaires, prononça-t-il avec emphase, peuvent voir que l’accusé n’a même pas le courage de sa scélératesse... Qu’avez-vous fait, accusé, quand les insurgés ont quitté la lande de la Rèche ? Je suis rentré chez moi en toute hâte, j’ai pris un cheval et je me suis rendu au carrefour de la Croix-d’Arcy. Vous saviez donc que c’était l’endroit désigné pour le rendez-vous général ? Si j’admettais votre version, je vous dirais que votre devoir était d’accourir à Montaignac prévenir l’autorité... Mais vous n’avez pas agi comme vous dites... Vous n’avez pas quitté Lacheneur, vous l’avez accompagné. Et si je vous le prouvais d’une façon indiscutable ?... Impossible, monsieur, puisque cela n’est pas. À la sinistre satisfaction qui éclairait le visage de M. de Sairmeuse, l’abbé Midon comprit que ce juge inique devait avoir entre les mains une arme inattendue et terrible, et que le baron d’Escorval allait être écrasé sous quelqu’une de ces coïncidences fatales qui expliquent sans les justifier toutes les erreurs judiciaires... Sur un signe du commissaire rapporteur, le marquis de Courtomieu avait quitté sa place et s’était avancé jusqu’à l’estrade. Je vous prie, monsieur le marquis, lui dit le duc, de vouloir bien donner à la commission lecture de la déposition écrite et signée de Mlle votre fille. Cet effet d’audience devait avoir été préparé. de Courtomieu chaussa ses lunettes, tira de sa poche un papier qu’il déplia, et au milieu d’un silence de mort, il lut : « Moi, Blanche de Courtomieu, soussignée, après avoir juré sur mon âme et conscience de dire la vérité, je déclare : « Dans la soirée du 4 février dernier, entre dix et onze heures, suivant en voiture la route qui conduit de Sairmeuse à Montaignac, j’ai été assaillie par une horde de brigands armés. Pendant qu’ils délibéraient pour savoir s’ils devaient s’emparer de ma personne et piller ma voiture, j’ai entendu l’un d’eux s’écrier en parlant de moi : « Il faut qu’elle descende, n’est-ce pas M. Je crois que le brigand qui a prononcé ces paroles est un homme du pays nommé Chanlouineau, mais je n’oserais l’affirmer. » Un cri terrible, suivi de gémissements inarticulés, interrompit le marquis. Le supplice enduré par Maurice était trop grand pour ses forces et pour sa raison. Il venait de s’élancer vers le tribunal pour crier : « C’est à moi que s’adressait Chanlouineau, seul je suis coupable, mon père est innocent !... » L’abbé Midon, par bonheur, eut la présence d’esprit de se jeter devant lui et d’appliquer sa main sur sa bouche... Mais le prêtre n’eût pu contenir ce malheureux jeune homme sans les officiers à demi-solde placés près de lui. Devinant tout peut-être, ils entourèrent Maurice, l’enlevèrent et le portèrent dehors, bien qu’il se débattit avec une énergie extraordinaire. Tout cela ne prit pas dix secondes. fit le duc, en promenant sur l’auditoire un regard irrité. Au moindre bruit je fais évacuer la salle, ajouta M. Et vous, accusé, qu’avez-vous à dire pour votre justification, après l’accablant témoignage de Mlle de Courtomieu ? Une fois dehors, l’abbé Midon avait confié Maurice à trois officiers à demi-solde qui s’étaient engagés, sur l’honneur, à le conduire, à le porter au besoin à l’hôtel, et à l’y retenir de gré ou de force. Rassuré de ce côté, le prêtre rentra dans la salle juste à temps pour voir le baron se rasseoir sans répondre, indiquant ainsi qu’il renonçait à disputer plus longtemps sa tête. se défendre, n’était-ce pas risquer de trahir son fils, le livrer quand déjà lui-même, quoi qu’il advint, ne pouvait plus être sauvé... Jusqu’alors, il n’était personne dans l’auditoire qui ne crût à l’innocence absolue du baron. Sa résignation devait le faire croire ; quelques-uns le crurent. Mais les membres de la commission, qui avaient aperçu le mouvement de Maurice, ne pouvaient pas ne pas soupçonner la vérité. Toutes les affaires de ce genre ont des côtés sombres et mystérieux que n’éclairent jamais les débats publics. Si les accusés se tiennent bien, les accusateurs semblent redouter d’aller jusqu’au fond des choses, ne sachant ce qu’ils y trouveront. Conseillé par le marquis de Courtomieu, inquiet du rôle de son fils, le duc de Sairmeuse devait tenir à circonscrire l’accusation. Il n’avait pas fait arrêter l’abbé Midon, il était bien résolu à ne pas inquiéter Maurice tant qu’il n’y serait pas contraint. Le baron d’Escorval semblait se reconnaître coupable ; n’était-ce pas une assez belle victoire pour le duc de Sairmeuse !... Il se retourna vers les avocats, et d’un air dédaigneux et ennuyé : Maintenant, leur dit-il, parlez, puisqu’il le faut absolument, mais pas de phrases !... Nous devrions avoir fini depuis une heure. Le plus âgé des avocats se leva, frémissant d’indignation, prêt à tout braver pour dire sa pensée ; mais le baron l’arrêta. N’essayez pas de me défendre, monsieur, prononça-t-il froidement... Je n’ai qu’un mot à dire à mes juges : qu’ils se souviennent de ce qu’écrivait au roi le noble et généreux maréchal Moncey : l’échafaud ne fait pas d’amis ! Ce souvenir n’était pas de nature à émouvoir beaucoup la commission. Le maréchal, pour cette phrase, avait été « destitué » et condamné à trois mois de prison... Cependant, les avocats ne prenant pas la parole, le duc de Sairmeuse résuma les débats et la commission se retira pour délibérer. d’Escorval restait pour ainsi dire avec ses défenseurs. Il leur serra affectueusement la main, et en termes qui attestaient la liberté de son esprit, il les remercia de leur dévouement et de leur courage. Alors, le baron attira vers lui le plus âgé, et rapidement, tout bas, d’une voix émue : J’ai, monsieur, lui dit-il, un dernier service à vous demander... Tout à l’heure, quand la sentence de mort aura été prononcée, rendez-vous près de mon fils... Vous lui direz que son père mourant lui ordonne de vivre... Dites-lui bien que c’est ma dernière volonté : Qu’il vive... Il se tut, la commission rentrait... Des trente accusés, neuf, déclarés non coupables, étaient relâchés... d’Escorval et Chanlouineau étaient de ce nombre, étaient condamnés à mort !... L’abbé Midon avait eu raison de se reposer sur la parole des officiers à demi-solde. Voyant que toutes leurs instances ne décideraient pas Maurice à s’éloigner de la citadelle, ces hommes de cœur le saisirent chacun sous un bras, et littéralement l’emportèrent. Bien leur en prit d’être robustes, car Maurice fit, pour leur échapper, les efforts les plus désespérés... Chaque pas en avant fut le résultat d’une lutte. criait-il en se débattant, laissez-moi aller où le devoir m’appelle !... vous me déshonorez en prétendant me sauver !... Et au bruit de ce qui leur paraissait être un rêve, les gens de Montaignac entre-bâillaient leurs volets et jetaient dans la rue un regard inquiet. C’est, disaient-ils, le fils de cet honnête homme, qu’on va condamner... Oui, il souffrait, et comme on ne souffre pas dans les convulsions de l’agonie ! Voilà donc où l’avait conduit son amour pour Marie-Anne, ce radieux amour à qui tout jadis avait semblé sourire... Il s’était jeté à corps perdu dans une entreprise insensée, et on faisait remonter à son père la responsabilité de ses actes !... Il vivrait, lui, coupable, et son père innocent serait jeté au bourreau ! Mais la faculté de souffrir a ses limites... Une fois dans la chambre de l’hôtel, entre sa mère et Marie-Anne, Maurice se laissa tomber sur une chaise, anéanti par cette invincible torpeur qui suit les douleurs trop lourdes pour les forces humaines. Rien n’est décidé encore, répondirent les officiers aux questions de Mme d’Escorval, M. le curé de Sairmeuse doit accourir dès que le verdict sera rendu... Puis, comme ils avaient juré de ne pas perdre Maurice de vue, ils s’assirent, sombres et silencieux. Au dehors, tout se taisait ; on eût cru l’hôtel désert. Les gens de la maison s’entendaient pour ne pas troubler cette grande et noble infortune ; ils la respectaient comme on respecte le sommeil du condamné à mort la nuit qui précède l’exécution. Enfin, un peu avant quatre heures, l’abbé Midon arriva, suivi de l’avocat, auquel le baron avait confié ses volontés dernières... s’écria Mme d’Escorval en se dressant tout d’un bloc. Et plus assommée que par un coup de maillet sur la tête, elle s’affaissa sur son fauteuil, inerte, les bras pendants... Mais cet anéantissement dura peu ; elle se releva : À nous donc de le sauver !... s’écria-t-elle, l’œil brillant de la flamme des résolutions héroïques, à nous de l’arracher à l’échafaud !... Assez de lâches lamentations, à l’œuvre !... Vous aussi, Messieurs, vous m’aiderez !... Je peux compter sur vous, monsieur le curé !... Mais il doit y avoir quelque chose à faire... La mort de ce juste serait un trop grand crime, Dieu ne le permettra pas... Elle s’arrêta, brusquement, les mains jointes, les yeux levés au ciel, comme si une inspiration divine lui fût venue... reprit-elle, le roi souffrira-t-il qu’un tel forfait s’accomplisse !... Un roi peut refuser de faire grâce, il ne saurait refuser de faire justice !... Je veux aller à lui, je lui dirai tout !... Comment cette idée de salut ne m’est-elle pas venue plus tôt !... Il faut partir à l’instant pour Paris, sans perdre une seconde... Que l’un de vous, messieurs, m’aille commander des chevaux à la poste... Elle pensa qu’on lui obéissait, et précipitamment elle passa dans la pièce voisine pour faire ses préparatifs de voyage. murmura l’avocat à l’oreille de l’abbé Midon, elle ignore que les arrêts des commissions militaires sont exécutoires dans les vingt-quatre heures. Il faut quatre jours pour aller à Paris. Après cela, la laisser partir serait peut-être un acte d’humanité... Ney, au matin de son exécution, ne parla-t-il pas du roi pour éloigner la maréchale qui sanglotait à demi évanouie au milieu de son cachot ?... Non, dit-il, Mme d’Escorval ne nous pardonnerait pas de l’avoir empêchée de recueillir la dernière pensée de son mari... Elle reparut en ce moment, et le prêtre rassemblait son courage pour lui apprendre la vérité cruelle, quand on frappa à la porte à coups précipités. Un des officiers à demi-solde ouvrit, et Bavois, le caporal des grenadiers, entra, la main droite à son bonnet de police, respectueusement ; comme s’il eût été en présence d’un supérieur. C’est moi, monsieur, répondit-elle, que me voulez-vous ? J’ai ordre, mademoiselle, de vous conduire à la citadelle... fit Maurice d’un ton farouche, on arrête les femmes aussi !... Le digne caporal se donna sur le front un énorme coup de poing. Je ne suis qu’une vieille bête !... Je veux dire que je viens chercher mademoiselle de la part d’un des condamnés, le nommé Chanlouineau, qui voudrait lui parler... Impossible, mon brave, dit un des officiers, on ne laissera pas mademoiselle pénétrer près d’un condamné sans une permission spéciale... Il s’assura, d’un regard, qu’il n’avait rien à redouter d’aucun de ces visiteurs, et plus bas il ajouta : Même, ce Chanlouineau m’a glissé dans le tuyau de l’oreille qu’il s’agit d’une affaire que sait bien M. Le hardi paysan avait-il donc réellement trouvé quelque expédient de salut ?... L’abbé Midon commençait presque à le croire. Il faut suivre ce vieux brave, Marie-Anne, dit-il. À la seule pensée qu’elle allait revoir Chanlouineau, la pauvre jeune fille frissonna. Mais l’idée ne lui vint même pas de se soustraire à une démarche qui lui semblait le comble du malheur... Partons, monsieur, dit-elle au vieux soldat. Mais le caporal restait à la même place, clignant de l’œil selon son habitude quand il voulait bien fixer l’attention de ses interlocuteurs. Ce Chanlouineau, qui me parait un lapin, m’a dit de vous dire comme cela que tout va bien ! Si je vois pourquoi, je veux être pendu !... Il m’a bien prié aussi de vous commander de ne pas bouger, de ne rien tenter avant le retour de mademoiselle, qui sera revenue avant une heure. Il vous jure qu’il tiendra ses promesses, il vous demande votre parole de lui obéir... Nous ne tenterons rien avant une heure, dit l’abbé Midon, je le promets... Et nous, mademoiselle, au pas accéléré, marche !... le pauvre diable là-bas, doit être sur le gril... Qu’on permît à un condamné de recevoir la fille du chef de la conjuration, de ce Lacheneur qui avait su se dérober à toutes les poursuites, il y avait là de quoi surprendre... Mais Chanlouineau, à qui cette autorisation était indispensable, s’était ingénié à chercher le moyen de se la procurer... C’est pourquoi, dès que fut prononcé le jugement qui le condamnait à mort, il parut saisi de terreur et se mit à pleurer lamentablement. Les soldats ne revenaient pas de voir ce robuste gars, hardi tout à l’heure jusqu’à l’insolence, si défaillant qu’on dut le porter jusqu’à son cachot. Là, ses lamentations redoublèrent, et il supplia ses gardiens d’aller lui chercher quelqu’un à qui parler, le duc de Sairmeuse ou le marquis de Courtomieu, affirmant qu’il avait à faire des révélations de la plus haute importance... Ce gros mot, révélations, fit accourir M. de Courtomieu au cachot de Chanlouineau. Il y trouva un homme à genoux, les traits décomposés, suant en apparence l’agonie de la peur, qui se traîna jusqu’à lui, qui lui prit les mains et les baisa, criant grâce et pardon, jurant que pour conserver la vie il était prêt à tout, oui, à tout, même à livrer M. Cette perspective devait enflammer le zèle du marquis de Courtomieu. Vous savez donc où se cache ce brigand ?... Chanlouineau déclara qu’il l’ignorait, mais il affirma que Marie-Anne, la fille de Lacheneur, le savait. Elle avait en lui, jurait-il, la plus entière confiance, et si on voulait lui permettre de l’envoyer chercher, et le laisser seul avec elle seulement dix minutes, il se faisait fort de lui arracher le secret de la retraite de son père... Ainsi posé, le marché devait être vite conclu. La vie fut promise au condamné en échange de la vie de Lacheneur... Un soldat, qui se trouva être le caporal Bavois, fut expédié à Marie-Anne... L’énergie déployée par le robuste gars jusqu’au moment de sa soudaine et incompréhensible défaillance, l’avait fait traiter en prisonnier dangereux et lui avait valu, ni plus ni moins qu’au baron d’Escorval, l’honneur des plus minutieuses précautions et la faveur de la solitude. On l’avait séparé de ses compagnons pour l’enfermer dans le cachot réputé le plus sûr de la citadelle, qui jusqu’alors n’avait eu pour hôtes que les soldats condamnés à mort. Ce cachot, situé au rez-de-chaussée, au fond d’un corridor obscur, était long et étroit, et à demi conquis sur le roc. Un abat-jour placé à l’extérieur, devant la fenêtre, mesurait si parcimonieusement la lumière, qu’à peine on y voyait assez pour déchiffrer les exclamations désespérées et les noms charbonnés sur le mur. Une botte de paille avec une mauvaise couverture, un escabeau, une cruche et un baquet infect, ajoutaient encore à l’aspect sinistre de ce séjour, bien fait pour porter le désespoir dans les âmes les plus solidement trempées. Mais qu’importait à Chanlouineau l’horreur de son cachot !... Il était dans une de ces crises où les circonstances extérieures cessent d’exister. Les geôliers ne gardaient que son corps... son âme libre se jouant des verroux et des grilles, s’élançait vers les sphères supérieures, loin, bien loin des misères, des passions, des bassesses et des rancunes humaines. de Courtomieu revenant tout à coup n’eût plus reconnu le lâche qui l’instant d’avant se traînait à ses pieds, tremblant et blême. Ou plutôt il eût constaté qu’il avait été dupe d’une habile et audacieuse comédie. Cet héroïque paysan, qui ne devait pas voir se coucher le soleil du lendemain, était comme transfiguré par la joie qu’il ressentait du succès de sa ruse. Jusqu’à ce moment, il avait pu craindre une de ces circonstances futiles qui, pareilles au grain de sable brisant une machine parfaite, disloquent les plans les mieux connus. Maintenant la fortune, évidemment, se déclarait pour lui, il venait d’en avoir la preuve. Ce soldat, qu’on avait mis à sa disposition, ne s’était-il pas trouvé un de ces vieux, comme à cette époque on en comptait tant, qui portaient à leur shako la cocarde blanche de la Restauration, mais qui gardaient dans leur poche la cocarde aux trois couleurs et au fond de leur cœur le souvenir de « l’autre. » Il avait donc pu se confier relativement à ce soldat, et il ne doutait pas qu’il ne lui ramenât Marie-Anne. Nul ne l’avait informé de ce qui s’était passé à Escorval, mais il le devinait, éclairé par cette merveilleuse prescience qui précède les ténèbres éternelles. Il était certain que Mme d’Escorval était à Montaignac, il était sûr que Marie-Anne y était avec elle, il savait qu’elle viendrait... Et il attendait, comptant les secondes aux palpitations de son cœur. Il attendait ; s’expliquant toutes les rumeurs du dehors, recueillant avec l’étonnante acuité des sens surexcités par la passion, des bruits qui eussent été insaisissables pour un autre... Enfin, tout à l’extrémité du corridor, il entendit le frôlement d’une robe contre les murs. Des pas se rapprochaient, les lourds verrous grincèrent, la porte s’ouvrit et Marie-Anne entra, soutenue par l’honnête caporal Bavois. de Courtomieu m’a promis qu’on nous laisserait seuls ! Aussi, je décampe, répondit le vieux soldat... Mais j’ai l’ordre de revenir chercher Mademoiselle dans une demi-heure. La porte refermée, Chanlouineau prit la main de Marie-Anne, et avec une violence contenue, il l’attira tout près de la fenêtre, à l’endroit où l’abat-jour dispensait le plus de lumière. Merci d’être venue, disait-il, merci !... Je vous revois et il m’est permis de parler... À présent que je suis un mourant dont les minutes sont comptées, je puis laisser monter à mes lèvres le secret de mon âme et de ma vie... Maintenant, j’oserai vous dire de quel ardent amour je vous ai aimée, je vous dirai combien je vous aime... Instinctivement Marie-Anne dégagea sa main, et se rejeta en arrière. L’explosion de cette passion, en ce moment, en ce lieu, avait quelque chose de lamentable et d’effrayant tout ensemble. Pardonnez à qui va mourir !... Vous ne sauriez refuser d’entendre ma voix qui demain sera éteinte pour toujours et qui si longtemps s’est tue !... C’est qu’il y a bien longtemps que je vous aime, Marie-Anne, il y a plus de six ans !... Avant de vous avoir vue, je n’avais aimé que la terre... Engranger de belles récoltes et amasser de l’argent me paraissait, ici-bas, le plus sublime bonheur. Mais j’étais si loin de vous, en ce temps, vous étiez si haut et moi si bas, que mon espoir ne montait pas jusqu’à vous. J’allais à l’église le dimanche ; tant que durait la messe, je vous regardais, tout en extase, comme les paysannes devant la bonne Vierge ; je rentrais chez moi les yeux et le cœur pleins de vous... C’est le malheur qui nous a rapprochés et c’est votre père qui m’a rendu fou, oui, fou comme il l’était lui-même... Après les insultes des Sairmeuse, résolu à se venger de ces nobles si orgueilleux et si durs, votre père vit en moi un complice, il m’avait deviné. C’est en sortant de chez le baron d’Escorval, il doit vous en souvenir, un dimanche soir, que fut conclu le pacte qui me liait aux projets de votre père. « Tu aimes ma fille, mon garçon, me dit-il, eh bien ! aide-moi, et je te promets que le lendemain du succès, elle sera ta femme... Seulement, ajouta-t-il, je dois te prévenir que tu joues ta tête ! » Mais qu’était la vie comparée à l’espérance dont il venait de m’éblouir ! De ce soir-là, je me donnai corps, âme et biens à la conspiration. D’autres s’y sont jetés par haine, pour satisfaire d’anciennes rancunes, ou par ambition, pour reconquérir des positions perdues : moi je n’avais ni ambitions ni haines ! Que m’importaient les querelles des grands, à moi, ouvrier de la terre ! Je savais bien qu’il était hors du pouvoir du plus puissant de tous, de donner à mes récoltes une goutte d’eau pendant la sécheresse, un rayon de soleil pendant les pluies... J’ai conspiré parce que je vous aimais... s’écria Marie-Anne, vous êtes impitoyable !... ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient encore des larmes qui roulaient brûlantes le long de ses joues. Il lui était donné de juger par le dénouement l’horreur du rôle que son père lui avait imposé et qu’elle n’avait pas eu l’énergie de repousser. Mais Chanlouineau n’entendit seulement pas l’exclamation de Marie-Anne. Toutes les amertumes du passé montant à son cerveau comme les fumées de l’alcool, il perdait conscience de ses paroles. Le jour vint vite, cependant, poursuivit-il, où toutes les illusions de ma folie s’envolèrent... Vous ne pouviez plus être à moi puisque vous étiez à un autre !... Je devais rompre le pacte !... J’en eus l’idée, non le courage. J’avais l’enfer en moi, mais vous voir, entendre votre voix, être votre commensal, c’était encore une joie !... Je vous voulais heureuse et honorée, j’ai combattu pour le triomphe de l’autre, de celui que vous aviez choisi !... Un sanglot qui montait à sa gorge l’interrompit, il voila sa figure de ses mains, pour dérober le spectacle de ses larmes, et pendant un moment il parut anéanti. Mais il ne tarda pas à se redresser, il secoua la torpeur qui l’envahissait, et d’une voix ferme : C’est assez s’attarder au passé, prononça-t-il, l’heure vole... Cela dit, il alla jusqu’à la porte, et appliquant alternativement son œil et son oreille au guichet, il chercha à découvrir si on l’épiait. Personne dans le corridor, pas un mouvement suspect ; il était sûr de la solitude autant qu’on peut l’être au fond d’un cachot. Il revint près de Marie-Anne, et, déchirant avec ses dents la manche de sa veste, il en tira deux lettres cachées entre la doublure et le drap. Voici, dit-il à voix basse, voici la vie d’un homme !... Marie-Anne ne savait rien des espérances de Chanlouineau, et son esprit en détresse n’avait pas sa lucidité accoutumée ; elle ne comprit pas tout d’abord. Ceci, s’écria-t-elle, la vie d’un homme !... interrompit Chanlouineau, parlez plus bas !... Oui, une de ces lettres peut être le salut d’un condamné... Le robuste gars secoua tristement la tête. Est-il possible que vous m’aimiez jamais ? Je ne souhaite donc point vivre. Le repos, dans la terre, est plus enviable que mes angoisses. Je savais ce que je faisais quand j’ai quitté la Rèche, un fusil double sur l’épaule, un sabre passé dans ma ceinture. Je n’ai pas le droit de me plaindre. Mais les juges ineptes ou iniques ont frappé un innocent... Sa voix s’altéra en prononçant le nom de cet autre, dont il eût payé le bonheur du prix de dix existences, s’il les eût eues. Je veux le sauver, ajouta-t-il, je le puis. Mais vous vous abusez, sans doute. Je sais ce que je dis. Il tremblait d’être épié et entendu du dehors, il se rapprocha encore de Marie-Anne, et d’une voix rapide : Je n’ai jamais cru au succès de la conspiration, reprit-il... Quand je me demandais où trouver une arme en cas de malheur, le marquis de Sairmeuse me l’a fournie... Il s’agissait d’adresser à nos complices une lettre qui fixât le jour du soulèvement ; j’eus l’idée de prier M. Il était sans défiances ; je lui disais que c’était pour une noce ; il fit ce que je lui demandais. Et le papier que je tiens est le brouillon de la circulaire qui a décidé le mouvement, écrit de la main du marquis de Sairmeuse... Et impossible de nier, il y a une rature à chaque ligue ; on croirait reconnaître le manuscrit d’un homme qui a cherché et trié ses expressions pour bien rendre sa pensée... Chanlouineau ouvrit l’enveloppe et montra, en effet, la fameuse lettre qu’il avait dictée, et où la date du soulèvement était restée en blanc : « Mon cher ami, nous sommes enfin d’accord et le mariage est décidé, etc... » La flamme qui s’était allumée dans l’œil de Marie-Anne s’éteignit. Et vous croyez, fit-elle d’un ton découragé, que cette lettre peut servir à quelque chose ?... Je ne crois pas, je suis sûr. Ne discutons pas, fit-il vivement, - écoutez-moi plutôt. Arrivant seul, ce brouillon serait sans importance... mais j’ai préparé l’effet qu’il produira. J’ai déclaré devant la commission militaire que le marquis de Sairmeuse était un des chefs du complot... On a ri et j’ai lu l’incrédulité sur la figure de tous les juges... Mais une bonne calomnie n’est jamais perdue... Vienne pour le duc de Sairmeuse l’heure des récompenses, il lui sortira de terre des ennemis qui se souviendront de mes paroles... Il a si bien senti cela que pendant que les autres riaient il était bouleversé... Calomnier ses ennemis est un crime, murmura l’honnête Marie-Anne. Oui, mais je voulais sauver mes amis, et je n’avais pas le choix des moyens. Mon assurance était d’autant plus grande, que je savais Martial blessé... J’ai affirmé qu’il s’était battu à mes côtés contre la troupe, j’ai demandé qu’on le fit comparaître, j’ai annoncé des preuves irrécusables de sa complicité... Le marquis de Sairmeuse s’est donc battu ?... Le plus vif étonnement se peignit sur la physionomie de Chanlouineau. reprit-il, qui donc eût pu vous conter ce qui s’est passé !... Vous rappelez-vous ce que nous avons fait sur la route de Sairmeuse, à la Croix-d’Arcy, après que votre père nous a eu quittés pour courir en avant ?... Maurice s’est mis à la tête de la colonne et vous avez marché près de lui ; votre frère Jean et moi sommes restés en arrière pour pousser et ramasser les traînards. Nous faisions notre besogne en conscience, quand tout à coup nous entendons le galop d’un cheval. « Il faut savoir qui vient, me dit Jean. » Un cheval arrive sur nous à fond de train ; nous nous jetons à la bride et nous le maintenons. Savez-vous qui était le cavalier ?... Vous dire la fureur de votre frère en reconnaissant le marquis est impossible. « Enfin, je te trouve, noble de malheur !... s’écria-t-il, et nous allons régler notre compte ! Après avoir réduit au désespoir mon père qui venait de te rendre une fortune, tu as prétendu faire de ma sœur ta maîtresse... Allons, en bas, il faut se battre... » À voir Marie-Anne, on eût dit qu’elle doutait si elle rêvait ou si elle veillait... Mon frère, murmurait-elle, provoquer le marquis !... Il balbutiait comme cela : « Vous êtes fou !... n’étions-nous pas amis, qu’est-ce que cela signifie ?... » Jean grinçait des dents de rage. « Cela signifie, répondit-il, que j’ai assez longtemps enduré les outrages de ta familiarité, et que si tu ne descends pas de cheval pour te battre en duel avec moi, je te casse la tête !... » Votre frère, en disant cela, maniait un pistolet si terriblement que le marquis est descendu et s’est adressé à moi. « Voyons, Chanlouineau, me dit-il, est-ce un duel ou un assassinat ? Si Jean me tue, tout est dit... mais si je le tue, qu’arrivera-t-il ? » Je lui jurai qu’il serait libre de s’éloigner, après toutefois qu’il m’aurait donné sa parole de ne pas rentrer à Montaignac avant deux heures. « Alors, fit-il, j’accepte le combat, donnez-moi une arme !... » Je lui donnai mon sabre, votre frère avait le sien, et ils tombèrent en garde au milieu de la grande route... Le robuste paysan s’arrêta pour reprendre haleine, et plus lentement il dit : Marie-Anne, votre père, vous et moi nous avons mal jugé votre frère. Il a une chose terrible contre lui, ce pauvre Jean : sa figure. Il a l’air faux comme un jeton, il a le sourire bas et l’œil fuyant des lâches... Nous nous sommes défiés de lui, nous avons à lui en demander pardon... Un homme qui se bat comme je l’ai vu se battre a le cœur haut et bien placé, on peut lui donner sa confiance... Car c’était terrible, ce combat sur cette route, dans la nuit !... Ils s’attaquaient furieusement, sans un mot, on n’entendait que leur respiration haletante de plus en plus, et des sabres qui se choquaient il jaillissait des gerbes d’étincelles... Les soins en tout cas ne lui auront pas manqué. Ce duel avait un autre témoin, un homme que vous devez connaître, nommé Poignot, qui a été le métayer de votre père... Il a emporté Jean en me promettant de le garder dans sa maison... Pour ce qui est du marquis, il m’a montré qu’il était blessé et il est remonté à cheval en me disant : « C’est lui qui l’a voulu. » Donnez-moi la lettre, dit-elle à Chanlouineau... J’irai trouver le duc de Sairmeuse, j’arriverai à tout prix jusqu’à lui, et Dieu m’inspirera... L’héroïque paysan tendit à la jeune fille cette fragile feuille de papier qui eût pu être son salut à lui. Et surtout, prononça-t-il, ne laissez pas soupçonner au duc que vous avez apporté avec vous la preuve dont vous le menacez... Qui sait ce dont il serait capable... Il vous répondra d’abord qu’il ne peut rien, qu’il ne voit nul moyen de sauver le baron d’Escorval... Vous lui répondrez que c’est cependant à lui de trouver un moyen, s’il ne veut pas que la lettre soit envoyée à Paris, à un de ses ennemis... La demi-heure est passée depuis dix minutes, fit-il tristement... murmura Chanlouineau, tout est fini !... Et remettant à Marie-Anne la seconde lettre : Vous la lirez quand je ne serai plus... Vous serez bientôt la femme de Maurice... Et quand vous serez heureuse, pensez quelquefois à ce pauvre paysan qui vous a tant aimée !... Quand il se fût agi de sa vie et de celle de tous les siens, Marie-Anne n’eût pu prononcer une parole... Mais elle avança son visage vers celui de Chanlouineau... je n’osais vous le demander, s’écria-t-il. Et pour la première fois il serra Marie-Anne entre ses bras, et de ses lèvres effleura ses joues pâlies... La perspective de s’emparer de Lacheneur, le chef du mouvement, émoustillait si fort M. le marquis de Courtomieu, qu’il n’avait pas quitté la citadelle, encore que l’heure de son dîner eût sonné. Posté à l’entrée de l’obscur corridor qui conduisait au cachot de Chanlouineau, il guettait la sortie de Marie-Anne. En la voyant passer aux dernières clartés du jour, rapide et toute vibrante d’énergie, il douta de la sincérité du soi-disant révélateur. Ce misérable paysan se serait-il joué de moi !... Si aigu fut le soupçon, qu’il s’élança sur les traces de la jeune fille, résolu à l’interroger, à lui arracher la vérité, à la faire arrêter au besoin. Mais il n’avait plus son agilité de vingt ans. Quand il arriva au poste de la citadelle, le factionnaire lui répondit que Mlle Lacheneur venait de passer le pont-levis. Il le franchit lui-même, regarda de tous côtés, n’aperçut personne et rentra furieux. Allons toujours visiter Chanlouineau, se dit-il ; demain, il fera jour pour mander cette péronnelle et la questionner. Cette « péronnelle, » ainsi que le disait le noble marquis, remontait alors la longue rue mal pavée qui mène à l’Hôtel de France. Insoucieuse de soi et de la curiosité des rares passants, uniquement préoccupée d’abréger des angoisses mortelles. Avec quelles palpitations devaient attendre son retour Mme d’Escorval et Maurice, l’abbé Midon et les officiers à demi-solde eux-mêmes !... Tout n’est peut-être pas perdu !... murmura la baronne, vous avez donc entendu mes prières !... Mais saisie aussitôt d’une appréhension terrible, elle ajouta : Ne cherchez-vous pas à m’abuser d’irréalisables espérances ?... Ce serait une pitié cruelle !... Je ne vous trompe pas, madame !... Chanlouineau vient de me confier une arme qui, je l’espère, mettra M. de Sairmeuse à notre absolue discrétion... Il est tout-puissant à Montaignac ; le seul homme qui pourrait traverser ses desseins, M. Mais soyez sûr que tout ce qui est humainement possible je le ferai, moi, la cause unique de vos malheurs, moi que vous devriez maudire... Tout entière à la tâche qu’elle s’était imposée, Marie-Anne ne remarquait pas un étranger survenu pendant son absence, un vieux paysan à cheveux blancs. Voici un courageux ami, lui dit-il, qui depuis ce matin vous demande et vous cherche partout, pour vous donner des nouvelles de votre père. Le saisissement de Marie-Anne fut tel qu’à peine on distingua les remerciements qu’elle balbutia. il n’y a pas à me remercier, fit le brave paysan. Je me suis dit comme ça : « Elle doit être terriblement inquiète, la pauvre fille, il s’agit de la tirer de peine, » et je suis venu. C’est pour vous dire que M. Lacheneur se porte bien, sauf une blessure à la jambe qui le fait beaucoup souffrir, mais qui sera guérie en moins de trois semaines. Mon gendre qui chassait hier, dans la montagne, l’a rencontré près de la frontière en compagnie de deux des conjurés... Maintenant ils doivent être en Piémont, à l’abri des gendarmes... Espérons, fit l’abbé Midon, que nous saurons bientôt ce qu’est devenu Jean. Je le sais, monsieur le curé, répondit Marie-Anne, mon frère a été grièvement blessé et de braves gens l’ont recueilli. Elle baissa la tête, près de défaillir sous le fardeau de ses tristesses ; mais bientôt, se redressant : Ai-je le droit de penser aux miens quand de ma promptitude et de mon courage dépend la vie d’un innocent follement compromis par eux !... Maurice, l’abbé Midon et les officiers à demi-solde, entouraient la vaillante jeune fille. Encore voulaient-ils savoir ce qu’elle allait tenter, et si elle ne courait pas au-devant d’un danger inutile. Elle refusa de répondre aux plus pressantes questions. On voulait au moins l’accompagner ou la suivre de loin, elle déclara qu’elle irait seule... Avant deux heures je serai revenue et nous serons fixés, dit-elle en s’élançant dehors... le duc de Sairmeuse était certes difficile ; Maurice et l’abbé Midon ne l’avaient que trop éprouvé l’avant-veille. Assiégé par des familles éplorées, il se scellait, craignant peut-être de faiblir. Marie-Anne savait cela, mais elle ne s’en inquiétait pas. Chanlouineau lui avait donné un mot - celui dont il s’était servi - qui, aux époques néfastes, ouvre les portes les plus sévèrement et les plus obstinément fermées. Dans le vestibule de la maison du duc de Sairmeuse, trois ou quatre valets flânaient et causaient. Je suis la fille de M. Lacheneur, leur dit Marie-Anne, il faut que je parle à M. le duc, à l’instant même, au sujet de la conspiration... En ce cas, suivez-moi, mademoiselle, dit un valet de pied. Elle le suivit le long de l’escalier et à travers deux ou trois pièces. Enfin, il ouvrit la porte d’un salon, en disant : « Entrez. » Ce n’était pas le duc de Sairmeuse qui était dans le salon, mais son fils, Martial. Etendu sur un canapé, il lisait un journal, à la lueur des six bougies d’un candélabre. À la vue de Marie-Anne, il se dressa tout d’une pièce, plus pâle et plus troublé que si la porte eût livré passage à un spectre. Mais il maîtrisa vite son émotion, et en une seconde son esprit alerte eut parcouru tous les possibles. Et vous, sachant quel sort lui réserve la commission militaire, vous vous êtes souvenue de moi. Merci, chère Marie-Anne, merci de votre confiance... Nous sauverons votre père, je vous le promets, je vous le jure... je ne le sais pas encore... Il faudra bien que je le sauve, je le veux !... Il s’exprimait avec l’accent de la passion la plus vive, laissant déborder la joie qu’il ressentait, sans songer à ce qu’elle avait d’insultant et de cruel. Mon père n’est pas arrêté, dit froidement Marie-Anne... Alors, fit Martial, d’une voix hésitante, c’est donc... Mon frère est en sûreté, et il échappera à toutes les recherches s’il survit à ses blessures... De blême qu’il était, le marquis de Sairmeuse devint rouge comme le feu. Au ton de Marie-Anne, il comprit qu’elle connaissait le duel. Il n’essaya pas de nier, il voulut se disculper : C’est Jean qui m’a provoqué, dit-il. je n’ai fait que défendre ma vie, dans un combat loyal, à armes égales... Je ne vous reproche rien, monsieur le marquis, prononça-t-elle. moi, je suis plus sévère que vous... Jean a eu raison de me provoquer, il avait deviné mes espérances... Oui, je m’étais dit que vous seriez ma maîtresse... C’est que je ne vous connaissais pas, Marie-Anne... Je vous croyais comme toutes les autres, vous si chaste et si pure !... Il cherchait à lui prendre les mains, elle le repoussa avec horreur et éclata en sanglots. Après tant de coups qui la frappaient sans relâche, celui-ci, le dernier, était le plus terrible et le plus douloureux. Quelle épouvantable humiliation que cette louange passionnée, et quelle honte ! « Chaste et pure », disait-il. Le matin même, elle avait cru sentir son enfant tressaillir dans son sein. Mais Martial devait se méprendre à la signification du geste de cette infortunée. je comprends votre indignation, reprit-il, avec une exaltation croissante. Mais si je vous ai dit l’injure, c’est que je veux vous offrir la réparation... J’ai été un fou, un misérable vaniteux, car je vous aime, je n’aime et je ne puis aimer que vous. Je suis marquis de Sairmeuse, j’ai des millions. Marie-Anne, voulez-vous être ma femme ?... Le vertige, à la fin, s’emparait d’elle, et il lui semblait que sa raison vacillait au souffle furieux de toutes ces passions. Tout à l’heure, c’était Chanlouineau qui, du fond de son cachot, lui criait qu’il mourait pour elle... C’était Martial, maintenant, qui prétendait lui sacrifier ses ambitions et son avenir. Et le pauvre paysan condamné à mort et le fils du tout-puissant duc de Sairmeuse, enflammés d’un délire semblable, arrivaient pour le traduire, à des expressions pareilles. Tout enfiévré d’espérances, il attendait une réponse, un mot, un signe... Mais Marie-Anne demeurait muette, immobile et glacée... Auriez-vous peur de l’opposition de mon père ?... Je saurai lui arracher son consentement. Que nous importe d’ailleurs sa volonté ! Ne suis-je pas mon maître ? ne suis-je pas riche, immensément riche !... Je ne serais qu’un misérable sot, si j’hésitais entre des préjugés stupides et le bonheur de ma vie... Il s’efforçait, évidemment, de prévoir toutes les objections, afin de les combattre et de les détruire... Est-ce votre famille, qui vous inquiète ? Votre père et votre frère sont poursuivis et la France leur est fermée... nous quitterons la France et ils viendront vivre près de nous. Jean ne m’en voudra plus, quand vous serez ma femme... Nous nous fixerons en Angleterre ou en Italie... Maintenant, oui, je bénis ma fortune, qui me permettra de vous créer une existence enchantée. je saurai bien, à force de tendresses, vous faire oublier toutes les amertumes du passé !... Marie-Anne connaissait assez le marquis de Sairmeuse pour bien comprendre tout ce que révélaient de passion ses propositions inouïes... Mais pour cela, précisément, elle hésitait à lui dire qu’il avait inutilement dompté les révoltes de son orgueil. Elle se demandait avec épouvante à quelles extrémités le porteraient les rages de son amour-propre offensé et si elle n’allait pas trouver en lui un ennemi qui ferait échouer toutes ses tentatives. interrogea Martial dont l’anxiété était visible. Elle sentait bien qu’il fallait répondre, en effet, parler, dire quelque chose, mais elle ne pouvait desserrer les lèvres... Je ne suis qu’une pauvre fille, monsieur le marquis, murmura-t-elle enfin... Je vous préparerais, si j’acceptais, des regrets éternels !... D’ailleurs, vous avez perdu le droit de disposer de vous-même. Mlle Blanche de Courtomieu est votre fiancée... dites un mot, un seul, et ces engagements que je déteste sont rompus. Il était clair que son parti était pris irrévocablement et qu’elle refusait. S’il lui eût été permis de dire toute la vérité, Marie-Anne eût répondu : « Oui. » Le marquis de Sairmeuse lui inspirait une aversion presque insurmontable. Je ne m’appartiens pas plus que vous ne vous appartenez, monsieur, prononça-t-elle. Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l’œil de Martial. Elle s’attendait à une explosion de colère, il resta calme. Allons, reprit-il avec un sourire contraint, il faut que je me rende à l’évidence !... Il faut que je reconnaisse et que j’avoue que vous m’avez fait jouer, à la Rèche, un personnage affreusement ridicule... La pauvre fille baissa la tête, rouge de honte jusqu’à la racine des cheveux, mais elle n’essaya pas de nier. Je n’étais pas maîtresse de ma volonté, balbutia-t-elle, mon père commandait et menaçait, j’obéissais... Peu importe, interrompit-il, votre rôle n’a pas été celui d’une jeune fille... Ce fut son seul reproche, et encore il le regretta ; soit qu’il crût de sa dignité de ne pas laisser deviner la blessure saignante de son orgueil, soit que véritablement - ainsi qu’il le déclarait plus tard - il ne put prendre sur lui d’en vouloir à Marie-Anne. Maintenant, reprit-il, je m’explique votre présence ici. Vous venez demander la grâce de M. Martial se rapprocha de Marie-Anne, et baissant la voix : Si le père est innocent, murmura-t-il, c’est donc le fils qui est coupable !... Il tenait le secret que les juges n’avaient pas su ou n’avaient pas voulu pénétrer. Mais lui, voyant son angoisse, en eut pitié. Raison de plus, dit-il, pour essayer de sauver le baron !... Son sang versé sur l’échafaud creuserait entre Maurice et vous un abîme que rien ne comblerait... Je joindrai mes efforts aux vôtres... Rouge, embarrassée, Marie-Anne n’osa pas remercier Martial. Comment allait-elle reconnaître sa générosité ? mille fois, elle eût préférer affronter sa colère. Sans nul doute, il allait donner d’utiles indications, quand un valet ouvrit la porte du salon, et M. le duc de Sairmeuse, toujours en grand uniforme, entra. s’écria-t-il dès le seuil, il faut avouer que ce Chupin est un limier incomparable, grâce à lui... Il s’interrompit brusquement, il venait de reconnaître Marie-Anne. La fille de ce coquin de Lacheneur !... fit-il, de l’air le plus surpris, que veut-elle ? La vie du baron allait dépendre de l’adresse et du courage de Marie-Anne. La conscience de sa terrible responsabilité lui rendit comme par magie tout son sang-froid et même quelque chose de plus. On m’a chargée de vous vendre une révélation, monsieur, dit-elle résolument. Le duc l’examina curieusement, et c’est en riant du meilleur cœur qu’il se laissa tomber et s’étendit sur un canapé. Vendez, la belle, répondit-il, vendez !... Je ne puis traiter que si je suis seule avec vous, monsieur. Sur un signe de son père, Martial se retira. Elle n’eut pas une seconde d’hésitation. Vous devez avoir lu, monsieur, commença-t-elle, la circulaire qui convoquait tous les conjurés ! j’en ai une douzaine d’exemplaires dans ma poche. Par qui pensez-vous qu’elle a été rédigée ? Par le sieur Escorval, évidemment, ou par votre père... Vous vous trompez, monsieur, cette lettre est l’œuvre du marquis de Sairmeuse, votre fils... Le duc de Sairmeuse se dressa, l’œil flamboyant, plus rouge que son pantalon garance. s’écria-t-il, je vous engage, la fille, à brider votre langue !... La preuve existe de ce que j’avance !... La personne qui m’envoie, monsieur le duc, possède le brouillon de cette circulaire, écrit en entier de la main de M. Martial, et je dois vous dire... Le duc bondit jusqu’à la porte et d’une voix de tonnerre appela son fils. Répétez, dit le duc à Marie-Anne, répétez devant mon fils ce que vous venez de me dire. Audacieusement, le front haut, d’une voix ferme, Marie-Anne répéta. Elle s’attendait, de la part du marquis, à des dénégations indignées, à des reproches cruels, à des explications violentes. Il écoutait d’un air nonchalant et même elle croyait lire dans ses yeux comme un encouragement à poursuivre et des promesses de protection. Dès que Marie-Anne eut achevé : Avant tout, répondit Martial d’un ton léger, je voudrais voir un peu cette fameuse circulaire. Le duc lui en tendit un exemplaire. Martial n’y jeta qu’un regard, il éclata de rire et s’écria : Je dis que Chanlouineau est un rusé compère... jamais se serait attendu à tant d’astuce, en voyant la face honnête de ce gros gars... Fiez-vous donc après à la mine des gens !... De sa vie, le duc de Sairmeuse n’avait été soumis à une épreuve si rude. Chanlouineau ne mentait donc pas, dit-il à son fils d’une voix étranglée, vous étiez donc un des instigateurs de la rébellion... La physionomie de Martial s’assombrit, et d’un ton de dédaigneuse hauteur : Voici quatre fois déjà, monsieur, fit-il, que vous m’adressez cette question, et quatre fois que je vous réponds : non. Si la fantaisie m’eût pris de me mêler de ce mouvement, je vous l’avouerais le plus ingénument du monde. Quelles raisons ai-je de me cacher de vous ?... interrompit furieusement le duc, au fait !... répondit Martial, reprenant son ton léger, le fait est qu’un brouillon de cette circulaire existe, écrit de ma plus belle écriture sur une grande feuille de mauvais papier... Je me rappelle que cherchant l’expression juste j’ai raturé et surchargé plusieurs mots... Je crois que oui, mais je n’en jurerais pas... Conciliez donc cela avec vos dénégations ? Ne viens-je pas de vous dire que Chanlouineau s’était moqué de moi !... Le duc ne savait plus que croire. Mais ce qui l’exaspérait plus que tout, c’était l’imperturbable tranquillité de son fils. Avouez donc plutôt, dit-il en montrant le poing à Marie-Anne, que vous vous êtes laissé engluer par votre maîtresse... Mais cette injure, Martial ne voulut pas la tolérer. Mlle Lacheneur n’est pas ma maîtresse, déclara-t-il d’un ton impérieux jusqu’à la menace. Il est vrai qu’il ne tient qu’à elle d’être demain la marquise de Sairmeuse !... Laissons les récriminations, elles n’avanceront en rien nos affaires. Une lueur de raison qui éclairait encore le cerveau de M. de Sairmeuse arrêta sur ses lèvres la plus outrageante réplique. Tout frémissant de rage contenue, il arpenta trois ou quatre fois le salon ; puis revenant à Marie-Anne, qui restait à la même place, roide comme une statue : Voyons, la belle, commanda-t-il, donnez-moi ce brouillon. Entre les mains d’une personne qui ne vous le rendra que sous certaines conditions. C’est ce qu’il m’est défendu de vous dire. Il y avait de l’admiration et de la jalousie, dans le regard que Martial attachait sur Marie-Anne. Il était ébahi de son sang-froid et de sa présence d’esprit. Où donc puisait-elle cette audace virile, elle autrefois si craintive et qui pour un rien rougissait... elle devait être bien puissante, la passion qui donnait à sa voix cette sonorité, cette flamme à ses yeux, tant de précision à ses réponses. Et si je n’acceptais pas les... On utiliserait le brouillon de la circulaire... Je veux dire, monsieur, que demain, de bon matin, partirait pour Paris un homme de confiance, chargé de mettre ce document sous les yeux de divers personnages, connus pour n’être pas précisément de vos amis. le duc de Richelieu, et, comme de juste, il leur en expliquerait la signification et la valeur... Cet écrit prouve-t-il, oui ou non, la complicité de M. Avez-vous, oui ou non, osé juger et condamner à mort des infortunés qui n’étaient que les soldats de votre fils ?... interrompit le duc, scélérate, coquine, vipère... Toutes les injures qui lui vinrent à la mémoire, il les égrena comme un chapelet. Il était hors de soi, il écumait, les yeux lui sortaient de la tête, il ne savait plus ce qu’il disait. Voilà, criait-il avec des gestes furibonds, voilà ce qu’il fallait craindre. Oui, j’ai des ennemis acharnés, oui, j’ai des envieux, qui donneraient leur petit doigt pour cette exécrable lettre... Et alors, adieu les récompenses éclatantes dues à mes services... Qu’on nous envoie de Paris quelque coquin intéressé à notre perte, et il saura vite, marquis, vos relations avec Lacheneur... Il criera sur les toits que Chanlouineau en plein tribunal vous déclarait son complice et son chef... Il vous fera déshabiller par des médecins qui, voyant une cicatrice fraîche, vous demanderont où vous avez reçu une blessure et pourquoi vous l’avez cachée... Après cela, de quoi ne m’accuserait-on pas ?... On dirait que j’ai brusqué la procédure pour étouffer les voix qui s’élevaient contre mon fils... Peut-être irait-on jusqu’à insinuer que je favorisais sous main le soulèvement... Je serais vilipendé dans tous les journaux !... Et qui aurait, s’il vous plaît, renversé la fortune de notre maison quand j’allais la porter si haut ?... On se targue de diplomatie, de profondeur, de pénétration, on joue au Talleyrand et on se laisse jouer par le premier paysan venu... On ne croit à rien, on doute de tout, on est froid, sceptique, dédaigneux, frondeur, railleur, usé, blasé... Mais qu’un cotillon paraisse, bssst !... On s’enflamme comme un séminariste et on est prêt à toutes les sottises... C’est à vous que je m’adresse, marquis... Martial avait écouté d’un air froidement railleur, sans même essayer d’interrompre. Je pense, monsieur, que si Mlle Lacheneur avait quelques doutes sur la valeur du document qu’elle possède... Cette réponse devait tomber comme un seau d’eau glacée sur la colère du duc de Sairmeuse. Il vit et comprit sa folie, et tout épouvanté de ce qu’il venait de dire, il demeura stupide d’étonnement, bouche béante, les yeux écarquillés. Sans daigner ajouter un mot, le marquis se retourna vers Marie-Anne. Voulez-vous nous dire, mademoiselle, demanda-t-il, ce qu’on exige de mon père en échange de cette lettre ?... La vie et la liberté du baron d’Escorval, monsieur. Cela secoua le duc comme une décharge électrique. s’écria-t-il, je savais bien qu’on me demanderait l’impossible !... À son exaltation, un profond abattement succédait. Il se laissa tomber sur un fauteuil, et le front entre ses mains il se recueillit, cherchant évidemment un expédient. Pourquoi n’être pas venue me trouver avant le jugement, murmurait-il. La commission a prononcé, il faut que le jugement s’exécute... Il se leva, et du ton d’un homme résigné à tout : Décidément, fit-il, je risquerais à essayer seulement de sauver le baron - il lui rendait son titre, tant il était troublé - mille fois plus que je n’ai à craindre de mes ennemis. Ainsi, mademoiselle - il ne disait plus : « la belle » - vous pouvez utiliser votre... Le duc se disposait à quitter le salon, Martial le retint d’un signe. Réfléchissons encore, dit-il, avant de jeter le manche après la cognée... Notre situation n’est pas sans précédents. Il y a quatre mois de cela, le comte de Lavalette venait d’être condamné à mort. Le roi souhaitait vivement faire grâce, mais son entourage, des ministres, les gens de la cour s’y opposaient de toutes leurs forces... Que fit le roi, qui était le maître, cependant ?... Il parut rester sourd à toutes les supplications, on dressa l’échafaud... et cependant Lavalette fut sauvé !... Et il n’y eut personne de compromis. il vit de ses rentes maintenant. Marie-Anne devait saisir avidement l’idée si habilement présentée par Martial. Oui, s’écria-t-elle, le comte de Lavalette, protégé par une royale connivence, réussit à s’échapper... La simplicité de l’expédient, l’autorité de l’exemple surtout, devaient frapper vivement le duc de Sairmeuse. Il garda un moment le silence, et Marie-Anne qui l’observait crut voir peu à peu s’effacer les plis de son front. Une évasion, murmurait-il, c’est encore bien chanceux... Cependant, avec un peu d’adresse, si on était sûr du secret... le secret sera religieusement gardé, monsieur le duc... D’un coup d’œil, Martial lui recommanda le silence. On peut toujours, reprit-il, étudier l’expédient et calculer ses conséquences... Quand doit être exécuté le jugement ? Cette terrible réponse n’arracha pas un tressaillement à Marie-Anne. Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu’elle pouvait espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause. Nous n’avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune marquis... Par bonheur il n’est que sept heures et demie, et jusqu’à dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le moindre soupçon... Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se voilaient. Il venait d’apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée presque insurmontable. Avons-nous des intelligences dans la citadelle ? Le concours d’un subalterne, d’un geôlier ou d’un soldat nous est indispensable. Il se retourna vers son père, et brusquement : Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter absolument ? le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous, nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme, partageant les idées du baron d’Escorval... un ancien soldat de Napoléon, s’il est possible. Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires perplexités... Qui veut agir doit se confier à quelqu’un, murmurait-il, et ici une indiscrétion perd tout !... De même que Martial, Marie-Anne se torturait l’esprit, quand une inspiration qu’elle jugea divine lui vint. Je connais l’homme que vous demandez ! Songez bien qu’il nous faut un brave capable de se dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l’évasion venant à être découverte, les instruments seraient sacrifiés. Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Mais par la noblesse de son cœur il est digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous pouvons nous confier à lui sans crainte. Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du baron, c’est que sa certitude était complète, absolue. Je m’adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous ? Il s’appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des grenadiers de la légion de Montaignac. répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la mémoire, Bavois !... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le faire appeler. le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C’est ce brave soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite domiciliaire... Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons... Il s’était levé et il était allé s’adosser à la cheminée, se rapprochant ainsi de son père. Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d’Escorval a été séparé des autres condamnés... il est seul dans une chambre spacieuse et fort convenable. Où est-elle située, je vous prie ? Au second étage de la tour plate. Mais Martial n’était pas aussi bien que son père au fait des êtres de la citadelle de Montaignac ; il fut un moment à chercher dans ses souvenirs. La tour plate, fit-il, n’est-ce pas cette tour si grosse qu’on aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher est presque à pic ? de Sairmeuse mettait à répondre, empressement bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu’il était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort. Comment est la fenêtre de la chambre du baron ? elle n’a pas d’abat-jour comme les fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de fer croisées et scellées profondément dans le mur. on vient aisément à bout d’une barre de fer avec une bonne lime... de quel côté ouvre cette fenêtre ? il est vrai que d’un autre côté c’est un avantage. Place-t-on des factionnaires au pied de cette tour ?... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il n’y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n’a ni parapet, ni garde-fou. Martial s’arrêta, cherchant s’il n’oubliait rien. À quelle hauteur est la fenêtre de la chambre de M. Elle est à quarante pieds environ de l’entablement... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il ? Une soixantaine de pieds au moins. Le baron, par bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n’y a pas d’autre moyen. Il était temps que l’interrogatoire finît, M. Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l’honneur de m’expliquer votre plan. Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions, Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui avait le don d’exaspérer si fort M. Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne. Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Il s’agit de se procurer cent pieds de bonne corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu importe !... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m’enveloppe d’un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un endroit obscur, je lui expose nos intentions... Et comment vous procurerez-vous cent pieds de corde, dit-il, à cette heure, à Montaignac ?... Allez-vous courir de boutique en boutique ? Autant publier votre projet à son de trompe. Ce que je ne puis faire, monsieur, les amis de la famille d’Escorval le feront... Le duc allait élever de nouvelles objections, il l’interrompit. De grâce, monsieur, fit-il avec vivacité, n’oubliez pas quel danger nous menace et combien peu de temps nous avons... J’ai commis la faute, laissez-moi la réparer... Et se retournant vers Marie-Anne : Vous pouvez considérer le baron comme sauvé, poursuivit-il, mais il faut que je m’entende avec un de vos amis... Retournez vite à l’hôtel de France et envoyez le curé de Sairmeuse me rejoindre sur la place d’Armes, où je vais l’attendre... Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant Montaignac, le baron d’Escorval n’avait pas eu une seconde d’illusions... Je suis un homme perdu !... Et envisageant d’une âme sereine la mort toute proche, il ne songea plus qu’aux périls qui menaçaient son fils. Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation. Il ne respira vraiment qu’après avoir vu Maurice traîné hors de la salle par l’abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait compris que son fils voulait se livrer... C’est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair que le baron écouta la sentence fatale. Mais bien lui en prit d’avoir déjà confié à son courageux défenseur l’expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle. La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui venaient d’être frappés en étaient encore à comprendre les événements dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l’échafaud. Et stupides d’étonnement plus que d’effroi, ils se pressaient à la porte trop étroite de la chapelle, comme des bœufs ahuris qui se serrent les uns contre les autres à la porte de l’abattoir. Si grande fut la confusion, que M. d’Escorval se trouva refoulé près de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance. lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté. Et personne ne l’observant, il se pencha vers le baron, et tout bas, d’une voix brève : C’est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour cette nuit. Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d’Escorval, mais il attribua ses paroles au délire de la peur. Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est l’espérance ou le désespoir de qui va mourir... Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux d’exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour, peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout serait fini, il tomberait sous les balles... Alors, que deviendraient sa femme et son fils ?... son cœur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés !... Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si son âme allait s’amollir à ces désolantes pensées !... s’il allait être trahi par son énergie !... Manquerait-il de courage, tout à coup !... Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton d’exécution !... Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l’envahissait, et il se mit à marcher dans sa prison, s’efforçant d’occuper son esprit aux choses extérieures... La chambre qu’on lui avait donnée était très vaste, carrelée et extrêmement haute d’étage. Jadis elle communiquait avec la pièce voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on pouvait, avec un peu d’application, voir d’une pièce dans l’autre. d’Escorval colla son œil à un de ces interstices... Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné ?... Il appela, tout bas d’abord, puis plus haut... aucune voix ne répondit à la sienne. Si j’abattais cette mince cloison ?... Il tressaillit, puis haussa les épaules. Cette cloison renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne, ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il entendait le pas monotone. Cependant, c’était une pensée d’évasion qui lui était venue. Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient prises. Oui, il le savait, et pourtant il ne put s’empêcher d’aller examiner la fenêtre... Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles étaient scellées de telle sorte qu’il était impossible d’avancer la tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du sol. Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l’étendue de la vue. Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain, le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche... Les grandes masses sombres qu’il apercevait sur la droite étaient probablement les hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de coteau, il devinait la vallée de l’Oiselle et Escorval... Son âme s’envolait vers cette retraite riante, où il avait été si heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme et sereine du juste... Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis, ses yeux, encore une fois, s’emplissaient de larmes... Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison. L’un d’eux avait à la main un flambeau allumé, l’autre tenait un de ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des officiers de garde. Ces hommes étaient visiblement très émus, et cependant, obéissant à un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de gaieté. C’est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l’un d’eux, il doit être très bon, car il vient de la cuisine du commandant de la citadelle. Certaines attentions des geôliers ont une signification sinistre. Cependant, lorsqu’il s’assit devant la petite table qu’on venait de lui préparer, il se trouva qu’il avait réellement faim. Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats. Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves garçons... On en a vu revenir de plus loin. Ayant fini, le baron demanda qu’on lui laissât la lumière et qu’on lui apportât du papier, de l’encre et des plumes... Il fut fait selon ses désirs. Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui avait été utile... La défaillance de son esprit était passée, le sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir. Alors il s’étonna d’être sans nouvelles de Mme d’Escorval et de Maurice. Leur aurait-on donc refusé l’accès de sa prison ?... Non, il ne pouvait le croire, il ne pouvait imaginer qu’il existât des hommes assez cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son cœur, dans une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils... C’était donc que ni la baronne ni Maurice n’avaient essayé d’arriver jusqu’à lui. Certainement, il était survenu quelque chose !... Son imagination lui représentait les pires malheurs... Il voyait sa femme agonisante, morte peut-être... Il voyait Maurice fou de douleur à genoux devant le lit de sa mère... Il consulta sa montre, elle marquait sept heures... Les tambours battirent la retraite, puis une demi-heure plus tard l’appel du soir... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c’est mourir deux fois !... Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le corridor, nombreux, bruyants... Des éperons sonnaient sur les dalles, on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les armes... Tout palpitant, le baron se dressa en disant : Il se trompait, les pas s’éloignèrent... Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte roulèrent au milieu de la chambre... On venait de lui jeter deux limes. Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu’il est des geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers avant de les livrer à l’exécuteur !... Qui lui assurait qu’on n’espérait pas l’embarquer dans quelque aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il laisserait, sinon l’honneur, au moins la renommée de l’honneur. Etait-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces instruments de délivrance et de liberté ? Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n’en était que plus perplexe. Il restait donc debout, le front plissé par l’effort de sa pensée, tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu’il aperçut à terre, plié menu, un papier qu’il n’avait pas remarqué tout d’abord. Il le ramassa vivement, le déplia et lut : Tout est prêt pour votre évasion... Hâtez-vous de scier les barreaux de votre fenêtre... Maurice et sa mère vous embrassent... Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M. Mais le baron n’avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré. Il avait reconnu l’écriture de l’abbé Midon. celui-là est un véritable ami, murmura-t-il. Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant : Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient veiller ma dernière veille !... Et je doutais de leur énergie, et je me plaignais de leur abandon !... Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit : Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les énormes barreaux quand il lui sembla qu’on ouvrait la porte de la chambre voisine. On la referma, mais non à la clef... Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Etait-ce quelque nouvel accusé qu’on emprisonnait, ou mettait-on là un espion ? Prêtant l’oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et dont il lui était absolument impossible d’expliquer la cause. Inquiet, il s’avança à pas muets jusqu’à l’ancienne porte de communication, s’agenouilla et appliqua son œil à l’un des interstices de la légère maçonnerie... Ce qu’il vit, dans l’autre chambre, faillit lui arracher un cri de stupeur. Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse lanterne d’écurie placée à ses pieds. Il tournait sur lui-même, très vite, et par ce mouvement dévidait une longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine... d’Escorval se tâtait, pour s’assurer qu’il était bien éveillé, qu’il n’était pas le jouet d’un de ces rêves décevants, si cruels au réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté. Evidemment cette corde lui était destinée. C’était elle qu’il attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés... Mais comment cet homme se trouvait-il là, seul ?... De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu’il avait pu, en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s’introduire dans cette pièce ?... Il n’était pas soldat, ou du moins il ne portait pas l’uniforme... Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon que le rayon visuel n’arrivait pas à hauteur d’homme, et quelques efforts que fit le baron, il lui était impossible d’apercevoir le visage de cet ami - il le jugeait tel - dont la bravoure touchait à la folie. Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde, sur le carreau, près de lui, s’amoncelait en cercle... Il prenait, pour ne la point emmêler les plus grandes précautions. Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d’Escorval était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la porte de la chambre où était celui qu’il appelait déjà son sauveur, s’ouvrit avec fracas... Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de l’œil, et qui s’écria avec l’accent de la stupeur : Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse. d’Escorval nommait déjà son ami, n’interrompit seulement pas son opération de dévidage, et c’est de la voix la plus tranquille qu’il répondit : Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n’est-ce pas ?... Je tremblais qu’on ne le devinât sous mon manteau. Je vais les faire passer à M. le baron d’Escorval, à qui j’ai déjà jeté une lime. Il faut qu’il s’évade cette nuit... Si invraisemblable était cette scène, que le baron n’en voulait pas croire ses oreilles. « Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve, » se disait-il. Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et d’un ton presque menaçant, il poursuivait : C’est ce qu’il faudra voir !... Si vous devenez fou, j’ai toute ma raison, Dieu merci !... interrompit froidement l’homme à la corde, vous permettrez... Ceci est le résultat de votre... C’est quand Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu’il fallait dire : « Je ne permets pas ! » Savez-vous ce qu’il voulait, ce garçon ? Simplement remettre à Mlle Lacheneur une lettre de moi, si compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel personnage que je sais, mon père et moi n’aurions plus qu’à retourner à Londres. Alors, adieu les projets d’union entre nos deux familles... Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d’une exclamation chagrine, mais déjà l’autre poursuivait : Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis... N’avez-vous pas été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde ou de votre troisième femme ? marquis, comment un homme du votre expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux simagrées d’un grossier paysan !... Il ne dormait pas ; c’était le marquis de Courtomieu et Martial de Sairmeuse qui causaient de l’autre côté du mur... de Courtomieu avait été si prestement et si habilement écrasé par Martial, qu’il ne discutait plus. Marie-Anne l’a remise à l’abbé Midon, qui est venu me trouver en disant : « Ou le baron s’évadera, ou cette lettre sera portée à M. L’abbé s’est procuré tout ce qui était nécessaire, il m’a donné rendez-vous dans un endroit écarté sur le rempart, il m’a entortillé toute cette corde autour du corps, et me voici... Ainsi, vous pensez que si le baron s’échappe on vous rendra la lettre ?... Le baron sauvé, on vous demandera la vie d’un autre condamné avec les mêmes menaces... Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c’est que j’ai cette lettre dans ma poche... L’abbé Midon me l’a restituée en échange de ma parole d’honneur... de Courtomieu prouva qu’il tenait le curé de Sairmeuse pour un peu plus simple qu’il ne convient. fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c’est de la démence ! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit, laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme. Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur. Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis ? je ne vous en fais pas mon compliment. L’impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une velléité de colère et presque l’envie de se fâcher. Mais ce n’était pas un homme de premier mouvement, cet ancien chambellan de l’empereur, devenu grand prévôt de la Restauration. Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec Martial, avec ce prétendant inespéré qu’avait agréé sa fille... Le ciel lui en enverrait-il un autre ? Et quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche. Il avala donc l’amère pilule, et c’est avec l’accent d’une indulgence toute paternelle qu’il dit : Vous êtes jeune, mon cher Martial... Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine, l’œil et l’oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues jusqu’à la souffrance, le baron d’Escorval respira... Vous n’avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de Courtomieu d’un ton paterne, vous avez l’ardente générosité de votre âge... Achevez donc votre entreprise, je n’y mettrai pas obstacle, seulement songez que tout peut être découvert, et alors... Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes mesures sont bien prises... Avez-vous rencontré un soldat le long des corridors ? C’est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire des précautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voilà comment j’ai pu monter ici sans être aperçu... Nul ne me verra quand je sortirai... Qui donc après l’évasion oserait me soupçonner !... Si le baron s’évade, la justice se demandera qui l’a aidé... Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de ma façon... Je n’avais qu’une personne à craindre : vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester neutre... Le baron sera en Piémont, respirant l’air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera. Il avait fini d’arranger les cordes, il prit la lanterne et continua d’un ton léger : mon père ne peut éternellement haranguer les soldats. de Courtomieu, vous ne m’avez pas dit... Je vous dirai tout, mais ailleurs... Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron se redressa. Toutes sortes d’idées contradictoires, de suppositions bizarres, de doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit. Que contenait donc cette lettre ?... Comment Chanlouineau ne s’en était-il pas servi pour son propre salut ?... Qui jamais eût cru Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces ?... Il s’inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes. Mais c’était le moment d’agir, non de réfléchir... les barreaux étaient énormes et il y en avait deux rangées... d’Escorval se mit à la besogne. Il avait jugé sa tâche difficile !... Elle l’était mille fois plus qu’il ne l’avait soupçonné, il le reconnut tout d’abord. C’était la première fois qu’il se servait d’une lime, et il ne savait comment la manœuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu’en profondeur. Quelques précautions que prit le baron, chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit !... il lui paraissait impossible qu’on ne l’entendit pas, tant il lui semblait formidable !... Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient repris leur poste dans le corridor... Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se sentit envahi par un affreux découragement. Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait le jour ? Dès lors, à quoi bon s’épuiser à un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le ridicule d’une évasion manquée ?... Il hésitait, quand des pas nombreux s’arrêtèrent devant sa prison. Il courut s’asseoir devant sa table. La porte s’ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le seuil dit : Si le prisonnier a besoin de quelque chose, appelez !... d’Escorval battait à rompre sa poitrine... Martial, au contraire, lui envoyait un aide !... Il s’agit de ne pas moisir ici ! prononça le caporal, dès que la porte fut refermée. Cet homme, c’était un ami, c’était un secours, c’était la vie !... Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m’a dit comme cela : « Il y a un ami de « l’autre » qui est dans une fichue situation, veux-tu lui donner un coup de main ?... » J’ai répondu : « présent » et me voilà !... Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et d’une voix émue : Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez, pour me sauver, au plus terrible danger... Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la tête avec le même plomb... Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer et un litre d’eau-de-vie qu’il déposa sur le lit. Il prit ensuite la bougie ; et à cinq ou six reprises il la fit passer rapidement devant la fenêtre. Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous attendre, et tenez, voici qu’ils répondent... Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une petite flamme très vive, comme celle que produit une pincée de poudre. Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons !... reste à savoir où en sont les barreaux... Je n’ai guère avancé la besogne, murmura M. Vous pouvez même dire que vous ne l’avez pas avancée du tout, fit-il, mais rassurez-vous... j’ai été armurier, et je sais manier une lime... Le baron eût souhaité quelques éclaircissements ; un laconique : « Silence dans le rang ! » fut tout ce qu’il obtint de son compagnon. Expansif en face d’une bouteille, l’honnête Bavois devenait dans les grandes occasions « fort ménager de sa salive » - c’était son expression. S’il se taisait, c’est qu’il étudiait la situation, le fort et le faible de l’entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son sang-froid. Il s’agit de n’être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en tourmentant sa moustache grise. C’était plus aisé à concevoir qu’à réaliser. Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta : C’est qu’il avait plus d’un expédient dans son sac, le caporal. Ayant retiré le bouchon du litre d’eau-de-vie qu’il avait apporté, il le fixa à l’extrémité d’une des limes et il enveloppa ensuite d’un linge mouillé le manche de l’outil. C’est ce qu’on appelle mettre une sourdine à son instrument !... Déjà il avait reconnu les barreaux ; il se mit à les attaquer énergiquement. Alors, on put reconnaître qu’il n’avait exagéré ni son savoir-faire ni l’efficacité de ses précautions pour assourdir l’opération. Le fer, sous sa main habile et prompte, s’émiettait et s’entaillait à miracle, et la limaille pleuvait sur l’appui de la fenêtre. Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux de bois dur l’un contre l’autre... N’ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé à se mettre à l’abri des regards... La porte de la chambre était percée d’un guichet et à tout moment quelque factionnaire pouvait y mettre l’œil. Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé des soupçons... Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l’ombre. De plus, il avait commandé au baron de s’asseoir, et lui remettant un journal, il lui avait dit : Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu’à ce que vous me voyez cesser ma besogne... Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à leurs camarades : Nous avons vu le condamné à mort... il est très pâle et ses yeux brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s’amuser... La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement suspect, s’il y en eût eu un... Et pendant que travaillait Bavois, M. Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe de se reposer. La moitié de la besogne est faite !... Les barres de la première rangée sont coupées... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement !... Quand j’aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai où aller, car le régiment, voyez-vous, c’est tout ce que j’ai de famille... vous me donnerez chez vous place au feu et à la chandelle, et je serai très content !... Il dit, avala une large lampée d’eau-de-vie, et se remit à l’œuvre avec une ardeur nouvelle... Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la seconde rangée quand il fut interrompu par M. d’Escorval qui, sans discontinuer sa lecture à haute voix, s’était approché de lui et le tirait par un pan de sa longue capote. Dans la pièce à côté ; où sont les cordes. Le digne Bavois n’étouffa qu’à demi un terrible juron. Je joue ma peau, on m’a promis de jouer franc jeu !... Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il écouta... C’est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Ce fut d’ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout était prêt pour l’évasion : les barreaux étaient sciés et les cordes apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de la fenêtre. L’instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant le guichet de la porte et « encloué la serrure. » Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu’il prenait pour réciter la théorie à ses recrues, à l’ordre, monsieur, et attention au commandement. Et aussitôt, avec une parfaite liberté d’esprit, en décomposant bien, comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment l’évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner d’abord l’étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour descendre de là jusqu’au pied du rocher à pic. L’abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait remis à Martial deux cordes, dont l’une, celle qui devait servir pour le rocher, était bien plus longue que l’autre. Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu’à l’entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse corde et la pince... Si nous nous trouvions démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... d’Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa glisser entre les barreaux... D’où il était, la hauteur paraissait immense... En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient, silencieuses, émues, toutes palpitantes... C’était Mme d’Escorval et Maurice, Marie-Anne, l’abbé Midon et quatre officiers à demi-solde... La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d’où ils étaient ils pouvaient voir quelque chose... Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... Peu après, une autre forme suivit très rapidement : c’était Bavois... La moitié du périlleux trajet était accomplie... D’en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l’étroite plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour ficher solidement la pince dans une fente du rocher... Mais au bout d’un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout doucement, le long du rocher, glissa... Ce ne pouvait être que M. Transportée de bonheur, sa femme s’avançait les bras ouverts pour le recevoir... Un cri effroyable déchira la nuit... d’Escorval tombait d’une hauteur de cinquante pieds... il s’écrasait au bas de la citadelle... Maurice qui en avait examiné le bout, s’écriait avec d’horribles imprécations de vengeance et de haine, qu’ils étaient trahis, qu’on s’était arrangé pour ne leur livrer qu’un cadavre... Que la corde enfin, avait été coupée. Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l’arrêté de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort ou vif, une gratification de 20, 000 francs. L’odieuse provocation s’adressait à de telles âmes. Vingt mille francs, répétait-il, d’un air sombre, vingt sacs de cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je puiserais à même comme un richard !... je découvrirai Lacheneur, fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la récompense !... L’infamie du crime, le nom de traître et d’infâme qui lui en reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui et les siens ne l’arrêtèrent pas un instant. Il ne voyait, il ne pouvait voir qu’une seule chose... la prime, le prix du sang... Le malheur est qu’il n’avait pour guider ses recherches, aucun indice, même vague. Tout ce qu’on savait à Montaignac, c’était que le cheval de M. Lacheneur avait été tué à la Croix-d’Arcy, on l’avait reconnu en travers de la route. Lacheneur avait été blessé ou s’il s’était tiré sain et sauf de la mêlée. Etait-il allé demander un asile à quelque fermier de ses amis ?... Donc Chupin se « mangeait le sang, » selon son expression, quand le jour même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix près de lui. Deux paysans vidaient une bouteille, et l’un d’eux, d’un certain âge, racontait qu’il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle Lacheneur des nouvelles de son père. Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement dans les montagnes qui séparent l’arrondissement de Montaignac de la Savoie. Il précisait l’endroit de la rencontre, c’était dans les environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux. Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger. Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d’un cordon de carabiniers royaux, - gendarmes du Piémont, - qui, ayant reçu des ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables. Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés, et encore, de l’autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et emprisonné, en attendant les brèves formalités de l’extradition. Avec cette promptitude de coup d’œil, trop souvent départie à des scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu’il pouvait tirer du renseignement. Mais il n’y avait pas une seconde à perdre. Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans attendre sa monnaie il courut jusqu’à la citadelle, entra au poste et demanda au sergent une plume et du papier... Le vieux maraudeur, d’ordinaire, écrivait péniblement ; ce jour-là, il ne lui fallut qu’un tour de main pour tracer ces quatre lignes : « Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d’ordonner que quelques soldats à cheval m’accompagnent pour le saisir. Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire. Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet... En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu’on ne soupçonnait pas, comme tout le reste de la garnison, d’avoir fait des vœux pour le succès du soulèvement... Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en accorda un... Il l’enfourcha d’une jambe nerveuse, et prenant la tête du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa fortune sous les fers de sa bête... De ce billet, venait l’air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient déjà l’évasion du baron d’Escorval. C’est parce qu’il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort hasardées de son espion, qu’il s’était écrié dès la porte : il faut convenir que ce Chupin est un limier incomparable !... Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s’était arrêté court... Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n’étaient dans une situation d’esprit à remarquer la phrase et l’interruption. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la vérité, et très probablement M. Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée fatale qu’ils ne sauraient fuir... Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lorsqu’il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l’aube, le carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux cadavres qu’on n’était pas encore venu relever. Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la mort qui avait trahi ses suprêmes désirs. S’il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu’il soit donné à un homme d’endurer... Force lui était donc d’accepter le châtiment de la vie qui lui était laissée... Peut-être aussi, la voix de l’honneur lui cria-t-elle que se soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu’on a fait, il y a toujours à réparer. Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée !... Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval, et sans aide, ce n’était pas chose facile ; outre que son pied était resté engagé dans l’étrier, tous ses membres étaient à ce point engourdis qu’à grand’peine il parvenait à se mouvoir. Il se dégagea cependant, et, s’étant dressé, il s’examina et se palpa... Lui qui eût dû être tué dix fois, il n’avait d’autre blessure qu’un coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du coup de pied, remontait jusqu’au genou. Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu’il entendit sur la route un bruit de pas... Il n’y avait pas à hésiter ; il se jeta dans les bois qui sont sur la gauche de la Croix-d’Arcy... C’étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la baïonnette dans les reins. Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets, avec des lanières de cuir coupées aux fourniments. Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route, Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces prisonniers... Comment ne fut-il pas découvert lui-même ?... Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d’un de ces détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant les bois, fouillant les fermes et les villages. Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait fermement qu’il serait à l’abri de toutes les poursuites aussitôt qu’il aurait atteint les premières gorges. Il se mit donc courageusement en route... Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours précédents qui maintenant l’écrasaient, sans sa blessure dont il ne pouvait arrêter le sang... Il avait arraché un échalas à une vigne, et s’en servant en guise de béquille, il se traînait plutôt qu’il ne marchait, restant sous bois tant qu’il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés quand il avait à traverser un espace découvert. À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales, un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment : la faim. Il y avait trente heures qu’il n’avait rien pris et il se sentait défaillir de besoin. Bientôt, la torture devint si intolérable, qu’il se sentit prêt à tout braver pour y mettre un terme. À une portée de fusil, il apercevait les toits d’un petit hameau ; il résolut de s’y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison par le jardin... Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres sèches, quand il entendit un roulement de tambour... Instinctivement il s’aplatit derrière le petit mur. Mais ce n’était qu’un de ces « bans » comme en battent les crieurs de village pour amasser le monde. Aussitôt après une voix s’éleva, claire et perçante, qui arrivait très distincte à M. « C’est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac promettent de donner une récompense de vingt mille livres - vous m’entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles ! - à qui livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Il serait mort que la gratification serait la même : vingt mille francs !... D’un bond, Lacheneur s’était dressé, fou d’épouvante et d’horreur... Lui qui s’était cru à bout d’énergie, il trouva des forces surnaturelles pour courir, pour fuir... Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées. De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l’infâme récompense. Où aller, maintenant, qu’il était comme un vivant appât offert à la trahison et à la cupidité !... À quelle créature humaine se confier !... À quel toit demander un abri !... Et mort, il vaudrait encore une fortune. Quand il serait tombé d’inanition et d’épuisement sous quelque buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs. Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la sépulture. Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac. Il irait droit aux autorités et dirait : « Voici le corps de Lacheneur... comptez l’argent de la prime !... » Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même n’a pu le dire. Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de Charves, ayant aperçu deux hommes qui s’étaient levés à son approche et qui fuyaient ; il les appela d’une voix terrible : Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et qu’il avait eu bien de la peine à enrôler. Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine d’eau-de-vie. Ils s’étaient assis près de lui, sur l’herbe, et pendant qu’il mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés, on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils espéraient gagner les Etats sardes, grâce à un guide qui les attendait à un endroit convenu... Faible et blessé comme je le suis, je périssais si je restais seul... Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue. Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d’un air sombre, car c’est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez trompés, monsieur Lacheneur !... Il n’osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes l’écrasait. qu’il vienne tout de même, fit l’autre paysan, avec un regard étrange. Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière... Mais cette longue route ne s’était pas faite sans d’amers reproches, sans les plus cruelles récriminations. Pressé de questions par ses compagnons, l’esprit affaissé comme le corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l’inanité des promesses dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu’il avait dit que Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l’Empire devaient se trouver à Montaignac, et c’était là un monstrueux mensonge. Il confessa qu’il avait donné le signal du soulèvement sans chance de succès, sans moyens d’action, en s’en remettant presque au hasard. Enfin, il avoua qu’il n’y avait de réel que sa haine, la haine implacable qu’il avait vouée aux Sairmeuse... Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des précipices qu’ils côtoyaient. Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c’est pour ses haines à lui qu’il a fait battre et massacrer le monde, qu’il nous ruine et qu’il nous perd... Les fugitifs arrivaient à la première maison qu’ils eussent vue sur le territoire sarde. C’était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain. Ils frappèrent, sans s’inquiéter de l’heure - il était plus de minuit. On leur ouvrit et ils demandèrent qu’on leur préparât à souper. Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l’effort d’une marche si pénible, déclara qu’il ne souperait pas. Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l’auberge, et s’endormit... C’était, depuis qu’ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs impressions. La même idée leur était venue. Ils avaient pensé qu’en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur grâce. Certes, ils n’eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou de l’argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une trahison... D’ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils. Ils décidèrent donc que dès qu’ils auraient soupé ils iraient à Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais. Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la délation. En apprenant le nom de l’hôte qui dormait sans défiance sous son toit, le vertige de l’or le saisit. Il ne dit qu’un mot à sa femme et s’échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes. Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent. Pour monter leur courage jusqu’à l’abominable action qu’ils allaient commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant. Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la secousse, se leva. La femme de l’aubergiste était seule dans la première pièce. demanda-t-il vivement, où est votre mari ?... Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses... N’en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant : Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l’œil une arme pour se défendre, une issue pour fuir. Il avait pu se croire abandonné ; mais trahi... Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table. C’est qu’il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas les croire capables de le livrer ignoblement pour de l’argent. Cependant, poursuivait la femme de l’aubergiste, toujours à genoux, ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes !... Pourquoi faut-il que j’aie encore cette honte d’avouer que mon mari, lui aussi, est allé vous vendre... Et ce suprême malheur, après tant de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie. De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s’affaissa sur une chaise en murmurant : Qu’ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas d’ici !... C’est trop disputer une misérable existence. Mais la femme du traître s’était relevée, et elle s’attachait obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le tirait, elle l’eût porté si elle en eût eu la force. Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence extraordinaire... Je ne veux pas que vous soyez pris ici, cela nous porterait malheur ! Ebranlé par ces adjurations violentes, l’instinct de la conservation reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s’avança jusque sur le seuil de l’auberge. La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les ténèbres. Comment me guider à travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n’y a point de routes, où les sentiers sont à peine frayés... D’un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le tournant comme un aveugle qu’on remet en son chemin : Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la femme était rentrée dans l’auberge et avait refermé la porte. Il s’éloigna donc, soutenu par l’excitation d’une fièvre terrible, et durant de longues heures il marcha... Il n’avait pas tardé à perdre la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches, tombant parfois et se relevant meurtri... Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c’est ce qu’il est difficile d’expliquer. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’égara complètement, et le soleil était déjà bien haut sur l’horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait. C’était un petit berger qui s’en allait, chassant quatre chèvres, et qui, effrayé de l’aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa d’abord d’approcher. Une pièce de monnaie l’attira pourtant. Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là c’est la Savoie... Et quel est le village le plus proche ?... Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche ; du côté de la France, Saint-Pavin... Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s’était pas éloigné d’une lieue de l’auberge de Balstain... Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis, délibérant... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils ?... Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l’abîme où ils doivent rouler !... Il se souvint des carabiniers royaux dont l’avait menacé la femme de l’aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit les pentes roides qui le ramenaient en France. Il venait d’entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui filait assise au soleil. Péniblement il se traîna jusqu’à elle, et d’une voix expirante il lui demanda l’hospitalité. À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue et de sang, la jolie paysanne s’était levée, plus surprise évidemment qu’effrayée. Elle l’examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à profusion sur toute cette frontière... Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu’on cherche partout et dont on promet deux mille pistoles !... oui, répondit-il après un moment de silence, je suis Lacheneur... mais, par pitié, donnez-moi un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos... À ce mot : livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d’horreur et de dégoût. vous ne connaissez pas les Antoine !... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre lit, pendant que je préparerai des œufs au lard... Quand mon mari sera rentré, nous aviserons... La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un robuste montagnard à l’œil ouvert et franc... En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit affreusement. dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l’homme chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera rasée !... Il ne savait pas cela, lui ! Il connaissait le chiffre de la prime promise à l’infamie, il ignorait de quelles terribles peines on menaçait les gens d’honneur. Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l’épaule de son hôte, le força à se rasseoir. Ce n’est point pour vous chasser que j’ai parlé, monsieur, dit-il. Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu’à ce que je trouve un moyen de pourvoir à votre sûreté... La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l’accent de la passion la plus vive : tu es un brave homme, Antoine ! Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte restée ouverte : Lacheneur put croire que la destinée enfin se lassait. Je dois vous avouer, monsieur, reprit l’honnête montagnard, que vous sauver ne sera pas facile... Les promesses d’argent ont mis en mouvement tous les mauvais gueux du pays... Un gredin d’aubergiste a passé la frontière tout exprès pour vous dénoncer aux gendarmes français... Oui, Balstain, et il vous cherche... Comme je traversais Saint-Pavin, remontant ici, j’ai vu arriver huit soldats à cheval, guidés par un paysan à cheval comme eux... Ils ont déclaré qu’ils vous savaient caché dans le village et ils se sont mis à visiter toutes les maisons... Ces soldats n’étaient autres que les chasseurs de Montaignac confiés à Chupin par le duc de Sairmeuse. Et, en effet, ils faisaient bien ce que disait Antoine. Cette besogne n’était certes pas de leur goût, mais ils étaient surveillés de près par le sous-officier qui les commandait. Ce sous-officier n’était pas un méchant homme, mais il avait été, le long de la route, endoctriné par Chupin, lequel avait poussé l’impudence jusqu’à lui promettre l’épaulette, au nom de M. de Sairmeuse, si les investigations étaient couronnées de succès. Lacheneur ses espérances et ses craintes. Epuisé et blessé comme vous l’êtes, lui disait-il, vous ne serez pas en état d’entreprendre une longue marche avant quinze jours... Je connais, par bonheur, une retraite sûre, à deux portées de fusil dans la montagne... Je vous y conduirai, de nuit, avec des provisions pour une semaine... Un cri étouffé de sa femme l’interrompit. Il se retourna, et l’aperçut toute défaillante, appuyée au montant de la porte, plus blanche que ses coiffes, le bras roidi vers le sentier qui de Saint-Pavin conduisait à la cabane. Plus prompts que la pensée, Lacheneur et l’honnête montagnard se précipitèrent vers la porte, allongeant la tête pour voir sans se montrer. La jeune femme n’avait dit que trop vrai. Les chasseurs de Montaignac gravissaient le sentier lentement, embarrassés qu’ils étaient par leurs lourdes bottes éperonnées, mais obstinément. En avant marchait Chupin, qui de l’exemple, de la voix et du geste les animait. Une parole imprudente de ce petit berger qu’il avait questionné venait, il n’y avait pas vingt minutes, de décider du sort de M. Revenu à Saint-Pavin et apprenant que les soldats cherchaient le chef des conjurés, cet enfant avait dit au hasard : Je l’ai rencontré, moi, sur « les hauts, » il m’a demandé son chemin, et je l’ai vu descendre par le sentier qui passe devant la cabane des Antoine. Et, à l’appui de son dire, il montrait fièrement la pièce blanche que « le monsieur » lui avait donnée. Du coup, s’était écrié Chupin transporté, nous tenons notre homme ! Et maintenant, le petit détachement n’était pas à plus de deux cents pas de la maison où le proscrit avait trouvé asile... Antoine et sa femme se regardaient, et une angoisse pareille se lisait dans leurs yeux. Ils voyaient leur hôte irrémissiblement perdu. Cependant, il faut le sauver, dit la jolie jeune femme, il le faut... répéta le mari d’un air sombre. On me tuera avant de porter la main sur mon hôte, dans ma maison !... S’il se cachait dans le grenier, derrière les bottes de paille... Ces soldats sont pires que des tigres, et le vil gredin qui les mène doit avoir le flair d’un chien de chasse. Il s’interrompit, pour prendre un parti, et vivement : dit-il, sautons par la fenêtre de derrière et gagnons la montagne... Ces cavaliers à pied ne doivent pas être lestes... Si vous ne pouvez pas courir, je vous porterai... On nous tirera sans doute des coups de fusil, mais on nous manquera... L’honnête montagnard frissonna, mais il dit : Lacheneur lui prit la main qu’il serra avec un attendrissement dont il ne cherchait ni à se cacher ni à se défendre. vous êtes de braves gens !... dit-il, et Dieu vous récompensera de votre pitié pour le pauvre proscrit... Mais vous avez trop fait déjà... Je serais le plus lâche des hommes si je vous exposais inutilement... Je ne puis plus, je ne veux plus être sauvé. Il attira à lui la jeune femme qui sanglotait, et l’embrassant sur le front : J’ai une fille, murmura-t-il, belle comme vous, mon enfant, comme vous, généreuse et fière... Qu’est-elle devenue, elle que j’ai impitoyablement sacrifiée à mes rancunes ?... il ne faut pas me plaindre, quoi qu’il m’arrive... Le bruit des bottes sur le sentier devenait de plus en plus distinct. Lacheneur se redressa, rassemblant pour l’heure décisive toute l’énergie dont son âme altière était capable... commanda-t-il à Antoine et à sa femme. Moi, je sors, je ne veux pas qu’on m’arrête chez vous. Il sortit, en disant cela, d’un pas ferme, le front haut, le regard calme et assuré. leur cria-t-il d’une voix forte, c’est Lacheneur que vous cherchez, n’est-ce pas ?... La mort qui planait au-dessus de sa tête imprimait à sa personne une si imposante majesté, que les soldats s’arrêtèrent frappés de respect. Mais il y eut un homme que cette voix retentissante terrifia : Chupin. Le remords, plus douloureux que le fer rouge, venait de traverser le cœur du misérable, et blême, tremblant, éperdu, il essayait de se dissimuler derrière les soldats. C’est donc toi qui me vends, Chupin, prononça-t-il. Tu n’as pas oublié, je le vois bien, que souvent, l’hiver, Marie-Anne a rempli ta huche vide... Le vieux maraudeur était écrasé, on eût dit qu’il allait tomber à genoux. Maintenant qu’il avait trahi, il comprenait ce qu’est la trahison... Lacheneur, tu toucheras le prix de mon sang, mais il ne te portera pas bonheur !... Mais déjà Chupin, s’indignant de sa faiblesse, relevait la tête, s’efforçant de secouer la frayeur qui l’envahissait. Vous avez conspiré contre le roi, dit-il, je n’ai fait que mon devoir en vous dénonçant. Et se retournant vers les soldats : Quant à vous, camarades, soyez sûr que monseigneur le duc de Sairmeuse vous témoignera sa satisfaction... On avait lié les poignets de Lacheneur, et la petite troupe s’apprêtait à redescendre le sentier, quand un homme parut, ruisselant de sueur, hors d’haleine, la tête nue... Il faisait presque nuit déjà, cependant M. Dès qu’il fut à portée de la voix : C’est à moi que revient la prime... C’est moi qui l’ai dénoncé le premier, de l’autre côté de la frontière, les carabiniers de Saint-Jean-de-Coche en témoigneront... Il devait être pris cette nuit, chez moi, mais il a profité de mon absence, le gueux, le scélérat !... pour séduire ma femme et s’évader... Quand je suis revenu avec les carabiniers, il était parti... Ma femme est au lit, de la correction que je lui ai administrée... Et moi, depuis seize heures, je suis les traces de ce bandit !... Il s’exprimait avec une violence et une volubilité extraordinaires, la cupidité déçue le jetait hors de soi ; il était comme fou, en songeant que de sa délation il ne recueillait que l’infamie. Si vous avez des droits, lui dit le sous-officier, vous les ferez valoir près des autorités... Comment, si j’ai des droits !... interrompit Balstain ; qui donc me les conteste ? Il promenait autour de lui des regards menaçants ; il reconnut Chupin. Ose donc soutenir que c’est toi qui as découvert le brigand... c’est moi qui ai deviné sa retraite. Les soldats ne bougeaient pas ; cette scène les vengea des dégoûts de l’après-midi. Du reste, poursuivait Balstain, avec l’emphase des hommes de son pays, que peut-on attendre d’un vil coquin tel que Chupin !... Chacun ne sait-il pas que dix fois au moins il a été obligé de quitter la France pour ses crimes... Où te réfugiais-tu quand tu passais la frontière, Chupin ?... Dans ma maison, dans l’auberge de l’honnête Balstain... On t’y cachait et on t’y nourrissait. Combien de fois t’ai-je sauvé de la potence et des galères ?... Et pour me récompenser, tu me voles mon bien, tu t’empares de cet homme qui était à moi !... répétait le vieux maraudeur ahuri, il est fou !... Si du moins tu étais raisonnable, reprit-il... Voyons, Chupin, un bon mouvement, pour un vieil ami... Que veux-tu donc me donner, compère ?... Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l’instant d’avant il les avait vus éviter son contact avec une visible horreur. Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux soldats : Un éclair d’implacable haine flamboya dans l’œil du Piémontais. Il tira très ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec le signe de la croix : Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d’une voix éclatante, et vous, bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment... Que je sois damné si jamais je me sers d’un couteau à mes repas avant d’avoir enfoncé celui que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole ! Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche. Mais le vieux maraudeur n’était plus le même. Rien ne lui restait de son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes sortes de pensées comme jamais il n’en avait eues, assailli par les plus sinistres pressentiments. Un serment comme celui de Balstain, et de la part d’un tel homme, c’était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du moins la certitude d’une tentative prochaine d’assassinat... Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le détachement coucher à Saint-Pavin, comme c’était convenu. Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit. Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué à la citadelle de Montaignac. Nul ne semblait s’y douter qu’en ce moment même, M. d’Escorval et le caporal Bavois travaillaient à leur évasion. Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau s’abandonnait au plus affreux désespoir. Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée. N’avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur. Tant qu’il l’avait attendue, tant qu’elle avait été là, il ne songeait qu’au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce que diraient les gardiens. Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n’était après tout qu’un misérable fanfaron... Nous l’avons entendu implorer sa grâce à genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices. La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur. Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de réhabilitation. On verra bien, disait-il avec rage ; on verra bien demain, en face du peloton d’exécution, si je pâlis et si je tremble !... Il était dans ces dispositions, quand sa porte s’ouvrit livrant passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper Mlle Lacheneur, venait s’informer des résultats de sa visite. mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux. cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon !... Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s’esquiva prestement, effrayé et surtout fort surpris du changement. Quel redoutable et féroce scélérat ! dit-il au gardien, il serait peut-être prudent de lui mettre la camisole de force... L’héroïque paysan venait de se laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible fièvre de l’angoisse qui vieillit un homme en une nuit. Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l’arme qu’il venait de mettre entre ses mains ?... S’il l’espérait, c’est qu’il songeait qu’elle aurait pour conseil et pour guide un homme dont l’expérience lui inspirait une confiance absolue : l’abbé Midon. Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura peur... En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était certes au-dessus de sa condition, mais elle n’était pas assez raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de Sairmeuse. Ce brouillon, écrit par lui en un moment d’abandon et d’aveuglement, fut presque sans influence sur les déterminations de Martial. Il parut s’en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, mais au fond il considérait la menace comme puérile. Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance. D’autres causes eussent décidé Martial : la difficulté et le danger de l’entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver. Déjà, à cette époque, il n’y avait que l’impossible capable de tenter cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d’émotions. Sauver la vie du baron d’Escorval, un ennemi, presque sur les marches de l’échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur d’une femme qu’il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui parut digne de lui... Quelle occasion, d’ailleurs, pour l’exercice des facultés de son sang-froid, de diplomatie et de finesse qu’il s’accordait !... Il fallait jouer son père, c’était aisé ; il le joua. Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c’était difficile ; il crut l’avoir joué. Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles contradictions, et il se consumait d’anxiété. C’est avec joie qu’il eût consenti à subir la torture avant de recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches de Marie-Anne. Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il appela ses gardiens et s’efforça de les faire causer. Sa raison lui disait bien que ces gens n’étaient pas plus instruits que lui-même, qu’on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu’on résolût... L’oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un effort surhumain d’attention, Chanlouineau écoutait. Il lui semblait que si de façon ou d’autre le baron d’Escorval recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe... Ceux qu’il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de reconnaissance... Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand mouvement dans les corridors, on courait, on s’appelait, on agitait des trousseaux de clefs, des portes s’ouvraient et se refermaient... Le corridor s’éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, entraîné par des soldats. Il voulut douter de ses sens, il se disait que ce ne pouvait être là qu’une vision de la fièvre qui brûlait son cerveau. Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu’avait de surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort suaient l’agonie de cette effroyable nuit qui précède l’exécution... Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la fenêtre. C’est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile !... Son cœur eût bondi de joie s’il eût pu jeter un coup d’œil dans la cour de la citadelle... Il y avait plus d’une heure qu’on avait sonné le réveil, les cavaliers achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne, de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs œufs, se présentèrent au poste. Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour plate, elles venaient d’apercevoir une longue corde qui pendait. Un des condamnés s’était donc évadé !... On courut à la chambre du baron d’Escorval... Le baron s’était enfui, entraînant l’homme qui lui avait été donné pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers. La stupeur fut grande et aussi l’indignation... mais la frayeur fut plus grande encore... Il n’était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée. Qu’allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies ? Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence, d’une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout soupçon de connivence de leur part. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi. Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s’en prenait à tout le monde. Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires, jusqu’à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers. Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce lâche déserteur, il sera fusillé dès qu’on l’aura repris... et on le reprendra, comptez-y !... On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant l’arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé l’éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle. Ce lui fut seulement une occasion d’exalter les mérites du traître. Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le sieur Escorval. Qu’on aille me chercher Chupin !... de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre, disait-il, le « grand coupable » sous la main de la justice. Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait porter avis de l’événement dans les localités voisines. Ses commandements étaient précis et brefs : surveiller la frontière, soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur Escorval. Avant tout, il avait donné l’ordre de rechercher et d’arrêter le sieur Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils. Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c’était un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait profondément blessé. Il s’avança, d’un air sombre, en disant que tout cela sans doute était bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête qui, en faisant connaître les moyens d’évasion, révélerait peut-être les complices. À ce simple mot : enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de Courtomieu n’avaient été maîtres d’un imperceptible tressaillement. Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les mieux ourdies ! Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences mensongères ? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un geste, un rien... Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d’une perspicacité supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins, avait des présomptions qu’il était impatient de vérifier. Non, le vieux lieutenant n’avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son intelligence était si peu subtile qu’il ne remarqua pas le rapide coup d’œil qu’échangèrent le marquis et le duc. Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt : Je suis de l’avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse trop étudiée pour n’être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une enquête... cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit. Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron. Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet autre pékin mériteraient... À s’avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien qu’il ne courait pas le moindre risque. À qui revenait le soin des investigations ?... Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s’inquiéter. Ne resteraient-ils pas seuls juges de ce qu’il serait opportun de taire ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de nature à trahir leur connivence ?... Ils se mirent donc à l’œuvre immédiatement, avec un empressement qui eût fait évanouir les doutes, s’il y en eût eu parmi les assistants. Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes !... Le succès de la comédie était d’autant plus certain que la fuite du baron d’Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux qui l’avaient favorisée. Les détails de l’évasion, Martial pensait les connaître aussi exactement que les évadés eux-mêmes... Il était l’auteur, s’ils avaient été les acteurs du drame de la nuit. Il s’abusait, il ne tarda pas à se l’avouer. L’enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui parurent inexplicables. Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour recouvrer leur liberté, le baron d’Escorval et le caporal Bavois avaient eu à accomplir deux descentes successives. Ils avaient dû, d’abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu’au bas des rochers à pic. Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l’avaient réalisée, puisqu’ils s’étaient échappés, deux cordes leur étaient indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver. on n’en retrouvait qu’une, celle que les paysannes avaient aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de fer. De la fenêtre à la saillie, point de corde... Ce fait sauta aux yeux de tout le monde. Comment diable s’y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du cachot à cette étroite corniche ?... C’est ce qui ne se comprend pas... Martial allait trouver une bien autre occasion de s’étonner. Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde descente, il reconnut qu’elle n’était pas d’un seul morceau. On avait noué bout à bout les deux cordes qu’il avait apportées... La plus grosse évidemment ne s’était pas trouvée assez longue. Le duc avait-il donc mal évalué la hauteur du rocher ?... l’abbé Midon avait-il mal pris ses mesures ?... Il aunait cette grosse corde de l’œil, et positivement il lui semblait qu’elle avait été raccourci... elle lui avait paru avoir un bon tiers en plus, pendant qu’on la lui roulait autour du corps pour l’entrer dans la citadelle. Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au marquis de Courtomieu ; mais lequel ?... répondait le marquis ; vous avez la lettre compromettante, n’est-ce pas ?... Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos tant qu’ils sont en face d’un problème à résoudre. Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le bas des rochers. Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang. Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s’est dangereusement blessé ! s’écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se serait brisé les os que j’en serais ravi. Martial rougit, et regardant fixement son père : Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites... Nous nous sommes engagés sur l’honneur de notre nom à sauver M. le baron d’Escorval, s’il s’était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand malheur !... Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait rien à répondre ; il s’en indignait, mais c’était plus fort que lui. de Courtomieu, si ce coquin-là s’était seulement blessé, nous le saurions... Ce fut l’opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d’arriver. Mais le vieux maraudeur, si loquace d’ordinaire et si empressé, répondit brièvement, et, chose étrange, n’offrit point ses services. De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son sourire obséquieux et bas, rien ne restait. Son œil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la détresse de son âme... Si visible était le changement, que M. Quelle mésaventure t’est arrivée, maître Chupin ? Il est arrivé, répondit d’une voix rauque l’ancien braconnier, que pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m’ont jeté de la boue et des pierres... Je courais, ils me poursuivaient en criant : Traître !... Ses poings se crispaient dans le vide, comme s’il eût médité quelque vengeance, et il ajouta : Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l’évasion du baron et ils se réjouissent. cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte durée. Ce jour était désigné pour l’exécution des condamnés à mort. Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les armes. À midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes. L’impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des tambours annoncèrent les préparatifs de l’épouvantable holocauste. La consternation et une sorte d’épouvante se répandirent dans la ville ; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous les quartiers ; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes... Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle s’ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui s’avancèrent lentement, accompagnés chacun d’un prêtre... Pris de remords et d’effroi au dernier moment, M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l’exécution de six condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six demandes de grâce, signées par la commission militaire. Chanlouineau n’était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la clémence royale... Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés... Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression d’angoisse, que le prêtre qui l’accompagnait se pencha vers lui en murmurant : Qui cherchez-vous des yeux, mon fils ?... Il mourut sans pâlir, comme il se l’était promis, calme et fier, le nom de Marie-Anne sur les lèvres... il y eut une femme, une jeune fille, que n’émurent ni ne touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre. Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au milieu d’une population en deuil ; ses yeux si beaux restèrent secs pendant que coulaient tant de pleurs. Fille d’un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable dictature, elle n’essaya pas d’arracher au bourreau un seul des malheureux qui furent jetés à la commission militaire. On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin !... Voilà le crime que Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier... Elle n’avait dû qu’à l’intercession de Marie-Anne, de n’être pas retenue prisonnière. Voilà ce qu’il était au-dessus de ses forces de pardonner. Aussi, est-ce avec l’exagération du ressentiment que le lendemain, en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu’elle appelait « ses humiliations, » l’incroyable arrogance de la fille de Lacheneur et l’épouvantable brutalité des paysans. Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à déposer contre le baron d’Escorval, elle répondit froidement : Je crois que c’est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu’il soit pénible. Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause. Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut sincère. Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c’était le baron d’Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l’opinion. Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens, venait de l’habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner Maurice que par son prénom. En parlant de lui, on disait : M. d’Escorval, c’est qu’il s’agissait du baron. Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche, Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde indifférence. Elle voulait qu’il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens de rien, comme ces pauvres paysans, n’était capable de troubler la sérénité de son orgueil. On ne l’entendit pas adresser une seule question. Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui faisait verser tant de larmes et tant de sang. Marie-Anne n’était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le tourbillon des événements !... Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai vite fait oublier cette effrontée qui l’avait ensorcelé. Le charme s’était évanoui qui avait fait flotter indécise la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de Lacheneur. Surpris d’abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait fini par distinguer l’expérience cruelle et la profondeur de calcul dissimulées sous les apparences d’une adorable candeur. Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu’éloignement. Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par désœuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu’il sentait bien que Marie-Anne était perdue pour lui. Enfin, il se disait qu’il y avait eu parole échangée entre le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que Mlle Blanche était sa fiancée... Etait-ce la peine de rompre des engagements publics ?... Ne faudrait-il pas finir par se marier un jour ?... Pourquoi ne se pas marier ainsi qu’il était convenu ! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute autre, puisqu’il était sûr que la seule femme qu’il eût aimée, la seule qu’il pût aimer, ne serait jamais sienne. Froid et maître de lui près d’elle, et certain qu’il resterait de même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l’amour, avec cette perfection et ce charme que n’atteint jamais, cela est triste à dire, un sentiment vrai. Son amour-propre, bien qu’il ne fût point fat, y trouvait son compte, et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en contradiction ses actes et ses pensées. Mais pendant qu’il paraissait ne s’occuper que de son mariage, tandis qu’il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus doux projets d’avenir, il ne s’inquiétait que du baron d’Escorval. Qu’étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal Bavois ?... Qu’étaient devenus tous ceux qui étaient allés les attendre, - Martial le savait, - au bas du rocher, Mme d’Escorval et Marie-Anne, l’abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la demi-solde ?... C’était donc dix personnes en tout qui s’étaient enfuies. Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans seulement avoir été aperçues... il n’y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté supérieure... je reconnais la main du prêtre... L’habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une fiévreuse activité. Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu’y pouvaient-ils ?... Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se passionnent tout d’abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l’encontre de leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni même se dispenser de le louer. Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si le baron d’Escorval et Bavois étaient repris. Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté ? Ils n’étaient certains que de la complicité de Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais c’était assez pour tout perdre. Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines. Un seul témoin déclarait que, le matin de l’évasion, au petit jour, il avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d’une dizaine de personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre. Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage faisait frémir Martial. Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de l’enquête. Tous les soldats de service la nuit de l’évasion ayant été interrogés, voici ce que l’un d’eux avait déclaré : « J’étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers deux heures et demie, après qu’on eût écroué Lacheneur, je vis venir à moi un officier. Il me donna le mot d’ordre, naturellement je le laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre voisine de celle où était enfermé M. d’Escorval et en est ressorti au bout de cinq minutes... » « Reconnaîtriez-vous cet officier ? » « Non, parce qu’il avait un manteau dont le collet était relevé jusqu’à ses yeux. » Quel pouvait être ce mystérieux officier ? qu’était-il allé faire dans la chambre où les cordes avaient été déposées ?... Martial se mettait l’esprit à la torture sans trouver une réponse à ces deux questions. Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet. Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison des adhérents assez nombreux ? Tenez pour certain que ce visiteur qui se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois, venait savoir si on avait besoin d’un coup de main. C’était une explication et plausible même : cependant elle ne pouvait satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette affaire un secret qui irritait sa curiosité. Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d’Escorval n’ait pas daigné me faire savoir qu’il est en sûreté !... Le service que je lui ai rendu valait bien cette attention. Si obsédante devint son inquiétude, qu’il résolut de recourir à l’adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance extrême. Mais n’obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur. Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui l’avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse. Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout seul, dans une grande chambre du premier étage. La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu’au jour, le plus souvent, on l’entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis imaginaires. Cependant il n’osa pas résister à l’ordre que lui porta un soldat de planton, d’avoir à se rendre sur-le-champ à l’hôtel de Sairmeuse. Je veux savoir ce qu’est devenu le baron d’Escorval, lui demanda Martial à brûle-pourpoint. Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues. La police de Montaignac est là, répondit-il d’un ton bourru, pour contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de la police... N’attendait-il pas plutôt qu’on eût intéressé sa cupidité ? Tu n’auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te paierai bien... Mais voilà qu’à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans son œil l’éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur. Si c’est pour me tenter encore que vous m’avez fait venir, s’écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge. Cette interruption, le vieux maraudeur ne l’entendit même pas ; il poursuivait avec une violence croissante : On m’avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la bonne cause... je l’ai livré et on me traite comme si j’avais commis le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas... On m’appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on trinquait tout de même avec moi !... Aujourd’hui que j’ai deux mille pistoles, on se sauve de moi comme d’une bête venimeuse. Si j’approche, on recule ; quand j’entre quelque part, on sort... Le souvenir des injures qu’il avait subies lui était si cruel qu’il paraissait véritablement hors de soi. Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j’ai commise, ignoble et abominable ?... le duc me l’a-t-il proposée ?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente pas, comme cela, le pauvre monde avec de l’argent. Ai-je bien agi, au contraire ?... Alors qu’on fasse des lois pour me protéger... C’était un esprit troublé qu’il fallait rassurer, Martial le comprit. Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M. d’Escorval pour le dénoncer, loin de là... Je désire seulement que tu te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche... À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême. Vous voulez donc me faire assassiner ! s’écria-t-il en pensant à Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche !... Et pris d’une sorte de panique, il s’enfuit. On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu’il a fait. Il n’eût pas été le seul en tout cas. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les proportions mensongères données au soulèvement. L’ivresse d’ambition qui les avait saisis au premier moment s’étant dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux calculs. Ils s’accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges, de l’oubli de toute procédure, de l’injustice de l’arrêt rendu. Chacun prétendait rejeter sur l’autre et le sang versé et l’exécration publique. Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils avaient suspendu l’exécution. Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris cette laconique dépêche : « Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés. » Quoi qu’eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les grâces devaient être rejetées... Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux n’avaient pris aucune part au complot. Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n’eut pas ce courage. Il disait que tout cela était bien fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu’on ne pouvait se déjuger sans s’attirer une disgrâce éclatante. C’est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se firent encore une fois entendre, et les six condamnés - dont deux reconnus innocents - furent conduits sous les murs de la citadelle et fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort... Et cependant l’organisateur du complot n’était pas jugé encore. Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa détention. Ame et corps, il était brisé. Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l’interroger. C’est vous qui m’avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et nous juge !... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut terrible. Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé ; il n’eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son cœur et d’obtenir leur pardon avant de mourir... Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et de sa fille, et telle était l’horreur de la situation qu’il avait faite, qu’il n’osait demander ce qu’ils étaient devenus. À la seule pitié d’un geôlier, il dut d’apprendre qu’on était sans nouvelles aucunes de Jean et qu’on croyait Marie-Anne passée à l’étranger avec la famille d’Escorval. Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus entière franchise. Il n’accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses complices. Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le lendemain qui était le jour du marché de Montaignac. Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à l’échafaud, il gravit les degrés d’un pas ferme, et de lui-même s’étendit sur la planche fatale.... Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa vingt-et-unième victime. Et le soir même, des officiers à la demi-solde s’en allaient racontant partout que des récompenses magnifiques venaient d’être accordées au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu’ils allaient marier leurs enfants à la fin de la semaine. Que Martial de Sairmeuse épousât Mlle Blanche de Courtomieu, il n’y avait rien là qui dût surprendre les habitants de Montaignac. Mais en répandant, comme toute fraîche, cette vieille nouvelle, le soir même de l’exécution de Lacheneur, les officiers à la demi-solde savaient bien tout ce qu’il en rejaillirait d’odieux sur deux hommes qui étaient devenus le point de mire de leur haine. Ils prévoyaient l’irritant rapprochement qui de lui-même naîtrait dans les cervelles les plus bornées. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse s’efforçaient alors d’atténuer, autant qu’il était en eux, l’horreur de leur conduite. Des cent et quelques révoltés détenus à la citadelle, dix-huit ou vingt au plus furent mis en jugement et frappés de peines légères. Le major Carini lui-même, le chef des conjurés de la ville, qui avait fait le sacrifice de sa vie, s’entendit avec surprise condamner à deux ans de prison. Mais il est de ces crimes que rien n’efface ni n’atténue. L’opinion attribua à la peur la soudaine indulgence du duc et du marquis... On les exécrait pour leurs cruautés, on les méprisa pour ce qu’on appelait leur lâcheté. Eux ne savaient rien de tout cela, et ils pressaient le mariage de leurs enfants, sans se douter qu’on le considérait comme un odieux défi. La cérémonie avait été fixée au 17 avril, et il avait été décidé que la noce aurait lieu au château de Sairmeuse, transformé à grands frais en un palais féerique. C’est dans l’église du petit village de Sairmeuse, par la plus belle journée du monde, que ce mariage fut béni par le curé qui avait remplacé le pauvre abbé Midon. À la fin de l’allocution emphatique qu’il adressa aux « jeunes époux, » il prononça ces paroles qu’il croyait prophétiques : Vous serez, vous devez être heureux !... Qui n’eût cru comme lui ? Ne réunissaient-ils pas, ces beaux jeunes gens, si nobles et si riches, toutes les conditions qui semblent devoir faire le bonheur !... Et cependant, si une joie dissimulée éclatait dans les yeux de la nouvelle marquise de Sairmeuse, les observateurs remarquèrent la préoccupation du mari. On eût dit qu’il faisait effort pour écarter des pensées sinistres. C’est qu’en ce moment, où sa jeune femme se suspendait radieuse et fière à son bras, le souvenir de Marie-Anne lui revenait, plus palpitant, plus obstiné que jamais. Qu’était-elle devenue, qu’on ne l’avait pas vue lors de l’exécution de Lacheneur ? Courageuse comme il la savait, il se disait que si elle n’avait pas paru, c’est qu’elle n’avait rien su... s’il eût été aimé d’elle, oui, véritablement il se fût cru heureux... Tandis que maintenant, il était lié pour la vie à une femme qu’il n’aimait point... Au dîner, cependant, il réussit à secouer la tristesse qui l’avait envahi, et quand les convives se levèrent de table pour se répandre dans les salons, il avait presque oublié ses noirs pressentiments. Il se levait, à son tour, quand un domestique mystérieusement s’approcha de lui. le marquis en bas, dit ce valet à voix basse. Un jeune paysan qui n’a pas voulu se nommer. Un jour de mariage, il faut donner audience à tout le monde, fit Martial. Et souriant et gai, il descendit. Dans le vestibule, encombré de plantes rares et d’arbustes, un jeune homme était debout, fort pâle, dont les yeux avaient l’éclat de la fièvre. En le reconnaissant, Martial ne put retenir une exclamation de stupeur. Vous vous étiez cru délivré de moi, prononça-t-il d’un ton amer. Dans le fait, je suis revenu de loin... mais vous pouvez encore me faire prendre par vos gens... La figure de Martial s’empourpra sous l’insulte, mais il resta calme. Jean tira de sa veste un pli cacheté. Vous remettre ceci, répondit-il, de la part de Maurice d’Escorval. D’une main fiévreuse, Martial rompit le cachet. Il lut la lettre d’un coup d’œil, pâlit comme pour mourir, chancela et ne dit qu’un mot : Que dois-je dire à Maurice ? Grâce à un prodige d’énergie, Martial avait dompté sa défaillance. Il parut réfléchir dix secondes, puis tout à coup saisissant le bras de Jean, il l’entraîna vers l’escalier en disant : En trois minutes d’absence, les traits de Martial s’étaient à ce point décomposés qu’il n’y eut qu’un cri, quand il reparut au salon, une lettre ouverte d’une main, traînant de l’autre un jeune paysan que personne ne reconnaissait. demanda-t-il d’une voix affreusement altérée, où est le marquis de Courtomieu ?... Le duc et le marquis étaient près de Mme Blanche, dans un petit salon, au bout de la grande galerie. Martial y courut, suivi par un tourbillon d’invités qui, pressentant quelque scène très grave, tenaient à n’en pas perdre une syllabe. de Courtomieu, debout près de la cheminée, et lui tendant la lettre de Maurice : de Courtomieu obéit, et aussitôt il devint livide, le papier trembla dans sa main, ses yeux se voilèrent, et il fut obligé de s’appuyer au marbre pour ne pas tomber. Je ne comprends pas, bégayait-il, non, je ne vois pas... Le duc de Sairmeuse et Mme Blanche s’avancèrent vivement. D’un geste rapide, Martial arracha la lettre des mains du marquis de Courtomieu, et s’adressant à son père : Il y avait là trois cents personnes, et cependant le silence s’établit, si profond et si solennel, que la voix du jeune marquis de Sairmeuse s’entendit jusqu’à l’extrémité de la galerie pendant qu’il lisait : « En échange de dix lignes qui pouvaient vous perdre, vous nous aviez promis sur l’honneur de votre nom, la vie du baron d’Escorval. « Vous lui avez, en effet, porté des cordes pour qu’il puisse s’évader, mais d’avance, sans qu’il y parût rien, elles avaient été coupées, et mon père a été précipité du haut des roches de la citadelle. « Vous avez forfait à l’honneur, Monsieur, et souillé votre nom d’un opprobre ineffaçable. Tant qu’une goutte de sang me restera dans les veines, par tous moyens, je poursuivrai la vengeance de votre lâche et vile trahison. En me tuant, vous échapperiez il est vrai à la flétrissure que je vous réserve... Consentez à vous battre avec moi... Dois-je vous attendre demain sur les landes de la Rèche ?... « Si vous êtes le dernier des hommes, vous pouvez me donner rendez-vous et envoyer des gendarmes qui m’arrêteront. Le duc de Sairmeuse était désespéré. Il voyait le secret de l’évasion du baron livré... Malheureux, disait-il à son fils, malheureux !... Martial n’avait pas seulement paru l’entendre. Je continue à ne pas comprendre... dit froidement le vieux gentilhomme, qui avait eu le temps de se remettre. Martial eut un si terrible mouvement, que tout le monde crut qu’il allait frapper cet homme qui était son beau-père depuis quelques heures. Je sais maintenant qui était cet officier qui s’est introduit dans la chambre où j’avais déposé les cordes... et je sais ce qu’il y allait faire ! Il avait froissé la lettre de Maurice entre ses mains, il la lança au visage de M. Ainsi atteint, le baron s’affaissa sur un fauteuil, et déjà Martial sortait entraînant Jean Lacheneur, quand sa jeune femme éperdue lui barra le passage. Vous ne sortirez pas, s’écria-t-elle exaspérée, je ne le veux pas !... Rejoindre la sœur de ce jeune homme, que je reconnais maintenant !... Hors de soi, Martial repoussa sa femme... Malheureuse, fit-il, vous osez insulter la plus noble et la plus pure des femmes... Étroite était la saillie de rocher où avaient dû prendre pied en fuyant le baron d’Escorval et le caporal Bavois. À son point le plus large, elle ne mesurait pas plus d’un mètre et demi. Elle était extrêmement inégale, en outre, glissante, toute rugueuse, et coupée de fissures et de crevasses. S’y tenir debout, en plein jour, avec le mur de la tour plate derrière soi, et devant un précipice, eût été considéré comme une grave imprudence. À plus forte raison était-il périlleux de laisser glisser de là, en pleine nuit, un homme attaché à l’extrémité d’une longue corde. Aussi, avant de hasarder la descente du baron, l’honnête Bavois avait-il pris toutes les précautions possibles pour n’être pas entraîné par le poids qu’il aurait à soutenir. Sa pince de fer logée solidement dans une fente, servit à son pied de point d’appui, il s’assit solidement sur ses jarrets, le buste bien en arrière, et c’est seulement quand il fut bien sûr de sa position qu’il dit au baron : La corde rompant tout à coup, le baron tombant, l’effort devenant inutile, le brave caporal fut lancé violemment contre le mur de la tour, et rejeté en avant par le contre-coup. Sans son inaltérable sang-froid, c’en était fait de lui... Pendant plus d’une minute, tout le haut de son corps fut suspendu au-dessus de l’abîme où venait de rouler M. d’Escorval, et ses bras se crispèrent dans le vide. Un mouvement brusque, et il était précipité. Mais il eut cette puissance de volonté merveilleuse de ne tenter aucun effort violent. Prudemment, mais avec une énergie obstinée, il s’accrocha des genoux et du bout des pieds aux aspérités du roc, ses mains cherchèrent un point d’appui, il obliqua doucement, et enfin reprit plante... Il était temps, car une crampe lui vint, si violente qu’il fut contraint de s’asseoir. Que le baron se fut tué sur le coup, c’est ce dont il ne doutait pas... Mais cette catastrophe ne pouvait troubler l’intelligence de ce vieux soldat, qui, aux jours de bataille, avait eu tant de camarades emportés à ses côtés par le brutal. Ce qui le confondait, c’était que la corde se fût rompue au raz de sa main... une corde si grosse, qu’on eût jugée, à la voir, solide assez pour supporter dix fois le poids du corps du baron. Comme il ne pouvait, à cause de l’obscurité, voir le point de rupture, Bavois promena son doigt dessus, et à son inexprimable étonnement, il le trouva lisse... Point de filaments, point de brins de chanvre, comme après un arrachement... Le caporal comprit, comme Maurice avait compris en bas, et il lâcha son plus effroyable juron. Les canailles ont coupé la corde !... Et un souvenir qui ne remontait pas à quatre heures lui revenant : Voilà donc, pensa-t-il, la cause du bruit qu’avait entendu ce pauvre baron dans la chambre à côté !... Et moi qui lui disais : « Bast ! Cependant il songea qu’il avait un moyen simple de vérifier l’exactitude de ses conjectures. Il passa la corde sur la pince et tira dessus de toutes ses forces et par saccades... Elle se rompit en trois endroits. Cette découverte consterna le vieux soldat. Vous voici dans de beaux draps, caporal, grommela-t-il. Une partie de la corde était tombée avec le malheureux baron, et il était clair que tous les morceaux réunis ne suffiraient pas pour atteindre le bas du rocher. De cette saillie isolée, il était impossible de gagner le terre-plein de la citadelle. Avec ce rapide coup d’œil des gens d’exécution, l’honnête Bavois envisagea la situation sous toutes ses faces, et il la vit désespérée. Allons, murmura-t-il, vous êtes flambé, caporal, il n’y a pas à dire mon bel ami ! Au jour, on arrive et on trouve vide la prison du baron... On met le nez à la fenêtre, et on vous aperçoit ici, comme un saint de pierre sur son piédestal... Naturellement, on vous repêche, on vous juge, on vous condamne, et on vous mène faire un tour dans les fossés de la citadelle... Une idée lui venait vague encore, indécise, qu’il sentait devoir être une idée de salut. Elle lui venait en regardant et en touchant la corde qui lui avait servi à descendre de la prison sur la saillie, et qui, solidement attachée aux barreaux, pendait le long du mur. Si vous aviez cette corde, qui pend là, inutile, caporal, reprit-il, vous l’ajouteriez aux morceaux de celle-ci, et vous vous laisseriez glisser jusqu’au bas du rocher... Monter la chercher est possible ... mais comment redescendre sans qu’elle soit accrochée solidement là haut ?... Il chercha et trouva, et il poursuivit, se parlant à soi-même, comme s’il y eût eu deux Bavois en un seul ; l’un prompt à la conception, l’autre un peu borné, à qui il était indispensable de tout expliquer par le menu. Vous allez me raboutir les cinq morceaux de la corde coupée que voici, vous les attachez à votre ceinture et vous remontez à la prison à la force du poignet... Que l’ascension est raide et qu’un escalier avec tapis vaudrait mieux que cette ficelle qui pend ! Vous n’êtes pas dégoûté, caporal !... Donc, vous grimpez, et vous voici dans la chambre. Vous détachez la corde fixée à la fenêtre, vous la nouez à celle-ci, et le tout vous donne quatre-vingts bons pieds de chanvre tordu... Alors, au lieu d’assujettir cette longue corde à demeure, vous la passez à cheval autour d’un barreau intact, elle se trouve ainsi doublée, et une fois de retour ici, vous n’avez qu’à tirer un des bouts pour la dépasser là haut... C’était si bien compris que vingt minutes plus tard le caporal était revenu sur l’étroite corniche, ayant accompli la difficile et audacieuse opération qu’il avait imaginée... Non sans efforts inouïs, par exemple, non sans s’être mis les mains et les genoux en sang. Mais il avait réussi à dépasser la corde, mais il était certain maintenant de s’échapper. Il riait, oui, il riait de bon cœur, de ce rire muet qui lui était habituel. L’anxiété, puis la joie lui avaient fait oublier M. d’Escorval ; le souvenir qui lui en revint, lui fut douloureux comme un remords. Je sauverai ma vieille peau qui n’intéresse personne, je n’ai pas pu sauver sa vie... Sans doute à cette heure, ses amis l’ont emporté... Il s’était penché au-dessus de l’abîme, en disant ces mots... il se demanda s’il n’était pas pris d’un éblouissement. Tout au fond, il lui semblait distinguer une petite lumière qui allait et venait... Bien évidemment il avait fallu quelque raison d’une gravité extraordinaire, impossible à concevoir pour décider les amis du baron d’Escorval, des hommes intelligents, à allumer une lumière qui, vue des fenêtres de la citadelle, trahissait leur présence et les perdait. Mais les minutes étaient trop précieuses pour que le caporal Bavois les gaspillât en stériles conjectures. Mieux vaut descendre en deux temps, prononça-t-il à haute voix, comme pour fouetter son courage... Allons, caporal, mon ami, crachez dans vos mains, et en avant... Tout en parlant ainsi, le vieux soldat s’était couché à plat ventre sur l’étroite corniche, et il reculait lentement vers l’abîme, assurant de toutes ses forces, après la corde, ses mains et ses genoux. L’âme était forte, mais la chair frissonnait... Marcher sur une batterie avait toujours paru une plaisanterie au digne caporal ; mais affronter un péril inconnu, mais suspendre sa vie à une corde... Quelques gouttes de sueur perlèrent à la racine de ses cheveux, quand il sentit que la moitié de son corps avait dépassé le bord du rocher, qu’il se trouvait absolument en équilibre et que le plus faible mouvement le lançait dans l’espace... Ce mouvement il le fit, en murmurant : S’il y a un Dieu pour les honnêtes gens, qu’il ouvre l’œil, c’est l’instant !... Le Dieu des honnêtes gens veillait. Bavois arriva en bas trop vite, les mains et les genoux affreusement déchirés, mais sain et sauf. Il tomba comme une masse, et le choc, lorsqu’il toucha terre, fut si rude qu’il lui arracha une plainte rauque, comme un mugissement de bête assommée. Durant plus d’une minute, il demeura à terre, ahuri, étourdi. Quand il se releva, deux hommes qu’il reconnut pour des officiers à demi-solde, le saisirent par les poignets, les serrant à les briser... doucement, fit-il, pas de bêtises, c’est moi, Bavois !... Ceux qui le tenaient ne le lâchèrent pas. Comment se fait-il, demanda l’un d’eux, d’un ton de menace, que le baron d’Escorval ait été précipité et que vous ayez réussi à descendre ensuite ?... Le vieux soldat avait trop d’expérience pour ne pas comprendre toute la portée de cette humiliante question. La douleur et l’indignation qu’il en ressentit, lui donnèrent la force de se dégager. s’écria-t-il, je passerais pour un traître, moi !... Et aussitôt, rapidement et avec une surprenante précision, il raconta tous les détails de l’évasion, sa douleur, ses angoisses, et quels obstacles en apparence insurmontables il avait su vaincre. Il n’avait pas besoin de tant se débattre. Les officiers lui tendirent la main, sincèrement affligés d’avoir froissé un tel homme, si digne d’estime et si dévoué. Vous nous excuserez, caporal, dirent-ils tristement, le malheur rend défiant et injuste, et nous sommes malheureux... Il n’y a pas d’offense, mes officiers, grogna-t-il... Si je m’étais défié, moi, le pauvre M. un ami de « l’autre, » mille tonnerres !... serait encore de ce monde ! Le baron respire encore, caporal, dit un des officiers. Cela tenait si bien du prodige, que Bavois parut un moment confondu. s’il ne fallait que donner un de mes bras pour le sauver !... S’il peut être sauvé, il le sera, mon ami... Ce brave prêtre que vous voyez là, est, parait-il, un fameux médecin... Il examine, en ce moment, les blessures affreuses de M. C’est sur son ordre que nous nous sommes procuré et que nous avons allumé cette bougie qui, d’un instant à l’autre, peut nous mettre tous nos ennemis sur les bras... mais il n’y avait pas à balancer... Bavois regardait de tous ses yeux, mais vainement. De sa place, il ne distinguait qu’un groupe confus, à quelques pas. Je voudrais bien voir le pauvre homme ?... Approchez, mon brave, ne craignez rien, avancez !... Il s’avança, et à la lueur tremblante d’une bougie que tenait Marie-Anne, il vit un spectacle qui le remua, lui qui pourtant, plus d’une fois, avait fait la « corvée du champ de bataille. » Le baron était étendu à terre, tout de son long, sur le dos, la tête appuyée sur les genoux de Mme d’Escorval... Il n’était pas défiguré ; la tête n’avait point porté dans la chute, mais il était pâle comme la mort même, et ses yeux étaient fermés... Par intervalles, une convulsion le secouait, il râlait, et alors une gorgée de sang sortait de sa bouche, glissait le long de ses lèvres et coulait jusque sur sa poitrine... Ses vêtements avaient été hachés, littéralement, et on voyait que tout son corps n’était pour ainsi dire qu’une effroyable plaie. Agenouillé près du blessé, l’abbé Midon, avec une dextérité admirable, étanchait le sang et fixait des bandes qui provenaient du linge de toutes les personnes présentes. Maurice et un officier à la demi-solde l’aidaient. si je tenais le gredin qui a coupé la corde, murmurait le caporal violemment ému ; mais patience, je le retrouverai... Il se tut ; l’abbé Midon venait déterminer tout ce qu’il était possible de faire là, et il haussait un peu le blessé sur les genoux de Mme d’Escorval. Ce mouvement arracha au malheureux un gémissement qui trahissait des souffrances atroces. Il ouvrit les yeux et balbutia quelques paroles... C’était le nom d’un secrétaire qu’avait eu le baron autrefois, qui lui avait été absolument dévoué, mais qui était mort depuis plusieurs années. Le baron n’avait donc pas sa raison, qu’il appelait ce mort !... Il avait du moins un sentiment vague de son horrible situation, car il ajouta d’une voix étouffée, à peine distincte : Firmin, je ne veux pas tomber vivant entre les mains du marquis de Courtomieu... Et ce fut tout : ses yeux se refermèrent, et sa tête qu’il avait soulevée retomba inerte. On put croire qu’il venait de rendre le dernier soupir. Les officiers le crurent, et c’est avec une poignante anxiété qu’ils entraînèrent l’abbé Midon à quelques pas de Mme d’Escorval. Est-ce fini, monsieur le curé ? Le prêtre hocha tristement la tête, et du doigt montrant le ciel : L’heure, le lieu, l’émotion de l’horrible catastrophe, le danger présent, les menaces de l’avenir, tout se réunissait pour donner aux paroles du prêtre une saisissante solennité. Si vive fut l’impression, que pendant plus d’une minute les officiers à demi-solde demeurèrent silencieux, remués profondément, eux, de vieux soldats, dont tant de scènes sanglantes avaient dû émousser la sensibilité. Maurice qui s’approcha, suivi du caporal Bavois, les rendit au sentiment de l’implacable réalité. Ne devons-nous pas nous hâter d’emporter mon père, monsieur l’abbé ? Ne faut-il pas qu’avant ce soir nous soyons en Piémont ?... Mais le prêtre ne bougea pas, et d’une voix triste : d’Escorval de l’autre côté de la frontière, serait le tuer, prononça-t-il. Cela semblait si bien un arrêt de mort que tous frémirent. balbutia Maurice, quel parti prendre ! Il était clair que du prêtre seul on attendait une idée de salut. Lui réfléchissait, et ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il reprit : À une heure et demie d’ici, au-delà de la Croix-d’Arcy, habite un paysan dont je puis répondre, un nommé Poignot, qui a été autrefois le métayer de M. Il exploite maintenant, avec l’aide de ses trois fils, une ferme assez vaste. Nous allons nous procurer un brancard et porter M. monsieur le curé, interrompit un des officiers, vous voulez que nous cherchions un brancard à cette heure aux environs ! Mais cela ne va pas manquer d’éveiller des soupçons. La police de Montaignac nous suivra à la piste. L’abbé s’exprimait de ce ton bref et impérieux de l’homme qui assumant toute la responsabilité d’une situation, veut être obéi sans discussion. Une fois le baron déposé chez Poignot, reprit-il, l’un de vous, messieurs, prendra sur le brancard la place du blessé, les autres le porteront, et tous ensemble vous tâcherez de gagner le territoire piémontais. Arrivés à la frontière, mettez toute votre adresse à être maladroits, cachez-vous, mais de telle façon qu’on vous voie partout... Tout le monde, maintenant, comprenait le plan si simple du prêtre. simplement de créer une fausse piste destinée à égarer les agents que lanceraient M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse. Du moment où il paraîtrait bien prouvé que le baron avait été aperçu dans les montagnes, il serait en sûreté chez Poignot... Encore un mot, messieurs, ajouta l’abbé. Il importe de donner au cortège du faux blessé toutes les apparences de la suite qui eût accompagné M. Mlle Lacheneur vous suivra donc, et aussi Maurice. On sait que je ne quitterais pas le baron, qui est mon ami, et ma robe me désigne à l’attention ; l’un de vous revêtira ma robe... Dieu nous pardonnera ce travestissement en faveur du motif... Il ne s’agissait plus que de se procurer le brancard, et les officiers délibéraient pour décider à quelle porte prochaine ils iraient frapper, quand le caporal Bavois les interrompit. Pardon, excuse, fit-il ; ne vous dérangez pas, je connais, à dix enjambées d’ici, un coquin d’aubergiste qui aura mon affaire... Il dit, partit en courant, et moins de cinq minutes plus tard, reparut, portant une manière de civière, un mince matelas et une couverture. Mais il s’agissait de soulever le blessé et de le placer sur le matelas. Ce fut une difficile opération, fort longue, et qui, en dépit de précautions extrêmes, arracha au baron deux ou trois cris déchirants. Enfin tout fut prêt, les officiers prirent chacun un bras de la civière et on se mit en route. Le brouillard qui se balançait au-dessus des collines lointaines se teintait de lueurs pourpres et violettes ; les objets insensiblement émergeaient des ténèbres... Le triste cortège, guidé par l’abbé Midon, avait pris à travers champs et à chaque instant quelque obstacle se présentait, haie ou fossé qu’il fallait franchir. Que d’attentions alors pour éviter au brancard des oscillations dont la moindre devait causer au blessé des tortures inouïes... mais aussi que de temps perdu ! Appuyée au bras de Marie-Anne, la baronne d’Escorval marchait près de la civière, et aux passages difficiles elle pressait la main de son mari... Rien en lui ne trahissait la vie qu’un râle sourd par intervalles, et quelquefois un de ces vomissements de sang qui épouvantaient si fort l’abbé Midon. On avançait cependant, et la campagne s’éveillait et s’animait. C’était tantôt quelque paysanne revenant de l’herbe qu’on rencontrait, tantôt quelque gars, l’aiguillon sur l’épaule, qui conduisait ses bœufs au labour. Hommes et femmes s’arrêtaient, et bien après qu’on les avait dépassés, on les apercevait encore, plantés à la même place, suivant d’un œil étonné ces gens qui leur semblaient porter un mort... Le prêtre paraissait se soucier peu de ces rencontres. Il ne faisait rien pour les éviter. Mais il s’inquiéta visiblement et devint circonspect, quand après trois heures de marche on aperçut la ferme de Poignot. Heureusement, il y avait à une portée de fusil de la maison un petit bois. L’abbé Midon y fit entrer tout son monde, recommandant la plus stricte prudence, pendant qu’il allait, lui, courir en avant s’entendre avec l’homme sur qui reposaient toutes ses espérances. Comme il arrivait dans la cour de la ferme un petit homme, à cheveux gris, très maigre, au teint basané, sortait de l’écurie. vous, monsieur le curé, s’écria-t-il tout joyeux... ma femme va-t-elle être contente !... Nous avons un fier service à vous demander. Et aussitôt, sans laisser à l’abbé Midon le temps d’ouvrir la bouche, il se mit à raconter son embarras... La nuit du soulèvement, il avait ramassé un malheureux qui avait reçu un coup de sabre ; ni sa femme ni lui, ne savaient comment panser cette blessure, et il n’osait aller quérir un médecin. Et ce blessé, ajouta-t-il, c’est Jean Lacheneur, le fils de mon ancien maître. Une affreuse anxiété serrait le cœur du prêtre. Ce fermier, qui avait déjà donné asile à un blessé, consentirait-il à en recevoir un autre ? La voix de l’abbé Midon tremblait en présentant sa requête... Dès les premiers mots, le fermier devint fort pâle, et tant que parla le prêtre, il hocha gravement la tête. Savez-vous, monsieur le curé, dit-il froidement, que je risque gros à faire de ma maison un hôpital pour les révoltés ? On m’a dit comme ça, poursuivit le père Poignot, que j’étais un lâche, parce que je ne voulais pas me mêler du complot... ça n’était pas mon idée, j’ai laissé dire. Maintenant il me convient de ramasser les éclopés...je les ramasse. M’est avis que c’est aussi courageux que d’aller tirer des coups de fusil... vous êtes un brave homme !... Il n’y a ici que ma femme et mes trois garçons, personne ne le trahira !... Une demi-heure après, le baron était couché dans un petit grenier où déjà on avait installé Jean Lacheneur. De la fenêtre, l’abbé Midon et Mme d’Escorval purent voir s’éloigner rapidement le cortège destiné à donner le change aux espions. Le caporal Bavois, la tête entortillée de linges ensanglantés, avait remplacé le baron sur le brancard. C’est aux époques troublées de l’histoire qu’il faut chercher l’homme. Alors l’hypocrisie fait trêve, et il apparaît tel qu’il est, avec ses bassesses et ses grandeurs. Certes, de grandes lâchetés furent commises aux premiers jours de la seconde Restauration, mais aussi que de dévouements sublimes ! Ces officiers à demi-solde qui entourèrent Mme d’Escorval et Maurice, qui prêtèrent ensuite leur concours à l’abbé Midon, ne connaissaient le baron que de nom et de réputation. Il leur suffit de savoir qu’il avait été ami de « l’autre, » de celui qui avait été leur idole, pour se donner entièrement, sans hésitation comme sans forfanterie. Ils triomphèrent, quand ils virent M. d’Escorval couché dans le grenier du père Poignet, en sûreté relativement. Après cela, le reste de leur tâche, qui consistait à créer une fausse piste jusqu’à la frontière, leur paraissait un véritable jeu d’enfants. Ils ne songeaient en vérité qu’au bon tour qu’ils jouaient au duc de Sairmeuse et au marquis de Courtomieu. Et ils riaient à l’idée de la besogne et de la déception qu’ils préparaient à la police de Montaignac. Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles. En cette occasion éclatèrent les sentiments véritables de la contrée, et on put voir que les espérances de Lacheneur n’étaient pas sans quelque fondement. La police ne découvrit rien ; elle ne connut pas un détail de l’évasion ; elle n’apprit pas une circonstance de ce voyage de plus de trois lieues, en plein jour, de six personnes portant un blessé sur un brancard. Parmi les deux mille paysans qui crurent bien que c’était le baron d’Escorval qu’on portait ainsi, il ne se trouva pas un délateur, il ne se rencontra pas même un indiscret. Cependant, en approchant de la frontière qu’ils savaient strictement surveillée, les fugitifs devinrent circonspects. Ils attendirent que la nuit fût venue, avant de se présenter à une auberge isolée qu’ils avaient aperçue, et où ils espéraient trouver un guide pour franchir les défilés des montagnes. Une affreuse nouvelle les y avait devancés. L’aubergiste qui leur ouvrit leur apprit les sanglantes représailles de Montaignac. De grosses larmes coulaient de ses yeux, pendant qu’il racontait les détails de l’exécution, qu’il tenait d’un paysan qui y avait assisté. Heureusement ou malheureusement, cet aubergiste ignorait l’évasion de M. Mais il avait connu particulièrement Chanlouineau, et il était consterné de la mort de ce « beau gars, le plus solide du pays. » Les officiers qui avaient laissé le brancard dehors, jugèrent alors que cet homme était bien celui qu’ils souhaitaient, et qu’ils pouvaient lui confier une partie de leur secret. Nous portons, lui dirent-ils, un de nos amis blessé... Pouvez-vous nous faire franchir la frontière cette nuit même ?... L’aubergiste répondit qu’il le ferait volontiers, qu’il se chargeait même d’éviter tous les postes ; mais qu’il ne fallait pas songer à s’engager dans la montagne avant le lever de la lune. À minuit les fugitifs se mirent en route : au jour ils foulaient le territoire du Piémont. Depuis assez longtemps déjà ils avaient congédié leur guide. Ils brisèrent le brancard, et poignée par poignée ils jetèrent au vent la laine du matelas. Notre tâche est remplie, monsieur, dirent alors les officiers à Maurice... C’est les yeux pleins de larmes que Maurice regarda s’éloigner ces braves gens qui, sans doute, venaient de sauver la vie à son père. Maintenant il était le seul protecteur de Marie-Anne, qui, pâle, anéantie, brisée de fatigue et d’émotion, tremblait à son bras... Près de lui se tenait encore le caporal Bavois. Et vous, mon ami, lui demanda-t-il d’un ton triste, qu’allez-vous faire ?... J’ai droit au feu et à la chandelle chez vous, c’est convenu avec votre père !... Ainsi, pas accéléré, la jeune demoiselle n’a pas l’air bien du tout, et je vois là-bas le clocher de l’étape. Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent l’admiration et l’étonnement de tous ceux qui l’approchèrent. Mais les forces humaines sont bornées... Toujours, après des efforts exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus ferme volonté. Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu’elle était à bout : ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu’au cœur. Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque. Heureusement il n’était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs apercevaient le clocher à travers la brume matinale. Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le caporal s’arrêta brusquement en jurant. Entrer avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la gueule du loup !... Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés par les gendarmes piémontais... Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d’un ton qui eût fait frémir et fuir un passant : À la guerre comme à la guerre !... Faut acheter un équipement à « la foire d’empoigne ! » Mais j’ai de l’argent, interrompit Maurice, en débouclant une ceinture pleine d’or qu’il avait placée sous ses habits le soir du soulèvement. Nous sommes des bons, cela étant... Donnez, j’aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs... Il s’éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d’un costume de paysan qu’on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait sous un immense chapeau... Maintenant, pas accéléré, en avant, marche !... dit-il à Maurice et à Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine. Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière, s’appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau. La quatrième maison était une hôtellerie, « Au Repos des Voyageurs. » Ils y entrèrent, et d’un ton bref commandèrent à la maîtresse de conduire la jeune dame à une chambre et de l’aider à se coucher. On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune, demandèrent quelque chose à manger. On les servit, mais les regards qu’on arrêtait sur eux n’étaient rien moins que bienveillants. Évidemment, on les tenait pour très suspects. Un gros homme, qui semblait le patron de l’hôtellerie, rôda autour d’eux un bon moment, les examinant du coin de l’œil, et finalement il leur demanda leurs noms. Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour mon commerce, avec ma femme qui est là-haut et mon fermier que voici... Cette vivacité heureuse décida un peu l’hôtelier, et atteignant un petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses. Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets, répondit Maurice en frappant sur sa ceinture. Au son de l’or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L’élève des mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune, mais il avait le gousset garni : cela ne suffisait-il pas ? Vous m’excuserez, reprit l’hôte d’un tout autre ton ; c’est que, voyez-vous, nous sommes très surveillés ; il y a du tapage, à ce qu’il parait, vers Montaignac... L’imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à Maurice un aplomb qu’il ne se connaissait pas. C’est de l’air le plus dégagé qu’il débita une histoire passablement plausible, pour expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade. Il s’applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins satisfait. Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici, grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos escarpins. Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de repos absolu rétabliraient Marie-Anne. Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la vie. À vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien n’était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas. Par un rare bonheur, la mère de l’hôtelier se trouvait être une vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de Mme Dubois, comme on disait à l’hôtellerie du Repos des Voyageurs. Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu’elle voyait dévoré d’inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au clair de lune... Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles. Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré l’intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se percevait double. Il lui semblait que c’était une autre qui avait été victime de tous les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et confus comme les réminiscences d’un rêve pénible, au matin... Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes divers d’un drame sur un théâtre. Que d’événements, depuis ce dimanche d’août, où, sortant de l’église avec son père, elle avait appris l’arrivée du duc de Sairmeuse. Et tout cela avait tenu dans huit mois !... Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la maîtresse, et l’heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée, dans une misérable chambre d’auberge, soignée par une vieille femme qu’elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d’un vieux soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit... Car elle avait un amant !... De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle n’avait pas même sauvé son honneur de jeune fille !... Mais était-elle responsable toute seule ? Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu’elle avait joué entre Maurice, Martial et Chanlouineau ? À ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot, soudainement, lui apparut comme aux lueurs d’un éclair. Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui disant : Vous la lirez quand je ne serai plus... Elle pouvait la lire, maintenant qu’il était tombé sous les balles !... Depuis le moment où elle l’avait reçue elle n’y avait pas pensé... Elle se souleva, et d’une voix brève : demanda-t-elle à la vieille assise près du lit, donnez-moi ma robe !... La vieille obéit, et d’une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche. Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous l’étoffe, elle tenait la lettre. Elle l’ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant retomber sur son oreiller, fondit en larmes... Elle lui tendit la lettre en disant : Toute son instruction lui venait d’un vieil instituteur de campagne, dont il avait fréquenté l’école pendant trois hivers, et qui s’inquiétait infiniment moins de l’application de ses élèves que de la grosseur de la bûche qu’ils apportaient chaque matin. Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de deux sous, que l’épicier de Sairmeuse débitait au quarteron. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la main roide de l’homme qui a manié la bêche plus que la plume. Les lignes s’en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la page, et les fautes d’orthographes s’y enlaçaient... Mais si l’écriture était d’un paysan vulgaire, la pensée était digne des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde. Voici ce qu’avait écrit Chanlouineau, la veille, très probablement, du soulèvement : « Le complot va donc éclater. Qu’il réussisse ou qu’il échoue, j’y serai tué... Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j’ai su que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d’Escorval. « Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour savoir qu’il ne voudra pas survivre à sa défaite. « Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement, que deviendriez-vous, ô mon Dieu ?... En seriez-vous donc réduite à tendre la main aux portes ?... « Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J’ai bien réfléchi et voici ma dernière volonté : « Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède : « Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de terre au Valrollier. « Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse... « Vous pouvez accepter sans craindre, car n’ayant point de parents je suis maître de mon bien. « Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera aisément du tout une quarantaine de mille-francs... « Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que j’ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j’ai fait réparer le fourneau de la cuisine. « Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux tapissier de Montaignac... « J’avais voulu qu’on y mit tout ce qu’on connaît de plus beau, dans un temps où j’étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre serait la nôtre. Les droits de « main-morte » seront chers, mais j’ai un peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre, vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d’or et cent quarante écus de six livres... « Si vous refusiez cette donation, c’est que vous voudriez me désespérer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins pour... je n’ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop. « Si Maurice n’est pas tué, et je tâcherai d’être toujours entre les balles et lui, il vous épousera... Alors, il vous faudra peut-être son consentement pour accepter ma donation. J’espère qu’il ne le refusera pas. On n’est pas jaloux de ceux qui sont morts ! « Il sait bien d’ailleurs que jamais vous n’avez eu un regard pour le pauvre paysan qui vous a tant aimée... « Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque ; je suis comme si j’étais à l’agonie, n’est-ce pas, et je n’en réchapperai pas, bien sûr... Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime. Il se recueillit un moment, et d’une voix étouffée : Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal ! Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il sortit. Il était comme foudroyé par la grandeur d’âme de ce paysan qui, après lui avoir sauvé la vie à la Croix-d’Arcy, avait arraché le baron d’Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n’avoir pu être aimé, qui jamais n’avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la protection s’étendait par delà le tombeau sur la femme qu’il avait adorée. Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre, indigne... si cette comparaison se présentait jamais à l’esprit de Marie-Anne !... Comment lutter, comment écarter ce souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre... Chanlouineau s’était trompé : on peut être jaloux des morts !... Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent, il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne. Car elle ne se rétablissait toujours pas, l’infortunée... Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu’il sentît que le terrain y brûlait sous les pieds. Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en était presque ébranlée. L’honnête caporal Bavois parla le premier de consulter « un major », s’il s’en trouvait un, toutefois, ajoutait-il « dans ce pays de sauvages. » Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d’une expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher, en cette contrée perdue, un désespoir d’amour, prétendaient les uns, les déceptions de son ambition, assuraient les autres. C’est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues indécisions, après une conférence avec Marie-Anne. Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire conduire à la chambre de la malade, il s’entretint assez longtemps avec Maurice, dans la cour de l’hôtellerie, tout en marchant. C’était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d’âge, qui semblent vieillis plutôt que vieux. Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu’il fût, avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que des bistouris. Il resta près d’un quart d’heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il sortit, il attira Maurice à part. Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il. Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et alors le médecin ajouta : Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur... Il insistait d’une façon si étrange sur ce nom : Dubois ; ses yeux avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir jusqu’au blanc des yeux. Je ne m’explique pas votre question, monsieur !... Le médecin haussa légèrement les épaules. Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il... seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour un mari ; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en tournée !... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient cramoisie !... L’homme qui vous accompagne a de terribles moustaches pour un fermier !... Après cela, vous me direz qu’il y a eu des troubles, de l’autre côté de la frontière, à Montaignac. De pourpre qu’il était, Maurice était devenu blême. Il se sentait découvert ; il se voyait aux mains de ce médecin. Il songea que s’abandonner est parfois la suprême prudence, que l’extrême confiance force souvent la discrétion... Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L’homme qui m’accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort en France à cette heure. Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels terribles événements l’avaient amené à Saliente, et l’histoire navrante de ses amours. Il ne cacha ni son nom, ni celui de Marie-Anne. Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main... C’est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il. Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que j’ai vu, d’autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre hôtelier de votre départ. Il n’a pas été dupe de vos explications. L’intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l’or, tant que vous en dépenserez chez lui, il se taira... s’il vous savait à la veille de lui échapper, il parlerait peut-être... Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur. Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d’une voix profonde il ajouta : Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre nom à Mlle Lacheneur. Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le médecin dut supposer qu’il s’expliquait mal. Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu’un honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse jeune fille. Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice ; la leçon l’irrita. monsieur, s’écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me conseillez ! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort peut-être, je me procure les pièces qu’on exige pour un mariage !... Vous n’êtes plus en France, monsieur d’Escorval, vous êtes en Piémont... Non, parce qu’en ce pays on se marie encore, on peut se marier du moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent. qu’un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce... Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant Maurice doutait encore. Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui consentirait... Le médecin se taisait, on eût dit qu’il se reprochait de s’être tant avancé, et de s’occuper ainsi d’une affaire qui n’était pas sienne. Puis, tout à coup, d’un ton brusque, il reprit : Je vais me retirer ; mais avant j’aurai soin de recommander à la malade beaucoup d’exercice... Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain, mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur, le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez jusqu’à Vigano, à trois lieues d’ici, c’est là que je demeure... Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma recommandation, fera ce que vous lui demanderez... En ne me remerciant pas !... Il comprenait fort bien toute l’irrégularité d’un tel mariage, mais il était persuadé qu’il rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Le sentiment de sa faute la tuait. Il ne lui parla de rien ; cependant redoutant un événement imprévu qui peut-être anéantirait ses projets. La bercer d’espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel, pensait-il. Mais le vieux médecin ne s’était pas avancé à la légère, et tout devait se passer comme il l’avait promis. Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d’Escorval et de Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le médecin et le caporal Bavois... Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs qui avaient à redouter les bavardages de l’hôtelier se remettaient en route. L’abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément recommandé de gagner Turin le plus tôt possible. C’est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme dans la foule. J’y ai de plus un ami, dont voici le nom et l’adresse ; vous irez le voir, et j’espère, par lui, vous faire passer des nouvelles de votre père. C’est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se dirigeaient. Mais ils n’avançaient que lentement, obligés qu’ils étaient d’éviter les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de transport. Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette, des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils marchaient. Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le sang remontait à ses joues pâlies. Le sort se lasserait-il donc ? Qui sait quelles récompenses nous garde l’avenir !... Non, le sort ne se lassait pas, ce n’était qu’un répit de la destinée... Par une belle matinée d’avril, les proscrits s’étaient arrêtés, pour déjeuner, dans une auberge à l’entrée d’un gros bourg... Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer l’hôtesse, quand un cri déchirant le ramena... Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d’une voix rauque disait : C’était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables... Maurice le prit et lut : « Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac. Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l’échafaud l’audace coupable dont il avait donné tant de preuves... » Tout le reste de l’article, écrit sous l’empire des idées de M. de Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton. Mon père a été exécuté ! reprit Marie-Anne d’un air sombre, et je n’étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et son dernier regard... Elle se leva, et d’un ton bref et impérieux : Je n’irai pas plus loin, déclara-t-elle ; il faut revenir sur nos pas, à l’instant, sans perdre une minute ! s’exposer à des périls mortels !... Le malheur affreux n’était-il pas irréparable ?... C’est ce que fit remarquer le caporal Bavois ; bien timidement, par exemple !... Il tremblait, ce vieux soldat, qu’on ne le soupçonnât d’avoir peur... Il lui semblait que le baron d’Escorval avait dû être atteint et frappé en même temps que M. Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu’au moment où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture pour les conduire, par la grande route, jusqu’au point le plus rapproché de la frontière. Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir, préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les emportaient. Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au châtiment et à l’humiliation... Maurice frémissait à l’idée seule des mépris qui attendent une pauvre jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux, de dissimuler, de se cacher... Notre certificat de mariage, disait-il, n’imposerait pas silence aux méchants... Il faut cacher ce qui est, il le faut !... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans doute. Vous le voulez, dit-elle, j’obéirai, personne ne saura rien... Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet. Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans... Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui avait tiré une larme : C’est entre l’abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la place d’Armes de Montaignac, qu’avaient été discutées et arrêtées les conditions de l’évasion du baron d’Escorval. Une difficulté tout d’abord s’était présentée qui avait failli rompre la négociation : Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron. Sauvez le baron, répondait l’abbé, et votre lettre vous sera rendue. Mais Martial était de ces natures que l’ombre seule de la contrainte exaspère. L’idée qu’il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il ne se rendait qu’aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur. Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi à l’instant ce brouillon que m’a arraché une ruse de Chanlouineau, et je vous jure sur l’honneur de mon nom, que tout ce qu’il est humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai... Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir. La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré... Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable. Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial : prononça-t-il d’une voix solennelle, souvenez-vous que vous venez d’engager l’honneur de votre nom. Je me souviendrai, monsieur le curé... C’est ainsi que les choses s’étaient passées. C’est dire la douleur de l’abbé Midon quand eut lieu l’épouvantable chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s’écria que la corde avait été coupée. C’est ma confiance qui tue le baron !... Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et d’hypocrisie qu’on ne rencontre guère chez les hommes de moins de vingt-cinq ans. Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c’est avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu’il donna sur place les premiers soins au baron et qu’il régla les détails de la fuite. d’Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu s’éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira. Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu’on n’y eût pas soupçonnée. L’important, à cette heure, était de se procurer les instruments de chirurgie et les médicaments qu’exigeait l’état du blessé. Mais où, mais comment se les procurer ? La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu, jusqu’aux blessés du soulèvement. Le passé de l’abbé Midon sauva le présent. Lui qui s’était fait la Providence des malheureux de sa paroisse, lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette grande boîte de médicaments qu’il portait sur le dos dans ses tournées. Ce soir, dit-il à Mme d’Escorval, j’irai chercher tout cela. L’obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue, rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers le village de Sairmeuse. Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins. L’abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant la porte du petit jardin ; il trouva à tâtons ce qu’il voulait, et se retira sans avoir été aperçu... Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants, sinistres comme ceux de la bête qu’on égorge. L’abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération. Son cœur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique jamais il n’eût rien tenté de si difficile. Ce n’est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit, j’ai mis mon espoir plus haut. Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance. Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, sa première parole fut pour son fils. Il doit être sur la route de Turin. d’Escorval s’agitèrent comme s’il eût murmuré une prière, et d’une voix faible : Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que je m’en tirerai. Tout faisait supposer qu’il s’en tirerait, en effet, non sans souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois faisaient trembler ceux qui l’entouraient. Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine. En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques. Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus subtils diplomates n’est que simplicité. Ainsi s’étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c’était le 17 avril, pendant que l’abbé Midon lisait un journal au baron d’Escorval, la porte du grenier s’entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se montra et disparut aussitôt... Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et sortit. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal viennent d’arriver ; ils voudraient monter. En trois bonds, l’abbé Midon descendit le roide escalier. s’écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, que voulez-vous ?... C’est par vous et pour vous que votre père a failli mourir !... Craignez-vous donc qu’il en réchappe, que vous revenez, au risque de montrer aux délateurs le chemin de sa retraite !... Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. L’incertitude lui avait paru pire que la mort ; il avait appris le supplice de M. Lacheneur ; il n’avait pas réfléchi ; il allait s’éloigner ; il ne demandait qu’à voir son père ; il voulait seulement embrasser sa mère... Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il ; apprendre à votre mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé, serait lui enlever toute sécurité... Repassez la frontière cette nuit même. Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s’approcha. Je m’éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai de garder ma sœur... La place de Marie-Anne est ici et non sur les grands chemins... L’abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis brusquement : Soit, dit-il, partez ; je n’ai vu votre nom sur aucune liste ; on ne vous poursuit pas... Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout, Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières recommandations, l’abbé ne le permit pas. Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur. Voilà donc, s’écria Jean, l’œuvre des Sairmeuse et du marquis de Courtomieu !... Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père exécuté ; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement, traîtreusement assassiné par eux !... Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d’une voix rauque poursuivit : Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé... Ce soir, on fête le mariage de Martial et de Mlle Blanche... Nous errons à l’aventure, nous, sans amis, sans asile ; là-bas, ils tiennent table, ils rient, les verres se choquent. Il n’en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui. Je vais aller provoquer Martial, s’écria-t-il, à l’instant, chez lui... Ils sont lâches, ils vous feraient arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre. Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s’opposer à leur folie... il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique leur fureur de vengeance, et jugeant qu’ils « n’avaient pas froid aux yeux » il les estimait davantage... À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu’ils rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée à Jean Lacheneur... Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie d’un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l’union de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu... Voilà, en vérité, tout ce qu’espérait Jean Lacheneur. Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel de Maurice, misérable et proscrit... Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il s’armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de l’accabler tout d’abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme qu’il venait défier. L’accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu... Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la provocation mortellement offensante de Maurice. Martial lui ayant pris la main pour l’entraîner, il ne résista pas... Et pendant qu’il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en fendant les groupes d’invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros souliers ferrés ni a ses habits de paysan. Tout palpitant d’anxiété, il se demandait ; Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la terrible scène du petit salon. Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d’Escorval. On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés... Son cœur se dilatait en une espèce de jouissance, et s’il baissait les yeux, c’est qu’il ne voulait pas qu’on pût voir quelle joie immense y éclatait. Jamais il n’eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si terrible. Et cependant ce n’était rien encore... Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s’opposait à sa sortie, qui s’accrochait désespérément à ses vêtements, Martial reprit le bras de Jean Lacheneur. Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités pétrifiés ; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s’empara d’un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui donnait sur un escalier de service. Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna : L’autre haussa les épaules, et froidement : Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons. Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un appartement à demi démeublé, où tout était en désordre. C’était l’appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il avait bien cru qu’il y couchait pour la dernière fois. Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu’il venait passer les vacances près de son père, et rien n’y avait été changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces du tapis et jusqu’au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en cachette. Dès qu’ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté dans un angle, le brisa plutôt qu’il ne l’ouvrit et prit dans un tiroir un papier plié fort menu qu’il glissa dans sa poche. Bien qu’il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l’éclat de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil. Il faut éviter une scène ; mon père et... ma femme me cherchent sans doute... Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse. Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. Que dois-je répondre à Maurice d’Escorval ? Vous allez me conduire près de lui. Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me justifie... Mais Jean Lacheneur ne bougea pas. Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il. S’il était pris, il serait traduit devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache, il a trouvé une retraite sûre, je n’ai pas le droit de la faire connaître. En fait de retraite sûre, Maurice n’avait alors que le bois voisin, où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean. Mais Jean n’avait pu résister à la tentation de prononcer cette réponse, plus insultante que s’il eût dit simplement : La preuve que Martial n’était pas soi, c’est que lui si fier, si violent, il ne releva pas l’outrage. Vous vous défiez de moi !... Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense. Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et d’entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d’avoir coupé les cordes que j’ai portées au baron d’Escorval. Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce lâcheté. Vous avez vu comment j’ai puni celui qui a osé compromettre l’honneur du nom de Sairmeuse... Et celui-là, cependant, est le père de la jeune fille que j’ai épousée aujourd’hui même... mais je vous répondrai quand même : impossible ! Véritablement, Jean était stupéfait de la patience, - il faut dire plus, - de l’humble résignation de Martial. Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu’il était allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean : Ceux qui m’infligent cette honte qu’on doute de ma parole, seront châtiés, dit-il d’une voix sourde... Vous ne croyez pas à ma sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a Maurice et qui vous rassurera... Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé l’évasion du baron d’Escorval... Un inexplicable pressentiment m’a empêché de brûler cette pièce compromettante... Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion. Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d’âme, que d’aucuns eussent taxée d’héroïque niaiserie. Il avait au cœur une de ces haines que rien ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles satisfactions n’assouvissent, qui loin de s’affaiblir avec les années, grandissent et deviennent plus terribles. Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux ! à l’ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu’il exécrait. Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice. C’est un gage d’alliance, ce me semble ? Jean Lacheneur eut un geste terrible d’ironie et de menace. s’écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le marquis !... Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous ? Vous n’avez pas coupé les cordes, soit !... Mais qui donc a condamné à mort le baron d’Escorval innocent ? N’est-ce pas le duc de Sairmeuse ? Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez conduit mon père à l’échafaud !... Comment avez-vous remercié cet homme dont l’héroïque probité vous a rendu une fortune !... Vous avez essayé de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne... Vous ne l’avez pas séduite, mais vous l’avez bien perdue de réputation. J’ai offert mon nom et ma fortune à votre sœur. Je l’eusse tuée de ma main si elle eût accepté !... C’est que je n’oublie pas, moi, et je vous le prouverai... Si jamais quelque grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean Lacheneur... Sa main y sera pour quelque chose... Il s’emportait, il s’oubliait ; une violente secousse de sa volonté lui rendit sa froideur, et d’un ton posé il ajouta : Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la Rèche à midi, il y sera. Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d’un bond le talus de l’avenue, et disparut dans les ténèbres... cria Martial d’une voix presque suppliante ; Jean ! Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne s’éteignit sur la terre labourée... Une sorte d’étourdissement, comme après une chute, s’était emparé du jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au milieu de l’avenue, immobile, sans projets et sans pensées... Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et qui en passant faillit l’écraser, le tira de cet anéantissement. Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de ses actes qu’il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui revint. Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l’ivrogne qui, l’ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances. Etait-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l’homme qui vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s’était laissé emporter ainsi ! Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la trompait pas absolument... Martial, qui eût dédaigné l’opinion du monde entier, fut comme frappé de vertige, à l’idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et qu’elle le tenait pour un traître et pour un lâche... C’est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une éclatante justification. S’il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d’Escorval, c’est que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire : Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l’ai prouvé en démasquant le coupable. C’est à Marie-Anne qu’il eût voulu remettre le brouillon qu’il avait conservé, se disant qu’à tout le moins il l’étonnerait à force de générosité... Son attente avait été trompée, et il n’apercevait plus de réel qu’un scandale inouï. Ce sera le diable à arranger, cet esclandre... se dit-il ; mais bast !... personne n’y pensera plus dans un mois. Le plus court est d’aller au devant des commentaires... Il disait cela : « rentrons, » du ton le plus délibéré. Le fait est qu’à mesure qu’il approchait du château, sa résolution chancelait. La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà terminée ; les invités ne se retiraient pas, ils s’enfuyaient... Martial réfléchissait qu’il allait se trouver seul entre sa jeune femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors, de cris, de larmes, de colère et de menaces !... prononça-t-il à demi-voix, pas si bête... Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain... Mais où passer la nuit ?... Il était en costume de cérémonie, nu-tête, et il commençait à avoir froid... La maison occupée par le duc à Montaignac était une ressource. J’y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d’autres habits, du feu, et demain un cheval pour revenir. C’était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition d’esprit cela ne lui déplut pas. Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de son haut en le reconnaissant... Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m’y des vêtements pour me changer... Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un canapé devant la cheminée. Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le dessus. Il essaya, mais il n’était pas de cette force. Sa pensée lui échappait pour s’envoler à Sairmeuse, dans cette chambre nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe. Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme si jolie qui était la sienne, qu’il n’aimait pas, mais dont il était passionnément aimé... Etait-elle donc responsable de l’infamie du marquis de Courtomieu ? pensait-il, quelle nuit de noces !... Au jour, cependant, il s’endormit d’un sommeil fiévreux, et il était plus de neuf heures quand il s’éveilla. Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il mangeait de bon appétit, quand tout à coup : Qu’on me selle un cheval, s’écria-t-il. Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice... Pourquoi ne pas s’y rendre !... Il s’y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures. Les autres ne devant pas être arrivés encore ; il attacha son cheval à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point culminant de la lande. Là avait été autrefois la masure de Lacheneur... Il n’en restait que les quatre murs, noircis par l’incendie et à demi-éboulés... Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les ajoncs. Il se retourna : Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient... Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet enveloppé de serge : c’était des épées que, pendant la nuit, Jean Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à demi-solde. Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait attendre. Remarquez toutefois qu’il n’est pas midi... Puis nous comptions peu sur vous... justifier, interrompit Martial, pour n’être pas exact. Il ne s’agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d’un ton rude jusqu’à la grossièreté, mais de se battre. Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla pas. Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur ici présent ne vous a rien dit. Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi. Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille, si mon mépris a diminué... Vous me devez une rencontre, monsieur, depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur... Vous m’avez dit ce jour-là : « Nous nous retrouverons ! » Quelle insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre ?... Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse ; il saisit une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en garde : Vous l’aurez voulu, dit-il d’une voix stridente... Le souvenir de Marie-Anne ne peut plus vous sauver... Mais les fers étaient à peine croisés, qu’un cri de Jean et du caporal Bavois arrêta le combat. Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes leurs forces. s’écria Maurice, le lâche est venu, mais il avait prévenu les gendarmes !... Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança les tronçons à la face de Martial en disant : répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître !... Et ils s’enfuirent laissant Martial foudroyé... Les soldats arrivaient ; il courut au sous-officier qui les commandait, et d’une voix brève : Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse. Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient !... Le sergent hésita d’abord, puis d’un ton décidé : Je ne puis vous obéir, monsieur, j’ai ma consigne. Et s’adressant à ses hommes : Allons, vous autres, haut le pied ! Il allait donner l’exemple, Martial le retint par le bras. Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous envoie... d’après les ordres que le grand prévôt, M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval... Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du jour... vous allez me faire manquer mon expédition... Il s’échappa, et Martial, plus trébuchant qu’un homme ivre, descendit la lande et alla reprendre son cheval. Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse... Il revint à Montaignac, et passa le reste de l’après-midi enfermé dans sa chambre. Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres... L’une à son père, l’autre à sa jeune femme. Si abominable que Martial imaginât le scandale de ses emportements, l’idée qu’il s’en faisait restait encore au-dessous de la réalité. La foudre tombant au milieu de la galerie, n’eût pas impressionné les hôtes de Sairmeuse si terriblement que la lecture de la provocation de Maurice d’Escorval. Un frisson courut par l’assemblée, quand Martial, effrayant de colère, lança la lettre froissée au visage de son beau-père, le marquis de Courtomieu. Et quand le marquis s’affaissa sur un fauteuil, quelques jeunes femmes, plus sensibles que les autres, ne purent retenir un cri d’effroi... Il y avait bien vingt secondes que Martial était sorti avec Jean Lacheneur et les invités restaient encore immobiles comme des statues, pâles, muets, stupéfaits et comme pétrifiés. Ce fut Mme Blanche, la mariée, qui rompit le charme. Pendant que le marquis de Courtomieu se pâmait sans que personne encore songeât à le secourir, pendant que le duc de Sairmeuse trépignait et se mordait les poings de colère, la jeune marquise essaya de sauver la situation... Le poignet meurtri de l’étreinte brutale de Martial, le cœur tout gonflé de haine et de rage, plus blanche que son voile de mariée, elle eut la force de retenir ses larmes prêtes à jaillir, elle sut contraindre ses lèvres à sourire. C’est vraiment donner trop d’importance à un petit malentendu qui s’expliquera demain, dit-elle, presque gaiement, aux personnes les plus rapprochées d’elle. Et aussitôt, s’avançant jusqu’au milieu de la galerie, elle fit signe à l’orchestre de commencer une contre-danse. Mais aux premières mesures de l’orchestre, éclatant soudainement, tous les invités, d’un mouvement unanime, se précipitèrent vers la porte. On eût dit que le feu venait de prendre au château... On ne se retirait pas, on fuyait... Une heure plus tôt, le marquis de Courtomieu et le duc de Sairmeuse étaient excédés d’empressements serviles et de plates adulations... En ce moment, ils n’eussent pas trouvé dans toute cette foule si noble un homme assez hardi pour leur tendre ouvertement la main. C’est que l’instant d’avant on les croyait tout-puissants... Ils venaient, pensait-on, de rendre un grand service, en étouffant la conspiration... On les savait bien en cour et amis du roi... On leur supposait sur l’esprit des ministres une influence qui devait tourner au profit de leurs amis... Tandis que maintenant, à la suite de la lettre si explicite de Maurice, après les aveux de Martial, on voyait le duc et le marquis précipités du faîte de leurs grandeurs, disgraciés, punis peut-être... Or, le grand art consiste à pressentir les disgrâces... Héroïque jusqu’au bout, « la mariée » fit, pour arrêter cette déroute, d’incroyables efforts. Debout près de la porte de la galerie, son plus attrayant sourire aux lèvres, Mme Blanche prodiguait les plus encourageantes et les plus flatteuses paroles, s’épuisant en arguments pour rassurer ces déserteurs. Elle essayait de piquer les amours-propres. Elle faisait honte aux danseurs, elle s’adressait aux jeunes filles... Beaucoup de femmes, sans doute, ce soir-là, se donnèrent la délicate jouissance de faire payer à la jeune marquise de Sairmeuse les dédains et les épigrammes de Blanche de Courtomieu... Enfin, le moment arriva où de tous ces hôtes si empressés à accourir, le matin, il ne resta plus qu’un vieux gentilhomme, lequel, prudemment, à cause de sa goutte, avait laissé s’écouler la foule. Il s’inclina en passant devant la jeune marquise de Sairmeuse, et rougissant de cette insulte à une femme, il sortit comme les autres... Elle n’avait plus besoin de se contraindre... Il n’y avait plus là de témoins pour épier ses horribles souffrances et en jouir... D’un geste furieux, elle arracha son voile de mariée et sa couronne de fleurs d’oranger, et dans un transport de rage folle, elle les foula aux pieds... Un valet de pied traversant la galerie, elle l’arrêta. lui dit-elle comme si elle eût été chez son père, à Courtomieu et non pas à Sairmeuse. On lui obéit, et alors, pâle et échevelée, les yeux hagards, elle courut au petit salon où avait eu lieu la scène... Des domestiques s’empressaient autour du marquis de Courtomieu qui gisait sur une causeuse. On avait, quand il s’était affaissé, prononcé le terrible mot d’apoplexie. Mais le duc de Sairmeuse avait haussé les épaules. Tout le sang de ses veines affluerait à son cerveau, qu’il ne lui donnerait pas seulement un étourdissement, dit-il. de Sairmeuse était furieux contre son ancien ami. Même, en y réfléchissant, il ne savait trop si c’était à Martial ou au marquis de Courtomieu qu’il devait en vouloir le plus... Martial, par ses aveux publics, venait certainement de renverser l’échafaudage de sa fortune politique. Mais, d’un autre côté, le marquis de Courtomieu n’était-il pas cause qu’on accusait un Sairmeuse d’une trahison dont l’idée seule soulevait le cœur de dégoût ?... Enfoncé dans un fauteuil, les traits contractés par la colère, il suivait les mouvements des domestiques, quand Mme Blanche entra. Elle se posa devant lui, croisant les bras, et d’une voix sourde : Qui donc vous retenait ici, monsieur le duc, prononça-t-elle, pendant que je restais seule, exposée aux dernières humiliations... Tous vos hôtes se sont enfuis, monsieur, tous !... Eh bien, s’écria-t-il, qu’ils aillent au diable !... C’est que de tous ces hôtes qui venaient de quitter ses salons, rompant ainsi violemment avec lui, il n’en était pas un seul que le duc de Sairmeuse regrettât. Il savait bien qu’il n’avait pas un ami, lui dont l’étonnant orgueil ne reconnaissait pas un égal. Donnant une fête pour le mariage de son fils, il y avait convié tous les gentilshommes de la contrée. Si le duc enrageait de cette désertion, c’est qu’elle lui présageait avec une terrible éloquence la disgrâce tant redoutée. Cependant, il essaya de se mentir à lui-même. Ils reviendront, dit-il à Mme Blanche, nous les reverrons repentants et humbles ! Mais où donc peut être Martial ? Les yeux de la jeune femme flamboyèrent, mais elle ne répondit pas. Serait-il sorti avec le fils de ce scélérat de Lacheneur ? Il ne saurait tarder à rentrer... de Sairmeuse donna sur la cheminée un coup de poing à briser le marbre. s’écria-t-il, ce serait combler la mesure... La jeune mariée dut croire que le duc s’inquiétait et s’irritait pour elle... Il ne songeait qu’aux calculs de son ambition déçue. Quoi qu’il en dit, il s’avouait, à part soi, la supériorité de son fils ; il avait confiance en son génie d’intrigue, et avant de rien résoudre, il voulait le consulter. C’est lui qui a fait le mal, murmurait-il, c’est à lui de le réparer !... il en est bien capable, s’il le veut !... Et tout haut il reprit : Il faut retrouver Martial, il faut... D’un geste terrible de douleur et de colère, Mme Blanche l’interrompit : Il faut chercher Marie-Anne, dit-elle, si vous voulez retrouver... Le duc avait eu une pensée pareille, il n’osa l’avouer. Le ressentiment vous égare, marquise, fit-il. Je sais ce que je sais !... et la preuve c’est que Martial va reparaître... S’il est sorti, il ne peut être loin... On va le chercher, je le chercherai moi-même... Il s’éloigna en jurant entre ses dents, et alors seulement la jeune femme s’approcha de son père qui ne semblait point reprendre connaissance. Elle lui secoua le bras, rudement, et de son accent le plus impérieux : Cette voix, qui tant de fois l’avait fait trembler, agit sur M. de Courtomieu plus efficacement que l’eau de Cologne des domestiques. Il entr’ouvrit languissamment un œil, qu’il referma aussitôt, mais non si vite que sa fille ne s’en aperçût : J’ai à vous parler, insista-t-elle, relevez-vous !... Il n’osa désobéir, et péniblement il se redressa sur la causeuse, la cravate dénouée, le visage marbré de grandes plaques rouges. Sa fille l’écrasa d’un regard méprisant, et d’un ton d’ironie amère : Pensez-vous que je suis aux anges ?... de Courtomieu, parle, puisque tu le veux... Mais la jeune femme ne pouvait se livrer ainsi. Ils se retirèrent, et après qu’elle eût poussé le verrou de la porte : de Courtomieu bondit et ses poings se crispèrent. Martial est mon mari, mon père. après ce qu’il a fait, vous osez le défendre !... Je ne le défends pas, mais je ne veux pas qu’on me le tue. Qui eût, en ce moment, annoncé la mort de Martial, n’eût pas désespéré M. Vous l’avez entendu, mon père, poursuivit Mme Blanche, on assigne pour demain, à midi, un rendez-vous à Martial, à la lande de la Rèche... Je le connais, il a été insulté, il s’y rendra... Y rencontrera-t-il un adversaire loyal ?... En envoyant à la Rèche des soldats qui se cacheront dans le bois, et qui, le moment venu, arrêteront les scélérats qui en veulent aux jours de Martial... Le marquis hocha gravement la tête : Si je faisais cela, dit-il, Martial est capable... Mais que vous importe, si je prends tout sur moi ? Quelle était la véritable intention de « la mariée ? » de Courtomieu essaya vainement de la pénétrer. Il faut expédier des ordres à Montaignac, insista-t-elle... Moins émue, elle eût vu l’ombre d’une pensée mauvaise voiler les yeux de son père. Il songeait que faire ce que désirait sa fille, c’était se venger de Martial et de la façon la plus cruelle, et le déshonorer, lui qui se souciait si peu de l’honneur des autres. Sa fille lui apporta vivement de l’encre et des plumes, et tant bien que mal, car ses mains tremblaient, il minuta des instructions pour le colonel de la légion de Montaignac. Mme Blanche descendit elle-même cette lettre à un domestique, elle lui commanda de monter à cheval, et c’est seulement quand elle l’eût vu partir au galop qu’elle gagna les appartements qui avaient été préparés pour elle, ces appartements où Martial avait réuni les plus délicates merveilles du luxe, et que devait éclairer la plus radieuse des lunes de miel. Mais là tout était fait pour raviver le désespoir de la pauvre abandonnée, pour attiser sa haine et exaspérer ses colères... Ses femmes voulaient la déshabiller, elle les renvoya durement et courut s’enfermer avec la tante Médie dans la chambre nuptiale où l’époux seul manquait... Affaissée sur un fauteuil, elle se rappelait avec une sorte de rage les flatteries excessives dont elle avait été l’objet quand elle était l’élève des Dames du Sacré-Cœur. Alors, on s’étudiait à lui persuader qu’en raison de tous ses avantages de naissance, de fortune, d’esprit et de beauté, elle devait être plus heureuse que les autres... Et c’était à elle, que par une étrange dérive de la destinée, ce malheur arrivait, incroyable, inouï, d’être abandonnée la première nuit de ses noces... Car elle était abandonnée, elle n’en doutait pas... Elle était sûre que son mari ne rentrerait pas, elle ne l’attendait pas... Le duc de Sairmeuse battait les environs avec quelques domestiques ; mais elle savait bien que c’était peine perdue, qu’ils ne rencontreraient pas Martial... Mme Blanche ne pouvait l’imaginer ailleurs... Et à cette pensée atroce, qui l’obsédait, elle sentait la folie envahir son cerveau ; elle comprenait le crime ; elle rêvait la vengeance qu’on demande au fer ou au poison... Martial, à Montaignac, avait fini par s’endormir... Mme Blanche, quand vint le jour, changea pour des vêtements noirs sa robe blanche de mariée, et on la vit errer comme une ombre dans les jardins de Sairmeuse... Elle n’était plus, véritablement, que l’ombre d’elle-même ; cette nuit d’indicibles tortures avait pesé sur sa tête plus que toutes les années qu’elle avait vécues... Elle passa la journée enfermée dans son appartement, refusant d’ouvrir au duc de Sairmeuse et même à son père... Dans la soirée seulement, vers les huit heures, on eut des nouvelles... Un domestique apportait les lettres adressées par Martial à son père et à sa femme. Pendant plus d’une minute, Mme Blanche hésita à ouvrir celle qui lui était destinée : son sort allait être fixé, elle avait peur... Enfin elle rompit le cachet et lut : « Entre vous et moi, tout est fini, et il n’est pas de rapprochement possible... « De ce moment, reprenez votre liberté... Je vous estime assez pour espérer que vous saurez respecter le nom de Sairmeuse que je ne puis vous enlever. « Vous trouverez comme moi, je pense, une séparation amiable préférable au scandale d’un procès. « Quand mes hommes d’affaires règleront vos intérêts, souvenez-vous que j’ai trois cent mille livres de rentes... Mme Blanche chancela sous le coup terrible... c’en était fait, elle était abandonnée, et abandonnée, pensait-elle, pour une autre. Mais elle se roidit, et d’une voix stridente : Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer l’étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds. Lui non plus, il ne s’était pas couché. Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la grande galerie du château, et il l’arpentait d’un pied furieux. Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils... Martial ne donnait à son père aucune explication ; il ne mentionnait même pas la rupture qu’il venait de signifier à sa femme. « Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et cependant, nous voir est de la dernière importance. « Vous approuverez, je l’espère, mes déterminations, quand je vous aurai exposé les raisons qui les ont dictées. « Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends. » S’il n’eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de Sairmeuse eût fait atteler à l’instant même, et se fût mis en route. Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la femme de son fils, en définitive. S’il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir... Mme Blanche s’était enfermée et refusait d’ouvrir ; le marquis s’était mis au lit, avait envoyé chercher un médecin qui l’avait saigné, et il se déclarait à la mort. Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d’incertitudes, vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien. Attendons, se disait-il, demain à l’issue du déjeuner, je saurai bien trouver un prétexte pour m’esquiver quelques heures sans dire que je vais rejoindre Martial... Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de s’habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille l’attendaient au salon. Surpris, il se hâta de descendre. Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un fauteuil, se dressa tout d’une pièce, s’appuyant sur l’épaule de tante Médie... Et Mme Blanche s’avança d’un pas raide, pâle et défaite, autant que si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang. Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons vous faire nos adieux. Comment, vous partez, vous ne voulez pas... D’un geste doux la jeune femme l’interrompit, et tirant de son corsage la lettre de rupture, elle la tendit à M. Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc. D’un seul coup d’œil il lut, et son saisissement fut tel qu’il ne trouva même pas un juron. répéta la jeune femme d’un ton triste, mais sans amertume... Je suis mariée d’hier et me voici abandonnée... Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain... Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d’avoir brisé ma vie, d’avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous reverrons plus... Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... de Sairmeuse, qui s’était un peu remis, n’eut que le temps de se jeter devant la porte. Vous ne partirez pas ainsi !... s’écria-t-il, je ne le souffrirai pas... Attendez au moins que j’aie vu Martial, il n’est peut-être pas coupable autant que vous le croyez... Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d’une voix affaiblie : À quoi bon des explications !... il est de ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous pardonner comme je vous pardonne moi-même... Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel accord de gestes, que M. C’est d’un air absolument ahuri qu’il regarda s’éloigner le marquis et sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s’écria : de Sairmeuse l’était si peu que sa seconde pensée fut celle-ci : Où veut-il en venir, avec cette comédie ? c’est donc qu’il nous réserve quelque coup de jarnac !... En vérité il ne se sentait pas de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu. Mais Martial lui damera le pion... Oui, il faut voir Martial !... Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il aida à atteler la voiture qu’il avait commandée, et que, prenant le fouet, il voulut conduire lui-même. Tout en poussant furieusement ses chevaux il s’efforçait de réfléchir, mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête, il n’y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son sang ravivait sa colère. Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac. J’imagine que vous êtes devenu fou, marquis ! la seule excuse valable que vous puissiez présenter... Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps de se préparer. Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d’esprit, répondit-il... Daignez me permettre une question : Est-ce vous qui avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d’Escorval m’avait loyalement assigné ?... c’est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu ?... En dépit de ses travers, de ses défauts et de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités essentielles de la vieille noblesse française : la fidélité à la parole jurée et une admirable bravoure. Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il jugeait ignoble ce fait d’envoyer des soldats saisir un ennemi loyal et confiant. C’est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu’on me croie, quand je l’affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... Je ne le regrette pas, puisque je ne l’avais vraiment épousée que par condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu’il faut se marier et que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me sont rien... Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse. C’est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il ; vous n’en avez pas moins perdu la fortune politique de notre maison. Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial : Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas, toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et vous devez bénir l’occasion qui vous est offerte de dégager votre responsabilité. Avec un peu d’adresse, vous pouvez rejeter tout l’odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder pour vous que le prestige du service rendu... Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils. marquis, s’écria-t-il, savez-vous que c’est une idée cela !... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le Courtomieu ?... Ce n’est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille ... Il faut avoir vécu au fond des campagnes pour savoir au juste avec quelle prestigieuse rapidité une nouvelle s’y propage et vole de bouche en bouche. Ainsi, le soir même des scènes du château de Sairmeuse, la rumeur en arrivait aux infortunés cachés à la ferme du père Poignot. Il n’y avait pas trois heures que Maurice, Jean Lacheneur et le caporal Bavois s’étaient éloignés en promettant de repasser la frontière cette nuit même. Après mûres réflexions, l’abbé Midon avait décidé qu’on ne dirait rien à M. d’Escorval de la brusque apparition du son fils et qu’on lui dissimulerait même la présence de Marie-Anne. Son état était si alarmant encore, que la moindre émotion pouvait décider quelque complication mortelle. Vers les dix heures, le baron s’étant assoupi, l’abbé Midon et Mme d’Escorval étaient descendus dans une salle basse de la ferme, pour causer librement avec Marie-Anne, quand l’aîné des fils Poignot parut la figure bouleversée. Ce grave gars était sorti après souper avec plusieurs de ses camarades, pour aller admirer de loin les splendeurs des fêtes de Sairmeuse, et il revenait en toute hâte apprendre aux hôtes de son père les étranges événements de la soirée. Pas si inconcevable, le prêtre l’eût bien compris, si l’idée lui fût venue d’observer Marie-Anne. Elle était devenue plus rouge que le feu, elle baissait la tête, et autant que possible s’écartait du cercle de la lumière. C’est qu’il ne lui était pas possible de méconnaître un trait de cette grande passion que le jeune marquis de Sairmeuse lui avait déclaré, le soir où il lui avait offert son nom en même temps qu’il lui avouait son aversion pour sa fiancée. Ce qui s’était passé dans l’âme de Martial, il lui semblait qu’elle le devinait. Mais l’abbé Midon était trop préoccupé pour rien voir. Son premier étonnement dissipé, il était devenu sombre, et le froncement de ses sourcils trahissait l’effort de sa pensée. Il ne sentait que trop, et les autres comprenaient comme lui, que ces étranges événements rendaient leur situation plus périlleuse que jamais. Il est inouï, murmurait-il, que Maurice ait osé cette folie, après ce que je venais de lui dire ; l’ennemi le plus cruel du baron d’Escorval n’agirait pas autrement que son fils... Enfin, attendons à demain avant de rien décider. Le lendemain, on apprit la rencontre de la Rèche. Un paysan, qui avait assisté de loin aux préliminaires de ce duel qui ne devait pas finir, put donner les détails les plus circonstanciés. Il avait vu les deux adversaires tomber en garde, puis les soldats accourir et se mettre à la poursuite de Maurice, de Jean et de Bavois. Mais il était sûr aussi que les soldats en avaient été pour leurs peines. Il les avait rencontrés sur les cinq heures, harassés et furieux. Le sous-officier disait que l’expédition avait manqué par la faute de Martial qui l’avait retenu une minute... Ce même jour, le père Poignot vint conter à l’abbé Midon que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu étaient brouillés... Le marquis était rentré au château de Courtomieu avec sa fille, et le duc était parti pour Montaignac... Cette dernière nouvelle devait rassurer l’abbé Midon ; mais ses transes avaient été trop poignantes pour échapper au baron d’Escorval. Vous avez quelque chose, curé, lui dit-il. Rien, monsieur le baron, rien absolument. Aucun péril nouveau ne nous menace ? L’assurance du prêtre et ses protestations ne semblèrent pas convaincre M. Avant-hier soir, tenez, quand vous êtes remonté ici, à mon réveil, vous étiez plus pâle que la mort, et ma femme, certainement, venait de pleurer... D’ordinaire, quand l’abbé Midon ne voulait pas répondre à certaines questions de son malade, il lui imposait silence, en lui disant, ce qui était vrai d’ailleurs, que s’agiter et parler, c’était retarder sa guérison... Habituellement, le baron obéissait, cette fois il résista. Il dépend de vous, curé, poursuivit-il, de me rendre ma tranquillité... Avouez-le, vous tremblez qu’on ne découvre ma retraite... jurez-moi que vous ne me laisserez pas reprendre vivant, et vous me rendez la paix... Je ne puis jurer cela ! On me soignerait, et dès que je pourrais me tenir debout, on me fusillerait... Serait-ce donc un crime que de m’épargner l’horreur du supplice... Voyons, curé, vous êtes mon meilleur ami, n’est-ce pas ? jurez-moi de me rendre ce suprême service... Voulez-vous que je vous maudisse de m’avoir sauvé la vie... L’abbé ne répondit pas, mais son œil, volontairement ou non, s’arrêta avec une expression étrange sur la boîte de médicaments posée sur la table. Je ne ferai rien ; mais là vous trouveriez du poison... d’Escorval le comprit ainsi, car c’est avec l’accent de la reconnaissance qu’il murmura : Persuadé que désormais il était le maître de sa vie, qu’il aurait du poison sous la main s’il était découvert, le baron respirait librement. De ce moment, sa situation, si longtemps désespérée, s’améliora visiblement et d’une façon soutenue. Je me moque à cette heure de tous les Sairmeuse du monde, disait-il avec une gaieté qui certes n’était pas feinte, je puis attendre paisiblement mon rétablissement. De son côté, l’abbé Midon reprenait confiance. Les jours s’écoulaient et ses sinistres appréhensions ne se réalisaient pas. Loin de provoquer un redoublement de sévérités, l’imprudence affreuse de Maurice et de Jean Lacheneur avait été comme le point de départ d’une indulgence universelle. On eût dit un parti pris des autorités de Montaignac d’oublier et de faire oublier, s’il était possible, la conspiration de Lacheneur et les abominables représailles dont elle avait été le prétexte. Maintenant, toutes les nouvelles qui parvenaient à la ferme, calmaient une inquiétude, ou étaient une garantie de sécurité. On sut d’abord, par un colporteur, que Maurice et le brave caporal Bavois avaient réussi à gagner le Piémont. De Jean Lacheneur, il n’en était pas question, on supposait qu’il n’avait pas quitté le pays, mais on n’avait aucune raison de craindre pour lui, puisqu’il n’était porté sur aucune des listes de poursuites... Plus tard, on apprit que M. de Courtomieu venait de tomber malade, qu’il ne sortait plus de chez lui et que Mme Blanche ne quittait pas son chevet. Une autre fois, le père Poignot raconta en revenant de Montaignac que le duc de Sairmeuse était allé passer huit jours à Paris, qu’il était de retour avec une décoration de plus, signe évident de faveur, et qu’il avait fait à tous les conjurés condamnés à la prison la remise de leur peine. Douter n’était pas possible, car le journal de Montaignac mentionnait le surlendemain toutes ces circonstances. Voilà qui prouve bien l’inanité des prévisions humaines, disait-il à Mme d’Escorval, ce qui devait nous perdre nous sauvera. C’est que ce changement si heureux, ce brusque revirement, l’abbé Midon l’attribuait uniquement à la rupture du marquis de Courtomieu et du duc de Sairmeuse. Si grande que fût sa perspicacité, il fut comme tout le monde dupe des apparences. Il pensait ce qui se disait tout haut dans le pays, ce que les officiers à demi-solde de Montaignac eux-mêmes répétaient : Décidément, ce duc de Sairmeuse vaut mieux que sa réputation, et s’il s’est montré implacable c’est qu’il était conseillé par l’odieux marquis de Courtomieu. Il lui semblait qu’elle reconnaissait le génie de Martial, cet esprit souple, se plaisant aux coups de théâtre, toujours épris de l’impossible. Un secret pressentiment lui disait que c’était lui qui, secouant son apathie habituelle, dirigeait avec une habileté souveraine les événements et usait et abusait de son ascendant sur l’esprit du duc de Sairmeuse. Et c’est pour toi, Marie-Anne, lui disait une voix au dedans d’elle-même, c’est pour toi que Martial agit ainsi !... Qu’importent à cet insoucieux égoïste tous ces conjurés obscurs qu’il ne connaît pas !... S’il les protège c’est pour avoir le droit de te protéger, toi et ceux que tu aimes !... s’il a fait remettre les prisonniers en liberté, n’est-ce pas qu’il se propose de faire réformer le jugement injuste qui a condamné à mort le baron d’Escorval innocent !... Elle sentait diminuer son aversion pour Martial lorsqu’elle songeait à cela. Et dans le fait, n’était-ce pas de l’héroïsme de la part d’un homme dont elle avait repoussé les offres éblouissantes !... Pouvait-elle méconnaître tout ce qu’il y avait de réelle grandeur dans la façon dont Martial, plutôt que d’être soupçonné d’une lâcheté, avait révélé un secret qui pouvait renverser la fortune politique du duc de Sairmeuse !... Et cependant jamais l’idée de cette grande passion d’un homme vraiment supérieur ne fit battre son cœur plus vite. Jamais elle n’en éprouva un mouvement d’orgueil... Rien n’était plus capable de la toucher ; rien ne pouvait plus la distraire de la noire tristesse qui l’envahissait. Deux mois après son arrivée à la ferme du père Poignot, elle n’était plus que l’ombre de cette belle et radieuse Marie-Anne, qui, jadis sur son passage, recueillait tant de murmures d’admiration... Elle maigrissait et dépérissait à vue d’œil, pour ainsi dire, ses joues se creusaient. Chaque matin elle se levait plus pâle que la veille, chaque jour élargissait le cercle bleuâtre qui cernait ses grands yeux noirs. Vive et active autrefois, elle était devenue paresseuse et lente. Elle ne marchait plus, elle se traînait. Souvent elle restait des journées entières immobile sur une chaise, les lèvres contractées comme par un spasme, le regard perdu dans le vide. Parfois de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues. Les gens de la ferme - et Dieu sait cependant si les campagnards sont durs ! - ne pouvaient se défendre d’émotion en la regardant, et ils la plaignaient. répétaient-ils entre eux, ce qu’elle mange ne lui profite guère !... il est vrai qu’elle ne mange, autant dire, rien. disait le père Poignot, faut être juste : elle n’a pas de chance... Elle a été élevée comme une reine, et maintenant la voilà à la charité... Son père a été guillotiné, elle ne sait ce qu’est devenu son frère... On se ferait du chagrin à moins. À maintes reprises, l’abbé Midon, inquiet, l’avait questionnée. Vous souffrez, mon enfant, lui disait-il de sa bonne voix grave, qu’avez-vous ?... Je ne souffre pas, monsieur le curé. Pourquoi ne pas vous confier à moi ? Ne suis-je pas votre ami ? Elle secouait tristement la tête et répondait : Je n’ai rien à confier !... Et, cependant elle se mourait de douleur et d’angoisses. Fidèle à la promesse que lui avait arrachée Maurice, elle n’avait rien dit, ni de sa position, ni de ce mariage à la fois nul et indissoluble, contracté dans la petite église de Vigano. Et elle voyait approcher avec une inexprimable terreur le moment où il lui serait impossible de dissimuler sa grossesse. Déjà elle n’y parvenait qu’au prix de tortures de tous les instants, et qu’en risquant sa vie et celle de son enfant. Deux ou trois fois, l’abbé Midon avait arrêté sur elle un regard si perspicace, qu’elle en avait perdu contenance. Etait-il sûr qu’il ne doutât de rien ? Les autres ne savaient rien, elle en était certaine. Toute autre qu’elle eût peut-être été soupçonnée, mais elle !... Sa réputation seule la mettait à l’abri de tout soupçon.... Et nature droite et loyale, elle se révoltait de ce continuel mensonge ; elle s’indignait de voler ainsi son renom de sagesse et de vertu. La honte, pensait-elle, n’en sera que plus grande quand tout se découvrira !... Elle l’eût osé les premiers jours ; maintenant, elle ne s’en sentait pas le courage. Ne perdrait-elle pas ainsi cet avenir avec Maurice dont l’espoir seul la soutenait ! Elle songeait à fuir cependant, quand un événement lui vint en aide, qui lui sembla le salut. Les proscrits ne pouvaient rien tirer du dehors, sous peine de se livrer, et le père Poignot était à bout de ressources... L’abbé Midon se demandait comment sortir d’embarras, quand Marie-Anne lui parla du testament de Chanlouineau en sa faveur, et de l’argent caché sous la pierre de la cheminée de la belle chambre. Je puis sortir de nuit, disait Marie-Anne, courir à la Borderie, m’y introduire, prendre l’argent et l’apporter ici... Il est bien à moi, n’est-ce pas ? Mais le prêtre, après un moment de réflexion, jugea cette démarche impossible. Vous seriez peut-être vue, dit-il, et qui sait ?... Sans compter que les scellés doivent avoir été mis partout. Les briser, ce serait donner l’idée qu’un vol a été commis, c’est-à-dire éveiller l’attention. Vous n’êtes nullement compromise, vous ; reparaissez demain comme si vous reveniez du Piémont, allez trouver le notaire de Sairmeuse, faites-vous mettre en possession de votre héritage, et installez-vous à la Borderie... Habiter la maison de Chanlouineau, bégaya-t-elle, moi... Si le prêtre aperçut le trouble de la malheureuse, il n’en tint compte. Visiblement le ciel nous protège, ma chère enfant, reprit-il. Je ne vois que des avantages à votre installation à la Borderie, et pas un inconvénient. Nos communications seront faciles, et avec quelques précautions, sans danger. Nous choisirons avant votre départ un point de rendez-vous, et deux ou trois fois par semaine, vous vous y rencontrerez avec le père Poignot... L’espérance brillait dans ses yeux, et plus vite, il poursuivit : Et dans l’avenir, dans deux ou trois mois, vous nous serez plus utile encore... Dès qu’on sera accoutumé dans le pays à votre séjour à la Borderie, nous y transporterons le baron. Sa convalescence y sera bien plus rapide que dans le grenier étroit et bas où nous le cachons et où il souffre véritablement du manque d’air et d’espace... Il parlait si vite, que Marie-Anne n’avait pu seulement ouvrir la bouche. Comme il s’arrêtait, elle hasarda une objection : Que pensera-t-on de moi, balbutia-t elle, en me voyant m’établir comme cela, tout à coup, dans les biens d’un homme qui n’était pas mon parent ?... Le prêtre ne voulut pas comprendre l’appréhension de Marie-Anne. Que voulez-vous qu’on pense, fit-il, que vous importe l’opinion ?... Pour vous-même, ma pauvre enfant, prononça-t-il, sortir d’ici où vous vivez enfermée est indispensable... ce vous sera un bienfait, de vous retrouver au grand air, libre, seule... Le ton de l’abbé, l’expression de son visage, ses regards parurent si étranges à Marie-Anne, qu’elle devint plus blanche que la muraille contre laquelle elle s’appuya toute défaillante. Je ne m’étais pas trompée, se dit-elle, il sait !... D’ailleurs, insista l’abbé d’un ton péremptoire, il n’y a pas à hésiter. La détermination prise, restait à en régler l’exécution avec assez d’habileté pour n’éveiller aucun soupçon, et ne laisser au hasard que le moins de prise possible. Il fut convenu que, dans la nuit même, le père Poignot conduirait Marie-Anne jusqu’à la frontière où elle prendrait la diligence qui fait le service entre le Piémont et Montaignac, et qui traverse le village de Sairmeuse. C’est avec le plus grand soin que l’abbé Midon avait dicté à Marie-Anne la version qu’elle donnerait de son séjour à l’étranger. Toutes les réponses aux questions qu’on ne manquerait pas de lui adresser devaient tendre à ce but de bien persuader à tout le monde que le baron d’Escorval était caché dans les environs de Turin. Ce qui avait été convenu fut exécuté de point en point, et le lendemain, sur les huit heures, les habitants du village de Sairmeuse virent avec une stupeur profonde Marie-Anne descendre de la diligence qui relayait. Ce mot, qui vola de maison en maison, avec une foudroyante rapidité, mit tout le village aux portes et aux fenêtres. On vit la pauvre fille payer le prix de sa place au conducteur, remonter la grande rue suivie d’un garçon d’écurie qui portait une petite malle, et entrer à l’auberge du Bœuf couronné. À la ville, l’indiscrétion a quelque pudeur ; on se cache pour épier. À la campagne, la curiosité, effrontément naïve, se montre sans vergogne et obsède avec une inconsciente cruauté ceux qui en sont l’objet. Quand Marie-Anne sortit de son auberge, elle trouva devant la porte un rassemblement qui l’attendait bouche béante, les yeux largement écarquillés. Et plus de vingt personnes la suivirent avec toutes sortes de réflexions qui bourdonnaient à ses oreilles, jusqu’à la porte du notaire où elle alla frapper. C’était un homme considérable, ce notaire, par sa corpulence, sa fortune et la quantité d’actes qu’il faisait. Il avait la face plate et rougeaude, une façon de s’exprimer melliflue, une barbe bien taillée et des prétentions au bel esprit. On le disait à la fois pieux et gaillard. Il accueillit Marie-Anne avec la déférence due à une héritière qui va palper une succession liquide d’une cinquantaine de mille francs... Mais jaloux d’étaler sa perspicacité, il donna fort clairement à entendre que lui, homme d’expérience, il devinait que l’amour avait seul dicté le testament de Chanlouineau... La résignation de Marie-Anne se révolta. Vous oubliez ce qui m’amène, monsieur, prononça-t-elle, vous ne me dites rien de ce que j’ai à faire ? Le notaire, interdit du ton, s’arrêta. pensa-t-il, elle est pressée de tâter les espèces, la commère !... Tout sera vite terminé, dit-il ; justement le juge de paix n’a pas d’audience aujourd’hui, il sera à notre disposition pour la levée des scellés. le génie des nobles passions l’avait inspiré quand il avait pris ses dispositions dernières... Un avoué retors n’eût pas imaginé des précautions plus ingénieuses pour écarter toutes ces infinies et irritantes difficultés qui se dressent comme des buissons d’épines autour des successions. Le soir même, les scellés étaient levés et Marie-Anne était mise eu possession de la Borderie. Elle était seule dans la maison de Chanlouineau, seule !... La nuit tombait, un grand frisson la prit. Il lui semblait qu’une des portes allait s’ouvrir, que cet homme qui l’avait tant aimée allait paraître, et qu’elle entendrait sa voix comme elle l’avait entendue pour la dernière fois, dans son cachot. Elle se redressa, chassant ces folles terreurs, alluma une lumière, et, avec un indicible attendrissement, elle parcourut cette maison, la sienne désormais, et où palpitait encore, pour ainsi dire, celui qui l’avait habitée. Lentement, elle traversa toutes les pièces du rez-de-chaussée, elle reconnut le fourneau récemment réparé, et enfin elle monta dans cette chambre du premier étage dont Chanlouineau avait fait comme le tabernacle de sa passion. Là, tout était magnifique, encore plus qu’il ne l’avait dit. L’âpre paysan qui déjeunait d’une croûte frottée d’oignon avait dépensé une douzaine de mille francs pour parer ce sanctuaire destiné à son idole. murmurait Marie-Anne, émue de cette émotion dont l’idée seule avait enflammé la jalousie de Maurice, comme il m’aimait ! Mais elle n’avait pas le droit de s’abandonner à ses sensations... Le père Poignot l’attendait sans doute au rendez-vous. Elle souleva la pierre du foyer et trouva bien exactement la somme annoncée par Chanlouineau... les approches de la mort ne lui avaient pas fait oublier son compte... Le lendemain, à son réveil, l’abbé Midon eut de l’argent... Dès lors, Marie-Anne respira, et cet apaisement, après tant d’épreuves et de si cruelles agitations, lui paraissait presque le bonheur. Fidèle aux recommandations de l’abbé, elle vivait seule, mais par ses fréquentes sorties, elle accoutumait à sa présence les gens des environs... Dans la journée, elle vaquait aux occupations de son modeste ménage, et le soir, elle courait au rendez-vous où le père Poignot lui donnait des nouvelles du baron ou la chargeait, de la part de l’abbé, de quelque commission qu’il ne pouvait faire. Oui, elle se fût trouvée presque heureuse, si elle eût pu avoir des nouvelles de Maurice... Comment ne donnait-il pas signe de vie ?... Que n’eût-elle pas donné pour un conseil de lui... C’est que le moment approchait où il allait lui falloir un confident, des secours, des soins... et elle ne savait à qui se confier. En cette extrémité, et lorsque véritablement elle perdait la tête, elle se souvint de ce vieux médecin qui avait reconnu son état à Saliente, qui lui avait témoigné un si paternel intérêt, et qui avait été un des témoins de son mariage à Vigano. Celui-là me sauverait, s’écria-t-elle, s’il savait, s’il était prévenu !... Elle n’avait ni à temporiser ni à réfléchir ; elle écrivit sur-le-champ au vieux médecin et chargea un jeune gars des environs de porter sa lettre à Vigano. Le monsieur a dit que vous pouviez compter sur lui, dit à son retour le jeune commissionnaire. Ce soir-là, en effet, Marie-Anne entendit frapper à sa porte. C’était bien cet ami inconnu qui venait à son secours... Cet honnête homme resta quinze jours caché à la Borderie... Quand il partit un matin, avant le jour, il emportait sous son grand manteau, un enfant, - un garçon, - dont il avait juré les larmes aux yeux de prendre soin comme de son enfant à lui... Marie-Anne avait repris son train de vie... Personne, dans le pays, n’eut seulement un soupçon. Pour quitter Sairmeuse sans violences, noblement et froidement, il avait fallu à Mme Blanche des efforts surhumains et toute l’énergie de sa volonté. La plus épouvantable colère grondait en elle, pendant que, drapée de dignité mélancolique, elle murmurait des paroles de mansuétude et de pardon. si elle n’eût écouté que les inspirations de ses ressentiments !... Mais son indomptable vanité l’enflammait de l’héroïsme du gladiateur mourant dans l’arène, le sourire aux lèvres... Tombant, elle prétendait tomber avec grâce. Nul ne me verra pleurer, personne ne m’entendra me plaindre, disait-elle à son père, plus abattu qu’elle, sachez m’imiter. Et dans le fait, elle fut stoïque, à son retour au château de Courtomieu. Son visage, pâli, resta de marbre sous les regards des domestiques ébahis, qui semblaient attendre l’explication de cette catastrophe inouïe. On m’appellera « Mademoiselle » comme par le passé, dit-elle d’un ton impérieux. Quiconque oublierait cet ordre serait renvoyé. Une femme de chambre l’oublia le soir même et prononça le mot défendu : « Madame... » La pauvre fille fut chassée sur l’heure, sans miséricorde, malgré ses protestations et ses larmes. Tous les gens du château étaient indignés. Espère-t-elle donc, disaient-ils, nous faire oublier qu’elle est mariée et que son mari l’a plantée là !... Elle eût voulu anéantir jusqu’au souvenir de cette fatale journée du 17 avril, qui l’avait vue jeune fille, épouse et veuve, entre le lever et le coucher du soleil. ne l’était-elle pas, par le fait ?... Seulement ce n’était pas la mort qui lui avait ravi son mari ; c’était, pensait-elle, une autre femme, une rivale, une infâme et perfide créature, une fille perdue d’honneur, Marie-Anne enfin. Et elle, cependant, ignominieusement abandonnée, dédaignée, repoussée, elle ne s’appartenait plus. Elle appartenait à l’homme dont elle portait le nom comme une livrée de servitude, qui ne voulait pas d’elle, qui la fuyait... Elle n’avait pas vingt ans et c’en était fait de sa jeunesse, de sa vie, de ses espérances, de ses rêves même. Le monde la condamnait sans appel ni recours à vivre seule, désolée... pendant que Martial, lui, libre de par les préjugés, étalerait au grand jour ses amours adultères. Alors elle connut l’horreur de l’isolement. Pas une âme à qui se confier en sa détresse. Pas une voix attendrie pour la plaindre !... Elle avait deux amies préférées, autrefois ; elles étaient inséparables au Sacré-Cœur, mais sortie du couvent elle les avait éloignées par ses hauteurs, ne les trouvant ni assez nobles ni assez riches pour elle... Elle en était réduite aux irritantes consolations de tante Médie, une brave et digne personne, certes, mais dont l’intelligence avait fléchi sous les mauvais traitements, et dont les larmes banales coulaient aussi abondantes pour la perte d’un chat que pour la mort d’un parent. Vaillante, cependant, Mme Blanche se jura qu’elle renfermerait en son cœur le secret de ses désespoirs. Elle se montra, comme au temps où elle était jeune fille, elle porta audacieusement les plus belles robes de sa corbeille, elle sut se contraindre à paraître gaie et insouciante. Mais le dimanche suivant, ayant osé aller à la grand’messe au village de Sairmeuse, elle comprit l’inanité de ses efforts. On ne la regardait pas d’un air surpris ni haineux, mais on tournait la tête sur son passage pour rire aux éclats. Elle put même entendre sur son état de demoiselle-veuve, des quolibets qui lui entrèrent dans l’esprit comme des pointes de fer rouge. Il faudra qu’on me paye tout cela, répétait-elle. Mais Mme Blanche n’avait pas attendu cette suprême injure pour songer à se venger, et elle avait trouvé son père prêt à la seconder. Pour la première fois, le père et la fille avaient été d’accord. Le duc de Sairmeuse saura ce qu’il en coûte, disait M. de Courtomieu, de prêter les mains à l’évasion d’un condamné et d’insulter ensuite un homme comme moi !... Fortune politique, position, faveur, tout y passera !... Je veux le voir ruiné, déconsidéré, à mes pieds !... Malheureusement pour lui, le marquis de Courtomieu avait été malade trois jours, après les scènes de Sairmeuse, et il avait perdu trois autres jours à composer et à écrire un rapport qui devait écraser son ancien allié. Ce retard devait le perdre, car il permit à Martial de prendre les devants, de bien mûrir son plan, et de faire partir pour Paris le duc de Sairmeuse, habilement endoctriné... Que raconta le duc à Paris ?... Que dit-il au roi qui daigna le recevoir ?... Il démentit sans doute ses premiers rapports, il réduisit le soulèvement de Montaignac à ses proportions réelles, il présenta Lacheneur comme un fou et les paysans qui l’avaient suivi comme des niais inoffensifs. Peut-être donna-t-il à entendre que le marquis de Courtomieu pouvait fort bien avoir provoqué ce soulèvement de Montaignac... Il avait servi Buonaparte, il tenait à montrer son zèle ; on savait des exemples... Il déplora, quant à lui, d’avoir été trompé par ce coupable ambitieux, rejeta sur le marquis tout le sang versé et se porta fort de faire oublier ces tristes représailles... Il résulta de ce voyage, que le jour où le rapport du marquis arriva à Paris, on lui répondit en le destituant de ses fonctions de grand prévôt. Ce coup imprévu devait atterrer M. Lui, si perspicace et si fin, si souple et si adroit, qui avait sauvé les apparences de son honneur de tous les naufrages, qui avait traversé les époques les plus troublées comme une anguille ses bourbes natales, qui avait su établir sa colossale fortune sur trois mariages successifs, qui avait servi d’un même visage obséquieux tous les maîtres qui avaient voulu de ses services, lui, Courtomieu, être joué ainsi !... Car il était joué, il n’en pouvait douter, il était sacrifié, perdu... Ce ne peut être ce vieil imbécile de duc de Sairmeuse qui a manœuvré si vivement, et avec tant d’adresse, répétait-il... Quelqu’un l’a conseillé, mais qui ? Mme Blanche ne le devinait que trop. De même que Marie-Anne, elle reconnaissait le génie de Martial. je ne m’étais pas trompée, pensait-elle : celui-là est bien l’homme supérieur que je rêvais... À son âge, jouer mon père, ce politique de tant d’expérience et d’astuce ! Mais cette idée exaspérait sa douleur et attisait sa haine. Devinant Martial, elle pénétrait ses projets. Elle comprenait que s’il était sorti de son insouciance hautaine et railleuse, ce n’était pas pour la mesquine satisfaction d’abattre le marquis de Courtomieu. C’est pour plaire à Marie-Anne, pensait-elle avec des convulsions de rage. C’est un premier pas vers la grâce des amis de cette créature... elle peut tout sur son esprit, et tant qu’elle vivra, j’espérerais en vain... Elle patientait en effet, sachant bien que qui veut se venger sûrement doit attendre, dissimuler, préparer l’occasion mais ne pas violenter... Comment elle se vengerait, elle l’ignorait, mais elle savait qu’elle se vengerait, et déjà elle avait jeté les yeux sur un homme qui serait, croyait-elle, l’instrument docile de ses desseins, et capable de tout pour de l’argent : Chupin. Comment le traître qui avait livré Lacheneur pour vingt mille francs, se trouva-t-il sur le chemin de Mme Blanche ?... Ce fut le résultat d’une de ces simples combinaisons des événements que les imbéciles admirent sous le nom de hasard. Bourrelé de remords, honni, conspué, maudit, pourchassé à coups de pierres quand il s’aventurait par les rues, suant de peur quand il songeait aux terribles menaces de Balstain, l’aubergiste piémontais, Chupin avait quitté Montaignac et était venu demander asile au château de Sairmeuse. Il pensait, dans la naïveté de son ignominie, que le grand seigneur qui l’avait employé, qui l’avait convié au crime, qui avait profité de sa trahison, lui devait, outre la récompense promise, aide et protection. Les domestiques le reçurent comme une bête galeuse dont on redoute la contagion. Il n’y eut plus de place pour lui aux tables des cuisines et les palefreniers refusaient de le laisser coucher dans les écuries. On lui jetait la pâtée comme à un chien et il dormait au hasard dans les greniers à foin. Il supportait tout sans se plaindre, courbant le dos sous les injures, s’estimant encore heureux de pouvoir acheter à ce prix une certaine sécurité. Mais le duc de Sairmeuse, revenant de Paris avec une politique d’oubli et de conciliation en poche, ne pouvait tolérer la présence d’un tel homme, si compromettant et chargé de l’exécration de tout le pays. Le vieux braconnier résista, croyant deviner un complot de ses ennemis les domestiques. Il déclara d’un ton farouche qu’il ne sortirait de Sairmeuse que de force ou sur un ordre formel, de la bouche même du duc. Cette résistance obstinée, rapportée à M. de Sairmeuse, le fit presque hésiter. Il tenait peu à se faire un implacable ennemi d’un homme qui passait pour le plus rancunier et le plus dangereux qu’il y eût à dix lieues à la ronde. La nécessité du moment et les observations de Martial le décidèrent. Ayant mandé son ancien espion, il lui déclara qu’il ne voulait plus, sous aucun prétexte, le revoir à Sairmeuse, adoucissant toutefois la brutalité de l’expulsion par l’offre d’une petite somme. Mais Chupin, d’un air sombre, refusa l’argent. Il alla prendre ses quelques hardes et s’éloigna en montrant le poing au château, jurant que si jamais un Sairmeuse se trouvait au bout de son fusil, à la brune, il lui ferait passer le goût du pain. Il est sûr qu’il tint ce propos, plusieurs domestiques l’entendirent. Ainsi expulsé, le vieux braconnier se retira dans sa masure, où habitaient toujours sa femme et ses deux fils. Il n’en sortait guère, et jamais que pour satisfaire son ancienne passion pour la chasse, qui survivait à tout. Seulement, il ne perdait plus son temps à s’entourer de précautions comme autrefois, pour tirer un lièvre ou quelques perdreaux. Sûr de l’impunité, il alla droit aux bois de Sairmeuse ou de Courtomieu, tuait un chevreuil, le chargeait sur ses épaules et rentrait chez lui en plein jour à la barbe des gardes intimidés. Le reste du temps, il vivait plongé dans le somnambulisme d’une demi-ivresse. Car il buvait toujours et de plus en plus, encore que le vin, loin de lui procurer l’oubli qu’il cherchait, ne fit que donner une réalité plus terrifiante aux fantômes qui peuplaient son perpétuel cauchemar. Parfois, à la tombée de la nuit, les paysans qui passaient près de la masure, entendaient comme un trépignement de lutte, des voix rauques, des blasphèmes et des cris aigus de femme. C’est que Chupin était plus ivre que de coutume, et que sa femme et ses deux fils le battaient pour lui arracher de l’argent. Car il n’avait rien donné aux siens du prix de la trahison. Qu’avait-il fait des vingt mille francs qu’il avait reçus en bel or ? Ses fils supposaient bien qu’il les avait enterrés quelque part ; mais ils avaient beau se relayer pour épier leur père, l’ivrogne, plus rusé qu’eux, savait garder le secret de sa cachette. À grand peine, à force de coups, se décidait-il à lâcher quelques louis. On savait ces détails dans le pays, et on voulait y reconnaître un juste châtiment du ciel. Le sang de Lacheneur étouffera Chupin et les siens, disaient les paysans. Ce fut par un des jardiniers de Courtomieu que Mme Blanche connut d’abord toute cette histoire. Ne se sachant pas écouté par la fille de l’homme qui avait suscité et payé la trahison, ce jardinier racontait librement ce qu’il savait à deux de ses aides, et, tout en parlant, il s’animait et rougissait d’indignation. c’est une fière canaille que ce vieux, répétait-il, qui devrait être aux galères et non en liberté dans un pays de braves gens !... De ces imprécations, une bonne part retombait sur le marquis de Courtomieu, mais Mme Blanche ne le remarquait seulement pas. Elle se recueillait, comprenant d’instinct une des lois immuables qui régissent les individus et que ne sauraient changer les plus habiles transactions sociales. Le crime, fatalement attire le mépris, qui provoque la révolte et un nouveau crime. Voilà bien l’homme qu’il te faudrait... murmurait à l’oreille de Mme Blanche la voix de la haine... Mais comment arriver jusqu’à lui ? Aller chez Chupin, c’était s’exposer à être aperçue entrant dans sa maison ou en sortant. Mme Blanche était trop prudente pour avoir seulement l’idée de courir un tel risque. Mais elle songea que du moment où le vieux braconnier chassait quelquefois dans les bois de Courtomieu, il ne devait pas être impossible de l’y rencontrer... Ce sera, se dit-elle déjà toute decidée, l’affaire d’un peu de persévérance et de quelques promenades adroitement dirigées. Ce fut l’affaire de deux grandes semaines et de tant de courses, que tante Médie, l’inévitable chaperon de la jeune femme, en était sur les dents. gémissait la parente pauvre, rendue de fatigue, ma pauvre nièce est décidément folle. Pas si folle, car par une belle après-midi du mois de mai, dans les derniers jours, Mme Blanche aperçut enfin celui qu’elle cherchait. C’était dans la partie réservée du bois de Courtomieu, tout près des étangs. Chupin s’avançait au milieu d’une large allée de chasse, le doigt sur la détente de son fusil. Il s’avançait à la manière des bêtes traquées, d’un pas muet et inquiet, tout ramassé sur lui-même comme pour prendre son élan, l’oreille au guet, le regard défiant... Ce n’est pas qu’il craignit les gardes, mon Dieu ! ni un procès-verbal ; seulement, dès qu’il sortait, il lui semblait voir Balstain marchant dans son ombre, son couteau ouvert à la main... Reconnaissant Mme Blanche de loin, il voulut se jeter sous bois, mais elle le prévint, et enflant la voix à cause de la distance. Le vieux maraudeur parut hésiter, mais il s’arrêta, laissant glisser jusqu’à terre la crosse de son fusil, et il attendit. Tante Médie était devenue toute pâle de saisissement. murmura-t-elle en serrant le bras de sa nièce, pourquoi appeler ce vilain homme !... Non, je ne puis souffrir cela, je ne dois pas... assez, interrompit là jeune femme, avec un de ces regards impérieux qui fondaient comme cire les volontés de la parente pauvre, assez, n’est-ce pas... J’ai besoin de causer avec lui, ajouta-t-elle. Toi, pendant ce temps, tante Médie, tu vas te tenir un peu à l’écart... Regarde bien de tous les côtés... Si tu apercevais quelqu’un, n’importe qui, tu m’appellerais... Allons, va, tante, fais cela pour moi. La parente pauvre, comme toujours, se résigna et obéit, et Mme Blanche s’avança vers le vieux braconnier qui était resté en place, aussi immobile que les troncs d’arbres qui l’entouraient... mon brave père Chupin, commença-t-elle dès qu’elle fut à quatre pas de lui, vous voici donc en chasse... Qu’est-ce que vous me voulez !... interrompit-il brusquement, car vous me voulez quelque chose, n’est-ce pas, vous avez besoin de moi ?... Il fallut à Mme Blanche un effort pour dominer un mouvement d’effroi et de dégoût ; ce qui n’empêche que c’est du ton le plus résolu qu’elle dit : oui, j’ai un service à vous demander... Un très léger service, du reste, qui vous coûtera peu de peine et qui vous sera bien payé. Elle disait cela d’un petit air détaché, comme si véritablement il ne se fût agi que de la moindre des choses. Mais si bien que fût joué son insouciance le vieux maraudeur n’en parut pas dupe. On ne demande pas des services si légers que cela à un homme comme moi, fit-il brutalement. Depuis que j’ai servi la bonne cause d’après mes moyens, selon qu’on le demandait sur les affiches, et au péril de ma vie, tout un chacun se croit le droit de venir, argent en main, me marchander des infamies... C’est vrai que les autres m’ont payé ; mais tout l’or qu’ils m’ont donné, je voudrais pouvoir le faire fondre et le leur couler brûlant dans le ventre !... je sais ce qu’il en coûte aux petits d’écouter les paroles des gros ! Passez votre chemin, et si vous avez des abominations en tête, faites-les vous-même !... Il remit son fusil sur l’épaule, et il allait s’éloigner, quand une inspiration soudaine, véritable éclair de la haine, illumina l’esprit de Mme Blanche. C’est parce que je sais votre histoire, prononça-t-elle froidement, que je vous ai arrêté. J’imaginais que vous me serviriez volontiers, moi qui hais les Sairmeuse. Cet aveu cloua sur place le vieux braconnier. Je crois bien, en effet, dit-il, que vous haïssez les Sairmeuse en ce moment... Ils vous ont plantée là, sans gêne, tout comme moi ; seulement... Avant un mois, vous serez réconciliés... Et qui payera les frais de la guerre et de la paix ? Le traître cherchait des objections, mais il était ébranlé. grommela-t-il, jamais il ne faut dire : « Fontaine je ne boirai pas de ton eau. » Enfin, si je vous aidais, que m’en reviendrait-il ? Je vous donnerai ce que vous me demanderez, de l’argent, de la terre, une maison... Chupin se recueillit un moment, puis d’un air grave : bref, je ne me sens pas en sûreté dans ma masure ; mes fils me cognent quand j’ai bu, pour me voler ; ma femme est bien capable d’empoisonner mon vin ; je tremble pour ma peau et pour mon argent... Promettez-moi un asile au château de Courtomieu après l’affaire, et je suis à vous... Chez vous, je serai gardé, et j’oserai boire à ma soif et autrement que d’un œil. Mais, entendons-nous, je ne veux pas être maltraité par les domestiques comme à Sairmeuse... Il sera fait ainsi que vous le désirez. Jurez-moi cela sur votre part de paradis. Tel était l’accent de sincérité de la jeune femme, que Chupin en fut rassuré. Il se pencha vers elle, et d’une voix sourde : Ses petits yeux étincelaient d’une infernale audace, ses lèvres minces se serraient sur ses dents aiguës, il s’attendait à quelque proposition de meurtre, et il était prêt. Cela ressortait si clairement de son attitude, que Mme Blanche en frissonna. Véritablement, reprit-elle, ce que j’attends de vous n’est rien. Il ne s’agit que d’épier, de surveiller adroitement le marquis de Sairmeuse, Martial... Je veux savoir ce qu’il devient, ce qu’il fait, où il va, quelles personnes il voit. Il me faut l’emploi de son temps, de tout son temps, minute par minute. On eût dit, à voir la figure étonnée de Chupin, qu’il tombait des nues. bégaya-t-il, sérieusement, franchement, c’est tout ce que vous demandez ? Pour l’instant, oui, mon plan n’est pas fait. Plus tard, selon ce que vous me rapporterez, j’agirai... La jeune femme ne mentait qu’à demi. Entre tous les projets de vengeance qui s’étaient présentés à son esprit, elle hésitait encore. Ce qu’elle taisait, c’est qu’elle ne faisait épier Martial que pour arriver à Marie-Anne. Elle n’avait pas osé prononcer devant le traître le nom de la fille de Lacheneur. Ayant livré le père au bourreau, n’hésiterait-il pas à s’attaquer à la fille. Une fois qu’il sera engagé, pensait-elle, ce sera tout différent. Cependant le vieux maraudeur était remis de sa surprise. Vous pouvez compter sur moi, dit-il, mais il me faut un peu de temps... Nous sommes aujourd’hui samedi, jeudi saurez-vous quelque chose ?... En ce cas, soyez ici jeudi ; à cette heure-ci, vous m’y trouverez... Un cri de tante Médie l’interrompit. Il ne faut pas qu’on nous voie ensemble, vite, sauvez-vous. D’un bond, l’ancien braconnier franchit l’allée et disparut dans un taillis. Il était temps, un domestique de Courtomieu venait d’arriver près de tante Médie, et Mme Blanche le voyait, de loin, parler avec une grande animation. c’est-à-dire mademoiselle, s’écria le domestique, voici plus de trois heures qu’on vous cherche partout... on est allé quérir le médecin. le marquis est parti, ce matin, pour surveiller les façons de ses vignes, il était tout chose, n’est-ce pas, tout drôle... Du bout de l’index, tout en parlant, le domestique se touchait le front. Vous m’entendez bien, n’est-ce pas, quand il est rentré, la raison n’y était plus... Et sans attendre tante Médie terrifiée, elle s’élança dans la direction du château. demanda-t-elle au premier valet qu’elle aperçut sous le vestibule. Il est dans sa chambre, mademoiselle ; on l’a couché, il est un peu plus tranquille, maintenant. Déjà la jeune femme arrivait à la chambre du marquis. Il était assis sur son lit, les manches de sa chemise arrachées, et deux domestiques guettaient ses mouvements. Sa face était livide, avec de larges marbrures bleuâtres aux joues... Ses yeux roulaient égarés sous leurs paupières bouffies, et une écume blanchâtre frangeait ses lèvres. Des mèches de cheveux rares collées sur son front ajoutaient encore à l’effrayante expression de sa physionomie. La sueur, à grosses gouttes, coulait de son visage, et cependant il grelottait. Par moment, un spasme le tordait et le secouait plus rudement que le vent de décembre ne tord et ne secoue les branches mortes. Il gesticulait furieusement, en criant des paroles incohérentes, d’une voix tour à tour sourde ou éclatante. Elle restait sur le seuil, toute saisie, quoiqu’elle ne fût certes, ni tendre, ni impressionnable. Le marquis riait d’un rire strident : répondit-il, je l’ai rencontré, voilà !... Il fallait bien que cela finît ainsi !... Puisque je te dis que je l’ai vu, le misérable !... Je le connais bien, peut-être, moi qui depuis un mois ai continuellement devant les yeux sa figure maudite... car elle ne me quitte pas, elle ne me quitte jamais. C’était en forêt, près des roches de Sanguille, tu sais, là où il fait toujours sombre, à cause des grands arbres... Je revenais, lentement, pensant à lui, quand tout à coup, brusquement, il s’est dressé devant moi, étendant les bras, pour me barrer le passage : m’a-t-il crié, il faut venir me rejoindre ! » Il était armé d’un fusil, il m’a couché en joue et il a fait feu... Le marquis s’interrompant, Mme Blanche réussit enfin à prendre sur soi de s’approcher de lui. Durant plus d’une minute, elle attacha sur lui ce regard froid et persistant qui, dit-on, dompte les fous, puis lui secouant violemment le bras : Revenez à vous, mon père !... dit-elle d’une voix rude, comprenez que vous êtes le jouet d’une hallucination !... Il est impossible que vous ayez vu... Quel homme croyait avoir aperçu M. de Courtomieu, la jeune femme ne le devinait que trop, mais elle n’osait, elle ne pouvait prononcer son nom. Le marquis, cependant, continuait, en phrases haletantes : Non, c’est bien Lacheneur qui m’est apparu. J’en suis sûr, et la preuve, c’est qu’il m’a rappelé une circonstance de notre jeunesse, connue seulement de lui et de moi... C’était pendant la Terreur, en 93, il était tout-puissant à Montaignac, moi, j’étais poursuivi pour avoir correspondu avec les émigrés. Mes biens allaient être confisqués, je croyais déjà sentir la main du bourreau sur mon épaule, quand Lacheneur, le brigand, me recueillit chez lui. Il me cacha, le misérable, il me fournit un passeport, il sauva ma fortune et il sauva ma tête... Moi, je lui ai fait couper le cou. Je dois le rejoindre, il me l’a dit, je suis un homme mort !... Il se laissa retomber sur ses oreillers, releva le drap par dessus sa tête, et demeura tellement immobile et roide, que véritablement on eût pu croire que c’était un cadavre, dont la toile dessinait vaguement les contours. Muets d’horreur, les domestiques échangeaient des regards effarés. Tant d’infamie devait les confondre, incapables qu’ils étaient de soupçonner quels calculs atroces pour faire éclore l’ambition dans une âme de boue. Pouvaient-ils se douter que jamais M. de Courtomieu n’avait pardonné à Lacheneur de l’avoir sauvé ? Seule, Mme Blanche conservait sa présence d’esprit au milieu de tous ces gens éperdus. Elle fit signe au valet de chambre de M. de Courtomieu de s’avancer, et à voix basse : Il est impossible qu’on ait tiré sur mon père, dit-elle. Je vous demande pardon, mademoiselle, et même peu s’en est fallu qu’on ne l’ait tué. le marquis, j’ai remarqué qu’il avait à la tête une éraflure qui saignait... J’ai aussitôt examiné sa casquette, et j’y ai constaté deux trous qui ne peuvent avoir été faits que par des chevrotines. Le digne valet de chambre était certes bien plus ému que la jeune femme. On aurait donc tenté d’assassiner mon père, murmura-t-elle, et la frayeur expliquerait cet accès de délire... Comment savoir qui a osé ce crime ? Le domestique hocha la tête : Je soupçonne, dit-il, ce vieux maraudeur qui vient tuer nos chevreuils en plein jour jusque sous nos fenêtres, mademoiselle le connaît... Non, ce ne peut être lui. j’en mettrais pourtant la main au feu !... Il n’y a que lui dans la commune capable de ce mauvais coup. Mme Blanche ne pouvait dire quelles raisons lui affirmaient l’innocence du vieux maraudeur. Pour rien au monde, elle n’eût avoué qu’elle l’avait rencontré à plus d’une lieue du théâtre du crime, qu’elle l’avait arrêté, qu’elle avait causé avec lui plus d’une demi-heure, enfin qu’elle le quittait à l’instant... Il découvrit - il dut presque employer la force - le visage de M. de Courtomieu, l’examina longtemps, les sourcils froncés ; puis, brusquement, coup sur coup, ordonna des sinapismes, des applications de glace sur le crâne, des sangsues, une potion qu’il fallait vite et vite courir chercher à Montaignac. Tout le monde perdait la tête. Quand le médecin se retira, Mme Blanche le suivit sur l’escalier : Il eut un geste équivoque, et d’une voix hésitante : On se remet de cela, répondit-il. Mais qu’importait à cette jeune femme, que son père se rétablit ou mourût ! Elle devait suivre d’un œil sec toutes les phases de cette maladie, la plus affreuse qui puisse terrasser un homme. Ce qui n’empêche que sa conduite fut citée. Elle avait senti que si elle voulait mettre Martial dans son tort, elle devait ramener l’opinion et s’improviser une réputation toute différente de l’ancienne. Se faire un piédestal où elle poserait en victime résignée lui souriait. L’occasion était admirable ; elle la saisit. Jamais fille dévouée ne prodigua à un père plus de soins touchants, plus de délicates attentions. Impossible de la décider à s’éloigner une minute du chevet du malade. C’est à peine si la nuit elle consentait à dormir une couple d’heures, sur un fauteuil, dans la chambre même. Mais pendant qu’elle restait là, jouant ce rôle de sœur de charité qu’elle s’était imposé, sa pensée suivait Chupin. Epiait-il Martial, ainsi qu’il l’avait promis ?... Comme le jour qu’elle lui avait fixé était lent à venir !... Il vint enfin, ce jeudi tant attendu, et sur les deux heures, après avoir bien recommandé son père à tante Médie, Mme Blanche s’échappa, et d’un pied fiévreux courut au rendez-vous. Le vieux maraudeur l’attendait, assis sur un arbre renversé. Il avait presque sa physionomie d’autrefois. Depuis cinq jours qu’il avait une préoccupation, il avait presque cessé de boire, et son intelligence se dégageait des brouillards de l’ivresse. Seulement, je n’ai rien à vous conter. vous n’avez pas surveillé le marquis le Sairmeuse. faites excuse, je l’ai suivi comme son ombre. Mais que voulez-vous que je vous en dise ? Depuis le voyage du duc de Sairmeuse à Paris c’est M. Dès le potron-minet il est debout, et il se couche comme les poules. Toute la matinée, il écrit des lettres. Dans l’après-midi, il reçoit tous ceux qui se présentent. Lui qui était haut comme le temps, autrefois, il fait le pas fier, le bon enfant, le câlin, il donne des poignées de main au premier venu. Les officiers à demi-solde sont à pot et à feu avec lui ; il en a déjà replacé cinq ou six, il a fait rendre la pension à deux autres, jamais il ne sort, jamais il ne va en soirée... Il s’arrêta, et pendant un bon moment, la jeune femme garda le silence, émue et confuse de la question qui lui montait aux lèvres. Mais elle surmonta sa honte, et plus rouge que le feu, détournant un peu la tête : Il est impossible qu’il n’ait pas une maîtresse !... fit-il avec une si outrageante familiarité que la jeune femme en fut révoltée, vous voulez parler de la fille de ce scélérat de Lacheneur, n’est-ce pas, de cette coquine effrontée de Marie-Anne ? À l’accent haineux de Chupin, Mme Blanche comprit l’inutilité de ses ménagements. Elle ignorait encore que l’assassin exècre sa victime, uniquement parce qu’il l’a tuée. Oui, répondit-elle, c’est bien de Marie-Anne que j’entendais parler. ni vu ni connu, il faut qu’elle ait filé, la gueuse, avec un autre de ses amants, Maurice d’Escorval. De tous ces Lacheneur, il n’est resté ici que le fils Jean, qui vit comme un vagabond qu’il est, de pillage et de vol... Nuit et jour, il erre dans les bois, le fusil sur l’épaule. Il est effrayant à voir, maigre autant qu’un squelette, avec des yeux qui brillent comme des charbons... S’il me rencontrait jamais, celui-là, mon compte serait vite réglé... C’était Jean Lacheneur qui avait tiré sur le marquis de Courtomieu... moi, dit-elle, je suis sûre que Marie-Anne est dans le pays, à Montaignac probablement... Il me la faut, je la veux ! Tâchez d’avoir découvert sa retraite lundi, nous nous retrouverons ici. Il chercha en effet ; et avec ardeur, déployant toute son adresse : en vain. D’abord toutes ses démarches étaient paralysées par les précautions qu’il prenait contre Balstain et contre Jean Lacheneur. D’un autre côté, personne dans le pays n’eût consenti à lui donner le moindre renseignement. disait-il à Mme Blanche à chaque entrevue. Mais elle ne se rendait pas... La jalousie ne se rend jamais, même à l’évidence. Mme Blanche s’était dit que Marie-Anne lui avait enlevé son mari, que Martial et elle s’aimaient, qu’ils cachaient leur bonheur aux environs, qu’ils la raillaient et la bravaient... Donc cela devait être, encore que tout lui démontrât le contraire... Un matin, cependant, elle trouva son espion radieux. lui cria-t-il dès qu’il l’aperçut, nous tenons enfin la coquine ! C’était le surlendemain du jour où, sur l’ordre formel de l’abbé Midon, Marie-Anne était allée s’établir à la Borderie. On ne s’entretenait que de cette prise de possession dans le pays, et le testament de Chanlouineau était le texte de commentaires infinis. Lacheneur avec plus de deux cents pistoles de rentes, faisaient les vieux d’un air grave, sans compter encore la maison... Une honnête fille n’aurait pas tant de chance que ça ! murmuraient quelques filles laides qui ne trouvaient pas de mari. Jusqu’alors on n’était pas parfaitement sûr que Marie-Anne eût été la « bonne amie » de Chanlouineau. Même après la chute de M. Lacheneur on apercevait entre eux une distance difficile à franchir. La donation leva tous les doutes. Comment expliquer autrement cette magnificence posthume ? Voilà cependant quelles grandes nouvelles Chupin apportait à Mme Blanche et pourquoi, lui, toujours sombre, il paraissait si joyeux. Elle l’écoutait, frémissante de colère, les poings si convulsivement serrés que les ongles lui entraient dans les chairs. répétait-elle d’une voix étranglée, quelle impudence !... Le vieux maraudeur semblait de cet avis. Le fait est, grommela-t-il d’un air de dégoût, qu’elle eût pu attendre que le lit de Chanlouineau fût refroidi, avant de s’en emparer. Il branla la tête, et comme en à-parte : Que chacun de ses amants lui en donne autant, et elle sera plus riche qu’une reine, elle aura de quoi acheter Sairmeuse et Courtomieu. Si Chupin avait eu l’intention de tisonner la rage de Mme Blanche, il dut être satisfait. Et c’est une telle femme qui m’a enlevé le cœur de Martial !... C’est pour cette misérable qu’il m’abandonne !... Quels philtres ces créatures font-elles donc boire à leurs dupes !... L’indignité prétendue de cette infortunée, en qui sa jalousie lui montrait une rivale, transportait Mme Blanche à ce point qu’elle oubliait la présence de Chupin ; elle cessait de se contraindre, elle livrait sans restrictions le secret de ses souffrances. Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites, père Chupin ? Comme je suis sûr que vous êtes là. Qui vous a dit tout cela ? J’ai poussé hier jusqu’à la Borderie, et j’ai vu tous les volets ouverts. Marie-Anne se carrait à une fenêtre. Elle n’est seulement pas en deuil, la gueuse !... C’est qu’en effet, jusqu’à ce jour, la pauvre Marie-Anne en avait été réduite à la robe que Mme d’Escorval lui avait prêtée le soir du soulèvement, pour qu’elle pût quitter ses habits d’homme. Le vieux maraudeur voulait continuer à scarifier Mme Blanche de ses observations méchantes, elle l’interrompit d’un geste. Ainsi, demanda-t-elle, vous connaissez la Borderie ? Juste en face des moulins de l’Oiselle, de ce côté de la rivière, à une lieue et demie d’ici, à peu près... Plus de cent fois, du vivant de Chanlouineau. Alors il faut me donner la topographie de l’habitation. Les yeux de Chupin s’écarquillèrent prodigieusement. Je veux dire : expliquez-moi comment la maison est bâtie. Pour lors, elle est construite en plein champ, à une demi-portée de fusil de la grande route. Devant, il y a une manière de jardin, et derrière un grand verger qui n’est pas clos de murs, mais seulement entouré d’une petite haie vive. Tout autour sont des vignes, excepté à gauche, où se trouve un bocage qui ombrage un cours d’eau. Il s’arrêta tout à coup, et clignant de l’œil. Mais à quoi peuvent vous servir tous ces renseignements ? Comme partout : trois grandes chambres carrelées qui se commandent, une cuisine, une autre petite pièce noire... Comment sont meublées les pièces que vous avez visitées ?... Comme celles de tous les paysans d’ici. Personne, assurément, ne soupçonnait l’existence de cette chambre magnifique du premier étage, que Chanlouineau, dans sa folie, destinait à Marie-Anne. Jamais il n’en avait parlé, même il avait pris les plus grandes précautions pour qu’on ne vît pas apporter les meubles. Combien de portes à la maison ? Trois : une sur le jardin, une sur le verger ; la troisième communique avec l’écurie. L’escalier qui mène au premier étage se trouve dans la pièce du milieu. Et Marie-Anne est seule à la Borderie ?... Mais je suppose que son brigand de frère ne tardera pas à aller demeurer avec elle... Au lieu de répondre, Mme Blanche s’absorba dans une sorte de rêverie si profonde et si prolongée, que le vieux maraudeur, à la fin, s’en impatienta. Il osa lui toucher le bras, et de cette voix étouffée de complices méditant un mauvais coup : La jeune femme tressaillit et frissonna, comme le malade qui tout à coup, dans l’engourdissement de la douleur, entend le cliquetis des terribles instruments du chirurgien... Mon parti n’est pas encore pris, répondit-elle, je réfléchirai, je verrai... Et remarquant la mine décontenancée du vieux maraudeur : Je ne veux pas m’aventurer à la légère, ajouta-t-elle vivement. Ne perdez plus Martial de vue... S’il va à la Borderie, et il ira, j’en dois être informée... S’il écrit, et il écrira, tâchez de vous procurer une de ses lettres... Désormais je veux vous voir tous les deux jours... Songez à gagner la bonne place que je vous réserve à Courtomieu... Il s’éloigna, sans souffler mot, mais aussi sans prendre la peine de dissimuler son désappointement et son mécontentement. Fiez-vous donc à toutes ces mijaurées ! Celle-là jetait les hauts cris, elle voulait tout tuer, tout brûler, tout détruire, elle ne demandait qu’une occasion... L’occasion se présente, le cœur lui manque, elle recule... Le vieux maraudeur jugeait mal Mme Blanche. Le mouvement d’horreur qu’elle venait de laisser voir était une instinctive révolte de la chair et non pas une défaillance de son inflexible volonté. Ses réflexions n’étaient pas de nature à désarmer sa haine. Quoi que lui eût dit Chupin, lequel, avec tout Sairmeuse, était persuadé que la fille à Lacheneur revenait du Piémont, Mme Blanche s’entêtait à considérer ce voyage comme une fable ridicule. Dans son opinion, Marie-Anne sortait tout simplement de la retraite où Martial avait jugé prudent de la cacher jusqu’à ce jour. Or, pourquoi cette brusque apparition ? La vindicative jeune femme était prête à jurer que c’était une insulte et une bravade à son adresse. j’arracherais mon cœur s’il était capable d’une si indigne lâcheté. La voix de sa conscience ne domina jamais le tumulte de sa passion. Ses souffrances lui semblaient tout autoriser, et l’attentat de Jean Lacheneur lui paraissait justifier d’avance les pires représailles. Elle ne reculait donc pas, mais une difficulté imprévue l’arrêtait : Elle avait rêvé une de ces vengeances raffinées, telles qu’on en cite dans les histoires, elle voulait une de ces revanches éclatantes et soudaines, comme il s’en rencontre dans les romans, et elle ne trouvait au service de ses rancunes qu’un crime vulgaire, absolument indigne d’elle. Mieux vaut patienter encore, se disait-elle. Et sa haine, alors, s’égarant en conceptions insensées, elle imaginait des combinaisons impossibles, ou rêvait des revirements inouïs... Au surplus, elle était libre désormais de s’abandonner sans contrainte ni contrôle à toutes ses inspirations. Il n’y avait plus de soins à donner au marquis de Courtomieu. Aux crises violentes de la démence, aux frénésies de son premier délire, l’anéantissement avait succédé, puis peu après était venue la morne stupeur de l’idiotisme. Puis, un matin, le médecin avait déclaré son malade guéri. Le corps était sauf, en effet, mais la raison avait succombé. Toute trace d’intelligence avait disparu de cette physionomie si mobile autrefois, et qui se prêtait si bien à toutes les transformations de l’hypocrisie la plus consommée. Plus une étincelle dans l’œil, où jadis pétillaient l’esprit et la ruse. Les lèvres, naguère si fines, pendaient avec une désolante expression d’hébétement. Une seule et unique passion : la table, remplaçait toutes les passions qui avaient agité la vie de ce froid ambitieux. Sobre autrefois, le marquis de Courtomieu mangeait maintenant avec la plus dégoûtante voracité. Chaque repas était une lutte où il fallait employer la force pour lui arracher les plats. Maigre au point d’être diaphane, disaient jadis ses amis, il prenait du ventre et ses joues se bouffissaient de mauvaise graisse. Levé de grand matin, il errait, corps sans âme, dans le château ou aux environs, sans intentions, sans projet, sans but. Conscience de soi, idée de dignité, notion du bien et du mal, pensée, mémoire, il avait tout perdu. L’instinct de la conservation même, le dernier qui meure en nous, l’abandonnait, il fallait le surveiller comme un enfant. Souvent, lorsque le marquis vaguait dans les jardins immenses du château, Mme Blanche, accoudée à sa fenêtre, le suivait des yeux, le cœur serré par un mystérieux effroi. Mais cet avertissement de la Providence, loin de la faire rentrer en soi-même, exaltait encore ses désirs et ses espérances de représailles. Qui ne préférerait la mort à cet épouvantable malheur !... Jean Lacheneur est plus cruellement vengé que si sa balle eût porté. C’est une vengeance comme celle-là que je veux, il me la faut, elle m’est due, je l’aurai !... Ses indécisions ne l’empêchaient pas de voir Chupin tous les deux ou trois jours comme elle se l’était promis, tantôt seule, le plus souvent accompagnée de tante Médie qui faisait le guet. Le vieux maraudeur venait exactement, encore qu’il commençât à avoir plein le dos de ce métier d’espion. C’est que je risque gros, moi, à ce jeu-là, grognait-il. J’espérais que Jean Lacheneur irait habiter la Borderie avec sa sœur ; il y serait très bien... Le brigand continue à vagabonder son fusil sous le bras et à coucher à la belle étoile dans les bois. D’un autre côté, je sais que mon scélérat d’aubergiste de là-bas a abandonné son auberge et qu’il a disparu. Peut-être derrière un de ces arbres, en train de choisir l’endroit de ma peau où il va planter son couteau... On ne vit pas tranquille avec deux gredins comme ceux-là après ses chausses, et les promenades surtout ne valent rien... Ce qui irritait particulièrement le vieux maraudeur, c’est qu’après deux mois de la surveillance la plus attentive, il était arrivé à cette conviction que si Martial et Marie-Anne avaient eu des relations autrefois, tout était fini entre eux. C’était ce dont Mme Blanche ne voulait pas convenir. Dites qu’ils sont plus fins que vous, père Chupin ! Martial, il n’a pas dépassé une seule fois les fortifications de Montaignac. D’un autre côté, le facteur de Sairmeuse, adroitement interrogé par ma femme, a déclaré qu’il n’avait pas porté une seule lettre à la Borderie... Il est sûr que sans l’espoir d’une douce et sûre retraite à Courtomieu, Chupin eût brusquement abandonné la partie... Et même, en dépit de cette perspective, et malgré des promesses sans cesse renouvelées, dès le milieu du mois d’août, il avait presque entièrement cessé toute surveillance. S’il venait encore aux rendez-vous, c’est qu’il avait pris la douce habitude de réclamer à chaque fois quelque argent pour ses frais. Et quand Mme Blanche lui demandait, comme toujours, l’emploi du temps de Martial, il racontait effrontément tout ce qui lui passait par la tête. Un jour, elle l’interrompit dès les premiers mots, et le regardant fixement : Ou vous me trahissez, dit-elle, ou vous n’êtes qu’un imbécile... Hier, Martial et Marie-Anne se sont promenés ensemble un quart d’heure au carrefour de la Croix-d’Arcy. C’était un honnête homme, ce vieux médecin de Vigano, qui avait tout quitté pour voler au secours de Marie-Anne. Son intelligence était supérieure, comme son cœur, il connaissait la vie pour avoir aimé et souffert, et il devait à l’expérience deux vertus sublimes : l’indulgence et la charité. À un tel homme, une soirée de causerie suffisait pour pénétrer Marie-Anne. Aussi, pendant les quinze jours qu’il resta caché à la Borderie, mit-il tout en œuvre pour rassurer cette infortunée qui se confiait à lui, pour la rassurer, pour la réhabiliter en quelque sorte à ses propres yeux. Mais dès qu’il se fut éloigné, Marie-Anne, livrée aux inspirations de la solitude, ne sut plus réagir contre la tristesse qui de plus en plus l’envahissait. Beaucoup, cependant, à sa place, eussent repris leur sérénité et même se fussent réjouies. N’avait-elle pas réussi à dissimuler une de ces fautes qui, d’ordinaire, à la campagne surtout, ne se cèlent jamais ! Qui donc la soupçonnait, excepté peut-être l’abbé Midon ? Personne, elle en était convaincue, et c’était vrai. Chupin lui-même, son ennemi, ne se doutait de rien. Préoccupé de surveiller les démarches de Martial à Montaignac, il n’était pas venu une seule fois rôder autour de la Borderie pendant le séjour du docteur. Donc Marie-Anne n’avait plus rien à craindre et elle avait tout à espérer. Mais cette conviction même ne pouvait lui rendre le calme. C’est qu’elle était de ces âmes hautes et fières, plus sensibles au murmure de la conscience qu’aux clameurs de l’opinion. Dans le public, on lui attribuait trois amants : Chanlouineau, Martial et Maurice, on les lui avait jetés au visage, mais cette calomnie ne l’avait pas émue. Ce qui la torturait, c’était ce qu’on ne savait pas : la vérité. Cette amère pensée : « j’ai failli », ne la quittait pas, et pareille à un ver logé au cœur d’un bon fruit, la minait sourdement et la tuait. Et ce n’était pas tout ! L’instinct sublime de la maternité s’était éveillé en elle le soir du départ du médecin. Quand elle l’entendit s’éloigner, emportant son enfant, elle sentit au dedans d’elle-même comme un horrible déchirement. Ne le reverrait-elle donc plus, ce petit être qui lui était deux fois cher par la douleur et par les angoisses ? Les larmes jaillirent de ses yeux, à cette idée que son premier sourire ne serait pas pour elle. sans le souvenir de Maurice, comme elle eût fièrement bravé l’opinion et gardé son enfant !... Sa nature sincère et vaillante eût moins souffert des humiliations que de cet abandon si douloureux et du continuel mensonge de sa vie. Mais elle avait promis : Maurice était son mari, en définitive, le maître, et la raison lui disait qu’elle devait conserver pour lui, non son honneur, hélas !... Enfin, et pour comble, son sang se figeait dans ses veines, quand elle pensait à son frère. Ayant appris que Jean rôdait dans le pays, elle avait envoyé à sa recherche, et après bien des tergiversations, un soir, il se décida à paraître à la Borderie. Rien qu’à le voir, son fusil double à l’épaule, maintenu par la bretelle, on s’expliquait les terreurs de Chupin. Ce malheureux, dont la physionomie cauteleuse écartait les amis au temps de sa prospérité, avait en sa misère l’expression farouche du désespoir prêt à tout. Sa maigreur, son teint hâlé et tanné par les intempéries faisaient paraître plus profonds et plus noirs ses yeux où la haine flambait, furibonde, ardente, permanente... Littéralement ses habits s’en allaient en lambeaux. Quand il entra, Marie-Anne recula épouvantée ; elle ne le reconnaissait pas ; elle ne le remit qu’à la voix quand il dit : Il s’examina de la tête aux pieds, et d’un air d’atroce raillerie : Le fait est, prononça-t-il, que je ne voudrais pas me rencontrer à la brune au coin d’un bois... Il lui semblait sous cette phrase ironique, à travers cette moquerie de soi, deviner une menace. Mais aussi, mon pauvre frère, reprit-elle très vite, quelle vie est la tienne !... Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ?... Nous ne nous quitterons plus, n’est-ce pas, tu ne m’abandonneras pas, j’ai tant besoin d’affection et de protection !... Une fugitive rougeur empourpra les pommettes saillantes de Jean Lacheneur, il parut indécis, puis prenant son parti : Parce que, répondit-il, j’ai le droit de disposer de ma vie, mais non de la tienne... Nous ne devons plus nous connaître. Je te renie aujourd’hui pour que tu puisses me renier un jour. Oui, je te renie, toi qui es ma seule, mon unique affection... Tes plus cruels ennemis ne t’ont jamais calomniée autant que moi... Il s’arrêta, hésita une seconde et ajouta : J’ai été jusqu’à dire tout haut, dans un cabaret où il y avait bien quinze personnes, que jamais je ne mettrais les pieds dans une maison qui t’avait été donnée par Chanlouineau, parce que... tu as dit cela, toi, mon frère !... Il faut qu’on nous sache mortellement brouillés, pour que jamais, quoi que je fasse, on ne vous accuse de complicité, toi ou Maurice d’Escorval. Elle secoua la stupeur qui la paralysait, et saisissant les poignets de son frère qu’elle serrait à les briser : Un pressentiment horrible, douloureux comme une blessure, traversa l’esprit de Marie-Anne... Elle recula, et avec un accent prophétique : Prends garde, prononça-t-elle, prends bien garde, mon frère !... C’est attirer le malheur sur soi que d’empiéter sur la justice de Dieu ! Mais rien, désormais, ne pouvait émouvoir ou seulement toucher Jean Lacheneur. Il eut un éclat de rire strident, et faisant sonner de la paume de la main la batterie de son fusil : Voici ma justice, à moi !... Accablée de douleur, Marie-Anne s’affaissa sur une chaise. Elle reconnaissait en son frère, cette idée fixe, fatale, qui un jour s’était emparée du cerveau de leur père, à laquelle il avait tout sacrifié, famille, amis, fortune, le présent et l’avenir, l’honneur même de sa fille, qui avait fait verser des flots de sang, qui avait coûté la vie à des innocents, et qui enfin l’avait conduit lui-même à l’échafaud. Jean, murmura-t-elle, souviens-toi de notre père. Le fils de Lacheneur devint livide, ses poings se crispèrent, mais il eut la force de refouler sa colère près d’éclater. Il s’avança vers sa sœur, et froidement, d’un ton posé, qui ajoutait à l’effroyable violence de ses menaces : C’est parce que je me souviens du père, dit-il, que justice sera faite. les coquins n’auraient pas tant d’audace, si tous les fils avaient ma résolution. Un scélérat hésiterait à s’attaquer à un homme de bien, s’il avait à se dire : « Je puis frapper cet honnête homme, mais j’aurai ensuite à compter avec ses enfants. Ils s’acharneront après moi et après les miens, et ils nous poursuivront sans paix ni trêve, sans cesse, partout, impitoyablement. Leur haine, toujours armée et éveillée, nous escortera, nous entourera, ce sera une guerre de sauvages, implacable, sans merci. Je ne sortirai plus sans craindre un coup de fusil, je ne porterai plus une bouchée de pain à ma bouche sans redouter le poison... Et jusqu’à ce que nous ayons succombé tous, moi et les miens, nous aurons, rôdant autour de notre maison, guettant pour s’y glisser, une porte entrebâillée, la mort, le déshonneur, la ruine, l’infamie, la misère !... » Il s’interrompit, riant d’un rire nerveux, et plus lentement encore : Voilà, poursuivit-il, ce que les Sairmeuse et les Courtomieu ont à attendre de moi. Il n’y avait pas à se méprendre sur la portée des menaces de Jean Lacheneur. Ce n’était pas là les vaines imprécations de la colère. Son air grave, son ton posé, son geste automatique, trahissaient une de ces rages froides qui durent la vie d’un homme. Lui-même prit soin de le faire bien entendre, car il ajouta entre ses dents : Sans doute, les Sairmeuse et les Courtomieu sont bien haut et moi je suis bien bas ; mais quand le ver blanc, qui est gros comme mon pouce, se met aux racines d’un chêne l’arbre immense meurt... Marie-Anne ne comprenait que trop l’inanité de ses larmes et de ses prières... Et cependant elle ne pouvait pas, elle ne devait pas laisser son frère s’éloigner ainsi. Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d’une voix suppliante : Jean, dit-elle, je t’en conjure, renonce à tes projets impies... Au nom de notre mère, reviens à toi ; ce sont des crimes que tu médites !... Il l’écrasa d’un regard plein de mépris pour ce qu’il jugeait une faiblesse indigne ; mais, presqu’aussitôt, haussant les épaules : Laissons cela, fit-il, j’ai eu tort de te confier mes espérances... Ne me fais pas regretter d’être venu !... Alors Marie-Anne essaya autre chose, elle se redressa, contraignant ses lèvres à sourire, et, comme si rien ne se fût passé, elle pria Jean de lui donner au moins la soirée et de partager son modeste souper. Reste, lui disait-elle, qu’est-ce que cela peut te faire ?... Tu me rendras si heureuse ! Puisque c’est la dernière fois que nous nous voyons d’ici des années, accorde-moi quelques heures, tu seras libre après. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus, j’ai tant souffert, j’ai tant de choses à te dire ! Jean, mon frère aîné, ne m’aimes-tu donc plus !... Il eût fallu être de bronze pour rester insensible à de telles prières ; le cœur de Jean Lacheneur se gonflait d’attendrissement ; ses traits contractés se détendaient, une larme tremblait entre ses cils... Cette larme, Marie-Anne la vit, elle crut qu’elle l’emportait, et battant des mains : tu restes, s’écria-t-elle, tu restes, c’est dit !... Jean se roidit, en un effort suprême, contre l’émotion qui le pénétrait, et d’une voix rauque : Puis, comme sa sœur s’attachait à lui, comme elle le retenait par ses vêtements, il l’attira entre ses bras et la serrant contre sa poitrine : Pauvre sœur, prononça-t-il, pauvre Marie-Anne, tu ne sauras jamais tout ce qu’il m’en coûte de te refuser, de me séparer de toi... Déjà, en venant ici, j’ai commis une imprudence. C’est que tu ne peux savoir à quels périls tu serais exposée si on soupçonnait une entente entre nous. Je veux le calme et le bonheur, pour Maurice et pour toi, vous mêler à mes luttes enragées serait un crime. Quand vous serez mariés, pensez à moi quelquefois, mais ne cherchez pas à me revoir, ni même à savoir ce que je deviens. Un homme comme moi rompt avec la famille, il combat, triomphe ou périt seul. Il embrassait Marie-Anne avec une sorte d’égarement, et comme elle se débattait, comme elle ne le lâchait toujours pas, il la souleva, la porta jusqu’à une chaise et brusquement s’arracha à ses étreintes. cria-t-il, quand tu me reverras, le père sera vengé. Elle se dressa pour se jeter sur lui, pour le retenir encore ; trop tard. Il avait ouvert la porte et s’était enfui. C’est fini, murmura l’infortunée, mon frère est perdu. Une crainte vague et cependant terrifiante, inexplicable et qui avait l’horreur de la réalité, étreignait son cœur jusqu’au spasme. Elle se sentait comme entraînée dans un tourbillon de passions, de haines, de vengeances et de crimes, et une voix lui disait qu’elle y serait misérablement brisée. Le cercle fatal du malheur qui l’entourait allait se rétrécissant autour d’elle de jour en jour. Mais d’autres soucis devaient la distraire de ces pressentiments funèbres. Un soir, pendant qu’elle dressait sa petite table dans la première pièce de la Borderie, elle entendit à la porte, qui était fermée au verrou, comme le bruissement d’une feuille de papier qu’on froisse. On venait de glisser une lettre sous la porte. Bravement, sans hésiter, elle courut ouvrir... Il faisait nuit, elle ne distingua rien dans les ténèbres, elle prêta l’oreille, pas un bruit ne troubla le silence. Toute agitée d’un tremblement nerveux, elle ramassa la lettre, s’approcha de la lumière et regarda l’adresse : Elle venait de reconnaître l’écriture de Martial. Ainsi il lui écrivait, il osait lui écrire !... Le premier mouvement de Marie-Anne fut de brûler cette lettre, et déjà elle l’approchait de la flamme, quand le souvenir de ses amis cachés à la ferme du père Poignot l’arrêta. Pour eux, pensa-t-elle, il faut que je la lise... Elle brisa le cachet aux armes de Sairmeuse et lut : « Peut-être avez-vous deviné l’homme qui a su imprimer aux événements une direction toute nouvelle et certainement surprenante. « Peut-être avez-vous compris les inspirations qui le guident. « S’il en est ainsi, je suis récompensé de mes efforts, car vous ne pouvez plus me refuser votre amitié et votre estime... « Cependant, mon œuvre de réparation n’est pas achevée. J’ai tout préparé pour la révision du jugement qui a condamné à mort le baron d’Escorval, ou pour son recours en grâce. « Vous devez savoir où se cache M. d’Escorval, faites-lui connaître mes desseins, sachez de lui ce qu’il préfère ou de la révision ou de sa grâce pure et simple. « S’il se décide pour un nouveau jugement, j’aurai pour lui un sauf-conduit de Sa Majesté. « J’attends une réponse pour agir. C’était la seconde fois que Martial l’étonnait par la grandeur de sa passion. Voilà donc de quoi étaient capables deux hommes qui l’avaient aimée et qu’elle avait repoussés ! L’un, Chanlouineau, après être mort pour elle, la protégeait encore... L’autre, le marquis de Sairmeuse, lui sacrifiait les convictions de sa vie et les préjugés de sa race, et jouait, pour elle, avec une magnifique imprudence, la fortune politique de sa maison... Et cependant, celui qu’elle avait choisi, l’élu de son âme, le père de son enfant, Maurice d’Escorval, depuis cinq mois qu’il l’avait quittée, n’avait pas donné signe de vie. Mais toutes ces pensées confuses s’effacèrent devant un doute terrible qui lui vint : Si la lettre de Martial cachait un piège ! Le soupçon ne se discute ni se s’explique : il est ou il n’est pas. Tout à coup, brusquement, sans raison, Marie-Anne passa de la plus vive admiration à la plus extrême défiance. s’écria-t-elle, le marquis de Sairmeuse serait un héros, s’il était sincère !... Or, elle ne voulait pas qu’il fût un héros. Déjà elle en était à s’en vouloir comme d’une vilaine action, d’avoir pu, d’avoir osé comparer Maurice d’Escorval et le marquis de Sairmeuse. Le résultat de ses soupçons fut qu’elle hésita cinq jours à se rendre à l’endroit où d’ordinaire l’attendait le père Poignot. Elle n’y trouva pas l’honnête fermier, mais l’abbé Midon, fort inquiet de son absence. C’était la nuit, mais Marie-Anne, heureusement, savait la lettre de Martial par cœur. L’abbé la lui fit réciter à deux reprises, très lentement la seconde fois, et quand elle eut terminé : Ce jeune homme, dit le prêtre, a les vices et les préjugés de sa naissance et de son éducation, mais son cœur est noble et généreux. Et comme Marie-Anne exposait ses soupçons : Vous vous trompez, mon enfant, interrompit-il, le marquis est certainement sincère. Ne pas profiter de sa générosité, serait une faute.... Confiez-moi cette lettre, nous nous consulterons, le baron et moi, et demain je vous dirai notre décision... Marie-Anne s’éloigna, toute agitée, et s’indignant de son agitation. L’abbé, cet homme de tant d’expérience, et si froid, avait été ému des procédés de Martial et les avait admirés. Il l’avait loué avec une sorte d’enthousiasme, et il était allé jusqu’à dire que ce jeune marquis de Sairmeuse, comblé déjà de tous les avantages de la naissance et de la fortune, cachait peut-être, sous son insouciance affectée, un génie supérieur... Elle s’arrêtait complaisamment à ces éloges de l’abbé, puis, tout à coup, s’en irritant : L’abbé Midon l’attendait avec une impatience fébrile, quand elle le rejoignit, vingt-quatre heures plus tard. d’Escorval est entièrement de mon avis, lui dit-il, nous devons nous abandonner au marquis de Sairmeuse. Seulement, le baron, qui est innocent, ne peut pas, ne veut pas accepter de grâce. Il demande la révision de l’inique jugement qui l’a condamné. Encore qu’elle dût pressentir cette détermination, Marie-Anne parut stupéfiée. d’Escorval se livrera à ses ennemis, il se constituera prisonnier !... Le marquis de Sairmeuse ne promet-il pas un sauf conduit du roi ? Elle ne trouva pas d’objection, et d’un ton soumis : Puisqu’il en est ainsi, monsieur le curé, dit-elle, je vous demanderai le brouillon de la lettre que je dois écrire à M. Le prêtre fut un moment sans répondre. Il était évident qu’il reculait devant ce qu’il avait à dire. Il ne faut pas écrire, fit-il. Ce n’est pas que je me défie, je le répète, mais une lettre est indiscrète, elle n’arrive pas toujours à son adresse, ou elle s’égare... Il faut que vous voyez M. Marie-Anne recula, plus épouvantée que si un spectre eût jailli de terre sous ses pieds. monsieur le curé, s’écria-t-elle, jamais !... L’abbé Midon ne parut pas s’étonner. Je comprends votre résistance, mon enfant, prononça-t-il doucement ; votre réputation n’a que trop souffert des assiduités du marquis de Sairmeuse... Il n’y a pas à hésiter, mon enfant, le devoir parle... Vous devez ce sacrifice au salut d’un innocent perdu par votre père... Et aussitôt, sûr de l’empire de ce grand mot, devoir, sur cette infortunée, il lui expliqua tout ce qu’elle aurait à dire, et il ne la quitta qu’après qu’elle lui eût promis d’obéir... Elle avait promis, l’idée ne lui vint pas de manquer à sa promesse, et elle fit prier Martial de se trouver au carrefour de la Croix-d’Arcy... Mais jamais sacrifice ne lui avait été si douloureux. Cependant, la cause de sa répugnance n’était pas celle que croyait l’abbé Midon. elle la savait à jamais perdue. Non, ce n’était pas cela !... Quinze jours plus tôt, elle ne se fût pas seulement inquiétée de cette entrevue. Alors elle ne haïssait plus Martial, il est vrai, mais il lui était absolument indifférent, tandis que maintenant... Peut-être, en choisissant pour le rencontrer le carrefour de la Croix-d’Arcy, peut-être espérait-elle que cet endroit, qui lui rappelait tant de cruels souvenirs, lui rendrait quelque chose de ses sentiments d’autrefois... Tout en suivant le chemin qui conduisait au rendez-vous, elle se disait que sans doute Martial la blesserait par ce ton de galanterie légère qui lui était habituel, et elle s’en réjouissait... Martial était extrêmement ému, elle le remarqua, si troublée qu’elle fût elle-même, mais il ne lui adressa pas une parole qui n’eût trait à l’affaire du baron. Seulement, quand elle eut terminé, lorsqu’il eut souscrit à toutes les conditions : Nous sommes amis, n’est-ce pas ? D’une voix expirante elle répondit : Il remonta sur son cheval que tenait un domestique et reprit à fond de train la route de Montaignac. Clouée sur place, haletante, la joue en feu, remuée jusqu’au plus profond d’elle-même, Marie-Anne le suivit un moment des yeux, et alors une clarté fulgurante se fit dans son âme. s’écria-t-elle, quelle indigne créature suis-je donc !... Est-ce que je n’aime pas, est-ce que je n’aurais jamais aimé Maurice, mon mari, le père de mon enfant ? Sa voix tremblait encore d’une affreuse émotion quand elle raconta à l’abbé Midon les détails de l’entrevue. Mais il ne s’en aperçut pas. Il ne songeait qu’au salut de M. Je savais bien, prononça-t-il, que Martial dirait Amen à tout. Je le savais si bien que toutes les mesures sont prises pour que le baron quitte la ferme... Il attendra, caché chez vous, le sauf-conduit de Sa Majesté... Et comme Marie-Anne s’étonnait de la rapidité de cette décision : L’étroitesse du grenier et la chaleur compromettent la convalescence du baron, poursuivit l’abbé. Ainsi, apprêtez tout chez vous pour demain soir... La nuit venue, un des fils Poignot vous portera, en deux voyages, tout ce que nous avons ici. Vers onze heures, nous installerons M. d’Escorval sur une charrette, et, ma foi !... nous souperons tous à la Borderie... Tout en regagnant son logis : Le ciel vient à notre secours, pensait Marie-Anne. Elle songeait qu’elle ne serait plus seule, qu’elle aurait près d’elle Mme d’Escorval, qui lui parlerait de Maurice, et que tous ces amis qui l’entoureraient l’aideraient à chasser cette pensée de Martial qui l’obsédait. Aussi, le lendemain était-elle plus gaie qu’elle ne l’avait été depuis bien des mois, et une fois, tout en arrangeant son petit ménage, elle se surprit à chanter. Huit heures sonnaient, quand elle entendit un coup de sifflet... C’était le signal du fils Poignot, qui apportait un fauteuil de malade, qu’on avait eu bien de la peine à se procurer, la trousse et la boîte de médicaments de l’abbé Midon, et un sac plein de livres... Tous ces objets, Marie-Anne les disposa dans cette chambre du premier étage, que Chanlouineau avait voulu si magnifique pour elle, et qu’elle destinait au baron... Elle sortit ensuite pour aller au devant du fils Poignot, qui avait annoncé qu’il allait revenir... La nuit était noire, Marie-Anne se hâtait... elle n’aperçut pas dans son petit jardin, près d’un massif de lilas, deux ombres immobiles... Pris par Mme Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de négligence, Chupin demeura un moment interloqué. Il voyait s’évanouir cette perspective tant caressée d’une retraite à Courtomieu ; il voyait se tarir brusquement une source de faciles bénéfices qui lui permettaient d’épargner son trésor et même de le grossir. Néanmoins il reprit son assurance, et d’un beau ton de franchise : Il se peut bien que je ne sois qu’une bête, dit-il à la jeune femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux rapport. Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui, certes, ignoraient l’intérêt qu’ils avaient pour moi, et qui n’ont pu s’entendre... Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure... Avouez tout simplement avoir manqué de zèle. L’accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que Chupin cessa de nier et changea de tactique. Se grimant d’humilité, il confessa que la veille, en effet, il s’était relâché de sa surveillance ; il avait eu des affaires, un de ses gars, le cadet, s’était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on l’avait entraîné au cabaret, on l’avait régalé, il avait bu plus que de coutume, de sorte que... Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il s’interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour se bourrer de coups de poing en s’adressant des injures. Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu. Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d’un ton fort sec, qu’allez-vous faire maintenant pour réparer votre maladresse ?... Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et, feignant la plus violente colère : Ce que je compte faire !... Je prouverai qu’on ne se moque pas de moi impunément. D’abord, je plante là le marquis de Sairmeuse pour ne m’occuper que de cette gueuse de Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage ; dès ce soir je m’y installe, et je veux que le diable me brûle s’il entre un chat dans la maison sans que je le voie. Mme Blanche n’insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en tira trois louis qu’elle tendit à Chupin, en lui disant : Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme celle-ci, et je me verrais forcée de m’adresser à un autre. Le vieux maraudeur s’en alla sifflotant et tout tranquillisé. On l’employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses invalides... Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de Mme Blanche n’était qu’une ruse destinée à masquer ses défiances. Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je n’aurai pas une preuve. Et dans le fait, pourquoi ne l’eût-il pas trahie, ce misérable, dont le métier était de trahir !... Quelle raison avait-elle d’ajouter foi à ses rapports ? D’autres, en le payant mieux devaient certainement avoir la préférence ! Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu’elle pensait faire surveiller, elle n’était pas surveillée elle-même !... Elle eût reconnu à ce trait la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari. Mais comment savoir et savoir vite surtout ? elle n’apercevait qu’un moyen, désagréable sans doute, mais sûr : épier elle-même son espion. Cette idée l’obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit tombait, elle appela tante Médie. Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j’ai une course à faire et tu m’accompagnes. La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce l’arrêta. Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas qu’on sache au château que nous sortons. Comme cela, à pied, la nuit... Je suis pressée, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je t’attends. En un clin d’œil la parente pauvre fut prête. On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques dînaient, Mme Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues, une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne. Mme Blanche allait à la Borderie. Elle eût pu prendre la route qui borde l’Oiselle, mais elle préféra couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de ne rencontrer personne. La nuit était magnifique mais très obscure, et à chaque instant les deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé. Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons, elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était impitoyable. Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin comme tu pourras. Enfin, après une course de plus d’une heure, Mme Blanche respira. Elle reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s’arrêta dans le petit bois que Chupin appelait « le bocage. » Oui, mais tais-toi, reste là, je veux voir quelque chose. Blanche, je t’en prie, que veux-tu faire ?... Déjà la jeune femme s’était éloignée. Elle parcourait en tous sens le petit bois, cherchant Chupin. J’avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là, dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité !... Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux s’avancèrent jusqu’à la lisière du « bocage, » à un endroit d’où l’on découvrait la façade de la Borderie. Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres et mobiles... Evidemment il y avait du feu dans la pièce. C’est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux ! Elle songeait à s’avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua sur place. Elle regarda de tous côtés, et malgré l’obscurité, elle aperçut au milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un homme chargé d’objets qu’elle ne distinguait pas... Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la maison et marcha à la rencontre de l’homme. Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie. Puis, l’homme ressortit, sans son fardeau, et s’éloigna. Patiemment, pendant plus d’une demi-heure, elle attendit, et comme rien ne bougeait : Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les fenêtres. Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient dans le petit jardin, la porte de la maison s’ouvrit si brusquement qu’elles n’eurent que le temps de se blottir contre un massif de lilas... Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l’imprudente. Elle descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut... Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la faire crier : Attends-moi ici, lui dit-elle d’une voix rauque et brève, et quoi qu’il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens... Et elle entra dans la Borderie... Marie-Anne, en s’éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de la première pièce, Mme Blanche s’en empara, et hardiment elle se mit à parcourir tout le rez-de-chaussée. Elle s’était fait tant de fois expliquer la distribution de la Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait pour ainsi dire. Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison, tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus naturelle, examinant chaque chose... Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan l’étonnait. Pas d’autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et de paquets d’herbes pendaient ; de lourdes tables à peine équarries, quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois constituaient tout le mobilier. Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C’était la seule où il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts, à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte glissant sur des tringles de fer. À la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans le bénitier, il était plein d’eau bénite. Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus commune. Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses amours !... Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne l’avait pas égarée. Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite !... Ses doutes lui revinrent dans la cuisine. Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui « embaumait, » et sur des cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts. Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche. Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage qu’elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la flamme. C’est là-haut qu’il faut voir, pensa-t-elle. L’escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait ; elle monta vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de rage. Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le sanctuaire de son grand amour, qu’il avait ornée avec le fanatisme de la passion, où il avait accumulé tout ce qu’on lui avait dit être le luxe des plus grands et des plus riches. se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur, et moi qui tout à l’heure, en bas, doutais encore, qui me disais que c’était trop pauvre et trop froid pour l’adultère. Misérable dupe que je suis ! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le rez-de-chaussée, c’est l’apparence de l’austère sagesse, le premier étage, c’est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien l’étonnante dissimulation de Martial. Il l’aime tant, cette vile créature qui est sa maîtresse, qu’il s’inquiète même de sa réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis mystérieux de leurs amours. C’est ici qu’ils se rient de moi, pauvre délaissée, dont le mariage n’a pas même eu de première nuit... Elle avait souhaité la certitude ; elle l’avait, croyait-elle, et foudroyante. elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité aux incessants coups d’épingle du soupçon. Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l’étendue de l’amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied l’épaisseur des tapis. Tout d’ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu’un : le feu clair, le grand fauteuil roulé près de l’âtre, les pantoufles brodées placées devant le fauteuil. Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial ? Sans doute, cet individu qui avait sifflé venait lui annoncer l’arrivée de son amant, et elle était sortie pour courir au-devant de lui. Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n’était pas attendu. Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant. Il était clair que Marie-Anne s’apprêtait à le boire, quand elle avait été surprise par le signal... Mais qu’importait ce détail à Mme Blanche !... Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa découverte, lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur une grande boîte de chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots. Machinalement, elle s’approcha, et parmi les flacons, elle en distingua deux, de verre bleus, bouchés à l’émeri, sur lesquels le mot : poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables. Mme Blanche fut plus d’une minute sans pouvoir détourner les yeux de ce mot qui la fascinait. Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces flacons et le bol resté sur la cheminée. Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne serait pas lui qui boirait le contenu du bol !... Mieux vaut d’ailleurs savoir son mari mort qu’appartenant à une autre femme !... Et d’une main ferme, elle prit au hasard un des flacons... Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n’avait pas, on peut le dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent le cerveau comme les vapeurs de l’alcool. Mais l’impression terrible qu’elle ressentit au contact du verre dissipa son ivresse ; elle rentra en pleine possession de soi, la faculté de délibérer lui revint... Et la preuve, c’est que sa première pensée fut celle-ci : J’ignore jusqu’au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en dois-je mettre ? En faut-il beaucoup ou très peu ?... Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son contenu dans le creux de sa main. C’était une poudre blanche, très fine, scintillante comme s’il s’y fût trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre pilé. Résolue à s’en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu’elle posa sur sa langue et qu’elle cracha aussitôt. Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme très sûre. L’étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible sourire. Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la tasse tout ce que contenait le flacon... Elle avait si bien tout son sang-froid, qu’elle songea que cette poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu’elle eut la sinistre prévoyance de l’agiter avec une cuiller pendant plus d’une minute. Cela fait, - elle pensait à tout, - elle goûta le bouillon. Il avait une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des défiances... Qu’elle réussît à s’esquiver maintenant, et elle était vengée, et elle était assurée de l’impunité... Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans l’escalier la terrifia. Où fuir, où se cacher ?... Elle se sentait si bien prise et perdue, qu’elle eut l’idée de jeter le bol au feu, d’attendre et de payer d’audace... Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu’elle n’osa pas refermer la porte : le seul claquement du pêne dans sa gâche l’eût trahie. Elle devait s’en applaudir, l’entre-bâillure lui permettant de mieux voir et de tout entendre. Marie-Anne rentrait, suivie d’un jeune paysan qui portait un gros paquet. voici ma lumière, s’écria-t-elle dès le seuil, le contentement me fait perdre l’esprit ; j’aurais juré que je l’avais descendue et posée sur la table, en bas. Elle n’avait pas songé à cette circonstance ! Où faut-il mettre ces hardes ? Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard. Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment. Voilà donc le déménagement fini, s’écria-t-il. Ç’a été fait lestement, j’espère, et personne ne nous a vus. À quelle heure se mettra-t-il en route ? On attellera à onze heures, comme c’était convenu... il lui tarde joliment d’être ici ; il y sera vers minuit... Marie-Anne consulta de l’œil la magnifique pendule de la cheminée. J’ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... Le souper est prêt, je vais dresser la table, là, devant le feu... Dites-lui qu’il m’apporte un bon appétit. Et vous savez, mademoiselle, bien des remerciements d’être venue à ma rencontre et de m’avoir aidé au second voyage. Ce que j’apportais n’était pas lourd, mais c’était si embarrassant !... Peut-être accepteriez-vous un verre de vin ?... Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Ce nom de Poignot n’apprenait rien à Mme Blanche... si elle eût entendu prononcer le nom de M. d’Escorval, de la baronne ou de l’abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa résolution eût chancelé, et qui sait alors ! Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit : « le monsieur, » Marie-Anne disait : « Il... » n’est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée, ami ou ennemi, le mari qu’on hait ou l’amant qu’on adore. Oui, pour elle c’était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à minuit, elle l’eût juré, elle en était sûre. C’était lui qui s’était fait précéder de ce commissionnaire chargé de paquets. Des objets sans doute qu’il avait l’habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Mme Blanche l’avait bien entendu : des hardes !... C’est-à-dire qu’il se trouvait si bien à la Borderie, qu’il y complétait son installation, il s’y établissait, il y voulait être chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d’y vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues... Voilà quelles conjectures, pareilles à de l’huile sur un brasier, enflammaient la haine de Mme Blanche. Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé !... Elle ne tremblait, en vérité, que d’être découverte dans sa cachette... Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas. Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à rester seule avec Marie-Anne à la Borderie. N’était-ce pas plus de temps qu’il ne fallait pour assurer le crime, sa vengeance et l’impunité. Quand on découvrirait l’empoisonnement, elle serait bien loin, ses mesures étaient prises pour qu’on ne sût pas qu’elle était sortie de Courtomieu, nul ne l’avait aperçue, la tante Médie serait muette. Et, d’ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu !... Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle. Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l’instant d’avant elle ne s’était plus souvenue de l’endroit où elle avait déposé son flambeau. Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit... Qu’on parle donc encore de pressentiments !... Elle avait presque sa gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice chantait autrefois. Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis allaient l’entourer... Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa de souper et roula devant la cheminée une petite table. C’est alors qu’elle aperçut le bol sur la tablette. Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres. De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l’exclamation de Marie-Anne, elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au fond de son âme. Mais Marie-Anne ne but qu’une gorgée, et avec un visible dégoût elle éloigna le bol de ses lèvres. Une épouvantable angoisse serra le cœur de madame Blanche. La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une saveur suspecte ?... Nullement, mais il s’était refroidi et il s’était formé à la surface une gelée qui répugnait à Marie-Anne. Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l’agita assez longtemps pour bien diviser les parties grasses. Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa besogne. Le dénouement, désormais, ne dépendait plus de la volonté de Mme Blanche ; quoi qu’il advînt, elle était une empoisonneuse. Mais si elle avait la conscience très nette de son crime, l’excès de sa haine l’empêchait encore d’en comprendre l’horreur et la lâcheté. Elle se répétait même que c’était un acte de justice qu’elle accomplissait, qu’elle ne faisait que se défendre ! que la vengeance était encore bien au-dessous de l’outrage, et que rien n’était capable de payer les tortures qu’elle avait endurées... Au bout d’un moment, pourtant, une appréhension sinistre l’agita. Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines. Elle s’était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et qu’elle serait libre de s’enfuir après lui avoir toutefois jeté son nom pour ajouter aux angoisses de son agonie. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s’occuper des apprêts du souper comme si de rien n’était. Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait avec ses mains, elle disposait dessus un couvert.... Comme c’est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir ! Elle se sentait pâlir à l’idée d’être surprise. C’était miracle qu’elle ne l’eût pas été déjà, c’était un hasard prodigieux que Marie-Anne n’eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette... Tout à l’heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant !... L’effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son cœur avec une telle violence, qu’elle ne comprenait pas qu’on n’en entendît pas les battements de l’autre côté, dans la chambre. Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière, se diriger vers la porte et descendre. La pensée d’essayer de s’échapper lui vint... mais comment, sans être vue ? Il faut, se disait-elle avec rage, que l’étiquette ait menti !... Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne. En moins de cinq minutes qu’elle était restée au rez-de-chaussée, un changement s’était opéré en elle, comme après une maladie de six mois. Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d’un éclat étrange, ses dents claquaient... Elle laissa tomber plutôt qu’elle ne posa sur la table les assiettes qu’elle montait. Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d’elle un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à d’incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait la main sur son front qui se couvrait d’une sueur froide et visqueuse ; elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue comme si la salive lui eût manqué ; sa respiration haletait... Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta violemment les mains à sa poitrine et s’affaissa sur un fauteuil en s’écriant : Agenouillée à l’entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute vibrante d’anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu’elle avait versé. Elle était si près de sa victime, qu’elle distinguait jusqu’au battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son haleine brûlante comme la flamme... À la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration succédait. On l’eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd qui déchirait sa gorge. Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées revinrent, puis elle fut prise de vomissements. Et à chaque effort qu’elle faisait pour vomir, tout son corps était ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu une teinte terreuse, de même qu’une couche de bistre, s’étendait sur son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les yeux s’injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son front. Elle gémissait faiblement, par moments, et d’autres fois elle poussait de véritables hurlements. Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases : elle demandait à boire ou suppliait Dieu d’abréger ses tortures. Tous les gens qu’elle avait connus, elle les invoquait, criant à l’aide, d’une voix déchirante. Elle appelait Mme d’Escorval, l’abbé Midon, Maurice, son frère, Chanlouineau, Martial !... ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute pitié dans le cœur de Mme Blanche. pensait-elle, appelle ton amant, appelle !... Et Marie-Anne répétant encore ce nom : poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial l’odieux courage de m’abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de Sairmeuse, comme un laquais ivre n’oserait pas abandonner la dernière des créatures perdues... Meurs ; et mon mari me reviendra repentant. Si elle était oppressée à ne pouvoir respirer, cela venait simplement de l’instinctive horreur qu’inspire la souffrance d’autrui, impression toute physique, qu’on décore du beau nom de sensibilité, et qui n’est qu’une manifestation du plus grossier égoïsme. Et cependant Marie-Anne allait s’affaiblissant à vue d’œil. Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de plus en plus longues ; les nausées faisaient encore haleter ses flancs, mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l’anéantissement augmentait, pareil à une syncope. Bientôt elle n’eut même plus la force de se plaindre, ses yeux s’éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus. Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine ; elle fut obligée de s’accoter contre la cloison. Le cœur était resté ferme, implacable ; la chair défaillait. C’est que jamais son imagination n’avait pu concevoir un spectacle tel que celui qu’elle venait de voir. Elle savait que le poison donne la mort ; elle ne soupçonnait pas ce qu’est l’agonie du poison. Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle ne songeait qu’à se retirer sans être aperçue de sa victime. Fuir, s’éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela. Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse, inexplicable l’envahissait ; ce n’était pas encore l’effroi, c’était la stupeur qui suit le crime, l’hébètement du meurtre... Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin, voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle s’avança dans la chambre. Elle n’y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup, brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion électrique, se dressa tout d’une pièce, les bras en croix pour barrer le passage. Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu’à une des fenêtres. Et s’expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme qui avait été son amie, elle s’écria : Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements brisent et ne font pas ployer. Pour rien au monde, puisqu’elle était découverte, elle n’eût consenti à nier. Elle s’avança résolument, et d’une voix ferme : dit-elle ; c’est moi qui prends ma revanche. Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie : Penses-tu donc que je n’ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton frère m’arracher mon mari, que je n’ai plus revu !... Oserais-tu donc soutenir que tu n’es pas la maîtresse de Martial... je l’ai revu hier pour la première fois, depuis l’évasion du baron d’Escorval... L’effort qu’elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout, pour parler, l’avait épuisée ; elle retomba sur le fauteuil. Mais Mme Blanche devait être impitoyable. fit-elle, tu n’as pas revu Martial... Dis-moi donc alors qui t’a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces tapis, tout ce luxe qui t’entoure ?... Soit, fit-elle avec un sourire ironique ; mais est-ce aussi Chanlouineau que tu attends ce soir ?... Est-ce pour Chanlouineau que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la table ?... Est-ce Chanlouineau qui t’a envoyé des vêtements par un paysan nommé Poignot ?... Tu vois bien que je sais tout... Et comme sa victime se taisait : Tu vois donc bien, malheureuse, que c’est ton amant, mon mari, Martial !... Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses souffrances intolérables et le trouble de son intelligence. Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait ?... Nommer le baron d’Escorval à Mme Blanche, n’était-ce pas le perdre, le livrer !... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son jugement ; il n’en était pas moins sous le coup d’une condamnation à mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures... Ainsi, c’est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire qui doit venir ici, dans une heure, à minuit !... Mais une idée était venue à Marie-Anne. Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut assez d’énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle en retira un papier plié menu. Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle d’une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d’Escorval ; en voici la preuve, lisez... Mme Blanche n’eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se décomposèrent ; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d’une sueur froide. Ce papier, c’était le certificat du mariage religieux de Maurice et de Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse... Une lueur foudroyante se fit dans l’esprit de Mme Blanche. Elle avait commis un crime inutile, elle venait d’assassiner une innocente... Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son cœur plus vite, elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s’exposait, et d’une voix vibrante : Onze heures sonnaient, tout dormait ; la ferme la plus voisine de la Borderie en était distante d’un quart de lieue. La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l’immense solitude de la nuit. En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se fût laissée hacher en morceaux plutôt que d’entrer. Et cependant, il se trouva quelqu’un pour recueillir ces cris de détresse. Moins éperdues de douleur et d’épouvante, les deux jeunes femmes eussent remarqué le bruit de l’escalier, craquant sous le poids d’un homme qui montait à pas muets... Ce n’était pas un sauveur, car il ne se montra pas. Mais fût-on venu aux appels désespérés de Mme Blanche, il était trop tard. Marie-Anne comprenait bien qu’il n’était plus d’espoir pour elle, et que c’était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son cœur. Elle sentait que la vie lui échappait. Aussi, quand Mme Blanche parut prête à s’élancer dehors pour courir chercher des secours, elle la retint d’un geste doux, et d’une voix éteinte : N’appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le tutoiement d’autrefois, à quoi bon ! Reste, tiens-toi tranquille, que du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long !... Il ne faut pas, je ne veux pas que tu meures !... Si tu mourais, grand Dieu !... quelle serait ma vie, après ! Le poison poursuivait son œuvre de dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée ; sa langue, lorsqu’elle la remuait, lui causait dans la bouche l’affreuse sensation d’un fer rouge ; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains paralysées, inertes, n’obéissaient plus à sa volonté. Mais l’horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de raison. C’est dans cette grande boîte-là, sur la table, que j’ai trouvé, que j’ai pris, - elle n’osa pas prononcer le mot : poison, - la poudre que j’ai versée dans la tasse. Tu sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède... Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d’une voix à peine distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres ; mais je ne me plains pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne regrette pas la vie. J’ai tant souffert depuis un an, j’ai subi tant d’humiliations, j’ai tant pleuré... La fatalité était sur moi !... Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les agonisants. Elle comprit qu’elle-même avait fait sa destinée, et qu’en acceptant le rôle de perfidie et de mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les trompeuses apparences dont enfin elle était victime. Sa parole allait s’éteignant comme celle d’une personne qui s’assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s’apaisait en elle après tant d’agitations ; elle s’endormait, pour ainsi dire, dans les bras de la mort... Elle s’abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si terrible qu’elle lui arracha un cri : Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait de volonté, d’énergie et de forces, elle s’était redressée sur son fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse... prononça-t-elle d’un accent bref dont on l’eût crue incapable, écoute-moi : c’est le secret de ma vie qu’il faut que je te dise... voici des mois que Maurice a disparu... S’il était mort, que deviendrait notre fils !... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues, que tu me remplaceras près de mon enfant... Mme Blanche était comme frappée de vertige. à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne ! N’oublie pas que tu as juré !... Blanche, Dieu permet parfois que les morts se vengent !... Mon fantôme ne t’accordera le sommeil qu’après que tu auras tenu ton serment. Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Lâche créature que je suis, j’ai reculé devant la honte... Je me suis séparée de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le châtiment... je l’ai livré à des étrangers... Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts, incompréhensibles... Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de le secouer... À qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui ?... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne ! Les lèvres de l’infortunée s’agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu’un râle sourd... Elle s’était affaissée sur son fauteuil ; une convulsion suprême la tordit comme un lien de fagot ; elle glissa sur le tapis et tomba tout de son long, sur le dos... morte sans avoir pu prononcer le nom du vieux médecin de Vigano... Elle était morte, et l’empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de la chambre, livide et plus raide qu’une statue, l’œil démesurément agrandi, le front moite d’une sueur glacée... Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle furieux de l’ouragan ; il lui semblait que la folie - une folie comme celle de son père - envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle s’oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu’un hôte devait arriver à minuit, que l’heure volait, qu’elle allait être surprise si elle ne fuyait pas. Mais l’homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir, il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure grimaçante. balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la réalité. En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C’est une fière chance que vous avez !... ça vous a trifouillé l’estomac, toute cette affaire... Mais il s’agit de ne pas moisir ici, on peut venir... Machinalement, l’empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne était en travers de la porte, barrant le passage ; pour sortir, il fallait le franchir, elle n’eut pas ce courage et recula toute chancelante... qu’est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée... Et comme il n’avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme Blanche comme un enfant et l’emporta... Le vieux maraudeur était tout en joie. L’avenir ne l’inquiétait plus, maintenant que Mme Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus solide que celle des forçats, la complicité d’un crime. Il se sentait sur la planche, ainsi qu’il se le disait, une vie de seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère. Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une armée de domestiques. Cependant, Mme Blanche, qui s’était trouvée mal, fut ranimée par le grand air. Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. La parente pauvre était là ; pareille à ces chiens que leurs maîtres laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait suivi. Il ne s’agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je vais vous conduire. Et prenant le bras de Mme Blanche, il se dirigea du côté du « bocage. » Marie-Anne avait un enfant, disait-il tout en hâtant le pas. Elle qui faisait tant sa Sainte-n’y-touche. Mais où diable a-t-elle mis le petit en nourrice ?... Un rire strident, qui retentit dans l’obscurité, l’interrompit. Il lâcha le bras de Mme Blanche et tomba en garde... Un homme caché derrière un tronc d’arbre bondit jusqu’à lui, et par quatre fois le frappa d’un couteau, en criant : Bonne Sainte Vierge, voilà mon vœu rempli ! Je ne mangerai plus avec mes doigts. Pour une fois tante Médie eut de l’énergie. dit-elle, folle de peur, en entraînant sa nièce, viens, il est mort ! Pas tout à fait, car le traître eut la force de se traîner jusqu’à sa maison et d’y frapper. Sa femme et son fils cadet dormaient. Son fils aîné qui rentrait du cabaret vint lui ouvrir. Voyant son père à terre, ce garçon le crut ivre et voulut le relever ; le vieux maraudeur le repoussa. Laisse-moi, dit-il, mon compte est réglé ; écoute-moi plutôt... La fille à Lacheneur vient d’être empoisonnée par Mme Blanche... C’est pour t’apprendre ça que je suis venu crever ici... Ça vaut une fortune, mon gars... si tu n’es pas une bête... Et il expira, sans avoir pu dire aux siens où il avait enfoui le prix du sang de Lacheneur. De tous les gens qui avaient été témoins de l’épouvantable chute du baron d’Escorval, l’abbé Midon avait été le seul à ne pas désespérer... Il n’était pas médecin, de par le diplôme ; mais il avait en sa vie, toute de dévouement, raccommodé tant de bras et « rebouté » tant de jambes, que les blessures, ainsi qu’il le disait, le connaissaient. Ce que plus d’un savant docteur n’eût pas osé, il l’osa. Il était prêtre, il avait la foi, il se souvint de la réponse sublime de modestie d’Ambroise Paré : « Je le pansai, Dieu le guérit. » Après six mois passés à la ferme du père Poignot, M. d’Escorval se levait et s’essayait à marcher en s’aidant de béquilles. C’est alors, surtout, qu’il souffrit du défaut d’espace, dans le grenier où la prudence le confinait, et c’est avec un véritable transport de joie qu’il accueillit l’idée de se réfugier à la Borderie, près de Marie-Anne. Le jour du départ fixé, c’est avec l’impatience d’un écolier attendant les vacances qu’il compta pour ainsi dire les minutes. Il y a toujours de l’enfant, chez le convalescent qui se reprend à aimer la vie. J’étouffe, ici, répétait-il à sa femme, j’étouffe !... Comme le temps est long !... Quand donc arrivera le jour béni !... Dès le matin, tous les objets que les proscrits avaient réussi à se procurer, pendant leur séjour à la ferme, furent réunis et empaquetés. Enfin, la nuit venue, le fils Poignot commença le déménagement. Tout est à la Borderie, dit ce brave garçon, au retour de son dernier voyage, Mlle Lacheneur ne demande à M. Dans la cour de la ferme, le père Poignot attelait lui-même son meilleur cheval à la charrette qui devait transporter M. Le brave homme était tout triste du départ de ces hôtes pour lesquels il s’était exposé à de si grands périls. Il sentait qu’ils lui manqueraient, qu’il trouverait la maison vide, qu’il regretterait peut-être jusqu’à ses soucis. Il ne voulut laisser à personne le soin de disposer bien commodément dans la charrette un bon matelas. voilà qu’il est temps de partir !... Et lentement, il gravit l’étroit escalier du petit grenier. d’Escorval n’avait pas prévu ce moment. À la vue de l’honnête fermier qui s’avançait, rouge d’émotion, pour lui faire ses adieux, il oublia tout le bien-être qu’il se promettait à la Borderie, pour ne se souvenir que de la loyale et courageuse hospitalité de cette maison qu’il allait quitter. Son cœur se serra, et une larme roula dans ses yeux. Vous m’avez rendu un de ces services dont on ne s’acquitte pas, père Poignot, prononça-t-il, avec une gravité solennelle, vous m’avez sauvé la vie... ne parlons pas de ça, monsieur le baron. À ma place, vous eussiez fait comme moi, n’est-ce pas, ni plus ni moins... je ne vous dirai même pas merci. J’espère maintenant vivre assez pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat. L’escalier était si raide et si étroit qu’on eut toutes les peines du monde à descendre le baron. On l’étendit sur le matelas, et en cas de fâcheuse rencontre, on étendit sur lui quelques brassées de paille qui le cachaient entièrement.... dit le vieux fermier, ou plutôt au revoir, monsieur le baron, madame la baronne, et vous aussi monsieur le curé... Puis, quand la dernière poignée de main eut été échangée : La charrette roula, conduite avec les plus extrêmes précautions par le jeune paysan, à qui son père avait bien recommandé d’éviter les cahots. À une vingtaine de pas en arrière, marchait Mme d’Escorval donnant le bras à l’abbé Midon. La nuit était noire, mais eût-il fait grand jour, l’ancien curé de Sairmeuse pouvait, sans courir le risque d’être reconnu, défier l’œil de tous ses paroissiens. Il avait laisse croître ses cheveux et sa barbe, sa tonsure avait depuis longtemps disparu, et le manque d’exercice avait épaissi sa taille. Il était vêtu comme tous les paysans aisés des environs, d’une veste et d’un pantalon de ratine, et il était coiffé d’un immense chapeau de feutre qui lui tombait jusque sur le nez. Il y avait bien des mois qu’il ne s’était senti l’esprit si libre. Les obstacles qui lui avaient paru le plus insurmontables ne s’aplanissaient-ils pas comme d’eux-mêmes ? Il se représentait dans un avenir prochain le baron rétabli, déclaré innocent par des juges impartiaux, reprenant son ancienne existence à Escorval. Il se voyait lui-même, comme autrefois, dans son presbytère de Sairmeuse... Seul, le souvenir de Maurice troublait cette sécurité. Comment ne donnait-il pas signe de vie ?... Mais s’il lui était arrivé malheur, nous le saurions, pensait le prêtre ; il a avec lui un brave homme, ce vieux soldat, qui braverait tout pour venir nous prévenir... Ces pensées le préoccupaient tellement qu’il ne s’apercevait pas que Mme d’Escorval s’appuyait de plus en plus lourdement à son bras. J’ai honte de l’avouer, dit-elle enfin ; mais je n’en puis plus, il y a si longtemps que je ne suis sortie, que j’ai comme désappris de marcher... Heureusement, nous approchons, madame, répondit l’abbé. Bientôt, en effet, le fils Poignot arrêta sa charrette sur la grande route, devant le petit sentier qui conduit à la Borderie. Et aussitôt, il donna un coup de sifflet, comme il l’avait fait quelques heures plus tôt, pour avertir de son arrivée. Personne ne paraissant, il siffla de nouveau, plus fort, puis de toutes ses forces... Mme d’Escorval et l’abbé Midon le rejoignaient à ce moment. C’est singulier, leur dit-il, que Marie-Anne ne m’entende pas... le baron sans l’avoir vue, et elle le sait bien... Elle se sera endormie, répondit l’abbé, veillez sur votre cheval, mon garçon, je vais aller la réveiller... Il quitta le bras de Mme d’Escorval sur ces mots, et gagna le sentier. Certes, il n’avait pas l’ombre d’une inquiétude. Tout était calme et silence autour de la Borderie ; une lumière brillait aux fenêtres du premier étage. Cependant, lorsqu’il vit la porte ouverte, un pressentiment vague tressaillit en lui. Qu’est-ce que cela veut dire ? Au rez-de-chaussée il n’y avait pas de lumière, et l’abbé qui ne connaissait pas les êtres de la maison, fut obligé de chercher l’escalier à tâtons. Enfin, il le trouva et monta... Mais sur le seuil de la chambre, il s’arrêta, pétrifié par l’horreur du spectacle qui s’offrit à lui... La pauvre Marie-Anne gisait à terre, étendue sur le dos... Ses yeux, grands ouverts, étaient comme noyés dans un liquide blanchâtre ; sa langue noire et tuméfiée, sortait à demi de sa bouche. Cependant, elle pouvait ne l’être pas... Il se roidit contre sa défaillance, et se penchant vers la malheureuse, il lui prit la main. Cette main était glacée et le bras avait la rigidité d’une barre de fer. C’était plus d’indications qu’il n’en fallait pour éclairer l’expérience de l’abbé Midon. Il s’était relevé, perdu de stupeur, et son regard errait autour de la chambre, quand il aperçut son coffre de médicaments ouvert sur une table. Vivement il s’avança, prit sans hésiter un flacon, le déboucha et le retourna dans le creux de sa main... Je ne m’étais pas trompé ! Mais il n’avait pas de temps à perdre en conjectures. L’important, avant tout, était de décider le baron à retourner à la ferme, sans pourtant lui apprendre un malheur qui l’eût fortement impressionné. Imaginer un prétexte était assez facile. Faisant sur soi-même un violent effort, le prêtre recouvra presque les apparences du sang-froid, et courant à la route, il expliqua au baron que le séjour de la Borderie était devenu impossible, qu’on avait vu rôder des hommes suspects, qu’on devait être plus prudent que jamais, maintenant qu’on connaissait les bonnes intentions de Martial de Sairmeuse... Non sans résistance, le baron céda. Vous le voulez, curé, soupira-t-il, j’obéis... Allons, Poignot, mon garçon, ramène-moi chez ton père... Mme d’Escorval était montée sur la charrette près de son mari, le prêtre les regarda s’éloigner, et lorsqu’il n’entendit plus le bruit des roues il regagna la Borderie... Il atteignait le corridor, quand des gémissements qu’il entendit, et qui partaient de la chambre de la morte, firent affluer tout son sang à son cœur... Près du corps de Marie-Anne, un homme agenouillé pleurait. C’était un tout jeune homme, vêtu de haillons, et l’expression de son visage, son attitude, ses sanglots, trahissaient un immense désespoir. Même, sa douleur profonde absorbait si complètement toutes les facultés de son âme, qu’il ne s’aperçut ni de l’arrivée ni de la présence de l’abbé Midon. Qui était ce malheureux, qui avait osé s’introduire ainsi dans la maison ? Après un premier moment de stupeur, l’abbé le devina plutôt qu’il ne le reconnut. cria-t-il d’une voix forte et à deux reprises, Jean Lacheneur !... D’un bond, le jeune homme fut debout, pâle, menaçant ; la flamme de la colère séchait les larmes dans ses yeux. demanda-t-il d’un ton terrible, que faites-vous ici ?... Sous ses habits de paysan, avec sa longue barbe, l’ancien curé de Sairmeuse était à ce point méconnaissable qu’il fut obligé de se nommer. Mais, dès qu’il eut prononcé son nom, Jean eut un cri de joie. C’est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur l’abbé, s’écria-t-il... Marie-Anne ne peut pas être morte !... Vous allez la sauver, vous qui en avez sauvé tant d’autres... À un geste du prêtre qui lui montrait le ciel, il s’arrêta, devenant plus blême encore. Il comprenait qu’il n’était plus d’espérance. reprit-il avec un accent d’affreux découragement, la destinée ne s’est pas lassée... Je veillais sur Marie-Anne, cependant, dans l’ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire : « Défie-toi, sœur, prends garde !... » Je savais qu’elle était en grand danger, oui, monsieur l’abbé... Il y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand le gars à Grollet est entré. me dit-il ; je viens de voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne ; quand il m’a aperçu, le vieux gueux, il a filé. » Aussitôt, j’ai ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalité est sur un homme, vous savez ! Ainsi, fit-il, vous supposez que c’est Chupin... Je ne suppose pas, monsieur le curé, j’affirme que c’est lui, le misérable traître, qui a commis cet abominable forfait. Encore faudrait-il qu’il y eût eu un intérêt quelconque... Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être l’expression la plus saisissante du désespoir. Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père. Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n’est pas lui qui l’a conçu. C’est plus haut qu’il faut chercher le vrai coupable, bien plus haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d’une armée de valets, à Sairmeuse enfin !... Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux jeune homme. Mais Jean hocha gravement la tête. Si je vous parais tel, monsieur l’abbé, répondit-il, c’est que vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il en voulait faire sa maîtresse... Elle a eu l’audace de refuser cet honneur, c’est un crime qu’on châtie, cela... Le jour où il a été prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur ne serait à lui, il l’a fait empoisonner pour qu’elle ne fut pas à un autre... Tout ce qu’on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie de ses accusations, eût été inutile ; des preuves ne l’eussent pas convaincu ; il eût fermé les yeux à l’évidence. Il voulait que cela fût ainsi, parce que sa haine s’en arrangeait... Demain, pensait l’abbé, quand il sera plus calme, je le raisonnerai... Et comme Jean se taisait : Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit. Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita. Personne jamais n’avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau, au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne. Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne. Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte. La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains, les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces statues de la douleur qu’on place sur les tombeaux. L’abbé Midon, lui, s’était mis à genoux à la tête du lit, et il récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre... Mais il ne priait que des lèvres... Sa pensée, en dépit de sa volonté et de ses efforts d’attention, lui échappait. Il se demandait comment était morte Marie-Anne... Car l’idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l’admettre, lui qui jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée, et qui savait qu’elle était mère, bien qu’il ne sût pas ce qu’était devenu son enfant. D’un autre côté, comment expliquer un crime ?... Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n’y avait rien découvert qui trahit la présence d’une personne étrangère. Tout ce qu’il avait constaté, c’est que son flacon d’arsenic était vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée. Quand il fera jour, pensa l’abbé Midon, je verrai dehors... Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à la façon des chiens qui quêtent. Il n’aperçut rien, d’abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces de pas ni empreintes. Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire sur l’herbe. Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour lui montrer sa découverte. On a assassiné quelqu’un à cette place, prononça Jean, et cela cette nuit même, car le sang n’a pas eu le temps de sécher. D’un coup d’œil l’abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours. La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être à la connaître en suivant ses traces. Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé, je serai bientôt de retour. Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques de son passage étaient claires et distinctes. Il s’était traîné presque à plat ventre, on le reconnaissait à l’herbe foulée et aux endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en place, on retrouvait des taches de sang. Cette piste si visible s’arrêtait à la maison de Chupin. L’aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un spectacle étrange. Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin ; le lit était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Tu vois bien qu’on l’a assassiné, répondit un des fils. Et brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean : Et l’assassin est peut-être dans ta chemise, canaille !... Mais c’est l’affaire de la justice... S’il n’eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations et de leurs menaces... Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible ? Il s’éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la Borderie. Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même temps l’irritait. J’avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m’échappe, on me l’a volée !... Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux maraudeur. Serait-ce Martial, pensait-il, qui l’a assassiné après qu’il a eu empoisonné Marie-Anne ?... Tuer un complice, c’est un moyen sûr de s’assurer de son silence !... Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d’une conversation dans la pièce du fond. C’est étrange, se dit-il, qui donc serait là !... Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à la porte de communication... À l’instant même, l’abbé Midon parut, et retira brusquement la porte à lui. Il était plus pâle que de coutume, et visiblement agité. monsieur le curé, demanda Jean vivement. Devinez qui est là, de l’autre côté... Maurice d’Escorval et le caporal Bavois. Jean eut un geste de stupeur. Et c’est miracle qu’il ne soit pas monté. Mais d’où vient-il, comment n’avait-il pas donné de ses nouvelles !... Il n’y a pas cinq minutes qu’il est là... Après que je lui ai eu dit que son père est sauvé, son premier mot a été : « Et Marie-Anne ? » il arrive le cœur tout rempli d’elle, confiant, radieux d’espoir, et moi je tremble, j’ai peur de lui annoncer la vérité... Ils entrèrent ensemble, et c’est avec toutes les effusions de l’amitié la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrèrent les mains de Jean Lacheneur. Ils ne s’étaient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rèche, interrompu par l’arrivée des soldats, et quand ils s’étaient séparés ce jour-là, ils ne savaient pas s’ils se reverraient jamais... Et cependant nous voici réunis, répétait Maurice, et nous n’avons plus rien à craindre. Jamais cet infortuné n’avait été si gai, et c’est de l’air le plus enjoué qu’il se mit à expliquer les raisons de son long silence. Trois jours après avoir passé la frontière, racontait-il, le caporal Bavois et moi arrivions à Turin. Franchement il était temps, nous étions épuisés de fatigue. J’avais tenu à descendre dans une assez piteuse auberge, et on nous avait donné une chambre à deux lits... Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait : « Je suis capable de dormir deux jours sans débrider. » Moi, je me promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions sans notre hôte, comme vous l’allez voir... Il faisait à peine jour, le lendemain, quand nous sommes éveillés par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien, de nous habiller... Nous n’étions pas les plus forts, nous obéissons. Et une heure plus tard, nous étions bel et bien en prison, enfermés dans la même cellule. Nos idées, j’en conviens, n’étaient pas couleur de rose... Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du plus beau sang-froid : « Pour obtenir notre extradition, il faut quatre jours, trois jours pour nous ramener à Montaignac, ça fait sept ; mettons qu’on me laissera là-bas vingt-quatre heures pour me reconnaître, c’est en tout huit jours que j’ai encore à vivre. » je le pensais, approuva le vieux soldat. Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit, en guise de bonsoir : « C’est demain qu’on viendra nous chercher. » Nous étions, d’ailleurs, convenablement traités ; on m’avait laissé mon argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs ; on nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour aussi large qu’un puits ; on nous prêtait même quelques livres... Bref, je ne me serais pas trouvé extraordinairement à plaindre, si j’avais pu recevoir des nouvelles de mon père et de Marie-Anne et leur donner des miennes... Mais nous étions au secret, sans communications avec les autres prisonniers... Enfin, à la longue, notre détention nous parut si étrange et nous devint si insupportable, que nous résolûmes, le caporal et moi, d’obtenir, quoi qu’il dût nous en coûter, des éclaircissements. Nous nous étions jusqu’alors montrés résignés et soumis, nous devînmes tout à coup indisciplinés et furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de nos cris, nous demandions sans cesse le directeur ; nous réclamions l’intervention de l’ambassadeur français. le résultat ne se fit pas attendre. Par une belle après-dîner, le directeur nous mit poliment dehors, non sans nous avoir exprimé le regret qu’il éprouvait de se séparer de pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants. Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir à l’ambassade. Nous n’arrivâmes pas à l’ambassadeur, mais le premier secrétaire nous reçut. Il fronça le sourcil, dès que je lui eus exposé notre affaire, et sa mine devint excessivement grave. Je me rappelle mot pour mot sa réponse : « Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites dont vous avez été l’objet en France, ne sont pour rien dans votre détention ici. » « Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion. Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir à Turin des influences très puissantes... Vous le gêniez, sans doute, il vous a fait enfermer administrativement par la police piémontaise... » D’un formidable coup de poing, Jean Lacheneur ébranla la table placée près de lui. le secrétaire d’ambassade avait raison, s’écria-t-il... Maurice, c’est Martial de Sairmeuse qui t’a fait arrêter là-bas. Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l’abbé, en jetant à Jean un regard qui arrêta sa pensée sur ses lèvres. La flamme de la colère avait brillé dans les yeux de Maurice, mais presque aussitôt il haussa les épaules. prononça-t-il, je ne veux plus me souvenir du passé... Mon père est rétabli, voilà l’important. Nous trouverons bien, monsieur le curé aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontière sans danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences ont failli lui coûter la vie... Il est si bon, mon père ! Nous nous établirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur l’abbé, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c’est entendu, vous êtes de la maison... Rien d’horrible comme de voir joyeux et plein de sécurité, tout rayonnant d’espoir, l’homme que l’on sait frappé d’une catastrophe qui doit briser sa vie... Si désolante était l’impression de l’abbé Midon et de Jean, qu’il en parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua. Les autres tressaillirent, baissèrent la tête et se turent. Alors, l’étonnement de l’infortuné se changea en une vague et indicible épouvante. D’un seul effort de réflexion, il s’énuméra tous les malheurs qui pouvaient l’atteindre. fit-il d’une voix étouffée ; mon père est sauvé, n’est-ce pas ?... Ma mère n’aurait rien à souhaiter, m’avez-vous dit, si j’étais près d’elle... Du courage, Maurice, murmura l’abbé Midon, du courage ! Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de plâtre contre lequel il s’appuya. Jean Lacheneur et le prêtre gardèrent le silence. répéta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-même ne m’a prévenu... Maurice se redressa, tout frémissant d’un espoir suprême. Et sans attendre une réponse, il s’élança vers l’escalier, si rapidement que ni Jean ni l’abbé Midon n’eurent le temps de le retenir. En trois bonds il fut à la chambre, il marcha droit au lit et, d’une main ferme, il écarta le drap qui recouvrait le visage de la morte. Mais il recula en jetant un cri terrible... Etait-ce là, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui l’avait aimé jusqu’à l’abandon de soi-même !... Il ne pouvait reconnaître ces traits, dévastés et crispés par l’agonie, ce visage gonflé et bleui par le poison ; ces yeux, qui disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente... Quand Jean Lacheneur et le prêtre arrivèrent près de lui, ils le trouvèrent debout, le buste rejeté en arrière, la pupille dilatée par la terreur, la bouche entr’ouverte, les bras roidis dans la direction du cadavre. Maurice, fit doucement l’abbé, revenez à vous, du courage... Il se retourna, et avec une navrante expression d’hébétement : Il s’affaissait, il fallut le soutenir jusqu’à un fauteuil. Soyez homme, poursuivait le prêtre ; où donc est votre énergie ? Il écoutait, mais il ne semblait pas comprendre. balbutia-t-il, à quoi bon, puisqu’elle est morte !... Ses yeux secs avaient l’éclat sinistre de la démence. S’il ne pleure pas, il est perdu ! Vous n’avez pas le droit de vous abandonner ainsi... prononça-t-il, vous vous devez à votre enfant !... L’inspiration du prêtre le servit bien. Le souvenir qui avait donné à Marie-Anne la force de maîtriser un instant la mort, arracha Maurice à sa dangereuse torpeur. Il tressaillit, comme s’il eût été touché par une étincelle électrique, et se dressant tout d’une pièce : C’est vrai, dit-il, je dois vivre. Pas en ce moment, Maurice, plus tard. Je ne puis, je ne sais pas... Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d’une voix étranglée : vous ne savez pas, fit-il, elle ne s’était donc pas confiée à vous ? J’avais surpris le secret de sa grossesse, et j’ai été, j’en suis sûr, le seul à le surprendre... mais alors notre enfant est mort, peut-être, et s’il vit qui me dira où il est ! Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la voie... Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s’il eut espéré en faire jaillir une idée... Marie-Anne, quand elle s’est vue en danger, ne peut avoir oublié son enfant... Ceux qui la soignaient à ses derniers moments ont dû recueillir les indications qui m’étaient destinées... Je veux interroger les gens qui l’ont veillée... Je vous demande qui était près d’elle quand elle est morte, insista Maurice, avec une sorte d’égarement. Et comme l’abbé se taisait encore, une épouvantable lueur se fit dans son esprit. Il s’expliqua le visage décomposé de Marie-Anne. Elle a péri victime d’un crime !... Un monstre existait qui la haïssait à ce point de la tuer... Il se recueillit un moment, et d’une voix déchirante : Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroyée, notre enfant est peut-être perdu à tout jamais ! Et moi qui lui avais recommandé, ordonné les plus savantes précautions ! Il retomba sur le fauteuil, abîmé de douleur, l’éclat de ses yeux pâlit et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues. Et il restait là, tout ému de ce désespoir immense, insondable, quand il se sentit tirer par la manche. Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l’entraîna dans l’embrasure d’une croisée. Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prêtre. J’ai compris que Marie-Anne était la maîtresse de Maurice, et qu’elle a eu un enfant de lui. Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire !... Elle que je vénérais à l’égal d’une sainte !... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et lui, Maurice, qui était mon ami, qui était comme le fils de notre maison !... Son amitié n’était qu’un masque qu’il prenait pour nous voler plus sûrement notre honneur !... Il parlait, les dents serrées par la colère, si bas, que Maurice ne pouvait l’entendre. Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa grossesse... Personne dans le pays ne l’a soupçonnée, personne absolument. Aurait-elle été prise de l’effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime les pauvres filles séduites et abandonnées... Un sourire sinistre effleurait ses lèvres minces. Si l’enfant vit, ajouta-t-il, comme en a parte, je saurai bien le découvrir où qu’il soit, et Maurice sera puni de son infamie... Il s’interrompit ; le galop de deux chevaux, sur la grande route, attirait son attention et celle de l’abbé Midon. Ils regardèrent à la fenêtre et virent un cavalier s’arrêter devant le petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride à son domestique, à cheval comme lui, et s’avancer vers la Borderie... À cette vue, Jean Lacheneur eut un véritable rugissement de bête fauve. Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici !... Il bondit jusqu’à Maurice, et le secouant avec une sorte de frénésie : lui cria-t-il, voilà Martial, l’assassin de Marie-Anne ! debout, il vient, il est à nous !... Maurice se dressa, ivre de colère, mais l’abbé Midon leur barra le passage. Pas un mot, jeunes gens, prononça-t-il, pas une menace, je vous le défends... respectez au moins cette pauvre morte qui est là !... Son accent et ses regards avaient une autorité si irrésistible, que Jean et Maurice furent comme changés en statues. Le prêtre n’eut que le temps de se retourner, Martial arrivait... Il ne dépassa pas le cadre de la porte, son coup d’œil si pénétrant embrassa la scène, il pâlit extrêmement, mais il n’eut ni un geste, ni une exclamation... Si grande cependant que fût son étonnante puissance sur soi, il ne put articuler une syllabe, et c’est du doigt qu’il interrogea, montrant Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulsée dans l’ombre des rideaux. Elle a été lâchement empoisonnée hier soir, prononça l’abbé Midon. Maurice, oubliant les ordres du prêtre, s’avança... Elle était seule, dit-il, et sans défense, je ne suis en liberté que depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m’a fait arrêter à Turin et jeter en prison, on me l’a dit ! s’écria Maurice, tu avoues donc ton crime, infâme... Une fois encore l’abbé intervint ; il se jeta entre ces deux ennemis, persuadé que Martial allait se précipiter sur Maurice. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et hautain qui lui était habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse enveloppe et la lançant sur la table : Voici, dit-il froidement, ce que j’apportais à Mlle Lacheneur. C’est d’abord un sauf-conduit de Sa Majesté pour M. De ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer à Escorval, il est libre, il est sauvé ; sa condamnation sera réformée. C’est ensuite un arrêt de non-lieu rendu en faveur de M. l’abbé Midon, et une décision de l’évêque qui le réinstalle à sa cure de Sairmeuse. C’est, enfin, un congé en bonne forme et un brevet de pension au nom du caporal Bavois. Il s’arrêta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il s’approcha du lit de Marie-Anne. Il étendit la main au-dessus de la morte, et d’une voix qui eût fait frémir la coupable jusqu’au plus profond de ses entrailles, si elle l’eût entendue : À vous, Marie-Anne, prononça-t-il, je jure que je vous vengerai !... Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout à coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et sortit... Et cet homme serait coupable !... s’écria l’abbé Midon, vous voyez bien, Jean, que vous êtes fou !... fit-il, et cette dernière insulte à ma sœur morte, c’est bien de l’honneur, n’est-ce pas ?... Et le misérable me lie les mains, en sauvant mon père ! Placé près de la fenêtre, l’abbé put voir Martial remonter à cheval... Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac, c’est vers le château de Courtomieu qu’il galopa... La raison de Mme Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin l’emporta hors de la chambre de Marie-Anne. Elle perdit toute conscience d’elle lorsqu’elle vit tomber le vieux maraudeur. Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche de toutes ses défaillances passées. À grand’peine tolérée jusqu’alors à Courtomieu, et à quel prix ! elle conquit le droit d’y vivre désormais respectée et même redoutée. Elle qui s’évanouissait d’ordinaire si un chat du château s’écrasait la patte, elle ne jeta pas un cri. L’extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle devint comme enragée. Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au château de Courtomieu en moins de temps qu’il n’en avait fallu pour aller à la Borderie. La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte du jardin par où elles étaient sorties... Personne, au château, ne s’était aperçu de leur longue absence... Aux précautions prises par Mme Blanche, d’abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu’on pénétrât chez elle, sous n’importe quel prétexte, tant qu’elle ne sonnerait pas. En outre, c’était la fête du valet de chambre du marquis ; les domestiques avaient dîné mieux que de coutume ; ils avaient chanté au dessert, et à la fin ils s’étaient mis à danser. Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues, jusqu’à la chambre de Mme Blanche. Alors, quand les portes de l’appartement furent bien fermées, lorsqu’il n’y eut plus d’indiscrets à craindre, tante Médie s’avança près de sa nièce. M’expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s’est passé à la Borderie, ce que tu as fait ?... C’est que j’ai cruellement souffert, pendant plus de trois heures que je t’ai attendue. Qu’est-ce que ces cris déchirants que j’entendais ? Je distinguais comme un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête... D’où vient que Chupin t’a emportée entre ses bras ?... Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l’enveloppait sa nièce. En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui d’un mot pouvait la perdre, et qu’elle aurait toujours près d’elle, vivant reproche de son crime. Tu ne me réponds pas ?... C’est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la vérité, si horrible qu’elle fût, ou inventer quelque explication à peu près plausible. C’était intolérable, c’était renoncer à soi, c’était se mettre corps et âme à l’absolue discrétion de tante Médie. D’un autre côté, mentir, n’était-ce pas s’exposer à ce que tante Médie la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait, ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie ? Le plus sage était encore, elle le comprit, d’être entièrement franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a’efforcer de lui communiquer quelque chose de sa fermeté. Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements... répondit-elle, j’étais jalouse de Marie-Anne, je croyais qu’elle était la maîtresse de Martial, j’étais folle, je l’ai tuée !... Elle s’attendait à des cris lamentables, à des évanouissements ; pas du tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné. Puis, les ignominies qu’elle avait endurées depuis des années avaient éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la sensibilité, et détruit tout sens moral. fit-elle d’un ton dolent, c’est terrible... Si on venait à savoir !... Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours pour la moindre des choses. Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait bien assurée du silence et de l’absolue soumission de la parente pauvre. C’est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails de ce drame effroyable de la Borderie. Sans doute, elle cédait à ce besoin d’épanchement plus fort que la volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui les contraint de parler de leur crime, alors même qu’ils se défient de leur confident. Mais quand l’empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été données que sa haine s’était égarée, elle s’arrêta brusquement. Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu’en avait-elle fait, qu’était-il devenu ? Elle se rappelait bien qu’elle l’avait tenu entre les mains. Elle se dressa tout d’une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un cri de joie. Elle le tenait, ce certificat ! Elle le jeta dans un tiroir qu’elle ferma à clef. Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre, mais Mme Blanche la conjura de ne pas s’éloigner. Elle ne voulait pas rester seule, elle n’osait pas, elle avait peur... Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s’élevaient en elle et l’épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne cessant de répéter qu’elle était prête à tout pour expier, et qu’elle allait tenter l’impossible pour retrouver l’enfant de Marie-Anne... Et certes, la tâche était difficile et périlleuse. Faire chercher cet enfant ouvertement, n’était-ce pas s’avouer coupable ?... Elle serait donc obligée d’agir secrètement, avec beaucoup de circonspection, et en s’entourant des plus minutieuses précautions. Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l’argent... Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante, elle ajoutait d’une voix étouffée : Il faut que je réussisse, d’ailleurs... le pardon est à ce prix... L’étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie. Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son entendement. C’est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur. Mme Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les pommettes enflammées, l’œil brillant de l’éclat du délire, « tremblant la fièvre, » selon l’expression vulgaire. Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi qu’elle fit, l’égarement de sa pensée et le trouble affreux de son âme... Et elle discourait, elle discourait, d’une voix tour à tour sourde et stridente, s’exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre, essayant enfin de s’étourdir et d’échapper en quelque sorte à elle-même ! Le jour était venu depuis longtemps, et le château s’emplissait du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre d’arriver, avant un an, à rendre à Maurice d’Escorval l’enfant de Marie-Anne... Tout à coup, cependant, elle s’interrompit au milieu d’une phrase... L’instinct l’avertissait du danger qu’elle courait à changer quelque chose à ses habitudes. Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son lit, et comme tous les jours elle sonna... Il était près de onze heures, et elle venait d’achever sa toilette, quand la cloche du château tinta, annonçant une visite. Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée. demanda vivement Mme Blanche ; qui est là ? le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes... La foudre tombant aux pieds de l’empoisonneuse l’eût moins terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là, tout à coup. Sa première pensée fut que tout était découvert... Elle avait presque envie de faire répondre qu’elle était absente, partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de raison lui montra qu’elle s’alarmait peut-être à tort, que son mari finirait toujours par arriver jusqu’à elle, et que, d’ailleurs, tout était préférable à l’incertitude. le marquis que je suis à lui dans un instant, répondit-elle. C’est qu’elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour composer son visage, pour rentrer en possession d’elle-même, s’il était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait comme la feuille, le temps de se calmer. Mais au moment où elle s’inquiétait le plus de l’état où elle était, une inspiration qu’elle jugea divine lui arracha un sourire méchant. pensa-t-elle, mon trouble ne s’explique-t-il pas tout naturellement... Et tout en descendant le grand escalier : se disait-elle, la présence de Martial est incompréhensible. Aussi, n’est-ce pas sans de longues hésitations qu’il s’était résigné à cette démarche pénible. Mais c’était l’unique moyen de se procurer plusieurs pièces importantes, indispensables pour la révision du jugement de M. Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander maintenant qu’il était frappé d’imbécillité. Force était de s’adresser à sa fille pour obtenir d’elle la permission de chercher parmi les papiers de son père. C’est pourquoi, le matin, Martial s’était dit : arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu’à Courtomieu. Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le cœur gonflé d’espérances... Nul ne soupçonna l’effroyable coup qui atteignait Martial. Sa douleur devait être d’autant plus poignante que l’avant-veille, à la Croix-d’Arcy, il avait lu dans le cœur de la pauvre fille... Ce fut donc bien son cœur, frémissant de rage, qui lui dicta son serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu’il était pour quelque chose dans ce crime, qu’il en avait à tout le moins facilité l’exécution. C’est que c’était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa famille, avait obtenu l’arrestation de Maurice à Turin. Mais s’il était capable des pires perfidies dès que sa passion était en jeu, il était incapable d’une basse rancune. Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d’anéantir les grâces qu’il avait obtenues ; l’idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l’insultaient par sa magnanimité. Et lorsqu’il sortit de la Borderie, plus pâle qu’un spectre, les lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait : En mémoire d’elle, le baron doit être sauvé. À la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la cour du château et qu’il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse fut averti de l’impression qu’il allait produire. Il était dans une de ces crises de douleur où l’âme devient indifférente à tout, n’apercevant plus de malheur possible. Il tressaillit pourtant, lorsqu’on l’introduisit dans un petit salon du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu. Ce petit salon, il le reconnaissait. C’était là que d’ordinaire se tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu’il la connaissait, lorsque son cœur hésitait encore entre Marie-Anne et elle, et qu’il lui faisait la cour... Que d’heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait la revoir, telle qu’elle était alors, radieuse de jeunesse, insoucieuse et rieuse... sa naïveté était peut-être cherchée et voulue, en était-elle moins adorable. Elle était si défaite et si changée, que c’était à ne la pas reconnaître, on eût dit qu’elle se mourait. Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir ce qu’il disait. Elle eut besoin d’un effort pour garder le secret de sa joie. Elle comprenait qu’il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le parti qu’elle en pouvait tirer. Je n’ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d’une voix navrante de résignation, je ne m’en consolerai jamais. Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les hommes. Car il n’est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu’on le suppose, dont la vanité ne s’épanouisse délicieusement à l’idée qu’une femme meurt de son abandon. Il n’en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui ne soit bien près de la payer au moins d’une tendre pitié. L’admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire dans ses yeux l’aveu d’une faiblesse dont elle avait honte. C’était la plus éloquente des réponses. Il présenta sa requête qui lui fut accordée, et craignant peut-être de trop s’engager : Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai... Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait. Elle m’aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni cet affaissement. Les raisons qui ont déterminé notre rupture n’existent plus... On peut considérer le marquis de Courtomieu comme mort... Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le traversa. On venait d’apprendre le crime de la Borderie, et l’abbé Midon était chez le juge de paix pour l’informer des circonstances de l’empoisonnement. Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait égarer la justice. Après plus d’un mois d’efforts, l’enquête aboutit à cette conclusion : que « le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne, avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du poison qui s’était trouvé sous sa main. » Le rapport ajoutait : que « Chupin avait été lui-même assassiné peu après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable... » Mais, dans le pays, on s’occupait infiniment moins de cette affaire que des visites de Martial à Mme Blanche. Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris. C’est le surlendemain même de ce départ que l’aîné des Chupin annonça que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville. Et comme on lui disait qu’il y crèverait sans doute de misère : répondit-il avec une assurance singulière, qui sait ?... J’ai idée, au contraire, que l’argent ne me manquera pas, là-bas !... Ainsi, moins d’un an après ce terrible ouragan de passions qui avait bouleversé la paisible vallée de l’Oiselle, c’est à peine si on en retrouvait des vestiges qui allaient s’effaçant de jour en jour, sous les tombées de neige du temps. Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si récents et cependant déjà presque du domaine de la légende ?... Des ruines noircies par l’incendie, sur les landes de la Rèche. Une tombe, au cimetière, où on lisait : Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans. Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des récoltes et des semailles, se souvenaient... Souvent, les longs soirs d’hiver, à Sairmeuse, quand ils se réunissaient au Bœuf couronné pour faire la partie, ils posaient leurs cartes grasses et gravement s’entretenaient des choses de l’an passé. Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce drame sanglant de Montaignac avaient eu « une mauvaise fin ? » Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité inexorable. Et que de noms déjà sur la liste funèbre !... Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui, du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur aise. Ils l’enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans sa chambre, mais à la cave, pour qu’on n’entendit pas ses hurlements du dehors. Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune ; on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au malheur. Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit, à cheval, pour courre un loup signalé aux environs. À la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant, tremblant d’épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et ruisselants de sueur... Qu’était donc devenu le maître ? On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces. Mais ce n’est qu’au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque aux recherches, qu’un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint annoncer au château qu’il avait découvert, au fond d’un précipice, le cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse. Comment avait-il roulé là, lui, si excellent cavalier ? Cet accident eût paru louche, sans l’explication que donnèrent les palfreniers. le duc montait une bête très ombrageuse, dirent ces hommes, elle aura eu peur, elle aura fait un écart... Ce n’est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna définitivement le pays. La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des conjectures. Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage. Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il partout, calomniant ainsi la mémoire de sa sœur comme il avait calomnié sa vie. Puis, à quelques jours de là, après une courte absence, sans raison apparente, ses résolutions changèrent brusquement. Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter les formalités. On eût dit qu’il méditait quelque méchante action et qu’il s’efforçait d’écarter les soupçons, tant il mettait d’insistance à justifier sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus embrouillées. À l’entendre, il n’agissait pas pour lui, il ne faisait que se conformer aux volontés de Marie-Anne mourante ; on verrait bien que pas un sou de cet héritage n’entrerait dans sa poche. Ce qui est sûr, c’est que, dès qu’il fut envoyé en possession, il vendit tout, s’inquiétant peu du prix pourvu qu’on payât comptant. Il ne s’était réservé que les meubles qui garnissaient la belle chambre de la Borderie, et il les brûla. On connut cette particularité, et ce fut le comble. Ce pauvre garçon est fou ! Et ceux qui doutaient n’eurent plus de doutes, quand on sut que Jean Lacheneur s’était engagé dans une troupe de comédiens de passage à Montaignac. Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué. Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer ses études, M. d’Escorval et l’abbé Midon avaient mis en œuvre toute leur éloquence... C’est que ni le prêtre, ni le baron n’avaient besoin de se cacher désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour, comme autrefois, l’un à son presbytère, l’autre à Escorval. Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens, ne gardant de son effroyable chute qu’une légère claudication, le baron se fût estimé heureux, après tant d’épreuves imméritées, si son fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes. son cœur s’était brisé au bruit sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne ; et sa vie, depuis lors, semblait ne tenir qu’à l’espérance qu’il gardait encore de retrouver son enfant. Du moins avait-il des raisons sérieuses d’espérer. Sûr déjà du puissant concours de l’abbé Midon, il avait tout avoué à son père, il s’était confié au caporal Bavois devenu le commensal d’Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter l’impossible. La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice diminuaient encore les chances de succès. Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l’honneur de la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais prononcé. Nous réussirons quand même, disait l’abbé ; avec du temps et de la patience, on vient à bout de tout... Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun, chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte, interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de peur d’éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient intraitable. Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le découragement s’emparait de Maurice. Mon enfant est mort en naissant... Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né son enfant. Je l’ai revue dès qu’elle a été relevée, elle était relativement gaie et souriante... Et cependant il n’est bientôt plus, aux environs, un coin que nous n’ayons fouillé. nous étendrons le cercle de nos investigations... Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs. Sa confiance, très grande au commencement, avait été singulièrement altérée par la réponse d’une bonne femme qui passait pour une des meilleures langues de l’arrondissement. Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu’elle n’avait aucune connaissance d’un bâtard mis en nourrice dans les environs, mais qu’il fallait qu’il s’en trouvât quelqu’un, puisque c’était la troisième fois qu’on la questionnait à ce sujet... Si grande que fut sa surprise, l’abbé sut la dissimuler. Il fit encore causer la bonne femme, et d’une conversation de deux heures résulta pour lui une conviction étrange. Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l’enfant de Marie-Anne. Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes ? voilà ce que toute la pénétration de l’abbé ne pouvait lui apprendre. les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah ! si nous avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois ? Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait le secret de Mme Blanche était à Paris. Il n’y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils. Ils n’avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la trahison, et la fièvre de l’or les travaillant, ils s’obstinaient à chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu’à six pieds de profondeur autour de leur masure. Cependant il suffit d’un mot d’un paysan au cadet Chupin pour arrêter ces fouilles. Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de t’obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps... ton frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor. Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve... Mais, laissez faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra... Plus encore que Mme Blanche, tante Médie avait été épouvantée de la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de Courtomieu. En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d’idées qu’en dix ans. Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la prison de Montaignac et traduite en cour d’assises... Il est vrai que si elle n’eût eu que cela à craindre !... Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d’être seule coupable ! Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s’échappa de sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon, elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle entendait parler Blanche et Martial. Dès les vingt premiers mots qu’elle recueillit, la parente pauvre reconnut l’inanité de ses terreurs. Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d’un poids énorme, longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s’épanouir et porter des fruits. Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu’elle avait écouté... Jamais, la veille seulement, elle n’eût osé une énormité pareille. Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie. Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur. La jeune femme ne répondit pas. Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons de Martial, elle réfléchissait, s’efforçant de déterminer les conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec une foudroyante rapidité. Peut-être l’heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme Blanche, comme se parlant à soi-même. Je dis, tante, qu’avant un mois je serai marquise de Sairmeuse autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu’elle se réalisât ou non, peu lui importait. Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta jalousie s’est trompée, là-bas, à la Borderie, et que... ce que tu as fait était inutile. Tel avait été, tel n’était plus l’avis de Mme Blanche. Elle hocha la tête, et de l’air le plus sombre : C’est, au contraire, ce qui s’est passé là-bas qui me ramène mon mari, répondit-elle. J’y vois clair, à cette heure... C’est vrai, Marie-Anne n’était pas la maîtresse de Martial, mais Martial l’aimait... Il l’aimait, et les résistances qu’il avait rencontrées avaient exalté sa passion jusqu’au délire. C’est bien pour cette créature qu’il m’avait abandonnée, et jamais, tant qu’elle eût vécu, il n’eût seulement pensé à moi... Son émotion en me voyant, c’était un reste de son émotion quand il a vu l’autre... Son attendrissement n’était qu’une expression de sa douleur... Quoi qu’il advienne, je n’aurai que les restes de cette créature, que ce qu’elle a dédaigné !... Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage. Et je regretterais ce que j’ai fait, s’écria-t-elle... Ce jour-là, en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé... Mais des transes terribles l’assaillirent quand elle apprit que la justice venait de commencer une enquête. Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d’hommes de la police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus à déjouer toutes les ruses du crime. Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments étaient si évidentes que Mme Blanche s’en inquiéta. Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle. Ne sors plus de ta chambre, en ce cas. Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi. Le visage de la parente pauvre s’épanouissait. C’est cela, approuvait-elle en battant des mains, c’est cela ! Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve et l’ambition de la parente pauvre. Deux ou trois fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu’on lui montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée. Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous, avait répondu Mme Blanche. Positivement, c’est ainsi qu’on la traitait, dans ce château où il y avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles. Tous les matins, sur l’ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu’à elle de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu’elle aimait. Et la tante Médie trouvait cela excellent d’être ainsi soignée, choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des mois sans coucher dans un lit. Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu’elle avait du crime de la Borderie... L’enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé, dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de Montaignac. Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt Chupin. Ne l’avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de la Borderie ? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean Lacheneur paraissait décisif. Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt personnes l’avaient entendu déclarer avec d’affreux jurons qu’il ne serait pas tranquille tant qu’il resterait un Lacheneur sur la terre. Ainsi, tout ce qui eût dû perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle. Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son secret avant de mourir ?... Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa joie. Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie... Elle échappait en effet à la justice des hommes... Quelques semaines plus tôt, cette idée de « la justice de Dieu » eût peut-être amené un sourire sur les lèvres de Mme Blanche. Femme positive s’il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu’elle prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu commun de morale ou encore d’épouvantail ingénieux imaginé pour contenir dans les limites du devoir les consciences timorées... Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en songeant aux menaces de Marie-Anne mourante... Elle se souvenait de son serment, mais elle n’était plus disposée à le tenir. Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s’exposerait en faisant rechercher l’enfant de Marie-Anne. Le père saura bien le retrouver, songeait-elle. Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l’éprouver le soir même... Brisée de fatigue, elle s’était retirée dans sa chambre de fort bonne heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l’habitude, elle éteignit sa bougie dès qu’elle fut couchée, en se disant : Mais c’en était fait du repos de ses nuits... Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l’horreur et l’atrocité... Elle se percevait double, pour ainsi dire ; elle se sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait être là-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette... Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers. Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte s’ouvrir lentement, sans bruit... Elle s’avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un fauteuil, en face du lit, elle s’assit... De grosses larmes roulaient le long de ses joues, et elle regardait d’un air triste et menaçant à la fois... L’empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d’une sueur glacée. Pour elle, ce n’était pas une apparition vaine... Mais elle n’était pas d’une nature à subir sans résistance une telle impression. Elle secoua la stupeur qui l’envahissait et elle se mit à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la rassurer. Est-ce que les morts reviennent !... Suis-je enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon imagination !... Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas. Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières... à travers ses draps, qu’elle relevait sur sa tête, elle le voyait encore... Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa. Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours, et toujours, et l’épouvante de chaque nuit s’augmentait des terreurs des nuits précédentes. Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les forfanteries du scepticisme. Avoir peur d’une chose qui n’existe pas, se disait-elle, est-ce stupide !... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde faiblesse... Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s’envolaient ; la fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège de spectres. Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les attribuait aux inquiétudes de la journée. Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu’à elle ? Qu’un paysan l’eût rencontrée avec Chupin, lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge d’instruction arrivait à Courtomieu. L’enquête finit, et elle n’oublia pas. Darvin l’a dit : « C’est quand l’impunité leur est assurée que les grands coupables connaissent véritablement le remords. » Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du siècle. Et cependant l’atroce supplice qu’elle endurait ne détournait pas sa volonté du but qu’elle s’était fixé le jour de la visite de Martial. Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne pas rentrer à Montaignac. Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du mariage, n’avaient rendu la paix à Mme Blanche. Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore, implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne. Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le cœur avait été brisé, n’offrait aucune prise, et qu’elle n’aurait jamais sur lui la moindre influence. Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une angoisse plus poignante encore que toutes les autres. Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s’oublia et avoua hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à tenailler, à faire mourir lentement au milieu d’affreuses souffrances, le misérable empoisonneur. Il s’exprimait avec une violence inouïe, d’une voix où vibrait encore sa puissante passion... Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son mari venait à découvrir qu’elle était coupable... C’est vers cette époque qu’elle commença à regretter de n’avoir pas tenu le serment fait à sa victime, et qu’elle résolut de faire rechercher l’enfant de Marie-Anne. Mais, pour cela, il fallait à toute force qu’elle habitât une grande ville, Paris, par exemple, où, avec de l’argent, elle trouverait des agents habiles et discrets... Il ne s’agissait que de décider Martial. Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, Mme Blanche rayonnante, put dire à tante Médie : Tante, nous partons d’aujourd’hui en huit. Dévorée d’angoisses, obsédée de soucis poignants, Mme Blanche n’avait pas remarqué que tante Médie n’était plus la même. Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas les domestiques, mais il n’en était pas moins positif et réel, et se trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues. Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête maltraitée ; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la parole, et il y avait par instants des velléités d’indépendance dans son accent. Depuis la fameuse semaine où on l’avait servie dans sa chambre, elle hasardait toutes sortes de démarches insolites. S’il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l’écart, elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. À table, elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. À deux ou trois reprises elle eut une opinion qui n’était pas celle de sa nièce, et il lui arriva de discuter des ordres. Une fois, Mme Blanche qui sortait, l’ayant priée de l’accompagner, elle se déclara enrhumée et resta au château. Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vêpres, tante Médie déclara qu’elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda qu’on lui attelât une voiture, ce qui fut fait. Tout cela n’était rien en apparence ; en réalité, c’était monstrueux, inimaginable. Il était clair que la parente pauvre s’exerçait timidement à l’audace... Jamais devant elle il n’avait été question de ce départ que sa nièce lui annonçait si gaiement ; elle en parut toute saisie... vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu... Pour où aller, mon Dieu !... Nous nous y fixons, c’est décidé. Là est la place de mon mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui assurent une grande situation. Il va racheter l’hôtel de Sairmeuse et le meubler magnifiquement. Tous les tourments de l’envie se lisaient sur le visage de la parente pauvre. Toi, tante, tu resteras ici ; tu y seras dame et maîtresse. Ne faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre père !... te voilà heureuse et contente, j’espère. Mais non ; tante Médie ne paraissait point satisfaite. Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n’aurai le courage de rester seule dans ce grand château. sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les jardiniers... Quand le marquis se met à hurler le soir, il me semble que je deviens folle moi-même. interrogea-t-elle, de l’air le plus ironique. tu perds la tête, je crois. Blanche, je t’en conjure, je t’en supplie. Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que je n’ose, que c’est plus fort que moi, que j’y mourrai !... Le rouge de l’impatience commençait à empourprer le front de Mme Blanche. tu m’ennuies, à la fin, dit-elle rudement. Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase : Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t’empêche de chercher un séjour plus à ton gré ; tu es libre et majeure... La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies. C’est-à-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l’hôpital. Merci, ma nièce, merci, je reconnais ton cœur ; je n’attendais pas moins de toi, merci ! Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses yeux. Et c’est d’une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère se redressant pour mordre, qu’elle poursuivit : Je suppliais, tu m’as brutalement repoussée, maintenant je commande et je dis : je veux ! Oui, j’entends et je prétends aller avec vous à Paris... cela te surprend d’entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante Médie. Il y a si longtemps que je souffre, que je me révolte à la fin. Car j’ai souffert la passion chez vous. C’est vrai, vous m’avez recueillie, vous m’avez nourrie et logée, mais vous m’avez pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante jamais endurerait tout ce que j’ai supporté... As-tu jamais, Blanche, traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre nom ! Et je n’avais pas de gages, moi ; bien au contraire je vous devais de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. le crime d’être pauvre, vous me l’avez fait payer cher. M’avez-vous assez ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds !... À une livre de pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi !... Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s’amassait en elle, lui remontait à la gorge et l’étouffait. Mais ce fut l’affaire d’une seconde, et d’un ton d’amère ironie : Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J’y prendrai du bon temps, donc ! Tu iras à la cour, n’est-ce pas, au bal, au spectacle. Je serai de toutes tes fêtes. J’aurai enfin de belles toilettes, moi qui depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d’une toilette ? Oui, deux fois par an on m’achetait une robe de soie noire, en me recommandant de bien la ménager... Mais ce n’était pas pour moi que vous vous décidiez à cette dépense, c’était pour vous, et pour que la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le dos, comme vous cousiez du galon d’or aux habits de vos laquais, par vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble, tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l’autre... Et toi Blanche, combien de fois, pour m’inspirer ta volonté m’as-tu pas dit : « Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à Courtomieu. » Et j’obéissais, force m’était bien d’obéir, puisque je ne savais où aller... vous avez abusé de toutes les façons ; mais mon tour est venu, et j’abuse... Mme Blanche était à ce point stupéfiée qu’il lui eût été impossible d’articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie. À la fin, cependant, d’une voix à peine intelligible, elle balbutia : Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas. Comme sa nièce, l’instant d’avant, la parente pauvre haussa les épaules. En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous, doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de moitié pour le plaisir. Oui, n’est-ce pas, et tu cherches à t’étourdir. Faisant appel à toute son énergie, Mme Blanche avait un peu repris possession de soi. Et si je répondais non ? Et pourquoi, s’il te plaît ? Iras-tu donc me dénoncer à la justice ? Tante Médie hocha négativement la tête, Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même... Non, je ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l’histoire de la Borderie. Nulle menace n’était capable de l’épouvanter autant que celle-là. Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets. Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse dans notre maison ; c’est à toi seule que tu dois t’en prendre. Pourquoi ne nous rien dire ?... J’attribuais toutes tes complaisances à ton amitié pour moi... Elle eut un sourire contraint et ajouta encore : Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu souhaitais des toilettes tapageuses... Mais tranquillise-toi, je réparerai ma sottise... Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu’elle voulait, balbutiait quelques excuses : s’écria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu me pardonnes, n’est-ce pas ?... La tante et la nièce s’embrassèrent en effet, avec de grandes effusions de tendresse, comme deux amies qu’un malentendu a failli séparer. Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas plus l’inepte tante Médie que la perspicace Mme Blanche. je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m’enverrait rejoindre Marie-Anne. Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l’esprit de Mme Blanche. Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne d’ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple, l’agent de police qui l’a arrêté. Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à cette dangereuse et perfide créature. Je ne m’appartiens plus, je suis à elle. Il me faudra adorer ses caprices... et elle a quarante ans d’humiliation et de servitude à venger. Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se débarrasser de cette complice. Elle n’en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en entrevoir vaguement plusieurs dans l’avenir... Serait-il donc impossible, avec beaucoup d’adresse, d’inspirer à tante Médie l’ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie par des gens à soi !... Était-il prouvé qu’on ne réussirait pas à pousser au mariage cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de coquetterie et la passion de la toilette... L’appât d’une bonne dot attirerait toujours un mari. Mais, dans un cas comme dans l’autre, il fallait à Mme Blanche de l’argent, beaucoup d’argent, dont elle pût disposer sans avoir à en rendre compte à personne. Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en or... Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu’il était devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans danger s’emparer du trésor. Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné, enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial. La tante et la nièce semblaient d’ailleurs, depuis la scène décisive, vivre mieux qu’en bonne intelligence. C’était, entre elles, un perpétuel échange d’attentions délicates et de soins touchants. Et, du matin au soir, ce n’était que des « petite tante chérie, » ou des « chère nièce aimée, » à n’en plus finir. Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d’autrefois, au ton impérieux de l’une et à l’humilité de l’autre, commençaient à trouver cela drôle. Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur eût appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Médie n’eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures, exactement pareil au sien. Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise de Sairmeuse. C’était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment où il se trouvait seul avec sa femme : chère marquise, dit-il, d’un ton de bienveillante ironie, que de petits soins ! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère tante. Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu. Je l’aime tant, cette bonne Médie ! Jamais je ne reconnaîtrai assez les témoignages d’affection et de dévouement qu’elle m’a donnés quand j’étais malheureuse. C’était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne s’était plus inquiété d’une circonstance toute futile en apparence. Il avait, d’ailleurs, à ce préoccuper de bien d’autres choses. L’homme d’affaires qu’il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire se pouvait, l’hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d’accourir, se trouvant, marquait-il, en présence d’une de ces difficultés qu’un mandataire ne saurait résoudre. La peste étouffe le maladroit ! Il est capable de manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne saurais me plaire à Paris, si je n’habite l’hôtel de ma famille. Sa hâte d’arriver était si grande, que le second jour de voyage, le soir il déclara que s’il eût été seul il eût couru la poste toute la nuit. Qu’à cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire peur... Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à l’hôtel Meurice. C’est à peine si Martial prit le temps de déjeuner. Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de sortir, je serai bientôt de retour. Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette fois. Mon homme d’affaires, dit-il, n’est qu’un nigaud. Il n’osait pas m’écrire qu’un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige un pot-de-vin de cinquante mille francs ; il les aura, pardieu ! Et d’un ton de galanterie affectée qu’il prenait toujours en s’adressant à sa femme : Je n’ai plus qu’à signer, ma chère amie, ajouta-t-il ; mais je ne le ferai que si l’hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous n’êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous avons des concurrents... Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais Mme Blanche eût été bien difficile si elle n’eût pas été satisfaite de cet hôtel de Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l’entrée est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d’arbres séculaires s’étendent jusqu’à la rue de Varennes. Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis plusieurs années. Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d’un ton chagrin, un an peut-être... Il est vrai qu’on peut, avant trois mois, avoir ici un appartement provisoire très habitable. On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le désir de son mari. En ce cas, comptez sur moi pour presser les ouvriers. En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de Sairmeuse savait qu’on n’est guère bien servi, vite et selon ses désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s’occuper de tout. Il s’entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il courait les fabricants. Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne rentrait que pour dîner. Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son appartement de l’hôtel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant pas à plaindre. Le voyage, le mouvement, la vue d’objets inaccoutumés, le bruit de Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de préoccupations enfin, l’arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume enveloppait l’horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa conscience devenaient murmure... Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles habitudes de servilité et lui tenait compagnie... Le passé s’effaçait, croyait-elle, et elle s’abandonnait aux espérances d’une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des domestiques de l’hôtel parut, et dit : Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise. À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans la main, Mme Blanche écoutait la lecture d’un livre nouveau que lui faisait tante Médie. L’entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne pouvait être qu’un des ouvriers employés par Martial. Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique. Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je supposais qu’il cherchait une place... le marquis qu’il veut voir ? Madame m’excusera, c’est bien à Madame qu’il veut parler, il me l’a dit. Alors, sachez comme il s’appelle et ce qu’il désire. Et se retournant vers la parente pauvre : Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage le plus intéressant. Mais tante Médie n’avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le domestique était de retour. L’homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont il s’agit dès qu’elle saura son nom. Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l’hôtel Meurice. Tante Médie eut un gémissement étouffé ; elle laissa son livre et s’affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants. Mme Blanche, elle, se dressa tout d’une pièce, plus pâle que son peignoir de cachemire blanc, l’œil trouble, les lèvres tremblantes. répétait-elle, comme si elle eût espéré qu’on allait lui dire qu’elle avait mal entendu, Chupin !... Puis, avec une certaine violence : Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l’entendre. Il est inutile qu’il se représente. Jamais je ne le recevrai !... Mais, dans le temps que mit le domestique à s’incliner respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se ravisa. Au fait, non, prononça-t-elle, j’ai réfléchi, faites monter cet homme. Oui, approuva tante Médie d’une voix défaillante, qu’il vienne, cela vaut mieux. Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l’une de l’autre, immobiles, consternées, le cœur serré par les plus effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu’à grand peine articuler quelques paroles. C’est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme Blanche. En effet, je le crois, mais que veut-il ? La parente pauvre leva les bras au ciel. Fasse Dieu qu’il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche, prononça-t-elle. pourvu qu’il ne sache rien ! Ne vas-tu pas te désespérer à l’avance ! Dans dix minutes, nous serons fixées. Et même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu’on ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à paraître... Mme Blanche ne se trompait pas. C’était bien l’aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux maraudeur mourant avait confié son secret. Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir, demandant partout et à tous l’adresse du marquis de Sairmeuse. On venait de lui indiquer l’hôtel Meurice, et il accourait. Ce n’est toutefois qu’après s’être bien assuré de l’absence de Martial qu’il avait demandé Mme la marquise. Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique revint en lui disant : On consent à vous recevoir, suivez-moi. Chupin suivit ; mais le domestique, extraordinairement intrigué et tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque éclaircissement de ce campagnard. Ce n’est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a produit un fier effet sur Mme la marquise ! Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont l’inonda cette nouvelle. Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît ? Je suis son frère de lait. Le domestique n’en crut pas un mot ; il soupçonnait bien autre chose, vraiment ! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l’appartement du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon. Le mauvais gars avait d’avance préparé une petite histoire, mais il fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu’il resta court et béant. Ce qui l’interloquait surtout, c’était une grande glace, en face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du tapis qu’il craignait d’écraser sous ses gros souliers. Après un moment, voyant qu’il demeurait stupide, un sourire idiot sur les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à rompre le silence. Le gars Chupin était intimidé, mais il n’avait point peur : ce n’est pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard toutes les formules de respect qu’il savait. Au fait, insista la jeune femme impatientée. Amener au fait un paysan n’est pas facile, et ce n’est qu’après beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement qu’il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu’il y avait, qu’on n’avait pas retrouvé le trésor de son père, qu’il était, en conséquence, sans ressources... Puis, d’un ton qui n’était rien moins que bienveillant : Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable à Sairmeuse. Enfin, n’importe, vous êtes de mon pays, je consens à vous accorder un secours, à la condition que vous n’y reviendrez pas. C’est d’un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta cette semonce. À la fin, il releva la tête : Je ne demande pas l’aumône, articula-t-il fièrement. Mme Blanche reçut un coup dans le cœur, et cependant, elle eut le courage de toiser Chupin d’un air dédaigneux, en disant : je vous dois quelque chose !... Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt père. Au service de qui donc a-t-il péri ? Sa dernière parole, avant de mourir, a été pour vous. « Vois-tu, gars, qu’il me dit, il vient de se passer des choses terribles à la Borderie. le marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du pain. Quand je serai crevé, laisse-moi tout mettre sur le dos, la terre n’en sera pas plus froide et ça innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien... » Si grande que fût son impudence, il s’arrêta, stupéfait de la physionomie de Mme Blanche. En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du récit de son père. C’est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle avait compris que céder une fois c’était se mettre à la discrétion de ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec une merveilleuse énergie, elle payait d’audace. En d’autres termes, fit-elle, vous m’accusez du meurtre de Mlle Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas ce que vous allez exiger ? Le gars Chupin inclina affirmativement la tête. reprit Mme Blanche, puisqu’il en est ainsi, sortez !... Il est sûr qu’elle allait, à force d’audace, gagner cette partie périlleuse, dont le repos de sa vie était l’enjeu ; Chupin était absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant : La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant Chupin, le faisant parler, découvrant tout. Sa tête s’égara, elle s’abandonna, elle se livra. Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et l’entraîna, par une porte intérieure, jusqu’à l’escalier de service. Prenez toujours cela, disait-elle d’une voix sourde, ce n’est qu’un à-compte... Pas un mot à mon mari, surtout !... Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute ; lorsqu’elle rentra, elle trouva Martial dans le salon. Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main une lettre déployée. Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans ses yeux une larme furtive. Quel malheur nous frappe encore !... balbutia-t-elle d’une voix que l’excès de son émotion de tout à l’heure rendait à peine intelligible. Martial ne remarqua pas ce mot « encore, » qui l’eût au moins étonné. Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il. D’une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches de Sanguille... c’est là que mon pauvre père a failli être assassiné. c’est au même endroit, en effet. Martial n’aimait que très médiocrement son père, et il n’en était pas aimé, il le savait ; et il s’étonnait de l’amère tristesse qui l’envahissait en songeant qu’il n’était plus. Puis, il y avait autre chose encore. D’après cette lettre, que m’apporte un exprès, poursuivit-il, tout le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Moi, je crois à un crime. Une exclamation d’effroi échappa à tante Médie, et Mme Blanche pâlit. Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. mes pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui qui a tenté d’assassiner le marquis de Courtomieu... Et vous ne le dénoncez pas, s’écria la jeune femme, et vous ne courez pas demander vengeance à la justice !... La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre. Je n’ai à donner que des preuves morales, et c’est des preuves matérielles qu’il faut à la justice. Il eut un geste d’affreux découragement, et, d’une voix sourde, répondant à ses pensées plutôt que s’adressant à sa femme, il poursuivit : Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce qu’ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt ou tard le crime s’expie. Chacune des paroles de son mari trouvait un écho en elle. Il eût parlé pour elle qu’il ne se fût pas exprimé autrement. Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres préoccupations, Martial ! Il ne parut pas l’entendre, et du même ton il continua : Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé la probité jusqu’à l’héroïsme. D’un mot, nous pouvions nous les attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués... C’était notre devoir avant notre intérêt. Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... Il est de ces gens qu’on doit respecter, si on n’est pas sûr de les anéantir d’un coup, eux et les leurs... Qui me dit qu’à la place de Jean Lacheneur, je n’agirais pas comme lui. Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l’avenir : Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il ; seul j’ai pu mesurer sa haine, et je sais qu’il ne vit plus que par l’espoir de se venger de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n’importe ! Nos millions sont comme un rempart autour de nous, c’est vrai, mais il saura s’ouvrir une brèche. Et les plus minutieuses précautions ne nous sauveront pas : un moment viendra quand même où nos défiances s’assoupiront, tandis que sa haine veillera toujours. Qu’entreprendra-t-il, je n’en sais rien, mais ce sera terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre dans notre maison, c’est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la porte... Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler seulement une parole, et pendant cinq minutes on n’entendit que le pas de Martial qui arpentait le salon. Enfin il s’arrêta devant sa femme. Je viens d’envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous m’excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d’une semaine. Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d’elle pour plusieurs jours. Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu’au lendemain du crime. Ce n’était plus contre des fantômes qu’elle avait à se défendre maintenant ; Chupin existait, et sa voix, si elle n’était pas plus terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue. Si Mme Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme, qu’il quittât Paris, la France, qu’il s’en allât si loin qu’on n’entendit plus jamais parler de lui... Naturellement Chupin était sorti de l’hôtel sans rien dire... Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore à l’épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu’au nom de Lacheneur, se sentait remuée jusqu’au plus profond de ses entrailles. Elle ne pouvait s’ôter l’idée qu’il soupçonnait quelque chose, et que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la guettait... C’est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver l’enfant de Marie-Anne. Outre qu’elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour et qu’il serait entre ses mains comme un otage. Mais où rencontrer un homme à qui se confier ?... Se mettant l’esprit à la torture, elle se souvint d’avoir entendu autrefois son père parler d’un espion du nom de Chefteux, garçon prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même d’honnêteté, quand on y mettait le prix. C’était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier lieu, avait été condamné pour faux et s’était évadé du bagne. En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder un « bureau de renseignements privés. » Après quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l’absence de son mari pour s’adresser à lui. Un matin donc, elle s’habilla le plus simplement possible et, suivie de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l’élève de Fouché. C’était un petit homme de taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle bonne humeur. Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement meublé, et tout aussitôt Mme Blanche se mit à lui raconter qu’elle était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu’une de ses sœurs, qui venait de mourir, avait fait une faute, et qu’elle était prête aux plus grands sacrifices pour retrouver l’enfant de cette sœur, etc., etc., enfin, tout une histoire, qu’elle avait préparée, et qui était assez vraisemblable. L’espion n’en crut pourtant pas un mot, car, dès qu’elle eut achevé, il lui frappa familièrement sur l’épaule, en disant : Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage... Elle se rejeta en arrière, comme au contact d’un reptile, écrasant du regard l’homme des renseignements. Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse ! Je crois que vous vous méprenez ! fit-elle d’un accent où vibrait tout l’orgueil de sa race. Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses. Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui donnait la jeune femme, il pensait : De la part d’une bourgeoise du quartier Saint-Denis, c’est louche... Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succès et par la consignation de 500 francs d’arrhes. Et où aurai-je l’honneur de vous adresser mes communications, madame ?... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à autre... Lorsqu’il reconduisit ses clientes, l’espion ne doutait plus... Dès qu’il les jugea au bas de l’escalier, il s’élança dehors en se disant : Pour le coup, je crois que la chance me sourit. Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s’informer, découvrir leur nom et leur qualité n’était qu’un jeu pour l’ancien agent de Fouché. Il avait la partie d’autant plus belle, qu’elles étaient à mille lieues de soupçonner ses desseins. La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient absolument Mme Blanche. Il lui avait d’ailleurs si fort vanté ses prodigieux moyens d’investigations, qu’elle se tenait pour certaine du succès. Tout en regagnant l’hôtel Meurice, elle s’applaudissait de sa démarche. Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant ; je le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde... La semaine suivante, seulement, elle reconnut l’énormité de son imprudence. Etant retournée chez Chefteux, il l’accueillit avec de telles marques de respect, qu’elle vit bien qu’elle était connue... Consternée, elle essaya de donner le change, mais l’espion l’interrompit : Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l’identité des personnes qui m’honorent de leur confiance. C’est comme un échantillon de mon savoir-faire, que je donne... Mais que madame la duchesse soit sans crainte : je suis discret par caractère et par profession. Nous avons d’ailleurs quantité de dames de la plus haute volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant le mariage est si vite arrivé !... Ainsi Chefteux était persuadé que c’était son enfant à elle, que la jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher. Elle n’essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu’il crût cela que s’il eût soupçonné la vérité. Mme Blanche rentra dans un état à faire pitié. Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles. Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient. Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une oreille amie, s’évapore et se répand ! Elle se voyait trois maîtres qui d’un geste, d’un mot, d’un regard, pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule. Et elle n’était plus libre comme autrefois. La somptueuse installation de l’hôtel de Sairmeuse était terminée... Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu’à ses plus intimes pensées. Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle lui achetait une robe toutes les fois qu’elle s’en achetait une, elle la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait ravie et prête à tout. Chefteux n’inquiétait pas non plus beaucoup Mme Blanche. Tous les trois mois, il présentait un mémoire de « frais d’investigations » s’élevant à dix mille francs environ, et il était clair que tant qu’on le payerait il se tairait. L’ancien espion n’avait d’ailleurs pas fait mystère de l’espoir qu’il avait d’une rente viagère de vingt-quatre mille francs. Mme Blanche lui ayant dit, après deux années, qu’il devait renoncer à ses explorations puisqu’il n’aboutissait à rien : Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d’un seul coup... Son frère cadet venait de le rejoindre, l’accusant d’avoir volé le magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main. Il y avait eu bataille, et c’est la tête tout enveloppée de linges ensanglantés que Chupin s’était présenté à Mme Blanche. Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée, et je laisserai croire à mon frère que je l’avais prise... C’est bien désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra bien que je lui avoue d’où je tire mon argent, et comment... S’il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité du vieux maraudeur, ce misérable n’en avait ni l’intelligence ni la finesse. Loin de s’entourer de précautions, comme le lui commandait son intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir de brute. On ne voyait que lui pendu à la cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l’après-midi, le soir, sans s’inquiéter de Martial. Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise mine, qui empestait le tabac et l’eau-de-vie. Une nuit qu’il y avait une grande fête à l’hôtel de Sairmeuse, il se présenta ivre, et impérieusement exigea qu’on allât prévenir Mme Blanche qu’il était là et qu’il attendait. Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et de honte sous son diadème de diamants... Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu’il demandait : C’est-à-dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la noce !... De la monnaie, et vite, ou je crie tout ce que je sais ! Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable. L’argent ne tenait pas plus dans ses poches que l’eau dans un crible. Sans doute, il l’éparpillait sans en comprendre la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le voleur qui a fait un beau coup, que l’or grise, et qui d’ailleurs se croit riche de tout ce qu’il y a à voler au monde. Lui faisait un beau coup tous les jours... c’était à n’y rien comprendre, car il n’avait même pas eu l’idée de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu’il prodiguait. Il ne songeait même pas à se vêtir proprement, il semblait à la mendicité. Il restait fidèle à la boue et à la plus basse crapule. Peut-être ne se soûlait-il à l’aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour compagnons les plus dégoûtants gredins, les plus abjects et les plus vils. C’est à ce point qu’une nuit il fut arrêté dans un endroit immonde. La police, émue de voir tant d’or entre les mains d’un tel misérable, crut à un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse. Martial était à Vienne à ce moment, par bonheur, car le lendemain un inspecteur de la Préfecture se présenta à l’hôtel... Et Mme Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c’était elle, en effet, qui avait remis une grosse somme à cet homme, dont elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des services autrefois... Souvent le misérable avait des lubies. Il déclarait, par exemple, que se présenter sans cesse à l’hôtel de Sairmeuse lui répugnait, que les domestiques le traitaient comme un mendiant et que cela l’humiliait ; bref, qu’il écrirait désormais... Et le lendemain, en effet, il écrivait à Mme Blanche : « Apportez-moi telle somme, à telle heure, à tel endroit. » Et elle, la fière duchesse de Sairmeuse, elle était toujours exacte au rendez-vous. Puis, c’était sans cesse quelque invention nouvelle, comme s’il eût trouvé une jouissance extraordinaire à constater continuellement son pouvoir et à en abuser. C’était à le croire, tant il y déployait de science, de méchanceté et de raffinements cruels. Il avait rencontré, Dieu sait où une certaine Aspasie Clapard, il s’en était épris, et bien qu’elle fût plus vieille que lui, il avait voulu l’épouser. Mme Blanche avait payé la noce... Une autre fois, il voulut s’établir, résolu, disait-il, à vivre de son travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et qui fut bu en un rien de temps. Il eut un enfant, et Mme de Sairmeuse dut payer le baptême comme elle avait payé la noce, trop heureuse que Chupin n’exigeât pas qu’elle fût marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette idée... À deux reprises, Mme Blanche fut obligée d’accompagner à Vienne et à Londres, son mari, chargé d’importantes missions diplomatiques. Elle resta près de trois ans à l’étranger... pendant tout ce temps, elle reçut chaque semaine une lettre, au moins, de Chupin... que de fois elle envia le sort de sa victime ! Qu’était, comparée à sa vie, la mort de Marie-Anne !... Elle souffrait depuis autant d’années bientôt que Marie-Anne avait souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne devaient pas être bien plus intolérables que ses angoisses... Comment Martial ne s’aperçut-il, ne se douta-t-il même jamais de rien ? La réflexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en réalité. Le chef d’une famille, qu’il habite une mansarde ou un palais, est toujours le dernier à apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout le monde sait, il l’ignore. Souvent le feu est à la maison, que le maître dort en pleine sécurité. Il faut, pour l’éveiller, l’explosion, l’écroulement, la catastrophe. L’existence adoptée par Martial était d’ailleurs bien faite pour empêcher la vérité d’arriver jusqu’à lui. La première année de son mariage n’était pas révolue, que déjà il avait comme rompu avec sa femme. Il restait parfait pour elle, plein de déférences et d’attentions, mais ils n’avaient plus rien de commun que le nom et certains intérêts. Ils vivaient chacun de son côté, ne se retrouvant qu’au dîner, ou lors des fêtes qu’ils donnaient et qui étaient des plus brillantes de Paris. La duchesse avait ses appartements à elle, ses gens, ses voitures, ses chevaux, son service à elle. À vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande maison de Sairmeuse, que la destinée avait accablé de ses faveurs, qui avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux noms de France et une intelligence supérieure, Martial succombait sous le poids d’un incurable ennui. La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la sensibilité. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l’emplir de bruit et d’agitations. Lui, le sceptique par excellence, il recherchait les émotions du pouvoir. Il s’était jeté dans la politique comme un vieux lord blasé se met au jeu. Il est juste de dire aussi que Mme Blanche sut rester supérieure aux événements et jouer avec une héroïque constance la comédie du bonheur. Les plus atroces souffrances n’effacèrent jamais de sa physionomie cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le dédain d’autrui, et qui est la plus saisissante expression de l’orgueil. Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c’est avec une sorte de frénésie qu’elle se ruait au plaisir. Espérait-elle que l’excès de la fatigue anéantirait la pensée ? À tante Médie seule, et encore à de rares intervalles, Mme Blanche laissa voir le fond de son âme. Je suis, répétait-elle, comme un condamné qu’on aurait lié sur l’échafaud, et qu’on aurait abandonné en lui disant : Vis jusqu’à ce que le couperet tombe de lui-même. Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tombât, c’est-à-dire pour que Martial découvrît tout ? une circonstance fortuite, un mot, un rien, un caprice du hasard... elle n’osait dire un arrêt de la Providence. C’était bien là, en effet, dans toute son horreur, la situation de cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant enviée et tant adulée. « Elle a tous les bonheurs, » disait-on. Et elle, cependant, se sentait glisser peu à peu tout au fond d’abîmes indéfinissables. Pareille au matelot désespérément accroché à une épave, elle interrogeait l’horizon d’un œil éperdu, et elle n’apercevait que tempêtes et désastres. Les années, pourtant, devaient lui amener quelques allégements. Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses nouvelles. Ce silence semblait à Mme Blanche menaçant comme le calme qui précède l’orage. Un journal lui donna le mot de l’énigme. Le misérable, un soir qu’il avait bu plus que de coutume, s’était pris de querelle avec son frère, et l’avait assommé à coups de barre de fer. Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la tête de ses enfants. Traduit en cour d’assises, Chupin fut condamné à vingt ans de travaux forcés et envoyé à Brest. Cette condamnation ne devait pas rendre la paix à Mme Blanche. Le meurtrier lui avait écrit de sa prison de Paris, dès qu’il n’avait plus été au secret ; il lui écrivait du bagne. Mais il n’envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait à des camarades qui avaient fait leur temps, qui se présentaient à l’hôtel de Sairmeuse et qui demandaient à parler à Mme la duchesse. Ils lui racontaient toutes les misères qu’on endure là-bas « au pré, » et leur commission faite, ils finissaient toujours par réclamer quelque petit secours... Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta ce laconique billet : « Je m’ennuie à crever ici ; quitte à risquer ma peau, je veux m’évader. Venez à Brest ; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous entendrons. Et que ça ne traîne pas, sinon je m’adresse au duc, qui m’obtiendra ma grâce en échange de ce que je lui apprendrai. » Mme Blanche demeura un moment anéantie... il était impossible, croyait-elle, de crouler plus bas. demanda l’homme, d’une voix affreusement enrouée, quelle réponse faut-il faire au camarade ? Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle n’aperçut pas Chupin. La semaine précédente, il y avait eu au bagne une sorte de révolte, la troupe avait fait feu et Chupin avait été tué roide. Cependant, la duchesse, de retour à Paris, n’osait pas trop se réjouir. Elle supposait que le misérable devait avoir livré à la créature qu’il avait épousée, le secret de sa puissance. Je ne tarderai pas à la voir, pensait-elle. La veuve Chupin se présenta en effet, peu après, mais humblement et en suppliante. Elle avait souvent ouï dire, prétendait-elle, à son pauvre défunt, que Mme la duchesse était sa protectrice, et se trouvant sans ressources aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de lever un débit de boissons. Justement son fils, Polyte, ah ! qui avait alors dix-huit ans, venait de découvrir, du côté de Montrouge, une petite maison bien commode et pas trop chère, et sûrement, avec trois ou quatre cents francs... Mme Blanche remit 500 francs à l’affreuse mégère. Son humilité n’est-elle qu’un masque, pensait-elle, ou son mari ne lui a-t-il rien dit ? Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva. Il manquait, déclara-t-il, trois cents francs pour l’installation, et il venait de la part de sa mère supplier la bonne dame de les avancer... Résolue à savoir au juste à quoi s’en tenir, la duchesse refusa net, et l’affreux garnement se retira sans souffler mot. Evidemment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin était mort avec son secret... Cela se passait dans les premiers jours de janvier... Vers la fin de février, tante Médie fut enlevée par une fluxion de poitrine prise en sortant d’un bal travesti où elle s’était obstinée à aller, malgré sa nièce, avec un costume ridicule. Sa passion pour la toilette la tuait. La maladie ne dura que trois jours, mais l’agonie fut effroyable. Les approches de la mort éclairèrent de lueurs terribles la conscience de la parente pauvre. Elle comprit qu’ayant profité et même abusé du crime de sa nièce, elle était coupable autant que si elle l’eût aidée à le commettre. Elle avait été très pieuse, autrefois ; la foi lui revint avec son cortège de terreurs. criait-elle ; je suis damnée !... Elle se débattait sur son lit, elle se tordait comme si elle eût vu l’enfer s’entr’ouvrir pour l’engloutir. Elle hurlait comme si déjà elle eût senti les morsures des flammes. Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints à son secours. Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir, pour expier... Elle demandait un prêtre, jurant qu’elle ferait une confession publique. Plus pâle que la mourante, mais implacable, Mme Blanche veillait, aidée par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance. Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forcée d’appeler quelqu’un, et cette malheureuse dira tout. Le délire ne tarda pas à s’emparer de tante Médie, puis un anéantissement survint, si profond, qu’on pouvait croire à toute minute qu’elle allait passer. Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et reprendre connaissance. Elle se tourna péniblement vers sa nièce, et d’une voix où vibraient ses dernières forces : Tu n’as pas eu pitié de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre dans l’autre vie comme dans celle-ci... Tu mourras désespérée, toi aussi, seule, comme un chien... Il était loin, le temps où Mme Blanche eût donné quelque chose de sa vie pour sentir tante Médie à six pieds sous terre. En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l’affectait profondément. Elle perdait une complice qui parfois l’avait consolée, et elle ne gagnait rien en liberté, puisqu’une femme de chambre se trouvait initiée au secret du crime de la Borderie. Toutes les personnes de l’intimité de la duchesse de Sairmeuse remarquèrent, à cette époque, son abattement et s’en étonnèrent. N’est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme supérieure, regrette si fort cette antique caricature ! C’est que Mme Blanche avait été extraordinairement impressionnée par les sinistres prophéties de cette parente pauvre, devenue à la longue son âme damnée, et à qui elle avait refusé les consolations suprêmes de la religion. Contrainte à un retour vers le passé, elle s’épouvantait, comme jadis les paysans de Sairmeuse, de l’acharnement de la fatalité à poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient versé le sang. Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le traître, jusqu’à son père, le marquis de Courtomieu, le grand prévôt, qui avant de mourir avait traîné dix ans sous les huées un corps dont la pensée s’était envolée. L’année précédente, s’étaient éteints, à un mois d’intervalle, pleurés de tous, le baron et la baronne d’Escorval, et aussi le vieux caporal Bavois. De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mêlés aux troubles de Montaignac, Mme Blanche n’en apercevait plus que quatre : Maurice d’Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près du tribunal de la Seine, l’abbé Midon qui était venu vivre à Paris avec Maurice, enfin Martial et elle-même. Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom... Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne. Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu’il se souvenait toujours, qu’il était tout près d’elle, protégé par son obscurité, épiant l’heure de la vengeance... Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme Blanche résolut de s’adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à quoi s’en tenir. L’ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les trois mois, il présentait un « compte de frais » qui lui était payé sans discussion, et même, pour l’acquit de sa conscience, il envoyait tous les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse. Emoustillé par l’espoir d’une magnifique récompense, l’espion promit à sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi. Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves de l’existence de Jean quand ses investigations furent brusquement arrêtées... Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un cadavre littéralement haché de coups de couteau. « Digne fin d’un tel misérable, » disait le Journal des Débats, en enregistrant l’événement. Lorsqu’elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante sensation du coupable lisant son arrêt. Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche !... La duchesse ne se trompait pas. Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu’il ne vendait pas pour son compte les biens de sa sœur. L’héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination sacrée. Il l’y employa tout entier sans en détourner rien pour ses besoins personnels. Il n’avait plus un sou en poche, quand le directeur d’une troupe ambulante l’engagea à raison de 45 francs par mois. De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à l’aventure ; mal payé, toujours pris entre un manque d’engagement et la faillite d’un directeur. Sa haine était toujours aussi violente ; seulement, pour se venger comme il l’entendait, il avait besoin de temps, c’est-à-dire d’argent devant soi. Or, comment économiser, lorsqu’il n’avait pas toujours de quoi manger à sa faim ! Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse patience, suivant de l’œil, des profondeurs de sa misère, la brillante fortune des Sairmeuse. Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un engagement en Russie. L’engagement n’était rien ; mais le pauvre comédien eut l’habileté de s’associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il avait réalisé un bénéfice de cent mille francs. Maintenant, se dit-il, je puis partir ; je suis assez riche pour commencer la guerre. Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse. Au moment de mettre à exécution quelqu’un de ces atroces projets qu’il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un redoublement de haine et l’impitoyable sang-froid des justiciers. Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son arrivée les caquets d’une paysanne lui apprirent que depuis son départ, c’est-à-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes s’obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays. Quel était cet enfant, Jean le savait, c’était celui de Marie-Anne. Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également... L’une était Maurice d’Escorval, mais l’autre ?... Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d’un agent de Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu’à l’ancien espion de Fouché, puis jusqu’à la duchesse de Sairmeuse elle-même. Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver ? Voilà les deux questions qui tout d’abord se présentèrent à l’esprit de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n’y trouva pas de réponse satisfaisante. Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il ; je me réconcilierai s’il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon père... Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la veuve Chupin et son fils Polyte. Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la Poivrière. Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les interrogea, son nom même qu’il leur dit n’éveilla en eux aucun souvenir. Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente, laquelle était d’autant plus affreuse, qu’elle avait « eu de quoi, » affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel avait de l’argent tant qu’elle en voulait, jusqu’à plus soif, d’une dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse... Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils reculèrent... Il voyait l’étroite relation entre les recherches de Mme Blanche et ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes lueurs... C’est elle, se dit-il, l’infâme, qui a empoisonné Marie-Anne... C’est par ma sœur qu’elle a connu l’existence de l’enfant... Elle a comblé Chupin parce qu’il connaissait le crime dont son père a été le complice... Il se souvenait du serment de Martial, et son cœur était inondé d’une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l’un par l’autre et faisant de leurs mains sa besogne de vengeur... Ce n’était là cependant qu’une présomption, et il voulait une certitude. Il sortit de sa poche une poignée d’or, et l’étalant sur la table du cabaret : Je suis très riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous m’obéir et vous taire ? Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait toutes les protestations d’obéissance. La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet : « Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre heures. C’est pour l’affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire ?... Rien ; vous lui demanderez de l’argent. Et, en lui-même, il se disait : Si elle vient, c’est que j’ai deviné... Caché à l’étage supérieur de la Poivrière, Jean la vit par une fente du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin. Maintenant, pensait-il, je la tiens !... Dans quels bourbiers dois-je la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari !... Dix lignes de l’article consacré à Martial de Sairmeuse, par la BIOGRAPHIE GÉNÉRALE DES HOMMES DU SIÈCLE, expliquent son existence après son mariage. « Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dépensa au service de son parti la plus haute intelligence et d’admirables facultés... Mis en avant au moment où les passions politiques étaient le plus violentes, il eut le courage d’assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures... Obligé de se retirer devant l’animadversion générale, il laissa derrière lui des haines qui ne s’éteignirent qu’avec la vie. » Mais ce que l’article ne dit pas, c’est que si Martial fut coupable - et cela dépend du point de vue - il le fut doublement, car il n’avait pas l’excuse de ces convictions exaltées jusqu’au fanatisme qui font les fous, les héros et les martyrs. Et il n’était pas même ambitieux. Tous ceux qui l’approchaient, lorsqu’il était aux affaires, témoins de ses luttes passionnées et de sa dévorante activité, le croyaient ivre du pouvoir... Il s’en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges lourdes et les compensations médiocres. Son orgueil était trop haut pour être touché des satisfactions qui délectent les vaniteux, et la flatterie l’écœurait. Souvent dans ses salons, au milieu d’une fête, ses familiers voyant sa physionomie s’assombrir, s’écartaient respectueusement. Le voilà, pensaient-ils, préoccupé des plus graves intérêts... Qui sait quelles importantes décisions sortiront de cette rêverie. En ce moment, où sa fortune à son apogée faisait pâlir l’envie, alors qu’il paraissait n’avoir rien à souhaiter en ce monde, Martial se disait : Il considérait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beauté, plus entourée qu’une reine, et il soupirait. Il songeait à l’autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l’eût remué, dont un regard faisait monter à son cerveau tout le sang de son cœur... Car jamais elle n’était sortie de sa pensée. Après tant d’années, il la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lèvres sa chair glacée. Et le temps, loin d’effacer cette image qui avait empli sa jeunesse, la faisait plus radieuse et la parait de qualités presque surhumaines. Si la destinée l’eût voulu, pourtant, Marie-Anne eût été sa femme. Il s’était répété cela mille fois, et il cherchait à se représenter sa vie avec elle. Ils auraient de beaux enfants jouant autour d’eux ! Il ne serait pas condamné à cette représentation continuelle, si bruyante et si creuse... Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tréteaux en vue, jouent pour la foule la parade du bonheur... Les véritables heureux se cachent, et ils ont raison ; le bonheur, c’est presque un crime. Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d’Etat, il se disait avec rage : Positivement il avait essayé de se donner de l’amour pour Mme Blanche. Il avait cherché à retrouver près d’elle les chaudes sensations qu’il avait éprouvées en la voyant à Courtomieu. On a beau tisonner des cendres froides, on n’en fait point jaillir d’étincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en épaisseur. C’est incompréhensible, se disait-il, pourquoi ?... Il y a des jours où je jurerais qu’elle m’aime... Son caractère, si irritable autrefois, est entièrement changé ; elle est devenue la douceur même... Quand j’ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir... Mais c’était plus fort que lui... Ses regrets stériles, les douleurs qui le rongeaient, contribuèrent sans doute à l’âpreté de la politique de Martial. Il sut du moins tomber noblement. Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance à une situation si compromise qu’il put croire un instant sa vie en danger. Voyant vides ses antichambres encombrées jadis de solliciteurs et d’adulateurs, il se mit à rire, et son rire était franc. Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis. On ne le vit point pâlir quand l’émeute vint hurler sous ses fenêtres et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidèle valet de chambre, le conjurait de revêtir un déguisement et de s’enfuir par la porte du jardin : Je ne suis qu’odieux, je ne veux pas devenir ridicule !... Même on ne put jamais l’empêcher de s’approcher d’une fenêtre et de regarder dans la rue. Une singulière idée lui était venue. Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s’était-il dit, quelle ne doit pas être sa joie !... Et s’il vit, à coup sûr il est là, au premier rang, animant la foule. Mais Jean Lacheneur était encore en Russie, à cette époque. L’émotion populaire se calma, l’hôtel de Sairmeuse ne fut même pas sérieusement menacé. Cependant, Martial avait compris qu’il devait disparaître pour un temps, se faire oublier, voyager... Il ne proposa pas à la duchesse de le suivre. C’est moi qui ai fait les fautes, ma chère amie, lui dit-il, vous les faire payer en vous condamnant à l’exil serait injuste. je vois un avantage à ce que vous restiez. Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C’eût été un bonheur, pour elle, mais était-ce possible ! Ne fallait-il pas qu’elle demeurât pour tenir tête aux misérables qui la harcelaient. Déjà, quand par deux fois elle avait été obligée de s’éloigner, tout avait failli se découvrir, et cependant elle avait tante Médie, alors, qui la remplaçait... Martial partit donc, accompagné du seul Otto, un de ces serviteurs dévoués comme les bons maîtres en rencontrent encore. Par son intelligence, Otto était supérieur à sa position ; il possédait une fortune indépendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie, pour tenir au séjour de Paris, mais son maître était malheureux, il n’hésita pas... Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena à travers l’Europe son ennui et son désœuvrement, écrasé sous l’accablement d’une vie que nul intérêt n’animait plus, que ne soutenait aucune espérance. Il habita Londres d’abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau jour, un invincible désir de revoir Paris le prit, et il revint. Ce n’était pas très prudent, peut-être. Ses ennemis les plus acharnés, des ennemis personnels, mortellement blessés par lui autrefois, offensés et persécutés, étaient au pouvoir. Et d’ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien être !... Quelle prise offrait-il à des représailles ?... L’exil qui avait lourdement pesé sur lui, le chagrin, les déceptions, l’isolement où il s’était tenu, avaient disposé son âme à la tendresse, et il revenait avec l’intention formellement arrêtée de surmonter ses anciennes répugnances et de se rapprocher franchement de la duchesse. Si je n’ai pas une femme aimée à mon foyer, j’y veux du moins une amie... Et dans le fait, ses façons, à son retour, étonnèrent Mme Blanche. Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de Courtomieu. Mais elle ne s’appartenait plus, et ce qui eût dû être pour elle le rêve réalisé ne fut qu’une souffrance ajoutée à toutes les autres. Cependant, Martial poursuivait l’exécution du plan qu’il avait conçu, quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet : « Moi, monsieur le duc, à votre place, je surveillerais ma femme. » Ce n’était qu’une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de la colère lui monter au front. Puis réfléchissant à sa conduite, à lui, depuis son mariage : Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu’aurais-je à dire ?... Ne lui ai-je pas tacitement rendu sa liberté !... Il était extraordinairement troublé, et cependant jamais il ne fût descendu au vil métier d’espion, sans une de ces futiles circonstances qui décident de la destinée d’un homme. Il rentrait d’une promenade à cheval, un matin, sur les onze heures, et il n’était pas à trente pas de son hôtel, quand il en vit sortir rapidement une femme, plus que simplement vêtue, tout en noir, qui avait exactement la tournure de la duchesse. C’est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne... S’il eût été à pied, il fût rentré, certainement. Il était à cheval, il poussa la bête sur les traces de Mme Blanche, qui remontait la rue de Grenelle. Elle marchait très vite, sans tourner la tête, tout occupée à maintenir sur son visage une voilette très épaisse. Arrivée à la rue Taranne, elle se jeta plutôt qu’elle ne monta dans un des fiacres de la station. Le cocher vint lui parler par la portière, puis remontant lestement sur son siège, il enveloppa ses maigres rosses d’un de ces maîtres coups de fouet qui trahissent un pourboire princier... Le fiacre avait déjà tourné la rue du Dragon, que Martial, honteux et irrésolu, retenait encore son cheval à l’endroit où il l’avait arrêté, à l’angle de la rue des Saints-Pères, devant le bureau de tabac. N’osant prendre un parti, il essaya de se mentir à lui-même. pensa-t-il en rendant la main à son cheval, qu’est-ce que je risque à avancer ?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le rejoindrai pas. Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, où il y avait comme toujours un encombrement... C’était bien le même, Martial le reconnaissait à sa caisse verte et à ses roues blanches. Debout sur son siège, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c’est au galop qu’il longea l’étroite rue du Vieux-Colombier, qu’il côtoya la place Saint-Sulpice et qu’il gagna les boulevards extérieurs, par la rue Bonaparte et la rue de l’Ouest. Toujours trottant, à cent pas en arrière, Martial réfléchissait. Ce n’est cependant guère le quartier des rendez-vous. Le fiacre venait de dépasser la place d’Italie. Il enfila la rue du Château-des-Rentiers, et bientôt s’arrêta devant un espace libre... La portière s’ouvrit aussitôt, la duchesse de Sairmeuse sauta lestement à terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle s’engagea dans les terrains vagues... Non loin de là, sur un bloc de pierre, était assis un homme de mauvaise mine, à longue barbe, en blouse, la casquette sur l’oreille, la pipe aux dents. Voulez-vous garder mon cheval un instant ? Martial lui jeta la bride et s’élança sur les pas de sa femme. Moins préoccupé, il eût été mis en défiance par le sourire méchant qui plissa les lèvres de l’homme, et, examinant bien ses traits, il l’eût peut-être reconnu. Depuis qu’il avait adressé au duc de Sairmeuse une dénonciation anonyme, il faisait multiplier à la duchesse ses visites à la veuve Chupin, et, à chaque fois, il guettait son arrivée. Comme cela, pensait-il, dès que son mari se décidera à la suivre, je le saurai... C’est que pour le succès de ses projets, il était indispensable que Mme Blanche fût épiée par son mari. Car Jean Lacheneur était décidé désormais. Entre mille vengeances, il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu’un cerveau malade et enfiévré par la haine pouvait seul concevoir. Il voulait voir l’altière duchesse de Sairmeuse livrée aux plus dégoûtants outrages, Martial aux prises avec les plus vils scélérats, une mêlée sanglante et immonde dans un bouge... Il se délectait à l’idée de la police, prévenue par lui, arrivant et ramassant indistinctement tout le monde. Il rêvait un procès hideux où reparaîtrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu flétris d’une éternelle ignominie. Dans cette conception du délire se retrouvait la férocité de l’assassin du vieux duc de Sairmeuse, mêlée de monstrueux raffinements empruntés par le cabotin nomade aux mélodrames où il jouait les rôles de traître. Et il pensait bien n’avoir rien oublié. Il avait sous la main deux abjects scélérats, capables de toutes les violences, et un triste garçon du nom de Gustave, que la misère et la lâcheté mettaient à sa discrétion, et à qui il comptait faire jouer le rôle du fils de Marie-Anne. Certes ces trois complices ne soupçonnaient rien de sa pensée. Quant à la veuve Chupin et à son fils, s’ils flairaient quelque infamie énorme, il ne savaient de la vérité que le nom de la duchesse. Jean tenait d’ailleurs Polyte et sa mère par l’appât du gain et la promesse d’une fortune s’ils servaient docilement ses desseins. Enfin, pour le premier jour où Martial suivrait sa femme, Jean avait prévu le cas où il entrerait derrière elle à la Poivrière, et tout avait été disposé pour qu’il crût qu’elle y était amenée par la charité. Mais il n’entrera pas, pensait Lacheneur, dont le cœur était inondé d’une joie sinistre, pendant qu’il tenait le cheval, M. le duc est trop fin pour cela. Et dans le fait, Martial n’entra pas. Si les bras lui tombèrent quand il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infâme, il se dit qu’en l’y suivant il n’apprendrait rien. Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant à cheval, il partit au grand galop. Ses soupçons étaient absolument déroutés, il ne savait que penser, qu’imaginer, que croire... Mais il était bien résolu à pénétrer ce mystère, et dès en rentrant à l’hôtel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, à ce serviteur si dévoué, il n’avait pas de secrets pour lui. Sur les quatre heures, le fidèle valet de chambre reparut, la figure bouleversée. monseigneur, la maîtresse de ce bouge est la veuve d’un fils de ce misérable Chupin... Martial était devenu plus blanc que sa chemise... Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en était réduite à subir la volonté de scélérats maîtres de ses secrets. Ils ne pouvaient être que terribles. Les années, qui avaient argenté de fils blancs la chevelure de Martial, n’avaient pas éteint les ardeurs de son sang. Il était toujours l’homme du premier mouvement. Enfin, d’un bond il fut à l’appartement de sa femme. Mme la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre, pour recevoir Mme la comtesse de Mussidan et Mme la marquise d’Arlange. C’est bien ; je l’attendrai ici !... Et Martial entra dans la chambre de Mme Blanche. Tout y était en désordre, car la duchesse, de retour de la Poivrière, achevait de s’habiller, quand on lui avait annoncé une visite. Les armoires étaient ouvertes, toutes les chaises encombrées, les mille objets dont Mme Blanche se servait journellement, sa montre, sa bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, traînaient sur les commodes et sur la cheminée. Martial ne s’assit pas, le sang-froid lui revenait. Pas de folie, pensait-il, si j’interroge, je suis joué !... Il faut se taire et surveiller. Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l’œil, il aperçut, dans l’armoire à glace, un grand coffret à incrustations d’argent, que sa femme possédait déjà étant jeune fille, et qui l’avait toujours suivie partout. Là, se dit-il, est sans doute le mot de l’énigme. Martial était à un de ces moments où l’homme obéit sans réflexions aux inspirations de la passion. Il voyait sur la cheminée un trousseau de clefs, il sauta dessus et se mit à essayer les clefs au coffret... Avec une rapidité fiévreuse, Martial avait déjà parcouru trente lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conçue : « RECHERCHES POUR L’ENFANT DE MME DE S... Frais du 3e trimestre de l’an 18 » Sa femme avait un enfant ! Il poursuivit néanmoins et il lut : « Entretien de deux agents à Sairmeuse... Gratifications à divers..., etc., etc. » Le total s’élevait à 6,000 francs, le tout était signé : Chefteux. Alors, avec une sorte de rage froide, Martial se mit à bouleverser le coffret, et successivement il trouva : un billet d’une écriture ignoble, où il était dit : « Deux mille francs ce soir, sinon j’apprends au duc l’histoire de la Borderie. » Puis trois autres factures de Chefteux ; puis une lettre de tante Médie, où elle parlait de prison et de remords. Enfin, tout au fond, était le certificat de mariage de Marie-Anne Lacheneur et de Maurice d’Escorval, délivré par le curé de Vigano, signé par le vieux médecin et par le caporal Bavois. La vérité éclatait plus claire que le jour. Plus assommé que s’il eût reçu un coup de barre de fer sur la tête, éperdu, glacé d’horreur ; Martial eut cependant assez d’énergie pour ranger tant bien que mal les lettres, et remettre le coffret en place. Puis il regagna son appartement en chancelant, se tenant aux murs. C’est elle, murmura-t-il, qui a empoisonné Marie-Anne ! Il était confondu, abasourdi, de la profondeur, de la scélératesse de cette femme qui était la sienne, de sa criminelle audace, de son sang-froid, des perfections inouïes de sa dissimulation. Cependant, si Martial discernait bien les choses en gros, beaucoup de détails échappaient à sa pénétration. Il se jura que soit par la duchesse, en usant d’adresse, soit par la Chupin, il saurait tout par le menu. Il ordonna donc à Otto de lui procurer un costume tel qu’en portaient les habitants de la Poivrière, non de fantaisie, mais réel, ayant servi. On ne savait pas ce qui pouvait arriver. De ce moment, - c’était dans les premiers jours de février, - Mme Blanche ne fit plus un pas sans être épiée. Plus une lettre ne lui parvint qui n’eût été lue auparavant par son mari... Et certes, elle était à mille lieues de soupçonner cet incessant espionnage. Martial gardait la chambre ; il s’était dit malade. Se trouver en face de sa femme eût se taire et été au-dessus de ses forces. Il se souvenait trop du serment juré sur le cadavre de Marie-Anne... Cependant, ni Otto, ni son maître, ne surprenaient rien... Polyte Chupin venait d’être arrêté sous l’inculpation de vol et cet accident retardait les projets de Lacheneur. Enfin, il jugea que tout serait prêt le 20 février, un dimanche, le dimanche gras. La veille, la veuve Chupin fut habilement endoctrinée, et écrivit à la duchesse d’avoir à se trouver à la Poivrière, le dimanche soir, à onze heures. Ce même soir, Jean devait rencontrer ses complices dans un bal mal famé de la banlieue, le bal de l’Arc-en-Ciel, et leur distribuer leurs rôles, et leur donner leurs dernières instructions. Ces complices devaient ouvrir la scène ; lui n’apparaîtrait que pour le dénouement. Tout est bien combiné, pensait-il, « la mécanique marchera. » « La mécanique, » ainsi qu’il le disait, faillit cependant ne pas marcher. Mme Blanche, en recevant l’assignation de la Chupin, eut une velléité de révolte. Elle se résigna cependant, et le soir venu, elle s’échappait furtivement de l’hôtel, emmenant Camille, cette femme de chambre qui avait assisté à l’agonie de tante Médie. La duchesse et sa camériste s’étaient vêtues comme les malheureuses de la plus abjecte condition, et, certes, elles se croyaient bien sûres de n’être ni épiées, ni reconnues, ni vues... Et cependant un homme les guettait, qui s’élança sur leurs traces : Martial... Informé avant sa femme, de ce rendez-vous, il avait lui aussi endossé un déguisement, ce costume d’ouvrier des ports, que lui avait procuré Otto. Et comme il était dans son caractère de pousser jusqu’à la dernière perfection tout ce qu’il entreprenait, il avait véritablement réussi à se rendre méconnaissable. Il avait sali et emmêlé ses cheveux et sa barbe, et souillé ses mains de terre. Il était, enfin, l’homme des haillons qu’il portait. Otto l’avait conjuré de lui permettre de le suivre, il avait refusé, disant que le revolver qu’il emportait suffisait à sa sûreté. Mais il connaissait assez Otto pour savoir qu’il désobéirait... Dix heures sonnaient quand Mme Blanche et Camille se mirent en route, et il ne leur fallut pas cinq minutes pour gagner la rue Taranne. Il y avait un fiacre à la station, un seul... Elles y montèrent et il partit. Cette circonstance arracha à Martial un juron digne de son costume. Puis il songea que sachant où se rendait sa femme, il trouverait toujours, pour la rejoindre, une autre voiture. Il en trouva une, en effet, dont le cocher, grâce à dix francs de pourboire exigés d’avance, le mena grand train jusqu’à la rue du Château-des-Rentiers. Il venait de mettre pied à terre, quand il entendit le roulement sourd d’une autre voiture, qui brusquement s’arrêta à quelque distance. Décidément, se dit-il, Otto me suit. Et il s’engagea dans les terrains vagues. Tout était ténèbres et silence, et le brouillard puant qui annonçait le dégel s’épaississait. Martial trébuchait et glissait à chaque pas, sur le sol inégal et couvert de neige. Il ne tarda pas, cependant, à apercevoir une masse noire au milieu du brouillard. La lumière de l’intérieur filtrait par les ouvertures en forme de cœur, des volets, et de loin on eût dit de gros yeux rouges, dans la nuit... Etait-il vraiment possible que la duchesse de Sairmeuse fût là !... Doucement, Martial s’approcha des volets, et, s’accrochant aux gonds et à une des ouvertures, il s’enleva à la force des poignets et regarda. Oui, sa femme était bien dans le bouge infâme. Elle était assise à une table, ainsi que Camille, devant un saladier de vin, en compagnie de deux hideux gredins et d’un tout jeune soldat. Au milieu de la pièce, une vieille femme, la Chupin, un petit verre à la main, pérorait et ponctuait ses phrases de gorgées d’eau-de-vie. L’impression de Martial fut telle, qu’il se laissa retomber à terre. Un rayon de pitié pénétra en son âme, car il eut comme une vague notion de l’effroyable supplice qui avait été le châtiment de l’empoisonneuse. Mais il voulait voir encore, il se haussa de nouveau. Le militaire s’était levé, il parlait en gesticulant, et Mme Blanche et Camille l’écoutaient attentivement. Les deux gredins, face à face, les coudes sur la table, se regardaient, et Martial crut remarquer qu’ils échangeaient des signes d’intelligence. Les scélérats étaient en train de comploter un « bon coup. » Mme Blanche, qui avait tenu à l’exactitude du travestissement, jusqu’à chausser de gros souliers plats qui la meurtrissaient, Mme Blanche avait oublié de retirer ses riches boucles d’oreilles. mais les complices de Lacheneur les avaient bien aperçues, et ils les regardaient avec des yeux qui brillaient plus que les diamants. En attendant que Lacheneur parût, comme il était convenu, ces misérables jouaient le rôle qui leur avait été imposé. Pour cela, et pour leur concours ensuite, une certaine somme leur avait été promise... Or, ils songeaient que cette somme ne s’élèverait peut-être pas au quart de la valeur de ces belles pierres, et de l’œil, ils se disaient : Si nous les décrochions, hein !... et si nous allions sans attendre l’autre !... L’un d’eux se dressa brusquement, et, saisissant la duchesse par la nuque, il la renversa sur la table. Les boucles d’oreilles étaient arrachées du coup sans Camille, qui se jeta bravement entre sa maîtresse et le malfaiteur. Il bondit jusqu’à la porte du cabaret, l’ouvrit et entra, repoussant les verrous sur lui. Ces deux cris échappés en même temps à Mme Blanche et à Camille, changèrent en une rage furieuse la stupeur des deux bandits, et ils se précipitèrent sur Martial, résolus à le tuer... D’un bond de côté, Martial les évita. Il avait à la main son revolver, il fit feu deux fois, les deux misérables tombèrent. Il n’était pas sauvé pour cela, car le jeune soldat se jeta sur lui, s’efforçant de le désarmer. Tout en se débattant furieusement, Martial ne cessait de crier d’une voix haletante : Les deux femmes s’enfuirent par une seconde issue, donnant sur un jardinet, et presque aussitôt des coups violents ébranlèrent la porte. Cela doubla l’énergie de Martial, et dans un suprême effort il repoussa si violemment son adversaire, que la tête du malheureux portant sur l’angle d’une table, il resta comme mort sur le coup. Mais la veuve Chupin, descendue au bruit, hurlait. À la porte, on criait : Ouvrez, au nom de la loi !... Mais fuir, c’était peut-être livrer la duchesse, car on le poursuivrait certainement. Il vit le péril d’un coup d’œil, et son parti fut pris. Il secoua vivement la Chupin, et d’une voix brève : Cent mille francs pour toi, dit-il, si tu sais te taire. Puis, attirant une table à lui, il s’en fit comme un rempart. Une ronde de police, commandée par l’inspecteur Gévrol, se rua dans le bouge. Il ne bougea pas, il dirigeait vers les agents les canons de son revolver. Si je puis les tenir en respect et parlementer seulement deux minutes, pensait-il, tout peut encore être sauvé... Il les gagna ces deux minutes... Aussitôt il jeta son arme à terre, et il prenait son élan quand un agent qui avait tourné la maison le saisit à bras-le-corps et le renversa... De ce côté, il n’attendait que des secours, aussi s’écria-t-il : C’est les Prussiens qui arrivent ! En un clin d’œil il fut garrotté, et deux heures plus tard on l’enfermait dans le violon du poste de la place d’Italie. Sa situation se résumait ainsi : Il avait joué le personnage de son costume de façon à tromper Gévrol lui-même. Les scélérats de la Poivrière étaient morts et il pouvait compter sur la Chupin. Mais il savait que le piège avait été tendu par Jean Lacheneur. Mais il avait lu un volume de soupçons dans les yeux du jeune policier qui l’avait arrêté, et que les autres appelaient Lecoq. Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était grande, son coup d’œil sûr, son intelligence prompte et féconde en ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et toujours son sang-froid avait dominé les événements. Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées comme sans espérances... C’est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d’apparences, et quand elle se trouve en face d’un mystère, elle n’a ni repos ni trêve qu’elle ne l’ait éclairci. Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée, on chercherait les raisons de sa présence à la Poivrière, on ne tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu’à la duchesse, et alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé. C’était la cour d’assises, la maison centrale, un scandale effroyable, le déshonneur, une honte éternelle... Et sa puissance d’autrefois, loin de le protéger, l’écrasait. Qui donc l’avait remplacé aux affaires ? Ses adversaires politiques, et parmi eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces blessures d’amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion de vengeance pour eux !... À cette idée d’une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s’égarait. Comment sauver l’honneur du nom ! Il ne vit qu’une chance de salut : mourir, se suicider dans ce cabanon. On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues ; mort, on ne s’inquiéterait que médiocrement de son identité. Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des éclats de rire. La porte du violon s’ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre, et presque aussitôt se mit à rouler. Cependant un rayon d’espoir illuminait le cœur de Martial. En cet ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable. La ruse était hardie, il fallait se hâter d’en profiter et de défier de la surveillance. Martial s’étendit sur le banc, comme pour dormir, de telle façon que sa tête n’était pas à un mètre de celle de Otto. La duchesse est hors de danger... Mais demain, par moi, on arrivera jusqu’à elle. tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de barrières. il faut continuer à jouer ce personnage. Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques heures plus tôt, en se rendant de l’Arc-en-ciel à la Poivrière, Jean avait roulé au fond d’une carrière abandonnée et s’y était fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l’avaient aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l’hôpital. Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé. On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc soutienne seulement son rôle... Une évasion n’est qu’une plaisanterie quand on a des millions... On me demandera qui je suis, d’où je viens, comment j’ai vécu... Monseigneur parle l’allemand et l’anglais, il peut dire qu’il arrive de l’étranger, qu’il est un enfant trouvé, qu’il a exercé une profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple. Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et d’une voix brève : Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d’une parfaite entente dépend le succès. J’ai à Paris une amie - et personne ne sait nos relations - qui est fine comme l’ambre. Elle se nomme Milner et tient l’hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira qu’il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu’il est descendu à cet hôtel, qu’il y a laissé sa malle, qu’il y est inscrit sous le nom de Mai, artiste forain, sans prénoms... Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires, ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient dérouter l’instruction... Tout étant bien réglé, Otto sembla s’éveiller du sommeil profond de l’ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté. Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes. Lors donc que Lecoq, tout haletant d’espérance et d’ambition, arriva au poste de la place d’Italie, après son enquête si habile à la Poivrière, il était battu d’avance par des hommes qui lui étaient inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne. Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une incroyable perfection de détails. Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite du juge d’instruction, quand entra Maurice d’Escorval... Ils étaient aussi émus l’un que l’autre, et il n’y eut point d’interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à la générosité de son ancien ennemi... Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller, Martial crut entendre une voix qui lui criait : « Tu seras sauvé. » Alors commença, entre le juge et Lecoq d’un côté, et le prévenu de l’autre, cette lutte où il n’y eut point de vainqueur. Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis, il ne pouvait s’empêcher d’admirer l’étonnante pénétration et la ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la vérité. Il est vrai de dire que si l’attitude de Martial fut merveilleuse, on le servit au dehors avec une admirable précision. Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu’il devinait et ne pouvait saisir. À la Morgue comme à l’hôtel de Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures trop tard. Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu ; il en devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le trahit. Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise d’Arlange n’eurent pas le résultat qu’il espérait, c’est que Mme Blanche n’avait pas acheté les boucles d’oreille qu’elle portait à la Poivrière ; elle les avait échangées avec une de ses amies, la baronne de Watchau. Enfin, si personne à Paris ne s’aperçut de la disparition de Martial, c’est que, grâce à l’entente de la duchesse, de Otto et de Camille, personne à l’hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner chaque jour. Le temps passait cependant, et Martial s’attendait bien à être renvoyé devant la cour d’assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque l’occasion lui fut bénévolement offerte de s’évader. Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture cellulaire quelques minutes d’horrible indécision... Il se hasarda, cependant, s’en remettant à sa bonne étoile... Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq, un misérable qu’il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier... Prévenu par Mme Milner, grâce à la fausse manœuvre de Lecoq, Otto attendait son maître. En un clin d’œil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se plongea dans un bain qu’on tenait tout près, et ses haillons furent brûlés... Et c’est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa crier : Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier. Mais ce n’est qu’après le départ de ces agents qu’il respira. Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand on lui apporta une lettre de la duchesse. Brusquement il rompit le cachet et lut : « Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. En deux bonds, il fut à l’appartement de sa femme. La porte de la chambre était fermée, il l’enfonça ; trop tard !... Mme Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée... Mais elle avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait dormir... Une larme brilla dans les yeux de Martial. murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici bas ! Libre, dans son hôtel, au milieu de ses gens, rentré en possession de sa personnalité, le duc de Sairmeuse s’était écrié avec l’accent du triomphe : Mais il se croyait à tout jamais hors des atteintes de ce limier au flair subtil, et, en cela, il avait tort. Le jeune policier n’était pas d’un tempérament à digérer, les bras croisés, l’humiliation d’une défaite. Déjà, lorsqu’il était entré chez le père Tabaret, il commençait à revenir du premier saisissement. Quand il quitta cet investigateur de tant d’expérience, il avait tout son courage, le plein exercice de ses facultés, et il se sentait une énergie à soulever le monde. bonhomme, disait-il au père Absinthe, qui trottinait à ses côtés, vous avez entendu M. Tabaret, notre maître à tous ? Mais le vieux policier n’avait point d’enthousiasme. Qu’est-ce qui nous a perdus ? je saurai changer en victoire notre échec d’aujourd’hui. si on ne nous met pas à pied. Cette réflexion chagrine rappela brusquement Lecoq au juste sentiment de la situation présente. Elle n’était pas brillante, mais elle n’était pas non plus si compromise que le disait le père Absinthe. Ils avaient laissé un prévenu leur glisser entre les doigts... c’était fâcheux ; mais ils avaient empoigné et ils ramenaient un malfaiteur des plus dangereux, Joseph Couturier... Cependant si Lecoq ne voyait pas de mise à pied a craindre, il tremblait qu’on ne lui refusât les moyens de suivre cette affaire de la Poivrière. Que lui répondrait-on, quand il affirmerait que Mai et le duc de Sairmeuse ne faisaient qu’un ? On hausserait les épaules, sans doute, et on lui rirait au nez. Segmuller, le juge d’instruction, me comprendra, lui. Mais osera-t-il, sur de simples présomptions, aller de l’avant ? C’était bien peu probable, et Lecoq ne le comprenait que trop. On pourrait, continuait-il, imaginer un prétexte pour une descente de justice à l’hôtel de Sairmeuse, on demanderait le duc, il serait obligé de se montrer, et en lui on reconnaîtrait Mai. Il resta un moment sur cette idée, puis tout à coup : Ce n’est pas deux lapins tels que ce duc et son complice qu’on prend sans vert. Il est impossible qu’ils n’aient pas prévu une visite domiciliaire et préparé une comédie de leur façon. Nous en serions pour nos frais. Il avait fini par parler à demi-voix, et la curiosité ardait le père Absinthe. Pardon, fit-il, je ne comprends pas bien... Donc, il est clair qu’il nous faudrait un commencement de preuve matérielle... peu de chose : la preuve, seulement, d’une démarche faite par quelqu’un de l’hôtel de Sairmeuse près d’un de nos témoins... Il s’arrêta, les sourcils froncés, la pupille dilatée, immobile, en arrêt... Il découvrait parmi toutes les circonstances de son enquête, une circonstance qui s’ajustait à ses desseins. Il revoyait par la pensée Mme Milner, la propriétaire de l’hôtel de Mariembourg, dans l’attitude qu’elle avait la première fois qu’il l’avait aperçue. Oui, il la revoyait, hissée sur une chaise, le visage à hauteur d’une cage couverte d’un grand morceau de lustrine noire, répétant avec acharnement trois ou quatre mots d’allemand à un sansonnet, qui s’obstinait à crier : « Camille !... Évidemment, reprit tout haut Lecoq, si Mme Milner, qui est Allemande et qui a un accent allemand des plus prononcés, eût élevé cet oiseau, il eût parlé l’allemand ou il eût eu tout au moins l’accent de sa maîtresse... Donc, il lui avait été donné depuis peu de temps... Le père Absinthe commençait à s’impatienter. Je dis que si quelqu’un, homme ou femme, à l’hôtel de Sairmeuse, porte le nom de Camille, je tiens ma preuve matérielle... Et sans un mot d’explication, il entraîna son compagnon au pas de course. Arrivé rue de Grenelle-Saint-Germain, Lecoq s’arrêta court devant un commissionnaire adossé à la boutique d’un marchand de vins. Mon ami, lui dit-il, vous allez vous rendre à l’hôtel de Sairmeuse, vous demanderez Camille, et vous lui direz que son oncle l’attend ici... Comment, vous n’êtes pas encore parti ! Lecoq avait arrangé sa phrase de telle sorte qu’elle s’appliquait indifféremment à un homme ou à une femme. Les deux policiers étaient entrés chez le marchand de vins, et le père Absinthe avait eu bien juste le temps d’avaler un petit verre, quand le commissionnaire reparut. Monsieur, dit-il, je n’ai pas pu parler à Mlle Camille.... pensa Lecoq, c’est une femme de chambre. L’hôtel est sens dessus dessous, vu que Mme la duchesse est décédée de mort subite ce matin. Et, se maîtrisant, il ajouta mentalement : Il aura assassiné sa femme en rentrant... Maintenant j’obtiendrai l’autorisation de continuer mes recherches. Moins de vingt minutes après, il arrivait au Palais de Justice. Segmuller ne parut pas démesurément surpris de la surprenante révélation de Lecoq. Cependant il écoutait avec une visible hésitation l’ingénieuse déduction du jeune policier ; ce fut la circonstance du sansonnet qui le décida. Peut-être avez-vous deviné juste, mon cher Lecoq, dit-il, et même là, franchement, votre opinion est la mienne... Mais la justice, en une circonstance si délicate, ne peut marcher qu’à coup sûr... C’est à la police, c’est à vous de rechercher, de réunir des preuves tellement accablantes que le duc de Sairmeuse ne puisse avoir seulement l’idée de nier... monsieur, mes chefs ne me permettront pas... Ils vous donneront toutes les permissions possibles, mon ami, quand je leur aurai parlé. Il y avait quelque courage de la part de M. On avait tant ri, au Palais, on s’était tellement égayé de cette histoire de soi-disant grand seigneur déguisé en pitre, que beaucoup eussent sacrifié leur conviction à la peur du ridicule. Et quand parlerez-vous, monsieur, demanda timidement Lecoq. Le juge ouvrait déjà la porte de son cabinet, le jeune policier l’arrêta. J’aurais encore, monsieur, supplia-t-il, une grâce à vous demander... vous êtes si bon, vous êtes le premier qui ayez foi en moi. monsieur, je vous demanderais un mot pour M. un mot insignifiant, lui annonçant par exemple l’évasion du prévenu... je porterais ce mot, et alors... ne craignez rien, monsieur, je serai prudent. fit le juge, allons, venez !... Quand il sortit du bureau de son chef, Lecoq avait toutes les autorisations imaginables, et de plus il avait en poche un billet de M. Sa joie était si grande, qu’il ne daigna pas remarquer les lazzis qu’il recueillit le long des couloirs de la Préfecture. Mais sur le seuil, son ennemi Gévrol, dit le Général, le guettait... fit-il quand passa Lecoq, il y a comme cela des malins qui partent pour la pêche à la baleine, et qui ne rapportent même pas un goujon. Il se retourna brusquement, se planta en face du Général et le regardant bien dans le blanc des yeux : Cela vaut encore mieux, prononça-t-il du ton d’un homme sûr de son affaire, cela vaut infiniment mieux que de faciliter au dehors les intelligences des prisonniers. Surpris, Gévrol perdit presque contenance et sa rougeur seule fut un aveu. Que lui importait que le Général, ivre de jalousie, l’eût trahi ! Ne tenait-il pas une éclatante revanche ! Il n’avait pas trop d’ailleurs du reste de sa journée pour méditer son plan de bataille et songer à ce qu’il dirait en portant le billet de M. Son thème était bien prêt, quand le lendemain sur les onze heures, il se présenta chez M. Monsieur est dans son cabinet avec un jeune homme, lui répondit le domestique, mais comme il ne m’a rien dit vous pouvez entrer... Lecoq entra, le cabinet était vide. Mais dans la pièce voisine, dont on n’était séparé que par une portière de velours, on entendait des exclamations étouffées et des sanglots entremêlés de baisers... Assez embarrassé de son personnage, le jeune policier ne savait s’il devait rester ou se retirer, quand il aperçut sur le tapis une lettre ouverte... Evidemment, cette lettre, toute froissée, contenait l’explication de la scène d’à côté. Mû par un sentiment instinctif plus fort que sa volonté, Lecoq la ramassa. Celui qui te remettra cette lettre est le fils de Marie-Anne, Maurice, ton fils... J’ai réuni et je lui ai donné toutes les pièces qui justifient sa naissance... C’est à son éducation que j’ai consacré l’héritage de ma pauvre Marie-Anne. Ceux à qui je l’avais confié ont su en faire un homme. Si je te le rends, c’est que je crains pour lui les souillures de ma vie. Hier s’est empoisonnée la misérable qui avait empoisonné ma sœur... elle eût été plus terriblement vengée si un accident qui m’est arrivé n’eût sauvé le duc et la duchesse de Sairmeuse du piège où je les avais attirés... Maintenant, il entrevoyait le drame terrible qui s’était dénoué dans le cabaret de la Chupin... Il n’y a pas à hésiter, il faut partir pour Sairmeuse, se dit-il, là je saurai tout !... Et il se retira sans avoir parlé à M. Il avait résisté à la tentation de s’emparer de la lettre. C’était un mois, jour pour jour, après la mort de Mme Blanche. Etendu sur un divan, dans sa bibliothèque, le duc de Sairmeuse lisait, quand son valet de chambre Otto vint lui annoncer un commissionnaire chargé de lui remettre en mains propres une lettre de M. Un gros homme, rouge de visage, de cheveux et de barbe, tout habillé de velours bleu blanchi par l’usage, se présenta tendant timidement une lettre. Martial brisa le cachet et lut : Je vous ai sauvé, Monsieur le duc, en ne reconnaissant pas le prévenu Mai. Il me faut pour après-demain, avant midi, 260,000 francs. J’ai assez confiance en votre honneur pour vous écrire ceci, moi !... Pendant près d’une minute, Martial resta confondu... puis, tout à coup, se précipitant à une table, il se mit à écrire, sans s’apercevoir que le commissionnaire lisait par-dessus son épaule... Non pas après-demain, mais ce soir. Ma fortune et ma vie sont à vous. Je vous dois cela pour la générosité que vous avez eue de vous retirer quand, sous les haillons de Mai, vous avez reconnu votre ancien ennemi, maintenant votre dévoué Il plia cette lettre d’une main fiévreuse, et la remettant au commissionnaire avec un louis : Mais le commissionnaire ne bougea pas... Il glissa la lettre dans sa poche ; puis, d’un geste violent, fit tomber sa barbe et ses cheveux rouges... s’écria Martial, devenu plus pâle que la mort. Lecoq, en effet, monseigneur, répondit le jeune policier. Il me fallait une revanche, mon avenir en dépendait... Et comme Martial se taisait : Je dois d’ailleurs dire à monsieur le duc, poursuivit-il, qu’en remettant à la justice l’aveu écrit de sa main, de sa présence à la Poivrière, je donnerai des preuves de sa complète innocence. Et pour montrer qu’il n’ignorait rien, il ajouta : Mme la duchesse étant morte, il ne saurait être question de ce qui a pu se passer à la Borderie. Huit jours après, en effet, une ordonnance de non-lieu était rendue par M. Segmuller en faveur du duc de Sairmeuse... Nommé au poste qu’il ambitionnait, Lecoq eut le bon goût, - ce dut être un calcul, - de grimer de modestie son triomphe... Mais le jour même, il avait couru au passage des Panoramas, commander à Sterne un cachet portant ses armes parlantes, et la devise à laquelle il est resté fidèle : Semper vigilans . Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour. J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède. Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour date pour moi d’une ère nouvelle où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves. Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée, il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve. Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi. Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui, mon corps, se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, et aussitôt je me disais : « Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir », j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; et mon corps, le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé. Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur filait dans une autre direction : j’étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit. Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes ; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un cheval courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies ; chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un rayon ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit ; parfois au contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas été là ; où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu ; où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant ; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. aménageuse habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire ; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait impuissant à nous rendre un logis habitable. Certes, j’étais bien éveillé maintenant : mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire ; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite ; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu d’elles, ce qu’on m’en avait raconté. À Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher, elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de « chalet », où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer. Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n’était guère que la limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un pan de château, et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château et la lande étaient jaunes, et je n’avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur, car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à haute voix par ma grand’tante et qu’il avait l’air de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n’excluait pas une certaine majesté, aux indications du texte ; puis il s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de cette transvertébration. Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner, j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les soirs, et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules. Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que « c’est une pitié de rester enfermé à la campagne » et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. « Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté. » Mon père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait : « Enfin, on respire ! » et parcourait les allées détrempées trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps s’arrangerait de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et un problème. Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner, une chose avait le pouvoir de la faire rentrer : c’était, à un des moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement, comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs étaient servies sur la table à jeu si ma grand’tante lui criait : « Bathilde ! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac ! » Pour la taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père, ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au cognac ; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution ; elles me causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma grand’tante. Mais dès que j’entendais : « Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac ! » déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices : je ne voulais pas les voir ; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude : la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté. je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir, préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur involontaire. Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire « embrasse-moi une fois encore », mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant « sans sonner », mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait : « Une visite, qui cela peut-il être ? » mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann ; ma grand’tante parlant à haute voix, pour prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi ; que rien n’est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre ; et on envoyait en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis. Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait : « Je reconnais la voix de Swann. » On ne le reconnaissait en effet qu’à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir l’air, dire qu’on apportât les sirops ; ma grand’mère attachait beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les visites seulement. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur, changer le cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc où il y avait un peu de soleil. Swann prenant mon grand-père par le bras, s’était écrié : « Ah ! mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne m’avez jamais félicité ? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit. on a beau dire, la vie a du bon tout de même, mon cher Amédée ! » Brusquement le souvenir de sa femme morte lui revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie, il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père : « C’est drôle, je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois. » « Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann », était devenu une des phrases favorites de mon grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence, faisant jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié : « Mais comment ? c’était un cœur d’or ! » Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M. Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint-Germain. L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure. Swann, le père, était agent de change ; le « fils Swann » se trouvait faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était « en situation » de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était orphelin, à venir très fidèlement nous voir ; mais il y avait fort à parier que ces gens inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux qu’il n’aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force appliquer à Swann un coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façons et ayant toujours eu une « toquade » d’objets anciens et de peinture, il demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais qui était situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante trouvait infamant d’habiter. Je vous demande cela dans votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes par les marchands », lui disait ma grand’tante ; elle ne lui supposait en effet aucune compétence et n’avait pas haute idée, même au point de vue intellectuel, d’un homme qui dans la conversation, évitait les sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque, non seulement quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de ma grand’mère parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis, à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence presque désobligeant, et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions, avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter : « On peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann ! » Comme elle était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann, qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann qui avait dû lui laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie. Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour les autres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait du monde, de lui dire : « Eh bien ! Swann, vous habitez toujours près de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand vous prenez le chemin de Lyon ? » Et elle regardait du coin de l’œil, par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs. Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui en tant que fils Swann était parfaitement « qualifié » pour être reçu par toute la « belle bourgeoisie », par les notaires ou les avoués les plus estimés de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber en peu en quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente ; qu’en sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un empire soustrait aux yeux des mortels, et où Virgile nous le montre reçu à bras ouverts ; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray, d’avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante de trésors insoupçonnés. Un jour qu’il était venu nous voir à Paris, après dîner, en s’excusant d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du cocher qu’il avait dîné « chez une princesse », « Oui, chez une princesse du demi-monde ! » avait répondu ma tante en haussant les épaules sans lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine. Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un panier de pêches ou de framboises de son jardin, et que de chacun de ses voyages d’Italie il m’eût rapporté des photographies de chefs-d’œuvre. On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour de grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la Maison de France : « des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni moi et nous nous en passons, n’est-ce pas », disait ma grand’tante à Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham ; elle lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur de ma grand’mère chantait, ayant, pour manier cet être ailleurs si recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec un bibelot de collection sans plus de précautions qu’avec un objet bon marché. Sans doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce qu’elle savait sur la famille Swann l’obscur et incertain personnage qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons « voir une personne que nous connaissons » est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui, et dans l’aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils s’étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient cause que d’autres personnes, quand elles étaient en sa présence, voyaient les élégances régner dans son visage et s’arrêter à son nez busqué comme à leur frontière naturelle ; mais aussi ils avaient pu entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux résidu mi-mémoire, mi-oubli des heures oisives passées ensemble après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L’enveloppe corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était devenu un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand, dans ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude, je passe à ce premier Swann à ce premier Swann dans lequel je retrouve les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble moins à l’autre qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque, comme s’il en était de notre vie ainsi que d’un musée où tous les portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité à ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon. Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause de notre conception des castes, elle n’avait pas voulu rester en relations, malgré une sympathie réciproque), la marquise de Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait dit : « Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand ami de mes neveux des Laumes ». Ma grand’mère était revenue de sa visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le giletier était l’homme le plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d’absolument indépendant du rang social. Elle s’extasiait sur une réponse que le giletier lui avait faite, disant à maman : « Sévigné n’aurait pas mieux dit ! » et, en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait rencontré chez elle : « Ah ! ma fille, comme il est commun ! » Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet, non pas de relever celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais d’y abaisser Mme de Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma grand’mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir de ne rien faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait manqué en apprenant l’existence de Swann, en permettant à des parents à elle de le fréquenter. Pour une personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon ! » Cette opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter, continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais d’après laquelle ils crurent pouvoir juger supposant que c’était là qu’il l’avait prise le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait habituellement. Mais une fois, mon grand-père lut dans son journal que M. Swann était un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de X..., dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de tous les petits faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée dans la vie privée d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme le duc de Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann : quelqu’un qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était né, en dehors de sa « classe » sociale, subissait à ses yeux un fâcheux déclassement. Il lui semblait qu’on renonçât d’un coup au fruit de toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu’avaient honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les familles prévoyantes (ma grand’tante avait même cessé de voir le fils d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père d’interroger Swann, le soir prochain où il devait venir dîner, sur ces amis que nous lui découvrions. D’autre part les deux sœurs de ma grand’mère, vieilles filles qui avaient sa noble nature, mais non son esprit, déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif, ayant fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers, mettait alors au repos ses organes récepteurs et leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la distraction : coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu fou. Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots : « de la collection de M. Charles Swann », nous dit : « Vous avez vu que Swann a « les honneurs » du Figaro ? » « Mais je vous ai toujours dit qu’il avait beaucoup de goût », dit ma grand’mère. « Naturellement toi, du moment qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous », répondit ma grand’tante qui, sachant que ma grand’mère n’était jamais du même avis qu’elle, et n’étant pas bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de force avec les siennes. Les sœurs de ma grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se persuadait que c’était non un avantage mais un mal et elle les plaignait pour ne pas avoir à les envier. « Je crois que vous ne lui feriez pas plaisir ; moi je sais bien que cela me serait très désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât. » Elle ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand’mère ; car celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle, qu’elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle s’adressait. Quant à ma mère, elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme, mais de sa fille qu’il adorait et à cause de laquelle, disait-on, il avait fini par faire ce mariage. « Tu pourrais ne lui dire qu’un mot, lui demander comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui. » Mais mon père se fâchait : « Mais non ! Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas dans ma chambre. Je dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table, jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter ; ce baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon lit au moment de m’endormir, il me fallait le transporter de la salle à manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que je dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils l’ont fermée. Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait que c’était Swann ; néanmoins tout le monde se regarda d’un air interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. « Pensez à le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est délicieux et la caisse est énorme », recommanda mon grand-père à ses deux belles-sœurs. « Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand’tante. Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le monde parle bas. » Nous allons lui demander s’il croit qu’il fera beau demain », dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un peu à l’écart. Mais je la suivis ; je ne pouvais me décider à la quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser. « Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre fille ; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son papa. » « Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda », dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime force à trouver leurs plus grandes beautés : « Nous reparlerons d’elle quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la sienne serait de mon avis. » Nous nous assîmes tous autour de la table de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir ; je tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou distrait. Comme un malade grâce à un anesthésique assiste avec une pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune émotion, les seconds aucune gaîté. À peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il était poli de rompre, interpella l’autre : « Imagine-toi, Céline, que j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici un soir. » « Je crois bien ! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas perdu mon temps non plus. Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est tout ce qu’il y a de plus intéressant. Vinteuil, je n’en savais rien ; et il est très aimable. » « Il n’y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables », s’écria ma tante Céline d’une voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui parce qu’elle le croyait sur la sellette. « Je crois qu’on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora ; quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter. » « Ce doit être délicieux », soupira mon grand-père dans l’esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il faut ajouter soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de Molé ou du comte de Paris. « Tenez, dit Swann à mon grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume sur son ambassade d’Espagne ; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est guère qu’un journal merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir. » « Je ne suis pas de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble fort agréable... », interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. « Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent ! » « Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les... (il détacha ce mot d’un ton d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie. » Mais regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses sérieuses : « Nous avons une bien belle conversation, dit-il ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces « sommets », et se tournant vers mon grand-père : « Donc Saint-Simon raconte que Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez, c’est ce Maulevrier dont il dit : « Jamais je ne vis dans cette épaisse bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises. » « Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre chose », dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Swann interloqué reprit : « Je ne sais si ce fut ignorance ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants. Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher. » Mon grand-père s’extasiait déjà sur « ignorance ou panneau », mais Mlle Céline, chez qui le nom de Saint-Simon un littérateur avait empêché l’anesthésie complète des facultés auditives, s’indignait déjà : « Comment ? Mais qu’est-ce que cela peut vouloir dire ; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre ? Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de l’intelligence et du cœur ? Il avait une belle manière d’élever ses enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main à tous les honnêtes gens. Et vous osez citer cela ? » Et mon grand-père navré, sentant l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire raconter à Swann les histoires qui l’eussent amusé, disait à voix basse à maman : « Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me soulage tant dans ces moments-là. oui : « Seigneur, que de vertus vous nous faites haïr ! » Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du dîner et que, pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger, pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres, comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut la férocité inconsciente de dire : « Le petit a l’air fatigué, il devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir. » Et mon père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et que ma mère la foi des traités, dit : « Oui, allons, vas te coucher. » Je voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner. « Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Et il me fallut partir sans viatique ; il me fallut monter chaque marche de l’escalier, comme dit l’expression populaire, à « contre-cœur », montant contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir, et la rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que, sous cette forme olfactive, mon intelligence n’en pouvait plus prendre sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par l’inhalation beaucoup plus toxique que la pénétration morale de l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village n’avait pu les lui suggérer ; et l’on était obligé de se dire qu’il y avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris, comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon. Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les parents comme pour les morts, les prêtres et les rois mais encore pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui m’aurait peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait au dîner avait pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas à mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui avais voulu écrire à maman, mais que c’était maman qui, en me quittant, m’avait recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à un objet qu’elle m’avait prié de chercher ; et elle serait certainement très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui cacher ; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe comme si l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code elle devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait signifier : « C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant pareil ! » Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel de remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer à maman. Aussitôt mon anxiété tomba ; maintenant ce n’était plus comme tout à l’heure pour jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle, allait lui parler de moi à l’oreille ; puisque cette salle à manger interdite, hostile, où, il y avait un instant encore, la glace elle-même le « granité » et les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi, s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je n’étais plus séparé d’elle ; les barrières étaient tombées, un fil délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout : maman allait sans doute venir ! L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but ; or, au contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut le tourment de longues années de sa vie, et personne aussi bien que lui peut-être, n’aurait pu me comprendre ; lui, cette angoisse qu’il y a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée ; mais quand, comme pour moi, elle est entrée en nous avant qu’il ait encore fait son apparition dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague et libre, sans affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le lendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait remise, Swann l’avait bien connue aussi, cette joie trompeuse que nous donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal, redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande ce que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons quelque chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien n’est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet de nous l’envoyer avant cinq minutes. Que nous l’aimons comme en ce moment j’aimais Françoise l’intermédiaire bien intentionné qui d’un mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la fête inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que par une brèche inespérée nous y pénétrons ; voici qu’un des moments dont la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les autres, même peut-être plus important pour nous, parce que notre maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le possédons, nous y intervenons, nous l’avons créé presque : le moment où on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres moments de la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant nous faire souffrir, puisque l’ami bienveillant nous a dit : « Mais elle sera ravie de descendre ! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de causer avec vous que de s’ennuyer là-haut. » Swann en avait fait l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise ces mots : « Il n’y a pas de réponse » que depuis j’ai si souvent entendus des concierges de « palaces » ou des valets de pied de tripots, rapporter à quelque pauvre fille qui s’étonne : « Comment, il n’a rien dit, mais c’est impossible ! Vous avez pourtant bien remis ma lettre. C’est bien, je vais attendre encore. » Et de même qu’elle assure invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire que le concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant plus que les rares propos sur le temps qu’il fait échangés entre le concierge et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup, en s’apercevant de l’heure, faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client ayant décliné l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir, je m’étais barré la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et les battements de mon cœur de minute en minute devenaient plus douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un calme qui était l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament puissant commence à agir et nous enlève une douleur : je venais de prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand elle remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies me mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l’attente, la soif et la peur du danger. J’ouvris la fenêtre sans bruit et m’assis au pied de mon lit ; je ne faisais presque aucun mouvement afin qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait à la fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là, qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à l’autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel « fini » qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par l’orchestre du Conservatoire que, quoiqu’on n’en perde pas une note, on croit les entendre cependant loin de la salle du concert, et que tous les vieux abonnés les sœurs de ma grand’mère aussi quand Swann leur avait donné ses places tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté les progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore tourné la rue de Trévise. Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences les plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu le supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules des fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait, l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant que leur caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas cette origine qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y succomber ou même peut-être incapable d’y résister. Mais je les reconnaissais bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur du châtiment qui les suivait ; et je savais que celle que je venais de commettre était de la même famille que d’autres pour lesquelles j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison, on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. dussé-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimerais encore mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin. J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann ; et quand le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la pistache. « Je l’ai trouvée bien quelconque, dit ma mère ; je crois que la prochaine fois il faudra essayer d’un autre parfum. » « Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante, il est d’un vieux ! » Ma grand’tante avait tellement l’habitude de voir toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide, et que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants. « Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville. » Ma mère fit remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste depuis quelque temps. « Il fait aussi moins souvent ce geste qu’il a tout à fait comme son père de s’essuyer les yeux et de se passer la main sur le front. Moi je crois qu’au fond il n’aime plus cette femme. » « Mais naturellement il ne l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses sentiments, au moins d’amour, pour sa femme. vous voyez, vous ne l’avez pas remercié pour l’Asti », ajouta mon grand-père en se tournant vers ses deux belles-sœurs. « Comment, nous ne l’avons pas remercié ? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez délicatement », répondit ma tante Flora. « Oui, tu as très bien arrangé cela : je t’ai admirée », dit ma tante Céline. « Mais toi, tu as été très bien aussi. » « Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins aimables. » « Comment, c’est cela que vous appelez remercier ! J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris. » « Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié. Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin ! » Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un instant ; puis mon père dit : « Hé bien ! si tu veux, nous allons monter nous coucher. » « Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de sommeil ; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant me tenir si éveillée ; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller. » Et ma mère ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l’escalier. Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans bruit dans le couloir ; mon cœur battait si fort que j’avais de la peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même, je m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand on vient de décider de le renvoyer ; le baiser qu’on donne à un fils qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller, et, pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une voix entrecoupée par la colère : « Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou ! » Mais je lui répétais : « Viens me dire bonsoir », terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser, allait me dire : « Rentre dans ta chambre, je vais venir. » Il était trop tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces mots que personne n’entendit : « Je suis perdu ! » Mon père me refusait constamment des permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges octroyés par ma mère et ma grand’mère, parce qu’il ne se souciait pas des « principes » et qu’il n’y avait pas avec lui de « Droit des gens ». Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si consacrée, qu’on ne pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me disait : « Allons, monte te coucher, pas d’explication ! » Mais aussi, parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère), il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me regarda un instant d’un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit : « Mais va donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n’as pas envie de dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien. » « Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie ou non de dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet enfant... » « Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père en haussant les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air désolé, cet enfant ; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux ! Quand tu l’auras rendu malade, tu seras bien avancée ! Puisqu’il y a deux lits dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux que vous, je vais me coucher. » On ne pouvait pas remercier mon père ; on l’eût agacé par ce qu’il appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement ; il était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années de cela. La muraille de l’escalier où je vis monter le reflet de sa bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours, et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman : « Va avec le petit. » La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé ; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir. Maman passa cette nuit-là dans ma chambre ; au moment où je venais de commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter la maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard gardait ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la caractérisait, et qui tenait à ce que généralement elle résultait plutôt de convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être même que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou de ma grand’mère, car sa nature, plus différente en certains points de la mienne que n’était la leur, n’avait probablement pas deviné jusqu’ici combien j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand’mère savaient bien ; mais elles m’aimaient assez pour ne pas consentir à m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne sais pas s’il aurait eu ce courage : pour une fois où il venait de comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère : « Va donc le consoler. » Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda : « Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi ? » maman lui répondit : « Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé ; préparez-moi vite le grand lit et montez vous coucher. » Ainsi, pour la première fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable ; j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin, d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux : je ne l’étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison, et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman : « Non je ne veux pas, ne couche pas ici. » Mais je connaissais la sagesse pratique, réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes ; mais justement il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon enfance ; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots, et alors je vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle me dit en riant : « Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue. Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres. » Mais je n’en avais pas là. « Est-ce que tu aurais moins de plaisir si je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta fête ? Pense bien : tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain ? » J’étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier aspect, pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana ; car si elle jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les pâtisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du génie eussent sur l’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large. Mais mon père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même à Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et elle était rentrée si souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les quatre romans champêtres de George Sand. « Ma fille, disait-elle à maman, je ne pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit. » En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait « anciens », comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette, et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle essayait de ruser et, sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer, pour la plus grande partie, de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs « épaisseurs » d’art : au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus. Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même. Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère, des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé. Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée, dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement, les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête, étaient pleins, ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la campagne. Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres, comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier gothique, ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie d’impossibles voyages dans le temps. Maman s’assit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples à moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de raison d’exister qu’en soi une émanation troublante de l’essence particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers, ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea ; elle me parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait, quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et si doux de « Champi » qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma mère était une lectrice infidèle, c’était aussi, pour les ouvrages où elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant, tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots n’indiquent pas ; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes, dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une sorte de vie sentimentale et continue. Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne pourrait se renouveler ; que le plus grand désir que j’eusse au monde, garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes, était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de tous, pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût être autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses étaient calmées, je ne les comprenais plus ; puis demain soir était encore lointain ; je me disais que j’aurais le temps d’aviser, bien que ce temps-là ne pût m’apporter aucun pouvoir de plus, puisqu’il s’agissait de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait paraître plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de moi. C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l’embrasement d’un feu de bengale ou quelque projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit : à la base assez large, le petit salon, la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M. Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière ; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l’entrée de maman ; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les représentations en province) au drame de mon déshabillage ; comme si Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince escalier et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir. À vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi. Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les faveurs du premier. Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit. Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était qu’une église résumant la ville, la représentant, parlant d’elle et pour elle aux lointains, et, quand on approchait, tenant serrés autour de sa haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassemblées qu’un reste de remparts du moyen âge cernait çà et là d’un trait aussi parfaitement circulaire qu’une petite ville dans un tableau de primitif. À l’habiter, Combray était un peu triste, comme ses rues dont les maisons construites en pierres noirâtres du pays, précédées de degrés extérieurs, coiffées de pignons qui rabattaient l’ombre devant elles, étaient assez obscures pour qu’il fallût dès que le jour commençait à tomber relever les rideaux dans les « salles » ; des rues aux graves noms de saints (desquels plusieurs se rattachaient à l’histoire des premiers seigneurs de Combray) : rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où était la maison de ma tante, rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille, et rue du Saint-Esprit sur laquelle s’ouvrait la petite porte latérale de son jardin ; et ces rues de Combray existent dans une partie de ma mémoire si reculée, peinte de couleurs si différentes de celles qui maintenant revêtent pour moi le monde, qu’en vérité elles me paraissent toutes, et l’église qui les dominait sur la Place, plus irréelles encore que les projections de la lanterne magique ; et qu’à certains moments, il me semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir louer une chambre rue de l’Oiseau à la vieille hôtellerie de l’Oiseau Flesché, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine qui s’élève encore par moments en moi aussi intermittente et aussi chaude serait une entrée en contact avec l’Au-delà plus merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant. La cousine de mon grand-père ma grand’tante chez qui nous habitions, était la mère de cette tante Léonie qui, depuis la mort de son mari, mon oncle Octave, n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne « descendait » plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion. Son appartement particulier donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup plus loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré, verdoyant au milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, grisâtre, avec les trois hautes marches de grès presque devant chaque porte, semblait comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images gothiques à même la pierre où il eût sculpté une crèche ou un calvaire. Ma tante n’habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, restant l’après-midi dans l’une pendant qu’on aérait l’autre. C’étaient de ces chambres de province qui de même qu’en certains pays des parties entières de l’air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas nous enchantent des mille odeurs qu’y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que l’atmosphère y tient en suspens ; odeurs naturelles encore, certes, et couleur du temps comme celles de la campagne voisine, mais déjà casanières, humaines et renfermées, gelée exquise, industrieuse et limpide de tous les fruits de l’année qui ont quitté le verger pour l’armoire ; saisonnières, mais mobilières et domestiques, corrigeant le piquant de la gelée blanche par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles comme une horloge de village, flâneuses et rangées, insoucieuses et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heureuses d’une paix qui n’apporte qu’un surcroît d’anxiété et d’un prosaïsme qui sert de grand réservoir de poésie à celui qui la traverse sans y avoir vécu. L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si nourricier, si succulent que je ne m’y avançais qu’avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement d’arriver à Combray : avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant dans la première pièce où le soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d’une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands « devants de four » de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage ; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un appui-tête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux et qu’avait déjà fait travailler et « lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense « chausson » où, à peine goûtés les arômes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs. Dans la chambre voisine, j’entendais ma tante qui causait toute seule à mi-voix. Elle ne parlait jamais qu’assez bas parce qu’elle croyait avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant qu’elle eût déplacé en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps, même seule, sans dire quelque chose, parce qu’elle croyait que c’était salutaire pour sa gorge et qu’en empêchant le sang de s’y arrêter, cela rendrait moins fréquents les étouffements et les angoisses dont elle souffrait ; puis, dans l’inertie absolue où elle vivait, elle prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire ; elle les douait d’une motilité qui lui rendait difficile de les garder pour elle, et à défaut de confident à qui les communiquer, elle se les annonçait à elle-même, en un perpétuel monologue qui était sa seule forme d’activité. Malheureusement, ayant pris l’habitude de penser tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à ce qu’il n’y eût personne dans la chambre voisine, et je l’entendais souvent se dire à elle-même : « Il faut que je me rappelle bien que je n’ai pas dormi » (car ne jamais dormir était sa grande prétention dont notre langage à tous gardait le respect et la trace : le matin Françoise ne venait pas « l’éveiller », mais « entrait » chez elle ; quand ma tante voulait faire un somme dans la journée, on disait qu’elle voulait « réfléchir » ou « reposer » ; et quand il lui arrivait de s’oublier en causant jusqu’à dire : « ce qui m’a réveillée » ou « j’ai rêvé que », elle rougissait et se reprenait au plus vite). Au bout d’un moment, j’entrais l’embrasser ; Françoise faisait infuser son thé ; ou, si ma tante se sentait agitée, elle demandait à la place sa tisane, et c’était moi qui étais chargé de faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul qu’il fallait mettre ensuite dans l’eau bouillante. Le desséchement des tiges les avait incurvées en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel s’ouvraient les fleurs pâles, comme si un peintre les eût arrangées, les eût fait poser de la façon la plus ornementale. Les feuilles, ayant perdu ou changé leur aspect, avaient l’air des choses les plus disparates, d’une aile transparente de mouche, de l’envers blanc d’une étiquette, d’un pétale de rose, mais qui eussent été empilées, concassées ou tressées comme dans la confection d’un nid. Mille petits détails inutiles charmante prodigalité du pharmacien qu’on eût supprimés dans une préparation factice, me donnaient, comme un livre où on s’émerveille de rencontrer le nom d’une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que c’était bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de la Gare, modifiées, justement parce que c’étaient non des doubles, mais elles-mêmes et qu’elles avaient vieilli. Et chaque caractère nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus à terme ; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses d’or signe, comme la lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été « en couleur » et celles qui ne l’avaient pas été me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu’était la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs. Bientôt ma tante pouvait tremper dans l’infusion bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur fanée une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il était suffisamment amolli. D’un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de citronnier et une table qui tenait à la fois de l’officine et du maître-autel, où, au-dessus d’une statuette de la Vierge et d’une bouteille de Vichy-Célestins, on trouvait des livres de messe et des ordonnances de médicaments, tous ce qu’il fallait pour suivre de son lit les offices et son régime, pour ne manquer l’heure ni de la pepsine, ni des Vêpres. De l’autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise. Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, et elle me disait : « Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer pour la messe ; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas s’amuser trop longtemps avec vous, qu’elle monte bientôt voir si je n’ai besoin de rien. » Françoise, en effet, qui était depuis des années à son service et ne se doutait pas alors qu’elle entrerait un jour tout à fait au nôtre, délaissait un peu ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y avait eu dans mon enfance, avant que nous allions à Combray, quand ma tante Léonie passait encore l’hiver à Paris chez sa mère, un temps où je connaissais si peu Françoise que, le 1er janvier, avant d’entrer chez ma grand’tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq francs et me disait : « Surtout ne te trompe pas de personne. Attends pour donner que tu m’entendes dire : « Bonjour Françoise » ; en même temps je te toucherai légèrement le bras. » À peine arrivions-nous dans l’obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l’ombre, sous les tuyaux d’un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s’il avait été de sucre filé, les remous concentriques d’un sourire de reconnaissance anticipé. C’était Françoise, immobile et debout dans l’encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de chapelle, on distinguait sur son visage l’amour désintéressé de l’humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu’exaltait dans les meilleures régions de son cœur l’espoir des étrennes. Maman me pinçait le bras avec violence et disait d’une voix forte : « Bonjour Françoise. » À ce signal mes doigts s’ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. Mais depuis que nous allions à Combray je ne connaissais personne mieux que Françoise ; nous étions ses préférés, elle avait pour nous, au moins pendant les premières années, avec autant de considération que pour ma tante, un goût plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de faire partie de la famille (elle avait pour les liens invisibles que noue entre les membres d’une famille la circulation d’un même sang, autant de respect qu’un tragique grec), le charme de n’être pas ses maîtres habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous plaignant de n’avoir pas encore plus beau temps, le jour de notre arrivée, la veille de Pâques, où souvent il faisait un vent glacial, quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux, si son petit-fils était gentil, ce qu’on comptait faire de lui, s’il ressemblerait à sa grand’mère. Et quand il n’y avait plus de monde là, maman qui savait que Françoise pleurait encore ses parents morts depuis des années, lui parlait d’eux avec douceur, lui demandait mille détails sur ce qu’avait été leur vie. Elle avait deviné que Françoise n’aimait pas son gendre et qu’il lui gâtait le plaisir qu’elle avait à être avec sa fille, avec qui elle ne causait pas aussi librement quand il était là. Aussi, quand Françoise allait les voir, à quelques lieues de Combray, maman lui disait en souriant : « N’est-ce pas Françoise, si Julien a été obligé de s’absenter et si vous avez Marguerite à vous toute seule pour toute la journée, vous serez désolée, mais vous vous ferez une raison ? » Et Françoise disait en riant : « Madame sait tout ; madame est pire que les rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée et un sourire pour se railler elle-même, ignorante, d’employer ce terme savant), qu’on a fait venir pour Mme Octave et qui voient ce que vous avez dans le cœur », et disparaissait, confuse qu’on s’occupât d’elle, peut-être pour qu’on ne la vît pas pleurer ; maman était la première personne qui lui donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses chagrins de paysanne pouvaient présenter de l’intérêt, être un motif de joie ou de tristesse pour une autre qu’elle-même. Ma tante se résignait à se priver un peu d’elle pendant notre séjour, sachant combien ma mère appréciait le service de cette bonne si intelligente et active, qui était aussi belle dès cinq heures du matin dans sa cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage éclatant et fixe avait l’air d’être en biscuit, que pour aller à la grand’messe ; qui faisait tout bien, travaillant comme un cheval, qu’elle fût bien portante ou non, mais sans bruit, sans avoir l’air de rien faire, la seule des bonnes de ma tante qui, quand maman demandait de l’eau chaude ou du café noir, les apportait vraiment bouillants ; elle était un de ces serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux qui déplaisent le plus au premier abord à un étranger, peut-être parce qu’ils ne prennent pas la peine de faire sa conquête et n’ont pas pour lui de prévenance, sachant très bien qu’ils n’ont aucun besoin de lui, qu’on cesserait de le recevoir plutôt que de les renvoyer ; et qui sont en revanche ceux à qui tiennent le plus les maîtres qui ont éprouvé leur capacités réelles, et ne se soucient pas de cet agrément superficiel, de ce bavardage servile qui fait favorablement impression à un visiteur, mais qui recouvre souvent une inéducable nullité. Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents eussent tout ce qu’il leur fallait, remontait une première fois chez ma tante pour lui donner sa pepsine et lui demander ce qu’elle prendrait pour déjeuner, il était bien rare qu’il ne fallût pas donner déjà son avis ou fournir des explications sur quelque événement d’importance : Françoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passée plus d’un quart d’heure en retard pour aller chercher sa sœur ; pour peu qu’elle s’attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point qu’elle arrive après l’élévation. il n’y aurait rien d’étonnant, répondait Françoise. Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles de la mère Callot ; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle les a eues. Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs. Il n’y aurait rien d’étonnant qu’elles viennent de chez M. je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en haussant les épaules. Vous savez bien qu’il ne fait pousser que de petites méchantes asperges de rien. Je vous dis que celles-là étaient grosses comme le bras. Pas comme le vôtre, bien sûr, mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année. Françoise, vous n’avez pas entendu ce carillon qui m’a cassé la tête ? ma pauvre fille, il faut que vous l’ayez solide votre tête, vous pouvez remercier le Bon Dieu. C’était la Maguelone qui était venue chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec elle et ils ont tourné par la rue de l’Oiseau. Il faut qu’il y ait quelque enfant de malade. là, mon Dieu, soupirait Françoise, qui ne pouvait pas entendre parler d’un malheur arrivé à un inconnu, même dans une partie du monde éloignée, sans commencer à gémir. Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des morts ? mon Dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voilà-t-il pas que j’avais oublié qu’elle a passé l’autre nuit. il est temps que le Bon Dieu me rappelle, je ne sais plus ce que j’ai fait de ma tête depuis la mort de mon pauvre Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille. Mais non, madame Octave, mon temps n’est pas si cher ; celui qui l’a fait ne nous l’a pas vendu. Je vas seulement voir si mon feu ne s’éteint pas. Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles ensemble au cours de cette séance matinale, les premiers événements du jour. Mais quelquefois ces événements revêtaient un caractère si mystérieux et si grave que ma tante sentait qu’elle ne pourrait pas attendre le moment où Françoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables retentissaient dans la maison. Mais, madame Octave, ce n’est pas encore l’heure de la pepsine, disait Françoise. Est-ce que vous vous êtes senti une faiblesse ? Mais non, Françoise, disait ma tante, c’est-à-dire, si, vous savez bien que maintenant les moments où je n’ai pas de faiblesse sont bien rares ; un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le temps de me reconnaître ; mais ce n’est pas pour cela que je sonne. Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil avec une fillette que je ne connais point. Allez donc chercher deux sous de sel chez Camus. C’est bien rare si Théodore ne peut pas vous dire qui c’est. Mais ça sera la fille de M. Pupin, disait Françoise qui préférait s’en tenir à une explication immédiate, ayant été déjà deux fois depuis le matin chez Camus. je vous crois bien, ma pauvre Françoise ! Avec cela que je ne l’aurais pas reconnue ? Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la gamine, celle qui est en pension à Jouy. Il me ressemble de l’avoir déjà vue ce matin. à moins de ça, disait ma tante. Il faudrait qu’elle soit venue pour les fêtes. Il n’y a pas besoin de chercher, elle sera venue pour les fêtes. Mais alors nous pourrions bien voir tout à l’heure Mme Sazerat venir sonner chez sa sœur pour le déjeuner. J’ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte ! Vous verrez que la tarte allait chez Mme Goupil. Dès l’instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous n’allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour le déjeuner, car il commence à ne plus être de bonne heure, disait Françoise qui, pressée de redescendre s’occuper du déjeuner, n’était pas fâchée de laisser à ma tante cette distraction en perspective. pas avant midi, répondait ma tante d’un ton résigné, tout en jetant sur la pendule un coup d’œil inquiet, mais furtif pour ne pas laisser voir qu’elle, qui avait renoncé à tout, trouvait pourtant, à apprendre que Mme Goupil avait à déjeuner, un plaisir aussi vif, et qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus d’une heure. Et encore cela tombera pendant mon déjeuner ! Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour qu’elle n’en souhaitât pas une autre en même temps. « Vous n’oublierez pas au moins de me donner mes œufs à la crème dans une assiette plate ? » C’étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante s’amusait à chaque repas à lire la légende de celle qu’on lui servait ce jour-là. Elle mettait ses lunettes, déchiffrait : Alibaba et quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant : Très bien, très bien. Je serais bien allée chez Camus... disait Françoise en voyant que ma tante ne l’y enverrait plus. Mais non, ce n’est plus la peine, c’est sûrement Mlle Pupin. Ma pauvre Françoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien. Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle avait sonné Françoise, car, à Combray, une personne « qu’on ne connaissait point » était un être aussi peu croyable qu’un dieu de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s’était produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions stupéfiantes, des recherches bien conduites n’eussent pas fini par réduire le personnage fabuleux aux proportions d’une « personne qu’on connaissait », soit personnellement, soit abstraitement, dans son état civil, en tant qu’ayant tel degré de parenté avec des gens de Combray. C’était le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l’abbé Perdreau qui sortait de couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait eu en les apercevant l’émotion de croire qu’il y avait à Combray des gens qu’on ne connaissait point simplement parce qu’on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, longtemps à l’avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu qu’ils attendaient leurs « voyageurs ». Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter notre promenade à ma tante, si j’avais l’imprudence de lui dire que nous avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père ne connaissait pas : « Un homme que grand-père ne connaissait point, s’écriait-elle. je te crois bien ! » Néanmoins un peu émue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le cœur net, mon grand-père était mandé. « Qui donc est-ce que vous avez rencontré près du Pont-Vieux, mon oncle ? un homme que vous ne connaissiez point ? » « Mais si, répondait mon grand-père, c’était Prosper le frère du jardinier de Mme Bouillebœuf. » bien », disait ma tante, tranquillisée et un peu rouge ; haussant les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait : « Aussi il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne connaissiez point ! » Et on me recommandait d’être plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies. On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien « qu’elle ne connaissait point », elle ne cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses heures de liberté. Ce sera le chien de Mme Sazerat, disait Françoise, sans grande conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ne se « fende pas la tête ». Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat ! répondait ma tante donc l’esprit critique n’admettait pas si facilement un fait. ce sera le nouveau chien que M. Il paraît que c’est une bête bien affable, ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore, spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux. C’est rare qu’une bête qui n’a que cet âge-là soit déjà si galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges. Comment, Françoise, encore des asperges ! mais c’est une vraie maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos Parisiens ! Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de l’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller. Mais à l’église, ils doivent y être déjà ; vous ferez bien de ne pas perdre de temps. Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j’accompagnais mes parents à la messe. Que je l’aimais, que je la revois bien, notre église ! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière des abbés de Combray, enterrés là, faisait au chœur comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarrissure qu’ici elles avaient dépassées d’un flot blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre ; et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées, contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été démesurément distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que, fît-il gris dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; l’un était rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais architectural, entre ciel et terre ; (et dans le reflet oblique et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à midi, quand il n’y a pas d’office à l’un de ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint, d’un hôtel de style moyen âge on voyait s’agenouiller un instant Mme Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits fours qu’elle venait de prendre chez le pâtissier d’en face et qu’elle allait rapporter pour le déjeuner) ; dans un autre une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son trouble grésil comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le retable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur du dehors prête à s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre) ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en avait un qui était un haut compartiment divisé en une centaine de petits vitraux rectangulaires où dominait le bleu, comme un grand jeu de cartes pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI ; mais soit qu’un rayon eût brillé, soit que mon regard en bougeant eût promené à travers la verrière tour à tour éteinte et rallumée un mouvant et précieux incendie, l’instant d’après elle avait pris l’éclat changeant d’une traîne de paon, puis elle tremblait et ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dégouttait du haut de la voûte sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme si c’était dans la nef de quelque grotte irisée de sinueux stalactites que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien ; un instant après les petits vitraux en losange avaient pris la transparence profonde, l’infrangible dureté de saphirs qui eussent été juxtaposés sur quelque immense pectoral, mais derrière lesquels on sentait, plus aimé que toutes ces richesses, un sourire momentané de soleil ; il était aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait les pierreries que sur le pavé de la place ou la paille du marché ; et, même à nos premiers dimanches quand nous étions arrivés avant Pâques, il me consolait que la terre fût encore nue et noire, en faisant épanouir, comme en un printemps historique et qui datait des successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant et doré de myosotis en verre. Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther (la tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au delà du dessin de leur contour ; le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée ; et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible. Tout cela, et plus encore les objets précieux venus à l’église de personnages qui étaient pour moi presque des personnages de légende (la croix d’or travaillée, disait-on, par saint Éloi et donnée par Dagobert, le tombeau des fils de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre émaillé), à cause de quoi je m’avançais dans l’église, quand nous gagnions nos chaises, comme dans une vallée visitée des fées, où le paysan s’émerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage surnaturel ; tout cela faisait d’elle pour moi quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville : un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions la quatrième étant celle du Temps déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir, non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux ; dérobant le rude et farouche XIe siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche l’escalier du clocher, et, même là, dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se placent en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu ; élevant dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait contemplé saint Louis et semblait le voir encore ; et s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa sœur nous éclairaient d’une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve comme la trace d’un fossile avait été creusée, disait-on, « par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et l’avait fait mollement céder sous elle ». L’abside de l’église de Combray, peut-on vraiment en parler ? Elle était si grossière, si dénuée de beauté artistique et même d’élan religieux. Du dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle donnait était en contre-bas, sa grossière muraille s’exhaussait d’un soubassement en moellons nullement polis, hérissés de cailloux, et qui n’avait rien de particulièrement ecclésiastique, les verrières semblaient percées à une hauteur excessive, et le tout avait plus l’air d’un mur de prison que d’église. Et certes, plus tard, quand je me rappelais toutes les glorieuses absides que j’ai vues, il ne me serait jamais venu à la pensée de rapprocher d’elles l’abside de Combray. Seulement, un jour, au détour d’une petite rue provinciale, j’aperçus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste et surélevée, avec des verrières percées en haut et offrant le même aspect asymétrique que l’abside de Combray. Alors je ne me suis pas demandé comme à Chartres ou à Reims avec quelle puissance y était exprimé le sentiment religieux, mais je me suis involontairement écrié : « L’Église ! » Familière ; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, où était sa porte nord, de ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de Mme Loiseau, qu’elle touchait sans aucune séparation ; simple citoyenne de Combray qui aurait pu avoir son numéro dans la rue si les rues de Combray avaient eu des numéros, et où il semble que le facteur aurait dû s’arrêter le matin quand il faisait sa distribution, avant d’entrer chez Mme Loiseau et en sortant de chez M. Rapin, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui n’était pas elle une démarcation que mon esprit n’a jamais pu arriver à franchir. Mme Loiseau avait beau avoir à sa fenêtre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir toujours partout tête baissée, et dont les fleurs n’avaient rien de plus pressé, quand elles étaient assez grandes, que d’aller rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées contre la sombre façade de l’église, les fuchsias ne devenaient pas sacrés pour cela pour moi ; entre les fleurs et la pierre noircie sur laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne percevaient pas d’intervalle, mon esprit réservait un abîme. On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore ; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, mon père l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Allons, prenez les couvertures, on est arrivé. » Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à l’horizon par des forêts déchiquetées que dépassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si mince, si rose, qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine. Quand on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui, moins haute, subsistait à côté de lui, on était frappé surtout du ton rougeâtre et sombre des pierres ; et, par un matin brumeux d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge. Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand’mère me faisait arrêter pour le regarder. Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité qu’aux visages humains, il lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout d’un coup inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie, les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la pointe d’un clocheton, comme une mouette arrêtée avec l’immobilité d’un pêcheur à la crête d’une vague. Sans trop savoir pourquoi, ma grand’mère trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette absence de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, qui lui faisait aimer et croire riches d’une influence bienfaisante la nature quand la main de l’homme ne l’avait pas, comme faisait le jardinier de ma grand’tante, rapetissée, et les œuvres de génie. Et sans doute, toute partie de l’église qu’on apercevait la distinguait de tout autre édifice par une sorte de pensée qui lui était infuse, mais c’était dans son clocher qu’elle semblait prendre conscience d’elle-même, affirmer une existence individuelle et responsable. C’était lui qui parlait pour elle. Je crois surtout que, confusément, ma grand’mère trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, l’air naturel et l’air distingué. Ignorante en architecture, elle disait : « Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n’est peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s’il jouait du piano, il ne jouerait pas sec. » Et en le regardant, en suivant des yeux la douce tension, l’inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en s’élevant comme des mains jointes qui prient, elle s’unissait si bien à l’effusion de la flèche, que son regard semblait s’élancer avec elle ; et en même temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui, à partir du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par la lumière, paraissaient tout d’un coup montées bien plus haut, lointaines, comme un chant repris « en voix de tête » une octave au-dessus. C’était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte d’ardoises ; mais quand, le dimanche, je les voyais, par une chaude matinée d’été, flamboyer comme un soleil noir, je me disais : « Mon Dieu ! il faut se préparer pour aller à la grand’messe si je veux avoir le temps d’aller embrasser tante Léonie avant », et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la place, la chaleur et la poussière du marché, l’ombre que faisait le store du magasin où maman entrerait peut-être avant la messe, dans une odeur de toile écrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se préparant à fermer, venait d’aller dans l’arrière-boutique passer sa veste du dimanche et se savonner les mains qu’il avait l’habitude, toutes les cinq minutes, même dans les circonstances les plus mélancoliques, de frotter l’une contre l’autre d’un air d’entreprise, de partie fine et de réussite. Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d’apporter une brioche plus grosse que d’habitude parce que nos cousins avaient profité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade et pensais au moment où il faudrait tout à l’heure dire bonsoir à ma mère et ne plus la voir, il était au contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il avait l’air d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ; et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer encore sa flèche et lui donner quelque chose d’ineffable. Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l’église. Et certes, il y en a bien d’autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère d’art que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je n’oublierai jamais dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me sont à beaucoup d’égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail. Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais une fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles « épreuves » qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres, laquelle n’est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter, elle ne put mettre ce que j’avais perdu depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans équivalent, aucune d’elles ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont derrière l’église. Qu’on le vît à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ; que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivît des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en sachant qu’il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher ; soit qu’encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution ; ou que, des bords de la Vivonne, l’abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective semblât jaillir de l’effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au cœur du ciel ; c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et aujourd’hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m’a « mis dans mon chemin » me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut, à son étonnement, m’apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue... En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui, retenu à Paris par sa profession d’ingénieur, ne pouvait, en dehors des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi soir au lundi matin. C’était un de ces hommes qui, en dehors d’une carrière scientifique où ils ont d’ailleurs brillamment réussi, possèdent une culture toute différente, littéraire, artistique, que leur spécialisation professionnelle n’utilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrés que bien des littérateurs (nous ne savions pas à cette époque que M. Legrandin eût une certaine réputation comme écrivain et nous fûmes très étonnés de voir qu’un musicien célèbre avait composé une mélodie sur des vers de lui), doués de plus de « facilité » que bien des peintres, ils s’imaginent que la vie qu’ils mènent n’est pas celle qui leur aurait convenu et apportent à leurs occupations positives soit une insouciance mêlée de fantaisie, soit une application soutenue et hautaine, méprisante, amère et consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté, d’une politesse raffinée, causeur comme nous n’en avions jamais entendu, il était aux yeux de ma famille, qui le citait toujours en exemple, le type de l’homme d’élite, prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate. Ma grand’mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel qu’il y avait dans ses cravates lavallière toujours flottantes, dans son veston droit presque d’écolier. Elle s’étonnait aussi des tirades enflammées qu’il entamait souvent contre l’aristocratie, la vie mondaine, le snobisme, « certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n’y a pas de rémission. » L’ambition mondaine était un sentiment que ma grand’mère était si incapable de ressentir et presque de comprendre, qu’il lui paraissait bien inutile de mettre tant d’ardeur à la flétrir. De plus, elle ne trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin, dont la sœur était mariée près de Balbec avec un gentilhomme bas-normand, se livrât à des attaques aussi violentes contre les nobles, allant jusqu’à reprocher à la Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés. nous disait-il en venant à notre rencontre. Vous êtes heureux d’habiter beaucoup ici ; demain il faudra que je rentre à Paris, dans ma niche. ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et déçu, un peu distrait, qui lui était particulier, certes il y a dans ma maison toutes les choses inutiles. Il n’y manque que le nécessaire, un grand morceau de ciel comme ici. Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie, petit garçon, ajoutait-il en se tournant vers moi. Vous avez une jolie âme, d’une qualité rare, une nature d’artiste, ne la laissez pas manquer de ce qu’il lui faut. Quand, à notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme Goupil était arrivée en retard à la messe, nous étions incapables de la renseigner. En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant qu’un peintre travaillait dans l’église à copier le vitrail de Gilbert le Mauvais. Françoise, envoyée aussitôt chez l’épicier, était revenue bredouille par la faute de l’absence de Théodore à qui sa double profession de chantre ayant une part de l’entretien de l’église, et de garçon épicier donnait, avec des relations dans tous les mondes, un savoir universel. soupirait ma tante, je voudrais que ce soit déjà l’heure d’Eulalie. Il n’y a vraiment qu’elle qui pourra me dire cela. Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde qui s’était « retirée » après la mort de Mme de la Bretonnerie où elle avait été en place depuis son enfance, et qui avait pris à côté de l’église une chambre, d’où elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en dehors des offices, dire une petite prière ou donner un coup de main à Théodore ; le reste du temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante Léonie à qui elle racontait ce qui s’était passé à la messe ou aux vêpres. Elle ne dédaignait pas d’ajouter quelque casuel à la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maîtres en allant de temps en temps visiter le linge du curé ou de quelque autre personnalité marquante du monde clérical de Combray. Elle portait au-dessus d’une mante de drap noir un petit béguin blanc, presque de religieuse, et une maladie de peau donnait à une partie de ses joues et à son nez recourbé, les tons rose vif de la balsamine. Ses visites étaient la grande distraction de ma tante Léonie qui ne recevait plus guère personne d’autre, en dehors de M. Ma tante avait peu à peu évincé tous les autres visiteurs parce qu’ils avaient le tort à ses yeux de rentrer tous dans l’une ou l’autre des deux catégories de gens qu’elle détestait. Les uns, les pires et dont elle s’était débarrassée les premiers, étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas « s’écouter » et professaient, fût-ce négativement et en ne la manifestant que par certains silences de désapprobation ou par certains sourires de doute, la doctrine subversive qu’une petite promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait quatorze heures sur l’estomac deux méchantes gorgées d’eau de Vichy !) lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines. L’autre catégorie se composait des personnes qui avaient l’air de croire qu’elle était plus gravement malade qu’elle ne pensait, qu’elle était aussi gravement malade qu’elle le disait. Aussi, ceux qu’elle avait laissé monter après quelques hésitations et sur les officieuses instances de Françoise et qui, au cours de leur visite, avaient montré combien ils étaient indignes de la faveur qu’on leur faisait en risquant timidement un : « Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps », ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit : « Je suis bien bas, bien bas, c’est la fin, mes pauvres amis », lui avaient répondu : « Ah ! quand on n’a pas la santé ! Mais vous pouvez durer encore comme ça », ceux-là, les uns comme les autres, étaient sûrs de ne plus jamais être reçus. Et si Françoise s’amusait de l’air épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l’air de venir chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien plus, et comme d’un bon tour, des ruses toujours victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur mine déconfite en s’en retournant sans l’avoir vue, et, au fond, admirait sa maîtresse qu’elle jugeait supérieure à tous ces gens puisqu’elle ne voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait à la fois qu’on l’approuvât dans son régime, qu’on la plaignît pour ses souffrances et qu’on la rassurât sur son avenir. Ma tante pouvait lui dire vingt fois en une minute : « C’est la fin, ma pauvre Eulalie », vingt fois Eulalie répondait : « Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame Octave, vous irez à cent ans, comme me disait hier encore Mme Sazerin. » (Une des plus fermes croyances d’Eulalie, et que le nombre imposant des démentis apportés par l’expérience n’avait pas suffi à entamer, était que Mme Sazerat s’appelait Mme Sazerin.) Je ne demande pas à aller à cent ans, répondait ma tante, qui préférait ne pas voir assigner à ses jours un terme précis. Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu régulièrement tous les dimanches sauf empêchement inopiné, étaient pour ma tante un plaisir dont la perspective l’entretenait ces jours-là dans un état agréable d’abord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu qu’Eulalie fût en retard. Trop prolongée, cette volupté d’attendre Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l’heure, bâillait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d’Eulalie, s’il arrivait tout à la fin de la journée, quand elle ne l’espérait plus, la faisait presque se trouver mal. En réalité, le dimanche, elle ne pensait qu’à cette visite et sitôt le déjeuner fini, Françoise avait hâte que nous quittions la salle à manger pour qu’elle pût monter « occuper » ma tante. Mais (surtout à partir du moment où les beaux jours s’installaient à Combray) il y avait bien longtemps que l’heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu’elle armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne sonore, avait retenti autour de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi familièrement en sortant de l’église, quand nous étions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas. Car, au fond permanent d’œufs, de côtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu’elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles qu’on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et des épisodes de la vie : une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu’elle en avait vu une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu’elle ne nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air creuse et qu’il avait bien le temps de descendre d’ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce que c’était encore une rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il n’y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu’il n’en donnait plus, du fromage à la crème que j’aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce qu’elle l’avait commandé la veille, une brioche parce que c’était notre tour de l’offrir. Quand tout cela était fini, composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme une œuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui qui eût refusé d’en goûter en disant : « J’ai fini, je n’ai plus faim », se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le présent qu’un artiste leur fait d’une de ses œuvres, regardent au poids et à la matière alors que n’y valent que l’intention et la signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du compositeur. Enfin ma mère me disait : « Voyons, ne reste pas ici indéfiniment, monte dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d’abord prendre l’air un instant pour ne pas lire en sortant de table. » J’allais m’asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un fond gothique, d’une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé d’un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s’ouvrait par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée duquel s’élevait par deux degrés, en saillie de la maison, et comme une construction indépendante, l’arrière-cuisine. On apercevait son dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l’air de l’antre de Françoise que d’un petit temple de Vénus. Elle regorgeait des offrandes du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes, venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémices de leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du roucoulement d’une colombe. Autrefois, je ne m’attardais pas dans le bois consacré qui l’entourait, car, avant de monter lire, j’entrais dans le petit cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de mon grand-père, ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait au rez-de-chaussée, et qui, même quand les fenêtres ouvertes laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-là, dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et ancien régime, qui fait rêver longuement les narines quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés. Mais depuis nombre d’années je n’entrais plus dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus à Combray à cause d’une brouille qui était survenue entre lui et ma famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes : Une ou deux fois par mois, à Paris, on m’envoyait lui faire une visite, comme il finissait de déjeuner, en simple vareuse, servi par son domestique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc. Il se plaignait en ronchonnant que je n’étais pas venu depuis longtemps, qu’on l’abandonnait ; il m’offrait un massepain ou une mandarine, nous traversions un salon dans lequel on ne s’arrêtait jamais, où on ne faisait jamais de feu, dont les murs étaient ornés de moulures dorées, les plafonds peints d’un bleu qui prétendait imiter le ciel et les meubles capitonnés en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune ; puis nous passions dans ce qu’il appelait son cabinet de « travail » aux murs duquel étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond noir une déesse charnue et rose conduisant un char, montée sur un globe, ou une étoile au front, qu’on aimait sous le second Empire parce qu’on leur trouvait un air pompéien, puis qu’on détesta, et qu’on recommence à aimer pour une seule et même raison, malgré les autres qu’on donne, et qui est qu’elles ont l’air second Empire. Et je restais avec mon oncle jusqu’à ce que son valet de chambre vînt lui demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une méditation qu’aurait craint de troubler d’un seul mouvement son valet de chambre émerveillé, et dont il attendait avec curiosité le résultat, toujours identique. Enfin, après une hésitation suprême, mon oncle prononçait infailliblement ces mots : « Deux heures et quart », que le valet de chambre répétait avec étonnement, mais sans discuter : « Deux heures et quart ? À cette époque j’avais l’amour du théâtre, amour platonique, car mes parents ne m’avaient encore jamais permis d’y aller, et je me représentais d’une façon si peu exacte les plaisirs qu’on y goûtait que je n’étais pas éloigné de croire que chaque spectateur regardait comme dans un stéréoscope un décor qui n’était que pour lui, quoique semblable au millier d’autres que regardait, chacun pour soi, le reste des spectateurs. Tous les matins je courais jusqu’à la colonne Moriss pour voir les spectacles qu’elle annonçait. Rien n’était plus désintéressé et plus heureux que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce annoncée, et qui étaient conditionnés à la fois par les images inséparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la couleur des affiches encore humides et boursouflées de colle sur lesquelles il se détachait. Si ce n’est une de ces œuvres étranges comme le Testament de César Girodot et Oedipe-Roi lesquelles s’inscrivaient, non sur l’affiche verte de l’Opéra-Comique, mais sur l’affiche lie de vin de la Comédie-Française, rien ne me paraissait plus différent de l’aigrette étincelante et blanche des Diamants de la Couronne que le satin lisse et mystérieux du Domino Noir, et, mes parents m’ayant dit que quand j’irais pour la première fois au théâtre j’aurais à choisir entre ces deux pièces, cherchant à approfondir successivement le titre de l’une et le titre de l’autre, puisque c’était tout ce que je connaissais d’elles, pour tâcher de saisir en chacun le plaisir qu’il me promettait et de le comparer à celui que recélait l’autre, j’arrivais à me représenter avec tant de force, d’une part une pièce éblouissante et fière, de l’autre une pièce douce et veloutée, que j’étais aussi incapable de décider laquelle aurait ma préférence, que si, pour le dessert, on m’avait donné à opter entre du riz à l’Impératrice et de la crème au chocolat. Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs dont l’art, bien qu’il me fût encore inconnu, était la première forme, entre toutes celles qu’il revêt, sous laquelle se laissait pressentir par moi l’Art. Entre la manière que l’un ou l’autre avait de débiter, de nuancer une tirade, les différences les plus minimes me semblaient avoir une importance incalculable. Et, d’après ce que l’on m’avait dit d’eux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me récitais toute la journée, et qui avaient fini par durcir dans mon cerveau et par le gêner de leur inamovibilité. Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et l’agilité miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé. Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être une actrice laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie. Je classais par ordre de talent les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon oncle en connaissait beaucoup et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. Et si nous n’allions le voir qu’à certains jours c’est que, les autres jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille n’aurait pas pu se rencontrer, du moins à son avis à elle, car, pour mon oncle, au contraire, sa trop grande facilité à faire à de jolies veuves qui n’avaient peut-être jamais été mariées, à des comtesses de nom ronflant, qui n’était sans doute qu’un nom de guerre, la politesse de les présenter à ma grand’mère ou même à leur donner des bijoux de famille, l’avait déjà brouillé plus d’une fois avec mon grand-père. Souvent, à un nom d’actrice qui venait dans la conversation, j’entendais mon père dire à ma mère, en souriant : « Une amie de ton oncle » ; et je pensais que le stage que peut-être pendant des années des hommes importants faisaient inutilement à la porte de telle femme qui ne répondait pas à leurs lettres et les faisait chasser par le concierge de son hôtel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin comme moi en le présentant chez lui à l’actrice, inapprochable à tant d’autres, qui était pour lui une intime amie. Aussi sous le prétexte qu’une leçon qui avait été déplacée tombait maintenant si mal qu’elle m’avait empêché plusieurs fois et m’empêcherait encore de voir mon oncle un jour, autre que celui qui était réservé aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que mes parents avaient déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu d’aller regarder la colonne d’affiches, pour quoi on me laissait aller seul, je courus jusqu’à lui. Je remarquai devant sa porte une voiture attelée de deux chevaux qui avaient aux œillères un œillet rouge comme avait le cocher à sa boutonnière. De l’escalier j’entendis un rire et une voix de femme, et dès que j’eus sonné, un silence, puis le bruit de portes qu’on fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me voyant parut embarrassé, me dit que mon oncle était très occupé, ne pourrait sans doute pas me recevoir, et, tandis qu’il allait pourtant le prévenir, la même voix que j’avais entendue disait : « Oh, si ! laisse-le entrer ; rien qu’une minute, cela m’amuserait tant. Sur la photographie qui est sur ton bureau, il ressemble tant à sa maman, ta nièce, dont la photographie est à côté de la sienne, n’est-ce pas ? Je voudrais le voir rien qu’un instant, ce gosse. » J’entendis mon oncle grommeler, se fâcher ; finalement le valet de chambre me fit entrer. Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d’habitude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine. L’incertitude où j’étais s’il fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir et, n’osant pas trop tourner les yeux de son côté de peur d’avoir à lui parler, j’allai embrasser mon oncle. Elle me regardait en souriant, mon oncle lui dit : « Mon neveu », sans lui dire mon nom, ni me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultés qu’il avait eues avec mon grand-père, il tâchait autant que possible d’éviter tout trait d’union entre sa famille et ce genre de relations. Comme il ressemble à sa mère, dit-elle. Mais vous n’avez jamais vu ma nièce qu’en photographie, dit vivement mon oncle d’un ton bourru. Je vous demande pardon, mon cher ami, je l’ai croisée dans l’escalier l’année dernière quand vous avez été si malade. Il est vrai que je ne l’ai vue que le temps d’un éclair et que votre escalier est bien noir, mais cela m’a suffi pour l’admirer. Ce petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le même nom que vous, ami ? Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se souciait pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom de maman que d’en faire de près. C’est tout à fait son père et aussi ma pauvre mère. Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère inclinaison de tête, et je n’ai jamais connu votre pauvre mère, mon ami. Vous vous souvenez, c’est peu après votre grand chagrin que nous nous sommes connus. J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait pas des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois dans ma famille, notamment de la fille d’un de nos cousins chez lequel j’allais tous les ans le premier janvier. Mieux habillée seulement, l’amie de mon oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l’air aussi franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l’aspect théâtral que j’admirais dans les photographies d’actrices, ni de l’expression diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu’elle devait mener. J’avais peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n’aurais pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la voiture à deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n’avais pas su que mon oncle n’en connaissait que de la plus haute volée. Mais je me demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son hôtel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour une personne qui avait l’air si simple et comme il faut. Et pourtant, en pensant à ce que devait être sa vie, l’immoralité m’en troublait peut-être plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une apparence spéciale d’être ainsi invisible comme le secret de quelque roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents bourgeois et voué à tout le monde, qui avait fait épanouir en beauté et haussé jusqu’au demi-monde et à la notoriété, celle que ses jeux de physionomie, ses intonations de voix, pareils à tant d’autres que je connaissais déjà, me faisaient malgré moi considérer comme une jeune fille de bonne famille, qui n’était plus d’aucune famille. On était passé dans le « cabinet de travail », et mon oncle, d’un air un peu gêné par ma présence, lui offrit des cigarettes. Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituée à celles que le grand-duc m’envoie. Je lui ai dit que vous en étiez jaloux. Et elle tira d’un étui des cigarettes couvertes d’inscriptions étrangères et dorées. « Mais si, reprit-elle tout d’un coup, je dois avoir rencontré chez vous le père de ce jeune homme. Il a été tellement bon, tellement exquis pour moi », dit-elle d’un air modeste et sensible. Mais en pensant à ce qu’avait pu être l’accueil rude, qu’elle disait avoir trouvé exquis, de mon père, moi qui connaissais sa réserve et sa froideur, j’étais gêné, comme par une indélicatesse qu’il aurait commise, de cette inégalité entre la reconnaissance excessive qui lui était accordée et son amabilité insuffisante. Il m’a semblé plus tard que c’était un des côtés touchants du rôle de ces femmes oisives et studieuses, qu’elles consacrent leur générosité, leur talent, un rêve disponible de beauté sentimentale car, comme les artistes, elles ne le réalisent pas, ne le font pas entrer dans le cadre de l’existence commune et un or qui leur coûte peu, à enrichir d’un sertissage précieux et fin la vie fruste et mal dégrossie des hommes. Comme celle-ci, dans le fumoir où mon oncle était en vareuse pour la recevoir, répandait son corps si doux, sa robe de soie rose, ses perles, l’élégance qui émane de l’amitié d’un grand-duc, de même elle avait pris quelque propos insignifiant de mon père, elle l’avait travaillé avec délicatesse, lui avait donné un tour, une appellation précieuse et y enchâssant un de ses regards d’une si belle eau, nuancé d’humilité et de gratitude, elle le rendait changé en un bijou artiste, en quelque chose de « tout à fait exquis ». Allons, voyons, il est l’heure que tu t’en ailles, me dit mon oncle. Je me levai, j’avais une envie irrésistible de baiser la main de la dame en rose, mais il me semblait que c’eût été quelque chose d’audacieux comme un enlèvement. Mon cœur battait tandis que je me disais : « Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire », puis je cessai de me demander ce qu’il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose. Et d’un geste aveugle et insensé, dépouillé de toutes les raisons que je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai à mes lèvres la main qu’elle me tendait. il est déjà galant, il a un petit œil pour les femmes : il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman, ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner à la phrase un accent légèrement britannique. Est-ce qu’il ne pourrait pas venir une fois prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais ; il n’aurait qu’à m’envoyer un « bleu » le matin. Je ne savais pas ce que c’était qu’un « bleu ». Je ne comprenais pas la moitié des mots que disait la dame, mais la crainte que n’y fut cachée quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre, m’empêchait de cesser de les écouter avec attention, et j’en éprouvais une grande fatigue. Mais non, c’est impossible, dit mon oncle, en haussant les épaules, il est très tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix à son cours, ajouta-t-il, à voix basse pour que je n’entende pas ce mensonge et que je n’y contredise pas. ce sera peut-être un petit Victor Hugo, une espèce de Vaulabelle, vous savez. J’adore les artistes, répondit la dame en rose, il n’y a qu’eux qui comprennent les femmes... Qu’eux et les êtres d’élite comme vous. Est-ce les volumes dorés qu’il y a dans la petite bibliothèque vitrée de votre boudoir ? Vous savez que vous m’avez promis de me les prêter, j’en aurai grand soin. Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me conduisit jusqu’à l’antichambre. Éperdu d’amour pour la dame en rose, je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle, et tandis qu’avec assez d’embarras il me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement qu’il aimerait autant que je ne parlasse pas de cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le souvenir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui témoigner ma reconnaissance. Il était si fort en effet que deux heures plus tard, après quelques phrases mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée assez nette de la nouvelle importance dont j’étais doué, je trouvai plus explicite de leur raconter dans les moindres détails la visite que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer d’ennuis à mon oncle. Comment l’aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas. Et je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une visite où je n’en trouvais pas. N’arrive-t-il pas tous les jours qu’un ami nous demande de ne pas manquer de l’excuser auprès d’une femme à qui il a été empêché d’écrire, et que nous négligions de le faire, jugeant que cette personne ne peut pas attacher d’importance à un silence qui n’en a pas pour nous. Je m’imaginais, comme tout le monde, que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique sur ce qu’on y introduisait ; et je ne doutais pas qu’en déposant dans celui de mes parents la nouvelle de la connaissance que mon oncle m’avait fait faire, je ne leur transmisse en même temps comme je le souhaitais le jugement bienveillant que je portais sur cette présentation. Mes parents malheureusement s’en remirent à des principes entièrement différents de ceux que je leur suggérais d’adopter, quand ils voulurent apprécier l’action de mon oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications violentes ; j’en fus indirectement informé. Quelques jours après, croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte, je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j’aurais voulu lui exprimer. À côté de leur immensité, je trouvai qu’un coup de chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je ne me croyais pas tenu envers lui à plus qu’à une banale politesse. Je résolus de m’abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête. Mon oncle pensa que je suivais en cela des ordres de mes parents, il ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des années après sans qu’aucun de nous l’ait jamais revu. Aussi je n’entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé de mon oncle Adolphe, et, après m’être attardé aux abords de l’arrière-cuisine, quand Françoise, apparaissant sur le parvis, me disait : « Je vais laisser ma fille de cuisine servir le café et monter l’eau chaude, il faut que je me sauve chez Mme Octave », je me décidais à rentrer et montais directement lire chez moi. La fille de cuisine était une personne morale, une institution permanente à qui des attributions invariables assuraient une sorte de continuité et d’identité, à travers la succession des formes passagères en lesquelles elle s’incarnait, car nous n’eûmes jamais la même deux ans de suite. L’année où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les « plumer » était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M. C’est lui-même qui nous l’avait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine, il nous disait : « Comment va la Charité de Giotto ? » D’ailleurs elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu’à la figure, jusqu’aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l’Arena. Et je me rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore d’une autre manière. De même que l’image de cette fille était accrue par le symbole ajouté qu’elle portait devant son ventre, sans avoir l’air d’en comprendre le sens, sans que rien dans son visage en traduisît la beauté et l’esprit, comme un simple et pesant fardeau, de même c’est sans paraître s’en douter que la puissante ménagère qui est représentée à l’Arena au-dessous du nom « Caritas » et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle d’études, à Combray, incarne cette vertu, c’est sans qu’aucune pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage énergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule aux pieds les trésors de la terre, mais absolument comme si elle piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme elle aurait monté sur des sacs pour se hausser ; et elle tend à Dieu son cœur enflammé, disons mieux, elle le lui « passe », comme une cuisinière passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu’un qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée. L’Envie, elle, aurait eu davantage une certaine expression d’envie. Mais dans cette fresque-là encore, le symbole tient tant de place et est représenté comme si réel, le serpent qui siffle aux lèvres de l’Envie est si gros, il lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte, que les muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux d’un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que l’attention de l’Envie et la nôtre du même coup tout entière concentrée sur l’action de ses lèvres, n’a guère de temps à donner à d’envieuses pensées. Swann professait pour ces figures de Giotto, je n’eus longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle d’études, où on avait accroché les copies qu’il m’en avait rapportées, cette Charité sans charité, cette Envie qui avait l’air d’une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par l’introduction de l’instrument de l’opérateur, une Justice, dont le visage grisâtre et mesquinement régulier était celui-là même qui, à Combray, caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées d’avance dans les milices de réserve de l’Injustice. Mais plus tard j’ai compris que l’étrangeté saisissante, la beauté spéciale de ces fresques tenait à la grande place que le symbole y occupait, et que le fait qu’il fût représenté non comme un symbole puisque la pensée symbolisée n’était pas exprimée, mais comme réel, comme effectivement subi ou matériellement manié, donnait à la signification de l’œuvre quelque chose de plus littéral et de plus précis, à son enseignement quelque chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre fille de cuisine, elle aussi, l’attention n’était-elle pas sans cesse ramenée à son ventre par le poids qui le tirait ; et de même encore, bien souvent la pensée des agonisants est tournée vers le côté effectif, douloureux, obscur, viscéral, vers cet envers de la mort qui est précisément le côté qu’elle leur présente, qu’elle leur fait rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus à un fardeau qui les écrase, à une difficulté de respirer, à un besoin de boire, qu’à ce que nous appelons l’idée de la mort. Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien de la réalité puisqu’ils m’apparaissaient comme aussi vivants que la servante enceinte, et qu’elle-même ne me semblait pas beaucoup moins allégorique. Et peut-être cette non-participation (du moins apparente) de l’âme d’un être à la vertu qui agit par lui a aussi en dehors de sa valeur esthétique une réalité sinon psychologique, au moins, comme on dit, physiognomonique. Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bonté. Pendant que la fille de cuisine faisant briller involontairement la supériorité de Françoise, comme l’Erreur, par le contraste, rend plus éclatant le triomphe de la Vérité servait du café qui, selon maman, n’était que de l’eau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de l’eau chaude qui était à peine tiède, je m’étais étendu sur mon lit, un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur transparente et fragile contre le soleil de l’après-midi derrière ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posé. Il faisait à peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur de la lumière ne m’était donnée que par les coups frappés dans la rue de la Cure par Camus (averti par Françoise que ma tante ne « reposait pas » et qu’on pouvait faire du bruit) contre des caisses poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l’atmosphère sonore, spéciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres écarlates ; et aussi par les mouches qui exécutaient devant moi, dans leur petit concert, comme la musique de chambre de l’été : elle ne l’évoque pas à la façon d’un air de musique humaine, qui, entendu par hasard à la belle saison, vous la rappelle ensuite ; elle est unie à l’été par un lien plus nécessaire : née des beaux jours, ne renaissant qu’avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n’en réveille pas seulement l’image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la présence effective, ambiante, immédiatement accessible. Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue ce que l’ombre est au rayon, c’est-à-dire aussi lumineuse que lui et offrait à mon imagination le spectacle total de l’été dont mes sens, si j’avais été en promenade, n’auraient pu jouir que par morceaux ; et ainsi elle s’accordait bien à mon repos qui (grâce aux aventures racontées par mes livres et qui venaient l’émouvoir) supportait pareil au repos d’une main immobile au milieu d’une eau courante, le choc et l’animation d’un torrent d’activité. Mais ma grand’mère, même si le temps trop chaud s’était gâté, si un orage ou seulement un grain était survenu, venait me supplier de sortir. Et ne voulant pas renoncer à ma lecture, j’allais du moins la continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en sparterie et en toile au fond de laquelle j’étais assis et me croyais caché aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes parents. Et ma pensée n’était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de laquelle je sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce qui se passait au dehors ? Quand je voyais un objet extérieur, la conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d’un mince liseré spirituel qui m’empêchait de jamais toucher directement sa matière ; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incandescent qu’on approche d’un objet mouillé ne touche pas son humidité parce qu’il se fait toujours précéder d’une zone d’évaporation. Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. Car, même si je l’avais acheté à Combray, en l’apercevant devant l’épicerie Borange, trop distante de la maison pour que Françoise pût s’y fournir comme chez Camus, mais mieux achalandée comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu’une porte de cathédrale, c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée. Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait d’incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de la vérité, venaient les émotions que me donnait l’action à laquelle je prenais part, car ces après-midi-là étaient plus remplis d’événements dramatiques que ne l’est souvent toute une vie. C’était les événements qui survenaient dans le livre que je lisais ; il est vrai que les personnages qu’ils affectaient n’étaient pas « réels », comme disait Françoise. Mais tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou l’infortune d’un personnage réel ne se produisent en nous que par l’intermédiaire d’une image de cette joie ou de cette infortune ; l’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans l’appareil de nos émotions, l’image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif. Un être réel, si profondément que nous sympathisions avec lui, pour une grande part est perçu par nos sens, c’est-à-dire nous reste opaque, offre un poids mort que notre sensibilité ne peut soulever. Qu’un malheur le frappe, ce n’est qu’en une petite partie de la notion totale que nous avons de lui que nous pourrons en être émus ; bien plus, ce n’est qu’en une partie de la notion totale qu’il a de soi qu’il pourra l’être lui-même. La trouvaille du romancier a été d’avoir l’idée de remplacer ces parties impénétrables à l’âme par une quantité égale de parties immatérielles, c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler. Qu’importe dès lors que les actions, les émotions de ces êtres d’un nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons faites nôtres, puisque c’est en nous qu’elles se produisent, qu’elles tiennent sous leur dépendance, tandis que nous tournons fiévreusement les pages du livre, la rapidité de notre respiration et l’intensité de notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état, où comme dans tous les états purement intérieurs toute émotion est décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception ; (ainsi notre cœur change, dans la vie, et c’est la pire douleur ; mais nous ne la connaissons que dans la lecture, en imagination : dans la réalité il change, comme certains phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de ses états différents, en revanche, la sensation même du changement nous soit épargnée). Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait l’action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que l’autre, que celui que j’avais sous les yeux quand je les levais du livre. C’est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson : non loin montaient le long de murs bas des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et comme le rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux courantes ; et quelle que fût la femme que j’évoquais, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres s’élevaient aussitôt de chaque côté d’elle comme des couleurs complémentaires. Ce n’était pas seulement parce qu’une image dont nous rêvons reste toujours marquée, s’embellit et bénéficie du reflet des couleurs étrangères qui par hasard l’entourent dans notre rêverie ; car ces paysages des livres que je lisais n’étaient pas pour moi que des paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le choix qu’en avait fait l’auteur, par la foi avec laquelle ma pensée allait au-devant de sa parole comme d’une révélation, ils me semblaient être impression que ne me donnait guère le pays où je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grand’mère une part véritable de la Nature elle-même, digne d’être étudiée et approfondie. Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison immobile : plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre à l’extérieur, avec une sorte de découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui n’est pas écho du dehors, mais retentissement d’une vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles ; on est déçu en constatant qu’elles semblent dépourvues dans la nature, du charme qu’elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines idées ; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en habileté, en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien qu’ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais. Aussi, si j’imaginais toujours autour de la femme que j’aimais les lieux que je désirais le plus alors, si j’eusse voulu que ce fût elle qui me les fît visiter, qui m’ouvrît l’accès d’un monde inconnu, ce n’était pas par le hasard d’une simple association de pensée ; non, c’est que mes rêves de voyage et d’amour n’étaient que des moments que je sépare artificiellement aujourd’hui comme si je pratiquais des sections à des hauteurs différentes d’un jet d’eau irisé et en apparence immobile dans un même et infléchissable jaillissement de toutes les forces de ma vie. Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite : et, quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l’après-midi était déjà consommé, jusqu’à ce que j’entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et après lequel, le long silence qui le suivait semblait faire commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m’était encore concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la suite de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c’était quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné ; la plus récente venait s’inscrire tout près de l’autre dans le ciel et je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit arc bleu qui était compris entre leurs deux marques d’or. Quelquefois même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière ; il y en avait donc une que je n’avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi ; l’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du silence. Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour dans le cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides. Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi, par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et criant : « Les voilà, les voilà ! » pour que Françoise et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle. C’était les jours où, pour des manœuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant généralement la rue Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques assis en rang sur des chaises en dehors de la grille regardaient les promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir d’eux, la fille du jardinier, par la fente que laissaient entre elles deux maisons lointaines de l’avenue de la Gare, avait aperçu l’éclat des casques. Les domestiques avaient rentré précipitamment leurs chaises, car quand les cuirassiers défilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons, couvrant les trottoirs submergés comme des berges qui offrent un lit trop étroit à un torrent déchaîné. Pauvres enfants, disait Françoise à peine arrivée à la grille et déjà en larmes ; pauvre jeunesse qui sera fauchée comme un pré ; rien que d’y penser j’en suis choquée, ajoutait-elle en mettant la main sur son cœur, là où elle avait reçu ce choc. C’est beau, n’est-ce pas, madame Françoise, de voir des jeunes gens qui ne tiennent pas à la vie ? disait le jardinier pour la faire « monter ». Il n’avait pas parlé en vain : De ne pas tenir à la vie ? Mais à quoi donc qu’il faut tenir, si ce n’est pas à la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais deux fois. C’est pourtant vrai qu’ils n’y tiennent pas ! Je les ai vus en 70 ; ils n’ont plus peur de la mort, dans ces misérables guerres ; c’est ni plus ni moins des fous ; et puis ils ne valent plus la corde pour les pendre, ce n’est pas des hommes, c’est des lions. (Pour Françoise la comparaison d’un homme à un lion, qu’elle prononçait li-on, n’avait rien de flatteur.) La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu’on pût voir venir de loin, et c’était par cette fente entre les deux maisons de l’avenue de la gare qu’on apercevait toujours de nouveaux casques courant et brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s’il y en avait encore beaucoup à passer, et il avait soif, car le soleil tapait. Alors tout d’un coup sa fille s’élançait comme d’une place assiégée, faisait une sortie, atteignait l’angle de la rue, et après avoir bravé cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la nouvelle qu’ils étaient bien un mille qui venaient sans arrêter du côté de Thiberzy et de Méséglise. Françoise et le jardinier, réconciliés, discutaient sur la conduite à tenir en cas de guerre : Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vaudrait mieux, parce que quand on la déclare il n’y a que ceux qui veulent partir qui y vont. oui, au moins je comprends cela, c’est plus franc. Le jardinier croyait qu’à la déclaration de guerre on arrêtait tous les chemins de fer. Pardi, pour pas qu’on se sauve, disait Françoise. Et le jardinier : « Ah ! ils sont malins », car il n’admettait pas que la guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que l’État essayait de jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n’est pas une seule personne qui n’eût filé. Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon livre, les domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder tomber la poussière et l’émotion qu’avaient soulevées les soldats. Longtemps après que l’accalmie était venue, un flot inaccoutumé de promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque maison, même celles où ce n’était pas l’habitude, les domestiques ou même les maîtres, assis et regardant, festonnaient le seuil d’un liséré capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles dont une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage, après qu’elle s’est éloignée. Sauf ces jours-là, je pouvais d’habitude, au contraire, lire tranquille. Mais l’interruption et le commentaire qui furent apportés une fois par une visite de Swann à la lecture que j’étais en train de faire du livre d’un auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette conséquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur décoré de fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le portail d’une cathédrale gothique, que se détacha désormais l’image d’une des femmes dont je rêvais. J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une grande admiration, Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit d’Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette et m’avait dit : « Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur de Musset. C’est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute. Je dois confesser, d’ailleurs, que lui et même le nommé Racine, ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a pour lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier absolument rien. C’est : « La blanche Oloossone et la blanche Camire » et « La fille de Minos et de Pasiphaé ». Ils m’ont été signalés à la décharge de ces deux malandrins par un article de mon très cher maître, le père Lecomte, agréable aux Dieux immortels. À propos voici un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment qui est recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollon tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos. » C’est sur un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler « cher maître » et qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge où on croit qu’on crée ce qu’on nomme. Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui demandant des explications, le trouble où il m’avait jeté quand il m’avait dit que les beaux vers (à moi qui n’attendais d’eux rien moins que la révélation de la vérité) étaient d’autant plus beaux qu’ils ne signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la maison. Il y avait d’abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais chez nous, c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe même son ami Swann était d’origine juive s’il n’avait trouvé que ce n’était pas d’habitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand j’amenais un nouvel ami, il était bien rare qu’il ne fredonnât pas : « Ô Dieu de nos Pères » de la Juive ou bien « Israël romps ta chaîne », ne chantant que l’air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais j’avais peur que mon camarade ne le connût et ne rétablît les paroles. Avant de les avoir vus, rien qu’en entendant leur nom qui, bien souvent, n’avait rien de particulièrement israélite, il devinait non seulement l’origine juive de ceux de mes amis qui l’étaient en effet, mais même ce qu’il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille. Et comment s’appelle-t-il ton ami qui vient ce soir ? « Archers, faites bonne garde ! Veillez sans trêve et sans bruit ; » Et après nous avoir posé adroitement quelques questions plus précises, il s’écriait : « À la garde ! ou, si c’était le patient lui-même déjà arrivé qu’il avait forcé à son insu, par un interrogatoire dissimulé, à confesser ses origines, alors, pour nous montrer qu’il n’avait plus aucun doute, il se contentait de nous regarder en fredonnant imperceptiblement : vous guidez ici les pas ! » « Champs paternels, Hébron, douce vallée. » « Oui, je suis de la race élue. » Ces petites manies de mon grand-père n’impliquaient aucun sentiment malveillant à l’endroit de mes camarades. Mais Bloch avait déplu à mes parents pour d’autres raisons. Il avait commencé par agacer mon père qui, le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt : Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc ? Je n’y comprends rien, le baromètre était excellent. Il n’en avait tiré que cette réponse : Monsieur, je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis si résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier. Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m’avait dit mon père quand Bloch fut parti. il ne peut même pas me dire le temps qu’il fait ! Mais il n’y a rien de plus intéressant ! Puis Bloch avait déplu à ma grand’mère parce que, après le déjeuner comme elle disait qu’elle était un peu souffrante, il avait étouffé un sanglot et essuyé des larmes. Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu’il ne me connaît pas ; ou bien alors il est fou. Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant venu déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de s’excuser, il avait dit : Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie. Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n’était pas pourtant l’ami que mes parents eussent souhaité pour moi ; ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser l’indisposition de ma grand’mère n’étaient pas feintes ; mais ils savaient d’instinct ou par expérience que les élans de notre sensibilité ont peu d’empire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidélité aux amis, l’exécution d’une œuvre, l’observance d’un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles. Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus qu’il n’est convenu d’accorder à ses amis, selon les règles de la morale bourgeoise ; qui ne m’enverraient pas inopinément une corbeille de fruits parce qu’ils auraient ce jour-là pensé à moi avec tendresse, mais qui, n’étant pas capables de faire pencher en ma faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l’amitié sur un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la fausseraient pas davantage à mon préjudice. Nos torts même font difficilement départir de ce qu’elles nous doivent ces natures dont ma grand’tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c’était sa plus proche parente et que cela « se devait ». Mais j’aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les problèmes insolubles que je me posais à propos de la beauté dénuée de signification de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient davantage et me rendaient plus souffrant que n’auraient fait de nouvelles conversations avec lui, bien que ma mère les jugeât pernicieuses. Et on l’aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m’apprendre nouvelle qui plus tard eut beaucoup d’influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse que toutes les femmes ne pensaient qu’à l’amour et qu’il n’y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m’avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand’tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint, et quand je l’abordai ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi. Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai. Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais qu’on ne distingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son style ne m’apparut pas. Je ne pouvais pas quitter le roman que je lisais de lui, mais me croyais seulement intéressé par le sujet, comme dans ces premiers moments de l’amour où on va tous les jours retrouver une femme à quelque réunion, à quelque divertissement par les agréments desquels on se croit attiré. Puis je remarquai les expressions rares, presque archaïques qu’il aimait employer à certains moments où un flot caché d’harmonie, un prélude intérieur, soulevait son style ; et c’était aussi à ces moments-là qu’il se mettait à parler du « vain songe de la vie », de « l’inépuisable torrent des belles apparences », du « tourment stérile et délicieux de comprendre et d’aimer », des « émouvantes effigies qui anoblissent à jamais la façade vénérable et charmante des cathédrales », qu’il exprimait toute une philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on aurait dit que c’était elles qui avaient éveillé ce chant de harpes qui s’élevait alors et à l’accompagnement duquel elles donnaient quelque chose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisième ou le quatrième que j’eusse isolé du reste, me donna une joie incomparable à celle que j’avais trouvée au premier, une joie que je me sentis éprouver en une région plus profonde de moi-même, plus unie, plus vaste, d’où les obstacles et les séparations semblaient avoir été enlevés. C’est que, reconnaissant alors ce même goût pour les expressions rares, cette même effusion musicale, cette même philosophie idéaliste qui avait déjà été les autres fois, sans que je m’en rendisse compte, la cause de mon plaisir, je n’eus plus l’impression d’être en présence d’un morceau particulier d’un certain livre de Bergotte, traçant à la surface de ma pensée une figure purement linéaire, mais plutôt du « morceau idéal » de Bergotte, commun à tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient se confondre avec lui auraient donné une sorte d’épaisseur, de volume, dont mon esprit semblait agrandi. Je n’étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte ; il était aussi l’écrivain préféré d’une amie de ma mère qui était très lettrée ; enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait attendre ses malades ; et ce fut de son cabinet de consultation, et d’un parc voisin de Combray, que s’envolèrent quelques-unes des premières graines de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors, aujourd’hui universellement répandue, et dont on trouve partout en Europe, en Amérique, jusque dans le moindre village, la fleur idéale et commune. Ce que l’amie de ma mère et, paraît-il, le docteur du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte c’était, comme moi, ce même flux mélodique, ces expressions anciennes, quelques autres très simples et connues, mais pour lesquelles la place où il les mettait en lumière semblait révéler de sa part un goût particulier ; enfin, dans les passages tristes, une certaine brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-même devait sentir que là étaient ses plus grands charmes. Car dans les livres qui suivirent, s’il avait rencontré quelque grande vérité, ou le nom d’une célèbre cathédrale, il interrompait son récit et dans une invocation, une apostrophe, une longue prière, il donnait un libre cours à ces effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intérieurs à sa prose, décelés seulement alors par les ondulations de la surface, plus douces peut-être encore, plus harmonieuses quand elles étaient ainsi voilées et qu’on n’aurait pu indiquer d’une manière précise où naissait, où expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se complaisait étaient nos morceaux préférés. Pour moi, je les savais par cœur. J’étais déçu quand il reprenait le fil de son récit. Chaque fois qu’il parlait de quelque chose dont la beauté m’était restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame de Paris, d’Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une image exploser cette beauté jusqu’à moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de l’univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s’il ne les rapprochait de moi, j’aurais voulu posséder une opinion de lui, une métaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j’aurais l’occasion de voir moi-même, et entre celles-là, particulièrement sur d’anciens monuments français et certains paysages maritimes, parce que l’insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu’il les tenait pour riches de signification et de beauté. Malheureusement sur presque toutes choses j’ignorais son opinion. Je ne doutais pas qu’elle ne fût entièrement différente des miennes, puisqu’elle descendait d’un monde inconnu vers lequel je cherchais à m’élever : persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait, j’avais tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il m’arriva d’en rencontrer, dans tel de ses livres, une que j’avais déjà eue moi-même, mon cœur se gonflait comme si un Dieu dans sa bonté me l’avait rendue, l’avait déclarée légitime et belle. Il arrivait parfois qu’une page de lui disait les mêmes choses que j’écrivais souvent la nuit à ma grand’mère et à ma mère quand je ne pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l’air d’un recueil d’épigraphes pour être placées en tête de mes lettres. Même plus tard, quand je commençai de composer un livre, certaines phrases dont la qualité ne suffit pas pour décider à le continuer, j’en retrouvai l’équivalent dans Bergotte. Mais ce n’était qu’alors, quand je les lisais dans son œuvre, que je pouvais en jouir ; quand c’était moi qui les composais, préoccupé qu’elles reflétassent exactement ce que j’apercevais dans ma pensée, craignant de ne pas « faire ressemblant », j’avais bien le temps de me demander si ce que j’écrivais était agréable ! Mais en réalité il n’y avait que ce genre de phrases, ce genre d’idées que j’aimais vraiment. Mes efforts inquiets et mécontents étaient eux-mêmes une marque d’amour, d’amour sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d’un coup je trouvais de telles phrases dans l’œuvre d’un autre, c’est-à-dire sans plus avoir de scrupules, de sévérité, sans avoir à me tourmenter, je me laissais enfin aller avec délices au goût que j’avais pour elles, comme un cuisinier qui pour une fois où il n’a pas à faire la cuisine trouve enfin le temps d’être gourmand. Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d’une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de l’écrivain rendait encore plus ironique, mais qui était la même que j’avais si souvent faite à ma grand’mère en parlant de Françoise, une autre fois que je vis qu’il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité qu’étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle que j’avais eu l’occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise et M. Legrandin qui étaient certes de celles que j’eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu’il les trouverait sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai n’étaient pas aussi séparés que j’avais cru, qu’ils coïncidaient même sur certains points, et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de l’écrivain comme dans les bras d’un père retrouvé. D’après ses livres j’imaginais Bergotte comme un vieillard faible et déçu qui avait perdu des enfants et ne s’était jamais consolé. Aussi je lisais, je chantais intérieurement sa prose, plus « dolce », plus « lento » peut-être qu’elle n’était écrite, et la phrase la plus simple s’adressait à moi avec une intonation attendrie. Plus que tout j’aimais sa philosophie, je m’étais donné à elle pour toujours. Elle me rendait impatient d’arriver à l’âge où j’entrerais au collège, dans la classe appelée Philosophie. Mais je ne voulais pas qu’on y fît autre chose que vivre uniquement par la pensée de Bergotte, et si l’on m’avait dit que les métaphysiciens auxquels je m’attacherais alors ne lui ressembleraient en rien, j’aurais ressenti le désespoir d’un amoureux qui veut aimer pour la vie et à qui on parle des autres maîtresses qu’il aura plus tard. Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus dérangé par Swann qui venait voir mes parents. Qu’est-ce que vous lisez, on peut regarder ? Qui donc vous a indiqué ses ouvrages ? Je lui dis que c’était Bloch. oui, ce garçon que j’ai vu une fois ici, qui ressemble tellement au portrait de Mahomet II par Bellini. c’est frappant, il a les mêmes sourcils circonflexes, le même nez recourbé, les mêmes pommettes saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la même personne. En tout cas il a du goût, car Bergotte est un charmant esprit. Et voyant combien j’avais l’air d’admirer Bergotte, Swann qui ne parlait jamais des gens qu’il connaissait fit, par bonté, une exception et me dit : Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir qu’il écrive un mot en tête de votre volume, je pourrais le lui demander. Je n’osai pas accepter, mais posai à Swann des questions sur Bergotte. « Est-ce que vous pourriez me dire quel est l’acteur qu’il préfère ? » Mais je sais qu’il n’égale aucun artiste homme à la Berma qu’il met au-dessus de tout. Non monsieur, mes parents ne me permettent pas d’aller au théâtre. La Berma dans Phèdre, dans le Cid, ce n’est qu’une actrice si vous voulez, mais vous savez je ne crois pas beaucoup à la « hiérarchie ! » (Et je remarquai, comme cela m’avait souvent frappé dans ses conversations avec les sœurs de ma grand’mère, que quand il parlait de choses sérieuses, quand il employait une expression qui semblait impliquer une opinion sur un sujet important, il avait soin de l’isoler dans une intonation spéciale, machinale et ironique, comme s’il l’avait mise entre guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre à son compte, et dire : « la hiérarchie, vous savez, comme disent les gens ridicules » ? Mais alors, si c’était ridicule, pourquoi disait-il la hiérarchie ?). Un instant après il ajouta : « Cela vous donnera une vision aussi noble que n’importe quel chef-d’œuvre, je ne sais pas moi... que et il se mit à rire les Reines de Chartres ! » Jusque-là cette horreur d’exprimer sérieusement son opinion m’avait paru quelque chose qui devait être élégant et parisien et qui s’opposait au dogmatisme provincial des sœurs de ma grand’mère ; et je soupçonnais aussi que c’était une des formes de l’esprit dans la coterie où vivait Swann et où par réaction sur le lyrisme des générations antérieures on réhabilitait à l’excès les petits faits précis, réputés vulgaires autrefois, et on proscrivait les « phrases ». Mais maintenant je trouvais quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann en face des choses. Il avait l’air de ne pas oser avoir une opinion et de n’être tranquille que quand il pouvait donner méticuleusement des renseignements précis. Mais il ne se rendait donc pas compte que c’était professer l’opinion, postuler que l’exactitude de ces détails avait de l’importance. Je repensai alors à ce dîner où j’étais si triste parce que maman ne devait pas monter dans ma chambre et où il avait dit que les bals chez la princesse de Léon n’avaient aucune importance. Mais c’était pourtant à ce genre de plaisirs qu’il employait sa vie. Pour quelle autre vie réservait-il de dire enfin sérieusement ce qu’il pensait des choses, de formuler des jugements qu’il pût ne pas mettre entre guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse à des occupations dont il professait en même temps qu’elles sont ridicules ? Je remarquai aussi dans la façon dont Swann me parla de Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui était pas particulier, mais au contraire était dans ce temps-là commun à tous les admirateurs de l’écrivain, à l’amie de ma mère, au docteur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte : « C’est un charmant esprit, si particulier, il a une façon à lui de dire les choses un peu cherchée, mais si agréable. On n’a pas besoin de voir la signature, on reconnaît tout de suite que c’est de lui. » Mais aucun n’aurait été jusqu’à dire : « C’est un grand écrivain, il a un grand talent. » Ils ne disaient même pas qu’il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu’ils ne le savaient pas. Nous sommes très longs à reconnaître dans la physionomie particulière d’un nouvel écrivain le modèle qui porte le nom de « grand talent » dans notre musée des idées générales. Justement parce que cette physionomie est nouvelle, nous ne la trouvons pas tout à fait ressemblante à ce que nous appelons talent. Nous disons plutôt originalité, charme, délicatesse, force ; et puis un jour nous nous rendons compte que c’est justement tout cela le talent. Est-ce qu’il y a des ouvrages de Bergotte où il ait parlé de la Berma ? Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle doit être épuisée. Il y a peut-être eu cependant une réimpression. Je peux d’ailleurs demander à Bergotte tout ce que vous voulez, il n’y a pas de semaine dans l’année où il ne dîne à la maison. C’est le grand ami de ma fille. Ils vont ensemble visiter les vieilles villes, les cathédrales, les châteaux. Comme je n’avais aucune notion sur la hiérarchie sociale, depuis longtemps l’impossibilité que mon père trouvait à ce que nous fréquentions Mme et Mlle Swann avait eu plutôt pour effet, en me faisant imaginer entre elles et nous de grandes distances, de leur donner à mes yeux du prestige. Je regrettais que ma mère ne se teignît pas les cheveux et ne se mît pas de rouge aux lèvres comme j’avais entendu dire par notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait pour plaire, non à son mari, mais à M. de Charlus, et je pensais que nous devions être pour elle un objet de mépris, ce qui me peinait surtout à cause de Mlle Swann qu’on m’avait dit être une si jolie petite fille et à laquelle je rêvais souvent en lui prêtant chaque fois un même visage arbitraire et charmant. Mais quand j’eus appris ce jour-là que Mlle Swann était un être d’une condition si rare, baignant comme dans son élément naturel au milieu de tant de privilèges, que quand elle demandait à ses parents s’il y avait quelqu’un à dîner, on lui répondait par ces syllabes remplies de lumière, par le nom de ce convive d’or qui n’était pour elle qu’un vieil ami de sa famille : Bergotte ; que, pour elle, la causerie intime à table, ce qui correspondait à ce qu’était pour moi la conversation de ma grand’tante, c’étaient des paroles de Bergotte, sur tous ces sujets qu’il n’avait pu aborder dans ses livres, et sur lesquels j’aurais voulu l’écouter rendre ses oracles ; et qu’enfin, quand elle allait visiter des villes, il cheminait à côté d’elle, inconnu et glorieux, comme les Dieux qui descendaient au milieu des mortels ; alors je sentis en même temps que le prix d’un être comme Mlle Swann, combien je lui paraîtrais grossier et ignorant, et j’éprouvai si vivement la douceur et l’impossibilité qu’il y aurait pour moi à être son ami, que je fus rempli à la fois de désir et de désespoir. Le plus souvent maintenant quand je pensais à elle, je la voyais devant le porche d’une cathédrale, m’expliquant la signification des statues, et, avec un sourire qui disait du bien de moi, me présentant comme son ami, à Bergotte. Et toujours le charme de toutes les idées que faisaient naître en moi les cathédrales, le charme des coteaux de l’Ile-de-France et des plaines de la Normandie faisait refluer ses reflets sur l’image que je me formais de Mlle Swann : c’était être tout prêt à l’aimer. Que nous croyions qu’un être participe à une vie inconnue où son amour nous ferait pénétrer, c’est, de tout ce qu’exige l’amour pour naître, ce à quoi il tient le plus, et qui lui fait faire bon marché du reste. Même les femmes qui prétendent ne juger un homme que sur son physique, voient en ce physique l’émanation d’une vie spéciale. C’est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers ; l’uniforme les rend moins difficiles pour le visage ; elles croient baiser sous la cuirasse un cœur différent, aventureux et doux ; et un jeune souverain, un prince héritier, pour faire les plus flatteuses conquêtes, dans les pays étrangers qu’il visite, n’a pas besoin du profil régulier qui serait peut-être indispensable à un coulissier. Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand’tante n’aurait pas compris que je fisse en dehors du dimanche, jour où il est défendu de s’occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait pas (un jour de semaine, elle m’aurait dit « comment tu t’amuses encore à lire, ce n’est pourtant pas dimanche » en donnant au mot amusement le sens d’enfantillage et de perte de temps), ma tante Léonie devisait avec Françoise en attendant l’heure d’Eulalie. Elle lui annonçait qu’elle venait de voir passer Mme Goupil « sans parapluie, avec la robe de soie qu’elle s’est fait faire à Châteaudun. Si elle a loin à aller avant vêpres elle pourrait bien la faire saucer ». Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut-être non) disait Françoise pour ne pas écarter définitivement la possibilité d’une alternative plus favorable. Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser que je n’ai point su si elle était arrivée à l’église après l’élévation. Il faudra que je pense à le demander à Eulalie... Françoise, regardez-moi ce nuage noir derrière le clocher et ce mauvais soleil sur les ardoises, bien sûr que la journée ne se passera pas sans pluie. Ce n’était pas possible que ça reste comme ça, il faisait trop chaud. Et le plus tôt sera le mieux, car tant que l’orage n’aura pas éclaté, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma tante dans l’esprit de qui le désir de hâter la descente de l’eau de Vichy l’emportait infiniment sur la crainte de voir Mme Goupil gâter sa robe. Et c’est que, quand il pleut sur la place, il n’y a pas grand abri. s’écriait tout à coup ma tante en pâlissant, mais alors les vêpres sont commencées, j’ai oublié ma pepsine ! Je comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait sur l’estomac. Et se précipitant sur un livre de messe relié en velours violet, monté d’or, et d’où, dans sa hâte, elle laissait s’échapper de ces images, bordées d’un bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui marquent les pages des fêtes, ma tante, tout en avalant ses gouttes, commençait à lire au plus vite les textes sacrés dont l’intelligence lui était légèrement obscurcie par l’incertitude de savoir si, prise aussi longtemps après l’eau de Vichy, la pepsine serait encore capable de la rattraper et de la faire descendre. « Trois heures, c’est incroyable ce que le temps passe ! » Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté, suivi d’une ample chute légère comme de grains de sable qu’on eût laissé tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute s’étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle : c’était la pluie. Françoise, qu’est-ce que je disais ? Mais je crois que j’ai entendu le grelot de la porte du jardin, allez donc voir qui est-ce qui peut être dehors par un temps pareil. C’est Mme Amédée (ma grand’mère) qui a dit qu’elle allait faire un tour. Cela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au ciel. J’ai toujours dit qu’elle n’avait point l’esprit fait comme tout le monde. J’aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce moment. Mme Amédée, c’est toujours tout l’extrême des autres, disait Françoise avec douceur, réservant pour le moment où elle serait seule avec les autres domestiques de dire qu’elle croyait ma grand’mère un peu « piquée ». Eulalie ne viendra plus, soupirait ma tante ; ce sera le temps qui lui aura fait peur. Mais il n’est pas cinq heures, madame Octave, il n’est que quatre heures et demie. Que quatre heures et demie ? et j’ai été obligée de relever les petits rideaux pour avoir un méchant rayon de jour. À quatre heures et demie ! Huit jours avant les Rogations ! ma pauvre Françoise, il faut que le bon Dieu soit bien en colère après nous. Aussi, le monde d’aujourd’hui en fait trop ! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop oublié le bon Dieu et il se venge. Une vive rougeur animait les joues de ma tante, c’était Eulalie. Malheureusement, à peine venait-elle d’être introduite que Françoise rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle-même à l’unisson de la joie qu’elle ne doutait pas que ses paroles allaient causer à ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgré l’emploi du style indirect, elle rapportait, en bonne domestique, les paroles mêmes dont avait daigné se servir le visiteur : le Curé serait enchanté, ravi, si Madame Octave ne repose pas et pouvait le recevoir. le Curé ne veut pas déranger. le Curé est en bas, j’y ai dit d’entrer dans la salle. En réalité, les visites du curé ne faisaient pas à ma tante un aussi grand plaisir que le supposait Françoise et l’air de jubilation dont celle-ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois qu’elle avait à l’annoncer ne répondait pas entièrement au sentiment de la malade. Le curé (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé davantage, car s’il n’entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup d’étymologies), habitué à donner aux visiteurs de marque des renseignements sur l’église (il avait même l’intention d’écrire un livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications infinies et d’ailleurs toujours les mêmes. Mais quand elle arrivait ainsi juste en même temps que celle d’Eulalie, sa visite devenait franchement désagréable à ma tante. Elle eût mieux aimé bien profiter d’Eulalie et ne pas avoir tout le monde à la fois. Mais elle n’osait pas ne pas recevoir le curé et faisait seulement signe à Eulalie de ne pas s’en aller en même temps que lui, qu’elle la garderait un peu seule quand il serait parti. Monsieur le Curé, qu’est-ce que l’on me disait qu’il y a un artiste qui a installé son chevalet dans votre église pour copier un vitrail. Je peux dire que je suis arrivée à mon âge sans avoir jamais entendu parler d’une chose pareille ! Qu’est-ce que le monde aujourd’hui va donc chercher ! Et ce qu’il y a de plus vilain dans l’église ! Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est ce qu’il y a de plus vilain, car s’il y a à Saint-Hilaire des parties qui méritent d’être visitées, il y en a d’autres qui sont bien vieilles dans ma pauvre basilique, la seule de tout le diocèse qu’on n’ait pas restaurée ! Mon Dieu, le porche est sale et antique, mais enfin d’un caractère majestueux ; passe même pour les tapisseries d’Esther dont personnellement je ne donnerais pas deux sous, mais qui sont placées par les connaisseurs tout de suite après celles de Sens. Je reconnais d’ailleurs, qu’à côté de certains détails un peu réalistes, elles en présentent d’autres qui témoignent d’un véritable esprit d’observation. Mais qu’on ne vienne pas me parler des vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des fenêtres qui ne donnent pas de jour et trompent même la vue par ces reflets d’une couleur que je ne saurais définir, dans une église où il n’y a pas deux dalles qui soient au même niveau et qu’on se refuse à me remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les ancêtres directs du Duc de Guermantes d’aujourd’hui et aussi de la Duchesse puisqu’elle est une demoiselle de Guermantes qui a épousé son cousin. » (Ma grand’mère qui à force de se désintéresser des personnes finissait par confondre tous les noms, chaque fois qu’on prononçait celui de la Duchesse de Guermantes prétendait que ce devait être une parente de Mme de Villeparisis. Tout le monde éclatait de rire ; elle tâchait de se défendre en alléguant une certaine lettre de faire part : « Il me semblait me rappeler qu’il y avait du Guermantes là dedans. » Et pour une fois j’étais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre qu’il y eût un lien entre son amie de pension et la descendante de Geneviève de Brabant.) « Voyez Roussainville, ce n’est plus aujourd’hui qu’une paroisse de fermiers, quoique dans l’antiquité cette localité ait dû un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et des pendules. (Je ne suis pas certain de l’étymologie de Roussainville. Je croirais volontiers que le nom primitif était Rouville (Radulfi villa) comme Châteauroux (Castrum Radulfi), mais je vous parlerai de cela une autre fois.) Hé bien ! l’église a des vitraux superbes, presque tous modernes, et cette imposante Entrée de Louis-Philippe à Combray qui serait mieux à sa place à Combray même, et qui vaut, dit-on, la fameuse verrière de Chartres. Je voyais même hier le frère du docteur Percepied qui est amateur et qui la regarde comme d’un plus beau travail. « Mais, comme je le lui disais à cet artiste qui semble du reste très poli, qui est paraît-il, un véritable virtuose du pinceau, que lui trouvez-vous donc d’extraordinaire à ce vitrail, qui est encore un peu plus sombre que les autres ? » Je suis sûre que si vous le demandiez à Monseigneur, disait mollement ma tante qui commençait à penser qu’elle allait être fatiguée, il ne vous refuserait pas un vitrail neuf. Comptez-y, madame Octave, répondait le curé. Mais c’est justement Monseigneur qui a attaché le grelot à cette malheureuse verrière en prouvant qu’elle représente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes, le descendant direct de Geneviève de Brabant qui était une demoiselle de Guermantes, recevant l’absolution de Saint-Hilaire. Mais je ne vois pas où est saint Hilaire ? Mais si, dans le coin du vitrail vous n’avez jamais remarqué une dame en robe jaune ? c’est saint Hilaire qu’on appelle aussi, vous le savez, dans certaines provinces, saint Illiers, saint Hélier, et même, dans le Jura, saint Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce qu’elle est devenue en Bourgogne ? saint Éloi tout simplement : elle est devenue un saint. Voyez-vous, Eulalie, qu’après votre mort on fasse de vous un homme ? » « Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler. » « Le frère de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l’Insensé, mort des suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption d’une jeunesse à qui la discipline a manqué ; dès que la figure d’un particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer jusqu’au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit brûler l’église de Combray, la primitive église alors, celle que Théodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne qu’il avait près d’ici, à Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les Burgondes, avait promis de bâtir au-dessus du tombeau de saint Hilaire si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il n’en reste que la crypte où Théodore a dû vous faire descendre, puisque Gilbert brûla le reste. Ensuite il défit l’infortuné Charles avec l’aide de Guillaume le Conquérant (le curé prononçait Guilôme), ce qui fait que beaucoup d’Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car ceux-ci se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchèrent la tête. Du reste Théodore prête un petit livre qui donne les explications. « Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre église, c’est le point de vue qu’on a du clocher et qui est grandiose. Certainement, pour vous qui n’êtes pas très forte, je ne vous conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste la moitié du célèbre dôme de Milan. Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante, d’autant plus qu’on monte plié en deux si on ne veut pas se casser la tête, et on ramasse avec ses effets toutes les toiles d’araignées de l’escalier. En tous cas il faudrait bien vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l’indignation que causait à ma tante l’idée qu’elle fût capable de monter dans le clocher), car il fait un de ces courants d’air une fois arrivé là-haut ! Certaines personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. N’importe, le dimanche il y a toujours des sociétés qui viennent même de très loin pour admirer la beauté du panorama et qui s’en retournent enchantées. Tenez, dimanche prochain, si le temps se maintient, vous trouveriez certainement du monde, comme ce sont les Rogations. Il faut avouer du reste qu’on jouit de là d’un coup d’œil féerique, avec des sortes d’échappées sur la plaine qui ont un cachet tout particulier. Quand le temps est clair on peut distinguer jusqu’à Verneuil. Surtout on embrasse à la fois des choses qu’on ne peut voir habituellement que l’une sans l’autre, comme le cours de la Vivonne et les fossés de Saint-Assise-lès-Combray, dont elle est séparée par un rideau de grands arbres, ou encore comme les différents canaux de Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque fois que je suis allé à Jouy-le-Vicomte, j’ai bien vu un bout du canal, puis quand j’avais tourné une rue j’en voyais un autre, mais alors je ne voyais plus le précédent. J’avais beau les mettre ensemble par la pensée, cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher de Saint-Hilaire c’est autre chose, c’est tout un réseau où la localité est prise. Seulement on ne distingue pas d’eau, on dirait de grandes fentes qui coupent si bien la ville en quartiers, qu’elle est comme une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont déjà découpés. Il faudrait pour bien faire être à la fois dans le clocher de Saint-Hilaire et à Jouy-le-Vicomte. Le curé avait tellement fatigué ma tante qu’à peine était-il parti, elle était obligée de renvoyer Eulalie. Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d’une voix faible, en tirant une pièce d’une petite bourse qu’elle avait à portée de sa main, voilà pour que vous ne m’oubliiez pas dans vos prières. mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien que ce n’est pas pour cela que je viens ! disait Eulalie avec la même hésitation et le même embarras, chaque fois, que si c’était la première, et avec une apparence de mécontentement qui égayait ma tante mais ne lui déplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant la pièce, avait un air un peu moins contrarié que de coutume, ma tante disait : Je ne sais pas ce qu’avait Eulalie ; je lui ai pourtant donné la même chose que d’habitude, elle n’avait pas l’air contente. Je crois qu’elle n’a pourtant pas à se plaindre, soupirait Françoise, qui avait une tendance à considérer comme de la menue monnaie tout ce que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des trésors follement gaspillés pour une ingrate les piécettes mises chaque dimanche dans la main d’Eulalie, mais si discrètement que Françoise n’arrivait jamais à les voir. Ce n’est pas que l’argent que ma tante donnait à Eulalie, Françoise l’eût voulu pour elle. Elle jouissait suffisamment de ce que ma tante possédait, sachant que les richesses de la maîtresse du même coup élèvent et embellissent aux yeux de tous sa servante ; et qu’elle, Françoise, était insigne et glorifiée dans Combray, Jouy-le-Vicomte et autres lieux, pour les nombreuses fermes de ma tante, les visites fréquentes et prolongées du curé, le nombre singulier des bouteilles d’eau de Vichy consommées. Elle n’était avare que pour ma tante ; si elle avait géré sa fortune, ce qui eût été son rêve, elle l’aurait préservée des entreprises d’autrui avec une férocité maternelle. Elle n’aurait pourtant pas trouvé grand mal à ce que ma tante, qu’elle savait incurablement généreuse, se fût laissée aller à donner, si au moins ç’avait été à des riches. Peut-être pensait-elle que ceux-là, n’ayant pas besoin des cadeaux de ma tante, ne pouvaient être soupçonnés de l’aimer à cause d’eux. D’ailleurs offerts à des personnes d’une grande position de fortune, à Mme Sazerat, à M. Legrandin, à Mme Goupil, à des personnes « de même rang » que ma tante et qui « allaient bien ensemble », ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de cette vie étrange et brillante des gens riches qui chassent, se donnent des bals, se font des visites et qu’elle admirait en souriant. Mais il n’en allait plus de même si les bénéficiaires de la générosité de ma tante étaient de ceux que Françoise appelait « des gens comme moi, des gens qui ne sont pas plus que moi » et qui étaient ceux qu’elle méprisait le plus à moins qu’ils ne l’appelassent « Madame Françoise » et ne se considérassent comme étant « moins qu’elle ». Et quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante n’en faisait qu’à sa tête et jetait l’argent Françoise le croyait du moins pour des créatures indignes, elle commença à trouver bien petits les dons que ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées à Eulalie. Il n’y avait pas dans les environs de Combray de ferme si conséquente que Françoise ne supposât qu’Eulalie eût pu facilement l’acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. Il est vrai qu’Eulalie faisait la même estimation des richesses immenses et cachées de Françoise. Habituellement, quand Eulalie était partie, Françoise prophétisait sans bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle était là, à lui faire « bon visage ». Elle se rattrapait après son départ, sans la nommer jamais à vrai dire, mais en proférant, en oracles sibyllins, des sentences d’un caractère général telles que celles de l’Ecclésiaste, mais dont l’application ne pouvait échapper à ma tante. Après avoir regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte : « Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les pépettes ; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par un beau jour », disait-elle, avec le regard latéral et l’insinuation de Joas pensant exclusivement à Athalie quand il dit : Le bonheur des méchants comme un torrent s’écoule. Mais quand le curé était venu aussi et que sa visite interminable avait épuisé les forces de ma tante, Françoise sortait de la chambre derrière Eulalie et disait : Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l’air beaucoup fatiguée. Et ma tante ne répondait même pas, exhalant un soupir qui semblait devoir être le dernier, les yeux clos, comme morte. Mais à peine Françoise était-elle descendue que quatre coups donnés avec la plus grande violence retentissaient dans la maison et ma tante, dressée sur son lit, criait : Est-ce qu’Eulalie est déjà partie ? Croyez-vous que j’ai oublié de lui demander si Mme Goupil était arrivée à la messe avant l’élévation ! Mais Françoise revenait n’ayant pu rattraper Eulalie. C’est contrariant, disait ma tante en hochant la tête. La seule chose importante que j’avais à lui demander ! Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours identique, dans la douce uniformité de ce qu’elle appelait avec un dédain affecté et une tendresse profonde, son « petit traintrain ». Préservé par tout le monde, non seulement à la maison, où chacun ayant éprouvé l’inutilité de lui conseiller une meilleure hygiène, s’était peu à peu résigné à le respecter, mais même dans le village où, à trois rues de nous, l’emballeur, avant de clouer ses caisses, faisait demander à Françoise si ma tante ne « reposait pas » ce traintrain fut pourtant troublé une fois cette année-là. Comme un fruit caché qui serait parvenu à maturité sans qu’on s’en aperçût et se détacherait spontanément, survint une nuit la délivrance de la fille de cuisine. Mais ses douleurs étaient intolérables, et comme il n’y avait pas de sage-femme à Combray, Françoise dut partir avant le jour en chercher une à Thiberzy. Ma tante, à cause des cris de la fille de cuisine, ne put reposer, et Françoise, malgré la courte distance, n’étant revenue que très tard, lui manqua beaucoup. Aussi, ma mère me dit-elle dans la matinée : « Monte donc voir si ta tante n’a besoin de rien. » J’entrai dans la première pièce et, par la porte ouverte, vis ma tante, couchée sur le côté, qui dormait ; je l’entendis ronfler légèrement. J’allais m’en aller doucement, mais sans doute le bruit que j’avais fait était intervenu dans son sommeil et en avait « changé la vitesse », comme on dit pour les automobiles, car la musique du ronflement s’interrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s’éveilla et tourna à demi son visage que je pus voir alors ; il exprimait une sorte de terreur ; elle venait évidemment d’avoir un rêve affreux ; elle ne pouvait me voir de la façon dont elle était placée, et je restais là ne sachant si je devais m’avancer ou me retirer ; mais déjà elle semblait revenue au sentiment de la réalité et avait reconnu le mensonge des visions qui l’avaient effrayée ; un sourire de joie, de pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins cruelle que les rêves, éclaira faiblement son visage, et avec cette habitude qu’elle avait prise de se parler à mi-voix à elle-même quand elle se croyait seule, elle murmura : « Dieu soit loué ! nous n’avons comme tracas que la fille de cuisine qui accouche. Voilà-t-il pas que je rêvais que mon pauvre Octave était ressuscité et qu’il voulait me faire faire une promenade tous les jours ! » Sa main se tendit vers son chapelet qui était sur la petite table, mais le sommeil recommençant ne lui laissa pas la force de l’atteindre : elle se rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas de loup de la chambre sans qu’elle ni personne eût jamais appris ce que j’avais entendu. Quand je dis qu’en dehors d’événements très rares, comme cet accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune variation, je ne parle pas de celles qui, se répétant toujours identiques à des intervalles réguliers, n’introduisaient au sein de l’uniformité qu’une sorte d’uniformité secondaire. C’est ainsi que tous les samedis, comme Françoise allait dans l’après-midi au marché de Roussainville-le-Pin, le déjeuner était, pour tout le monde, une heure plus tôt. Et ma tante avait si bien pris l’habitude de cette dérogation hebdomadaire à ses habitudes, qu’elle tenait à cette habitude-là autant qu’aux autres. Elle y était si bien « routinée », comme disait Françoise, que s’il lui avait fallu un samedi, attendre pour déjeuner l’heure habituelle, cela l’eût autant « dérangée » que si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner à l’heure du samedi. Cette avance du déjeuner donnait d’ailleurs au samedi, pour nous tous, une figure particulière, indulgente, et assez sympathique. Au moment où d’habitude on a encore une heure à vivre avant la détente du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité. Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits événements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des conversations, des plaisanteries, des récits exagérés à plaisir : il eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire si l’un de nous avait eu la tête épique. Dès le matin, avant d’être habillés, sans raison, pour le plaisir d’éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité, avec patriotisme : « Il n’y a pas de temps à perdre, n’oublions pas que c’est samedi ! » cependant que ma tante, conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue que d’habitude, disait : « Si vous leur faisiez un beau morceau de veau, comme c’est samedi. » Si à dix heures et demie un distrait tirait sa montre en disant : « Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner », chacun était enchanté d’avoir à lui dire : « Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez que c’est samedi ! » ; on en riait encore un quart d’heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour l’amuser. Le visage du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient que c’était samedi, flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu’un, pensant qu’on était en retard pour la promenade, disait : « Comment, seulement deux heures ? » en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui ont l’habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques nuages paresseux), tout le monde en chœur lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c’est samedi ! » La surprise d’un barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu’avait de particulier le samedi) qui, étant venu à onze heures pour parler à mon père, nous avait trouvés à table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi, elle trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du cœur avec ce chauvinisme étroit) que mon père, lui, n’eût pas eu l’idée que ce barbare pouvait l’ignorer et eût répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la salle à manger : « Mais voyons, c’est samedi ! » Parvenue à ce point de son récit, elle essuyait des larmes d’hilarité et pour accroître le plaisir qu’elle éprouvait, elle prolongeait le dialogue, inventait ce qu’avait répondu le visiteur à qui ce « samedi » n’expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions : « Mais il me semblait qu’il avait dit aussi autre chose. C’était plus long la première fois quand vous l’avez raconté. » Ma grand’tante elle-même laissait son ouvrage, levait la tête et regardait par-dessus son lorgnon. Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-là, pendant le mois de mai, nous sortions après le dîner pour aller au « mois de Marie ». Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, très sévère pour « le genre déplorable des jeunes gens négligés, dans les idées de l’époque actuelle », ma mère prenait garde que rien ne clochât dans ma tenue, puis on partait pour l’église. C’est au mois de Marie que je me souviens d’avoir commencé à aimer les aubépines. N’étant pas seulement dans l’église, si sainte, mais où nous avions le droit d’entrer, posées sur l’autel même, inséparables des mystères à la célébration desquels elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des flambeaux et des vases sacrés leurs branches attachées horizontalement les unes aux autres en un apprêt de fête, et qu’enjolivaient encore les festons de leur feuillage sur lequel étaient semés à profusion, comme sur une traîne de mariée, de petits bouquets de boutons d’une blancheur éclatante. Mais, sans oser les regarder qu’à la dérobée, je sentais que ces apprêts pompeux étaient vivants et que c’était la nature elle-même qui, en creusant ces découpures dans les feuilles, en ajoutant l’ornement suprême de ces blancs boutons, avait rendu cette décoration digne de ce qui était à la fois une réjouissance populaire et une solennité mystique. Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment comme un dernier et vaporeux atour le bouquet d’étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières, qu’en suivant, qu’en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive. Vinteuil était venu avec sa fille se placer à côté de nous. D’une bonne famille, il avait été le professeur de piano des sœurs de ma grand’mère et quand, après la mort de sa femme et un héritage qu’il avait fait, il s’était retiré auprès de Combray, on le recevait souvent à la maison. Mais d’une pudibonderie excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann qui avait fait ce qu’il appelait « un mariage déplacé, dans le goût du jour ». Ma mère, ayant appris qu’il composait, lui avait dit par amabilité que, quand elle irait le voir, il faudrait qu’il lui fît entendre quelque chose de lui. Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il poussait la politesse et la bonté jusqu’à de tels scrupules que, se mettant toujours à la place des autres, il craignait de les ennuyer et de leur paraître égoïste s’il suivait ou seulement laissait deviner son désir. Le jour où mes parents étaient allés chez lui en visite, je les avais accompagnés, mais ils m’avaient permis de rester dehors et, comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d’un monticule buissonneux, où je m’étais caché, je m’étais trouvé de plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer mes parents, j’avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois mes parents entrés, il l’avait retiré et mis dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu’il n’était heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. Et chaque fois que ma mère était revenue à la charge au cours de la visite, il avait répété plusieurs fois : « Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce n’est pas sa place », et avait détourné la conversation sur d’autres sujets, justement parce que ceux-là l’intéressaient moins. Sa seule passion était pour sa fille et celle-ci, qui avait l’air d’un garçon, paraissait si robuste qu’on ne pouvait s’empêcher de sourire en voyant les précautions que son père prenait pour elle, ayant toujours des châles supplémentaires à lui jeter sur les épaules. Ma grand’mère faisait remarquer quelle expression douce, délicate, presque timide passait souvent dans les regards de cette enfant si rude, dont le visage était semé de taches de son. Quand elle venait de prononcer une parole, elle l’entendait avec l’esprit de ceux à qui elle l’avait dite, s’alarmait des malentendus possibles et on voyait s’éclairer, se découper comme par transparence, sous la figure hommasse du « bon diable », les traits plus fins d’une jeune fille éplorée. Quand, au moment de quitter l’église, je m’agenouillai devant l’autel, je sentis tout d’un coup, en me relevant, s’échapper des aubépines une odeur amère et douce d’amandes, et je remarquai alors sur les fleurs de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que devait être cachée cette odeur comme sous les parties gratinées le goût d’une frangipane, ou sous leurs taches de rousseur celui des joues de Mlle Vinteuil. Malgré la silencieuse immobilité des aubépines, cette intermittente ardeur était comme le murmure de leur vie intense dont l’autel vibrait ainsi qu’une haie agreste visitée par de vivantes antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines étamines presque rousses qui semblaient avoir gardé la virulence printanière, le pouvoir irritant, d’insectes aujourd’hui métamorphosés en fleurs. Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant de l’église. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur la place, prenait la défense des petits, faisait des sermons aux grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait été contente de nous voir, aussitôt il semblait qu’en elle-même une sœur plus sensible rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu nous faire croire qu’elle sollicitait d’être invitée chez nous. Son père lui jetait un manteau sur les épaules, ils montaient dans un petit buggy qu’elle conduisait elle-même et tous deux retournaient à Montjouvain. Quant à nous, comme c’était le lendemain dimanche et qu’on ne se lèverait que pour la grand’messe, s’il faisait clair de lune et que l’air fût chaud, au lieu de nous faire rentrer directement, mon père, par amour de la gloire, nous faisait faire par le calvaire une longue promenade, que le peu d’aptitude de ma mère à s’orienter et à se reconnaître dans son chemin, lui faisait considérer comme la prouesse d’un génie stratégique. Parfois nous allions jusqu’au viaduc, dont les enjambées de pierre commençaient à la gare et me représentaient l’exil et la détresse hors du monde civilisé, parce que chaque année en venant de Paris, on nous recommandait de faire bien attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser passer la station, d’être prêts d’avance, car le train repartait au bout de deux minutes et s’engageait sur le viaduc au delà des pays chrétiens dont Combray marquait pour moi l’extrême limite. Nous revenions par le boulevard de la gare, où étaient les plus agréables villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune, comme Hubert Robert, semait ses degrés rompus de marbre blanc, ses jets d’eau, ses grilles entr’ouvertes. Sa lumière avait détruit le bureau du télégraphe. Il n’en subsistait plus qu’une colonne à demi brisée, mais qui gardait la beauté d’une ruine immortelle. Je traînais la jambe, je tombais de sommeil, l’odeur des tilleuls qui embaumait m’apparaissait comme une récompense qu’on ne pouvait obtenir qu’au prix des plus grandes fatigues et qui n’en valait pas la peine. De grilles fort éloignées les unes des autres, des chiens réveillés par nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il m’arrive encore quelquefois d’en entendre le soir, et entre lesquels dut venir (quand sur son emplacement on créa le jardin public de Combray) se réfugier le boulevard de la gare, car, où que je me trouve, dès qu’ils commencent à retentir et à se répondre, je l’aperçois, avec ses tilleuls et son trottoir éclairé par la lune. Tout d’un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma mère : « Où sommes-nous ? » Épuisée par la marche, mais fière de lui, elle lui avouait tendrement qu’elle n’en savait absolument rien. Il haussait les épaules et riait. Alors, comme s’il l’avait sortie de la poche de son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite porte de derrière de notre jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma mère lui disait avec admiration : « Tu es extraordinaire ! » Et à partir de cet instant, je n’avais plus un seul pas à faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes actes avaient cessé d’être accompagnés d’attention volontaire : l’Habitude venait de me prendre dans ses bras et me portait jusqu’à mon lit comme un petit enfant. Si la journée du samedi, qui commençait une heure plus tôt, et où elle était privée de Françoise, passait plus lentement qu’une autre pour ma tante, elle en attendait pourtant le retour avec impatience depuis le commencement de la semaine, comme contenant toute la nouveauté et la distraction que fût encore capable de supporter son corps affaibli et maniaque. Et ce n’est pas cependant qu’elle n’aspirât parfois à quelque plus grand changement, qu’elle n’eût de ces heures d’exception où l’on a soif de quelque chose d’autre que ce qui est, et où ceux que le manque d’énergie ou d’imagination empêche de tirer d’eux-mêmes un principe de rénovation demandent à la minute qui vient, au facteur qui sonne, de leur apporter du nouveau, fût-ce du pire, une émotion, une douleur ; où la sensibilité, que le bonheur a fait taire comme une harpe oisive, veut résonner sous une main, même brutale, et dût-elle en être brisée ; où la volonté, qui a si difficilement conquis le droit d’être livrée sans obstacle à ses désirs, à ses peines, voudrait jeter les rênes entre les mains d’événements impérieux, fussent-ils cruels. Sans doute, comme les forces de ma tante, taries à la moindre fatigue, ne lui revenaient que goutte à goutte au sein de son repos, le réservoir était très long à remplir, et il se passait des mois avant qu’elle eût ce léger trop-plein que d’autres dérivent dans l’activité et dont elle était incapable de savoir et de décider comment user. Je ne doute pas qu’alors comme le désir de la remplacer par des pommes de terre béchamel finissait au bout de quelque temps par naître du plaisir même que lui causait le retour quotidien de la purée dont elle ne se « fatiguait » pas elle ne tirât de l’accumulation de ces jours monotones auxquels elle tenait tant l’attente d’un cataclysme domestique, limité à la durée d’un moment, mais qui la forcerait d’accomplir une fois pour toutes un de ces changements dont elle reconnaissait qu’ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne pouvait d’elle-même se décider. Elle nous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer ; survenant à un moment où elle se sentait bien et n’était pas en sueur, la nouvelle que la maison était la proie d’un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n’allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le temps d’échapper sans se presser, à condition de se lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long regret toute sa tendresse pour nous, et d’être la stupéfaction du village en conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde debout, celui bien plus précieux de la forcer au bon moment, sans temps à perdre, sans possibilité d’hésitation énervante, à aller passer l’été dans sa jolie ferme de Mirougrain, où il y avait une chute d’eau. Comme n’était jamais survenu aucun événement de ce genre, dont elle méditait certainement la réussite quand elle était seule absorbée dans ses innombrables jeux de patience (et qui l’eût désespérée au premier commencement de réalisation, au premier de ces petits faits imprévus, de cette parole annonçant une mauvaise nouvelle et dont on ne peut plus jamais oublier l’accent, de tout ce qui porte l’empreinte de la mort réelle, bien différente de sa possibilité logique et abstraite), elle se rabattait pour rendre de temps en temps sa vie plus intéressante, à y introduire des péripéties imaginaires qu’elle suivait avec passion. Elle se plaisait à supposer tout d’un coup que Françoise la volait, qu’elle recourait à la ruse pour s’en assurer, la prenait sur le fait ; habituée, quand elle faisait seule des parties de cartes, à jouer à la fois son jeu et le jeu de son adversaire, elle se prononçait à elle-même les excuses embarrassées de Françoise et y répondait avec tant de feu et d’indignation que l’un de nous, entrant à ces moments-là, la trouvait en nage, les yeux étincelants, ses faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve. Françoise entendit peut-être parfois dans la chambre voisine de mordants sarcasmes qui s’adressaient à elle et dont l’invention n’eût pas soulagé suffisamment ma tante s’ils étaient restés à l’état purement immatériel, et si en les murmurant à mi-voix elle ne leur eût donné plus de réalité. Quelquefois, ce « spectacle dans un lit » ne suffisait même pas à ma tante, elle voulait faire jouer ses pièces. Alors, un dimanche, toutes portes mystérieusement fermées, elle confiait à Eulalie ses doutes sur la probité de Françoise, son intention de se défaire d’elle, et une autre fois, à Françoise ses soupçons de l’infidélité d’Eulalie, à qui la porte serait bientôt fermée ; quelques jours après elle était dégoûtée de sa confidente de la veille et racoquinée avec le traître, lesquels d’ailleurs, pour la prochaine représentation, échangeraient leurs emplois. Mais les soupçons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie n’étaient qu’un feu de paille et tombaient vite, faute d’aliment, Eulalie n’habitant pas la maison. Il n’en était pas de même de ceux qui concernaient Françoise, que ma tante sentait perpétuellement sous le même toit qu’elle, sans que, par crainte de prendre froid si elle sortait de son lit, elle osât descendre à la cuisine se rendre compte s’ils étaient fondés. Peu à peu son esprit n’eut plus d’autre occupation que de chercher à deviner ce qu’à chaque moment pouvait faire, et chercher à lui cacher, Françoise. Elle remarquait les plus furtifs mouvements de physionomie de celle-ci, une contradiction dans ses paroles, un désir qu’elle semblait dissimuler. Et elle lui montrait qu’elle l’avait démasquée, d’un seul mot qui faisait pâlir Françoise et que ma tante semblait trouver, à enfoncer au cœur de la malheureuse, un divertissement cruel. Et le dimanche suivant, une révélation d’Eulalie comme ces découvertes qui ouvrent tout d’un coup un champ insoupçonné à une science naissante et qui se traînait dans l’ornière prouvait à ma tante qu’elle était dans ses suppositions bien au-dessous de la vérité. « Mais Françoise doit le savoir maintenant que vous y avez donné une voiture. » « Que je lui ai donné une voiture ! » mais je ne sais pas, moi, je croyais, je l’avais vue qui passait maintenant en calèche, fière comme Artaban, pour aller au marché de Roussainville. J’avais cru que c’était Mme Octave qui lui avait donné. » Peu à peu Françoise et ma tante, comme la bête et le chasseur, ne cessaient plus de tâcher de prévenir les ruses l’une de l’autre. Ma mère craignait qu’il ne se développât chez Françoise une véritable haine pour ma tante qui l’offensait le plus durement qu’elle le pouvait. En tous cas Françoise attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque chose à lui demander, elle hésitait longtemps sur la manière dont elle devait s’y prendre. Et quand elle avait proféré sa requête, elle observait ma tante à la dérobée, tâchant de deviner dans l’aspect de sa figure ce que celle-ci avait pensé et déciderait. Et ainsi tandis que quelque artiste lisant les Mémoires du XVIIe siècle, et désirant de se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se fabriquant une généalogie qui le fait descendre d’une famille historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains actuels de l’Europe, tourne précisément le dos à ce qu’il a le tort de chercher sous des formes identiques et par conséquent mortes une vieille dame de province qui ne faisait qu’obéir sincèrement à d’irrésistibles manies et à une méchanceté née de l’oisiveté, voyait sans avoir jamais pensé à Louis XIV les occupations les plus insignifiantes de sa journée, concernant son lever, son déjeuner, son repos, prendre par leur singularité despotique un peu de l’intérêt de ce que Saint-Simon appelait la « mécanique » de la vie à Versailles, et pouvait croire aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou de hauteur dans sa physionomie, étaient de la part de Françoise l’objet d’un commentaire aussi passionné, aussi craintif que l’étaient le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou même les plus grands seigneurs, lui avaient remis une supplique, au détour d’une allée, à Versailles. Un dimanche, où ma tante avait eu la visite simultanée du curé et d’Eulalie, et s’était ensuite reposée, nous étions tous montés lui dire bonsoir, et maman lui adressait ses condoléances sur la mauvaise chance qui amenait toujours ses visiteurs à la même heure : Je sais que les choses se sont encore mal arrangées tantôt, Léonie, lui dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre monde à la fois. Ce que ma grand’tante interrompit par : « Abondance de biens... » car depuis que sa fille était malade elle croyait devoir la remonter en lui présentant toujours tout par le bon côté. Mais mon père prenant la parole : Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est réunie pour vous faire un récit sans avoir besoin de le recommencer à chacun. J’ai peur que nous ne soyons fâchés avec Legrandin : il m’a à peine dit bonjour ce matin. Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père, car j’étais justement avec lui après la messe quand nous avions rencontré M. Legrandin, et je descendis à la cuisine demander le menu du dîner qui tous les jours me distrayait comme les nouvelles qu’on lit dans un journal et m’excitait à la façon d’un programme de fête. Legrandin avait passé près de nous en sortant de l’église, marchant à côté d’une châtelaine du voisinage que nous ne connaissions que de vue, mon père avait fait un salut à la fois amical et réservé, sans que nous nous arrêtions ; M. Legrandin avait à peine répondu, d’un air étonné, comme s’il ne nous reconnaissait pas, et avec cette perspective du regard particulière aux personnes qui ne veulent pas être aimables et qui, du fond subitement prolongé de leurs yeux, ont l’air de vous apercevoir comme au bout d’une route interminable et à une si grande distance qu’elles se contentent de vous adresser un signe de tête minuscule pour le proportionner à vos dimensions de marionnette. Or, la dame qu’accompagnait Legrandin était une personne vertueuse et considérée ; il ne pouvait être question qu’il fût en bonne fortune et gêné d’être surpris, et mon père se demandait comment il avait pu mécontenter Legrandin. « Je regretterais d’autant plus de le savoir fâché, dit mon père, qu’au milieu de tous ces gens endimanchés il a, avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu apprêté, de si vraiment simple, et un air presque ingénu qui est tout à fait sympathique. » Mais le conseil de famille fut unanimement d’avis que mon père s’était fait une idée ou que Legrandin, à ce moment-là, était absorbé par quelque pensée. D’ailleurs la crainte de mon père fut dissipée dès le lendemain soir. Comme nous revenions d’une grande promenade, nous aperçûmes près du Pont-Vieux, Legrandin, qui à cause des fêtes restait plusieurs jours à Combray. Il vint à nous la main tendue : « Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers de Paul Desjardins : Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu... N’est-ce pas la fine notation de cette heure-ci ? Vous n’avez peut-être jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant ; aujourd’hui il se mue, me dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps un aquarelliste limpide... Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu... Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami ; et même à l’heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs, où la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant du côté du ciel. » Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps les yeux à l’horizon, « Adieu, les camarades », nous dit-il tout à coup, et il nous quitta. À cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d’œuvre culinaires d’abord préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème en passant par une collection complète de casserole de toutes dimensions. Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied encore souillé pourtant du sol de leur plant par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum. La pauvre Charité de Giotto, comme l’appelait Swann, chargée par Françoise de les « plumer », les avait près d’elle dans une corbeille, son air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre ; et les légères couronnes d’azur qui ceignaient les asperges au-dessus de leurs tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile par étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front ou piquées dans la corbeille de la Vertu de Padoue. Et cependant, Françoise tournait à la broche un de ces poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans Combray l’odeur de ses mérites, et qui, pendant qu’elle nous les servait à table, faisaient prédominer la douceur dans ma conception spéciale de son caractère, l’arôme de cette chair qu’elle savait rendre si onctueuse et si tendre n’étant pour moi que le propre parfum d’une de ses vertus. Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de famille sur la rencontre de Legrandin, je descendis à la cuisine, était un de ceux où la Charité de Giotto, très malade de son accouchement récent, ne pouvait se lever ; Françoise, n’étant plus aidée, était en retard. Quand je fus en bas, elle était en train, dans l’arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille, des cris de « sale bête !, mettait la sainte douceur et l’onction de notre servante un peu moins en lumière qu’il n’eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d’or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d’un ciboire. Quand il fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois : « Sale bête ! » Je remontai tout tremblant ; j’aurais voulu qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même... Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi. Car ma tante Léonie savait ce que j’ignorais encore que Françoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait donné sa vie sans une plainte, était pour d’autres êtres d’une dureté singulière. Malgré cela ma tante l’avait gardée, car si elle connaissait sa cruauté, elle appréciait son service. Je m’aperçus peu à peu que la douceur, la componction, les vertus de Françoise cachaient des tragédies d’arrière-cuisine, comme l’histoire découvre que le règne des Rois et des Reines qui sont représentés les mains jointes dans les vitraux des églises, furent marqués d’incidents sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parenté, les humains excitaient d’autant plus sa pitié par leurs malheurs, qu’ils vivaient plus éloignés d’elle. Les torrents de larmes qu’elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était l’objet d’une façon un peu précise. Une de ces nuits qui suivirent l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise d’atroces coliques : maman l’entendit se plaindre, se leva et réveilla Françoise qui, insensible, déclara que tous ces cris étaient une comédie, qu’elle voulait « faire la maîtresse ». Le médecin, qui craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de médecine que nous avions, à la page où elles sont décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour trouver l’indication des premiers soins à donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure, Françoise n’était pas revenue ; ma mère indignée crut qu’elle s’était recouchée et me dit d’aller voir moi-même dans la bibliothèque. J’y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait la description clinique de la crise et poussait des sanglots maintenant qu’il s’agissait d’une malade-type qu’elle ne connaissait pas. À chaque symptôme douloureux mentionné par l’auteur du traité, elle s’écriait : « Hé là ! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine ? Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle fut revenue près du lit de la Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler ; elle ne put reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et d’attendrissement qu’elle connaissait bien et que la lecture des journaux lui avait souvent donnée, ni aucun plaisir de même famille ; dans l’ennui et dans l’irritation de s’être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine, et à la vue des mêmes souffrances dont la description l’avait fait pleurer, elle n’eut plus que des ronchonnements de mauvaise humeur, même d’affreux sarcasmes, disant, quand elle crut que nous étions partis et ne pouvions plus l’entendre : « Elle n’avait qu’à ne pas faire ce qu’il faut pour ça ! ça lui a fait plaisir ! qu’elle ne fasse pas de manières maintenant. Faut-il tout de même qu’un garçon ait été abandonné du bon Dieu pour aller avec ça. c’est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mère : « Qui du cul d’un chien s’amourose Il lui paraît une rose. » Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait la nuit, même malade, au lieu de se coucher, pour voir s’il n’avait besoin de rien, faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d’être rentrée pour son travail, en revanche ce même amour des siens et son désir d’assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa politique à l’égard des autres domestiques par une maxime constante qui fut de n’en jamais laisser un seul s’implanter chez ma tante, qu’elle mettait d’ailleurs une sorte d’orgueil à ne laisser approcher par personne, préférant, quand elle-même était malade, se relever pour lui donner son eau de Vichy plutôt que de permettre l’accès de la chambre de sa maîtresse à la fille de cuisine. Et comme cet hyménoptère observé par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de façon que l’insecte paralysé près duquel elle dépose ses œufs, fournisse aux larves, quand elles écloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement faisandé, Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller. nous devions définitivement changer d’opinion sur Legrandin. Un des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux après laquelle mon père avait dû confesser son erreur, comme la messe finissait et qu’avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacré entrait dans l’église que Mme Goupil, Mme Percepied (toutes les personnes qui tout à l’heure, à mon arrivée un peu en retard, étaient restées les yeux absorbés dans leur prière et que j’aurais même pu croire ne m’avoir pas vu entrer si, en même temps, leurs pieds n’avaient repoussé légèrement le petit banc qui m’empêchait de gagner ma chaise) commençaient à s’entretenir avec nous à haute voix de sujets tout temporels comme si nous étions déjà sur la place, nous vîmes sur le seuil brûlant du porche, dominant le tumulte bariolé du marché, Legrandin, que le mari de cette dame avec qui nous l’avions dernièrement rencontré était en train de présenter à la femme d’un autre gros propriétaire terrien des environs. La figure de Legrandin exprimait une animation, un zèle extraordinaires ; il fit un profond salut avec un renversement secondaire en arrière, qui ramena brusquement son dos au delà de la position de départ et qu’avait dû lui apprendre le mari de sa sœur, Mme de Cambremer. Ce redressement rapide fit refluer en une sorte d’onde fougueuse et musclée la croupe de Legrandin que je ne supposais pas si charnue ; et je ne sais pourquoi cette ondulation de pure matière, ce flot tout charnel, sans expression de spiritualité et qu’un empressement plein de bassesse fouettait en tempête, éveillèrent tout d’un coup dans mon esprit la possibilité d’un Legrandin tout différent de celui que nous connaissions. Cette dame le pria de dire quelque chose à son cocher, et tandis qu’il allait jusqu’à la voiture, l’empreinte de joie timide et dévouée que la présentation avait marquée sur son visage y persistait encore. Ravi dans une sorte de rêve, il souriait, puis il revint vers la dame en se hâtant et, comme il marchait plus vite qu’il n’en avait l’habitude, ses deux épaules oscillaient de droite et de gauche ridiculement, et il avait l’air tant il s’y abandonnait entièrement en n’ayant plus souci du reste, d’être le jouet inerte et mécanique du bonheur. Cependant, nous sortions du porche, nous allions passer à côté de lui, il était trop bien élevé pour détourner la tête, mais il fixa de son regard soudain chargé d’une rêverie profonde un point si éloigné de l’horizon qu’il ne put nous voir et n’eut pas à nous saluer. Son visage restait ingénu au-dessus d’un veston souple et droit qui avait l’air de se sentir fourvoyé malgré lui au milieu d’un luxe détesté. Et une lavallière à pois qu’agitait le vent de la Place continuait à flotter sur Legrandin comme l’étendard de son fier isolement et de sa noble indépendance. Au moment où nous arrivions à la maison, maman s’aperçut qu’on avait oublié le saint-honoré et demanda à mon père de retourner avec moi sur nos pas dire qu’on l’apportât tout de suite. Nous croisâmes près de l’église Legrandin qui venait en sens inverse conduisant la même dame à sa voiture. Il passa contre nous, ne s’interrompit pas de parler à sa voisine, et nous fit du coin de son œil bleu un petit signe en quelque sorte intérieur aux paupières et qui, n’intéressant pas les muscles de son visage, put passer parfaitement inaperçu de son interlocutrice ; mais, cherchant à compenser par l’intensité du sentiment le champ un peu étroit où il en circonscrivait l’expression, dans ce coin d’azur qui nous était affecté il fit pétiller tout l’entrain de la bonne grâce qui dépassa l’enjouement, frisa la malice ; il subtilisa les finesses de l’amabilité jusqu’aux clignements de la connivence, aux demi-mots, aux sous-entendus, aux mystères de la complicité ; et finalement exalta les assurances d’amitié jusqu’aux protestations de tendresse, jusqu’à la déclaration d’amour, illuminant alors pour nous seuls, d’une langueur secrète et invisible à la châtelaine, une prunelle énamourée dans un visage de glace. Il avait précisément demandé la veille à mes parents de m’envoyer dîner ce soir-là avec lui : « Venez tenir compagnie à votre vieil ami, m’avait-il dit. Comme le bouquet qu’un voyageur nous envoie d’un pays où nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre adolescence ces fleurs des printemps que j’ai traversés moi aussi il y a bien des années. Venez avec la primevère, la barbe de chanoine, le bassin d’or, venez avec le sédum dont est fait le bouquet de dilection de la flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Résurrection, la pâquerette et la boule de neige des jardins qui commence à embaumer dans les allées de votre grand’tante, quand ne sont pas encore fondues les dernières boules de neige des giboulées de Pâques. Venez avec la glorieuse vêture de soie du lis digne de Salomon, et l’émail polychrome des pensées, mais venez surtout avec la brise fraîche encore des dernières gelées et qui va entr’ouvrir, pour les deux papillons qui depuis ce matin attendent à la porte, la première rose de Jérusalem. » On se demandait à la maison si on devait m’envoyer tout de même dîner avec M. Mais ma grand’mère refusa de croire qu’il eût été impoli. « Vous reconnaissez vous-même qu’il vient là avec sa tenue toute simple qui n’est guère celle d’un mondain. » Elle déclarait qu’en tous cas, et à tout mettre au pis, s’il l’avait été, mieux valait ne pas avoir l’air de s’en être aperçu. À vrai dire mon père lui-même, qui était pourtant le plus irrité contre l’attitude qu’avait eue Legrandin, gardait peut-être un dernier doute sur le sens qu’elle comportait. Elle était comme toute attitude ou action où se révèle le caractère profond et caché de quelqu’un : elle ne se relie pas à ses paroles antérieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le témoignage du coupable qui n’avouera pas ; nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isolé et incohérent, s’ils n’ont pas été le jouet d’une illusion ; de sorte que de telles attitudes, les seules qui aient de l’importance, nous laissent souvent quelques doutes. Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse ; il faisait clair de lune : « Il y a une jolie qualité de silence, n’est-ce pas, me dit-il ; aux cœurs blessés comme l’est le mien, un romancier que vous lirez plus tard prétend que conviennent seulement l’ombre et le silence. Et voyez-vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure dont vous êtes bien loin encore où les yeux las ne tolèrent plus qu’une lumière, celle qu’une belle nuit comme celle-ci prépare et distille avec l’obscurité, où les oreilles ne peuvent plus écouter de musique que celle que joue le clair de lune sur la flûte du silence. » Legrandin qui me paraissaient toujours si agréables ; mais troublé par le souvenir d’une femme que j’avais aperçue dernièrement pour la première fois, et pensant, maintenant que je savais que Legrandin était lié avec plusieurs personnalités aristocratiques des environs, que peut-être il connaissait celle-ci, prenant mon courage, je lui dis : « Est-ce que vous connaissez, monsieur, la... les châtelaines de Guermantes ? », heureux aussi en prononçant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul fait de le tirer de mon rêve et de lui donner une existence objective et sonore. Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une petite encoche brune comme s’ils venaient d’être percés par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle réagissait en sécrétant des flots d’azur. Le cerne de sa paupière noircit, s’abaissa. Et sa bouche marquée d’un pli amer se ressaissant plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui d’un beau martyr dont le corps est hérissé de flèches : « Non, je ne les connais pas », dit-il, mais au lieu de donner à un renseignement aussi simple, à une réponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant qui convenait, il le débita en appuyant sur les mots, en s’inclinant, en saluant de la tête, à la fois avec l’insistance qu’on apporte, pour être cru, à une affirmation invraisemblable comme si ce fait qu’il ne connût pas les Guermantes ne pouvait être l’effet que d’un hasard singulier et aussi avec l’emphase de quelqu’un qui, ne pouvant pas taire une situation qui lui est pénible, préfère la proclamer pour donner aux autres l’idée que l’aveu qu’il fait ne lui cause aucun embarras, est facile, agréable, spontané, que la situation elle-même l’absence de relations avec les Guermantes pourrait bien avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille, principe de morale ou vœu mystique lui interdisant nommément la fréquentation des Guermantes. « Non, reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me donnais l’air d’un malotru, d’un vieil ours. Mais voilà une réputation qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. » Je ne comprenais pas bien que, pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je comprenais, c’est que Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob. Sans doute il ne disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et moi-même nous aimions tant. Et si je demandais : « Connaissez-vous les Guermantes ? », Legrandin le causeur répondait : « Non, je n’ai jamais voulu les connaître. » Malheureusement il ne le répondait qu’en second, car un autre Legrandin qu’il cachait soigneusement au fond de lui, qu’il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-là savait sur le nôtre, sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin s’était trouvé en un instant lardé et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme : « Hélas ! que vous me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie. » Et comme ce Legrandin enfant terrible, ce Legrandin maître chanteur, s’il n’avait pas le joli langage de l’autre, avait le verbe infiniment plus prompt, composé de ce qu’on appelle « réflexes », quand Legrandin le causeur voulait lui imposer silence, l’autre avait déjà parlé et notre ami avait beau se désoler de la mauvaise impression que les révélations de son alter ego avaient dû produire, il ne pouvait qu’entreprendre de la pallier. Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins par lui-même, qu’il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les passions des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n’est que d’eux que nous avons pu l’apprendre. Sur nous, elles n’agissent que d’une façon seconde, par l’imagination qui substitue aux premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus décents. Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d’aller voir souvent une duchesse. Il chargeait l’imagination de Legrandin de lui faire apparaître cette duchesse comme parée de toutes les grâces. Legrandin se rapprochait de la duchesse, s’estimant de céder à cet attrait de l’esprit et de la vertu qu’ignorent les infâmes snobs. Seuls les autres savaient qu’il en était un ; car, grâce à l’incapacité où ils étaient de comprendre le travail intermédiaire de son imagination, ils voyaient en face l’une de l’autre l’activité mondaine de Legrandin et sa cause première. Maintenant, à la maison, on n’avait plus aucune illusion sur M. Legrandin, et nos relations avec lui s’étaient fort espacées. Maman s’amusait infiniment chaque fois qu’elle prenait Legrandin en flagrant délit du péché qu’il n’avouait pas, qu’il continuait à appeler le péché sans rémission, le snobisme. Mon père, lui, avait de la peine à prendre les dédains de Legrandin avec tant de détachement et de gaîté ; et quand on pensa une année à m’envoyer passer les grandes vacances à Balbec avec ma grand’mère, il dit : « Il faut absolument que j’annonce à Legrandin que vous irez à Balbec, pour voir s’il vous offrira de vous mettre en rapport avec sa sœur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir dit qu’elle demeurait à deux kilomètres de là. » Ma grand’mère qui trouvait qu’aux bains de mer il faut être du matin au soir sur la plage à humer le sel et qu’on n’y doit connaître personne, parce que les visites, les promenades sont autant de pris sur l’air marin, demandait au contraire qu’on ne parlât pas de nos projets à Legrandin, voyant déjà sa sœur, Mme de Cambremer, débarquant à l’hôtel au moment où nous serions sur le point d’aller à la pêche et nous forçant à rester enfermés pour la recevoir. Mais maman riait de ses craintes, pensant à part elle que le danger n’était pas si menaçant, que Legrandin ne serait pas si pressé de nous mettre en relations avec sa sœur. Or, sans qu’on eût besoin de lui parler de Balbec, ce fut lui-même, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais l’intention d’aller de ce côté, vint se mettre dans le piège un soir où nous le rencontrâmes au bord de la Vivonne. Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux, n’est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père, un bleu surtout plus floral qu’aérien, un bleu de cinéraire, qui surprend dans le ciel. Et ce petit nuage rose n’a-t-il pas aussi un teint de fleur, d’œillet ou d’hydrangéa ? Il n’y a guère que dans la Manche, entre Normandie et Bretagne, que j’ai pu faire de plus riches observations sur cette sorte de règne végétal de l’atmosphère. Là-bas, près de Balbec, près de ces lieux sauvages, il y a une petite baie d’une douceur charmante où le coucher de soleil du pays d’Auge, le coucher de soleil rouge et or que je suis loin de dédaigner, d’ailleurs, est sans caractère, insignifiant ; mais dans cette atmosphère humide et douce s’épanouissent le soir en quelques instants de ces bouquets célestes, bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent souvent des heures à se faner. D’autres s’effeuillent tout de suite, et c’est alors plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dispersion d’innombrables pétales soufrés ou roses. Dans cette baie, dite d’opale, les plages d’or semblent plus douces encore pour être attachées comme de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de naufrages, où tous les hivers bien des barques trépassent au péril de la mer. la plus antique ossature géologique de notre sol, vraiment Ar-mor, la mer, la fin de la terre, la région maudite qu’Anatole France un enchanteur que devrait lire notre petit ami a si bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme le véritable pays des Cimmériens, dans l’Odyssée. De Balbec surtout, où déjà des hôtels se construisent, superposés au sol antique et charmant qu’ils n’altèrent pas, quel délice d’excursionner à deux pas dans ces régions primitives et si belles. est-ce que vous connaissez quelqu’un à Balbec ? Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa grand’mère et peut-être avec ma femme. Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus d’intensité et tout en souriant tristement sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d’amitié et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir traversé la figure comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce moment bien au delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui permettrait d’établir qu’au moment où on lui avait demandé s’il connaissait quelqu’un à Balbec, il pensait à autre chose et n’avait pas entendu la question. Habituellement de tels regards font dire à l’interlocuteur : « À quoi pensez-vous donc ? » Mais mon père curieux, irrité et cruel, reprit : Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si bien Balbec ? Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il nous dit : J’ai des amis partout où il y a des groupes d’arbres blessés, mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux. Ce n’est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père, aussi obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais pour le cas où il arriverait n’importe quoi à ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y connaissez du monde ? Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais personne, répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite ; beaucoup les choses et fort peu les personnes. Mais les choses elles-mêmes y semblent des personnes, des personnes rares, d’une essence délicate et que la vie aurait déçues. Parfois c’est un castel que vous rencontrez sur la falaise, au bord du chemin où il s’est arrêté pour confronter son chagrin au soir encore rose où monte la lune d’or et dont les barques qui rentrent en striant l’eau diaprée hissent à leurs mâts la flamme et portent les couleurs ; parfois c’est une simple maison solitaire, plutôt laide, l’air timide mais romanesque, qui cache à tous les yeux quelque secret impérissable de bonheur et de désenchantement. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d’une mauvaise lecture pour un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour son cœur prédisposé. Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile peuvent convenir au vieux désabusé que je suis, ils sont toujours malsains pour un tempérament qui n’est pas formé. Croyez-moi, reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, déjà à moitié bretonne, peuvent exercer une action sédative, d’ailleurs discutable, sur un cœur qui n’est plus intact comme le mien, sur un cœur dont la lésion n’est plus compensée. Elles sont contre-indiquées à votre âge, petit garçon. « Bonne nuit, voisin », ajouta-t-il en nous quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait l’habitude et, se retournant vers nous avec un doigt levé de docteur, il résuma sa consultation : « Pas de Balbec avant cinquante ans, et encore cela dépend de l’état du cœur », nous cria-t-il. Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura de questions, ce fut peine inutile : comme cet escroc érudit qui employait à fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la centième partie eût suffi à lui assurer une situation plus lucrative, mais honorable, M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait fini par édifier toute une éthique de paysage et une géographie céleste de la basse Normandie, plutôt que de nous avouer qu’à deux kilomètres de Balbec habitait sa propre sœur, et d’être obligé à nous offrir une lettre d’introduction qui n’eût pas été pour lui un tel sujet d’effroi s’il avait été absolument certain comme il aurait dû l’être en effet avec l’expérience qu’il avait du caractère de ma grand’mère que nous n’en aurions pas profité. Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir faire une visite à ma tante Léonie avant le dîner. Au commencement de la saison où le jour finit tôt, quand nous arrivions rue du Saint-Esprit, il y avait encore un reflet du couchant sur les vitres de la maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du Calvaire qui se reflétait plus loin dans l’étang, rougeur qui, accompagnée souvent d’un froid assez vif, s’associait, dans mon esprit, à la rougeur du feu au-dessus duquel rôtissait le poulet qui ferait succéder pour moi au plaisir poétique donné par la promenade, le plaisir de la gourmandise, de la chaleur et du repos. Dans l’été au contraire, quand nous rentrions, le soleil ne se couchait pas encore ; et pendant la visite que nous faisions chez ma tante Léonie, sa lumière qui s’abaissait et touchait la fenêtre était arrêtée entre les grands rideaux et les embrasses, divisée, ramifiée, filtrée, et incrustant de petits morceaux d’or le bois de citronnier de la commode, illuminait obliquement la chambre avec la délicatesse qu’elle prend dans les sous-bois. Mais certains jours fort rares, quand nous rentrions, il y avait bien longtemps que la commode avait perdu ses incrustations momentanées, il n’y avait plus quand nous arrivions rue du Saint-Esprit nul reflet de couchant étendu sur les vitres et l’étang au pied du calvaire avait perdu sa rougeur, quelquefois il était déjà couleur d’opale et un long rayon de lune qui allait en s’élargissant et se fendillait de toutes les rides de l’eau le traversait tout entier. Alors, en arrivant près de la maison, nous apercevions une forme sur le pas de la porte et maman me disait : voilà Françoise qui nous guette, ta tante est inquiète ; aussi nous rentrons trop tard. Et sans avoir pris le temps d’enlever nos affaires, nous montions vite chez ma tante Léonie pour la rassurer et lui montrer que, contrairement à ce qu’elle imaginait déjà, il ne nous était rien arrivé, mais que nous étions allés « du côté de Guermantes » et, dame, quand on faisait cette promenade-là, ma tante savait pourtant bien qu’on ne pouvait jamais être sûr de l’heure à laquelle on serait rentré. Là, Françoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu’ils seraient allés du côté de Guermantes ! ils doivent avoir une faim ! et votre gigot qui doit être tout desséché après ce qu’il a attendu. Aussi est-ce une heure pour rentrer ! comment, vous êtes allés du côté de Guermantes ! Mais je croyais que vous le saviez, Léonie, disait maman. Je pensais que Françoise nous avait vus sortir par la petite porte du potager. Car il y avait autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n’ai jamais connu que le « côté » et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne « connaissions point » et qu’à ce signe on tenait pour « des gens qui seront venus de Méséglise ». Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage, mais bien plus tard seulement ; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d’inaccessible comme l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes, lui, ne m’est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre « côté », une sorte d’expression géographique abstraite comme la ligne de l’équateur, comme le pôle, comme l’orient. Alors, « prendre par Guermantes » pour aller à Méséglise, ou le contraire, m’eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de la plaine qu’il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations de notre esprit ; la moindre parcelle de chacun d’eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis qu’à côté d’eux, avant qu’on fût arrivé sur le sol sacré de l’un ou de l’autre, les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme l’idéal de la vue de plaine et l’idéal du paysage de rivière, ne valaient pas plus la peine d’être regardés que par le spectateur épris d’art dramatique les petites rues qui avoisinent un théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques, la distance qu’il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans l’esprit qui ne font pas qu’éloigner, qui séparent et mettent dans un autre plan. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de n’aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l’un de l’autre, inconnaissables l’un à l’autre, dans les vases clos et sans communication entre eux d’après-midi différents. Quand on voulait aller du côté de Méséglise, on sortait (pas trop tôt et même si le ciel était couvert, parce que la promenade n’était pas bien longue et n’entraînait pas trop) comme pour aller n’importe où, par la grande porte de la maison de ma tante sur la rue du Saint-Esprit. On était salué par l’armurier, on jetait ses lettres à la boîte, on disait en passant à Théodore, de la part de Françoise, qu’elle n’avait plus d’huile ou de café, et l’on sortait de la ville par le chemin qui passait le long de la barrière blanche du parc de M. Avant d’y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des étrangers, l’odeur de ses lilas. Eux-mêmes, d’entre les petits cœurs verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de la barrière du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que lustrait, même à l’ombre, le soleil où elles avaient baigné. Quelques-uns, à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du printemps eussent semblé vulgaires, auprès de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin français les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. Malgré mon désir d’enlacer leur taille souple et d’attirer à moi les boucles étoilées de leur tête odorante, nous passions sans nous arrêter, mes parents n’allant plus à Tansonville depuis le mariage de Swann, et, pour ne pas avoir l’air de regarder dans le parc, au lieu de prendre le chemin qui longe sa clôture et qui monte directement aux champs, nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et nous faisait déboucher trop loin. Un jour, mon grand-père dit à mon père : Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa femme et sa fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer vingt-quatre heures à Paris ? Nous pourrions longer le parc, puisque ces dames ne sont pas là, cela nous abrégerait d’autant. Nous nous arrêtâmes un moment devant la barrière. Le temps des lilas approchait de sa fin ; quelques-uns effusaient encore en hauts lustres mauves les bulles délicates de leurs fleurs, mais dans bien des parties du feuillage où déferlait, il y avait seulement une semaine, leur mousse embaumée, se flétrissait, diminuée et noircie, une écume creuse, sèche et sans parfum. Mon grand-père montrait à mon père en quoi l’aspect des lieux était resté le même, et en quoi il avait changé, depuis la promenade qu’il avait faite avec M. Swann le jour de la mort de sa femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette promenade une fois de plus. Devant nous, une allée bordée de capucines montait en plein soleil vers le château. À droite, au contraire, le parc s’étendait en terrain plat. Obscurcie par l’ombre des grands arbres qui l’entouraient, une pièce d’eau avait été creusée par les parents de Swann ; mais dans ses créations les plus factices, c’est sur la nature que l’homme travaille ; certains lieux font toujours régner autour d’eux leur empire particulier, arborent leurs insignes immémoriaux au milieu d’un parc comme ils auraient fait loin de toute intervention humaine, dans une solitude qui revient partout les entourer, surgie des nécessités de leur exposition et superposée à l’œuvre humaine. C’est ainsi qu’au pied de l’allée qui dominait l’étang artificiel, s’était composée sur deux rangs, tressés de fleurs de myosotis et de pervenches, la couronne naturelle, délicate et bleue qui ceint le front clair-obscur des eaux, et que le glaïeul, laissant fléchir ses glaives avec un abandon royal, étendait sur l’eupatoire et la grenouillette au pied mouillé les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son sceptre lacustre. Le départ de Mlle Swann qui en m’ôtant la chance terrible de la voir apparaître dans une allée, d’être connu et méprisé par la petite fille privilégiée qui avait Bergotte pour ami et allait avec lui visiter des cathédrales me rendait la contemplation de Tansonville indifférente la première fois où elle m’était permise, semblait au contraire ajouter à cette propriété, aux yeux de mon grand-père et de mon père, des commodités, un agrément passager, et, comme fait, pour une excursion en pays de montagnes, l’absence de tout nuage, rendre cette journée exceptionnellement propice à une promenade de ce côté ; j’aurais voulu que leurs calculs fussent déjoués, qu’un miracle fît apparaître Mlle Swann avec son père, si près de nous que nous n’aurions pas le temps de l’éviter et serions obligés de faire sa connaissance. Aussi, quand tout d’un coup, j’aperçus sur l’herbe, comme un signe de sa présence possible, un koufin oublié à côté d’une ligne dont le bouchon flottait sur l’eau, je m’empressai de détourner d’un autre côté les regards de mon père et de mon grand-père. D’ailleurs Swann nous ayant dit que c’était mal à lui de s’absenter, car il avait pour le moment de la famille à demeure, la ligne pouvait appartenir à quelque invité. On n’entendait aucun bruit de pas dans les allées. Divisant la hauteur d’un arbre incertain, un invisible oiseau s’ingéniait à faire trouver la journée courte, explorait d’une note prolongée la solitude environnante, mais il recevait d’elle une réplique si unanime, un choc en retour si redoublé de silence et d’immobilité qu’on aurait dit qu’il venait d’arrêter pour toujours l’instant qu’il avait cherché à faire passer plus vite. La lumière tombait si implacable du ciel devenu fixe que l’on aurait voulu se soustraire à son attention, et l’eau dormante elle-même, dont des insectes irritaient perpétuellement le sommeil, rêvant sans doute de quelque Maelstrôm imaginaire, augmentait le trouble où m’avait jeté la vue du flotteur de liège en semblant l’entraîner à toute vitesse sur les étendues silencieuses du ciel reflété ; presque vertical il paraissait prêt à plonger et déjà je me demandais, si, sans tenir compte du désir et de la crainte que j’avais de la connaître, je n’avais pas le devoir de faire prévenir Mlle Swann que le poisson mordait quand il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m’appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où ils s’étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d’elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s’il venait de traverser une verrière ; leur parfum s’étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d’un air distrait son étincelant bouquet d’étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l’église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s’épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le même chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant qu’un souffle défait. Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles m’offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me laisser approfondir davantage, comme ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret. Je me détournais d’elles un moment, pour les aborder ensuite avec des forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelques coquelicots perdus, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure d’une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau ; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l’approche d’un village, ils m’annonçaient l’immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me faisait battre le cœur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse une première barque échouée que répare un calfat, et s’écrie, avant de l’avoir encore vue : « La Mer ! » Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d’œuvre dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de les regarder, mais j’avais beau me faire un écran de mes mains pour n’avoir qu’elles sous les yeux, le sentiment qu’elles éveillaient en moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à venir adhérer à leurs fleurs. Elles ne m’aidaient pas à l’éclaircir, et je ne pouvais demander à d’autres fleurs de le satisfaire. Alors me donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre peintre préféré une œuvre qui diffère de celles que nous connaissions, ou bien si l’on nous mène devant un tableau dont nous n’avions vu jusque-là qu’une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l’orchestre, mon grand-père m’appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit : « Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose ; est-elle jolie ! » En effet c’était une épine, mais rose, plus belle encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête, de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien d’essentiellement férié mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient « en couleur », par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray, si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le « magasin » de la Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont compris qu’elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n’avaient pas été choisies par la couturière. Et certes, je l’avais tout de suite senti, comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce n’était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu’était traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que c’était la nature qui, spontanément, l’avait exprimée avec la naïveté d’une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en surchargeant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre et d’un pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d’une teinte plus pâle qui, en s’entr’ouvrant, laissaient voir, comme au fond d’une coupe de marbre rose, de rouges sanguines, et trahissaient, plus encore que les fleurs, l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose l’arbuste catholique et délicieux. La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leurs bourses fraîches du rose odorant et passé d’un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l’éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d’un blond roux, qui avait l’air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et, comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus. Je la regardai, d’abord de ce regard qui n’est pas que le porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui ; puis, tant j’avais peur que d’une seconde à l’autre mon grand-père et mon père, apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d’un second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me connaître ! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon grand’père et de mon père, et sans doute l’idée qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle se détourna, et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour épargner à son visage d’être dans leur champ visuel ; et tandis que continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé, elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction, sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir, mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais interpréter d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne éducation que comme une preuve d’outrageant mépris ; et sa main esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul sens, celui d’une intention insolente. Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête ; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile, impénétrable et sournois. Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman qui me permettait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait de faire une personne et qui, l’instant d’avant, n’était qu’une image incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et des giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l’arrosoir vert ; imprégnant, irisant la zone d’air pur qu’il avait traversée et qu’il isolait du mystère de la vie de celle qu’il désignait pour les êtres heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle ; déployant sous l’épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence de leur familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l’inconnu de sa vie où je n’entrerais pas. Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père murmurait : « Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer : on le fait partir pour qu’elle reste seule avec son Charlus, car c’est lui, je l’ai reconnu ! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie ! » ) l’impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère de Gilberte lui avait parlé sans qu’elle répliquât, en me la montrant comme forcée d’obéir à quelqu’un, comme n’étant pas supérieure à tout, calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon amour. Mais bien vite cet amour s’éleva de nouveau en moi comme une réaction par quoi mon cœur humilié voulait se mettre de niveau avec Gilberte ou l’abaisser jusqu’à lui. Je l’aimais, je regrettais de ne pas avoir eu le temps et l’inspiration de l’offenser, de lui faire mal, et de la forcer à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que j’aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant les épaules : « Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me répugnez ! » Cependant je m’éloignais, emportant pour toujours, comme premier type d’un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de par des lois naturelles impossibles à transgresser, l’image d’une petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois et inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette place sous les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle et par moi, allait gagner, enduire, embaumer tout ce qui l’approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l’ineffable bonheur de connaître, la sublime profession d’agent de change, le douloureux quartier des Champs-Élysées qu’elle habitait à Paris. « Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j’aurais voulu t’avoir avec nous tantôt. Si j’avais osé, je t’aurais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant. » Mon grand-père racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie, soit pour la distraire, soit qu’on n’eût pas perdu tout espoir d’arriver à la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et d’ailleurs les visites de Swann avaient été les dernières qu’elle avait reçues, alors qu’elle fermait déjà sa porte à tout le monde. Et de même que, quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle était la seule personne de chez nous qu’il demandât encore à voir), elle lui faisait répondre qu’elle était fatiguée, mais qu’elle le laisserait entrer la prochaine fois, de même elle dit ce soir-là : « Oui, un jour qu’il fera beau, j’irai en voiture jusqu’à la porte du parc. » Elle eût aimé revoir Swann et Tansonville ; mais le désir qu’elle en avait suffisait à ce qui lui restait de forces ; sa réalisation les eût excédées. Quelquefois le beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s’habillait ; la fatigue commençait avant qu’elle fût passée dans l’autre chambre et elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle plus tôt seulement que cela n’arrive d’habitude c’est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s’enveloppe dans sa chrysalide, et qu’on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels, et qui, à partir d’une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent de s’écrire et savent qu’ils ne communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir qu’elle ne reverrait pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la raison même qui, selon nous, aurait dû la lui rendre plus douloureuse : c’est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu’elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle à l’inaction, à l’isolement, au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos. Ma tante n’alla pas voir la haie d’épines roses, mais à tous moments je demandais à mes parents si elle n’irait pas, si autrefois elle allait souvent à Tansonville, tâchant de les faire parler des parents et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des Dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur entendre dire, je n’osais pas le prononcer moi-même, mais je les entraînais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui la concernaient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d’elle ; et je contraignais tout d’un coup mon père, en feignant de croire par exemple que la charge de mon grand-père avait été déjà avant lui dans notre famille, ou que la haie d’épines roses que voulait voir ma tante Léonie se trouvait en terrain communal, à rectifier mon assertion, à me dire, comme malgré moi, comme de lui-même : « Mais non, cette charge-là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de Swann. » Alors j’étais obligé de reprendre ma respiration, tant, en se posant sur la place où il était toujours écrit en moi, pesait à m’étouffer ce nom qui, au moment où je l’entendais, me paraissait plus plein que tout autre, parce qu’il était lourd de toutes les fois où, d’avance, je l’avais mentalement proféré. Il me causait un plaisir que j’étais confus d’avoir osé réclamer à mes parents, car ce plaisir était si grand qu’il avait dû exiger d’eux pour qu’ils me le procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu’il n’était pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais la conversation par discrétion. Toutes les séductions singulières que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui dès qu’ils le prononçaient. Il me semblait alors tout d’un coup que mes parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir, qu’ils se trouvaient placés à mon point de vue, qu’ils apercevaient à leur tour, absolvaient, épousaient mes rêves, et j’étais malheureux comme si je les avais vaincus et dépravés. Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes parents eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on m’avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un chapeau que je n’avais encore jamais mis et revêtir une douillette de velours, après m’avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes dans le petit raidillon contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat envers l’importune main qui en formant tous ces nœuds avait pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de la douillette perdue. Je ne l’entendis pas : « Ô mes pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne m’avez jamais fait de peine ! Aussi je vous aimerai toujours. » Et, essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne pas imiter la vie insensée des autres hommes et, même à Paris, les jours de printemps, au lieu d’aller faire des visites et écouter des niaiseries, de partir dans la campagne voir les premières aubépines. Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le reste de la promenade qu’on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient perpétuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le vent qui était pour moi le génie particulier de Combray. Chaque année, le jour de notre arrivée, pour sentir que j’étais bien à Combray, je montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir à sa suite. On avait toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise, sur cette plaine bombée où pendant des lieues il ne rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait souvent à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs lieues, la distance se trouvant compensée par l’absence de tout obstacle, quand, par les chauds après-midi, je voyais un même souffle, venu de l’extrême horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se propager comme un flot sur toute l’immense étendue et venir se coucher, murmurant et tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes pieds, cette plaine qui nous était commune à tous deux semblait nous rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait passé auprès d’elle, que c’était quelque message d’elle qu’il me chuchotait sans que je pusse le comprendre, et je l’embrassais au passage. À gauche était un village qui s’appelait Champieu (Campus Pagani, selon le curé). Sur la droite, on apercevait par delà les blés les deux clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs, eux-mêmes effilés, écailleux, imbriqués d’alvéoles, guillochés, jaunissants et grumeleux, comme deux épis. À intervalles symétriques, au milieu de l’inimitable ornementation de leurs feuilles qu’on ne peut confondre avec la feuille d’aucun autre arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges pétales de satin blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants boutons. C’est du côté de Méséglise que j’ai remarqué pour la première fois l’ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et aussi ces soies d’or impalpable que le couchant tisse obliquement sous les feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne sans les faire jamais dévier. Parfois dans le ciel de l’après-midi passait la lune blanche comme une nuée, furtive, sans éclat, comme une actrice dont ce n’est pas l’heure de jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment ses camarades, s’effaçant, ne voulant pas qu’on fasse attention à elle. J’aimais à retrouver son image dans des tableaux et dans des livres, mais ces œuvres d’art étaient bien différentes du moins pendant les premières années, avant que Bloch eût accoutumé mes yeux et ma pensée à des harmonies plus subtiles de celles où la lune me paraîtrait belle aujourd’hui et où je ne l’eusse pas reconnue alors. C’était, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre où elle découpe nettement sur le ciel une faucille d’argent, de ces œuvres naïvement incomplètes comme étaient mes propres impressions et que les sœurs de ma grand’mère s’indignaient de me voir aimer. Elles pensaient qu’on doit mettre devant les enfants, et qu’ils font preuve de goût en aimant d’abord les œuvres que parvenu à la maturité, on admire définitivement. C’est sans doute qu’elles se figuraient les mérites esthétiques comme des objets matériels qu’un œil ouvert ne peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d’en mûrir lentement des équivalents dans son propre cœur. C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d’une grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait M. Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant un buggy à toute allure. À partir d’une certaine année on ne la rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation dans le pays et qui un jour s’installa définitivement à Montjouvain. On disait : « Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit aveuglé par la tendresse pour ne pas s’apercevoir de ce qu’on raconte, et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une parole déplacée, de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c’est une femme supérieure, un grand cœur et qu’elle aurait eu des dispositions extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivées. Il peut être sûr que ce n’est pas de musique qu’elle s’occupe avec sa fille. » Vinteuil le disait ; et il est en effet remarquable combien une personne excite toujours d’admiration pour ses qualités morales chez les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations charnelles. L’amour physique, si injustement décrié, force tellement tout être à manifester jusqu’aux moindres parcelles qu’il possède de bonté, d’abandon de soi, qu’elles resplendissent jusqu’aux yeux de l’entourage immédiat. Le docteur Percepied à qui sa grosse voix et ses gros sourcils permettaient de tenir tant qu’il voulait le rôle de perfide dont il n’avait pas le physique, sans compromettre en rien sa réputation inébranlable et imméritée de bourru bienfaisant, savait faire rire aux larmes le curé et tout le monde en disant d’un ton rude : « Hé bien ! il paraît qu’elle fait de la musique avec son amie, Mlle Vinteuil. Ça a l’air de vous étonner. C’est le père Vinteuil qui m’a encore dit ça hier. Après tout, elle a bien le droit d’aimer la musique, c’te fille. Moi je ne suis pas pour contrarier les vocations artistiques des enfants. Vinteuil non plus à ce qu’il paraît. Et puis lui aussi il fait de la musique avec l’amie de sa fille. sapristi on en fait une musique dans c’te boîte-là. Mais qu’est-ce que vous avez à rire ; mais ils font trop de musique ces gens. L’autre jour j’ai rencontré le père Vinteuil près du cimetière. Il ne tenait pas sur ses jambes. » Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil éviter les personnes qu’il connaissait, se détourner quand il les apercevait, vieillir en quelques mois, s’absorber dans son chagrin, devenir incapable de tout effort qui n’avait pas directement le bonheur de sa fille pour but, passer des journées entières devant la tombe de sa femme il eût été difficile de ne pas comprendre qu’il était en train de mourir de chagrin, et de supposer qu’il ne se rendait pas compte des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-être même y ajoutait-il foi. Il n’est peut-être pas une personne, si grande que soit sa vertu, que la complexité des circonstances ne puisse amener à vivre un jour dans la familiarité du vice qu’elle condamne le plus formellement sans qu’elle le reconnaisse d’ailleurs tout à fait sous le déguisement de faits particuliers qu’il revêt pour entrer en contact avec elle et la faire souffrir : paroles bizarres, attitude inexplicable, un certain soir, de tel être qu’elle a par ailleurs tant de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil il devait entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la résignation à une de ces situations qu’on croit à tort être l’apanage exclusif du monde de la bohème : elles se produisent chaque fois qu’a besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui sont nécessaires un vice que la nature elle-même fait épanouir chez un enfant, parfois rien qu’en mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la couleur de ses yeux. Vinteuil connaissait peut-être la conduite de sa fille, il ne s’ensuit pas que son culte pour elle en eût été diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin. Vinteuil songeait à sa fille et à lui-même du point de vue du monde, du point de vue de leur réputation, quand il cherchait à se situer avec elle au rang qu’ils occupaient dans l’estime générale, alors ce jugement d’ordre social, il le portait exactement comme l’eût fait l’habitant de Combray qui lui eût été le plus hostile, il se voyait avec sa fille dans le dernier bas-fond, et ses manières en avaient reçu depuis peu cette humilité, ce respect pour ceux qui se trouvaient au-dessus de lui et qu’il voyait d’en bas (eussent-ils été fort au-dessous de lui jusque-là), cette tendance à chercher à remonter jusqu’à eux, qui est une résultante presque mécanique de toutes les déchéances. Un jour que nous marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui débouchait d’une autre s’était trouvé trop brusquement en face de nous pour avoir le temps de nous éviter ; et Swann avec cette orgueilleuse charité de l’homme du monde qui, au milieu de la dissolution de tous ses préjugés moraux, ne trouve dans l’infamie d’autrui qu’une raison d’exercer envers lui une bienveillance dont les témoignages chatouillent d’autant plus l’amour-propre de celui qui les donne, qu’il les sent plus précieux à celui qui les reçoit, avait longuement causé avec M. Vinteuil, à qui jusque-là il n’adressait pas la parole, et lui avait demandé avant de nous quitter s’il n’enverrait pas un jour sa fille jouer à Tansonville. C’était une invitation qui, il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le remplissait de sentiments si reconnaissants qu’il se croyait obligé par eux à ne pas avoir l’indiscrétion de l’accepter. L’amabilité de Swann envers sa fille lui semblait être en soi-même un appui si honorable et si délicieux qu’il pensait qu’il valait peut-être mieux ne pas s’en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le conserver. Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittés, avec la même enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies bourgeoises en respect et sous le charme d’une duchesse, fût-elle laide et sotte. Quel malheur qu’il ait fait un mariage tout à fait déplacé. Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d’hypocrisie et dépouillent en causant avec une personne l’opinion qu’ils ont d’elle et expriment dès qu’elle n’est plus là, mes parents déplorèrent avec M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances auxquels (par cela même qu’ils les invoquaient en commun avec lui, en braves gens de même acabit) ils avaient l’air de sous-entendre qu’il n’était pas contrevenu à Montjouvain. Vinteuil n’envoya pas sa fille chez Swann. Et celui-ci fût le premier à le regretter. Car, chaque fois qu’il venait de quitter M. Vinteuil, il se rappelait qu’il avait depuis quelque temps un renseignement à lui demander sur quelqu’un qui portait le même nom que lui, un de ses parents, croyait-il. Et cette fois-là il s’était bien promis de ne pas oublier ce qu’il avait à lui dire, quand M. Vinteuil enverrait sa fille à Tansonville. Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux que nous faisions autour de Combray et qu’à cause de cela on la réservait pour les temps incertains, le climat du côté de Méséglise était assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisière des bois de Roussainville dans l’épaisseur desquels nous pourrions nous mettre à couvert. Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait son ovale et dont il jaunissait la bordure. L’éclat, mais non la clarté, était enlevé à la campagne où toute vie semblait suspendue, tandis que le petit village de Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses arêtes blanches avec une précision et un fini accablants. Un peu de vent faisait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain, et, contre le ciel blanchissant, le lointain des bois paraissait plus bleu, comme peint dans ces camaïeux qui décorent les trumeaux des anciennes demeures. Mais d’autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait menacés le capucin que l’opticien avait à sa devanture ; les gouttes d’eau, comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble, descendaient à rangs pressés du ciel. Elles ne se séparent point, elles ne vont pas à l’aventure pendant la rapide traversée, mais chacune tenant sa place attire à elle celle qui la suit et le ciel en est plus obscurci qu’au départ des hirondelles. Nous nous réfugiions dans le bois. Quand leur voyage semblait fini, quelques-unes, plus débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages, et la terre était déjà presque séchée que plus d’une s’attardait à jouer sur les nervures d’une feuille, et suspendue à la pointe, reposée, brillant au soleil, tout d’un coup se laissait glisser de toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez. Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les saints et les patriarches de pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs. Que cette église était française ! Au-dessus de la porte, les saints, les rois-chevaliers une fleur de lys à la main, des scènes de noces et de funérailles, étaient représentés comme ils pouvaient l’être dans l’âme de Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et à Virgile de la même façon que Françoise à la cuisine parlait volontiers de saint Louis comme si elle l’avait personnellement connu, et généralement pour faire honte par la comparaison à mes grands-parents moins « justes ». On sentait que les notions que l’artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au XIXe siècle) avaient de l’histoire ancienne ou chrétienne, et qui se distinguaient par autant d’inexactitude que de bonhomie, ils les tenaient non des livres, mais d’une tradition à la fois antique et directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante. Une autre personnalité de Combray que je reconnaissais aussi, virtuelle et prophétisée, dans la sculpture gothique de Saint-André-des-Champs c’était le jeune Théodore, le garçon de chez Camus. Françoise sentait d’ailleurs si bien en lui un pays et un contemporain que, quand ma tante Léonie était trop malade pour que Françoise pût suffire à la retourner dans son lit, à la porter dans son fauteuil, plutôt que de laisser la fille de cuisine monter se faire « bien voir » de ma tante, elle appelait Théodore. Or ce garçon, qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, était tellement rempli de l’âme qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notamment des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux « pauvres malades », à « sa pauvre maîtresse », qu’il avait pour soulever la tête de ma tante sur son oreiller la mine naïve et zélée des petits anges des bas-reliefs, s’empressant, un cierge à la main, autour de la Vierge défaillante, comme si les visages de pierre sculptée, grisâtres et nus, ainsi que sont les bois en hiver, n’étaient qu’un ensommeillement, qu’une réserve, prête à refleurir dans la vie en innombrables visages populaires, révérends et futés comme celui de Théodore, enluminés de la rougeur d’une pomme mûre. Non plus appliquée à la pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche, d’une stature plus qu’humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une grappe mûre dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et mutin, les prunelles enfoncées, l’air valide, insensible et courageux des paysannes de la contrée. Cette ressemblance, qui insinuait dans la statue une douceur que je n’y avais pas cherchée, était souvent certifiée par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre à couvert, et dont la présence, pareille à celle de ces feuillages pariétaires qui ont poussé à côté des feuillages sculptés, semblait destinée à permettre, par une confrontation avec la nature, de juger de la vérité de l’œuvre d’art. Devant nous, dans le lointain, terre promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n’ai jamais pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour nous, continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes les lances de l’orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d’un ostensoir d’autel, les tiges d’or effrangées de son soleil reparu. Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il fallait rentrer et rester enfermé dans la maison. Çà et là au loin dans la campagne que l’obscurité et l’humidité faisaient ressembler à la mer, des maisons isolées, accrochées au flanc d’une colline plongée dans la nuit et dans l’eau, brillaient comme des petits bateaux qui ont replié leurs voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit. Mais qu’importait la pluie, qu’importait l’orage ! L’été, le mauvais temps n’est qu’une humeur passagère, superficielle, du beau temps sous-jacent et fixe, bien différent du beau temps instable et fluide de l’hiver et qui, au contraire, installé sur la terre où il s’est solidifié en denses feuillages sur lesquels la pluie peut s’égoutter sans compromettre la résistance de leur permanente joie, a hissé pour toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs des maisons et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche. Assis dans le petit salon, où j’attendais l’heure du dîner en lisant, j’entendais l’eau dégoutter de nos marronniers, mais je savais que l’averse ne faisait que vernir leurs feuilles et qu’ils promettaient de demeurer là, comme des gages de l’été, toute la nuit pluvieuse, à assurer la continuité du beau temps ; qu’il avait beau pleuvoir, demain, au-dessus de la barrière blanche de Tansonville, onduleraient, aussi nombreuses, de petites feuilles en forme de cœur ; et c’est sans tristesse que j’apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser à l’orage des supplications et des salutations désespérées ; c’est sans tristesse que j’entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre roucouler dans les lilas. Si le temps était mauvais dès le matin, mes parents renonçaient à la promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite l’habitude d’aller, ces jours-là, marcher seul du côté de Méséglise-la-Vineuse, dans l’automne où nous dûmes venir à Combray pour la succession de ma tante Léonie, car elle était enfin morte, faisant triompher à la fois ceux qui prétendaient que son régime affaiblissant finirait par la tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu qu’elle souffrait d’une maladie non pas imaginaire mais organique, à l’évidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligés de se rendre quand elle y aurait succombé ; et ne causant par sa mort de grande douleur qu’à un seul être, mais à celui-là, sauvage. Pendant les quinze jours que dura la dernière maladie de ma tante, Françoise ne la quitta pas un instant, ne se déshabilla pas, ne laissa personne lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut enterré. Alors nous comprîmes que cette sorte de crainte où Françoise avait vécu des mauvaises paroles, des soupçons, des colères de ma tante avait développé chez elle un sentiment que nous avions pris pour de la haine et qui était de la vénération et de l’amour. Sa véritable maîtresse, aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses difficiles à déjouer, au bon cœur facile à fléchir, sa souveraine, son mystérieux et tout-puissant monarque n’était plus. À côté d’elle nous comptions pour bien peu de chose. Il était loin le temps où, quand nous avions commencé à venir passer nos vacances à Combray, nous possédions autant de prestige que ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là, tout occupés des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et avec les fermiers, mes parents, n’ayant guère de loisir pour faire des sorties que le temps d’ailleurs contrariait, prirent l’habitude de me laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais d’autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l’esprit de qui on n’aurait pu faire entrer l’idée que la couleur des vêtements n’a rien à faire avec le deuil et à qui d’ailleurs le chagrin que nous avions de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n’avions pas donné de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix spécial pour parler d’elle, que même parfois je chantonnais. Je suis sûr que dans un livre et en cela j’étais bien moi-même comme Françoise cette conception du deuil d’après la Chanson de Roland et le portail de Saint-André-des-Champs m’eût été sympathique. Mais dès que Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter qu’elle fût en colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire que je regrettais ma tante parce que c’était une bonne femme, malgré ses ridicules, mais nullement parce que c’était ma tante, qu’elle eût pu être ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, propos qui m’eussent semblé ineptes dans un livre. Si alors Françoise, remplie comme un poète d’un flot de pensées confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s’excusait de ne pas savoir répondre à mes théories et disait : « Je ne sais pas m’esprimer », je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et brutal digne du docteur Percepied ; et si elle ajoutait : « Elle était tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu’on doit à la parentèse », je haussais les épaules et je me disais : « Je suis bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils », adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin d’hommes dont ceux qui les méprisent le plus dans l’impartialité de la méditation, sont fort capables de tenir le rôle, quand ils jouent une des scènes vulgaires de la vie. Mes promenades de cet automne-là furent d’autant plus agréables que je les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand j’étais fatigué d’avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais : mon corps obligé depuis longtemps de garder l’immobilité, mais qui s’était chargé sur place d’animation et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville, les buissons auxquels s’adosse Montjouvain, recevaient des coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n’étaient, les uns et les autres, que des idées confuses qui m’exaltaient et qui n’ont pas atteint le repos dans la lumière, pour avoir préféré à un lent et difficile éclaircissement, le plaisir d’une dérivation plus aisée vers une issue immédiate. La plupart des prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser, en le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous apprend pas à le connaître. Quand j’essaye de faire le compte de ce que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fût le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que c’est cet automne-là, dans une de ces promenades, près du talus broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle. Après une heure de pluie et de vent contre lesquels j’avais lutté avec allégresse, comme j’arrivais au bord de la mare de Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer au gré de son souffle jusqu’à l’extrémité de leur longueur, avec l’abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n’avais encore jamais fait attention. Et voyant sur l’eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut. » Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement. Et c’est à ce moment-là encore grâce à un paysan qui passait, l’air déjà d’être d’assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans chaleur à mes « beau temps, n’est-ce pas, il fait bon marcher » que j’appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément, dans un ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus tard, chaque fois qu’une lecture un peu longue m’avait mis en humeur de causer, le camarade à qui je brûlais d’adresser la parole venait justement de se livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant qu’on le laissât lire tranquille. Si je venais de penser à mes parents avec tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus propres à leur faire plaisir, ils avaient employé le même temps à apprendre une peccadille que j’avais oubliée et qu’ils me reprochaient sévèrement au moment où je m’élançais vers eux pour les embrasser. Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le désir de voir surgir devant moi une paysanne que je pourrais serrer dans mes bras. Né brusquement, et sans que j’eusse eu le temps de le rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu’un degré supérieur de celui qu’elles me donnaient. Je faisais un mérite de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c’était eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait ma voile d’une brise puissante, inconnue et propice. Mais si ce désir qu’une femme apparût ajoutait pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les charmes de la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beauté des arbres c’était encore la sienne, et que l’âme de ces horizons, du village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son baiser me la livrerait ; et mon imagination reprenant des forces au contact de ma sensualité, ma sensualité se répandant dans tous les domaines de mon imagination, mon désir n’avait plus de limites. C’est qu’aussi comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu de la nature où l’action de l’habitude étant suspendue, nos notions abstraites des choses mises de côté, nous croyons d’une foi profonde à l’originalité, à la vie individuelle du lieu où nous nous trouvons la passante qu’appelait mon désir me semblait être non un exemplaire quelconque de ce type général : la femme, mais un produit nécessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui n’était pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux, plus important, doué d’une existence plus réelle que cela ne paraît aux hommes faits. Et la terre et les êtres, je ne les séparais pas. J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais le désir de Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu’elles pouvaient me donner m’aurait paru moins vrai, je n’aurais plus cru en lui, si j’en avais modifié à ma guise les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Méséglise, c’eût été recevoir des coquillages que je n’aurais pas vus sur la plage, une fougère que je n’aurais pas trouvée dans les bois, c’eût été retrancher au plaisir que la femme me donnerait tous ceux au milieu desquels l’avait enveloppée mon imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître de ces bois le trésor caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais que criblée de feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale d’une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure permet d’approcher de plus près qu’en elles la saveur profonde du pays. Je pouvais d’autant plus facilement le croire (et que les caresses par lesquelles elle m’y ferait parvenir seraient aussi d’une sorte particulière et dont je n’aurais pas pu connaître le plaisir par une autre qu’elle), que j’étais pour longtemps encore à l’âge où on ne l’a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes différentes avec lesquelles on l’a goûté, où on ne l’a pas réduit à une notion générale qui les fait considérer dès lors comme des instruments interchangeables d’un plaisir toujours identique. Il n’existe même pas, isolé, séparé et formulé dans l’esprit, comme le but qu’on poursuit en s’approchant d’une femme, comme la cause du trouble préalable qu’on ressent. À peine y songe-t-on comme un plaisir qu’on aura ; plutôt, on l’appelle son charme à elle ; car on ne pense pas à soi, on ne pense qu’à sortir de soi. Obscurément attendu, immanent et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au moment où il s’accomplit les autres plaisirs que nous causent les doux regards, les baisers de celle qui est auprès de nous, qu’il nous apparaît surtout à nous-même comme une sorte de transport de notre reconnaissance pour la bonté de cœur de notre compagne et pour sa touchante prédilection à notre égard que nous mesurons aux bienfaits, au bonheur dont elle nous comble. Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville, que je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son village, comme au seul confident que j’avais eu de mes premiers désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit cabinet sentant l’iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entr’ouverte, pendant qu’avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle comme celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusqu’à moi. En vain je le suppliais maintenant. En vain, tenant l’étendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je pouvais aller jusqu’au porche de Saint-André-des-Champs ; jamais ne s’y trouvait la paysanne que je n’eusse pas manqué d’y rencontrer si j’avais été avec mon grand-père et dans l’impossibilité de lier conversation avec elle. Je fixais indéfiniment le tronc d’un arbre lointain, de derrière lequel elle allait surgir et venir à moi ; l’horizon scruté restait désert, la nuit tombait, c’était sans espoir que mon attention s’attachait, comme pour aspirer les créatures qu’ils pouvaient recéler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée ; et ce n’était plus d’allégresse, c’était de rage que je frappais les arbres du bois de Roussainville d’entre lesquels ne sortait pas plus d’êtres vivants que s’ils eussent été des arbres peints sur la toile d’un panorama, quand, ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d’avoir serré dans mes bras la femme que j’avais tant désirée, j’étais pourtant obligé de reprendre le chemin de Combray en m’avouant à moi-même qu’était de moins en moins probable le hasard qui l’eût mise sur mon chemin. Et s’y fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je osé lui parler ? Il me semblait qu’elle m’eût considéré comme un fou ; je cessais de croire partagés par d’autres êtres, de croire vrais en dehors de moi, les désirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils ne m’apparaissaient plus que comme les créations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils n’avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors perdait tout charme et toute signification et n’était plus à ma vie qu’un cadre conventionnel, comme l’est à la fiction d’un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps. C’est peut-être d’une impression ressentie aussi auprès de Montjouvain, quelques années plus tard, impression restée obscure alors, qu’est sortie, bien après, l’idée que je me suis faite du sadisme. On verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le souvenir de cette impression devait jouer un rôle important dans ma vie. C’était par un temps très chaud ; mes parents qui avaient dû s’absenter pour toute la journée, m’avaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais ; et étant allé jusqu’à la mare de Montjouvain où j’aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m’étais étendu à l’ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, là où j’avais attendu mon père autrefois, un jour qu’il était allé voir M. Il faisait presque nuit quand je m’éveillai, je voulus me lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnaître, car je ne l’avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand elle était encore une enfant, tandis qu’elle commençait d’être une jeune fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à quelques centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien et dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre était entr’ouverte, la lampe était allumée, je voyais tous ses mouvements sans qu’elle me vît, mais en m’en allant j’aurais fait craquer les buissons, elle m’aurait entendu et elle aurait pu croire que je m’étais caché là pour l’épier. Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous n’étions pas allés la voir, ma mère ne l’avait pas voulu à cause d’une vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté : la pudeur ; mais elle la plaignait profondément. Ma mère se rappelant la triste fin de vie de M. Vinteuil, tout absorbée d’abord par les soins de mère et de bonne d’enfant qu’il donnait à sa fille, puis par les souffrances que celle-ci lui avait causées ; elle revoyait le visage torturé qu’avait eu le vieillard tous les derniers temps ; elle savait qu’il avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son œuvre des dernières années, pauvres morceaux d’un vieux professeur de piano, d’un ancien organiste de village dont nous imaginions bien qu’ils n’avaient guère de valeur en eux-mêmes, mais que nous ne méprisions pas, parce qu’ils en avaient tant pour lui dont ils avaient été la raison de vivre avant qu’il les sacrifiât à sa fille, et qui pour la plupart pas même notés, conservés seulement dans sa mémoire, quelques-uns inscrits sur des feuillets épars, illisibles, resteraient inconnus ; ma mère pensait à cet autre renoncement plus cruel encore auquel M. Vinteuil avait été contraint, le renoncement à un avenir de bonheur honnête et respecté pour sa fille ; quand elle évoquait toute cette détresse suprême de l’ancien maître de piano de mes tantes, elle éprouvait un véritable chagrin et songeait avec effroi à celui, autrement amer, que devait éprouver Mlle Vinteuil, tout mêlé du remords d’avoir à peu près tué son père. Vinteuil, disait ma mère, il a vécu et il est mort pour sa fille, sans avoir reçu son salaire. Le recevra-t-il après sa mort et sous quelle forme ? Il ne pourrait lui venir que d’elle. » Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée, était posé un petit portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment où retentit le roulement d’une voiture qui venait de la route, puis elle se jeta sur un canapé, et tira près d’elle une petite table sur laquelle elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis à côté de lui le morceau qu’il avait le désir de jouer à mes parents. Mlle Vinteuil l’accueillit sans se lever, ses deux mains derrière la tête et se recula sur le bord opposé du sofa comme pour lui faire une place. Mais aussitôt elle sentit qu’elle semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui était peut-être importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-être mieux être loin d’elle sur une chaise, elle se trouva indiscrète, la délicatesse de son cœur s’en alarma ; reprenant toute la place sur le sofa elle ferma les yeux et se mit à bâiller pour indiquer que l’envie de dormir était la seule raison pour laquelle elle s’était ainsi étendue. Malgré la familiarité rude et dominatrice qu’elle avait avec sa camarade, je reconnaissais les gestes obséquieux et réticents, les brusques scrupules de son père. Bientôt elle se leva, feignit de vouloir fermer les volets et de n’y pas réussir. Laisse donc tout ouvert, j’ai chaud, dit son amie. Mais c’est assommant, on nous verra, répondit Mlle Vinteuil. Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle n’avait dit ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres, qu’elle avait en effet le désir d’entendre, mais que par discrétion elle voulait lui laisser l’initiative de prononcer. Aussi son regard, que je ne pouvais distinguer, dut-il prendre l’expression qui plaisait tant à ma grand’mère, quand elle ajouta vivement : Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire ; c’est assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des yeux vous voient. Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle taisait les mots prémédités qu’elle avait jugés indispensables à la pleine réalisation de son désir. Et à tous moments au fond d’elle-même une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un soudard fruste et vainqueur. Oui, c’est probable qu’on nous regarde à cette heure-ci, dans cette campagne fréquentée, dit ironiquement son amie. ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d’un clignement d’yeux malicieux et tendre ces mots qu’elle récita par bonté, comme un texte qu’elle savait être agréable à Mlle Vinteuil, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre cynique), quand même on nous verrait, ce n’en est que meilleur. Mlle Vinteuil frémit et se leva. Son cœur scrupuleux et sensible ignorait quelles paroles devaient spontanément venir s’adapter à la scène que ses sens réclamaient. Elle cherchait le plus loin qu’elle pouvait de sa vraie nature morale, à trouver le langage propre à la fille vicieuse qu’elle désirait d’être, mais les mots qu’elle pensait que celle-ci eût prononcés sincèrement lui paraissaient faux dans sa bouche. Et le peu qu’elle s’en permettait était dit sur un ton guindé où ses habitudes de timidité paralysaient ses velléités d’audace, et s’entremêlait de : « Tu n’as pas froid, tu n’as pas trop chaud, tu n’as pas envie d’être seule et de lire ? » Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques, ce soir, finit-elle par dire, répétant sans doute une phrase qu’elle avait entendue autrefois dans la bouche de son amie. Dans l’échancrure de son corsage de crêpe, Mlle Vinteuil sentit que son amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s’échappa, et elles se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé le portrait de l’ancien professeur de piano. Mlle Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n’attirait pas sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement de le remarquer : ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas qui a pu le mettre là, j’ai pourtant dit vingt fois que ce n’était pas sa place. Je me souvins que c’étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon père à propos du morceau de musique. Ce portrait leur servait sans doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui répondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses réponses liturgiques : Mais laisse-le donc où il est, il n’est plus là pour nous embêter. Crois-tu qu’il pleurnicherait, qu’il voudrait te mettre ton manteau, s’il te voyait là, la fenêtre ouverte, le vilain singe. Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche : « Voyons, voyons », qui prouvaient la bonté de sa nature, non qu’elles fussent dictées par l’indignation que cette façon de parler de son père eût pu lui causer (évidemment, c’était là un sentiment qu’elle s’était habituée, à l’aide de quels sophismes ? à faire taire en elle dans ces minutes-là), mais parce qu’elles étaient comme un frein que pour ne pas se montrer égoïste elle mettait elle-même au plaisir que son amie cherchait à lui procurer. Et puis cette modération souriante en répondant à ces blasphèmes, ce reproche hypocrite et tendre, paraissaient peut-être à sa nature franche et bonne une forme particulièrement infâme, une forme doucereuse de cette scélératesse qu’elle cherchait à s’assimiler. Mais elle ne put résister à l’attrait du plaisir qu’elle éprouverait à être traitée avec douceur par une personne si implacable envers un mort sans défense ; elle sauta sur les genoux de son amie, et lui tendit chastement son front à baiser comme elle aurait pu faire si elle avait été sa fille, sentant avec délices qu’elles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant à M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternité. Son amie lui prit la tête entre ses mains et lui déposa un baiser sur le front avec cette docilité que lui rendait facile la grande affection qu’elle avait pour Mlle Vinteuil et le désir de mettre quelque distraction dans la vie si triste maintenant de l’orpheline. Sais-tu ce que j’ai envie de lui faire à cette vieille horreur ? Et elle murmura à l’oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne pus entendre. Je n’oserais pas cracher dessus ? dit l’amie avec une brutalité voulue. Je n’en entendis pas davantage, car Mlle Vinteuil, d’un air las, gauche, affairé, honnête et triste, vint fermer les volets et la fenêtre, mais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que pendant sa vie M. Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce qu’après la mort il avait reçu d’elle en salaire. Et pourtant j’ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait pu assister à cette scène, il n’eût peut-être pas encore perdu sa foi dans le bon cœur de sa fille, et peut-être même n’eût-il pas eu en cela tout à fait tort. Certes, dans les habitudes de Mlle Vinteuil l’apparence du mal était si entière qu’on aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez une sadique ; c’est à la lumière de la rampe des théâtres du boulevard plutôt que sous la lampe d’une maison de campagne véritable qu’on peut voir une fille faire cracher une amie sur le portrait d’un père qui n’a vécu que pour elle ; et il n’y a guère que le sadisme qui donne un fondement dans la vie à l’esthétique du mélodrame. Dans la réalité, en dehors des cas de sadisme, une fille aurait peut-être des manquements aussi cruels que ceux de Mlle Vinteuil envers la mémoire et les volontés de son père mort, mais elle ne les résumerait pas expressément en un acte d’un symbolisme aussi rudimentaire et aussi naïf ; ce que sa conduite aurait de criminel serait plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux à elle qui ferait le mal sans se l’avouer. Mais, au-delà de l’apparence, dans le cœur de Mlle Vinteuil, le mal, au début du moins, ne fut sans doute pas sans mélange. Une sadique comme elle est l’artiste du mal, ce qu’une créature entièrement mauvaise ne pourrait être, car le mal ne lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait même pas d’elle ; et la vertu, la mémoire des morts, la tendresse filiale, comme elle n’en aurait pas le culte, elle ne trouverait pas un plaisir sacrilège à les profaner. Les sadiques de l’espèce de Mlle Vinteuil sont des êtres si purement sentimentaux, si naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur paraît quelque chose de mauvais, le privilège des méchants. Et quand ils se concèdent à eux-mêmes de s’y livrer un moment, c’est dans la peau des méchants qu’ils tâchent d’entrer et de faire entrer leur complice, de façon à avoir eu un moment l’illusion de s’être évadés de leur âme scrupuleuse et tendre, dans le monde inhumain du plaisir. Et je comprenais combien elle l’eût désiré en voyant combien il lui était impossible d’y réussir. Au moment où elle se voulait si différente de son père, ce qu’elle me rappelait, c’était les façons de penser, de dire, du vieux professeur de piano. Bien plus que sa photographie, ce qu’elle profanait, ce qu’elle faisait servir à ses plaisirs mais qui restait entre eux et elle et l’empêchait de les goûter directement, c’était la ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à lui qu’il lui avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes d’amabilité qui interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phraséologie, une mentalité qui n’était pas faite pour lui et l’empêchait de le connaître, comme quelque chose de très différent des nombreux devoirs de politesse auxquels elle se consacrait d’habitude. Ce n’est pas le mal qui lui donnait l’idée du plaisir, qui lui semblait agréable ; c’est le plaisir qui lui semblait malin. Et comme chaque fois qu’elle s’y adonnait il s’accompagnait pour elle de ces pensées mauvaises qui le reste du temps étaient absentes de son âme vertueuse, elle finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par l’identifier au Mal. Peut-être Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie n’était pas foncièrement mauvaise, et qu’elle n’était pas sincère au moment où elle lui tenait ces propos blasphématoires. Du moins avait-elle le plaisir d’embrasser sur son visage des sourires, des regards, feints peut-être, mais analogues dans leur expression vicieuse et basse à ceux qu’aurait eus non un être de bonté et de souffrance, mais un être de cruauté et de plaisir. Elle pouvait s’imaginer un instant qu’elle jouait vraiment les jeux qu’eût joués, avec une complice aussi dénaturée, une fille qui aurait ressenti en effet ces sentiments barbares à l’égard de la mémoire de son père. Peut-être n’eût-elle pas pensé que le mal fût un état si rare, si extraordinaire, si dépaysant, où il était si reposant d’émigrer, si elle avait su discerner en elle, comme en tout le monde, cette indifférence aux souffrances qu’on cause et qui, quelques autres noms qu’on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruauté. S’il était assez simple d’aller du côté de Méséglise, c’était une autre affaire d’aller du côté de Guermantes, car la promenade était longue et l’on voulait être sûr du temps qu’il ferait. Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours ; quand Françoise désespérée qu’il ne tombât pas une goutte d’eau pour les « pauvres récoltes », et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel s’écriait en gémissant : « Ne dirait-on pas qu’on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en montrant là-haut leurs museaux ? ils pensent bien à faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs ! Et puis quand les blés seront poussés, alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c’était sur la mer » ; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner : « Demain s’il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes. » On partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et formant un angle aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes passaient la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom d’où me semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité revêche, et qu’on chercherait en vain dans le Combray d’aujourd’hui où sur son tracé ancien s’élève l’école. Mais ma rêverie (semblable à ces architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces d’un chœur roman, remettent tout l’édifice dans l’état où il devait être au VIIe siècle) ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce et « restitue » la rue des Perchamps. Elle a d’ailleurs pour ces reconstitutions des données plus précises que n’en ont généralement les restaurateurs : quelques images conservées par ma mémoire, les dernières peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à être bientôt anéanties, de ce qu’était le Combray du temps de mon enfance ; et parce que c’est lui-même qui les a tracées en moi avant de disparaître, émouvantes si on peut comparer un obscur portrait à ces effigies glorieuses dont ma grand’mère aimait à me donner des reproductions comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini, dans lesquels l’on voit en un état qui n’existe plus aujourd’hui le chef-d’œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc. On passait, rue de l’Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l’Oiseau flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de Montmorency, quand elles avaient à venir à Combray pour quelque contestation avec leurs fermiers, pour une question d’hommage. On gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de Saint-Hilaire. Et j’aurais voulu pouvoir m’asseoir là et rester toute la journée à lire en écoutant les cloches ; car il faisait si beau et si tranquille que, quand sonnait l’heure, on aurait dit non qu’elle rompait le calme du jour, mais qu’elle le débarrassait de ce qu’il contenait et que le clocher, avec l’exactitude indolente et soigneuse d’une personne qui n’a rien d’autre à faire, venait seulement pour exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d’or que la chaleur y avait lentement et naturellement amassées de presser, au moment voulu, la plénitude du silence. Le plus grand charme du côté de Guermantes, c’est qu’on y avait presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. On la traversait une première fois, dix minutes après avoir quitté la maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de notre arrivée, le jour de Pâques, après le sermon s’il faisait beau temps, je courais jusque-là, voir dans ce désordre d’un matin de grande fête où quelques préparatifs somptueux font paraître plus sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore, la rivière qui se promenait déjà en bleu ciel entre les terres encore noires et nues, accompagnée seulement d’une bande de coucous arrivés trop tôt et de primevères en avance, cependant que çà et là une violette au bec bleu laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d’odeur qu’elle tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de plusieurs pieds ; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés jusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. Ils étaient semés des restes, à demi enfouis dans l’herbe, du château des anciens comtes de Combray qui au moyen âge avait de ce côté le cours de la Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et des abbés de Martinville. Ce n’étaient plus que quelques fragments de tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d’où jadis l’arbalétrier lançait des pierres, d’où le guetteur surveillait Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l’Exempt, toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était enclavé, aujourd’hui au ras de l’herbe, dominés par les enfants de l’école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréations passé presque descendu dans la terre, couché au bord de l’eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville d’aujourd’hui une cité très différente, retenant mes pensées par son visage incompréhensible et d’autrefois qu’il cachait à demi sous les boutons d’or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu’ils avaient choisi pour leurs jeux sur l’herbe, isolés, par couples, par troupes, jaunes comme un jaune d’œuf, brillants d’autant plus, me semblait-il, que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue me causait, je l’accumulais dans leur surface dorée, jusqu’à ce qu’il devînt assez puissant pour produire de l’inutile beauté ; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halage je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d’Asie, mais apatriés pour toujours au village, contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l’eau, fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique éclat d’orient. Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois « contenant » aux flancs transparents comme une eau durcie, et « contenu » plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard avec des lignes ; j’obtenais qu’on tirât un peu de pain des provisions du goûter ; j’en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l’eau se solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en dissolution, invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation. Bientôt le cours de la Vivonne s’obstrue de plantes d’eau. Il y en a d’abord d’isolées comme tel nénufar à qui le courant au travers duquel il était placé d’une façon malheureuse laissait si peu de repos que, comme un bac actionné mécaniquement, il n’abordait une rive que pour retourner à celle d’où il était venu, refaisant éternellement la double traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait, s’allongeait, filait, atteignait l’extrême limite de sa tension jusqu’au bord où le courant le reprenait, le vert cordage se repliait sur lui-même et ramenait la pauvre plante à ce qu’on peut d’autant mieux appeler son point de départ qu’elle n’y restait pas une seconde sans en repartir par une répétition de la même manœuvre. Je la retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la même situation, faisant penser à certains neurasthéniques au nombre desquels mon grand-père comptait ma tante Léonie, qui nous offrent sans changement au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu’ils se croient chaque fois à la veille de secouer et qu’ils gardent toujours ; pris dans l’engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les efforts dans lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne font qu’assurer le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar, pareil aussi à quelqu’un de ces malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment durant l’éternité, excitait la curiosité de Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les particularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile, s’éloignant à grands pas, ne l’avait forcé à le rattraper au plus vite, comme moi mes parents. Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété dont l’accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait et qui s’y était complu à des travaux d’horticulture aquatique, faisant fleurir, dans les petits étangs que forme la Vivonne, de véritables jardins de nymphéas. Comme les rives étaient à cet endroit très boisées, les grandes ombres des arbres donnaient à l’eau un fond qui était habituellement d’un vert sombre mais que parfois, quand nous rentrions par certains soirs rassérénés d’après-midi orageux, j’ai vu d’un bleu clair et cru, tirant sur le violet, d’apparence cloisonnée et de goût japonais. Çà et là, à la surface, rougissait comme une fraise une fleur de nymphéa au cœur écarlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus pâles, moins lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en enroulements si gracieux qu’on croyait voir flotter à la dérive, comme après l’effeuillement mélancolique d’une fête galante, des roses mousseuses en guirlandes dénouées. Ailleurs un coin semblait réservé aux espèces communes qui montraient le blanc et rose proprets de la julienne, lavés comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis qu’un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins qui étaient venues poser comme des papillons leur ailes bleuâtres et glacées sur l’obliquité transparente de ce parterre d’eau ; de ce parterre céleste aussi : car il donnait aux fleurs un sol d’une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux avec ce qu’il y a d’infini dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel. Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j’ai vu, j’ai désiré imiter quand je serais libre de vivre à ma guise, un rameur, qui, ayant lâché l’aviron, s’était couché à plat sur le dos, la tête en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter à la dérive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de lui, portait sur son visage l’avant-goût du bonheur et de la paix. Nous nous asseyions entre les iris au bord de l’eau. Dans le ciel férié flânait longuement un nuage oisif. Par moments, oppressée par l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration anxieuse. Avant de repartir nous restions longtemps à manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l’herbe où parvenaient jusqu’à nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et métalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne s’étaient pas mélangés à l’air qu’ils traversaient depuis si longtemps, et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds. Parfois, au bord de l’eau entourée de bois, nous rencontrions une maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien du monde que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le visage pensif et les voiles élégants n’étaient pas de ce pays et qui sans doute était venue, selon l’expression populaire « s’enterrer » là, goûter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui dont elle n’avait pu garder le cœur, y était inconnu, s’encadrait dans la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque amarrée près de la porte. Elle levait distraitement les yeux en entendant derrière les arbres de la rive la voix des passants dont avant qu’elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être certaine que jamais ils n’avaient connu, ni ne connaîtraient l’infidèle, que rien dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir n’aurait l’occasion de la recevoir. On sentait que, dans son renoncement, elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait pu du moins apercevoir celui qu’elle aimait, pour ceux-ci qui ne l’avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade sur un chemin où elle savait qu’il ne passerait pas, ôter de ses mains résignées de longs gants d’une grâce inutile. Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter jusqu’aux sources de la Vivonne auxquelles j’avais souvent pensé et qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que j’avais été aussi surpris quand on m’avait dit qu’elles se trouvaient dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray, que le jour où j’avais appris qu’il y avait un autre point précis de la terre où s’ouvrait, dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le « Couronnement d’Esther » de notre église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune, selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe : « antes ». Mais si malgré cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels, bien qu’étranges, en revanche leur personne ducale se distendait démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce « côté de Guermantes » ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu’ils ne portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes, mais que depuis le XIVe siècle où, après avoir inutilement essayé de vaincre leurs anciens seigneurs ils s’étaient alliés à eux par des mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n’y habitassent pas. Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spéciale à Combray ; propriétaires de la ville, mais non d’une maison particulière, demeurant sans doute dehors, dans la rue entre ciel et terre, comme ce Gilbert de Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l’abside de Saint-Hilaire que l’envers de laque noire, si je levais la tête quand j’allais chercher du sel chez Camus. Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant de petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres. Je m’arrêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car il me semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile, que je désirais tant connaître depuis que je l’avais vue décrite par un de mes écrivains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol imaginaire traversé de cours d’eau bouillonnants, que Guermantes, changeant d’aspect dans ma pensée, s’identifia, quand j’eus entendu le docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives qu’il y avait dans le parc du château. Je rêvais que Mme de Guermantes m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain caprice ; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait, le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et ces rêves m’avertissaient que, puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale l’empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour arranger cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des gens en place qu’il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise m’avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la vie et de la mort, à faire retarder d’un an pour notre maison, seule de tout le quartier, les travaux de « ravalement », à obtenir du ministre, pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux, l’autorisation qu’il passât le baccalauréat deux mois d’avance, dans la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu d’attendre le tour des S. Si j’étais tombé gravement malade, si j’avais été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait trop d’intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles lettres de recommandation auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans danger pour moi, j’aurais attendu avec calme l’heure inévitable du retour à la bonne réalité, l’heure de la délivrance ou de la guérison ; peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs, n’était-il aussi qu’une illusion sans consistance, et cesserait-elle par l’intervention de mon père qui avait dû convenir avec le Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain de l’époque. Mais d’autres fois, tandis que mes parents s’impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre, ma vie actuelle, au lieu de me sembler une création artificielle de mon père et qu’il pouvait modifier à son gré, m’apparaissait au contraire comme comprise dans une réalité qui n’était pas faite pour moi, contre laquelle il n’y avait pas de recours, au cœur de laquelle je n’avais pas d’allié, qui ne cachait rien au delà d’elle-même. Il me semblait alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j’étais seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire. Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les encouragements que m’avait donnés Bloch. Ce sentiment intime, immédiat, que j’avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes les paroles flatteuses qu’on pouvait me prodiguer, comme chez un méchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa conscience. Un jour ma mère me dit : « Puisque tu parles toujours de Mme de Guermantes, comme le docteur Percepied l’a très bien soignée il y a quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa fille. Tu pourras l’apercevoir à la cérémonie. » C’était du reste par le docteur Percepied que j’avais le plus entendu parler de Mme de Guermantes, et il nous avait même montré le numéro d’une revue illustrée où elle était représentée dans le costume qu’elle portait à un bal travesti chez la princesse de Léon. Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes : un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis : cette dame ressemble à Mme de Guermantes ; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être, à ce qu’on m’avait dit, réservée à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray ; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle : c’était elle ! Elle provenait de ce que je n’avais jamais pris garde, quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes vivantes. Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l’ovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que j’avais vues à la maison que le soupçon m’effleura, pour se dissiper d’ailleurs aussitôt après, que cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules, n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants. « C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes ! » disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui, naturellement, n’avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres arbitrairement formée par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux pour la première fois, il y a un moment seulement, dans l’église ; qui n’était pas de la même nature, n’était pas colorable à volonté comme elles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d’une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu’à ce petit bouton qui s’enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un plissement de la robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la présence matérielle d’une actrice vivante, là où nous étions incertains si nous n’avions pas devant les yeux une simple projection lumineuse. Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent, les yeux perçants, épinglaient dans ma vision (peut-être parce que c’était eux qui l’avaient d’abord atteinte, qui y avaient fait la première encoche, au moment où je n’avais pas encore le temps de songer que la femme qui apparaissait devant moi pouvait être Mme de Guermantes), sur cette image toute récente, inchangeable, j’essayais d’appliquer l’idée : « C’est Mme de Guermantes » sans parvenir qu’à la faire manœuvrer en face de l’image, comme deux disques séparés par un intervalle. Mais cette Mme de Guermantes à laquelle j’avais si souvent rêvé, maintenant que je voyais qu’elle existait effectivement en dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon imagination qui, un moment paralysée au contact d’une réalité si différente de ce qu’elle attendait, se mit à réagir et à me dire : « Glorieux dès avant Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur leurs vassaux ; la duchesse de Guermantes descend de Geneviève de Brabant. Elle ne connaît, ni ne consentirait à connaître aucune des personnes qui sont ici. » Et ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde si lâche, si longue, si extensible qu’ils peuvent se promener seuls loin de lui pendant que Mme de Guermantes était assise dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards flânaient çà et là, montaient le long des piliers, s’arrêtaient même sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de soleil qui, au moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient. Quant à Mme de Guermantes elle-même, comme elle restait immobile, assise comme une mère qui semble ne pas voir les audaces espiègles et les entreprises indiscrètes de ses enfants qui jouent et interpellent des personnes qu’elle ne connaît pas, il me fut impossible de savoir si elle approuvait ou blâmait, dans le désœuvrement de son âme, le vagabondage de ses regards. Je trouvais important qu’elle ne partît pas avant que j’eusse pu la regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des années je considérais sa vue comme éminemment désirable, et je ne détachais pas mes yeux d’elle, comme si chacun de mes regards eût pu matériellement emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent, des joues rouges, de toutes ces particularités qui me semblaient autant de renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que j’y rapportais et peut-être surtout, forme de l’instinct de conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu’on a toujours de ne pas avoir été déçu la replaçant (puisque c’était une seule personne qu’elle et cette duchesse de Guermantes que j’avais évoquée jusque-là) hors du reste de l’humanité dans laquelle la vue pure et simple de son corps me l’avait fait un instant confondre, je m’irritais en entendant dire autour de moi : « Elle est mieux que Mme Sazerat, que Mlle Vinteuil », comme si elle leur eût été comparable. Et mes regards s’arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à l’attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler d’autres visages, je m’écriais devant ce croquis volontairement incomplet : « Qu’elle est belle ! Comme c’est bien une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j’ai devant moi ! » Et l’attention avec laquelle j’éclairais son visage l’isolait tellement, qu’aujourd’hui si je repense à cette cérémonie, il m’est impossible de revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout au moment du défilé dans la sacristie qu’éclairait le soleil intermittent et chaud d’un jour de vent et d’orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais dont l’infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu’elle ne ressentît pas pour eux une sincère bienveillance, et auxquels du reste elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces regards volontaires, chargés d’une signification précise, qu’on adresse à quelqu’un qu’on connaît, mais seulement laisser ses pensées distraites s’échapper incessamment devant elle en un flot de lumière bleue qu’elle ne pouvait contenir, elle ne voulait pas qu’il pût gêner, paraître dédaigner ces petites gens qu’il rencontrait au passage, qu’il atteignait à tous moments. Je revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonflée, le doux étonnement de ses yeux auxquels elle avait ajouté sans oser le destiner à personne, mais pour que tous pussent en prendre leur part, un sourire un peu timide de suzeraine qui a l’air de s’excuser auprès de ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu’elle avait laissé s’arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me dis : « Mais sans doute elle fait attention à moi. » Je crus que je lui plaisais, qu’elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté l’église, qu’à cause de moi elle serait peut-être triste le soir à Guermantes. Et aussitôt je l’aimai, car s’il peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme qu’elle nous regarde avec mépris comme j’avais cru qu’avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu’elle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire qu’elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que nous pensions qu’elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle m’eût dédiée ; et le soleil menacé par un nuage mais dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de géranium aux tapis rouges qu’on y avait étendus par terre pour la solennité, et sur lesquels s’avançait en souriant Mme de Guermantes, et ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette l’épithète de délicieux. Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j’en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l’écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de lui-même par une sorte d’inhibition devant la douleur, mon esprit s’arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m’interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient, et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu’ils m’invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au delà de l’image ou de l’odeur. Et s’il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux ; je m’attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m’avaient semblé pleines, prêtes à s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient qu’un couvercle. Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l’illusion d’une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l’ennui, du sentiment de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque fois que j’avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que m’imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur de tâcher d’apercevoir ce qui se cachait derrière elles, que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts et de m’épargner cette fatigue. Par bonheur mes parents m’appelaient, je sentais que je n’avais pas présentement la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et qu’il valait mieux n’y plus penser jusqu’à ce que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d’avance sans résultat. Alors je ne m’occupais plus de cette chose inconnue qui s’enveloppait d’une forme ou d’un parfum, bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le revêtement d’images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que, les jours où on m’avait laissé aller à la pêche, je rapportais dans mon panier, couverts par une couche d’herbe qui préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que j’avais cueillies dans mes promenades ou les objets qu’on m’avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu’est morte la réalité pressentie que je n’ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois pourtant où notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui j’eus une impression de ce genre et ne l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux. En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois. Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un peu plus tard j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt, leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. À ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville, en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus. Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de changements : « Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ces clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore ; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin, qui n’étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité ; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit. « Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête. Pendant toute la journée, dans ces promenades, j’avais pu rêver au plaisir que ce serait d’être l’ami de la duchesse de Guermantes, de pêcher la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide de bonheur, ne demander en ces moments-là rien d’autre à la vie que de se composer toujours d’une suite d’heureux après-midi. Mais quand sur le chemin du retour j’avais aperçu sur la gauche une ferme, assez distante de deux autres qui étaient au contraire très rapprochées, et à partir de laquelle pour entrer dans Combray il n’y avait plus qu’à prendre une allée de chênes bordée d’un côté de prés appartenant chacun à un petit clos et plantés à intervalles égaux de pommiers qui y portaient, quand ils étaient éclairés par le soleil couchant, le dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon cœur se mettait à battre, je savais qu’avant une demi-heure nous serions rentrés, et que, comme c’était de règle les jours où nous étions allés du côté de Guermantes et où le dîner était servi plus tard, on m’enverrait me coucher sitôt ma soupe prise, de sorte que ma mère, retenue à table comme s’il y avait du monde à dîner, ne monterait pas me dire bonsoir dans mon lit. La zone de tristesse où je venais d’entrer était aussi distincte de la zone où je m’élançais avec joie il y avait un moment encore que dans certains ciels une bande rose est séparée comme par une ligne d’une bande verte ou d’une bande noire. On voit un oiseau voler dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au noir, puis il y est entré. Les désirs qui tout à l’heure m’entouraient, d’aller à Guermantes, de voyager, d’être heureux, j’étais maintenant tellement en dehors d’eux que leur accomplissement ne m’eût fait aucun plaisir. Comme j’aurais donné tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman ! Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier, leurs barreaux au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusqu’à ma fenêtre, je sauterais à bas du lit pour descendre vite au jardin, sans plus me rappeler que le soir ramènerait jamais l’heure de quitter ma mère. Et de la sorte c’est du côté de Guermantes que j’ai appris à distinguer ces états qui se succèdent en moi, pendant certaines périodes, et vont jusqu’à se partager chaque journée, l’un revenant chasser l’autre, avec la ponctualité de la fièvre ; contigus, mais si extérieurs l’un à l’autre, si dépourvus de moyens de communication entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me représenter, dans l’un, ce que j’ai désiré, ou redouté, ou accompli dans l’autre. Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour nous le sens et l’aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la découverte ; mais c’était sans le savoir ; et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur l’herbe, l’eau qui passait au soleil, tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait ; et certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant qui rêvait comme l’est un roi, par un mémorialiste perdu dans la foule ce coin de nature, ce bout de jardin n’eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu’ils seraient appelés à survivre en leurs particularités les plus éphémères ; et pourtant ce parfum d’aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d’une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l’eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d’années successives, tandis qu’alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu’à aujourd’hui se détache si isolé de tout, qu’il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps peut-être tout simplement de quel rêve il vient. Mais c’est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m’appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. C’est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qu’ils m’ont fait connaître sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie. Soit que la foi qui crée soit tarie en moi, soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs qu’on me montre aujourd’hui pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs. Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu’était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule ; et les bluets, les aubépines, les pommiers qu’il m’arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu’ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon cœur. Et pourtant, parce qu’il y a quelque chose d’individuel dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord d’une rivière où il y aurait d’aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne, pas plus que le soir en rentrant à l’heure où s’éveillait en moi cette angoisse qui plus tard émigre dans l’amour, et peut devenir à jamais inséparable de lui je n’aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une mère plus belle et plus intelligente que la mienne. Non ; de même que ce qu’il me fallait pour que je pusse m’endormir heureux, avec cette paix sans trouble qu’aucune maîtresse n’a pu me donner depuis, puisqu’on doute d’elles encore au moment où on croit en elles et qu’on ne possède jamais leur cœur comme je recevais dans un baiser celui de ma mère, tout entier, sans la réserve d’une arrère-pensée, sans le reliquat d’une intention qui ne fût pas pour moi c’est que ce fût elle, c’est qu’elle inclinât vers moi ce visage où il y avait au-dessous de l’œil quelque chose qui était, paraît-il, un défaut, et que j’aimais à l’égal du reste ; de même ce que je veux revoir, c’est le côté de Guermantes que j’ai connu, avec la ferme qui est peu éloignée des deux suivantes serrées l’une contre l’autre, à l’entrée de l’allée des chênes ; ce sont ces prairies où, quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des pommiers, c’est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rêves, l’individualité m’étreint avec une puissance presque fantastique et que je ne peux plus retrouver au réveil. Sans doute pour avoir à jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes, rien que parce qu’ils me les avaient fait éprouver en même temps, le côté de Méséglise ou le côté de Guermantes m’ont exposé, pour l’avenir, à bien des déceptions et même à bien des fautes. Car souvent j’ai voulu revoir une personne sans discerner que c’était simplement parce qu’elle me rappelait une haie d’aubépines, et j’ai été induit à croire, à faire croire à un regain d’affection, par un simple désir de voyage. Mais par là même aussi, et en restant présents en celles de mes impressions d’aujourd’hui auxquelles ils peuvent se relier, ils leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus qu’aux autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification qui n’est que pour moi. Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas. C’est ainsi que je restais souvent jusqu’au matin à songer au temps de Combray, à mes tristes soirées sans sommeil, à tant de jours aussi dont l’image m’avait été plus récemment rendue par la saveur ce qu’on aurait appelé à Combray le « parfum » d’une tasse de thé, et par association de souvenirs à ce que, bien des années après avoir quitté cette petite ville, j’avais appris, au sujet d’un amour que Swann avait eu avant ma naissance, avec cette précision dans les détails plus facile à obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble impossible comme semblait impossible de causer d’une ville à une autre tant qu’on ignore le biais par lequel cette impossibilité a été tournée. Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu’une masse, mais non sans qu’on ne pût distinguer entre eux entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d’un parfum, puis ceux qui n’étaient que les souvenirs d’une autre personne de qui je les avais appris sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui, dans certaines roches, dans certains marbres, révèlent des différences d’origine, d’âge, de « formation ». Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu’était dissipée la brève incertitude de mon réveil. Je savais dans quelle chambre je me trouvais effectivement, je l’avais reconstruite autour de moi dans l’obscurité, et soit en m’orientant par la seule mémoire, soit en m’aidant, comme indication, d’une faible lueur aperçue, au pied de laquelle je plaçais les rideaux de la croisée je l’avais reconstruite tout entière et meublée comme un architecte et un tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fenêtres et aux portes, j’avais reposé les glaces et remis la commode à sa place habituelle. Mais à peine le jour et non plus le reflet d’une dernière braise sur une tringle de cuivre que j’avais pris pour lui traçait-il dans l’obscurité, et comme à la craie, sa première raie blanche et rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux quittait le cadre de la porte où je l’avais située par erreur, tandis que pour lui faire place, le bureau que ma mémoire avait maladroitement installé là se sauvait à toute vitesse, poussant devant lui la cheminée et écartant le mur mitoyen du couloir ; une courette régnait à l’endroit où il y a un instant encore s’étendait le cabinet de toilette, et la demeure que j’avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures entrevues dans le tourbillon du réveil, mise en fuite par ce pâle signe qu’avait tracé au-dessus des rideaux le doigt levé du jour. Pour faire partie du « petit noyau », du « petit groupe », du « petit clan » des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette année-là et dont elle disait : « Ça ne devrait pas être permis de savoir jouer Wagner comme ça ! », « enfonçait » à la fois Planté et Rubinstein et que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute « nouvelle recrue » à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que les soirées des gens qui n’allaient pas chez eux étaient ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue. Les femmes étant à cet égard plus rebelles que les hommes à déposer toute curiosité mondaine et l’envie de se renseigner par soi-même sur l’agrément des autres salons, et les Verdurin sentant d’autre part que cet esprit d’examen et ce démon de frivolité pouvaient par contagion devenir fatal à l’orthodoxie de la petite église, ils avaient été amenés à rejeter successivement tous les « fidèles » du sexe féminin. En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque uniquement cette année-là (bien que Mme Verdurin fût elle-même vertueuse et d’une respectable famille bourgeoise excessivement riche et entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé toute relation) à une personne presque du demi-monde, Mme de Crécy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et déclarait être « un amour », et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le cordon ; personnes ignorantes du monde et à la naïveté de qui il avait été si facile de faire accroire que la princesse de Sagan et la duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des malheureux pour avoir du monde à leurs dîners, que si on leur avait offert de les faire inviter chez ces deux grandes dames, l’ancienne concierge et la cocotte eussent dédaigneusement refusé. Les Verdurin n’invitaient pas à dîner : on avait chez eux « son couvert mis ». Pour la soirée, il n’y avait pas de programme. Le jeune pianiste jouait, mais seulement si « ça lui chantait », car on ne forçait personne et comme disait M. Verdurin : « Tout pour les amis, vivent les camarades ! » Si le pianiste voulait jouer la chevauchée de la Walkyrie ou le prélude de Tristan, Mme Verdurin protestait, non que cette musique lui déplût, mais au contraire parce qu’elle lui causait trop d’impression. « Alors vous tenez à ce que j’aie ma migraine ? Vous savez bien que c’est la même chose chaque fois qu’il joue ça. Je sais ce qui m’attend ! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne ! » S’il ne jouait pas, on causait, et l’un des amis, le plus souvent leur peintre favori d’alors, « lâchait », comme disait M. Verdurin, « une grosse faribole qui faisait s’esclaffer tout le monde », Mme Verdurin surtout, à qui, tant elle avait l’habitude de prendre au propre les expressions figurées des émotions qu’elle éprouvait le docteur Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa mâchoire qu’elle avait décrochée pour avoir trop ri. L’habit noir était défendu parce qu’on était entre « copains » et pour ne pas ressembler aux « ennuyeux » dont on se garait comme de la peste et qu’on n’invitait qu’aux grandes soirées, données le plus rarement possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire connaître le musicien. Le reste du temps, on se contentait de jouer des charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun étranger au petit « noyau ». Mais au fur et à mesure que les « camarades » avaient pris plus de place dans la vie de Mme Verdurin, les ennuyeux, les réprouvés, ce fut tout ce qui retenait les amis loin d’elle, ce qui les empêchait quelquefois d’être libres, ce fut la mère de l’un, la profession de l’autre, la maison de campagne ou la mauvaise santé d’un troisième. Si le docteur Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner auprès d’un malade en danger : « Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela lui fera peut-être beaucoup plus de bien que vous n’alliez pas le déranger ce soir ; il passera une bonne nuit sans vous ; demain matin vous irez de bonne heure et vous le trouverez guéri. » Dès le commencement de décembre, elle était malade à la pensée que les fidèles « lâcheraient » pour le jour de Noël et le 1er janvier. La tante du pianiste exigeait qu’il vînt dîner ce jour-là en famille chez sa mère à elle : Vous croyez qu’elle en mourrait, votre mère, s’écria durement Mme Verdurin, si vous ne dîniez pas avec elle le jour de l’an, comme en province ! Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte : Vous, docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement le Vendredi saint comme un autre jour ? dit-elle à Cottard la première année, d’un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de la réponse. Mais elle tremblait en attendant qu’il l’eût prononcée, car s’il n’était pas venu, elle risquait de se trouver seule. vous faire mes adieux car nous allons passer les fêtes de Pâques en Auvergne. pour vous faire manger par les puces et la vermine, grand bien vous fasse ! Si vous nous l’aviez dit au moins, nous aurions tâché d’organiser cela et de faire le voyage ensemble dans des conditions confortables. De même si un « fidèle » avait un ami, ou une « habituée » un flirt qui serait capable de le faire « lâcher » quelquefois, les Verdurin, qui ne s’effrayaient pas qu’une femme eût un amant pourvu qu’elle l’eût chez eux, l’aimât en eux, et ne le leur préférât pas, disaient : « Eh bien ! Et on l’engageait à l’essai, pour voir s’il était capable de ne pas avoir de secrets pour Mme Verdurin, s’il était susceptible d’être agrégé au « petit clan ». S’il ne l’était pas, on prenait à part le fidèle qui l’avait présenté et on lui rendait le service de le brouiller avec son ami ou avec sa maîtresse. Dans le cas contraire, le « nouveau » devenait à son tour un fidèle. Aussi quand cette année-là, la demi-mondaine raconta à M. Verdurin qu’elle avait fait la connaissance d’un homme charmant, M. Swann, et insinua qu’il serait très heureux d’être reçu chez eux, M. Verdurin transmit-il séance tenante la requête à sa femme. (Il n’avait jamais d’avis qu’après sa femme, dont son rôle particulier était de mettre à exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de grandes ressources d’ingéniosité.) Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle désirerait te présenter un de ses amis, M. Mais voyons, est-ce qu’on peut refuser quelque chose à une petite perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis, je vous dis que vous êtes une perfection. Puisque vous le voulez, répondit Odette sur un ton de marivaudage, et elle ajouta : vous savez que je ne suis pas « fishing for compliments ». amenez-le votre ami, s’il est agréable. Certes le « petit noyau » n’avait aucun rapport avec la société où fréquentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé que ce n’était pas la peine d’y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour se faire présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les femmes, qu’à partir du jour où il avait connu à peu près toutes celles de l’aristocratie et où elles n’avaient plus rien eu à lui apprendre, il n’avait plus tenu à ces lettres de naturalisation, presque des titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d’échange, de lettre de crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui permettant de s’improviser une situation dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de Paris, où la fille du hobereau ou du greffier lui avait semblé jolie. Car le désir ou l’amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont il était maintenant exempt dans l’habitude de la vie (bien que ce fût lui sans doute qui autrefois l’avait dirigé vers cette carrière mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs frivoles les dons de son esprit et fait servir son érudition en matière d’art à conseiller les dames de la société dans leurs achats de tableaux et pour l’ameublement de leurs hôtels), et qui lui faisait désirer de briller, aux yeux d’une inconnue dont il s’était épris, d’une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n’impliquait pas. Il le désirait surtout si l’inconnue était d’humble condition. De même que ce n’est pas à un autre homme intelligent qu’un homme intelligent aura peur de paraître bête, ce n’est pas par un grand seigneur, c’est par un rustre qu’un homme élégant craindra de voir son élégance méconnue. Les trois quarts des frais d’esprit et des mensonges de vanité, qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens qu’ils ne faisaient que diminuer, l’ont été pour des inférieurs. Et Swann, qui était simple et négligent avec une duchesse, tremblait d’être méprisé, posait, quand il était devant une femme de chambre. Il n’était pas comme tant de gens qui, par paresse, ou sentiment résigné de l’obligation que crée la grandeur sociale de rester attaché à un certain rivage, s’abstiennent des plaisirs que la réalité leur présente en dehors de la position mondaine où ils vivent cantonnés jusqu’à leur mort, se contentant de finir par appeler plaisirs, faute de mieux, une fois qu’ils sont parvenus à s’y habituer, les divertissements médiocres ou les supportables ennuis qu’elle renferme. Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les femmes avec qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu’il avait d’abord trouvées jolies. Et c’était souvent des femmes de beauté assez vulgaire, car les qualités physiques qu’il recherchait sans s’en rendre compte étaient en complète opposition avec celles qui lui rendaient admirables les femmes sculptées ou peintes par les maîtres qu’il préférait. La profondeur, la mélancolie de l’expression, glaçaient ses sens que suffisait au contraire à éveiller une chair saine, plantureuse et rose. Si en voyage il rencontrait une famille qu’il eût été plus élégant de ne pas chercher à connaître, mais dans laquelle une femme se présentait à ses yeux parée d’un charme qu’il n’avait pas encore connu, rester dans son « quant à soi » et tromper le désir qu’elle avait fait naître, substituer un plaisir différent au plaisir qu’il eût pu connaître avec elle, en écrivant à une ancienne maîtresse de venir le rejoindre, lui eût semblé une aussi lâche abdication devant la vie, un aussi stupide renoncement à un bonheur nouveau, que si au lieu de visiter le pays, il s’était confiné dans sa chambre en regardant des vues de Paris. Il ne s’enfermait pas dans l’édifice de ses relations, mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire à pied d’œuvre sur de nouveaux frais partout où une femme lui avait plu, une de ces tentes démontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce qui n’en était pas transportable ou échangeable contre un plaisir nouveau, il l’eût donné pour rien, si enviable que cela parût à d’autres. Que de fois son crédit auprès d’une duchesse, fait du désir accumulé depuis des années que celle-ci avait eu de lui être agréable sans en avoir trouvé l’occasion, il s’en était défait d’un seul coup en réclamant d’elle par une indiscrète dépêche une recommandation télégraphique qui le mît en relation sur l’heure avec un de ses intendants dont il avait remarqué la fille à la campagne, comme ferait un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de pain. Même après coup, il s’en amusait, car il y avait en lui, rachetée par de rares délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il appartenait à cette catégorie d’hommes intelligents qui ont vécu dans l’oisiveté et qui cherchent une consolation et peut-être une excuse dans l’idée que cette oisiveté offre à leur intelligence des objets aussi dignes d’intérêt que pourrait faire l’art ou l’étude, que la « Vie » contient des situations plus intéressantes, plus romanesques que tous les romans. Il l’assurait du moins et le persuadait aisément aux plus affinés de ses amis du monde, notamment au baron de Charlus qu’il s’amusait à égayer par le récit des aventures piquantes qui lui arrivaient, soit qu’ayant rencontré en chemin de fer une femme qu’il avait ensuite ramenée chez lui, il eût découvert qu’elle était la sœur d’un souverain entre les mains de qui se mêlaient en ce moment tous les fils de la politique européenne, au courant de laquelle il se trouvait ainsi tenu d’une façon très agréable, soit que par le jeu complexe des circonstances, il dépendît du choix qu’allait faire le conclave, s’il pourrait ou non devenir l’amant d’une cuisinière. Ce n’était pas seulement d’ailleurs la brillante phalange de vertueuses douairières, de généraux, d’académiciens, avec lesquels il était particulièrement lié, que Swann forçait avec tant de cynisme à lui servir d’entremetteurs. Tous ses amis avaient l’habitude de recevoir de temps en temps des lettres de lui où un mot de recommandation ou d’introduction leur était demandé avec une habileté diplomatique qui, persistant à travers les amours successives et les prétextes différents, accusait, plus que n’eussent fait les maladresses, un caractère permanent et des buts identiques. Je me suis souvent fait raconter bien des années plus tard, quand je commençai à m’intéresser à son caractère à cause des ressemblances qu’en de tout autres parties il offrait avec le mien, que quand il écrivait à mon grand-père (qui ne l’était pas encore, car c’est vers l’époque de ma naissance que commença la grande liaison de Swann et elle interrompit longtemps ces pratiques) celui-ci, en reconnaissant sur l’enveloppe l’écriture de son ami, s’écriait : « Voilà Swann qui va demander quelque chose : à la garde ! » Et soit méfiance, soit par le sentiment inconsciemment diabolique qui nous pousse à n’offrir une chose qu’aux gens qui n’en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de non-recevoir absolue aux prières les plus faciles à satisfaire qu’il leur adressait, comme de le présenter à une jeune fille qui dînait tous les dimanches à la maison, et qu’ils étaient obligés, chaque fois que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, alors que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de faire signe à celui qui en eût été si heureux. Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là s’était plaint de ne jamais voir Swann leur annonçait avec satisfaction et peut-être un peu le désir d’exciter l’envie, qu’il était devenu tout ce qu’il y a de plus charmant pour eux, qu’il ne les quittait plus. Mon grand-père ne voulait pas troubler leur plaisir mais regardait ma grand’mère en fredonnant : « Quel est donc ce mystère Je n’y puis rien comprendre. » Le mieux est de ne rien voir. » Quelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel ami de Swann : « Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup ? » la figure de l’interlocuteur s’allongeait : « Ne prononcez jamais son nom devant moi ! » « Mais je croyais que vous étiez si liés... » Il avait été ainsi pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand’mère, dînant presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans avoir prévenu. On le crut malade, et la cousine de ma grand’mère allait envoyer demander de ses nouvelles, quand à l’office elle trouva une lettre de lui qui traînait par mégarde dans le livre de comptes de la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu’il allait quitter Paris, qu’il ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et au moment de rompre, c’était elle seule qu’il avait jugé utile d’avertir. Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne mondaine ou du moins une personne qu’une extraction trop humble ou une situation trop irrégulière n’empêchait pas qu’il fît recevoir dans le monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l’orbite particulier où elle se mouvait ou bien où il l’avait entraînée. « Inutile de compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que c’est le jour d’Opéra de son Américaine. » Il la faisait inviter dans les salons particulièrement fermés où il avait ses habitudes, ses dîners hebdomadaires, son poker ; chaque soir, après qu’un léger crépelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré de quelque douceur la vivacité de ses yeux verts, il choisissait une fleur pour sa boutonnière et partait pour retrouver sa maîtresse à dîner chez l’une ou l’autre des femmes de sa coterie ; et alors, pensant à l’admiration et à l’amitié que les gens à la mode, pour qui il faisait la pluie et le beau temps et qu’il allait retrouver là, lui prodigueraient devant la femme qu’il aimait, il retrouvait du charme à cette vie mondaine sur laquelle il s’était blasé, mais dont la matière, pénétrée et colorée chaudement d’une flamme insinuée qui s’y jouait, lui semblait précieuse et belle depuis qu’il y avait incorporé un nouvel amour. Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait été la réalisation plus ou moins complète d’un rêve né de la vue d’un visage ou d’un corps que Swann avait, spontanément, sans s’y efforcer, trouvés charmants, en revanche, quand un jour au théâtre il fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d’autrefois, qui lui avait parlé d’elle comme d’une femme ravissante avec qui il pourrait peut-être arriver à quelque chose, mais en la lui donnant pour plus difficile qu’elle n’était en réalité afin de paraître lui-même avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaître, elle était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d’un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont l’opposé du type que nos sens réclament. Pour lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient beaux, mais si grands qu’ils fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours l’air d’avoir mauvaise mine ou d’être de mauvaise humeur. Quelque temps après cette présentation au théâtre, elle lui avait écrit pour lui demander à voir ses collections qui l’intéressaient tant, « elle, ignorante qui avait le goût des jolies choses », disant qu’il lui semblait qu’elle le connaîtrait mieux, quand elle l’aurait vu dans « son home » où elle l’imaginait « si confortable avec son thé et ses livres », quoiqu’elle ne lui eût pas caché sa surprise qu’il habitât ce quartier qui devait être si triste et « qui était si peu smart pour lui qui l’était tant ». Et après qu’il l’eut laissée venir, en le quittant, elle lui avait dit son regret d’être restée si peu dans cette demeure où elle avait été heureuse de pénétrer, parlant de lui comme s’il avait été pour elle quelque chose de plus que les autres êtres qu’elle connaissait, et semblant établir entre leurs deux personnes une sorte de trait d’union romanesque qui l’avait fait sourire. Mais à l’âge déjà un peu désabusé dont approchait Swann, et où l’on sait se contenter d’être amoureux pour le plaisir de l’être sans trop exiger de réciprocité, ce rapprochement des cœurs, s’il n’est plus comme dans la première jeunesse le but vers lequel tend nécessairement l’amour, lui reste uni en revanche par une association d’idées si forte, qu’il peut en devenir la cause, s’il se présente avant lui. Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux ; plus tard sentir qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre amoureux. Ainsi, à l’âge où il semblerait, comme on cherche surtout dans l’amour un plaisir subjectif, que la part du goût pour la beauté d’une femme devrait y être la plus grande, l’amour peut naître l’amour le plus physique sans qu’il y ait eu, à sa base, un désir préalable. À cette époque de la vie, on a déjà été atteint plusieurs fois par l’amour ; il n’évolue plus seul suivant ses propres lois inconnues et fatales, devant notre cœur étonné et passif. Nous venons à son aide, nous le faussons par la mémoire, par la suggestion. En reconnaissant un de ses symptômes, nous nous rappelons, nous faisons renaître les autres. Comme nous possédons sa chanson, gravée en nous tout entière, nous n’avons pas besoin qu’une femme nous en dise le début rempli par l’admiration qu’inspire la beauté pour en trouver la suite. Et si elle commence au milieu là où les cœurs se rapprochent, où l’on parle de n’exister plus que l’un pour l’autre nous avons assez l’habitude de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au passage où elle nous attend. Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites ; et sans doute chacune d’elles renouvelait pour lui la déception qu’il éprouvait à se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublié les particularités dans l’intervalle, et qu’il ne s’était rappelé ni si expressif ni, malgré sa jeunesse, si fané ; il regrettait, pendant qu’elle causait avec lui, que la grande beauté qu’elle avait ne fût pas du genre de celles qu’il aurait spontanément préférées. Il faut d’ailleurs dire que le visage d’Odette paraissait plus maigre et plus proéminent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie et plus plane était recouverte par la masse de cheveux qu’on portait, alors, prolongés en « devants », soulevés en « crêpés », répandus en mèches folles le long des oreilles ; et quant à son corps qui était admirablement fait, il était difficile d’en apercevoir la continuité (à cause des modes de l’époque et quoiqu’elle fût une des femmes de Paris qui s’habillaient le mieux), tant le corsage, s’avançant en saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en pointe pendant que par en dessous commençait à s’enfler le ballon des doubles jupes, donnait à la femme l’air d’être composée de pièces différentes mal emmanchées les unes dans les autres ; tant les ruchés, les volants, le gilet suivaient en toute indépendance, selon la fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur étoffe, la ligne qui les conduisait aux nœuds, aux bouillons de dentelle, aux effilés de jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais ne s’attachaient nullement à l’être vivant, qui selon que l’architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s’écartait trop de la sienne, s’y trouvait engoncé ou perdu. Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant qu’elle lui avait dit combien le temps lui durerait jusqu’à ce qu’il lui permît de revenir ; il se rappelait l’air inquiet, timide, avec lequel elle l’avait une fois prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les regards qu’elle avait eus à ce moment-là, fixés sur lui en une imploration craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de pensées artificielles fixé devant son chapeau rond de paille blanche, à brides de velours noir. « Et vous, avait-elle dit, vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le thé ? » Il avait allégué des travaux en train, une étude en réalité abandonnée depuis des années sur Ver Meer de Delft. « Je comprends que je ne peux rien faire, moi chétive, à côté de grands savants comme vous autres, lui avait-elle répondu. Je serais comme la grenouille devant l’aréopage. Et pourtant j’aimerais tant m’instruire, savoir, être initiée. Comme cela doit être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux papiers », avait-elle ajouté avec l’air de contentement de soi-même que prend une femme élégante pour affirmer que sa joie est de se livrer sans crainte de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la cuisine en « mettant elle-même les mains à la pâte ». « Vous allez vous moquer de moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Ver Meer), je n’avais jamais entendu parler de lui ; vit-il encore ? Est-ce qu’on peut voir de ses œuvres à Paris, pour que je puisse me représenter ce que vous aimez, deviner un peu ce qu’il y a sous ce grand front qui travaille tant, dans cette tête qu’on sent toujours en train de réfléchir, me dire : voilà, c’est à cela qu’il est en train de penser. Quel rêve ce serait d’être mêlée à vos travaux ! » Il s’était excusé sur sa peur des amitiés nouvelles, ce qu’il avait appelé, par galanterie, sa peur d’être malheureux. « Vous avez peur d’une affection ? comme c’est drôle, moi qui ne cherche que cela, qui donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d’une voix si naturelle, si convaincue, qu’il en avait été remué. Vous avez dû souffrir par une femme. Et vous croyez que les autres sont comme elle. Elle n’a pas su vous comprendre ; vous êtes un être si à part. C’est cela que j’ai aimé d’abord en vous, j’ai bien senti que vous n’étiez pas comme tout le monde. » « Et puis d’ailleurs vous aussi, lui avait-il dit, je sais bien ce que c’est que les femmes, vous devez avoir des tas d’occupations, être peu libre. » « Moi, je n’ai jamais rien à faire ! Je suis toujours libre, je le serai toujours pour vous. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit où il pourrait vous être commode de me voir, faites-moi chercher, et je serai trop heureuse d’accourir. Savez-vous ce qui serait gentil, ce serait de vous faire présenter à Mme Verdurin chez qui je vais tous les soirs. si on s’y retrouvait et si je pensais que c’est un peu pour moi que vous y êtes ! » Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant ainsi à elle quand il était seul, il faisait seulement jouer son image entre beaucoup d’autres images de femmes dans des rêveries romanesques ; mais si, grâce à une circonstance quelconque (ou même peut-être sans que ce fût grâce à elle, la circonstance qui se présente au moment où un état, latent jusque-là, se déclare, pouvant n’avoir influé en rien sur lui) l’image d’Odette de Crécy venait à absorber toutes ces rêveries, si celles-ci n’étaient plus séparables de son souvenir, alors l’imperfection de son corps ne garderait plus aucune importance, ni qu’il eût été, plus ou moins qu’un autre corps, selon le goût de Swann, puisque devenu le corps de celle qu’il aimait, il serait désormais le seul qui fût capable de lui causer des joies et des tourments. Mon grand-père avait précisément connu, ce qu’on n’aurait pu dire d’aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il avait perdu toute relation avec celui qu’il appelait le « jeune Verdurin » et qu’il considérait, un peu en gros, comme tombé tout en gardant de nombreux millions dans la bohème et la racaille. Un jour il reçut une lettre de Swann lui demandant s’il ne pourrait pas le mettre en rapport avec les Verdurin : « À la garde ! s’était écrié mon grand-père, ça ne m’étonne pas du tout, c’est bien par là que devait finir Swann. D’abord je ne peux pas faire ce qu’il me demande parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis ça doit cacher une histoire de femme, je ne me mêle pas de ces affaires-là. nous allons avoir de l’agrément si Swann s’affuble des petits Verdurin. » Et sur la réponse négative de mon grand-père, c’est Odette qui avait amené elle-même Swann chez les Verdurin. Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann y fit ses débuts, le docteur et Mme Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre qui avait alors leur faveur, auxquels s’étaient joints dans la soirée quelques autres fidèles. Le docteur Cottard ne savait jamais d’une façon certaine de quel ton il devait répondre à quelqu’un, si son interlocuteur voulait rire ou était sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions de physionomie l’offre d’un sourire conditionnel et provisoire dont la finesse expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos qu’on lui avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais comme pour faire face à l’hypothèse opposée il n’osait pas laisser ce sourire s’affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter perpétuellement une incertitude où se lisait la question qu’il n’osait pas poser : « Dites-vous cela pour de bon ? » Il n’était pas plus assuré de la façon dont il devait se comporter dans la rue, et même en général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire qui ôtait d’avance à son attitude toute impropriété, puisqu’il prouvait, si elle n’était pas de mise, qu’il le savait bien et que s’il avait adopté celle-là, c’était par plaisanterie. Sur tous les points cependant où une franche question lui semblait permise, le docteur ne se faisait pas faute de s’efforcer de restreindre le champ de ses doutes et de compléter son instruction. C’est ainsi que, sur les conseils qu’une mère prévoyante lui avait donnés quand il avait quitté sa province, il ne laissait jamais passer soit une locution ou un nom propre qui lui étaient inconnus sans tâcher de se faire documenter sur eux. Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur supposant parfois un sens plus précis qu’elles n’ont, il eût désiré savoir ce qu’on voulait dire exactement par celles qu’il entendait le plus souvent employer : la beauté du diable, du sang bleu, une vie de bâtons de chaise, le quart d’heure de Rabelais, être le prince des élégances, donner carte blanche, être réduit à quia, etc., et dans quels cas déterminés il pouvait à son tour les faire figurer dans ses propos. À leur défaut il plaçait des jeux de mots qu’il avait appris. Quant aux noms de personnes nouveaux qu’on prononçait devant lui, il se contentait seulement de les répéter sur un ton interrogatif qu’il pensait suffisant pour lui valoir des explications qu’il n’aurait pas l’air de demander. Comme le sens critique qu’il croyait exercer sur tout lui faisait complètement défaut, le raffinement de politesse qui consiste à affirmer à quelqu’un qu’on oblige, sans souhaiter d’en être cru, que c’est à lui qu’on a obligation, était peine perdue avec lui, il prenait tout au pied de la lettre. Quel que fût l’aveuglement de Mme Verdurin à son égard, elle avait fini, tout en continuant à le trouver très fin, par être agacée de voir que quand elle l’invitait dans une avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus de grâce : « Vous êtes trop aimable d’être venu, docteur, d’autant plus que je suis sûre que vous avez déjà souvent entendu Sarah Bernhardt, et puis nous sommes peut-être trop près de la scène », le docteur qui était entré dans la loge avec un sourire qui attendait pour se préciser ou pour disparaître que quelqu’un d’autorisé le renseignât sur la valeur du spectacle, lui répondait : « En effet on est beaucoup trop près et on commence à être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais vous m’avez exprimé le désir que je vienne. Pour moi vos désirs sont des ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que ne ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si bonne ! » Et il ajoutait : « Sarah Bernhardt, c’est bien la Voix d’Or, n’est-ce pas ? On écrit souvent aussi qu’elle brûle les planches. C’est une expression bizarre, n’est-ce pas ? » dans l’espoir de commentaires qui ne venaient point. « Tu sais, avait dit Mme Verdurin à son mari, je crois que nous faisons fausse route quand par modestie nous déprécions ce que nous offrons au docteur. C’est un savant qui vit en dehors de l’existence pratique, il ne connaît pas par lui-même la valeur des choses et il s’en rapporte à ce que nous lui en disons. » « Je n’avais pas osé te le dire, mais je l’avais remarqué », répondit M. Et au jour de l’an suivant, au lieu d’envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en lui disant que c’était bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour trois cents francs une pierre reconstituée en laissant entendre qu’on pouvait difficilement en voir d’aussi belle. Quand Mme Verdurin avait annoncé qu’on aurait, dans la soirée, M. Swann : « Swann ? » s’était écrié le docteur d’un accent rendu brutal par la surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours plus au dépourvu que quiconque cet homme qui se croyait perpétuellement préparé à tout. Et voyant qu’on ne lui répondait pas : « Swann ? hurla-t-il au comble d’une anxiété qui se détendit soudain quand Mme Verdurin eut dit : « Mais l’ami dont Odette nous avait parlé. » bon, bon, ça va bien », répondit le docteur apaisé. Quant au peintre il se réjouissait de l’introduction de Swann chez Mme Verdurin, parce qu’il le supposait amoureux d’Odette et qu’il aimait à favoriser les liaisons. « Rien ne m’amuse comme de faire des mariages, confia-t-il, dans l’oreille, au docteur Cottard, j’en ai déjà réussi beaucoup, même entre femmes ! » En disant aux Verdurin que Swann était très « smart », Odette leur avait fait craindre un « ennuyeux ». Il leur fit au contraire une excellente impression dont à leur insu sa fréquentation dans la société élégante était une des causes indirectes. Il avait en effet sur les hommes même intelligents qui ne sont jamais allés dans le monde une des supériorités de ceux qui y ont un peu vécu, qui est de ne plus le transfigurer par le désir ou par l’horreur qu’il inspire à l’imagination, de le considérer comme sans aucune importance. Leur amabilité, séparée de tout snobisme et de la peur de paraître trop aimable, devenue indépendante, a cette aisance, cette grâce des mouvements de ceux dont les membres assouplis exécutent exactement ce qu’ils veulent, sans participation indiscrète et maladroite du reste du corps. La simple gymnastique élémentaire de l’homme du monde tendant la main avec bonne grâce au jeune homme inconnu qu’on lui présente et s’inclinant avec réserve devant l’ambassadeur à qui on le présente, avait fini par passer sans qu’il en fût conscient dans toute l’attitude sociale de Swann, qui vis-à-vis de gens d’un milieu inférieur au sien comme étaient les Verdurin et leurs amis, fit instinctivement montre d’un empressement, se livra à des avances, dont, selon eux, un ennuyeux se fût abstenu. Il n’eut un moment de froideur qu’avec le docteur Cottard : en le voyant lui cligner de l’œil et lui sourire d’un air ambigu avant qu’ils se fussent encore parlé (mimique que Cottard appelait « laisser venir »), Swann crut que le docteur le connaissait sans doute pour s’être trouvé avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que lui-même y allât pourtant fort peu, n’ayant jamais vécu dans le monde de la noce. Trouvant l’allusion de mauvais goût, surtout en présence d’Odette qui pourrait en prendre une mauvaise idée de lui, il affecta un air glacial. Mais quand il apprit qu’une dame qui se trouvait près de lui était Mme Cottard, il pensa qu’un mari aussi jeune n’aurait pas cherché à faire allusion devant sa femme à des divertissements de ce genre ; et il cessa de donner à l’air entendu du docteur la signification qu’il redoutait. Le peintre invita tout de suite Swann à venir avec Odette à son atelier, Swann le trouva gentil. « Peut-être qu’on vous favorisera plus que moi, dit Mme Verdurin, sur un ton qui feignait d’être piqué, et qu’on vous montrera le portrait de Cottard (elle l’avait commandé au peintre). Pensez bien, « monsieur » Biche, rappela-t-elle au peintre, à qui c’était une plaisanterie consacrée de dire monsieur, à rendre le joli regard, le petit côté fin, amusant, de l’œil. Vous savez que ce que je veux surtout avoir, c’est son sourire, ce que je vous ai demandé c’est le portrait de son sourire. » Et comme cette expression lui sembla remarquable elle la répéta très haut pour être sûre que plusieurs invités l’eussent entendue, et même, sous un prétexte vague, en fit d’abord rapprocher quelques-uns. Swann demanda à faire la connaissance de tout le monde, même d’un vieil ami des Verdurin, Saniette, à qui sa timidité, sa simplicité et son bon cœur avaient fait perdre partout la considération que lui avaient value sa science d’archiviste, sa grosse fortune, et la famille distinguée dont il sortait. Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu’on sentait qu’elle trahissait moins un défaut de la langue qu’une qualité de l’âme, comme un reste de l’innocence du premier âge qu’il n’avait jamais perdue. Toutes les consonnes qu’il ne pouvait prononcer figuraient comme autant de duretés dont il était incapable. En demandant à être présenté à M. Saniette, Swann fit à Mme Verdurin l’effet de renverser les rôles (au point qu’en réponse, elle dit en insistant sur la différence : « Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la bonté de me permettre de vous présenter notre ami Saniette »), mais excita chez Saniette une sympathie ardente que d’ailleurs les Verdurin ne révélèrent jamais à Swann, car Saniette les agaçait un peu, et ils ne tenaient pas à lui faire des amis, mais en revanche Swann les toucha infiniment en croyant devoir demander tout de suite à faire la connaissance de la tante du pianiste. En robe noire comme toujours, parce qu’elle croyait qu’en noir on est toujours bien et que c’est ce qu’il y a de plus distingué, elle avait le visage excessivement rouge comme chaque fois qu’elle venait de manger. Elle s’inclina devant Swann avec respect, mais se redressa avec majesté. Comme elle n’avait aucune instruction et avait peur de faire des fautes de français, elle prononçait exprès d’une manière confuse, pensant que si elle lâchait un cuir il serait estompé d’un tel vague qu’on ne pourrait le distinguer avec certitude, de sorte que sa conversation n’était qu’un graillonnement indistinct duquel émergeaient de temps à autre les rares vocables dont elle se sentait sûre. Swann crut pouvoir se moquer légèrement d’elle en parlant à M. Verdurin, lequel au contraire fut piqué. « C’est une si excellente femme, répondit-il. Je vous accorde qu’elle n’est pas étourdissante ; mais je vous assure qu’elle est agréable quand on cause seul avec elle. » « Je n’en doute pas, s’empressa de concéder Swann. Je voulais dire qu’elle ne me semblait pas « éminente », ajouta-t-il en détachant cet adjectif, et en somme c’est plutôt un compliment ! » Verdurin, je vais vous étonner, elle écrit d’une manière charmante. Vous n’avez jamais entendu son neveu ? c’est admirable, n’est-ce pas, docteur ? Voulez-vous que je lui demande de jouer quelque chose, Monsieur Swann ? » Mais ce sera un bonheur..., commençait à répondre Swann, quand le docteur l’interrompit d’un air moqueur. En effet, ayant retenu que dans la conversation l’emphase, l’emploi de formes solennelles, était suranné, dès qu’il entendait un mot grave dit sérieusement comme venait de l’être le mot « bonheur », il croyait que celui qui l’avait prononcé venait de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se trouvait figurer par hasard dans ce qu’il appelait un vieux cliché, si courant que ce mot fût d’ailleurs, le docteur supposait que la phrase commencée était ridicule et la terminait ironiquement par le lieu commun qu’il semblait accuser son interlocuteur d’avoir voulu placer, alors que celui-ci n’y avait jamais pensé. Un bonheur pour la France ! s’écria-t-il malicieusement en levant les bras avec emphase. Verdurin ne put s’empêcher de rire. Qu’est-ce qu’ils ont à rire toutes ces bonnes gens-là, on a l’air de ne pas engendrer la mélancolie dans votre petit coin là-bas, s’écria Mme Verdurin. Si vous croyez que je m’amuse, moi, à rester toute seule en pénitence, ajouta-t-elle sur un ton dépité, en faisant l’enfant. Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu’un violoniste de ce pays lui avait donné et qu’elle conservait, quoiqu’il rappelât la forme d’un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens qu’elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l’habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de persuader qu’on s’en tînt aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent ; mais elle n’y réussissait pas et c’était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation de redites et un disparate d’étrennes. De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des fidèles et s’égayait de leurs « fumisteries », mais depuis l’accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait, sans fatigue ni risques pour elle, qu’elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à l’évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment, Mme Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité. Verdurin, après avoir demandé à Swann la permission d’allumer sa pipe (« ici on ne se gêne pas, on est entre camarades »), priait le jeune artiste de se mettre au piano. Allons, voyons, ne l’ennuie pas, il n’est pas ici pour être tourmenté, s’écria Mme Verdurin, je ne veux pas qu’on le tourmente, moi ! Mais pourquoi veux-tu que ça l’ennuie, dit M. Swann ne connaît peut-être pas la sonate en fa dièse que nous avons découverte ; il va nous jouer l’arrangement pour piano. non, non, pas ma sonate ! cria Mme Verdurin, je n’ai pas envie à force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec névralgies faciales, comme la dernière fois ; merci du cadeau, je ne tiens pas à recommencer ; vous êtes bons vous autres, on voit bien que ce n’est pas vous qui garderez le lit huit jours ! Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait été nouvelle, comme une preuve de la séduisante originalité de la « Patronne » et de sa sensibilité musicale. Ceux qui étaient près d’elle faisaient signe à ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux cartes, de se rapprocher, qu’il se passait quelque chose, leur disant comme on fait au Reichstag dans les moments intéressants : « Écoutez, écoutez. » Et le lendemain on donnait des regrets à ceux qui n’avaient pas pu venir en leur disant que la scène avait été encore plus amusante que d’habitude. Verdurin, il ne jouera que l’andante. Que l’andante, comme tu y vas ! C’est justement l’andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment superbe le Patron ! C’est comme si dans la « Neuvième » il disait : nous n’entendrons que le finale, ou dans « les Maîtres » que l’ouverture. Le docteur, cependant, poussait Mme Verdurin à laisser jouer le pianiste, non pas qu’il crût feints les troubles que la musique lui donnait il y reconnaissait certains états neurasthéniques mais par cette habitude qu’ont beaucoup de médecins de faire fléchir immédiatement la sévérité de leurs prescriptions dès qu’est en jeu, chose qui leur semble beaucoup plus importante, quelque réunion mondaine dont ils font partie et dont la personne à qui ils conseillent d’oublier pour une fois sa dyspepsie, ou sa grippe, est un des facteurs essentiels. Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, dit-il en cherchant à la suggestionner du regard. Et si vous êtes malade nous vous soignerons. répondit Mme Verdurin, comme si devant l’espérance d’une telle faveur il n’y avait plus qu’à capituler. Peut-être aussi, à force de dire qu’elle serait malade, y avait-il des moments où elle ne se rappelait plus que c’était un mensonge et prenait une âme de malade. Or ceux-ci, fatigués d’être toujours obligés de faire dépendre de leur sagesse la rareté de leurs accès, aiment se laisser aller à croire qu’ils pourront faire impunément tout ce qui leur plaît et leur fait mal d’habitude, à condition de se remettre en les mains d’un être puissant, qui, sans qu’ils aient aucune peine à prendre, d’un mot ou d’une pilule, les remettra sur pied. Odette était allée s’asseoir sur un canapé de tapisserie qui était près du piano : Vous savez, j’ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin. Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever : Vous n’êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d’Odette, n’est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Quel joli beauvais, dit avant de s’asseoir Swann qui cherchait à être aimable. je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit Mme Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d’aussi beau, vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n’ont rien fait de pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout à l’heure vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit sujet du siège ; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge de l’Ours et les Raisins. Qu’est-ce que vous en dites, je crois qu’ils le savaient plutôt, dessiner ! Est-elle assez appétissante cette vigne ? Mon mari prétend que je n’aime pas les fruits parce que j’en mange moins que lui. Mais non, je suis plus gourmande que vous tous, mais je n’ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu’est ce que vous avez tous à rire ? Demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-là me purgent. D’autres font des cures de Fontainebleau, moi je fais ma petite cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir touché les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine ? Mais non, à pleines mains, touchez-les bien. si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous n’entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre. Au fond, dit-elle en se tournant vers Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses moins voluptueuses que cela. Mais il n’y a pas une chair comparable à cela ! Verdurin me faisait l’honneur d’être jaloux de moi allons, sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l’as jamais été... Mais je ne dis absolument rien. Voyons, docteur, je vous prends à témoin : est-ce que j’ai dit quelque chose ? Swann palpait les bronzes par politesse et n’osait pas cesser tout de suite. Allons, vous les caresserez plus tard ; maintenant c’est vous qu’on va caresser, qu’on va caresser dans l’oreille ; vous aimez cela, je pense ; voilà un petit jeune homme qui va s’en charger. Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore avec lui qu’avec les autres personnes qui se trouvaient là. L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie il ne savait lui-même qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la musique qu’il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d’impressions. Une impression de ce genre, pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que nous entendons alors, tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu’éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et cette impression continuerait à envelopper de sa liquidité et de son « fondu » les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu’ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, ineffables si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même impression était tout d’un coup revenue, elle n’était déjà plus insaisissable. Il s’en représentait l’étendue, les groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive ; il avait devant lui cette chose qui n’est plus de la musique pure, qui est du dessin, de l’architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu. D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom. Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir amorcer chez Swann la possibilité d’une sorte de rajeunissement. Depuis si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal et la bornait à la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu’il croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait plus jusqu’à sa mort ; bien plus, ne se sentant plus d’idées élevées dans l’esprit, il avait cessé de croire à leur réalité, sans pouvoir non plus la nier tout à fait. Aussi avait-il pris l’habitude de se réfugier dans des pensées sans importance et qui lui permettaient de laisser de côté le fond des choses. De même qu’il ne se demandait pas s’il n’eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en revanche savait avec certitude que s’il avait accepté une invitation il devait s’y rendre, et que s’il ne faisait pas de visite après il lui fallait laisser des cartes, de même dans sa conversation il s’efforçait de ne jamais exprimer avec cœur une opinion intime sur les choses, mais de fournir des détails matériels qui valaient en quelque sorte par eux-mêmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il était extrêmement précis pour une recette de cuisine, pour la date de la naissance ou de la mort d’un peintre, pour la nomenclature de ses œuvres. Parfois, malgré tout, il se laissait aller à émettre un jugement sur une œuvre, sur une manière de comprendre la vie, mais il donnait alors à ses paroles un ton ironique comme s’il n’adhérait pas tout entier à ce qu’il disait. Or, comme certains valétudinaires chez qui, tout d’un coup, un pays où ils sont arrivés, un régime différent, quelquefois une évolution organique, spontanée et mystérieuse, semblent amener une telle régression de leur mal qu’ils commencent à envisager la possibilité inespérée de commencer sur le tard une vie toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase qu’il avait entendue, dans certaines sonates qu’il s’était fait jouer, pour voir s’il ne l’y découvrirait pas, la présence d’une de ces réalités invisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles, comme si la musique avait eu sur la sécheresse morale dont il souffrait une sorte d’influence élective, il se sentait de nouveau le désir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n’étant pas arrivé à savoir de qui était l’œuvre qu’il avait entendue, il n’avait pu se la procurer et avait fini par l’oublier. Il avait bien rencontré dans la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme lui à cette soirée et les avait interrogées ; mais plusieurs étaient arrivées après la musique ou parties avant ; certaines pourtant étaient là pendant qu’on l’exécutait, mais étaient allées causer dans un autre salon, et d’autres restées à écouter n’avaient pas entendu plus que les premières. Quant aux maîtres de maison, ils savaient que c’était une œuvre nouvelle que les artistes qu’ils avaient engagés avaient demandé à jouer ; ceux-ci étant partis en tournée, Swann ne put pas en savoir davantage. Il avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant le plaisir spécial et intraduisible que lui avait fait la phrase, en voyant devant ses yeux les formes qu’elle dessinait, il était pourtant incapable de la leur chanter. Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. À la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil,) il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret. Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s’approcha-t-il de lui pour lui exprimer une reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup à Mme Verdurin. Quel charmeur, n’est-ce pas, dit-elle à Swann ; la comprend-il assez, sa sonate, le petit misérable ? Vous ne saviez pas que le piano pouvait atteindre à ça. C’est tout, excepté du piano, ma parole ! Chaque fois j’y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C’est même plus beau que l’orchestre, plus complet. Le jeune pianiste s’inclina, et, souriant, soulignant les mots comme s’il avait fait un trait d’esprit : Vous êtes très indulgente pour moi, dit-il. Et tandis que Mme Verdurin disait à son mari : « Allons, donne-lui de l’orangeade, il l’a bien méritée », Swann racontait à Odette comment il avait été amoureux de cette petite phrase. Quand Mme Verdurin, ayant dit d’un peu loin : « Eh bien ! il me semble qu’on est en train de vous dire de belles choses, Odette », elle répondit : « Oui, de très belles », Swann trouva délicieuse sa simplicité. Cependant il demandait des renseignements sur Vinteuil, sur son œuvre, sur l’époque de sa vie où il avait composé cette sonate, sur ce qu’avait pu signifier pour lui la petite phrase, c’est cela surtout qu’il aurait voulu savoir. Mais tous ces gens qui faisaient profession d’admirer ce musicien (quand Swann avait dit que sa sonate était vraiment belle, Mme Verdurin s’était écriée : « Je vous crois un peu qu’elle est belle ! Mais on n’avoue pas qu’on ne connaît pas la sonate de Vinteuil, on n’a pas le droit de ne pas la connaître », et le peintre avait ajouté : « Ah ! c’est tout à fait une très grande machine, n’est-ce pas ? Ce n’est pas, si vous voulez, la chose « cher » et « public », n’est-ce pas ? mais c’est la très grosse impression pour les artistes »), ces gens semblaient ne s’être jamais posé ces questions, car ils furent incapables d’y répondre. Même à une ou deux remarques particulières que fit Swann sur sa phrase préférée : Tiens, c’est amusant, je n’avais jamais fait attention ; je vous dirai que je n’aime pas beaucoup chercher la petite bête et m’égarer dans des pointes d’aiguille ; on ne perd pas son temps à couper les cheveux en quatre ici, ce n’est pas le genre de la maison, répondit Mme Verdurin, que le docteur Cottard regardait avec une admiration béate et un zèle studieux se jouer au milieu de ce flot d’expressions toutes faites. D’ailleurs lui et Mme Cottard, avec une sorte de bon sens comme en ont aussi certaines gens du peuple, se gardaient bien de donner une opinion ou de feindre l’admiration pour une musique qu’ils s’avouaient l’un à l’autre, une fois rentrés chez eux, ne pas plus comprendre que la peinture de « M. Comme le public ne connaît du charme, de la grâce, des formes de la nature que ce qu’il en a puisé dans les poncifs d’un art lentement assimilé, et qu’un artiste original commence par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en cela du public, ne trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans les portraits du peintre, ce qui faisait pour eux l’harmonie de la musique et la beauté de la peinture. Il leur semblait quand le pianiste jouait la sonate qu’il accrochait au hasard sur le piano des notes que ne reliaient pas en effet les formes auxquelles ils étaient habitués, et que le peintre jetait au hasard des couleurs sur ses toiles. Quand, dans celles-ci, ils pouvaient reconnaître une forme, ils la trouvaient alourdie et vulgarisée (c’est-à-dire dépourvue de l’élégance de l’école de peinture à travers laquelle ils voyaient, dans la rue même, les êtres vivants), et sans vérité, comme si M. Biche n’eût pas su comment était construite une épaule et que les femmes n’ont pas les cheveux mauves. Pourtant les fidèles s’étant dispersés, le docteur sentit qu’il y avait là une occasion propice et pendant que Mme Verdurin disait un dernier mot sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur débutant qui se jette à l’eau pour apprendre, mais choisit un moment où il n’y a pas trop de monde pour le voir : Alors, c’est ce qu’on appelle un musicien di primo cartello ! Swann apprit seulement que l’apparition récente de la sonate de Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de tendances très avancées, mais était entièrement inconnue du grand public. Je connais bien quelqu’un qui s’appelle Vinteuil, dit Swann, en pensant au professeur de piano des sœurs de ma grand’mère. C’est peut-être lui, s’écria Mme Verdurin. Si vous l’aviez vu deux minutes, vous ne vous poseriez pas la question. Alors poser la question, c’est la résoudre ? Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait assez triste, mais enfin un homme de génie peut être le cousin d’une vieille bête. Si cela était, j’avoue qu’il n’y a pas de supplice que je ne m’imposerais pour que la vieille bête me présentât à l’auteur de la sonate : d’abord le supplice de fréquenter la vieille bête, et qui doit être affreux. Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade et que le docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver. Comment, s’écria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui se font soigner par Potain ! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage, vous oubliez que vous parlez d’un de mes confrères, je devrais dire un de mes maîtres. Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d’aliénation mentale. Et il assurait qu’on pouvait s’en apercevoir à certains passages de sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque absurde, mais elle le troubla ; car une œuvre de musique pure ne contenant aucun des rapports logiques dont l’altération dans le langage dénonce la folie, la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose d’aussi mystérieux que la folie d’une chienne, la folie d’un cheval, qui pourtant s’observent en effet. Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, vous en savez dix fois autant que lui, répondit Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d’une personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement tête à ceux qui ne sont pas du même avis qu’elle. Vous ne tuez pas vos malades, vous au moins ! Mais, madame, il est de l’Académie, répliqua le docteur d’un ton ironique. Si un malade préfère mourir de la main d’un des princes de la science... C’est beaucoup plus chic de pouvoir dire : « C’est Potain qui me soigne. » Alors il y a du chic dans les maladies, maintenant ? Ce que vous m’amusez, s’écria-t-elle tout à coup en plongeant sa figure dans ses mains. Et moi, bonne bête qui discutais sérieusement sans m’apercevoir que vous me faisiez monter à l’arbre. Verdurin, trouvant que c’était un peu fatigant de se mettre à rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffée de sa pipe en songeant avec tristesse qu’il ne pouvait plus rattraper sa femme sur le terrain de l’amabilité. Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit Mme Verdurin à Odette au moment où celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple, charmant ; si vous n’avez jamais à nous présenter que des amis comme cela, vous pouvez les amener. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n’avait pas apprécié la tante du pianiste. Il s’est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit Mme Verdurin, tu ne voudrais pourtant pas que, la première fois, il ait déjà le ton de la maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis plusieurs années. La première fois ne compte pas, c’était utile pour prendre langue. Odette, il est convenu qu’il viendra nous retrouver demain au Châtelet. Si vous alliez le prendre ? Mais non, il ne veut pas. Pourvu qu’il n’aille pas lâcher au dernier moment ! À la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lâcha jamais. Il allait les rejoindre n’importe où, quelquefois dans les restaurants de banlieue où on allait peu encore, car ce n’était pas la saison, plus souvent au théâtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup ; et comme un jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de première, de gala, un coupefile leur eût été fort utile, que cela les avait beaucoup gênés de ne pas en avoir le jour de l’enterrement de Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes, mais seulement de celles mal cotées qu’il eût jugé peu délicat de cacher, et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg Saint-Germain l’habitude de ranger les relations avec le monde officiel, répondit : Je vous promets de m’en occuper, vous l’aurez à temps pour la reprise des Danicheff, je déjeune justement demain avec le Préfet de police à l’Élysée. cria le docteur Cottard d’une voix tonnante. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l’effet que sa phrase avait produit. Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie : Généralement, une fois l’explication donnée, Cottard disait : « Ah ! bon, bon, ça va bien » et ne montrait plus trace d’émotion. Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui procurer l’apaisement habituel, portèrent au comble son étonnement qu’un homme avec qui il dînait, qui n’avait ni fonctions officielles, ni illustration d’aucune sorte, frayât avec le Chef de l’État. dit-il à Swann de l’air stupide et incrédule d’un municipal à qui un inconnu demande à voir le Président de la République et qui, comprenant par ces mots « à qui il a affaire », comme disent les journaux, assure au pauvre dément qu’il va être reçu à l’instant et le dirige sur l’infirmerie spéciale du dépôt. Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n’osa pas dire que c’était le prince de Galles), du reste il invite très facilement et je vous assure que ces déjeuners n’ont rien d’amusant, ils sont d’ailleurs très simples, on n’est jamais plus de huit à table, répondit Swann qui tâchait d’effacer ce que semblaient avoir de trop éclatant, aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le Président de la République. Aussitôt Cottard, s’en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette opinion, au sujet de la valeur d’une invitation chez M. Grévy, que c’était chose fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès lors, il ne s’étonna plus que Swann, aussi bien qu’un autre, fréquentât l’Élysée, et même il le plaignait un peu d’aller à des déjeuners que l’invité avouait lui-même être ennuyeux. bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton d’un douanier, méfiant tout à l’heure, mais qui, après vos explications, vous donne son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos malles. je vous crois qu’ils ne doivent pas être amusants ces déjeuners, vous avez de la vertu d’y aller, dit Mme Verdurin, à qui le Président de la République apparaissait comme un ennuyeux particulièrement redoutable parce qu’il disposait de moyens de séduction et de contrainte qui, employés à l’égard des fidèles, eussent été capables de les faire lâcher. Il paraît qu’il est sourd comme un pot et qu’il mange avec ses doigts. En effet, alors cela ne doit pas beaucoup vous amuser d’y aller, dit le docteur avec une nuance de commisération ; et, se rappelant le chiffre de huit convives : « Sont-ce des déjeuners intimes ? » demanda-t-il vivement avec un zèle de linguiste plus encore qu’une curiosité de badaud. Mais le prestige qu’avait à ses yeux le Président de la République finit pourtant par triompher et de l’humilité de Swann et de la malveillance de Mme Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait avec intérêt : « Verrons-nous ce soir M. Il a des relations personnelles avec M. C’est bien ce qu’on appelle un gentleman ? » Il alla même jusqu’à lui offrir une carte d’invitation pour l’exposition dentaire. Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez, je vous dis cela parce que j’ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s’en sont mordu les doigts. Verdurin, il remarqua le mauvais effet qu’avait produit sur sa femme cette découverte que Swann avait des amitiés puissantes dont il n’avait jamais parlé. Si l’on n’avait pas arrangé une partie au dehors, c’est chez les Verdurin que Swann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le soir, et n’acceptait presque jamais à dîner malgré les instances d’Odette. Je pourrais même dîner seule avec vous, si vous aimiez mieux cela, lui disait-elle. Je n’aurais qu’à dire que ma robe n’a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de s’arranger. Mais Swann se disait que s’il montrait à Odette (en consentant seulement à la retrouver après dîner), qu’il y avait des plaisirs qu’il préférait à celui d’être avec elle, le goût qu’elle ressentait pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la satiété. Et, d’autre part, préférant infiniment à celle d’Odette la beauté d’une petite ouvrière fraîche et bouffie comme une rose et dont il était épris, il aimait mieux passer le commencement de la soirée avec elle, étant sûr de voir Odette ensuite. C’est pour les mêmes raisons qu’il n’acceptait jamais qu’Odette vînt le chercher pour aller chez les Verdurin. La petite ouvrière l’attendait près de chez lui à un coin de rue que son cocher Rémi connaissait, elle montait à côté de Swann et restait dans ses bras jusqu’au moment où la voiture l’arrêtait devant chez les Verdurin. À son entrée, tandis que Mme Verdurin montrant des roses qu’il avait envoyées le matin lui disait : « Je vous gronde » et lui indiquait une place à côté d’Odette, le pianiste jouait, pour eux deux, la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur amour. Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout d’un coup ils semblaient s’écarter et comme dans ces tableaux de Pieter de Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte entr’ouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre monde. Elle passait à plis simples et immortels, distribuant çà et là les dons de sa grâce, avec le même ineffable sourire ; mais Swann y croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa grâce légère, elle avait quelque chose d’accompli, comme le détachement qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la considérait moins en elle-même en ce qu’elle pouvait exprimer pour un musicien qui ignorait l’existence et de lui et d’Odette quand il l’avait composée, et pour tous ceux qui l’entendraient dans des siècles que comme un gage, un souvenir de son amour qui, même pour les Verdurin ou pour le petit pianiste, faisait penser à Odette en même temps qu’à lui, les unissait ; c’était au point que, comme Odette, par caprice, l’en avait prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste la sonate entière, dont il continua à ne connaître que ce passage. « Qu’avez-vous besoin du reste ? Et même, souffrant de songer, au moment où elle passait si proche et pourtant à l’infini, que tandis qu’elle s’adressait à eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque qu’elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe, étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des lettres écrites par une femme aimée, nous en voulons à l’eau de la gemme et aux mots du langage, de ne pas être faits uniquement de l’essence d’une liaison passagère et d’un être particulier. Souvent il se trouvait qu’il s’était tant attardé avec la jeune ouvrière avant d’aller chez les Verdurin, qu’une fois la petite phrase jouée par le pianiste, Swann s’apercevait qu’il était bientôt l’heure qu’Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu’à la porte de son petit hôtel, rue La Pérouse, derrière l’Arc de Triomphe. Et c’était peut-être à cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les faveurs, qu’il sacrifiait le plaisir moins nécessaire pour lui de la voir plus tôt, d’arriver chez les Verdurin avec elle, à l’exercice de ce droit qu’elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il attachait plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l’impression que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l’empêchait d’être encore avec lui, après qu’il l’avait quittée. Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann ; un soir, comme elle venait d’en descendre et qu’il lui disait à demain, elle cueillit précipitamment dans le petit jardin qui précédait la maison un dernier chrysanthème et le lui donna avant qu’il fût reparti. Il le tint serré contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de quelques jours la fleur fut fanée, il l’enferma précieusement dans son secrétaire. Mais il n’entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans l’après-midi, il était allé participer à cette opération capitale pour elle, « prendre le thé ». L’isolement et le vide de ces courtes rues (faites presque toutes de petits hôtels contigus, dont tout à coup venait rompre la monotonie quelque sinistre échoppe, témoignage historique et reste sordide du temps où ces quartiers étaient encore mal famés), la neige qui était restée dans le jardin et aux arbres, le négligé de la saison, le voisinage de la nature, donnaient quelque chose de plus mystérieux à la chaleur, aux fleurs qu’il avait trouvées en entrant. Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à coucher d’Odette qui donnait derrière sur une petite rue parallèle, un escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d’où tombaient des étoffes orientales, des fils de chapelets turcs et une grande lanterne japonaise suspendue à une cordelette de soie (mais qui, pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la civilisation occidentale, s’éclairait au gaz) montait au salon et au petit salon. Ils étaient précédés d’un étroit vestibule dont le mur quadrillé d’un treillage de jardin, mais doré, était bordé dans toute sa longueur d’une caisse rectangulaire où fleurissaient comme dans une serre une rangée de ces gros chrysanthèmes encore rares à cette époque, mais bien éloignés cependant de ceux que les horticulteurs réussirent plus tard à obtenir. Swann était agacé par la mode qui depuis l’année dernière se portait sur eux, mais il avait eu plaisir, cette fois, à voir la pénombre de la pièce zébrée de rose, d’oranger et de blanc par les rayons odorants de ces astres éphémères qui s’allument dans les jours gris. Odette l’avait reçu en robe de chambre de soie rose, le cou et les bras nus. Elle l’avait fait asseoir près d’elle dans un des nombreux retraits mystérieux qui étaient ménagés dans les enfoncements du salon, protégés par d’immenses palmiers contenus dans des cache-pot de Chine, ou par des paravents auxquels étaient fixés des photographies, des nœuds de rubans et des éventails. Elle lui avait dit : « Vous n’êtes pas confortable comme cela, attendez, moi je vais bien vous arranger », et avec le petit rire vaniteux qu’elle aurait eu pour quelque invention particulière à elle, avait installé derrière la tête de Swann, sous ses pieds, des coussins de soie japonaise qu’elle pétrissait comme si elle avait été prodigue de ces richesses et insoucieuse de leur valeur. Mais quand le valet de chambre était venu apporter successivement les nombreuses lampes qui, presque toutes enfermées dans des potiches chinoises, brûlaient isolées ou par couples, toutes sur des meubles différents comme sur des autels et qui dans le crépuscule déjà presque nocturne de cette fin d’après-midi d’hiver avaient fait reparaître un coucher de soleil plus durable, plus rose et plus humain faisant peut-être rêver dans la rue quelque amoureux arrêté devant le mystère de la présence que décelaient et cachaient à la fois les vitres rallumées elle avait surveillé sévèrement du coin de l’œil le domestique pour voir s’il les posait bien à leur place consacrée. Elle pensait qu’en en mettant une seule là où il ne fallait pas, l’effet d’ensemble de son salon eût été détruit, et son portrait, placé sur un chevalet oblique drapé de peluche, mal éclairé. Aussi suivait-elle avec fièvre les mouvements de cet homme grossier et le réprimanda-t-elle vivement parce qu’il avait passé trop près de deux jardinières qu’elle se réservait de nettoyer elle-même dans sa peur qu’on ne les abîmât et qu’elle alla regarder de près pour voir s’il ne les avait pas écornées. Elle trouvait à tous ses bibelots chinois des formes « amusantes », et aussi aux orchidées, aux catleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs préférées, parce qu’ils avaient le grand mérite de ne pas ressembler à des fleurs, mais d’être en soie, en satin. « Celle-là a l’air d’être découpée dans la doublure de mon manteau », dit-elle à Swann en lui montrant une orchidée, avec une nuance d’estime pour cette fleur si « chic », pour cette sœur élégante et imprévue que la nature lui donnait, si loin d’elle dans l’échelle des êtres et pourtant raffinée, plus digne que bien des femmes qu’elle lui fît une place dans son salon. En lui montrant tour à tour des chimères à langues de feu décorant une potiche ou brodées sur un écran, les corolles d’un bouquet d’orchidées, un dromadaire d’argent niellé aux yeux incrustés de rubis qui voisinait sur la cheminée avec un crapaud de jade, elle affectait tour à tour d’avoir peur de la méchanceté, ou de rire de la cocasserie des monstres, de rougir de l’indécence des fleurs et d’éprouver un irrésistible désir d’aller embrasser le dromadaire et le crapaud qu’elle appelait : « chéris ». Et ces affectations contrastaient avec la sincérité de certaines de ses dévotions, notamment à Notre-Dame du Laghet qui l’avait jadis, quand elle habitait Nice, guérie d’une maladie mortelle, et dont elle portait toujours sur elle une médaille d’or à laquelle elle attribuait un pouvoir sans limites. Odette fit à Swann « son » thé, lui demanda : « Citron ou crème ? » et comme il répondit « crème », lui dit en riant : « Un nuage ! » Et comme il le trouvait bon : « Vous voyez que je sais ce que vous aimez. » Ce thé en effet avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à elle-même, et l’amour a tellement besoin de se trouver une justification, une garantie de durée, dans des plaisirs qui au contraire sans lui n’en seraient pas et finissent avec lui, que quand il l’avait quittée à sept heures pour rentrer chez lui s’habiller, pendant tout le trajet qu’il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait : « Ce serait bien agréable d’avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait trouver cette chose si rare, du bon thé. » Une heure après, il reçut un mot d’Odette, et reconnut tout de suite cette grande écriture dans laquelle une affectation de raideur britannique imposait une apparence de discipline à des caractères informes qui eussent signifié peut-être pour des yeux moins prévenus le désordre de la pensée, l’insuffisance de l’éducation, le manque de franchise et de volonté. Swann avait oublié son étui à cigarettes chez Odette. « Que n’y avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre. » Une seconde visite qu’il lui fit eut plus d’importance peut-être. En se rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu’il devait la voir, d’avance il se la représentait ; et la nécessité où il était pour trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et fraîches, les joues qu’elle avait si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges, l’affligeait comme une preuve que l’idéal est inaccessible et le bonheur médiocre. Il lui apportait une gravure qu’elle désirait voir. Elle était un peu souffrante ; elle le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons : ainsi, dans la matière d’un buste du doge Loredan par Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliquité des sourcils, enfin la ressemblance criante de son cocher Rémi ; sous les couleurs d’un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy ; dans un portrait de Tintoret, l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur du Boulbon. Peut-être ayant toujours gardé un remords d’avoir borné sa vie aux relations mondaines, à la conversation, croyait-il trouver une sorte d’indulgent pardon à lui accordé par les grands artistes, dans ce fait qu’ils avaient eux aussi considéré avec plaisir, fait entrer dans leur œuvre, de tels visages qui donnent à celle-ci un singulier certificat de réalité et de vie, une saveur moderne ; peut-être aussi s’était-il tellement laissé gagner par la frivolité des gens du monde qu’il éprouvait le besoin de trouver dans une œuvre ancienne ces allusions anticipées et rajeunissantes à des noms propres d’aujourd’hui. Peut-être au contraire avait-il gardé suffisamment une nature d’artiste pour que ces caractéristiques individuelles lui causassent du plaisir en prenant une signification plus générale, dès qu’il les apercevait déracinées, délivrées, dans la ressemblance d’un portrait plus ancien avec un original qu’il ne représentait pas. Quoi qu’il en soit, et peut-être parce que la plénitude d’impressions qu’il avait depuis quelque temps, et bien qu’elle lui fût venue plutôt avec l’amour de la musique, avait enrichi même son goût pour la peinture, le plaisir fut plus profond et devait exercer sur Swann une influence durable qu’il trouva à ce moment-là dans la ressemblance d’Odette avec la Zéphora de ce Sandro di Mariano auquel on ne donne plus volontiers son surnom populaire de Botticelli depuis que celui-ci évoque au lieu de l’œuvre véritable du peintre l’idée banale et fausse qui s’en est vulgarisée. Il n’estima plus le visage d’Odette selon la plus ou moins bonne qualité de ses joues et d’après la douceur purement carnée qu’il supposait devoir leur trouver en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait l’embrasser, mais comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque à l’effusion des cheveux et à la flexion des paupières, comme en un portrait d’elle en lequel son type devenait intelligible et clair. Il la regardait ; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit qu’il fût auprès d’Odette, soit qu’il pensât seulement à elle, et bien qu’il ne tînt sans doute au chef-d’œuvre florentin que parce qu’il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. Swann se reprocha d’avoir méconnu le prix d’un être qui eût paru adorable au grand Sandro, et il se félicita que le plaisir qu’il avait à voir Odette trouvât une justification dans sa propre culture esthétique. Il se dit qu’en associant la pensée d’Odette à ses rêves de bonheur, il ne s’était pas résigné à un pis-aller aussi imparfait qu’il l’avait cru jusqu’ici, puisqu’elle contentait en lui ses goûts d’art les plus raffinés. Il oubliait qu’Odette n’était pas plus pour cela une femme selon son désir, puisque précisément son désir avait toujours été orienté dans un sens opposé à ses goûts esthétiques. Le mot d’« œuvre florentine » rendit un grand service à Swann. Il lui permit, comme un titre, de faire pénétrer l’image d’Odette dans un monde de rêves où elle n’avait pas eu accès jusqu’ici et où elle s’imprégna de noblesse. Et tandis que la vue purement charnelle qu’il avait eue de cette femme, en renouvelant perpétuellement ses doutes sur la qualité de son visage, de son corps, de toute sa beauté, affaiblissait son amour, ces doutes furent détruits, cet amour assuré quand il eut à la place pour base les données d’une esthétique certaine ; sans compter que le baiser et la possession qui semblaient naturels et médiocres s’ils lui étaient accordés par une chair abîmée, venant couronner l’adoration d’une pièce de musée, lui parurent devoir être surnaturels et délicieux. Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fît plus que voir Odette, il se disait qu’il était raisonnable de donner beaucoup de son temps à un chef-d’œuvre inestimable, coulé pour une fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse, en un exemplaire rarissime qu’il contemplait tantôt avec l’humilité, la spiritualité et le désintéressement d’un artiste, tantôt avec l’orgueil, l’égoïsme et la sensualité d’un collectionneur. Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d’Odette, une reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le délicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles merveilleuses des cheveux le long des joues fatiguées, et adaptant ce qu’il trouvait beau jusque-là d’une façon esthétique à l’idée d’une femme vivante, il le transformait en mérites physiques qu’il se félicitait de trouver réunis dans un être qu’il pourrait posséder. Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d’œuvre que nous regardons, maintenant qu’il connaissait l’original charnel de la fille de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que le corps d’Odette ne lui avait pas d’abord inspiré. Quand il avait regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son Botticelli à lui qu’il trouvait plus beau encore et, approchant de lui la photographie de Zéphora, il croyait serrer Odette contre son cœur. Et cependant ce n’était pas seulement la lassitude d’Odette qu’il s’ingéniait à prévenir, c’était quelquefois aussi la sienne propre ; sentant que depuis qu’Odette avait toutes facilités pour le voir, elle semblait n’avoir pas grand’chose à lui dire ; il craignait que les façons un peu insignifiantes, monotones, et comme définitivement fixées, qui étaient maintenant les siennes quand ils étaient ensemble, ne finissent par tuer en lui cet espoir romanesque d’un jour où elle voudrait déclarer sa passion, qui seul l’avait rendu et gardé amoureux. Et pour renouveler un peu l’aspect moral, trop figé, d’Odette, et dont il avait peur de se fatiguer, il lui écrivait tout d’un coup une lettre pleine de déceptions feintes et de colères simulées qu’il lui faisait porter avant le dîner. Il savait qu’elle allait être effrayée, lui répondre, et il espérait que dans la contraction que la peur de le perdre ferait subir à son âme, jailliraient des mots qu’elle ne lui avait encore jamais dits ; et en effet c’est de cette façon qu’il avait obtenu les lettres les plus tendres qu’elle lui eût encore écrites dont l’une, qu’elle lui avait fait porter à midi de la « Maison Dorée » (c’était le jour de la fête de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par ces mots : « Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire », et qu’il avait gardée dans le même tiroir que la fleur séchée du chrysanthème. Ou bien si elle n’avait pas eu le temps de lui écrire, quand il arriverait chez les Verdurin, elle irait vivement à lui et lui dirait : « J’ai à vous parler », et il contemplerait avec curiosité sur son visage et dans ses paroles ce qu’elle lui avait caché jusque-là de son cœur. Rien qu’en approchant de chez les Verdurin, quand il apercevait, éclairées par des lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait jamais les volets, il s’attendrissait en pensant à l’être charmant qu’il allait voir épanoui dans leur lumière d’or. Parfois les ombres des invités se détachaient minces et noires, en écran, devant les lampes, comme ces petites gravures qu’on intercale de place en place dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d’Odette. Puis, dès qu’il était arrivé, sans qu’il s’en rendit compte, ses yeux brillaient d’une telle joie que M. Verdurin disait au peintre : « Je crois que ça chauffe. » Et la présence d’Odette ajoutait en effet pour Swann à cette maison ce dont n’était pourvue aucune de celles où il était reçu : une sorte d’appareil sensitif, de réseau nerveux qui se ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations constantes à son cœur. Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu’était le petit « clan » prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas courir de grands risques, puisque, quoi qu’il lui eût écrit dans la journée, il la verrait forcément le soir et la ramènerait chez elle. Mais une fois qu’ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour ensemble, il avait emmené jusqu’au Bois sa jeune ouvrière pour retarder le moment d’aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si tard, qu’Odette, croyant qu’il ne viendrait plus, était partie. En voyant qu’elle n’était plus dans le salon, Swann ressentit une souffrance au cœur ; il tremblait d’être privé d’un plaisir qu’il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de le trouver quand il le voulait, qui pour tous les plaisirs nous diminue ou même nous empêche d’apercevoir aucunement leur grandeur. As-tu vu la tête qu’il a fait quand il s’est aperçu qu’elle n’était pas là ? Verdurin à sa femme, je crois qu’on peut dire qu’il est pincé ! La tête qu’il a fait ? demanda avec violence le docteur Cottard qui, étant allé un instant voir un malade, revenait chercher sa femme et ne savait pas de qui on parlait. Comment, vous n’avez pas rencontré devant la porte le plus beau des Swann... Nous avons eu un Swann très agité, très nerveux. Vous voulez dire qu’elle est du dernier bien avec lui, qu’elle lui a fait voir l’heure du berger, dit le docteur, expérimentant avec prudence le sens de ces expressions. Mais non, il n’y a absolument rien, et entre nous, je trouve qu’elle a bien tort et qu’elle se conduit comme une fameuse cruche, qu’elle est du reste. Verdurin, qu’est-ce que tu en sais qu’il n’y a rien ! nous n’avons pas été y voir, n’est-ce pas ? À moi, elle me l’aurait dit, répliqua fièrement Mme Verdurin. Je vous dis qu’elle me raconte toutes ses petites affaires ! Comme elle n’a plus personne en ce moment, je lui ai dit qu’elle devrait coucher avec lui. Elle prétend qu’elle ne peut pas, qu’elle a bien eu un fort béguin pour lui, mais qu’il est timide avec elle, que cela l’intimide à son tour, et puis qu’elle ne l’aime pas de cette manière-là, que c’est un être idéal, qu’elle a peur de déflorer le sentiment qu’elle a pour lui, est-ce que je sais, moi ? Ce serait pourtant absolument ce qu’il lui faut. Tu me permettras de ne pas être de ton avis, dit M. Verdurin, il ne me revient qu’à demi ce monsieur ; je le trouve poseur. Mme Verdurin s’immobilisa, prit une expression inerte comme si elle était devenue une statue, fiction qui lui permit d’être censée ne pas avoir entendu ce mot insupportable de poseur qui avait l’air d’impliquer qu’on pouvait « poser » avec eux, donc qu’on était « plus qu’eux ». Enfin, s’il n’y a rien, je ne pense pas que ce soit que ce monsieur la croit vertueuse, dit ironiquement M. Et après tout, on ne peut rien dire, puisqu’il a l’air de la croire intelligente. Je ne sais si tu as entendu ce qu’il lui débitait l’autre soir sur la sonate de Vinteuil ; j’aime Odette de tout mon cœur, mais pour lui faire des théories d’esthétique, il faut tout de même être un fameux jobard ! Voyons, ne dites pas du mal d’Odette, dit Mme Verdurin en faisant l’enfant. Mais cela ne l’empêche pas d’être charmante ; nous ne disons pas du mal d’elle, nous disons que ce n’est pas une vertu ni une intelligence. Au fond, dit-il au peintre, tenez-vous tant que ça à ce qu’elle soit vertueuse ? Elle serait peut-être beaucoup moins charmante, qui sait ? Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d’hôtel qui ne se trouvait pas là au moment où il était arrivé et avait été chargé par Odette de lui dire mais il y avait bien une heure déjà au cas où il viendrait encore, qu’elle irait probablement prendre du chocolat chez Prévost avant de rentrer. Swann partit chez Prévost, mais à chaque pas sa voiture était arrêtée par d’autres ou par des gens qui traversaient, odieux obstacles qu’il eût été heureux de renverser si le procès-verbal de l’agent ne l’eût retardé plus encore que le passage du piéton. Il comptait le temps qu’il mettait, ajoutait quelques secondes à toutes les minutes pour être sûr de ne pas les avoir faites trop courtes, ce qui lui eût laissé croire plus grande qu’elle n’était en réalité sa chance d’arriver assez tôt et de trouver encore Odette. Et à un moment, comme un fiévreux qui vient de dormir et qui prend conscience de l’absurdité des rêvasseries qu’il ruminait sans se distinguer nettement d’elles, Swann tout d’un coup aperçut en lui l’étrangeté des pensées qu’il roulait depuis le moment où on lui avait dit chez les Verdurin qu’Odette était déjà partie, la nouveauté de la douleur au cœur dont il souffrait, mais qu’il constata seulement comme s’il venait de s’éveiller. toute cette agitation parce qu’il ne verrait Odette que demain, ce que précisément il avait souhaité, il y a une heure, en se rendant chez Mme Verdurin. Il fut bien obligé de constater que dans cette même voiture qui l’emmenait chez Prévost il n’était plus le même, et qu’il n’était plus seul, qu’un être nouveau était là avec lui, adhérent, amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser, avec qui il allait être obligé d’user de ménagements comme avec un maître ou avec une maladie. Et pourtant depuis un moment qu’il sentait qu’une nouvelle personne s’était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui paraissait plus intéressante. C’est à peine s’il se disait que cette rencontre possible chez Prévost (de laquelle l’attente saccageait, dénudait à ce point les moments qui la précédaient qu’il ne trouvait plus une seule idée, un seul souvenir derrière lequel il pût faire reposer son esprit), il était probable pourtant, si elle avait lieu, qu’elle serait comme les autres, fort peu de chose. Comme chaque soir dès qu’il serait avec Odette, jetant furtivement sur son changeant visage un regard aussitôt détourné de peur qu’elle n’y vît l’avance d’un désir et ne crût plus à son désintéressement, il cesserait de pouvoir penser à elle, trop occupé à trouver des prétextes qui lui permissent de ne pas la quitter tout de suite et de s’assurer, sans avoir l’air d’y tenir, qu’il la retrouverait le lendemain chez les Verdurin : c’est-à-dire de prolonger pour l’instant et de renouveler un jour de plus la déception et la torture que lui apportait la vaine présence de cette femme qu’il approchait sans oser l’étreindre. Elle n’était pas chez Prévost ; il voulut chercher dans tous les restaurants des boulevards. Pour gagner du temps, pendant qu’il visitait les uns, il envoya dans les autres son cocher Rémi (le doge Loredan de Rizzo) qu’il alla attendre ensuite n’ayant rien trouvé lui-même à l’endroit qu’il lui avait désigné. La voiture ne revenait pas et Swann se représentait le moment qui approchait, à la fois comme celui où Rémi lui dirait : « cette dame est là », et comme celui où Rémi lui dirait : « cette dame n’était dans aucun des cafés. » Et ainsi il voyait la fin de la soirée devant lui, une et pourtant alternative, précédée soit par la rencontre d’Odette qui abolirait son angoisse, soit par le renoncement forcé à la trouver ce soir, par l’acceptation de rentrer chez lui sans l’avoir vue. Le cocher revint, mais, au moment où il s’arrêta devant Swann, celui-ci ne lui dit pas : « Avez-vous trouvé cette dame ? » mais : « Faites-moi donc penser demain à commander du bois, je crois que la provision doit commencer à s’épuiser. » Peut-être se disait-il que si Rémi avait trouvé Odette dans un café où elle l’attendait, la fin de la soirée néfaste était déjà anéantie par la réalisation commencée de la fin de soirée bienheureuse et qu’il n’avait pas besoin de se presser d’atteindre un bonheur capturé et en lieu sûr, qui ne s’échapperait plus. Mais aussi c’était par force d’inertie ; il avait dans l’âme le manque de souplesse que certains êtres ont dans le corps, ceux-là qui au moment d’éviter un choc, d’éloigner une flamme de leur habit, d’accomplir un mouvement urgent, prennent leur temps, commencent par rester une seconde dans la situation où ils étaient auparavant comme pour y trouver leur point d’appui, leur élan. Et sans doute si le cocher l’avait interrompu en lui disant : « Cette dame est là », il eut répondu : « Ah ! oui, c’est vrai, la course que je vous avais donnée, tiens je n’aurais pas cru », et aurait continué à lui parler provision de bois pour lui cacher l’émotion qu’il avait eue et se laisser à lui-même le temps de rompre avec l’inquiétude et de se donner au bonheur. Mais le cocher revint lui dire qu’il ne l’avait trouvée nulle part, et ajouta son avis, en vieux serviteur : Je crois que Monsieur n’a plus qu’à rentrer. Mais l’indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait plus rien changer à la réponse qu’il apportait tomba, quand il le vit essayer de le faire renoncer à son espoir et à sa recherche : Mais pas du tout, s’écria-t-il, il faut que nous trouvions cette dame ; c’est de la plus haute importance. Elle serait extrêmement ennuyée, pour une affaire, et froissée, si elle ne m’avait pas vu. Je ne vois pas comment cette dame pourrait être froissée, répondit Rémi, puisque c’est elle qui est partie sans attendre Monsieur, qu’elle a dit qu’elle allait chez Prévost et qu’elle n’y était pas. D’ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables. Parfois l’ombre d’une femme qui s’approchait de lui, lui murmurant un mot à l’oreille, lui demandant de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût cherché Eurydice. De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce grand souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aimerons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fallait, c’est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand à ce moment où il nous a fait défaut à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait, s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux qui a pour objet cet être même, un besoin absurde que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir le besoin insensé et douloureux de le posséder. Swann se fit conduire dans les derniers restaurants ; c’est la seule hypothèse du bonheur qu’il avait envisagée avec calme ; il ne cachait plus maintenant son agitation, le prix qu’il attachait à cette rencontre et il promit en cas de succès une récompense à son cocher, comme si, en lui inspirant le désir de réussir qui viendrait s’ajouter à celui qu’il en avait lui-même, il pouvait faire qu’Odette, au cas où elle fût déjà rentrée se coucher, se trouvât pourtant dans un restaurant du boulevard. Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café Anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture. Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mouvement d’effroi. Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu’il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renoncer. Mais cette joie que sa raison n’avait cessé d’estimer, pour ce soir, irréalisable, ne lui en paraissait maintenant que plus réelle ; car, il n’y avait pas collaboré par la prévision des vraisemblances, elle lui restait extérieure ; il n’avait pas besoin de tirer de son esprit pour la lui fournir c’est d’elle-même qu’émanait, c’est elle-même qui projetait vers lui cette vérité qui rayonnait au point de dissiper comme un songe l’isolement qu’il avait redouté, et sur laquelle il appuyait, il reposait, sans penser, sa rêverie heureuse. Ainsi un voyageur arrivé par un beau temps au bord de la Méditerranée, incertain de l’existence des pays qu’il vient de quitter, laisse éblouir sa vue, plutôt qu’il ne leur jette des regards, par les rayons qu’émet vers lui l’azur lumineux et résistant des eaux. Il monta avec elle dans la voiture qu’elle avait et dit à la sienne de suivre. Elle tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle, qu’elle avait dans les cheveux des fleurs de cette même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygnes. Elle était habillée sous sa mantille, d’un flot de velours noir qui, par un rattrapé oblique, découvrait en un large triangle le bas d’une jupe de faille blanche et laissait voir un empiècement, également de faille blanche, à l’ouverture du corsage décolleté, où étaient enfoncées d’autres fleurs de catleyas. Elle était à peine remise de la frayeur que Swann lui avait causée quand un obstacle fit faire un écart au cheval. Ils furent vivement déplacés, elle avait jeté un cri et restait toute palpitante, sans respiration. Ce n’est rien, lui dit-il, n’ayez pas peur. Et il la tenait par l’épaule, l’appuyant contre lui pour la maintenir ; puis il lui dit : Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu. Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant : Non, pas du tout, ça ne me gêne pas. Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l’air d’avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même, commençant déjà à croire qu’il l’avait été, s’écria : non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu... je pense que c’est du pollen qui s’est répandu sur vous ; vous permettez que je l’essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal ? Je vous chatouille peut-être un peu ? mais c’est que je ne voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper. Mais, voyez-vous, il était vraiment nécessaire de les fixer, ils seraient tombés ; et comme cela, en les enfonçant un peu moi-même... Sérieusement, je ne vous suis pas désagréable ? Et en les respirant pour voir s’ils n’ont vraiment pas d’odeur non plus ? Je n’en ai jamais senti, je peux ? Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ». Il élevait son autre main le long de la joue d’Odette ; elle le regarda fixement, de l’air languissant et grave qu’ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu’elle savait convenable à ces moments-là et qu’elle faisait attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme si une force invisible l’eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu’elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d’accourir, de reconnaître le rêve qu’elle avait si longtemps caressé et d’assister à sa réalisation, comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part du succès d’un enfant qu’elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann attachait-il sur ce visage d’Odette non encore possédée, ni même encore embrassée par lui, qu’il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu’on va quitter pour toujours. Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il disait : « C’est malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; il me semble pourtant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements. » De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette, et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique où d’ailleurs l’on ne possède rien survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. On a beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus différentes comme toujours la même et connue d’avance, elle devient au contraire un plaisir nouveau s’il s’agit de femmes assez difficiles ou crues telles par nous pour que nous soyons obligés de la faire naître de quelque épisode imprévu de nos relations avec elles, comme avait été la première fois pour Swann l’arrangement des catleyas. Il espérait en tremblant, ce soir-là (mais Odette, se disait-il, si elle était dupe de sa ruse, ne pouvait le deviner), que c’était la possession de cette femme qui allait sortir d’entre leurs larges pétales mauves ; et le plaisir qu’il éprouvait déjà et qu’Odette ne tolérait peut-être, pensait-il, que parce qu’elle ne l’avait pas reconnu, lui semblait, à cause de cela comme il put paraître au premier homme qui le goûta parmi les fleurs du paradis terrestre un plaisir qui n’avait pas existé jusque-là, qu’il cherchait à créer, un plaisir ainsi que le nom spécial qu’il lui donna en garda la trace entièrement particulier et nouveau. Maintenant, tous les soirs, quand il l’avait ramenée chez elle, il fallait qu’il entrât et souvent elle ressortait en robe de chambre et le conduisait jusqu’à sa voiture, l’embrassait aux yeux du cocher, disant : « Qu’est-ce que cela peut me faire, que me font les autres ? » Les soirs où il n’allait pas chez les Verdurin (ce qui arrivait parfois depuis qu’il pouvait la voir autrement), les soirs de plus en plus rares où il allait dans le monde, elle lui demandait de venir chez elle avant de rentrer, quelque heure qu’il fût. C’était le printemps, un printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il montait dans sa victoria, étendait une couverture sur ses jambes, répondait aux amis qui s’en allaient en même temps que lui et lui demandaient de revenir avec eux qu’il ne pouvait pas, qu’il n’allait pas du même côté, et le cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux s’étonnaient, et de fait, Swann n’était plus le même. On ne recevait plus jamais de lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne faisait plus attention à aucune, s’abstenait d’aller dans les endroits où on en rencontre. Dans un restaurant, à la campagne, il avait l’attitude inverse de celle à quoi, hier encore, on l’eût reconnu et qui avait semblé devoir toujours être la sienne. Tant une passion est en nous comme un caractère momentané et différent qui se substitue à l’autre et abolit les signes jusque-là invariables par lesquels il s’exprimait ! En revanche ce qui était invariable maintenant, c’était que où que Swann se trouvât, il ne manquât pas d’aller rejoindre Odette. Le trajet qui le séparait d’elle était celui qu’il parcourait inévitablement et comme la pente même, irrésistible et rapide, de sa vie. À vrai dire, souvent resté tard dans le monde, il aurait mieux aimé rentrer directement chez lui sans faire cette longue course et ne la voir que le lendemain ; mais le fait même de se déranger à une heure anormale pour aller chez elle, de deviner que les amis qui le quittaient se disaient : « Il est très tenu, il y a certainement une femme qui le force à aller chez elle à n’importe quelle heure », lui faisait sentir qu’il menait la vie des hommes qui ont une affaire amoureuse dans leur existence, et en qui le sacrifice qu’ils font de leur repos et de leurs intérêts à une rêverie voluptueuse fait naître un charme intérieur. Puis sans qu’il s’en rendît compte, cette certitude qu’elle l’attendait, qu’elle n’était pas ailleurs avec d’autres, qu’il ne reviendrait pas sans l’avoir vue, neutralisait cette angoisse oubliée, mais toujours prête à renaître, qu’il avait éprouvée le soir où Odette n’était plus chez les Verdurin, et dont l’apaisement actuel était si doux que cela pouvait s’appeler du bonheur. Peut-être était-ce à cette angoisse qu’il était redevable de l’importance qu’Odette avait prise pour lui. Les êtres nous sont d’habitude si indifférents, que quand nous avons mis dans l’un d’eux de telles possibilités de souffrance et de joie, pour nous il nous semble appartenir à un autre univers, il s’entoure de poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins rapproché de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble ce qu’Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir. Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la lune brillante qui répandait sa clarté entre ses yeux et les rues désertes, il pensait à cette autre figure claire et légèrement rosée comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi dans sa pensée et, depuis projetait sur le monde la lumière mystérieuse dans laquelle il le voyait. S’il arrivait après l’heure où Odette envoyait ses domestiques se coucher, avant de sonner à la porte du petit jardin, il allait d’abord dans la rue, où donnait au rez-de-chaussée, entre les fenêtres toutes pareilles, mais obscures, des hôtels contigus, la fenêtre, seule éclairée, de sa chambre. Il frappait au carreau, et elle, avertie, répondait et allait l’attendre de l’autre côté, à la porte d’entrée. Il trouvait ouverts sur son piano quelques-uns des morceaux qu’elle préférait : la Valse des Roses ou Pauvre fou de Tagliafico (qu’on devait, selon sa volonté écrite, faire exécuter à son enterrement), il lui demandait de jouer à la place la petite phrase de la sonate de Vinteuil, bien qu’Odette jouât fort mal, mais la vision la plus belle qui nous reste d’une œuvre est souvent celle qui s’éleva, au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles, d’un piano désaccordé. La petite phrase continuait à s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette. Il sentait bien que cet amour, c’était quelque chose qui ne correspondait à rien d’extérieur, de constatable par d’autres que lui ; il se rendait compte que les qualités d’Odette ne justifiaient pas qu’il attachât tant de prix aux moments passés auprès d’elle. Et souvent, quand c’était l’intelligence positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier tant d’intérêts intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais la petite phrase, dès qu’il l’entendait, savait rendre libre en lui l’espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l’âme de Swann s’en trouvaient changées ; une marge y était réservée à une jouissance qui elle non plus ne correspondait à aucun objet extérieur et qui pourtant, au lieu d’être purement individuelle comme celle de l’amour, s’imposait à Swann comme une réalité supérieure aux choses concrètes. Cette soif d’un charme inconnu, la petite phrase l’éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l’assouvir. De sorte que ces parties de l’âme de Swann où la petite phrase avait effacé le souci des intérêts matériels, les considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était libre d’y inscrire le nom d’Odette. Puis à ce que l’affection d’Odette pouvait avoir d’un peu court et décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence mystérieuse. À voir le visage de Swann pendant qu’il écoutait la phrase, on aurait dit qu’il était en train d’absorber un anesthésique qui donnait plus d’amplitude à sa respiration. Et le plaisir que lui donnait la musique et qui allait bientôt créer chez lui un véritable besoin, ressemblait en effet, à ces moments-là, au plaisir qu’il aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer en contact avec un monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous semble sans forme parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans signification parce qu’il échappe à notre intelligence, que nous n’atteignons que par un seul sens. Grand repos, mystérieuse rénovation pour Swann pour lui dont les yeux, quoique délicats amateurs de peinture, dont l’esprit, quoique fin observateur des mœurs portaient à jamais la trace indélébile de la sécheresse de sa vie de se sentir transformé en une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de facultés logiques, presque une fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant le monde que par l’ouïe. Et comme dans la petite phrase il cherchait cependant un sens où son intelligence ne pouvait descendre, quelle étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus intérieure de tous les secours du raisonnement et à la faire passer seule dans le couloir, dans le filtre obscur du son. Il commençait à se rendre compte de tout ce qu’il y avait de douloureux, peut-être même de secrètement inapaisé au fond de la douceur de cette phrase, mais il ne pouvait pas en souffrir. Qu’importait qu’elle lui dît que l’amour est fragile, le sien était si fort ! Il jouait avec la tristesse qu’elle répandait, il la sentait passer sur lui, mais comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu’il avait de son bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois à Odette, exigeant qu’en même temps elle ne cessât pas de l’embrasser. Chaque baiser appelle un autre baiser. dans ces premiers temps où l’on aime, les baisers naissent si naturellement ! Ils foisonnent si pressés les uns contre les autres ; et l’on aurait autant de peine à compter les baisers qu’on s’est donnés pendant une heure que les fleurs d’un champ au mois de mai. Alors elle faisait mine de s’arrêter, disant : « Comment veux-tu que je joue comme cela si tu me tiens ? je ne peux tout faire à la fois ; sache au moins ce que tu veux ; est-ce que je dois jouer la phrase ou faire des petites caresses ? » ; lui se fâchait et elle éclatait d’un rire qui se changeait et retombait sur lui, en une pluie de baisers. Ou bien elle le regardait d’un air maussade, il revoyait un visage digne de figurer dans la Vie de Moïse de Botticelli, il l’y situait, il donnait au cou d’Odette l’inclinaison nécessaire ; et quand il l’avait bien peinte à la détrempe, au XVe siècle, sur la muraille de la Sixtine, l’idée qu’elle était cependant restée là, près du piano, dans le moment actuel, prête à être embrassée et possédée, l’idée de sa matérialité et de sa vie venait l’enivrer avec une telle force que, l’œil égaré, les mâchoires tendues comme pour dévorer, il se précipitait sur cette vierge de Botticelli et se mettait à lui pincer les joues. Puis, une fois qu’il l’avait quittée, non sans être rentré pour l’embrasser encore parce qu’il avait oublié d’emporter dans son souvenir quelque particularité de son odeur ou de ses traits, il revenait dans sa victoria, bénissant Odette de lui permettre ces visites quotidiennes, dont il sentait qu’elles ne devaient pas lui causer à elle une bien grande joie, mais qui en le préservant de devenir jaloux en lui ôtant l’occasion de souffrir de nouveau du mal qui s’était déclaré en lui le soir où il ne l’avait pas trouvée chez les Verdurin l’aideraient à arriver, sans avoir plus d’autres de ces crises dont la première avait été si douloureuse et resterait la seule, au bout de ces heures singulières de sa vie, heures presque enchantées, à la façon de celles où il traversait Paris au clair de lune. Et, remarquant, pendant ce retour, que l’astre était maintenant déplacé par rapport à lui, et presque au bout de l’horizon, sentant que son amour obéissait, lui aussi, à des lois immuables et naturelles, il se demandait si cette période où il était entré durerait encore longtemps, si bientôt sa pensée ne verrait plus le cher visage qu’occupant une position lointaine et diminuée, et près de cesser de répandre du charme. Car Swann en trouvait aux choses, depuis qu’il était amoureux, comme au temps où, adolescent, il se croyait artiste ; mais ce n’était plus le même charme ; celui-ci, c’est Odette seule qui le leur conférait. Il sentait renaître en lui les inspirations de sa jeunesse qu’une vie frivole avait dissipées, mais elles portaient toutes le reflet, la marque d’un être particulier ; et, dans les longues heures qu’il prenait maintenant un plaisir délicat à passer chez lui, seul avec son âme en convalescence, il redevenait peu à peu lui-même, mais à une autre. Il n’allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l’emploi de son temps pendant le jour, pas plus que de son passé, au point qu’il lui manquait même ce petit renseignement initial qui, en nous permettant de nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne envie de le connaître. Aussi ne se demandait-il pas ce qu’elle pouvait faire, ni quelle avait été sa vie. Il souriait seulement quelquefois en pensant qu’il y a quelques années, quand il ne la connaissait pas, on lui avait parlé d’une femme qui, s’il se rappelait bien, devait certainement être elle, comme d’une fille, d’une femme entretenue, une de ces femmes auxquelles il attribuait encore, comme il avait peu vécu dans leur société, le caractère entier, foncièrement pervers, dont les dota longtemps l’imagination de certains romanciers. Il se disait qu’il n’y a souvent qu’à prendre le contre-pied des réputations que fait le monde pour juger exactement une personne quand à un tel caractère il opposait celui d’Odette, bonne, naïve, éprise d’idéal, presque si incapable de ne pas dire la vérité, que l’ayant un jour priée, pour pouvoir dîner seul avec elle, d’écrire aux Verdurin qu’elle était souffrante, le lendemain, il l’avait vue, devant Mme Verdurin qui lui demandait si elle allait mieux, rougir, balbutier et refléter malgré elle, sur son visage, le chagrin, le supplice que cela lui était de mentir, et, tandis qu’elle multipliait dans sa réponse les détails inventés sur sa prétendue indisposition de la veille, avoir l’air de faire demander pardon par ses regards suppliants et sa voix désolée de la fausseté de ses paroles. Certains jours pourtant, mais rares, elle venait chez lui dans l’après-midi, interrompre sa rêverie ou cette étude sur Ver Meer à laquelle il s’était remis dernièrement. On venait lui dire que Mme de Crécy était dans son petit salon. Il allait l’y retrouver, et quand il ouvrait la porte, au visage rosé d’Odette, dès qu’elle avait aperçu Swann, venait changeant la forme de sa bouche, le regard de ses yeux, le modelé de ses joues se mélanger un sourire. Une fois seul, il revoyait ce sourire, celui qu’elle avait eu la veille, un autre dont elle l’avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa réponse, en voiture, quand il lui avait demandé s’il lui était désagréable en redressant les catleyas ; et la vie d’Odette pendant le reste du temps, comme il n’en connaissait rien, lui apparaissait avec son fond neutre et sans couleur, semblable à ces feuilles d’études de Watteau, où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens, dessinés aux trois crayons sur le papier chamois, d’innombrables sourires. Mais, parfois, dans un coin de cette vie que Swann voyait toute vide, si même son esprit lui disait qu’elle ne l’était pas, parce qu’il ne pouvait pas l’imaginer, quelque ami, qui, se doutant qu’ils s’aimaient, ne se fût pas risqué à lui rien dire d’elle que d’insignifiant, lui décrivait la silhouette d’Odette, qu’il avait aperçue, le matin même, montant à pied la rue Abbatucci dans une « visite » garnie de skunks, sous un chapeau « à la Rembrandt » et un bouquet de violettes à son corsage. Ce simple croquis bouleversait Swann parce qu’il lui faisait tout d’un coup apercevoir qu’Odette avait une vie qui n’était pas tout entière à lui ; il voulait savoir à qui elle avait cherché à plaire par cette toilette qu’il ne lui connaissait pas ; il se promettait de lui demander où elle allait, à ce moment-là, comme si dans toute la vie incolore presque inexistante, parce qu’elle lui était invisible de sa maîtresse, il n’y avait qu’une seule chose en dehors de tous ces sourires adressés à lui : sa démarche sous un chapeau à la Rembrandt, avec un bouquet de violettes au corsage. Sauf en lui demandant la petite phrase de Vinteuil au lieu de la Valse des Roses, Swann ne cherchait pas à lui faire jouer plutôt des choses qu’il aimât, et pas plus en musique qu’en littérature, à corriger son mauvais goût. Il se rendait bien compte qu’elle n’était pas intelligente. En lui disant qu’elle aimerait tant qu’il lui parlât des grands poètes, elle s’était imaginé qu’elle allait connaître tout de suite des couplets héroïques et romanesques dans le genre de ceux du vicomte de Borelli, en plus émouvant encore. Pour Ver Meer de Delft, elle lui demanda s’il avait souffert par une femme, si c’était une femme qui l’avait inspiré, et Swann lui ayant avoué qu’on n’en savait rien, elle s’était désintéressée de ce peintre. Elle disait souvent : « Je crois bien, la poésie, naturellement, il n’y aurait rien de plus beau si c’était vrai, si les poètes pensaient tout ce qu’ils disent. Mais bien souvent, il n’y a pas plus intéressé que ces gens-là. J’en sais quelque chose, j’avais une amie qui a aimé une espèce de poète. Dans ses vers il ne parlait que de l’amour, du ciel, des étoiles. ce qu’elle a été refaite ! Il lui a croqué plus de trois cent mille francs. » Si alors Swann cherchait à lui apprendre en quoi consistait la beauté artistique, comment il fallait admirer les vers ou les tableaux, au bout d’un instant elle cessait d’écouter, disant : « Oui... je ne me figurais pas que c’était comme cela. » Et il sentait qu’elle éprouvait une telle déception qu’il préférait mentir en lui disant que tout cela n’était rien, que ce n’était encore que des bagatelles, qu’il n’avait pas le temps d’aborder le fond, qu’il y avait autre chose. Mais elle lui disait vivement : « Autre chose ? Dis-le alors », mais il ne le disait pas, sachant combien cela lui paraîtrait mince et différent de ce qu’elle espérait, moins sensationnel et moins touchant, et craignant que, désillusionnée de l’art, elle ne le fût en même temps de l’amour. Et en effet, elle trouvait Swann, intellectuellement, inférieur à ce qu’elle aurait cru. « Tu gardes toujours ton sang-froid, je ne peux te définir. » Elle s’émerveillait davantage de son indifférence à l’argent, de sa gentillesse pour chacun, de sa délicatesse. Et il arrive en effet souvent pour de plus grands que n’était Swann, pour un savant, pour un artiste, quand il n’est pas méconnu par ceux qui l’entourent, que celui de leurs sentiments qui prouve que la supériorité de son intelligence s’est imposée à eux, ce n’est pas leur admiration pour ses idées, car elles leur échappent, mais leur respect pour sa bonté. C’est aussi du respect qu’inspirait à Odette la situation qu’avait Swann dans le monde, mais elle ne désirait pas qu’il cherchât à l’y faire recevoir. Peut-être sentait-elle qu’il ne pourrait pas y réussir, et même craignait-elle que rien qu’en parlant d’elle il ne provoquât des révélations qu’elle redoutait. Toujours est-il qu’elle lui avait fait promettre de ne jamais prononcer son nom. La raison pour laquelle elle ne voulait pas aller dans le monde, lui avait-elle dit, était une brouille qu’elle avait eue autrefois avec une amie qui, pour se venger, avait ensuite dit du mal d’elle. Swann objectait : « Mais tout le monde n’a pas connu ton amie. » « Mais si, ça fait la tache d’huile, le monde est si méchant. » D’une part Swann ne comprit pas cette histoire, mais d’autre part il savait que ces propositions : « Le monde est si méchant » et « un propos calomnieux fait la tache d’huile », sont généralement tenues pour vraies ; il devait y avoir des cas auxquels elles s’appliquaient. Celui d’Odette était-il l’un de ceux-là ? Il se le demandait, mais pas longtemps, car il était sujet, lui aussi, à cette lourdeur d’esprit qui s’appesantissait sur son père, quand il se posait un problème difficile. D’ailleurs, ce monde qui faisait si peur à Odette ne lui inspirait peut-être pas de grands désirs, car pour qu’elle se le représentât bien nettement, il était trop éloigné de celui qu’elle connaissait. Pourtant, tout en étant restée à certains égards vraiment simple (elle avait par exemple gardé pour amie une petite couturière retirée dont elle grimpait presque chaque jour l’escalier raide, obscur et fétide), elle avait soif de chic, mais ne s’en faisait pas la même idée que les gens du monde. Pour eux, le chic est une émanation de quelques personnes peu nombreuses qui le projettent jusqu’à un degré assez éloigné et plus ou moins affaibli dans la mesure où l’on est distant du centre de leur intimité dans le cercle de leurs amis ou des amis de leurs amis dont les noms forment une sorte de répertoire. Les gens du monde le possèdent dans leur mémoire, ils ont sur ces matières une érudition d’où ils ont extrait une sorte de goût, de tact, si bien que Swann par exemple, sans avoir besoin de faire appel à son savoir mondain, s’il lisait dans un journal les noms des personnes qui se trouvaient à un dîner pouvait dire immédiatement la nuance du chic de ce dîner, comme un lettré, à la simple lecture d’une phrase, apprécie exactement la qualité littéraire de son auteur. Mais Odette faisait partie des personnes (extrêmement nombreuses quoi qu’en pensent les gens du monde, et comme il y en a dans toutes les classes de la société) qui ne possèdent pas ces notions, imaginent un chic tout autre, qui revêt divers aspects selon le milieu auquel elles appartiennent, mais a pour caractère particulier que ce soit celui dont rêvait Odette, ou celui devant lequel s’inclinait Mme Cottard d’être directement accessible à tous. L’autre, celui des gens du monde, l’est à vrai dire aussi, mais il y faut quelque délai. Il ne va jamais que dans les endroits chics. Et si Swann lui demandait ce qu’elle entendait par là, elle lui répondait avec un peu de mépris : Mais les endroits chics, parbleu ! Si, à ton âge, il faut t’apprendre ce que c’est que les endroits chics, que veux-tu que je te dise, moi ? par exemple, le dimanche matin, l’avenue de l’Impératrice, à cinq heures le tour du Lac, le jeudi l’Éden Théâtre, le vendredi l’Hippodrome, les bals... Mais les bals qu’on donne à Paris, les bals chics, je veux dire. Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier ? mais si, tu dois savoir, c’est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs ; il est avec ce vieux tableau qu’il promène à toutes les premières. il a donné un bal, l’autre soir, il y avait tout ce qu’il y a de chic à Paris. Ce que j’aurais aimé y aller ! mais il fallait présenter sa carte d’invitation à la porte et je n’avais pas pu en avoir. Au fond j’aime autant ne pas y être allée, c’était une tuerie, je n’aurais rien vu. C’est plutôt pour pouvoir dire qu’on était chez Herbinger. Et tu sais, moi, la gloriole ! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent qui racontent qu’elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n’est pas vrai... Mais ça m’étonne que toi, un homme si « pschutt », tu n’y étais pas. Mais Swann ne cherchait nullement à lui faire modifier cette conception du chic ; pensant que la sienne n’était pas plus vraie, était aussi sotte, dénuée d’importance, il ne trouvait aucun intérêt à en instruire sa maîtresse, si bien qu’après des mois elle ne s’intéressait aux personnes chez qui il allait que pour les cartes de pesage, de concours hippique, les billets de première qu’il pouvait avoir par elles. Elle souhaitait qu’il cultivât des relations si utiles mais elle était par ailleurs, portée à les croire peu chic, depuis qu’elle avait vu passer dans la rue la marquise de Villeparisis en robe de laine noire, avec un bonnet à brides. Mais elle a l’air d’une ouvreuse, d’une vieille concierge, darling ! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer bien cher pour me faire sortir nippée comme ça ! Elle ne comprenait pas que Swann habitât l’hôtel du quai d’Orléans que, sans oser le lui avouer, elle trouvait indigne de lui. Certes, elle avait la prétention d’aimer les « antiquités » et prenait un air ravi et fin pour dire qu’elle adorait passer toute une journée à « bibeloter », à chercher « du bric-à-brac », des choses « du temps ». Bien qu’elle s’entêtât dans une sorte de point d’honneur (et semblât pratiquer quelque précepte familial) en ne répondant jamais aux questions et en ne « rendant pas de comptes » sur l’emploi de ses journées, elle parla une fois à Swann d’une amie qui l’avait invitée et chez qui tout était « de l’époque ». Mais Swann ne put arriver à lui faire dire quelle était cette époque. Pourtant, après avoir réfléchi, elle répondit que c’était « moyenâgeux ». Elle entendait par là qu’il y avait des boiseries. Quelque temps après elle lui reparla de son amie et ajouta, sur le ton hésitant et de l’air entendu dont on cite quelqu’un avec qui on a dîné la veille et dont on n’avait jamais entendu le nom, mais que vos amphitryons avaient l’air de considérer comme quelqu’un de si célèbre qu’on espère que l’interlocuteur saura bien de qui vous voulez parler : « Elle a une salle à manger... Elle trouvait du reste cela affreux, nu, comme si la maison n’était pas finie, les femmes y paraissaient affreuses et la mode n’en prendrait jamais. Enfin, une troisième fois, elle en reparla et montra à Swann l’adresse de l’homme qui avait fait cette salle à manger et qu’elle avait envie de faire venir, quand elle aurait de l’argent, pour voir s’il ne pourrait pas lui en faire, non pas certes une pareille, mais celle qu’elle rêvait et que, malheureusement, les dimensions de son petit hôtel ne comportaient pas, avec de hauts dressoirs, des meubles Renaissance et des cheminées comme au château de Blois. Ce jour-là, elle laissa échapper devant Swann ce qu’elle pensait de son habitation du quai d’Orléans ; comme il avait critiqué que l’amie d’Odette donnât non pas dans le Louis XVI, car, disait-il, bien que cela ne se fasse pas, cela peut être charmant, mais dans le faux ancien : « Tu ne voudrais pas qu’elle vécût comme toi au milieu de meubles cassés et de tapis usés », lui dit-elle, le respect humain de la bourgeoise l’emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la cocotte. De ceux qui aimaient à bibeloter, qui aimaient les vers, méprisaient les bas calculs, rêvaient d’honneur et d’amour, elle faisait une élite supérieure au reste de l’humanité. Il n’y avait pas besoin qu’on eût réellement ces goûts pourvu qu’on les proclamât ; d’un homme qui lui avait avoué à dîner qu’il aimait à flâner, à se salir les doigts dans les vieilles boutiques, qu’il ne serait jamais apprécié par ce siècle commercial, car il ne se souciait pas de ses intérêts et qu’il était pour cela d’un autre temps, elle revenait en disant : « Mais c’est une âme adorable, un sensible, je ne m’en étais jamais doutée ! » et elle se sentait pour lui une immense et soudaine amitié. Mais, en revanche ceux, qui comme Swann, avaient ces goûts, mais n’en parlaient pas, la laissaient froide. Sans doute elle était obligée d’avouer que Swann ne tenait pas à l’argent, mais elle ajoutait d’un air boudeur : « Mais lui, ça n’est pas la même chose » ; et en effet, ce qui parlait à son imagination, ce n’était pas la pratique du désintéressement, c’en était le vocabulaire. Sentant que souvent il ne pouvait pas réaliser ce qu’elle rêvait, il cherchait du moins à ce qu’elle se plût avec lui, à ne pas contrecarrer ces idées vulgaires, ce mauvais goût qu’elle avait en toutes choses, et qu’il aimait d’ailleurs comme tout ce qui venait d’elle, qui l’enchantaient même, car c’était autant de traits particuliers grâce auxquels l’essence de cette femme lui apparaissait, devenait visible. Aussi, quand elle avait l’air heureux parce qu’elle devait aller à la Reine Topaze, ou que son regard devenait sérieux, inquiet et volontaire, si elle avait peur de manquer la fête des fleurs ou simplement l’heure du thé, avec muffins et toasts, au « Thé de la Rue Royale » où elle croyait que l’assiduité était indispensable pour consacrer la réputation d’élégance d’une femme, Swann, transporté comme nous le sommes par le naturel d’un enfant ou par la vérité d’un portrait qui semble sur le point de parler, sentait si bien l’âme de sa maîtresse affleurer à son visage qu’il ne pouvait résister à venir l’y toucher avec ses lèvres. elle veut qu’on la mène à la fête des fleurs, la petite Odette, elle veut se faire admirer, eh bien, on l’y mènera, nous n’avons qu’à nous incliner. » Comme la vue de Swann était un peu basse, il dut se résigner à se servir de lunettes pour travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le monde, le monocle qui le défigurait moins. La première fois qu’elle lui en vit un dans l’œil, elle ne put contenir sa joie : « Je trouve que pour un homme, il n’y a pas à dire, ça a beaucoup de chic ! Comme tu es bien ainsi ! tu as l’air d’un vrai gentleman. Il ne te manque qu’un titre ! » ajouta-t-elle, avec une nuance de regret. Il aimait qu’Odette fût ainsi, de même que s’il avait été épris d’une Bretonne, il aurait été heureux de la voir en coiffe et de lui entendre dire qu’elle croyait aux revenants. Jusque-là, comme beaucoup d’hommes chez qui leur goût pour les arts se développe indépendamment de la sensualité, une disparate bizarre avait existé entre les satisfactions qu’il accordait à l’un et à l’autre, jouissant, dans la compagnie de femmes de plus en plus grossières, des séductions d’œuvres de plus en plus raffinées, emmenant une petite bonne dans une baignoire grillée à la représentation d’une pièce décadente qu’il avait envie d’entendre ou à une exposition de peinture impressionniste, et persuadé d’ailleurs qu’une femme du monde cultivée n’y eût pas compris davantage, mais n’aurait pas su se taire aussi gentiment. Mais, au contraire, depuis qu’il aimait Odette, sympathiser avec elle, tâcher de n’avoir qu’une âme à eux deux lui était si doux, qu’il cherchait à se plaire aux choses qu’elle aimait, et il trouvait un plaisir d’autant plus profond non seulement à imiter ses habitudes, mais à adopter ses opinions, que, comme elles n’avaient aucune racine dans sa propre intelligence, elles lui rappelaient seulement son amour, à cause duquel il les avait préférées. S’il retournait à Serge Panine, s’il recherchait les occasions d’aller voir conduire Olivier Métra, c’était pour la douceur d’être initié dans toutes les conceptions d’Odette, de se sentir de moitié dans tous ses goûts. Ce charme de le rapprocher d’elle, qu’avaient les ouvrages ou les lieux qu’elle aimait, lui semblait plus mystérieux que celui qui est intrinsèque à de plus beaux, mais qui ne la lui rappelaient pas. D’ailleurs, ayant laissé s’affaiblir les croyances intellectuelles de sa jeunesse, et son scepticisme d’homme du monde ayant à son insu pénétré jusqu’à elles, il pensait (ou du moins il avait si longtemps pensé cela qu’il le disait encore) que les objets de nos goûts n’ont pas en eux une valeur absolue, mais que tout est affaire d’époque, de classe, consiste en modes, dont les plus vulgaires valent celles qui passent pour les plus distinguées. Et comme il jugeait que l’importance attachée par Odette à avoir des cartes pour le vernissage n’était pas en soi quelque chose de plus ridicule que le plaisir qu’il avait autrefois à déjeuner chez le prince de Galles, de même, il ne pensait pas que l’admiration qu’elle professait pour Monte-Carlo ou pour le Righi fût plus déraisonnable que le goût qu’il avait, lui, pour la Hollande qu’elle se figurait laide et pour Versailles qu’elle trouvait triste. Aussi, se privait-il d’y aller, ayant plaisir à se dire que c’était pour elle, qu’il voulait ne sentir, n’aimer qu’avec elle. Comme tout ce qui environnait Odette et n’était en quelque sorte que le mode selon lequel il pouvait la voir, causer avec elle, il aimait la société des Verdurin. Là, comme au fond de tous les divertissements, repas, musique, jeux, soupers costumés, parties de campagne, parties de théâtre, même les rares « grandes soirées » données pour les « ennuyeux », il y avait la présence d’Odette, la vue d’Odette, la conversation avec Odette, dont les Verdurin faisaient à Swann, en l’invitant, le don inestimable ; il se plaisait mieux que partout ailleurs dans le « petit noyau », et cherchait à lui attribuer des mérites réels, car il s’imaginait ainsi que par goût il le fréquenterait toute sa vie. Or, n’osant pas se dire, par peur de ne pas le croire, qu’il aimerait toujours Odette, du moins en cherchant á supposer qu’il fréquenterait toujours les Verdurin (proposition qui, a priori, soulevait moins d’objections de principe de la part de son intelligence), il se voyait dans l’avenir continuant à rencontrer chaque soir Odette ; cela ne revenait peut-être pas tout à fait au même que l’aimer toujours, mais, pour le moment, pendant qu’il l’aimait, croire qu’il ne cesserait pas un jour de la voir, c’est tout ce qu’il demandait. « Quel charmant milieu, se disait-il. Comme c’est au fond la vraie vie qu’on mène là ! Comme on y est plus intelligent, plus artiste que dans le monde ! Comme Mme Verdurin, malgré de petites exagérations un peu risibles, a un amour sincère de la peinture, de la musique ! Quelle passion pour les œuvres, quel désir de faire plaisir aux artistes ! Elle se fait une idée inexacte des gens du monde ; mais avec cela que le monde n’en a pas une plus fausse encore, des milieux artistes ! Peut-être n’ai-je pas de grands besoins intellectuels à assouvir dans la conversation, mais je me plais parfaitement bien avec Cottard, quoiqu’il fasse des calembours ineptes. Et quant au peintre, si sa prétention est déplaisante quand il cherche à étonner, en revanche c’est une des plus belles intelligences que j’aie connues. Et puis surtout, là, on se sent libre, on fait ce qu’on veut sans contrainte, sans cérémonie. Quelle dépense de bonne humeur il se fait par jour dans ce salon-là ! Décidément, sauf quelques rares exceptions, je n’irai plus jamais que dans ce milieu. C’est là que j’aurai de plus en plus mes habitudes et ma vie. » Et comme les qualités qu’il croyait intrinsèques aux Verdurin n’étaient que le reflet sur eux de plaisirs qu’avait goûtés chez eux son amour pour Odette, ces qualités devenaient plus sérieuses, plus profondes, plus vitales, quand ces plaisirs l’étaient aussi. Comme Mme Verdurin donnait parfois à Swann ce qui seul pouvait constituer pour lui le bonheur ; comme, tel soir où il se sentait anxieux parce qu’Odette avait causé avec un invité plus qu’avec un autre, et où, irrité contre elle, il ne voulait pas prendre l’initiative de lui demander si elle reviendrait avec lui, Mme Verdurin lui apportait la paix et la joie en disant spontanément : « Odette, vous allez ramener M. comme cet été qui venait et où il s’était d’abord demandé avec inquiétude si Odette ne s’absenterait pas sans lui, s’il pourrait continuer à la voir tous les jours, Mme Verdurin allait les inviter à le passer tous deux chez elle à la campagne Swann laissant à son insu la reconnaissance et l’intérêt s’infiltrer dans son intelligence et influer sur ses idées, allait jusqu’à proclamer que Mme Verdurin était une grande âme. De quelques gens exquis ou éminents que tel de ses anciens camarades de l’école du Louvre lui parlât : « Je préfère cent fois les Verdurin », lui répondait-il. Et, avec une solennité qui était nouvelle chez lui : « Ce sont des êtres magnanimes, et la magnanimité est, au fond, la seule chose qui importe et qui distingue ici-bas. Vois-tu, il n’y a que deux classes d’êtres : les magnanimes et les autres ; et je suis arrivé à un âge où il faut prendre parti, décider une fois pour toutes qui on veut aimer et qui on veut dédaigner, se tenir à ceux qu’on aime et, pour réparer le temps qu’on a gâché avec les autres, ne plus les quitter jusqu’à sa mort. ajoutait-il avec cette légère émotion qu’on éprouve quand, même sans bien s’en rendre compte, on dit une chose non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’on a plaisir à la dire et qu’on l’écoute dans sa propre voix comme si elle venait d’ailleurs que de nous-mêmes, le sort en est jeté, j’ai choisi d’aimer les seuls cœurs magnanimes et de ne plus vivre que dans la magnanimité. Tu me demandes si Mme Verdurin est véritablement intelligente. Je t’assure qu’elle m’a donné les preuves d’une noblesse de cœur, d’une hauteur d’âme où, que veux-tu, on n’atteint pas sans une hauteur égale de pensée. Certes elle a la profonde intelligence des arts. Mais ce n’est peut-être pas là qu’elle est le plus admirable ; et telle petite action ingénieusement, exquisement bonne, qu’elle a accomplie pour moi, telle géniale attention, tel geste familièrement sublime, révèlent une compréhension plus profonde de l’existence que tous les traités de philosophie. » Il aurait pourtant pu se dire qu’il y avait des anciens amis de ses parents aussi simples que les Verdurin, des camarades de sa jeunesse aussi épris d’art, qu’il connaissait d’autres êtres d’un grand cœur, et que, pourtant, depuis qu’il avait opté pour la simplicité, les arts et la magnanimité, il ne les voyait plus jamais. Mais ceux-là ne connaissaient pas Odette, et, s’ils l’avaient connue, ne se seraient pas souciés de la rapprocher de lui. Ainsi il n’y avait sans doute pas, dans tout le milieu Verdurin, un seul fidèle qui les aimât ou crût les aimer autant que Swann. Verdurin avait dit que Swann ne lui revenait pas, non seulement il avait exprimé sa propre pensée, mais il avait deviné celle de sa femme. Sans doute Swann avait pour Odette une affection trop particulière et dont il avait négligé de faire de Mme Verdurin la confidente quotidienne ; sans doute la discrétion même avec laquelle il usait de l’hospitalité des Verdurin, s’abstenant souvent de venir dîner pour une raison qu’ils ne soupçonnaient pas et à la place de laquelle ils voyaient le désir de ne pas manquer une invitation chez des « ennuyeux », sans doute aussi, et malgré toutes les précautions qu’il avait prises pour la leur cacher, la découverte progressive qu’ils faisaient de sa brillante situation mondaine, tout cela contribuait à leur irritation contre lui. Mais la raison profonde en était autre. C’est qu’ils avaient très vite senti en lui un espace réservé, impénétrable, où il continuait à professer silencieusement pour lui-même que la princesse de Sagan n’était pas grotesque et que les plaisanteries de Cottard n’étaient pas drôles, enfin et bien que jamais il ne se départît de son amabilité et ne se révoltât contre leurs dogmes, une impossibilité de les lui imposer, de l’y convertir entièrement, comme ils n’en avaient jamais rencontré une pareille chez personne. Ils lui auraient pardonné de fréquenter des ennuyeux (auxquels d’ailleurs, dans le fond de son cœur, il préférait mille fois les Verdurin et tout le petit noyau) s’il avait consenti, pour le bon exemple, à les renier en présence des fidèles. Mais c’est une abjuration qu’ils comprirent qu’on ne pourrait pas lui arracher. Quelle différence avec un « nouveau » qu’Odette leur avait demandé d’inviter, quoiqu’elle ne l’eût rencontré que peu de fois, et sur lequel ils fondaient beaucoup d’espoir, le comte de Forcheville ! (Il se trouva qu’il était justement le beau-frère de Saniette, ce qui remplit d’étonnement les fidèles : le vieil archiviste avait des manières si humbles qu’ils l’avaient toujours cru d’un rang social inférieur au leur et ne s’attendaient pas à apprendre qu’il appartenait à un monde riche et relativement aristocratique.) Sans doute Forcheville était grossièrement snob, alors que Swann ne l’était pas ; sans doute il était bien loin de placer, comme lui, le milieu des Verdurin au-dessus de tous les autres. Mais il n’avait pas cette délicatesse de nature qui empêchait Swann de s’associer aux critiques trop manifestement fausses que dirigeait Mme Verdurin contre des gens qu’il connaissait. Quant aux tirades prétentieuses et vulgaires que le peintre lançait à certains jours, aux plaisanteries de commis voyageur que risquait Cottard et auxquelles Swann, qui les aimait l’un et l’autre, trouvait facilement des excuses mais n’avait pas le courage et l’hypocrisie d’applaudir, Forcheville était au contraire d’un niveau intellectuel qui lui permettait d’être abasourdi, émerveillé par les unes, sans d’ailleurs les comprendre, et de se délecter aux autres. Et justement le premier dîner chez les Verdurin auquel assista Forcheville mit en lumière toutes ces différences, fit ressortir ses qualités et précipita la disgrâce de Swann. Il y avait, à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la Sorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux et, si ses fonctions universitaires et ses travaux d’érudition n’avaient pas rendu très rares ses moments de liberté, serait volontiers venu souvent chez eux. Car il avait cette curiosité, cette superstition de la vie, qui unie à un certain scepticisme relatif à l’objet de leurs études, donne dans n’importe quelle profession, à certains hommes intelligents, médecins qui ne croient pas à la médecine, professeurs de lycée qui ne croient pas au thème latin, la réputation d’esprits larges, brillants, et même supérieurs. Il affectait, chez Mme Verdurin, de chercher ses comparaisons dans ce qu’il y avait de plus actuel quand il parlait de philosophie et d’histoire, d’abord parce qu’il croyait qu’elles ne sont qu’une préparation à la vie et qu’il s’imaginait trouver en action dans le petit clan ce qu’il n’avait connu jusqu’ici que dans les livres, puis peut-être aussi parce que, s’étant vu inculquer autrefois, et ayant gardé à son insu, le respect de certains sujets, il croyait dépouiller l’universitaire en prenant avec eux des hardiesses qui, au contraire, ne lui paraissaient telles, que parce qu’il l’était resté. Dès le commencement du repas, comme M. de Forcheville, placé à la droite de Mme Verdurin qui avait fait pour le « nouveau » de grands frais de toilette, lui disait : « C’est original, cette robe blanche », le docteur qui n’avait cessé de l’observer tant il était curieux de savoir comment était fait ce qu’il appelait un « de », et qui cherchait une occasion d’attirer son attention et d’entrer plus en contact avec lui, saisit au vol le mot « blanche », et sans lever le nez de son assiette, dit : « blanche ?, puis sans bouger la tête lança furtivement de droite et de gauche des regards incertains et souriants. Tandis que Swann, par l’effort douloureux et vain qu’il fit pour sourire, témoigna qu’il jugeait ce calembour stupide, Forcheville avait montré à la fois qu’il en goûtait la finesse et qu’il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaieté dont la franchise avait charmé Mme Verdurin. Qu’est-ce que vous dites d’un savant comme cela ? Il n’y a pas moyen de causer sérieusement deux minutes avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela, à votre hôpital ? avait-elle ajouté en se tournant vers le docteur, ça ne doit pas être ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu’il va falloir que je demande à m’y faire admettre. Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie de Blanche de Castille, si j’ose m’exprimer ainsi. demanda Brichot à Mme Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés, précipita sa figure dans ses mains d’où s’échappèrent des cris étouffés. Mon Dieu, madame, je ne voudrais pas alarmer les âmes respectueuses s’il y en a autour de cette table, sub rosa... Je reconnais d’ailleurs que notre ineffable république athénienne ô combien ! pourrait honorer en cette capétienne obscurantiste le premier des préfets de police à poigne. Si fait, mon cher hôte, si fait, reprit-il de sa voix bien timbrée qui détachait chaque syllabe, en réponse à une objection de M. La Chronique de Saint-Denis dont nous ne pouvons contester la sûreté d’information ne laisse aucun doute à cet égard. Nulle ne pourrait être mieux choisie comme patronne par un prolétariat laïcisateur que cette mère d’un saint à qui elle en fit d’ailleurs voir de saumâtres, comme dit Suger et autres saint Bernard ; car avec elle chacun en prenait pour son grade. demanda Forcheville à Mme Verdurin, il a l’air d’être de première force. Comment, vous ne connaissez pas le fameux Brichot ? il est célèbre dans toute l’Europe. c’est Bréchot, s’écria Forcheville qui n’avait pas bien entendu, vous m’en direz tant, ajouta-t-il tout en attachant sur l’homme célèbre des yeux écarquillés. C’est toujours intéressant de dîner avec un homme en vue. Mais, dites-moi, vous nous invitez-là avec des convives de choix. On ne s’ennuie pas chez vous. vous savez ce qu’il y a surtout, dit modestement Mme Verdurin, c’est qu’ils se sentent en confiance. Ils parlent de ce qu’ils veulent, et la conversation rejaillit en fusées. Ainsi Brichot, ce soir, ce n’est rien : je l’ai vu, vous savez, chez moi, éblouissant, à se mettre à genoux devant ; eh bien ! chez les autres, ce n’est plus le même homme, il n’a plus d’esprit, il faut lui arracher les mots, il est même ennuyeux. Un genre d’esprit comme celui de Brichot aurait été tenu pour stupidité pure dans la coterie où Swann avait passé sa jeunesse, bien qu’il soit compatible avec une intelligence réelle. Et celle du professeur, vigoureuse et bien nourrie, aurait probablement pu être enviée par bien des gens du monde que Swann trouvait spirituels. Mais ceux-ci avaient fini par lui inculquer si bien leurs goûts et leurs répugnances, au moins en tout ce qui touche à la vie mondaine et même en celle de ses parties annexes qui devrait plutôt relever du domaine de l’intelligence : la conversation, que Swann ne put trouver les plaisanteries de Brichot que pédantesques, vulgaires et grasses à écœurer. Puis il était choqué dans l’habitude qu’il avait des bonnes manières, par le ton rude et militaire qu’affectait, en s’adressant à chacun, l’universitaire cocardier. Enfin, peut-être avait-il surtout perdu, ce soir-là, de son indulgence en voyant l’amabilité que Mme Verdurin déployait pour ce Forcheville qu’Odette avait eu la singulière idée d’amener. Un peu gênée vis-à-vis de Swann, elle lui avait demandé en arrivant : Et lui, s’apercevant pour la première fois que Forcheville qu’il connaissait depuis longtemps pouvait plaire à une femme et était assez bel homme, avait répondu : « Immonde ! » Certes, il n’avait pas l’idée d’être jaloux d’Odette, mais il ne se sentait pas aussi heureux que d’habitude et quand Brichot, ayant commencé à raconter l’histoire de la mère de Blanche de Castille qui « avait été avec Henri Plantagenet des années avant de l’épouser », voulut s’en faire demander la suite par Swann en lui disant : « n’est-ce pas monsieur Swann ? » sur le ton martial qu’on prend pour se mettre à la portée d’un paysan ou pour donner du cœur à un troupier, Swann coupa l’effet de Brichot à la grande fureur de la maîtresse de la maison, en répondant qu’on voulût bien l’excuser de s’intéresser si peu à Blanche de Castille, mais qu’il avait quelque chose à demander au peintre. Celui-ci, en effet, était allé dans l’après-midi visiter l’exposition d’un artiste, ami de M. Verdurin, qui était mort récemment, et Swann aurait voulu savoir par lui (car il appréciait son goût) si vraiment il y avait dans ces dernières œuvres plus que la virtuosité qui stupéfiait déjà dans les précédentes. À ce point de vue-là, c’était extraordinaire, mais cela ne semblait pas d’un art, comme on dit, très « élevé », dit Swann en souriant. à la hauteur d’une institution, interrompit Cottard en levant les bras avec une gravité simulée. Toute la table éclata de rire. Quand je vous disais qu’on ne peut pas garder son sérieux avec lui, dit Mme Verdurin à Forcheville. Au moment où on s’y attend le moins, il vous sort une calembredaine. Mais elle remarqua que seul Swann ne s’était pas déridé. Du reste il n’était pas très content que Cottard fît rire de lui devant Forcheville. Mais le peintre, au lieu de répondre d’une façon intéressante à Swann, ce qu’il eût probablement fait s’il eût été seul avec lui, préféra se faire admirer des convives en plaçant un morceau sur l’habileté du maître disparu. Je me suis approché, dit-il, pour voir comment c’était fait, j’ai mis le nez dessus. on ne pourrait pas dire si c’est fait avec de la colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze, avec du soleil, avec du caca ! Et un font douze, s’écria trop tard le docteur dont personne ne comprit l’interruption. Ça a l’air fait avec rien, reprit le peintre, pas plus moyen de découvrir le truc que dans la Ronde ou les Régentes et c’est encore plus fort comme patte que Rembrandt et que Hals. Tout y est, mais non, je vous jure. Et comme les chanteurs parvenus à la note la plus haute qu’ils puissent donner continuent en voix de tête, piano, il se contenta de murmurer, et en riant, comme si en effet cette peinture eût été dérisoire à force de beauté : Ça sent bon, ça vous prend à la tête, ça vous coupe la respiration, ça vous fait des chatouilles, et pas mèche de savoir avec quoi c’est fait, c’en est sorcier, c’est de la rouerie, c’est du miracle (éclatant tout à fait de rire) : c’en est malhonnête ! » En s’arrêtant, redressant gravement la tête, prenant une note de basse profonde qu’il tâcha de rendre harmonieuse, il ajouta : « et c’est si loyal ! » Sauf au moment où il avait dit : « plus fort que la Ronde », blasphème qui avait provoqué une protestation de Mme Verdurin qui tenait « la Ronde » pour le plus grand chef-d’œuvre de l’univers avec « la Neuvième » et « la Samothrace », et à : « fait avec du caca », qui avait fait jeter à Forcheville un coup d’œil circulaire sur la table pour voir si le mot passait et avait ensuite amené sur sa bouche un sourire prude et conciliant, tous les convives, excepté Swann, avaient attaché sur le peintre des regards fascinés par l’admiration. Ce qu’il m’amuse quand il s’emballe comme ça, s’écria, quand il eut terminé, Mme Verdurin, ravie que la table fût justement si intéressante le jour où M. de Forcheville venait pour la première fois. Et toi, qu’est-ce que tu as à rester comme cela, bouche bée comme une grande bête ? Tu sais pourtant qu’il parle bien ; on dirait que c’est la première fois qu’il vous entend. Si vous l’aviez vu pendant que vous parliez, il vous buvait. Et demain il nous récitera tout ce que vous avez dit sans manger un mot. Mais non, c’est pas de la blague, dit le peintre, enchanté de son succès, vous avez l’air de croire que je fais le boniment, que c’est du chiqué ; je vous y mènerai voir, vous direz si j’ai exagéré, je vous fiche mon billet que vous revenez plus emballée que moi ! Mais nous ne croyons pas que vous exagérez, nous voulons seulement que vous mangiez et que mon mari mange aussi ; redonnez de la sole normande à Monsieur, vous voyez bien que la sienne est froide. Nous ne sommes pas si pressés, vous servez comme s’il y avait le feu, attendez donc un peu pour donner la salade. Mme Cottard, qui était modeste et parlait peu, savait pourtant ne pas manquer d’assurance quand une heureuse inspiration lui avait fait trouver un mot juste. Elle sentait qu’elle aurait du succès, cela la mettait en confiance, et ce qu’elle en faisait était moins pour briller que pour être utile à la carrière de son mari. Aussi ne laissa-t-elle pas échapper le mot de salade que venait de prononcer Mme Verdurin. Ce n’est pas de la salade japonaise ? dit-elle à mi-voix en se tournant vers Odette. Et ravie et confuse de l’à-propos et de la hardiesse qu’il y avait à faire ainsi une allusion discrète, mais claire, à la nouvelle et retentissante pièce de Dumas, elle éclata d’un rire charmant d’ingénue, peu bruyant, mais si irrésistible qu’elle resta quelques instants sans pouvoir le maîtriser. « Qui est cette dame ? elle a de l’esprit », dit Forcheville. Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dîner vendredi. Je vais vous paraître bien provinciale, monsieur, dit Mme Cottard à Swann, mais je n’ai pas encore vu cette fameuse Francillon dont tout le monde parle. Le docteur y est allé (je me rappelle même qu’il m’a dit avoir eu le très grand plaisir de passer la soirée avec vous) et j’avoue que je n’ai pas trouvé raisonnable qu’il louât des places pour y retourner avec moi. Évidemment, au Théâtre-Français, on ne regrette jamais sa soirée, c’est toujours si bien joué, mais comme nous avons des amis très aimables (Mme Cottard prononçait rarement un nom propre et se contentait de dire « des amis à nous », « une de mes amies », par « distinction », sur un ton factice, et avec l’air d’importance d’une personne qui ne nomme que qui elle veut) qui ont souvent des loges et ont la bonne idée de nous emmener à toutes les nouveautés qui en valent la peine, je suis toujours sûre de voir Francillon un peu plus tôt ou un peu plus tard, et de pouvoir me former une opinion. Je dois pourtant confesser que je me trouve assez sotte, car, dans tous les salons où je vais en visite, on ne parle naturellement que de cette malheureuse salade japonaise. On commence même à en être un peu fatigué, ajouta-t-elle en voyant que Swann n’avait pas l’air aussi intéressé qu’elle aurait cru par une si brûlante actualité. Il faut avouer pourtant que cela donne quelquefois prétexte à des idées assez amusantes. Ainsi j’ai une de mes amies qui est très originale, quoique très jolie femme, très entourée, très lancée, et qui prétend qu’elle a fait faire chez elle cette salade japonaise, mais en faisant mettre tout ce qu’Alexandre Dumas fils dit dans la pièce. Elle avait invité quelques amies à venir en manger. Malheureusement je n’étais pas des élues. Mais elle nous l’a raconté tantôt, à son jour ; il paraît que c’était détestable, elle nous a fait rire aux larmes. Mais vous savez, tout est dans la manière de raconter, dit-elle en voyant que Swann gardait un air grave. Et supposant que c’était peut-être parce qu’il n’aimait pas Francillon : Du reste, je crois que j’aurai une déception. Je ne crois pas que cela vaille Serge Panine, l’idole de Mme de Crécy. Voilà au moins des sujets qui ont du fond, qui font réfléchir ; mais donner une recette de salade sur la scène du Théâtre-Français ! Du reste, comme tout ce qui vient de la plume de Georges Ohnet, c’est toujours si bien écrit. Je ne sais pas si vous connaissez le Maître de Forges que je préférerais encore à Serge Panine. Pardonnez-moi, lui dit Swann d’un air ironique, mais j’avoue que mon manque d’admiration est à peu près égal pour ces deux chefs-d’œuvre. Vraiment, qu’est-ce que vous leur reprochez ? Trouvez-vous peut-être que c’est un peu triste ? D’ailleurs, comme je dis toujours, il ne faut jamais discuter sur les romans ni sur les pièces de théâtre. Chacun a sa manière de voir et vous pouvez trouver détestable ce que j’aime le mieux. Elle fut interrompue par Forcheville qui interpellait Swann. En effet, tandis que Mme Cottard parlait de Francillon, Forcheville avait exprimé à Mme Verdurin son admiration pour ce qu’il avait appelé le petit « speech » du peintre. Monsieur a une facilité de parole, une mémoire ! avait-il dit à Mme Verdurin quand le peintre eut terminé, comme j’en ai rarement rencontré. je voudrais bien en avoir autant. Bréchot, vous avez là deux numéros qui se valent, je ne sais même pas si comme platine, celui-ci ne damerait pas encore le pion au professeur. Ça vient plus naturellement, c’est moins recherché. Quoi qu’il ait dit chemin faisant quelques mots un peu réalistes, mais c’est le goût du jour, je n’ai pas souvent vu tenir le crachoir avec une pareille dextérité, comme nous disions au régiment, où pourtant j’avais un camarade que justement monsieur me rappelait un peu. À propos de n’importe quoi, je ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il pouvait dégoiser pendant des heures ; non, pas à propos de ce verre, ce que je dis est stupide ; mais à propos de la bataille de Waterloo, de tout ce que vous voudrez et il nous envoyait chemin faisant des choses auxquelles vous n’auriez jamais pensé. Du reste Swann était dans le même régiment ; il a dû le connaître. de Forcheville et comme pour se rapprocher plus aisément d’Odette, il désirait être agréable à Swann, voulant saisir cette occasion, pour le flatter, de parler de ses belles relations, mais d’en parler en homme du monde sur un ton de critique cordiale et n’avoir pas l’air de l’en féliciter comme d’un succès inespéré : « N’est-ce pas, Swann ? D’ailleurs, comment faire pour le voir ? Cet animal-là est tout le temps fourré chez les La Trémoïlle, chez les Laumes, chez tout ça !... » Imputation d’autant plus fausse d’ailleurs que depuis un an Swann n’allait plus guère que chez les Verdurin. Mais le seul nom de personnes qu’ils ne connaissaient pas était accueilli chez eux par un silence réprobateur. Verdurin, craignant la pénible impression que ces noms d’« ennuyeux », surtout lancés ainsi sans tact à la face de tous les fidèles, avaient dû produire sur sa femme, jeta sur elle à la dérobée un regard plein d’inquiète sollicitude. Il vit alors que dans sa résolution de ne pas prendre acte, de ne pas avoir été touchée par la nouvelle qui venait de lui être notifiée, de ne pas seulement rester muette, mais d’avoir été sourde comme nous l’affectons quand un ami fautif essaye de glisser dans la conversation une excuse que ce serait avoir l’air d’admettre que de l’avoir écoutée sans protester, ou quand on prononce devant nous le nom défendu d’un ingrat, Mme Verdurin pour que son silence n’eût pas l’air d’un consentement, mais du silence ignorant des choses inanimées, avait soudain dépouillé son visage de toute vie, de toute motilité ; son front bombé n’était plus qu’une belle étude de ronde bosse où le nom de ces La Trémoïlle, chez qui était toujours fourré Swann, n’avait pu pénétrer ; son nez légèrement froncé laissait voir une échancrure qui semblait calquée sur la vie. On eût dit que sa bouche entr’ouverte allait parler. Ce n’était plus qu’une cire perdue, qu’un masque de plâtre, qu’une maquette pour un monument, qu’un buste pour le Palais de l’Industrie, devant lequel le public s’arrêterait certainement pour admirer comment le sculpteur, en exprimant l’imprescriptible dignité des Verdurin opposée à celle des La Trémoïlle et des Laumes qu’ils valent certes ainsi que tous les ennuyeux de la terre, était arrivé à donner une majesté presque papale à la blancheur et à la rigidité de la pierre. Mais le marbre finit par s’animer et fit entendre qu’il fallait ne pas être dégoûté pour aller chez ces gens-là, car la femme était toujours ivre et le mari si ignorant qu’il disait collidor pour corridor. On me paierait bien cher que je ne laisserais pas entrer ça chez moi, conclut Mme Verdurin, en regardant Swann d’un air impérieux. Sans doute elle n’espérait pas qu’il se soumettrait jusqu’à imiter la sainte simplicité de la tante du pianiste qui venait de s’écrier : Ce qui m’étonne, c’est qu’ils trouvent encore des personnes qui consentent à leur causer ! il me semble que j’aurais peur : un mauvais coup est si vite reçu ! Comment y a-t-il encore du peuple assez brute pour leur courir après. Que ne répondait-il du moins comme Forcheville : « Dame, c’est une duchesse ! il y a des gens que ça impressionne encore », ce qui aurait permis au moins à Mme Verdurin de répliquer : « Grand bien leur fasse ! » Au lieu de cela, Swann se contenta de rire d’un air qui signifiait qu’il ne pouvait même pas prendre au sérieux une pareille extravagance. Verdurin, continuant à jeter sur sa femme des regards furtifs, voyait avec tristesse et comprenait trop bien qu’elle éprouvait la colère d’un grand inquisiteur qui ne parvient pas à extirper l’hérésie, et pour tâcher d’amener Swann à une rétractation, comme le courage de ses opinions paraît toujours un calcul et une lâcheté aux yeux de ceux à l’encontre de qui il s’exerce, M. Dites donc franchement votre pensée, nous n’irons pas le leur répéter. Mais ce n’est pas du tout par peur de la duchesse (si c’est des La Trémoïlle que vous parlez). Je vous assure que tout le monde aime aller chez elle. Je ne vous dis pas qu’elle soit « profonde » (il prononça profonde, comme si ç’avait été un mot ridicule, car son langage gardait la trace d’habitudes d’esprit qu’une certaine rénovation, marquée par l’amour de la musique, lui avait momentanément fait perdre il exprimait parfois ses opinions avec chaleur mais, très sincèrement, elle est intelligente et son mari est un véritable lettré. Si bien que Mme Verdurin sentant que, par ce seul infidèle, elle serait empêchée de réaliser l’unité morale du petit noyau, ne put pas s’empêcher dans sa rage contre cet obstiné qui ne voyait pas combien ses paroles la faisaient souffrir, de lui crier du fond du cœur : Trouvez-le si vous voulez, mais du moins ne nous le dites pas. Tout dépend de ce que vous appelez intelligence, dit Forcheville qui voulait briller à son tour. Voyons, Swann, qu’entendez-vous par intelligence ? s’écria Odette, voilà les grandes choses dont je lui demande de me parler, mais il ne veut jamais. Pour vous, reprit Forcheville, l’intelligence, est-ce le bagout du monde, les personnes qui savent s’insinuer ? Finissez votre entremets qu’on puisse enlever votre assiette, dit Mme Verdurin d’un ton aigre en s’adressant à Saniette, lequel absorbé dans des réflexions, avait cessé de manger. Et peut-être un peu honteuse du ton qu’elle avait pris : « Cela ne fait rien, vous avez votre temps, mais, si je vous le dis, c’est pour les autres, parce que cela empêche de servir. » Il y a, dit Brichot en martelant les syllabes, une définition bien curieuse de l’intelligence dans ce doux anarchiste de Fénelon... dit à Forcheville et au docteur Mme Verdurin, il va nous dire la définition de l’intelligence par Fénelon, c’est intéressant, on n’a pas toujours l’occasion d’apprendre cela. Mais Brichot attendait que Swann eût donné la sienne. Celui-ci ne répondit pas et en se dérobant fit manquer la brillante joute que Mme Verdurin se réjouissait d’offrir à Forcheville. Naturellement, c’est comme avec moi, dit Odette d’un ton boudeur, je ne suis pas fâchée de voir que je ne suis pas la seule qu’il ne trouve pas à la hauteur. Ces de La Trémouaille que Mme Verdurin nous a montrés comme si peu recommandables, demanda Brichot, en articulant avec force, descendent-ils de ceux que cette bonne snob de Mme de Sévigné avouait être heureuse de connaître parce que cela faisait bien pour ses paysans ? Il est vrai que la marquise avait une autre raison, et qui pour elle devait primer celle-là, car gendelettre dans l’âme, elle faisait passer la copie avant tout. Or dans le journal qu’elle envoyait régulièrement à sa fille, c’est Mme de la Trémouaille, bien documentée par ses grandes alliances, qui faisait la politique étrangère. Mais non, je ne crois pas que ce soit la même famille, dit à tout hasard Mme Verdurin. Saniette qui, depuis qu’il avait rendu précipitamment au maître d’hôtel son assiette encore pleine, s’était replongé dans un silence méditatif, en sortit enfin pour raconter en riant l’histoire d’un dîner qu’il avait fait avec le duc de La Trémoïlle et d’où il résultait que celui-ci ne savait pas que George Sand était le pseudonyme d’une femme. Swann, qui avait de la sympathie pour Saniette, crut devoir lui donner sur la culture du duc des détails montrant qu’une telle ignorance de la part de celui-ci était matériellement impossible ; mais tout d’un coup il s’arrêta, il venait de comprendre que Saniette n’avait pas besoin de ces preuves et savait que l’histoire était fausse pour la raison qu’il venait de l’inventer il y avait un moment. Cet excellent homme souffrait d’être trouvé si ennuyeux par les Verdurin ; et ayant conscience d’avoir été plus terne encore à ce dîner que d’habitude, il n’avait voulu le laisser finir sans avoir réussi à amuser. Il capitula si vite, eut l’air si malheureux de voir manqué l’effet sur lequel il avait compté et répondit d’un ton si lâche à Swann pour que celui-ci ne s’acharnât pas à une réfutation désormais inutile : « C’est bon, c’est bon ; en tous cas, même si je me trompe, ce n’est pas un crime, je pense » que Swann aurait voulu pouvoir dire que l’histoire était vraie et délicieuse. Le docteur qui les avait écoutés eut l’idée que c’était le cas de dire : « Se non è vero », mais il n’était pas assez sûr des mots et craignit de s’embrouiller. Après le dîner, Forcheville alla de lui-même vers le docteur. Elle n’a pas dû être mal, Mme Verdurin, et puis c’est une femme avec qui on peut causer, pour moi tout est là. Évidemment elle commence à avoir un peu de bouteille. Mais Mme de Crécy, voilà une petite femme qui a l’air intelligente, ah ! saperlipopette, on voit tout de suite qu’elle a l’œil américain, celle-là ! Nous parlons de Mme de Crécy, dit-il à M. Verdurin qui s’approchait, la pipe à la bouche. Je me figure que comme corps de femme... J’aimerais mieux l’avoir dans mon lit que le tonnerre, dit précipitamment Cottard qui depuis quelques instants attendait en vain que Forcheville reprît haleine pour placer cette vieille plaisanterie dont il craignait que ne revînt pas l’à-propos si la conversation changeait de cours, et qu’il débita avec cet excès de spontanéité et d’assurance qui cherche à masquer la froideur et l’émoi inséparables d’une récitation. Forcheville la connaissait, il la comprit et s’en amusa. Verdurin, il ne marchanda pas sa gaieté, car il avait trouvé depuis peu pour la signifier un symbole autre que celui dont usait sa femme, mais aussi simple et aussi clair. À peine avait-il commencé à faire le mouvement de tête et d’épaules de quelqu’un qui s’esclaffle qu’aussitôt il se mettait à tousser comme si, en riant trop fort, il avait avalé la fumée de sa pipe. Et la gardant toujours au coin de sa bouche, il prolongeait indéfiniment le simulacre de suffocation et d’hilarité. Ainsi lui et Mme Verdurin, qui en face, écoutant le peintre qui lui racontait une histoire, fermait les yeux avant de précipiter son visage dans ses mains, avaient l’air de deux masques de théâtre qui figuraient différemment la gaieté. Verdurin avait d’ailleurs fait sagement en ne retirant pas sa pipe de sa bouche, car Cottard qui avait besoin de s’éloigner un instant fit à mi-voix une plaisanterie qu’il avait apprise depuis peu et qu’il renouvelait chaque fois qu’il avait à aller au même endroit : « Il faut que j’aille entretenir un instant le duc d’Aumale », de sorte que la quinte de M. Voyons, enlève donc ta pipe de ta bouche, tu vois bien que tu vas t’étouffer à te retenir de rire comme ça, lui dit Mme Verdurin qui venait offrir des liqueurs. Quel homme charmant que votre mari, il a de l’esprit comme quatre, déclara Forcheville à Mme Cottard. Un vieux troupier comme moi ça ne refuse jamais la goutte. de Forcheville trouve Odette charmante, dit M. Mais justement elle voudrait déjeuner une fois avec vous. Nous allons combiner ça, mais il ne faut pas que Swann le sache. Vous savez, il met un peu de froid. Ça ne vous empêchera pas de venir dîner, naturellement, nous espérons vous avoir très souvent. Avec la belle saison qui vient, nous allons souvent dîner en plein air. Cela ne vous ennuie pas, les petits dîners au Bois ? bien, bien, ce sera très gentil. Est-ce que vous n’allez pas travailler de votre métier, vous ! cria-t-elle au petit pianiste, afin de faire montre, devant un nouveau de l’importance de Forcheville, à la fois de son esprit et de son pouvoir tyrannique sur les fidèles. de Forcheville était en train de me dire du mal de toi, dit Mme Cottard à son mari quand il rentra au salon. Et lui, poursuivant l’idée de la noblesse de Forcheville qui l’occupait depuis le commencement du dîner, lui dit : Je soigne en ce moment une baronne, la baronne Putbus, les Putbus étaient aux Croisades, n’est-ce pas ? Ils ont, en Poméranie, un lac qui est grand comme dix fois la place de la Concorde. Je la soigne pour de l’arthrite sèche, c’est une femme charmante. Elle connaît du reste Mme Verdurin, je crois. Ce qui permit à Forcheville, quand il se retrouva, un moment après, seul avec Mme Cottard, de compléter le jugement favorable qu’il avait porté sur son mari : Et puis il est intéressant, on voit qu’il connaît du monde. Dame, ça sait tant de choses, les médecins. Je vais jouer la phrase de la Sonate pour M. ce n’est pas au moins le « Serpent à Sonates » ? de Forcheville pour faire de l’effet. Mais le docteur Cottard, qui n’avait jamais entendu ce calembour, ne le comprit pas et crut à une erreur de M. Il s’approcha vivement pour la rectifier : Mais non, ce n’est pas serpent à sonates qu’on dit, c’est serpent à sonnettes, dit-il d’un ton zélé, impatient et triomphal. Avouez qu’il est drôle, docteur ? je le connais depuis si longtemps, répondit Cottard. Mais ils se turent ; sous l’agitation des trémolos de violon qui la protégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là et comme dans un pays de montagne, derrière l’immobilité apparente et vertigineuse d’une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus bas, la forme minuscule d’une promeneuse la petite phrase venait d’apparaître, lointaine, gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau transparent, incessant et sonore. Et Swann, en son cœur, s’adressa à elle comme à une confidente de son amour, comme à une amie d’Odette qui devrait bien lui dire de ne pas faire attention à ce Forcheville. vous arrivez tard, dit Mme Verdurin à un fidèle qu’elle n’avait invité qu’en « cure-dents », nous avons eu « un » Brichot incomparable, d’une éloquence ! Je crois que c’est la première fois que vous vous rencontriez avec lui, dit-elle pour lui faire remarquer que c’était à elle qu’il devait de le connaître. N’est-ce pas, il a été délicieux, notre Brichot ? il ne vous a pas intéressé ? Mais si, madame, beaucoup, j’ai été ravi. Il est peut-être un peu péremptoire et un peu jovial pour mon goût. Je lui voudrais parfois un peu d’hésitations et de douceur, mais on sent qu’il sait tant de choses et il a l’air d’un bien brave homme. Tour le monde se retira fort tard. Les premiers mots de Cottard à sa femme furent : J’ai rarement vu Mme Verdurin aussi en verve que ce soir. Qu’est-ce que c’est exactement que cette Mme Verdurin ? dit Forcheville au peintre à qui il proposa de revenir avec lui. Odette le vit s’éloigner avec regret, elle n’osa pas ne pas revenir avec Swann, mais fut de mauvaise humeur en voiture, et quand il lui demanda s’il devait entrer chez elle, elle lui dit : « Bien entendu », en haussant les épaules avec impatience. Quand tous les invités furent partis, Mme Verdurin dit à son mari : As-tu remarqué comme Swann a ri d’un rire niais quand nous avons parlé de Mme La Trémoïlle ? Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour montrer qu’ils n’étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait d’imiter leur fierté, mais n’avait pas bien saisi par quelle forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler l’emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les de La Trémoïlle ou plutôt par une abréviation en usage dans les paroles des chansons de café-concert et les légendes des caricaturistes et qui dissimulait le de, les d’La Trémoïlle, mais elle se rattrapait en disant : « Madame La Trémoïlle. » « La Duchesse, comme dit Swann », ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait qu’elle ne faisait que citer et ne prenait pas à son compte une dénomination aussi naïve et ridicule. Je te dirai que je l’ai trouvé extrêmement bête. Il n’est pas franc, c’est un monsieur cauteleux, toujours entre le zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Voilà au moins un homme qui vous dit carrément sa façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît pas. Ce n’est pas comme l’autre qui n’est jamais ni figue ni raisin. Du reste Odette a l’air de préférer joliment le Forcheville, et je lui donne raison. Et puis enfin, puisque Swann veut nous la faire à l’homme du monde, au champion des duchesses, au moins l’autre a son titre ; il est toujours comte de Forcheville, ajouta-t-il d’un air délicat, comme si, au courant de l’histoire de ce comté, il en soupesait minutieusement la valeur particulière. Je te dirai, dit Mme Verdurin, qu’il a cru devoir lancer contre Brichot quelques insinuations venimeuses et assez ridicules. Naturellement, comme il a vu que Brichot était aimé dans la maison, c’était une manière de nous atteindre, de bêcher notre dîner. On sent le bon petit camarade qui vous débinera en sortant. Mais je te l’ai dit, répondit M. Verdurin, c’est le raté, le petit individu envieux de tout ce qui est un peu grand. En réalité il n’y avait pas un fidèle qui ne fût plus malveillant que Swann ; mais tous ils avaient la précaution d’assaisonner leurs médisances de plaisanteries connues, d’une petite pointe d’émotion et de cordialité ; tandis que la moindre réserve que se permettait Swann, dépouillée des formules de convention telles que : « Ce n’est pas du mal que nous disons » et auxquelles il dédaignait de s’abaisser, paraissait une perfidie. Il y a des auteurs originaux dont la moindre hardiesse révolte parce qu’ils n’ont pas d’abord flatté les goûts du public et ne lui ont pas servi les lieux communs auxquels il est habitué ; c’est de la même manière que Swann indignait M. Pour Swann comme pour eux, c’était la nouveauté de son langage qui faisait croire à la noirceur de ses intentions. Swann ignorait encore la disgrâce dont il était menacé chez les Verdurin et continuait à voir leurs ridicules en beau, au travers de son amour. Il n’avait de rendez-vous avec Odette, au moins le plus souvent, que le soir ; mais le jour, ayant peur de la fatiguer de lui en allant chez elle, il aurait aimé du moins ne pas cesser d’occuper sa pensée, et à tous moments il cherchait à trouver une occasion d’y intervenir, mais d’une façon agréable pour elle. Si, à la devanture d’un fleuriste ou d’un joaillier, la vue d’un arbuste ou d’un bijou le charmait, aussitôt il pensait à les envoyer à Odette, imaginant le plaisir qu’ils lui avaient procuré, ressenti par elle, venant accroître la tendresse qu’elle avait pour lui, et les faisait porter immédiatement rue La Pérouse, pour ne pas retarder l’instant où, comme elle recevrait quelque chose de lui, il se sentirait en quelque sorte près d’elle. Il voulait surtout qu’elle les reçût avant de sortir pour que la reconnaissance qu’elle éprouverait lui valût un accueil plus tendre quand elle le verrait chez les Verdurin, ou même, qui sait ? si le fournisseur faisait assez diligence, peut-être une lettre qu’elle lui enverrait avant le dîner, ou sa venue à elle en personne chez lui, en une visite supplémentaire, pour le remercier. Comme jadis quand il expérimentait sur la nature d’Odette les réactions du dépit, il cherchait par celles de la gratitude à tirer d’elle des parcelles intimes de sentiment qu’elle ne lui avait pas révélées encore. Souvent elle avait des embarras d’argent et, pressée par une dette, le priait de lui venir en aide. Il en était heureux comme de tout ce qui pouvait donner à Odette une grande idée de l’amour qu’il avait pour elle, ou simplement une grande idée de son influence, de l’utilité dont il pouvait lui être. Sans doute si on lui avait dit au début : « c’est ta situation qui lui plaît », et maintenant : « c’est pour ta fortune qu’elle t’aime », il ne l’aurait pas cru, et n’aurait pas été d’ailleurs très mécontent qu’on se la figurât tenant à lui qu’on les sentît unis l’un à l’autre par quelque chose d’aussi fort que le snobisme ou l’argent. Mais, même s’il avait pensé que c’était vrai, peut-être n’eût-il pas souffert de découvrir à l’amour d’Odette pour lui cet état plus durable que l’agrément ou les qualités qu’elle pouvait lui trouver : l’intérêt, l’intérêt qui empêcherait de venir jamais le jour où elle aurait pu être tentée de cesser de le voir. Pour l’instant, en la comblant de présents, en lui rendant des services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par lui-même. Et cette volupté d’être amoureux, de ne vivre que d’amour, de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il la payait, en dilettante, de sensations immatérielles, lui en augmentait la valeur comme on voit des gens incertains si le spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s’en convaincre ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en louant cent francs par jour la chambre d’hôtel qui leur permet de les goûter. Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de l’argent. En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait diminué. Alors, tout d’un coup, il se demanda si cela, ce n’était pas précisément l’« entretenir » (comme si, en effet, cette notion d’entretenir pouvait être extraite d’éléments non pas mystérieux ni pervers, mais appartenant au fond quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille francs, domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux bureau où Swann l’avait repris pour l’envoyer avec quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis qu’il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu’elle eût jamais pu recevoir d’argent de personne avant lui), ce mot qu’il avait cru si inconciliable avec elle, de « femme entretenue ». Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit, qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage électrique, on put couper l’électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente, à savoir qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela lui causerait. Le soir, quand il ne restait pas chez lui à attendre l’heure de retrouver Odette chez les Verdurin ou plutôt dans un des restaurants d’été qu’ils affectionnaient au Bois et surtout à Saint-Cloud, il allait dîner dans quelqu’une de ces maisons élégantes dont il était jadis le convive habituel. Il ne voulait pas perdre contact avec des gens qui savait-on ? pourraient peut-être un jour être utiles à Odette, et grâce auxquels en attendant il réussissait souvent à lui être agréable. Puis l’habitude qu’il avait eue longtemps du monde, du luxe, lui en avait donné, en même temps que le dédain, le besoin, de sorte qu’à partir du moment où les réduits les plus modestes lui étaient apparus exactement sur le même pied que les plus princières demeures, ses sens étaient tellement accoutumés aux secondes qu’il eût éprouvé quelque malaise à se trouver dans les premiers. Il avait la même considération à un degré d’identité qu’ils n’auraient pu croire pour des petits bourgeois qui faisaient danser au cinquième étage d’un escalier D, palier à gauche, que pour la princesse de Parme qui donnait les plus belles fêtes de Paris ; mais il n’avait pas la sensation d’être au bal en se tenant avec les pères dans la chambre à coucher de la maîtresse de la maison, et la vue des lavabos recouverts de serviettes, des lits transformés en vestiaires, sur le couvre-pied desquels s’entassaient les pardessus et les chapeaux lui donnait la même sensation d’étouffement que peut causer aujourd’hui à des gens habitués à vingt ans d’électricité l’odeur d’une lampe qui charbonne ou d’une veilleuse qui file. Le jour où il dînait en ville, il faisait atteler pour sept heures et demie ; il s’habillait tout en songeant à Odette et ainsi il ne se trouvait pas seul, car la pensée constante d’Odette donnait aux moments où il était loin d’elle le même charme particulier qu’à ceux où elle était là. Il montait en voiture, mais il sentait que cette pensée y avait sauté en même temps et s’installait sur ses genoux comme une bête aimée qu’on emmène partout et qu’il garderait avec lui à table, à l’insu des convives. Il la caressait, se réchauffait à elle, et éprouvant une sorte de langueur, se laissait aller à un léger frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau chez lui, tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d’ancolies. Se sentant souffrant et triste depuis quelque temps, surtout depuis qu’Odette avait présenté Forcheville aux Verdurin, Swann aurait aimé aller se reposer un peu à la campagne. Mais il n’aurait pas eu le courage de quitter Paris un seul jour pendant qu’Odette y était. L’air était chaud ; c’étaient les plus beaux jours du printemps. Et il avait beau traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque hôtel clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c’était un parc qu’il possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant d’arriver au plant d’asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu’au bord de l’étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînait, enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les groseilles et les roses. Après dîner, si le rendez-vous au Bois ou à Saint-Cloud était de bonne heure, il partait si vite en sortant de table surtout si la pluie menaçait de tomber et de faire rentrer plus tôt les « fidèles » qu’une fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que Swann avait quittée avant qu’on servît le café pour rejoindre les Verdurin dans l’île du Bois) dit : Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie de la vessie, on l’excuserait de filer ainsi. Mais tout de même il se moque du monde. Il se disait que le charme du printemps qu’il ne pouvait pas aller goûter à Combray, il le trouverait du moins dans l’île des Cygnes ou à Saint-Cloud. Mais comme il ne pouvait penser qu’à Odette, il ne savait même pas s’il avait senti l’odeur des feuilles, s’il y avait eu du clair de lune. Il était accueilli par la petite phrase de la sonate jouée dans le jardin sur le piano du restaurant. S’il n’y en avait pas là, les Verdurin prenaient une grande peine pour en faire descendre un d’une chambre ou d’une salle à manger : ce n’est pas que Swann fût rentré en faveur auprès d’eux, au contraire. Mais l’idée d’organiser un plaisir ingénieux pour quelqu’un, même pour quelqu’un qu’ils n’aimaient pas, développait chez eux, pendant les moments nécessaires à ces préparatifs, des sentiments éphémères et occasionnels de sympathie et de cordialité. Parfois il se disait que c’était un nouveau soir de printemps de plus qui passait, il se contraignait à faire attention aux arbres, au ciel. Mais l’agitation où le mettait la présence d’Odette, et aussi un léger malaise fébrile qui ne le quittait guère depuis quelque temps, le privait du calme et du bien-être qui sont le fond indispensable aux impressions que peut donner la nature. Un soir où Swann avait accepté de dîner avec les Verdurin, comme pendant le dîner il venait de dire que le lendemain il avait un banquet d’anciens camarades, Odette lui avait répondu en pleine table, devant Forcheville, qui était maintenant un des fidèles, devant le peintre, devant Cottard : Oui, je sais que vous avez votre banquet ; je ne vous verrai donc que chez moi, mais ne venez pas trop tard. Bien que Swann n’eût encore jamais pris bien sérieusement ombrage de l’amitié d’Odette pour tel ou tel fidèle, il éprouvait une douceur profonde à l’entendre avouer ainsi devant tous, avec cette tranquille impudeur, leurs rendez-vous quotidiens du soir, la situation privilégiée qu’il avait chez elle et la préférence pour lui qui y était impliquée. Certes Swann avait souvent pensé qu’Odette n’était à aucun degré une femme remarquable, et la suprématie qu’il exerçait sur un être qui lui était si inférieur n’avait rien qui dût lui paraître si flatteur à voir proclamer à la face des « fidèles », mais depuis qu’il s’était aperçu qu’à beaucoup d’hommes Odette semblait une femme ravissante et désirable, le charme qu’avait pour eux son corps avait éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser entièrement dans les moindres parties de son cœur. Et il avait commencé d’attacher un prix inestimable à ces moments passés chez elle le soir, où il l’asseyait sur ses genoux, lui faisait dire ce qu’elle pensait d’une chose, d’une autre, où il recensait les seuls biens à la possession desquels il tînt maintenant sur terre. Aussi, après ce dîner, la prenant à part, il ne manqua pas de la remercier avec effusion, cherchant à lui enseigner selon les degrés de la reconnaissance qu’il lui témoignait, l’échelle des plaisirs qu’elle pouvait lui causer, et dont le suprême était de le garantir, pendant le temps que son amour durerait et l’y rendrait vulnérable, des atteintes de la jalousie. Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait à verse, il n’avait à sa disposition que sa victoria ; un ami lui proposa de le reconduire chez lui en coupé, et comme Odette, par le fait qu’elle lui avait demandé de venir, lui avait donné la certitude qu’elle n’attendait personne, c’est l’esprit tranquille et le cœur content que, plutôt que de partir ainsi dans la pluie, il serait rentré chez lui se coucher. Mais peut-être, si elle voyait qu’il n’avait pas l’air de tenir à passer toujours avec elle, sans aucune exception, la fin de la soirée, négligerait-elle de la lui réserver, justement une fois où il l’aurait particulièrement désiré. Il arriva chez elle après onze heures, et, comme il s’excusait de n’avoir pu venir plus tôt, elle se plaignit que ce fût en effet bien tard, l’orage l’avait rendue souffrante, elle se sentait mal à la tête et le prévint qu’elle ne le garderait pas plus d’une demi-heure, qu’à minuit, elle le renverrait ; et, peu après, elle se sentit fatiguée et désira s’endormir. Alors, pas de catleyas ce soir ? lui dit-il, moi qui espérais un bon petit catleya. Et d’un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit : Mais non, mon petit, pas de catleyas ce soir, tu vois bien que je suis souffrante ! Cela t’aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n’insiste pas. Elle le pria d’éteindre la lumière avant de s’en aller, il referma lui-même les rideaux du lit et partit. Mais quand il fut rentré chez lui, l’idée lui vint brusquement que peut-être Odette attendait quelqu’un ce soir, qu’elle avait seulement simulé la fatigue et qu’elle ne lui avait demandé d’éteindre que pour qu’il crût qu’elle allait s’endormir, qu’aussitôt qu’il avait été parti, elle l’avait rallumée, et fait rentrer celui qui devait passer la nuit auprès d’elle. Il y avait à peu près une heure et demie qu’il l’avait quittée, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter tout près de chez elle, dans une petite rue perpendiculaire à celle sur laquelle donnait derrière son hôtel et où il allait quelquefois frapper à la fenêtre de sa chambre à coucher pour qu’elle vînt lui ouvrir ; il descendit de voiture, tout était désert et noir dans ce quartier, il n’eut que quelques pas à faire à pied et déboucha presque devant chez elle. Parmi l’obscurité de toutes les fenêtres éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d’où débordait entre les volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et dorée la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant d’autres soirs, du plus loin qu’il l’apercevait, en arrivant dans la rue, le réjouissait et lui annonçait : « elle est là qui t’attend » et qui maintenant, le torturait en lui disant : « elle est là avec celui qu’elle attendait ». Il voulait savoir qui ; il se glissa le long du mur jusqu’à la fenêtre, mais entre les lames obliques des volets il ne pouvait rien voir ; il entendait seulement dans le silence de la nuit le murmure d’une conversation. Certes, il souffrait de voir cette lumière dans l’atmosphère d’or de laquelle se mouvait derrière le châssis le couple invisible et détesté, d’entendre ce murmure qui révélait la présence de celui qui était venu après son départ, la fausseté d’Odette, le bonheur qu’elle était en train de goûter avec lui. Et pourtant il était content d’être venu : le tourment qui l’avait forcé de sortir de chez lui avait perdu de son acuité en perdant de son vague, maintenant que l’autre vie d’Odette, dont il avait eu, à ce moment-là, le brusque et impuissant soupçon, il la tenait là, éclairée en plein par la lampe, prisonnière sans le savoir dans cette chambre où, quand il le voudrait, il entrerait la surprendre et la capturer ; ou plutôt il allait frapper aux volets comme il faisait souvent quand il venait très tard ; ainsi du moins, Odette apprendrait qu’il avait su, qu’il avait vu la lumière et entendu la causerie, et lui, qui tout à l’heure, se la représentait comme se riant avec l’autre de ses illusions, maintenant, c’était eux qu’il voyait, confiants dans leur erreur, trompés en somme par lui qu’ils croyaient bien loin d’ici et qui, lui, savait déjà qu’il allait frapper aux volets. Et peut-être, ce qu’il ressentait en ce moment de presque agréable, c’était autre chose aussi que l’apaisement d’un doute et d’une douleur : un plaisir de l’intelligence. Si, depuis qu’il était amoureux, les choses avaient repris pour lui un peu de l’intérêt délicieux qu’il leur trouvait autrefois, mais seulement là où elles étaient éclairées par le souvenir d’Odette, maintenant, c’était une autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la passion de la vérité, mais d’une vérité, elle aussi, interposée entre lui et sa maîtresse, ne recevant sa lumière que d’elle, vérité tout individuelle qui avait pour objet unique, d’un prix infini et presque d’une beauté désintéressée, les actions d’Odette, ses relations, ses projets, son passé. À toute autre époque de sa vie, les petits faits et gestes quotidiens d’une personne avaient toujours paru sans valeur à Swann : si on lui en faisait le commérage, il le trouvait insignifiant, et, tandis qu’il l’écoutait, ce n’était que sa plus vulgaire attention qui y était intéressée ; c’était pour lui un des moments où il se sentait le plus médiocre. Mais dans cette étrange période de l’amour, l’individuel prend quelque chose de si profond, que cette curiosité qu’il sentait s’éveiller en lui à l’égard des moindres occupations d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autrefois pour l’Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espionner devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des témoignages et l’interprétation des monuments, que des méthodes d’investigation scientifique d’une véritable valeur intellectuelle et appropriées à la recherche de la vérité. Sur le point de frapper contre les volets, il eut un moment de honte en pensant qu’Odette allait savoir qu’il avait eu des soupçons, qu’il était revenu, qu’il s’était posté dans la rue. Elle lui avait dit souvent l’horreur qu’elle avait des jaloux, des amants qui espionnent. Ce qu’il allait faire était bien maladroit, et elle allait le détester désormais, tandis qu’en ce moment encore, tant qu’il n’avait pas frappé, peut-être, même en le trompant, l’aimait-elle. Que de bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi la réalisation à l’impatience d’un plaisir immédiat ! Mais le désir de connaître la vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la réalité de circonstances, qu’il eût donné sa vie pour restituer exactement, était lisible derrière cette fenêtre striée de lumière, comme sous la couverture enluminée d’or d’un de ces manuscrits précieux à la richesse artistique elle-même desquels le savant qui les consulte ne peut rester indifférent. Il éprouvait une volupté à connaître la vérité qui le passionnait dans cet exemplaire unique, éphémère et précieux, d’une matière translucide, si chaude et si belle. Et puis l’avantage qu’il se sentait qu’il avait tant besoin de se sentir sur eux, était peut-être moins de savoir, que de pouvoir leur montrer qu’il savait. Il se haussa sur la pointe des pieds. On n’avait pas entendu, il refrappa plus fort, la conversation s’arrêta. Une voix d’homme dont il chercha à distinguer auquel de ceux des amis d’Odette qu’il connaissait elle pouvait appartenir, demanda : Il n’était pas sûr de la reconnaître. On ouvrit la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n’y avait plus moyen de reculer et, puisqu’elle allait tout savoir, pour ne pas avoir l’air trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de crier d’un air négligent et gai : Ne vous dérangez pas, je passais par là, j’ai vu de la lumière, j’ai voulu savoir si vous n’étiez plus souffrante. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre, l’un tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre inconnue. Ayant l’habitude, quand il venait chez Odette très tard, de reconnaître sa fenêtre à ce que c’était la seule éclairée entre les fenêtres toutes pareilles, il s’était trompé et avait frappé à la fenêtre suivante qui appartenait à la maison voisine. Il s’éloigna en s’excusant et rentra chez lui, heureux que la satisfaction de sa curiosité eût laissé leur amour intact et qu’après avoir simulé depuis si longtemps vis-à-vis d’Odette une sorte d’indifférence, il ne lui eût pas donné, par sa jalousie, cette preuve qu’il l’aimait trop, qui, entre deux amants, dispense, à tout jamais, d’aimer assez, celui qui la reçoit. Il ne lui parla pas de cette mésaventure, lui-même n’y songeait plus. Mais, par moments, un mouvement de sa pensée venait en rencontrer le souvenir qu’elle n’avait pas aperçu, le heurtait, l’enfonçait plus avant et Swann avait ressenti une douleur brusque et profonde. Comme si ç’avait été une douleur physique, les pensées de Swann ne pouvaient pas l’amoindrir ; mais du moins la douleur physique, parce qu’elle est indépendante de la pensée, la pensée peut s’arrêter sur elle, constater qu’elle a diminué, qu’elle a momentanément cessé. Mais cette douleur-là, la pensée, rien qu’en se la rappelant, la recréait. Vouloir n’y pas penser, c’était y penser encore, en souffrir encore. Et quand, causant avec des amis, il oubliait son mal, tout d’un coup un mot qu’on lui disait le faisait changer de visage, comme un blessé dont un maladroit vient de toucher sans précaution le membre douloureux. Quand il quittait Odette, il était heureux, il se sentait calme, il se rappelait les sourires qu’elle avait eus, railleurs en parlant de tel ou tel autre, et tendres pour lui, la lourdeur de sa tête qu’elle avait détachée de son axe pour l’incliner, la laisser tomber, presque malgré elle, sur ses lèvres, comme elle avait fait la première fois en voiture, les regards mourants qu’elle lui avait jetés pendant qu’elle était dans ses bras, tout en contractant frileusement contre l’épaule sa tête inclinée. Mais aussitôt sa jalousie, comme si elle était l’ombre de son amour, se complétait du double de ce nouveau sourire qu’elle lui avait adressé le soir même et qui, inverse maintenant, raillait Swann et se chargeait d’amour pour un autre de cette inclinaison de sa tête mais renversée vers d’autres lèvres, et, données à un autre, toutes les marques de tendresse qu’elle avait eues pour lui. Et tous les souvenirs voluptueux qu’il emportait de chez elle étaient comme autant d’esquisses, de « projets » pareils à ceux que vous soumet un décorateur, et qui permettaient à Swann de se faire une idée des attitudes ardentes ou pâmées qu’elle pouvait avoir avec d’autres. De sorte qu’il en arrivait à regretter chaque plaisir qu’il goûtait près d’elle, chaque caresse inventée et dont il avait eu l’imprudence de lui signaler la douceur, chaque grâce qu’il lui découvrait, car il savait qu’un instant après, elles allaient enrichir d’instruments nouveaux son supplice. Celui-ci était rendu plus cruel encore quand revenait à Swann le souvenir d’un bref regard qu’il avait surpris, il y avait quelques jours, et pour la première fois, dans les yeux d’Odette. C’était après dîner, chez les Verdurin. Soit que Forcheville sentant que Saniette, son beau-frère, n’était pas en faveur chez eux, eût voulu le prendre comme tête de Turc et briller devant eux à ses dépens, soit qu’il eût été irrité par un mot maladroit que celui-ci venait de lui dire, et qui, d’ailleurs, passa inaperçu pour les assistants qui ne savaient pas quelle allusion désobligeante il pouvait renfermer, bien contre le gré de celui qui le prononçait sans malice aucune, soit enfin qu’il cherchât depuis quelque temps une occasion de faire sortir de la maison quelqu’un qui le connaissait trop bien et qu’il savait trop délicat pour qu’il ne se sentît pas gêné à certains moments rien que de sa présence, Forcheville répondit à ce propos maladroit de Saniette avec une telle grossièreté, se mettant à l’insulter, s’enhardissant, au fur et à mesure qu’il vociférait, de l’effroi, de la douleur, des supplications de l’autre, que le malheureux, après avoir demandé à Mme Verdurin s’il devait rester, et n’ayant pas reçu de réponse, s’était retiré en balbutiant, les larmes aux yeux. Odette avait assisté impassible à cette scène, mais quand la porte se fut refermée sur Saniette, faisant descendre en quelque sorte de plusieurs crans l’expression habituelle de son visage, pour pouvoir se trouver dans la bassesse, de plain-pied avec Forcheville, elle avait brillanté ses prunelles d’un sourire sournois de félicitations pour l’audace qu’il avait eue, d’ironie pour celui qui en avait été victime ; elle lui avait jeté un regard de complicité dans le mal, qui voulait si bien dire : « voilà une exécution, ou je ne m’y connais pas. Avez-vous vu son air penaud, il en pleurait », que Forcheville, quand ses yeux rencontrèrent ce regard, dégrisé soudain de la colère ou de la simulation de colère dont il était encore chaud, sourit et répondit : Il n’avait qu’à être aimable, il serait encore ici, une bonne correction peut être utile à tout âge. Un jour que Swann était sorti au milieu de l’après-midi pour faire une visite, n’ayant pas trouvé la personne qu’il voulait rencontrer, il eut l’idée d’entrer chez Odette à cette heure où il n’allait jamais chez elle, mais où il savait qu’elle était toujours à la maison à faire sa sieste ou à écrire des lettres avant l’heure du thé, et où il aurait plaisir à la voir un peu sans la déranger. Le concierge lui dit qu’il croyait qu’elle était là ; il sonna, crut entendre du bruit, entendre marcher, mais on n’ouvrit pas. Anxieux, irrité, il alla dans la petite rue où donnait l’autre face de l’hôtel, se mit devant la fenêtre de la chambre d’Odette ; les rideaux l’empêchaient de rien voir, il frappa avec force aux carreaux, appela ; personne n’ouvrit. Il vit que des voisins le regardaient. Il partit, pensant qu’après tout, il s’était peut-être trompé en croyant entendre des pas ; mais il en resta si préoccupé qu’il ne pouvait penser à autre chose. Il la trouva ; elle lui dit qu’elle était chez elle tantôt quand il avait sonné, mais dormait ; la sonnette l’avait éveillée, elle avait deviné que c’était Swann, elle avait couru après lui, mais il était déjà parti. Elle avait bien entendu frapper aux carreaux. Swann reconnut tout de suite dans ce dire un de ces fragments d’un fait exact que les menteurs pris de court se consolent de faire entrer dans la composition du fait faux qu’ils inventent, croyant y faire sa part et y dérober sa ressemblance à la Vérité. Certes quand Odette venait de faire quelque chose qu’elle ne voulait pas révéler, elle le cachait bien au fond d’elle-même. Mais dès qu’elle se trouvait en présence de celui à qui elle voulait mentir, un trouble la prenait, toutes ses idées s’effondraient, ses facultés d’invention et de raisonnement étaient paralysées, elle ne trouvait plus dans sa tête que le vide, il fallait pourtant dire quelque chose, et elle rencontrait à sa portée précisément la chose qu’elle avait voulu dissimuler et qui étant vraie, était seule restée là. Elle en détachait un petit morceau, sans importance par lui-même, se disant qu’après tout c’était mieux ainsi puisque c’était un détail véritable qui n’offrait pas les mêmes dangers qu’un détail faux. « Ça du moins, c’est vrai, se disait-elle, c’est toujours autant de gagné, il peut s’informer, il reconnaîtra que c’est vrai, ce n’est toujours pas ça qui me trahira. » Elle se trompait, c’était cela qui la trahissait, elle ne se rendait pas compte que ce détail vrai avait des angles qui ne pouvaient s’emboîter que dans les détails contigus du fait vrai dont elle l’avait arbitrairement détaché et qui, quels que fussent les détails inventés entre lesquels elle le placerait, révéleraient toujours par la matière excédante et les vides non remplis, que ce n’était pas d’entre ceux-là qu’il venait. « Elle avoue qu’elle m’avait entendu sonner, puis frapper, et qu’elle avait cru que c’était moi, qu’elle avait envie de me voir, se disait Swann. Mais cela ne s’arrange pas avec le fait qu’elle n’ait pas fait ouvrir. » Mais il ne lui fit pas remarquer cette contradiction, car il pensait que, livrée à elle-même, Odette produirait peut-être quelque mensonge qui serait un faible indice de la vérité ; elle parlait ; il ne l’interrompait pas, il recueillait avec une piété avide et douloureuse ces mots qu’elle lui disait et qu’il sentait (justement, parce qu’elle la cachait derrière eux tout en lui parlant) garder vaguement, comme le voile sacré, l’empreinte, dessiner l’incertain modelé, de cette réalité infiniment précieuse et hélas introuvable : ce qu’elle faisait tantôt à trois heures, quand il était venu de laquelle il ne posséderait jamais que ces mensonges, illisibles et divins vestiges, et qui n’existait plus que dans le souvenir receleur de cet être qui la contemplait sans savoir l’apprécier, mais ne la lui livrerait pas. Certes il se doutait bien par moments qu’en elles-mêmes les actions quotidiennes d’Odette n’étaient pas passionnément intéressantes, et que les relations qu’elle pouvait avoir avec d’autres hommes n’exhalaient pas naturellement d’une façon universelle et pour tout être pensant une tristesse morbide, capable de donner la fièvre du suicide. Il se rendait compte alors que cet intérêt, cette tristesse n’existaient qu’en lui comme une maladie, et que quand celle-ci serait guérie, les actes d’Odette, les baisers qu’elle aurait pu donner redeviendraient inoffensifs comme ceux de tant d’autres femmes. Mais que la curiosité douloureuse que Swann y portait maintenant n’eût sa cause qu’en lui n’était pas pour lui faire trouver déraisonnable de considérer cette curiosité comme importante et de mettre tout en œuvre pour lui donner satisfaction. C’est que Swann arrivait à un âge dont la philosophie favorisée par celle de l’époque, par celle aussi du milieu où Swann avait beaucoup vécu, de cette coterie de la princesse des Laumes où il était convenu qu’on est intelligent dans la mesure où on doute de tout et où on ne trouvait de réel et d’incontestable que les goûts de chacun n’est déjà plus celle de la jeunesse, mais une philosophie positive, presque médicale, d’hommes qui au lieu d’extérioriser les objets de leurs aspirations, essayent de dégager de leurs années déjà écoulées un résidu fixe d’habitudes, de passions qu’ils puissent considérer en eux comme caractéristiques et permanentes et auxquelles, délibérément, ils veilleront d’abord que le genre d’existence qu’ils adoptent puisse donner satisfaction. Swann trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu’il éprouvait à ignorer ce qu’avait fait Odette, aussi bien que la part de la recrudescence qu’un climat humide causait à son eczéma ; de prévoir dans son budget une disponibilité importante pour obtenir sur l’emploi des journées d’Odette des renseignements sans lesquels il se sentirait malheureux, aussi bien qu’il en réservait pour d’autres goûts dont il savait qu’il pouvait attendre du plaisir, au moins avant qu’il fût amoureux, comme celui des collections et de la bonne cuisine. Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de rester encore et le retint même vivement, en lui prenant le bras, au moment où il allait ouvrir la porte pour sortir. Mais il n’y prit pas garde, car, dans la multitude des gestes, des propos, des petits incidents qui remplissent une conversation, il est inévitable que nous passions, sans y rien remarquer qui éveille notre attention, près de ceux qui cachent une vérité que nos soupçons cherchent au hasard, et que nous nous arrêtions au contraire à ceux sous lesquels il n’y a rien. Elle lui redisait tout le temps : « Quel malheur que toi, qui ne viens jamais l’après-midi, pour une fois que cela t’arrive, je ne t’aie pas vu. » Il savait bien qu’elle n’était pas assez amoureuse de lui pour avoir un regret si vif d’avoir manqué sa visite, mais comme elle était bonne, désireuse de lui faire plaisir, et souvent triste quand elle l’avait contrarié, il trouva tout naturel qu’elle le fût cette fois de l’avoir privé de ce plaisir de passer une heure ensemble qui était très grand, non pour elle, mais pour lui. C’était pourtant une chose assez peu importante pour que l’air douloureux qu’elle continuait d’avoir finît par l’étonner. Elle rappelait ainsi, plus encore qu’il ne le trouvait d’habitude, les figures de femmes du peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et navré qui semble succomber sous le poids d’une douleur trop lourde pour elles, simplement quand elles laissent l’enfant Jésus jouer avec une grenade ou regardent Moïse verser de l’eau dans une auge. Il lui avait déjà vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus quand. Et tout d’un coup, il se rappela : c’était quand Odette avait menti en parlant à Mme Verdurin le lendemain de ce dîner où elle n’était pas venue sous prétexte qu’elle était malade et en réalité pour rester avec Swann. Certes, eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes qu’elle n’aurait pu avoir de remords d’un mensonge aussi innocent. Mais ceux que faisait couramment Odette l’étaient moins et servaient à empêcher des découvertes qui auraient pu lui créer avec les uns ou avec les autres, de terribles difficultés. Aussi quand elle mentait, prise de peur, se sentant peu armée pour se défendre, incertaine du succès, elle avait envie de pleurer, par fatigue, comme certains enfants qui n’ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lésait d’ordinaire gravement l’homme à qui elle le faisait, et à la merci duquel elle allait peut-être tomber si elle mentait mal. Alors elle se sentait à la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait à faire un mensonge insignifiant et mondain, par association de sensations et de souvenirs, elle éprouvait le malaise d’un surmenage et le regret d’une méchanceté. Quel mensonge déprimant était-elle en train de faire à Swann pour qu’elle eût ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient fléchir sous l’effort qu’elle s’imposait, et demander grâce ? Il eut l’idée que ce n’était pas seulement la vérité sur l’incident de l’après-midi qu’elle s’efforçait de lui cacher, mais quelque chose de plus actuel, peut-être de non encore survenu et de tout prochain, et qui pourrait l’éclairer sur cette vérité. À ce moment, il entendit un coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses paroles n’étaient qu’un gémissement : son regret de ne pas avoir vu Swann dans l’après-midi, de ne pas lui avoir ouvert, était devenu un véritable désespoir. On entendit la porte d’entrée se refermer et le bruit d’une voiture, comme si repartait une personne celle probablement que Swann ne devait pas rencontrer à qui on avait dit qu’Odette était sortie. Alors en songeant que rien qu’en venant à une heure où il n’en avait pas l’habitude, il s’était trouvé déranger tant de choses qu’elle ne voulait pas qu’il sût, il éprouva un sentiment de découragement, presque de détresse. Mais comme il aimait Odette, comme il avait l’habitude de tourner vers elle toutes ses pensées, la pitié qu’il eût pu s’inspirer à lui-même, ce fut pour elle qu’il la ressentit, et il murmura : « Pauvre chérie ! » Quand il la quitta, elle prit plusieurs lettres qu’elle avait sur sa table et lui demanda s’il ne pourrait pas les mettre à la poste. Il les emporta et, une fois rentré, s’aperçut qu’il avait gardé les lettres sur lui. Il retourna jusqu’à la poste, les tira de sa poche et avant de les jeter dans la boîte regarda les adresses. Elles étaient toutes pour des fournisseurs, sauf une pour Forcheville. Il la tenait dans sa main. Il se disait : « Si je voyais ce qu’il y a dedans, je saurais comment elle l’appelle, comment elle lui parle, s’il y a quelque chose entre eux. Peut-être même qu’en ne la regardant pas, je commets une indélicatesse à l’égard d’Odette, car c’est la seule manière de me délivrer d’un soupçon peut-être calomnieux pour elle, destiné en tous cas à la faire souffrir et que rien ne pourrait plus détruire, une fois la lettre partie. » Il rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gardé sur lui cette dernière lettre. Il alluma une bougie et en approcha l’enveloppe qu’il n’avait pas osé ouvrir. D’abord il ne put rien lire, mais l’enveloppe était mince, et en la faisant adhérer à la carte dure qui y était incluse, il put à travers sa transparence, lire les derniers mots. C’était une formule finale très froide. Si, au lieu que ce fût lui qui regardât une lettre adressée à Forcheville, c’eût été Forcheville qui eût lu une lettre adressée à Swann, il aurait pu voir des mots autrement tendres. Il maintint immobile la carte qui dansait dans l’enveloppe plus grande qu’elle, puis, la faisant glisser avec le pouce, en amena successivement les différentes lignes sous la partie de l’enveloppe qui n’était pas doublée, la seule à travers laquelle on pouvait lire. Malgré cela il ne distinguait pas bien. D’ailleurs cela ne faisait rien, car il en avait assez vu pour se rendre compte qu’il s’agissait d’un petit événement sans importance et qui ne touchait nullement à des relations amoureuses ; c’était quelque chose qui se rapportait à un oncle d’Odette. Swann avait bien lu au commencement de la ligne : « J’ai eu raison », mais ne comprenait pas ce qu’Odette avait eu raison de faire, quand soudain, un mot qu’il n’avait pas pu déchiffrer d’abord, apparut et éclaira le sens de la phrase tout entière : « J’ai eu raison d’ouvrir, c’était mon oncle. » alors Forcheville était là tantôt quand Swann avait sonné et elle l’avait fait partir, d’où le bruit qu’il avait entendu. Alors il lut toute la lettre ; à la fin elle s’excusait d’avoir agi aussi sans façon avec lui et lui disait qu’il avait oublié ses cigarettes chez elle, la même phrase qu’elle avait écrite à Swann une des premières fois qu’il était venu. Mais pour Swann elle avait ajouté : « puissiez-vous y avoir laissé votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre ». Pour Forcheville rien de tel : aucune allusion qui pût faire supposer une intrigue entre eux. À vrai dire d’ailleurs, Forcheville était en tout ceci plus trompé que lui, puisque Odette lui écrivait pour lui faire croire que le visiteur était son oncle. En somme, c’était lui, Swann, l’homme à qui elle attachait de l’importance et pour qui elle avait congédié l’autre. Et pourtant, s’il n’y avait rien entre Odette et Forcheville, pourquoi n’avoir pas ouvert tout de suite, pourquoi avoir dit : « J’ai bien fait d’ouvrir, c’était mon oncle » ; si elle ne faisait rien de mal à ce moment-là, comment Forcheville pourrait-il même s’expliquer qu’elle eût pu ne pas ouvrir ? Swann restait là, désolé, confus et pourtant heureux, devant cette enveloppe qu’Odette lui avait remise sans crainte, tant était absolue la confiance qu’elle avait en sa délicatesse, mais à travers le vitrage transparent de laquelle se dévoilait à lui, avec le secret d’un incident qu’il n’aurait jamais cru possible de connaître, un peu de la vie d’Odette, comme dans une étroite section lumineuse pratiquée à même l’inconnu. Puis sa jalousie s’en réjouissait, comme si cette jalousie eût eu une vitalité indépendante, égoïste, vorace de tout ce qui la nourrirait, fût-ce aux dépens de lui-même. Maintenant elle avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer à s’inquiéter chaque jour des visites qu’Odette avait reçues vers cinq heures, à chercher à apprendre où se trouvait Forcheville à cette heure-là. Car la tendresse de Swann continuait à garder le même caractère que lui avait imprimé dès le début à la fois l’ignorance où il était de l’emploi des journées d’Odette et la paresse cérébrale qui l’empêchait de suppléer à l’ignorance par l’imagination. Il ne fut pas jaloux d’abord de toute la vie d’Odette, mais des seuls moments où une circonstance, peut-être mal interprétée, l’avait amené à supposer qu’Odette avait pu le tromper. Sa jalousie, comme une pieuvre qui jette une première, puis une seconde, puis une troisième amarre, s’attacha solidement à ce moment de cinq heures du soir, puis à un autre, puis à un autre encore. Mais Swann ne savait pas inventer ses souffrances. Elles n’étaient que le souvenir, la perpétuation d’une souffrance qui lui était venue du dehors. Mais là tout lui en apportait. Il voulut éloigner Odette de Forcheville, l’emmener quelques jours dans le Midi. Mais il croyait qu’elle était désirée par tous les hommes qui se trouvaient dans l’hôtel et qu’elle-même les désirait. Aussi lui qui jadis en voyage recherchait les gens nouveaux, les assemblées nombreuses, on le voyait sauvage, fuyant la société des hommes comme si elle l’eût cruellement blessé. Et comment n’aurait-il pas été misanthrope, quand dans tout homme il voyait un amant possible pour Odette ? Et ainsi sa jalousie, plus encore que n’avait fait le goût voluptueux et riant qu’il avait d’abord pour Odette, altérait le caractère de Swann et changeait du tout au tout, aux yeux des autres, l’aspect même des signes extérieurs par lesquels ce caractère se manifestait. Un mois après le jour où il avait lu la lettre adressée par Odette à Forcheville, Swann alla à un dîner que les Verdurin donnaient au Bois. Au moment où on se préparait à partir, il remarqua des conciliabules entre Mme Verdurin et plusieurs des invités et crut comprendre qu’on rappelait au pianiste de venir le lendemain à une partie à Chatou ; or, lui, Swann, n’y était pas invité. Les Verdurin n’avaient parlé qu’à demi-voix et en termes vagues, mais le peintre, distrait sans doute, s’écria : Il ne faudra aucune lumière et qu’il joue la sonate Clair de lune dans l’obscurité pour mieux voir s’éclairer les choses. Mme Verdurin, voyant que Swann était à deux pas, prit cette expression où le désir de faire taire celui qui parle et de garder un air innocent aux yeux de celui qui entend, se neutralise en une nullité intense du regard, où l’immobile signe d’intelligence du complice se dissimule sous les sourires de l’ingénu et qui enfin, commune à tous ceux qui s’aperçoivent d’une gaffe, la révèle instantanément sinon à ceux qui la font, du moins à celui qui en est l’objet. Odette eut soudain l’air d’une désespérée qui renonce à lutter contre les difficultés écrasantes de la vie, et Swann comptait anxieusement les minutes qui le séparaient du moment où, après avoir quitté ce restaurant, pendant le retour avec elle, il allait pouvoir lui demander des explications, obtenir qu’elle n’allât pas le lendemain à Chatou ou qu’elle l’y fît inviter, et apaiser dans ses bras l’angoisse qu’il ressentait. Mme Verdurin dit à Swann : Alors, adieu, à bientôt, n’est-ce pas ? tâchant par l’amabilité du regard et la contrainte du sourire de l’empêcher de penser qu’elle ne lui disait pas, comme elle eût toujours fait jusqu’ici : « À demain à Chatou, à après-demain chez moi. » et Mme Verdurin firent monter avec eux Forcheville, la voiture de Swann s’était rangée derrière la leur dont il attendait le départ pour faire monter Odette dans la sienne. Odette, nous vous ramenons, dit Mme Verdurin, nous avons une petite place pour vous à côté de M. Comment, mais je croyais que je vous reconduisais, s’écria Swann, disant sans dissimulation les mots nécessaires, car la portière était ouverte, les secondes étaient comptées, et il ne pouvait rentrer sans elle dans l’état où il était. Voyons, vous pouvez bien revenir seul, nous vous l’avons laissée assez de fois, dit Mme Verdurin. Mais c’est que j’avais une chose importante à dire à Madame. Adieu, lui dit Odette en lui tendant la main. Il essaya de sourire, mais il avait l’air atterré. As-tu vu les façons que Swann se permet maintenant avec nous ? dit Mme Verdurin à son mari quand ils furent rentrés. J’ai cru qu’il allait me manger, parce que nous ramenions Odette. Alors, qu’il dise tout de suite que nous tenons une maison de rendez-vous ! Je ne comprends pas qu’Odette supporte des manières pareilles. Il a absolument l’air de dire : vous m’appartenez. Je dirai ma manière de penser à Odette, j’espère qu’elle comprendra. Et elle ajouta encore un instant après, avec colère : Non, mais voyez-vous, cette sale bête ! employant sans s’en rendre compte, et peut-être en obéissant au même besoin obscur de se justifier comme Françoise à Combray quand le poulet ne voulait pas mourir les mots qu’arrachent les derniers sursauts d’un animal inoffensif qui agonise au paysan qui est en train de l’écraser. Et quand la voiture de Mme Verdurin fut partie et que celle de Swann s’avança, son cocher le regardant lui demanda s’il n’était pas malade ou s’il n’était pas arrivé de malheur. Swann le renvoya, il voulait marcher et ce fut à pied, par le Bois, qu’il rentra. Il parlait seul, à haute voix, et sur le même ton un peu factice qu’il avait pris jusqu’ici quand il détaillait les charmes du petit noyau et exaltait la magnanimité des Verdurin. Mais de même que les propos, les sourires, les baisers d’Odette lui devenaient aussi odieux qu’il les avait trouvés doux, s’ils étaient adressés à d’autres que lui, de même, le salon des Verdurin, qui tout à l’heure encore lui semblait amusant, respirant un goût vrai pour l’art et même une sorte de noblesse morale, maintenant que c’était un autre que lui qu’Odette allait y rencontrer, y aimer librement, lui exhibait ses ridicules, sa sottise, son ignominie. Il se représentait avec dégoût la soirée du lendemain à Chatou. « D’abord cette idée d’aller à Chatou ! Comme des merciers qui viennent de fermer leur boutique ! Vraiment ces gens sont sublimes de bourgeoisisme, ils ne doivent pas exister réellement, ils doivent sortir du théâtre de Labiche ! » Il y aurait là les Cottard, peut-être Brichot. « Est-ce assez grotesque cette vie de petites gens qui vivent les uns sur les autres, qui se croiraient perdus, ma parole, s’ils ne se retrouvaient pas tous demain à Chatou ! » il y aurait aussi le peintre, le peintre qui aimait à « faire des mariages », qui inviterait Forcheville à venir avec Odette à son atelier. Il voyait Odette avec une toilette trop habillée pour cette partie de campagne, « car elle est si vulgaire et surtout, la pauvre petite, elle est tellement bête ! Il entendit les plaisanteries que ferait Mme Verdurin après dîner, les plaisanteries qui, quel que fût l’ennuyeux qu’elles eussent pour cible, l’avaient toujours amusé parce qu’il voyait Odette en rire, en rire avec lui, presque en lui. Maintenant il sentait que c’était peut-être de lui qu’on allait faire rire Odette. disait-il en donnant à sa bouche une expression de dégoût si forte qu’il avait lui-même la sensation musculaire de sa grimace jusque dans son cou révulsé contre le col de sa chemise. Et comment une créature dont le visage est fait à l’image de Dieu peut-elle trouver matière à rire dans ces plaisanteries nauséabondes ? Toute narine un peu délicate se détournerait avec horreur pour ne pas se laisser offusquer par de tels relents. C’est vraiment incroyable de penser qu’un être humain peut ne pas comprendre qu’en se permettant un sourire à l’égard d’un semblable qui lui a tendu loyalement la main, il se dégrade jusqu’à une fange d’où il ne sera plus possible à la meilleure volonté du monde de jamais le relever. J’habite à trop de milliers de mètres d’altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et clabaudent de tels sales papotages, pour que je puisse être éclaboussé par les plaisanteries d’une Verdurin, s’écria-t-il, en relevant la tête, en redressant fièrement son corps en arrière. Dieu m’est témoin que j’ai sincèrement voulu tirer Odette de là, et l’élever dans une atmosphère plus noble et plus pure. Mais la patience humaine a des bornes, et la mienne est à bout », se dit-il, comme si cette mission d’arracher Odette à une atmosphère de sarcasmes datait de plus longtemps que de quelques minutes, et comme s’il ne se l’était pas donnée seulement depuis qu’il pensait que ces sarcasmes l’avaient peut-être lui-même pour objet et tentaient de détacher Odette de lui. Il voyait le pianiste prêt à jouer la sonate Clair de lune et les mines de Mme Verdurin s’effrayant du mal que la musique de Beethoven allait faire à ses nerfs : « Idiote, menteuse ! s’écria-t-il, et ça croit aimer l’Art ! » Elle dira à Odette, après lui avoir insinué adroitement quelques mots louangeurs pour Forcheville, comme elle avait fait si souvent pour lui : « Vous allez faire une petite place à côté de vous à M. « Entremetteuse », c’était le nom qu’il donnait aussi à la musique qui les convierait à se taire, à rêver ensemble, à se regarder, à se prendre la main. Il trouvait du bon à la sévérité contre les arts, de Platon, de Bossuet, et de la vieille éducation française. En somme la vie qu’on menait chez les Verdurin et qu’il avait appelée si souvent « la vraie vie » lui semblait la pire de toutes, et leur petit noyau le dernier des milieux. « C’est vraiment, disait-il, ce qu’il y a de plus bas dans l’échelle sociale, le dernier cercle de Dante. Nul doute que le texte auguste ne se réfère aux Verdurin ! Au fond, comme les gens du monde dont on peut médire, mais qui tout de même sont autre chose que ces bandes de voyous, montrent leur profonde sagesse en refusant de les connaître, d’y salir même le bout de leurs doigts ! Quelle divination dans ce « Noli me tangere » du faubourg Saint-Germain. » Il avait quitté depuis bien longtemps les allées du Bois, il était presque arrivé chez lui, que, pas encore dégrisé de sa douleur et de la verve d’insincérité dont les intonations menteuses, la sonorité artificielle de sa propre voix lui versaient d’instant en instant plus abondamment l’ivresse, il continuait encore à pérorer tout haut dans le silence de la nuit : « Les gens du monde ont leurs défauts que personne ne reconnaît mieux que moi, mais enfin ce sont tout de même des gens avec qui certaines choses sont impossibles. Telle femme élégante que j’ai connue était loin d’être parfaite, mais enfin il y avait tout de même chez elle un fond de délicatesse, une loyauté dans les procédés qui l’auraient rendue, quoi qu’il arrivât, incapable d’une félonie et qui suffisent à mettre des abîmes entre elle et une mégère comme la Verdurin. on peut dire qu’ils sont complets, qu’ils sont beaux dans leur genre ! Dieu merci, il n’était que temps de ne plus condescendre à la promiscuité avec cette infamie, avec ces ordures. » Mais, comme les vertus qu’il attribuait tantôt encore aux Verdurin, n’auraient pas suffi, même s’ils les avaient vraiment possédées, mais s’ils n’avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez Swann cette ivresse où il s’attendrissait sur leur magnanimité et qui, même propagée à travers d’autres personnes, ne pouvait lui venir que d’Odette de même, l’immoralité, eût-elle été réelle, qu’il trouvait aujourd’hui aux Verdurin aurait été impuissante, s’ils n’avaient pas invité Odette avec Forcheville et sans lui, à déchaîner son indignation et à lui faire flétrir « leur infamie ». Et sans doute la voix de Swann était plus clairvoyante que lui-même, quand elle se refusait à prononcer ces mots pleins de dégoût pour le milieu Verdurin et de la joie d’en avoir fini avec lui, autrement que sur un ton factice et comme s’ils étaient choisis plutôt pour assouvir sa colère que pour exprimer sa pensée. Celle-ci, en effet, pendant qu’il se livrait à ces invectives, était probablement, sans qu’il s’en aperçût, occupée d’un objet tout à fait différent, car une fois arrivé chez lui, à peine eut-il refermé la porte cochère, que brusquement il se frappa le front, et, la faisant rouvrir, ressortit en s’écriant d’une voix naturelle cette fois : « Je crois que j’ai trouvé le moyen de me faire inviter demain au dîner de Chatou ! » Mais le moyen devait être mauvais, car Swann ne fut pas invité : le docteur Cottard qui, appelé en province pour un cas grave, n’avait pas vu les Verdurin depuis plusieurs jours et n’avait pu aller à Chatou, dit, le lendemain de ce dîner, en se mettant à table chez eux : Mais, est-ce que nous ne verrons pas M. Il est bien ce qu’on appelle un ami personnel du... Mais j’espère bien que non ! s’écria Mme Verdurin, Dieu nous en préserve, il est assommant, bête et mal élevé. Cottard à ces mots manifesta en même temps son étonnement et sa soumission, comme devant une vérité contraire à tout ce qu’il avait cru jusque-là, mais d’une évidence irrésistible ; et, baissant d’un air ému et peureux son nez dans son assiette, il se contenta de répondre : « Ah ! en traversant à reculons, dans sa retraite repliée en bon ordre jusqu’au fond de lui-même, le long d’une gamme descendante, tout le registre de sa voix. Et il ne fut plus question de Swann chez les Verdurin. Alors ce salon qui avait réuni Swann et Odette devint un obstacle à leurs rendez-vous. Elle ne lui disait plus comme au premier temps de leur amour : « Nous nous verrons en tous cas demain soir, il y a un souper chez les Verdurin » mais : « Nous ne pourrons pas nous voir demain soir, il y a un souper chez les Verdurin. » Ou bien les Verdurin devaient l’emmener à l’Opéra-Comique voir « Une nuit de Cléopâtre » et Swann lisait dans les yeux d’Odette cet effroi qu’il lui demandât de n’y pas aller, que naguère il n’aurait pu se retenir de baiser au passage sur le visage de sa maîtresse, et qui maintenant l’exaspérait. « Ce n’est pas de la colère, pourtant, se disait-il à lui-même, que j’éprouve en voyant l’envie qu’elle a d’aller picorer dans cette musique stercoraire. C’est du chagrin, non pas certes pour moi, mais pour elle ; du chagrin de voir qu’après avoir vécu plus de six mois en contact quotidien avec moi, elle n’a pas su devenir assez une autre pour éliminer spontanément Victor Massé ! Surtout pour ne pas être arrivée à comprendre qu’il y a des soirs où un être d’une essence un peu délicate doit savoir renoncer à un plaisir, quand on le lui demande. Elle devrait savoir dire « je n’irai pas », ne fût-ce que par intelligence, puisque c’est sur sa réponse qu’on classera une fois pour toutes sa qualité d’âme. » Et s’étant persuadé à lui-même que c’était seulement en effet pour pouvoir porter un jugement plus favorable sur la valeur spirituelle d’Odette qu’il désirait que ce soir-là elle restât avec lui au lieu d’aller à l’Opéra-Comique, il lui tenait le même raisonnement, au même degré d’insincérité qu’à soi-même, et même, à un degré de plus, car alors il obéissait aussi au désir de la prendre par l’amour-propre. Je te jure, lui disait-il, quelques instants avant qu’elle partît pour le théâtre, qu’en te demandant de ne pas sortir, tous mes souhaits, si j’étais égoïste, seraient pour que tu me refuses, car j’ai mille choses à faire ce soir et je me trouverai moi-même pris au piège et bien ennuyé si contre toute attente tu me réponds que tu n’iras pas. Mais mes occupations, mes plaisirs, ne sont pas tout, je dois penser à toi. Il peut venir un jour où me voyant à jamais détaché de toi tu auras le droit de me reprocher de ne pas t’avoir avertie dans les minutes décisives où je sentais que j’allais porter sur toi un de ces jugements sévères auxquels l’amour ne résiste pas longtemps. Vois-tu, « Une nuit de Cléopâtre » (quel titre !) n’est rien dans la circonstance. Ce qu’il faut savoir, c’est si vraiment tu es cet être qui est au dernier rang de l’esprit, et même du charme, l’être méprisable qui n’est pas capable de renoncer à un plaisir. Alors, si tu es cela, comment pourrait-on t’aimer, car tu n’es même pas une personne, une créature définie, imparfaite, mais du moins perfectible ? Tu es une eau informe qui coule selon la pente qu’on lui offre, un poisson sans mémoire et sans réflexion qui tant qu’il vivra dans son aquarium se heurtera cent fois par jour contre le vitrage qu’il continuera à prendre pour de l’eau. Comprends-tu que ta réponse, je ne dis pas aura pour effet que je cesserai de t’aimer immédiatement, bien entendu, mais te rendra moins séduisante à mes yeux quand je comprendrai que tu n’es pas une personne, que tu es au-dessous de toutes les choses et ne sais te placer au-dessus d’aucune ? Évidemment j’aurais mieux aimé te demander comme une chose sans importance, de renoncer à « Une nuit de Cléopâtre » (puisque tu m’obliges à me souiller les lèvres de ce nom abject) dans l’espoir que tu irais cependant. Mais, décidé à tenir un tel compte, à tirer de telles conséquences de ta réponse, j’ai trouvé plus loyal de t’en prévenir. Odette depuis un moment donnait des signes d’émotion et d’incertitude. À défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu’il pouvait rentrer dans le genre commun des « laïus », et scènes de reproches ou de supplications dont l’habitude qu’elle avait des hommes lui permettait, sans s’attacher aux détails des mots, de conclure qu’ils ne les prononceraient pas s’ils n’étaient pas amoureux, que du moment qu’ils étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu’ils ne le seraient que plus après. Aussi aurait-elle écouté Swann avec le plus grand calme si elle n’avait vu que l’heure passait et que pour peu qu’il parlât encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit avec un sourire tendre, obstiné et confus, « finir par manquer l’Ouverture ! » D’autres fois il lui disait que ce qui plus que tout ferait qu’il cesserait de l’aimer, c’est qu’elle ne voulût pas renoncer à mentir. « Même au simple point de vue de la coquetterie, lui disait-il, ne comprends-tu donc pas combien tu perds de ta séduction en t’abaissant à mentir ? Par un aveu, combien de fautes tu pourrais racheter ! Vraiment tu es bien moins intelligente que je ne croyais ! » Mais c’est en vain que Swann lui exposait ainsi toutes les raisons qu’elle avait de ne pas mentir ; elles auraient pu ruiner chez Odette un système général du mensonge ; mais Odette n’en possédait pas ; elle se contentait seulement, dans chaque cas où elle voulait que Swann ignorât quelque chose qu’elle avait fait, de ne pas le lui dire. Ainsi le mensonge était pour elle un expédient d’ordre particulier ; et ce qui seul pouvait décider si elle devait s’en servir ou avouer la vérité, c’était une raison d’ordre particulier aussi, la chance plus ou moins grande qu’il y avait pour que Swann pût découvrir qu’elle n’avait pas dit la vérité. Physiquement, elle traversait une mauvaise phase : elle épaississait ; et le charme expressif et dolent, les regards étonnés et rêveurs qu’elle avait autrefois semblaient avoir disparu avec sa première jeunesse. De sorte qu’elle était devenue si chère à Swann au moment pour ainsi dire où il la trouvait précisément bien moins jolie. Il la regardait longuement pour tâcher de ressaisir le charme qu’il lui avait connu, et ne le retrouvait pas. Mais savoir que sous cette chrysalide nouvelle, c’était toujours Odette qui vivait, toujours la même volonté fugace, insaisissable et sournoise, suffisait à Swann pour qu’il continuât de mettre la même passion à chercher à la capter. Puis il regardait des photographies d’il y avait deux ans, il se rappelait comme elle avait été délicieuse. Et cela le consolait un peu de se donner tant de mal pour elle. Quand les Verdurin l’emmenaient à Saint-Germain, à Chatou, à Meulan, souvent, si c’était dans la belle saison, ils proposaient, sur place, de rester à coucher et de ne revenir que le lendemain. Mme Verdurin cherchait à apaiser les scrupules du pianiste dont la tante était restée à Paris. Elle sera enchantée d’être débarrassée de vous pour un jour. Et comment s’inquiéterait-elle, elle vous sait avec nous ; d’ailleurs je prends tout sous mon bonnet. Mais si elle n’y réussissait pas, M. Verdurin partait en campagne, trouvait un bureau de télégraphe ou un messager et s’informait de ceux des fidèles qui avaient quelqu’un à faire prévenir. Mais Odette le remerciait et disait qu’elle n’avait de dépêche à faire pour personne, car elle avait dit à Swann une fois pour toutes qu’en lui en envoyant une aux yeux de tous, elle se compromettrait. Parfois c’était pour plusieurs jours qu’elle s’absentait, les Verdurin l’emmenaient voir les tombeaux de Dreux, ou à Compiègne admirer, sur le conseil du peintre, des couchers de soleil en forêt et on poussait jusqu’au château de Pierrefonds. Penser qu’elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai étudié l’architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps supplié de mener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Naud des gens de la plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu’à la place elle va avec les dernières des brutes s’extasier successivement devant les déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc ! Il me semble qu’il n’y a pas besoin d’être artiste pour cela et que, même sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d’aller villégiaturer dans des latrines pour être plus à portée de respirer des excréments. Mais quand elle était partie pour Dreux ou pour Pierrefonds hélas, sans lui permettre d’y aller, comme par hasard, de son côté, car « cela ferait un effet déplorable », disait-elle il se plongeait dans le plus enivrant des romans d’amour, l’indicateur des chemins de fer, qui lui apprenait les moyens de la rejoindre, l’après-midi, le soir, ce matin même ! Car enfin l’indicateur et les trains eux-mêmes n’étaient pas faits pour des chiens. Si on faisait savoir au public, par voie d’imprimés, qu’à huit heures du matin partait un train qui arrivait à Pierrefonds à dix heures, c’est donc qu’aller à Pierrefonds était un acte licite, pour lequel la permission d’Odette était superflue ; et c’était aussi un acte qui pouvait avoir un tout autre motif que le désir de rencontrer Odette, puisque des gens qui ne la connaissaient pas l’accomplissaient chaque jour, en assez grand nombre pour que cela valût la peine de faire chauffer des locomotives. En somme elle ne pouvait tout de même pas l’empêcher d’aller à Pierrefonds s’il en avait envie ! Or, justement, il sentait qu’il en avait envie, et que s’il n’avait pas connu Odette, certainement il y serait allé. Il y avait longtemps qu’il voulait se faire une idée plus précise des travaux de restauration de Viollet-le-Duc. Et par le temps qu’il faisait, il éprouvait l’impérieux désir d’une promenade dans la forêt de Compiègne. Ce n’était vraiment pas de chance qu’elle lui défendît le seul endroit qui le tentait aujourd’hui. S’il y allait, malgré son interdiction, il pourrait la voir aujourd’hui même ! Mais, alors que, si elle eût retrouvé à Pierrefonds quelque indifférent, elle lui eût dit joyeusement : « Tiens, vous ici ! », et lui aurait demandé d’aller la voir à l’hôtel où elle était descendue avec les Verdurin, au contraire si elle l’y rencontrait, lui, Swann, elle serait froissée, elle se dirait qu’elle était suivie, elle l’aimerait moins, peut-être se détournerait-elle avec colère en l’apercevant. « Alors, je n’ai plus le droit de voyager ! » lui dirait-elle au retour, tandis qu’en somme c’était lui qui n’avait plus le droit de voyager ! Il avait eu un moment l’idée, pour pouvoir aller à Compiègne et à Pierrefonds sans avoir l’air que ce fût pour rencontrer Odette, de s’y faire emmener par un de ses amis, le marquis de Forestelle, qui avait un château dans le voisinage. Celui-ci, à qui il avait fait part de son projet sans lui en dire le motif, ne se sentait pas de joie et s’émerveillait que Swann, pour la première fois depuis quinze ans, consentît enfin à venir voir sa propriété et, puisqu’il ne voulait pas s’y arrêter, lui avait-il dit, lui promît du moins de faire ensemble des promenades et des excursions pendant plusieurs jours. Swann s’imaginait déjà là-bas avec M. Même avant d’y voir Odette, même s’il ne réussissait pas à l’y voir, quel bonheur il aurait à mettre le pied sur cette terre où ne sachant pas l’endroit exact, à tel moment, de sa présence, il sentirait palpiter partout la possibilité de sa brusque apparition : dans la cour du château, devenu beau pour lui parce que c’était à cause d’elle qu’il était allé le voir ; dans toutes les rues de la ville, qui lui semblait romanesques ; sur chaque route de la forêt, rosée par un couchant profond et tendre ; asiles innombrables et alternatifs, où venait simultanément se réfugier, dans l’incertaine ubiquité de ses espérances, son cœur heureux, vagabond et multiplié. de Forestelle, prenons garde de ne pas tomber sur Odette et les Verdurin ; je viens d’apprendre qu’ils sont justement aujourd’hui à Pierrefonds. On a assez le temps de se voir à Paris, ce ne serait pas la peine de le quitter pour ne pas pouvoir faire un pas les uns sans les autres. » Et son ami ne comprendrait pas pourquoi une fois là-bas il changerait vingt fois de projets, inspecterait les salles à manger de tous les hôtels de Compiègne sans se décider à s’asseoir dans aucune de celles où pourtant on n’avait pas vu trace de Verdurin, ayant l’air de rechercher ce qu’il disait vouloir fuir et du reste le fuyant dès qu’il l’aurait trouvé, car s’il avait rencontré le petit groupe, il s’en serait écarté avec affectation, content d’avoir vu Odette et qu’elle l’eût vu, surtout qu’elle l’eût vu ne se souciant pas d’elle. Mais non, elle devinerait bien que c’était pour elle qu’il était là. de Forestelle venait le chercher pour partir, il lui disait : « Hélas ! non, je ne peux pas aller aujourd’hui à Pierrefonds, Odette y est justement. » Et Swann était heureux malgré tout de sentir que, si seul de tous les mortels il n’avait pas le droit en ce jour d’aller à Pierrefonds, c’était parce qu’il était en effet pour Odette quelqu’un de différent des autres, son amant, et que cette restriction apportée pour lui au droit universel de libre circulation, n’était qu’une des formes de cet esclavage, de cet amour qui lui était si cher. Décidément il valait mieux ne pas risquer de se brouiller avec elle, patienter, attendre son retour. Il passait ses journées penché sur une carte de la forêt de Compiègne comme si ç’avait été la carte du Tendre, s’entourait de photographies du château de Pierrefonds. Dès que venait le jour où il était possible qu’elle revînt, il rouvrait l’indicateur, calculait quel train elle avait dû prendre, et si elle s’était attardée, ceux qui lui restaient encore. Il ne sortait pas de peur de manquer une dépêche, ne se couchait pas, pour le cas où, revenue par le dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise de venir le voir au milieu de la nuit. Justement il entendait sonner à la porte cochère, il lui semblait qu’on tardait à ouvrir, il voulait éveiller le concierge, se mettait à la fenêtre pour appeler Odette si c’était elle, car malgré les recommandations qu’il était descendu faire plus de dix fois lui-même, on était capable de lui dire qu’il n’était pas là. Il remarquait le vol incessant des voitures qui passaient, auquel il n’avait jamais fait attention autrefois. Il écoutait chacune venir au loin, s’approcher, dépasser sa porte sans s’être arrêtée et porter plus loin un message qui n’était pas pour lui. Il attendait toute la nuit, bien inutilement, car les Verdurin ayant avancé leur retour, Odette était à Paris depuis midi ; elle n’avait pas eu l’idée de l’en prévenir ; ne sachant que faire, elle avait été passer sa soirée seule au théâtre et il y avait longtemps qu’elle était rentrée se coucher et dormait. C’est qu’elle n’avait même pas pensé à lui. Et de tels moments, où elle oubliait jusqu’à l’existence de Swann étaient plus utiles à Odette, servaient mieux à lui attacher Swann, que toute sa coquetterie. Car ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui avait déjà été assez puissante pour faire éclore son amour, le soir où il n’avait pas trouvé Odette chez les Verdurin et l’avait cherchée toute la soirée. Et il n’avait pas, comme j’eus à Combray dans mon enfance, des journées heureuses pendant lesquelles s’oublient les souffrances qui renaîtront le soir. Les journées, Swann les passait sans Odette ; et par moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir ainsi seule dans Paris était aussi imprudent que de poser un écrin plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s’indignait contre tous les passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage collectif et informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa jalousie. Il fatiguait la pensée de Swann, lequel, se passant la main sur les yeux, s’écriait : « À la grâce de Dieu », comme ceux qui après s’être acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde extérieur ou de l’immortalité de l’âme accordent la détente d’un acte de foi à leur cerveau lassé. Mais toujours la pensée de l’absente était indissolublement mêlée aux actes les plus simples de la vie de Swann déjeuner, recevoir son courrier, sortir, se coucher par la tristesse même qu’il avait à les accomplir sans elle, comme ces initiales de Philibert le Beau que dans l’église de Brou, à cause du regret qu’elle avait de lui, Marguerite d’Autriche entrelaça partout aux siennes. Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n’allait plus que pour une de ces raisons à la fois mystiques et saugrenues, qu’on appelle romanesques ; c’est que ce restaurant (lequel existe encore) portait le même nom que la rue habitée par Odette : Lapérouse. Quelquefois, quand elle avait fait un court déplacement, ce n’est qu’après plusieurs jours qu’elle songeait à lui faire savoir qu’elle était revenue à Paris. Et elle lui disait tout simplement, sans plus prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à tout hasard d’un petit morceau emprunté à la vérité, qu’elle venait d’y rentrer à l’instant même par le train du matin. Ces paroles étaient mensongères ; du moins pour Odette elles étaient mensongères, inconsistantes, n’ayant pas, comme si elles avaient été vraies, un point d’appui dans le souvenir de son arrivée à la gare ; même elle était empêchée de se les représenter au moment où elle les prononçait, par l’image contradictoire de ce qu’elle avait fait de tout différent au moment où elle prétendait être descendue du train. Mais dans l’esprit de Swann au contraire, ces paroles qui ne rencontraient aucun obstacle venaient s’incruster et prendre l’inamovibilité d’une vérité si indubitable que, si un ami lui disait être venu par ce train et ne pas avoir vu Odette, il était persuadé que c’était l’ami qui se trompait de jour ou d’heure, puisque son dire ne se conciliait pas avec les paroles d’Odette. Celles-ci ne lui eussent paru mensongères que s’il s’était d’abord défié qu’elles le fussent. Pour qu’il crût qu’elle mentait, un soupçon préalable était une condition nécessaire. C’était d’ailleurs aussi une condition suffisante. Alors tout ce que disait Odette lui paraissait suspect. L’entendait-il citer un nom, c’était certainement celui d’un de ses amants ; une fois cette supposition forgée, il passait des semaines à se désoler ; il s’aboucha même une fois avec une agence de renseignements pour savoir l’adresse, l’emploi du temps de l’inconnu qui ne le laisserait respirer que quand il serait parti en voyage, et dont il finit par apprendre que c’était un oncle d’Odette mort depuis vingt ans. Bien qu’elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des lieux publics, disant que cela ferait jaser, il arrivait que dans une soirée où il était invité comme elle chez Forcheville, chez le peintre, ou à un bal de charité dans un ministère il se trouvât en même temps qu’elle. Il la voyait mais n’osait pas rester de peur de l’irriter en ayant l’air d’épier les plaisirs qu’elle prenait avec d’autres et qui tandis qu’il rentrait solitaire, qu’il allait se coucher anxieux comme je devais l’être moi-même quelques années plus tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray lui semblaient illimités parce qu’il n’en avait pas vu la fin. Et une fois ou deux il connut par de tels soirs de ces joies qu’on serait tenté, si elles ne subissaient avec tant de violence le choc en retour de l’inquiétude brusquement arrêtée, d’appeler des joies calmes, parce qu’elles consistent en un apaisement : il était allé passer un instant à un raout chez le peintre et s’apprêtait à le quitter ; il y laissait Odette muée en une brillante étrangère au milieu d’hommes à qui ses regards et sa gaieté, qui n’étaient pas pour lui, semblaient parler de quelque volupté, qui serait goûtée là ou ailleurs (peut-être au « Bal des Incohérents » où il tremblait qu’elle n’allât ensuite) et qui causait à Swann plus de jalousie que l’union charnelle même parce qu’il l’imaginait plus difficilement ; il était déjà prêt à passer la porte de l’atelier quand il s’entendait rappeler par ces mots (qui en retranchant de la fête cette fin qui l’épouvantait, la lui rendaient rétrospectivement innocente, faisaient du retour d’Odette une chose non plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui tiendrait à côté de lui, pareille à un peu de sa vie de tous les jours, dans sa voiture, et dépouillait Odette elle-même de son apparence trop brillante et gaie, montraient que ce n’était qu’un déguisement qu’elle avait revêtu un moment, pour lui-même, non en vue de mystérieux plaisirs, et duquel elle était déjà lasse), par ces mots qu’Odette lui jetait, comme il était déjà sur le seuil : « Vous ne voudriez pas m’attendre cinq minutes, je vais partir, nous reviendrions ensemble, vous me ramèneriez chez moi. Il est vrai qu’un jour Forcheville avait demandé à être ramené en même temps, mais comme, arrivé devant la porte d’Odette, il avait sollicité la permission d’entrer aussi, Odette lui avait répondu en montrant Swann : « Ah ! cela dépend de ce monsieur-là, demandez-lui. Enfin, entrez un moment si vous voulez, mais pas longtemps, parce que je vous préviens qu’il aime causer tranquillement avec moi, et qu’il n’aime pas beaucoup qu’il y ait des visites quand il vient. si vous connaissiez cet être-là autant que je le connais ; n’est-ce pas, my love, il n’y a que moi qui vous connaisse bien ? » Et Swann était peut-être encore plus touché de la voir ainsi lui adresser en présence de Forcheville, non seulement ces paroles de tendresse, de prédilection, mais encore certaines critiques comme : « Je suis sûre que vous n’avez pas encore répondu à vos amis pour votre dîner de dimanche. N’y allez pas si vous ne voulez pas, mais soyez au moins poli », ou : « Avez-vous laissé seulement ici votre essai sur Ver Meer pour pouvoir l’avancer un peu demain ? Je vous ferai travailler, moi ! », qui prouvaient qu’Odette se tenait au courant de ses invitations dans le monde et de ses études d’art, qu’ils avaient bien une vie à eux deux. Et en disant cela, elle lui adressait un sourire au fond duquel il la sentait toute à lui. Alors à ces moments-là, pendant qu’elle leur faisait de l’orangeade, tout d’un coup, comme quand un réflecteur mal réglé d’abord promène autour d’un objet, sur la muraille, de grandes ombres fantastiques, qui viennent ensuite se replier et s’anéantir en lui, toutes les idées terribles et mouvantes qu’il se faisait d’Odette s’évanouissaient, rejoignaient le corps charmant que Swann avait devant lui. Il avait le brusque soupçon que cette heure passée chez Odette, sous la lampe, n’était peut-être pas une heure factice, à son usage à lui (destinée à masquer cette chose effrayante et délicieuse à laquelle il pensait sans cesse sans pouvoir bien se la représenter, une heure de la vraie vie d’Odette, de la vie d’Odette quand lui n’était pas là), avec des accessoires de théâtre et des fruits de carton, mais était peut-être une heure pour de bon de la vie d’Odette ; que s’il n’avait pas été là, elle eût avancé à Forcheville le même fauteuil et lui eût versé non un breuvage inconnu, mais précisément cette orangeade ; que le monde habité par Odette n’était pas cet autre monde effroyable et surnaturel où il passait son temps à la situer et qui n’existait peut-être que dans son imagination, mais l’univers réel, ne dégageant aucune tristesse spéciale, comprenant cette table où il allait pouvoir écrire et cette boisson à laquelle il lui serait permis de goûter ; tous ces objets qu’il contemplait avec autant de curiosité et d’admiration que de gratitude, car si en absorbant ses rêves ils l’en avaient délivré, eux en revanche, s’en étaient enrichis, ils lui en montraient la réalisation palpable, et ils intéressaient son esprit, ils prenaient du relief devant ses regards, en même temps qu’ils tranquillisaient son cœur. si le destin avait permis qu’il pût n’avoir qu’une seule demeure avec Odette et que chez elle il fût chez lui, si en demandant au domestique ce qu’il y avait à déjeuner, c’eût été le menu d’Odette qu’il avait appris en réponse, si quand Odette voulait aller le matin se promener avenue du Bois-de-Boulogne, son devoir de bon mari l’avait obligé, n’eût-il pas envie de sortir, à l’accompagner, portant son manteau quand elle avait trop chaud, et le soir après le dîner si elle avait envie de rester chez elle en déshabillé, s’il avait été forcé de rester là près d’elle, à faire ce qu’elle voudrait ; alors combien tous les riens de la vie de Swann qui lui semblaient si tristes, au contraire parce qu’ils auraient en même temps fait partie de la vie d’Odette auraient pris, même les plus familiers et comme cette lampe, cette orangeade, ce fauteuil qui contenaient tant de rêve, qui matérialisaient tant de désir une sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse. Pourtant il se doutait bien que ce qu’il regrettait ainsi, c’était un calme, une paix qui n’auraient pas été pour son amour une atmosphère favorable. Quand Odette cesserait d’être pour lui une créature toujours absente, regrettée, imaginaire ; quand le sentiment qu’il aurait pour elle ne serait plus ce même trouble mystérieux que lui causait la phrase de la sonate, mais de l’affection, de la reconnaissance ; quand s’établiraient entre eux des rapports normaux qui mettraient fin à sa folie et à sa tristesse, alors sans doute les actes de la vie d’Odette lui paraîtraient peu intéressants en eux-mêmes comme il avait déjà eu plusieurs fois le soupçon qu’ils étaient, par exemple le jour où il avait lu à travers l’enveloppe la lettre adressée à Forcheville. Considérant son mal avec autant de sagacité que s’il se l’était inoculé pour en faire l’étude, il se disait que, quand il serait guéri, ce que pourrait faire Odette lui serait indifférent. Mais du sein de son état morbide, à vrai dire, il redoutait à l’égal de la mort une telle guérison, qui eût été en effet la mort de tout ce qu’il était actuellement. Après ces tranquilles soirées, les soupçons de Swann étaient calmés ; il bénissait Odette et le lendemain, dès le matin, il faisait envoyer chez elle les plus beaux bijoux, parce que ces bontés de la veille avaient excité ou sa gratitude, ou le désir de les voir se renouveler, ou un paroxysme d’amour qui avait besoin de se dépenser. Mais, à d’autres moments, sa douleur le reprenait, il s’imaginait qu’Odette était la maîtresse de Forcheville et que quand tous deux l’avaient vu, du fond du landau des Verdurin, au Bois, la veille de la fête de Chatou, où il n’avait pas été invité, la prier vainement, avec cet air de désespoir qu’avait remarqué jusqu’à son cocher, de revenir avec lui, puis s’en retourner de son côté, seul et vaincu, elle avait dû avoir pour le désigner à Forcheville et lui dire : « Hein ! les mêmes regards brillants, malicieux, abaissés et sournois, que le jour où celui-ci avait chassé Saniette de chez les Verdurin. « Mais aussi, je suis trop bête, se disait-il, je paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera tout de même bien de faire attention et de ne pas trop tirer sur la corde, car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tous cas, renonçons provisoirement aux gentillesses supplémentaires ! Penser que pas plus tard qu’hier, comme elle disait avoir envie d’assister à la saison de Bayreuth, j’ai eu la bêtise de lui proposer de louer un des jolis châteaux du roi de Bavière pour nous deux dans les environs. Et d’ailleurs elle n’a pas paru plus ravie que cela, elle n’a encore dit ni oui ni non ; espérons qu’elle refusera, grand Dieu ! Entendre du Wagner pendant quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson d’une pomme, ce serait gai ! » Et sa haine, tout comme son amour, ayant besoin de se manifester et d’agir, il se plaisait à pousser de plus en plus loin ses imaginations mauvaises, parce que, grâce aux perfidies qu’il prêtait à Odette, il la détestait davantage et pourrait si ce qu’il cherchait à se figurer elles se trouvaient être vraies, avoir une occasion de la punir et d’assouvir sur elle sa rage grandissante. Il alla ainsi jusqu’à supposer qu’il allait recevoir une lettre d’elle où elle lui demanderait de l’argent pour louer ce château près de Bayreuth, mais en le prévenant qu’il n’y pourrait pas venir, parce qu’elle avait promis à Forcheville et aux Verdurin de les inviter. comme il eût aimé qu’elle pût avoir cette audace. Quelle joie il aurait à refuser, à rédiger la réponse vengeresse dont il se complaisait à choisir, à énoncer tout haut les termes, comme s’il avait reçu la lettre en réalité ! Or, c’est ce qui arriva le lendemain même. Elle lui écrivit que les Verdurin et leurs amis avaient manifesté le désir d’assister à ces représentations de Wagner, et que, s’il voulait bien lui envoyer cet argent, elle aurait enfin, après avoir été si souvent reçue chez eux, le plaisir de les inviter à son tour. De lui, elle ne disait pas un mot, il était sous-entendu que leur présence excluait la sienne. Alors cette terrible réponse dont il avait arrêté chaque mot la veille sans oser espérer qu’elle pourrait servir jamais, il avait la joie de la lui faire porter. il sentait bien qu’avec l’argent qu’elle avait, ou qu’elle trouverait facilement, elle pourrait tout de même louer à Bayreuth puisqu’elle en avait envie, elle qui n’était pas capable de faire de différence entre Bach et Clapisson. Mais elle y vivrait malgré tout plus chichement. Pas moyen, comme s’il lui eût envoyé cette fois quelques billets de mille francs, d’organiser chaque soir, dans un château, de ces soupers fins après lesquels elle se serait peut-être passé la fantaisie qu’il était possible qu’elle n’eût jamais eue encore de tomber dans les bras de Forcheville. Et puis du moins, ce voyage détesté, ce n’était pas lui, Swann, qui le paierait ! s’il avait pu l’empêcher, si elle avait pu se fouler le pied avant de partir, si le cocher de la voiture qui l’emmènerait à la gare avait consenti, à n’importe quel prix, à la conduire dans un lieu où elle fût restée quelque temps séquestrée, cette femme perfide, aux yeux émaillés par un sourire de complicité adressé à Forcheville, qu’Odette était pour Swann depuis quarante-huit heures. Mais elle ne l’était jamais pour très longtemps ; au bout de quelques jours le regard luisant et fourbe perdait de son éclat et de sa duplicité, cette image d’une Odette exécrée disant à Forcheville : « Ce qu’il rage ! » Alors, progressivement reparaissait et s’élevait en brillant doucement, le visage de l’autre Odette, de celle qui adressait aussi un sourire à Forcheville, mais un sourire où il n’y avait pour Swann que de la tendresse, quand elle disait : « Ne restez pas longtemps, car ce monsieur-là n’aime pas beaucoup que j’aie des visites quand il a envie d’être auprès de moi. si vous connaissiez cet être-là autant que je le connais ! », ce même sourire qu’elle avait pour remercier Swann de quelque trait de sa délicatesse qu’elle prisait si fort, de quelque conseil qu’elle lui avait demandé dans une de ces circonstances graves où elle n’avait confiance qu’en lui. Alors, à cette Odette-là, il se demandait comment il avait pu écrire cette lettre outrageante dont sans doute jusqu’ici elle ne l’eût pas cru capable, et qui avait dû le faire descendre du rang élevé, unique, que par sa bonté, sa loyauté, il avait conquis dans son estime. Il allait lui devenir moins cher, car c’était pour ces qualités-là, qu’elle ne trouvait ni à Forcheville ni à aucun autre, qu’elle l’aimait. C’était à cause d’elles qu’Odette lui témoignait si souvent une gentillesse qu’il comptait pour rien au moment où il était jaloux, parce qu’elle n’était pas une marque de désir, et prouvait même plutôt de l’affection que de l’amour, mais dont il recommençait à sentir l’importance au fur et à mesure que la détente spontanée de ses soupçons, souvent accentuée par la distraction que lui apportait une lecture d’art ou la conversation d’un ami, rendait sa passion moins exigeante de réciprocités. Maintenant qu’après cette oscillation, Odette était naturellement revenue à la place d’où la jalousie de Swann l’avait un moment écartée, dans l’angle où il la trouvait charmante, il se la figurait pleine de tendresse, avec un regard de consentement, si jolie ainsi, qu’il ne pouvait s’empêcher d’avancer les lèvres vers elle comme si elle avait été là et qu’il eût pu l’embrasser ; et il lui gardait de ce regard enchanteur et bon autant de reconnaissance que si elle venait de l’avoir réellement et si cela n’eût pas été seulement son imagination qui venait de le peindre pour donner satisfaction à son désir. Comme il avait dû lui faire de la peine ! Certes il trouvait des raisons valables à son ressentiment contre elle, mais elles n’auraient pas suffi à le lui faire éprouver s’il ne l’avait pas autant aimée. N’avait-il pas eu des griefs aussi graves contre d’autres femmes, auxquelles il eût néanmoins volontiers rendu service aujourd’hui, étant contre elles sans colère parce qu’il ne les aimait plus ? S’il devait jamais un jour se trouver dans le même état d’indifférence vis-à-vis d’Odette, il comprendrait que c’était sa jalousie seule qui lui avait fait trouver quelque chose d’atroce, d’impardonnable, à ce désir, au fond si naturel, provenant d’un peu d’enfantillage et aussi d’une certaine délicatesse d’âme, de pouvoir à son tour, puisqu’une occasion s’en présentait, rendre des politesses aux Verdurin, jouer à la maîtresse de maison. Il revenait à ce point de vue opposé à celui de son amour et de sa jalousie, et auquel il se plaçait quelquefois par une sorte d’équité intellectuelle et pour faire la part des diverses probabilités d’où il essayait de juger Odette comme s’il ne l’avait pas aimée, comme si elle était pour lui une femme comme les autres, comme si la vie d’Odette n’avait pas été, dès qu’il n’était plus là, différente, tramée en cachette de lui, ourdie contre lui. Pourquoi croire qu’elle goûterait là-bas avec Forcheville ou avec d’autres des plaisirs enivrants qu’elle n’avait pas connus auprès de lui et que seule sa jalousie forgeait de toutes pièces ? À Bayreuth comme à Paris, s’il arrivait que Forcheville pensât à lui, ce n’eût pu être que comme à quelqu’un qui comptait beaucoup dans la vie d’Odette, à qui il était obligé de céder la place, quand ils se rencontraient chez elle. Si Forcheville et elle triomphaient d’être là-bas malgré lui, c’est lui qui l’aurait voulu en cherchant inutilement à l’empêcher d’y aller, tandis que s’il avait approuvé son projet, d’ailleurs défendable, elle aurait eu l’air d’être là-bas d’après son avis, elle s’y serait sentie envoyée, logée par lui, et le plaisir qu’elle aurait éprouvé à recevoir ces gens qui l’avaient tant reçue, c’est à Swann qu’elle en aurait su gré. Et au lieu qu’elle allait partir brouillée avec lui, sans l’avoir revu s’il lui envoyait cet argent, s’il l’encourageait à ce voyage et s’occupait de le lui rendre agréable, elle allait accourir, heureuse, reconnaissante, et il aurait cette joie de la voir qu’il n’avait pas goûtée depuis près d’une semaine et que rien ne pouvait lui remplacer. Car sitôt que Swann pouvait se la représenter sans horreur, qu’il revoyait de la bonté dans son sourire, et que le désir de l’enlever à tout autre, n’était plus ajouté par la jalousie à son amour, cet amour redevenait surtout un goût pour les sensations que lui donnait la personne d’Odette, pour le plaisir qu’il avait à admirer comme un spectacle ou à interroger comme un phénomène le lever d’un de ses regards, la formation d’un de ses sourires, l’émission d’une intonation de sa voix. Et ce plaisir différent de tous les autres avait fini par créer en lui un besoin d’elle et qu’elle seule pouvait assouvir par sa présence ou ses lettres, presque aussi désintéressé, presque aussi artistique, aussi pervers, qu’un autre besoin qui caractérisait cette période nouvelle de la vie de Swann où à la sécheresse, à la dépression des années antérieures, avait succédé une sorte de trop-plein spirituel, sans qu’il sût davantage à quoi il devait cet enrichissement inespéré de sa vie intérieure qu’une personne de santé délicate qui à partir d’un certain moment se fortifie, engraisse, et semble pendant quelque temps s’acheminer vers une complète guérison cet autre besoin qui se développait aussi en dehors du monde réel, c’était celui d’entendre, de connaître de la musique. Ainsi, par le chimisme même de son mal, après qu’il avait fait de la jalousie avec son amour, il recommençait à fabriquer de la tendresse, de la pitié pour Odette. Elle était redevenue l’Odette charmante et bonne. Il avait des remords d’avoir été dur pour elle. Il voulait qu’elle vînt près de lui et, auparavant, il voulait lui avoir procuré quelque plaisir, pour voir la reconnaissance pétrir son visage et modeler son sourire. Aussi Odette, sûre de le voir venir après quelques jours, aussi tendre et soumis qu’avant, lui demander une réconciliation, prenait-elle l’habitude de ne plus craindre de lui déplaire et même de l’irriter et lui refusait-elle, quand cela lui était commode, les faveurs auxquelles il tenait le plus. Peut-être ne savait-elle pas combien il avait été sincère vis-à-vis d’elle pendant la brouille, quand il lui avait dit qu’il ne lui enverrait pas d’argent et chercherait à lui faire du mal. Peut-être ne savait-elle pas davantage combien il l’était, vis-à-vis sinon d’elle, du moins de lui-même, en d’autres cas où dans l’intérêt de l’avenir de leur liaison, pour montrer à Odette qu’il était capable de se passer d’elle, qu’une rupture restait toujours possible, il décidait de rester quelque temps sans aller chez elle. Parfois c’était après quelques jours où elle ne lui avait pas causé de souci nouveau ; et comme, des visites prochaines qu’il lui ferait, il savait qu’il ne pouvait tirer nulle bien grande joie, mais plus probablement quelque chagrin qui mettrait fin au calme où il se trouvait, il lui écrivait qu’étant très occupé il ne pourrait la voir aucun des jours qu’il lui avait dit. Or une lettre d’elle, se croisant avec la sienne, le priait précisément de déplacer un rendez-vous. Il se demandait pourquoi ; ses soupçons, sa douleur le reprenaient. Il ne pouvait plus tenir, dans l’état nouveau d’agitation où il se trouvait, l’engagement qu’il avait pris dans l’état antérieur de calme relatif, il courait chez elle et exigeait de la voir tous les jours suivants. Et même si elle ne lui avait pas écrit la première, si elle répondait seulement, cela suffisait pour qu’il ne pût plus rester sans la voir. Car, contrairement au calcul de Swann, le consentement d’Odette avait tout changé en lui. Comme tous ceux qui possèdent une chose, pour savoir ce qui arriverait s’il cessait un moment de la posséder, il avait ôté cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans le même état que quand elle était là. Or l’absence d’une chose, ce n’est pas que cela, ce n’est pas un simple manque partiel, c’est un bouleversement de tout le reste, c’est un état nouveau qu’on ne peut prévoir dans l’ancien. Mais d’autres fois au contraire Odette était sur le point de partir en voyage c’était après quelque petite querelle dont il choisissait le prétexte, qu’il se résolvait à ne pas lui écrire et à ne pas la revoir avant son retour, donnant ainsi les apparences, et demandant le bénéfice d’une grande brouille, qu’elle croirait peut-être définitive, à une séparation dont la plus longue part était inévitable du fait du voyage et qu’il faisait commencer seulement un peu plus tôt. Déjà il se figurait Odette inquiète, affligée, de n’avoir reçu ni visite ni lettre et cette image, en calmant sa jalousie, lui rendait facile de se déshabituer de la voir. Sans doute, par moments, tout au bout de son esprit où sa résolution la refoulait grâce à toute la longueur interposée des trois semaines de séparation acceptée, c’était avec plaisir qu’il considérait l’idée qu’il reverrait Odette à son retour : mais c’était aussi avec si peu d’impatience, qu’il commençait à se demander s’il ne doublerait pas volontairement la durée d’une abstinence si facile. Elle ne datait encore que de trois jours, temps beaucoup moins long que celui qu’il avait souvent passé en ne voyant pas Odette, et sans l’avoir comme maintenant prémédité. Et pourtant voici qu’une légère contrariété ou un malaise physique en l’incitant à considérer le moment présent comme un moment exceptionnel, en dehors de la règle, où la sagesse même admettrait d’accueillir l’apaisement qu’apporte un plaisir et de donner congé, jusqu’à la reprise utile de l’effort, à la volonté suspendait l’action de celle-ci qui cessait d’exercer sa compression ; ou, moins que cela, le souvenir d’un renseignement qu’il avait oublié de demander à Odette, si elle avait décidé la couleur dont elle voulait faire repeindre sa voiture, ou, pour une certaine valeur de bourse, si c’était des actions ordinaires ou privilégiées qu’elle désirait acquérir (c’était très joli de lui montrer qu’il pouvait rester sans la voir, mais si après ça la peinture était à refaire ou si les actions ne donnaient pas de dividende, il serait bien avancé), voici que comme un caoutchouc tendu qu’on lâche ou comme l’air dans une machine pneumatique qu’on entr’ouvre, l’idée de la revoir, des lointains où elle était maintenue, revenait d’un bond dans le champ du présent et des possibilités immédiates. Elle y revenait sans plus trouver de résistance, et d’ailleurs si irrésistible que Swann avait eu bien moins de peine à sentir s’approcher un à un les quinze jours qu’il devait rester séparé d’Odette, qu’il n’en avait à attendre les dix minutes que son cocher mettait pour atteler la voiture qui allait l’emmener chez elle et qu’il passait dans des transports d’impatience et de joie où il ressaisissait mille fois pour lui prodiguer sa tendresse, cette idée de la retrouver qui, par un retour si brusque, au moment où il la croyait si loin, était de nouveau près de lui dans sa plus proche conscience. C’est qu’elle ne trouvait plus pour lui faire obstacle le désir de chercher sans plus tarder à lui résister, qui n’existait plus chez Swann depuis que, s’étant prouvé à lui-même il le croyait du moins qu’il en était si aisément capable, il ne voyait plus aucun inconvénient à ajourner un essai de séparation qu’il était certain maintenant de mettre à exécution dès qu’il le voudrait. C’est aussi que cette idée de la revoir revenait parée pour lui d’une nouveauté, d’une séduction, douée d’une virulence que l’habitude avait émoussées, mais qui s’étaient retrempées dans cette privation non de trois jours mais de quinze (car la durée d’un renoncement doit se calculer, par anticipation, sur le terme assigné), et de ce qui jusque-là eût été un plaisir attendu qu’on sacrifie aisément, avait fait un bonheur inespéré contre lequel on est sans force. C’est enfin qu’elle y revenait embellie par l’ignorance où était Swann de ce qu’Odette avait pu penser, faire peut-être en voyant qu’il ne lui avait pas donné signe de vie, si bien que ce qu’il allait trouver c’était la révélation passionnante d’une Odette presque inconnue. Mais elle, de même qu’elle avait cru que son refus d’argent n’était qu’une feinte, ne voyait qu’un prétexte dans le renseignement que Swann venait lui demander sur la voiture à repeindre ou la valeur à acheter. Car elle ne reconstituait pas les diverses phases de ces crises qu’il traversait et, dans l’idée qu’elle s’en faisait, elle omettait d’en comprendre le mécanisme, ne croyant qu’à ce qu’elle connaissait d’avance, à la nécessaire, à l’infaillible et toujours identique terminaison. Idée incomplète d’autant plus profonde peut-être si on la jugeait du point de vue de Swann qui eût sans doute trouvé qu’il était incompris d’Odette, comme un morphinomane ou un tuberculeux, persuadés qu’ils ont été arrêtés, l’un par un événement extérieur au moment où il allait se délivrer de son habitude invétérée, l’autre par une indisposition accidentelle au moment où il allait être enfin rétabli, se sentent incompris du médecin qui n’attache pas la même importance qu’eux à ces prétendues contingences, simples déguisements, selon lui, revêtus, pour redevenir sensibles à ses malades, par le vice et l’état morbide qui, en réalité, n’ont pas cessé de peser incurablement sur eux tandis qu’ils berçaient des rêves de sagesse ou de guérison. Et de fait, l’amour de Swann en était arrivé à ce degré où le médecin et, dans certaines affections, le chirurgien le plus audacieux, se demandent si priver un malade de son vice ou lui ôter son mal, est encore raisonnable ou même possible. Certes l’étendue de cet amour, Swann n’en avait pas une conscience directe. Quand il cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois qu’il semblât diminué, presque réduit à rien ; par exemple, le peu de goût, presque le dégoût que lui avaient inspiré, avant qu’il aimât Odette, ses traits expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait à certains jours. « Vraiment il y a progrès sensible, se disait-il le lendemain ; à voir exactement les choses, je n’avais presque aucun plaisir hier à être dans son lit ; c’est curieux, je la trouvais même laide. » Et certes, il était sincère, mais son amour s’étendait bien au delà des régions du désir physique. La personne même d’Odette n’y tenait plus une grande place. Quand du regard il rencontrait sur sa table la photographie d’Odette, ou quand elle venait le voir, il avait peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec étonnement : « C’est elle », comme si tout d’un coup on nous montrait extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons. « Elle », il essayait de se demander ce que c’était ; car c’est une ressemblance de l’amour et de la mort, plutôt que celles, si vagues, que l’on redit toujours, de nous faire interroger plus avant, dans la peur que sa réalité se dérobe, le mystère de la personnalité. Et cette maladie qu’était l’amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu’il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu’un avec lui, qu’on n’aurait pas pu l’arracher de lui sans le détruire lui-même à peu près tout entier : comme on dit en chirurgie, son amour n’était plus opérable. Par cet amour Swann avait été tellement détaché de tous les intérêts, que quand par hasard il retournait dans le monde, en se disant que ses relations, comme une monture élégante qu’elle n’aurait pas d’ailleurs su estimer très exactement, pouvaient lui rendre à lui-même un peu de prix aux yeux d’Odette (et ç’aurait peut-être été vrai en effet si elles n’avaient été avilies par cet amour même, qui pour Odette dépréciait toutes les choses qu’il touchait par le fait qu’il semblait les proclamer moins précieuses), il y éprouvait, à côté de la détresse d’être dans des lieux, au milieu de gens qu’elle ne connaissait pas, le plaisir désintéressé qu’il aurait pris à un roman ou à un tableau où sont peints les divertissements d’une classe oisive ; comme, chez lui, il se complaisait à considérer le fonctionnement de sa vie domestique, l’élégance de sa garde-robe et de sa livrée, le bon placement de ses valeurs, de la même façon qu’à lire dans Saint-Simon, qui était un de ses auteurs favoris, la mécanique des journées, le menu des repas de Mme de Maintenon, ou l’avarice avisée et le grand train de Lulli. Et dans la faible mesure où ce détachement n’était pas absolu, la raison de ce plaisir nouveau que goûtait Swann, c’était de pouvoir émigrer un moment dans les rares parties de lui-même restées presque étrangères à son amour, à son chagrin. À cet égard, cette personnalité que lui attribuait ma grand’tante, de « fils Swann », distincte de sa personnalité plus individuelle de Charles Swann, était celle où il se plaisait maintenant le mieux. Un jour que, pour l’anniversaire de la princesse de Parme (et parce qu’elle pouvait souvent être indirectement agréable à Odette en lui faisant avoir des places pour des galas, des jubilés), il avait voulu lui envoyer des fruits, ne sachant pas trop comment les commander, il en avait chargé une cousine de sa mère qui, ravie de faire une commission pour lui, lui avait écrit, en lui rendant compte qu’elle n’avait pas pris tous les fruits au même endroit, mais les raisins chez Crapote dont c’est la spécialité, les fraises chez Jauret, les poires chez Chevet, où elles étaient plus belles, etc., « chaque fruit visité et examiné un par un par moi ». Et en effet, par les remerciements de la princesse, il avait pu juger du parfum des fraises et du moelleux des poires. Mais surtout le « chaque fruit visité et examiné un par un par moi » avait été un apaisement à sa souffrance, en emmenant sa conscience dans une région où il se rendait rarement, bien qu’elle lui appartînt comme héritier d’une famille de riche et bonne bourgeoisie où s’étaient conservés héréditairement, tout prêts à être mis à son service dès qu’il le souhaitait, la connaissance des « bonnes adresses » et l’art de savoir bien faire une commande. Certes, il avait trop longtemps oublié qu’il était le « fils Swann » pour ne pas ressentir, quand il le redevenait un moment, un plaisir plus vif que ceux qu’il eût pu éprouver le reste du temps et sur lesquels il était blasé ; et si l’amabilité des bourgeois, pour lesquels il restait surtout cela, était moins vive que celle de l’aristocratie (mais plus flatteuse d’ailleurs, car chez eux du moins elle ne se sépare jamais de la considération), une lettre d’altesse, quelques divertissements princiers qu’elle lui proposât, ne pouvait lui être aussi agréable que celle qui lui demandait d’être témoin, ou seulement d’assister à un mariage dans la famille de vieux amis de ses parents, dont les uns avaient continué à le voir comme mon grand-père qui, l’année précédente, l’avait invité au mariage de ma mère et dont certains autres le connaissaient personnellement à peine, mais se croyaient des devoirs de politesse envers le fils, envers le digne successeur de feu M. Mais, par les intimités déjà anciennes qu’il avait parmi eux, les gens du monde, dans une certaine mesure, faisaient aussi partie de sa maison, de son domestique et de sa famille. Il se sentait, à considérer ses brillantes amitiés, le même appui hors de lui-même, le même confort, qu’à regarder les belles terres, la belle argenterie, le beau linge de table, qui lui venaient des siens. Et la pensée que s’il tombait chez lui frappé d’une attaque, ce serait tout naturellement le duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de Luxembourg, et le baron de Charlus, que son valet de chambre courrait chercher, lui apportait la même consolation qu’à notre vieille Françoise de savoir qu’elle serait ensevelie dans des draps fins à elle, marqués, non reprisés (ou si finement que cela ne donnait qu’une plus haute idée du soin de l’ouvrière), linceul de l’image fréquente duquel elle tirait une certaine satisfaction, sinon de bien-être, au moins d’amour-propre. Mais surtout, comme dans toutes celles de ses actions et de ses pensées qui se rapportaient à Odette, Swann était constamment dominé et dirigé par le sentiment inavoué qu’il lui était peut-être pas moins cher, mais moins agréable à voir que quiconque, que le plus ennuyeux fidèle des Verdurin, quand il se reportait à un monde pour qui il était l’homme exquis par excellence, qu’on faisait tout pour attirer, qu’on se désolait de ne pas voir, il recommençait à croire à l’existence d’une vie plus heureuse, presque à en éprouver l’appétit, comme il arrive à un malade alité depuis des mois, à la diète, et qui aperçoit dans un journal le menu d’un déjeuner officiel ou l’annonce d’une croisière en Sicile. S’il était obligé de donner des excuses aux gens du monde pour ne pas leur faire de visites, c’était de lui en faire qu’il cherchait à s’excuser auprès d’Odette. Encore les payait-il (se demandant à la fin du mois, pour peu qu’il eût un peu abusé de sa patience et fût allé souvent la voir, si c’était assez de lui envoyer quatre mille francs), et pour chacune trouvait un prétexte, un présent à lui apporter, un renseignement dont elle avait besoin, M. de Charlus qu’elle avait rencontré allant chez elle et qui avait exigé qu’il l’accompagnât. Et à défaut d’aucun, il priait M. de Charlus de courir chez elle, de lui dire comme spontanément, au cours de la conversation, qu’il se rappelait avoir à parler à Swann, qu’elle voulût bien lui faire demander de passer tout de suite chez elle ; mais le plus souvent Swann attendait en vain et M. de Charlus lui disait le soir que son moyen n’avait pas réussi. De sorte que si elle faisait maintenant de fréquentes absences, même à Paris, quand elle y restait, elle le voyait peu, et elle qui, quand elle l’aimait, lui disait : « Je suis toujours libre » et « Qu’est-ce que l’opinion des autres peut me faire ? », maintenant, chaque fois qu’il voulait la voir, elle invoquait les convenances ou prétextait des occupations. Quand il parlait d’aller à une fête de charité, à un vernissage, à une première, où elle serait, elle lui disait qu’il voulait afficher leur liaison, qu’il la traitait comme une fille. C’est au point que pour tâcher de n’être pas partout privé de la rencontrer, Swann qui savait qu’elle connaissait et affectionnait beaucoup mon grand-oncle Adolphe dont il avait été lui-même l’ami, alla le voir un jour dans son petit appartement de la rue de Bellechasse afin de lui demander d’user de son influence sur Odette. Comme elle prenait toujours, quand elle parlait à Swann de mon oncle, des airs poétiques, disant : « Ah ! lui, ce n’est pas comme toi, c’est une si belle chose, si grande, si jolie, que son amitié pour moi. Ce n’est pas lui qui me considérerait assez peu pour vouloir se montrer avec moi dans tous les lieux publics », Swann fut embarrassé et ne savait pas à quel ton il devait se hausser pour parler d’elle à mon oncle. Il posa d’abord l’excellence a priori d’Odette, l’axiome de sa supra-humanité séraphique, la révélation de ses vertus indémontrables et dont la notion ne pouvait dériver de l’expérience. « Je veux parler avec vous. Vous, vous savez quelle femme au-dessus de toutes les femmes, quel être adorable, quel ange est Odette. Mais vous savez ce que c’est que la vie de Paris. Tout le monde ne connaît pas Odette sous le jour où nous la connaissons vous et moi. Alors il y a des gens qui trouvent que je joue un rôle un peu ridicule ; elle ne peut même pas admettre que je la rencontre dehors, au théâtre. Vous, en qui elle a tant de confiance, ne pourriez-vous lui dire quelques mots pour moi, lui assurer qu’elle s’exagère le tort qu’un salut de moi lui cause ? » Mon oncle conseilla à Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne l’en aimerait que plus, et à Odette de laisser Swann la retrouver partout où cela lui plairait. Quelques jours après, Odette disait à Swann qu’elle venait d’avoir une déception en voyant que mon oncle était pareil à tous les hommes : il venait d’essayer de la prendre de force. Elle calma Swann qui au premier moment voulait aller provoquer mon oncle, mais il refusa de lui serrer la main quand il le rencontra. Il regretta d’autant plus cette brouille avec mon oncle Adolphe qu’il avait espéré, s’il l’avait revu quelquefois et avait pu causer en toute confiance avec lui, tâcher de tirer au clair certains bruits relatifs à la vie qu’Odette avait menée autrefois à Nice. Or mon oncle Adolphe y passait l’hiver. Et Swann pensait que c’était même peut-être là qu’il avait connu Odette. Le peu qui avait échappé à quelqu’un devant lui, relativement à un homme qui aurait été l’amant d’Odette, avait bouleversé Swann. Mais les choses qu’il aurait, avant de les connaître, trouvé le plus affreux d’apprendre et le plus impossible de croire, une fois qu’il les savait, elles étaient incorporées à tout jamais à sa tristesse, il les admettait, il n’aurait plus pu comprendre qu’elles n’eussent pas été. Seulement chacune opérait sur l’idée qu’il se faisait de sa maîtresse une retouche ineffaçable. Il crut même comprendre, une fois, que cette légèreté des mœurs d’Odette qu’il n’eût pas soupçonnée, était assez connue, et qu’à Bade et à Nice, quand elle y passait jadis plusieurs mois, elle avait eu une sorte de notoriété galante. Il chercha, pour les interroger, à se rapprocher de certains viveurs ; mais ceux-ci savaient qu’il connaissait Odette ; et puis il avait peur de les faire penser de nouveau à elle, de les mettre sur ses traces. Mais lui à qui jusque-là rien n’aurait pu paraître aussi fastidieux que tout ce qui se rapportait à la vie cosmopolite de Bade ou de Nice, apprenant qu’Odette avait peut-être fait autrefois la fête dans ces villes de plaisir, sans qu’il dût jamais arriver à savoir si c’était seulement pour satisfaire à des besoins d’argent que grâce à lui elle n’avait plus, ou à des caprices qui pouvaient renaître, maintenant il se penchait avec une angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers l’abîme sans fond où étaient allées s’engloutir ces années du début du Septennat pendant lesquelles on passait l’hiver sur la promenade des Anglais, l’été sous les tilleuls de Bade, et il leur trouvait une profondeur douloureuse mais magnifique comme celle que leur eût prêtée un poète ; et il eût mis à reconstituer les petits faits de la chronique de la Côte d’Azur d’alors, si elle avait pu l’aider à comprendre quelque chose du sourire ou des regards pourtant si honnêtes et si simples d’Odette, plus de passion que l’esthéticien qui interroge les documents subsistant de la Florence du XVe siècle pour tâcher d’entrer plus avant dans l’âme de la Primavera, de la bella Vanna, ou de la Vénus, de Botticelli. Souvent sans lui rien dire il la regardait, il songeait ; elle lui disait : « Comme tu as l’air triste ! » Il n’y avait pas bien longtemps encore, de l’idée qu’elle était une créature bonne, analogue aux meilleures qu’il eût connues, il avait passé à l’idée qu’elle était une femme entretenue ; inversement il lui était arrivé depuis de revenir de l’Odette de Crécy, peut-être trop connue des fêtards, des hommes à femmes, à ce visage d’une expression parfois si douce, à cette nature si humaine. Il se disait : « Qu’est-ce que cela veut dire qu’à Nice tout le monde sache qui est Odette de Crécy ? Ces réputations-là, même vraies, sont faites avec les idées des autres » ; il pensait que cette légende fût-elle authentique était extérieure à Odette, n’était pas en elle comme une personnalité irréductible et malfaisante ; que la créature qui avait pu être amenée à mal faire, c’était une femme aux bons yeux, au cœur plein de pitié pour la souffrance, au corps docile qu’il avait tenu, qu’il avait serré dans ses bras et manié, une femme qu’il pourrait arriver un jour à posséder toute, s’il réussissait à se rendre indispensable à elle. Elle était là, souvent fatiguée, le visage vidé pour un instant de la préoccupation fébrile et joyeuse des choses inconnues qui faisaient souffrir Swann ; elle écartait ses cheveux avec ses mains ; son front, sa figure paraissaient plus larges ; alors, tout d’un coup, quelque pensée simplement humaine, quelque bon sentiment comme il en existe dans toutes les créatures, quand dans un moment de repos ou de repliement elles sont livrées à elles-mêmes, jaillissait de ses yeux comme un rayon jaune. Et aussitôt tout son visage s’éclairait comme une campagne grise, couverte de nuages qui soudain s’écartent, pour sa transfiguration, au moment du soleil couchant. La vie qui était en Odette à ce moment-là, l’avenir même qu’elle semblait rêveusement regarder, Swann aurait pu les partager avec elle ; aucune agitation mauvaise ne semblait y avoir laissé de résidu. Si rares qu’ils devinssent, ces moments-là ne furent pas inutiles. Par le souvenir Swann reliait ces parcelles, abolissait les intervalles, coulait comme en or une Odette de bonté et de calme pour laquelle il fit plus tard (comme on le verra dans la deuxième partie de cet ouvrage), des sacrifices que l’autre Odette n’eût pas obtenus. Mais que ces moments étaient rares, et que maintenant il la voyait peu ! Même pour leur rendez-vous du soir, elle ne lui disait qu’à la dernière minute si elle pourrait le lui accorder car, comptant qu’elle le trouverait toujours libre, elle voulait d’abord être certaine que personne d’autre ne lui proposerait de venir. Elle alléguait qu’elle était obligée d’attendre une réponse de la plus haute importance pour elle, et même si, après qu’elle avait fait venir Swann, des amis demandaient à Odette, quand la soirée était déjà commencée, de les rejoindre au théâtre ou à souper, elle faisait un bond joyeux et s’habillait à la hâte. Au fur et à mesure qu’elle avançait dans sa toilette, chaque mouvement qu’elle faisait rapprochait Swann du moment où il faudrait la quitter, où elle s’enfuirait d’un élan irrésistible ; et quand, enfin prête, plongeant une dernière fois dans son miroir ses regards tendus et éclairés par l’attention, elle remettait un peu de rouge à ses lèvres, fixait une mèche sur son front et demandait son manteau de soirée bleu ciel avec des glands d’or, Swann avait l’air si triste qu’elle ne pouvait réprimer un geste d’impatience et disait : « Voilà comme tu me remercies de t’avoir gardé jusqu’à la dernière minute. Moi qui croyais avoir fait quelque chose de gentil. C’est bon à savoir pour une autre fois ! » Parfois, au risque de la fâcher, il se promettait de chercher à savoir où elle était allée, il rêvait d’une alliance avec Forcheville qui peut-être aurait pu le renseigner. D’ailleurs quand il savait avec qui elle passait la soirée, il était bien rare qu’il ne pût pas découvrir dans toutes ses relations à lui quelqu’un qui connaissait, fût-ce indirectement, l’homme avec qui elle était sortie et pouvait facilement en obtenir tel ou tel renseignement. Et tandis qu’il écrivait à un de ses amis pour lui demander de chercher à éclaircir tel ou tel point, il éprouvait le repos de cesser de se poser ces questions sans réponses et de transférer à un autre la fatigue d’interroger. Il est vrai que Swann n’était guère plus avancé quand il avait certains renseignements. Savoir ne permet pas toujours d’empêcher, mais du moins les choses que nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans notre pensée où nous les disposons à notre gré, ce qui nous donne l’illusion d’une sorte de pouvoir sur elles. Il était heureux toutes les fois où M. de Charlus et elle, Swann savait qu’il ne pouvait rien se passer, que quand M. de Charlus sortait avec elle, c’était par amitié pour lui et qu’il ne ferait pas difficulté à lui raconter ce qu’elle avait fait. Quelquefois elle avait déclaré si catégoriquement à Swann qu’il lui était impossible de le voir un certain soir, elle avait l’air de tenir tant à une sortie, que Swann attachait une véritable importance à ce que M. de Charlus fût libre de l’accompagner. Le lendemain, sans oser poser beaucoup de questions à M. de Charlus, il le contraignait, en ayant l’air de ne pas bien comprendre ses premières réponses, à lui en donner de nouvelles, après chacune desquelles il se sentait plus soulagé, car il apprenait bien vite qu’Odette avait occupé sa soirée aux plaisirs les plus innocents. « Mais comment, mon petit Mémé, je ne comprends pas bien..., ce n’est pas en sortant de chez elle que vous êtes allés au musée Grévin ? Vous ne savez pas comme vous m’amusez, mon petit Mémé. Mais quelle drôle d’idée elle a eue d’aller ensuite au Chat Noir, c’est bien une idée d’elle... Après tout ce n’est pas une mauvaise idée, elle devait y connaître beaucoup de monde ? elle n’a parlé à personne ? Alors vous êtes restés là comme cela tous les deux tous seuls ? Vous êtes gentil, mon petit Mémé, je vous aime bien. » Pour lui, à qui il était arrivé en causant avec des indifférents qu’il écoutait à peine, d’entendre quelquefois certaines phrases (celle-ci par exemple : « J’ai vu hier Mme de Crécy, elle était avec un monsieur que je ne connais pas »), phrases qui aussitôt dans le cœur de Swann passaient à l’état solide, s’y durcissaient comme une incrustation, le déchiraient, n’en bougeaient plus, qu’ils étaient doux au contraire ces mots : « Elle ne connaissait personne, elle n’a parlé à personne ! » comme ils circulaient aisément en lui, qu’ils étaient fluides, faciles, respirables ! Et pourtant au bout d’un instant il se disait qu’Odette devait le trouver bien ennuyeux pour que ce fussent là les plaisirs qu’elle préférait à sa compagnie. Et leur insignifiance, si elle le rassurait, lui faisait pourtant de la peine comme une trahison. Même quand il ne pouvait savoir où elle était allée, il lui aurait suffi pour calmer l’angoisse qu’il éprouvait alors, et contre laquelle la présence d’Odette, la douceur d’être auprès d’elle était le seul spécifique (un spécifique qui à la longue aggravait le mal avec bien des remèdes, mais du moins calmait momentanément la souffrance), il lui aurait suffi, si Odette l’avait seulement permis, de rester chez elle tant qu’elle ne serait pas là, de l’attendre jusqu’à cette heure du retour dans l’apaisement de laquelle seraient venues se confondre les heures qu’un prestige, un maléfice lui avaient fait croire différentes des autres. Mais elle ne le voulait pas ; il revenait chez lui ; il se forçait en chemin à former divers projets, il cessait de songer à Odette ; même il arrivait, tout en se déshabillant, à rouler en lui des pensées assez joyeuses ; c’est le cœur plein de l’espoir d’aller le lendemain voir quelque chef-d’œuvre qu’il se mettait au lit et éteignait sa lumière ; mais, dès que, pour se préparer à dormir, il cessait d’exercer sur lui-même une contrainte dont il n’avait même pas conscience tant elle était devenue habituelle, au même instant un frisson glacé refluait en lui et il se mettait à sangloter. Il ne voulait même pas savoir pourquoi, s’essuyait les yeux, se disait en riant : « C’est charmant, je deviens névropathe. » Puis il ne pouvait penser sans une grande lassitude que le lendemain il faudrait recommencer de chercher à savoir ce qu’Odette avait fait, à mettre en jeu des influences pour tâcher de la voir. Cette nécessité d’une activité sans trêve, sans variété, sans résultats, lui était si cruelle qu’un jour, apercevant une grosseur sur son ventre, il ressentit une véritable joie à la pensée qu’il avait peut-être une tumeur mortelle, qu’il n’allait plus avoir à s’occuper de rien, que c’était la maladie qui allait le gouverner, faire de lui son jouet, jusqu’à la fin prochaine. Et en effet si, à cette époque, il lui arriva souvent sans se l’avouer de désirer la mort, c’était pour échapper moins à l’acuité de ses souffrances qu’à la monotonie de son effort. Et pourtant il aurait voulu vivre jusqu’à l’époque où il ne l’aimerait plus, où elle n’aurait aucune raison de lui mentir et où il pourrait enfin apprendre d’elle si le jour où il était allé la voir dans l’après-midi, elle était ou non couchée avec Forcheville. Souvent pendant quelques jours, le soupçon qu’elle aimait quelqu’un d’autre le détournait de se poser cette question relative à Forcheville, la lui rendait presque indifférente, comme ces formes nouvelles d’un même état maladif qui semblent momentanément nous avoir délivrés des précédentes. Même il y avait des jours où il n’était tourmenté par aucun soupçon. Mais le lendemain matin, au réveil, il sentait à la même place la même douleur dont, la veille pendant la journée, il avait comme dilué la sensation dans le torrent des impressions différentes. Mais elle n’avait pas bougé de place. Et même, c’était l’acuité de cette douleur qui avait réveillé Swann. Comme Odette ne lui donnait aucun renseignement sur ces choses si importantes qui l’occupaient tant chaque jour (bien qu’il eût assez vécu pour savoir qu’il n’y en a jamais d’autres que les plaisirs), il ne pouvait pas chercher longtemps de suite à les imaginer, son cerveau fonctionnait à vide ; alors il passait son doigt sur ses paupières fatiguées comme il aurait essuyé le verre de son lorgnon, et cessait entièrement de penser. Il surnageait pourtant à cet inconnu certaines occupations qui réapparaissaient de temps en temps, vaguement rattachées par elle à quelque obligation envers des parents éloignés ou des amis d’autrefois, qui, parce qu’ils étaient les seuls qu’elle lui citait souvent comme l’empêchant de le voir, paraissaient à Swann former le cadre fixe, nécessaire, de la vie d’Odette. À cause du ton dont elle lui disait de temps à autre « le jour où je vais avec mon amie à l’Hippodrome », si, s’étant senti malade et ayant pensé : « peut-être Odette voudrait bien passer chez moi », il se rappelait brusquement que c’était justement ce jour-là, il se disait : « Ah ! non, ce n’est pas la peine de lui demander de venir, j’aurais dû y penser plus tôt, c’est le jour où elle va avec son amie à l’Hippodrome. Réservons-nous pour ce qui est possible ; c’est inutile de s’user à proposer des choses inacceptables et refusées d’avance. » Et ce devoir qui incombait à Odette d’aller à l’Hippodrome et devant lequel Swann s’inclinait ainsi ne lui paraissait pas seulement inéluctable ; mais ce caractère de nécessité dont il était empreint semblait rendre plausible et légitime tout ce qui de près ou de loin se rapportait à lui. Si Odette dans la rue ayant reçu d’un passant un salut qui avait éveillé la jalousie de Swann, elle répondait aux questions de celui-ci en rattachant l’existence de l’inconnu à un des deux ou trois grands devoirs dont elle lui parlait, si, par exemple, elle disait : « C’est un monsieur qui était dans la loge de mon amie avec qui je vais à l’Hippodrome », cette explication calmait les soupçons de Swann, qui en effet trouvait inévitable que l’amie eût d’autre invités qu’Odette dans sa loge à l’Hippodrome, mais n’avait jamais cherché ou réussi à se les figurer. comme il eût aimé la connaître, l’amie qui allait à l’Hippodrome, et qu’elle l’y emmenât avec Odette ! Comme il aurait donné toutes ses relations pour n’importe quelle personne qu’avait l’habitude de voir Odette, fût-ce une manucure ou une demoiselle de magasin. Il eût fait pour elles plus de frais que pour des reines. Ne lui auraient-elles pas fourni, dans ce qu’elles contenaient de la vie d’Odette, le seul calmant efficace pour ses souffrances ? Comme il aurait couru avec joie passer les journées chez telle de ces petites gens avec lesquelles Odette gardait des relations, soit par intérêt, soit par simplicité véritable. Comme il eût volontiers élu domicile à jamais au cinquième étage de telle maison sordide et enviée où Odette ne l’emmenait pas, et où, s’il y avait habité avec la petite couturière retirée dont il eût volontiers fait semblant d’être l’amant, il aurait presque chaque jour reçu sa visite. Dans ces quartiers presque populaires, quelle existence modeste, abjecte, mais douce, mais nourrie de calme et de bonheur, il eût accepté de vivre indéfiniment. Il arrivait encore parfois, quand, ayant rencontré Swann, elle voyait s’approcher d’elle quelqu’un qu’il ne connaissait pas, qu’il pût remarquer sur le visage d’Odette cette tristesse qu’elle avait eue le jour où il était venu pour la voir pendant que Forcheville était là. Mais c’était rare ; car les jours où malgré tout ce qu’elle avait à faire et la crainte de ce que penserait le monde, elle arrivait à voir Swann, ce qui dominait maintenant dans son attitude était l’assurance : grand contraste, peut-être revanche inconsciente ou réaction naturelle de l’émotion craintive qu’aux premiers temps où elle l’avait connu elle éprouvait auprès de lui, et même loin de lui, quand elle commençait une lettre par ces mots : « Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire » (elle le prétendait du moins, et un peu de cet émoi devait être sincère pour qu’elle désirât d’en feindre davantage). On ne tremble jamais que pour soi, que pour ceux qu’on aime. Quand notre bonheur n’est plus dans leurs mains, de quel calme, de quelle aisance, de quelle hardiesse on jouit auprès d’eux ! En lui parlant, en lui écrivant, elle n’avait plus de ces mots par lesquels elle cherchait à se donner l’illusion qu’il lui appartenait, faisant naître les occasions de dire « mon », « mien », quand il s’agissait de lui : « Vous êtes mon bien, c’est le parfum de notre amitié, je le garde », de lui parler de l’avenir, de la mort même, comme d’une seule chose pour eux deux. Dans ce temps-là, à tout de qu’il disait, elle répondait avec admiration : « Vous, vous ne serez jamais comme tout le monde » ; elle regardait sa longue tête un peu chauve, dont les gens qui connaissaient les succès de Swann pensaient : « Il n’est pas régulièrement beau si vous voulez, mais il est chic : ce toupet, ce monocle, ce sourire ! », et, plus curieuse peut-être de connaître ce qu’il était que désireuse d’être sa maîtresse, elle disait : Si je pouvais savoir ce qu’il y a dans cette tête-là ! Maintenant, à toutes les paroles de Swann elle répondait d’un ton parfois irrité, parfois indulgent : tu ne seras donc jamais comme tout le monde ! Elle regardait cette tête qui n’était qu’un peu plus vieillie par le souci (mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de cette même aptitude qui permet de découvrir les intentions d’un morceau symphonique dont on a lu le programme, et les ressemblances d’un enfant quand on connaît sa parenté : « Il n’est pas positivement laid si vous voulez, mais il est ridicule ; ce monocle, ce toupet, ce sourire ! », réalisant dans leur imagination suggestionnée la démarcation immatérielle qui sépare à quelques mois de distance une tête d’amant de cœur et une tête de cocu), elle disait : si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu’il y a dans cette tête-là. Toujours prêt à croire ce qu’il souhaitait, si seulement les manières d’être d’Odette avec lui laissaient place au doute, il se jetait avidement sur cette parole. Tu le peux si tu le veux, lui disait-il. Et il tâchait de lui montrer que l’apaiser, le diriger, le faire travailler, serait une noble tâche à laquelle ne demandaient qu’à se vouer d’autres femmes qu’elle, entre les mains desquelles il est vrai d’ajouter que la noble tâche ne lui eût paru plus qu’une indiscrète et insupportable usurpation de sa liberté. « Si elle ne m’aimait pas un peu, se disait-il, elle ne souhaiterait pas de me transformer. Pour me transformer, il faudra qu’elle me voie davantage. » Ainsi trouvait-il, dans ce reproche qu’elle lui faisait, comme une preuve d’intérêt, d’amour peut-être ; et en effet, elle lui en donnait maintenant si peu qu’il était obligé de considérer comme telles les défenses qu’elle lui faisait d’une chose ou d’une autre. Un jour, elle lui déclara qu’elle n’aimait pas son cocher, qu’il lui montait peut-être la tête contre elle, qu’en tous cas il n’était pas avec lui de l’exactitude et de la déférence qu’elle voulait. Elle sentait qu’il désirait lui entendre dire : « Ne le prends plus pour venir chez moi », comme il aurait désiré un baiser. Comme elle était de bonne humeur, elle le lui dit ; il fut attendri. de Charlus avec qui il avait la douceur de pouvoir parler d’elle ouvertement (car les moindres propos qu’il tenait, même aux personnes qui ne la connaissaient pas, se rapportaient en quelque manière à elle), il lui dit : Je crois pourtant qu’elle m’aime ; elle est si gentille pour moi, ce que je fais ne lui est certainement pas indifférent. Et si, au moment d’aller chez elle, montant dans sa voiture avec un ami qu’il devait laisser en route, l’autre lui disait : Tiens, ce n’est pas Lorédan qui est sur le siège ? Avec quelle joie mélancolique Swann lui répondait : je te dirai, je ne peux pas prendre Lorédan quand je vais rue La Pérouse. Odette n’aime pas que je prenne Lorédan, elle ne le trouve pas bien pour moi ; enfin que veux-tu, les femmes, tu sais ! je sais que ça lui déplairait beaucoup. je n’aurais eu qu’à prendre Rémi ! j’en aurais eu une histoire ! Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui étaient maintenant celles d’Odette avec lui, certes Swann en souffrait ; mais il ne connaissait pas sa souffrance ; comme c’était progressivement, jour par jour, qu’Odette s’était refroidie à son égard, ce n’est qu’en mettant en regard de ce qu’elle était aujourd’hui ce qu’elle avait été au début, qu’il aurait pu sonder la profondeur du changement qui s’était accompli. Or ce changement c’était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour et nuit, et dès qu’il sentait que ses pensées allaient un peu trop près d’elle, vivement il les dirigeait d’un autre côté de peur de trop souffrir. Il se disait bien d’une façon abstraite : « Il fut un temps où Odette m’aimait davantage », mais jamais il ne revoyait ce temps. De même qu’il y avait dans son cabinet une commode qu’il s’arrangeait à ne pas regarder, qu’il faisait un crochet pour éviter en entrant et en sortant, parce que dans un tiroir étaient serrés le chrysanthème qu’elle lui avait donné le premier soir où il l’avait reconduite, les lettres où elle disait : « Que n’y avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre » et « À quelque heure du jour et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et disposez de ma vie », de même il y avait en lui une place dont il ne laissait jamais approcher son esprit, lui faisant faire s’il le fallait le détour d’un long raisonnement pour qu’il n’eût pas à passer devant elle : c’était celle où vivait le souvenir des jours heureux. Mais sa si précautionneuse prudence fut déjouée un soir qu’il était allé dans le monde. C’était chez la marquise de Saint-Euverte, à la dernière, pour cette année-là, des soirées où elle faisait entendre des artistes qui lui servaient ensuite pour ses concerts de charité. Swann, qui avait voulu successivement aller à toutes les précédentes et n’avait pu s’y résoudre avait reçu, tandis qu’il s’habillait pour se rendre à celle-ci, la visite du baron de Charlus qui venait lui offrir de retourner avec lui chez la marquise, si sa compagnie devait l’aider à s’y ennuyer un peu moins, à s’y trouver moins triste. Mais Swann lui avait répondu : Vous ne doutez pas du plaisir que j’aurais à être avec vous. Mais le plus grand plaisir que vous puissiez me faire, c’est d’aller plutôt voir Odette. Vous savez l’excellente influence que vous avez sur elle. Je crois qu’elle ne sort pas ce soir avant d’aller chez son ancienne couturière où, du reste, elle sera sûrement contente que vous l’accompagniez. En tous cas vous la trouveriez chez elle avant. Tâchez de la distraire et aussi de lui parler raison. Si vous pouviez arranger quelque chose pour demain qui lui plaise et que nous pourrions faire tous les trois ensemble. Tâchez aussi de poser des jalons pour cet été, si elle avait envie de quelque chose, d’une croisière que nous ferions tous les trois, que sais-je ? Quant à ce soir, je ne compte pas la voir ; maintenant si elle le désirait ou si vous trouviez un joint, vous n’avez qu’à m’envoyer un mot chez Mme de Saint-Euverte jusqu’à minuit, et après chez moi. Merci de tout ce que vous faites pour moi, vous savez comme je vous aime. » Le baron lui promit d’aller faire la visite qu’il désirait après qu’il l’aurait conduit jusqu’à la porte de l’hôtel Saint-Euverte, où Swann arriva tranquillisé par la pensée que M. de Charlus passerait la soirée rue La Pérouse, mais dans un état de mélancolique indifférence à toutes les choses qui ne touchaient pas Odette, et en particulier aux choses mondaines, qui leur donnait le charme de ce qui, n’étant plus un but pour notre volonté, nous apparaît en soi-même. Dès sa descente de voiture, au premier plan de ce résumé fictif de leur vie domestique que les maîtresses de maison prétendent offrir à leurs invités les jours de cérémonie et où elles cherchent à respecter la vérité du costume et celle du décor, Swann prit plaisir à voir les héritiers des « tigres » de Balzac, les grooms, suivants ordinaires de la promenade, qui, chapeautés et bottés, restaient dehors devant l’hôtel sur le sol de l’avenue, ou devant les écuries, comme des jardiniers auraient été rangés à l’entrée de leurs parterres. La disposition particulière qu’il avait toujours eue à chercher des analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées s’exerçait encore mais d’une façon plus constante et plus générale ; c’est la vie mondaine tout entière, maintenant qu’il en était détaché, qui se présentait à lui comme une suite de tableaux. Dans le vestibule où, autrefois, quand il était un mondain, il entrait enveloppé dans son pardessus pour en sortir en frac, mais sans savoir ce qui s’y était passé, étant par la pensée, pendant les quelques instants qu’il y séjournait, ou bien encore dans la fête qu’il venait de quitter, ou bien déjà dans la fête où on allait l’introduire, pour la première fois il remarqua, réveillée par l’arrivée inopinée d’un invité aussi tardif, la meute éparse, magnifique et désœuvrée de grands valets de pied qui dormaient çà et là sur des banquettes et des coffres et qui, soulevant leurs nobles profils aigus de lévriers, se dressèrent et, rassemblés, formèrent le cercle autour de lui. L’un d’eux, d’aspect particulièrement féroce et assez semblable à l’exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des supplices, s’avança vers lui d’un air implacable pour lui prendre ses affaires. Mais la dureté de son regard d’acier était compensée par la douceur de ses gants de fil, si bien qu’en approchant de Swann il semblait témoigner du mépris pour sa personne et des égards pour son chapeau. Il le prit avec un soin auquel l’exactitude de sa pointure donnait quelque chose de méticuleux et une délicatesse que rendait presque touchante l’appareil de sa force. Puis il le passa à un de ses aides, nouveau et timide, qui exprimait l’effroi qu’il ressentait en roulant en tous sens des regards furieux et montrait l’agitation d’une bête captive dans les premières heures de sa domesticité. À quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait, immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur son bouclier, tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de lui ; détaché du groupe de ses camarades qui s’empressaient autour de Swann, il semblait aussi résolu à se désintéresser de cette scène, qu’il suivait vaguement de ses yeux glauques et cruels, que si ç’eût été le massacre des Innocents ou le martyre de saint Jacques. Il semblait précisément appartenir à cette race disparue ou qui peut-être n’exista jamais que dans le retable de San Zeno et les fresques des Eremitani où Swann l’avait approchée et où elle rêve encore issue de la fécondation d’une statue antique par quelque modèle padouan du Maître ou quelque saxon d’Albert Dürer. Et les mèches de ses cheveux roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine, étaient largement traitées comme elles sont dans la sculpture grecque qu’étudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui, si dans la création elle ne figure que l’homme, sait du moins tirer de ses simples formes des richesses si variées et comme empruntées à toute la nature vivante, qu’une chevelure, par l’enroulement lisse et les becs aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et fleurissant diadème de ses tresses, a l’air à la fois d’un paquet d’algues, d’une nichée de colombes, d’un bandeau de jacinthes et d’une torsade de serpents. D’autres encore, colossaux aussi, se tenaient sur les degrés d’un escalier monumental que leur présence décorative et leur immobilité marmoréenne auraient pu faire nommer comme celui du Palais Ducal : « l’Escalier des Géants » et dans lequel Swann s’engagea avec la tristesse de penser qu’Odette ne l’avait jamais gravi. avec quelle joie au contraire il eût grimpé les étages noirs, malodorants et casse-cou de la petite couturière retirée, dans le « cinquième » de laquelle il aurait été si heureux de payer plus cher qu’une avant-scène hebdomadaire à l’Opéra le droit de passer la soirée quand Odette y venait, et même les autres jours, pour pouvoir parler d’elle, vivre avec les gens qu’elle avait l’habitude de voir quand il n’était pas là, et qui à cause de cela lui paraissaient recéler, de la vie de sa maîtresse, quelque chose de plus naturel, de plus inaccessible et de plus mystérieux. Tandis que dans cet escalier pestilentiel et désiré de l’ancienne couturière, comme il n’y en avait pas un second pour le service, on voyait le soir devant chaque porte une boîte au lait vide et sale préparée sur le paillasson, dans l’escalier magnifique et dédaigné que Swann montait à ce moment, d’un côté et de l’autre, à des hauteurs différentes, devant chaque anfractuosité que faisait dans le mur la fenêtre de la loge, ou la porte d’un appartement, représentant le service intérieur qu’ils dirigeaient et en faisant hommage aux invités, un concierge, un majordome, un argentier (braves gens qui vivaient le reste de la semaine un peu indépendants dans leur domaine, y dînaient chez eux comme de petits boutiquiers et seraient peut-être demain au service bourgeois d’un médecin ou d’un industriel), attentifs à ne pas manquer aux recommandations qu’on leur avait faites avant de leur laisser endosser la livrée éclatante qu’ils ne revêtaient qu’à de rares intervalles et dans laquelle ils ne se sentaient pas très à leur aise, se tenaient sous l’arcature de leur portail avec un éclat pompeux tempéré de bonhomie populaire, comme des saints dans leur niche ; et un énorme suisse, habillé comme à l’église, frappait les dalles de sa canne au passage de chaque arrivant. Parvenu en haut de l’escalier le long duquel l’avait suivi un domestique à face blême, avec une petite queue de cheveux noués d’un catogan derrière la tête, comme un sacristain de Goya ou un tabellion du répertoire, Swann passa devant un bureau où des valets, assis comme des notaires devant de grands registres, se levèrent et inscrivirent son nom. Il traversa alors un petit vestibule qui tel que certaines pièces aménagées par leur propriétaire pour servir de cadre à une seule œuvre d’art, dont elles tirent leur nom, et d’une nudité voulue, ne contiennent rien d’autre exhibait à son entrée, comme quelque précieuse effigie de Benvenuto Cellini représentant un homme de guet, un jeune valet de pied, le corps légèrement fléchi en avant, dressant sur son hausse-col rouge une figure plus rouge encore d’où s’échappaient des torrents de feu, de timidité et de zèle, et qui, perçant les tapisseries d’Aubusson tendues devant le salon où on écoutait la musique, de son regard impétueux, vigilant, éperdu, avait l’air, avec une impassibilité militaire ou une foi surnaturelle allégorie de l’alarme, incarnation de l’attente, commémoration du branle-bas d’épier, ange ou vigie, d’une tour de donjon ou de cathédrale, l’apparition de l’ennemi ou l’heure du Jugement. Il ne restait plus à Swann qu’à pénétrer dans la salle du concert dont un huissier chargé de chaînes lui ouvrit les portes, en s’inclinant, comme il lui aurait remis les clefs d’une ville. Mais il pensait à la maison où il aurait pu se trouver en ce moment même, si Odette l’avait permis, et le souvenir entrevu d’une boîte au lait vide sur un paillasson lui serra le cœur. Swann retrouva rapidement le sentiment de la laideur masculine, quand, au delà de la tenture de tapisserie, au spectacle des domestiques succéda celui des invités. Mais cette laideur même de visages, qu’il connaissait pourtant si bien, lui semblait neuve depuis que leurs traits au lieu d’être pour lui des signes pratiquement utilisables à l’identification de telle personne qui lui avait représenté jusque-là un faisceau de plaisirs à poursuivre, d’ennuis à éviter, ou de politesses à rendre reposaient, coordonnés seulement par des rapports esthétiques, dans l’autonomie de leurs lignes. Et en ces hommes, au milieu desquels Swann se trouva enserré, il n’était pas jusqu’aux monocles que beaucoup portaient (et qui, autrefois, auraient tout au plus permis à Swann de dire qu’ils portaient un monocle), qui, déliés maintenant de signifier une habitude, la même pour tous, ne lui apparussent chacun avec une sorte d’individualité. Peut-être parce qu’il ne regarda le général de Froberville et le marquis de Bréauté qui causaient dans l’entrée que comme deux personnages dans un tableau, alors qu’ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles qui l’avaient présenté au Jockey et assisté dans des duels, le monocle du général, resté entre ses paupières comme un éclat d’obus dans sa figure vulgaire, balafrée et triomphale, au milieu du front qu’il éborgnait comme l’œil unique du cyclope, apparut à Swann comme une blessure monstrueuse qu’il pouvait être glorieux d’avoir reçue, mais qu’il était indécent d’exhiber ; tandis que celui que M. de Bréauté ajoutait, en signe de festivité, aux gants gris perle, au « gibus », à la cravate blanche et substituait au binocle familier (comme faisait Swann lui-même) pour aller dans le monde, portait collé à son revers, comme une préparation d’histoire naturelle sous un microscope, un regard infinitésimal et grouillant d’amabilité, qui ne cessait de sourire à la hauteur des plafonds, à la beauté des fêtes, à l’intérêt des programmes et à la qualité des rafraîchissements. Tiens, vous voilà, mais il y a des éternités qu’on ne vous a vu, dit à Swann le général qui, remarquant ses traits tirés et en concluant que c’était peut-être une maladie grave qui l’éloignait du monde, ajouta : « Vous avez bonne mine, vous savez ! » Comment, vous, mon cher, qu’est-ce que vous pouvez bien faire ici ? à un romancier mondain qui venait d’installer au coin de son œil un monocle, son seul organe d’investigation psychologique et d’impitoyable analyse, et répondit d’un air important et mystérieux, en roulant l’r : Le monocle du marquis de Forestelle était minuscule, n’avait aucune bordure et, obligeant à une crispation incessante et douloureuse l’œil où il s’incrustait comme un cartilage superflu dont la présence est inexplicable et la matière recherchée, il donnait au visage du marquis une délicatesse mélancolique, et le faisait juger par les femmes comme capable de grands chagrins d’amour. de Saint-Candé, entouré d’un gigantesque anneau, comme Saturne, était le centre de gravité d’une figure qui s’ordonnait à tout moment par rapport à lui, dont le nez frémissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique tâchaient par leurs grimaces d’être à la hauteur des feux roulants d’esprit dont étincelait le disque de verre, et se voyait préférer aux plus beaux regards du monde par des jeunes femmes snobs et dépravées qu’il faisait rêver de charmes artificiels et d’un raffinement de volupté ; et cependant, derrière le sien, M. de Palancy qui, avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu des fêtes en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout qui rappela à Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto à Padoue, cet Injuste à côté duquel un rameau feuillu évoque les forêts où se cache son repaire. Swann s’était avancé, sur l’insistance de Mme de Saint-Euverte et pour entendre un air d’Orphée qu’exécutait un flûtiste, s’était mis dans un coin où il avait malheureusement comme seule perspective deux dames déjà mûres assises l’une à côté de l’autre, la marquise de Cambremer et la vicomtesse de Franquetot, lesquelles, parce qu’elles étaient cousines, passaient leur temps dans les soirées, portant leurs sacs et suivies de leurs filles, à se chercher comme dans une gare et n’étaient tranquilles que quand elles avaient marqué, par leur éventail ou leur mouchoir, deux places voisines : Mme de Cambremer, comme elle avait très peu de relations, étant d’autant plus heureuse d’avoir une compagne, Mme de Franquetot, qui était au contraire très lancée, trouvait quelque chose d’élégant, d’original, à montrer à toutes ses belles connaissances qu’elle leur préférait une dame obscure avec qui elle avait en commun des souvenirs de jeunesse. Plein d’une mélancolique ironie, Swann les regardait écouter l’intermède de piano (« Saint François parlant aux oiseaux », de Liszt) qui avait succédé à l’air de flûte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose, Mme de Franquetot anxieusement, les yeux éperdus comme si les touches sur lesquelles il courait avec agilité avaient été une suite de trapèzes d’où il pouvait tomber d’une hauteur de quatre-vingts mètres, et non sans lancer à sa voisine des regards d’étonnement, de dénégation qui signifiaient : « Ce n’est pas croyable, je n’aurais jamais pensé qu’un homme pût faire cela », Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ! » ) qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. De l’autre côté de Mme de Franquetot, mais un peu en avant, était la marquise de Gallardon, occupée à sa pensée favorite, l’alliance qu’elle avait avec les Guermantes et d’où elle tirait pour le monde et pour elle-même beaucoup de gloire avec quelque honte, les plus brillants d’entre eux la tenant un peu à l’écart, peut-être parce qu’elle était ennuyeuse, ou parce qu’elle était méchante, ou parce qu’elle était d’une branche inférieure, ou peut-être sans aucune raison. Quand elle se trouvait auprès de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, comme en ce moment auprès de Mme de Franquetot, elle souffrait que la conscience qu’elle avait de sa parenté avec les Guermantes ne pût se manifester extérieurement en caractères visibles comme ceux qui, dans les mosaïques des églises byzantines, placés les uns au-dessous des autres, inscrivent en une colonne verticale, à côté d’un Saint Personnage, les mots qu’il est censé prononcer. Elle songeait en ce moment qu’elle n’avait jamais reçu une invitation ni une visite de sa jeune cousine la princesse des Laumes, depuis six ans que celle-ci était mariée. Cette pensée la remplissait de colère, mais aussi de fierté ; car, à force de dire aux personnes qui s’étonnaient de ne pas la voir chez Mme des Laumes, que c’est parce qu’elle aurait été exposée à y rencontrer la princesse Mathilde ce que sa famille ultra-légitimiste ne lui aurait jamais pardonné elle avait fini par croire que c’était en effet la raison pour laquelle elle n’allait pas chez sa jeune cousine. Elle se rappelait pourtant qu’elle avait demandé plusieurs fois à Mme des Laumes comment elle pourrait faire pour la rencontrer, mais ne se le rappelait que confusément et d’ailleurs neutralisait et au delà ce souvenir un peu humiliant en murmurant : « Ce n’est tout de même pas à moi à faire les premiers pas, j’ai vingt ans de plus qu’elle. » Grâce à la vertu de ces paroles intérieures, elle rejetait fièrement en arrière ses épaules détachées de son buste et sur lesquelles sa tête posée presque horizontalement faisait penser à la tête « rapportée » d’un orgueilleux faisan qu’on sert sur une table avec toutes ses plumes. Ce n’est pas qu’elle ne fût par nature courtaude, hommasse et boulotte ; mais les camouflets l’avaient redressée comme ces arbres qui, nés dans une mauvaise position au bord d’un précipice, sont forcés de croître en arrière pour garder leur équilibre. Obligée, pour se consoler de ne pas être tout à fait l’égale des autres Guermantes, de se dire sans cesse que c’était par intransigeance de principes et fierté qu’elle les voyait peu, cette pensée avait fini par modeler son corps et par lui enfanter une sorte de prestance qui passait aux yeux des bourgeoises pour un signe de race et troublait quelquefois d’un désir fugitif le regard fatigué des hommes de cercle. Si on avait fait subir à la conversation de Mme de Gallardon ces analyses qui en relevant la fréquence plus ou moins grande de chaque terme permettent de découvrir la clef d’un langage chiffré, on se fût rendu compte qu’aucune expression, même la plus usuelle, n’y revenait aussi souvent que « chez mes cousins de Guermantes », « chez ma tante de Guermantes », « la santé d’Elzéar de Guermantes », « la baignoire de ma cousine de Guermantes ». Quand on lui parlait d’un personnage illustre, elle répondait que, sans le connaître personnellement, elle l’avait rencontré mille fois chez sa tante de Guermantes, mais elle répondait cela d’un ton si glacial et d’une voix si sourde qu’il était clair que si elle ne le connaissait pas personnellement, c’était en vertu de tous les principes indéracinables et entêtés auxquels ses épaules touchaient en arrière, comme à ces échelles sur lesquelles les professeurs de gymnastique vous font étendre pour vous développer le thorax. Or, la princesse des Laumes, qu’on ne se serait pas attendu à voir chez Mme de Saint-Euverte, venait précisément d’arriver. Pour montrer qu’elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon, où elle ne venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était entrée en effaçant les épaules là même où il n’y avait aucune foule à fendre et personne à laisser passer, restant exprès dans le fond, de l’air d’y être à sa place, comme un roi qui fait la queue à la porte d’un théâtre tant que les autorités n’ont pas été prévenues qu’il est là ; et, bornant simplement son regard pour ne pas avoir l’air de signaler sa présence et de réclamer des égards à la considération d’un dessin du tapis ou de sa propre jupe, elle se tenait debout à l’endroit qui lui avait paru le plus modeste (et d’où elle savait bien qu’une exclamation ravie de Mme de Saint-Euverte allait la tirer dès que celle-ci l’aurait aperçue), à côté de Mme de Cambremer qui lui était inconnue. Elle observait la mimique de sa voisine mélomane, mais ne l’imitait pas. Ce n’est pas que, pour une fois qu’elle venait passer cinq minutes chez Mme de Saint-Euverte, la princesse des Laumes n’eût souhaité, pour que la politesse qu’elle lui faisait comptât double, se montrer le plus aimable possible. Mais par nature, elle avait horreur de ce qu’elle appelait « les exagérations » et tenait à montrer qu’elle « n’avait pas à » se livrer à des manifestations qui n’allaient pas avec le « genre » de la coterie où elle vivait, mais qui pourtant d’autre part ne laissaient pas de l’impressionner, à la faveur de cet esprit d’imitation voisin de la timidité que développe, chez les gens les plus sûrs d’eux-mêmes, l’ambiance d’un milieu nouveau, fût-il inférieur. Elle commençait à se demander si cette gesticulation n’était pas rendue nécessaire par le morceau qu’on jouait et qui ne rentrait peut-être pas dans le cadre de la musique qu’elle avait entendue jusqu’à ce jour, si s’abstenir n’était pas faire preuve d’incompréhension à l’égard de l’œuvre et d’inconvenance vis-à-vis de la maîtresse de la maison : de sorte que pour exprimer par une « cote mal taillée » ses sentiments contradictoires, tantôt elle se contentait de remonter la bride de ses épaulettes ou d’assurer dans ses cheveux blonds les petites boules de corail ou d’émail rose, givrées de diamant, qui lui faisaient une coiffure simple et charmante, en examinant avec une froide curiosité sa fougueuse voisine, tantôt de son éventail elle battait pendant un instant la mesure, mais, pour ne pas abdiquer son indépendance, à contretemps. Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant commencé un prélude de Chopin, Mme de Cambremer lança à Mme de Franquetot un sourire attendri de satisfaction compétente et d’allusion au passé. Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier vous frapper au cœur. Vivant dans une famille provinciale qui avait peu de relations, n’allant guère au bal, elle s’était grisée dans la solitude de son manoir, à ralentir, à précipiter la danse de tous ces couples imaginaires, à les égrener comme des fleurs, à quitter un moment le bal pour entendre le vent souffler dans les sapins, au bord du lac, et à y voir tout d’un coup s’avancer, plus différent de tout ce qu’on a jamais rêvé que ne sont les amants de la terre, un mince jeune homme à la voix un peu chantante, étrangère et fausse, en gants blancs. Mais aujourd’hui la beauté démodée de cette musique semblait défraîchie. Privée depuis quelques années de l’estime des connaisseurs, elle avait perdu son honneur et son charme et ceux mêmes dont le goût est mauvais n’y trouvaient plus qu’un plaisir inavoué et médiocre. Mme de Cambremer jeta un regard furtif derrière elle. Elle savait que sa jeune bru (pleine de respect pour sa nouvelle famille, sauf en ce qui touchait les choses de l’esprit sur lesquelles, sachant jusqu’à l’harmonie et jusqu’au grec, elle avait des lumières spéciales) méprisait Chopin et souffrait quand elle en entendait jouer. Mais loin de la surveillance de cette wagnérienne qui était plus loin avec un groupe de personnes de son âge, Mme de Cambremer se laissait aller à des impressions délicieuses. La princesse des Laumes les éprouvait aussi. Sans être par nature douée pour la musique, elle avait reçu il y a quinze ans les leçons qu’un professeur de piano du faubourg Saint-Germain, femme de génie qui avait été à la fin de sa vie réduite à la misère, avait recommencé, à l’âge de soixante-dix ans, à donner aux filles et aux petites-filles de ses anciennes élèves. Mais sa méthode, son beau son, renaissaient parfois sous les doigts de ses élèves, même de celles qui étaient devenues pour le reste des personnes médiocres, avaient abandonné la musique et n’ouvraient presque plus jamais un piano. Aussi Mme des Laumes put-elle secouer la tête, en pleine connaissance de cause, avec une appréciation juste de la façon dont le pianiste jouait ce prélude qu’elle savait par cœur. La fin de la phrase commencée chanta d’elle-même sur ses lèvres. Et elle murmura « c’est toujours charmant », avec un double ch au commencement du mot qui était une marque de délicatesse et dont elle sentait ses lèvres si romanesquement froissées comme une belle fleur, qu’elle harmonisa instinctivement son regard avec elles en lui donnant à ce moment-là une sorte de sentimentalité et de vague. Cependant Mme de Gallardon était en train de se dire qu’il était fâcheux qu’elle n’eût que bien rarement l’occasion de rencontrer la princesse des Laumes, car elle souhaitait lui donner une leçon en ne répondant pas à son salut. Elle ne savait pas que sa cousine fût là. Un mouvement de tête de Mme de Franquetot la lui découvrit. Aussitôt elle se précipita vers elle en dérangeant tout le monde ; mais désireuse de garder un air hautain et glacial qui rappelât à tous qu’elle ne désirait pas avoir de relations avec une personne chez qui on pouvait se trouver nez à nez avec la princesse Mathilde, et au-devant de qui elle n’avait pas à aller car elle n’était pas « sa contemporaine », elle voulut pourtant compenser cet air de hauteur et de réserve par quelque propos qui justifiât sa démarche et forçât la princesse à engager la conversation ; aussi une fois arrivée près de sa cousine, Mme de Gallardon, avec un visage dur, une main tendue comme une carte forcée, lui dit : « Comment va ton mari ? » de la même voix soucieuse que si le prince avait été gravement malade. La princesse éclatant d’un rire qui lui était particulier et qui était destiné à la fois à montrer aux autres qu’elle se moquait de quelqu’un et aussi à se faire paraître plus jolie en concentrant les traits de son visage autour de sa bouche animée et de son regard brillant, lui répondit : Mais le mieux du monde ! Cependant tout en redressant sa taille et refroidissant sa mine, inquiète encore pourtant de l’état du prince, Mme de Gallardon dit à sa cousine : Oriane (ici Mme des Laumes regarda d’un air étonné et rieur un tiers invisible vis-à-vis duquel elle semblait tenir à attester qu’elle n’avait jamais autorisé Mme de Gallardon à l’appeler par son prénom), je tiendrais beaucoup à ce que tu viennes un moment demain soir chez moi entendre un quintette avec clarinette de Mozart. Elle semblait non pas adresser une invitation, mais demander un service, et avoir besoin de l’avis de la princesse sur le quintette de Mozart, comme si ç’avait été un plat de la composition d’une nouvelle cuisinière sur les talents de laquelle il lui eût été précieux de recueillir l’opinion d’un gourmet. Mais je connais ce quintette, je peux te dire tout de suite... Tu sais, mon mari n’est pas bien, son foie..., cela lui ferait grand plaisir de te voir, reprit Mme de Gallardon, faisant maintenant à la princesse une obligation de charité de paraître à sa soirée. La princesse n’aimait pas à dire aux gens qu’elle ne voulait pas aller chez eux. Tous les jours elle écrivait son regret d’avoir été privée par une visite inopinée de sa belle-mère, par une invitation de son beau-frère, par l’Opéra, par une partie de campagne d’une soirée à laquelle elle n’aurait jamais songé à se rendre. Elle donnait ainsi à beaucoup de gens la joie de croire qu’elle était de leurs relations, qu’elle eût été volontiers chez eux, qu’elle n’avait été empêchée de le faire que par les contretemps princiers qu’ils étaient flattés de voir entrer en concurrence avec leur soirée. Puis faisant partie de cette spirituelle coterie des Guermantes où survivait quelque chose de l’esprit alerte, dépouillé de lieux communs et de sentiments convenus, qui descend de Mérimée et a trouvé sa dernière expression dans le théâtre de Meilhac et Halévy elle l’adaptait même aux rapports sociaux, le transposait jusque dans sa politesse qui s’efforçait d’être positive, précise, de se rapprocher de l’humble vérité. Elle ne développait pas longuement à une maîtresse de maison l’expression du désir qu’elle avait d’aller à sa soirée ; elle trouvait plus aimable de lui exposer quelques petits faits d’où dépendrait qu’il lui fût ou non possible de s’y rendre. Ecoute, je vais te dire, dit-elle à Mme de Gallardon, il faut demain soir que j’aille chez une amie qui m’a demandé mon jour depuis longtemps. Si elle nous emmène au théâtre, il n’y aura pas, avec la meilleure volonté, possibilité que j’aille chez toi ; mais si nous restons chez elle, comme je sais que nous serons seuls, je pourrai la quitter. Tiens, tu as vu ton ami M. Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu’il fût là, je vais tâcher qu’il me voie. C’est drôle qu’il aille même chez la mère Saint-Euverte, dit Mme de Gallardon. je sais qu’il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant dire par là intrigant, mais cela ne fait rien, un Juif chez la sœur et la belle-sœur de deux archevêques ! J’avoue à ma honte que je n’en suis pas choquée, dit la princesse des Laumes. Je sais qu’il est converti, et même déjà ses parents et ses grands-parents. Mais on dit que les convertis restent plus attachés à leur religion que les autres, que c’est une frime, est-ce vrai ? Je suis sans lumières à ce sujet. Le pianiste qui avait à jouer deux morceaux de Chopin, après avoir terminé le prélude, avait attaqué aussitôt une polonaise. Mais depuis que Mme de Gallardon avait signalé à sa cousine la présence de Swann, Chopin ressuscité aurait pu venir jouer lui-même toutes ses œuvres sans que Mme des Laumes pût y faire attention. Elle faisait partie d’une de ces deux moitiés de l’humanité chez qui la curiosité qu’a l’autre moitié pour les êtres qu’elle ne connaît pas est remplacée par l’intérêt pour les êtres qu’elle connaît. Comme beaucoup de femmes du faubourg Saint-Germain, la présence dans un endroit où elle se trouvait de quelqu’un de sa coterie, et auquel d’ailleurs elle n’avait rien de particulier à dire, accaparait exclusivement son attention aux dépens de tout le reste. À partir de ce moment, dans l’espoir que Swann la remarquerait, la princesse ne fit plus, comme une souris blanche apprivoisée à qui on tend puis on retire un morceau de sucre, que tourner sa figure, remplie de mille signes de connivence dénués de rapports avec le sentiment de la polonaise de Chopin, dans la direction où était Swann et si celui-ci changeait de place, elle déplaçait parallèlement son sourire aimanté. Oriane, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait jamais s’empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et d’éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé, de dire quelque chose de désagréable : il y a des gens qui prétendent que ce M. Swann, c’est quelqu’un qu’on ne peut pas recevoir chez soi, est-ce vrai ? tu dois bien savoir que c’est vrai, répondit la princesse des Laumes, puisque tu l’as invité cinquante fois et qu’il n’est jamais venu. Et quittant sa cousine mortifiée, elle éclata de nouveau d’un rire qui scandalisa les personnes qui écoutaient la musique, mais attira l’attention de Mme de Saint-Euverte, restée par politesse près du piano et qui aperçut seulement alors la princesse. Mme de Saint-Euverte était d’autant plus ravie de voir Mme des Laumes qu’elle la croyait encore à Guermantes en train de soigner son beau-père malade. Mais comment, princesse, vous étiez là ? Oui, je m’étais mise dans un petit coin, j’ai entendu de belles choses. Comment, vous êtes là depuis déjà un long moment ! Mais oui, un très long moment qui m’a semblé très court, long seulement parce que je ne vous voyais pas. Mme de Saint-Euverte voulut donner son fauteuil à la princesse qui répondit : Je suis bien n’importe où ! Et, avisant, avec intention, pour mieux manifester sa simplicité de grande dame, un petit siège sans dossier : Tenez, ce pouf, c’est tout ce qu’il me faut. mon Dieu, je fais encore du bruit, je vais me faire conspuer. Cependant le pianiste redoublant de vitesse, l’émotion musicale était à son comble, un domestique passait des rafraîchissements sur un plateau et faisait tinter des cuillers et, comme chaque semaine, Mme de Saint-Euverte lui faisait, sans qu’il la vît, des signes de s’en aller. Une nouvelle mariée, à qui on avait appris qu’une jeune femme ne doit pas avoir l’air blasé, souriait de plaisir, et cherchait des yeux la maîtresse de maison pour lui témoigner par son regard sa reconnaissance d’avoir « pensé à elle » pour un pareil régal. Pourtant, quoique avec plus de calme que Mme de Franquetot, ce n’est pas sans inquiétude qu’elle suivait le morceau ; mais la sienne avait pour objet, au lieu du pianiste, le piano sur lequel une bougie tressautant à chaque fortissimo risquait, sinon de mettre le feu à l’abat-jour, du moins de faire des taches sur le palissandre. À la fin elle n’y tint plus et, escaladant les deux marches de l’estrade, sur laquelle était placé le piano, se précipita pour enlever la bobèche. Mais à peine ses mains allaient-elles la toucher que, sur un dernier accord, le morceau finit et le pianiste se leva. Néanmoins l’initiative hardie de cette jeune femme, la courte promiscuité qui en résulta entre elle et l’instrumentiste, produisirent une impression généralement favorable. Vous avez remarqué ce qu’a fait cette personne, princesse, dit le général de Froberville à la princesse des Laumes qu’il était venu saluer et que Mme de Saint-Euverte quitta un instant. Non, c’est une petite Mme de Cambremer, répondit étourdiment la princesse et elle ajouta vivement : Je vous répète ce que j’ai entendu dire, je n’ai aucune espèce de notion de qui c’est, on a dit derrière moi que c’étaient des voisins de campagne de Mme de Saint-Euverte, mais je ne crois pas que personne les connaisse. Ça doit être des « gens de la campagne » ! Du reste, je ne sais pas si vous êtes très répandu dans la brillante société qui se trouve ici, mais je n’ai pas idée du nom de toutes ces étonnantes personnes. À quoi pensez-vous qu’ils passent leur vie en dehors des soirées de Mme de Saint-Euverte ? Elle a dû les faire venir avec les musiciens, les chaises et les rafraîchissements. Avouez que ces « invités de chez Belloir » sont magnifiques. Est-ce que vraiment elle a le courage de louer ces figurants toutes les semaines. Mais Cambremer, c’est un nom authentique et ancien, dit le général. Je ne vois aucun mal à ce que ce soit ancien, répondit sèchement la princesse, mais en tous cas ce n’est pas euphonique, ajouta-t-elle en détachant le mot euphonique comme s’il était entre guillemets, petite affectation de dépit qui était particulière à la coterie Guermantes. Elle est jolie à croquer, dit le général qui ne perdait pas Mme de Cambremer de vue. Ce n’est pas votre avis, princesse ? Elle se met trop en avant, je trouve que chez une si jeune femme, ce n’est pas agréable, car je ne crois pas qu’elle soit ma contemporaine, répondit Mme des Laumes (cette expression étant commune aux Gallardon et aux Guermantes). Mais la princesse voyant que M. de Froberville continuait à regarder Mme de Cambremer, ajouta moitié par méchanceté pour celle-ci, moitié par amabilité pour le général : « Pas agréable... Je regrette de ne pas la connaître puisqu’elle vous tient à cœur, je vous aurais présenté », dit la princesse qui probablement n’en aurait rien fait si elle avait connu la jeune femme. « Je vais être obligée de vous dire bonsoir, parce que c’est la fête d’une amie à qui je dois aller la souhaiter, dit-elle d’un ton modeste et vrai, réduisant la réunion mondaine à laquelle elle se rendait à la simplicité d’une cérémonie ennuyeuse, mais où il était obligatoire et touchant d’aller. D’ailleurs je dois y retrouver Basin qui, pendant que j’étais ici, est allé voir ses amis que vous connaissez, je crois, qui ont un nom de pont, les Iéna. » Ç’a été d’abord un nom de victoire, princesse, dit le général. Qu’est-ce que vous voulez, pour un vieux briscard comme moi, ajouta-t-il en ôtant son monocle pour l’essuyer, comme il aurait changé un pansement, tandis que la princesse détournait instinctivement les yeux, cette noblesse d’Empire, c’est autre chose bien entendu, mais enfin, pour ce que c’est, c’est très beau dans son genre, ce sont des gens qui en somme se sont battus en héros. Mais je suis pleine de respect pour les héros, dit la princesse, sur un ton légèrement ironique : si je ne vais pas avec Basin chez cette princesse d’Iéna, ce n’est pas du tout pour ça, c’est tout simplement parce que je ne les connais pas. non, ce n’est pas ce que vous pouvez penser, ce n’est pas un flirt, je n’ai pas à m’y opposer ! Du reste, pour ce que cela sert quand je veux m’y opposer ! ajouta-t-elle d’une voix mélancolique, car tout le monde savait que dès le lendemain du jour où le prince des Laumes avait épousé sa ravissante cousine, il n’avait pas cessé de la tromper. Mais enfin ce n’est pas le cas, ce sont des gens qu’il a connus autrefois, il en fait ses choux gras, je trouve cela très bien. D’abord je vous dirai que rien que ce qu’il m’a dit de leur maison... Pensez que tous leurs meubles sont « Empire » ! Mais, princesse, naturellement, c’est parce que c’est le mobilier de leurs grands-parents. Mais je ne vous dis pas, mais ça n’est pas moins laid pour ça. Je comprends très bien qu’on ne puisse pas avoir de jolies choses, mais au moins qu’on n’ait pas de choses ridicules. je ne connais rien de plus pompier, de plus bourgeois que cet horrible style avec ces commodes qui ont des têtes de cygnes comme des baignoires. Mais je crois même qu’ils ont de belles choses, ils doivent avoir la fameuse table de mosaïque sur laquelle a été signé le traité de... Mais qu’ils aient des choses intéressantes au point de vue de l’histoire, je ne vous dis pas. Mais ça ne peut pas être beau... Moi j’ai aussi des choses comme ça que Basin a héritées des Montesquiou. Seulement elles sont dans les greniers de Guermantes où personne ne les voit. Enfin, du reste, ce n’est pas la question, je me précipiterais chez eux avec Basin, j’irais les voir même au milieu de leurs sphinx et de leur cuivre si je les connaissais, mais... je ne les connais pas ! Moi, on m’a toujours dit quand j’étais petite que ce n’était pas poli d’aller chez les gens qu’on ne connaissait pas, dit-elle en prenant un ton puéril. Alors, je fais ce qu’on m’a appris. Voyez-vous ces braves gens s’ils voyaient entrer une personne qu’ils ne connaissent pas ? Ils me recevraient peut-être très mal ! Et par coquetterie elle embellit le sourire que cette supposition lui arrachait, en donnant à son regard bleu fixé sur le général une expression rêveuse et douce. princesse, vous savez bien qu’ils ne se tiendraient pas de joie... lui demanda-t-elle avec une extrême vivacité, soit pour ne pas avoir l’air de savoir que c’est parce qu’elle était une des plus grandes dames de France, soit pour avoir le plaisir de l’entendre dire au général. Cela leur serait peut-être tout ce qu’il y a de plus désagréable. Moi je ne sais pas, mais si j’en juge par moi, cela m’ennuie déjà tant de voir les personnes que je connais, je crois que s’il fallait voir des gens que je ne connais pas, « même héroïques », je deviendrais folle. D’ailleurs, voyons, sauf lorsqu’il s’agit de vieux amis comme vous qu’on connaît sans cela, je ne sais pas si l’héroïsme serait d’un format très portatif dans le monde. Ça m’ennuie déjà souvent de donner des dîners, mais s’il fallait offrir le bras à Spartacus pour aller à table... Non vraiment, ce ne serait jamais à Vercingétorix que je ferais signe comme quatorzième. Je sens que je le réserverais pour les grandes soirées. Et comme je n’en donne pas... princesse, vous n’êtes pas Guermantes pour des prunes. Le possédez-vous assez, l’esprit des Guermantes ! Mais on dit toujours l’esprit des Guermantes, je n’ai jamais pu comprendre pourquoi. Vous en connaissez donc d’autres qui en aient, ajouta-t-elle dans un éclat de rire écumant et joyeux, les traits de son visage concentrés, accouplés dans le réseau de son animation, les yeux étincelants, enflammés d’un ensoleillement radieux de gaieté que seuls avaient le pouvoir de faire rayonner ainsi les propos, fussent-ils tenus par la princesse elle-même, qui étaient une louange de son esprit ou de sa beauté. Tenez, voilà Swann qui a l’air de saluer votre Cambremer ; là... il est à côté de la mère Saint-Euverte, vous ne voyez pas ! Mais dépêchez-vous, il cherche à s’en aller ! Avez-vous remarqué quelle affreuse mine il a ? enfin il vient, je commençais à supposer qu’il ne voulait pas me voir ! Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes, puis sa vue lui rappelait Guermantes, terre voisine de Combray, tout ce pays qu’il aimait tant et où il ne retournait plus pour ne pas s’éloigner d’Odette. Usant des formes mi-artistes, mi-galantes, par lesquelles il savait plaire à la princesse et qu’il retrouvait tout naturellement quand il se retrempait un instant dans son ancien milieu et voulant d’autre part pour lui-même exprimer la nostalgie qu’il avait de la campagne : dit-il à la cantonade, pour être entendu à la fois de Mme de Saint-Euverte à qui il parlait et de Mme des Laumes pour qui il parlait, voici la charmante princesse ! Voyez, elle est venue tout exprès de Guermantes pour entendre le Saint François d’Assise de Liszt et elle n’a eu le temps, comme une jolie mésange, que d’aller piquer pour les mettre sur sa tête quelques petits fruits de prunier des oiseaux et d’aubépine ; il y a même encore de petites gouttes de rosée, un peu de la gelée blanche qui doit faire gémir la duchesse. C’est très joli, ma chère princesse. Comment, la princesse est venue exprès de Guermantes ? Je ne savais pas, je suis confuse, s’écria naïvement Mme de Saint-Euverte qui était peu habituée au tour d’esprit de Swann. Et examinant la coiffure de la princesse : Mais c’est vrai, cela imite... comment dirais-je, pas les châtaignes, non oh ! Mais comment la princesse pouvait-elle connaître mon programme ! Les musiciens ne me l’ont même pas communiqué à moi. Swann, habitué quand il était auprès d’une femme avec qui il avait gardé des habitudes galantes de langage, de dire des choses délicates que beaucoup de gens du monde ne comprenaient pas, ne daigna pas expliquer à Mme de Saint-Euverte qu’il n’avait parlé que par métaphore. Quant à la princesse, elle se mit à rire aux éclats, parce que l’esprit de Swann était extrêmement apprécié dans sa coterie, et aussi parce qu’elle ne pouvait entendre un compliment s’adressant à elle sans lui trouver les grâces les plus fines et une irrésistible drôlerie. je suis ravie, Charles, si mes petits fruits d’aubépine vous plaisent. Pourquoi est-ce que vous saluez cette Cambremer, est-ce que vous êtes aussi son voisin de campagne ? Mme de Saint-Euverte voyant que la princesse avait l’air content de causer avec Swann s’était éloignée. Moi, mais ils ont donc des campagnes partout, ces gens ! Mais comme j’aimerais être à leur place ! Ce ne sont pas les Cambremer, c’étaient ses parents à elle ; elle est une demoiselle Legrandin qui venait à Combray. Je ne sais pas si vous savez que vous êtes comtesse de Combray et que le chapitre vous doit une redevance. Je ne sais pas ce que me doit le chapitre mais je sais que je suis tapée de cent francs tous les ans par le curé, ce dont je me passerais. Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste à temps, mais il finit mal ! Il ne commence pas mieux, répondit Swann. En effet cette double abréviation !... C’est quelqu’un de très en colère et de très convenable, qui n’a pas osé aller jusqu’au bout du premier mot. Mais puisqu’il ne devait pas pouvoir s’empêcher de commencer le second, il aurait mieux fait d’achever le premier pour en finir une bonne fois. Nous sommes en train de faire des plaisanteries d’un goût charmant, mon petit Charles, mais comme c’est ennuyeux de ne plus vous voir, ajouta-t-elle d’un ton câlin, j’aime tant causer avec vous. Pensez que je n’aurais même pas pu faire comprendre à cet idiot de Froberville que le nom de Cambremer était étonnant. Avouez que la vie est une chose affreuse. Il n’y a que quand je vous vois que je cesse de m’ennuyer. Et sans doute cela n’était pas vrai. Mais Swann et la princesse avaient une même manière de juger les petites choses qui avait pour effet à moins que ce ne fût pour cause une grande analogie dans la façon de s’exprimer et jusque dans la prononciation. Cette ressemblance ne frappait pas parce que rien n’était plus différent que leurs deux voix. Mais si on parvenait par la pensée à ôter aux propos de Swann la sonorité qui les enveloppait, les moustaches d’entre lesquelles ils sortaient, on se rendait compte que c’étaient les mêmes phrases, les mêmes inflexions, le tour de la coterie Guermantes. Pour les choses importantes, Swann et la princesse n’avaient les mêmes idées sur rien. Mais depuis que Swann était si triste, ressentant toujours cette espèce de frisson qui précède le moment où l’on va pleurer, il avait le même besoin de parler du chagrin qu’un assassin a de parler de son crime. En entendant la princesse lui dire que la vie était une chose affreuse, il éprouva la même douceur que si elle lui avait parlé d’Odette. oui, la vie est une chose affreuse. Il faut que nous nous voyions, ma chère amie. Ce qu’il y a de gentil avec vous, c’est que vous n’êtes pas gaie. On pourrait passer une soirée ensemble. Mais je crois bien, pourquoi ne viendriez-vous pas à Guermantes, ma belle-mère serait folle de joie. Cela passe pour très laid, mais je vous dirai que ce pays ne me déplaît pas, j’ai horreur des pays « pittoresques ». Je crois bien, c’est admirable, répondit Swann, c’est presque trop beau, trop vivant pour moi, en ce moment ; c’est un pays pour être heureux. C’est peut-être parce que j’y ai vécu, mais les choses m’y parlent tellement. Dès qu’il se lève un souffle d’air, que les blés commencent à remuer, il me semble qu’il y a quelqu’un qui va arriver, que je vais recevoir une nouvelle ; et ces petites maisons au bord de l’eau... mon petit Charles, prenez garde, voilà l’affreuse Rampillon qui m’a vue, cachez-moi, rappelez-moi donc ce qui lui est arrivé, je confonds, elle a marié sa fille ou son amant, je ne sais plus ; peut-être les deux... non, je me rappelle, elle a été répudiée par son prince... ayez l’air de me parler, pour que cette Bérénice ne vienne pas m’inviter à dîner. Écoutez, mon petit Charles, pour une fois que je vous vois, vous ne voulez pas vous laisser enlever et que je vous emmène chez la princesse de Parme qui serait tellement contente, et Basin aussi qui doit m’y rejoindre. Si on n’avait pas de vos nouvelles par Mémé... Pensez que je ne vous vois plus jamais ! Swann refusa ; ayant prévenu M. de Charlus qu’en quittant de chez Mme de Saint-Euverte il rentrerait directement chez lui, il ne se souciait pas en allant chez la princesse de Parme de risquer de manquer un mot qu’il avait tout le temps espéré se voir remettre par un domestique pendant la soirée, et que peut-être il allait trouver chez son concierge. « Ce pauvre Swann, dit ce soir-là Mme des Laumes à son mari, il est toujours gentil, mais il a l’air bien malheureux. Vous le verrez, car il a promis de venir dîner un de ces jours. Je trouve ridicule au fond qu’un homme de son intelligence souffre pour une personne de ce genre et qui n’est même pas intéressante, car on la dit idiote », ajouta-t-elle avec la sagesse des gens non amoureux, qui trouvent qu’un homme d’esprit ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la peine ; c’est à peu près comme s’étonner qu’on daigne souffrir du choléra par le fait d’un être aussi petit que le bacille virgule. Swann voulait partir, mais au moment où il allait enfin s’échapper, le général de Froberville lui demanda à connaître Mme de Cambremer et il fut obligé de rentrer avec lui dans le salon pour la chercher. Dites donc, Swann, j’aimerais mieux être le mari de cette femme-là que d’être massacré par les sauvages, qu’en dites-vous ? Ces mots « massacré par les sauvages » percèrent douloureusement le cœur de Swann ; aussitôt il éprouva le besoin de continuer la conversation avec le général : lui dit-il, il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette façon... ce navigateur dont Dumont d’Urville ramena les cendres, La Pérouse...(et Swann était déjà heureux comme s’il avait parlé d’Odette). C’est un beau caractère et qui m’intéresse beaucoup que celui de La Pérouse, ajouta-t-il d’un air mélancolique. parfaitement, La Pérouse, dit le général. Vous connaissez quelqu’un rue La Pérouse ? Je ne connais que Mme de Chanlivault, la sœur de ce brave Chaussepierre. Elle nous a donné une jolie soirée de comédie l’autre jour. C’est un salon qui sera un jour très élégant, vous verrez ! C’est sympathique, c’est une jolie rue, si triste. Mais non ; c’est que vous n’y êtes pas allé depuis quelque temps ; ce n’est plus triste, cela commence à se construire, tout ce quartier-là. de Froberville à la jeune Mme de Cambremer, comme c’était la première fois qu’elle entendait le nom du général, elle esquissa le sourire de joie et de surprise qu’elle aurait eu si on n’en avait jamais prononcé devant elle d’autre que celui-là, car ne connaissant pas les amis de sa nouvelle famille, à chaque personne qu’on lui amenait, elle croyait que c’était l’un d’eux, et pensant qu’elle faisait preuve de tact en ayant l’air d’en avoir tant entendu parler depuis qu’elle était mariée, elle tendait la main d’un air hésitant destiné à prouver la réserve apprise qu’elle avait à vaincre et la sympathie spontanée qui réussissait à en triompher. Aussi ses beaux-parents, qu’elle croyait encore les gens les plus brillants de France, déclaraient-ils qu’elle était un ange ; d’autant plus qu’ils préféraient paraître, en la faisant épouser à leur fils, avoir cédé à l’attrait plutôt de ses qualités que de sa grande fortune. On voit que vous êtes musicienne dans l’âme, madame, lui dit le général, en faisant inconsciemment allusion à l’incident de la bobèche. Mais le concert recommença et Swann comprit qu’il ne pourrait pas s’en aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. Il souffrait de rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d’autant plus douloureusement qu’ignorant son amour, incapables, s’ils l’avaient connu, de s’y intéresser et de faire autre chose que d’en sourire comme d’un enfantillage ou de le déplorer comme une folie, ils le lui faisaient apparaître sous l’aspect d’un état subjectif qui n’existait que pour lui, dont rien d’extérieur ne lui affirmait la réalité ; il souffrait surtout, et au point que même le son des instruments lui donnait envie de crier, de prolonger son exil dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais, où personne, où rien ne la connaissait, d’où elle était entièrement absente. Mais tout à coup ce fut comme si elle était entrée, et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu’il dut porter la main à son cœur. C’est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu’il cessât de les tenir, dans l’exaltation où il était d’apercevoir déjà l’objet de son attente qui s’approchait, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu’à son arrivée, de l’accueillir avant d’expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu’il pût passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire : « C’est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n’écoutons pas ! » tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui, et qu’il avait réussi jusqu’à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps d’amour qu’ils crurent revenu, s’étaient réveillés et, à tire d’aile, étaient remontés lui chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur. Au lieu des expressions abstraites « temps où j’étais heureux », « temps où j’étais aimé », qu’il avait souvent prononcées jusque-là et sans trop souffrir, car son intelligence n’y avait enfermé du passé que de prétendus extraits qui n’en conservaient rien, il retrouva tout ce qui de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile essence ; il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu’elle lui avait jeté dans sa voiture, qu’il avait gardé contre ses lèvres l’adresse en relief de la « Maison Dorée » sur la lettre où il avait lu : « Ma main tremble si fort en vous écrivant » le rapprochement de ses sourcils quand elle lui avait dit d’un air suppliant : « Ce n’est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe ? » ; il sentit l’odeur du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa « brosse » pendant que Lorédan allait chercher la petite ouvrière, les pluies d’orage qui tombèrent si souvent ce printemps-là, le retour glacial dans sa victoria, au clair de lune, toutes les mailles d’habitudes mentales, d’impressions saisonnières, de créations cutanées, qui avaient étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son corps se trouvait repris. À ce moment-là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par l’amour. Il avait cru qu’il pourrait s’en tenir là, qu’il ne serait pas obligé d’en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d’Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas savoir à tous moments ce qu’elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours ! Hélas, il se rappela l’accent dont elle s’était écriée : « Mais je pourrai toujours vous voir, je suis toujours libre ! » elle qui ne l’était plus jamais ! l’intérêt, la curiosité qu’elle avait eus pour sa vie à lui, le désir passionné qu’il lui fît la faveur redoutée au contraire par lui en ce temps-là comme une cause d’ennuyeux dérangements de l’y laisser pénétrer ; comme elle avait été obligée de le prier pour qu’il se laissât mener chez les Verdurin ; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par mois, comme il avait fallu, avant qu’il se laissât fléchir, qu’elle lui répétât le délice que serait cette habitude de se voir tous les jours dont elle rêvait alors qu’elle ne lui semblait à lui qu’un fastidieux tracas, puis qu’elle avait prise en dégoût et définitivement rompue, pendant qu’elle était devenue pour lui un si invincible et si douloureux besoin. Il ne savait pas dire si vrai quand, à la troisième fois qu’il l’avait vue, comme elle lui répétait : « Mais pourquoi ne me laissez-vous pas venir plus souvent », il lui avait dit en riant, avec galanterie : « par peur de souffrir ». il arrivait encore parfois qu’elle lui écrivît d’un restaurant ou d’un hôtel sur du papier qui en portait le nom imprimé ; mais c’était comme des lettres de feu qui le brûlaient. « C’est écrit de l’hôtel Vouillemont ? Qu’y peut-elle être allée faire ! que s’y est-il passé ? » Il se rappela les becs de gaz qu’on éteignait boulevard des Italiens quand il l’avait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes, dans cette nuit qui lui avait semblé presque surnaturelle et qui en effet nuit d’un temps où il n’avait même pas à se demander s’il ne la contrarierait pas en la cherchant, en la retrouvant, tant il était sûr qu’elle n’avait pas de plus grande joie que de le voir et de rentrer avec lui appartenait bien à un monde mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s’en sont refermées. Et Swann aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu, un malheureux qui lui fit pitié parce qu’il ne le reconnut pas tout de suite, si bien qu’il dut baisser les yeux pour qu’on ne vît pas qu’ils étaient pleins de larmes. Quand il l’eut compris, sa pitié cessa, mais il fut jaloux de l’autre lui-même qu’elle avait aimé, il fut jaloux de ceux dont il s’était dit souvent sans trop souffrir, « elle les aime peut-être », maintenant qu’il avait échangé l’idée vague d’aimer, dans laquelle il n’y a pas d’amour, contre les pétales du chrysanthème et l’« en tête » de la Maison d’Or, qui, eux, en étaient pleins. Puis sa souffrance devenant trop vive, il passa sa main sur son front, laissa tomber son monocle, en essuya le verre. Et sans doute s’il s’était vu à ce moment-là, il eût ajouté à la collection de ceux qu’il avait distingués le monocle qu’il déplaçait comme une pensée importune et sur la face embuée duquel, avec un mouchoir, il cherchait à effacer des soucis. Il y a dans le violon si, ne voyant pas l’instrument, on ne peut pas rapporter ce qu’on entend à son image, laquelle modifie la sonorité des accents qui lui sont si communs avec certaines voix de contralto, qu’on a l’illusion qu’une chanteuse s’est ajoutée au concert. On lève les yeux, on ne voit que les étuis, précieux comme des boîtes chinoises, mais, par moments, on est encore trompé par l’appel décevant de la sirène ; parfois aussi on croit entendre un génie captif qui se débat au fond de la docte boîte, ensorcelée et frémissante, comme un diable dans un bénitier ; parfois enfin, c’est dans l’air comme un être surnaturel et pur qui passe en déroulant son message invisible. Comme si les instrumentistes beaucoup moins jouaient la petite phrase qu’ils n’exécutaient les rites exigés d’elle pour qu’elle apparût, et procédaient aux incantations nécessaires pour obtenir et prolonger quelques instants le prodige de son évocation, Swann, qui ne pouvait pas plus la voir que si elle avait appartenu à un monde ultra-violet, et qui goûtait comme le rafraîchissement d’une métamorphose dans la cécité momentanée dont il était frappé en approchant d’elle, Swann la sentait présente, comme une déesse protectrice et confidente de son amour, et qui pour pouvoir arriver jusqu’à lui devant la foule et l’emmener à l’écart pour lui parler, avait revêtu le déguisement de cette apparence sonore. Et tandis qu’elle passait, légère, apaisante et murmurée comme un parfum, lui disant ce qu’elle avait à lui dire et dont il scrutait tous les mots, regrettant de les voir s’envoler si vite, il faisait involontairement avec ses lèvres le mouvement de baiser au passage le corps harmonieux et fuyant. Il ne se sentait plus exilé et seul puisque, elle, qui s’adressait à lui, lui parlait à mi-voix d’Odette. Car il n’avait plus comme autrefois l’impression qu’Odette et lui n’étaient pas connus de la petite phrase. C’est que si souvent elle avait été témoin de leurs joies ! Il est vrai que souvent aussi elle l’avait averti de leur fragilité. Et même, alors que dans ce temps-là il devinait de la souffrance dans son sourire, dans son intonation limpide et désenchantée, aujourd’hui il y trouvait plutôt la grâce d’une résignation presque gaie. De ces chagrins dont elle lui parlait autrefois et qu’il la voyait, sans qu’il fût atteint par eux, entraîner en souriant dans son cours sinueux et rapide, de ces chagrins qui maintenant étaient devenus les siens sans qu’il eût l’espérance d’en être jamais délivré, elle semblait lui dire comme jadis de son bonheur : « Qu’est-ce cela ? Et la pensée de Swann se porta pour la première fois dans un élan de pitié et de tendresse vers ce Vinteuil, vers ce frère inconnu et sublime qui lui aussi avait dû tant souffrir ; qu’avait pu être sa vie ? au fond de quelles douleurs avait-il puisé cette force de dieu, cette puissance illimitée de créer ? Quand c’était la petite phrase qui lui parlait de la vanité de ses souffrances, Swann trouvait de la douceur à cette même sagesse qui tout à l’heure pourtant lui avait paru intolérable, quand il croyait la lire dans les visages des indifférents qui considéraient son amour comme une divagation sans importance. C’est que la petite phrase au contraire, quelque opinion qu’elle pût avoir sur la brève durée de ces états de l’âme, y voyait quelque chose, non pas comme faisaient tous ces gens, de moins sérieux que la vie positive, mais au contraire de si supérieur à elle que seul il valait la peine d’être exprimé. Ces charmes d’une tristesse intime, c’était eux qu’elle essayait d’imiter, de recréer, et jusqu’à leur essence qui est pourtant d’être incommunicables et de sembler frivoles à tout autre qu’à celui qui les éprouve, la petite phrase l’avait captée, rendue visible. Si bien qu’elle faisait confesser leur prix et goûter leur douceur divine, par tous ces mêmes assistants si seulement ils étaient un peu musiciens qui ensuite les méconnaîtraient dans la vie, en chaque amour particulier qu’ils verraient naître près d’eux. Sans doute la forme sous laquelle elle les avait codifiés ne pouvait pas se résoudre en raisonnements. Mais depuis plus d’une année que, lui révélant à lui-même bien des richesses de son âme, l’amour de la musique était pour quelque temps au moins né en lui, Swann tenait les motifs musicaux pour de véritables idées, d’un autre monde, d’un autre ordre, idées voilées de ténèbres, inconnues, impénétrables à l’intelligence, mais qui n’en sont pas moins parfaitement distinctes les unes des autres, inégales entre elles de valeur et de signification. Quand après la soirée Verdurin, se faisant rejouer la petite phrase, il avait cherché à démêler comment à la façon d’un parfum, d’une caresse, elle le circonvenait, elle l’enveloppait, il s’était rendu compte que c’était au faible écart entre les cinq notes qui la composaient et au rappel constant de deux d’entre elles qu’était due cette impression de douceur rétractée et frileuse ; mais en réalité il savait qu’il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même mais sur de simples valeurs, substituées pour la commodité de son intelligence à la mystérieuse entité qu’il avait perçue, avant de connaître les Verdurin, à cette soirée où il avait entendu pour la première fois la sonate. Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n’est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement çà et là, séparées par d’épaisses ténèbres inexplorées, quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu’un univers d’un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu’ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l’un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu’elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l’avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de l’intelligence. Swann s’y reportait comme à une conception de l’amour et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle était particulière, qu’il le savait pour la « Princesse de Clèves », ou pour « René », quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent, comme les notions de la lumière, du son, du relief, de la volupté physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut-être les perdrons-nous, peut-être s’effaceront-elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons par exemple douter de la lumière de la lampe qu’on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d’où s’est échappé jusqu’au souvenir de l’obscurité. Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d’humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l’avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu’il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elle a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable. Swann n’avait donc pas tort de croire que la phrase de la sonate existât réellement. Certes, humaine à ce point de vue, elle appartenait pourtant à un ordre de créatures surnaturelles et que nous n’avons jamais vues, mais que malgré cela nous reconnaissons avec ravissement quand quelque explorateur de l’invisible arrive à en capter une, à l’amener, du monde divin où il a accès, briller quelques instants au-dessus du nôtre. C’est ce que Vinteuil avait fait pour la petite phrase. Swann sentait que le compositeur s’était contenté, avec ses instruments de musique, de la dévoiler, de la rendre visible, d’en suivre et d’en respecter le dessin d’une main si tendre, si prudente, si délicate et si sûre que le son s’altérait à tout moment, s’estompant pour indiquer une ombre, revivifié quand il lui fallait suivre à la piste un plus hardi contour. Et une preuve que Swann ne se trompait pas quand il croyait à l’existence réelle de cette phrase, c’est que tout amateur un peu fin se fût tout de suite aperçu de l’imposture, si Vinteuil ayant eu moins de puissance pour en voir et en rendre les formes, avait cherché à dissimuler, en ajoutant çà et là des traits de son cru, les lacunes de sa vision ou les défaillances de sa main. Swann savait qu’elle reparaîtrait à la fin du dernier mouvement, après tout un long morceau que le pianiste de Mme Verdurin sautait toujours. Il y avait là d’admirables idées que Swann n’avait pas distinguées à la première audition et qu’il percevait maintenant, comme si elles se fussent, dans le vestiaire de sa mémoire, débarrassées du déguisement uniforme de la nouveauté. Swann écoutait tous les thèmes épars qui entreraient dans la composition de la phrase, comme les prémisses dans la conclusion nécessaire, il assistait à sa genèse. « Ô audace aussi géniale peut-être, se disait-il, que celle d’un Lavoisier, d’un Ampère, l’audace d’un Vinteuil expérimentant, découvrant les lois secrètes d’une force inconnue, menant à travers l’inexploré, vers le seul but possible, l’attelage invisible auquel il se fie et qu’il n’apercevra jamais. » Le beau dialogue que Swann entendit entre le piano et le violon au commencement du dernier morceau ! La suppression des mots humains, loin d’y laisser régner la fantaisie, comme on aurait pu croire, l’en avait éliminée ; jamais le langage parlé ne fut si inflexiblement nécessité, ne connut à ce point la pertinence des questions, l’évidence des réponses. D’abord le piano solitaire se plaignit, comme un oiseau abandonné de sa compagne ; le violon l’entendit, lui répondit comme d’un arbre voisin. C’était comme au commencement du monde, comme s’il n’y avait encore eu qu’eux deux sur la terre, ou plutôt dans ce monde fermé à tout le reste, construit par la logique d’un créateur et où ils ne seraient jamais que tous les deux : cette sonate. Est-ce un oiseau, est-ce l’âme incomplète encore de la petite phrase, est-ce une fée, invisible et gémissant, dont le piano ensuite redisait tendrement la plainte ? Ses cris étaient si soudains que le violoniste devait se précipiter sur son archet pour les recueillir. le violoniste semblait vouloir le charmer, l’apprivoiser, le capter. Déjà il avait passé dans son âme, déjà la petite phrase évoquée agitait comme celui d’un médium le corps vraiment possédé du violoniste. Swann savait qu’elle allait parler encore une fois. Et il s’était si bien dédoublé que l’attente de l’instant imminent où il allait se retrouver en face d’elle le secoua d’un de ces sanglots qu’un beau vers ou une triste nouvelle provoquent en nous, non pas quand nous sommes seuls, mais si nous les apprenons à des amis en qui nous nous apercevons comme un autre dont l’émotion probable les attendrit. Elle reparut, mais cette fois pour se suspendre dans l’air et se jouer un instant seulement, comme immobile, et pour expirer après. Aussi Swann ne perdait-il rien du temps si court où elle se prorogeait. Elle était encore là comme une bulle irisée qui se soutient. Tel un arc-en-ciel, dont l’éclat faiblit, s’abaisse, puis se relève et, avant de s’éteindre, s’exalte un moment comme il n’avait pas encore fait : aux deux couleurs qu’elle avait jusque-là laissé paraître, elle ajouta d’autres cordes diaprées, toutes celles du prisme, et les fit chanter. Swann n’osait pas bouger et aurait voulu faire tenir tranquilles aussi les autres personnes, comme si le moindre mouvement avait pu compromettre le prestige surnaturel, délicieux et fragile qui était si près de s’évanouir. Personne, à dire vrai, ne songeait à parler. La parole ineffable d’un seul absent, peut-être d’un mort (Swann ne savait pas si Vinteuil vivait encore) s’exhalant au-dessus des rites de ces officiants, suffisait à tenir en échec l’attention de trois cents personnes, et faisait de cette estrade où une âme était ainsi évoquée un des plus nobles autels où pût s’accomplir une cérémonie surnaturelle. De sorte que quand la phrase se fut enfin défaite, flottant en lambeaux dans les motifs suivants qui déjà avaient pris sa place, si Swann au premier instant fut irrité de voir la comtesse de Monteriender, célèbre par ses naïvetés, se pencher vers lui pour lui confier ses impressions avant même que la sonate fût finie, il ne put s’empêcher de sourire, et peut-être de trouver aussi un sens profond qu’elle n’y voyait pas, dans les mots dont elle se servit. Émerveillée par la virtuosité des exécutants, la comtesse s’écria en s’adressant à Swann : « C’est prodigieux, je n’ai jamais rien vu d’aussi fort... » Mais un scrupule d’exactitude lui faisant corriger cette première assertion, elle ajouta cette réserve : « rien d’aussi fort... À partir de cette soirée, Swann comprit que le sentiment qu’Odette avait eu pour lui ne renaîtrait jamais, que ses espérances de bonheur ne se réaliseraient plus. Et les jours où par hasard elle avait encore été gentille et tendre avec lui, si elle avait eu quelque attention, il notait ces signes apparents et menteurs d’un léger retour vers lui, avec cette sollicitude attendrie et sceptique, cette joie désespérée de ceux qui, soignant un ami arrivé aux derniers jours d’une maladie incurable, relatent comme des faits précieux : « hier, il a fait ses comptes lui-même et c’est lui qui a relevé une erreur d’addition que nous avions faite ; il a mangé un œuf avec plaisir, s’il le digère bien on essaiera demain d’une côtelette », quoiqu’ils les sachent dénués de signification à la veille d’une mort inévitable. Sans doute Swann était certain que s’il avait vécu maintenant loin d’Odette, elle aurait fini par lui devenir indifférente, de sorte qu’il aurait été content qu’elle quittât Paris pour toujours ; il aurait eu le courage de rester ; mais il n’avait pas celui de partir. Il en avait eu souvent la pensée. Maintenant qu’il s’était remis à son étude sur Ver Meer il aurait eu besoin de retourner au moins quelques jours à la Haye, à Dresde, à Brunswick. Il était persuadé qu’une « Toilette de Diane » qui avait été achetée par le Mauritshuis à la vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes était en réalité de Ver Meer. Et il aurait voulu pouvoir étudier le tableau sur place pour étayer sa conviction. Mais quitter Paris pendant qu’Odette y était et même quand elle était absente car dans des lieux nouveaux où les sensations ne sont pas amorties par l’habitude, on retrempe, on ranime une douleur c’était pour lui un projet si cruel, qu’il ne se sentait capable d’y penser sans cesse que parce qu’il se savait résolu à ne l’exécuter jamais. Mais il arrivait qu’en dormant, l’intention du voyage renaissait en lui sans qu’il se rappelât que ce voyage était impossible et elle s’y réalisait. Un jour il rêva qu’il partait pour un an ; penché à la portière du wagon vers un jeune homme qui sur le quai lui disait adieu en pleurant, Swann cherchait à le convaincre de partir avec lui. Le train s’ébranlant, l’anxiété le réveilla, il se rappela qu’il ne partait pas, qu’il verrait Odette ce soir-là, le lendemain et presque chaque jour. Alors, encore tout ému de son rêve, il bénit les circonstances particulières qui le rendaient indépendant, grâce auxquelles il pouvait rester près d’Odette, et aussi réussir à ce qu’elle lui permît de la voir quelquefois ; et, récapitulant tous ces avantages : sa situation sa fortune, dont elle avait souvent trop besoin pour ne pas reculer devant une rupture (ayant même, disait-on, une arrière-pensée de se faire épouser par lui) cette amitié de M. de Charlus qui à vrai dire ne lui avait jamais fait obtenir grand’chose d’Odette, mais lui donnait la douceur de sentir qu’elle entendait parler de lui d’une manière flatteuse par cet ami commun pour qui elle avait une si grande estime et jusqu’à son intelligence enfin, qu’il employait tout entière à combiner chaque jour une intrigue nouvelle qui rendît sa présence sinon agréable, du moins nécessaire à Odette il songea à ce qu’il serait devenu si tout cela lui avait manqué, il songea que s’il avait été, comme tant d’autres, pauvre, humble, dénué, obligé d’accepter toute besogne, ou lié à des parents, à une épouse, il aurait pu être obligé de quitter Odette, que ce rêve dont l’effroi était encore si proche aurait pu être vrai, et il se dit : « On ne connaît pas son bonheur. On n’est jamais aussi malheureux qu’on croit. » Mais il compta que cette existence durait déjà depuis plusieurs années, que tout ce qu’il pouvait espérer c’est qu’elle durât toujours, qu’il sacrifierait ses travaux, ses plaisirs, ses amis, finalement toute sa vie à l’attente quotidienne d’un rendez-vous qui ne pouvait rien lui apporter d’heureux, et il se demanda s’il ne se trompait pas, si ce qui avait favorisé sa liaison et en avait empêché la rupture n’avait pas desservi sa destinée, si l’événement désirable, ce n’aurait pas été celui dont il se réjouissait tant qu’il n’eût eu lieu qu’en rêve : son départ ; il se dit qu’on ne connaît pas son malheur, qu’on n’est jamais si heureux qu’on croit. Quelquefois il espérait qu’elle mourrait sans souffrances dans un accident, elle qui était dehors, dans les rues, sur les routes, du matin au soir. Et comme elle revenait saine et sauve, il admirait que le corps humain fût si souple et si fort, qu’il pût continuellement tenir en échec, déjouer tous les périls qui l’environnent (et que Swann trouvait innombrables depuis que son secret désir les avait supputés), et permît ainsi aux êtres de se livrer chaque jour et à peu près impunément à leur œuvre de mensonge, à la poursuite du plaisir. Et Swann sentait bien près de son cœur ce Mahomet II dont il aimait le portrait par Bellini et qui, ayant senti qu’il était devenu amoureux fou d’une de ses femmes, la poignarda afin, dit naïvement son biographe vénitien, de retrouver sa liberté d’esprit. Puis il s’indignait de ne penser ainsi qu’à soi, et les souffrances qu’il avait éprouvées lui semblaient ne mériter aucune pitié puisque lui-même faisait si bon marché de la vie d’Odette. Ne pouvant se séparer d’elle sans retour, du moins, s’il l’avait vue sans séparations, sa douleur aurait fini par s’apaiser et peut-être son amour par s’éteindre. Et du moment qu’elle ne voulait pas quitter Paris à jamais, il eût souhaité qu’elle ne le quittât jamais. Du moins comme il savait que la seule grande absence qu’elle faisait était tous les ans celle d’août et septembre, il avait le loisir plusieurs mois d’avance d’en dissoudre l’idée amère dans tout le Temps à venir qu’il portait en lui par anticipation et qui, composé de jours homogènes aux jours actuels, circulait transparent et froid en son esprit où il entretenait la tristesse, mais sans lui causer de trop vives souffrances. Mais cet avenir intérieur, ce fleuve, incolore et libre, voici qu’une seule parole d’Odette venait l’atteindre jusqu’en Swann et, comme un morceau de glace, l’immobilisait, durcissait sa fluidité, le faisait geler tout entier ; et Swann s’était senti soudain rempli d’une masse énorme et infrangible qui pesait sur les parois intérieures de son être jusqu’à le faire éclater : c’est qu’Odette lui avait dit, avec un regard souriant et sournois qui l’observait : « Forcheville va faire un beau voyage, à la Pentecôte. Il va en Égypte », et Swann avait aussitôt compris que cela signifiait : « Je vais aller en Égypte à la Pentecôte avec Forcheville. » Et en effet, si quelques jours après, Swann lui disait : « Voyons, à propos de ce voyage que tu m’as dit que tu ferais avec Forcheville », elle répondait étourdiment : « Oui, mon petit, nous partons le 19, on t’enverra une vue des Pyramides. » Alors il voulait apprendre si elle était la maîtresse de Forcheville, le lui demander à elle-même. Il savait que, superstitieuse comme elle était, il y avait certains parjures qu’elle ne ferait pas et puis la crainte, qui l’avait retenu jusqu’ici, d’irriter Odette en l’interrogeant, de se faire détester d’elle, n’existait plus maintenant qu’il avait perdu tout espoir d’en être jamais aimé. Un jour il reçut une lettre anonyme, qui lui disait qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes (dont on lui citait quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté et le peintre), de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe. Il fut tourmenté de penser qu’il y avait parmi ses amis un être capable de lui avoir adressé cette lettre (car par certains détails elle révélait chez celui qui l’avait écrite une connaissance familière de la vie de Swann). Il chercha qui cela pouvait être. Mais il n’avait jamais eu aucun soupçon des actions inconnues des êtres, de celles qui sont sans liens visibles avec leurs propos. Et quand il voulut savoir si c’était plutôt sous le caractère apparent de M. d’Orsan, qu’il devait situer la région inconnue où cet acte ignoble avait dû naître, comme aucun de ces hommes n’avait jamais approuvé devant lui les lettres anonymes et que tout ce qu’ils lui avaient dit impliquait qu’ils les réprouvaient, il ne vit pas plus de raisons pour relier cette infamie plutôt à la nature de l’un que de l’autre. de Charlus était un peu d’un détraqué mais foncièrement bonne et tendre ; celle de M. des Laumes un peu sèche, mais saine et droite. d’Orsan, Swann n’avait jamais rencontré personne qui dans les circonstances même les plus tristes vînt à lui avec une parole plus sentie, un geste plus discret et plus juste. C’était au point qu’il ne pouvait comprendre le rôle peu délicat qu’on prêtait à M. d’Orsan dans la liaison qu’il avait avec une femme riche, et que chaque fois que Swann pensait à lui, il était obligé de laisser de côté cette mauvaise réputation inconciliable avec tant de témoignages certains de délicatesse. Un instant Swann sentit que son esprit s’obscurcissait, et il pensa à autre chose pour retrouver un peu de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces réflexions. Mais alors, après n’avoir pu soupçonner personne, il lui fallut soupçonner tout le monde. de Charlus l’aimait, avait bon cœur. Mais c’était un névropathe, peut-être demain pleurerait-il de le savoir malade, et aujourd’hui par jalousie, par colère, sur quelque idée subite qui s’était emparée de lui, avait-il désiré lui faire du mal. Au fond, cette race d’hommes est la pire de toutes. Certes, le prince des Laumes était bien loin d’aimer Swann autant que M. Mais à cause de cela même, il n’avait pas avec lui les mêmes susceptibilités ; et puis c’était une nature froide sans doute, mais aussi incapable de vilenies que de grandes actions ; Swann se repentait de ne s’être pas attaché, dans la vie, qu’à de tels êtres. Puis il songeait que ce qui empêche les hommes de faire du mal à leur prochain, c’est la bonté, qu’il ne pouvait au fond répondre que de natures analogues à la sienne, comme était, à l’égard du cœur, celle de M. La seule pensée de faire cette peine à Swann eût révolté celui-ci. Mais avec un homme insensible, d’une autre humanité, comme était le prince des Laumes, comment prévoir à quels actes pouvaient le conduire des mobiles d’une essence différente. Avoir du cœur, c’est tout, et M. d’Orsan n’en manquait pas non plus et ses relations cordiales mais peu intimes avec Swann, nées de l’agrément que, pensant de même sur tout, ils avaient à causer ensemble, étaient de plus de repos que l’affection exaltée de M. de Charlus, capable de se porter à des actes de passion, bons ou mauvais. S’il y avait quelqu’un par qui Swann s’était toujours senti compris et délicatement aimé, c’était par M. Oui, mais cette vie peu honorable qu’il menait ? Swann regrettait de n’en avoir pas tenu compte, d’avoir souvent avoué en plaisantant qu’il n’avait jamais éprouvé si vivement des sentiments de sympathie et d’estime que dans la société d’une canaille. « Ce n’est pas pour rien, se disait-il maintenant, que depuis que les hommes jugent leur prochain, c’est sur les actes. Il n’y a que cela qui signifie quelque chose, et nullement ce que nous disons, ce que nous pensons. Charlus et des Laumes peuvent avoir tels ou tels défauts, ce sont d’honnêtes gens. Orsan n’en a peut-être pas, mais ce n’est pas un honnête homme. Il a pu mal agir une fois de plus. » Puis Swann soupçonna Rémi, qui, il est vrai, n’aurait pu qu’inspirer la lettre, mais cette piste lui parut un instant la bonne. D’abord Lorédan avait des raisons d’en vouloir à Odette. Et puis comment ne pas supposer que nos domestiques, vivant dans une situation inférieure à la nôtre, ajoutant à notre fortune et à nos défauts des richesses et des vices imaginaires pour lesquels ils nous envient et nous méprisent, se trouveront fatalement amenés à agir autrement que des gens de notre monde ? Chaque fois que Swann lui avait demandé un service, ne le lui avait-il pas toujours refusé ? puis avec ses idées bourgeoises il avait pu croire agir pour le bien de Swann. Celui-ci soupçonna encore Bergotte, le peintre, les Verdurin, admira une fois de plus au passage la sagesse des gens du monde de ne pas vouloir frayer avec ces milieux artistes où de telles choses sont possibles, peut-être même avouées sous le nom de bonnes farces ; mais il se rappelait des traits de droiture de ces bohèmes, et les rapprocha de la vie d’expédients, presque d’escroqueries, où le manque d’argent, le besoin de luxe, la corruption des plaisirs conduisent souvent l’aristocratie. Bref cette lettre anonyme prouvait qu’il connaissait un être capable de scélératesse, mais il ne voyait pas plus de raison pour que cette scélératesse fût cachée dans le tuf inexploré d’autrui du caractère de l’homme tendre que de l’homme froid, de l’artiste que du bourgeois, du grand seigneur que du valet. Quel critérium adopter pour juger les hommes ? au fond il n’y avait pas une seule des personnes qu’il connaissait qui ne pût être capable d’une infamie. Fallait-il cesser de les voir toutes ? Son esprit se voila ; il passa deux ou trois fois ses mains sur son front, essuya les verres de son lorgnon avec son mouchoir, et, songeant qu’après tout, des gens qui le valaient fréquentaient M. de Charlus, le prince des Laumes, et les autres, il se dit que cela signifiait, sinon qu’ils fussent incapables d’infamie, du moins que c’est une nécessité de la vie à laquelle chacun se soumet de fréquenter des gens qui n’en sont peut-être pas incapables. Et il continua à serrer la main à tous ces amis qu’il avait soupçonnés, avec cette réserve de pur style qu’ils avaient peut-être cherché à le désespérer. Quant au fond même de la lettre, il ne s’en inquiéta pas, car pas une des accusations formulées contre Odette n’avait l’ombre de vraisemblance. Swann comme beaucoup de gens avait l’esprit paresseux et manquait d’invention. Il savait bien comme une vérité générale que la vie des êtres est pleine de contrastes, mais pour chaque être en particulier il imaginait toute la partie de sa vie qu’il ne connaissait pas comme identique à la partie qu’il connaissait. Il imaginait ce qu’on lui taisait à l’aide de ce qu’on lui disait. Dans les moments où Odette était auprès de lui, s’ils parlaient ensemble d’une action indélicate commise, ou d’un sentiment indélicat éprouvé par un autre, elle les flétrissait en vertu des mêmes principes que Swann avait toujours entendu professer par ses parents et auxquels il était resté fidèle ; et puis elle arrangeait ses fleurs, elle buvait une tasse de thé, elle s’inquiétait des travaux de Swann. Donc Swann étendait ces habitudes au reste de la vie d’Odette, il répétait ces gestes quand il voulait se représenter les moments où elle était loin de lui. Si on la lui avait dépeinte telle qu’elle était, ou plutôt qu’elle avait été si longtemps avec lui, mais auprès d’un autre homme, il eût souffert, car cette image lui eût paru vraisemblable. Mais qu’elle allât chez des maquerelles, se livrât à des orgies avec des femmes, qu’elle menât la vie crapuleuse de créatures abjectes, quelle divagation insensée à la réalisation de laquelle, Dieu merci, les chrysanthèmes imaginés, les thés successifs, les indignations vertueuses ne laissaient aucune place. Seulement de temps à autre, il laissait entendre à Odette que, par méchanceté, on lui racontait tout ce qu’elle faisait ; et, se servant à propos d’un détail insignifiant mais vrai, qu’il avait appris par hasard, comme s’il était le seul petit bout qu’il laissât passer malgré lui, entre tant d’autres, d’une reconstitution complète de la vie d’Odette qu’il tenait cachée en lui, il l’amenait à supposer qu’il était renseigné sur des choses qu’en réalité il ne savait ni même ne soupçonnait, car si bien souvent il adjurait Odette de ne pas altérer la vérité, c’était seulement, qu’il s’en rendît compte ou non, pour qu’Odette lui dît tout ce qu’elle faisait. Sans doute, comme il le disait à Odette, il aimait la sincérité, mais il l’aimait comme une proxénète pouvant le tenir au courant de la vie de sa maîtresse. Aussi son amour de la sincérité n’étant pas désintéressé, ne l’avait pas rendu meilleur. La vérité qu’il chérissait c’était celle que lui dirait Odette ; mais lui-même, pour obtenir cette vérité, ne craignait pas de recourir au mensonge, le mensonge qu’il ne cessait de peindre à Odette comme conduisant à la dégradation toute créature humaine. En somme il mentait autant qu’Odette parce que, plus malheureux qu’elle, il n’était pas moins égoïste. Et elle, entendant Swann lui raconter ainsi à elle-même des choses qu’elle avait faites, le regardait d’un air méfiant, et, à toute aventure, fâché, pour ne pas avoir l’air de s’humilier et de rougir de ses actes. Un jour, étant dans la période de calme la plus longue qu’il eût encore pu traverser sans être repris d’accès de jalousie, il avait accepté d’aller le soir au théâtre avec la princesse des Laumes. Ayant ouvert le journal, pour chercher ce qu’on jouait, la vue du titre : Les Filles de Marbre de Théodore Barrière le frappa si cruellement qu’il eut un mouvement de recul et détourna la tête. Éclairé comme par la lumière de la rampe, à la place nouvelle où il figurait, ce mot de « marbre » qu’il avait perdu la faculté de distinguer tant il avait l’habitude de l’avoir souvent sous les yeux, lui était soudain redevenu visible et l’avait aussitôt fait souvenir de cette histoire qu’Odette lui avait racontée autrefois, d’une visite qu’elle avait faite au Salon du Palais de l’Industrie avec Mme Verdurin et où celle-ci lui avait dit : « Prends garde, je saurai bien te dégeler, tu n’es pas de marbre. » Odette lui avait affirmé que ce n’était qu’une plaisanterie, et il n’y avait attaché aucune importance. Mais il avait alors plus de confiance en elle qu’aujourd’hui. Et justement la lettre anonyme parlait d’amour de ce genre. Sans oser lever les yeux vers le journal, il le déplia, tourna une feuille pour ne plus voir ce mot : « Les Filles de Marbre » et commença à lire machinalement les nouvelles des départements. Il y avait eu une tempête dans la Manche, on signalait des dégâts à Dieppe, à Cabourg, à Beuzeval. Aussitôt il fit un nouveau mouvement en arrière. Le nom de Beuzeval l’avait fait penser à celui d’une autre localité de cette région, Beuzeville, qui porte uni à celui-là par un trait d’union un autre nom, celui de Bréauté, qu’il avait vu souvent sur les cartes, mais dont pour la première fois il remarquait que c’était le même que celui de son ami M. de Bréauté, dont la lettre anonyme disait qu’il avait été l’amant d’Odette. de Bréauté, l’accusation n’était pas invraisemblable ; mais en ce qui concernait Mme Verdurin, il y avait impossibilité. De ce qu’Odette mentait quelquefois, on ne pouvait conclure qu’elle ne disait jamais la vérité et, dans ces propos qu’elle avait échangés avec Mme Verdurin et qu’elle avait racontés elle-même à Swann, il avait reconnu ces plaisanteries inutiles et dangereuses que, par inexpérience de la vie et ignorance du vice, tiennent des femmes dont ils révèlent l’innocence, et qui comme par exemple Odette sont plus éloignées qu’aucune d’éprouver une tendresse exaltée pour une autre femme. Tandis qu’au contraire, l’indignation avec laquelle elle avait repoussé les soupçons qu’elle avait involontairement fait naître un instant en lui par son récit, cadrait avec tout ce qu’il savait des goûts, du tempérament de sa maîtresse. Mais à ce moment, par une de ces inspirations de jaloux, analogues à celle qui apporte au poète ou au savant, qui n’a encore qu’une rime ou qu’une observation, l’idée ou la loi qui leur donnera toute leur puissance, Swann se rappela pour la première fois une phrase qu’Odette lui avait dite, il y avait déjà deux ans : « Oh ! Mme Verdurin, en ce moment il n’y en a que pour moi, je suis un amour, elle m’embrasse, elle veut que je fasse des courses avec elle, elle veut que je la tutoie. » Loin de voir alors dans cette phrase un rapport quelconque avec les absurdes propos destinés à simuler le vice que lui avait racontés Odette, il l’avait accueillie comme la preuve d’une chaleureuse amitié. Maintenant voilà que le souvenir de cette tendresse de Mme Verdurin était venu brusquement rejoindre le souvenir de sa conversation de mauvais goût. Il ne pouvait plus les séparer dans son esprit, et les vit mêlées aussi dans la réalité, la tendresse donnant quelque chose de sérieux et d’important à ces plaisanteries qui en retour lui faisaient perdre de son innocence. Il n’osait l’embrasser, ne sachant si en elle, si en lui, c’était l’affection ou la colère qu’un baiser réveillerait. Il se taisait, il regardait mourir leur amour. Tout à coup il prit une résolution. Odette, lui dit-il, mon chéri, je sais bien que je suis odieux, mais il faut que je te demande des choses. Tu te souviens de l’idée que j’avais eue à propos de toi et de Mme Verdurin ? Dis-moi si c’était vrai, avec elle ou avec une autre. Elle secoua la tête en fronçant la bouche, signe fréquemment employé par les gens pour répondre qu’ils n’iront pas, que cela les ennuie, à quelqu’un qui leur a demandé : « Viendrez-vous voir passer la cavalcade, assisterez-vous à la Revue ? » Mais ce hochement de tête affecté ainsi d’habitude à un événement à venir mêle à cause de cela de quelque incertitude la dénégation d’un événement passé. De plus il n’évoque que des raisons de convenance personnelle plutôt que la réprobation, qu’une impossibilité morale. En voyant Odette lui faire ainsi le signe que c’était faux, Swann comprit que c’était peut-être vrai. Je te l’ai dit, tu le sais bien, ajouta-t-elle d’un air irrité et malheureux. Oui, je sais, mais en es-tu sûre ? Ne me dis pas : « Tu le sais bien », dis-moi : « Je n’ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme. » Elle répéta comme une leçon, sur un ton ironique, et comme si elle voulait se débarrasser de lui : Je n’ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme. Peux-tu me le jurer sur ta médaille de Notre-Dame de Laghet ? Swann savait qu’Odette ne se parjurerait pas sur cette médaille-là. que tu me rends malheureuse, s’écria-t-elle en se dérobant par un sursaut à l’étreinte de sa question. Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? Tu as donc décidé qu’il fallait que je te déteste, que je t’exècre ? Voilà, je voulais reprendre avec toi le bon temps comme autrefois et voilà ton remerciement ! Mais, ne la lâchant pas, comme un chirurgien attend la fin du spasme qui interrompt son intervention, mais ne l’y fait pas renoncer : Tu as bien tort de te figurer que je t’en voudrais le moins du monde, Odette, lui dit-il avec une douceur persuasive et menteuse. Je ne te parle jamais que de ce que je sais, et j’en sais toujours bien plus long que je ne dis. Mais toi seule peux adoucir par ton aveu ce qui me fait te haïr tant que cela ne m’a été dénoncé que par d’autres. Ma colère contre toi ne vient pas de tes actions, je te pardonne tout puisque je t’aime, mais de ta fausseté, de ta fausseté absurde qui te fait persévérer à nier des choses que je sais. Mais comment veux-tu que je puisse continuer à t’aimer, quand je te vois me soutenir, me jurer une chose que je sais fausse. Odette, ne prolonge pas cet instant qui est une torture pour nous deux. Si tu le veux, ce sera fini dans une seconde, tu seras pour toujours délivrée. Dis-moi sur ta médaille, si oui ou non, tu as jamais fais ces choses. Mais je n’en sais rien, moi, s’écria-t-elle avec colère, peut-être il y a très longtemps, sans me rendre compte de ce que je faisais, peut-être deux ou trois fois. Swann avait envisagé toutes les possibilités. La réalité est donc quelque chose qui n’a aucun rapport avec les possibilités, pas plus qu’un coup de couteau que nous recevons avec les légers mouvements des nuages au-dessus de notre tête, puisque ces mots : « deux ou trois fois » marquèrent à vif une sorte de croix dans son cœur. Chose étrange que ces mots « deux ou trois fois », rien que des mots, des mots prononcés dans l’air, à distance, puissent ainsi déchirer le cœur comme s’ils le touchaient véritablement, puissent rendre malade, comme un poison qu’on absorberait. Involontairement Swann pensa à ce mot qu’il avait entendu chez Mme de Saint-Euverte : « C’est ce que j’ai vu de plus fort depuis les tables tournantes. » Cette souffrance qu’il ressentait ne ressemblait à rien de ce qu’il avait cru. Non pas seulement parce que dans ses heures de plus entière méfiance il avait rarement imaginé si loin dans le mal, mais parce que même quand il imaginait cette chose, elle restait vague, incertaine, dénuée de cette horreur particulière qui s’était échappée des mots « peut-être deux ou trois fois », dépourvue de cette cruauté spécifique aussi différente de tout ce qu’il avait connu qu’une maladie dont on est atteint pour la première fois. Et pourtant cette Odette d’où lui venait tout ce mal, ne lui était pas moins chère, bien au contraire plus précieuse, comme si au fur et à mesure que grandissait la souffrance, grandissait en même temps le prix du calmant, du contrepoison que seule cette femme possédait. Il voulait lui donner plus de soins comme à une maladie qu’on découvre soudain plus grave. Il voulait que la chose affreuse qu’elle lui avait dit avoir faite « deux ou trois fois » ne pût pas se renouveler. Pour cela il lui fallait veiller sur Odette. On dit souvent qu’en dénonçant à un ami les fautes de sa maîtresse, on ne réussit qu’à le rapprocher d’elle parce qu’il ne leur ajoute pas foi, mais combien davantage s’il leur ajoute foi ! « Mais, se disait Swann, comment réussir à la protéger ? Il pouvait peut-être la préserver d’une certaine femme, mais il y en avait des centaines d’autres, et il comprit quelle folie avait passé sur lui quand il avait, le soir où il n’avait pas trouvé Odette chez les Verdurin, commencé de désirer la possession, toujours impossible, d’un autre être. Heureusement pour Swann, sous les souffrances nouvelles qui venaient d’entrer dans son âme comme des hordes d’envahisseurs, il existait un fond de nature plus ancien, plus doux et silencieusement laborieux, comme les cellules d’un organe blessé qui se mettent aussitôt en mesure de refaire les tissus lésés, comme les muscles d’un membre paralysé qui tendent à reprendre leurs mouvements. Ces plus anciens, plus autochtones habitants de son âme, employèrent un instant toutes les forces de Swann à ce travail obscurément réparateur qui donne l’illusion du repos à un convalescent, à un opéré. Cette fois-ci ce fut moins comme d’habitude dans le cerveau de Swann que se produisit cette détente par épuisement, ce fut plutôt dans son cœur. Mais toutes les choses de la vie qui ont existé une fois tendent à se récréer, et comme un animal expirant qu’agite de nouveau le sursaut d’une convulsion qui semblait finie, sur le cœur, un instant épargné, de Swann, d’elle-même la même souffrance vint retracer la même croix. Il se rappela ces soirs de clair de lune, où allongé dans sa victoria qui le menait rue La Pérouse, il cultivait voluptueusement en lui les émotions de l’homme amoureux, sans savoir le fruit empoisonné qu’elles produiraient nécessairement. Mais toutes ces pensées ne durèrent que l’espace d’une seconde, le temps qu’il portât la main à son cœur, reprit sa respiration et parvînt à sourire pour dissimuler sa torture. Déjà il recommençait à poser ses questions. Car sa jalousie qui avait pris une peine qu’un ennemi ne se serait pas donnée pour arriver à lui faire asséner ce coup, à lui faire faire la connaissance de la douleur la plus cruelle qu’il eût encore jamais connue, sa jalousie ne trouvait pas qu’il eut assez souffert et cherchait à lui faire recevoir une blessure plus profonde encore. Telle, comme une divinité méchante, sa jalousie inspirait Swann et le poussait à sa perte. Ce ne fut pas sa faute, mais celle d’Odette seulement si d’abord son supplice ne s’aggrava pas. Ma chérie, lui dit-il, c’est fini, était-ce avec une personne que je connais ? Mais non je te jure, d’ailleurs je crois que j’ai exagéré, que je n’ai pas été jusque-là. cela ne fait rien, mais c’est malheureux que tu ne puisses pas me dire le nom. De pouvoir me représenter la personne, cela m’empêcherait de plus jamais y penser. Je le dis pour toi parce que je ne t’ennuierais plus. C’est si calmant de se représenter les choses ! Ce qui est affreux, c’est ce qu’on ne peut pas imaginer. Mais tu as déjà été si gentille, je ne veux pas te fatiguer. Je te remercie de tout mon cœur de tout le bien que tu m’as fait. Seulement ce mot : « Il y a combien de temps ? » Charles, mais tu ne vois pas que tu me tues ! c’est tout ce qu’il y a de plus ancien. Je n’y avais jamais repensé, on dirait que tu veux absolument me redonner ces idées-là. Tu seras bien avancé, dit-elle, avec une sottise inconsciente et une méchanceté voulue. je voulais seulement savoir si c’est depuis que je te connais. Mais ce serait si naturel, est-ce que ça se passait ici ; tu ne peux pas me dire un certain soir, que je me représente ce que je faisais ce soir-là ; tu comprends bien qu’il n’est pas possible que tu ne te rappelles pas avec qui, Odette, mon amour. Mais je ne sais pas, moi, je crois que c’était au Bois un soir où tu es venu nous retrouver dans l’île. Tu avais dîné chez la princesse des Laumes, dit-elle, heureuse de fournir un détail précis qui attestait sa véracité. À une table voisine il y avait une femme que je n’avais pas vue depuis très longtemps. Elle m’a dit : « Venez donc derrière le petit rocher voir l’effet du clair de lune sur l’eau. » D’abord j’ai bâillé et j’ai répondu : « Non, je suis fatiguée et je suis bien ici. » Elle a assuré qu’il n’y avait jamais eu un clair de lune pareil. Je lui ai dit « cette blague ! » ; je savais bien où elle voulait en venir. Odette racontait cela presque en riant, soit que cela lui parût tout naturel, ou parce qu’elle croyait en atténuer ainsi l’importance, ou pour ne pas avoir l’air humilié. En voyant le visage de Swann, elle changea de ton : Tu es un misérable, tu te plais à me torturer, à me faire faire des mensonges que je dis afin que tu me laisses tranquille. Ce second coup porté à Swann était plus atroce encore que le premier. Jamais il n’avait supposé que ce fût une chose aussi récente, cachée à ses yeux qui n’avaient pas su la découvrir, non dans un passé qu’il n’avait pas connu, mais dans des soirs qu’il se rappelait si bien, qu’il avait vécus avec Odette, qu’il avait cru connus si bien par lui et qui maintenant prenaient rétrospectivement quelque chose de fourbe et d’atroce ; au milieu d’eux tout d’un coup se creusait cette ouverture béante, ce moment dans l’île du Bois. Odette sans être intelligente avait le charme du naturel. Elle avait raconté, elle avait mimé cette scène avec tant de simplicité que Swann haletant voyait tout : le bâillement d’Odette, le petit rocher. Il l’entendait répondre gaiement, hélas ! : « Cette blague ! » Il sentait qu’elle ne dirait rien de plus ce soir, qu’il n’y avait aucune révélation nouvelle à attendre en ce moment ; elle se taisait ; il lui dit : Mon pauvre chéri, pardonne-moi, je sens que je te fais de la peine, c’est fini, je n’y pense plus. Mais elle vit que ses yeux restaient fixés sur les choses qu’il ne savait pas et sur ce passé de leur amour, monotone et doux dans sa mémoire parce qu’il était vague, et que déchirait maintenant comme une blessure cette minute dans l’île du Bois, au clair de lune, après le dîner chez la princesse des Laumes. Mais il avait tellement pris l’habitude de trouver la vie intéressante d’admirer les curieuses découvertes qu’on peut y faire que tout en souffrant au point de croire qu’il ne pourrait pas supporter longtemps une pareille douleur, il se disait : « La vie est vraiment étonnante et réserve de belles surprises ; en somme le vice est quelque chose de plus répandu qu’on ne croit. Voilà une femme en qui j’avais confiance, qui a l’air si simple, si honnête, en tous cas, si même elle était légère, qui semblait bien normale et saine dans ses goûts : sur une dénonciation invraisemblable, je l’interroge et le peu qu’elle m’avoue révèle bien plus que ce qu’on eût pu soupçonner. » Mais il ne pouvait pas se borner à ces remarques désintéressées. Il cherchait à apprécier exactement la valeur de ce qu’elle lui avait raconté, afin de savoir s’il devait conclure que ces choses, elle les avait faites souvent, qu’elles se renouvelleraient. Il se répétait ces mots qu’elle avait dits : « Je voyais bien où elle voulait en venir », « Deux ou trois fois », « Cette blague ! », mais ils ne reparaissaient pas désarmés dans la mémoire de Swann, chacun d’eux tenait son couteau et lui en portait un nouveau coup. Pendant bien longtemps, comme un malade ne peut s’empêcher d’essayer à toute minute de faire le mouvement qui lui est douloureux, il se redisait ces mots : « Je suis bien ici », « Cette blague ! », mais la souffrance était si forte qu’il était obligé de s’arrêter. Il s’émerveillait que des actes que toujours il avait jugés si légèrement, si gaiement, maintenant fussent devenus pour lui graves comme une maladie dont on peut mourir. Il connaissait bien des femmes à qui il eût pu demander de surveiller Odette. Mais comment espérer qu’elles se placeraient au même point de vue que lui et ne resteraient pas à celui qui avait été si longtemps le sien, qui avait toujours guidé sa vie voluptueuse, ne lui diraient pas en riant : « Vilain jaloux qui veut priver les autres d’un plaisir. » Par quelle trappe soudainement abaissée (lui qui n’avait eu autrefois de son amour pour Odette que des plaisirs délicats) avait-il été brusquement précipité dans ce nouveau cercle de l’enfer d’où il n’apercevait pas comment il pourrait jamais sortir. il ne lui en voulait pas. Ne disait-on pas que c’était par sa propre mère qu’elle avait été livrée, presque enfant, à Nice, à un riche Anglais. Mais quelle vérité douloureuse prenait pour lui ces lignes du Journal d’un Poète d’Alfred de Vigny qu’il avait lues avec indifférence autrefois : « Quand on se sent pris d’amour pour une femme, on devrait se dire : Comment est-elle entourée ? Quelle a été sa vie ? Tout le bonheur de la vie est appuyé là-dessus. » Swann s’étonnait que de simples phrases épelées par sa pensée, comme « Cette blague ! », « Je voyais bien où elle voulait en venir » pussent lui faire si mal. Mais il comprenait que ce qu’il croyait de simples phrases n’était que les pièces de l’armature entre lesquelles tenait, pouvait lui être rendue, la souffrance qu’il avait éprouvée pendant le récit d’Odette. Car c’était bien cette souffrance-là qu’il éprouvait de nouveau. Il avait beau savoir maintenant même, il eut beau, le temps passant, avoir un peu oublié, avoir pardonné au moment où il se redisait ses mots, la souffrance ancienne le refaisait tel qu’il était avant qu’Odette ne parlât : ignorant, confiant ; sa cruelle jalousie le replaçait pour le faire frapper par l’aveu d’Odette dans la position de quelqu’un qui ne sait pas encore, et au bout de plusieurs mois cette vieille histoire le bouleversait toujours comme une révélation. Il admirait la terrible puissance recréatrice de sa mémoire. Ce n’est que de l’affaiblissement de cette génératrice dont la fécondité diminue avec l’âge qu’il pouvait espérer un apaisement à sa torture. Mais quand paraissait un peu épuisé le pouvoir qu’avait de le faire souffrir un des mots prononcés par Odette, alors un de ceux sur lesquels l’esprit de Swann s’était moins arrêté jusque-là, un mot presque nouveau venait relayer les autres et le frappait avec une vigueur intacte. La mémoire du soir où il avait dîné chez la princesse des Laumes lui était douloureuse, mais ce n’était que le centre de son mal. Celui-ci irradiait confusément à l’entour dans tous les jours avoisinants. Et à quelque point d’elle qu’il voulût toucher dans ses souvenirs, c’est la saison tout entière où les Verdurin avaient si souvent dîné dans l’île du Bois qui lui faisait mal. Si mal, que peu à peu les curiosités qu’excitait en lui sa jalousie furent neutralisées par la peur des tortures nouvelles qu’il s’infligerait en les satisfaisant. Il se rendait compte que toute la période de la vie d’Odette écoulée avant qu’elle ne le rencontrât, période qu’il n’avait jamais cherché à se représenter, n’était pas l’étendue abstraite qu’il voyait vaguement, mais avait été faite d’années particulières, remplie d’incidents concrets. Mais en les apprenant, il craignait que ce passé incolore, fluide et supportable, ne prît un corps tangible et immonde, un visage individuel et diabolique. Et il continuait à ne pas chercher à le concevoir non plus par paresse de penser, mais par peur de souffrir. Il espérait qu’un jour il finirait par pouvoir entendre le nom de l’île du Bois, de la princesse des Laumes, sans ressentir le déchirement ancien, et trouvait imprudent de provoquer Odette à lui fournir de nouvelles paroles, le nom d’endroits, de circonstances différentes qui, son mal à peine calmé, le feraient renaître sous une autre forme. Mais souvent les choses qu’il ne connaissait pas, qu’il redoutait maintenant de connaître, c’est Odette elle-même qui les lui révélait spontanément, et sans s’en rendre compte ; en effet l’écart que le vice mettait entre la vie réelle d’Odette et la vie relativement innocente que Swann avait cru, et bien souvent croyait encore, que menait sa maîtresse, cet écart, Odette en ignorait l’étendue : un être vicieux, affectant toujours la même vertu devant les êtres de qui il ne veut pas que soient soupçonnés ses vices, n’a pas de contrôle pour se rendre compte combien ceux-ci, dont la croissance continue est insensible pour lui-même, l’entraînent peu à peu loin des façons de vivre normales. Dans leur cohabitation, au sein de l’esprit d’Odette, avec le souvenir des actions qu’elle cachait à Swann, d’autres peu à peu en recevaient le reflet, étaient contagionnées par elles, sans qu’elle pût leur trouver rien d’étrange, sans qu’elles détonassent dans le milieu particulier où elle les faisait vivre en elle ; mais si elle les racontait à Swann, il était épouvanté par la révélation de l’ambiance qu’elles trahissaient. Un jour il cherchait, sans blesser Odette, à lui demander si elle n’avait jamais été chez des entremetteuses. À vrai dire il était convaincu que non ; la lecture de la lettre anonyme en avait introduit la supposition dans son intelligence, mais d’une façon mécanique ; elle n’y avait rencontré aucune créance, mais en fait y était restée, et Swann, pour être débarrassé de la présence purement matérielle mais pourtant gênante du soupçon, souhaitait qu’Odette l’extirpât. Ce n’est pas que je ne sois pas persécutée pour cela, ajouta-t-elle, en dévoilant dans un sourire une satisfaction de vanité qu’elle ne s’apercevait plus ne pas pouvoir paraître légitime à Swann. Il y en a une qui est encore restée plus de deux heures hier à m’attendre, elle me proposait n’importe quel prix. Il paraît qu’il y a un ambassadeur qui lui a dit : « Je me tue si vous ne me l’amenez pas. » On lui a dit que j’étais sortie, j’ai fini par aller moi-même lui parler pour qu’elle s’en aille. J’aurais voulu que tu voies comme je l’ai reçue, ma femme de chambre qui m’entendait de la pièce voisine m’a dit que je criais à tue-tête : « Mais puisque je vous dis que je ne veux pas ! C’est une idée comme ça, ça ne me plaît pas. Je pense que je suis libre de faire ce que je veux, tout de même ! Si j’avais besoin d’argent, je comprends... » Le concierge a ordre de ne plus la laisser entrer, il dira que je suis à la campagne. j’aurais voulu que tu sois caché quelque part. Je crois que tu aurais été content, mon chéri. Elle a du bon, tout de même, tu vois, ta petite Odette, quoiqu’on la trouve si détestable. » D’ailleurs ses aveux même, quand elle lui en faisait, de fautes qu’elle le supposait avoir découvertes, servaient plutôt pour Swann de point de départ à de nouveaux doutes qu’ils ne mettaient un terme aux anciens. Car ils n’étaient jamais exactement proportionnés à ceux-ci. Odette avait eu beau retrancher de sa confession tout l’essentiel, il restait dans l’accessoire quelque chose que Swann n’avait jamais imaginé, qui l’accablait de sa nouveauté et allait lui permettre de changer les termes du problème de sa jalousie. Et ces aveux il ne pouvait plus les oublier. Son âme les charriait, les rejetait, les berçait, comme des cadavres. Une fois elle lui parla d’une visite que Forcheville lui avait faite le jour de la Fête de Paris-Murcie. « Comment, tu le connaissais déjà ? oui, c’est vrai », dit-il en se reprenant pour ne pas paraître l’avoir ignoré. Et tout d’un coup il se mit à trembler à la pensée que le jour de cette fête de Paris-Murcie où il avait reçu d’elle la lettre qu’il avait si précieusement gardée, elle déjeunait peut-être avec Forcheville à la Maison d’Or. « Pourtant la Maison d’Or me rappelle je ne sais quoi que j’ai su ne pas être vrai », lui dit-il pour l’effrayer. « Oui, que je n’y étais pas allée le soir où je t’ai dit que j’en sortais quand tu m’avais cherchée chez Prévost », lui répondit-elle (croyant à son air qu’il le savait), avec une décision où il y avait, beaucoup plus que du cynisme, de la timidité, une peur de contrarier Swann et que par amour-propre elle voulait cacher, puis le désir de lui montrer qu’elle pouvait être franche. Aussi frappa-t-elle avec une netteté et une vigueur de bourreau et qui étaient exemptes de cruauté, car Odette n’avait pas conscience du mal qu’elle faisait à Swann ; et même elle se mit à rire, peut-être il est vrai, surtout pour ne pas avoir l’air humilié, confus. « C’est vrai que je n’avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J’avais vraiment été chez Prévost, ça c’était pas de la blague, il m’y avait rencontrée et m’avait demandé d’entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu’un pour le voir. Je t’ai dit que je venais de la Maison d’Or parce que j’avais peur que cela ne t’ennuie. Tu vois, c’était plutôt gentil de ma part. Mettons que j’aie eu tort, au moins je te le dis carrément. Quel intérêt aurais-je à ne pas te dire aussi bien que j’avais déjeuné avec lui le jour de la Fête Paris-Murcie, si c’était vrai ? D’autant plus qu’à ce moment-là on ne se connaissait pas encore beaucoup tous les deux, dis, chéri. » Il lui sourit avec la lâcheté soudaine de l’être sans forces qu’avaient fait de lui ces accablantes paroles. Ainsi, même dans les mois auxquels il n’avait jamais plus osé repenser parce qu’ils avaient été trop heureux, dans ces mois où elle l’avait aimé, elle lui mentait déjà ! Aussi bien que ce moment (le premier soir qu’ils avaient « fait catleya ») où elle lui avait dit sortir de la Maison Dorée, combien devait-il y en avoir eu d’autres, receleurs eux aussi d’un mensonge que Swann n’avait pas soupçonné. Il se rappela qu’elle lui avait dit un jour : « Je n’aurais qu’à dire à Mme Verdurin que ma robe n’a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de s’arranger. » À lui aussi probablement bien des fois où elle lui avait glissé de ces mots qui expliquent un retard, justifient un changement d’heure dans un rendez-vous, ils avaient dû cacher, sans qu’il s’en fût douté alors, quelque chose qu’elle avait à faire avec un autre à qui elle avait dit : « Je n’aurai qu’à dire à Swann que ma robe n’a pas été prête, que mon cab est arrivé en retard, il y a toujours moyen de s’arranger. » Et sous tous les souvenirs les plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait dites autrefois Odette, qu’il avait crues comme paroles d’évangile, sous les actions quotidiennes qu’elle lui avait racontées, sous les lieux les plus accoutumés, la maison de sa couturière, l’avenue du Bois, l’Hippodrome, il sentait (dissimulée à la faveur de cet excédent de temps qui dans les journées les plus détaillées laisse encore du jeu, de la place, et peut servir de cachette à certaines actions), il sentait s’insinuer la présence possible et souterraine de mensonges qui lui rendaient ignoble tout ce qui lui était resté le plus cher, ses meilleurs soirs, la rue La Pérouse elle-même, qu’Odette avait toujours dû quitter à d’autres heures que celles qu’elle lui avait dites, faisant circuler partout un peu de la ténébreuse horreur qu’il avait ressentie en entendant l’aveu relatif à la Maison Dorée, et, comme les bêtes immondes dans la Désolation de Ninive, ébranlant pierre à pierre tout son passé. Si maintenant il se détournait chaque fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce n’était plus, comme tout récemment encore à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce qu’il lui rappelait un bonheur qu’il avait perdu depuis longtemps, mais un malheur qu’il venait seulement d’apprendre. Puis il en fut du nom de la Maison Dorée comme de celui de l’île du Bois, il cessa peu à peu de faire souffrir Swann. Car ce que nous croyons notre amour, notre jalousie, n’est pas une même passion continue, indivisible. Ils se composent d’une infinité d’amours successifs, de jalousies différentes et qui sont éphémères, mais par leur multitude ininterrompue donnent l’impression de la continuité, l’illusion de l’unité. La vie de l’amour de Swann, la fidélité de sa jalousie, étaient faites de la mort, de l’infidélité, d’innombrables désirs, d’innombrables doutes, qui avaient tous Odette pour objet. S’il était resté longtemps sans la voir, ceux qui mouraient n’auraient pas été remplacés par d’autres. Mais la présence d’Odette continuait d’ensemencer le cœur de Swann de tendresse et de soupçons alternés. Certains soirs elle redevenait tout d’un coup avec lui d’une gentillesse dont elle l’avertissait durement qu’il devait profiter tout de suite, sous peine de ne pas la voir se renouveler avant des années ; il fallait rentrer immédiatement chez elle « faire catleya » et ce désir qu’elle prétendait avoir de lui était si soudain, si inexplicable, si impérieux, les caresses qu’elle lui prodiguait ensuite si démonstratives et si insolites, que cette tendresse brutale et sans vraisemblance faisait autant de chagrin à Swann qu’un mensonge et qu’une méchanceté. Un soir qu’il était ainsi, sur l’ordre qu’elle lui en avait donné, rentré avec elle, et qu’elle entremêlait ses baisers de paroles passionnées qui contrastaient avec sa sécheresse ordinaire, il crut tout d’un coup entendre du bruit ; il se leva, chercha partout, ne trouva personne, mais n’eut pas le courage de reprendre sa place auprès d’elle qui alors, au comble de la rage, brisa un vase et dit à Swann : « On ne peut jamais rien faire avec toi ! » Et il resta incertain si elle n’avait pas caché quelqu’un dont elle avait voulu faire souffrir la jalousie ou allumer les sens. Quelquefois il allait dans des maisons de rendez-vous, espérant apprendre quelque chose d’elle, sans oser la nommer cependant. « J’ai une petite qui va vous plaire », disait l’entremetteuse. » Et il restait une heure à causer tristement avec quelque pauvre fille étonnée qu’il ne fît rien de plus. Une toute jeune et ravissante lui dit un jour : « Ce que je voudrais, c’est trouver un ami, alors il pourrait être sûr, je n’irais plus jamais avec personne. » « Vraiment, crois-tu que ce soit possible qu’une femme soit touchée qu’on l’aime, ne vous trompe jamais ? » ça dépend des caractères ! » Swann ne pouvait s’empêcher de dire à ces filles les mêmes choses qui auraient plu à la princesse des Laumes. À celle qui cherchait un ami, il dit en souriant : « C’est gentil, tu as mis des yeux bleus de la couleur de ta ceinture. » « Vous aussi, vous avez des manchettes bleues. » « Comme nous avons une belle conversation, pour un endroit de ce genre ! Je ne t’ennuie pas, tu as peut-être à faire ? » « Non, j’ai tout mon temps. Si vous m’aviez ennuyée, je vous l’aurais dit. Au contraire j’aime bien vous entendre causer. » « Je suis très flatté. N’est-ce pas que nous causons gentiment ? » dit-il à l’entremetteuse qui venait d’entrer. « Mais oui, c’est justement ce que je me disais. on vient maintenant pour causer chez moi. Le Prince le disait, l’autre jour, c’est bien mieux ici que chez sa femme. Il paraît que maintenant dans le monde elles ont toutes un genre, c’est un vrai scandale ! Je vous quitte, je suis discrète. » Et elle laissa Swann avec la fille qui avait les yeux bleus. Mais bientôt il se leva et lui dit adieu, elle lui était indifférente, elle ne connaissait pas Odette. Le peintre ayant été malade, le docteur Cottard lui conseilla un voyage en mer ; plusieurs fidèles parlèrent de partir avec lui ; les Verdurin ne purent se résoudre à rester seuls, louèrent un yacht, puis s’en rendirent acquéreurs et ainsi Odette fit de fréquentes croisières. Chaque fois qu’elle était partie depuis un peu de temps, Swann sentait qu’il commençait à se détacher d’elle, mais comme si cette distance morale était proportionnée à la distance matérielle, dès qu’il savait Odette de retour, il ne pouvait pas rester sans la voir. Une fois, partis pour un mois seulement, croyaient-ils, soit qu’ils eussent été tentés en route, soit que M. Verdurin eût sournoisement arrangé les choses d’avance pour faire plaisir à sa femme et n’eût averti les fidèles qu’au fur et à mesure, d’Alger, ils allèrent à Tunis, puis en Italie, puis en Grèce, à Constantinople, en Asie Mineure. Le voyage durait depuis près d’un an. Swann se sentait absolument tranquille, presque heureux. Verdurin eût cherché à persuader au pianiste et au docteur Cottard que la tante de l’un et les malades de l’autre n’avaient aucun besoin d’eux, et, qu’en tous cas il était imprudent de laisser Mme Cottard rentrer à Paris que Mme Verdurin assurait être en révolution, il fut obligé de leur rendre leur liberté à Constantinople. Et le peintre partit avec eux. Un jour, peu après le retour de ces trois voyageurs, Swann voyant passer un omnibus pour le Luxembourg où il avait à faire, avait sauté dedans, et s’y était trouvé assis en face de Mme Cottard qui faisait sa tournée de visites « de jours » en grande tenue, plumet au chapeau, robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes, et gants blancs nettoyés. Revêtue de ces insignes, quand il faisait sec elle allait à pied d’une maison à l’autre, dans un même quartier, mais pour passer ensuite dans un quartier différent usait de l’omnibus avec correspondance. Pendant les premiers instants, avant que la gentillesse native de la femme eût pu percer l’empesé de la petite bourgeoise, et ne sachant trop d’ailleurs si elle devait parler des Verdurin à Swann, elle tint tout naturellement, de sa voix lente, gauche et douce que par moments l’omnibus couvrait complètement de son tonnerre, des propos choisis parmi ceux qu’elle entendait et répétait dans les vingt-cinq maisons dont elle montait les étages dans une journée : Je ne vous demande pas, monsieur, si un homme dans le mouvement comme vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait courir tout Paris. Êtes-vous dans le camp de ceux qui approuvent ou dans le camp de ceux qui blâment ? Dans tous les salons on ne parle que du portrait de Machard ; on n’est pas chic, on n’est pas pur, on n’est pas dans le train, si on ne donne pas son opinion sur le portrait de Machard. Swann ayant répondu qu’il n’avait pas vu ce portrait, Mme Cottard eut peur de l’avoir blessé en l’obligeant à le confesser. c’est très bien, au moins vous l’avouez franchement, vous ne vous croyez pas déshonoré parce que vous n’avez pas vu le portrait de Machard. Je trouve cela très beau de votre part. Hé bien, moi je l’ai vu, les avis sont partagés, il y en a qui trouvent que c’est un peu léché, un peu crème fouettée, moi, je le trouve idéal. Évidemment elle ne ressemble pas aux femmes bleues et jaunes de notre ami Biche. Mais je dois vous l’avouer franchement, vous ne me trouverez pas très fin de siècle, mais je le dis comme je le pense, je ne comprends pas. Mon Dieu je reconnais les qualités qu’il y a dans le portrait de mon mari, c’est moins étrange que ce qu’il fait d’habitude, mais il a fallu qu’il lui fasse des moustaches bleues. Tenez justement le mari de l’amie chez qui je vais en ce moment (ce qui me donne le très grand plaisir de faire route avec vous) lui a promis s’il est nommé à l’Académie (c’est un des collègues du docteur), de lui faire faire son portrait par Machard. Évidemment c’est un beau rêve ! j’ai une autre amie qui prétend qu’elle aime mieux Leloir. Je ne suis qu’une pauvre profane et Leloir est peut-être encore supérieur comme science. Mais je trouve que la première qualité d’un portrait, surtout quand il coûte 10.000 francs, est d’être ressemblant et d’une ressemblance agréable. Ayant tenu ces propos que lui inspiraient la hauteur de son aigrette, le chiffre de son porte-cartes, le petit numéro tracé à l’encre dans ses gants par le teinturier et l’embarras de parler à Swann des Verdurin, Mme Cottard, voyant qu’on était encore loin du coin de la rue Bonaparte où le conducteur devait l’arrêter, écouta son cœur qui lui conseillait d’autres paroles. Les oreilles ont dû vous tinter, monsieur, lui dit-elle, pendant le voyage que nous avons fait avec Mme Verdurin. On ne parlait que de vous. Swann fut bien étonné, il supposait que son nom n’était jamais proféré devant les Verdurin. D’ailleurs, ajouta Mme Cottard, Mme de Crécy était là et c’est tout dire. Quand Odette est quelque part, elle ne peut jamais rester bien longtemps sans parler de vous. Et vous pensez que ce n’est pas en mal. dit-elle, en voyant un geste sceptique de Swann. Et emportée par la sincérité de sa conviction, ne mettant d’ailleurs aucune mauvaise pensée sous ce mot qu’elle prenait seulement dans le sens où on l’emploie pour parler de l’affection qui unit des amis : je crois qu’il ne faudrait pas dire ça de vous devant elle ! À propos de tout, si on voyait un tableau par exemple elle disait : « Ah ! s’il était là, c’est lui qui saurait vous dire si c’est authentique ou non. Il n’y a personne comme lui pour ça. » Et à tout moment elle demandait : « Qu’est-ce qu’il peut faire en ce moment ? Si seulement il travaillait un peu ! C’est malheureux, un garçon si doué, qu’il soit si paresseux. (Vous me pardonnez, n’est-ce pas ?) En ce moment je le vois, il pense à nous, il se demande où nous sommes. » Elle a même eu un mot que j’ai trouvé bien joli ; M. Verdurin lui disait : « Mais comment pouvez-vous voir ce qu’il fait en ce moment puisque vous êtes à huit cents lieues de lui ? » Alors Odette lui a répondu : « Rien n’est impossible à l’œil d’une amie. » Non je vous jure, je ne vous dis pas cela pour vous flatter, vous avez là une vraie amie comme on n’en a pas beaucoup. Je vous dirai du reste que si vous ne le savez pas, vous êtes le seul. Mme Verdurin me le disait encore le dernier jour (vous savez les veilles de départ on cause mieux) : « Je ne dis pas qu’Odette ne nous aime pas, mais tout ce que nous lui disons ne pèserait pas lourd auprès de ce que lui dirait M. mon Dieu, voilà que le conducteur m’arrête, en bavardant avec vous j’allais laisser passer la rue Bonaparte... me rendriez-vous le service de me dire si mon aigrette est droite ? » Et Mme Cottard sortit de son manchon pour la tendre à Swann sa main gantée de blanc d’où s’échappa, avec une correspondance, une vision de haute vie qui remplit l’omnibus, mêlée à l’odeur du teinturier. Et Swann se sentit déborder de tendresse pour elle, autant que pour Mme Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu’il éprouvait pour cette dernière n’étant plus mêlé de douleur, n’était plus guère de l’amour), tandis que de la plate-forme il la suivait de ses yeux attendris, qui enfilait courageusement la rue Bonaparte, l’aigrette haute, d’une main relevant sa jupe, de l’autre tenant son en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le chiffre, laissant baller devant elle son manchon. Pour faire concurrence aux sentiments maladifs que Swann avait pour Odette, Mme Cottard, meilleur thérapeute que n’eût été son mari, avait greffé à côté d’eux d’autres sentiments, normaux ceux-là, de gratitude, d’amitié, des sentiments qui dans l’esprit de Swann rendraient Odette plus humaine (plus semblable aux autres femmes, parce que d’autres femmes aussi pouvaient les lui inspirer), hâteraient sa transformation définitive en cette Odette aimée d’affection paisible, qui l’avait ramené un soir après une fête chez le peintre boire un verre d’orangeade avec Forcheville et près de qui Swann avait entrevu qu’il pourrait vivre heureux. Jadis ayant souvent pensé avec terreur qu’un jour il cesserait d’être épris d’Odette, il s’était promis d’être vigilant, et dès qu’il sentirait que son amour commencerait à le quitter, de s’accrocher à lui, de le retenir. Mais voici qu’à l’affaiblissement de son amour correspondait simultanément un affaiblissement du désir de rester amoureux. Car on ne peut pas changer, c’est-à-dire devenir une autre personne, tout en continuant à obéir aux sentiments de celle qu’on n’est plus. Parfois le nom, aperçu dans un journal, d’un des hommes qu’il supposait avoir pu être les amants d’Odette, lui redonnait de la jalousie. Mais elle était bien légère et comme elle lui prouvait qu’il n’était pas encore complètement sorti de ce temps où il avait tant souffert mais aussi où il avait connu une manière de sentir si voluptueuse et que les hasards de la route lui permettraient peut-être d’en apercevoir encore furtivement et de loin les beautés, cette jalousie lui procurait plutôt une excitation agréable comme au morne Parisien qui quitte Venise pour retrouver la France, un dernier moustique prouve que l’Italie et l’été ne sont pas encore bien loin. Mais le plus souvent le temps si particulier de sa vie d’où il sortait, quand il faisait effort sinon pour y rester, du moins pour en avoir une vision claire pendant qu’il le pouvait encore, il s’apercevait qu’il ne le pouvait déjà plus ; il aurait voulu apercevoir comme un paysage qui allait disparaître cet amour qu’il venait de quitter ; mais il est si difficile d’être double et de se donner le spectacle véridique d’un sentiment qu’on a cessé de posséder, que bientôt l’obscurité se faisant dans son cerveau, il ne voyait plus rien, renonçait à regarder, retirait son lorgnon, en essuyait les verres ; et il se disait qu’il valait mieux se reposer un peu, qu’il serait encore temps tout à l’heure, et se rencognait, avec l’incuriosité, dans l’engourdissement du voyageur ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir dans le wagon qu’il sent l’entraîner de plus en plus vite, loin du pays où il a si longtemps vécu et qu’il s’était promis de ne pas laisser fuir sans lui donner un dernier adieu. Même, comme ce voyageur s’il se réveille seulement en France, quand Swann ramassa par hasard près de lui la preuve que Forcheville avait été l’amant d’Odette, il s’aperçut qu’il n’en ressentait aucune douleur, que l’amour était loin maintenant et regretta de n’avoir pas été averti du moment où il le quittait pour toujours. Et de même qu’avant d’embrasser Odette pour la première fois il avait cherché à imprimer dans sa mémoire le visage qu’elle avait eu si longtemps pour lui et qu’allait transformer le souvenir de ce baiser, de même il eût voulu, en pensée au moins, avoir pu faire ses adieux, pendant qu’elle existait encore, à cette Odette lui inspirant de l’amour, de la jalousie, à cette Odette lui causant des souffrances et que maintenant il ne reverrait jamais. Il devait la revoir une fois encore, quelques semaines plus tard. Ce fut en dormant, dans le crépuscule d’un rêve. Il se promenait avec Mme Verdurin, le docteur Cottard, un jeune homme en fez qu’il ne pouvait identifier, le peintre, Odette, Napoléon III et mon grand-père, sur un chemin qui suivait la mer et la surplombait à pic tantôt de très haut, tantôt de quelques mètres seulement, de sorte qu’on montait et redescendait constamment ; ceux des promeneurs qui redescendaient déjà n’étaient plus visibles à ceux qui montaient encore, le peu de jour qui restât faiblissait et il semblait alors qu’une nuit noire allait s’étendre immédiatement. Par moment les vagues sautaient jusqu’au bord, et Swann, sentait sur sa joue des éclaboussures glacées. Odette lui disait de les essuyer, il ne pouvait pas et en était confus vis-à-vis d’elle, ainsi que d’être en chemise de nuit. Il espérait qu’à cause de l’obscurité on ne s’en rendait pas compte, mais cependant Mme Verdurin le fixa d’un regard étonné durant un long moment pendant lequel il vit sa figure se déformer, son nez s’allonger et qu’elle avait de grandes moustaches. Il se détourna pour regarder Odette, ses joues étaient pâles, avec des petits points rouges, ses traits tirés, cernés, mais elle le regardait avec des yeux pleins de tendresse prêts à se détacher comme des larmes pour tomber sur lui, et il se sentait l’aimer tellement qu’il aurait voulu l’emmener tout de suite. Tout d’un coup Odette tourna son poignet, regarda une petite montre et dit : « Il faut que je m’en aille », elle prenait congé de tout le monde, de la même façon, sans prendre à part Swann, sans lui dire où elle le reverrait le soir ou un autre jour. Il n’osa pas le lui demander, il aurait voulu la suivre et était obligé, sans se retourner vers elle, de répondre en souriant à une question de Mme Verdurin, mais son cœur battait horriblement, il éprouvait de la haine pour Odette, il aurait voulu crever ses yeux qu’il aimait tant tout à l’heure, écraser ses joues sans fraîcheur. Il continuait à monter avec Mme Verdurin, c’est-à-dire à s’éloigner à chaque pas d’Odette, qui descendait en sens inverse. Au bout d’une seconde il y eut beaucoup d’heures qu’elle était partie. Le peintre fit remarquer à Swann que Napoléon III s’était éclipsé un instant après elle. « C’était certainement entendu entre eux, ajouta-t-il, ils ont dû se rejoindre en bas de la côte, mais n’ont pas voulu dire adieu ensemble à cause des convenances. Le jeune homme inconnu se mit à pleurer. « Après tout elle a raison, lui dit-il en lui essuyant les yeux et en lui ôtant son fez pour qu’il fût plus à son aise. Je le lui ai conseillé dix fois. C’était bien l’homme qui pouvait la comprendre. » Ainsi Swann se parlait-il à lui-même, car le jeune homme qu’il n’avait pu identifier d’abord était aussi lui ; comme certains romanciers, il avait distribué sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un qu’il voyait devant lui coiffé d’un fez. Quant à Napoléon III, c’est à Forcheville que quelque vague association d’idées, puis une certaine modification dans la physionomie habituelle du baron, enfin le grand cordon de la Légion d’honneur en sautoir, lui avaient fait donner ce nom ; mais en réalité, et pour tout ce que le personnage présent dans le rêve lui représentait et lui rappelait, c’était bien Forcheville. Car d’images incomplètes et changeantes Swann endormi tirait des déductions fausses, ayant d’ailleurs momentanément un tel pouvoir créateur qu’il se reproduisait par simple division comme certains organismes inférieurs ; avec la chaleur sentie de sa propre paume il modelait le creux d’une main étrangère qu’il croyait serrer, et de sentiments et d’impressions dont il n’avait pas conscience encore, faisait naître comme des péripéties qui, par leur enchaînement logique, amèneraient à point nommé dans le sommeil de Swann le personnage nécessaire pour recevoir son amour ou provoquer son réveil. Une nuit noire se fit tout d’un coup, un tocsin sonna, des habitants passèrent en courant, se sauvant des maisons en flammes ; Swann entendait le bruit des vagues qui sautaient et son cœur qui, avec la même violence, battait d’anxiété dans sa poitrine. Tout d’un coup ses palpitations de cœur redoublèrent de vitesse, il éprouva une souffrance, une nausée inexplicables ; un paysan couvert de brûlures lui jetait en passant : « Venez demander à Charlus où Odette est allée finir la soirée avec son camarade, il a été avec elle autrefois et elle lui dit tout. C’est eux qui ont mis le feu. » C’était son valet de chambre qui venait l’éveiller et lui disait : Monsieur, il est huit heures et le coiffeur est là, je lui ai dit de repasser dans une heure. Mais ces paroles, en pénétrant dans les ondes du sommeil où Swann était plongé, n’étaient arrivées jusqu’à sa conscience qu’en subissant cette déviation qui fait qu’au fond de l’eau un rayon paraît un soleil, de même qu’un moment auparavant le bruit de la sonnette prenant au fond de ces abîmes une sonorité de tocsin avait enfanté l’épisode de l’incendie. Cependant le décor qu’il avait sous les yeux vola en poussière, il ouvrit les yeux, entendit une dernière fois le bruit d’une des vagues de la mer qui s’éloignait. Et pourtant il se rappelait la sensation de l’eau froide et le goût du sel. Il avait fait venir le coiffeur de bonne heure parce qu’il avait écrit la veille à mon grand-père qu’il irait dans l’après-midi à Combray, ayant appris que Mme de Cambremer Mlle Legrandin devait y passer quelques jours. Associant dans son souvenir au charme de ce jeune visage celui d’une campagne où il n’était pas allé depuis si longtemps, ils lui offraient ensemble un attrait qui l’avait décidé à quitter enfin Paris pour quelques jours. Comme les différents hasards qui nous mettent en présence de certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire avant qu’il commence et se répéter après qu’il a fini, les premières apparitions que fait dans notre vie un être destiné plus tard à nous plaire, prennent rétrospectivement à nos yeux une valeur d’avertissement, de présage. C’est de cette façon que Swann s’était souvent reporté à l’image d’Odette rencontrée au théâtre, ce premier soir où il ne songeait pas à la revoir jamais et qu’il se rappelait maintenant la soirée de Mme de Saint-Euverte où il avait présenté le général de Froberville à Mme de Cambremer. Les intérêts de notre vie sont si multiples qu’il n’est pas rare que dans une même circonstance les jalons d’un bonheur qui n’existe pas encore soient posés à côté de l’aggravation d’un chagrin dont nous souffrons. Et sans doute cela aurait pu arriver à Swann ailleurs que chez Mme de Saint-Euverte. Qui sait même, dans le cas où, ce soir-là, il se fût trouvé ailleurs, si d’autres bonheurs, d’autres chagrins ne lui seraient pas arrivés, et qui ensuite lui eussent paru avoir été inévitables ? Mais ce qui lui semblait l’avoir été, c’était ce qui avait eu lieu, et il n’était pas loin de voir quelque chose de providentiel dans ce fait qu’il se fût décidé à aller à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce que son esprit désireux d’admirer la richesse d’invention de la vie et incapable de se poser longtemps une question difficile, comme de savoir ce qui eût été le plus à souhaiter, considérait dans les souffrances qu’il avait éprouvées ce soir-là et les plaisirs encore insoupçonnés qui germaient déjà et entre lesquels la balance était trop difficile à établir une sorte d’enchaînement nécessaire. Mais tandis que, une heure après son réveil, il donnait des indications au coiffeur pour que sa brosse ne se dérangeât pas en wagon, il repensa à son rêve ; il revit, comme il les avait sentis tout près de lui, le teint pâle d’Odette, les joues trop maigres, les traits tirés, les yeux battus, tout ce que au cours des tendresses successives qui avaient fait de son durable amour pour Odette un long oubli de l’image première qu’il avait reçue d’elle il avait cessé de remarquer depuis les premiers temps de leur liaison, dans lesquels sans doute, pendant qu’il dormait, sa mémoire en avait été chercher la sensation exacte. Et avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez lui dès qu’il n’était plus malheureux et qui baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s’écria en lui-même : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! » Noms de pays : le nom Parmi les chambres dont j’évoquais le plus souvent l’image dans mes nuits d’insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray, saupoudrées d’une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés au ripolin contenaient, comme les parois polies d’une piscine où l’eau bleuit, un air pur, azuré et salin. Le tapissier bavarois qui avait été chargé de l’aménagement de cet hôtel avait varié la décoration des pièces et sur trois côtés fait courir le long des murs, dans celle que je me trouvai habiter, des bibliothèques basses, à vitrines en glace, dans lesquelles, selon la place qu’elles occupaient, et par un effet qu’il n’avait pas prévu, telle ou telle partie du tableau changeant de la mer se reflétait, déroulant une frise de claires marines, qu’interrompaient seuls les pleins de l’acajou. Si bien que toute la pièce avait l’air d’un de ces dortoirs modèles qu’on présente dans les expositions « modern style » du mobilier, où ils sont ornés d’œuvres d’art qu’on a supposées capables de réjouir les yeux de celui qui couchera là, et auxquelles on a donné des sujets en rapport avec le genre de site où l’habitation doit se trouver. Mais rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui dont j’avais souvent rêvé, les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête, et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux. Je n’avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature ; ou plutôt il n’y avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui n’étaient pas artificiellement combinés pour mon plaisir, mais étaient nécessaires, inchangeables les beautés des paysages ou du grand art. Je n’étais curieux, je n’étais avide de connaître que ce que je croyais plus vrai que moi-même, ce qui avait pour moi le prix de me montrer un peu de la pensée d’un grand génie, ou de la force ou de la grâce de la nature telle qu’elle se manifeste livrée à elle-même, sans l’intervention des hommes. De même que le beau son de sa voix, isolément reproduit par le phonographe, ne nous consolerait pas d’avoir perdu notre mère, de même une tempête mécaniquement imitée m’aurait laissé aussi indifférent que les fontaines lumineuses de l’Exposition. Je voulais aussi, pour que la tempête fût absolument vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel, non une digue récemment créée par une municipalité. D’ailleurs la nature, par tous les sentiments qu’elle éveillait en moi, me semblait ce qu’il y avait de plus opposé aux productions mécaniques des hommes. Moins elle portait leur empreinte et plus elle offrait d’espace à l’expansion de mon cœur. Or j’avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité Legrandin, comme d’une plage toute proche de « ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages qu’enveloppent six mois de l’année le linceul des brumes et l’écume des vagues ». « On y sent encore sous ses pas, disait-il, bien plus qu’au Finistère lui-même (et quand bien même des hôtels s’y superposeraient maintenant sans pouvoir y modifier la plus antique ossature de la terre), on y sent la véritable fin de la terre française, européenne, de la Terre antique. Et c’est le dernier campement de pêcheurs, pareils à tous les pêcheurs qui ont vécu depuis le commencement du monde, en face du royaume éternel des brouillards de la mer et des ombres. » Un jour qu’à Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m’avait répondu : « Je crois bien que je connais Balbec ! L’église de Balbec, du XIIe et XIIIe siècle, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière ! on dirait de l’art persan. » Et ces lieux qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale, restée contemporaine des grands phénomènes géologiques et tout aussi en dehors de l’histoire humaine que l’Océan ou la grande Ourse, avec ces sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n’y eut de moyen âge ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en retour. J’essayais de me représenter comment ces pêcheurs avaient vécu, le timide et insoupçonné essai de rapports sociaux qu’ils avaient tenté là, pendant le moyen âge, ramassés sur un point des côtes d’Enfer, aux pieds des falaises de la mort ; et le gothique me semblait plus vivant maintenant que, séparé des villes où je l’avais toujours imaginé jusque-là, je pouvais voir comment, dans un cas particulier, sur des rochers sauvages, il avait germé et fleuri en un fin clocher. On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s’arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de février le vent, soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre le projet d’un voyage à Balbec mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer. J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât lire, dans les réclames des compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l’heure de départ : elle me semblait inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir ; car il s’arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité d’en sacrifier aucun. Mais sans même l’attendre, j’aurais pu en m’habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l’avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j’irais me réfugier dans l’église de style persan. Mais à l’approche des vacances de Pâques, quand mes parents m’eurent promis de me les faire passer une fois dans le nord de l’Italie, voilà qu’à ces rêves de tempête dont j’avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d’églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu’il leur était opposé et n’aurait pu que les affaiblir, se substituait en moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d’anémones les champs de Fiesole et éblouissait Florence de fonds d’or pareils à ceux de l’Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les couleurs me semblaient avoir du prix ; car l’alternance des images avait amené en moi un changement de front du désir, et, aussi brusque que ceux qu’il y a parfois en musique, un complet changement de ton dans ma sensibilité. Puis il arriva qu’une simple variation atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu’il y eût besoin d’attendre le retour d’une saison. Car souvent dans l’une on trouve égaré un jour d’une autre, qui nous y fait vivre, en évoque aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus tard qu’à son tour, ce feuillet détaché d’un autre chapitre, dans le calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt, comme ces phénomènes naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu’un bénéfice accidentel et assez mince jusqu’au jour où la science s’empare d’eux, et, les produisant à volonté, remet en nos mains la possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée de l’agrément du hasard, de même la production de ces rêves d’Atlantique et d’Italie cessa d’être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps. Je n’eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms : Balbec, Venise, Florence, dans l’intérieur desquels avait fini par s’accumuler le désir que m’avaient inspiré les lieux qu’ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand ; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs. Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais de ces villes, ce ne fut qu’en la transformant, qu’en soumettant sa réapparition en moi à leurs lois propres ; ils eurent ainsi pour conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente de ce que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité, et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination, d’aggraver la déception future de mes voyages. Ils exaltèrent l’idée que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus particuliers, par conséquent plus réels. Je ne me représentais pas alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais chacun d’eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres, dont mon âme avait soif et qu’elle aurait profit à connaître. Combien ils prirent quelque chose de plus individuel encore, d’être désignés par des noms, des noms qui n’étaient que pour eux, des noms comme en ont les personnes. Les mots nous présentent des choses une petite image claire et usuelle comme celles que l’on suspend aux murs des écoles pour donner aux enfants l’exemple de ce qu’est un établi, un oiseau, une fourmilière, choses conçues comme pareilles à toutes celles de même sorte. Mais les noms présentent des personnes et des villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des personnes une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de ces affiches, entièrement bleues ou entièrement rouges, dans lesquelles, à cause des limites du procédé employé ou par un caprice du décorateur, sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer, mais les barques, l’église, les passants. Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j’avais lu la Chartreuse, m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux ; si on me parlait d’une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j’habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n’avait de rapport avec les demeures d’aucune ville d’Italie, puisque je l’imaginais seulement à l’aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes. Et quand je pensais à Florence, c’était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs. Quant à Balbec, c’était un de ces noms où comme sur une vieille poterie normande qui garde la couleur de la terre d’où elle fut tirée, on voit se peindre encore la représentation de quelque usage aboli, de quelque droit féodal, d’un état ancien de lieux, d’une manière désuète de prononcer qui en avait formé les syllabes hétéroclites et que je ne doutais pas de retrouver jusque chez l’aubergiste qui me servirait du café au lait à mon arrivée, me menant voir la mer déchaînée devant l’église et auquel je prêtais l’aspect disputeur, solennel et médiéval d’un personnage de fabliau. Si ma santé s’affermissait et que mes parents me permissent, sinon d’aller séjourner à Balbec, du moins de prendre une fois, pour faire connaissance avec l’architecture et les paysages de la Normandie ou de la Bretagne, ce train d’une heure vingt-deux dans lequel j’étais monté tant de fois en imagination, j’aurais voulu m’arrêter de préférence dans les villes les plus belles ; mais j’avais beau les comparer, comment choisir plus qu’entre des êtres individuels, qui ne sont pas interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe ; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien ; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’œuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal ; Quimperlé, lui, mieux attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s’emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d’araignées d’une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d’argent bruni. Ces images étaient fausses pour une autre raison encore ; c’est qu’elles étaient forcément très simplifiées ; sans doute ce à quoi aspirait mon imagination et que mes sens ne percevaient qu’incomplètement et sans plaisir dans le présent, je l’avais enfermé dans le refuge des noms ; sans doute, parce que j’y avais accumulé du rêve, ils aimantaient maintenant mes désirs ; mais les noms ne sont pas très vastes ; c’est tout au plus si je pouvais y faire entrer deux ou trois des « curiosités » principales de la ville et elles s’y juxtaposaient sans intermédiaires ; dans le nom de Balbec, comme dans le verre grossissant de ces porte-plume qu’on achète aux bains de mer, j’apercevais des vagues soulevées autour d’une église de style persan. Peut-être même la simplification de ces images fut-elle une des causes de l’empire qu’elles prirent sur moi. Quand mon père eut décidé, une année, que nous irions passer les vacances de Pâques à Florence et à Venise, n’ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence les éléments qui composent d’habitude les villes, je fus contraint à faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le génie de Giotto. Tout au plus et parce qu’on ne peut pas faire tenir dans un nom beaucoup plus de durée que d’espace comme certains tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de l’action un même personnage, ici couché dans son lit, là s’apprêtant à monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux compartiments. Dans l’un, sous un dais architectural, je contemplais une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de soleil matinal, poudreux, oblique et progressif ; dans l’autre (car ne pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible, mais comme à une ambiance réelle dans laquelle j’irais me plonger, la vie non vécue encore, la vie intacte et pure que j’y enfermais donnait aux plaisirs les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu’ils ont dans les œuvres des primitifs), je traversais rapidement pour trouver plus vite le déjeuner qui m’attendait avec des fruits et du vin de Chianti le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d’anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et non ce qui était autour de moi. Même à un simple point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. Sans doute si alors j’avais fait moi-même plus attention à ce qu’il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots « aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise », je me serais rendu compte que ce que je voyais n’était nullement une ville, mais quelque chose d’aussi différent de tout ce que je connaissais, d’aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d’après-midi d’hiver, cette merveille inconnue : une matinée de printemps. Ces images irréelles, fixes, toujours pareilles, remplissant mes nuits et mes jours, différencièrent cette époque de ma vie de celles qui l’avaient précédée (et qui auraient pu se confondre avec elle aux yeux d’un observateur qui ne voit les choses que du dehors, c’est-à-dire qui ne voit rien), comme dans un opéra un motif mélodique introduit une nouveauté qu’on ne pourrait pas soupçonner si on ne faisait que lire le livret, moins encore si on restait en dehors du théâtre à compter seulement les quarts d’heure qui s’écoulent. Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de « vitesses » différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant. Pendant ce mois où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m’en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise, desquelles le désir qu’elles excitaient en moi gardait quelque chose d’aussi profondément individuel que si ç’avait été un amour, un amour pour une personne je ne cessai pas de croire qu’elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d’entrer dans le paradis. Aussi sans que je me souciasse de la contradiction qu’il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux et d’autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu’ils connaissaient c’est ce qui me rappelait la réalité de ces images, qui enflammait le plus mon désir, parce que c’était comme une promesse qu’il serait contenté. Et, bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissances artistiques, les guides l’entretenaient encore plus que les livres d’esthétique et, plus que les guides, l’indicateur des chemins de fer. Ce qui m’émouvait, c’était de penser que cette Florence que je voyais proche mais inaccessible dans mon imagination, si le trajet qui la séparait de moi, en moi-même, n’était pas viable, je pourrais l’atteindre par un biais, par un détour, en prenant la « voie de terre ». Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j’allais voir, que Venise était « l’école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l’architecture domestique au moyen âge », je me sentais heureux. Je l’étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce était redevenu un temps d’hiver (comme celui que nous trouvions d’habitude à Combray, la Semaine Sainte) voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l’eau, n’en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissé décourager, à arrondir et à ciseler, en leurs blocs congelés, l’irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait mais ne parvenait pas à réfréner la progressive poussée je pensais que déjà le Ponte-Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d’anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d’un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu’en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riche coloris avec elles. Je ne pus plus contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs trains, et quand je compris qu’en pénétrant après le déjeuner dans le laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait d’opérer la transmutation tout autour d’elle, on pouvait s’éveiller le lendemain dans la cité de marbre et d’or « rehaussée de jaspe et pavée d’émeraudes ». Ainsi elle et la Cité des lys n’étaient pas seulement des tableaux fictifs qu’on mettait à volonté devant son imagination, mais existaient à une certaine distance de Paris qu’il fallait absolument franchir si l’on voulait les voir, à une certaine place déterminée de la terre, et à aucune autre, en un mot étaient bien réelles. Elles le devinrent encore plus pour moi, quand mon père en disant : « En somme, vous pourriez rester à Venise du 20 avril au 29 et arriver à Florence dès le matin de Pâques », les fit sortir toutes deux non plus seulement de l’Espace abstrait, mais de ce Temps imaginaire où nous situons non pas un seul voyage à la fois, mais d’autres, simultanés et sans trop d’émotion puisqu’ils ne sont que possibles ce Temps qui se refabrique si bien qu’on peut encore le passer dans une ville après qu’on l’a passé dans une autre et leur consacra de ces jours particuliers qui sont le certificat d’authenticité des objets auxquels on les emploie, car ces jours uniques, ils se consument par l’usage, ils ne reviennent pas, on ne peut plus les vivre ici quand on les a vécus là ; je sentis que c’était vers la semaine qui commençait le lundi où la blanchisseuse devait rapporter le gilet blanc que j’avais couvert d’encre, que se dirigeaient pour s’y absorber au sortir du temps idéal où elles n’existaient pas encore, les deux cités Reines dont j’allais avoir, par la plus émouvante des géométries, à inscrire les dômes et les tours dans le plan de ma propre vie. Mais je n’étais encore qu’en chemin vers le dernier degré de l’allégresse ; je l’atteignis enfin (ayant seulement alors la révélation que sur les rues clapotantes, rougies du reflet des fresques de Giorgione, ce n’était pas, comme j’avais, malgré tant d’avertissements, continué à l’imaginer, les hommes « majestueux et terribles comme la mer, portant leur armure aux reflets de bronze sous les plis de leur manteau sanglant » qui se promèneraient dans Venise la semaine prochaine, la veille de Pâques, mais que ce pourrait être moi, le personnage minuscule que, dans une grande photographie de Saint-Marc qu’on m’avait prêtée, l’illustrateur avait représenté, en chapeau melon, devant les proches), quand j’entendis mon père me dire : « Il doit faire encore froid sur le Grand Canal, tu ferais bien de mettre à tout hasard dans ta malle ton pardessus d’hiver et ton gros veston. » À ces mots je m’élevai à une sorte d’extase ; ce que j’avais cru jusque-là impossible, je me sentis vraiment pénétrer entre ces « rochers d’améthyste pareils à un récif de la mer des Indes » ; par une gymnastique suprême et au-dessus de mes forces, me dévêtant comme d’une carapace sans objet de l’air de ma chambre, qui m’entourait, je le remplaçai par des parties égales d’air vénitien, cette atmosphère marine, indicible et particulière comme celle des rêves que mon imagination avait enfermée dans le nom de Venise, je sentis s’opérer en moi une miraculeuse désincarnation ; elle se doubla aussitôt de la vague envie de vomir qu’on éprouve quand on vient de prendre un gros mal de gorge, et on dut me mettre au lit avec une fièvre si tenace, que le docteur déclara qu’il fallait renoncer non seulement à me laisser partir maintenant à Florence et à Venise mais, même quand je serais entièrement rétabli, m’éviter, d’ici au moins un an, tout projet de voyage et toute cause d’agitation. Et hélas, il défendit aussi d’une façon absolue qu’on me laissât aller au théâtre entendre la Berma ; l’artiste sublime, à laquelle Bergotte trouvait du génie, m’aurait, en me faisant connaître quelque chose qui était peut-être aussi important et aussi beau, consolé de n’avoir pas été à Florence et à Venise, de n’aller pas à Balbec. On devait se contenter de m’envoyer chaque jour aux Champs-Élysées, sous la surveillance d’une personne qui m’empêcherait de me fatiguer et qui fut Françoise, entrée à notre service après la mort de ma tante Léonie. Aller aux Champs-Élysées me fut insupportable. Si seulement Bergotte les eût décrits dans un de ses livres, sans doute j’aurais désiré de les connaître, comme toutes les choses dont on avait commencé par mettre le « double » dans mon imagination. Elle les réchauffait, les faisait vivre, leur donnait une personnalité, et je voulais les retrouver dans la réalité ; mais dans ce jardin public rien ne se rattachait à mes rêves. Un jour, comme je m’ennuyais à notre place familière, à côté des chevaux de bois, Françoise m’avait emmené en excursion au delà de la frontière que gardent à intervalles égaux les petits bastions des marchandes de sucre d’orge dans ces régions voisines mais étrangères où les visages sont inconnus, où passe la voiture aux chèvres ; puis elle était revenue prendre ses affaires sur sa chaise adossée à un massif de lauriers ; en l’attendant je foulais la grande pelouse chétive et rase, jaunie par le soleil, au bout de laquelle le bassin est dominé par une statue quand, de l’allée, s’adressant à une fillette à cheveux roux qui jouait au volant devant la vasque, une autre, en train de mettre son manteau et de serrer sa raquette, lui cria, d’une voix brève : « Adieu, Gilberte, je rentre, n’oublie pas que nous venons ce soir chez toi après dîner. » Ce nom de Gilberte passa près de moi, évoquant d’autant plus l’existence de celle qu’il désignait qu’il ne la nommait pas seulement comme un absent dont on parle, mais l’interpellait ; il passa ainsi près de moi, en action pour ainsi dire, avec une puissance qu’accroissait la courbe de son jet et l’approche de son but ; transportant à son bord, je le sentais, la connaissance, les notions qu’avait de celle à qui il était adressé, non pas moi, mais l’amie qui l’appelait, tout ce que, tandis qu’elle le prononçait, elle revoyait ou, du moins, possédait en sa mémoire, de leur intimité quotidienne, des visites qu’elles se faisaient l’une chez l’autre, de tout cet inconnu, encore plus inaccessible et plus douloureux pour moi d’être au contraire si familier et si maniable pour cette fille heureuse qui m’en frôlait, sans que j’y puisse pénétrer, et le jetait en plein air dans un cri ; laissant déjà flotter dans l’air l’émanation délicieuse qu’il avait fait se dégager, en les touchant avec précision, de quelques points invisibles de la vie de Mlle Swann, du soir qui allait venir, tel qu’il serait, après dîner, chez elle ; formant, passager céleste au milieu des enfants et des bonnes, un petit nuage d’une couleur précieuse, pareil à celui qui, bombé au-dessus d’un beau jardin du Poussin, reflète minutieusement comme un nuage d’opéra, plein de chevaux et de chars, quelque apparition de la vie des dieux ; jetant enfin, sur cette herbe pelée, à l’endroit où elle était un morceau à la fois de pelouse flétrie et un moment de l’après-midi de la blonde joueuse de volant (qui ne s’arrêta de le lancer et de le rattraper que quand une institutrice à plumet bleu l’eût appelée), une petite bande merveilleuse et couleur d’héliotrope, impalpable comme un reflet et superposée comme un tapis, sur lequel je ne pus me lasser de promener mes pas attardés, nostalgiques et profanateurs, tandis que Françoise me criait : « Allons, aboutonnez voir votre paletot et filons », et que je remarquais pour la première fois avec irritation qu’elle avait un langage vulgaire, et hélas, pas de plumet bleu à son chapeau. Le lendemain elle n’y était pas ; mais je l’y vis les jours suivants ; je tournais tout le temps autour de l’endroit où elle jouait avec ses amies, si bien qu’une fois où elles ne se trouvèrent pas en nombre pour leur partie de barres elle me fit demander si je voulais compléter leur camp, et je jouai désormais avec elle chaque fois qu’elle était là. Mais ce n’était pas tous les jours ; il y en avait où elle était empêchée de venir par ses cours, le catéchisme, un goûter, toute cette vie séparée de la mienne que par deux fois, condensée dans le nom de Gilberte, j’avais senti passer si douloureusement près de moi, dans le raidillon de Combray et sur la pelouse des Champs-Élysées. Ces jours-là, elle annonçait d’avance qu’on ne la verrait pas ; si c’était à cause de ses études, elle disait : « C’est rasant, je ne pourrai pas venir demain ; vous allez tous vous amuser sans moi », d’un air chagrin qui me consolait un peu ; mais en revanche quand elle était invitée à une matinée, et que, ne le sachant pas je lui demandais si elle viendrait jouer, elle me répondait : « J’espère bien que non ! J’espère bien que maman me laissera aller chez mon amie. » Du moins ces jours-là, je savais que je ne la verrais pas, tandis que d’autres fois, c’était à l’improviste que sa mère l’emmenait faire des courses avec elle, et le lendemain elle disait : « Ah ! oui, je suis sortie avec maman », comme une chose naturelle, et qui n’eût pas été pour quelqu’un le plus grand malheur possible. Il y avait aussi les jours de mauvais temps où son institutrice, qui pour elle-même craignait la pluie, ne voulait pas l’emmener aux Champs-Élysées. Aussi si le ciel était douteux, dès le matin je ne cessais de l’interroger et je tenais compte de tous les présages. Si je voyais la dame d’en face qui, près de la fenêtre, mettait son chapeau, je me disais : « Cette dame va sortir ; donc il fait un temps où l’on peut sortir : pourquoi Gilberte ne ferait-elle pas comme cette dame ? » Mais le temps s’assombrissait, ma mère disait qu’il pouvait se lever encore, qu’il suffirait pour cela d’un rayon de soleil, mais que plus probablement il pleuvrait ; et s’il pleuvait, à quoi bon aller aux Champs-Élysées ? Aussi depuis le déjeuner mes regards anxieux ne quittaient plus le ciel incertain et nuageux. Devant la fenêtre, le balcon était gris. Tout d’un coup, sur sa pierre maussade je ne voyais pas une couleur moins terne, mais je sentais comme un effort vers une couleur moins terne, la pulsation d’un rayon hésitant qui voudrait libérer sa lumière. Un instant après, le balcon était pâle et réfléchissant comme une eau matinale, et mille reflets de la ferronnerie de son treillage étaient venus s’y poser. Un souffle de vent les dispersait, la pierre s’était de nouveau assombrie, mais, comme apprivoisés, ils revenaient, elle recommençait imperceptiblement à blanchir et par un de ces crescendos continus comme ceux qui, en musique, à la fin d’une Ouverture, mènent une seule note jusqu’au fortissimo suprême en la faisant passer rapidement par tous les degrés intermédiaires, je la voyais atteindre à cet or inaltérable et fixe des beaux jours, sur lequel l’ombre découpée de l’appui ouvragé de la balustrade se détachait en noir comme une végétation capricieuse, avec une ténuité dans la délinéation des moindres détails qui semblait trahir une conscience appliquée, une satisfaction d’artiste, et avec un tel relief, un tel velours dans le repos de ses masses sombres et heureuses qu’en vérité ces reflets larges et feuillus qui reposaient sur ce lac de soleil semblaient savoir qu’ils étaient des gages de calme et de bonheur. Lierre instantané, flore pariétaire et fugitive ! la plus incolore, la plus triste, au gré de beaucoup, de celles qui peuvent ramper sur le mur ou décorer la croisée ; pour moi, de toutes la plus chère depuis le jour où elle était apparue sur notre balcon, comme l’ombre même de la présence de Gilberte qui était peut-être déjà aux Champs-Élysées, et dès que j’y arriverais me dirait : « Commençons tout de suite à jouer aux barres, vous êtes dans mon camp » ; fragile, emportée par un souffle, mais aussi en rapport non pas avec la saison, mais avec l’heure ; promesse du bonheur immédiat que la journée refuse ou accomplira, et par là du bonheur immédiat par excellence, le bonheur de l’amour ; plus douce, plus chaude sur la pierre que n’est la mousse même ; vivace, à qui il suffit d’un rayon pour naître et faire éclore de la joie, même au cœur de l’hiver. Et jusque dans ces jours où toute autre végétation a disparu, où le beau cuir vert qui enveloppe le tronc des vieux arbres est caché sous la neige, quand celle-ci cessait de tomber, mais que le temps restait trop couvert pour espérer que Gilberte sortît, alors tout d’un coup, faisant dire à ma mère : « Tiens voilà justement qu’il fait beau, vous pourriez peut-être essayer tout de même d’aller aux Champs-Élysées », sur le manteau de neige qui couvrait le balcon, le soleil apparu entrelaçait des fils d’or et brodait des reflets noirs. Ce jour-là nous ne trouvions personne, ou une seule fillette prête à partir qui m’assurait que Gilberte ne viendrait pas. Les chaises désertées par l’assemblée imposante mais frileuse des institutrices étaient vides. Seule, près de la pelouse, était assise une dame d’un certain âge qui venait par tous les temps, toujours hanarchée d’une toilette identique, magnifique et sombre, et pour faire la connaissance de laquelle j’aurais à cette époque sacrifié, si l’échange m’avait été permis, tous les plus grands avantages futurs de ma vie. Car Gilberte allait tous les jours la saluer ; elle demandait à Gilberte des nouvelles de « son amour de mère » ; et il me semblait que si je l’avais connue, j’avais été pour Gilberte quelqu’un de tout autre, quelqu’un qui connaissait les relations de ses parents. Pendant que ses petits-enfants jouaient plus loin, elle lisait toujours les Débats qu’elle appelait « mes vieux Débats » et, par genre aristocratique, disait en parlant du sergent de ville ou de la loueuse de chaises : « Mon vieil ami le sergent de ville », « la loueuse de chaises et moi qui sommes de vieux amis ». Françoise avait trop froid pour rester immobile, nous allâmes jusqu’au pont de la Concorde voir la Seine prise, dont chacun et même les enfants s’approchaient sans peur comme d’une immense baleine échouée, sans défense, et qu’on allait dépecer. Nous revenions aux Champs-Élysées ; je languissais de douleur entre les chevaux de bois immobiles et la pelouse blanche prise dans le réseau noir des allées dont on avait enlevé la neige, et sur laquelle la statue avait à la main un jet de glace ajouté qui semblait l’explication de son geste. La vieille dame elle-même, ayant plié ses Débats, demanda l’heure à une bonne d’enfants qui passait et qu’elle remercia en lui disant : « Comme vous êtes aimable ! » puis, priant le cantonnier de dire à ses petits enfants de revenir, qu’elle avait froid, ajouta : « Vous serez mille fois bon. Vous savez que je suis confuse ! » Tout à coup l’air se déchira : entre le guignol et le cirque, à l’horizon embelli, sur le ciel entr’ouvert, je venais d’apercevoir, comme un signe fabuleux, le plumet bleu de Mademoiselle. Et déjà Gilberte courait à toute vitesse dans ma direction, étincelante et rouge sous un bonnet carré de fourrure, animée par le froid, le retard et le désir du jeu ; un peu avant d’arriver à moi, elle se laissa glisser sur la glace et, soit pour mieux garder son équilibre, soit parce qu’elle trouvait cela plus gracieux, ou par affectation du maintien d’une patineuse, c’est les bras grands ouverts qu’elle avançait en souriant, comme si elle avait voulu m’y recevoir. ça c’est très bien, je dirais comme vous que c’est chic, que c’est crâne, si je n’étais pas d’un autre temps, du temps de l’ancien régime, s’écria la vieille dame prenant la parole au nom des Champs-Élysées silencieux pour remercier Gilberte d’être venue sans se laisser intimider par le temps. Vous êtes comme moi, fidèle quand même à nos vieux Champs-Élysées ; nous sommes deux intrépides. Si je vous disais que je les aime, même ainsi. Cette neige, vous allez rire de moi, ça me fait penser à de l’hermine ! » Et la vieille dame se mit à rire. Le premier de ces jours auxquels la neige, image des puissances qui pouvaient me priver de voir Gilberte, donnait la tristesse d’un jour de séparation et jusqu’à l’aspect d’un jour de départ, parce qu’il changeait la figure et empêchait presque l’usage du lieu habituel de nos seules entrevues, maintenant changé, tout enveloppé de housses ce jour fit pourtant faire un progrès à mon amour, car il fut comme un premier chagrin qu’elle eût partagé avec moi. Il n’y avait que nous deux de notre bande, et être ainsi le seul qui fût avec elle, c’était non seulement comme un commencement d’intimité, mais aussi de sa part comme si elle ne fût venue rien que pour moi par un temps pareil cela me semblait aussi touchant que si, un de ces jours où elle était invitée à une matinée, elle y avait renoncé pour venir me retrouver aux Champs-Élysées ; je prenais plus de confiance en la vitalité et en l’avenir de notre amitié qui restait vivace au milieu de l’engourdissement, de la solitude et de la ruine des choses environnantes ; et tandis qu’elle me mettait des boules de neige dans le cou, je souriais avec attendrissement à ce qui me semblait à la fois une prédilection qu’elle me marquait, en me tolérant comme compagnon de voyage dans ce pays hivernal et nouveau, et une sorte de fidélité qu’elle me gardait au milieu du malheur. Bientôt l’une après l’autre, comme des moineaux hésitants, ses amies arrivèrent toutes noires sur la neige. Nous commençâmes à jouer et comme ce jour si tristement commencé devait finir dans la joie, comme je m’approchais, avant de jouer aux barres, de l’amie à la voix brève que j’avais entendue le premier jour crier le nom de Gilberte, elle me dit : « Non, non, on sait bien que vous aimez mieux être dans le camp de Gilberte, d’ailleurs, vous voyez elle vous fait signe. » Elle m’appelait en effet pour que je vinsse sur la pelouse de neige, dans son camp, dont le soleil en lui donnant les reflets roses, l’usure métallique des brocarts anciens, faisait un camp du drap d’or. Ce jour que j’avais tant redouté fut au contraire un des seuls où je ne fus pas trop malheureux. Car, moi qui ne pensais plus qu’à ne jamais rester un jour sans voir Gilberte (au point qu’une fois ma grand’mère n’étant pas rentrée pour l’heure du dîner, je ne pus m’empêcher de me dire tout de suite que si elle avait été écrasée par une voiture, je ne pourrais pas aller de quelque temps aux Champs-Élysées ; on n’aime plus personne dès qu’on aime), pourtant ces moments où j’étais auprès d’elle et que depuis la veille j’avais si impatiemment attendus, pour lesquels j’avais tremblé, auxquels j’aurais sacrifié tout le reste, n’étaient nullement des moments heureux ; et je le savais bien, car c’était les seuls moments de ma vie sur lesquels je concentrasse une attention méticuleuse, acharnée, et elle ne découvrait pas en eux un atome de plaisir. Tout le temps que j’étais loin de Gilberte, j’avais besoin de la voir, parce que cherchant sans cesse à me représenter son image, je finissais par ne plus y réussir, et par ne plus savoir exactement à quoi correspondait mon amour. Puis, elle ne m’avait encore jamais dit qu’elle m’aimait. Bien au contraire, elle avait souvent prétendu qu’elle avait des amis qu’elle me préférait, que j’étais un bon camarade avec qui elle jouait volontiers quoique trop distrait, pas assez au jeu ; enfin elle m’avait donné souvent des marques apparentes de froideur qui auraient pu ébranler ma croyance que j’étais pour elle un être différent des autres, si cette croyance avait pris sa source dans un amour que Gilberte aurait eu pour moi, et non pas, comme cela était, dans l’amour que j’avais pour elle, ce qui la rendait autrement résistante, puisque cela la faisait dépendre de la manière même dont j’étais obligé, par une nécessité intérieure, de penser à Gilberte. Mais les sentiments que je ressentais pour elle, moi-même je ne les lui avais pas encore déclarés. Certes, à toutes les pages de mes cahiers, j’écrivais indéfiniment son nom et son adresse, mais à la vue de ces vagues lignes que je traçais sans qu’elle pensât pour cela à moi, qui lui faisaient prendre autour de moi tant de place apparente sans qu’elle fût mêlée davantage à ma vie, je me sentais découragé parce qu’elles ne me parlaient pas de Gilberte qui ne les verrait même pas, mais de mon propre désir qu’elles semblaient me montrer comme quelque chose de purement personnel, d’irréel, de fastidieux et d’impuissant. Le plus pressé était que nous nous vissions, Gilberte et moi, et que nous puissions nous faire l’aveu réciproque de notre amour, qui jusque-là n’aurait pour ainsi dire pas commencé. Sans doute les diverses raisons qui me rendaient si impatient de la voir auraient été moins impérieuses pour un homme mûr. Plus tard, il arrive que devenus habiles dans la culture de nos plaisirs, nous nous contentions de celui que nous avons à penser à une femme comme je pensais à Gilberte, sans être inquiets de savoir si cette image correspond à la réalité, et aussi de celui de l’aimer sans avoir besoin d’être certain qu’elle nous aime ; ou encore que nous renoncions au plaisir de lui avouer notre inclination pour elle, afin d’entretenir plus vivace l’inclination qu’elle a pour nous, imitant ces jardiniers japonais qui, pour obtenir une plus belle fleur, en sacrifient plusieurs autres. Mais à l’époque où j’aimais Gilberte, je croyais encore que l’Amour existait réellement en dehors de nous ; que, en permettant tout au plus que nous écartions les obstacles, il offrait ses bonheurs dans un ordre auquel on n’était pas libre de rien changer ; il me semblait que si j’avais, de mon chef, substitué à la douceur de l’aveu la simulation de l’indifférence, je ne me serais pas seulement privé d’une des joies dont j’avais le plus rêvé, mais que je me serais fabriqué à ma guise un amour factice et sans valeur, sans communication avec le vrai, dont j’aurais renoncé à suivre les chemins mystérieux et préexistants. Mais quand j’arrivais aux Champs-Élysées et que d’abord j’allais pouvoir confronter mon amour, pour lui faire subir les rectifications nécessaires, à sa cause vivante, indépendante de moi dès que j’étais en présence de cette Gilberte Swann sur la vue de laquelle j’avais compté pour rafraîchir les images que ma mémoire fatiguée ne retrouvait plus, de cette Gilberte Swann avec qui j’avais joué hier, et que venait de me faire saluer et reconnaître un instinct aveugle comme celui qui dans la marche nous met un pied devant l’autre avant que nous ayons eu le temps de penser, aussitôt tout se passait comme si elle et la fillette qui était l’objet de mes rêves avaient été deux êtres différents. Par exemple si depuis la veille je portais dans ma mémoire deux yeux de feu dans des joues pleines et brillantes, la figure de Gilberte m’offrait maintenant avec insistance quelque chose que précisément je ne m’étais pas rappelé, un certain effilement aigu du nez qui, s’associant instantanément à d’autres traits, prenait l’importance de ces caractères qui en histoire naturelle définissent une espèce, et la transmuait en une fillette du genre de celles à museau pointu. Tandis que je m’apprêtais à profiter de cet instant désiré pour me livrer, sur l’image de Gilberte que j’avais préparée avant de venir et que je ne retrouvais plus dans ma tête, à la mise au point qui me permettrait dans les longues heures où j’étais seul d’être sûr que c’était bien elle que je me rappelais, que c’était bien mon amour pour elle que j’accroissais peu à peu comme un ouvrage qu’on compose, elle me passait une balle ; et comme le philosophe idéaliste dont le corps tient compte du monde extérieur à la réalité duquel son intelligence ne croit pas, le même moi qui m’avait fait la saluer avant que je l’eusse identifiée, s’empressait de me faire saisir la balle qu’elle me tendait (comme si elle était une camarade avec qui j’étais venu jouer, et non une âme sœur que j’étais venu rejoindre), me faisait lui tenir par bienséance jusqu’à l’heure où elle s’en allait, mille propos, aimables et insignifiants et m’empêchait ainsi, ou de garder le silence pendant lequel j’aurais pu enfin remettre la main sur l’image urgente et égarée, ou de lui dire les paroles qui pouvaient faire faire à notre amour les progrès décisifs sur lesquels j’étais chaque fois obligé de ne plus compter que pour l’après-midi suivante. Un jour que nous étions allés avec Gilberte jusqu’à la baraque de notre marchande qui était particulièrement aimable pour nous car c’était chez elle que M. Swann faisait acheter son pain d’épices, et par hygiène, il en consommait beaucoup, souffrant d’un eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes Gilberte me montrait en riant deux petits garçons qui étaient comme le petit coloriste et le petit naturaliste des livres d’enfants. Car l’un ne voulait pas d’un sucre d’orge rouge parce qu’il préférait le violet et l’autre, les larmes aux yeux, refusait une prune que voulait lui acheter sa bonne, parce que, finit-il par dire d’une voix passionnée : « J’aime mieux l’autre prune, parce qu’elle a un ver ! » Je regardais avec admiration, lumineuses et captives dans une sébile isolée, les billes d’agate qui me semblaient précieuses parce qu’elles étaient souriantes et blondes comme des jeunes filles et parce qu’elles coûtaient cinquante centimes pièce. Gilberte, à qui on donnait beaucoup plus d’argent qu’à moi, me demanda laquelle je trouvais la plus belle. Elles avaient la transparence et le fondu de la vie. Je n’aurais voulu lui en faire sacrifier aucune. J’aurais aimé qu’elle pût les acheter, les délivrer toutes. Pourtant je lui en désignai une qui avait la couleur de ses yeux. Gilberte la prit, chercha son rayon doré, la caressa, paya sa rançon, mais aussitôt me remit sa captive en me disant : « Tenez, elle est à vous, je vous la donne, gardez-la comme souvenir. » Une autre fois, toujours préoccupé du désir d’entendre la Berma dans une pièce classique, je lui avais demandé si elle ne possédait pas une brochure où Bergotte parlait de Racine, et qui ne se trouvait plus dans le commerce. Elle m’avait prié de lui en rappeler le titre exact, et le soir je lui avais adressé un petit télégramme en écrivant sur l’enveloppe ce nom de Gilberte Swann que j’avais tant de fois tracé sur mes cahiers. Le lendemain elle m’apporta, dans un paquet noué de faveurs mauves et scellé de cire blanche, la brochure qu’elle avait fait chercher. « Vous voyez que c’est bien ce que vous m’avez demandé, me dit-elle, tirant de son manchon le télégramme que je lui avais envoyé. » Mais dans l’adresse de ce pneumatique qui, hier encore n’était rien, n’était qu’un petit bleu que j’avais écrit, et qui depuis qu’un télégraphiste l’avait remis au concierge de Gilberte et qu’un domestique l’avait porté jusqu’à sa chambre, était devenu cette chose sans prix, un des petits bleus qu’elle avait reçus ce jour-là j’eus peine à reconnaître les lignes vaines et solitaires de mon écriture sous les cercles imprimés qu’y avait apposés la poste, sous les inscriptions qu’y avait ajoutées au crayon un des facteurs, signes de réalisation effective, cachets du monde extérieur, violettes ceintures symboliques de la vie, qui pour la première fois venaient épouser, maintenir, relever, réjouir mon rêve. Et il y eut un jour aussi où elle me dit : « Vous savez, vous pouvez m’appeler Gilberte, en tous cas moi, je vous appellerai par votre nom de baptême. Pourtant elle continua encore un moment à se contenter de me dire « vous » et comme je le lui faisais remarquer, elle sourit, et composant, construisant une phrase comme celles qui dans les grammaires étrangères n’ont d’autre but que de nous faire employer un mot nouveau, elle la termina par mon petit nom. Et me souvenant plus tard de ce que j’avais senti alors, j’y ai démêlé l’impression d’avoir été tenu un instant dans sa bouche, moi-même, nu, sans plus aucune des modalités sociales qui appartenaient aussi, soit à ses autres camarades, soit, quand elle disait mon nom de famille, à mes parents, et dont ses lèvres en l’effort qu’elle faisait, un peu comme son père, pour articuler les mots qu’elle voulait mettre en valeur eurent l’air de me dépouiller, de me dévêtir, comme de sa peau un fruit dont on ne peut avaler que la pulpe, tandis que son regard, se mettant au même degré nouveau d’intimité que prenait sa parole, m’atteignait aussi plus directement, non sans témoigner la conscience, le plaisir et jusque la gratitude qu’il en avait, en se faisant accompagner d’un sourire. Mais au moment même, je ne pouvais apprécier la valeur de ces plaisirs nouveaux. Ils n’étaient pas donnés par la fillette que j’aimais, au moi qui l’aimait, mais par l’autre, par celle avec qui je jouais, à cet autre moi qui ne possédait ni le souvenir de la vraie Gilberte, ni le cœur indisponible qui seul aurait pu savoir le prix d’un bonheur, parce que seul il l’avait désiré. Même après être rentré à la maison je ne les goûtais pas, car chaque jour, la nécessité qui me faisait espérer que le lendemain j’aurais la contemplation exacte, calme, heureuse de Gilberte, qu’elle m’avouerait enfin son amour, en m’expliquant pour quelles raisons elle avait dû me le cacher jusqu’ici, cette même nécessité me forçait à tenir le passé pour rien, à ne jamais regarder que devant moi, à considérer les petits avantages qu’elle m’avait donnés non pas en eux-mêmes et comme s’ils se suffisaient, mais comme des échelons nouveaux où poser le pied, qui allaient me permettre de faire un pas de plus en avant et d’atteindre enfin le bonheur que je n’avais pas encore rencontré. Si elle me donnait parfois de ces marques d’amitié, elle me faisait aussi de la peine en ayant l’air de ne pas avoir de plaisir à me voir, et cela arrivait souvent les jours mêmes sur lesquels j’avais le plus compté pour réaliser mes espérances. J’étais sûr que Gilberte viendrait aux Champs-Élysées et j’éprouvais une allégresse qui me paraissait seulement la vague anticipation d’un grand bonheur quand entrant dès le matin au salon pour embrasser maman déjà toute prête, la tour de ses cheveux noirs entièrement construite, et ses belles mains blanches et potelées sentant encore le savon j’avais appris, en voyant une colonne de poussière se tenir debout toute seule au-dessus du piano, et en entendant un orgue de Barbarie jouer sous la fenêtre : « En revenant de la revue », que l’hiver recevait jusqu’au soir la visite inopinée et radieuse d’une journée de printemps. Pendant que nous déjeunions, en ouvrant sa croisée, la dame d’en face avait fait décamper en un clin d’œil, d’à côté de ma chaise rayant d’un seul bond toute la largeur de notre salle à manger un rayon qui y avait commencé sa sieste et était déjà revenu la continuer l’instant d’après. Au collège, à la classe d’une heure, le soleil me faisait languir d’impatience et d’ennui en laissant traîner une lueur dorée jusque sur mon pupitre, comme une invitation à la fête où je ne pourrais arriver avant trois heures, jusqu’au moment où Françoise venait me chercher à la sortie, et où nous nous acheminions vers les Champs-Élysées par les rues décorées de lumière, encombrées par la foule, et où les balcons, descellés par le soleil et vaporeux, flottaient devant les maisons comme des nuages d’or. aux Champs-Élysées je ne trouvais pas Gilberte, elle n’était pas encore arrivée. Immobile sur la pelouse nourrie par le soleil invisible qui çà et là faisait flamboyer la pointe d’un brin d’herbe, et sur laquelle les pigeons qui s’y étaient posés avaient l’air de sculptures antiques que la pioche du jardinier a ramenées à la surface d’un sol auguste, je restais les yeux fixés sur l’horizon, je m’attendais à tout moment à voir apparaître l’image de Gilberte suivant son institutrice, derrière la statue qui semblait tendre l’enfant qu’elle portait et qui ruisselait de rayons à la bénédiction du soleil. La vieille lectrice des Débats était assise sur son fauteuil, toujours à la même place, elle interpellait un gardien à qui elle faisait un geste amical de la main en lui criant : « Quel joli temps ! » Et la préposée s’étant approchée d’elle pour percevoir le prix du fauteuil, elle faisait mille minauderies en mettant dans l’ouverture de son gant le ticket de dix centimes comme si ç’avait été un bouquet, pour qui elle cherchait, par amabilité pour le donateur, la place la plus flatteuse possible. Quand elle l’avait trouvée, elle faisait exécuter une évolution circulaire à son cou, redressait son boa, et plantait sur la chaisière, en lui montrant le bout de papier jaune qui dépassait sur son poignet, le beau sourire dont une femme, en indiquant son corsage à un jeune homme, lui dit : « Vous reconnaissez vos roses ! » J’emmenais Françoise au-devant de Gilberte jusqu’à l’Arc-de-Triomphe, nous ne la rencontrions pas, et je revenais vers la pelouse persuadé qu’elle ne viendrait plus, quand, devant les chevaux de bois, la fillette à la voix brève se jetait sur moi : « Vite, vite, il y a déjà un quart d’heure que Gilberte est arrivée. On vous attend pour faire une partie de barres. » Pendant que je montais l’avenue des Champs-Élysées, Gilberte était venue par la rue Boissy-d’Anglas, Mademoiselle ayant profité du beau temps pour faire des courses pour elle ; et M. Swann allait venir chercher sa fille. Aussi c’était ma faute ; je n’aurais pas dû m’éloigner de la pelouse ; car on ne savait jamais sûrement par quel côté Gilberte viendrait, si ce serait plus ou moins tard, et cette attente finissait par me rendre plus émouvants, non seulement les Champs-Élysées entiers et toute la durée de l’après-midi, comme une immense étendue d’espace et de temps sur chacun des points et à chacun des moments de laquelle il était possible qu’apparût l’image de Gilberte, mais encore cette image elle-même, parce que derrière cette image je sentais se cacher la raison pour laquelle elle m’était décochée en plein cœur, à quatre heures au lieu de deux heures et demie, surmontée d’un chapeau de visite à la place d’un béret de jeu, devant les « Ambassadeurs » et non entre les deux guignols, je devinais quelqu’une de ses occupations où je ne pouvais suivre Gilberte et qui la forçaient à sortir ou à rester à la maison, j’étais en contact avec le mystère de sa vie inconnue. C’était ce mystère aussi qui me troublait quand, courant sur l’ordre de la fillette à la voix brève pour commencer tout de suite notre partie de barres, j’apercevais Gilberte, si vive et brusque avec nous, faisant une révérence à la dame aux Débats (qui lui disait : « Quel beau soleil, on dirait du feu »), lui parlant avec un sourire timide, d’un air compassé qui m’évoquait la jeune fille différente que Gilberte devait être chez ses parents, avec les amis de ses parents, en visite, dans toute son autre existence qui m’échappait. Mais de cette existence, personne ne me donnait l’impression comme M. Swann qui venait un peu après pour retrouver sa fille. C’est que lui et Mme Swann parce que leur fille habitait chez eux, parce que ses études, ses jeux, ses amitiés dépendaient d’eux contenaient pour moi, comme Gilberte, peut-être même plus que Gilberte, comme il convenait à des lieux tout-puissants sur elle en qui il aurait eu sa source, un inconnu inaccessible, un charme douloureux. Tout ce qui les concernait était de ma part l’objet d’une préoccupation si constante que les jours où, comme ceux-là, M. Swann (que j’avais vu si souvent autrefois sans qu’il excitât ma curiosité, quand il était lié avec mes parents) venait chercher Gilberte aux Champs-Élysées, une fois calmés les battements de cœur qu’avait excités en moi l’apparition de son chapeau gris et de son manteau à pèlerine, son aspect m’impressionnait encore comme celui d’un personnage historique sur lequel nous venons de lire une série d’ouvrages et dont les moindres particularités nous passionnent. Ses relations avec le comte de Paris qui, quand j’en entendais parler à Combray, me semblaient indifférentes, prenaient maintenant pour moi quelque chose de merveilleux, comme si personne d’autre n’eût jamais connu les Orléans ; elles le faisaient se détacher vivement sur le fond vulgaire des promeneurs de différentes classes qui encombraient cette allée des Champs-Élysées, et au milieu desquels j’admirais qu’il consentît à figurer sans réclamer d’eux d’égards spéciaux, qu’aucun d’ailleurs ne songeait à lui rendre, tant était profond l’incognito dont il était enveloppé. Il répondait poliment aux saluts des camarades de Gilberte, même au mien quoiqu’il fût brouillé avec ma famille, mais sans avoir l’air de me connaître. (Cela me rappela qu’il m’avait pourtant vu bien souvent à la campagne ; souvenir que j’avais gardé mais dans l’ombre, parce que depuis que j’avais revu Gilberte, pour moi Swann était surtout son père, et non plus le Swann de Combray ; comme les idées sur lesquelles j’embranchais maintenant son nom étaient différentes des idées dans le réseau desquelles il était autrefois compris et que je n’utilisais plus jamais quand j’avais à penser à lui, il était devenu un personnage nouveau ; je le rattachai pourtant par une ligne artificielle, secondaire et transversale à notre invité d’autrefois ; et comme rien n’avait plus pour moi de prix que dans la mesure où mon amour pouvait en profiter, ce fut avec un mouvement de honte et le regret de ne pouvoir les effacer que je retrouvai les années où, aux yeux de ce même Swann qui était en ce moment devant moi aux Champs-Élysées et à qui heureusement Gilberte n’avait peut-être pas dit mon nom, je m’étais si souvent le soir rendu ridicule en envoyant demander à maman de monter dans ma chambre me dire bonsoir, pendant qu’elle prenait le café avec lui, mon père et mes grands-parents à la table du jardin.) Il disait à Gilberte qu’il lui permettait de faire une partie, qu’il pouvait attendre un quart d’heure, et s’asseyant comme tout le monde sur une chaise de fer payait son ticket de cette main que Philippe VII avait si souvent retenue dans la sienne, tandis que nous commencions à jouer sur la pelouse, faisant envoler les pigeons, dont les beaux corps irisés qui ont la forme d’un cœur et sont comme les lilas du règne des oiseaux, venaient se réfugier comme en des lieux d’asile, tel sur le grand vase de pierre, à qui son bec en y disparaissant faisait faire le geste et assignait la destination d’offrir en abondance les fruits ou les graines qu’il avait l’air d’y picorer, tel autre sur le front de la statue, qu’il semblait surmonter d’un de ces objets en émail desquels la polychromie varie dans certaines œuvres antiques la monotonie de la pierre, et d’un attribut qui, quand la déesse le porte, lui vaut une épithète particulière et en fait, comme pour une mortelle un prénom différent, une divinité nouvelle. Un de ces jours de soleil qui n’avait pas réalisé mes espérances, je n’eus pas le courage de cacher ma déception à Gilberte. J’avais justement beaucoup de choses à vous demander, lui dis-je. Je croyais que ce jour compterait beaucoup dans notre amitié. Et aussitôt arrivée, vous allez partir ! Tâchez de venir demain de bonne heure, que je puisse enfin vous parler. Sa figure resplendit et ce fut en sautant de joie qu’elle me répondit : Demain, comptez-y, mon bel ami, mais je ne viendrai pas ! j’ai un grand goûter ; après-demain non plus, je vais chez une amie pour voir de ses fenêtres l’arrivée du roi Théodose, ce sera superbe, et le lendemain encore à Michel Strogoff et puis après, cela va être bientôt Noël et les vacances du jour de l’An. Peut-être on va m’emmener dans le midi. Ce que ce serait chic ! quoique cela me fera manquer un arbre de Noël ; en tous cas si je reste à Paris, je ne viendrai pas ici car j’irai faire des visites avec maman. Je revins avec Françoise par les rues qui étaient encore pavoisées de soleil, comme au soir d’une fête qui est finie. Je ne pouvais pas traîner mes jambes. Ça n’est pas étonnant, dit Françoise, ce n’est pas un temps de saison, il fait trop chaud. mon Dieu, de partout il doit y avoir bien des pauvres malades, c’est à croire que là-haut aussi tout se détraque. Je me redisais en étouffant mes sanglots les mots où Gilberte avait laissé éclater sa joie de ne pas venir de longtemps aux Champs-Élysées. Mais déjà le charme dont, par son simple fonctionnement, se remplissait mon esprit dès qu’il songeait à elle, la position particulière, unique fût elle affligeante où me plaçait inévitablement, par rapport à Gilberte, la contrainte interne d’un pli mental, avaient commencé à ajouter, même à cette marque d’indifférence, quelque chose de romanesque, et au milieu de mes larmes se formait un sourire qui n’était que l’ébauche timide d’un baiser. Et quand vint l’heure du courrier, je me dis ce soir-là comme tous les autres : « Je vais recevoir une lettre de Gilberte, elle va me dire enfin qu’elle n’a jamais cessé de m’aimer, et m’expliquera la raison mystérieuse pour laquelle elle a été forcée de me le cacher jusqu’ici, de faire semblant de pouvoir être heureuse sans me voir, la raison pour laquelle elle a pris l’apparence de la Gilberte simple camarade. » Tous les soirs je me plaisais à imaginer cette lettre, je croyais la lire, je m’en récitais chaque phrase. Tout d’un coup je m’arrêtais effrayé. Je comprenais que si je devais recevoir une lettre de Gilberte, ce ne pourrait pas en tous cas être celle-là, puisque c’était moi qui venais de la composer. Et dès lors, je m’efforçais de détourner ma pensée des mots que j’aurais aimé qu’elle m’écrivît, par peur, en les énonçant, d’exclure justement ceux-là les plus chers, les plus désirés du champ des réalisations possibles. Même si par une invraisemblable coïncidence, c’eût été justement la lettre que j’avais inventée que de son côté m’eût adressée Gilberte, y reconnaissant mon œuvre, je n’eusse pas eu l’impression de recevoir quelque chose qui ne vînt pas de moi, quelque chose de réel, de nouveau, un bonheur extérieur à mon esprit, indépendant de ma volonté, vraiment donné par l’amour. En attendant je relisais une page que ne m’avait pas écrite Gilberte, mais qui du moins me venait d’elle, cette page de Bergotte sur la beauté des vieux mythes dont s’est inspiré Racine, et que, à côté de la bille d’agathe, je gardais toujours auprès de moi. J’étais attendri par la bonté de mon amie qui me l’avait fait rechercher ; et comme chacun a besoin de trouver des raisons à sa passion, jusqu’à être heureux de reconnaître dans l’être qu’il aime des qualités que la littérature ou la conversation lui ont appris être de celles qui sont dignes d’exciter l’amour, jusqu’à les assimiler par imitation et en faire des raisons nouvelles de son amour, ces qualités fussent-elles les plus oppressées à celles que cet amour eût recherchées tant qu’il était spontané comme Swann autrefois le caractère esthétique de la beauté d’Odette moi, qui avais d’abord aimé Gilberte, dès Combray, à cause de tout l’inconnu de sa vie, dans lequel j’aurais voulu me précipiter, m’incarner, en délaissant la mienne qui ne m’était plus rien, je pensais maintenant comme à un inestimable avantage, que de cette mienne vie trop connue, dédaignée, Gilberte pourrait devenir un jour l’humble servante, la commode et confortable collaboratrice, qui le soir, m’aidant dans mes travaux, collationnerait pour moi des brochures. Quant à Bergotte, ce vieillard infiniment sage et presque divin à cause de qui j’avais d’abord aimé Gilberte, avant même de l’avoir vue, maintenant c’était surtout à cause de Gilberte que je l’aimais. Avec autant de plaisir que les pages qu’il avait écrites sur Racine, je regardais le papier fermé de grands cachets de cire blancs et noué d’un flot de rubans mauves dans lequel elle me les avait apportées. Je baisai la bille d’agate qui était la meilleure part du cœur de mon amie, la part qui n’était pas frivole, mais fidèle, et qui bien que parée du charme mystérieux de la vie de Gilberte demeurait près de moi, habitait ma chambre, couchait dans mon lit. Mais la beauté de cette pierre, et la beauté aussi de ces pages de Bergotte, que j’étais heureux d’associer à l’idée de mon amour pour Gilberte comme si dans les moments où celui-ci ne m’apparaissait plus que comme un néant, elles lui donnaient une sorte de consistance, je m’apercevais qu’elles étaient antérieures à cet amour, qu’elles ne lui ressemblaient pas, que leurs éléments avaient été fixés par le talent ou par les lois minéralogiques avant que Gilberte ne me connût, que rien dans le livre ni dans la pierre n’eût été autre si Gilberte ne m’avait pas aimé, et que rien par conséquent ne m’autorisait à lire en eux un message de bonheur. Et tandis que mon amour, attendant sans cesse du lendemain l’aveu de celui de Gilberte, annulait, défaisait chaque soir le travail mal fait de la journée, dans l’ombre de moi-même une ouvrière inconnue ne laissait pas au rebut les fils arrachés, et les disposait, sans souci de me plaire et de travailler à mon bonheur, dans un ordre différent qu’elle donnait à tous ses ouvrages. Ne portant aucun intérêt particulier à mon amour, ne commençant pas par décider que j’étais aimé, elle recueillait les actions de Gilberte qui m’avaient semblé inexplicables et ses fautes que j’avais excusées. Alors les unes et les autres prenaient un sens. Il semblait dire, cet ordre nouveau, qu’en voyant Gilberte, au lieu qu’elle vînt aux Champs-Élysées, aller à une matinée, faire des courses avec son institutrice et se préparer à une absence pour les vacances du jour de l’an, j’avais tort de penser, de me dire : « c’est qu’elle est frivole ou docile. » Car elle eût cessé d’être l’un ou l’autre si elle m’avait aimé, et si elle avait été forcée d’obéir, c’eût été avec le même désespoir que j’avais les jours où je ne la voyais pas. Il disait encore, cet ordre nouveau, que je devais pourtant savoir ce que c’était qu’aimer puisque j’aimais Gilberte ; il me faisait remarquer le souci perpétuel que j’avais de me faire valoir à ses yeux, à cause duquel j’essayais de persuader à ma mère d’acheter à Françoise un caoutchouc et un chapeau avec un plumet bleu, ou plutôt de ne plus m’envoyer aux Champs-Élysées avec cette bonne dont je rougissais (à quoi ma mère répondait que j’étais injuste pour Françoise, que c’était une brave femme qui nous était dévouée), et aussi ce besoin unique de voir Gilberte qui faisait que des mois d’avance je ne pensais qu’à tâcher d’apprendre à quelle époque elle quitterait Paris et où elle irait, trouvant le pays le plus agréable un lieu d’exil si elle ne devait pas y être, et ne désirant que rester toujours à Paris tant que je pourrais la voir aux Champs-Élysées ; et il n’avait pas de peine à me montrer que ce souci-là, ni ce besoin, je ne les trouverais sous les actions de Gilberte. Elle au contraire appréciait son institutrice, sans s’inquiéter de ce que j’en pensais. Elle trouvait naturel de ne pas venir aux Champs-Élysées, si c’était pour aller faire des emplettes avec Mademoiselle, agréable si c’était pour sortir avec sa mère. Et à supposer même qu’elle m’eût permis d’aller passer les vacances au même endroit qu’elle, du moins pour choisir cet endroit elle s’occupait du désir de ses parents, de mille amusements dont on lui avait parlé et nullement que ce fût celui où ma famille avait l’intention de m’envoyer. Quand elle m’assurait parfois qu’elle m’aimait moins qu’un de ses amis, moins qu’elle ne m’aimait la veille, parce que je lui avais fait perdre sa partie par une négligence, je lui demandais pardon, je lui demandais ce qu’il fallait faire pour qu’elle recommençât à m’aimer autant, pour qu’elle m’aimât plus que les autres ; je voulais qu’elle me dît que c’était déjà fait, je l’en suppliais comme si elle avait pu modifier son affection pour moi à son gré, au mien, pour me faire plaisir, rien que par les mots qu’elle dirait, selon ma bonne ou ma mauvaise conduite. Ne savais-je donc pas que ce que j’éprouvais, moi, pour elle, ne dépendait ni de ses actions, ni de ma volonté ? Il disait enfin, l’ordre nouveau dessiné par l’ouvrière invisible, que si nous pouvons désirer que les actions d’une personne qui nous a peinés jusqu’ici n’aient pas été sincères, il y a dans leur suite une clarté contre quoi notre désir ne peut rien et à laquelle, plutôt qu’à lui, nous devons demander quelles seront ses actions de demain. Ces paroles nouvelles, mon amour les entendait ; elles le persuadaient que le lendemain ne serait pas différent de ce qu’avaient été tous les autres jours ; que le sentiment de Gilberte pour moi, trop ancien déjà pour pouvoir changer, c’était l’indifférence ; que dans mon amitié avec Gilberte, c’est moi seul qui aimais. « C’est vrai, répondait mon amour, il n’y a plus rien à faire de cette amitié-là, elle ne changera pas. » Alors dès le lendemain (ou attendant une fête s’il y en avait une prochaine, un anniversaire, le nouvel an peut-être, un de ces jours qui ne sont pas pareils aux autres, où le temps recommence sur de nouveaux frais en rejetant l’héritage du passé, en n’acceptant pas le legs de ses tristesses) je demandais à Gilberte de renoncer à notre amitié ancienne et de jeter les bases d’une nouvelle amitié. J’avais toujours à portée de ma main un plan de Paris qui, parce qu’on pouvait y distinguer la rue où habitaient M. et Mme Swann, me semblait contenir un trésor. Et par plaisir, par une sorte de fidélité chevaleresque aussi, à propos de n’importe quoi, je disais le nom de cette rue, si bien que mon père me demandait, n’étant pas comme ma mère et ma grand’mère au courant de mon amour : Mais pourquoi parles-tu tout le temps de cette rue, elle n’a rien d’extraordinaire, elle est très agréable à habiter parce qu’elle est à deux pas du Bois, mais il y en a dix autres dans le même cas. Je m’arrangeais à tout propos à faire prononcer à mes parents le nom de Swann ; certes je me le répétais mentalement sans cesse : mais j’avais besoin aussi d’entendre sa sonorité délicieuse et de me faire jouer cette musique dont la lecture muette ne me suffisait pas. Ce nom de Swann d’ailleurs que je connaissais depuis si longtemps, était maintenant pour moi, ainsi qu’il arrive à certains aphasiques à l’égard des mots les plus usuels, un nom nouveau. Il était toujours présent à ma pensée et pourtant elle ne pouvait pas s’habituer à lui. Je le décomposais, je l’épelais, son orthographe était pour moi une surprise. Et en même temps que d’être familier, il avait cessé de me paraître innocent. Les joies que je prenais à l’entendre, je les croyais si coupables, qu’il me semblait qu’on devinait ma pensée et qu’on changeait la conversation si je cherchais à l’y amener. Je me rabattais sur les sujets qui touchaient encore à Gilberte, je rabâchais sans fin les mêmes paroles, et j’avais beau savoir que ce n’était que des paroles des paroles prononcées loin d’elle, qu’elle n’entendait pas, des paroles sans vertu qui répétaient ce qui était, mais ne le pouvaient modifier pourtant il me semblait qu’à force de manier, de brasser ainsi tout ce qui avoisinait Gilberte, j’en ferais peut-être sortir quelque chose d’heureux. Je redisais à mes parents que Gilberte aimait bien son institutrice, comme si cette proposition énoncée pour la centième fois allait avoir enfin pour effet de faire brusquement entrer Gilberte venant à tout jamais vivre avec nous. Je reprenais l’éloge de la vieille dame qui lisait les Débats (j’avais insinué à mes parents que c’était une ambassadrice ou peut-être une altesse) et je continuais à célébrer sa beauté, sa magnificence, sa noblesse, jusqu’au jour où je dis que d’après le nom qu’avait prononcé Gilberte, elle devait s’appeler Mme Blatin. mais je vois ce que c’est, s’écria ma mère, tandis que je me sentais rougir de honte. comme aurait dit ton pauvre grand-père. Et c’est elle que tu trouves belle ! Mais elle est horrible et elle l’a toujours été. Tu ne te rappelles pas, quand tu étais enfant, les manèges que je faisais pour l’éviter à la leçon de gymnastique où, sans me connaître, elle voulait venir me parler sous prétexte de me dire que tu étais « trop beau pour un garçon ». Elle a toujours eu la rage de connaître du monde et il faut bien qu’elle soit une espèce de folle comme j’ai toujours pensé, si elle connaît vraiment Mme Swann. Car si elle était d’un milieu fort commun, au moins il n’y a jamais rien eu que je sache à dire sur elle. Mais il fallait toujours qu’elle se fasse des relations. Elle est horrible, affreusement vulgaire, et avec cela faiseuse d’embarras. » Quant à Swann, pour tâcher de lui ressembler, je passais tout mon temps à table, à me tirer sur le nez et à me frotter les yeux. Mon père disait : « cet enfant est idiot, il deviendra affreux. » J’aurais surtout voulu être aussi chauve que Swann. Il me semblait un être si extraordinaire que je trouvais merveilleux que des personnes que je fréquentais le connussent aussi et que dans les hasards d’une journée quelconque on pût être amené à le rencontrer. Et une fois, ma mère, en train de nous raconter, comme chaque soir à dîner, les courses qu’elle avait faites dans l’après-midi, rien qu’en disant : « À ce propos, devinez qui j’ai rencontré aux Trois Quartiers, au rayon des parapluies : Swann », fit éclore au milieu de son récit, fort aride pour moi, une fleur mystérieuse. Quelle mélancolique volupté, d’apprendre que cet après-midi-là, profilant dans la foule sa forme surnaturelle, Swann avait été acheter un parapluie. Au milieu des événements grands et minimes, également indifférents, celui-là éveillait en moi ces vibrations particulières dont était perpétuellement ému mon amour pour Gilberte. Mon père disait que je ne m’intéressais à rien parce que je n’écoutais pas quand on parlait des conséquences politiques que pouvait avoir la visite du roi Théodose, en ce moment l’hôte de la France et, prétendait-on, son allié. Mais combien en revanche, j’avais envie de savoir si Swann avait son manteau à pèlerine ! Est-ce que vous vous êtes dit bonjour ? Mais naturellement, répondit ma mère qui avait toujours l’air de craindre que si elle eût avoué que nous étions en froid avec Swann, on eût cherché à les réconcilier plus qu’elle ne souhaitait, à cause de Mme Swann qu’elle ne voulait pas connaître. C’est lui qui est venu me saluer, je ne le voyais pas. Mais alors, vous n’êtes pas brouillés ? mais pourquoi veux-tu que nous soyons brouillés, répondit-elle vivement comme si j’avais attenté à la fiction de ses bons rapports avec Swann et essayé de travailler à un « rapprochement ». Il pourrait t’en vouloir de ne plus l’inviter. On n’est pas obligé d’inviter tout le monde ; est-ce qu’il m’invite ? Je ne connais pas sa femme. Mais il venait bien à Combray. il venait à Combray, et puis à Paris il a autre chose à faire et moi aussi. Mais je t’assure que nous n’avions pas du tout l’air de deux personnes brouillées. Nous sommes restés un moment ensemble parce qu’on ne lui apportait pas son paquet. Il m’a demandé de tes nouvelles, il m’a dit que tu jouais avec sa fille, ajouta ma mère, m’émerveillant du prodige que j’existasse dans l’esprit de Swann, bien plus, que ce fût d’une façon assez complète, pour que, quand je tremblais d’amour devant lui aux Champs-Élysées, il sût mon nom, qui était ma mère, et pût amalgamer autour de ma qualité de camarade de sa fille quelques renseignements sur mes grands-parents, leur famille, l’endroit que nous habitions, certaines particularités de notre vie d’autrefois, peut-être même inconnues de moi. Mais ma mère ne paraissait pas avoir trouvé un charme particulier à ce rayon des Trois Quartiers où elle avait représenté pour Swann, au moment où il l’avait vue, une personne définie avec qui il avait des souvenirs communs qui avaient motivé chez lui le mouvement de s’approcher d’elle, le geste de la saluer. Ni elle d’ailleurs ni mon père ne semblaient non plus trouver à parler des grands-parents de Swann, du titre d’agent de change honoraire, un plaisir qui passât tous les autres. Mon imagination avait isolé et consacré dans le Paris social une certaine famille, comme elle avait fait dans le Paris de pierre pour une certaine maison dont elle avait sculpté la porte cochère et rendu précieuses les fenêtres. Mais ces ornements, j’étais seul à les voir. De même que mon père et ma mère trouvaient la maison qu’habitait Swann pareille aux autres maisons construites en même temps dans le quartier du Bois, de même la famille de Swann leur semblait du même genre que beaucoup d’autres familles d’agents de change. Ils la jugeaient plus ou moins favorablement selon le degré où elle avait participé à des mérites communs au reste de l’univers et ne lui trouvaient rien d’unique. Ce qu’au contraire ils y appréciaient, ils le rencontraient à un degré égal, ou plus élevé, ailleurs. Aussi après avoir trouvé la maison bien située, ils parlaient d’une autre qui l’était mieux, mais qui n’avait rien à voir avec Gilberte, ou de financiers d’un cran supérieur à son grand-père ; et s’ils avaient eu l’air un moment d’être du même avis que moi, c’était par un malentendu qui ne tardait pas à se dissiper. C’est que, pour percevoir dans tout ce qui entourait Gilberte, une qualité inconnue analogue dans le monde des émotions à ce que peut être dans celui des couleurs l’infra-rouge, mes parents étaient dépourvus de ce sens supplémentaire et momentané dont m’avait doté l’amour. Les jours où Gilberte m’avait annoncé qu’elle ne devait pas venir aux Champs-Élysées, je tâchais de faire des promenades qui me rapprochassent un peu d’elle. Parfois j’emmenais Françoise en pèlerinage devant la maison qu’habitaient les Swann. Je lui faisais répéter sans fin ce que, par l’institutrice, elle avait appris relativement à Mme Swann. « Il paraît qu’elle a bien confiance à des médailles. Jamais elle ne partira en voyage si elle a entendu la chouette, ou bien comme un tic-tac d’horloge dans le mur, ou si elle a vu un chat à minuit, ou si le bois d’un meuble, il a craqué. c’est une personne très croyante ! » J’étais si amoureux de Gilberte que si sur le chemin j’apercevais leur vieux maître d’hôtel promenant un chien, l’émotion m’obligeait à m’arrêter, j’attachais sur ses favoris blancs des regards pleins de passion. Puis, nous poursuivions notre route jusque devant leur porte cochère où un concierge différent de tout concierge, et pénétré jusque dans les galons de sa livrée du même charme douloureux que j’avais ressenti dans le nom de Gilberte, avait l’air de savoir que j’étais de ceux à qui une indignité originelle interdirait toujours de pénétrer dans la vie mystérieuse qu’il était chargé de garder et sur laquelle les fenêtres de l’entresol paraissaient conscientes d’être refermées, ressemblant beaucoup moins entre la noble retombée de leurs rideaux de mousseline à n’importe quelles autres fenêtres, qu’aux regards de Gilberte. D’autres fois nous allions sur les boulevards et je me postais à l’entrée de la rue Duphot ; on m’avait dit qu’on pouvait souvent y voir passer Swann se rendant chez son dentiste ; et mon imagination différenciait tellement le père de Gilberte du reste de l’humanité, sa présence au milieu du monde réel y introduisait tant de merveilleux, que, avant même d’arriver à la Madeleine, j’étais ému à la pensée d’approcher d’une rue où pouvait se produire inopinément l’apparition surnaturelle. Mais le plus souvent quand je ne devais pas voir Gilberte comme j’avais appris que Mme Swann se promenait presque chaque jour dans l’allée « des Acacias », autour du grand Lac, et dans l’allée de la « Reine Marguerite », je dirigeais Françoise du côté du bois de Boulogne. Il était pour moi comme ces jardins zoologiques où l’on voit rassemblés des flores diverses et des paysages opposés ; où, après une colline on trouve une grotte, un pré, des rochers, une rivière, une fosse, une colline, un marais, mais où l’on sait qu’ils ne sont là que pour fournir aux ébats de l’hippopotame, des zèbres, des crocodiles, des lapins russes, des ours et du héron, un milieu approprié ou un cadre pittoresque ; lui, le Bois, complexe aussi, réunissant des petits mondes divers et clos faisant succéder quelque ferme plantée d’arbres rouges, de chênes d’Amérique, comme une exploitation agricole dans la Virginie, à une sapinière au bord du lac, ou à une futaie d’où surgit tout à coup dans sa souple fourrure, avec les beaux yeux d’une bête, quelque promeneuse rapide il était le Jardin des femmes ; et comme l’allée de Myrtes de l’Énéide plantée pour elles d’arbres d’une seule essence, l’allée des Acacias était fréquentée par les Beautés célèbres. Comme, de loin, la culmination du rocher d’où elle se jette dans l’eau, transporte de joie les enfants qui savent qu’ils vont voir l’otarie, bien avant d’arriver à l’allée des Acacias, leur parfum qui, irradiant alentour, faisait sentir de loin l’approche et la singularité d’une puissante et molle individualité végétale ; puis, quand je me rapprochais, le faîte aperçu de leur frondaison légère et mièvre, d’une élégance facile, d’une coupe coquette et d’un mince tissu, sur laquelle des centaines de fleurs s’étaient abattues comme des colonies ailées et vibratiles de parasites précieux ; enfin jusqu’à leur nom féminin, désœuvré et doux, me faisaient battre le cœur mais d’un désir mondain, comme ces valses qui ne nous évoquent plus que le nom des belles invitées que l’huissier annonce à l’entrée d’un bal. On m’avait dit que je verrais dans l’allée certaines élégantes que, bien qu’elles n’eussent pas toutes été épousées, l’on citait habituellement à côté de Mme Swann, mais le plus souvent sous leur nom de guerre ; leur nouveau nom, quand il y en avait un, n’était qu’une sorte d’incognito que ceux qui voulaient parler d’elles avaient soin de lever pour se faire comprendre. Pensant que le Beau dans l’ordre des élégances féminines était régi par des lois occultes à la connaissance desquelles elles avaient été initiées, et qu’elles avaient le pouvoir de le réaliser, j’acceptais d’avance comme une révélation l’apparition de leur toilette, de leur attelage, de mille détails au sein desquels je mettais ma croyance comme une âme intérieure qui donnait la cohésion d’un chef-d’œuvre à cet ensemble éphémère et mouvant. Mais c’est Mme Swann que je voulais voir, et j’attendais qu’elle passât, ému comme si ç’avait été Gilberte, dont les parents, imprégnés, comme tout ce qui l’entourait, de son charme, excitaient en moi autant d’amour qu’elle, même un trouble plus douloureux (parce que leur point de contact avec elle était cette partie intestine de sa vie qui m’était interdite), et enfin (car je sus bientôt, comme on le verra, qu’ils n’aimaient pas que je jouasse avec elle), ce sentiment de vénération que nous vouons toujours à ceux qui exercent sans frein la puissance de nous faire du mal. J’assignais la première place à la simplicité, dans l’ordre des mérites esthétiques et des grandeurs mondaines, quand j’apercevais Mme Swann à pied, dans une polonaise de drap, sur la tête un petit toquet agrémenté d’une aile de lophophore, un bouquet de violettes au corsage, pressée, traversant l’allée des Acacias comme si ç’avait été seulement le chemin le plus court pour rentrer chez elle et répondant d’un clin d’œil aux messieurs en voiture qui, reconnaissant de loin sa silhouette, la saluaient et se disaient que personne n’avait autant de chic. Mais au lieu de la simplicité, c’est le faste que je mettais au plus haut rang, si, après que j’avais forcé Françoise, qui n’en pouvait plus et disait que les jambes « lui rentraient », à faire les cent pas pendant une heure, je voyais enfin, débouchant de l’allée qui vient de la Porte Dauphine image pour moi d’un prestige royal, d’une arrivée souveraine telle qu’aucune reine véritable n’a pu m’en donner l’impression dans la suite, parce que j’avais de leur pouvoir une notion moins vague et plus expérimentale emportée par le vol de deux chevaux ardents, minces et contournés comme on en voit dans les dessins de Constantin Guys, portant établi sur son siège un énorme cocher fourré comme un cosaque, à côté d’un petit groom rappelant le « tigre » de « feu Baudenord », je voyais ou plutôt je sentais imprimer sa forme dans mon cœur par une nette et épuisante blessure une incomparable victoria, à dessein un peu haute et laissant passer à travers son luxe « dernier cri » des allusions aux formes anciennes, au fond de laquelle reposait avec abandon Mme Swann, ses cheveux maintenant blonds avec une seule mèche grise ceints d’un mince bandeau de fleurs, le plus souvent des violettes, d’où descendaient de longs voiles, à la main une ombrelle mauve, aux lèvres un sourire ambigu où je ne voyais que la bienveillance d’une Majesté et où il y avait surtout la provocation de la cocotte, et qu’elle inclinait avec douceur sur les personnes qui la saluaient. Ce sourire en réalité disait aux uns : « Je me rappelle très bien, c’était exquis ! » ; à d’autres : « Comme j’aurais aimé ! ç’a été la mauvaise chance ! » ; à d’autres : « Mais si vous voulez ! Je vais suivre encore un moment la file et dès que je pourrai, je couperai. » Quand passaient des inconnus, elle laissait cependant autour de ses lèvres un sourire oisif, comme tourné vers l’attente ou le souvenir d’un ami et qui faisait dire : « Comme elle est belle ! » Et pour certains hommes seulement elle avait un sourire aigre, contraint, timide et froid et qui signifiait : « Oui, rosse, je sais que vous avez une langue de vipère, que vous ne pouvez pas vous tenir de parler ! Est-ce que je m’occupe de vous, moi ! » Coquelin passait en discourant au milieu d’amis qui l’écoutaient et faisait avec la main, à des personnes en voiture, un large bonjour de théâtre. Mais je ne pensais qu’à Mme Swann et je faisais semblant de ne pas l’avoir vue, car je savais qu’arrivée à la hauteur du Tir aux pigeons elle dirait à son cocher de couper la file et de l’arrêter pour qu’elle pût descendre l’allée à pied. Et les jours où je me sentais le courage de passer à côté d’elle, j’entraînais Françoise dans cette direction. À un moment en effet, c’est dans l’allée des piétons, marchant vers nous que j’apercevais Mme Swann laissant s’étaler derrière elle la longue traîne de sa robe mauve, vêtue, comme le peuple imagine les reines, d’étoffes et de riches atours que les autres femmes ne portaient pas, abaissant parfois son regard sur le manche de son ombrelle, faisant peu attention aux personnes qui passaient, comme si sa grande affaire et son but avaient été de prendre de l’exercice, sans penser qu’elle était vue et que toutes les têtes étaient tournées vers elle. Parfois pourtant, quand elle s’était retournée pour appeler son lévrier, elle jetait imperceptiblement un regard circulaire autour d’elle. Ceux même qui ne la connaissaient pas étaient avertis par quelque chose de singulier et d’excessif ou peut-être par une radiation télépathique comme celles qui déchaînaient des applaudissements dans la foule ignorante aux moments où la Berma était sublime que ce devait être quelque personne connue. Ils se demandaient : « Qui est-ce ? », interrogeaient quelquefois un passant, ou se promettaient de se rappeler la toilette comme un point de repère pour des amis plus instruits qui les renseigneraient aussitôt. D’autres promeneurs, s’arrêtant à demi, disaient : Cela ne vous dit rien ? Mais je me disais aussi, ces yeux tristes... Mais savez-vous qu’elle ne doit plus être de la première jeunesse ! Je me rappelle que j’ai couché avec elle le jour de la démission de Mac-Mahon. Je crois que vous ferez bien de ne pas le lui rappeler. Elle est maintenant Mme Swann, la femme d’un monsieur du Jockey, ami du prince de Galles. Elle est du reste encore superbe. Oui, mais si vous l’aviez connue à ce moment-là, ce qu’elle était jolie ! Elle habitait un petit hôtel très étrange avec des chinoiseries. Je me rappelle que nous étions embêtés par le bruit des crieurs de journaux, elle a fini par me faire lever. Sans entendre les réflexions, je percevais autour d’elle le murmure indistinct de la célébrité. Mon cœur battait d’impatience quand je pensais qu’il allait se passer un instant encore avant que tous ces gens, au milieu desquels je remarquais avec désolation que n’était pas un banquier mulâtre par lequel je me sentais méprisé, vissent le jeune homme inconnu auquel ils ne prêtaient aucune attention, saluer (sans la connaître, à vrai dire, mais je m’y croyais autorisé parce que mes parents connaissaient son mari et que j’étais le camarade de sa fille), cette femme dont la réputation de beauté, d’inconduite et d’élégance était universelle. Mais déjà j’étais tout près de Mme Swann, alors je lui tirais un si grand coup de chapeau, si étendu, si prolongé, qu’elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Quant à elle, elle ne m’avait jamais vu avec Gilberte, elle ne savait pas mon nom, mais j’étais pour elle comme un des gardes du Bois, ou le batelier ou les canards du lac à qui elle jetait du pain un des personnages secondaires, familiers, anonymes, aussi dénués de caractères individuels qu’un « emploi de théâtre », de ses promenades au Bois. Certains jours où je ne l’avais pas vue allée des Acacias, il m’arrivait de la rencontrer dans l’allée de la Reine-Marguerite où vont les femmes qui cherchent à être seules, ou à avoir l’air de chercher à l’être ; elle ne le restait pas longtemps, bientôt rejointe par quelque ami, souvent coiffé d’un « tube » gris, que je ne connaissais pas et qui causait longuement avec elle, tandis que leurs deux voitures suivaient. Cette complexité du bois de Boulogne qui en fait un lieu factice et, dans le sens zoologique ou mythologique du mot, un Jardin, je l’ai retrouvée cette année comme je le traversais pour aller à Trianon, un des premiers matins de ce mois de novembre où, à Paris, dans les maisons, la proximité et la privation du spectacle de l’automne qui s’achève si vite sans qu’on y assiste, donnent une nostalgie, une véritable fièvre des feuilles mortes qui peut aller jusqu’à empêcher de dormir. Dans ma chambre fermée, elles s’interposaient depuis un mois, évoquées par mon désir de les voir, entre ma pensée et n’importe quel objet auquel je m’appliquais, et tourbillonnaient comme ces taches jaunes qui parfois, quoi que nous regardions, dansent devant nos yeux. Et ce matin-là, n’entendant plus la pluie tomber comme les jours précédents, voyant le beau temps sourire aux coins des rideaux fermés comme aux coins d’une bouche close qui laisse échapper le secret de son bonheur, j’avais senti que ces feuilles jaunes, je pourrais les regarder traversées par la lumière, dans leur suprême beauté ; et ne pouvant pas davantage me tenir d’aller voir des arbres qu’autrefois, quand le vent soufflait trop fort dans ma cheminée, de partir pour le bord de la mer, j’étais sorti pour aller à Trianon, en passant par le bois de Boulogne. C’était l’heure et c’était la saison où le Bois semble peut-être le plus multiple, non seulement parce qu’il est plus subdivisé, mais encore parce qu’il l’est autrement. Même dans les parties découvertes où l’on embrasse un grand espace, çà et là, en face des sombres masses lointaines des arbres qui n’avaient pas de feuilles ou qui avaient encore leurs feuilles de l’été, un double rang de marronniers orangés semblait, comme dans un tableau à peine commencé, avoir seul encore été peint par le décorateur qui n’aurait pas mis de couleur sur le reste, et tendait son allée en pleine lumière pour la promenade épisodique de personnages qui ne seraient ajoutés que plus tard. Plus loin, là où toutes leurs feuilles vertes couvraient les arbres, un seul, petit, trapu, étêté et têtu, secouait au vent une vilaine chevelure rouge. Ailleurs encore c’était le premier éveil de ce mois de mai des feuilles, et celles d’un empelopsis merveilleux et souriant, comme une épine rose de l’hiver, depuis le matin même étaient tout en fleur. Et le Bois avait l’aspect provisoire et factice d’une pépinière ou d’un parc, où, soit dans un intérêt botanique, soit pour la préparation d’une fête, on vient d’installer, au milieu des arbres de sorte commune qui n’ont pas encore été déplantés, deux ou trois espèces précieuses aux feuillages fantastiques et qui semblent autour d’eux réserver du vide, donner de l’air, faire de la clarté. Ainsi c’était la saison où le bois de Boulogne trahit le plus d’essences diverses et juxtapose le plus de parties distinctes en un assemblage composite. Dans les endroits où les arbres gardaient encore leurs feuilles, ils semblaient subir une altération de leur matière à partir du point où ils étaient touchés par la lumière du soleil, presque horizontale le matin, comme elle le redeviendrait quelques heures plus tard au moment où dans le crépuscule commençant, elle s’allume comme une lampe, projette à distance sur le feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait flamber les suprêmes feuilles d’un arbre qui reste le candélabre incombustible et terne de son faîte incendié. Ici, elle épaississait comme des briques, et, comme une jaune maçonnerie persane à dessins bleus, cimentait grossièrement contre le ciel les feuilles des marronniers, là au contraire les détachait de lui, vers qui elles crispaient leurs doigts d’or. À mi-hauteur d’un arbre habillé de vigne vierge, elle greffait et faisait épanouir, impossible à discerner nettement dans l’éblouissement, un immense bouquet comme de fleurs rouges, peut-être une variété d’œillet. Les différentes parties du Bois, mieux confondues l’été dans l’épaisseur et la monotonie des verdures, se trouvaient dégagées. Des espaces plus éclaircis laissaient voir l’entrée de presque toutes, ou bien un feuillage somptueux la désignait comme une oriflamme. On distinguait, comme sur une carte en couleur, Armenonville, le Pré Catelan, Madrid, le Champ de courses, les bords du Lac. Par moments apparaissait quelque construction inutile, une fausse grotte, un moulin à qui les arbres en s’écartant faisaient place ou qu’une pelouse portait en avant sur sa moelleuse plate-forme. On sentait que le Bois n’était pas qu’un bois, qu’il répondait à une destination étrangère à la vie de ses arbres, l’exaltation que j’éprouvais n’était pas causée que par l’admiration de l’automne, mais par un désir. Grande source d’une joie que l’âme ressent d’abord sans en reconnaître la cause, sans comprendre que rien au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une tendresse insatisfaite qui les dépassait et se portait à mon insu vers ce chef-d’œuvre des belles promeneuses qu’ils enferment chaque jour pendant quelques heures. Je traversais des futaies où la lumière du matin, qui leur imposait des divisions nouvelles, émondait les arbres, mariait ensemble les tiges diverses et composait des bouquets. Elle attirait adroitement à elle deux arbres ; s’aidant du ciseau puissant du rayon et de l’ombre, elle retranchait à chacun une moitié de son tronc et de ses branches, et, tressant ensemble les deux moitiés qui restaient, en faisait soit un seul pilier d’ombre, que délimitait l’ensoleillement d’alentour, soit un seul fantôme de clarté dont un réseau d’ombre noire cernait le factice et tremblant contour. Quand un rayon de soleil dorait les plus hautes branches, elles semblaient, trempées d’une humidité étincelante, émerger seules de l’atmosphère liquide et couleur d’émeraude, où la futaie tout entière était plongée comme sous la mer. Car les arbres continuaient à vivre de leur vie propre et, quand ils n’avaient plus de feuilles, elle brillait mieux sur le fourreau de velours vert qui enveloppait leurs troncs ou dans l’émail blanc des sphères de gui qui étaient semées au faîte des peupliers, rondes comme le soleil et la lune dans la Création de Michel-Ange. Mais forcés depuis tant d’années par une sorte de greffe à vivre en commun avec la femme, ils m’évoquaient la dryade, la belle mondaine rapide et colorée qu’au passage ils couvrent de leurs branches et obligent à ressentir comme eux la puissance de la saison ; ils me rappelaient le temps heureux de ma croyante jeunesse, quand je venais avidement aux lieux où des chefs-d’œuvre d’élégance féminine se réaliseraient pour quelques instants entre les feuillages inconscients et complices. Mais la beauté que faisaient désirer les sapins et les acacias du bois de Boulogne, plus troublants en cela que les marronniers et les lilas de Trianon que j’allais voir, n’était pas fixée en dehors de moi dans les souvenirs d’une époque historique, dans des œuvres d’art, dans un petit temple à l’amour au pied duquel s’amoncellent les feuilles palmées d’or. Je rejoignis les bords du Lac, j’allai jusqu’au Tir aux pigeons. L’idée de perfection que je portais en moi, je l’avais prêtée alors à la hauteur d’une victoria, à la maigreur de ces chevaux furieux et légers comme des guêpes, les yeux injectés de sang comme les cruels chevaux de Diomède, et que maintenant, pris d’un désir de revoir ce que j’avais aimé, aussi ardent que celui qui me poussait bien des années auparavant dans ces mêmes chemins, je voulais avoir de nouveau sous les yeux, au moment où l’énorme cocher de Mme Swann, surveillé par un petit groom gros comme le poing et aussi enfantin que saint Georges, essayait de maîtriser leurs ailes d’acier qui se débattaient effarouchées et palpitantes. il n’y avait plus que des automobiles conduites par des mécaniciens moustachus qu’accompagnaient de grands valets de pied. Je voulais tenir sous les yeux de mon corps, pour savoir s’ils étaient aussi charmants que les voyaient les yeux de ma mémoire, de petits chapeaux de femmes si bas qu’ils semblaient une simple couronne. Tous maintenant étaient immenses, couverts de fruits et de fleurs et d’oiseaux variés. Au lieu des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait l’air d’une reine, des tuniques gréco-saxonnes relevaient avec les plis des Tanagra, et quelquefois dans le style du Directoire, des chiffrons liberty semés de fleurs comme un papier peint. Sur la tête des messieurs qui auraient pu se promener avec Mme Swann dans l’allée de la Reine-Marguerite, je ne trouvais pas le chapeau gris d’autrefois, ni même un autre. Et toutes ces parties nouvelles du spectacle, je n’avais plus de croyance à y introduire pour leur donner la consistance, l’unité, l’existence ; elles passaient éparses devant moi, au hasard, sans vérité, ne contenant en elles aucune beauté que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer. C’étaient des femmes quelconques, en l’élégance desquelles je n’avais aucune foi et dont les toilettes me semblaient sans importance. Mais quand disparaît une croyance, il lui survit et de plus en plus vivace, pour masquer le manque de la puissance que nous avons perdue de donner de la réalité à des choses nouvelles un attachement fétichiste aux anciennes qu’elle avait animées, comme si c’était en elles et non en nous que le divin résidait et si notre incrédulité actuelle avait une cause contingente, la mort des Dieux. me disais-je : peut-on trouver ces automobiles élégantes comme étaient les anciens attelages ? je suis sans doute déjà trop vieux mais je ne suis pas fait pour un monde où les femmes s’entravent dans des robes qui ne sont pas même en étoffe. À quoi bon venir sous ces arbres, si rien n’est plus de ce qui s’assemblait sous ces délicats feuillages rougissants, si la vulgarité et la folie ont remplacé ce qu’ils encadraient d’exquis. Ma consolation, c’est de penser aux femmes que j’ai connues, aujourd’hui qu’il n’y a plus d’élégance. Mais comment des gens qui contemplent ces horribles créatures sous leurs chapeaux couverts d’une volière ou d’un potager, pourraient-ils même sentir ce qu’il y avait de charmant à voir Mme Swann coiffée d’une simple capote mauve ou d’un petit chapeau que dépassait une seule fleur d’iris toute droite. Aurais-je même pu leur faire comprendre l’émotion que j’éprouvais par les matins d’hiver à rencontrer Mme Swann à pied, en paletot de loutre, coiffée d’un simple béret que dépassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais autour de laquelle la tiédeur factice de son appartement était évoquée, rien que par le bouquet de violettes qui s’écrasait à son corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris, de l’air glacé, des arbres aux branches nues, avait le même charme de ne prendre la saison et le temps que comme un cadre, et de vivre dans une atmosphère humaine, dans l’atmosphère de cette femme, qu’avaient dans les vases et les jardinières de son salon, près du feu allumé, devant le canapé de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre close la neige tomber ? D’ailleurs il ne m’eût pas suffi que les toilettes fussent les mêmes qu’en ces années-là. À cause de la solidarité qu’ont entre elles les différentes parties d’un souvenir et que notre mémoire maintient équilibrées dans un assemblage où il ne nous est pas permis de rien distraire, ni refuser, j’aurais voulu pouvoir aller finir la journée chez une de ces femmes, devant une tasse de thé, dans un appartement aux murs peints de couleurs sombres, comme était encore celui de Mme Swann (l’année d’après celle où se termine la première partie de ce récit) et où luiraient les feux orangés, la rouge combustion, la flamme rose et blanche des chrysanthèmes dans le crépuscule de novembre, pendant des instants pareils à ceux où (comme on le verra plus tard) je n’avais pas su découvrir les plaisirs que je désirais. Mais maintenant, même ne me conduisant à rien, ces instants me semblaient avoir eu eux-mêmes assez de charme. Je voudrais les retrouver tels que je me les rappelais. il n’y avait plus que des appartements Louis XVI tout blancs, émaillés d’hortensias bleus. D’ailleurs, on ne revenait plus à Paris que très tard. Mme Swann m’eût répondu d’un château qu’elle ne rentrerait qu’en février, bien après le temps des chrysanthèmes, si je lui avais demandé de reconstituer pour moi les éléments de ce souvenir que je sentais attaché à une année lointaine, à un millésime vers lequel il ne m’était pas permis de remonter, les éléments de ce désir devenu lui-même inaccessible comme le plaisir qu’il avait jadis vainement poursuivi. Et il m’eût fallu aussi que ce fussent les mêmes femmes, celles dont la toilette m’intéressait parce que, au temps où je croyais encore, mon imagination les avait individualisées et les avait pourvues d’une légende. dans l’avenue des Acacias l’allée de Myrtes j’en revis quelques-unes, vieilles, et qui n’étaient plus que les ombres terribles de ce qu’elles avaient été, errant, cherchant désespérément on ne sait quoi dans les bosquets virgiliens. Elles avaient fui depuis longtemps que j’étais encore à interroger vainement les chemins désertés. La nature recommençait à régner sur le Bois d’où s’était envolée l’idée qu’il était le Jardin élyséen de la Femme ; au-dessus du moulin factice le vrai ciel était gris ; le vent ridait le Grand Lac de petites vaguelettes, comme un lac ; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois, et poussant des cris aigus se posaient l’un après l’autre sur les grands chênes qui, sous leur couronne druidique et avec une majesté dodonéenne, semblaient proclamer le vide inhumain de la forêt désaffectée, et m’aidaient à mieux comprendre la contradiction que c’est de chercher dans la réalité les tableaux de la mémoire, auxquels manquerait toujours le charme qui leur vient de la mémoire même et de n’être pas perçus par les sens. La réalité que j’avais connue n’existait plus. Il suffisait que Mme Swann n’arrivât pas toute pareille au même moment, pour que l’Avenue fût autre. Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! Depuis un nombre innombrable d’hivers, c’est dans la maison de Norine Duclos qu’ont lieu les plus égayantes veillées de notre village. Adonc, certain soir, comme j’entrais chez Norine, je la trouvai en train de prêcher ses trois petiotes. Mandine, criait-elle, dépêche-toi de balayer la maison ; plus vite que ça ! Surtout n’oublie pas le coin où la femme de Jean-Claude a épluché une pomme ce matin. Toi, la Rose, prends mon couvet et emplis-le. Monte sur l’escabeau et décroche une chandelle à la poutre ; trouve le chandelier. voilà du cuivre qui terluit comme le dos d’une citrouille. Faites excuse, Cellier, dit Norine, mais des fillettes, ça ne s’avise de rien, il faut tout leur commander. Quand on doit parler d’une ménagère, en voilà une ! Elle passe, à bon droit, pour la plus regardante de Saint-Brunelle ; on se mirerait dans son armoire en noyer de même que devant un miroir, et je vous avertis que les couverts d’étain qui pendent à sa potière, brillent comme du pur argent. Il paraît difficile de rencontrer dans les palais, savez-vous, trois brins de filles comme Armandine, la Rose et puis Désirée. À réserve de la Rose, qui me semble une miette trop rétue pour une jeunesse de campagne, les petiotes de Norine sont capables sur beaucoup de points. Tandis que ses sœurs mettent leur gloire à regarder cliqueter le feu [3], la Rose met sa gloire à se promener suivie d’un tas de galants. Si mioche qu’elle ait été, elle a toujours passé pour garçonnière ; mais fût-ce ! comme son oncle Jean-Claude, ce n’est pas la plus bête de chez nous. À la fin des fins, la maison s’emplit ; les couseuses se placent le plus près possible de la chandelle, les fileuses derrière les couseuses, et les tricoteuses n’importe où. On devise de choses et d’autres, on glose à tort et à travers, et les langues tournent, tournent pareillement aux rouets des meilleures fileuses. L’hiver viendra sans oraisons, dit le père Roux, berger, en faisant trotter ses aiguilles plus vite que ses moutons [4] . Taisez-vous, vieux huguenot, dit la petiote à Perpétue, vous ne savez qu’offenser le bon Dieu. Qu’est-ce que tu chantes là ? Devinez par qui je me suis laissé suivre ? Par Basset et sa femme, qui s’embrassent à la porte comme s’ils étaient du pain blanc. Voilà une preuve qu’on peut s’aimer tout de même dans le mariage, dit le fieu du père Roux, berger, à l’oreille de la Rose. M’est avis pourtant que la Bassette est rabotée dans le genre des planches de défunt ton père, qui était charron ; ce n’est pas comme toi. Et, par manière de flatterie, il prit la fillette à bras-le-corps. Assuré que le moment se trouvait mal choisi. La Rose n’a jamais passé pour endurante ; elle se détourna par devers Gaspard et lui fit cadeau d’une belle paire de giroflées à cinq feuilles. dit la malicieuse en montrant ses petiotes dents. Tant de chandelles, tant de baisers, et payés comptant, ça se doit. Un chacun se leva de sa chaise pour voir celui des deux qui l’emporterait. La fille à Norine eut beau se débattre, Gaspard, qui était fort comme un batteur en grange, lui compta sur le cou, sur les yeux, sur la bouche, trente-six bons baisers sonnants. Tout le monde prit le parti de rire, hormis la grande Jacqueline, parce qu’elle se sent comme une manière de faiblesse envers ce rien qui vaille de Gaspard. Le gars Denis, tout en tenant par la taille une des filles à Norine, Désirée, sa promise, dit, pour parler de quelque chose, à la mère Leroy : la vieille, chante la conscription ; faut chanter, sans ça on ne finira pas de se faire endêver. Non, non, dit bien vite Désirée, en coupant la parole à son promis ; nous la chanterons toujours assez vite, cette chanson-là. Ne tires-tu pas au sort à l’année ? Je défends qu’on chante la conscription, dit le père Roux, ça me ferait songer à mon Gaspard pour le même motif. Vous avez raison, dit la grande Jacqueline, en fixant le fieu du père Roux. Mais Gaspard fixait la Rose, et la Rose fixait la porte pour voir si le fieu du maître d’école, Pierre, le dragon, n’entrerait pas. Pierre est un grand bel homme, brillamment attifé, et revenu de l’armée de la guerre pour quelque temps, en permission. Chante, toi, la Rose, dit Jean-Claude ; le dragon viendra pendant ce temps-là. Je veux, au contraire, l’attendre pour chanter, dit la Rose d’un ton piqué. Tu deviens par trop bravache, petiot Roux, dit Norine ; tâche un peu de te tenir tranquille. Je vas chanter, moi, dit le vieux berger. En ce cas-là, je me sauve, dit la petiote à Perpétue. Non, dit le fieu de Toinon, son promis ; si c’est trop fort, tu te boucheras les oreilles. Méchante bigote, dit Jean-Claude, tu en écoutes bien d’autres en latin. Voilà donc, s’il vous plaît de l’apprendre, la chanson du vieux berger : Et s’en va couper du jonc, Mais quand sa botte fut faite Elle s’endormit tout du long. pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton ? pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton ? Mais quand sa botte fut faite, Elle s’endormit tout du long. Voilà qu’il passe près d’elle Trois cavaliers de renom. pourquoi s’endormit-elle, La petiote Jeanneton ? Voilà qu’il passe près d’elle Trois cavaliers de renom. Le premier mit pied à terre Et regarda son pied mignon. Le premier mit pied à terre Et regarda son pied mignon. Mais ce que fit le troisième... N’est pas dit dans la chanson ! petiote Perpétue, dit le père Roux, berger ; tu la chanteras au mois de Marie. Dans notre pays, on ne vous laisserait pas détruire comme ça la religion. Dans ton pays, la mère, dit le vieux berger, on est encore plus renie-Dieu que par ici ; il n’y a-t-il pas de quoi se rengorger ! un pays où on ne parle pas d’à-seulement français. on ne parle pas français chez nous ? Je ne suis mi déjà de si loin : Vermand, ce n’est jamais qu’à vingt lieues d’ici. Je soutiens que Vermand c’est hors de France ! Tiens, puisqu’on chante, chante dans ton parler, la mère, et on verra, dit le père Roux. dit le dragon en refermant la porte. Bonsoir, Pierre [5], dit la compagnie : La mère Remblay se mit à chanter, d’une belle voix perçante, une chanson. En voilà le refrain ; comprenez si vous pouvez : Ch’ solé y r’luit, ch’ moinet y cainte, Ch’ mouguet flourit, ch’ lépène s’épanouit ; V’nez, m’tiote caille, v’nez, n’eussiez pau de crainte, V’nez dans nos bous, tout y sourit, V’nez dans nos bous sous leu n’ombrache, V’nez donc bachelette, v’nez aveu nous ; Y foët rud’ment dous dans ché bous [6] . C’est pourtant de cette manière-là qu’ils devisent du côté de Saint-Quentin ; mais fût-ce ! La retraite sonne, pour bien dire, neuf heures. Les bonnets blancs tirent de leurs poches des noix, des pommes et puis du pain. Filles et garçons, à qui mieux mieux, font claquer leurs mâchoires. Le père Nom-de-Nom, l’ancien braconnier, au jour d’aujourd’hui notre garde champêtre, entra sur le même moment. Faut lui faire raconter son histoire du renard, dit le père Roux à Jean-Claude, ça nous amusera ; de plus, ça engagera peut-être le dragon à se ramentevoir quelque chose. Allez, des histoires de guerre, dit Jean-Claude, on en sait toujours suffisamment pour attrister le pauvre monde. dit le vieux berger ; et puis il cria : Hé ! père Nom-de-Nom, avance ici ; on demande ton histoire du renard. c’est toi, sorcier, dit le garde champêtre, tricoteur du diable, père Chausson-Chaussette ; je veux bien, mon camarade, si ça peut être agréable à la société. M’est avis qu’il serait bon de vous apprendre qu’on se risquait, de Sylvain qu’il s’appelait, à le surnommer le père Nom-de-Nom, parce que, au milieu de ses paroles, ce juron-là Il fallait de la place au garde champêtre quand il racontait son histoire du renard, un chacun le savait. Dans maintes et maintes joyeuses compagnies on l’avait entendue, l’histoire en question ; on l’avait entendue, et on aimait à l’ouïr de renouveau, rapport à l’action et à l’air de vérité qu’y mettait le père Nom-de-Nom. Adonc, les chaises se rapprochèrent si bel et si bien que les fillettes et leurs galants ne s’en plaignirent point, à réserve de Gaspard, qui voyait, à son idée, le dragon trop près de la Rose. Nous pouvions, dit le garde champêtre, nous trouver aux environs de la Toussaint ; il faisait un froid de loup. que je pense, faut s’hiverner, nom de nom ! Je siffle Médor, je prends mon fusil, je le charge à balles, j’allume ma pipe, une pipe culottée, il n’y a pas de ça (pauvre pipe ! je me la ramentevrai jusqu’à la fin de mes jours). Il s’ensuit qu’une fois arrivé à la Carrière-Fondue, je me plante derrière une touffe d’épines, en regard des terriers ; j’attends une heure ; deux heures se passent ; nom de nom ! je commençais à geler bel et bien. Ces loups-garous de renards, que je me dis à part moi, seraient-ils devenus frileux et douillets ? Adonc, comme ma pipe se creusait de plus en plus, je me mets tranquillement à la rebourrer. voilà un renard qui montre son nez. Je battais le briquet, je m’arrête. Mon finot regarde de droite et de gauche et sort de son trou tant soit peu. Ma pipe hochait dans ma bouche ; j’avais ma blague ouverte, ma casquette sous mon bras, mon débourroir d’une main, mon fusil de l’autre. Je tire à l’aventure ; le renard tombe, je saute sur lui ; mais... je le vois qui me regarde comme ça, fixe, avec deux yeux luisants comme des furolles. Des renards, c’est malin, ça contrefait le mort et ça vous sauterait à la figure sans crier gare ! Portant toujours mon fusil, ma blague, mon débourroir, ma casquette, je m’approche... Qu’est-ce donc que tu avais fait de ton briquet ? Mais ton fusil, ta blague et ton débourroir ? de ta troisième, dit le vieux berger, en clignotant ses petiots yeux de sorcier. Je saute sur mon renard, j’attrape sa queue ; mon chien se fourrait dans mes jambes. Je le tournais, je le retournais. cria Jean-Claude ; ça commence à se comprendre. Vous parlez d’un homme dans un terrible embarras, dit Norine. je le crois bien, dit le père Nom-de-Nom ; écoutez-donc ! Celle de mes mains qui gardait mon fusil, et puis ma blague, et puis ma casquette, et puis mon débourroir, non celle... Cette main-là ou une autre se trouva donc tout à coup sotte de froid. Mon fusil tombe, le second coup part, voilà le plus fort ! Mon renard se ravigote, il saute de côté et file au triple galop, me laissant sa queue pour gage. De plus, aussi vrai que je vous le dis, au moment de rentrer dans son trou il me regarda d’un air qui signifiait : « Te voilà bien avancé avec ma queue ! » Il avait donc une queue postiche, votre renard ? dit le garde champêtre d’une voix fière, vous oubliez, dragon, que mon second coup pouvait sans miracle avoir coupé cette queue de malheur ! je culbute dans la carrière les pieds en l’air, et ma pipe se casse, nom de nom ! Je parie qu’on n’a jamais ouï conter une semblable histoire, dit Jean-Claude en riant tant que c’est assez, avec un chacun. dit le dragon en goguenardant, ce n’est point moi qui me mettrai dans la tête d’amuser le monde après un récit pareil. Je ne soutiendrais pas honorablement la concurrence. Peut-être, dit la Rose d’un air aimable ; faudrait entendre. Oui, faudrait entendre, dit le père Roux. Allons, allons, Pierre, en route ! Si c’est des histoires de guerre, dit le garde champêtre, je m’en vas ; ça me ferait songer à mon pauvre fieu qu’ils m’ont tué... Ton promis, Armandine, ne l’oublie pas... tout de suite, ma fille, ça me frapperait d’un coup mortel. Et le père Nom-de-Nom pleurait disant cette parole-là. Soyez tranquille, dit Armandine en essuyant ses yeux ; c’est des choses qui n’ont pas besoin de se commander. Sur ce, le garde champêtre prit le chemin de la porte. C’est beau des militaires, comme dit la Rose ; mais ça n’empêche que le monde ne peut pas les regarder toujours sans avoir gros cœur, les pères et mères surtout. Il est temps que je m’en retourne, de crainte du revenant, dit la mère Remblay. Je ne vois point venir mon homme ! Va, va, la mère, dit Jean-Claude, et fais-lui savoir, à ce mauvais revenant, qu’avant peu, foi d’huguenot ! Prenez garde, cousin, dit la Remy, faut pas se moquer des esprits ; ils vous apparaissent en tous lieux, et... la Remy, dit le père Roux, ce n’est jamais le tien d’esprit qui nous poursuivra ; on peut être tranquille, si tu meurs, il ne reviendra ni nuit ni jour. Les paroles commençaient à mal sortir ; je dis comme ça, pour faire taire le père Roux, berger : Le curé de Morlincourt va quitter, le savez-vous ? et par suite d’une aventure qui ne surprendra guère un chacun. Le père Roux, berger, puis le frère de Norine, qui passent à bon droit pour huguenots, se retournèrent vitement de mon côté. Norine, que je dis, donnez-moi permission de conter ce que j’ai à conter, parce que ça pourrait, m’est avis, fendre les oreilles aux dévotes. Conte, Cellier, dit Norine ; on peut, sans péché, médire une miette des robes noires, surtout quand il y a matière. Défunt mon père et celui de Jean-Claude, qui avait vu les curés dans d’autres temps, nous apprenait à en deviser par occasion. Bonsoir la compagnie, dit la petiote à Perpétue ; nous nous reverrons demain. Voilà donc l’histoire que je me suis laissé dire : De tous les curés des environs, le plus gaillard était, sans contredit, le curé de Morlincourt ; buvant bien, festoyant volontiers, pas fier du tout, et prêchant aux hommes et aux bonnets blancs de ne pas user leurs deux genoux au confessionnal. « Le bon Dieu donne la vie pour qu’on vive, » répétait-il souvent. Il s’ensuit que, plutôt dehors qu’à l’église, le curé de Morlincourt poussait à vue d’œil comme un champ de blé en plein soleil. Aussi le voyait-on devenir dodu, rondelet, ventru. Faut convenir que si les fillettes le rencontraient maintes fois sur leur chemin, les maris ne le trouvaient jamais, en revenant de travailler, devisant avec leurs femmes de la sainte Vierge Marie. Il aimait à faire endêver la jeunesse, on ne saurait le nier, mais il savait mieux qu’aucun de nous respecter le mariage. Au milieu de tout ça, le curé de Morlincourt était resté un homme comme un autre ; il devait, à coup sûr, lui arriver quelque malheur. Adonc, quand Mlle Léonie, sa cousine et sa servante, se coiffait de son tour gris des dimanches, quoiqu’elle eût l’âge requis pour une servante et une cousine légitime de curé, elle pouvait en dire encore un brin. Mais il y a des gens qui n’ont pas de chance ; en voilà une forte preuve. Le jour même de la visite annuelle du seigneur l’évêque à Morlincourt, un petiot chrétien naissait au presbytère. On rapporte que le seigneur l’évêque se mit dans une colère des cinq cents diables, et que quelques-uns l’entendirent crier : Ce pauvre curé de Morlincourt ! dit un chacun, si parlant, si brave homme ! On ne sait pas ; peut-être bien qu’au lieu d’un mauvais curé il eût fait un bon mari. Des histoires de curé, il en pleut ! dit le père Roux ; mais je penche toujours pour celle de défunt mon grand-oncle : Ne trouva-t-il point un jour défunte ma grand’tante en conversation (pour bien parler devant les bonnets blancs) avec le receveur des dîmes de son village. Il n’y avait guère de justice alors pour un simple berger. En criant fort, défunt mon grand-oncle pouvait arriver à se voir pendu, voilà tout. Il prit donc le parti de faire semblant de rire. Bien mieux, sur place, il commanda à sa femme de cuire des gauffres. Il y a manière de s’arranger. Deux heures après il reportait monsieur le curé dans son lit, furtivement, par la nuit sombre. Or, le lendemain se trouvait être un dimanche. mes camarades, dans le village, les plus bigots se virent forcés de se passer de messe, parce que monsieur le curé était, sauf votre respect, crevé. Vous parlez d’un curé mort ? Que le bon Dieu ait pitié de son âme ! Il en a bien besoin d’après ça, dit la Rose. Tu deviens par trop gouailleuse, la Rose, dit Jeacquet, tu tourneras mal. Je vois à mes étoiles qu’il est déjà tard, allons-nous-en, dit le vieux berger. Quant à toi, la Rose, je souhaite que le mot de Jeacquet ne te porte pas malheur ! À force, à force de payer ses galants, « d’écoute s’il pleut » [7] et de les voir accourir tout de même, la Rose devenait un brin trop acrimonieuse ; fière comme Artaban, elle s’illusionnait au point de croire qu’elle serait toujours pareillement festoyée. Aussi les garçons, pour la faire endêver, ne trouvaient-ils rien de mieux que de lui parler mariage. M’est avis que ce n’était pas un manque de réflexion qui faisait refuser, à cette jeunesse, par ainsi les épouseurs. Une preuve, c’est que d’aucunes fois la fillette prétendait que, dans nos pays, une femme mariée et une bête de somme, c’est approchant la même chose. Adonc, que pour se mettre la corde au cou, et, au respect que je vous dois, faire cinq ou six mioches, il n’y a jamais de presse. Norine disait, quand elle se ramentevait tous les partis que sa fille avait rejetés : « Assuré qu’il nous faudra attendre monsieur Plaisant. » Depuis quelques semaines, d’après la connaissance qu’un chacun possédait de la manière d’être de la Rose, on ne se faisait pas faute de remarquer qu’elle aimait moins à badiner du mariage, et que le dimanche, à rebours d’autrefois, elle s’en allait baguenauder dans les prés avec un seul galant. Or, ce monsieur Plaisant là n’était autre que Pierre le dragon. La fille à Norine l’avait adopté, comme ça, tout d’un coup. D’aucunes, en gouaillant, soutenaient qu’elle ne le choisissait que par rapport à son costume. Faut convenir que beaucoup de bonnets blancs ont une espèce de faiblesse pour tout ce qui terluit. Notre maître d’école ne voyait pas d’un bon œil l’amitié de Pierre et de la Rose qui, dans notre pays, passait, à bon droit, pour une enjôleuse. Un jour il dit à son fieu : Pierre, prends garde à ta bonne amie ; je lui vois des yeux à Cette jeunesse-là ne sera jamais une fameuse ouvrière ; d’après, je serais fâché qu’il lui survienne quelque malheur. C’est histoire de passer le temps, répondit le dragon, et, de plus, on sait bien que la Rose ne s’est jamais dérangée avec âme qui vive. Adonc, sitôt la veillée, au lieu de rentrer chez son père, comme de coutume, Pierre prit le chemin de la montagne. Quand la dernière chandelle fut soufflée, il revint sur ses pas, retraversa le village, sauta une haie, par-ci, par-là, et ne fit mine de s’arrêter que, devinez où ? De même que moi, bien vous pensez qu’il y avait, de donné et d’accepté, un rendez-vous. Le dragon se mit à monter la garde pendant un quart d’heure, à l’horloge des autres, mais au bout de dix minutes, il commença à jurer d’une belle façon, croyant être là depuis deux grandes heures. Si vous avez jamais attendu pour le même motif, vous n’oserez le blâmer. Doucettement, à la fin des fins, la Rose ouvrit la porte de sa chambre. Pierre se tenait l’oreille au vent, il marcha droit au bruit ; la nuit était noire noire. Adonc, cherchant bien, nos deux amoureux se rencontrèrent. Le dragon, dans la crainte de perdre sa bonne amie, lui passa les deux bras autour du cou ; et puis, en manière de distraction, il l’embrassa comme du pain blanc. Cette jeunesse, je vous l’assure, ne se débattait plus comme avec Gaspard ; encore moins criait-elle. Je crois même qu’elle avait peur que Pierre ne les compte, ces baisers-là. Pourquoi, dit la fille à Norine, m’as-tu fait venir ici ce soir ? Le dragon eut l’air de vouloir et puis de ne vouloir pas se déclarer. Le temps se passait à donner et à rendre des baisers en nombre innombrable, si bel et si bien que la Rose se vit encore forcée de redemander : Pourquoi donc m’as-tu fait venir ? Pierre, prenant une grande résolution, dit comme ça, tout d’une haleine : J’ai reçu, vers les cinq heures, mon ordre de départ ; il paraît que les choses s’embrouillent. D’aucuns prétendent qu’on doit nous renvoyer contre ceux que nous avons aidés autrefois ; on ne nous donne pas d’explication, on nous crie : En avant ! et faut marcher, l’arme au bras ; voilà ce que c’est que d’être soldat ! La Rose se mit à pleurer. Pour lors, essuyant ses yeux, elle dit : Il devait m’arriver quelque malheur au jour d’aujourd’hui ; ce matin j’ai écrasé deux grosses araignées ; de plus, Maman a vu le feu siffler vers la droite de notre crémaillère. Et la pauvre petiote recommença de pleurer, comme si vraiment elle était payée pour ça. Je n’aime pas les femmes en faiblesse, dit le dragon ; laisse-moi mon courage. Tiens, ma Rose, je te donne la bague de fiançailles ; prends, passe-la à ton doigt. Ne sois plus coquette, ni engageante ; ne m’oublie jamais. M’aimeras-tu encore quand je reviendrai, dis, dis, ma Rose ? dit la fillette au travers de ses sanglots. Je ne pourrais t’oublier, quand même je m’y appliquerais, car je t’aime, Pierre, je t’aime à plein cœur. toi, là-bas, tu m’oublieras dans tes garnisons ; tu courtiseras peut-être d’autres jeunesses... cette idée-là me chagrine de plus en plus. Je ne veux pas, moi, comme d’aucunes, d’une moitié de fidélité ; il me la faut entière, entends-tu ? comme celle que je te garderai. Jure-moi, Pierre, sur ce qu’il y a de plus sacré, jure-moi... Je te jure, si tu ne me trompes point, de te prendre pour femme au retour, je te le jure, dit le dragon. Ça ne saurait me suffire, dit la Rose ; tu m’aimes ou tu ne m’aimes pas, et, si tu m’aimes, tu ne dois penser qu’à moi ; je veux que tu me jures fidélité entière. J’ai ouï conter trop souvent, par les anciens, les manières d’être de vous autres militaires. Pour ce qui est d’une fidélité comme celle que je veux que tu me gardes, je n’ose te la jurer, dit le dragon qui vénérait sa propre parole ; d’ailleurs un homme, c’est pas la même chose. dit vivement la fille à Norine, qui était fine mouche et se trouvait grandement choquée des dernières paroles de son promis. ne te fâche point, ma Rose, dit Pierre ; je vas te l’expliquer, tu me comprendras. Dans les garnisons, vois-tu, on s’ennuie tellement que si on n’avait pas un semblant de particulière, on se rongerait la rate, sans compter que les camarades ne décesseraient de vous poursuivre, nuit et jour, de leurs moqueries. Il faut l’avouer, puisque ça est, on se trouve maintes et maintes fois poussé à gouailler les amours du pays. Mais, tiens, je ne peux trouver rien de mieux à te dire, ma Rose : on a comme deux cœurs, sans quoi faudrait mourir à la peine ; il y a le cœur qui pleure en quittant le pays, les amis, la promise, les parents, et encore le cœur qui saute au bruit du tambour et de la fusillade. Celui qui saute sous l’uniforme enfonce l’autre ; mais son cœur de paysan, on le retrouve en revoyant le pays, les amis, les parents, la promise... La Rose sentit quelque chose à redire et dit : Pourquoi, mon Pierre, si tu as deux cœurs, ne m’amuserais-je pas à en avoir deux aussi ? Crois-tu que lorsqu’un de mes galants m’embrasse par surprise, crois-tu que si mon cœur bat, il batte de la même manière que quand tu me pourprends ? Eh bien, que reviennent mes amoureux quand tu seras là-bas, au loin ; s’ils me complimentent par rapport à ma figure, à ma malice ou à mon travail, je les écouterai. M’est avis aussi, Pierre, qu’on a deux cœurs, et je te garderai celui que tu me garderas. L’amour, comme d’aucuns le prétendent, ne fait pas qu’on change du tout au tout, puisque, vous voyez, cette fillette était restée fielleuse comme devant. Ayant répondu, la Rose se mit à courir du côté de sa chambre en repoussant Pierre loin d’elle, à mesure qu’il l’approchait. Le dragon cria si fort : « Il me faut tes deux cœurs ! » que la fille à Norine s’arrêta, de peur d’éveiller les voisins. De quel saint, dit-elle, veux-tu exiger de moi ce que tu ne veux pas que j’exige de toi ? Parce qu’une femme, dit le dragon, d’une voix de commandement, ça doit donner tout ce qu’on lui réclame. Ma foi, dit la Rose en goguenardant, partant de là on irait loin. plus on donne, plus on demande, et si les bonnets blancs avaient un brin de raison, on ne les ferait, m’est avis, aller si souvent. Adonc, puisque nous voilà en train de causer, venons dans ma chambre ; aussi bien il ne fait pas chaud dehors. Me voyant au doigt la bague de promise, ma mère elle-même, si elle se réveillait, ne se formaliserait point de la liberté que je te laisse prendre. Et ils entrèrent ; mais pour allumer sa chandelle, la Rose eut crainte de déranger Norine en allant remuer les cendres de la maison. Alors Pierre tira de sa poche une de ces allumettes chimiques que les soldats portent toujours sur eux. Quand il fit clair, le dragon regarda autour de lui d’un air de fierté. Il se trouvait dans une chambre que pas un garçon ne pouvait se vanter de connaître, quoiqu’à vrai dire ça ne fût pas ce qu’on peut appeler une belle chambre. Il y avait une petite armoire, une chaise, un lit, au mur une image de sainteté, et dans un des coins un tas de chanvre. Soit l’odeur du chanvre, soit autre chose, le sang monta à la tête du dragon et il s’assit, tout émotionné, sur la chaise, tandis que la Rose se posait au rebord de sa couchette. Tu soutiens, Pierre, dit la fillette, que les bonnets blancs doivent plus d’amitié et de fidélité aux hommes, que les hommes aux bonnets blancs. J’opine que c’est à l’égalité, parce que sans ça il n’y aurait guère de justice, et je voudrais, moi, pour que tout aille bien dans le monde, que ceux qui trompent soient toujours trompés. Tu parles comme monsieur le curé, dit Pierre ; mais ça n’empêche pas qu’une fille déshonorée est toujours bien plus blâmée que le garçon qui l’a mise à mal. Moi je blâme plutôt le garçon dans l’affaire, dit la Rose. M’est avis que si d’aucunes parmi nous ont un brin de coquetterie de trop, d’aucuns parmi vous ont par trop de bravacherie, et si vous vous faisiez une loi d’endoctriner les filles, au lieu de les prendre à la force de vos deux bras, on n’entendrait pas, dans nos pays, parler de tant de malheurs. Pour finir sur ce sujet-là, donne-moi ton cœur de soldat, Pierre, et je te donnerai mon cœur de coquette. dit le dragon ; aussi bien avec les femmes on n’a jamais le dernier, et si nous sommes un brin plus forts qu’elles, on peut hardiment soutenir qu’elles sont plus malignes que nous sur beaucoup de points. Tu as raison, ma fine Rose, les hommes, de même que les femmes, devraient donner et demander à Puis, se levant de sa chaise, Pierre s’en vint embrasser sa promise. Tu m’étrangles, dit la Rose en riant, finis donc !... Ainsi tu me donnes tes deux cœurs, bien sûr... cria la Rose, nous allons être enténêbrés ; je n’ai plus de chandelle, sortons, mon Pierre ; j’irai te faire un pas de conduite ; finis donc ! Pierre, dit la Rose d’une voix sûre, et tout émotionnée en même temps, demande-moi plutôt si je respecte ma mère, si je regrette défunt mon père ; mais, viens, viens ! Je pars demain, ma Rose, ma promise, ma femme ; encore un moment ! Le parigot de Thérèse, la femme à Jean-Claude, avait toussé la nuit d’une toux qui ne semblait pas naturelle. Dès le fin matin, le frère de Norine s’habilla pour aller quérir le médecin. cousin, lui cria Toinon, l’épicière, en le voyant passer. Ne sauriez-vous trouver un bonjour pour les gens ? Qu’est-ce donc qui presse si tellement que vous ne prenez pas le quart d’heure de regarder autour de vous et de deviser un brin avec les amis ? Je m’en vas vite et vite à Morlincourt, dit Jean-Claude, chercher M. Céran ; notre parigot est dangereusement malade. Toinon se posa sur sa porte et, dans le but de mieux goguenarder, elle mit les deux poings sur ses hanches. Claude le lettré, tu portes ton argent au médecin pour un parigot. Avec tes quinze francs par mois, tu peux bien, en vérité, payer des visites. Ne faut-il pas être fou à lier ? M’est avis qu’il serait bon de vous expliquer le saisissement de Toinon en voyant Jean-Claude aller à Morlincourt, rapport à Je me vois donc forcé de vous dire que chez nous les parigots ne sont guère mieux traités, en parlant par respect, que des habillés de soie. Ils sont nourris d’ordures, couverts de pièces et de morceaux ; d’aucuns vivotent, queussi-queumi ; mais ceux qui réchappent du froid, de la saleté, du mauvais lait, des maladies, il n’est besoin d’un tas de cailloux pour les compter. À mon dire, quand le fossoyeur passe avec une petiote boîte sous le bras, il répond, un brin trop souvent, aux questions des bonnets blancs de droite et de gauche : « C’est rien, c’est un parigot ! » Jean-Claude coupa dans les terres ; il voulait arriver à Morlincourt tôt et tôt, avant la tournée de M. Il rencontra, par un pur hasard, notre médecin au droit des Feuillants. Je suis plus aise que de droit, à ce moment-ci, lui dit Jean-Claude ; j’ai là une fière chance de vous attraper comme ça ; je ne vous lâche point ; faut que vous veniez tout de suite voir notre parigot, qui est bien malade. Thérèse et puis moi, nous sommes dans de grandes inquiétudes. Céran tomba de son haut, il prit la main de Jean-Claude, et un vrai contentement se montra sur sa brave figure. C’est bien, ami Jean-Claude, dit-il, tu devais être le premier à me donner ce bonheur, oui bonheur. Croirais-tu que je n’ai jamais été appelé pour un parigot ? Le frère de Norine repassant dans son idée les paroles de Toinon et un tas d’autres choses, dit tristement : Le fait est que d’aucuns pourraient être pris plus en pitié. Oui, va, on s’émeut au récit des misères, des souffrances de gens inconnus, d’esclaves étrangers, on crie haut son dévouement à des causes lointaines, on affiche sa charité à jour convenu ; et, s’il s’agissait d’arracher par milliers d’innocentes créatures à des tortures sans nombre, peut-être hésiterait-on ? Des gens les nient ces tortures, quand, le cœur navré, je les raconte. Mais elles ne sont que trop réelles, hélas ! je les constate à toute heure ; les palpant sans cesse, je n’ai pu m’y endurcir. Je suis impuissant a les soulager, moi, pauvre chirurgien de campagne. Si l’on savait pourtant les haines qui germent en l’âme de ces petits misérables, refoulés, abaissés, repoussés, détestés, on aurait peur ou pitié. mes chers parigots, qui donc avec moi vous aimera ? Céran se détournèrent l’un de l’autre, craignant de se laisser voir qu’ils pleuraient. Quand Jean-Claude eut repris haleine, il dit comme ça : À propos de parigots, je me ramentevrai toujours ceux que votre beau-père apporta chez nous. J’étais tout petiot encore, et il gelait à pierre fendre ; la famille se tenait tout près, tout près du feu, le sarment flambait sec, il se faisait tard. Voilà qu’on bûche à la porte, tant que c’est assez. Notre mère se dérange en criant : Ouvrez ! et votre beau-père entre portant dans ses bras deux parigots entortillés avec son manteau. Il les avait trouvés dans les pays de bois, tout nus, les pauvres petiots, sur des feuilles sèches, en plein mois de janvier. On ne savait leur voir figure humaine, et ils criaient comme de vrais bêtes. Mes frères et sœurs, moi comme les autres, nous nous reculions de peur. Notre mère, pour lors nous dit : Mes petiots, ne vous détournez pas, c’est des créatures du bon Dieu, pareilles à vous. Chaque jour, nouveau fait, dit M. Ces temps-ci, j’entrais chez le berger de Favette, sa femme était un peu malade, je l’examinais. coup j’entends des cris affreux sortir d’une chambre voisine. « C’est rien, me répondit la bergère ; c’est un parigot ! » Oui, mais, dit Jean-Claude, depuis notre mairesse, on ne voit plus tant de misères. Les nourrices se moquent d’elle ; le mois passé, n’a-t-elle pas essayé de reprendre le parigot de la femme Jeacquet ? une misérable qui le laissait brûler pour la sixième fois. Il a fallu rendre le parigot. La Jeacquet, une dévote, a fait intervenir M. le curé et menacé le maire d’une plainte aux gendarmes ; le maire a eu peur, comme toujours. Je l’abomine, moi, cette Jeacquet, dit Jean-Claude, c’est une paresseuse. Hier, en plein jour, ne se promenait-elle pas dans le village avec son petiot en grandissime toilette ! Figurez-vous que le meneur [9] lui avait remis, pour son parigot, un paquet de nippes, et qu’elle s’en allait montrant ces nippes-là sur le dos de son propre enfant, tandis que le nourrisson se traînait, tout en loques, devant sa porte. Afin de reparler de madame la mairesse, ce n’est point de sa faute si elle n’arrive pas à bien. Céran ; mais que peut une femme, de quel droit userait-elle ? Du droit que lui donne sa grande bonté, dit Jean-Claude ; vous ressouvenez-vous de ce qu’elle a fait pour la parigote ? cela, dit le médecin d’une voix émotionnée, c’est un de ces actes qui illuminent toute une vie. Assuré que vous ne connaissez pas l’histoire de la parigote. Céran devisent, faut que je vous la raconte : La parigote, nourrissonne de Maria, la sorcière, s’était trouvée orpheline de mère et abandonnée de son propre père, au bout de trois mois de nourrice. Maria l’avait gardée tout de même, l’utilisant le mieux possible dans ses sorcelleries, et l’envoyant mendier son pain sur les grandes routes. Brûlée de tout un côté, boiteuse, mal nourrie, mal nippée, sale à plaisir, les petiots du village la huaient sans cesse. Les grandes gens se détournaient d’elle comme en manière de dégoût. Elle passait, la parigote, à bon droit, pour paresseuse, voleuse, hargneuse, cherchant mal à faire en tout et partout. Madame la mairesse, le croiriez-vous ? la soutenait hardiment, l’appelait dans sa propre maison, et lui disait à chaque rencontre des mots d’amitié. Vous perdez votre temps, notre mairesse, répétait un chacun, elle se moque de vous par derrière. Une parigote, d’ailleurs, ça ne saurait être rien de bon. Notre mairesse ne se décourage pas pour si peu ! Elle moralisait la petiote, sans se soucier des dires. Or, elle avait obtenu de la placer chez le cordier de notre village comme tourneuse de roue ; mais la parigote, le second jour, planta là le cordier et s’en retourna vagabonder de plus belle. Madame la mairesse ne s’avoua point battue, elle monta jusqu’aux carrières, reprit la fuyarde. Ce qu’elle mit dans l’esprit de la parigote, je ne peux vous le dire ; tout ce qu’on raconte, c’est qu’elle se sentit le courage d’embrasser une pareille saleté, ce que voyant, la petiote, émotionnée de fond en comble, se jeta aux genoux de notre mairesse et lui promit monts et merveilles. Au jour d’aujourd’hui on a bel et bien vu que la parigote a un cœur comme les autres, et on se demande en catimini s’il était juste de la tant rebuter. Madame la mairesse parlait, ce dernier soir, de la marier à temps et heure avec le petiot Savoyard. M’est avis qu’il est bon que vous appreniez aussi l’histoire de ce Savoyard-là : Au village, de même qu’à la ville, il est d’usage de ramoner les cheminées. On voit venir, autour de l’hiver, les ramoneurs des pays lointains ; ils travaillent sous les ordres de ceux qu’ils appellent leurs maîtres : mauvais maîtres souvent ! qui les battent comme plâtre, les laissent geler de froid et crever de faim. Le métier est vraiment dur, dans nos villages surtout, car il n’y a pas de gendarmes pour défendre les pauvres petiots. Celui dont je vous parle, c’est encore notre mairesse qui l’a réchappé. Il se mourait de lassitude et de faim dans une grange, seul, comme un lépreux. Notre mairesse eut la charité de le racheter à son maître, moyennant la somme de cinquante francs ; puis elle l’a soigné, guéri. Le garçon a bon cœur, il est honnête, fort au travail et des plus rangés. Ne vous semble-t-il pas que la parigote et le Savoyard seraient bien unis ensemble ? Pour en revenir à Jean-Claude et à M. Céran, ils devisaient toujours, marchant côte à côte. Allez, monsieur Céran, disait Jean-Claude, vaudrait mieux que notre mairesse soit le maire de la commune. Ce n’est pas à elle, dit notre médecin, de présider votre conseil municipal, ni de surveiller la réparation de vos chemins ; mais, à la vérité, elle aurait dans la commune mille autres choses à faire et tout aussi utiles, si elle était mairesse pour de bon. Vous parlez de nos chemins, monsieur Céran, dit Jean-Claude, avec ça qu’ils sont réparés ! et puis que nous pouvons nous vanter d’être gouvernés par un maire bien avisé. À ce propos-là, faut que je vous redise une question que nous avons entreprise hier avec lui en plein conseil. Nous sommes, depuis l’année passée, en bisbille avec ceux de Morlinval pour une source qui traverse leur terroir. N’eurent-ils pas l’idée, il y aura tantôt un an, de nous couper le tuyau de notre fontaine ! Vous savez qu’au jour d’aujourd’hui les femmes vous consultent, rapport aux grosseurs qui poussent à leurs cous. Vous observez que l’eau de Saint-Brunelle est nuisible. Tout ça, c’est la faute de notre maire. Il ne veut à aucun prix de procès, et de plus il s’amuse à prétendre que l’eau de nos puits est préférable à l’eau de notre source. Ce vieux huguenot de père Roux, berger, soutient que d’aucunes fois il a perdu des brebis dans les ornières. D’autre part, tous les riverains des communaux empiètent à la queue-leu-leu. nous sommes emblavés d’un fameux maire ; et ma foi, un bonnet blanc, quelque peu malin, ne serait pas de trop pour nous débrouiller de nos embrouillages. Céran sortait de chez Jean-Claude, on s’en venait le prier de monter par la maison de Norine. La Rose était, à ce qu’on disait, tombée dans les convulsions. Je vas vous confier, ne vous déplaise, mon sentiment sur M. M’est avis que je peux le montrer tel qu’il est. Il jure de bon cœur, à propos de rien, et ne se gêne guère pour vous traiter du haut en bas. Sa première parole, quand on le dérange, surtout la nuit, n’est pas toujours celle qu’on désirerait entendre. si je devais vous raconter tout ce que je sais de lui, je n’en finirais point ; j’aime mieux vous récidiver qu’il est de la pure crème des hommes. Comme il se dévoue au pauvre monde ! il ne vous ruinera pas en drogues, prenez-le ; ses écritures vous conduisent plutôt chez le boucher que chez l’apothicaire ; on ne s’en plaint jamais, car souvent c’est par faiblesse qu’un chacun tombe malade au village. Notre médecin est grand ami de madame la mairesse, et presque aussi charitable qu’elle, ce qui n’est pas peu dire. Elle et lui, s’il vous manque quelque chose, sauront bien vous le trouver, soyez tranquilles. Céran, on l’aime fort à Saint-Brunelle, à cause de beaucoup de raisons. C’est un homme capable, je vous l’assure, quoi qu’il dise. l’entendre, ce n’est guère de sa faute quand nous guérissons. Madame la mairesse nous a prévenus de la modestie de notre médecin, et Jean-Claude dit que le mot de madame la mairesse signifie qu’il ne faut jamais donner de louanges à M. La Rose a été bien malade. Un chacun dit que c’est le départ de Pierre qui lui a donné cette maladie-là. Toinon, une mauvaise langue à faire battre ensemble des montagnes, raconte à ceux qui veulent l’entendre qu’il y a dans ce chagrin-là quelque chose de plus, assuré, qu’un simple chagrin. Tout de même, la Rose a bien pâti. Je ne veux point me faire ce qu’on appelle l’écho des méchancetés débitées en catimini sur le compte de la fille à Norine, ce dernier soir, à la veillée. Si la Rose n’a plus le droit d’être fière comme devant, je plains la pauvre petiote, elle n’est pas au bout de ses peines ! Monsieur le curé a entendu parler, dit-on, des cancans faits sur la fillette. Dimanche passé, il a annoncé qu’il prêcherait contre la calomnie, comme il appelle les bavardages des gens de Saint-Brunelle. J’irai à ce sermon-là, ne vous déplaise, et je vous raconterai mot pour mot ce qui y sera dit. Notre église n’est pas ce qu’on peut appeler une belle église ; elle est quasiment petiote, et je ne m’en plains guère, moi qui n’y mets les pieds que tous les trente-six du mois. Si vous allez jamais dans la semaine à Saint-Brunelle, je vous préviens d’avance, ne vous avisez pas de vouloir visiter notre église, car monsieur le curé pourrait bien vous jouer le tour qu’il a joué à un ami de notre mairesse. Cet étranger, par manière de distraction, était entré dans notre église, et, marchant son pas ordinaire, regardait partout, à droite, à gauche, en haut et en bas. Tout à coup notre curé sort de derrière un pilier, et adressant la parole à l’ami de notre mairesse : Monsieur, lui dit-il, venez-vous ici dans l’intention de prier ? Monsieur, je..., dit l’étranger, comme dans l’embarras. Venez-vous pour prier, oui ou non ? Non, Monsieur, dit franchement l’ami de notre mairesse, je venais pour voir l’église. Alors, Monsieur, dit notre curé, vous n’avez que faire ici ; un lieu saint n’est pas une maison publique. C’est aujourd’hui Pâques fleuries ; les bonnets blancs passent pour aller à la messe, les mains pleines de buis. Au retour, ce buis-là, béni, sera pendu aux quatre coins des maisons, dans le but de les protéger de tous désastres en général. monsieur le curé monte en chaire, faut faire silence. Écoutez, voilà ce qu’il dit : « Evigilabunt alii in vitam æternam et alii in opprobrium. « Ces paroles sont tirées de dessus la porte de notre cimetière. « Je vais vous parler de l’enfer, oui, de l’enfer ! (D’abord silence dans la chapelle de la Vierge ! Entendez-vous, bavardes ?) L’enfer (avez-vous envie de vous taire, une fois pour toutes ?), l’enfer, dis-je, l’enfer est un lieu de supplice établi par la justice divine pour loger et punir pendant l’éternité ceux qui ont par trop offensé le bon Dieu. L’enfer, mes frères, non, le feu de l’enfer est un feu malin qui s’attache à tous les sens qui ont péché, mais qui s’attache principalement à celui qui a le plus péché. Avez-vous offensé Dieu par la vue d’objets obscènes, de lanternes magiques, de mascarades, d’images immorales ? vous serez punis par la vue, per visum ! avez-vous tenu des propos impies, souillé vos lèvres de baisers impudiques, ou calomnié, oui, surtout calomnié vos frères ? c’est alors et surtout alors que vous serez punis par la bouche, la langue et les lèvres, per labia, linguam, per gustum ! Auriez-vous aussi prêté complaisamment l’oreille à la calomnie, aux discours des huguenots ? vous serez punis par l’ouïe, per auditum ! Vos mains ont-elles fouillé dans le sac du prochain ou violé les préceptes de la chasteté ? vous serez punis par le tact, per tactum ! Enfin, pour peu que vous ayez été libertins, buveurs, envieux, voleurs, blasphémateurs, mauvaises langues, calomniateurs, calomniateurs ! mes frères, dans quel état serez-vous dans l’autre vie ? feu dans les oreilles, feu dans la bouche, feu dans les membres, feu partout !!! « Vous riez, vous autres !!! « Ce soir, demain peut-être, vous frirez déjà dans la grande chaudière ! Savez-vous ce que c’est que le feu de l’enfer ? « Supposons que tous, autant que vous êtes ici, vous dégringoliez ensemble, au même moment, dans l’enfer, ce qui pourra vous arriver, sans que je vous le souhaite. le feu de l’enfer prendrait sur vous tous comme sur un tas d’étoupes. et vous voilà rôtis, tout aussi rôtis que les damnés qui sont là depuis six mille ans ! Riez donc à présent, tas de malins ! de monsieur le curé, tous les bonnets blancs croyant voir devant leurs yeux le feu de l’enfer, sans doute parce que la plupart avaient un de ces péchés sur la conscience, surtout le péché de calomnie, se sont mises à courir comme si ce feu-là prenait à leurs cottes, et, à réserve de monsieur le curé, des gens d’église et de Jeacquet le menteur, occupé à chanter son latin, un chacun, avec moi, se sauva de l’église. Qu’est-ce que vous pensez du sermon de notre curé ? Pour se faire une idée de monsieur le curé, faut savoir qu’il a été soldat. Il a des grands yeux, des grandes jambes, un grand nez et puis des grands bras ; c’est un fort homme, et qui sait, à l’occasion, nous donner un coup de main pour rentrer les vivres ou les blés quand le temps menace. De plus, vous le verrez toujours le premier dans les incendies. Sans malice, il est aguerri au feu. On peut appeler ça un brave homme, et la commune ne lui reproche pas son traitement. Si on a un brin de religion au village, c’est plutôt par rapport à monsieur le curé qu’au bon Dieu, je vous l’assure. Tout de même, comme dit Jean-Claude, un curé on le connaît ; s’il est mauvais, on le laisse là. Mais le bon Dieu qu’on prêche, on ne pourra donc jamais être sûr si c’est vraiment le bon,puisqu’on ne peut le voir face à face qu’après la mort et que les défunts ne reviennent jamais. Vous savez ou vous ne savez pas que Jean-Claude ne croit guère aux revenants ; que c’est un huguenot, un renie-Dieu, quoi ! Il prétend que dans une commune on a plus besoin de chemins que d’église, et que, si ce n’était de notre curé, qui est un honnête curé, et des bonnets blancs, qui ont besoin encore de religion faute d’usage, on pourrait laisser ruiner notre église et se passer de curé. Jean-Claude soutient que les bonnets blancs ont encore besoin de religion, faute d’usage, en prenant prétexte de notre mairesse qui est tant lettrée et qui ne va guère ni à la messe, ni aux vêpres, ni à confesse et ni à la communion. Pour en revenir à monsieur le curé, ne riez pas si jamais vous le voyez passer sur son âne, sa canne à la main, et ses grandes gigues traînassant à terre ; ne riez pas, c’est un brave homme ! Ne riez pas, quand bien même Mlle Dorothée tirerait par devant, à la longe, son frère et son baudet ; ne riez pas ! Pour un simple paysan, Jean-Claude en sait long tout de même ; il vous explique la feuille si bel et si bien, que souvent nous voyons plus clair qu’on ne pourrait le croire aux affaires de notre gouvernement. Quoiqu’à vrai dire, dans la politique, chez nous, le plus grand nombre ne voie jamais que la question des impositions. On se trouve si empêché, les mauvaises années, par ces maudites impositions, que ça flatte le pauvre monde aussitôt qu’on lui fait penser qu’il en paiera moins. Le gain n’est pas gros sur la terre, et c’est petitement qu’on vivote, après s’être donné beaucoup de mal. On devrait bien, par pitié, y regarder à deux fois avant de renchérir le gouvernement. Quand Jean-Claude, à ce propos-là, déblatère trop acrimonieusement, je lui dis comme ça : Bah ! faut espérer qu’un jour viendra où nous ne serons pas tant pressurés, parce qu’à mon idée, nous ne payons déjà plus les dîmes aux curés, ni les droits du seigneur, comme défunts nos grands-pères. On n’a pas bâti Saint-Brunelle d’un jour. Si nous crions une miette trop haut, je reconnais qu’on nous met à cause de peu de chose dans les prisons ; mais au moins on ne nous oublie plus, comme le temps passé, dessous les fossés des grandes tours. Jean-Claude me reproche d’aucunes fois de voir tout en beau. J’ai besoin de songer que nous allons et faisons de mieux en mieux ; d’après, je ne suis pas lettré, faut en convenir. Je bavarde là de même qu’une pie borgne. si mon bavardage vous gêne, passez-le. Adonc, le cabaret de Clarisse Manot est un cabaret suffisamment propret pour un cabaret de village. À lui tout seul, il tient la façade de l’église ; rapport à ça, monsieur le curé avait soi-disant parlé de le faire fermer pendant les offices. Nous avons appelé monsieur le curé devant notre conseil municipal, et puis Jean-Claude lui a dit comme ça : Monsieur le curé, prêchez les bonnets blancs, c’est votre affaire ; mais tant qu’à vous mêler de jouer au garde champêtre dans notre commune, tâchez de ne pas vous en aviser ; sauf le respect que nous vous devons, monsieur le curé, ça pourrait finir mal et se gâter. Pour l’amour de Dieu, faites votre métier, monsieur le curé, mais laissez-nous tranquilles. Content ou non, monsieur le curé a répondu comme ça, en ayant l’air de se gausser de nous : « Si c’est par amour de Dieu, mes enfants, que vous voulez garder votre cabaret ouvert pendant la messe, à votre aise ! J’ajouterai même, si vous l’exigez, boire, c’est prier. » Et puis il n’en a plus été reparlé. Dans notre pays, voyez-vous, bien que les bonnets blancs aillent volontiers à la messe, on n’est pas toqué de religion. Aussi, à dire le vrai, il n’y a jamais guère aux vêpres, en tout, en tout, que monsieur le curé, sa sœur, le maître d’école, la petiote à Perpétue, Jeacquet le menteur, et puis la mère à Toinon qui est sourde comme un pot. Monsieur le curé, voyant le dimanche notre cabaret plein comme un œuf, du matin au soir, en avait été un brin jaloux. Clarisse Manot, la cabaretière de Saint-Brunelle, est une petiote femme quelque peu appétissante. Les jours notables, avec ses souliers à boucles, ses chausses bien tirées, sa cotte de futaine rouge, sa casaque à fleurs et sa marmotte en vraie soie, elle a vraiment un air de quelque chose, à réserve de son cou qui commence à enfler, si vous vous en souvenez, de la pure faute de notre maire. Pour lors, le dimanche de Pâques fleuries, comme j’entrais au cabaret, Jean-Claude me cria de l’autre bout de la salle : que je réponds ; tu en parles ma foi bien à ton aise. Je n’ai point de bonnet blanc qui m’aide, et ce n’est pas étonnant si j’arrive des derniers. Va vitement t’asseoir, dit le père Roux, berger ; Jean-Claude, notre avocat de pignon, t’attendait pour expliquer la feuille. Adonc, dit Jean-Claude, les affaires se brouillent ; ça m’a quasiment l’air de la bobine de Thérèse, à certains jours ; faudra casser le fil. Dieu merci, non, dit Manot, l’homme de Clarisse, qui se croyait toujours obligé de prendre le parti du gouvernement ; comme le disaient encore les gendarmes l’autre jour, notre roi, c’est un malin. Qu’est-ce qui te dit le contraire, imbécile, reprit Jean-Claude ; on n’en est pas sur le compte de son esprit à cet homme ; pour malin, il l’est, assurément, et même si bel et si bien que m’est avis qu’il s’amuse à entortiller les autres ; on te dit que les affaires se brouillent et on te le soutient ; tais-toi, Manot. Oui, tais-toi, dit Clarisse qui me servait un demi-litre, puisque Jean-Claude te soutient que tu n’y vois goutte. Tâche, Manot, de taire ta langue, dit Jean-Claude ; toi qui crois que le roi d’au jour d’aujourd’hui c’est toujours le même d’avant la révolution de 1830. Tiens, dit Manot, comme si un roi et puis un roi, ça n’était pas toujours la même chose, d’un sens. Tu as raison, Manot, sans le savoir, un roi, puis un roi, c’est toujours la même chose, d’un sens ; c’est comme un tisserand et puis un tisserand, ça fait des chaînes et puis des trames. C’est justement ça, que je reprends, comme tisserand de mon état. Sans comparaison, dit Jean-Claude, d’un tisserand à un roi, parce qu’un tisserand ça fait de la toile et un roi ça fait des contributions. Chacun son métier ; faut des tisserands et puis un gouvernement, coûte que coûte : le gouvernement, afin d’empêcher les malintentionnés de se révolutionner à tout bout de champ ; le tisserand, afin de... que je dis, quand même on se révolutionnerait un brin de temps en temps, qu’est-ce que ça nous fait, pour ce que nous avons à y perdre ? et même j’opine que nous y gagnons toujours un tantinet quelque chose aux révolutions. Oui, mais, dit Clarisse, qui pouvait, quoique bonnet blanc, donner sa parole librement avec nous, comment feraient ceux qui ont leur argent placé dans le gouvernement, s’il n’y avait plus de rois ? Supposez, par exemple, le maître de notre château, et tous les rentiers d’État. Allez, allez, il faut un gouvernement, quand ça ne serait que pour les riches ; ne prêchons pas tant notre propre saint. Charité bien ordonnée, c’est de commencer par soi-même, Clarisse, que je lui dis. Hé bien, révolutionnez-vous, Cellier, qu’elle me dit en gouaillant ; ce n’est ni votre femme, ni vos enfants qui vous empêcheront de suivre votre idée. Si j’étais assuré de trouver une ménagère habile et tournée comme toi, Clarisse, que je dis en la prenant à bras-le-corps, je chercherais à me marier peut-être. Pas de galanterie ni de sornettes, dit Jean-Claude ; parlons peu et bien. Je recommence à vous soutenir que les affaires se brouillent ; vous m’observez qu’un paysan comme moi ne peut pas voir fort clair dans des comédies pareilles ; moi, je vous récidive que les gazettes ne m’ont pas l’air d’avoir plus d’éclaircissement. Ça n’empêche, dit le père Roux, berger, qui se sentait toujours une espèce de faiblesse à l’endroit des armées de la guerre, qu’il faut convenir que nous sommes des crânes soldats, et puis que, depuis la prise d’Alger, nous savons nous battre, n’importe pour qui ni pour quoi, fût-ce ! dit le garde champêtre, ce n’est point déjà si beau des soldats ; ne semble-t-il pas des bêtes sauvages ? Une preuve, c’est que Jean-Claude nous a lu que les plus sauvages se battaient le mieux. Je n’ai jamais été poltron, moi, un chacun le sait ; mais quand j’ai vu commencer cette guerre-là dans l’Alger, foi de Sylvain, nom de nom ! Et tu as eu raison, père Nom-de-Nom, dit Jean-Claude ; il y a beaucoup à reprendre sur les guerres, pour les lettrés, et même d’aucunes fois sur les rois. dit Jeacquet, qui arrivait toujours à l’heure de répondre Amen. dit Manot, voulant s’attirer la pratique de Jeacquet. Je dis à Manot, comprenant ses intentions : Tais-toi, Manot, ou bien nous irons politiquer dans une autre auberge. Clarisse, la fine mouche, envoya à son homme une giroflée à cinq feuilles, et Manot s’en alla en sifflotant regarder sur sa porte si j’y étais. Gaspard traîne partout la grande Jacqueline ; devinez pourquoi ? Vous ne pouvez l’ignorer plus longtemps, quoique ça me coûte de vous le dire : la Rose est enceinte ! Un chacun tombe d’accord quand on avance que cet enfant-là ne peut être que de Pierre le dragon. Mais le fieu du maître d’école, depuis son départ, n’a pas écrit un mot à sa promise. disait l’autre jour le garde champêtre, le gouvernement n’a guère pitié de nous. tuer le corps de nos enfants, il tue leur cœur, afin d’en faire des meilleurs soldats. Pour bien se battre, il faut être dur comme un canon, chacun sait ça. Devise-t-on dans le village sur la fille à Norine ! elle n’avait guère besoin d’être si rétue autrefois pour se trouver au jour d’aujourd’hui tellement ravalée. La vertu chez nous, apprenez-le, est soi-disant une grandissime chose. Malheur, malheur au bonnet blanc qui s’oublie ! On ne lui épargne au village ni une parole méprisante, ni un affront. Cachez-vous habilement, fillettes de Saint-Brunelle, s’il vous plaît d’aimer tout au long sans le consentement de notre maire et de notre curé ; cachez-vous habilement ! Allez sans bruit, par les nuits noires, au rendez-vous, et, coûte que coûte, ayez soin de ne jamais porter le fruit vivant de votre faiblesse : péché caché est à moitié pardonné. Aussi bien, quand pareil fléau vous frappe, pauvrettes, prenez garde qu’on s’en aperçoive ; on vous pousserait à quelque acte de désespoir, et, selon votre caractère, vous pourriez arriver à quitter le pays, à vivre journellement de haine et d’effronteries, ou même encore à vous détruire, vous ou votre enfant. Avec un doute ou deux on pourra vous défendre ; mais si vous avez chuté visiblement, ne comptez sur personne, non plus sur vos compagnes, vous n’obtiendrez que blâme et malveillance ; bien mieux, si vos amies des temps passés peuvent, reniant et rusant, s’innocenter de leurs défauts à votre profit, elles vous accuseront, soyez-en sûres. parce qu’à force de ramasser des ordures à tous les fumiers, on finirait par embourber votre chemin, et, quoi que vous fassiez, vous seriez empêtrées, salies à toujours. Jean-Claude, qui soutenait sa nièce envers et contre tous, ne manquait pas de batailles ; mais, à lui seul, il était brave comme tout le village réuni. La fille à Norine trouvait donc à qui parler de ses humiliations, et, tôt ou tard, je vous assure qu’elle serait arrivée, son oncle aidant, à se défendre une miette, mais si peu que rien. Désirée et Armandine, festoyées chez les dévotes, avaient fini par monter la tête de leur mère contre la Rose, de sorte qu’on abreuvait de misères la pauvre petiote, au dedans comme au dehors. Un beau matin, Jean-Claude, voyant la fille de sa sœur tout à fait désespérée, prit le parti de s’adresser à madame la mairesse. Il lui dit tout : la trahison de Pierre, les méchancetés des gens du village, et, pour dernière preuve, que M. Céran venait de lui confier en catimini que si on ne parvenait pas à remonter le moral de la Rose, la fillette serait morte avant un mois. Qui donc au monde pouvait remonter le moral de la Rose et faire taire les mauvaises langues ? Personne, à réserve de madame la mairesse. Mon bon Claude, répondit notre mairesse aux prières de l’oncle désolé, je vous remercie d’avoir pensé à moi. Dès aujourd’hui j’agirai, et puisse mon influence être aussi salutaire que je le désire ! dit Jean-Claude en quittant la maison du maire. Vers les deux heures de l’après-midi, un chacun, dans le village, put voir madame la mairesse entrer chez Norine. Quand elle l’aperçut, la Rose, se figurant qu’elle allait lui faire des reproches de sa conduite, tomba morte sur le plancher. Madame la mairesse, qui possédait dans une toute petiote bouteille le secret de ravigoter les gens, l’eut bientôt aidée à se remettre de sa faiblesse, et tout de suite la brave femme dit, en présence de Norine, de Désirée et d’Armandine : Rassurez-vous, Rose, je viens vous tendre la main ; on m’a prévenue de votre découragement. madame la mairesse, dit Norine, flattée de l’intérêt qu’une dame comme madame la mairesse prenait au malheur de sa fille, elle en aurait du courage, si elle savait encore prétendre à l’amitié des honnêtes gens ; mais, au jour d’aujourd’hui, c’est une fille perdue. dit la Rose en pleurant, et méprisée pour toujours. Vous exagérez la faute, mon enfant, dit la mairesse ; elle n’est pas si grave. Me voilà prête à vous excuser. Mais j’y pose des conditions : il faut que je trouve chez vous force et confiance. Madame, madame, dit Norine, rendez-lui l’honneur et le courage, rendez-lui l’estime d’un chacun, nous vous bénirons. Et la pauvre vieille Norine se jeta aux genoux de notre mairesse, avec ses trois filles, en répétant à travers ses sanglots : Sauvez-nous l’honneur, prenez pitié de nous ! Relevez-vous, dit la mairesse en pleurant malgré elle. Allons, mes bonnes amies, la Rose peut encore être respectable et respectée, croyez-en moi ; prenez courage, ayez confiance, et, puisque l’approbation et l’estime d’un chacun vous sont à ce point nécessaires, je vous ferai reconquérir cette estime et cette approbation, croyez-en moi. Depuis ce temps-là, elle apporte souvent des livres chez Norine, et le soir, quand la Rose rentre des champs, pendant qu’Armandine, Désirée et leur mère tournent leurs fuseaux, madame la mairesse apprend la couture à sa protégée. Il n’y a pas de couturière dans Saint-Brunelle ; pour rien du tout on se voit forcé d’aller à Morlincourt. Assuré que si la Rose devenait habile, elle aurait de l’ouvrage autant qu’elle en voudrait. Il faut vous dire que tout le monde est retourné du côté de la maîtresse à Pierre le dragon. On s’est dit comme ça, voyez-vous, que notre mairesse ne soutiendrait jamais un quelqu’un qui n’en vaudrait pas la peine. c’est que les plus malintentionnés ne trouveraient ni peu ni beaucoup à reprendre sur la femme de notre maire. Aussi on la respecte de toutes manières, comme bien vous pensez. Âme qui vive ne pourrait se vanter, dans notre pays, de n’avoir jamais eu recours à elle, une femme si obligeante, si charitable et si lettrée. Quoiqu’elle ne soit presque point dévote, notre curé la préfère de beaucoup à la dame du château, parce que, comme il dit, chacun fait le bien à sa manière, et du bien c’est pas du mal ; adonc, que le bon Dieu demande plutôt des belles actions que des belles toilettes. Depuis que le petiot de Toinon est mort subitement par la piqûre d’une mouche charbonnière, notre mairesse a établi dans la mairie une espèce de pharmacie. Pour lors, comme les bonnets blancs sont repréhensibles sur tout, notre mairesse, dans la crainte de manquer au gouvernement, prend ses drogues chez l’apothicaire de Morlincourt, qui vend hors de prix, mais qu’elle se garde bel et bien de choquer, de peur des chicanes. Puisque nous voilà sur le compte de la bonté de notre mairesse, apprenez que, quoiqu’elle ne soit pas d’une richesse extraordinaire, elle trouve le moyen d’aider tout le monde, soit d’habits, soit de vin, soit de viande, soit d’argent, soit de remontrances qu’on ne saurait trop écouter. Parce qu’elle est la femme de notre maire, elle est censée, aux yeux des bonnets blancs, qui ne connaissent pas les lois, censée avoir plus de droits que les autres. Nous qui sommes du conseil municipal, nous savons bien ce qu’il en retourne, mais fût-ce ! nous la laissons faire et ordonner, sans avoir à nous en mordre les pouces. Notre maire, qui ne s’occupe de rien, n’y trouve rien à Mais, comme disait Jean-Claude à la dernière réunion, faudra s’arranger de manière à rechanger les choses. Nous signerons, le conseil en tête, et puis les hommes majeurs du village, et puis les bonnets blancs, à nous tous, une pétition au roi d’au jour d’aujourd’hui, dans le seul but de nommer notre mairesse légitimement à la place de notre maire ; de plus, nous pousserons monsieur le curé à y mettre son griffonnage, et puisqu’il dit toujours que c’est les bonnets blancs qui ont perdu le monde, et que beaucoup de gens le croient, nous le forcerons de se démentir, rapport à notre mairesse : une fois n’est pas coutume ! Si on nous refuse et puis qu’il faille se révolutionner un brin... Je vas vous parler là d’une chose qui n’est pas fort gaie, mais fût-ce ! puisque je vous dis tout, écoutez : Dans les villes, vous êtes braves peut-être. Pourtant, ne vous pressez trop de nous traiter de lâches ! Pensez, à part vous, combien doit être dur le moment où on quitte le pays, l’ouvrage, les parents, les amis, ses amours... Adonc, ne nous accusez jamais, quand, dans le but d’échapper au sort, nous faisons tant et plus. D’aucuns pères et d’aucunes mères, c’est vrai, à force de patience et de courage, finissent quelquefois, sou sur sou, sueur sur sueur, par amasser une somme suffisante pour se racheter un fieu : ceux-là on les compte dans nos pays. D’autres sacrifient leur aîné pour sauver leur second, ou bien encore leur second pour sauver leur troisième. Celui qui se dévoue aux autres s’engage vitement de peur de fléchir en face d’un bon numéro : cet acte-là n’est pas vraiment rare aux environs de Saint-Brunelle. C’est triste, savez-vous, lorsqu’on a assuré son fieu d’avance, afin de payer moins cher, de le voir sortir avec un bon numéro. tout notre argent donné pour rien ! quelle grêle sur les pauvres familles. Tous les ans, quand elle approche, chacun gémit par prévoyance, peur ou souvenir. Qui voudrait croire à leur indifférence ? Pourront-ils quitter sans regrets tant de choses attachantes, tant d’habitudes, tant d’affections ? Craintifs, le jour fatal approchant, pourchassés par le danger, les pauvres petiots commettent souvent des actions blâmables. Je peux vous en donner un exemple ou deux sur mille. Céran, revenant de Morlinval, ramassa quelque chose sur la route. Une heure après, le fieu du berger de Morlinval vient le consulter pour son pouce coupé, d’après son dire, accidentellement. Céran sort de sa poche ce qu’il avait trouvé : ce n’était pas autre chose que le pouce en question. Fallut recommencer l’opération mal faite ; vous pensez, quelle souffrance ! Dans les nuits sombres, on aperçoit souvent un jeune gars qui, sans bruit, prenant les sentiers détournés, se faufile jusqu’aux carrières de la montagne : que va-t-il chercher ? Près de la fontaine Sainte-Radegonde, dans un trou noir creusé sous le rocher, niche Maria, la sorcière. Une tête de mort, quelques sales bottes de paille sur lesquelles se roulent quatre ou cinq parigots, c’est tout ce qu’on voit et rencontre en son chenil. D’aucuns prétendent qu’il se promène, par ce réduit-là, des bêtes de toutes couleurs et de toutes formes : c’est dans leur esprit qu’elles se promènent, ces bêtes-là ; moi, je n’y ai jamais vu qu’un simple corbeau. Les filles vont secrètement aussi consulter la sorcière, à certains jours, et elle leur donne pour quelques sous les herbes dont elles ont besoin. Quant aux fieux, ils vendent chez elle leur âme au diable, dans l’espoir de tirer un bon numéro. Celui auquel de préférence on s’adresse, c’est à un rebouteur nommé Vulcain ; il possède le moyen de vous rendre à moitié aveugle ou sourd, en vous faisant mettre de certaines lunettes ou corner aux oreilles de certaine façon ; le moyen de vous rendre jaune comme de la cire, en vous forçant d’avaler de mauvaises drogues ; le moyen de vous couvrir le corps de plaies : tout cela pour un temps, jusqu’après la révision ; il le soutient du moins. Mais je connais plus d’un gars resté lépreux, aveugle, sourd ou malade de l’estomac. L’année passée, il en est tombé au sort cinq de Saint-Brunelle. Sur les cinq il n’y en a eu qu’un de réformé ; il a si bel et si bien contrefait l’idiot, le simple d’esprit, qu’ils n’en ont jamais voulu, les majors ! Au jour d’aujourd’hui, nous n’avons que Gaspard, le petiot Denis et le fieu de Toinon. J’irai à Morlincourt, et je ne serai pas le seul. D’abord, Norine, Désirée, Jean-Claude, viendront pour le petiot Denis qui est promis à la seconde de Norine ; ensuite Toinon, la petiote à Perpétue, sa mère, ses cousins et cousines, à cause du fieu de Toinon ; la grande Jacqueline et le père Roux, berger, avec Gaspard ; puis d’autres, comme moi, de simple amitié ou curiosité. Le petiot Denis, Gaspard, le fieu de Toinon, sont appelés par un chacun pour boire un coup avant de partir... Leurs promises attachent en pleurant à leurs casquettes, selon l’habitude, des rubans blancs, rouges et bleus. Faut se mettre en chemin ; les routes sont pleines de monde ; les fieux chantent à tue-tête en criant : Vive la France ! M’est avis que plus d’un se passerait volontiers de la servir de cette façon-là. Tout le monde n’est pas brave, et je ne blâme que ceux qui veulent, sans l’être, le paraître. Après ça, il peut y en avoir qui prétendent que pour deux sous chaque jour, ce n’est pas tout profit de donner son temps, sa vie et son sang au gouvernement. Si on croyait les guerres entreprises dans le seul but de défendre le pays, les paysans, et ce qui doit être défendu, assuré qu’on ne ferait ni une ni deux, qu’on repartirait comme défunts nos grands-pères sans prendre le temps de mettre ses souliers, qu’on repartirait avec ses sabots ! Adonc, parce que le nom de notre village commence par un B, il faut que nous soyons les premiers arrivés. Tout de même, ça fait une rude émotion de voir les pères, les mères, les promises, qui pleurent, qui chantent, qui dansent, qui crient, quand les garçons sortent avec un plus ou moins bon numéro. À mon idée, il y a de quoi rendre malades ou folles, et ça se voit quelquefois, les fillettes vraiment attachées à leurs galants, d’ignorer ce que le sort leur réserve, et d’apprendre tout d’un coup que le promis part pour sept ans, peut-être pour toujours. Ceux qui ont de l’argent ne connaissent pas cette torture-là. Il y a deux années, un fieu de Morlinval, fou de contentement, agitait au-dessus de sa tête, en haut du perron de la mairie, le numéro cent cinquante ; au lieu de descendre marche à marche l’escalier, il saute d’un saut jusqu’à sa promise et tombe devant elle sur le pavé, le front ouvert en deux. On a beau dire, nous avons à notre tour des émotions qui en dépassent d’autres. Pas moins, voilà que Gaspard, le petiot Denis et le fieu de Toinon arrivent bras dessus, bras dessous, chantant et se dandinant avec trois bons numéros à leurs casquettes ! Il ne faut penser qu’à soi, tant pis pour ceux qui pleurent à côté de nous ; c’est notre tour de rire, nous avons pleuré l’an passé. un chacun en chemin pourra parler de noces. Pourquoi ne pas les faire, le même jour, les trois ensemble ? voilà encore une conscription de passée ! Comprenez : un assaut, une calamité. Il s’agit bien des noces, ma foi ! Voilà une aventure, en voilà une ! Je m’en vas vous conter comment ça s’est passé. Avez-vous entendu parler du pré Brugnon, un pré qu’il faut traverser pour entrer dans notre cimetière ? J’opine qu’afin de vous donner une idée de l’endroit où se trouve le pré Brugnon, il est bon que je vous dise comment est placé notre village. De la vallée, Saint-Brunelle se présente à mitan-côte ; les maisons, soit en bouquets, soit esseulées au milieu de leurs courtils, semblent semées par un apprenti semeur. Au jour d’aujourd’hui, les seigles verdoyants de la montagne se dressent tout droit, comme pour faire endêver les sapins du château. Notre église, notre cimetière, et par ainsi le pré Brugnon, se trouvent, vous le voyez, au bas du versant. Adonc, au rebours de quelques villages, on arrive chez nous tout droit sur la grand’place. Si bel et si bien que, quand on rentre des champs ou quand on sort des maisons pour y aller, il faut forcément passer entre l’église et le cimetière, dans le pré Brugnon. Depuis que le monde est monde, on avait toujours entendu éternuer dans les ruines du couvent Brugnon. Aussi, soit crainte des pierres qu’on recevait quand on oubliait de dire : « À votre souhait ! » soit habitude, soit politesse à l’égard des âmes enrhumées des moines défunts, un chacun, en passant, n’oubliait jamais de répéter à chaque hatchic ! qu’il croyait entendre : « À Or, à partir de la Toussaint dernière, il était venu s’établir, vers l’heure de la nuit, dans le pré Brugnon, un grandissime revenant. Fallait mettre, chaque fois qu’on traversait le chemin, un sou sur le mur du cimetière, faute de quoi on se trouvait roué de coups de bâton. Chacun s’exécutait donc par force, non sans envoyer le revenant au diable. Dizy l’avare calculait qu’au bout de l’année ça ne laisserait pas de constituer une rente d’une quarantaine de francs, sans compter les intérêts de l’intérêt. Faudra se monter la tête à deux, dans le but de voir quelle mine il a sous le suaire, ce revenant-là, disait Jean-Claude. Il n’y a pas de presse, pour un sou de temps en temps, de se faire estafilader ou précipiter vivant dans les flammes de l’enfer, répondait-on. D’aucuns, d’ailleurs, prétendaient que dix forts hommes ne pouvaient venir à bout d’un esprit. Toinon, la femme Lambin et la petiote à Perpétue ajoutaient qu’une nuit, en retournant de Morlincourt, elles avaient vu, comme je vous vois, plus de cent revenants danser sur les murs du cimetière, et qu’elles s’étaient trouvées obligées cette fois-là de donner cent sous à elles trois. les esprits de la terre se feront fête de nous rançonner si on ne les bouscule, avait dit le père Roux, berger, qui ne croit guère plus aux revenants qu’au bon Dieu et à ses saints. Jean-Claude, à la fin des fins, se consulta avec le père Roux pour savoir un peu de quelle manière on pourrait sortir de cet embarras-là. L’idée d’affronter un esprit corps à corps ne devait germer que dans deux têtes de huguenots. L’un et l’autre cachèrent leur projet au monde, parce que, voyez-vous, ils soupçonnaient une personne vivante, soit du pays, soit des environs, de nous jouer un pareil tour. Adonc, par une nuit bien éclaircie, comme neuf heures sonnaient à l’horloge de notre église, Jean-Claude et le père Roux, berger, se faufilèrent derrière les haies jusque sous les murs de notre cimetière, devisant tout bas de même que si rien n’était, se proposant juste et bonnement dans cette affaire-là de jouer du gourdin à qui mieux mieux. Tout à coup des ruines du vieux couvent le revenant grandissime sortit lentement, puis pas à pas, comptés et mesurés, regardant à droite, à gauche, devant et derrière, il s’avança pour se placer à sa place ordinaire. Arrive donc vitement chercher la monnaie qui t’attend ! dit le père Roux, berger, si bas que l’esprit n’aurait su l’entendre. Père Roux, dit Jean-Claude en empoignant son bâton, toi qui as vu comment ça se passe dans l’armée de la guerre, fais à D’ailleurs, comme plus vieux, à toi le premier coup ! Les deux huguenots ne firent qu’un saut jusqu’au revenant, qui regardait venir la pratique tranquillement assis sur le bord du chemin. Le père Roux allongea un coup de gourdin sur le dos de l’esprit. ça se mit à hurler comme une personne naturelle. cria Jean-Claude en prenant le drap d’une main, pendant qu’il tapait de l’autre. Le revenant ne décessait de hurler. dit le père Roux, berger ; tais-toi, ou je t’assomme ! reprit Jean-Claude, dis ton nom, ton nom véritable, ou je te fais passer à l’état d’esprit pour tout de bon ! le revenant courait à toutes jambes, entraînant les deux bûcheurs. Adonc, au moment où ils tiraient le plus fort, patatraque ! les voilà qui culbutent à la renverse, le drap dans les mains. dit Jean-Claude en se relevant ; nous devions nous méfier de ce jeu-là. Je vas courir après, dit le père Roux, en se frottant les genoux. Au même moment, comme ils regardaient de quel côté le revenant se sauvait, ils se mirent à crier : Tiens, c’est un bonnet blanc ! Tout de même, ils ne se trompaient guère, on l’a bien su le lendemain. dit Jean-Claude ; faut pas se complaire à Nous avons le drap, il est marqué ; allons nous coucher, il sera temps au jour de chercher à qui il appartient. Je me charge de découvrir ça un moment ou l’autre. Il faisait un beau clair de lune, et quoiqu’il fût l’heure des vrais revenants, rien ne bougeait dans le cimetière. Voilà de quoi faire passer aux âmes de défunts les moines tous leurs rhumes de cerveau, dit le père Roux, berger, en goguenardant. Parlons peu et vite, dit Jean-Claude qui marchait toujours droit au but. Il s’agit au jour d’aujourd’hui de profiter de cette histoire-là pour chasser tous les revenants de Saint-Brunelle. dit le père Roux ; ça ne sera plus difficile à cette heure. Comme bien vous pensez, un chacun se disait le lendemain : puisque ce revenant-là n’en était pas un de vrai, pourquoi donc qu’il n’en serait pas de même des autres ? Fallait voir les remerciements qu’on donnait à Jean-Claude, surtout Dizy l’avare, un homme qui se promène les mains dans les poches pendant que son argent travaille pour lui. Il criait sur la place, en prenant les épaules de Jean-Claude : Mon cher ami, tu m’épargnes deux sous chaque jour ; c’est d’un brave homme, Jean-Claude ; je te souhaite tous les bonheurs. Souhaite-lui de ne jamais tomber dans tes griffes, dit Clarisse Manot qui se trouvait là : Dizy l’usurier ! Chez nous on ne peut pas souffrir, voyez-vous, les gens qui prêtent avec intérêts. J’en reviens encore à notre histoire de revenant. Croyez-le, si vous le pouvez, le bonnet blanc qui avait eu l’idée de nous jouer un pareil tour, c’était la propre servante du fermier d’à côté de nous ! une fille des bois qui passait soi-disant pour honnête ! Son compte a été vitement réglé, ne vous inquiétez pas. Mais avez-vous déjà entendu parler d’une semblable aventure ? Je suppose, elle aura servi à quelque chose. J’opine qu’au jour d’aujourd’hui on ne sera plus si craintif en traversant le chemin des Hommes-sans-Têtes ; qu’on ne rabâchera pas tant de bêtises quand on rencontrera, par hasard, un lapin blanc ; que quelques-uns se risqueront à sauter de nuit, au lieu de faire un détour de trois quarts de lieue, les fossés Poulains ; et qu’à réserve des furolles qui mènent les ivrognes dans les fossés, on ne croira plus chez nous, en tout, en tout, à rien de diabolique ni de surnaturel. Chez Norine, chez la grande Jacqueline, chez Perpétue, tout terluit du haut jusqu’en bas. Les commères de notre village se sont partagé la besogne sous les ordres des trois grands cordons [10] . Sous leurs ordres on a récuré les casseroles, épluché les légumes, plumé les volailles, enfourné et défourné les gâteaux et les flans, puis, dès le fin matin, dressé les tables dans les maisons. Pour les hommes, ils sont descendus aux caves, dans le but de percer les muids de cidre et de vin du cru. Il y a passé quinze grands jours que les ménagères conservent leur crème. J’opine qu’on pourra user à foison du beurre dans les sauces. Le soleil, a dit le père Roux, berger, s’est levé de joyeuse humeur ; il nous fera, ce jour d’aujourd’hui, gaie mine et honnête visage ; nous lui rendrons ses politesses en camarades. Je m’habille la porte ouverte, afin de mieux reluquer les allants et venants. Les invités des environs arrivent de toutes parts : les hommes, en manches de chemise, leur habit au bout d’un bâton ; les femmes soigneusement endimanchées et la cotte retroussée jusqu’à la jarretière. Voilà madame la mairesse en grandissime toilette. Je vas encore être en retard, alerte ! Ce que c’est pourtant que de n’avoir pas de bonnet blanc pour son service ; faudra que je me marie ; oui, mais... je mettrai ma cravate et je boutonnerai mon gilet en chemin. Je me rends à la noce de Désirée et du petiot Denis. Quoique étant invité ailleurs, j’ai préféré aller chez Norine. Comme j’entrais, je vis Jean-Claude qui me parut avoir un air extraordinaire. Jean-Claude, que je lui dis ; tu me sembles inquiet pour un jour de fête. Jean-Claude se plaça en face de moi, et me dit d’une voix émotionnée : Faut que tu m’accordes qu’on n’a jamais vu, depuis que le monde est monde, une femme si belle de bonté qu’elle. Pour ça, c’est vrai, mon camarade. Tiens, dit Jean-Claude, une preuve de plus qui va te toucher comme moi au fin fond du cœur : elle est ici, dans cette chambre-là, avec notre mariée, le maître d’école, la Rose et Norine ; ce qu’elle y fait, on ne saurait le deviner, c’est une femme si avisée pour le bien ; de plus, elle dîne avec nous, du même dîner. répéta-t-il en voyant sortir notre mairesse de la chambre de sa nièce, non jamais, au grand jamais, Cellier, on n’a pu voir une femme plus belle de bonté. Durant le temps où Jean-Claude me parlait, tout en l’écoutant j’entendais aussi babiller ma tête. Je me ramentevais vite et vite, à part moi, tant et tant de choses bienfaisantes de notre mairesse que, quand je la vis paraître suivie de la vieille Norine en pleurs et de la Rose au bras du maître d’école, je ne sus, la corde eût-elle été au bout de mon dire, m’empêcher de crier : Jean-Claude me prit le bras et puis le cou, en répétant : Et mettant sa bouche à mon oreille, il me dit : longtemps, les uns au bout des autres... de même que si nous avions été ses petiots enfants, et elle se murmura, les larmes aux yeux : Ils m’aiment et je vaux si peu ! La mariée étant prête et l’heure venue, chacun prit sa chacune et on se mit en marche pour la mairie. Les trois noces se rencontrèrent dans les chemins et on vit une assez belle moitié du cortége ; mais c’est au sortir de l’église que je vous en parlerai plus longuement. Nous voilà donc à la mairie. Si vous voulez faire connaissance avec notre maire, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion. Allez, c’est un homme indifférent à un chacun, qui ne s’inquiète de rien au dehors et se tourmente de tout chez lui. Notre mairesse ne se plaint à âme qui vive, mais j’opine qu’elle est moins heureuse que de droit. De la mairie on entre à l’église. À cette heure, les messes de mariage sont bientôt dites ; depuis que monsieur le curé s’est permis d’abolir les anciennes coutumes, on ne s’y reconnaît plus. Le temps passé, au moment où les mariés se trouvaient sous le drap, un garçon choisi d’avance se détachait de la noce, s’approchait de l’épousée, et puis, lui levant la cotte, il dénouait à son mollet un large et long ruban. Adonc, pendant que les époux et la famille allaient signer à la sacristie, les garçons de la noce sortaient de l’église et achetaient sur enchère un morceau du ruban délié. Au jour d’aujourd’hui cette cérémonie-là se passe à table. Je suis sûr d’avance qu’à la noce de Désirée on n’osera la faire, rapport à la présence de madame la mairesse. Il n’est pas dans les habitudes de notre curé de prêcher longtemps les noces, si bel et si bien qu’au bout d’une petite heure, un chacun, derrière les mariés, se dirigea vers la sacristie. Faut que je vous raconte le tour que Jean-Claude y a joué. Lui, Dizy l’usurier, et puis moi, nous nous trouvions réunis, devisant de choses et d’autres ; tout à coup Jean-Claude se retourne et dit, en montrant l’ouverture d’un tronc des pauvres : Je parie qu’une pièce de cent sous ne passera pas là, et, sur ce dernier mot, il me fit signe. Je tiens le pari, cria Dizy, combien ? Et Dizy sortit de sa poche une pièce de cent sous qui paraissait fraîchement récurée. Il prit cette pièce entre le pouce et le premier doigt de sa main, puis l’essayant au-dessus de la fente du trou, il cria : dit Jean-Claude en lui poussant le coude. La pièce tomba dans la boîte, plus moyen de la ravoir. Jean-Claude tira de son gousset un demi-franc et le plaça dans la main de l’avare, en disant : Tout le monde, comme bien vous pensez, donna raison à Jean-Claude et gouailla Dizy. Mais, pas moins, nous sortons de l’église et, les violons en tête, les trois cortéges défilent. C’est seulement à cette heure qu’on peut juger des toilettes. les femmes d’à présent se mettent aussi bien que les dames de l’ancien temps. Les vieux bonnets blancs de notre pays prétendent que c’est une honte ; moi, je ne cesse de leur soutenir que les belles affaires ne coûtent pas plus cher maintenant que les laides autrefois. Toujours les vieilles gens s’imaginent que rien ne vaut ni ne vaudra les réjouissances de leur jeunesse. Quand nous nous ferons vieux, nous penserons de même. Tâchons, plutôt que de blâmer, d’expliquer les choses. M’est avis que nous en retirerons profit pour tout le monde et consolation. La noce que je suivais s’arrêta la première. On laissa les deux autres passer leur chemin, non sans que les filles et les fieux de part et d’autre se fussent promis de se retrouver bientôt à la danse. Me voilà encore obligé de vous entretenir d’un de nos usages. Vous saurez donc que dans nos pays, quand les nouveaux époux sont pour rentrer à la maison où se fait la noce, le marié d’un côté, la mariée de l’autre, se placent sur le seuil de la porte. Il s’agit pour eux de faire la reconnaissance des nouveaux parents. Le beau-père de la mariée et la belle-mère du marié se présentent d’abord ; en suivant, viennent les parents, selon leur degré de parenté. On se complimente, on s’embrasse, puis on entre à mesure dans la maison. J’oubliais de vous prévenir qu’au moment où vous passez devant le marié, il vous faut mettre, dans le chapeau qu’il tient à la main, une pièce quelconque de monnaie, soi-disant pour payer son écot. De vrai, chez nous on se voit forcé d’engager tant de monde, qu’il y aurait de quoi ruiner les pauvres petiots mariés la veille d’entrer en ménage. Une fois reconnus, un chacun se mit à manger sur le pouce un morceau de pâté arrosé d’un verre de bon cidre, et bientôt, poussé par les jeunesses, on se dirigea vers la salle de danse, qui se trouve être l’auberge de Clarisse Manot. Vu la circonstance, elle avait employé son homme à Clarisse a du goût ; c’est vraiment dommage que Manot reste si bête. Je suppose, pourvu que dans un cabaret la cabaretière soit un brin avisée, c’est tout ce que la pratique demande. Me voilà maintenant trop vieux pour danser ; adonc je dis à Durant le temps que tous ces gigotteurs-là se démènent, si nous politiquions un peu ? dit-il, j’en ai assez de ta politique ; je ne m’en mêle de sitôt ; on y perd son fil ; puisque le gouvernement ne veut compter ses affaires à personne, qu’il se débrouille. Depuis quelque temps je sentais dans la salle de danse une espèce d’odeur que je ne pouvais guère définir ; je dis à Jean-Claude : Oui, dit Jean-Claude, il n’est point permis d’empuantir le monde d’une pareille manière. L’odeur se déclarait de plus en plus, et quand Baptiste, le beau-frère de Jean-Claude et puis de Norine, s’approcha de notre côté, dans le but de nous souhaiter un bonjour, je lui dis : C’est donc toi qui empestes comme ça ? Oui, dit-il, j’ai semé du guano tous ces temps-ci, et j’en ai pour quinze jours à... M’est avis, dit Jean-Claude en lui coupant la parole, que ça doit être agréable pour notre sœur, une supposition qu’elle couche avec toi. dit Baptiste, ma femme, elle ne sent rien, elle est sourde. Les filles se mirent à crier : la bague ! Qu’est-ce qui veut voir l’expérience ? On apporta une table, un verre plein d’eau bénite. Les trois mariées ôtèrent leur anneau de fiançailles et on commença. Tout le monde se rangea en rond derrière les filles et derrière les fieux. Tour à tour les uns et les autres s’arrachèrent un cheveu, puis passèrent la bague dedans, puis la suspendirent au-dessus du verre, en demandant trois fois : Dans combien de temps me marierai-je ? La bague alors frappa un, deux, dix ou cinquante coups. Quand elle ne bougeait pas, on la questionnait sur les mois, et elle répondait selon les gens. Surtout, fieux et filles, n’oubliez jamais les réponses de la bague, et quand le temps marqué par elle sera passé, ne manquez, en grâce, de recommencer. Je vous engage surtout de vous mettre à chaque fois dans l’esprit que vous avez mal réussi l’expérience, pour tâcher d’arriver à croire que vous n’êtes point si bêtes que vous en avez l’air. Taisez-vous, huguenot, dirent les fieux et les filles. Oui, tais-toi, dit le père Roux, berger, ou le revenant du pré Brugnon viendra te ficher une volée de coups de bâton. Personne n’osa répondre à cette réponse-là. Les jeunesses, par chez nous, sont si en peine de découvrir leur destinée, qu’elles ont pour ça toutes sortes d’inventions. preuve, ceux qui veulent connaître d’avance leur femme ou leur homme mettent, le premier vendredi de chaque mois, une glace sous leur oreiller. En se couchant ils récitent cinq Pater et cinq Ave, une oraison à sainte je ne sais plus qui, et ils voient celui ou celle qu’ils doivent épouser, comme je vous vois. L’heure du dîner étant venue, les noces se séparèrent, se promettant de redanser le soir. Chez Norine, on trouva madame la mairesse. On lui donna, comme de droit, la place d’honneur, entre la Rose et le maître d’école. Le dîner se passa sans qu’il eût été échangé trop de gaudrioles, rapport à madame la mairesse, quoique, pour lui rendre entière justice, elle ne soit pas rétive aux mots comme d’aucunes bégueules ; mais on était joyeux, en la voyant attentionnée pour un chacun, d’une joie qui ne pousse pas à rire à À mitan du dessert, madame la mairesse, croyant nous gêner, se leva de table, et, montrant la Rose, elle nous dit à Je prends cette pauvre fille sous ma protection ; qui l’attaquera, m’attaquera. Son enfant portera le nom de celui qui a indignement abusé d’elle ; cela, grâce au bon cœur du maître d’école et de sa femme. La Rose est devenue bonne couturière ; après les noces elle cessera d’aller aux champs ; ceux qui lui fourniront de l’ouvrage m’obligeront. Je lui donne ma pratique, moi, que je dis ; j’en suis une fameuse, je n’ai pas de bonnet blanc. Bien, Cellier, dit madame la mairesse en me remerciant avec sa belle main blanche, et puis elle continua : pendant les grands travaux de l’été, quand pères, mères, frères, sœurs sont forcés d’aller aux champs, les petits enfants restent seuls à la maison ; il faudrait qu’une mère fût chargée de prendre soin d’eux. Cette mère, je l’ai trouvée : c’est la Rose. Pendant que vos petiots se rouleront autour d’elle, la Rose travaillera à sa couture. Les nourrices n’auront donc pas un sou à dépenser pour faire garder leurs nourrissons. Voyons, mes bons amis, dit notre mairesse en prenant la fille à Norine par la main, cette pauvre fille a besoin de votre estime ; elle vous la redemande. Ne va-t-elle pas mettre sa joie dans les services qu’elle pourra m’aider à Je commençais à étrangler et à braire ; ça se gagne vite cette maladie-là. Tout le monde fit comme moi, les bonnets blancs surtout ; les vieux hommes qui avaient gardé leurs chapeaux se défublèrent, et on recommença de plus belle à crier : Vive notre mairesse ! Le maître d’école embrassa la Rose, le gars Denis sa nouvelle femme, la mère Denis, Norine, Jean-Claude, moi, tout le monde se mit aussi à s’embrasser. On se sentait bien intentionné et on ne savait quoi trouver pour marquer son contentement. Quand un chacun se trouva un peu revenu à soi, on chercha madame la mairesse : elle était partie. N’allez pas croire que, parce qu’elle a sauvé la Rose du déshonneur, madame la mairesse ne tienne pas cas de la vertu des filles. Elle en tient grand cas et le prouve. Plus d’une fois, quand il manquait à une honnête jeunesse quelques écus pour se marier, madame la mairesse les a donnés de sa poche. Il en sera ce qu’il en sera, dit Jean-Claude en montant sur une chaise, l’année prochaine elle deviendra légitime mairesse de notre commune ! C’est ça, que je dis, et nous voterons des deux mains, afin que ça fasse plus d’unanimité. D’autres et moi nous avons fait de la toile dans nos caves ; d’aucuns ont battu en grange et semé les mars. Tout de même, c’est merveille de voir au printemps pointer les feuilles et lever les graines. Les bonnets blancs, le râteau sur l’épaule, viennent le faner au soleil. Ce n’est pas un travail fatigant ; l’année est sèche ; on dort tranquille, rien ne presse : le temps ne menace pas. Deux jours avant l’accouchement de la Rose, on a appris la mort de Pierre ; il a péri glorieusement sur le champ de bataille. La Rose est accouchée d’une petiote fille qui a nom Pierrette ; le maître d’école et sa femme l’ont reconnue. La Rose commence à sortir ; elle paraît calme et grandement attachée à sa petiote. Ce que c’est que d’être éduquée ! Elle est devenue, la gouailleuse fille à Norine, douce et complaisante, aimable, avenante avec un chacun. Madame la mairesse lui a loué une maison où elle soignera les mioches pendant les grands travaux de l’été. On n’entendra au moins plus parler d’enfants brûlés, mangés à cochons ou à rats, étouffés par des chats, ou tués en tombant de leurs berceaux. Et les pauvres parigots auront comme ça, chaque jour, quelques heures de bon temps. Céran semble vraiment réjoui de cette idée-là. Jean-Claude a été piqué d’une mouche charbonnière ; sans la pharmacie de madame la mairesse, comme a dit notre médecin, l’oncle de la Rose aurait aisément passé de vie à trépas. Madame la mairesse, du coup, a obtenu de notre maire un arrêté par lequel il est enjoint à l’écorcheur du village d’enterrer ses bêtes, ce qu’il ne faisait guère jusqu’à présent. C’est des charognes que sortent aux grandes chaleurs, à ce qu’a prétendu M. Céran, les mouches qui donnent le charbon. Une autre nouvelle un brin plus égayante, c’est que le père Roux, berger, la grande Jacqueline et Gaspard ont été voir Paris, la grande ville. Ça leur a coûté pour eux trois, en tout, en tout, le voyage compris, dix-huit francs ; ils avaient emporté dans leurs poches quelques saucissons, et, pour le logement, ils l’ont trouvé chez un de leurs cousins. Sitôt qu’on a appris le retour du père Roux, de Gaspard et puis de la grande Jacqueline, comme bien vous pensez, on est allé les assaillir de questions. Mais on n’a jamais pu leur arracher la moindre chose. Gaspard et la grande Jacqueline ne veulent rien conter avant les veillées prochaines, et le père Roux nous a remis au dimanche suivant. Pour lors donc, comme nous étions réunis chez Clarisse Manot, le père Roux a commencé par dire : À Paris qu’on fait si grand, mes camarades, les maisons ne sont pas en nombre innombrable : il y en a fameusement moins que de feuilles à nos arbres ; et m’est avis que les plus belles illuminations n’ont, malgré bien des dires, jamais pu surpasser en beauté un fin matin, quand le soleil se lève sur les saules de la montagne blanche. En ce cas-là, que je dis, ça n’est pas vraiment rare. dit le vieux berger, je te soutiens qu’un fin matin, c’est ce qu’il y a de plus rare. que je reprends en manière de taquinerie, ce qu’on voit au jour le jour ça ne saurait être une rareté. Faut pas entamer ce chapitre-là avec le père Roux, on le met dans des fureurs à n’en point finir. Les bergers, voyez-vous, j’ai souvent entendu raconter que ça devise avec les étoiles et le soleil ; une preuve, c’est qu’ils savent l’heure rien qu’à les regarder. As-tu vu la colonne Vendôme ? Comme environ les peupliers de notre cimetière, a dit le père Roux ; peut-être les dépasserait-elle ; il se pourrait faire même que ça serait parce qu’elle aurait poussé sur plus d’os de morts !... Et la cathédrale des gens de Paris est-elle mieux décorée en dedans que notre église ? demanda Clarisse ; je me suis laissé dire qu’on voyait le ciel à travers. Je m’attends, répondit encore le père Roux, que ça n’est point les imitations d’étoiles que j’ai reluquées au plancher qui auront pu donner une pareille idée ; j’opine que ces étoiles-là, auprès des nôtres, c’est une espèce de dérision. As-tu vu le Palais-Royal et les boulevards ? Les boulevards, c’est un endroit où il passe autant de monde que dans les rues de Morlincourt le jour du tirage au sort, et même les gens qu’on y rencontre m’ont eu un air, comme nous ce jour-là, de n’être que curieux ou inquiétés. Tu me parles du Palais-Royal ? J’y ai vu beaucoup de boutiques de beaucoup de sortes, d’horlogerie surtout, une miette plus brillantes que celles de Morlincourt. M’est avis qu’il ne s’agit pas, d’ailleurs, de dire Paris pour rien. Mais il y en a une de boutique qui m’a rudement interloqué ; je n’ai jamais pu parvenir à savoir ce qu’il en retournait. un malin comme toi, dit Jean-Claude ; tu as déshonoré Saint-Brunelle ? Ainsi j’ai fait, dit le vieux berger, parce qu’en vérité, à force de tourner alentour de cette boutique-là, je commençais à C’était une boutique où on ne voyait que des piles de pièces d’or et puis du papier d’argent. Il n’y avait qu’un monsieur dedans, et il me parut bien honnête au travers de ses carreaux. Adonc, voilà que je me décide à entrer. Qu’est-ce vous voulez, mon brave homme ? qu’il m’a demandé tout de suite que j’eus ouvert la porte. Excusez, Monsieur, que je lui dis honnêtement ; je suis en peine de savoir comme ça simplement ce que vous vendez ? Je vends des têtes d’ânes, mon brave homme, qu’il me répond d’un ton de malhonnêteté pour se gausser de moi. Sans m’ébaloufrer et tout en reprenant le chemin de la rue, je dis au Parisien : À mon idée, Monsieur, vous devez en avoir un cruel débit, de vos têtes d’ânes, car je n’en vois plus qu’une dans votre boutique. cria Jean-Claude, tu as joliment répondu ! Fallait prouver aux Parisiens qu’on n’est pas si bête qu’on est mal habillé ; et tu l’as prouvé, père Roux, mon camarade ! Les blés sont mûrs, l’épi, dit-on, grainera bien. Sortez des maisons, gais moissonneurs, sortez des maisons pour aller aux champs. pendez à vos cous les liens d’or. Ils vont venir, conduits par le garde champêtre. À pieds déchaux, sur les éteules qu’ils marchent en ligne et au pas. L’écho des promises va répéter mille et mille joyeux refrains. De la montagne et de la vallée, quand sonnera l’heure de midi, les moissonneurs accourront au rendez-vous. Assis sur les gerbes, gaiement, en déjeunant, un chacun devisera. Les jeunes gars, les vieux hommes parieront ensemble combien le dizeau doit rapporter cette année. Le soir, par le chemin creux, courbaturés de fatigue, affamés, nous descendrons. comme on dort de bon cœur, durant les courtes nuits, au temps des longs travaux ! Sortez des maisons, gais moissonneurs, sortez des maisons pour aller aux champs. Tout ce que j’ai dit là, de vrai, la cloche qui sonne la moisson, les moineaux des bois, les moineaux des champs, les bêtes dans les écuries, tout ça chante la même chose. Dans le but de ne pas aller à la France [11], je me suis engagé à faire la moisson chez le fermier. Je serai payé en blé : c’est convenu ; du blé n’est pas de l’argent... Mais on a tant de mal à pour ceux-là qui sortent du pays, ni les moineaux, ni les bêtes, ni la cloche du village, ne chantent la chanson de tout à Gens de Morlinval, de Morlincourt et des environs, comme les hirondelles de nos chaumes, se réunissent à jour fixé. On fait le voyage en troupe. Chaque moissonneur porte au haut d’un bâton une faux, des sabots, quelques hardes, un pain noir sous le bras et une gourde au cou. Avant de se mettre en route, on regarde les larmes aux yeux la flèche de son clocher, le cœur bat le beurre ; mais fût-ce ! Une fois hors du village, tout est oublié. Au bout du chemin luisent les belles pièces d’or. Pourquoi regretter la flèche rouillée de son église ? On a besoin d’argent, savez-vous, dans nos pays ; car, à réserve des quelques sous que les bonnets blancs gagnent avec leur fil et leur volaille, on ne fait pas rouler grand’monnaie. les écus, ça réjouit l’œil, on a beau dire. Jean-Claude raconte qu’avant la Révolution nous ne savions acheter le plus petiot coin de bien ; qu’on ne nous laissait que de rares écus amassés à longue peine. C’est si bon de couper son bois, de semer dans son champ. Devait-on les dorloter ses chers écus ! D’après les récits, cette époque n’est pas loin de nous, et il n’est guère urgent de s’étonner si le paysan a encore une manière de faiblesse pour l’or et l’argent. Assuré que cet amour-là seul nous pousse aux moissons de la France. Les fermiers de nos alentours ne payent qu’en blé. Vous me direz que le blé peut se vendre ; bien vous pensez ! mais ça ne sera jamais la même chose... Le moissonneur préfère au jaune épi long et grenu le jaune écu comptant et sonnant. Simple affaire de sonnerie, puisque, de même que le blé, l’argent s’égrène aisément. C’est pourtant un rude métier d’aller à la France : faut faire à pied, au temps des fortes chaleurs, cinquante à quatre-vingts lieues, plus encore... marcher la nuit, se coucher le jour n’importe où, en plein champ, sur les routes, quand le soleil grille par trop. D’aucunes fois, les vieux hommes ou les petiots gars, ou les bonnets blancs, restent en chemin ; ils sont censés revenir au village, confiés à la charité des passants. Les pauvres arriérés ne reviennent plus. La bande ne saurait s’arrêter, le temps presse : haut le pied ! Dans quelle triste situation de corps arrive-t-on ? on est venu pour travailler et... Un chacun pioche à qui mieux mieux. Est-ce qu’on a le loisir d’être malade ? Mais, vous jugez, le changement de pays, d’habitudes, de soupe quand en on mange, de boisson, n’y a-t-il donc pas de quoi détruire la meilleure santé ? On ne se soigne qu’en courant, et on s’en retourne à moitié mort... En voilà une de chaleur, le sommes-nous harassés ! Le temps est si sec, que le blé s’égrenait... Si tous les faucheurs s’étaient trouvés là, on n’aurait eu que demi-mal, mais les meilleurs sont à la France. Pourvu qu’ils ne nous rapportent pas encore quelque épidémie ! Le père Roux, berger, soutient que la lune a un grain ou deux, les pluies vont venir. J’ai vu dans les champs deux pièces de blé encore debout : l’une est à Jean-Claude et l’autre à Cadet Lambin, tous les deux sont à la France. S’il pleut, leur pauvre blé va germer. Chaque année, on se fait une fête du retour des franciers [12], et c’est presque toujours un enterrement... Depuis quinze longs jours et quinze longues nuits qu’ils étaient partis ! N’approchez pas, dit Jean-Claude, nous rapportons l’épidémie. Ce mot-là fait sauver tout le monde, jusqu’aux femmes, jusqu’aux mères. La désolation de la désolation, l’épidémie est à Saint-Brunelle ! Qu’une bonne âme aille chercher le médecin, redit Jean-Claude d’une voix de mourant. Cette bonne âme-là, ça sera moi, Cellier, que je répondis à Arrivé à Morlincourt, devant la porte de M. Céran, je m’arrête afin de penser en moi-même comment je dois m’y prendre pour faire ma commission. Céran va encore se mettre en colère ; comme de raison, tous les ans, à pareille époque, il jette la pierre aux franciers. M me Céran est là, tant mieux ! elle nous défendra ; c’est une brave femme, pas fière du tout, et qui devise volontiers avec les gens de leurs affaires, pendant qu’ils attendent son homme. Monsieur Céran, que je dis à notre médecin qui était en train de dîner, voulez-vous venir tout de suite à Saint-Brunelle, les Franciers sont arrivés avec les fièvres ?... Il s’agit d’attendre que l’orage soit passé. M me Céran a beau s’esquinter à répéter : Monsieur Céran, calme-toi ; Monsieur Céran, à quoi ça t’avance-t-il de te mettre dans cet état ? C’est à se casser la tête contre les murs, dit notre médecin. Les voilà bien avancés avec leur argent... Tenez, pour deux sous on ferait... (je n’ose pas répéter sa parole) à un paysan ! C’est vrai que je dis après lui, dans le but de ne pas l’offusquer. recommence-t-il, je crois bien que c’est vrai ! Courez chez l’apothicaire, demandez de l’eau de seltz. Comme l’apothicaire finissait d’entortiller mes bouteilles, M. Céran s’arrêta, et je me dépêchai de monter sans dire un mot à côté de lui dans son cabriolet. La cocotte de notre médecin prit le grand trot. Parlez-moi de cette bête-là, avenante à un chacun, tranquille aux portes, et vive à la course. Madame la mairesse, puis la Rose y sont déjà. Thérèse est incapable de quoi que ce soit, elle ne sait que braire et invectiver l’épidémie. Céran fort en colère, n’est-ce pas ? Eh bien, vous ne diriez plus le même homme ; il parle à Jean-Claude, à Thérèse, à madame la mairesse, à la Rose, à moi-même, d’une voix radoucie, et il nous explique tout tranquillement ce qu’il s’agit de faire : de reproches, pas un ! Mais quant à ça, entre nous, je crois que nous ne perdrons rien pour attendre. Reste auprès de ton oncle, la Rose, dit M. Céran ; tu as compris ce que j’ai recommandé ? S’il te manque quelque chose, tu enverras chercher madame la mairesse ; je reviendrai demain. Devant porter les bouteilles à la mairie, je les suis quelque temps et j’écoute sans le faire exprès ce qu’ils disent. Il faudra pourtant finir par trouver un moyen de sortir une bonne fois de cet embarras-là, dit notre médecin. Mon bon ami, dit madame la mairesse, ce moyen je l’ai trouvé ; occupons-nous du présent, guérissez, guérissez ! Ce n’est plus là le Saint-Brunelle des noces ; riches, pauvres, toutes les maisons sont à l’envers ; on n’a de goût à rien, les bêtes restent aux écuries, les gens aux coins de leur cheminée sans feu ; si on se rencontre, c’est pour se demander d’une voix traînante comment va celui-ci ou celui-là. Madame la mairesse et la Rose ont servi de gardes-malades à bien mal venu serait celui qui se permettrait de l’attaquer aujourd’hui, la nièce de Jean-Claude. Les maîtres du château sont partis en voyage à Paris, de crainte d’attraper la maladie. Aux environs, l’épidémie a gagné de proche en proche. Céran, qui n’a point dans ces pays-là des aides comme notre mairesse et la Rose, perd malgré tous ses soins le quart de ses malades. Autrefois, même dans Saint-Brunelle, on se détournait de ceux qui avaient l’épidémie ; personne ne voulait les approcher, et souvent ils mouraient dans un coin, sans secours, comme des chiens ; mais depuis qu’on a vu madame la mairesse les soigner, sans avoir l’air d’y prendre garde, on n’a plus osé faire autrement qu’elle, et personne ne s’en est trouvé quasi mal. Bien mieux, assuré que maintenant l’épidémie ne détruira pas à beaucoup près tant de monde, parce que ceux qui tombaient malades de peur ne sont point tombés chez nous cette année. À la fin des fins, un chacun cependant se remet sur pied. pour les franciers, il ne restera guère d’écus à serrer dans l’armoire. M’est avis que quand l’apothicaire, le boucher et le médecin seront payés, le boursicaut sonnera petitement. il n’y a pas de quoi se plaindre. Sur trente-huit malades, il n’est mort à Saint-Brunelle que le père Roux, berger. Aux approches de sa dernière heure, il a fait venir ses parents et amis, et il leur a dit : « Honnête j’ai vécu, honnête je mourrai ; il n’est besoin de cloches à mon enterrement ; soyez tranquilles, je ne reviendrai jamais ; si je sors de ma fosse, ça ne sera pas, mes camarades, dans le but de vous visiter, je vous connais, mais bel et bien pour revoir les étoiles du ciel d’au-dessus de nous. » Et il mourut en prononçant des mots de sorcellerie : Vénus, Bérénice, Cassiopée ! Le maître d’école a été fortement malade. La Rose veille depuis dix nuits à son chevet ; elle l’a dorloté comme un père. Au jour d’aujourd’hui, c’est du fond de son cœur qu’il l’appelle : Tout ça, n’est-ce pas l’ouvrage de madame la mairesse ? Sans elle, la Rose aurait fait quelque malheur, soyez-en sûrs. Madame la mairesse, répétez-le, c’est une des premières femmes du monde entier ! Nous avons eu pour l’année une triste fête ; quelle différence avec celles d’autrefois ! On dirait que les familles ne prennent plus le même plaisir à frayer ensemble. Tant bien que mal, on se remet à travailler. Au surplus, voilà le temps de la cueillette des chanvres. Chanvriers et chanvrières partent le matin, tout engourdis ; mais on s’égaye vite aux champs. L’odeur du chanvre, voyez-vous, monte quelque peu à la tête des chanvriers et les pousse à chanter, comme plus tard le chènevis porte les moineaux à La cueillette des femelles une fois achevée, on entreprend celle des mâles [13] . Dans nos pays, la culture du chanvre ne se faisant point sur une grande échelle, pressés que nous sommes de jouir de notre récolte, nous la mettons, à peine sèche, dans les rouissoirs, et puis nous l’en retirons au cœur de l’hiver ; c’est un rude métier, je vous l’assure. Quand nous trouvons notre chanvre suffisamment égoutté, nous le mâchons [14] ; plus tard les bonnets blancs le filent. C’est avec ce fil-là que nous autres tisserands nous faisons la toile. Chaque année, vers le mois d’octobre, nous recommençons les veillées. Pour lors, à la première, pendant que nous devisions, comme à l’ordinaire, de choses et d’autres, la Rose entra tout d’un coup tenant un grand papier à la main. Bonsoir à un chacun, dit-elle ; je viens de la part de madame la mairesse. Qu’est-ce qu’il y a pour son service ? Parle vite ; quoi qu’elle nous demande, nous serons toujours les obligés de notre mairesse. Je vous apporte une pétition que tous les franciers doivent signer ; lisez-la hautement, mon oncle, dit la Rose en donnant son papier à Jean-Claude. Voilà ce que la pétition disait ; je l’ai récrite dans le but de n’en pas omettre un seul mot : « Messieurs les administrateurs des chemins de fer du Nord. « Depuis l’invention des trains de plaisir tout Parisien connaît les beautés de la province, tout provincial a vu Paris. Les voyages sont favorables au développement intellectuel. « Mais combien seraient plus utiles encore des trains qu’on pourrait facilement organiser ! « À l’époque de la moisson, les faucheurs du Nord, belges, picards, descendent dans le centre de la France ; les pauvres gens font à pied, les uns cinquante à quatre-vingts lieues, les autres cent à deux cents. « Il résulte de ce déplacement une fatigue extrême, une perte de temps considérable à une époque où les bras des travailleurs manquent partout. « Les franciers reviennent malades, développent des épidémies, et font courir à la santé publique un danger réel. « Il s’agirait de transporter sur des points donnés, à des prix équivalents à ceux des trains de plaisir, moindres même s’il se pouvait, les moissonneurs qui descendent du Nord à l’époque de la moisson. « Puisque vous avez su, Messieurs, trouver moyen de gagner aux trains de plaisir, il serait triste de penser que vous dussiez perdre. « Agréez, Messieurs [15] ... » la compagnie, et qu’est-ce que vous pensez de cette pétition-là ? Tout de même, dit un chacun, si on pouvait arriver à ne pas payer plus cher pour aller à la France que le père Roux, berger, lors de son voyage à Paris, c’est ça qui serait joliment avantageux. Avisez-vous de soutenir que les bonnets blancs n’entendent rien aux choses d’administration, dit Jean-Claude ; moi, je vous répondrai que de sa vie, de ses jours, jamais un de nous autres imbéciles n’aurait songé à cette pétition-là. De quelle utilité ne serait pas, au pauvre monde de nos pays, l’arrangement d’une affaire pareille ! J’opine qu’afin d’achever, en une seule nuit, le voyage que nous mettons huit ou dix jours à finir, nous prendrions volontiers un détour de quelques lieues pour trouver des stations de chemin de fer. Madame la mairesse, dit la Rose, m’a encore recommandé de vous faire savoir qu’il y aurait profit à répandre vitement cette pétition-là dans les communes environnantes. Si on peut parvenir à produire un effet de grande unanimité, comme dit notre mairesse, par ainsi le projet sera pris autrement et plus en considération. Je me charge de tout, dit Jean-Claude. D’ailleurs, chacun se trouve avoir un intérêt privé à la chose. Va, ma Rose, on ne pourra nous reprocher négligence ni retard, si elle n’obtient pas légitime droit et aboutissement. C’est égal, dit le père Remblay, faut convenir que si nous faisons en rechignant les corvées que notre maire nous ordonne d’exécuter selon la loi, faut convenir que nous n’aurions point mine semblable si notre mairesse venait à nous les commander. M’est avis, d’autre part, qu’elle saurait s’y prendre de telle façon que nous croirions travailler autant à notre service qu’au service des autres. dans mon petiot jugement, il me paraît voir que quand les maires des communes et puis les gouvernements des pays se serviront des secrets de notre mairesse, ils sauront donner courage et force à un chacun. père Remblay, dit Jean-Claude, le plus clair de tout, c’est qu’une mairesse comme la nôtre ne causerait pas grand mal dans chaque commune. je crois bien, dirent les bonnets blancs, les jeunes gars et les vieux hommes, ça ne fait point de doute à Saint-Brunelle ! Je vous serais bien obligé, gens des villes, une supposition que vous auriez dans le nombre de vos connaissances quelque employé de chemin de fer, de lui recommander notre pétition. Tout de même, si nous arrivions à ne pas payer plus cher, pour nous rendre en moisson, que le père Roux, berger, lors de son voyage dans Paris, nous en serions rudement facilités. Premièrement, je vous souhaite de rencontrer, dans les pays où vous placerez vos petiots enfants en nourrice, une mairesse pareille à la nôtre. Je vous souhaite, deuxièmement, de vous mettre, par occasion, au cas de maladie, entre les mains de M. C’est un homme si avisé pour le bien ! De plus, je me vois forcé de vous remercier de vos grandes patiences à lire mes moulages, et, là-dessus, je vous défuble mon chapeau. De ma position présente, il ne faut pas conclure que j’ai eu la Fortune pour marraine. Mes ancêtres, si le mot n’est pas bien ambitieux, étaient des pêcheurs ; mon père était le dernier de onze enfants, et mon grand-père avait eu bien du mal à élever sa famille, car dans ce métier-là plus encore que dans les autres, le gain n’est pas en proportion du travail ; compter sur de la fatigue, du danger, c’est le certain ; sur un peu d’argent, le hasard. À dix-huit ans, mon père fut pris par l’inscription maritime ; c’est une espèce de conscription, au moyen de laquelle l’État peut se faire servir par tous les marins pendant trente-deux ans... Il partit ne sachant ni lire ni écrire. Il revint premier maître, ce qui est le plus beau grade auquel parviennent ceux qui n’ont point passé par les écoles du gouvernement. Le Port-Dieu, notre pays, étant voisin des îles anglaises, l’État y fait stationner un cotre de guerre, qui a pour mission d’empêcher les gens de Jersey de venir nous prendre notre poisson, en même temps qu’il force nos marins à observer les règlements sur la pêche : ce fut sur ce cotre que mon père fut envoyé pour continuer son service. C’était une faveur, car, si grandement habitué que l’on soit à faire de son navire la patrie, on est toujours heureux de revenir au pays natal. Quinze mois après ce retour, je fis mon entrée dans le monde, et comme c’était en mars un vendredi, jour de nouvelle lune, on s’accorda pour prédire que j’aurais des aventures, que je ferais des voyages sur mer, et que je serais très malheureux, si l’influence de la lune ne contrariait pas celle du vendredi : des aventures, j’en ai eu, et ce sont elles précisément que je veux vous raconter ; des voyages sur mer, j’en ai fait ; quant à la lutte des deux influences, elle a été vive ; c’est vous qui direz à la fin de mon récit laquelle des deux l’a emporté. Me prédire des aventures et des voyages, c’était reconnaître que j’étais bien un enfant de la famille, car de père en fils tous les Kalbris avaient été des marins, et même, si la légende est vraie, ils l’étaient déjà au temps de la guerre de Troie. Ce n’est pas nous, bien entendu, qui nous donnons cette origine, mais des savants qui prétendent qu’il y a au Port-Dieu une centaine de familles, précisément celle des marins, qui descendent d’une colonie de Phéniciens. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’avec nos yeux noirs, notre teint bistré, notre nez fin, nous n’avons rien du type normand ou breton et que nos barques de pêche sont la reproduction exacte du bateau d’Ulysse tel que nous le montre Homère : un seul mât avec une voile carrée ; ce gréement, très commun dans l’Archipel, est unique dans la Manche. Pour nous, nos souvenirs remontaient moins loin, et même leur uniformité les rendait assez confus ; quand on parlait d’un parent, l’histoire n’était guère variée : tout enfant il avait été à la mer ou au-delà des mers, chez des peuples dont les noms sont difficiles à retenir, et il était mort dans un naufrage, dans des batailles, sur les pontons anglais ; les croix portant le nom d’une fille ou d’une veuve étaient nombreuses dans le cimetière, celles portant le nom d’un garçon ou d’un homme l’étaient peu ; ceux-là ne mouraient pas au pays. Comme dans toutes les familles pourtant, nous avions nos héros : l’un était mon grand-père maternel, qui avait été le compagnon de Surcouf ; l’autre était mon grand-oncle Flohy. Aussitôt que je compris ce qui se disait autour de moi, j’entendis son nom dix fois par jour ; il était au service d’un roi de l’Inde qui avait des éléphants ; il commandait des troupes contre les Anglais, et il avait un bras d’argent ; des éléphants, un bras d’argent, ce n’était pas un rêve. Ce fut le besoin d’aventures inné dans tous les Kalbris qui fit prendre à mon père un nouvel embarquement peu d’années après son mariage ; il eût pu commander comme second une des goélettes qui partent tous les ans au printemps pour la pêche d’Islande ; mais il était fait au service de l’État et il l’aimait. Je ne me rappelle pas son départ. Mes seuls souvenirs de cette époque se rapportent aux jours de tempête, aux nuits d’orage et aux heures que j’allais passer devant le bureau de poste. Combien de fois, la nuit, ma mère m’a-t-elle fait prier devant un cierge qu’elle allumait ! Pour nous, la tempête au Port-Dieu c’était la tempête partout, et le vent qui secouait notre maison nous semblait secouer en même temps le navire de mon père. Quelquefois il soufflait si fort, qu’il fallait se relever pour attacher les fenêtres, car notre maison était une maison de pauvres gens ; bien qu’elle fût abritée d’un côté par un éboulement de la falaise, et de l’autre, par un rouf qui avait autrefois été le salon d’un trois-mâts naufragé, elle résistait mal aux bourrasques d’équinoxe. Une nuit d’octobre, ma mère me réveilla : l’ouragan était terrible, le vent hurlait, la maison gémissait, et il entrait des rafales qui faisaient vaciller la flamme du cierge jusqu’à l’éteindre ; dans les moments d’apaisement, on entendait la bataille des vagues contre les galets, et, comme des détonations, les coups de mer dans les trous de la falaise. Malgré ce bruit formidable, je ne tardai pas à me rendormir à genoux : tout à coup la fenêtre fut arrachée de ses ferrures, jetée dans la chambre où elle se brisa en mille pièces, et il sembla que j’étais enlevé dans un tourbillon. mon Dieu, s’écria ma mère, ton père est perdu ! » Elle avait la foi aux pressentiments et aux avertissements merveilleux ; une lettre qu’elle reçut de mon père quelques mois après cette nuit de tempête rendit cette foi encore plus vive ; par une bizarre coïncidence, il avait été précisément, dans ce mois d’octobre, assailli par un coup de vent et en grand danger. Le sommeil de la femme d’un marin est un triste sommeil : rêver naufrage, attendre une lettre qui n’arrive pas, sa vie se passe entre ces deux angoisses. Au temps dont je parle, le service des lettres ne se faisait pas comme aujourd’hui ; on les distribuait tout simplement au bureau, et quand ceux auxquels elles étaient adressées tardaient trop à venir les prendre, on les leur envoyait par un gamin de l’école. Le jour où le courrier arrivait de Terre-Neuve, le bureau était assiégé, car, du printemps à l’automne, tous les marins sont embarqués pour la pêche de la morue, et un étranger qui arriverait au pays pourrait croire qu’il est dans cette île dont parle l’Arioste et d’où les hommes étaient exclus ; aussi les femmes étaient-elles pressées d’avoir des nouvelles. Leurs enfants dans les bras, elles attendaient qu’on fît l’appel des noms. Les unes riaient en lisant, les autres pleuraient. Celles qui n’avaient pas de lettres interrogeaient celles qui en avaient reçu ; ce n’est pas quand les marins sont à la mer qu’on peut dire : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. » Il y avait une vieille femme qui venait tous les jours depuis six ans, et qui depuis six ans n’avait pas reçu une lettre : on la nommait la mère Jouan, et l’on racontait qu’un canot monté par son mari et ses quatre garçons avait disparu dans un grain, sans qu’en eût retrouvé ni le canot ni les hommes. Depuis que ce bruit s’était répandu, elle venait chaque matin à la poste. « Il n’y a encore rien pour vous, disait le buraliste, ce sera pour demain. » Elle répondait tristement : « Oui, pour demain. » Et elle s’en retournait pour revenir le lendemain. On disait qu’elle avait la tête dérangée ; si folle elle était, je n’ai depuis jamais vu folie triste et douce comme la sienne. Presque toutes les fois que j’allais au bureau, je la trouvais déjà arrivée. Comme le buraliste était à la fois épicier et directeur de la poste, il commençait naturellement par s’occuper de ceux qui lui demandaient du sel ou du café, et nous donnait ainsi tout le temps de causer ; méthodique et rigoureux sur les usages de sa double profession, il nous allongeait encore ce temps par toutes sortes de cérémonies préparatoires : épicier, il portait un tablier bleu et une casquette ; directeur de la poste, une veste de drap et une toque en velours. Pour rien au monde, il n’eût servi de la moutarde la toque sur la tête, et, sachant qu’il avait entre les mains une lettre de laquelle dépendait la vie de dix hommes, il ne l’eût pas remise sans ôter son tablier. Tous les matins, la mère Jouan me recommençait son récit : « Ils étaient à pêcher, un grain est arrivé si fort, qu’ils ont été obligés de fuir vent arrière au lieu de regagner le Bien-Aimé ; ils ont passé à côté de la Prudence sans pouvoir l’accoster. Mais tu comprends bien qu’avec un matelot comme Jouan il n’y avait pas de danger. Ils auront trouvé quelque navire au large qui les aura emmenés : ça s’est vu bien des fois ; c’est comme ça qu’est revenu le garçon de Mélanie. On les a peut-être débarqués en Amérique. Quand ils reviendront, c’est Jérôme qui aura grandi ! il avait quatorze ans ; quatorze ans et puis six ans, combien que ça fait ? Elle n’admit jamais qu’ils étaient perdus. Elle mourut elle-même sans les croire morts, et elle avait confié peu de jours auparavant au curé trois louis pour qu’il les remît à Jérôme quand il reviendrait : malgré le besoin et la misère, elle les avait toujours gardés pour son petit dernier. L’embarquement de mon père devait durer trois années, il en dura six : l’état-major fut successivement remplacé, mais l’équipage tout entier resta dans le Pacifique jusqu’au jour où la frégate menaça de couler bas. J’avais dix ans lorsqu’il revint au pays. C’était un dimanche après la grand-messe ; j’étais sur la jetée pour voir rentrer la patache de la douane. À côté du timonier on apercevait un marin de l’État ; on le remarquait d’autant mieux qu’il était en tenue et que les douaniers étaient en vareuse de service. Comme tous les jours au moment de la marée, la jetée avait son public ordinaire de vieux marins, qui, par n’importe quel temps, soleil ou tempête, arrivaient là deux heures avant le plein de la mer pour ne s’en aller que deux heures après. « Romain, me dit le capitaine Houel en abaissant sa longue-vue, voilà ton père. Cours au quai si tu veux y être avant lui. » Courir, j’en avais bonne envie : mais j’avais les jambes comme cassées. Quand j’arrivai au quai, la patache était accostée et mon père était débarqué ; on l’entourait en lui donnant des poignées de main. On voulait l’emmener au café pour lui payer une moque de cidre. « À ce soir, dit-il, ça me presse d’embrasser ma femme et mon mousse. Le soir, le temps se mit au mauvais ; mais on ne se releva pas à la maison pour allumer un cierge. Pendant six années de voyages, mon père avait vu bien des choses, et j’étais pour lui un auditeur toujours disposé. En apparence impatient et rude, il était, au fond, l’homme le plus endurant, et il me racontait avec une inaltérable complaisance non ce qui lui plaisait, mais ce qui plaisait à mon imagination d’enfant. Parmi ses récits, il y en avait un que je ne me lassais pas d’entendre et que je redemandais toujours : c’était celui où il était question de mon oncle Jean. Pendant une relâche à Calcutta, mon père avait entendu parler d’un général Flohy, qui était en ambassade auprès du gouverneur anglais. Ce qu’on racontait de lui tenait du prodige. C’était un Français qui était entré comme volontaire au service du roi de Berar ; dans une bataille contre les Anglais il avait, par un coup hardi, sauvé l’armée indienne, ce qui l’avait fait nommer général ; dans une autre bataille, un boulet lui avait enlevé la main ; il l’avait remplacée par une en argent, et quand il était rentré dans la capitale, tenant de cette main les rênes de son cheval, les prêtres s’étaient prosternés devant lui et l’avaient adoré, disant que dans les livres saints il était écrit que le royaume de Berar atteindrait son plus haut degré de puissance lorsque ses armées seraient commandées par un étranger venu de l’Occident, que l’on reconnaîtrait à sa main d’argent. Mon père s’était présenté devant ce général Flohy et avait été accueilli à bras ouverts. Pendant huit jours mon oncle l’avait traité comme un prince, et il avait voulu l’emmener dans sa capitale ; mais le service était inexorable, il avait fallu rester à Calcutta. Cette histoire produisit sur mon imagination l’impression la plus vive : mon oncle occupa toutes mes pensées, je ne rêvais qu’éléphants et palanquins ; je voyais sans cesse les deux soldats, qui l’accompagnaient portant les mains d’argent ; jusqu’alors j’avais eu une certaine admiration pour le suisse de notre église, mais ces deux soldats qui étaient les esclaves de mon oncle me firent prendre en pitié la hallebarde de fer et le chapeau galonné de notre suisse. Mon père était heureux de mon enthousiasme ; ma mère en souffrait, car avec son sentiment maternel elle démêlait très bien l’effet que ces histoires produisaient sur moi : « Tout ça, disait-elle, lui donnera le goût des voyages et de la mer... Eh bien, après il fera comme moi, et pourquoi pas comme son oncle ? » mon pauvre père ne savait pas quel feu il allumait. Il fallut bien que ma mère se résignât à l’idée que je serais marin ; mais dans sa tendresse ingénieuse, elle voulut au moins m’adoucir les commencements de ce dur métier. Elle décida mon père à abandonner le service de l’État ; quand il aurait un commandement pour l’Islande, je ferais mon apprentissage sous lui. Par ce moyen, elle espérait nous garder à terre pendant la saison d’hiver, alors que les navires qui font la pêche rentrent au port pour désarmer. Mais que peuvent les combinaisons et les prévisions humaines contre la destinée ? Mon père était revenu en août ; au mois de septembre, le temps, qui avait été beau pendant plus de trois mois, se mit au mauvais ; il y eut une série d’ouragans comme il y avait eu une série de calme. On ne parlait que de naufrages sur nos côtes ; un vapeur s’était perdu corps et biens dans le raz Blanchard ; plusieurs barques de Granville avaient disparu, et l’on disait que la mer aux alentours de Jersey était couverte de débris ; à terre, les chemins étaient encombrés de branches rompues ; les pommes, encore vertes, couvraient le sol, aussi drues que si elles avaient été gaulées ; bien des pommiers étaient les racines en l’air ou tordus par le milieu du tronc, et les feuilles pendaient aux branches, roussies comme si elles avaient été exposées à un feu de paille. Tout le monde vivait dans la crainte, car c’était le moment du retour des Terreneuviers. Cela dura près de trois semaines, puis un soir il se fit une accalmie complète à la fois sur la terre et sur la mer : je croyais la tempête passée, mais au souper mon père se moqua de moi quand je lui demandai si nous n’irions pas le lendemain relever les filets qui étaient tendus depuis le commencement du mauvais temps. « Demain, dit-il, la bourrasque se mettra en plein à l’ouest ; le soleil s’est couché dans un brouillard roux, il y a trop d’étoiles au ciel, la mer gémit, la terre est chaude ; tu verras plus fort que tu n’as encore vu. » Aussi le lendemain, au lieu d’aller à la mer, nous nous mîmes à charrier des pierres sur le toit du rouf . Le vent d’ouest s’était élevé avec le jour ; pas de soleil, un ciel sale, éclairé de place en place par de longues lignes vertes, et bien que la mer fût basse, au loin, un bruit sourd semblable à un hurlement. Tout à coup mon père, qui était sur le toit du rouf, s’arrêta dans son travail, je montai auprès de lui. Au large, à l’horizon, on apercevait un petit point blanc sur le ciel sombre : c’était un navire. « S’ils n’ont point d’avaries, ils veulent donc se perdre », dit mon père. En effet, par les vents d’ouest, le Port-Dieu est inabordable. C’était une éclaircie qui nous avait montré le navire. Il disparut presque aussitôt à nos yeux. Les nuages s’entassaient dans une confusion noire ; ils montaient rapides, mêlés, roulant comme des tourbillons de fumée qui s’échappent d’un incendie ; la courbure extrême de l’horizon était le foyer d’où ils s’élançaient. Nous descendîmes au village ; on courait déjà vers la jetée, car tout le monde savait qu’il y avait un navire en vue, c’est-à-dire en danger. Au loin comme à nos pieds, à droite, à gauche, tout autour de nous, la mer n’était qu’une écume, une neige mouvante ; elle montait plus vite qu’à l’ordinaire avec un bruit sourd qui, mêlé à la tourmente, paralysait l’ouïe ; les nuages, bien que poussés par un vent furieux, étaient si bas, si lourds, qu’ils semblaient appuyer de tout leur poids sur cette mousse savonneuse. Le navire avait grandi ; c’était un brick ; il était presque à sec de toile. « Voilà qu’il hisse son guidon, dit le capitaine Houel, qui avait sa longue-vue, c’est celui des frères Leheu. » Les frères Leheu étaient les plus riches armateurs du pays. oui, le pilote ; il faudrait pouvoir sortir. » Ce fut le pilote lui-même, le père Housard, qui répondit cela ; et comme il n’y avait là que des gens du métier, on ne répliqua point ; on savait bien qu’il avait raison et qu’il était impossible de sortir. Au même moment, on vit arriver du côté du village l’aîné des frères Leheu. Il ne savait assurément pas quelle était la violence du vent, car à peine eut-il dépassé l’angle de la dernière maison qu’il tourna sur lui-même et fut rejeté dans la rue comme un paquet de hardes. Tant bien que mal, trébuchant, tournoyant, piquant dans le vent, comme le nageur dans la vague, il arriva jusqu’à la batterie derrière laquelle nous étions abrités ; en chemin, il perdit son chapeau sans essayer de courir après, et tout le monde vit bien par là qu’il était terriblement tourmenté, car il était connu pour ne jamais rien perdre. On sut en une minute que le brick lui appartenait, il avait été construit à Bayonne, il était monté par un équipage basque, c’était son premier voyage ; il n’était pas assuré. « Vingt sous du tonneau si vous l’entrez, dit M. Leheu en tirant le père Housard par son suroît. Pour l’aller chercher, il faudrait d’abord pouvoir sortir. » Les vagues sautaient par-dessus la jetée ; le vent était devenu comme un immense balaiement qui emportait avec lui l’écume des vagues, les goémons, le sable du parapet, les tuiles du corps de garde ; les nuages éventrés traînaient jusque dans la mer, et la blancheur savonneuse de celle-ci les rendait plus noirs encore. Quand le brick vit que le pilote ne sortait pas, il vira à moitié de bord pour tâcher de courir une bordée en attendant. Attendre, c’était le naufrage sûr ; entrer c’était le naufrage plus sûr encore. On accourait du village ; en tout autre moment, c’eût été un risible spectacle de voir les trouées que le vent faisait dans les groupes ; comme il les soulevait, les bousculait ; il y avait des femmes qui se couchaient par terre et qui tâchaient d’avancer en se traînant sur les genoux. Leheu ne cessait de crier : « Vingt sous du tonneau, quarante sous ! » Il allait, venait, courait, et, dans la même seconde, passait des supplications aux injures. « Vous êtes tous les mêmes, à la mer quand on n’a pas besoin de vous ; dans votre lit quand il y a danger. » Personne ne répondait : on secouait la tête ou bien on la détournait. « Vous êtes tous des propres-à-rien ; c’est trois cent mille francs de perdus ; vous êtes des lâches. » Toi Kalbris, tu es un brave. Si Kalbris y va, j’y vas aussi, dit le père Housard. Vingt sous du tonneau, je ne m’en dédis pas, cria M. Rien, dit le père Housard, ce n’est pas pour vous ; mais si j’y reste et que ma vieille vous demande deux sous le dimanche, ne la refusez pas. Ce n’est pas tout ça ; il nous faut le bateau à Gesseaume. » Ce bateau, qu’on appelait le Saint-Jean, était célèbre sur toute la côte pour bien porter la toile par n’importe quel temps. « Je veux bien, dit Gesseaume, cédant à tous les yeux ramassés sur lui, mais c’est à Kalbris que je le prête, il faut qu’il me le ramène. » Mon père m’avait pris par la main ; nous nous mîmes à courir vers la cale où le Saint-Jean était à sec : en une minute il fut appareillé de sa voile et de son gouvernail. Outre mon père et le pilote, il fallait un troisième marin, un de nos cousins se présenta : on voulut le retenir. Mon père me prit dans ses bras, et d’une voix dont je me rappelle encore l’accent : « On ne sait pas, dit-il en m’embrassant, tu diras à ta mère que je l’embrasse. » Sortir du port avec ce vent debout était la grande difficulté ; les haleurs qui tiraient sur l’amarre du Saint-Jean n’avancèrent pas, il y avait des secousses qui leur faisaient lâcher prise et les éparpillaient en les bousculant. La pointe extrême de la jetée était balayée par les vagues ; il fallait cependant que le Saint-Jean fût halé en dehors de cette pointe pour prendre le vent. Le gardien du phare se noua autour des reins un grelin, et, pendant que les haleurs maintenaient tant bien que mal le Saint-Jean dans le chenal, il se baissa le long du parapet et s’avança en tenant à deux mains la rampe en fer qui y est fixée. Il n’avait pas la prétention, vous le sentez bien, de sortir à lui tout seul la barque, que cinquante bras pouvaient à peine entraîner, mais seulement, et c’était un rude travail, de passer l’amarre autour de la poulie de bronze qui est à l’extrémité de la jetée, de telle sorte que la barque, trouvant là son point d’appui, pût s’avancer en sens contraire des haleurs revenant sur leurs pas. Trois fois il fut couvert par la vague, mais il avait l’habitude de ces avalanches d’eau ; il résista et parvint à enrouler le grelin. Le Saint-Jean recommença à avancer lentement en plongeant si lourdement dans les lames que c’était à croire qu’elles allaient l’emplir. Tout à coup l’amarre mollit et vint d’elle-même ; elle avait été larguée et le Saint-Jean doublait la jetée. Je sautai sur le glacis de la batterie et j’embrassai si solidement de mes bras et de mes jambes le mât des signaux, que je pus m’y cramponner ; il ployait et craquait comme si, vivant encore, il se fût balancé sur ses racines dans la forêt natale. J’aperçus mon père au gouvernail, auprès de lui les deux hommes étaient appuyés contre le bordage, le dos au vent. Le Saint-Jean s’avançait par saccades ; tantôt il s’arrêtait, tantôt il filait comme un boulet qui ricoche dans des flots d’écume ; tantôt il disparaissait entièrement dans cette poussière d’eau que les marins nomment des embruns. Le brick, dès qu’il le vit, changea sa route et gouverna en plein sur le phare ; aussitôt que le Saint-Jean se fut assez élevé dans le vent, il changea aussi sa bordée et gouverna pour couper le brick ; en quelques minutes ils se joignirent : la barque passa sous le beaupré du grand navire et presque aussitôt pivota sur elle-même ; ils étaient attachés l’un à l’autre. « La remorque ne tiendra pas, dit une voix. Quand elle tiendrait, ils ne pourront jamais s’affaler le long du brick », dit une autre. Il paraissait, en effet, impossible que le Saint-Jean pût s’approcher assez du brick pour permettre au père Housard d’y grimper : ou le Saint-Jean devait être broyé ou le père Housard devait tomber à la mer. Joints l’un à l’autre, emportés dans la même rafale, poussés par la même vague, le navire et la barque approchaient. Quand le beaupré plongeait, on voyait le pont se dresser et l’équipage, incapable de tenir pied, s’accrocher où il pouvait. « Monte donc, monte donc », criait M. Trois ou quatre fois déjà le père Housard avait essayé de s’élancer, mais les deux navires s’étaient violemment séparés : la barque, lancée à vingt ou trente mètres au bout de la remorque, allait, devant, derrière, au hasard des lames qui l’emportaient. Enfin, le brick fit une embardée du côté du Saint-Jean, et, quand la vague qui l’avait soulevé s’abaissa, le pilote se cramponnait à son bord sur le porte-haubans. Il semblait que le vent avait vaincu toute résistance, nivelé, démoli, emporté les obstacles : il passait sur nous et au travers de nous irrésistiblement, sans ces intervalles de repos et de reprise qui laissent au moins un moment pour respirer. On ne sentait plus qu’une violente poussée, toujours dans le même sens ; on n’entendait plus qu’un soufflement qui rendait sourd. Sous cet aplatissement, les vagues étaient soulevées avant de se former ; elles s’écroulaient les unes sur les autres en tourbillons. Le brick arrivait rapide comme la tempête elle-même, portant seulement tout juste ce qu’il fallait de toile pour gouverner. Bien que la mer parût aplatie, il avait des mouvements de roulis et de tangage dans lesquels il s’abattait furieusement de côté et d’autre comme s’il allait virer : au milieu d’une de ces secousses, on ne vit plus que des lambeaux de toile ; son hunier avait été emporté ; n’ayant plus de point d’appui pour gouverner, il vint par le travers : il était à peine à deux ou trois cents mètres de l’entrée. Un même cri sortit de toutes les poitrines. Le Saint-Jean, à bord duquel étaient restés mon père et mon cousin, suivait le brick à une petite distance ; pour ne pas se heurter contre cette masse, il prit au large, mais au même moment une trinquette fut hissée à bord du brick ; celui-ci revint dans la passe, en coupant une fois encore la route à la barque, qu’il masqua entièrement de sa masse noire. Deux secondes après, il donnait dans le chenal. C’était la barque que je suivais bien plus que le brick : quand je la cherchai, celui-ci entré, je ne la vis plus. Puis presque aussitôt je l’aperçus en dehors de la jetée ; gênée par la manœuvre du grand navire, elle avait manqué la passe trop étroite, et elle courait vers une sorte de crique à droite de la jetée, ou ordinairement, dans les jours d’orage, on trouvait une mer moins tourmentée. Mais ce jour-là, comme partout, à perte de vue, la mer y était furieuse, et il fallait une impossibilité absolue de remonter dans le vent pour s’y laisser affaler ; la voile fut amenée, une ancre fut mouillée, et aux vagues qui se précipitaient du large le canot présenta l’avant ; entre lui et la plage se dressait une ligne de rochers qui ne devaient pas être couverts d’eau avant une demi-heure. La corde ne serait-elle pas coupée ? Le Saint-Jean pourrait-il toujours s’élever à la lame sans plonger ? Je n’étais qu’un enfant, mais j’avais assez l’expérience des choses de la mer pour calculer l’horrible longueur de cette attente. Autour de moi, j’entendais aussi se poser ces questions, car nous avions couru sur la grève et nous étions groupés en tas pour résister au vent : « S’ils tiennent encore, ils pourront échouer ; si le Saint-Jean vient au plein, il sera brisé en miettes. Une planche elle-même eût été engloutie dans ces tourbillons d’eau, d’herbe, de cailloux, d’écume, qui s’abattaient sur la plage, où ils creusaient des trous. Les vagues, repoussées par les rochers, produisaient un ressac qui, en reculant, rencontrait celles venant du large, et ainsi pressées elles montaient les unes par-dessus les autres et s’écroulaient en cascades. Tandis que je restais haletant, les yeux sur le Saint-Jean, je me sens saisir à deux bras ; je me retournai ; c’était ma mère qui accourait à moi, éperdue ; elle avait tout vu du haut de la falaise. On vint nous entourer, le capitaine Houel et quelques autres ; on nous parlait, on tâchait de nous rassurer : sans répondre à personne, ma pauvre mère regardait au large. Tout à coup un grand cri domina le bruit de la tempête : Ma mère tomba à genoux et m’entraîna avec elle. Quand je relevai les yeux, je vis le Saint-Jean arriver par le travers sur la crête d’une vague immense ; soulevé, porté par elle, il passa par-dessus la barrière de rochers ; mais la vague se creusa pour s’abattre ; la barque se dressa tout debout en tournoyant, et je ne vis plus qu’une nappe d’écume. Ce fut seulement deux jours après qu’on retrouva le corps de mon père horriblement mutilé ; on ne retrouva jamais celui de mon cousin. Pendant six années, la place de mon père avait été vide au bout de la table, mais ce n’était pas le vide effrayant et morne qui suivit cette catastrophe. Sa mort ne nous réduisit pas absolument à la misère, car nous avions notre maison et un peu de terre ; cependant ma mère dut travailler pour vivre. Elle avait été autrefois la meilleure repasseuse du pays, et comme le bonnet du Port-Dieu est une des belles coiffures de la côte, elle retrouva des pratiques. Les messieurs Leheu crurent devoir venir à notre aide. Mon frère vous prendra tous les quinze jours, dit l’aîné à ma mère, et moi tous les quinze jours aussi ; une journée assurée toutes les semaines, c’est quelque chose. Ce n’était pas payer bien cher la vie d’un homme. La journée de travail, au temps dont je parle, se réglait sur le soleil ; j’eus donc, le matin et le soir, avant comme après l’école, des heures où, en l’absence de ma mère, je fus maître de faire ce qui me plaisait. Or, ce qui me plaisait, c’était de flâner sur la jetée ou sur la grève, selon que la mer était haute ou basse. Tout ce que ma pauvre maman essayait pour me retenir à la maison était inutile ; j’avais toujours des raisons pour m’échapper ou me justifier ; heureux encore quand je n’en avais pas pour faire l’école buissonnière, c’est-à-dire quand les navires ne rentraient pas de Terre-Neuve, quand il n’y avait pas de grande marée, quand il n’y avait pas gros temps. Ce fut dans un de ces jours de grande marée et d’école buissonnière que je fis une rencontre qui eut une influence capitale sur mon caractère et décida de ma vie. On était à la fin de septembre, et la marée du vendredi devait découvrir des rochers qu’on n’avait pas vus depuis longtemps. Le vendredi matin, au lieu d’aller à l’école, je me sauvai dans la falaise, où, en attendant que la mer descendît, je me mis à déjeuner : j’avais plus de deux heures à attendre. La marée montait comme une inondation, et si les yeux se détournaient un moment d’un rocher, ils ne le retrouvaient plus, il avait été noyé dans cette nappe qui se soulevait avec une vitesse si calme, que c’était le rocher qui semblait avoir lui-même coulé à pic ; pas une vague, mais seulement une ligne d’écume entre la mer bleue et le sable jaune ; au large, au delà de l’horizon voûté des eaux, le regard se perdait dans des profondeurs grises ; on voyait plus loin qu’à l’ordinaire ; sur les côtes, le cap Vauchel et l’aiguille d’Aval, ce qui n’arrive que dans les grands changements de temps. La mer resta étale bien longtemps pour mon impatience, puis enfin elle commença à se retirer avec la même vitesse qu’elle était venue. Je la suivis ; j’avais caché dans un trou mon panier et mes sabots et je marchai pieds nus sur la grève, où mes pas creusaient une souille qui s’emplissait d’eau. Nos plages sont en général sablonneuses ; cependant on y rencontre, semés çà et là, des amas de rochers, que la mer, dans son travail d’érosion, n’a pas encore pu user et qui forment à marée basse des îlots noirâtres. Comme j’étais dans un de ces îlots à poursuivre des crabes sous les goémons, je m’entendis héler. Ceux qui sont en faute ne sont pas très braves, j’eus un moment de frayeur ; mais en levant les yeux je vis que je n’avais rien à craindre, celui qui m’avait hélé n’allait point me renvoyer à l’école : c’était un vieux monsieur à barbe blanche que dans le pays nous avions baptisé Monsieur Dimanche, parce qu’il avait un domestique qu’il appelait Samedi. De vrai, il se nommait M. de Bihorel et il habitait une petite île à un quart d’heure du Port-Dieu ; autrefois cette île avait tenu à la terre, mais il avait fait couper la chaussée de granit qui formait l’isthme et l’avait ainsi transformée en une île véritable, que la mer, lorsqu’elle était haute, baignait de tous côtés. Il avait la réputation d’être le plus grand original qui existât à vingt lieues à la ronde ; et cette réputation il la devait à un immense parapluie qu’il portait toujours tendu au-dessus de sa tête, à la solitude absolue dans laquelle il vivait, surtout à un mélange de dureté et de bonté dans ses relations avec les gens du pays. petit, criait-il, qu’est-ce que tu fais là ? Vous voyez bien, je cherche des crabes. laisse tes crabes et viens avec moi, tu me porteras mon filet, tu ne t’en repentiras pas. Je ne répondis pas ; mais ma figure parla pour moi. Tais-toi, je vais te dire pourquoi tu ne veux pas ; dis-moi seulement ton nom. Tu es le fils de Kalbris, qui a péri pour sauver un brick l’année dernière ; ton père était un homme. J’étais fier de mon père ; ces paroles me firent regarder M. Tu as neuf ans, continua-t-il en me posant la main sur la tête et en plongeant ses yeux dans les mains, c’est aujourd’hui vendredi, il est midi, tu fais l’école buissonnière. Je baissai les yeux en rougissant. Tu fais l’école buissonnière, poursuivit-il, ceci n’est pas bien difficile à deviner ; maintenant je vais te dire pourquoi. Ne tremble pas, petit nigaud, je ne suis pas sorcier. Tu veux profiter de la marée pour pêcher. Oui, monsieur, et pour voir la Tête de chien. La Tête de chien est un rocher qui ne découvre que très rarement. moi aussi, je vais à la Tête de chien ; prends mon filet et suis-moi. Je le suivis sans souffler mot, j’étais abasourdi qu’il m’eût si facilement deviné. Quoique je le connusse bien, c’était la première fois que j’échangeais autant de paroles avec lui, et je ne savais pas que son plaisir était de chercher le mobile secret des actions de ceux avec lesquels il se trouvait ; une grande finesse et une longue expérience le faisaient souvent toucher juste, et, comme il ne craignait personne, il disait toujours son impression quelle qu’elle fût, gracieuse ou blessante. Bien que j’en eusse peu envie, il me fallut parler, tout au moins répondre aux questions qu’il ne cessa de me poser. Il n’y avait pas un quart d’heure que je marchais derrière lui qu’il savait tout ce que je pouvais lui apprendre sur moi-même, sur mon père, sur ma mère, sur ma famille. Ce que je lui racontai de mon oncle l’Indien parut l’intéresser. Curieux, disait-il, esprit d’aventure, sang normand mêlé au sang phénicien ; d’où peut venir Calbris ou Kalbris. Cet interrogatoire ne l’empêchait pas d’examiner la grève sur laquelle nous avancions, et de ramasser de temps en temps des coquillages et des herbes qu’il me fallait mettre dans le filet. Presque toujours je restais muet, car, si je connaissais bien de vue ces herbes ou ces coquillages, je ne savais pas leur nom. Tu es bien un fils de ton pays, dit-il impatienté ; pour vous autres, la mer n’est bonne qu’à piller et à ravager, c’est l’éternelle ennemie contre laquelle il faut se défendre ; vous ne verrez donc jamais qu’elle est une mère aussi nourricière que la terre, et que les forêts qui couvrent ses plaines et ses montagnes sont peuplées de plus d’animaux que nos forêts terrestres ! Cet horizon infini, ces nuages, ces flots ne vous parleront donc jamais que d’ouragans et de naufrages ! Il s’exprimait avec une véhémence qui stupéfiait ma timidité d’enfant, et c’est l’impression de ses paroles que je vous donne plutôt que ses paroles elles-mêmes, car j’ai mal retenu ce que je ne comprenais guère ; mais l’impression m’est restée si vive que je le vois encore sous son parapluie, étendant son bras sur la haute mer et entraînant mes yeux avec les siens. Viens ici, continua-t-il en me montrant une crevasse de rocher d’où l’eau ne s’était pas retirée, que je te fasse comprendre un peu ce que c’est que la mer. Il m’indiqua du doigt une sorte de petite tige fauve collée par la base à une pierre, et terminée à l’extrémité par une espèce de corolle jaune dont les bords découpés en lanières étaient d’un blanc de neige. Est-ce une herbe, est-ce une bête ? Tu n’en sais rien, n’est-ce pas ? c’est une bête ; si nous avions le temps de rester là, tu la verrais peut-être se détacher, et tu sais bien que les fleurs ne marchent pas. Regarde de tout près, tu vas voir ce qui ressemble à la fleur s’allonger, se raccourcir, se balancer. C’est ce que les savants nomment une anémone de mer. Mais pour que tu sois bien convaincu que c’est un animal, tâche de m’attraper une crevette. Tu sais que les fleurs ne mangent point, n’est-ce pas ? Disant cela, il prit la crevette et la jeta dans la corolle de l’anémone ; la corolle se referma et la crevette disparut engloutie. Dans un trou plein d’eau, je pris une petite raie : elle avait enfoui ses ailerons dans le sable pour se cacher, mais ses taches brunes et blanches me la firent apercevoir ; je la portai à M. Tu as trouvé cette raie, me dit-il, parce qu’elle a des marbrures, et ce qui te l’a fait découvrir la dénonce aussi aux poissons voraces ; or, comme au fond des mers règne une guerre générale dans laquelle on se tue les uns les autres, ainsi que cela arrive trop souvent sur la terre, simplement pour le plaisir et la gloire, ces pauvres raies, qui nagent mal, ne tarderaient pas à être exterminées si la nature n’y avait pourvu ; regarde la queue de ta raie, elle est hérissée d’épines et de dards, si bien que, quand elle se sauve, elle ne peut être attaquée par là, et que les ennemis que ses taches attirent doivent s’arrêter devant sa cuirasse. Il y a là une loi d’équilibre universel que tu peux remarquer aujourd’hui et que tu comprendras plus tard. J’étais émerveillé ; vous pouvez comprendre quel effet produisait cette leçon démonstrative sur un enfant naturellement curieux et questionneur, qui n’avait jamais trouvé personne pour lui répondre. La crainte, qui tout d’abord m’avait clos la bouche, s’était promptement dissipée. Suivant toujours la marée qui se retirait, nous arrivâmes à la Tête de chien. Combien y restâmes-nous, je n’en sais rien. Je n’avais plus conscience du temps. Je courais de rocher en rocher, et je rapportais à M. de Bihorel les coquilles ou les plantes que je voyais pour la première fois. J’emplissais mes poches d’un tas de choses qui me semblaient très curieuses au moment où je les trouvais et que bientôt je jetais pour les remplacer par d’autres qui avaient l’incontestable supériorité d’être nouvelles. Tout à coup, en levant les yeux, je ne vis plus la côte ; elle avait disparu dans un léger brouillard ; le ciel était uniformément d’un gris pâle ; la mer était si calme que c’était à peine si nous l’entendions derrière nous. J’aurais été seul que je serais rentré, car je savais combien il est difficile, par un temps de brouillard, de retrouver son chemin au milieu des grèves ; mais M. de Bihorel ne disant rien, je n’osai rien dire non plus. Cependant le brouillard, qui enveloppait toute la côte, s’avança vers nous comme un nuage de fumée montant de la terre droit au ciel. de Bihorel ; si nous ne voulons pas faire une partie de colin-maillard un peu trop sérieuse, il faut nous en retourner : prends le filet. Mais presque aussitôt le nuage nous atteignit, nous dépassa, et nous ne vîmes plus rien, ni la côte, ni la mer qui était à cinquante pas derrière nous ; nous étions plongés dans une obscurité grise. La mer est là, dit M. de Bihorel sans s’inquiéter, nous n’avons qu’à aller droit devant nous. Aller droit devant nous sur le sable, sans rien pour nous guider, ni ornière, ni trace quelconque, ni pente même pour indiquer si nous descendions ou nous montions, c’était jouer sérieusement le jeu du tapis vert de Versailles, dans lequel il s’agit d’aller les yeux bandés du parterre de Latone au bassin d’Apollon sans dévier et sans marcher sur le sable ; avec cette circonstance aggravante pour nous que nous avions au moins une demi-lieue à faire avant de trouver les falaises. Il n’y avait pas dix minutes que nous marchions, quand nous fûmes arrêtés par un amas de rochers. C’est les Pierres vertes, dis-je. C’est les Pierres vertes, monsieur. Il me donna une petite tape sur la joue : il paraît que nous avons une bonne petite caboche, dit-il. Si c’étaient les Pierres vertes, nous devions les longer en allant à droite et nous rapprocher ainsi du Port-Dieu ; si, au contraire, c’était le Pouldu, nous devions prendre à gauche, sous peine de tourner le dos au village. En plein jour, rien n’est plus facile que de distinguer ces deux rochers ; même la nuit, à la clarté de la lune, je les aurais facilement reconnus ; mais, dans le brouillard, nous voyions les pierres couvertes de varech et voilà tout. de Bihorel, le bruit de la côte nous guidera. Nous n’entendîmes rien, ni le bruit de la côte, ni le bruit de la mer. Il ne faisait pas un souffle de vent. Nous étions comme plongés dans une ouate blanche qui nous bouchait les oreilles aussi bien que les yeux. Je n’osai le contredire davantage et le suivis en tournant comme lui à gauche. Viens près de moi, mon enfant, me dit-il d’une voix douce, donne-moi la main, que nous ne nous séparions point ; une, deux, marchons au pas. Nous marchâmes encore environ dix minutes, puis je sentis sa main qui serrait la mienne. Nous nous étions trompés, c’étaient les Pierres vertes ; nous nous dirigions droit vers la mer et nous n’en étions plus qu’à quelques pas. Tu avais raison, dit-il, il fallait prendre à droite ; retournons. Nous savions où était la mer parce que nous entendions le flot se briser doucement, mais en nous éloignant nous n’entendions plus rien, et nous ne savions plus si nous tournions le dos à la côte ou si nous donnions sur elle. L’obscurité devenait de plus en plus opaque, car à l’épaisseur du brouillard s’ajoutait l’approche de la nuit. Nous ne voyions plus depuis quelques instants déjà le bout de nos pieds, et ce fut à peine si M. de Bihorel put distinguer l’heure à sa montre. Il était six heures ; la marée allait commencer à remonter. Il faut nous hâter, dit-il ; si le flot nous prend, il ira plus vite que nous ; il a des bottes de sept lieues. Il sentit au tremblement de ma main que j’avais peur. N’aie pas peur, mon enfant, le vent va s’élever de terre et pousser le brouillard au large ; d’ailleurs, nous verrons le phare, qui va bientôt s’allumer. Il n’y avait pas là de quoi me rassurer ; le phare, je savais bien que nous n’apercevrions pas sa lumière. Depuis quelques minutes je pensais à trois femmes qui, l’année précédente, avaient comme nous été surprises sur cette grève par le brouillard et qui avaient été noyées ; on avait retrouvé leurs cadavres seulement huit jours après ; je les avais vu rapporter au Port-Dieu, et je les avais maintenant là devant les yeux, épouvantables dans leurs pauvres guenilles verdâtres. Quoique je voulusse me retenir, je me mis à pleurer. de Bihorel tâcha de me calmer par de bonnes paroles. Crions, me dit-il ; s’il y a un douanier sur la falaise, il nous entendra et nous répondra ; il faut bien que ces mâtins-là servent à quelque chose. Nous criâmes, lui d’une voix forte, moi d’une voix entrecoupée de sanglots. Rien ne nous répondit, pas même l’écho ; et ce silence morne me pénétra d’un effroi plus grand encore ; il me sembla que j’étais mort au fond de l’eau. Il me tira par la main, et nous avançâmes à l’aventure. Aux paroles qu’il m’adressait de temps en temps pour m’encourager, je sentais bien qu’il était inquiet aussi, et sans confiance dans ses propres paroles. Après plus d’une longue demi-heure de marche, le désespoir me gagna tout à fait, et, lui lâchant la main, je me laissai tomber sur le sable. Abandonnez-moi là, monsieur, pour mourir, lui dis-je en pleurant. fit-il, autre marée maintenant ; veux-tu bien rentrer tes larmes ; est-ce qu’on meurt quand on a une maman ? Mais tout, même cela, était inutile ; je restais sans pouvoir bouger. Tout à coup je poussai un cri. Veux-tu que je te porte, pauvre petit ? Et lui prenant la main, je la posai à plat à côté de la mienne. Nos plages sont formées d’un sable très fin, profond et spongieux ; à marée basse, ce sable, qui s’est imbibé comme une éponge, s’égoutte, et l’eau se réunissant forme de petits filets presque invisibles, qui suivent la pente du terrain jusqu’à la mer. C’était un de ces petits filets que ma main avait barré. La côte est là, et j’étendis le bras dans la direction d’où venait l’eau. En même temps je me relevai ; l’espérance m’avait rendu mes jambes ; M. de Bihorel n’eut pas besoin de me traîner. J’allais en avant ; de minute en minute, je me baissais pour coller ma main sur la plage, et, par la direction de l’eau, remonter le courant. Tu es un brave garçon, dit M. de Bihorel ; sans toi, nous étions, je crois, bien perdus. Il n’y avait pas cinq minutes qu’il avait laissé échapper ses craintes, lorsqu’il me sembla que je ne trouvais plus d’eau. Nous fîmes encore quelques pas ; ma main se posa sur le sable sec. Il se baissa et tâta aussi à deux mains ; nous ne sentîmes que le sable humide qui s’attacha à nos doigts. En même temps il me sembla entendre comme un léger clapotement. Tu te seras trompé, dit-il, nous marchons vers la mer. Non, monsieur, je vous assure ; et puis, si nous approchions de la mer, le sable serait plus mouillé. Il ne dit rien et se releva. Nous restâmes ainsi indécis, perdus une fois encore. Il tira sa montre ; il faisait bien trop sombre pour voir les aiguilles, mais il la fit sonner : elle sonna six heures et trois quarts. La marée monte depuis plus d’une heure. Alors, monsieur, vous voyez bien que nous nous sommes rapprochés de la côte. Comme pour donner une confirmation à mon raisonnement, nous entendîmes derrière nous un ronflement sourd ; il n’y avait pas à s’y tromper, c’était la marée montante qui arrivait. C’était une nau que nous avons devant nous, dit-il. Ces plages, précisément, parce qu’elles sont formées d’un sable mouvant, ne restent pas parfaitement planes. Il s’y forme ça et là de petits monticules séparés les uns des autres par de petites vallées ; tout cela à peu près plat pour l’œil, tant les différences de niveau sont légères, mais parfaitement sensible pour l’eau, si bien qu’à la marée montante ce sont les vallées qui se remplissent les premières et les monticules restent à sec, formant des îles, battues d’un côté par le flot montant, entourées de tous les autres par l’eau qui court dans les vallées comme dans le lit d’une rivière. Nous étions en face d’une de ces rivières. Il faut passer la nau, dit M. As-tu pas peur de te mouiller, dit-il, les pieds ou la tête ? choisis ; moi, j’aime mieux les pieds. Non, monsieur, nous allons nous perdre dans l’eau. Veux-tu donc rester là pour être pris par la mer ? Non, mais passez le premier, je resterai là à crier, vous irez contre ma voix ; quand vous serez de l’autre côté, vous crierez à votre tour et j’irai sur vous. Non, je nage mieux que vous. Tu es un brave petit, viens, que je t’embrasse. Et il m’embrassa comme si j’avais été son fils ; ça me remua le cœur. Il n’y avait pas de temps à perdre, la mer arrivait rapidement ; de seconde en seconde on entendait son soufflement plus fort. Il entra dans l’eau et je commençai à crier. de Bihorel, que je ne voyais plus, chante plutôt si tu peux. Oui, monsieur, et je me mis à chanter : Tra la, la, tra la, la. Oui, mon enfant, il me semble que je commence à remonter ; chante. Tra la, la, tra la, la. J’allais chanter le troisième couplet de cette ronde. À ton tour, me cria M. de Bihorel, je n’ai plus d’eau que jusqu’aux genoux, viens ! Et il entonna un air sans paroles qui était triste comme une chanson de mort. J’entrai dans l’eau ; mais je n’étais pas de la taille de M. Bihorel et ne tardai pas à perdre pied ; ce n’était rien pour moi qui nageais comme un poisson. Seulement, comme il y avait du courant, j’eus peine à me diriger droit, et il me fallut plus d’un quart d’heure pour arriver jusqu’à lui. Lorsque je l’eus rejoint, nous ne tardâmes pas à sortir tout à fait de l’eau et à nous retrouver sur le sable. Il respira avec une satisfaction qui me montra combien son anxiété avait été vive... Prenons une prise, dit-il, nous l’avons bien gagnée. Mais à peine avait-il atteint sa tabatière, qu’il poussa une exclamation en secouant ses doigts. Mon tabac qui est changé en marc à café et ma montre qui, bien sûr, tourne comme la roue d’un moulin dans l’eau, qu’est-ce que Samedi va dire ? Je ne sais à quoi cela tenait, mais je n’avais plus peur du tout. Il me semblait que le danger était passé. Il ne l’était pas, et il nous restait plus de chemin à faire que nous n’en avions fait ; nous étions entourés des mêmes dangers et nous avions les mêmes difficultés pour nous diriger. Le brouillard semblait s’être encore épaissi ; la nuit était venue, et, bien que nous fussions plus rapprochés de la falaise, nous n’entendions aucun bruit de ce côté qui nous dît : « La terre est là, » ni le beuglement d’une vache, ni un coup de fouet, ni le grincement d’un essieu, rien : un silence lourd devant nous ; derrière, le grondement sourd et continu de la mer qui montait. C’était là notre seule boussole maintenant, mais bien incertaine et bien perfide. Si nous avancions trop vite, nous pouvions nous perdre ; si nous n’avancions pas assez vite, la marée menaçait de nous atteindre et de nous engloutir avant que nous fussions arrivés au galet, où la pente plus rapide ralentirait sa course. Nous recommençâmes donc à marcher en nous tenant par la main ; souvent je me baissais pour tâter le sable, mais je ne trouvais plus d’eau courante : nous étions sur un banc coupé de petites rides, et l’eau y restait stagnante dans les creux, ou bien, en petits filets, elle se répandait parallèlement au rivage. L’espoir que j’avais eu, la nau traversée, nous abandonnait, lorsque subitement nous nous arrêtâmes tous les deux en même temps. Le son d’une cloche avait déchiré l’atmosphère qui nous enveloppait. Après un intervalle de deux ou trois secondes, nous entendîmes un deuxième, puis bientôt un troisième coup. C’était l’Angélus au Port-Dieu ; nous n’avions plus qu’à marcher du côté d’où venait le son, nous étions sauvés. Sans rien nous dire, et d’un commun accord, nous nous mîmes à courir. L’Angélus ne durera pas assez longtemps ; c’est une trop courte prière, aujourd’hui on devrait y joindre les litanies, pour nous guider. Avec quelle émotion, courant sans reprendre haleine, nous comptions les volées de la cloche ! Nous ne parlions ni l’un ni l’autre, mais je comprenais très bien que, si elle cessait de se faire entendre avant que nous eussions atteint le galet, nous pouvions n’avoir été sauvés quelques instants que pour nous reperdre une fois encore. Elle cessa ; nous étions toujours sur le sable. Peut-être le galet n’était-il qu’à quelques mètres ; peut-être n’avions-nous que la jambe à allonger pour le toucher ; mais comment savoir de quel côté ? Le pas que nous allions faire en avant pouvait aussi bien nous rapprocher du salut que nous en éloigner, et dans ce cas nous rejeter au milieu des dangers que nous venions de courir. de Bihorel, et ne faisons plus un seul pas à l’aventure ; tâte le sable, mon enfant. Je tâtai ; je collai mes deux mains sur la grève, j’attendis ; je les relevai sèches toutes les deux. As-tu compté combien nous passions de naus ? Alors, tu ne sais pas s’il nous en reste encore à traverser ; si nous les avons toutes passées, nous n’avons qu’à attendre ; quand la mer arrivera, nous marcherons doucement en la précédant. Oui, mais si nous ne les avons pas toutes passées ? Il ne répondit pas, car il n’avait à me répondre que ce que je savais aussi bien que lui ; c’est-à-dire que, si nous avions encore une nau entre nous et le galet, et si nous restions sans avancer, la mer l’emplirait doucement ; il nous faudrait la passer à la nage et nous exposer à être entraînés par le courant, jetés peut-être dans des rochers d’où nous ne pourrions jamais sortir. Nous eûmes un moment d’anxiété terrible, restant là, ne sachant que faire, n’osant nous décider à avancer, à reculer, à aller à droite, à aller à gauche, car en demeurant immobiles dans la position même où nous avions cessé d’entendre la cloche, nous étions sûrs au moins que le pays était là devant nous, comme si nous l’avions vu dans une éclaircie, tandis que, si nous faisions un seul pas, nous nous retrouvions livrés à toutes les angoisses de l’incertitude. Notre seul espoir était désormais dans un coup de vent qui, balayant le brouillard, nous laisserait voir le phare, car d’entendre le bruit de la côte, il n’y fallait pas compter ; nous estimions être au sud du village, en face d’une falaise déserte, d’où à pareille heure ne pouvait venir aucun bruit ; mais l’atmosphère était si calme, si lourde, le brouillard était si compacte, si solide, que pour croire à une brise il fallait être dans une position comme la nôtre, où l’on en arrive à espérer l’impossible et à attendre un miracle. Ce miracle se fit ; la cloche qui avait cessé de sonner reprit en carillonnant. Il y avait un baptême, et pour cette fois nous étions bien certains d’arriver, car le carillon du baptême dure souvent une demi-heure et quelquefois plus, quand le parrain s’est arrangé pour donner des forces au sonneur. En moins de cinq minutes nous atteignîmes le galet, et, le remontant, longeant le pied de la falaise, nous arrivâmes à la chaussée qui joignait l’île de M. de Bihorel voulut me faire entrer chez lui ; malgré toutes ses instances je refusai. J’avais hâte d’arriver à la maison, où ma mère était peut-être déjà arrivée. dis à ta mère que j’irai la voir demain soir. J’aurais bien voulu qu’il ne nous fît pas cette visite qui allait apprendre à ma mère où j’avais passé ma journée, mais comment l’empêcher ? Ma mère n’était pas encore rentrée ; quand elle arriva, elle me trouva avec des habits secs, auprès du feu que j’avais allumé. Je m’acquittai de la commission de M. Le lendemain soir, comme il l’avait promis, il arriva ; je le guettais ; quand j’entendis ses pas, j’eus envie de me sauver. Ce garçon-là vous a-t-il raconté ce qu’il a fait hier ? dit-il à ma mère, après s’être assis. il a fait l’école buissonnière toute la journée. Ma pauvre maman me regarda avec une douloureuse inquiétude, croyant avoir à entendre tout un réquisitoire contre moi. Ne le grondez pas trop, interrompit M. de Bihorel, car en même temps il m’a sauvé la vie. Allons, ne tremble pas comme ça, mon garçon, et viens là. Vous avez un brave enfant, madame Kalbris, vous pouvez en être fière. Il raconta comment il m’avait trouvé la veille, et comment nous avions été surpris par le brouillard. Vous voyez que sans lui, continua-t-il, j’étais bien perdu, n’est-ce pas, ma chère dame ? Je m’étais fâché le matin contre son ignorance, parce qu’il ne savait pas le nom d’une actinie. Mais quand le danger est arrivé, ma science ne m’a plus servi à rien ; et si je n’avais pas eu pour m’aider l’instinct de cet enfant, ce seraient les actinies, les crabes et les homards qui, à cette heure, étudieraient mon anatomie. J’ai donc contracté une dette envers votre fils, je veux m’en acquitter. Rassurez-vous, dit-il sans se laisser interrompre, je ne veux rien vous proposer qui ne soit digne de votre fierté et du service que j’ai reçu. J’ai fait causer l’enfant, il est curieux de voir et de savoir ; donnez-le-moi, je me charge de son éducation ; je n’ai pas d’enfants et je les aime, il ne sera pas malheureux auprès de moi. Ma mère accueillit comme elle le devait cette proposition, mais elle n’accepta pas. de Bihorel en étendant la main vers elle, je vais vous dire pourquoi vous me refusez : vous aimez cet enfant passionnément, vous l’aimez pour lui et pour son père que vous avez perdu, il est désormais tout pour vous, et vous voulez le garder ; c’est vrai, n’est-ce pas ? Maintenant je vais vous dire aussi pourquoi vous devez me le donner néanmoins : il y a en lui un fond d’intelligence qui ne demande qu’à être cultivé ; à Port-Dieu, cela n’est pas possible, et, sans entrer dans vos affaires, il ne vous est pas possible, à vous, je crois, de l’envoyer ailleurs ; ajoutez que l’enfant a un caractère indépendant et aventureux qui a besoin d’être surveillé. Pensez à cela ; ne me répondez pas tout de suite, réfléchissez à tête posée, quand les premiers mouvements de votre cœur maternel se seront calmés ; je reviendrai demain soir. Lorsqu’il fut parti, nous nous mîmes à souper, mais ma mère ne mangea pas ; elle me regardait longuement, puis, quand mes yeux rencontraient les siens, elle se détournait du côté du feu. Quand je lui dis adieu, avant d’aller me coucher, je sentis ses larmes mouiller mes joues. Qui les faisait couler, ces larmes ? Était-elle fière de moi pour ce que M. Je ne pensai en ce moment qu’à la séparation, dont l’idée me troublait aussi. Ne pleure pas, maman, lui dis-je en l’embrassant, je ne te quitterai pas. Si, mon enfant, c’est pour ton bien ; M. de Bihorel a trop raison, il faut accepter. de Bihorel justifia pour moi sa réputation d’originalité, dont j’avais tant entendu parler. En arrivant, je le trouvai devant la porte de la maison, car, m’ayant vu de loin, il était venu au-devant de moi. Arrive ici, dit-il sans me laisser le temps de me reconnaître. tu vas en écrire une à ta mère pour lui dire que tu es arrivé et que Samedi ira demain chercher ton linge. Par cette lettre je verrai ce que tu sais. Il me fit entrer dans une grande salle pleine de livres, me montra une table sur laquelle étaient du papier, des plumes, de l’encre, et me laissa. J’avais plus envie de pleurer que d’écrire, car cette brusquerie, me tombant sur le cœur après l’émotion de la séparation, me suffoquait ; cependant je tâchai d’obéir. Mais je salis mon papier de plus de larmes que d’encre, car, bien que ce fût ma première lettre, je sentais que : « Je suis arrivé et Samedi ira demain chercher mon linge, » c’était un peu court, mais il m’était impossible de trouver autre chose. J’étais depuis un quart d’heure écrasé sous cette malheureuse phrase qui ne voulait pas s’allonger, lorsque mon attention fut distraite par une conversation qui s’engagea dans la pièce voisine entre M. Pour lors, disait Samedi, l’enfant est arrivé. Je pensais que ça va changer tout ici. Monsieur déjeune vers midi ; moi, je prends ma goutte le matin : l’enfant attendra-t-il midi pour manger, ou bien boira-t-il la goutte avec moi ? Tu es fou avec ta goutte. je n’ai jamais pris d’enfants en nourrice. Tu as été enfant, n’est-ce pas ? souviens-toi de ce temps-là et traite-le comme on te traitait toi-même. mais non, pas de ça dans votre maison ; moi, j’ai été élevé à la dure ; si vous voulez l’élever comme ça, mieux vaut le renvoyer chez lui. N’oubliez pas que vous lui devez quelque chose, à ce petit. Ne l’oublie jamais toi-même et agis en conséquence. Alors faut lui donner la goutte avec du sucre. Tu lui donneras ce que tu aimais à son âge ; ou plutôt tu lui demanderas ce qu’il veut. Si vous le mettez sur ce pied-là, ça ira bien. Samedi, sais-tu à quoi servent les enfants ? Ça ne sert à rien qu’à dévaster tout et à faire damner le monde. Cela sert encore à autre chose : cela sert à recommencer notre vie quand elle a dévoyé ; cela sert à réussir ce que nous avons manqué. Tu ne sais rien, dit-il en lisant ma lettre, tant mieux ; il n’y aura pas à arracher avant de planter. C’était vraiment une singulière habitation que cette île, qu’on nommait la Pierre-Gante, et telle que jamais je n’ai rien vu qui lui ressemblât. Du rivage, l’île se présente en amphithéâtre sous la forme d’un triangle allongé dont la pointe la plus longue et la plus basse n’est séparé de la terre ferme que par un petit bras d’eau large à peine de quatre cents mètres. Tout ce qui est incliné vers la côte est couvert de verdure, herbe et arbustes que crèvent seulement çà et là quelques aiguilles grises de granit ; tout ce qui regarde la mer est dénudé, pelé, brûlé par les vents et le sel. La maison est située au sommet de l’île, à l’endroit même où les pentes se réunissent pour former un petit plateau, et si, par le fait de sa position, elle jouit d’une vue circulaire qui embrasse l’horizon aussi bien sur terre que sur mer, elle est, par contre, exposée à toute la violence des vents, de quelque côté qu’ils soufflent. Mais les vents ne peuvent rien contre elle, car, bâtie sous le ministère de Choiseul pour s’opposer aux débarquements des Anglais et se relier aux nombreux corps de garde de la côte, elle a des murailles en granit de plusieurs pieds d’épaisseur, et un toit à l’épreuve de la bombe. de Bihorel avait acheté cette vieille bicoque, il l’avait, à l’extérieur, entourée d’une galerie qui l’égayait en l’agrandissant, et, à l’intérieur, transformée en maison habitable, au moyen de cloisons et de portes. Il ne l’avait rendue ainsi ni commode ni élégante, mais il ne lui avait rien enlevé de sa qualité indispensable, qui était d’être aussi solide sous le vent que le rocher lui-même dont elle faisait partie. Ces vents terribles, qui sont l’ennemi contre lequel il faut sans cesse se défendre, sont cependant en même temps un bienfait pour l’île. Ils lui donnent en hiver une température plus douce que dans l’intérieur des terres, si bien que, dans les creux du terrain, à l’abri des rochers ou des éboulements, on rencontre des plantes et des arbustes qui, sous des climats moins rudes, ont besoin de la protection d’une serre : des lauriers-roses, des fuchsias, des figuiers. Le plus grand nombre des accidents de terrain étaient dus à la nature ; mais quelques-uns avaient été créés par M. de Bihorel, qui, aidé de Samedi, avait transformé l’île en un grand jardin sauvage ; seule, la partie exposée à l’ouest avait échappé à leur travail ; continuellement tondues par les vents et arrosée de l’écume des vagues, elle servait de pâturage à deux petites vaches bretonnes et à des brebis noires. Ce qu’il y avait de curieux dans ces travaux de transformation et d’appropriation en réalité considérables, c’est qu’ils avaient été accomplis par ces deux hommes seuls, sans le secours d’aucun ouvrier. J’avais souvent entendu dire dans le pays que c’était par avarice que M. de Bihorel agissait ainsi ; lorsque je le connus, je vis que c’était, au contraire, en vertu d’un principe. « L’homme doit se suffire à lui-même, répétait-il souvent, et je suis un exemple vivant que cela est possible. » Il poussait si loin cette idée dans son application, que, même pour les choses ordinaires et journalières de la vie, il n’avait recours à aucun étranger. On se nourrissait du lait des vaches, des légumes et des fruits du jardin, du poisson pêché par Samedi, du pain cuit à la maison avec de la farine moulue dans un petit moulin à vent qui était assurément le chef-d’œuvre de M. de Bihorel : l’île eût été assez grande qu’on lui eût fait produire le blé nécessaire à la provision de l’année et les pommes pour presser le cidre. Pour être juste, il faut dire que la part de Samedi était considérable ; il avait été mousse, matelot, domestique d’un officier de marine, cuisinier à bord d’un baleinier, et il avait ainsi fait l’apprentissage de tous les métiers. Les rapports entre ces deux hommes n’étaient pas ceux d’un maître et d’un domestique, mais de deux associés ; ils mangeaient à la même table, et la seule distinction entre eux était que M. de Bihorel occupait le haut bout. Ainsi organisée, cette existence avait quelque chose de simple et de digne qui ne m’étonna pas quand je m’y trouvai mêlé, mais qui maintenant me touche et m’émeut encore. de Bihorel dès le jour de mon arrivée, je n’ai pas l’intention de faire de toi un monsieur, c’est-à-dire un notaire ou un médecin, mais tout simplement un marin qui soit un homme. Il y a plus d’une façon de s’instruire : on peut s’instruire en jouant et se promenant. Ce système est-il de ton goût ? Ce discours était un peu bizarre pour un enfant tel que moi. La pratique m’expliqua ce que je n’avais pas tout d’abord bien compris. J’avais été un peu surpris d’apprendre que l’éducation pouvait se faire même en jouant, car ce n’était pas ainsi que j’avais été habitué à travailler à l’école. Je le fus bien plus quand il me mit à l’œuvre, c’est-à-dire dans l’après-midi même. Je l’accompagnais dans sa promenade sur la côte, et, tout en marchant, il me faisait causer ; nous étions entrés dans un petit bois de chênes. dit-il en me montrant des fourmis qui traversaient le chemin. Bon, tu vas les suivre jusqu’à leur fourmilière ; tu les regarderas et tu me diras ce que tu as vu ; si tu ne remarques rien qui t’étonne, tu reviendras demain, après-demain, jusqu’à ce que tu aies observé quelque chose. Après deux journées passées autour de la fourmilière, je vis qu’il y avait des fourmis qui ne faisaient absolument rien, tandis qu’il y en avait d’autres qui travaillaient sans cesse et qui même donnaient à manger aux paresseuses. C’est bien, me dit-il quand je lui communiquai le résultat de mes observations ; tu as vu le principal, cela suffit. Ces fourmis qui ne font rien ne sont pas des malades ou des invalides, comme tu crois ; ce sont les maîtres de celles qui travaillent et qui sont des esclaves. Sans le secours de ces esclaves, elles seraient incapables d’aller chercher leur nourriture. Cela te surprend ; il en est pourtant de même dans notre monde ; il est encore quelques pays où il y a des hommes ne faisant rien qui sont nourris par ceux qui travaillent. Si cette oisiveté avait pour cause l’infirmité chez les maîtres, rien ne serait plus explicable que le travail des uns et le repos des autres : il faut bien s’entraider ; mais il n’en est pas ainsi. Les maîtres, chez les fourmis, sont précisément ceux qui sont les plus aptes aux choses qui demandent la force et le courage, à la guerre. Nous retournerons observer ensemble ces fourmis, et nous les verrons sans doute se livrer entre elles quelque grande bataille. Ce sont les maîtres seuls qui y prennent part, et leur but est de conquérir des esclaves. En attendant que tu sois témoin de ces luttes, je vais te donner à lire, dans le livre d’un savant qui se nomme Huber, le récit d’un de ces combats qui eut lieu précisément au moment même où une autre grande bataille, bien plus terrible, se livrait à cinq cents lieues de là entre les hommes. Les hommes avaient-ils, ce jour-là, de meilleures raisons pour s’entre-tuer, je ne le sais pas, mais je sais que le massacre fut épouvantable. Moi-même, si je ne suis pas resté sur ce champ de mort, il s’en est fallu de bien peu. Nous marchions le long d’une rivière qu’on nomme l’Elbe, et de l’autre côté, sur la rive droite, les Russes avaient en batterie une formidable artillerie dont nous entendions les détonations, mais dont nous ne voyions pas les ravages, parce que nous étions abrités par un coude de la rivière et par un mouvement de terrain. Tout en marchant je n’avais qu’une idée, c’est que ce jour, qui pouvait être le jour de ma mort, car il fallait passer sous le feu de cette artillerie, était aussi celui de la fête de ma femme. Je pensais combien j’aurais été heureux de la lui souhaiter. Tout à coup, j’aperçois à mes pieds, dans le fossé humide où je marchais, toute une traînée de myosotis en pleine fleur. Il ne faut pas croire que dans les batailles les choses se passent comme le représentent les tableaux, avec une parfaite régularité d’alignement. Nous étions déployés en tirailleurs, c’est-à-dire libres de nos mouvements. En dépit du sérieux de la position, les petites fleurs bleues m’attiraient. Je me baissai pour cueillir quelques brins de myosotis, et au même moment je sentis au-dessus de moi un vent terrible qui me passait à quelques pouces de la tête, puis j’entendis une détonation épouvantable et je reçus sur le dos une bourrée de branches de saule. Nous étions arrivés en face de la batterie, et c’était elle qui venait de faucher autour de moi tous mes camarades. Si j’étais resté debout, sans mon petit bouquet par conséquent, j’étais mort comme eux. Avoue que j’avais bien fait de penser à ma femme. Quand je parvins à sortir de dessous les saules, le maréchal Ney avait fait taire les canons russes. Tout pénétré encore de ce récit de la bataille de Friedland, le soir même, je lisais celui du combat des fourmis dans Huber. Huber était aveugle, il regardait par les yeux du plus dévoué et du plus intelligent des domestiques, et lui dictait ensuite le plus charmant livre qu’on ait écrit sur les abeilles et les fourmis. de Bihorel n’eût point ainsi amené cette lecture, et s’il me l’eût imposée comme un devoir au lieu de me la donner comme une récompense, quel effet eût-elle produit sur un enfant de mon âge, ignorant de tout comme je l’étais ? Grâce à la façon dont il me la présenta, elle entra si pleinement dans mon esprit préparé qu’aujourd’hui encore, malgré les années écoulées, j’en retrouve le souvenir plus sensible et plus net que pour le livre que je lisais hier. Il n’aimait pas beaucoup les livres. Il y en eut un pourtant qu’il me mit tout de suite entre les mains, mais celui-là était à ses yeux ce qu’est la Bible pour les protestants, l’ Imitation pour un catholique ; c’était sur ce livre qu’il avait modelé sa vie, c’était lui qui avait créé la Pierre-Gante et les merveilles de travail qu’on y voyait ; c’était lui qui avait donné l’idée du grand parapluie, lui qui avait baptisé Samedi que, par respect pour Robinson, il n’avait pas voulu nommer Vendredi, c’était le Robinson Crusoé. Tu apprendras là-dedans, me dit-il en me le remettant, ce que peut chez un homme la force morale ; tu apprendras aussi que si l’homme peut à lui seul, par la volonté, recommencer toutes les inventions humaines, il ne doit pas trop s’enorgueillir de sa puissance, car au-dessus de lui il y a Dieu. Tu ne sens peut-être pas en ce moment ce que je te dis là, mais ça te reviendra plus tard, et il était nécessaire que cela te fût dit. Au reste, si tu n’es pas frappé par ce grand enseignement, tu feras comme tous les lecteurs, tu prendras dans le livre ce qui te plaira. Je ne sais pas s’il est des enfants qui peuvent lire Robinson de sang-froid ; pour moi je fus transporté. Il faut avouer pourtant que ce qui me toucha, ce ne fut pas le côté philosophique qui m’avait été indiqué, mais bien le côté romanesque, les aventures sur mer, le naufrage, l’île déserte, les sauvages, l’effroi, l’inconnu. Mon oncle l’Indien eut un rival. Je trouvai là comme une justification de mes désirs. Qui de nous ne s’est pas mis à la place du héros de de Foë, et ne s’est pas demandé : Pourquoi ne m’en arriverait-il pas autant ? Ce ne sont pas seulement les enfants de six mois qui croient qu’il n’y a qu’à étendre la main pour prendre la lune. Samedi, qui savait tant de choses, ne savait pas lire. En voyant mon enthousiasme, il eut envie de connaître ces aventures et me demanda de les lui lire. Il te les contera, dit M. de Bihorel, et ça vaudra mieux ; tu es assez primitif pour préférer le récit à la lecture. Dix années de voyages avaient donné à Samedi une certaine expérience, et il n’acceptait pas toutes mes histoires sans y faire des objections. Mais j’avais une réponse qui ne permettait pas la discussion. En es-tu sûr, mon petit Romain ? Je prenais le livre et je lisais. Samedi écoutait en se grattant le nez, puis, avec la résignation d’une foi aveugle : Puisque c’est écrit, disait-il, je veux bien ; mais c’est égal, j’y ai été, à la côte d’Afrique, et je n’ai jamais vu de lions venir à la nage attaquer les navires. Il avait surtout été dans les mers du Nord, et il avait gardé de ces voyages des souvenirs avec lesquels il payait mes récits. Une année, surpris par les glaces, ils avaient été obligés d’hiverner : pendant six mois ils avaient vécu sous la neige, plus de la moitié de l’équipage était restée ensevelie sous cette neige ; les chiens eux-mêmes étaient morts, non de froid ou de privation de nourriture, mais de privation de lumière ; si on avait eu assez d’huile pour tenir toujours les lampes allumées, ils auraient vécu. C’était presque aussi beau que Robinson, quelquefois cependant c’était trop beau pour ma crédulité. Samedi était bien alors obligé de convenir qu’il ne l’avait pas lu ; mais il l’avait vu. Qu’est-ce que cela fait, puisque ce n’est pas écrit ? De pareils entretiens n’étaient pas de nature, il faut en convenir, à me donner l’idée de vivre tranquillement à terre ; aussi ma mère, tourmentée de voir mes dispositions naturelles si malheureusement encouragées, voulut-elle faire une tentative auprès de M. Ma chère dame, répondit-il, je vous rendrai l’enfant si vous trouvez que je le pousse dans une voie que vous ne voudriez pas lui voir suivre ; mais vous ne le changerez jamais tout à fait, il est de la race de ceux qui cherchent l’impossible ; je conviens avec vous que cela mène rarement à la fortune, mais cela mène quelquefois aux grandes choses. Telle est l’ingratitude des enfants qu’à ce moment j’aurais presque volontiers quitté la Pierre-Gante. de Bihorel avait étudié les cris des oiseaux, et dans ces cris il avait cru, à tort ou à raison, trouver un langage dont il avait composé le lexique ; il voulait me l’apprendre : je n’y comprenais absolument rien. De là étaient nées des occasions continuelles, pour lui de colère, pour moi de pleurs. C’était cependant chose curieuse que ce langage, et je regrette bien aujourd’hui de n’en avoir retenu que quelques mots. Tout ce qu’un oiseau peut exprimer, M. de Bihorel affirmait qu’il était arrivé à le traduire, selon lui, couramment : « J’ai faim... kia ouah tsioui, voilà la tempête. » Mais alors j’étais encore trop enfant et trop paysan pour admettre, même à l’état d’hypothèse, que les bêtes puissent parler. Nous sentons la musique, qui n’est pas notre langue, et nous ne voulons pas que les oiseaux la comprennent, eux qui nous en ont donné les premiers modèles ! Nos chiens, nos chevaux, nos animaux domestiques entendent notre langage ; était-il donc tout à fait impossible que M. de Bihorel entendît celui des oiseaux ? Ma mère, troublée par cette réponse de M. de Bihorel, ne persista pas dans sa demande, et je dus continuer à étudier le dictionnaire des Guillemot et des Pierre Garin. Tu verras plus tard, me dit M. de Bihorel, l’utilité de ce qui te paraît aujourd’hui ridicule. Ta mère a peur que tu sois marin, je ne le souhaite pas non plus ; car aujourd’hui, si on entre avec enthousiasme dans la marine à quinze ans, on en sort souvent à quarante, avec dégoût. Mais tu as la passion des voyages, c’est chez toi une vocation de famille, et il faut s’arranger pour donner satisfaction à ta vocation et aux désirs de ta mère. Je voudrais donc que tu fusses un homme comme André Michaux dont tu lisais l’autre jour la vie, comme Siehold, un médecin hollandais qui nous a fait connaître le Japon ; comme l’Anglais Robert Fortune ; je voudrais te préparer à voyager dans des pays peu connus, au profit de ta patrie que tu enrichirais de plantes nouvelles et d’animaux utiles, au profit de la science dont tu serais un soldat. Voilà qui vaut mieux que d’être marin pour transporter toute ta vie, comme un entrepreneur de roulage maritime, du café de Rio-Janeiro au Havre, et des articles de Paris du Havre à Rio-Janeiro ; et si cela se réalise, tu verras que ce que je veux t’apprendre aujourd’hui te rendra de réels services. Par malheur, ce ne fut qu’un rêve. Cette direction prévoyante et élevée eût-elle fait de moi l’homme que M. Je ne sais ; car elle cessa de s’exercer sur moi précisément au moment où elle m’était le plus nécessaire et où je commençais à profiter des leçons de cet excellent homme. Voici comment arriva cette brusque catastrophe : de Bihorel dans toutes ses courses ; quelquefois cependant il s’embarquait seul dans la chaloupe pour aller étudier tout à son aise les cris des oiseaux à l’île des Grunes, qui est à trois lieues au large du Port-Dieu. Un jour qu’il était ainsi parti avant que je fusse levé, nous fûmes très surpris de ne pas le voir revenir à l’heure du dîner. Il aura manqué la marée, dit Samedi, ce sera pour celle de ce soir. Le temps était calme, la mer tranquille ; il n’y avait en apparence aucun danger. de Bihorel n’arriva pas, et Samedi, au lieu de se coucher, alluma un grand feu de fagots sur le point le plus élevé de l’île. Je voulus rester auprès de lui, il m’envoya à mon lit assez durement. Vers le matin avant le jour, je me levai et l’allai rejoindre. Il marchait en long et en large devant le feu qui jetait de grandes flammes rouges, et de temps en temps il s’arrêtait pour écouter : on n’entendait que le murmure de la mer ; quelquefois il se faisait une sourde rumeur, un bruit d’ailes, et des oiseaux, que la lumière avait été troubler dans leurs cavernes, s’abattaient affolés sur notre feu. Une lueur blanche entrouvrit le ciel du côté de l’Orient. Bien sûr il lui sera arrivé quelque chose, dit Samedi ; il faut emprunter le bateau à Gosseaume et aller à l’île des Grunes. L’île des Grunes est un amas de rochers granitiques qui n’est habité que par les oiseaux de mer ; nous l’eûmes bientôt explorée, nulle part nous ne trouvâmes traces de M. de Bihorel ni de la chaloupe. Au Port-Dieu tout le monde fut bientôt en émoi, car malgré son originalité on aimait le vieux M. Il aura chaviré, disaient les uns. Samedi ne disait rien, mais de toute la journée il ne quittait pas la grève ; quand la marée baissait, il suivait le flot, et les uns après les autres il visitait tous les rochers ; il y avait des soirs où nous nous trouvions ainsi éloignés de cinq à six lieues du Port-Dieu. Il ne parlait pas, jamais il ne prononçait le nom de M. de Bihorel ; seulement, quand il rencontrait un pêcheur, il lui disait d’une voix dolente : Et le pêcheur, qui comprenait cette brève interrogation, répondait : Et alors, s’il voyait une larme dans mes yeux, il me donnait une petite tape sur la tête en disant : Tu es un bon garçon ; oui, tu es un bon gars. Quinze jours après cette inexplicable absence arriva à la Pierre-Gante un M. de La Berryais, qui habitait la basse Normandie. de Bihorel et son seul parent. Après nous avoir fait longuement raconter ce qui s’était passé, il embaucha douze hommes au Port-Dieu avec l’ordre d’explorer le rivage. Les recherches continuèrent pendant trois jours, puis, le soir du troisième jour, il les arrêta, déclarant qu’elles étaient désormais inutiles et que bien certainement M. de Bihorel avait péri ; les courants avaient entraîné le corps et la chaloupe. s’écria Samedi ; pourquoi voulez-vous qu’il soit mort ? Les courants peuvent bien avoir entraîné la chaloupe sans qu’elle ait chaviré ; peut-être que le maître a été débarquer en Angleterre. C’était devant les gens qui avaient fait les recherches qu’il avait répondu ces paroles. Personne ne répliqua par respect pour son chagrin, mais personne n’était de son avis. de La Berryais nous fit comparaître devant lui, Samedi et moi, et il nous annonça qu’il n’y avait plus besoin de personne à la Pierre-Gante : on allait fermer les portes, et le notaire ferait soigner les bêtes en attendant qu’on les vendît. Samedi fut tellement suffoqué qu’il ne put que balbutier des paroles inintelligibles ; puis tout à coup, se tournant vers moi : Fais ton sac, me dit-il, nous allons sortir d’ici tout de suite. En quittant l’île, nous rencontrâmes M. de La Berryais sur la chaussée ; Samedi marcha droit à lui : Monsieur, dit-il, vous êtes peut-être bien son neveu pour la loi, mais pour moi vous ne l’êtes pas ; non, vous ne l’êtes pas, et c’est un vrai matelot qui vous le dit. Il avait été convenu que Samedi accepterait l’hospitalité chez ma mère jusqu’à ce qu’il eût trouvé à se loger dans le village, mais il ne resta pas longtemps avec nous. Tous les matins il s’en allait sur la plage et il continuait ses recherches. Cela dura à peu près trois semaines, puis un soir il nous annonça qu’il nous quitterait le lendemain pour passer aux îles anglaises et peut-être en Angleterre. Parce que, voyez-vous, dit-il, la mer ne garde rien, ça c’est sûr ; donc si elle ne rend rien, c’est peut-être qu’elle n’a rien pris. Ma mère voulut le faire parler, il n’en dit pas davantage. Je le conduisis jusque sur le sloop, où il s’embarqua. Tu es un bon garçon, dit-il ; tu iras quelquefois à la Pierre-Gante, et tu porteras une poignée de sel à la vache noire, elle t’aimait bien aussi. J’avais un oncle chez qui le sang des Kalbris n’avait pas parlé, et qui, à la mer, avait préféré la terre ferme ; il était huissier à Dol, et passait pour très riche. Ma mère, bien embarrassée de moi, lorsque je rentrai à la maison, lui écrivit pour lui demander conseil. Un mois après, nous le vîmes arriver au Port-Dieu. Je n’ai pas répondu à votre lettre, dit-il, parce que, comme j’avais l’intention de venir, ce n’était pas la peine de donner l’argent à la poste, il est assez dur à gagner ; je ne suis pas venu plus tôt parce que j’attendais une occasion ; j’ai trouvé un mareyeur qui m’a fait faire quinze lieues pour douze sous. Il est facile de conjecturer par ce langage que c’était un homme économe que mon oncle Simon ; il nous en donna bientôt la preuve. Alors, dit-il, lorsqu’il se fut fait mettre au courant de notre situation, je vois ce que c’est ; vous ne voulez pas que ce garçon-là aille à la mer ; vous avez raison, ma belle-sœur, métier de chien, on n’y gagne rien ; et vous aimez mieux qu’il achève ce qu’il a commencé chez le vieux Dimanche. Mais vous n’avez pas compté sur moi pour ça, n’est-ce pas ? Je n’ai jamais voulu vous demander d’argent, dit ma mère avec une fierté douce. De l’argent, je n’en ai pas. On dit que je suis riche, ce n’est pas vrai ; je dois à tout le monde. J’ai été obligé d’acheter un domaine, qui me ruine. le curé m’expliquait, poursuivit ma mère, que les services et la mort du père pourraient faire entrer le fils dans un collège, sans payer. Pas moi, vous pouvez y compter. Je n’ai pas le temps et je n’aime pas à fatiguer les gens influents que je connais, on peut en avoir besoin plus tard. Non, il y a mieux à faire que cela. Les frères Leheu avaient promis de se charger de l’enfant, c’est à eux de payer le collège. Pas de fausse délicatesse, poursuivit mon oncle ; à demander ce qui est dû, la honte est pour celui qui se laisse demander, et pas du tout pour celui qui demande ; comprenez ça. Il fallut que ma mère se résignât à cette démarche contre laquelle protestaient sa droiture et sa fierté ; mon oncle était un homme auquel on ne résistait pas. Vous comprenez, dit-il en manière de conclusion, que, si je me suis dérangé de mes affaires pour m’occuper des vôtres, c’est bien la moindre des choses que vous fassiez ce que je vous conseille. C’était aussi un homme qui ne perdait pas son temps. Toi, dit-il, en se tournant vers moi, tu vas aller tout de suite chez les messieurs Leheu, voir s’ils sont tous les deux à leur bureau ; je t’attendrai dans la rue, et s’ils sont ensemble, nous entrerons. Je connais leurs manières : si nous les voyions séparément, celui que nous verrions commencerait par tout promettre en demandant seulement d’en faire part à son frère, et celui-là refuserait ce que le premier aurait accordé : je ne donne pas dans ces malices. Comme ils étaient à leur bureau l’un et l’autre, nous entrâmes et j’assistai à une scène étrange, dont les moindres détails sont restés dans ma mémoire : il faut qu’elle m’ait bien frappé, car, en franchissant la porte, j’avais un pouce de rouge sur la figure ; d’instinct, il me semblait que c’était déshonorer le dévouement de mon père que d’aller en demander le paiement à ces égoïstes, et la honte me gonflait les yeux. En entendant la proposition de mon oncle nettement formulée, les deux frères donnèrent toutes les marques d’un profond étonnement, et s’agitèrent sur leurs chaises comme s’ils eussent été assis sur des épines. N’avez-vous pas pris l’engagement de l’adopter ? Alors commença une discussion confuse et assourdissante : chaque réponse du plus jeune des frères était aussitôt répétée par l’aîné, exactement dans les mêmes termes, seulement sur un ton dix fois plus élevé ; l’un criait, l’autre vociférait ; au milieu de tout ce tapage, mon oncle ne se laissait pas démonter, et quand les deux frères répétaient en chœur : « Nous faisons plus que nous n’avons promis, nous donnons à travailler à la mère, » il avait un petit rire sec qui rétablissait immédiatement le calme. Enfin, comme ils revenaient pour la cinquième ou la sixième fois à cet argument, il eut un mouvement d’impatience. Croirait-on pas que ça vous ruine ? dit-il ; ma parole, vous êtes les premiers que je rencontre aussi complets. à vous entendre, on croirait que vous donnez votre fortune, et vous donnez... à travailler ; ne vous rend-on pas vos dix sous et votre nourriture en ouvrage ? Payez-vous sa mère plus qu’une autre ouvrière ? Nous la payons comptant, dit le jeune avec un mouvement de juste satisfaction, et nous sommes disposés, oui, nous le ferons volontiers, nous sommes disposés à ne pas nous en tenir là. Quand vous venez nous dire que Kalbris est mort pour sauver notre fortune, ce n’est pas vrai : il est mort pour sauver des hommes, des matelots comme lui, qui allaient se noyer ; et ça, vous comprenez bien que ce n’est pas notre affaire, c’est celle du gouvernement ; il y a des fonds au budget pour ceux qui s’amusent à faire de l’héroïsme ; eh bien, c’est égal, quand ce garçon-là sera grand, quand il saura travailler, qu’il vienne à nous, et nous lui donnerons à travailler, n’est-ce pas, Jérôme ? À travailler, dit l’aîné, et tant qu’il voudra. Ce fut tout ce que mon oncle put obtenir. Je crus que j’allais entendre l’explosion d’une colère longtemps contenue. Voilà des gens admirables, continua mon oncle, stupéfait d’avoir trouvé plus dur que lui ; qu’ils te servent d’exemple. Ils savent dire non : retiens bien ce mot-là ; c’est avec lui et avec lui seul qu’on est sûr de conserver ce qu’on a gagné. Ne pouvant me faire entrer au collège avec la bourse des frères Leheu, mon oncle proposa à ma mère de me prendre chez lui : il avait précisément besoin d’un clerc ; j’étais bien jeune pour remplir cette place, mais, si je ne gagnais pas ma nourriture pendant les premières années, en prenant l’engagement de rester chez lui cinq ans sans être payé, je l’indemniserais à la fin un peu de ce que je lui aurais coûté d’abord : d’ailleurs j’étais son neveu, et il voulait faire quelque chose pour sa famille. le collège que ma pauvre mère avait si vivement ambitionné, mais c’était au moins un moyen de m’empêcher d’être marin : je partis donc avec mon oncle. Je pleurais, ma mère pleurait plus fort que moi, et mon oncle, entre nous deux, nous bousculait aussi rudement l’un que l’autre. L’aspect de Dol, qui est assurément très pittoresque pour le voyageur, produisit sur moi la première impression lugubre que j’aie reçu des choses. Il faisait nuit lorsque nous arrivâmes, et il tombait une pluie glaciale. Partis le matin de Port-Dieu dans une voiture de mareyeur qui allait à Cancale, nous étions descendus à cinq ou six lieues de la ville, et nous avions fait le chemin au travers de grandes plaines marécageuses coupées çà et là de fossés pleins d’eau ; mon oncle marchait devant, je le suivais difficilement, tout ému encore des adieux. Par-dessus mon chagrin, j’avais une faim qui me brisait les jambes ; mais comme mon oncle, pendant cette longue journée, n’avait point parlé de s’arrêter pour manger, je n’avais pas osé en parler moi-même. Enfin nous aperçûmes les lumières de la ville, et, après avoir tourné dans deux ou trois rues désertes, mon oncle s’arrêta devant une haute maison précédée d’un porche qui reposait sur de gros piliers. Il tira une clef et ouvrit une serrure ; j’avançai pour entrer, il m’arrêta ; l’ouverture de la porte n’était pas finie ; il tira une seconde clef de sa poche, puis une troisième très grosse ; les pènes crièrent avec un bruit de ferraille que j’ai retrouvé depuis au théâtre dans les pièces où il y a une prison, et la porte s’ouvrit. Ces trois serrures me jetèrent dans une stupéfaction craintive ; chez nous il n’y avait qu’un loquet avec une ficelle, et chez M. Pourquoi donc mon oncle prenait-il toutes ces précautions ? Il referma la porte comme il l’avait ouverte ; puis il me dit de lui donner la main et me guida au milieu de l’obscurité à travers deux pièces qui me parurent très grandes et dans lesquelles nos pas retentissaient sur les dalles de pierre comme dans une église ; on y respirait une étrange odeur que je ne connaissais pas encore : celle des vieux parchemins et des papiers moisis, qui forme l’atmosphère des greffes et des études de gens d’affaires. La chandelle allumée, je vis que nous étions dans une espèce de cuisine, mais si encombré de buffets, de bahuts, de vieilles chaises en chêne noir, qu’on ne distinguait ni sa forme ni son étendue. Malgré cet aspect peu agréable, j’eus un mouvement de joie : enfin nous allions pouvoir nous chauffer et manger. Il me fit cette réponse d’une voix si raide que je n’osai pas dire que j’étais mouillé jusqu’aux os et que mes dents claquaient. Nous allons souper et nous coucher, dit-il. Et, allant à une armoire, il prit une tourte de pain, en coupa deux tranches, mit sur chacune un petit morceau de fromage, m’en donna une, posa celle qu’il gardait pour lui sur une table, replaça le pain dans l’armoire et ferma celle-ci à clef. Je ne sais pas quel effet ressent le prisonnier qui entend fermer sur lui la serrure de son cachot, mais ce ne doit pas être beaucoup plus désagréable que ce que j’éprouvai au grincement de la serrure de cette armoire. Il était bien évident qu’il ne fallait pas demander un second morceau de pain, et cependant j’en aurais bien mangé cinq ou six comme celui que mon oncle m’avait donné. Au même moment, trois chats maigres se précipitèrent dans la cuisine et coururent se frotter aux jambes de mon oncle : cela me donna un peu d’espoir ; ils venaient demander à souper, et, l’armoire ouverte, j’aurais au moins une occasion de me faire couper un second morceau de pain. Mais mon oncle ne l’ouvrit pas. Les gaillards ont soif, dit-il, ne les laissons pas devenir enragés. Et il leur donna de l’eau dans une jatte. Puisque te voilà maintenant de la maison, continua-t-il, ne les laisse jamais manquer d’eau, je te charge de cela. Il y a ici assez de rats et de souris pour les nourrir ; si on les gorgeait de nourriture, ils deviendraient paresseux. Notre souper fut promptement achevé, et mon oncle m’annonça qu’il allait me conduire à la chambre que j’occuperais désormais. Les encombrements que j’avais remarqués dans la cuisine se retrouvaient dans l’escalier ; bien qu’il fût d’une largeur extraordinaire, c’était à peine si l’on pouvait s’y frayer un passage ; sur les marches étaient déposés des chenets en fer rouillé, des horloges, des statues en bois et en pierre, des tournebroches, des vases de faïence, des poteries aux formes bizarres, et toutes sortes de meubles dont j’ignorais le nom et l’usage ; aux murailles étaient accrochés des cadres, des tableaux, des épées, des casques, tout cela dans un fouillis qu’augmentait encore pour moi la lueur incertaine de la petite chandelle qui nous éclairait. De quelle utilité tout cela pouvait-il être pour mon oncle ? C’était la question inquiète que je me posais sans y trouver de réponse, car ce fut seulement plus tard que je sus qu’à la profession d’huissier il en joignait une autre beaucoup plus lucrative. En quittant le Port-Dieu encore tout enfant, il avait été à Paris chez un commissaire-priseur, où il était resté une vingtaine d’années, et d’où il n’était revenu que pour acheter une étude à Dol. Mais en réalité l’étude n’était que l’accessoire, le commerce des vieux meubles et des antiquités de tout genre était le principal. Chargé par sa profession de presque toutes les ventes, en relation avec tout le monde, entrant dans toutes les maisons, il connaissait les bonnes occasions et était, mieux que personne, en situation d’en profiter. Sous le couvert d’un prête-nom, il achetait pour lui-même tout ce qui avait une valeur d’art ou de fantaisie, et le revendait avec un énorme bénéfice aux grands marchands de Paris avec lesquels il était en relation, les Vidalinq, les Monbro ; c’est ainsi que sa maison, depuis la cave jusqu’au grenier, était un véritable magasin d’antiquités. Comme toutes les pièces de cette vieille maison, qui semblait avoir été bâtie pour des géants, la chambre où mon oncle me conduisit était immense, et cependant si bien remplie, qu’il dut me montrer le lit pour que je le visse : aux murailles, des tapisseries avec des personnages de grandeur naturelle ; au plafond, des animaux empaillés, un cormoran, un crocodile, la gueule rouge grande ouverte ; dans un angle, derrière un coffre qui cachait les jambes, une armure surmontée d’un casque comme si elle eût recouvert un guerrier vivant. dit mon oncle en voyant mon effarement. Je n’osai pas l’avouer et je répondis que j’avais froid. Eh bien, dépêche-toi, que j’emporte la lumière ; ici l’on se couche sans chandelle. Je me glissai dans le lit ; mais à peine avait-il fermé la porte que je le rappelai. L’armure avait tremblé avec un bruit de ferraille. Mon oncle, il y a un homme dans l’armure. Il s’approcha de mon lit, et me regardant fixement : Tâche de ne jamais redire une pareille bêtise, ou tu auras affaire à moi. Pendant plus d’une heure, je restai caché sous les draps humides, tremblant de peur, de froid et de faim ; puis enfin, à force de me gourmander moi-même, je retrouvai un peu de courage, levai la tête et ouvris les yeux. Par deux hautes fenêtres, la lumière de la lune tombait dans la chambre et la divisait en trois compartiments : deux clairs, un sombre. Il ventait au dehors, les vitres sonnaient dans leurs mailles de plomb, et de petits nuages blancs voilaient de temps en temps la face de la lune. Je tins longtemps mes yeux fixés vers elle, et je crois que je l’aurais regardée toute la nuit, car il me semblait qu’elle était pour moi ce qu’est un phare pour les marins et que, tant qu’elle éclairerait, je ne serais pas perdu, mais elle monta à l’horizon, et, sans que l’obscurité se fît dans la chambre, elle disparut en haut de la fenêtre. Je fermai les yeux ; mais il y avait dans chaque angle de cette pièce, derrière chaque meuble, un aimant irrésistible qui tirait mes paupières et les relevait ; aussi, bien que je ne le voulusse pas, je les ouvris. Au même instant une rafale secoua la maison, les bois craquèrent ; de la tapisserie qui remuait se détacha un homme rouge agitant une épée, le crocodile se mit à danser au bout de sa corde en ouvrant la gueule, et des ombres monstrueuses coururent au plafond, tandis que le guerrier, que ce tapage éveillait, se secouait dans son armure. Je voulus crier, étendre les bras, supplier le guerrier de me défendre contre l’homme rouge, je ne pus ni articuler un son ni faire un mouvement, et me sentis mourir. Quand je revins à moi, mon oncle me secouait par le bras et il était grand jour. Mon premier regard fut pour l’homme rouge ; il avait regagné la tapisserie immobile. Tu auras soin de t’éveiller seul et plus matin que ça tous les jours, dit mon oncle ; maintenant dépêche-toi, que je te mette au travail avant de sortir. Mon oncle avait cette activité remuante qui ne se rencontre que chez les gens de petite taille, et, s’il avait reçu la même dose d’énergie que tous les Kalbris, comme chez lui cette énergie n’avait à mettre en mouvement qu’un corps microscopique, elle y faisait rage. Levé tous les jours à quatre heures, il descendait à son étude et y travaillait furieusement jusqu’au moment où les clients arrivaient, c’est-à-dire jusqu’à huit ou neuf heures. C’était ce travail de quatre ou cinq heures que j’avais à copier dans ma journée, car les actes des huissiers se font en double, un original et une copie. À peine mon oncle fut-il parti, que j’abandonnai la tâche qu’il m’avait donnée, car, depuis que j’étais éveillé, je n’avais qu’une préoccupation, l’homme rouge de la tapisserie ; je sentais que si la nuit prochaine il se détachait encore de la muraille, j’en mourrais tout à fait : et quand je pensais à son visage menaçant et à son épée levée, la sueur me souillait le front. Je me mis à fureter dans la maison pour trouver un marteau et des clous : quand j’eus ce que je voulais, ce qui ne fut pas bien difficile, car mon oncle n’avait recours à personne pour mettre une pièce à un meuble qui lui arrivait en mauvais état, je remontai à ma chambre. J’allai droit à l’homme rouge ; il avait pris l’air le plus inoffensif du monde, et il restait parfaitement tranquille au milieu de la tapisserie. Je ne me laissai pas tromper à cette hypocrite tranquillité et, à grands coups de marteau, je lui clouai le bras à la muraille ; le guerrier essaya de s’agiter dans son armure, mais il faisait beau soleil, l’heure des fantômes était passée, je lui appliquai un bon coup de marteau sur sa cuirasse, et d’un geste je fis comprendre au crocodile qu’il n’avait qu’à se bien tenir s’il ne voulait pas être aussi exécuté. Cela fait, et la conscience d’autant plus calme que j’avais résisté à un désir de vengeance qui me poussait à cogner un clou dans le cou de l’homme à l’épée, je redescendis à l’étude et achevai mon travail à temps pour la rentrée de mon oncle. Il voulut bien se montrer satisfait et me dire que, toutes les fois que j’aurais terminé ma tâche, je pourrais, comme récréation, m’amuser à épousseter les meubles et à frotter avec une brosse et un chiffon de laine ceux qui étaient en vieux chêne. Quel changement entre cette vie nouvelle et la vie si heureuse que j’avais chez M. Je me pliai cependant assez bien au travail continu de quatorze heures par jour, qui me fut imposé, mais je ne pus pas m’habituer du tout au régime nourricier de mon oncle. La tourte de pain enfermée dans l’armoire n’était point un accident, c’était la règle, et, à chaque repas, je devais me contenter de la tranche que je trouvais sur la table. Le quatrième ou le cinquième jour, poussé par la faim, je m’enhardis, et, au moment où l’armoire se refermait, j’étendis la main ; mon geste fut si éloquent que mon oncle comprit. Tu en voudrais une seconde tranche, dit-il en continuant de fermer la serrure, tu as bien fait de parler. À partir de ce soir, je te donnerai une tourte exprès pour toi qui t’appartiendra ; le jour où tu auras très faim, tu pourras en prendre tant que tu voudras. J’eus envie de l’embrasser ; il continua : Seulement, tu t’arrangeras pour manger moins le lendemain, de manière que ta tourte te fasse la semaine. Il faut une règle dans la nourriture comme dans tout ; il n’y a rien de trompeur comme l’appétit, et c’est à ton âge qu’on a les yeux plus grands que le ventre. Trente-huit décagrammes par jour est à peu près la quantité qu’on donne dans les hospices ; ce sera ta portion, elle suffit à des hommes, elle doit te suffire aussi, ou bien tu serais un gourmand, ce que je ne supporterais pas. Je ne fus pas plus tôt seul que je cherchai dans le dictionnaire ce que c’était qu’un décagramme : dix grammes, ou deux gros, quarante-quatre grains. Cela ne me disait rien aux yeux ni au ventre. Je voulus en avoir le cœur net. Avant de partir, ma mère m’avait donné une pièce de quarante sous. J’allai chez le boulanger, qui demeurait en face, et lui demandai trente-huit décagrammes de pain ; après de longues explications, il m’en pesa trois quarts de livre. Une livre moins un quart par jour, c’était là les trente-huit décagrammes offerts si généreusement par mon oncle. En dix minutes, bien qu’une heure ne se fût pas écoulée depuis le déjeuner, j’eus dévoré le morceau. Aussi le soir, au souper, étais-je moins affamé. Je savais bien, dit mon oncle, en se méprenant sur la discrétion avec laquelle j’avais coupé un morceau à même ma tourte, que cela te retiendrait. Il en est de même en tout, vois-tu. Ce qui est à soi, on le ménage ; ce qui est aux autres, on le gaspille. Quand tu commenceras à avoir de l’argent, tu verras que tu voudras le garder. J’avais trente-cinq sous, je ne les gardai pas longtemps ; en une quinzaine ils furent dépensés à me payer un supplément de vingt-cinq décagrammes de pain par jour. Ma régularité à aller chercher ce supplément de pain, sitôt que mon oncle était sorti, m’avait fait faire connaissance avec la boulangère. Mon homme et moi nous ne savons pas écrire, me dit-elle précisément le jour où mon argent finissait, et nous sommes obligés de donner tous les samedis une note écrite à une de nos pratiques ; si vous voulez nous la faire, je vous paierai votre travail avec deux gâteaux rassis que vous aurez le droit de choisir le lundi matin. Vous jugez si j’acceptai avec empressement. Mais combien aux deux gâteaux j’aurais préféré une bonne livre de pain ! Cependant je n’osai jamais le dire, car la boulangère, bien qu’elle ne fournît pas mon oncle, qui faisait venir notre pain de la campagne parce qu’il y trouvait un sou d’économie, paraissait le bien connaître, et j’avais honte pour lui d’avouer ma faim à quelqu’un qui précisément n’avait que trop de dispositions à le mépriser. Comment cette portion de pain qui suffit à un homme ne me suffisait-elle pas ? C’est que d’ordinaire dans les hospices et dans les prisons on y ajoute du bouillon, de la viande, des légumes, tandis que pour nous elle était notre principale nourriture, le reste se réduisant à des mets impossibles, dont le plus fortifiant était un hareng saur, qui composait invariablement notre déjeuner ; quand mon oncle était là, nous le partagions à deux, ce qui ne veut pas tout à fait dire en deux ; quand il était en tournée, j’avais ordre d’en garder la moitié pour le lendemain. Au reste, ce que j’ai souffert de la faim à cette époque, un fait entre vingt le fera comprendre. Derrière notre maison était une petite cour, séparée par une haie de la propriété voisine. Cette propriété était habitée par un monsieur Buhour, qui, n’ayant ni femme ni enfants, avait la passion des bêtes. Parmi ces bêtes, celle qui tenait la première place dans l’affection de son maître était un magnifique chien des Pyrénées, à poil blanc et à nez rose, qu’on appelait Pataud. Comme il était mauvais pour la santé de Pataud d’habiter les appartements, on lui avait construit une belle maison rustique qui était adossée à notre haie de séparation ; et comme il était également mauvais pour sa santé qu’il mangeât à table avec son maître, parce que cela excitait sa gourmandise qui, satisfaite avec de la viande et des friandises, pouvait lui donner une maladie de peau, on lui servait deux fois par jour dans sa maison une belle terrine en porcelaine pleine de soupe au lait. Comme tous les chiens au repos, Pataud avait un appétit paresseux ou tout au moins capricieux, et, le plus souvent, s’il déjeunait, il ne dînait pas, ou bien, s’il dînait, il ne se trouvait pas en train pour déjeuner, de telle sorte que la terrine restait souvent intacte. À travers la haie, quand j’allais dans la cour, je voyais les morceaux de pain blanc nager dans le lait et Pataud qui dormait à côté. Il y avait un trou à cette haie, et Pataud s’en servait souvent pour venir dans notre cour ; comme il avait une juste réputation de férocité, mon oncle le supportait sans se plaindre : c’était un gardien qui valait les plus solides serrures et qui avait l’avantage de ne rien coûter. Malgré cette férocité, nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde ; et quand j’arrivais dans la cour, il accourait aussitôt pour jouer avec moi. Un jour qu’il avait emporté ma casquette dans sa niche et qu’il ne voulait pas me la rapporter, je m’enhardis jusqu’à l’aller chercher et à passer par son trou. La terrine était à sa place ordinaire et pleine jusqu’au bord d’un bon lait crémeux. C’était un samedi soir ; de ma tourte, que je n’avais pas assez ménagée durant toute la semaine, il ne m’était pas resté pour mon dîner un croûton plus gros qu’une pomme ; j’avais une faim qui me tordait l’estomac ; je me jetai à genoux et bus à pleines lèvres à même la terrine, tandis que Pataud me regardait en remuant la queue. ce fut mon seul ami, mon seul camarade pendant ces temps durs ; de son beau mufle rose, il venait me lécher quand je me faufilais le soir pour prendre ma part de son souper ; à chaque instant il m’allongeait une patte caressante, et de ses grands yeux mouillés il me regardait ; une entente étrange s’était établie entre nous : bien certainement il avait conscience de sa protection et bien certainement aussi il en était heureux. Pataud me serait toujours resté, que très probablement je ne me serais pas lancé dans les aventures dont j’ai entrepris le récit ; mais la saison arriva où son maître avait coutume de s’établir à la campagne. Il l’emmena avec lui, et moi je me trouvai seul, n’ayant plus que la compagnie de mon oncle, qui m’égayait peu le cœur, et ma portion réglementaire, qui m’emplissait peu l’estomac. Ce furent de tristes journées ; j’avais assez souvent de longues heures inoccupées et, seul dans cette sombre étude, je pensais à la maison maternelle. J’aurais bien voulu alors écrire à ma pauvre maman, mais une lettre de Dol au Port-Dieu coûtait six sous, et comme je savais bien qu’elle ne gagnait que dix sous par jour, je n’osais mettre à la poste toutes celles que j’écrivais. Nous en étions réduits à nous embrasser par l’entremise d’un mareyeur qui venait les jours de marché. Le supplément de nourriture que j’avais trouvé chez Pataud m’avait, en ces derniers temps, rendu assez indifférent à l’exiguïté de ma portion réglementaire ; quand je n’eus plus qu’elle, il me sembla qu’il y avait des jours où elle était plus réduite encore qu’à l’ordinaire. Tandis que la tourte de mon oncle était sous clef, la mienne était dans une armoire qui ne fermait pas, mais puisqu’il n’entrait jamais personne à la maison, cela me paraissait n’avoir aucune importance. Après quelques jours d’observation, il me fallut reconnaître que je me trompais : au moment même où mon oncle était en train de couper une tranche de mon pain, j’ouvris la porte derrière laquelle j’étais caché. L’indignation me donna un courage dont je ne me croyais pas capable. Mais, mon oncle, c’est ma tourte ! Crois-tu pas que c’est pour moi, me dit-il tranquillement : c’est pour la chatte blanche ; elle a des petits, et tu ne voudrais pas la laisser mourir de faim, n’est-ce pas ? Il faut être bon pour les animaux, ne l’oublie jamais. Je n’avais aucune affection pour mon oncle ; j’eus désormais pour lui du mépris et de la répulsion : hypocrite, voleur, lâche et méchant, je fus humilié d’être son neveu. Au fond, il était, avant tout, avare, âpre au gain, prodigue de sa peine, indifférent aux privations, sensible au seul argent, inquiet et malheureux de ce qu’il faudrait dépenser le lendemain, inconsolable de ce qu’il avait dépensé la veille. Aujourd’hui le souvenir de son avarice me fait rire, mais alors j’éprouvais cette indignation de la jeunesse qui fait qu’on prend par le côté tragique les mêmes choses que, plus tard, on est tout disposé à prendre par le côté comique. Il était, comme vous le pensez, l’homme le moins soucieux de sa toilette qui fût au monde ; aussi je fus très surpris de le voir un matin se faire des mines devant un grand miroir déposé dans le vestibule ; il posait son chapeau sur sa tête, il se regardait ; il le retirait, puis, après l’avoir brossé, il le remettait et se regardait encore. Ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’il brossait le haut de ce chapeau dans le bon sens et le bas à contre-poil, si bien qu’une moitié était lisse et l’autre hérissée. Je crus qu’il devenait fou, car il avait habituellement pour ce chapeau des soins de tous les instants, à ce point que, lorsqu’il faisait chaud, il ne le posait sur sa tête qu’après s’être entouré les cheveux d’une bande de vieux papier destinée à absorber la sueur ; cette bande remplissait quelquefois si bien cet office qu’elle se détrempait et adhérait au crâne : alors, quand il retirait son chapeau pour saluer, elle lui faisait une couronne extrêmement drolatique qui provoquait un rire irrésistible même chez ceux qui le connaissaient, c’est-à-dire qui le craignaient. Viens ici, dit-il en voyant que je le suivais des yeux, et regarde-moi bien ; que penses-tu de mon chapeau ? J’en pensais toutes sortes de choses, mais ce n’était pas le moment de les lui dire ; je risquai cette réponse : Je pense qu’il est bien conservé. Ce n’est pas ça que je te demande. A-t-il l’air d’être en deuil, la partie hérissée imite-t-elle bien un crêpe ? Notre frère Jérôme, de Cancale, vient de mourir, il faut que j’aille à l’enterrement ; c’est bien assez des frais du voyage sans faire encore la dépense d’un crêpe, qui ne me servirait qu’une fois, car je ne vais pas être assez bête pour porter le deuil d’un maladroit qui ne laisse que des dettes. Jamais éclat de rire ne fut si brusquement arrêté que le mien. Je ne connaissais pas celui de mes oncles qui venait de mourir, je savais seulement qu’il avait toujours été malheureux, qu’il était d’un an plus âgé que mon oncle Simon, et qu’ainsi ils avaient été camarades jusqu’au moment où les nécessités de la vie les avaient séparés. Je retournai à mon travail dans une stupéfaction hébétée ; mes idées sur la famille furent singulièrement atteintes : qu’était-ce donc que l’amitié fraternelle ? qu’était-ce que le respect des morts ? Au reste, ces idées ne devaient point être les seules qui, dans ce contact journalier, furent ébranlées, non par des leçons directes, car mon oncle ne s’inquiétait guère de m’en donner, soit de bonnes, soit de mauvaises, mais par l’exemple et par ce que je voyais à chaque instant. Les huissiers à la campagne sont les confidents ou les témoins de toutes les misères : à cette profession mon oncle joignant celle de banquier, ou même, pour ne pas affaiblir la vérité, celle d’usurier, la collection de malheureux et de filous qui passait par son étude se trouvait singulièrement complète. Nous travaillions à la même table, l’un en face de l’autre ; j’assistais ainsi à tous ses entretiens avec ses clients, et il fallait qu’il s’agît d’affaires bien graves pour qu’il m’éloignât en me faisant faire une course. Jamais je ne l’ai vu céder à une prière ni retarder ou abandonner une poursuite ; aux larmes, aux supplications, aux raisons les plus touchantes, il restait aussi indifférent que s’il eût été sourd. Puis, quand il commençait à s’ennuyer, il tirait sa montre et la posait sur son bureau. Je n’ai pas plus les moyens de perdre mon temps que mon client n’a ceux de perdre son argent, disait-il ; si vous avez encore quelque chose à dire, je suis à votre disposition, seulement je vous préviens que c’est quatre francs l’heure. Il est midi quinze minutes, allez. Les pauvres femmes qui pleuraient et suppliaient, les hommes que j’ai vus se traîner à genoux en demandant du temps pour payer, un mois, huit jours, quelques heures, ce serait trop long à vous raconter, et ce que je vous en dis, c’est seulement pour vous faire comprendre les sentiments que j’éprouvais pour mon oncle. Mais si je pouvais sentir tout ce qu’il y avait en lui de dureté impitoyable, et m’attendrir sur le sort de ses victimes, j’étais heureusement par mon âge tout à fait incapable de comprendre ce qu’il apportait dans les affaires d’habileté, d’adresse et de rouerie, pour ne pas dire un autre mot ; la première fois que je m’en aperçus, parce que la chose crevait les yeux, je le payai cher, comme vous allez le voir. Il avait acheté une ancienne propriété seigneuriale qu’il remaniait de fond en comble afin de la mettre en bon rapport, et tous les samedis nous avions toujours des ouvriers et des entrepreneurs qui venaient se faire payer. Un samedi, je vis arriver le maître maçon : il parut surpris de me trouver seul, parce que mon oncle, me dit-il, lui avait donné rendez-vous pour régler son compte. Une heure, deux heures, quatre heures se passèrent, mon oncle n’arrivait pas. Et le maître maçon ne partait pas. Enfin, à huit heures du soir, il arriva. Bien fâché ; mais les affaires, vous savez. Mon oncle avait une manière que j’ai vue depuis employée par quelques gens d’affaires qui veulent se donner de l’importance et qui se donnent tout simplement un ridicule. Au lieu de répondre à Rafarin, il m’interrogea sur ce qui s’était passé dans la journée, lut les lettres qui étaient arrivées, parcourut les pièces de procédure, regarda ce que j’avais fait, puis, quand il eut donné une bonne demi-heure à cette inspection, se tournant enfin vers le maître maçon qui attendait toujours : Eh bien, mon cher, que voulez-vous ? Vous m’aviez promis de me régler mon mémoire. C’est vrai, mais bien fâché, pas d’argent. C’est demain ma paye, j’ai en plus un billet de mille francs à acquitter chez votre confrère, qui me poursuit. Voilà six mois que vous me promettez ; aujourd’hui je comptais sur votre parole. Vous ai-je dit : Je vous donne ma parole d’honneur de vous payer samedi ? Alors cette parole que vous invoquez, c’était une parole en l’air : venez samedi, je vous payerai. Voyez-vous, maître Rafarin, il y a parole et parole ; il ne faut pas oublier ça. Je ne savais pas ; excusez-moi, je ne suis qu’un pauvre homme ; moi, quand j’ai dit : Je paierai samedi, je paye. Et si vous ne pouvez pas ? Quand j’ai promis, je peux, et c’est pour ça que je vous tourmente ; votre confrère a ma parole ; si j’y manque, il va me poursuivre. Rafarin se mit alors à expliquer sa position : il avait pris des engagements, comptant sur ceux de mon oncle ; s’il ne payait pas le lendemain, l’huissier viendrait le saisir le lundi ; sa femme était mourante, cela la tuerait. À tout, mon oncle se bornait à répondre : Pas d’argent, mon cher, pas d’argent ; vous ne voulez pas que j’en vole pour vous en donner ; si vous m’assignez, c’est un procès, et alors vous ne serez pas payé avant un an. Quatre ou cinq jours auparavant, assistant à un entretien entre l’autre huissier et mon oncle, j’avais entendu celui-ci recommander à son confrère de mener les choses à la dernière extrémité ; sans deviner toute la vérité, que je ne compris que plus tard, et qui était que mon oncle était le véritable créancier, cela me parut étrange : il me sembla que je devais, au risque d’être désagréable à mon oncle, servir le pauvre maçon ; je résolus donc d’intervenir coûte que coûte. Au moment où mon oncle répétait pour la dixième fois : « Si j’avais de l’argent, je vous en donnerais, » je dis à haute voix : J’avais à peine achevé le dernier mot que par-dessus la table je reçus dans les jambes un si violent coup de pied que je basculai sur ma chaise et tombai en avant le nez sur le pupitre. dit mon oncle en se levant. Il s’approcha de moi, et, me pinçant le bras jusqu’au sang : dit-il en se tournant vers Rafarin. Celui-ci, qui n’avait pas vu le coup de pied et qui n’avait pas senti le pinçon, nous regardait étonné ; mais croyant que mon oncle cherchait une feinte pour détourner l’entretien il revint au sujet qui le tourmentait. Mon exaspération était à son comble. Le voici, dis-je en tirant les billets de banque du tiroir où ils étaient enfermés. Tous deux en même temps étendirent la main, mais mon oncle, plus prompt, saisit la liasse. Écoutez, Rafarin, dit-il après un moment de silence, je veux faire pour vous tout ce qui m’est possible, et vous prouver qu’on ne parle pas inutilement à mes sentiments de loyauté et de générosité, comme il y en a qui le prétendent. Voilà trois mille francs que je ne devais recevoir que demain pour les employer aussitôt à payer une dette sacrée, qui peut me déshonorer si je ne la paye pas, et je ne la paierai pas, car d’ici à demain je ne pourrai pas retrouver cette somme. Pourtant je vais vous les donner. Tenez, acquittez-moi, pour solde, votre mémoire, et ils sont à vous. Je croyais que Rafarin allait sauter au cou de mon oncle qui, décidément, n’était pas si méchant qu’on le pouvait croire ; il n’en fut rien. s’écria-t-il ; mais il est de plus de quatre mille francs. Et c’est vous-même qui l’avez réduit à ce chiffre en me rognant sur tout. Vous ne voulez pas de ces trois mille francs ? Mes remerciements, mon cher, ils me rendront service : ce que j’en faisais, c’était pour vous obliger. Rafarin recommença ses explications, ses supplications ; puis enfin, voyant l’impassibilité de mon oncle, il prit le mémoire et l’acquittant : Alors le maître maçon se levant et posant son chapeau sur sa tête : Monsieur Kalbris, dit-il, j’aime mieux une pauvreté comme la mienne qu’une richesse comme la vôtre. Mon oncle pâlit et je vis ses lèvres frémir ; mais il se remit aussitôt et d’une voix presque riante : Puis, toujours souriant, il conduisit Rafarin jusqu’à la porte exactement comme il eût fait pour un ami. À peine l’eut-il poussée sur le dos du maître maçon que l’expression de son visage changea, et avant d’avoir pu me demander ce qui allait se passer, je reçus un terrible soufflet qui m’enleva de ma chaise et me jeta à terre. Je suis sûr que tu as parlé de cet argent, sachant bien ce que tu faisais, mauvais garnement. Le coup m’avait fait cruellement mal, il ne m’avait pas étourdi ; je ne pensais qu’à me venger. Il voulut s’élancer sur moi ; mais j’avais prévu cette nouvelle attaque ; je me jetai à terre, et, passant sous la table, je la mis entre nous deux. En voyant que je lui échappais, sa fureur s’exaspéra encore, il saisit un gros Code in-4° qu’on appelait un Paillet, et me le lança si rudement que j’allai rouler à terre. Dans ma chute, ma tête porta contre un angle, je ressentis comme un engourdissement général et ne pus pas me relever tout de suite. Je fus obligé de me soutenir à la muraille ; j’étais inondé de sang, et mon oncle me regardait sans faire un mouvement pour me secourir. Va te laver, mauvais gueux, dit-il, et souviens-toi de ce que tu as gagné à te mêler de mes affaires ; si tu recommences jamais, je te tue. Eh bien, tu ne t’en iras pas, attendu que tu m’appartiens pour cinq ans et que je veux te garder. Je veux aller chez maman, maman, maman : grand niais ! J’étais depuis longtemps tourmenté d’une idée qui me revenait toutes les fois que j’avais faim ou que mon oncle m’avait trop rudement secoué, c’est-à-dire tous les jours ; c’était de m’échapper de Dol et de m’en aller au Havre m’embarquer. Pendant les heures d’absence de mon oncle, je m’étais bien souvent amusé à me tracer mon itinéraire sur une grande carte de la Normandie qui était accrochée dans l’escalier ; à défaut de compas, je m’en étais fabriqué un en bois, et j’avais mesuré les distances comme M. de Bihorel m’avait appris à le faire. De Dol, en passant par Pontorson, j’irais coucher à Avranches ; d’Avranches j’irais à Villedieu, Villers-Bocage, Caen, Dozulé, Pont-l’Évêque, Honfleur. C’était huit jours de marche au plus ; le pain coûtait alors trois sous la livre ; si je pouvais amasser vingt-quatre sous, vingt sous seulement, j’étais sûr de ne pas mourir de faim en chemin. Mais comment réunir ce capital de vingt sous ? Je m’étais toujours arrêté devant cette impossibilité. Le Paillot me la fit franchir. Enfermé dans ma chambre, après m’être lavé la tête sous la pompe et avoir arrêté le sang tant bien que mal, je ne vis plus les difficultés de mon projet. Les mûres commençaient à noircir dans les fossés, le long des bois ; il y avait des œufs dans les nids des oiseaux ; on trouve quelquefois des sous perdus dans la poussière, et puis pourquoi n’aurais-je pas la chance de rencontrer quelque roulier qui me laisserait monter sur sa voiture et me donnerait un morceau de pain pour me payer d’avoir conduit ses chevaux pendant qu’il dormirait ? Cela n’était pas impossible, on l’avait vu. Au Havre, je ne doutais pas que tous les capitaines ne me prissent comme mousse ; une fois en mer, bon voyage, j’étais marin ; quand je reviendrais, j’irais au Port-Dieu, ma mère m’embrasserait et je lui donnerais ma paye. Si nous faisions naufrage, eh bien ! tant mieux : une île déserte, des sauvages, un perroquet ! Je ne sentais plus ma blessure à la tête et j’oubliais que je n’avais pas dîné. Tous les dimanches, dès le point du jour, mon oncle s’en allait à sa nouvelle propriété, d’où il ne revenait que le soir tard ; si bien que du samedi où nous étions jusqu’au lundi matin, j’avais la certitude de ne pas le voir, et en me sauvant immédiatement, je pouvais prendre trente-six heures d’avance ; seulement, pour cela, il fallait sortir malgré les verrous et les portes, et c’était impossible. Je décidai donc que je sauterais du premier étage dans la cour et que je passerais par le trou de Pataud ; une fois dans le jardin de M. Buhour, je gagnerais facilement les champs. C’était dans mon lit que je discutais et réglais mon plan, attendant pour l’exécuter que mon oncle fût couché et endormi. Bientôt je l’entendis entrer dans sa chambre, puis presque aussitôt en sortir, et il me sembla qu’il montait l’escalier du second étage avec la précaution de ne pas faire du bruit. Se doutait-il de mon projet et voulait-il m’observer ? Le nez tourné du côté du mur, je ne le vis pas entrer, mais je vis sur ce mur l’ombre tremblotante de sa main qu’il tenait devant sa chandelle pour briser sa lumière. Il s’avança à petits pas vers mon lit. Je sentis qu’il se penchait sur moi, qu’il approchait la lumière de ma tête, et que du bout des doigts il écartait les cheveux qui cachaient ma blessure. Allons, dit-il à demi-voix, ce ne sera rien. Et il s’éloigna comme il était venu. Une pareille démarche, et cette marque d’intérêt, la veille, eussent peut-être changé mes idées ; mais il était trop tard : j’avais en imagination senti l’odeur de la mer et du goudron, j’avais entrouvert les portes mystérieuses de l’inconnu. Une heure après le départ de mon oncle, quand je pensai qu’il était bien endormi, je me levai et commençai mes préparatifs ; c’est-à-dire que je nouai dans un mouchoir deux chemises et des bas. J’hésitai un moment si j’endosserais mes vêtements de première communion, qui, me semblait-il, devaient me faire honneur ; heureusement, une lueur de bon sens l’emportant, je me décidai pour une bonne veste et un pantalon en gros drap de matelot ; puis, mes souliers à la main pour ne pas faire de bruit, je sortis de ma chambre. À peine la porte était-elle refermée qu’une idée saugrenue me passa par l’esprit. Sans qu’il y eût clair de lune, la nuit n’était pas sombre, et mes yeux habitués à l’obscurité distinguaient les objets. Je mis tant bien que mal une chaise en équilibre sur mon lit, et, en grimpant dessus, je pus atteindre jusqu’au crocodile suspendu au plafond ; avec mon couteau je coupai la corde qui le retenait, je le descendis dans mes bras, le couchai tout de son long dans mon lit et lui rabattis le drap par-dessus la tête. En me représentant la figure que ferait mon oncle, le lundi matin, quand il trouverait le crocodile à ma place, je me mis à rire comme un fou, et je recommençai de plus belle quand l’idée me vint qu’il penserait peut-être que j’avais été mangé. Cette plaisanterie fut toute ma vengeance. Il est étonnant comme quatre murailles et un toit au-dessus de la tête donnent de l’assurance ; quand je me trouvai dans le jardin de M. Buhour après avoir heureusement dégringolé par la fenêtre en m’accrochant au mur, je n’avais plus du tout envie de rire. Je regardai avec inquiétude autour de moi : les arbustes dans la nuit avaient des formes étranges ; entre les massifs il y avait de grands trous noirs dont j’aurais bien voulu détourner les yeux ; une légère brise passa dans les branches, et les feuilles bruirent avec des gémissements ; sans savoir ce que je faisais, je me jetai dans la niche de Pataud. s’il avait été là, je ne serais peut-être pas parti. J’avais toujours cru que j’étais brave ; en reconnaissant que les jambes me manquaient et que mes dents claquaient, j’eus un mouvement de honte. Mais je me roidis contre cette émotion ; si j’avais déjà peur, il fallait rentrer chez mon oncle. Je sortis de la niche et je marchai droit à un arbre qui, avec ses grands bras étendus, avait semblé me dire : Tu n’iras pas plus loin ; il ne bougea pas ; seulement des oiseaux qui dormaient dans son feuillage s’envolèrent en criant. Je faisais peur aux autres, cela me donna du courage. Je lançai mon paquet par-dessus le mur qui séparait le jardin de la campagne, et, en m’aidant de l’espalier, je montai sur le chaperon. Aussi loin que mes yeux pouvaient voir, je regardai dans la plaine ; elle était déserte, on n’entendait aucun bruit ; je me laissai glisser. Je courus plus d’une heure sans m’arrêter, car je sentais bien que, si je me donnais le temps de regarder autour de moi, je mourrais de peur. À la fin, la respiration me manqua ; j’étais alors au milieu des prairies traversées par la digue qui verse l’eau des marais à la mer ; c’était la saison des foins, et à travers une vapeur blanche je voyais les mulons qui bordaient le chemin. Sans ralentir ma course, j’abandonnai la grande route, et, descendant dans la prairie, je me blottis sous le foin. J’avais la certitude d’être à plus de deux lieues de la ville, je me croyais au bout du monde : je pouvais respirer. Brisé d’émotions, étourdi par ma blessure, affaibli par la faim, la fatigue me coucha sur le foin, qui avait gardé la chaleur du soleil, et je m’endormis, bercé par le coassement de milliers de grenouilles, qui, dans les fossés des marais, faisaient un assourdissant tapage. Le froid me réveilla, le froid humide du matin que je ne connaissais pas encore, et qui vous pénètre jusqu’au cœur ; les étoiles pâlissaient ; de grandes raies blanches coupaient les profondeurs bleuâtres de la nuit, et, sur la prairie, se traînait un brouillard vaporeux qui tourbillonnait comme des colonnes de fumée. Mes vêtements étaient aussi mouillés que s’ils eussent reçu une ondée, et je frissonnais par tout le corps, car, si le foin m’avait transmis sa chaleur d’un côté, la rosée m’avait, de l’autre, imbibé de sa fraîcheur. Mais, plus pénible que ce frisson, j’éprouvais un vague sentiment de malaise. Au soir, les tristesses mélancoliques du cœur ; au matin, les inquiétudes et les angoisses de la conscience, qui, pendant le sommeil du corps, s’éveille et parle. Le naufrage, l’île déserte, ne m’apparaissaient plus aussi agréables que la veille. Je ne reviendrais donc plus jamais au pays ! je ne reverrais donc plus jamais maman ! Mes yeux s’emplirent de larmes, et, malgré le froid, je restai immobile, assis sur le foin, la tête entre mes mains. Quand je la relevai, mes projets étaient changés ; j’irais tout de suite au Port-Dieu, et je ne partirais pour le Havre qu’après avoir revu ma mère. En arrivant le soir, je pouvais me cacher dans le rouf, et repartir le matin sans qu’on se doutât que j’étais venu. Au moins, j’emporterais ce souvenir, et, si c’était une faute de l’abandonner ainsi, il me sembla qu’elle serait moins grave. J’avais au moins douze lieues à faire, il ne fallait pas perdre de temps ; le jour allait bientôt venir, déjà au loin on entendait des cris d’oiseaux. Cela me fit du bien de marcher ; je me sentis moins triste, moins alourdi : la teinte rose qui montait au ciel du côté de l’Orient montait aussi en moi, et, pour mes idées comme pour tout ce qui m’entourait, les exagérations monstrueuses de l’ombre se dissipaient sous la lumière. Le brouillard qui flottait dans l’atmosphère se ramassa au-dessus du grand fossé de la digue, ne laissant émerger de ses flots cotonneux que quelques vieux têtards de saule qui les déchiraient. La lueur qui éclairait le levant jaunit, rougit, puis monta tout le long du ciel jusqu’au-dessus de ma tête ; une petite brise passa dans les arbres en secouant la rosée de la nuit ; les herbes, les fleurs se redressèrent ; une fumée transparente s’éleva légère et rapide ; il faisait jour. de Bihorel, j’avais vu bien souvent le soleil se lever, je ne l’avais jamais regardé ; mais comme si, par mon émancipation, j’étais devenu un des maîtres de la terre, je daignai prendre du plaisir à ce spectacle. Ce maître, cependant, ne tarda pas à trouver que, si la nature avait des attentions pour ses yeux, elle en avait peu pour son estomac : des fleurs partout, des fruits nulle part ; j’avais peut-être eu tort de compter sur le hasard pour me nourrir. Après avoir marché plusieurs heures, cette inquiétude devint une certitude. Dans les champs, rien, absolument rien qui se pût manger ; au contraire, dans les villages que je traversais, des apprêts pour le dimanche ; sur les tables des auberges des quartiers de viande, à la devanture des boulangers des gros pains, des galettes dorées qui exhalaient encore la bonne odeur du beurre chaud. Quand je les regardais, ma bouche s’emplissait d’eau et l’estomac me montait aux lèvres. Quand un créancier malheureux se plaignait à mon oncle de mourir de faim, celui-ci ne manquait jamais de lui répondre : « Serrez-vous le ventre. » J’eus la naïveté d’essayer de ce moyen ; mais il est probable que ceux qui l’indiquent si généreusement n’en ont jamais usé, car, la boucle de mon gilet bien sanglée, je respirai avec peine, j’eus beaucoup plus chaud, je n’eus pas moins faim. Je crus que, si je ne pensais pas toujours à cette terrible faim, je souffrirais moins, et je me mis à chanter ; les gens qui passaient endimanchés sur la route regardaient avec étonnement cet enfant qui cheminait doucement, son paquet à la main, en criant à tue-tête. Les chansons ne me réussirent pas longtemps, ma gorge se dessécha, et à la faim s’ajouta la soif : ce besoin était facile à satisfaire, je coupais assez souvent de petites rivières qui couraient à la mer. Je choisis une place bien propre, je me mis à genoux, j’enfonçai mon menton dans l’eau et je bus tant que je pus, pensant à tort que, pourvu que mon estomac fût plein, liquide ou solide, peu importait ; je me souvenais que pendant une fièvre de quatre ou cinq jours j’étais resté sans manger ; j’avais bu seulement et je n’avais pas eu faim. Un quart d’heure après, j’étais inondé de sueur, c’était l’eau qui, sous les rayons du soleil, produisait son effet. Une grande lassitude me prit, le cœur me manqua, et j’eus peine à gagner un arbre pour m’asseoir à son ombre. Jamais je ne m’étais senti si faible ; les oreilles me tintaient, je voyais les objets en rouge ; j’étais tout près d’un village pourtant, et j’entendais les cloches sonner la messe ; mais de quel secours pouvait m’être ce voisinage des hommes ? je n’avais pas un sou pour entrer chez le boulanger. Il fallait marcher ; déjà des paysans qui passaient pour aller à la messe m’avaient regardé en se parlant entre eux ; et on allait m’arrêter comme vagabond, il faudrait dire où j’allais, d’où je venais ; on me reconduirait chez mon oncle. Aussitôt que le repos et la fraîcheur m’eurent rendu un peu de force, je me remis en route ; les cailloux étaient bien durs, mes jambes bien raides, le soleil étant dévorant. Je compris que, si je voulais marcher comme je l’avais fait depuis le matin, je ne manquerais pas de tomber épuisé sans pouvoir me relever ; je résolus donc de ne jamais faire plus d’une demi-lieue sans me reposer, et, toutes les fois que le cœur me tournerait, de m’asseoir sans persister davantage. Tout en piétinant, il y avait trois vers que j’avais appris naguère chez M. de Bihorel qui me revenaient à la mémoire si obstinément qu’ils étaient une fatigue et un agacement : Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s’étend sur toute la nature. Il me semblait que je ne pouvais pas être, aux yeux de Dieu, moins que les oiseaux qui voltigeaient de branche en branche avec de petits cris joyeux. Depuis longtemps je répétais machinalement ces vers qui m’étaient une musique, une sorte de marche plutôt qu’une espérance, lorsque j’entrai dans un bois, le premier que j’eusse encore trouvé. Tout à coup mes yeux furent attirés, sur le talus couronné de genêts jaunes, par de petits points rouges qui brillaient dans l’herbe : des fraises, c’étaient des fraises ! Je ne sentis plus ma fatigue ; et d’un bond je franchis le fossé ; le revers était chargé de fruits comme l’eût été une planche de jardin ; sous bois et dans les clairières il y en avait par milliers qui formaient un tapis rouge. J’en ai mangé depuis de plus belles et de plus grosses, jamais de meilleures : c’était de la force, de la gaieté, de l’espérance. Décidément on pouvait aller au bout du monde : Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ? Les fraises des bois ne se cueillent pas vite ; il faut aller de ci de là et se baisser à chaque fruit. Ma faim un peu calmée, sinon assouvie, je voulus faire ma provision pour la route. Je me disais que, si j’en avais assez, je pourrais peut-être les échanger contre un morceau de pain. Un morceau de pain, c’était mon rêve ! Mais l’heure me pressait ; il était plus de midi, j’avais encore cinq ou six lieues avant d’arriver au Port-Dieu ; et je sentais, à mes jambes, que ce seraient les plus longues et les plus lentes. Je ne pus donc pas emplir mon mouchoir garni de feuilles de frêne, autant que je l’aurais voulu, et je revins sur le grand chemin, plus dispos et plus courageux que lorsque je l’avais quitté. La lassitude ne tarda pas à me prendre, et au lieu de faire une demi-lieue d’une seule traite, je me reposai à tous les kilomètres, m’asseyant sur la borne même. Il faut croire que cette lassitude était visible, car, pendant que j’étais ainsi assis dans une côte, je fus rejoint par un mareyeur qui marchait à pied devant ses chevaux. Il s’arrêta devant moi en me regardant. Voilà un jeune homme qui est fatigué, pas vrai ? Si c’est du côté du Port-Dieu, j’y vas ; et je peux vous y porter. Le moment était décisif ; je ramassai ce que j’avais de force et de courage. Je n’ai pas d’argent, dis-je, mais si vous voulez des fraises pour le paiement, en voilà que je viens de cueillir. Alors, mon petit, tu n’as pas le sou, dit-il en changeant de ton et en cessant de me traiter en monsieur, eh bien ! monte tout de même ; tu as l’air trop fatigué ; tu vendras tes fraises à l’auberge du Beau-Moulin, et tu me paieras la goutte avec l’argent de ton marché. Mes pauvres fraises, on m’en donna six sous à l’auberge du Beau-Moulin, et encore parce que mon ami le mareyeur déclara en criant très fort que c’était un vol de me les payer moins. Maintenant, dit-il, quand le marché fut conclu, deux gouttes. Je n’étais pas dans des conditions à faire le timide. J’aimerais mieux un morceau de pain, dis-je, si vous voulez. Allons donc, bois toujours ; si tu as faim, tu prendras ta part en pain dans la tournée que je paie. je ne le me fis pas dire deux fois, je vous prie de le croire. Au lieu d’arriver au Port-Dieu le soir comme je l’avais cru, j’y arrivai avant quatre heures, c’est-à-dire au moment où, ma mère étant aux vêpres, je pouvais entrer à la maison sans que personne me vît, et prendre tout mon temps pour m’installer dans le rouf où ma mère n’entrait presque jamais. Je le retrouvai tel que je l’avais laissé, tel qu’il était depuis la mort de mon père : plein de ses filets et de ses appareils de pêche. Desséchés comme de vieilles toiles d’araignée, ils gardaient encore l’odeur du tan et du goudron. Je commençai par les baiser, ces filets, puis j’en pris une brassée, et m’en fis un lit pour la nuit. Cet arrangement terminé, après avoir disposé la lucarne qui ouvrait sur la cuisine de façon à voir sans être vu, j’attendis. J’avais compté sans la fatigue ; à peine assis, je m’endormis, et ce fut un bruit de voix qui me réveilla, longtemps après sans doute, puisqu’il faisait nuit. Baissée devant la cheminée, ma mère soufflait sur trois tisons en faisceau. Auprès d’elle une de mes tantes se tenait épaulée contre la muraille. Alors, disait celle-ci, tu iras dimanche ? Oui, je m’ennuie trop, et puis je veux voir de mes yeux comment il est ; il ne se plaint pas dans ses lettres, mais il me semble qu’il est chagrin. Tu diras ce que tu voudras, à ta place je ne l’aurais pas donné au frère Simon. Fallait-il donc le laisser à la mer ? où sont nos frères Fortuné, Maxime ? où est mon pauvre cher homme ? où est le mari de Françoise ? Regarde donc autour de nous ceux qui manquent. J’en aurais encore moins peur que de Simon ; ce n’est pas un homme, c’est un tas d’argent. C’est bien là ce qui m’empêche de dormir, pas tant pour ce que le pauvre petit peut endurer en ce moment que pour ce qu’il peut devenir près d’un homme pareil ; les frères Leheu parlaient de lui l’autre jour ; il paraît qu’il est riche de plus de trois cent mille francs ; ce n’est pas honnêtement qu’on peut gagner une si grosse fortune dans son état. s’il n’avait pas pris Romain pour cinq ans ! Faut-il donc que tu le lui laisses quand même ? Si je le lui retire, il se fâchera ; il voudra me faire payer une indemnité ; où la prendre ? samedi soir je t’apporterai un pot de beurre ; tu lui donneras ça de ma part ; il ne doit pas être trop bien nourri. Ma tante partie, ma mère prépara son souper. Comme le parfum des pommes de terre rissolant dans la poêle me rappela les anciens jours, le temps où je revenais de l’école, affamé ! Elle se mit à table, et je la vis de face, éclairée en plein par la chandelle. Son repas ne fut pas long, et encore entrecoupé de moments de repos, pendant lesquels elle restait les yeux perdus dans le vague, comme si elle attendait que quelqu’un arrivât, d’autres fois les fixant avec un soupir sur la place qu’autrefois j’occupais vis-à-vis d’elle. je la vois encore, avec son bon visage si triste, mais si doux. C’était à moi qu’elle pensait, c’était après moi qu’elle soupirait, et j’étais là à trois pas d’elle, retenu, enchaîné par ma maudite résolution. Avec son ordre et sa propreté ordinaires, elle remit tout en place, lava son assiette, essuya la table, puis, s’agenouillant devant l’image de saint Romain accrochée à la muraille, elle commença sa prière. Combien de fois, tous deux à la même place, à la même heure, nous l’avions faite ensemble, cette prière, demandant à Dieu d’étendre sa main sur mon père ! En entendant ces paroles ferventes que nous avions si souvent répétées, je m’agenouillai sur les filets et doucement je les répétai tout bas. Mais cette fois ce ne fut pas le nom de mon père qui sortit des lèvres émues de ma mère, ce fut le mien. comment à cet instant n’ai-je pas sauté près d’elle ? Je m’endormis en pleurant ; mon sommeil fut moins calme sous le toit maternel qu’il ne l’avait été la nuit précédente dans les prairies de Dol. Avant l’aube et dès que j’entendis la mer battre son plein sous la falaise, je sortis du rouf avec précaution. La veille, lorsque j’étais arrivé à quatre heures, la marée commençait à descendre, la pleine mer me disait donc que le jour allait bientôt paraître, et je ne voulais pas être vu par quelque voisin matinal. Dans mon plan de voyage, je n’avais pas prévu combien il est difficile de quitter la maison natale ; car, arrivé à la haie d’ajoncs qui sépare notre cour de la lande, je m’arrêtai malgré moi et me retournai. Mon cœur battait à se rompre. Le coq chantait dans notre poulailler, et les chiens du voisinage, éveillés par le bruit de mes pas, s’étranglaient à aboyer. J’entendais leurs chaînes sonner à chaque secousse qu’ils donnaient pour s’élancer de mon côté. L’aurore commençait à poindre et, dans une étroite bande de lumière blanche qui descendait du sommet de la falaise, la maison se découpait en noir. Mon enfance, depuis le jour où j’avais eu le sentiment de la vie, me revint tout entière au souvenir : les nuits où, pour m’empêcher de pleurer, mon père me promenait dans la chambre en chantant : Les cailloux touchent à la terre, la première mouette que j’avais pu prendre vivante, et qui, l’aile cassée, venait manger dans ma main ; les réveils anxieux de ma mère pendant les nuits de tempête, alors que mon père était en voyage, et mes prières devant le cierge tremblant. Les inquiétudes, les tourments dont je l’avais vue tant souffrir, elle allait après mon départ les souffrir encore : l’abandonner, n’était-ce pas un crime ? Le phare s’éteignit, et la mer parut lumineuse sous le ciel encore sombre ; au-dessus des cheminées du village, des colonnes de fumée jaune s’élevèrent droit en l’air, et un bruit de sabots résonnant sur le galet des rues monta jusqu’à moi ; on s’éveillait. Cependant, sur la crête du talus, accroupi au milieu des ajoncs, je restais hésitant, impatient, malheureux, mécontent de moi et désolé. L’esprit de hasard, l’espoir vague de faire fortune sans être à charge à personne, ma nature, l’inconnu vertigineux, me tiraient du côté de la lande ; l’habitude, la timidité de mon âge, mes épreuves de la veille, la pensée de ma mère surtout, raidissaient les liens qui m’attachaient à la maison. L’angélus tinta ; la volée de l’oraison n’était pas encore éteinte quand ma mère poussa la porte et parut sur le seuil, prête à partir en journée. Allait-elle travailler au village ou bien au bourg d’en haut, c’est-à-dire à un hameau habité exclusivement par des cultivateurs et qui se trouve dans la plaine ? Si c’était au village, elle allait descendre et ainsi s’éloigner de moi ; si au contraire c’était au bourg d’en haut, elle remonterait et longerait le talus sur lequel j’étais caché. J’eus un moment d’anxiété, car j’étais bien ébranlé, bien irrésolu. Le sort voulut qu’elle travaillât ce jour-là au village, et je n’eus pas à résister à la tentation qui me poussait de me jeter dans ses bras. Quand j’entendis l’échalier retomber en grinçant, je me levai dans les ajoncs pour la suivre au moins des yeux ; je ne vis rien que la blancheur de son bonnet qui, au hasard des banches, apparaissait derrière la haie. Le soleil s’était élevé au-dessus de la falaise, et il éclairait maintenant en plein la maison ; sous ses rayons, les mousses qui plaquaient le chaume du toit se veloutaient d’une belle couleur verte, et çà et là s’épanouissaient des touffes jaunes de sedum. La brise commençait à souffler sur la mer, et dans l’air pur du matin elle apportait du large une fraîcheur salée que je respire encore en vous racontant cette histoire et dont il me semble retrouver le goût âpre sur mes lèvres. Mais je ne veux pas me laisser aller à ces émotions qui m’entraîneraient volontiers. Je quittai la maison maternelle comme je m’étais sauvé de Dol, c’est-à-dire en courant ; et ce fut seulement quand l’haleine me manqua que je ralentis le pas. Si la course est bonne pour s’étourdir, on ne réfléchit bien que dans le repos. Or j’avais besoin de réfléchir ; j’étais parti, c’était bien ; maintenant il fallait arriver, c’était le difficile. Je m’assis au pied d’une haie : la plaine était déserte, il n’y avait pas danger d’être surpris ; au loin seulement je voyais, au bord de la falaise, un douanier en faction, qui se dessinait en noir sur la zone lumineuse du soleil levant. Le résultat de mes réflexions fut qu’au lieu de suivre la grande route, comme je l’avais d’abord décidé, je suivrais le bord de la mer. Mon expérience de deux jours m’avait appris que les grands chemins sont peu hospitaliers pour ceux qui n’ont pas le gousset bien garni, et mon plus grand souci était de m’assurer la nourriture pendant mon voyage. de Bihorel m’avait dit bien souvent : « La mer est pour l’homme meilleure nourrice que la terre, » m’était revenu à la mémoire, et je comptais sur son rivage pour me fournir l’indispensable : des huîtres, des moules. À cette idée des huîtres, je dois avouer que ma gourmandise s’était éveillée : il y avait si longtemps que je n’en avais mangé ! Combien de lieues me séparaient encore du Havre par le rivage ? Beaucoup, il me semblait ; mais que m’importait ? un mois de marche sur la grève, cela ne m’effrayait pas. Cependant je n’osai pas descendre immédiatement, de peur de rencontrer des gens du Port-Dieu qui m’auraient reconnu. Ce fut seulement quand je me fus éloigné de trois ou quatre lieues, en suivant le haut de la falaise, que je m’enhardis à descendre sur la plage pour y chercher mon déjeuner. Je ne trouvai pas d’huîtres, et je fus obligé de me contenter des moules qui couvraient les rochers. Ma faim un peu calmée, j’aurais dû continuer ma route ; mais j’étais si heureux de revoir la mer que je m’amusai à courir sur le sable et à fourrager dans les trous : j’étais libre de gambader et de chanter. Quelle différence avec mon emprisonnement à Dol ! Décidément les voyages étaient plus amusants. Une planche de sapin, que je trouvai prise entre deux blocs de granit, me rendit tout à fait heureux. J’en fis un bateau ; avec mon couteau je lui donnai la forme d’un navire ; au milieu, en avançant un peu vers la pointe, je perçai un trou ; dans le trou j’enfonçai une baguette de coudrier, que je maintins droite avec des brins d’osier ; en croix sur cette baguette, je tendis mon mouchoir, et j’eus ainsi une magnifique frégate, à laquelle je donnai le nom de ma mère et que, pendant toute la basse marée, mon pantalon retroussé au-dessus des genoux, je fis naviguer sur une grande flaque. Le soir me surprit dans cette occupation. Il fallait chercher un gîte pour la nuit : j’en choisis un dans une petite grotte que la mer, pendant les grandes marées d’équinoxe, avait creusée sous ces falaises, puis je ramassai quelques brassées de varech desséché et je m’en fis un lit. Ce n’était pas un palais, mais cela valait mieux que les marais de Dol. J’étais à l’abri du froid, à l’abri d’une surprise surtout, j’avais un bon oreiller que je m’étais fabriqué avec de gros galets ; en face de moi, la lumière d’un phare, me servant de veilleuse, me rassurait contre la solitude ; je m’endormis aussi tranquillement que dans une maison, et voyageai toute la nuit sur ma frégate dans le pays des songes. Après un naufrage dans une île où les pains de six livres et les côtelettes pendaient aux branches des arbres comme les pommes aux pommiers, j’étais nommé roi par les sauvages ; maman me rejoignait ; elle devenait reine ; et quand nous buvions du bon cidre doux, nos sujets criaient : « Le roi boit, la reine boit ! » Ce fut la faim qui me réveilla avant le jour, une faim qui me tiraillait l’estomac et m’affadissait le cœur. Il me fallut attendre cependant que la marée baissât pour ramasser ma provision de moules : mais plus j’en mangeai, plus j’eus faim ; mon repas dura certainement plus de deux heures, et encore m’arrêtai-je plus las de les ouvrir que rassasié. Je commençai à me dire qu’un morceau de pain avec les moules serait une très bonne chose. Mais comment me procurer du pain ? N’allez pas conclure, je vous prie, parce que je parle toujours pain, faim, nourriture, que j’étais un gourmand ; j’avais tout simplement grand appétit comme les enfants de mon âge, et la question du manger, qui, dans les conditions où j’étais, était la question capitale, en devenait plus douloureuse : d’ailleurs ceux qui croient connaître la faim par les agréables sensations qu’ils ressentent lorsqu’ils se mettent à table devant un dîner retardé d’une heure ne savent guère ce que c’est ; mais ceux-là qui, après de longs mois de privations, sont restés des journées entières l’estomac vide comprendront la vivacité de mes souvenirs. L’endroit où j’avais passé la nuit eût produit des huîtres, que j’y serais peut-être bien resté encore quelque temps, car il me plaisait beaucoup par les facilités qu’il m’offrait pour faire naviguer ma frégate ; je n’y avais été dérangé par personne, et puis la grotte, le phare, tout cela me retenait, mais la faim me décida à continuer ma route ; peut-être plus loin je trouverais mieux que des moules. Je démontai la mâture de mon navire, je remis la voile dans ma poche, et j’abandonnai mon gîte ; comme tout bon voyageur doit le faire, je lui donnai un nom avant de le quitter : « la grotte du Roi. » Tout en cheminant le long des falaises, l’idée du morceau de pain me revint d’une façon gênante, et il arriva un moment où elle fut tout à fait exigeante : j’avais rencontré une rivière et j’avais dû la traverser presque à la nage, c’est-à-dire ayant de l’eau jusqu’aux épaules, et portant mes vêtements sur ma tête. Ce bain forcé m’avait encore creusé l’estomac ; les jambes me manquaient et je voyais trouble. Ce fut dans cet état que j’approchai d’un village qui s’étalait en amphithéâtre au bord de la mer ; je me décidai à le traverser, espérant bien n’y rencontrer personne de connaissance. Arrivé à la place auprès de l’église, je ne pus résister à la tentation de m’arrêter devant la boutique d’un boulanger. Il avait en montre de gros pains dorés, et, par la porte, s’échappait une bonne odeur de farine et de galette. J’étais en admiration devant ce spectacle, me demandant si l’aimant de mes yeux ne serait pas assez fort pour soulever les pains de l’étalage et les amener jusqu’à ma bouche, lorsqu’il se fit un grand bruit derrière moi sur la place ; un tapage de sabots, une confusion de cris ; les enfants sortaient de l’école. Était-ce parce qu’ils ne me connaissaient pas ? Était-ce parce que j’avais une étrange tournure ? ce qui est très possible, car avec ma frégate sous un bras, mon paquet à la main, mes souliers poussiéreux, mes cheveux hérissés sous ma casquette, je devais avoir l’air d’un drôle de petit bonhomme, toujours est-il qu’ils m’entourèrent aussitôt qu’ils m’aperçurent. Les premiers arrivés appelèrent les retardataires, et j’eus bientôt autour de moi un cercle d’enfants qui m’examinaient comme une bête curieuse. Ma frégate ou plutôt le morceau de bois que j’honorais de ce nom paraissait les étonner beaucoup. Joseph, qu’est-ce donc qu’il a sous le bras ? Tu ne vois pas que c’est une planche ? Ils me prenaient donc pour un Savoyard. C’est une frégate, dis-je avec dignité ; et en même temps je fis quelques pas pour sortir du cercle qui s’était resserré. Je fus abasourdi par tous ces cris ; tous riaient en dansant autour de moi. Je voulus passer à travers la bande, mais je sentis que, par-derrière, un gamin, le plus hardi de la bande, me tirait ma frégate. En même temps, ma casquette me fut enlevée par un autre, et je la vis bientôt tournoyer dans les airs. Ma casquette, ma belle casquette des fêtes ! je bousculai les plus proches, pour courir après, je la saisis au vol, et, l’enfonçant sur ma tête, je revins le poing serré, décidé à me venger. Mais à ce moment un carillon éclata dans le clocher ; et tous les enfants s’élancèrent vers le porche, m’entraînant avec eux et criant : Le parrain et la marraine sortaient de l’église ; à peine en eurent-ils dépassé le seuil, que le parrain, qui était un beau monsieur, fouilla dans un grand sac qu’un domestique portait derrière lui, et nous jeta une poignée de dragées. Il y eut une première bousculade parmi les enfants ; mais avant qu’ils fussent relevés, le parrain recommença sa distribution. Cette fois il n’avait pas jeté que des bonbons ; sur le pavé de la place on entendit rebondir et rouler de gros sous. J’en vis un venir de mon côté ; je sautai dessus. Pendant que j’étais baissé, une nouvelle distribution eut lieu, et j’eus la chance d’attraper une pièce de dix sous. Quoiqu’elle fût restée bien peu de temps à terre, d’autres que moi l’avaient vue ; furieux de ce qu’elle leur échappait, ils se précipitèrent sur moi en criant : On me marcha sur les mains pour me faire lâcher prise ; je serrai plus fort. Heureusement le parrain n’avait pas vidé son sac, et les enfants m’abandonnèrent pour courir après de nouvelles distributions. J’avais douze sous ; j’entrai chez le boulanger et me fis couper une livre de pain ; jamais musique ne m’a paru aussi douce que celle que fit la croûte en se cassant sous le couteau ; tout en mordant à pleines dents à même ma miche, je me hâtai de sortir du village : mes idées de vengeance s’étaient évanouies et je ne demandais qu’à échapper à mes ennemis. Je marchai environ deux heures, jusqu’à un vieux corps de garde de douaniers abandonné, où je résolus de passer la nuit. J’avais souvent entendu dire que les richesses ôtent le sommeil ; cela se réalisa pour moi. Avec quelques brassées de trèfle sec je m’étais fait un lit excellent ; j’y dormis fort mal, tourmenté de savoir ce que j’allais faire de mon argent. La livre de pain que je m’étais payée pour souper m’avait coûté trois sous ; de ma fortune il me restait donc encore neuf sous. Fallait-il vivre trois jours avec mon petit trésor, ou bien ne valait-il pas mieux l’employer à acheter quelques objets qui pouvaient me donner la nourriture pendant tout mon voyage ? Ce fut la double question qui me troubla toute la nuit. Si la veille j’avais eu un vase pour faire cuire ma pêche, je n’aurais pas souffert de la faim ; j’aurais mangé des crabes, des étrilles, des tourteaux ; et si j’avais eu un filet grand seulement comme la moitié de mon mouchoir, j’aurais pris dans les flaques autant de crevettes que j’aurais voulu. Enfin, le matin, je décidai qu’au premier village qui se trouverait sur mon chemin, j’achèterais une boîte d’allumettes d’un sou, de la ficelle pour trois sous, et avec le reste une casserole en fer-blanc pour faire cuire ma pêche. Je dois dire cependant que ce qui me fit arrêter à ce sage parti, ce ne fut pas précisément la sagesse, mais surtout le désir d’avoir de la ficelle. Décidément, l’osier ne valait rien pour faire des haubans à ma frégate ; avec trois sous de ficelle, je pourrais très bien la gréer, et le surplus me suffirait pour un filet. Je commençai donc par acheter la ficelle, puis les allumettes ; mais pour la casserole il se présenta une difficulté que je n’avais pas prévue : la moins chère coûtait quinze sous. Heureusement, j’en aperçus une dans un coin, si bossuée qu’elle était jetée là assurément comme ne méritant aucune réparation. Je demandai si elle était à vendre ; et la marchande, par complaisance, me dit-elle, consentit à me la donner pour cinq sous. Ce jour-là, je fis encore moins de chemin que je n’en avais fait la veille, car aussitôt que j’eus trouvé une place convenable, je passai mon temps à fabriquer une aiguille et un moule en bois, et ensuite un petit filet. Habitué à ce travail dès que j’avais su remuer les doigts, ce fut pour moi un jeu. À mon dîner, j’eus le plaisir de manger des crevettes prises avec mon filet, et cuites à l’eau de mer dans ma casserole, sur un peu de bois ramassé çà et là dans les haies. Mais tous les bonheurs ne viennent pas à la fois : j’avais établi ma cuisine sur la plage, au pied d’une falaise, et la fumée s’élevait au-dessus en petits tourbillons. Cela attira l’attention d’un douanier ; je le vis se pencher au bord de la falaise, pour examiner d’où venait ce feu ; puis il s’éloigna sans me parler ; mais le soir, quand je cherchai une hutte pour m’y coucher, je le retrouvai en observation, et il me sembla qu’il me regardait d’un air étrange. Décidément il paraît que j’étais une véritable curiosité ; et ma frégate sur le dos, ma casserole en bandoulière, en croix avec mon filet, mon paquet à la main, je sentais bien que je n’avais pas une tournure à inspirer la confiance. Déjà bien des fois, quand je traversais un village, ou quand je rencontrais des paysans, on m’avait observé, et si l’on ne m’avait pas interrogé, c’est que j’avais alors forcé le pas. Si ce douanier allait me demander ce que je faisais là, m’arrêter. La peur me prit ; pour lui échapper, au lieu de continuer à côtoyer la mer, je m’enfonçai dans les terres par le premier chemin que je croisai ; sa faction le retenait sur la falaise, je savais bien qu’il ne pourrait pas me suivre. Si je n’avais pas les douaniers à craindre dans les champs, par contre, je n’avais pas leurs huttes pour m’abriter ; il fallait coucher en plein champ ; et ce qu’il y avait de plus fâcheux, c’est que je n’apercevais pas un seul bouquet d’arbres ; au loin seulement quelques meules de foin qui faisaient des points noirs sur le couchant empourpré. C’était une nuit à passer comme dans les marais de Dol. Des fourches étaient restées sur le champ ; je m’en fis une sorte de toit portant contre une meule ; par-dessus et à l’entour j’entassai quelques paquets de luzerne, et je fus ainsi très bien abrité contre le froid dans une sorte de nid parfumé. La crainte d’être surpris là par les faneurs m’en fit partir dès que la fraîcheur du petit jour et les cris des oiseaux m’eurent éveillé. J’avais encore terriblement sommeil ; mes jambes aussi étaient endolories, mais l’essentiel était de ne pas me laisser prendre ; je dormirais dans la journée. Ce n’était pas mon appétit, vous le pensez bien, qui fixait l’heure de mes repas, mais la marée ; je ne pouvais déjeuner ou dîner que lorsqu’elle était basse et que j’avais pêché : or, comme il était pleine mer vers huit heures, je ne pus pas manger avant midi, et encore je fus forcé de me contenter de crabes que j’attrapai aussitôt que le sable commença à se découvrir un peu. Aussi, pour ne pas être exposé désormais à une pareille abstinence, je résolus d’avoir toujours des provisions d’avance, et, mon repas fini, je me mis à pêcher des crevettes. J’en pris une grande quantité de cette espèce que vous appelez à Paris du bouquet, et aussi trois plies assez belles, et une sole. Comme je m’en revenais vers la falaise cherchant un endroit où je pourrais faire cuire ma pêche, je rencontrai une dame qui promenait deux petites filles et leur apprenait, avec une pelle de bois, à chercher des coquilles dans le sable. Eh bien, me dit-elle en m’arrêtant, avez-vous fait bonne pêche, mon garçon ? Elle avait de beaux cheveux blancs qui lui encadraient la figure et de grands yeux doux ; sa voix était presque caressante. C’était depuis quatre jours la première parole d’intérêt qu’on m’adressait : les petites filles étaient blondes et très jolies ; je n’eus pas peur et ne me sauvai pas. Oui, madame, dis-je en m’arrêtant ; et j’ouvris mon filet dans lequel mon bouquet grouillait avec un petit bruit rauque. Vous pensez si j’ouvris les oreilles à cette proposition : des pains de douze livres me dansaient devant les yeux, et je respirai l’odeur de la croûte rissolée. Dix sous, répondis-je à tout hasard. le bouquet à lui seul en vaut au moins quarante ; vous ne connaissez pas le prix de votre marchandise, mon enfant. puisque c’est pour votre plaisir que vous pêchez, faites-moi l’amitié d’accepter en échange de ce bouquet cette pièce de quarante sous, et pour votre poisson une autre : voulez-vous ? En même temps elle me tendit les deux pièces. J’étais tellement abasourdi de cette offre magnifique que je ne trouvais rien à répondre. Allons, acceptez, dit-elle, venant en aide à mon embarras, vous achèterez avec cela ce qui vous fera plaisir. Elle me mit quatre francs dans la main, tandis qu’une des petites filles versait mon bouquet dans son panier et que l’autre me prenait mon poisson enfilé dans une ficelle. À peine mes pratiques eurent-elles le dos tourné que je me mis à exécuter une danse folle sur le sable. À un quart de lieue à peine se trouvaient les maisons d’un village. Je me dirigeai dessus, décidé à acheter un pain de deux livres. Je n’avais plus peur du tout des gendarmes, des douaniers ou des gardes champêtres ; si j’en rencontrais un qui me demandât quelque chose, je lui montrerais mes quatre francs : Laissez-moi passer, vous voyez bien que je suis riche ! Je ne rencontrai ni gendarme ni douanier, mais en revanche je ne rencontrai pas non plus de boulanger. Je parcourus deux fois l’unique rue du village : un café, un épicier, une auberge, pas de marchand de pain. Il m’en fallait cependant du pain ; et ce n’était pas en entendant mes deux pièces sonner dans ma poche que je pouvais me résigner à m’en passer. Je n’avais plus ma timidité des jours précédents ; la maîtresse de l’auberge était sur le seuil de sa porte, j’osai lui demander où demeurait le boulanger. Il n’y en a pas ici, me dit-elle. Alors, madame, est-ce que vous voulez bien me vendre une livre de pain ? Nous ne vendons pas de pain, mais je peux vous donner à dîner si vous avez faim. Par la porte ouverte il m’arrivait une odeur de choux, et j’entendais la marmite bouillir sur le feu. Ma faim ne put y résister. Pour une soupe, du lard avec des choux et du pain, trente sous, le cidre compris. C’était terriblement cher, mais elle m’eût dit quatre francs que je serais entré tout de même. Elle me plaça dans une petite salle basse, et elle apporta sur la table une miche de pain qui pesait bien trois livres. Ce fut cette miche qui me perdit. Le lard était gras ; au lieu de le manger à la fourchette, je l’étalai sur le pain et j’en fis des sandwichs, dont l’épaisseur était à mes yeux la principale qualité. Un premier morceau fut englouti, puis un second, puis un troisième. J’en coupai un quatrième morceau, énorme celui-là, me disant que ce serait le dernier. Mais lorsqu’il fut fini, il me restait encore un peu de lard : je retournai à la miche et n’en laissai finalement qu’une tranche bien mince. Après tout c’était une occasion unique, il fallait en profiter. Je croyais être seul dans la salle ; mais un bruit confus, quelque chose, comme des rires et des paroles étouffées, me fit tourner la tête du côté de la porte ; derrière le vitrage dont le rideau était levé, l’aubergiste, son mari et une servante me regardaient en riant. Jamais je n’ai éprouvé pareille confusion. Ils entrèrent dans la salle. me demanda l’aubergiste, et leurs rires recommencèrent. J’avais hâte de me sauver ; j’offris ma pièce de quarante sous. C’était trente sous pour un homme, me dit l’aubergiste ; pour un ogre c’est quarante, mon garçon, et elle ne me rendit pas la monnaie. J’avais franchi la porte lorsqu’elle me rappela. Ne marchez pas trop vite, ce sera prudent. Malgré cette recommandation, je me sauvai comme un voleur, et ce fut seulement à une certaine distance que je ralentis le pas. J’étais honteux d’avoir fait cette grosse dépense en un seul repas, mais physiquement je m’en trouvais très bien ; depuis que j’étais en route, je ne m’étais jamais senti tant de courage. Bien dîné, quarante sous en poche : le monde, en somme, était encore à moi. Ces quarante sous, en les économisant, m’assuraient du pain pour plusieurs jours ; je me décidai à abandonner le bord de la mer et à prendre l’itinéraire que je m’étais d’abord tracé, à travers le Calvados. Seulement une difficulté se dressait devant moi. J’avais traversé beaucoup de villages et deux villes ; mais j’en ignorais les noms ; sur une route j’aurais eu les bornes kilométriques pour me renseigner, mais le long des falaises il n’y a pas de bornes, et demander le nom des villages ou des villes, je ne l’osais pas. Il me semblait que tant que j’aurais l’air de savoir où j’allais, on ne me dirait rien, tandis que si je demandais mon chemin on m’arrêterait. Je me rappelais très bien la configuration du département de la Manche, et je savais que, comme il fait une pointe dans la mer, il fallait, puisque je ne voulais pas suivre le littoral, me diriger vers l’est ; mais la route que j’allais prendre me conduirait-elle à Isigny ou bien à Vire ? À Isigny je retrouverais la côte, c’est-à-dire la pêche ; à Vire, je serais au milieu des terres, sans espoir de pouvoir renouveler mes provisions de bouche, dès que mes quarante sous seraient dépensés. La question était des plus graves et je le sentais bien. Après avoir longtemps balancé, je me décidai à tenter l’aventure, et, la première route que je trouvai, je la pris en tournant le dos à la mer ; mon espoir était dans les bornes kilométriques. Je ne tardai pas à en apercevoir une ; on lisait dessus : « Quetteville : 3 kilomètres. » C’était trois kilomètres à faire : à Quetteville, je serais fixé. À l’entrée de Quetteville, je trouvais à l’angle d’un mur une inscription écrite en lettres blanches sur un fond bleu, et portant : « Route départementale n° 9, de Quetteville à la Galainière, 5 kilomètres. » Comme je ne me souvenais pas d’avoir vu ces deux noms sur la carte, je restai fort embarrassé. Je traversai le village, puis quand je fus assez éloigné pour ne pas craindre les curieux, je m’assis sur les marches d’un beau calvaire en granit, qui se trouvait là. Il était construit au carrefour de quatre routes, au point le plus élevé d’un mamelon, et tout autour la vue s’étendait sur de grandes plaines boisées, au milieu desquelles se dressait çà et là un clocher en pierre ; derrière, la ligne blanche de la mer, qui se confondait avec le ciel. Je marchais depuis le matin ; le soleil et la chaleur furent les plus forts ; m’étant accoudé sur une marche pour réfléchir plus tranquillement, je m’endormis. Quand je m’éveillai, je sentis deux yeux fixés sur les miens ; en même temps j’entendis une voix qui me disait : Naturellement je n’eus garde d’obéir, et me levant, je regardai autour de moi comment je pourrais me sauver. La voix qui, aux premières paroles, était assez douce, prit un accent d’impatience. Ne bouge donc pas, gamin, tu fais bien dans le paysage ; si tu veux reprendre ta position ; et si tu la gardes, je te donne dix sous. Je me rassis ; celui qui me parlait ainsi n’avait pas l’air de vouloir m’arrêter. C’était un grand jeune homme coiffé d’un chapeau de feutre mou et vêtu d’un costume de velours gris : assis sur un tas de cailloux, il avait un carton posé sur ses genoux. Je compris qu’il dessinait mon portrait ou plus exactement celui du site et du calvaire, puisqu’il avait dit que je faisais bien dans le paysage. Tu n’as pas besoin de fermer les yeux, me dit-il, quand j’eus repris ma position, ni la bouche ; comment nommes-tu ce lieu-ci ? Tu n’es donc pas du pays ? Tu n’es pas cependant rétameur de casseroles, n’est-ce pas ? Je ne pus m’empêcher de rire. Si tu n’es pas rétameur, qu’est-ce que c’est que cette batterie de cuisine que tu portes sur ton dos ? Les questions commençaient déjà ; mais ce monsieur avait l’air d’être le meilleur homme du monde, je me sentais attiré vers lui, je n’eus pas peur de répondre. Je lui dis la vérité : j’allais au Havre ; cette casserole me servait à faire cuire ma pêche ; j’étais depuis huit jours en route ; j’avais quarante sous dans ma poche. Et tu n’as pas peur d’être assassiné en me confiant que tu portes une pareille somme sur toi ; tu es un rude gaillard. tu ne crois donc pas aux brigands ? Je me mis encore à rire. Tout en dessinant, il continua de m’interroger et, insensiblement, j’en vins à lui dire comment j’avais vécu depuis que j’étais en voyage. Eh bien, mon garçon, tu peux te vanter d’être une curiosité ; tu as débuté par faire une sottise, c’est vrai, mais enfin tu t’en es bien tiré. J’aime les garçons de ton espèce. Voici ce que je te propose : moi aussi, je vais au Havre, mais sans me presser ; je n’y serai peut-être que dans un mois, cela dépendra des pays que je traverserai : s’ils me plaisent je m’arrêterai pour travailler ; s’ils ne me disent rien, je passerai outre. Tu porteras mon sac qui est là, je te donnerai la nourriture et le logement. Le lendemain, je lui avais conté mon histoire telle que vous venez de l’entendre. Quel rude bonhomme, que ton oncle ! dit-il, quand j’eus terminé mon récit. Veux-tu que nous allions à Dol ? Tu me le montreras, et je ferai sa charge sur toutes les murailles de la ville. J’écrirai au-dessus : « Simon Kalbris, qui laissait son neveu mourir de faim. » Quinze jours après, il sera forcé de quitter la ville. Non, tu ne veux pas de ça ; tu aimes mieux ne pas le revoir ; tu es clément, tu as raison ! Mais il y a dans ton histoire une chose qui ne m’est pas indifférente. Tu veux être marin, c’est bien ; il paraît que c’est ta vocation, c’est bien encore, et il ne m’appartient pas de te faire un discours là-dessus, quoique, à mon sens, ce soit là un fichu métier ; des dangers, de la fatigue et rien de plus. Tu es attiré par le côté héroïque et aventureux de la chose, bien encore, si c’est ton idée. Tu fais ce que tu veux, et quoique tu sois bien jeune, tu en as même peut-être le droit après la vie que tu as eue auprès de ton oncle. Mais il y a un droit que tu n’as pas, c’est de désoler ta maman. Depuis huit jours que ton oncle a dû lui annoncer ta fuite, sais-tu par quels chagrins, par quelles angoisses elle a passé ? Elle te croit mort, sans doute. Tu vas donc prendre dans mon sac ce qu’il faut pour écrire, et pendant que je ferai un croquis de ce moulin, tu écriras à ta mère tout ce que tu viens de me raconter : comment tu as quitté ton oncle, et pourquoi, et tout ce que tu as fait depuis ton départ. Tu mettras, aussi, que tu as par hasard tu mettras, oui, tu peux mettre un heureux hasard que tu as rencontré un peintre qui se nomme Lucien Hardel, lequel peintre te conduira au Havre et te recommandera à un de ses amis qui est armateur, pour que tu sois embarqué sur un navire faisant une bonne traversée. Quand tu auras fini ta lettre, tu verras comme tu auras le cœur plus léger. J’écrivis à ma mère une lettre que je couvris de larmes, mais la chose faite, je me sentis plus en repos avec ma conscience. Ce furent les belles journées de mes voyages, celles que je passai avec Lucien Hardel. Nous allions droit devant nous sans itinéraire tracé, nous arrêtant quelquefois tout un jour devant un arbre ou un site qu’il dessinait, marchant quelquefois tout un jour sans nous arrêter. Je portais son sac de voyage qui n’était pas bien lourd et qui se bouclait sur le dos comme un sac de soldat ; encore bien souvent me le prenait-il en chemin, et voulait-il le porter lui-même pour me laisser reposer. J’étais chargé d’acheter chaque matin les provisions : du pain, des œufs durs, un morceau de jambon, et de faire remplir une gourde d’eau-de-vie que nous mélangions à l’eau. Nous déjeunions sur la grande route au pied d’un arbre, où cela se trouvait ; et, le soir, nous soupions dans une auberge. Ce n’était plus un repas de crevettes, de crabes, mais de bonnes soupes chaudes : ce n’était plus du foin pour matelas, mais de bons draps blancs, dans lesquels on se couchait déshabillé. Il avait été surpris de ne pas trouver en moi tout à fait un paysan ; ce que j’avais appris auprès de M. de Bihorel l’étonnait souvent : j’en savais plus long que lui sur les arbres, sur le nom des insectes, des herbes, sur ce monde des infiniment petits que bien peu de gens connaissent. Nous restions bien peu de temps sans parler : il y avait en lui une bonne grâce, un entrain qui mettaient à l’aise, une gaieté qui se communiquait. En allant ainsi tout droit devant nous au hasard de la route, nous étions arrivés aux environs de Mortain ; ce n’était guère la direction du Havre, mais je ne m’en préoccupais pas certain d’y arriver et de pouvoir m’embarquer sur un des nombreux paquebots qui font les voyages du Brésil, il m’importait peu de gagner du temps ou d’en perdre. Le pays de Mortain est assurément le canton, je ne dirai pas le plus normand, mais le plus pittoresque de la Normandie. Des bois de sapins, des éboulements de rochers, des collines escarpées, des gorges sombres, partout des eaux écumeuses courant sous les arbres, ou tombant en cascades, enfin une verdure d’une intensité et d’une fraîcheur merveilleuses en font un séjour cher aux peintres, qui y trouvent à chaque pas des sujets d’étude et des tableaux tout composés. Sans nous fixer nulle part, nous tournions dans un cercle dont Mortain était le centre et dont la ligne extrême allait jusqu’à Domfront, Sourdeval, Saint-Hilaire-du-Harlouet et le Teilleul. Pendant que Lucien Hardel travaillait, je pêchais des truites, ou bien j’attrapais des écrevisses dans les trous pour notre souper. J’étais trop heureux, cela ne pouvait pas durer, sans quoi ce qui devait être expiation eût été récompense. Un matin que nous étions, chacun de notre côté, livré à nos occupations, nous vîmes venir à nous un gendarme. De loin, il avait une tournure assez grotesque, et bien certainement il n’avait pas été enrôlé pour l’élégance ou la dignité de sa taille. Très sensible à ce qui, dans les hommes ou dans les choses, prêtait à la charge, Lucien Hardel me dit de le regarder ; en même temps, sur la marge de l’étude à laquelle il travaillait, il esquissa à grands traits la tête du gendarme. Celui-ci s’était rapproché, et en voyant que nous l’examinions, il avait assuré son chapeau sur ses cheveux fauves, tiré en avant la buffleterie de son sabre et ralenti le pas en se dandinant noblement. Le crayon sur le papier avait suivi ses mouvements, et il en était résulté une caricature qui me faisait rire de bon cœur. Cela ne plut point au gendarme, qui s’avança vers nous : Pardon, excuse, dit-il, vous m’avez assez dévisagé ; conséquemment je voudrais voir votre signalement. Eh bien, gendarme, dit Lucien Hardel, en plaçant le dessin dans son carton, ne vous gênez pas ; je vous ai regardé ; quand vous m’aurez regardé à votre tour, nous serons quittes. Point de propos, vous comprenez bien que c’est votre passeport que je réclame : c’est mon devoir et ma fonction de vous le demander, puisque vous êtes vaguant sur la grande route. Sans répondre au gendarme, Lucien Hardel se tourna vers moi : Romain, prends donc dans le sac mon passeport : là, dans le compartiment du tabac, et présente-le poliment à monsieur. Je voudrais, par respect pour vos fonctions, vous le faire présenter sur un plat d’argent ; mais en voyage, vous savez, on n’a pas ce qu’on veut ; c’est même précisément pour cela que Romain n’a pas de gants ; mais comme vous n’en avez pas non plus, une fois encore nous serons quittes. Le gendarme comprit que ce discours si poli, qu’il avait tout d’abord écouté avec une sorte de béatitude, était une moquerie ; il rougit, se mordit les lèvres, enfonça son chapeau sur sa tête, puis, pour se donner une contenance, il se mit à lire : « Nous, etc., invitons les autorités civiles et militaires à laisser passer et librement circuler le sieur... Ici, il resta longtemps embarrassé, puis tout à coup comme s’il prenait son courage : Puis il murmura encore quelques mots entre ses lèvres, et me remettant le passeport : Comme il allait nous tourner le dos, empressé sans doute de mettre fin à une conversation qui le gênait, Lucien Hardel, mal inspiré, l’arrêta : Pardon, monsieur, vous avez passé l’essentiel dans mon passeport, la chose seule pour laquelle j’ai payé deux francs, sans murmurer. Comme quoi vous me devez aide et protection. Eh bien, voudriez-vous me faire savoir en quelle qualité je suis autorisé à vaguer sur la grande route ? En la qualité que dit votre passeport. Sans doute, puisque c’est votre profession. S’il vous plaît, encore, pourriez-vous me dire ce qui est permis et ce qui est défendu dans ma profession ? est-ce que c’est à moi de vous apprendre votre métier ? Mon métier, non, mais celui de peitre passagiste ; voyons, comprenez-moi bien : pour la gendarmerie, je suis peitre passagiste ? Bon, à deux lieues d’ici je rencontre un de vos confrères, il me demande mon passeport ; précisément je suis en train de faire quelque chose qui ne rentre pas dans ma profession de peitre passagiste, il m’ arrête. Il faut donc que je sache ce qui m’est permis et ce qui m’est défendu. De grosses gouttes de sueur coulaient sur la figure rouge du pauvre gendarme ; il voyait qu’on se moquait de lui, et il commençait à croire qu’il avait dû dire quelque sottise. À la fin la colère l’emporta : Est-ce que vous allez longtemps comme ça molester l’autorité, vous, avec votre grande barbe ? Allons, point de propos ; puisque votre profession n’est pas votre profession, ça n’est pas clair, et puisque ça n’est pas clair je vous arrête ; suivez-moi chez le maire, vous vous expliquerez avec lui. Et celui-là, il me montra du doigt, qui n’est pas sur le passeport, on verra qui il est. Alors, c’est en qualité de peitre passagiste que vous m’arrêtez ? Je vous arrête parce que je vous arrête ; est-ce que je vous dois des raisons ? Allons, obtempérez, ou je vous appréhende. Eh bien, marchons ; si monsieur le maire est dans votre genre, la journée sera complète ; viens, Romain, et prends le sac. Attachez-moi les mains et tirez votre sabre ; puisque je me paye une arrestation, je la veux de première classe. J’étais bien éloigné de partager cette gaieté. Je trouvais que Lucien Hardel aurait mieux fait de se taire. « Et celui-là, on verra qui il est », avait dit le gendarme. Cette parole me retentissait dans les oreilles. On allait chercher, trouver, et bien certainement me renvoyer à mon oncle. Le gendarme le suivait à longueur du bras et je venais ensuite à quatre ou cinq pas. Une demi-lieue à peu près nous séparait du village, et avant d’y arriver nous devions traverser un bois. Le hasard voulut que la route fût droite et qu’à ce moment on n’y vit venir personne. À peine fûmes-nous avancés d’une centaine de mètres dans le bois que, cédant à l’inspiration subite de mes terreurs, mon parti fut pris. Mieux valait m’exposer à tout, pensai-je, que d’être reconnu et conduit à Dol. Je n’avais pas bouclé le sac sur mes épaules, je le portais à la main, je ralentis insensiblement ma marche, puis jetant le sac à terre, je franchis le fossé d’un bond. Au bruit que fit le sac en tombant, le gendarme se retourna ; déjà j’étais dans le bois. N’aie donc pas peur, me dit Lucien Hardel, nous allons rire un peu. Je ne répondis que ceci : « Mon oncle ! » et « adieu » ! Et je me jetai à travers les cépées. Me poursuivait-on, ne me poursuivait-on pas ? Je courais sans me retourner, droit devant moi, insensible aux branches qui me fouettaient la figure, aux épines qui me déchiraient. J’allais si follement que je ne vis pas qu’il y avait un vide ; tout à coup je sentis la terre me manquer sous les pieds, et je roulai au fond d’un grand trou ; j’y restai étendu, non que je fusse blessé, mais j’étais sous un inextricable fourré d’herbes et de ronces si épaisses que je ne voyais pas le ciel. L’instinct de la bête fauve chassée par les chiens me gouvernait : rasé contre la terre, me faisant le plus petit possible, ne respirant pas, j’écoutai. Je n’entendis rien que les cris des oiseaux qui s’envolaient effrayés, et autour de moi le sable, qui, détaché par ma chute, coulait doucement grain à grain comme d’un immense sablier. Après quelques minutes, quand je fus bien certain qu’on ne me poursuivait pas, je pus réfléchir à ma position. Voici comment je raisonnai : Lucien Hardel consigné chez le maire, le gendarme allait prévenir ses camarades, et tous ensemble aussitôt se mettraient à ma recherche. Si je ne voulais pas être pris, il fallait donc partir immédiatement et gagner un peu d’avance. L’idée ne me vint même pas que chez le maire tout aurait pu s’arranger, que le peintre remis en liberté, nous aurions pu continuer notre voyage jusqu’au Havre, comme il avait été convenu. J’étais dans un état où les résolutions extrêmes se présentent seules à l’esprit, parce que seules elles sont en rapport avec notre exaltation. Pour ne pas être repris par les gendarmes et reconduit à Dol, j’aurais, je crois, passé à travers le feu. Sans doute, je demandais pardon, dans mon cœur, à Lucien Hardel de l’avoir abandonné ; mais n’étaient-ce pas ses charges saugrenues qui avaient rendu notre séparation nécessaire ? Deux heures après, j’atteignais les premières maisons de Sourdeval ; mais de peur d’être remarqué, je ne traversai pas la ville, je la tournai vers les derrières, de manière à rejoindre la route de Vire. La marche avait calmé mon exaltation, mais je n’étais pas rassuré sur les difficultés de mon voyage jusqu’à Honfleur : je n’avais plus ma casserole, mon petit paquet était resté à Mortain, et au milieu des campagnes j’allais me retrouver dans la même position que le premier jour de ma fuite : la faim ne se faisait pas encore sentir, parce que j’avais bien déjeuné, mais elle ne tarderait pas ! Ajoutez que je voyais des gendarmes partout et vous comprendrez que je ne cheminais pas très gaiement : d’abord je regrettais mon compagnon ; puis tout chapeau, même tout bonnet de coton qui se montrait au loin était aussitôt changé en un tricorne par mon imagination inquiète. Je n’avais pas fait trois lieues que, déjà plus de dix fois, j’avais quitté la grande route pour me blottir dans les blés ou sous les ronces du fossé. En sautant un de ces fossés, il me sembla entendre un bruit clair dans ma poche, comme si des sous se choquaient : je me fouillai ; c’étaient bien des sous, il y en avait six, et, ce qui valait mieux encore, deux pièces de quarante sous s’y trouvaient jointes : la veille j’avais acheté du tabac pour mon peintre, et c’était la monnaie qu’on m’avait rendue sur cinq francs. Je me promis de n’y pas manquer si jamais cela me devenait possible. Si grande que fût ma fortune, je ne m’en laissai pas étourdir. Après quelques instants de réflexion et de conseil tenu avec moi-même, je m’arrêtai au plan suivant : je continuerais ma route à pied, je coucherais dans les champs ou dans les bois, seulement je ne ferais pas d’économies sur ma nourriture. J’étais dans une position à ne pas me refuser le nécessaire. Il n’était pas encore nuit quand je traversai Vire, cependant je m’égarai dans les rues : au lieu de prendre la route de Villers-Bocage, je pris celle de Condé-sur-Noireau, et ce fut seulement en arrivant à Chênedollé que je reconnus mon erreur. J’avais assez étudié ma carte pour la porter dans ma tête, et je savais que par Harcourt je pouvais gagner Caen ; je ne me tourmentai donc pas de ce détour et je dormis parfaitement à l’abri d’une meule de colza. À deux ou trois cents pas de mon gîte, j’apercevais la cabane d’un berger au milieu d’un parc de moutons dont la brise m’apportait l’odeur chaude et douceâtre ; ce m’était une sécurité de n’être pas seul dans ces grandes plaines boisées, et d’entendre les chiens enchaînés autour du parc aboyer de temps en temps contre moi. Bien des fois, Lucien Hardel m’avait dit, lorsque je lui racontais mon voyage le long de la mer, qu’il regardait comme un miracle que j’eusse pu échapper aux fièvres causées par le froid du matin ; aussi dès que, sous mes branches de colza, je me sentis éveillé par un frisson, je me levai. Il ne faisait pas encore jour, mais déjà l’aube blanchissait la cime des arbres. L’horizon du côté de l’orient se colorait en jaune, au-dessus de ma tête les étoiles scintillaient faiblement dans l’azur pâle du ciel, tandis que, derrière moi, s’étendait une grande voûte noire sur laquelle tranchaient de longs serpents de vapeurs grises qui se déroulaient au-dessus des vallons. La poussière des chemins était mouillée comme s’il était tombé une petite pluie, et, sur les branches des buissons, des oiseaux matinaux s’ébrouaient en hérissant leurs plumes pour secouer la rosée de la nuit. Je continuai ma route pendant deux jours sans qu’il m’arrivât rien de particulier ; mais vous pensez bien que je ne marchais pas ainsi depuis le matin jusqu’au soir sans m’arrêter. Vers le midi et quand je trouvais un endroit favorable, je dormais quelques heures. Le troisième jour après avoir dépassé Harcourt, j’étais arrivé à une grande forêt qu’on nomme la forêt de Cinglais, et la chaleur, bien qu’il fût encore matin, y était si forte, si étouffante, que je ne pus attendre midi pour faire mon somme. Jamais je n’avais eu si chaud, la route me brûlait les pieds ; je m’enfonçai sous le bois espérant trouver un peu de fraîcheur, mais inutilement. Au plus épais du fourré, aussi bien que sur la grande route, l’air était embrasé ; on n’entendait pas un bruissement de feuille, pas un cri d’oiseau : partout un lourd silence à croire que la fée de la Belle au bois dormant avait passé par là et touché de sa baguette le ciel, les animaux et les plantes ; seuls, les insectes, les moucherons avaient échappé à ce repos universel ; il y en avait qui fourmillaient dans les herbes, et, dans les rayons de la lumière qui glissaient obliquement sous les arbres, on voyait des essaims tourbillonner avec un sourd bourdonnement, comme si cette chaleur intense avait activé leur vie. À peine assis au pied d’un hêtre ; je m’endormis ; la tête posée sur mon bras. Je fus réveillé par une douleur assez vive au cou ; j’y portais la main, et je pris une grosse fourmi fauve ; en même temps je sentis une autre piqûre à la jambe, puis une autre à la poitrine, puis une infinité d’autres dans toutes les parties du corps. Je me déshabillai vivement, et, ayant secoué mes vêtements, j’en fis tomber toute une fourmilière ; mais je ne fus pas pour cela guéri des piqûres que ces maudites bêtes m’avaient faites. Sans doute elles avaient, comme certains moustiques, laissé un venin dans la plaie, car je fus bientôt tourmenté par d’insupportables démangeaisons. Naturellement, plus je me grattai, plus la douleur s’irrita ; au bout d’une heure, j’avais les ongles teints de sang. Si vous avez vu quelquefois, dans un jour d’orage, des moutons assaillis, au milieu d’une plaine, par un essaim de mouches, courir çà et là, se rouler par terre, se déchirer dans les ronces, vous pouvez comprendre dans quel état d’exaspération j’étais. Il me semblait que, si je pouvais sortir de la forêt, je souffrirais moins ; mais la route s’allongeait, s’allongeait, et toujours des arbres de chaque côté, toujours une température de fournaise. Enfin, du haut d’une côte, j’aperçus devant moi une petite rivière qui serpentait au milieu de bouquets d’arbres. En dix minutes, j’arrivai sur les bords ; en quelques secondes, je fus déshabillé, et je me jetai à l’eau. C’était un endroit frais et vert comme on en trouve à chaque pas en Normandie. La rivière, retenue par les vannes d’un moulin dont on entendait le tic-tac à une courte distance, coulait doucement au milieu de longues herbes déliées qui se tortillaient au gré du courant ; l’eau, d’une limpidité diaphane, laissait voir le fond formé d’un beau sable jaune, tacheté çà et là de cailloux moussus. Implantés dans les berges, des groupes d’aulnes et de trembles arrêtaient les rayons du soleil, et, sous leur épais couvert, les insectes, à l’abri de la chaleur, s’agitaient en bourdonnant. Sur les eaux, parmi les feuilles de nénuphar et de cresson des faucheux aux longues pattes ; dans les fleurs d’aconit, d’iris, de reines-des-prés, des bouches bleues et des libellules aux ailes de mousseline. Effrayés par le bruit que j’avais fait en me plongeant dans la rivière, des pigeons ramiers s’étaient envolés au haut des trembles, mais bientôt ils étaient redescendus et, posés sur le bord, ils s’enfonçaient la tête dans l’eau et secouaient leurs plumes hérissées en roucoulant, tandis qu’au loin des martins-pêcheurs plus craintifs voletaient sans oser approcher ; lorsque, plus rapides qu’une balle, ils traversaient un rayon de soleil, leur plumage d’azur éblouissait les yeux. Je serais resté là plusieurs heures, tant le froid de l’eau m’était agréable, si tout à coup je ne m’étais entendu interpeller par une voix partant précisément de l’endroit où j’avais laissé mes vêtements. brigand, je te prends encore à te baigner là ! cette fois, tu viendras chercher tes habits à la mairie. c’est-à-dire mes habits d’un côté et moi de l’autre, je n’en pouvais croire mes oreilles... Stupéfait, je regardai qui me parlait ainsi : c’était un petit homme gros et gras qui, du bord du chemin, me montrait le poing ; au milieu de sa poitrine, sur une blouse de laine grise, brillait une plaque jaune comme de l’or. Le petit homme ne perdait pas son temps. Il se baissa, fit un paquet de mes pauvres habits en les roulant pêle-mêle. Je voulus sortir de l’eau, courir après lui, le supplier ; la peur de la plaque jaune et le sentiment de ma nudité m’arrêtèrent : un garde champêtre ! un homme qui a un sabre, qui peut vous mener en prison ! Son paquet était fait, il le mit sous son bras et de l’autre me menaçant encore : Tu t’expliqueras à la mairie, dit-il. Je restai si ahuri, que j’en oubliai de faire les mouvements nécessaires pour me tenir sur l’eau, et naturellement je coulai au fond. Revenu bientôt à la surface, je gagnai tout honteux le bord et me cachai dans une touffe de roseaux : leurs longues feuilles flexibles se recourbèrent au-dessus de moi, et je me trouvai du moins à l’abri des regards et des recherches. Il ne me fallut pas de longues réflexions pour comprendre tout le désagrément de ma position. Comment aller à la mairie chercher mes vêtements ? Au milieu du village, sans doute ! Comment m’aventurer sans aucun vêtement sur la route et traverser des rues ? C’était bien le cas d’imiter Robinson ; mais, dans la réalité, on ne se tire pas si vite d’affaire que dans les livres. Depuis que j’avais quitté Dol, je n’avais point encore, si fâcheuses, si pénibles qu’eussent été les difficultés que j’avais rencontrées, éprouvé un absolu découragement ; mais cette fois je me crus perdu, je me sentis anéanti, sans volonté, sans forces, envahi tout entier par un accablant désespoir. Je restai longtemps à pleurer ; mais insensiblement le froid me prit, et je commençai à grelotter. À deux cents pas le soleil tombait sur la berge, où je voyais les herbes se dessécher ; là, bien sûr, je me réchaufferais sur le sable sec ; mais telle était ma frayeur que je n’osais remuer. Enfin, le froid me pénétra si rudement que je m’enhardis, je me remis à l’eau et gagnai l’autre bord à la nage. La berge s’élevait d’au moins deux mètres au-dessus du courant ; elle était creusée en dessous, et de son sommet retombaient en cascade de longues tiges de liseron et de houblon enlacées. Ce ne fut ni sans peine ni sans écorchures que je parvins à m’y établir. Le soleil ne tarda pas à me réchauffer ; mais avec la chaleur me revint le sentiment de la vie, c’est-à-dire une faim vorace. Avec mes habits, le garde avait emporté mon pauvre argent ! Cependant, les heures s’écoulaient, sans qu’aucun moyen se présentât à mon esprit pour sortir de cette position : au-dessus de moi, à quelques pas, j’entendais bien de temps en temps des voitures rouler sur la route ; mais quels secours en attendre ? Comment abandonner ma cachette dans l’état où j’étais ? J’aurais peut-être trouvé moyen de me faire un vêtement de feuilles, de roseaux, de paille, l’idée ne m’en vint pas. Ce n’était plus une nuit à la belle étoile que j’avais à passer, sous une meule de foin, protégé par mes habits. Tout nu, sur cette petite langue de sable, que faire ! Le courant, en fuyant toujours devant mes yeux, avait fini par me donner le vertige ; je croyais voir déjà les bêtes immondes de la nuit. Il n’y avait plus guère que pour une heure de soleil lorsque, sur la route, j’entendis un grand bruit de voitures qui semblaient se suivre, puis tout à coup le bruit cessa : elles s’étaient arrêtées juste derrière moi. De ma cachette, je ne pouvais voir sur la route ; mais, à un cliquetis de chaînes et de ferrailles, je compris qu’on dételait des chevaux. Un grondement, un mugissement, un cri enfin que je ne connaissais pas, quelque chose de plus nerveux que le hennissement du cheval, de plus formidable que le braiment de l’âne, éclata, et les oiseaux, déjà perchés dans les buissons, s’envolèrent avec des piaillements ; un gros rat se jeta dans mes jambes et se blottit au fond de son trou, dont j’obstruais l’entrée. Au bout de quelques minutes, il me sembla qu’on marchait dans la prairie au-dessus de moi : je ne me trompais pas. J’ai une poule, dit une voix. Avec une pierre au bout de mon fouet, je l’ai enlevée sur la route comme un poisson dans l’eau ; c’est les autres qui criaient ! Si Cabriole nous voit, il nous la chipera et nous n’aurons que les os. Ce dialogue n’était guère encourageant ; mais précisément pour cela il me donna une audace désespérée que je n’aurais pas eue avec des honnêtes gens. Je me cramponnai des deux mains à la berge et, passant ma tête à travers les tiges de houblon, je me haussai de manière à voir dans la prairie. Les deux interlocuteurs, qu’à leurs voix rauques et cassées j’avais pris pour des hommes, étaient des enfants à peu près de mon âge. Je me haussai un peu plus. Ils se retournèrent et restèrent un moment sans voir d’où partait cette voix, car ma tête seule émergeait du feuillage, et, surpris, effrayés aussi, ils ne savaient trop s’ils devaient s’avancer ou se sauver. cette tête, dit l’un en m’apercevant. Au même instant, j’entendis du côté de la grande route une grosse voix qui criait : fainéants, voulez-vous bien arracher de l’herbe ? Je regardai, et à la file je vis trois longues voitures peintes en jaune et en rouge : c’était une caravane de saltimbanques. Ils s’approchèrent tous les trois, et, en me regardant, ils éclatèrent de rire. demanda celui qu’on avait appelé Cabriole. Le français, monsieur, dis-je en intervenant. Et je leur contai mon aventure, qui leur parut plus plaisante qu’à moi ; ils riaient à se tordre. La Bouillie, dit Cabriole en s’adressant à l’un des enfants, va lui chercher un pantalon et une blouse. En moins de deux minutes, la Bouillie fut revenu ; je ne perdis pas de temps à m’habiller, je sautai sur la berge. Maintenant, dit Cabriole, allons voir le patron. Il me conduisit vers la première voiture, j’y montai par un escalier en planches. Autour d’un poêle, sur lequel mijotait un ragoût, j’aperçus un petit homme sec et ratatiné, et auprès de lui une femme si grande et si grosse, qu’elle me fit peur. Il me fallut recommencer mon histoire, et les rires m’accompagnèrent de nouveau. Ainsi tu allais au Havre t’embarquer ? Comment vas-tu me payer mon pantalon et ma blouse ? Je restai un moment sans répondre ; puis, prenant tout mon courage : Si vous voulez, je pourrai travailler pour vous. Sais-tu jouer de la trompette, du trombone, du tambour ? me dit-il ; ton éducation a été singulièrement négligée, mon garçon. Triste acquisition ; c’est bâti comme tout le monde, dit la grande femme en m’examinant des pieds à la tête, et ça parle de travailler dans la banque. Elle haussa les épaules et détourna les yeux avec mépris. si j’avais été un monstre, si j’avais eu deux têtes ou trois bras... Mais bâti comme tout le monde, quelle honte ! demanda le petit homme sans se laisser troubler. à partir d’aujourd’hui tu es engagé dans la ménagerie du comte de Lapolade, célèbre, j’ose le dire, autant par la beauté des animaux qu’elle renferme que par le courage de l’illustre Diélette, Diélette, notre fille, qui les a domptés. Suis Cabriole, il te montrera ce qu’il y a à faire, et reviens dans une heure pour le souper. Dans ma position je n’avais pas le choix d’un état. Je ne pouvais me montrer difficile. J’acceptai comme un bienfait l’étrange ressource qui m’était offerte. Me voici donc saltimbanque, ou, pour parler avec moins de vanité, domestique des chevaux de la caravane de M. Mon patron n’était point, comme on aurait le droit de le supposer, un comte de fantaisie ; il avait des parchemins parfaitement authentiques qu’il exhibait volontiers dans les grandes occasions et qui lui donnaient le droit de porter ce titre. Après une vie troublée par tous les vices et toutes les passions, il en était descendu là. Pour mettre le comble à sa dégradation, il avait, dans une heure suprême de détresse, épousé la grande femme qui m’avait si mal accueilli. Célèbre dans toutes les foires de l’Europe sous le nom de la forte Bordelaise, bien qu’elle fût auvergnate de naissance, elle avait dans sa jeunesse occupé la haute position de phénomène, c’est-à-dire de femme colosse. Une toile la représentait en robe rose, posant délicatement sur un tabouret sa jambe immense chaussée d’un bas blanc ; une autre la montrait en spencer de velours bleu, un fleuret à la main, ayant pour adversaire un brigadier de carabiniers moins grand qu’elle, avec cette inscription en lettres d’or : « À vous, monsieur le militaire. » Elle avait, à ce métier, gagné une assez belle somme qui avait tenté de Lapolade. Celui-ci n’avait pour fortune que son talent d’aboyeur, mais ce talent était remarquable ; personne, dans la banque, n’était de sa force pour faire à la porte un boniment irrésistible ; sa réputation égalait celle de Mangin et de Turquetin. La forte Bordelaise et lui s’étaient associés, et ce beau couple avait acheté une ménagerie qui, pendant les premières années, avait rivalisé avec celle du célèbre Huguet de Massilia. Mais ce qui faisait la force de Lapolade faisait aussi sa faiblesse : sa bouche lui coûtait cher, il était ivrogne et gourmand. Quelques animaux mal soignés, plus mal nourris, étaient morts, d’autres avaient été vendus ; et, au moment de mon entrée dans la caravane, elle ne se composait que d’un vieux lion, de deux hyènes, d’un serpent, d’un cheval savant, qui le jour traînait la voiture, et le soir disait quelle était la personne la plus bête de la société. Au souper, je fis la connaissance du personnel humain : outre monsieur et madame de Lapolade, il se composait de Cabriole, le pitre, de la Bouillie, du second enfant que j’avais déjà vu et qu’on appelait Filasse, de deux Allemands, l’un jouant de la clarinette, Hermann, l’autre du tambour, Carolus ; enfin de l’illustre Diélette, qui était une petite fille de onze à douze ans, à l’apparence frêle et nerveuse, avec des grands yeux d’un bleu de pervenche. Bien que simple domestique, je fus admis à la table de ces fameux personnages. Le mot table n’est peut-être pas très exact pour désigner la chose sur laquelle le couvert était mis : c’était une longue et large caisse en bois blanc, qui occupait le milieu de la voiture ; elle servait à un triple usage ; dedans, on serrait les costumes ; dessus, à l’heure des repas, on posait les assiettes, la nuit un matelas qui était le lit à Diélette ; autour de cette caisse, deux autres plus étroites étaient alignées : c’étaient des bancs pour la troupe, car seuls, monsieur et madame de Lapolade avaient des chaises. Ainsi meublé, ce premier compartiment de la voiture avait pourtant bon air, et beaucoup de logements parisiens n’ont point une aussi grande salle à manger. Une porte vitrée à deux vantaux ouvrait sur la galerie extérieure, et, par deux petites fenêtres garnies de rideaux rouges, drapés, on apercevait les arbres de la route. Il me fallut recommencer le récit de mon histoire ; ce que je fis en ne nommant toutefois ni ma mère, ni mon oncle, ni mon véritable pays. Quand j’arrivai à l’épisode du gendarme, Diélette déclara que j’étais un nigaud, et qu’à ma place elle se serait bien amusée : les deux musiciens approuvèrent cette crânerie, non en paroles, ils ne parlaient jamais, mais par trois éclats de rire, à l’unisson, de ce rire formidable qui n’appartient qu’aux Bavarois. Lorsque le souper fut terminé, il restait encore quelques lueurs lumineuses au ciel. Allons, mes enfants, dit Lapolade, profitons du jour qui reste pour nous disloquer un peu ; ne nous rouillons pas les muscles. Et il se plaça sur la galerie extérieure de la voiture, où Diélette lui apporta sa pipe allumée, tandis que Filasse et la Bouillie descendaient sur l’herbe du chemin une petite boîte à couvercle. Alors Filasse défit sa blouse, et, après avoir secoué sa tête comme s’il voulait s’en débarrasser, s’être étiré les bras et les jambes, il ôta le couvercle et se fourra dans la boîte, où il disparut. Je fus émerveillé, car elle était si petite, que je n’aurais pas osé y mettre un enfant d’un an. C’était le tour de la Bouillie ; malgré tous ses efforts il ne put disparaître dans la boîte ; du haut de sa galerie, Lapolade lui cingla sur les épaules un vigoureux coup de fouet. Tu a encore trop mangé, dit-il, demain je te rationnerai. Je fis trois ou quatre pas en arrière pour me mettre hors de la portée du fouet. Pas encore, mon garçon, montre-nous seulement ce que tu peux et saute-moi ce fossé-là. Il était large et profond, le fossé ; je sautai deux pieds plus loin qu’il n’était nécessaire. Lapolade se montra très satisfait et déclara que je réussirais dans le trapèze. La première voiture était celle des patrons, la seconde celle des bêtes ; la troisième servait de dortoir à la troupe et de magasin pour les accessoires. Comme il n’y avait pas de lit pour moi dedans, on me donna deux bottes de paille, et je m’en fis un, dessous. Bien que cette couche fût meilleure que celle de mes nuits précédentes, je restai longtemps sans m’endormir. Les lumières s’éteignirent, les bruits cessèrent ; bientôt je n’entendis plus dans le calme profond du soir que le piétinement des chevaux, qui, attachés contre les voitures, tiraient sur leur longe pour pincer autour d’eux l’herbe poudreuse du chemin ; de temps en temps, dans la ménagerie, j’entendais le souffle puissant du lion, soupirant plaintivement, comme si le silence et la chaleur de cette nuit d’été lui eussent rappelé les solitudes africaines, et parfois aussi j’entendais sa queue battre impatiemment ses flancs comme si une lueur de courage, surgissant dans sa volonté abrutie, lui eût parlé de révolte et de liberté. Il était dans une cage solidement fermée ; moi, j’étais en plein air. Un moment, je pensai à en profiter pour continuer ma route ; mais ces vêtements donnés par Lapolade, il fallait les emporter. Alors, dans ma conscience, je ratifiai l’engagement que j’avais pris de servir mon nouveau maître ; après tout, il ne serait pas plus dur que mon oncle, et le jour où je lui aurais payé en travail ce que je lui devais, je serais libre. La caravane allait à Falaise, à la foire de Guibray : ce fut là que, pour la première fois, je vis Diélette entrer dans la cage du lion, et que j’entendis Lapolade faire son boniment. Les costumes avaient été tirés des coffres ; Diélette, par-dessus son maillot, avait revêtu une robe d’argent pailletée d’or ; sur sa tête était posée une couronne de roses. Mes camarades Filasse et la Bouillie étaient en diables rouges ; les deux Allemands en lanciers polonais avec des plumets qui leur retombaient dans les yeux. Pour moi, on m’avait teint en nègre, les bras jusqu’au coude, la tête jusqu’à la poitrine ; je représentais un esclave venu avec le lion, et il m’était défendu de dire un seul mot de français. À toutes les interpellations, je devais me contenter de répondre par un sourire qui montrât mes dents. Ma mère elle-même m’eût vu sous ce déguisement qu’elle ne m’aurait pas reconnu. C’était ce que Lapolade avait surtout voulu, n’étant pas certain que, dans la foule, il ne se trouverait pas quelqu’un de mon pays. Depuis deux heures, nous faisions un vacarme à exaspérer un sourd ; Cabriole avait fini sa parade, Diélette avait dansé un pas avec la Bouillie, lorsque Lapolade parut sur l’estrade en costume de général. La foule que nous avions amassée était compacte ; mes yeux étaient réellement éblouis par la blancheur des bonnets de coton qui coiffaient toutes les têtes normandes tendues vers nous. Le général fit un geste, la musique cessa. Alors se penchant vers moi et me tendant le cigare qu’il était en train de fumer : Entretiens-le-moi, dit-il, pendant que je vais parler. Je le regardais ébahi, lorsque je reçus par-derrière un coup de pied. Est-il bête, ce moricaud-là, cria Cabriole ; le patron lui offre un cigare et il fait la petite bouche ! Le public daigna trouver cette plaisanterie fort drôle et il éclata de rire en applaudissant. Je n’avais jamais fumé ; je ne savais même pas s’il fallait aspirer ou souffler, mais ce n’était pas le moment d’entrer dans des explications : d’une main Cabriole me tirait le menton, de l’autre, il me relevait le nez, et, dans ma bouche ouverte, Lapolade introduisait subitement son cigare. Assurément mes grimaces étaient fort comiques, car les paysans se tenaient les côtes. Le général leva son chapeau empanaché ; le silence se fit. Vous voyez devant vous, dit-il, le célèbre Lapolade. Ce charlatan en habit de général ? Et pourquoi, vous demandez-vous, un homme si illustre s’habille-t-il d’une façon si ridicule ? Pour vous plaire, mes seigneurs, et parce que, si vous êtes tous, pris en particulier, d’honnêtes gens, réunis en public, vous pouvez n’être que des imbéciles. Il y eut un mouvement de mauvaise humeur dans la foule et quelques murmures. Lapolade, sans perdre de son assurance, me prit son cigare, en aspira quelques bouffées, puis, à mon grand désespoir et à mon grand dégoût, me le remettant entre les lèvres : vous, monsieur, continua-t-il, oui, l’homme au casque à mèche et au nez rouge, pourquoi murmurez-vous ? C’est parce que j’ai dit que chez vous vous étiez un honnête homme, et sur cette place un imbécile ? Eh bien, je vous fais mes excuses ; chez vous, vous êtes un farceur, et sur cette place un malin. La foule trépigna de joie, puis, quand l’émotion fut un peu calmée, il reprit : Donc, si je n’étais pas déguisé en général, au lieu d’être là tous devant moi la bouche ouverte, les yeux ronds comme des billes, à me regarder, vous passeriez votre chemin. « Mais je connais l’humanité, et sais par quelles sottises il faut la prendre. J’ai donc été chercher en Allemagne ces deux musiciens illustres que vous voyez d’ici. J’ai engagé dans ma troupe le célèbre Filasse dont la gloire vous est assurément connue, la Bouillie que voici, et enfin le prodigieux Cabriole dont je n’ai rien à dire puisque vous l’avez entendu. Alors vous vous arrêtez, votre curiosité est excitée, et vous vous demandez : « Qu’est-ce qu’il montre, celui-là ? » « Allons, messieurs les musiciens, un petit air de musique. » Cette parade, qu’il variait selon le pays et les auditeurs, je pourrais vous la répéter mot pour mot, car je la retrouve encore entière dans ma mémoire. C’est inouï comme certaines absurdités peuvent se graver dans un cerveau alors même qu’il est si difficile aux bonnes choses de s’y fixer. Cependant je n’entendis bien clairement ce jour-là que la première partie ; la fumée du cigare m’avait tourné le cœur, et j’étais dans un véritable état d’hallucination et d’hébétement quand je passai dans la baraque. Suivant le rôle qui m’avait été attribué, je devais ouvrir les cages au moment où Diélette y entrerait. Ce fut à travers une sorte de brouillard que je la vis venir à moi : d’une main elle tenait une cravache, de l’autre elle envoyait des baisers au public. Dans leurs cages, les hyènes tournoyaient d’un pas lent et boiteux ; dans la sienne, la tête appuyée sur les pattes, le lion semblait dormir. Alors, de ses petites mains, elle lui prit les deux oreilles et tira dessus de toutes ses forces pour lui soulever la tête. L’impatience la prit, et elle lui cingla un coup de cravache sur l’épaule. Comme s’il eût été poussé par un ressort, il se dressa sur des deux pattes de derrière en poussant un rugissement si épouvantable que je sentis mes jambes trembler ; la peur s’ajoutant aux vapeurs qui me soulevaient l’estomac, à l’ivresse du tabac qui faisait tout tournoyer en moi et autour de moi, le cœur me manqua tout à fait, et je tombai à terre. C’était un homme habile que Lapolade et qui savait profiter des moindres incidents. Voyez quelle est la férocité de cette bête, s’écria-t-il, son rugissement seul fait évanouir les enfants de son pays. Mon malaise était si évident pour tout le monde, que le public, bien certain que ce n’était pas là une scène préparée à l’avance, éclata en longs applaudissements, tandis que Cabriole m’emportait dans ses bras pour aller me jeter comme un paquet de hardes derrière la baraque. Pendant toute la représentation, je restai là, horriblement malade, incapable de faire un mouvement, sensible cependant à ce qui se passait autour de moi, aux rugissements du lion, aux cris des hyènes, aux bravos du public. Puis j’entendis le piétinement de la foule qui sortait, et, quelques instants après, je me sentis tiré par le bras. C’était Diélette ; elle tenait à la main un verre. Tiens, bois ça, dit-elle, c’est de l’eau sucrée : es-tu bête d’avoir eu peur pour moi ! Mais c’est égal, tu es un bon garçon. C’était la première parole qu’elle m’adressait depuis mon entrée dans la troupe ; cette marque de sympathie me fit du bien ; il me sembla que j’étais moins seul ; Filasse et la Bouillie s’étaient associés pour me jouer tous les mauvais tours de leur sac, et j’étais heureux de rencontrer une camarade. Le lendemain, je voulus la remercier ; elle me tourna le dos sans m’écouter, et elle ne m’adressa plus une seule parole ni un seul regard. Il fallut en revenir de mes idées d’amitié ; alors, comme je commençais à en avoir assez de cette vie où les coups de pied pleuvaient, et comme je commençais à trouver qu’à soigner des chevaux, à nettoyer les cages des bêtes dans le jour, à faire le nègre la nuit, j’avais bien gagné le mauvais pantalon de toile et la blouse qu’on m’avait donnés, je pensai à abandonner la caravane, pour continuer mon voyage vers le Havre. était-ce pour rester avec ces saltimbanques que je l’avais quittée ! si elle me voyait, si elle savait la vérité ! La saison s’avançait ; les nuits devenaient froides, les journées étaient souvent pluvieuses ; il serait bientôt impossible de coucher à la belle étoile en plein champ. Il fallait se hâter, et cela d’autant mieux qu’en quittant Guibray, nous devions descendre vers la Loire et ainsi nous éloigner du Havre. Cependant, comme je ne voulais pas m’aventurer sans avoir pris mes précautions, je fis provision de toutes les croûtes que je pus économiser, et j’employai le temps que j’avais de libre à me fabriquer des souliers avec de vieilles tiges de bottes. La première nuit où la caravane serait en route, je me sauverais. La veille du jour fixé pour le départ, j’étais en train de travailler à ces souliers lorsque Diélette me surprit. Tu veux te sauver, dit-elle à voix basse. Je fis un geste pour l’interrompre. Depuis huit jours, je te guette, continua-t-elle ; tu as une provision de pain sous le coffre à l’avoine, et c’est pour quelque chose ; mais, n’aie pas peur, je ne te trahirai pas, et, si tu veux, je me sauverai avec toi. lui dis-je avec l’accent de quelqu’un qui savait ce que c’était qu’abandonner ses parents. Ces gens-là ne sont ni mon père, ni ma mère ; mais on pourrait nous surprendre ici ; va m’attendre dans les fortifications, je tâcherai d’aller te rejoindre ; si tu es un bon garçon, tu m’aideras et je t’aiderai. Je restai plus de deux heures à me promener dans les fossés, sans la voir arriver ; et je commençais à croire qu’elle avait voulu se moquer de moi, quand elle parut. Viens nous cacher là-bas dans les coudriers, dit-elle, il ne faut pas qu’on nous voie ensemble, ou bien ils se douteraient de quelque chose. Je la suivis et quand nous fûmes enfoncés dans un épais buisson de coudriers et d’aulnes, bien cachés à tous les yeux, elle s’arrêta. D’abord, dit-elle, il faut que je te conte mon histoire, ça te fera comprendre pourquoi je veux me sauver. Bien que nous fussions du même âge, Diélette avait, en me parlant, le ton d’autorité qu’une grande personne prend avec un enfant, et je ne comprenais pas très bien comment, étant si assurée, elle avait besoin de l’aide d’un chétif tel que moi ; mais comme je me sentais pour elle une vive sympathie, comme surtout elle était maîtresse de mon secret, je ne regimbai pas et j’entrai tout de suite dans mon rôle de confident. Lapolade n’est pas mon père, continua-t-elle, mon père, je ne l’ai pas connu ; il était mort que j’étais encore en nourrice. Ma mère était marchande de mercerie à Paris, dans une rue auprès des Halles. Je ne me souviens pas du nom de ma mère, je ne me souviens pas non plus du nom de la rue qu’elle habitait. Tout ce que je me rappelle, c’est que maman était une belle jeune femme avec de grands cheveux blonds, si longs, si longs, que le matin, quand nous jouions, mon frère et moi, sur son lit, nous pouvions nous cacher dessous comme sous un buisson. « Elle nous aimait beaucoup, nous embrassait toujours et ne nous battait jamais. Mon frère était un peu plus grand que moi ; il se nommait Eugène. Dans notre rue, il passait beaucoup de voitures ; le matin, il y avait sur le pavé des tas de choux, de carottes, de légumes de toutes sortes, et, du seuil de la porte, on voyait en face, contre une haute église, un beau cadran doré ; au-dessus, il y avait une petite tour et sur cette tour des grands bras noirs qui, toute la journée, se remuaient de côté et d’autre. Quand j’ai, l’année dernière, parlé de ça à un paillasse de la troupe de Masson, qui venait de Paris, il m’a dit que cette église était l’église Saint-Eustache, et que ces grands bras noirs étaient un télégraphe. « Comme maman travaillait toute la journée, elle ne sortait presque jamais avec nous, et elle nous faisait promener par une apprentie. Un jour, c’était dans l’été, car il faisait chaud, et il y avait beaucoup de poussière dans les rues, on m’emmena à la foire au pain d’épice ; c’est une foire qui se tient à la barrière du Trône ; tu as dû en entendre parler depuis que tu es dans la caravane. Je ne me rappelle pas pourquoi mon frère n’était pas avec nous, mais enfin, il était resté à la maison. « C’était la première fois que je voyais des saltimbanques, cela m’amusa beaucoup. Je voulais entrer dans toutes les baraques, mais l’apprentie n’avait pas d’argent, et moi je n’avais que quatre sous, qui m’avaient été donnés pour acheter des gâteaux ; elle me les prit, et nous entrâmes dans un entre-sort. tu ne sais pas ce que c’est qu’un entre-sort ! Enfin, c’est une baraque où l’on montre un phénomène, une femme colosse, un phoque vivant, ou autre chose. « Dans celle-là, on montrait deux phoques dans une cuve. Je ne sais pas comment cela se fit, mais l’apprentie causa avec l’homme de l’entre-sort ; il me regardait beaucoup, il disait que j’étais très gentille. Il sortit avec nous et nous allâmes chez un marchand de vins, dans une petite salle sombre où il n’y avait personne. Moi j’étais lasse, j’avais chaud, et pendant qu’ils buvaient du vin sucré dans un saladier, je m’endormis. « Quand je me réveillai, il faisait presque nuit, et l’apprentie n’était plus là. « Je demandai à l’homme où elle était ; il me dit que si je voulais nous irions la rejoindre. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs, les baraques étaient illuminées, et toutes les musiques jouaient. Il me prit par la main et me fit marcher très vite en me tirant. « Bientôt nous sortîmes de la foule ; nous étions sur une route très large, bordée de chaque côté par des avenues d’arbres ; il n’y avait presque plus de lumières et seulement çà et là quelques maisons. « Je commençais à avoir peur ; l’homme sentit que je me faisais tirer plus fort ; il me proposa de me porter, je refusai ; il voulut me prendre dans ses bras, je criai ; des soldats passaient, ils s’arrêtèrent. me dit-il ; nous allons rejoindre votre maman. « Je recommençai à marcher ; la route me semblait bien plus longue qu’en venant, et puis je ne la reconnaissais pas ; nous passâmes devant de grandes murailles sombres et une grande porte où il y avait des soldats en sentinelle, et nous entrâmes dans un bois qui ne finissait pas. J’eus tout à fait peur et je m’arrêtai. « Veux-tu bien marcher, mauvaise peste, me dit l’homme avec sa grosse voix, ou tu vas avoir affaire à moi. « Il ne passait personne, il me tirait très fort, je le suivis en pleurant. tu comprends, je n’avais pas encore cinq ans, je n’étais pas brave et puis je pensais à maman. « Je ne sais pas combien de temps il me fit marcher, seulement j’étais bien lasse quand nous aperçûmes les lumières d’un village ; à l’entrée, sur une place, contre le mur du bois, il y avait des voitures de saltimbanques ; nous entrâmes dans une de ces voitures. Nous y fûmes reçus par une femme sans jambes qui buvait de l’eau-de-vie. « Il lui parla bas à l’oreille, et tous deux ils me regardèrent beaucoup. « Tu n’y vois donc pas ? dit la femme, elle a un signe à la joue. « Ce signe, c’était une petite groseille rose, là où maintenant il y a un petit trou. « Bast, dit l’homme, on le fera bien disparaître. « La peur me reprit et je demandai où était maman. « Elle viendra demain matin, mon petit cœur, dit la femme, aujourd’hui il faut être bien sage et se coucher. « Elle a peut-être faim, dit l’homme. on va lui donner à manger, à ce chéri. « Ce fut alors que je m’aperçus que la femme n’avait pas de jambes, elle marchait en tournoyant et en s’appuyant sur les mains. Cela m’étonna beaucoup et ne me rassura guère ; mais comme elle me donna de bonnes choses pour souper, des pois très gros, sortant de la marmite, je mangeai très bien. dit la vieille femme, en voyant que je dévorais ces petits pois sans sel et sans beurre, pas difficile pour la nourriture ! « Elle ne savait pas que c’était là pour moi un régal sans pareil, qui m’était défendu à la maison, le médecin ne me permettant que la viande rôtie parce que j’étais souvent malade. « Maintenant il faut se coucher, dit-elle, quand j’eus fini. « Et elle tira un rideau en toile à matelas qui cachait le fond de la voiture ; derrière étaient deux lits. « De vrai, c’était très drôle de coucher dans une voiture. « Quand je m’éveillai, il me sembla que mon lit dansait ; je crus que je rêvais, mais j’étais balancée à droite et à gauche, et j’entendais un bruit de grelots et de chaînes. Au-dessus de mon lit il y avait une petite fenêtre par laquelle la lumière entrait ; je me mis à genoux et je regardai : il faisait à peine jour et les arbres défilaient devant la fenêtre ; au loin, par-dessus une prairie, on apercevait une rivière. Je compris que ma chambre et mon lit marchaient, la mémoire me revint. Je me mis à appeler : « Maman ! Maman ! » Une grosse voix que je ne connaissais pas me répondit : « Mais j’avais très peur, je criai plus fort. « Alors un homme que je n’avais pas encore vu entra dans la voiture ; il était très grand, et sa tête coiffée d’un bonnet de police touchait le plafond de la voiture. « Si tu cries, je te tue. « Tu penses quels cris je poussai ; mais il s’avança vers moi, les bras étendus ; je crus qu’il allait m’étrangler, et je tâchai de renfoncer mes cris. « Aussitôt qu’il fut sorti, je cherchai mes vêtements pour m’habiller ; je ne les trouvai pas, et, n’osant pas les demander, je restai sur le lit. « La voiture roula longtemps, tantôt sur du pavé, tantôt sur du sable ; par la fenêtre, je voyais que nous traversions des villages. Enfin elle s’arrêta et la femme sans jambes entra. « C’est ce que je venais te proposer : voici tes vêtements. « Et elle me montra une mauvaise robe. « Ce n’est pas ma robe. « C’est celle qu’il faut mettre. « J’eus envie de me révolter et de la déchirer en morceaux, cette guenille ; mais la femme sans jambes me regarda d’une façon si intelligible que j’obéis. « Lorsque je fut habillée avec cette vilaine robe, la voiture s’arrêta, et la femme sans jambes me dit que je pouvais descendre. Nous étions au milieu d’une grande plaine, et tout autour de nous, aussi loin que le regard s’étendait, on ne voyait que des champs verts ; l’homme au bonnet de police avait allumé du feu sur la grande route et, à trois bâtons, réunis en faisceau, était suspendue une marmite. J’avais très faim, cela me fit plaisir d’entendre la marmite chanter. « La femme sans jambes était restée dans la voiture ; l’homme alla la prendre dans ses bras et la descendit sur la route. c’est vrai, je n’y pensais plus. « Alors le méchant homme me prit entre ses jambes en me serrant contre lui et il me tenait les bras si fort qu’il m’était impossible de remuer. La femme sans jambes me releva alors la tête d’une main, et de l’autre, avec des ciseaux qu’elle tenait ouverts, elle me coupa la tête de groseille de ma joue. « Le sang jaillit, m’emplit la bouche et inonda ma robe ; je crus qu’elle voulait me tuer et je me mis à pousser des cris terribles, en tâchant de la mordre. Sans se troubler, elle me mit sur la joue quelque chose qui me brûlait et le sang s’arrêta. « Laisse-la aller maintenant, dit-elle à l’homme. « Elle croyait que j’allais me sauver. Je sautai sur elle et la frappai de toutes mes forces. « Je crois qu’elle m’aurait étranglée si l’homme ne m’avait prise et jetée dans la voiture où il m’enferma. « On m’y tint toute la journée sans manger ; le soir seulement ils m’ouvrirent la porte. Ma première parole fut pour demander maman. « Elle est morte, me dit la femme sans jambes. « J’avais réfléchi pendant tout le temps que j’avais été enfermée. « Ce n’est pas vrai, maman n’est pas morte, vous êtes une voleuse. « Elle se mit à rire, ce qui m’exaspéra. « Pendant trois semaines ou un mois, je restai avec la femme sans jambes et l’homme au bonnet de police. Ils avaient cru qu’ils me dompteraient, comme on dompte les animaux, par la faim ; mais ils ne purent pas y arriver. Pour manger, je faisais ce qu’ils voulaient ; mais quand j’avais mangé, je ne faisais plus rien. La femme sans jambes savait bien que je ne lui pardonnerais jamais l’opération qu’elle m’avait faite à la joue, et quelquefois elle disait qu’elle avait peur de moi, que j’étais capable de lui donner un coup de couteau. « Nous étions arrivés dans un pays dont je ne sais pas le nom, mais où le pain se dit brod et où il y a beaucoup de rivières ; alors voyant qu’ils ne pouvaient rien tirer de moi, ils me vendirent à un aveugle, qui n’était pas plus aveugle que toi, mais qui faisait semblant d’avoir perdu les yeux pour mendier. Toute la journée il fallait rester sur un pont et tendre la main. Heureusement il avait un caniche et, le soir à la maison, je pouvais jouer avec ce chien ; sans cela je serais morte de chagrin. « Je n’avais pas du tout de disposition pour mendier et, comme je ne voulais pas tourmenter les gens qui ne me donnaient rien et les suivre en pleurant, je recevais des coups de bâton tous les jours. Fatigué de me battre, l’aveugle me revendit à des musiciens ambulants pour faire la quête pendant qu’ils jouaient. j’ai vu l’Angleterre, et aussi l’Amérique, où il fait si froid qu’on se promène dans les voitures sans roues qui glissent sur la neige. Il faut traverser la mer pour y arriver, et on est plus d’un mois en bateau. « Les musiciens me vendirent à Lapolade à notre rentrée en France. Il m’avait achetée pour faire de la suspension, et, en attendant, je donnais à manger aux bêtes ; dans ce temps-là, nous avions trois lions ; il y en avait un qui était très méchant, et qui tout de suite était devenu très doux avec moi ; quand je lui apportais son dîner, il me léchait les mains. « Un jour, ennuyé de ce que je ne parvenais pas à exécuter un tour difficile, Lapolade me donna une correction ; je criais tant que je pouvais. C’était devant la cage de mon lion ; voilà que ce bon lion se fâche de me voir battre ; il allonge la patte à travers les barreaux, happe Lapolade par l’épaule, et le tire à lui. Lapolade tâche de se sauver, mais le lion avait enfoncé ses griffes dans la peau et il tenait bien. Si on n’était pas venu avec des bâtons de fer, Lapolade y serait resté. « Il en fut deux mois malade, mais ça lui donna l’idée de me faire entrer dans les cages. « Puisque les lions sont tes amis, me dit madame, ils ne te mangeront pas ; d’ailleurs le gros te défendrait. « Moi j’aimais mieux ça que la suspension, et c’est depuis ce temps-là que « l’illustre Diélette dompte par ses charmes les féroces enfants du désert », comme dit la parade. Est-il bête avec ses féroces enfants du désert ! ils sont plus doux que des chiens. si mon pauvre gros Rougeaud n’était pas mort, tu verrais ! Je les mettais tous les trois dans la même cage ; je donnais des coups de cravache aux deux autres tant je pouvais, et quand ils commençaient à être en colère, je disais à Rougeaud : « Défends-moi. » Aussitôt il se plaçait en avant avec un rugissement si terrible que tout le monde tremblait. Alors je faisais semblant de m’évanouir ; il me léchait la figure ; on ouvrait la grille ; il m’emportait dans sa gueule. Si tu avais vu comme on applaudissait ; et des bouquets et des gâteaux, et les belles dames qui m’embrassaient ! « J’avais tant de succès, qu’on proposa à Lapolade d’aller à Paris. Pense si je fus contente : à Paris, je saurais bien m’échapper et retrouver maman. « Mais au moment de partir, voilà Rougeaud qui tombe malade ; c’était l’hiver, et il était si frileux qu’il tremblait toujours. je l’ai bien soigné, va, je couchais avec lui sous les couvertures ; malgré ça, il est mort tout de même. « Jamais je n’ai eu tant de chagrin ; on a cru que j’en mourrais. La caravane n’alla pas à Paris, et il fallut renoncer à revoir maman. « J’ai bien depuis pensé à me sauver ; mais toute seule, je n’ose pas, et Filasse et la Bouillie, je n’ai pas confiance en eux. Toi, tu n’es pas de la banque, veux-tu m’aider à retrouver maman ? Tu verras comme elle sera contente et comme elle t’embrassera. » Paris, ce n’était pas Le Havre ; à mon tour je contai à Diélette mon histoire vraie. viens toujours à Paris, dit-elle, maman te payera ton voyage au Havre et nous irons te conduire. J’essayai encore de lui faire comprendre combien il était difficile de vivre sur les grandes routes ; comment manger ? J’ai sept francs huit sous, dit-elle ; ils nous serviront à manger ; nous coucherons dehors ; si tu es près de moi, je n’aurai pas peur. Cette marque de confiance, en me rendant très fier, me décida tout à fait : au reste Diélette était une petite personne à laquelle on ne résistait pas, et elle avait une façon de vous regarder avec ses grands yeux bleus pleins de timidité et de hardiesse, de candeur et d’expérience, de douceur et de dureté, qui ne souffrait pas le refus de la contradiction. Il fut donc décidé qu’à Orléans nous abandonnerions la caravane. Jusque-là, dit-elle, devant le monde je ne te parlerai pas ; tu es trop bon enfant, tu te trahirais. Elle comprit que j’étais peu flatté de ce compliment. Donne-moi une poignée de main, dit-elle, c’est parce que tu es bon enfant que j’ai confiance en toi. C’était un samedi, jour de marché, et les rues étaient pleines de paysans ; sur la grande-place que je traversais pour regagner mes voitures, Filasse et la Bouillie arrêtés devant Turquetin, qui, au son de la grosse caisse et du trombone, arrachait les dents avec tant de rapidité qu’on les voyait voler en l’air comme s’il eût joué avec des osselets. Tout jeune alors, Turquetin n’avait point encore la célébrité que trente années de batailles contre les mâchoires normandes, plus braves que solides, lui ont si justement acquise ; mais déjà sa sûreté de main, surtout sa bonne humeur narquoise et gouailleuse l’avaient rendu populaire dans tous les départements de l’Ouest ; la foule était compacte autour de sa voiture. Mauvais gymnasiarque, la Bouillie était un très remarquable escamoteur, et son grand plaisir était de pratiquer son art en jouant des tours plus ou moins gais aux paysans ; quand je le vis au milieu du public de Turquetin, je pensai bien qu’il était là pour s’amuser, et je restai pour savoir quelle malice il allait inventer : seulement, comme plus d’une fois, à ce jeu, il avait récolté des claques, je me tins prudemment à l’écart. Ce jour-là, le jeu, pour mes deux camarades, consistait à prendre leur tabatière aux gens qui prisaient, et leurs mouchoirs à ceux qui ne prisaient pas. Naturellement c’était la Bouillie, qui, avec sa dextérité de main, était chargé de fouiller les poches. Le rôle de Filasse consistait, quand on lui passait une tabatière, à remplacer le tabac par du marc de café, et, quand on lui passait un mouchoir propre, à le barbouiller de tabac. Attentifs au boniment de Turquetin, les yeux attachés sur le malheureux patient, qui attendait qu’on voulût bien l’opérer, les oreilles pleines du bruit de la grosse caisse ou des éclats de voix du charlatan, insensibles à tout le reste, les paysans se laissaient fouiller comme s’ils eussent été des mannequins inanimés. Déjà plusieurs avaient tiré leurs mouchoirs et avaient éternué avec frénésie, au grand contentement des deux complices, qui se tordaient de rire ; d’autres, après avoir prisé, regardaient leur tabatière avec une surprise véritablement si comique, que l’envie me gagna de prendre une part active à cette mystification. Mais comme j’allais me joindre à mes camarades, je vis un gendarme se faufiler derrière la Bouillie et, au moment où celui-ci introduisait sa main dans la poche d’une vieille femme, le saisir au collet. Il y eut un grand mouvement dans la foule, une rumeur, et Filasse fut aussi arrêté. Sans chercher à en voir davantage, je me dégageai de quelques personnes qui m’entouraient, et, tremblant de peur, je me hâtai de regagner notre campement, où je racontai ce qui venait d’arriver. Une heure après, des gens de justice arrivèrent pour faire des perquisitions dans nos voitures. Naturellement on ne trouva rien, car mes deux camarades n’étaient pas des voleurs. Cependant on les garda en prison et les explications de Lapolade, tendant à persuader les magistrats qu’il n’y avait là qu’une mauvaise plaisanterie de deux gamins, furent si mal reçues, qu’il ne dut pas insister, de peur d’être arrêté lui-même comme complice, tout au moins comme receleur. La police n’est pas douce aux saltimbanques ; et si un crime est commis dans un pays au moment où ils le traversent, ce sont eux, les premiers, qu’on accuse ; contre eux, il n’est pas nécessaire de prouver qu’ils sont coupables, et c’est à eux, au contraire, de prouver qu’ils n’ont rien fait. Filasse et la Bouillie, surpris les mains dans les poches des paysans, ne purent pas prouver qu’ils ne voulaient pas voler, et ils furent condamnés à la détention dans une maison de correction jusqu’à leur majorité. Il fut décidé que, pour boucher le vide que leur absence faisait dans la troupe, je les remplacerais tous les deux. À cette proposition de Lapolade, je poussai les hauts cris, je n’avais aucune vocation pour me disloquer et m’enfermer dans les boîtes. Il n’est pas question de boîte, dit-il en me tirant les cheveux, ce qui chez lui était une caresse et un témoignage de bienveillance ; tu as de la souplesse, tu réussiras très bien dans la voltige. Ce fut à la foire d’Alençon que je débutai. Par malheur mon éducation n’avait pu être poussée bien loin, et, quoique mes exercices fussent très simples, ils donnèrent lieu cependant à un accident qui dérangea nos projets de fuite. C’était un dimanche : nous avions commencé nos représentations à midi, et, sans une minute d’interruption, nous les avions continuées jusqu’au soir ; les musiciens desséchés pouvaient à peine souffler dans leurs instruments ; Lapolade ne poussait plus que quelques cris, qui étaient plutôt un aboiement qu’un boniment ; le lion ne voulait plus se lever, et, quand Diélette le menaçait de sa cravache ; il attachait sur elle, sans bouger, ses yeux alanguis, qui demandaient grâce ; pour moi, j’étais mort de fatigue, j’avais faim, j’avais soif, je ne pouvais plus remuer ni les bras ni les jambes. À onze heures il y avait encore du monde devant notre baraque, et Lapolade décida que nous devions donner une dernière représentation. Je ne connais que les plaisirs du public, dit-il dans sa courte parade ; nous sommes exténués, mais, dussions-nous tous mourir de fatigue, nous nous devons à votre curiosité. C’était par mes exercices que commençait le spectacle : ils consistaient en sauts périlleux par-dessus quatre chevaux et en tours de force au bout d’une perche que tenait Cabriole. Je réussis assez mal mes sauts, et le public murmura. Lorsque Cabriole me présenta la perche, j’eus la tentation de dire que je n’en pouvais plus, mais les yeux de Lapolade fixés sur moi avec une expression que je ne comprenais que trop, mon amour-propre, l’excitation de la foule me décidèrent ; je sautai sur les épaules de Cabriole et grimpai à la perche assez facilement. Cabriole était, lui aussi, fatigué ; au moment où, à la force du bras, je me dressais horizontalement, pour former un angle avec la perche, je la sentis vaciller ; mon sang s’arrêta ; j’ouvris les doigts et me laissai tomber en étendant les mains en avant. La foule poussa un cri, je touchai la terre ; le coup fut rude, car je tombais d’une hauteur de cinq mètres, et sans la couche de sciure de bois, assurément je me serais brisé ; je sentis une violente douleur à l’épaule avec un petit craquement.. Je me relevai aussitôt et, comme je l’avais vu faire, je voulus saluer le public qui, debout sur les banquettes, me regardait avec anxiété ; mais je ne pus pas lever le bras droit.. On m’avait entouré ; tout le monde me parlait à la fois ; on m’étouffait ; je souffrais beaucoup et le cœur me manquait. Ce ne sera rien, dit Lapolade, veuillez reprendre vos places, la représentation va continuer. Il ne pourra pas faire ça, dit Cabriole en levant ses deux bras au-dessus de sa tête, les bonnes âmes peuvent dormir tranquilles. Et le public applaudit en riant formidablement. En effet, pendant six semaines, je ne pus pas faire le geste indiqué par Cabriole, car j’avais la clavicule cassée. Dans la banque on a généralement peu recours aux médecins ; ce fut Lapolade lui-même qui m’appliqua un bandage sur l’épaule quand la représentation fut finie. Pour tout remède interne il me fit coucher sans souper. J’habitais seul la voiture des bêtes. J’étais sur mon lit depuis plus de deux heures, sans pouvoir dormir, brûlé par une soif fiévreuse, me tournant, me retournant avec colère sans trouver une bonne position pour mon épaule, quand il me sembla qu’on ouvrait doucement la porte de la voiture. C’est moi, dit Diélette à voix basse, dors-tu ? Elle entra vivement et, venant à mon lit, elle m’embrassa. C’est pour moi, me dit-elle, me pardonneras-tu ? Si je t’avais laissé partir, tu ne serais pas tombé aujourd’hui. Par le vasistas, la lumière de la lune dans son plein frappait la figure de Diélette ; il me sembla voir des larmes dans ses yeux. Ça n’est rien, dis-je, crois-tu que je sois douillet ? J’essayai d’étendre le bras, mais une douleur aiguë me fit pousser un petit cri. Là, vois-tu, dit-elle, c’est pour moi, pour moi. Et, avec un brusque mouvement, elle défit sa camisole. Elle me prit doucement la main et la posa sur son bras ; je sentis comme du sang. Quand j’ai vu que tu avais l’épaule cassée, dit-elle, je me suis mordu le bras tant que j’ai pu, pour que ça me fasse bien du mal, parce que, quand on est ami, il faut souffrir ensemble. Elle dit cela avec une énergie de sauvage et ses yeux reflétèrent la lumière de la lune comme s’ils eussent été des diamants ; ce qu’elle avait fait était absurde, mais je me sentis tout ému et j’eus envie de pleurer. dit-elle en devinant mon émotion, tu en aurais fait autant pour moi ; tiens ! je t’ai apporté du raisin que j’ai pris dans le coffre ; as-tu faim ? J’ai soif, le raisin me fera du bien. Elle alla encore me chercher une tasse d’eau, sans faire plus de bruit qu’une ombre. Maintenant, dit-elle, il faut dormir elle m’appuya la tête sur le traversin, il faut guérir bien vite pour que nous nous sauvions ; le jour où tu pourras marcher, nous partirons ; je ne veux plus que tu remontes à la perche, ça n’est pas fait pour toi, ces métiers-là. je le ferais plutôt manger par Mouton ; ce n’est pas difficile, va ; un coup de patte, un coup de dent, crac ! Sur le seuil de la porte, avant de la refermer, elle fit un signe d’amitié : Il me sembla que mon épaule était moins endolorie ; je trouvai une position pour m’étendre et m’endormir en pensant à ma mère, le cœur ému, mais pas trop attristé. Ce qu’il y avait de plus fâcheux dans mon accident, c’est qu’il retardait notre fuite et nous amenait fatalement à la mauvaise saison. J’avais bien pu coucher en plein champ pendant les belles nuits d’été, mais en novembre, quand les nuits seraient longues et froides, avec de la pluie, de la neige peut-être !... Diélette ne me laissait rien faire, et c’était elle-même qui soignait les bêtes ; elle montrait plus d’impatience que moi de me voir guéri, et quand je lui disais quelquefois qu’il serait plus prudent d’attendre le printemps, elle se fâchait. Si tu restes avec eux, disait-elle, tu seras mort au printemps. Lapolade veut t’apprendre un tour de trapèze, tu n’en réchapperas pas. Et puis, nous nous éloignons toujours de Paris ; au printemps nous serons peut-être dans le Midi. Il fallait se dépêcher de guérir. Tous les matins je passais l’inspection devant Diélette ; pour cela, je m’appuyais le dos contre la cloison de la voiture et je levais le bras autant que je pouvais. Avec son couteau, elle faisait sur la cloison une marque à la hauteur où je m’arrêtais, et ainsi, en comparant cette hauteur à celle de la veille, nous suivions jour par jour la marche de la guérison. D’Alençon nous étions venus à Vendôme et de Vendôme à Blois ; de Blois, nous devions aller à Tours, où je reprendrais mes exercices ; il était donc décidé avec Diélette qu’à Blois nous quitterions la caravane, et que, par Orléans, nous nous mettrions en route pour Paris. Elle m’avait donné son argent, et, chez un brocanteur de Vendôme, j’avais acheté une vieille carte routière de la France ; avec une épingle à cheveux je m’étais fabriqué un compas et j’avais compté comme distance, de Blois à Paris, quarante lieues ; c’était bien long au mois de novembre, quand les journées sont à peine de dix heures. Diélette, qui ne savait pas marcher, pourrait-elle faire des étapes de six lieues ? Elle l’affirmait bravement, mais moi, j’en doutais. Dans tous les cas, c’était un voyage d’une semaine ; heureusement elle avait augmenté ses économies qui montaient maintenant à dix francs ; notre provision était faite, mes souliers étaient achevés, et elle avait eu la chance de ramasser sur la route une vieille couverture de cheval sur laquelle nous comptions beaucoup pour nous envelopper la nuit. Nous étions donc prêts et nous n’attendions plus pour partir que la parfaite guérison de mon épaule, qui, d’après nos calculs et surtout d’après les progrès constatés par les crans de la cloison, devait coïncider avec la fin de notre séjour à Blois ; mais une révolte de Mouton, d’ordinaire si pacifique, nous retarda encore. Un soir, deux Anglais, qui avaient beaucoup applaudi Diélette, s’approchèrent d’elle lorsque le public fut sorti, et demandèrent qu’elle recommençât ses exercices. Lapolade accepta cette proposition avec d’autant plus d’empressement qu’elle était faite par deux hommes qu’un dîner abondant semblait avoir disposés à la générosité. Je ne sais quel sentiment d’amour-propre excita la jalousie de Lapolade, mais il dit que si elle pouvait se livrer aussi tranquillement à ses jeux avec le lion, cela tenait à l’éducation que lui, Lapolade, avait su lui donner. Vous, dit le plus petit des deux Anglais, un très joli garçon rose et blond, vous êtes un blagueur, vous n’entreriez pas dans la cage. Dix louis contre un que vous n’entrez pas, dit le second. Bien, mais la petite fille va sortir, et vous entrerez seul. C’est peut-être un préjugé de croire qu’il faut un grand courage pour entrer dans les cages des bêtes féroces. La cravache, dit Lapolade à Diélette. Entendu, dit le petit Anglais, que l’enfant va s’en aller et qu’elle ne reviendra plus. Nous étions tous là, Cabriole, madame Lapolade, les musiciens et moi, qui devais ouvrir la porte de la cage. Lapolade se débarrassa de son costume de général. Si ce lion est intelligent, dit l’un des Anglais, il ne lui fera pas de mal ; c’est de la viande trop coriace. Et ils se mirent tous deux à plaisanter en se moquant de notre patron, ce qui nous faisait bien rire. Intelligent, Mouton l’était assez pour avoir gardé le souvenir des coups de manche de fourche que Lapolade lui administrait souvent à travers les barreaux, et il se mit à trembler quand celui-ci entra gravement dans la cage, la cravache haute. Cette attitude de la bête encouragea Lapolade ; il crut qu’il était maître du vieux lion et lui cingla un coup de cravache pour le faire lever ; mais les coups de cravache ne ressemblent pas aux coups de fourche. Mouton comprit qu’il tenait son ennemi en son pouvoir ; un éclair de courage frappa sa cervelle abrutie ; il se dressa debout en rugissant, et, avant que Lapolade eût pu faire un pas, il se laissa retomber sur lui. Lapolade s’affaissa sous les deux pattes formidables, dont on voyait les ongles se crisper, et le lion le roula sous son ventre avec un hurlement rauque. Courbé sur lui, le lion nous regardait à travers la grille ; ses yeux lançaient des flammes ; de sa queue il se battait les flancs, qui résonnaient comme un tambour. Cabriole saisit une fourche et frappa dessus à coups redoublés ; il ne bougea pas. Alors un des Anglais tira un revolver de sa poche et l’approcha de l’oreille du lion, qui touchait presque les barreaux. Mais, d’un geste rapide, madame Lapolade lui releva le bras. dit l’Anglais, elle aime mieux son lion que son mari. Et il murmura quelques mots en langue étrangère. Le tapage, les cris avaient attiré Diélette ; elle courut vers la cage. Un des barreaux était disposé de manière à s’écarter et à livrer passage à son corps fluet, si elle était surprise, sans cependant que le lion pût y passer sa grosse tête. Elle écarta ce barreau et entra dans la cage sans que Mouton, qui lui tournait le dos, la vît. Elle n’avait pas de cravache, elle lui sauta courageusement à la crinière. Surpris de cette attaque et ne sachant d’où elle venait, il se retourna si brusquement qu’il la renversa contre les barreaux ; mais en voyant qui elle était, il laissa retomber sa patte déjà lancée pour la broyer, et, se relevant de dessus Lapolade, il alla se blottir dans un coin. Lapolade n’était pas mort, mais si contusionné qu’il fallut le tirer à force de bras, pendant que Diélette maintenait du regard le lion honteux. Elle sortit elle-même en boitant : le lion lui avait tordu la jambe, et elle avait une foulure qui la retint pendant huit jours sur une chaise, tandis que Lapolade gardait le lit, à moitié mort, déchiré, crachant le sang. Enfin, au bout de quinze jours, elle me déclara qu’elle pouvait très bien marcher sans douleur, et que le moment était venu de mettre notre projet à exécution ; retenu par ses blessures, Lapolade ne pourrait pas nous poursuivre. C’était le 3 novembre, mais l’automne était beau ; en nous hâtant, nous pouvions espérer d’arriver à Paris avant le mauvais temps. Notre plan, longuement discuté, avait été définitivement arrêté ainsi : comme je n’étais pas surveillé, je sortirais le premier de la baraque, emportant tout le bagage, c’est-à-dire la provision de croûtes, la couverture, une bouteille, mes souliers de rechange, un petit paquet de linge qui avait été caché dans ma caisse par Diélette, une casserole de fer-blanc, enfin, tout un déménagement ; puis, quand les époux Lapolade seraient endormis, Diélette se lèverait, s’échapperait de la voiture et viendrait me rejoindre près d’un arbre que nous avions marqué sur le boulevard. J’y arrivai comme onze heures sonnaient. Diélette m’y rejoignit à minuit seulement. Je commençais à désespérer et je craignais qu’elle n’eût été surprise, quand j’entendis son pas léger sur la terre du boulevard ; elle coupa une bande de lumière et je reconnus la cape rouge qui lui servait à s’envelopper lorsque, sortant de la représentation, elle venait assister à la parade. J’ai cru que je ne m’échapperais jamais, dit-elle en haletant ; Lapolade gémissait comme un phoque, il ne voulait pas s’endormir, et puis j’ai été dire adieu à Mouton. c’est lui qui va avoir du chagrin. Ce n’était pas le moment de nous livrer à un inventaire ; je lui dis qu’on pouvait nous surprendre et qu’il fallait nous hâter de gagner la campagne. dit-elle, partons ; mais avant, donne-moi ta main. Pour que tu la mettes dans la mienne et que nous jurions tous deux que c’est à la vie et à la mort. Alors donne-moi ta main et dis comme moi : Nous nous aiderons à la vie, à la mort ! À la vie, à la mort ! Elle me serra la main et je me sentis tout ému de l’accent avec lequel elle prononça cette formule. Il régnait dans la ville déserte un silence mystérieux, troublé seulement par le jet d’une fontaine qui coulait avec de petits clapotements dans le ruisseau, et aussi par la plainte des réverbères qui, sous le souffle du vent, criaient au bout de leurs chaînes de fer : leur balancement faisait de grandes ombres changeantes sur le pavé de la rue. Maintenant, marchons, dit-elle en prenant les devants. Nous ne tardâmes pas à sortir de la ville et à nous trouver dans les champs ; tout en la suivant, je l’examinais curieusement ; il me semblait qu’elle avait le bras gauche arrondi comme si, sous sa cape, elle portait quelque chose. Puisque j’avais tout le bagage, qu’est-ce que cela pouvait bien être ? C’est mon réséda, dit-elle en ouvrant sa cape. Et j’aperçus un petit pot coiffé d’un papier doré : elle avait toujours cultivé cette fleur, qui occupait un des vasistas de la voiture et pour laquelle je lui avais vu plus d’une fois des exigences tyranniques qui exaspéraient Lapolade. Comment veux-tu que nous portions ça ? dis-je, assez contrarié de cette surcharge nouvelle. elle serait morte : c’est bien assez de Mouton. Tu ne sais pas que tout à l’heure j’ai eu envie de l’emmener. Bien sûr, il se doutait de quelque chose. Emmener Mouton était une idée qui me parut extrêmement drôle. À la laisse probablement, comme un chien. Je ne pus m’empêcher de sourire. Diélette voulut faire le partage des bagages et j’eus bien du mal à en prendre plus qu’elle. Sans être froide, la nuit était fraîche ; le ciel était criblé d’étoiles scintillantes sur un fond d’un bleu grisâtre ; tout dormait dans la plaine ; les arbres se tenaient raides et immobiles, sans un bruissement ou un murmure, et nous n’entendions aucun de ces bruits d’oiseaux ou d’insectes qui font vivantes les nuits d’été ; seulement de temps en temps, quand nous passions devant une habitation, les chiens nous poursuivaient de leurs jappements, leurs voix éveillaient d’autres voix dans le voisinage, et leurs aboiements allaient se perdant dans l’obscurité silencieuse comme le cri des sentinelles qui s’avertissent et se répondent. Afin de nous mettre à l’abri des poursuites, si Lapolade voulait en entreprendre, nous devions marcher toute la nuit. J’avais craint que Diélette ne pût pas me suivre, mais elle ne parla pas de fatigue avant le matin. Nous avions traversé beaucoup de villages endormis, et les bornes de la route nous disaient que nous étions à cinq lieues de Blois. Une lueur jaune montait au ciel devant nous : les coqs réveillés s’appelaient d’un poulailler à l’autre ; dans les maisons, on commençait à apercevoir des lumières derrière les volets ; bientôt nous fûmes croisés par des chevaux et des charretiers qui, d’un pas lent, se rendaient au labourage. Maintenant, dit Diélette, reposons-nous, je n’ai plus peur. Du silence ; je n’aime pas ça, la nuit ; et puis les ombres s’allongent et se rapetissent, ça vous fait galoper et arrêter le cœur. Le jour se leva pendant que nous déjeunions avec mes croûtes : un jour gris et humide ; il nous montra une grande plaine dénudée à perte de vue, où, dans des bouquets d’arbres, s’élevaient des maisons au-dessus desquelles montaient doucement des colonnes de fumée jaune. Des terres fraîchement remuées succédaient à des sillons de chaume ; nulle part on ne voyait de verdure. Des troupes de corbeaux traversaient lourdement le ciel et se divisaient en petites bandes pour s’abattre autour des charrues et des herses qui, çà et là, travaillaient dans les champs. Nous nous remîmes bientôt en marche et nous fîmes encore deux lieues ; mais alors la fatigue commença à nous alourdir. Elle était si lasse, qu’elle dormit cinq heures sans s’éveiller. Ma grande inquiétude dans ce voyage était de savoir comment nous passerions la nuit ; j’avais l’expérience du coucher à la belle étoile, et je n’étais pas tranquille en pensant au froid de cette saison ; aussi, lorsque nous reprîmes notre chemin, il fut décidé que, sans avoir égard à la distance, longue ou courte, nous ne devions nous arrêter que quand nous aurions trouvé un bon endroit bien abrité. Nous le rencontrâmes au pied du mur d’un parc, où le vent avait amoncelé un gros tas de feuilles sèches. Comme il était à peine quatre heures lorsque nous fîmes cette découverte, j’eus tout le temps avant la nuit pour préparer notre lit. Je ramassai dans le bois plusieurs brassées de feuilles mortes, et je les ajoutai à celles qui étaient contre le mur ; je les tassai bien, et au-dessus j’appuyai dans les fentes des pierres, des branches que je fixai solidement en les enfonçant dans la terre ; cela formait des espèces de chevrons, sur lesquels j’étendis la couverture : nous avions donc un lit et un toit. Diélette se montra très satisfaite de cette construction. C’était très drôle, une chaumière dans les bois, ça ressemblait au Petit Poucet. si elle avait eu du beurre, elle aurait trempé la soupe ; elle n’avait pas de beurre. Cependant, lorsque après notre dîner, qui fut comme notre déjeuner, composé de croûtes, le soir commença à tomber, lorsque la lueur rouge restée au couchant s’éteignit, lorsque les oiseaux perchés dans les sapins feuillus ne firent plus entendre leurs cris, lorsque l’ombre emplit le bois, elle me parut moins rassurée. Eh bien, si tu veux, ne dors que quand je serai endormie ; j’aurai moins peur. Nous n’étions pas trop mal abrités sous notre couverture ; cependant, par les trous qui étaient nombreux on voyait les étoiles briller au ciel, et, bien que tout fût endormi dans la nature, on entendait de petits bruits inexplicables qui nous avertissaient que nous n’étions pas dans une maison. Assez longtemps, Diélette se retourna avec agitation ; mais enfin la fatigue l’emporta, elle s’endormit. Très heureux d’être libéré de ma surveillance, je fis comme elle. J’avais eu raison de craindre le froid ; avant le matin il nous réveilla. me demanda Diélette, lorsqu’elle me sentit remuer ; moi, je suis glacée. Il n’y avait rien à faire, nous avions épuisé toutes les précautions ; il fallait nous rendormir en attendant le jour. Pour moi ce me fut impossible, j’étais transi, et, malgré tous mes efforts pour m’en empêcher, je tremblais de tout mon corps : j’entendais aussi autour de nous un bruit qui m’inquiétait ; sur la terre, les feuilles craquaient comme si des milliers d’insectes les eussent piétinées. Malgré mon envie de la rassurer, il n’y avait pas moyen de répondre non ; et d’ailleurs je commençais à n’être pas très rassuré moi-même. Je voulais être brave parce que j’avais à protéger ma camarade ; seul, je me serais probablement sauvé. Pendant plus d’une demi-heure, nous restâmes sans oser remuer ; j’entendais les dents de Diélette claquer ; notre lit de feuilles était agité par notre tremblement, et au-dehors toujours ce même craquement. Cette continuité et cette égalité dans le bruit finirent par me rendre un peu de cœur ; s’il avait été produit par quelqu’un ou par un animal il aurait varié ; il fallait voir. Je soulevai un peu la couverture : la blanche lumière de la lune qui tombait d’un ciel étoilé me montra qu’autour de nous tout était dans le même état. Enhardi, je posai la main sur les feuilles, afin de me pencher au-dehors et de voir plus loin ; les feuilles craquèrent ; elles étaient roides et prises par une couche compacte. Cela nous rassura, mais ne nous réchauffa pas ; au contraire, de savoir qu’il gelait, cela nous refroidit encore. Tout à coup j’entendis Diélette se lever. Elle le prit dans ses bras et le cacha sous sa cape pour le réchauffer. Étions-nous au matin ou seulement dans la nuit ? La lune s’était abaissée ; mais je ne savais pas l’heure de son coucher. Il devint bientôt impossible de rester sous notre abri ; bien que nous fussions accroupis et serrés l’un contre l’autre, nous grelottions au point de pouvoir à peine parler. Nous décidâmes de nous remettre en route ; au moins en marchant nous pourrions nous réchauffer. Il fallut replier le campement et le recharger sur notre dos ; mais une difficulté se présenta : Diélette voulut abriter son réséda, et elle ne trouva rien de mieux que de le tenir sous son manteau, ce qui, en lui paralysant un bras, était peu commode. Je proposai d’abandonner la plante, mais elle me répondit avec colère que je n’avais pas de cœur, et je n’osai pas insister. Nous revoici donc sur la grande route, la nuit, par la gelée. Le voyage s’annonçait mal ; cependant je n’osais pas faire part à Diélette de mes craintes ; elle cheminait courageusement, et toujours elle avait quelque parole gaie qui faisait du bien. Après une heure de marche dans la campagne, nous entendîmes les coqs chanter, et cela nous fit rire de penser qu’il allait bientôt être jour. Nous étions réchauffés, et nous nous racontions, en nous moquant mutuellement l’un de l’autre, nos frayeurs de la nuit ; nous nous disputâmes un peu, et enfin il fut accordé que j’étais plus brave qu’elle, mais qu’elle était moins bête que moi. De peur d’être poursuivis sur la route de Paris, où Lapolade devait nous chercher, s’il nous cherchait, nous avions pris celle qui de Blois va à Chartres ; ce n’était, d’après mes études sur la carte, qu’un détour insignifiant. Ce soir-là nous dépassâmes Châteaudun ; la journée avait été chaude, mais le soir se rafraîchit, et nous prîmes le parti de demander à coucher dans une auberge ; c’était se lancer dans une dépense considérable : cependant cela valait mieux que de mourir de froid. Quand nous n’aurons plus d’argent, dit Diélette, je chanterai dans les villages, et nous en gagnerons. Elle dit cela bravement, comme une petite personne si parfaitement sûre de son affaire que sa confiance passa en moi. Mais il n’est pas si facile que cela de gagner de l’argent en chantant ; nous devions bientôt l’apprendre, et aussi comment il se dépense. À deux lieues de Châteaudun, on voulut bien nous recevoir dans une auberge ; et l’on nous demanda quarante sous pour notre nuit ; encore fallut-il dire par-dessus le marché qui nous étions, où nous allions ; heureusement j’avais une histoire préparée à ce sujet : nous allions à Chartres retenir une place pour notre caravane, qui nous suivait de près et qui passerait le lendemain ou le surlendemain. Mentir n’allait ni à Diélette ni à moi ; c’était une utile nécessité qui nous humiliait. De Châteaudun à Chartres, la route coupe de grandes plaines nues, où l’on aperçoit seulement de loin en loin quelques villages au milieu des champs ; mais sur la route elle-même il n’y a pour ainsi dire pas de maisons. En arrivant à Bonneval, qui est un gros bourg, nous crûmes que nous allions faire fortune ; mais on ne nous donna que trois sous ; je ne compte pas comme générosité une potée d’eau que nous jeta sur la tête un monsieur qui faisait sa barbe, ni la poursuite d’un chien qu’un boucher lança contre nous et qui déchira la jupe de Diélette ; tout n’est pas bénéfice dans le métier de chanteur. Si j’avais un loup, dit Diélette, et toi une flûte, nous gagnerions de l’argent ; c’est drôle qu’on ne veuille donner qu’à ceux qui ont quelque chose. Diélette avait un incroyable esprit de patience. Elle ne s’irritait ni contre ces déconvenues, ni contre les méchancetés. Par bonheur, le soir nous n’eûmes pas d’auberge à payer : on nous reçut dans une ferme et l’on nous mit coucher dans une bergerie, où les moutons entretenaient une bonne chaleur, qui fit de cette nuit la meilleure de notre voyage. Le lendemain, au moment où nous repartions, la fermière montait en voiture pour aller au marché de Chartres ; elle eut pitié de l’air fatigué de Diélette, et elle lui offrit une place ; mais celle-ci refusa en me regardant d’une façon si expressive que la fermière, comprenant qu’elle ne voulait pas être bien quand je serais mal, nous fit monter tous deux. En couchant ainsi, tantôt dans une ferme, tantôt dans une briqueterie, tantôt dans une auberge, nous arrivâmes, marchant tous les jours tant que nous pouvions, jusqu’à un petit hameau après Bièvre, et qui n’est qu’à trois lieues de Paris. Il était temps ; nous n’avions plus que onze sous ; les souliers de Diélette étaient en lambeaux ; elle avait un pied écorché, qui la faisait terriblement souffrir toutes les fois qu’après un moment de repos nous nous remettions en marche, et nous étions si fatigués que nous levions les jambes comme si nous eussions traîné des semelles de plomb. Cependant elle ne se plaignait pas, et tous les matins elle était la première prête à partir. Nos onze sous ne nous permettaient pas de coucher dans une auberge, mais nous avions eu la chance de rencontrer à Saclay un carrier avec qui nous fîmes route, et qui nous avait donné asile dans son écurie. Il faut partir demain de bonne heure, dit Diélette, c’est la Sainte-Eugénie et je veux arriver à temps pour souhaiter la fête à maman ; je lui donnerai mon réséda. il était bien dépouillé, déchiqueté, jauni, mais enfin il était encore à peu près vivant, et quelques brins plus vivaces témoignaient de ce qu’il avait été. Nous partîmes quand le carrier vint arranger ses chevaux, c’est-à-dire dès le petit matin. Le temps nous avait été jusque-là, par miracle, favorable, froid la nuit et beau le jour ; mais quand nous sortîmes de l’écurie, il nous sembla que le froid était devenu plus vif. Cependant le ciel était couvert ; pas une seule étoile, et, du côté de l’orient, au lieu des belles teintes rouges et cuivrées auxquelles nous étions habitués depuis le commencement de notre voyage, de lourds nuages de couleur grise. Avec cela un vent du nord qui arrachait et entraînait les feuilles mortes. Parfois elles arrivaient à notre rencontre en bataillons si pressés, qu’elles semblaient vouloir nous barrer le chemin. Diélette avait grand-peine à maintenir sa cape sur le réséda. Le jour se leva, mais sombre et livide. Le soleil fait relâche, tant mieux : il n’éclairera pas nos guenilles, dit Diélette, qui trouvait consolation à tout. Sois tranquille, le ciel les lavera avant Paris. Je croyais à la pluie, ce fut la neige qui nous arriva. D’abord elle tomba en petits papillons, qui passaient emportés par le vent ; puis bientôt ces papillons grossirent et devinrent un essaim compact et serré. La bise nous les fouettait si rudement à la figure qu’ils nous aveuglaient. Nous avions fait à peine une lieue. Les bois, de chaque côté, bordaient la route ; il fallut y chercher un abri, car nulle part, au loin, nous n’apercevions de maison, et malgré notre hâte d’arriver à Paris, il était impossible de marcher contre cette tempête neigeuse. Des talus de fossé, surmontés de charmilles encore garnies de leurs feuilles séchées sur les branches, coupaient çà et là les bois ; nous nous blottîmes au pied d’un de ces talus. Il nous protégea assez longtemps ; mais la neige, entraînée par les rafales, rasait la terre comme un nuage de poussière blanche et elle ne s’arrêtait que lorsqu’elle rencontrait un obstacle : bientôt elle dépassa la crête du talus et elle retomba du côté où nous étions appuyés ; elle nous arrivait en tourbillons sur la tête et nous glissait dans le cou, où elle fondait. Je voulus nous garantir au moyen de la couverture ; le vent l’eut bien vite roulée. Nos vêtements n’étaient plus que des loques : ils nous protégèrent mal contre le froid. Je vis Diélette bleuir, et elle commença à grelotter ; elle se serra contre moi, mais j’avais trop froid moi-même pour la réchauffer. La neige qui m’entrait en poussière dans le cou coulait en eau dans mes souliers ; j’étais plus mouillé que si je m’étais jeté dans la rivière. Pendant deux heures il fallut rester dans cette position sans que le vent faiblît. La neige semblait ne pas tomber du ciel ; elle filait horizontalement, rapide comme des milliers de flèches blanches ; parfois il se faisait des remous et elle remontait en tournoyant. Diélette cependant n’avait pas abandonné son réséda ; elle le tenait serré contre elle, abrité sous sa cape ; mais la neige, qui se glissait à travers ses vêtements, pénétrait partout ; quand elle vit qu’elle s’était entassée sur la terre du pot, où elle ne fondait pas, elle voulut me le donner. Tâche de me le sauver, je t’en prie. Cela me fâchait de voir qu’elle se donnait tant de mal pour cette plante. Je haussai les épaules en lui montrant ses doigts raidis par le contact du pot. dit-elle avec colère, pourquoi ne m’as-tu pas dit tout de suite de le jeter ? Nous étions dans une situation où les querelles vont vite ; nous échangeâmes quelques paroles de colère, les premières entre nous, puis, nous taisant tous les deux, nous nous mîmes à regarder droit devant nous la neige tomber. Mais bientôt je sentis sa main qui cherchait la mienne. Tu vois bien qu’il est mort, ses feuilles sont noires et molles. Elle ne répondit rien, mais je vis des larmes monter dans ses yeux. maman, dit-elle, je ne lui apporterai donc rien. Gardons-le, lui dis-je, et je pris le pot. La neige tombait toujours ; mais le vent se calmait ; insensiblement il cessa tout à fait et alors la neige se mit à s’épaissir en gros flocons ; en peu d’instants la terre fut couverte d’un épais drap blanc qui nous montait aux jambes comme si la neige eût voulu nous ensevelir lentement dans ce linceul glacé. Les arbres se courbaient sous la charge de la neige. Sur notre couverture, qui nous protégeait tant bien que mal, nous sentions un poids de plusieurs livres. Tassés l’un contre l’autre, nous ne bougions pas, nous ne parlions pas ; le froid nous avait paralysés, et je crois bien que ni l’un ni l’autre nous n’avions bien conscience du danger de notre position. Enfin les flocons de neige devinrent plus petits, plus légers, et il y eut un arrêt. Le ciel était d’un noir d’ardoise ; c’était la terre blanche qui l’éclairait. Nous regagnâmes la grande route : nous enfoncions dans la neige jusqu’à mi-jambes ; il n’y avait, aussi loin que nous pouvions voir, ni voitures sur le chemin ni paysans dans la plaine ; les seuls êtres vivants qu’on rencontrât dans ce désert étaient des pies qui, perchées sur les arbres des fossés, semblaient, par leurs cris, se moquer de nous quand nous passions devant elles. Après avoir traversé un village, nous arrivâmes au haut d’une côte, et nous aperçûmes un nuage de fumée planant au-dessus d’une ville immense, qui s’étalait confusément entre deux collines blanches ; un ronflement confus, quelque chose comme le murmure de la mer arriva jusqu’à nous. Nous eûmes moins froid, nous nous sentîmes moins épuisés. Sur la route on voyait des voitures qui se dirigeaient vers la ville. Mais nous n’étions pas encore arrivés ; quand nous fûmes descendus dans la plaine et que nous ne vîmes plus devant nous ce but tant désiré, la lassitude, l’épuisement nous revinrent. Nous glissions à chaque pas et nous n’avancions guère ; nos vêtements mouillés fumaient sur notre corps. La neige de la route devint moins blanche, puis ce ne fut plus qu’une boue noire : les voitures que nous croisions ou qui nous dépassaient se suivaient dans un continuel défilé ; les maisons succédaient aux maisons, et dans les champs on apercevait çà et là de grandes roues noires avec des tas de pierres autour. Malgré son énergie, Diélette fut forcée de s’arrêter ; la sueur lui coulait du front, elle boitait très fort. Je balayai la neige qui recouvrait un banc placé à la porte d’une maison, et elle s’assit. Demande donc si nous en avons encore pour longtemps, me dit-elle en voyant passer un charretier. dit celui-ci lorsque je lui eus adressé cette question. vous en aurez au moins pour une heure et demie, grandement. Jamais je ne pourrai, dit-elle en entendant cette réponse. Elle était livide, ses yeux étaient éteints, elle haletait péniblement. Je fus obligé de la relever, elle voulait rester sur ce banc, où le froid nous avait déjà saisis : je lui parlai de sa maman, elle retrouva du courage. Nous allions arriver, nous n’avions plus besoin de tous nos bagages, je les abandonnai sur le banc, et je lui dis de s’appuyer sur moi. Tu verras comme maman t’embrassera, disait-elle, et puis du bon bouillon, des gâteaux ; moi d’abord je resterai couchée huit jours sans me lever. À la barrière, je demandai le chemin de la Halle. On nous dit d’aller tout droit jusqu’à la rivière. Les rues de Paris étaient encore plus sales et plus glissantes que la grande route : il y avait des gens qui s’arrêtaient pour nous regarder passer ; au milieu de la foule et des voitures, ahuris, mouillés, crottés, déguenillés, nous devions avoir l’air de deux oiseaux perdus ; Diélette avait repris des forces dans l’espérance, nous avancions encore assez vite. Arrivés à la Seine, on nous envoya au Pont-Neuf, et en allant tout droit nous tombâmes sur Saint-Eustache. Quand nous aperçûmes le cadran doré, je sentis Diélette frissonner contre moi. Ce ne fut qu’un éclair de joie. C’est bien l’horloge pourtant, mais je ne retrouve pas les maisons. Nous fîmes le tour de l’église. Nous nous sommes trompés ; ce n’est pas Saint-Eustache, dit-elle. Je demandai de nouveau où nous étions : on me répondit : Diélette avait les yeux égarés : elle ne pouvait plus parler, elle bégayait. Cherchons dans toutes les rues qui débouchent sur l’horloge, lui dis-je. Elle se laissa conduire, mais elle n’avait plus cette ardeur qui, en arrivant, avait secoué sa fatigue. Elle ne reconnut aucune de ces rues. En face de l’église il y avait un grand espace de terrain où les maisons étaient démolies et où des ouvriers travaillaient. C’était là, dit-elle, en fondant en larmes, là ! le nom de la rue, je ne le sais pas ; le nom de maman, je ne le sais pas ; mais la maison, je l’aurais si bien reconnue ! De plus forts que nous n’auraient pas résisté à ce coup. Tant de fatigues, tant d’épreuves, une espérance si ferme ! Nous restions contre l’église, nous regardant tous deux, hébétés, effarés, et la foule, compacte en cet endroit, nous coudoyait et nous poussait ; il y avait des passants qui s’arrêtaient pour examiner curieusement ces deux pauvres petits paquets de guenilles qui faisaient là une si étrange figure. Moins profondément atteint dans mes espérances, moins épuisé surtout que Diélette, je retrouvai le sentiment, et, la prenant par le bras, je la menai dans un grand bâtiment couvert, où étaient entassés des légumes de toutes sortes. Il y avait dans un coin des paniers vides ; je la fis asseoir sur un de ces paniers ; elle se laissait conduire comme une idiote. Je ne trouvais rien à lui dire, ses lèvres étaient une goutte de sang, et elle tremblait de tout son corps. maman, dit-elle, et sans qu’elle pleurât précisément, de grosses larmes se fixèrent dans le coin de ses yeux. Autour de nous, c’était un va-et-vient continuel : des gens criaient, se disputant, vendant, achetant, apportant, emportant, le brouhaha, le tumulte, l’activité de la Halle. On ne tarda pas à tourner autour de nous : à voir ces deux enfants si misérables dans leur costume, si pâles, si fatigués, dont l’un pleurait sans cesse, la curiosité s’éveilla. On ne se repose pas ici. Sans rien répliquer, je pris Diélette par la main pour la faire lever et nous en aller : où ? Mais elle me regarda avec une expression de lassitude et de découragement si éloquente, que la grosse femme eut pitié. Tu vois bien qu’elle est trop fatiguée, dit-elle ; n’as-tu pas honte de la faire marcher ? De questions en questions, j’en vins à lui conter pourquoi nous étions là, c’est-à-dire que nous arrivions de loin pour trouver la mère de Diélette, et que la maison était démolie. fit-elle lorsque j’eus achevé ces explications ; et elle appela d’autres femmes, qui vinrent nous entourer. Alors tu ne sais ni le nom de sa mère ni le nom de la rue ? me dit une femme lorsque j’eus recommencé mon récit ; dites donc, vous autres, connaissez-vous ça : une lingère qui demeurait dans une des rues démolies ? Ce fut alors une confusion de demandes, de réponses, d’explications ; mais on n’arriva à rien de précis : depuis huit ans, comment retrouver un indice ? Les rues étaient démolies depuis longtemps déjà ; des lingères, il y en avait par centaines ; laquelle était la mère de Diélette ? Pendant tous ces propos, Diélette avait pâli encore ; son tremblement avait augmenté ; on entendait ses dents claquer. Vous voyez bien que cette petite est gelée, dit une des femmes ; viens, mon petit cœur, tu vas te mettre sur ma chaufferette. Elle nous fit entrer dans sa boutique, où deux ou trois femmes nous suivirent, tandis que les autres regagnaient leur étal en discutant. Elle ne se contenta pas de la chaufferette, elle nous fit apporter deux tasses de bouillon, et, quand elle nous eut réchauffés et réconfortés, elle me mit vingt sous dans la main. C’était beaucoup pour elle, mais combien peu pour nous dans notre terrible situation ! Pour moi, je n’avais qu’à continuer ma route jusqu’au Havre ; mais Diélette ? Elle sentait elle-même à quelle extrémité elle était réduite, car lorsque nous nous retrouvâmes dans la rue, son premier mot fut : L’église était devant nous ; la neige qui recommençait à voltiger dans l’air glacial rendait la rue inhabitable. Là, dis-je, montrant la porte de l’église. Nous entrâmes ; une bonne atmosphère chaude nous enveloppa ; l’église était silencieuse, quelques rares personnes étaient seulement agenouillées dans les chapelles. Nous nous réfugiâmes dans la chapelle la plus sombre. Écoute, dis-je à voix basse, puisque tu ne peux pas retrouver ta maman, il faut que tu ailles trouver la mienne. Oui ; tu ne veux pas retourner chez Lapolade, n’est-ce pas ? tu en as assez de la banque ; eh bien ! Tu travailleras avec elle, elle t’apprendra son métier ; quand je reviendrai de la mer, je vous trouverai toutes les deux. Tu verras que maman t’aimera bien. Et puis, si tu es avec elle, je serai plus tranquille, elle s’ennuiera moins ; si elle est malade, tu la soigneras. Diélette était la franchise même ; elle accepta avec une joie qui, mieux que toutes les paroles, montrait combien vivement elle sentait l’horreur de sa position. Ta mère ne voudra pas de moi. et moi, je l’ai été aussi. Toi, ce n’est pas la même chose, dit-elle tristement. C’était beaucoup de savoir où aller, mais ce n’était pas tout qu’un but, il fallait y arriver. L’avenir nous paraissait assuré, mais le présent ! Je ne me rendais pas bien compte de la distance de Paris à Port-Dieu, je sais seulement que c’était bien loin. En abandonnant à Montrouge ce que nous portions, comme le navire qui jette sa cargaison à la mer pour s’alléger et ne pas couler bas, j’avais heureusement conservé ma carte routière ; je la tirai de ma poche, et la dépliant sur une chaise, je me mis à l’étudier ; je vis que pour sortir de Paris il fallait longer la Seine. C’était là l’essentiel pour le moment ; plus tard j’étudierais le reste de la route. Mais comment la faire, cette route, quand nous n’avions pas de chaussures aux pieds, plus de vêtements sur le corps, et vingt sous seulement dans notre poche ? Comment l’entreprendre dans l’état de fatigue où nous étions, surtout avec Diélette, qui, à chaque instant, semblait prête à défaillir ? Elle pâlissait tout à coup et tout à coup aussi elle rougissait ; le frisson ne la quittait pas. Comment nous exposer à passer la nuit dehors par ce froid et cette neige, quand le matin, en plein jour, nous avions de si peu échappé à la mort ? Je ne sais pas ; en venant ici, je voyais ma maman, ça me donnait du cœur, je ne vois pas la tienne. La carte était étalée sur la chaise, il était bien évident qu’elle ne nous servait pas de livre de prières. Il fallut obéir et marcher devant le suisse, qui grommelait entre ses dents. La neige ne tombait pas, mais le vent soufflait ; il était glacial. Nous reprîmes la rue par laquelle nous étions arrivés. Diélette pouvait à peine se traîner : pour moi, remis par le bouillon que j’avais avalé, excité surtout par l’inquiétude, je ne me sentais pas trop fatigué. Nous n’avions pas marché dix minutes qu’elle s’arrêta. Je ne peux plus, dit-elle ; tu vois comme je tremble ; le cœur me manque, j’ai mal dans la poitrine, je crois bien que je suis malade. Elle voulut s’asseoir sur une borne ; cependant, après quelques minutes de repos, elle se releva. Arrivés à la Seine, nous tournâmes à droite ; les quais étaient à perte de vue couverts de neige, et la blancheur de cette bordure rendait l’eau de la rivière presque noire ; les passants, enveloppés dans leurs manteaux, marchaient rapidement, des enfants faisaient des glissades sur les trottoirs déserts. Je ne sais pas ; marchons toujours. Mais je ne peux plus marcher ; tiens, Romain, abandonne-moi là, laisse-moi mourir, conduis-moi dans un coin. Je la pris par le bras : je voulais sortir de Paris ; il me semblait que, dans la campagne, nous pourrions peut-être trouver une briqueterie, une maison abandonnée, une auberge, un refuge, tandis que dans les rues pleines de ce monde, où chacun passait en se dépêchant, où il y avait des sergents de ville qui vous regardaient d’une façon si dure, je me sentais perdu. Nous marchâmes encore près d’un quart d’heure, mais sans avancer, c’est-à-dire que, si nous n’étions plus au milieu des maisons, nous nous trouvions pris d’un côté entre un parapet, de l’autre entre un mur immense dont on ne voyait pas le bout ; au-dessus de ce mur il y avait des arbres poudrés de neige, et des soldats qui montaient la garde. Diélette ne se soutenant plus, à vrai dire, je la portais ; malgré le froid, la sueur me coulait du front, autant de fatigue que d’inquiétude. Je sentais bien qu’elle était à bout de forces, malade. Diélette m’abandonna le bras et s’assit ou plutôt s’affaissa sur le trottoir, dans la neige ; je voulus la relever, elle ne se tint pas sur ses jambes et se laissa retomber. Je m’assis près d’elle et tâchai de lui faire comprendre qu’il fallait marcher encore. Elle était comme une chose inerte, ne me répondant pas, ne m’écoutant pas ; ses mains seules semblaient encore vivantes, elles brûlaient comme des charbons. Au bout de quelques minutes, la peur commença à me prendre ; personne ne passait ; je me relevai pour regarder au loin ; rien que ces deux lignes de pierre et au milieu la neige blanche. Je la priai, la suppliai de se relever ; elle ne me répondit pas. Je voulus la porter, elle se laissa faire ; mais au bout de quelques pas, je fus obligé de me reposer : je ne pouvais pas. Elle se laissa glisser à terre. C’était fini ; il fallait mourir là. Sans doute, dans son accablement, elle avait conscience de notre position, car elle se pencha contre moi, et doucement de ses lèvres glacées et tremblantes, elle m’embrassa. Cela me fit monter les larmes aux yeux et mon cœur se serra. J’espérais cependant que les forces allaient lui revenir, et que nous pourrions continuer ; mais elle ne fit pas un mouvement ; les yeux clos, elle se laissa aller contre moi ; si elle n’avait pas été secouée par un tremblement saccadé, j’aurais cru qu’elle était morte. Deux ou trois passants, surpris de nous voir ainsi affaissés dans la neige, s’arrêtèrent indécis pour nous regarder, puis ils continuèrent leur chemin. Il fallait prendre un parti ; je me décidai à demander secours à la première personne qui se présenterait. Ce fut un sergent de ville, et lui-même m’interpella en me demandant pourquoi nous restions là. Je lui dis que ma petite sœur était malade et qu’elle ne pouvait plus marcher. Ce fut alors des questions et puis des questions. Quand je lui eus dit (c’était l’histoire que j’avais préparée) que nous allions chez mes parents au Port-Dieu, bien loin au bord de la mer, que nous marchions depuis dix jours, il ouvrit de grands yeux. Allons, dit-il, cette enfant va mourir là ; il faut venir au poste. Mais Diélette, de plus en plus faible, ne put pas se lever ; elle n’avait pas pu marcher quand je l’en priais, elle ne marcha pas davantage quand le sergent de ville l’ordonna. Alors il la prit dans ses bras et me dit de le suivre. Au bout de cinq minutes, il fut rejoint par un de ses camarades à qui il raconta ce que je lui avais dit ; celui-ci prit Diélette à son tour, et bientôt nous arrivâmes devant une maison à la porte de laquelle était suspendue une lanterne rouge. Dans une grande salle, autour d’un poêle qui ronflait, il y avait plusieurs sergents de ville. Comme Diélette ne pouvait pas répondre, ce fut moi qu’on interrogea. Je crois bien qu’elle est morte, dit un des gens de police. Non, mais elle n’en vaut guère mieux, il faut la porter au bureau central. Et toi, me demanda le chef, qu’est-ce que tu vas faire ; as-tu des moyens de subsistance ? tâche de filer ce soir ; si l’on te trouve dans les rues, tu seras arrêté. On déposa Diélette sur une civière ; on la roula dans des couvertures ; on ferma sur elle les rideaux et deux hommes l’emportèrent. Je ne pouvais pas croire qu’elle fût si malade : je voulais savoir... Et les gens de police qui menaçaient de m’arrêter s’ils me rencontraient dans la rue. J’obtins d’eux que je pourrais les suivre. Après avoir marché assez longtemps et traversé la Seine, ils s’arrêtèrent sur une place au fond de laquelle se dressait une grande et belle église ; on me laissa entrer avec eux ; un monsieur en habit noir ouvrit les rideaux de la civière. Diélette était rouge comme un coquelicot. Il l’interrogea assez doucement ; je m’avançai et répondis pour elle, en recommençant pour la troisième fois mon récit. Bien, dit-il, refroidissement, fatigue extrême, c’est une fluxion de poitrine. Il écrivit quelques mots sur un papier, et nous nous remîmes en marche. Sur la neige glissante, les porteurs avançaient difficilement ; quand ils se reposaient, je m’approchais de la civière et parlais à Diélette ; quelquefois elle me répondait d’une voix dolente, d’autres fois elle ne me répondait pas. Cette nouvelle course dura plus longtemps encore que la première. Enfin, dans une rue où les passants n’étaient pas nombreux, on s’arrêta devant une porte verte ; puis on entra dans une pièce assez sombre : des hommes en tablier blanc s’approchèrent. Diélette comprit sans doute, comme je le comprenais moi-même, que le moment de la séparation était venu ; elle écarta le rideau et, me regardant avec ses yeux qui étincelaient : Je ne pensai qu’à Diélette, à son isolement ; je ne vis qu’elle, étendue sur cette misérable civière et me suppliant : Elle eut à peine le temps de me remercier d’un regard, mais quel regard ! Je restais stupide, anéanti, sans bouger de place, quand le concierge me dit que je devais m’en aller. Est-ce que je ne pourrai pas la voir ? Si : le dimanche et le jeudi. Et la porte me fut poussée sur les talons. La nuit allait bientôt venir, et déjà, dans quelques maisons, les lumières étaient allumées. La première question qui se posa devant moi fut de savoir où coucher ; quant à chercher comment vivre à Paris, en attendant que Diélette fût guérie, je m’en inquiéterais le lendemain. Je n’étais plus au temps où il me fallait un plan bien arrêté avec toutes les précautions prises ; l’habitude de la misère présente rend assez insensible aux choses de l’avenir. Bien que tendu sur une seule idée, mon esprit ne trouvait pas de solution ; je ne savais pas que dans cette grande ville il y avait des milliers de misérables comme moi, qui, à cette même heure, ne savaient où ils coucheraient et qui cependant trouvaient à coucher et peut-être à dîner. Élevé aux champs, je ne trouvais que des moyens à la portée d’un paysan, une grange, une écurie, une meule de foin ; or, dans le quartier où je marchais, je ne voyais rien de tout cela ; des maisons, des murs et puis des maisons ! J’avais tourné à droite, en sortant de l’hospice à l’encoignure de la rue, je lus : Rue de Sèvres, et me trouvai sur un large boulevard planté de grands arbres. je n’en savais rien ; peu m’importait ! Puisque je n’avais pas de but, autant cette route qu’une autre. J’allais lentement, car, épuisé de fatigue, je commençais à ne plus pouvoir me traîner ; mes pieds sans chaussures et plongés dans la neige depuis le matin étaient devenus insensibles comme s’ils eussent été morts. Sur la contre-allée du boulevard, des enfants avaient fait une glissade ; je m’arrêtai machinalement pour les regarder. Parmi ceux qui passaient devant moi, quelle ne fut pas ma surprise de trouver une figure connue, c’était un enfant nommé Biboche, que j’avais vu à Falaise, où il appartenait à la troupe Vignali. Sa baraque touchait celle de Lapolade et nous avions joué ensemble. Comme j’étais le seul spectateur, il me regarda et me reconnut. Tiens, qu’est-ce que tu fais à Paris ? Est-ce que votre lion est arrivé ? Je lui dis que j’avais quitté Lapolade, que j’étais à Paris depuis le matin seulement, et très embarrassé, car je ne savais où coucher ; je ne parlai pas de Diélette, et je terminai en lui demandant s’il croyait que dans sa troupe on voulût m’engager. Bien sûr qu’on voudra bien si tues bon zigue ; es-tu bon zigue ? Je ne me rendais pas bien compte des qualités qu’il fallait avoir pour être un bon zigue ; cependant comme je voyais un lit, je répondis que je croyais avoir ces qualités. C’est moi qui engage ; tu es de notre troupe ; je t’apprendrai à grinchir. Je ne connaissais pas cette langue nouvelle ; sans doute c’étaient des mots parisiens ; je ne voulais pas paraître trop étonné, bien que je fusse étrangement surpris de voir Biboche, qui n’avait pas onze ans et qui était gros comme un furet, chef de troupe. dit Biboche, voyant que je tremblais, eh bien ! Il me conduisit chez un marchand de vin, où il me fit boire un verre de vin chaud. Maintenant que te voilà réparé, en route pour souper. Au lieu de nous diriger vers le centre de Paris qui était à notre droite, nous tournâmes à gauche et pendant longtemps nous marchâmes dans des rues où il n’y avait que de rares passants et où les maisons avaient un aspect malpropre et pauvre. As-tu cru que je t’offrais l’hospitalité aux Tuileries ? Ce ne fut point en effet aux Tuileries qu’il me conduisit, mais dans une plaine ; la nuit était tout à fait tombée ; mais avec elle n’était pas venue une complète obscurité. Nous quittâmes la route et prîmes à travers champs dans un sentier frayé. Au bord d’une excavation, Biboche s’arrêta : C’est ici, me dit-il ; donne-moi la main et prends garde de tomber. Nous descendîmes dans une espèce de carrière ; puis, après quelques détours au milieu de quartiers de roche, nous entrâmes dans une galerie sous terre : Biboche tira de sa poche un rat-de-cave et l’alluma ; j’étais de plus en plus étonné. Encore une minute, dit-il, et nous arrivons. En effet, presque aussitôt j’aperçus une lueur rouge qui éclairait la carrière ; c’était un brasier de charbon : auprès, était étendu un enfant de l’âge de Biboche. C’est bon, voilà un ami, tâche de lui trouver des souliers, il en a besoin. L’enfant s’éloigna et revint presque aussitôt avec une provision de chaussures ; c’était à croire que j’étais dans une boutique de cordonnier. Choisis, dit Biboche, et, si tu as l’habitude des chaussettes, ne te gêne pas, on va t’en donner ; tu n’as qu’à demander. Je ne saurais dire quel bien-être j’éprouvai lorsque mes pieds endoloris et glacés se réchauffèrent dans de bonnes chaussettes de laine et dans des souliers tout neufs. J’achevais de me chausser quand deux autres enfants arrivèrent, puis un troisième, puis un quatrième, puis trois autres encore : en tout, neuf. C’est un ami que j’ai connu dans la banque, dit-il, c’est un bon zigue. Et vous autres, allons, qu’est-ce qu’on a fait ? Chacun alors vida ses poches autour du brasier ; l’un apportait un jambon, un autre des bouteilles ; il y en eut un qui tira de sa poche une petite bouteille avec un biberon en argent. Il y eut dans la troupe une exclamation générale, des rires, des moqueries. C’est bon, dit Biboche, il boira dedans. Tout le monde s’assit au bord du brasier, non sur des chaises, mais simplement par terre. Biboche me fit les honneurs du souper et je fus servi le premier. Il y avait longtemps que je n’avais vu pareille abondance, et je dois même dire que ni à la maison, ni chez M. de Bihorel, je n’avais jamais pris part à un pareil festin ; après le jambon on entama une dinde froide, et après la dinde un pâté de foie gras. J’avais une si belle faim que je fis l’admiration de la troupe. dit Biboche, résumant l’impression de tous, c’est plaisir d’inviter des amis qui tortillent comme ça. Mais la nourriture, la chaleur et surtout la fatigue ne tardèrent pas à m’alourdir. Tu as sommeil, dit Biboche en voyant que mes yeux se fermaient, ne te gêne pas ; je regrette de n’avoir ni pieu ni galette à t’offrir, mais tu dormiras bien tout de même, n’est-ce pas ? À quoi un pieu et une galette pouvaient-ils m’être utiles pour me coucher ? Je n’osais pas le demander ; c’était encore là sans doute des mots distingués qui n’ont pas cours en province. Un verre de punch, dit Biboche, et bonne nuit ! Je refusai le verre de punch, ce qui parut étonner considérablement la société, et demandai à Biboche de me dire où je pouvais me coucher. En effet, il alluma une chandelle au brasier et, passant devant moi, il me mena dans une galerie latérale de la carrière. Il y avait une épaisse couche de paille par terre et dessus deux ou trois couvertures de laine. Dors bien, dit-il, demain nous causerons ; et il me laissa en emportant la chandelle. Je n’étais pas trop rassuré dans cette carrière, dont mes yeux ne pouvaient pas sonder la profondeur ; en même temps que j’étais très intrigué de savoir ce qu’étaient mes nouveaux camarades ; ces poches pleines, le jambon, le biberon, tout cela me semblait louche. Mais mon accablement était tel, que la fatigue l’emporta sur l’inquiétude ; à peine roulé dans ma couverture, le sommeil me prit. « Nous caserons demain », avait dit Biboche ; le lendemain il serait temps de s’expliquer. J’avais un abri, j’avais bien soupé ; la journée avait été assez rude pour ne pas la prolonger ; je m’endormis sans être troublé par les cris de la troupe que j’entendais boire et rire à quelques pas de moi. Le lendemain, ce fut Biboche qui m’éveilla, car sans lui j’aurais probablement dormi vingt-quatre heures. Tiens, dit-il, voilà des frusques, habille-toi. Je me débarrassai de mes haillons et j’endossai les vêtements qu’il avait jetés sur la paille ; ils se composaient d’un pantalon et d’une veste taillés dans une bonne laine épaisse et douce. Une faible lueur blanche tombait de la voûte ; c’était le jour qui filtrait difficilement jusqu’à cette profondeur. Mon bonhomme, dit Biboche pendant que je procédais à ma toilette, j’ai pensé à toi et voici ce que j’ai trouvé. Tu n’es pas malin dans le métier, n’est-ce pas ? Je m’en doutais : ça se voit tout de suite ; si tu voulais, sans apprentissage, travailler comme nous, il t’arriverait malheur. Pour empêcher cela ; je vais te mettre avec un bon garçon et tu lui serviras de raton. Malgré mon désir de ne pas me déshonorer en montrant que je n’étais pas au courant de la langue parisienne, il m’était impossible de laisser passer ce mot sans explication : puisque je devais être un raton, je devais avant tout savoir ce que c’était. dit Biboche en voyant que je le regardais. Eh bien, nous allons déjeuner et je te conduirai après chez mon ami. Je le suivis ; le brasier était éteint et il ne restait aucune trace du festin de la veille. Le jour, un peu plus vif, parce que nous étions plus rapprochés de l’ouverture, laissait voir seulement deux piliers qui soutenaient la voûte et, çà et là, des amas de pierre. Dans un creux de la paroi, Biboche prit une bouteille, du pain et un débris de jambon. Cassons une croûte, dit-il, nous déjeunerons chez ton nouveau patron. Je pris mon courage à deux mains. Ne te moque pas de moi, lui dis-je, tu sais, je ne suis pas de Paris, explique-moi donc ce que c’est qu’un raton. Cette demande le mit dans une telle gaieté, qu’il faillit s’étouffer en riant. Eh bien, mon bonhomme, un raton est un môme, autrement dit un enfant comme toi et moi, pas trop lourd et alerte. Tu ne sais peut-être pas non plus comment beaucoup de marchands ferment leurs boutiques pendant qu’ils sont à manger dans leur cuisine ? Bien que ne comprenant nullement quel rapport pouvait exister entre ces deux idées, je répondis que je ne savais pas en effet comment les marchands ferment leurs boutiques. Avec une petite barrière basse, poursuivit Biboche, me passant la bouteille de vin, qu’il avait vidée à moitié ; cette barrière est retenue par un ressort qui correspond à une sonnette ; si quelqu’un entre, il faut qu’il pousse la barrière, alors la sonnette sonne, et le marchand, qui est bien tranquille dans son arrière-boutique ou dans sa cuisine, vient voir qui est là. Devines-tu maintenant à quoi sert le raton ? Pas du tout ; à moins qu’il ne soit chargé de remplacer la sonnette. Biboche retomba dans un accès de rire, qui cette fois l’étouffa bel et bien. Quand il eut fini de tousser, il m’allongea une bonne taloche : Si tu en dis encore de pareilles, fit-il, préviens-moi, tu me ferais mourir. Au lieu de remplacer la sonnette, le raton est chargé de l’empêcher de sonner ; pour cela, on le passe par-dessus la barrière, il va sans bruit et en rampant au tiroir, enlève la caisse, la donne à celui qui est en dehors ; celui-ci le reprend au bout des bras, le fait repasser par-dessus la barrière, et voilà : le marchand est rincé sans le savoir. Mais tu es donc un voleur, toi ? et toi, tu es donc un imbécile ? Je restai sans répondre ; je pensais à ce que j’avais vu la veille, et me disais que Biboche avait bien raison de m’appeler imbécile. Écoute, lui dis-je, si tu as compté sur moi pour cela, tu t’es trompé. Cette fois il n’éclata pas de rire, mais il entra dans une colère furieuse : je l’avais trompé ; s’il me laissait partir, je le dénoncerais. s’écria-t-il, tu ne me dénonceras pas et tu ne partiras pas d’ici. Avant que j’eusse pu en dire davantage, il s’élança sur moi ; mais s’il était plus souple et plus alerte, j’étais plus fort ; la lutte ne fut pas longue : après le premier moment de surprise, où il m’avait renversé, je pris le dessus, et le maintenant sous moi : Tu sais que tu n’es qu’un imbécile, dit-il avec rage, un vrai imbécile ; tu verras si tu vivras avec ton honnêteté ; si tu ne m’avais pas rencontré hier tu serais mort aujourd’hui, et, si tu es encore vivant, c’est parce que tu as mangé du jambon volé, c’est parce que tu as bu du vin volé ; si tu n’as pas les pieds gelés, c’est parce que je t’ai donné des souliers volés ; si tu ne meurs pas de froid en sortant d’ici, ce sera parce que tu auras sur le dos des habits volés. Ces vêtements si bons et si chauds, je n’y pensais plus, tant je me trouvais bien dedans. Pour aller reprendre mes vieux habits. Je ne te reproche pas ceux-là, je te les donne. Oui, mais je ne veux pas les garder. Il me suivit en haussant les épaules dans la galerie où j’avais passé la nuit. Je défis les vêtements qu’il m’avait donnés et repris mes guenilles humides ; ce ne fut pas, je vous l’assure, une agréable sensation ; quand je voulus mettre mes vieux souliers, je m’aperçus qu’il y en avait un qui était entièrement décousu. Biboche me regardait sans parler ; je voulus me détourner, car j’étais honteux de ma misère. Pour être un imbécile, dit-il d’une voix douce, tu en es un ; mais ce que tu fais là, vois-tu, ça me remue là (il se frappa sur la poitrine) ; c’est donc bien bon de se sentir honnête ? Si tu es arrêté, condamné ; qu’est-ce que dira ta mère ? Tiens, ne me parle pas de ça ! s’écria-t-il, laisse-moi tranquille ; seulement je ne veux pas que tu t’en ailles comme ça ; puisque tu ne veux pas de ces vêtements parce qu’ils sont volés, veux-tu accepter ceux que j’avais quand je travaillais à Falaise ? Je les ai bien gagnés, ceux-là ; prends-les si tu as du cœur. Bien, continua-t-il avec une évidente satisfaction, sortons ensemble, je vais te les donner. Nous rentrâmes à Paris, et il me conduisit dans une maison garnie qui était située auprès de la barrière. Il me fit monter dans une chambre, et tira d’une armoire une veste et un pantalon que je me rappelai très bien lui avoir vu à Falaise ; il me donna aussi des souliers, qui sans être neufs étaient encore bons. Maintenant, adieu, dit-il, quand je fus habillé ; si tu rencontres les camarades, aie soin de ne pas les reconnaître. Il n’était pas encore dix heures ; j’avais toute la journée pour trouver comment coucher la nuit prochaine. Le temps était au sec ; chaudement vêtu, bien chaussé, l’estomac rempli, je n’étais pas trop tourmenté de cette difficulté, cependant considérable, de trouver un logis dans Paris. Je ne pouvais aller voir Diélette. Je me mis à marcher tout droit devant moi ; peut-être le hasard me viendrait-il en aide. Mais après deux heures, je n’avais rien trouvé, rien imaginé, et cependant j’avais traversé les quartiers les plus différents ; je me dis alors qu’il était plus sage de venir moi-même en aide au hasard, et je me dirigeai vers la Seine. Mon intention était d’aller à la Halle ; peut-être la brave femme qui m’avait donné vingt sous pourrait-elle me faire travailler ou du moins m’indiquer chez qui je pouvais demander du travail. Tout d’abord elle ne me reconnut pas dans les habits de Biboche ; puis, quand je lui eus rappelé qui j’étais, elle me demanda ce que j’avais fait de ma sœur. Je lui contai ce qui s’était passé la veille, et je vis qu’elle était touchée : alors je lui dis que je ne voulais pas abandonner Diélette à Paris, que je voulais attendre qu’elle fût guérie ; mais pour cela il fallait travailler ; que je ne savais à qui m’adresser, et que j’avais pensé, j’avais espéré... Tu as pensé à t’adresser à la mère Berceau, interrompit-elle, et tu as bien fait, mon garçon ; ça me flatte, vois-tu, que tu aies reconnu sur ma figure que je ne suis pas une femme à laisser mourir un enfant sur le pavé. On n’est pas riche, mais on se sent. Elle appela deux ou trois de ses voisines, et l’on tint conseil pour savoir à quoi l’on pourrait m’employer ; ce qui était assez difficile, car à la Halle ce n’est pas l’usage que les enfants travaillent. Enfin, après de longues discussions, après qu’on m’eut fait subir dix interrogatoires, lorsqu’il fut reconnu que je savais bien écrire, on décida à l’unanimité que je serais employé aux écritures de la criée, si toutefois l’on pouvait m’y trouver une place. Je n’assistai pas à ces démarches, qui, me dit-on, furent laborieuses ; tout ce que je sais, c’est que le lendemain matin, à cinq heures, on m’installa derrière un pupitre à la criée du poisson, et je fus chargé de copier de petits bulletins ; rien n’était plus facile ; j’écrivais vite et lisiblement ; quand madame Berceau vint voir si l’on était satisfait de mon travail, on lui répondit que cela irait très bien, et que je pouvais compter sur trente sous par jour. Ce n’était pas une fortune ; mais comme madame Berceau me donnait à coucher dans son magasin, c’était plus qu’il me fallait pour ma nourriture. Diélette était entrée à l’hôpital le lundi ; j’attendis avec grande impatience le jeudi, et quand j’eus fini mon travail à la criée, je me dirigeai vers la rue de Sèvres. On m’avait donné à la Halle une cargaison d’oranges et mes poches étaient pleines ; l’inquiétude me poussait ; j’arrivai avant l’ouverture des portes. Lorsqu’on m’eut indiqué la salle Saint-Charles, je me mis à courir, mais un infirmier m’arrêta et me dit que si je faisais du tapage on me renverrait immédiatement. Je me mis à marcher sur la pointe des pieds. Diélette était vivante et déjà mieux ! Jamais je n’oublierai l’expression de ses yeux quand elle me vit. Je savais bien que tu viendrais, dit-elle, si tu n’étais pas mort de froid. Elle me fit lui raconter comment j’avais vécu depuis notre séparation. Quand je lui eus raconté l’épisode de la carrière : Bien me dit-elle, bien, mon frère. Elle ne m’avait jamais appelé son frère. Embrasse-moi, me dit-elle, en me montrant sa joue. Quand elle apprit ce qu’avait fait pour moi la mère Berceau : la brave femme, dit-elle, et ses yeux se remplirent de larmes. Puis ensuite ce fut à elle de me répondre. Elle avait été bien malade, sans connaissance, avec la fièvre et le délire ; mais elle était bien soignée ; il y avait une sœur qui était très bonne pour elle. Mais c’est égal, me dit-elle tout bas, je voudrais bien m’en aller, parce que j’ai peur ; la nuit dernière, une petite fille est morte là, dans le lit à côté, et quand on l’a mise dans la boîte au chocolat, je me suis évanouie. Diélette se trompait dans son espérance de quitter bientôt l’hôpital ; elle avait été si rudement atteinte, que la convalescence fut très longue ; elle resta plus de deux mois à Jésus. Au reste, ce fut pour nous un bonheur ; pendant ce temps, elle se fit aimer de ceux qui la soignaient, de la sœur, du médecin et des internes qu’elle séduisit par sa gentillesse ; tout le monde savait de notre histoire tout ce que nous avions cru pouvoir en raconter, et l’intérêt qu’elle inspirait rejaillissait sur moi ; quand je venais le dimanche et le jeudi, on me recevait comme si j’avais été un ami. Enfin, son bulletin de sortie fut signé ; et en le lui remettant, le médecin et la sœur lui annoncèrent qu’ils avaient pris leurs mesures pour que nous ne fussions pas obligés de retourner à pied au Port-Dieu. On avait trouvé un meneur de nourrices qui voulait bien nous recevoir dans sa voiture et qui nous conduirait à Vire : à Vire, le meneur payerait notre place dans la voiture publique jusqu’au Port-Dieu ; on avait fait une collecte dans la salle Saint-Charles, et l’on avait réuni vingt-cinq francs, ce qui était plus que suffisant. Moi-même, pendant ces deux mois, et en vue de notre voyage, que je ne savais pas devoir être si facile, j’avais économisé six ou huit sous par jour, ce qui me faisait une somme totale de vingt-deux francs. Quelle différence entre notre arrivée à Paris deux mois auparavant, et notre départ ! La bonne madame Berceau voulut nous conduire elle-même à la voiture, et elle nous chargea de provisions de toutes sortes. Ce n’est pas un véhicule bien confortable qu’une voiture pour les nourrices : deux banquettes en planches dans le sens de la longueur, de la paille au milieu, voilà tout ; mais pour nous c’était admirable. On était à la fin de janvier ; le temps n’était pas trop froid ; ce fut un voyage très agréable : nous n’étions point des délicats, et nous fîmes bon ménage avec les nourrices qui retournaient au pays, chargées de leurs poupons ; quand ils criaient trop fort, ou bien quand on procédait à leur toilette, nous descendions et nous faisions un petit bout de route à pied. À Vire, le meneur nous emballa dans la diligence, qui nous descendit à une lieue de Port-Dieu ; c’était un dimanche ; il y avait juste sept mois que j’étais parti. Nous fîmes quelques centaines de pas sans parler ni l’un ni l’autre, car tous deux nous étions embarrassés. Ce fut Diélette qui, la première, rompit ce silence gênant : Allons moins vite, dit-elle, je voudrais te parler. Moi aussi j’ai à te parler ; tiens, voilà une lettre que tu donneras à maman en entrant. dit-elle doucement, pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? Pourquoi ne me conduis-tu pas à ta mère ? Comment sais-tu si elle voudra de moi ? Si elle me renvoie, qu’est-ce que je deviendrai ? Ne dis pas ça, tu ne connais pas maman. Si, je la connais bien ; mais tu ne sais pas si elle me pardonnera de ne t’avoir pas retenu. Est-ce qu’elle pourra jamais croire que si je t’avais bien prié, tu serais parti ? tu auras bien voulu m’amener jusqu’ici et tu n’auras pas voulu entrer chez elle pour l’embrasser ? C’est justement ce que je lui explique dans ma lettre ; je lui dis que si je continue ma route sans la voir, c’est parce que je sens bien que, si je la voyais, je ne partirais pas ; alors si je ne partais pas, il faudrait retourner chez mon oncle. Il y a un contrat, et mon oncle n’est pas un homme à abandonner ses droits. Ta maman trouverait peut-être un moyen de ne pas te laisser repartir. Si maman résistait à mon oncle, c’est elle qui payerait pour moi ; tandis que, si je suis embarqué, il ne pourra rien contre elle, et, quand je reviendrai, il ne pourra rien non plus contre moi, parce qu’un marin inscrit appartient au gouvernement, et que le gouvernement est plus fort que mon oncle. J’ai bien pensé à tout cela, va ! Moi, je ne sais pas, je ne connais pas toutes ces affaires du gouvernement, mais je sens bien que ce que tu fais là, c’est mal... Je n’étais pas assez ferme dans ma conscience pour entendre sans colère ce mot que moi-même je m’étais dit tant de fois. Oui, c’est mal, et si ta maman t’accuse, si elle dit que tu ne l’aimes pas, je ne pourrai pas te défendre, puisque je penserai comme elle. Je marchai près de Diélette un moment sans répondre ; j’étais ému, ébranlé, bien près de céder, cependant je me raidis. Crois-tu que je puisse l’être pour d’autres ? Crois-tu que je n’aime pas maman ? crois-tu que je veuille la faire souffrir ? Elle espérait m’avoir vaincu, elle vit que je me défendais, elle ne répondit pas ; alors je poursuivis : Eh bien, si tu m’as un peu de reconnaissance, si tu crois que je ne suis pas méchant, ne me parle plus ainsi ; tu me déciderais peut-être à rester et ce serait notre malheur à tous. Elle n’ajouta pas une seule parole et nous marchâmes côte à côte en silence, tous deux émus et troublés. J’avais pris un chemin à travers la lande, où j’étais presque certain de ne rencontrer personne ; nous arrivâmes ainsi jusqu’au fossé qui servait de limite à notre cour. J’avais entendu sonner la sortie de la messe ; ma mère devait être rentrée. C’est là, dis-je à Diélette, en lui montrant, par-dessus les ajoncs, la maison où j’avais vécu si aimé. Elle sentit mon émotion au tremblement de ma voix. Mais je feignis de ne pas comprendre ce qu’il y avait de supplication dans ce seul mot. Tu vas descendre, lui dis-je vivement ; en entrant, tu tendras la lettre à maman et tu diras : « Voici une lettre de votre fils » ; tu verras, quand elle l’aura lue, qu’elle ne te repoussera pas. Je voulus m’enfuir, mais elle se jeta sur moi. Ne me retiens pas, laisse-moi, tu vois bien que tu me fais pleurer. Ne veux-tu pas que je l’embrasse pour toi ? J’avais déjà fait quelques pas en arrière ; je revins, et lui passant le bras autour du cou, je l’embrassai ; je sentis ses larmes couler sur mes joues. Si je ne me sauvais pas, je ne partirais assurément point. Je me dégageai et, sans me retourner, je me mis à courir. Mais au bout du chemin je m’arrêtai et revins en rampant me blottir dans les ajoncs. Diélette, après avoir descendu la cour, entrait dans la maison. Longtemps elle y resta ; je ne voyais, je n’entendais rien, l’inquiétude m’étranglait ; si maman n’était plus là, si, comme la mère de Diélette, elle était... Au moment où cette sinistre pensée se présentait à mon esprit, Diélette parut sur le seuil ; puis, presque aussitôt, derrière elle, ma mère. Elle était vivante, Diélette était près d’elle, la main dans sa main ; toutes les deux avaient les yeux rouges. Je me jetai à bas du fossé. Trois heures après je montais sous la bâche de la diligence et, en deux jours, par Caen et Honfleur, j’arrivai au Havre. Il me restait sept francs dans ma bourse. J’avais cru que je n’aurais qu’à me présenter à bord d’un navire pour être immédiatement engagé. À peine débarqué dans l’avant-port, je commençai ma promenade sur les quais pour faire mon choix ; dans le bassin du Roi je ne vis que quatre ou cinq vapeurs, ce n’était pas mon affaire ; dans le bassin de la Barre je trouvai de grands navires américains d’où l’on déchargeait des balles de coton qui s’entassaient en montagnes sur le quai ; ce n’était pas encore ce qu’il me fallait ; je voulais un navire français. En faisant le tour du bassin du Commerce je fus émerveillé ; il y avait là des navires de tous les pays du monde, des grands, des petits, une forêt de mâts enguirlandés de guidons, de flammes et de pavillons. Cela me parut plus beau que Paris. Il y avait des navires qui exhalaient une odeur de cassonade qui me faisait venir l’eau à la bouche ; il y en avait d’autres qui sentaient le poivre et la cannelle. Partout on travaillait à charger et à décharger les cargaisons ; des douaniers regardaient rouler des balles de café et écoutaient les chants des matelots d’un air mélancolique. Parmi ces navires il y en eut un qui tout de suite me séduisit ; il était peint en blanc avec un liston d’azur ; c’était un petit trois-mâts ; sur un tableau accroché aux haubans on lisait : « En charge pour Pernambuco et Bahia, l’Étoile du matin, capitaine Frigard, partira incessamment. » Comment ne pas faire un beau voyage sur un navire blanc et bleu ? Pernambuco et Bahia, est-il dans la géographie deux noms plus séduisants ? Je montai à bord ; l’équipage et des ouvriers du bord étaient occupés au chargement ; on descendait dans la cale, grande ouverte, de lourdes caisses qui se balançaient au bout des chaînes. On ne fit pas tout d’abord attention à moi ; mais comme je ne bougeais pas de place, n’osant trop m’approcher d’un monsieur qui inscrivait les caisses à mesure qu’elles passaient devant lui, et qui me semblait être le capitaine, je finis par attirer l’attention. Et je lui fis ma demande, c’est-à-dire que je désirais être mousse à bord de l’ Étoile du matin. Il ne me répondit même pas, et d’un geste il se contenta de me montrer le pont par lequel j’étais entré. Il leva la main ; je n’insistai pas et sortis fort humilié, à vrai dire un peu inquiet aussi. Je n’étais pas dans une situation à me rebuter facilement. J’allai un peu plus loin ; sans doute l’ Étoile du matin était-elle trop belle pour moi ; je choisis cette fois un brick noir et sale en charge pour Tampico, et qui se nommait le Congre. On me répondit simplement qu’on n’avait besoin de personne. Dans un troisième, au lieu de m’adresser à un capitaine, je m’adressai à un matelot ; ma demande formulée, il haussa les épaules, et tout ce que je pus en tirer fut que j’étais un drôle de petit bonhomme. Enfin, sur une goélette en partance pour les côtes d’Afrique, le capitaine, qui n’avait pas du tout une figure rassurante, voulut bien m’accepter ; mais quand il apprit que je n’avais pas de père pour signer mon engagement, pas d’inscription à la marine, pas de sac pour mon trousseau, surtout pas de trousseau, il m’engagea à sortir plus vite que je n’étais entré, si je ne voulais pas faire connaissance avec ses bottes. L’affaire se présentait désagréablement, et je commençais à me trouver mal à l’aise. Si j’avais pu ne penser qu’à ma mère et à Diélette, cette nécessité eût été toute joie ; mais mon oncle, et les engagements qui me liaient à lui... En tournant autour des bassins, j’étais revenu à l’avant-port ; la mer commençait à monter, et déjà quelques petites barques de pêche prenaient le large. Je m’en allai sur la jetée voir l’entrée et la sortie des navires ; il y avait longtemps que je n’avais assisté à ce spectacle, et ce mouvement de la marée, l’horizon qu’embrassaient mes regards, le va-et-vient des bateaux de Caen, de Rouen et de Honfleur, l’appareillage des grands navires pour les voyages lointains avec les adieux, les mouchoirs voltigeants des passagers, les cris des marins, le grincement des poulies et des manœuvres, le mélange de toutes ces voiles blanches dans la rade depuis la côte jusqu’à la courbure extrême de la mer me firent oublier ma préoccupation. J’étais depuis plus de deux heures accoudé sur le parapet, lorsque je me sentis tirer par les cheveux. Surpris, je me retournai et me trouvai en face d’un des musiciens de la troupe de Lapolade, Hermann. Est-ce que Lapolade est au Havre ? Je fis cette question avec un air si effrayé que Hermann fut plus d’une minute à me répondre, tant il riait formidablement. Enfin il se remit un peu et me dit que, lui aussi, il avait quitté Lapolade pour se rendre auprès d’un de ses frères qui habitait la république de l’Équateur. Quant à Lapolade, je pouvais être sans crainte de son côté ; il avait fait un héritage considérable et il avait vendu sa ménagerie, ou plutôt les débris de la ménagerie ; car, quinze jours après notre fuite, Mouton, le pauvre Mouton, était mort de faim et de chagrin. Après le départ de Diélette, il était devenu tout à la fois terrible et sombre. Il avait obstinément refusé toute nourriture. Il semblait qu’il n’eût faim que de Lapolade, sur lequel il se jetait avec fureur dès qu’il le voyait. Mais comme Lapolade ne s’était pas décidé à sauver la vie de son lion aux dépens de la sienne, l’infortuné Mouton avait fini par succomber, victime de son attachement et de sa fidélité à Diélette. Hermann me demanda si j’étais enfin marin ; je lui racontai les difficultés que l’on me faisait. Il avait été assez longtemps dans la banque pour avoir l’esprit fertile en expédients. Si tu veux, dit-il, j’irai t’engager comme si tu étais mon frère. C’était là une impossibilité, Hermann n’était pas beaucoup plus riche que moi. Son voyage était payé d’avance par son frère jusqu’à Guayaquil, et nous ne pouvions pas, avec nos ressources réunies, faire une pareille dépense. Il fallut renoncer à cette idée ; pour me consoler il m’emmena dîner avec lui, puis après dîner au théâtre, où l’un de ses compatriotes, musicien de l’orchestre, nous donna deux places. On jouait comme première pièce une comédie qui a pour titre Guerre ouverte, et dans laquelle on apporte des personnages dans une caisse. Voilà ton affaire, me dit-il ; à l’entracte, je t’expliquerai mon idée. Son idée était d’acheter une grande caisse : je me cacherais dedans ; une heure avant le départ, il la porterait à bord bien fermée, bien cordée. Lorsque nous serions au large, il l’ouvrirait, et le capitaine, dans l’impossibilité de me débarquer, à moins de me jeter par-dessus le bord, serait bien forcé de me garder ; une fois en route, ce serait à moi de trouver le moyen de me faire employer. C’était insensé, mais cela avait une certaine tournure aventureuse qui me séduisit. Le lendemain, nous visitâmes toutes les boutiques des brocanteurs de la ville, et nous trouvâmes, pour dix francs, une grande caisse cerclée en fer, qui était juste à ma taille, comme si elle eût été faite sur mesure. Hermann l’emporta chez lui, où il m’avait donné l’hospitalité, et il y perça plusieurs trous pour me permettre de respirer ; je me plaçai dedans, il la ferma et j’y restai deux heures parfaitement à mon aise ; je pouvais remuer les bras et les jambes, et me mettre sur le côté ou sur le dos, quand je voulais changer de position. Le navire sur lequel Hermann avait pris passage partait le lendemain à la pleine mer de deux heures du soir ; j’occupai mon temps jusque-là à visiter ce navire, qui s’appelait l’ Orénoque, et écrire une longue lettre à ma mère pour lui dire que j’étais enfin embarqué et que je lui demandais pardon d’agir ainsi contre sa volonté, mais que j’espérais que c’était pour notre bonheur à tous ; à cette lettre j’en joignis une pour Diélette ; j’avais à lui conter tout ce que j’avais appris de Hermann ; j’avais à lui recommander aussi d’être bien douce avec maman. Deux heures avant la pleine mer, c’est-à-dire à midi, Hermann me fit entrer dans la caisse, et me donnant un morceau de pain : À demain, me dit-il en riant ; si tu as trop faim, tu pourras manger. Je devais rester vingt heures dans cette boîte, car nous avions réfléchi que dans les environs du Havre nous étions exposés, si je me montrais trop tôt, à ce que le capitaine me débarquât sur une barque de pêche ou sur un bateau-pilote, tandis qu’au large le danger d’une rencontre était beaucoup moins à craindre. Depuis plusieurs jours les vents du sud soufflaient assez fort ; en vingt heures nous devions être bien au-delà de Cherbourg, en pleine Manche. Nous avions attaché deux poignées de cuir à l’intérieur, j’y passai les bras pour ne pas être ballotté dans les secousses du transport. Hermann ferma les deux serrures à clef, fit plusieurs tours à la corde et me chargea sur son dos. Il riait si fort que j’étais secoué comme sur un cheval. Quand il arriva à bord de l’ Orénoque, cette gaieté fut brusquement coupée. Il est trop tard : les panneaux sont fermés. C’était bien sur cette fermeture que nous avions compté, car les panneaux ouverts on me descendait dans la cale, on entassait d’autres caisses par-dessus la mienne, j’étais dans ma boîte jusqu’à Guayaquil ; tandis que les panneaux fermés, on me déposait sur le pont ou dans la cabine de Hermann. Mais les choses ne s’arrangèrent pas aussi facilement ; longtemps le capitaine refusa de recevoir la caisse ; et je crus que j’allais être reporté à terre ; enfin on me descendit dans l’entrepont, avec d’autres caisses arrivées au dernier moment. On l’arrimera en route, dit un matelot. En route, cela m’importait peu ; j’espérais bien ne pas être longtemps dans la caisse. J’entendis bientôt les amarres tomber dans l’eau, en même temps l’on vira au cabestan, et sur ma tête résonna le pas cadencé des matelots qui halaient le navire hors le bassin. Par les bruits de la manœuvre je pouvais la suivre dans ma caisse, comme si de mes yeux je l’eusse vue sur le pont. En entendant un roulement de voitures, une confusion de voix, je compris que nous étions dans l’écluse. Le navire resta immobile durant quelques minutes, puis je sentis qu’il était doucement entraîné en avant ; c’était le remorqueur qui venait de le prendre ; un léger balancement m’inclina d’avant en arrière, nous étions dans l’avant-port. Le balancement devint plus sensible, nous étions entre les jetées ; les poulies grincèrent, on hissait les voiles : le navire s’inclina sur le côté, la remorque tomba dans l’eau, le gouvernail gémit, nous prenions le large. C’en était donc fait, ma vie de marin commençait ! Ce moment tant désiré, que j’avais acheté au prix de tant de fatigues, et qui devait, je le croyais, me donner une si grande joie, me laissa triste et inquiet. Il est vrai que la situation n’était pas propice à la gaieté. Peut-être sur le pont, mêlé aux matelots, occupé de la manœuvre, voyant devant moi la mer ouverte et derrière la terre et le port, je me serais jeté avec bonheur dans l’inconnu ; enfermé entre les quatre planches d’une malle, je ne pus me défendre d’un sentiment d’effroi. Je fus tiré de mes tristes réflexions par trois ou quatre petits coups frappés contre ma caisse ; mais comme on ne parlait pas, je n’osai répondre de peur que ce fût un matelot ; les coups ayant repris de manière à bien me faire comprendre que c’était Hermann, je cognai à mon tour avec mon couteau. Cet avertissernent calma mon inquiétude ; après tout, je n’étais pas abandonné, il ne s’agissait que de quelques heures à passer dans cette boîte ; en sortant je me trouverais en pleine mer et le monde serait à moi. Le vent était frais ; le navire, qui présentait le travers à la lame, roulait beaucoup. Habitué tout enfant à aller à la pêche et à me faire balancer dans les barques à l’ancre, je n’avais jamais éprouvé le mal de mer ; je me croyais bien à l’abri de cette indisposition ; je fus très désagréablement surpris de me sentir bientôt le cœur embarrassé. Je crus tout d’abord que ce malaise était causé par la difficulté que j’éprouvais à respirer ; car, malgré les trous que nous avions eu la précaution de percer dans les planches, l’air ne pénétrait que difficilement dans la boîte, et il en sortait plus difficilement encore, si bien qu’il y faisait une chaleur lourde ; mais mon malaise se précisa. Les étourdissements et le sentiment indéfinissable de tournoiement que j’éprouvais, lorsque le navire s’enfonçait dans un coup de tangage ne me laissèrent plus aucun doute. Cela m’inquiéta assez vivement, car j’avais vu des gens atteints de ce sot mal pousser de véritables beuglements ; si j’allais en faire autant, et si un matelot passant près de ma caisse pendant une de ces crises m’entendait ! J’avais souvent entendu dire que le meilleur remède contre cette maladie était le sommeil ; comme c’était le seul qui fût à ma disposition, je m’enfonçai la tête entre les mains et, de toutes mes forces, je tâchai de m’endormir. Assez longtemps ce fut inutilement ; le lit n’était pas doux. Si encore j’avais eu la précaution de garnir ma prison d’un peu de paille ! Mon cœur suivait les mouvements du navire, se soulevant, s’affaissant avec lui ; mais enfin l’assoupissement me gagna. Combien de temps je dormis, je n’en sais rien, car, la lumière ne pénétrant pas dans ma boîte j’étais plongé dans une obscurité absolue, qui ne me permettait pas de savoir s’il était jour ou nuit ; seulement, au silence qui régnait sur le bâtiment, je compris que nous devions être dans la nuit ; je n’entendais sur le pont que le pas régulier des hommes de quart, et par intervalles le grincement du gouvernail. Le roulis avait augmenté : il y avait des craquements dans la mâture, des sifflements et des ronflements dans les agrès ; des coups de mer, en frappant lourdement contre le bordage, indiquaient que le vent soufflait plus fort. Soit que la fraîcheur de la nuit eût rendu l’air de la malle plus respirable, soit que je me fusse habitué au roulis, je ne sentais plus le mal de mer, et ne tardai pas à me rendormir, bercé par cette musique grave qui me reportait en pensée dans ma petite chambre de la maison paternelle durant les nuits de gros temps. Cette fois, je fus réveillé par un épouvantable fracas, un craquement, un déchirement de tout le navire, suivi aussitôt d’un effondrement sur le pont comme si la mâture s’écroulait tout entière ; les cordages cassaient avec un bruit semblable à une détonation, les mâts éclataient. Tout le monde sur le pont, cria une voix en français. Au milieu d’une confusion de cris et de bruits s’éleva un mugissement rauque que je reconnus tout de suite ; c’était l’échappement de la vapeur. Nous avions dû être abordés par un vapeur anglais qui s’était jeté sur nous, et notre navire s’était couché sur le côté, car j’avais roulé contre une des parois de la malle. Avant que je fusse revenu de mon saisissement, le mugissement de la vapeur cessa, il y eut un nouveau craquement, et une formidable clameur s’éleva de notre bord ; presque aussitôt notre navire se releva ; le vapeur anglais avait-il coulé bas, ou bien s’était-il éloigné ? Je me mis à pousser des cris désespérés pour appeler un homme d’équipage qui vînt me délivrer, et j’écoutais : sur le pont, un murmure de voix et des pas précipités allant et venant de tous côtés ; contre la muraille du bâtiment, les vagues brisant avec force ; au-dessus de tout, le mugissement du vent qui soufflait en tempête. Hermann allait-il donc me laisser dans cette boîte ? Je ne saurais dire quel horrible sentiment d’angoisse me serra le cœur. Mon sang s’arrêta, mes mains se mouillèrent de sueur comme si elles eussent trempé dans l’eau. Instinctivement je voulus me lever, ma tête frappa le couvercle de la malle. Je m’agenouillai afin de pousser de toutes mes forces ; les deux serrures étaient solides, le couvercle était jointoyé et assemblé avec des traverses de chêne ; rien ne bougea. Je retombai mort de peur, d’épouvante. Après quelques instants, je me mis à crier de nouveau et à appeler Hermann, mais un grand bruit s’éleva sur le pont, qui m’empêcha d’entendre moi-même ma voix ; avec des haches, on coupait les mâts. Et Hermann qui ne venait pas me délivrer ; que faisait-il donc ? En même temps que des hommes débarrassaient la mâture, d’autres travaillaient aux pompes, j’entendais le tic-tac régulier du balancier. Nous coulions ; je me ruai désespérément contre le couvercle ; il ne fut pas ébranlé et je retombai, anéanti de mon impuissance, fou de rage et d’effroi. Toujours les mêmes bruits au-dessus de ma tête, c’est-à-dire sur le pont, mais rien du côté où j’étais enfermé. Ma voix se perdait dans cette caisse. Et si quelques cris éclataient au-dehors, ils étaient étouffés, emportés par le souffle puissant de la tempête. Hermann était-il donc tombé à la mer ? avait-il été emporté par une vague ? ou bien, tout à la pensée de son propre salut, ne songerait-il pas au mien ? Alors j’allais donc mourir noyé dans cette boîte ! Et pas de secours à attendre ? Attendre la mort avec courage, la voir en face n’est pas chose impossible de la part même d’un enfant ; lorsqu’on est libre, au moins on peut se défendre, et la lutte vous soutient ; mais enfermé comme je l’étais entre quatre planches, pouvant à peine me soulever et respirer, cela me paraissait à la fois misérable et monstrueux ! Je me jetai avec furie contre les parois de ma prison ; elles tinrent bon et ne ployèrent seulement pas. Je voulus crier de nouveau, ma gorge desséchée ne laissait sortir aucun son. Je ne sais comment un homme eût supporté une pareille situation ; je n’étais qu’un enfant, je m’évanouis. Quand je revins à moi, après combien de temps, je l’ignore, j’eus une étrange sensation ; il me semblait que j’étais mort et au fond de l’eau, ballotté par le remous. Mais les bruits du pont me rappelèrent à la réalité. On pompait toujours, et j’entendais par instants le glouglou sinistre de l’eau dans les clapets. Le vent hurlait dans le navire, et les vagues frappaient contre lui des coups sourds qui l’ébranlaient ; il roulait si effroyablement que je heurtais tantôt le côté droit, tantôt le côté gauche de ma caisse. Je recommençai mes cris, m’arrêtant de temps en temps pour écouter : rien, si ce n’est le tumulte assourdissant de la tempête. Quand j’ôtai mon gilet, une de mes mains rencontra mon couteau, que j’avais oublié : c’était un solide couteau de paysan à manche de corne, à lame forte et coupante. Puisque personne ne venait à mon secours, c’était à moi de m’aider moi-même. J’ouvris mon couteau et j’attaquai une des serrures de la malle, non pour la faire sauter, j’aurais cassé mon couteau, mais en entaillant le bois tout autour. Ce bois était du hêtre desséché par vingt ou trente années de service, il était dur comme fer et mon couteau l’entamait difficilement. Je mettais tant d’ardeur à ce travail que je ne tardai pas à être inondé de sueur ; le couteau me glissait entre les doigts, et à chaque instant j’étais obligé d’essuyer mes mains. Je n’avançais guère, car le roulis et le tangage me faisaient à chaque instant lâcher prise ; au moment où j’appuyais le plus fort sur mon couteau, j’étais jeté contre la paroi opposée. Enfin la serrure fut ébranlée et je comptai sur une secousse pour la détacher tout à fait. J’attaquai la seconde ; mon couteau s’était tellement chauffé, qu’en rafraîchissant la pointe dans ma bouche je me brûlai la langue. On ne pompait plus, mais le mouvement sur le pont n’avait pas cessé ; les pas étaient plus précipités ; on travaillait évidemment avec activité. Il y avait des roulements sourds comme si l’on traînait quelque chose de très lourd, une grande caisse, une embarcation. Je n’avais ni le temps de le chercher, ni le temps d’écouter ; je me remis au travail. Mon couteau ne coupait plus, et j’entamais encore moins facilement le bois autour de cette seconde serrure qu’autour de la première. J’y employais pourtant toute ma force, toute mon énergie ; mais par instants mon bras s’engourdissait, j’avais les reins brisés par la gênante position dans laquelle je me tenais, et j’étais forcé de m’arrêter un peu. Alors j’entendais le souffle de l’ouragan, le choc des vagues, les gémissements du navire qui craquait. Certainement mon travail dura plus d’une demi-heure. Combien elle parut longue pour moi, vous ne pouvez le sentir. Enfin la seconde serrure comme la première fut ébranlée. Je me mis à genoux et, m’arc-boutant sur les mains, je poussai avec mon dos de toutes mes forces contre le couvercle pour le faire sauter : les deux serrures se détachèrent, le couvercle ne s’ouvrit pas. Il était solidement, à chaque bout, attaché par une corde ; je l’avais oublié. Il fallait maintenant couper cette corde. Je crus tout d’abord que ce serait très facile ; je me trompais, car le couvercle, tout en se soulevant un peu, ne sortait pas de la feuillure, et je devais enlever cette feuillure avant d’arriver à la corde. C’était un nouveau travail à entreprendre. Je ne me décourageai pas et m’y mis aussitôt : heureusement je coupais maintenant dans le fil du bois. Enfin j’arrivai aux cordes, je les coupai, j’étais libre. Je poussai vivement le couvercle, il se souleva un peu et retomba ; je le poussai plus fort, il ne s’ouvrit pas davantage ; qu’est-ce qui pouvait le retenir encore ? J’eus une angoisse si cruelle que je me laissai retomber au fond de la malle, anéanti. Mais j’en avais trop fait pour ne pas lutter jusqu’au bout. Le couvercle s’ouvrait assez pour me permettre de passer la main, et, arrivé à cette hauteur, il s’arrêtait sans que rien pût l’ébranler. Je passai ma main par cette ouverture et tâtai tout autour, car il faisait nuit et je ne voyais qu’une faible lueur blanche presque insensible. À force de tâter, de chercher, je compris à quel obstacle j’avais affaire : c’était une grande, une énorme caisse ! Posée sur une autre, elle couvrait à moitié, et sans appuyer absolument dessus, elle ne laissait cependant pas le couvercle fonctionner. Je tâchai de la pousser ; elle était trop lourde, elle ne bougea pas ; d’ailleurs, dans la position où j’étais, je n’avais aucune force ; mon bras ne pouvait, pour ainsi dire, pas s’étendre ; entreprendre de la soulever ou seulement de la déranger était folie. Je ne m’étais donc donné tant de peine que pour en arriver là ; que faire maintenant ? Je tremblais d’impatience et d’angoisse, et il me semblait que mon sang bouillonnait dans ma tête comme dans une chaudière. C’était peut-être la malle qui avait étouffé ma voix ; maintenant que je pouvais entrouvrir, on m’entendrait. Sur le pont, il se fit un grand tapage, et il me sembla que quelque chose tombait à l’eau. Puisque je les entendais, ils devaient m’entendre aussi. En écoutant de nouveau, je n’entendis plus de roulements, plus de bruits de pas, plus rien que le mugissement du vent ; mais chose étrange, il me sembla que des cris partaient de la mer contre le bordage où ma caisse était appuyée. Je résolus de démonter les charnières du couvercle ; par ce moyen, si je réussissais, je n’aurais pas besoin de l’ouvrir, je n’aurais qu’à le faire glisser pour être libre. Je me mis au travail avec plus de hâte encore ; ce silence m’effrayait horriblement ; l’équipage avait-il été enlevé par la mer ? C’était possible, car la violence du roulis et du tangage, le hurlement du vent me disaient que nous étions en pleine tempête. Les charnières étaient moins solides que les serrures ; je n’eus pas besoin d’entailler le bois ; j’aurais dû commencer par là et non par les serrures, elles n’étaient que clouées ; avec la pointe de mon couteau, je parvins à en détacher une, et cela fait, en secouant vigoureusement le couvercle, je fis tomber les clous de l’autre. Je poussai le couvercle, il glissa librement. Je sautai hors de cette horrible prison. Avec quelle joie je me retrouvai libre enfin de mes mouvements ! Mourir dans ce coffre, c’eût été mourir dix fois ! Ce succès relatif m’avait rendu presque l’espoir. Je n’étais pourtant pas au bout de mes épreuves. Guidé par un filet de lumière, je me dirigeai à tâtons vers l’escalier ; le capot était rabattu, heureusement, il n’était pas fermé, je le poussai et me trouvai sur le pont. Il faisait à peine jour, mais dans ma caisse mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité ; d’un regard j’embrassai tout le pont, je ne vis personne ; au gouvernail personne non plus. Le navire avait été abandonné par l’équipage. Je sautai sur la dunette, et regardant au loin, j’aperçus dans le pâle rayon du matin un point noir sur la mer ; c’était la grande chaloupe. Je criai tant que je pus ; mais la barque était bien trop loin, la bourrasque était bien trop violente pour que ma faible voix pût être entendue. J’étais seul sur ce navire abandonné au milieu de la mer, désemparé, coulant bas ; et cependant telle avait été mon angoisse dans cette misérable malle, que je me sentis moins épouvanté. En regardant autour de moi, je vis que l’ Orénoque avait été abordé par le travers au milieu de la coque ; c’était miracle qu’il n’eût point été coupé en deux ; mais le vapeur anglais l’avait frappé obliquement ; dans ce choc il avait brisé les haubans du grand mât et du mât d’artimon, et ces deux mâts, n’étant pas soutenus précisément du côté d’où venait le vent qui chargeait les voiles, s’étaient brisés comme des allumettes ; il ne restait plus de la mâture que la moitié du mât de misaine et le beaupré intact ; de la voilure il ne restait que le foc et le grand hunier déchiré en lambeaux. Le jour se levait : du côté de l’orient, les contours des nuages s’éclairaient de lueurs fauves, fugitives, changeantes comme l’éclair et qui se perdaient bien vite dans le ciel noir. La mer était blanche d’écume à perte de vue et, sous cette lumière blafarde, elle avait un aspect sinistre ; le vent soufflant en tempête aplatissait les vagues. Si l’équipage avait abandonné le navire, c’est que celui-ci était en danger ; il n’y avait pas besoin de longues réflexions pour comprendre cela. Livré au caprice du vent et des vagues, sans gouvernail et sans voilure, il roulait effroyablement, et les paquets de mer s’abattaient sur la coque à croire qu’ils allaient l’enfoncer. Pour me tenir debout sur le pont, j’avais dû m’accrocher à une manœuvre et j’étais déjà aussi mouillé que si je fusse tombé dans l’eau. Je voulus voir au juste quelles étaient les avaries de l’abordage, je vis que tout le flanc du navire était déchiré. Cette déchirure s’étendait-elle au-dessous de la ligne de flottaison ? Il me fut impossible de m’en rendre compte ; combien d’eau dans la cale ? je ne pus le savoir non plus, car je ne pouvais faire fonctionner les pompes trop lourdes pour moi. Combien de temps l’ Orénoque, dans cet état, pourrait-il encore résister au vent et à la mer ? Qu’il dût couler bas, cela ne faisait pas de doute pour moi ; mais peut-être n’allait-il pas couler tout de suite ; un navire pouvait l’apercevoir et me sauver. Je ne perdis pas tout espoir ; et, en pensant que c’était par la lutte que j’avais pu sortir de mon horrible boîte, je pris la résolution de lutter encore et de ne pas m’abandonner. J’avais assez la connaissance des choses de la marine pour savoir que, si le navire restait ainsi sans direction, il ne tarderait pas à se disloquer ou bien à sombrer dans un coup de mer. Je devais donc me mettre au gouvernail et, sans me préoccuper de direction, essayer de profiter du foc pour appuyer le navire contre la lame. Mais je n’avais jamais gouverné que de petites barques ; à peine avais-je pris la roue de ce grand navire qu’un coup de mer lui imprima un irrésistible mouvement de rotation qui me fit lâcher prise, et m’envoya tomber à quatre ou cinq pas. Heureusement tout avait été paré à bord pour résister à cette tempête : la barre était garnie de ses palans, ce qui permettait de gouverner sans danger ; comme je n’avais aucune direction à suivre, puisque je ne savais où j’étais, j’attachai cette barre de manière à avoir tout simplement vent arrière. Ma grande espérance était la rencontre d’un navire ; je tâchai donc de m’installer de mon mieux sur la dunette, pour voir au large et embrasser du regard tous les points de l’horizon. Il me sembla que le vent diminuait de violence, le jour s’était fait, et le ciel était moins chargé de nuages ; il y avait de petits trous, où se montraient des lueurs d’un bleu pâle ; et, bien que la mer fût toujours aussi tourmentée, l’espérance me revint. Si près des côtes, il était impossible qu’un navire ne parût pas. Pendant trois heures au moins, je restai les yeux fixés sur l’horizon sans rien voir. Le vent faiblissait sensiblement ; la mer se calmait, c’est-à-dire que les vagues, ne se heurtant plus dans une confusion désordonnée, prenaient une ampleur qui fatiguait beaucoup moins le navire, en lui donnant le temps de s’élever et de s’abaisser. Tout à coup il me sembla apercevoir un point blanc sur le fond noir d’un gros nuage traînant dans la mer. Le point grossit, c’était un navire ; il grossit encore ; il naviguait vent arrière, c’est-à-dire dans le même sens que l’ Orénoque. Je m’élançai à la barre pour gouverner de manière à le couper ; mais tandis qu’il avait toutes ses grandes voiles dehors, je n’en avais qu’une petite qui n’offrait presque pas de prise au vent. Pendant une demi-heure, je le vis grandir encore au point de pouvoir compter ses voiles, puis il me sembla qu’il diminuait. Je courus à la cloche, je la sonnai avec furie, puis sautant sur le bastingage, je regardai. Il avait diminué de grosseur encore, et il continuait sa route ! Décidément il ne m’avait ni vu ni entendu... Ce fut une cruelle déception : pendant une heure, je le suivis des yeux ; il diminua, diminua, ne fut plus qu’un point, ne fut plus rien ; et je me retrouvai seul dans l’immensité. Ce n’était pas assez qu’il passât des navires, il fallait qu’ils vissent eux-mêmes l’ Orénoque ; ce n’était pas assez d’attendre leur secours, il fallait le faciliter, le préparer, l’amener jusqu’à moi. Je pris dans le coffre aux signaux le plus grand pavillon que je pus y trouver ; puis, comme les drisses étaient cassées, je grimpai l’attacher au haut du mât de hune. Ce fut une rude ascension par le roulis qu’il faisait, mais j’avais été heureusement habitué à ce métier et je redescendis sans encombre, plein d’espoir dans ce large drapeau qui flottait au vent ; il dirait à ceux qui le verraient qu’il y a un navire en détresse. Ma crainte la plus vive, maintenant que la mer se calmait, était dans la voie d’eau ; mais rien ne m’indiquait qu’elle augmentât ; le navire ne paraissait pas s’enfoncer. Cependant, pour ne rien négliger, si l’ Orénoque venait à couler sous moi, je ramassai les planches et les coffres que je pus trouver, et attachant le tout solidement, j’en fis une sorte de radeau. Les heures s’avançaient vers midi, et depuis la veille je n’avais pas mangé ; la faim commença à parler. La cambuse du cuisinier avait été emportée à la mer lorsque le navire avait été démâté ; je me décidai à descendre pour chercher ma nourriture. Mais ce ne fut pas sans de longues hésitations que je pris cette résolution : si le navire sombrait pendant que j’étais dans l’entrepont ? La faim l’emporta sur la peur. Je descendis ; je n’avais point fait deux pas que j’entendis un grognement. D’un saut brusque et violent l’animal qui l’avait poussé m’écarta. C’était le chien du capitaine qui avait été oublié. Il sortait de son coffre lui aussi et à sa façon. Il arriva plus vite que moi sur le pont. Une fois là, il se retourna et me regarda assez longtemps avec défiance ; mais sans doute son examen le rassura, car bientôt il s’approcha de moi et me tendit son museau. Nous fûmes tout de suite bons amis ; il me suivit ; comme moi il avait faim. Je trouvai tout ce que je pouvais désirer ; du pain, de la viande froide, du vin. Je m’emparai de ce qui me tomba sous la main et remontai promptement. J’étais à deux pas de la mort, je mangeai cependant avec appétit ; le chien, assis devant moi, courait après les morceaux que je lui jetais. Nous étions déjà liés, je ne me sentais plus seul ; le repas fini, il se coucha à mes pieds et resta près de moi. Il me regardait avec de si bons yeux que je l’embrassai. En passant dans la cabine du capitaine, j’avais vu des pistolets sur une table ; j’allai les chercher : si j’apercevais un navire, ils me serviraient peut-être à provoquer son attention. La journée s’écoula ainsi sans qu’une seule voile parût ; la mer n’était plus que faiblement houleuse et le vent était à peine sensible : l’ Orénoque se comportait toujours bien et la voie d’eau devait être aveuglée. Ce fut sans trop d’effroi que je vis s’avancer la nuit. Il me semblait que Turc et moi nous ne devions pas être bien éloignés des côtes ; peut-être dans l’obscurité j’allais apercevoir un phare ; alors je n’aurais qu’à gouverner dessus pour être sauvé. Le soir tomba tout à fait ; mon espérance ne se réalisa pas. Successivement les étoiles s’allumèrent dans les profondeurs du ciel ; je n’aperçus pas de phare. En même temps que les pistolets, j’avais pris dans la cabine un monceau de vêtements : je m’en fis un chaud matelas, et m’établis dessus, décidé à ne pas fermer les yeux de toute la nuit, et à interroger toujours l’horizon. Longtemps je restai ainsi les yeux perdus dans l’obscurité, qu’ils cherchaient inutilement à percer. Turc, couché près de moi, s’endormit ; le vent s’apaisa, et le navire n’éprouva plus qu’un balancement régulier, qui n’avait rien d’inquiétant. Vers dix ou onze heures, la lune se leva et me montra tout à l’entour une mer calme qui clapotait doucement en faisant miroiter la lumière. Insensiblement le calme me gagna, le ronflement du chien m’engourdit, et, malgré mes efforts pour me tenir éveillé, je m’endormis. Mais ce calme sur la mer n’était pas la fin du mauvais temps ; vers le matin, je fus éveillé par la fraîcheur du vent ; des nuages couraient bas, et la mer commençait à se troubler. Le vent fraîchit vite ; j’allai interroger la boussole : elle indiquait qu’il était au nord-ouest. Je mis la barre vent arrière, car, sans savoir où j’étais, il me semblait que c’était une bonne direction pour trouver les côtes de Normandie ou de Bretagne. En moins d’une heure, la mer redevint aussi tourmentée que la veille, et elle recommença à embarquer à bord de l’ Orénoque, qui s’enlevait mal à la lame ou plutôt ne s’enlevait pas du tout, si bien que des paquets d’eau balayaient le pont d’un bout à l’autre. Sous l’effort du vent, le mât de misaine, déjà ébranlé, craquait avec des bruits sinistres ; les haubans et les cordages avaient molli, et je craignais, à chaque rafale nouvelle, de le voir s’abattre. Alors c’en était fait, l’ Orénoque sombrait. Je ne quittais pas ce mât des yeux, quand il me sembla apercevoir à l’avant une ligne sombre qui se continuait au loin. Malgré le danger, je m’élançai dans les haubans. Je courus au gouvernail et mis la barre droit sur cette ligne : mes jambes tremblaient, et, par un singulier effet de joie, j’avais les yeux pleins de larmes. La ligne se dessina bien vite assez nettement. Je passai là une heure de cruelle angoisse, car la violence du vent allait toujours croissant, et le mât tremblait avec des craquements qui m’étreignaient le cœur. Turc, assis devant moi, ne me quittait pas des yeux. Il semblait qu’il cherchait à lire dans mes regards. La côte vers laquelle le navire courait était basse : à une certaine distance du rivage, elle s’élevait en pente douce pour former des collines ; je ne voyais ni villages, ni ports. Mon espoir, vous le pensez bien, n’était point d’entrer l’ Orénoque dans un port, lors même qu’il s’en fût trouvé un devant moi ; c’était une tâche au-dessus de mes forces, et même, je le crois bien, qui eût été au-dessus de celles de vrais marins, avec un navire dans cet état : je ne demandais qu’à échouer à la côte et à me sauver à la nage. Mais serait-il possible d’arriver jusqu’à la côte ? n’était-elle pas défendue par des rochers sous-marins qui ne laisseraient point passer le navire ? Dans ce doute terrible, je détachai les différentes pièces du radeau que j’avais formé la veille, et je les plaçai autour de moi, pour en trouver au moins une à ma portée si le navire sombrait : je me déshabillai, ne gardant que mon pantalon, et j’attendis. La côte était maintenant distinctement visible dans tous ses détails, et j’apercevais très bien les vagues se briser en un long cordon d’écume sur le rivage : la marée était basse. Encore un quart d’heure, encore dix minutes, encore cinq, et mon sort allait s’accomplir. Au moment où je me laissais attendrir par cette pensée, le navire fut irrésistiblement soulevé, j’entendis un craquement, la barre fut arrachée du gouvernail, la cloche tinta quelques coups, le mât vacilla, tomba en avant, et je fus jeté à plat ventre sur le pont : l’ Orénoque avait touché. Je me relevai ; une seconde secousse me fit tomber de nouveau. Le navire craquait de l’avant à l’arrière : avec un choc épouvantable il s’arrêta brusquement et se coucha sur le côté. Je voulus me relever et me cramponner, je n’en eus pas le temps, une vague s’abattit sur le pauvre navire devenu un obstacle et je me sentis entraîné dans un tourbillon d’eau. Quand je pus sortir de ce tourbillon, j’étais déjà à quinze ou vingt mètres du navire ; à quelques pas de moi nageait le chien qui me regardait désespérément. Nous n’étions pas à plus de deux cents mètres de la plage. En temps ordinaire, cette distance n’eût rien été pour moi, mais avec les montagnes d’eau qui se ruaient sur la grève, c’était une terrible affaire. Sans perdre courage, je nageai doucement en tâchant surtout de m’élever au-dessus de la lame ; mais, au milieu de ces tourbillons d’écume, c’était presque impossible, et c’était à peine si je pouvais respirer entre deux vagues. Je ne voyais personne sur la plage, et bien évidemment je n’avais pas de secours à espérer. Heureusement le vent et la mer poussaient à la côte. Dans le creux d’une vague, je sentis la terre du pied ; c’était le moment décisif. La vague qui suivit me lança contre la grève comme elle eût fait d’un paquet de varech. Je tâchai d’enfoncer mes doigts dans le sable, mais le ressac me reprit encore sans qu’il me fût possible de me cramponner. Je compris que si je voulais continuer cette lutte, je serais bien vite noyé. Je regagnai le large : je ne pouvais me sauver que par un moyen dont mon père m’avait autrefois parlé. Dans un moment de repos entre deux vagues, j’atteignis mon couteau et l’ouvris. Alors je nageai vers la terre, et quand la vague m’eut jeté sur la plage, je plantai mon couteau dans le sable, le ressac me tira à lui, mais j’avais un point d’appui, je pus résister. La vague retirée, je me relevai et courus en avant ; celle qui vint ne me couvrit que jusqu’aux jambes ; je fis encore quelques pas et tombai sur le sable. J’étais sauvé, mais si à bout de forces que je perdis connaissance. Ce fut mon ami Turc qui, en me léchant la figure, me fit revenir à moi. Ses yeux brillaient, il avait l’air de me dire : « Sois donc content, nous sommes tirés d’affaire. » Je m’assis, et, sur la grève, j’aperçus un douanier et des paysans qui accouraient. C’est à l’est du cap Lévi, à quatre ou cinq lieues de Cherbourg, que l’ Orénoque avait été jeté à la côte. Les paysans qui étaient venus à mon secours m’emmenèrent à Fermanville, le village le plus proche, et l’on me coucha chez le curé. J’avais été si rudement secoué par les émotions et la fatigue, que je dormis plus de vingt heures sans m’éveiller ; je crois même que Turc et moi nous aurions dormi cent ans, comme dans la Belle au bois dormant, si le commissaire de la marine et les agents des assurances n’étaient venus nous déranger. Il me fallut comparaître devant eux et raconter tout ce qui s’était passé depuis le départ du Havre jusqu’au moment où l’ Orénoque avait fait côte ; il me fallut dire aussi comment je me trouvais dans la caisse ; ce ne fut pas sans crainte que je m’y décidai. Il fallait bien avouer la vérité, si invraisemblable qu’elle fût et quoi qu’il en pût advenir. Il en advint que je fus envoyé au Havre, auprès de l’armateur de l’ Orénoque. On m’embarqua donc trois jours après à Cherbourg, sur le Colibri, et j’arrivai au Havre le soir même. Mon histoire y était déjà connue ; les journaux l’avaient publiée et j’étais presque un héros, ou tout au moins un sujet de curiosité. Quand je parus au haut de l’échelle du Colibri, il y avait foule sur le quai, et l’on nous montrait du doigt, Turc et moi, en disant : J’appris au Havre que l’équipage de l’ Orénoque n’avait pas péri ; il avait été recueilli en pleine mer par un navire anglais, et le bateau de Southampton l’avait rapatrié. Quant au pauvre Hermann il avait été jeté à la mer lors de l’abordage, et soit qu’il ne sût pas nager, soit qu’il eût été tué ou blessé par les pièces de la mâture qui l’avaient entraîné, il n’avait pas reparu. Ainsi s’expliquait comment il n’était pas venu me délivrer. Mon récit était, paraît-il, un témoignage très grave contre le capitaine : les assureurs disaient que s’il n’avait pas abandonné son navire, il pouvait le sauver : puisqu’un enfant avait bien su le conduire à la côte, un équipage l’eût assurément entré dans un port. On discutait là-dessus, on ne parlait que de cela au Havre ; de tous les côtés on m’interrogeait. On jouait alors au théâtre le Naufrage de la Méduse, et le directeur eut l’idée de me faire figurer dans cette pièce en donnant la première représentation à mon bénéfice. On refusa du monde à la porte. On m’avait confié le rôle muet, bien entendu, d’un mousse ; quand j’entrai en scène avec Turc, les acteurs furent obligés de s’arrêter tant on applaudit. Toutes les lorgnettes étaient pointées sur moi ; je commençai sottement à croire que j’étais vraiment un personnage. Turc aurait pu en penser tout autant. Les frais du directeur prélevés, et il dut les prélever largement, cette représentation me rapporta deux cents francs ; on joua encore huit fois la pièce, et chaque fois il me donna cinq francs ; cela me fit une somme totale de deux cent quarante francs, c’est-à-dire une fortune. Je résolus de l’employer en grande partie à m’acheter un trousseau, car ma passion pour la mer et la terreur de mon oncle avaient résisté à tout. Abandonné sur l’ Orénoque, ballotté par la tempête, jeté à la côte, c’est-à-dire presque sûrement à la mort, j’avais fait, je l’avoue, de tristes réflexions ; et le sort de ceux qui vivent tranquilles sous leur toit m’avait paru plus enviable que celui des marins ; mais, retombé sur mes pieds, il en avait été de ces craintes comme de l’eau qui mouillait mes vêtements : elles s’étaient évanouies sous le premier rayon de soleil ; et, en arrivant au Havre, je n’avais pensé qu’à trouver un navire sur lequel on voulût bien me prendre comme mousse. L’armateur de l’ Orénoque m’avait fait engager sur un autre de ses bâtiments, l’ Amazone, et cet argent m’arrivait tout à fait à point pour acheter les objets nécessaires à mon embarquement. Lors de ma rencontre avec le pauvre Hermann, il m’avait, vous vous en souvenez, n’est-ce pas ? Ce chez-lui était un petit cabinet noir, au fond d’une cour du quai des Casernes. La propriétaire voulut bien me le louer ; seulement elle me prévint qu’elle ne pourrait pas me nourrir, parce qu’elle était malade ; mais cela m’inquiétait peu, la question de nourriture étant pour moi tout à fait secondaire et n’existant même pas, dès que j’étais sûr d’avoir un morceau de pain. C’était une excellente femme que cette propriétaire ; bien qu’elle pût se traîner à peine, je trouvais en elle toutes sortes de prévenances et de bontés qui me rappelaient la maison maternelle. Elle était veuve, jeune encore, et elle avait un fils, de deux ans plus âgé que moi, qui naviguait ; il était parti depuis huit mois pour un voyage aux Indes, et on attendait le retour de son navire, la Neustrie, d’un moment à l’autre. Il n’y avait pas seulement entre elle et ma mère ces analogies lointaines de position ; mais, comme ma mère aussi, elle détestait la marine. Son mari était mort loin d’elle de la fièvre jaune, à Saint-Domingue, et c’était pour elle un désespoir de tous les instants que son fils eût voulu s’embarquer. Sa seule consolation était d’espérer que ce premier voyage, qui avait été très pénible à l’aller, l’aurait dégoûté du métier, et qu’il reviendrait disposé à rester à terre. Chaque fois que je revenais de la jetée, où je passais presque toutes mes journées, elle voulait savoir quel était le temps, où était le vent, s’il était entré beaucoup de navires. Le voyage aux Indes est très long, incertain, capricieux, et la Neustrie pouvait arriver aujourd’hui, demain, dans quinze jours, dans un mois, tout aussi bien un jour que l’autre. Il y avait un peu plus d’une semaine que je demeurais chez elle, lorsque sa maladie s’aggrava d’une façon inquiétante. J’entendis dire aux voisines qui venaient la voir ou la soigner qu’elle était en danger et que le médecin ne répondait plus d’elle. Effectivement elle était de plus en plus faible, très pâle, presque sans voix, et quand j’entrais dans sa chambre pour lui dire quel temps il faisait à la mer, j’éprouvais, à la regarder dans son lit, comme un sentiment de peur. Après les bourrasques que nous avions eues et qui avaient perdu l’ Orénoque, le temps s’était mis au beau. La mer était continuellement paisible, comme aux plus beaux jours de l’été, et même il régnait un calme plat qui n’est pas ordinaire à cette saison de l’année. Ce calme la désespérait, et chaque fois qu’en rentrant je répétais ce que je lui avais annoncé la veille : « Pas de vent, petite brise de l’est », elle secouait doucement la tête en disant : Le bon Dieu m’est dur : je mourrai sans l’embrasser. Alors les voisines ou les amies qui étaient dans sa chambre la grondaient de penser ainsi à la mort, et tâchaient de la rassurer en lui faisant tous ces mensonges qu’on invente pour les malades qui sont en danger. Mais ils ne la persuadaient pas, et toujours elle répétait : Bien sûr que je ne le reverrai pas. Ses yeux s’emplissaient de larmes, et cela donnait envie de pleurer comme elle. Je ne me rendais pas bien compte de son état, mais par ce que j’entendais dire je comprenais qu’il était tout à fait désespéré, et je n’osais jamais rentrer sans demander auparavant comment elle se trouvait. Un matin, c’était un mardi, j’avais été voir l’entrée des navires, et je revenais pour déjeuner ; en arrivant devant la voisine que j’avais coutume d’interroger, elle me fit signe d’entrer. Il dit qu’elle ne passera pas la journée. Je n’osais monter l’escalier ; à la fin, je me décidai et retirai mes souliers pour ne pas faire de bruit. Mais quand je passai devant sa porte, elle reconnut mon pas. J’entrai ; une de ses sœurs, qui ne la quittait plus, était près d’elle ; celle-ci me fit signe de m’asseoir, mais la malade m’appela près de son lit. Elle me regarda sans parler, mais je la compris. Des barques de pêche, les navires de la Seine et le vapeur de Lisbonne. J’avais à peine achevé ces mots, que la porte fut poussée vivement, et le mari de sa sœur, qui était ouvrier sur le port, entra. Le vapeur de Lisbonne est arrivé, dit-il. Oui, Romain vient de nous l’apprendre. Elle dit cela négligemment ; mais en même temps ses yeux rencontrèrent ceux de son beau-frère ; elle vit qu’il y avait en lui quelque chose qui n’était pas ordinaire. Eh bien, oui, il y a du nouveau ; il a rencontré la Neustrie dans le raz de l’île de Sein ; tout va bien à bord. Elle était étendue sur son lit, si pâle et si faible qu’on pouvait presque la dire morte ; elle se souleva sur le bras. dit-elle ; et ses yeux éteints se ranimèrent ; le sang lui rougit le visage. Elle voulut qu’on lui expliquât combien il fallait de temps à la Neustrie pour venir de l’île de Sein au Havre. C’était assez difficile : deux jours, si le vent était favorable ; six jours, huit jours, s’il était mauvais. Le vapeur de Lisbonne avait mis une trentaine d’heures, la Neustrie pouvait donc arriver le lendemain.. Il faut que je vive jusque-là, disait-elle ; le bon Dieu ne voudra pas me faire mourir avant de l’avoir embrassé. La force lui était revenue, la raison, l’énergie ; le médecin, quand il la vit, ne voulait pas croire à ce miracle. C’était une maison de pauvres gens ; la pièce dans laquelle elle était couchée servait à la fois de cuisine et de chambre : après quinze jours de maladie, il n’était pas extraordinaire qu’elle fût en désordre, encombrée de mille objets, de vases, de tasses à tisane, de fioles qui traînaient dans la poussière. À proprement parler, la malade n’avait personne pour la soigner, seulement des amies, des voisines, sa sœur, qui venaient passer quelques heures, et qui retournaient bien vite chez elles, rappelées par leur travail ou leurs enfants. Elle nous pria de nettoyer un peu cette pièce et d’y mettre de l’ordre ; elle voulut aussi qu’on ouvrît la fenêtre, et comme sa sœur s’y refusait, de peur que l’air ne lui fit du mal, elle insista : Ça ne fait rien pour moi, mais je ne veux pas que ça sente la maladie quand il arrivera. Le temps ne changeait pas, il était toujours au calme, plat, sans la plus faible brise qui pût pousser la Neustrie. Dans les ports de commerce il est d’habitude qu’on signale les navires qui sont en vue ; pour Le Havre, c’est à la pointe de La Hève que se font ces signaux, qui sont répétés au Havre et aussitôt affichés. Elle me demanda si je voudrais lui rendre le service d’aller lire ces affiches ; on pense bien que je ne songeai pas à m’en excuser, et, d’heure en heure, j’allai du quai des Casernes à la rue d’Orléans, où se trouvait alors le bureau de la Chambre des assureurs, qui recevait ces signaux. Mais, par ce calme plat, il n ’y avait aucun navire en vue, tous étaient retenus à l’entrée de la Manche. Cependant, elle ne se découragea pas, et, le soir arrivé, elle nous fit rouler son lit auprès de la fenêtre. Sur le toit de la maison en face était une grande girouette, elle nous dit qu’elle voulait la voir à chaque instant, parce qu’elle sentait bien que le vent allait changer. Dans tout autre moment, cela nous eût fait rire ; car sur le fond du ciel bleu, éclairé par la pleine lune, on voyait la girouette se détacher en noir, immobile comme si elle eût été soudée au pivot. Sa sœur, qui était restée pour la veiller, m’envoya coucher. Dans la nuit, je fus réveillé par un bruit que je n’avais pas encore entendu depuis que j’habitais mon cabinet : une sorte de grincement. Je me levai ; c’était la girouette qui tournoyait en criant sur la tige de fer ; le vent s’était levé. Je descendis dans la rue et j’allai jusqu’à la jetée. La mer commençait à clapoter ; le vent soufflait frais du nord : un douanier avec qui je causai me dit qu’il allait fraîchir encore et probablement passer à l’ouest. Je rentrai à la maison pour porter cette bonne nouvelle, car le vent à l’ouest, c’était la Neustrie au Havre dans la journée ou à la marée du soir. Vois-tu, dit-elle, que j’avais raison ; je savais bien que le vent changerait ; ah ! Sa sœur me dit qu’elle n’avait pas dormi de la nuit, et qu’elle était restée sans bouger, les yeux fixés sur la girouette, ne disant qu’un seul mot, toujours le même : À quelle heure la pleine mer ? Elle voulut boire un peu de vin ; le médecin avait dit qu’on pouvait lui donner ce qu’elle voudrait ; elle en prit à peine une gorgée, car elle était bien faible, respirant difficilement et haut. Puis ses yeux se tournèrent vers la girouette, et elle ne dit plus rien. Seulement de temps en temps elle murmurait : Quand le ciel commença à blanchir, elle m’appela près de son lit : Tu vas aller chez le boucher, dit-elle, tu lui demanderas trois livres pour le pot-au-feu, du meilleur ; tu achèteras aussi un chou. Le chou te fera mal, dit la sœur. C’est pour Jean ; il aime ça, et il y a si longtemps qu’il n’en a mangé. Et elle tira difficilement une pièce de cent sous de dessous son oreiller. Le médecin vint le matin ; il nous dit qu’il n’avait jamais vu pareille énergie contre la mort, qu’elle ne vivait que par la volonté et l’espérance, mais que, puisqu’elle avait pu aller jusque-là, il était probable qu’elle irait maintenant jusqu’au soir, et qu’elle ne mourrait qu’à la marée basse. Lorsque l’heure de l’ouverture du bureau fut arrivée, je courus rue d’Orléans ; les navires commençaient à se montrer, mais la Neustrie ne se trouvait pas parmi ceux qu’on afficha. De huit heures du matin à trois heures de l’après-midi, je fis vingt voyages à la rue d’Orléans ; à trois heures enfin, je lus sur l’affiche : « La Neustrie, venant de Calcutta. » Il était temps de rapporter cette bonne nouvelle, car la malade allait toujours baissant, et la déception de ne pas voir arriver son fils à la marée du matin lui avait porté un coup funeste. En apprenant que la Neustrie était signalée, elle se ranima. À quelle heure la pleine mer ? Je crois bien que je vivrai jusque-là ; un peu de vin. Je m’en allai sur la jetée ; on voyait en rade plus de vingt grands navires qui tiraient des bordées en attendant la pleine mer. À quatre heures, ceux qui ne calaient pas beaucoup commencèrent à entrer ; mais la Neustrie était d’un fort tonnage, elle ne donna dans la passe que vers cinq heures. Je courus à la maison ; je n’eus pas besoin de parler. Arrange-moi, dit-elle à sa sœur, et elle se fit soutenir avec des oreillers ; ses yeux seuls étaient encore vivants ; ses lèvres étaient décolorées. Un quart d’heure après, la rampe de l’escalier trembla comme si on l’arrachait : c’était son fils ; elle eut la force de se soulever pour le prendre dans ses bras. Elle mourut le soir à onze heures, à la marée basse, comme l’avait dit le médecin. Cette mort, cet amour de mère pour son fils, cette lutte contre l’agonie, ce désespoir firent sur mon esprit et sur mon cœur ce que n’avaient fait ni les supplications de Diélette ni le naufrage de l’ Orénoque. Ma mère aussi pouvait mourir tandis que je serais loin d’elle : pour la première fois je le vis, je le sentis. Je ne dormis pas de la nuit : cette pensée m’étreignait, m’étranglait. L’ Amazone partait dans quinze jours, le bateau de Honfleur partait le matin à cinq heures. L’esprit d’aventure et la peur de mon oncle me poussaient à l’embarquement ; la pensée de ma mère me retenait au Port-Dieu. Après tout, mon oncle ne me mangerait pas. Je m’étais bien défendu contre la faim, contre le froid, contre la tempête ; avec du courage, je pourrais bien aussi me défendre contre mon oncle. Si ma mère ne voulait pas que je fusse marin, elle en avait le droit : avais-je, moi, le droit de me sauver sans son consentement ? Ne serait-elle pas fâchée contre moi quand je reviendrais ? Et si je ne revenais pas, qui prendrait soin d’elle quand elle ne pourrait plus travailler ? À quatre heures, je me levai et fis mon paquet ; à quatre heures et demie, j’embarquais sur le bateau de Honfleur ; à cinq heures, je quittais Le Havre, et trente-six heures après, à six heures du soir, au soleil couchant, j’apercevais les premières maisons du Port-Dieu. J’avais pris par la lande, c’est-à-dire par le même chemin que j’avais suivi avec Diélette ; mais la saison avait avancé depuis ce jour-là, ce n’était plus le même chemin. L’herbe avait verdi, les ajoncs étaient en fleur, et, dans la mousse des fossés, on voyait les violettes qui commençaient à fleurir ; de la terre et des plantes s’exhalait, après une chaude journée, une senteur qui dilatait les poumons et exaltait le cœur. Jamais je ne m’étais senti si heureux, si joyeux. Arrivé à notre haie, je sautai sur le talus ; à vingt pas devant moi, Diélette ramassait des mouchoirs étendus sur un cordeau. Elle se tournait du côté d’où partait ma voix ; mais elle ne me vit pas, car j’étais caché par la haie. Je m’aperçus alors qu’elle était en noir, en grand deuil. Mais avant que Diélette eût pu me répondre, ma mère parut sur le seuil de la maison et je fus rassuré. Derrière elle apparut en même temps un grand vieillard à barbe blanche, M. Je ne sais ce qui se passa en moi. Ce ne fut heureusement qu’un éclair. Eh bien, Diélette, qu’est-ce qu’il y a donc ? Je brisai la haie et passai au travers les ajoncs. La première explosion un peu calmée, il me fallut raconter mes aventures depuis que je m’étais séparé de Diélette ; mais j’avais une telle hâte de savoir comment, par quel miracle, M. de Bihorel mort pouvait être là vivant devant nous, parfaitement vivant, que je fis mon récit en quelques mots. de Bihorel était des plus simples. En revenant de l’île des Grunes, sa chaloupe avait chaviré dans une rafale ; il avait pu se mettre à cheval sur la quille, et il avait été recueilli dans cette position par un trois-mâts qui allait du Havre à San Francisco. Le capitaine de ce navire, qui avait eu l’humanité de faire mettre un canot à la mer pour le sauver, n’avait pas voulu relâcher dans un port pour le débarquer, et M. de Bihorel s’était trouvé bon gré mal gré en route pour la Californie : un voyage de cinq à six mois, si l’on ne rencontrait pas de navire pour le rapatrier. Cette heureuse chance ne s’était pas réalisée. Au cap Horn, il avait déposé une lettre pour nous dans cette boîte que les navigateurs ont établie à l’île de Feu ; mais cette lettre n’était jamais parvenue en France. Arrivé à San Francisco, il avait traversé l’Amérique en remontant par les prairies, et il n’était rentré en France que depuis deux mois. Mon oncle l’Indien était mort ; c’était de lui qu’on portait le deuil ; il avait laissé une grosse fortune qui faisait riche chacun de ses héritiers. de Bihorel voulut bien me reprendre auprès de lui et achever mon éducation. Quant à Diélette, elle entra dans une pension. Si elle a profité des leçons qu’elle y a reçues, si elle est devenue une digne femme, une bonne mère, vous en serez juge quand elle rentrera tout à l’heure avec ses enfants, avec nos deux bébés, un garçon et une fille, qui aiment M. de Bihorel comme s’il était leur grand-père. Tous les jours, ils vont à la Pierre-Gante lui faire leur visite. Je ne naviguai pas moi-même, mais je n’en gardai pas moins une passion pour tout ce qui touche à la mer ; sur les trente navires que le Port-Dieu arme tous les ans pour la pêche de Terre-Neuve, six m’appartiennent. Ma mère n’a pas quitté le Port-Dieu, et elle habite toujours notre maison ; j’ai fait reconstruire le rouf déjà deux fois pour que rien ne soit changé. Le tableau que vous voyez là représente précisément notre maison ; il est de Lucien Hardel, qui est devenu notre ami ; tous les ans, il vient passer deux mois avec nous, et, malgré ses efforts, il ne peut pas trouver dans la contrée un gendarme pour l’arrêter. de Bihorel, toujours vivant, a aujourd’hui quatre-vingt-douze ans. L’âge n’a affaibli ni sa santé ni son intelligence ; sa grande taille est courbée, mais son cœur est resté jeune et bon. Les arbres qu’il a plantés ont poussé, et l’île, dans la partie à l’abri du vent, est touffue comme un bois ; du côté de l’ouest, il y a toujours des moutons noirs, la même famille de vaches et des lapins. Les goélands viennent toujours tournoyer autour des rochers, et quand ils font leur tapage, Samedi, toujours aussi sain, aussi vigoureux qu’au temps où il voulait me faire boire la goutte, ne manque jamais de me demander : Romain, tscouc, couac, couac, qu’est-ce que ça veut dire ? Et il rit en se tenant les côtes ; puis, si M. de Bihorel, qui a depuis quelques mois l’oreille un peu dure, nous regarde intrigué, il ôte son bonnet de laine et prenant son sérieux : Il ne faut pas rire, dit-il ; le pauvre maître ! si tu es un homme, n’oublie pas que c’est à lui que tu le dois. Sans doute la fortune de mon oncle l’Indien m’est arrivée bien à propos ; mais il n’en est pas moins certain que, sans M. de Bihorel, sans ses leçons, sans ses exemples, sans les soins qu’il il pris de mon éducation, sans sa direction, je ne serais guère autre chose aujourd’hui qu’un paysan enrichi, car ce n’est pas la fortune qui fait un homme. Si cette vérité avait besoin d’être appuyée, la vie de mon oncle Simon serait là pour lui apporter son témoignage. L’héritage de son frère, s’ajoutant à la fortune qu’il avait déjà, lui avait donné la fièvre de l’argent. Se trouvant trop riche pour exploiter les pauvres paysans qui ne rendaient pas assez entre ses mains, il s’était lancé dans les grandes spéculations. Mais là il avait trouvé plus fin et plus retors que lui, et en peu d’années ses associés l’avaient ruiné, et si complètement ruiné, que lorsque tout ce qu’il possédait avait été vendu, son étude, sa maison de Dol, son domaine qui lui avait coûté tant de peines et tant de sueurs, il lui avait manqué une dizaine de mille francs pour achever de payer ses dettes. Précisément à ce moment je venais d’atteindre mes dix-huit ans et l’on m’avait émancipé, ce qui m’avait donné la libre disposition de la fortune de mon oncle l’Indien. D’après les conseils de ma mère et de M. de Bihorel, j’avais voulu venir en aide à l’oncle Simon. Mais il avait fort mal accueilli ma proposition, et il avait fallu désintéresser ses créanciers malgré lui et en cachette : il était accouru chez nous et il nous avait fait une scène terrible : Nous étions des niais, des bourreaux d’argent. Il vit maintenant d’une pension que nous lui servons. Encore pour cela faut-il que nous nous y prenions d’une façon détournée. Tout d’abord il avait été convenu qu’il toucherait une certaine somme tous les ans. Mais bientôt on nous apprit qu’au lieu d’employer cette somme à ses besoins, il la faisait servir pour la plus grosse part à prêter à la petite semaine et à continuer en petit son commerce de bric-à-brac. Maintenant nous payons sa pension chez de braves gens, qui le logent et le nourrissent. Mais, malgré cette précaution, il trouve encore moyen de se priver du nécessaire pour avoir le bonheur d’amasser quelques sous : il vend ses vêtements neufs quand nous les lui donnons. Quand nous lui faisons des reproches, il nous répond que nos prodigalités nous ruineront un jour, et que nous serons alors heureux de trouver l’argent qu’il a la sage précaution de mettre de côté. Il y avait dans un bourg du département du Cher une bonne veuve âgée de soixante ans, qu’on appelait la mère Nannette. Elle possédait une petite maison avec une petite chènevière et un jardin planté de pommiers, de pruniers et de groseilliers. Du côté du chemin, un gros noyer, qui avait plus de cent ans, ombrageait le devant de sa porte. Quand les fleurs de cet arbre ne gelaient pas au printemps, il donnait assez de noix à la mère Nannette pour qu’elle eût sa provision d’huile l’année suivante. S’il se faisait deux bonnes récoltes de suite, elle vendait une partie des noix, ce qui lui donnait un petit profit. Quoiqu’elle possédât une vigne et un beau morceau de terre, elle n’avait que bien juste ce qu’il lui fallait pour vivre. Elle semait du froment deux années de suite dans son champ, qui, la troisième, rapportait alternativement du trèfle et des pommes de terre. Elle récoltait assez de blé pour se nourrir pendant les trois ans. Mais si l’année était mauvaise, la mère Nannette vendait la pièce de toile qu’elle avait fait faire avec le chanvre amassé et filé pendant quatre ans. L’argent qu’elle en retirait lui servait à compléter sa provision de blé ; et, malgré tout cela, elle pâtissait bien un peu l’hiver. Pour que la terre rapporte chaque année sans se reposer, il faut beaucoup de fumier ; la mère Nannette, qui le savait bien, avait une vache et une chèvre qu’elle menait paître sur les communaux et le long des haies. Avec leur lait elle faisait du beurre et des fromages, qu’elle vendait à la ville voisine. Quand ses bêtes étaient rentrées à l’étable, elle allait chercher pour elles de l’herbe dans les champs et au bord des ruisseaux. Comme elle les tenait bien proprement, elles étaient en bon état. L’hiver, elles mangeaient ou du trèfle qui avait été rentré bien sec, ou du regain récolté après la fauche des grands foins. La mère Nannette vendait son vin et ne buvait que sa boisson [1] ; mais, comme l’argent qu’elle tirait de son vin suffisait bien juste, avec celui de son beurre et de ses fromages, à payer l’impôt et les façons de son champ et de sa vigne, et qu’il lui fallait encore se procurer quelque argent pour son entretien, elle élevait des oisons qu’elle achetait au sortir de la coque. Elle se donnait beaucoup de mal pour appâter ces petites bêtes et pour les garantir du froid pendant la nuit. Ses voisines plumaient leurs oies quatre fois avant de les vendre ; mais la mère Nannette disait que c’était une mauvaise méthode, parce qu’ainsi la plume n’avait pas le temps de se nourrir, et elle ne plumait les siennes que trois fois ; puis elle en vendait la moitié pour la Toussaint et l’autre moitié à Noël. Tout cela ne lui rapportait pas une grosse somme ; mais elle était si ménagère qu’il lui restait toujours un peu d’argent à la fin de l’année. Pourtant elle ne se nourrissait pas trop mal, disant qu’elle aimait mieux donner au boucher une pièce de cinquante centimes toutes les semaines, que vingt-cinq francs par an au médecin et au pharmacien. Un matin, la mère Nannette, tricotant devant sa porte, vit venir à elle une jeune femme qui tenait par la main une petite fille de sept à huit ans et qui lui demanda un morceau de pain. Comme cette femme était très-pâle et avait l’air malade, la mère Nannette l’emmena dans sa maison et la fit asseoir. Elle ralluma son feu, fit réchauffer un reste de soupe qu’elle avait gardé pour son repas du soir et le donna aux deux mendiantes. L’enfant mangea de si bon cœur, que la mère Nannette vit bien que cette petite fille n’avait pas souvent si bonne chance. Ensuite elle leur versa un verre de boisson à chacune, et dit à la pauvre femme : il faut qu’il vous soit arrivé un bien grand malheur, pour qu’une femme, aussi jeune que vous, ait pu se décider à demander son pain ! oui, un bien grand malheur, ma chère femme. Il faut se trouver dépourvue de toute ressource pour se résoudre à en venir là. J’ai bien souffert de la faim avant de pouvoir me décider à tendre la main ; je crois que je me serais plutôt laissé mourir, si je n’avais la crainte de Dieu et si je n’aimais tant cette pauvre innocente que voilà, et qui serait morte aussi. Quand il m’en coûte trop pour aller demander, je la regarde et je reprends courage. C’est bien triste, allez, ma chère femme, quand on a du cœur, de vivre en ne faisant rien, aux dépens de ceux qui travaillent ! mais je ne peux pas faire autrement. La pauvre femme dit à la mère Nannette : « Je suis du village qui est auprès du Cher, à trois lieues d’ici. Il y a deux mois, j’ai perdu mon mari à la suite d’une grosse maladie qui l’a retenu au lit pendant bien longtemps. J’ai vendu tout ce que j’avais afin de pouvoir le soigner. Quand il n’y a plus rien eu à la maison que le lit sur lequel il était couché, il a bien fallu s’endetter. Après sa mort, on a vendu la maison, le jardin, la chènevière, enfin tout, pour payer le médecin et les autres, et je ne sais plus où me retirer. On ne veut pas me louer, même une petite chambre, parce que je n’ai pas de mobilier pour répondre du loyer. Je couche avec ma petite Jeanne dans les granges, quand on veut bien m’y souffrir, ou bien sur les tas de chaume. C’est bon à présent qu’il fait chaud ; mais plus tard, comment faire avec cette enfant, moi à qui les médecins ont défendu de sortir pendant tout l’hiver ?» Et la pauvre malheureuse se mit à pleurer. Sa petite fille pleura aussi en l’embrassant. Elle avait l’air si doux et si aimable, cette petite, que la mère Nannette sentit fondre son cœur en pensant à la misère qu’elle endurerait quand l’hiver serait venu. Aussitôt il lui vint dans l’idée de faire une bonne action. La mère Nannette donne asile à Catherine. « Comment vous appelez-vous donc ? Catherine, j’ai là un vieux lit, une paillasse et une couverture ; si vous voulez rester ici, je vous logerai de bien bon cœur et je vous soignerai de mon mieux, ainsi que votre petite ; j’aime beaucoup les enfants ; j’en ai eu quatre, que le bon Dieu m’a retirés, et je suis bien seule au monde. ma brave femme ; vous me rendrez là un service qui nous sauvera la vie à moi et à mon enfant. J’ai encore mon lit, avec un coffre et une petite chaise. Maître Guillaume, le cousin de feu mon pauvre homme, me les garde dans sa grange ; il me les apportera bien dimanche. Si vous me logez avec mon chétif mobilier, je vous donnerai les sous que je ramasserai en allant aux portes. Je ne vous demande rien, Catherine ; j’aime déjà votre petite Jeanne et j’en aurai bien soin. Dieu veut que nous fassions aux autres ce que nous voudrions que les autres fissent pour nous ; et si j’étais dans votre position, je serais bien heureuse de trouver quelqu’un qui voulût me recevoir dans sa maison.» Catherine était bien contente, et sa petite fille lui sauta au cou. il ne faut plus pleurer,» lui dit-elle. Puis, se tournant du côté de la mère Nannette, elle dit en baissant la tête : « Je voudrais bien vous embrasser aussi.» La mère Nannette la prit sur ses genoux et l’embrassa de bon cœur. Catherine et Jeanne trouvent un bracelet. Après que la mère et la fille se furent reposées, elles se remirent en chemin pour aller chercher leur pain dans la campagne, en disant qu’elles reviendraient le soir. Comme on était dans la saison des prunes et des groseilles, la mère Nannette en alla cueillir au jardin et les mit dans le bissac de Jeanne, pour qu’elle pût se rafraîchir quand elle aurait trop chaud. Comme elles traversaient la grande route pour revenir chez la mère Nannette, après avoir achevé leur tournée, la petite Jeanne vit briller un objet au soleil ; elle courut le ramasser et l’apporta joyeusement à sa mère. « Voyez donc, maman, le joli collier que j’ai trouvé ; je le mettrai dimanche à mon cou. Ma fille, ceci est un bijou qui se porte autour du bras et qu’on appelle bracelet. Il n’est pas à nous, et nous ne pouvons pas le garder. Puisque je l’ai trouvé, c’est bien à nous. Non, ma fille ; ce qu’on trouve ne nous appartient pas ; il y a toujours quelqu’un qui l’a perdu. Mais, maman, si personne ne l’a perdu ? Ce n’est pas possible, mon enfant : les bijoux ne poussent pas comme l’herbe dans les champs. Et si personne ne le redemande ? Ça ne doit pas nous empêcher de chercher à qui ce bracelet peut appartenir ; nous nous en informerons dans tout le pays. Et s’il n’est à personne ? Eh bien, nous le garderons soigneusement, et l’on finira par venir le réclamer.» Jeanne ne paraissant pas très-contente, sa mère lui dit : «Écoute-moi, ma Jeanne : si tu avais perdu ton bissac en chemin, ne serais-tu pas contente qu’on te le rendît ? Oui, maman, car il m’est bien utile pour mettre le pain qu’on me donne. la dame qui a perdu ce joyau en est en peine ; elle le regrette comme tu regretterais ton bissac. Dès que nous saurons où elle demeure, nous le lui reporterons.» Quand elles furent rentrées chez la mère Nannette, elles lui montrèrent ce qu’elles avaient trouvé et lui demandèrent si elle savait qui pouvait avoir perdu un si beau bijou. « Ce ne peut être que Mme Dumont ; il n’y a qu’elle dans le pays qui porte des choses pareilles. Elle demeure dans le voisinage, derrière les beaux arbres que l’on voit d’ici. Il faut aller le lui reporter tout de suite, si vous n’êtes point trop lasses ; suis sûre qu’elle en est fort inquiète. Je suis trop fatiguée pour marcher encore ; mais demain matin j’irai chez cette dame avec Jeanne, et je lui rendrai ce qui est à elle. Comme on nous a beaucoup donné aujourd’hui et que je suis très-lasse, je me reposerai demain toute la journée, pour avoir la force d’aller samedi dans notre village, prier maître Guillaume de m’apporter mon lit.» Catherine et sa fille rapportent le bracelet. Le lendemain matin, Catherine peigna les grands cheveux noirs de sa petite fille avec encore plus de soin qu’à l’ordinaire ; elle lui lava le visage et les mains, l’habilla le plus proprement qu’elle le put, et elles partirent pour aller chez Mme Dumont. Elles arrivèrent devant une grille qui servait de porte à un beau jardin ; mais, comme il n’y avait personne, Catherine suivit le mur et vit une grande porte qui donnait dans la cour et qui était ouverte. Une servante, qui l’aperçut, lui apporta un morceau de pain et deux sous. « Merci, mademoiselle, dit Catherine ; mais je voudrais parler à votre dame. Ma pauvre femme, on ne peut guère la voir à cette heure-ci. voulez-vous lui demander si c’est elle qui a perdu ce que j’ai trouvé hier sur la grande route ?» Et elle montra le bijou, qu’elle avait enveloppé d’un chiffon bien blanc. c’est le bracelet que madame a perdu hier en se promenant avec les enfants ! Elle va être bien contente de le retrouver ; car nous l’avons cherché jusqu’à la nuit. Je vais le lui porter : en attendant, ma brave femme, asseyez-vous sur le banc. Petite, viens avec moi, tu rendras toi-même le bracelet à madame.» La petite Jeanne regarda sa mère, qui lui dit : « Va, ma fille, et sois bien honnête.» La servante prit Jeanne par la main et la fit entrer dans la maison. Elles montèrent un grand escalier et traversèrent une chambre pleine de beaux meubles. Jeanne ouvrait de grands yeux, car elle n’avait jamais rien vu de semblable. Elles entrèrent dans une autre chambre où il y avait deux lits tout blancs. Mme Dumont était occupée à peigner les cheveux blonds d’une petite demoiselle qui était de l’âge de Jeanne, et qui se mit à dire : maman, la jolie petite fille ; voyez donc !» Mme Dumont leva les yeux, et sa servante lui dit : « Cette enfant a trouvé le bracelet de madame et vient le lui rapporter. Allons, petite, avance donc ; madame est bien bonne ; n’aie pas peur !» Jeanne se laissa mener par la servante en tenant la tête baissée et sans oser seulement lever les yeux. « Tu ne sais pas tout le plaisir que tu me fais, mon enfant, en me rapportant ce bracelet. Comme Jeanne ne disait rien, la servante répondit pour elle : « Madame, sa mère est en bas à la porte ; c’est une pauvre femme qui demande son pain. Je descendrai la voir aussitôt que j’aurai relevé les cheveux d’Isaure. Madeleine, s’écria la petite demoiselle blonde, j’espère que tu ne diras plus que le vendredi est un jour de malheur : tu vois bien que l’on peut être heureux ce jour-là tout comme un autre. Et je ne veux pas qu’il n’y ait de bonheur que pour moi aujourd’hui, ajouta Mme Dumont ; cette pauvre femme sera bien récompensée.» Mme Dumont descendit alors, suivie d’Isaure et de la servante, qui tenait toujours Jeanne par la main. Quand elle fut arrivée au bas de l’escalier, elle appela Catherine, et, la voyant si pâle, elle la fit asseoir. « Où avez-vous donc trouvé mon bracelet ? Madame, c’est Jeanne, ma petite fille, qui l’a vu reluire au soleil et qui l’a ramassé au bord du fossé sur la route. Je vous remercie de me l’avoir rapporté, et voici quinze francs pour vous récompenser de votre probité. merci, madame : je n’ai fait que mon devoir en vous rendant ce qui vous appartient ; je ne dois pas en être récompensée. comme vous m’avez fait un grand plaisir, je veux vous en faire un aussi : prenez donc cet argent. Que Dieu vous bénisse, madame, pour le bien que vous me faites ! Mais, dites-moi : il me semble que je ne vous ai jamais vue dans ce pays-ci ? Pourquoi mendiez-vous donc, étant encore dans la force de l’âge ? C’est que, madame, j’y suis forcée par ma grande misère.» Alors elle raconta son malheur et la charité de la mère Nannette. « Catherine, vous enverrez votre petite fille ici tous les vendredis, et je lui donnerai une pièce du cinquante centimes. Que Dieu vous récompense, madame !» Et Catherine, ayant pris sa fille par la main, sortit pour retourner chez la mère Nannette. En entrant, elle lui présenta les trois pièces de cinq francs qu’on lui avait données : « Prenez-les, mère Nannette ; ça vous dédommagera un peu ; car il n’est pas juste que vous me logiez pour rien si je puis vous donner quelque chose. Vous savez bien, Catherine, que je ne veux rien accepter pour cela ; ce n’est pas une grande gêne pour moi de vous avoir dans ma maison, qui peut nous loger toutes les deux ; mon feu peut faire bouillir votre pot en même temps que le mien. Mais donnez-moi votre argent ; je vous le garderai pour acheter ce qui vous sera nécessaire.» Après s’être reposée tout le reste de la journée, Catherine se coucha de bonne heure. Le lendemain elle éveilla Jeanne de bon matin ; elle l’habilla et lui lava les mains et le visage ; puis, après lui avoir fait faire sa prière, elle lui dit : « Ma fille, il faut que j’aille à notre village pour prier maître Guillaume de m’amener ici notre pauvre mobilier. Je ne peux pas t’emmener, tu es trop petite pour faire tant de chemin ; tu ne marcherais pas pendant trois lieues de suite. Si la mère Nannette, qui est une brave femme, veut bien te garder avec elle pendant ce temps-là, j’irai trouver maître Guillaume, et tu m’attendras ici ; je coucherai dans sa grange, et demain de bonne heure je serai de retour.» La petite Jeanne pleura un peu ; mais, quand elle eut considéré la bonne figure de la mère Nannette, elle dit qu’elle voulait bien rester ; Catherine partit, et Jeanne, s’approchant tout doucement de la mère Nannette, lui dit : « Voulez-vous m’emmener aux champs avec vous ? Oui, ma Jeanne, je ne demande pas mieux.» Après l’avoir fait déjeuner avec elle, la mère Nannette amena les oisons sous le noyer, et Jeanne les garda pendant que la vieille femme détachait sa vache et sa chèvre. Cette petite s’entendait si bien à conduire les oies et à les empêcher de faire du dommage, que la mère Nannette en était tout étonnée. Vers les dix heures, comme il commençait à faire chaud, elles firent rentrer les bêtes, qui ne voulaient plus manger dehors, parce qu’elles étaient tourmentées par les mouches. Jeanne voulut ensuite aller à l’herbe ; elle en ramassa un bon petit paquet qu’elle lia dans son tablier, et elle le posa sur sa tête en le maintenant avec ses deux petites mains, pour le rapporter à la maison. La mère Nannette lui donna des prunes pour son goûter ; et, quand la chaleur fut tombée, elles firent sortir encore les bestiaux, et ne les ramenèrent qu’à la brune, en passant par l’abreuvoir. On leur donna pour la nuit une grande partie de l’herbe qui avait été ramassée. La mère Nannette fit une bonne soupe aux pommes de terre, et Jeanne, qui n’était pas habituée à en avoir de pareille, en mangea une grande assiettée ; puis elle se coucha. L’enfant était bien un peu lasse, mais très-contente d’avoir aidé la mère Nannette. La mère Nannette mène Jeanne à la messe. Le lendemain, en s’éveillant, la petite Jeanne appela sa mère ; puis, se souvenant qu’elle n’était pas là, elle se leva, s’habilla et pria la mère Nannette de la laver et de la peigner, comme faisait Catherine ; ensuite, elle se mit à genoux et fit sa prière. Je sais Notre Père et Je vous salue, Marie . Jeanne les récita sans en manquer un mot. Quand elle eut fini, comme elle restait encore à genoux, la mère Nannette lui demanda : « Que dis-tu donc encore ? Je demande au bon Dieu d’avoir pitié de nous et de bénir tous ceux qui nous assistent ; je dis votre nom le premier et celui de Mme Dumont après. Maman me l’a fait dire comme cela hier.» La messe sonna, et la mère Nannette prit ses beaux habits. Elle regarda la petite Jeanne, et, lui voyant un fichu tout déchiré, elle lui en mit un des siens ; puis elles partirent pour l’église, emportant chacune sa chaise. Pendant toute la messe, Jeanne tint un chapelet que lui avait prêté la mère Nannette, et dit ses prières. Elle ne tourna point la tête pour voir qui entrait ni qui sortait ; elle se mettait à genoux en même temps que tout le monde, et se relevait comme les autres. le curé, après la messe, demanda à la mère Nannette où elle avait pris cette enfant-là. Alors elle lui raconta l’histoire de Catherine. « Mère Nannette, vous êtes une digne femme, lui dit-il ; la parole de Dieu n’est pas perdue pour vous.» Vers midi, l’on vit venir maître Guillaume dans une charrette attelée d’un bel âne brun. Il s’arrêta devant la porte de la mère Nannette, et fit descendre Catherine, qui fut bien contente de revoir sa petite Jeanne qu’elle n’avait jamais quittée auparavant. Elle détela l’âne ; la mère Nannette le prit par le licou pour l’attacher dans l’étable à côté de sa vache ; puis elle remplit le râtelier de bon trèfle, et revint aider Guillaume à descendre le coffre et le lit de Catherine. Ce lit avait des rideaux de toile rayée et une paillasse que Guillaume avait remplie de paille fraîche, en souvenir de son amitié pour son parent, l’homme défunt de Catherine. Il y avait aussi une petite chaise. On monta le ciel du lit dans un coin de la chambre, qui était fort grande ; on mit le châlit dessous et le coffre au pied du lit. « A présent que tout est en place, vous allez goûter avec nous, maître Guillaume, dit la mère Nannette. J’ai fait une bonne fricassée de pommes de terre nouvelles que j’ai accommodées avec mon beurre tout frais ; j’ai aussi cueilli une salade dans mon jardin, et nous l’assaisonnerons avec l’huile de mon noyer. Mon pain n’a que quatre jours, et mes pruniers, sans les vanter, donnent d’excellentes prunes.» En disant cela, elle alla au cellier avec la petite Jeanne, et en rapporta du vin bien rouge, qui écumait tout autour de la gueule du broc. « Voyez-vous, maître Guillaume, dit-elle en posant le vase sur la table, j’ai toujours un quartaut de bon vin en perce. Si quelque voisin reçoit un mauvais coup, je lui en porte un peu ; quand un malade en convalescence n’a pas de vin pour se refaire, je lui en donne aussi longtemps qu’il en a besoin ; et tous les dimanches j’en donne aussi une chopine au père Bonnet, le vieux pauvre du bourg : ça le réchauffe, le cher homme, qui aura quatre-vingts ans à Noël prochain. Pour moi, je n’en bois guère que lorsque j’ai du monde, comme aujourd’hui.» L’on se mit à table et l’on mangea les pommes de terre, qui étaient excellentes. Maître Guillaume, remplissant son verre jusqu’aux bords, se leva, ôta son chapeau et dit : « Je bois à la santé de la mère Nannette, qui a compassion du pauvre monde !» Quand on eut fini, la mère Nannette tira un bon seau d’eau fraîche pour faire boire l’âne de maître Guillaume. Il l’attela et s’en retourna chez lui. Catherine va à la porte de M. Après le départ de maître Guillaume, Catherine prit sa fille par la main et lui donna son bissac ; elles firent une tournée dans le bourg et dans les métairies des environs. En passant, elles s’arrêtèrent devant la porte de M. le curé, qui les fit entrer. « Ma bonne femme, dit-il à Catherine, pourquoi ne placez-vous pas cette enfant chez quelque cultivateur qui l’enverrait aux champs garder les bestiaux ? Elle y serait plus heureuse qu’elle ne peut l’être avec vous, et elle ne s’accoutumerait pas à mendier. Monsieur le curé, il y a longtemps que j’y ai pensé, et je vous assure que c’est un grand chagrin pour moi que de la voir aller aux portes : il y a même des jours où elle ne peut s’y décider ; mais je suis si faible, si malade, que je ne pourrai sortir de tout l’hiver. C’est que les médecins l’ont défendu, parce qu’ils disent que j’ai les poumons attaqués. Je tousse beaucoup et je suis incapable de travailler ; si Jeanne ne va pas demander du pain pour moi, il faudra donc mourir de faim ! Mais soyez tranquille, monsieur le curé, je placerai ma petite Jeanne chez d’honnêtes gens aussitôt que je le pourrai ; ça me peine bien trop de mendier à mon âge, pour vouloir que ma fille en fasse autant. Vous avez raison, ma brave femme. Nous verrons dans quelque temps ce qu’on pourra faire pour vous : en attendant, vous viendrez tous les dimanches ici chercher vingt-cinq centimes. Grand merci, monsieur le curé : ces vingt-cinq centimes-là, avec les cinquante que me donne Mme Dumont, serviront à nous acheter quelque chose pour nous habiller ; car j’ai honte de nos guenilles.» La mère Nannette fait la lessive. Deux jours après, la mère Nannette dit qu’elle allait faire la lessive. Catherine lui proposa de l’entasser pendant qu’elle mènerait ses bêtes aux champs. La petite Jeanne alla toute seule aux portes : elle eut bien de la peine à s’y décider ; mais quand sa mère lui eut fait comprendre que, si elle ne l’accompagnait pas, c’était pour rendre service à la mère Nannette, la petite partit sans rien dire. Elle rentra le soir bien joyeuse, parce qu’elle rapportait beaucoup de pain et une paire de sabots presque neufs qu’une femme lui avait donnée ; elle les avait mis tout de suite à ses pieds, car les siens étaient tout percés. En passant auprès de l’abreuvoir, elle s’était arrêtée pour regarder un homme qui lavait des radis et en faisait de petits paquets. « En veux-tu, petite, que tu les regardes si bien ?» Jeanne baissa la tête et ne dit rien, car elle n’était pas hardie. « Allons, lui dit l’homme, tends ton tablier.» Et il lui en jeta une bonne poignée. La petite Jeanne le remercia et fut bien contente. La mère Nannette lui donna du sel pour manger ses radis, et elle fit un bon souper, ainsi que sa mère. Catherine dit à la mère Nannette : « Je chaufferai votre lessive demain et je vous aiderai à la laver après-demain. On a beaucoup donné à Jeanne : elle ira à l’herbe et conduira les oisons aux champs ; cela vous fera gagner du temps, et vous pourrez travailler un peu.» La petite Jeanne va chez Mme Dumont. Le vendredi, Jeanne, en s’éveillant, dit à sa mère : « C’est aujourd’hui que nous devons aller chez la dame chercher les cinquante centimes ; nous irons, n’est-ce pas, maman ? Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j’aide la mère Nannette à laver son linge. Tu vas même y aller ce matin, afin de mener les oisons et la chèvre aux champs quand tu seras revenue. Maman, jamais je n’oserai entrer toute seule dans cette belle maison. Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas craindre de lui parler. Je vais t’habiller le plus proprement que je le pourrai. oui : je suivrai le ruisseau jusqu’au moulin, et j’y arriverai tout droit.» En partant, Jeanne prit un bâton pour se défendre contre les chiens qu’elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et vit sous un berceau de chèvrefeuille M. et Mme Dumont qui déjeunaient avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux blonds, qui vit Jeanne la première : « Maman, voici la jolie petite fille qui a rapporté le bracelet.» Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille ; mais son frère Auguste, qui avait déjà treize ans, courut plus vite qu’elle et fit entrer Jeanne. « Tu viens chercher les cinquante centimes ?» dit Isaure, qui n’était pas plus grande que Jeanne. Puis, avec la permission de sa mère, elle prit un gros morceau d’une tarte aux prunes qui était sur la table, et le lui mit dans la main : « Mange, petite ; c’est bien bon.» Jeanne prit la tarte, mais elle n’y toucha pas. « Tu n’as donc pas faim ? Si fait, mademoiselle, je n’ai pas encore déjeuné. Tu n’aimes peut-être pas la tarte ? Je ne sais pas, je n’en ai jamais mangé ; mais elle sent bien bon ! je crois que c’est encore meilleur que la galette. Eh bien, pourquoi n’en manges-tu pas ?» Mme Dumont demanda aussi à Jeanne pourquoi elle ne touchait pas à sa portion de tarte. Elle lui répondit en baissant la tête : « C’est que je voudrais l’emporter pour le goûter de maman et de la mère Nannette. Mon enfant, il n’y a pas de mal à cela, au contraire ; tu fais bien de partager ce que tu as de bon avec la mère Nannette, qui vient au secours de votre grande misère ; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas manger là, devant moi.» Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et d’eau, et on lui donna une pièce de cinquante centimes toute neuve. La petite Jeanne sauve la cane de la meunière. Comme Jeanne, en s’en retournant, passait auprès du moulin, elle vit un jeune chien qui tenait une cane par la tête ; il la secouait si fort qu’il n’aurait pas tardé à lui arracher le cou, si la petite Jeanne, qui était courageuse, n’eût frappé sur lui de toutes ses forces. Il lâcha la cane qui resta comme morte, étendue par terre. Elle la ramassa et la mit dans son tablier pour la porter à la meunière. On fit prendre quelques gorgées de vin à la pauvre bête, et on la mit dans une corbeille pleine de plumes. Cette cane avait dix-huit canetons qui étaient restés au bord de l’eau ; la meunière alla les chercher et en donna deux à Jeanne en lui disant : « Tiens, ma petite, voilà deux canetons que je te donne, parce que tu as sauvé la vie à ma cane. Si tu les soignes bien, ils deviendront beaux, et tu pourras les vendre pour avoir un fichu et un tablier. Je vais aller te chercher deux œufs pour ton souper.» La petite Jeanne mit les œufs et les canetons dans son tablier, et rentra tout de suite. Elle commença par montrer à sa mère les deux petits canards, et elle raconta comment la meunière les lui avait donnés. Elle posa les œufs sur la table, et tira de sa poche la pièce de cinquante centimes et le morceau de tarte aux prunes, qu’on avait enveloppé dans une feuille de papier. Elle répéta aussi tout ce qu’on lui avait dit chez Mme Dumont. « Je vais acheter du beurre et du sel pour notre semaine avec ces cinquante centimes-là, dit Catherine. Pas encore, répondit la mère de Nannette ; vous travaillez aujourd’hui pour moi, il est bien juste que je trempe votre soupe en même temps que la mienne ; et j’ai là un fromage mou qui va bien régaler la petite Jeanne. Pourtant, mère Nannette, puisque vous me logez pour rien, je vous dois mes services. Si je ne vous récompensais pas quand vous travaillez pour moi, Catherine, ce serait comme si je vous faisais payer votre loyer. Isaure va voir la petite Jeanne. Quelques jours après, Isaure dit : « Maman, si nous allions voir la petite Jeanne et cette bonne mère Nannette ? Je le veux bien,» dit Mme Dumont. Et elle se mit en route avec ses deux filles et son fils. En entrant chez la mère Nannette, elles trouvèrent la veuve Catherine occupée à battre le beurre. Mme Dumont lui demanda où était sa petite fille. « Elle est au lit, madame. dit vivement Isaure en se tournant du côté du lit, où l’on voyait la jolie tête de Jeanne sur le traversin. Dieu merci, non, ma chère demoiselle ; mais j’ai nettoyé ses habits ce matin, et, comme elle n’a que ceux-là, il faut bien qu’elle reste au lit pendant qu’ils sèchent. Où est donc la mère Nannette ? Elle garde ses bêtes, mais elle ne tardera pas à rentrer. Madame, si vous voulez vous asseoir en l’attendant, vous vous reposerez. Nous n’avons que trois chaises, mais le jeune monsieur se mettra bien sur un coffre.» En entrant, Mme Dumont avait vu du premier coup d’œil que la maison et les meubles étaient de la plus grande propreté ; elle s’assit donc sans crainte. Isaure cause avec la petite Jeanne. Pendant que sa mère parlait, Isaure était montée sur une chaise auprès du lit de Jeanne, et causait avec elle. « Tu t’ennuies bien au lit, n’est-ce pas, petite Jeanne ? Oui, mademoiselle, j’aimerais mieux être levée et garder les oisons de la mère Nannette ; mais il faut bien que maman nettoie mes habits ; elle dit que c’est bien assez d’être pauvre, et qu’il ne faut pas causer de répugnance aux gens qui nous soulagent. Tu vas donc tous les jours chercher ton pain ? non, mademoiselle : quand on nous en donne beaucoup, nous restons à la maison aussi longtemps qu’il y en a ; c’est si pénible d’aller aux portes ! Te donne-t-on toujours, quand tu demandes ? Mademoiselle, je ne demande rien ; je reste à la porte jusqu’à ce qu’on me donne. Quelquefois il n’y a personne dans les maisons, pendant la moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-là, je ne trouve pas grand’chose. Et quand on ne te donne rien ? Nous nous couchons sans souper ; ça nous est arrivé plus d’une fois avant d’être chez la mère Nannette ; mais elle ne veut pas que nous souffrions la faim, et, quand nous n’avons point de pain, elle nous en prête. Vas-tu t’amuser quelquefois sur la place de l’église avec les petites du bourg ? mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi ! C’est que je cherche ma vie. Sais-tu que c’est bien mal cela !» La mère Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charité envers la pauvre veuve et son enfant. Isaure veut donner une de ses robes à la petite Jeanne. « Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au château, j’ai tant de robes qui ne me servent plus ! ne pourrais-tu pas en donner une à la petite Jeanne ? J’avais le cœur gros en la voyant au lit faute de vêtements. Ma fille, tes robes seraient d’un mauvais usage pour cette enfant ; elles resteraient accrochées aux épines des buissons auprès desquels il faut qu’elle passe, et la boue des mauvais chemins où elle est obligée de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les décrotter. Comment faire alors, chère maman, pour lui donner une robe ? N’as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant ? dit vivement la petite fille ; je vais lui en acheter une ; de quelle étoffe, maman ? Il faut prendre le jupon en droguet bleu ; c’est fort solide, et le corsage en bonne cotonnade doublée. Moi, dit Sophie, la sœur d’Isaure, qui avait quatorze ans, je donnerai une jupe de dessous en flanelle rayée blanc et noir, et un corset de nankin. Et moi, que donnerai-je donc ? Mon frère, tu as une cravate noire qui est tranchée au milieu, dont les bouts sont tout neufs ; ma bonne en fera un bonnet à Jeanne, et tu achèteras de la dentelle noire pour le garnir. Il ne me reste plus à donner que la chemise, le fichu et le tablier,» Quand ils furent arrivés à la maison, les enfants racontèrent à leur père ce qu’ils voulaient faire pour Jeanne. « Tout cela est très-bien, dit M. Dumont ; mais je vois que personne n’a pensé aux souliers. Vous habillez complètement cette petite, et vous la laissez nu-pieds ! Papa, il faut que vous donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.» On s’occupa le jour même d’acheter et de couper les vêtements de la petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant ; il n’y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps. Isaure fit les ourlets, pendant que sa mère, sa sœur et la bonne faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit : « Mesdemoiselles, vous croyez avoir pensé à tout ; il me restera pourtant quelque chose à donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux prendre part à la bonne action que vous faites. Vous avez oublié le mouchoir et le serre-tête ! Le vendredi, Isaure s’éveilla plus tôt qu’à l’ordinaire ; le cœur lui battait bien fort en pensant au plaisir qu’elle allait faire à la petite Jeanne. Longtemps avant le déjeuner, elle était à la grille, que son frère lui avait ouverte, et à chaque instant elle allait sur le chemin pour voir si Jeanne arrivait. Enfin, elle parut au bout de l’avenue : Isaure alla au-devant d’elle et la prit par la main ; elle l’amena toujours courant dans le jardin, puis dans la maison, puis dans sa chambre. Quand elles y furent entrées, Sophie et la bonne déshabillèrent l’enfant et lui mirent sa chemise neuve et le reste de ses habits. On la coiffa ; mais, quand il fallut lui mettre ses souliers, on s’aperçut qu’il manquait des bas. « C’est un petit malheur, dit la bonne ; mesdemoiselles, il faudra lui en tricoter ; comme il fait grand chaud, elle s’en passera bien d’ici à ce que vous lui en ayez fait. D’ailleurs, je crois bien que la pauvre petite n’en porte pas souvent. dit Isaure, je vais commencer dès demain à lui en faire une paire ; le voulez-vous, dites, maman ? ajouta-t-elle en s’adressant à Mme Dumont, qui venait d’entrer dans la chambre. Certainement, mon enfant ; si tu emploies bien ton temps, tu les auras finis dans quinze jours.» La petite Jeanne remercia ces dames de tout son cœur. Isaure la ramena sous le berceau pour la faire voir à son père et à Auguste ; on la fit déjeuner, et, après avoir mis la pièce de cinquante centimes dans la poche de son tablier neuf, on fit un paquet de ses vieux habits. Elle le prit et s’en alla. Jeanne ne resta pas longtemps en chemin, tant elle était pressée de faire voir ses beaux habits. La mère Nannette et Catherine travaillaient à la porte de la maison. « Regardez donc, mère Nannette, dit la veuve, ne dirait-on pas que c’est Jeanne qui court là-bas ? Je le croirais presque, si cette petite fille n’était pas si bien habillée. Et vous n’auriez pas tort, répondit la mère Nannette après avoir regardé un moment avec attention ; c’est bien elle qui vient à nous toujours courant. Elle est si belle qu’on la prendrait pour la fille de maître Tixier, le fermier du Grand-Bail.» Quand Jeanne fut à portée de se faire entendre, elle cria : où as-tu donc pris ces beaux habits-là? Ce sont les dames Dumont qui les ont faits exprès pour moi, parce que Mlle Isaure a eu du chagrin de me voir au lit le jour que vous avez lavé ma robe ; elles m’ont dit qu’il fallait mettre mes habits neufs le dimanche pour aller à la messe, et quand vous nettoieriez les vieux. Et tu les mettras aussi le vendredi pour aller chez ces dames, ma fille.» Catherine laissa la petite Jeanne dans sa toilette jusqu’au soir, en lui recommandant bien de ne pas se salir, et l’enfant s’occupa tout de suite de donner à manger aux canards, qui venaient très-bien. Jeanne s’avise de faire des bouquets pour les vendre. La veille du marché, Jeanne, tout en gardant ses oisons, remarqua de belles fleurs dans la haie du grand pré et au bord du ruisseau qui traversait le bois. Elle eut l’idée d’en faire des bouquets ; elle les entremêla avec les épis de toutes sortes d’herbes des prés, et quand ils furent faits, elle les posa pour la nuit sur une grosse touffe de gazon ; puis elle vint demander à la mère Nannette si elle voulait bien l’emmener en ville avec elle pour vendre ses bouquets. La mère Nannette dit que oui, et le lendemain Catherine mit à Jeanne ses beaux habits. L’enfant trouva ses fleurs aussi fraîches que si elle venait de les cueillir. Aussitôt que la mère Nannette fut arrivée sur la place, tout le monde lui demanda où elle avait pris cette jolie petite fille. « C’est une pauvre enfant qui demande son pain, répondit-elle. Elle est bien belle, pour demander l’aumône ! C’est que des dames charitables ont eu pitié d’elle et l’ont habillée comme ça.» En regardant la petite Jeanne, on regardait ses bouquets et on les lui marchandait. « Payez-les-moi ce que vous voudrez ; c’est pour maman qui est malade.» On lui en donnait dix centimes ; quelques dames qui étaient venues au marché les lui payèrent quinze ou vingt, tant elles la trouvaient jolie et modeste. Elle vendit tous ses bouquets, et rapporta un franc à sa mère. Depuis elle ne manqua pas, quand il faisait beau, de faire des bouquets pour aller les vendre. On ne les lui payait pas toujours aussi cher ; mais elle aimait mieux cela que d’aller aux portes. La petite Jeanne apprend à tricoter. Le vendredi suivant, Jeanne alla comme à l’ordinaire chercher les cinquante centimes chez Mme Dumont. Sophie lui fit voir les bas qu’elle lui tricotait et qui étaient presque finis. « Moi, je ne suis pas aussi avancée, dit Isaure ; je n’en suis encore qu’au premier bas : c’est que je ne travaille pas aussi vite que ma sœur, parce que je suis plus petite qu’elle. Que je voudrais donc bien en faire autant ! Veux-tu que je t’apprenne à tricoter ? Eh bien, dit Mme Dumont, tu viendras tous les lundis, les mercredis et les vendredis à deux heures. Oui, madame : ces jours-là je ne fais point de tournée, parce que maman dit qu’il ne faut pas ennuyer les gens qui nous assistent. Elle ne peut presque plus marcher, car ses jambes sont enflées, et je vais demander toute seule. Et comment fais-tu pour avoir un peu de bois ? car il faut du feu pour faire de la soupe ? La mère Nannette nous laisse mettre notre pot devant son feu ; elle est si bonne !» Jeanne ne manqua pas de venir apprendre à tricoter, et Isaure lui commença une jarretière ; rien n’était plus charmant à voir que ces deux petites têtes si près l’une de l’autre et ces petites mains entrelacées. Jeanne était assise sur un tabouret ; Isaure, à genoux derrière elle, tenait une des mains de son écolière dans chacune des siennes, pour lui apprendre à se servir de ses aiguilles ; elle passait sa tête par-dessus l’épaule de Jeanne, afin de voir comment elle s’y prenait. Mme Dumont interroge la petite Jeanne. « As-tu les mains propres ? Oui, madame, je me les suis frottées dans le son que la mère Nannette a mis bouillir pour ses oisons. Maman se sert d’un petit bout de bois bien pointu pour nettoyer mes ongles. Elle est donc bien propre, ta maman ? Oui, madame ; tous les matins elle peigne ses cheveux dans l’étable, et les miens aussi ; et quand elle allait chercher son pain avec moi, nous nous arrêtions toujours au bord du ruisseau pour nous laver les pieds. Fais-tu habituellement ta prière, petite Jeanne ? Oui, madame, je la fais tous les soirs et tous les matins. Quand le temps est beau, nous la faisons dehors, et, quand nous passons devant l’église, nous entrons toujours pour prier l’enfant Jésus. Et que lui demandes-tu dans ta prière ? Je le prie de me faire devenir bien grande et bien forte pour gagner notre vie, afin de ne plus demander à ceux qui ne nous doivent rien. Tu seras donc bien contente quand tu pourras travailler ? Et que feras-tu de l’argent que tu gagneras, quand tu seras grande ? Je donnerai du pain et une robe à maman ; puis je donnerai aussi quelque chose à la mère Nannette, qui est si charitable pour nous. Mais elle me semble fort à l’aise, la mère Nannette. Madame, elle n’est pas riche, et, si elle n’épargnait pas autant, elle aurait bien de la peine à vivre.» Au bout de quinze jours, Jeanne sut assez bien tricoter pour faire un bas. Sophie lui en commença un, et Jeanne fut très-joyeuse de faire voir à sa maman et à la mère Nannette comment elle travaillait. Quand elle gardait les oies et les deux petits canards, elle avait toujours son bas à la main ; elle ne le quittait pas non plus pour aller aux portes. Les gens qui la voyaient si travailleuse lui donnaient souvent quelque chose avec son pain, ou bien des légumes pour mettre dans le pot ; et quand on faisait de la galette dans les métairies, l’on gardait toujours la part de la petite Jeanne. Jeanne continua d’aller trois fois par semaine chez Mme Dumont. Les deux demoiselles avaient entrepris de lui enseigner à lire et à compter ; elles continuaient de lui apprendra à tricoter, et chaque vendredi elle avait ses cinquante centimes. Elle fut toute une semaine sans venir. « Je crains bien que Jeanne ne soit malade, dit Mme Dumont ; elle, qui est si exacte, n’a pas paru depuis huit jours. J’aime beaucoup la petite Jeanne ; si elle était malade, il faudrait venir à son secours : elle est trop pauvre pour se procurer ce dont elle a besoin.» Et en disant cela Isaure courut appeler sa sœur et mettre son chapeau. En arrivant chez la mère Nannette, ces dames virent la petite Jeanne qui pleurait à la porte de la maison. « Tu pleures, petite Jeanne ? qui t’a fait du chagrin ? Mademoiselle, c’est que maman est bien malade.» Mme Dumont laissa ses filles avec Jeanne, et entra dans la maison. Catherine était au lit, si pâle qu’on l’aurait crue morte déjà. « Pourquoi ne m’avoir pas fait dire que vous étiez malade, ma pauvre femme ? Ce n’est pas bien cela ; il fallait envoyer votre petite fille nous avertir. Merci, ma chère dame ; mais vous êtes si généreuse pour elle, que je n’ai pas voulu abuser de votre bonté. D’ailleurs, je n’aurai bientôt plus besoin de rien, je le sens ; j’ai trop pâti depuis que j’ai perdu mon mari, et j’ai eu trop de chagrin. Le bon Dieu a pitié de moi ; il me rappelle à lui, et je vais rejoindre mon pauvre Jacques. Tout ce qui m’afflige, c’est de laisser ma petite Jeanne seule au monde. Il ne faut pas perdre courage, Catherine ; vous êtes jeune, et à votre âge il y a toujours de la ressource. Non, madame, il n’y a plus de ressource, parce que le chagrin et la misère me minent depuis trop longtemps. Oui, madame, il vient me voir tous les jours et a la bonté de m’envoyer un peu de bouillon. Il me console en me faisant voir la miséricorde de Dieu, qui a mis sur mon chemin une aussi digne femme que la mère Nannette, ainsi que vous, madame, qui avez tant de bontés pour ma fille. La mère Nannette promet de la garder quand je ne serai plus, et cela me tranquillise un peu. Catherine, je n’abandonnerai pas Jeanne non plus, vous pouvez être tranquille. Mais où est donc la mère Nannette ? Elle est allée mener son bétail à l’abreuvoir. La pauvre chère femme me quitte le moins qu’elle le peut ; elle me soigne comme si j’étais sa fille et ne me laisse manquer de rien. Adieu, Catherine, prenez courage ; je reviendrai vous voir après-demain.» En disant cela, Mme Dumont lui donna une pièce de cinq francs. Le surlendemain, ces dames retournèrent voir Catherine. En entrant, elles remarquèrent que les rideaux de son lit étaient fermés ; dans un coin de la chambre, la mère Nannette tenait la petite Jeanne qui s’était endormie sur ses genoux. « C’est fini, ma chère dame : la pauvre âme est allée au bon Dieu ; elle est morte comme une sainte. le curé, qui ne l’a pas quittée, assure qu’il y a bien longtemps qu’il n’a vu une mort pareille. Et qu’allez-vous faire de cette enfant ? Je vais la garder avec moi, madame ; comme je le disais hier à M. le curé, c’est le bon Dieu qui me l’a envoyée ; elle prendra soin de ma vieillesse comme je vais prendre soin de son enfance. Je ne suis pas riche, mais il y aura bien assez de pain ici pour nous deux. D’ailleurs, la voilà en âge de me rendre des services qui me payeront sa nourriture. Mère Nannette, il faut continuer d’envoyer Jeanne à la maison ; mes filles lui apprendront à écrire et à faire toutes sortes d’ouvrages. Je me charge de son entretien ; ainsi vous n’aurez rien à dépenser pour elle. Que le bon Dieu vous conserve, ma chère dame ! En apprenant à Jeanne à travailler, vous ferez plus que moi pour elle : vous lui mettrez le pain à la main pour toute sa vie. Mère Nannette, voici quinze francs pour faire enterrer cette pauvre femme ; il ne faut pas que ces frais-là retombent à votre charge.» Docilité et intelligence de la petite Jeanne. Quelques jours après la mort de sa mère, Jeanne alla chez Mme Dumont ; on lui mit des bas et un fichu noirs pour qu’elle portât le deuil. Le dimanche suivant, Sophie l’habilla tout en noir. La pauvre enfant était bien triste ; elle pleurait toujours en pensant à sa mère ; ses yeux étaient rouges et gonflés ; elle ne disait rien et ne mangeait presque pas. On la trouvait souvent à genoux, priant Dieu. La mère Nannette craignait qu’elle ne tombât malade ; mais, comme elle n’avait que huit ans bien juste, elle finit par oublier un peu. Elle continua d’aller chez Mme Dumont, et elle apprenait très-vite tout ce qu’on lui montrait. Les deux jeunes demoiselles, en la trouvant si docile et si travailleuse, s’attachèrent à elle de plus en plus. le curé, qui la voyait toujours sage à l’église, lui donnait de temps en temps de belles images. Quand elle sut bien lire, il lui fit cadeau d’un petit livre d’heures, ce qui la rendit fort contente. A l’âge de douze ans, elle lisait et écrivait bien ; elle faisait toutes sortes d’ouvrages avec beaucoup d’adresse. La mère Nannette lui avait appris à filer ; et déjà son fil était plus fin que celui des autres fileuses du bourg, parce qu’elle était bien attentive à ce qu’elle faisait. La petite Jeanne fait sa première communion. Il y avait déjà un an que Jeanne allait à l’instruction de la paroisse avec les autres enfants, quand M. le curé lui donna un Catéchisme et une Histoire sainte pour qu’elle les apprît par cœur. Mme Dumont, qui lui en faisait réciter un chapitre tous les jours, était charmée de son intelligence et de sa mémoire. Jeanne écoutait très-attentivement toutes les explications : aussi était-elle, avec Isaure, celle qui répondait le mieux au catéchisme ; et M. le curé les citait toutes les deux comme un exemple à suivre, tant elles avaient bonne tenue à l’église. On ne les voyait jamais ni causer ni tourner la tête au moindre bruit, comme plusieurs autres enfants : elles priaient Dieu de si bon cœur, que ceux qui les voyaient en étaient émerveillés. le curé admit les enfants à faire leur première communion, il mit Jeanne et Isaure à la tête des autres petites filles, parce qu’elles étaient les plus instruites et les plus sages : elles n’en furent pas pour cela moins modestes et moins humbles. Dès la veille, Mme Dumont avait retenu Jeanne, et elle l’avait même fait coucher au château, pour qu’elle eût moins de distractions que dans le bourg. Le matin, Sophie lui apporta une robe blanche et le reste de la toilette entièrement neuf, afin que, dans ce beau jour, elle n’eût rien de vieux sur elle ; elle lui dit que sa mère voulait la récompenser ainsi de sa bonne conduite. Pendant la cérémonie, qui fut très-longue, Jeanne et Isaure montrèrent tant de piété que tout le monde en était édifié. le curé, qui avait invité toute la famille Dumont à déjeuner, voulut que Jeanne se mît aussi à table ; il disait qu’il ne pouvait pas faire trop d’honneur à une petite fille aussi pieuse. La mère Nannette était dans un coin de l’église, où elle pleurait de contentement ; il l’envoya chercher pour dîner avec sa gouvernante. La petite Jeanne va toujours chez Mme Dumont. Jeanne, après sa première communion, ne cessa pas d’aller chez Mme Dumont. Le dimanche, on la faisait écrire, lire et compter, pour qu’elle n’oubliât pas ce qu’elle savait. Si l’on faisait la lessive, elle aidait à savonner le linge, à le mettre au bleu, à l’étendre et à le plier ; elle repassait les draps et les serviettes, et raccommodait ce qui était déchiré : elle finit même par apprendre à repasser le linge fin. Quand il y avait quelqu’un à dîner, Jeanne aidait à la cuisinière et au domestique qui mettait le couvert, ce qui lui apprenait un peu le service ; on lui payait toujours sa journée quand elle la passait au château. Comme elle cousait très-bien, la mère Nannette, qui connaissait assez de monde en ville, lui rapportait de temps en temps quelque ouvrage à faire, soit des chemises ou des draps, ce qui lui faisait un petit profit. Les filles de Mme Dumont traitaient Jeanne en véritable amie, parce qu’elle était aussi réservée dans son langage que sage dans sa conduite. Elle les aimait tant, qu’elle se serait jetée au feu pour leur rendre service. le curé, qui lui donnait de bons conseils et lui faisait remarquer combien Dieu avait eu pitié d’elle, pauvre enfant sans famille. Jeanne donnait à la mère Nannette tout ce qu’elle gagnait, car elle n’avait besoin de rien acheter pour elle-même ; Mme Dumont fournissait tout ce qui était nécessaire pour l’habiller, comme elle l’avait promis à la mère Nannette, après la mort de Catherine ; Jeanne usait si peu de chose que Mme Dumont lui disait quelquefois : « Comment fais-tu, Jeanne, pour que tes robes durent aussi longtemps ? Madame, je plie tous mes effets le soir et je les mets sur mon coffre. Quand il y a trop de boue à mes jupons, j’en lave le bas, ce qui l’use bien moins que de le décrotter, et puis je le repasse. Je visite mes habits tous les matins, et, aussitôt que j’y vois le moindre trou, je le raccommode. C’est très-bien, Jeanne ; tu as pris là une bonne habitude. C’est bien le moins que je soigne mes habits, madame, puisque c’est vous qui me les donnez !» Jeanne a grand soin de la mère Nannette. A seize ans, Jeanne était grande et forte : elle soignait toute seule le bétail de la mère Nannette, qui se faisait vieille ; elle pétrissait le pain et chauffait le four ; elle faisait le beurre et l’allait vendre à la ville, car elle ne voulait pas que la mère Nannette eût la moindre fatigue ; et comme Jeanne savait bien prendre son temps, elle trouvait encore le moyen de faire quelque ouvrage pour gagner un peu d’argent. « Ma chère mère, disait-elle quand la mère Nannette la grondait de ce qu’elle voulait tout faire, vous avez eu pitié de moi quand j’étais petite ; vous m’avez soignée comme si j’eusse été votre propre enfant : il est bien juste que j’aie toute la peine, à présent que je suis plus forte que vous.» Plusieurs des personnes à qui Jeanne vendait son beurre lui avaient offert de bons gages si elle voulait servir en ville ; mais elle répondait toujours qu’elle ne se résoudrait jamais à quitter la mère Nannette. Quand elle lui racontait cela, cette excellente femme lui disait : « Ma fille si tu es jamais obligée d’aller chez les autres, crois-moi, ne te place pas en ville ; on y gagne plus d’argent, c’est vrai ; mais aussi on y dépense davantage, et les jeunes filles y ont bien du désagrément.» La mère Nannette dépérissait peu à peu, et Jeanne en avait beaucoup de chagrin. Elle conta sa peine à M. le curé, en qui elle avait grande confiance. « La croyez-vous en danger de mort ? lui dit-il ; en ce cas il faudrait voir le médecin. Oui, monsieur, elle est en grand danger, mais elle ne s’en doute pas. J’ai fait entrer l’autre jour, comme par hasard, le médecin qui était venu saigner le maréchal ; il a causé avec elle et l’a bien examinée ; quand il est sorti, je l’ai suivi sans rien dire ; il m’a assuré qu’il n’y avait rien à faire à la mère Nannette, parce que c’est un corps usé : il dit qu’elle pourra traîner encore longtemps, et qu’elle s’éteindra sans souffrir. oui, monsieur le curé, il faut y venir bien souvent ; vos visites la soulageront plus que celles d’un médecin ; vous lui parlerez du bon Dieu, et elle sera toute prête quand il lui plaira de l’appeler à lui.» La mère Nannette devient dangereusement malade. Au bout de dix-huit mois, la mère Nannette était devenue si faible qu’elle ne sortait plus de la maison. Comme elle ne se plaignait de rien, Jeanne ne lui disait pas combien elle la trouvait malade, de peur de l’effrayer ; mais, quand elle allait voir Mme Dumont, elle pleurait à chaudes larmes, en disant qu’elle voyait bien que sa chère mère Nannette ne passerait pas l’hiver. « Ne te désole pas trop, ma petite Jeanne ; nous ne t’abandonnerons pas, lui disait Isaure. Je le sais bien, mademoiselle, et je vous en remercie de tout mon cœur ; mais ce n’est pas parce que je vais me trouver toute seule que je pleure ; grâce à Dieu, je suis forte, et, grâce à vous aussi, je saurai bien gagner ma vie ; je me désole parce que j’aime la mère Nannette de toute mon âme ; et puis, qui donc m’aimera jamais comme elle, qui m’a prise toute petite et m’a accoutumée au travail, puis m’a appris à aimer Dieu, et de qui j’ai toujours reçu de si bons exemples ?» Jeanne soignait sa malade avec une extrême tendresse ; elle trouvait le moyen de lui faire venir un petit pain blanc tous les deux jours ; quand elle allait à la ville vendre son beurre, elle en rapportait de la viande et quelque friandise. Quelquefois elle achetait un poulet ou bien un canard dans le bourg, et elle les accommodait comme elle avait vu faire à la cuisinière de Mme Dumont. Elle allait aussi au moulin chercher un peu de poisson ; d’autres fois, elle lui donnait une petite crème, et, quand elle chauffait le four, elle lui faisait toujours cuire quelque bonne pâtisserie ; enfin, elle ne lui laissait boire que du bon vin qu’elle sucrait un peu. La mère Nannette trouve que Jeanne dépense trop. La mère Nannette la laissait faire ; pourtant elle lui disait quelquefois : « Tu me gâtes, petite Jeanne ; tu dépenses trop d’argent, ma fille : cela n’est pas raisonnable. Hé bien donc, répondait Jeanne, n’avez-vous pas assez travaillé quand vous étiez jeune, et n’est-il pas juste que vous jouissiez à présent de quelques douceurs ? Mais écoute donc, petite, si tu dépenses tout, tu te feras tort ; car c’est toi qui hériteras de ce que je laisserai, entends-tu ! C’est bon, c’est bon, ma chère mère ; ne vous inquiétez pas de cela ! laissez-moi faire ; j’en aurai toujours bien assez. N’ai-je pas de bons bras pour travailler ? Et d’ailleurs, ne faut-il pas que vous engraissiez un peu pour aller faire la veillée cet hiver avec les voisines ? Eh bien, ma fille, j’entends que tu manges de toutes les bonnes fricassées que tu me fais. Merci, mère Nannette ; ne serait-il pas honteux qu’il fallût des fricassées à une grande fille comme moi !» le curé vient voir tous les jours la mère Nannette. le curé ne manquait pas de venir chaque jour voir la mère Nannette ; comme c’était une femme de grand sens, il parlait avec elle de la bonté et de la miséricorde de Dieu, et la préparait à mourir sans qu’elle s’en doutât. Il la confessait souvent et lui apportait la sainte communion, afin qu’elle fût toujours en état de grâce ; il lui faisait entendre aussi que l’église était trop froide pour elle et qu’il ne voulait pas qu’elle y entrât avant Pâques. On était à la fin de l’automne : la mère Nannette baissait de plus en plus, et bientôt elle ne quitta plus le lit. Jeanne la mettait chaque matin dans le sien propre, afin de faire prendre l’air à l’autre, qu’elle exposait dehors si le temps le permettait. Le lit de Jeanne était encore meilleur que celui de la mère Nannette, qui, pendant huit ans, n’avait pas vendu la plume de ses oies, pour amasser le lit complet de sa fille adoptive. La malade retrouvait le soir son coucher tout frais, et elle dormait mieux la nuit. La mère Nannette s’éteint tout à fait. Un jour du mois de décembre, le soleil ayant percé les nuages, Jeanne mena le bétail à l’abreuvoir. En revenant, elle fit le grand tour par la pelouse ; ses bêtes, qui ne sortaient pas depuis longtemps, étaient bien contentes de se trouver dehors, et Jeanne se pressait d’autant moins de les ramener à l’étable que la mère Nannette semblait mieux ce jour-là. En rentrant, elle alla tout droit au lit de la malade qu’elle trouva endormie et encore plus pâle que de coutume. Elle ralluma le feu tout doucement pour lui faire chauffer un bouillon. Quand il fut chaud, elle le mit dans un gobelet et le porta à sa chère mère ; mais en lui soulevant la tête pour la faire boire, elle la sentit toute froide. Elle courut à la porte appeler du secours. Deux voisines entrèrent et virent bien que tout était fini pour la mère Nannette. Elles voulurent emmener Jeanne, en disant qu’elles se chargeraient de faire la veillée ; mais elle leur dit en pleurant à chaudes larmes qu’elle ne voulait pas quitter sa chère mère Nannette avant qu’on l’eût portée en terre. L’une des voisines alla faire la déclaration, pendant que l’autre aidait Jeanne et lui tenait compagnie auprès du lit de la morte. Le maire entra et demanda à Jeanne si la défunte avait fait un testament pour lui donner son bien ; car elle avait toujours dit que sa fille adoptive serait son héritière. « Non, monsieur le maire, dit Jeanne ; si elle avait fait quelque chose pour moi, elle me l’aurait bien dit.... Mais elle ne se croyait peut-être pas si près de sa fin ; vous ne lui avez donc pas rappelé ce qu’elle devait faire pour vous ? Non vraiment, monsieur le maire, j’en aurais été bien fâchée ! Si la pauvre femme s’était crue en danger, cette idée l’aurait peut-être fait mourir plus tôt. Elle n’a pas eu un seul instant la pensée que tout serait bientôt fini pour elle, et pour tout l’or du monde je ne le lui aurais pas dit. D’ailleurs, je suis jeune et je peux travailler : il est juste que son neveu hérite ; il faudra l’avertir. Je vais lui envoyer un exprès,» dit le maire. Jeanne se mit à genoux au pied du lit et lut les prières des morts ; de temps en temps elle se levait pour embrasser la défunte, puis elle continuait ses prières en pleurant. Elle fit la veillée du corps en compagnie des deux bonnes voisines qui ne voulurent pas la quitter. Comme la mère Nannette avait été une honnête femme, bien obligeante, tout le monde du bourg, jusqu’aux petits enfants, vint, le lendemain matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d’herbes fortes. Quoique Jeanne pleurât toujours, elle présentait le buis à tous ceux qui voulaient jeter de l’eau bénite sur le corps. Vers midi, le charpentier apporta la bière, et Jeanne, aidée de ses deux voisines, y plaça le corps après l’avoir embrassé une dernière fois. Pendant qu’on clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On mit la bière devant la porte ; alors le maire entra avec maître Gerbaud, neveu et héritier de la défunte, et la maison s’emplit de monde. Jeanne, la tête enfoncée dans sa capote, pleurait dans un coin. le curé vint avec la croix, et l’on partit pour l’église. La pauvre fille n’aurait pas pu suivre l’enterrement si les voisines ne l’eussent soutenue. Après la cérémonie, on la ramena dans la maison, où le maire et Gerbaud étaient déjà rendus. le curé ne tarda pas à les y rejoindre. « Maître Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le monde le sait ; vous les lui laisserez bien emporter ? Elle a aussi huit draps tout neufs dans l’armoire de la défunte, dit une des voisines ; je les lui ai vu faire et marquer à son nom. La mère Nannette avait l’argent de Jeanne, ajoute M. La pauvre femme m’a souvent dit qu’elle la ferait son héritière ; mais, comme elle n’a pas laissé de testament, vous usez de votre droit : c’est juste. Monsieur le curé, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre à cette fille : qu’elle me dise combien d’argent elle a remis à ma tante, et je le lui rendrai tout de suite avec ses draps. Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confiée à la mère Nannette ? Monsieur, je serais bien en peine de le dire ; à mesure que je gagnais quelque chose, je le donnais à ma chère mère, et je ne lui ai pas demandé de compte, bien sûrement. Maître Gerbaud, vous pouvez tout garder ; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je réclame encore quelque chose ; d’ailleurs, j’ai la force de travailler, et je ne crains pas l’ouvrage.» Maître Gerbaud se pique de générosité. le curé dit que Jeanne agissait et parlait en honnête fille, et que Gerbaud ne voudrait certainement pas qu’elle fût dupe de sa probité. « Non, monsieur le curé, elle ne sera pas dupe avec moi : ils disent tous qu’elle a soigné ma pauvre tante aussi bien que si c’eût été sa propre fille ; et, pour lui prouver que je lui en sais bon gré, nous partagerons par moitié l’argent qui se trouvera. On ouvrit l’armoire, et l’on en tira d’abord les huit draps de Jeanne, qui étaient marqués à son nom. En bouleversant tout, on trouva, derrière un paquet de vieux linge, cent pièces de cinq francs, dans un bas bleu qui servait de bourse à la mère Nannette. « Je crois, dit Gerbaud, qu’il y a longtemps que le premier écu a été mis au fond de cette bourse ; car ma tante avait bien juste de quoi vivre. Mais elle était si ménagère, dit une voisine, et elle travaillait tant !» Gerbaud prit deux cent cinquante francs, qu’il donna à Jeanne. « Non, maître Gerbaud, pas tant que ça ; je n’ai pas pu gagner une si grosse somme. Petite, j’ai dit que tu aurais la moitié de l’argent, et je n’ai qu’une parole : ainsi, tu vas prendre cette somme ; et, comme c’est toi qui as filé cette pièce de toile qui n’est pas encore entamée, tu en auras aussi la moitié pour ta peine ; tu t’en feras des chemises. Vous êtes trop bon, dit Jeanne, pour une pauvre fille que vous ne connaissez seulement pas. Je ne suis pas plus mauvais qu’un autre, quoique ma tante m’ait gardé rancune, parce qu’autrefois j’ai eu noise avec son mari. Et où vas-tu donc mettre tout ça ? dit une voisine ; ton coffre est trop petit ; puis il est si vieux qu’il pourrait bien se défoncer. je vais aussi lui donner l’armoire, et je n’en serai pas plus pauvre. le curé, vous faites là une bonne action qui vous donnera plus de contentement que vous n’en auriez eu en gardant tout ce que vous cédez si généreusement à Jeanne.» Tout le monde dit que Gerbaud était un brave homme et qu’il se comportait bien. «Écoute, Jeanne, dit-il avant de partir, je n’affermerai pas la maison avant Noël ; tu peux y rester jusque-là si ça t’arrange. Je te laisse tout le ménage avec la chèvre et les oisons ; je vais emmener la vache seulement. Je viendrai après-demain avec ma femme, qui choisira ce qu’elle veut garder, et nous vendrons le reste.» Après avoir dit cela, il mit dans sa poche l’argent qui lui appartenait, et alla chercher la vache à l’étable. Tout le monde sortit en même temps que lui, à l’exception de M. le curé, qui resta avec Jeanne. le curé trouve une place à Jeanne. « Qu’allez-vous faire maintenant, Jeanne ? Je vais tâcher de me placer au plus vite ; car, si je restais longtemps seule dans cette maison, je sens bien que le chagrin me rendrait malade. Voyons, Jeanne, il faut être raisonnable : la mère Nannette est plus heureuse que nous maintenant ; elle veillera sur vous. Dieu ne veut pas qu’on s’abandonne ainsi à son chagrin. Si vous voulez vous placer en ville, Mmes Dumont vous trouveront une bonne maison où vous aurez de forts gages. Monsieur le curé, je ne me placerai pas en ville ; ma chère défunte me l’a défendu, et, quoiqu’elle ne soit plus de ce monde, je veux toujours lui obéir. Puisque vous voulez rester à la campagne, j’irai voir la fermière du Grand-Bail ; sa servante se marie dans trois semaines : si elle n’a personne encore, je vous y mènerai demain. Grand merci, monsieur le curé ; ce sont de braves gens, et je serai bien contente d’être chez eux.» Quand Jeanne fut toute seule, elle soigna la chèvre et les oies comme à l’ordinaire ; elle remit dans l’armoire tout ce qu’on en avait tiré, puis elle courut chez Mmes Dumont : elle leur dit tout en pleurant qu’on devait parler pour elle à la mère Tixier, fermière du Grand-Bail. « Elle te prendra bien, ma bonne Jeanne, dit Sophie, qui était mariée depuis deux ans : elle nous a souvent entendues parler de toi, et elle sera bien heureuse de t’avoir dans sa maison, où tu seras comme de la famille. est-ce que nous ne te restons pas ? Sans vous, qu’est-ce que je deviendrais donc ? aussi je vous serai reconnaissante toute ma vie.» le curé mena Jeanne au Grand-Bail, comme il l’avait promis. La maîtresse l’accepta tout de suite à cause de sa bonne renommée : elle lui offrit dix écus jusqu’à la Saint-Jean. « Mère Tixier, vous ne pouvez pas donner moins de douze écus à cette fille ; elle les gagnera bien, je vous le promets. Je ne vous contredirai pas, monsieur le curé, elle aura douze écus. Maître Gerbaud arrive demain matin pour vendre les effets de sa tante ; je voudrais bien ne pas me trouver là, j’en aurais trop de chagrin. Si vous pouvez m’envoyer chercher avant midi, je serai bien contente. J’ai mon lit, mon coffre et l’armoire de la mère Nannette ; pourrez-vous me les loger ? Oui ; il n’y a pas de lit dans la boulangerie ; on y mettra le tien, et tu y seras toute seule, à moins pourtant que tu ne prennes avec toi l’une de mes trois filles, qui couchent dans un même lit et se disputent souvent. Je le veux bien, maîtresse ; vous donnerez avec moi celle que vous voudrez.» Jeanne quitte la maison de la mère Nannette. Dès le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole d’osier ; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le blé, le vin et tout le reste. Alors on vida l’armoire, et la femme de Gerbaud mit de côté ce qu’elle voulait garder. On s’occupa de charger la grande voiture. Jeanne était sortie pendant qu’on déménageait, pour ne pas montrer son chagrin à des étrangers, ne pouvant supporter le séjour de cette maison depuis qu’elle n’y voyait plus la mère Nannette. Elle aperçut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets étaient faits d’avance, elle les apporta devant la porte : ses rideaux étaient démontés et pliés bien proprement. Le charretier, qui était grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu à maître Gerbaud et à sa femme, après les avoir bien remerciés ; embrassa aussi ses voisines, qui s’étaient rassemblées devant la porte pour la voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le bourg et qu’elle vit disparaître au détour du chemin la maison de la mère Nannette, elle ne put s’empêcher de pleurer bien fort. « Est-ce que tu es fâchée de venir chez nous, petite ? ce n’est pas là ce qui me fait pleurer ; c’est que je pense à la mère Nannette, qui m’aimait tant. la maîtresse est une bonne femme qui t’aimera bien aussi.» Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les pâtres et les bergères étaient rangés devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le charretier, qu’on appelait grand Louis, déchargea les meubles à la porte de la boulangerie : on l’aida à monter le ciel du lit ; puis, quand tout fut rangé, chacun s’en alla à son ouvrage, et Jeanne entra dans la maison, où elle trouva maître Tixier tout seul avec sa femme. Jeanne donne son argent à garder à son maître. « Notre maître, dit Jeanne en entrant, j’ai deux cent cinquante francs, que je ne voudrais pas garder dans mon coffre ; si vous vouliez me les serrer avec votre argent, je vous serais bien obligée.» Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de bourse à la mère Nannette, et le posa sur la table. Maître Tixier le vida et compta l’argent. « Il y a bien cinquante bons écus de cinq francs, ma foi ! dit-il ; je vais te les garder, ma fille ; mais d’où te vient donc tout cet argent-là?» Jeanne raconta comment maître Gerbaud avait partagé avec elle l’argent de sa tante et la pièce de toile qu’on avait trouvée dans l’armoire, et comment il lui avait donné cette armoire pour mettre son linge. « Je connais un peu ce Gerbaud pour m’être trouvé quelquefois en foire avec lui ; je ne l’aurais pas cru si généreux ; quand je le rencontrerai, je lui donnerai une poignée de main.» Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage ; et, comme elle était habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre après avoir fait le ménage. La maîtresse lui disait quelquefois : « Jeanne, tu ne me laisses rien à faire. Je ne sais pas vraiment comment tu t’arranges ; mais tu as du temps pour tout, et il t’en reste encore pour faire l’ouvrage des autres. Est-ce que tu crois que je ne te vois pas tous les soirs aider à cette grande sotte de bergère, qui n’en a jamais fini ? J’entends que tu profites de ton temps pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t’a donnée ; tu te charges toujours de l’ouvrage de mes filles, et ce n’est pas juste. J’ai mis avec toi Solange, parce que c’est la moins raisonnable, quoique l’aînée ; tâche donc de me la rendre bonne et laborieuse comme toi.» Grand Louis se met en colère. Grand Louis le laboureur, qui n’était pas mauvais au fond, avait l’humeur difficile ; rien ne le contentait ; on avait beau faire, il ne trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne pouvaient pas le souffrir ; il avait toujours de mauvaises paroles à leur dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite Jeanne ; mais elle ne lui répondait jamais. Un jour qu’il faisait beau soleil, grand Louis s’habilla pour aller à l’assemblée de Meunet-sur-Vatan [3] ; il venait de mettre un pantalon neuf et une blouse qui n’avait pas encore servi. Quand il voulut prendre son carton à chapeau, qui était sur une planche de l’écurie à côté de son lit, il monta sur la traverse d’une herse en fer dressée le long du mur ; mais le pied lui manqua à l’instant même où il venait d’atteindre le carton, qui lui échappa ; en voulant le rattraper, il s’accrocha aux dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut jusqu’en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu’on l’entendait jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu’il avait, et revint le raconter aux filles qui étaient devant la porte. « C’est bien fait pour lui, dit Solange ; il est si butor, que ce n’est pas dommage qu’il lui arrive quelque chose. Sais-tu que c’est bien vilain ce que tu dis là, Solange ! dit Jeanne ; grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l’argent, et c’est malheureux pour lui s’il ne peut plus s’en servir.» Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se moquaient de lui ; ils le pressaient d’en finir pour venir avec eux, car on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était grand et fort ; et puis il avait plus d’esprit qu’eux tous. « Allons, allons, j’y vas !» dit-il en se dépêchant de se rhabiller ; et il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre comme à l’ordinaire. Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n’allait pas à cette fête, parce qu’elle était en deuil de la mère Nannette, fut chercher à l’écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n’était pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui permettre de les raccommoder ; et, comme Jeanne était habile à tout faire, elle les arrangea si bien qu’on n’y reconnaissait aucune trace de l’accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis. « En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les effets de ce grand bourru qui ne t’épargne pas plus que les autres ! c’est son naturel qui est comme ça ; mais il n’est pas plus méchant qu’un autre. Il jure bien quelquefois après ses juments : c’est mal ; mais voyez s’il les bat jamais ! Y a-t-il des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes ? Et puis il n’a pas son pareil à l’ouvrage. Le maître sait bien ce qu’il vaut, lui ! aussi il ne s’en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant ; mais il est comme moi : il a perdu ses parents, et c’est un grand malheur.» La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise humeur. Un jour que grand Louis avait dételé plus tôt qu’à l’ordinaire, la soupe n’était pas encore trempée quand il rentra. « Il n’y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se dépêchait de mettre le couvert ; demandez-moi ce qu’elles ont fait depuis le matin !» Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit : « Tu seras donc toujours bourru, grand Louis ! tu ne changeras donc pas ! Regarde un peu : y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes soient plus claires qu’ici ? on dirait que c’est de l’argent. As-tu vu quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus propre ? Vois s’il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une seule toile d’araignée aux soliveaux ! Tout n’est-il pas clair à se mirer dedans ? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n’est la petite Jeanne ? L’as-tu vue quelquefois perdre son temps ? Avant qu’elle vînt remplacer Marie, je me tuais, et jamais rien n’était fini ; à présent je ne prends plus grand’peine, et tout va bien. Il n’y a que toi au monde pour te plaindre d’une fille pareille ! Qui donc t’a raccommodé ta blouse et ton pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l’autre jour, hein ? ce n’est pas moi, bien sûrement.» Jeanne rentra ; les laboureurs se mirent à table ; grand Louis dîna sans mot dire, lui qui d’ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et leur coupa du pain. Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau de vigne. Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient ensemble, il lui dit : « Petite Jeanne, l’argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend le bien de sa défunte tante la mère Nannette ; tu sais qu’elle avait un joli quartier de vigne dans les Hautes-Roches, tout contre la mienne ; si tu veux m’en croire, je te l’achèterai. Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes les fois qu’elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette ; mais il faut pourtant de l’argent tous les ans pour les façons et du fumier pour les provins. Qu’est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne ? Est-ce qu’en bêchant mon arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier ? est-ce qu’en menant du fumier à ma vigne on n’en pourra pas laisser un brin devant la tienne ? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble ; notre cuve est bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne tout net : ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que d’avoir un bout de bien au soleil ! Notre maître, vous êtes trop bon pour moi : je ne suis pas pressée de me marier ; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais. dit la maîtresse ; ah ! si tu ne quittes la maison que quand je t’en mettrai dehors, tu es bien sûre d’y mourir. Eh bien, c’est entendu, dit maître Tixier. On fait la criée d’aujourd’hui en huit ; j’irai, et je t’achèterai le quartier des Hautes-Roches.» Le dimanche suivant, il dit à Jeanne : « Ma fille, c’est fini ; jeudi, en allant au marché, je te conduirai chez le notaire pour signer l’acte, puisque tu sais écrire ; j’ai eu bien de la peine à l’avoir, ce quartier-là ; il faisait envie à beaucoup de monde. Je l’ai emporté ; mais aussi il te coûte deux cent dix bons francs, le contrat à la main. Notre maître, ce que vous faites est bien fait,» répondit Jeanne. Jeanne reproche à Solange sa négligence. Un matin, en se levant, Jeanne dit à Solange, qui couchait avec elle : « Tes cheveux sont bien mêlés : tu ne les peignes donc jamais ? je ne te vois pas non plus laver ni tes bras ni ton cou. A quoi ça sert-il, puisqu’on ne les voit pas ? D’abord, ça sert à être propre, ce qui est déjà un grand avantage. Tu te tourmentes au lit, tu dors mal, parce que la tête te démange ; tu n’es, ma foi, pas aussi raisonnable que les oisons que tu mènes tous les matins à l’abreuvoir. Tu n’as donc pas vu comme ils se baignent, comme ils relèvent leurs plumes pour que l’eau touche à leur peau ; ils plongent leur tête et s’en servent après comme d’une vergette pour se nettoyer et se lisser. Il n’y a pas jusqu’à la chatte, que tu aimes tant, qui ne fasse sa toilette. tu t’imagines qu’elles sont propres parce que tu les a trempées dans l’eau ; mais des filles comme nous, qui touchent à tout, ont besoin de frotter ferme pour nettoyer leurs mains ; l’eau toute seule n’y fait rien ; il faut les dégraisser dans le son que l’on fait bouillir pour la volaille ; ou bien, si tu écrases une des pommes de terre que l’on met cuire pour les porcs et que tu t’en frottes bien les mains, tu verras comme elles deviendront nettes et douces. Est-ce que je songe à tout cela, moi ! Je t’y ferai songer, sois tranquille, ainsi qu’à changer de chemise tous les soirs. Crois-tu qu’il soit bien sain de garder sa chemise pour coucher, quand on a eu bien chaud toute la journée ? Et le matin, si tu te lèves toute en moiteur, es-tu bien à ton aise quand ta chemise sèche sur ton corps ! Et la prière du matin, tu ne la fais pas souvent ! Pourquoi ne vas-tu jamais voir M. Je n’oserais jamais y aller toute seule. Viens-y avec moi ; j’y vais toujours en sortant de vêpres ou de la messe ; tu verras comme on a le cœur content et l’esprit tranquille en sortant de chez lui !» Depuis ce temps-là, Jeanne ne manquait pas de faire rester Solange pour la prière du matin ; elle parvint enfin à la rendre propre à force de lui répéter ses bons conseils. Solange devint plus endurante à mesure qu’elle était plus contente d’elle-même : elle profitait des avis de Jeanne, et elle commença à se montrer bienveillante, à aimer tout le monde de la maison. La maîtresse s’aperçoit du changement de Solange. Les premiers jours de mars, la maîtresse dit à Jeanne : « Voilà le temps au beau, j’ai envie de faire la lessive. Vous ferez bien, maîtresse ; il faut dire à Solange de donner ses agneaux à la bergère pour les mener aux champs avec les moutons ; elle viendra nous aider. Solange va grogner comme à l’ordinaire. Peut-être que non, maîtresse ; appelez-la donc, et vous verrez !» La mère Tixier appela sa fille, et lui dit de donner ses agneaux à la bergère pour venir aider à la lessive. Solange fit sans répliquer ce que sa mère lui commandait. « Comment donc as-tu fait pour changer ainsi le caractère de Solange ? elle est toujours de bonne humeur à présent. En vérité, la bénédiction du bon Dieu est entrée chez nous avec toi ; il n’y a pas jusqu’à ce bourru de grand Louis qui ne soit devenu doux comme un mouton.» Le jour où on lavait la lessive, Solange et Joséphine, les deux plus grandes filles de maître Tixier, lavaient avec la bergère, pendant que Jeanne savonnait les coiffes et les mettait au bleu, ainsi que le col des chemises d’homme ; puis elle étendait le linge à mesure qu’il était lavé. La maîtresse, suivie de sa petite Louise, qui n’avait guère que huit ans, allait et venait, et elle écoutait ce que disaient les jeunes filles en travaillant. « Mon Dieu, que les riches sont heureux ! Que je voudrais donc être comme la maîtresse, qui se promène là-bas sans rien faire, pendant que nous nous fatiguons à taper ce linge ! Tu crois donc qu’elle n’a rien fait dans sa jeunesse, répondit Solange, et que ce qu’elle a amassé est venu tout seul ? Moi, continua Marguerite (c’était le nom de la bergère), je voudrais avoir des maisons, des vignes, des terres et ne rien faire du tout. Tu n’en aurais pas pour longtemps, dit Jeanne, car ce n’est pas tout que d’avoir du bien ; il s’en va vite, si on ne le soigne pas ; et tu ne t’en occuperais guère, toi qui ne soignes seulement pas tes habits. C’est bien vrai, dit Solange, tu es toujours sale et déchirée, et pourtant tout ton gage passe sur ton corps ; regarde donc la petite Jeanne, qui n’achète jamais rien, comme elle est bien ajustée ! On dirait qu’elle a toujours ses habits des dimanches. Peut-être bien ; mais je n’ai pas été élevée par charité, moi.» « Voilà une méchanceté que je n’oublierai pas, dit la maîtresse qui s’était approchée ; Marguerite, tu auras affaire à moi. N’aie pas de chagrin, ma Jeanne ; quoique tu aies été demander ton pain, on ne t’en estime pas moins. Ça ne nous empêche pas de t’aimer comme notre sœur, ajouta la petite Louise en l’embrassant. Il est pourtant bien dur de s’entendre reprocher sa misère, dit tristement Jeanne. Ne dis rien, ma Jeanne, reprit la maîtresse ; tu la verras un jour ! la paresse la mènera aux portes, comme ton malheur t’y avait conduite. D’ailleurs, est-ce que le contentement se mesure à la richesse ? Elle aurait bien toutes les terres du monde qu’elle ne serait pas heureuse, parce qu’elle n’a pas le cœur sain.» Jeanne raccommode le linge de grand Louis. Quand la lessive fut sèche, Jeanne apprit à Solange à bien étirer le linge et à le plier de façon qu’il eût l’air d’avoir été repassé ; elle s’était aperçue que la maîtresse marchait difficilement depuis quelque temps, et qu’elle avait de la peine à se servir de son bras gauche ; elle ne voulut donc pas que la mère Tixier prît la moindre fatigue à ranger le linge ; elle veilla un peu plus tard chaque jour pour finir de le raccommoder. Comme elle savait bien se servir de son aiguille, elle apprêtait toujours l’ouvrage des autres filles et leur apprenait à le faire. En pliant les chemises de grand Louis, elle les trouva en bien mauvais état. « Voyez donc, maîtresse, comme les chemises de grand Louis sont déchirées ! Si vous le vouliez, je veillerais pour les raccommoder, et je couperais les plus mauvaises pour avoir des pièces. Fais, petite Jeanne, fais comme tu l’entendras, quoique pourtant grand Louis ne le mérite guère. Ne dites donc pas ça, maîtresse ; grand Louis prend mieux vos intérêts que vos propres enfants ; je le vois bien, moi, et c’est pour ça que je veux soigner son linge.» Quand Jeanne eut fini de raccommoder les chemises de grand Louis, elle choisit l’heure où elle ne le croyait pas à l’écurie pour les porter sur son lit ; mais grand Louis était un finaud, et, se doutant bien que c’était Jeanne qui avait soin de ses effets, il la guettait depuis plusieurs jours. Il se tapit derrière la porte quand il la vit venir les bras chargés de linge, et, pendant qu’elle le posait sur le lit, il sauta tout à coup auprès d’elle. que vous m’avez donc fait peur ! c’est donc toi, petite Jeanne, qui soignes mes effets ? Je t’en remercie ; mais, comme il n’est pas juste que tu travailles pour rien, je veux te payer. Non, grand Louis, vous ne me devez rien ; mon temps est à la maîtresse, et c’est elle qui m’a laissé travailler à vos chemises. Je ne dis pas ça, grand Louis ; mais, si elle me l’avait défendu, je ne l’aurais pas fait. Et ma blouse, et mon pantalon ! Je te dis, moi, petite Jeanne, qu’il ne faut pas tant faire la fière, et que je veux te donner quelque chose. Non, grand Louis, vous ne me donnerez rien. Je ne toucherai plus à vos effets si vous me payez, parce que vous croiriez que c’est par intérêt ; mais, pour vous prouver que ce n’est pas la fierté qui m’empêche d’accepter votre argent, écoutez : Je suis une pauvre fille qui n’ai de support de personne sur la terre ; si je me trouve jamais dans la peine, je n’irai pas à un autre qu’à vous. C’est dit ; tape là, petite Jeanne !» Et il lui tendit une main large comme un battoir. Jeanne frappa dedans, et grand Louis, retenant un instant sa main dans la sienne, ajouta : « Je suis bien sûr que tu me tiendras parole !» Jeanne retira sa main et s’en retourna à la maison. Grand Louis travaille à la vigne de Jeanne. Après les semailles de mars, maître Tixier dit un soir : « Mes enfants, il faut conduire du fumier aux vignes demain matin, et puis nous irons les piocher.» Le lendemain, quand ils furent dans les Hautes-Roches, grand Louis se mit tout de suite à la vigne de Jeanne, pendant que les autres travaillaient à celle du maître, et il n’y épargna pas le fumier. Vers midi, Jeanne apporta le goûter, et maître Tixier, qui était avec elle, dit en voyant l’ouvrage de grand Louis : c’est travaillé comme dans un jardin, et la terre est si bien égrenée qu’on dirait qu’elle a été passée au crible ; mais n’aie pas peur, ce n’est pas un blâme que je te donne : la petite Jeanne mérite bien ça.» Jeanne remercia grand Louis par un regard si doux, qu’il se sentit le cœur tout joyeux. Il arrive un colporteur au Grand-Bail. Un dimanche, pendant les vêpres, Jeanne était seule auprès de la mère Tixier, qui ne bougeait plus guère de son fauteuil ; elle vit entrer un jeune colporteur qui lui offrit des images et des livres : « Achetez-moi donc quelque chose, s’il vous plaît, dit-il ; voilà le grand saint Martin, le grand Napoléon ! voyons, ma jolie brune, voulez-vous des almanachs de l’année ? J’en prendrai peut-être un s’ils ne sont pas trop barbouillés ; car ordinairement ils sont si mal imprimés qu’il est impossible de les lire.» Le marchand en présenta un à Jeanne ; il lui convint, et elle l’acheta. Pendant qu’elle le feuilletait, il ouvrit sa boîte, et en tira de vilaines images qu’il se disposait à lui faire voir, quand on entendit tout le monde revenir. dit Jeanne, voilà le garde champêtre qui vient avec maître Tixier.» En entendant cela, le petit colporteur referma bien vite sa boîte, après y avoir remis les images. « Pourquoi donc tant vous presser ? lui dit Jeanne ; les autres vous achèteront peut-être quelque chose.» Il ne l’entendit pas, et sortit en courant ; mais il s’embarrassa le pied dans un morceau de bois qui était auprès de la porte, et il tomba de toute sa hauteur. Sa tête porta sur une grosse pierre carrée qui servait de banc, et il se la fendit si dangereusement qu’on le crut mort sur le coup. Grand Louis l’enleva dans ses bras et le porta sur un lit dans la maison ; toutes les filles se mirent à pleurer, pendant que Jeanne lavait la plaie et faisait respirer du vinaigre au blessé. « Grand Louis, dit Jeanne, courez vite chez M. le curé ; il s’entend à toutes sortes de maux, et soulagera ce pauvre garçon, s’il est possible. Il faut appliquer une compresse de persil trempé dans du vin vieux, dit le garde, ça empêchera le sang de couler. Non, du tout, répondit Jeanne ; il faut toujours laisser saigner une plaie avant de la panser. Tenez, voilà qu’il n’est déjà plus si pâle ; il faut lui faire un peu d’eau sucrée avec de la fleur d’oranger.» Joséphine prit la clef dans la poche de sa mère, et donna ce que Jeanne demandait. le curé arriva au moment où le petit marchand ouvrait les yeux : il trempa une compresse dans de l’eau fraîche, où il mit trois ou quatre gouttes de teinture d’arnica, et il banda le front du blessé, qui se l’était fendu depuis le sourcil gauche jusque dans les cheveux du côté droit. On lui fit boire de l’eau sucrée, et on lui demanda comment il se trouvait. « Il me semble que tout tourne devant moi, dit-il ; et il retomba dans sa faiblesse. le curé, il faut garder ce pauvre garçon chez vous jusqu’à ce qu’il puisse continuer sa route ; je crains bien qu’il n’ait de la fièvre demain ; je viendrai le voir dès le matin.» Le lendemain, trouvant un peu de fièvre au colporteur, M. le curé ne lui permit pas de se lever de toute la journée. Il lui demanda son âge et de quel pays il était. « J’ai seize ans et je suis de Paris, monsieur. Dites-moi donc comment vous avez fait pour tomber ; car rien n’embarrassait la porte, et vous pouviez bien passer au milieu sans heurter ce morceau de bois. Monsieur, c’est que je me pressais trop de sortir. Et pourquoi donc tant vous presser, quand, au contraire, vous eussiez mieux fait d’attendre, puisque vous aviez l’occasion de vendre votre marchandise ?» Le jeune homme ne répondit pas et rougit beaucoup, ce que le curé vit bien ; mais il ne lui adressa aucune observation à ce sujet. Le colporteur ne sait plus sa prière. Au bout de deux jours, M. le curé permit au colporteur de se lever, et lui dit de remercier Dieu, qui l’avait sauvé d’une mort presque certaine. « Vous savez bien votre prière, n’est-ce pas, mon enfant ?» Le pauvre garçon baissa la tête sans mot dire. « Monsieur, quand j’étais tout petit, ma mère ne manquait jamais de me faire prier matin et soir ; mais je l’ai perdue à huit ans, et depuis ce temps-là personne ne s’est occupé de moi. Alors, vous n’avez pas fait votre première communion ? Si, monsieur ; je l’ai faite à onze ans avec les autres enfants de ma paroisse ; mais depuis je n’ai plus pensé à tout cela. Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.» Et le saint homme pria Dieu de toute son âme ; sa voix était si douce que le malade en fut tout remué. Quand la prière fut finie, M. « Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres ? Oui, monsieur, j’ai été aux écoles de charité. Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prières dans les livres que vous vendez ?» Le colporteur rougit encore sans répondre. « Voyons-les donc, ces livres ! Si j’en trouve quelques-uns qui me conviennent, je vous les achèterai.» Il prit la boîte et l’apporta au jeune homme. monsieur le curé, s’écria-t-il, ne l’ouvrez pas, je vous en prie. Il n’en put pas dire davantage. le curé découvre ce qu’il y a dans la boîte du colporteur. Le colporteur n’osa pas refuser sa clef à M. le curé ; mais en la lui donnant il se mit à ses genoux. monsieur, dit le pauvre garçon, ne me perdez pas ; ayez pitié de moi, ne me faites pas mettre en prison. Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami ? C’est que ma boîte est pleine de vilaines images et de livres mauvais, et que l’on met en prison ceux qui en vendent.» En disant cela il fut encore pris d’une faiblesse. Quand on l’eut fait revenir, M. « Comment, mon enfant, avez-vous pu, à votre âge, vous décider à faire un tel commerce ? C’est qu’on m’avait dit qu’on y gagnait beaucoup d’argent, et je voulais acheter un petit fonds d’étoffes aussitôt que j’aurais seulement une centaine de francs. Eh bien, vous a-t-on dit la vérité ? Avez-vous gagné plus qu’en vendant de bons livres ? Mon Dieu non : je ne suis pas assez hardi pour faire ce métier-là ; j’ai toujours peur d’être pris, et je ne vends presque rien. Je suis sûr que c’est précisément pour cela que vous êtes sorti si vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vêpres. Oui, monsieur, parce que j’avais vu le garde champêtre avec eux. votre détestable commerce a failli vous coûter la vie. Mon garçon, il n’y a jamais d’avantage à faire le mal ; et vous en faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres, que si vous leur eussiez volé leur argent : car leur argent était perdu comme si vous l’aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur apprenaient à se mal conduire.» Le colporteur envie le sort des gens du Grand-Bail. Le jeune colporteur resta levé une bonne partie de la journée ; il voyait tout le monde si heureux dans la maison, qu’il enviait leur sort, quoiqu’ils travaillassent beaucoup : car, si maître Tixier traitait bien ses domestiques, il exigeait qu’ils fussent laborieux. Tous les soirs, on faisait la prière tout haut, en commun ; puis chacun allait se coucher et dormait tranquillement jusqu’au lendemain matin. Le petit marchand les trouvait bien heureux de n’être pas poursuivis par la peur des gendarmes, car lui ne dormait jamais que d’un œil, tant il craignait que l’on ne devinât son genre de commerce : le pain qu’il mangeait ne lui profitait point. Tout cela lui donnait à réfléchir. le curé, étant venu le voir, le trouva tout triste. « Est-ce que vous souffrez davantage aujourd’hui ? Non, monsieur ; mais j’ai bien pensé à tout ce que vous m’avez dit, et, en voyant ces braves gens si heureux, j’ai encore plus de honte du métier que je fais. Que je voudrais donc pouvoir gagner ma vie honnêtement comme eux ! Et qui vous en empêche, mon garçon ? C’est que je n’ai rien au monde que ce qui est dans ma boîte, et il faut bien que je le vende pour avoir de quoi acheter autre chose. Pour combien y a-t-il de marchandises ? Eh bien, mon ami, je vous trouverai cinquante francs ; je ne suis pas assez riche pour les prendre dans ma bourse, mais j’irai quêter dans le village, et je vous réponds de les trouver. Je commencerai par vous donner dix francs ; mais il faut auparavant que vous brûliez toute votre marchandise. Comme vous le voudrez, monsieur le curé ; d’ailleurs, vous m’ôterez un grand poids de dessus le cœur : je ne rêve que prison toutes les nuits. Quand j’ai quitté mon père, il m’a bien recommandé de ne pas m’y faire mettre, parce qu’on en sort toujours plus mauvais sujet qu’on n’y est entré : aussi j’en ai une peur terrible.» le curé brûle les livres du colporteur. le curé tira tous les livres et les images de la boîte du marchand ; grand Louis en fit un tas au milieu de la route ; les petits pâtres le couvrirent de chaume et de menu bois, et l’on y mit le feu, qui flamba pendant près de quatre heures. Le jeune garçon était tout triste en voyant brûler ses livres ; M. « Est-ce que vous vous repentez de votre bonne résolution ? Non, monsieur, je ne m’en repens pas ; mais c’était là tout mon bien ! Je vous ai promis que vous auriez vos cinquante francs. Et si vous ne les trouvez pas, monsieur le curé ? Soyez tranquille, mon enfant ; si je ne les trouve pas, je vendrai mon grand gobelet et mon couvert d’argent pour compléter la somme.» Le colporteur le regarda avec de grands yeux, puis il se mit à fondre en larmes ; il n’avait pas cru qu’il y eût des gens aussi bons que cela au monde. « Que le bon Dieu vous bénisse, dit-il en joignant les mains, pour avoir eu pitié d’un pauvre garçon qui ne le méritait guère !» Tous les gens du bourg s’étant rassemblés autour du feu de joie, M. « Voyez-vous, mes amis, je brûle les livres et les images de ce brave garçon, qui me laisse faire, parce que je lui ai dit que c’était offenser Dieu que de vendre des choses pareilles ; et pourtant c’est là tout son avoir.» le curé va quêter avec le colporteur. Deux jours après, le petit marchand, étant assez fort pour sortir, pria Jeanne de le mener à la messe. le curé lui demanda s’il pourrait venir avec lui quêter dans le village ; le marchand lui dit qu’il croyait bien en avoir la force ; il retourna déjeuner au Grand-Bail, et à midi M. « Monsieur le curé, c’est moi qui veux étrenner votre bourse, dit maître Tixier. Ce n’est pas juste, s’écria le colporteur, ce serait bien plutôt à moi de vous donner de l’argent. Apprends, jeune homme, que nous n’avons jamais fait payer les gens qui mangent à notre table, et qu’il y a chez nous du pain pour tous ceux qui en demandent. Voilà ma pièce de deux francs.» Les trois filles de Tixier donnèrent chacune une pièce de cinquante centimes, et Jeanne, ainsi que grand Louis, une d’un franc. que vous êtes donc tous généreux !» dit le colporteur. le curé emmena le jeune marchand dans le bourg. En entrant dans chaque maison, il disait : « Voilà un garçon dont j’ai brûlé toute la marchandise ; il y en avait pour cinquante francs, et je ne suis pas assez riche pour les lui rendre ; je ne puis lui en donner que dix. Aidez-moi, mes braves gens, à finir la somme ; quelque peu que vous me donniez, je vous en saurai bon gré. Le mérite de l’aumône ne se mesure pas à son importance, mais au bon cœur qui la fait.» Et chacun donnait selon son pouvoir. le curé remerciait ceux qui donnaient peu comme ceux qui donnaient beaucoup, car il savait bien que chacun avait fait tout ce qu’il pouvait. Ils finirent leur tournée par la maison de Mme Dumont. Cette dame avait su par Jeanne l’accident arrivé au colporteur, et lui avait envoyé du bouillon et du vin vieux pendant sa maladie. Chacun dans la maison lui donna cinq francs, et, comme ils étaient cinq, cela fit vingt-cinq francs. Le colporteur compte ce qu’il a reçu. A leur retour au Grand-Bail, M. le curé vida la bourse sur un coffre, et dit au jeune homme de compter ce qu’on leur avait donné ; il trouva, tant en sous qu’en petites pièces, trente-deux francs soixante-quinze centimes, ce qui, avec les vingt-cinq francs de Mme Dumont, faisait cinquante-sept francs soixante-quinze centimes. « Vous voilà riche, mon enfant, dit joyeusement le curé en mettant ses dix francs sur le tas d’argent ; je vous l’avais bien dit, que mes paroissiens ne me laisseraient pas dans l’embarras ! Monsieur, j’ai plus que ne valaient tous mes livres : il ne faut pas me donner en outre vos dix francs. Si, mon ami, vous les aurez ; car je vous les ai promis. C’est vrai, monsieur ; mais vous avez bien d’autres pauvres qui en ont plus besoin que moi. Je ne veux pas vous ôter le mérite de votre désintéressement ; mais ce n’est pas moi qui donnerai cette petite somme, ce sera vous. Sortons ensemble, nous la porterons à un pauvre homme, simple d’esprit, et qui est hors d’état de gagner son pain ; cela l’aidera à payer son loyer. Ma foi, monsieur le curé, dit le père Tixier, ce petit marchand est au fond très-honnête ; c’eût été bien dommage qu’il se perdît.» Le lendemain le colporteur alla encore à la messe ; quand elle fut finie, M. le curé lui demanda comment il allait employer son argent. « Je vais acheter de la mercerie et des mouchoirs ; je courrai les foires et les assemblées, et je ferai mes affaires, j’en suis bien certain. Je reviendrai vous voir quelque jour, et vous n’aurez pas à vous repentir de toutes vos bontés pour moi.» Le colporteur renouvelle sa première communion. le curé, qui avait ramené le jeune marchand au Grand-Bail, il faut demain, avant de partir, entendre la messe d’actions de grâce que je dirai pour remercier Dieu d’avoir eu pitié de vous ; je suis bien sûr que tout le monde ici voudra y assister. Pas encore, monsieur le curé ! je voudrais renouveler ma première communion à cette messe-là. On est si content ici en servant Dieu, que je veux le servir aussi ; mais je ne suis pas préparé pour cela. le curé en l’embrassant, rien au monde ne pouvait me causer plus de joie que cette bonne résolution. Venez passer le reste de la semaine chez moi ; nous ne sommes qu’au mardi, et quatre jours d’instruction et de retraite suffiront à un garçon de votre âge qui a bonne volonté ; je serai tranquille sur vous maintenant ; Dieu vous a touché, vous ne quitterez plus le sentier du bien. Reste donc ici, dit maître Tixier, tu ne nous gênes pas ; le bien qu’on fait aux pauvres gens, c’est la bénédiction d’une maison. le curé veut bien me prendre, j’irai chez lui, parce qu’ici j’aurais trop de distractions. Ça ne m’empêche pas, maître Tixier, de vous remercier beaucoup pour ne pas vous être lassé de moi. Le dimanche suivant, le colporteur communia à la grand’messe, ainsi que plusieurs autres personnes, entre autres Jeanne et Solange. Le jeune homme, qui était encore bien pâle et avait le front bandé, édifia tout le monde par sa piété. le curé, le jeune marchand lui dit adieu et lui demanda la permission de l’embrasser. Quand il passa au Grand-Bail pour y faire ses adieux, tout le monde était à dîner. « Je ne vous oublierai jamais, ni vos bontés non plus, mes braves gens ; quelque loin que j’aille, je penserai toujours que vous êtes la cause de mon bonheur, car c’est pour être resté une semaine en votre compagnie que j’ai voulu devenir honnête comme vous. Tu as raison, mon garçon, de vouloir être honnête homme ; crois-moi, on n’est heureux qu’avec une conscience bien nette,» dit maître Tixier. Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques. On approchait de la Saint-Jean ; maître Tixier dit un soir à ses domestiques : « Ah çà, vous autres, je n’aime pas à me trouver dans l’embarras : qui veut quitter ? Et comme personne ne parlait, il dit à grand Louis : « Voyons, toi qui es le plus vieux, restes-tu ? Notre maître, si vous n’êtes pas las de moi, je ne suis pas las de vous : ainsi je reste, si vous me gardez. je crois bien, grand Louis ; il n’y a pas ton pareil pour le labour à quatre lieues à la ronde ; si tu es content, moi aussi je le suis. Notre maître, si vous voulez me laisser aller m’amuser toute la journée à la Saint-Jean et à la Saint-Pierre, je resterai. La jeunesse est toujours la jeunesse ! Claude, je t’accorde ces deux jours, et tu auras une pièce de trois francs pour faire la fête ; le père Bonnet viendra soigner tes bœufs.» Le vacher et le porcher restèrent aussi ; mais Marguerite, la bergère, dit qu’elle voulait aller à la louée . « Notre maître, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des autres. Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite ? Si fait, maîtresse, mais je veux aller à la louée pour avoir un denier à Dieu . D’ailleurs on m’a dit que les bergères gagnaient vingt-cinq écus, et vous ne m’en donnez que vingt. Tu crois ces bêtises-là, toi, Marguerite ? c’est Marie, de la ferme du Chétif-Bail, qui me l’a dit. Eh bien, va-t’en si tu le veux ; nous ne ferons pas une grande perte : je n’ai pas oublié ce que tu as dit à la petite Jeanne. Qu’elle fasse comme elle voudra, dit le maître ; mais je t’avertis, Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien dehors, et que je ne te reprendrais pas, même pour rien. Tu me connais, et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis rien ? que voulez-vous que je dise ? Est-ce qu’il y a pour moi une autre maison que la vôtre ? Je n’en sortirai que quand vous me renverrez, je vous l’ai déjà dit. Je vous aime comme mon propre père, et il me semble que vos filles sont mes sœurs : qu’est-ce qu’il me faut donc de plus ? Si c’est comme ça, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitôt ; mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu’à la Saint-Jean, il faut dire ce que tu veux gagner l’an prochain. Notre maître, vous êtes un homme raisonnable ; je prendrai ce que vous me donnerez, ainsi n’en parlons plus. Non pas, petite Jeanne, non pas ! Il ne faut point que tu sois dupe. Non, notre maître, je n’ai pas le cœur à la joie ; je pense toujours à ma chère défunte, et je resterai. Je garderai toutes les bêtes pendant que vos filles iront s’amuser. Puisque tu ne veux pas aller à la fête, je sais bien ce que je ferai : je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le plus fort gage de la louée car on n’y trouvera pas ta pareille. Merci, notre maître, vous êtes trop bon.» Jeanne conseille à Marguerite de rester. Le lendemain, Jeanne, qui n’aidait plus aussi souvent à Marguerite depuis qu’elle l’avait tant choquée, alla la trouver dans la bergerie. Tout en soignant avec elle les moutons, elle lui dit : « Quel profit auras-tu donc, Marguerite, à quitter de si bons maîtres pour aller chez tu ne sais pas qui ? S’il est vrai qu’il y ait des bergères à vingt-cinq écus, crois-tu que c’est toi qui les gagneras ? Es-tu assez habile pour soigner tes bêtes toute seule, et travailles-tu jamais aux champs ? J’en vaux bien une autre, petite Jeanne ! Ils pourront bien en prendre une qui les volera, au lieu que moi je suis une honnête fille. Écoute donc, Marguerite : il est bien vrai que tu ne prendrais pas une fusée de fil à la maîtresse, ni un brin de laine non plus ; mais quel emploi fais-tu du temps qu’elle te paye ; car enfin, il est à elle, et le temps vaut de l’argent, puisque c’est avec le temps qu’on fait tout. Quand tu ne travailles pas, n’est-ce pas comme si tu la volais ? A quoi t’occupes-tu en gardant tes bêtes, au lieu de filer ou de tricoter ? Ne faut-il pas que la maîtresse paye pour faire faire l’ouvrage que tu n’as pas fait ? Eh bien, c’est comme si tu lui prenais cet argent-là dans sa poche. As-tu pensé quelquefois à cela ? Est-ce que je pense à quelque chose, moi ? Et tu n’en fais pas mieux. en gaspilles-tu avec ta chienne et tes moutons ! Je devrais le dire à la maîtresse, moi qui suis chargée du ménage ; mais je n’ai pas voulu te faire renvoyer, parce que je suis bien sûre qu’on ne voudra pas te souffrir ailleurs. Tu ne trouveras toujours pas facilement une autre ferme où, comme ici, l’on ne crie jamais après les domestiques, et où on les soigne quand ils sont malades. Aie le malheur d’avoir seulement les fièvres, et l’on t’enverra bien vite te faire soigner ailleurs, sans s’inquiéter si tu as de l’argent ou non ! Et puis, vois-tu, ma pauvre Marguerite, on n’amasse jamais rien quand on change si souvent de condition : on a beau gagner de bons gages, je ne sais comment cela se fait, mais l’argent coule comme l’eau ; au lieu qu’en restant toujours chez les mêmes maîtres, les gages se mettent les uns sur les autres ; et quand on se marie, on trouve une bonne somme ronde pour acheter un lit et une armoire.» « Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas rester longtemps dans la même place. Qu’est-ce qui te pousse à toujours changer ? Veux-tu que je te le dise ? c’est que mes maîtres ne m’ont jamais aimée. Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes maîtres ? Tu n’aimes seulement pas le bon Dieu ! Est-ce que je ne te vois pas le soir agacer Claude pour le faire rire pendant la prière, au lieu d’écouter notre maître ? A l’église, tu parles, tu ris, tu fais la belle ; tu n’entends pas un mot de ce que dit M. le curé, et tu ne vas jamais à confesse. Sais-tu que c’est bien vilain tout ça ? Ne voilà-t-il pas un grand mal ! Je ne fais de tort à personne. Mais c’est à toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le mauvais exemple. Est-ce que l’église n’est pas la maison du bon Dieu ? Prends-tu ces airs-là quand la maîtresse t’envoie porter quelque chose chez Mme Dumont ? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles chambres ? Ma Jeanne, je n’ose seulement pas lever les yeux ! Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n’est pas plus que Mme Dumont ? As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent à l’église, où elles restent à genoux les trois quarts du temps ? Je vais te dire la vérité, moi : on ne t’aime pas parce que tu n’aimes personne et que tu ne sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton cœur, si tu aimais ceux qui t’entourent, tu verrais comme tu serais heureuse ! D’ailleurs, c’est la volonté du bon Dieu que l’on s’aime les uns les autres, puisque l’on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien ça, moi, qui aimais tant ma chère mère Nannette : quand je l’ai perdue, c’était comme si j’eusse été seule sur la terre, et, si je ne m’étais pas attachée a nos maîtres, j’aurais fini par mourir de chagrin de n’avoir personne à aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres, aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente !» Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail. Jeanne est menacée d’une plainte en contravention. Le jour de la Saint-Jean, chacun mit ses plus beaux habits pour aller à la fête, et prit à peine le temps de déjeuner. La maîtresse resta toute seule avec Jeanne et le porcher, qui pleurait dans un coin. « Maîtresse, laissez-le donc aller avec les autres, ce pauvre petit ! je soignerai ses bêtes, et elles ne mourront pas pour rester au tect toute la journée. Allons, porcher, dit la maîtresse, va donc, puisque la petite Jeanne le veut. Tiens, voilà cinquante centimes pour t’amuser.» L’enfant ne se le fit pas dire deux fois, et il courut s’habiller. A trois heures, Jeanne fit sortir toutes les bêtes à laine pour les promener un peu, et elle les mena dans un champ tout près de la maison. Il n’y avait pas longtemps qu’elle était là, quand elle vit passer un chien avec la tête basse et la queue serrée : ses trois chiennes se mirent à sa poursuite en jappant. Jeanne, qui voyait bien que c’était un chien malade, criait et courait après les siens pour les faire revenir. Enfin elle en vint à bout ; mais, pendant ce temps-là, les moutons étaient entrés dans une pièce d’avoine qui ne dépendait pas de la ferme, et le propriétaire se trouvait là en ce moment avec deux personnes. Ton maître, qui ne fait grâce à personne quand on va sur ses terres, aura donc son procès-verbal à son tour ! Il était si fier de n’avoir jamais été pris : il faudra bien qu’il aille devant le juge de paix comme les autres. Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne ferez pas cet affront à mon maître : ce n’est pas sa faute si je n’ai pas veillé sur ses bêtes ; mais, voyez-vous, je n’étais occupée que de ce chien enragé, et j’avais peur qu’il ne mordît mes chiennes qui valent leur pesant d’or ; si elles avaient été mordues, il en serait arrivé du malheur dans le pays. Estimez vous-même le dommage que vous ont fait mes moutons, et je vous le payerai aussitôt que je serai rentrée à la maison. Du tout, petite, du tout ; je veux que le père Tixier ait sa condamnation tout comme un autre, pour lui apprendre à avoir un peu plus d’indulgence pour les pauvres gens qui sont pris sur ses terres. Je vais aller en ville tout exprès. Tu vois que j’ai deux bons témoins.» Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis. que j’ai donc de chagrin !» se dit Jeanne quand elle fut seule. Tout à coup elle pensa que grand Louis était l’ami du père Colis, et elle espéra qu’il la tirerait de là. Elle fit rentrer bien vite ses bêtes et dit à la maîtresse : « J’ai bien envie d’aller un instant à la ville voir l’assemblée. Si vous le voulez, je vais faire le souper, et j’irai au bourg chercher la mère Feuillet pour vous tenir compagnie : il n’est guère que cinq heures, et ce soir il fera clair de lune. Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t’inquiète pas du souper, je le ferai faire par la mère Feuillet ; d’ailleurs, ils n’auront pas grand’faim tous en revenant. Jeanne s’ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n’eut pas de peine à reconnaître grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna tout en colère ; mais aussitôt qu’il vit la petite Jeanne, il se mit à rire d’aise et lui dit : « Je ne m’attendais guère à te voir ici ! Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc là-bas ; j’ai quelque chose à vous dire, et je suis venue si vite que j’en suis tout essoufflée.» Quand ils furent assis, Jeanne dit à grand Louis : « J’ai promis de m’adresser à vous si jamais je me trouvais dans la peine, et m’y voilà ; il n’y a que vous, grand Louis, qui puissiez m’en tirer.» Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé avec le père Colis, et comment il n’avait voulu entendre à rien. « Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c’est que notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font mal, va être humilié et que j’en serai la cause. Vous qui êtes ami avec le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand Louis : il est là sur cette place ; promettez-lui de ma part tout ce qu’il vous demandera : rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre maître qui est si bon pour moi. Ne t’inquiète pas, petite Jeanne ; je vais le chercher, et je l’entortillerai si bien qu’il ne sera plus question de rien ; il faudra qu’il ait la tête bien dure s’il ne fait pas ce que je veux. Tiens, Solange est là-bas avec Joséphine ; va-t’en auprès d’elles : il faudra nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa sœur. En se promenant, elles trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire toute espèce d’ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne : « Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte ; il m’a même bien promis que personne ne saurait qu’il t’avait prise dans son avoine. Merci, grand Louis, vous m’avez tirée d’une grande peine.» Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction à ses maîtres. le curé venait souvent voir la maîtresse, qui était paralysée et ne pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu’elle le voyait, elle lui disait : « Que je vous ai d’obligations, monsieur le curé, d’avoir pensé à nous donner la petite Jeanne ! c’est un vrai trésor pour notre maison. Qu’est-ce que je deviendrais donc dans l’état où je suis, et avec des filles si jeunes, si j’avais une servante comme il y en a tant ?» De son côté, Jeanne remerciait aussi le curé de l’avoir placée chez des maîtres qui l’avaient adoptée comme leur enfant, et chez qui elle n’avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s’échappait de temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait tout ce qui pouvait faire plaisir à la maîtresse, elle avait demandé à Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner à lire et à écrire à la petite Louise. Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte. Les foins et la moisson se passèrent sans accidents. Jeanne faisait de si bonne soupe aux moissonneurs, et son pain avait si bon goût, qu’ils disaient n’avoir jamais été mieux régalés. Dès le matin, elle tirait de l’eau et la jetait à pleins seaux dans la maison ; puis elle balayait pour ôter la boue et le fumier que chacun apportait aux pieds. Si grand Louis la voyait faire, il allait lui chercher l’eau. Un jour il lui dit : « Petite Jeanne, ça m’ennuie de te voir te fatiguer, et pour rien encore ! tu as beau nettoyer le matin, à midi il y en a autant. C’est bien vrai, grand Louis ; mais, si je n’ôtais pas les ordures à fond tous les jours, nous serions, sans comparaison, comme les bestiaux dans l’étable. S’il y avait seulement un bon cailloutage devant notre porte, la boue des sabots y resterait, et la maison ne serait pas si sale.» Le lendemain, comme il avait beaucoup plu le matin, et que les gerbes étaient trop mouillées pour être rentrées, grand Louis, après avoir aidé à les mettre debout afin qu’elles pussent sécher, revint vers trois heures, et, comme il n’avait rien à faire, il attela son tombereau et fit plusieurs voyages à la carrière voisine ; il en rapporta des pierrailles et fit devant la maison un bon cailloutage. « Tu as fait là un fameux ouvrage, dit maître Tixier en soupant ; c’était bien nécessaire, et je ne sais pas pourquoi je n’y ai jamais pensé. Comment l’idée t’en est-elle donc venue ? Ce n’est pas mon idée à moi, c’est celle de la petite Jeanne, qui a dit que, s’il y avait un bon cailloutage devant la porte de la maison, elle serait plus saine et plus propre. Mon garçon, tu as bien raison de faire ce que la petite Jeanne te commande. Notre maître, dit Jeanne toute rouge, je ne lui ai rien commandé ; il l’a fait de sa bonne volonté. Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis. « Mes amis, dit maître Tixier, vous ne savez pas ce que le père Colis vient de me dire ? Il se trouve trop cassé pour continuer à cultiver ses terres ; c’est trop fort pour lui maintenant ; il ne veut garder que son jardin, afin de s’occuper un peu. Comme il a perdu tous les siens et qu’il est seul au monde, il veut vendre son bien en viager. Ma Jeanne, j’ai pensé à toi pour cette bonne pièce de terre où il avait ses avoines cette année : il en veut trente écus par an ; c’est bien un peu lourd, et pourtant ce serait dommage de manquer une si bonne occasion. Écoute : tu me l’affermeras quarante-cinq francs ; il t’en restera autant à donner sur tes gages, juste la moitié de ce que tu gagnes, et l’autre moitié suffira pour tes dépenses. Notre maître, si vous croyez que c’est pour mon avantage, il faut m’acheter ce champ. Faites donc comme pour vous . Moi, dit grand Louis, je m’arrangerais bien de son demi-arpent de vigne dans les Pierres-Folles, et aussi de sa pièce de seigle. Va donc le trouver demain matin. Il veut vendre sans que ça s’ébruite, et, comme il fait grand cas de toi, tu auras de lui ce que tu voudras.» Le jeudi suivant, maître Tixier mena Jeanne et grand Louis chez le notaire pour signer les actes. Vers le commencement des vendanges, Jeanne était seule à la maison avec la maîtresse, qui ne quittait plus guère le lit depuis que les chaleurs étaient passées. Elle vit entrer Marguerite, l’ancienne bergère ; elle était si changée que Jeanne eut de la peine à la reconnaître. Mon Dieu, oui, ma Jeanne, et je suis bien dans la peine. Est-ce que tu n’es plus en place ? Non ; j’ai eu la fièvre à la fin de la moisson, et ceux de la Périnnerie, où j’étais, m’ont renvoyée. Je me suis retirée dans le bourg, chez la mère Feuillet ; la pauvre femme m’a bien soignée, mais le peu d’argent que j’avais y a passé, et il m’a fallu vendre ma robe de cotonnade violette et mon tablier noir. Si je ne trouve pas une place tout de suite, je serai obligée d’aller demander mon pain. Marguerite, je te l’avais bien dit ! j’y ai souvent songé, pendant que j’étais au lit avec la fièvre et que je voyais mon pauvre argent s’en aller.» La maîtresse, qui ne dormait pas, écarta son rideau et dit durement à Marguerite : « Que viens-tu faire ici, toi ? Maîtresse, si vous vouliez me reprendre, vous me feriez une grande charité. Tu sais bien ce que le maître t’a dit ; tu le connais, il ne revient jamais sur sa parole.» le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite. le curé entra et alla s’asseoir comme d’ordinaire au chevet de la mère Tixier. « N’est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère ? Elle a donc quitté le pays ? Je ne l’ai plus vue à l’église. Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l’autre côté du bourg. Elle a donc été malade ? Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n’ai plus de place ; je demandais à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas ; priez-la donc pour moi, monsieur le curé, je vous en prie ! Ce n’est pas à l’entrée de l’hiver qu’on se charge de bouches inutiles, dit la maîtresse. Votre bergère se marie pour la Toussaint : si le maître veut me reprendre, il me donnera ce qu’il voudra, et je ferai tout comme la petite Jeanne me dira. Marguerite, continua la mère Tixier, je t’ai dit que le maître ne voudrait pas te reprendre. Maîtresse, si vous le lui demandiez bien ! Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même. Je n’oserai jamais ; ma Jeanne, vas-y donc ; il ne te refusera pas, toi !» Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier ; quand elle rentra avec lui, il lui disait : le curé engage la mère Tixier à reprendre Marguerite. le curé entra et alla s’asseoir comme d’ordinaire au chevet de la mère Tixier. « N’est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère ? Elle a donc quitté le pays ? Je ne l’ai plus vue à l’église. Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l’autre côté du bourg. Elle a donc été malade ? Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n’ai plus de place ; je demandais à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas ; priez-la donc pour moi, monsieur le curé, je vous en prie ! Ce n’est pas à l’entrée de l’hiver qu’on se charge de bouches inutiles, dit la maîtresse. Votre bergère se marie pour la Toussaint : si le maître veut me reprendre, il me donnera ce qu’il voudra, et je ferai tout comme la petite Jeanne me dira. Marguerite, continua la mère Tixier, je t’ai dit que le maître ne voudrait pas te reprendre. Maîtresse, si vous le lui demandiez bien ! Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même. Je n’oserai jamais ; ma Jeanne, vas-y donc ; il ne te refusera pas, toi !» Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier ; quand elle rentra avec lui, il lui disait : Vous voyez qu’elle en a été bien punie, et la voilà à l’aumône comme Jeanne y a été ; seulement Jeanne n’était pas en âge de travailler, ce qui est bien différent. Moi, je n’offense personne, monsieur le curé, et je ne veux pas qu’on m’offense ; aussi, quand on me fait une injure, je ne l’oublie jamais. Et vous avez grand tort, car il faut toujours pardonner. Si Dieu nous retirait son soleil chaque fois que nous l’offensons, nous n’aurions guère d’épis mûrs pour la moisson. Il me semble pourtant que, quand on a la conscience bien nette, on peut sans pécher en vouloir à ceux de qui on a reçu quelque injure. C’est de l’orgueil, cela, maître Tixier. Personne ne peut dire qu’il ne péchera pas ni qu’il n’a pas offensé Dieu ; c’est pourquoi il faut toujours faire miséricorde à notre prochain. Le pardon profite à tout le monde : il soulage le cœur qui pardonne ; il ramène au bien celui qui a commis la faute. Qu’elle vienne donc à la Toussaint, monsieur le curé, puisque vous le voulez. Mais d’ici là, que voulez-vous qu’elle devienne, cette pauvre fille ? Père Tixier, il ne faut jamais faire le bien à demi. D’ailleurs, dit la maîtresse, je lui ferai broyer le chanvre pendant qu’il y a encore un peu de soleil, car ta bergère n’est plus bonne à rien depuis qu’elle a le mariage en tête. Qu’il en soit donc fait à votre volonté, monsieur le curé. Allons, va chercher tes effets, Marguerite ; et toi, Jeanne, je te charge de veiller sur elle ; si tu n’en es pas contente, tu la mettras à la porte.» Marguerite courut au bourg chercher son paquet, et elle revint pour le souper ; avant de se coucher, elle alla trouver Jeanne à la boulangerie. « Ma Jeanne, lui dit-elle, oublie ce que je t’ai dit, et demande-moi tout ce que tu voudras, je le ferai ; tu n’auras jamais de reproches à mon sujet, et je t’aiderai à faire ton ouvrage. Marguerite, je n’ai pas besoin que l’on m’aide, je fais bien mon ouvrage toute seule ; sois pieuse et n’aie plus de paresse, c’est tout ce que je te demande. Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. Tu peux bien y aller sans moi. je n’ai pas mis le pied à l’église depuis que je suis sortie d’ici ; il ne voudrait pas seulement me voir. Pourtant, c’est lui qui est cause qu’on t’a reprise. C’est égal, je te dis qu’il ne me laisserait pas entrer chez lui. On voit bien que tu ne le connais guère : n’aie pas peur, il te recevra bien, quoique tu aies des torts ; il dit que ce ne sont pas les bons qui ont besoin de lui.» Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu’elle était avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les autres. Quand de petits enfants demandaient à la porte, elle les faisait entrer, les débarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n’avait rien à mettre sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu’ils pussent le tremper ; ou bien, s’il y avait de la beurrée [4], elle la leur donnait à boire. L’hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre pour réchauffer l’estomac de ces pauvres petits. Si des femmes âgées venaient demander l’aumône, elle les faisait asseoir au coin du feu ; elle ôtait elle-même leur capote et la posait sur un lit, puis elle bassinait leurs sabots, et il était bien rare qu’elle n’eût pas quelque reste de soupe à leur donner. Quand elles s’étaient bien reposées, elles les reconduisait jusqu’au chemin, pour qu’elles ne se heurtassent pas contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d’une ferme. Après la Toussaint, l’on cassa les noix à la veillée ; Jeanne, qui allait souvent chez Mme Dumont, en avait rapporté le Livre de morale pratique . C’est un livre bien instructif et bien amusant, et elle en lisait tout haut de beaux passages à la veillée du dimanche. Quand les autres ne comprenaient pas, elle leur faisait des explications parfaitement claires, avec toute la patience et la complaisance possibles. Quelquefois, dans la semaine, les filles de maître Tixier voulaient la forcer à lire ; mais elle s’y refusait, en disant qu’il fallait qu’elle cassât des noix comme tout le monde. Comme, depuis que la mère Tixier était tout à fait arrêtée, on restait dans la maison pour la désennuyer un peu, au lieu d’aller veiller dans la bergerie, la bonne fermière disait à Jeanne : « Lis donc, les autres feront ta part d’ouvrage et veilleront un peu plus tard. Ce ne sera toujours pas grand Louis, dit la petite Louise ; il reste là la bouche ouverte, avec ses gros yeux fixés sur la petite Jeanne, comme s’il voulait la manger.» C’est qu’en effet il était bien changé, grand Louis ! Au lieu de brusquer tout le monde, il était doux et complaisant, surtout pour Jeanne ; il n’allait plus aux têtes des villages, et on le trouvait souvent tout songeur, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains. Grand Louis demande Jeanne en mariage. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie, où Jeanne était occupée à pétrir le pain. «Écoute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j’ai quelque chose à te dire ; mais le courage m’a toujours manqué. Je suis tout triste, je n’ai de cœur à rien ; il faut pourtant que ça finisse : Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas malheureuse avec moi ; j’ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour nous mettre en ménage ; nous avons chacun un morceau de terre et une vigne ; d’ailleurs je ne crains pas de travailler. Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier. tu es trop demoiselle pour prendre un paysan comme moi ! tu n’en trouveras pas un en ville qui t’aimera autant. Vous avez tort de vous fâcher, grand Louis. Si je voulais me marier, je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la maîtresse est dans son lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n’a aucun espoir de guérir ; Solange ne tardera pas à être demandée en mariage et à quitter la maison ; Joséphine n’a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour soigner sa mère et tout : je ne peux donc pas quitter nos maîtres, que j’aime tant ; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je le faisais, ce serait mal. Qu’à cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici ; on ne demandera pas mieux que de nous y garder. Peut-être bien, grand Louis ; mais les enfants viendront, et, quand on a des enfants, il faut être à son ménage. On a déjà bien de la peine à vivre toujours d’accord avec ses proches parents ; c’est bien pis chez des étrangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si vous voulez m’attendre, je vous promets de ne pas me marier à un autre ; je n’ai que vingt ans, vous n’en avez pas encore vingt-six, nous avons du temps devant nous. Comme tu voudras, Jeanne, quoique j’eusse mieux aimé nous marier tout du suite.» Maître Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle était fort rouge, il dit à son laboureur : « Pourquoi la brusques-tu encore ? Qu’est-ce qu’elle n’a pas bien fait ? Notre maître, il ne faut pas vous fâcher contre lui ; il ne me brusquait pas, au contraire. Oui, maître Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec moi, et elle dit que nous avons bien le temps. Et elle a raison ; vous avez bien le temps de vous mettre dans la peine ; mais tu n’es pas dégouté, dis donc ! de vouloir prendre Jeanne pour ta femme ! Vous voulez vous moquer, notre maître, répliqua Jeanne ; grand Louis peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas refusé. Et pourquoi le refuses-tu donc ? Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien ; et puis nous mettrons un peu d’argent de côté d’ici à quelques années, et après, nous verrons. Tu as raison, ma Jeanne ; allons, grand Louis, puisque les accords sont faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.» Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange. Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse ; depuis six mois elle n’allait plus aux champs ; elle remplaçait sa mère à la maison, où elle aidait à Jeanne. C’était elle qui vendait au marché le beurre et la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le ménage ; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait appris, qu’il n’y avait pas dans les environs une seule fille de métayer qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait vivement l’épouser ; mais il n’avait pas encore tiré à la conscription, et il n’osait faire connaître ses intentions, parce qu’il savait bien que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu’il n’aurait pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et sa mère, pour demander Solange en mariage. « Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier. Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants quand je serai vieux. Je vais appeler Solange pour savoir ce qu’elle en dit.» Elle, qui s’était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu, s’était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et un joli fichu ; quand son père l’appela, elle entra en baissant les yeux, et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s’assit au bout du banc. « Sais-tu bien ce que Guillaume demande ?» lui dit son père. Solange ne répondit pas, mais elle baissa la tête et devint rouge comme une cerise. il paraît que tu t’en doutes. A ma volonté, à ma volonté ! mais je ne veux pas te contraindre. Guillaume est un brave garçon à qui l’ouvrage ne fait pas peur ; maître Jusserand est un digne et honnête homme ; enfin vous aurez quelque chose tous les deux : mais encore faut-il que cela te convienne ! Si ça vous convient, mon père, ça me convient aussi. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais bien le dire. maître Jusserand, puisque c’est ainsi, nous irons dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.» Pendant ce temps-là, Jeanne avait demandé la clef de l’armoire à la maîtresse, qui la gardait toujours sous son oreiller : elle en avait tiré une nappe bien blanche et l’avait mise sur la table ; puis elle avait pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours après les repas. Comme elle avait chauffé le four le matin même, elle servit une bonne galette au fromage ; elle la faisait si bien qu’on n’en mangeait pas de meilleure chez les pâtissiers de la ville. La compagnie but un coup, et l’on convint que le mariage se ferait bientôt. On fait une belle noce à Solange On fit la noce au Grand-Bail. Maître Tixier, qui était un peu vaniteux, invita plus de cent personnes. Il fallait faire à manger pour tout ce monde-là, et ce n’était pas une petite affaire. On prit des femmes de journée que la maîtresse commandait de son lit ; car, quoiqu’elle fût infirme, rien ne se faisait dans la maison sans son avis. Jeanne préparait les viandes et faisait la pâtisserie ; Solange veillait à ce qu’il n’y eût pas de gaspillage. La noce se faisait par moitié entre les deux familles, comme c’est la coutume ; les Jusserand avaient envoyé leur part de farine, de vin, de beurre, de viande et de volailles, ainsi que de l’huile pour les salades. La noce devait durer trois jours ; tout fut prêt à temps, et les cornemuses arrivèrent pour mener la mariée à l’église. Tout était bien ordonné ; on avait mis une table dans la belle chambre pour M. le curé, la famille Dumont, le père et la mère du marié et les parrains et marraines. Maître Tixier la gouvernait, et l’on avait levé la maîtresse, qui était à un bout, dans son grand fauteuil, entourée d’oreillers. La mariée servait avec le marié, et de temps en temps elle allait visiter les autres tables. « Mon Dieu, mère Tixier, dit la mère Jusserand, on dirait que tu es fâchée d’avoir mon Guillaume pour garçon ? C’est pourtant un bon enfant, je t’assure. Ce n’est pas cela qui me peine, ma chère ; mais tu vas emmener Solange et j’en ai un grand chagrin. elle ne sera pas si loin de toi. C’est vrai, mais je ne la verrai plus à tout moment, comme j’en ai la coutume. Ma femme, dit maître Tixier, sois donc plus raisonnable ; est-ce qu’on a des enfants pour soi ? Ne faut-il pas que leur contentement passe avant le nôtre ? Voyons, fais-nous donc un meilleur visage ! voilà nos maîtres qui viennent : ne vas-tu pas leur faire la mine ?» La famille Dumont entra et se mit à table. Les demoiselles avaient apporté une belle couverture de laine blanche à Solange et un gobelet d’argent pour le marié. Jeanne veillait à ce que rien ne manquât sur les tables dressées dans la grange et sur celles de la maison. Quand un plat était fini, elle en servait promptement un autre tout semblable. Elle faisait la part des pauvres, qui s’étaient rangés le long des murs de la bergerie pour recevoir ce qu’on leur donnerait ; elle leur apportait de tout ce qu’il y avait à la noce, et une chopine de bon vin à chacun. Les uns s’asseyaient sur le chaume pour manger leur part, d’autres l’emportaient à leurs enfants. Jeanne qui les connaissait tous, avantageait en cachette ceux qui avaient beaucoup de famille ; elle venait de temps en temps voir s’il ne manquait rien à la table du maître, qui disait à sa compagnie : « Vous voyez bien Jeanne ! Je ne m’inquiète pas plus de la noce que si ce n’était pas chez nous qu’elle se fît. Je suis sûr que personne ne manquera de rien, pas plus les pauvres que les autres.» Après la noce, l’on prit une autre bergère, et Joséphine put rester à la maison pour remplacer sa sœur. La maîtresse avait bien du chagrin du départ de sa fille aînée ; mais elle se consola quand Jeanne eut dressé sa sœur. Louise grandissait à vue d’œil et savait joliment lire, écrire et compter ; elle était fort adroite, et faisait de ses doigts ce qu’elle voulait. Sa mère, qui la gâtait un peu, n’avait pas voulu qu’elle allât aux champs comme les autres. Cette enfant ne pouvait pas vivre sans sa Jeanne, et elle avait demandé à coucher dans la boulangerie à la place de Solange. Tout allait bien à la maison, sauf la maîtresse, qui gardait presque toujours le lit. Grand Louis déclare à son maître qu’il veut se marier. Il y avait déjà deux ans que Solange était mariée ; on approchait de la Saint-Jean. Grand Louis dit à Jeanne : « Tu as fait ton devoir, petite Jeanne ; tu as bien soigné la maîtresse et la maison aussi ; à présent que Joséphine est capable de gouverner tout le monde, veux-tu nous marier ? Grand Louis, si vous avez toujours votre idée sur moi, ce sera quand vous voudrez ; mais il faut en parler à maître Tixier. C’est trop juste, ma Jeanne ; je vais lui en dire un mot, et pas plus tard que ce soir.» Au lieu d’aller à l’écurie se coucher en même temps que les autres, grand Louis resta et, s’approchant de maître Tixier, il lui dit : « Notre maître, Jeanne et moi nous voulons nous marier, et nous vous demandons votre avis. Qu’est-ce que tu me dis là, grand Louis ? mais tu veux donc ma ruine ? Que veux-tu que devienne ma maison, quand vous n’y serez plus ? Qui donc aura soin de ma pauvre femme qui ne bouge plus du lit ? Joséphine est encore trop jeune pour gouverner le ménage ; Simon, qui n’a pas tiré à la conscription, n’est pas capable de tenir la charrue toute la journée dans les terres fortes ; et si je tombais malade aussi, qui donc surveillerait les autres domestiques ? Est-ce que tu veux perdre ma maison ? Qu’est-ce que je t’ai fait, pour que tu me mettes dans une si grande peine ? Notre maître, il ne faut pas vous échauffer comme ça, il faut écouter la raison. Vous savez bien qu’il y a trois ans j’ai demandé Jeanne, et qu’elle a refusé de se marier parce qu’elle voyait que la maîtresse ne pouvait se passer d’elle : la pauvre fille vous aimait trop pour vouloir vous laisser dans l’embarras. Mais à présent que Joséphine peut remplacer sa mère, nous voulons nous marier. C’est assez avoir attendu ; car enfin la jeunesse se passe, voyez-vous, notre maître !» La maîtresse dit qu’il faut les laisser marier. « C’est donc bien vrai que tu veux nous quitter, petite Jeanne ? dit la maîtresse, qui ne dormait pas et qui avait tout entendu. Ma chère maîtresse, je n’ai point de parents ; si j’avais le malheur de vous perdre tous les deux, je ne pourrais me faire à d’autres maîtres, et je ne trouverai jamais un autre homme comme grand Louis, que j’aime depuis longtemps.» Maître Tixier avait la tête dans ses mains et restait sans mot dire. « Elle a raison, notre homme ; il faut les laisser marier, mais à la condition qu’ils ne nous quitteront pas. Oui, dit le maître ; promettez-moi de rester tant que Joséphine ne sera pas mariée. Puisque vous le voulez, nous resterons avec vous, n’est-ce pas, petite Jeanne ? Mais, dit-elle, quand les enfants viendront, je ne pourrai plus faire autant d’ouvrage ; ils crieront et ça vous ennuiera. Ne t’en inquiète pas, dit Louise ; c’est moi qui les soignerai, tu n’en auras pas l’embarras. Est-ce que mes enfants n’ont pas crié ? dit le maître ; est-ce que ceux qu’auront Joséphine et Simon, quand ils seront mariés, ne crieront pas ? et n’es-tu pas notre enfant aussi bien qu’eux ? Que vous êtes donc bons, tous ! Ainsi, c’est entendu, vous ne nous quitterez pas ?» Jeanne et grand Louis promirent de rester. Un mois après ils se marièrent sans noce et sans bruit. le curé, qui aimait beaucoup Jeanne, lui donna un déjeuner après la messe du mariage ; il y invita les témoins, à la tête desquels se trouvait le père Tixier. Le soir, au Grand-Bail, on donna du bon vin à tout le monde pour boire à la santé des mariés. Il vient mal à la jambe de maître Tixier. Jeanne était mariée depuis six mois, Joséphine gouvernait bien la maison, et Louise continuait d’apprendre tout ce qu’elle voulait. Un jour, maître Tixier rentra en traînant la jambe. « Qu’avez-vous donc, notre maître ? est-ce que vous vous êtes fait mal ? Non, petite Jeanne ; mais il m’est venu des boutons à la jambe ; il y a un mois que ça va et que ça vient, et depuis deux jours j’en souffre tout à fait. le curé, qui a des remèdes pour tout ; il trouvera bien ce qu’il faut pour vous guérir. ça n’en vaut pas la peine. Si fait, notre maître, c’en vaut la peine ; j’ai toujours entendu dire à ma chère défunte, qu’un mal pris à temps n’était rien, mais qu’un mal négligé c’était une ruine. tu iras dimanche ; ce n’est pas quelques jours de plus ou de moins qui y feront grand’chose.» Le samedi, quand le meunier vint chercher la fournée, tous les hommes étaient au travail ; maître Tixier monta au grenier et mesura le blé pour le donner à moudre. En descendant, son pied glissa le long de l’échelle, comme il était presque en bas ; sa jambe malade frotta et fut écorchée ; il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise. « Mon Dieu, notre maître, comme vous êtes pâle ! Qu’est-ce qui vient donc de vous arriver ?» Maître Tixier, sans répondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit une écorchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa dans l’eau fraîche et l’appliqua sur la plaie ; puis elle envoya Louise chez M. « Dis-lui que ton père s’est blessé sur un mal qu’il avait déjà ; il apportera ce qu’il faut.» le curé ne tarda pas à venir ; il apportait une petite bouteille de teinture d’arnica, dont il mit quelques gouttes dans l’eau, et il mouilla une compresse ; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il laissa une petite éponge à Jeanne en lui recommandant de s’en servir pour mouiller le linge sans l’ôter, quand il serait sec ; il dit au père Tixier que, s’il voulait guérir, il fallait rester au lit sept ou huit jours. « C’est bien difficile, monsieur le curé ; il y a tant à faire ici ! Il faut pourtant rester tranquille ; vous n’êtes plus jeune, mon ami, et les plaies aux jambes ne guérissent pas facilement à votre âge. Si vous ne voulez pas être infirme pour le reste de vos jours, restez en repos comme je vous le dis. Ne vous tourmentez pas, notre maître, dit Jeanne ; est-ce que grand Louis n’est pas là pour faire ce que vous commanderez ? Soyez tranquille, restez au lit une bonne huitaine, et rien n’en souffrira dans la maison.» Il vient un officier en remonte marchander les juments de maître Tixier. Un matin, maître Tixier, qui ne marchait pas encore, était assis dans son fauteuil auprès de la porte ; il vit venir à lui un grand officier de cuirassiers, suivi de son maréchal des logis. s’écrie-t-il en voyant le maréchal des logis, c’est Étienne Durand, de la Tréchauderie ! Comment se fait-il que tu sois dans le pays, mon garçon ? Parce que j’y suis venu avec mon capitaine, que voilà. Nous achetons des chevaux pour le régiment, et je me suis souvenu que votre écurie était toujours bien montée. Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur ! Monsieur l’officier, vous allez boire un coup. Merci, mon brave homme, je suis très-pressé. Faites donc sortir vos chevaux de l’écurie, s’il vous plaît.» Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte. « Voilà de belles bêtes, dit le capitaine, je n’en ai pas vu de semblables dans tout le pays.» Et il se mit à les examiner, à les faire trotter, galoper ; il rentra pour en faire compliment à maître Tixier et lui demanda combien il voulait les vendre. « Ma foi, monsieur l’officier, je ne me soucie pas de m’en défaire ; ce sont de braves bêtes sans défauts, et je ne les remplacerai jamais ; et puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous : on ne donne pas des chevaux de ce prix-là aux soldats. Vous voulez donc les vendre bien cher ? On m’a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des trois autres ensemble. C’était bien payé ; mais ce n’est pas seulement pour mes hommes que j’achète des chevaux ; je suis quelquefois chargé par mes camarades de leur trouver quelque belle bête, et justement mon colonel m’a demandé un beau cheval de bataille ; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le voulez. Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n’ai pas envie de vendre mes juments. Avec la moitié du prix que je vous en donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront parfaitement votre service et qui deviendront à leur tour de beaux chevaux entre les mains de votre homme, qui s’entend si bien à les soigner. Monsieur l’officier, il faut dîner avec nous ! nous traiterons cette affaire-là le verre à la main. Ce n’est que le dîner d’un paysan, mais le cœur y est. Pas pour aujourd’hui, mon ami ; j’ai un rendez-vous à la ville avec le maquignon ; mais je viendrai après-demain, et, si vous voulez que nous fassions marché, je me prie à dîner sans cérémonie. C’est dit, monsieur l’officier ; et toi, Étienne, tu n’y manqueras pas : Merci, père Tixier ; je viendrai, soyez-en sûr,» dit-il en regardant Joséphine. Maître Tixier veut qu’on donne un bon dîner à l’officier. « Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants ; nous allons bien régaler l’officier, afin qu’il se souvienne des dîners du Berry quand il sera retourné à son corps.» Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller ; on donna le fauteuil de la maîtresse à l’officier, qui dit en se mettant à table : maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions ? Monsieur le capitaine, mangeons d’abord en repos, puis on parlera d’affaires. Simon, va-t’en au cellier, mon garçon ; tu chercheras derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de vin vieux que je gardais pour une bonne occasion ; tu vas les apporter sans les remuer et Jeanne les dépotera. Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table avec nous ? dit le capitaine en mangeant la soupe. Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul ; je trouve la coutume bonne et je la conserve. Vous avez là une belle famille, ma foi ! je vous en fais mon compliment. Tout n’est pas là, monsieur : j’ai une fille mariée dans le voisinage ; mais cette grande brune n’est pas à moi : c’est notre servante, la femme du laboureur qui soigne les juments ; ce qui n’empêche pas que je l’aime autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je les avais mises dans les pensions ; et, si je n’avais pas ma pauvre femme infirme, là, dans son lit, j’aurais le cœur léger et l’esprit tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.» Étienne Durand demande Joséphine à son père. « Maître Tixier, dit l’officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir donné d’aussi bons domestiques, car on n’en rencontre pas souvent de semblables. Savez-vous qu’on fait très-bonne chère chez vous ? je n’ai jamais rien mangé de meilleur que cette étuvée et cette fricassée noire. c’est que la petite Jeanne est une fine cuisinière.» Quand on servit une belle dinde rôtie à point, l’officier s’écria : ce n’est donc pas fini ? Et ce pâté, et les écrevisses, et la galette, et puis les friandises ! C’est que Jeanne veut que rien n’y manque. Que faites-vous donc, maître Tixier, quand vous mariez vos filles, si vous donnez un repas comme celui-ci à deux personnes ? Je n’en fais pas davantage, monsieur l’officier ; seulement, au lieu d’un pâté il y en a quarante ; au lieu d’une dinde j’en mets quinze, et ainsi de tout ; puis l’on défonce deux pièces de vin pour qu’il soit plus tôt tiré. comme vous y allez dans votre pays ! Et quand marierez-vous cette jolie blonde qui me donne une assiette ? Si maître Tixier veut m’écouter, dit Étienne Durand, le maréchal des logis chef, et que Joséphine n’ait pas oublié son ancien ami Tiennaud, qui s’amusait à la faire sauter quand elle était petite, ça ne tardera pas. Si tu veux m’attendre, Joséphine, tu ne t’en repentiras pas ; tu seras bien heureuse avec moi. Ça n’est pas de refus, Étienne, dit le père Tixier : vous êtes de braves gens et ça me va ; mais il me faut un gendre qui demeure avec moi, je t’en avertis. Justement, il y a trop de monde chez nous pour que j’y trouve place. Voyons, Joséphine, est-ce que je te fais peur, que tu détournes la tête ?» Joséphine rougit et ne répondit rien ; mais Jeanne dit : «Étienne, revenez après avoir fini votre temps de service, et ne vous occupez pas du reste.» L’officier demande à maître Tixier s’il est heureux. « Vous m’avez l’air d’être fort heureux, maître Tixier, dit le capitaine ; je connais bien des gens plus riches que vous et qui n’ont pas le bon esprit de savoir se contenter de leur sort. Ma foi, monsieur l’officier, quand tout mon monde se porte bien et est à l’ouvrage, que les blés sont bien venants et les bergeries en bon état, je ne vois pas trop ce qui pourrait me manquer. Mais la grêle, les maladies ? Dieu a bien fait ce qu’il a fait ; nous savons ça mieux que les autres, nous qui travaillons à la terre et qui soignons le bétail. La grêle et les autres fléaux sont des épreuves que Dieu nous envoie, et il ne faut pas en murmurer. Les maladies nous avertissent que notre corps ne peut pas toujours durer, ou bien que nous le gouvernons mal. Ne trouvez-vous donc pas qu’il aurait mieux valu mourir sans souffrir ? que non ; le mal que l’on endure fait penser à Dieu, qu’on n’est déjà que trop porté à oublier. Si le corps ne ressentait aucun mal, on ne saurait pas quand on abuse de ses forces. Et si, quand on se heurte quelque part, la douleur ne nous avertissait pas du danger, on se briserait comme verre sans s’en douter. Savez-vous bien, maître Tixier, que vous parlez là comme un livre. Je ne sais pourtant pas lire, malheureusement pour moi ! mais je fais attention à tout ce que j’entends, et je parle souvent avec notre curé, qui est un savant homme ; puis je rumine tout ça la nuit, car à mon âge on ne dort plus guère, et j’ai reconnu que Dieu a fait tout pour le mieux dans ce monde. Moi, je ne suis pas tout à fait de cet avis-là ; je me demande pourquoi nous ne sommes pas nés avec une bonne toison sur le dos pour nous préserver du froid qui nous fait tant souffrir ; et aussi pourquoi nous n’avons pas d’armes naturelles, comme les bœufs, par exemple, pour nous défendre contre nos ennemis. Il me semble que Dieu ne nous a pas favorisés. Et cette tête, et cet esprit qui n’est jamais en repos, répondit Tixier, les comptez-vous donc pour rien ! Tenez, il y a des gens qui se mettent de drôles idées dans la tête ; ils feraient bien mieux de remercier le bon Dieu qui les a créés que de critiquer son ouvrage. Moi, je n’en cherche pas si long pour le bénir : il me suffit de regarder les animaux qui sont autour de moi pour comprendre que je suis mieux partagé qu’eux. Voyons, mon capitaine, avez-vous jamais vu des chevaux (et pourtant cet animal n’est pas bête) semer de l’avoine, la récolter et la mettre à l’abri pour l’hiver ? Ont-ils jamais eu l’idée d’atteler les hommes à la charrue et de les faire travailler pour eux ? Et, ces bœufs qui vous semblent si bien armés, un enfant les conduit avec une baguette, et je crois bien que vous ne changeriez pas votre grand sabre contre leurs cornes. Mais il me semble que vous travaillez pour vos chevaux pendant une bonne partie de l’année ? Je les prive de leur liberté à mon profit ; il faut bien qu’ils aient chez moi leur nourriture, puisqu’ils ne peuvent pas aller la chercher à leur fantaisie ; et mieux je les nourris, plus ils travaillent : c’est donc dans mon intérêt que je tâche de récolter beaucoup de trèfle et d’avoine. Mais, pour en revenir à ce que nous disions tout à l’heure, qu’importe que l’homme n’ait ni plumes ni toison, s’il a l’esprit de filer le chanvre et la laine ? Qu’importe qu’il naisse sans armes, s’il sait s’en faire avec tout ? Tenez, monsieur l’officier, c’est être ingrat et offenser Dieu que de penser qu’il nous a moins bien traités que les animaux privés de raison, nous qui le connaissons et savons le prier.» L’officier s’étonne d’entendre parler maître Tixier de cette façon-là. « Mais où avez-vous pris tout ce que vous venez de me dire, maître Tixier, puisque vous ne savez pas lire ? Je vous l’ai dit, mon capitaine ; je fais attention à tout ce que j’entends, et la nuit je le repasse dans ma tête.» Puis il ôta son chapeau, et, regardant le ciel, il continua : « Je lève souvent les yeux pour penser à celui qui est là-haut, et je les abaisse sur la terre pour le bénir. Quand je vois le ciel avec son beau soleil et ses étoiles, je dis que celui qui a fait tout ça s’y entend mieux que nous, et qu’il n’y a rien à redire à son ouvrage. Le soleil réchauffe les méchants comme les bons ; la pluie fait pousser le blé de tout le monde, sans préférence pour personne : c’est pour nous faire comprendre qu’il faut être bon comme Dieu pour lui plaire. Mais à ce compte-là, maître Tixier, les méchants seraient aussi bien traités que les bons. Le Seigneur est mort pour eux aussi, mon officier ; mais on n’est pas heureux en faisant le mal, demandez à notre curé ! Il vous dira qu’il n’y a point de repos pour les méchants, et que le mal qu’ils font les tourmente plus qu’il ne nuit aux autres. D’ailleurs, est-ce que nous n’avons pas les récompenses et les peines de l’autre vie pour nous rassurer là-dessus ? Laissons faire à la bonté de Dieu, et confions-nous dans sa justice. Maître Tixier, vous êtes un digne homme, et je vous offre mon amitié en échange de la vôtre. Si vous l’acceptez, je m’en tiendrai fort honoré. Mon capitaine, tout l’honneur sera pour moi. Touchez là, et si jamais vous avez besoin de Sylvain Tixier, venez le trouver sans crainte ; la nuit comme le jour, il sera prêt à vous servir. « Voyons, grand Louis, mets-toi là ; tu vas boire un coup et manger des gâteaux de ta femme. Voilà monsieur l’officier qui a grande envie de la Grise : faut-il la lui vendre ? Notre maître, à votre volonté ; mais je vous avertis que, si vous la vendez, la Blanche dépérira. Vous savez bien qu’elles ne peuvent pas se passer l’une de l’autre ; quand vous emmenez l’une des deux pour aller seulement à la ville, l’autre ne travaille pas la moitié autant qu’à l’ordinaire, et elle ne mange pas un seul brin de foin tant que vous n’êtes pas revenu. C’est une raison, ça ; je n’y avais pas pensé. Mon capitaine, dit Étienne Durand, le colonel a besoin de chevaux de voiture : si l’on prenait la Grise et la Blanche, sauf meilleur avis ? Vous avez raison, Durand ; voyons, maître Tixier, quel prix en voulez-vous ? Vous savez, monsieur l’officier, que j’en ai refusé deux mille deux cents francs, et je vous ai dit la vérité ; mais, comme je ne veux pas faire marchander un homme comme vous, donnez-moi deux mille francs nets et je serai content. C’est un peu cher, maître Tixier. Je n’en peux rien rabattre, et je vous demanderai encore une pièce de vingt francs par jument pour les épingles de grand Louis. Notre maître, répondit grand Louis, je dis que c’est leur prix ; mais, si monsieur l’officier sépare les pauvres bêtes, elles dépériront, je l’en avertis, car elles ne se sont jamais quittées. Allons, puisqu’il faut en passer par là, va donc pour deux mille francs et les épingles. Vous, mon garçon, soyez tranquille ; je vous promets que vos juments vivront dans la même écurie et qu’elles seront attelées à la même voiture. Maître Tixier, je ne peux pas prendre vos bêtes tout de suite ; vous me les amènerez à la foire de Vatan dans cinq jours. Je n’achète pas comme un particulier, moi ; il faut que mon marché soit signé des autorités. Je vais laisser les épingles à votre homme, pour qu’il soigne bien mes juments. Adieu, maître Tixier ; merci de votre bon accueil.» Étienne Durand demanda la permission de causer un instant avec Joséphine, et partit plein d’espoir avec son officier. Maître Tixier est content de son marché. Maître Tixier dit à Jeanne qu’il fallait régaler tout le monde de la maison avec les restes du dîner, afin que chacun eût sa part de plaisir. A souper, grand Louis dit : « Notre maître, le cœur me saigne de perdre ma pauvre Grise et la Blanche, que j’ai élevées et soignées depuis quatre ans. Moi je ne me repens pas de mon marché. C’est une bêtise à un paysan d’avoir de si beaux chevaux dans son écurie : s’il leur arrive un accident, c’est une rude perte pour lui et dont il se ressent longtemps. J’aurai pour huit cents francs deux beaux poulains, et le reste de mon argent servira pour marier Joséphine. Enfants, les juments ne sont plus à nous ; ainsi ne vous avisez pas de les faire travailler ; il faut me les soigner mieux que si leur nouveau maître était là : entendez-vous ?» La veille de la foire, Étienne Durand vint voir les chevaux ; mais il s’en occupa moins que de Joséphine ; il avait vu son père, qui trouvait bon qu’il épousât la fille de Tixier ; il dit qu’il reviendrait dans huit mois, et Joséphine, qui le trouvait à sa convenance, promit de l’attendre. Jeanne a une petite fille. La petite Nannette. Jeanne eut une petite fille : elle n’en cacha pas sa joie, quoique grand Louis, qui désirait un garçon, fit un peu la grimace ; mais quand il eut embrassé la petite Nannette (car Jeanne voulut donner à sa fille le nom de l’excellente femme qui avait été pour elle une seconde mère), il fut si aise, qu’il ne pensa plus au garçon. On baptisa l’enfant, dont Louise fut marraine avec Guillaume, son beau-frère. La petite Nannette était si douce, si tranquille, qu’on ne l’entendait jamais crier. Quand elle avait tout ce qu’il lui fallait, on la posait sur le lit de la maîtresse, à côté d’elle, et on ne la tenait jamais sur les bras. disait maître Tixier, cette enfant qui devait me casser la tête, je ne l’ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme une souche : si elle était méchante, vous seriez toutes après ; et parce qu’elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C’est bien vrai, mon père, dit Louise ; mais Jeanne ne veut jamais que je la prenne. Ne l’écoute pas, ma fille ; moi, je te commande de la promener. Notre maître, elle en prendra l’habitude, puis elle ne voudra plus rester au lit. Ne voilà-t-il pas un grand malheur ! vous êtes six femmes ici, et vous ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres ! Si c’était aussi bien l’enfant de Joséphine, tu ne le laisserais pas comme ça ! Mais, notre maître, ce n’est pas la même chose. Et moi je dis que si, entends-tu ?» Étienne Durand revient du régiment pour épouser Joséphine. Étienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l’avait promis. Il passa au Grand-Bail avant d’aller chez son père, tant il était impatient de savoir par lui-même si Joséphine l’avait attendu. On fut bien content de le revoir, et, un mois après son retour, on fit la noce chez ses parents, dont la ferme n’était qu’à un quart de lieue du Grand-Bail. « Qu’est devenu ton capitaine ? dit maître Tixier en ramenant sa fille chez lui. Il a eu de l’avancement, et on l’a envoyé en Afrique.» Un jour que le père Tixier dînait à sa petite table, comme à son ordinaire, son gendre lui dit : « Quel profit trouvez-vous donc, mon père, à manger du pain d’orge ? C’est une mauvaise nourriture : il en faut une très-grande quantité, et il n’y a pas de pain qui se pétrisse plus mal ni qui soit plus difficile à conserver. Et que veux-tu que je fasse de mon orge, Étienne ? Il n’en faut pas récolter du tout, ou du moins n’en récolter que bien peu. Dans un pays à froment comme celui-ci, c’est une duperie que de semer de l’orge. Mais je ne peux pas toujours faire du froment ; la troisième année, il faut bien occuper les terres. D’abord, mon père, vous en labourez trop ; si vous en faisiez un tiers de moins, elles seraient mieux fumées, elles vous coûteraient moins de façon et vous récolteriez autant. C’est pourtant vrai, ce que tu dis là, Étienne ! mais il faut cependant que mes terres soient occupées. vous sèmerez deux fois plus de trèfle et de sainfoin ; vous élèverez du bétail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez fumer davantage vos terres et les améliorer. vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu’ils sont déjà durs. Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au moins. Coupez votre foin alors ; vous en aurez davantage, il aura plus de goût, et vos bêtes le mangeront sans en gaspiller ; et puis vos regains seront plus précoces, vous les serrerez avant les pluies d’automne, qui les gâtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette année ? J’ai bien observé ce que j’ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux faire qu’on ne fait ici. C’est comme les moutons, à qui vous ne faites de litière que tous les mois, et dont la bergerie n’est nettoyée que deux fois par an ; croyez-vous y trouver du profit ? Mettez donc souvent de la litière, et qu’on ôte le fumier tous les mois ; le chaume ne manque pas ici, et vous verrez vos bêtes !» Le père Tixier, qui n’était pas têtu, fit ce que voulait son gendre. Il cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains légers, et il s’en trouva bien. Simon tire au sort et amène un mauvais numéro. Le jour du tirage approchait : maître Tixier consulta son gendre pour savoir s’il valait mieux mettre à l’assurance pour Simon que de courir la chance de tirer un bon numéro, quitte à chercher un homme si l’on en avait besoin. « Moi, dit Étienne, je vous conseille de ne faire ni l’un ni l’autre. Si votre fils tire un mauvais numéro, laissez-le partir ; rien ne fait plus de bien à un garçon que de voir un peu de pays : ça lui ouvre les idées. Je serais bien fâché d’être resté chez nous, au lieu d’aller au régiment. Je ne savais rien quand je suis parti, et maintenant je sais lire, écrire et parfaitement compter. J’ai oublié toutes les bêtises qu’on se met dans la tête quand on n’est jamais sorti de son endroit, et j’ai de reste les quinze cents francs qu’un homme m’aurait coûté. Est-ce que tu as peur de partir, Simon ? Mais non, pas trop ; j’aimerais bien à voir du pays. Tu as raison, mon frère ; d’ailleurs, l’on apprend à obéir quand on est au corps ; et quand on sait bien obéir, on sait bien commander.» Le père Tixier suivit le conseil de son gendre ; le sort tomba sur son fils, et il attendit patiemment qu’on l’appelât sous les drapeaux. Jeanne veut se faire bâtir une maison. Jeanne dit un jour à son mari : « Grand Louis, Joséphine est mariée, nous avons un enfant, nous pouvons en avoir d’autres : il faut songer à nous retirer, mon homme ; nous commençons à être de trop dans la maison. Je crois que tu as raison, ma femme ; mais où aller demeurer ? J’ai envie de bâtir une petite maison bien propre, bien commode, avec un jardin par devant. Je dis que ça nous coûtera beaucoup ; mais ce serait bien mieux. Et puis les gens qui sont logés chez eux font meilleure figure. Tiens, grand Louis, il faut la bâtir sur la pièce de terre que j’ai achetée du père Colis ; c’est tout auprès du chemin, et la terre est excellente. Il ne faudra pas longtemps pour qu’elle fasse un bon jardin et une bonne chènevière. Tixier dit qu’ils n’avaient pas tort de vouloir être chez eux, mais qu’on avait bien le temps d’y penser. « Pas déjà tant, maître ; il faut commencer à s’en occuper : on ne plante pas une maison comme un arbre.» Le dimanche suivant, ils allèrent voir le champ tous ensemble. Jeanne expliqua qu’elle voulait que sa chambre fût élevée sur l’étable, qu’on creuserait de deux pieds pour la rendre plus chaude l’hiver, et qu’elle demanderait à Mme Isaure, qui s’était mariée presque en même temps qu’elle, de lui en faire un dessin. « Allons-y tous trois de ce pas,» dit le père Tixier. Quand ils furent arrivés chez Mme Dumont, on leur fit voir différents dessins de maisons. Jeanne en choisit une qui avait un petit perron de dix marches sur le côté, et une galerie sur la façade. Le toit avançait d’un mètre tout autour pour garantir le perron et la galerie ; ce qui permettait aussi de mettre les ustensiles de culture à l’abri sur les deux autres côtés. Cette maison contenait d’abord l’étable en bas et un cellier aussi creusé de deux pieds ; et dans l’étable un petit endroit qui n’existe pas ordinairement dans les maisons de paysans, et auquel Jeanne tenait beaucoup par propreté. Au-dessus, deux chambres et un petit escalier pour aller au grenier ; car Jeanne trouvait bien laid pour une femme de monter à l’échelle. Mais il fallait au moins quinze cents francs pour bâtir cette maison, et grand Louis trouvait que c’était bien lourd pour sa bourse. « Ne t’en inquiète pas, grand Louis ; je te prêterai sept cents francs remboursables en sept ans, et comme j’aime à être payé exactement, je te les ferai gagner ; de cette façon, tu pourras conserver un peu d’avance. Mon Dieu, que vous êtes bon, notre maître ! dit Jeanne ; quand je serai dans notre maison, je penserai toujours que c’est à vous que je dois mon bonheur.» On commence la maison de Jeanne. « Puisque vous voulez bâtir, mes, enfants, dit maître Tixier en rentrant chez lui, commencez donc tout de suite ; pour qu’une maison soit saine, il faut qu’elle sèche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n’est pas encore le temps des foins ; profite de ce qu’il n’y a pas grand’chose à faire ici pour te procurer des matériaux. Notre maître, je vais prendre le père Darnaud, qui a un bon cheval et qui me conduira tout ce qui est nécessaire. Il n’est pas juste que j’emploie pour moi le temps que vous me payez. Et moi, je te dis qu’il est juste d’aider un brave domestique qui m’a servi pendant quinze ans ; je n’entends pas que tu te serves d’autres bêtes que des miennes.» Maître Tixier fit faucher le sainfoin qui était dans le champ de Jeanne, et l’on mit les ouvriers à creuser les fondations. La bâtisse allait son train ; et quand Jeanne n’avait rien à faire, elle promenait la petite Nannette jusque là ; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de Mme Isaure, elle le leur expliquait. Après la moisson, l’on posa la charpente ; mais l’on n’enduisit pas encore les murs, afin qu’ils eussent le temps de sécher entièrement jusqu’au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit qu’il fallait bêcher le jardin, afin de le planter à l’automne. « Je veux beaucoup d’arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les espèces. Il y en aura au bord des allées qui couperont le jardin en quatre carrés, et puis dans celle qui en fera le tour ; et je veux des pêchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre galerie.» Maître Tixier s’étonne que Jeanne veuille tant d’arbres dans son jardin. « Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne ? Un jour ils rapporteront, notre maître ; et ce sera le profit de Nannette, qui vendra leurs fruits à la ville. Vous verrez comme elle sera fière de vous porter ses premières pêches ! Et comment empêcheras-tu ton bétail de mettre le jardin en friche ? Mais la porte de l’étable donne sur le côté et au couchant ; on fermera la petite cour, et aucun animal, pas même les poules, ne viendra dans mon jardin. C’est votre gendre qui m’a donné cette idée-là, quand je lui ai dit combien je trouvais désagréable d’avoir le fumier devant ma porte pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre maître, que les gens du bourg en vaudraient pis, s’ils plantaient des vignes et des arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie où Durand est resté si longtemps ? Le village est si sale qu’on ne sait vraiment par où passer ; ce n’est pas sain pour les enfants, toute cette paille pourrie. Et la puanteur qu’elle donne ! comment pourraient-ils s’accoutumer à la propreté au milieu de cette ordure ?» La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On parla des plantations, et M. Dumont dit que ses pépinières étant bien garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin. « Et moi, dit Mme Isaure, je t’apporterai des fraises de tous les mois pour border tes allées. Si tu m’en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari à peindre tous les bois qui sont exposés à l’air ; ce sera un peu coûteux, parce que ta charpente dépasse les murs ; mais au fond c’est une économie ; la peinture préserve le bois des vers et de la pourriture. D’ailleurs, grand Louis achètera de l’ocre à la livre et de l’huile de rebut ; il broiera lui-même la couleur et peindra ensuite, ce n’est pas bien difficile. Oui, monsieur ; il n’est pas maladroit, et il en viendra bien à bout.» Vers la Saint-Jean de l’année suivante, l’on crépit les murs et l’on plafonna les chambres pour qu’elles fussent plus chaudes. Jeanne fit mettre une petite couche de plâtre à l’intérieur. Elle avait eu pendant l’hiver un garçon à qui son parrain, maître Tixier, avait donné le nom de Sylvain, et elle sentait qu’il était temps de quitter le Grand-Bail. Quoique Étienne Durand, qui gouvernait à peu près tout dans la maison, fût toujours bon pour elle et pour son mari, il aurait fini par s’ennuyer de leurs enfants. Elle se mettait souvent à la porte pour regarder sa maison. comme tu voudrais y être déjà! Je vous aime pourtant de toutes mes forces, et j’ai bien lieu de vous aimer ; mais, vois-tu, c’est plus fort que moi : quand je pense que nous serons dans une maison à nous, il me semble que mon cœur éclate au dedans de moi. C’est si bon de se sentir chez soi et de se dire qu’on est à l’abri pour le reste de ses jours ! Et des meubles, petite Jeanne ! sais-tu que ton pauvre lit et l’armoire de la mère Nannette ne feront pas grande figure dans ces chambres si blanches ? C’est bien là mon souci : je n’ose pas en parler à grand Louis : les hommes ne comprennent pas combien une ménagère est contente d’avoir un joli mobilier ; il a dépensé tant d’argent pour cette bâtisse, qu’il ne serait peut-être pas raisonnable de penser à autre chose. Pourtant, comme ton père lui en a avancé, nous avons bien encore de quoi acheter une armoire et un lit. moi, je lui en parlerai à souper, sois tranquille.» Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier. Le soir, Louise dit à grand Louis : « Est-ce que tu comptes mettre dans ta belle chambre le vilain lit de Jeanne et son vieux coffre ? Tout le monde se moquera de toi : ils diront qu’au dehors tu fais le faraud avec ta maison qui n’est pas faite comme les autres, et qu’au dedans tu n’as pas seulement de quoi te coucher. Tu as bien raison, ma Louise, et j’y pense depuis longtemps. Je sais bien que Jeanne a envie d’un mobilier neuf, quoiqu’elle n’en dise rien ; et moi je ne suis heureux que quand elle est contente. Il nous faudrait un lit, une armoire et des chaises cirées ; son vieux coffre servirait de huche à pétrir le pain. Et où donc veux-tu qu’elle mette le linge que vous quitterez toutes les semaines, quand elle l’aura passé par l’eau ? Il y aura trop de choses dans le grenier pour l’y placer, et tu ne veux pas, j’espère, le voir traîner dans la maison. Mais, Louise, crois-tu que ce serait bien d’acheter du mobilier, quand je dois tant d’argent à ton père ? Allons, dit maître Tixier, le voilà encore là-dessus ! Mais puisque je t’ai dit, têtu, que je te le ferai gagner ! tu l’aurais là, dans le creux de ta main, que je n’en voudrais pas : c’est une récompense que je veux te donner, moi ! es-tu donc trop fier pour la prendre tout simplement ? D’ailleurs, tu sais bien que je ne refuse pas d’obliger un ami dans l’embarras ; seulement je veux être remboursé au jour dit, car j’aime l’exactitude avant tout. C’est bien ça qui me tracasse ; car si je venais à mourir avant de vous avoir remboursé ! je prendrais un de tes champs en payement ; ainsi n’en parlons plus, ça m’ennuie. écoute donc ce que je vais te dire : Prévôt, de la Bordinerie, n’a pas voulu me croire quand je lui disais : « Fauche tes prés, tu laisses trop mûrir ton foin ; tes seigles auront besoin d’être coupés avant que tu aies fini ta fauchaison, et tu te trouveras dans l’embarras ; tu ne sauras auxquels aller ; et, si le temps se mettait à la pluie, comment ferais-tu ? Bah ! père Tixier, me répondait-il, vous voyez toujours tout en noir ; parce que vous êtes plus vieux que moi, vous voulez avoir raison sur tout. C’est que, Prévôt, j’ai fait plus d’une bêtise dans ma vie, et je sais ce qu’il en coûte ! Tu ne veux pas m’écouter, eh bien, tu verras !» Ça n’a pas manqué ; voilà le temps qui menace ; il a été obligé de prendre le double de monde pour faucher et pour faner, et il est venu demander à Étienne la grande voiture à échelles et les juments ; mais j’ai défendu de rien lui donner. Il a fait la sottise, il faut qu’il la boive. Notre maître, dit grand Louis, quand Prévôt est venu vous dire, l’an passé, qu’il avait quelques bonnes bouteilles de vin blanc que sa défunte tante lui avait laissées, et qu’il fallait venir les boire avec lui, je me souviens que vous n’y avez pas manqué. C’est vrai, et c’était du fameux vin, encore ! Pourquoi donc ne l’aideriez-vous pas à boire sa sottise aujourd’hui, comme vous l’avez aidé à boire son vin l’an dernier ? C’est juste, grand Louis ; j’ai tort, et tu as raison. Il faut aider Prévôt, qui court grand risque de perdre ses foins. C’était mal, ce que je disais là. On a beau faire, ce chien d’orgueil revient toujours ! Tu prendras tes juments et ta voiture à ridelles, et tu travailleras pour lui tant qu’il n’aura pas serré son fourrage.» Le jeudi suivant, maître Tixier emmena Jeanne en ville pour acheter ses meubles. « Mon père, dit Louise, emmenez-moi donc aussi : je voudrais choisir les étoffes de son lit avec elle. Je vais la faire bien belle et je l’emmènerai comme Jeanne emmène Sylvain.» En chemin, le père Tixier dit à Jeanne : « Ne va pas faire la sotte, au moins ! j’entends que tu commandes tout ce qu’il te faut ; d’ailleurs, je serai là, et nous verrons bien !» Quand ils furent chez le menuisier, Jeanne commanda une belle armoire en noyer, un lit, une table et une huche du même bois, et le menuisier dit qu’il lui donnerait une table commune par-dessus le marché. « Et un moulin pour sasser ta farine ? Notre maître, ce n’est pas bien nécessaire pour l’instant ; vous me laisserez bien sasser chez vous ; ce sera un peu de peine pour grand Louis qui portera le sac, et voilà tout. Je ne veux point de ça ; tu vas te commander un joli moulin pareil aux autres meubles ; je n’entends pas qu’il manque quelque chose à ton ménage.» Ils choisirent six chaises en noyer, et le père Tixier acheta un petit fauteuil semblable, en disant que ce serait pour son filleul quand il pourrait s’en servir. On alla ensuite chez le marchand d’étoffes pour prendre les rideaux du lit. « J’aurais bien désiré qu’ils fussent en serge verte, dit Jeanne à Louise, c’est plus cossu ; mais je n’ai pas assez d’argent.» Elles choisirent donc une belle cotonnade rouge à raies ; Louise força Jeanne à prendre une jolie indienne à fleurs bleues sur un fond blanc pour faire l’intérieur du lit et la courte-pointe, et enfin une bonne couverture de laine. Puis elles achetèrent aussi tous les menus ustensiles nécessaires dans un ménage. « Vois donc, ma Louise ! j’avais apporté deux cents francs, et il ne m’en reste plus que dix. Que ça coûte donc de se mettre à son ménage ! Que veux-tu, ma pauvre Jeanne ? on ne s’y met qu’une fois dans la vie. Mais tu es si propre, si ménagère, que tout ton mobilier aura toujours l’air neuf.» Jeanne chargea une habile ouvrière de faire ses rideaux ainsi que la garniture de son lit, et demanda qu’on les lui rendît le plus tôt possible. « Pourquoi donc tant te presser, Jeanne ! tu as bien le temps de te mettre à ton ménage. Non, je n’ai que le temps bien juste ; avec mes deux enfants je ne fais plus rien chez vous, c’est à peine si je gagne le pain que je mange ; il faut que ça ait une fin et que j’aille dans ma maison entre la moisson et les vendanges, au temps où grand Louis n’est pas occupé.» Quand le mobilier fut rendu et mis en place, grand Louis dit à son maître : « Votre maison est trop pleine, et cette autre là-bas s’ennuie d’être vide. C’est-à-dire que tu as grande envie d’y aller : c’est tout naturel, mes enfants, arrangez ça ensemble ; mais je te préviens que j’ai besoin de toi jusqu’après les vendanges. Est-ce que je ne serai pas toujours prêt pour vous servir, là-bas comme ici ? Petite Jeanne, je te préviens aussi que je veux planter la crémaillère le jour où tu feras bénir ta maison, et je ferai les frais du souper ; tu m’entends !» Jeanne emportait son linge et ses habits peu à peu, et elle les rangeait au fur et à mesure ; Louise l’aidait quand elle le pouvait, et bientôt il n’y eut plus que son lit à transporter, car grand Louis avait déjà conduit le coffre et l’armoire de la mère Nannette. Il fut convenu que le dimanche au matin on démonterait le lit, M. le curé devant bénir la maison le soir. Le samedi, pendant le dîner, l’on vit venir une voiture attelée d’un petit cheval qui paraissait fort vigoureux ; elle s’arrêta à la porte, et il en descendit un beau jeune homme qui sauta d’un bond dans la maison. Chacun le regarda avec étonnement ; quand il vit que personne ne le reconnaissait, il ôta son chapeau, et maître Tixier s’écria : Et il n’était pas difficile de le reconnaître à la cicatrice qui lui traversait le front. « Ma foi, mon garçon, j’ai bien cru que tu nous avais oubliés ; nous parlions de toi quelquefois avec M. le curé, qui disait toujours que nous te reverrions tôt ou tard. Il avait raison, le saint homme ! Je n’oublie point ceux qui m’ont obligé : parlez-moi de lui et dites-moi s’il va toujours bien. Oui, Dieu merci, et j’espère qu’il vivra longtemps encore ; mais, puisque tu nous trouves à table, mets-toi à ton ancienne place, sans cérémonie, tout comme autrefois. De grand cœur, maître Tixier ; mais auparavant je vais dételer mon cheval qui a grand chaud. C’est juste ; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service ; mais ne te dérange pas ; on va mettre ton cheval à l’abri et lui donner ce qu’il lui faut.» Le colporteur se mit à table, et on lui apprit que Jeanne était mariée à grand Louis, et qu’ils devaient se mettre à leur ménage le lendemain. « Je ne vois pas votre fille aînée, ni cette écervelée de Marguerite, ni le bouvier Claude ! Ma Solange est mariée et demeure dans une métairie tout près d’ici, qui appartient aussi à M. Dumont ; Claude a épousé Marguerite et s’en est allé dans le bourg. C’est un triste mariage qu’il a fait là ; quoiqu’il n’ait guère d’esprit, c’est un brave garçon et bien courageux. Et cette jeune fille-là, dit le marchand en désignant Louise, est-ce que c’est ce petit lutin qui sautait toute la journée autour de Jeanne ? Oui, mon ami ; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es grandi et changé ? c’est à peine si je t’ai reconnu.» Après dîner, le marchand s’en alla chez M. le curé, et il n’en revint que pour souper. Avant de se mettre à table, il entra dans la grange où l’on avait rangé sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton, deux cravates noires et un très-beau foulard. Il offrit une couverture à chacune des filles mariées, l’autre à Jeanne et le foulard à Louise ; puis il prit les cravates noires et voulut en donner une à Etienne Durand et l’autre au maître. « Mon garçon, dit celui-ci, je n’entends pas que tu te ruines pour nous. Je veux bien t’acheter quelque chose, mais je n’accepterai rien, absolument rien. Maître Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on impose des obligations à ceux à qui l’on rend service, on en contracte aussi envers eux ; il ne faut pas refuser aux gens à qui l’on fait du bien le plaisir de se montrer reconnaissants. Tu as raison : je n’ai plus rien à dire ; donne, mon garçon, et grand merci.» Et chacun prit ce que lui avait apporté le marchand. Le colporteur vend à tout le village. Le lendemain, après la messe, que le colporteur entendit bien dévotement, il étala sa boutique sur la place de l’église, et il annonça à haute voix qu’il vendrait ses marchandises au prix coûtant, en reconnaissance du service qu’on lui avait rendu autrefois dans le pays. Chacun s’approcha et acheta ce qui lui convenait. Pendant que les femmes de la ferme s’occupaient à préparer le souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui était nécessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment. le curé vint bénir la maison et ensuite l’on se mit à table. Toute la famille du Grand-Bail était là, excepté la maîtresse, qui ne se levait plus. Solange était venue aussi avec son mari. « Te voilà donc dans ta maison, ma Jeanne, dit maître Tixier ; vas-tu être heureuse ! mais nous nous apercevrons bien que tu n’es plus avec nous. le curé, que ces braves gens finissent par se mettre à leur ménage. J’ai béni la maison de bon cœur, car je suis bien sûr qu’il ne s’y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront bien élevés. Elle s’y prendra de bonne heure, monsieur le curé ; ne fait-elle pas déjà compter sa petite Nannette ! y a-t-il du bon sens ? Notre maître, est-ce que vous ne serez pas content quand, à la veillée, la petite vous lira de jolies histoires ? Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitôt à lire, ça ne la dégoûtera pas de travailler ? ce qui entre dans la tête ne gâte pas les doigts ; et ceux qui l’ont pleine de toutes sortes de bonnes choses travaillent aussi bien que les autres, s’ils ont du courage ; n’est-ce pas, monsieur le curé ?» le curé donne raison à Jeanne. « Jeanne a raison, dit le curé : ne vaut-il pas mieux, le dimanche, passer son temps à faire une lecture, ou bien à enseigner à lire aux autres, que de se disputer ou de faire des commérages au dépens du prochain ? J’ai toujours vu que les hommes qui savent quelque chose sont plus faciles à vivre que les autres ; et les femmes qui ont appris à lire, à écrire, et qui savent se servir de l’aiguille, sont plus assidues dans leur maison et la tiennent plus proprement. Voyez donc grand Louis, pourtant ! il ne sait pas seulement signer son nom. Aussi, notre maître, s’écria celui-ci, avant que d’avoir trouvé Jeanne, je ne valais pas grand’chose ; je brutalisais tout le monde. Est-ce qu’elle aurait tant d’idée, Jeanne, dit Joséphine, est-ce qu’elle serait si bonne si les dames Dumont ne lui avaient appris tant de choses ? Tu as bien raison, ma Joséphine. J’aurais fait comme tant d’autres qui ne pensent à rien du tout. Aussi, après le bon Dieu qui m’a donné une âme, et ma pauvre mère, qui m’a mise au monde, après la mère Nannette, qui m’a tirée de la misère, je dois tout à ces dames : car vous ne m’auriez pas tant protégée, maître Tixier, si elles n’avaient pas pris soin de moi. Aussi je serai reconnaissante envers elles jusqu’au dernier jour de ma vie. Le colporteur parle de ses affaires. « Monsieur le curé, dit Louise, vous aviez une bien belle nappe d’autel, ce matin, à la messe. Je parie que c’est ce jeune marchand qui vous l’a apportée ! Oui, ma fille ; il a voulu faire ce cadeau à ma pauvre église ; c’est un brave cœur qui n’a oublié aucun de ceux qui l’ont obligé. Tu as donc fait de bonnes affaires, toi, dit maître Tixier en s’adressant au colporteur ; je vois que tu as un cheval et une voiture, sans compter ce qu’il y a dedans. Mais oui ; mes petites affaires ne vont pas trop mal. C’est la récompense de votre bonne conduite, dit le curé. Pour vous dire toute la vérité, j’ai eu bien de la peine à prendre des habitudes régulières. J’ai souvent rencontré d’anciens camarades qui se moquaient de moi, et j’ai été plus d’une fois sur le point de céder à leurs railleries et de les imiter. Mais quand mes yeux rencontraient un miroir et que je voyais ma cicatrice, je pensais à vous tout de suite, monsieur le curé, et aussi à la maison du père Tixier, et je redevenais fort contre la tentation. Il est si difficile de rompre avec les mauvaises habitudes ! Vous dites là une grande vérité, mon ami ; c’est pourquoi l’on ne saurait veiller de trop près à s’en préserver. Enfin, j’ai contracté celle de la bonne conduite et du travail ; je me suis donné bien du mal ; j’ai parcouru toute la France, marchant la nuit et vendant le jour, faisant souvent beaucoup de chemin en vue d’un petit bénéfice, et vivant de peu. J’arrive de Paris, où j’ai retrouvé mon père, que je n’avais pas vu depuis huit ans. Jugez si j’ai été heureux d’être en état de le tirer de la carrière où il travaillait, ce qui était un métier trop dur pour son âge ! J’ai pu lui acheter le fonds d’un de ces petits commerces des rues, qui, à Paris, suffisent à nourrir leur homme. Me voici le cœur content en pensant que mon pauvre père n’aura plus à souffrir, et je compte bien l’aller voir de temps en temps. Nous sommes tous bien heureux, dit grand Louis, de vous voir en si bon chemin.» Maître Tixier vend de la plume à Jeanne. Après le souper, maître Tixier visita les deux chambres de Jeanne, et lui dit : « Je te vois bien deux châlits, ma fille, mais il y en a un vide, et ça me choque. Maître Tixier, j’ai acheté de la toile pour faire une paillasse ; je vais la coudre dès demain, et vous me donnerez bien de la paille fraîche pour la remplir ; quand mon mari battra votre avoine, il me vannera de la bâle sur laquelle il couchera au besoin. Et tu crois, toi, que je souffrirai que ton homme couche sur la bâle quand il sera bien harassé ? Il ne manque pas de plume à la maison ; tu en auras demain ce qu’il te faudra pour faire un lit ; tu me payeras en journées ; grand Louis n’a pas besoin de se mêler de cela. J’ai une belle pièce de coutil, dit le marchand, et je vous vendrai à bon marché ce qui vous sera nécessaire ; j’ai aussi remarqué qu’il manque des rideaux à votre fenêtre ; je me souviens d’avoir quelque part, dans mes ballots, un reste d’indienne à raies blanches et rouges, qui ira bien avec le lit. Je vous le donnerai en bon souvenir de notre souper d’aujourd’hui et du plaisir que j’ai à vous retrouver tous. Mais, monsieur le marchand, ma fenêtre se passera bien de rideaux ; c’est trop beau pour des gens comme nous. Jeanne, quand vous me pansiez le front, je n’ai pas refusé vos soins, et je n’ai pas craint de vous donner de la peine : pourquoi ne voudriez-vous pas accepter ce que je vous offre ? Jeanne, il faut que personne ne sorte mécontent de chez vous aujourd’hui, fit observer le curé. merci de votre générosité, dit Jeanne au marchand ; et, pour tout dire, je ne serai pas fâchée d’avoir des rideaux.» Le colporteur dit au père Tixier, comme ils rentraient au Grand Bail : « En passant par la ville, j’ai vu un petit marchand tailleur qui m’a cédé son fonds ; je suis convenu de lui prendre l’année prochaine ; mais il me faudra une femme dans cette boutique. Si vous vouliez me donner votre Louise, je serais bien content ; elle connaît tout le pays, et, comme je ne vendrai guère qu’à la campagne, je crois que nous ferions une bonne maison ensemble. Non, maître Tixier, je voulais savoir ce que vous en diriez. Arrange-toi avec elle, je t’en donne la permission.» Le colporteur resta deux jours chez maître Tixier, et, quand il partit, les accords étaient faits. La famille Dumont vient voir Jeanne. La famille Dumont vint, le mardi, voir Jeanne, qui leur avait dit la veille qu’elle était emménagée. « Sais-tu que tu n’es pas du tout mal logée, petite Jeanne ? lui dit Mme Isaure ; et qu’as-tu donc dans ta basse-cour ? Rien encore, madame ; maître Tixier va me donner une chèvre, un coq et deux poules. Qu’il te donne plutôt deux canes et un canard, dit Mme Dumont ; je t’enverrai un coq et deux poulettes de ma belle race. Et moi, dit Auguste, qui était devenu un bel officier, je t’apporterai une paire de ces jolis pigeons que tu aimes tant. Et moi, dit Mme Sophie, je te donnerai une jolie chatte à longs poils pour te tenir compagnie ; car, ma pauvre Jeanne, tu vas trouver la maison bien grande quand tu seras seule toute la journée. je vais chercher de l’ouvrage tout de suite après avoir sevré Sylvain. Quand vous aurez besoin de quelqu’un, ne m’oubliez pas, s’il vous plaît. Et la petite Nannette, qu’en feras-tu quand tu iras travailler ? Je la mènerai au Grand-Bail, ainsi que son frère ; ils s’amuseront autour de la maison : Nannette gardera le petit, et Louise aura l’œil sur les deux. Comme il est frais, ton Sylvain ! Jeanne ; si j’ai un enfant, tu me le nourriras, dit Mme Isaure. Avec grand plaisir, ma chère dame ; ordonnez ici comme chez vous.» Jeanne a de la peine à s’habituer à vivre seule. Mme Sophie avait raison ; Jeanne n’était pas accoutumée à tant de tranquillité : il lui semblait qu’elle n’eût point d’occupation. Quand son ménage était fait, qu’elle avait promené la chèvre et qu’elle lui avait amassé de l’herbe, le reste de la journée lui paraissait bien long. Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frère ; quand elle s’ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au Grand-Bail. Là, elle aidait à Louise, et bien souvent on la retenait à souper avec son mari qui battait à la grange ; d’autres fois, elle s’occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mère lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux que les autres enfants du bourg. Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour aller au marché, elles entraient souvent chez elle, et après avoir visité sa maison, elles lui disaient : « Elle doit te coûter bon ta maison, petite Jeanne ! C’est que tu as un beau jardin en avant ; on ne voit ni fumier ni immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes champs ? Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier sous mes fenêtres, pour empester ma maison et rendre mes enfants malades. N’ai-je pas ma cour, où est l’étable ? Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de bétail que tu as ne pourra suffire à fumer tes champs. Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos portes fait un bon engrais ? Vous vous trompez fort : c’est bon pour vous donner la fièvre ainsi qu’à vos enfants, et voilà tout. Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier chaque fois que grand Louis nettoie l’étable ; j’empêche comme ça qu’il ne sèche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un excellent engrais. Faites de la litière jusqu’au ventre à vos bêtes, et tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en trouverez bien ! Qui est-ce qui t’a donc appris tout ça, Jeanne ? C’est Étienne Durand, le gendre de maître Tixier du Grand-Bail. Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-là? Il ne veut rien changer ; il veut seulement faire mieux, et il s’y entend bien ; grand Louis dit que c’est un excellent cultivateur.» Jeanne a grande envie d’avoir une vache. Jeanne désirait beaucoup avoir une vache, et en parlait souvent à son mari, qui lui disait : « Ma pauvre femme, tu as deux enfants à soigner, bientôt trois ; si Mme Isaure t’en donne un a nourrir, ça fera quatre ; je te demande si tu pourras t’occuper de ta vache ! Je prendrai pour m’aider cette pauvre mère Henri qui demande son pain, et elle viendra pour peu de chose. Elle gardera mes bêtes aux champs, puis elle ira à l’herbe ; je n’aurai que la peine de traire la vache et la chèvre, de soigner le laitage, et tu nettoieras l’étable le soir. Car, vois-tu, je veux avoir une vache bien propre ; je la ferai étriller tous les jours, comme Étienne Durand fait au Grand Bail ; j’ai remarqué, que, quand elles ont le poil bien brillant, elles donnent plus de lait et du meilleur. Si tu veux te faire aider, c’est différent, parce que je n’entends pas que tu te tues à l’ouvrage, je t’en avertis. L’autre jour, le maréchal m’a proposé un cheptel ; veux-tu que j’aille lui demander s’il est toujours dans la même intention ? oui, mon homme, va ; ça vaudra mieux pour commencer, que d’acheter une vache nous-mêmes et de rester sans le sou.» Grand Louis alla voir le maréchal et revint bien vite dire à sa femme qu’on lui achèterait une vache, et que le père Tixier la choisirait lui-même. Jeanne fut bien contente d’avoir une vache ; elle la menait paître souvent comme elle avait fait autrefois chez la mère Nannette ; sa fille conduisait la chèvre, et le petit Sylvain les suivait. L’année se passa bien, la récolte fut bonne, grand Louis serra ses gerbes dans un coin de la grange du Grand-Bail ; il fit son vin en commun avec maître Tixier, chez lequel il travaillait toujours. Il paya les premiers cent francs avec son temps, et il gagna assez en plus pour acquitter une bonne partie de la rente viagère du père Colis. Jeanne eut un autre garçon qu’on appela Paul, et qu’elle nourrit sans trop de fatigue. Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne. Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit : « Je vais te donner bientôt un nourrisson, ma bonne Jeanne ; ton Paul n’aura guère que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas que tu les nourrisses tous les deux à la fois ; toute forte que tu es, tu serais bientôt épuisée ; si tu veux mettre ton garçon en nourrice, je payerai ses mois. Merci, madame, je le sèvrerai ; il est très-fort et mange déjà comme un petit homme. Je vous promets qu’il ne prendra pas le lait de votre enfant. Je le sais bien, Jeanne ; tu es trop honnête femme pour tromper personne, moi moins que toute autre. Prépare-toi donc à recevoir bientôt ton nouvel enfant ; nous passerons l’hiver ici pour ne pas le quitter. Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t’aider ? Tu ne pourras pas suffire à tout. Madame, j’emploie déjà la mère Henri une partie de la journée ; je la garderai tout à fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque pas de courage ; mais elle ne peut travailler aux champs : je serai plus tranquille avec elle qu’avec une fillette de douze à treize ans. Alors je payerai la mère Henri en sus de tes mois. De mes mois, ma chère dame ! est-ce que vous comptez me payer ? vous ne me ferez pas ce chagrin-là! Mais, petite Jeanne, n’est-il pas juste que tu sois payée de la peine que tu vas prendre pour mon enfant ? Ma récompense, madame, ce sera de vous rendre service et de m’acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai. Que serais-je donc sans vous ? Ne me payez pas, je vous en prie ! laissez-moi vous prouver combien je vous suis attachée, et que je n’oublie pas tout le bien que vous m’avez fait. Si vous me payiez, je croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en pleurant. Ne te désole pas, ma bonne Jeanne ; tu as raison, je ne dois pas te payer. D’ailleurs, on ne saurait reconnaître les soins d’une bonne nourrice avec de l’argent ; seulement, je tiens à payer la mère Henri ; car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu débourses quelque chose pour moi.» Quinze jours après, Mme Isaure confia sa petite fille à Jeanne. Les femmes du bourg s’étonnent de la propreté de Jeanne. Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service à Jeanne, qui en savait plus long qu’elles, et qui était toujours prête à obliger. Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient : « Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s’ils étaient des enfants de bourgeois ! Parce qu’ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu’ils soient sales ? Voyez s’ils ont le moindre bouton ! Ce n’est pas une grande peine pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de leur brosser la tête ; c’est bientôt fait, et je leur épargne par là bien des petites misères. Si vous en faisiez autant, vos enfants se porteraient mieux et ne crieraient pas tant. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que leurs habits aient toujours l’air d’être neufs. Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur mon coffre ; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des mouches. Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits ? D’abord, je ne les laisse pas manger toute la journée, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que leurs habits se salissent moins. Je n’ai pas besoin de les laver si souvent, et cela m’épargne du temps et de l’argent.» Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait à vue d’œil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins. « Ma chère dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne puissiez pas penser que c’est par intérêt que je soigne votre enfant ! Je l’aime comme les miens, je ne fais pas de différence entre eux.» Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre, marchant déjà et commençant à parler. Toute la famille Dumont vint chercher l’enfant, et Jeanne leur donna à déjeuner dans sa jolie chambre ; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce qui donnait à sa maison un air de fête. Pendant qu’on était à table, le domestique de M. Dumont amena dans l’étable de Jeanne une très-belle vache avec son veau ; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en furent bien joyeux, et tout le monde partit. Jeanne, qui était toute triste du départ de son nourrisson, descendit pour traire sa vache, et fut grandement étonnée d’en trouver deux à l’étable ; elle n’eut pas d’abord la force de parler ; puis elle cria à son mari : « Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite !» Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant qu’il était arrivé quelque malheur. Quand il vit Jeanne à la porte de l’étable, le visage tout en larmes et riant en même temps, il lui dit : « Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme ?» Jeanne lui montra la crèche sans répondre, et grand Louis, en voyant la vache, comprit tout. dit Jeanne quand elle put parler : c’était justement ce que je désirais le plus au monde, que d’avoir une vache à moi. Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce pas chez le maréchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.» Il alla tout de suite au bourg, où il conta le bonheur qui lui était arrivé. « Grand Louis, dit le maréchal, je ne mettrai pas ma vache en d’autres mains ; elle dépérirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la vendrons à la foire prochaine : elle m’a coûté deux cents francs, et nous aurions bien du malheur si nous n’en trouvions pas une quarantaine de francs de plus ; ça nous fera un joli petit bénéfice à chacun.» Quelque temps après, Nannette eut grand mal aux yeux. le curé, qui vit l’enfant et trouva le mal si grave qu’il conseilla d’aller consulter le meilleur médecin de la ville. Maître Tixier, en allant voir Louise, qui était mariée au marchand et qui faisait bien ses affaires, conduisit dans sa carriole grand Louis, sa femme et leur fille. Le médecin visita soigneusement les yeux de Nannette ; il fit une ordonnance, et dit : « Si vous faites exactement ce que j’ordonne, je réponds de la guérison de votre enfant ; autrement elle pourrait bien devenir aveugle. Mais vous autres, gens de la campagne, aussitôt que vos malades vont un peu mieux, vous cessez les remèdes. C’est bien vrai, monsieur, dit Jeanne, c’est une mauvaise coutume ; mais que voulez-vous ? on est si pauvre et on a si grand besoin de son temps qu’on est négligent de sa santé. C’est un fort mauvais calcul ; car il faut toujours finir par interrompre son travail et dépenser l’argent que vous avez voulu économiser, et même plus ; et l’on a souffert longtemps. Trop heureux encore si le mal n’est pas devenu incurable ! Vous êtes, en vérité, plus soigneux de la santé de vos bestiaux que de la vôtre propre. Monsieur, dit grand Louis, quand on perd une pièce de bétail, c’est la ruine d’une petite maison. Et si le chef de la famille meurt, n’est-elle pas ruinée aussi ? Oui, et c’est un grand malheur ; mais soyez tranquille, monsieur : Jeanne n’est pas une femme comme une autre ; ce que vous lui direz, elle le fera comme si c’était M. Jeanne ramena sa fille et lui mit un bandeau sur les yeux, parce que le médecin avait recommandé par-dessus tout qu’elle ne vît pas le jour. Nannette s’ennuyait un peu de ne pouvoir rien faire ; sa mère lui donna du gros chanvre à filer ; elle entreprit de lui apprendre le catéchisme, ce qui ne fut pas long ; car Nannette avait bonne mémoire. Elle gardait le petit Paul pendant que sa mère allait travailler hors de la maison et que Sylvain était à l’école. Il fallait toute la patience de cette bonne petite pour supporter les caprices de Paul, qui avait un mauvais caractère et ne voulait jamais faire ce qui plaisait aux autres. Jeanne en avait un grand chagrin ; mais elle espérait qu’il deviendrait meilleur en grandissant. Elle ne se lassait jamais de ses caprices, et employait la plus grande douceur avec lui : mais l’enfant y était insensible ; il ne lui témoignait pas la moindre affection, et ne venait à elle que s’il avait besoin de quelque chose, bien sûr de ne pas être refusé. Il ne craignait que son père, qui s’irritait de le voir tourmenter sans cesse Jeanne, et, quand elle pleurait en voyant Paul si différent de ses aînés qui étaient d’excellents enfants, grand Louis avait envie de le battre pour le corriger ; mais sa femme le retenait toujours en lui disant que les coups n’avaient jamais rien produit de bon. Pourtant Paul, tout petit qu’il était, avait quelquefois des réponses si insolentes que grand Louis, qui au fond n’était pas endurant, lui donnait quelques bonnes tapes. Jeanne, qui craignait que ce petit cœur ne s’endurcît encore, et qui pensait qu’une grande tendresse pourrait seule le réchauffer, prit le parti de cacher à grand Louis toutes les fautes que faisait son enfant. La petite Nannette comprend la chagrin de sa mère et le partage. Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mère, essayait quelquefois de la consoler. « Ma pauvre fille, il n’y a pas de consolation pour une peine comme celle-là. Si ton frère ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa mauvaise humeur et sa dureté. Vois-tu, il n’y a pas de plus grande richesse que la bonne réputation, et elle commence en même temps que nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l’enfant aurait beau se corriger par la suite, on n’en dirait pas moins qu’il ne vaut pas grand’chose : n’en parle donc à personne, pas même à nos meilleurs amis ni à M. Oui, ma mère, soyez tranquille ; d’ailleurs, puisque Dieu nous l’a donné comme ça, il faut l’aimer pour tout le monde ; car, au fond, il est bien malheureux.» A force de douceur et de patience, Nannette vint à bout d’apprendre à Paul sa prière ; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et, tantôt bon gré, tantôt mal gré, il apprit tout ce qu’un petit enfant de son âge pouvait apprendre ; comme il avait assez d’intelligence et qu’il n’était mauvais qu’à la maison, on l’aimait bien ailleurs. Il s’attacha à sa sœur plus qu’on ne l’eût cru capable de le faire. Nannette avait un caractère si heureux que tout le monde l’aimait comme on avait aimé sa mère à son âge. Elle guérit enfin, parce qu’elle fut bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le médecin et M. le curé, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonné. Une grêle terrible ravage tout le pays. Tout allait au mieux dans le ménage de Jeanne ; elle avait fait faire une pièce de toile avec le chanvre qu’elle filait depuis quatre ans. Elle comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait déjà remboursé six cents francs au père Tixier et elle lui avait payé sa plume. Nannette allait avoir douze ans ; elle avait fait sa première communion. Sylvain était enfant de chœur, et il restait chez M. le curé pendant tout le temps qu’il ne passait pas à l’école. Il semblait que rien ne dût troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la moisson, il vint un orage terrible. La grêle tombait grosse comme des noix, et il ne resta pas un épis debout dans les champs. Ils avaient été si bien hachés et entrés en terre, qu’on n’y voyait même pas un brin de paille : c’était une désolation générale. Maître Tixier éprouva de grandes pertes ; pourtant il ne fut pas grêlé partout. Mais chez le pauvre grand Louis, ce fut bien pis : il ne resta rien de sa récolte ; en voyant ses champs, l’on n’aurait jamais dit qu’il y avait eu là une belle moisson quelques instants auparavant. Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches cassées ; le chanvre était couché par terre. Le cœur de Jeanne saignait en voyant tomber cette grêle qui la ruinait pour plus d’une année. Son mari revint du Grand-Bail tout consterné. « Quel malheur, mon pauvre homme ! mais c’est Dieu qui l’envoie, il n’y a pas à murmurer. Il ne faut pas perdre courage ; que de gens vont être plus à plaindre que nous ! Ma Jeanne, ce n’est pas la peur de pâtir qui me rend si triste ; mais je pense aux enfants, à maître Tixier et à la pension du père Colis. Comment faire pour vivre et payer tout ça ? Je n’ai pas encore coupé ma toile, heureusement ; tu vas emprunter l’âne au maréchal, et j’irai demain, avant le jour, en ville, où le mari de Louise me la prendra et me la payera comptant. Il n’est pas nécessaire qu’on me voie ni qu’on sache que je l’ai vendue. J’en ai soixante et dix mètres, et elle vaut au moins deux francs. C’est cent quarante francs qu’on t’en donnera ; mais nous payons deux cents francs au père Colis, et, si je laisse mes journées à maître Tixier jusqu’à ce qu’il soit rentré dans les cent francs que nous lui devons encore, comment ferons-nous pour vivre ? C’est juste, grand Louis ; eh bien ! il faut aller trouver le père Colis, et lui demander crédit pour cette année. On voit bien que tu ne le connais guère, ma Jeanne. Il va ma faire faire un billet et me demander un gros intérêt. Il n’y a pas moyen de s’en tirer autrement, pourtant ; j’aurais bien du chagrin qu’on sût notre détresse ; c’est un grand sacrifice, mais que veux-tu ?» Le père Colis fait faire un billet à Jeanne. Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir pendant l’hiver ; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis. « Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande grâce. Qu’est-ce que c’est, petite Jeanne ?... On dit que vous êtes bien saccagés par la grêle. C’est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette année, mon père Colis. Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis. Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive ? Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l’embarras ; on sait bien que vous avez de l’argent. Tu as tort de t’en fier aux mauvaises langues ; je n’ai pas le sou au contraire, et j’ai grand’peine à vivre. Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire vendre le peu que nous avons ? Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où trouver de l’argent pour le payer ; il y en a plus d’un qui en prête dans le village. Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher ; j’aime mieux pâtir que de vous faire de la peine : faites-moi un billet de deux cents francs pour l’an prochain, et tout sera dit. Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis aujourd’hui, car j’en aurai pour longtemps à me remettre d’un coup pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun de cent francs, payables l’un l’année prochaine, l’autre un an après. Eh bien, adieu ; nous allons chercher ailleurs. Attends donc un instant, grand Louis ; tu t’emportes comme une soupe au lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m’arranger des deux billets.» Jeanne les écrivit, bien étonnée qu’il ne fût pas question d’intérêts ; elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom. « Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne ; car j’aime à prendre mes sûretés. C’est trop juste,» dit Jeanne ; et elle signa. Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit : « Un instant, un instant ! et mes intérêts, vous n’y songez donc pas ? Je ne les fais jamais mettre sur le billet ; on me paye comptant et d’avance. dit grand Louis, qui commençait à se mettre en colère ; voulez-vous rire ? Non, mon garçon, c’est à prendre ou à laisser. Parbleu, je trouverai de l’argent à meilleur marché ailleurs. Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez pas notre ruine ; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit. Va donc, Jeanne ; tu fais de moi tout ce que tu veux.» En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l’avoir empêché d’aller emprunter à d’autres ce qu’il fallait pour payer la rente du père Colis. « Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher ; mais je ne me soucie pas qu’on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets ; il a trop peur qu’on ne sache qu’il a de l’argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent. Ça n’empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme. Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de mal ; d’ailleurs on ne l’estime que ce qu’il vaut ; ce n’est pas à nous à le décrier.» Jeanne apporta les trente francs au père Colis ; mais le lendemain il vint tout tremblant lui en rendre quinze : il avait entendu dire que la justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de l’intérêt légal. Grand Louis laisse l’argent de sa moisson au père Tixier. Après la moisson, le père Tixier, qui avait employé grand Louis tout le temps, voulut le payer comme les autres. « Maître Tixier, il faut garder cet argent-là ; je vous compléterai les cent francs à l’époque du battage. Est-ce que tu comptes me payer dans une année comme celle-ci, où tu n’as pas serré dix gerbes de blé pour ton hiver ? J’aime l’exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne vous avais pas payé ; et puis j’avais quelque avance. Tu as acheté un bout de terre l’an passé, et je ne crois pas qu’il te soit resté grand argent. Ne vous en inquiétez pas ; je ne vous remercie pas moins de votre complaisance. si tu me trompes, je ne te le pardonnerai pas.» L’hiver fut dur pour Jeanne ; elle n’ôta que le gros son de sa farine et elle fit du pain bien grossier ; souvent elle n’acheta que de l’orge. Elle vendit une petite génisse d’un an, qu’elle comptait garder, et cet argent servit pour acheter de la semence. On but de l’eau dans la maison, car on n’avait même pas fait de vendange ; enfin, il y eut des jours où le pain manqua ; et, comme Jeanne ne voulait pas s’endetter, on mangeait alors des pommes de terre cuites à l’eau. Paul, ne comprenant pas la gêne de sa mère, la tourmentait sans pitié ; Nannette se privait de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le curé, qui avait bien deviné la détresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu’elle mettait à la cacher, ne lui en avait jamais parlé par discrétion : cette détresse était si bien dissimulée qu’aucune autre personne ne s’en douta, pas même le père Tixier, qui était pourtant bien fin. Jeanne, n’ayant pas récolté de chanvre, n’avait rien à faire. Elle prit de l’ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait acheté sa toile. Il ne la payait qu’en marchandise, comme c’est la coutume ; mais enfin elle gagna dans son hiver de quoi vêtir son mari et ses enfants. Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne. Un jour du printemps, maître Tixier entra chez Jeanne, avec M. le curé, à l’instant où elle coupait sa soupe. « Quel pain coupes-tu donc là, Jeanne ? il y a moitié son dedans.» Jeanne rougit et ne répondit pas. c’est comme ça que grand Louis m’a trompé ! J’ai voulu lui payer ses journées ; et lui, par orgueil, m’a dit qu’il avait de l’avance, et que je pouvais bien garder son gain pour me rembourser. Maître Tixier, dit Jeanne, il n’y a pas d’orgueil là dedans. Vous avez été si bon pour nous, que c’était notre devoir de nous gêner pour vous rendre votre argent ; vous aviez bien vos peines, vous aussi ! Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-là. Voilà donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine à tous ! Paul, dis-moi ce que tu as mangé cet hiver ? Du pain d’orge bien souvent, et bien souvent rien du tout ; on mangeait des pommes de terre cuites à l’eau, absolument comme vos porcs. Je vous dis que c’est de l’orgueil, moi ! Quoique j’admire votre courage, Jeanne, je m’étonne que vous n’ayez pas voulu être assistée par votre ancien maître, ou par Mme Dumont, dit le curé. Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres à nourrir, et qui étaient plus malheureux que nous ; nous devions encore cent francs à notre maître, qui nous a aidés de si bon cœur à bâtir notre maison. On ne sait ni qui vit ni qui meurt ; si grand Louis venait à manquer, comment ferais-je pour payer ? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu’en justice, et notre petit bien serait mangé en frais. Enfin, le mauvais temps est passé, les journées de mon mari vont nous suffire à présent. L’herbe pousse, et ma vache, qui ne m’a presque rien rapporté cet hiver, faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque semaine. C’est égal, Jeanne, je ne suis pas content, et, si ton mari s’avise de vouloir me payer le labourage de ses champs, je ne le regarderai de ma vie. Et comme il y a un peu d’orgueil au fond de tout cela, dit M. le curé, je vais en rendre compte aux dames Dumont.» Mme Isaure fait des reproches à Jeanne. Une demi-heure après, Mme Isaure entra. « Comment, Jeanne, tu as souffert tout l’hiver, et tu ne m’en as rien dit ! et, quand je te demandais pourquoi tu étais si maigre, tu me répondais que c’était le froid qui te faisait mal ! Toi, mon amie, la nourrice de ma fille, tu as manqué de pain, et je n’en ai rien su ! Ma chère dame, vous aviez bien assez de tous vos autres pauvres ; il n’y a pas eu grand mal, comme vous voyez, car nous sommes tous bien portants. Que tu aies eu le courage de souffrir, ainsi que ton mari, je le conçois ; mais je ne t’aurais pas crue capable de voir souffrir tes enfants. Madame, ne valait-il pas mieux qu’ils pâtissent un peu que de leur donner l’habitude de demander et de compter toujours sur les autres ? S’ils ont été mal nourris, ils n’ont pas souffert de la faim, je vous l’assure ; ils n’ont pas trop mauvaise mine, et, si grand Louis et moi sommes maigris, c’est plutôt par l’inquiétude que par le manque de nourriture. Jeanne, je t’en veux beaucoup de m’avoir caché ta position, surtout quand je t’en ai parlé la première. Je t’en prie, dis-moi sincèrement si tu as besoin de quelque chose. ma chère dame, puisque vous êtes assez bonne pour vous occuper de ce qui nous manque, je vous dirai que nous avons vendu notre dernière pièce de vin pour payer l’impôt. Je me désole en pensant que grand Louis va boire de l’eau pendant les chaleurs. Si vous pouviez nous donner de la piquette, vous nous rendriez grand service. Je ne veux pas que ton mari boive de la piquette ; cet homme a grand besoin de se restaurer et de reprendre des forces pour les travaux de la saison ; ce soir je t’enverrai une pièce de vin, tu peux y compter.» Grand Louis fait une terrible chute. Il y eut trois années de fertilité ; grand Louis avait retiré ses deux billets des mains du père Colis, qui était mort peu de temps après. Jeanne, n’ayant plus rien à payer, vit l’aisance revenir chez elle et put faire des économies. Nannette avait quatorze ans ; elle savait parfaitement lire, écrire et compter, et tenait la maison aussi bien que sa mère, qui pouvait alors travailler pour les autres tous les jours. le curé ; Paul allait à l’école et apprenait bien ce qu’on lui enseignait ; mais son caractère ne s’améliorait pas. Il faisait la désolation de sa famille, pour laquelle il ne semblait pas avoir la moindre affection. Un jour que Jeanne fanait du sainfoin pour le père Tixier, elle entendit un grand bruit du côté de la ferme ; chacun courait et criait. Se doutant bien qu’il était arrivé quelque malheur, elle courut ainsi que les autres femmes. En arrivant auprès de la maison, elle vit tout le monde rassemblé, et elle s’avança pour voir aussi. On était si occupé que personne ne fit attention à elle. Tout à coup elle poussa un grand cri : c’est qu’elle venait de voir son mari étendu par terre, sans connaissance et la tête toute fracassée. Elle se jeta sur lui sans pouvoir dire un mot. le curé, qui vit tout de suite qu’il n’y avait pas de remède ; il dit pourtant qu’on allât promptement chercher un médecin. On raconta comment le malheur était arrivé : grand Louis était monté sur l’échafaud de la grange pour ranger ce qui restait de l’ancien fourrage et faire de la place au sainfoin nouveau ; une planche ayant basculé, il était tombé sur la roue d’une charrette qu’on avait remisée là, et il s’était crevé la tête. On posa le pauvre blessé sur une civière où l’on avait étendu un lit de plumes, et on le porta chez lui. Sa femme le suivait suffoquée par les larmes. le curé lava la plaie et la banda en attendant le médecin. On fit respirer du vinaigre à grand Louis, il ouvrit les yeux et rencontra ceux de Jeanne qui le regardait en pleurant. « Ma pauvre femme, lui dit-il, c’est fini, je le sens bien. Il ne faut pas trop te désoler ; dans ton malheur, le bon Dieu a eu pitié de toi en me faisant mourir tout d’un coup au lieu de me tenir au lit pendant longtemps ; tu aurais tout dépensé pour me soigner et tu serais restée dans la gêne.» Jeanne l’embrassa sans pouvoir lui répondre. Le médecin arriva, et, après avoir déshabillé le malade, il déclara qu’il avait quelque chose de rompu entièrement et qu’il ne pourrait en revenir ; il pansa pourtant sa plaie qui était affreuse, et dit en partant à M. le curé que grand Louis ne passerait pas la nuit. Le digne prêtre ne voulut pas quitter Jeanne, à qui il ne cacha pas ce qu’avait dit le médecin ; ils restèrent auprès du malade, qui était toujours assoupi. le curé récita tout haut les prières des agonisants, et Jeanne alluma un cierge à côté du lit. Vers deux heures du matin, grand Louis ouvrit les yeux et appela sa femme : « Amène-moi les enfants, que je les embrasse pour la dernière fois !» Pendant ce temps-là, Jeanne était à genoux au pied du lit, étouffant ses cris dans les couvertures. Après avoir fini, grand Louis dit : « Monsieur le curé, je vous recommande ma femme et mes enfants ; il y en a un qui lui donnera bien du mal ; soutenez-la, je vous en prie, pour l’amour de Dieu. Je suis fort attaché à Jeanne, qui a été élevée sous mes yeux ; elle est honnête et courageuse, et elle saura bien se soutenir.» Grand Louis voulut répondre, mais il eut une convulsion et mourut. Jeanne se jeta sur lui et poussa des cris déchirants, auxquels se joignirent ceux des enfants ; ce fut une scène de désolation. Jeanne fut prise d’une violente convulsion ; quand elle fut revenue à elle, le curé lui dit : « Jeanne, ce grand chagrin-là n’est pas d’une chrétienne ; c’est une révolte contre la volonté de Dieu. Monsieur le curé, vous ne savez pas tout mon malheur ! Je vais avoir un autre enfant, un pauvre petit qui ne verra jamais son père !» « C’est une raison de plus pour vous calmer, Jeanne. Vous êtes plus occupée de vous dans cette grande désolation que vous ne le croyez. Votre mari reçoit en ce moment la récompense de sa vie honnête, et il n’est plus à plaindre ; le malheur tout entier est pour vous et pour vos enfants, qui vont souffrir si vous ne vous occupez que de votre chagrin. Dieu ne veut pas que l’on néglige les vivants pour les morts : c’est là un grand péché, et je ne pense pas que vous veuillez offenser Dieu.» Jeanne fut frappée de ce que lui avait dit M. le curé ; elle se calma et fit de grands efforts pour retenir ses cris. Elle fit mettre ses enfants à genoux devant le lit de leur père pour prier Dieu. Paul finit par se rendormir, et elle le reporta sur son lit. le curé fit une lecture pieuse, et il s’en alla au jour. En passant devant le Grand-Bail, il annonça la mort de grand Louis au père Tixier, et lui dit qu’il fallait s’occuper de l’enterrement, parce que Jeanne était incapable de prendre ce soin. Maître Tixier eut un grand chagrin de la mort de grand Louis, surtout en pensant qu’il s’était tué en travaillant pour lui. Le pauvre homme était vieux et infirme, et depuis la mort de sa femme, qu’il avait perdue au commencement de l’année, il baissait tous les jours. « Ma chère fille, dit-il en entrant, voilà un grand malheur ! Qui m’eût dit, à moi qui suis si vieux, que j’enterrerais mon pauvre grand Louis ? Mais tu n’as pas tout perdu, ma Jeanne, puisque je suis encore là. Je ne te ruinerai pas pour la façon de tes terres, soit tranquille ! Je sais bien que vous serez toujours bon, maître Tixier ; mais qui me rendra mon pauvre homme que j’aimais tant ? Nous ne nous sommes jamais disputés, nous étions toujours de bon accord ; c’était un vrai petit paradis que notre ménage. Ma fille, comme c’est la volonté de Dieu que vous soyez séparés, il faut bien s’y soumettre.» Jeanne, aidée de Marguerite, ensevelit son mari avec beaucoup de courage. Le père Tixier avait tâché de l’emmener chez lui ; elle avait répondu que son devoir était de rester auprès du corps tant qu’il ne serait pas en terre, et que son chagrin ne devait compter pour rien. Mais, quand elle vit emporter la bière, elle eut encore une terrible convulsion, qui la laissa comme morte. Le chant des prêtres la fit revenir à elle, et rien ne put l’empêcher de suivre l’enterrement jusqu’au cimetière. Elle prit ses deux garçons par la main, et Louise conduisait Nannette. Tout le village les suivait, car grand Louis jouissait d’une grande estime dans tout le pays. Quelques jours après, maître Tixier vint voir Jeanne et lui dit : « Ma fille, comme tu as des mineurs, il faut faire ton inventaire. Je t’y engage, dans ton intérêt et dans celui de tes enfants, pour t’épargner toute espèce de désagréments par la suite. Mais ça va me coûter bien cher ! C’est égal, il faut le faire ; quand on suit la loi, on est sûr qu’il n’arrive rien de fâcheux. si nous ne vous avions pas payé l’année de la grêle, je serais grandement embarrassée à cette heure. Crois-tu donc que je t’aurais tourmentée ? Non, mais c’est moi qui me serais tourmentée, me voyant dans l’impossibilité de m’acquitter. Je n’aurais pas eu un seul moment de repos en me sentant des dettes.» le curé fait une remontrance à Jeanne. « Jeanne, dit un jour M. le curé, je vous trouve bien mauvaise mine ; seriez-vous malade ? Pas précisément, monsieur le curé ; mais depuis que j’ai vu mon cher défunt baigné dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille ; toutes les nuits je le vois là, étendu devant moi, et je me réveille en criant ; puis je m’agite dans mon lit pendant plus d’une heure sans pouvoir m’en retenir. Ce n’est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c’est votre esprit, qui ne peut se soumettre à la volonté de Dieu. Vous oubliez les souffrances que son Fils a endurées pour nous. Si vous y regardiez de bien près, vous verriez que vous êtes encore mieux partagée que les trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et dites-moi qui a reçu plus de grâce du ciel. De pauvre orpheline sans parents et sans pain que vous étiez, vous voilà mère de famille, logée dans la maison que vous avez fait bâtir, ayant de quoi vivre en travaillant ; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur votre chemin que d’honnêtes gens qui vous ont tous protégée. Vous avez raison, monsieur le curé ; quand vous avez passé quelques moments auprès de moi, je suis toujours plus forte pour supporter mon malheur ; mais quand je suis seule avec les enfants, il me revient tout de suite dans l’esprit, et je ne peux pas sécher mes larmes. Je vais aller à l’église demander à Dieu qu’il vous donne des forces ; il faut, de votre côté, le prier aussitôt que vous sentez votre chagrin prendre le dessus. Priez, soit chez vous, soit en travaillant chez les autres ; la prière est bonne partout, et, quand on appelle Dieu à son aide, il ne se fait pas attendre.» Jeanne eut un petit garçon, dont Mme Isaure voulut être la marraine, et qu’on appela Louis comme son père. Au bout d’un mois, elle le porta voir à maître Tixier, qui le trouva plus beau et plus fort que les autres. « Cela doit te consoler un peu, ma Jeanne. père Tixier, il ne faut pas se presser de se réjouir ; il ne marche pas encore et il peut lui arriver plus d’un malheur avant qu’il soit en état de travailler. N’as-tu donc pas assez de tes chagrins, ma Jeanne ? faut-il donc que tu t’en fasses encore d’autres ?» Le petit Louis tombe en langueur. Le père Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne ; mais, comme elle avait à payer les façons de ses vignes, l’impôt, la moisson, il lui restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d’école ainsi que les livres de Paul. Cet enfant continuait d’être dur pour sa mère et pour sa sœur. Hors de la maison, il était fort gentil ; mais là, il tyrannisait ceux qui l’aimaient le plus. Quelquefois Nannette en pleurait ; sa mère lui disait : « Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu’il ne tourne pas au mal ! Avec un esprit comme le sien, il eût été impossible de le ramener dans le bon chemin. Il est honnête garçon, Dieu merci ! il n’y a que nous qui souffrions de son mauvais caractère ; aussi m’a-t-il enlevé le peu de bonheur que Dieu m’avait laissé.» Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul ; elle le trouva bien chétif. « Jeanne, si tu étais raisonnable, tu sèvrerais Louis ; tu lui donnes de mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de mal à cet enfant. Mais, ma chère dame, il n’a pas une seule dent, malgré ses dix mois. C’est égal ; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui : Jeanne suivit son conseil : l’enfant se remit d’abord ; mais il tomba bientôt en langueur. « Si j’étais à ta place, j’emmènerais Louis à Sainte-Solange pour le faire guérir : on lui dirait un évangile, et il serait tout de suite remis. Maman, dit Nannette, les évangiles de M. le curé de Sainte-Solange valent donc mieux que ceux du nôtre ? Pourtant on peut bien dire que notre curé n’a pas son pareil sur la terre. Entends-tu ce qu’elle te dit, Marguerite ? Elle a bien raison ; les prières de notre curé, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que celles des autres ; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien ici qu’à Solange ? Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage ? Veux-tu que je te le dise ? c’est pour courir, pour s’amuser ; et puis, quand vous êtes allés là avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus : il faut que le bon Dieu les guérisse tout seul ; vous trouvez ça plus commode. Pourtant, s’il nous a donné l’instinct de nous soigner quand nous sommes malades, c’est qu’il veut qu’on prenne la peine de le faire. Tiens, voilà monsieur le curé qui vient, demande-lui ce qu’il en pense.» M le curé dit que la prière est bonne partout. « Monsieur le curé, cria Marguerite, est-ce qu’il y a du mal à faire le voyage de Sainte-Solange ? Si, en quittant votre maison pendant plusieurs jours, vous n’y laissez rien en souffrance, et que votre mari et vos enfants soient bien soignés pendant que vous n’y serez pas, vous ferez bien d’aller prier au tombeau de la sainte. Qu’est-ce que je te disais, Marguerite ? dit Jeanne ; as-tu besoin de laisser tout à l’abandon pour aller au loin prier Dieu, quand il y a une église et un bon prêtre auprès de toi ? Est-ce que Dieu n’est pas partout et ne nous entend pas toujours ? Oui, sans doute ; mais il guérit mieux à Sainte-Solange qu’ici ; c’est bien sûr. Tu crois que quand tu auras traîné ton petit malade à neuf lieues, par le froid de la nuit et la chaleur du jour, il sera mieux disposé à guérir que si tu le soignais dans ta maison ? Vous avez raison, Jeanne, dit M. le curé ; Dieu veille partout aux besoins de ses créatures. Le plus petit insecte trouve à sa portée la proie dont il se nourrit ; la moindre fleur a sa goutte de rosée. Écoutez, Marguerite, je suis loin de blâmer ceux qui vont à Sainte-Solange. Il n’y a pas de mal à faire un pèlerinage, bien au contraire ; mais si quelque chose en souffre chez vous, vous désobéissez à Dieu, qui veut que la femme s’occupe de sa maison et de ses enfants. Ma foi, c’est un grand ennui que les enfants : j’en ai cinq, c’est bien trois de trop. Peux-tu dire des choses comme celles-là, Marguerite ! c’est comme si tu souhaitais la mort de ces pauvres petits. Que dirais-tu si l’on te proposait de te débarrasser de ceux qui sont de trop ? Tu me fais peur, Jeanne ; je les aime tous de même, quoiqu’ils m’ennuient bien souvent.» le curé reproche à Marguerite d’être paresseuse. « Conviens, Marguerite, dit Jeanne, que tu as autant d’envie de courir que de prier au tombeau de sainte-Solange. petite Jeanne, c’est bien amusant de voir tout ce monde ! Ainsi, c’est pour voir du monde que tu fais faire à ton enfant neuf lieues pour aller et autant pour revenir, et que tu laisses les autres tout seuls avec leur père, qui ne pourra pas s’en occuper, forcé qu’il est de gagner ses journées ; ils n’auront point de soupe à manger, ni les uns, ni les autres, et leurs lits ne seront pas faits ; puis tu seras si lasse en revenant, que tu ne pourras rien faire le lendemain. Écoutez bien ce que vous dit Jeanne, ajouta le curé ; vous n’êtes pas travailleuse, et, si Claude était malade seulement pendant huit jours, il faudrait envoyer vos enfants mendier. Si vous étiez bien propre, bien courageuse ; si, au lieu d’aller causer dès le matin avec vos voisines, vous faisiez votre ménage et que vous eussiez soin de tenir vos enfants propres, ils se porteraient bien et vous n’auriez pas la douleur de les voir dans un si triste état. Dieu bénit le travail, parce qu’il nous a tous faits pour travailler, et c’est une bonne manière de le prier que d’avoir du cœur à son ménage. Si vous désirez des neuvaines pour guérir votre enfant, je les ferai pour vous, moi ! Vois donc, Marguerite, si tu mérites qu’on soit si bon pour toi ! Allons, dis-nous la vérité : es-tu contente quand tu as couru toute la journée, un enfant sur les bras, au lieu de veiller à tes affaires ? Non, ma Jeanne ; c’est bien vrai que je ne suis pas contente ; je sens au-dedans de moi quelque chose qui me gêne, qui me tourmente. Et quand tu as bien travaillé toute la journée, que tu es à souper avec ton homme et tes enfants, et que tu as ton gain dans ta poche, que ressens-tu ? Jeanne, je suis légère comme l’oiseau ; je vas, je viens, je chante, j’embrasse les petits. le curé, ce quelque chose qui n’est pas content au-dedans de vous quand vous ne faites pas votre devoir, et qui chante quand vous avez bien travaillé, c’est la conscience, c’est la voix de Dieu qui parle dans votre cœur. Si vous l’écoutiez, vous seriez toujours heureuse, et il y aurait plus d’aisance dans votre maison. Monsieur le curé, c’est que, quand il me prend envie de faire quelque chose, je le fais tout de suite sans en penser plus long. J’en suis fâchée après, mais c’est plus fort que moi ; il faudrait que Jeanne fût toujours à mon côté. Comme elle ne peut quitter sa maison ni son ouvrage pour s’occuper de vous, ce sera moi qui irai tous les matins, avant de dire ma messe, voir si vous êtes en bonne disposition de travailler. Monsieur le curé, dit Jeanne, vous ferez là une grande charité ; Marguerite n’est pas plus mauvaise qu’une autre ; mais je le lui ai déjà dit, si elle continue, il lui arrivera malheur.» le curé veut placer Sylvain en ville. Jeanne dit un jour à M. « Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bontés, vous en faites un monsieur ; il serait bien temps qu’il s’occupât de cultiver nos terres ; il en sait plus long qu’il ne lui en faut ; qu’il apprenne donc à présent à manier la charrue. Jeanne, cet enfant est si doux et en même temps si délicat, que je ne puis m’habituer à penser qu’il passera sa vie à piocher la terre. N’y a-t-il pas mille autres manières de gagner son pain ? Il est très-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son âge, car il a bien profité de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais le placer chez un notaire de mes amis, à qui j’en ai déjà parlé. Croyez-vous, monsieur le curé, qu’il puisse être heureux en ville, où il n’aura personne pour l’aimer ? les gens chez qui je le placerai lui serviront de famille ; c’est une maison honnête, où il sera bien tenu et ils ne lui donneront que de bons exemples. Monsieur le curé, vous en savez plus long que moi là-dessus ; mais j’aurais mieux aimé qu’il restât paysan comme son père ; c’est encore l’état qui donne le plus de bonheur et où on est le moins exposé à mal faire. Jeanne s’occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain ; elle fit refaire à sa taille les plus beaux habits de son père, et M. le curé le mena chez son ami le notaire. Jeanne s’aperçoit que le petit Louis sera un enfant simple. Louis avait trois ans ; sa santé s’était raffermie et il était devenu très-fort ; il parlait peu, et ce qu’il disait ne ressemblait pas aux propos des autres enfants ; ses yeux étaient grands, mais tout singuliers. Il courait après tout ce qui brillait pour s’en saisir. Il s’était brûlé plus d’une fois à la chandelle, et plus d’une fois aussi il avait retiré du feu le bois enflammé pour jouer avec ; enfin, un jour il s’était jeté dans le ruisseau pour prendre le soleil qu’il voyait dans l’eau. Sa mère, ou bien sa sœur, ne le quittaient plus, de peur d’accident. Jeanne dit à la marraine de l’enfant : « Je ne peux plus m’abuser, madame, mon pauvre Louis sera simple toute sa vie, si même il ne devient pas idiot tout à fait. Tu n’en sais rien encore, Jeanne ; il pourra devenir un homme comme les autres ; pense donc qu’il est bien jeune ! Madame, je ne peux pas m’y tromper, parce que ce n’est pas la première fois que je vois des simples ; il sera toute sa vie l’enfant du bon Dieu ; je ne pourrai pas le quitter un instant. Ma pauvre Jeanne, c’est une grande épreuve que le ciel t’envoie. J’en ai du chagrin, madame, mais je n’en murmure pas ; les enfants simples ont une âme comme les autres, et ils n’offensent jamais le bon Dieu. Puis il m’aime tant, le pauvre innocent ! Jeanne, si tu ne peux plus travailler à cause de Louis, donne-moi Nannette, j’en aurai soin comme si elle était ma fille ; elle ne te coûtera plus rien à nourrir : au contraire, elle pourra t’aider avec ce qu’elle gagnera chez moi. Merci, ma chère dame ; j’aurai bien de la peine à m’en séparer, car elle aime mon Louis quasi plus que moi ; mais nous sommes trop de deux femmes dans la maison, et je serai bien heureuse de la savoir avec vous.» Nannette a un grand chagrin de quitter sa mère. A peine Mme Isaure fut-elle partie, que Nannette, qui pleurait dans l’autre chambre, parce qu’elle avait tout entendu, se mit à éclater : « Ma chère mère, il faut donc nous séparer ! je ne le pourrai jamais ; j’en mourrai, bien sûr. Ma pauvre fille, tu n’en mourras pas. Quand j’ai perdu ton père, je ne suis pas morte, parce que j’ai pensé à vous, mes enfants ; et tu penseras à moi pour te donner du courage. Mais, c’est si dur d’aller chez les autres ! Il est sûr qu’il vaut mieux rester avec ses parents, quand on le peut, que d’aller dans la meilleure des conditions. C’est le malheur qui nous force à nous quitter, ma Nannette ; mais ce ne sera pas pour toujours. Nous sommes trop de bouches ici, et puis je ne peux rien acheter pour ta toilette ; au lieu que tout ce que tu vas gagner sera pour toi, ma fille. Et pour vous aussi, ma chère maman. Mais je ne pourrai jamais vivre sans vous voir. Si, ma fille ; tu auras beaucoup d’ouvrage et tu penseras moins à nous. Mme Isaure est bien bonne ; ce ne sera pas une maîtresse ordinaire pour toi : c’est elle qui m’a donné le premier argent que j’ai touché, qui m’a appris tout ce que je sais ; elle m’a toujours protégée ; tu seras même mieux auprès d’elle qu’auprès de moi, et tu l’aimeras bien vite, je t’en réponds.» Mais Nannette ne se consolait point ; sa mère lui dit : « Mon enfant, va voir M. le curé ; il a de bonnes paroles pour toutes les peines, et tu prieras Dieu avec lui.» le curé fit dîner Nannette à sa table, et la ramena le soir à sa mère. « N’est-elle pas bien heureuse, dit Jeanne, dans notre malheur, de trouver une place tout près de nous et chez des gens que nous aimons tant ? Oui, Jeanne, et elle le comprend maintenant ; je vous promets qu’elle sera bien raisonnable. Nannette, nous irons demain chez Mme Dumont pour savoir quand on aura besoin de toi ; si tu as les yeux gonflés, elle croira que tu as oublié ce qu’elle a fait pour nous. Ma mère, je vais mener notre vache aux champs, ça me remettra un peu.» Mme Isaure caresse l’enfant simple de Jeanne. Le lendemain, après midi, Jeanne et Nannette s’habillèrent, ainsi que Louis, et elles allèrent chez Mme Dumont. Mme Isaure était dans le jardin, et avait une écharpe rouge. Louis courut à elle, la lui arracha, et se la mit autour du corps avec une joie bruyante. « Excusez-le, ma chère dame, dit Jeanne, il ne sait pas ce qu’il fait. Pauvre petit, dit Mme Isaure en le prenant dans ses bras, comme il est beau !» Elle lui fit cueillir un abricot, dans lequel il mordit avec avidité ; puis il appela sa mère et sa sœur pour leur en faire manger. « Il est d’un grand cœur, madame, dit Nannette ; s’il a quelque chose de bon, il faut que tout le monde y goûte.» Madame Isaure le mena dans sa chambre, lui donna des jouets et l’embrassa plusieurs fois, car il était vraiment charmant ; il la regarda longtemps, puis il se jeta dans ses bras et pleura sur son épaule ; elle ne voulut pas qu’on le dérangeât, et il s’endormit. « Veux-tu venir demeurer avec moi, Nannette ? Oui, madame, j’en serai bien contente. Mais tu dis cela en pleurant, mon enfant ; je ne veux pas te contrarier ; si tu ne peux pas t’y décider, n’en parlons plus. madame, dit Jeanne, nous ne nous sommes jamais séparées, et il ne serait pas naturel qu’elle quittât la maison sans chagrin ; mais, je vous l’assure, elle vient de bonne volonté ; vous savez bien que je ne voudrais pas la contraindre. Quand désirez-vous qu’elle entre à votre service ? Alors, madame, si vous ne vous fâchez pas, elle restera chez nous jusqu’après la moisson. J’ai été demandée pour faire le pain et la cuisine aux moissonneurs de la Tréchauderie ; je voudrais bien ne pas perdre cette occasion de gagner un peu d’argent. Nannette gardera ses frères et leur fera la soupe. Je ne viendrai que pour coucher le soir, et encore faudra-t-il que je reparte à trois heures du matin. Mais, Jeanne, tu vas te tuer à ce métier-là. Je ne peux pas faire autrement ; les enfants sont trop jeunes pour les laisser coucher seuls à la maison. Ne t’en inquiète pas ; notre vieille bonne ira coucher avec Nannette ; et toi, tu ne seras pas obligée de faire une lieue matin et soir.» La vieille bonne mène souvent les enfants au château. Pendant l’absence de Jeanne, qui ne revenait que le samedi au soir, la vieille bonne, qui l’avait vue toute petite et qui l’aimait beaucoup, emmenait souvent les enfants au château. Elle faisait travailler Nannette avec elle, tout en gardant Louis. Lorsque cet enfant voyait sa marraine, il se couchait à ses pieds et roulait sa tête sur ses genoux ; d’autres fois, il prenait ses belles boucles blondes et les baisait, ainsi que ses mains blanches. S’il survenait quelqu’un qu’il ne connût pas, il allait se blottir sous quelque meuble. Nannette s’habitua ainsi à être séparée de sa mère, et elle lui dit en la quittant tout à fait : « Je viendrai vous voir bien souvent, ma chère maman. Ma fille, les maîtres ne se soucient guère de ces visites-là ; viens le dimanche seulement.» Jeanne cessa tout à fait d’aller en journée ; elle entreprit d’apprendre quelque chose à son petit Louis, qui passait des heures entières à la regarder sans rien dire. Elle avait bien de la peine à captiver son attention ; pourtant, quand elle le tenait par la main en lui adressant la parole, il semblait la mieux comprendre, surtout si elle lui parlait des anges et du bon Dieu, et il revenait souvent sur ce sujet. Il grandissait beaucoup et promettait de devenir fort comme son père. Paul était toujours mauvais pour sa mère ; quelquefois pourtant, touché de sa douceur, il lui disait les yeux humides : « Que vous êtes donc bonne, ma pauvre mère !» Mais ces bons moments étaient rares et duraient peu. Il apprenait bien ce qu’on lui montrait à l’école, et, de ce côté du moins, Jeanne n’avait pas à se plaindre de lui. Il y eut une année pluvieuse : les grains mûrirent mal et les fourrages furent de mauvaise qualité. Le père Tixier, qui avait coutume de venir causer souvent avec Jeanne, était mort dans l’hiver. Le Grand-Bail était resté à Étienne Durand, et il fallut que Jeanne payât le labourage de ses terres ; elle se trouva dans une grande gêne ; mais, comme elle ne se plaignait pas, personne n’en sut rien ; il n’y eut que M. le curé qui vit clair dans sa position. Sa vache mourut pour avoir mangé de mauvais fourrage, ce qui fut une grande perte pour elle ; il ne lui restait pas assez d’avance pour en acheter une autre, parce que, le blé étant cher, il fallait garder son argent pour en avoir. Elle avait employé les économies qu’elle avait faites depuis son veuvage à acheter un bon pré dont elle venait d’achever le payement. On lui offrit bien des cheptels ; mois, comme elle savait que son fourrage était malsain, elle ne voulut pas risquer le bétail qu’on lui confierait. Elle passa un hiver difficile et plein de privations, et Paul ne fut pas toujours raisonnable ; il murmurait souvent contre sa mère. Sylvain eut un congé de huit jours au printemps, et il fut très-content de revenir chez lui. Il paraissait satisfait de sa position ; ses camarades se moquaient bien un peu de ses chemises de grosse toile, mais il ne les écoutait pas ; et, comme il était travailleur et rangé, son patron l’aimait beaucoup. Il rapporta à sa mère une soixantaine de francs qu’il avait gagnés dans l’étude, et il lui dit qu’il allait avoir cinquante francs d’appointements par mois. « Je vais être riche, ma bonne mère, et il n’y aura plus de mauvais hivers pour vous. Mon Sylvain, je vais t’acheter des chemises de calicot et te les faire tout de suite. Non, ma mère, cet argent-là est pour vous avoir une vache. Je sais que Nannette va vous en apporter autant au moins. Mais il me semble, Paul, qu’il est temps de quitter l’école, et que tu peux travailler à notre bien maintenant. Moi, je ne veux pas être laboureur, dit Paul ; il me faut un état qui me convienne, et, si l’on veut me mettre chez le maréchal du bourg, je veux bien commencer à travailler. J’y vais quelquefois entre les deux classes, et je tiens les pieds des chevaux pendant qu’il les ferre ; il dit que je suis un luron, et que, si je veux travailler dans sa boutique, il me prendra avec plaisir. Ce n’est pourtant pas raisonnable, Paul, dit sa mère ; les journées me ruinent, et, si tu travaillais pour nous, je pourrais t’acheter ce dont tu as besoin. Je vous dis que je veux être maréchal, pour voir du pays quand je serai grand et faire mon tour de France. Je saurai bien gagner de l’argent, soyez tranquille ! je ne vous en demanderai jamais. Mon Sylvain, veux-tu aller t’arranger avec le père Maurice ?» Sylvain fit ce que lui disait sa mère, et il revint dire que le père Maurice, le maréchal, prendrait Paul pour deux ans de son temps, et qu’il lui en avait fait l’éloge. Ainsi, Paul, tu y entreras à la fin de ton mois d’école.» On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s’était perdu. Un jour que Jeanne filait, assise dans sa galerie, elle vit passer Marguerite, qui courait comme une folle. « Où vas-tu si vite ? Je cherche Pierre, le frère de mon homme, qui est perdu.» Jeanne ne fit pas grande attention à ce que Marguerite lui disait, parce quelle la connaissait pour une tête éventée. Deux jours après, Marguerite vint lui dire d’un air effaré qu’on venait seulement de trouver Pierre. « Viens donc le voir tout de suite chez nous ; ma Jeanne ; il est comme mort. Dans la grande luzerne d’Étienne Durand.» Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre étendu sur un lit, sans mouvement ; elle lui frotta les tempes avec du vinaigre et lui en fit respirer ; puis elle défit sa cravate, et lui lava le visage et les mains avec de l’eau fraîche. Il ouvrit les yeux ; son pouls était si faible, qu’on le sentait à peine. « J’ai faim, dit-il bien bas. s’écria Claude, il meurt de faim !» Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit qu’il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c’était dangereux, et qu’on allait lui faire de la soupe au lait. « Mais je n’ai pas de lait, moi, dit Marguerite. Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t’en refuseront pas. Mais pourquoi Pierre s’en est-il allé comme ça ? Je vas vous dire, Jeanne : il a un grand mal à la jambe depuis plus de quatre ans. Il l’a caché à notre défunte mère pendant bien longtemps. Elle le voyait dépérir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s’en vint chez nous. A force d’être tourmenté, il a fini par faire voir son mal. Notre mère l’a fait rester au lit et l’a guéri. Il s’est encore placé au moulin du bourg ; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s’en est pas vanté. Mais cette année, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture, il a laissé tomber un poinçon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand trou ; depuis ce temps-là, il est chez nous sans travailler. Mais on ne le voyait jamais. C’est qu’il se cachait, le pauvre garçon, comme s’il eût fait un mauvais coup. Pourquoi donc n’en avoir pas parlé à M. Êtes-vous simple aussi, vous, Claude, de l’avoir écouté ! Ce n’est pas tout, Jeanne ; il a voulu se détruire déjà deux fois, parce qu’il s’imaginait nous être à charge. Je l’en ai empêché, heureusement, à temps ; mais je vois bien que, cette fois, il voulait se laisser mourir de faim. Savez-vous, Claude, que c’eût été une grande honte pour votre famille d’avoir un homme qui se serait tué ! Sans compter que c’est un grand péché que de se donner la mort.» Pierre prie Jeanne de le guérir. Jeanne, vous qui savez tant de choses, vous pouvez bien me guérir, si vous le voulez, demanda Pierre. Maman, dit Louis, il ne faut pas le guérir. Parce que tu n’aimes pas le bon Dieu. Qui est-ce qui t’a dit ça ? Personne ; mais tu as voulu te tuer pour ne pas souffrir, et le bon Dieu ne t’aime plus. c’est Dieu qui parle par la bouche du pauvre simple.» Pendant ce temps-là, on avait fait la soupe au lait, et Pierre la mangea. « Pierre, dit Jeanne, pourquoi, dès le commencement de votre mal, n’êtes-vous pas allé chez M. le curé, qui est si habile et si secourable ? Jamais je n’aurais osé lui montrer mes jambes. Et vous avez mieux aimé offenser Dieu en cherchant à vous détruire, et rester à la charge de votre frère, qui n’est déjà pas trop à son aise ! Je veux bien vous soigner, mais seulement quand M. le curé aura vu votre jambe. le curé, ayant développé la jambe, fut effrayé de l’état de la plaie ; Pierre, qui s’en aperçut, lui dit : « N’est-ce pas, monsieur le curé, que je ne guérirai jamais ? Je ne vous cache pas, mon garçon, que ce sera long et difficile : un mal peut toujours se guérir quand il est pris à temps ; mais, quand on le garde pendant des années sans y rien faire, c’est quelquefois impossible. Il vous faudra une grande patience et une grande docilité pour guérir.» Et il lava la plaie avec soin, la pansa avec de la pommade camphrée étendue sur de la charpie, et il la saupoudra auparavant avec du camphre en Poudre. « Je viendrai vous panser tous les jours, dit-il en s’en allant. Il faut vous coucher tôt, vous lever tard, et, quand vous serez levé, vous tiendrez votre jambe étendue sur une petite chaise ; si vous la posez par terre, je n’en réponds pas.» Il faisait un beau clair de lune quand Jeanne et M. Le petit Louis donnait la main à M. Il s’arrêta et dit en montrant le ciel et les étoiles : « Qui a fait tout ça ? Mon enfant, lui dit sa mère, je t’ai répété bien des fois que c’était Dieu qui avait fait tout ce qui est au ciel et sur la terre.» L’enfant quitta la main de M. le curé et se mit à genoux. « Je veux voir Dieu, dit-il, je veux lui parler.» Ils étaient devant la porte de la cure, et ils y entrèrent tous les trois ; M. le curé prit le pauvre simple sur ses genoux et lui dit : « Mon petit Louis, le bon Dieu ne se voit pas avec les yeux du corps ; mais l’on sent qu’il est partout. Quand tu restes des heures entières à regarder tes roses pousser, c’est lui qui les déploie et les fait sortir si belles de leurs boutons ; c’est lui aussi qui leur donne cette bonne odeur que tu aimes tant. Quand tu donnes un morceau de pain à un pauvre, c’est lui qui te met le contentement dans le cœur ; et si tu embrasses ta mère, c’est encore Dieu qui te rend heureux dans toute ta petite personne. C’est bon, dit Louis, je vas l’écouter. Vous voyez bien, Jeanne, que cet enfant n’est pas aussi malheureux que vous le croyez ; il comprend Dieu.» Quelques jours après, Jeanne alla voir Pierre ; elle trouva Marguerite qui travaillait devant sa porte. « Marguerite, lui dit-elle, il ne me semble guère naturel que Pierre ait voulu se détruire à trois fois différentes ; il a son tiers dans votre maison et dans votre champ, et il lui reste bien un peu d’argent de ses gages. Je parierais que tu lui as dit quelque chose. mon Dieu, pas grand’chose, va, Jeanne ! Je lui disais qu’il était au bout de son argent, et que, quand il n’en aurait plus, nous ne pourrions pas le garder, parce que nous étions déjà trop dans la maison. Lui disais-tu ces belles choses-là devant Claude ? il est bien bon, Claude, mais il m’aurait donné une bonne tape, s’il m’avait entendue parler comme ça à son frère. Et tu as eu le cœur de dire des choses pareilles à cet infirme, au frère de ton homme ! Il ne te rendait donc pas quelques services ? Si fait : il chauffait le four et enfournait le pain ; il faisait des mues et des paniers que je vendais à la ville, où le meunier me les conduisait ; enfin, il s’occupait toujours ; il gardait aussi les petits et leur faisait des amusettes. Et tu as pu lui reprocher le pain qu’il mangeait et qu’il gagnait bien, ma foi ! Marguerite, je mourrais de honte si j’étais à ta place. Si Pierre s’était détruit, tu en aurais répondu devant Dieu. Jeanne, tu me fais toujours peur ; je ne suis pourtant pas méchante. C’est vrai, tu n’es pas méchante au fond ; mais c’est pire que si tu l’étais, parce que tu ne penses jamais ni à ce que tu dis ni à ce que tu fais.» Pierre guérit au bout de trois mois. Quand la plaie fut fermée, M. « Maintenant, mon ami, il ne faut plus penser à cultiver la terre, cherchez un autre moyen de gagner votre vie. Que voulez-vous donc que je fasse, monsieur le curé ? Apprenez un état qui ne fatigue pas vos jambes. Mais j’ai vingt-cinq ans ; et il est bien dur à mon âge d’entrer en apprentissage. Il serait encore plus dur d’aller mendier, mon cher ; le mal ne se fait jamais, en ce monde, que la punition ne le suive tôt ou tard. Vous avez manqué de confiance en Dieu et en votre mère, qui représentait pour vous sa providence sur la terre, et vous voilà incapable de travailler comme tout le monde. Il n’y a donc pas à murmurer, puisque vous êtes l’auteur de votre mal ; et, quoique vous soyez guéri, rappelez-vous que vous ne vous servirez jamais de vos jambes comme vous le faisiez auparavant sans qu’elles redeviennent malades.» le curé fut sorti, Marguerite dit à Pierre : le curé dit ça ; mais tu peux bien aller à la charrue, à présent que tu n’as plus de mal.» Pierre, qui se sentait fort, se loua comme laboureur. Mais, au bout d’un mois, il revint chez son frère, plus malade que la première fois. Marguerite alla trouver Jeanne, et lui dit : « Il faut pourtant que tu ailles chez M. le curé pour le prier de venir voir Pierre, qui est revenu ; moi, je n’oserais pas. est-ce qu’il est encore malade ? le curé, qui recula en voyant les deux jambes de Pierre. vous n’avez donc pas tenu compte de ce que je vous ai dit ? quand j’ai vu, monsieur, que vous m’aviez si bien guéri, j’ai cru que je pouvais travailler comme les autres.» Jeanne regarda Marguerite, qui rougit et détourna la tête. « Pierre, je vous l’ai déjà dit, on est toujours puni quand on fait mal. Vous n’avez pas voulu me croire, moi, votre pasteur, et qui vous ai soigné si longtemps ; aujourd’hui, je ne puis plus vous guérir, parce qu’il vous faut des soins et une nourriture que vous ne pourrez pas trouver chez votre frère. Je vais tâcher de vous faire entrer à l’hôpital de Bourges. Oui, Pierre, à l’hôpital ; vous y serez bien traité ; je vous recommanderai aux sœurs et à M. l’aumônier, qui s’occuperont de vous trouver un apprentissage quand vous serez guéri. Je ne vois que trois états qui vous conviennent : tailleur, cordonnier ou tisserand ; encore les jambes fatiguent-elles trop dans ce dernier métier. Monsieur le curé, j’aimerais l’état de tailleur ; je sais tenir une aiguille, parce que je fais des chapeaux de paille, et je sens que je n’y serais pas maladroit.» Le petit Louis ne connaît pas le danger. Longtemps après, un jour que M. le curé était chez Jeanne, on entendit crier sur le chemin. Ils se mirent sur la galerie pour voir ce qui occasionnait ce bruit. C’était une petite fille qui courait après sa vache, que les taons avaient mise en furie. La bête allait passer sur le corps des deux filles de Marguerite, qui venaient de chercher de l’herbe pour leur chèvre, quand Louis, qui était descendu sans que sa mère le vît, lui sauta aux cornes comme elle baissait la tête, et la retint sans bouger. Quoiqu’il n’eût que dix ans, on lui en eût bien donné quatorze pour la taille et la vigueur. Jeanne, qui en voyant cela était plus morte que vive, eut le sang-froid de prendre une corde avant de descendre ; elle l’attacha aux cornes de la vache, pendant que M. le curé liait l’autre bout à une de ses jambes, et Louis la laissa aller. « Mon cher enfant, dit Jeanne toute tremblante et en l’embrassant, tu te serais fait tuer ! Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse auprès du bon Dieu que de vous gêner sur terre, moi qui ne suis bon à rien ? Il me dit souvent des choses semblables, pourtant ! le curé, chacun a sa place dans le monde, suivant les desseins de Dieu ; si tu étais mort par ta faute, il n’eût pas été content de toi. Mais cette mauvaise bête allait renverser les petites filles ; il fallait bien l’arrêter. Tu es un brave garçon, Louis ; tu verras Dieu un jour comme tu me vois. Bien sûr ; je te le promets.» Et les yeux de l’enfant brillèrent comme des étoiles. Jeanne mène Louis chez sa marraine. Jeanne mena Louis chez sa marraine et lui raconta ce trait de courage, pendant qu’il était occupé à regarder les belles fleurs qui étaient plantées devant les croisées. « Ma bonne Jeanne, cet enfant est une grande charge pour toi. Si tu le voulais, je le ferais placer aux Incurables d’Issoudun, et il y serait fort heureux, je t’assure. non, madame, il n’y serait pas heureux ! Vous ne sauriez croire combien cet enfant a besoin d’être aimé ; il est tout cœur. Tant que j’aurai une bouchée de pain, je la partagerai avec lui ; et si je n’en avais plus, j’irais en demander pour lui en donner. Je l’aime pour tout le monde ; j’en suis occupée la nuit comme le jour ; il n’a pas pu prendre d’heures réglées pour ses repas ; il demande du pain quand il est couché comme s’il était levé. J’entends souvent dire que Dieu me ferait une grande grâce s’il me le reprenait ; rien ne me fait plus de peine qu’un propos semblable ; et comme on se trompe ! J’ai mis tout mon bonheur en lui ; il sent quand je souffre, et alors il devient triste. Je n’ai pas besoin de lui conter mes chagrins ; on dirait que ma tristesse coule dans son cœur « tant il me fait d’amitiés» s’il me sent de la peine ; il me manquerait encore plus que mes autres enfants, qui peuvent se passer de moi. Tout son esprit est dans son cœur. Enfin, que voulez-vous que je vous dise, ma chère dame ? c’est tout le portrait de son père. Qu’en comptes-tu donc faire alors ? Il travaille un peu au jardin ; il est très-fort, et peut-être un jour pourra-t-il labourer. Je suis si habituée à le voir tel qu’il est, que je n’en suis plus chagrinée ; quelquefois il passe des heures devant ses rosiers, car il aime beaucoup les fleurs, et surtout les roses. On dirait qu’il les regarde pousser. Je serais heureuse avec lui si je ne craignais pas qu’il ne mît le feu sans le vouloir ; c’est pourquoi je ne le laisse jamais seul à la maison.» Pendant que sa mère parlait, Louis était rentré et s’était approché du piano. Comme il touchait à tout, il avait posé un doigt sur une touche, qui rendit un son. Il fut ravi et poussa un petit cri de joie ; il recommença, et les touches lui répondaient toujours. « Est-ce qu’il aime la musique ? beaucoup, madame ; du plus loin qu’il entend une cornemuse, il prête l’oreille ; il est d’abord joyeux comme tout à l’heure, puis il finit toujours par pleurer.» Mme Isaure se mit au piano et joua un air bien doux et un peu triste. Louis la regardait avec des yeux brillants, puis il se mit à genoux comme s’il priait Dieu. Quand elle eut fini, il se coucha à ses pieds et pleura. Sa marraine lui joua aussitôt un air plus gai pour le remettre un peu ; mais il se leva subitement, et, lui arrêtant le bras, il s’écria : pas ça, marraine, pas ça, l’autre !» On l’emmena dans le jardin pour le distraire, car Jeanne avait peur qu’il ne se rendît malade ; elle ne l’avait jamais vu dans un pareil état. Solange demande Nannette pour son garçon A quelque temps de là, Solange, des Ormeaux, vint trouver Jeanne et lui dit : « Veux-tu donner ta fille à mon Jean ? Depuis qu’il est revenu de l’armée, il ne pense qu’à elle ; il dit qu’il n’y a pas une fille pareille ; que, si elle le refuse, il ne se mariera pas. Ma Solange, il faut d’abord savoir ce qu’en dira Nannette. Peut-être ne se souciera-t-elle pas de demeurer à la campagne, maintenant qu’elle a tâté de la ville ? Tu te trompes, Solange ; je sais qu’elle ne sera heureuse que quand elle vivra auprès de moi ; la pauvre enfant me donne plus de la moitié de ses gages pour payer les façons de mes champs ; car moi je ne peux plus rien gagner à présent, et je crois bien qu’elle n’a pas de grandes épargnes. Ce n’est pas pour son argent que mon garçon la veut ; tu sais qu’il était le filleul du père Jusserand, qui lui a acheté un remplaçant au bout de quatre ans de service, parce qu’il voulait le voir avant de mourir ; il lui a légué en mourant quinze cents francs d’argent, et, avec les champs que nous lui donnerons en mariage, il aura de quoi vivre en travaillant. Mais, Solange, Nannette ne voudra qu’un homme qui vive dans notre maison et cultive nos terres. Justement, c’est le désir de Jean. Il faut te dire aussi que je voudrais bien ne pas faire encore mes partages, à cause de mes deux mineurs, parce que les frais nous ruineraient. Ne t’inquiète pas de ça, Jeanne ; tout le monde sait comment tu as gouverné ton bien depuis la mort de ton pauvre homme. Vous resterez tous ensemble, et, quand tu auras un bon ouvrier dans ta maison, tu seras enfin à ton aise. Ce n’est pas tout encore, Solange : j’ai mon petit Louis, qui pourrait bien ennuyer ton garçon. Nannette l’aime comme moi, et si Jean ne pouvait l’endurer à la maison, elle serait malheureuse, et moi j’en sortirais ; car, pour rien au monde, je ne voudrais me séparer de mon pauvre simple. Ton petit Louis, qui est fort comme quatre, plaît beaucoup à Jean ; il dit que les enfants simples sont plus près du bon Dieu que les autres. Il en parlait encore ce matin et disait qu’il se chargeait de lui apprendre à labourer, et qu’il était bien sûr d’y réussir. Ainsi, sois tranquille de ce côté. puisque nous sommes d’accord sur tout, il faut que tu ailles chez Mme Dumont, dire à Nannette que j’ai besoin de lui parler, et nous saurons tout de suite ce qu’elle en pense.» Quand Nannette fut venue, sa mère lui dit : « Ma fille, la maîtresse Jusserand vient te demander pour son garçon. Oui, ma petite Nannette, dit Solange, voudras-tu bien prendre un paysan, maintenant que tu es quasi une demoiselle ? Ma mère, je ne me marierai que pour demeurer avec vous. Ma fille, Jean Jusserand veut bien vivre dans notre maison et cultiver notre bien : mais il ne faut pas penser à moi dans une affaire si importante ; je veux que tu me dises, comme devant Dieu, s’il te convient. Oui, ma mère, dit Nannette en rougissant ; Jean est plus doux et bien mieux appris que les autres garçons du bourg ; mais je n’oserai jamais dire à madame, qui est si bonne pour moi et que j’aime tant, que je vais la quitter. Embrasse-moi, ma Nannette, dit Solange ; tu ne sais pas comme je serai contente de t’avoir pour bru, moi qui dois tout ce que je vaux à ta mère !» Jeanne annonce le mariage de Nannette à Mme Isaure. Jeanne s’habilla et donna aussi ses beaux habits à Louis, qui n’en était pas trop content. « Mon enfant, c’est pour aller voir ta marraine.» Il se laissa faire sans rien dire, parce qu’il se sentait heureux auprès de sa marraine. En passant dans son jardin, il cueillit ses plus belles roses et il les donna à Mme Isaure, puis il vint se coucher à ses pieds et ferma les yeux comme s’il dormait. « Excusez-le, madame : le pauvre petit comprend que vous êtes bonne pour lui, et il ne se gêne pas plus qu’avec moi. Mais comme tu es belle ! Qu’as-tu donc à me dire ? Madame, il m’en coûte un peu de vous parler de ce qui se passe, quoique pourtant je sois sûre que vous ne vous en fâcherez pas. Il se présente un bon parti pour Nannette, qui est en âge de se marier, et je crois qu’elle aurait tort de le refuser. Comment, Jeanne, tu veux m’ôter Nannette, qui m’est si utile pour ma fille que je lui confie avec la plus grande sécurité ! Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean Jusserand, de votre métairie des Ormeaux. Il est riche, il est d’un bon naturel, il est mieux élevé que ne le sont d’ordinaire les paysans ; enfin il a tout pour lui ! puis, il veut bien demeurer avec nous et cultiver nos terres, et je suis sûre qu’il ne brutalisera jamais la pauvre créature qui dort à vos pieds. Vous comprenez, madame, que c’est une grande chose que celle-là, pour moi qui ne suis occupée que de ce pauvre enfant ! Il me semble, Jeanne, qu’à ta place j’aurais voulu mieux que cela pour Nannette, qui ne me paraît pas faite pour vivre à la campagne, je pensais que quelque jour elle se marierait à un bon ouvrier de la ville. Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons où je puisse vivre : la vôtre et celle de ma mère. Si je n’avais pas trouvé un homme qui voulût demeurer avec elle, je n’aurais pas quitté votre service. Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l’on est plus heureux en cultivant ses terres qu’en travaillant pour des pratiques qui peuvent vous quitter et vous mettre dans la gêne ; au lieu que le cultivateur, n’ayant affaire qu’à Dieu, ne murmure jamais. Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux ; mais j’aurai besoin de toi souvent encore. Madame, demeurant avec ma mère, qui soignera la maison, j’aurai la facilité de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les fois que madame voudra bien m’employer.» Mme Isaure chante pour réveiller Louis. « Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour réveiller Louis. L’effet que produit sur lui la musique est bien singulier ! Il n’est donc pas tout à fait idiot ? Non, madame ; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le donne juste, quoiqu’il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me déchirent l’âme. Quel est ce genre d’infirmité ? Je n’en sais rien, madame : c’est comme s’il ne gouvernait pas sa volonté. Quand je ne suis pas avec lui, il n’est bon à rien. Pour le faire parler un peu raisonnablement, je suis obligée de le tenir par la main pendant tout le temps qu’il parle. Il est comme les tout petits enfants, il aime tout ce qui brille. Je l’ai mené en ville : il avait envie de tout ce qu’il voyait chez les orfèvres et chez les marchands de cristaux ; il n’a aucune idée du danger ; enfin, si je le laissais faire, il donnerait tout ce qu’il y a chez nous.» Mme Isaure chanta avec sa fille un air très doux. Louis se leva, pleura, et demanda un autre air quand celui-là fut fini ; on le contenta, et, en partant, il mit les mains de sa marraine sur ses yeux trempés de larmes. Elle lui donna une timbale d’argent bien claire, ce qui lui fit oublier la tristesse que lui causait toujours la musique. « Tu boiras tous les jours dans ce gobelet, Louis, afin de penser toujours à moi. Oui, marraine, je penserai à vous qui chantez comme les anges.» Quand Jeanne fut rentrée dans la maison, elle s’occupa d’écrire à Sylvain et à Paul pour leur annoncer le mariage de leur sœur. Sylvain répondit tout de suite qu’il était fort heureux de voir sa sœur entrer dans une honnête famille et devenir la femme d’un aussi brave garçon que Jean Jusserand. Il ajoutait qu’il se faisait une grande fête de venir aux noces et de s’y retrouver au milieu de tous leurs amis. On n’avait aucune nouvelle de Paul, et Jeanne commençait à s’en inquiéter sérieusement, quand elle reçut, par occasion, une lettre du maréchal chez lequel il travaillait, à Issoudun : cette lettre renfermait celle que Jeanne avait écrite à son fils et une pièce de quarante francs. Le maréchal lui annonçait le départ de Paul, qui l’avait quitté depuis plus d’un mois, à la suite d’une contestation qu’ils avaient eue ensemble. Le malheureux garçon faisait le maître dans la boutique et brusquait les ouvriers ; il était même allé jusqu’à manquer de respect au patron, qui l’avait tancé vertement. Le lendemain matin, Paul n’ayant pas paru, l’on monta dans sa chambre, et l’on reconnut qu’il était parti dans la nuit, sans même régler son compte avec le maréchal, qui se trouvait lui devoir les quarante francs qu’il envoyait à Jeanne. Du reste, cet homme rendait le meilleur témoignage sur la probité et le travail de Paul. Jeanne fut très-affligée en voyant que son fils ne se corrigeait pas, et surtout en ne sachant plus où le prendre. Le mariage de Nannette se fit en son temps. Sylvain vint aux noces de sa sœur, comme il l’avait promis ; c’était tout à fait un monsieur, mais il ne s’en montrait pas plus fier, et il était facile de voir qu’il éprouvait un véritable plaisir à se retrouver au milieu de sa famille et de ses bons voisins. Il causait avec ses camarades d’enfance tout comme s’il n’eût jamais quitté le village. Tout cela ne consolait pas Jeanne, qui eût préféré le voir cultivateur. « Es-tu réellement heureux à la ville, mon cher enfant ? ma mère, il y a bien quelque chose à dire ! Quand, par un beau soleil, il faut que je reste assis toute la journée devant une table, j’envie le sort de ceux qui sont libres dans les champs ; mais j’éloigne ces idées-là. D’ailleurs, j’ai l’avantage de n’être jamais exposé au froid ni à la pluie, et c’est quelque chose ; vraiment, si je pouvais vous voir plus souvent, il ne me manquerait rien. Mais soyez tranquille, ma chère mère, je n’ai pas d’ambition ; aussitôt que j’aurai gagné une honnête aisance, je viendrai bâtir une petite maison auprès de la vôtre, et vous serez heureuse au milieu de tous vos enfants.» Jeanne sentit les larmes la gagner, car elle songeait à Paul. Jeanne veut céder son bien à ses enfants. « Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour vivre ; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous. Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain ; je ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent pour leurs enfants ; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d’avis (car, la dernière fois que j’en ai causé avec lui, nous étions d’accord sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre père ; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé ; et, comme l’enfant ne pourra jamais gérer son bien, c’est à ma sœur que nous ferons notre donation, en laissant l’usufruit à notre mère d’abord, et à Louis ensuite. Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c’est pour cela qu’en vous cédant tout de suite ce que j’ai, je n’aurai pas à craindre, comme tant d’autres, d’avoir à m’en repentir. D’abord, ma mère, il n’est pas dans l’ordre que les parents soient dans la dépendance des enfants : puis vous pouvez vivre plus longtemps que quelques-uns d’entre nous ; vous ne savez pas ce que seront vos petits-enfants ; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient pas raisonnables. Enfin, c’est une grande faute que de céder son bien, de n’être plus maître chez soi, où l’on doit être respecté jusqu’à son dernier jour. On s’imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et l’on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d’entre eux éprouvent un malheur, n’est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne pouvoir les secourir, et même d’être obligés de les tourmenter pour avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre ? Enfin, grâce à Dieu, nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean après la mort de Louis, c’est justice. Quand Paul sera ici, nous arrangerons cela ; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine de lui.» Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars, Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de l’autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu’on n’aurait pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n’avait pas eu de nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant qu’elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère ; elle pensait aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu’elle pour gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées, qu’elle n’entendit pas qu’on montait son escalier ; et quand, levant les yeux à un mouvement qui se fit auprès d’elle, elle vit un grand garçon à ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu’elle ne put que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil, tant il était devenu beau garçon. « Méchant enfant, lui dit-elle en l’embrassant encore, me laisser des années entières sans nouvelles ! ma mère, ne me parlez pas de cela ; j’y ai pensé plus d’une fois, et cette idée ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines. Et pourquoi ne pas nous écrire ? Je n’ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d’être devenu digne de vous.» L’heure de goûter étant arrivée, toute la famille se trouva réunie, et chacun fêta le voyageur. Louis tournait autour de son frère, et il ne consentit à l’embrasser que quand il se fut bien assuré qu’il ressemblait à sa mère. Nannette prépara un repas meilleur qu’à l’ordinaire, Jean tira du bon vin, et l’on se mit à table. «Ç’a été une triste noce que la nôtre, dit Nannette à son frère : l’inquiétude où nous laissait ton sort a gâté tout notre bonheur, et personne n’avait le cœur gai en voyant le visage désolé de notre pauvre mère. Et qu’es-tu donc devenu pendant tout ce temps ? Paul raconte ce qu’il a fait en partant d’Issoudun. « Après m’être querellé, à Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je montai à ma chambre, où je ne tardai pas à reconnaître mes torts ; mais j’étais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la nuit, quand tout le monde était endormi. Et pourquoi n’es-tu pas revenu ici ? Parce que j’étais honteux de la sottise que je venais de faire. Je commençais à comprendre que j’avais mille fois abusé de votre infatigable bonté, et je ne voulais pas recommencer. « J’allai, à Bourges, me présenter chez un maréchal, qui me demanda mon livret. Comme il n’était pas signé de mon dernier maître, il refusa de m’employer. Je commençai à réfléchir sur ma conduite inconsidérée, et, quand j’eus mangé les quelques francs que j’avais apportés, je me trouvai dans une si grande détresse, que je me décidai à casser les pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J’avais beau faire double tâche et vivre seulement de pain et d’eau, je ne pouvais parvenir à amasser la somme nécessaire pour chercher fortune ailleurs. dit Jeanne, as-tu donc été aussi malheureux que cela ? Ne me plaignez pas, ma mère ; c’est à cette misère que j’ai dû de comprendre tout ce que vous avez été pour moi. J’ai fait bien des réflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon cœur, aussi dur qu’eux, s’est amolli par le souvenir de la façon indigne dont j’avais reconnu la bonté de Dieu, qui m’avait donné une mère telle que vous pour le remplacer sur terre auprès de moi. « J’appris qu’on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce côté. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l’on s’inquiétât beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d’un travail assidu, je fus remarqué par mon chef de brigade, qui m’employa à la surveillance, et j’eus une meilleure paye. Après la campagne, ayant quelque argent à ma disposition, je résolus de reprendre mon tour de France, et l’on me délivra un livret et un certificat de bonne conduite. « Mon naturel peu endurant essaya plus d’une fois de se montrer ; alors je pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur qu’elle cessa de reparaître. Puis, en allant de boutique en boutique, j’ai bien observé toutes les différentes familles, et j’y ai rarement rencontré une femme comme vous, ma chère mère, et peu d’enfants qui valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j’avais été au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de rougeur. « J’ai promis à Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune peine ; ainsi, ma mère, ne craignez pas que je trouble à présent la paix de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime d’un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j’irai travailler dans la ville où demeure Sylvain, et je m’y établirai un peu plus tard ; car j’apporte quelques épargnes. Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frère, pour mettre quelque chose de côté ? d’ordinaire, les compagnons ne sont guère économes, et d’ailleurs l’on n’a pas toujours de l’ouvrage. Jean, depuis qu’en cassant des pierres je suis descendu dans ma conscience, j’ai voulu m’imposer une pénitence pour me réconcilier avec moi-même. J’ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de vivre durement. J’ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n’ai pas bu de vin depuis plus de trois ans. Et tu t’es tenu cette parole ? Oui, je n’y ai jamais manqué, quoiqu’il m’en ait coûté beaucoup quelquefois ; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la confiance en Dieu, on surmonte tout.» Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention, le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit : Jeanne retrouve un peu de bonheur. Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans accomplis. Sa mère lui demanda s’il avait toujours, comme Sylvain, l’intention d’abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu’il ne demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec le projet d’acte par lequel lui et Paul donnaient à leur sœur tout leur héritage, dont leur mère aurait l’usufruit, et Louis après elle. « Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de l’acte, Jean n’a pas besoin qu’on lui donne quelque chose pour me garder, car il aime le pauvre simple comme s’il était son enfant. C’est bien dit, ça, mon Louis ! s’écria Jean ; viens, mon garçon, que je t’embrasse, toi qui as vu clair dans mon cœur ! Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer ; et tu ne seras pas fâché qu’après toi la famille de Jean en profite.» Jeanne retrouva un peu de tranquillité ; sa fille, qui la laissait maîtresse à la maison, prenait l’ouvrage qu’elle trouvait à faire, et était employée la moitié de l’année chez Mme Dumont. Jean était un véritable fils pour sa belle-mère, et se montrait plein d’attentions. Il avait pris Louis en grande affection, et disait qu’il serait un jour, comme son père, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garçon, qui n’était guère guidé que par ses instincts, chérissait son beau-frère et lui était fort soumis ; car il sentait bien qu’il en était véritablement aimé. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait à ses genoux ; et, quoique la musique le fît toujours pleurer, il s’en retournait tout heureux chez sa mère, et pendant deux ou trois jours il semblait avoir l’esprit plus ouvert. Paul s’établit à la ville, où, après quelques années, il prit une boutique et épousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants dans l’aisance, et surtout en grande estime dans le pays ; elle disait quelquefois : si mon pauvre grand Louis était là, serait-il heureux de vous voir, mes enfants, si bien établis ! Ma mère, répondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille qu’il vous a laissée ; car en d’autres mains que les vôtres j’aurais mal tourné. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants ; non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s’endurcissent, au contraire, par les mauvais traitements.» Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un âge fort avancé, regrettée de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui ne l’oublièrent jamais. Le docteur Davidoff, d’un air inspiré, tournant vers les convives du prince Patrizzi son visage aux traits rudes et tourmentés, laissa, au milieu de la discussion, tomber ces surprenantes paroles : Et vous, croyez-vous à la puissance d’une suggestion répétée, qui fait entrer une idée dans votre cerveau, aiguë et persistante comme la pointe d’une vrille ? Croyez-vous que cette idée puisse influer sur votre état moral, jusqu’à modifier votre état physique, car vous me concéderez bien, n’est-ce pas, que le moral a une action souveraine et décisive sur le physique ?... Nous vous le concédons, répondit tranquillement le Napolitain. Maintenant, et c’est là que je vous attends, il faudrait conclure... À cette riposte, qui promettait une importante suite de développements à la proposition formulée par le médecin russe, parmi les gais viveurs et les aimables femmes qui venaient d’achever de dîner, dans le salon de l’Hôtel de Paris, sur la terrasse de Monte-Carlo, il y eut un instant de silencieuse stupeur. Autour de la table, somptueusement servie, et sur laquelle, dans la chaleur des lumières et la fumée des cigarettes, les fleurs se mouraient asphyxiées, des regards d’étonnement et d’ennui s’échangèrent. Puis, brusquement, protestation indignée de ces mondains arrachés à la futilité coutumière de leurs propos, et jetés dans les aridités d’une conversation scientifique, un ouragan d’apostrophes et de cris se déchaîna. Nous sommes ici pour boire, fumer et rire... C’est un cabinet particulier et point une clinique... Messieurs, je vous en prie, écoutez, c’est très curieux ! Ouvrez la fenêtre, ça pue la science ! Moi, j’aimerais mieux être au casino... J’ai rêvé que la rouge passait treize fois... En voilà une suggestion que le croupier t’a imposée ! Laura, assieds-toi sur le piano ! mes enfants, allez où vous voudrez, mais fichez-nous la paix... N’insistez pas pour que nous restions ! Vous tenteriez vainement de nous retenir... Trois ou quatre femmes et cinq ou six jeunes gens se levèrent en tumulte et demandèrent leurs manteaux au maître d’hôtel qui s’empressait. Patrizzi resta assis, souriant aux belles dames qui, avec de coquets mouvements, déplissaient leur jupes et cambraient leur corsage. Il tendit nonchalamment la main à ses amis et dit : Que chacun fasse à sa guise. Dans une heure nous allons vous rejoindre... Puis, se tournant vers le peintre Pierre Laurier, son ami Jacques de Vignes et vers le docteur Davidoff, qui n’avaient pas bougé : Continuez donc, mon cher, dit-il au médecin, vous m’intéressez prodigieusement. Le médecin russe jeta sa cigarette, en alluma une autre, et, regardant avec autorité ses trois auditeur, il poursuivit le récit qui avait été violemment coupé par les interruptions des convives maintenant éloignés. Je confesse que l’histoire que j’avais commencée devant nos amis est assez singulière et que, pour des sceptiques, elle manque un peu de vraisemblance ; mais, dans nos pays slaves, brumeux et sombres, qui semblent vraiment la patrie des spectres et des fantômes, elle n’aurait pas soulevé la moindre incrédulité.... La moitié de nos compatriotes se compose de Swedenborgistes inconscients, qui admettent, ainsi que le grand philosophe, mais sans les raisonner, les phénomènes du monde invisible, et vous affirmeriez devant eux, comme je le fais devant vous, le fait surprenant de la transmission d’une âme à un corps vivant, par la seule volonté d’une personne décidée à mourir, que vous les verriez pâlir, trembler, mais non point protester. Chez nous, on croit aux vampires qui sortent de leur tombe lorsqu’un rayon de lune en touche la pierre, on admet les apparitions révélatrices de la mort prochaine. Et, par la seule raison qu’on croit à ces miracles, on les rend possibles.... Une conviction forte est le plus puissant des fluides, et le spiritisme a pour première condition une confiance absolue. Si vous doutez, vous disent les adeptes, n’essayez pas de pénétrer nos mystères, ils demeureront pour vous immuablement insondables... Le monde des invisibles ne se révèle qu’à ceux qui aspirent ardemment à le connaître. Les railleurs et les incrédules le trouveront toujours fermé. Jacques de Vignes eut un accès de toux douloureuse, qui fit pâlir son beau et mélancolique visage ; il reprit sa respiration avec effort, et, se tournant vers le docteur, comme ranimé par une espérance secrète : Et vous avez été témoin de l’aventure ? Vous avez vu cette jeune fille renaître à l’existence, reprendre des forces, retrouver la santé, comme si la vitalité de son fiancé avait passé tout entière en elle ? Je ne discute pas la matérialité du fait, répondit Davidoff, je vous en donne purement et simplement la conséquence psychologique. Wladimir Alexievich, voyant Maria Fodorowna, qu’il adorait, s’éteindre peu à peu, ainsi qu’une lampe dont l’huile tarit, ayant consulté vainement tous les médecins de Moscou et m’ayant fait venir de Saint-Pétersbourg, moi qui vous parle, pour entendre tomber de ma bouche un arrêt de mort, eut l’idée de s’adresser à une vieille sorcière Tongouse, qui avait apporté de Nijni-Nowgorod la réputation de faire des prodiges. Il alla la consulter un soir, la veille de Noël. La damnée créature le reçut dans un bouge du faubourg, et, après s’être livrée, devant lui, à de terrifiantes incantations, elle lui donna à boire, dans une tasse de bois, un breuvage d’une odeur bizarre. Comme il hésitait elle le regarda d’un air menaçant, et dit : Tu prétends aimer une femme et la vouloir sauver, même au prix de ta vie, et tu n’oses pas seulement boire une liqueur inconnue, fût-elle du poison ?... Homme, fils d’homme, lâche comme tous les hommes... souffre et pleure comme un homme, puisque tu ne sais pas te mettre au-dessus de l’humanité ! Au même moment, Wladimir Alexievich, honteux, vida d’un trait la coupe grossière, et il lui sembla qu’il était en proie à une ivresse subite. Une chaleur délicieuse le pénétrait, et il devenait léger, léger, à croire qu’il allait s’envoler. Ses regards étaient voilés d’un brouillard lumineux, comme si, à travers un nuage, de vives clartés avaient frappé ses yeux. Son sang pétillait dans ses veines, et des hymnes séraphiques chantaient à ses oreilles. Il se sentit emporté dans des espaces immenses, et sur son front glissèrent des fraîcheurs exquises. Peu à peu, il perdit le sens des choses terrestres, et, au milieu d’un transport divin, dans une béatitude extatique, il vit s’avancer vers lui, figure céleste, une blanche et sublime apparition qui, d’une voix douce comme le chant des anges, lui dit : Tu veux racheter la vie de celle que tu aimes ? Ton âme dans son corps, et ton corps, à toi, dans la froide terre. Tu n’auras rien à regretter, puisque tu seras en elle, et que son bonheur sera la source de ta joie. Le céleste fantôme s’abolit dans les lumineuses brumes, et Wladimir Alexievich revint à lui. Il se retrouva dans le bouge de la Tongouse, près d’un feu de sapin fumeux. La vieille marmottait des paroles confuses et ne paraissait pas s’occuper de son hôte d’une heure. Épouvanté de ce qui lui avait été révélé, le jeune homme essaya de réfléchir, de se rendre compte de son étrange aventure. Il ne vit, devant ses yeux, qu’une sorcière sale et indifférente, qui l’avait mis en rapport avec les Esprits, comme le gardien d’un temple vous ouvre le sanctuaire où resplendissent les dieux. Il mit la main sur l’épaule de la vieille. Elle tourna vers lui des regards ternes, et de sa voix sardonique : Sais-tu ce que tu voulais savoir ? Par quel moyen m’as-tu enlevé la connaissance des choses du monde extérieur ? Par quel sortilège me les as-tu montrés ? Ils sont là, tout autour de toi ? Fie-toi à eux, et les délices suprêmes t’attendent ! La taille de la sorcière grandit, son visage s’embellit d’une fierté sauvage, en montrant la porte à Wladimir : Il laissa tomber à terre sa bourse, que la vieille poussa vers le foyer d’un pied dédaigneux. Elle ouvrit ses bras, comme pour une invocation dernière, et, le front rayonnant d’une flamme inspirée, elle répéta, avec un accent qui fit vibrer la poitrine de Wladimir Alexievich : Il sortit, rentra chez lui, écrivit une partie de la nuit, et, le lendemain, quand on entra dans sa chambre, on le trouva mort. Et sa fiancée revint-elle à la vie ? Elle revint à la vie, répondit Davidoff ; mais, quoiqu’elle fût charmante et adorée, elle ne voulut épouser aucun de ses soupirants, et resta fille, comme si elle eût été fidèle à un mystérieux et intime amour. Et croyez-vous à ce prodige, vous, docteur ? demanda Jacques de Vignes avec effort. Davidoff hocha la tête, et d’un ton railleur : Les médecins ne croient pas à grand’chose, dans le siècle où nous sommes. Le matérialisme a de nombreux adeptes parmi mes confrères. Cependant le magnétisme a, dans ces temps derniers, revêtu de si étranges formes que des horizons nouveaux se sont ouverts devant nos yeux. Nous côtoyons le spiritisme qui certifie l’existence de l’âme. Et admettre l’influence de la suggestion mentale sur les sujets en proie au sommeil hypnotique, n’est-ce pas être bien près de croire à un principe supérieur, qui dirige et par conséquent domine la matière ?... Vous philosophez, mon cher, interrompit le prince, et vous ne répondez pas. vous, Patrizzi, dit en riant Pierre Laurier, vous croyez à saint Janvier, et, dans les cas graves, vous invoquez la Madone ; vous portez des cornes de corail contre la jettature et vous palissez quand vous voyez un couteau et une fourchette en croix sur la nappe. Vous êtes donc une recrue toute préparée pour les diableries de Davidoff... Mais Jacques et moi, nous sommes plus coriaces et il nous faudrait quelques preuves pour nous convaincre. Ce serait pourtant bon de croire à une influence souveraine, qui pourrait rendre la vie, murmura le malade. s’attacher, même follement, à une espérance suprême ! Ne serait-ce pas le salut ? La confiance n’est-elle pas pour moitié dans la guérison ? Voilà les paroles les plus raisonnables qui aient été prononcées depuis deux heures ! Au diable vos sorciers, vos Swedenborgistes, vos apparitions lunaires et vos âmes, qui passent de corps en corps, comme le furet du Bois-Joli. Donner à un malade la certitude qu’il guérira, c’est presque infailliblement amener sa guérison, voilà la vérité !... Ainsi, prenez mon ami Jacques de Vignes ici présent, et qu’on a envoyé dans le Midi parce qu’il a attrapé un rhume ; faites-lui comprendre que son mal est chimérique, qu’il n’a point les poumons attaqués, qu’il a le plus grand tort de s’écouter, enfin démontrez-lui qu’il n’a qu’un bobo sans importance, et, supprimant la cause, vous supprimez l’effet. Ledit Jacques de Vignes est contraint de renoncer à son parler affaibli, à ses yeux languissants, à ses regards wertheriens... Il revient à la vie, au bifteck, au cigare, et aux jolies femmes... murmura Jacques, dont une toux profonde ébranla la poitrine. Que je voudrais pouvoir espérer !... J’aime la vie, et, chaque jour, je la sens qui m’échappe un peu plus... Le peintre mit la main sur l’épaule du malade, et, d’une voix amicale : Tu ne me crois pas, quand je te dis que tu n’es point gravement atteint, tu ne crois pas Davidoff, qui t’a examiné... Tu veux garder, malgré tout, ton inquiétude, et te frapper comme à plaisir ? Tu désoles ta mère, cependant, et tu fais pleurer ta sœur... Rien ne pourra donc te convaincre ? Faudra-t-il que je recommence, pour toi, ce que fit Wladimir Alexievich, et que je te passe une âme de rechange ? Je n’ai que la mienne, tu sais, et elle n’est pas bien fameuse ! Va, si je te la donne, un soir, dans un accès de spleen, je ne te ferai pas un brillant cadeau !... Mais à cheval donné on ne regarde pas la bride, et l’important c’est que tu vives, toi qui as tout pour être heureux, toi qui es aimé, toi qui serais pleuré... Tandis que moi, je peux bien sauter, tout à l’heure, de la terrasse du Casino dans la mer... Qui regrettera ce fou, qui s’appelle Pierre Laurier, ce peintre impuissant à saisir son idéal, ce joueur blasé sur les émotions du jeu, cet amant bafoué par sa maîtresse, ce viveur las de la vie ? Il ébranla la table d’un coup de poing, et, le visage convulsé par une émotion douloureuse, les lèvres tordues par un rire amer : Je suis bien bête de m’entêter à recommencer tous les matins l’existence que je maudis tous les soirs !... Allons, dit Jacques doucement, tu as eu encore quelque querelle aujourd’hui avec Clémence Villa... Quitte-la, mon pauvre ami, si elle te fait tant souffrir... dit Pierre, devenu très pâle, en appuyant, sur sa main, son front soudainement alourdi. Alors, battez-la, fit Patrizzi avec tranquillité. s’écria le jeune homme dont les yeux étincelèrent. Mais je suis un esclave, devant cette fille... Et tout ce qu’elle veut, elle me l’impose... Ses vices, ses folies, ses trahisons, je supporte tout... J’ai des envies de la massacrer... Et c’est moi que je frapperai, pour m’arracher à sa tyrannie... je suis lâche et ignoble ! Je sais qu’elle me trompe avec tout l’hôtel des Étrangers. Je l’ai surprise, l’autre jour, avec un ridicule baryton italien... Elle me ruine, elle m’avilit, elle me met plus bas qu’elle... Et je n’ai pas la force de briser ma chaîne !... Je suis vraiment bien malheureux ! Non, vous n’êtes pas malheureux, dit le docteur, vous êtes malade... Il est dix heures, fit Jacques de Vignes. Couvrez-vous bien, dit le prince, car les nuits sont fraîches. Le peintre aida son ami à passer son pardessus, il l’enveloppa dans un plaid, et, au bas de l’escalier du restaurant, d’une voix encore vibrante de sa douleur : Bonsoir, et tu sais : compte sur mon âme. Le docteur Davidoff mit Jacques de Vignes en voiture, ferma la portière et dit au cocher : «Allez !» Puis, ayant écouté, un instant, le roulement des roues sur le sable sonore des allées, il vint lentement vers le peintre qui l’attendait en regardant les étoiles. La soirée est si belle, marchons un peu. Et vous vous arrêterez, à un quart de lieue d’ici, à la porte d’une villa dont la grille est fleurie de roses ? Et vous en sortirez, tout à l’heure, furieux contre les autres et contre vous-même ?... Et où voulez-vous que j’aille ? Si, vous obéissant, je rentre à mon hôtel, dans la solitude de ma chambre, je vais ne penser qu’à celle que vous me conseillez de fuir... Elle me possède bien, allez, et les liens qui m’attachent sont solides, puisque, malgré mes secousses désespérées, ils ne sont pas encore rompus. Après chaque effort, je retombe plus meurtri et plus faible, et plus captif. Et je me méprise, et je la hais ! C’est pourtant facile de quitter une femme ! Malheureusement on ne le sait qu’après. Mais il est commode de prêter de la philosophie à ceux qui souffrent... Bonsoir, messieurs, je vais faire sauter la banque. Il alluma une cigarette, et s’éloigna. Davidoff et Pierre Laurier se mirent à marcher dans la nuit, entre les jardins éclairés par la lune. Ils sortirent de la ville et, à leur droite, au bas des rochers qui dentellent la côte, ils aperçurent la mer, brillante comme une lame d’argent. La nuit était si claire que les fanaux des barques luisaient, au loin, rouges et mouvants. Ils ne parlaient plus, et suivaient la hauteur. Ils s’arrêtèrent, un instant, auprès d’une épaisse brousse de lentisques et de cactus, les yeux perdus dans l’espace et comme oppressés par l’étendue. Un bruit soudain, semblable à celui d’une bête qui se lève brusquement dans un fourré, attira leur attention, et, au bout d’une minute, ils virent, gravissant un sentier qui court sur le flanc de la colline, un homme dont le fusil brillait à la clarté de la lune : Pierre Laurier regarda avec attention, et répondit : Arrivé de plain-pied, il observa les deux promeneurs avec méfiance. Le lieu était désert, quoiqu’on fût seulement à deux kilomètres des dernières habitations ; mais toute la côte est sauvage et propice aux entreprises des fraudeurs. Nous prenez-vous pour des contrebandiers ? Non, monsieur, dit le soldat, maintenant que je vous vois de près ; mais d’en has, en vous apercevant plantés immobiles, j’ai cru que vous veniez donner quelque signal. Est-ce qu’il y a des délinquants en campagne ? C’est entre Monaco et Vintimille que la fraude se fait le plus ordinairement. Il n’y a pas de semaines où il ne s’opère quelque descente. Et, depuis quatre jours, nous surveillons une barque qui croise, guettant l’occasion. Mais les coquins nous paieront les nuits blanches qu’ils nous font passer, et, s’ils s’acharnent, ils seront reçus à coups de fusil... Il porta militairement la main à son képi et disparut dans les broussailles qui lui servaient de poste d’observation. Pierre Laurier et Davidoff se remirent en marche, retournant vers la ville. J’envie le sort aventureux des hommes qui sont en butte aux menaces de ce brave gabelou. Ils courent, en ce moment, sur la mer, attentifs et circonspects, prêts au trafic ou à la bataille... Leur coup fait, ils répartiront pour une expédition nouvelle et des dangers inconnus... Ils ne pensent à rien qu’à leur dur et capricieux métier... Je voudrais être à leur place. Le comte Woreseff, que j’accompagne à bord de son yacht, quitte Villefranche après-demain. Il va en Égypte : nous touchons à Alexandrie, nous remontons le Nil, jusqu’à la deuxième cataracte, nous visitons Thèbes, le désert, les Pyramides... C’est une expédition de deux mois, avec le plancher d’un bateau magnifique sous les pieds, et les splendeurs d’un ciel d’Orient sur la tête... Vous savez avec quel plaisir le comte vous emmènera... Je serais trop tranquille, trop choyé, trop heureux, auprès de vous. Je ne courrais pas de dangers qui absorbent, je ne prendrais pas de fatigues qui écrasent ; tout, autour de moi, serait trop civilisé... Ce qu’il me faudrait, c’est la vie sauvage. Si vous vous engagiez à me faire capturer par des Touaregs, qui m’emmèneraient captif à Tombouctou... Cette fois ce serait le salut ! Je ne puis vous promettre de telles aventures, dit Davidoff en souriant... Il me faut donc vous abandonner à vous-même. Ils étaient arrivés devant une très belle villa, peinte en rose, dont les fenêtres brillaient au travers des verdures touffues. Adieu donc, car je ne sais si je vous verrai demain, et bonne chance. Ils se serrèrent la main, et, pendant que le Russe regagnait la ville, le peintre traversait le jardin. Il sonna à la porte de la maison. Un valet de pied lui ouvrit, le fit pénétrer dans un vestibule en forme de patio arabe, orné au centre d’un bassin, sur le fond bleu duquel nageaient des cyprins aux écailles d’or. Autour des colonnes, qui décoraient cette entrée, des rosiers grimpants s’élançaient. Au fond, un escalier de marbre blanc montait jusqu’au premier étage. Dans le petit salon, répondit le domestique. Le jeune homme poussa une porte et doucement entra. Sur un large canapé, au milieu de coussins de soie, Clémence Villa était étendue, feuilletant un livre. Elle leva la tête, étira ses bras, et resta immobile. Pierre s’approcha, et, se penchant sur le fin visage de la belle fille, il lui baisa les yeux. fit la comédienne, avec une tranquille indifférence, qui contrastait avec le reproche adressé. Le dîner du prince Patrizzi s’est prolongé plus que je ne pensais... Moins que si tu avais été avec nous. Non, il ne te déteste pas, mais il m’aime beaucoup. Ne peut-il t’aimer sans me haïr ? Il t’aimerait si tu ne me rendais pas malheureux. La jeune femme fit claquer ses doigts, jeta son livre à la volée, à l’autre bout du salon, et, d’un bond hargneux, se retourna sur son canapé, la figure du côté de la muraille. Allons, Clémence, la paix, fit le peintre ; parlons d’autre chose... Mais la comédienne, sans bouger, et le nez sur les coussins, reprit d’une voix âpre : Tu sais, ton Patrizzi, il m’a pourchassée, comme les autres, et c’est parce que je n’ai pas voulu de lui qu’il me garde rancune. La figure de Laurier se crispa, et avec ironie : Pourquoi as-tu fait, pour lui, une si blessante exception ? D’un seul élan, Clémence Villa fut sur ses pieds, et, rouge de colère, les yeux étincelants sous ses sourcils froncés, de sa main agitée d’un tremblement, montrant la porte : Mon petit, si tu viens ici pour me dire des insolences, tu peux filer !... je sais que tu ne tiens guère à moi, tu ne me l’as jamais laissé ignorer, dit le peintre, avec un geste de découragement. Si tu étais aimable encore, je comprendrais ton entêtement. Mais tu passes ton temps à me maudire chez tes amis, ou à m’insulter chez moi. Tout ça, parce que je ne me plie pas à tes fantaisies, et ne m’enferme pas pour vivre avec toi tout seul.... En somme, tu es un ingrat. J’ai quitté, pour te plaire, Sélim Nuno, qui avait été excellent pour moi, et qui supportait, lui, tous mes caprices.... Car, avant ta folie, tu étais un charmant et agréable garçon.... Mais voilà que, depuis trois mois, tu perds complètement la tête, alors bonsoir ! Moi, je ne sais pas soigner les aliénés : va dans une maison de santé. Elle s’était adossée à la cheminée en parlant ainsi, et, dans son déshabillé de peluche rubis, le ton ambré de sa peau luisait comme de l’ivoire. Sa petite tête aux boucles frisées, supportée par un cou un peu long, avait une grâce exquise et, par l’échancrure de sa robe, sa-poitrine sertie, comme un bijou, par une précieuse malines, apparaissait voluptueuse, dans son orgueilleuse fermeté. Pierre lentement s’approcha, et, s’asseyant sur un tabouret presque aux pieds de la jeune femme : Pardonne-moi, je souffre, car je t’aime et je suis jaloux. Elle le regarda durement et d’une voix coupante : Car je ne suis plus disposée à supporter tes soupçons et tes brutalités. Voilà pas mal de semaines déjà que je me tiens à quatre pour ne pas te le dire. C’est fini, c’est fini, c’est fini ! Tu peux te dispenser de revenir. Il resta un instant silencieux, comme s’il hésitait à exprimer jusqu’au bout sa pensée. Puis, presque bas, avec la crainte de la réponse méchante qu’il prévoyait : Est-ce que tu en aimes un autre ? Qu’est-ce que ça peut te faire ? Je ne t’aime plus, voilà ce qui est important pour toi.... Une rougeur monta au visage du jeune homme, et ses mains tremblèrent. Il mordit sa moustache, et affectant une souriante indifférence : Au moins suis-je bien remplacé ? Je ne perdrai pas au change. Il est jeune, il est riche, il est beau.... Du reste, tu le connais, c’est un de tes amis.... Et, comme le peintre, stupéfait par tant d’audace, se demandait s’il veillait ou s’il rêvait, la jeune femme poursuivit, distillant chaque parole, avec une atroce cruauté, ainsi qu’un mortel poison : Il dînait ce soir avec toi.... Ce Russe cynique, qui méprise les femmes, et les conduirait avec un knout ? Celui qui m’a plu est un charmant garçon, doux, mélancolique, un peu souffrant, mais qui croit à l’amour et qui s’y donnerait tout entier. A ces mots, Pierre fit un bon et, saisissant la comédienne par les poignets, il la fit plier, maigre la résistance qu’elle lui opposait. Leurs deux visages se rapprochèrent, leurs regards se trouvèrent un instant confondus. Ils restèrent ainsi quelques secondes, soufflant la haine et la colère. Enfin le peintre dit d’une voix tremblante : C’est de Jacques de Vignes que tu viens de parler ? Tu sais qu’il est très gravement malade de la poitrine ? C’est pour me torturer que tu as inventé celle histoire...? Avoue-le, il n’y a pas un mot de vrai dans tout ceci ? Les yeux de la jeune femme étincelèrent de fureur, elle se dirigea vers la sonnette, mais avec tant de précipitation que ses pieds s’embarrassèrent dans les plis de sa robe. Pierre eut le temps de la retenir par le bras : Tu me menaces, chez moi, cria-t-elle. Eh bien, je le prendrai, ton Jacques.... Oui, je le prendrai, rien qu’à cause de toi ! Le peintre, d’un geste de dégoût, la repoussa si brusquement qu’elle alla tomber sur le divan. Il prit son chapeau et d’une voix étouffée : J’aimerais mieux mourir, maintenant, que de m’approcher de toi ! Je ne te reverrai jamais ! Il ouvrit la porte d’un coup de poing, comme s’il voulait user, contre les choses, une colère qu’il n’avait pas pu assouvir contre les êtres, et, d’un pas rapide, il sortit dans le jardin. Il entendit, derrière lui, la sonnerie électrique retentir sous la pression d’une main irritée, le pas du domestique glisser vivement sur le dallage du vestibule, et la voix rageuse de Clémence qui criait des ordres. Il ne s’arrêta pas pour écouter. Il était emporté par une exaspération qui lui donnait des envies de meurtre. Il s’était sauvé pour ne pas céder à la tentation de frapper Clémence. Et, à l’air libre, sous le ciel rempli d’étoiles, au milieu de la nuit qui sentait bon, rafraîchi par le vent de la mer qui passait dans les orangers en fleurs, il commençait à éprouver une grande honte. Était-ce possible que, pour cette fille, il eût, depuis un an, fait toutes les folies qui lui revenaient, misérables, à la mémoire ; qu’il eût subi toutes les humiliations dont il percevait plus vivement l’amertume ? Après avoir dépensé tout ce qu’il possédait pour soutenir le luxe de Clémence, il s’était endetté auprès de ses amis ; Son talent, énervé par une vie de plaisir absurde, s’était refusé à la production, et il avait passé des jours entiers, dans son atelier, à rêver des tableaux qu’il ne trouvait pas le courage d’entreprendre. Heures mortelles, écoulées dans le doute et l’inquiétude à se demander si la faculté créatrice n’était pas morte en lui, et si, de sa vie, il pourrait recommencer virilement à travailler. Et tout cela, pour cette coquine qui le trompait ! Vraiment il était trop bête, elle avait raison de le mépriser, et c’était une chance inespérée pour lui qu’elle eût pris le parti de le renvoyer. Il se sentait, en cet instant, maître à nouveau de sa destinée. Il était délivré de la goule qui avait desséché son cerveau, en même temps qu’elle torturait son cœur. Il redevenait lui-même, et il allait prouver, par des œuvres, qu’il n’était pas fini, comme on commençait à le dire. elle verra ce que je vais faire, maintenant que je suis débarrassé d’elle. Avant un mois, elle me regrettera, sinon par amour, au moins par vanité ! Il marchait, en roulant ces pensées dans sa tête, sur la route de Vintimille, et longeait la mer. Il avait fait, sans s’en apercevoir et emporté par son agitation, beaucoup de chemin. Les lumières de Monaco s’étaient perdues dans la nuit, et il était seul, au bas d’une falaise à pic. A ses pieds, s’étendait la plage, sur les rochers de laquelle les flots se brisaient avec un bruit monotone. Quelques nuages, courant au large, cachaient, par moments, la lune, et tout devenait sombre. Pierre s’assit sur une butte de sable, au revers du chemin, et, dans le calme profond qui l’entourait, il songea. Sa colère était tombée, et il jugeait nettement sa position. Il avait pris des résolutions excellentes pour l’avenir, mais aurai t-il l’énergie de les exécuter ? Il savait à quoi s’en tenir par sa faiblesse. Dix fois déjà, il avait juré de ne pas revoir celle qui bouleversait sa vie, et, toujours, il était revenu plus lâche et, naturellement, plus maltraité, mais supportant tout pour obtenir une caresse. Étrange folie, qui, le réduisant à cet esclavage d’amour, lui laissait assez de lucidité pour juger celle qui le subjuguait, et pas assez de courage pour se soustraire à sa malsaine domination. Il se dit : Après avoir si furieusement déclaré que je ne retournerais point chez elle, est-ce que demain je serais assez lâche pour m’y présenter ? A voix haute, dans le silence nocturne, il répondit : Non ! Mais, comme pour le braver, la petite tête brune de Clémence, avec ses yeux brillants et fascinateurs, lui apparut. Il la voyait sourire d’un air de défi, et il lui semblait lire sur ses lèvres les paroles qu’il lui avait tant de fois entendu prononcer : Toi ! Est-ce que tu en aurais la force ! Je te renverrais que tu reviendrais, quand même, ainsi qu’un chien battu mais qui reste fidèle. Ne te suis-je pas indispensable ? La sensation uniquement ressentie, n’est-ce pas moi qui te l’ai donnée ? Je suis entrée dans ta chair, dans ton sang, dans tes nerfs. Aucune femme ne peut me remplacer pour toi. Après moi, le monde est vide, et tu n’y rencontreras que l’ennui, le dégoût, la lassitude, et le regret. Ne fais pas de fierté inutile ! Je t’ai chassé ce soir, mais je t’attends demain. Ce sont querelles d’amants qui se battent et puis s’embrassent, rendus plus passionnés par leurs querelles d’un instant, plus enflammés par leur résistance, comme les tigres, qui se déchirent en se caressant, mêlant la douleur à la volupté ! Peut-être, si tu accourais en ce moment, me trouverais-tu calmée, seule, l’attendant, plus amoureuse. Qu’est-ce que l’effort à faire pour dompter un scrupule d’orgueil, comparé aux ivresses que je te garde et que tu connais bien ?» L’ensorceleuse, évoquée par son imagination enfiévrée, lui fit de son bras blanc, un geste de promesse. Il l’aperçut distinctement, dans la clarté de sa chambre. Une palpitation l’étouffa, et, poussant un soupir, il se leva pour aller la rejoindre. Une bouffée de vent frais, en caressant son front, le tira de son rêve. Il se vit au pied de la falaise, devant la mer, loin de la ville, et l’image de la femme qui le possédait si bien s’évanouit dans la transparence du ciel. Il frémit en se sentant encore si complètement dominé par elle. S’il avait été auprès de la villa, au lieu d’être dans la campagne, en un instant, sans avoir le temps de réfléchir et de se reprendre, il eût été à ses pieds. Elle disait donc vrai, l’apparition qui, une seconde auparavant, le défiait de briser sa chaîne ? Que fallait-il donc pour qu’il ne retombât plus au pouvoir de la fatale maîtresse ? L’espace serait-il suffisant pour le séparer d’elle ? Et qui pouvait répondre qu’un soir de folie il ne partirait pas pour aller se jeter à ses genoux ? Lucide, en pleine possession de lui-même, fort de toute sa rancune, il n’osait s’interroger, dans la crainte d’être obligé de s’avouer que rien ne pourrait le retenir. Il eut un mouvement de désespoir et de découragement profond. Il comprenait pourtant toute l’indignité de sa vie, toute la bassesse de sa conduite, toute l’ignominie de sa complaisance. Elle le trompait, il le savait et il n’avait pas l’orgueilleuse énergie de ne plus la revoir. Et quelles douleurs, quelles tristesses, dans cette existence qui deviendrait plus misérable, à mesure qu’il se montrerait plus faible ! Une mort inutile, dans quelque accès de jalousie furieuse, un suicide absurde, dégradant, qui traînerait dans les faits-divers des journaux, affligeant les derniers amis qui lui seraient restés fidèles. Ne valait-il pas mieux en finir tout de suite, en face de cette mer paisible, sous ce ciel profond, alors qu’il était encore digne de faire couler des larmes sincères ? Il demeura à rêver dans la tranquille clarté de la lune, au milieu des herbes odorantes. Et, peu à peu, sa pensée se détourna de la mauvaise femme. Une maison riante, calme, cachée dans la verdure, habitée par une famille étroitement unie, s’évoquait maintenant. C’était celle où vivait son ami Jacques de Vignes, entre sa mère et sa sœur. Certes, tout leur aurait souri, si la maladie ne s’était abattue menaçante, active, sur ce grand et beau garçon, qui s’attachait si ardemment à la vie. Que leur manquait-il pour être heureux ? La santé, pour le fils et le frère passionnément aimé, la santé seulement. Mais, ironie de la destinée, chaque jour Jacques se penchait plus triste, plus faible, comme pour se rapprocher de la terre dans laquelle il devait prochainement disparaître. Et il s’en désespérait, tandis que lui, si facilement, aurait donné sa vie, en ce moment où, abreuvé de dégoûts, il la comptait pour si peu de chose. S’il avait pu faire un pacte avec son ami et lui céder sa surabondance de force, n’était-ce pas le salut pour le dolent et débile jeune homme qu’il aimait si tendrement ? A cette minute précise, le récit du docteur Davidoff lui revint à la mémoire, et un amer sourire crispa ses lèvres. Si cette mystérieuse résurrection était possible, si le sortilège pouvait réellement agir, et s’il lui était accordé de faire passer son âme, à lui, misérable, torturé, dans le corps languissant de l’être cher, en qui défaillait si complètement l’énergie de vivre ? Ne serait-ce pas un miracle béni ? Une mélancolie soudaine courba son front vers la terre. Il pensa : Elle m’a dit qu’elle l’aimait. Si je devenais lui, je serais donc aimé d’elle ? Je jouirais délicieusement de sa beauté et de sa grâce. Pour moi tous ses sourires et tous ses baisers. Depuis si longtemps, la tendresse était absente des caresses de celle qu’il adorait encore, il le sentait bien maintenant, sans illusion, sans subterfuge, et qu’il ne pouvait se décider à quitter ! Dans la nuit, solitaire au milieu des rochers, en face de l’immensité du ciel et de la mer, il tendit les ressorts de sa volonté, pour une invocation suprême. Il fit appel à toutes les puissances invisibles. Si elles existent, dit-il mentalement, si, comme on l’affirme, autour de nous, dans l’air, et impalpables comme lui, glissent des êtres mystérieux, qu’ils se révèlent à moi par des signes que je puisse comprendre et je suis prêt à leur obéir. Je me donne à eux par le sacrifice de moi-même. Créature de chair, je rentre dans l’immatérialité et je m’abolis, avec délices, pour n’être plus moi et par conséquent ne plus souffrir, gémir et pleurer. Qu’ils me parlent, par la voix de la brise, par le murmure des flots, par le bruissement des plantes, et, pour aller jusqu’à eux, je franchis les portes de la mort. A peine avait-il terminé cette incantation qu’il frémit, épouvanté de sa solitude. Il regarda peureusement autour de lui. La falaise était déserte, la mer vide et le ciel sans bornes. Soudain, entre deux nuages, la lune se montra et, dans l’espace illuminé, il sembla à Pierre que de blancs spectres passaient. Il abaissa ses regards vers la nappe d’eau qui s’étendait devant lui, et des feux follets lui apparurent entre les rochers. Ils allaient, venaient, sautaient, légers, brillants, s’évanouissaient pour reparaître, comme des âmes de naufragés rôdant, sans cesse, autour des brisants sur lesquels les corps, qu’elles habitaient, avaient péri. Fasciné, Pierre ne pouvait détourner ses regards des fantômes nuageux, des lueurs vagabondes, et une sorte de torpeur s’emparait de lui. Des murmures emplirent ses oreilles, et, confus d’abord, ils se précisèrent chantant : Viens avec nous, là où n’existe plus la souffrance. Meurs, pour revivre incarné dans une créature de ton choix. Pierre fit un effort pour se dérober à cette hallucination, il n’y réussit pas. Il se sentait anéanti, incapable d’un mouvement, ainsi qu’en état de catalepsie. Ses yeux se perdaient dans l’immensité de la mer et du ciel, et, à ses oreilles vibraient les paroles surnaturelles. Il pensa : L’initiation que je demandais m’est accordée. Je crois à eux, je leur obéirai, mais qu’ils renoncent à m’obséder. Comme s’il avait prononcé une formule magique, la vision s’effaça, les chants cessèrent. Il se leva, marcha sur la plage déserte, et il put croire qu’il avait rêvé. Mais il ne le crut pas. Avec une passion singulière, il s’attachait au mystère dont la révélation venait de lui être faite. Il voulait qu’il fût vrai, il y voyait la fin délicieuse de tous ses maux. Au haut de l’escarpement qu’il gravissait, il s’arrêta, prit son portefeuille et, sur une carte, écrivit ces mots : «Mon cher Jacques, je suis inutile aux autres, nuisible à moi-même. Je vais renouveler l’expérience que nous a racontée Davidoff. Tu es ce que j’aime le plus au monde. Je te fais cadeau de mon âme. Vis heureux par moi et pour moi.» Il signa et, ôtant son chapeau, il passa le carré de papier entre le feutre et le galon de soie. Il enleva tranquillement son paletot, le déposa au bord de la route avec son chapeau, puis, à petits pas, il redescendit à la mer. La côte, en cet endroit, s’infléchissait et formait une baie, au fond de laquelle les flots mouraient avec un faible murmure. Un sentier, courant sur le flanc de la falaise, conduisait à un petit village de pêcheurs. L’attention de Pierre fut attirée bientôt par un cotre qui s’avançait lentement, poussé par un reste de vent qui gonflait sa voile très basse. Son pont, encombré de ballots et de tonneaux, paraissait désert, mais, quand il approcha de la rive, des matelots se montrèrent à l’avant. En même temps, des hommes sortirent de derrière un rocher, et entrèrent dans l’eau, se dirigeant vers un canot qui s’était détaché de la barque. Le peintre, intéressé, malgré l’abattement de son esprit, devina les fraudeurs dont le douanier lui avait signalé la venue probable. Instinctivement il chercha celui-ci dans les broussailles qui l’abritaient. Il avait, sans doute, quitté son poste, car rien ne bougeait sur la falaise. Les gens des rochers s’étaient abouchés avec ceux du bateau, et un va-et-vient commençait à s’organiser, des marchandises avaient déjà été apportées à terre, lorsqu’un sifflement, parti de la hauteur, troubla l’opération. Les hommes coururent sur le sable, les matelots s’apprêtèrent à regagner le large. Au même moment, un coup de feu éclata, dans le silence, et une flamme rouge illumina les rochers. C’était le gabelou qui se manifestait. Sur un autre point, très rapproché, une détonation retentit et des ombres coururent sur le flanc de la falaise. Les hommes grimpaient le sentier avec leurs ballots, les fraudeurs poussaient leur barque en eau profonde. Pendant la manœuvre, un matelot tomba à la mer. C’étaient les douaniers qui se rassemblaient. La barque gagnait le large et le nageur, qu’elle laissait derrière elle, criait de toute sa force. Ses mouvements devenaient désordonnés et sa voix faiblissait. Pierre se sentit remué par les accents déchirants de cette créature vivante. L’instant d’avant il ne songeait qu’à mourir, maintenant il voulait sauver. Il s’élança vers la grève, sautant de rocher en rocher, essuya, en passant, plusieurs coups de feu, arriva jusqu’au rivage et, se précipitant dans la mer, il nagea vigoureusement vers l’homme qui se noyait. A quelques centaines de mètres la barque s’était arrêtée. Les fraudeurs avaient disparu dans les broussailles de la colline, et, sur la mer polie comme un miroir, la lune versait sa froide et sereine lumière. Au bord de la mer, sur la délicieuse route qui conduit de Monaco à Nice, un peu plus loin que Eze, avant d’arriver à Villefranche, dans une petite baie formée par une brusque coupure de la falaise, s’élève une villa rose et blanche, qui baigne dans l’eau azurée sa terrasse fleurie d’orangers et de mimosas. Des sapins au tronc rouge, aux larges ramures, des genévriers d’un bleu sombre, de noirs thuyas, croissent sur la pente, entre les quartiers de rochers, au milieu des bruyères, encadrant d’un bois sauvage ce vallon tranquille, isolé et silencieux. Un petit port, garanti naturellement par une jetée de récifs, sur lesquels le flot se brise avec des tourbillons d’écume, contient deux barques de promenade, immobiles dans les eaux calmes et transparentes, auxquelles les herbes du fond donnent, par place, une couleur d’un vert d’émeraude. La terre rouge absorbe le soleil et chauffe l’atmosphère de ce coin abrité, où règne, tout le jour, une température de serre. Le soir, l’air y est vif et chargé des senteurs exquises exhalées par les arbres aux feuillages impérissables, par les plantes aux fleurs sans cesse renaissantes. De petits bateaux de pêche, venant de Beaulieu et allant à Monaco, croisent lentement au large et animent l’horizon de leur marche paresseuse. Le chemin de fer, qui passe à mi-côte derrière la villa, trouble seul de ses roulements le silence riant de ce paisible lieu. C’est là que, depuis deux mois, Mme de Vignes est venue se fixer avec son fils et sa fille, loin des agitations du monde parisien, dans le doux et salubre repos de ce pays enchanté. Restée veuve à trente ans, après une existence remplie d’orages par un mari viveur, Mme de Vignes s’était consacrée avec une haute raison et une profonde tendresse à l’éducation de ses enfants. Jacques, grand et beau garçon blond, esprit passionné, caractère ardent, en dépit des prudents conseils quotidiennement reçus, avait promptement prouvé qu’il tenait de son père. Sa sœur Juliette, plus jeune de quatre ans, avait, par un contraste heureux, pris à sa mère toute sa grave sagesse. De sorte que si l’un pouvait préparer à la veuve de sérieux soucis, l’autre paraissait destinée à l’en consoler. Entre ces deux natures si diverses, Mme de Vignes, jusqu’à quarante ans, vécut dans une relative quiétude. Jacques, très intelligent et assez laborieux, avait terminé brillamment ses études. Sa santé, délicate pendant son enfance, s’était consolidée, et, lorsqu’il avait atteint sa majorité, c’était, avec sa haute taille, ses longues moustaches pâles et ses yeux bleus, un des plus séduisants jeunes hommes qu’on pût voir. Il n’avait pas tardé à en abuser. Mis en possession de la fortune de son père, il s’était émancipé et, installé dans une élégante garçonnière, avait commencé à mener la vie joyeuse. Il revenait cependant, de temps en temps demander à dîner à sa mère. Souvent il était accompagné d’un de ses compagnons d’enfance, le peintre Pierre Laurier. Ces soirs-là, c’était fête au logis, et Juliette prodiguait ses plus tendres attentions à son frère, ses plus doux sourires à l’ami, qu’à tort ou à raison elle s’imaginait avoir une influence sur ces retours de l’enfant prodigue. La soirée s’écoulait joyeuse, grâce à l’originale tournure d’esprit du peintre. Et pendant ces heures trop rapidement écoulées, la petite fille, car Mlle de Vignes n’avait alors que quatorze ans, restait comme en extase devant les deux jeunes gens. Pierre Laurier, avec sa figure intelligente et mobile, ses yeux perçants, sa bouche sarcastique et son front tourmenté, l’avait longtemps effrayée. Mais elle avait acquis la conviction que la bizarrerie de son humeur n’était que la conséquence de ses préoccupations artistiques, et que son accent railleur lui servait à masquer la confiante bonté de son cœur. Au milieu de ses fantaisistes discours, elle démêlait fort bien l’amour de son art, qui le tenait invinciblement, et, dans ses sorties fougueuses, elle voyait percer la passion du vrai et du beau. Elle avait, avec une pénétration singulière, deviné que le peintre faisait tous ses efforts pour modérer Jacques dans sa vie dissipée, et que l’influence qu’il exerçait ne pouvait être que favorable. Du reste, il était fraternel avec cette enfant, adoucissant, pour elle, l’âpreté de son scepticisme et se refaisant innocent et joueur pour se mettre à sa portée. En cela, il manquait de clairvoyance, car Juliette, avec une précoce raison, était parfaitement en état de le comprendre. Mais Pierre s’obstinait à ne voir en elle qu’une gamine, et c’était toujours avec étonnement qu’il l’entendait, quand elle se laissait entraîner à parler, en quelques phrases timides, formuler des jugements d’une surprenante justesse. Il ne lui en attribuait pas l’honneur, il se disait : Cette petite est étonnante, elle retient ce qu’elle entend dire et le place avec à-propos. Dans toute femme il y a du singe pour imiter, et du perroquet pour répéter ! Cependant, si Juliette avait, en matière d’art, de précieuses facultés d’assimilation, elle était bien personnelle dans la tendre effusion des remerciements qu’elle adressait à Laurier, pour la protection dont il couvrait son frère. Là, elle n’imitait pas, elle ne répétait pas. C’était le cœur même de l’enfant qui parlait, et le peintre, si absorbé qu’il fût par des préoccupations auxquelles Mlle de Vignes était singulièrement étrangère, n’avait pu ne pas être frappé par cette émotion et cette reconnaissance. Un tout petit incident, dont lui seul saisit la véritable signification, venait pourtant de se produire, et lui avait ouvert complètement les yeux. A cette enfant, qu’il connaissait depuis qu’elle était au monde, il avait l’habitude, à la Sainte-Juliette, d’apporter un cadeau de fête. Tant qu’elle avait été petite fille, c’étaient des poupées extraordinairement habillées de robes magnifiques, faites au goût du peintre et taillées d’après ses indications, comme si elles devaient poser pour un de ses tableaux. Chaque fois qu’il arrivait, pour le dîner de famille, portant dans ses bras sa poupée annuelle, c’étaient des exclamations de surprise et des cris de joie. Laurier prenait l’enfant par les épaules, lui appliquait, sur chaque joue, un baiser sonore, et lui disait de sa voix mordante : Elle est belle, celle-là, hein ?... Puis, il se mettait à causer avec Mme de Vignes et Jacques, sans plus s’occuper de la petite fille, restée en extase devant la patricienne d’émail, vêtue de soie et d’or. Cependant, quand Juliette eut quatorze ans, il pensa que les joujoux commençaient à être hors de saison, et il se mit en quête d’un cadeau sérieux. Il jeta son dévolu sur une petite boîte à ouvrage du XVIIIe siècle, garnie de charmants ustensiles en vermeil, d’un dessin exquis, et, suivant son habitude, il arriva à l’heure du dîner. Ce soir-là, Jacques seul se trouvait au salon. Les deux amis se serrèrent la main, et Laurier ayant demandé où était Juliette : C’est une importante affaire : sa première robe longue !... On a voulu nous en faire les honneurs. Aussi, tu penses, quel souci ! Il a fallu que la coiffure fut également changée... Nous ne pouvions plus, avec notre costume nouveau, porter les cheveux épars sur le dos... Il riait encore que la porte s’ouvrit et qu’au lieu de l’enfant à laquelle le regard de Laurier était habitué, une jeune fille, un peu timide, un peu gauche, toute changée, mais cependant charmante, entra dans le salon. Elle ne courut pas vers le peintre, comme à l’ordinaire, avec une garçonnière curiosité. Elle lui tendit gentiment la main, et s’arrêta, interdite, comme gênée devant les deux jeunes gens. Vous êtes très à votre avantage ainsi, Juliette... S’il m’était permis de risquer une légère critique, je désapprouverais les petites boucles sur le front... Vous avez une jolie coupe de visage et les cheveux bien plantés... C’est plus jeune, et je suis sûr que cela vous ira très bien ! Puis, tirant de sa poche le cadeau préparé : Moi aussi, je vous traite en grande personne, aujourd’hui. s’écria l’enfant, les yeux brillants de joie. C’est un objet d’art, ma fille... Ce peintre a fait des folies ! Si tu l’embrassais, au moins ? Il y avait des années que, ce jour-là, Pierre embrassait Juliette, et pourtant ils restèrent un instant, troublés, en face l’un de l’autre. Était-ce la robe longue et la nouvelle coiffure qui leur causait, à tous deux, cet embarras, ou bien l’évocation inattendue de la jeune fille, soudainement éclose en cette enfant, comme un bouton de rose qui s’ouvre au premier soleil, mais le peintre ne trouva pas le mouvement spontané qui, fraternellement, autrefois le poussait vers Juliette. Il fallut que Jacques, les regardant un peu étonné, s’écriât : Est-ce que vous ne vous connaissez plus ? Alors Mlle de Vignes fit un pas, Pierre en fit deux, et ils se trouvèrent dans les bras l’un de l’autre. Le jeune homme pencha son visage vers celui de sa petite amie. Elle se leva un peu sur la pointe des pieds, et, avec une émotion singulière, Laurier la sentit qui tremblait, pâlissante, sous son baiser. Toute la soirée, il resta inquiet, parlant peu, comme obsédé par une secrète préoccupation. Dès lors, dans ses rapports avec Juliette, il se montra plus circonspect et surveilla beaucoup ses paroles. En même temps, il observa celle que, la semaine précédente, il traitait encore comme une bambine. Et il put constater qu’une rapide transformation s’accomplissait en elle. Sa taille s’était fondue en une flexible rondeur, son teint s’était embelli d’un éclat velouté. Sa démarche, perdant les vivacités du premier âge, devenait plus contenue et plus élégante. La chrysalide indifférente s’était ouverte, et un brillant papillon s’en était envolé, qui attirait l’attention, invinciblement. A la faveur de cette métamorphose, il se produisit, dans l’esprit de Pierre, une agitation contre laquelle il eut de la peine à réagir. Il rêva tout autre chose que ce qu’il avait souhaité jusqu’alors. Les triomphes artistiques, l’existence libre faite pour les assurer, l’excitation de la pensée par la variété des sensations, tout ce qui constituait le programme de sa vie passée, fut jugé par lui absurde et méprisable. Il pensa que le calme du foyer, la paix du cœur, la régularité des jours bien employés, devaient préparer aussi sûrement les belles œuvres et qu’il y avait plus de chances d’inspiration dans la régularité du travail que dans le dérèglement des efforts. Le mariage lui apparut, comme une source nouvelle, où il pourrait se retremper. Il médita de se ranger, de donner des gages de sagesse, et se laissa aller à regarder Mlle de Vignes avec une tendresse qui n’avait plus aucun rapport avec la camaraderie des anciens jours. Ni sa mère, trop soucieuse des désordres dans lesquels vivait Jacques, ni Jacques trop occupé de ses plaisirs, ne soupçonnèrent un seul instant ce qui se passait dans l’esprit du peintre. Juliette étonnée d’abord, en présence de cette modification rapide des sentiments de son ami, heureuse ensuite de se croire aimée de celui qu’elle regardait comme un homme supérieur, eut bientôt à subir l’amertume d’une désillusion. La flamme, qui s’était allumée, et qui paraissait devoir brûler si violente, s’éteignit tout d’un coup. Pierre, qui était fort assidu chez Mme de Vignes, n’y vint plus que, comme autrefois, d’une manière intermittente. Et toutes les belles espérances, secrètement caressées par la jeune fille, s’envolèrent, rêves d’un jour. Elle ne se résigna pas cependant si facilement, et entreprit de savoir ce qui empêchait le peintre de reparaître. Un soir que Jacques était venu seul passer quelques instants auprès de sa mère, Juliette se hasarda à s’étonner qu’on ne vît plus Pierre Laurier. Est-ce qu’il n’est pas à Paris ? Si, répondit Jacques, mais il ne quitte presque point son atelier. Il est dans une fièvre de travail. Le travail était une concurrence qu’elle ne craignait pas. A ces mots, négligemment dits par son frère, Juliette tressaillit. Il lui sembla y discerner une vibration menaçante. Ce portrait ne pouvait pas être un portrait ordinaire. Et cette œuvre, à laquelle Pierre s’était voué ainsi avec passion, devait avoir une influence sur leur destinée à tous. Elle vit tout obscur autour d’elle, comme si le soleil s’était caché. Et des pressentiments douloureux lui serrèrent le cour. Et ce portrait est celui de quelqu’un de connu ? Jacques se mit à rire, et, regardant sa sœur avec surprise : Mais tu es vraiment bien curieuse ce soir. Je te demande un peu ce que cela peut te faire de savoir que l’original du portrait de Pierre s’appelle Mlle Chose ou Mlle Machin ? la dame du portrait est Mlle Clémence Villa. Elle est petite, brune, a des yeux noirs, de très belles dents, une exécrable réputation, et fort peu de talent. Malgré cela, ou à cause de cela, elle a beaucoup de succès. La belle Italie, pays du vermouth et de la mortadelle. Partageuse, sinon pour l’argent, du moins pour le cœur... Mais tu me fais dire des bêtises. Voilà ce que c’est que de causer avec les enfants ! Le portrait est beau, que cela te suffise, et la réputation de Pierre n’y perdra pas. On parla d’autre chose, mais l’impression pénible subie par Juliette persista. Elle pensait, malgré elle, à cette femme qu’elle ne pouvait se défendre de juger mauvaise, et elle avait le soupçon qu’elle était aimée de celui à qui elle servait de modèle. Elle se dit : C’est elle qui l’a détourné de moi. C’est depuis qu’il la connaît que nous ne le voyons plus. En ses naïves inductions, Juliette n’était pas très loin de la vérité. Pierre, dans la maison de Mme de Vignes, éprouvait maintenant de la gêne. Il se sentait observé par la sœur de son ami. Sa conscience n’était pas tranquille et lui reprochait de s’être trop promptement dérobé, après s’être trop inconsidérément avancé. Il se jugeait blâmable, et se devinait blâmé. Il en conçut un mécontentement qui l’éloigna de celle qu’il respectait trop pour pouvoir, maintenant, songer à l’aimer. Il pensait : Tu t’es conduit, mon garçon, comme un véritable drôle, tu as risqué de troubler le cœur de cette enfant, pour satisfaire un commencement de caprice, puis tu as changé de sentiments et d’idées, au gré du premier chien coiffé que tu as rencontré. Va avec les coquines, tu n’es digne que d’elles, et vous êtes faits pour vous entendre. Un toqué, avec des dévergondées, c’est bien l’assemblage qu’il faut. Vis dans la fièvre d’une fausse passion, échauffe-toi l’esprit dans de malsaines ivresses, confine-toi dans la grossièreté de tes amoureuses de rencontre. N’aspire plus à la pureté, à la douceur, à la joie de la chaste et sainte tendresse ; ne recherche plus la blancheur, la fraîcheur de la jeune fille. La neige, que nul n’a foulée, n’est point pour toi, tu lui as préféré la boue, piétinée par tout le monde. Et, pour se conformer à la règle de conduite que son amer pessimisme lui imposait, le peintre se jetait plus ardemment dans le plaisir, se préoccupant d’autant moins de modérer les excès de Jacques, qu’il partageait à présent ses folies. Mais ce qui n’était qu’un sujet de trouble moral, pour l’un, était, pour l’autre, une grave cause d’affaiblissement physique. Si Pierre traversait, sans s’y consumer, l’enfer dévorant de la vie à outrance, Jacques, moins bien trempé, y usait ses forces et y épuisait sa vie. Laurier semblait de fer : il menait tout de front, le plaisir et le travail. Après les nuits les plus folles, on le trouvait à son atelier, la palette à la main, comme s’il sortait de son lit reposé par huit heures de sommeil. Une vibration plus métallique de sa voix, une fébrilité plus active de ses gestes, trahissaient seules la fatigue. Et, le soir, il était prêt à recommencer. Jacques, lui, le dos plus voûté, la poitrine plus creuse, l’œil plus cave, portait, dans toute sa personne, les traces effrayantes d’un anéantissement chaque jour plus complet. Sa mère essayait de le ramener près d’elle, de l’arracher à son existence meurtrière. Il promettait de venir, de se reposer, de rompre avec ses habitudes, ses amitiés, son train de plaisir. Il ne le pouvait pas, et, avec un désespoir profond, Mme de Vignes voyait le fils suivre, comme le père, la route dont toutes les étapes, bien connues d’elle, étaient marquées par des tristesses, et dont le but était la prompte et implacable mort. Cependant l’ouverture du Salon avait eu lieu, et, sourdement travaillée par une âpre curiosité, Juliette avait demandé à sa mère de l’y conduire. La peinture moderne ne l’intéressait que médiocrement. Ce qui l’attirait, avec une puissance troublante et invincible, c’était ce portrait de Clémence Villa, dont les études avaient concordé d’une façon fatale avec le changement d’attitude de Pierre Laurier. Accompagnée par sa mère, qui ne se doutait guère des sentiments qui la faisaient agir, Mlle de Vignes parcourut, d’un pas rapide et indifférent, les salles où s’étalaient, dans leur froide médiocrité, des milliers de toiles inutiles. Elle allait, sans s’arrêter, cherchant le seul tableau qui comptât pour elle. Brusquement, elle resta immobile, saisie : devant elle, au fond de la salle, à vingt pas, dans son cadre noir, un portrait de femme petite, brune et pâle, s’était emparé de son regard. D’un coup d’œil, sans l’avoir jamais vue, elle l’avait reconnue. C’était elle, il ne pouvait y avoir d’erreur ; nulle autre n’aurait eu cette beauté, fatale et presque méchante, qui donnait froid à l’âme. Juliette fit un effort, et, rompant un cercle d’admirateurs arrêtés devant la cimaise, elle s’approcha. Sa mère, entraînée par elle, regarda le portrait avec tranquillité et d’un ton satisfait : c’est le tableau de Pierre Laurier... il est vraiment très remarquable !... Ce que sa mère venait de dire, elle le pensait, au même instant, avec une profonde douleur. Oui, elle était remarquable cette œuvre, et le talent du peintre ne s’était jamais élevé aussi haut. Dans les fines lumières de la tête, coiffée d’un chapeau à grandes plumes, dans le coloris chatoyant des épaules, sortant d’un ravissant costume Louis XVI, dans la pose provocante de la main, appuyée sur une haute canne, dans le rayonnement des yeux et dans le charme du sourire, l’inspiration d’un cœur amoureux se trahissait. Celui qui avait vu cette femme si belle et qui l’avait reproduite avec une si chaude passion, était follement épris. Et sa grâce voluptueuse faisait tout comprendre, si elle ne faisait pas tout excuser. Des larmes montèrent aux yeux de la jeune fille, et son cœur battit à l’étouffer. Dans la foule qui admirait, prononçant tout haut le nom du peintre et celui du modèle, Mlle de Vignes souffrit affreusement. Deux jeunes gens, campés devant le portrait, tout près d’elle, et qui ne se souciaient point de n’être pas entendus, conclurent leurs éloges par ces mots : Du reste, il est son amant... Juliette rougit, comme si on l’avait insultée, et, tremblante à l’idée qu’elle pourrait écouter d’autres paroles qui éclaireraient plus cruellement le mystère dont elle était, à la fois, curieuse et révoltée, elle entraîna sa mère vers la salle voisine. A compter de ce jour, elle devint plus grave, avec une nuance de mélancolie, qui ne frappa point Mme de Vignes. Les deux femmes n’avaient que trop de motifs de chagrin, et Juliette aurait plus étonné sa mère par de la gaieté que par de la tristesse. L’été s’était écoulé dans l’isolement de la campagne : Jacques continuant dans les villes d’eaux, à Trouville, à Dieppe, son existence de plaisir, et faisant, à de plus longs intervalles, des apparitions chez sa mère ; Pierre devenu tout à fait invisible, mais livré à une production acharnée, que révélait l’apparition fréquente de nouvelles toiles signées de lui chez les marchands de tableaux. Jamais temps ne parut plus long et plus triste que celui qui se passa, pour les deux femmes, de juin à octobre. Elles eurent le loisir de penser à tout ce que la vie leur préparait de soucis pour l’avenir. La saison était magnifique, le ciel n’avait pas un nuage, et il faisait une chaleur délicieuse. Le soir, la mère et la fille parcouraient le jardin, en regardant les étoiles s’allumer dans la nuit claire. Et le calme des choses offrait, avec l’agitation de leur esprit, un contraste douloureux. Elles se promenaient, à côté l’une de l’autre, sans parler, car elles voulaient se dissimuler leurs peines, marchant dans l’obscurité qui cachait la contraction de leur visage. Une sensation de vide profond les entourait. Les deux êtres qui, pour elles, comptaient seuls dans le monde étaient loin, et rien ne les intéressait plus. Le charme d’une nature splendide leur échappait. La douceur du vent, chargé des parfums de la terre, la pureté du ciel mystérieux, le murmure des feuilles agitées sur leur tête, tout ce qui les aurait ravies, si, pour partager leurs impressions, elles avaient eu, auprès d’elles, le cher absent, les laissait froides et lassées. Et chaque jour, chaque soir, le même ennui pesait sur elles, invinciblement. Juliette se développait beaucoup, elle avait encore grandi et son visage était devenu charmant. Elle avait dix-sept ans, et sa gravité faisait d’elle une véritable femme. Sa mère prenait plaisir à la parer. La partialité, qu’elle avait toujours eue pour son fils, ne l’aveuglait pas assez pour l’empêcher de remarquer la grâce épanouie de sa fille. Elle lui dit un jour, après l’avoir regardée longuement : Juliette eut un fugitif sourire, et hocha la tête sans parler. A quoi bon sa beauté ! Celui, par qui elle eût voulu être admirée, n’était pas là. L’automne venait de commencer, lorsqu’une grave nouvelle ramena brusquement Mme de Vignes à Paris. Son fils, après avoir lutté follement contre un affaiblissement sans cesse en progrès, était tombé brusquement. Il avait été pris de vomissements de sang, et, mourant, on l’avait transporté chez sa mère. L’angoisse coupa court aux rêveries de la jeune fille. Elle adorait son frère et, venue sans retard avec sa mère, elle avait été épouvantée de l’état dans lequel elle le trouvait. A peine eut-il la force de se soulever, quand elles entrèrent dans sa chambre. Du beau Jacques, il ne restait qu’un fantôme. Une consultation de médecins, immédiatement provoquée, ordonna le départ immédiat pour le Midi, et, dès la fin de novembre, dans la villa baignée par la mer bleue, abritée par le bois de pins et de genévriers, au milieu des rochers rouges, la famille de Vignes s’était installée. La jeunesse a des ressources puissantes. La chaleur, la lumière, la régularité de l’existence, avaient exercé leur salutaire influence, et si le malade ne s’était pas complètement guéri, au moins avait-il repris assez de force pour qu’il fût permis de ne plus désespérer. Il allait pâle, voûté, chancelant, ébranlé par les accès d’une toux cruelle. Et s’il voulait beaucoup se surveiller, il pouvait ainsi vivre longtemps. Ce n’était cependant pas assez pour Jacques d’avoir obtenu ce résultat, et le soulagement apporté à sa maladie ne le satisfaisait point. Avec les forces, les désirs étaient revenus, et l’impossibilité de les contenter lui causait une irritation qui s’épanchait en paroles amères, en violentes récriminations. Sans cesse, dans son esprit aigri, un parallèle se faisait entre ce qu’il avait été et ce qu’il était maintenant. Sa débilité actuelle lui paraissait insupportable comparée à son activité passée, et il ne se servait de ses énergies renaissantes que pour se plaindre et maudire. Aucune résignation, aucune douceur ; une lamentation continuelle, une envie irritée. L’arrivée de Pierre Laurier avait cependant fait une diversion heureuse à ses ennuis. Il s’était senti plus vaillant et moins découragé, en compagnie de son ami. Tout ce qui le laissait indifférent et lassé avait recommencé à avoir de l’attrait pour lui. Il ne restait plus, tout le jour, étendu sur sa chaise longue, ou enfoncé dans sa guérite d’osier sur la terrasse. Il marchait, sortait en voiture, pendant les heures chaudes du jour. Et la distraction influait favorablement sur sa santé. Il se montrait moins sombre, consentait à recevoir des visiteurs et n’avait pas repoussé l’offre que lui avait faite le peintre, d’amener à la villa un médecin russe très bizarre, réputé un empirique par ses confrères, mais célèbre par des cures extraordinaires. Le docteur Davidoff, installé à Monaco avec son ami le comte Woreseff, était le fils unique d’un marchand de grains d’Odessa, mort dix fois millionnaire. Il avait donc pu suivre sa fantaisie, dédaigner la clientèle, étudier à son aise l’humanité dans ses maux physiques et ses misères morales. Il avait pris sur l’imagination de Jacques une très prompte autorité. Sa prétention était de rendre la confiance à ceux qu’il soignait, assurant qu’il en résultait un bien-être immédiat. Ayez la conviction que vous guérirez, disait-il à Jacques, et vous serez déjà à moitié tiré d’affaire. La nature se chargera de faire le reste. Elle ne demande qu’à aider les malades, encore faut-il qu’ils ne s’abandonnent pas eux-mêmes. J’ai vu des miracles opérés par la volonté et la foi. Les effets des eaux de la Salette et de Lourdes, dans votre pays, n’ont pas d’autre cause. La vertu du breuvage est dans l’âme de celui qui le boit. Ayant la certitude que l’eau sainte agira sur lui, il ressent déjà le bien espéré. C’est pourquoi il est inutile d’envoyer les incrédules à ces pèlerinages curatifs, de même qu’il ne faut pas faire assister les sceptiques à des séances de spiritisme. Ils ont, en eux-mêmes, des forces qui réagissent contre les efforts des adeptes, et qui neutralisent les fluides. Jamais les expériences, dans de telles conditions, ne réussissent. De même, jamais le mystérieux travail de la nature, tendant à la guérison, ne se produira favorablement dans un organisme affaibli par la crainte et abattu par le doute. Jésus, qui fut un des grands thaumaturges de l’antiquité, disait à ceux qui lui demandaient de les guérir : «Croyez.» En effet, tout est là. Ces théories, développées curieusement par le médecin russe, avaient d’abord intéressé Jacques, puis, peu à peu, leur germe subtil s’était glissé dans son esprit et y avait acquis un singulier développement. Il y avait des heures où le malade retrouvait l’espoir et se disait : Pourquoi, en somme, ne guérirais-je pas ? Il découvrait, dans sa mémoire, des exemples de sauvetages prodigieux. Des affections, beaucoup plus avancées que la sienne, arrêtées d’abord et ensuite disparues, sans même laisser da traces. Et ceux qui en avaient été atteints, menant l’existence libre et joyeuse, comme les plus vigoureux et les mieux dispos. vivre, aller, venir, sans contrainte, sans inquiétude, se livrer à sa fantaisie, ne plus redouter le plaisir. Échapper aux gardes-malades, aux médecins, mépriser les précautions, s’affranchir des ménagements, pouvoir être imprudent tout à sa guise ! Et pourrait-il jamais le réaliser ? En désirant si ardemment la guérison, il n’avait qu’un but : recommencer les folies qui l’avaient réduit à cet état misérable. Lorsqu’il se laissait aller devant Pierre à ses regrets et à ses aspirations, celui-ci secouait mélancoliquement la tête, puis avec une profonde amertume : Est-ce donc la peine de souhaiter le plaisir ? Car est-il rien de plus vain et de plus décevant ? soupirer après le succès et la gloire... Se consumer en efforts pour y atteindre, voilà qui est digne d’un homme. Mais user ses jours et ses nuits à remuer des cartes ou à courtiser des femmes, peut-on rien concevoir de plus absurde et de plus navrant ? Je le fais pourtant, moi qui critique si rudement ce genre de vie... Mais je suis un fou, odieux et stupide !... N’ayant plus l’énergie de demander mon pain au travail, je l’attends du hasard... Je joue, -quelle misère ! -pour essayer de prendre à la banque l’argent que me réclame une drôlesse que je méprise, qui me trompe et que je n’ai pas le courage de quitter... Et c’est là ce que tu regrettes ? Ce sont ces heures, passées autour d’un tapis vert, à la chaleur dévorante du gaz qui vous dessèche le cerveau, dans l’attente d’une série à rouge ou à noire. Puis le moment où l’on dépose la somme, si durement obtenue, dans les mains impatientes de la belle qui sourit, tout en feuilletant les billets : amour et comptabilité mêles ! Voilà le bonheur que tu rêves ! C’est celui dont je jouis, et je ne sais pas si je ne préférerais pas la mort ! Il riait lugubrement, devant son ami épouvanté par cette sombre colère, puis il reprenait, plus calme : Après tout, j’ai tort de juger les autres d’après moi-même. On t’aime, toi, tu es heureux et la vie t’offre des douceurs... Moi, je suis bafoué, méprisé, et je ne connais que des joies si âcres que leur souvenir m’est plus cuisant que celui de mes chagrins. Toi, au contraire, ta vie est nécessaire à ceux qui t’aiment, à ta mère, à ta sœur... C’est pour elles qu’il faut te guérir, et c’est à elles seules qu’il faut penser. si j’avais auprès de moi un de ces êtres doux et charmants, dont l’affection console et guérit de toutes les souffrances, je trouverais le courage de me relever moralement et de redevenir un autre homme. Dans mes heures d’abattement le plus profond, j’ai souvent songé que si j’avais quelqu’un à qui me dévouer, je pourrais me montrer encore aussi sage que les meilleurs des hommes. Quand j’aurai assez de ma folie, je me casserai la tête sur un de ces rochers, d’un si beau ton, qui sont au has de la falaise, et la mer bercera mon corps, comme une dernière amie. Ces accès de mélancolie, Pierre Laurier ne s’y livrait pas seulement devant son ami. Quelquefois, en présence de Mme de Vignes et de Juliette, il s’était laissé aller à traduire son irritation en paroles désespérées. S’il avait alors regardé la jeune fille, il eût découvert, dans l’expression souffrante de son visage, une de ces raisons de se corriger qu’il implorait de la destinée. Mais il ne s’inquiétait pas de l’effet que produisaient ses paroles. Il était tout à la sincère expression de son découragement. L’espérance, ardemment appelée par lui, rayonnait, étoile lumineuse dans son ciel obscur, et il ne levait pas les yeux vers elle. Il demandait un être doux et charmant à qui il pût sacrifier ses dangereuses passions, et il l’avait tout près de lui, ému de sa douleur et palpitant de ses angoisses. Cependant, malgré la tristesse que les humeurs noires de l’ami de son frère lui causaient, Juliette ne se plaignait pas de son sort. Elle voyait Pierre bourrelé de soucis, sombre et fantasque, mais elle le voyait. A Paris, elle ne le voyait pas : il y avait donc progrès. Elle savait que la méchante femme était à Monte-Carlo ; mais elle savait aussi que le peintre ne passait plus tout son temps auprès d’elle. Si la chaîne était toujours rivée, les anneaux se relâchaient, et, un jour, elle pourrait sans doute finir par se rompre. Mais a-t-on de l’orgueil lorsque l’on aime ? Le lendemain du dîner, qui avait été si bizarrement terminé par le récit du docteur Davidoff, vers dix heures du matin, Juliette, sa blonde tête abritée par une ombrelle, un petit panier au bras, suivait la terrasse de la Villa en cueillant des fleurs. Le temps était admirable, le bleu de la mer se confondait avec le bleu du ciel. Une brise délicieuse venait du large, chargée des senteurs salines. Les flots mouraient, frangés d’argent, au pied des rochers qui bordaient la petite baie silencieuse. Accompagné de sa mère, Jacques sortit de la maison et, lentement, commença à se promener au soleil. Mme de Vignes était une petite femme mince, au visage délicat, aux yeux noirs expressifs, au front intelligent couronné de cheveux déjà blancs. Sa physionomie exprimait le calme d’une résignation devenue habituelle. Elle marchait doucement, sans parler, jetant un coup d’œil, de temps en temps, sur son fils, comme pour mesurer les progrès que le climat du Midi faisait faire à sa convalescence. Jacques, arrivé à la moitié de la terrasse, s’arrêta et, s’asseyant sur le parapet de pierre, tiède des rayons du soleil, il regarda, dans l’eau claire comme du cristal, les colorations étranges des végétations sous-marines. Il était là, dans la chaleur, la tête vide, oubliant son mal, et éprouvant un vivifiant bien-être. Sa sœur vint près de lui, sa récolte faite, et l’embrassant doucement : Comment te sens-tu ce matin ? Il me semble que tu es revenu tard. Le malade sourit au souvenir de ses anciennes fredaines qui dévoraient les nuits jusqu’à l’aube, et, prenant un brin de mimosa dans le panier de la jeune fille : Il était dix heures passées ! Ce qui n’empêche pas que, depuis notre installation ici, c’est la première fois que tu sors le soir.... Et jamais les médecins ne trouvent mauvais les plaisirs qu’ils partagent. Juliette resta un instant silencieuse, puis, avec un air sérieux : Il te plaît, ce docteur Davidoff ? Oui, c’est un aimable compagnon et sa science est réelle, malgré les allures sataniques qu’il prend volontiers. Je ne le crois, du reste, pas aussi diable qu’il tient à le paraître. Mais il est incontestable que, depuis qu’il s’occupe de moi, je vais mieux.... cher enfant, s’écria Mme de Vignes, rien que pour cela il me paraîtrait divin. Qu’il soit ce qu’il voudra, pourvu qu’il te guérisse. C’est, en tous cas, un homme parfaitement élevé et du meilleur ton.... Mais il pourrait être rustre que je l’adorerais. Je ne lui demande que de te rendre la santé.... Il doit venir, ce matin, constater si ma petite débauche d’hier soir ne m’a pas été funeste...Ce sera, malheureusement, une des dernières visites qu’il nous fera : il part, ces jours ci, pour l’Orient, avec son ami et client le comte Woreseff.... Ce Russe à qui appartient le yacht, ancré dans la rade de Villefranche ? Était-il des vôtres hier soir ? Il ne quitte presque jamais son bord.... On dit qu’il y garde, avec un soin jaloux, une Circassienne qu’il a enlevée et qui passe pour la beauté la plus accomplie qui se puisse rêver. Son appartement est aménagé avec un luxe oriental fabuleux. Le service y est fait par des femmes vêtues de somptueux costumes. Le soir, en passant en barque le long du navire, on entend des harmonies exquises. Ce sont des musiciens engagés à bord pour distraire le comte et sa belle. Voilà avec qui Davidoff s’embarque pour le pays des Mille et une Nuits. Je ne le plains pas, dit gaiement Mme de Vignes. Il a renouvelé hier soir auprès de Pierre les instances les plus vives pour le décidera l’accompagner. Woreseff, qui adore les artistes, avait rêvé d’emmener un peintre qui lui retracerait, en quelques études, les principaux épisodes du voyage.... Et ton ami n’a pas accepté ?... demanda Juliette avec un sourire contraint. il médite, a-t-il dit, un autre voyage. Mais il veut le faire seul. Après ces mots, qui offraient un double sens si menaçant, il y eut un silence. Jacques, frappé soudain de la signification sinistre, qui pouvait être donnée à ces paroles, prononcées par lui sans arrière-pensée, restait absorbé, se rappelant les amères déclarations, si souvent répétées par Pierre. Juliette, le cœur serré, observait son frère, devinant la pénible sensation éprouvée par lui et ne pouvant vaincre le saisissement qui venait de s’emparer d’elle. Il semblait qu’ils fussent, l’un et l’autre, sous le coup d’un malheur, dont cette phrase avait été l’effrayant présage. Et ils se taisaient, assaillis par de lugubres impressions. Le roulement d’une voiture sur la route de Beaulieu les arracha à cette douloureuse torpeur. Ils se regardèrent une dernière fois, effrayés de leur parole et de leur tristesse. Puis ils tournèrent les yeux vers la grille de la villa, devant laquelle une voiture venait de s’arrêter. Le médecin russe, vêtu de noir, le visage grave, en était descendu, et s’avançait vers eux. Jacques se leva, et rassérénant son front, il fit quelques pas du coté de son matinal visiteur : Fidèle à votre promesse, mon cher Davidoff, dit-il en serrant la main de son ami. Combien je vous remercie de vous occuper de moi ! Le docteur saluait Mme de Vignes et sa fille. Son visage demeura immobile et glacé. Jacques le regarda avec étonnement et Juliette avec terreur. Pourquoi cette attitude contrainte, cet abord silencieux ? Que redoutait-il d’être obligé de dire ? Quel événement lui imposait cette morne contenance et cet air sombre ? Le Russe leva les yeux sur Jacques et, avec lenteur, comme pour prolonger une situation qui retardait des explications pénibles : Vous vous sentez bien, ce matin ? Le sommeil a été bon ? Vous n’avez pas de fièvre ? Il lui prit le poignet, le garda quelques secondes entre ses doigts : Et on peut vous traiter comme un homme, à présent. Jacques regarda le docteur, et, d’une voix sourde, il demanda : Est-ce qu’il se passe quelque événement assez grave pour pouvoir m’impressionner si vivement ? Sans parler, Davidoff baissa affirmativement la tête. Et vous hésitiez à me le confier ? Maintenant, je suis prêt à parler. Il baissa un peu la voix, de façon à n’être pas entendu par la mère et la fille : Mais il vaut mieux que j’attende que nous soyons seuls.... Ils marchèrent, tous les quatre, à petits pas dans la direction de la maison. Quand ils furent arrivés sous la verandah qui s’étendait devant les fenêtres du salon, à demi-closes de leurs persiennes à cause du soleil, Mme de Vignes et Juliette s’arrêtèrent. La jeune fille examinait le docteur avec anxiété. Il lui semblait que les paroles obscures qu’il venait de prononcer, avaient un rapport secret avec les idées qui la troublaient au moment où il était arrivé. L’image de Pierre Laurier s’évoqua dans son esprit, et elle était vague et pâle, comme près de s’effacer dans le néant. La grave communication que Davidoff avait à faire était, elle n’en pouvait douter, relative au peintre. Un frisson passa dans ses veines, elle eut froid, par cette admirable matinée ensoleillée. Elle vit le ciel bleu se voiler d’obscurité, la mer s’assombrir, et la verdure éternelle des pins se décolorer. Un glas sonna à ses oreilles. Et, en proie à sa funèbre hallucination, elle demeura immobile, avec la sensation que tout tournait autour d’elle. La voix de sa mère, l’appelant, la rendit à elle-même. Ses paupières battirent, sa vue redevint nette, elle retrouva le ciel clair, la mer bleue, et les verdures luxuriantes. Rien n’était changé que son cour, cruellement serré, et son esprit, mortellement triste. Je crois que ton frère a besoin d’être seul avec le docteur. La jeune fille adressa au Russe un regard suppliant, comme s’il dépendait de lui que le malheur redouté fût ou ne fût pas, et, avec un grand soupir, elle entra dans la maison. Les deux hommes s’étaient assis, sous le vitrage, auprès d’une colonne de fonte, le long de laquelle grimpaient des touffes d’héliotropes embaumés. Ils demeurèrent une seconde hésitants devant ta révélation à demander et à faire. Puis Jacques, d’une voix calme, avec son indifférence de malade qui ne pense qu’à lui-même : De quoi s’agit-il donc, mon cher ami ? D’une bien triste nouvelle, oh ! On est venu, ce matin même, me l’apprendre, et j’avoue que j’en suis encore tout bouleversé.... S’il n’était pas nécessaire que vous en soyez informé, j’aurais retardé ma pénible mission, mais vous êtes directement mêlé à l’événement. Jacques l’interrompit, et subitement devenu nerveux : Vous allez le comprendre, reprit Davidoff en dirigeant sur son malade un regard presque dur à force de fixité. Cette nuit, vers une heure du matin, un tragique suicide a eu lieu, tout près de Monte-Carlo... Un homme s’est jeté de la falaise dans la mer... Des douaniers, en faisant leur inspection, ont trouvé son paletot, son chapeau et un billet, qui vous est adressé. Le tout a été porté au gouverneur qui, sachant quels rapports affectueux nous avons ensemble, m’a fait avertir, afin que je puisse juger de l’opportunité qu’il y aurait à vous informer... Les yeux de Jacques s’étaient enfoncés sous ses sourcils, subitement, comme tirés par une violente angoisse ; sa bouche se contractait, il haleta : qui me touche de très près ? Davidoff lentement tira de son portefeuille la carte, sur laquelle le peintre avait écrit son dernier adieu, et la tendit au malade. Celui-ci, avec une sorte d’effroi, prit le mince carré de bristol, il lut le nom qui y était gravé, une rougeur ardente monta à ses joues, il s’écria : Et il demeura anéanti, les regards fixés sur le médecin russe, qui l’observait muet, immobile et tout noir. Ils ne parlèrent pas, comme s’ils avaient peur d’entendre le son de leur voix. Ils échangèrent un coup d’œil plein d’horreur et de doute, tant la disparition de cet être rempli de santé et de vigueur, en quelques instants, les laissait dons une stupeur mêlée d’incrédulité. Entre eux, Pierre ne reparaîtrait plus. A leurs côtés, sa place était vide pour toujours. Jacques, sans une parole, reporta ses regards sur la carte dont il n’avait lu que le nom, et, essuyant d’un revers de main ses yeux remplis de larmes, il commença à lire le dernier adieu que lui adressait son ami. Il déchiffrait tout haut cette écriture tremblée, tracée au crayon dans la nuit. Un attendrissement irrésistible étranglait sa voix. Il sentait bien que Pierre était las de sa souffrance et de sa dégradation, et qu’il voulait mourir pour y échapper. Mais il voyait aussi que son ami songeait, en disparaissant, à conclure avec la destinée ce pacte étrange qui lui permettrait peut-être de revivre en Jacques. «Je vais renouveler l’expérience que nous a racontée Davidoff... Je te fais cadeau de mon âme... Vis heureux par moi, et pour moi...» Un affreux rayon d’espoir illumina le regard du malade ; en même temps qu’un sanglot montait à ses lèvres. Il était bouleversé par la douleur, mais, au fond de lui-même, une vivifiante croyance déjà naissait. C’est moi qui l’ai vu le dernier, dit alors le médecin russe. Il m’a quitté pour aller chez Clémence Villa... Une scène violente, comme ils en avaient quotidiennement, a dû éclater entre eux... Il est ressorti, et, depuis, on ne sait ce qu’il est devenu... Des fraudeurs ont occupé, toute la nuit, les gardes-côtes sur la route de Vintimille. Il y a eu des coups de feu échangés... Et c’est près de l’endroit où l’échauffourée a eu lieu que le vêtement, le chapeau et la carte ont été trouvés... Le flot le rapportera sans doute à la grève... On pourra ainsi le déposer en terre sainte, et ses amis sauront où aller le pleurer. Un sourd gémissement, puis le bruit d’une chute, se firent entendre au même moment, dans le salon. Jacques et le médecin s’étaient dressés, effrayés. Davidoff s’avança vivement, tira les persiennes et poussa une exclamation. A deux pas de la fenêtre, Juliette était étendue sans connaissance. Elle avait vainement essayé de s’accrocher à une chaise qui avait roulé sur le plancher avec elle. Pâle, les yeux fermés, elle semblait morte. Les deux hommes s’élancèrent dans la maison. Au bruit, Mme de Vignes avait paru. Elle n’eut pas à faire de questions : par la porte ouverte, elle venait d’apercevoir sa fille. La soulever dans ses bras fut, pour cette femme d’apparence chétive, l’affaire d’une seconde. Elle l’allongea sur un canapé, examina son visage, tâta son cour, constata qu’elle vivait, et, un peu rassurée, elle demanda à son fils : Davidoff s’était approché de la jeune fille, et, avec de l’eau fraîche, lui mouillait les tempes, Jacques ne tendit pas à sa mère le billet qui lui léguait, comme par un testament surhumain, l’âme de son ami, il prononça ces seuls mots : On eût dit que, du fond de son douloureux sommeil, Juliette avait entendu. Elle fit un mouvement, ouvrit les yeux, reconnut ceux qui l’entouraient, et, avec la vie, retrouvant la souffrance, elle fondit en larmes. Mme de Vignes et son fils échangèrent un regard. Jacques baissa la tête ; la mère alors, devinant le chaste secret du virginal amour de Juliette, poussa un douloureux soupir et se mit à pleurer avec elle. Davidoff prit Jacques par le bras et l’entraîna au dehors. Sur la terrasse, l’air était doux, le soleil chauffait les plantes qui embaumaient, lèvent léger réjouissait le cœur, la mer s’étalait, d’un bleu de turquoise, les grandes hirondelles rasaient les flots avec des cris joyeux. Il sembla an docteur que son malade n’était plus le même. Il marchait d’un pas délibéré et non traînant, son corps se redressait, ses yeux, l’instant d’avant, caves et éteints, brillaient vifs. Il ne parlait pas, mais, au gonflement de ses traits, on discernait qu’une soudaine exaltation bouillonnait en lui. Davidoff, avec une âpre ironie, le contempla métamorphosé déjà par l’espérance. Alors, songeant à Pierre Laurier disparu, à Juliette qui pleurait, le Russe eut un silencieux et sardonique sourire. Il pensa que, pour rendre la vie à cet égoïste jeune homme, c’était beaucoup que le sacrifice de deux êtres. Et mentalement, sur cette belle terrasse, sous ce ciel délicieux, il évoqua un couple amoureux, rayonnant, heureux, passant enlacé dans l’enivrant parfum des orangers en fleurs. Mais les amants rebelles s’enfuirent soudain effarouchés, et Davidoff ne vit plus que Jacques, déjà ranimé par le sang de Pierre et les larmes de Juliette, qui, près de lui, marchait triomphant. Pendant qu’il nageait, de toutes ses forces, vers l’homme qui se noyait, Pierre, puissamment éclairé par la lune, à ce moment-là débarrassée de son voile de nuages, avait été aperçu par les douaniers embusqués sur la falaise. Deux détonations, un sifflement aigu à ses oreilles, un peu d’écume sautant sous le coup de fouet d’une balle, lui annoncèrent qu’il était pris pour un fraudeur. Il se dressa sur le sommet d’une vague et jeta un rapide coup d’œil autour de lui. A dix mètres, dans un remous, une forme noire se débattait ; à deux cents mètres, le canot, enlevé par l’effort de ses rameurs, se dirigeait vers le cotre qui louvoyait au large. Quelques brasses vigoureuses mirent Pierre à portée du malheureux qui se débattait aveuglé, étouffé par les flots, inconscient de ses suprêmes efforts. Il le saisit vigoureusement, lui leva la tête hors de l’eau, et, d’une voix puissante, poussa un cri qui, vibrant de lame en lame, parvint jusqu’à la barque. L’homme qui tenait la barre, à cet appel, regarda avec attention et, à la surface des ondes argentées, apercevant ce groupe qui se mouvait, il répondit par un coup de sifflet aigu. Aussitôt les rames cessèrent de frapper la mer, le bateau s’arrêta et le cotre, comme obéissant à des ordres reçus d’avance, mit le cap sur la terre. Alourdi par son épave humaine, et rassemblant toutes ses forces, Pierre avançait péniblement. Ses habits, collés à son corps, entravaient le jeu de ses jambes, et la respiration s’embarrassait dans sa poitrine. Maintenant des paquets de mer lui passaient par-dessus la tête, il ne fendait plus, alerte et léger, les vagues, de ses bras dispos. Il lui semblait qu’une puissance irrésistible l’entraînait vers le fond, et que des liens mystérieux garrottaient ses membres appesantis. Des bourdonnements emplissaient ses oreilles, et ses yeux voilés d’ombre ne distinguaient plus nettement le ciel. Il pensa : Je n’aurai jamais l’énergie d’aller jusqu’à la barque, et je vais mourir avec ce malheureux. Un désespoir le prit de ne pouvoir sauver cet inconnu qu’il tenait là, étroitement embrassé, comme un frère tendrement aimé. Il ne songeait pas à lui-même, il avait fait le sacrifice de sa vie, et il ressentait une âpre joie de la donner non inutilement, par un absurde et lâche suicide, mais en luttant pour arracher un homme à la mort. Une rage de triompher lui rendit de la vigueur, il enleva d’une poussée plus puissante son inerte fardeau, et, une fois encore, il apparut sur la crête des lames. La barque n’était plus qu’à vingt mètres de lui. Un cri sourd sortit de sa bouche serrée par la contraction de tous ses muscles. Il battit l’eau de ses bras, pendant que ses jambes paralysées restaient sans mouvement. Un coup de houle le fit tourner, et le flot amer lui emplit ta gorge, étouffant un dernier appel. Il s’enfonça dans l’eau verdâtre, sous la clarté de la lune, avec cette idée très nette que, s’il lâchait son compagnon, allégé de ce poids, il serait sauvé. Mais il repoussa l’égoïste conseil de la lâcheté humaine. Il pensa : Si je pouvais, en l’abandonnant, assurer son salut au prix de ma perte, c’est cela que je ferais. Allons, un dernier effort pour qu’il ne meure pas avec moi. Il remonta à la surface, respira largement, revit le ciel étoile et, tout à coup, se trouva délivré du fardeau qui le noyait. Il entendit des voix qui disaient en italien : «Je le tiens ! Au même moment, une masse, qui lui parut énorme, se dressa, toute noire, sur les flots et retomba pesamment sur lui. Il sentit une violente douleur au front, ses yeux éblouis aperçurent des milliers d’étoiles, il lui sembla que son corps devenait léger et impalpable, puis il perdit connaissance. Quand il revint à lui, il était étendu sur un paquet de voiles, à l’avant d’un petit navire, qui filait vivement dans la nuit claire. Le foc serré claquait au vent, au-dessus de sa tête. La mer mugissait coupée par l’étrave, et trois hommes, au visage basané, se penchaient sur lui, attentifs à son réveil. Il voulut faire un mouvement, se soulever, deux bras le maintinrent étendu. Un des hommes, débouchant une fiasque entourée de paille tressée, lui offrit à boire. Il avala une gorgée d’eau-de-vie très forte, qui acheva de lui rendre le sentiment exact des choses extérieures. Une brûlure au front lui rappela le choc sous lequel il s’était évanoui. Il porta la main à son visage et la retira ensanglantée. En même temps, l’air de la nuit, rendu plus vif par la marche rapide du bateau, le glaça, et il s’aperçut qu’il était trempé jusqu’aux os. Alors, d’une voix étouffée, s’adressant à ceux qui l’entouraient : Mes amis, dit-il, si vous vous intéressez à moi, comme tout me le prouve, d’abord donnez-moi des vêtements secs, je meurs de froid. le camarade est un pays, dit un des trois marins avec un accent provençal. Alors permettez que j’aie l’avantage de le mettre à même ma garde-robe... Il disparut par l’écoutille et remonta, au bout d’une minute, avec un pantalon, des espadrilles, une chemise de laine et un épais caban. Il posa le tout auprès de Pierre, et, avec un air de contentement : c’est que s’il n’a pas reçu l’avant du canot sur la tête, comme vous, il a avalé bien plus de bouillon. Pierre, à ces paroles, se rappela l’énorme masse noire qu’il avait vue se dresser sur la crête des lames, un instant avant de perdre connaissance. Il comprit que c’était la barque, soulevée par la houle, qui était retombée, de tout son poids, sur lui. Pendant qu’il réfléchissait, ses compagnons le dévêtissaient et le rhabillaient avec prestesse. Il se trouva enfin assis sur un rond de cordages, très étourdi, mais éprouvant un grand bien-être dans la laine moelleuse qui réchauffait ses membres endoloris. demanda-t-il, en se tournant vers les trois hommes qui le regardaient avec un air de satisfaction. Agostino, reprit le Provençal, est le camarade que vous avez ramené à la nage sous le feu des douaniers... demanda Pierre avec une brusque autorité. L’un d’eux dit, en mauvais italien, d’une voix gutturale : Nous n’avons pas besoin de nous défier de lui. Que peut-il d’ailleurs contre nous ? Rien du tout, interrompit Pierre avec tranquillité. Et, d’ailleurs, pourrais-je vous nuire, que je n’aurais certainement pas le goût de le faire. Mais il me semble que c’est un patois que parlent vos camarades. Nous sommes de pauvres marins, qui tâchons de passer en franchise, et à nos risques et périls, les marchandises que nous confient des négociants de Livourne et de Gênes. Nous étions en train de débarquer des soies, de l’eau-de-vie et des cigares, quand nous avons été dérangés, au beau milieu de notre opération, par ces faillis-chiens de gabelous. Les marchandises sont entrées, moins deux ballots de Virginias, coulés à pic, qui seront fumés par les rougets et les rascasses... Mais vous, monsieur, comment vous êtes-vous trouvé là juste pour tirer d’affaire le pauvre Agostino ? Ce fut au tour de Pierre d’être embarrassé. Il ne jugea pas utile de confier à ses hôtes d’un jour le mortel projet qui l’avait amené sur la rive à point nommé pour arracher un homme à la mort au lieu de s’y livrer lui-même. La lenteur qu’il mit à répondre donna à penser, aux marins, qu’il avait des raisons pour ne pas fournir d’éclaircissement sur sa conduite. Ils n’étaient point gens à s’en étonner, et, par habitude, très disposés à la discrétion. Vos affaires ne regardent que vous, dit le Provençal, au moment où le peintre s’apprêtait à inventer une fable, et nous n’avons rien à y voir. Au lieu de vous faire causer, il vaudrait mieux panser la plaie que vous avez au front. Elle a saigné, ce qui est bon pour les blessures à la tête. Maintenant, une bande de toile, et, dans deux jours, il n’en sera plus question. Voulez-vous descendre dans le poste, avec les camarades ? Si cela ne vous fait rien, je préférerais rester sur le pont... Je n’ai pas le pied très marin et l’air me fera du bien... Quelques minutes plus tard, Pierre, la tête ceinte d’un bandeau, s’appuyait au bordage du cotre et regardait la mer qui déferlait le long de ses flancs. Sur les vagues désertes, pas une voile en vue. Au loin, dans une brume légère, un feu tournant luisait par instants. La brise fraîche emplissait, délicieuse, la poitrine du jeune homme. Au milieu de ces inconnus, il se sentit dégagé d’un poids écrasant. Il lui sembla qu’il n’était plus lui-même, et que le Pierre Laurier, insensé et malade, dormait maintenant au fond de la mer, balancé, blême et inerte, par la houle des grèves. Il poussa un soupir, qui vibra dans le silence, et, à mi-voix, il murmura : C’est vrai, je suis mort ! Est-ce que vous désirez quelque chose ? demanda le Provençal qui veillait, à deux pas de lui. mon cher camarade, puisque vous faisiez la contrebande des cigares, vous avez bien dû en garder une petite provision à bord. J’avoue que je fumerais avec plaisir. Il se pencha sur l’écoutille et prononça quelques paroles. Il remonta bientôt, avec un paquet entouré de rubans jaunes, qu’il tendit à Pierre : C’est le patron qui vous les envoie, et il me charge de vous dire qu’Agostino est tout à fait revenu à lui... S’il était resté au fond il y aurait eu bien des larmes répandues à Torrevecchio... Le Provençal étendit la main sur la mer, vers l’horizon : Il battit le briquet, et tendant l’amadou enflammé : Pierre choisit un cigare long et brun, l’alluma avec soin et, avec une volupté profonde, poussant de rapides bouffées : Dites-moi, où va le bateau, en ce moment ? Le Provençal hocha la tête : Il n’y a que le patron qui le sache... Nous avons le cap sur l’île d’Elbe... Mais, allons-nous à Porto-Ferraïo ou ailleurs ? C’est ce que nous saurons quand nous y serons. Pierre sourit et approuva d’un signe de tête. Lentement il se dirigea vers la pile de voiles sur laquelle il s’était trouvé couché en renaissant à la vie. Il s’étendit, bien serré dans son caban de laine, il abaissa le capuchon sur sa tête, s’adossa à un paquet de cordages en guise d’oreillers, et, les yeux au ciel resplendissant, fumant lentement, l’esprit tranquille et le cœur libre, pour la première fois depuis bien longtemps, il se perdit dans une rêverie qui le conduisit doucement au sommeil. Quand il se réveilla, le soleil le chauffait de ses rayons obliques, comme un lézard dans un creux de muraille. Il eut d’abord de la peine à se reconnaître. Les voiles, les agrès, offraient à ses yeux un spectacle qu’ils n’avaient pas coutume de voir en s’ouvrant le matin. Brusquement le souvenir des événements, qui avaient rempli les courtes heures de cette nuit, lui revint. Il eut au cœur une commotion rapide, en constatant que son existence ancienne se trouvait complètement bouleversée, que rien de ce qu’il avait l’habitude de faire ne lui était plus possible. Entre son passé et son présent un abîme, plus large et plus profond que la mer bleue, qui séparait le navire de la côte, se creusait. Et, tout au fond, un cadavre, celui d’un peintre fou, nommé Pierre Laurier, gisait, brisé par une chute mortelle. Il répéta ce mot, afin qu’il n’y eût pas de doute possible, dans son esprit encore obscurci. Il avait dit qu’il se tuait, il l’avait écrit, il avait jeté à ses amis et à sa maîtresse ce cri désespéré et haineux : «Je fuis la vie que vous n’avez pas su me faire aimer.» A l’heure présente, ils devaient être dans la stupeur ou la tristesse. Il ne pouvait reparaître sans risquer d’être grotesque. Le hasard l’avait porté dans un milieu imprévu, où il était absolument ignoré de tous ses compagnons. Il n’avait qu’à se laisser conduire vers l’inconnu. D’ailleurs n’était-ce pas le silence, le repos, l’apaisement, dont sa pensée avait soif ? sortir de l’enfer d’une passion compliquée et malsaine, et se trouver soudainement jeté dans le paradis d’une existence primitive et toute matérielle ! Passer de l’atmosphère troublante d’un boudoir de fille, de la chaleur viciée d’une salle de jeu, à l’âpre et saine odeur de ce bateau, fendant l’air pur et la vague azurée ! Ses poumons s’emplirent de la fraîcheur de la brise. Il lui sembla que sa poitrine s’élargissait, et un joyeux frisson passa par tous ses membres. Il se leva, et, voyant l’équipage réuni sur le pont, il alla d’un pas tranquille au-devant de ses nouveaux amis. Le Provençal venait à lui : c’est que la mer s’entend à bercer !... Cette ligne de côtes blanches, que vous apercevez sur la gauche, c’est Viareggio... Mais, voici le patron, avec Agostino... Pierre eut à peine le temps de se reconnaître ; un petit homme, brun de barbe et de cheveux, au teint olivâtre éclairé par de grands yeux et un bon sourire, se précipitait sur lui, le serrant déjà dans ses bras. s’écria-t-il, avec un violent accent italien, tu peux compter sur moi à ton tour : ma vie t’appartient !... mon camarade, dit le peintre en se dégageant doucement. Il examina Agostino, le vit à peine âgé de vingt ans, et lui mettant la main sur l’épaule : Tu étais vraiment bien jeune pour mourir... Mais ce sont tes compagnons qui t’ont tiré d’affaire ; moi, je me noyais avec toi. C’est justement cela qui m’attache à toi, dit Agostino avec chaleur... Tu coulais et tu ne m’as pourtant pas lâché... tu viendras au pays pour que ma mère et ma sœur te remercient... A son tour Agostino examina son sauveur : Tu n’es ni un pêcheur, ni un marin, ni un ouvrier... C’est ce qui te trompe : je suis ouvrier... de la peinture fine et soignée alors !... Peut-être les figures d’hommes ou de femmes, qui regardent par les fausses fenêtres des villas ?... Peut-être les madones des coins de rues ?... Et si, dans ton pays, je trouve de l’ouvrage, je m’y fixerai pour quelque temps. Les Corses ne sont pas riches, dit le patron... Mais si tu veux donner un coup de badigeon au saint Laurent, qui est à l’avant du navire... Oui, certes, quand nous serons au port... Ce sera le prix de mon passage, si tu ne trouves pas que ce soit trop peu de chose. C’est nous qui sommes tes débiteurs, interrompit le contrebandier... Ce que tu feras pour le bateau, nous l’accepterons de bonne amitié, mais nous serons encore en reste avec toi. Voilà donc qui est entendu ! Et peut-on savoir où nous allons de ce joli train ? Va pour Bastia, dit le peintre. Et pourvu que nous ne gagnions pas le continent, tout ira bien. As-tu donc besoin de prendre l’air, loin de la France ? demanda le patron avec un curieux sourire. Est-ce que tu as fait quelque mauvais coup ? Le contrebandier eut une moue dédaigneuse et Pierre comprit qu’il baissait dans l’estime du fraudeur. Mais, quoiqu’il ne fût arrivé à se faire considérer que comme un demi-malhonnête homme, il se sentit déjà plus à son aise au milieu de ses compagnons de bord. Il pensa : Me voici comme Salvator Rosa parmi les brigands. Mais la fréquentation des hommes qui m’entourent est-elle plus pernicieuse que celle des gens à qui je serrais quotidiennement la main ? Il n’y a de changé que le ton et le costume. Encore, ceux-ci sont-ils plus accessibles à la générosité et à la reconnaissance que mes amis d’hier. Le cœur des uns est plus simple, plus droit que le cœur des autres. Et ces mauvais garçons qui tous ont mérité la prison, quelques-uns peut-être le bagne, sont moins gangrenés, moins pourris, que ceux dont je faisais ma compagnie habituelle. Cette amère philosophie le fortifia, et il envisagea avec tranquillité, presque avec satisfaction, sa situation nouvelle. Il ne pensait plus à mourir, il n’avait plus aucune raison de maudire la vie. Elle lui fournissait des sensations inattendues qui fouettaient son imagination active. Mobile et impressionnable, s’enthousiasmant aussi vite qu’il se désespérait, son tempérament d’artiste, en un instant, l’emportait dans des conceptions séduisantes, qui remplaçaient toutes ses préoccupations anciennes. Changé de milieu, il éprouvait, non pas une gêne, un souci, mais un contentement, une quiétude. Il lui semblait qu’il venait de s’évader d’une prison dans laquelle, depuis de longs mois, il végétait enfermé. Il fêtait son indépendance, son affranchissement. Ses yeux rafraîchis, et comme affinés, étaient frappés de mille détails qui lui échappaient la veille. La teinte verte des flots frangés d’écume argentée charmait son regard. Il étudiait les dégradations de ton du ciel, d’un bleu intense au zénith, et d’un gris d’opale à l’horizon. La légère mâture du navire, les agrès, les voiles rouges, se découpant sur ce fond clair, la silhouette d’un matelot assis sur le bout-dehors et serrant une amarre, ce tableau vivant, tout composé, sollicitait exclusivement son attention, et lui procurait une jouissance délicieuse. A peine dégagé des liens de la mauvaise femme, il était repris par son art et, avec une prodigieuse faculté de détachement, il ne gardait plus déjà de celle qui l’avait torturé, qu’un souvenir très effacé, et comme estompé par la distance. Son amour malsain avait disparu de son cœur, à la suite de cette violente secousse morale, comme un fruit pourri tombe de la branche après une nuit d’orage. Il alluma un des longs Virginias, que le Provençal lui avait apportés la veille et, accoudé au bordage, il laissa errer ses yeux sur la mer très calme, animée par le passage des bateaux de pêche et la fuite des grands navires à vapeur se dirigeant, suivis de leur panache de noire fumée, vers Civita-Vecchia ou Naples. Le vent, fraîchissant dans les voiles, poussait le cotre avec rapidité. Et déjà, dans la brume lointaine, apparaissaient de hautes montagnes violettes sous le grand soleil. Pierre appela Agostino, et lui montrant l’horizon : Quelle est cette terre qui est devant nous ? La Corse, dit le matelot, de sa voix rude... Les montagnes, que vous voyez, vont de la pointe de Centuri jusqu’à Bonifacio... La petite île, qui se détache à peine à gauche, c’est Giraglia... Ce soir, nous passerons, entre sa batterie et le cap Corse, pour gagner Bastia... Sans la brume de mer, vous distingueriez la neige sur le mont Cinto... Et puis le monopole du tabac n’y existe pas, comme en France, et on y fait librement le commerce... Sans compter que là, ce qui est défendu est permis tout de même !... A l’avant, sur des caisses vides, un couvert fort sommaire était dressé. Du pain, du jambon, un fromage de Gorgonzola, des pommes, et du vin blanc dans des fiasques. Asseyez-vous, monsieur, dit le patron, en montrant à Pierre une place auprès de lui, et servez-vous à votre volonté. La chère était appétissante, le peintre y fit honneur. Tout en mangeant, il remarquait que ses compagnons restaient silencieux. Est-ce moi qui vous gêne, pour parler ? Le patron le regarda tranquillement : Mais nous vivons toujours ensemble, et nous n’avons pas grand’chose à nous raconter... Et puis, la mer empêche d’être causeur : elle parle toujours. C’est la grande bavarde, et le marin l’écoute. Les autres approuvèrent de la tête. Alors Pierre versant du vin dans un gobelet de fer-blanc et le levant à la hauteur de son visage : Ils levèrent leur verre, et gravement répondirent : Et, après avoir bu du café brûlant et d’excellent rhum, sans plus s’éterniser à table, chacun se mit sur ses pieds et s’en fut à sa besogne. La journée passa avec une rapidité incroyable, et, le soir, le cotre entrait dans le port de Bastia. Le lendemain matin, la Santé ayant visé la patente du petit bateau, l’équipage eut le droit de descendre à terre. Agostino, s’attachant à Pierre, le fit asseoir à côté de lui, à l’avant de la chaloupe. Il semblait lui faire les honneurs de son pays. Du doigt il lui montrait les divers points de la ville : la place Saint-Nicolas, qui domine la mer, le boulevard de la Traverse, quartier riche et populeux, l’hôpital militaire, ancien couvent de Saint-François ; sur les hauteurs, la citadelle, et des ruines d’anciens donjons canonnés et brûlés pendant les guerres contre les Génois. Encadrant cet amphithéâtre de maisons, qui s’étendait de la plage jusqu’à mi-flanc de la montagne, des jardins verdoyants et fleuris, où les orangers et les mimosas répandaient des senteurs exquises. Au-dessus de la ville, la brousse, cette courte et sèche végétation qui couvre les pentes de toutes les montagnes de la Corse et constitue ce qu’on appelle le maquis : genêts, bruyères, genévriers, lentisques, et petits sapins, trouvant sur le rocher juste ce qu’il faut de terre pour leurs racines, et offrant un asile presque impénétrable au gibier et aux bandits. Tout en haut, sur les cimes, les admirables forêts de hêtres, richesse du pays, ravagées par les habitants qui les pillent, détruites par les bergers qui les incendient pour créer des pâturages. Tout cela, Agostino le racontait à son sauveur, pendant que le canot suivait le môle du Dragon, se dirigeant vers le quai. Au pied de l’escalier ils descendirent, et Pierre, un peu étourdi, se trouva sur la terre ferme. Il était encore vêtu de son caban, de son pantalon de laine grossière, et chaussé de ses espadrilles. Il avait seulement pris, dans ses anciens habits, déformés par l’eau de mer, son argent et sa montre. A la devanture d’un liquoriste, établi sur le quai, il se regarda dans les vitres de l’étalage, et, avec le bandeau qui lui coupait le front, il se découvrit une vraie figure de brigand. Il saisit Agostino par le bras, et l’arrêta. Où vas-tu de ce pas ? Déjeuner d’abord, dit le jeune garçon, et puis en route pour le village... Nous avons une semaine de relâche, en attendant de nouvelles marchandises. viens déjeuner avec moi, ensuite tu m’indiqueras une auberge. Ne veux-tu pas m’accompagner au pays ? Je m’étais promis de te faire embrasser par ma mère. J’irai chez toi, très volontiers, répondit Pierre en riant ; mais oublies-tu que j’ai promis au patron de lui repeindre son Saint-Laurent ?... Mais combien te faudra-t-il pour ton travail ? Ainsi demain soir tu seras disposé à m’accompagner ? J’irai tantôt retenir la carriole du père Anton, tu feras ainsi la route plus commodément. Ils gagnèrent l’auberge de Santa-Maria, où Agostino était avantageusement connu pour les excellents comestibles de contrebande qu’il apportait, tous les mois, de Grèce et d’Italie. Installé dans une chambre, au premier étage, Pierre put, pour la première fois, depuis trois jours, se soustraire à la fascination de sa merveilleuse aventure, se mettre en face de lui-même, et réfléchir à ce qu’il devait faire. D’un côté, il sentait un dégoût profond à la pensée de rentrer en France ; de l’autre, il avait à cœur de ne point chagriner Agostino. Tout conspirait donc pour le retenir. Et puis, le charme de cette contrée admirable agissait sur lui. Tout ce qui l’entourait était fait pour le séduire : la nature sauvage et attrayante à la fois, les mœurs originales des habitants, enfin le mystère de son incognito, qui lui permettait de vivre, pendant un temps aussi long qu’il voudrait, au milieu de la basse classe, si intéressante à étudier, dans ce pays ou les mendiants avaient des fiertés de grands seigneurs. Tout Mérimée lui revenait, avec la poétique figure de la sauvage Colomba, la féroce rancune des Baricini, et il lui semblait qu’il était ramené de deux siècles en arrière, dans cette Corse divisée, comme jadis, par la haine de ses partis rivaux et enfiévrée par les sanglants souvenirs des vendettas. Il passa l’après-midi à errer dans les rues de la ville, tout seul, car Agostino, avec une discrétion précieuse, l’avait livré à lui-même. Il n’éprouva pas une seconde d’ennui. Le mouvement de la population, grave et réservée, les habits pittoresques des gens de la campagne, venus pour le marché, les robes sombres des femmes, coiffées du mezzaro noir, comme si elles portaient le deuil, tout le captivait. Il entra dans la boutique d’un tailleur et acheta un vêtement complet de velours brun, semblable à un costume de brigand calabrais, car il ne pouvait conserver son caban, son pantalon de matelot et ses espadrilles. Il trouva, chez un marchand de couleurs de la Traverse, une boîte de peintre et quelques châssis de différentes grandeurs. Et, tranquille désormais sur la façon dont il emploierait son temps dans la patrie de Bonaparte, il reprit le chemin de l’auberge. Il dîna avec Agostino, fit un tour sur le port, se coucha à neuf heures, et dormit d’un sommeil sans rêve. Le soleil, en entrant par sa fenêtre, le réveilla. Il sauta à bas de son lit et s’habilla, puis, sa boîte sous le bras, il s’achemina vers le cotre. Un canot, pour quelques sous, le transporta jusqu’au petit bâtiment bien assis sur ses deux ancres, et à l’avant duquel une large planche, attachée, par deux filins, au beaupré, formait comme une escarpolette devant l’image dépeinte du Saint, patron de la barque. Conduit par le capitaine, installé par l’équipage, Pierre se mit immédiatement à la besogne. Pendant qu’il coloriait la grossière image de bois sculpté, deux matelots, se balançant aux cordages du bout-dehors, le regardaient avec admiration. Sous sa main, les tons s’étalaient éclatants, la figure prenait une apparence vivante, les yeux brillaient, le bras étendu semblait commander aux flots. A dix heures, l’œuvre était parfaite, et, entouré d’un respect tont nouveau inspiré par son talent, Pierre déjeunait pour la dernière fois, avec ses compagnons d’un jour. Vers midi, il quitta le bord, reconduit par tout l’équipage, et, après avoir serré la main de ceux à qui il devait plus que la vie, il monta avec Agostino dans une sorte de corricolo, et, au grand trot d’un cheval ébouriffé, s’éloigna de Bastia. A partir de l’octroi de la ville, la route serpente entre des enclos plantés de vignes, au bord des champs d’oliviers, entre de petits bosquets d’eucalyptus et de chênes verts. Le terrain est sablonneux et la température extrêmement douce. Des cours d’eau, descendus de la montagne, se perdent dans les terres et forment des étangs couverts de roseaux, larges plaines verdoyantes, au-dessus desquelles volent des bandes de canards et d’oies sauvages. La route passe à mi-côte, suivant le bord de la mer, traversant de rares villages. Agostino, poussant son cheval à une vive allure, expliquait à son compagnon les mœurs et les coutumes du pays, se livrant avec une expansion, une gaieté, qui contrastaient vivement avec la gravité qu’il montrait à bord, On eût dit un écolier en vacances. Vous verrez comme notre pays est riche ! Nous ne sommes pas de paresseux gardeurs de bestiaux. A Torrevecchio, il y a du commerce !... Mon père vendait son vin et notre vigne est importante. C’est mon beau-frère, maintenant, qui la cultive et l’exploite... Ma mère et ma plus jeune sœur habitent un hameau, qui dépend du bourg... Elles ont de quoi vivre, et je ne les laisse manquer de rien... elles vont bien vous aimer quand elles sauront ce que vous avez fait pour moi !... Le peintre sourit à la pensée de la reconnaissante affection de ces pauvres gens. Il se dit : Je ne serai pas longtemps une gêne pour eux, et je me rendrai promptement libre. Après un jour passé dans le village, un guide me conduira à travers la montagne, car il ne s’agit pas de me cantonner au bord de la mer, dans le has pays. Il faut voir la rude Corse, celle des maquis et des bandits. S’il y a des croquis à faire, c’est du côté de Bocognano, terre sainte de la vendetta... J’ai vingt louis dans mon porte-monnaie, et, dans mon portefeuille, un billet de mille francs, épaves du naufrage... C’est plus qu’il ne m’en faut, pour vivre quelques mois, dans cette contrée primitive, au milieu de ces gens sans besoins... Et quand il n’y aura plus d’argent, il me restera mon métier... Je brosserai des portraits à cent sous, en une séance... La voiture, ayant franchi le pont de San-Pancrazio, roulait sur une route en pente entre deux bordures de châtaigniers séculaires. Le soleil descendait à l’horizon, empourprant la montagne de ses derniers feux. Agostino tourna au coin d’un petit chemin de terre dans lequel il s’engagea, sifflant joyeusement, comme les merles de son pays. Au bout de quelques cents mètres, il arrêta devant la barrière d’un enclos et sauta à bas de son siège. Un gros chien, qui accourait, en aboyant d’un air féroce, se jeta dans les jambes du jeune homme avec des hurlements de joie. Une vieille femme et une petite fille parurent dans le verger et s’avancèrent les mains tendues. Agostino les embrassa avec effusion, les poussa vers son sauveur, en expliquant son aventure, en patois corse, avec une volubilité sans pareille. Pierre remercié, fêté, entraîné dans le tourbillon de l’exubérante joie de ces bonnes gens, léché par le chien, pressé par la mère et l’enfant, se trouva installé dans la maison, très simple mais d’une admirable propreté, assis à la table de famille, et tout plein d’une satisfaction tranquille, que, depuis bien des mois, il n’avait pas éprouvée. Il se coucha de bonne heure, en remerciant ses hôtes, se leva tard le lendemain, déjeuna, visita les dépendances de l’habitation, fit connaissance avec le beau-frère d’Agostino, qui était grand chasseur, avec sa sœur qui était bonne ménagère, joua avec la petite Marietta, qui depuis la veille l’observait avec ses yeux noirs et pénétrants, lui souriant de ses dents blanches, mais l’approchant avec une sauvage timidité. Le soir vint avec une rapidité étonnante, sans qu’il eût rien fait que se laisser vivre. Retiré dans sa chambre, avant de s’endormir, étendu sur une fraîche paillasse de maïs, il se moqua de lui-même : Je mène ici la vie admirable des pasteurs, et je vais me refaire un cœur et un cerveau. Que diraient mes camarades et mes amis, s’ils me voyaient en proie à cette idylle ? ils diraient que la Madone, à qui tous ceux qui m’entourent ici, croient si fermement, m’a visiblement protégé. Pierre Laurier, tu étais sur une mauvaise route, mon garçon. Par un miracle t’en voilà tiré. Profite de la faveur que la Providence t’a accordée, jouis du temps qui t’appartient et mets-le à profit, en travaillant librement, ce que tu as eu, jusqu’ici, rarement l’occasion de faire. Tu es mieux traité que tu ne le méritais... Il s’endormit, au milieu de ces sages pensées, et rêva qu’il peignait un tableau symbolique, dans lequel le mauvais ange avait les traits charmants et pervers de Clémence Villa, et le bon ange, le pur visage de Mlle de Vignes. Ensuite, sur la toile, apparaissait et se fixait l’image de Jacques, avec ses blonds cheveux et ses yeux mélancoliques. Clémence s’approchait du jeune malade et lui parlait tout bas avec animation, l’enlaçait peu à peu, s’emparant de lui, et le malade pâlissait, ses yeux devenaient plus profonds et plus sombres, ses lèvres plus blêmes. Alors les regards du peintre, se détournant vers Juliette, la voyaient triste mortellement, les mains jointes dans l’attitude de la prière, et ce n’était pas que pour son frère qu’elle priait. Un autre nom venait aussi sur ses lèvres, et Pierre devinait que c’était le sien. Il voulait alors s’élancer vers elle, la rassurer, la consoler, mais le bras de Jacques se tendait comme un obstacle et de sa bouche tombaient ces paroles : Tu m’as donné ton âme, tu ne t’appartiens plus. Tu n’as pas le droit de reparaître. Alors Pierre s’arrêtait, et peu à peu le tableau s’effaçait, et il ne distinguait plus bientôt que la petite Marietta avec ses cheveux noirs et son front sauvage, qui, dans le pâtis ombragé de vieux châtaigniers, gardait ses chèvres. La nuit s’écoula dans ces agitations. Mais au réveil Pierre retrouva son calme et partit pour la chasse, avec Agostino et son beau-frère dans les marais de Biguglia. Le temps passa ainsi, et, au bout de la semaine, le matelot annonça qu’il lui fallait retourner à bord. Il s’en allait pour trois semaines et comptait bien, au retour, retrouver son sauveur. Déjà Pierre était, dans la famille d’Agostino, comme chez lui. Ces humbles paysans lui témoignaient une affection qu’il n’avait pas souvent rencontrée aussi sincère. Il n’avait qu’à moitié envie de partir, il se laissa donc faire violence et resta. Il commençait le portrait de la petite gardeuse de chèvres, et, dans ce calme, au milieu de cette splendide nature, toute la fraîcheur de son inspiration reconquise s’était épanouie avec une grâce et une puissance nouvelles. Il travaillait tous les jours, jusqu’à quatre heures, et, le soir, il faisait la partie du beau-frère qui venait, après dîner, avec sa femme. Le maire de Torrevecchio, bonapartiste enragé, ayant appris qu’un peintre était de passage dans le pays, avait risqué, avec son curé, une démarche auprès de Pierre pour obtenir qu’il restaurât les peintures de l’église, très curieuses, datant de l’occupation génoise, et dues au pinceau de quelque maître italien. Laurier avait accepté la tâche, et, non content de retoucher les parties endommagées des peintures murales de la petite église, il avait entrepris la décoration de la chapelle de la Vierge, nouvellement reconstruite. Absorbé par ses travaux, chassant, péchant, n’ayant pas une minute à perdre, il était rentré si complètement en possession de lui-même, qu’il ne pensait plus jamais au passé. On l’aurait fait rougir de honte, en lui racontant que, par une nuit tiède, lorsque la brise sentait bon, et que la mer murmurante et les splendeurs des cieux attestaient l’harmonie universelle, un certain Pierre Laurier avait voulu attenter à sa vie pour les yeux diaboliques d’une femme qui le martyrisait. Il eût levé les épaules, allumé sa pipe, et juré qu’il n’y avait au monde qu’une seule chose qui valût un effort, c’était l’espérance d’arriver à mettre en valeur une figure dans la clarté du plein air. Et il clignait de l’œil, en regardant, par-dessus sa palette, la petite Marietta qui, assise sur une bille de châtaignier, dans l’enclos, les pieds sur l’herbe verte, posait fière, son chien couche auprès D’elle. Agostino revint d’une course faite à Livourne, et resta encore quelques jours, puis il repartit. Pierre semblait acclimaté et ne parlait plus de quitter le pays. Il avait acheté, à Bastia, des meubles qui manquaient dans la maison, et dont l’arrivée avait éveillé l’ardente admiration des gens du hameau. On se rendait bien compte de la différence de condition sociale qui existait entre le peintre et ses hôtes. Le maire et le curé avaient déclaré que Pierre était un homme supérieur. Ses manières trahissaient l’habitant des grandes villes. Pierre, ce n’était évidemment qu’un prénom. Le maire, entraîné par la curiosité, procéda sourdement à une enquête. Déjà le préfet d’Ajaccio était informé, par le sous-préfet de Bastia, qu’on continental mystérieux vivait dans une modeste famille de Torrevecchio, qu’il exécutait des travaux remarquables dans l’église ; que tout, dans sa manière d’être, annonçait une parfaite honorabilité, mais que, peut-être, il serait intéressant, néanmoins, de s’assurer de son identité. L’administration n’y mit pas tant de formes et ordonna à la gendarmerie de Bastia de demander à l’étranger de fournir ses papiers. Heureusement, le brigadier eut l’idée de passer par la mairie et de raconter au maire l’objet de sa mission. Celui-ci, voyant aboutir ses menées à une brutale intrusion de la force publique dans la vie de celui pour lequel il avait une considération toute particulière, lava la tête au brigadier, qui n’en pouvait mais, le renvoya au chef-lieu, avec une belle lettre pour le préfet, et évita à Pierre, qui travaillait dans la candeur de son âme, l’apparition des gendarmes. On ne sut donc pas à qui on avait affaire. Il y avait deux mois environ que Pierre était à Torrevecchio, chassant, pêchant, travaillant et ayant achevé, non seulement le portrait de Marietta, les peintures de l’église, mais deux tableaux de genre, lorsque, pendant une absence qu’il avait faite, pour visiter des mines d’argent du côté de Calvi, une voiture, venue de Bastia, déposa à l’auberge de Torrevecchio deux voyageurs, accompagnés de leurs domestiques, qui demandèrent à déjeuner. Le patron, questionné sur ce qu’il pouvait y avoir de curieux à voir dans le pays, parla des peintures de l’église. Le plus jeune des deux voyageurs, que son compagnon appelait docteur, s’y rendit seul. Il s’arrêta devant une Résurrection, qu’il examina avec une attention profonde. Et comme le curé traversait la nef, il l’appela et lui dit : Vous possédez là, monsieur le curé, une œuvre d’une bien grande valeur, d’un maître français... Car le peintre, qui a travaillé ici, n’est certes point un Italien ?... En effet, monsieur, dit le prêtre, c’est un Français. Mais il habite ce pays, reprit le curé, et... Le docteur eut un regard étonné et, vivement : Depuis deux mois, alors, environ ? L’étranger parut faire mentalement un calcul et murmura à mi-voix : Savez-vous au moins son prénom ? Alors, il a les cheveux châtains, les yeux bleus, la moustache blonde, il est de taille moyenne ? Non, dit le prêtre, il porte toute sa barbe, mais il a les yeux bleus et n’est pas de haute taille. Du reste, il n’y avait que lui qui pût peindre cette Résurrection. Vous connaissez ce jeune homme, monsieur ? Je ne le dois pas, puisqu’il veut rester ignoré. Mais j’ai le droit de vous dire que celui qui a travaillé pour vous est une des jeunes gloires de l’école française... N’importe, il faut que je laisse, pour lui, une trace de mon passage. Il prit le crayon de son portefeuille et, s’apprêtant à écrire sur la muraille blanchie à la chaux, il dit : Vous permettez, monsieur le curé ? L’étranger, alors, au-dessous de la Résurrection peinte par Pierre, traça ces simples mots : Et idem resurrexit Petrus... Et au-dessous il signa : «Davidoff», puis ce tournant vers le curé : Quand il reviendra, montrez-lui cette inscription, il saura ce qu’elle veut dire. Il salua le prêtre, rentra à l’auberge, et dit à son compagnon : Mon cher comte, vous avez eu tort de ne pas sortir avec moi, vous avez manqué quelque chose de très curieux. Je vous conterai cela, quand nous serons à bord. Les deux voyageurs allumèrent leurs cigares, montèrent en voiture et partirent. Le surlendemain, Pierre revint de son excursion avec le beau-frère d’Agostino ; il rapportait de jolies boucles d’oreilles en argent pour Marietta, et une agrafe de ceinture pour la mère. Il déjeuna gaiement, et se disposait à travailler, quand le curé entra, en poussant la porte à claire-voie de la salle. Qui nous vaut le plaisir de vous voir ? Une communication dont on m’a chargé pour vous. Le front de Pierre se rembrunit et, d’une voix un peu tremblante, il dit : Voyons un peu de quoi il s’agit ? Si vous vouliez me suivre jusqu’à l’église, vous te sauriez plus vite et plus complètement. Il prit son chapeau et sortit avec le prêtre. Pendant la moitié du trajet, il ne prononça pas une parole. Comme ils approchaient de la grande place, le curé lui dit : Cet étranger a vu vos peintures, et m’a assuré que vous aviez enrichi notre église d’un tableau dont la valeur est inestimable. Pierre ne répondit pas, mais il secoua la tête avec insouciance. Il hâta sa marche, comme pressé d’apprendre à qui il avait affaire. Il traversa la nef, arriva à sa Résurrection, et, avec une émotion qu’il ne pouvait contenir, sur le mur il lut l’inscription latine : Et idem resurrexit Petrus... Il poussa un soupir, répéta d’une voix étouffée : Davidoff... Le curé, traduisant la phrase latine, dit derrière lui : Et, de même, Pierre est ressuscité... Il y a donc eu intervention divine ? Mon cher enfant, il faut en louer Dieu... Pierre passa la main sur son front, sourit au prêtre qui, interdit, le regardait, et avec un accent profond : Oui, il y a eu intervention divine... Et Dieu en soit Loué !... Il s’absorba de nouveau, semblant faire un retour sur le passé, puis doucement : Monsieur le curé, je vous remercie d’avoir pris la peine de vous déranger. Ce que vous m’avez communiqué était très intéressant pour moi... Et d’un pas lent, la tête baissée, il retourna chez la mère d’Agostino. Le lendemain, un des enfants qui servaient la messe lui apporta une lettre mise à la poste à Ajaccio, avec cette adresse : «M. Pierre, aux bons soins de M. le curé de Torrevecchio.» Il l’ouvrit avec un serrement de cœur, Elle contenait ces lignes : «Mon cher ami, vous êtes encore de ce monde ; aucune surprise ne pouvait m’étre plus agréable. C’est moi qui ai rempli la pénible mission déporter à Beaulieu le mot dans lequel vous annonciez votre résolution fatale, heureusement inexécutée. Celui à qui vous donniez votre âme s’est, par un miracle de suggestion, ou par un effet de soudaine confiance, senti revivre, et va beaucoup mieux. Mais une personne, qui est tout près de lui, a failli mourir de votre mort. Au fond de votre retraite, sachez que vous avez passé à côté du bonheur sans le voir, mais qu’il vous est possible encore de le retrouver. Ayant terminé la lettre, Pierre la plia, la mit dans sa poche et sortit de la maison. Il gagna, pensif, la route de Bastia, et déboucha en face de la mer. Très calme, elle bleuissait, à perte de vue, sous le soleil. Des bateaux, au loin, dans la lumière, voguaient si doucement qu’ils semblaient immobiles. Le jeune homme s’assit sur un quartier de rocher, et, comme le soir où il avait voulu se tuer, il songea. Peu à peu, devant son souvenir, s’évoqua la figure de Jacques, et elle n’était plus pâle et sombre. L’éclat de la jeunesse et la joie de la santé rayonnaient dans tous ses traits. Il allait dispos, jouissant passionnément de la vie. Il marchait, d’un air de force exubérante, sur la terrasse de la maison de Beaulieu, parmi les verdures renaissantes. Tout s’éveillait dans la nature aux premières tiédeurs, et Jacques, plus ranimé que les plantes, plus épanoui que les fleurs, resplendissait d’une beauté nouvelle. Soudain, à ses côtés, Juliette parut, et c’était elle maintenant qui était maigre et triste. Ses yeux charmants étaient entourés d’un cercle noir, ses joues se creusaient, et son sourire avait la navrante douceur d’un dernier adieu. Pierre frémit jusqu’au fond de lui-môme. Il lui sembla que le regard désolé de la jeune fille, sans cesse tourné vers la mer, cherchait sous les flots bleus sa trace indécouvrable. Il la vit minée par le chagrin de sa perte, cette enfant dont il avait dédaigné la tendresse, un instant devinée. Une voix se fit entendre à son oreille, qui murmurait : C’est toi qui es la cause de ses larmes, de sa souffrance et de sa langueur. On te l’a dit : elle meurt de ta mort. Tu n’avais qu’un mot à prononcer, et ce chaste cœur, plein de toi, s’ouvrait pour toi. C’était la paix obtenue, le bonheur assuré, tu les a perdus par ta faute. Vas-tu laisser descendre celle qui te pleure dans la froide terre ? Tu n’as qu’à te montrer : elle renaît. L’avenir est à toi, puisque tu es aimé ! Un sanglot gonfla sa poitrine, et des larmes coulèrent de ses yeux, les premières depuis celles, si honteuses, que Clémence Villa lui avait fait verser. Mais il ne se laissa pas aller longtemps à l’attendrissement. Avec une fermeté sévère, il voulut s’interroger. Était-il purifié et régénéré par son austère retraite ? Se sentait-il capable de mener une existence nouvelle ? Aux prises avec les tentations, saurait-il y résister ? Une tête brune et pâle, aux yeux luisants, aux lèvres rouges, venait de lui apparaître. Elle riait, avec un éclat sardonique, comme le soir où il s’était décidé à mourir. De quoi riait-elle ainsi, avec ses dents blanches et ses petites fossettes dans les coins de la bouche ? Se croyait-elle donc sûre de le ramener à ses pieds le jour où elle en aurait la fantaisie ? Était-il donc encore son esclave ? Sa faiblesse avait été si grande, ses folies si désastreuses, sa lâcheté si complète, sa chute si profonde. A la pensée de retomber sous la domination de cette fille féroce et froide, une sueur monta à son front, son cœur battit d’angoisse. Il envisagea, une seconde fois, la mort, et la jugea préférable à tant d’abjection. Il laissa aller, avec accablement, sa tête entre ses mains, et, dans la splendeur de cette fin de journée, au milieu de cette nature grandiose, sereine et calme, il resta à songer en face de la mer. Sa pensée peu à peu s’épura, et lui, qui depuis son enfance n’avait pas prié, se voyant si seul, si triste et si abandonné, il leva ses regards vers le ciel. Il ne demanda rien pour lui-même. Quel que fût son sort, si dur et si misérable qu’il pût être, il l’acceptait. Mais cette enfant douce et chaste n’était-elle pas innocente et ne méritait-elle pas d’être épargnée ? Il implora, pour elle, l’apaisement et sollicita l’espérance. Puisqu’il avait ce bonheur d’être aimé d’elle, au moins qu’elle eût la force d’attendre que son cœur, à lui, fût lavé de ses souillures. La justice céleste pouvait-elle lui refuser cette grâce ? Dans la solitude il se laissa entraîner à prononcer tout haut de suppliantes paroles. Tout à coup son attention fut ardemment sollicitée par un fait qui, en un instant, symbolisa ses craintes et ses désirs. D’un promontoire de rochers, qui s’avançait dans la mer, à ses pieds, une tourterelle venait de s’envoler, effrayée, et, la poursuivant, un aigle fauve planait dans le ciel. Elle fuyait de toute sa vitesse, mais le pillard gagnait sur elle, lançant, à chaque battement de ses ailes puissantes, un cri aigu. Pierre frappé se dit : C’est un présage. Si l’oiseau de proie l’emporte, c’est que tout est perdu pour Juliette et pour moi. Si la tourterelle s’échappe, c’est que je dois espérer, me fortifier, pour reparaître enfin digne du bonheur. A partir de l’instant où il eut formulé aussi nettement le problème de sa destinée, il ne respira plus, suivant la lutte d’un œil ardent. L’aigle s’était abaissé, il volait, maintenant, presque au-dessus de la tourterelle, la dominant de son bec tranchant et de ses serres livides. Épouvanté, le pauvre oiseau se dirigeait vers un petit bois de chênes verts, espérant s’y cacher. Mais son féroce ennemi devinant sa tactique, activait la poursuite. Pierre, le cœur serré, les mains frémissantes, eût voulu donner de sa force à la fugitive, il voyait approcher l’instant où elle allait succomber. Déjà le rapace touchait sa victime, lorsque, du petit bois de chênes verts, une légère fumée blanche monta, en même temps qu’une faible explosion retentissait. L’aigle tournoya, frappé à mort, tombant vers la terre, et la tourterelle sauvée disparut dans les branches. Pierre poussa un cri de joie. Ainsi la réponse à sa demande avait été immédiate et foudroyante. Le destin avait manifesté son intervention d’une façon indéniable. Et l’invisible chasseur, dont la balle avait tranché la question, n’avait-il pas été amené là à point nommé pour mettre fin à ses angoisses ? Mais, par un soudain retour de sa nature gouailleuse d’autrefois, il se mit à rire, à la pensée qu’un coup de fusil, tiré sur un oiseau, pourrait arranger tant de choses. Il secoua la tête et dit : Le travail, voilà le vrai remède. Du jour où je l’ai abandonné, j’ai été perdu. Je me suis redonné à lui, il me sauvera. Le soleil descendait dans la mer, rouge comme une énorme braise. Pierre se leva, et, le cœur apaisé, regagna le village. C’était le premier dimanche du carnaval et le théâtre de Nice splendidement illuminé, s’ouvrait pour le grand veglione. Depuis la place Masséna au centre de laquelle, sur son trône burlesque, depuis deux jours, avait été solennellement assis le roi Carnaval en habits pailletés, le hochet de la folie à la main jusqu’au péristyle du théâtre, une multitude de curieux, riant, criant, sifflant, regardait circuler les masques. L’orchestre rugissait de tous ses cuivres, et le rythme des valses et des quadrilles arrivait, en bouffées joyeuses, couvert par le murmure bourdonnant de la foule, qui roulait ses vagues, dans le vaste bâtiment livré, pour toute la nuit, aux caprices et aux fantaisies. Dès l’entrée, ce n’était que buisson de plantes, sur lesquelles ruisselaient des lumières. Une élégante cohue de dominos multicolores, masqués ou le visage découvert, circulait dans les couloirs, les hommes et les femmes engagés dans de piquantes intrigues, dont les répliques volaient comme des flèches, au milieu des éclats de rire, des poursuites amoureuses et des fuites coquettement retardées. Dans la salle c’était, sur l’emplacement de l’orchestre et du parterre, la danse, comme au bal de l’Opéra. Dans les loges la conversation et la galanterie. Tout ce que Monaco, Nice et Cannes comptaient de jolies et séduisantes personnes était rassemblé là, pour le plaisir des yeux. Vieille et jeune garde, donnant l’assaut au bataillon des viveurs en quête de plaisir, entr’ouvrant le satin des dominos, pour laisser voir l’éclat des épaules et la blancheur des bras nus, levant le velours des loups, pour montrer la grâce du sourire et la finesse du regard. Les portes des loges battaient, un frou-frou de soie bruissait et des formes élégantes apparaissaient, en volées de femmes, qui se dirigeaient vers le foyer, pour chercher aventure. Des plaisanteries se croisaient, des lazzis partaient, fusées de gaîté, et, aussitôt, un cercle de curieux se formait autour des adversaires, déguisant à qui mieux mieux leur voix pour échapper à la curiosité, tout en goûtant le plaisir d’attirer l’attention. De petites bandes de jeunes gens passaient, la fleur à la boutonnière, le domino traînant comme un brillant manteau. Des groupes de femmes les frôlaient et ils échangeaient de vifs propos. Debout, dans un angle, adossé à la muraille, entouré de cinq ou six de ses amis, le prince Patrizzi causait, surveillant les allées et venues des masques qui défilaient le long du couloir. Il s’occupait, aidé de son état-major d’élégants viveurs, à deviner le nom des femmes qui, se croyant assurées de l’incognito sous le voile protecteur des dentelles, s’amusaient librement. Il avait déjà nommé plusieurs grandes dames et un certain nombre de belles filles, quand il poussa une exclamation d’étonnement : c’est Jacques de Vignes, lui-même !... C’était Jacques, en effet, brillant, superbe, le teint reposé, les yeux clairs, laissant flotter son domino bleu qui lui donnait l’air d’un galant cavalier de la Renaissance. Il venait, la main tendue, souriant, heureux, tel que l’avaient connu, deux ans auparavant, ceux vers qui il s’avançait, et non point voûté et triste, comme au début de la saison, le soir où le docteur Davidoff avait raconté de si fantastiques histoires après un dîner joyeux. La résurrection était complète, triomphante, presque insolente, tant Jacques laissait éclater la joie de sa jeunesse victorieuse, miraculeusement retrouvée. Cela va tout à fait bien, Jacques ? Tout à fait, dit le jeune homme, comme vous voyez. Honneur à ce climat qui vous a rendu à vous-même et à nous, car vous étiez un bon vivant et vous le redeviendrez... Le jeune homme s’adossa à la colonne, auprès de Patrizzi, et, laissant errer ses yeux sur la foule bigarrée qui s’écoulait bruyante : Et je jouis de la vie, mon cher prince, dit-il avec ardeur, comme un homme qui s’est cru près de la perdre. Vous n’avez jamais été gravement malade, vous ne connaissez pas la langueur mélancolique qui s’empare peu à peu de l’esprit, à mesure que les forces du corps décroissent. Il semblerait qu’un crêpe voile la nature entière, tant on voit toutes choses sous un aspect sombre et désolé. Les moments heureux sont empoisonnés par la pensée qu’ils seront peut-être les derniers dont on pourra jouir, et plus ce qui vous entoure est beau, paisible, plus on est tenté de le maudire et de l’exécrer. J’ai passé par là, vous pouvez m’en croire : rien n’est plus atroce et plus douloureux. Aussi, maintenant, après être sorti de l’enfer, je suis dans le paradis. Tout me plaît, me séduit et m’enchante. J’ai appris à connaître le prix du bonheur et je sais en jouir. Le soleil me paraît plus doux, les fleurs plus parfumées, les femmes plus séduisantes... En moi, il y a tout un éveil d’admiration qui se fait, délicieux et puissant... Et c’est de là que date vraiment mon amour de la vie ! fit Patrizzi, c’est plaisir de vous entendre. Mais votre guérison est vraiment admirable. Que nous a-t-on raconté de merveilleux à ce sujet ? Ne vous a-t-on pas fait présent d’une âme toute neuve ? Davidoff prétendait que ce n’était plus vous qui viviez, mais votre ami Laurier. Et il ajoutait que vous aviez de la chance, car Pierre était de ceux dont on fête le centenaire !... Le prince eut un éclat de rire qui fit pâlir Jacques, au front duquel une légère sueur perla : Je vous en prie, dit le jeune homme, ne parlez pas de cela. Vous me faites beaucoup de peine. Laurier était mon compagnon d’enfance, et sa perte sera bien longtemps ressentie par moi. En tout cas, si je vivais à sa place, le monde n’aurait pas gagné au change, car Pierre était un artiste d’un incomparable talent, et moi je ne serai jamais qu’un inutile. En prononçant ces paroles, d’un ton saccadé et fébrile, la pâleur de Jacques s’était accentuée. Ses jeux se cernèrent et son visage, soudainement, se contracta jusqu’à faire saillir ses pommettes et ses dents. Il fut pris d’une sorte de tremblement, comme s’il avait la fièvre. Il mordit ses lèvres blêmes, et s’efforça de sourire. Mais, pendant une minute, ainsi que dans une funèbre vision, il offrit à ses amis, au lieu de l’apparence d’un être bien portant et joyeux, l’image macabre d’un agonisant. Au bout d’un instant, le sang remonta aux joues, le regard se réveilla, la bouche sourit, et Jacques redevint ce qu’il était à son entrée : brillant et superbe. Il sembla vouloir se soustraire à une impression pénible, et, faisant quelques pas, il s’écria avec une gaieté un peu forcée : Quelle adorable soirée, et bien faite pour le plaisir ! Au dehors tout est bruit et joie, et ici tout est charme et séduction. Comme il achevait de parler, un domino blanc, se détachant d’un groupe, s’approcha de lui et d’une voix déguisée : Voyons un peu si tes actes seront d’accord avec tes paroles. Par les trous de son masque, le domino attacha, sur Jacques, un regard étincelant. Le jeune homme sentit un bras souple se glisser sous le sien. Il ne résista pas, et, gaiement : Tu es en veine d’expériences, ma belle ? L’un ne sera, sans doute, pas plus difficile que l’autre. Le domino lui donna, de son éventail, un caressant soufflet sur la joue et répliqua : Je te pardonne l’impertinence, en faveur du compliment ! Jacques jeta à ses amis un malicieux sourire et se perdit dans la foule avec sa conquête. Patrizzi, vous qui les devinez toutes, nommez donc la femme qui vient de nous enlever de Vignes ? si ce n’est pas Clémence Villa, que le diable m’emporte ! Elle a eu vite fait d’oublier ce pauvre Laurier, dit un de ceux qui entouraient le prince. Mais Jacques ne l’a pas oublié, lui. Avez-vous vu son angoisse quand je lui ai parlé de son ami ? Son visage, l’instant d’avant, souriant, frais et rosé, a grimacé et s’est décomposé. On eût dit une tête de mort fardée. Notre ami Davidoff, vous en souvenez-vous, nous avait dépeint, avec une très curieuse précision, l’état moral de ce malade sauvé par la confiance. L’édifice de cette guérison est fragile, concluait-il. Un mot suffirait à le détruire. La conviction si passionnée qui a ranimé Jacques, venant à s’affaiblir, il retomberait aussi bas, plus bas même que nous ne l’avons vu... C’est une espèce de sortilège qui agit sur lui... Il est possédé d’une idée, et cette possession lui donne une force prodigieuse. C’est ce qui assure le succès des charlatans, des empiriques, des docteurs exotiques à rosettes multicolores, à baronnies suspectes, qui spéculent sur l’ardent désir des malades d’être rassurés. Et puis, il y a aussi les faux malades, qui se remettent très facilement, et notre ami de Vignes parait être de ceux-là. Patrizzi hocha la tête, et gravement : Je le souhaite pour sa mère. Une exclamation bruyante lut coupa la parole. Une bande de masques faisait une poussée dans la foule, au milieu des exclamations et des éclats de rire. Le groupe, dont le Napolitain formait le centre, s’ouvrit, et chacun des jeunes gens s’éloigna au gré de son plaisir. Jacques, ayant au bras sa compagne de rencontre, avait suivi le couloir des loges, examinant curieusement la femme masquée et encapuchonnée qui l’entraînait d’un pas rapide, comme si elle craignait d’être reconnue et interpellée. Arrivée devant la porte d’une avant-scène, elle frappa deux coups secs contre le bois. Une autre femme ouvrit et, s’effaçant, avec un silencieux sourire, les laissa entrer. Puis discrètement elle sortit et ferma la porte. Dans le salon qui précédait la loge, Jacques et le domino se trouvèrent en présence. Le jeune homme s’approcha de sa compagne, et lui passant le bras autour de la taille, il essaya de faire tomber son capuchon et de déranger son masque. Mais elle cambra son buste avec souplesse, appuya à la poitrine de Jacques les rondeurs de sa gorge, puis, tournant sur le talon de ses petits souliers, avec un bruit de soie froissée, elle s’échappa, et le nargua, debout à trois pas de lui, les yeux luisants par les trous du satin et les dents étincelantes sous la barbe de dentelle. Elle était si tentante, ainsi, qu’il s’élança, la saisit de nouveau, et, approchant de ses lèvres la bouche provocante qui se plissait voluptueusement, il lui donna un baiser qu’elle lui rendit. Il voulut la retenir, mais elle glissa, une seconde fois, hors de son étreinte, et s’avançant vers le devant de la loge, elle dit, d’une voix toujours déguisée, et en le menaçant du doigt : Soyez sage, ou je vous renvoie à vos amis. Comment voulez-vous qu’on soit sage auprès de vous ? Demandez-moi des choses faisables, mais non des choses impossibles ! Il faudra cependant que vous m’obéissiez, ou je m’en vais, et nous ne nous reverrons plus. Et si je consens à tout ce que vous exigez, nous nous reverrons donc ? Elle s’assit sur le divan de la loge, et se renversa en arrière, laissant voir, entre son masque et son domino, un cou d’une blancheur mate, et, sous les ruches de son capuchon, une oreille délicate et colorée comme une rose. Il se plaça auprès d’elle, avec une respectueuse froideur, quoiqu’il tremblât de désir, tant cette séduisante et mystérieuse créature avait, en quelques minutes, réussi à troubler ses sens. Il lui prit la main et doucement la déganta, puis il porta les doigts fuselés et blancs à sa bouche, et commença à les baiser, l’un après l’autre, avec une caressante dévotion. Lentement il gagna le poignet, et appliqua ses lèvres sur la naissance fine et satinée du bras, montant jusqu’à la saignée, effleurant de la caresse de sa moustache cette chair qui se moirait d’un frisson léger. Ils restèrent ainsi, pendant quelques secondes, les yeux vagues, n’osant se regarder, les oreilles occupées du tumulte de l’orchestre qui déchaînait ses instruments dans un quadrille furieux. Le bruit des pieds frappant le plancher en cadence, les cris, les rires violents des danseurs, emplissaient la salle d’un joyeux vacarme. Et, au fond de cette loge obscure, tout près l’un de l’autre, Jacques et la femme masquée étaient dans une absolue solitude, plus libres que si le silence eût régné, que si le vide se fût fait autour d’eux. Très bas, et d’un ton câlin, il dit : Il me semble que vous ne m’êtes pas inconnue, et que je me suis déjà trouvé en votre présence. Ne voulez-vous pas montrer votre visage ?... Vous n’ayez, j’en suis sûr, qu’à y gagner. Avez-vous donc des motifs pour vous cacher ? Mais sa main moite eut une pression plus vive, et sa paume frémissante s’attacha à celle de Jacques. Une telle ardeur se dégageait de tout son corps, parfumé, souple et voluptueux, que le jeune homme se rapprocha, et, presque à ses pieds, la prit dans ses bras. Et le souffle court, le cœur bondissant, affolée et pourtant sur ses gardes, elle resta près de lui, livrant sa taille, ses épaules, mais défendant son visage dont elle ne voulait pas laisser violer le secret. Où vous ai-je déjà vue ? Est-ce ici, est-ce à Paris ? Vous ai-je fait la cour ? Un sourire passa sur les lèvres de la femme, elle éloigna un peu Jacques, le regarda avec complaisance, et à mi-voix : Tout me dit que je vous adorerai, et vous vous étonnez que je veuille savoir qui vous êtes ! Je le saurai demain, ou après-demain, ou la semaine prochaine, pourquoi ne pas me contenter ce soir, à l’instant même, en me permettant de voir votre visage ? Voulez-vous donc que je vous aime sans vous connaître ? Courez-vous donc un danger en venant à moi ? Craignez-vous qu’un jaloux vous surprenne ? Ou bien vous défiez-vous de ma discrétion ? Elle ne bougea pas, lui donnant le droit de faire toutes les suppositions les plus romanesques. Il sourit, et avec un accent passionné : Je vous aimerai inconnue, masquée, mystérieuse. Ce que j’aimerai en vous, ce ne sera pas une femme, mais la femme. Je ne saurai pas qui tous êtes, mais je vous tiendrai sur mon cour. Vos lèvres n’auront pas murmuré votre nom, mais je baiserai vos lèvres. Vos yeux ne trahiront pas, pour moi, le secret de votre pensée, mais ils verseront des larmes de tendresse. Et, dans mes bras, étreinte follement, malgré vous-même, la possession sera complète. Il la serrait contre lui, en parlant ainsi, et leur souffle se confondait. Une senteur troublante, faite des effluves de la femme, du parfum des vêtements, enveloppait Jacques, l’enivrait. Ses mains hardies enlacèrent une taille frémissante. L’inconnue, se tordant comme au milieu d’un brasier, renversa sa tête sur l’épaule du jeune homme, sa bouche se posa sur son cou, qu’elle mordit avec un cri étouffé. Elle s’abandonnait, les yeux sans regards, les lèvres pâlissantes, quand, froissé par l’ardeur de l’étreinte, son capuchon tomba en arrière, pendant que son masque entraîné découvrait son visage. Jacques, en un instant, fut debout, fit un pas en arrière, et s’écria avec stupeur : A son nom prononcé, la comédienne se retrouva lucide. Elle regarda son galant qui, immobile et pâle, la dévorait des yeux ; elle rejeta d’un geste son domino en arrière, et, se montrant dans tout l’éclat de sa radieuse beauté : Vous vouliez savoir qui je suis, dit-elle d’une voix sourde, maintenant vous le savez. Il baissa la tête, et, lentement : Il y a bien peu de temps que le pauvre Pierre s’est tué pour vous. Jacques devint plus blême encore et, jetant à Clémence un regard effrayé ; Pensez-vous donc que ce soit pour quelque autre ? Elle se rapprocha de lui, qui détournait ses regards, et, avec une audacieuse autorité, lui saisissant le bras : C’est chez moi qu’il a passé sa dernière soirée. C’est à moi qu’il a adressé ses dernières paroles. Je sais ce que tout le monde, et Davidoff lui-même, ignore. Pierre, las de sa vie fiévreuse, désillusionné sur sa valeur artistique, ayant perdu tout espoir en l’avenir, a eu une défaillance morale, et, obéissant à je ne sais quelle cabalistique superstition, il a voué sa mort au salut d’un être cher... Avez-vous donc peur de son ombre ? Elle ne saurait être, pour vous, ni irritée ni méchante... Il savait que je vous aimais. Il m’a dit, dans le paroxysme de son suprême désenchantement : Il t’aimera mieux que moi. Et si quelque chose, de ce que je fus, subsiste en lui, ce sera, pour moi, un ressouvenir de la terre, et je frémirai de joie dans ma tombe !... A ce sacrilège mensonge, le jeune homme porta sur elle un regard épouvanté. Ses jambes se dérobèrent sous lui. Et il resta assis sur le canapé, faible, comme s’il allait s’évanouir. Elle se pencha, et, l’entourant de ses bras, comme d’un invincible lien, le pénétrant de sa chaleur, le grisant de son parfum, l’étourdissant de son désir : Il vous a donné à moi, vous m’appartenez de par sa volonté, et rien ne peut faire que vous ne m’aimiez pas, car, en vous, c’est lui qui m’aime. Et Jacques sentait qu’elle disait vrai, et qu’une force mystérieuse l’enchantait déjà à cette femme, comme si Pierre lui avait transmis sa tenace passion avec son âme. Il se révolta pourtant contre cette tyrannie, et, oublieux de sa voluptueuse ivresse, de ses supplications et de ses désirs, il voulut se détourner de celle qu’il pressait si ardemment, alors qu’elle était inconnue. Il n’accepta pas d’obéir au mort, il ne consentit pas à être l’exécuteur de ses posthumes caprices. Il reprit un peu de courage, de sang-froid et de résolution ; il se leva, et montrant à Clémence un visage calme : Je ne me laisse pas prendre à tontes vos incantations, belle magicienne ; il était inutile, d’ailleurs, de recourir à l’influence des Esprits, pour établir votre domination. Vos lèvres et vos yeux suffisaient. Vous avez eu bien tort de mêler la sorcellerie à l’amour. Je n’en aurai pas besoin avec toi, dit Clémence d’une voix tranquille, et, quoi que tu tentes, que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas, tu m’aimeras. Il ouvrait la bouche pour dire non : elle la lui ferma avec un rapide et violent baiser ; puis, sans lui laisser le temps de revenir de son trouble, légère, comme un charmant fantôme, elle gagna la porte de la loge et disparut. Seul, Jacques resta un instant à songer. Le bal continuait tumultueux et sonore, soulevant des poussières qui flottaient, dorées par les feux du lustre. Dans les loges, les spectateurs, accoudés aux rebords de velours, formaient des groupes animés et brillants. Une impression de vie intense se dégageait de ce milieu surchauffé, tapageur et fringant. Le jeune homme fit un soudain retour sur son existence misérable et souffreteuse des dernières semaines, et une joie ardente s’empara de lui, à la pensée qu’il avait ressaisi la santé et qu’il se retrouvait vigoureux et libre, par cette nuit de plaisir, après avoir si amèrement regretté sa jeunesse évanouie. Que de fois ne s’était-il pas dit, avec une sombre envie : Si jamais je puis rompre les entraves de ma faiblesse, si je me ranime et cesse de me courber chaque jour plus douloureusement vers la terre, quel emploi ne ferai-je pas de toutes les heures de grâce qui me seront accordées par la destinée ? Le miracle réclamé avait produit ses fantastiques effets. La mort avait abandonné sa proie. Ou plutôt elle en avait pris une autre, plus belle, plus brillante, plus glorieuse. Le pâle visage de Pierre Laurier s’évoqua devant Jacques. Les yeux fermés, un amer sourire sur les lèvres, des ombres violettes aux tempes, le peintre dormait son dernier sommeil, roulé par les vagues bleues, dans les caresses de la lumière. Le bruit éternel des flots, la plainte stridente du vent, le berçaient, et, montant, descendant, dans le creux ou sur le sommet des vagues, il roulait, vagabond de la mer, sans cesse détourné de la terre sur laquelle il avait tant pleuré. Jacques, du regard, suivait ce corps, épave humaine, terrifié par l’apparition sinistre, et cependant rassuré, égoïstement à la pensée que son ami était bien mort, puisque c’était de sa vie qu’il vivait. Il voulut se soustraire à ce cauchemar, qui l’obsédait si douloureusement. Il se leva et rompit le charme. Devant lui il ne vit que la salle remplie de spectateurs, à ses pieds le plancher du parterre envahi par une cohue dansante et bariolée. Le bruit des flots, c’était leur piétinement et leur murmure ; la plainte du vent, c’était le chant de l’orchestre. Il n’y avait point de fantôme, tout était réel. Il se sentait plein de force et d’ardeur. Et le plaisir s’offrait à lui. Il passa la main sur son front, détendit ses traits dans un sourire, ouvrit la porte de la loge, sortit dans le couloir, et circula nonchalamment, au milieu des groupes. Près du foyer, il retrouva Patrizzi qui flirtait avec une femme. Il s’avança vers lui, et gaiement, comme au plus beau temps de sa tapageuse existence : Vous devez bien avoir, sous la main, une douzaine de convives à emmener ? Je crois que nous avons pris, de cette petite fête, tout ce qui pouvait être agréable. Qu’avez-vous fait du domino qui vous a, si gaillardement, enlevé tout à l’heure ? Il ne vous a pas donné rendez-vous pour demain ? A ces mots, un flot de masques roula dans le couloir, et un rire strident s’éleva. Il chercha avec effroi, autour de lui, un domino blanc. Mais il n’aperçut qu’un groupe de jeunes gens qui passait, poursuivant des femmes en costume. Une voix murmura à son oreille : «Pourquoi fais-tu le fanfaron, et mens-tu ? Ne sais-tu pas que tu iras à ce rendez-vous ?» Et il lui parut que c’était la voix de Clémence Villa qui lui parlait. Patrizzi seul était auprès de lui. Il pensa : Je deviens fou. Il prit le bras du prince et, avec une vivacité fébrile : Allons ! Le lendemain, vers onze heures, quand il se réveilla, dans sa chambre de la villa de Beaulieu, il n’avait plus qu’un souvenir vague de ce qui s’était passé pendant la nuit. Il se rappelait qu’au souper il avait bu énormément de vin de Champagne, qu’il avait joué une valse pour faire danser les femmes. A partir de cet épisode chorégraphique, tout se noyait dans une ombre propice. Il avait été ramené en voiture, par un ami qui retournait à Eze. Il ne se sentait pas en goût de le percer. Étendu dans son lit, les yeux baignés par la lumière qui entrait à flots, il ressentait un bien-être exquis. Cette position allongée, qui lui paraissait si pénible, quand il était secoué par les affreuses quintes de toux, qui le laissaient en sueur, abattu et brisé, il s’y prélassait délicieusement, la tête libre, le sang apaisé, la respiration régulière. Il venait de veiller, de souper, de se dépenser dans une de ces fêtes qui lui coûtaient, autrefois, une semaine d’accablement et de maladie, et il se trouvait souple et dispos. Il eut un mouvement de satisfaction profonde. C’était décidément la guérison, tant promise par les médecins, et dont il avait cependant si cruellement douté. Il resta là, à jouir de la vie, puis d’un bond, sautant hors de son lit, il commença à s’habiller. Il allait par la chambre, fredonnant, joyeux et sans souci. Il ouvrit sa fenêtre et l’air tiède vint le caresser. Une odeur de clématite montait pénétrante ; il s’approcha et, comme lui, au début de la saison, marchant lentement sur la terrasse, il aperçut sa sœur. Elle penchait sa tête triste, et semblait, avec sa robe foncée, être en deuil d’elle-même, de sa santé, de sa jeunesse et de sa gaieté. Le contraste était si frappant que Jacques étouffa un soupir. Le mal s’était détourné de lui, mais, comme s’il lui eût fallu une victime, il s’était abattu sur la pauvre Juliette. Et, à mesure qu’il se redressait alerte et vigoureux, elle se courbait pâle et affaiblie. La maladie dont elle souffrait était indéterminée. Depuis le jour où le docteur Davidoff était venu apporter la fatale nouvelle de la mort de Pierre, l’état de l’enfant avait été sans cesse en s’aggravant. Une langueur profonde s’était emparée d’elle, et, silencieuse, cherchant la solitude, elle paraissait heureuse de cette souffrance qui la conduisait si rapidement vers la fin de sa vie. Elle n’aimait, point qu’on lui parlât de sa santé, et quand elle se trouvait en présence de son frère et de sa mère, elle s’efforçait de secouer sa mélancolie. Mais, aussitôt qu’elle était seule, elle retombait dans sa tristesse. En ce moment, livrée à elle-même, elle se promenait à pas lassés dans le jardin, et, au milieu de cette verdure éclatante, parmi ces fleurs, sous ce ciel bleu, sa silhouette faisait une tache noire. Elle le regarda attentivement, et, le voyant si brillant de jeunesse, elle eut un sourire. Tu es rentré bien tard ? Ce n’est guère prudent de passer la nuit, quand on finit à peine sa convalescence. Il y avait si longtemps que je n’étais sortit. N’abuse pas, mon enfant, ne sois pas ingrat envers la Providence qui t’a rendu la santé. Ne me donne plus de sujet d’inquiétude. Je suis assez tourmentée par l’état de ta sœur. Est-ce qu’elle est plus souffrante ? Elle ne se plaint pas, elle tâche de dissimuler son abattement. Mais elle ne peut pas me tromper, et je la vois, de jour en jour, plus accablée... si Davidoff, qui t’a si bien soigné, était encore près de nous !... À ces mots, le jeune homme pâlit. Il lui sembla qu’il voyait apparaître le visage sardonique du médecin russe. Était-ce un second miracle qu’on allait lui demander ? Jacques savait bien que la science médicale était impuissante. Il avait constaté l’inanité des moyens employés pour le guérir. Le secours sauveur qu’il avait reçu lui venait d’un monde mystérieux. Mais n’était-ce pas au prix d’un terrible sacrifice que ce secours avait été obtenu ? Ne fallait-il pas, pour rafraîchir et fortifier le sang des veines, que le sang d’un autre se répandit ? Et la tradition des holocaustes humains, pratiqués dans l’antiquité, sur l’autel des dieux païens, n’était-elle pas tout entière rétablie par ce dévouement d’une créature vivante, se donnant librement à la Mort, afin d’obtenir qu’elle fût clémente envers un être déjà désigné, de son doigt funèbre ? Le prodige pouvait-il s’accomplir une seconde fois ? Qui le ferait pour Elle ? La voix de sa mère le tira de sa méditation. D’ailleurs, même si le docteur était là, Juliette voudrait-elle se soigner ? Quand on l’interroge, elle répond qu’elle ne souffre pas, qu’elle ressent un peu de fatigue seulement, et qu’il ne faut point s’inquiéter. Mais cette indifférence, qu’elle affecte pour son mal, m’inquiète justement plus que tout, et je lui assigne une cause morale qui me trouble profondément. Et, malgré le courage avec lequel elle dissimule, elle n’a pu me tromper. Je la vois, chaque matin, plus pâle de l’insomnie qui l’a torturée pendant la nuit. Et, depuis plus de deux mois, il en est ainsi. je sais la date à laquelle ce douloureux état a commencé. Elle est restée dans mon souvenir. Elle est, à la fois, triste et heureuse pour moi, car elle a marqué et le début de ta convalescence et le commencement des souffrances de ta sœur. Oui, Juliette a été frappée le jour où le docteur Davidoff est venu nous annoncer la mort de Pierre Laurier... Si Mme de Vignes avait regardé Jacques, elle eût été effrayée de l’angoisse qui contracta son visage. Ce qu’il s’était déjà dit, sans vouloir approfondir son soupçon, sa mère le lui déclarait nettement. La fin de Pierre avait eu ce double effet salutaire et pernicieux. Il vivait de cette mort, lui, et Juliette en mourait. A cette constatation brutale, une colère s’alluma, au fond de son cœur, contre cette innocente, dont les intérêts étaient si directement opposés aux siens que ce qui était avantageux pour lui était funeste pour elle, et qu’il semblait impossible de faire vivre le frère sans tuer la sœur. Une bizarre conception de son esprit lui montra leur double destinée, symbolisée par l’horrible alternative du jeu : rouge ou noir ? L’un couleur de sang, l’autre couleur de deuil. Et si c’était rouge qui sortait, Juliette mourait ; et si c’était noir, il retombait, lui, dans sa déchirante agonie. Un égoïsme féroce le saisit, l’affola, et il s’attacha désespérément à la vie. Il se sentit capable de tout pour la conserver. Rien ne l’arrêterait, pas même un crime. Il eut la lâcheté de lever les yeux sur l’enfant souffrante et pensive, qui marchait dans le jardin, et de se dire, avec une infâme satisfaction : Il y a deux mois, c’était moi qui me traînais le long de cette terrasse ensoleillée, et maintenant je suis fort, et je peux jouir de l’existence. Tous mes regrets, toutes mes plaintes, qui paraissaient inutiles, je peux y faire trêve et donner carrière à mes désirs et à mes espérances. J’ai failli tout perdre, et j’ai tout reconquis. La vie afflue en moi, triomphante, qu’importe le prix dont je l’ai payée ! Dans le silence profond de sa conscience, il ne s’éleva pas une voix pour protester contre cette monstrueuse divinisation de son moi. Son cerveau se ferma à toute pensée généreuse. Rien ne palpita en lui, à cette effroyable absolution, qu’il se donnait de tout le mal qu’avait coûté, et qu’allait coûter encore son inutile existence. Cependant, au milieu de son impassibilité morale, une phrase prononcée par sa mère le fit tressaillir. Mme de Vignes avait dit : Je crois que Juliette aimait secrètement Pierre Laurier... Je n’ai pas osé l’interroger, craignant de l’entendre me répondre affirmativement. Car je n’aurais eu aucune consolation à lui apporter, hélas ! Et est-il rien de plus cruel, pour une mère, que de voir son enfant se désoler, sans pouvoir lui offrir une espérance ? Pourtant il faudrait connaître l’état de son cœur. Car, c’est là, peut-être, qu’est la plaie que nous devons essayer de guérir. Il sembla à Jacques qu’une force, à laquelle il ne pouvait résister, le poussait à éclaircir ce douloureux mystère. Il avait peur de tout ce qui se rattachait à la mort de son ami, et cependant une invincible curiosité l’entraînait. Il voulait savoir, et il tremblait de savoir. Il eût souhaité se taire, et il ne se retint pas de dire : Si je lui parlais, moi ?... Elle me confierait peut-être son secret... Alors, interroge-la, bien doucement, et si elle résiste, ne la contrarie pas, et laisse-lui la liberté de garderie silence. Mme de Vignes fit un dernier et muet appel à la tendre compassion de Jacques, et elle rentra. La jeune fille levant les yeux, vit, devant elle, son frère arrêté qui semblait l’attendre. Un rayon illumina son visage, et un flot de sang colora ses joues. Elle fut transformée, et la Juliette heureuse, gaie, bien portante, épanouie dans la fleur de ses dix-sept ans, reparut pour quelques secondes. Mais une ombre passa sur son front, ses traits se détendirent, sa bouche perdit son sourire, et elle fut de nouveau sévère et triste. D’elle-même, elle prit le bras de son frère, et s’y appuya avec une franche joie : Tu vas tout à fait bien, mon Jacques ? Il fit oui, de la tête, en pressant doucement la main de Juliette. Quel bonheur de ne plus te voir souffrant et malheureux ! Car tu ne supportais pas ton mal avec patience, et tu n’étais pas enclin à la résignation. Elle hocha la tête doucement, avec l’air de dire : Les femmes sont plus courageuses, elles acceptent mieux la douleur. Ils étaient arrivés devant la maison, sous la vérandah, à la place même où Davidoff avait annoncé à Jacques la mort de Pierre Laurier. La fenêtre du salon, derrière ses persiennes, était encore entr’ouverte, mais Juliette ne se trouvait plus aux aguets pour apprendre le malheur. Elle savait à quoi s’en tenir, elle n’attendait plus rien que la fin de sa tristesse. Mais il ne dépendait de personne sur la terre qu’elle la trouvât. Cette délivrance devait lui venir du ciel. Elle s’assit indifférente et paisible sur un des fauteuils d’osier, et regarda la mer. Jacques songeait : Il faut que je la questionne. Que lui dire, et comment entamer l’entretien ? Cette petite intelligence est si clairvoyante ! Elle saura peser chacune de mes paroles et juger le sens de mes demandes. Une maladresse la mettrait sur ses gardes. Et si elle se défie, je ne tirerai rien d’elle. Nous voici au milieu de mars, dit-il d’un air distrait. Il faudra bientôt rentrer à Paris. Est-ce que tu ne regretteras pas ce pays-ci, ma mignonne ? Peu m’importe où je serai, dit-elle sans même un tressaillement, comme si elle pensait : Je ne serai bien que dans la terre, avec le profond silence et le calme sommeil de l’éternité. J’aurais cru que notre départ te contrarierait, te peinerait même, et j’étais tout prêt à demander à notre mère de prolonger, de quelques semaines notre séjour. Elle baissa soucieusement le front, et sembla décidée à ne rien confier de sa pensée. Son frère l’observait avec attention pour tâcher de surprendre une palpitation plus vive de ce pauvre cœur souffrant : Moi-même, poursuivît-il, je n’aurais point regretté de rester encore ici. Je m’éloignerai de ce pays avec tristesse, car un lien douloureux m’y attache, maintenant, pour toujours. Il tremblait, chaque fois qu’il lui fallait parler de Laurier, éprouvant comme le remords d’une complicité criminelle dans sa fin tragique. C’est ici que j’ai perdu l’homme que j’aimais le mieux, et rien ne me consolera de sa perte. Je me figure qu’en partant je m’éloignerai de lui davantage. Et pourtant je ne sais où aller le pleurer, puisque les flots ne nous l’ont pas rendu, puisque nous n’avons pas eu la consolation suprême de lui adresser une dernière prière. Et c’est ce pays, tout entier, où je l’ai vu passer, marcher, pour la dernière fois, qui me retient, comme si j’avais une secrète espérance de l’y voir reparaître un jour. A ces mots, Juliette tressaillit et ses yeux se levèrent interrogateurs. Elle eut un geste de joie aussitôt réprimé. Crois-tu donc possible qu’il ne soit pas mort ? Il répondit d’une voix creuse : On n’a point retrouvé son corps. est-il le premier que la mer jalouse aura gardé ? s’écria la jeune fille avec une expression déchirante. nous ne devons pas conserver d’illusions et nous bercer avec des rêves. Il a douté de l’avenir, il a méconnu ceux qui l’aimaient, il a désespéré de la vie. Et le malheur est certain, irréparable ! Nous ne reverrons plus le pauvre Pierre ! ni son rire, ni même ses plaintes... Il s’en est allé là d’où l’on ne revient pas !... Et nous pouvons le pleurer, va, sans crainte que nos larmes soient perdues ! Elle s’était, en parlant ainsi, animée, et sa douleur, cessant d’être contenue, débordait de son cœur sur ses lèvres, comme un torrent grossi par un subit orage. Saisi, Jacques regardait sa sœur, et, dans l’âpreté du regret avoué, il cherchait quelque trace d’un reproche adressé à lui-même. Il se demandait : Soupçonne-t-elle l’affreux mystère ? Entre Pierre et moi, si elle avait à décider, qui choisirait-elle ? Sacrifierait-elle le frère on l’homme adoré ? Essuyant son visage couvert de larmes, elle resta un instant silencieuse, puis : Le ciel, comme compensation, nous a délivrés des craintes que nous inspirait ta santé. Jouis de la vie, mon Jacques. Elle fit un mouvement pour s’éloigner, il la retint et, la regardant fixement, il dit : Ainsi voilà le secret de ton abattement et de ta souffrance ! Elle répondit, sans hésitation et sans trouble : Avec ma mère et toi il était le seul qui occupât ma pensée. A ton âge il n’est pas de deuil éternel. Elle pencha tristement la tête, puis avec une grande douceur : Ne parlons plus jamais de cela, veux-tu ? Je ne suis pas de celles qui oublient et qui se consolent. Dans le secret de mon cœur, le souvenir de Pierre sera l’objet d’un culte. Je penserai sans cesse à lui. Mais son nom, prononcé devant moi, me fait mal. Je te promets de me soigner et de ne rien négliger pour être mieux portante. Je ne veux pas vous tourmenter, ni vous donner des soucis. Mais laissez-moi la liberté de mon chagrin. Elle adressa un doux sourire à son frère, et, solitaire, recommença à se promener le long de la terrasse. Lui, très affecté, entra dans la maison et monta à la chambre de sa mère. Mme de Vignes l’attendait anxieuse : j’ai causé avec elle, comme nous en étions convenus et je l’ai trouvée, sinon raisonnable, au moins très calme. Nous avions deviné juste : elle aimait Pierre. Elle a une affliction profonde et ne veut pas être consolée. Je supposais qu’une prolongation de séjour serait avantageuse pour elle, mais je me trompais. Je crois que le mieux serait de rentrer à Paris, et de faire reprendre à cette enfant ses habitudes anciennes. La solitude ne lui vaudra rien. Elle a trop le loisir de s’y concentrer dans une idée unique. Notre monde la ressaisira, elle sera forcément distraite, et l’état de son esprit s’en ressentira, je l’espère. Faut-il donc commencer, tout de suite, les préparatifs du départ ? Dans une quinzaine de jours, nous pourrons nous éloigner de ce pays. Mais toi, cher enfant, le changement de climat ne te sera-t-il pas préjudiciable ? Nous ne sommes encore qu’au mois de mars. A Paris il fait encore froid... Ma santé est redevenue excellente, et c’est à Juliette seule qu’il faut penser. j’agirai donc comme tu le conseilles. Jacques baisa tendrement les mains de sa mère. La cloche du déjeuner sonnait, lis passèrent dans la salle à manger, où bientôt Juliette vint les rejoindre. La mère et le fils affectèrent de parler de choses indifférentes. Une contrainte pesait sur les convives, et ils se trouvaient d’accord pour souhaiter la solitude. Après le dessert, chacun d’eux se leva. Les deux femmes silencieusement rentrèrent chez elles. Jacques, seul, descendit vers le rivage, en fumant. Une crique, dentelée de rochers rouges, était baignée par la vague murmurante. La verdure venait mourir au bord de l’eau, et, sur le sable, des mousses d’un vert gris, semblables à du lichen, poussaient vivaces. Jacques s’assit, et, dans la tiédeur exquise du soleil, se mit à songer. L’immensité devant lui et sur lui. Les cieux se confondaient avec la mer : à perte de vue l’azur. Ses yeux, fixés sur l’horizon lointain, se lassaient de regarder, éblouis par l’éclat limpide de l’atmosphère, fascinés par la mouvante sérénité des flots. Peu à peu, le sentiment du réel s’effaça en lut, et il revit la salle du théâtre, pendant la nuit du veglione, il entendit les bruits de la foule, le piétinement des danseurs et la symphonie de l’orchestre. Le tableau tout entier de la soirée de carnaval s’évoqua, et, parmi les groupes, il aperçut le domino blanc. Il souriait, voluptueux, sous la barbe de dentelle de son masque, et ses yeux luisaient, comme des diamants, par les ouvertures du satin. L’odeur subtile et pénétrante qui émanait de son corps souple, enveloppa Jacques, et il eut, en ce lieu désert, la sensation tellement vive de la proximité de cette tentatrice qu’il tendit vaguement les bras. Il rompit le charme du mirage et se vit seul. Un sourd mécontentement s’empara de lui, à la pensée qu’il était hanté victorieusement par le souvenir de Clémence, qu’elle s’imposât à lui, et qu’il ne pouvait s’abandonner un instant, sans être à la merci de l’ensorceleuse. Elle le lui avait dit : «Que tu le veuilles ou non.» Et il avait beau ne pas vouloir, il sentait qu’elle l’enlaçait, triomphante et perfide, maîtresse de sa pensée, de ses sens, et tyrannique souveraine de sa volonté. Il raisonna sa sensation et se demanda pourquoi il y résistait. Quelle répugnance instinctive était en lui, ou plutôt quelle crainte ? Tous ceux qui l’avaient approchée, avaient souffert par elle. La ruine, le déshonneur ou la mort, voilà quels étaient ses présents â ceux par qui elle se faisait aimer. Et sa haine était encore plus redoutable que son amour. Et cependant si belle, avec ses lèvres rouges, ses yeux de velours et sa taille divine. N’était-il pas l’amant choisi par elle ? Le souvenir de Pierre lui revint. Ne l’avait-elle pas adoré aussi, le grand artiste ? Et la satiété prompte, le goût du changement, le dévergondage invincible, qui lui rendaient la fidélité odieuse, ne l’avaient-ils pas poussée à la trahison ? Il avait souffert, le pauvre Laurier, il avait arrosé de ses sueurs, de ses larmes et de son sang, le luxe princier de cette fille. Il avait desséché, pour elle, la délicate fleur de son génie. Cheval de race pure attelé à la lourde charrue des répugnants labeurs, il s’était fourbu pour lui gagner l’argent qu’elle semait au courant de sa vie. Et quand il n’avait plus su travailler, il s’était mis au jeu pour obtenir du hasard ce que son talent énervé et faussé ne lui fournissait plus. Toutes ces étapes de ta misérable existence amoureuse de Laurier, Jacques les connaissait. Il avait vu le peintre, lucide, honteux et exaspéré, les parcourir une à une, descendant, chaque jour, un peu plus bas dans la dégradation morale, se jugeant déchu, perdu, sanglotant de désespoir, blasphémant à grands cris et ne pouvant pas se retenir d’aller à son vice, à sa déchéance, à sa perte, quand la femme adorée et exécrée faisait un signe de son doigt rosé, ou laissait tomber un mot de ses lèvres de flamme. Qu’y avait-il donc de satanique ou de divin, dans cette créature, qui emplissait les hommes d’un affolement si tenace, d’une rage d’amour si impossible à calmer ? La seule rivale, qui eût triomphé d’elle, était la mort. Pourquoi son ami la lui avait-il, en quelque sorte, léguée ? Était-ce donc pour qu’il le vengeât ? Et le supposait-il capable d’asservir le monstre de volupté ? Le visage de Laurier s’évoqua à ses yeux, tel qu’il le voyait, depuis quelque temps, dans ses songes effrayés. Il remuait les lèvres, et il sembla à Jacques qu’il murmurait : Prends garde, je t’ai donné la vie, mais elle va te la reprendre. Sa fonction sur la terre est de détruire l’homme. C’est la punisseuse de la lâcheté, de l’égoïsme, du mensonge et de l’infamie. Tout ce que l’homme commet de crimes, c’est elle qui est chargée de le venger. Elle est la force du destin. Poussée par la fatalité, elle frappe indistinctement celui qui est coupable, celui qui n’est que faible. Vois ce qu’elle a fait de moi. Elle a menti, quand elle t’a dit que j’avais souhaité que tu l’aimasses. Je l’ai fuie jusque dans le néant et elle me fait horreur. Ne la crois pas, ne l’écoute pas, ne la regarde pas. Ses regards avilissent, ses paroles corrompent, ses embrassements tuent ? Et, si elle t’approche, si elle te cherche, si elle t’appelle, mets la distance entre elle et toi. On ne lui résiste pas, quand on est près d’elle. En ce moment, tu as le choix de vivre ou de mourir. La sombre figure de Laurier disparut, et Jacques se trouva seul, en face de la mer mouvante, dans ce désert enchanté, où la nature s’épanouissait radieuse sous le clair soleil. Il se dit : Je deviens visionnaire. Que signifient les craintes et les scrupules qui me tourmentent ? Mon existence peut-elle dépendre de cette femme ? Et, parce que je l’aimerai, ne fût-ce qu’une heure ou qu’un jour, serai-je perdu ? Je ne suis pas aussi bien guéri de mon mal que je le croyais. Mais qu’est-ce qui jette en moi le trouble que je constate ? Quelle crise morale est-ce que je subis ? Est-ce donc criminel à moi d’aimer la femme que Pierre a aimée ? Car c’est bien de là que naissent les rébellions de ma conscience. Et d’ailleurs n’y a-t-il-pas une large part de fantaisie individuelle et de convention sociale, dans ce qu’on est convenu d’appeler le bien et le mal ? Son égoïsme lui répondit : Il y a ce qui plaît, ce qu’on désire, et voilà tout. Et la femme inquiétante, défendue, lui plaisait, il la désirait. A ce que sa raison lui suggérait d’arguments, contre la passion qui l’entraînait, son cœur se faisait sourd. Au moment même où il était assis sur la roche chaude, les pieds au bord des flots frangés d’écume, dans un calme délicieux, ses sens soulevés l’entraînaient vers la magicienne, et il frémissait d’impatience. Il savait qu’à une demi-heure de distance Nice était en fête, et que la bataille de fleurs attirait, sur la promenade des Anglais, toute la colonie des élégants viveurs. Clémence serait là, et elle l’attendait, le guettait, l’appelait. Il n’avait qu’un pas à faire pour la rejoindre. Son être entier s’élançait au-devant d’elle. Elle t’a dit : Que tu le veuilles ou non... Tu vas donc obéir, comme un esclave ? Tu as bien peu de fierté et de courage. La force magnétique, qui ramenait Laurier, toujours vaincu, après tant de serments d’être invincible, agissait sur Jacques. Le charme de cette fille, redoutable goule qui anéantissait la volonté de ceux qu’elle voulait séduire, triomphait de l’éloignement, de la sagesse et de la clairvoyance. Jacques discutait encore avec lui-même que déjà son animalité l’emportait victorieuse. Il entra dans la maison, prit son chapeau, son manteau, et, sans dire adieu à sa mère et à sa sœur, il partit. La passion que Clémence inspira à Jacques, fut d’autant plus vive qu’elle avait été plus combattue. Un caprice sensuel jetait la jeune femme et le beau garçon dans les bras l’un de l’autre. Ils s’aimèrent avec rage, avec folie, et dans un exclusivisme absolu, qui mettait une infranchissable barrière entre le monde et eux. Ils vécurent, pendant quinze jours, l’un pour l’autre, l’un près de l’autre, dans la riante villa de la route de Menton, sous les orangers en fleurs du jardin, parmi les divans bas, capitonnés de soie, du salon mauresque. Le soir, Jacques s’arrachait, à grand’peine, aux séductions de la charmeuse, et rentrait à Beaulieu. Sa mère et sa sœur ne le voyaient plus qu’un instant, le matin, avant son départ. Et, avec une tristesse profonde, Mme de Vignes constatait que le retour inespéré de son fils à la santé avait été le signal de la reprise de sa vie dissipée d’autrefois. Cette vie dévorante, qui l’avait mis si près de sa fin. Elle avait risqué une remontrance, qui avait été accueillie avec un sourire. Jacques, pressé de s’échapper, avait embrassé sa mère, assuré qu’il ne s’était jamais senti plus solide, ce qui était vrai, et qu’il n’y avait point lieu de s’inquiéter. Et, sans plus vouloir écouter ni conseils ni prières, il s’était dirigé vers la gare et avait pris le train pour Monte-Carlo. Les deux femmes restaient donc seules, et leurs journées s’écoulaient silencieuses et mornes. Pendant ce temps-là, Jacques goûtait les voluptés dévorantes qui avaient stérilisé le talent de Pierre Laurier, abaissé son caractère, détruit son courage, et fait, du merveilleux artiste, l’impuissant qui demandait à la mort l’oubli de son brillant passé. Clémence, d’autant plus dangereuse qu’elle était sincère, aimait comme elle croyait n’avoir jamais aimé. Elle trouva, dans ce joli blond, un peu efféminé, l’amant délicat et charmant rêvé par sa beauté brune. Elle le domina complètement, s’empara de lui, au point qu’il n’avait plus une pensée qui ne fût sienne, plus un désir qui ne fût inspiré par elle. Ce fût l’envoûtement complet, qui fait passer l’amour dans la moelle des os, dans les fibres du cœur, dans la chair et les nerfs. Elle fut le satanique succube de cet heureux infortuné, qui se trouvait au comble de la félicité, et ne mesurait pas la profondeur de sa chute. Dans cette ivresse, qui les possédait, ils arrivèrent à l’époque fixée pour le départ. Et Clémence, ne pouvant supporter l’idée d’être séparée de Jacques, se disposa à le suivre. Ils abandonnèrent à regret ce pays délicieux, fait pour l’amour. Mais ils se consolèrent, en pensant qu’à Paris, ils auraient bien plus de facilités pour être l’un à l’autre, et, s’ils le voulaient, ne se quitteraient presque plus. Le retour produisit, sur elle et sur lui, un effet très différent. Jacques éprouva une joie profonde à rentrer dans la ville qu’il avait craint, pendant ses mauvais jours, de ne revoir jamais. Le mouvement des rues, l’animation de la foule, le saisirent et le grisèrent. Il quittait le plus charmant climat, il venait d’avoir sous les yeux, un merveilleux décor. Le ciel brumeux de Paris, ses larges avenues de pierre, lui semblèrent admirables, et il s’avoua, à lui-même, que rien de plus beau n’existait au monde. Il réoccupa, joyeux, son appartement de garçon, et s’y confina délicieusement. Clémence, elle, réinstallée dans son monumental hôtel de l’avenue Hoche, retrouva, avec son luxe, les soucis de l’existence. Là-bas, à Monte-Carlo, elle vivait comme une petite bourgeoise. A Paris, elle redevint la grande demi-mondaine dont le train de maison coûtait trois cent mille francs tous les ans. En elle, une transformation soudaine s’était opérée. L’allure, le ton, la façon d’être de Clémence avaient entièrement changé. Elle parlait bref, elle regardait d’un œil impérieux. On se sentait en face de la femme armée pour la bataille de la vie, et toujours en garde, afin de n’être pas surprise et vaincue. Elle témoigna à Jacques une vive tendresse, elle lui déclara qu’il était son maître, et qu’elle subordonnait tout à son désir. Mais, le fait de le lui dire attestait, si clairement, une diminution d’influence, que le jeune homme resta songeur. Clémence se rendit compte de l’impression ressentie et s’efforça de la dissiper. Elle se fit douce et câline, et, pour un instant, la charmante et simple amoureuse des jours passés reparut. Mais c’en était fait de la sécurité d’esprit de Jacques auprès de sa maîtresse. Dans la petite villa de Monte-Carlo, il pouvait avoir l’illusion qu’elle n’avait jamais aimé comme elle l’aimait. Dans le somptueux hôtel de Paris, tout parlait de la vie ancienne de Clémence, tout rappelait ses amants, depuis Sélim Nuño, qui avait payé la maison, jusqu’à Pierre Laurier, qui avait peint le superbe portrait qui ornait le salon. Un grand trouble s’empara du malheureux. Il se montra sombre, inquiet, irrité. Il cessa d’être sûr de celle qu’il adorait, et son amour en augmenta. Ils s’étaient promis de ne plus se quitter, et ils se voyaient moins qu’autrefois. Non par la volonté de Clémence, mais parce que l’existence n’était plus la même, et que les exigences de son train de maison l’accaparaient au détriment de son amour. Jacques prit l’habitude de venir à des heures régulières, et, peu à peu, sa passion se disciplina. Ce fut un grand malheur pour lui. A Monte-Carlo, il serait sans doute arrivé promptement à la lassitude. Mais les obstacles, qu’il rencontrait à Paris, l’enfiévraient au lieu de le décourager. Clémence, avec la finesse d’observation qu’ont toutes les femmes, et particulièrement celles qui vivent de la sottise et de la vanité masculines, jugea tout de suite cet état d’esprit. Elle savait, de longue date, que, chez les hommes, la sécurité engendre promptement l’indifférence, et que l’aiguillon le plus puissant de l’amour, c’est l’incertitude. Voyant Jacques très inquiet, et à la veille d’être jaloux, elle se plut, malicieusement, à le tenir en suspens, à lui laisser tout craindre, tout espérer, et tout obtenir. Elle amena ainsi sa passion au plus haut point d’intensité. Elle le fit souffrir avec une joie raffinée ; sachant le dédommager de ses soucis par des plaisirs qui lui semblaient ainsi plus vifs. Taciturne quand il n’était pas auprès de Clémence, Jacques inquiéta sa mère par la torpeur énervée de son attitude. Il passait des heures, étendu sur le divan de son fumoir, les yeux fixés au plafond, fumant des cigarettes opiacées, qui engourdissaient son cerveau, sans bouger, sans parler, comme perdu dans un rêve né du haschich. Sa santé demeurait bonne, cependant une pâleur remplaçait, sur ses joues, les fraîches couleurs qu’il avait rapportées du Midi. Mais ses nerfs le soutenaient vigoureusement, et il passait les nuits, avec un entrain extraordinaire, comme si ses inerties et ses mutismes lui servaient à économiser sa force pour le plaisir. Il retournait au cercle, vers cinq heures, tous les jours, et, à minuit, quand il ne restait pas chez Clémence. Il jouait beaucoup, et eut, au début, une chance extraordinaire. La chouette à l’écarté lui rapportait de grosses sommes. Il faisait des gains de cinq cents louis, très joliment, avant dîner, et cet argent du jeu, si facile à dépenser, il le laissait couler de ses mains avec une superbe indifférence. Il se donna le plaisir de subvenir au luxe de Clémence. Une sourde jalousie le travaillait, et il voulait être, chez la belle fille, un maître incontesté. Il n’en acquit pas plus de droits, au contraire. Et, trois mois après être revenu de Nice, il entretenait la femme réputée la plus chère de Paris. Il n’avait pas su se contenter de la combler de ces cadeaux princiers, qui font la fortune des bijoutiers, et qu’il apportait à sa maîtresse, comme, à Monte-Carlo, il lui offrait un bouquet de roses et de violettes. Il prétendit jouer le rôle de Jupiter auprès de la Danaé de l’avenue Hoche. Et, à compter de ce jour, commença une vie infernale. La grosse partie d’écarté ne suffit plus à ses besoins, et le baccara lui ouvrit un champ plus vaste. Le jeu, qui d’abord n’avait été pour lui qu’une distraction, puis un expédient, devint une passion. Il l’aima, non plus seulement pour les ressources qu’il y puisait, mais pour les émotions qu’il y éprouva. Il tailla, avec une impassibilité superbe, qui masquait des sensations dévorantes. Il fit des différences de cent mille francs, sans que le son de sa voix parût changé, sans que son visage s’altérât. Mais il bouillait intérieurement, et la trépidation de ses nerfs était d’autant plus intense qu’elle était mieux dissimulée. Lorsque, après deux heures d’alternatives de succès ou de revers, la chance se fixait définitivement de son coté, son cerveau exalté par le désir du triomphe se détendait dans une béatitude délicieuse. Il avait un instant d’ivresse sans pareille, pendant lequel il oubliait tout ce qui n’était pas le jeu. Clémence n’avait pas tardé à constater qu’elle n’était plus seule dans le cœur de Jacques, mais elle ne prit pas ombrage de cette rivale victorieuse, à laquelle son luxe était dû. D’ailleurs, en elle, une modification sensible, et assez accoutumée, de ses sentiments se produisait. Ses habitudes de galanteries l’avaient reconquise, et la belle fringale de volupté, dont elle avait été saisie, dans sa solitude du Midi, n’avait pas résisté aux distractions de Paris. Elle avait revu ses amies, retrouvé ses relations, et, reprise dans l’engrenage des plaisirs quotidiens, elle trouvait moins de temps à consacrer à son amour. Et puis, Jacques lui résistant avec une sombre sauvagerie, l’avait entraînée jusqu’à la passion ; mais Jacques obéissant à toutes ses fantaisies, et surtout, déchéance impardonnable, l’entretenant, comme n’importe quel millionnaire, était à la veille de l’ennuyer. Du moment qu’il n’était plus le fruit défendu, il cessait d’être tentant. En cela la comédienne n’était pas plus perverse que la généralité des femmes. Et toute la responsabilité, de ce qui devait arriver, incombait à Jacques. Il avait modifié, de lui-même, les conditions de son intimité avec Clémence. Il avait méconnu cet axiome fondamental de la philosophie galante : L’amour d’une femme est en raison directe des sacrifices qu’elle s’impose pour le satisfaire. Ne la tenant plus à la chaîne par son caprice, il était tout près d’être trompé par elle. Pour Clémence, le délai, entre la désaffection et la trahison, pouvait être nul. Mais parce qu’elle le chassait de son cœur elle ne devait pas rendre à Jacques sa liberté. Il n’était pas dans sa nature de se montrer si généreuse, et, à Paris, il n’existait pas une tourmenteuse d’hommes plus implacable que cette femme lorsqu’elle n’aimait plus. Elle avait gardé Laurier plus d’un an après qu’il avait cessé de lui plaire, et c’était pendant cette infernale période que l’artiste, torturé, dégradé, avait songé à s’évader de cette vie, dont Clémence lui avait fait un bagne. Jacques ne s’apercevait encore de rien. La belle fille, savante à tromper les hommes, le charmait par la même grâce du sourire, la même douceur des paroles, la même langueur des caresses. Déjà son plaisir était frelaté, et la fraude était tellement habile qu’il y trouvait une aussi délicieuse ivresse. Il n’allait plus que très peu chez sa mère. La tristesse y était trop grande : il s’écartait. Sa sœur, sans que des symptômes caractéristiques de la maladie qui la minait se fussent produits, chaque jour se penchait plus pâle, plus frêle. Cependant, par un effort de son esprit, elle parvenait à affecter de la gaieté, afin de donner le change à Mme de Vignes. Mais la comédie, jouée par la fille, ne trompait pas la mère. Et les deux femmes, composant leur visage pour se faire mutuellement illusion, vivaient secrètement dans le chagrin. Les médecins consultés avaient conclu à de l’anémie. Ils ne voyaient aucun organe atteint : ni le cœur ni la poitrine. Ils constataient néanmoins un graduel affaiblissement des forces. Il semblait que Jacques eût pris à sa sœur toute sa vigueur et lui eût donné toute sa débilité. Ce n’était pas un mince sujet d’étonnement pour ces praticiens qui soignaient, l’an passé, le frère, de voir celui-ci mener son orageuse existence, tandis que Juliette, rayonnante au dernier printemps, se courbait maintenant maladive. Et Jacques, que ces deux femmes avaient entouré de tant de soins et de tendresse, ennuyé par les doléances de sa mère, glacé par le triste sourire de sa sœur, espaçait ses visites avec un égoïsme féroce, jouissant à outrance de la vie retrouvée. Le mois de juin était arrivé, et Clémence avait désiré, comme elle en avait l’habitude, s’installer à Deauville. Sélim Nuño, depuis des années, mettait à la disposition de la comédienne sa splendide villa. Jacques, qui voyait déjà avec ennui les visites fréquentes que le vieux financier faisait à la jeune femme, se cabra dès que celle-ci parla de son projet. Aller au bord de la mer, bon ; choisir Deauville, parfait. Mais accepter l’hospitalité de Nuño ? A cette question Clémence répondit facilement : Il y a juste dix ans, mon cher, que Sélim est un ami sûr pour moi. Je lui ai dû beaucoup, autrefois, et je ne répondrais pas de ne lui point devoir encore dans l’avenir... Tant que je serai là, c’est bien improbable. Mais tu peux n’y plus être. Tu m’aimes aujourd’hui, tu peux m’oublier demain. Ceux, sur lesquels on peut compter, en toute circonstance, sont rares. Il ne faut pas les désaffectionner... Et puis, voyons, franchement, Jacques, tu ne peux pas être jaloux de ce pauvre vieux ? Et tu sais bien que tu n’as rien à redouter de personne ! Elle s’efforçait d’engourdir sa résistance par de tendres paroles ; mais l’opposition que lui faisait le jeune homme avait des bases déjà anciennes et solides. Il l’écoutait, en hochant la tête, d’un air fort peu convaincu : Il ne me plaît point d’aller chez M. Quoiqu’il n’habite pas la villa, tu n’en serais pas moins chez lui. Alors, de quoi aurais-je l’air ? Rien n’est plus facile que de louer une autre maison, et de n’avoir aucune obligation à qui que ce soit ? Si tu acceptes ma proposition, nous pourrons recommencer la douce existence de Monte-Carlo ; nous serons, de nouveau, au bord de la mer, dans une charmante solitude, et tu auras le loisir d’être toute à moi... Ici, je suis forcé de te disputer à tes occupations, à tes amitiés, et tu m’échappes presque complètement. Là-bas, je te posséderais entière et nul ne pourrait plus t’enlever à moi. Il parlait avec ardeur, et Clémence l’écoutait curieusement. Sa voix, naguère si douce à ses oreilles, à présent lui semblait indifférente et banale. Ses mains, qui serraient les siennes, ne brûlaient plus sa chair. Il lui paraissait un joli garçon blond, très exigeant, et qui commençait à l’importuner. A ses pressantes insistances, elle répondit par un sourire que Jacques accueillit comme le présage de sa victoire. Il se rapprocha de la jeune femme et la prit dans ses bras. Elle était attentive à analyser ses sensations. L’étreinte la laissa froide et calme. Rien de la flamme passée ne vint l’échauffer, il lui sembla que le foyer était décidément éteint et que rien ne pourrait le rallumer. A peine quatre mois d’amour, et c’était fini. Elle pensa à cette soirée du veglione où, dans la loge, ils avaient échangé leurs premières paroles de tendresse. Comme elle était émue et frémissante ! Et, maintenant, comme elle se sentait lasse et indifférente ! Lui, il était toujours possédé de sa passion. Mais elle, décidément, elle avait usé son caprice. Ce fut, à cette minute même, que l’arrêt de Jacques fut prononcé. Pendant qu’il serrait contre sa poitrine le corps charmant de Clémence, celle-ci se disait : Ni, ni, c’est fini, de celui-ci comme des autres. Il m’adore et je suis fatiguée de lui. Ne trouverai-je donc jamais l’homme qui ne m’aimera pas, et que j’aimerai toujours ? Elle se leva du canapé, sur lequel elle était assise auprès de Jacques, et, s’accoudant à la cheminée d’un air pensif : Tu tiens à ton programme ? Loue la maison que tu voudras, pourvu qu’elle soit grande, bien située, et qu’il y ait de bonnes écuries pour les chevaux, car j’emmènerai tout mon monde. Mais, tu sais, Nuño viendra me voir là, aussi librement qu’autre part. Car je n’ai pas l’intention de rompre avec mes amis, ni de me laisser séquestrer. Cette idée m’est-elle jamais venue ? N’ai-je pas confiance en toi ? Clémence le regarda et le trouva décidément ridicule. Un fugitif sourire passa sur ses lèvres, et elle resta un instant silencieuse, puis lentement : Tu as bien raison d’avoir confiance, dit-elle ; si tu te défiais, ce serait exactement la même chose ! La soirée était belle et chaude, ils sortirent et s’en furent dîner aux Ambassadeurs. A onze heures, Clémence, assez maussade et se disant souffrante, mit Jacques à la porte. Agacé il descendit au cercle, et, comme la partie de baccara s’engageait, il prit la banque et commença à tailler. Fait bizarre : heureux au jeu, tant qu’il avait été aimé, l’heure précise, à laquelle sa maîtresse venait de constater qu’il lui était devenu indifférent, sembla avoir marqué la fin de sa veine. Brusquement la chance lui échappa, et, après des retours de fortune trop courts, il se retira au matin perdant trois mille louis. Il avait tant gagné, depuis quelques mois, qu’il n’attacha aucune importance à cette mauvaise passe, qu’il jugea devoir être accidentelle. Il n’en eut que plus d’ardeur à chercher sa revanche, mais il ne trouva que la continuation de sa défaite. Étonné, il s’entêta, et, en quelques jours, il dut apporter à la caisse du cercle de très grosses sommes. La maison de Trouville était louée, il voulut rompre cette série fatale, et, comme Clémence était disposée à partir, ils se dirigèrent vers la côte normande. Là, l’existence se continua pour eux, comme à Paris, mais dans une intimité plus grande, qui augmenta la froideur réelle de la jeune femme, obligée de se contraindre pour paraître charmante à un homme qui l’ennuyait autant que tous ses prédécesseurs. Elle se vengea, en s’ingéniant à lui faire dépenser de l’argent. C’était l’instant où Jacques, voyant ses ressources se tarir brusquement, était obligé de faire appel à ses réserves. La difficulté de sa situation semblait l’exciter, et jamais il n’avait tant tenu à Clémence que depuis qu’elle se détachait de lui. Peut-être cette étrange fille possédait-elle la dangereuse faculté de troubler la raison de ses amants. Car, à l’exception de Nuño, qui avait été son premier protecteur, et qui n’avait jamais pris ombrage de ses caprices, tous ceux qu’elle avait aimés et quittés ne s’étaient point consolés de sa perte. Le train que menait Clémence était considérable, et elle défrayait, par les parties qu’elle organisait, les conversations de toute la plage. Ce n’étaient que cavalcades, entraînant sur la route d’Honfleur ou de Villers la jeunesse de Trouville. Le manège, ces jours-là, était vide, et on n’aurait pas trouvé un cheval disponible dans le pays. Des breaks, attelés en poste, emmenaient les dames et, dans une des charmantes et excellentes auberges de la côte, tout le monde s’arrêtait à l’heure du déjeuner. Au milieu de la poussière, sous le grand soleil, avec des cris joyeux, les cavaliers, ayant mis pied à terre, aidaient les belles personnes à descendre du haut des mails. Et c’étaient des envolées de jupes claires, des visions rapides de petits pieds et de jambes fines, qui retenaient, cloués, sur le seuil des portes, les gars du pays, l’air ébaubi et les yeux écarquillés. D’autres jours, on s’embarquait sur le yacht à vapeur du baron Trésorier, et, par une mer d’huile, on allait jusqu’à Fécamp, ou dans la direction de Cherbourg. Le soir, toute la bande joyeuse se rassemblait au Casino de Trouville, et la danse emportait les couples, au bruit de l’orchestre, jusqu’à minuit. Alors on rentrait, las des plaisirs de la journée, et, une demi-heure, plus tard, les joueurs se retrouvaient au cercle, où la partie s’engageait jusqu’à l’aube. Jacques, le visage dur mais impassible, taillait avec une déveine toujours persistante et voyait les dernières épaves de sa courte fortune emportées par le naufrage. Il ne se décourageait pas, et, plein d’une confiance inconcevable, attendait le retour de la veine. Elle ne pouvait pas, pensait-il, être toujours infidèle, et, en quelques soirées il réparerait ses pertes. Raisonnement commun à tous les joueurs, espérance commune à tous les décavés, et qui ne sont que bien rarement ratifiées par le sort. Un soir qu’il venait de jouer avec son malheur habituel, la banque étant mise aux enchères, une voix, qui lui était connue, fit entendre les mots consacrés : Banque ouverte ! Il leva les yeux et, séparé seulement par la largeur de la table, il aperçut Patrizzi. Ses regards rencontrèrent ceux du prince, qui lui adressa un amical sourire. Au même moment, une personne, qui était derrière le Napolitain, s’avança hors du cercle des curieux et, avec un horrible serrement de cœur, Jacques reconnut le docteur Davidoff. Le jeune homme, cloué à sa place, ne put faire un seul pas. Une sueur froide perla à son front, ses oreilles tintèrent. Il lui sembla que l’image décharnée de la mort se dressait devant lui. Il était encore immobile, sans force pour avancer ou pour reculer, fasciné par le coup d’œil railleur du médecin russe, lorsque la main de Patrizzi se posa sur son épaule. Jacques, avec effort, se tourna, et, l’air hagard, écouta le prince qui lui parlait. Il entendait à peine ses paroles ; cependant la pensée qu’on l’observait et qu’il devait avoir une attitude inexplicable lui rendit un peu d’énergie, il passa la main sur son front et put dire à Patrizzi : Est-ce qu’il y a longtemps que vous êtes là? Un quart d’heure à peu près. Nous sommes entrés, Davidoff et moi, au moment où votre banque était le plus vigoureusement attaquée... Vous avez là, cher ami, quelques Anglais qui vous ont livré de rudes assauts... Je ne suis pas très heureux, en ce moment, balbutia Jacques. C’est ce que ces messieurs disaient à l’instant. Mais, pardon, on m’attend pour tailler. Je vais essayer de vous venger. Tenez, voici Davidoff qui vient à vous. Il prit place sur la haute chaise, mêla les cartes, fit couper et commença la partie. Davidoff lentement s’était détaché du groupe, au milieu duquel il se trouvait, et s’avançait vers Jacques. En marchant, il l’examinait avec attention. Quand il fut tout près de lui, il lui tendit la main, et, la prenant, plutôt comme un médecin que comme un ami, il la tâta, pour en étudier la souplesse, la chaleur et la nervosité, et la laissant aller avec un hochement de tête : Vous avez la fièvre, Jacques, la vie que vous menez est bien mauvaise pour vous. Les sages paroles, prononcées par le docteur, rompirent le charme que subissait le jeune homme. Il ne vit plus, en Davidoff, le personnage énigmatique, détenteur des secrets par lesquels la vie était revenue dans son corps épuisé, mais un homme bienveillant, semblable à tous les autres hommes. Il recouvra son assurance, et gaiement : Elle serait mauvaise pour tout le monde. Cependant, vous le voyez, je n’en souffre pas trop. Mais il fait une violente chaleur ici. Il mit son paletot et, appuyé sur le bras de Davidoff, il sortit sur la terrasse. La nuit, très douce, était rayonnante d’étoiles. Les flots mouraient, sans bruit, sur le sable de la plage. Au nord, les feux du Havre luisaient dans l’obscurité. Les deux hommes marchèrent, pendant quelques instants, sans parler, repassant en eux-mêmes les événements auxquels ils avaient été mêlés, et qui les liaient l’un à l’autre, d’une façon si puissante. Ils avaient mille questions à se poser. Mais la crainte d’en trop dire suspendait leur curiosité. Jacques le premier se décida à interroger : Vous êtes nouvellement arrivé à Trouville ? demanda-t-il au docteur avec une indifférence affectée. Le yacht du comte Woreseff, avec qui je suis, a fait son entrée, aujourd’hui, à cinq heures. Nous avons dîné aux Roches-Noires, et comme le patron était fatigué, il est resté à bord. Patrizzi et moi nous sommes venus au casino, où je savais vous rencontrer... Que vous êtes ici, depuis trois semaines, avec Clémence Villa, que vous jouez beaucoup, mais avec une guigne féroce, et que vous vous portez bien. On ne vous a pas trompé, dit-il froidement. Est-ce donc là l’usage que vous deviez faire de la santé retrouvée ? je ne veux pas me poser en moraliste ni en donneur de leçons !... Vous savez que j’ai de l’amitié pour vous, c’est pourquoi je vous tiens ce langage. Voilà auprès de quelle femme je vous retrouve ! Et c’est pour elle que vous jouez avec cette ardeur furieuse. Voyons, mon cher ami, êtes-vous sûr d’être dans votre bon sens ?... Je suis sûr d’être fou d’elle ! Mais je ne suis pas sûr qu’il dépende de moi qu’il en soit autrement !... L’amour qu’elle m’a inspiré est si intimement lié à mon retour à la vie, qu’il me semble qu’il en est le principe même. Et puis, si je ne me plongeais pas dans cette passion, qui annihile ma pensée et absorbe tout mon être, que deviendrais-je ? J’ai peur de le savoir et je ne veux pas le chercher. Il fixa sur le docteur des yeux troublés : Il ne faut pas que je réfléchisse, voyez-vous, car j’arriverais facilement à la conviction que mon existence est une monstruosité périlleuse pour les autres et pour moi-même... il ne faut pas que je réfléchisse ! Et l’existence que je mène, et que vous me reprochez, est la seule qui me soit favorable. Mais vos forces n’y résisteront pas, dit Davidoff, et vous vous tuerez. Jacques eut un rire nerveux : Croyez-vous que cela soit possible ? Est-ce que je dépends de moi ? Ne suis-je pas poussé par une sorte de fatalité ? Ce raisonnement, qui tient à écarter de vous la responsabilité, est une trop facile excuse de bien des fautes, dit sévèrement le docteur. Vous avez craint de mourir et vous vivez, voilà un fait. Ne lui assignez pas de causes surnaturelles. Vous êtes guéri de la maladie dont vous souffriez. Faites-moi honneur de votre guérison et n’ajoutez pas foi à des fantaisies pythagoriciennes qui feraient rire un enfant !... En riiez-vous à Monte-Carlo, le soir où vous nous avez raconté vos histoires ? vous, ai-je dit que je croyais à ce que je vous ai raconté ? Nos amis, après un excellent repas, avaient mis le spiritisme sur le tapis, et on parlait, un peu à tort et à travers, de la transmission des âmes... J’ai fait ma partie dans le concert, mais si vous voulez connaître mon opinion réelle : je suis matérialiste. Par conséquent, je ne puis admettre qu’un corps soit vivifié par un élément dont je ne reconnais pas l’existence... Comment donc ai-je été sauvé ? Vous avez été sauvé parce que la caverne, que la phtisie avait ouverte dans votre poumon, s’est trouvée heureusement cicatrisée, grâce au traitement que vous suiviez, favorisé par l’influence salutaire du climat... Que voyez-vous, là-dedans, de miraculeux ? Tous les ans, des phénomènes aussi satisfaisants se produisent, sans jeter, dans l’esprit de ceux qui en bénéficient, un trouble mystérieux. Ils s’étaient arrêtés au bord de la mer, dont la surface calme, éclairée par la lune, brillait comme de l’argent. Jacques resta un moment silencieux, puis brusquement, comme s’il se débarrassait d’un poids qui l’étouffait : Pierre Laurier n’avait plus sa raison, répondit Davidoff d’une voix grave, et vous savez bien qui la lui avait fait perdre. Jacques, je voudrais vous rendre à vous-même, vous montrer l’horreur de l’existence que vous menez, vous révéler l’infamie de celle à qui vous sacrifiez tout. Je ne supporterai pas que, devant moi, vous parliez d’elle ainsi. Le soir où Pierre Laurier a disparu, poursuivit le docteur russe, ce n’était pas moi qui me répandais en outrages à l’adresse de Clémence. Et cependant une force invincible le conduisait chez elle, et cent fois déjà il avait proféré les mêmes insultes, pour aboutir à la même lâcheté. Il le savait, il en grinçait des dents et il demandait au ciel le courage d’étrangler ce monstre et de se tuer après. Le monstre a vaincu, une fois de plus, celui qui voulait le dompter, et maintenant c’est vous qui êtes sa proie, et ce seront d’autres après vous, si ce n’est en même temps que vous !... Le Russe saisit fortement le bras de Jacques : Auriez-vous des illusions sur la fidélité de la belle ? Et il retournait tout de même à elle. Il l’aimait plus passionnément que vous, car vous n’avez pas subi l’épreuve de la trahison... Vous ne pouvez pas savoir jusqu’à quelle bassesse vous entraînera Clémence... L’avez-vous surprise avec un autre amant ? Cela ne peut manquer d’arriver, et, après avoir rugi de colère, menacé de tout massacrer, vous sangloterez comme un enfant aux pieds de la criminelle, en demandant grâce pour votre plaisir ! Tous ont joué cette abjecte comédie devant elle, tous la joueront. C’est pour cela qu’elle méprise les hommes, les prend à sa fantaisie, et les rejette quand ils ont cessé de lui plaire. Essayez de l’attendrir, vous verrez avec quelle férocité froide elle se repaîtra de vos lamentations, de vos prières. Elle vous rira au nez, elle vous insultera, elle vous racontera ses nouvelles amours, en vous nommant l’heureux maître de son cœur. Allons, Jacques, un instant de raison, une minute de clairvoyance. Ce que j’ai dit à Pierre, dans cette nuit fatale, je vous le dis, à vous, au bord des flots, comme nous étions, sous te ciel clair et étoilé, par une nuit semblable... Il me répondit que tout était inutile, qu’il n’avait pas la force de suivre mon conseil... Il m’a quitté et nous ne l’avons plus revu... Lui, au moins, il était seul au monde. Vous, vous avez une mère, une sœur. Voulez-vous qu’elles aient à vous pleurer ? Elles me pleurent déjà, Davidoff, dit Jacques avec angoisse. Je leur cause bien des tourments, bien des soucis, bien des inquiétudes. Les pauvres innocentes, elles sont très malheureuses, et par ma faute. je sais que je suis coupable, et d’autant plus qu’elles sont douces et résignées. Vous n’avez pas revu ma sœur depuis votre départ. Vous serez effrayé, en la retrouvant si faible et si triste. Les médecins ont tous cherché la cause de son mal. Mais ma mère et moi nous la connaissons. Vous aussi vous avez dû la deviner... La blessure, dont elle souffre et dont elle mourra, est au cœur. Elle aimait Pierre Laurier et ne peut se consoler de sa perte. Elle me l’a avoué, là-bas, avant de partir... Et moi, misérable, je n’ai accueilli son aveu désespéré qu’avec un esprit méfiant, presque haineux. Il me semblait qu’elle me reprochait la mort de celui qu’elle pleurait, et, irrité, je me suis détourné de la pauvre enfant, au lieu de la consoler et de pleurer avec elle. La vie de Laurier, je la sentais affluer en moi, il me l’avait donnée, elle m’appartenait... J’étais encore si près des angoisses de la maladie, de l’horreur de l’agonie, que j’aurais tué, je crois, pour défendre cette existence prodigieusement recouvrée. Et je me suis jeté comme un furieux, comme un insensé, dans le plaisir, pour imposer silence à ma raison, pour forcer ma conscience à se taire. Mais je suis un lâche, oui, un lâche ! Et l’existence que je mène en est la preuve !... que n’ai-je la puissance de rappeler Pierre à la vie !... Ce serait le salut de la pauvre Juliette, et, qui sait ? Oui, en voyant Laurier vivant, je reprendrais confiance en mes propres forces, et je cesserais de croire à ce secours surnaturel, qui, quoi que vous en pensiez, m’a seul soutenu jusqu’ici. J’aurais la preuve que je puis vivre, comme tous les autres. Ou bien, la petite flamme s’éteindrait en moi, et alors ce serait le repos, le calme, l’oubli... Car, voyez-vous, je suis las, las... Jacques poussa un soupir et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Un frisson douloureux le secoua et son front fut baigné de sueur. Le Russe l’observait avec une compatissante attention. Vous souffrez, Jacques, le vent de la mer fraîchit. Il ne faut pas rester ici... fit le jeune homme avec insouciance. Le froid ni le chaud ne peuvent rien sur moi... J’éprouve un grand soulagement à vous avoir dit tout ce que vous venez d’entendre. Je suis un pauvre être, et depuis longtemps je subis des influences mauvaises, que je ne sais point surmonter. si vous vous rendez compte de votre faute, n’y persistez pas... Vous m’avez dit, tout à l’heure, que votre mère a du chagrin et que votre sœur est malade... Partons ensemble, demain matin, pour Paris. Vous consolerez votre mère et je soignerai votre sœur... Votre présence leur fera grand bien à l’une et à l’autre. Je ne parle même pas du bien que vous en ressentirez vous-même. Après votre mouvement de franchise, un acte de résolution ! Êtes-vous un homme et voulez-vous vous conduire en homme ? Jacques parut embarrassé par la netteté de cette proposition, son visage se crispa. Déjà il était agité à la pensée de s’éloigner de Clémence, inquiet de ce qu’elle ferait pendant son absence. Est-ce donc nécessaire que nous partions demain ? Ne pouvons-nous remettre ce voyage à quelques jours ? J’aurais le temps de m’y préparer. dit rudement Davidoff ; si vous retardez, vous ne partirez pas. Demain, ou je ne vous reparle de ma vie, et je ne vous connais plus. Comme le jeune homme hésitait : Ou bien avez-vous besoin de demander la permission de vous éloigner ? Ce serait pis que je ne supposais... s’écria Jacques, en voyant que le Russe soupçonnait Clémence, et je vous en fournirai la preuve. Sans faute, sans remise, sous aucun prétexte ?... rentrons nous coucher pour être dispos demain. Ils traversèrent le casino et sortirent. Devant la grille, un fiacre attendait. Ils réveillèrent le cocher, profondément assoupi sur son siège, et montèrent après que Jacques eut ordonné d’arrêter à l’entrée du port. Dans la petite ville endormie, ils roulèrent lentement. Ils ne parlaient plus, réfléchissant aux engagements qu’ils venaient de prendre. La voiture, en devenant immobile, les tira de leur méditation. Ils étaient sur le quai, devant le bassin. A cent mètres de là, relié par une passerelle à la terre, le beau yacht blanc était à l’ancre. Le docteur descendit et, serrant une dernière fois la main de Jacques, comme pour lui donner une provision d’énergie : Épargnez-vous cette peine, dit vivement Jacques, nous nous retrouverons à la gare. Alors une heure avant le départ du train. Le fiacre s’éloigna dans la direction de Deauville, et le docteur, franchissant l’étroit passage, sauta sur le pont du navire. Vers neuf heures, Davidoff fut réveillé par une main qui se posait sur son épaule. Il ouvrit les yeux : le comte Woreseff était devant lui. Par le hublot de la cabine, le ciel bleu apparaissait et les rayons du soleil, que reflétait l’eau mouvante, jouaient capricieusement sur les cloisons d’érable. Vous dormez bien, ce matin, mon cher, dit le grand seigneur russe en souriant, c’est la seconde fois que j’entre chez vous, sans que vous vous décidiez à bouger. Quelqu’un est-il malade à bord ? Heureusement non, J’ai tout simplement voulu savoir quels étaient vos projets pour aujourd’hui, avant de donner les ordres... Excusez-moi, cher comte, dit le docteur, mais j’ai le dessein de partir et de passer quelques jours à Paris, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Mais jugez comme j’ai bien fait de vous consulter, dit Woreseff gaiement ; qu’auriez-vous dit si vous vous étiez réveillé en mer ? Vous ne pouvez vous douter des conséquences que cette fugue aurait entraînées. Quand vous serez à terre, je sortirai du port et, à votre retour, vous me retrouverez dans le bassin, à cette même place... Mais qu’est-ce qui vous attire à Paris, où il doit faire si chaud, quand, ici, il fait si bon ? Une histoire d’amour, répondit sérieusement le docteur. Un pauvre garçon que je vais essayer de séparer d’une coquine, qui... Dites : d’une femme, interrompit froidement Woreseff. Ce sera plus court et tout aussi vrai. Mon cher, croyez-en un homme qui a été affreusement et injustement malheureux, il n’y a qu’un système possible avec les femmes. C’est celui qu’ont adopté les Orientaux : l’esclavage pur et simple. Dites cela à votre ami de ma part. Le lui dire, ce n’est rien... Mais le lui faire croire !... Il en est bien arrivé à votre système de l’esclavage... Seulement, c’est lui qui est l’esclave ! Le comte alluma une cigarette, serra la main de son ami et sortit. Une heure plus tard le yacht crachait la vapeur par ses cheminées, et, lentement, se dirigeait vers la haute mer. Le docteur, en descendant de voiture à la gare, la trouva vide de voyageurs. Il entra dans la salle d’attente : personne ; au buffet, la dame de comptoir bâillait en lisant les journaux de la veille ; un commis voyageur, sa caisse d’échantillons posée par terre à côté de lui, prenait un apéritif. Davidoff sortit dans la cour, et se promena lentement au soleil, en regardant s’il voyait venir Jacques. Au bout d’une vingtaine de minutes l’impatience le gagna, et, par la rue qui menait à la maison de Clémence, il s’achemina vers Deauville. Qu’est-ce que cela veut dire ? Comment se fait-il qu’il soit en retard ? Quelle idée nouvelle s’est imposée à lui ? Il était cependant sincère, hier soir. Mais il a revu cette damnée créature, et toutes ses bonnes résolutions se sont évanouies. Peut-être a-t-il raconté notre entretien, en se faisant un titre de sa trahison. Dans l’état d’affolement où il est, tout devient possible. Le docteur, tout en monologuant, était arrivé devant la porte de la maison. Il leva les yeux vers les fenêtres. Dans la cour, un palefrenier lavait une victoria, faisant tourner rapidement les roues, dont les rais mouillés étincelaient au soleil. Il faut pourtant savoir à quoi s’en tenir, murmura Davidoff. Et, délibérément, il monta les marches qui conduisaient à une terrasse, et pénétra dans le vestibule. Un domestique vint à sa rencontre. Remettez-lui ma carte, et demandez-lui si elle veut me recevoir. Le docteur fit quelques pas dans le vestibule, regardant distraitement le mobilier de chêne sculpté, les jardinières pleines de fleurs, les plats de faïence accrochés à la muraille, et le vaste pot de porcelaine de Chine, dans lequel étaient serrées, comme dans un fourreau, les ombrelles multicolores et les cannes de bois variés. Il se disait : Il me fuit, c’est clair... Mais Clémence me donnera peut-être une indication utile... Je vais affronter la bête féroce dans son antre... elle ne me fait pas peur... Elle ne dévore que ceux qui s’y prêtent. Une portière se souleva, et le domestique reparut : Ils traversèrent un salon, un boudoir, et arrivés devant une porte vitrée, à travers laquelle les verdures apparaissaient, le valet se rangea pour laisser passer Davidoff. Par un petit sentier bordé de lycopodes, serpentant entre les palmiers, les daturas et les gommiers, Clémence, vêtue d’une robe de foulard rose, serrée à la taille par une ceinture de vieil argent ciselé, ornée de grenats cabochons, s’avançait souriante, un petit arrosoir à la main. Bonjour, docteur, quelle heureuse fortune vous amène ? D’un geste gracieux elle montra sa main noircie par un peu de terre de bruyère, et gaiement : Moi, je suis le médecin des fleurs. J’étais en train de donner une consultation à ces plantes... Je leur ai fait prendre un peu de tisane... Mais qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite ?... Ne puis-je être venu simplement pour vous voir ? Très touchée de la politesse !... Vous n’êtes pas un homme à femmes, vous. Alors, si vous vous présentez ici, c’est que vous avez pour cela une raison sérieuse. J’avais rendez-vous avec Jacques, ce matin. Il m’a manqué de parole, et j’ai craint qu’il ne fût malade. Elle marcha vers un petit rond-point, où étaient rangées une table de fer et des chaises, et s’asseyant : Elle leva les yeux avec gravité et, touchant son joli front du doigt : Comme Davidoff se taisait, curieux d’apprendre les secrets de cette liaison, qu’il jugeait si périlleuse pour son ami, elle poursuivit : Il m’a fait, ce matin, une scène affreuse, à propos de rien. Un bout de lettre sans importance, qu’il avait dérobé sur la table de ma chambre, et dont il s’est inquiété, le benêt... Comme si je n’étais pas assez adroite pour lui cacher ce qu’il ne doit pas savoir. Mais il était dans une veine de jalousie. Un homme qui pleure ne m’attendrit pas du tout. Vous ne l’aimez donc plus ? bien certainement je ne l’aime plus comme il y a six mois !... Ces passions-là, c’est charmant ; mais il ne faut pas que ça dure, parce que ça serait la ruine. Je suis sérieuse, moi, je sais très bien compter. C’est Nuño qui m’a appris l’arithmétique... Et il m’en a donné pour son argent ! Or, j’ai besoin de quinze mille francs par mois, pour faire rouler ma voiture. Si je m’en tenais, avec le plus joli garçon du monde, à l’amour pur, je serais obligée de vendre mes rentes, et on me mépriserait dans ma vieillesse. Pas de ça, mon bel ami ! je sais que vous êtes une femme pratique... Vous croyez me lancer une épigramme, je l’accepte comme un compliment... Oui, je suis une femme pratique, et je m’en vante ! Jacques se conduit très bien avec moi. Il fait les choses fort honorablement. Mais il joue et, depuis quelque temps, il perd. Son caractère s’aigrit, il se tourmente et me tourmente... Si j’avais assez de lui, je le mettrais, sans façon, à la porte... S’il a assez de moi, qu’il s’en aille... Mais alors quittons-nous proprement, et sans histoires !... Il n’est donc pas sorti, comme on avait la consigne de me le dire ?... Allez, et faites-lui de la morale. Alors vous êtes doublement le bienvenu. Voulez-vous que je vous conduise chez lui ? Elle se mit à rire, et se levant : Il n’y en a pas une, pour être aimable, comme moi ! Voilà comme s’établissent les bonnes réputations. Vous êtes sur le bateau de Woreseff ? Est-ce qu’il donne toujours dans les sultanes, le cher comte ? Voilà un gaillard qui entend la vie ! Sa femme ne saura jamais le service qu’elle lui a rendu en le faisant... Ils avaient gagné le premier étage. Elle s’arrêta sur le palier et, montrant une porte : La jeune femme, debout dans sa robe rosé, le teint clair, les yeux brillants, éclairée par le plein jour d’une croisée donnant sur la mer, était si belle, que Davidoff s’arrêta un instant à la regarder. Il comprit l’irrésistible séduction qui émanait de cette troublante et féline créature. Il devina le plaisir que trouvaient les hommes à se laisser déchirer par ces griffes polies, délicates et tranchantes, à se faire mordre par ces dents blanches, fines et féroces. En elle, il reconnut le sphinx éternel, qui dévore les audacieux avides de connaître le mot de l’énigme. Son regard exprima si clairement sa pensée, que Clémence répondit, avec un sourire : Il faut bien se défendre ! Davidoff frappa à la porte, une voix répondit : «Entrez.» Il tourna le bouton et, auprès de la fenêtre ouverte, étendu au fond d’un large fauteuil, il vit Jacques les yeux creux, et les lèvres blêmes. En reconnaissant le docteur, le jeune homme devint un peu plus pâle, un nuage passa sur son front. Il se leva, et, allant à lui, lentement, il lui tendit la main : Je ne mérite pas tant d’indulgence. Je vous avais dit, cette nuit, que je suis un lâche. vous en avez eu promptement la preuve. Il parlait, les dents serrées, avec une amère crispation du visage. Il fit pitié à Davidoff, qui s’assit auprès de lui, et très affectueusement : Que s’est-il donc passé, depuis que nous nous sommes séparés, qui vous ait empêché de remplir votre engagement ? Il devait pourtant vous être doux de le tenir. Rien peut-il être doux pour moi ? Tout ce que je fais est odieux et misérable. Un mauvais génie s’est emparé de moi et me souffle les pires résolutions. Vous avez subi, il y a quelques heures, mon influence. Prenez un chapeau, un pardessus, et suivez-moi... Nous avons le temps de partir. Jacques eut un geste de menace : Non, je ne veux pas m’éloigner d’ici... Ce que Clémence m’a dit est donc vrai ? Et, elle s’est plainte de moi, n’est-ce pas ? C’est elle qui est cause de tout. Oui, elle me perd, elle me tue ; ce que je souffre par elle, il est impossible de le concevoir... Je ne sais pas quelle folie elle m’a jetée dans le cerveau. Comprenez-vous que je sois jaloux d’elle ?... Oui, jaloux, jusqu’à la fureur, d’une fille que tout le monde a eue ou aura ! A quel état moral suis-je arrivé ! Ce matin nous avons échangé des paroles affreuses... Elle m’a, dans le langage des halles, mis à la porte ; vous entendez, mis à la porte comme un laquais !... Et je suis resté, et je reste ! Parce que je ne puis me passer de cette infâme créature, que je voudrais battre et caresser à la fois. Fille abjecte et adorable, que je maudis de loin, à travers deux étages, et que je prierais, à genoux, si elle était là et si elle l’exigeait ! Essayez de vous éloigner d’elle, pendant deux jours !... Je trouverais, en revenant, la place prise. Vous ne savez pas combien elle est entourée, sollicitée, tentée... J’en ai eu encore la preuve ce matin. C’est ce qui a excité ma colère... Mais elle est à moi tout de même... C’est moi qui l’ai le plus !... Je la vois, du matin au soir... Quel vide, dans mon existence, si elle disparaissait !... j’ai tout sacrifié à cette femme. Il faut que je la garde... Il cacha son visage entre ses mains, et resta quelques secondes silencieux, puis, avec un accent désespéré : Lorsque je serai à bout de ressources, elle me contraindra à partir. J’ai été obligé de prendre des arrangements, avec mon notaire, et je vais continuer à jouer pour soutenir mon train... je n’irai pas loin, car la chance n’est pas pour moi.... Mais je m’entête et je persiste, quoique je sache parfaitement quelle sera la conclusion inévitable de tout ceci. Vous voyez qu’il n’est pas aisé de me faire de la morale, car je prends les devants et me blâme moi-même.... Je ne vaux pas la peine que vous prendriez pour essayer de me sauver. Davidoff l’avait écouté, le cœur serré, étudiant, avec une curiosité apitoyée, cette sombre folie. Il la connaissait cette passion qui avait conduit tant d’hommes à l’hébétement et au suicide. Il la savait faite de l’enivrement des sens, de l’exaspération de la vanité, et aussi d’une espèce de mystérieuse terreur, qui s’emparait de ces viveurs, habitués au tumulte de leur existence enfiévrée, à la pensée de vivre désormais dans l’isolement et le silence. Après cette fête sans trêve, se retrouver seul, en face de soi. Autant l’ensevelissement à la Trappe, au sortir d’un bal. Il fallait une âme forte, un cerveau bien trempé pour supporter ce formidable changement. Venez avec moi, je vous donne ma parole que je ne vous quitterai pas que vous ne soyez guéri physiquement et moralement. Celui-ci éclata d’un rire nerveux, strident, pénible : Je ne veux pas être défendu !... Je suis condamné, rien ne prévaudra contre l’arrêt du sort.... Je n’ai vécu que pour le malheur.... Je suis voué à toutes ces tortures.... Il baissa la voix, comme effrayé : Vous savez bien que ce n’est pas moi qui agis, qui parle, qui souffre et qui pleure.... Un autre est en moi, qui me conduit à la catastrophe.... Je voudrais m’arrêter que je ne le pourrais pas.... je la sens bien s’agiter, furieuse, l’âme implacable.... Elle se venge de moi-même, sur moi-même !.... Tant qu’elle animera mon corps, je souffrirai.... Le jour où j’en serai délivré.... A ces mots, Davidoff fit un geste violent, ses sourcils se froncèrent et il fut sur le point de crier à Jacques : Vous êtes fou ! Laurier a disparu, mais Laurier est vivant !... Je me suis prêté à votre fantaisie, parce que j’ai eu la conviction que la confiance seule vous rendrait la force de vivre.... Mais, puisque vous êtes arrivé à un tel état d’hallucination que ce qui faisait votre salut cause aujourd’hui votre perte, je dois vous déclarer la vérité.... Une pensée l’arrêta : Il ne me croira pas ! Il faut que je lui montre son ami guéri de son mal moral, pour lui prouver qu’il peut guérir lui-même ! Il se tourna vers le jeune homme, et très doucement : Puisque vous ne voulez pas m’accompagner à Paris, j’irai donc seul. Je verrai votre mère et votre sœur. Une ombre passa sur le front de Jacques et ses yeux brillèrent, comme trempés par une larme : Tâchez qu’elles me pardonnent la peine que je leur fais.... Elles sont si bonnes et si tendres.... Il se leva et, avec une horrible palpitation de tout son être : Et mieux vaudrait pour moi être mort ! Du jardin, par la fenêtre ouverte, à ce moment, une voix claire monta : Clémence, maintenant dans le parterre, cueillait des roses. Elle le vit et gaiement : Il fait un temps délicieux, descends et nous irons déjeuner à Villers. Jacques revint à Davidoff et, tout agité : Elle m’appelle, vous voyez, elle m’attend.... Elle n’est point si mauvaise que je le disais.... Là Jacques serra les mains du docteur, avec force, et, comme pressé d’être seul avec Clémence, il dit : Et, rapide, il s’élança vers le jardin où son impitoyable tyran l’attendait. Davidoff, dans la rue, s’éloigna à grands pas. Par une échappée sur la mer, il aperçut le yacht blanc qui, couronné de son panache de noire fumée, gagnait le large. Il se dirigea vers le bureau du télégraphe, prit une feuille de papier et, debout devant le guichet, il écrivit : «Pierre Laurier, aux soins de M. «Revenez à Paris, sans perdre un instant. En descendant du chemin de fer, ne voyez personne et rejoignez-moi au Grand-Hôtel. Il remit son télégramme à l’employé, paya, et sortit en murmurant : Si je ne réussis pas à sauver le frère, au moins je vais essayer de sauver la sœur ! La dépêche de Davidoff fut remise à Pierre Laurier le jour même de la noce d’Agostino avec la fille d’un important fermier de San-Pellegrino. Le marin s’était enrichi à écumer les flots de la côte méditerranéenne, et il apportait six mille francs à sa future. Celle-ci, brune et vigoureuse montagnarde de seize ans, possédait une maison et des champs plantés d’oliviers. Les jeunes gens s’aimaient depuis un an, et, sous cette condition qu’Agostino cesserait de naviguer, le mariage avait été conclu. On sortait de l’église de San-Pellegrino, et, sur le passage des mariés, les coups de fusil, tirés en signe de joie, pétillaient, comme si la vendetta eût jeté une moitié du pays contre l’autre. Les vivats éclataient dans le cortège, les figures rayonnaient de joie, et, sous ce grand soleil, dans la chaleur de l’été, à l’odeur de la poudre, une sorte d’ivresse s’emparait des cerveaux. Pierre donnant le bras à la petite Marietta, avec qui il venait de quêter à l’église, suivait d’un œil ravi les péripéties de cette fête si originale, si vivante, rêvant déjà le beau tableau qu’il en fit, et qui est devenu populaire sous le titre de Mariage corse . Son cœur était paisible, et son esprit raffermi. Pas une ombre n’obscurcissait sa pensée. Il était tout au ravissement de voir heureux ces gens qu’il aimait et dans la patriarcale existence desquels il avait trouvé l’oubli des passions malsaines, obtenu le réveil des viriles fiertés. La noce, tout entière, se rendait chez le père de la mariée, pour banqueter en l’honneur des époux. Comme on débouchait devant l’enclos de la ferme, un gamin, qui servait habituellement d’enfant de chœur au brave curé de Torrevecchio, s’élança à travers la foule, et, courant au vénérable prêtre, lui tendit une enveloppe bleue, qui avait été déposée au presbytère. Pour franchir la distance de Torrevecchio à San-Pellegrino, le petit, avec ses jambes montagnardes, n’avait mis qu’une heure. Il arrivait haletant, la sueur au visage, couvert de poussière. Le curé lut l’adresse et, aussitôt, se tournant vers Pierre : Tenez, mon cher enfant, dit-il affectueusement. Un cercle déjà s’était formé autour du jeune homme, qui, le front soucieux, les lèvres soudainement crispées, tenait, entre ses doigts, la dépêche sans la déplier : C’est ce papier bleu, dit le gamin, qui a été apporté, tout à l’heure, de Bastia par un piéton. Il s’était déplacé exprès, vu que la chose, paraît-il, était pressée.... Alors Maddalena, la servante de M. le curé, m’a dit : Cours tout d’un trait, ne t’arrête pas avant d’avoir parlé à monsieur.... Il y a quelque grave affaire.... Car il y a trois ans qu’il n’est venu un pareil papier à Torrevecchio !... Alors j’ai coupé au plus court, et me voilà. En parlant ainsi, il essuyait sa figure ruisselante avec le revers de sa manche, riant de ses belles dents blanches, ravi d’avoir si bien rempli sa mission. Tu vas boire un verre de Tollano et manger un morceau avec nous, Jacopo, dit Agostino. Il poussa l’enfant vers son beau-père et ses parents, et tout plein de l’anxiété que trahissait le visage de Pierre : Pierre lentement déchira t’enveloppe, déplia le télégramme et lut l’appel impérieux que lui adressait son ami. Il pâlit, son cœur se serra et ses yeux se creusèrent profonds sous ses sourcils froncés. Mais il faut que je parte à l’instant pour le continent. Nous quitter avant la fin de cette journée !... Attendez au moins à demain ?... Si on t’avait dit, pendant que tu étais de l’autre côté de la mer, que ta fiancée souffrait et pouvait mourir de ton absence, répondit gravement Pierre, aurais-tu différé ton départ ? Agostino serra vivement la main de son sauveur, et, des larmes plein les yeux : Mais vous devez comprendre quel chagrin vous me faites. Pierre emmena le jeune homme à l’écart, et là, lui parlant avec une émotion soudaine, qui ouvrit à Agostino un jour décisif sur le caractère et la condition de son ami : Il s’agit de ne pas attrister ta femme, tes parents et tes invités. D’ici à Torrevecchio, par la route, il y a quatre lieues. Je vais prendre une carriole à l’auberge. Une fois que je serai de l’autre côté de la montagne, tu expliqueras mon absence et tu remercieras chacun de ceux qui sont ici de l’accueil cordial qui m’a été fait. Je n’oublierai jamais, vois-tu, le temps que j’ai passé dans ce pays, au milieu de vous. J’étais bien malade, du cerveau et du cœur.... Vous m’avez guéri par votre saine et sage tranquillité.... J’ai oublié les chagrins dont j’avais cru mourir.... Et c’est à vous que je le dois : à ta mère, qui a été si bonne pour moi ; à ta petite sœur, qui m’a si souvent rappelé, par sa grâce naïve et touchante, la jeune fille qui m’attend là-bas ; à toi, enfin, brave garçon, qui as été cause qu’au moment où, désespéré, je songeais à me tuer, j’ai voulu vivre pour essayer de te sauver. C’est par toi que je me suis senti encore attaché à l’humanité.... je ne vous oublierai jamais, et, dans la tristesse ou dans la joie, ma pensée bien souvent ira vous retrouver. Agostino, à ces mots, ne put retenir ses larmes, et, plus bouleversé que s’il avait perdu un des siens, il se mit à sangloter, pendant que les gens de la noce, tout au plaisir, chantaient, criaient et tiraillaient dans le verger. Pierre calma le brave garçon, et, avec fermeté : Il faut que je sois à Paris le plus tôt possible. Quand part de Bastia le prochain bateau et où fait-il escale ? La Compagnie Morelli a un vapeur qui chauffe, le mardi, pour Marseille. En descendant ce soir à la ville, vous retiendrez votre place, et demain, à la première heure, vous serez en mer. De Bastia à Marseille, il faut compter trente heures.... Dans trois jours donc, je serai à Paris.... De là, mon cher Agostino, tu me permettras d’envoyer quelques souvenirs aux chères femmes qui vont vivre autour de toi.... N’aie point de scrupules, tu m’as vu, pendant près d’un an, sous des habits de paysan, mais je ne suis pas pauvre.... Fais taire ta fierté corse : de ton frère, tu peux tout accepter pour ta mère, ta sœur et ta femme.... Pense à moi et sois sûr que tu me reverras. Le jour où je reviendrai dans l’île, peut-être ne serai-je plus seul.... Alors c’est que le ciel m’aura pris en grâce et que j’aurai retrouvé le bonheur.... Les deux hommes s’étreignirent, comme pendant cette nuit où ils étaient roulés par les vagues lourdes et profondes, sous la lune blafarde, et, quand ils se séparèrent, ils souriaient et pleuraient à la fois. Une demi-heure plus tard, Pierre brûlait, en carriole, la route de Torrevecchio, et, le soir même, ayant emballé ses tableaux et ses esquisses, arrivait à Bastia. Il descendit à l’auberge où il avait passé sa première nuit sur le sol de la Corse, courut payer son passage à bord du bateau à vapeur, puis il entra dans un magasin de confection et, pour remplacer son costume de velours, acheta un vêtement complet de drap bleu qui ne lui allait pas mal. Habillé comme un continental, pour la première fois depuis de longs mois, il poussa un soupir. Il lui sembla qu’il abandonnait le Pierre Laurier, libre, rajeuni, qui avait si délicieusement travaillé, dix heures par jour, sous le ciel clair, dans le parfum vivifiant des sapins et des genévriers, et qu’il redevenait le Pierre Laurier asservi, énervé, qui errait de l’alcôve d’une fille aux salons de jeu du cercle. La nuit descendait, mais sur la montagne, à travers les grands massifs de châtaigniers, baignant de sa pure lumière les rochers sourcilleux, la lune brillait comme un croissant d’argent. Le vent des forêts, tiède et embaumé, passa sur le front du jeune homme, ainsi que la caresse d’une aile. Il se sentit ranimé comme par un réconfortant souvenir. Il regarda la mer, qui ondulait calme et sourde ; il murmura : «Tu peux m’emporter. Je ne te crains pas ni ceux dont tu me sépares.» Sa fugitive angoisse disparut, et au moment de tenter l’épreuve suprême qui devait décider de sa vie, il se trouva maître de sa pensée et de ses sens. Rien ne palpitait plus en lui de bassement passionné, pour celle qu’il avait si follement adorée. Il la vit, avec son front étroit, couronné de cheveux noirs, ses beaux yeux aux longues paupières, au regard enivrant, et ses lèvres pâlissantes de volupté. L’odeur subtile de la femme l’enveloppa tout à coup, perfide rappel du passé. Rien ne s’émut dans sa chair, il demeura indifférent et dédaigneux. Il n’aimait plus, c’était fini, le charme avait cessé, le philtre restait inoffensif. Il rentrait en possession de lui-même, et son cœur affranchi redevenait digne d’être offert. L’image de Juliette parut alors, blanche, virginale et douce, Et des larmes de tendresse montèrent aux yeux de Laurier. Sa bouche murmura un aveu, et tout son être frémissant s’élança, à travers l’espace, vers la bien-aimée. Le lendemain, à neuf heures, le bateau quittait le port, Pierre reconnut le quai, près duquel le Saint-Laurent était à l’ancre, pendant qu’il repeignait son patron de bois sculpté, le môle, le bastion du Dragon, et, successivement, le cap Corse, Giraglia, puis la côte d’Italie. A bord de ce navire, qui marchait avec rapidité, il refit toute la route qu’il avait parcourue sur le petit bateau contrebandier. A mesure qu’il se rapprochait de la France, son esprit troublé cherchait la raison du brusque rappel que lui adressait Davidoff. Une inquiétude sourde commençait à le travailler, et il redoutait un malheur. Les termes de la lettre, que le docteur lui avait écrite, après son passage à Torrevecchio, lui revenaient. «Une personne, qui est près de Jacques, a failli mourir de votre mort....» La phrase qui avait tout changé dans sa vie. Était-ce donc Juliette, dont l’état s’était aggravé ? Allait-il arriver pour la voir s’éteindre, au moment où, en elle, résidait son unique espérance ?... Cependant, dans la lettre, il y avait aussi ces mots : «Vous avez passé auprès du bonheur sans le voir... mais il vous est possible encore de le retrouver.» Était-ce que ce bonheur pouvait lui échapper de nouveau ? Si jolie, la jeune fille n’avait-elle pas dû être aimée ? Un autre, pendant qu’il était loin, à soigner la plaie de son cœur dans les solitudes, n’avait-il pas pris sa place ? Une tristesse profonde s’empara de Pierre, à la pensée que ce recours en grâce, qu’il avait adressé à la destinée, pourrait être repoussé. Une lassitude morale l’accabla, et il comprit que cette déception serait pour lui le coup décisif qui brise et qui tue. Une hâte de savoir le dévora. A bord du navire, qui fendait les lames vertes, il eût voulu posséder un moyen de correspondre avec Davidoff. Il tendait les mains vers la terre, comme si les rassurantes nouvelles, qu’il espérait, l’y attendaient à l’arrivée. Il enviait les ailes rapides des albatros qui volaient mélancoliques et blancs dans le ciel. Il marchait nerveusement de l’avant à l’arrière. On eût dit que, de son agitation, il essayait de redoubler les efforts de la machine. Il ne dormit pas, restant sur le pont à regarder l’horizon. Il passa successivement devant Gênes, Monaco, Toulon, longeant cette côte enchantée, où les jardins baignent leurs branches dans la mer, où, sur un sable d’or, les flots meurent avec de doux murmures. Il eut un battement de cœur, en voyant de loin le château d’If, sombre dans la nuit, et Marseille, avec les feux de ses phares, allumés comme des yeux qui regardent dans l’immensité. Il n’avait qu’un petit bagage, il le mit sur le dos d’un portefaix, il traversa la passerelle d’un pied leste, prit une voiture sur le quai, et se fit conduire au chemin, de fer. Ni arrêt ni repos, rien ne le distrayait de son désir d’arriver le plus vite possible. L’express partait à onze heures et demie, il avait une heure à lui. Il alla au télégraphe et adressa à Davidoff cette dépêche : «Débarqué à Marseille, serai demain soir à Paris, à six heures.» Quand il eut vu son papier, des mains du receveur, passer dans celles de l’employé chargé de la transmission, il se sentit soulagé, comme si quelque chose de lui était parti en avant. Il se rendit au buffet où il mangea sans appétit, pour tuer le temps. Enfin les portes de la gare étant ouvertes, et le train formé, il grimpa dans un compartiment, et se livra, avec une jouissance toute spéciale, à la volupté de la vitesse. Enfoncé dans un coin, les yeux clos, quoiqu’il ne dormît pas, il resta immobile, comptant les stations qui le séparaient du but, ainsi qu’un prisonnier efface, sur le calendrier, les jours qui le séparent de la liberté. A l’aube, il eut cependant une défaillance et s’assoupit. Quand il se réveilla, avec la surprise joyeuse d’avoir gagné un peu de temps sur son impatience, il faisait grand jour, et l’express filait sur Mâcon. Les riches campagnes de la Bourgogne si riantes, si saines, si robustes, se déroulaient de chaque côté de la ligne, dans un flot de soleil. Il parut à Pierre qu’il était presque arrivé. Il retrouvait une nature qui, depuis un an, lui était inconnue. Plus d’oliviers, de pins et de cactus, poussant sur l’herbe rare et jaune, plus de rochers rougeâtres et de torrents écumeux. Point de bergers armés de leur fusil, perchés sur un tertre, et surveillant, avec un air altier et grave, le parcours de leurs moutons épars ou de leurs chèvres indisciplinées. Mais des paysans à la fois pesants et actifs, poussant le long des sillons bruns leurs paires de grands bœufs blancs attelés à la charrue. Et des plaines couvertes de moissons, sur les coteaux, des vignes lourdes de raisin, des forêts d’un vert puissant, coupées de routes gazonnées aux longues et fraîches perspectives. C’était la France du centre, avec ses sévères beautés, et non plus la molle et rayonnante Provence, ou la sauvage et grandiose Corse. L’horizon fuyait, dans le roulement des roues, le train traversait les monts, les fleuves, et la pensée de Pierre s’engourdissait peu à peu. Il retomba dans une rêverie inquiète, se demandant, avec une persistance vaine, ce qui avait contraint Davidoff à le rappeler si brusquement. Et une agitation fébrile le reprit aux environs de Paris. Il tira sa montre plus de vingt fois, entre Melun et la grande ville. En passant les fortifications, il se mit debout, s’apprêtant déjà pour la descente. Enfin le train sifflant ralentit sa marche, fit tinter les plaques tournantes, et, au milieu des hommes de peine guettant les voyageurs, s’arrêta au terme du parcours. Pierre, debout sur le marchepied, sauta sur le quai et fut saisi par deux bras qui le serrèrent fortement. Il leva les yeux, reconnut Davidoff, poussa un cri de joie, et, saisissant à son tour les mains du fidèle ami, il l’entraîna à l’écart : cria-t-il, résumant toutes ses curiosités dans cette interrogation. Calmez-vous, dit le Russe qui comprit l’angoisse de Laurier... Il n’y a point de péril urgent pour Juliette. Pierre poussa un soupir profond comme si on lui débarrassait le cœur d’un fardeau écrasant. Mais ne restons pas là, on nous regarde. Il prit le bras du peintre, et, au milieu de la foule qui s’écoulait vers la sortie, il l’entraîna. Cette valise avec moi, et une caisse dans le fourgon. Venez, nous ferons prendre la caisse par les gens de l’hôtel... Au lieu de vous attendre, ainsi que je vous le disais dans ma dépêche, j’ai préféré venir au-devant de vous... Savez-vous que, si Mlle de Vignes vous voyait brusquement, le saisissement qu’elle éprouverait pourrait lui être fatal ?... Ils roulaient en voiture sur le boulevard, tout en causant, et Laurier, étourdi, n’avait pas assez de toute son attention pour regarder et pour entendre. Le mouvement de Paris, au sortir du train, qui l’avait secoué pendant vingt heures, après le roulis du bateau, pendant deux jours, cette agitation, succédant brusquement au calme profond et recueilli de son existence à Torrevecchio, enfiévrait son cerveau, éblouissait ses yeux et assourdissait ses oreilles. Il faisait des efforts pour écouter et comprendre Davidoff. Il se sentait las de corps, et surexcité d’esprit. Ce voyage m’a brisé, et cependant il me semble que je ne pourrais pas me reposer. Vous vivez, depuis trois jours, sur vos nerfs... Je vais remettre votre organisme en ordre... Si je n’avais jamais de malades plus difficiles à guérir que vous... La voiture entrait dans la cour du Grand-Hôtel. Ils descendirent, et, suivis d’un garçon qui portait la valise de Laurier, ils montèrent à l’appartement de Davidoff. Un salon séparait la chambre de Laurier de celle du Russe. Restés en tête à tête, ils se regardèrent un instant, en silence, puis le docteur montrant un siège à son ami : Asseyez-vous, nous allons dîner ici, en bavardant, et si vous êtes raisonnable, peut-être ferai-je quelque chose pour vous, dès ce soir. Les yeux de Pierre s’illuminèrent : dit-il, je pourrais la voir ?... Davidoff se mit à rire : Au moins, avec vous il n’y a pas d’équivoque ! Il ne peut donc, entre nous, être question que d’elle ? Je suis, depuis le commencement de la semaine, ici et l’habitue doucement au prodige de votre résurrection. Il y a de longs mois qu’elle vous pleure, dans le mystère de son âme... Dès les premiers mots prononcés par moi, et émettant l’ombre d’un doute sur la certitude de votre mort, elle s’est ranimée, mais de façon à nous effrayer sa mère et moi... Une fièvre ardente s’est emparée d’elle... Sa faiblesse est si grande !... Par un phénomène incroyable, votre disparition avait eu cette double conséquence de rendre à Jacques la force de ne pas mourir, et d’enlever à Juliette le courage de vivre. Elle s’est lentement étiolée, pâtissante, comme une fleur rongée par un ver invisible... Mais il vaudrait mieux ne parler que d’elle !... Ce que vous avez à m’apprendre, sur le compte de Jacques, est-il donc si pénible ? Cette semaine, talonné par des besoins d’argent impérieux, il a provoqué la mise en vente des propriétés qui sont communes à sa mère, à sa sœur et à lui... Les observations du notaire, les sollicitations de Mme de Vignes, tout a été inutile ! Il veut réaliser, à n’importe quel prix, ne se préoccupant pas de la perte considérable qui sera la conséquence de cette liquidation précipitée... Il est fou, et d’une dangereuse folie !... Mais cette folie, causée par qui ou par quoi ? Une femme a perdu ce malheureux qui n’était que trop disposé aux pires faiblesses. Et cette femme si séduisante qu’on ne puisse le détacher d’elle ? Si forte qu’on ne puisse le lui arracher ? La plus forte, la plus séduisante, la plus dangereuse de toutes les femmes !... Et si je vous disais qui elle est... A ces mots, Pierre pâlit, ses yeux s’agrandirent, il ouvrit la bouche pour questionner, pour prononcer un nom, qu’il devinait sur les lèvres du docteur. Il n’en eut pas le temps, Davidoff sourit amèrement et, regardant le peintre jusqu’au fond du cœur : Oui, c’est dans les mains de Clémence que Jacques est tombé. Il a été aimé par elle, il l’a aimée... Elle, au bout de trois mois, est redevenue froide comme un marbre. Lui est plus passionné, plus enflammé que jamais... Et, qu’ai-je besoin devons dépeindre l’état de son esprit ? Pour le connaître, tous n’avez qu’à tous souvenir. Comme Laurier demeurait immobile et muet, la tête penchée sur sa poitrine, le Russe reprit avec force : Il l’a adorée, toute chaude encore de vos caresses... Et il ne vit plus que pour elle !... Le peintre releva la tête et, d’une voix triste, avec une compassion profonde : Pour elle, pour une pareille créature, il a tout oublié, tout compromis !... Mais il faut le plaindre plutôt que l’accuser... A ces paroles, la figure de Davidoff s’éclaira, ses yeux pétillèrent de joie, il alla à son ami et, avec une ironie affectée : Ainsi, dans votre cœur, vous ne trouvez pour Jacques que de la pitié ? Et quel sentiment autre voulez-vous que j’éprouve ? Dois-je le blâmer, après avoir été plus faible et plus coupable que lui ?... je ne puis que le plaindre ! Davidoff prit la main de Pierre, et la serrant vigoureusement : Et pas un tressaillement dans votre chair, à ce rappel de l’amour ancien ?... Pas une émotion dans votre esprit ? Aucun retour vers la femme, aucune irritation contre l’ami ? Voilà donc ce que vous craigniez ? s’écria Laurier, dont le pâle visage se colora. Vous vous demandiez si j’étais bien guéri de ma passion insensée, et vous m’avez fait subir une épreuve ? n’ayez plus de défiance, parlez ouvertement... J’ai voulu savoir si, à votre insu même... interrogez, cherchez, fouillez ma pensée, s’écria Pierre. Vous n’y trouverez que l’amer regret des fautes commises et l’ardent désir de les réparer ! Si je ne m’étais pas senti digne d’une affection pure, capable d’y répondre par une tendresse inaltérable, vous ne m’auriez jamais revu. Ne redoutez donc rien de moi, Davidoff. Le Pierre Laurier que vous avez connu est mort, par une nuit d’orage, et l’homme que vous avez devant vous, s’il a le même visage, heureusement n’a plus le même cœur.... j’ai un lourd poids de moins sur la conscience. Si je n’avais pas pu compter absolument sur vous, je ne sais comment je me serais tiré de l’œuvre que j’ai entreprise. Tout est difficulté, tout est souci. Il va falloir que vous affrontiez Clémence.... Si c’est absolument nécessaire, je m’y résoudrai, mais cela me coûtera beaucoup !... Cependant, à coup sûr, pas tant qu’autrefois, répliqua le Russe, avec un sourire. Mais nous devons arracher Jacques de ses griffes. Et il ne faudra pas moins que votre intervention pour que nous y réussissions.... Occupons-nous du présent, parlons de Mme de Vignes. Au même moment, on apportait le dîner. Les deux amis s’assirent devant la table, et, pendant une heure, ils causèrent à cœur ouvert. Pierre racontant son séjour à Torrevecchio et le docteur expliquant au peintre tout ce qui s’était passé pendant son absence, ils purent, de la sorte, acquérir la certitude, Davidoff, que Laurier était, ainsi qu’il l’avait affirmé, radicalement guéri de sa dangereuse passion, et Laurier, que Davidoff, en le rappelant à la hâte, avait agi avec autant de décision que de sagesse. Vers neuf heures ils descendirent et se rendirent chez Mme de Vignes. Sur le boulevard, dans la douceur d’une belle nuit d’été, Pierre sentit son cœur se gonfler d’espérance et de joie, il leva son regard vers le ciel, et se repentit d’avoir si follement douté du bonheur. Mme de Vignes, depuis quatre jours, prévenue par Davidoff, avait vu l’avenir, qui lui paraissait si sombre, s’éclairer d’une faible lueur. La certitude que Pierre Laurier vivait, l’assurance avec laquelle Davidoff affirmait que le peintre aimait Juliette et ne pouvait aimer qu’elle, avait donné à la mère un peu de soulagement. Dans le malheur qui l’accablait, ayant tout à redouter de son fils et tout à craindre pour sa fille, la possibilité de rendre à Juliette le calme et la santé lui offrait une satisfaction bien douce. Qu’étaient les soucis d’argent, comparés aux inquiétudes que lui causait l’abattement, de plus en plus profond, de la jeune fille ? Davidoff avait été accueilli comme un sauveur. Graduant savamment ses confidences, il avait jeté, dans la pensée de Mme de Vignes, un tout petit grain d’espérance, qui avait levé comme en terre féconde. Peu à peu, la semence avait poussé des racines qui s’étaient étendues vivaces. Et maintenant la fleur prête à s’épanouir n’attendait plus qu’un dernier rayon de soleil. Depuis le commencement de la semaine, Juliette, sans preuves, sans autre raison plausible que son ardent désir de voir le miracle se réaliser, s’était prise à croire que Pierre était vivant. Les «on dit» de Davidoff avaient été avidement accueillis par ce jeune cœur. Pourquoi Pierre, sauvé par des marins et emmené à bord d’un petit bâtiment de commerce, n’aurait-il pas été rencontré par ces voyageurs qui déclaraient l’avoir vu ? Pourquoi, honteux de son suicide annoncé et non exécuté, Pierre ne serait-il pas resté à l’écart, près de moitié d’une année ? Pourquoi n’aurait-il pas laissé la famille de Vignes ignorer qu’il vivait ? Et la jeune fille avait un tel besoin de l’admettre qu’elle eût tenu pour vraies de bien plus étranges histoires. Chaque jour, Davidoff, poursuivant sa cure morale, rendait compte à Juliette des découvertes que produisait l’enquête qu’il était censé faire. Et, chaque jour, il assistait à l’éveil de cette âme engourdie et glacée. C’était un spectacle charmant que celui de cette floraison timide. Juliette espérait, mais elle avait peur d’espérer, et, par instants, elle se retenait sur la pente où son imagination l’emportait. Si, après cette période heureuse, il allait falloir retomber dans la désolation ? Si tout ce qu’on disait n’était point vrai ? Si Pierre n’avait pas survécu ? Une horrible agitation était en elle. Il lui semblait impossible que la mort eût pris, en une seconde, ce garçon si alerte et si robuste. Elle se rappelait ce que son frère lui avait dit à Beaulieu : On n’a pas retrouvé son corps.... Elle n’avait pas, alors, accepté le doute comme une espérance. Mais, maintenant, n’était-il pas évident que si la mer ne l’avait pas rejeté au rivage, c’est qu’il avait échappé à ses vagues méchantes, qu’il était sorti de ses glauques profondeurs et qu’il existait ? Quel trajet ; dans ce cerveau de femme, avait fait cette pensée ! Elle y était entrée si avant que, pour l’en arracher, il aurait fallu à présent des preuves matérielles. Il aurait fallu montrer Pierre mort pour faire croire, à celle qui l’aimait, qu’il pouvait n’être plus vivant. Le matin même, Davidoff s’était hasardé à dire : J’ai vu, hier soir, des gens qui ont rencontré notre ami en Italie et qui lui ont parlé. On peut s’attendre, un de ces soirs, à le voir arriver. Elle n’avait point répondu, elle avait regardé le docteur, avec une fixité singulière, et, au bout d’un instant : Pourquoi ne me dites-vous pas tout ?... Vous avez peur de ma joie ?... Je suis maintenant sûre qu’il vit. Je l’ai vu, cette nuit, en rêve. Il était dans une église, une pauvre église de village, et travaillait à un tableau de sainteté.... triste, et, par moments, des larmes coulaient sur ses joues. J’ai eu la conviction qu’il pensait à moi.... J’ai voulu lui crier : Pierre, assez de chagrins, assez d’éloignement ; revenez, nous vous attendons, et nous serions si heureux de vous accueillir.... Mais une sorte de brouillard s’est élevé entre lui et moi, et je ne le distinguais plus que très effacé, pareil à une silhouette vague, et nettement j’entendais le bruit des flots, comme lorsqu’à Beaulieu, par une mer houleuse, le ressac battait les récifs de la baie.... Puis, cette vapeur s’est dissipée, ainsi qu’un voile qu’on arrache, et je l’ai revu. Il venait vers moi, le visage souriant ; il a fait un geste de la main, comme pour dire : Ayez patience, me voilà... et je me suis réveillée, angoissée et brisée.... Il est tout près de nous.... Davidoff, très intrigué, demanda alors à la jeune fille : Pouvez-vous me décrire l’église dont vous me parlez ? Elle était située sur la place d’un village. Le portail était en grès rouge, surmonté d’un auvent en briques.... L’intérieur, blanchi à la chaux et très pauvre.... Quelques bancs de bois, une chaire sans un ornement, un autel d’une grande simplicité.... Et le tableau auquel travaillait Pierre, l’avez-vous regardé, vous le rappelez-vous ?... Il y avait un tombeau ouvert.... Et le mort se dressait vivant.... Davidoff hocha la tête, très saisi par cette extraordinaire révélation. Évidemment, c’était lui qui, par la pensée, avait fait voir à Mme de Vignes l’église de Torrevecchio, et la Résurrection.... Mais le bruit des flots, frappant l’oreille de la jeune fille, à l’heure même où Pierre était en mer ?... Il resta silencieux, et, quoi que Juliette fit, il ne donna pas d’éclaircissements nouveaux. Mais son attitude, ses paroles, sa physionomie, tout annonçait un événement prochain. Le docteur laissa la jeune fille dans une agitation, qui lui parut favorable, et partit. Le soir, vers neuf heures, arrivé à la porte de Mme de Vignes, en compagnie de celui qui était si ardemment désiré, il eut un violent battement de cœur. Il serra fortement le bras de son ami, et lui montrant la dernière fenêtre de l’entresol : Restez dans la rue, dit-il, les yeux fixés sur cette croisée. Lorsque vous m’y verrez paraître, montez. Je vais, moi, préparer votre réception.... Je suis plus troublé que je ne puis vous le dire.... Il entra dans la maison, et laissa le peintre sur le trottoir. Seul, Laurier fui saisi d’une émotion semblable à celle qu’il avait éprouvée sur le promontoire de Torrevecchio, en face de la mer, quand, après avoir reçu la lettre de Davidoff, il s’était interrogé pour savoir s’il était digne de revoir Juliette. Une sorte d’attendrissement mystique s’empara de lui, pendant qu’il attendait l’instant de se présenter devant la jeune fille. Il était recueilli et grave, avec le sentiment qu’il accomplissait un devoir de réparation. Pas d’impatience, la quiétude heureuse d’un converti qui va abjurer ses erreurs, obtenir son pardon et vivre en paix avec le ciel et la terre. Il restait adossé à la muraille, les yeux fixés sur la fenêtre, pensant à la scène qui se passait dans cet appartement obscur et silencieux. Rien ne bougeait, tout demeurait muet. Un immense apaisement régna dans l’âme du jeune homme. En lui un seul sentiment subsistait : sa tendresse pour Juliette. Il se rappela l’amour naïf et timide de l’enfant, il fit le compte des peines qu’elle avait souffertes et dont il était l’auteur, et seul, dans la nuit qui descendait, il jura de les lui faire oublier. A cette minute même, la fenêtre s’éclaira vaguement et le docteur Davidoff, de la main, donna à son ami le signal qu’il attendait. Laurier s’élança, et, palpitant, gravit l’escalier. La porte était ouverte, il traversa le vestibule, entra dans le salon, et, debout devant la cheminée à côté de sa mère, il aperçut Juliette. Il s’arrêta immobile, les jambes tremblantes, le regard vacillant. Elle lui parut plus grande qu’autrefois, peut-être était-ce parce qu’elle était plus mince et plus pâle. Ses mains blanches se détachaient, effilées et encore souffrantes, sur le noir de sa robe. Ses yeux, cernés par les pleurs, brillaient lumineux et doux. Elle souriait et regardait Pierre, comme Pierre la regardait. Elle le trouvait mieux que jamais, avec son visage hâlé et sa barbe qu’il avait laissée pousser. Elle découvrait, sur son front, les traces de son chagrin et elle éprouvait une joie secrète, revanche de ses douleurs. Son sourire, soudain, se trempa de larmes, et brusquement, portant son mouchoir à ses lèvres, elle se laissa tomber sur un fauteuil et éclata en sanglots. Pierre poussa un cri, et, rompant enfin son immobilité, il s’élança vers elle, se jeta à ses genoux, la priant, la suppliant de lui pardonner. Mme de Vignes, inquiète, s’était approchée de sa fille ; mais Davidoff la rassura d’un coup d’œil. Alors la mère et le médecin, voyant que les deux jeunes gens avaient oublié tout ce qui n’était pas leurs souvenirs et leurs espérances, les abandonnèrent librement à la douceur de leur première joie. Quand ils revinrent troubler le tête-à-tête, ils trouvèrent Pierre et la jeune fille, assis l’un près de l’autre, la main dans la main. C’était Juliette qui parlait, racontant son chagrin et son désespoir. Elle souriait, maintenant, en rappelant toutes ses souffrances, et c’était Laurier qui pleurait. Mes amis, dit Davidoff, nous avons tenu les engagements que nous avions pris envers vous : vous êtes heureux. C’est fort bien, mais n’abusons point des meilleures choses. Mme de Vignes n’est pas encore assez forte pour qu’il soit permis de ne pas lui doser même ses satisfactions. En voilà donc assez pour une seule séance. Vous aurez, du reste, le temps de vous revoir. Alors Juliette, avec toutes sortes de câlineries, essaya d’obtenir de sa mère un quart d’heure de grâce. Et Mme de Vignes n’eut pas le courage d’attrister, par un refus, ce joli visage qui rayonnait, pour la première fois, depuis si longtemps. Elle sentait bien que le triomphe de cette jeunesse, sur la mort qui déjà l’entraînait, était désormais assuré. Et le sentiment de rancune, qu’elle éprouvait contre Laurier, involontaire auteur de tout ce mal, ne résistait pas à la métamorphose que sa présence avait fait subir à Juliette. Ils restèrent donc, tous les quatre, oubliant le temps qui s’écoulait, à écouter le récit de l’existence de Pierre dans le petit hameau corse. Juliette aima Agostino, Marietta, la vieille mère, et le bon curé. Et la promesse, que Pierre avait faite à ses amis de Torrevecchio de revenir les voir, elle la renouvela, elle aussi, mentalement, dans un élan de reconnaissance. Minuit sonnait quand ils se séparèrent. Vous ne nous verrez pas demain, dit Davidoff, en souriant à sa malade. Et comme elle s’attristait subitement : Il ne faut pas penser qu’à vous, chère enfant, ajouta-t-il avec douceur. Nous avons une autre cure à faire, plus grave et plus difficile que la vôtre. Nous partirons, dès le matin, pour retrouver votre frère à Trouville. En un instant, l’égoïsme, avec lequel la jeune fille jouissait de son bonheur, disparut. Elle retrouva le sentiment de la situation douloureuse dans laquelle sa mère et elle étaient placées. Et, en même temps, elle reprit toute sa ferme raison. Elle serra la main de Davidoff, et s’adressant à Pierre : Vous avez raison, partez tous deux et puissiez-vous faire pour mon frère ce que vous avez fait pour moi ! En réussissant, vous ne pourrez pas me rendre plus reconnaissante, mais vous pourrez me rendre encore plus heureuse. Alors, prenant par la main celui qu’elle aimait, elle le conduisit à sa mère. Mme de Vignes tendit les bras à l’enfant prodigue, et, en recevant ce baiser, cette fois, Pierre se sentit complètement absous. Il y avait, ce matin-là, grand déjeuner chez Clémence. Un arrivage de Parisiens avait eu lieu la veille. Et, rencontrés, le soir même, au casino, ils avaient été invités par la belle fille et par Jacques. C’était la fleur du monde joyeux. Gentlemen triés sur le volet parmi les plus élégants et les plus gais, femmes choisies parmi les plus séduisantes et les plus aimées. Les hommes portaient des noms célèbres dans les arts, la finance et la politique. Les femmes étaient les gradées les plus illustres du bataillon de Cythère. Il y avait là le prince Patrizzi ; Duverney, le peintre des nudités modernes, spirituel convive gardant de sa jeunesse une bonne humeur de rapin ; le petit baron Trésorier, l’agent de change, une des plus fines lames des salles d’armes de Paris ; Berneville, sportsman qui monte comme un jockey de profession et s’est cassé sept fois la clavicule dans des steeples ; le duc de Faucigny, le plus jeune député de la Chambre, légitimiste intransigeant, qui a fait une profession de foi retentissante en faveur de don Carlos ; Burat, l’avocat attitré des théâtres, la langue la plus acérée du palais, grand coureur de premières et passionné collectionneur de tableaux ; Sélim Nuño, venu pour voir courir sa jument Mandragore dans la poule des produits, et cachant, sous une gaieté affectée, les angoisses de son amour-propre d’éleveur. Les femmes étaient Andrée de Taillebourg, Mariette de Fontenoy, Laure d’Évreux, la blonde Sophie Viroflay, toutes portant des noms empruntés aux plus glorieuses batailles de l’histoire de France ou aux stations les plus connues de l’indicateur des chemins de fer. D’ailleurs, les uns et les autres, aimables et généreux, jolies et parées à souhait. La partie était liée pour la journée entière. Le mail de Nuño emportait tout le monde au champ de courses. On rentrait faire un peu de toilette, et, à sept heures et demie, on se retrouvait aux Roches-Noires, où Trésorier offrait à dîner à la galante compagnie. Après, on allait en bande au casino, pour faire un tour de valse. Le reste était l’imprévu, qui devait tenir une large place dans le programme, avec ces hommes prompts à la fantaisie et ces femmes faciles au caprice. Mes enfants, dit gaiement Duverney, nous commençons la journée ensemble, nous la finirons de même. Seulement, il n’est pas sûr que les femmes, comme dans la chaîne anglaise, n’auront pas changé de cavaliers ! Dis donc, malhonnête, s’écria Laure d’Évreux, pourquoi donnes-tu le privilège de l’infidélité aux femmes ? Parce que c’est pour elles une nécessité professionnelle ! interjeta Faucigny, avec des mines effarouchées. Il y a des hommes qui le prétendent ! Ils ont l’esprit aigri par des fins de mois difficiles ! Tous les yeux se tournèrent vers Jacques, qui se promenait dans le jardin, en causant avec Patrizzi. Le mouvement fut si significatif que Clémence fit un geste de protestation : ce n’est pas pour Jacques que je parle, reprit-elle. Depuis deux jours, au cercle, il a une spécialité de banques-rasoir. Il a encore emporté hier trois mille louis.... Il est en veine, il prétend que tout doit lui réussir. Elle se tourna du côté de Nuño, qui gisait au fond d’un fauteuil, et avec une malice féroce : Ainsi il a offert Mandragore, la jument de Sélim, à dix, à tous ceux qui en ont voulu.... Nuño rougit de colère et, se mettant sur pied avec effort : Je vais lui en prendre, moi, pour plus qu’il n’en pourra donner.... Je suis sûr de ma jument.... Mais êtes-vous sûr de votre jockey ? Vous savez qu’à Caen, l’autre jour, Chadwal a tiré le cheval de La Bonnerie ?... Je suis tranquille, Petersen ne peut pas se faire payer, pour perdre, aussi cher que je le paierai, si je gagne !... Mais, mon pauvre Nuño, dit Andrée de Taillebourg, ce que vous avez promis à Petersen ne donnera pas des jambes à Mandragore. La bête est de premier ordre ! Elle ne vaut pas une allumette ! Je la prends à égalité contre le champ ! Nuño, tu vas te faire du mal, dit Sophie Viroflay. Rien d’imprudent comme de se mettre en colère, avant de déjeuner !... C’est comme d’être aimable après, fit Mariette de Fontenoy. Croyez-en l’expérience de ces dames ! dit Burat, et méfiez-vous de l’apoplexie du dessert ! Toi, si tu meurs prématurément, riposta la belle blonde, ce sera, bien sûr, empoisonné, pour t’être mordu ta méchante langue ! Fontenoy, tu es moins généreuse que nos pères à la bataille de ton nom ; tu ne dis pas : Messieurs, tirez les premiers ! Je ne dis ça que passé minuit ! Comme tu le dis bien ! Tu n’en sais rien, en tous cas ! Mariette, au milieu d’un hourra général, s’était élancée sur l’avocat, et rouge, riant et rageant à la fois, le battait à grands coups d’éventail, faisant à chaque mouvement violent tinter l’or de ses bracelets. Lui se garantissait la tête avec les mains, tournant autour du salon, poursuivi par la charmante fille, dont la robe de batiste rose ornée de valenciennes ondulait au hasard de la course, découvrant deux petits pieds chaussés de cuir mordoré et deux jambes fines moulées dans des bas à jour. Elle s’arrêta essoufflée, devant Burat tombé à genoux sur le tapis, et montrant son éventail en pièces : Pour la peine tu m’en paieras un autre. Oui, ma biche, et je ferai peindre dessus des fleurs d’oranger ! L’air était d’une tiédeur délicieuse et les roses du parterre sentaient bon. Les portes de la salle à manger s’ouvrirent. Le maître d’hôtel, cravaté, de blanc, solennel comme s’il eût officié devant des duchesses, annonça : Clémence prit le bras de Faucigny, Jacques offrit le sien à Sophie Viroflay et, en cortège, hommes et femmes sortirent du salon. La salle à manger, superbe, tendue de soie de Chine, meublée de bois de fer sculpté, s’ouvrait sur la serre d’un côté, et, de l’autre, sur le jardin. Trois larges baies, décorées de vitraux peints de fleurs étranges et d’oiseaux fantastiques, donnaient sur une terrasse, au centre de laquelle un monumental perron descendait vers la pelouse bordée de plates-bandes. Ces trois baies, ce matin-là ouvertes, laissaient entrer à flot l’air et la lumière. Le gazon du jardin était d’un vert d’émeraude, le sable des allées, blanc sous le soleil, réverbérait la chaleur. Le ciel bleu, au lointain, se glaçait de violet. Tout était silence, ardeur et joie. Les hôtes de Clémence, inconsciemment pénétrés par ce bien-être délicieux, cédèrent à l’allégresse qui émanait des choses. Les têtes s’échauffèrent, les nerfs se tendirent et la gaieté commença à tourner au bruit. Au milieu du tumulte des plaisanteries, Jacques seul restait grave, comme si un remords secret le tourmentait. Il pensait, délivré pour un temps de ses besoins d’argent, à ceux qu’il avait si durement tourmentés, pour se procurer les ressources suprêmes. Parmi ses convives animés et moqueurs, entouré de femmes belles et séduisantes, les idées les plus tristes s’emparaient de lui. Il jeta un regard sur la table éclatante, chargée de fleurs, d’argenterie et de cristaux, il examina ceux qui y avaient pris place. Il les vit insouciants et heureux. Lui seul était dévoré par la secrète amertume de la vie mal menée. Tous les autres étaient libres d’esprit et de cœur, il entendait leurs propos et leurs rires. Chaque jour, c’était ainsi pour eux : même fête, même contentement. Chaque jour, c’était ainsi pour lui, également : même torture, même angoisse qu’il ne pouvait calmer. Ses yeux s’attachèrent sur Clémence et Faucigny qui causaient à voix basse, en face de lui. Il ne distinguait pas leurs paroles, mais il en devinait le sens. Le duc, câlin et insinuant, faisait la cour à la belle fille, et elle l’écoutait avec un sourire. Ce sourire, il le connaissait bien. Il en serait de Faucigny comme de tant d’autres. Et le front de Jacques se crispa douloureusement. Il vida, coup sur coup, ses verres pleins de vins différents et une rougeur monta à ses pommettes. Il eut un mouvement de colère, il pensa : Je suis morose, voilà pourquoi Clémence se détourne de moi.... Et n’est-il pas juste que je souffre par elle, pour qui je commets tant d’infamies ? C’était Patrizzi, qui, de l’autre bout de la table, lui criait : Dites donc, Jacques, est-ce que ce déjeuner ne vous rappelle pas notre dîner de Monte-Carlo ? Quelques-uns de ces messieurs et presque toutes ces dames en étaient.... Ce fut moins gai, ce soir-là, qu’aujourd’hui.... Au fait, comment le médecin russe, qui voyage avec Woreseff, n’est-il pas ici ? Il est à Paris, depuis cinq jours, dit Patrizzi. A ces mots, Jacques vit se dresser devant lui l’image triste et pâle de Juliette. Elle était assise, dans le salon où il avait passé tant de soirées, lorsqu’il était encore un fils soumis et un frère tendre. Mme de Vignes, inquiète, se penchait vers sa fille, et Davidoff, debout, la regardait avec compassion. Il sembla au jeune homme que sa mère avait prononcé son nom, et que le docteur avait répondu en hochant douloureusement la tête. N’était-ce pas lui, qui aurait dû être auprès des deux femmes ? Pourquoi cet étranger consolait-il sa mère et sa sœur ? Une voix murmura à son oreille : C’est parce que tu as refusé de faire ton devoir, parce que tu as sacrifié ta mère au jeu, ta sœur à ta maîtresse, parce que tu es un lâche et un ingrat ! Il éclata d’un rire inattendu, inexplicable, effayant, qui attira sur lui les regards de tous les convives. Il s’offrit à leurs regards, pâle, les lèvres crispées et les yeux étincelants. s’écria-t-il, sans s’inquiéter de leur étonnement, le dîner de Monte-Carlo fut moins gai que le déjeuner de ce matin.... J’étais mourant d’abord, et, aujourd’hui, je me porte bien. Grâce à Davidoff, qui nous a fait une admirable théorie sur la transmission des âmes.... Vous n’en avez pas perdu le souvenir, Patrizzi ?... Il nous conta l’aventure d’une jeune fille russe.... la bonne aventure, et le joyeux mystificateur, que ce Davidoff !... Personne de nous ne prit son récit au sérieux.... Pas même vous, Patrizzi, qui cependant êtes Napolitain et, par conséquent, superstitieux !... Car vous croyez au mauvais œil, n’est-ce pas, prince ? Ne plaisantez pas avec ces choses-là! répondit Patrizzi, qui, soudain très grave, fit, avec deux doigts de sa main gauche, un signe rapide derrière son dos. ricana Jacques, avez-vous vu le geste du prince ? Il a conjuré le mauvais sort.... Il croit à la jettatura !... Et, pourtant, il n’a pas ajouté foi aux démonstrations de Davidoff.... Mais tout le monde sait que le pauvre garçon était devenu fou ! Un silence de mort accueillit ces étranges paroles. On eût dit que le spectre de celui que tous avaient connu, estimé et aimé, allait apparaître. Les hommes se regardèrent entre eux, gênés par cette exaltation subite, qui faisait tourner au noir cette fête commencée si joyeusement. Les femmes se mirent à rire, inconscientes de ce qui se passait. Clémence, furieuse, mordant ses lèvres blêmissantes, donna un coup sec de son couteau sur la table, et son verre de fin cristal, décapité, tomba sur la nappe avec un bruit argentin. s’écria Laure d’Évreux, ça porte malheur ! Tout cela est vraiment absurde, Jacques ! s’écria Clémence d’une voix tremblante de colère. Nos amis sont-ils venus ici pour entendre de pareilles extravagances ?... Il est gris, ce bon Jacques ! Il n’est encore que midi et demi.... Non, je ne suis pas gris, s’écria le jeune homme, dont le visage prit une expression terrible. Jamais je n’ai été plus maître de ma raison.... Je vous ai dit que Laurier était devenu fou.... Est-ce que quelqu’un de vous en doute ? Parmi vous tous, qui lui avez vu vivre ses derniers mois d’existence, qui avez assisté à ses tortures, à son agonie morale, en est-il un qui veuille me démentir ? C’est qu’elle sait bien que Laurier était fou, et pourquoi il était fou ! Le visage de la comédienne, à cette apostrophe, se marbra de tons jaunes, comme si le fiel remplaçait le sang dans ses veines. Son joli cou se gonfla de fureur, et, d’une voix sifflante, elle s’écria : Tu nous le fais regretter ! Que n’est-il à ta place, et que n’es-tu à la sienne ! J’irai bientôt, dit Jacques, avec un effrayant sourire, car la vie infernale qui l’a conduit au suicide, je la mène à mon tour. Je puis juger de ses souffrances puisque je les endure.... Et je comprends qu’il ne les ait pas supportées plus longtemps ! Nous parlions, tout à l’heure, du docteur Davidoff et nous rappelions les histoires fantastiques qu’il nous conta, une belle nuit.... Patrizzi, vous rappelez-vous que Laurier, après les avoir écoutées silencieusement, s’écria tout à coup : «Jacques, si jamais j’ai assez de la vie, je te léguerai mon âme....» Oui, vous ne l’avez pas oublié.... avant que cette même nuit se fût écoulée, il était mort, et moi, qui n’avais plus qu’un souffle d’existence, je revenais à la vie.... Quelques jours plus tard, mon prince, me rencontrant au bal masqué, à Nice, vous m’avez dit en plaisantant : «Il paraît que vous avez maintenant une âme toute neuve... celle de votre ami Laurier ?...» Vous ne croyiez pas dire si vrai.... Elle était en moi, cette âme.... Je la sentais puissante et enflammée, avec toutes ses passions, ces mêmes passions qui avaient conduit Pierre à sa perte.... La folie du plaisir à outrance, la soif d’un amour éperdu, l’ivresse du jeu sans limite, me brûlaient de leurs fièvres.... Une femme passa sur ma route.... Elle ne pouvait pas ne pas m’attirer, car j’avais en moi l’âme de Pierre, pleine encore de désirs pour celle qui était près de moi, provocante et corruptrice.... j’ai eu une lueur de raison.... En cet instant, j’ai entrevu ma destinée, j’ai voulu résister ; mais la sorcière d’amour me tenait là, et je n’étais plus moi-même.... Tout mon être soulevé m’emportait vers elle, je lui obéissais, comme un chien à son maître.... Elle levait le doigt et j’accourais, après m’être juré de ne plus revenir.... Ainsi, de degrés en degrés, j’ai suivi la pente qui avait conduit Pierre Laurier à l’abîme.... Comme lui, j’ai joué parce qu’il me fallait de l’argent, beaucoup d’argent !... Comme lui, j’ai oublié tout ce qui n’était pas la femme perverse et pourtant adorée.... Il avait sacrifié son talent, sa gloire... moi, j’ai trahi mes affections les plus chères, dépouillé ma mère et abandonné ma sœur.... Il avait été lâche, je l’ai été ! Il avait supporté les infidélités de sa maîtresse, et serré la main de ses rivaux.... En ce moment, autour de la table, vous tous qui m’écoutez, vous avez été ou vous êtes les amants de la femme qui est à moi.... Oui, vous, Nuño, qui avez été trompé et qui avez pris votre revanche en trompant vos successeurs ; vous, Burat, qui avez plaidé les procès difficiles contre les fournisseurs récalcitrants ; vous, Trésorier, qui avez fait fructifier, par des placements avantageux, les sommes que Berneville et Patrizzi donnaient.... Et toi, Duverney, loustic qui déridais la belle aux heures noires ; vous enfin, Faucigny, le dernier favorisé. mes amis, croyez-vous que je sois dans mon bon sens et que j’aie de la clairvoyance ? Une mousse légère frangeait ses lèvres, ses mains tremblaient, et il s’efforçait de rire. Il balança sa coupe pleine de vin de Champagne et dit : -Je suis votre hôte... Je bois à vous, amants de ma maîtresse !... Et je bois à celui qui manque, à l’absent... Il leva son verre à la hauteur de sa bouche, mais il ne but pas. Son regard, tourné du côté de la terrasse, était devenu fixe et épouvanté. Il poussa un cri rauque et recula d’un pas. Il avait aperçu celui qu’il évoquait, Pierre Laurier montant avec Davidoff les marches du perron. Pendant qu’il s’avançait, il le dévorait des yeux, plein de stupeur, haletant, la sueur au front. Quand les deux hommes s’arrêtèrent sur le seuil, il fit un geste fou, ainsi que pour écarter une vision terrifiante ; il porta la main à son cou, comme s’il étouffait, puis d’une voix creuse : Pierre, dit-il, que viens-tu chercher ici ? Tu sais bien qu’il n’y a pas place pour nous deux, sur la terre !... Si tu vis, je dois mourir ! cria Laurier, en s’approchant les mains tendues. Celui-ci tenta de le repousser, mais il pâlit, et, avec un râle effrayant, il tomba dans les bras de son ami. Il est vivant, et nous n’avons besoin de personne. Il prit un peu d’eau, dans un verre, et mouilla les tempes du malheureux qui poussa un long soupir. De tous ses amis, levés en tumulte, et groupés autour d’elle, Clémence la première retrouva son sang-froid : Pierre avança d’un pas, et se plaçant en face de Clémence : Est-ce que vous songez à vous y opposer ? La belle fille essaya de payer d’audace, elle leva les yeux sur celui qui l’interrogeait. Elle le vit calme, la bouche dédaigneuse et le regard attristé. Il était redevenu le Pierre Laurier des premiers temps de leurs amours, avec son front fier et inspiré, sa mâle tournure, et une mélancolique douceur dans la voix, qui remua Clémence jusqu’au fond de son être. Elle aurait voulu être insolente, mais une humilité soudaine lui amollissait le cœur. Elle adressa au jeune homme un sourire craintif, et s’approchant de lui : Suivez-moi, je vais vous conduire où vous pourrez le soigner en toute tranquillité. Ni lui, ni nous, ne resterons ici un seul instant de plus. dit Clémence, sommes-nous donc ennemis ? D’un geste, Laurier montra Jacques, haletant péniblement dans les bras de Davidoff, et sans colère, mais avec une invincible fermeté : Je vous ai pardonné le mal que vous m’avez fait à moi. Je ne vous pardonnerai jamais le mal que vous lui avez fait à lui. Davidoff et Pierre enlevèrent Jacques toujours évanoui, et, comme un enfant, l’emportèrent à travers le jardin, jusqu’à la voiture qui les attendait. A peine furent-ils hors de vue que la contrainte, qui pesait sur l’assistance, se dissipa : mes enfants, s’écria Burat, en voilà une fin de déjeuner ! Ils ont bien fait de l’emmener, dit Fontenoy, il devenait assommant !... J’ai horreur des gens qui font des scènes à table ! C’est égal, tu sais, Clémence, fit Duverney, les hommes qui se tuent par amour pour toi, se portent assez bien ! Clémence silencieuse, la tête inclinée, songeait. Elle rompit brusquement le silence et regardant ses convives avec des yeux diaboliques : vous direz ce que vous voudrez de Pierre Laurier, s’écria-t-elle, mais de vous tous, il n’y en a pas un seul qui vaille ce garçon-là!... Maintenant, il est près de deux heures. Allons aux courses voir le cheval de Sélim arriver bon dernier ! Depuis trois mois, Pierre et Juliette étaient mariés. La jeune femme avait retrouvé l’éclat de sa santé. Son mari, accablé de commandes, travaillait tant que le jour durait et passait toutes ses soirées avec sa belle-mère et son beau-frère. Lentement, mais sûrement, Jacques s’inclinait vers la tombe. Guéri de sa dangereuse folie, il était redevenu doux et tendre. Il paraissait avoir à cœur de faire oublier, à ceux qui l’entouraient, les tourments qu’il leur avait causés ; et, pas une fois depuis que ses amis l’avaient ramené chez sa mère, on ne l’avait entendu se plaindre. On eût dit qu’il acceptait la souffrance et la mort, comme une expiation de ses fautes. Maigre, les yeux creux, les cheveux presque blancs, il ne restait plus trace, en lui, du beau garçon qui avait tourné tant de têtes. Ce jeune homme avait l’aspect d’un vieillard. Il ne se levait presque plus maintenant de son fauteuil. Les jambes couvertes d’un plaid, ses mains longues et diaphanes allongées auprès de lui, il restait à rêver devant la fenêtre, regardant, d’un air indifférent, les passants qui se hâtaient dans la rue. Il ne voulait même plus sortir en voiture, accompagné par sa mère, pour aller respirer au Bois. Avec un sourire il répondait : Il faut avoir un peu de coquetterie, et ne point se montrer si faible et si misérable à ceux qui vous ont connu jeune et vigoureux. Sors, chère mère, va sans moi ; tu me raconteras ce que tu auras vu, j’aurai ainsi le plaisir sans la fatigue. Sa mélancolique figure ne s’éclairait d’un rayon de joie que quand arrivait sa sœur. Il ne pouvait se passer d’elle et s’excusait de la prendre si égoïstement à son mari : Qu’il me pardonne : il me reste bien peu de temps à te voir, et lui, il a toute sa vie. Un jour il lui dit : Te rappelles-tu, Juliette, la terrasse de Beaulieu et la conversation que nous y avons eue ? La jeune femme frissonna, à l’horreur de ce souvenir. Elle voulut interrompre son frère, l’empêcher d’évoquer ces tristes jours. Mais il insista avec une force inusitée : c’est un remords si cuisant pour moi, qu’il faut, vois-tu, que je m’en délivre. La nuit, pendant mes insomnies, j’y pense toujours.... C’est un poison que j’ai dans le cœur et qui me dévore.... J’ai été bien coupable envers toi, si innocente et si douce. tant que tu ne m’auras pas pardonné, je ne serai pas tranquille ! Mais qu’as-tu fait, pauvre frère, dont il faille t’accuser ?... Nous partagions les mêmes regrets et nous pleurions ensemble. nos regrets n’étaient point partagés, dit Jacques à voix basse, car ma douleur à moi était hypocrite.... Je croyais vivre de la vie de Pierre, et je ne regrettais pas sa mort.... c’est affreux, ce que je te révèle là, mais la vérité doit être dite. J’avais la certitude que tu mourrais de ta douleur, et je n’éprouvais qu’un sourd mécontentement de cette douleur, qui semblait un blâme de ma joie. Oui, j’ai été un pareil monstre, j’ai accepté la pensée que Pierre était mort et que tu mourrais aussi.... Mais qu’était-ce que toutes ces pertes, que tous ces deuils, au prix de mon existence assurée ? J’ai osé m’avouer cela à moi-même.... L’homme est vraiment une brute bien misérable et bien lâche ! Ses joues s’étaient colorées d’une flamme ardente. Il reprit d’une voix haletante : Ainsi, entre ta vie et la mienne, je n’hésitais pas, je sacrifiais la tienne. Et, au lieu de pleurer l’ami disparu, je me réjouissais de rester à sa place.... J’ai eu là, vois-tu, petite sœur, une période de démence.... Davidoff tenta, pour me guérir, une redoutable experience. Il voulut prouver le pouvoir du moral sur le physique, de l’esprit sur la bête. Il chercha à savoir si la confiance pouvait produire des résultats matériels. s’appliquait à une créature faible, à une imagination impressionnable.... Elle n’eut que trop d’effet ! Comme les faiseurs de miracles, qui fanatisaient autrefois les foules, il me dit : «Tu es guéri, tu as en toi une existence nouvelle, vis donc.» Et j’avais tant besoin de croire que je crus. Mais, au prix de quelles aberrations mentales, de quelles déformations du mon caractère ! J’étais doux et bon, je devins égoïste et féroce.... Et, pour oublier, pour imposer silence à la protestation de ma pensée, je me jetai dans la débauche, je me livrai au vice.... Je devins si différent de moi-même qu’il me sembla être dédoublé. Il y avait, en moi, un être physique, qui agissait emporté par un tourbillon de furieuse folie, et un être intellectuel, qui protestait, en gémissant, contre tous ces excès. J’ai, pendant près d’une année, vécu comme un criminel qui se serait rendu compte de ses crimes, et qui, à mesure qu’il les aurait commis, s’en serait accusé et condamné. Voilà quelle a été ma vie.... C’est pour prolonger mon séjour dans cet enfer que j’ai trouvé bon que Laurier fut descendu dans l’éternité et naturel que tu allasses l’y rejoindre.... Mais un Dieu juste est intervenu, c’est Pierre et toi qui vivez, et c’est moi qui vais disparaître. interrompit la jeune femme, en se courbant sur la main de son frère, qu’elle mouilla de ses larmes. Le mourant reprit sa respiration avec effort, et, plein d’une gravité suprême : Dis-moi que tu me pardonnes mes fautes, et que, quand je ne serai plus au milieu de vous, tu conserveras pour ma mémoire un peu de pitié et de tendresse. oui, je te pardonne, puisque tu exiges que je prononce ces inutiles paroles ; et je n’y ai pas de mérite, car je t’aime. Jacques eut un doux sourire : Les femmes, décidément, dit-il, sont meilleures que nous. Il hocha la tête, et, avec un dernier retour sur sa jeunesse flétrie et sa santé perdue : Puis il changea d’expression et, avec une gaieté attendrie : D’ailleurs, ce n’est plus possible, car, maintenant, c’est toi qui possèdes l’âme de Pierre. Six semaines plus tard, comme l’automne finissait, emportant les dernières feuilles des arbres, la famille tout entière partit pour le Midi. Ils revirent, avec une souriante tristesse, la villa de Beaulieu, le bois de pins, de thuyas et de térébinthes, la baie aux rouges récifs, où le flot se brisait en murmurant. Jacques parut se ranimer, un instant, au soleil, puis il retomba plus faible et plus morne, et un soir, sans secousse, entouré de tous ceux qui l’aimaient, il rendit doucement le dernier soupir. Il dort sur la colline, abrité par les orangers, bercé par la brise odorante, et, sur la pierre de sa tombe, on lit ces mots : Dieu a reçu sa pauvre âme souffrante. Avez-vous connu, lecteur, les embarras de la rue du Bac, la grande artère du faubourg Saint-Germain avant l’existence du boulevard ? Tous les jours d’hiver, à quatre heures, on eût dit que Boileau, par une vue prophétique, avait fait poser devant lui les charrettes, les voitures, les cavaliers et les piétons qui s’y disputaient le passage. Quand il pleuvait, les obstacles s’augmentaient de tous les parapluies, doublés de la mauvaise humeur de ceux qui les portaient. On se choquait, on s’accrochait, on se fâchait. Cela durait jusqu’à sept heures, moment fortuné où chacun oubliait son voisin dans les douceurs d’un excellent potage. Un jour donc, par un temps pluvieux et détestable, une jeune femme, d’un gracieux aspect, entra vers cinq heures chez un grand papetier de la rue du Bac, c’était une marquise. Elle apparut sans bruit, sans grands airs, sans flux de paroles, avec une assurance modeste, et demanda tout simplement un paquet d’enveloppes. Elle avait un costume de fort bonne compagnie, n’attirant les yeux ni par la couleur, ni par la forme, et portant ce qu’on appelle le cachet du faubourg Saint-Germain ; rien de prétentieux, rien de trop hardi, ni de trop nouveau. Le gris de lin se mariait au noir et au blanc ; de fines dentelles se jouaient également sur une espèce de je ne sais quoi, chef-d’œuvre de goût destiné, paraît-il, à couvrir la tête et qui ne la couvrait pas. Elle avait le pied mince, la main étroite, les doigts longs, les attaches fines, un visage régulier où se peignait la bonté, une bonté de grande dame qui a trop d’esprit pour être fière. On s’empressa de la faire asseoir, et l’on mit à la servir beaucoup de politesse. Un commis présenta plusieurs paquets d’enveloppes, longues, carrées, de toute forme et de toute grandeur. La marquise les regarda sans plaisir et les toucha du bout des doigts d’un air indifférent, bien que le commis affirmât d’un ton sérieux que ces enveloppes étaient jolies et bien faites. La dame ne se laissait pas prendre aux habiles discours, ce que voyant le maître du magasin, il s’approcha tenant à la main le paquet dont nous osons écrire l’histoire et dit simplement : « Madame, voilà ce qui se fait de mieux. » Les yeux de la jeune femme s’arrêtèrent sur ces enveloppes ; ses doigts délicats, sortis pour un moment de leur joli étui de peau de chevreau, les touchèrent avec satisfaction, et elle s’informa du prix, selon l’usage, mais toute décidée d’avance à en faire l’acquisition. Le commis les entoura, sans beaucoup de précaution, d’un papier gris, et la marquise les ayant mises dans son manchon déposa à la caisse une pièce d’argent, salua poliment la maîtresse du magasin et sortit. Elle n’avait pas fait cent pas sous la pluie, en remontant la rue du Bac, que l’omnibus allant à Vaugirard rencontra celui qui en revenait, tandis qu’un lourd tombereau occupait le côté droit de la rue, et qu’un coupé embarrassait le côté gauche ; ajoutez une voiture à deux chevaux sortant d’un hôtel, plus une douzaine de personnes, portant parapluie, et se trouvant nez à nez sur le trottoir, vous comprendrez comment la marquise, légèrement effrayée, fit un mouvement rétrograde et peu raisonné ; ce mouvement imprima à son parapluie un autre mouvement, encore moins raisonné, qui ébranla par contrecoup le manchon et le contenu. L’embarras étant fort compliqué, le charretier jura, ce qui n’arrangea rien ; les cochers se dirent quelques gros mots ; la roue d’un des omnibus s’engagea dans celle du coupé, dont le cheval se cabra ; le parapluie incivil d’un monsieur fort poli accrocha la dentelle du prétendu chapeau de la marquise ; celle-ci porta instinctivement la main à la tête, et cette main étant précisément celle qui tenait le manchon, le paquet d’enveloppes s’échappa du papier gris mal assujetti, et, la bande constellée d’or qui l’entourait comme une ceinture s’étant rompue, il fut jeté dans le vide et livré aux horreurs du hasard. précipitées dans une boue noire et liquide ; mais, par le sentiment instinctif de la propriété, la plus jolie main du monde s’étendit vers les victimes, et put en sauver quelques-unes avant qu’elles fussent tombées pour toujours dans la honte et l’oubli, ou broyées impitoyablement sous les énormes roues du tombereau. Cependant, trois de ces enveloppes fines et satinées eurent la bonne fortune de rencontrer des obstacles qui retardèrent leur chute. Une petite main, maigre et nue, les saisit avec adresse, c’était la main d’une enfant pâle qui sortait d’une école voisine. Elle les réunit avec de grandes précautions et dit tout bas, en les présentant à la marquise : « Voilà, madame. » La belle dame, qui ne savait plus que devenir au milieu de tous ces contretemps, prit le parti d’entrer sous une porte cochère pour laisser le charretier jurer tout à son aise. Mettant sans cérémonie dans sa poche les enveloppes préservées du désastre, elle oublia instantanément la scène populaire, qui d’ailleurs n’avait rien de joli, pour ne plus voir que le pâle et sérieux visage de l’enfant. Une expression toute particulière adoucissait le regard franc de cette petite fille. Elle devait appartenir à quelque famille pauvre, mais estimable. On sentait des traditions de respect et de bonne éducation dans ses mouvements, dans ses poses. La jeune dame était bonne et bienveillante. L’étrangeté de la situation ne l’empêcha pas de plonger son regard jusqu’au fond de ce petit être, que la Providence rapprochait d’elle par un de ces hasards divins dont se détournent les âmes légères. « Vous avez donc arrêté au passage trois de mes enveloppes ? dit-elle à l’enfant qui les lui présentait. Oui, madame, mais elles sont trop belles pour moi ; je n’oserais jamais m’en servir. Voilà notre maison, cette petite porte verte. » Pendant que l’enfant répondait d’un ton modeste, la marquise remarquait le costume significatif qu’elle portait. Comme elle avait, par précaution, relevé son tablier pour mettre à couvert ses trois enveloppes, on voyait tout le devant de sa robe, parfaitement propre, mais raccommodée si souvent que, à cet endroit ordinairement caché par le tablier, les morceaux étaient de diverses nuances. Marie portait un petit bonnet de tulle noir, et ses gros souliers tout usés avaient encore été cirés le matin. C’était la pauvreté honorable et combattue, et non la hideuse misère, doublée du désordre, plus hideux encore. Comme tout finit en ce monde, même les embarras de la rue du Bac, à quatre heures, la jeune femme aurait pu continuer son chemin ; cependant la petite fille l’intéressait trop pour qu’elle ne désirât point savoir d’elle quelque chose de plus. nous sommes toujours pâles, nous autres. Papa, maman, et moi ; mon petit frère est mort. Qu’est-ce qu’il avait donc votre petit frère ! Marie, écoutez-moi bien : quand le bon Dieu fait rencontrer à une dame une petite fille sage et polie, ce n’est pas pour rien. Je veux que vous gardiez ces enveloppes, et que vous m’écriviez trois fois. Demain, vous m’écrirez pour la première fois, et vous me direz pourquoi vous êtes tous pâles ; je veux le savoir. Ce n’est pas par curiosité, c’est parce que je veux vous rendre des couleurs ; entendez-vous, Marie ? » L’enfant pâle leva sur la jeune dame ses grands yeux calmes, et le plus pur sourire vint illuminer son visage souffrant. Elle accepta, tout étonnée, une belle carte de visite, sur laquelle étaient écrits le nom et l’adresse de sa protectrice, puis on se sépara. L’enfant rentra dans sa maison, par la petite porte verte, et la marquise prenant sur la droite la rue de Varenne, regagna son hôtel. On sentait le bien-être d’une existence facile rien qu’en entrant dans la cour de cette antique et splendide demeure. Le péristyle à colonnes, l’escalier de pierre à la rampe sévère, au tapis moelleux ; la vestale voilée, soutenant de son bras de bronze une torche, tout accusait la gravité des pères et le confort moderne. Peut-être la marquise habituée à cette largeur ne la remarquait-elle pas ; cependant elle soupira en montant l’escalier ; ce soupir pouvait se traduire ainsi : Comme elle est pâle ! Et combien elle et ses parents se trouveraient heureux à ma place ! C’était le premier étage que la jeune femme occupait. Antichambre vaste et bien éclairée, salle à manger, le salon, la chambre à coucher principale, dont les rideaux et les fauteuils étaient couleur havane et bleu de ciel ; et, tout à côté, le plus délicieux boudoir. Chaque objet y était élégant, choisi. La Chine et le Japon avaient fait presque tous les frais ; la grâce parisienne, le reste. On voyait dans l’embrasure de la fenêtre un bureau. Sur ce bureau un buvard fermé portant, écrit en lettres d’or, ce nom sympathique : Espérance . Les enveloppes sortirent alors de la poche qui leur avait servi de retraite ; leur résidence devait être désormais celle que la jeune femme aimait de préférence, c’est-à-dire le boudoir havane. Hors de là, la marquise se prêtait seulement, et c’était avec une entière nonchalance qu’elle parcourait le reste de son appartement, complété par quelques pièces sur les jardins. Tout cela n’avait plus le même charme que huit ans plus tôt, époque joyeuse où Espérance acceptait de son père le nom du jeune marquis. Il l’avait rendue heureuse, et la mort les avait séparés, sans les désunir. Elle était bien résolue à ne former jamais de nouveaux liens. Toutefois, son malheur n’était point de ceux que nulle affection ne console. Son père, homme excellent, habitait le rez-de-chaussée de l’hôtel, et une petite fille de sept ans habitait l’hôtel tout entier, tenant de la nature une rapidité de mouvements qui lui permettait d’être à peu près partout en même temps. La marquise, après avoir ôté sa jolie toque fantaisiste, jouant le chapeau, prit ses enveloppes, les regarda complaisamment, et les compta ; elles étaient en petit nombre : cinq seulement. À ce moment, le général entra, suivi de sa petite-fille, suivie elle aussi de son joli épagneul. Ayant appris d’Espérance les bruyantes aventures de la rue du Bac, il s’intéressa aux enveloppes sauvées du naufrage, en prit deux et dit gaiement à sa fille : « Je t’écrirai deux lettres et je te dirai dans ces lettres le fond de ma pensée. » La petite Alice s’intéressa elle-même aux naufragées et sollicita la faveur d’en posséder une, bien qu’elle ne sût pas encore écrire ; son désir fut satisfait. Réunissant celles qui restaient, Espérance dès qu’elle fut seule les enferma dans un tiroir de son bureau, son meuble favori. Ce bureau était un ensemble charmant de bois de rose, de velours bleu, d’ornementations fines et capricieuses. Du tiroir en question s’échappait un parfum que l’on aurait cru apporté sur les brises de l’Orient et qui pénétrait toute chose. Dans ce petit sanctuaire étaient les secrets, l’intime ; des lettres d’amitié reçues par la marquise à différentes époques ; quelques-unes dataient de l’enfance et jamais la jeune veuve n’ouvrait ce tiroir sans plaisir. Espérance n’était pas une femme forte, c’était une femme bonne et droite ; mais l’imagination la dominait au point de se rendre absolument maîtresse du logis, ce qui ne devrait jamais arriver dans le logis de personne puisque l’imagination n’est, après tout qu’une pauvre folle, dangereuse même, si elle n’est dominée par le bon sens. Or, il y a folie et folie. Ici, l’imagination ne se permettait, au dehors, aucune extravagance. Espérance était grave d’aspect et d’allures, sobre de paroles, sage toujours autant que digne ; vrai type de l’ancienne éducation, modifiée par l’aisance et le brillant de nos jours. Mais, dans le tête-à-tête, quand elle se retrouvait devant son bureau, dans son cher boudoir, en face de son imagination, il n’y avait sortes d’absurdités que la folle ne lui contât ; et l’adresse qu’elle y mettait donnait si bien le change à la raisonnable marquise, qu’elle se croyait parfois la plus malheureuse des femmes. Parce qu’elle avait passé une heure à rêver, à écouter la pauvre folle qui, n’étant pas méchante, ne lui causait nulle frayeur et lui plaisait plus que toute autre société. Le père de la veuve était un loyal gentilhomme, plein d’une bonhomie toute gauloise, et porté à se méfier des chimères. Il aimait tendrement sa fille ; mais il l’aimait à sa manière, en riant, en plaisantant. Il croyait bien faire en se moquant des illusions, et s’efforçait de jeter dans la vie de la marquise toutes les compensations possibles ; lui conseillant de jouir avec reconnaissance de ce qui lui restait : son enfant, son père, une famille, de vieux amis qui l’aimaient sans intérêt. Il y avait un point sur lequel le général et sa fille ne s’entendaient pas. Il avait bravé le fer et le feu dans les camps, mais ses belliqueux souvenirs ne l’empêchaient pas de mourir de peur quand il se trouvait seulement cinq minutes en présence d’une puissance sans forme, sans âge, sans contours arrêtés : l’imagination. Cette folle lui causait de l’effroi quand il la rencontrait chez sa fille. Alors, pour n’avoir pas l’air de la craindre, il parlait haut et d’un ton brusque ou ironique. Espérance prenait parti pour l’insensée, et finissait par verser d’inutiles larmes, se figurant que son excellent père ne la comprenait pas. C’était, il est vrai, l’homme le plus positif qui se trouvât sur la rive gauche de la Seine à cette époque. La jeune veuve avait laissé envahir son existence par le vague des pensées, et par une sensibilité nerveuse qui la portait à fuir tout contact pénible, de peur de souffrir ; à s’exagérer ses propres ennuis, et à se préoccuper beaucoup trop d’elle-même. C’est pourquoi elle aimait tant son boudoir où, loin de toute sujétion, de tout travail utile, elle retrouvait l’imagination qui la plaignait si haut, non seulement de ses peines, mais de ses moindres contrariétés. Souvent la petite Alice entrait, sa poupée entre les bras, s’approchait du bureau ; mais bientôt elle entendait une voix, toujours il est vrai douce et gracieuse, dire : « Va, ma chérie, tu es bien gentille, mais je suis si occupée ! Va jouer, va là-bas, dans la salle à manger, ou dans la chambre de ta bonne ; j’ai besoin d’être seule. » « Toujours seule ! » disait l’enfant avec tristesse, et elle s’en allait là-bas, comme on le lui avait dit ; et là-bas elle apprenait à moins aimer sa mère, qui se mettait si peu en rapport avec sa petite fille. Un matin, trois jours après la scène de la rue du Bac, un jeune domestique apporta sur un plat d’argent une lettre dont l’enveloppe était fine, satinée, coquette. C’était une de celles qu’avait sauvées l’enfant pâle ; mais les brises de l’Asie ne l’avaient point imprégnée d’un parfum exquis. Cette seule nuance lui donnait un cachet de simplicité bourgeoise que les autres n’avaient point. Elle ne portait aucun timbre et avait évité les formalités et les lenteurs de la poste. L’adresse était écrite en caractères peu formés, qui pourtant accusaient une forte application. Quoi qu’il en fût, la main qui avait tenu la plume semblait n’avoir aucune idée de la ligne horizontale. La marquise sourit en lisant son nom tracé à grand-peine, et se souvint de la pauvre petite à qui elle avait dit : « Vous m’écrirez trois fois. » À la vérité, Espérance avait déjà oublié ce qui s’était passé. L’imagination était en elle trop envahissante pour laisser longtemps place à la réalité ; et pourtant, la réalité, c’était en ce moment une petite fille de neuf ans, toute malheureuse, et qu’on pouvait consoler. bien des secrets se cachent sous ces discrètes messagères. Les caractères de l’alphabet, tracés dans un certain ordre, au moyen d’une liqueur noire, sur une feuille de papier blanc, ce peu suffit pour envoyer joie ou douleur, haine ou amour, au-delà de l’Océan. Et c’est sous une enveloppe que l’on cache cette feuille, reflet d’une âme. Ne dirait-on pas que ces voyageuses, amies du mystère, sentent la hauteur de leur mission ? Elles ne livrent jamais leur secret sans qu’il y ait eu brisement, déchirure. Elles semblent redouter l’œil de l’étranger, du mercenaire, du traître ; et c’est après avoir résisté, jusqu’à l’immolation, qu’elles nous laissent arracher par la force cette parole écrite, destinée à passer d’un cœur dans un autre. Un peu de gomme, qui de l’Arabie vient toucher leurs lèvres, c’est ordinairement leur défense contre l’attaque ; et pour assurer leur discrétion il n’est besoin ni de cire bouillante, ni de fastueux emblèmes. La marquise avait des mouvements très doux. Sans empressement, sans brusquerie, elle avisa un charmant couteau d’ivoire et s’y prit si adroitement que, sans défigurer la belle enveloppe qu’avait aimée Marie, elle lui fit livrer passage à une feuille de papier, dont l’origine plébéienne contrastait avec la physionomie toute patricienne de la blanche messagère. Espérance fut saisie d’une aimable curiosité à la vue de ce papier, sur lequel deux de ces énormes taches, si improprement appelées pâtés, figuraient très honteuses. Appuyant légèrement son coude sur le bureau, elle lut, non sans hésiter, car l’écriture et l’orthographe laissaient beaucoup à désirer. « Je n’osais pas vous obéir parce que j’écris trop mal, et parce que j’avais peur de faire de la peine à papa et à maman qui ne disent jamais à personne pourquoi nous sommes pâles. Mais quand je suis allée à l’école, rue Saint-Guillaume, j’ai raconté à ma sœur Euphrasie ce qui m’est arrivé et elle a dit que c’était la Providence qui avait fait un embarras d’omnibus exprès, et qu’il fallait vous écrire tout de suite et vous dire la vérité. La Sœur m’a permis de faire ma lettre pendant la classe, à la place de ma page. « Voilà : papa n’est pas un pauvre, mais il est bien pauvre tout de même. C’est un ouvrier menuisier ; il ne travaille que quand il n’a pas mal dans le dos, et il a presque toujours mal dans le dos : alors maman, qui coud pour un magasin, ne peut pas faire assez pour que nous mangions toujours à notre appétit. Et puis elle est si fatiguée ! je leur coûte beaucoup, et je ne leur gagne rien. Quand je serai grande, ils ne seront plus pauvres ; mais je n’ai que neuf ans, et ma sœur Euphrasie dit que si je continue à être trop mal nourrie, je ne ferai pas une bonne ouvrière. Elle m’aime bien et je l’aime bien aussi. « J’ai fini mon papier, adieu, madame, je suis bien fâchée des pâtés. La marquise posa sur le bureau la lettre de l’enfant pâle et, cachant son visage dans ses mains, elle se demanda comment il pouvait y avoir si près d’elle une famille aussi affligée, tandis qu’elle-même osait se plaindre de son sort ? C’étaient donc ce qu’on appelle des pauvres honteux, de ceux qui se dérobent aux regards, parce que le passé de leur famille ne leur montre que d’honorables labeurs, et non une main tendue à l’étranger. Il y avait là quelque chose à faire. Elle relut la lettre de l’enfant pâle, et loin de la laisser errer à l’aventure comme un papier insignifiant, elle entrouvrit le tiroir intime, et y glissa la lettre de Marie, toujours dans son enveloppe. Revenons un moment sur nos pas pour faire connaissance avec Marie Dubreuil, et savoir en même temps par quelles circonstances avait passé l’enveloppe avant de tomber dans le mystérieux tiroir. Nous avons déjà vu l’enfant pâle entrer par une porte basse dans une maison d’assez pauvre apparence. Elle traversa la cour et pénétra dans un local assez laid, qu’elle appelait l’atelier de son père, et où se trouvait un établi et des outils de menuisier. C’était là, dans cette espèce de remise, que Dubreuil travaillait, quand il en avait la force. La chère petite se hâta de raconter à ses parents une partie de ce qu’elle venait de voir et d’entendre, et à la fin de son discours, elle étala pompeusement ses trois jolies enveloppes, presque sans les toucher, de peur de nuire à leur fraîcheur. Marie paraissait être le seul bien, la seule richesse, de ce logement sans soleil, composé de l’atelier, d’une grande chambre et d’un petit cabinet où tenait bien juste le lit de l’enfant, le tout entretenu d’ailleurs avec une remarquable propreté. Le menuisier, jeune encore, était fort malade. Ce jour-là, il regardait par instant son établi comme découragé par sa propre faiblesse. Depuis longtemps il ne pouvait plus aller chez le patron. Celui-ci par estime, autant que par compassion, lui donnait à faire des boîtes d’un travail peu fatigant, de petites caisses à chapeau, tous articles de magasin que l’ouvrier n’était pas obligé de livrer à jour fixe. C’était un secours, mais bien insuffisant. Ce gain inégal ne permettait aucune dépense régulière. On mangeait tantôt mal, tantôt mieux, presque jamais assez. Marguerite, la femme du menuisier, était de faible constitution. Un bon régime eût été nécessaire pour lutter contre sa lenteur maladive. Elle se sentait tous les soirs épuisée, parce qu’elle avait été au bout de ses forces. Et cependant, ayant peu de temps à consacrer à la couture payée, il n’en résultait que quelques sous pour acheter du pain. Marie était l’ange de ce foyer respectable où le blasphème était inconnu, où même on ne murmurait pas. On se plaignait le moins possible, toujours entre soi, et encore à voix basse. Les Dubreuil avaient une seule faiblesse, un peu trop de fierté. Ils voulaient qu’aucun étranger ne soupçonnât leur détresse. Tout était calculé pour sauver du moins les apparences. Cette unique faiblesse, née d’un fond de dignité, était d’autant plus excusable, de la part de l’ouvrier que, atteint d’une maladie de poitrine, il vivait d’illusions, et disait souvent à son enfant : « Laisse faire, quand le père sera guéri, il travaillera dur ! Tu seras mieux nourrie, la mère aussi, et je verrai revenir les belles couleurs roses. Et puis je vous achèterai à toutes deux une belle robe pour vos dimanches, et l’on ira se promener aux Champs-Élysées ! » Quand il parlait ainsi, Marie regardait sa mère d’un œil plein de tristesse. Ces deux cœurs se comprenaient déjà. Comme l’enfant avait toujours eu de la peine, elle était plus sensée que les petites filles ne le sont généralement à neuf ans. Quand Marie eut fini de raconter les embarras et la rencontre, elle se garda de répéter ce mot bienveillant de la belle dame : « Vous m’écrirez trois fois. » Son tact naturel lui faisait pressentir qu’il y avait là une ressource ménagée par Celui qui veille sur le pauvre, et qu’il fallait craindre de tout entraver par une indiscrétion. Pour la même raison, elle ne montra point la carte de la marquise. Cet innocent secret était le premier qu’elle eût pour ses parents ; son excuse était dans les conditions exceptionnelles où l’on se trouvait. La prudente Marie ouvrit une petite caisse à compartiments, que son père lui avait faite pour ses étrennes, et y déposa ses trois enveloppes. Puis on se disposa à prendre en famille le repas du soir. Marguerite était abattue par l’état de son mari, par sa propre faiblesse et par la pâleur de sa fille. Elle parlait peu, toujours avec douceur, et semblait ce jour-là s’excuser de l’exiguïté du souper. « Je n’ai presque pas faim, disait-elle en s’efforçant de sourire, cela se trouve bien, vous aurez ma part. Moi non plus, maman, je crois que je n’ai pas bien faim, répondait l’ange du foyer, tâche donc de manger un peu. » À ces paroles délicates, Dubreuil joignait ses perpétuelles illusions : « Allons, disait-il, en se déridant tout à coup, encore un souper manqué ; ce n’est pas le premier ! une fois l’hiver derrière nous, je reprends mon travail chez le patron. Ma femme, tu nous régaleras tous les jours ? Quand fut arrivé, après ce triste et insuffisant repas, le moment du coucher, Marie, retirée dans sa chambrette de deux mètres carrés, rouvrit sa boîte pour revoir ses trois enveloppes. Sentir avant l’oubli du sommeil le besoin de l’adieu, c’est bien le propre d’une tendre affection. Elle veillait sur ce petit trésor, s’inquiétait sans raison, se donnait beaucoup plus de peine qu’il n’était nécessaire, c’est tout cela qu’on appelle aimer. Une fois couchée, la gentille Marie ne pouvait s’endormir, tant lui paraissait grand le projet qu’elle roulait dans sa petite tête. La belle dame avait dit : « Écrivez-moi tout de suite. » Mais comment faire ? point de papier ; ni plume, ni encre. Et puis si ses parents la surprenaient ? Pourtant, la détresse ne pouvait être plus grande ; on s’était couché ayant faim ! Elle se décida à tout confier, dès le lendemain, à sœur Euphrasie et à suivre son conseil. De grand matin, s’étant éveillée, elle ouvrit sa boîte pour dire bonjour à ses jolies enveloppes, en prit une et la plaça entre les feuillets d’une vieille et vilaine grammaire qu’elle emportait tous les jours à l’école. À huit heures elle se rendit rue Saint-Guillaume, et suivit la classe avec toute l’attention désirable, sans parler, sans remuer et sans rire, ainsi que l’exigeait le règlement. Sœur Euphrasie avait un aspect froid et sévère. Elle parlait peu, et faisait souvent claquer une sorte de livre en bois, dont chaque coup signifiait quelque chose : se lever, s’asseoir, etc. Elle perdait dans le sourire toute sévérité, sa physionomie prenait alors une expression douce et presque maternelle. Marie, toujours sage et studieuse, attendit que la classe fût terminée, puis saisissant une occasion favorable, elle raconta en quelques mots à sa bonne maîtresse ce qu’on sait, et pour preuve montra la carte et sa belle enveloppe, ayant soin de faire remarquer sa blancheur et d’ajouter qu’elle en avait encore deux autres tout aussi jolies. Après avoir prêté une oreille attentive, sœur Euphrasie dit positivement à Marie qu’il fallait écrire dès le lendemain ; qu’elle lui donnerait une feuille de papier, une plume neuve et du temps. L’enfant pâle retourna chez ses parents, et, le croirait-on ? quand vint le soir, elle mit son enveloppe sous son traversin, toujours dans sa vieille grammaire, et lui raconta tout bas, comme à une amie, ce qu’elle voulait dire à la marquise. Le lendemain, elle partit pour l’école avec empressement. On lui donna une feuille de papier à lettre, et elle s’installa pour écrire avec une application sans pareille. Quand tout fut fait, lettre et pâtés, Marie ouvrit la vieille grammaire, prit l’enveloppe du bout des doigts, avec un respect qui ressemblait à de la vénération, y enferma soigneusement son secret, et, la classe terminée, elle porta sa lettre chez un homme haut et large, tout galonné, qui lui fit l’effet d’un grand personnage. Elle s’étonnait de ce qu’il fût là pour ouvrir et fermer du matin au soir, comme un ressort habillé, la porte de l’hôtel habité par la marquise. Le personnage ne parut faire aucune attention à cette petite fille en tablier bleu. D’un air distrait, il prit la lettre, comme il aurait pris autre chose. Cependant, il ne put s’empêcher de remarquer la tournure aristocratique de l’enveloppe contrastant avec les caractères indécis qui indiquaient le nom et la demeure de sa maîtresse. Lorsqu’il eut porté la lettre au premier étage, un jeune valet de pied la mit sur un plat d’argent, et l’apporta à la marquise dans son boudoir, ainsi que nous l’avons vu précédemment. Espérance, après avoir lu la supplique de sa petite protégée, se trouva beaucoup moins malheureuse et se prit à considérer tous les biens dont elle jouissait encore : la présence de son père, celle d’Alice, riche nature dont on pouvait faire une perle fine. Elle songea aussi, dans l’ordre matériel, à cet hôtel de famille qu’elle habitait avec indifférence, tandis que beaucoup d’autres vivaient dans un espace étroit, presque sans air, et presque sans lumière. Elle reconnut qu’elle était servie ponctuellement ; ses gens lui évitaient toute fatigue à l’intérieur, ses chevaux la transportaient, au moindre signe, aux extrémités de Paris ; sa table était fournie de mets recherchés ; enfin une société d’élite la conviait à ses cercles aimables ; et pourtant elle se plaignait de tout ! Espérance se reconnut coupable d’ingratitude ; car son malheur, réel et irréparable, était adouci par le sentiment maternel, le sentiment filial, et tout le bien-être désirable. À Paris, on l’aimait ; et quand elle partait pour sa terre de Bretagne, les bonnes gens qui l’avaient connue toute petite venaient à sa rencontre et lui faisaient fête. Enfin le pain quotidien, qui pour le riche se compose de tant de superfluités, ce pain quotidien assuré d’âge en âge, et ne laissant à la mère nulle inquiétude pour l’enfant, n’était-ce pas assez pour faire d’un murmure une faute ? La jeune femme, ayant donc réfléchi un instant, se promit d’aller le lendemain, rue Saint-Guillaume, s’entendre avec sœur Euphrasie sur les meilleurs moyens à prendre pour soulager indirectement la famille affligée, car ces pauvres n’étaient pas des pauvres, comme l’avait dit naïvement Marie. Il fallait se garder de rien brusquer, de peur de blesser en faisant du bien. Espérance était trop fine, par nature et par éducation, pour ne pas saisir ces nuances. Comme elle était riche, elle pouvait se passer le plaisir de donner ; c’est un des plus délicats qu’il y ait en ce monde. Elle mit donc un billet de cent francs dans une de ses jolies enveloppes, et la replaça jusqu’à nouvel ordre dans le mystérieux tiroir. La jeune femme n’était pas méfiante, pas assez peut-être ; elle ne fermait jamais à clef son bureau ; l’idée d’une indiscrétion, de la part des serviteurs de l’hôtel, ne lui venait pas à l’esprit, et elle ne se défiait pas plus du jeune valet de pied qui appartenait à une famille des plus estimables. Ce garçon venait précisément lui apporter une lettre au moment où elle faisait si généreusement la part du pauvre. Presque au même instant, la jeune mère vit accourir sa petite Alice. L’enfant s’arrêta timidement à la porte du boudoir ; elle avait toujours peur d’entendre : « Va, ma chérie, va jouer là-bas ; je suis trop occupée. » Au contraire, sous l’influence de la charité, sa mère, faisant trêve aux rêveries de l’imagination, la laissa s’asseoir sur une chaise basse, à côté du bureau, l’embrassa et se mit à causer avec elle. Causer, c’était le suprême bonheur d’Alice. Il résulta de l’entretien toutes sortes d’heureuses conséquences pour la mère et pour l’enfant. Alice avait souvent fait cette question : « Maman, quand donc commencerez-vous ma petite éducation ? » Ce mot charmant restait sans réponse positive. Quelques minutes de solitude, tout à fait en dehors de l’imagination, avaient suffi pour faire trouver cette bonne parole : « Je la commencerai demain. » Alice sauta au cou de sa mère ; puis elle se redressa fièrement, il y avait de quoi. Jusqu’ici, elle avait eu, à peu de chose près, les mêmes attributions que son joli épagneul. On faisait sa toilette, on la promenait, elle mangeait, elle s’amusait, c’était assez ; le reste du temps elle dormait. Maintenant, on allait donc cesser de la traiter en bébé, uniquement chargé d’être gras, rouge, et de se bien porter. Dans sa joie communicative, elle alla de son pas leste à la recherche de son grand-père, qu’elle aimait pour deux raisons, disait-elle ; d’abord parce qu’il était bon ; ensuite parce qu’il plaisantait toujours. La petite fille trouva le général dans son cabinet et cria en ouvrant la porte : « Bon papa, maman va commencer demain mon éducation ! » Le général se leva et salua très respectueusement sa petite fille, qui éclata de rire, la félicitant de l’honneur qu’on allait lui faire ; puis il la prit dans ses bras, et, pour clore dignement la cérémonie, lui donna quantité de pastilles de chocolat. C’était ainsi que tout finissait dans le cabinet de l’aïeul, et Alice avait toujours pensé que tout finissait bien. Elle aperçut sur la cheminée une lettre. Cette lettre lui fut confiée par son grand-père, et elle s’écria joyeusement : Oh ! Le message intime était adressé à la jeune femme, et Alice reçut la mission de le lui porter dans son boudoir, en lui faisant remarquer qu’il était écrit avant la grande et heureuse décision qu’elle venait de prendre. L’enfant galopa plutôt qu’elle ne courut, pour arriver plus vite au boudoir. « Je t’ai promis de te dire deux fois ma pensée, à la faveur des deux enveloppes que j’ai confisquées. Sache-le, cette lettre n’est pas autre chose qu’une déclaration de guerre, mais guerre à outrance ; non pas à toi, certes, mais à cette petite folle qu’on appelle ton imagination, qui a établi ses quartiers d’hiver dans ton boudoir, et dont tu as épousé la querelle. Il est temps de l’exterminer, ou du moins de la réduire. Jusqu’ici, on s’est borné aux escarmouches ; mais les puissances sont liguées et résolues à en finir. « Ma fille, qui te dira la vérité si ce n’est ton père ? La solitude n’est bonne que si l’esprit y trouve le travail, que si le cœur y met la charité. Ta vie est-elle utile ou non ? Ton imagination te trompe : être seule, rêveuse, taciturne, inoccupée, c’est moins de la douleur que de l’égoïsme voilé . Je te voudrais plus de vigueur. Au dehors, il y a des malheureux ; au dedans, ta petite Alice qui sait à peine lire. Adieu, belle marquise, tu n’es pas moins, malgré tes intelligences avec l’ennemie, la plus aimée des filles. » Espérance fut frappée de la coïncidence de cette lettre avec l’ébranlement qu’avait causé en elle la rencontre de Marie. Elle était trop loyale, et au fond trop raisonnable, pour ne pas recevoir la vérité. À l’instant elle descendit chez son père et lui donna la joie de la voir quitter le camp de l’ennemie pour entrer dans celui où se trouvaient son père, son enfant, ses amies, et Marie, représentant la classe indigente que la classe aisée a mission de secourir. Le général fut enchanté d’avoir pour alliée l’aimable marquise, et il augura favorablement de l’expédition. La jeune mère était à peine remontée dans son appartement particulier qu’on y vit apparaître, non sans beaucoup de bruit et de petits embarras, une visiteuse d’un aspect singulier. C’était une femme mise à la dernière mode, et dans le goût le plus excentrique. Elle faisait la jeune et pourtant douze lustres et plus avaient passé sur sa tête, y pesant d’un bon poids. Les années, en s’accumulant, ne lui avaient pas fait grâce d’une ride : les cheveux étaient noirs, mais au prix de quels soins, de quels ingénieux procédés ! Elle portait un nom héraldique, mais dans l’intimité, elle s’intitulait volontiers Rosella tout simplement, afin de persuader, s’il se pouvait, aux générations suivantes qu’elle était leur contemporaine. Ce jour-là, elle arrivait plus que jamais coquette et pimpante, frappant le parquet de ses hauts talons, au péril de ses jours. Dès qu’on l’eut introduite, d’après ses instances réitérées, dans le secret du boudoir, ce qui ne s’était pas encore vu, elle se jeta au cou de la jeune veuve, l’appela ma mie, lui dit les plus charmantes choses, dans les termes les plus chaleureux, et finit par avouer que rien ne la touchait autant que la lettre du général, lettre si bonne, si cordiale, et qui attestait une si absolue confiance ! Espérance se demandait ce que signifiait cette entrée en scène, car son père, la franchise même, était l’antagoniste impitoyable de toute prétention et ne parlait jamais de Rosella sans rire, la regardant comme un des plus excellents types du ridicule et de l’importunité. Son humeur gauloise trouvait un fin plaisir à déjouer les plans de la vieille coquette, en dépit de ses pompons roses, et à refaire après elle l’addition de ses années, sûr d’arriver à un total plus exact, sinon plus satisfaisant. Mme de V..., qui se plaisait tant à se faire appeler Rosella, était une de ces personnes dont on voudrait se débarrasser, et dont on ne se débarrasse point ; qui font deux pas en avant quand vous en faites un en arrière ; une de ces personnes qu’on retrouve partout, qui, connaissant tout le monde, sont intimes avec toutes les sommités, et se mêlent de tout. Inutile de chercher à leur faire sentir qu’elles gênent, elles ne sentent rien, et leur eussiez-vous dit en bon français : Allez-vous en, elles reviendraient la semaine suivante avec le même regard, le même sourire, n’ayant pas du tout compris que vous les trouvez insupportables. Espérance avait toujours eu grand soin de se tenir à distance, et pour cela, la différence d’âge la servait merveilleusement. Elle affectait de saluer la vicomtesse avec un respect des plus profonds, ce qui contrariait manifestement Rosella. Aujourd’hui, celle-ci arrivait les bras ouverts, sur le pied d’une égalité parfaite ; le respect profond devenait impossible. De tout temps, la jeune veuve avait paru très froide à son égard ; mais que faire devant des sentiments si chaleureux ? La visiteuse avait forcé la consigne, s’était fait recevoir dans le boudoir de la solitaire et l’abordait de l’air triomphant d’une personne devenue indispensable. L’immobilité de la marquise et son sérieux glacial ne déconcertèrent nullement Rosella. S’étendant, avec plus de nonchalance que de grâce, dans un fauteuil, elle se mit en devoir de commencer sa mission supposée, et avant tout montra à la jeune femme, par une confiance qui n’était que de l’indiscrétion, la lettre qu’elle venait de recevoir du général. Encore une des jolies enveloppes satinées !... Le bon père, jaloux du repos et du bonheur de sa fille, avait déjà commencé la guerre à outrance contre la folle du logis. La première attaque sérieuse consistait, selon lui, à attirer plus intimement près de la veuve une femme solide, sensée, aimable, nommée Pauline, veuve aussi, et dont l’infortune, patiemment supportée, avait retrempé le caractère.. Cette amie avait été de tout temps un secours pour Espérance. Sa tête beaucoup plus froide lui permettait de voir les choses avec plus de justesse et la faisait marcher d’un pas égal entre les événements de la vie. Comme elle n’avait pas eu d’enfants, elle se consacrait particulièrement à sa mère et passait avec elle six mois à la campagne et six mois à Paris. Toutefois le sentiment filial, tenant la première place dans son existence, ne la remplissait pas au point de la fermer à l’amitié, aux convenances, encore moins à la charité. On trouvait en elle la juste mesure du devoir accompli sous ses formes diverses et d’un laisser-aller aimable qui donnait, pour ainsi dire, de la grâce à sa vertu. Son exemple devait être pour Espérance un enseignement précieux, et le vieillard, en termes tout affectueux, priait cette sage Pauline, qu’il avait vue enfant, de vouloir bien entrer secrètement dans le petit complot qu’il tramait pour retirer sa fille d’un isolement persistant, nuisible à sa santé, et qui donnait à l’imagination trop de prise, sur le jugement. « Venez la voir souvent, chère madame, disait-il, non pas seulement au salon, mais dans le tête-à-tête du boudoir, où elle se plaît uniquement. Faites-lui quelques avances, et ne vous rebutez pas de ses froideurs, je l’attends de votre bonté. Traitons ma pauvre enfant comme une malade qui a besoin de soins et qui craint d’en recevoir. À vous de la distraire utilement, de lui faire reprendre intérêt aux choses de la vie. Je compte sur vous, non seulement à Paris, mais à la campagne, où votre présence lui sera si précieuse, et en même temps si agréable au bon papa qui n’entend pas se mettre hors de cause. » Le plan de campagne était bon ; mais, hélas ! le général, écrivant deux lettres en même temps, avait eu une forte distraction, il s’était trompé d’adresse, et prenant au hasard une enveloppe, précisément une des deux qu’il avait à l’avance conviées à un meilleur sort, il avait tracé le nom de la vicomtesse sur la lettre écrite à Pauline, et le nom de Mme Pauline de L... sur un billet donnant à Rosella je ne sais quel renseignement demandé par elle sur une affaire bien ennuyeuse. Le quiproquo devait s’expliquer tôt ou tard entre les intéressés ; mais le plus simple savoir-vivre empêchait d’initier la vieille dame à une erreur qu’elle était loin de pressentir, et il demeura bien établi dans son esprit, étroit et superficiel, qu’on l’avait jugée nécessaire au bonheur d’Espérance. Très fière de sa mission, elle résolut de la pousser à l’extrême comme font les importuns. En conséquence, elle s’annonça modestement comme une rosée bienfaisante qui allait détremper le désert où la jeune veuve était ensevelie. Ceci fut dit au milieu de quantité de minauderies d’un goût douteux, car le naturel et la simplicité étaient inconnus à Rosella. Se servant dans sa vieillesse des mêmes sourires grimaçants dont elle se servait déjà en pure perte quarante ans plus tôt, la chose prenait un tour divertissant. On se figure l’étonnement de la solitaire marquise ; elle ne pouvait imaginer comment il se faisait que la guerre à outrance, déclarée par son père, commençât par cette bombe. En tout cas, elle se promit de se soustraire, par une stratégie habile, aux attaques d’un aussi redoutable adversaire. Il faut savoir que la vieille dame, même en miniature ou en photographie, eût été pour Espérance d’un commerce lassant. Comment donc avait pu s’y prendre la vicomtesse pour devenir la fable de tout son entourage et servir d’épouvantail aux cercles intimes ? Elle avait, dès son jeune âge, laissé toute liberté à son imagination, privant son esprit de tout travail assidu, de tout aliment solide ; et elle était ainsi arrivée à ce degré surprenant de surexcitation qui, chez une nature forte et riche, eût été peut-être enthousiasme, exaltation ; mais qui avait tourné chez elle en puérilité. La première visite de l’importune Rosella, si bien pomponnée et coloriée, fut pour la marquise un ennui profond, présageant beaucoup d’autres ennuis encore plus profonds. Pour mieux entendre ce qui suit, il est nécessaire de se transporter en esprit aux environs de Paimbœuf, et d’y faire connaissance avec des Bretons, fort estimables. C’est dans ces campagnes que chaque année revient la jeune veuve avec son père et son enfant. C’est là que s’élève, adossé à une colline élégamment boisée, le château d’assez riant aspect, tout environné de chaumières. Parmi ces chaumières, il en est une que le malheur a touchée, c’est celle de la veuve Benoît. La Benoît, comme on dit en ce pays, est une femme de quarante ans à peine ; mais la pauvreté, le chagrin, l’ont faite vieille avant le temps. Ses forces trahissent sa bonne volonté. La maladie lutte en elle contre le courage et, pour l’aider à vivre en élevant de son mieux ses trois filles, elle n’a plus que Laurent, son fils, Laurent qui ressemble à son père, le laborieux et honnête Corentin Benoît. Le jeune paysan a dix-sept ans, une figure heureuse, un bon cœur ; mais sa faiblesse de caractère effraye quelquefois la veuve. Elle se dit tout bas : Non, non, ce n’est pas là mon pauvre Corentin, qu’on aurait roué plutôt que de le faire manquer à son devoir. Laurent a la bonne humeur et la bonté de son père, mais il tournera au moindre vent. Sur ces entrefaites un bruit courut dans le village ; on disait qu’on avait besoin au château d’un jeune domestique. Assurément le fils de la Benoît n’entendait rien au service des villes ; mais il avait bonne façon, bonne volonté, de l’adresse, et le désir d’être utile à sa mère. Or il pouvait gagner plus au château qu’en restant, comme garçon de ferme, chez le vieux Mathurin, qui ne payait guère. On avait donc tenté la chose, et l’on avait réussi. Laurent était entré chez le général avec le titre de valet de pied, titre qui avait à ses yeux quelque chose de fastueux, à cause de la livrée qu’il comportait. Se voir tout de vert habillé, depuis les pieds jusqu’à la tête, le tout sillonné de galons et de boutons, c’était de quoi être un peu fier. Le jeune garçon savait bien qu’il faisait des jaloux ; plus d’un camarade aurait voulu entrer au château, aller à Paris surtout. Paris, c’était le point de mire pour beaucoup de ces jeunes têtes. Laurent, après avoir pendant quelques semaines appris les éléments du service, devait suivre ses maîtres et s’en aller pour tout l’hiver. Ne plus voir sa pauvre mère qu’il n’avait jamais quittée, ni ses sœurs Yvonne et Corentine, ni la petite Joséphine, si drôlette avec son franc rire et la joie de ses quatre ans, cela lui semblait dur. Et puis il était encore si gauche, qu’il redoutait les moqueries des Parisiens. On lui disait qu’à leur contact il se façonnerait plus tôt qu’il ne croyait ; et la Benoît ne manquait jamais d’ajouter : « Ne va pas façonner tes idées sur les leurs, mon garçon ; tu vas être joliment mal entouré ! On dit que, là bas, ils n’ont ni foi ni loi. Pendant qu’ils te referaient au dehors, ils t’abîmeraient en dedans, si tu n’y prenais pas garde ! Soyez tranquille, disait Laurent, du meilleur de son cœur, car il croyait bien réellement que des étrangers, si séduisants qu’ils fussent, ne pourraient avoir aucune mauvaise influence sur lui. La famille du général emmena Laurent, pendant que sa mère, le cœur bien gros, était debout sur le pas de sa porte avec ses trois petites filles en larmes. Elle regarda bien longtemps la voiture, et même, quand on ne la voyait plus, elle regardait la poussière que les roues avaient soulevée. « Pourquoi s’en va-t-il, mon grand frère ? Je lui ai dit de rester ; il est parti tout de même. Faut pas lui en vouloir, Fifine ; il s’en va à Paris pour nous acheter du pain. Non, presque plus, depuis que le père n’est plus là pour en gagner. » On apercevait encore au loin un peu de poussière sur la route, et Laurent n’éprouvait déjà plus les mêmes émotions que sa mère. Des cœurs qui se séparent, le plus à plaindre est toujours celui qui reste ; il retrouve, en lui et hors de lui, toute chose à la même place. Le jeune paysan n’avait jamais voyagé, sinon à trois lieues à la ronde ; tous les objets extérieurs devaient nécessairement produire sur lui une forte impression. Il allait monter en chemin de fer pour la première fois, voir des bourgs, des villes, connaître d’autres coutumes. Sa tête bretonne travaillait, et tout en vouant au pays, à la famille, à la maison, un profond attachement, il se sentait grandir devant lui-même à la seule pensée de voir et d’entendre ce qu’aucun de ses camarades d’enfance n’avait vu ni entendu. Laurent fut donc promptement distrait par les beautés de la route ; et les compagnons de voyage, qui occupaient avec lui un wagon de troisième classe, n’ayant pas laissé languir la conversation, il se trouva qu’en débarquant à Paris, il savait bien plus de choses qu’au village. On avait traité toutes sortes de sujets, entre autres l’inégalité des conditions. C’était, avait-on dit, un abus fort ancien qu’il fallait faire cesser ; on y tendait, on y parviendrait prochainement, dès qu’aurait été détruit, puis réédifié, cet ensemble qu’on appelle la société moderne. On avait dit encore que prendre au riche, ce n’est pas voler. D’abord, parce que le tort qu’on lui fait est insignifiant ; ensuite, parce que c’est, au contraire, lui qui vole en s’attribuant une portion quelconque de terrain ou de richesses. Cette morale nouvelle, fort opposée à celle qu’il avait entendu prêcher dans son village, étonna beaucoup Laurent. Cependant il ne se défiait pas assez de ces discours séduisants, et comme la situation de sa mère était navrante, bien qu’elle la cachât le plus possible, son amour filial lui rendait plus saisissante encore la peinture qu’on faisait des amertumes de la pauvreté, en regard des jouissances de la classe riche, classe qu’on avait grand soin de représenter comme exempte de tout souci, et saturée de bonheur. C’est dans ce trouble de son esprit que le jeune valet de pied reçut le choc inévitable de l’arrivée d’un paysan dans la grande ville. Les splendeurs de Paris l’étourdirent ; il admira ; il s’extasia devant les monuments, les promenades ; il se sentit facilement incliné à croire que des gens pour qui ces grandeurs étaient des objets familiers devaient nécessairement être plus éclairés que les braves Bretons, d’ailleurs assez ignorants, des environs de Paimbœuf. Laurent fit connaissance avec de jeunes palefreniers de la rue de Varenne ; il se trouva journellement en rapport avec les employés des fournisseurs ; et, de ces relations, émanèrent comme des exhalaisons malsaines, dont il ne soupçonnait même pas l’influence maligne. il apprenait du maître d’hôtel le service de la table, et souvent il entendait des conversations propres à faire naître dans son esprit inculte des doutes étranges. Les amis du général traitaient, à table, les questions les plus délicates, et les traitaient fort légèrement, plaisantant, par mauvaise habitude plutôt que par malice, sur des sujets qu’on ne devrait jamais aborder en présence des inférieurs. dit-on souvent, ils sont trop occupés des assiettes pour faire attention à ce qui se dit à table ; et d’ailleurs ils n’en comprennent pas la moitié. Cinq mois passés à Paris firent de Laurent un garçon tout autre. Il avait perdu sa gaucherie, mais il avait aussi perdu cette candeur qui, au pays, lui faisait accepter si facilement la vérité. Non, à présent, il ne pensait plus ce que pensait sa mère. Elle ne le savait pas heureusement, car il n’y a pas de plus grande douleur ! Laurent voulait juger des choses par lui-même, et comme il était incapable d’un raisonnement suivi, il adoptait volontiers les sophismes grossiers de l’antichambre, et les sophismes, voilés et plus dangereux de la salle à manger. C’était le jeune valet de pied qui frottait la chambre de la marquise, et tout en s’acquittant prestement de cette besogne, il se demandait pourquoi c’était toujours lui qui frottait ? Laurent trouvait cela irritant, depuis qu’on lui avait appris qu’il devait être irrité. C’est dans cette fâcheuse disposition d’esprit qu’il était, au moment où Marie Dubreuil avait déposé bien humblement sa lettre chez le concierge de l’hôtel. Il avait même aperçu, d’une fenêtre, l’enfant pâle dont la tenue modeste et la figure intéressante l’avaient frappé. il était arrivé la veille au soir une autre lettre. Celle-ci, à l’adresse de Laurent, lui donnait les plus fâcheuses nouvelles. Sa pauvre mère, que la mort du brave Corentin avait laissée dans l’embarras, ne pouvait satisfaire les exigences de certains créanciers, hommes durs et insolents, qui la rendaient bien malheureuse et lui réclamaient, avec menaces, des sommes qu’elle ne pouvait payer. Elle proposait des arrangements, on les refusait ; les plus impitoyables parlaient même de faire vendre par la justice sa pauvre chaumière. Cela était encore tenu secret ; mais, dans peu de temps, tout le monde au village en serait informé. La mère terminait en disant que, pour calmer les créanciers et faire cesser leurs menaces, elle leur avait donné, en à-compte, l’argent des gages de son fils qu’il lui avait envoyé ; mais c’était insuffisant ; il faudrait encore cent francs pour qu’ils consentissent à attendre le reste. Laurent conçut un profond chagrin de la position de sa mère ; il se représenta la demeure de la famille, laissée à son père par son grand-père, et honteusement vendue pour payer des dettes ! Son cœur se serra ; mais non pas avec le même sentiment de peine qu’il aurait éprouvé au village. C’était une douleur haineuse, qui le portait à maudire son sort, à détester toute supériorité, à envier avec aigreur le bien d’autrui. Dire que nos maîtres ne trouvent rien d’assez beau pour eux, qu’ils se passent toutes leurs fantaisies, et que ma pauvre mère, faute d’un billet de cent francs, va être mise hors de chez nous ! On a bien raison de dire que ces choses-là ne peuvent pas durer, et qu’il faut tout renverser. Du moins chacun aura son terrain, sa maison, et l’on vivra heureux. Ainsi raisonnait le pauvre campagnard, tout imbus des idées neuves et séduisantes qu’il avait reçues. La nuit, puis la journée, se passèrent dans ce triste malaise de cœur et d’esprit. Laurent ne trouvait plus qu’il y avait eu avantage pour lui à entrer chez le général, à apprendre à servir dans une bonne maison, tout en étant logé, habillé et bien nourri. Non, il ne voyait plus que sa misère et surtout celle de sa mère et de ses petites sœurs. Il pensait aussi que ses maîtres abusaient de ses dix-sept ans, en ne lui donnant que vingt-cinq francs par mois, pour commencer, avec promesse d’augmentation quand il serait en état de bien faire son service. Les théories du wagon de troisième classe lui revenaient plus que jamais en mémoire. Le trouble qu’il éprouvait le rendait distrait, brusque et maladroit. Dans la matinée, il cassa un compotier faisant partie d’un service de prix, et loin d’en ressentir aucune peine, il se dit : « Tant pis pour les maîtres ! » Sur ce, il assembla soigneusement les morceaux, rétablit assez ingénieusement le compotier, et le cacha tout au fond d’une armoire dans un angle, derrière une pile d’assiettes, afin qu’on l’oubliât et qu’il fût possible de dire à l’occasion : Oh ! il y a bien longtemps qu’il ne sert pas ; il aura été cassé l’année dernière, probablement. Ainsi les sentiments nobles et délicats qu’il tenait de ses parents s’émoussaient dans ce jeune villageois, d’un caractère trop indécis, d’une nature trop molle pour ne pas subir les influences dangereuses dont il était entouré. Ce jour était un jour de désordre et d’embarras dans l’hôtel. On songeait à la Bretagne ; il était question de quitter Paris dans quelques semaines, et l’on commençait les préparatifs par l’œuvre des tapissiers qui venaient lever les tapis. La marquise se sauvait devant l’avalanche, et son refuge était comme toujours son boudoir. Laurent, quand il était mal disposé, combinait mal ses mouvements, ou plutôt ne les combinait pas du tout ; donc, en balayant le boudoir après la levée du tapis, et pendant le déjeuner des maîtres, il donna un bon coup de balai dans une vitre, et la vitre s’en alla tomber en mille pièces dans la cour, avec un bruit qui s’opposait au mystère. Pas moyen de recourir au procédé si finement employé pour enfouir le compotier dans l’oubli. Laurent toutefois crut amoindrir le mécontentement de sa maîtresse en faisant réparer sur l’heure le désastre. Un vitrier passait, s’annonçant par un cri strident. Laurent le fit monter en hâte. C’était un pauvre hère, vêtu presque de haillons ; mal peigné, à peine chaussé, have de misère et de faim. Il fut introduit dans le secret du boudoir, fit son travail, et, au moment où il se retirait, rencontra la maîtresse de maison, toute surprise. Il salua d’un « bonjour madame », d’un air embarrassé, descendit par l’escalier de service, entra à l’office, où il fut payé, et s’en alla crier de nouveau : « V’là le vitrier ! » tout le long de la rue de Varenne. La marquise, mécontente, sonna le jeune domestique. « Pourquoi avez-vous fait monter cet homme ? C’est parce qu’il y avait un carreau qui s’était cassé dans le boudoir de Madame la marquise. C’est vous qui avez cassé ce carreau ? Faut croire qu’il était fêlé, car on ne l’avait pas encore touché qu’il était déjà tombé en morceaux. Écoutez, Laurent, nous n’avons pas l’habitude de nous servir de ces gens de passage. Une autre fois, quand il vous arrivera de casser une vitre, vous avertirez, et l’on vous enverra chercher un des ouvriers qui travaillent pour la maison. C’est un homme de mauvaise mine que vous avez introduit et laissé seul chez moi ; c’est fort imprudent. Je le connais de vue, je le rencontre quelquefois dans le quartier, et je le reconnaîtrais partout, tant son aspect est peu rassurant. Faites bien attention à ce que je vous dis. On ne laisse jamais seul un homme qu’on ne connaît pas. Elle renvoya Laurent et se hâta d’oublier la vitre et le vitrier. Laurent n’oubliait rien, lui ; mais ce qui revenait le plus souvent à sa pensée, c’était l’affreuse inquiétude de sa mère, le danger qu’elle courait, et, d’autre part, ce billet de cent francs qu’il avait vu le matin, par hasard, en apportant une lettre de part, mettre sous enveloppe et glisser dans le mystérieux tiroir du bureau. Ce dernier souvenir l’obsédait, se présentant à son esprit sous la forme d’une tentation qui allait toujours grandissant, à mesure qu’il osait s’y arrêter. Loin de se détourner brusquement de cet ordre d’idées, il discutait en lui-même, se demandant ce qu’était un billet de cent francs pour sa maîtresse qui l’avait envoyé, tout dernièrement, payer une note de trois cents francs, chez sa couturière, pour une robe de soie noire à volants. Pour elle, pensait-il, cent francs c’est comme vingt sous pour moi ! Si elle avait cent francs de moins, elle ne vendrait pas pour cela ses deux beaux chevaux noirs, qui ont coûté si cher et qui mangent tant ! c’est ça qui s’appelle du malheur ! Eux autres, les riches, ils ont de la chance ; tout leur réussit. L’eau va toujours à la rivière. c’est nous qui avons toute la peine. si j’avais seulement un billet de cent francs à envoyer chez nous ! Il avait la tête en feu, pensant toujours à sa chaumière et à l’enveloppe satinée dans laquelle était le billet. Or, quand on a le malheur de s’arrêter à une pensée mauvaise, au lieu de la chasser tout de suite, on est perdu. Le soir vint, les maîtres étaient au salon du rez-de-chaussée, avec quelques amis ; la petite Alice dormait. Le silence régnait au premier étage et, seule, la bonne travaillait près de l’enfant. Laurent, de plus en plus fortement tenté, monta légèrement. Il n’avait jamais fait une mauvaise action avec une pleine volonté. Il entrouvrit doucement la porte de la chambre d’Alice. « Elvire, dit-il, vous n’avez donc pas entendu madame sonner ? C’est drôle ; elle ne m’appelle jamais à cette heure-ci ; elle sait bien que je suis là, à coudre pour moi, auprès de la petite. Vous savez, Elvire, je vous dis ça pour vous ; moi, ça m’est égal. Je crois qu’elle vous a sonnée ; n’y allez pas si vous ne voulez pas. Au fait, je pourrais bien m’être trompé. Tenez, Laurent, dans le doute, j’aime mieux y aller parce que, quand elle sonne et qu’on ne vient pas, ça la met de mauvaise humeur, et je veux lui demander une sortie ces jours-ci. » Elvire laissa son ouvrage et descendit lentement. C’était ce que voulait le jeune domestique. Se voyant seul au premier étage, puisque l’enfant dormait, il s’avança sur la pointe du pied vers la chambre à coucher qu’il traversa tout tremblant, car n’étant pas habitué à faire du mal, il s’effrayait même du bruit de ses pas. Après avoir donc traversé la chambre, il entra dans le boudoir, et se sentit frémir de tous ses membres. Ce lieu, dont l’air était embaumé d’un parfum délicat, était le lieu où vivait la marquise, et tout y reflétait sa présence ; un livre entrouvert, juste à la page qu’elle venait de lire, une lettre inachevée sur le bureau, un petit châle de laine blanche jeté sur le dossier du fauteuil. Laurent eut la pensée de s’en aller, mais comme il ne s’en alla pas aussitôt, le mal l’emporta sur le bien dans son cœur infidèle. S’efforçant, au contraire, de s’enhardir, il avança la main, ouvrit le tiroir et reconnut l’enveloppe satinée. Laurent, horriblement troublé, saisit l’enveloppe et sortit, allant au devant de la jeune bonne, et criant d’un ton qu’il s’efforçait de rendre goguenard : « Eh bien, ce n’était pas vous qu’on sonnait ? Ah çà, Laurent, nous ne sommes plus au premier avril, entendez-vous ? Tâchez de ne pas recommencer à m’attraper comme çà ! Est-ce que je ne vois pas que vous avez l’air tout chose ? On dirait que vous venez de faire un mauvais coup. » Laurent voulut répondre et se fâcher à son tour ; mais il balbutia, ne sut que dire, et, pendant qu’il cherchait, Elvire rentra dans la chambre d’Alice et ferma la porte au nez du garçon. Il descendit très lentement, ne sachant plus où aller, car il lui semblait que s’il retournait à l’office, ses camarades trouveraient aussi qu’il avait l’air tout chose, comme disait Elvire. Il erra à droite et à gauche jusqu’à ce que fussent partis les amis du général, et son service étant terminé, il remonta à sa chambre dont il referma vivement la porte à clef, comme s’il eût été sous le coup d’une poursuite. Mais pour trouver la paix dans le silence et la solitude, il faut être innocent, et Laurent se sentait bien coupable ! Il était comme étourdi de l’abominable action qu’il venait de faire, et tous les faux raisonnements, sur lesquels s’était appuyée sa honteuse hardiesse, ne suffisaient pas à calmer son esprit. Il regardait autour de lui, comme pour s’assurer qu’il n’y avait aucun témoin, car maintenant Laurent craignait toute créature. Déjà il se demandait comment on pourrait s’y e prendre pour envoyer cet argent en Bretagne ? Sa mère ne manquerait pas de s’en étonner. Une si grosse somme à la fois ! On aurait recours au mensonge, c’est le moyen de tout arranger. Ce serait un camarade, bon et confiant, qui lui aurait prêté cent francs, acceptant comme garantie la promesse de lui abandonner quatre mois de gages. Ainsi le jeune garçon s’enfonçait dans le bourbier, sous prétexte d’aider sa mère, oubliant qu’il n’est pas permis de faire le plus petit mal pour procurer un bien. Cependant le coupable voulut contempler et toucher ce funeste trésor ; il fouilla dans sa poche et s’aperçut, alors seulement, que dans sa précipitation, au bruit des pas d’Elvire, il avait saisi à la fois deux enveloppes. Ces deux enveloppes étaient pareilles, également fines, satinées, parfumées. L’une ne portait aucune suscription ; c’était celle qui contenait le billet ; l’autre portait le nom et l’adresse de la marquise. Les caractères étaient à peine formés et tracés obliquement ; une main novice avait dû tenir cette plume. Laurent commença par retirer de la première enveloppe le billet, qu’il déplia et regarda avec une sorte de satisfaction sauvage, tenant beaucoup plus de la douleur que de la joie. En vain s’efforçait-il de rappeler à sa mémoire les sophismes qu’il avait entendu débiter en wagon et depuis. En vain se représentait-il sa pauvre mère, ses jeunes sœurs, demeurant bien tranquilles dans leur chaumière ; il semblait que ce billet brûlât ses doigts. Il le cacha bien vite, car cette vue lui était insupportable, et il se demanda ce que pouvait être cette lettre si mal écrite, qu’il avait prise sans s’en rendre compte. Lire une lettre adressée à la marquise lui paraissait tout simple, après ce qu’il venait de faire. Laurent ouvrit donc l’enveloppe, en retira une lettre, surchargée de deux pâtés, et se mit à lire. C’était la naïve supplique de Marie Dubreuil. Le villageois avait mal fait, très mal fait, et pourtant son cœur n’était pas encore corrompu. C’était plutôt séduction, entraînement, faux dévouement pour sa famille. La petite lettre de Marie tomba tout à coup dans son âme et la bouleversa. Cette lettre ressemblait à la flamme qui éclaire les parois d’un abîme et permet d’en mesurer la profondeur. À mesure que lui apparaissaient les simples pensées de l’enfant, il se sentait remué par une sensation forte et terrible, jusque-là inconnue : le remords. Il lisait lentement, s’arrêtant à certaines lignes. Il souffrait le martyre ; et quand son regard se fixa sur la signature de la pauvre petite, une larme brûlante coula de ses yeux sur le nom béni de l’ange du foyer. Il jeta la lettre sur la table, se couvrit de ses mains le visage et, sondant la voie ténébreuse où il s’engageait, le fils de l’honnête Corentin sentit la honte monter de son cœur à son front. La lettre contenue dans l’enveloppe était d’une enfant innocente et malheureuse ; ce devait être celle qu’il avait aperçue d’une fenêtre, au moment où elle parlait au concierge. Il se souvenait d’avoir remarqué son extrême pâleur, sa modestie, son air doux et poli. Elle aussi avait des parents pauvres, elle aspirait à les soulager par son travail ; elle ne se plaignait pas de ses maux, mais seulement craignait, en ne mangeant pas assez, de ne pas avoir un jour la force nécessaire pour se dévouer à eux. La pauvre enfant ne recourait pas au crime, elle ; mais, dans son angoisse, elle recourait à la charité des riches au lieu de les maudire. Il y avait en tout cela quelque chose qui condamnait Laurent sans trop l’humilier. Il avait remis soigneusement la lettre de Marie dans son enveloppe et gardait le tout dans sa main comme un talisman protecteur ; tandis que l’autre enveloppe lui semblait menaçante ; c’était la faute, le déshonneur ! C’était la mort de sa mère ! Oui, la Benoît en serait morte ! Mais elle ne pouvait soupçonner ce qui s’était passé. Laurent se la représentait, couchée dans sa pauvre maison ; ne dormant pas, tant elle était inquiète et malheureuse, mais se répétant à elle-même, comme suprême consolation : du moins, j’ai un bon fils ! Peu à peu le silence se faisait dans l’hôtel. Laurent s’effrayait de ce silence, car il entendait mieux encore les voix mystérieuses qui lui parlaient au dedans. Vainement il voulut s’endormir, ses yeux restaient ouverts, ses mains étaient chaudes, tout son corps brûlait. Il repoussait avec horreur l’enveloppe qui le renfermait ; il était si malheureux ! Ces douze coups, lents et sonores qui retentissaient tour à tour à chaque horloge du quartier, le firent penser à l’horloge qui avait compté les heures de son enfance ; cette horloge était fixée au vieux clocher du village. Alors le pauvre Laurent souffrit un mal d’un autre genre ; ce n’était plus ce sentiment ardent, plein d’effroi, qui tout à l’heure le laissait stupéfait devant lui-même ; c’était une peine attendrie, navrante : c’était le repentir. Pressant contre sa poitrine haletante la lettre de l’enfant pâle, il crut la voir, elle si pure ; il crut l’entendre. C’était en lui une expression confuse, car il ne pouvait rien analyser ; son esprit était trop peu cultivé, et surtout trop agité. Tout n’est pas perdu, pauvre Laurent ! de ce vieux clocher, que tu revois en ta mémoire, des sons joyeux se sont envolés une fois en ton nom, c’était le jour de ton baptême. Pour les chrétiens, il n’est pas de faute sans espérance de rémission. Rends ce que tu as pris, répare, souffre, humilie-toi, et tu seras pardonné. Toute la nuit s’écoula dans ces pensées. C’était une continuelle alternative de désespoir et de retour à des idées plus douces. Par moment, cet état devenait insupportable. La veille encore elle n’était que malheureuse et menacée ; mais on disait : Son fils est un honnête garçon. Non, non, impossible de s’avouer à lui-même ce nom écrasant, infâme ! Il pleurait à chaudes larmes, étouffant ses sanglots, de peur qu’on ne les entendît. Parfois, perdant courage, il serrait dans ses mains l’enveloppe sur laquelle Marie avait tracé le nom de la marquise. Cette écriture jeune, incertaine, le touchait ; c’était celle d’une enfant du peuple comme lui. Lorsque le jour parut, il voulut songer au meilleur moyen de réparer sa faute, secrètement ; mais la fatigue l’ayant vaincu, Laurent s’endormit. Quand il s’éveilla, il eut cette douleur poignante d’un coupable qui a oublié, et qui tout à coup se souvient. Sa position lui apparut, telle qu’elle était réellement. Alors plus de larmes, plus de sanglots, mais une prostration complète, et la conscience de son malheur causé par sa propre faute : Je suis perdu, se dit-il, si madame s’aperçoit que ce billet lui manque avant que j’aie pu remettre ces deux enveloppes dans le tiroir de son bureau. Elle me chassera devant tout le monde ! Et l’on saura pourquoi, ici, là-bas au pays, partout ! je ne pourrai plus trouver une place. Cependant l’enfant pâle avait été pour Laurent l’intermédiaire entre le ciel et lui. Il s’agenouilla au pied de son lit, sur lequel il posa la lettre de la petite Marie, et, se tournant en esprit vers le clocher de son village, il pria comme il n’avait jamais prié. En se relevant, il était bien décidé à réparer le tort qu’il avait fait, sans plus s’inquiéter si la perte était considérable ou non pour la propriétaire. L’heure était venue de descendre pour commencer son service. Aurait-il la possibilité de frotter le boudoir avant que sa maîtresse eût ouvert le petit tiroir du bureau ? Il entra d’abord dans le large corridor sur lequel donnaient les chambres. Ordinairement, la marquise, amie du repos du matin, sommeillait encore et demandait du silence. Aujourd’hui, elle va et vient dans son appartement ; elle est agitée, empressée, comme fiévreuse. La voilà qui ouvre sa porte, juste au moment où le jeune valet de pied longe le corridor. Celui-ci ne l’avait jamais vue levée si tôt. Drapée dans son élégante robe de chambre, à carreaux gris et blancs, coiffée d’une fanchon de dentelle, négligemment jetée sur une masse de cheveux blonds, dans le plus beau désordre, elle dit : Laurent, venez ici un moment. Le malheureux crut tomber ; ses jambes fléchissaient ; il devint tellement blême que la maîtresse de maison lui dit avec bonté : Faites pas attention ; ce n’est rien, madame la marquise. Entrez, il faut que je vous parle. » Il entra dans la chambre et fut entraîné vivement, sur les pas de sa maîtresse, jusque dans le boudoir. Là, il ne savait où porter son regard ; il lui semblait que celui de la marquise voyait, à travers ses vêtements, les deux enveloppes qu’il avait soigneusement cachées. « Écoutez-moi, dit-elle très sérieusement, faites attention à l’ordre que je vous ai donné hier, à propos de la vitre cassée ; ne laissez jamais seul un ouvrier de passage. Il m’est arrivé une chose fort désagréable. J’avais mis là, dans ce petit tiroir, un billet de cent francs sous enveloppe ; il a disparu. ce ne peut être que ce misérable vitrier ? » L’âme du coupable fut remuée, par ce dernier mot, jusque dans ces profondeurs où reste en nous l’empreinte du bien, même quand nous avons fait le mal. Laurent baissa les yeux et balbutia quelques paroles vagues. Laurent tombe à genoux, ses yeux suppliants demandent grâce : mais de son cœur sort cet aveu : Elle n’en dit pas davantage, et Laurent se sentit terrassé. Pourtant la marquise s’était inclinée vers son pauvre serviteur ; son autorité semblait prendre quelque chose de maternel. Ce jeune paysan, le visage en feu, les mains jointes, le regard humide, lui faisait pitié. Enfin sortit de sa poitrine cette prière : Voyez, j’étais venu pour vous rendre tout, car j’avais pris ensemble deux enveloppes, les voilà. » En même temps, il tendait à la marquise le billet et la lettre. Espérance prit l’un et l’autre sans parler. Elle reconnut la lettre de l’enfant pâle, la déplia, et vit que la signature était à peine lisible, parce qu’une larme l’avait presque effacée. « C’est vous qui avez versé cette larme ? Vous avez donc lu cette lettre ? Alors l’innocence de cette enfant vous a obtenu la grâce du repentir ? La marquise baissa la voix encore davantage. « Laurent je puis vous perdre et j’en ai le droit. Un seul mot à mon père et tout est fini. Ce mot, je ne le dirai pas. Vous êtes le fils d’un honnête homme. Cette faute ne sera connue que de moi. Je vous pardonne à cause de la petite Marie, qui est un ange sur la terre et qui vous a sauvé. madame n’aura jamais de confiance en moi, à présent ; c’est fini ! » Il osa regarder en face sa bonne et généreuse maîtresse. L’expression de son visage prit une douceur angélique quand elle dit, toujours à voix basse : « Non, ce n’est pas fini, Laurent ; votre mère vous a donné sa foi ; vous savez où les chrétiens repentants trouvent le pardon de Dieu. Moi, j’aurai encore confiance en vous, si vous le méritez. Parce qu’on a mal fait une fois, on n’est pas perdu pour toujours ; j’en suis sûre, vous serez honnête homme. » Elle se faisait simple et petite, la grande dame qui voulait empêcher une âme de tomber tout à fait. Bientôt son œil intelligent essaya de lire au fond de cette âme et y chercha la cause d’un aussi grave entraînement. Elle parla au jeune paysan de sa mère avec une grande bonté, lui demandant s’il avait reçu d’elle quelque lettre, si les affaires du ménage allaient bien ? Il fit comme font tous les malheureux devant une puissance qui leur est supérieure et les prend en pitié : il répondit d’abord d’une façon évasive, et finit par tout dire. Ce fut pour Espérance le sujet de nouvelles émotions. Elle se sentit portée plus encore à la clémence et se promit de veiller à l’avenir sur son jeune serviteur, dont elle ne s’était guère occupée que pour le gronder de ses maladresses. Elle prit la résolution de lui laisser peu de liberté au dehors, afin de le tenir éloigné des mauvais camarades, et de lui rendre, à l’intérieur, la vie assez douce pour l’attacher à la famille. La marquise congédia Laurent du regard en disant : Aujourd’hui même je vais écrire à l’Intendant et lui donner ordre de faire cesser les menaces des créanciers, en leur offrant des garanties pour les sommes dues, que vous paierez peu à peu avec vos gages. Le villageois aurait voulu exprimer convenablement sa reconnaissance ; mais il ne put trouver qu’un mot, toujours le même : Le jeune garçon, déjà si ému, perdit toute contenance lorsqu’il entendit la marquise ajouter : Nous comptions porter prochainement vos gages à trente francs ; ce sera dès ce mois-ci, à cause de votre bonne mère si affligée. Il la regarda avec le sentiment confus d’une humble affection. C’était pour la vie qu’elle venait d’attacher à sa maison, à son enfant, un serviteur tout prêt à devenir un ennemi. Comme il se retirait, sa maîtresse, par une de ces inspirations spontanées que le ciel donne et qu’il bénit, rendit à Laurent la lettre de Marie, dans son enveloppe. « Cachez-la bien, dit-elle, et gardez-la toute la vie, c’est un moyen de vous défier de la tentation et de ne plus jamais faire de mal. » Il saisit l’enveloppe et, dans sa surprise et son attendrissement, il la baisa avec transport. Demeurée seule dans le boudoir, Espérance sentit le besoin de se recueillir, car cette scène étrange l’avait troublée. Elle avait promis le secret ; tout devait donc se renfermer en elle-même. La jeune veuve ne regrettait rien de ce qu’elle avait fait. Aurait-il donc fallu repousser cet homme presque enfant, alors qu’il cherchait à réparer sa faute, alors que l’humiliation la plus entière était acceptée par lui, plutôt que de laisser planer un soupçon sur un étranger ? Que de bien avait déjà produit la lettre de l’enfant pâle ! À cette lettre, Espérance était redevable d’un trait de lumière, qui l’avait éclairée sur l’inutilité de sa vie. Elle commençait à s’oublier en pratiquant la charité, et d’abord en s’acquittant des sérieux et multiples devoirs qu’imposent une grande fortune et une position élevée. Jusque-là, pourvu que le service fût exact, elle paraissait trouver que tout était bien. Maintenant, d’après les ravages faits en si peu de temps dans l’esprit d’un campagnard, attiré par elle à Paris, elle comprenait qu’elle avait à prendre, s’il était possible, une influence délicate sur ceux des serviteurs dont la jeunesse demandait une direction, un secours. Sans presque s’en douter, Espérance venait d’entrer dans la vie positive, secouant le joug de l’imagination, et concevant l’idée du dévouement continuel et inaperçu. Tout cela, c’était l’œuvre de la pauvre et innocente Marie. La marquise, après avoir revêtu à la hâte un joli négligé du matin, sortit dans l’intention d’aller demander rue Saint-Guillaume quelques renseignements sur la famille Dubreuil. Elle entendit avec grand intérêt tout le bien qui lui fut dit sur cet intérieur, puis elle remit à la supérieure le billet restitué par le jeune valet de pied, et il fut convenu qu’on aiderait les Dubreuil, en fournissant peu à peu aux dépenses les plus nécessaires, et en leur disant simplement que la Providence les assistait par un don particulier qu’avait fait une bonne dame entre les mains de sœur Nathalie, alors l’image de cette secourable Providence. Cette sage et compatissante supérieure qui s’était faite par choix la servante des pauvres, elle était grande Dame, elle aussi, de la noble famille des Nariskin, elle passait inconnue, comme la plus humble des Filles de Saint-Vincent de Paul. Depuis, elle a reçu sa récompense de Celui qui seul pouvait la faire assez grande. Lorsque la marquise rentra à l’hôtel, la petite Alice était déjà installée dans le boudoir. Assise devant une petite table, entourée de cahiers, de plumes, de livres, on eût dit, à son air sérieux et affairé, qu’elle allait se livrer à de profondes études. Sa mère lui sourit en entrant, et la chère enfant prit sa première leçon avec une docilité charmante. Rien de plus négligé que la mémoire d’Alice, rien d’inculte comme son intelligence ; et cependant une extrême lucidité, un grand désir de s’instruire et de plaire à ses parents, tout cela présageait de bien doux succès à la mère-institutrice. Le grand-père avait déclaré se réserver le droit de récompense. Quant aux punitions, il avait été établi que, l’étude étant un des meilleurs moyens de grandir l’intelligence, tout acte d’insoumission ou de négligence entraînerait un retour passager à la vie uniquement matérielle du petit épagneul, de si joyeuse mine. On ne prendrait de leçons que si l’on se montrait digne de progresser. Alice était parfaitement en état de sentir toute l’humiliation d’une semblable pénitence. Le soir de ce même jour, Laurent, brisé des graves émotions de la matinée, reposa son cœur converti en remettant sous ses yeux la chère enveloppe qui renfermait les secrets de Marie Dubreuil. C’était un véritable trésor, puisque toutes les bonnes et saintes pensées étaient revenues par ce moyen. Il se demandait comment on pourrait sauver ce trésor des regards indiscrets, et en même temps le préserver de tout accident ? Alors il avisa un vieux portefeuille, que le général avait jeté, et dont lui, Laurent, avait fait son profit, le destinant à conserver les lettres qu’on lui enverrait du pays ; il y en avait déjà trois, toutes trois de sa mère. Dans la poche la plus secrète de ce vieux portefeuille, il cacha la lettre de la petite Marie, mit le tout dans sa malle, qui avait une bonne serrure, et il lui sembla avoir enfoui là toute une fortune. Voyez-vous cette petite dame, serrée dans sa ceinture, gênée dans ses entournures, et pincée dans ses bottines, qui se promène sous les arbres de ce beau parc, parlant toilette, racontant les plaisirs de l’hiver et ses petits succès de salon ? La malheureuse enveloppe si blanche, si fine, avait eu la déplorable destinée d’attirer en Bretagne cette beauté passée qui posait encore, qui minaudait, qui grimaçait, et dont chacun plaisantait. La vicomtesse était tombée un beau matin à Kerniou, comme fût tombée la grêle, sans prévenir, et s’appuyant sur la lettre du général lui-même pour se dire : « Je suis toujours attendue. » Bien résolue à remplir sa prétendue mission, elle avait dit tout bas : Me voici ; vous voyez, général, que je ne perds pas de vue notre petite marquise ; j’ai entrepris, d’après vos désirs, de la distraire, et j’y parviendrai. Que peut faire dans un pareil cas un maître de maison ? Saluer, puis saluer encore, et attendre patiemment le départ. C’est ce que faisait le bon père, et sa gaieté naturelle lui suffisait à peine pour endurer le fléau qu’avait attiré sa fâcheuse distraction. Elle était fort drôle à voir, cette petite vieille qui ne voulait pas du respect, et préférait les joies et les allures d’un autre âge, quand elle prenait des attitudes affectées, des poses prétentieuses, il fallait toute la politesse de la marquise pour ne pas rire. Le général se sauvait dans ces cas là, n’ayant pas assez de confiance en lui-même. Les voisins de campagne, qui venaient, parlaient pendant trois jours de ce type amusant rencontré à Kerniou, et la petite Alice demandait naïvement à sa mère : pourquoi donc cette jeune dame a-t-elle une vieille figure ? Se croyant de bonne foi invitée, Rosella qui n’avait jamais su rester seule un quart d’heure sans s’ennuyer, avait pour principe de tenir compagnie le plus souvent possible à la jeune châtelaine. Point de relâche, sinon les heures consacrées aux changements de toilette. Espérance ne pouvait ni lire, ni écrire, ni penser ; plus un instant de solitude. « Ma toute belle, disait Rosella souriante, du plus loin qu’elle l’apercevait, chassons les idées noires ; allons, déridons-nous ! » Elle venait à sa rencontre, lui prenait le bras et promettait de l’accompagner partout. Cette menace avait pour effet subit de faire asseoir la marquise. Elle demeurait interdite, silencieuse, et pourtant la conversation ne languissait pas ; Rosella y pouvait suffire seule pendant une heure et plus. Espérance, à demi-pétrifiée, subissait le joug jusqu’à ce quelle eût découvert ou inventé un prétexte qui mit quelque distance entre elle et cette Méduse. Ce n’était pas toujours possible ; alors elle prenait son parti, laissait discourir sa verbeuse compagne, en pensant à autre chose, et opinait simplement du bonnet. Son père, vivement contrarié des dures conséquences de sa méprise, avait avoué à sa fille que la lettre en question était réellement écrite, sinon adressée, à son amie Pauline, femme d’un mérite incontesté, admirablement faite pour rasséréner un esprit malade, et pour dilater un cœur trop longtemps resserré par le sentiment de ses propres souffrances. Pendant ces beaux mois d’été, l’amitié avait fait un signe, et Pauline était venue sans bruit, s’attacher à la jeune femme comme une ombre protectrice, mais avec toute la discrétion imaginable. Pauline était une de ces âmes de devoir, en qui le côté principal et positif de la vie n’a pas étouffé cette étincelle de poésie nécessaire à certaines natures. Espérance reconnaissait en elle le plus beau type du bon sens pratique, et cependant retrouvait en son amie ces côtés féminins et charmants qui lui plaisaient, par une apparente analogie avec ses propres penchants. par son père, elle eut promptement subi sa douce influence. Souvent, au milieu d’un intime et utile entretien, sous les ombrages du parc, Rosella se dirigeait vers les deux amies. Celles-ci éprouvaient ce que nous éprouvons à la vue d’un gros nuage noir qui s’avance. L’importune, loin de soupçonner ces terreurs, arrivait d’un air dégagé, et demandait, avec cette espèce de bonne foi qui caractérise ce genre de personnages, que l’on continuât l’entretien, assurant qu’elle y prendrait le plus vif intérêt. Dès lors, Espérance et Pauline ne savaient plus que dire. On parlait sans mettre au jour une seule des pensées qui se traduisaient si facilement avant l’arrivée de la vicomtesse. Ni les banalités, ni les froideurs n’éclairaient l’importune sur l’insuccès de sa mission. Elle redoublait d’entrain ; et quand les jeunes femmes lui adressaient la parole en termes réservés, et l’appelant madame, elle se fâchait agréablement, disant d’un air câlin, absolument hors de saison : « Pas tant de cérémonies entre nous ; appelez-moi donc tout simplement Rosella ! Une chose étonnait la vicomtesse au dernier point, c’était que la petite Alice fût devenue, et pour de longues années, l’élève bien-aimée de sa mère. Faire vous-même l’éducation de votre fille ! Mais vous n’y pensez pas, ma très chère ; c’est un assujettissement des plus ennuyeux ! Quoi, vous allez faire repasser par votre mémoire les éléments de la grammaire française ? Oui, madame, les éléments de toute chose. Et je pense y gagner autant que mon enfant. À votre âge, et jolie comme vous l’êtes, vous soumettre à pareille épreuve ? chère Espérance, je voudrais vous voir jouir de tous les avantages de la jeunesse et de la fortune. Pourquoi donc sacrifier à d’obscurs devoirs les succès, les distractions ? Le bonheur est devant vous, et vous n’en voulez pas. Il faut absolument que je vous présente, l’hiver prochain, à une famille anglaise dont je suis l’amie intime ; c’est une maison délicieuse ; on y reçoit le soir tous les lundis ; j’y suis absolument comme chez moi. On y fait beaucoup de toilette. Il y a des concerts superbes, des bals ravissants ; nous nous amusons énormément ! À ces paroles, Pauline ne pouvait s’empêcher de sourire, s’étonnant que l’on pût entreprendre de distraire une femme affligée en lui offrant des moyens aussi insuffisants. Ainsi le trio féminin passait le temps sans plaisir, car il n’en n’est pas dans le voisinage des importuns. Alice n’aimait pas du tout la vicomtesse. On dit que la sympathie est toujours réciproque ; c’était une preuve à l’appui de cette assertion, car la vieille dame ne supportait l’enfant que par politesse. Comme à tout attrait et à toute répulsion il y a un point de départ, chacun se rappelait une circonstance qui avait été décisive entre les antagonistes. Un jour, la vicomtesse, parée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, en dépit des injures des ans, avait demandé à la petite fille de lui chanter une chanson ; ceci se passait dans un cercle d’amis. Alice, alors âgée de six ans tout au plus, fort naïve, et incapable, comme le sont les enfants, d’apprécier les âges, avait cherché dans sa jeune mémoire quelques refrains heureux, et avait précisément rencontré celui qui finissait ainsi : Requinquez-vous, vieille, requinquez-vous donc ! Il était question de rubans roses, de blanc jasmin, de frais lilas ; puis on retombait sur le terrible refrain : Requinquez-vous, vieille, requinquez-vous donc ! En frappant sans le savoir un coup mortel, Alice avait eu, bien entendu, les rieurs de son côté, car on savait qu’il y avait eu en elle, non pas malice, mais ignorance. Néanmoins, la principale intéressée ne lui pardonnait pas la chansonnette, et en toute occasion se dressait une pointe d’inimitié puérile contre la pauvre petite. Celle-ci sentait vaguement cette répulsion et disait à sa mère : « Je voudrais savoir pourquoi je n’aime pas du tout cette dame. Il faut aimer tout le monde », répondait la douce jeune femme ; et tout en restait là. C’est pendant ce séjour à la campagne qu’il arriva à la petite Alice un grave accident. Elle était fort gentille ; aimable, prévenante ; mais la faiblesse humaine est grande ! Or, il y avait dans le parc de Kerniou un bras de rivière, dont l’eau coulait entre les saules, reflétant leur feuillage. Une étroite baie, ménagée par la nature, mais qu’on avait bordée de roses, permettait de descendre par une pente très douce jusqu’au bord de l’eau, et l’on trouvait en cet endroit une délicieuse barque, blanche, coquette, élégante ! blanche barque et blonde fille avaient l’une pour l’autre un attrait puissant ; mais comme on le pense, tout rapport leur était interdit, sinon en présence d’un témoin d’âge mûr. C’était pour Alice une de ces tentations permanentes qu’il faudrait fuir, la fuite étant moins difficile encore que la lutte. Quand elle passait près de la baie aux roses, comme on disait à Kerniou, elle ne pouvait s’empêcher de s’arrêter pour faire voir à son épagneul ou à sa poupée, ses deux intimes, la jolie embarcation qui se balançait gracieuse au moindre souffle. L’épagneul détournait ordinairement sa tête mignonne, sans donner aucun signe d’émotion, la poupée demeurait plus impassible encore. Un jour, il y avait en quatrième la petite fille du jardinier, une enfant de huit ans, forte et entreprenante. Parfois les deux petites filles se rencontraient, et, par cet attrait singulier que sentent les contemporains, elles se rapprochaient et s’amusaient un moment. Ce jour-là, Jeannette passa juste à temps pour entendre Alice dire à l’épagneul : « Vois-tu comme elle est jolie, mon chien, cette barque blanche ? Comme ce serait amusant d’y entrer ! Oua ! » répondit simplement l’épagneul, sur un ton qui n’avait rien de compromettant. La petite fille adressa de même une allocution bien sentie à la poupée, dont la bouche resta muette et dont les yeux demeurèrent fixés sottement sur un point, toujours le même. Ce peu de correspondance chagrinait Alice, et elle était au moment de sentir l’insuffisance de toute créature, lorsque, un panier à la main, la grosse Jeannette lui apparut avec son visage rieur. Elle était en recherche d’un gros chou. « Tu prendras le plus beau, mais dépêche-toi ; faut que je le mette tout de suite dans la marmite ; c’est pour nous manger, ce soir. » Jeannette était dès longtemps habituée à entendre dire « dépêche-toi », et ne se préoccupait point de cette injonction familière. Les paroles n’étaient pour elle que des signes sans valeur, et elle ne comprenait réellement les recommandations et les reproches que quand on les assaisonnait d’une grêle de coups. alors, Jeannette se pénétrait de la question, et jugeait de l’importance par le plus ou le moins de vigueur dans la correction. Cette éducation brutale avait eu pour effet de la rendre, non pas obéissante, mais dissimulée. Dès que ses parents ne la voyaient pas, elle s’empressait de faire tout ce qui lui paraissait agréable, sans jamais se mettre en peine des défenses ou des menaces du gouvernement. Ainsi faite, Jeannette se dressa devant Alice comme un type achevé de la bonne humeur. Son sourire laissait voir ses dents blanches, elle avait les yeux brillants ; tout dans sa petite personne disait : Amusons-nous ! N’est-ce pas qu’elle est jolie, la barque ? On doit être joliment à son aise, dedans ! Oui, mais je ne peux pas y entrer sans mes parents. Maman a peur que je ne me noie. L’on irait là tout près ; seulement un petit brin, pour l’histoire de rire. Nous ne saurions pas détacher la corde. Tenez, voilà comme on fait, vous allez voir. On tire comme ça, comme ça et puis comme ça. De quoi donc que vous avez peur ? » Nous avons dit que la faiblesse humaine est grande, bien grande ! C’est pourquoi, une minute plus tard, Jeannette, le chien, la poupée, tout ce monde était embarqué ! Alice seule restait sur le rivage ; mais son cœur mal amarré sautait lui-même dans la barque ; ses petits pieds l’y suivirent, et tout fut dit. Jeannette triomphait ; plus fière que n’était fier au vieux temps le chef des Argonautes. Point de toison d’or, cette fois. Quitter le bord un instant, pour le seul plaisir de faire une chose... Il y a bientôt sept mille ans qu’on y trouve du charme, et que ce charme est toujours suivi d’un mal quelconque. La poupée, les bras ouverts, étalait ses grâces raides et sa robe rose d’un air béat, souriant indéfiniment à la belle nature. Le chien s’était assis, le nez en l’air, flairant le vent comme un petit marin, et annonçant du goût pour la navigation et les découvertes. Jeannette ne se sentait pas d’aise. Plus du tout question de ce fameux chou qui devait être si gros. Elle ramait tout gentiment et ne se mettait en peine d’aucun danger, car elle pensait qu’il n’y en avait point. Mais quel navigateur a jamais eu le secret des sinistres qui le menacent ? Il n’y eut, sur cette onde verte, ni bourrasque, ni tempête ; son lit paisible ne renfermait ni rochers, ni récifs ; et pourtant, la vie d’un être bien cher se trouva tout à coup exposée. La blonde fille d’Alice, la fraîche et inoffensive Lili, se pencha, bien involontairement, sur l’eau limpide. Jeannette, toute à ses importantes fonctions de pilote, ne s’en aperçut pas ; Alice, toute à son plaisir, manqua de surveillance ; l’épagneul vit le danger et n’en prit nul souci ; il fut le coupable et Lili la victime ! La mère de Lili se lève en jetant un cri, elle a entendu le bruit d’un corps léger qui tombe dans l’abîme. Elle appelle sa fille, sa chère fille, qui, la bouche souriante, s’en va sans émotion je ne sais où, peut-être aux Indes ? Dans son élan maternel, Alice veut-saisir la malheureuse Lili par sa robe ; elle étend les bras, se penche et tombe dans la rivière ! Jeannette épouvantée perd la tête, et le bon petit chien, qui comprend qu’un grand malheur est arrivé, s’agite dans la barque, aboyant sans relâche, tandis que la frêle embarcation, dont le pilote pleure, s’en va à la dérive. Pendant cette triste scène, il y avait dans les communs du château un bon cœur qui n’oubliait pas. Il se souvenait de la générosité de la marquise, il sentait ce qu’il lui devait, et souhaitait de lui rendre toute sa vie, de quelque manière que ce fût, le bien qu’elle lui avait fait. Ce bon cœur, c’était celui de Laurent, ramené si heureusement du mal au bien, et demeuré fidèle. Tout en travaillant, il entendit les jappements désespérés de l’épagneul et se dit : « Ce n’est pas pour rien qu’il aboie si longtemps ; un accident est arrivé bien sûr. » Sans jeter l’alarme, et obéissant à une forte impulsion, Laurent s’élance dans le parc, il va droit à la rivière, guidé par les cris de Jeannette et les jappements du chien ; et là, il aperçoit, déjà loin, la barque blanche. Plus près, arrêtée par une branche de saule penchée sur l’eau, la pauvre Alice pâle, inanimée, attendait le secours. « N’ayez pas peur, mam’selle Alice, ça ne sera rien que ça ! » Se jetant à l’eau, il nage jusqu’à l’enfant qui était près de l’autre bord, la prend dans ses bras, s’aide de la branche de saule pour remonter et longe la rivière jusqu’à la passerelle. De là au château, il franchit promptement la distance ; et porte Alice évanouie jusqu’aux pieds de la marquise. Les soins les plus intelligents lui sont donnés ; la voilà qui rouvre les yeux et retrouve, sous les ardents baisers de sa mère, le sentiment de la vie, de la chaleur et du bien-être. Pendant qu’on s’empresse autour d’elle, Laurent appelle le jardinier ; il est absent ; sa femme apparaît. « Eh ben, qu’est-ce qu’il y a donc ? Vous voilà trempé comme une soupe, mon pauvre Laurent ; vous avez donc pris un bain tout habillé ? Mathurine, venez vite, votre petite est tout là-bas, venez ! Dans la barque qui s’en va à la dérive. Mais non, mais non, Laurent, vous ne savez ce que vous dites. Je l’ai envoyée dans le potager me chercher un chou, pour mettre dans ma marmite. Je vous dis qu’elle est dans la barque. Et puis de la petite carotte. Je vous dis que je l’ai vue ; elle est déjà loin, elle pleure, elle crie, elle ne sait plus ce qu’elle fait. Je lui avais dit d’en prendre un gros ; elle met du temps à le choisir ! Quand elle va revenir, elle sera bien reçue ! Vous ne voulez pas me croire ? Eh bien je vais la chercher tout seul. » Laurent s’élança de nouveau dans le parc. Il avait l’air si sûr de son affaire que la jardinière finit par le suivre, tout en s’étonnant qu’il se fût baigné sans avoir eu la précaution d’ôter ses habits ; elle en revenait toujours là. Cependant, Mathurine commençait à concevoir de l’inquiétude, ce qui lui arrivait rarement, et comme, au fond, elle aimait sa Jeannette de tout son cœur, elle frémissait du danger auquel l’enfant pouvait s’être exposée ; et, moitié amour, moitié colère, se promettait de lui donner en tous les cas de fameuses claques ! C’était la conclusion inévitable de toute difficulté entre la mère et l’enfant. c’était bien Jeannette ; le jeune paysan le ramenait, en lui disant de bonnes paroles, car elle était tout en larmes devant les terribles conséquences de ce qu’elle avait fait. Dire la joie de Mathurine en revoyant sa grosse Jeannette, dire son épouvante en pensant qu’elle aurait pu se noyer, cela ne se peut pas. En apprenant du jeune valet de pied la sinistre aventure d’Alice, il se joignit aux sentiments de Mathurine un mélange de compassion, de terreur, de regret ; bref, ne sachant trop comment traduire l’ensemble, elle tomba sur la coupable : Piff ! Laurent demandait grâce et parait les coups. Il fallut que la bourrasque passât. Après avoir ainsi exhalé le trop-plein de son cœur, la pauvre femme, bonne au fond malgré sa brutalité, se mit à pleurer à son tour, se lamentant à haute voix, d’un ton où se peignait plus de tendresse que de mécontentement. Dire qu’on n’a que cette petite, et qu’elle vous fait endêver du matin au soir ! Son père qui n’a des yeux que pour la regarder ! Tu auras affaire à moi, va ! Jeannette savait qu’il ne fallait pas irriter sa mère par une réponse hardie ; elle marchait en silence, s’étant mise avec intention du côté de Laurent, son défenseur. Celui-ci lançait de temps à autre quelques paroles de conciliation, et l’on arriva ainsi à la maison du jardinier. La colère de Mathurine étant tout à fait passée, elle prit grand soin de sa Jeannette, et lui promit, comme une merveille, de ne pas la faire corriger par son père. Elle finit par lui donner une beurrée pour se remettre en équilibre, et un doigt de vin pur, ce qui passait pour un cordial de première force, vu qu’on ne buvait que du cidre. Au salon, tous s’étaient réunis autour d’Alice. On n’avait songé qu’au bonheur de voir ses yeux chercher sa mère en se rouvrant. Nul n’avait trouvé un reproche à lui adresser en présence du danger qu’elle avait couru. Mais quand tout fut calme, l’enfant sentit d’elle-même où l’avait entraînée sa lourde désobéissance, elle se reconnut fautive, et demanda bien tendrement pardon à sa mère et à son aïeul. On lui répondit par des larmes et des caresses. Après cette scène attendrissante, et pendant que l’épagneul, tranquille enfin sur le sort de sa jeune maîtresse, lui léchait les mains, elle s’informa tout maternellement de sa chère Lili. « Ma petite enfant, dit la marquise, nous t’avons jugée bien assez punie de ta faute, et nous n’avons rien voulu ajouter à ce que tu as souffert ; mais une peine suit toujours une désobéissance, je ne puis te faire échapper à cette loi ; il ne faut plus penser à la pauvre Lili ; tu ne la reverras plus. Oui, et il ne s’est pas trouvé de Laurent pour la rendre à sa mère. Alice pleura à chaudes larmes, car Lili était, paraît-il, une petite personne accomplie. Enfin, il fallut bien se résigner. « Quand nous retournerons à Paris, dit la marquise, je te donnerai une autre poupée. D’ici là cette privation te fera comprendre, ma pauvre petite, qu’un enfant doit toujours obéir à sa mère, qu’il soit sous ses yeux, ou qu’il ait eu l’imprudence de s’éloigner. » On devine les témoignages d’affectueuse gratitude donnés à Laurent par toute la famille. Le jeune serviteur avait été le moyen dont s’était servie la Providence pour conserver Alice à l’amour des siens. Ce n’est pas par de l’argent que le dévouement se récompense, c’est par la délicatesse. Le général voulut aller, le jour même, voir la Benoît pour lui dire : « Votre fils est un brave garçon qui nous a sauvé notre enfant. » La pauvre femme en fut bien heureuse. Les trois petites filles étaient là ; les deux aînées, fort intimidées de la présence du général ; la petite Joséphine causante et souriante. Ce fut à elle qu’il s’adressa pour tirer de son bavardage des renseignements sur la situation. Elle dit beaucoup en peu de mots, et sans s’en douter. L’heureux grand-père se fit avouer le reste par la Benoit qui, tranquillisée sur le sort de sa chaumière depuis qu’on avait donné des garanties aux créanciers, n’en était pas moins bien inquiète de l’avenir. Le général, pour faire de son jeune serviteur un homme d’ordre, voulait que la position de la mère fût améliorée surtout par le travail du fils ; il y avait là un mobile puissant pour soutenir son courage, et l’empêcher de tomber dans les désordres trop fréquents parmi les garçons qui s’en vont servir à Paris. Il dit donc à la Benoît que les gages de Laurent, récemment portés à trente francs, le seraient à quarante, et que, de plus, il voulait avoir le plaisir de faire un cadeau aux petites filles. Toutes trois ouvrirent de grands yeux, et leur mère pleura de joie quand elle vit le général donner à chacune une pièce de vingt francs. Soixante francs tombés tout à coup dans la pauvre chaumière, c’était une petite fortune. Et puis, les gages augmentant, on satisferait peu à peu les créanciers, et l’on se tirerait d’embarras, la chose était certaine. Quel apaisement dans le cœur de la pauvre veuve ! Elle allait donc dormir tranquille, sous ce toit de famille ; on ne la verrait pas s’en aller, triste, humiliée, porter ailleurs sa misère. Au contraire, tout progresserait autour d’elle, une espérance fondée donne tant de courage ! Le bon général se leva, et Joséphine lui demanda si, avec sa pièce d’or, elle ne pourrait pas acheter un grand bonhomme en pain d’épice qu’elle voyait depuis longtemps à la vitrine de l’épicier, et qui était bien beau. « Tu auras ton bonhomme, répondit-il, charmé de la confiance expansive de l’enfant, et tu l’auras par-dessus le marché, sans diminuer de valeur ta pièce d’or. » Joséphine fit un véritable saut de cabri. Le général eut la bonté de l’emmener chez l’épicier et de mettre dans les bras de la petite fille ce grand bonhomme, à l’air niais, qui lui plaisait par-dessus tout. Laurent ne tarda pas à apprendre ce qui s’était passé et en fut bien content. Le soir, son service l’ayant conduit chez la marquise pour fermer les persiennes, il la vit entrer dans sa chambre, brisée des émotions du jour. Elle lui avait adressé devant tous les plus chaleureux remerciements, au sujet d’Alice ; mais, à cause de la faute et du pardon qui constituaient un secret, et par conséquent un point de rapprochement entre elle et le jeune paysan, la mère sentit le besoin de lui exprimer de nouveau, et seule à seul, ce qu’elle éprouvait. « Laurent, dit-elle d’une voix très douce, sans vous je n’aurais plus d’enfant. Et moi, sans vous, que serais-je devenu ! il n’y a pas de danger ! Moi non plus je n’oublierai jamais l’immense service que vous m’avez rendu. Faut pas dire ça, madame ; je n’ai pas risqué ma vie pour rattraper mam’selle Alice ; mais, de vrai, je l’aurais bien risquée tout de même, s’il avait fallu. Je vous dois plus que la vie, moi !... Au lieu de ça, voilà que tout va s’arranger chez nous. » Le pauvre garçon était bien ému ; sa voix tremblait. Il n’en fallait pas tant pour toucher une mère à qui son enfant venait d’être rendu. Elle tendit la main à son serviteur et lui dit du fond de l’âme : « Merci ! » Il remonta dans sa chambre, le cœur tout remué, et au lieu de se coucher, il ouvrit sa malle, en tira le vieux portefeuille et y prit la lettre de Marie, dont il baisa avec respect l’enveloppe. La seule vue de cette précieuse enveloppe faisait naître en lui de fortes émotions, en le reportant à l’heure fatale où il avait glissé, des deux pieds à la fois, sur la pente maudite. C’était la petite Marie qui l’avait arrêté dans sa chute, c’était sa parfaite innocence qui lui avait servi de bouclier, et la généreuse bonté de la marquise avait fait le reste. Laurent remarqua avec regret que la précieuse enveloppe, blanche et satinée, perdait de sa fraîcheur. Le contact du portefeuille, précédemment mis au rebut pour cause de vétusté, lui était défavorable ; et pourtant, il voulait la conserver toute la vie. Il se proposa donc de la préserver en l’enveloppant elle-même d’un morceau de papier fin. Auparavant, il voulut relire la lettre de l’enfant, devenue son ange gardien sans le savoir, puis il la renferma avec un soin touchant, et se mit à repasser en son esprit ce triste et secret épisode de son existence. Humblement agenouillé, le paysan breton remercia Dieu d’avoir choisi pour lui l’indulgence et l’encouragement, au lieu de la justice et de la punition. Le lendemain de ce jour fut une véritable fête de famille. On voulait effacer une sorte de frayeur demeurée dans l’esprit de l’enfant, même au sein de la plus douce quiétude. Chacun s’efforçait de la distraire et chacun y parvenait ; mais la petite fille redevenait promptement sérieuse et tranquille, ce qui était en elle un signe de mauvaise disposition physique. Quelqu’un parvint cependant à chasser complètement le nuage ; ce fut Rosella et voici de quelle manière. La vieille dame, type original de la coquetterie ridicule et surannée, éprouvait, disait-elle, depuis quelque temps, une ombre de spleen, état purement maladif, se hâtait-elle d’ajouter poliment, car dans une aussi aimable société que celle de Kerniou, la tristesse ne pouvait être que maladie. La vérité était probablement que la vicomtesse, dans ce milieu raisonnable, respirait le bon sens à trop forte dose, cela lui faisait mal, à cause du manque d’habitude. Quoi qu’il en fût, les hôtes voulaient combattre de leur mieux ce malaise. On proposa de longues promenades en voiture, qui furent acceptées et effectuées ; on alla faire des visites à deux ou trois lieues à la ronde, ce qui devait avoir pour résultat immédiat d’attirer au château les voisins ; on donna des dîners. La pauvre vicomtesse, très élégante, très remuante, très causante, n’en ressentait pas moins, les étrangers partis, cette langueur vague qui, effectivement, contrastait autant que possible avec sa nature légère. « Je suis dans mes noirs, dit-elle enfin, d’un air découragé. Il faut que j’aie recours à un remède énergique qui m’a toujours réussi dans ces malaises dont je suis quelquefois atteinte. » Les châtelains et leur amie se montrèrent empressés à tout entreprendre pour soulager la vicomtesse ; il fallait bien exercer noblement les devoirs de l’hospitalité, puisque la malheureuse enveloppe, en se trompant, avait fait de l’importune une commensale, une amie, un secours. Le général ne se pardonnait point sa distraction. disait-il, c’est moi qui suis la cause d’un si profond ennui ! » Il s’empressait néanmoins auprès de la prétendue malade. « Je vais vous envoyer chercher un médecin. Point de médecin ; j’ai mon ordonnance toute faite. En ce cas, on va atteler tout de suite pour aller chez le pharmacien. J’emporte partout les substances qui ont le pouvoir de me guérir. Que ne puis-je en dire autant au sujet de ma goutte ! Mais quelles sont donc ces fameuses substances, si ce n’est pas une indiscrétion ? En deux mots, je vais vous dire ce que j’ai coutume de faire quand je me sens dominée par les idées chagrines, les souvenirs néfastes ; car enfin, chacun a ses peines dans cette vie et, on a beau faire, on ne parvient presque jamais à les oublier entièrement. » Un très gros soupir servit de point final ; ce soupir avait pour objet, moins les peines, que la difficulté de les oublier entièrement. La marquise s’étonnait toujours devant cette nature d’enfant au déclin de l’âge. Elle comprenait qu’on pût, avec beaucoup de force de caractère, ne point fatiguer les autres du récit ou du spectacle de ses peines ; mais faire exprès d’oublier ! Cependant, on se demandait où allait en venir la vicomtesse ? Elle fit la déclaration suivante d’un air fort grave, et sans même remarquer que l’envie de rire du général menaçait de prendre un tour contagieux. « Quand l’âme se sent pour ainsi dire enveloppée d’une atmosphère nébuleuse, elle doit, mes chers amis, s’efforcer de se surmonter elle-même, et elle y parvient en quittant l’ornière, en s’élevant à des régions supérieures. Mais ce que vous nous dites-là, c’est de l’ascétisme pur ! Vous me voyez tout confit d’admiration. Je crains seulement de ne pas comprendre la fin, tant les débuts me semblent au-dessus de moi. Vous n’avez pas l’air de prendre la chose au sérieux, et pourtant je ne plaisante pas. La médecine d’expérience est la meilleure ; c’était celle des anciens, qui se portaient mieux que nous. Eh bien, voici en quoi consiste mon traitement dans ces états de crises nerveuses. Distraire le fond même de l’être, ce qu’il y a en nous de plus intime, c’est une nécessité absolue en certains cas. Je n’en doute point ; mais trouver ce qui distrait le fond même de l’être, ce qu’il y a en nous de plus intime, c’est précisément là le hic, reprit le général, qui s’amusait volontiers à taquiner la vicomtesse par des citations latines, ce qu’elle avait en horreur. Ayez la bonté de me parler français. Pardon ; je voulais dire la difficulté. je l’ai cherchée, je l’ai combattue, je l’ai vaincue ! Cela revient au Veni, vidi, vici, de César. Point de César le moins du monde. Pour une femme, un des plus grands intérêts de ce monde, c’est la toilette ; vous en convenez avec moi ? Vous m’avez fait l’honneur de me le dire souvent. Oui, c’est par la toilette que l’esprit se détend, que l’équilibre se rétablit. Vous avez l’air de ne pas le croire ? je n’ai pas d’air du tout. car jusqu’à présent vous vous tenez dans les hauteurs des principes et des théories. Je voudrais vous voir descendre aux conséquences pratiques. Par exemple, dans l’état pénible où vous voilà réduite, qu’allez-vous employer comme moyen curatif ? Je vais tout simplement, ne vous en déplaise, consacrer tout un jour à essayer mes robes, mes chapeaux, mes coiffures ; à chiffonner, à perfectionner, à inventer au besoin, car vraiment, la variété dans les modes, c’est un plaisir toujours renaissant. De sorte que vous allez, si j’ai bien saisi, essayer vos robes pour rétablir l’équilibre rompu ? Je ne m’étonne plus de rien. Ce traitement me paraît fort simple. Supérieur en ce cas à bien d’autres, qui sont pourtant compliqués. Ma femme de chambre est au courant. Elle sait que c’est ma manière de me soigner. Elle est fort adroite, Francine, et entre assez dans mes idées pour créer des modes qui m’avantagent ; seulement, elle a un grand défaut ; la pauvre fille n’a que deux mains, et il m’en faudrait six qui chiffonneraient sous mes ordres. La marquise et son amie eurent la politesse de ne pas rire, bien qu’elles se rappelassent le terrible refrain d’Alice : « Requinquez-vous, » Par une condescendance, pleine de grâce et d’urbanité, elles proposèrent chacune l’aide de leur femme de chambre. Demain matin, général, puisqu’on s’y prête avec tant d’amabilité. Dans mon état, plus tôt on se soigne et mieux l’on fait. Si ces dames veulent bien ajouter à leur gracieuseté celle de venir me donner leur goût et leur approbation, je leur en serai fort reconnaissante. les dames seulement seront admises à faire galerie ? La vieille coquette prit un air digne, tout à fait amusant, et finit par accorder au vieux général la faveur insigne qu’il briguait. « Allons, dit-elle avec un laisser-aller charmant, quand on aura composé la plus jolie toilette, on vous fera prévenir. » Ce fut dès lors une espèce de charade en action jouée dans le château : tout le monde savait le mot d’avance, et ce mot était : Ridicule. Le lendemain, dès l’aube, les trois jeunes femmes de chambre, Francine, Elvire et Léontine, se réunirent dans l’appartement de la vicomtesse et, tandis que celle-ci sommeillait encore, elles se mirent en devoir, fort gaiement, d’étaler sur les fauteuils du salon, sur les tables et sur les chaises, tout ce qui avait été apporté de Paris à Kerniou. C’était le contenu de huit caisses ! Les trois filles rirent de bon cœur, entre elles, de l’étrangeté de la cure, et ce fut récréation complète. Qui s’amusait plus que toute autre ? Ses parents étaient enchantés de cette forte diversion qui mettait en son esprit le comique à la place des effrayants souvenirs d’une navigation malheureuse. En d’autres circonstances, on eût sauvegardé la vieillesse du rire de l’enfant ; mais il était avéré que Rosella voulait être jeune à ses propres yeux et aux yeux de tous, et qu’elle refusait le respect ; elle était donc, par là même, abandonnée à la plaisanterie, et sa vue suffisait pour guérir de la vanité les jeunes et les vieux. Alice s’était assise sur une chaise basse, devant la cheminée, dès que la vicomtesse l’avait fait appeler dans sa chambre. Elle n’aimait guère la petite fille ; mais c’étaient pourtant deux yeux qui regardaient. De la place qu’occupait Alice, on voyait, non seulement la dame campée devant une armoire à glace, mais encore son image ; double plaisir. Rosella, agréablement agitée, appelait, l’une après l’autre, ou toutes à la fois, les trois chambrières. Francine se trouvait, de droit, préposée au soin des coiffures. Or, ce que Rosella appelait pompeusement ses coiffures, c’était tout bonnement trois perruques. La première d’un négligé heureux, jouait les rôles d’intérieur. La seconde offrait un vaste ensemble de boucles, de coques, de nattes, capricieusement contournées. Cela était fort naturel et pourtant ne trompait personne, à cause des rides du visage accusant une date de beaucoup antérieure à celle de la moderne chevelure. Quant à la troisième, c’était une perruque à sensation. Elle frappait pour toujours les heureux témoins de ses charmes. La brune Rosella avait passé sa longue vie à désirer d’être blonde. Mais depuis que ses rares cheveux étaient devenus, bien malgré eux, d’un gris compromettant, elle avait décidé, avec son coiffeur et Francine, deux familiers complaisants, qu’on pouvait parfaitement varier la nuance de son couvre-chef. Devenir blonde, c’eût été pour le coup manquer de couleur locale ; on devenait de temps en temps châtain clair. Alice n’avait encore rien vu d’aussi singulier que cette petite vieille en face d’un grand miroir, revêtant pour s’amuser robes de velours, robes de soie, robes de tulle, peignoirs brodés, corsage décolletés ou montants, trois ou quatre colliers l’un après l’autre, des douzaines de bracelets, des fleurs, des rubans, des pompons, des perruques ! La vieille dame avisa tout à coup une robe de bal fort jolie, mais dont les garnitures n’étaient pas, disait-elle, disposées selon son goût et à son avantage. Saisie aussitôt de la fièvre du perfectionnement, elle se tourna vers ses trois ouvrières et, prenant d’un air capable la haute direction de cette vigoureuse entreprise, elles les fit tailler, rogner, coudre et découdre sans désemparer, indiquant du regard, du geste et de la voix, les suaves conceptions de son hardi cerveau. C’était, fort heureusement, non le temps des étuis, mais celui des larges et bouffantes jupes ; on pouvait jeter à profusion fleurs, rubans et dentelles ; on ne s’en fit pas faute : ce fut ravissant, admirable, inimitable ! Après chaque manœuvre, habilement exécutée, Rosella s’écriait : Alice ouvrait les yeux plus grands encore, et contemplait le double personnage qui se dressait de chaque côté de l’armoire à glace. De temps en temps, Espérance et Pauline montaient à l’appartement où se passait l’étrange scène ; mais elles évitaient de s’y trouver ensemble, de peur de rire devant les femmes de chambre, car, bien que le mot de la charade ne fût un secret pour personne, il était convenu qu’on ne le prononcerait pas devant les inférieurs. Rien ne pouvait être plus agréable à Rosella que l’apparition des jeunes femmes. Elle leur disait avec une bonhomie sans pareille : « Ce que c’est que la toilette ! Combien elle ajoute à nos charmes ! » Le bon général n’avait jamais tant ri. D’heure en heure, il venait gratter discrètement à la porte, disant tout bas : Tout effrayée, Rosella faisait un petit saut en arrière, qui manquait toujours de souplesse, et criait d’une voix de fausset : Un peu de patience, on vous appellera. » Cela devenait bouffon, et la grande enfant était la seule qui ne s’en aperçût pas. Enfin, un peu avant sept heures, le jour baissant, car la saison s’avançait, on fit prévenir le général. Il entra, les femmes de service avaient été congédiées ; les candélabres jetaient leurs feux sur la scène, et la figurante, en présence des deux dames et d’Alice, attendait, dignement assise sur un canapé, qu’elle couvrait entièrement de sa jupe, chef-d’œuvre de cinq mètres de pourtour, avec flots de dentelles et pluie de fleurs ! Le général, au lieu de rire comme il en avait si bonne envie, prit la charade où elle en était et joua son rôle. S’avançant, courtoisement incliné, il fit trois saluts, baisa la main gantée qu’on lui tendait, et dit avec un sérieux surprenant quelques paroles renouvelées de l’ancienne galanterie française. Il fut payé d’un sourire, et comme on sonnait le dîner, il s’enhardit au point de demander qu’on voulût bien accepter son bras, et se rendre, ainsi parée, à la salle à manger. « Allons, dit Rosella, je ne sais rien vous refuser. » On descendit, on dîna fort bien, et le soir, quand vint le moment de se séparer, le vieux général dit gaiement : La toilette, voyez-vous, c’est le remède le plus approprié aux maux du corps et de l’esprit. Je me sens alerte et fraîche, comme à vingt ans !... » Un petit éclat de rire échappa à la pauvre Alice ; sa mère la regarda sérieusement. « Ne vous fâchez pas maman, dit-elle ; ce n’est pas ma faute. Vous m’aviez bien défendu de rire, et je me suis retenue toute la journée. » Rosella lança un regard perçant à Alice, et le général dit à demi-voix, prévoyant l’effet : Inde iræ ! Est-il un être plus intéressant que l’enfant du pauvre, qui souffre déjà de la vie, qui se résigne, ne se plaint pas, et essaye, selon ses forces, de diminuer la somme des privations et des douleurs que supportent ses parents ? Nous l’avons vue, à l’âge de neuf ans, charmer et consoler son père, entretenir doucement les illusions du cher malade, afin de le rendre moins malheureux. Dubreuil était, à juste titre, très fier de sa fille, et souvent il disait à Marguerite ? « Tiens, ma femme, sans la petite, je ne sais pas ce que nous deviendrions ! » Il avait raison ; s’il restait un rayon de bonheur au logis du menuisier, on le devait à Marie. C’était elle qui, comme un oiseau aimant sa cage, gazouillait avec enjouement, faisant sourire le malade et la mère inquiète et fatiguée. « Je me passerais plutôt du soleil que de ma fillette, disait Dubreuil. Il a des caprices ; elle n’en a jamais. » Non, la fillette ne laissait pas se dérober la gaieté, l’entrain de son âge, sous les nuages qui passaient à son triste horizon. Quand son aimable nature se lassait de cette existence étroite, elle appelait à son secours la belle doctrine que lui enseignait sœur Euphrasie, sur les consolations que Dieu garde à la pauvreté acceptée, supportée sans envie, et combattue par la constance du travail. Elle était encore bien jeune, Marie, et pourtant sa présence était d’une grande utilité dans la maison. Aussitôt habillée, elle faisait sa prière du matin ; puis, sa boîte de fer-blanc à la main, disait gaiement : « Allons, je m’en vais chercher mon pain et mon lait ; tu vas prendre ton café, mon petit père, cela te fera du bien. » Elle partait lestement, et la gentille messagère était connue dans le quartier pour sa tenue décente, son air posé, modeste et de bon ton. Le café du matin était devenu une nécessité pour le père de Marie ; il ne prenait plus avec plaisir que cela ; et sa femme s’entendait avec sa fille pour lui cacher les petites difficultés qui naissaient parfois à ce sujet. Dans un moment d’embarras, Marie avait dit en secret à sa mère : « Maman, tu me diras quand nous n’aurons plus assez d’argent pour le café de papa, et je mangerai un peu moins pendant deux ou trois jours, pour qu’on puisse lui refaire sa provision. » « Mais il faut manger pour grandir, ma fille. Le plaisir fait grandir aussi, ma petite maman, j’en suis sûre ! Quand je vois papa tremper son pain grillé dans son grand bol de café au lait, et manger de bon appétit, je suis si contente, vois-tu, que je dois grandir. Oui, oui, sois tranquille ; je suis très forte, moi, sans que cela paraisse. » non, cela ne paraissait pas ; la pauvre petite était maigre et pâle, plus courageuse et plus dévouée que robuste. Mais un cœur chaud, un cœur délicat, c’est un trésor ; et ce trésor, Dubreuil le possédait dans sa misère. Marie savait se priver pour son père, et surtout lui cacher adroitement ces privations. La vie de l’enfant était déjà une vie utile. Après l’école du matin, elle trouvait moyen de rendre quelques services pour l’entretien du ménage ; et après l’école du soir Marie cousait afin d’avancer le travail de sa mère, ou de faire durer plus longtemps le linge qu’on ne pouvait pas remplacer. Enfin, à toute heure sa présence était un secours, une distraction, plutôt une bénédiction. la bonne fille que j’ai là ! disait un jour Dubreuil à sa femme, en se frottant les mains. je ne la donnerai pas au premier venu ! Nous n’en sommes pas là, mon bon ami ; ne t’en tourmente pas. Moi, je pense toujours à l’avenir. Je vois Marie, dans quelques années, grande, bien faite, jolie, bonne ouvrière. On me la demandera de tous les côtés, rien que pour sa bonne conduite et sa charmante figure ; mais je ne la laisserai pas quitter mon toit, à moins que ce ne soit pour être beaucoup plus heureuse que chez nous. Si nous la donnions de préférence à un homme établi, payant patente ? Elle serait là, bien tranquille dans son petit commerce, assise au comptoir, tenant sa caisse, répondant à la clientèle, donnant des ordres aux commis. Mon pauvre Dubreuil, tu parles de notre petite comme si nous avions une dot à lui donner ? Mais j’espère bien lui en donner une ! je ne serai pas toujours malade. D’abord, je vais mieux, je ne souffre presque plus. Je tousse encore ; mais avec le temps qu’il fait, cela n’a rien d’étonnant. Le patron me disait hier qu’aussitôt mon retour à l’atelier, il me trouvera autant d’ouvrage que j’en voudrai. Et tu sais que je suis bon ouvrier, certes ! Quand on gagne beaucoup, on met de l’argent à la caisse d’épargne, et la dot s’amasse. Et puis, tu oublies toujours qu’il ne faut qu’un moment pour gagner cent mille francs et plus ! On n’a qu’à prendre un billet de loterie et à tomber sur un bon numéro. Oui, mais il y a de la place à côté ! Pourquoi ne veux-tu pas me laisser l’espérance ? Tu as raison, il faut toujours penser que tout ira bien », se hâta de répondre la pauvre femme, car elle avait jeté un regard sur son mari, et la fièvre qui le minait donnait à son visage ce caractère d’animation ardente, que la prostration suit de si près ! Dubreuil descendait rapidement la pente que nul homme n’a remontée. Il ne fallait pas lui ôter le dernier bien, le seul qui lui restât. Caressant donc l’avenir en sa pensée, en ses discours, il échappait au présent, dont sa femme et sa fille portaient tout le poids. Marguerite, inquiète devant la réalité, se bornait à ne pas se plaindre. Marie composait encore du bonheur pour les derniers jours de son père. Ainsi s’écoulèrent quelques lourdes et pénibles années. On vivait petitement, avec la plus stricte économie ; cependant, le père recevait tous les soins indispensables et, par suite de cet égoïsme maladif qui nous atteint, lorsque nous souffrons, il ne s’inquiétait plus de la provenance des adoucissements qu’on apportait à sa situation. Marie lui disait de temps à autre, et toujours en riant : « Mon petit papa, sœur Euphrasie me fait des cadeaux parce qu’elle est contente de moi. » Il souriait et acceptait ces cadeaux, avec l’impétueux désir du malade qui croit hâter sa guérison. La marquise, dont le cœur véritablement bon n’oubliait pas, n’avait jamais perdu de vue la famille du menuisier ; et c’était par elle que venait le secours dans les moments de crise. Cette douce et tutélaire puissance qui, à l’heure dite, agissait sans paraître, n’était plus une force mystérieuse pour la bonne Marguerite. Elle était descendue par degrés, la pauvre femme, jusqu’à celui où toute honnête fierté doit plier à son tour devant le malheur et la nécessité, où l’âme éprouvée doit consentir à être, en toute circonstance, redevable aux autres. Marie lui avait dit un soir, pendant que son père sommeillait : « Maman, ne sois pas fâchée si je t’ai caché quelque chose. » En même temps, elle avait jeté avec tendresse ses bras autour du cou de sa mère, et il y avait eu, de part et d’autre, un affectueux attendrissement. Le nom de la marquise avait été prononcé, l’histoire des trois enveloppes racontée sans en passer ; et pour finir, la chère enfant avait ouvert sa petite caisse et cherché tout au fond les deux enveloppes qui restaient. « La belle dame m’a dit : Vous m’écrirez trois fois. Chère maman, si j’ai écrit pour la première fois sans te le dire, il y a quelques années, c’est parce que nous étions trop pâles, tu sais ? Depuis ce temps, nous avons toujours été aidés soit par un peu d’ouvrage, souvent payé d’avance, soit par un peu d’argent que me donnait sœur Euphrasie. Tout cela venait de la marquise. Elle s’appelle, de son petit nom : Espérance . avait répondu la mère de Marie ; et, depuis ce jour-là, il y avait eu, entre elle et son enfant, de fréquents entretiens à voix basse, sur la marquise et sur la délicatesse de ses bienfaits. Maman, disait Marie, elle est bien bonne, bien aimable, bien généreuse. Pourquoi donc y a-t-il tant de personnes qui voudraient rendre les riches pauvres ? Parce que ces personnes-là ne comprennent pas que l’égalité des fortunes est impossible. Ce sont les riches qui font travailler les pauvres, et les aident à vivre. Mais on dit qu’il y a beaucoup de mauvais riches ; est-ce vrai ? Ceux-là sont fiers, méprisants, avares ; le bon Dieu ne les aime pas. Chère maman, si j’étais riche, je voudrais être comme la marquise, pas fière du tout et bien bonne. Ma petite fille, tu es pauvre. Nous autres, nous avons pour devoir de travailler selon nos forces, de nous contenter de peu, de ne pas en vouloir aux riches, et d’accepter d’eux le secours, avec reconnaissance, quand notre travail est insuffisant. » Ainsi Marguerite éclairait le cœur de sa fille ; et le logis du pauvre menuisier demeurait fermé à tout murmure contre Dieu et contre les hommes. Marie grandissait au milieu de ce bon sens pratique qui, de bonne heure, apparaît à l’enfant pauvre, et le rend raisonnable avant l’âge, s’il est bien dirigé. Elle roulait dans sa jeune tête des projets courageux, mêlés d’enfantillage, tous tendant à améliorer la situation de ses chers parents. Une seule chose lui manquait, pensait-elle, c’était la force. que je voudrais être grande ! » Ces exclamations lui étaient familières. La force vint peu à peu, bien lentement, comme elle vient à l’enfant de Paris qui a juste assez d’air, d’espace et de nourriture. Elle savait coudre et se montrait déjà assez habile. Non seulement elle avait profité des leçons de l’école, mais son cœur aimant lui avait enseigné la science rare et précieuse de tirer tout le parti possible de ses facultés, de les doubler même pour le bien-être de la famille. Dubreuil était content quand il regardait sa fille et comme, devant lui, elle était toujours souriante, il ajoutait à ses illusions celle de la croire heureuse. Et cependant, Marie partageait toutes les inquiétudes de sa mère et voyait s’avancer ce jour où leurs communs efforts deviendraient impuissants à prolonger une existence bien chère. Un soir d’hiver, il y eut une place vide à table et au foyer, et les deux femmes restèrent toute seules à lutter contre la vie. Le bon Dubreuil n’avait perdu ses illusions maladives qu’aux derniers instants, et en face de la divine espérance qui donne aux chrétiens une force contre l’adieu, et leur montre pour refuge un Être souverainement bon. Marie, ce jour-là, s’était sentie grandir moralement de toute la distance qui sépare une enfant d’une femme. Se vouer à sa mère, vivre pour elle, se fatiguer, s’user, pour qu’elle réparât ses forces épuisées, voilà ce qu’elle voulait ; mais le moyen ? Et le monde, lui avait-on dit, était si grand et si mauvais ! Une pensée la consolait, c’était l’espoir de ne pas quitter sa mère, de ne pas la laisser toute seule en face de ses regrets, de ses épreuves, ne revoyant son enfant que bien tard, et la reperdant chaque matin. C’était ce qui aurait lieu si on la mettait en apprentissage, ou si elle entrait, comme factrice, dans un magasin. « Maman, dit-elle un jour, décidément je ne pourrai jamais m’habituer à l’idée que tu es ici sans ta petite fille ! Et puis, en apprentissage, je ne gagnerai rien et pendant bien longtemps. Vois, maman, je sais coudre, et bien coudre, la sœur l’a dit ; pourquoi donc ne pourrais-je pas gagner ma vie, comme tant d’autres, en cousant à la maison ? Parce que le travail d’une fille qui coud est trop mal payé. On n’avance guère à tirer l’aiguille. Tu t’épuiserais pour rien, ma pauvre enfant. Mais pourtant, il y a des ouvrières en chambre ? si elles n’ont pas de mère ! Mais moi, je serais ici avec toi ; je ne m’ennuierais jamais. Tiens, il me semble que je saurais me tirer d’affaire ! Songe donc que j’ai quatorze ans et demi ? À quatorze ans et demi, et même à dix-huit ans, on fait bien peu dans sa journée, à moins qu’on ne soit pas arrêté comme nous par la pauvreté, et qu’on n’achète une machine à coudre. Oui, c’est là ce qu’il me faudrait pour ne jamais te quitter. Il n’y a point à y penser, ma fille ; nous sommes pauvres pour toujours, moi du moins. Toi, tu as l’avenir ; qui sait ? Mais quant au présent, il ne faut parler que de ce qui est possible. Donc, ma bonne petite, je vais te mettre en apprentissage chez une couturière. Tu t’en iras tous les matins... Maman, ma chère maman, ne me défends pas de la suivre, je t’en supplie ! Voilà : Tu sais que j’ai toujours conservé mes deux belles enveloppes satinées ; je te les ai montrées, il n’y a pas bien longtemps. La marquise avait dit : « Vous m’écrirez trois fois. » Je lui ai écrit une première fois quand j’avais neuf ans, et depuis je l’ai seulement revue de loin en loin chez les sœurs. Quand elle y venait, elle demandait toujours si la petite fille du menuisier malade était sage. Maman, laisse-moi lui apprendre notre malheur, lui dire combien je désirerais ne pas te quitter, travailler sous tes yeux ; laisse-moi lui demander avec confiance une toute petite machine à coudre, une des plus simples ; ce serait toujours un trésor, puisque nous ne pourrions pas nous en procurer une. Que Dieu te conduise, mon enfant ! C’est bien sûr Lui qui t’a mise en rapport avec cette bonne dame ; je n’ose pas trop me mêler de cela ; fais comme tu voudras. Marie s’élança dans sa chambrette ; elle ouvrit sa caisse de bois blanc, précieux souvenir de son père, chercha tout au fond une petite boîte en carton bleu, en retira un papier bleu aussi, et dépliant ce papier, en fit sortir une de ses chères enveloppes, disant à l’autre avec un enfantillage candide : « Toi, ma petite, tu es la dernière ; je te garderai encore longtemps, va ! » Tout fut remis en place bien soigneusement, et Marie s’installa pour écrire de son mieux une humble et affectueuse supplique. Elle prit dans son cœur les plus purs sentiments, et les traduisit, comme elle put, par de très simples paroles ; puis elle confia le tout à sa chère enveloppe, en lui disant : « Va, petite, va chez la grande dame qui m’aime parce que je suis pauvre ; que le bon Dieu te bénisse, et qu’il la bénisse, elle aussi ! » Elle se leva toute contente d’avoir pu suivre son inspiration. Cependant, il lui en coûtait beaucoup de comparaître encore devant le personnage galonné qui, cinq ans plus tôt, avait reçu sa première lettre d’un air si hautain. Mais elle savait que la fille du pauvre doit toujours aller en avant, et ne pas se laisser arrêter par la souffrance. Elle se dit très raisonnablement que dépenser quinze centimes pour envoyer par la poste une lettre qu’on peut porter, ce serait jeter son argent par la fenêtre et donner à sa protectrice une triste idée de son économie. Donc, elle affronta le grand air du personnage, et quelques minutes plus tard, la seconde enveloppe blanche et fine, confiée à l’enfant pâle, faisait son entrée dans l’hôtel. C’est ce qu’il faut savoir, et pour cela, nous jetterons un coup d’œil rétrospectif sur la famille du général et sur son entourage, y compris l’illustre Rosella. Cinq ans écoulés changent bien des choses ; c’est pourquoi nous ne nous étonnerons pas de retrouver le général toujours d’aussi bonne humeur, mais beaucoup plus goutteux. Le vieillard prenait en bloc, sans les compter, tous les petits inconvénients de la vieillesse, se disant avec beaucoup de philosophie : C’est l’âge. Cet argument fort simple lui suffisait. Il consentait à se regarder vieillir ; et c’était, nous le croyons, une supériorité. On ne peut pas, disait-il, être et avoir été. Mes jambes valaient tout autant, sinon mieux, que celles de nos petits crevés ; mais elles ont fait leur temps, et je leur sais gré d’être encore dans mes bottes ; car enfin la plupart de leurs contemporaines sont restées en chemin. Si ma mémoire est moins fidèle, j’ai peut-être, par compensation, le jugement plus sûr à force d’expérience. Si mes yeux ne me servent plus que secondés par mes lunettes, je vois peut-être plus clair qu’autrefois quand je regarde les hommes et les choses tout au fond. Pourquoi se fâcher de ce que la dernière étape est plus rude que les autres ? Celui qui m’a donné ma feuille de route en sait plus long que moi. Je suis vieux, je le serai de plus en plus, c’est à merveille ; je ne le cache ni à moi, ni aux autres, et je rends grâce au ciel de tout ce qu’il m’a laissé. Le sage et aimable vieillard, malgré les affaiblissements, les déceptions, et les mécomptes qui accompagnent la sénilité, était néanmoins plus heureux que cinq ans auparavant. Sa fille, le point de l’univers en qui se résumait tout le reste, sa fille avait été transformée ; c’était une autre femme. Aidée par tous ceux qui lui voulaient du bien, elle avait renoncé à ce que son père appelait l’égoïsme voilé ; elle s’était prêtée à la vie commune. Son existence, brisée il est vrai, mais pleine et utile, s’était animée de cette activité calme qui est celle des femmes de devoir. Elle conduisait sa maison avec intelligence, veillait à ce que le fardeau ne fût trop lourd pour personne, à ce que nulle injustice ne fût commise en son nom. Elle veillait encore au paiement des salaires, car on lui avait appris que le retard d’une somme, trop longtemps attendue par l’ouvrier, lui porte préjudice. Tout le monde avait gagné au retour de la jeune veuve à des idées plus saines et plus chrétiennes ; mais Alice surtout. La jolie enfant était grande et souple comme un roseau ; son visage expressif reflétait la gaieté de l’aïeul, et son caractère s’était empreint de la maligne bonhomie du vieillard et du penchant sérieux de la marquise. Sa vie était tout à la fois studieuse et animée par les plaisirs de son âge ; mais le plaisir lui était donné comme récompense, et non comme une redevance obligatoire. Ceci sauvait l’enfant de cet amour très personnel qu’un fort grand nombre ont pour leurs parents, sans même s’en douter. Elle chérissait sa mère, comme une puissance d’où émanait pour elle joie ou tristesse, et non comme une aimante esclave sacrifiée aux caprices de l’idole. Quant au cher bon papa, il s’amusait à faire le bonheur de sa petite-fille. L’entendre rire et folâtrer avec quelques petites amies, répondre à ses interminables questions, lui raconter des histoires, faire patiemment avec elle une partie de jonchets, ou de dames, voire même de loto, c’était le programme des joies paternelles. Alice était heureuse et méritait de l’être, car on n’avait rien à lui reprocher, sinon ses fous rires quand la vicomtesse mettait plus de rouge d’un côté que de l’autre, ou se plaignait de sa couturière qui lui faisait des robes trop longues par devant, et s’allongeant de plus en plus, disait-elle. La guerre sourde et sans trêve continuait entre Rosella et Alice. Du côté de la petite fille, les hostilités consistaient simplement en envies de rire, assez mal réprimées quelquefois, malgré les gros yeux de tout le monde. Du côté de la vicomtesse, c’était une suite d’allusions piquantes, de remarques peu bienveillantes, d’éloges ironiques, tout un arsenal de projectiles, destinés à éclater, mais dont les éclats trop légers, ou lancés de trop près, n’avaient jamais pour effet que de déterminer ces malencontreux fous-rires qui désespéraient la rue de Varenne et Kerniou. Héraclite seul se fût tiré de ce mauvais pas. Rosella n’avait pas reçu de la nature une de ces fortes complexions qui laissent à la vieillesse la forme amoindrie de l’âge mur. Ayant droit par son âge à tous les respects, à tous les égards, et n’en voulant point elle s’armait bravement pour la conquête, et empruntait à la jeunesse ses riantes couleurs, les derniers caprices de ses modes, les légèretés de son langage, de ses allures. Or, tout cela n’étant pas de saison devenait ridicule ; et la pauvre Alice, si disposée pourtant par la hauteur de son éducation à vénérer la vieillesse, bornait tous ses soins à étouffer ses petits éclats de rire. Rosella avait gardé mémoire de celui qui, à Kerniou, avait suivi le fameux traitement destiné à combattre le spleen. De ce jour s’était accru l’éloignement de la vieille dame pour l’enfant ; et, en toute circonstance, elle en donnait des preuves, toujours à demi-voilées, par l’urbanité dont on ne se départait point dans ce cercle aux formes polies. Rosella n’en poursuivait pas moins, avec un zèle insupportable, sa prétendue mission et, par le plus risible quiproquo, elle attribuait à son adresse, à ses insinuations, à ses exemples surtout, le changement progressif que l’on constatait dans la marquise, son retour gradué aux joies intimes de la famille et de l’amitié. disait-elle avec un sérieux comique ; notre petite marquise n’a pu résister à nos attaques. Je savais comment il fallait s’y prendre, et je ne doutais point de la victoire. Pourtant il y a encore des ombres sur ce front charmant ; je les vois à regret. À moi de les faire disparaître ; donnez-moi seulement du temps. Voyez-vous, je ne croirai pas avoir répondu complètement à votre confiance illimitée, tant que je n’aurai pas décidé Espérance à se laisser présenter par moi dans cette société étrangère où je trouve moi-même tant d’agrément ! Elle verrait chez eux des toilettes véritablement ravissantes ! et comme elle a une taille d’ange, un cou de cygne, des yeux célestes et des cheveux splendides, elle y ferait tourner les têtes !... Vous voyez, ajoutait Rosella, avec un léger balancement de tête et une grimace des plus humbles, que je m’efface complètement et que je ne cherche qu’à faire briller notre marquise ? À ce dernier trait, le général perdait contenance ; et, la politesse lui défendant de dire le quart de ce qu’il pensait, il devenait nerveux, s’agitait sur place, et, tout en s’agitant, jetait in petto mille imprécations à l’heure fatale où, se trompant d’enveloppe et d’adresse, il avait dit à Rosella ce que devait seule entendre Pauline. Alors, de plus en plus irrité contre l’intimité forcée qu’il avait lui-même fait naître, il se vengeait à petit bruit, et sans coup férir, par quelques expressions latines qui mettaient la vicomtesse au désespoir. Pendant que celle-ci perdait ses dernières années en futilités, la sage et aimable Pauline jetait sur Espérance les trésors d’une amitié véritable. Les deux femmes se cherchaient partout, et se retrouvaient chaque jour à Paris ; déversant l’une dans l’autre ces riens d’une existence féminine, qu’une bonne et constante affection revêt d’un intérêt quotidien. De plus en plus, les nuances se fondaient. Pauline sérieuse sans tristesse, et gaie sans légèreté, avait sur son amie cette influence que donne la sagesse quand la sagesse a su rester aimable. Par le secours de Pauline se réformait ainsi, dans l’existence de la marquise, tout ce qui accusait le caprice, l’exaltation, la personnalité ; et le bon père disait : si nous n’avions pas la société de ton amie Pauline pour faire contrepoids à celle de cette vieille enfant, je crois que j’en perdrais mon latin ! Je sais quelqu’un, mon père, qui ne s’en plaindrait pas, c’est la vicomtesse. Mais moi, je m’en plaindrais, car j’ai remarqué que certains mots, lancés à propos, suffisent pour mettre un frein à l’effrayante loquacité de cette vieille importune. Avoir fait servir à ce guet-apens une des deux que je t’avais soustraites, avec l’intention de t’écrire, pour toi seule, un mot intime !... Tiens, il y a de quoi se pendre !... mais je ne me pendrai pas ; j’aime bien mieux parler latin à la vicomtesse. Un soir d’hiver, on s’était réunis dans le grand salon de la rue de Varenne : le père, la jeune veuve, Pauline et Alice. Beau feu, belle lumière, bonne humeur, ce sont trois éléments puissants de conversation. Le bien-être porté à une aimable expansion, et le quatuor s’égayait un moment, avec cette bonhomie sans égale qu’ont entre eux les cœurs amis. Mais les bons moments durent peu. On venait de servir le café après un fort joli dîner ; c’était juste l’instant où le cher grand-père faisait semblant de se cacher pour donner à Alice un doigt de liqueur, ce qui la faisait rire comme à quatre ans. Un coup de cloche, sonné par le concierge, annonce une visite et fait monter, de l’office, le domestique qui doit introduire. En vérité, cette femme nous bombarde ! » Il comptait en dire bien plus long, mais Laurent, ouvrant la porte à deux battants, donna entrée à la fâcheuse vicomtesse, et la fin du discours alla se perdre poliment dans un salut plus profond que courtois : Cinq années d’assiduité avaient complètement lassé la patience du bon papa. L’importune, à qui toute nuance échappait, répondit par une révérence sautillante et s’assit, d’un air enchanté, entre les deux jeunes femmes, sans paraître remarquer la présence d’Alice. Soudain, la bonne humeur du maître de maison disparut, comme la flamme d’une bougie sous l’éteignoir. C’était l’effet que produisaient sur lui les sots, les bavards, et tout ce bataillon d’ennuyeux qu’eût si bien commandé Rosella. Celle-ci n’en fut ni moins causante, ni moins présomptueuse ; elle parla de tout, raconta mille détails insignifiants touchant différents membres de la société ; fit trois ou quatre indiscrétions, et entreprit de mettre au jour ses projets pour la fin de l’hiver, indiquant d’un trait ceux qu’elle rêvait pour la saison printanière, esquissant même ceux de l’été et de l’automne. Elle débitait ce programme avec volubilité, et comme on la laissait pérorer, sans lui répondre autrement que par des ah ! elle s’écria, pour réveiller son calme auditoire. « Mes amis, il faut s’amuser, s’amuser à tout prix ! L’ennui naquit un jour de l’uniformité. Chère marquise, je vous le dis depuis cinq ans, il faut absolument que je vous présente à mes amis, au dehors de ce faubourg Saint-Germain qui est endormant, par son étiquette et ses idées arriérées. Je vous remercie, madame, je suis très reconnaissante de votre bonté, qui ne se lasse point ; mais je vous l’ai dit, je n’ai de goût que pour les cercles de famille ou de voisinage. Vous vous plaisez, ma toute belle, à faire collection de bonnets de nuit. Il faut en finir pourtant avec les idées noires. Je n’ai point d’idées noires, j’ai des regrets. Allons, marquise, je vous présenterai dans cette maison, où je suis comme chez moi. Vous verrez combien nous nous amusons ! On n’est ni guindés, ni cérémonieux. Votre froide étiquette n’est pas connue dans ces cercles brillants, où l’accueil est facile et devient promptement cordial : pourvu qu’on mette en commun ses talents, son esprit. L’un chante, l’autre joue, celui-ci est beau danseur, celle-là déclame à ravir. Les talents d’agrément, c’est tout ; le reste ne signifie absolument rien. Je vous en réponds, et la preuve, c’est qu’on se passe à merveille de ce que vous appelez le fond, et qui, par parenthèse, m’a toujours paru assez ennuyeux. Non, ce qu’il faut, c’est briller. Quoi de plus facile pour vous, chère Espérance ? Allons, venez, donnez-nous ce charme que vous cachez beaucoup trop. Il faut payer de sa personne ; nous apportons tous quelque chose. madame la vicomtesse, dit le général avec un accent légèrement ironique ; qu’apportez-vous ? Rosella se contourna d’une façon tout aimable, comme une jeune beauté qu’on intimide. « Vous me flattez, général, ce n’est pas bien ; vous savez que je n’aime pas cela, vous mériteriez d’être grondé. j’apporte mes toilettes fraîches et mes agréments personnels. » Alice qui travaillait à l’aiguille, se piqua le doigt pour ne pas rire ; les deux jeunes femmes baissèrent la tête et le bon papa se remit tout à coup en joyeuse humeur, devant la naïve coquetterie de cette tête sans cervelle, qui n’acceptait pas la vieillesse. « Comment donc, demanda-t-il, avez-vous fait connaissance avec ce milieu ? Vous voulez que je dise de l’œuf ? c’est bien sévère ; car enfin, avoir dit ab ovo, ce n’est pas un casus belli. Il faut bien que je réponde ad rem. En vérité, c’est trop m’écraser pour un lapsus linguæ ! Je soutiens que je n’ai point voulu vous offenser, et je le soutiendrai mordicus ! Encore une fois, j’ai en horreur votre latin. Punissez-moi, belle dame, si je le mérite ; mais ne me condamnez pas sans m’entendre. J’ai la malheureuse habitude d’honorer et d’aimer Cicéron. Oui, madame ; permettez-moi de me justifier ? On me voit souvent en main un petit livre contenant ses admirables Catilinaires ! ce livre, c’est mon Vade mecum. Il en résulte que certaines expressions, à l’usage des latins, reviennent facilement sur mes lèvres. C’est un tort, je le reconnais, puisque vous l’avez dit. Je suis prêt à vous accepter pour juge et par conséquent à baisser pavillon devant vous ; car, disait le grand orateur : Cedant arma togæ . » La pauvre Alice n’y tenait plus. Espérance et Pauline n’osaient regarder ni l’enfant, ni l’aïeul, encore moins Rosella qui avait été prise, de par Cicéron, d’un tic nerveux, un clignement de l’œil gauche, indiquant à n’en point douter, que son impatience n’était plus retenue que par un fil, et que ce fil pourrait bien se casser. La situation était tendue, et l’on avait les plus sérieuses raisons de craindre qu’Alice, à bout de moyens préservatifs, ne partît d’un éclat de rire, tout comme autrefois à Kerniou. La porte du salon s’ouvrit ; c’était Laurent qui apportait, toujours sur le même plat d’argent, une des jolies enveloppes, fines, blanches, satinées, contenant la lettre de Marie Dubreuil. Se voir souvent ne constitue pas toujours l’intimité, sinon les importuns seraient nos intimes amis. Aussi la marquise, ayant demandé poliment à Rosella la permission de décacheter la lettre qu’on lui apportait, l’avait-elle parcourue rapidement sans oser communiquer l’impression qu’elle en ressentait. La confiance est un sentiment très délicat, et la vicomtesse était loin de comprendre les rapports qui existaient entre la jeune veuve et Marie. Si l’on avait lu cette lettre devant elle, on l’aurait entendue s’écrier : J’espère que vous allez lui répondre comme elle le mérite, ou plutôt ne pas lui répondre du tout. C’est le parti que je prendrais. » Expliquer à la froide et futile Rosella ce qui touche deux âmes, et va de l’une à l’autre par ce courant divin qu’on appelle charité, c’eût été lui parler grec ; or, elle avait bien assez du latin de Cicéron. La missive avait donc eu pour effet unique d’interrompre un moment la conversation et d’en changer le cours. Le général, faisant le converti, s’était amendé au point de ne plus laisser échapper la moindre expression latine et la soirée avait passé, tant bien que mal, sans incident. Le lendemain, Pauline devait venir déjeuner, pour faire ensuite une promenade avec son amie et Alice. Elle arriva quelques minutes trop tard, et s’en excusa respectueusement près du général qui aimait l’exactitude militaire. On se mit à table et l’on causa librement. Il manqua renverser une saucière en entendant son maître dire à haute voix : « Savez-vous, Pauline, de qui est la lettre que ma fille a reçue hier au soir ? de la pauvre petite qu’elle appelait autrefois l’enfant pâle, cette jolie et intéressante Marie... j’oublie toujours son nom de famille. » Laurent ne l’avait pas oublié, ce nom. Depuis cinq ans il le gardait dans son cœur, avec une affectueuse reconnaissance, et souffrait de ne pouvoir le prononcer. « Marie Dubreuil, bon papa, dit Alice. C’est une charmante enfant, un bon petit sujet ; à l’école elle ne s’est jamais fait punir, et ses compagnes la prenaient pour modèle. C’est la fille d’un pauvre menuisier, devenu poitrinaire par suite d’un accident. De sorte qu’il n’y a heureusement aucune crainte à avoir pour la santé de l’enfant. La voilà seule avec une mère souffrante, épuisée par de longues années de fatigue. Mais tu me réponds toujours : Oui, mon père, et tu en restes là. On dirait que tu as peur de parler de ta protégée ? » Cette femme, très délicate et très discrète, avait peur de prononcer même le nom de Marie Dubreuil, et plus encore de détailler les circonstances de sa vie devant le jeune paysan breton qui servait. Le secret, qu’elle avait si religieusement gardé, lui était présent comme il était présent à son serviteur, et une sorte de pudeur craintive, qui est au fond des âmes d’élite, lui faisait éviter instinctivement toute parole propre à rappeler à Laurent cette poignante et honteuse douleur. Alice était heureusement instruite par sa mère de tout ce qui concernait la gentille Marie. Sur l’invitation de son grand-père, elle raconta avec chaleur à l’amie de la maison tout ce qu’elle savait de la fille du pauvre menuisier, commençant par l’histoire des trois enveloppes, tombées dans la rue du Bac, et rattrapées au vol. Laurent ne perdait pas un mot. Il avait des distractions et servait tout de travers, ce qui étonnait beaucoup le général, et point du tout la marquise. Alice ayant tout dit, son grand-père désira qu’on lût devant Pauline la lettre reçue la veille au soir ; mais Espérance l’avait laissée dans son boudoir havane et bleu. « Ma fille, ne pourrais-tu pas envoyer Laurent la chercher ? » La marquise fut légèrement troublée ; non certes par un sentiment de défiance. Elle était de ceux qui croient à la sincérité du repentir, mais par l’impression pénible qu’elle savait causer à Laurent. Cependant elle n’hésita point, car elle aurait pu, en n’acceptant pas l’idée de son père, faire naître en lui un doute, et couvrir son pauvre serviteur d’une humiliation profonde. « Montez, Laurent, dit-elle d’un air impassible, mais toujours poli, car la politesse envers les inférieurs était une tradition dans sa famille, montez, vous irez dans mon boudoir et vous prendrez dans un petit tiroir de mon bureau, à gauche, la lettre sans timbre que vous m’avez apportée hier au soir. » Laurent s’inclina et sortit de la salle à manger. « Une enveloppe satinée, lui cria le général. Qu’on est heureux, dit Pauline, d’avoir des serviteurs fidèles ! Avec ce garçon-là, il n’y a rien à craindre. C’est rangé, c’est honnête ; il n’a jamais bronché. À son arrivée à Paris, j’ai eu peur. Je regrettais presque de l’avoir tiré de sa vieille Bretagne ; il avait fait ici de mauvaises connaissances, et il aurait pu mal tourner ; mais tout cela n’a duré qu’un moment. Je ne sais pas comment s’y est prise Espérance. Le fait est qu’elle a su se l’attacher et l’attacher à nous tous ; il nous en a donné toutes les preuves possibles. » La marquise n’ajouta rien aux paroles de son père. Recueillie en elle-même, on eût dit qu’elle méditait. Sans doute elle se sentait heureuse d’avoir choisi, pour une première faute, la clémence au lieu de la justice. Pendant qu’on causait, Laurent très ému entrait dans le boudoir pour remplir la mission de confiance dont on l’avait chargé. Tout tremblant, il s’approcha du bureau. Ses mouvements étaient exactement les mêmes qu’à cette heure maudite, dont le souvenir devait le poursuivre toujours ! Quand il entrouvrit le tiroir, une grande tristesse le suivit. Oui, c’était bien ainsi qu’il avait fait autrefois, le cœur plein des plus mauvais instincts. Il aperçut du premier regard une enveloppe toute pareille à celle qu’il gardait si soigneusement dans son vieux portefeuille. C’était bien celle qu’il avait apportée la veille au soir à sa maîtresse. Il la prit avec une sorte de respect. Cette écriture était donc encore celle de la petite Marie ; mais formée, posée, bien ferme. Il lisait et relisait l’adresse, tout en redescendant à la salle à manger ; mille pensées lui étaient rendues par ces caractères. Ce ne fut pas sans prendre beaucoup sur lui qu’il retomba dans son flegme officiel pour présenter la lettre à la marquise. Celle-ci affecta de la recevoir d’un air distrait et la fit passer à Alice, qui la lut tout haut. Laurent allait se retirer par discrétion ; mais son maître lui fit signe de continuer son service sans bruit, pendant cette lecture. « Vous avez été si bonne pour moi, depuis cinq ans, que j’ose vous écrire une seconde fois, en me servant de ma seconde enveloppe. Je viens vous apprendre la mort de mon bon père, qui languissait depuis si longtemps, et à qui vous avez fait tant de bien, en vous cachant toujours de peur de lui causer quelque chagrin. « Me voilà toute seule avec ma chère maman. J’ai le plus grand désir de gagner ma vie en ne la quittant pas, et de gagner aussi la sienne, car elle est bien fatiguée ; le médecin dit que ce n’est pas une maladie, que c’est de l’épuisement. Madame, si j’avais une machine à coudre, même la plus simple de toutes, il me semble que je pourrais travailler à la maison. J’ai quatorze ans et demi, bientôt quinze ; je suis moins pâle à présent, grâce à vous, ma chère protectrice ; mais nous sommes trop pauvres pour acheter autre chose que ce qu’il nous faut tous les jours, car maman a fait tout ce qu’elle a pu pour papa, et il est allé avec le bon Dieu tout doucement et sans manquer de rien. « Ma chère dame, je ne sais pas bien écrire une lettre ; vous m’excuserez. Je vais vous dire tout simplement ce que je pense. Si vous vouliez bien me donner une petite machine à coudre, une toute simple, je crois que maman pourrait avoir toujours son nécessaire ; il faut si peu pour vivre et je travaillerais tant ! « C’est une bien grande indiscrétion que je fais là ; mais quand j’avais neuf ans vous m’avez dit : « Marie, vous m’écrirez trois fois. » Eh bien, je vous écris parce que je suis malheureuse et que vous aimez les malheureux. « Adieu, Madame la marquise, je suis avec le plus profond respect. « Pauvre petite fille, s’écria le Général. Oui, oui, elle l’aura, sa machine à coudre ! Espérance, nous ferons cela à nous deux, et tu lui achèteras une silencieuse afin que sa pauvre mère n’ait pas la tête cassée par ce bruit insupportable. Je vais m’en occuper dès aujourd’hui. Oui, oui, le plus tôt sera le mieux. Ah çà, une machine à coudre, c’est fort bien, mais cela ne suffit pas ; il faut avoir quelque chose à coudre. Est-ce que nous ne pourrions pas trouver à cette enfant un peu d’ouvrage ? Elle m’intéresse vivement aussi, dit Pauline, et il me sera facile de lui donner du travail, puisqu’elle est habile et courageuse. Elle va devenir rentière, avec sa machine à coudre ! Ma fille, tu devrais lui dire de venir ici toutes les semaines, le lundi par exemple ; on lui donnerait à faire... je ne sais quoi, ce qu’on aurait dans le moment, sans trop la presser, pauvre petite ; et le lundi suivant elle rapporterait l’ouvrage qu’on lui paierait séance tenante. Ce serait pour elle un petit fond, qui lui vaudrait toujours mieux que la lingerie des magasins. J’y consens très volontiers, mon père ; aider la petite Marie, c’est ma joie, mon plaisir. dit Alice en battant des mains. Voilà déjà deux maisons qui la feront travailler tout l’hiver. » On se leva de table en parlant de Marie, avec un désir bien réel de lui être utile, et de seconder sa piété filiale. La marquise seule remarqua l’étrange expression du visage de Laurent. Il pensait certainement à l’humble enfant qu’il appelait son ange gardien, et se réjouissait à l’idée de la voir venir à l’hôtel tous les lundis pour rapporter l’ouvrage. Les cœurs charitables ont des tressaillements soudains, dont ne se doutent même pas ceux qui se détournent, de peur de voir souffrir. Espérance et Pauline trouvèrent, comme Alice, que la promenade projetée pouvait se remettre à un autre jour, et qu’il serait beaucoup plus agréable d’aller acheter une silencieuse, et de se rendre ensuite toutes les trois au logis de la jeune ouvrière pour lui dire : « Nous vous offrons un travail régulier qui vous sera payé chaque semaine. » C’était une si bonne nouvelle ! Et les bonnes nouvelles font tant de bien aux affligés ! Ainsi le sentait la marquise, depuis que son existence était remplie par l’éducation d’Alice, par les bonnes œuvres et par les relations de famille et d’amitié. Espérance était la première étonnée de la largeur de vie que lui laissait son imagination, désormais contenue et employée utilement. Sa tristesse, un peu sauvage, qui pesait sur les autres, avait fait place à cette gravité douce et habituelle qui sied à une veuve. Son penchant pour la solitude avait été réglé, combattu par la sagesse ; son père, son enfant, son entourage, tous s’en trouvaient bien, et la cause première de ces améliorations était la rencontre de la petite Marie. On monta en voiture et l’on alla s’amuser à faire du bien. La silencieuse ayant été achetée, on donna ordre de la porter aussitôt chez Mme Dubreuil, et l’on se dirigea vers la modeste demeure. Les deux femmes n’habitaient plus le rez-de-chaussée, attenant à la remise qui servait d’atelier à Dubreuil ; on s’était empressé de donner congé de ce logement, jugé trop grand et trop cher. On avait eu l’heureuse chance de trouver dans la même maison une chambre unique, mais spacieuse et bien éclairée, que l’on payait cent francs par an, et qui suffisait à tout. De la fenêtre en se penchant un peu, on apercevait l’atelier. C’était triste, mais on aimait cette tristesse, qui laissait plus présente la mémoire du pauvre menuisier. La marquise, précédant son amie et sa fille, monta cinq étages, et frappa doucement à la porte qui faisait face à l’escalier. Marie vint ouvrir, bien intimidée en voyant ces trois personnes. La mère se leva, salua ces dames et les fit asseoir, tout cela avec l’aisance respectueuse que donne toujours une certaine éducation, et avec cette assurance digne et calme que donne quelquefois le malheur. Ce logis était pauvre, mais non misérable. Or y voyait même trop de meubles, de sièges, de gravures encadrées. Dubreuil, au moment de son mariage, était à l’aise. La maladie seule avait usé ses ressources, tout en l’empêchant d’en créer de nouvelles. On n’aurait pu se défaire qu’à vil prix de ces objets, qui rappelaient un temps plus heureux, et c’était au milieu des souvenirs de ses premières joies que la veuve regrettait le passé et redoutait l’avenir. Espérance et Pauline étaient, comme doivent être les grandes dames, toujours simples et sans fierté. Elles savaient, quand elles le voulaient, ne point gêner les inférieurs. Deux minutes ne s’étaient pas écoulées que ces cinq personnes semblaient se connaître depuis longtemps. Tout en répondant aux questions pressées que lui adressait Alice, Marie regardait souvent la marquise, avec l’expression d’une confiance naïve et entière, fondée sur la bonté soutenue de sa protectrice. Espérance et la pauvre veuve parlaient ensemble du cher défunt. La femme du monde trouvait de bonnes paroles pour adoucir une plaie encore vive. Elle ne disait pas à cette infortunée qu’il valait bien mieux que son mari fût mort puisqu’il était toujours malade, qu’il ne pouvait plus travailler, et qu’il n’était pour elle qu’une charge. Non, elle savait trop que, dans toutes les conditions, le cœur a ses susceptibilités, et que le langage de la froide raison irrite ses blessures. Ses paroles étaient mesurées, et sa compassion ne l’était pas. Elle mêlait ses larmes à celles de la pauvre affligée ; c’est encore une manière de faire du bien. Pendant ce temps, Alice causait avec Marie. Rien de joli à voir comme Marie en deuil écoutant Alice, et recevant d’elle autant de joie que son cœur d’orpheline en pouvait recevoir. Pauline, qui aimait à observer, regardait la jeune ouvrière avec un intérêt marqué, et lui parlait de manière à l’encourager et à lui donner de l’espoir. Mère et fille se regardèrent avec étonnement. madame la marquise, vous avez été bien au-delà des désirs de Marie ! Nous n’aurions jamais osé espérer un tel bienfait. C’est mon père qui a voulu vous assurer le repos, Mme Dubreuil, et vous laisser jouir pleinement de la présence de Marie. Monsieur votre père est donc comme vous ? Oui, ma chère enfant ; mon père aime les bonnes ouvrières, et les filles toutes dévouées à leurs parents. Marie éclatait en exclamations et en remerciements. maman, nous n’allons pas nous quitter. Je travaillerai là, tout près de toi ; tu ne seras plus malheureuse. Que Dieu bénisse monsieur votre père et tous ceux que vous aimez, dit la veuve, et, jetant un regard sur la photographie de son mari, elle ajouta : Pauvre Dubreuil ! Pauline, l’heureux témoin de cette scène si douce à voir, se félicitait plus que jamais d’avoir entraîné son amie sur ses pas dans la voie de la charité. On demeura encore quelques instants ensemble, convenant des jours et des heures où la jeune ouvrière se présenterait rue de Varenne et rue de Grenelle, pour chercher de l’ouvrage. C’était tout un avenir qui se déroulait devant Marie. On allait se trouver tout d’abord à l’abri de cette pauvreté irritante qui use le physique et le moral. On s’occuperait premièrement de l’arriéré dont on ne parlait pas. On y mettrait du temps, plusieurs années peut-être ; mais enfin on verrait peu à peu se créer une situation meilleure. Ces dames auraient la bonté de parler à d’autres dames, et Marie Dubreuil deviendrait une ouvrière de confiance, connue dans un petit cercle du faubourg Saint-Germain. Ce serait assez pour assurer le bien-être. On se sépara, contents les uns des autres, et Marie dit à sa mère : « Maman, je trouve qu’on a tort de dire du mal des riches, et de vouloir les rendre pauvres. Vois comme ceux-là sont bons pour nous ? Beaucoup de riches, mon enfant, n’ont jamais vu de près la misère ; ils n’y croient pas, ou du moins n’en prennent nul souci. D’autre part, beaucoup de pauvres passent leur temps à envier les riches, cherchant à les imiter de loin dans des habitudes qui pour nous sont ruineuses, et ils arrivent à souffrir de tout, à maudire l’existence, à regarder la révolte comme le seul moyen d’améliorer tout ce qui va mal en ce monde. Est-ce que ce pourrait être un bon moyen ? Ma fille, notre vaisselle est en partie fêlée, écornée. Si nous cassions tout, en serions-nous plus avancées ? Eh bien, ce qui est vrai, dans notre petit ménage, est vrai aussi dans le grand ménage de tout le monde. Maman, si chacun faisait son devoir, il me semble que cela arrangerait tout ? Tu as raison, Marie ; mais c’est plus difficile à faire que le reste, à ce qu’il paraît. Je veux tâcher de faire le mien toute ma vie, dit la gentille ouvrière. Fais cela, ma fille, ce sera bien. » Marie, pleine de reconnaissance, installa sa belle machine à coudre dans l’embrasure de la fenêtre, et fit semblant de se mettre à l’ouvrage. « Vois donc, ma petite maman, comme je serai bien là ? Oui, mais il te faudrait quelques leçons pour te familiariser avec cette nouvelle manière. Je demanderai à Amanda de monter. » Amanda était aussi une ouvrière et habitait la même maison ; on se voyait sans intimité, parce que les idées étaient complètement opposées ; mais en cette circonstance, il fallait s’aider du voisinage, et Marie alla chez l’élégante et prétentieuse Amanda, pour lui demander de vouloir bien monter chez elle dans l’après-midi, si elle en avait le temps. Alice avait raconté de point en point à son grand-père tous les détails de la visite, et le bon général s’était réjoui du bonheur des deux femmes. Comme il avait entendu dire qu’on était convenu du lundi pour donner et rapporter l’ouvrage, il fit cette réflexion : « Mais nous ne sommes qu’à jeudi ; cette petite va perdre deux journées qu’elle pourrait employer utilement ? Envoyons-lui, par Laurent, un petit paquet, quelque chose de facile à coudre, parce qu’elle n’est pas habituée à sa machine. » Cela s’était fait ainsi, et Laurent avait reçu de son maître l’ordre d’aller rue du Bac, porter de l’ouvrage chez Mme Dubreuil. Comme on le pense, aucune commission ne pouvait lui causer plus de plaisir, et en même temps plus d’émotion. Il allait donc voir de près, et dans son véritable cadre, la chère enfant dont il conservait si religieusement la naïve supplique. C’était un événement dans sa vie intime. Il partit, monta les cinq étages, et frappa. Marie vint ouvrir, avec son regard candide, tout étonné de rencontrer Laurent qu’elle ne connaissait pas. Il portait une riche livrée ; son air aimable, sa taille haute et sa bonne tournure, lui donnaient un air sympathique. Laurent entra, salua poliment Mme Dubreuil, mais éprouva quelque difficulté à s’exprimer, tant ses souvenirs lui causaient d’émotion. Marie, qui était à cent lieues de se douter de cette émotion, lui dit tout simplement : « Vous êtes fatigué d’avoir monté si longtemps ? Laurent accepta une chaise et aperçut seulement alors une belle jeune fille assise devant une machine à coudre, dans l’embrasure de la fenêtre. Tout un édifice de cheveux, d’un noir d’ébène, couronnait son front hardi ; une robe à la dernière mode faisait valoir l’élégance de sa taille. À l’instant ses doigts cessèrent de travailler, et ses grands yeux jetèrent un regard assuré sur Laurent, à qui elle rendit à peine le salut qu’il lui adressa. « Je viens, dit-il enfin, de la part de Mme la marquise apporter de l’ouvrage à Mlle Marie. » Dès qu’il eut prononcé le nom de sa bienfaitrice, Marie se sentit à l’aise avec Laurent. Il est de la maison, pensa-t-elle ; il doit être bon comme les maîtres, puisqu’on dit : tel maître, tel valet. Toute à sa reconnaissance, elle dit avec beaucoup de bonhomie : qu’elle est donc généreuse, votre maîtresse ! c’est elle qui m’a donné cette machine à coudre, et je vais gagner ma vie auprès de maman. C’est vrai, mam’selle Marie, Mme la marquise est bien bonne. Délicate et compatissante, ajouta Mme Dubreuil. s’écria d’un ton aigre la belle Amanda. Moi, je n’ai jamais vu parmi eux que des égoïstes, des gens sans cœur, de vrais tyrans, qui abusent de l’ouvrier. Vous verrez, Marie, à mesure que vous grandirez ! Amanda, je sais que vous détestez les riches. Il faut pourtant bien qu’il y en ait, dit modestement Laurent. On ne peut pas empêcher ça. Allons, allons, dit Mme Dubreuil, toujours paisible et conciliante, tâchons de prendre le monde comme il est, puisque nous ne pouvons réformer que nous-mêmes. « On souffre réellement moins quand on consent à souffrir, tout en cherchant du soulagement. Confectionner des toilettes ravissantes, pour que d’autres femmes les portent, tandis que soi, on vit de privations, pouvant à peine suivre la mode ! Amanda, il y a encore de bons riches, allez ! Il n’y a qu’à voir nos maîtres, à Paris et en Bretagne ; ils font travailler tant qu’ils peuvent, et dame, ils paient bien et vite. » Tandis qu’on causait, le jeune garçon ne se lassait pas de regarder celle qu’il appelait toujours dans sa pensée la petite Marie. Par sa simplicité, encore un peu enfantine, elle faisait contraste avec la coquette et irritable Amanda. Son cœur, à elle, semblait fermé pour toujours à tout sentiment mauvais ou vulgaire. Elle croyait par expérience à la bonté, à la compassion, au secours généreux du riche, qui se regarde comme intermédiaire entre la Providence et le pauvre. « Je m’oublie, et mon ouvrage ne se fait pas. Allez, allez travailler, jeune homme ; c’est un honneur de servir des maîtres comme les vôtres. « Bien des remerciements à madame la marquise. Nous voilà gens de revue, puisque ma fille va travailler pour l’hôtel. Ça fera des allées et venues de temps en temps. Faut l’espérer », dit Laurent à demi-voix, et saluant Marie et Amanda, il redescendit les cinq étages. Rentré chez ses maîtres, il se sentit plus d’ardeur que jamais au travail, tant la vue de l’ange du foyer avait fait sur lui une douce et salutaire impression. Au dîner, il entendit parler de la visite qu’on avait faite aux Dubreuil, de la physionomie respectable de la mère, du charme naïf de l’enfant. « À la bonne heure, répondait le général en se frottant les mains, voilà des enveloppes bien placées. Les deux premières t’ont procuré, ma fille, bien des jouissances ; nous verrons ce que t’apportera la troisième ? La troisième se fera sans doute beaucoup attendre, mon père. Depuis cinq ans, elle ne m’a jamais rien demandé, et s’est montrée pleine de gratitude du peu que je remettais de temps à autre aux sœurs, pour son père malade. Enfin, je veux croire que la troisième te donnera autant de bonheur que les deux autres. J’en connais une qui n’a pas fait si bien son chemin, hélas ! Alice regarda sa mère qui souriait finement. Arrive tout-à-coup, fort empressée, fort essoufflée, la fameuse Rosella, de plus en plus agitée. Son activité nerveuse était devenue une fièvre, ou plutôt une manie. Il fallait absolument qu’elle se dépensât en paroles, en démarches, en invitations, en réceptions, en veilles incessantes. Le petit corps infatigable, qu’elle avait à son service, la secondait assez bien et participait lui-même à l’agitation de la tête, car il ne pouvait rester en place. Il était d’ailleurs si petit, si sec, si voûté, que les fraîches et séduisantes toilettes dont on le couvrait semblaient être à l’essai, sur un mannequin usé et disloqué. Laurent, pour ne pas s’exposer à manquer de respect à la vicomtesse, ce qui eût vivement mécontenté les maîtres, évitait de la regarder en face, et se permettait à peine le profil, mais il se dédommageait à l’office, car il faut avouer qu’on y riait de bon cœur quand on passait en revue les coiffures excentriques, et le teint frais et vermeil de cette femme qui, par une vanité puérile préférait le ridicule à la gravité. Ce soir-là, elle était d’un entrain sans précédent. Elle commença par jeter un regard de connivence au maître de la maison qui la saluait d’un air attrapé, car il ne pouvait s’accoutumer à subir les conséquences de l’enveloppe fourvoyée. Rosella, s’approchant, lui glissa dans l’oreille un mot pour lui seul : « Laissez-moi faire, je réponds du succès. » Le pauvre général demeura coi, s’attendant à quelque énormité, et but du vin de Malaga pour se donner des forces. « Belle marquise, il est inutile de lutter plus longtemps contre moi, c’est assez faire la philosophe ; il vous faut sacrifier aux grâces. Voyons, madame la vicomtesse, quelle est la nouvelle proposition que vous voulez me faire ? Il ne s’agit point d’une proposition, mais d’un enlèvement. Le papa est mon allié, de par un traité en forme, que j’ai entre les mains, depuis cinq ans ; c’est pour éviter tout conflit que j’en rappelle la date. Voici en deux mots, ma chère Espérance, de quoi il s’agit : il faut, mais il faut absolument, que je vous présente aux amis étrangers dont je vous parle depuis si longtemps. Aucune visite préalable et solennelle n’est nécessaire. On donne, aujourd’hui même, un bal costumé ravissant ! je vous en prie, madame, trêve de plaisanteries ! dites-moi tout simplement, avec votre plus joli sourire : Rosella, je suis des vôtres. Je vous en prie, madame, n’insistez pas ; vous connaissez trop mes idées, mes intentions, la position que je me suis faite depuis mon veuvage. C’est précisément cette position qu’il faut changer. Ma chère, ne me donnez pas d’excuses, je n’en accepterai pas. Je sais fort bien ce que vous pensez des costumes riches et dispendieux. Vous trouvez que c’est de l’argent perdu ? Eh bien, rassurez-vous, belle dame ; j’ai, à moi, deux costumes délicieux qui n’ont encore paru dans aucun salon ; je vous prête le plus élégant des deux, trop heureuse, ma chère, de vous faire valoir, ainsi vous voyez... » Le général fort en peine, et voulant pourtant tenir son sérieux, but un second verre de vin de Malaga ; mais comme la vicomtesse l’ennuyait plus que de coutume, il recourut à l’innocent moyen de défense qui lui réussissait quelquefois, et s’écria : Bonum vinum lœtificat cor hominis. Rosella se boucha les oreilles en faisant quelques minauderies. « Encore cet affreux latin ; je n’y comprends rien. C’est pourtant bien facile à traduire. Il ne manquerait plus que cela ! Parlez français, je vous en prie. Je disais donc, ma très chère, que je vous prête un costume splendide ! Votre Elvire, qui ne manque ni de goût, ni d’adresse, a quatre heures devant elle pour corriger ce qui pourrait ne pas s’adapter parfaitement à votre taille ; et nous arrivons à minuit, vous en Napolitaine, et moi en Albanaise ! » Laurent, qui servait, laissa tomber du vin sur la nappe ; mais son maître excusa sa maladresse, car il comprenait qu’on se troublât. Lui-même ne savait plus trop ce qu’il faisait, depuis que la terrible vision de l’Albanaise s’était dressée levant lui, Quant à Alice, mise à une trop rude épreuve, elle disparut sous la table, cherchant une bague qui venait de tomber de son doigt, avec un remarquable à-propos. La marquise seule tenait tête à l’Albanaise. Elle exposa, avec la plus grande politesse, les motifs bien arrêtés de son refus et se montra très positive. Général, mon allié, unissons nos efforts, nous partagerons les honneurs du triomphe. Je sais, Madame, que la société brillante où vous voulez, depuis longtemps, présenter ma fille est une société pleine de charmes ; vous m’en avez souvent chanté Mirabilia ! Moi, je n’ai rien chanté du tout ! Et certes, je n’aurais pas commencé ma chanson par ce vilain mot-là ! Encore une fois, général, unissons nos efforts pour vaincre la résistance de cette petite femme. Madame, s’il faut vous l’avouer, ma fille étant en âge de se conduire elle-même, et de prendre ses distractions et ses plaisirs ad libitum, je ne me reconnais pas le droit de lui faire la guerre à ce propos. Alors, c’est à moi que vous la faites ? Qu’est-ce que c’est que cela encore ? C’est le premier coup de canon. Général, vous plaisantez, mais moi, je parle sérieusement. Mais c’est fort mal ; vous poussez votre fille au marasme ; il vous plairait qu’elle fût toujours seule ?... Je connais, tout comme vous, ce mot de l’Écriture : Vœ Soli ! Je n’ai jamais trouvé ce mot-là dans l’Écriture ; et d’ailleurs, je l’aurais passé ; je n’aime pas le latin. Notre jolie marquise ne saurait être insensible à ce qui doit doubler ses charmes. Je vous dirai, ma belle, que, ne doutant pas du succès de ma démarche, je me suis fait suivre par les costumes en question, pensant, ma chère, que nous nous habillerions ensemble, ce qui nous amuserait beaucoup, et que nous donnerions au général, alors mon allié, la jouissance de regarder tout à son aise l’Albanaise et la Napolitaine. Eh bien, voilà encore Alice sous la table ? Ma bague est retombée, madame ; et cette fois-ci, je ne la retrouve plus. » On passa enfin au salon, et la vicomtesse, toute frétillante, dit d’un ton dégagé : « Puisque nous sommes en famille, permettez-moi de vous montrer mon costume, et le vôtre, marquise ? » Elle s’agita d’abord sur place, puis au dehors, et rentra au salon, suivie de Laurent qui apportait, avec un sang-froid très méritoire, deux énormes cartons que la vicomtesse avait fait déposer par son domestique dans l’antichambre. Alors on exhiba les séduisantes parures des doux climats, les riches couleurs, les perles, les colliers, les bracelets ; le tout fut trouvé d’une admirable fraîcheur et d’un goût très fin. Mais alors commença vraiment la petite guerre entre tout ce monde. L’allié, ayant fait volte-face, on se battit deux heures entières. Espérance, toujours gracieuse, se servait d’armes courtoises. Le général se battait en latin. À chaque instant quelque nouvelle bombe tombait dans le camp ennemi, réduit aux dernières extrémités. Rosella pourtant, loin de sonner la retraite, se fâcha autant que le permettait la politesse, et continua l’attaque. D’abord elle éclata en véhéments discours, puis elle entreprit de gronder le général, et pour cela vint prendre place à côté de lui sur une causeuse, où il s’était retiré comme Achille sous sa tente. « Comment, dit-elle, vous soutenez la marquise dans ses goûts de retraite et d’occupations vulgaires ? Est-ce donc là, ajouta-t-elle en baissant la voix, est-ce donc là ce que me promettait la lettre si intime que vous m’avez écrite, il y a cinq ans ? » En entendant parler de cette lettre, le général crut voir s’approcher de lui une main traîtresse, armée d’un poignard. « Vous semblez avoir oublié ce qui s’est passé à cette époque ? moi, j’ai toujours présente à l’esprit cette lettre, par laquelle vous m’avez positivement confié Espérance. Je vous dirai même que, prévoyant de votre part la possibilité d’une résistance, je l’ai apportée, cette lettre qui me donne une mission honorable à tous égards ; mission que je crois avoir remplie de mon mieux, car votre fille est en bonne voie, grâce à mes conseils ; mais il faut que je la présente ! C’est la fréquentation de ce monde brillant, animé, qui lui rendra un peu de coquetterie, ce qui lui manque enfin pour être... Tenez, la voilà, cette lettre ; reconnaissez-vous l’enveloppe ? » Le général crut sentir la pointe acérée du poignard. Il s’affaissa sur lui-même, les bras croisés, la tête basse ; toute l’apparence d’un coupable devant une pièce de conviction qui le charge d’un crime. L’Albanaise dit avec un geste superbe : Il lut le malheureux ; et pendant qu’il lisait, l’enveloppe satinée tomba comme honteuse, et cherchant l’obscurité. Alice se hâta de la ramasser. Comme elle était depuis longtemps dans le secret, elle plaignait très sincèrement la blanche enveloppe, surtout en comparant son sort à celui de ses heureuses compagnes. Alice avait toujours l’intention d’être polie ; mais quand elle se trouvait assister à quelques scènes bouffonnes, il lui était difficile de réprimer un sourire. Cette fois encore, elle tomba dans ce péché capital, et l’Albanaise lui lança, de ses petits yeux, un regard perçant qui ne dissimulait nullement l’antipathie, déjà ancienne, qu’elle avait conçue pour la fille de la marquise. Cependant, il fallait cesser les hostilités, et songer à se parer pour le bal costumé dont on pensait faire l’ornement. Rosella, sans paraître se soucier de la pose découragée de son ex-allié, se leva tout à coup et, d’une allure presque juvénile, se dirigea vers la marquise. « Espérance, vous avez pour ce soir l’honneur du combat ; mais je prendrai ma revanche. Restez, belle dame, restez française et solitaire, puisque cela vous agrée ; mais permettez que je monte à votre appartement, et que j’y trouve l’aide de votre femme de chambre ? » On se prêta de la meilleure grâce du monde à cette petite comédie, faisant suite à tant d’autres. Elvire fut mise à la disposition de la dame, et celle-ci, quand fut achevée l’œuvre de sa parure, descendit avec empressement pour mettre sous les yeux de l’ennemi les charmes de l’Albanaise. « Me voici, dit-elle en minaudant, me voici, général ; je suis magnanime et veux bien oublier ma querelle. Je vous suis reconnaissant, Madame, et mets aux pieds de l’Albanaise mes respectueux hommages. » Rosella se tournait et se retournait avec un contentement visible. dit-elle comme une enfant, je vais donc bien m’amuser ! Chère Espérance, vous ne savez pas ce que vous refusez. Il y aura quantité de costumes, presque aussi ravissants que le mien ! Est-ce que tout le monde sera costumé ? c’est une condition sine qua non ? La figure de l’Albanaise s’allongea d’un centimètre ; mais se laissant distraire par les grâces de sa personne, elle reprit : « La maîtresse de maison est une femme charmante, délicieuse ! Nous avons fait nos études ensemble. Elle est encore fort jolie femme. Elle a beaucoup d’esprit et une santé de fer. Mens sana in corpore sano . Je vous demande pardon, ceci est tiré de la dixième satire de Juvénal. Cicéron, Virgile, Horace, Juvénal, c’est toujours... Général, je vous en supplie !Votre latin me porte sur les nerfs ! Je vous disais donc que mon amie est une femme délicieuse ! Des yeux bleus et des cheveux noirs, c’est une rareté. Je suis intimement liée avec elle. Enfin, c’est votre Alter Ego ? » Rosella finit par être déconcertée devant tant de latin à la fois. Elle trouva qu’il était tard, et comme on entendait ses chevaux piaffer dans la cour, elle prit congé de l’ennemi, jeta un regard de regret sur la marquise et fit exprès de ne pas dire bonsoir à Alice. On s’égaya un moment sur le comique de la situation et chacun se retira. Alors se fit le silence dans la vaste demeure. Laurent remonta dans sa chambre, où se détournant sans peine des scènes ridicules auxquelles il avait assisté, il retourna au cinquième étage de la rue du Bac, et revit en lui-même cette femme respectable et cette candide enfant qui allaient désormais occuper une place dans sa vie. La chambre unique, où se passaient tous les petits événements de ces deux existences, lui était présente ; il voyait la silencieuse, don généreux de ses maîtres ; il faisait disparaître la belle et coquette Amanda qui n’avait ni sur le front, ni dans le regard, cette pudeur de l’âme, très supérieure à la beauté. Il mettait à sa place celle qu’il appelait encore en sa pensée la petite Marie, bien qu’elle eût presque la taille d’une femme. Marie était pour lui le type de la vertu simple et gracieuse. Et pourtant comme elle plaisait aux yeux par l’ordre, l’arrangement, le bon goût de sa toilette si simple ! Elle n’avait d’élégant que sa riche chevelure, et encore sa coiffure était modeste avant tout, et n’attirait pas les regards, comme celle d’Amanda, par une hauteur excentrique, et un désordre artistique d’un goût douteux. Laurent se rappelait l’entretien de ces femmes, l’extrême douceur de Mme Dubreuil, le bon jugement de Marie encore si jeune ; les amers murmures d’Amanda. Il se disait : La petite Marie ne sera jamais aussi belle que cette demoiselle-là ; mais je l’aimerai bien mieux, moi ! Ces pensées le ramenaient tout naturellement à la lettre de l’enfant pâle, ce talisman secret, qui laissait vivre en lui le souvenir d’une grande faute et d’un vrai repentir. Puis il retournait en Bretagne et revoyait sa mère, dont la santé s’était rétablie dès qu’elle n’avait plus eu d’inquiétudes pour ses filles. Il pensait que, à cette heure avancée, qui était le soir pour Paris et la nuit pour la campagne, toute sa famille dormait profondément, que dans quelques heures on se lèverait pour se mettre au travail, de bonne humeur, avec plaisir, car la situation n’avait plus rien de tendu. Au contraire, les gages de Laurent avaient depuis longtemps achevé de satisfaire les créanciers. De plus, on avait réparé la chaumière ; on s’y trouvait très bien installé, selon le mode assez primitif du pays. Les deux grandes filles commençaient à gagner un peu d’argent, ce qui amenait de l’aisance au foyer. Avec cet argent, et les dernières épargnes de Laurent, exempté du service miliaire comme unique soutien d’une veuve, on avait acheté au printemps une petite vache bretonne, que Joséphine menait tous les jours manger de l’herbe le long des chemins, et qu’elle embrassait sur le nez. Tout avait donc sensiblement progressé depuis cinq ans. Le travail et l’ordre avaient donné le nécessaire ; la générosité des maîtres avait ajouté au nécessaire un peu de ce bien-être, relatif, qui suffit aux paysans vraiment simples et étrangers au luxe des villes. Un cadeau de la marquise tombait parfois comme une bénédiction dans ce petit intérieur ; elle ne donnait que des choses utiles, et qui ne pouvaient créer sous le chaume des besoins nouveaux. Un soir, pendant son dernier séjour à Kerniou, elle avait eu la bonne pensée d’aller, en se promenant avec Alice, boire du lait de la vache bretonne. Joséphine, très flattée dans son amour-propre, s’était dit que, apparemment, le lait de Mignonne était meilleur que tout autre ; mais la mère avait compris la délicate bonté de la Châtelaine quand Joséphine s’était écriée, en lui apportant une pièce d’or : « Maman, Mme la marquise m’a dit qu’elle n’avait jamais bu de lait avec autant de plaisir que celui-là. Voilà ce que j’ai trouvé sous sa tasse ; faut-il que notre lait soit bon ! Non, Fifine, avait répondu la Benoît, ceci n’est pas le payement de notre lait, qui n’est pas meilleur qu’un autre, c’est un beau cadeau de Madame. Quand les riches sont bons, vois-tu, ils se plaisent à nous faire du bien. » Dans ces douces pensées le sommeil trouva le paysan breton qui, à travers les dangers de la grande ville, et malgré son premier entraînement avait su rester vraiment chrétien, vraiment breton. La suprême consolation des vieillards, c’est de voir grandir les enfants. Le général se complaisait à voir grandir sa petite-fille, à surprendre sur son front cette nuance, à peine sensible, qui est le passage de l’enfance à l’adolescence. Tandis qu’Espérance avait gagné, par l’esprit de devoir et par la charité, un calme d’imagination dont sa nature rêveuse semblait incapable, Alice formée par la tendresse intelligente de sa mère était devenue une jeune fille, non seulement brillante, mais instruite ; ce qui est, de notre temps, beaucoup plus rare. Trop supérieure pour se laisser surprendre par la vanité que le talent inspire aux esprits vulgaires, elle cultivait soigneusement les dons de Dieu, et la richesse de son organisation n’empêchait pas l’épanouissement de cette fleur de jeunesse qui n’a qu’une saison : le printemps. Le général se bornait à se frotter les mains quand la jeune fille se mêlait aux réunions de parents ou d’amis, parée de sa fraîcheur, que rehaussait une élégance ennemie de toute excentricité. Dans ces occasions, l’aïeul souriait à l’enfant, avec une tendresse enjouée. À toi le jeune âge, à moi le grand âge ; je sais bien lequel des deux vaut le mieux, mais je ne veux pas le dire. » Ainsi passait le temps et, comme à l’ordinaire, chacun tout en disant qu’il passait vite, aurait voulu hâter sa course. La petite-fille avait autrefois désiré des robes longues ; la mère avait souhaité qu’Alice fût en âge de la comprendre ; le grand-père se surprenait, sautant à pieds joints, sur les mois et les ans, et mariant sa petite-fille. Mais le temps est sourd heureusement, il n’entend pas nos folles et contradictoires excitations, et il marche du même pas entre nos espérances et nos regrets. C’est pourquoi Alice n’avait que seize ans. Un matin, en longeant le corridor du premier étage, elle se trouva en face de Marie Dubreuil. Les deux jeunes filles étaient depuis trois ans habituées à ces rencontres. Elles suivaient chacune leur voie comme deux lignes parallèles qui se prolongent et ne se touchent pas. Il n’y avait point de familiarité entre elles ; la distance se maintenait tout naturellement sans que l’une y vît un motif d’injuste arrogance, ni l’autre une source d’humiliation. Marie devenue grande avait cette beauté timide de fleur de serre, qui s’est épanouie sans soleil. Demeurée pâle, mais non de cette pâleur maladive qui dans son enfance attestait les privations, elle avait simplement ce teint sans animation des filles de Paris qui travaillent avec plus d’énergie et d’activité que de force. Elle portait ordinairement le lundi, jour où elle s’habillait pour aller rendre son ouvrage et en chercher d’autre, une robe de laine brune, bien faite ; un col bien blanc, un petit manteau noir et un joli bonnet de mousseline. Ainsi parée, l’ouvrière marchant posément et modestement commandait le respect et l’obtenait de tous. Nul ne la confondait avec ces filles étourdies dont est pleine la grande ville. Elle était si calme et si digne que Laurent, qui lui ouvrait la porte tous les huit jours, n’avait pas encore osé prendre avec elle ces allures aisées que l’habitude de se voir aurait peut-être autorisées. Lui si fort, si grand, si hardi dans le danger, il se sentait timide devant cette fille, enfant d’ouvrier comme lui. Ce matin-là, Marie, toujours exacte, se présenta rapportant du linge de table, qu’elle avait ourlé, et marqué ! Je vous remercie, Mademoiselle, maman ne va pas trop mal quand elle ne se fatigue pas mais dès qu’elle s’applique à n’importe quoi, elle n’en peut plus. Je pense que cela vient de ce qu’elle a eu trop de peine quand papa était malade et que moi j’étais petite. Elle a tant travaillé, tant passé de nuits ! C’est vous qui travaillez pour elle, maintenant ? mademoiselle, il est bien temps qu’elle se repose. À quoi donc lui servirait d’avoir une fille ? Depuis quelques semaines, je vous trouve l’air triste. On ne voit pas le soleil aujourd’hui, ça ne m’égaye pas. Allons, il faut espérer qu’on le verra demain. Tenez, c’est moi qui vais vous donner de l’ouvrage ; ma mère est sortie et la femme de chambre est allée faire une commission. » Alice remplit fort sérieusement son rôle improvisé de maîtresse de maison, et donna à Marie beaucoup d’ouvrage ; lui faisant remarquer ce qui était pressé et ce qui ne l’était pas ; car elle avait appris de la marquise qu’il ne faut jamais presser inutilement une pauvre ouvrière, que son capital est sa santé, et qu’en la portant à veiller pour ne pas perdre une pratique, on détruit peu à peu cette santé si précieuse, que rien au monde ne rétablira. Marie était partie toute contente, non seulement d’emporter du linge à confectionner, mais aussi des bons procédés dont on usait toujours envers elle. De la rue de Varenne, Marie se rendit rue de Grenelle, chez l’amie intime de la marquise. Pauline et sa mère lui parlaient de même sans hauteur, la faisaient souvent travailler et la payaient très exactement ; ne cherchant pas surtout à lui faire réduire les prix courants, sous prétexte qu’elle était pauvre. La jeune ouvrière rentra dans son unique chambre, le cœur plein de reconnaissance pour ses bienfaitrices. Cependant Alice dit le soir à sa mère : « J’ai encore trouvé aujourd’hui que Marie avait l’air triste. que peut-elle avoir, cette bonne petite ? Il faut tâcher de le savoir. Peut-être y aurait-il moyen de lui ôter sa tristesse, car c’est un des privilèges de notre position, ma fille. » Quand vint le lundi suivant, l’ouvrière, sur l’ordre de la marquise, fut introduite par Laurent dans le boudoir havane et bleu. Là, elle fut interrogée, et avec une bonté parfaite. Cependant, aucune réponse positive ne sortit de ses lèvres ; elle se tint dans les généralités, assurant qu’elle n’avait pas lieu de se plaindre et qu’elle ne se plaignait pas. « Marie, Marie, il y a quelque chose que vous ne voulez pas me dire. on a des choses qui vous font de la peine, on ne peut pas toujours faire ce qu’il faudrait ; ça vous donne des idées tristes, et puis ça s’en va. Non, Marie, cela ne s’en va pas. Eh bien, puisque vous ne me parlez pas, vous m’écrirez. Oh oui, Madame, je la garde bien précieusement. Ne la gardez pas plus longtemps, envoyez-la-moi, et dites-moi votre pensée entière ; je le veux, mais je le veux absolument : sinon, je me fâcherai. Oh Madame, c’est ça qui serait un malheur, répondit l’enfant en souriant, car elle ne croyait pas que cela pût arriver. Allons, promettez-moi que vous m’écrirez ; je vous promets de vous répondre. » Marie hésita, et finit par s’engager à obéir. Elle retira de cette visite, d’abord la joie d’avoir vu sa protectrice dans l’intimité du boudoir havane, ensuite un petit présent : Alice lui avait donné, pour lire le Dimanche, un livre destiné à former de plus en plus son cœur et son jugement : ce joli livre était intitulé : Le pain quotidien. Rentrée au logis, Marie dit à sa mère : « Maman, Mme la marquise veut que je lui écrive une troisième fois, en me servant de ma dernière enveloppe, et que je lui dise ce qui me fait de la peine en ce moment. qu’elle est donc bonne, cette dame-la ! Elle dit que si je ne le fais pas, elle se fâchera. Est-ce qu’on peut se fâcher contre toi ? C’est égal, il faut lui obéir. J’ai peur que ce ne soit une indiscrétion après tout ce qu’elle a fait pour moi. Aller à présent lui parler d’une autre ? Ma bonne amie, devant une grande dame si charitable, il n’y a plus d’indiscrétion. C’est encore le bon Dieu qui conduit tout ça, vois-tu ? Tu en as fait assez, ma pauvre enfant ! quand je pense que tu as sacrifié toutes tes épargnes ! quand on a été aidée soi-même, on doit aider les autres en se gênant dans l’occasion. Mais il n’en est pas moins vrai que te voir devenue si pauvre est un chagrin pour moi. Par ton travail, depuis trois ans et demi, tu étais venue à bout, mon enfant, de nous faire vivre toutes deux... puisque je ne suis plus bonne à rien... Et même de m’acheter de bon vin fortifiant qui coûte bien cher ! Non, il ne coûte pas cher du tout. Tu avais payé toutes les petites dettes que j’avais été obligée de faire, malgré moi, dans le quartier, quand ton père était si malade. Enfin, tu avais amassé, à grand-peine, une petite somme destinée à la parure blanche que tu désires pour entrer dans la confrérie de la Sainte-Vierge, à Saint Thomas-d’Aquin, et voilà que tu as sacrifié ton argent à cette misérable fille. Ne l’appelle plus comme ça ; c’était bon quand elle faisait la dame ; mais aujourd’hui elle est si malheureuse ! Elle a fait son malheur elle-même. Je le sais bien ; mais à présent, il ne faut plus lui en vouloir ; elle n’a personne pour l’aimer ! C’est de chagrin qu’il est mort, le malheureux ! Elle l’a quitté, elle l’a renié parce qu’il n’était qu’un pauvre manœuvre ! C’est pourtant du travail de ses mains calleuses qu’elle a été nourrie ! sa beauté, hardie, échevelée, l’a perdue ; l’orgueil lui a tourné la tête. Il lui a fallu des toilettes comme celles des dames, des bijoux, des dentelles ; l’aiguille ne donne à une honnête fille que du pain. Elle perdait son temps et son courage à lire des romans, des feuilletons ; elle avait pris en haine son travail ; elle maudissait les riches et la société. elle en a eu, des bijoux, des dentelles, des robes de soie, à traîne ! C’est alors, mon enfant, que je t’ai défendu de lui parler, même de la regarder dans la rue. Mais depuis, tu m’as permis de l’aimer, quand elle est devenue si malade, qu’elle était toute seule dans sa chambre, sans pain, sans feu, sans lumière, enfin, on l’a portée à l’hôpital, il fallait bien ! Tiens, chère maman, la dernière fois que j’ai été la voir dans cette triste salle, d’où elle ne sortira plus, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer ! Amanda n’est plus belle, je t’assure, on ne dirait jamais qu’elle l’a été. Elle a les joues creuses, les yeux morts ; elle tousse jour et nuit, sa poitrine est en feu. Personne ne va la voir, il n’y a absolument que moi qui m’occupe d’elle et qui lui apporte quelques adoucissements. Tu t’es ruinée pour elle, ma pauvre petite ! Il ne faut pas te faire du chagrin pour ça : si tu savais comme elle était contente quand je lui apportais quelque chose et quand je lui laissais un peu d’argent. Elle me disait avec des larmes dans la voix : « Marie, vous êtes la seule amie qui me reste en ce monde ! » Tu vois maman que j’ai bien fait de me rapprocher d’elle ? Oui, tu as bien fait, continue jusqu’à la fin. Dis-lui que le bon Dieu ne fait pas semblant de nous aimer, Lui ! qu’il nous aime vraiment et nous pardonne toujours ? Qui donc pourrait douter de tes paroles ? c’est fini, maman ; je n’ai plus d’épargnes ; je ne puis plus rien lui donner. C’est là ce qui me rend triste. elle irait la voir à l’hôpital, bien sûr, et elle adoucirait bien mieux que moi les derniers temps de sa vie. L’heureuse mère de Marie regardait avec amour sa belle et innocente enfant, et remerciait le ciel de lui avoir gardé pour son veuvage un pareil trésor. Marie ouvrit sa petite caisse, et en tira le carton qui renfermait sa dernière enveloppe. « Vois, mère, comme elle est d’un beau blanc, grâce au linge passé au bleu dont elle est entourée ? Qu’elle est donc jolie, mon enveloppe ! Quand on pense que j’avais neuf ans lorsque la marquise me l’a donnée ! » La jeune ouvrière s’installa devant sa table et laissa courir sa plume. Quand elle eut terminé sa lettre elle dit : Maman, veux-tu que je te lise ?... C’est bien, dit la mère, après avoir écouté la lecture, tu as parlé à cœur ouvert ; il ne peut en arriver que du bien. Maman, je n’oserai jamais porter ma lettre au concierge de l’hôtel ; j’ai peur qu’il ne trouve cela drôle. Lorsque la lettre de Marie Dubreuil parvint à destination, la marquise travaillait à l’aiguille entre son père et Alice, qui peignait à l’aquarelle. « Maman, s’écria la jeune fille, voilà votre troisième enveloppe. » La mère parcourut d’abord des yeux la missive, car elle n’aurait pas voulu trahir le secret de l’ouvrière, s’il eût eu un caractère personnel ; mais bientôt elle voulut lire à haute voix, afin de faire aimer Marie davantage. « Vous m’avez dit que vous vous fâcheriez si je ne vous avouais pas tout ! Si je n’ai pas osé vous parler plus tôt de ma peine, c’est parce que je trouvais que c’était vraiment abuser de votre bonté. Voilà ce qui m’attriste et me tourmente. « Il y a une ouvrière que je connais depuis l’enfance, qui a trois ans de plus que moi, et qui est devenue bien malheureuse. Ma pauvre amie ne s’était pas bien conduite ; mais cela vient de ce qu’elle n’avait pas, comme moi, une bonne mère pour la préserver de tout ce qui est mal. Elle a fini par tomber malade, très malade. C’est la poitrine ; et les médecins disent qu’elle ne peut pas guérir. Madame, elle est bien à plaindre ! Il n’y a que moi qui aille la voir à l’hôpital ; toutes les autres personnes, qui avaient tant l’air de l’aimer, l’ont abandonnée. « Quand elle était dans sa chambre, toute seule et sans provisions, je lui portais ce que je pouvais. Depuis qu’elle était à l’hôpital, je lui donnais toutes les semaines deux oranges et je lui laissais quelques sous ; ça lui faisait bien plaisir. Elle avait la consolation de se dire : « On m’aime donc puisqu’on se gêne pour moi ! c’est tout fini, je n’ai plus rien dans ma tirelire ; c’est là que je mets mes épargnes. « Et voilà ce qui me rend triste. J’irai tout de même la voir ; mais elle se dira : « Marie ne m’aime donc plus tant ? » « Tout cela me donne envie de pleurer, Madame ; comme elle va mourir, je ne voudrais pas lui faire de la peine, et je lui en ferai sans le vouloir. « Voilà que je vous ai tout dit. Si c’est une indiscrétion, ce n’est pas ma faute ; je n’ai fait qu’obéir. « Voilà donc, dit Espérance, voilà où sont allées ses petites économies. Elle avait amassé, à force de temps et d’ordre, une somme destinée à s’acheter une robe blanche et un voile pour entrer dans la confrérie de la Sainte-Vierge, et elle n’y est pas entrée ; en voilà la raison. Et pourtant, je l’ai su par sa mère, c’était l’objet de tous ses vœux. Elle se tenait humblement dans un coin de l’église, regardant de loin l’autel tout en feux, suivant des yeux la procession dont elle ne pouvait faire partie, n’ayant point le costume d’usage ! Elle l’aura ; je veux le lui donner, tout en secourant son amie. C’est une admirable enfant, dit le général. Combien, à son âge et dans sa situation, feraient juste assez pour leur mère, et consacreraient la plus grande partie de leur gain, non certes à un voile de vierge, mais à ces toilettes exagérées qui attirent le regard des passants ? Il n’y a pas beaucoup d’ouvrières plus jolies que Marie Dubreuil, et de plus sages il n’y en a point. La marquise, dans ses élans de bonté, aimait à ne pas faire attendre. « Mon enfant, dit-elle à Alice, je veux que Marie ait le temps de faire sa robe avant le 2 février, c’est-à-dire dans cinq jours. Je vais donc aller tout de suite au petit Saint-Thomas ; on doit y trouver tout ce qui composera la toilette blanche de cette bonne fille. Maman, je voudrais aller avec vous ; c’est si amusant de faire plaisir. Oui, c’est amusant, dit le grand-père, et c’est faute de le savoir que tant de gens riches s’ennuient. Moi, je veux aussi faire mon cadeau à notre ouvrière. Je veux lui donner un livre de cantiques comme le tien, Alice, plus simplement relié parce qu’il faut laisser toute chose à sa place, mais portant ses initiales. On fit exactement tout ce qu’on avait dit. Une heure après, on apportait à l’hôtel un grand carton blanc. Espérance, pendant que sa fille regardait avec intérêt les différents objets qui composaient la modeste parure, monta chez elle, s’assit devant son bureau, et se mit à écrire à sa protégée. Ayant retrouvé, par hasard, peu de jours auparavant, la dernière des enveloppes satinées qui avait été oubliée dans un coin d’un tiroir, elle s’en servit par délicatesse de cœur. Cette enveloppe était loin d’égaler en fraîcheur celles que Marie avait eues en sa possession ; le temps l’avait jaunie ; mais c’était par là même un souvenir de l’heure, déjà éloignée, où elle avait rencontré l’enfant pâle. Quand la marquise eut enfermé le billet dans l’enveloppe, elle y mit son cachet, sachant bien qu’elle ferait ainsi plus de plaisir encore à la jeune fille, qui garderait précieusement cette enveloppe jaunie. Elle redescendit ensuite au salon et sonna Laurent, pour l’envoyer faire cette commission qui assurément devait être de son goût. Le jeune valet de chambre (car les années et sa bonne conduite l’avaient fait monter en grade) prit le carton et fit aussitôt un énorme entrechat. Un petit tabouret en était cause, et plus encore le trouble aimable qui venait de s’emparer de son esprit. La maîtresse de maison lui fit grâce de toute autre réponse : celle-là était si bonne ! Il partit, franchit en cinq minutes la distance, et monta au galop les cinq étages. Il frappa à la porte de la mansarde. Marie vint ouvrir, toujours bien modeste, mais bien contente aussi, c’était visible. voilà donc monsieur Laurent qui vient nous voir ? » s’écria la mère, d’un ton réjoui. Le garçon se rengorgea ; il était clair que sa présence faisait plaisir. La mère fit asseoir Laurent tout près d’elle, et lui mit finement le jour dans les yeux afin de le mieux voir, car elle s’intéressait à lui. Cet intérêt pour la jeunesse est naturel aux mères dont les filles grandissent. Il était large d’épaules, haut de taille, et avait une excellente physionomie. Ce qui la frappait surtout, c’était la gaucherie qui s’était emparée subitement du brave garçon. Il tenait d’une main sa casquette, de l’autre le carton, et semblait ne devoir jamais lâcher ni l’un, ni l’autre. Puis il répétait à tour de rôle : C’est Mme la marquise qui... La chose aurait pu tourner en longueur. Mme Dubreuil jouissait de l’embarras de Laurent. Voulant l’aider, cependant, elle lui demanda s’il était chargé de laisser ce carton, ou bien s’il allait le remporter ? « Mais non, Mme Dubreuil ; c’est Mme la marquise qui l’envoie à mam’selle Marie. » D’un bond gracieux la jeune fille s’élança vers Laurent, lui prit le carton qu’elle ouvrit, et s’écria : Et un joli livre de cantiques ! » Il y eut un moment de vive joie dans la mansarde ; mais le bon Laurent, qui n’avait pourtant plus en main que sa casquette, était encore plus gêné qu’auparavant, et regardait indéfiniment Marie. « Allons, dit gaiement la mère, voilà une jolie surprise, ma bonne petite. Oui, maman, j’en suis bien contente ! Deux doigts de vin, monsieur Laurent, ça ne se refuse pas ? Marie, donne la bouteille, trois verres, et une bouchée de pain pour nous autres. » Marie s’était éloignée pour lire des yeux le billet de sa protectrice ; elle en fut si touchée qu’elle baisa l’enveloppe, la reconnaissant pour la sœur de celles qu’elle-même avait si longtemps et si soigneusement conservées. Voilà du secours pour la pauvre Amanda. On ira la voir, on la consolera. la bonne âme que votre dame, Monsieur Laurent, dit Mme Dubreuil en joignant les mains. C’est vrai ; c’est tous du bien bon monde ! Mme la marquise, d’abord, il n’y a pas sa pareille ! » Marie toute joyeuse posa sur la table une bouteille, trois verres, le pain, un couteau et le sucrier, car elle voulait que sa mère fît ce qu’on appelle une trempette. Laurent accepta très volontiers un bon verre de vin, salua poliment les deux femmes et but à leur santé. Marie était souriante ; elle regardait alternativement la lettre, le carton, puis Laurent. Mais Laurent, qui suivait ses yeux, ne voyait plus ni la lettre, ni le carton, il ne voyait que Marie. On lui offrit encore une fois du vin, et il accepta pour gagner du temps, car il se trouvait bien là. Oui, il se trouvait bien, et pourtant il souffrait d’autre part, une peine croissante ; car chaque fois qu’il venait chez Mme Dubreuil, il arrivait heureux et se sentait peu à peu devenir triste. Une pensée amère, toujours la même, dominait toute autre pensée, et il s’en allait tout malheureux. Une horloge voisine le rappela à lui. « Mais je m’oublie, moi ; on est si bien ici », dit-il d’un accent tout particulier. Il se leva, on le chargea de transmettre les plus respectueux remerciements, en attendant que Marie allât porter à la marquise l’hommage de sa gratitude. Madame Dubreuil lui dit avec une aimable bonhomie, qui laissait assez voir le fond de sa pensée : nous sommes trop près voisins pour dire monsieur ; je veux vous appeler Laurent tout court. » Laurent, interdit par cette parole cordiale, n’osa pas répondre. Il salua, se retira, et pendant qu’il descendait l’escalier, il jeta un profond et triste soupir. La mère qui l’entendit en fut tout étonnée. « Maman, dit Marie, avec un empressement bien naturel, je vais te lire la lettre de la marquise. voyons un peu ce qu’elle te dit, celle bonne dame ? « Vous avez eu confiance en moi, ma bonne Marie, je vous en remercie, et veux vous procurer la joie triste de consoler une amie dont le malheur vous a rapprochée. Vous ne serez plus seule à veiller sur cette pauvre malade ; vous viendrez me prendre dimanche prochain et nous irons ensemble à l’Hôtel-Dieu. « Vous avez sacrifié pour cette pauvre fille toutes vos économies, et la tirelire est vide ; je veux avoir le plaisir de vous donner un voile blanc et tout ce qu’il vous faut pour vous mêler à vos compagnes aux fêtes de Vierge. Quand vous ferez votre prière, sous votre parure blanche, vous penserez à nous. C’est mon père qui vous envoie le livre ; demandez à Dieu pour lui une longue et heureuse vieillesse. « Marie, je vous ai dit, il y a neuf ans : « Vous m’écrirez trois fois. » Maintenant je vous dis, au cas où quelque peine vous surviendrait : « Vous m’écrirez toujours. » « Adieu, ma chère enfant, continuez d’être, sous les yeux de votre bonne mère, bien travailleuse et bien modeste. Eh bien, ma fille, vois ce que c’est que d’avoir de la conduite. Amanda aurait-elle jamais trouvé une pareille protection, quand elle se faisait gloire de n’avoir pas l’air d’une ouvrière ? Maman, elle sera visitée, secourue, quel bonheur ! Tu vois bien qu’elle mentait quand elle disait devant toi, qui n’avais alors que quatorze ans : « Les riches sont tous des égoïstes. » C’est l’amour du plaisir et de la toilette qui l’a perdue. Maman, si jamais tu me voyais devenir paresseuse et coquette, tu n’auras qu’un mot à dire, un seul mot : « Amanda ! » La mère embrassa sa chère et vaillante fille Celle-ci reprit : « Je veux garder cette lettre dans son enveloppe jaunie ; je veux la garder toujours. » Elle rouvrit sa précieuse caisse de bois blanc et y cacha la lettre de sa bienfaitrice. Puis, s’armant de ses grands ciseaux, et s’entourant de ses patrons, elle commença sur l’heure à tailler le corsage de sa robe blanche, afin de profiter des dernières lueurs du jour. Le dimanche suivant, il y avait une fête de Vierge, coïncidant avec les dix-huit ans de Marie, et la procession comptait une fille de plus. Une foule recueillie remplissait l’Église, écoutant les voix de l’orgue et les refrains des cantiques. On eût pu voir, dans cette foule chrétienne, un jeune garçon en livrée, religieusement incliné. Lui aussi priait, mais avec une défiance de lui-même qui était de l’humilité. À peine s’il osait demander une grâce, dont il se jugeait trop indigne. que de cet essaim virginal, le vent du ciel laissât venir à lui une abeille laborieuse, et que, s’il se pouvait, cette abeille fût Marie ! Mais non, se disait-il, non jamais ! Est-ce que je puis, moi, misérable, espérer une aussi grande faveur ? Mon Dieu, vous gardez Marie pour un autre, et c’est justice. Moi, je ne la mérite pas ! Alice avait à son tour dix-huit ans, et son éducation, aussi complète que possible à cet âge, lui laissait plus de temps à donner à la famille, à la lecture, aux arts d’agrément. Sa mère jouissait de son œuvre. Son amie Pauline avait eu raison de lui dire autrefois : « Ce qui abîme la vie, c’est moins la douleur que le vide. » Le joli boudoir était toujours un lieu de prédilection ; mais depuis longtemps la marquise n’y rêvait plus, elle y réfléchissait, ce qui est tout différent. Alice, heureusement douée, ne manquait ni de talents, ni d’adresse ; mais hélas ! elle manquait toujours de sérieux en présence de Rosella. Impossible d’entendre, avec le sang-froid obligé, les récits emphatiques qu’elle faisait de ses toilettes nouvelles et de ses succès. Rosella n’était déjà plus jeune quand Alice avait sept ans ; une surcharge de onze années n’avait pesé que sur son corps : « Mon esprit a toujours vingt ans ! » disait-elle, croyant faire beaucoup d’honneur à son esprit. La jeune fille, raisonnable par caractère, malgré la gaieté de son âge, ne concevait pas que l’on pût s’attarder à ce point dans la voie du bon sens. Le jugement d’Alice se formait ; celui de la vieille dame était à l’état d’enfance. Aussi disait-elle à Pauline, que par parenthèse elle n’aimait guère : « Il faut espérer que notre marquise va bientôt commencer à vivre un peu pour elle ? Elle a terminé la singulière tâche qu’elle s’était imposée, je ne sais pourquoi. Voilà l’éducation d’Alice achevée, et je trouve même qu’on l’a poussée trop loin ; car pourvu qu’une femme soit jolie, musicienne et se mette à son avantage, c’est tout ce qu’il faut pour réussir dans le monde. Permettez-moi, madame, de n’être pas tout à fait de votre avis. La femme appartient surtout à la famille, à l’intérieur ; son esprit demande une certaine culture, puisque son mari doit trouver en elle une compagne. Un mari est très flatté quand sa femme brille dans le monde... Son jugement doit être sûr, puisque c’est elle qui servira d’exemple à ses enfants. Ma chère Pauline, je n’entends rien à cette métaphysique. Il faut amuser les jeunes personnes, et non point leur casser la tête avec toutes ces études qui ne signifient rien. Je n’en ai pour ainsi dire pas fait, moi ; je n’y avais aucun goût et ma mère n’y tenait point. Il me semble pourtant que j’ai assez bien mené ma barque. Sans me vanter, je crois avoir réussi ? Le succès ne dépend ni du jugement, ni de l’instruction, mais de la fortune, du physique et de la toilette... ! Il faut briller et voilà tout. Croyez-vous donc qu’Alice aura beaucoup de succès ? Elle n’en aura pas, parce qu’elle manquera d’entrain. On dira d’elle : Pas mal. Joli résultat pour une mère qui a sacrifié le plus beau temps de sa vie à des devoirs fort ennuyeux ! ne craignez pas que sa mère regrette jamais ce qu’elle a fait. Espérance ne sera pas payée de ses peines. Alice n’a point ce qui plaît, ce qui enchante... Si la foule ne la remarque pas, les esprits sérieux la rechercheront. Ne me parlez pas des esprits sérieux ; ce sont tous des éteignoirs. Ma mère ne s’est jamais occupée de me donner ce que vous appelez des qualités solides. Que de soins elle a pris de moi ! Elle me faisait coiffer jusqu’à trois fois par jour ! C’était elle qui combinait mes toilettes, afin que tous les regards se portassent sur moi. C’est à elle que je dois de n’avoir jamais passé inaperçue. Encore aujourd’hui, lorsque tant de mes contemporaines dorment sottement au coin du feu, moi je vais dans le monde, et j’y trouve ce dont j’ai besoin par dessus tout : de la distraction. Chacune de ces paroles prouvaient à Pauline que la marquise avait bien fait de former Alice autrement qu’on avait formé Rosella. Il y avait déjà plus de raison dans le petit doigt de la jeune fille que dans la vieille dame tout entière, tête comprise. Le grand-père, de plus en plus satisfait de sa petite-fille, félicitait la mère-institutrice. Un jour, il lui prit fantaisie de lui écrire une lettre. Le vieillard n’avait pas oublié son émotion près du berceau de l’enfant, qu’on avait appelée Espérance, comme si toutes les joies de la famille se fussent concentrées en elle. En entrant dans son boudoir, la marquise trouva une lettre et reconnut l’écriture de son père. « Il ne sera pas dit, chère fille, que, faute d’une enveloppe, je ne t’écrirai pas une seconde fois pour faire la paix, après t’avoir écrit, il y a onze ans, pour déclarer la guerre. « Tu as été une alliée fidèle, et c’est à toi surtout que nous devons la victoire. Ton imagination, contre laquelle étaient dirigées toutes nos attaques, a consenti elle-même aux négociations. En d’autres termes, tu es la plus raisonnable femme de la terre. Ta vie est utile et pleine ; notre charmante Alice est ton ouvrage, et ton vieux père est le plus heureux des hommes. « Ce serait peut-être le moment pour lui de dire son Nunc dimittis, mais il n’en a pas le courage, et c’est tout au plus s’il en arrive au Fiat, tant la vie lui est devenue douce par toi chère fille. « Mon auxiliaire, la bonne Pauline, mérite assurément d’être mise à l’ordre du jour. Espérance trouva la plus douce récompense dans la joie de son père. Elle regretta une fois de plus les années perdues à chercher la consolation dans la négligence des devoirs ordinaires, et dans l’occupation de soi-même. Le soir de ce jour, on’ vit arriver, toujours empressée, toujours coquette, la fameuse Rosella. Comme à l’ordinaire son entrée au salon jeta du sombre dans l’esprit du vieux général ; mais comme elle était encore un peu plus prétentieuse et plus ridicule que de coutume, cela le mit en joie et il finit par se dire : Au fait, puisqu’elle vient si souvent nous ennuyer, il faut du moins que je me venge. Sur ce, il sortit de son mutisme, pour dire à la visiteuse, qui semblait en veine de raconter ses pérégrinations et ses prétendus succès de Casino : Comment est-il possible, Mesdames, que vous, dont la puissance est connue, vous n’ayez pas fait perdre au général cette mauvaise habitude ? voilà qu’on va recommencer la petite guerre ! De grâce, Madame, un peu d’indulgence, je vous le demande en souvenir de l’Albanie ! » « Dites-nous quelque chose de vos excursions, parlez de visu . La jeunesse, comme la vieillesse, aime les récits, et je suis sûr qu’Alice s’intéresse autant que moi aux aventures lointaines. Pourquoi ne pas dire cela en français ? Vous avez fait un voyage magnifique ? Rome intra muros et extra muros. Non, j’ai passé mon temps fort agréablement aux eaux, où j’ai rencontré un monde fou ! Vous avez l’esprit jeune ; vous aimez le changement d’entourage, le mouvement. Ce que vous craignez c’est le statu quo. Je veux dire qu’à la ville vous désirez la campagne et vice versa . Enfin, vous avez horreur de l’immobilité. Je vous dirai que j’ai trouvé aux eaux un entrain, une gaieté !... du reste, les Romains faisaient grand cas des eaux thermales. Plus d’un riche patricien y trouvait, dans ses maux, un remède ad hoc. Je ne sais ce que vos ennuyeux Romains y trouvaient ; je sais que je m’y suis fort amusée ! Peut-être pour une espèce de spleen, dans le genre de celui dont vous avez failli être victime à Kerniou ? C’est possible, car le meilleur antidote est la distraction. Il m’en souvient ; nous en avons eu beaucoup. Vous voilà définitivement rentrée à Paris ? Vous deviez sentir le besoin de reprendre le flot ? Il se passe tant de choses dans ce Paris pendant qu’on n’y est pas ! je voulais dire quoi de nouveau ? Les formes de nos chapeaux sont absolument changées. Il faudrait avoir douze chapeaux par an ! Madame, vous me permettrez de vous dire, avec tout le respect que je dois... à votre chapeau, que c’est tout simplement de la folie, que c’en est le nec plus ultra. voulez-vous que je mette mon chapeau de l’année dernière ? Je sais, Madame, de quelle importance est le chapeau dans la toilette d’une femme. C’est surtout du chapeau qu’on peut dire en tout temps : « Finis coronat opus. Je ne sais pas ce qu’on en a pu dire quand on parlait latin ; mais de nos jours, mon chapeau est un point capital. » Le tic nerveux si connu venait d’apparaître, le fameux clignement de l’œil gauche, indiquant que la mesure d’irritation était au comble ; ce que voyant Espérance, elle détourna sans effort la conversation, se mit en tiers, et rendit service à tout le monde. Au bout d’un instant, le tic nerveux disparut, et Rosella, revenant au sourire juvénile qu’elle avait parfois, dit en changeant absolument de ton : « Il faut vous avouer, mes amis, que je vous fais ce soir une visite intéressée. Je viens vous demander un service. Que pouvons-nous faire, Madame, qui vous soit agréable ? Parlez ; vos désirs sont nos lois. Général, en deux mots, voici ce dont il s’agit. Telle que vous me voyez, je viens de faire maison nette. Ma femme de chambre se moquait de moi ; ma cuisinière, tout en me volant bien entendu, m’empoisonnait quand je dînais toute seule ; et mon valet de chambre semblait toujours prêt à me rire au nez. Je les ai mis tous à la porte le même jour, excepté mon cocher parce qu’il faut panser mes chevaux, mais il aura son tour prochainement. Il me manque un valet de chambre, et c’est à ce sujet que je viens très humblement vous présenter ma requête Voulez-vous bien me prêter Laurent demain soir ? Certainement Madame ; il sera chez vous à l’heure que vous fixerez. Vous voyez que je ne doute pas de votre obligeance ? Il faut maintenant vous dire pourquoi j’ai besoin de Laurent. » Ici le visage ridé de l’Albanaise prit cette expression vive et joyeuse qui lui était familière quand elle allait raconter quelque nouvelle aventure. Alice la regardait, comme autrefois elle regardait les marionnettes. « Voici ce qui m’est arrivé : Je suis connue, c’est évident, très connue, surtout de l’autre côté de l’eau ; et particulièrement dans la société étrangère. Imaginez que ce matin, de bonne heure, je venais de me lever ; je n’avais eu que le temps de déjeuner, il était à peine une heure ! Ma nouvelle femme de chambre vient me prévenir qu’un monsieur très comme il faut demande s’il peut avoir l’honneur de me parler, s’excusant très poliment de l’heure inopportune. un nom étranger, suédois, je pense. Je fais prier ce monsieur de vouloir bien m’attendre au salon, et ma femme de chambre revient m’aider à passer une robe. Un quart d’heure après, j’arrive au salon ; je trouve un monsieur d’une politesse exquise, cette politesse du nord, vous savez ? Oui, je pense que ce doit être un gentilhomme suédois. Allons, Madame, une page de plus pour vos mémoires. Ce monsieur bien mis, bien ganté, de bonnes manières, enfin un homme du grand monde, me parle d’un fort beau bal de souscription que la société étrangère donne après-demain. Je le sais, et j’ai plus d’une fois pensé que nous aurions le droit d’être jaloux. Allons, allons, pas de susceptibilité, j’aime tous les gens aimables, et vous aussi, quand vous ne parlez pas latin. Mais je vois avec plaisir que depuis quelques instants vous vous en abstenez. avec vos regards sévères, pauvre malheureux que je suis, vous m’avez réduit a quia ! Parlait-il bien français au moins, celui-là ? Il m’a dit de cette fête projetée des choses ravissantes ! Il y a, m’assure-t-il, un entrain qui ne se voit nulle part. une société délicieuse et du meilleur genre, car c’est naturellement la première question que j’ai faite. « Ce monsieur m’a répondu : « Madame, si vous voulez bien nous faire l’honneur de votre présence, vous verrez des gens appartenant aux meilleures maisons de France et de l’étranger. Diplomatie, armée, magistrature, tout y est dignement représenté, et s’il n’en était pas ainsi, je ne me permettrais point de solliciter votre gracieux concours. » Ah ! Les hommes du Nord ont si bon genre ! Nous ne sommes plus rien, nous, pauvres diables des zones tempérées ! vous irez là sans avoir la certitude d’y trouver une seule figure de connaissance ? C’est drôle ; nous n’avons pas entendu parler de cela. Sur votre ennuyeuse rive gauche, est-ce qu’on entend jamais parler de rien ? D’ailleurs, mon père, nous vivons tellement en dehors des agitations de Paris, que beaucoup de nouvelles, de projets et de têtes passent pour nous inaperçus. Ne vous inquiétez pas de ma petite personne, mon cher général, dit Rosella avec une sorte de trouble printanier, hors de saison, je me suis assuré un visage ami et un bras protecteur en cas de besoin. À la bonne heure ; car je n’aimerais pas vous voir ainsi, toute seule, courir les aventures. » Rosella fit une petite grimace et dit, avec l’accent du doute demandant un conseil : « Il me semble, général, qu’à mon âge, on peut aller un peu partout ?... ce n’est pas sûr », répondit malignement l’adversaire ; mais un doux regard de sa fille et l’extrême envie de rire d’Alice lui coupèrent la parole. « Ne craignez rien, je suis très prudente, et, comme je vous le disais tout à l’heure, je trouverai dans ce cercle d’élite un ami, cet ami anglais dont je vous ai si souvent parlé. Il ira de son côté, et moi du mien, et nous nous retrouverons avec le plus grand plaisir. je vous souhaite, Madame, de n’avoir point de déception ; il y en a souvent dans ces fêtes composées de tant d’éléments hétérogènes. Enfin, puisque cela vous plaît, il n’y a rien à dire. Il m’a seulement été désagréable qu’une pareille distraction tombât juste au moment où je faisais maison nette. Cela vous étonne, vous qui tenez à garder vos domestiques ? Oui, si je perdais Laurent, j’en aurais un véritable chagrin. Une maison montée comme la vôtre ne manque jamais de serviteurs... Moi, j’éprouve de temps en temps le besoin de les mettre à la porte, et je m’en trouve bien. J’ai gardé Francine quelques années, parce qu’elle me coiffait à l’air de ma figure ; mais un beau jour je l’ai renvoyée du soir au lendemain. Ces gens-là, quand ils restent longtemps chez vous, deviennent familiers ; puis viennent, avec l’âge, les maladies, les infirmités ; il faut les faire soigner, leur donner les invalides ; trop heureux si l’on n’est, pour ainsi dire, obligé de leur faire des rentes ! Je voudrais savoir pourquoi vous tenez tant à votre paysan breton ? C’est un brave garçon, c’est certain ; mais il y en a d’autres ! Je vous demande pardon ; Laurent a, au contraire, comme moi du reste, beaucoup de petits défauts ; mais il n’a pas de vices ; c’est pourquoi nous tenons à lui, et si bien que je voudrais lui voir épouser une jeune ouvrière que ma fille vient de prendre pour femme de chambre, et dont la mère est à la tête de la lingerie. Mauvais arrangement, général ; ne poussez pas à ce mariage. S’il se décide, je le verrai avec plaisir. Cette petite est donc bien intéressante ? Extrêmement ; ma fille l’a connue tout enfant et l’a toujours protégée. s’occuper de ce monde d’en bas, je trouve cela héroïque ! Peut-être, Madame, n’avez-vous jamais vu de près une belle âme d’enfant, luttant contre la pauvreté, consolant son père malade, se dévouant à sa mère devenue veuve ? Il est vrai que je n’ai pas coutume de regarder au-dessous de moi. Mais c’est une élégie, que vous me chantez là, ma chère Espérance ? Non, Madame, c’est tout simplement l’histoire de Marie Dubreuil. Moi je ne vois guère dans le peuple que des menteurs et des coquins. Un tas de paresseux qui ont besoin de nous, et qui nous envient notre fortune. Au bout du compte, s’ils sont malheureux, ce n’est pas notre faute, et c’est nous qui sommes obligés de les secourir. c’est tout clair, puisque c’est nous qui avons en main les capitaux. Je ne trouve pas cela si clair. Toujours des quêtes pour Pierre et pour Paul ! Je déchire ces lettres de quête sans les lire. D’ailleurs, sait-on seulement où va l’argent qu’on nous soutire ! Il ne faut pas parler ainsi ab hoc et ab hac. Vous parlez français ; mais permettez-moi de vous le dire : vous ne connaissez pas les choses que vous jugez si légèrement. Il est vrai que je ne me suis jamais occupée des pauvres qui, par parenthèse, sont souvent plus riches que moi, car tout est relatif. Tout est relatif, je suis de votre avis, Madame, et je blâme avec vous les besoins factices que se crée la classe indigente ; mais prenons garde, tout n’est pas factice. Ma fille, dans ses visites de charité, voit des positions navrantes ! Ils s’y mettent pour ainsi dire exprès. Ils sont buveurs, ils sont gourmands ! Qui est-ce qui les prie de se marier ? Tenez, ne parlons pas de ces gens-là ; ils ne m’inspirent pas le moindre intérêt. » Le général se tourna vers sa fille et lui dit tout bas : « Voilà ce qui excuse, jusqu’à un certain point, la pauvre Amanda. Vous parlez d’une fille nommée Amanda ? Oui, une fille fort belle, que la vanité et la toilette ont égarée. Espérance l’a connue par Marie Dubreuil. vous avez connu cette petite sotte qui achetait de beaux rubans au lieu de se nourrir ? Elle travaillait pour moi ; elle ne chiffonnait pas trop mal ; mais nous nous sommes brouillées. Elle avait toujours, à point nommé, un rhume ou la fièvre, ce qui la rendait fort inexacte. Moi, je ne pouvais pas entrer dans tout cela ; il me faut de l’exactitude. Et puis, ne s’est-elle pas avisée de me demander un jour, sous prétexte de maladie, de pharmacien, je ne sais quoi, de lui payer ses notes quand elle rendait l’ouvrage ? Je ne paye qu’une fois l’an, au départ. Je lui ai dit : Mam’selle, voilà votre argent, c’est le dernier que vous aurez de moi. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Ce qu’elle est devenue, nous le savons. Elle a trouvé que nous, les riches, étions bien durs. Peu ferme dans ses principes, orgueilleuse de sa remarquable beauté, elle a donné dans le travers. Un temps de folie, un temps bien court, car la poitrine était déjà attaquée. Nous entendant maudire par ceux qui l’entouraient, elle nous a maudits comme eux. Elle a appelé, de ses désirs aigris, la dissolution de la société. Espérance va vous dire le reste, car elle s’est fait conduire à l’hôpital où la malheureuse se consumait. dis ce que tu as trouvé. une âme tout près du désespoir. Une seule affection lui restait, celle de l’innocente Marie, qui l’aimait par compassion. Pauline et moi, nous avons essayé de la consoler, de la soulager. Elle nous a écoutées, pauvre fille ! Elle a demandé pardon à Dieu et reçu les derniers secours que nous offre l’Église. Le calme s’est fait ; elle est morte en nous baisant les mains. Vous avouerez pourtant, que cette fille n’était nullement intéressante puisqu’elle s’était mal conduite. » Espérance ne trouva rien à répondre à ce cœur naturellement sec, et qui n’éprouvait aucune pitié, même devant le repentir. Laurent se trouva à l’heure dite, en livrée, à la disposition de Rosella qui, plus que jamais parée et ridicule, se disposait à partir vers onze heures pour arriver au moment brillant. On sonne ; le gentilhomme suédois, avec l’urbanité exquise du Nord, vient lui baiser la main, et lui offrir d’être son cavalier servant, trop heureux de pouvoir lui présenter les principaux personnages qui figureront au bal. Rosella accepte de l’air dont on accorde une faveur ; et le gentilhomme, toujours louant, toujours saluant, la fait monter en voiture. Laurent prend place sur le siège ; il adresse quelques mots au cocher qui ne lui répond pas, et paraît fort contrarié de sa présence. Laurent ne lui parle plus et le laisse tout à ses chevaux. On arrive ; Rosella, appuyée sur le bras du Suédois, disparaît aux yeux de Laurent. La voilà qui fait une entrée à sensation ; on se regarde, on chuchote. Elle est flattée de l’effet qu’elle produit. En vain cherche-t-elle des yeux quelques figures de connaissance ; l’élément étranger domine apparemment, car elle ne retrouve aucun de ces piliers de salon qu’elle a vus jusqu’ici partout. L’ami anglais ne paraît pas ; mais il y est, bien sûr, et il saura bien la retrouver tôt ou tard, fût-elle mêlée à la pléiade brillante des danseuses. D’ailleurs, elle est en si bonnes mains ! Ce Suédois est si comme il faut ! Ainsi pensait-elle, se contentant de saluer d’un air digne les messieurs que lui présentait le Suédois. C’étaient bien, en effet, tous gens du meilleur monde ; il n’était question que de jeunes gens attachés aux différentes ambassades, que d’hommes remplissant diverses fonctions dans les ministères. Celui-ci était le commensal d’un maréchal de France, celui-là d’un duc et pair, ce troisième représentait la vieille noblesse de Pologne, cet autre avait l’air d’un mylord, cet autre encore était d’une maison princière. La haute finance, le haut commerce, la haute industrie, tout se trouvait là, et, de plus haut en plus haut, on arrivait à la quintessence de la société européenne. Il y avait une teinture américaine, pour ajouter au piquant ; sans doute quelques gros banquiers, ennuyés de leurs millions, et les semant pour se distraire. Rosella était stupéfaite, émerveillée de tout ce que lui disait le Suédois. Néanmoins, elle ne pouvait s’empêcher de trouver singulier le genre de cette réunion cosmopolite. Rien ne s’y passait comme dans les cercles ordinaires du monde parisien. On y parlait très haut, appelant à tout propos chaque personne par son nom, quoique lui parlant en face. Il y avait de très libres allures. Le ton des femmes, et surtout des plus jeunes et des plus jolies, était léger, sans façons, hardi, tapageur. Rosella avait à peine le loisir de remarquer ces nuances ; ce qui la frappait surtout, c’étaient les hautes coiffures à fleurs, les élégants corsages, les longues traînes, et par-dessus tout, l’obligeance du Suédois qui semblait faire un cours historique et politique, tant il l’étourdissait de grands noms. Les rafraîchissements circulaient, le gentilhomme arrêtait les servants au passage. Rosella n’avait jamais été mieux accompagnée, mieux renseignée, mieux soignée, mieux servie ! Cependant la foule tourbillonne, de plus en plus joyeuse et animée ; l’orchestre jette dans l’espace une valse entraînante, les danseurs s’élancent, fascinés par un rythme enchanteur ; Rosella les suit, d’un regard charmé, dans les spirales qu’ils forment. Le gentilhomme, voyant l’intérêt qu’elle prend à la danse, se hasarde à lui proposer un tour de valse. Elle hésite, elle minaude ; il insiste, il entoure de son bras le buste raide de l’Albanaise... Mais la suffocation suit de près l’imprudence. dit-elle à son valseur qui la fait asseoir, pendant qu’un sourire ironique court sur les lèvres de tous, et que chacun parle bas à l’oreille de son voisin. Quelques-uns s’approchent ; de ce nombre est un homme grand, maigre, distingué d’aspect ; la marche, le flegme, tout fait supposer que cet élégant vieillard est un Anglais. Il s’avance avec une sorte de brusquerie amicale, prend la main de la vieille dame, et lui dit tout bas : Ah ; c’est vous, mon cher William ? Il l’entraînait avec un sang-froid complet et un poignet irrésistible. Rosella, très étonnée, se retourna, comme pour chercher le regard protecteur du Suédois. Il s’était esquivé subitement, à l’approche de l’Anglais. Elle l’aperçut entre deux portes, gesticulant et parlant avec un homme qui ressemblait, à s’y méprendre, au valet de chambre qu’elle venait de renvoyer en faisant maison nette... Oui, c’était lui qui avait monté le coup ; il riait de tout son cœur, et le prétendu Suédois semblait dire : Mon cher, je vais me trouver sans place. Enfin, demanda Rosella, pourquoi, mon cher William, me faites-vous sortir ? » L’ami anglais se pencha et lui glissa dans l’oreille : Vous êtes au bal des gens et vous venez de danser avec mon cuisinier, que je mettrai à la porte demain. » Elle voulut répondre ; mais la pauvre vieille était trop humiliée, trop punie de son orgueil, et de son impardonnable légèreté ; elle baissa la tête et se laissa mener à sa voiture, à travers une foule moqueuse. Laurent, sérieux, froid, à part, était là qui l’attendait. Il lui épargna ce qu’il put, et lui fraya un chemin détourné, ne voyant en elle qu’une femme âgée, qui, bien que puérile et ridicule, était du même monde que ses maîtres. L’ami anglais la reconduisit jusque chez elle. Laurent rentra chez la marquise, bien résolu à garder le secret sur la piteuse aventure dans laquelle s’était si imprudemment jetée la vieille dame. Il se tint parole à lui-même. Le général n’apprit l’étrange déception que par Rosella en personne. Comme elle supposait que Laurent avait raconté tout au long ce qui était arrivé, elle voulut avoir l’air de prendre la chose en riant, et d’être fort au dessus d’une vengeance partie d’aussi bas. Le général et les siens ne lui témoignèrent que le sincère regret de sa dignité compromise ; mais si le bon Laurent ne parlait pas, d’autres avaient parlé, et avant la fin de la semaine, la petite vieille, qui voulait s’amuser à tout prix, servait de thème joyeux à plus d’un entretien. Espérance, devant le silence respectueux de Laurent, concevait pour lui une estime d’autant plus grande. Elle le lui témoigna par quelques paroles dont il comprit la délicatesse. Le général lui-même ne voulut pas laisser passer inaperçu cet acte, et lui dit, de sa voix mâle et militaire : « Laurent, vous vous êtes bien conduit. » Le jeune serviteur aurait dû se sentir heureux de l’estime de ses maîtres, et pourtant il était de plus en plus triste, et il maigrissait. Depuis que Mme Dubreuil avait été placée à la tête de la lingerie, à Paris et à Kerniou, et que Marie était auprès de la marquise, Laurent semblait accablé d’un poids que bientôt il ne pourrait plus porter. On continuait à vivre paisiblement à l’hôtel de la rue de Varenne, et Marie s’y trouvait heureuse, voyant le sort de sa bonne mère assuré par un travail proportionné à ses forces. Alice ayant appris que Marie conservait précieusement l’enveloppe jaunie contenant le billet de la marquise, se mit à songer au sort de chacune des enveloppes échappées au désastre, et se rappela qu’elle-même en avait conservé une. Un instant elle rêva à l’emploi qu’elle pourrait en faire, car c’était presque une relique d’un passé déjà lointain et elle voulait la consacrer à quelque mission du cœur. Il lui sembla que la plus délicate serait d’aller porter une joie de plus à sa mère et, se recueillant, dans le calme de ses souvenirs, elle écrivit : « J’ai cherché ce que je pourrais confier à la jolie enveloppe que vous m’avez donnée, quand j’avais sept ans, et désirant aujourd’hui fixer son sort, je ne trouve à lui confier qu’un mot, un cri, sortant de mon cœur pour aller dans le vôtre : Merci !... Oui, merci, car vous avez pris soin de m’élever vous-même, et vous avez dit que votre unique enfant a comblé en partie le vide laissé dans votre existence par la mort de mon père. car vous m’avez fait aimer tout ce que vous aimez, Dieu, la famille, les pauvres. Merci, car s’il y a en moi quelque chose de bon, c’est vous qui l’y avez mis. Je vous ai causé bien des ennuis et des fatigues, et vous ne m’avez fait que du bien ! Bonne mère, je vous dis, je vous répète, du fond de mon âme : Merci ! « Permettez-moi de vous embrasser avec la plus vive et la plus respectueuse tendresse. Elle mit ce billet dans la précieuse enveloppe, qui comptait onze ans de date ; elle écrivit pour souscription : À maman, et le tout fut déposé sur le petit bureau du boudoir. Espérance, une heure après, entra dans sa jolie solitude, y trouva la pensée de son enfant, et, le cœur plein des sentiments les plus doux, se dit que, au moyen de quelques enveloppes semblables, elle avait mieux connu son devoir. Le soir, elle montra au général la lettre d’Alice qu’elle avait réunie à celle de son père dans un des compartiments de son buvard. Là aussi se trouvaient les deux lettres de l’enfant pâle, dans leurs jolies enveloppes satinées. « Mais tu n’as pas ton compte ? dit le vieillard, Marie t’a écrit trois fois. » La marquise qui avait si bien gardé le secret de Laurent répondit : « C’est vrai, mon père ; la première enveloppe ne m’est pas restée. Vous en étonneriez-vous après si longues années ? Non, assurément ; je m’étonne bien plus de n’en pas voir ici une autre, cette autre que ma fatale méprise, hélas ! a jetée dans notre vie comme un énorme inconvénient ! » On maudit en riant la fatale méprise, et le général se promit de chercher encore quelques mots latins, pour les servir à Rosella, la première fois qu’elle s’aviserait de l’ennuyer trop longtemps. L’occasion ne se fit pas attendre. À peu de jours de là, l’importune apparut, toujours très préoccupée d’effacer les ineffaçables traces de la vieillesse. Réussissant de moins en moins, son caractère s’aigrissait, et surtout depuis son aventure, à laquelle on avait pourtant la délicatesse de ne faire aucune allusion. Elle devenait susceptible, irritable, fort ennuyeuse, disait tout bonnement son prétendu allié. Il se lamentait en songeant à la masse de contrariétés que leur avait causées l’Albanaise ; et tout cela pour une enveloppe qui s’était trompée de chemin, par suite d’une fausse adresse ! « La voilà encore, dit-il tout bas ; que cette femme me fatigue ! Oui, encore une fois elle venait passer la soirée chez le général pour tuer le temps. La maîtresse de maison, douce et bonne, soupirait tout comme autrefois ; Alice avait envie de rire, encore comme autrefois. Il était huit heures à peine, on sortait de table. Rosella d’ailleurs arrivait souvent au dessert D’autres fois, elle entrait quand on allait sortir ; on avait déjà son chapeau sur la tête ; c’était le moment que choisissait l’indiscrète pour entamer un récit sans intérêt, mais d’une irritante longueur. D’autres fois encore, on achevait une lettre, que l’on avouait être pressée ; on n’avait plus qu’un quart d’heure pour la terminer et la faire jeter à la poste. C’était précisément ce quart d’heure que Rosella employait à vous dire qu’elle ne voulait pas vous déranger. Espérance était trop bonne pour lutter corps à corps avec l’importune ; le général se méfiait de sa vivacité, qui dégénérait facilement en brusquerie, et de peur d’en trop dire, il ne disait rien, en français du moins. Alice seule avançait un peu les affaires. Son air distrait, sa parole légèrement caustique, son sourire fin, souvent mal dissimulé, tout de sa part indisposait constamment Rosella et lui donnait même parfois l’idée de laisser inachevée sa mission de confiance, et d’abandonner la sérieuse marquise à son malheureux sort. « Enfin, pensait-elle, j’ai fait ce que j’ai pu. Je l’ai du moins retirée du marasme ; je lui ai rendu un peu de vie, un peu d’animation ; ce n’est pas ma faute si elle n’a jamais consenti à se faire présenter, par moi, chez mes anglais, où nous nous serions tant amusées ensemble. Que puis-je tenter de plus, en face d’une femme de trente-sept ans qui ne cherche qu’à faire valoir sa fille ? Ce soir-là, Rosella après avoir débité bon nombre de fadaises, grondé Espérance de sa vie pleine et utile, et fait le procès à tous les gens sérieux, prit un air guilleret, qu’elle avait perdu depuis quelque temps. Cet air guilleret était l’inévitable précurseur de toutes les énormités. Donc, le général attendit de pied ferme, bien résolu à la résistance. « Mes amis, dit-elle tout gentiment, il faut que je vous raconte un joli rêve que j’ai fait... Je partais pour l’Italie ; vous veniez avec moi, mesdames, et nous faisions, à nous trois un délicieux voyage ! » Alice, épouvantée à la seule pensée d’un pareil guet-apens, poussa une exclamation de surprise, mais de surprise douloureuse, comme il arrive quand on se pique ou qu’on se pince. Espérance, qui tenait en main une broderie, inclina la tête et sembla ne plus voir en ce monde que son ouvrage. Le général fut pris d’une toux bruyante qui ne se produisait que quand il n’était pas enrhumé. Cette pantomime n’échappa point à l’Albanaise ; elle regarda Alice. « Eh bien, dit-elle, il me semble que vous devez aimer les voyages, Alice, et vous ne répondez rien à mon joli rêve. Ma proposition ne vous agrée point, apparemment ? D’ailleurs, ce n’est pas d’aujourd’hui que je trouve en vous une opposition systématique. » On eut dit qu’il lui devenait indifférent de froisser Rosella. Celle-ci s’agitait dans son fauteuil, avec tous les signes de l’impatience. « Allons, je le vois, j’ai eu tort de caresser mon rêve. J’ai cru qu’il plairait à d’autres ; je me suis trompée, car il ne plaît ni à votre mère, ni à vous. Il est certain que je ne suis pas d’une humeur voyageuse, dit doucement Espérance. Allons, allons, reprit le général, s’efforçant de donner à l’entretien un tour plaisant, vous êtes une sirène, mais on n’écoutera pas vos chants. Comment, vous voudriez m’enlever ma fille et ma petite fille ? Me laisser là tout seul, auprès de mes tisons ? On prétend que tisonner est le plaisir des vieux ; cela doit vous séduire, puisque vous vous trouvez vieux ? je ne suis pas le seul de mon avis ! Personne ne me le dit, mais tout le monde le pense. Non, non, il me faut mon monde. Je vous ai entendu dire mainte fois pourtant qu’il faut se dévouer aux siens, s’oublier pour eux. C’est une fort belle théorie, mais je vois qu’en pratique vous faiblissez. Je ne vous dis pas que j’aie raison ; je vous dis au contraire que j’ai tort. Vous devriez en cette circonstance vous unir à moi, pour décider Espérance à partir. Madame, ce que vous dites est plein de sens ; je le reconnais, je me sens coupable ; mais que voulez-vous ? Du français, je vous en prie ? vous dites que vous vous reconnaissez coupable, et vous ne vous corrigez pas. C’est pourquoi je deviens plus coupable encore. Vous voyez que je m’avoue vaincu ? Il faut que je vous dise la vérité une bonne fois. Si Espérance n’a pas retrouvé, par mes soins assidus, tout l’entrain qu’elle doit avoir, c’est vous qui en êtes cause. Ceci, c’est le Vœ victis du Brenn gaulois ! Rosella, depuis l’imprudente exclamation d’Alice, avait été reprise de son tic nerveux. Ce latin et ces gaulois achevaient de la désespérer. « Enfin je n’insiste pas sur mon charmant projet de voyage en commun ; je n’en parlerai plus. D’ailleurs, si je me suis permis de faire cette proposition, c’est parce que, autrefois, vous m’avez vous-même confié Espérance. Oui, vous me l’avez confiée par une lettre, et non point par des paroles en l’air. Le général aurait donné beaucoup pour reprendre son interjection. « Madame, di-il, vous n’aimez pas qu’on traduise, ordinairement. il paraît que votre latin perd à la traduction ? Mon rôle est fini, je le vois, et j’aurais dû le voir plus tôt. » Elle se leva, salua cérémonieusement et partit. Dès qu’on eut refermé la porte du salon, Alice dit à demi-voix ! Espérance, toujours bonne, regretta que les choses se fussent ainsi passées ; mais son père en prit très bravement son parti. Le lendemain matin, le général reçut un billet fort sec. Rosella disait en quelques lignes que, à défaut de traducteur, elle avait un dictionnaire, et comprenait maintenant combien peu son dévouement avait été apprécié. Voulant rompre absolument, elle renvoyait, dans son enveloppe, la lettre du général. La bonne marquise en fut tout attristée, bien que cette rupture la déchargeât d’un poids fort lourd. Quant à Alice, elle ne put s’empêcher d’en sauter de plaisir. « Bon papa, que ferez-vous de cette lettre ? Ce que j’en aurais voulu faire depuis qu’elle est écrite. Alice regarda et vit au foyer une flamme qui montait, follette et capricieuse. La lettre se consumait et l’innocente enveloppe, si tristement compromise en cette affaire, terminait sur le bûcher une vie malheureuse, hors de sa voie, en butte au mépris, à toutes les douleurs ! Si jamais condamnation au feu fut injuste, c’est bien celle-là ! Le général, seul coupable, ne s’en frottait pas moins les mains avec délices ! Quelques semaines plus tard, toute la famille était réunie sous les ombrages de Kerniou, et Pauline s’était prêtée à l’amitié pour un mois. Un soir, seule avec la marquise, elle jetait un affectueux regard sur le passé. « Amie, disait-elle, vous devez vous estimer bien heureuse. Dieu vous a visiblement bénie dans votre père et dans Alice, et je dirai même dans cette sage et intéressante fille que vous appeliez autrefois l’enfant pâle. C’est vrai, ma chère Pauline, je n’ai qu’à remercier le ciel et vous, car c’est vous surtout, après mon bon père, qui m’avez retirée du vague, de la rêverie, de la douleur inoccupée, de cet égoïsme voilé, selon l’expression de mon père. Sans vous, j’aurais perdu ma vie comme j’ai perdu les premières années de mon veuvage. Je n’ai rien fait ; c’est la charité qui vous a transformée. Mais vous en avez été récompensée même en ce monde, ce qui est rare. Marie vous est fort attachée ; elle est reconnaissante, et sa mère l’est aussi. Oui, je suis contente du parti que j’ai pris. Marie est travailleuse, elle me donne tout son temps, et ces deux femmes paraissent heureuses sous mon toit. Les mères ont toujours peur de mourir. Mme Dubreuil voit le sort de sa fille assuré et se réjouit en pensant que, sans se séparer d’elle, Marie amassera peu à peu une petite fortune, et sans trop de fatigue, car vous n’abusez pas, vous !... Espérance, savez-vous ce que je pensais, ce que tout le monde pensait ? Que votre Breton, votre fidèle Laurent, voudrait quelque jour épouser Marie, et que Marie ne demanderait pas mieux. Mon père le désirait, nous le désirions tous. Au lieu de cela, depuis que je suis arrivée chez vous, ma bonne amie, je vois Laurent s’attrister de plus en plus. Oui ; je me demande ce qui se passe dans la tête de ce brave garçon ? Chère Espérance, j’ai même entendu dire qu’il pense à vous quitter. Il nous a servis bien fidèlement depuis dix ans. Quelle faute il ferait en sortant de votre maison ! Où trouverait-il plus de bonté, d’égards, de bons conseils ? Nous l’aimons bien ; nous l’avons eu si jeune ! Je trouve que vous quitter serait, de sa part, une ingratitude et une folie. vous l’avez formé au service ; vous avez protégé, secouru sa famille, et tous les ans vous le ramenez au pays ? Et pourtant, j’ai ouï dire qu’il avait fait des démarches, au moment du départ pour la campagne. À vous dire vrai, j’en ai la certitude. Cela passera peut-être ; il faut attendre. » On attendit ; cela ne passa point. Laurent devenait de plus en plus sombre et distrait. Il ne prenait goût à rien, et semblait tout faire par devoir. On n’avait pas à se plaindre de son service ; mais il était ponctuel avec raideur, et paraissait aigri contre lui-même. Espérance ne regardait plus son serviteur qu’avec tristesse ; et ayant seule la clef du passé, de ce passé fermé à tous, elle cherchait une occasion de rompre la glace. Un jour, ayant trouvé Laurent seul dans un bûcher, où elle était entrée pour jeter un coup d’œil de maîtresse de maison, elle lui dit, de ce ton absolu dont sa grande douceur ôtait toute rudesse : « Laurent, vous avez de la peine. Je n’ai rien, madame la marquise. Vous avez de la peine et il y a longtemps. Laurent leva les yeux sur sa bonne maîtresse, et sa gorge se serrant, il ne put articuler une parole. Eh bien, c’est moi qui vais vous parler. Vous avez fait tout dernièrement, à Paris, des démarches pour vous placer ; et si vous aviez réussi, vous ne seriez pas revenu avec vos maîtres à Kerniou. » Le pauvre garçon laissa tomber la hachette qu’il tenait à la main. Il baissa les yeux et dit : « C’est vrai, madame ; mais faut pas m’en vouloir, ce n’est pas ma faute. Je ne vous en veux pas, mon ami ; mais il faut que je sache pourquoi vous préférez ne pas rester avec moi ? j’aurais bien voulu au contraire mourir dans la maison, comme le pauvre vieux jardinier que vous avez soigné l’année dernière... mais ce n’est pas ma faute ; je suis trop malheureux ! » Il s’appuya contre la muraille ; Espérance eut compassion de lui. « Vous ne voulez pas me dire ce qui vous rend si malheureux ? Eh bien, je vais vous le dire, moi. Vous voyez qu’il est inutile de chercher à me rien cacher ? Du reste, mon père et moi, nous approuverions hautement votre choix. Non, c’est impossible, je ne l’épouserai jamais. » Le pauvre Breton, fatigué de l’affreux souvenir qu’il n’avait jamais perdu, semblait confus sous le regard, si bon pourtant, de la marquise. « Pourquoi hésitez-vous à faire ce que vous désirez ? Madame, je ne le peux pas ; ce serait tromper Marie ! Non, non, il faut que je m’en aille. Ça fait qu’au moins je ne la verrai plus. Ça me fera bien de la peine de quitter mes maîtres ; mais je suis trop malheureux, je n’en peux plus ! Pourquoi vous faire tant de chagrin ? Votre secret n’a-t-il pas été bien gardé ? Mme Dubreuil vous donnera très volontiers sa fille ; elle m’a souvent parlé de vous. Je lui ai dit que vous êtes ce qu’était Benoît votre père : un honnête homme. » Il leva ses yeux pleins de larmes et dit plus bas, comme si l’on avait pu l’entendre : Je ne me souviens que d’une larme tombée autrefois sur le nom de Marie. Cette enfant a gardé votre jeunesse ; et depuis que vous avez subi son influence, vous avez toujours fait votre devoir de chrétien et d’honnête homme. Il faut que je lui dise tout, absolument tout. je ne lui en voudrai pas ! Il ne pouvait plus parler, il étouffait. « Mon ami, dit la marquise, du son de voix le plus doux, vous avez là une pensée bien délicate, bien généreuse. Assurément, avouer tout à Marie n’est pas une chose nécessaire ; vous vous êtes repenti, vous avez réparé, Dieu ne demande pas de nous davantage. Mais puisque vous le voulez, il faudra tâcher de trouver une occasion le plus tôt possible. Espérance, entendant un bruit de pas, continua sur le même ton : « Il faudrait fendre quelques-unes de ces grosses bûches, et ranger un peu le bûcher, Laurent. dit gaiement le général, vas-tu nous faire faire du feu ? Laisse-nous notre été, j’y tiens beaucoup. » Il jeta un regard sur Laurent qui, avec une agitation fébrile, commençait à ranger le bûcher. « Veux-tu faire un tour de parc ? Espérance posa son bras sur celui du vieillard. À peine étaient-ils sortis des communs qu’il lui dit : « As-tu remarqué les yeux rouges de ce pauvre garçon ? Je crois, ma foi, qu’il a pleuré. Il a souvent l’air triste, en effet. Il me fait de la peine. Je parlais de lui tout à l’heure avec Pauline, et je lui disais qu’au bout du compte, Laurent était un sot. À son âge, on n’en a qu’un. La mère en serait fort aise, elle me l’a dit ; et la fille, qui ne me l’a pas dit, en serait plus aise encore. Il faut que je tâche d’arranger cela. Pas plus tard que demain, dimanche, je lui donnerai son après-midi, pour aller chez sa mère et je lui conseillerai d’emmener Mme Dubreuil et sa fille, pour leur faire un peu connaître le pays, et en même temps voir sa famille. Le long du chemin, ils causeront. En allant, on en dira la moitié, et en revenant on dira le reste. On dirait que cela ne t’intéresse pas ? Cela m’intéresse beaucoup, au contraire ; mais je trouve la chose en si bonnes mains qu’il me semble inutile de m’en mêler. Demain la promenade ; et tu verras que je réussirai. » Le lendemain, le soleil se leva radieux. Marie était toute joyeuse à la pensée de courir les champs, et d’aller voir la Benoît et ses filles. Mme Dubreuil, plus grave d’allures, était peut-être encore plus contente ; car depuis déjà longtemps, elle avait une arrière-pensée, qu’elle caressait dans ses rêves maternels. C’était surtout à cause de cette arrière-pensée qu’elle avait si promptement accepté la proposition de la marquise, et quitté sa mansarde. Sa mansarde, elle l’aimait, parce que, du moins, en se penchant sur le bord de sa fenêtre, on pouvait apercevoir la remise qui servait d’atelier au pauvre menuisier. Ce dimanche, malgré le radieux soleil, Mme Dubreuil se sentait fatiguée ; mais elle se garda bien de le dire. L’amour des parents n’a rien d’égoïste. Elle ne voulait pas priver Marie d’un plaisir. On partit, et l’on admira la campagne ; mais rien ne fut dit en chemin, de ce qu’on aurait voulu dire. Chez la Benoît, on fut reçu à bras ouverts. Les deux mères s’entendaient à demi-mots, et même sans parler, car, ayant la même pensée, elles s’étonnaient secrètement de ce que cette bonne pensée ne fût pas encore passé par la tête de Laurent. Les trois sœurs firent fête à Marie, la jolie fille, qui, disait Joséphine, n’était pas du tout gênante, quoiqu’elle vînt de Paris. On parla de la marquise, de sa bonté. On savait que de biens étaient venus par elle. Il y eut un goûter sur l’herbe, goûter breton, des beurrées et des fruits. Les jeunes paysannes secouèrent le grand cerisier qui faisait l’ornement du jardin. « Pourquoi donc Laurent ne nous aide-t-il pas ? Il a l’air tout triste ; qu’est-ce qu’il a donc ? Il vint secouer le cerisier ; mais sans jouer, sans rire. Il jetait pourtant à Marie les plus belles cerises. Joséphine lui en fit des boucles d’oreilles ; et comme son frère, commensal de la jeune fille, l’appelait Marie sans dire mademoiselle, la villageoise dit tout bas, étourdiment comme à l’ordinaire : « Marie, cela vous va bien ; je vous trouve jolie, je vous aime ; c’est dommage que vous ne soyez pas ma sœur ! » Marie devint aussi rouge que ses boucles d’oreilles ; et Laurent, qui avait entendu, demeura triste, mais triste à faire pitié ! s’écriait Joséphine, à tout instant avoir l’air fâché quand il fait si beau ! Laurent ne regardait point le soleil. Excepté Laurent, tout le monde avait l’air enchanté. On ne se quitta qu’après s’être embrassées, la connaissance était faite. On reprit donc, à trois, le chemin du château ; mais la mère était fatiguée. On l’avait fait manger à une heure inaccoutumée. Le pain était tendre, le beurre était bon, le cidre aussi. L’hospitalité bretonne est si vraie que Mme Dubreuil s’était laissé tenter ; mais ce petit repas lui pesait. « Laurent, dit-elle, après un quart d’heure de marche, je me sens bien lasse. N’y a-t-il donc point un chemin plus court ? Si ; il y a le bois de noisetiers ; traversons-le, nous serons plus tôt rendus. Oui, nous trouverons un tronc d’orme couché ; on y est très bien assis, et les noisetiers font de l’ombrage. Allons donc au bois de noisetiers, Laurent. » Quand on fut au bois, et que le feuillage eut fait un rideau contre les ardeurs du soleil, la mère se reposa sur l’orme renversé et dit : « Mes enfants assoyez-vous là un moment, à côté de moi, et nous allons causer. » On se mit tout naturellement à parler de la chaumière de la Benoît, de ses filles, du jardin, de la vache, et surtout de la rieuse Joséphine. À tout ce que disaient les jeunes gens, la mère répondait seulement par quelques mots, qui devenaient de plus en plus rares. Enfin, elle inclina la tête, et ses yeux se fermèrent dans le plus doux sommeil. Alors l’isolement se fit autour de ces deux âmes, dont l’une était pleine de joie et d’espérance, l’autre si attristée. Dans ce joli bois, rien ne passait que des hirondelles. « Maman dort, dit Marie, avec la plus grande simplicité, parlons tout bas pour ne pas la réveiller. » Laurent sentit que le moment était propice ; il fit un grand effort sur lui-même. « Oui Marie, laissons-la dormir, aussi bien je voulais vous parler, mais à vous toute seule. Qu’est-ce que vous avez à me dire, Laurent ? Vous n’avez pas besoin d’avoir peur. Vous avez entendu ce qu’a dit Joséphine ? il n’y a pas de mal. Pourquoi craignez-vous d’en parler devant maman ? Non, je ne l’éveillerai pas, car elle a confiance en vous, Laurent ; elle me l’a dit encore ce matin. si ce n’était pas comme çà, je ne la laisserais pas dormir ! Je vous promets de vous répondre, maman me l’a permis. Personne ne le sait sur la terre ? Personne, excepté madame la marquise, qui me l’a toujours gardé. Je vous le garderai aussi, moi. Il faut donc que je vous le dise ? Marie, vous savez bien ce que je voudrais ?... il y a longtemps que vous le voyez. Mais malheureusement, c’est impossible, parce que si vous connaissiez ce secret, vous ne voudriez plus, vous ! » Marie le regardait avec inquiétude, et les hirondelles qui passaient étaient les seuls témoins de cette étrange scène. Il tira de sa poche un vieux portefeuille, l’ouvrit et le remit, les yeux baissés, à la jeune fille de plus en plus étonnée. Une de mes trois belles enveloppes ? et dedans, la petite lettre que j’ai écrite à la marquise quand j’étais enfant ? Celte lettre, elle est à moi. Pourquoi la marquise vous l’a-t-elle donnée ? Ne me regardez pas, Marie ; tournez un peu la tête ; j’ai si peur ? Elle détourna la tête et regarda, sans les voir, les hirondelles qui passaient. « Marie, vous m’avez sauvé quand vous aviez neuf ans. Mais comment le bon Dieu a-t-il pu se servir de moi ? » Le pauvre garçon baissa la tête et se mit à parler si bas qu’à peine elle entendait. vous aviez neuf ans et j’en avais dix-sept. J’arrivais du pays, j’étais bien pauvre ! Ma mère était malade de chagrin ; on allait vendre la maison pour payer des dettes. Il lui fallait tout de suite un billet de cent francs. La marquise en avait mis un, devant moi, dans une enveloppe qu’elle avait enfermée dans le petit tiroir de son bureau, à gauche. Laurent, je vous le dis devant le bon Dieu, qui seul nous voit, maman vous aime bien ! N’ayez donc pas peur et parlez-moi. C’était le jour où vous aviez écrit à la marquise, et ce billet de cent francs, je l’ai su depuis, vous était destiné. Mais voilà que moi, j’ai écouté le diable qui me tentait. Alors je suis entré le soir dans le boudoir bleu ; il n’y avait personne... Assez, assez, Laurent, j’ai compris ; ne dites pas un mot de plus ! Elle fit quelques questions, non sur l’acte même, mais sur la manière dont la lettre était tombée en la possession de Laurent ; et comme le coupable, après avoir répondu, jetait un profond soupir, ce fut à elle de dire bien vite : Elle ne dit plus rien, mais elle ouvrit machinalement la lettre. « Qui donc a versé cette larme sur mon nom ? Comme aucun bruit ne troublait en ce moment le silence du bois, il entendit une larme tomber comme autrefois sur le nom de Marie. Ainsi ce nom se trouva entièrement effacé sous deux larmes : l’une de repentir, et l’autre d’innocence. L’enfant pure était profondément touchée de l’aveu du pécheur. Elle concevait de lui une estime proportionnée à son courage, à sa délicatesse. Tout à coup, elle rendit la lettre et le portefeuille à Laurent, par un mouvement brusque qui agita le feuillage d’un noisetier, ombrageant le tronc d’arbre. « Maman, tu m’as permis de l’aimer ; je l’aime et je serai sa femme. » La bonne mère sourit aux fiancés, et les hirondelles qui passaient gardèrent, elles aussi, le secret de Laurent. Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant. Comme il portait beau par nature et par pose d’ancien sous-officier, il cambra sa taille, frisa sa moustache d’un geste militaire et familier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide et circulaire, un de ces regards de joli garçon, qui s’étendent comme des coups d’épervier. Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois petites ouvrières, une maîtresse de musique entre deux âges, mal peignée, négligée, coiffée d’un chapeau toujours poussiéreux et vêtue toujours d’une robe de travers, et deux bourgeoises avec leurs maris, habituées de cette gargote à prix fixe. Lorsqu’il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce qu’il allait faire. On était au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans dîners, au choix. Il réfléchit que les repas du matin étant de vingt-deux sous, au lieu de trente que coûtaient ceux du soir, il lui resterait, en se contentant des déjeuners, un franc vingt centimes de boni, ce qui représentait encore deux collations au pain et au saucisson, plus deux bocks sur le boulevard. C’était là sa grande dépense et son grand plaisir des nuits ; et il se mit à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette. Il marchait ainsi qu’au temps où il portait l’uniforme des hussards, la poitrine bombée, les jambes un peu entrouvertes comme s’il venait de descendre de cheval ; et il avançait brutalement dans la rue pleine de monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point se déranger de sa route. Il inclinait légèrement sur l’oreille son chapeau à haute forme assez défraîchi, et battait le pavé de son talon. Il avait l’air de toujours défier quelqu’un, les passants, les maisons, la ville entière, par chic de beau soldat tombé dans le civil. Quoique habillé d’un complet de soixante francs, il gardait une certaine élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant. Grand, bien fait, blond, d’un blond châtain vaguement roussi, avec une moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués d’une pupille toute petite, des cheveux frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires. C’était une de ces soirées d’été où l’air manque dans Paris. La ville, chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit étouffante. Les égouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleines empestées, et les cuisines souterraines jetaient à la rue, par leurs fenêtres basses, les miasmes infâmes des eaux de vaisselle et des vieilles sauces. Les concierges, en manches de chemise, à cheval sur des chaises en paille, fumaient la pipe sous des portes cochères, et les passants allaient d’un pas accablé, le front nu, le chapeau à la main. Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il s’arrêta encore, indécis sur ce qu’il allait faire. Il avait envie maintenant de gagner les Champs-Élysées et l’avenue du bois de Boulogne pour trouver un peu d’air frais sous les arbres ; mais un désir aussi le travaillait, celui d’une rencontre amoureuse. Il n’en savait rien, mais il l’attendait depuis trois mois, tous les jours, tous les soirs. Quelquefois cependant, grâce à sa belle mine et à sa tournure galante, il volait, par-ci, par-là, un peu d’amour, mais il espérait toujours plus et mieux. La poche vide et le sang bouillant, il s’allumait au contact des rôdeuses qui murmurent, à l’angle des rues : « Venez-vous chez moi, joli garçon ? » mais il n’osait les suivre, ne les pouvant payer ; et il attendait aussi autre chose, d’autres baisers, moins vulgaires. Il aimait cependant les lieux où grouillent les filles publiques, leurs bals, leurs cafés, leurs rues ; il aimait les coudoyer, leur parler, les tutoyer, flairer leurs parfums violents, se sentir près d’elles. C’étaient des femmes enfin, des femmes d’amour. Il ne les méprisait point du mépris inné des hommes de famille. Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait accablé par la chaleur. Les grands cafés, pleins de monde, débordaient sur le trottoir, étalant leur public de buveurs sous la lumière éclatante et crue de leur devanture illuminée. Devant eux, sur de petites tables carrées ou rondes, les verres contenaient des liquides rouges, jaunes, verts, bruns, de toutes les nuances ; et dans l’intérieur des carafes on voyait briller les gros cylindres transparents de glace qui refroidissaient la belle eau claire. Duroy avait ralenti sa marche, et l’envie de boire lui séchait la gorge. Une soif chaude, une soif de soir d’été le tenait, et il pensait à la sensation délicieuse des boissons froides coulant dans la bouche. Mais s’il buvait seulement deux bocks dans la soirée, adieu le maigre souper du lendemain, et il les connaissait trop, les heures affamées de la fin du mois. Il se dit : « Il faut que je gagne dix heures et je prendrai mon bock à l’Américain. que j’ai soif tout de même ! » Et il regardait tous ces hommes attablés et buvant, tous ces hommes qui pouvaient se désaltérer tant qu’il leur plaisait. Il allait, passant devant les cafés d’un air crâne et gaillard, et il jugeait d’un coup d’œil, à la mine, à l’habit, ce que chaque consommateur devait porter d’argent sur lui. Et une colère l’envahissait contre ces gens assis et tranquilles. En fouillant leurs poches, on trouverait de l’or, de la monnaie blanche et des sous. En moyenne, chacun devait avoir au moins deux louis ; ils étaient bien une centaine au café ; cent fois deux louis font quatre mille francs ! Il murmurait : « Les cochons ! » tout en se dandinant avec grâce. S’il avait pu en tenir un au coin d’une rue, dans l’ombre bien noire, il lui aurait tordu le cou, ma foi, sans scrupule, comme il faisait aux volailles des paysans, aux jours de grandes manœuvres. Et il se rappelait ses deux années d’Afrique, la façon dont il rançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire cruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d’une escapade qui avait coûté la vie à trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur avait valu, à ses camarades et à lui, vingt poules, deux moutons et de l’or, et de quoi rire pendant six mois. On n’avait jamais trouvé les coupables, qu’on n’avait guère cherché d’ailleurs, l’Arabe étant un peu considéré comme la proie naturelle du soldat. On ne pouvait pas marauder gentiment, sabre au côté et revolver au poing, loin de la justice civile, en liberté, il se sentait au cœur tous les instincts du sous-off lâché en pays conquis. Certes il les regrettait, ses deux années de désert. Quel dommage de n’être pas resté là-bas ! Mais voilà, il avait espéré mieux en revenant. oui, c’était du propre, maintenant ! Il faisait aller sa langue dans sa bouche, avec un petit claquement, comme pour constater la sécheresse de son palais. La foule glissait autour de lui, exténuée et lente, et il pensait toujours : « Tas de brutes ! tous ces imbéciles-là ont des sous dans le gilet. » Il bousculait les gens de l’épaule, et sifflotait des airs joyeux. Des messieurs heurtés se retournaient en grognant ; des femmes prononçaient : « En voilà un animal ! » Il passa devant le Vaudeville, et s’arrêta en face du café Américain, se demandant s’il n’allait pas prendre son bock, tant la soif le torturait. Avant de se décider, il regarda l’heure aux horloges lumineuses, au milieu de la chaussée. Il était neuf heures un quart. Il se connaissait : dès que le verre plein de bière serait devant lui, il l’avalerait. Que ferait-il ensuite jusqu’à onze heures ? « J’irai jusqu’à la Madeleine, se dit-il, et je reviendrai tout doucement. » Comme il arrivait au coin de la place de l’Opéra, il croisa un gros jeune homme, dont il se rappela vaguement avoir vu la tête quelque part. Il se mit à le suivre en cherchant dans ses souvenirs, et répétant à mi-voix : « Où diable ai-je connu ce particulier-là ? » Il fouillait dans sa pensée, sans parvenir à se le rappeler ; puis tout d’un coup, par un singulier phénomène de mémoire, le même homme lui apparut moins gros, plus jeune, vêtu d’un uniforme de hussard. Il s’écria tout haut : « Tiens, Forestier ! » et, allongeant le pas, il alla frapper sur l’épaule du marcheur. L’autre se retourna, le regarda, puis dit : « Qu’est-ce que vous me voulez, monsieur ? » Duroy se mit à rire : « Tu ne me reconnais pas ? Georges Duroy du 6e hussards. » Forestier tendit les deux mains : moi, pas trop ; figure-toi que j’ai une poitrine de papier mâché maintenant ; je tousse six mois sur douze, à la suite d’une bronchite que j’ai attrapée à Bougival, l’année de mon retour à Paris, voici quatre ans maintenant. tu as l’air solide, pourtant. » Et Forestier, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla de sa maladie, lui raconta les consultations, les opinions et les conseils des médecins, la difficulté de suivre leurs avis dans sa position. On lui ordonnait de passer l’hiver dans le Midi ; mais le pouvait-il ? Il était marié et journaliste, dans une belle situation. « Je dirige la politique à La Vie Française. Je fais le Sénat au Salut, et, de temps en temps, des chroniques littéraires pour La Planète. Voilà, j’ai fait mon chemin. » Il était bien changé, bien mûri. Il avait maintenant une allure, une tenue, un costume d’homme posé, sûr de lui, et un ventre d’homme qui dîne bien. Autrefois il était maigre, mince et souple, étourdi, casseur d’assiettes, tapageur et toujours en train. En trois ans Paris en avait fait quelqu’un de tout autre, de gros et de sérieux, avec quelques cheveux blancs sur les tempes, bien qu’il n’eût pas plus de vingt-sept ans. « Nulle part, je fais un tour avant de rentrer. Eh bien, veux-tu m’accompagner à La Vie Française, où j’ai des épreuves à corriger ; puis nous irons prendre un bock ensemble. Et ils se mirent à marcher en se tenant par le bras avec cette familiarité facile qui subsiste entre compagnons d’école et entre camarades de régiment. « Qu’est-ce que tu fais à Paris ? » « Je crève de faim, tout simplement. Une fois mon temps fini, j’ai voulu venir ici pour... pour faire fortune ou plutôt pour vivre à Paris ; et voilà six mois que je suis employé aux bureaux du chemin de fer du Nord, à quinze cents francs par an, rien de plus. » « Bigre, ça n’est pas gras. Mais comment veux-tu que je m’en tire ? Je suis seul, je ne connais personne, je ne peux me recommander à personne. Ce n’est pas la bonne volonté qui me manque, mais les moyens. » Son camarade le regarda des pieds à la tête, en homme pratique, qui juge un sujet, puis il prononça d’un ton convaincu : « Vois-tu, mon petit, tout dépend de l’aplomb, ici. Un homme un peu malin devient plus facilement ministre que chef de bureau. Il faut s’imposer et non pas demander. Mais comment diable n’as-tu pas trouvé mieux qu’une place d’employé au Nord ? » « J’ai cherché partout, je n’ai rien découvert. Mais j’ai quelque chose en vue en ce moment, on m’offre d’entrer comme écuyer au manège Pellerin. Là, j’aurai, au bas mot, trois mille francs. » « Ne fais pas ça, c’est stupide, quand tu devrais gagner dix mille francs. Tu te fermes l’avenir du coup. Dans ton bureau, au moins, tu es caché, personne ne te connaît, tu peux en sortir, si tu es fort, et faire ton chemin. Mais une fois écuyer, c’est fini. C’est comme si tu étais maître d’hôtel dans une maison où tout Paris va dîner. Quand tu auras donné des leçons d’équitation aux hommes du monde ou à leurs fils, ils ne pourront plus s’accoutumer à te considérer comme leur égal. » Il se tut, réfléchit quelques secondes, puis demanda : Ça ne fait rien, du moment que tu as poussé tes études jusqu’au bout. Si on parle de Cicéron ou de Tibère, tu sais à peu près ce que c’est ? Bon, personne n’en sait davantage, à l’exception d’une vingtaine d’imbéciles qui ne sont pas fichus de se tirer d’affaire. Ça n’est pas difficile de passer pour fort, va ; le tout est de ne pas se faire pincer en flagrant délit d’ignorance. On manœuvre, on esquive la difficulté, on tourne l’obstacle, et on colle les autres au moyen d’un dictionnaire. Tous les hommes sont bêtes comme des oies et ignorants comme des carpes. » Il parlait en gaillard tranquille qui connaît la vie, et il souriait en regardant passer la foule. Mais tout d’un coup il se mit à tousser, et s’arrêta pour laisser finir la quinte, puis, d’un ton découragé : « N’est-ce pas assommant de ne pouvoir se débarrasser de cette bronchite ? Et nous sommes en plein été. cet hiver, j’irai me guérir à Menton. Tant pis, ma foi, la santé avant tout. » Ils arrivèrent au boulevard Poissonnière, devant une grande porte vitrée, derrière laquelle un journal ouvert était collé sur les deux faces. Au-dessus de la porte s’étalait, comme un appel, en grandes lettres de feu dessinées par des flammes de gaz : La Vie Française. Et les promeneurs passant brusquement dans la clarté que jetaient ces trois mots éclatants apparaissaient tout à coup en pleine lumière, visibles, clairs et nets comme au milieu du jour, puis rentraient aussitôt dans l’ombre. Forestier poussa cette porte : « Entre », dit-il. Duroy entra, monta un escalier luxueux et sale que toute la rue voyait, parvint dans une antichambre, dont les deux garçons de bureau saluèrent son camarade, puis s’arrêta dans une sorte de salon d’attente, poussiéreux et fripé, tendu de faux velours d’un vert pisseux, criblé de taches et rongé par endroits, comme si des souris l’eussent grignoté. « Assieds-toi, dit Forestier, je reviens dans cinq minutes. » Et il disparut par une des trois sorties qui donnaient dans ce cabinet. Une odeur étrange, particulière, inexprimable, l’odeur des salles de rédaction, flottait dans ce lieu. Duroy demeurait immobile, un peu intimidé, surpris surtout. De temps en temps des hommes passaient devant lui, en courant, entrés par une porte et partis par l’autre avant qu’il eût le temps de les regarder. C’étaient tantôt des jeunes gens, très jeunes, l’air affairé, et tenant à la main une feuille de papier qui palpitait au vent de leur course ; tantôt des ouvriers compositeurs, dont la blouse de toile tachée d’encre laissait voir un col de chemise bien blanc et un pantalon de drap pareil à celui des gens du monde ; et ils portaient avec précaution des bandes de papier imprimé, des épreuves fraîches, tout humides. Quelquefois un petit monsieur entrait, vêtu avec une élégance trop apparente, la taille trop serrée dans la redingote, la jambe trop moulée sous l’étoffe, le pied étreint dans un soulier trop pointu, quelque reporter mondain apportant les échos de la soirée. D’autres encore arrivaient, graves, importants, coiffés de hauts chapeaux à bords plats, comme si cette forme les eût distingués du reste des hommes. Forestier reparut tenant par le bras un grand garçon maigre, de trente à quarante ans, en habit noir et en cravate blanche, très brun, la moustache roulée en pointes aiguës, et qui avait l’air insolent et content de lui. L’autre lui serra la main : « Au revoir, mon cher », et il descendit l’escalier en sifflotant, la canne sous le bras. C’est Jacques Rival, tu sais, le fameux chroniqueur, le duelliste. Il vient de corriger ses épreuves. Garin, Montel et lui sont les trois premiers chroniqueurs d’esprit et d’actualité que nous ayons à Paris. Il gagne ici trente mille francs par an pour deux articles par semaine. » Et comme ils s’en allaient, ils rencontrèrent un petit homme à longs cheveux, gros, d’aspect malpropre, qui montait les marches en soufflant. « Norbert de Varenne, dit-il, le poète, l’auteur des Soleils morts, encore un homme dans les grands prix. Chaque conte qu’il nous donne coûte trois cents francs, et les plus longs n’ont pas deux cents lignes. Mais entrons au Napolitain, je commence à crever de soif. » Dès qu’ils furent assis devant la table du café, Forestier cria : « Deux bocks ! » et il avala le sien d’un seul trait, tandis que Duroy buvait la bière à lentes gorgées, la savourant et la dégustant, comme une chose précieuse et rare. Son compagnon se taisait, semblait réfléchir, puis tout à coup : « Pourquoi n’essaierais-tu pas du journalisme ? » L’autre, surpris, le regarda ; puis il dit : Moi, je pourrais t’employer à aller me chercher des renseignements, à faire des démarches et des visites. Tu aurais, au début, deux cent cinquante francs et tes voitures payées. Veux-tu que j’en parle au directeur ? Mais certainement que je veux bien, Alors, fais une chose, viens dîner chez moi demain ; j’ai cinq ou six personnes seulement, le patron, M. Walter, sa femme, Jacques Rival et Norbert de Varenne, que tu viens de voir, plus une amie de Mme Forestier. je n’ai pas de tenue convenable. » « Tu n’as pas d’habit ? en voilà une chose indispensable pourtant. À Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n’avoir pas de lit que pas d’habit. » Puis, tout à coup, fouillant dans la poche de son gilet, il en tira une pincée d’or, prit deux louis, les posa devant son ancien camarade, et, d’un ton cordial et familier : « Tu me rendras ça quand tu pourras. Loue ou achète au mois, en donnant un acompte, les vêtements qu’il te faut ; enfin arrange-toi, mais viens dîner à la maison, demain, sept heures et demie, 17, rue Fontaine. » Duroy, troublé, ramassait l’argent en balbutiant : « Tu es trop aimable, je te remercie bien, sois certain que je n’oublierai pas... » L’autre l’interrompit : « Allons, c’est bon. Encore un bock, n’est-ce pas ? » Et il cria : « Garçon, deux bocks ! » Puis, quand ils les eurent bus, le journaliste demanda : « Veux-tu flâner un peu, pendant une heure ? Et ils se remirent en marche vers la Madeleine. « Qu’est-ce que nous ferions bien ? On prétend qu’à Paris un flâneur peut toujours s’occuper ; ça n’est pas vrai. Moi, quand je veux flâner, le soir, je ne sais jamais où aller. Un tour au Bois n’est amusant qu’avec une femme, et on n’en a pas toujours une sous la main ; les cafés-concerts peuvent distraire mon pharmacien et son épouse, mais pas moi. Il devrait y avoir ici un jardin d’été, comme le parc Monceau, ouvert la nuit, où on entendrait de la très bonne musique en buvant des choses fraîches sous les arbres. Ce ne serait pas un lieu de plaisir, mais un lieu de flâne ; et on paierait cher pour entrer, afin d’attirer les jolies dames. On pourrait marcher dans des allées bien sablées, éclairées à la lumière électrique, et s’asseoir quand on voudrait pour écouter la musique de près ou de loin. Nous avons eu à peu près ça autrefois chez Musard, mais avec un goût de bastringue et trop d’airs de danse, pas assez d’étendue, pas assez d’ombre, pas assez de sombre. Il faudrait un très beau jardin, très vaste. Duroy, perplexe, ne savait que dire ; enfin, il se décida : « Je ne connais pas les Folies-Bergère. J’y ferais volontiers un tour. » nous y cuirons comme dans une rôtissoire. Enfin, soit, c’est toujours drôle. » Et ils pivotèrent sur leurs talons pour gagner la rue du Faubourg-Montmartre. La façade illuminée de l’établissement jetait une grande lueur dans les quatre rues qui se joignent devant elle. Une file de fiacres attendait la sortie. « Nous oublions de passer au guichet. » L’autre répondit d’un ton important : « Avec moi on ne paie pas. » Quand il s’approcha du contrôle, les trois contrôleurs le saluèrent. Celui du milieu lui tendit la main. Le journaliste demanda : « Avez-vous une bonne loge ? Il prit le coupon qu’on lui tendait, poussa la porte matelassée, à battants garnis de cuir, et ils se trouvèrent dans la salle. Une vapeur de tabac voilait un peu, comme un très fin brouillard, les parties lointaines, la scène et l’autre côté du théâtre. Et s’élevant sans cesse, en minces filets blanchâtres, de tous les cigares et de toutes les cigarettes que fumaient tous ces gens, cette brume légère montait toujours, s’accumulait au plafond, et formait, sous le large dôme, autour du lustre, au-dessus de la galerie du premier chargée de spectateurs, un ciel ennuagé de fumée. Dans le vaste corridor d’entrée qui mène à la promenade circulaire, où rôde la tribu parée des filles, mêlée à la foule sombre des hommes, un groupe de femmes attendait les arrivants devant un des trois comptoirs où trônaient, fardées et défraîchies, trois marchandes de boissons et d’amour. Les hautes glaces, derrière elles, reflétaient leurs dos et les visages des passants. Forestier ouvrait les groupes, avançait vite, en homme qui a droit à la considération. Et on les enferma dans une petite boîte en bois, découverte, tapissée de rouge, et qui contenait quatre chaises de même couleur, si rapprochées qu’on pouvait à peine se glisser entre elles. Les deux amis s’assirent : et, à droite comme à gauche, suivant une longue ligne arrondie aboutissant à la scène par les deux bouts, une suite de cases semblables contenait des gens assis également et dont on ne voyait que la tête et la poitrine. Sur la scène, trois jeunes hommes en maillot collant, un grand, un moyen, un petit, faisaient, tour à tour, des exercices sur un trapèze. Le grand s’avançait d’abord, à pas courts et rapides, en souriant, et saluait avec un mouvement de la main comme pour envoyer un baiser. On voyait, sous le maillot, se dessiner les muscles des bras et des jambes ; il gonflait sa poitrine pour dissimuler son estomac trop saillant ; et sa figure semblait celle d’un garçon coiffeur, car une raie soignée ouvrait sa chevelure en deux parties égales, juste au milieu du crâne. Il atteignait le trapèze d’un bond gracieux, et, pendu par les mains, tournait autour comme une roue lancée ; ou bien, les bras raides, le corps droit, il se tenait immobile, couché horizontalement dans le vide, attaché seulement à la barre fixe par la force des poignets. Puis il sautait à terre, saluait de nouveau en souriant sous les applaudissements de l’orchestre, et allait se coller contre le décor, en montrant bien, à chaque pas, la musculature de sa jambe. Le second, moins haut, plus trapu, s’avançait à son tour et répétait le même exercice, que le dernier recommençait encore, au milieu de la faveur plus marquée du public. Mais Duroy ne s’occupait guère du spectacle, et, la tête tournée, il regardait sans cesse derrière lui le grand promenoir plein d’hommes et de prostituées. « Remarque donc l’orchestre : rien que des bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants, de bonnes têtes stupides qui viennent pour voir. Aux loges, des boulevardiers ; quelques artistes, quelques filles de demi-choix ; et, derrière nous, le plus drôle de mélange qui soit dans Paris. Il y a de tout, de toutes les castes, mais la crapule domine. Voici des employés, employés de banque, de magasin, de ministère, des reporters, des souteneurs, des officiers en bourgeois, des gommeux en habit, qui viennent de dîner au cabaret et qui sortent de l’Opéra avant d’entrer aux Italiens, et puis encore tout un monde d’hommes suspects qui défient l’analyse. Quant aux femmes, rien qu’une marque : la soupeuse de l’Américain, la fille à un ou deux louis qui guette l’étranger de cinq louis et prévient ses habitués quand elle est libre. On les connaît toutes depuis six ans ; on les voit tous les soirs, toute l’année, aux mêmes endroits, sauf quand elles font une station hygiénique à Saint-Lazare ou à Lourcine. » Une de ces femmes, s’étant accoudée à leur loge, le regardait. C’était une grosse brune à la chair blanchie par la pâte, à l’œil noir, allongé, souligné par le crayon, encadré sous des sourcils énormes et factices. Sa poitrine, trop forte, tendait la soie sombre de sa robe ; et ses lèvres peintes, rouges comme une plaie, lui donnaient quelque chose de bestial, d’ardent, d’outré, mais qui allumait le désir cependant. Elle appela, d’un signe de tête, une de ses amies qui passait, une blonde aux cheveux rouges, grasse aussi, et elle lui dit d’une voix assez forte pour être entendue : « Tiens, v’là un joli garçon : s’il veut de moi pour dix louis, je ne dirai pas non. » Forestier se retourna, et, souriant, il tapa sur la cuisse de Duroy : « C’est pour toi, ça : tu as du succès, mon cher. L’ancien sous-off avait rougi ; et il tâtait, d’un mouvement machinal du doigt, les deux pièces d’or dans la poche de son gilet. Le rideau s’était baissé ; l’orchestre maintenant jouait une valse. « Si nous faisions un tour dans la galerie ? Ils sortirent, et furent aussitôt entraînés dans le courant des promeneurs. Pressés, poussés, serrés, ballottés, ils allaient, ayant devant les yeux un peuple de chapeaux. Et les filles, deux par deux, passaient dans cette foule d’hommes, la traversaient avec facilité, glissaient entre les coudes, entre les poitrines, entre les dos, comme si elles eussent été bien chez elles, bien à l’aise, à la façon des poissons dans l’eau, au milieu de ce flot de mâles. Duroy ravi, se laissait aller, buvait avec ivresse l’air vicié par le tabac, par l’odeur humaine et les parfums des drôlesses. « Allons au jardin », dit-il. Et, tournant à gauche, ils pénétrèrent dans une espèce de jardin couvert, que deux grandes fontaines de mauvais goût rafraîchissaient. Sous des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient sur des tables de zinc. Ils s’assirent en regardant passer le public. De temps en temps, une rôdeuse s’arrêtait, puis demandait avec un sourire banal : « M’offrez-vous quelque chose, monsieur ? » Et comme Forestier répondait : « Un verre d’eau à la fontaine », elle s’éloignait en murmurant : « Va donc, mufle ! » Mais la grosse brune qui s’était appuyée tout à l’heure derrière la loge des deux camarades reparut, marchant arrogamment, le bras passé sous celui de la grosse blonde. Cela faisait vraiment une belle paire de femmes, bien assorties. Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent dit déjà des choses intimes et secrètes ; et, prenant une chaise, elle s’assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis elle commanda d’une voix claire : « Garçon, deux grenadines ! » Forestier, surpris, prononça : « Tu ne te gênes pas, toi ! » « C’est ton ami qui me séduit. Je crois qu’il me ferait faire des folies ! » Duroy, intimidé, ne trouvait rien à dire. Il retroussait sa moustache frisée en souriant d’une façon niaise. Le garçon apporta les sirops, que les femmes burent d’un seul trait ; puis elles se levèrent, et la brune, avec un petit salut amical de la tête et un léger coup d’éventail sur le bras, dit à Duroy : « Merci, mon chat. Tu n’as pas la parole facile. » Et elles partirent en balançant leur croupe. Alors Forestier se mit à rire : « Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des femmes ? Ça peut te mener loin. » Il se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur des gens qui pensent tout haut : « C’est encore par elles qu’on arrive le plus vite. » Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il demanda : « Est-ce que tu restes encore ? Moi, je vais rentrer, j’en ai assez. » « Oui, je reste encore un peu. 17, rue Fontaine, sept heures et demie. Ils se serrèrent la main, et le journaliste s’éloigna. Dès qu’il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de nouveau il tâta joyeusement les deux pièces d’or dans sa poche ; puis, se levant, il se mit à parcourir la foule qu’il fouillait de l’œil. Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et la brune, qui voyageaient toujours de leur allure fière de mendiantes, à travers la cohue des hommes. Il alla droit sur elles, et quand il fut tout près, il n’osa plus. « As-tu retrouvé ta langue ? » Il balbutia : « Parbleu », sans parvenir à prononcer autre chose que cette parole. Ils restaient debout tous les trois, arrêtés, arrêtant le mouvement du promenoir, formant un remous autour d’eux. Alors, tout à coup, elle demanda : « Viens-tu chez moi ? » Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutalement. « Oui, mais je n’ai qu’un louis dans ma poche. » « Ça ne fait rien. » Et elle prit son bras en signe de possession. Comme ils sortaient, il songeait qu’avec les autres vingt francs il pourrait facilement se procurer, en location, un costume de soirée pour le lendemain. « Monsieur Forestier, s’il vous plaît ? Au troisième, la porte à gauche. » Le concierge avait répondu cela d’une voix aimable où apparaissait une considération pour son locataire. Il était un peu gêné, intimidé, mal à l’aise. Il portait un habit pour la première fois de sa vie, et l’ensemble de sa toilette l’inquiétait : Il la sentait défectueuse en tout, par les bottines non vernies mais assez fines cependant, car il avait la coquetterie du pied, par la chemise de quatre francs cinquante achetée le matin même au Louvre, et dont le plastron trop mince ce cassait déjà. Ses autres chemises, celles de tous les jours, ayant des avaries plus ou moins graves, il n’avait pu utiliser même la moins abîmée. Son pantalon, un peu trop large, dessinait mal la jambe, semblait s’enrouler autour du mollet, avait cette apparence fripée que prennent les vêtements d’occasion sur les membres qu’ils recouvrent par aventure. Seul, l’habit n’allait pas mal, s’étant trouvé à peu près juste pour la taille. Il montait lentement les marches, le cœur battant, l’esprit anxieux, harcelé surtout par la crainte d’être ridicule ; et, soudain, il aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si près l’un de l’autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeura stupéfait : c’était lui-même, reflété par une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu’il n’aurait cru. N’ayant chez lui que son petit miroir à barbe, il n’avait pu se contempler entièrement, et comme il n’y voyait que fort mal les diverses parties de sa toilette improvisée, il s’exagérait les imperfections, s’affolait à l’idée d’être grotesque. Mais voilà qu’en s’apercevant brusquement dans la glace, il ne s’était pas même reconnu ; il s’était pris pour un autre, pour un homme du monde, qu’il avait trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d’œil. Et maintenant, en se regardant avec soin, il reconnaissait que, vraiment, l’ensemble était satisfaisant. Alors il s’étudia comme font les acteurs pour apprendre leurs rôles. Il se sourit, se tendit la main, fit des gestes, exprima des sentiments : l’étonnement, le plaisir, l’approbation ; et il chercha les degrés du sourire et les intentions de l’œil pour se montrer galant auprès des dames, leur faire comprendre qu’on les admire et qu’on les désire. Il eut peur d’être surpris et il se mit à monter fort vite et avec la crainte d’avoir été vu, minaudant ainsi, par quelque invité de son ami. En arrivant au second étage, il aperçut une autre glace et il ralentit sa marche pour se regarder passer. Sa tournure lui parut vraiment élégante. Et une confiance immodérée en lui-même emplit son âme. Certes, il réussirait avec cette figure-là et son désir d’arriver, et la résolution qu’il se connaissait et l’indépendance de son esprit. Il avait envie de courir, de sauter en gravissant le dernier étage. Il s’arrêta devant la troisième glace, frisa sa moustache d’un mouvement qui lui était familier, ôta son chapeau pour rajuster sa chevelure, et murmura à mi-voix, comme il faisait souvent : « Voilà une excellente invention. » Puis, tendant la main vers le timbre, il sonna. La porte s’ouvrit presque aussitôt, et il se trouva en présence d’un valet en habit noir, grave, rasé, si parfait de tenue que Duroy se troubla de nouveau sans comprendre d’où lui venait cette vague émotion : d’une inconsciente comparaison, peut-être, entre la coupe de leurs vêtements. Ce laquais, qui avait des souliers vernis, demanda en prenant le pardessus que Duroy tenait sur son bras par peur de montrer les taches : « Qui dois-je annoncer ? » Et il jeta le nom derrière une porte soulevée, dans un salon où il fallait entrer. Mais Duroy, tout à coup perdant son aplomb, se sentit perclus de crainte, haletant. Il allait faire son premier pas dans l’existence attendue, rêvée. Une jeune femme blonde était debout qui l’attendait, toute seule, dans une grande pièce bien éclairée et pleine d’arbustes, comme une serre. Il s’arrêta net, tout à fait déconcerté. Quelle était cette dame qui souriait ? Puis il se souvint que Forestier était marié ; et la pensée que cette jolie blonde élégante devait être la femme de son ami acheva de l’effarer. Il balbutia : « Madame, je suis... » Elle lui tendit la main : « Je le sais, monsieur. Charles m’a raconté votre rencontre d’hier soir, et je suis très heureuse qu’il ait eu la bonne inspiration de vous prier de dîner avec nous aujourd’hui. » Il rougit jusqu’aux oreilles, ne sachant plus que dire ; et il se sentait examiné, inspecté des pieds à la tête, pesé, jugé. Il avait envie de s’excuser, d’inventer une raison pour expliquer les négligences de sa toilette ; mais il ne trouva rien, et n’osa pas toucher à ce sujet difficile. Il s’assit sur un fauteuil qu’elle lui désignait, et quand il sentit plier sous lui le velours élastique et doux du siège, quand il se sentit enfoncé, appuyé, étreint par ce meuble caressant dont le dossier et les bras capitonnés le soutenaient délicatement, il lui sembla qu’il entrait dans une vie nouvelle et charmante, qu’il prenait possession de quelque chose de délicieux, qu’il devenait quelqu’un, qu’il était sauvé ; et il regarda Mme Forestier dont les yeux ne l’avaient point quitté. Elle était vêtue d’une robe de cachemire bleu pâle qui dessinait bien sa taille souple et sa poitrine grasse. La chair des bras et de la gorge sortait d’une mousse de dentelle blanche dont étaient garnis le corsage et les courtes manches ; et les cheveux relevés au sommet de la tête, frisant un peu sur la nuque, faisaient un léger nuage de duvet blond au-dessus du cou. Duroy se rassurait sous son regard, qui lui rappelait sans qu’il sût pourquoi, celui de la fille rencontrée la veille aux Folies-Bergère. Elle avait les yeux gris, d’un gris azuré qui en rendait étrange l’expression, le nez mince, les lèvres fortes, le menton un peu charnu, une figure irrégulière et séduisante, pleine de gentillesse et de malice. C’était un de ces visages de femme dont chaque ligne révèle une grâce particulière, semble avoir une signification, dont chaque mouvement paraît dire ou cacher quelque chose. Après un court silence, elle lui demanda : « Vous êtes depuis longtemps à Paris ? » Il répondit, en reprenant peu à peu possession de lui : « Depuis quelques mois seulement, madame. J’ai un emploi dans les chemins de fer ; mais Forestier m’a laissé espérer que je pourrais, grâce à lui, pénétrer dans le journalisme. » Elle eut un sourire plus visible, plus bienveillant ; et elle murmura en baissant la voix : « Je sais. » Le timbre avait tinté de nouveau. C’était une petite brune, de celles qu’on appelle des brunettes. Elle entra d’une allure alerte ; elle semblait dessinée, moulée des pieds à la tête dans une robe sombre toute simple. Seule une rose rouge, piquée dans ses cheveux noirs. attirait l’œil violemment, semblait marquer sa physionomie, accentuer son caractère spécial, lui donner la note vive et brusque qu’il fallait. Une fillette en robe courte la suivait. Puis l’enfant tendit son front avec une assurance de grande personne, en prononçant : Mme Forestier la baisa ; puis fit les présentations : Georges Duroy, un bon camarade de Charles. » « Mme de Marelle, mon amie, un peu ma parente. » « Vous savez, nous sommes ici sans cérémonie, sans façon et sans pose. C’est entendu, n’est-ce pas ? » Mais la porte s’ouvrit de nouveau, et un petit gros monsieur, court et rond, parut, donnant le bras à une grande et belle femme, plus haute que lui, beaucoup plus jeune, de manières distinguées et d’allure grave. Walter, député, financier, homme d’argent et d’affaires, juif et méridional, directeur de La Vie Française, et sa femme, née Basile-Ravalau, fille du banquier de ce nom. Puis parurent, coup sur coup, Jacques Rival, très élégant, et Norbert de Varenne, dont le col d’habit luisait, un peu ciré par le frottement des longs cheveux qui tombaient jusqu’aux épaules, et semaient dessus quelques grains de poussière blanche. Sa cravate, mal nouée, ne semblait pas à sa première sortie. Il s’avança avec des grâces de vieux beau et, prenant la main de Mme Forestier, mit un baiser sur son poignet. Dans le mouvement qu’il fit en se baissant, sa longue chevelure se répandit comme de l’eau sur le bras nu de la jeune femme. Et Forestier entra à son tour en s’excusant d’être en retard. Mais il avait été retenu au journal par l’affaire Morel. Morel, député radical, venait d’adresser une question au ministère sur une demande de crédit relative à la colonisation de l’Algérie. « Madame est servie ! » Et on passa dans la salle à manger. Duroy se trouvait placé entre Mme de Marelle et sa fille. Il se sentait de nouveau gêné, ayant peur de commettre quelque erreur dans le maniement conventionnel de la fourchette, de la cuiller ou des verres. Il y en avait quatre, dont un légèrement teinté de bleu. Que pouvait-on boire dans celui-là ? On ne dit rien pendant qu’on mangeait le potage, puis Norbert de Varenne demanda : « Avez-vous lu ce procès Gauthier ? Quelle drôle de chose ! » Et on discuta sur le cas d’adultère compliqué de chantage. On n’en parlait point comme on parle, au sein des familles, des événements racontés dans les feuilles publiques, mais comme on parle d’une maladie entre médecins ou de légumes entre fruitiers. On ne s’indignait pas, on ne s’étonnait pas des faits ; on en cherchait les causes profondes, secrètes, avec une curiosité professionnelle et une indifférence absolue pour le crime lui-même. On tâchait d’expliquer nettement les origines des actions, de déterminer tous les phénomènes cérébraux dont était né le drame, résultat scientifique d’un état d’esprit particulier. Les femmes aussi se passionnaient à cette poursuite, à ce travail. Et d’autres événements récents furent examinés, commentés, tournés sous toutes leurs faces, pesés à leur valeur, avec ce coup d’œil pratique et cette manière de voir spéciale des marchands de nouvelles, des débitants de comédie humaine à la ligne, comme on examine, comme on retourne et comme on pèse, chez les commerçants, les objets qu’on va livrer au public. Puis il fut question d’un duel, et Jacques Rival prit la parole. Cela lui appartenait : personne autre ne pouvait traiter cette affaire. Duroy n’osait point placer un mot. Il regardait parfois sa voisine, dont la gorge ronde le séduisait. Un diamant tenu par un fil d’or pendait au bas de l’oreille, comme une goutte d’eau qui aurait glissé sur la chair. De temps en temps, elle faisait une remarque qui éveillait toujours un sourire sur les lèvres. Elle avait un esprit drôle, gentil, inattendu, un esprit de gamine expérimentée qui voit les choses avec insouciance et les juge avec un scepticisme léger et bienveillant. Duroy cherchait en vain quelque compliment à lui faire, et, ne trouvant rien, il s’occupait de sa fille, lui versait à boire, lui tenait ses plats, la servait. L’enfant, plus sévère que sa mère, remerciait avec une voix grave, faisait de courts saluts de la tête : « Vous êtes bien aimable, monsieur », et elle écoutait les grandes personnes d’un petit air réfléchi. Le dîner était fort bon, et chacun s’extasiait. Walter mangeait comme un ogre, ne parlait presque pas, et considérait d’un regard oblique, glissé sous ses lunettes, les mets qu’on lui présentait. Norbert de Varenne lui tenait tête et laissait tomber parfois des gouttes de sauce sur son plastron de chemise. Forestier, souriant et sérieux, surveillait, échangeait avec sa femme des regards d’intelligence, à la façon de compères accomplissant ensemble une besogne difficile et qui marche à souhait. Les visages devenaient rouges, les voix s’enflaient. De moment en moment, le domestique murmurait à l’oreille des convives : « Corton Château-Laroze ? » Duroy avait trouvé le corton de son goût et il laissait chaque fois emplir son verre. Une gaieté délicieuse entrait en lui ; une gaieté chaude, qui lui montait du ventre à la tête, lui courait dans les membres, le pénétrait tout entier. Il se sentait envahi par un bien-être complet, un bien-être de vie et de pensée, de corps et d’âme. Et une envie de parler lui venait, de se faire remarquer, d’être écouté, apprécié comme ces hommes dont on savourait les moindres expressions. Mais la causerie qui allait sans cesse, accrochant les idées les unes aux autres, sautant d’un sujet à l’autre sur un mot, un rien, après avoir fait le tour des événements du jour et avoir effleuré, en passant, mille questions, revint à la grande interpellation de M. Morel sur la colonisation de l’Algérie. Walter, entre deux services, fit quelques plaisanteries, car il avait l’esprit sceptique et gras. Forestier raconta son article du lendemain. Jacques Rival réclama un gouvernement militaire avec des concessions de terre accordées à tous les officiers après trente années de service colonial. « De cette façon, disait-il, vous créerez une société énergique, ayant appris depuis longtemps à connaître et à aimer le pays, sachant sa langue et au courant de toutes ces graves questions locales auxquelles se heurtent infailliblement les nouveaux venus. » Ils parleront l’arabe, mais ils ignoreront comment on repique des betteraves et comment on sème du blé. Ils seront même forts en escrime, mais très faibles sur les engrais. Il faudrait au contraire ouvrir largement ce pays neuf à tout le monde. Les hommes intelligents s’y feront une place, les autres succomberont. Georges Duroy ouvrit la bouche et prononça, surpris par le son de sa voix, comme s’il ne s’était jamais entendu parler : « Ce qui manque le plus là-bas, c’est la bonne terre. Les propriétés vraiment fertiles coûtent aussi cher qu’en France, et sont achetées, comme placements de fonds, par des Parisiens très riches. Les vrais colons, les pauvres, ceux qui s’exilent faute de pain, sont rejetés dans le désert, où il ne pousse rien, par manque d’eau. » « Vous connaissez l’Algérie, monsieur ? » « Oui, monsieur, j’y suis resté vingt-huit mois, et j’ai séjourné dans les trois provinces. » Et brusquement, oubliant la question Morel, Norbert de Varenne l’interrogea sur un détail de mœurs qu’il tenait d’un officier. Il s’agissait du Mzab, cette étrange petite république arabe née au milieu du Sahara, dans la partie la plus desséchée de cette région brûlante. Duroy avait visité deux fois le Mzab, et il raconta les mœurs de ce singulier pays, où les gouttes d’eau ont la valeur de l’or, où chaque habitant est tenu à tous les services publics, où la probité commerciale est poussée plus loin que chez les peuples civilisés. Il parla avec une certaine verve hâbleuse, excité par le vin et par le désir de plaire ; il raconta des anecdotes de régiment, des traits de la vie arabe, des aventures de guerre. Il trouva même quelques mots colorés pour exprimer ces contrées jaunes et nues, interminablement désolées sous la flamme dévorante du soleil. Toutes les femmes avaient les yeux sur lui. Mme Walter murmura de sa voix lente : « Vous feriez avec vos souvenirs une charmante série d’articles. » Alors Walter considéra le jeune homme par-dessus le verre de ses lunettes, comme il faisait pour bien voir les visages. « Mon cher patron, je vous ai parlé tantôt de M. Georges Duroy, en vous demandant de me l’adjoindre pour le service des informations politiques. Depuis que Marambot nous a quittés, je n’ai personne pour aller prendre des renseignements urgents et confidentiels, et le journal en souffre. » Le père Walter devint sérieux et releva tout à fait ses lunettes pour regarder Duroy bien en face. « Il est certain que M. S’il veut bien venir causer avec moi, demain à trois heures, nous arrangerons ça. » Puis, après un silence, et se tournant tout à fait vers le jeune homme : « Mais faites-nous tout de suite une petite série fantaisiste sur l’Algérie. Vous raconterez vos souvenirs, et vous mêlerez à ça la question de la colonisation, comme tout à l’heure. C’est d’actualité, tout à fait d’actualité, et je suis sûr que ça plaira beaucoup à nos lecteurs. Il me faut le premier article pour demain ou après-demain, pendant qu’on discute à la Chambre, afin d’amorcer le public. » Mme Walter ajouta, avec cette grâce sérieuse qu’elle mettait en tout et qui donnait un air de faveurs à ses paroles : « Et vous avez un titre charmant : Souvenirs d’un chasseur d’Afrique ; n’est-ce pas, monsieur Norbert ? » Le vieux poète, arrivé tard à la renommée, détestait et redoutait les nouveaux venus. Il répondit d’un air sec : « Oui, excellent, à condition que la suite soit dans la note, car c’est là la grande difficulté ; la note juste, ce qu’en musique on appelle le ton. » Mme Forestier couvrait Duroy d’un regard protecteur et souriant, d’un regard de connaisseur qui semblait dire : « Toi, tu arriveras. » Mme de Marelle s’était, à plusieurs reprises, tournée vers lui, et le diamant de son oreille tremblait sans cesse, comme si la fine goutte d’eau allait se détacher et tomber. La petite fille demeurait immobile et grave, la tête baissée sur son assiette. Mais le domestique faisait le tour de la table, versant dans les verres bleus du vin de Johannisberg ; et Forestier portait un toast en saluant M. Walter : « À la longue prospérité de La Vie Française ! » Tout le monde s’inclina vers le Patron, qui souriait, et Duroy, gris de triomphe, but d’un trait. Il aurait vidé de même une barrique entière, lui semblait-il ; il aurait mangé un bœuf, étranglé un lion. Il se sentait dans les membres une vigueur surhumaine, dans l’esprit une résolution invincible et une espérance infinie. Il était chez lui, maintenant, au milieu de ces gens ; il venait d’y prendre position, d’y conquérir sa place. Son regard se posait sur les visages avec une assurance nouvelle, et il osa, pour la première fois, adresser la parole à sa voisine : « Vous avez, madame, les plus jolies boucles d’oreilles que j’aie jamais vues. » Elle se tourna vers lui en souriant : « C’est une idée à moi de pendre des diamants comme ça, simplement au bout du fil. On dirait vraiment de la rosée, n’est-ce pas ? » Il murmura, confus de son audace et tremblant de dire une sottise : mais l’oreille aussi fait valoir la chose. » Elle le remercia d’un regard, d’un de ces clairs regards de femme qui pénètrent jusqu’au cœur. Et comme il tournait la tête, il rencontra encore les yeux de Mme Forestier, toujours bienveillants, mais il crut y voir une gaieté plus vive, une malice, un encouragement. Tous les hommes maintenant parlaient en même temps, avec des gestes et des éclats de voix ; on discutait le grand projet du chemin de fer métropolitain. Le sujet ne fut épuisé qu’à la fin du dessert, chacun ayant une quantité de choses à dire sur la lenteur des communications dans Paris, les inconvénients des tramways, les ennuis des omnibus et la grossièreté des cochers de fiacre. Puis on quitta la salle à manger pour aller prendre le café. Duroy, par plaisanterie, offrit son bras à la petite fille. Elle le remercia gravement, et se haussa sur la pointe des pieds pour arriver à poser la main sur le coude de son voisin. En entrant dans le salon, il eut de nouveau la sensation de pénétrer dans une serre. De grands palmiers ouvraient leurs feuilles élégantes dans les quatre coins de la pièce, montaient jusqu’au plafond, puis s’élargissaient en jets d’eau. Des deux côtés de la cheminée, des caoutchoucs, ronds comme des colonnes, étageaient l’une sur l’autre leurs longues feuilles d’un vert sombre, et sur le piano deux arbustes inconnus, ronds et couverts de fleurs, l’un tout rose et l’autre tout blanc, avaient l’air de plantes factices, invraisemblables, trop belles pour être vraies. L’air était frais et pénétré d’un parfum vague, doux, qu’on n’aurait pu définir, dont on ne pouvait dire le nom. Et le jeune homme, plus maître de lui, considéra avec attention l’appartement. Il n’était pas grand ; rien n’attirait le regard en dehors des arbustes ; aucune couleur vive ne frappait ; mais on se sentait à son aise dedans, on se sentait tranquille, reposé ; il enveloppait doucement, il plaisait, mettait autour du corps quelque chose comme une caresse. Les murs étaient tendus avec une étoffe ancienne d’un violet passé, criblée de petites fleurs de soie jaune, grosses comme des mouches. Des portières en drap bleu gris, en drap de soldat, ou l’on avait brodé quelques œillets de soie rouge, retombaient sur les portes ; et les sièges, de toutes les formes, de toutes les grandeurs, éparpillés au hasard dans l’appartement, chaises longues, fauteuils énormes ou minuscules, poufs et tabourets, étaient couverts de soie Louis XVI ou du beau velours d’Utrecht, fond crème à dessins grenat. « Prenez-vous du café, monsieur Duroy ? » Et Mme Forestier lui tendait une tasse pleine, avec ce sourire ami qui ne quittait point sa lèvre. « Oui, madame, je vous remercie. » Il reçut la tasse, et comme il se penchait plein d’angoisse pour cueillir avec la pince d’argent un morceau de sucre dans le sucrier que portait la petite fille, la jeune femme lui dit à mi-voix : « Faites donc votre cour à Mme Walter. » Puis elle s’éloigna avant qu’il eût pu répondre un mot. Il but d’abord son café qu’il craignait de laisser tomber sur le tapis ; puis, l’esprit plus libre, il chercha un moyen de se rapprocher de la femme de son nouveau directeur et d’entamer une conversation. Tout à coup il s’aperçut qu’elle tenait à la main sa tasse vide ; et, comme elle se trouvait loin d’une table, elle ne savait où la poser. Il emporta la tasse, puis il revint : « Si vous saviez, madame, quels bons moments m’a fait passer La Vie Française quand j’étais là-bas dans le désert. C’est vraiment le seul journal qu’on puisse lire hors de France, parce qu’il est plus littéraire, plus spirituel et moins monotone que tous les autres. On trouve de tout là-dedans. » Elle sourit avec une indifférence aimable, et répondit gravement : Walter a eu bien du mal pour créer ce type de journal, qui répondait à un besoin nouveau. » Et ils se mirent à causer. Il avait la parole facile et banale, du charme dans la voix, beaucoup de grâce dans le regard et une séduction irrésistible dans la moustache. Elle s’ébouriffait sur sa lèvre, crépue, frisée, jolie, d’un blond teinté de roux avec une nuance plus pâle dans les poils hérissés des bouts. Ils parlèrent de Paris, des environs, des bords de la Seine, des villes d’eaux, des plaisirs de l’été, de toutes les choses courantes sur lesquelles on peut discourir indéfiniment sans se fatiguer l’esprit. Norbert de Varenne s’approchait, un verre de liqueur à la main, Duroy s’éloigna par discrétion. Mme de Marelle, qui venait de causer avec Forestier, l’appela : « Eh bien, monsieur, dit-elle brusquement, vous voulez donc tâter du journalisme ? » Alors il parla de ses projets, en termes vagues, puis recommença avec elle la conversation qu’il venait d’avoir avec Mme Walter ; mais, comme il possédait mieux son sujet, il s’y montra supérieur, répétant comme de lui des choses qu’il venait d’entendre. Et sans cesse il regardait dans les yeux sa voisine, comme pour donner à ce qu’il disait un sens profond. Elle lui raconta à son tour des anecdotes, avec un entrain facile de femme qui se sait spirituelle et qui veut toujours être drôle ; et, devenant familière, elle posait la main sur son bras, baissait la voix pour dire des riens, qui prenaient ainsi un caractère d’intimité. Il s’exaltait intérieurement à frôler cette jeune femme qui s’occupait de lui. Il aurait voulu tout de suite se dévouer pour elle, la défendre, montrer ce qu’il valait, et les retards qu’il mettait à lui répondre indiquaient la préoccupation de sa pensée. Mais tout à coup, sans raison, Mme de Marelle appelait : « Laurine ! » et la petite fille s’en vint. « Assieds-toi là, mon enfant, tu aurais froid près de la fenêtre. » Et Duroy fut pris d’une envie folle d’embrasser la fillette, comme si quelque chose de ce baiser eût dû retourner à la mère. Il demanda d’un ton galant et paternel : « Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle ? » L’enfant leva les yeux sur lui d’un air surpris. Mme de Marelle dit en riant : « Réponds : « Je veux bien, monsieur, pour aujourd’hui ; mais ce ne sera pas toujours comme ça. » Duroy, s’asseyant aussitôt, prit sur son genou Laurine, puis effleura des lèvres les cheveux ondés et fins de l’enfant. « Tiens, elle ne s’est pas sauvée ; c’est stupéfiant. Elle ne se laisse d’ordinaire embrasser que par les femmes. Vous êtes irrésistible, monsieur Duroy. » II rougit, sans répondre, et d’un mouvement léger il balançait la petite fille sur sa jambe. Mme Forestier s’approcha, et, poussant un cri d’étonnement : « Tiens, voilà Laurine apprivoisée, quel miracle ! » Jacques Rival aussi s’en venait, un cigare à la bouche, et Duroy se leva pour partir, ayant peur de gâter par quelque mot maladroit la besogne faite, son œuvre de conquête commencée. Il salua, prit et serra doucement la petite main tendue des femmes, puis secoua avec force la main des hommes. Il remarqua que celle de Jacques Rival était sèche et chaude et répondait cordialement à sa pression ; celle de Norbert de Varenne, humide et froide et fuyait en glissant entre les doigts ; celle du père Walter, froide et molle, sans énergie, sans expression ; celle de Forestier, grasse et tiède. Son ami lui dit à mi-voix : « Demain, trois heures, n’oublie pas. Quand il se retrouva sur l’escalier, il eut envie de descendre en courant, tant sa joie était véhémente, et il s’élança, enjambant les marches deux par deux ; mais tout à coup, il aperçut, dans la grande glace du second étage, un monsieur pressé qui venait en gambadant à sa rencontre, et il s’arrêta net, honteux comme s’il venait d’être surpris en faute. Puis il se regarda longuement, émerveillé d’être vraiment aussi joli garçon ; puis il se sourit avec complaisance ; puis, prenant congé de son image, il se salua très bas, avec cérémonie, comme on salue les grands personnages. Quand Georges Duroy se retrouva dans la rue, il hésita sur ce qu’il ferait. Il avait envie de courir, de rêver, d’aller devant lui en songeant à l’avenir et en respirant l’air doux de la nuit ; mais la pensée de la série d’articles demandés par le père Walter le poursuivait, et il se décida à rentrer tout de suite pour se mettre au travail. Il revint à grands pas, gagna le boulevard extérieur, et le suivit jusqu’à la rue Boursault qu’il habitait. Sa maison, haute de six étages, était peuplée par vingt petits ménages ouvriers et bourgeois, et il éprouva en montant l’escalier, dont il éclairait avec des allumettes-bougies les marches sales où traînaient des bouts de papiers, des bouts de cigarettes, des épluchures de cuisine, une écœurante sensation de dégoût et une hâte de sortir de là, de loger comme les hommes riches, en des demeures propres, avec des tapis. Une odeur lourde de nourriture, de fosse d’aisances et d’humanité, une odeur stagnante de crasse et de vieille muraille, qu’aucun courant d’air n’eût pu chasser de ce logis, l’emplissait du haut en bas. La chambre du jeune homme, au cinquième étage, donnait, comme sur un abîme profond, sur l’immense tranchée du chemin de fer de l’Ouest, juste au-dessus de la sortie du tunnel, près de la gare des Batignolles. Duroy ouvrit sa fenêtre et s’accouda sur l’appui de fer rouillé. Au-dessous de lui, dans le fond du trou sombre, trois signaux rouges immobiles avaient l’air de gros yeux de bête ; et plus loin on en voyait d’autres, et encore d’autres, encore plus loin. À tout instant des coups de sifflet prolongés ou courts passaient dans la nuit, les uns proches, les autres à peine perceptibles, venus de là-bas, du côté d’Asnières. Ils avaient des modulations comme des appels de voix. Un d’eux se rapprochait, poussant toujours son cri plaintif qui grandissait de seconde en seconde, et bientôt une grosse lumière jaune apparut, courant avec un grand bruit ; et Duroy regarda le long chapelet des wagons s’engouffrer sous le tunnel. Puis il se dit : « Allons, au travail ! » Il posa sa lumière sur sa table ; mais au moment de se mettre à écrire, il s’aperçut qu’il n’avait chez lui qu’un cahier de papier à lettres. Tant pis, il l’utiliserait en ouvrant la feuille dans toute sa grandeur. Il trempa sa plume dans l’encre et écrivit en tête, de sa plus belle écriture : Puis il chercha le commencement de la première phrase. Il restait le front dans sa main, les yeux fixés sur le carré blanc déployé devant lui. Il ne trouvait plus rien maintenant de ce qu’il avait raconté tout à l’heure, pas une anecdote, pas un fait, rien. Tout à coup il pensa : « Il faut que je débute par mon départ. » Et il écrivit : « C’était en 1874, aux environs du 15 mai, alors que la France épuisée se reposait après les catastrophes de l’année terrible... » Et il s’arrêta net, ne sachant comment amener ce qui suivrait, son embarquement, son voyage, ses premières émotions. Après dix minutes de réflexions il se décida à remettre au lendemain la page préparatoire du début, et à faire tout de suite une description d’Alger. Et il traça sur son papier : « Alger est une ville toute blanche... » sans parvenir à énoncer autre chose. Il revoyait en souvenir la jolie cité claire, dégringolant, comme une cascade de maisons plates, du haut de sa montagne dans la mer, mais il ne trouvait plus un mot pour exprimer ce qu’il avait vu, ce qu’il avait senti. Après un grand effort, il ajouta : « Elle est habitée en partie par des Arabes... » Puis il jeta sa plume sur la table et se leva. Sur son petit lit de fer, où la place de son corps avait fait un creux, il aperçut ses habits de tous les jours jetés là, vides, fatigués, flasques, vilains comme des hardes de la Morgue. Et, sur une chaise de paille, son chapeau de soie, son unique chapeau, semblait ouvert pour recevoir l’aumône. Ses murs, tendus d’un papier gris à bouquets bleus, avaient autant de taches que de fleurs, des taches anciennes, suspectes, dont on n’aurait pu dire la nature, bêtes écrasées ou gouttes d’huile, bouts de doigts graissés de pommade ou écume de la cuvette projetée pendant les lavages. Cela sentait la misère honteuse, la misère en garni de Paris. Et une exaspération le souleva contre la pauvreté de sa vie. Il se dit qu’il fallait sortir de là, tout de suite, qu’il fallait en finir dès le lendemain avec cette existence besogneuse. Une ardeur de travail l’ayant soudain ressaisi, il se rassit devant sa table, et recommença à chercher des phrases pour bien raconter la physionomie étrange et charmante d’Alger, cette antichambre de l’Afrique mystérieuse et profonde, l’Afrique des Arabes vagabonds et des nègres inconnus, l’Afrique inexplorée et tentante, dont on nous montre parfois, dans les jardins publics, les bêtes invraisemblables qui semblent créées pour des contes de fées, les autruches, ces poules extravagantes, les gazelles, ces chèvres divines, les girafes surprenantes et grotesques, les chameaux graves, les hippopotames monstrueux, les rhinocéros informes, et les gorilles, ces frères effrayants de l’homme. Il sentait vaguement des pensées lui venir ; il les aurait dites, peut-être, mais il ne les pouvait point formuler avec des mots écrits. Et son impuissance l’enfiévrant, il se leva de nouveau, les mains humides de sueur et le sang battant aux tempes. Et ses yeux étant tombés sur la note de sa blanchisseuse, montée, le soir même, par le concierge, il fut saisi brusquement par un désespoir éperdu. Toute sa joie disparut en une seconde avec sa confiance en lui et sa foi dans l’avenir. C’était fini ; tout était fini, il ne ferait rien ; il ne serait rien ; il se sentait vide, incapable, inutile, condamné. Et il retourna s’accouder à la fenêtre, juste au moment où un train sortait du tunnel avec un bruit subit et violent. Il s’en allait là-bas, à travers les champs et les plaines, vers la mer. Et le souvenir de ses parents entra au cœur de Duroy. Il allait passer près d’eux, ce convoi, à quelques lieues seulement de leur maison. Il la revit, la petite maison, au haut de la côte, dominant Rouen et l’immense vallée de la Seine, à l’entrée du village de Canteleu. Son père et sa mère tenaient un petit cabaret, une guinguette où les bourgeois des faubourgs venaient déjeuner le dimanche : À la Belle-Vue. Ils avaient voulu faire de leur fils un monsieur et l’avaient mis au collège. Ses études finies et son baccalauréat manqué, il était parti pour le service avec l’intention de devenir officier, colonel, général. Mais dégoûté de l’état militaire bien avant d’avoir fini ses cinq années, il avait rêvé de faire fortune à Paris. Il y était venu, son temps expiré, malgré les prières du père et de la mère, qui, leur songe envolé, voulaient le garder maintenant. À son tour, il espérait un avenir ; il entrevoyait le triomphe au moyen d’événements encore confus dans son esprit, qu’il saurait assurément faire naître et seconder. Il avait eu au régiment des succès de garnison, des bonnes fortunes faciles et même des aventures dans un monde plus élevé, ayant séduit la fille d’un percepteur, qui voulait tout quitter pour le suivre, et la femme d’un avoué, qui avait tenté de se noyer par désespoir d’être délaissée. Ses camarades disaient de lui : « C’est un malin, c’est un roublard, c’est un débrouillard qui saura se tirer d’affaire. » Et il s’était promis en effet d’être un malin, un roublard et un débrouillard. Sa conscience native de Normand, frottée par la pratique quotidienne de l’existence de garnison, distendue par les exemples de maraudages en Afrique, de bénefs illicites, de supercheries suspectes, fouettée aussi par les idées d’honneur qui ont cours dans l’armée, par les bravades militaires, les sentiments patriotiques, les histoires magnanimes racontées entre sous-offs et par la gloriole du métier, était devenue une sorte de boîte à triple fond où l’on trouvait de tout. Mais le désir d’arriver y régnait en maître. Il s’était remis, sans s’en apercevoir, à rêvasser, comme il faisait chaque soir. Il imaginait une aventure d’amour magnifique qui l’amenait, d’un seul coup, à la réalisation de son espérance. Il épousait la fille d’un banquier ou d’un grand seigneur rencontrée dans la rue et conquise à première vue, Le sifflet strident d’une locomotive qui, sortie toute seule du tunnel, comme un gros lapin de son terrier, et courant à toute vapeur sur les rails, filait vers le garage des machines, où elle allait se reposer, le réveilla de son songe. Alors, ressaisi par l’espoir confus et joyeux qui hantait toujours son esprit, il jeta, à tout hasard, un baiser dans la nuit, un baiser d’amour vers l’image de la femme attendue, un baiser de désir vers la fortune convoitée. puis il ferma sa fenêtre et commença à se dévêtir en murmurant : « Bah, je serai mieux disposé demain matin. Je n’ai pas l’esprit libre ce soir. Et puis, j’ai peut-être aussi un peu trop bu. On ne travaille pas bien dans ces conditions-là. » Il se mit au lit, souffla la lumière, et s’endormit presque aussitôt. Il se réveilla de bonne heure, comme on s’éveille aux jours d’espérance vive ou de souci, et, sautant du lit, il alla ouvrir sa fenêtre pour avaler une bonne tasse d’air frais, comme il disait. Les maisons de la rue de Rome, en face, de l’autre côté du large fossé du chemin de fer, éclatantes dans la lumière du soleil levant, semblaient peintes avec de la clarté blanche. Sur la droite, au loin, on apercevait les coteaux d’Argenteuil, les hauteurs de Sannois et les moulins d’Orgemont dans une brume bleuâtre et légère, semblable à un petit voile flottant et transparent qui aurait été jeté sur l’horizon. Duroy demeura quelques minutes à regarder la campagne lointaine, et il murmura : « Il ferait bougrement bon, là-bas, un jour comme ça. » Puis il songea qu’il lui fallait travailler, et tout de suite, et aussi envoyer, moyennant dix sous, le fils de sa concierge dire à son bureau qu’il était malade. Il s’assit devant sa table, trempa sa plume dans l’encrier, prit son front dans sa main et chercha des idées. Il ne se découragea pas cependant. Il pensa : « Bah, je n’en ai pas l’habitude. C’est un métier à apprendre comme tous les métiers. Il faut qu’on m’aide les premières fois. Je vais trouver Forestier, qui me mettra mon article sur pied en dix minutes. » Quand il fut dans la rue, il jugea qu’il était encore trop tôt pour se présenter chez son ami qui devait dormir tard. Il se promena donc, tout doucement, sous les arbres du boulevard extérieur. Il n’était pas encore neuf heures, et il gagna le parc Monceau tout frais de l’humidité des arrosages. S’étant assis sur un banc, il se remit à rêver. Un jeune homme allait et venait devant lui, très élégant, attendant une femme sans doute. Elle parut, voilée, le pied rapide, et, ayant pris son bras, après une courte poignée de main, ils s’éloignèrent. Un tumultueux besoin d’amour entra au cœur de Duroy, un besoin d’amours distinguées, parfumées, délicates. Il se leva et se remit en route en songeant à Forestier. Avait-il de la chance, celui-là ! Il arriva devant sa porte au moment où son ami sortait. Duroy, troublé de le rencontrer ainsi comme il s’en allait, balbutia : je ne peux pas arriver à faire mon article, tu sais, l’article que M. Ça n’est pas bien étonnant, étant donné que je n’ai jamais écrit. Il faut de la pratique pour ça comme pour tout. Je m’y ferai bien vite, j’en suis sûr, mais, pour débuter, je ne sais pas comment m’y prendre. J’ai bien les idées, je les ai toutes, et je ne parviens pas à les exprimer, » « Oui, ça doit arriver à tout le monde en commençant. je venais te demander un coup de main... En dix minutes tu me mettrais ça sur pied, toi, tu me montrerais la tournure qu’il faut prendre. Tu me donnerais là une bonne leçon de style, et sans toi, je ne m’en tirerais pas. » L’autre souriait toujours d’un air gai. Il tapa sur le bras de son ancien camarade et lui dit : « Va-t’en trouver ma femme, elle t’arrangera ton affaire aussi bien que moi. Je l’ai dressée à cette besogne-là. Moi, je n’ai pas le temps ce matin, sans quoi je l’aurais fait bien volontiers. » Duroy, intimidé soudain, hésitait, n’osait point : « Mais à cette heure-ci, je ne peux pas me présenter devant elle ?... Tu la trouveras dans mon cabinet de travail, en train de mettre en ordre des notes pour moi. » Forestier le prit par les épaules, le fit pivoter sur ses talons, et le poussant vers l’escalier : « Mais, va donc, grand serin, quand je te dis d’y aller. Tu ne vas pas me forcer à regrimper mes trois étages pour te présenter et expliquer ton cas. » Je lui dirai que tu m’as forcé, absolument forcé à venir la trouver. Elle ne te mangera pas, sois tranquille. Surtout, n’oublie pas tantôt trois heures. Et Forestier s’en alla de son air pressé, tandis que Duroy se mit à monter lentement, marche à marche, cherchant ce qu’il allait dire et inquiet de l’accueil qu’il recevrait. Il avait un tablier bleu et tenait un balai dans ses mains. « Monsieur est sorti », dit-il, sans attendre la question. « Demandez à Mme Forestier si elle peut me recevoir, et prévenez-la que je viens de la part de son mari, que j’ai rencontré dans la rue. » L’homme revint, ouvrit une porte à droite, et annonça : Elle était assise sur un fauteuil de bureau, dans une petite pièce dont les murs se trouvaient entièrement cachés par des livres bien rangés sur des planches de bois noir. Les reliures de tons différents, rouges, jaunes, vertes, violettes, et bleues, mettaient de la couleur et de la gaieté dans cet alignement monotone de volumes. Elle se retourna, souriant toujours, enveloppée d’un peignoir blanc garni de dentelle ; et elle tendit sa main, montrant son bras nu dans la manche largement ouverte. dit-elle ; puis elle reprit : « Ce n’est point un reproche, c’est une simple question. » madame, je ne voulais pas monter ; mais votre mari, que j’ai rencontré en bas, m’y a forcé. Je suis tellement confus que je n’ose pas dire ce qui m’amène. » Elle maniait entre deux doigts une plume d’oie en la tournant agilement ; et, devant elle, une grande page de papier demeurait écrite à moitié, interrompue à l’arrivée du jeune homme. Elle avait l’air chez elle devant cette table de travail, à l’aise comme dans son salon, occupée à sa besogne ordinaire. Un parfum léger s’envolait du peignoir, le parfum frais de la toilette récente. Et Duroy cherchait à deviner, croyait voir le corps jeune et clair, gras et chaud, doucement enveloppé dans l’étoffe moelleuse. Elle reprit, comme il ne parlait pas : « Eh bien, dites, qu’est-ce que c’est ? » C’est que j’ai travaillé hier soir très tard... pour faire cet article sur l’Algérie que M. et je n’arrive à rien de bon... Je n’ai pas l’habitude de ce travail-là, moi ; et je venais demander à Forestier de m’aider... Elle l’interrompit, en riant de tout son cœur, heureuse, joyeuse et flattée : « Et il vous a dit de venir me trouver ?... Il m’a dit que vous me tireriez d’embarras mieux que lui... Mais, moi, je n’osais pas, je, ne voulais pas. « Ça va être charmant de collaborer comme ça. Je suis ravie de votre idée. Tenez, asseyez-vous à ma place, car on connaît mon écriture au journal. Et nous allons vous tourner un article, mais là, un article à succès. » Il s’assit, prit une plume, étala devant lui une feuille de papier et attendit. Mme Forestier, restée debout, le regardait faire ses préparatifs ; puis elle atteignit une cigarette sur la cheminée et l’alluma : « Je ne puis pas travailler sans fumer, dit-elle. Il leva la tête vers elle avec étonnement. « Mais je ne sais pas, moi, puisque je suis venu vous trouver pour ça. » « Oui, je vous arrangerai la chose. Je ferai la sauce, mais il me faut le plat. » Il demeurait embarrassé ; enfin il prononça avec hésitation : « Je voudrais raconter mon voyage depuis le commencement... » Alors elle s’assit, en face de lui, de l’autre côté de la grande table, et le regardant dans les yeux : « Eh bien, racontez-le-moi d’abord, pour moi toute seule, vous entendez, bien doucement, sans rien oublier, et je choisirai ce qu’il faut prendre. » Mais comme il ne savait par où commencer, elle se mit à l’interroger comme aurait fait un prêtre au confessionnal, posant des questions précises qui lui rappelaient des détails oubliés, des personnages rencontrés, des figures seulement aperçues. Quand elle l’eut contraint à parler ainsi pendant un petit quart d’heure, elle l’interrompit tout à coup : D’abord, nous supposons que vous adressez à un ami vos impressions, ce qui vous permet de dire un tas de bêtises, de faire des remarques de toute espèce, d’être naturel et drôle, si nous pouvons. « Mon cher Henry, tu veux savoir ce que c’est que l’Algérie, tu le sauras. Je vais t’envoyer, n’ayant rien à faire dans la petite case de boue sèche qui me sert d’habitation, une sorte de journal de ma vie, jour par jour, heure par heure. Ce sera un peu vif quelquefois, tant pis, tu n’es pas obligé de le montrer aux dames de ta connaissance... » Elle s’interrompit pour rallumer sa cigarette éteinte, et, aussitôt, le petit grincement criard de la plume d’oie sur le papier s’arrêta. « L’Algérie est un grand pays français sur la frontière des grands pays inconnus qu’on appelle le désert, le Sahara, l’Afrique centrale, etc., etc. « Alger est la porte, la porte blanche et charmante de cet étrange continent. « Mais d’abord il faut y aller, ce qui n’est pas rose pour tout le monde. Je suis, tu le sais, un excellent écuyer, puisque je dresse les chevaux du colonel, mais on peut être bon cavalier et mauvais marin. « Te rappelles-tu le major Simbretas, que nous appelions le docteur Ipéca ? Quand nous nous jugions mûrs pour vingt-quatre heures d’infirmerie, pays béni, nous passions à la visite. « Il était assis sur sa chaise, avec ses grosses cuisses ouvertes dans son pantalon rouge, les mains sur ses genoux, les bras formant pont, le coude en l’air, et il roulait ses gros yeux de loto en mordillant sa moustache blanche. « Tu te rappelles sa prescription : « Ce soldat est atteint d’un dérangement d’estomac. Administrez-lui le vomitif ndeg.3 selon ma formule, puis douze heures de repos ; il ira bien. » « Il était souverain, ce vomitif, souverain et irrésistible. On l’avalait donc, puisqu’il le fallait. Puis, quand on avait passé par la formule du docteur Ipéca, on jouissait de douze heures de repos bien gagné. « Eh bien, mon cher, pour atteindre l’Afrique, il faut subir, pendant quarante heures, une autre sorte de vomitif irrésistible, selon la formule de la Compagnie Transatlantique. » Elle se frottait les mains, tout à fait heureuse de son idée. Elle se leva et se mit à marcher, après avoir allumé une autre cigarette, et elle dictait, en soufflant des filets de fumée qui sortaient d’abord tout droit d’un petit trou rond au milieu de ses lèvres serrées, puis s’élargissant, s’évaporaient en laissant par places, dans l’air, des lignes grises, une sorte de brume transparente, une buée pareille à des fils d’araignée. Parfois, d’un coup de sa main ouverte, elle effaçait ces traces légères et plus persistantes ; parfois aussi elle les coupait d’un mouvement tranchant de l’index et regardait ensuite, avec une attention grave, les deux tronçons d’imperceptible vapeur disparaître lentement. Et Duroy, les yeux levés, suivait tous ses gestes, toutes ses attitudes, tous les mouvements de son corps et de son visage occupés à ce jeu vague qui ne prenait point sa pensée. Elle imaginait maintenant les péripéties de la route, portraiturait des compagnons de voyage inventés par elle, et ébauchait une aventure d’amour avec la femme d’un capitaine d’infanterie qui allait rejoindre son mari. Puis, s’étant assise, elle interrogea Duroy sur la topographie de l’Algérie, qu’elle ignorait absolument. En dix minutes, elle en sut autant que lui, et elle fit un petit chapitre de géographie politique et coloniale pour mettre le lecteur au courant et le bien préparer à comprendre les questions sérieuses qui seraient soulevées dans les articles suivants. Puis elle continua par une excursion dans la province d’Oran, une excursion fantaisiste, où il était surtout question des femmes, des Mauresques, des Juives, des Espagnoles. « Il n’y a que ça qui intéresse », disait-elle. Elle termina par un séjour à Saïda, au pied des hauts plateaux, et par une jolie petite intrigue entre le sous-officier Georges Duroy et une ouvrière espagnole employée à la manufacture d’alfa de Aïn-el-Hadjar. Elle racontait les rendez-vous, la nuit, dans la montagne pierreuse et nue, alors que les chacals, les hyènes et les chiens arabes crient, aboient et hurlent au milieu des rocs. Et elle prononça d’une voix joyeuse : « La suite à demain ! » Puis, se relevant : « C’est comme ça qu’on écrit un article, mon cher monsieur. « Mais signez donc ! » Alors, il se mit à rire, et écrivit au bas de la page : Elle continuait à fumer en marchant ; et il la regardait toujours, ne trouvant rien à dire pour la remercier, heureux d’être près d’elle, pénétré de reconnaissance et du bonheur sensuel de cette intimité naissante. Il lui semblait que tout ce qui l’entourait faisait partie d’elle, tout, jusqu’aux murs couverts de livres. Les sièges, les meubles, l’air où flottait l’odeur du tabac avaient quelque chose de particulier, de bon, de doux, de charmant, qui venait d’elle. « Qu’est-ce que vous pensez de mon amie Mme de Marelle ? » Il avait envie d’ajouter : « Mais pas autant que vous. » « Et si vous saviez comme elle est drôle, originale, intelligente ! C’est une bohème, par exemple, une vraie bohème. C’est pour cela que son mari ne l’aime guère. Il ne voit que le défaut et n’apprécie point les qualités. » Duroy fut stupéfait d’apprendre que Mme de Marelle était mariée. Et qu’est-ce que fait son mari ? » Mme Forestier haussa tout doucement les épaules et les sourcils, d’un seul mouvement plein de significations incompréhensibles. il est inspecteur de la ligne du Nord. Il passe huit jours par mois à Paris. Ce que sa femme appelle « le service obligatoire », ou encore « la corvée de semaine », ou encore « la semaine sainte ». Quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez comme elle est fine et gentille. Allez donc la voir un de ces jours. » Duroy ne pensait plus à partir ; il lui semblait qu’il allait rester toujours, qu’il était chez lui. Mais la porte s’ouvrit sans bruit, et un grand monsieur s’avança, qu’on n’avait point annoncé. Il s’arrêta en voyant un homme. Mme Forestier parut gênée une seconde, puis elle dit, de sa voix naturelle, bien qu’un peu de rose lui fût monté des épaules au visage : « Mais entrez donc, mon cher. Je vous présente un bon camarade de Charles, M. Georges Duroy, un futur journaliste. » Puis, sur un ton différent, elle annonça : « Le meilleur et le plus intime de nos amis, le comte de Vaudrec. » Les deux hommes se saluèrent en se regardant au fond des yeux, et Duroy tout aussitôt se retira. Il balbutia quelques remerciements, serra la main tendue de la jeune femme, s’inclina encore devant le nouveau venu, qui gardait un visage froid et sérieux d’homme du monde, et il sortit tout à fait troublé, comme s’il venait de commettre une sottise. En se retrouvant dans la rue, il se sentit triste, mal à l’aise, obsédé par l’obscure sensation d’un chagrin voilé. Il allait devant lui, se demandant pourquoi cette mélancolie subite lui était venue ; il ne trouvait point, mais la figure sévère du comte de Vaudrec, un peu vieux déjà, avec des cheveux gris, l’air tranquille et insolent d’un particulier très riche et sûr de lui, revenait sans cesse dans son souvenir. Et il s’aperçut que l’arrivée de cet inconnu, brisant un tête-à-tête charmant où son cœur s’accoutumait déjà, avait fait passer en lui cette impression de froid et de désespérance qu’une parole entendue, une misère entrevue, les moindres choses parfois suffisent à nous donner. Et il lui semblait aussi que cet homme, sans qu’il devinât pourquoi, avait été mécontent de le trouver là. Il n’avait plus rien à faire jusqu’à trois heures ; et il n’était pas encore midi. Il lui restait en poche six francs cinquante : il alla déjeuner au bouillon Duval. Puis il rôda sur le boulevard ; et comme trois heures sonnaient, il monta l’escalier-réclame de La Vie Française. Les garçons de bureau, assis sur une banquette, les bras croisés, attendaient, tandis que, derrière une sorte de petite chaire de professeur, un huissier classait la correspondance qui venait d’arriver. La mise en scène était parfaite, pour en imposer aux visiteurs. Tout le monde avait de la tenue, de l’allure, de la dignité, du chic, comme il convenait dans l’antichambre d’un grand journal. Walter, s’il vous plaît ? » Si monsieur veut bien s’asseoir un peu. » Et il indiqua le salon d’attente, déjà plein de monde. On voyait là des hommes graves, décorés, importants, et des hommes négligés, au linge invisible, dont la redingote, fermée jusqu’au col, portait sur la poitrine des dessins de taches rappelant les découpures des continents et des mers sur les cartes de géographie. Trois femmes étaient mêlées à ces gens. Une d’elles était jolie, souriante, parée, et avait l’air d’une cocotte ; sa voisine, au masque tragique, ridée, parée aussi d’une façon sévère, portait ce quelque chose de fripé, d’artificiel qu’ont, en général, les anciennes actrices, une sorte de fausse jeunesse éventée, comme un parfum d’amour ranci. La troisième femme, en deuil, se tenait dans un coin, avec une allure de veuve désolée. Duroy pensa qu’elle venait demander l’aumône. Cependant on ne faisait entrer personne, et plus de vingt minutes s’étaient écoulées. Alors Duroy eut une idée, et, retournant trouver l’huissier : Walter m’a donné rendez-vous à trois heures, dit-il. En tout cas, voyez si mon ami M. Alors on le fit passer par un long corridor qui l’amena dans une grande salle où quatre messieurs écrivaient autour d’une large table verte. Forestier, debout devant la cheminée, fumait une cigarette en jouant au bilboquet. Il était très adroit à ce jeu et piquait à tous coups la bille énorme en buis jaune sur la petite pointe de bois. Il comptait : « Vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq. » Duroy prononça : « Vingt-six. » Et son ami leva les yeux, sans arrêter le mouvement régulier de son bras. Hier, j’ai fait cinquante-sept coups de suite. Il n’y a que Saint-Potin qui soit plus fort que moi ici. Il n’y a rien de plus drôle que de regarder cette vieille bedole de Norbert jouer au bilboquet. Il ouvre la bouche comme pour avaler la boule. » Un des rédacteurs tourna la tête vers lui : « Dis donc, Forestier, j’en connais un à vendre, un superbe, en bois des Îles. Il a appartenu à la reine d’Espagne, à ce qu’on dit. Forestier demanda : « Où loge-t-il ? » Et comme il avait manqué son trente-septième coup, il ouvrit une armoire où Duroy aperçut une vingtaine de bilboquets superbes, rangés et numérotés comme des bibelots dans une collection. Puis ayant posé son instrument à sa place ordinaire, il répéta : « Où loge-t-il, ce joyau ? » « Chez un marchand de billets du Vaudeville. Je t’apporterai la chose demain, si tu veux. S’il est vraiment beau, je le prends, on n’a jamais trop de bilboquets. » Puis se tournant vers Duroy : « Viens avec moi, je vais t’introduire chez le patron, sans quoi tu pourrais moisir jusqu’à sept heures du soir. » Ils retraversèrent le salon d’attente, où les mêmes personnes demeuraient dans le même ordre. Dès que Forestier parut, la jeune femme et la vieille actrice, se levant vivement, vinrent à lui. Il les emmena, l’une après l’autre, dans l’embrasure de la fenêtre, et, bien qu’ils prissent soin de causer à voix basse, Duroy remarqua qu’il les tutoyait l’une et l’autre. Puis, ayant poussé deux portes capitonnées, ils pénétrèrent chez le directeur. La conférence, qui durait depuis une heure, était une partie d’écarté avec quelques-uns de ces messieurs à chapeaux plats que Duroy avait remarqués la veille. Walter tenait les cartes et jouait avec une attention concentrée et des mouvements cauteleux, tandis que son adversaire abattait, relevait, maniait les légers cartons coloriés avec une souplesse, une adresse et une grâce de joueur exercé. Norbert de Varenne écrivait un article, assis dans le fauteuil directorial, et Jacques Rival, étendu tout au long sur un divan, fumait un cigare, les yeux fermés. On sentait là-dedans le renfermé, le cuir des meubles, le vieux tabac et l’imprimerie ; on sentait cette odeur particulière des salles de rédaction que connaissent tous les journalistes. Sur la table en bois noir aux incrustations de cuivre, un incroyable amas de papier gisait : lettres, cartes, journaux, revues, notes de fournisseurs, imprimés de toute espèce. Forestier serra les mains des parieurs debout derrière les joueurs, et sans dire un mot regarda la partie ; puis, dès que le père Walter eut gagné, il présenta : « Voici mon ami Duroy. » Le directeur considéra brusquement le jeune homme de son coup d’œil glissé par-dessus le verre des lunettes, puis il demanda : Ça irait très bien aujourd’hui, en même temps que la discussion Morel. » Duroy tira de sa poche les feuilles de papier pliées en quatre : Le patron parut ravi, et, souriant : Il faudra me revoir ça, Forestier ? » Mais Forestier s’empressa de répondre : « Ce n’est pas la peine, monsieur Walter : j’ai fait la chronique avec lui pour lui apprendre le métier. Et le directeur qui recevait à présent les cartes données par un grand monsieur maigre, un député du centre gauche, ajouta avec indifférence : « C’est parfait, alors. » Forestier ne le laissa pas commencer sa nouvelle partie ; et, se baissant vers son oreille : « Vous savez que vous m’avez promis d’engager Duroy pour remplacer Marambot. Voulez-vous que je le retienne aux mêmes conditions ? Et prenant le bras de son ami, le journaliste l’entraîna pendant que M. Norbert de Varenne n’avait pas levé la tête, il semblait n’avoir pas vu ou reconnu Duroy. Jacques Rival, au contraire, lui avait serré la main avec une énergie démonstrative et voulue de bon camarade sur qui on peut compter en cas d’affaire. Ils retraversèrent le salon d’attente, et comme tout le monde levait les yeux, Forestier dit à la plus jeune des femmes, assez haut pour être entendu des autres patients : « Le directeur va vous recevoir tout à l’heure. Il est en conférence en ce moment avec deux membres de la commission du budget. » Puis il passa vivement, d’un air important et pressé, comme s’il allait rédiger aussitôt une dépêche de la plus extrême gravité. Dès qu’ils furent rentrés dans la salle de rédaction, Forestier retourna prendre immédiatement son bilboquet, et, tout en se remettant à jouer et en coupant ses phrases pour compter les coups, il dit à Duroy : Tu viendras ici tous les jours à trois heures et je te dirai les courses et les visites qu’il faudra faire, soit dans le jour, soit dans la soirée, soit dans la matinée. Un, je vais te donner d’abord une lettre d’introduction pour le chef du premier bureau de la préfecture de police, deux, qui te mettra en rapport avec un de ses employés. Et tu t’arrangeras avec lui pour toutes les nouvelles importantes trois du service de la préfecture, les nouvelles officielles et quasi officielles, bien entendu. Pour tout le détail, tu t’adresseras à Saint-Potin, qui est au courant, quatre, tu le verras tout à l’heure ou demain. Il faudra surtout t’accoutumer à tirer les vers du nez des gens que je t’enverrai voir, cinq, et à pénétrer partout malgré les portes fermées, six. Tu toucheras pour cela deux cents francs par mois de fixe, plus deux sous la ligne pour les échos intéressants de ton cru, sept, plus deux sous la ligne également pour les articles qu’on te commandera sur des sujets divers, huit. » Puis il ne fit plus attention qu’à son jeu, et il continua à compter lentement, neuf, dix, onze, douze, treize. Il manqua le quatorzième, et, jurant : « Nom de Dieu de treize ! il me porte toujours la guigne, ce bougre-là. Je mourrai un treize certainement. » Un des rédacteurs qui avait fini sa besogne prit à son tour un bilboquet dans l’armoire ; c’était un tout petit homme qui avait l’air d’un enfant, bien qu’il fût âgé de trente-cinq ans ; et plusieurs autres journalistes étant entrés, ils allèrent l’un après l’autre chercher le joujou qui leur appartenait. Bientôt ils furent six, côte à côte, le dos au mur, qui lançaient en l’air, d’un mouvement pareil et régulier, les boules rouges, jaunes ou noires, suivant la nature du bois. Et une lutte s’étant établie, les deux rédacteurs qui travaillaient encore se levèrent pour juger les coups. Alors le petit homme à l’air enfantin, qui avait perdu, sonna le garçon de bureau et commanda : « Neuf bocks. » Et ils se remirent à jouer en attendant les rafraîchissements. Duroy but un verre de bière avec ses nouveaux confrères, puis il demanda à son ami : « Que faut-il que je fasse ? » L’autre répondit : « Je n’ai rien pour toi aujourd’hui. Tu peux t’en aller si tu veux. est-ce ce soir qu’il passera ? Oui, mais ne t’en occupe pas : je corrigerai les épreuves. Fais la suite pour demain, et viens ici à trois heures, comme aujourd’hui. » Et Duroy, ayant serré toutes les mains sans savoir même le nom de leurs possesseurs, redescendit le bel escalier, le cœur joyeux et l’esprit allègre. Georges Duroy dormit mal, tant le désir de voir imprimé son article. Dès que le jour parut, il fut debout, et il rôdait dans la rue bien avant l’heure où les porteurs de journaux vont, en courant, de kiosque en kiosque. Alors il gagna la gare Saint-Lazare, sachant bien que La Vie Française y arriverait avant de parvenir dans son quartier. Comme il était encore trop tôt, il erra sur le trottoir. Il vit arriver la marchande, qui ouvrit sa boutique de verre, puis il aperçut un homme portant sur sa tête un tas de grands papiers pliés. Il se précipita : c’étaient Le Figaro, le, et deux ou trois autres feuilles du matin ; mais La Vie Française n’y était pas. « Si on avait remis au lendemain Les Souvenirs d’un chasseur d’Afrique, ou si, par hasard, la chose n’avait pas plu, au dernier moment, au père Walter ? » En redescendant vers le kiosque, il s’aperçut qu’on vendait le journal, sans qu’il l’eût vu apporter. Il se précipita, le déplia, après avoir jeté les trois sous, et parcourut les titres de la première page. Son cœur se mit à battre ; il ouvrit la feuille, et il eut une forte émotion en lisant, au bas d’une colonne, en grosses lettres : « Georges Duroy. » Il se mit à marcher, sans penser, le journal à la main, le chapeau sur le côté, avec une envie d’arrêter les passants pour leur dire : « Achetez ça achetez ça ! Il y a un article, de moi. » Il aurait voulu pouvoir crier de tous ses poumons, comme font certains hommes, le soir, sur les boulevards : « Lisez La Vie Française, lisez l’article de Georges Duroy : Les Souvenirs d’un chasseur d’Afrique. » Et, tout à coup, il éprouva le désir de lire lui-même cet article, de le lire dans un endroit public, dans un café, bien en vue. Et il chercha un établissement qui fût déjà fréquenté. Il s’assit enfin devant une espèce de marchand de vin où plusieurs consommateurs étaient déjà installés, et il demanda : « Un rhum », comme il aurait demandé : « Une absinthe », sans songer à l’heure. Puis il appela : « Garçon, donnez-moi La Vie Française . » Un homme à tablier blanc accourut : « Nous ne l’avons pas, monsieur, nous ne recevons que Le Rappel, Le Siècle, La Lanterne, et Le Petit Parisien. » Duroy déclara, d’un ton furieux et indigné : « En voilà une boîte ! Le garçon y courut, la rapporta. Duroy se mit à lire son article ; et plusieurs fois il dit, tout haut : « Très bien, très bien » ! pour attirer l’attention des voisins et leur inspirer le désir de savoir ce qu’il y avait dans cette feuille. Puis il la laissa sur la table en s’en allant. Le patron s’en aperçut, le rappela : « Monsieur, monsieur, vous oubliez votre journal ! » « Je vous le laisse, je l’ai lu. Il y a d’ailleurs aujourd’hui, dedans, une chose très intéressante. » Il ne désigna pas la chose, mais il vit, en s’en allant, un de ses voisins prendre La Vie Française sur la table où il l’avait laissée. Il pensa : « Que vais-je faire, maintenant ? » Et il se décida à aller à son bureau toucher son mois et donner sa démission. Il tressaillait d’avance de plaisir à la pensée de la tête que feraient son chef et ses collègues. L’idée de l’effarement du chef, surtout, le ravissait. Il marchait lentement pour ne pas arriver avant neuf heures et demie, la caisse n’ouvrant qu’à dix heures. Son bureau était une grande pièce sombre, où il fallait tenir le gaz allumé presque tout le jour en hiver. Elle donnait sur une cour étroite, en face d’autres bureaux. Ils étaient huit employés là-dedans, plus un sous-chef dans un coin, caché derrière un paravent. Duroy alla d’abord chercher ses cent dix-huit francs vingt-cinq centimes, enfermés dans une enveloppe jaune et déposés dans le tiroir du commis chargé des paiements, puis il pénétra d’un air vainqueur dans la vaste salle de travail où il avait déjà passé tant de jours. Dès qu’il fut entré, le sous-chef, M. Le chef vous a déjà demandé plusieurs fois. Vous savez qu’il n’admet pas qu’on soit malade deux jours de suite sans attestation du médecin. » Duroy, qui se tenait debout au milieu du bureau, préparant son effet, répondit d’une voix forte : « Je m’en fiche un peu, par exemple ! » Il y eut parmi les employés un mouvement de stupéfaction, et la tête de M. Potel apparut, effarée, au-dessus du paravent qui l’enfermait comme une boîte. Il se barricadait là-dedans, par crainte des courants d’air, car il était rhumatisant. Il avait seulement percé deux trous dans le papier pour surveiller son personnel. Le sous-chef, enfin, demanda avec hésitation : « Vous avez dit ? J’ai dit que je m’en fichais un peu. Je ne viens aujourd’hui que pour donner ma démission. Je suis entré comme rédacteur à La Vie Française avec cinq cents francs par mois, plus les lignes. J’y ai même débuté ce matin. » Il s’était pourtant promis de faire durer le plaisir, mais il n’avait pu résister à l’envie de tout lâcher d’un seul coup. Perthuis, puis je viendrai vous faire mes adieux. » Et il sortit pour aller trouver le chef, qui s’écria en l’apercevant : « Ah ! Vous savez que je ne veux pas... » L’employé lui coupa la parole : « Ce n’est pas la peine de gueuler comme ça... » Perthuis, un gros homme rouge comme une crête de coq, demeura suffoqué par la surprise. « J’en ai assez de votre boutique. J’ai débuté ce matin dans le journalisme, où on me fait une très belle position. J’ai bien l’honneur de vous saluer. » Il alla en effet serrer la main de ses anciens collègues, qui osaient à peine lui parler, par peur de se compromettre, car on avait entendu sa conversation avec le chef, la porte étant restée ouverte. Et il se retrouva dans la rue avec son traitement dans sa poche. Il se paya un déjeuner succulent dans un bon restaurant à prix modérés qu’il connaissait ; puis, ayant encore acheté et laissé La Vie Française sur la table où il avait mangé, il pénétra dans plusieurs magasins où il acheta de menus objets, rien que pour les faire livrer chez lui et donner son nom Georges Duroy. Il ajoutait : « Je suis le rédacteur de La Vie Française . » Puis il indiquait la rue et le numéro, en ayant soin de stipuler : « Vous laisserez chez le concierge. » Comme il avait encore du temps, il entra chez un lithographe qui fabriquait des cartes de visite à la minute, sous les yeux des passants ; et il s’en fit faire immédiatement une centaine, qui portaient, imprimée sous son nom, sa nouvelle qualité. Puis il se rendit au journal. Forestier le reçut de haut, comme on reçoit un inférieur : J’ai justement plusieurs affaires pour toi. Je vais d’abord finir ma besogne. » Et il continua une lettre commencée. À l’autre bout de la grande table, un petit homme très pâle, bouffi, très gras, chauve, avec un crâne tout blanc et luisant, écrivait, le nez sur son papier, par suite d’une myopie excessive. « Dis donc, Saint-Potin, à quelle heure vas-tu interviewer nos gens ? Tu emmèneras avec toi le jeune Duroy ici présent, et tu lui dévoileras les arcanes du métier. Puis, se tournant vers son ami, Forestier ajouta : « As-tu apporté la suite sur l’Algérie ? Le début de ce matin a eu beaucoup de succès. » « Non, j’avais cru avoir le temps dans l’après-midi, j’ai eu un tas de choses à faire, je n’ai pas pu... » L’autre leva les épaules d’un air mécontent : « Si tu n’es pas plus exact que ça, tu rateras ton avenir, toi. Le père Walter comptait sur ta copie. Je vais lui dire que ce sera pour demain. Si tu crois que tu seras payé pour ne rien faire, tu te trompes. » Puis, après un silence, il ajouta : « On doit battre le fer quand il est chaud, que diable ! » « Je suis prêt », dit-il. Alors Forestier se renversant sur sa chaise, prit une pose presque solennelle pour donner ses instructions, et, se tournant vers Duroy : « Voilà. Nous avons à Paris depuis deux jours le général chinois Li-Theng-Fao, descendu au Continental, et le rajah Taposahib Ramaderao Pali, descendu à l’hôtel Bristol. Vous allez leur prendre une conversation. » Puis, se tournant vers Saint-Potin : « N’oublie point les principaux points que je t’ai indiqués. Demande au général et au rajah leur opinion sur les menées de l’Angleterre dans l’Extrême-Orient, leurs idées sur son système de colonisation et de domination, leurs espérances relatives à l’intervention de l’Europe, et de la France en particulier, dans leurs affaires. » Il se tut, puis il ajouta, parlant à la cantonade : « Il sera on ne peut plus intéressant pour nos lecteurs de savoir en même temps ce qu’on pense en Chine et dans les Indes sur ces questions, qui passionnent si fort l’opinion publique en ce moment. » « Observe comment Saint-Potin s’y prendra, c’est un excellent reporter, et tâche d’apprendre les ficelles pour vider un homme en cinq minutes. » Puis il recommença à écrire avec gravité, avec l’intention évidente de bien établir les distances, de bien mettre à sa place son ancien camarade et nouveau confrère. Dès qu’ils eurent franchi la porte, Saint-Potin se mit à rire et dit à Duroy : « En voilà un faiseur ! Il nous la fait à nous-mêmes. On dirait vraiment qu’il nous prend pour ses lecteurs. » Puis ils descendirent sur le boulevard, et le reporter demanda : « Buvez-vous quelque chose ? Ils entrèrent dans un café et se firent servir des boissons fraîches. Et Saint-Potin se mit à parler. Il parla de tout le monde et du journal avec une profusion de détails surprenants. Et vous savez, les juifs on ne les changera jamais. Et il cita des traits étonnants d’avarice, de cette avarice particulière aux fils d’Israël, des économies de dix centimes, des marchandages de cuisinière, des rabais honteux demandés et obtenus, toute une manière d’être d’usurier, de prêteur à gages. « Et avec ça, pourtant, un bon zig qui ne croit à rien et roule tout le monde. Son journal, qui est officieux, catholique, libéral, républicain, orléaniste, tarte à la crème et boutique à treize, n’a été fondé que pour soutenir ses opérations de bourse et ses entreprises de toute sorte. Pour ça, il est très fort, et il gagne des millions au moyen de sociétés qui n’ont pas quatre sous de capital... » Il allait toujours, appelant Duroy « mon cher ami ». « Et il a des mots à la Balzac, ce grigou. Figurez-vous que, l’autre jour, je me trouvais dans son cabinet avec cette antique bedole de Norbert, et ce Don Quichotte de Rival, quand Montelin, notre administrateur, arrive, avec sa serviette en maroquin sous le bras, cette serviette que tout Paris connaît. Walter leva le nez et demanda : « Quoi de neuf ? » « Montelin répondit avec naïveté : « Je viens de payer les seize mille francs que nous devions au marchand de papier. » « Le patron fit un bond, un bond étonnant. « Que je viens de payer M. « Mais vous êtes fou ! « II ôta ses lunettes, les essuya. Puis il sourit, d’un drôle de sourire qui court autour de ses grosses joues chaque fois qu’il va dire quelque chose de malin ou de fort, et avec un ton gouailleur et convaincu, il prononça : « Pourquoi ? Parce que nous pouvions obtenir là-dessus une réduction de quatre à cinq mille francs. » « Montelin, étonné, reprit : « Mais, monsieur le directeur, tous les comptes étaient réguliers, vérifiés par moi et approuvés par vous... » « Alors le patron, redevenu sérieux, déclara : « On n’est pas naïf comme vous. Sachez, monsieur Montelin, qu’il faut toujours accumuler ses dettes pour transiger. » Et Saint-Potin ajouta avec un hochement de tête de connaisseur : Est-il à la Balzac, celui-là ? » Duroy n’avait pas lu Balzac, mais il répondit avec conviction : Puis le reporter parla de Mme Walter, une grande dinde, de Norbert de Varenne, un vieux raté, de Rival, une resucée de Fervacques. Puis il en vint à Forestier : « Quant à celui-là, il a de la chance d’avoir épousé sa femme, voilà tout. » « Qu’est-ce au juste que sa femme ? » Saint-Potin se frotta les mains : C’est la maîtresse d’un vieux viveur nommé Vaudrec, le comte de Vaudrec, qui l’a dotée et mariée... » Duroy sentit brusquement une sensation de froid, une sorte de crispation nerveuse, un besoin d’injurier et de gifler ce bavard. Mais il l’interrompit simplement pour lui demander : « C’est votre nom, Saint-Potin ? » C’est au journal qu’on m’a surnommé Saint-Potin. » Et Duroy, payant les consommations, reprit : « Mais il me semble qu’il est tard et que nous avons deux nobles seigneurs à visiter. » Saint-Potin se mit à rire : « Vous êtes encore naïf, vous ! Alors vous croyez comme ça que je vais aller demander à ce Chinois et à cet Indien ce qu’ils pensent de l’Angleterre ? Comme si je ne le savais pas mieux qu’eux, ce qu’ils doivent penser pour les lecteurs de La Vie Française . J’en ai déjà interviewé cinq cents de ces Chinois, Persans, Hindous, Chiliens, Japonais et autres. Ils répondent tous la même chose, d’après moi. Je n’ai qu’à reprendre mon article sur le dernier venu et à le copier mot pour mot. Ce qui change, par exemple, c’est leur tête, leur nom, leurs titres, leur âge, leur suite. là-dessus, il ne faut pas d’erreur, parce que je serais relevé raide par Mais sur ce sujet le concierge de l’hôtel Bristol et celui du Continental m’auront renseigné en cinq minutes. Nous irons à pied jusque-là en fumant un cigare. Total : cent sous de voiture à réclamer au journal. Voilà, mon cher, comment on s’y prend quand on est pratique. » « Ça doit rapporter bon d’être reporter dans ces conditions-là. » Le journaliste répondit avec mystère : « Oui, mais rien ne rapporte autant que les échos, à cause des réclames déguisées. » Ils s’étaient levés et suivaient le boulevard, vers la Madeleine. Et Saint-Potin, tout à coup, dit à son compagnon : « Vous savez, si vous avez à faire quelque chose, je n’ai pas besoin de vous, moi. » Duroy lui serra la main, et s’en alla. L’idée de son article à écrire dans la soirée le tracassait, et il se mit à y songer. Il emmagasina des idées, des réflexions, des jugements, des anecdotes, tout en marchant, et il monta jusqu’au bout de l’avenue des Champs-Élysées, où on ne voyait que de rares promeneurs, Paris étant vide par ces jours de chaleur. Ayant dîné chez un marchand de vin auprès de l’arc de triomphe de l’Étoile, il revint lentement à pied chez lui par les boulevards extérieurs, et il s’assit devant sa table pour travailler. Mais dès qu’il eut sous les yeux la grande feuille de papier blanc, tout ce qu’il avait amassé de matériaux s’envola de son esprit, comme si sa cervelle se fût évaporée. Il essayait de ressaisir des bribes de souvenirs et de les fixer : ils lui échappaient à mesure qu’il les reprenait, ou bien ils se précipitaient pêle-mêle, et il ne savait comment les présenter, les habiller, ni par lequel commencer. Après une heure d’efforts et cinq pages de papier noircies par des phrases de début qui n’avaient point de suite, il se dit : « Je ne suis pas encore assez rompu au métier. Il faut que je prenne une nouvelle leçon. » Et tout de suite la perspective d’une autre matinée avec Mme Forestier, l’espoir de ce long tête-à-tête intime, cordial si doux, le firent tressaillir de désir. Il se coucha bien vite, ayant presque peur à présent de se remettre à la besogne et de réussir tout à coup. Il ne se leva, le lendemain, qu’un peu tard, éloignant et savourant d’avance le plaisir de cette visite. Il était dix heures passées quand il sonna chez son ami. « C’est que monsieur est en train de travailler. » Duroy n’avait point songé que le mari pouvait être là. Il insista cependant : « Dites-lui que c’est moi, pour une affaire pressante. » Après cinq minutes d’attente, on le fit entrer dans le cabinet où il avait passé une si bonne matinée. À la place occupée par lui, Forestier maintenant était assis et écrivait, en robe de chambre, les pieds dans ses pantoufles, la tête couverte d’une petite toque anglaise, tandis que sa femme, enveloppée du même peignoir blanc, et accoudée à la cheminée, dictait, une cigarette à la bouche. Duroy, s’arrêtant sur le seuil, murmura : « Je vous demande bien pardon ; je vous dérange ? » Et son ami, ayant tourné la tête, une tête furieuse, grogna : « Qu’est-ce que tu veux encore ? « Non, ce n’est rien, pardon. » ne perds pas de temps ; tu n’as pourtant pas forcé ma porte pour le plaisir de nous dire bonjour. » Alors, Duroy, fort troublé, se décida : je n’arrive pas encore à faire mon article... Forestier lui coupa la parole : « Tu te fiches du monde, à la fin ! Alors tu t’imagines que je vais faire ton métier, et que tu n’auras qu’à passer à la caisse au bout du mois, Non ! elle est bonne, celle-là ! » La jeune femme continuait à fumer, sans dire un mot, souriant toujours d’un vague sourire qui semblait un masque aimable sur l’ironie de sa pensée. Et Duroy, rougissant, bégayait : « Excusez-moi... Puis brusquement, d’une voix claire : « Je vous demande mille fois pardon, madame, en vous adressant encore mes remerciements les plus vifs pour la chronique si charmante que vous m’avez faite hier. » Puis il salua, dit à Charles : « Je serai à trois heures au journal », et il sortit. Il retourna chez lui, à grands pas, en grommelant : « Eh bien, je m’en vais la faire celle-là, et tout seul, et ils verront... » À peine rentré, la colère l’excitant, il se mit à écrire. Il continua l’aventure commencée par Mme Forestier, accumulant des détails de roman feuilleton, des péripéties surprenantes et des descriptions ampoulées, avec une maladresse de style de collégien et des formules de sous-officier. En une heure, il eut terminé une chronique qui ressemblait à un chaos de folies, et il la porta, avec assurance, à La Vie Française. La première personne qu’il rencontra fut Saint-Potin qui, lui serrant la main avec une énergie de complice, demanda : « Vous avez lu ma conversation avec le Chinois et avec l’Hindou. Et je n’ai pas vu seulement le bout de leur nez. » Duroy, qui n’avait rien lu, prit aussitôt le journal, et il parcourut de l’œil un long article intitulé « Inde et Chine », pendant que le reporter lui indiquait et soulignait les passages les plus intéressants. Forestier survint, soufflant, pressé, l’air effaré : bon, j’ai besoin de vous deux. » Et il leur indiqua une série d’informations politiques qu’il fallait se procurer pour le soir même. « Voici la suite sur l’Algérie, Très bien, donne : je vais la remettre au patron. » Saint-Potin entraîna son nouveau confrère, et, lorsqu’ils furent dans le corridor, il lui dit : « Avez-vous passé à la caisse ? Voyez-vous, il faut toujours prendre un mois d’avance. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je vais vous présenter au caissier. Il ne fera point de difficultés. Et Duroy alla toucher ses deux cents francs, plus vingt-huit francs pour son article de la veille, qui, joints à ce qui lui restait de son traitement du chemin de fer, lui faisaient trois cent quarante francs en poche. Jamais il n’avait tenu pareille somme, et il se crut riche pour des temps indéfinis. Puis Saint-Potin l’emmena bavarder dans les bureaux de quatre ou cinq feuilles rivales, espérant que les nouvelles qu’on l’avait chargé de recueillir avaient été prises déjà par d’autres, et qu’il saurait bien les leur souffler, grâce à l’abondance et à l’astuce de sa conversation. Le soir venu, Duroy, qui n’avait plus rien à faire, songea à retourner aux Folies-Bergère, et, payant d’audace, il se présenta au contrôle : « Je m’appelle Georges Duroy, rédacteur à La Vie Française. Je suis venu l’autre jour avec M. Forestier, qui m’avait promis de demander mes entrées. Je ne sais s’il y a songé. » Son nom ne s’y trouvait pas inscrit. Cependant le contrôleur, homme très affable, lui dit : « Entrez toujours, monsieur, et adressez vous-même votre demande à M. le directeur, qui y fera droit assurément. » Il entra, et presque aussitôt, il rencontra Rachel, la femme emmenée le premier soir. Tu ne sais pas, j’ai rêvé deux fois de toi depuis l’autre jour. » et qu’est-ce que ça prouve ? Ça prouve que tu m’as plu, gros serin, et que nous recommencerons quand ça te dira. Il hésitait, un peu confus de ce qu’il allait faire ; « C’est que, cette fois, je n’ai pas le sou : je viens du cercle, où j’ai tout claqué. » Elle le regardait au fond des yeux, flairant le mensonge avec son instinct et sa pratique de fille habituée aux roueries et aux marchandages des hommes. Elle dit : « Blagueur ! Tu sais, ça n’est pas gentil avec moi cette manière-là. » Il eut un sourire embarrassé : « Si tu veux dix francs, c’est tout ce qui me reste. » Elle murmura avec un désintéressement de courtisane qui se paie un caprice : « Ce qui te plaira, mon chéri : je ne veux que toi. » Et levant ses yeux séduits vers la moustache du jeune homme, elle prit son bras et s’appuya dessus amoureusement : « Allons boire une grenadine d’abord. Et puis nous ferons un tour ensemble. Moi, je voudrais aller à l’Opéra, comme ça, avec toi, pour te montrer. Et puis nous rentrerons de bonne heure, n’est-ce pas ? » Il dormit tard chez cette fille. Il faisait jour quand il sortit, et la pensée lui vint aussitôt d’acheter La Vie Française. Il ouvrit le journal d’une main fiévreuse ; sa chronique n’y était pas ; et il demeurait debout sur le trottoir, parcourant anxieusement de l’œil les colonnes imprimées avec l’espoir d’y trouver enfin ce qu’il cherchait. Quelque chose de pesant tout à coup accablait son cœur, car, après la fatigue d’une nuit d’amour, cette contrariété tombant sur sa lassitude avait le poids d’un désastre. Il remonta chez lui et s’endormit tout habillé sur son lit. En entrant quelques heures plus tard dans les bureaux de la rédaction, il se présenta devant M. Walter : « J’ai été tout surpris ce matin, monsieur, de ne pas trouver mon second article sur l’Algérie. » Le directeur leva la tête, et d’une voix sèche : « Je l’ai donné à votre ami Forestier, en le priant de le lire ; il ne l’a pas trouvé suffisant ; il faudra me le refaire. » Duroy, furieux, sortit sans répondre un mot, et, pénétrant brusquement dans le cabinet de son camarade : « Pourquoi n’as-tu pas fait paraître, ce matin, ma chronique ? » Le journaliste fumait une cigarette, le dos au fond de son fauteuil et les pieds sur sa table, salissant de ses talons un article commencé. Il articula tranquillement avec un son de voix ennuyé et lointain, comme s’il parlait du fond d’un trou : « Le patron l’a trouvé mauvais, et m’a chargé de te le remettre pour le recommencer. Et il indiquait du doigt les feuilles dépliées sous un presse-papiers. Duroy, confondu, ne trouva rien à dire, et, comme il mettait sa prose dans sa poche, Forestier reprit : « Aujourd’hui tu vas te rendre d’abord à la préfecture... » Et il indiqua une série de courses d’affaires, de nouvelles à recueillir. Duroy s’en alla, sans avoir pu découvrir le mot mordant qu’il cherchait. Il rapporta son article le lendemain. Il lui fut rendu de nouveau. L’ayant refait une troisième fois, et le voyant refusé, il comprit qu’il allait trop vite et que la main de Forestier pouvait seule l’aider dans sa route. Il ne parla donc plus des Souvenirs d’un chasseur d’Afrique, en se promettant d’être souple et rusé, puisqu’il le fallait, et de faire, en attendant mieux, son métier de reporter avec zèle. Il connut les coulisses des théâtres et celles de la politique, les corridors et le vestibule des hommes d’État et de la Chambre des députés, les figures importantes des attachés de cabinet et les mines renfrognées des huissiers endormis. Il eut des rapports continus avec des ministres, des concierges, des généraux, des agents de police, des princes, des souteneurs, des courtisanes, des ambassadeurs, des évêques, des proxénètes, des rastaquouères, des hommes du monde, des grecs, des cochers de fiacre, des garçons de café et bien d’autres, étant devenu l’ami intéressé et indifférent de tous ces gens, les confondant dans son estime, les toisant à la même mesure, les jugeant avec le même œil, à force de les voir tous les jours, à toute heure, sans transition d’esprit, et de parler avec eux tous des mêmes affaires concernant son métier. Il se comparait lui-même à un homme qui goûterait coup sur coup les échantillons de tous les vins, et ne distinguerait bientôt plus le Château-Margaux de l’Argenteuil. Il devint en peu de temps un remarquable reporter, sûr de ses informations, rusé, rapide, subtil, une vraie valeur pour le journal, comme disait le père Walter, qui s’y connaissait en rédacteurs. Cependant, comme il ne touchait que dix centimes la ligne, plus ses deux cents francs de fixe, et comme la vie de boulevard, la vie de café, la vie de restaurant coûte cher, il n’avait jamais le sou et se désolait de sa misère. C’est un truc à saisir, pensait-il, en voyant certains confrères aller la poche pleine d’or, sans jamais comprendre quels moyens secrets ils pouvaient bien employer pour se procurer cette aisance. Et il soupçonnait avec envie des procédés inconnus et suspects, des services rendus, toute une contrebande acceptée et consentie. Or, il lui fallait pénétrer le mystère, entrer dans l’association tacite, s’imposer aux camarades qui partageaient sans lui. Et il rêvait souvent le soir, en regardant de sa fenêtre passer les trains, aux procédés qu’il pourrait employer. Deux mois s’étaient écoulés ; on touchait à septembre, et la fortune rapide que Duroy avait espérée lui semblait bien longue à venir. Il s’inquiétait surtout de la médiocrité morale de sa situation et ne voyait pas par quelle voie il escaladerait les hauteurs où l’on trouve la considération et l’argent. Il se sentait enfermé dans ce métier médiocre de reporter, muré là-dedans à n’en pouvoir sortir. On l’appréciait, mais on l’estimait selon son rang. Forestier même, à qui il rendait mille services, ne l’invitait plus à dîner, le traitait en tout comme un inférieur, bien qu’il le tutoyât comme un ami. De temps en temps, il est vrai, Duroy, saisissant une occasion, plaçait un bout d’article, et ayant acquis par ses échos une souplesse de plume et un tact qui lui manquaient lorsqu’il avait écrit sa seconde chronique sur l’Algérie, il ne courait plus aucun risque de voir refuser ses actualités. Mais de là à faire des chroniques au gré de sa fantaisie ou à traiter, en juge, les questions politiques, il y avait autant de différence qu’à conduire dans les avenues du Bois étant cocher, ou à conduire étant maître. Ce qui l’humiliait surtout, c’était de sentir fermées les portes du monde, de n’avoir pas de relations à traiter en égal, de ne pas entrer dans l’intimité des femmes, bien que plusieurs actrices connues l’eussent parfois accueilli avec une familiarité intéressée. Il savait d’ailleurs, par expérience, qu’elles éprouvaient pour lui, toutes, mondaines ou cabotines, un entraînement singulier, une sympathie instantanée, et il ressentait, de ne point connaître celles dont pourrait dépendre son avenir, une impatience de cheval entravé. Bien souvent il avait songé à faire une visite à Mme Forestier ; mais la pensée de leur dernière rencontre l’arrêtait, l’humiliait, et il attendait, en outre, d’y être engagé par le mari. Alors le souvenir lui vint de Mme de Marelle et, se rappelant qu’elle l’avait prié de la venir voir, il se présenta chez elle un après-midi qu’il n’avait rien à faire. « J’y suis toujours jusqu’à trois heures », avait-elle dit. Il sonnait à sa porte à deux heures et demie. Elle habitait rue de Verneuil, au quatrième. Au bruit du timbre, une bonne vint ouvrir, une petite servante dépeignée qui nouait son bonnet en répondant : « Oui, madame est là, mais je ne sais pas si elle est levée. » Et elle poussa la porte du salon qui n’était point fermée. La pièce était assez grande, peu meublée et d’aspect négligé. Les fauteuils, défraîchis et vieux, s’alignaient le long des murs, selon l’ordre établi par la domestique, car on ne sentait en rien le soin élégant d’une femme qui aime le chez soi. Quatre pauvres tableaux, représentant une barque sur un fleuve, un navire sur la mer, un moulin dans une plaine et un bûcheron dans un bois, pendaient au milieu des quatre panneaux, au bout de cordons inégaux, et tous les quatre accrochés de travers. On devinait que depuis longtemps ils restaient penchés ainsi sous l’œil négligent d’une indifférente. Puis une porte s’ouvrit, et Mme de Marelle entra en courant, vêtue d’un peignoir japonais en soie rose où étaient brodés des paysages d’or, des fleurs bleues et des oiseaux blancs, et elle s’écria : « Figurez-vous que j’étais encore couchée. Que c’est gentil à vous de venir me voir ! J’étais persuadée que vous m’aviez oubliée. » Elle tendit ses deux mains d’un geste ravi, et Duroy, que l’aspect médiocre de l’appartement mettait à son aise, les ayant prises, en baisa une, comme il avait vu faire à Norbert de Varenne. Elle le pria de s’asseoir ; puis, le regardant des pieds à la tête : « Comme vous êtes changé ! Et ils se mirent à bavarder tout de suite, comme s’ils eussent été d’anciennes connaissances, sentant naître entre eux une familiarité instantanée, sentant s’établir un de ces courants de confiance, d’intimité et d’affection qui font amis, en cinq minutes, deux êtres de même caractère et de même race. Tout à coup, la jeune femme s’interrompit, et s’étonnant : « C’est drôle comme je suis avec vous. Il me semble que je vous connais depuis dix ans. Nous deviendrons, sans doute, bons camarades. Il répondit : « Mais, certainement », avec un sourire qui en disait plus. Il la trouvait tout à fait tentante, dans son peignoir éclatant et doux, moins fine que l’autre dans son peignoir blanc, moins chatte, moins délicate, mais plus excitante, plus poivrée. Quand il sentait près de lui Mme Forestier, avec son sourire immobile et gracieux qui attirait et arrêtait en même temps, qui semblait dire : « Vous me plaisez « et aussi : « Prenez garde », dont on ne comprenait jamais le sens véritable, il éprouvait surtout le désir de se coucher à ses pieds, ou de baiser la fine dentelle de son corsage et d’aspirer lentement l’air chaud et parfumé qui devait sortir de là, glissant entre les seins. Auprès de Mme de Marelle, il sentait en lui un désir plus brutal, plus précis, un désir qui frémissait dans ses mains devant les contours soulevés de la soie légère. Elle parlait toujours, semant en chaque phrase cet esprit facile dont elle avait pris l’habitude, comme un ouvrier saisit le tour de main qu’il faut pour accomplir une besogne réputée difficile et dont s’étonnent les autres. Il l’écoutait, pensant : « C’est bon à retenir tout ça. On écrirait des chroniques parisiennes charmantes en la faisant bavarder sur les événements du jour. » Mais on frappa doucement, tout doucement à la porte par laquelle elle était venue ; et elle cria : « Tu peux entrer, mignonne. » La petite fille parut, alla droit à Duroy et lui tendit la main. La mère étonnée murmura : « Mais c’est une conquête. Je ne la reconnais plus. » Le jeune homme, ayant embrassé l’enfant, la fit asseoir à côté de lui, et lui posa, avec un air sérieux, des questions gentilles sur ce qu’elle avait fait depuis qu’ils ne s’étaient vus. Elle répondait de sa petite voix de flûte, avec son air grave de grande personne. « Venez souvent, demanda Mme de Marelle, nous bavarderons comme aujourd’hui, vous me ferez toujours plaisir. Mais pourquoi ne vous voit-on plus chez les Forestier ? » J’espère bien que nous nous y retrouverons un de ces jours. » Et il sortit, le cœur plein d’espoir, sans savoir pourquoi. Il ne parla pas à Forestier de cette visite. Mais il en garda le souvenir, les jours suivants, plus que le souvenir, une sorte de sensation de la présence irréelle et persistante de cette femme. Il lui semblait avoir pris quelque chose d’elle, l’image de son corps restée dans ses yeux et la saveur de son être moral restée en son cœur. II demeurait sous l’obsession de son image, comme il arrive quelquefois quand on a passé des heures charmantes auprès d’un être. On dirait qu’on subit une possession étrange, intime, confuse, troublante et exquise parce qu’elle est mystérieuse. Il fit une seconde visite au bout de quelques jours. La bonne l’introduisit dans le salon, et Laurine parut aussitôt. Elle tendit, non plus sa main, mais son front, et dit : « Maman m’a chargée de vous prier de l’attendre. Elle en a pour un quart d’heure, parce qu’elle n’est pas habillée. Duroy, qu’amusaient les manières cérémonieuses de la fillette, répondit : « Parfaitement, mademoiselle, je serai enchanté de passer un quart d’heure avec vous : mais je vous préviens que je ne suis point sérieux du tout, moi, je joue toute la journée ; je vous propose donc de faire une partie de chat perché. » La gamine demeura saisie, puis elle sourit, comme aurait fait une femme, de cette idée qui la choquait un peu et l’étonnait aussi ; et elle murmura : « Les appartements ne sont pas faits pour jouer. » « Ça m’est égal : moi je joue partout. Et il se mit à tourner autour de la table, en l’excitant à le poursuivre, tandis qu’elle s’en venait derrière lui, souriant toujours avec une sorte de condescendance polie, et étendant parfois la main pour le toucher, mais sans s’abandonner jusqu’à courir. Il s’arrêtait, se baissait, et, lorsqu’elle approchait, de son petit pas hésitant, il sautait en l’air comme les diables enfermés en des boîtes, puis il s’élançait d’une enjambée à l’autre bout du salon. Elle trouvait ça drôle, finissait par rire, et, s’animant, commençait à trottiner derrière lui, avec de légers cris joyeux et craintifs, quand elle avait cru le saisir. Il déplaçait les chaises, en faisait des obstacles, la forçait à pivoter pendant une minute autour de la même, puis, quittant celle-là, en saisissait une autre. Laurine courait maintenant, s’abandonnait tout à fait au plaisir de ce jeu nouveau et, la figure rose, elle se précipitait d’un grand élan d’enfant ravie, à chacune des fuites, à chacune des ruses, à chacune des feintes de son compagnon. Brusquement, comme elle s’imaginait l’atteindre, il la saisit dans ses bras, et, l’élevant jusqu’au plafond, il cria : « Chat perché ! » La fillette enchantée agitait ses jambes pour s’échapper et riait de tout son cœur. Mme de Marelle entra et, stupéfaite : Vous êtes un ensorceleur, monsieur. » Il reposa par terre la gamine, baisa la main de la mère, et ils s’assirent, l’enfant entre eux. Ils voulurent causer : mais Laurine, grisée, si muette d’ordinaire, parlait tout le temps, et il fallut l’envoyer à sa chambre. Elle obéit sans répondre, mais avec des larmes dans les yeux. Dès qu’ils furent seuls, Mme de Marelle baissa la voix : « Vous ne savez pas, j’ai un grand projet, et j’ai pensé à vous. Comme je dîne toutes les semaines chez les Forestier, je leur rends ça, de temps en temps, dans un restaurant. Moi, je n’aime pas à avoir du monde chez moi, je ne suis pas organisée pour ça, et, d’ailleurs, je n’entends rien aux choses de la maison, rien à la cuisine, rien à rien. Donc je les reçois de temps en temps au restaurant, mais ça n’est pas gai quand nous ne sommes que nous trois, et mes connaissances à moi ne vont guère avec eux. Je vous dis ça pour vous expliquer une invitation peu régulière. Vous comprenez, n’est-ce pas, que je vous demande d’être des nôtres samedi, au café Riche, sept heures et demie. Vous connaissez la maison ? » « Nous serons tous les quatre seulement, une vraie partie carrée. C’est très amusant ces petites fêtes-là, pour nous autres femmes qui n’y sommes pas habituées. » Elle portait une robe marron foncé, qui moulait sa taille, ses hanches, sa gorge, ses bras d’une façon provocante et coquette ; et Duroy éprouvait un étonnement confus, presque une gêne dont il ne saisissait pas bien la cause, du désaccord de cette élégance soignée et raffinée avec l’insouci visible pour le logis qu’elle habitait. Tout ce qui vêtait son corps, tout ce qui touchait intimement et directement sa chair, était délicat et fin, mais ce qui l’entourait ne lui importait plus. Il la quitta, gardant, comme l’autre fois, la sensation de sa présence continuée dans une sorte d’hallucination de ses sens. Et il attendit le jour du dîner avec une impatience grandissante. Ayant loué pour la seconde fois un habit noir, ses moyens ne lui permettant point encore d’acheter un costume de soirée, il arriva le premier au rendez-vous, quelques minutes avant l’heure. On le fit monter au second étage, et on l’introduisit dans un petit salon de restaurant, tendu de rouge et ouvrant sur le boulevard son unique fenêtre. Une table carrée, de quatre couverts, étalait sa nappe blanche, si luisante qu’elle semblait vernie ; et les verres, l’argenterie, le réchaud brillaient gaiement sous la flamme de douze bougies portées par deux hauts candélabres. Au dehors on apercevait une grande tache d’un vert clair que faisaient les feuilles d’un arbre, éclairées par la lumière vive des cabinets particuliers. Duroy s’assit sur un canapé très bas, rouge comme les tentures des murs, et dont les ressorts fatigués, s’enfonçant sous lui, lui donnèrent la sensation de tomber dans un trou. Il entendait dans toute cette vaste maison une rumeur confuse, ce bruissement des grands restaurants fait du bruit des vaisselles et des argenteries heurtées, du bruit des pas rapides des garçons adouci par le tapis des corridors, du bruit des portes un moment ouvertes et qui laissent échapper le son des voix de tous ces étroits salons où sont enfermés des gens qui dînent. Forestier entra et lui serra la main avec une familiarité cordiale qu’il ne lui témoignait jamais dans les bureaux de La Vie Française. « Ces deux dames vont arriver ensemble, dit-il ; c’est très gentil ces dîners-là ! » Puis il regarda la table, fit éteindre tout à fait un bec de gaz qui brûlait en veilleuse, ferma un battant de la fenêtre, à cause du courant d’air, et choisit sa place bien à l’abri en déclarant : « Il faut que je fasse grande attention ; j’ai été mieux pendant un mois, et me voici repris depuis quelques jours. J’aurai attrapé froid mardi en sortant du théâtre. » On ouvrit la porte et les deux jeunes femmes parurent, suivies d’un maître d’hôtel, voilées, cachées, discrètes, avec cette allure de mystère charmant qu’elles prennent en ces endroits où les voisinages et les rencontres sont suspects. Comme Duroy saluait Mme Forestier, elle le gronda fort de n’être pas revenu la voir ; puis elle ajouta, avec un sourire, vers son amie : « C’est ça, vous me préférez Mme de Marelle, vous trouvez bien le temps pour elle. » Puis on s’assit, et le maître d’hôtel ayant présenté à Forestier la carte des vins, Mme de Marelle s’écria : « Donnez à ces messieurs ce qu’ils voudront ; quant à nous du champagne frappé, du meilleur, du champagne doux par exemple, rien autre chose. » Et l’homme étant sorti, elle annonça avec un rire excité : « Je veux me pocharder ce soir, nous allons faire une noce, une vraie noce. » Forestier, qui paraissait n’avoir pas entendu, demanda : « Cela ne vous ferait-il rien qu’on fermât la fenêtre ? J’ai la poitrine un peu prise depuis quelques jours. Il alla donc pousser le battant resté entrouvert et il revint s’asseoir avec un visage rasséréné, tranquillisé. Sa femme ne disait rien, paraissait absorbée ; et, les yeux baissés vers la table, elle souriait aux verres, de ce sourire vague qui semblait promettre toujours pour ne jamais tenir. Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés, Puis, après le potage, on servit une truite rose comme de la chair de jeune fille ; et les convives commencèrent à causer. On parla d’abord d’un cancan qui courait les rues, l’histoire d’une femme du monde surprise, par un ami de son mari, soupant avec un prince étranger en cabinet particulier. Forestier riait beaucoup de l’aventure ; les deux femmes déclaraient que le bavard indiscret n’était qu’un goujat et qu’un lâche. Duroy fut de leur avis et proclama bien haut qu’un homme a le devoir d’apporter en ces sortes d’affaires, qu’il soit acteur, confident ou simple témoin, un silence de tombeau. « Comme la vie serait pleine de choses charmantes si nous pouvions compter sur la discrétion absolue les uns des autres. Ce qui arrête souvent, bien souvent, presque toujours les femmes, c’est la peur du secret dévoilé. » « Voyons, n’est-ce pas vrai ? « Combien y en a-t-il qui s’abandonneraient à un rapide désir, au caprice brusque et violent d’une heure, à une fantaisie d’amour, si elles ne craignaient de payer par un scandale irrémédiable et par des larmes douloureuses un court et léger bonheur ! » Il parlait avec une conviction contagieuse, comme s’il avait plaidé une cause, sa cause, comme s’il eût dit : « Ce n’est pas avec moi qu’on aurait à craindre de pareils dangers. Elles le contemplaient toutes les deux, l’approuvant du regard, trouvant qu’il parlait bien et juste, confessant par leur silence ami que leur morale inflexible de Parisiennes n’aurait pas tenu longtemps devant la certitude du secret. Et Forestier, presque couché sur le canapé, une jambe repliée sous lui, la serviette glissée dans son gilet pour ne point maculer son habit, déclara tout à coup, avec un rire convaincu de sceptique : « Sacristi oui, on s’en paierait si on était sûr du silence. Et on se mit à parler d’amour. Sans l’admettre éternel, Duroy le comprenait durable, créant un lien, une amitié tendre, une confiance ! L’union des sens n’était qu’un sceau à l’union des cœurs. Mais il s’indignait des jalousies harcelantes, des drames, des scènes, des misères qui, presque toujours, accompagnent les ruptures. Quand il se tut, Mme de Marelle soupira : « Oui, c’est la seule bonne chose de la vie, et nous la gâtons souvent par des exigences impossibles. » Mme Forestier qui jouait avec un couteau, ajouta : Et elle semblait pousser plus loin son rêve, songer à des choses qu’elle n’osait point dire. Et comme la première entrée n’arrivait pas, ils buvaient de temps en temps une gorgée de champagne en grignotant des croûtes arrachées sur le dos des petits pains ronds. Et la pensée de l’amour, lente et envahissante, entrait en eux, enivrait peu à peu leur âme, comme le vin clair, tombé goutte à goutte en leur gorge, échauffait leur sang et troublait leur esprit. On apporta des côtelettes d’agneau, tendres, légères, couchées sur un lit épais et menu de pointes d’asperges. Et ils mangeaient avec lenteur, savourant la viande fine et le légume onctueux comme une crème. « Moi, quand j’aime une femme, tout disparaît du monde autour d’elle. » Il disait cela avec conviction, s’exaltant à la pensée de cette jouissance de table qu’il goûtait. Mme Forestier murmura, avec son air de n’y point toucher : « Il n’y a pas de bonheur comparable à la première pression des mains, quand l’un demande : « M’aimez-vous ? » et quand l’autre répond : « Oui, je t’aime. » Mme de Marelle, qui venait de vider d’un trait une nouvelle flûte de champagne, dit gaiement en reposant son verre : « Moi, je suis moins platonique. » Et chacun se mit à ricaner, l’œil allumé, en approuvant cette parole. Forestier s’étendit sur le canapé, ouvrit les bras, les appuya sur des coussins et d’un ton sérieux : « Cette franchise vous honore et prouve que vous êtes une femme pratique. Mais peut-on vous demander quelle est l’opinion de M. Elle haussa les épaules lentement, avec un dédain infini, prolongé ; puis, d’une voix nette : de Marelle n’a pas d’opinion en cette matière. Et la causerie, descendant des théories élevées sur la tendresse, entra dans le jardin fleuri des polissonneries distinguées. Ce fut le moment des sous-entendus adroits, des voiles levés par des mots, comme on lève des jupes, le moment des ruses de langage, des audaces habiles et déguisées, de toutes les hypocrisies impudiques, de la phrase qui montre des images dévêtues avec des expressions couvertes, qui fait passer dans l’œil et dans l’esprit la vision rapide de tout ce qu’on ne peut pas dire, et permet aux gens du monde une sorte d’amour subtil et mystérieux, une sorte de contact impur des pensées par l’évocation simultanée, troublante et sensuelle comme une étreinte, de toutes les choses secrètes, honteuses et désirées de l’enlacement. On avait apporté le rôti, des perdreaux flanqués de cailles, puis des petits pois, puis une terrine de foie gras accompagnée d’une salade aux feuilles dentelées, emplissant comme une mousse verte un grand saladier en forme de cuvette. Ils avaient mangé de tout cela sans y goûter, sans s’en douter, uniquement préoccupés de ce qu’ils disaient, plongés dans un bain d’amour. Les deux femmes, maintenant, en lançaient de roides, Mme de Marelle avec une audace naturelle qui ressemblait à une provocation, Mme Forestier avec une réserve charmante, une pudeur dans le ton, dans la voix, dans le sourire, dans toute l’allure, qui soulignait, en ayant l’air de les atténuer, les choses hardies sorties de sa bouche. Forestier, tout à fait vautré sur les coussins, riait, buvait, mangeait sans cesse et jetait parfois une parole tellement osée ou tellement crue que les femmes, un peu choquées par la forme et pour la forme, prenaient un petit air gêné qui durait deux ou trois secondes. Quand il avait lâché quelque polissonnerie trop grosse, il ajoutait : « Vous allez bien, mes enfants. Si vous continuez comme ça, vous finirez par faire des bêtises. » Le dessert vint, puis le café ; et les liqueurs versèrent dans les esprits excités un trouble plus lourd et plus chaud. Comme elle l’avait annoncé en se mettant à table, Mme de Marelle était pocharde, et elle le reconnaissait, avec une grâce gaie et bavarde de femme qui accentue, pour amuser ses convives, une pointe d’ivresse très réelle. Mme Forestier se taisait maintenant, par prudence peut-être ; et Duroy, se sentant trop allumé pour ne pas se compromettre, gardait une réserve habile. On alluma des cigarettes, et Forestier, tout à coup, se mit à tousser. Ce fut une quinte terrible qui lui déchirait la gorge ; et, la face rouge, le front en sueur, il étouffait dans sa serviette. Lorsque la crise fut calmée, il grogna, d’un air furieux : « Ça ne me vaut rien, ces parties-là : c’est stupide. » Toute sa bonne humeur avait disparu dans la terreur du mal qui hantait sa pensée. « Rentrons chez nous », dit-il. Mme de Marelle sonna le garçon et demanda l’addition. On la lui apporta presque aussitôt. Elle essaya de la lire ; mais les chiffres tournaient devant ses yeux, et elle passa le papier à Duroy : « Tenez, payez pour moi, je n’y vois plus, je suis trop grise. » Et elle lui jeta en même temps sa bourse dans les mains. Le total montait à cent trente francs. Duroy contrôla et vérifia la note, puis donna deux billets, et reprit la monnaie, en demandant, à mi-voix : « Combien faut-il laisser aux garçons ? Ce que vous voudrez, je ne sais pas. » Il mit cinq francs sur l’assiette, puis rendit la bourse à la jeune femme, en lui disant : « Voulez-vous que je vous reconduise à votre porte ? Je suis incapable de retrouver mon adresse. » On serra les mains des Forestier, et Duroy se trouva seul avec Mme de Marelle dans un fiacre qui roulait. Il la sentait contre lui, si près, enfermée avec lui dans cette boîte noire, qu’éclairaient brusquement, pendant un instant, les becs de gaz des trottoirs. Il sentait, à travers sa manche, la chaleur de son épaule, et il ne trouvait rien à lui dire, absolument rien, ayant l’esprit paralysé par le désir impérieux de la saisir dans ses bras. « Si j’osais, que ferait-elle ? » Et le souvenir de toutes les polissonneries chuchotées pendant le dîner l’enhardissait, mais la peur du scandale le retenait en même temps. Elle ne disait rien non plus, immobile, enfoncée en son coin. Il eût pensé qu’elle dormait s’il n’avait vu briller ses yeux chaque fois qu’un rayon de lumière pénétrait dans la voiture. Il sentait bien qu’il ne fallait point parler, qu’un mot, un seul mot, rompant le silence, emporterait ses chances ; mais l’audace lui manquait, l’audace de l’action brusque et brutale. Tout à coup il sentit remuer son pied. Elle avait fait un mouvement, un mouvement sec, nerveux, d’impatience ou d’appel peut-être. Ce geste, presque insensible, lui fit courir, de la tête aux pieds, un grand frisson sur la peau, et, se tournant vivement, il se jeta sur elle, cherchant la bouche avec ses lèvres et la chair nue avec ses mains. Elle jeta un cri, un petit cri, voulut se dresser, se débattre, le repousser ; puis elle céda, comme si la force lui eût manqué pour résister plus longtemps. Mais la voiture s’étant arrêtée bientôt devant la maison qu’elle habitait, Duroy, surpris, n’eut point à chercher des paroles passionnées pour la remercier, la bénir et lui exprimer son amour reconnaissant. Cependant elle ne se levait pas, elle ne remuait point, étourdie par ce qui venait de se passer. Alors il craignit que le cocher n’eût des doutes, et il descendit le premier pour tendre la main à la jeune femme. Elle sortit enfin du fiacre en trébuchant et sans prononcer une parole. Il sonna, et, comme la porte s’ouvrait, il demanda, en tremblant : « Quand vous reverrai-je ? » Elle murmura si bas qu’il entendit à peine : « Venez déjeuner avec moi demain. » Et elle disparut dans l’ombre du vestibule en repoussant le lourd battant, qui fit un bruit de coup de canon. Il donna cent sous au cocher et se mit à marcher devant lui, d’un pas rapide et triomphant, le cœur débordant de joie. Il en tenait une, enfin, une femme mariée ! Comme ça avait été facile et inattendu ! Il s’était imaginé jusque-là que pour aborder et conquérir une de ces créatures tant désirées, il fallait des soins infinis, des attentes interminables, un siège habile fait de galanteries, de paroles d’amour, de soupirs et de cadeaux. Et voilà que tout d’un coup, à la moindre attaque, la première qu’il rencontrait s’abandonnait à lui, si vite qu’il en demeurait stupéfait. « Elle était grise, pensait-il ; demain, ce sera une autre chanson. Cette idée l’inquiéta, puis il se dit : « Ma foi, tant pis. Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder. » Et, dans le mirage confus où s’égaraient ses espérances, espérances de grandeur, de succès, de renommée, de fortune et d’amour, il aperçut tout à coup, pareille à ces guirlandes de figurantes qui se déroulent dans le ciel des apothéoses, une procession de femmes élégantes, riches, puissantes, qui passaient en souriant pour disparaître l’une après l’autre au fond du nuage doré de ses rêves. Et son sommeil fut peuplé de visions. Il était un peu ému, le lendemain, en montant l’escalier de Mme de Marelle. Et si elle ne le recevait pas ? Si elle avait défendu l’entrée de sa demeure ? Mais non, elle ne pouvait rien dire sans laisser deviner la vérité tout entière. Donc il était maître de la situation. La petite bonne ouvrit la porte. Il se rassura, comme s’il se fût attendu à ce que la domestique lui montrât une figure bouleversée. « Madame va bien ? » Et elle le fit entrer dans le salon. Il alla droit à la cheminée pour constater l’état de ses cheveux et de sa toilette ; et il rajustait sa cravate devant la glace, quand il aperçut dedans la jeune femme qui le regardait debout sur le seuil de la chambre. Il fit semblant de ne l’avoir point vue, et ils se considérèrent quelques secondes, au fond du miroir, s’observant, s’épiant avant de se trouver face à face. Elle n’avait point bougé, et semblait attendre. Il s’élança, balbutiant : « Comme je vous aime ! comme je vous aime ! » Elle ouvrit les bras et tomba sur sa poitrine ; puis, ayant levé la tête vers lui, ils s’embrassèrent longtemps. Il pensait : « C’est plus facile que je n’aurais cru. Et, leurs lèvres s’étant séparées, il souriait, sans dire un mot, en tâchant de mettre dans son regard une infinité d’amour. Elle aussi souriait, de ce sourire qu’elles ont pour offrir leur désir, leur consentement, leur volonté de se donner. J’ai envoyé Laurine déjeuner chez une camarade. » Il soupira, en lui baisant les poignets : « Merci, je vous adore. » Alors elle lui prit le bras, comme s’il eût été son mari, pour aller jusqu’au canapé où ils s’assirent côte à côte. Il lui fallait un début de causerie habile et séduisant ; ne le découvrant point à son gré, il balbutia : « Alors vous ne m’en voulez pas trop ? » Elle lui mit une main sur la bouche : Ils demeurèrent silencieux les regards mêlés, les doigts enlacés et brûlants. « Comme je vous désirais ! » Elle répéta : « Tais-toi. » On entendait la bonne remuer les assiettes dans la salle, derrière le mur. « Je ne veux pas rester si près de vous. Et il offrit son bras avec gravité. Ils déjeunèrent face à face, se regardant et se souriant sans cesse, occupés uniquement d’eux, tout enveloppés par le charme si doux d’une tendresse qui commence. Il sentit un pied, un petit pied, qui rôdait sous la table. Il le prit entre les siens et l’y garda, le serrant de toute sa force. La bonne allait, venait, apportait et enlevait les plats d’un air nonchalant, sans paraître rien remarquer. Quand ils eurent fini de manger, ils rentrèrent dans le salon et reprirent leur place sur le canapé, côte à côte. Peu à peu, il se serrait contre elle, essayant de l’étreindre. Mais elle le repoussait avec calme : « Prenez garde, on pourrait entrer. » « Quand pourrai-je vous voir bien seule pour vous dire comme je vous aime ? » Elle se pencha vers son oreille. « J’irai vous faire une petite visite chez vous un de ces jours. » C’est vous que j’irai voir et non pas l’appartement. » Alors il la pressa pour savoir quand elle viendrait. Elle fixa un jour éloigné de la semaine suivante, et il la supplia d’avancer la date, avec des paroles balbutiées, des yeux luisants, en lui maniant et lui broyant les mains, le visage rouge, enfiévré, ravagé de désir, de ce désir impétueux qui suit les repas en tête-à-tête. Elle s’amusait de le voir l’implorer avec cette ardeur, et cédait un jour, de temps en temps. Mais il répétait : « Demain... Elle y consentit à la fin : Il poussa un long soupir de joie ; et ils causèrent presque tranquillement, avec des allures d’intimité, comme s’ils se fussent connus depuis vingt ans. Un coup de timbre les fit tressaillir ; et, d’une secousse, ils s’éloignèrent l’un de l’autre. Elle murmura : « Ce doit être Laurine. » L’enfant parut, puis s’arrêta interdite, puis courut vers Duroy en battant des mains, transportée de plaisir en l’apercevant, et elle cria : Mme de Marelle se mit à rire : C’est un bon petit nom d’amitié pour vous, ça ; moi aussi je vous appellerai Bel-Ami ! » Il avait pris sur ses genoux la fillette, et il dut jouer avec elle à tous les petits jeux qu’il lui avait appris. Il se leva à trois heures moins vingt minutes, pour se rendre au journal ; et sur l’escalier, par la porte entrouverte, il murmura encore du bout des lèvres : « Demain. La jeune femme répondit : « Oui », d’un sourire, et disparut. Dès qu’il eut fini sa besogne journalière, il songea à la façon dont il arrangerait sa chambre pour recevoir sa maîtresse et dissimuler le mieux possible la pauvreté du local. Il eut l’idée d’épingler sur les murs de menus bibelots japonais, et il acheta pour cinq francs toute une collection de crépons, de petits éventails et de petits écrans, dont il cacha les taches trop visibles du papier. Il appliqua sur les vitres de la fenêtre des images transparentes représentant des bateaux sur des rivières, des vols d’oiseaux à travers des ciels rouges, des dames multicolores sur des balcons et des processions de petits bonshommes noirs dans les plaines remplies de neige. Son logis, grand tout juste pour y dormir et s’y asseoir, eut bientôt l’air de l’intérieur d’une lanterne de papier peint. Il jugea l’effet satisfaisant, et il passa la soirée à coller sur le plafond des oiseaux découpés dans des feuilles coloriées qui lui restaient. Puis il se coucha, bercé par le sifflet des trains. Il rentra de bonne heure le lendemain, portant un sac de gâteaux et une bouteille de madère achetée chez l’épicier. Il dut ressortir pour se procurer deux assiettes et deux verres ; et il disposa cette collation sur sa table de toilette, dont le bois sale fut caché par une serviette, la cuvette et le pot à l’eau étant dissimulés par-dessous. Elle arriva vers cinq heures un quart, et, séduite par le papillotement coloré des dessins, elle s’écria : « Tiens, c’est gentil chez vous. Mais il y a bien du monde dans l’escalier. » Il l’avait prise dans ses bras, et il baisait ses cheveux avec emportement, entre le front et le chapeau, à travers le voile. Une heure et demie plus tard, il la reconduisit à la station de fiacres de la rue de Rome. Lorsqu’elle fut dans la voiture, il murmura : « Mardi, à la même heure. » Elle dit : « À la même heure, mardi. » Et, comme la nuit était venue, elle attira sa tête dans la portière et le baisa sur les lèvres. Puis, le cocher ayant fouetté sa bête, elle cria : « Adieu, Bel-Ami « et le vieux coupé s’en alla au trot fatigué d’un cheval blanc. Pendant trois semaines, Duroy reçut ainsi Mme de Marelle tous les deux ou trois jours, tantôt le matin, tantôt le soir. Comme il l’attendait, un après-midi, un grand bruit, dans l’escalier, l’attira sur sa porte. Une voix furieuse, celle d’un homme, cria : « Qu’est-ce qu’il a encore à gueuler, ce bougre-là ? » La voix glapissante et exaspérée d’une femme répondit : « C’est ct’e sale cocotte qui vient chez l’journaliste d’en haut qu’a renversé Nicolas sur l’palier. Comme si on devrait laisser des roulures comme ça qui n’font seulement pas attention aux enfants dans les escaliers ! » Duroy, éperdu, se recula, car il entendait un rapide frôlement de jupes et un pas précipité gravissant l’étage au-dessous de lui. On frappa bientôt à sa porte, qu’il venait de refermer. Il ouvrit, et Mme de Marelle se jeta dans la chambre, essoufflée, affolée, balbutiant : Il fit semblant de ne rien savoir. Mais non, qu’est-ce qu’il y a, dis-moi ? » Elle se mit à sangloter sans pouvoir prononcer un mot. Il dut la décoiffer, la délacer, l’étendre sur le lit, lui tapoter les tempes avec un linge mouillé ; elle suffoquait ; puis, quand son émotion se fut un peu calmée, toute sa colère indignée éclata. Elle voulait qu’il descendît tout de suite, qu’il se battît, qu’il les tuât. Il répétait : « Mais ce sont des ouvriers, des rustres. Songe qu’il faudrait aller en justice, que tu pourrais être reconnue, arrêtée, perdue. On ne se commet pas avec des gens comme ça. » Elle passa à une autre idée : « Comment ferons-nous, maintenant ? Moi, je ne peux pas rentrer ici. » Il répondit : « C’est bien simple, je vais déménager. » Elle murmura : « Oui, mais ce sera long. » Puis, tout d’un coup, elle imagina une combinaison, et rassérénée brusquement : « Non, écoute, j’ai trouvé, laisse-moi faire, ne t’occupe de rien. Je t’enverrai un petit bleu demain matin. » Elle appelait des « petits bleus « les télégrammes fermés circulant dans Paris. Elle souriait maintenant, ravie de son invention, qu’elle ne voulait pas révéler ; et elle fit mille folies d’amour. Elle était bien émue cependant, en redescendant l’escalier, et elle s’appuyait de toute sa force sur le bras de son amant, tant elle sentait fléchir ses jambes. Comme il se levait tard, il était encore au lit, le lendemain vers onze heures, quand le facteur du télégraphe lui apporta le petit bleu promis. « Rendez-vous tantôt, cinq heures, rue de Constantinople, 127. Tu te feras ouvrir l’appartement loué par Mme Duroy. À cinq heures précises, il entrait chez le concierge d’une grande maison meublée et demandait : « C’est ici que Mme Duroy a loué un appartement ? Voulez-vous m’y conduire, s’il vous plaît ? » L’homme, habitué sans doute aux situations délicates où la prudence est nécessaire, le regardant dans les yeux, puis, choisissant dans la longue file de clefs : Et il ouvrit un petit logement composé de deux pièces et situé au rez-de-chaussée, en face de la loge. Le salon, tapissé de papier ramagé, assez frais, possédait un meuble d’acajou recouvert en reps verdâtre à dessins jaunes, et un maigre tapis à fleurs, si mince que le pied sentait le bois par-dessous. La chambre à coucher était si exiguë que le lit l’emplissait aux trois quarts. Il tenait le fond, allant d’un mur à l’autre, un grand lit de maison meublée, enveloppé de rideaux bleus et lourds, également en reps, et écrasé sous un édredon de soie rouge maculé de taches suspectes. Duroy, inquiet et mécontent, pensait : « Ça va me coûter un argent fou, ce logis-là. Il va falloir que j’emprunte encore. C’est idiot, ce qu’elle a fait. » La porte s’ouvrit, et Clotilde se précipita en coup de vent, avec un grand bruit de robe, les bras ouverts. « Est-ce gentil, dis, est-ce gentil ? Et pas à monter, c’est sur la rue, au rez-de-chaussée ! On peut entrer et sortir par la fenêtre sans que le concierge vous voie. Comme nous nous aimerons, là-dedans. » Il l’embrassait froidement, n’osant faire la question qui lui venait aux lèvres. Elle avait posé un gros paquet sur le guéridon, au milieu de la pièce. Elle l’ouvrit et en tira un savon, une bouteille d’eau de Lubin, une éponge, une boîte d’épingles à cheveux, un tire-bouchon et un petit fer à friser pour rajuster les mèches de son front qu’elle défaisait toutes les fois. Et elle joua à l’installation, cherchant la place de chaque chose, s’amusant énormément. Elle parlait tout en ouvrant les tiroirs : « Il faudra que j’apporte un peu de linge, pour pouvoir en changer à l’occasion. Si je reçois une averse, par hasard, en faisant des courses, je viendrai me sécher ici. Nous aurons chacun notre clef, outre celle laissée dans la loge pour le cas où nous oublierions les nôtres. J’ai loué pour trois mois, à ton nom, bien entendu, puisque je ne pouvais donner le mien. » « Tu me diras quand il faudra payer ? « Mais c’est payé, mon chéri ! » « Alors, c’est à toi que je le dois ? Mais non, mon chat, ça ne te regarde pas, c’est moi qui veux faire cette petite folie. » Il eut l’air de se fâcher : Je ne le permettrai point. » Elle vint à lui suppliante, et, posant les mains sur ses épaules : « Je t’en prie, Georges, ça me fera tant de plaisir, tant de plaisir que ce soit à moi, notre nid, rien qu’à moi ! Ça ne peut pas te froisser ? Je voudrais apporter ça dans notre amour. Dis que tu veux bien, mon petit Géo, dis que tu veux bien ?... » Elle l’implorait du regard, de la lèvre, de tout son être. Il se fit prier, refusant avec des mines irritées, puis il céda, trouvant cela juste, au fond. Et quand elle fut partie, il murmura, en se frottant les mains et sans chercher dans les replis de son cœur d’où lui venait, ce jour-là, cette opinion : « Elle est gentille, tout de même. » Il reçut quelques jours plus tard un autre petit bleu qui lui disait : « Mon mari arrive ce soir, après six semaines d’inspection. Nous aurons donc relâche huit jours. Il ne songeait vraiment plus qu’elle était mariée. En voilà un homme dont il aurait voulu voir la tête, rien qu’une fois, pour le connaître. Il attendit avec patience cependant le départ de l’époux, mais il passa aux Folies-Bergère deux soirées qui se terminèrent chez Rachel. Puis, un matin, nouveau télégramme contenant quatre mots : Ils arrivèrent tous les deux en avance au rendez-vous. Elle se jeta dans ses bras avec un grand élan d’amour, le baisant passionnément à travers le visage ; puis elle lui dit : « Si tu veux, quand nous nous serons bien aimés, tu m’emmèneras dîner quelque part. Je me suis faite libre. » On était justement au commencement du mois, et bien que son traitement fût escompté longtemps d’avance, et qu’il vécût au jour le jour d’argent cueilli de tous les côtés, Duroy se trouvait par hasard en fonds ; et il fut content d’avoir l’occasion de dépenser quelque chose pour elle. « Mais oui, ma chérie, où tu voudras. » Ils partirent donc vers sept heures et gagnèrent le boulevard extérieur. Elle s’appuyait fortement sur lui et lui disait, dans l’oreille : « Si tu savais comme je suis contente de sortir à ton bras, comme j’aime te sentir contre moi ! » « Veux-tu aller chez le père Lathuille ? » Elle répondit : « Oh ! Je voudrais quelque chose de drôle, de commun, comme un restaurant, où vont les employés et les ouvrières ; j’adore les parties dans les guinguettes ! si nous avions pu aller à la campagne ! » Comme il ne connaissait rien en ce genre dans le quartier, ils errèrent le long du boulevard, et ils finirent par entrer chez un marchand de vin qui donnait à manger dans une salle à part. Elle avait vu, à travers la vitre, deux fillettes en cheveux attablées en face de deux militaires. Trois cochers de fiacre dînaient dans le fond de la pièce étroite et longue, et un personnage, impossible à classer dans aucune profession, fumait sa pipe, les jambes allongées, les mains dans la ceinture de sa culotte, étendu sur sa chaise et la tête renversée en arrière par-dessus la barre. Sa jaquette semblait un musée de taches, et dans les poches gonflées comme des ventres on apercevait le goulot d’une bouteille, un morceau de pain, un paquet enveloppé dans un journal, et un bout de ficelle qui pendait. Il avait des cheveux épais, crépus, mêlés, gris de saleté ; et sa casquette était par terre, sous sa chaise. L’entrée de Clotilde fit sensation par l’élégance de sa toilette. Les deux couples cessèrent de chuchoter, les trois cochers cessèrent de discuter, et le particulier qui fumait, ayant ôté sa pipe de sa bouche et craché devant lui, regarda en tournant un peu la tête. Mme de Marelle murmura : « C’est très gentil ! Nous serons très bien ; une autre fois, je m’habillerai en ouvrière. » Et elle s’assit sans embarras et sans dégoût en face de la table de bois vernie par la graisse des nourritures, lavée par les boissons répandues et torchée d’un coup de serviette par le garçon. Duroy, un peu gêné, un peu honteux, cherchait une patère pour y pendre son haut chapeau. N’en trouvant point, il le déposa sur une chaise. Ils mangèrent un ragoût de mouton, une tranche de gigot et une salade. Clotilde répétait : « Moi, j’adore ça. Je m’amuse mieux ici qu’au café Anglais. » Puis elle dit : « Si tu veux me faire tout à fait plaisir, tu me mèneras dans un bastringue. J’en connais un très drôle près d’ici qu’on appelle La Reine Blanche. » « Qui est-ce qui t’a menée là ? » Il la regardait et il la vit rougir, un peu troublée, comme si cette question brusque eût éveillé en elle un souvenir délicat. Après une de ces hésitations féminines si courtes qu’il les faut deviner, elle répondit : « C’est un ami... », puis, après un silence, elle ajouta : « qui est mort. » Et elle baissa les yeux avec une tristesse bien naturelle. Et Duroy, pour la première fois, songea à tout ce qu’il ne savait point dans la vie passée de cette femme, et il rêva. Certes elle avait eu des amants, déjà, mais de quelle sorte ? Une vague jalousie, une sorte d’inimitié s’éveillait en lui contre elle, une inimitié pour tout ce qu’il ignorait, pour tout ce qui ne lui avait point appartenu dans ce cœur et dans cette existence. Il la regardait, irrité du mystère enfermé dans cette tête jolie et muette et qui songeait, en ce moment-là même peut-être, à l’autre, aux autres, avec des regrets. Comme il eût aimé regarder dans ce souvenir, y fouiller, et tout savoir, tout connaître !... « Veux-tu me conduire à La Reine Blanche ? Ce sera une fête complète. » Il pensa : « Bah ! Je suis bien bête de me troubler de ça. » « Mais certainement, ma chérie. » Lorsqu’ils furent dans la rue, elle reprit, tout bas, avec ce ton mystérieux dont on fait les confidences : « Je n’osais point te demander ça, jusqu’ici ; mais tu ne te figures pas comme j’aime ces escapades de garçon dans tous ces endroits où les femmes ne vont pas. Pendant le carnaval je m’habillerai en collégien. Je suis drôle comme tout en collégien. » Quand ils pénétrèrent dans la salle de bal, elle se serra contre lui, effrayée et contente, regardant d’un œil ravi les filles et les souteneurs et, de temps en temps, comme pour se rassurer contre un danger possible, elle disait, en apercevant un municipal grave et immobile : « Voilà un agent qui a l’air solide. » Au bout d’un quart d’heure, elle en eut assez, et il la reconduisit chez elle. Alors commença une série d’excursions dans tous les endroits louches où s’amuse le peuple ; et Duroy découvrit dans sa maîtresse un goût passionné pour ce vagabondage d’étudiants en goguette. Elle arrivait au rendez-vous habituel vêtue d’une robe de toile, la tête couverte d’un bonnet de soubrette, de soubrette de vaudeville ; et, malgré la simplicité élégante et cherchée de la toilette, elle gardait ses bagues, ses bracelets et ses boucles d’oreilles en brillants, en donnant cette raison, quand il la suppliait de les ôter : « Bah ! on croira que ce sont des cailloux du Rhin. » Elle se jugeait admirablement déguisée, et, bien qu’elle fût en réalité cachée à la façon des autruches, elle allait dans les tavernes les plus mal famées. Elle avait voulu que Duroy s’habillât en ouvrier ; mais il résista et garda sa tenue correcte de boulevardier, sans vouloir même changer son haut chapeau contre un chapeau de feutre mou. Elle s’était consolée de son obstination par ce raisonnement : « On pense que je suis une femme de chambre en bonne fortune avec un jeune homme du monde. » Et elle trouvait délicieuse cette comédie. Ils entraient ainsi dans les caboulots populaires et allaient s’asseoir au fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage de fumée âcre où restait une odeur de poisson frit du dîner emplissait la salle ; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres ; et le garçon étonné dévisageait ce couple étrange, en posant devant lui deux cerises à l’eau-de-vie. Elle, tremblante, apeurée et ravie, se mettait à boire le jus rouge des fruits, à petits coups, en regardant autour d’elle d’un œil inquiet et allumé. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d’une faute commise, chaque goutte du liquide brûlant et poivré descendant en sa gorge lui procurait un plaisir âcre, la joie d’une jouissance scélérate et défendue. Puis elle disait à mi-voix : « Allons-nous-en. » Elle filait vivement, la tête basse, d’un pas menu, d’un pas d’actrice qui quitte la scène, entre les buveurs accoudés aux tables qui la regardaient passer d’un air soupçonneux et mécontent ; et quand elle avait franchi la porte, elle poussait un grand soupir, comme si elle venait d’échapper à quelque danger terrible. Quelquefois elle demandait à Duroy, en frissonnant : « Si on m’injuriait dans ces endroits-là, qu’est-ce que tu ferais ? » Il répondait d’un ton crâne : « Je te défendrais, parbleu ! » Et elle lui serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus peut-être d’être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même ces hommes-là, avec son bien-aimé. Mais ces excursions, se renouvelant deux ou trois fois par semaine, commençaient à fatiguer Duroy, qui avait grand mal d’ailleurs, depuis quelque temps, à se procurer le demi-louis qu’il lui fallait pour payer la voiture et les consommations. Il vivait maintenant avec une peine infinie, avec plus de peine qu’aux jours où il était employé du Nord, car, ayant dépensé largement, sans compter, pendant ses premiers mois de journalisme, avec l’espoir constant de gagner de grosses sommes le lendemain, il avait épuisé toutes ses ressources et tous les moyens de se procurer de l’argent. Un procédé fort simple, celui d’emprunter à la caisse, s’était trouvé bien vite usé, et il devait déjà au journal quatre mois de son traitement, plus six cents francs sur ses lignes. Il devait, en outre, cent francs à Forestier, trois cents francs à Jacques Rival, qui avait la bourse large, et il était rongé par une multitude de petites dettes inavouables de vingt francs ou de cent sous. Saint-Potin, consulté sur les méthodes à employer pour trouver encore cent francs, n’avait découvert aucun expédient, bien qu’il fût un homme d’invention ; et Duroy s’exaspérait de cette misère, plus sensible maintenant qu’autrefois, parce qu’il avait plus de besoins. Une colère sourde contre tout le monde couvait en lui, et une irritation incessante, qui se manifestait à tout propos, à tout moment, pour les causes les plus futiles. Il se demandait parfois comment il avait fait pour dépenser une moyenne de mille livres par mois, sans aucun excès ni aucune fantaisie ; et il constatait qu’en additionnant un déjeuner de huit francs avec un dîner de douze pris dans un grand café quelconque du boulevard, il arrivait tout de suite à un louis, qui, joint à une dizaine de francs d’argent de poche, de cet argent qui coule sans qu’on sache comment, formait un total de trente francs. Or, trente francs par jour donnent neuf cents francs à la fin du mois. Et il ne comptait pas là-dedans tous les frais d’habillement, de chaussure, de linge, de blanchissage, etc. Donc, le 14 décembre, il se trouva sans un sou dans sa poche et sans un moyen dans l’esprit pour obtenir quelque monnaie. Il fit, comme il avait fait souvent jadis, il ne déjeuna point et il passa l’après-midi au journal à travailler, rageant et préoccupé. Vers quatre heures, il reçut un petit bleu de sa maîtresse, qui lui disait : « Veux-tu que nous dînions ensemble ? nous ferons ensuite une escapade. » Il répondit aussitôt : « Impossible dîner. » Puis il réfléchit qu’il serait bien bête de se priver des moments agréables qu’elle pourrait lui donner, et il ajouta : « Mais je t’attendrai, à neuf heures, dans notre logis. » Et ayant envoyé un des garçons porter ce mot, afin d’économiser le prix du télégramme, il réfléchit à la façon dont il s’y prendrait pour se procurer le repas du soir. À sept heures, il n’avait encore rien inventé ; et une faim terrible lui creusait le ventre. Alors il eut recours à un stratagème de désespéré. Il laissa partir tous ses confrères, l’un après l’autre, et, quand il fut seul, il sonna vivement. L’huissier du patron, resté pour garder les bureaux, se présenta. Duroy debout, nerveux, fouillait ses poches, et d’une voix brusque : « Dites donc, Foucart, j’ai oublié mon portefeuille chez moi, et il faut que j’aille dîner au Luxembourg. Prêtez-moi cinquante sous pour payer ma voiture. » L’homme tira trois francs de son gilet, en demandant : « Monsieur Duroy ne veut pas davantage ? Et, ayant saisi les pièces blanches, Duroy descendit en courant l’escalier, puis alla dîner dans une gargote où il échouait aux jours de misère. À neuf heures, il attendait sa maîtresse, les pieds au feu dans le petit salon. Elle arriva, très animée, très gaie, fouettée par l’air froid de la rue : « Si tu veux, dit-elle, nous ferons d’abord un tour, puis nous rentrerons ici à onze heures. Le temps est admirable pour se promener. » Il répondit d’un ton grognon : On est très bien ici. » Elle reprit, sans ôter son chapeau : « Si tu savais, il fait un clair de lune merveilleux. C’est un vrai bonheur de se promener, ce soir. C’est possible, mais moi je ne tiens pas à me promener. » Il avait dit cela d’un air furieux. Elle en fut saisie, blessée, et demanda : « Qu’est-ce que tu as ? J’ai le désir de faire un tour, je ne vois pas en quoi cela peut te fâcher. » « Cela ne me fâche pas. Elle était de celles que la résistance irrite et que l’impolitesse exaspère. Elle prononça, avec dédain, avec une colère froide : « Je n’ai pas l’habitude qu’on me parle ainsi. Je m’en irai seule, alors ; adieu ! » Il comprit que c’était grave, et s’élançant vivement vers elle, il lui prit les mains, les baisa, en balbutiant : « Pardonne-moi, ma chérie, pardonne-moi, je suis très nerveux, ce soir, très irritable. C’est que j’ai des contrariétés, des ennuis, tu sais, des affaires de métier. » Elle répondit, un peu adoucie, mais non calmée : « Cela ne me regarde pas, moi ; et je ne veux point supporter le contrecoup de votre mauvaise humeur. » Il la prit dans ses bras, l’attira vers le canapé : « Écoute, ma mignonne, je ne voulais point te blesser ; je n’ai point songé à ce que je disais. » Il l’avait forcée à s’asseoir, et s’agenouillant devant elle : Dis-moi que tu m’as pardonné. » Elle murmura, d’une voix froide : « Soit, mais ne recommence pas. » Et, s’étant relevée, elle ajouta : « Maintenant, allons faire un tour. » Il était demeuré à genoux, entourant les hanches de ses deux bras ; il balbutia : « Je t’en prie, restons ici. J’aimerais tant à te garder ce soir, pour moi tout seul, là, près du feu. Dis « oui », je t’en supplie, dis « oui ». » « Non, je tiens à sortir, et je ne céderai pas à tes caprices. » « Je t’en supplie, j’ai une raison, une raison très sérieuse... » Et si tu ne veux pas sortir avec moi, je m’en vais. Elle s’était dégagée d’une secousse, et gagnait la porte. Il courut vers elle, l’enveloppa dans ses bras : « Écoute, Clo, ma petite Clo, écoute, accorde-moi cela... » Elle faisait non, de la tête, sans répondre, évitant ses baisers et cherchant à sortir de son étreinte pour s’en aller. « Clo, ma petite Clo, j’ai une raison. » Elle s’arrêta en le regardant en face : Il rougit, ne sachant que dire. « Tu vois bien que tu mens... Et avec un geste rageur, les larmes aux yeux, elle lui échappa. Il la prit encore une fois par les épaules, et désolé, prêt à tout avouer pour éviter cette rupture, il déclara avec un accent désespéré : « Il y a que je n’ai pas le sou... Elle s’arrêta net, et le regardant au fond des yeux pour y lire la vérité : Il avait rougi jusqu’aux cheveux : « Je dis que je n’ai pas le sou. Mais pas vingt sous, pas dix sous, pas de quoi payer un verre de cassis dans le café où nous entrerons. Tu me forces à confesser des choses honteuses. Il ne m’était pourtant pas possible de sortir avec toi, et quand nous aurions été attablés devant deux consommations, de te raconter tranquillement que je ne pouvais pas les payer... » Elle le regarda toujours en face : En une seconde, il retourna toutes ses poches, celles du pantalon, celles du gilet, celles de la jaquette, et il murmura : Brusquement, ouvrant ses deux bras avec un élan passionné, elle lui sauta au cou, en bégayant : Comment cela t’est-il arrivé ? » Elle le fit asseoir, et s’assit elle-même sur ses genoux, puis le tenant par le cou, le baisant à tout instant, baisant sa moustache, sa bouche, ses yeux, elle le força à raconter d’où lui venait cette infortune. Il avait été obligé de venir en aide à son père qui se trouvait dans l’embarras. Il lui avait donné non seulement toutes ses économies, mais il s’était endetté gravement. « J’en ai pour six mois au moins à crever de faim, car j’ai épuisé toutes mes ressources. Tant pis, il y a des moments de crise dans la vie. L’argent, après tout, ne vaut pas qu’on s’en préoccupe. » Elle lui souffla dans l’oreille : « Je t’en prêterai, veux-tu ? » « Tu es bien gentille, ma mignonne, mais ne parlons plus de ça, je te prie. Elle se tut ; puis, le serrant dans ses bras, elle murmura : « Tu ne sauras jamais comme je t’aime. » Ce fut une de leurs meilleures soirées d’amour. Comme elle allait partir, elle reprit en souriant : quand on est dans ta situation, comme c’est amusant de retrouver de l’argent oublié dans une poche, une pièce qui avait glissé dans la doublure. » Elle voulut rentrer à pied sous prétexte que la lune était admirable, et elle s’extasiait en le regardant. C’était une nuit froide et sereine du commencement de l’hiver. Les passants et les chevaux allaient vite, piqués par une claire gelée. Les talons sonnaient sur les trottoirs. En le quittant, elle demanda : « Veux-tu nous revoir après-demain ? Puis il revint à grands pas, se demandant ce qu’il inventerait le lendemain, afin de se tirer d’affaire. Mais comme il ouvrit la porte de sa chambre, il fouilla dans la poche de son gilet pour y trouver des allumettes, et il demeura stupéfait de rencontrer une pièce de monnaie qui roulait sous son doigt. Dès qu’il eut de la lumière, il saisit cette pièce pour l’examiner. C’était un louis de vingt francs ! Il le tourna, le retourna, cherchant par quel miracle cet argent se trouvait là. Il n’avait pourtant pas pu tomber du ciel dans sa poche. Puis, tout à coup, il devina, et une colère indignée le saisit. Sa maîtresse avait parlé, en effet, de monnaie glissée dans la doublure et qu’on retrouvait aux heures de pauvreté. C’était elle qui lui avait fait cette aumône. Il jura : « Ah bien ! je vais la recevoir après-demain ! Elle en passera un joli quart d’heure ! » Et il se mit au lit, le cœur agité de fureur et d’humiliation. Il essaya de se rendormir pour ne se lever qu’à deux heures ; puis il se dit : « Cela ne m’avance à rien, il faut toujours que je finisse par découvrir de l’argent. » Puis il sortit, espérant qu’une idée lui viendrait dans la rue. Il ne lui en vint pas, mais en passant devant chaque restaurant, on désir ardent de manger lui mouillait la bouche de salive. À midi, comme il n’avait rien imaginé, il se décida brusquement : « Bah ! je vais déjeuner sur les vingt francs de Clotilde. Cela ne m’empêchera pas de les lui rendre demain. » Il déjeuna donc dans une brasserie pour deux francs cinquante. En entrant au journal il remit encore trois francs à l’huissier. » Tenez, Foucart, voici ce que vous m’avez prêté hier soir pour ma voiture. » Et il travailla jusqu’à sept heures. Puis il alla dîner et prit de nouveau trois francs sur le même argent. Les deux bocks de la soirée portèrent à neuf francs trente centimes sa dépense du jour. Mais comme il ne pouvait se refaire un crédit ni se recréer des ressources en vingt-quatre heures, il emprunta encore six francs cinquante le lendemain sur les vingt francs qu’il devait rendre le soir même, de sorte qu’il vint au rendez-vous convenu avec quatre francs vingt dans sa poche. Il était d’une humeur de chien enragé et se promettait bien de faire nette tout de suite la situation. Il dirait à sa maîtresse : « Tu sais, j’ai trouvé les vingt francs que tu as mis dans ma poche l’autre jour. Je ne te les rends pas aujourd’hui parce que ma position n’a point changé, et que je n’ai pas eu te temps de m’occuper de la question d’argent. Mais je te les remettrai la première fois que nous nous verrons. » Elle arriva, tendre, empressée, pleine de craintes. Et elle l’embrassa avec persistance pour éviter une explication dans les premiers moments. Il se disait, de son côté : « II sera bien temps tout à l’heure d’aborder la question. Je vais chercher un joint. » Il ne trouva pas de joint et ne dit rien, reculant devant les premiers mots à prononcer sur ce sujet délicat. Elle ne parla point de sortir et fut charmante de toute façon. Ils se séparèrent vers minuit, après avoir pris rendez-vous seulement pour le mercredi de la semaine suivante, car Mme de Marelle avait plusieurs dîners en ville de suite. Le lendemain, en payant son déjeuner, comme Duroy cherchait les quatre pièces de monnaie qui devaient lui rester, il s’aperçut qu’elles étaient cinq, dont une en or. Au premier moment il crut qu’on lui avait rendu, la veille, vingt francs par mégarde, puis il comprit, et il sentit une palpitation de cœur sous l’humiliation de cette aumône persévérante. Comme il regretta de n’avoir rien dit ! S’il avait parlé avec énergie, cela ne serait point arrivé. Pendant quatre jours il fit des démarches et des efforts aussi nombreux qu’inutiles pour se procurer cinq louis, et il mangea le second de Clotilde. Elle trouva moyen bien qu’il lui eût dit, d’un air furieux : « Tu sais, ne recommence pas la plaisanterie des autres soirs, parce que je me fâcherais « de glisser encore vingt francs dans la poche de son pantalon la première fois qu’ils se rencontrèrent. Quand il les découvrit, il jura « Nom de Dieu ! » et il les transporta dans son gilet pour les avoir sous la main, car il se trouvait sans un centime. Il apaisait sa conscience par ce raisonnement : « Je lui rendrai le tout en bloc. Ce n’est en somme que de l’argent prêté. » Enfin le caissier du journal, sur ses prières désespérées, consentit à lui donner cent sous par jour. C’était tout juste assez pour manger, mais pas assez pour restituer soixante francs. Or, comme Clotilde fut reprise de sa rage pour les excursions nocturnes dans tous les lieux suspects de Paris, il finit par ne plus s’irriter outre mesure de trouver un jaunet dans une de ses poches, un jour même dans sa bottine, et un autre jour dans la boîte de sa montre, après leurs promenades aventureuses. Puisqu’elle avait des envies qu’il ne pouvait satisfaire dans le moment, n’était-il pas naturel qu’elle les payât plutôt que de s’en priver ? Il tenait compte d’ailleurs de tout ce qu’il recevait ainsi, pour le lui restituer un jour. Un soir elle lui dit : « Croiras-tu que je n’ai jamais été aux Folies-Bergère ? Il hésita, dans la crainte de rencontrer Rachel. Puis il pensa : « Bah ! je ne suis pas marié, après tout. Si l’autre me voit, elle comprendra la situation et ne me parlera pas. D’ailleurs, nous prendrons une loge. » Il était bien aise de cette occasion d’offrir à Mme de Marelle une loge au théâtre sans rien payer. C’était là une sorte de compensation. Il laissa d’abord Clotilde dans la voiture pour aller chercher le coupon afin qu’elle ne vît pas qu’on le lui offrait, puis il la vint prendre et ils entrèrent, salués par les contrôleurs. Une foule énorme encombrait le promenoir. Ils eurent grand-peine à passer à travers la cohue des hommes et des rôdeuses. Ils atteignirent enfin leur case et s’installèrent, enfermés entre l’orchestre immobile et le remous de la galerie. Mais Mme de Marelle ne regardait guère la scène, uniquement préoccupée des filles qui circulaient derrière son dos ; et elle se retournait sans cesse pour les voir, avec une envie de les toucher, de palper leur corsage, leurs joues, leurs cheveux, pour savoir comment c’était fait, ces êtres-là. « Il y en a une grosse brune qui nous regarde tout le temps. J’ai cru tout à l’heure qu’elle allait nous parler. Mais il l’avait aperçue depuis longtemps déjà. C’était Rachel qui rôdait autour d’eux avec une colère dans les yeux et des mots violents sur les lèvres. Duroy l’avait frôlée tout à l’heure en traversant la foule, et elle lui avait dit : « Bonjour « tout bas avec un clignement d’œil qui signifiait : « Je comprends. » Mais il n’avait point répondu à cette gentillesse dans la crainte d’être vu par sa maîtresse, et il avait passé froidement, le front haut, la lèvre dédaigneuse. La fille, qu’une jalousie inconsciente aiguillonnait déjà, revint sur ses pas, le frôla de nouveau et prononça d’une voix plus forte : « Bonjour, Georges. » Alors elle s’était obstinée à être reconnue, saluée, et elle revenait sans cesse derrière la loge, attendant un moment favorable. Dès qu’elle s’aperçut que Mme de Marelle la regardait, elle toucha du bout du doigt l’épaule de Duroy : Mais il ne se retourna pas. es-tu devenu sourd depuis jeudi ? » Il ne répondit point, affectant un air de mépris qui l’empêchait de se compromettre, même par un mot, avec cette drôlesse. Elle se mit à rire, d’un rire de rage et dit : « Te voilà donc muet ? Madame t’a peut-être mordu la langue ? » Il fit un geste furieux, et d’une voix exaspérée : « Qui est-ce qui vous permet de parler ? Filez ou je vous fais arrêter. » Alors, le regard enflammé, la gorge gonflée, elle gueula : Quand on couche avec une femme, on la salue au moins. C’est pas une raison parce que t’es avec une autre pour ne pas me reconnaître aujourd’hui. Si tu m’avais seulement, fait un signe quand j’ai passé contre toi, tout à l’heure, je t’aurais laissé tranquille. Mais t’as voulu faire le fier, attends, va ! Je vais te servir, moi ! tu ne me dis seulement pas bonjour quand je te rencontre... » Elle aurait crié longtemps, mais Mme de Marelle avait ouvert la porte de la loge et elle se sauvait, à travers la foule, cherchant éperdument la sortie. Duroy s’était élancé derrière elle et s’efforçait de la rejoindre. Alors Rachel les voyant fuir, hurla, triomphante : Elle m’a volé mon amant. » Des rires coururent dans le public. Deux messieurs, pour plaisanter, saisirent par les épaules la fugitive et voulurent l’emmener en cherchant à l’embrasser. Mais Duroy l’ayant rattrapée, la dégagea violemment et l’entraîna dans la rue. Elle s’élança dans un fiacre vide arrêté devant l’établissement. Il y sauta derrière elle, et comme le cocher demandait : « Où faut-il aller, bourgeois ? » La voiture se mit en route lentement, secouée par les pavés. Clotilde en proie à une sorte de crise nerveuse, les mains sur sa face, étouffait, suffoquait ; et Duroy ne savait que faire ni que dire. À la fin, comme il l’entendait pleurer, il bégaya. : « Écoute, Clo, ma petite Clo, laisse-moi t’expliquer ! Elle dégagea brusquement son visage, et saisie par une rage de femme amoureuse et trahie, une rage furieuse qui lui rendit la parole, elle balbutia, par phrases rapides, hachées, en haletant : « Ah !... Puis, s’emportant de plus en plus, à mesure que les idées s’éclaircissaient en elle et que les arguments lui venaient : « C’est avec mon argent que tu la payais, n’est-ce pas ? Et je lui donnais de l’argent... Elle sembla chercher, pendant quelques secondes, un autre mot plus fort qui ne venait point, puis soudain, elle expectora, avec le mouvement qu’on fait pour cracher : « Oh !... Tu la payais avec mon argent... Elle ne trouvait plus autre chose et répétait : « Cochon... Tout à coup, elle se pencha dehors, et, saisissant le cocher par sa manche : « Arrêtez ! » puis, ouvrant la portière, elle sauta dans la rue. Georges voulut la suivre, mais elle cria : « Je te défends de descendre ! » d’une voix si forte que les passants se massèrent autour d’elle ; et Duroy ne bougea point par crainte d’un scandale. Alors elle tira sa bourse de sa poche et chercha de la monnaie à la lueur de la lanterne, puis ayant pris deux francs cinquante, elle les mit dans les mains du cocher, en lui disant d’un ton vibrant : « Tenez... Et reconduisez-moi ce salop-là rue Boursault, aux Batignolles. » Une gaieté s’éleva dans le groupe qui l’entourait. Un monsieur dit : « Bravo, la petite ! » et un jeune voyou arrêté entre les roues du fiacre, enfonçant sa tête dans la portière ouverte, cria avec un accent suraigu : « Bonsoir, Bibi ! » Puis la voiture se remit en marche, poursuivie par des rires. Georges Duroy eut le réveil triste, le lendemain. Il s’habilla lentement, puis s’assit devant sa fenêtre et se mit à réfléchir. Il se sentait, dans tout le corps, une espèce de courbature, comme s’il avait reçu, la veille, une volée de coups de bâton. Enfin, la nécessité de trouver de l’argent l’aiguillonna et il se rendit chez Forestier. Son ami le reçut, les pieds au feu, dans son cabinet. « Qu’est-ce qui t’a fait lever si tôt ? Il n’en devait que deux cent quatre-vingt. « À qui dois-tu ça ? » Duroy ne put pas répondre tout de suite. Forestier se mit à rire : « Rue du Cherche-Midi à quatorze heures, n’est-ce pas ? Je connais ce monsieur-là, mon cher. Si tu veux vingt francs, j’ai encore ça à ta disposition, mais pas davantage. » Puis il alla, de porte en porte, chez toutes les personnes qu’il connaissait, et il finit par réunir, vers cinq heures, quatre-vingts francs. Comme il lui en fallait trouver encore deux cents, il prit son parti résolument, et, gardant ce qu’il avait recueilli, il murmura : « Zut, je ne vais pas me faire de bile pour cette garce-là. Je la paierai quand je pourrai. » Pendant quinze jours il vécut d’une vie économe, réglée et chaste, l’esprit plein de résolutions énergiques. Puis il fut pris d’un grand désir d’amour. Il lui semblait que plusieurs années s’étaient écoulées depuis qu’il n’avait tenu une femme dans ses bras, et, comme le matelot qui s’affole en revoyant la terre, toutes les. Alors il retourna, un soir, aux Folies-Bergère, avec l’espoir d’y trouver Rachel. Il l’aperçut, en effet, dès l’entrée, car elle ne quittait guère cet établissement. Il alla vers elle souriant, la main tendue. Mais elle le toisa de la tête aux pieds : « Qu’est-ce que vous me voulez ? » « Allons, ne fais pas ta poire. » Elle lui tourna les talons en déclarant : « Je ne fréquente pas les dos verts. » Elle avait cherché la plus grossière injure. Il sentit le sang lui empourprer la face, et il rentra seul. Forestier, malade, affaibli, toussant toujours, lui faisait, au journal, une existence pénible, semblait se creuser l’esprit pour lui trouver des corvées ennuyeuses. Un jour même, dans un moment d’irritation nerveuse, et après une longue quinte d’étouffement, comme Duroy ne lui apportait point un renseignement demandé, il grogna : « Cristi, tu es plus bête que je n’aurais cru. » L’autre faillit le gifler, mais il se contint et s’en alla en murmurant : « Toi, je te rattraperai. » Une pensée rapide lui traversa l’esprit, et il ajouta : « Je vas te faire cocu, mon vieux. » Et il s’en alla en se frottant les mains, réjoui par ce projet. Il voulut, dès le jour suivant, en commencer l’exécution. Il fit à Mme Forestier une visite en éclaireur. Il la trouva qui lisait un livre, étendue tout au long sur un canapé. Elle lui tendit la main, sans bouger, tournant seulement la tête, et elle dit : « Bonjour, Bel-Ami. » Il eut la sensation d’un soufflet reçu : « Pourquoi m’appelez-vous ainsi ? » « J’ai vu Mme de Marelle l’autre semaine, et j’ai su comment on vous avait baptisé chez elle. » Il se rassura devant l’air aimable de la jeune femme. Comment aurait-il pu craindre, d’ailleurs ? Quant à moi, on me vient voir quand on y pense, les trente-six du mois, ou peu s’en faut ? » Il s’était assis près d’elle et il la regardait avec une curiosité nouvelle, une curiosité d’amateur qui bibelote. Elle était charmante, blonde d’un blond tendre et chaud, faite pour les caresses ; et il pensa : « Elle est mieux que l’autre, certainement. » Il ne doutait point du succès, il n’aurait qu’à allonger la main, lui semblait-il, et à la prendre, comme on cueille un fruit. « Je ne venais point vous voir parce que cela valait mieux. » Parce que je suis amoureux de vous... et que je ne veux pas le devenir tout à fait... » Elle ne parut ni étonnée, ni choquée, ni flattée ; elle continuait à sourire du même sourire indifférent, et elle répondit avec tranquillité : vous pouvez venir tout de même. On n’est jamais amoureux de moi longtemps. » Il fut surpris du ton plus encore que des paroles, et il demanda : Parce que c’est inutile et que je le fais comprendre tout de suite. Si vous m’aviez raconté plus tôt votre crainte, je vous aurais rassuré et engagé au contraire à venir le plus possible. » Il s’écria, d’un ton pathétique : « Avec ça qu’on peut commander aux sentiments ! » Elle se tourna vers lui : « Mon cher ami, pour moi un homme amoureux est rayé du nombre des vivants. Il devient idiot, pas seulement idiot, mais dangereux. Je cesse, avec les gens qui m’aiment d’amour, ou qui le prétendent, toute relation intime, parce qu’ils m’ennuient d’abord, et puis parce qu’ils me sont suspects comme un chien enragé qui peut avoir une crise. Je les mets donc en quarantaine morale jusqu’à ce que leur maladie soit passée. Je sais bien que chez vous l’amour n’est autre chose qu’une espèce d’appétit, tandis que chez moi ce serait, au contraire, une espèce de... de communion des âmes qui n’entre pas dans la religion des hommes. Vous en comprenez la lettre, et moi l’esprit. Elle avait un visage calme et froid et elle dit en appuyant sur chaque mot : « Je ne serai jamais, jamais votre maîtresse, entendez-vous. Il est donc absolument inutile, il serait même mauvais pour vous de persister dans ce désir... voulez-vous que nous soyons amis, bons amis, mais là, de vrais amis, sans arrière-pensée ? » Il avait compris que toute tentative resterait stérile devant cette sentence sans appel. Il en prit son parti tout de suite, franchement, et, ravi de pouvoir se faire cette alliée dans l’existence, il lui tendit les deux mains : « Je suis à vous, madame, comme il vous plaira. » Elle sentit la sincérité de la pensée dans la voix, et elle donna ses mains. Il les baisa, l’une après l’autre, puis il dit simplement en relevant la tête : « Cristi, si j’avais trouvé une femme comme vous, avec quel bonheur je l’aurais épousée ! » Elle fut touchée, cette fois, caressée par cette phrase comme les femmes le sont par les compliments qui trouvent leur cœur, et elle lui jeta un de ces regards rapides et reconnaissants qui nous font leurs esclaves. Puis, comme il ne trouvait pas de transition pour reprendre la conversation, elle prononça, d’une voix douce, en posant un doigt sur son bras : « Et je vais commencer tout de suite mon métier d’amie. Vous êtes maladroit, mon cher... » Eh bien, allez donc voir Mme Walter, qui vous apprécie beaucoup, et plaisez-lui. Vous trouverez à placer par là vos compliments, bien qu’elle soit honnête, entendez-moi bien, tout à fait honnête. de maraudage non plus de ce côté. Vous y pourrez trouver mieux, en vous faisant bien voir. Je sais que vous occupez encore dans le journal une place inférieure. Mais ne craignez rien, ils reçoivent tous les rédacteurs avec la même bienveillance. Il dit, en souriant : « Merci, vous êtes un ange... Puis ils parlèrent de choses et d’autres. Il resta longtemps, voulant prouver qu’il avait plaisir à se trouver près d’elle ; et, en la quittant, il demanda encore : « C’est entendu, nous sommes des amis ? Comme il avait senti l’effet de son compliment, tout à l’heure, il l’appuya, ajoutant : « Et si vous devenez jamais veuve, je m’inscris. » Puis il se sauva bien vite pour ne point lui laisser le loisir de se fâcher. Une visite à Mme Walter gênait un peu Duroy, car il n’avait point été autorisé à se présenter chez elle, et il ne voulait pas commettre de maladresse. Le patron lui témoignait de la bienveillance, appréciait ses services, l’employait de préférence aux besognes difficiles ; pourquoi ne profiterait-il pas de cette faveur pour pénétrer dans la maison ? Un jour donc, s’étant levé de bonne heure, il se rendit aux halles au moment des ventes, et il se procura, moyennant une dizaine de francs, une vingtaine d’admirables poires. Les ayant ficelées avec soin dans une bourriche pour faire croire qu’elles venaient de loin, il les porta chez le concierge de la patronne avec sa carte où il avait écrit : Prie humblement Mme Walter d’accepter ces quelques fruits qu’il a reçus ce matin de Normandie. Il trouva le lendemain dans sa boîte aux lettres, au journal, une enveloppe contenant, en retour, la carte de Mme Walter « qui remerciait bien vivement M. Georges Duroy, et restait chez elle tous les samedis ». Le samedi suivant, il se présenta. Walter habitait, boulevard Malesherbes, une maison double lui appartenant, et dont une partie était louée, procédé économique de gens pratiques. Un seul concierge, gîté entre les deux portes cochères, tirait le cordon pour le propriétaire et pour le locataire, et donnait à chacune des entrées un grand air d’hôtel riche et comme il faut par sa belle tenue de suisse d’église, ses gros mollets emmaillotés en des bas blancs, et son vêtement de représentation à boutons d’or et à revers écarlates. Les salons de réception étaient au premier étage, précédés d’une antichambre tendue de tapisseries et enfermée par des portières. Deux valets sommeillaient sur des sièges. Un d’eux prit le pardessus de Duroy, et l’autre s’empara de sa canne, ouvrit une porte, devança de quelques pas le visiteur, puis, s’effaçant, le laissa passer en criant son nom dans un appartement vide. Le jeune homme, embarrassé, regardait de tous les côtés, quand il aperçut dans une glace des gens assis et qui semblaient fort loin. Il se trompa d’abord de direction, le miroir ayant égaré son œil, puis il traversa encore deux salons vides pour arriver dans une sorte de petit boudoir tendu de soie bleue à boutons d’or où quatre dames causaient à mi-voix autour d’une table ronde qui portait des tasses de thé. Malgré l’assurance qu’il avait gagnée dans son existence parisienne et surtout dans son métier de reporter qui le mettait incessamment en contact avec des personnages marquants, Duroy se sentait un peu intimidé par la mise en scène de l’entrée et par la traversée des salons déserts. Il balbutia : « Madame, je me suis permis... » en cherchant de l’œil la maîtresse de la maison. Elle lui tendit la main, qu’il prit en s’inclinant, et lui ayant dit : « Vous êtes fort aimable, monsieur, de venir me voir », elle lui montra un siège où, voulant s’asseoir, il se laissa tomber, l’ayant cru beaucoup plus haut. Une des femmes se remit à parler. Il s’agissait du froid qui devenait violent, pas assez cependant pour arrêter l’épidémie de fièvre typhoïde ni pour permettre de patiner. Et chacune donna son avis sur cette entrée en scène de la gelée à Paris ; puis elles exprimèrent leurs préférences dans les saisons, avec toutes les raisons banales qui traînent dans les esprits comme la poussière dans les appartements. Un bruit léger de porte fit retourner la tête de Duroy, et il aperçut, à travers deux glaces sans tain, une grosse dame qui s’en venait. Dès qu’elle apparut dans le boudoir, une des visiteuses se leva, serra les mains, puis partit ; et le jeune homme suivit du regard, par les autres salons, son dos noir où brillaient des perles de jais. Quand l’agitation de ce changement de personnes se fut calmée, on parla spontanément, sans transition, de la question du Maroc et de la guerre en Orient, et aussi des embarras de l’Angleterre à l’extrémité de l’Afrique. Ces dames discutaient ces choses de mémoire, comme si elles eussent récité une comédie mondaine et convenable, répétée bien souvent. Une nouvelle entrée eut lieu, celle d’une petite blonde frisée, qui détermina la sortie d’une grande personne sèche, entre deux âges. Et on parla des chances qu’avait M. La nouvelle venue pensait fermement qu’il serait battu par M. Cabanon-Lebas, l’auteur de la belle adaptation en vers français de Don Quichotte pour le théâtre. « Vous savez que ce sera joué à l’Odéon l’hiver prochain ! J’irai certainement voir cette tentative très littéraire. » Mme Walter répondait gracieusement, avec calme et indifférence, sans hésiter jamais sur ce qu’elle devait dire, son opinion étant toujours prête d’avance. Mais elle s’aperçut que la nuit venait et elle sonna pour les lampes, tout en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve, et en pensant qu’elle avait oublié de passer chez le graveur pour les cartes d’invitation du prochain dîner. Elle était un peu trop grasse, belle encore, à l’âge dangereux où la débâcle est proche. Elle se maintenait à force de soins, de précautions, d’hygiène et de pâtes pour la peau. Elle semblait sage en tout, modérée et raisonnable, une de ces femmes dont l’esprit est aligné comme un jardin français. On y circule sans surprise, tout en y trouvant un certain charme. Elle avait de la raison, une raison fine, discrète et sûre, qui lui tenait lieu de fantaisie, de la bonté, du dévouement, et une bienveillance tranquille, large pour tout le monde et pour tout. Elle remarqua que Duroy n’avait rien dit, qu’on ne lui avait point parlé, et qu’il semblait un peu contraint ; et comme ces dames n’étaient point sorties de l’Académie, ce sujet préféré les retenant toujours longtemps, elle demanda : « Et vous qui devez être renseigné mieux que personne, monsieur Duroy, pour qui sont vos préférences ? » « Dans cette question, madame, je n’envisagerais jamais le mérite, toujours contestable, des candidats, mais leur âge et leur santé. Je ne demanderais point leurs titres, mais leur mal. Je ne rechercherais point s’ils ont fait une traduction rimée de Lope de Vega, mais j’aurais soin de m’informer de l’état de leur foie, de leur cœur, de leurs reins et de leur moelle épinière. Pour moi, une bonne hypertrophie, une bonne albuminurie, et surtout un bon commencement d’ataxie locomotrice vaudraient cent fois mieux que quarante volumes de digressions sur l’idée de patrie dans la poésie barbaresque. » Un silence étonné suivit cette opinion. Mme Walter, souriant, reprit : « Pourquoi donc ? » Il répondit : « Parce que je ne cherche jamais que le plaisir qu’une chose peut causer aux femmes. Or, madame, l’Académie n’a vraiment d’intérêt pour vous que lorsqu’un académicien meurt. Plus il en meurt, plus vous devez être heureuses. Mais pour qu’ils meurent vite, il faut les nommer vieux et malades. » Comme on demeurait un peu surpris, il ajouta : « Je suis comme vous d’ailleurs et j’aime beaucoup lire dans les échos de Paris le décès d’un académicien. Je me demande tout de suite : « Qui va le remplacer ? » C’est un jeu, un petit jeu très gentil auquel on joue dans tous les salons parisiens à chaque trépas d’immortel : « Le jeu de la mort et des quarante vieillards. » Ces dames, un peu déconcertées encore, commençaient cependant à sourire, tant était juste sa remarque. Il conclut, en se levant : « C’est vous qui les nommez, mesdames, et vous ne les nommez que pour les voir mourir. Choisissez-les donc vieux, très vieux, le plus vieux possible, et ne vous occupez jamais du reste. » Puis il s’en alla avec beaucoup de grâce. Dès qu’il fut parti, une des femmes déclara : « Il est drôle, ce garçon. Mme Walter répondit : « Un de nos rédacteurs, qui ne fait encore que la menue besogne du journal, mais je ne doute pas qu’il arrive vite. » Duroy descendait le boulevard Malesherbes gaiement, à grands pas dansants, content de sa sortie et murmurant : « Bon départ. » Il se réconcilia avec Rachel, ce soir-là. La semaine suivante lui apporta deux événements. Il fut nommé chef des Échos et invité à dîner chez Mme Walter. Il vit tout de suite un lien entre les deux nouvelles. La Vie Française était avant tout un journal d’argent, le patron étant un homme d’argent à qui la presse et la députation avaient servi de leviers. Se faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours manœuvré sous un masque souriant de brave homme, mais il n’employait à ses besognes, quelles qu’elles fussent, que des gens qu’il avait tâtés, éprouvés, flairés, qu’il sentait retors, audacieux et souples. Duroy, nommé chef des Échos, lui semblait un garçon précieux. Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secrétaire de la rédaction, M. Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et méticuleux comme un employé. Depuis trente ans il avait été secrétaire de la rédaction de onze journaux différents, sans modifier en rien sa manière de faire ou de voir. Il passait d’une rédaction dans une autre comme on change de restaurant, s’apercevant à peine que la cuisine n’avait pas tout à fait le même goût. Les opinions politiques et religieuses lui demeuraient étrangères. Il était dévoué au journal quel qu’il fût, entendu dans la besogne, et précieux par son expérience. Il travaillait comme un aveugle qui ne voit rien, comme un sourd qui n’entend rien, et comme un muet qui ne parle jamais de rien. Il avait cependant une grande loyauté professionnelle, et ne se fût point prêté à une chose qu’il n’aurait pas jugée honnête, loyale et correcte au point de vue spécial de son métier. Walter, qui l’appréciait cependant, avait souvent désiré un autre homme pour lui confier les Échos, qui sont, disait-il, la moelle du journal. C’est par eux qu’on lance les nouvelles, qu’on fait courir les bruits, qu’on agit sur le public et sur la rente. Entre deux soirées mondaines, il faut savoir glisser, sans avoir l’air de rien, la chose importante, plutôt insinuée que dite. Il faut, par des sous-entendus, laisser deviner ce qu’on veut, démentir de telle sorte que la rumeur s’affirme, ou affirmer de telle manière que personne ne croie au fait annoncé. Il faut que, dans les échos, chacun trouve chaque jour une ligne au moins qui l’intéresse, afin que tout le monde les lise. Il faut penser à tout et à tous, à tous les mondes, à toutes les professions, à Paris et à la Province, à l’Armée et aux Peintres, au Clergé et à l’Université, aux Magistrats et aux Courtisanes. L’homme qui les dirige et qui commande au bataillon des reporters doit être toujours en éveil, et toujours en garde, méfiant, prévoyant, rusé, alerte et souple, armé de toutes les astuces et doué d’un flair infaillible pour découvrir la nouvelle fausse du premier coup d’œil, pour juger ce qui est bon à dire et bon à celer, pour deviner ce qui portera sur le public ; et il doit savoir le présenter de telle façon que l’effet en soit multiplié. Boisrenard, qui avait pour lui une longue pratique, manquait de maîtrise et de chic ; il manquait surtout de la rouerie native qu’il fallait pour pressentir chaque jour les idées secrètes du patron. Duroy devait faire l’affaire en perfection, et il complétait admirablement la rédaction de cette feuille « qui naviguait sur les fonds de l’État et sur les bas-fonds de la politique », selon l’expression de Norbert de Varenne. Les inspirateurs et véritables rédacteurs de La Vie Française étaient une demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations que lançait ou que soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre « la bande à Walter », et on les enviait parce qu’ils devaient gagner de l’argent avec lui et par lui. Forestier, rédacteur politique, n’était que l’homme de paille de ces hommes d’affaires, l’exécuteur des intentions suggérées par eux. Ils lui soufflaient ses articles de fond, qu’il allait toujours écrire chez lui pour être tranquille, disait-il. Mais, afin de donner au journal une allure littéraire et parisienne, on y avait attaché deux écrivains célèbres en des genres différents, Jacques Rival, chroniqueur d’actualité, et Norbert de Varenne, poète et chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école. Puis on s’était procuré, à bas prix, des critiques d’art, de peinture, de musique, de théâtre, un rédacteur criminaliste et un rédacteur hippique, parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes du monde, « Domino rose « et « Patte blanche », envoyaient des variétés mondaines, traitaient les questions de mode, de vie élégante, d’étiquette, de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions sur les grandes dames. Et La Vie Française « naviguait sur les fonds et bas-fonds », manœuvrée par toutes ces mains différentes. Duroy était dans toute la joie de sa nomination aux fonctions de chef des Échos quand il reçut un petit carton gravé, où il lut : « M. et Mme Walter prient Monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir dîner chez eux le jeudi 20 janvier. » Cette nouvelle faveur, tombant sur l’autre, l’emplit d’une telle joie qu’il baisa l’invitation comme il eût fait d’une lettre d’amour. Puis il alla trouver le caissier pour traiter la grosse question des fonds. Un chef des Échos a généralement son budget sur lequel il paie ses reporters et les nouvelles, bonnes ou médiocres, apportées par l’un ou l’autre, comme les jardiniers apportent leurs fruits chez un marchand de primeurs. Douze cents francs par mois, au début, étaient alloués à Duroy, qui se proposait bien d’en garder une forte partie. Le caissier, sur ses représentations pressantes, avait fini par lui avancer quatre cents francs. Il eut, au premier moment, l’intention formelle de renvoyer à Mme de Marelle les deux cent quatre-vingts francs qu’il lui devait, mais il réfléchit presque aussitôt qu’il ne lui resterait plus entre les mains que cent vingt francs, somme tout à fait insuffisante pour faire marcher, d’une façon convenable, son nouveau service, et il remit cette restitution à des temps plus éloignés. Pendant deux jours, il s’occupa de son installation, car il héritait d’une table particulière et de casiers à lettres, dans la vaste pièce commune à toute la rédaction. Il occupait un bout de cette pièce, tandis que Boisrenard, dont les cheveux d’un noir d’ébène, malgré son âge, étaient toujours penchés sur une feuille de papier, tenait l’autre bout. La longue table du centre appartenait aux rédacteurs volants. Généralement elle servait de banc pour s’asseoir, soit les jambes pendantes le long des bords, soit à la turque sur le milieu. Ils étaient quelquefois cinq ou six accroupis sur cette table, et jouant au bilboquet avec persévérance, dans une pose de magots chinois. Duroy avait fini par prendre goût à ce divertissement, et il commençait à devenir fort, sous la direction et grâce aux conseils de Saint-Potin. Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait confié son beau bilboquet en bois des Îles, le dernier acheté, qu’il trouvait un peu lourd, et Duroy manœuvrait d’un bras vigoureux la grosse boule noire au bout de sa corde, en comptant tout bas : « Un deux trois quatre cinq six » Il arriva justement, pour la première fois, à faire vingt points de suite, le jour même où il devait dîner chez Mme Walter. » Bonne journée, pensa-t-il, j’ai tous les succès. » Car l’adresse au bilboquet conférait vraiment une sorte de supériorité dans les bureaux de La Vie Française. Il quitta la rédaction de bonne heure pour avoir le temps de s’habiller, et il remontait la rue de Londres quand il vit trotter devant lui une petite femme qui avait la tournure de Mme de Marelle. Il sentit une chaleur lui monter au visage, et son cœur se mit à battre. Il traversa la rue pour la regarder de profil. Il s’était trompé ; il respira. Il s’était souvent demandé comment il devrait se comporter en la rencontrant face à face. La saluerait-il, ou bien aurait-il l’air de ne la point voir ? « Je ne la verrais pas », pensa-t-il. Il faisait froid, les ruisseaux gelés gardaient des empâtements de glace. Les trottoirs étaient secs et gris sous la lueur du gaz. Quand le jeune homme entra chez lui, il songea : « Il faut que je change de logement. Cela ne me suffit plus maintenant. » Il se sentait nerveux et gai, capable de courir sur les toits, et il répétait tout haut, en allant de son lit à la fenêtre : « C’est la fortune qui arrive ! Il faudra que j’écrive à papa. » De temps en temps, il écrivait à son père ; et la lettre apportait toujours une joie vive dans le petit cabaret normand, au bord de la route, au haut de la grande côte d’où l’on domine Rouen et la large vallée de la Seine. De temps en temps aussi il recevait une enveloppe bleue dont l’adresse était tracée d’une grosse écriture tremblée, et il lisait infailliblement les mêmes lignes au début de la lettre paternelle : « Mon cher fils, la présente est pour te dire que nous allons bien, ta mère et moi. Pas grand-chose de nouveau dans le pays. Et il gardait au cœur un intérêt pour les choses du village, pour les nouvelles des voisins et pour l’état des terres et des récoltes. Il se répétait, en nouant sa cravate blanche devant sa petite glace : « Il faut que j’écrive à papa dès demain. S’il me voyait, ce soir, dans la maison où je vais, serait-il épaté, le vieux ! Sacristi, je ferai tout à l’heure un dîner comme il n’en a jamais fait. » Et il revit brusquement la cuisine noire de là-bas, derrière la salle de café vide, les casseroles jetant des lueurs jaunes le long des murs, le chat dans la cheminée, le nez au feu, avec sa pose de Chimère accroupie, la table de bois graissée par le temps et par les liquides répandus, une soupière fumant au milieu, et une chandelle allumée entre deux assiettes. Et il les aperçut aussi l’homme et la femme, le père et la mère, les deux paysans aux gestes lents, mangeant la soupe à petites gorgées. Il connaissait les moindres plis de leurs vieilles figures, les moindres mouvements de leurs bras et de leur tête. Il savait même ce qu’ils se disaient, chaque soir, en soupant face à face. Il pensa encore : « Il faudra pourtant que je finisse par aller les voir. » Mais comme sa toilette était terminée, il souffla sa lumière et descendit. Le long du boulevard extérieur, des filles l’accostèrent. Il leur répondait en dégageant son bras : « Fichez-moi donc la paix ! » avec un dédain violent, comme si elles l’eussent insulté, méconnu... Ces rouleuses-là ne savaient donc point distinguer les hommes ? La sensation de son habit noir endossé pour aller dîner chez des gens très riches, très connus, très importants lui donnait le sentiment d’une personnalité nouvelle, la conscience d’être devenu un autre homme, un homme du monde, du vrai monde. Il entra avec assurance dans l’antichambre éclairée par les hautes torchères de bronze et il remit, d’un geste naturel, sa canne et son pardessus aux deux valets qui s’étaient approchés de lui. Mme Walter recevait dans le second, le plus grand. Elle l’accueillit avec un sourire charmant, et il serra la main des deux hommes arrivés avant lui, M. Laroche-Mathieu, députés, rédacteurs anonymes de La Vie Française. Laroche-Mathieu avait dans le journal une autorité spéciale provenant d’une grande influence sur la Chambre. Personne ne doutait qu’il ne fût ministre un jour. Puis arrivèrent les Forestier, la femme en rose, et ravissante. Duroy fut stupéfait de la voir intime avec les deux représentants du pays. Elle causa tout bas, au coin de la cheminée, pendant plus de cinq minutes, avec M. Il avait beaucoup maigri depuis un mois, et il toussait sans cesse en répétant : « Je devrais me décider à aller finir l’hiver dans le Midi. » Norbert de Varenne et Jacques Rival apparurent ensemble. Puis une porte s’étant ouverte au fond de l’appartement, M. Walter entra avec deux grandes jeunes filles de seize à dix-huit ans, une laide et l’autre jolie. Duroy savait pourtant que le patron était père de famille, mais il fut saisi d’étonnement. Il n’avait jamais songé aux filles de son directeur que comme on songe aux pays lointains qu’on ne verra jamais. Et puis il se les était figuré toutes petites et il voyait des femmes. Il en ressentait le léger trouble moral que produit un changement à vue. Elles lui tendirent la main, l’une après l’autre, après la présentation, et elles allèrent s’asseoir à une petite table qui leur était sans doute réservée, où elles se mirent à remuer un tas de bobines de soie dans une bannette. On attendait encore quelqu’un, et on demeurait silencieux, dans cette sorte de gêne qui précède les dîners entre gens qui ne se trouvent pas dans la même atmosphère d’esprit, après les occupations différentes de leur journée. Duroy ayant levé par désœuvrement les yeux vers le mur, M. Walter lui dit, de loin, avec un désir visible de faire valoir son bien : « Vous regardez mes tableaux ? » « Je vais vous les montrer. » Et il prit une lampe pour qu’on pût distinguer tous les détails. « Ici les paysages », dit-il. Au centre du panneau on voyait une grande toile de Guillemet, une plage de Normandie sous un ciel d’orage. Au-dessous, un bois de Harpignies, puis une plaine d’Algérie, par Guillaumet, avec un chameau à l’horizon, un grand chameau sur ses hautes jambes, pareil à un étrange monument. Walter passa au mur voisin et annonça, avec un ton sérieux, comme un maître de cérémonies : « La grande peinture. » C’étaient quatre toiles : « Une Visite d’hôpital », par Gervex ; « une Moissonneuse », par Bastien-Lepage ; « une Veuve », par Bouguereau, et « une Exécution », par Jean-Paul Laurens. Cette dernière œuvre représentait un prêtre vendéen fusillé contre le mur de son église par un détachement de Bleus. Un sourire passa sur la figure grave du patron en indiquant le panneau suivant : « Ici les fantaisistes. » On apercevait d’abord une petite toile de Jean Béraud, intitulée : « Le Haut et le Bas. » C’était une jolie Parisienne montant l’escalier d’un tramway en marche. Sa tête apparaissait au niveau de l’impériale, et les messieurs assis sur les bancs découvraient, avec une satisfaction avide, le jeune visage qui venait vers eux, tandis que les hommes debout sur la plate-forme du bas considéraient les jambes de la jeune femme avec une expression différente de dépit et de convoitise. Walter tenait la lampe à bout de bras, et répétait en riant d’un rire polisson : « Hein ? Puis il éclaira : « Un sauvetage », par Lambert. Au milieu d’une table desservie, un jeune chat, assis sur son derrière, examinait avec étonnement et perplexité une mouche se noyant dans un verre d’eau. Il avait une patte levée, prêt à cueillir l’insecte d’un coup rapide. Puis le patron montra un Detaille : « La Leçon », qui représentait un soldat dans une caserne, apprenant à un caniche à jouer du tambour, et il déclara : « En voilà de l’esprit ! » Duroy riait d’un rire approbateur et s’extasiait : « Comme c’est charmant, comme c’est charmant, char... » Il s’arrêta net, en entendant derrière lui la voix de Mme de Marelle qui venait d’entrer. Le patron continuait à éclairer les toiles, en les expliquant. Il montrait maintenant une aquarelle de Maurice Leloir : « L’Obstacle. » C’était une chaise à porteurs arrêtée, la rue se trouvant barrée par une bataille entre deux hommes du peuple, deux gaillards luttant comme des hercules. Et on voyait sortir par la fenêtre de la chaise un ravissant visage de femme qui regardait... sans impatience, sans peur, et avec une certaine admiration le combat de ces deux brutes. Walter disait toujours : « J’en ai d’autres dans les pièces suivantes, mais ils sont de gens moins connus, moins classés. J’achète des jeunes en ce moment, des tout jeunes, et je les mets en réserve dans les appartements intimes, en attendant le moment où les auteurs seront célèbres. » Puis il prononça tout bas : « C’est l’instant d’acheter des tableaux. Ils n’ont pas le sou, pas le sou... » Mais Duroy ne voyait rien, entendait sans comprendre. Mme de Marelle était là, derrière lui. S’il la saluait, n’allait-elle point lui tourner le dos ou lui jeter quelque insolence ? S’il ne s’approchait pas d’elle, que penserait-on ? Il se dit : « Je vais toujours gagner du temps. » Il était tellement ému qu’il eut l’idée un moment de simuler une indisposition subite qui lui permettrait de s’en aller. La visite des murs était finie. Le patron alla reposer sa lampe et saluer la dernière venue, tandis que Duroy recommençait tout seul l’examen des toiles comme s’il ne se fût pas lassé de les admirer. Il entendait les voix, il distinguait la conversation. Mme Forestier l’appela : « Dites donc, monsieur Duroy. » C’était pour lui recommander une amie qui donnait une fête et qui aurait bien voulu une citation dans les Échos de La Vie Française. Il balbutiait : « Mais certainement, madame, certainement... » Mme de Marelle se trouvait maintenant tout près de lui. Il n’osait point se retourner pour s’en aller. Tout à coup, il se crut devenu fou ; elle avait dit, à haute voix : Vous ne me reconnaissez donc plus ? » Il pivota sur ses talons avec rapidité. Elle se tenait debout devant lui, souriante, l’œil plein de gaieté et d’affection. Et elle lui tendit la main. Il la prit en tremblant, craignant encore quelque ruse et quelque perfidie. On ne vous voit plus. » Il bégayait, sans parvenir à reprendre son sang-froid : « Mais j’ai eu beaucoup à faire, madame, beaucoup à faire. Walter m’a confié un nouveau service qui me donne énormément d’occupation. » Elle répondit, en le regardant toujours en face, sans qu’il pût découvrir dans son œil autre chose que de la bienveillance : « Je le sais. Mais ce n’est pas une raison pour oublier vos amis. » Ils furent séparés par une grosse dame qui entrait, une grosse dame décolletée, aux bras rouges, aux joues rouges, vêtue et coiffée avec prétention, et marchant si lourdement qu’on sentait, à la voir aller, le poids et l’épaisseur de ses cuisses. Comme on paraissait la traiter avec beaucoup d’égards, Duroy demanda à Mme Forestier : « Quelle est cette personne ? La vicomtesse de Percemur, celle qui signe : « Patte blanche ». Il fut stupéfait et saisi par une envie de rire : Moi qui voyais, en pensée, une jeune femme comme vous ! Un domestique apparut dans la porte et annonça : Le dîner fut banal et gai, un de ces dîners où l’on parle de tout sans rien dire. Duroy se trouvait entre la fille aînée du patron, la laide, Mlle Rose, et Mme de Marelle. Ce dernier voisinage le gênait un peu, bien qu’elle eût l’air fort à l’aise et causât avec son esprit ordinaire. Il se trouva d’abord contraint, hésitant, comme un musicien qui a perdu le ton. Peu à peu, cependant, l’assurance lui revenait, et leurs yeux, se rencontrant sans cesse, s’interrogeaient, mêlaient leurs regards d’une façon intime, presque sensuelle, comme autrefois. Tout à coup, il crut sentir, sous la table, quelque chose effleurer son pied. Il avança doucement la jambe et rencontra celle de sa voisine qui ne recula point à ce contact. Ils ne parlaient pas, en ce moment, tournés tous deux vers leurs autres voisins. Duroy, le cœur battant, poussa un peu plus son genou. Alors il comprit que leurs amours recommençaient. Pas grand-chose ; mais leurs lèvres frémissaient chaque fois qu’ils se regardaient. Le jeune homme, cependant, voulant être aimable pour la fille de son patron, lui adressait une phrase de temps en temps. Elle y répondait, comme l’aurait fait sa mère, n’hésitant jamais sur ce qu’elle devait dire. Walter, la vicomtesse de Percemur prenait des allures de princesse ; et Duroy, s’égayant à la regarder, demanda tout bas à Mme de Marelle : « Est-ce que vous connaissez l’autre, celle qui signe : « Domino rose » ? Oui, parfaitement ; la baronne de Livar ! Une grande sèche, soixante ans, frisons faux, dents à l’anglaise, esprit de la Restauration, toilettes même époque. Où ont-ils déniché ces phénomènes de lettres ? Les épaves de la noblesse sont toujours recueillies par les bourgeois parvenus. Puis une discussion politique commença entre le patron, les deux députés, Norbert de Varenne et Jacques Rival ; et elle dura jusqu’au dessert. Quand on fut retourné dans le salon, Duroy s’approcha de nouveau de Mme de Marelle, et, la regardant au fond des yeux : « Voulez-vous que je vous reconduise, ce soir ? Laroche-Mathieu, qui est mon voisin, me laisse à ma porte chaque fois que je dîne ici. Venez déjeuner avec moi, demain. » Et ils se séparèrent sans rien dire de plus. Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la soirée. Comme il descendait l’escalier, il rattrapa Norbert de Varenne qui venait aussi de partir. Le vieux poète lui prit le bras. N’ayant plus de rivalité à redouter dans le journal, leur collaboration étant essentiellement différente, il témoignait maintenant au jeune homme une bienveillance d’aïeul. « Eh bien, vous allez me reconduire un bout de chemin ? » Duroy répondit : « Avec joie, cher maître. » Et ils se mirent en route, en descendant le boulevard Malesherbes, à petits pas. Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit froide, une de ces nuits qu’on dirait plus vastes que les autres, où les étoiles sont plus hautes, où l’air semble apporter dans ses souffles glacés quelque chose venu de plus loin que les astres. Les deux hommes ne parlèrent point dans les premiers moments. Puis Duroy, pour dire quelque chose, prononça : Laroche-Mathieu a l’air fort intelligent et fort instruit. » Le vieux poète murmura : « Vous trouvez ? » Le jeune homme, surpris, hésitait ; « Mais oui ; il passe d’ailleurs pour un des hommes les plus capables de la Chambre. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu’ils ont l’esprit entre deux murs, l’argent et la politique. Ce sont des cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est à fond de vase, ou plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à Asnières. c’est qu’il est difficile de trouver un homme qui ait de l’espace dans la pensée, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines du large qu’on respire sur les côtes de la mer. J’en ai connu quelques-uns, ils sont morts. » Norbert de Varenne parlait d’une voix claire, mais retenue, qui aurait sonné dans le silence de la nuit s’il l’avait laissée s’échapper. Il semblait surexcité et triste, d’une de ces tristesses qui tombent parfois sur les âmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelée. « Qu’importe, d’ailleurs, un peu plus ou un peu moins de génie, puisque tout doit finir ! » Duroy, qui se sentait le cœur gai, ce soir-là, dit, en souriant : « Vous avez du noir, aujourd’hui, cher maître. » « J’en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques années. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien... Duroy se mit à rire : « Bigre, vous me donnez froid dans le dos. » « Non, vous ne me comprenez pas aujourd’hui, mais vous vous rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment. » « Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c’est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu’on regarde, c’est la mort qu’on aperçoit. » vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. À votre âge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible. » « Oui, on le comprend tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d’aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l’ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de moi l’homme radieux, frais et fort que j’étais à trente ans. Je l’ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante ! Elle m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera bientôt aussi. » « Oui, elle m’a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m’approche d’elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir ! » Si vous réfléchissiez seulement un quart d’heure, vous la verriez. » Encore quelques baisers, et vous serez impuissant. » Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures de la goutte ? » À quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir sous forme d’amour ? » Toujours la mort pour finir. » Moi, maintenant, je la vois de si près que j’ai souvent envie d’étendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l’espace. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami me ravagent le cœur et me crient : « La voilà ! » « Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si doux à respirer ! » Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant presque qu’on l’écoutait. Il reprit : « Et jamais un être ne revient, jamais... On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils ; mais mon corps, mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant il naîtra des millions, des milliards d’êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi reconnaissable reparaisse dans ces créatures innombrables et différentes, indéfiniment différentes bien que pareilles à peu près. » « À quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? À quoi pouvons-nous croire ? » « Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes. » « La mort seule est certaine. » Il s’arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son pardessus, et, d’une voix lente : « Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois et des années, et vous verrez l’existence d’une autre façon. Essayez donc de vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos pensées et de l’humanité tout entière, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d’importance les querelles des romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget. » Il se remit à marcher d’un pas rapide. « Mais aussi vous sentirez l’effroyable détresse des désespérés. Vous vous débattrez, éperdu, noyé, dans les incertitudes. Vous crierez « À l’aide » de tous les côtés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez les bras, vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé ; et personne ne viendra. » C’est que nous étions nés sans doute pour vivre davantage selon la matière et moins selon l’esprit ; mais, à force de penser, une disproportion s’est faite entre l’état de notre intelligence agrandie et les conditions immuables de notre vie. » « Regardez les gens médiocres : à moins de grands désastres tombant sur eux ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les bêtes non plus ne le sentent pas. » Il s’arrêta encore, réfléchit quelques secondes, puis d’un air las et résigné : « Moi, je suis un être perdu. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni femme, ni enfants, ni Dieu. » Il ajouta, après un silence : « Je n’ai que la rime. » Puis, levant la tête vers le firmament, où luisait la face pâle de la pleine lune, il déclama : Et je cherche le mot de cet obscur problème Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême. Ils arrivaient au pont de la Concorde, ils le traversèrent en silence, puis ils longèrent le Palais-Bourbon. Norbert de Varenne se remit à parler : « Mariez-vous, mon ami, vous ne savez pas ce que c’est que de vivre seul, à mon âge. La solitude, aujourd’hui, m’emplit d’une angoisse horrible ; la solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. Il me semble alors que je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais entouré de dangers vagues, de choses inconnues et terribles ; et la cloison, qui me sépare de mon voisin que je ne connais pas, m’éloigne de lui autant que des étoiles aperçues par ma fenêtre. Une sorte de fièvre m’envahit, une fièvre de douleur et de crainte, et le silence des murs m’épouvante. Il est si profond et si triste, le silence de la chambre où l’on vit seul. Ce n’est pas seulement un silence autour du corps, mais un silence autour de l’âme, et, quand un meuble craque, on tressaille jusqu’au cœur, car aucun bruit n’est attendu dans ce morne logis. » Il se tut encore une fois, puis ajouta : « Quand on est vieux, ce serait bon, tout de même, des enfants ! » Ils étaient arrivés vers le milieu de la rue de Bourgogne. Le poète s’arrêta devant une haute maison, sonna, serra la main de Duroy, et lui dit : « Oubliez tout ce rabâchage de vieux, jeune homme, et vivez selon votre âge ; adieu ! » Et il disparut dans le corridor noir. Duroy se remit en route, le cœur serré. Il lui semblait qu’on venait de lui montrer quelque trou plein d’ossements, un trou inévitable où il lui faudrait tomber un jour. Il murmura : « Bigre, ça ne doit pas être gai, chez lui. Je ne voudrais pas un fauteuil de balcon pour assister au défilé de ses idées, nom d’un chien ! » Mais, s’étant arrêté pour laisser passer une femme parfumée qui descendait de voiture et rentrait chez elle, il aspira d’un grand souffle avide la senteur de verveine et d’iris envolée dans l’air. Ses poumons et son cœur palpitèrent brusquement d’espérance et de joie ; et le souvenir de Mme de Marelle qu’il reverrait le lendemain l’envahit des pieds à la tête. Tout lui souriait, la vie l’accueillait avec tendresse. Comme c’était bon, la réalisation des espérances. Il s’endormit dans l’ivresse et se leva de bonne heure pour faire un tour à pied, dans l’avenue du Bois-de-Boulogne, avant d’aller à son rendez-vous. Le vent ayant changé, le temps s’était adouci pendant la nuit, et il faisait une tiédeur et un soleil d’avril. Tous les habitués du Bois étaient sortis ce matin-là, cédant à l’appel du ciel clair et doux. Duroy marchait lentement, buvant l’air léger, savoureux comme une friandise de printemps. Il passa l’arc de triomphe de l’Étoile et s’engagea dans la grande avenue, du côté opposé aux cavaliers. Il les regardait, trottant ou galopant, hommes et femmes, les riches du monde, et c’est à peine s’il les enviait maintenant. Il les connaissait presque tous de nom, savait le chiffre de leur fortune et l’histoire secrète de leur vie, ses fonctions ayant fait de lui une sorte d’almanach des célébrités et des scandales parisiens. Les amazones passaient, minces et moulées dans le drap sombre de leur taille, avec ce quelque chose de hautain et d’inabordable qu’ont beaucoup de femmes à cheval ; et Duroy s’amusait à réciter à mi-voix, comme on récite des litanies dans une église, les noms, titres et qualités des amants qu’elles avaient eus ou qu’on leur prêtait ; et, quelquefois même, au lieu de dire : Prince de la Tour-Enguerrand » ; il murmurait : « Côté Lesbos Ce jeu l’amusait beaucoup, comme s’il eût constaté, sous les sévères apparences, l’éternelle et profonde infamie de l’homme, et que cela l’eût réjoui, excité, consolé. Puis il prononça tout haut : « Tas d’hypocrites ! » et chercha de l’œil les cavaliers sur qui couraient les plus grosses histoires. Il en vit beaucoup soupçonnés de tricher au jeu, pour qui les cercles, en tout cas, étaient la grande ressource, la seule ressource, ressource suspecte à coup sûr. D’autres, fort célèbres, vivaient uniquement des rentes de leurs femmes, c’était connu ; d’autres, des rentes de leurs maîtresses, on l’affirmait. Beaucoup avaient payé leurs dettes (acte honorable), sans qu’on eût jamais deviné d’où leur était venu l’argent nécessaire (mystère bien louche). Il vit des hommes de finance dont l’immense fortune avait un vol pour origine, et qu’on recevait partout, dans les plus nobles maisons, puis des hommes si respectés que les petits bourgeois se découvraient sur leur passage, mais dont les tripotages effrontés, dans les grandes entreprises nationales, n’étaient un mystère pour aucun de ceux qui savaient les dessous du monde. Tous avaient l’air hautain, la lèvre fière, l’œil insolent, ceux à favoris et ceux à moustaches. Duroy riait toujours, répétant : « C’est du propre, tas de crapules, tas d’escarpes ! » Mais une voiture passa, découverte, basse et charmante, traînée au grand trot par deux minces chevaux blancs dont la crinière et la queue voltigeaient, et conduite par une petite jeune femme blonde, une courtisane connue qui avait deux grooms assis derrière elle. Duroy s’arrêta, avec une envie de saluer et d’applaudir cette parvenue de l’amour qui étalait avec audace dans cette promenade et à cette heure des hypocrites aristocrates, le luxe crâne gagné sur ses draps. Il sentait peut-être vaguement qu’il y avait quelque chose de commun entre eux, un lien de nature, qu’ils étaient de même race, de même âme, et que son succès aurait des procédés audacieux de même ordre. Il revint plus doucement, le cœur chaud de satisfaction, et il arriva, un peu avant l’heure, à la porte de son ancienne maîtresse. Elle le reçut, les lèvres tendues, comme si aucune rupture n’avait eu lieu, et elle oublia même, pendant quelques instants, la sage prudence qu’elle opposait, chez elle, à leurs caresses. Puis elle lui dit, en baisant les bouts frisés de ses moustaches : « Tu ne sais pas l’ennui qui m’arrive, mon chéri ? J’espérais une bonne lune de miel, et voilà mon mari qui me tombe sur le dos pour six semaines ; il a pris congé. Mais je ne veux pas rester six semaines sans te voir, surtout après notre petite brouille, et voilà comment j’ai arrangé les choses. Tu viendras me demander à dîner lundi, je lui ai déjà parlé de toi. Duroy hésitait, un peu perplexe, ne s’étant jamais trouvé encore en face d’un homme dont il possédait la femme. Il craignait que quelque chose le trahît, un peu de gêne, un regard, n’importe quoi. « Non, j’aime mieux ne pas faire la connaissance de ton mari. » Elle insista, fort étonnée, debout devant lui et ouvrant des yeux naïfs : « Mais pourquoi ? Ça arrive tous les jours, ça ! Je ne t’aurais pas cru si nigaud, par exemple. » « Eh bien, soit, je viendrai dîner lundi. » « Pour que ce soit bien naturel, j’aurai les Forestier. Ça ne m’amuse pourtant pas de recevoir du monde chez moi. » Jusqu’au lundi, Duroy ne pensa plus guère à cette entrevue ; mais voilà qu’en montant l’escalier de Mme de Marelle, il se sentit étrangement troublé, non pas qu’il lui répugnât de prendre la main de ce mari, de boire son vin et de manger son pain, mais il avait peur de quelque chose, sans savoir de quoi. On le fit, entrer dans le salon, et il attendit, comme toujours. Puis la porte de la chambre s’ouvrit, et il aperçut un grand homme à barbe blanche, décoré, grave et correct, qui vint à lui avec une politesse minutieuse : « Ma femme m’a souvent parlé de vous, monsieur, et je suis charmé de faire votre connaissance. » Duroy s’avança en tâchant de donner à sa physionomie un air de cordialité expressive et il serra avec une énergie exagérée la main tendue de son hôte. Puis, s’étant assis, il ne trouva rien à lui dire. de Marelle remit un morceau de bois au feu, et demanda : « Voici longtemps que vous vous occupez de journalisme ? » « Depuis quelques mois seulement. » « Oui, assez vite », et il se mit à parler au hasard, sans trop songer à ce qu’il disait, débitant toutes les banalités en usage entre gens qui ne se connaissent point. Il se rassurait maintenant et commençait à trouver la situation fort amusante. Il regardait la figure sérieuse et respectable de M. de Marelle, avec une envie de rire sur les lèvres, en pensant : « Toi, je te fais cocu, mon vieux, je te fais cocu. » Et une satisfaction intime, vicieuse, le pénétrait, une joie de voleur qui a réussi et qu’on ne soupçonne pas, une joie fourbe, délicieuse. Il avait envie, tout à coup, d’être l’ami de cet homme, de gagner sa confiance, de lui faire raconter les choses secrètes de sa vie. Mme de Marelle entra brusquement, et les ayant couverts d’un coup d’œil souriant et impénétrable, elle alla vers Duroy qui n’osa point, devant le mari, lui baiser la main, ainsi qu’il le faisait toujours. Elle était tranquille et gaie comme une personne habituée à tout, qui trouvait cette rencontre naturelle et simple, en sa rouerie native et franche. Laurine apparut, et vint, plus sagement que de coutume, tendre son front à Georges, la présence de son père l’intimidant. Sa mère lui dit : « Eh bien, tu ne l’appelles plus Bel-Ami, aujourd’hui. » Et l’enfant rougit, comme si on venait de commettre une grosse indiscrétion, de révéler une chose qu’on ne devait pas dire, de dévoiler un secret intime et un peu coupable de son cœur. Quand les Forestier arrivèrent, on fut effrayé de l’état de Charles. Il avait maigri et pâli affreusement en une semaine et il toussait sans cesse. Il annonça d’ailleurs qu’ils partaient pour Cannes le jeudi suivant, sur l’ordre formel du médecin. Ils se retirèrent de bonne heure, et Duroy dit en hochant la tête : « Je crois qu’il file un bien mauvais coton. Il ne fera pas de vieux os. » Mme de Marelle affirma avec sérénité : « Oh ! En voilà un qui avait eu de la chance de trouver une femme comme la sienne. » Elle est au courant de tout, elle connaît tout le monde sans avoir l’air de voir personne ; elle obtient ce qu’elle veut, comme elle veut, et quand elle veut. elle est fine, adroite et intrigante comme aucune, celle-là. En voilà un trésor pour un homme qui veut parvenir. » « Elle se remariera bien vite, sans doute ? » Je ne serais même pas étonnée qu’elle eût en vue quelqu’un... il y aurait peut-être de gros obstacles... de Marelle grommela avec une lente impatience : « Tu laisses toujours soupçonner un tas de choses que je n’aime pas. Ne nous mêlons jamais des affaires des autres. Notre conscience nous suffit à gouverner. Ce devrait être une règle pour tout le monde. » Duroy se retira, le cœur troublé et l’esprit plein de vagues combinaisons. Il alla le lendemain faire une visite aux Forestier et il les trouva terminant leurs bagages. Charles, étendu sur un canapé, exagérait la fatigue de sa respiration et répétait : « Il y a un mois que je devrais être parti », puis il fit à Duroy une série de recommandations pour le journal, bien que tout fût réglé et convenu avec M. Quand Georges s’en alla, il serra énergiquement les mains de son camarade : « Eh bien, mon vieux, à bientôt ! » Mais, comme Mme Forestier le reconduisait jusqu’à la porte, il lui dit vivement : « Vous n’avez pas oublié notre pacte ? Nous sommes des amis et des alliés, n’est-ce pas ? Donc, si vous avez besoin de moi, en quoi que ce soit, n’hésitez point. Une dépêche ou une lettre, et j’obéirai. » Elle murmura : « Merci, je n’oublierai pas. » Et son œil lui dit : « Merci », d’une façon plus profonde et plus douce. Comme Duroy descendait l’escalier, il rencontra, montant à pas lents, M. de Vaudrec, qu’une fois déjà il avait vu chez elle. Le comte semblait triste de ce départ, peut-être ? Voulant se montrer homme du monde, le journaliste le salua avec empressement. L’autre rendit avec courtoisie, mais d’une manière un peu fière. Le ménage Forestier partit le jeudi soir. La disparition de Charles donna à Duroy une importance plus grande dans la rédaction de La Vie Française. Il signa quelques articles de fond, tout en signant aussi ses échos, car le patron voulait que chacun gardât la responsabilité de sa copie. Il eut quelques polémiques dont il se tira avec esprit ; et ses relations constantes avec les hommes d’État le préparaient peu à peu à devenir à son tour un rédacteur politique adroit et perspicace. Il ne voyait qu’une tache dans tout son horizon. Elle venait d’un petit journal frondeur qui l’attaquait constamment, ou plutôt qui attaquait en lui le chef des Échos de La Vie Française, le chef des échos à surprises de M. Walter, disait le rédacteur anonyme de cette feuille appelée : La Plume. C’étaient, chaque jour, des perfidies, des traits mordants, des insinuations de toute nature. Jacques Rival dit un jour à Duroy : « Vous êtes patient. » L’autre balbutia : « Que voulez-vous, il n’y a pas d’attaque directe. » Or, un après-midi, comme il entrait dans la salle de rédaction, Boisrenard lui tendit le numéro de La Plume : « Tenez, il y a encore une note désagréable pour vous. À propos de rien, de l’arrestation d’une dame Aubert par un agent des mœurs. » Georges prit le journal qu’on lui tendait, et lut, sous ce titre : Duroy s’amuse. « L’illustre reporter de La Vie Française nous apprend aujourd’hui que la dame Aubert, dont nous avons annoncé l’arrestation par un agent de l’odieuse brigade des mœurs, n’existe que dans notre imagination. Or, la personne en question demeure 18, rue de l’Écureuil, à Montmartre. Nous comprenons trop, d’ailleurs, quel intérêt ou quels intérêts peuvent avoir les agents de la banque Walter à soutenir ceux du préfet de police qui tolère leur commerce. Quant au reporter dont il s’agit, il ferait mieux de nous donner quelqu’une de ces bonnes nouvelles à sensation dont il a le secret : nouvelles de morts démenties le lendemain, nouvelles de batailles qui n’ont pas eu lieu, annonce de paroles graves prononcées par des souverains qui n’ont rien dit, toutes les informations enfin qui constituent les « Profits Walter », ou même quelqu’une des petites indiscrétions sur des soirées de femmes à succès, ou sur l’excellence de certains produits qui sont d’une grande ressource à quelques-uns de nos confrères. » Le jeune homme demeurait interdit, plus qu’irrité, comprenant seulement qu’il y avait là-dedans quelque chose de fort désagréable pour lui. « Qui vous a donné cet écho ? » Duroy cherchait, ne se rappelant plus. Puis, tout à coup, le souvenir lui revint : Puis il relut l’alinéa de La Plume, et il rougit brusquement, révolté par l’accusation de vénalité. Il s’écria : « Comment, on prétend que je suis payé pour... » Le patron est fort sur l’œil à ce sujet. Ça pourrait arriver si souvent dans les échos... » « Vous avez vu la note de La Plume ? » Oui, et je viens de chez la dame Aubert. Elle existe parfaitement, mais elle n’a pas été arrêtée. Ce bruit n’a aucun fondement. » Alors Duroy s’élança chez le patron qu’il trouva un peu froid, avec un œil soupçonneux. Après avoir écouté le cas, M. Walter répondit : « Allez vous-même chez cette dame et démentez de façon qu’on n’écrive plus de pareilles choses sur vous. Je parle de ce qui suit. C’est fort ennuyeux pour le journal, pour moi et pour vous. Pas plus que la femme de César, un journaliste ne doit être soupçonné. » Duroy monta en fiacre avec Saint-Potin pour guide, et il cria au cocher : « 18, rue de l’Écureuil, à Montmartre. » C’était dans une immense maison dont il fallut escalader les six étages. Une vieille femme en caraco de laine vint lui ouvrir : « Qu’est-ce que vous me r’voulez ? » « Je vous amène monsieur, qui est inspecteur de police et qui voudrait bien savoir votre affaire. » Alors elle les fit entrer, en racontant : « Il en est encore r’venu deux d’puis vous pour un journal, je n’sais point l’quel. » Puis, se tournant vers Duroy : « Donc, c’est monsieur qui désire savoir ? Est-ce que vous avez été arrêtée par un agent des mœurs ? » « Jamais d’la vie, mon bon monsieur, jamais d’la vie. J’ai un boucher qui sert bien mais qui pèse mal. Je m’en ai aperçu souvent sans rien dire, mais comme je lui demandais deux livres de côtelettes, vu que j’aurais ma fille et mon gendre, je m’aperçois qu’il me pèse des os de déchet, des os de côtelettes, c’est vrai, mais pas des miennes. J’aurais pu en faire du ragoût, c’est encore vrai, mais quand je demande des côtelettes, c’est pas pour avoir le déchet des autres. Je refuse donc, alors y me traite de vieux rat, je lui réplique vieux fripon ; bref, de fil en aiguille, nous nous sommes chamaillés qu’il y avait plus de cent personnes devant la boutique et qui riaient, qui riaient ! Tant qu’enfin un agent fut attiré et nous invita à nous expliquer chez le commissaire. Nous y fûmes, et on nous renvoya dos à dos. Moi, depuis, je m’sers ailleurs, et je n’passe même pu devant la porte, pour éviter des esclandres. » C’est toute la vérité, mon cher monsieur « et, lui ayant offert un verre de cassis, qu’il refusa de boire, la vieille insista pour qu’on parlât dans le rapport des fausses pesées du boucher. De retour au journal, Duroy rédigea sa réponse : « Un écrivaillon anonyme de La Plume, s’en étant arraché une, me cherche noise au sujet d’une vieille femme qu’il prétend avoir été arrêtée par un agent des mœurs, ce que je nie. J’ai vu moi-même la dame Aubert, âgée de soixante ans au moins, et elle m’a raconté par le menu sa querelle avec un boucher, au sujet d’une pesée de côtelettes, ce qui nécessita une explication devant le commissaire de police. « Voilà toute la vérité. » « Quant aux autres insinuations du rédacteur de La Plume, je les méprise. On ne répond pas, d’ailleurs, à de pareilles choses, quand elles sont écrites sous le masque. » Walter et Jacques Rival, qui venait d’arriver, trouvèrent cette note suffisante, et il fut décidé qu’elle passerait le jour même, à la suite des échos. Duroy rentra tôt chez lui, un peu agité, on peu inquiet. Avec les mœurs brusques des journalistes, cette bêtise pouvait aller loin, très loin. Quand il relut sa note dans le journal, le lendemain, il la trouva plus agressive imprimée que manuscrite. Il aurait pu, lui semblait-il, atténuer certains termes. Il fut fiévreux tout le jour et il dormit mal encore la nuit suivante. Il se leva dès l’aurore pour chercher le numéro de La Plume qui devait répondre à sa réplique. Le temps s’était remis au froid ; il gelait dur. Les ruisseaux, saisis comme ils coulaient encore, déroulaient le long des trottoirs deux rubans de glace. Les journaux n’étaient point arrivés chez les marchands, et Duroy se rappela le jour de son premier article : Les Souvenirs d’un chasseur d’Afrique. Ses mains et ses pieds s’engourdissaient, devenaient douloureux, au bout des doigts surtout ; et il se mit à courir en rond autour du kiosque vitré, où la vendeuse, accroupie sur sa chaufferette, ne laissait voir, par la petite fenêtre, qu’un nez et des joues rouges dans un capuchon de laine. Enfin le distributeur de feuilles publiques passa le paquet attendu par l’ouverture du carreau, et la bonne femme tendit à Duroy La Plume grande ouverte. Il chercha son nom d’un coup d’œil et ne vit rien d’abord. Il respirait déjà, quand il aperçut la chose entre deux tirets : « Le sieur Duroy, de La Vie Française, nous donne un démenti ; et, en nous démentant, il ment. Il avoue cependant qu’il existe une femme Aubert, et qu’un agent l’a conduite à la police. Il ne reste donc qu’à ajouter deux mots : « des mœurs « après le mot « agent » et c’est dit. « Mais la conscience de certains journalistes est au niveau de leur talent. » « Et je signe : LOUIS LANGREMONT. » Alors le cœur de Georges se mit à battre violemment, et il rentra chez lui pour s’habiller, sans trop savoir ce qu’il faisait. Donc, on l’avait insulté, et d’une telle façon qu’aucune hésitation n’était possible. À propos d’une vieille femme qui s’était querellée avec son boucher. Il s’habilla bien vite et se rendit chez M. Walter, quoiqu’il fût à peine huit heures du matin. Walter, déjà levé, lisait La Plume. « Eh bien, dit-il avec un visage grave, en apercevant Duroy, vous ne pouvez pas reculer ? » Le jeune homme ne répondit rien. « Allez tout de suite trouver Rival qui se chargera de vos intérêts. » Duroy balbutia quelques mots vagues et sortit pour se rendre chez le chroniqueur, qui dormait encore. Il sauta du lit, au coup de sonnette, puis ayant lu l’écho : « Bigre, il faut y aller. Qui voyez-vous comme autre témoin ? » Mais, je ne sais pas, moi. Vous allez vous exercer pendant que je m’occuperai de tout. Il passa dans son cabinet de toilette et reparut bientôt, lavé, rasé, correct. « Venez avec moi », dit-il. Il habitait au rez-de-chaussée d’un petit hôtel, et il fit descendre Duroy dans la cave, une cave énorme, convertie en salle d’armes et en tir, toutes les ouvertures sur la rue étant bouchées. Après avoir allumé une ligne de becs de gaz conduisant jusqu’au fond d’un second caveau, où se dressait un homme de fer peint en rouge et en bleu, il posa sur une table deux paires de pistolets d’un système nouveau chargeant par la culasse, et il commença les commandements d’une voix brève comme si on eût été sur le terrain. Duroy, anéanti, obéissait, levait les bras, visait, tirait, et comme il atteignait souvent le mannequin en plein ventre, car il s’était beaucoup servi dans sa première jeunesse d’un vieux pistolet d’arçon de son père pour tuer des oiseaux dans la cour, Jacques Rival, satisfait, déclarait : « Bien très bien très bien vous irez vous irez. » « Tirez comme ça jusqu’à midi. Voilà des munitions, n’ayez pas peur de les brûler. Je viendrai vous prendre pour déjeuner et vous donner des nouvelles. » Resté seul, Duroy tira encore quelques coups, puis il s’assit et se mit à réfléchir. Comme c’était bête tout de même, ces choses-là. Un filou était-il moins un filou après s’être battu ? Que gagnait un honnête homme insulté à risquer sa vie contre une crapule ? Et son esprit vagabondant dans le noir se rappela les choses dites par Norbert de Varenne sur la pauvreté d’esprit des hommes, la médiocrité de leurs idées et de leurs préoccupations, la niaiserie de leur morale ! Et il déclara tout haut : « Comme il a raison, sacristi ! » Puis il sentit qu’il avait soif, et ayant entendu un bruit de gouttes d’eau derrière lui, il aperçut un appareil à douches et il alla boire au bout de la lance. Puis il se remit à songer. Il faisait triste dans cette cave, triste comme dans un tombeau. Le roulement lointain et sourd des voitures semblait un tremblement d’orage éloigné. Les heures passaient là-dedans comme elles devaient passer au fond des prisons, sans que rien les indique et que rien les marque, sauf les retours du geôlier portant les plats. Puis tout d’un coup il entendit des pas, des voix, et Jacques Rival reparut, accompagné de Boisrenard. Il cria dès qu’il aperçut Duroy : « C’est arrangé ! » L’autre crut l’affaire terminée par quelque lettre d’excuses ; son cœur bondit, et il balbutia : « Ce Langremont est très carré, il a accepté toutes nos conditions. Vingt-cinq pas, une balle au commandement en levant le pistolet. On a le bras beaucoup plus sûr ainsi qu’en l’abaissant. Tenez, Boisrenard, voyez ce que je vous disais. » Et prenant des armes il se mit à tirer en démontrant comment on conservait bien mieux la ligne en levant le bras. « Maintenant, allons déjeuner, il est midi passé. » Et ils se rendirent dans un restaurant voisin. Il mangea pour n’avoir pas l’air d’avoir peur, puis dans le jour il accompagna Boisrenard au journal et il fit sa besogne d’une façon distraite et machinale. Jacques Rival vint lui serrer la main vers le milieu de l’après-midi ; et il fut convenu que ses témoins le prendraient chez lui en landau, le lendemain à sept heures du matin, pour se rendre au bois du Vésinet où la rencontre aurait lieu. Tout cela s’était fait inopinément, sans qu’il y prît part, sans qu’il dît un mot, sans qu’il donnât son avis, sans qu’il acceptât ou refusât, et avec tant de rapidité qu’il demeurait étourdi, effaré, sans trop comprendre ce qui se passait. Il se retrouva chez lui vers neuf heures du soir après avoir dîné chez Boisrenard, qui ne l’avait point quitté de tout le jour par dévouement. Dès qu’il fut seul, il marcha pendant quelques minutes, à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop troublé pour réfléchir à rien. Une seule idée emplissait son esprit : Un duel demain, sans que cette idée éveillât en lui autre chose qu’une émotion confuse et puissante. Il avait été soldat, il avait tiré sur des Arabes, sans grand danger pour lui, d’ailleurs, un peu comme on tire sur un sanglier, à la chasse. En somme, il avait fait ce qu’il devait faire. Il s’était montré ce qu’il devait être. On en parlerait, on l’approuverait, on le féliciterait. Puis il prononça à haute voix, comme on parle dans les grandes secousses de pensée : « Quelle brute que cet homme ! » Il s’assit et se mit à réfléchir. Il avait jeté sur sa petite table une carte de son adversaire remise par Rival, afin de garder son adresse. Il la relut comme il l’avait déjà lue vingt fois dans la journée. Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses, pleines de sens inquiétants. « Louis Langremont », qui était cet homme ? N’était-ce pas révoltant qu’un étranger, un inconnu, vînt ainsi troubler notre vie, tout d’un coup, sans raison, par pur caprice, à propos d’une vieille femme qui s’était querellée avec son boucher ? Il répéta encore une fois, à haute voix : « Quelle brute ! » Et il demeura immobile, songeant, le regard toujours planté sur la carte. Une colère s’éveillait en lui contre ce morceau de papier, une colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise. Il prit une paire de ciseaux à ongles qui traînaient et il les piqua au milieu du nom imprimé comme s’il eût poignardé quelqu’un. Donc il allait se battre, et se battre au pistolet ? Pourquoi n’avait-il pas choisi l’épée ! Il en aurait été quitte pour une piqûre au bras ou à la main, tandis qu’avec le pistolet on ne savait jamais les suites possibles. Il dit : « Allons, il faut être crâne. » Le son de sa voix le fit tressaillir, et il regarda autour de lui. Il commençait à se sentir fort nerveux. Il but un verre d’eau, puis se coucha. Dès qu’il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux. Il avait très chaud dans ses draps, bien qu’il fît très froid dans sa chambre, mais il ne pouvait parvenir à s’assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis se plaçait sur le côté gauche, puis se roulait sur le côté droit. Il se releva pour boire, puis une inquiétude le saisit : « Est-ce que j’aurais peur ? » Pourquoi son cœur se mettait-il à battre follement à chaque bruit connu de sa chambre ? Quand son coucou allait sonner, le petit grincement du ressort lui faisait faire un sursaut ; et il lui fallait ouvrir la bouche pour respirer pendant quelques secondes, tant il demeurait oppressé. Il se mit à raisonner en philosophe sur la possibilité de cette chose : « Aurais-je peur ? » Non certes il n’aurait pas peur puisqu’il était résolu à aller jusqu’au bout, puisqu’il avait cette volonté bien arrêtée de se battre, de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément ému qu’il se demanda : « Peut-on avoir peur malgré soi ? » Et ce doute l’envahit, cette inquiétude, cette épouvante ! Si une force plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait, qu’arriverait-il ? Certes il irait sur le terrain puisqu’il voulait y aller. Et il songea à sa situation, à sa réputation, à son avenir. Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se regarder dans la glace. Quand il aperçut son visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui sembla qu’il ne s’était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes ; et il était pâle, certes, il était pâle, très pâle. Tout d’un coup, cette pensée entra en lui à la façon d’une balle : « Demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. » Et son cœur se remit à battre furieusement. Il se retourna vers sa couche et il se vit distinctement étendu sur le dos dans ces mêmes draps qu’il venait de quitter. Il avait ce visage creux qu’ont les morts et cette blancheur des mains qui ne remueront plus. Alors il eut peur de son lit, et afin de ne plus le voir il ouvrit la fenêtre pour regarder dehors. Un froid glacial lui mordit la chair de la tête aux pieds, et il se recula, haletant. La pensée lui vint de faire du feu. Il l’attisa lentement sans se retourner. Ses mains tremblaient un peu d’un frémissement nerveux quand elles touchaient les objets. Sa tête s’égarait ; ses pensées tournoyantes, hachées, devenaient fuyantes, douloureuses ; une ivresse envahissait son esprit comme s’il eût bu. Et sans cesse il se demandait : « Que vais-je faire ? Il se remit à marcher, répétant, d’une façon continue, machinale : « Il faut que je sois énergique, très énergique. » Puis il se dit : « Je vais écrire à mes parents, en cas d’accident. » Il s’assit de nouveau, prit un cahier de papier à lettres, traça : « Mon cher papa, ma chère maman... » Puis il jugea ces termes trop familiers dans une circonstance aussi tragique. Il déchira la première feuille, et recommença : « Mon cher père, ma chère mère ; je vais me battre au point du jour, et comme il peut arriver que... » Il n’osa pas écrire le reste et se releva d’une secousse. « Il allait se battre en duel. Il ne pouvait plus éviter cela. Que se passait-il donc en lui ? Il voulait se battre ; il avait cette intention et cette résolution fermement arrêtées ; et il lui semblait, malgré tout l’effort de sa volonté, qu’il ne pourrait même pas conserver la force nécessaire pour aller jusqu’au lieu de la rencontre. » De temps en temps ses dents s’entrechoquaient dans sa bouche avec un petit bruit sec ; et il demandait : « Mon adversaire s’est-il déjà battu ? Il n’avait jamais entendu prononcer ce nom. Et cependant si cet homme n’était pas un tireur au pistolet remarquable, il n’aurait point accepté ainsi, sans hésitation, sans discussion, cette arme dangereuse. Alors Duroy se figurait leur rencontre, son attitude à lui et la tenue de son ennemi. Il se fatiguait la pensée à imaginer les moindres détails du combat ; et tout à coup il voyait en face de lui ce petit trou noir et profond du canon dont allait sortir une balle. Et il fut pris brusquement d’une crise de désespoir épouvantable. Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés. Il serrait les dents pour ne pas crier, avec un besoin fou de se rouler par terre, de déchirer quelque chose, de mordre. Mais il aperçut un verre sur sa cheminée et il se rappela qu’il possédait dans son armoire un litre d’eau-de-vie presque plein ; car il avait conservé l’habitude militaire de tuer le ver chaque matin. Il saisit la bouteille et but, à même le goulot, à longues gorgées, avec avidité. Et il la reposa seulement lorsque le souffle lui manqua. Une chaleur pareille à une flamme lui brûla bientôt l’estomac, se répandit dans ses membres, raffermit son âme en l’étourdissant. Il se dit : « Je tiens le moyen. » Et comme il se sentait maintenant la peau brûlante, il rouvrit la fenêtre. Le jour naissait, calme et glacial. Là-haut, les étoiles semblaient mourir au fond du firmament éclairci, et dans la tranchée profonde du chemin de fer les signaux verts, rouges et blancs pâlissaient. Les premières locomotives sortaient du garage et s’en venaient en sifflant chercher les premiers trains. D’autres, dans le lointain, jetaient des appels aigus et répétés, leurs cris de réveil, comme font les coqs dans les champs. Duroy pensait : « Je ne verrai peut-être plus tout ça. » Mais comme il sentit qu’il allait de nouveau s’attendrir sur lui-même, il réagit violemment : « Allons, il ne faut songer à rien jusqu’au moment de la rencontre, c’est le seul moyen d’être crâne. » Et il se mit à sa toilette. Il eut encore, en se rasant, une seconde de défaillance en songeant que c’était peut-être la dernière fois qu’il regardait son visage. Il but une nouvelle gorgée d’eau-de-vie, et acheva de s’habiller. L’heure qui suivit fut difficile à passer. Il marchait de long en large en s’efforçant en effet d’immobiliser son âme. Lorsqu’il entendit frapper à sa porte, il faillit s’abattre sur le dos, tant la commotion fut violente. Rival déclara, après avoir serré la main de son client : « Il fait un froid de Sibérie. » Puis il demanda : « Ça va bien ? Avez-vous bu et mangé quelque chose ? Oui, je n’ai besoin de rien. » Boisrenard, pour la circonstance, portait une décoration étrangère, verte et jaune, que Duroy ne lui avait jamais vue. Un monsieur les attendait dans le landau. Rival nomma : « Le docteur Le Brument. » Duroy lui serra la main en balbutiant : « Je vous remercie », puis il voulut prendre place sur la banquette du devant et il s’assit sur quelque chose de dur qui le fit relever comme si un ressort l’eût redressé. Rival répétait : « Non ! Au fond le combattant et le médecin, au fond ! » Duroy finit par comprendre et il s’affaissa à côté du docteur. Les deux témoins montèrent à leur tour et le cocher partit. Il savait où on devait aller. Mais la boîte aux pistolets gênait tout le monde, surtout Duroy, qui eût préféré ne pas la voir. On essaya de la placer derrière le dos ; elle cassait les reins ; puis on la mit debout entre Rival et Boisrenard ; elle tombait tout le temps. On finit par la glisser sous les pieds. La conversation languissait, bien que le médecin racontât des anecdotes. Duroy eût voulu prouver de la présence d’esprit, mais il avait peur de perdre le fil de ses idées, de montrer le trouble de son âme ; et il était hanté par la crainte torturante de se mettre à trembler. La voiture fut bientôt en pleine campagne. C’était une de ces rudes matinées d’hiver où toute la nature est luisante, cassante et dure comme du cristal. Les arbres, vêtus de givre, semblent avoir sué de la glace ; la terre sonne sous les pas ; l’air sec porte au loin les moindres bruits : le ciel bleu paraît brillant à la façon des miroirs et le soleil passe dans. l’espace, éclatant et froid lui-même, jetant sur la création gelée des rayons qui n’échauffent rien. « J’ai pris les pistolets chez Gastine-Renette. On les tirera au sort, d’ailleurs, avec ceux de notre adversaire. » Alors Rival lui fit des recommandations minutieuses, car il tenait à ce que son client ne commît aucune erreur. Il insistait sur chaque point plusieurs fois : « Quand on demandera : « Êtes-vous prêts, messieurs ? » vous répondrez d’une voix forte : « Oui ! » Quand on commandera « Feu ! » vous élèverez vivement le bras, et vous tirerez avant qu’on ait prononcé trois. » Et Duroy se répétait mentalement : « Quand on commandera feu, j’élèverai le bras, quand on commandera feu, j’élèverai le bras, quand on commandera feu, j’élèverai le bras. » Il apprenait cela comme les enfants apprennent leurs leçons, en le murmurant à satiété pour se le bien graver dans la tête. « Quand on commandera feu, j’élèverai le bras. » Le landau entra sous un bois, tourna à droite dans une avenue, puis encore à droite. Rival, brusquement, ouvrit la portière pour crier au cocher : « Là, par ce petit chemin. » Et la voiture s’engagea dans une route à ornières entre deux taillis où tremblotaient des feuilles mortes bordées d’un liséré de glace. « Quand on commandera feu, j’élèverai le bras. » Et il pensa qu’un accident de voiture arrangerait tout. si on pouvait verser, quelle chance ! s’il pouvait se casser une jambe !... » Mais il aperçut au bout d’une clairière une autre voiture arrêtée et quatre messieurs qui piétinaient pour s’échauffer les pieds ; et il fut obligé d’ouvrir la bouche tant sa respiration devenait pénible. Les témoins descendirent d’abord, puis le médecin et le combattant. Rival avait pris la boîte aux pistolets et il s’en alla avec Boisrenard vers deux des étrangers qui venaient à eux. Duroy les vit se saluer avec cérémonie puis marcher ensemble dans la clairière en regardant tantôt par terre et tantôt dans les arbres, comme s’ils avaient cherché quelque chose qui aurait pu tomber ou s’envoler. Puis ils comptèrent des pas et enfoncèrent avec grand-peine deux cannes dans le sol gelé. Ils se réunirent ensuite en groupe et ils firent les mouvements du jeu de pile ou face, comme des enfants qui s’amusent. Le docteur Le Brument demandait à Duroy : « Vous vous sentez bien ? Vous n’avez besoin de rien ? Il lui semblait qu’il était fou, qu’il dormait, qu’il rêvait, que quelque chose de surnaturel était survenu qui l’enveloppait. Tout était changé autour de lui. Jacques Rival revint et lui annonça tout bas avec satisfaction : La chance nous a favorisés pour les pistolets. » Voilà une chose qui était indifférente à Duroy. On tâta les poches de sa redingote pour s’assurer qu’il ne portait point de papiers ni de portefeuille protecteur. Il répétait en lui-même, comme une prière : « Quand on commandera feu, j’élèverai le bras. » Puis on l’amena jusqu’à une des cannes piquées en terre et on lui remit son pistolet. Alors il aperçut un homme debout, en face de lui, tout près, un petit homme ventru, chauve, qui portait des lunettes. Il le vit très bien, mais il ne pensait à rien qu’à ceci : « Quand on commandera feu, j’élèverai le bras et je tirerai. » Une voix résonna dans le grand silence de l’espace, une voix qui semblait venir de très loin, et elle demanda : « Êtes-vous prêts, messieurs ? » Alors la même voix ordonna : Il n’écouta rien de plus, il ne s’aperçut de rien, il ne se rendit compte de rien, il sentit seulement qu’il levait le bras en appuyant de toute sa force sur la gâchette. Mais il vit aussitôt un peu de fumée au bout du canon de son pistolet ; et comme l’homme en face de lui demeurait toujours debout, dans la même posture également, il aperçut aussi un autre petit nuage blanc qui s’envolait au-dessus de la tête de son adversaire. Ils avaient tiré tous les deux. Ses témoins et le médecin le touchaient, le palpaient, déboutonnaient ses vêtements en demandant avec anxiété : « Vous n’êtes pas blessé ? » « Non, je ne crois pas. » Langremont d’ailleurs demeurait aussi intact que son ennemi, et Jacques Rival murmura d’un ton mécontent : « Avec ce sacré pistolet, c’est toujours comme ça, on se rate ou on se tue. Duroy ne bougeait point, paralysé de surprise et de joie : « C’était fini ! » Il fallut lui enlever son arme qu’il tenait toujours serrée dans sa main. Il lui semblait maintenant qu’il se serait battu contre l’univers entier. il se sentait brave tout à coup à provoquer n’importe qui. Tous les témoins causèrent quelques minutes, prenant rendez-vous dans le jour pour la rédaction du procès-verbal, puis on remonta dans la voiture, et le cocher, qui riait sur son siège, repartit en faisant claquer son fouet. Ils déjeunèrent tous les quatre sur le boulevard, en causant de l’événement. « Ça ne m’a rien fait, absolument rien. Vous avez dû le voir du reste ? » « Oui, vous vous êtes bien tenu. » Quand le procès-verbal fut rédigé, on le présenta à Duroy qui devait l’insérer dans les échos. Il s’étonna de voir qu’il avait échangé deux balles avec M. Louis Langremont, et, un peu inquiet, il interrogea Rival : « Mais nous n’avons tiré qu’une balle. » Et Duroy, trouvant l’explication satisfaisante, n’insista pas. « Bravo, bravo, vous avez défendu le drapeau de La Vie Française, bravo ! » Georges se montra, le soir, dans les principaux grands journaux et dans les principaux grands cafés du boulevard. Il rencontra deux fois son adversaire qui se montrait également. Si l’un des deux avait été blessé, ils se seraient serrés les mains. Chacun jurait d’ailleurs avec conviction avoir entendu siffler la balle de l’autre. Le lendemain, vers onze heures du matin, Duroy reçut un petit bleu : « Mon Dieu, que j’ai eu peur ! Viens donc tantôt rue de Constantinople, que je t’embrasse, mon amour. Comme tu es brave je t’adore. Il alla au rendez-vous et elle s’élança dans ses bras, le couvrant de baisers : mon chéri, si tu savais mon émotion quand j’ai lu les journaux ce matin. Il dut raconter les détails avec minutie. « Comme tu as dû avoir une mauvaise nuit avant le duel ! Moi, je n’aurais pas fermé l’œil. Et sur le terrain, dis-moi comment ça s’est passé. » Il fit un récit dramatique : « Lorsque nous fûmes en face l’un de l’autre, à vingt pas, quatre fois seulement la longueur de cette chambre, Jacques, après avoir demandé si nous étions prêts, commanda : « Feu. » J’ai élevé mon bras immédiatement, bien en ligne, mais j’ai eu le tort de vouloir viser la tête. J’avais une arme fort dure et je suis accoutumé à des pistolets bien doux, de sorte que la résistance de la gâchette a relevé le coup. N’importe, ça n’a pas dû passer loin. Lui aussi il tire bien, le gredin. Sa balle m’a effleuré la tempe. J’en ai senti le vent. » Elle était assise sur ses genoux et le tenait dans ses bras comme pour prendre part à son danger. Elle balbutiait : « Oh ! mon pauvre chéri, mon pauvre chéri... » Puis, quand il eut fini de conter, elle lui dit : « Tu ne sais pas, je ne peux plus me passer de toi ! Il faut que je te voie, et, avec mon mari à Paris, ça n’est pas commode. Souvent, j’aurais une heure le matin, avant que tu sois levé, et je pourrais aller t’embrasser, mais je ne veux pas rentrer dans ton affreuse maison. Il eut brusquement une inspiration et demanda : Eh bien, je prends l’appartement à mon compte et je vais l’habiter tout à fait. Le mien n’est plus suffisant dans ma nouvelle position. » Elle réfléchit quelques instants, puis répondit : Ce logement me convient très bien. Il se mit à rire : « D’ailleurs, il est à mon nom. » « Non, non, je ne veux pas... Alors elle chuchota tout bas, tendrement : « Parce que tu y amènerais des femmes, et je ne veux pas. » « Jamais de la vie, par exemple. Non, tu en amènerais tout de même. C’est notre maison, ça, rien qu’à nous. » Elle l’étreignit dans un élan d’amour : « Alors je veux bien, mon chéri. Mais tu sais, si tu me trompes une fois, rien qu’une fois, ce sera fini entre nous, fini pour toujours. » Il jura encore avec des protestations, et il fut convenu qu’il s’installerait le jour même, afin qu’elle pût le voir quand elle passerait devant la porte. « En tout cas, viens dîner dimanche. Mon mari te trouve charmant. » Oui, tu as fait sa conquête. Et puis écoute, tu m’as dit que tu avais été élevé dans un château à la campagne, n’est-ce pas ? Alors tu dois connaître un peu la culture ? Eh bien, parle-lui de jardinage et de récoltes, il aime beaucoup ça. Elle le quitta, après l’avoir indéfiniment embrassé, ce duel ayant exaspéré sa tendresse. Et Duroy pensait, en se rendant au journal : « Quel drôle d’être ça fait ! Sait-on ce qu’elle veut et ce qu’elle aime ? Et quel drôle de ménage ! Quel fantaisiste a bien pu préparer l’accouplement de ce vieux et de cette écervelée ? Quel raisonnement a décidé cet inspecteur à épouser cette étudiante ? Puis il conclut : « Enfin, c’est une bien gentille maîtresse. Je serais rudement bête de la lâcher. » Son duel avait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tête de La Vie Française ; mais, comme il éprouvait une peine infinie à découvrir des idées, il prit la spécialité des déclamations sur la décadence des mœurs, sur l’abaissement des caractères, l’affaissement du patriotisme et l’anémie de l’honneur français. (Il avait trouvé le mot « anémie « dont il était fier.) Et quand Mme de Marelle, pleine de cet esprit gouailleur, sceptique et gobeur qu’on appelle l’esprit de Paris, se moquait de ses tirades qu’elle crevait d’une épigramme, il répondait en souriant : « Bah ! ça me fait une bonne réputation pour plus tard. » Il habitait maintenant rue de Constantinople, où il avait transporté sa malle, sa brosse, son rasoir et son savon, ce qui constituait son déménagement. Deux ou trois fois par semaine, la jeune femme arrivait avant qu’il fût levé, se déshabillait en une minute et se glissait dans le lit, toute frémissante du froid du dehors. Duroy, par contre, dînait tous les jeudis dans le ménage et faisait la cour au mari en lui parlant agriculture ; et comme il aimait lui-même les choses de la terre, ils s’intéressaient parfois tellement tous les deux à la causerie qu’ils oubliaient tout à fait leur femme sommeillant sur le canapé. Laurine aussi s’endormait, tantôt sur les genoux de son père, tantôt sur les genoux de Bel-Ami. Et quand le journaliste était parti, M. de Marelle ne manquait point de déclarer avec ce ton doctrinaire dont il disait les moindres choses : « Ce garçon est vraiment fort agréable. Il a l’esprit très cultivé. » On commençait à sentir la violette dans les rues en passant le matin auprès des voitures traînées par les marchandes de fleurs. Duroy vivait sans un nuage dans son ciel. Or, une nuit, comme il rentrait, il trouva une lettre glissée sous sa porte. Il regarda le timbre et il vit « Cannes ». « Cher monsieur et ami, vous m’avez dit, n’est-ce pas, que je pouvais compter sur vous en tout ? Eh bien, j’ai à vous demander un cruel service, c’est de venir m’assister, de ne pas me laisser seule aux derniers moments de Charles qui va mourir. Il ne passera peut-être pas la semaine, bien qu’il se lève encore, mais le médecin m’a prévenue. « Je n’ai plus la force ni le courage de voir cette agonie jour et nuit. Et je songe avec terreur aux derniers moments qui approchent. Je ne puis demander une pareille chose qu’à vous, car mon mari n’a plus de famille. Vous étiez son camarade ; il vous a ouvert la porte du journal. « Croyez-moi votre camarade toute dévouée. Un singulier sentiment entra comme un souffle d’air au cœur de Georges, un sentiment de délivrance, d’espace qui s’ouvrait devant lui, et il murmura : « Certes, j’irai. Ce que c’est que de nous, tout de même ! » Le patron, à qui il communiqua la lettre de la jeune femme, donna en grognant son autorisation. « Mais revenez vite, vous nous êtes indispensable. » Georges Duroy partit pour Cannes le lendemain par le rapide de sept heures, après avoir prévenu le ménage de Marelle par un télégramme. Il arriva, le jour suivant, vers quatre heures du soir. Un commissionnaire le guida vers la villa Jolie, bâtie à mi-côte, dans cette forêt de sapins peuplée de maisons blanches, qui va du Cannet au golfe Juan. La maison était petite, basse, de style italien, au bord de la route qui monte en zigzag à travers les arbres, montrant à chaque détour d’admirables points de vue. Le domestique ouvrit la porte et s’écria : monsieur, madame vous attend avec bien de l’impatience. » « Comment va votre maître ? Il n’en a pas pour longtemps. » Le salon où le jeune homme entra était tendu de perse rose à dessins bleus. La fenêtre, large et haute, donnait sur la ville et sur la mer. Duroy murmurait : « Bigre, c’est chic ici comme maison de campagne. Où diable prennent-ils tout cet argent-là ? » Un bruit de robe le fit se retourner. Mme Forestier lui tendait les deux mains : « Comme vous êtes gentil, comme c’est gentil d’être venu ! » Elle était un peu pâlie, un peu maigrie, mais toujours fraîche, et peut-être plus jolie encore avec son air plus délicat. « Il est terrible, voyez-vous, il se sait perdu et il me tyrannise atrocement. Je lui ai annoncé votre arrivée. Mais où est votre malle ? » « Je l’ai laissée au chemin de fer, ne sachant pas dans quel hôtel vous me conseilleriez de descendre pour être près de vous. » « Vous descendrez ici, dans la villa. Votre chambre est prête, du reste. Il peut mourir d’un moment à l’autre, et si cela arrivait la nuit, je serais seule. Elle ouvrit une porte au premier étage, et Duroy aperçut auprès d’une fenêtre, assis dans un fauteuil et enroulé dans des couvertures, livide sous la clarté rouge du soleil couchant, une espèce de cadavre qui le regardait. Il le reconnaissait à peine ; il devina plutôt que c’était son ami. On sentait dans cette chambre la fièvre, la tisane, l’éther, le goudron, cette odeur innommable et lourde des appartements où respire un poitrinaire. Forestier souleva sa main d’un geste pénible et lent. « Te voilà, dit-il, tu viens me voir mourir. Duroy affecta de rire : « Te voir mourir ! ce ne serait pas un spectacle amusant, et je ne choisirais point cette occasion-là pour visiter Cannes. Je viens te dire bonjour et me reposer un peu. » L’autre murmura : « Assieds-toi », et il baissa la tête comme enfoncé en des méditations désespérées. Il respirait d’une façon rapide, essoufflée, et parfois poussait une sorte de gémissement, comme s’il eût voulu rappeler aux autres combien il était malade. Voyant qu’il ne parlait point, sa femme vint s’appuyer à la fenêtre et elle dit en montrant l’horizon d’un coup de tête : « Regardez cela ! En face d’eux, la côte semée de villas descendait jusqu’à la ville qui était couchée le long du rivage en demi-cercle, avec sa tête à droite vers la jetée que dominait la vieille cité surmontée d’un vieux beffroi, et ses pieds à gauche à la pointe de la Croisette, en face des îles de Lérins. Elles avaient l’air, ces îles, de deux taches vertes, dans l’eau toute bleue. On eût dit qu’elles flottaient comme deux feuilles immenses, tant elles semblaient plates de là-haut. Et, tout au loin, fermant l’horizon de l’autre côté du golfe, au-dessus de la jetée et du beffroi, une longue suite de montagnes bleuâtres dessinait sur un ciel éclatant une ligne bizarre et charmante de sommets tantôt arrondis, tantôt crochus, tantôt pointus, et qui finissait par un grand mont en pyramide plongeant son pied dans la pleine mer. Mme Forestier l’indiqua : « C’est l’Estérel. » L’espace derrière les cimes sombres était rouge, d’un rouge sanglant et doré que l’œil ne pouvait soutenir. Duroy subissait malgré lui la majesté de cette fin du jour. Il murmura, ne trouvant point d’autre terme assez imagé pour exprimer son admiration : oui, c’est épatant, ça ! » Forestier releva la tête vers sa femme et demanda : « Donne-moi un peu d’air. » « Prends garde, il est tard, le soleil se couche, tu vas encore attraper froid, et tu sais que ça ne te vaut rien dans ton état de santé. » Il fit de la main droite un geste fébrile et faible qui aurait voulu être un coup de poing et il murmura avec une grimace de colère, une grimace de mourant qui montrait la minceur des lèvres, la maigreur des joues et la saillie de tous les os : « Je te dis que j’étouffe. Qu’est-ce que ça te fait que je meure un jour plus tôt ou un jour plus tard, puisque je suis foutu... » Elle ouvrit toute grande la fenêtre. Le souffle qui entra les surprit tous les trois comme une caresse. C’était une brise molle, tiède, paisible, une brise de printemps nourrie déjà par les parfums des arbustes et des fleurs capiteuses qui poussent sur cette côte. On y distinguait un goût puissant de résine et l’âcre saveur des eucalyptus. Forestier la buvait d’une haleine courte et fiévreuse. Il crispa les ongles de ses mains sur les bras de son fauteuil, et dit d’une voix basse, sifflante, rageuse : J’aimerais mieux crever dans une cave. » Et sa femme ferma la fenêtre lentement, puis elle regarda au loin, le front contre la vitre. Duroy, mal à l’aise, aurait voulu causer avec le malade, le rassurer. Mais il n’imaginait rien de propre à le réconforter. « Alors ça ne va pas mieux depuis que tu es ici ? » L’autre haussa les épaules avec une impatience accablée : « Tu le vois bien. » Et il baissa de nouveau la tête. « Sacristi, il fait rudement bon ici, comparativement à Paris. Là-bas on est encore en plein hiver. Il neige, il grêle, il pleut, et il fait sombre à allumer les lampes dès trois heures de l’après-midi. » « Rien de nouveau au journal ? On a pris pour te remplacer le petit Lacrin qui sort du Voltaire ; mais il n’est pas mûr. Il est temps que tu reviennes ! » J’irai faire de la chronique à six pieds sous terre maintenant. » L’idée fixe revenait comme un coup de cloche à propos de tout, reparaissait sans cesse dans chaque pensée, dans chaque phrase. Il y eut un long silence ; un silence douloureux et profond. L’ardeur du couchant se calmait lentement ; et les montagnes devenaient noires sur le ciel rouge qui s’assombrissait. Une ombre colorée, un commencement de nuit qui gardait des lueurs de brasier mourant, entrait dans la chambre, semblait teindre les meubles, les murs, les tentures, les coins avec des tons mêlés d’encre et de pourpre. La glace de la cheminée, reflétant l’horizon, avait l’air d’une plaque de sang. Mme Forestier ne remuait point, toujours debout, le dos à l’appartement, le visage contre le carreau. Et Forestier se mit à parler d’une voix saccadée, essoufflée, déchirante à entendre : « Combien est-ce que j’en verrai encore, de couchers de soleil ?... Vous avez du temps, vous autres... après moi, comme si j’étais là... » Il demeura muet quelques minutes, puis reprit : « Tout ce que je vois me rappelle que je ne le verrai plus dans quelques jours... les plus petits objets qu’on manie... les lits où l’on se repose si bien... C’est bon de se promener en voiture, le soir... Il faisait avec les doigts de chaque main un mouvement nerveux et léger, comme s’il eût joué du piano sur les deux bras de son siège. Et chacun de ses silences était plus pénible que ses paroles, tant on sentait qu’il devait penser à d’épouvantables choses. Et Duroy tout à coup se rappela ce que lui disait Norbert de Varenne, quelques semaines auparavant : « Moi, maintenant, je vois la mort de si près que j’ai souvent envie d’étendre le bras pour la repousser... Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami, me ravagent le cœur et me crient : La voilà ! » Il n’avait pas compris, ce jour-là, maintenant il comprenait en regardant Forestier. Et une angoisse inconnue, atroce, entrait en lui, comme s’il eût senti tout près, sur ce fauteuil où haletait cet homme, la hideuse mort à portée de sa main. Il avait envie de se lever, de s’en aller, de se sauver, de retourner à Paris tout de suite ! s’il avait su, il ne serait pas venu. La nuit maintenant s’était répandue dans la chambre comme un deuil hâtif qui serait tombé sur ce moribond. Seule la fenêtre restait visible encore, dessinant, dans son carré plus clair, la silhouette immobile de la jeune femme. Et Forestier demanda avec irritation : « Eh bien, on n’apporte pas la lampe aujourd’hui ? Voilà ce qu’on appelle soigner un malade. » L’ombre du corps qui se découpait sur les carreaux disparut, et on entendit tinter un timbre électrique dans la maison sonore. Un domestique entra bientôt qui posa une lampe sur la cheminée. Mme Forestier dit à son mari : « Veux-tu te coucher, ou descendras-tu pour dîner ? » Et l’attente du repas les fit demeurer encore près d’une heure immobiles, tous les trois, prononçant seulement parfois un mot, un mot quelconque, inutile, banal, comme s’il y eût du danger, un danger mystérieux, à laisser durer trop longtemps ce silence, à laisser se figer l’air muet de cette chambre, de cette chambre où rôdait la mort. Il sembla long à Duroy, interminable. Ils ne parlaient pas, ils mangeaient sans bruit, puis émiettaient du pain du bout des doigts. Et le domestique faisait le service, marchait, allait et venait sans qu’on entendit ses pieds, car le bruit des semelles irritant Charles, l’homme était chaussé de savates. Seul le tic-tac dur d’une horloge de bois troublait le calme des murs de son mouvement mécanique et régulier. Dès qu’on eut fini de manger, Duroy, sous prétexte de fatigue, se retira dans sa chambre, et, accoudé à sa fenêtre, il regardait la pleine lune au milieu du ciel, comme un globe de lampe énorme, jeter sur les murs blancs des villas sa clarté sèche et voilée, et semer sur la mer une sorte d’écaille de lumière mouvante et douce. Et il cherchait une raison pour s’en aller bien vite, inventant des ruses, des télégrammes qu’il allait recevoir, un appel de M. Mais ses résolutions de fuite lui parurent plus difficiles à réaliser, en s’éveillant le lendemain. Mme Forestier ne se laisserait point prendre à ses adresses, et il perdrait par sa couardise tout le bénéfice de son dévouement. Il se dit : « Bah ! c’est embêtant ; eh bien, tant pis, il y a des passes désagréables dans la vie ; et puis, ça ne sera peut-être pas long. » Il faisait un temps bleu, de ce bleu du Midi qui vous emplit le cœur de joie ; et Duroy descendit jusqu’à la mer, trouvant qu’il serait assez tôt de voir Forestier dans la journée. Quand il rentra pour déjeuner, le domestique lui dit : « Monsieur a déjà demandé monsieur deux ou trois fois. Si monsieur veut monter chez monsieur. » Forestier semblait dormir dans un fauteuil. Sa femme lisait, allongée sur le canapé. « Eh bien, comment vas-tu ? Tu m’as l’air gaillard ce matin. » « Oui, ça va mieux, j’ai repris des forces. Déjeune bien vite avec Madeleine, parce que nous allons faire un tour en voiture. » La jeune femme, dès qu’elle fut seule avec Duroy, lui dit : Il fait des projets depuis le matin. Nous allons tout à l’heure au golfe Juan acheter des faïences pour notre appartement de Paris. Il veut sortir à toute force, mais j’ai horriblement peur d’un accident. Il ne pourra pas supporter les secousses de la route. » Quand le landau fut arrivé, Forestier descendit l’escalier pas à pas, soutenu par son domestique. Mais dès qu’il aperçut la voiture, il voulut qu’on la découvrît. « Non, je vais beaucoup mieux. On passa d’abord dans ces chemins ombreux qui vont toujours entre deux jardins et qui font de Cannes une sorte de parc anglais, puis on gagna la route d’Antibes, le long de la mer. Il avait indiqué d’abord la villa du comte de Paris. Il était gai, d’une gaieté voulue, factice et débile de condamné. Il levait le doigt, n’ayant point la force de tendre le bras. « Tiens, voici l’île Sainte-Marguerite et le château dont Bazaine s’est évadé. Nous en a-t-on donné à garder avec cette affaire-là ! » Puis il eut des souvenirs de régiment ; il nomma des officiers qui leur rappelaient des histoires. Mais, tout à coup, la route ayant tourné, on découvrit le golfe Juan tout entier avec son village blanc dans le fond et la pointe d’Antibes à l’autre bout. Et Forestier, saisi soudain d’une joie enfantine, balbutia : l’escadre, tu vas voir l’escadre ! » Au milieu de la vaste baie, on apercevait, en effet, une demi-douzaine de gros navires qui ressemblaient à des rochers couverts de ramures. Ils étaient bizarres, difformes, énormes, avec des excroissances, des tours, des éperons s’enfonçant dans l’eau comme pour aller prendre racine sous la mer. On ne comprenait pas que cela pût se déplacer, remuer, tant ils semblaient lourds et attachés au fond. Une batterie flottante, ronde, haute, en forme d’observatoire, ressemblait à ces phares qu’on bâtit sur des. Et un grand trois-mâts passait auprès d’eux pour gagner le large, toutes ses voiles déployées, blanches et joyeuses. Il était gracieux et joli auprès des monstres de guerre, des monstres de fer, des vilains monstres accroupis sur l’eau. Il nommait : « Le Colbert, », puis il reprenait : « Non, je me trompe, c’est celui-là La Dévastation . » Ils arrivèrent devant une sorte de grand pavillon où on lisait : « Faïences d’art du golfe Juan », et la voiture ayant tourné autour d’un gazon s’arrêta devant la porte. Forestier voulait acheter deux vases pour les poser sur sa bibliothèque. Comme il ne pouvait guère descendre de voiture, on lui apportait les modèles l’un après l’autre. Il fut longtemps à choisir, consultant sa femme et Duroy : « Tu sais, c’est pour le meuble au fond de mon cabinet. De mon fauteuil, j’ai cela sous les yeux tout le temps. Je tiens à une forme ancienne, à une forme grecque. » Il examinait les échantillons, s’en faisait apporter d’autres, reprenait les premiers. Enfin, il se décida ; et ayant payé, il exigea que l’expédition fût faite tout de suite. « Je retourne à Paris dans quelques jours », disait-il. Ils revinrent, mais, le long du golfe, un courant d’air froid les frappa soudain glissé dans le pli d’un vallon, et le malade se mit à tousser. Ce ne fut rien d’abord, une petite crise ; mais elle grandit, devint une quinte ininterrompue, puis une sorte de hoquet, un râle. Forestier suffoquait, et chaque fois qu’il voulait respirer la toux lui déchirait la gorge, sortie du fond de sa poitrine. Rien ne la calmait, rien ne l’apaisait. Il fallut le porter du landau dans sa chambre, et Duroy, qui lui tenait les jambes, sentait les secousses de ses pieds, à chaque convulsion de ses poumons. La chaleur du lit n’arrêta point l’accès qui dura jusqu’à minuit ; puis les narcotiques, enfin, engourdirent les spasmes mortels de la toux. Et le malade demeura jusqu’au jour, assis dans son lit, les yeux ouverts. Les premières paroles qu’il prononça furent pour demander le barbier, car il tenait à être rasé chaque matin. Il se leva pour cette opération de toilette ; mais il fallut le recoucher aussitôt, et il se mit à respirer d’une façon si courte, si dure, si pénible, que Mme Forestier, épouvantée, fit réveiller Duroy, qui venait de se coucher, pour le prier d’aller chercher le médecin. Il ramena presque immédiatement le docteur Gavaut qui prescrivit un breuvage et donna quelques conseils ; mais comme le journaliste le reconduisait pour lui demander son avis : Prévenez cette pauvre jeune femme et envoyez chercher un prêtre. Moi, je n’ai plus rien à faire. Je me tiens cependant entièrement à votre disposition. » Duroy fit appeler Mme Forestier : Le docteur conseille d’envoyer chercher un prêtre. Elle hésita longtemps, puis, d’une voix lente, ayant tout calculé : Je vais le préparer, lui dire que le curé désire le voir... Vous seriez bien gentil, vous, d’aller m’en chercher un, un curé, et de le choisir. Prenez-en un qui ne nous fasse pas trop de simagrées. Tâchez qu’il se contente de la confession, et nous tienne quittes du reste. » Le jeune homme ramena un vieil ecclésiastique complaisant qui se prêtait à la situation. Dès qu’il fut entré chez l’agonisant, Mme Forestier sortit, et s’assit, avec Duroy, dans la pièce voisine. Quand j’ai parlé d’un prêtre, sa figure a pris une expression épouvantable comme... Il a compris que c’était fini, enfin, et qu’il fallait compter les heures... » « Je n’oublierai jamais l’expression de son visage. Certes, il a vu la mort à ce moment-là. Ils entendaient le prêtre, qui parlait un peu haut, étant un peu sourd, et qui disait : « Mais non, mais non, vous n’êtes pas si bas que ça. Vous êtes malade, mais nullement en danger. Et la preuve c’est que je viens en ami, en voisin. » Ils ne distinguèrent pas ce que répondit Forestier. « Non, je ne vous ferai pas communier. Nous causerons de ça quand vous irez bien. Si vous voulez profiter de ma visite pour vous confesser par exemple, je ne demande pas mieux. Je suis un pasteur, moi, je saisis toutes les occasions pour ramener mes brebis. » Forestier devait parler de sa voix haletante et sans timbre. Puis tout d’un coup, le prêtre prononça, d’un ton différent, d’un ton d’officiant à l’autel : « La miséricorde de Dieu est infinie, récitez le Confiteor, mon enfant. Vous l’avez peut-être oublié, je vais vous aider. Répétez avec moi : Confiteor Deo omnipotenti... Il s’arrêtait de temps en temps pour permettre au moribond de le rattraper. La jeune femme et Duroy ne remuaient plus, saisis par un trouble singulier, émus d’une attente anxieuse. Le malade avait murmuré quelque chose. « Vous avez eu des complaisances coupables... de quelle nature, mon enfant ? » La jeune femme se leva, et dit simplement : « Descendons un peu au jardin. Il ne faut pas écouter ses secrets. » Et ils allèrent s’asseoir sur un banc, devant la porte, au-dessous d’un rosier fleuri, et derrière une corbeille d’œillets qui répandait dans l’air pur son parfum puissant et doux. Duroy après quelques minutes de silence, demanda : « Est-ce que vous tarderez beaucoup à rentrer à Paris ? » Dès que tout sera fini je reviendrai. Dans une dizaine de jours ? « Il n’a donc aucun parent ? Son père et sa mère sont morts comme il était tout jeune. » Ils regardaient tous deux un papillon cueillant sa vie sur les œillets, allant de l’un à l’autre avec une rapide palpitation des ailes qui continuaient à battre lentement quand il s’était posé sur la fleur. Le domestique vint les prévenir que « M. Forestier semblait avoir encore maigri depuis la veille. Le prêtre lui tenait la main. « Au revoir, mon enfant, je reviendrai demain matin. » Dès qu’il fut sorti, le moribond, qui haletait, essaya de soulever ses deux mains vers sa femme et il bégaya : Dites ce qu’il faut faire, allez chercher le médecin... De grosses larmes coulaient de ses yeux sur ses joues décharnées ; et les coins maigres de sa bouche se plissaient comme ceux des petits enfants qui ont du chagrin. Alors ses mains retombées sur le lit commencèrent un mouvement continu, lent et régulier, comme pour recueillir quelque chose sur les draps. Sa femme qui se mettait à pleurer aussi balbutiait : « Mais non, ce n’est rien. C’est une crise, demain tu iras mieux, tu t’es fatigué hier avec cette promenade. » L’haleine de Forestier était plus rapide que celle d’un chien qui vient de courir, si pressée qu’on ne la pouvait point compter, et si faible qu’on l’entendait à peine. « Je ne veux pas mourir !... Il regardait devant lui quelque chose d’invisible pour les autres et de hideux, dont ses yeux fixes reflétaient l’épouvante. Ses deux mains continuaient ensemble leur geste horrible et fatigant. Soudain il tressaillit d’un frisson brusque qu’on vit courir d’un bout à l’autre de son corps et il balbutia : Il restait immobile, hagard et haletant. Le temps passait ; midi sonna à l’horloge d’un couvent voisin. Duroy sortit de la chambre pour aller manger un peu. Il revint une heure plus tard. Mme Forestier refusa de rien prendre. Il traînait toujours ses doigts maigres sur le drap comme pour le ramener vers sa face. La jeune femme était assise dans un fauteuil, au pied du lit. Duroy en prit un autre à côté d’elle, et ils attendirent en silence. Une garde était venue, envoyée par le médecin ; elle sommeillait près de la fenêtre. Duroy lui-même commençait à s’assoupir quand il eut la sensation que quelque chose survenait. Il ouvrit les yeux juste à temps pour voir Forestier fermer les siens comme deux lumières qui s’éteignent. Un petit hoquet agita la gorge du mourant, et deux filets de sang apparurent aux coins de sa bouche, puis coulèrent sur sa chemise. Ses mains cessèrent leur hideuse promenade. Sa femme comprit, et, poussant une sorte de cri, elle s’abattit sur les genoux en sanglotant dans le drap. Georges, surpris et effaré, fit machinalement le signe de la croix. La garde, s’étant réveillée, s’approcha du lit : « Ça y est », dit-elle. Et Duroy qui reprenait son sang-froid murmura, avec un soupir de délivrance : « Ça a été moins long que je n’aurais cru. » Lorsque fut dissipé le premier étonnement, après les premières larmes versées, on s’occupa de tous les soins et de toutes les démarches que réclame un mort. Mme Forestier mangea quelque peu, puis ils s’installèrent tous deux dans la chambre funèbre pour veiller le corps. Deux bougies brûlaient sur la table de nuit à côté d’une assiette où trempait une branche de mimosa dans un peu d’eau, car on n’avait point trouvé le rameau de buis nécessaire. Ils étaient seuls, le jeune homme et la jeune femme, auprès de lui, qui n’était plus. Ils demeuraient sans parler, pensant et le regardant. Mais Georges, que l’ombre inquiétait auprès de ce cadavre, le contemplait obstinément. Son œil et son esprit attirés, fascinés, par ce visage décharné que la lumière vacillante faisait paraître encore plus creux, restaient fixes sur lui. C’était là son ami, Charles Forestier, qui lui parlait hier encore ! Quelle chose étrange et épouvantable que cette fin complète d’un être ! il se les rappelait maintenant les paroles de Norbert de Varenne hanté par la peur de la mort. « Jamais un être ne revient. » Il en naîtrait des millions et des milliards, à peu près pareils, avec des yeux, un nez, une bouche, un crâne, et dedans une pensée, sans que jamais celui-ci reparût, qui était couché dans ce lit. Pendant quelques années il avait vécu, mangé, ri, aimé, espéré, comme tout le monde. Et c’était fini, pour lui, fini pour toujours. quelques jours, et puis plus rien ! On naît, on grandit, on est heureux, on attend, puis on meurt. homme ou femme, tu ne reviendras point sur la terre ! Et pourtant chacun porte en soi le désir fiévreux et irréalisable de l’éternité, chacun est une sorte d’univers dans l’univers, et chacun s’anéantit bientôt complètement dans le fumier des germes nouveaux. Les plantes, les bêtes, les hommes, les étoiles, les mondes, tout s’anime, puis meurt pour se transformer. Et jamais un être ne revient, insecte, homme ou planète ! Une terreur confuse, immense, écrasante, pesait sur l’âme de Duroy, la terreur de ce néant illimité, inévitable, détruisant indéfiniment toutes les existences si rapides et si misérables. Il courbait déjà le front sous sa menace. Il pensait aux mouches qui vivent quelques heures, aux bêtes qui vivent quelques jours, aux hommes qui vivent quelques ans, aux terres qui vivent quelques siècles. Quelle différence donc entre les uns et les autres ? Quelques aurores de plus, voilà tout. Il détourna les yeux pour ne plus regarder le cadavre. Mme Forestier, la tête baissée, semblait songer aussi à des choses douloureuses. Ses cheveux blonds étaient si jolis sur sa figure triste, qu’une sensation douce comme le toucher d’une espérance passa dans le cœur du jeune homme. Pourquoi se désoler quand il avait encore tant d’années devant lui ? Et il se mit à la contempler. Elle ne le voyait point, perdue dans sa méditation. Il se disait : « Voilà pourtant la seule chose de la vie : l’amour ! tenir dans ses bras une femme aimée ! Là est la limite du bonheur humain. » Quelle chance il avait eue, ce mort, de rencontrer cette compagne intelligente et charmante. Comment avait-elle consenti, elle, à épouser ce garçon médiocre et pauvre ? Comment avait-elle fini par en faire quelqu’un ? Alors il songea à tous les mystères cachés dans les existences. Il se rappela ce qu’on chuchotait du comte de Vaudrec qui l’avait dotée et mariée, disait-on. Un député, comme le pensait Mme de Marelle, ou quelque gaillard d’avenir, un Forestier supérieur ? Avait-elle des projets, des plans, des idées arrêtées ? Comme il eût désiré savoir cela ! Mais pourquoi ce souci de ce qu’elle ferait ? Il se le demanda, et s’aperçut que son inquiétude venait d’une de ces arrière-pensées confuses, secrètes, qu’on se cache à soi-même et qu’on ne découvre qu’en allant fouiller au fond de soi. Oui, pourquoi n’essaierait-il pas lui-même cette conquête ? Comme il serait fort avec elle, et redoutable ! Comme il pourrait aller vite et loin, et sûrement ! Et pourquoi ne réussirait-il pas ? Il sentait bien qu’il lui plaisait, qu’elle avait pour lui plus que de la sympathie, une de ces affections qui naissent entre deux natures semblables et qui tiennent autant d’une séduction réciproque que d’une sorte de complicité muette. Elle le savait intelligent, résolu, tenace ; elle pouvait avoir confiance en lui. Ne l’avait-elle pas fait venir en cette circonstance si grave ? Ne devait-il pas voir là une sorte de choix, une sorte d’aveu, une sorte de désignation ? Si elle avait pensé à lui, juste à ce moment où elle allait devenir veuve, c’est que, peut-être, elle avait songé à celui qui deviendrait de nouveau son compagnon, son allié ? Et une envie impatiente le saisit de savoir, de l’interroger, de connaître ses intentions. Il devait repartir le surlendemain, ne pouvant demeurer seul avec cette jeune femme dans cette maison. Donc il fallait se hâter, il fallait, avant de retourner à Paris, surprendre avec adresse, avec délicatesse, ses projets, et ne pas la laisser revenir, céder aux sollicitations d’un autre peut-être, et s’engager sans retour. Le silence de la chambre était profond ; on n’entendait que le balancier de la pendule qui battait sur la cheminée son tic-tac métallique et régulier. « Vous devez être bien fatiguée ? » « Oui, mais je suis surtout accablée. » Le bruit de leur voix les étonna, sonnant étrangement dans cet appartement sinistre. Et ils regardèrent soudain le visage du mort, comme s’ils se fussent attendus à le voir remuer, à l’entendre leur parler, ainsi qu’il faisait, quelques heures plus tôt. c’est un gros coup pour vous, et un changement si complet dans votre vie, un vrai bouleversement du cœur et de l’existence entière. » « C’est si triste pour une jeune femme de se trouver seule comme vous allez l’être. » « Dans tous les cas, vous savez le pacte conclu entre nous. Vous pouvez disposer de moi comme vous voudrez. Elle lui tendit la main en jetant sur lui un de ces regards mélancoliques et doux qui remuent en nous jusqu’aux moelles des os. « Merci, vous êtes bon, excellent. Si j’osais et si je pouvais quelque chose pour vous, je dirais aussi : Comptez sur moi. » Il avait pris la main offerte et il la gardait, la serrant, avec une envie ardente de la baiser. Il s’y décida enfin, et l’approchant lentement de sa bouche, il tint longtemps la peau fine, un peu chaude, fiévreuse et parfumée contre ses lèvres. Puis quand il sentit que cette caresse d’ami allait devenir trop prolongée, il sut laisser retomber la petite main. Elle s’en revint mollement sur le genou de la jeune femme qui prononça gravement : « Oui, je vais être bien seule, mais je m’efforcerai d’être courageuse. » Il ne savait comment lui laisser comprendre qu’il serait heureux, bien heureux, de l’avoir pour femme à son tour. Certes il ne pouvait pas le lui dire, à cette heure, en ce lieu, devant ce corps ; cependant il pouvait, lui semblait-il, trouver une de ces phrases ambiguës, convenables et compliquées, qui ont des sens cachés sous les mots, et qui expriment tout ce qu’on veut par leurs réticences calculées. Mais le cadavre le gênait, le cadavre rigide, étendu devant eux, et qu’il sentait entre eux. Depuis quelque temps d’ailleurs il croyait saisir dans l’air enfermé de la pièce une odeur suspecte, une haleine pourrie, venue de cette poitrine décomposée, le premier souffle de charogne que les pauvres morts couchés en leur lit jettent aux parents qui les veillent, souffle horrible dont ils emplissent bientôt la boîte creuse de leur cercueil. « Ne pourrait-on ouvrir un peu la fenêtre ? Il me semble que l’air est corrompu. » Je venais aussi de m’en apercevoir. » Il alla vers la fenêtre et l’ouvrit. Toute la fraîcheur parfumée de la nuit entra, troublant la flamme des deux bougies allumées auprès du lit. La lune répandait, comme l’autre soir, sa lumière abondante et calme sur les murs blancs des villas et sur la grande nappe luisante de la mer. Duroy, respirant à pleins poumons, se sentit brusquement assailli d’espérances, comme soulevé par l’approche frémissante du bonheur. « Venez donc prendre un peu le frais, dit-il, il fait un temps admirable. » Elle s’en vint tranquillement et s’accouda près de lui. Alors il murmura, à voix basse : « Écoutez-moi, et comprenez bien ce que je veux vous dire. Ne vous indignez pas, surtout, de ce que je vous parle d’une pareille chose en un semblable moment, mais je vous quitterai après-demain, et quand vous reviendrez à Paris il sera peut-être trop tard. Je ne suis qu’un pauvre diable sans fortune et dont la position est à faire, vous le savez. Mais j’ai de la volonté, quelque intelligence à ce que je crois, et je suis en route, en bonne route. Avec un homme arrivé on sait ce qu’on prend ; avec un homme qui commence on ne sait pas où il ira. Enfin je vous ai dit un jour, chez vous, que mon rêve le plus cher aurait été d’épouser une femme comme vous. Je vous répète aujourd’hui ce désir. Ce n’est point une demande que je vous adresse. Le lieu et l’instant la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne point vous laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux d’un mot, que vous pouvez faire de moi soit un ami fraternel, soit même un mari, à votre gré, que mon cœur et ma personne sont à vous. Je ne veux pas que vous me répondiez maintenant ; je ne veux plus que nous parlions de cela, ici. Quand nous nous reverrons, à Paris, vous me ferez comprendre ce que vous aurez résolu. Jusque-là plus un mot, n’est-ce pas ? » Il avait débité cela sans la regarder, comme s’il eût semé ses paroles dans la nuit devant lui. Et elle semblait n’avoir point entendu, tant elle était demeurée immobile, regardant aussi devant elle, d’un œil fixe et vague, le grand paysage pâle éclairé par la lune. Ils demeurèrent longtemps côte à côte, coude contre coude, silencieux et méditant. « Il fait un peu froid », et, s’étant retournée, elle revint vers le lit. Lorsqu’il s’approcha, il reconnut que vraiment Forestier commençait à sentir ; et il éloigna son fauteuil, car il n’aurait pu supporter longtemps cette odeur de pourriture. « Il faudra le mettre en bière dès le matin. » « Oui, oui, c’est entendu ; le menuisier viendra vers huit heures. » Et Duroy ayant soupiré : « Pauvre garçon ! » elle poussa à son tour un long soupir de résignation navrée. Ils le regardaient moins souvent, accoutumés déjà à l’idée de cette mort, commençant à consentir mentalement à cette disparition qui, tout à l’heure encore, les révoltait et les indignait, eux qui étaient mortels aussi. Ils ne parlaient plus, continuant à veiller d’une façon convenable, sans dormir. Mais, vers minuit, Duroy s’assoupit le premier. Quand il se réveilla, il vit que Mme Forestier sommeillait également, et ayant pris une posture plus commode, il ferma de nouveau les yeux en grommelant : « Sacristi ! on est mieux dans ses draps, tout de même. » Un bruit soudain le fit tressauter. La jeune femme, sur le fauteuil en face, semblait aussi surprise que lui. Elle était un peu pâle, mais toujours jolie, fraîche, gentille, malgré cette nuit passée sur un siège. Alors, ayant regardé le cadavre, Duroy tressaillit et s’écria : « Oh ! Elle avait poussé, cette barbe, en quelques heures, sur cette chair qui se décomposait, comme elle poussait en quelques jours sur la face d’un vivant. Et ils demeuraient effarés par cette vie qui continuait sur ce mort, comme devant un prodige affreux, devant une menace surnaturelle de résurrection, devant une des choses anormales, effrayantes qui bouleversent et confondent l’intelligence. Ils allèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu’à onze heures. Puis ils mirent Charles au cercueil, et ils se sentirent aussitôt allégés, rassérénés. Ils s’assirent en face l’un de l’autre pour déjeuner avec une envie éveillée de parler de choses consolantes, plus gaies, de rentrer dans la vie, puisqu’ils en avaient fini avec la mort. Par la fenêtre, grande ouverte, la douce chaleur du printemps entrait, apportant le souffle parfumé de la corbeille d’œillets fleurie devant la porte. Mme Forestier proposa à Duroy de faire un tour dans le jardin, et ils se mirent à marcher doucement autour du petit gazon en respirant avec délices l’air tiède plein de l’odeur des sapins et des eucalyptus. Et tout à coup, elle lui parla, sans tourner la tête vers lui, comme il avait fait pendant la nuit, là-haut. Elle prononçait les mots lentement, d’une voix basse et sérieuse : « Écoutez, mon cher ami, j’ai bien réfléchi... à ce que vous m’avez proposé, et je ne veux pas vous laisser partir sans vous répondre un mot. Je ne vous dirai, d’ailleurs, ni oui ni non. Nous attendrons, nous verrons, nous nous connaîtrons mieux. N’obéissez pas à un entraînement trop facile. Mais, si je vous parle de cela, avant même que ce pauvre Charles soit descendu dans sa tombe, c’est qu’il importe, après ce que vous m’avez dit, que vous sachiez bien qui je suis, afin de ne pas nourrir plus longtemps la pensée que vous m’avez exprimée, si vous n’êtes pas d’un... caractère à me comprendre et à me supporter. Le mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. « J’ajoute aussi : Ne me répondez pas, ce serait inutile et inconvenant. Nous nous reverrons et nous reparlerons peut-être de tout cela, plus tard. « Maintenant, allez faire un tour. Moi je retourne près de lui. Il lui baisa longuement la main et s’en alla sans prononcer un mot. Le soir, ils ne se virent qu’à l’heure du dîner. Puis ils montèrent à leurs chambres, étant tous deux brisés de fatigue. Charles Forestier fut enterré le lendemain, sans aucune pompe, dans le cimetière de Cannes. Et Georges Duroy voulut prendre le rapide de Paris qui passe à une heure et demie. Mme Forestier l’avait conduit à la gare. Ils se promenaient tranquillement sur le quai, en attendant l’heure du départ, et parlaient de choses indifférentes. Le train arriva, très court, un vrai rapide, n’ayant que cinq wagons. Le journaliste choisit sa place, puis redescendit pour causer encore quelques instants avec elle, saisi soudain d’une tristesse, d’un chagrin, d’un regret violent de la quitter, comme s’il allait la perdre pour toujours. Un employé criait : « Marseille, Lyon, Paris, en voiture ! » Duroy monta, puis s’accouda à la portière pour lui dire encore quelques mots. La locomotive siffla et le convoi doucement se mit en marche. Le jeune homme, penché hors du wagon, regardait la jeune femme immobile sur le quai et dont le regard le suivait. Et soudain, comme il allait la perdre de vue, il prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouche pour le jeter vers elle. Elle le lui renvoya d’un geste plus discret, hésitant, ébauché seulement. Georges Duroy avait retrouvé toutes ses habitudes anciennes. Installé maintenant dans le petit rez-de-chaussée de la rue de Constantinople, il vivait sagement, en homme qui prépare une existence nouvelle. Ses relations avec Mme de Marelle avaient même pris une allure conjugale, comme s’il se fût exercé d’avance à l’événement prochain ; et sa maîtresse, s’étonnant souvent de la tranquillité réglée de leur union, répétait en riant : « Tu es encore plus popote que mon mari, ça n’était pas la peine de changer. » Il reçut une lettre d’elle, annonçant son retour seulement pour le milieu d’avril, sans un mot d’allusion à leurs adieux. Il était bien résolu maintenant à prendre tous les moyens pour l’épouser, si elle semblait hésiter. Mais il avait confiance en sa fortune, confiance en cette force de séduction qu’il sentait en lui, force vague et irrésistible que subissaient toutes les femmes. Un court billet le prévint que l’heure décisive allait sonner. Il l’avait reçu par le courrier de neuf heures. Il entrait chez elle à trois heures, le même jour. Elle lui tendit les deux mains, en souriant de son joli sourire aimable ; et ils se regardèrent pendant quelques secondes, au fond des yeux. « Comme vous avez été bon de venir là-bas dans ces circonstances terribles. » « J’aurais fait tout ce que vous m’auriez ordonné. » Elle s’informa des nouvelles, des Walter, de tous les confrères et du journal. Elle y pensait souvent, au journal. « Ça me manque beaucoup, disait-elle, mais beaucoup. Que voulez-vous, j’aime ce métier-là. » Il crut comprendre, il crut trouver dans son sourire, dans le ton de sa voix, dans ses paroles elles-mêmes, une sorte d’invitation ; et bien qu’il se fût promis de ne pas brusquer les choses, il balbutia : « Eh bien... sous le nom de Duroy ? » Elle redevint brusquement sérieuse et, posant la main sur son bras, elle murmura : « Ne parlons pas encore de ça. » Mais il devina qu’elle acceptait, et tombant à genoux il se mit à lui baiser passionnément les mains en répétant, en bégayant : « Merci, merci, comme je vous aime ! » Il fit comme elle et il s’aperçut qu’elle était fort pâle. Alors il comprit qu’il lui avait plu, depuis longtemps peut-être ; et comme ils se trouvaient face à face, il l’étreignit, puis il l’embrassa sur le front, d’un long baiser tendre et sérieux. Quand elle se fut dégagée, en glissant sur sa poitrine, elle reprit d’un ton grave : « Écoutez, mon ami, je ne suis encore décidée à rien. Cependant il se pourrait que ce fût oui. Mais vous allez me promettre le secret absolu jusqu’à ce que je vous en délie. » Il jura et partit, le cœur débordant de joie. Il mit désormais beaucoup de discrétion dans les visites qu’il lui fit et il ne sollicita pas de consentement plus précis, car elle avait une manière de parler de l’avenir, de dire « plus tard », de faire des projets où leurs deux existences se trouvaient mêlées, qui répondait sans cesse, mieux et plus délicatement, qu’une formelle acceptation. Duroy travaillait dur, dépensait peu, tâchait d’économiser quelque argent pour n’être point sans le sou au moment de son mariage, et il devenait aussi avare qu’il avait été prodigue. L’été se passa, puis l’automne, sans qu’aucun soupçon vînt à personne, car ils se voyaient peu, et le plus naturellement du monde. Un soir Madeleine lui dit, en le regardant au fond des yeux : « Vous n’avez pas encore annoncé notre projet à Mme de Marelle ? Vous ayant promis le secret je n’en ai ouvert la bouche à âme qui vive. Eh bien, il serait temps de la prévenir. Moi, je me charge des Walter. Ce sera fait cette semaine, n’est-ce pas ? » Elle détourna doucement les yeux, comme pour ne point remarquer son trouble, et reprit : « Si vous le voulez, nous pourrons nous marier au commencement de mai. Le 10 mai, qui est un samedi, me plairait beaucoup, parce que c’est mon jour de naissance. Vos parents habitent près de Rouen, n’est-ce pas ? Vous me l’avez dit du moins. Oui, près de Rouen, à Canteleu. J’ai un grand désir de les connaître. » Puis il prit son parti en homme vraiment fort : « Ma chère amie, ce sont des paysans, des cabaretiers qui se sont saignés aux quatre membres pour me faire faire des études. Moi, je ne rougis pas d’eux, mais leur... rusticité pourrait peut-être vous gêner. » Elle souriait délicieusement, le visage illuminé d’une bonté douce. Moi aussi je suis fille de petite gens... mais je les ai perdus, moi, mes parents. Je n’ai plus personne au monde... elle lui tendit la main et ajouta... Et il se sentit attendri, remué, conquis comme il ne l’avait pas encore été par aucune femme. « J’ai pensé à quelque chose, dit-elle, mais c’est assez difficile à expliquer. » Eh bien, voilà, mon cher, je suis comme toutes les femmes, j’ai mes... mes faiblesses, mes petitesses, j’aime ce qui brille, ce qui sonne. J’aurais adoré porter un nom noble. Est-ce que vous ne pourriez pas, à l’occasion de notre mariage, vous... vous anoblir un peu ? » Elle avait rougi, à son tour ; comme si elle lui eût proposé une indélicatesse. « J’y ai bien souvent songé, mais cela ne me paraît pas facile. Il se mit à rire : « Parce que j’ai peur de me rendre ridicule. » « Mais pas du tout, pas du tout. Tout le monde le fait et personne n’en rit. Séparez votre nom en deux : « Du Roy. » Il répondit aussitôt, en homme qui connaît la question : « Non, ça ne va pas. C’est un procédé trop simple, trop commun, trop connu. Moi j’avais pensé à prendre le nom de mon pays, comme pseudonyme littéraire d’abord, puis à l’ajouter peu à peu au mien, puis même, plus tard, à couper en deux mon nom comme vous me le proposiez. » « Votre pays c’est Canteleu ? Je n’en aime pas la terminaison. Voyons, est-ce que nous ne pourrions pas modifier un peu ce mot... Elle avait pris une plume sur la table et elle griffonnait des noms en étudiant leur physionomie. Soudain elle s’écria : « Tenez, tenez, voici. » Et elle lui tendit un papier où il lut « Madame Duroy de Cantel. » Il réfléchit quelques secondes, puis il déclara avec gravité : « Oui, c’est très bon. » Elle était enchantée et répétait : « Duroy de Cantel, Duroy de Cantel, Madame Duroy de Cantel. Elle ajouta, d’un air convaincu : « Et vous verrez comme c’est facile à faire accepter par tout le monde. Car il serait trop tard ensuite. Vous allez, dès demain, signer vos chroniques D. de Cantel, et vos échos tout simplement Duroy. Ça se fait tous les jours dans la presse et personne ne s’étonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au moment de notre mariage, nous pourrons encore modifier un peu cela en disant aux amis que vous aviez renoncé à votre du par modestie, étant donné votre position, ou même sans rien dire du tout. Quel est le petit nom de votre père ? Elle murmura deux ou trois fois de suite : « Alexandre, Alexandre », en écoutant la sonorité des syllabes, puis elle écrivit sur une feuille toute blanche : « Monsieur et Madame Alexandre du Roy de Cantel ont l’honneur de vous faire part du mariage de Monsieur Georges du Roy de Cantel, leur fils, avec Madame Madeleine Forestier. » Elle regardait son écriture d’un peu loin, ravie de l’effet, et elle déclara : « Avec un rien de méthode, on arrive à réussir tout ce qu’on veut. » Quand il se retrouva dans la rue, bien déterminé à s’appeler désormais du Roy, et même du Roy de Cantel, il lui sembla qu’il venait de prendre une importance nouvelle. Il marchait plus crânement, le front plus haut, la moustache plus fière, comme doit marcher un gentilhomme. Il sentait en lui une sorte d’envie joyeuse de raconter aux passants : « Je m’appelle du Roy de Cantel. » Mais à peine rentré chez lui, la pensée de Mme de Marelle l’inquiéta et il lui écrivit aussitôt, afin de lui demander un rendez-vous pour le lendemain. Je vais recevoir une bourrasque de premier ordre. » Puis il en prit son parti avec l’insouciance naturelle qui lui faisait négliger les choses désagréables de la vie, et il se mit à faire un article fantaisiste sur les impôts nouveaux à établir afin de rassurer l’équilibre du budget. Il y fit figurer la particule nobiliaire pour cent francs par an, et les titres, depuis baron jusqu’à prince, pour cinq cents jusqu’à mille francs. Il reçut le lendemain un petit bleu de sa maîtresse annonçant qu’elle arriverait à une heure. Il l’attendit avec un peu de fièvre, résolu d’ailleurs à brusquer les choses, à tout dire dès le début, puis, après la première émotion, à argumenter avec sagesse pour lui démontrer qu’il ne pouvait pas rester garçon indéfiniment, et que M. de Marelle s’obstinant à vivre, il avait dû songer à une autre qu’elle pour en faire sa compagne légitime. Quand il entendit le coup de sonnette, son cœur se mit à battre. Elle se jeta dans ses bras. » Puis, trouvant froide son étreinte, elle le considéra et demanda : « Qu’est-ce que tu as ? Elle s’assit sans ôter son chapeau, relevant seulement sa voilette jusqu’au-dessus du front, et elle attendit. Il avait baissé les yeux ; il préparait son début. Il commença d’une voix lente : « Ma chère amie, tu me vois fort troublé, fort triste et fort embarrassé de ce que j’ai à t’avouer. Je t’aime beaucoup, je t’aime vraiment du fond du cœur, aussi la crainte de te faire de la peine m’afflige-t-elle plus encore que la nouvelle même que je vais t’apprendre. » Elle pâlissait, se sentant trembler, et elle balbutia : « Qu’est-ce qu’il y a ? Il prononça d’un ton triste mais résolu, avec cet accablement feint dont on use pour annoncer les malheurs heureux : « Il y a que je me marie. » Elle poussa un soupir de femme qui va perdre connaissance, un soupir douloureux venu du fond de la poitrine, et elle se mit à suffoquer, sans pouvoir parler, tant elle haletait. Voyant qu’elle ne disait rien, il reprit : « Tu ne te figures pas combien j’ai souffert avant d’arriver à cette résolution. Mais je n’ai ni situation ni argent. Je suis seul, perdu dans Paris. Il me fallait auprès de moi quelqu’un qui fût surtout un conseil, une consolation et un soutien. C’est une associée, une alliée que j’ai cherchée et que j’ai trouvée. » Il se tut, espérant qu’elle répondrait, s’attendant à une colère furieuse, à des violences, à des injures. Elle avait appuyé une main sur son cœur comme pour le contenir et elle respirait toujours par secousses pénibles qui lui soulevaient les seins et lui remuaient la tête. Il prit la main restée sur le bras du fauteuil, mais elle la retira brusquement. Puis elle murmura comme tombée dans une sorte d’hébétude : « Oh !... Il s’agenouilla devant elle, sans oser la toucher cependant, et il balbutia, plus ému par ce silence qu’il ne l’eût été par des emportements : « Clo, ma petite Clo, comprends bien ma situation, comprends bien ce que je suis. si j’avais pu t’épouser, toi, quel bonheur ! Il faut que je me pose dans le monde, et je ne le puis pas faire tant que je n’aurai pas d’intérieur. Il y a des jours où j’avais envie de tuer ton mari... » Il parlait de sa voix douce, voilée, séduisante, une voix qui entrait comme une musique dans l’oreille. Il vit deux larmes grossir lentement dans les yeux fixes de sa maîtresse, puis couler sur ses joues, tandis que deux autres se formaient déjà au bord des paupières. ne pleure pas, Clo, ne pleure pas, je t’en supplie. Tu me fends le cœur. » Alors, elle fit un effort, un grand effort pour être digne et fière ; et elle demanda avec ce ton chevrotant des femmes qui vont sangloter : « Qui est-ce ? » Il hésita une seconde, puis, comprenant qu’il le fallait : Mme de Marelle tressaillit de tout son corps, puis elle demeura muette, songeant avec une telle attention qu’elle paraissait avoir oublié qu’il était à ses pieds. Et deux gouttes transparentes se formaient sans cesse dans ses yeux, tombaient, se reformaient encore. Duroy devina qu’elle allait partir sans lui dire un mot, sans reproches et sans pardon : et il en fut blessé, humilié au fond de l’âme. Voulant la retenir, il saisit à pleins bras sa robe, enlaçant à travers l’étoffe ses jambes rondes qu’il sentit se roidir pour résister. « Je t’en conjure, ne t’en va pas comme ça. » Alors elle le regarda, de haut en bas, elle le regarda avec cet œil mouillé, désespéré, si charmant et si triste qui montre toute la douleur d’un cœur de femme, et elle balbutia : « Je n’ai... as bien choisi ce qu’il te fallait... » Et s’étant dégagée d’un mouvement en arrière, elle s’en alla, sans qu’il tentât de la retenir plus longtemps. Demeuré seul, il se releva, étourdi comme s’il avait reçu un horion sur la tête ; puis prenant son parti, il murmura : « Ma foi, tant pis ou tant mieux. Et, soulagé d’un poids énorme, se sentant tout à coup libre, délivré, à l’aise pour sa vie nouvelle, il se mit à boxer contre le mur en lançant de grands coups de poing, dans une sorte d’ivresse de succès et de force, comme s’il se fût battu contre la Destinée. Quand Mme Forestier lui demanda : « Vous avez prévenu Mme de Marelle ? » Il répondit avec tranquillité : « Mais oui... » Elle le fouillait de son œil clair. « Et ça ne l’a pas émue ? Elle a trouvé ça très bien, au contraire. » Les uns s’étonnèrent, d’autres prétendirent l’avoir prévu, d’autres encore sourirent en laissant entendre que ça ne les surprenait point. Le jeune homme qui signait maintenant D. de Cantel ses chroniques, Duroy ses échos, et du Roy les articles politiques qu’il commençait à donner de temps en temps, passait la moitié des jours chez sa fiancée qui le traitait avec une familiarité fraternelle où entrait cependant une tendresse vraie mais cachée, une sorte de désir dissimulé comme une faiblesse. Elle avait décidé que le mariage se ferait en grand secret, en présence des seuls témoins, et qu’on partirait le soir même pour Rouen. On irait le lendemain embrasser les vieux parents du journaliste, et on demeurerait quelques jours auprès d’eux. Duroy s’était efforcé de la faire renoncer à ce projet, mais n’ayant pu y parvenir, il s’était soumis, à la fin. Donc, le 10 mai étant venu, les nouveaux époux, ayant jugé inutiles les cérémonies religieuses, puisqu’ils n’avaient invité personne, rentrèrent pour fermer leurs malles, après un court passage à la mairie, et ils prirent à la gare Saint-Lazare le train de six heures du soir qui les emporta vers la Normandie. Ils n’avaient guère échangé vingt paroles jusqu’au moment où ils se trouvèrent seuls dans le wagon. Dès qu’ils se sentirent en route, ils se regardèrent et se mirent à rire, pour cacher une certaine gêne, qu’ils ne voulaient point laisser voir. Le train traversait doucement la longue gare des Batignolles, puis il franchit la plaine galeuse qui va des fortifications à la Seine. Duroy et sa femme, de temps en temps, prononçaient quelques mots inutiles, puis se tournaient de nouveau vers la portière. Quand ils passèrent le pont d’Asnières, une gaieté les saisit à la vue de la rivière couverte de bateaux, de pêcheurs et de canotiers. Le soleil, un puissant soleil de mai, répandait sa lumière oblique sur les embarcations et sur le fleuve calme qui semblait immobile, sans courant et sans remous, figé sous la chaleur et la clarté du jour finissant. Une barque à voile, au milieu de la rivière, ayant tendu sur ses deux bords deux grands triangles de toile blanche pour cueillir les moindres souffles de brise, avait l’air d’un énorme oiseau prêt à s’envoler. « J’adore les environs de Paris, j’ai des souvenirs de fritures qui sont les meilleurs de mon existence. » Comme c’est gentil de glisser sur l’eau au coucher du soleil. » Puis ils se turent comme s’ils n’avaient point osé continuer ces épanchements sur leur vie passée, et ils demeurèrent muets, savourant peut-être déjà la poésie des regrets. Duroy, assis en face de sa femme, prit sa main et la baisa lentement. « Quand nous serons revenus, dit-il, nous irons quelquefois dîner à Chatou. » « Nous aurons tant de choses à faire ! » sur un ton qui semblait signifier : « Il faudra sacrifier l’agréable à l’utile. » Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquiétude par quelle transition il arriverait aux caresses. Il n’eût point été troublé de même devant l’ignorance d’une jeune fille ; mais l’intelligence alerte et rusée qu’il sentait en Madeleine rendait embarrassée son attitude. Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop brutal, trop lent ou trop prompt. Il serrait cette main par petites pressions, sans qu’elle répondît à son appel. Il dit : « Ça me semble très drôle que vous soyez ma femme. » J’ai envie de vous embrasser, et je m’étonne d’en avoir le droit. » Elle lui tendit tranquillement sa joue, qu’il baisa comme il eût baisé celle d’une sœur. « La première fois que je vous ai vue (vous savez bien, à ce dîner où m’avait invité Forestier), j’ai pensé : « Sacristi, si je pouvais découvrir une femme comme ça. » Et elle le regardait tout droit, finement, de son œil toujours souriant. Il songeait : « Je suis trop froid. Je devrais aller plus vite que ça. » Et il demanda : « Comment aviez-vous donc fait la connaissance de Forestier ? » Elle répondit, avec une malice provocante : « Est-ce que nous allons à Rouen pour parler de lui ? » Il rougit : « Je suis bête. Elle fut ravie : « Moi ! Il s’était assis à côté d’elle, tout près. Elle cria : « Oh ! Le train traversait la forêt de Saint-Germain ; et elle avait vu un chevreuil effrayé franchir d’un bond une allée. Duroy s’étant penché pendant qu’elle regardait par la portière ouverte posa un long baiser, un baiser d’amant dans les cheveux de son cou. Elle demeura quelques moments immobile ; puis, relevant la tête : « Vous me chatouillez, finissez. » Mais il ne s’en allait point, promenant doucement, en une caresse énervante et prolongée, sa moustache frisée sur la chair blanche. Il avait saisi la tête de sa main droite glissée derrière elle, et il la tournait vers lui. Puis il se jeta sur sa bouche comme un épervier sur une proie. Elle se débattait, le repoussait, tâchait de se dégager. Elle y parvint enfin, et répéta : « Mais finissez donc. » Il ne l’écoutait, plus, l’étreignant, la baisant d’une lèvre avide et frémissante, essayant de la renverser sur les coussins du wagon. Elle se dégagea d’un grand effort, et, se levant avec vivacité : Nous ne sommes pourtant plus des enfants, nous pouvons bien attendre Rouen. » Il demeurait assis, très rouge, et glacé par ces mots raisonnables ; puis, ayant repris quelque sang-froid : « Soit, j’attendrai, dit-il avec gaieté, mais je ne suis plus fichu de prononcer vingt paroles jusqu’à l’arrivée. Et songez que nous traversons Poissy. C’est moi qui parlerai », dit-elle. Elle se rassit doucement auprès de lui. Et elle parla, avec précision, de ce qu’ils feraient à leur retour. Ils devaient conserver l’appartement qu’elle habitait avec son premier mari, et Duroy héritait aussi des fonctions et du traitement de Forestier à La Vie Française. Avant leur union, du reste, elle avait réglé, avec une sûreté d’homme d’affaires, tous les détails financiers du ménage. Ils s’étaient associés sous le régime de la séparation de biens, et tous les cas étaient prévus qui pouvaient survenir : mort, divorce, naissance d’un ou de plusieurs enfants. Le jeune homme apportait quatre mille francs, disait-il, mais, sur cette somme, il en avait emprunté quinze cents. Le reste provenait d’économies faites dans l’année, en prévision de l’événement. La jeune femme apportait quarante mille francs que lui avait laissés Forestier, disait-elle. Elle revint à lui, citant son exemple : « C’était un garçon très économe, très rangé, très travailleur. Il aurait fait fortune en peu de temps. » Duroy n’écoutait plus, tout occupé d’autres pensées. Elle s’arrêtait parfois pour suivre une idée intime, puis reprenait : « D’ici à trois ou quatre ans, vous pouvez fort bien gagner de trente à quarante mille francs par an. C’est ce qu’aurait eu Charles, s’il avait vécu. » Georges, qui commençait à trouver longue la leçon, répondit : « Il me semblait que nous n’allions pas à Rouen pour parler de lui. » Elle lui donna une petite tape sur la joue : « C’est vrai, j’ai tort. » Il affectait de tenir ses mains sur ses genoux, comme les petits garçons bien sages. « Vous avez l’air niais, comme ça », dit-elle. « C’est mon rôle, auquel vous m’avez d’ailleurs rappelé tout à l’heure, et je n’en sortirai plus. Parce que c’est vous qui prenez la direction de la maison, et même celle de ma personne. Cela vous regarde, en effet, comme veuve ! » « Que voulez-vous dire au juste ? Que vous avez une expérience qui doit dissiper mon ignorance, et une pratique du mariage qui doit dégourdir mon innocence de célibataire, voilà, na ! » « C’est trop fort ! » Je ne connais pas les femmes, moi, na, et vous connaissez les hommes, vous, puisque vous êtes veuve, na, c’est vous qui allez faire mon éducation... ce soir, na, et vous pouvez même commencer tout de suite, si vous voulez, na. » par exemple, si vous comptez sur moi pour ça !... » Il prononça, avec une voix de collégien qui bredouille sa leçon : « Mais oui, na, j’y compte. Je compte même que vous me donnerez une instruction solide... dix pour les perfectionnements et la rhétorique... Je ne sais rien, moi na. » « Puisque tu commences par me tutoyer, j’imiterai aussitôt cet exemple, et je te dirai, mon amour, que je t’adore de plus en plus, de seconde en seconde, et que je trouve Rouen bien loin ! » Il parlait maintenant avec des intonations d’acteur, avec un jeu plaisant de figure qui divertissaient la jeune femme habituée aux manières et aux joyeusetés de la grande bohème des hommes de lettres. Elle le regardait de côté, le trouvant vraiment charmant, éprouvant l’envie qu’on a de croquer un fruit sur l’arbre, et l’hésitation du raisonnement qui conseille d’attendre le dîner pour le manger à son heure. Alors elle dit, devenant un peu rouge aux pensées qui l’assaillaient : « Mon petit élève, croyez mon expérience, ma grande expérience. Les baisers en wagon ne valent rien. Puis elle rougit davantage encore, en murmurant : « Il ne faut jamais couper son blé en herbe. » Il ricanait, excité par les sous-entendus qu’il sentait glisser dans cette jolie bouche ; et il fit le signe de la croix avec un marmottement des lèvres, comme s’il eût murmuré une prière, puis il déclara : « Je viens de me mettre sous la protection de saint Antoine, patron des Tentations. Maintenant, je suis de bronze. » La nuit venait doucement, enveloppant d’ombre transparente, comme d’un crêpe léger, la grande campagne qui s’étendait à droite. Le train longeait la Seine, et les jeunes gens se mirent à regarder dans le fleuve, déroulé comme un large ruban de métal poli à côté de la voie, des reflets rouges, des taches tombées du ciel que le soleil en s’en allant avait frotté de pourpre et de feu. Ces lueurs s’éteignaient peu à peu, devenaient foncées, s’assombrissant tristement. Et la campagne se noyait dans le noir, avec ce frisson sinistre, ce frisson de mort que chaque crépuscule fait passer sur la terre. Cette mélancolie du soir entrant par la portière ouverte pénétrait les âmes, si gaies tout à l’heure, des deux époux devenus silencieux. Ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre pour regarder cette agonie du jour, de ce beau jour clair de mai. À Mantes, on avait allumé le petit quinquet à l’huile qui répandait sur le drap gris des capitons sa clarté jaune et tremblotante. Duroy enlaça la taille de sa femme et la serra contre lui. Son désir aigu de tout à l’heure devenait de la tendresse, une tendresse alanguie, une envie molle de menues caresses consolantes, de ces caresses dont on berce les enfants. « Je t’aimerai bien, ma petite Made. » La douceur de cette voix émut la jeune femme, lui fit passer sur la chair un frémissement rapide, et elle offrit sa bouche, en se penchant vers lui, car il avait posé sa joue sur le tiède appui des seins. Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une brusque et folle étreinte, une courte lutte essoufflée, un accouplement violent et maladroit. Puis ils restèrent aux bras l’un de l’autre, un peu déçus tous deux, las et tendres encore, jusqu’à ce que le sifflet du train annonçât une gare prochaine. Elle déclara, en tapotant du bout des doigts les cheveux ébouriffés de ses tempes : « C’est très bête. Mais il lui baisait les mains, allant de l’une à l’autre avec une rapidité fiévreuse et il répondit : « Je t’adore, ma petite Made. » Jusqu’à Rouen ils demeurèrent presque immobiles, la joue contre la joue, les yeux dans la nuit de la portière où l’on voyait passer parfois les lumières des maisons ; et ils rêvassaient, contents de se sentir si proches et dans l’attente grandissante d’une étreinte plus intime et plus libre. Ils descendirent dans un hôtel dont les fenêtres donnaient sur le quai, et ils se mirent au lit après avoir un peu soupé, très peu. La femme de chambre les réveilla, le lendemain, lorsque huit heures venaient de sonner. Quand ils eurent bu la tasse de thé posée sur la table de nuit, Duroy regarda sa femme, puis brusquement avec l’élan joyeux d’un homme heureux qui vient de trouver un trésor, il la saisit dans ses bras, en balbutiant : « Ma petite Made, je sens que je t’aime beaucoup... Elle souriait de son sourire confiant et satisfait et elle murmura, en lui rendant ses baisers : « Et moi aussi... Mais il demeurait inquiet de cette visite à ses parents. Il avait déjà souvent prévenu sa femme ; il l’avait préparée, sermonnée. « Tu sais, ce sont des paysans, des paysans de campagne, et non pas d’opéra-comique. » « Mais je le sais, tu me l’as assez dit. Voyons, lève-toi et laisse-moi me lever aussi. » Il sauta du lit, et mettant ses chaussettes : « Nous serons très mal à la maison, très mal. Il n’y a qu’un vieux lit à paillasse dans ma chambre. On ne connaît pas les sommiers, à Canteleu. » Ce sera charmant de mal dormir... et d’être réveillée par le chant des coqs. » Elle avait passé son peignoir, un grand peignoir de flanelle blanche, que Duroy reconnut aussitôt. Sa femme possédait, il le savait bien, une douzaine entière de ces vêtements de matinée. Elle ne pouvait pourtant point détruire son trousseau pour en acheter un neuf ? N’importe, il eût voulu que son linge de chambre, son linge de nuit, son linge d’amour ne fût plus le même qu’avec l’autre. Il lui semblait que l’étoffe moelleuse et tiède devait avoir gardé quelque chose du contact de Forestier. Et il alla vers la fenêtre en allumant une cigarette. La vue du port, du large fleuve plein de navires aux mâts légers, de vapeurs trapus, que des machines tournantes vidaient à grand bruit sur les quais, le remua, bien qu’il connût cela depuis longtemps. Et il s’écria : « Bigre, que c’est beau ! » Madeleine accourut et posant ses deux mains sur une épaule de son mari, penchée vers lui dans un geste abandonné, elle demeura ravie, émue. Elle répétait : « Oh ! Je ne savais pas qu’il y eût tant de bateaux que ça ? » Ils partirent une heure plus tard, car ils devaient déjeuner chez les vieux, prévenus depuis quelques jours. Un fiacre découvert et rouillé les emporta avec un bruit de chaudronnerie secouée. Ils suivirent un long boulevard assez laid, puis traversèrent des prairies où coulait une rivière, puis ils commencèrent à gravir la côte. Madeleine, fatiguée, s’était assoupie sous la caresse pénétrante du soleil qui la chauffait délicieusement au fond de la vieille voiture, comme si elle eût été couchée dans un bain tiède de lumière et d’air champêtre. Ils venaient de s’arrêter aux deux tiers de la montée, à un endroit renommé pour la vue, où l’on conduit tous les voyageurs. On dominait l’immense vallée, longue et large, que le fleuve clair parcourait d’un bout à l’autre, avec de grandes ondulations. On le voyait venir de là-bas, taché par des îles nombreuses et décrivant une courbe avant de traverser Rouen. Puis la ville apparaissait sur la rive droite, un peu noyée dans la brume matinale, avec des éclats de soleil sur ses toits, et ses mille clochers légers, pointus ou trapus, frêles et travaillés comme des bijoux géants, ses tours carrées ou rondes coiffées de couronnes héraldiques, ses beffrois, ses clochetons, tout le peuple gothique des sommets d’églises que dominait la flèche aiguë de la cathédrale, surprenante aiguille de bronze, laide, étrange et démesurée, la plus haute qui soit au monde. Mais en face, de l’autre côté du fleuve, s’élevaient, rondes et renflées à leur faîte, les minces cheminées d’usines du vaste faubourg de Saint-Sever. Plus nombreuses que leurs frères les clochers, elles dressaient jusque dans la campagne lointaine leurs longues colonnes de briques et soufflaient dans le ciel bleu leur haleine noire de charbon. Et la plus élevée de toutes, aussi haute que la pyramide de Chéops, le second des sommets dus au travail humain, presque l’égale de sa fière commère la flèche de la cathédrale, la grande pompe à feu de la Foudre semblait la reine du peuple travailleur et fumant des usines, comme sa voisine était la reine de la foule pointue des monuments sacrés. Là-bas, derrière la ville ouvrière, s’étendait une forêt de sapins ; et la Seine, ayant passé entre les deux cités, continuait sa route, longeait une grande côte onduleuse boisée en haut et montrant par place ses os de pierre blanche, puis elle disparaissait à l’horizon après avoir encore décrit une longue courbe arrondie. On voyait des navires montant et descendant le fleuve, traînés par des barques à vapeur grosses comme des mouches et qui crachaient une fumée épaisse. Des îles, étalées sur l’eau, s’alignaient toujours l’une au bout de l’autre, ou bien laissant entre elles de grands intervalles, comme les grains inégaux d’un chapelet verdoyant. Le cocher du fiacre attendait que les voyageurs eussent fini de s’extasier. Il connaissait par expérience la durée de l’admiration de toutes les races de promeneurs. Mais quand il se remit en marche, Duroy aperçut soudain, à quelques centaines de mètres, deux vieilles gens qui s’en venaient, et il sauta de la voiture, en criant : « Les voilà. C’étaient deux paysans, l’homme et la femme, qui marchaient d’un pas régulier, en se balançant et se heurtant parfois de l’épaule. L’homme était petit, trapu, rouge et un peu ventru, vigoureux malgré son âge ; la femme, grande, sèche, voûtée, triste, la vraie femme de peine des champs qui a travaillé dès l’enfance et qui n’a jamais ri, tandis que le mari blaguait en buvant avec les pratiques. Madeleine aussi était descendue de voiture et elle regardait venir ces deux pauvres êtres avec un serrement de cœur, une tristesse qu’elle n’avait point prévue. Ils ne reconnaissaient point leur fils, ce beau monsieur, et ils n’auraient jamais deviné leur bru dans cette belle dame en robe claire. Ils allaient, sans parler et vite, au-devant de l’enfant attendu, sans regarder ces personnes de la ville que suivait une voiture. Ils s’arrêtèrent net, tous les deux, stupéfaits d’abord, puis abrutis de surprise. La vieille se remit la première et balbutia, sans faire un pas : « C’est-i té, not’ fieu ? » « Mais oui, c’est moi, la mé Duroy ! » et marchant à elle, il l’embrassa sur les deux joues, d’un gros baiser de fils. Puis il frotta ses tempes contre les tempes du père, qui avait ôté sa casquette, une casquette à la mode de Rouen, en soie noire, très haute, pareille à celle des marchands de bœufs. Puis Georges annonça : « Voilà ma femme. » Et les deux campagnards regardèrent Madeleine. Ils la regardèrent comme on regarde un phénomène, avec une crainte inquiète, jointe à une sorte d’approbation satisfaite chez le père, à une inimitié jalouse chez la mère. L’homme, qui était d’un naturel joyeux, tout imbibé par une gaieté de cidre doux et d’alcool, s’enhardit et demanda, avec une malice au coin de l’œil : « J’pouvons-ti l’embrasser tout d’même ? » Le fils répondit : « Parbleu. » Et Madeleine, mal à l’aise, tendit ses deux joues aux bécots sonores du paysan qui s’essuya ensuite les lèvres d’un revers de main. La vieille, à son tour, baisa sa belle-fille avec une réserve hostile. Non, ce n’était point la bru de ses rêves, la grosse et fraîche fermière, rouge comme une pomme et ronde comme une jument poulinière. Elle avait l’air d’une traînée, cette dame-là, avec ses falbalas et son musc. Car tous les parfums, pour la vieille, étaient du musc. Et on se remit en marche à la suite du fiacre qui portait la malle des nouveaux époux. Le vieux prit son fils par le bras, et le retenant en arrière, il demanda avec intérêt : « Eh ben, ça va-t-il, les affaires ? Dis-mé, ta femme, est-i aisée ? » Le père poussa un léger sifflement d’admiration et ne put que murmurer : « Bougre ! » tant il fut ému par la somme. Puis il ajouta avec une conviction sérieuse : « Nom d’un nom, c’est une belle femme. » Car il la trouvait de son goût, lui. Et il avait passé pour connaisseur, dans le temps. Madeleine et la mère marchaient côte à côte, sans dire un mot. On arrivait au village, un petit village en bordure sur la route, formé de dix maisons de chaque côté, maisons de bourg et masures de fermes, les unes en briques, les autres en argile, celles-ci coiffées de chaume et celles-là d’ardoise. La café du père Duroy : « À la belle vue », une bicoque composée d’un rez-de-chaussée et d’un grenier, se trouvait à l’entrée du pays, à gauche. Une branche de pin, accrochée sur la porte, indiquait, à la mode ancienne, que les gens altérés pouvaient entrer. Le couvert était mis dans la salle du cabaret, sur deux tables rapprochées et cachées par deux serviettes. Une voisine, venue pour aider au service, salua d’une grande révérence en voyant apparaître une aussi belle dame, puis reconnaissant Georges, elle s’écria : « Seigneur Jésus, c’est-i té, petiot ? » « Oui, c’est moi, la mé Brulin ! » Et il l’embrassa aussitôt comme il avait embrassé père et mère. Puis il se tourna vers sa femme : « Viens dans notre chambre, dit-il, tu te débarrasseras de ton chapeau. » Il la fit entrer par la porte de droite dans une pièce froide, carrelée, toute blanche, avec ses murs peints à la chaux et son lit aux rideaux de coton. Un crucifix au-dessus d’un bénitier, et deux images coloriées représentant Paul et Virginie sous un palmier bleu et Napoléon Ier sur un cheval jaune, ornaient seuls cet appartement propre et désolant. Dès qu’ils furent seuls, il embrassa Madeleine : Je suis content de revoir les vieux. Quand on est à Paris, on n’y pense pas, et puis quand on se retrouve, ça fait plaisir tout de même. » Mais le père criait en tapant du poing la cloison : « Allons, allons, la soupe est cuite. » Et il fallut se mettre à table. Ce fut un long déjeuner de paysans avec une suite de plats mal assortis, une andouille après un gigot, une omelette après l’andouille. Le père Duroy, mis en joie par le cidre et quelques verres de vin, lâchait le robinet de ses plaisanteries de choix, celles qu’il réservait pour les grandes fêtes, histoires grivoises et malpropres arrivées à ses amis, affirmait-il. Georges, qui les connaissait toutes, riait cependant, grisé par l’air natal, ressaisi par l’amour inné du pays, des lieux familiers dans l’enfance, par toutes les sensations, tous les souvenirs retrouvés, toutes les choses d’autrefois revues, des riens, une marque de couteau dans une porte, une chaise boiteuse rappelant un petit fait, des odeurs de sol, le grand souffle de résine et d’arbres venu de la forêt voisine, les senteurs du logis, du ruisseau, du fumier. La mère Duroy ne parlait point, toujours triste et sévère, épiant de l’œil sa bru avec une haine éveillée dans le cœur, une haine de vieille travailleuse, de vieille rustique aux doigts usés, aux membres déformés par les dures besognes, contre cette femme de ville qui lui inspirait une répulsion de maudite, de réprouvée, d’être impur fait pour la fainéantise et le péché. Elle se levait à tout moment pour aller chercher les plats, pour verser dans les verres la boisson jaune et aigre de la carafe ou le cidre doux mousseux et sucré des bouteilles dont le bouchon sautait comme celui de la limonade gazeuse. Madeleine ne mangeait guère, ne parlait guère, demeurait triste avec son sourire ordinaire figé sur les lèvres, mais un sourire morne, résigné. Elle n’ignorait point qu’elle allait chez des paysans, chez des petits paysans. Comment les avait-elle donc rêvés, elle qui ne rêvait pas d’ordinaire ? Est-ce que les femmes n’espèrent point toujours autre chose que ce qui est ! Les avait-elle vus de loin plus poétiques ? Non, mais plus littéraires peut-être, plus nobles, plus affectueux, plus décoratifs. Pourtant elle ne les désirait point distingués comme ceux des romans. D’où venait donc qu’ils la choquaient par mille choses menues, invisibles, par mille grossièretés insaisissables, par leur nature même de rustres, par ce qu’ils disaient, par leurs gestes et leur gaieté ? Elle se rappelait sa mère à elle, dont elle ne parlait jamais à personne, une institutrice séduite, élevée à Saint-Denis et morte de misère et de chagrin quand Madeleine avait douze ans. Un inconnu avait fait élever la petite fille. Elle ne le sut point au juste, bien qu’elle eût de vagues soupçons. Des consommateurs entraient maintenant, serraient les mains du père Duroy, s’exclamaient en voyant le fils, et, regardant de côté la jeune femme, clignaient de l’œil avec malice ; ce qui signifiait : « Sacré mâtin ! elle n’est pas piquée des vers, l’épouse à Georges Duroy. » D’autres, moins intimes, s’asseyaient devant les tables de bois, et criaient : « Un litre ! Et ils se mettaient à jouer aux dominos en tapant à grand bruit les petits carrés d’os blancs et noirs. La mère Duroy ne cessait plus d’aller et de venir, servant les pratiques avec son air lamentable, recevant l’argent, essuyant les tables du coin de son tablier bleu. La fumée des pipes de terre et des cigares d’un sou emplissait la salle. Madeleine se mit à tousser et demanda : « Si nous sortions ? Alors elle se leva et alla s’asseoir sur une chaise, devant la porte, sur la route, en attendant que son beau-père et son mari eussent achevé leur café et leurs petits verres. « Veux-tu dégringoler jusqu’à la Seine ? » Ils descendirent la montagne, louèrent un bateau à Croisset, et ils passèrent le reste de l’après-midi le long d’une île, sous les saules, somnolents tous deux, dans la chaleur douce du printemps, et bercés par les petites vagues du fleuve. Puis ils remontèrent à la nuit tombante. Le repas du soir, à la lueur d’une chandelle, fut plus pénible encore pour Madeleine que celui du matin. Le père Duroy, qui avait une demi-soûlerie, ne parlait plus. La mère gardait sa mine revêche. La pauvre lumière jetait sur les murs gris les ombres des têtes avec des nez énormes et des gestes démesurés. On voyait parfois une main géante lever une fourchette pareille à une fourche vers une bouche qui s’ouvrait comme une gueule de monstre, quand quelqu’un, se tournant un peu, présentait son profil à la flamme jaune et tremblotante. Dès que le dîner fut achevé, Madeleine entraîna son mari dehors pour ne point demeurer dans cette salle sombre où flottait toujours une odeur âcre de vieilles pipes et de boissons répandues. « Tu t’ennuies déjà », dit-il. Si tu le désires, nous partirons demain. » C’était une nuit tiède dont l’ombre caressante et profonde semblait pleine de bruits légers, de frôlements, de souffles. Ils étaient entrés dans une allée étroite, sous des arbres très hauts, entre deux taillis d’un noir impénétrable. Très grande, une des plus grandes de la France. » Une senteur de terre, d’arbres, de mousse, ce parfum frais et vieux des bois touffus, fait de la sève des bourgeons et de l’herbe morte et moisie des fourrés, semblait dormir dans cette allée. En levant la tête, Madeleine apercevait des étoiles entre les sommets des arbres, et bien qu’aucune brise ne remuât les branches, elle sentait autour d’elle la vague palpitation de cet océan de feuilles. Un frisson singulier lui passa dans l’âme et lui courut sur la peau ; une angoisse confuse lui serra le cœur. Mais il lui semblait qu’elle était perdue, noyée, entourée de périls, abandonnée de tous, seule, seule au monde, sous cette voûte vivante qui frémissait là-haut. nous repartirons pour Paris demain ? Demain matin, si tu veux. » Elle dormit mal, réveillée sans cesse par tous les bruits nouveaux pour elle de la campagne, les cris des chouettes, le grognement d’un porc enfermé dans une hutte contre le mur, et le chant d’un coq qui claironna dès minuit. Elle fut levée et prête à partir aux premières lueurs de l’aurore. Quand Georges annonça aux parents qu’il allait s’en retourner, ils demeurèrent saisis tous deux, puis ils comprirent d’où venait cette volonté. « J’ te souhaite de n’ point regretter c’que t’as fait. » Il leur laissa deux cents francs en cadeau, pour calmer leur mécontentement ; et le fiacre, qu’un gamin était allé chercher, ayant paru vers dix heures, les nouveaux époux embrassèrent les vieux paysans et repartirent. Comme ils descendaient la côte, Duroy se mit à rire : « Voilà, dit-il, je t’avais prévenue. Je n’aurais pas dû te faire connaître M. et Mme du Roy de Cantel, père et mère. » Elle se mit à rire aussi, et répliqua : Ce sont de braves gens que je commence à aimer beaucoup. Je leur enverrai des gâteries de Paris. » Tu verras que personne ne s’étonnera de nos lettres de faire-part. Nous raconterons que nous avons passé huit jours dans la propriété de tes parents. » Et, se rapprochant de lui, elle effleura d’un baiser le bout de sa moustache : « Bonjour, Geo ! » Il répondit : « Bonjour, Made », en passant une main derrière sa taille. On apercevait au loin, dans le fond de la vallée, le grand fleuve déroulé comme un ruban d’argent sous le soleil du matin, et toutes les cheminées des usines qui soufflaient dans le ciel leurs nuages de charbon, et tous les clochers pointus dressés sur la vieille cité. Les Du Roy étaient rentrés à Paris depuis deux jours et le journaliste avait repris son ancienne besogne en attendant qu’il quittât le service des échos pour s’emparer définitivement des fonctions de Forestier et se consacrer tout à fait à la politique. Il remontait chez lui, ce soir-là, au logis de son prédécesseur, le cœur joyeux, pour dîner, avec le désir éveillé d’embrasser tout à l’heure sa femme dont il subissait vivement le charme physique et l’insensible domination. En passant devant un fleuriste, au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, il eut l’idée d’acheter un bouquet pour Madeleine et il prit une grosse botte de roses à peine ouvertes, un paquet de boutons parfumés. À chaque étage de son nouvel escalier il se regardait complaisamment dans cette glace dont la vue lui rappelait sans cesse sa première entrée dans la maison. Il sonna, ayant oublié sa clef, et le même domestique, qu’il avait gardé aussi sur le conseil de sa femme, vint ouvrir. Mais en traversant la salle à manger il demeura fort surpris d’apercevoir trois couverts ; et, la portière du salon étant soulevée, il vit Madeleine qui disposait dans un vase de la cheminée une botte de roses toute pareille à la sienne. Il fut contrarié, mécontent, comme si on lui eût volé son idée, son attention et tout le plaisir qu’il en attendait. « Tu as donc invité quelqu’un ? » Elle répondit sans se retourner, en continuant à arranger ses fleurs : « Oui et non. C’est mon vieil ami le comte de Vaudrec qui a l’habitude de dîner ici tous les lundis, et qui vient comme autrefois. » Il restait debout derrière elle, son bouquet à la main, avec une envie de le cacher, de le jeter. « Tiens, je t’ai apporté des roses ! » Elle se retourna brusquement, toute souriante, criant : que tu es gentil d’avoir pensé à ça. » Et elle lui tendit ses bras et ses lèvres avec un élan de plaisir si vrai qu’il se sentit consolé. Elle prit les fleurs, les respira, et, avec une vivacité d’enfant ravie, les plaça dans le vase resté vide en face du premier. Puis elle murmura en regardant l’effet : « Que je suis contente ! Voilà ma cheminée garnie maintenant. » Elle ajouta, presque aussitôt, d’un air convaincu : « Tu sais, il est charmant, Vaudrec, tu seras tout de suite intime avec lui. » Un coup de timbre annonça le comte. Il entra, tranquille, très à l’aise, comme chez lui. Après avoir baisé galamment les doigts de la jeune femme il se tourna vers le mari et lui tendit la main avec cordialité en demandant : « Ça va bien, mon cher Du Roy ? » Il n’avait plus son air roide, son air gourmé de jadis, mais un air affable, révélant bien que la situation n’était plus la même. Le journaliste, surpris, tâcha de se montrer gentil pour répondre à ces avances. On eût cru, après cinq minutes, qu’ils se connaissaient et s’adoraient depuis dix ans. Alors Madeleine, dont le visage était radieux, leur dit : J’ai besoin de jeter un coup d’œil à ma cuisine. » Et elle se sauva, suivie par le regard des deux hommes. Quand elle revint, elle les trouva causant théâtre, à propos d’une pièce nouvelle, et si complètement du même avis qu’une sorte d’amitié rapide s’éveillait dans leurs yeux à la découverte de cette absolue parité d’idées. Le dîner fut charmant, tout intime et cordial ; et le comte demeura fort tard dans la soirée, tant il se sentait bien dans cette maison, dans ce joli nouveau ménage. Dès qu’il fut parti, Madeleine dit à son mari : « N’est-ce pas qu’il est parfait ? Il gagne du tout au tout à être connu. En voilà un bon ami, sûr, dévoué, fidèle. Elle n’acheva point sa pensée, et Georges répondit : « Oui, je le trouve fort agréable. Je crois que nous nous entendrons très bien. » « Tu ne sais pas, nous avons à travailler, ce soir, avant de nous coucher. Je n’ai pas eu le temps de te parler de ça avant le dîner, parce que Vaudrec est arrivé tout de suite. On m’a apporté des nouvelles graves, tantôt, des nouvelles du Maroc. C’est Laroche-Mathieu le député, le futur ministre, qui me les a données. Il faut que nous fassions un grand article, un article à sensation. J’ai des faits et des chiffres. Nous allons nous mettre à la besogne immédiatement. Il la prit et ils passèrent dans le cabinet de travail. Les mêmes livres s’alignaient dans la bibliothèque qui portait maintenant sur son faîte les trois vases achetés au golfe Juan par Forestier, la veille de son dernier jour. Sous la table, la chancelière du mort attendait les pieds de Du Roy, qui s’empara, après s’être assis, du porte-plume d’ivoire, un peu mâché au bout par la dent de l’autre. Madeleine s’appuya à la cheminée, et ayant allumé une cigarette, elle raconta ses nouvelles, puis exposa ses idées, et le plan de l’article qu’elle rêvait. Il l’écoutait avec attention, tout en griffonnant des notes, et quand il eut fini il souleva des objections, reprit la question, l’agrandit, développa à son tour non plus un plan d’article, mais un plan de campagne contre le ministère actuel. Sa femme avait cessé de fumer, tant son intérêt s’éveillait, tant elle voyait large et loin en suivant la pensée de Georges. Elle murmurait de temps en temps : Et quand il eut achevé, à son tour, de parler : Mais il avait toujours le début difficile et il cherchait ses mots avec peine. Alors elle vint doucement se pencher sur son épaule et elle se mit à lui souffler ses phrases tout bas, dans l’oreille. De temps en temps elle hésitait et demandait : « Est-ce bien ça que tu veux dire ? » Elle avait des traits piquants, des traits venimeux de femme pour blesser le chef du Conseil, et elle mêlait des railleries sur son visage à celles sur sa politique, d’une façon drôle qui faisait rire et saisissait en même temps par la justesse de l’observation. Du Roy, parfois, ajoutait quelques lignes qui rendaient plus profonde et plus puissante la portée d’une attaque. Il savait, en outre, l’art des sous-entendus perfides, qu’il avait appris en aiguisant des échos, et quand un fait donné pour certain par Madeleine lui paraissait douteux ou compromettant, il excellait à le faire deviner et à l’imposer à l’esprit avec plus de force que s’il l’eût affirmé. Quand leur article fut terminé, Georges le relut tout haut, en le déclamant. Ils le jugèrent admirable d’un commun accord et ils se souriaient, enchantés et surpris, comme s’ils venaient de se révéler l’un à l’autre. Ils se regardaient au fond des yeux, émus d’admiration et d’attendrissement, et ils s’embrassèrent avec élan, avec une ardeur d’amour communiquée de leurs esprits à leurs corps. Du Roy reprit la lampe : « Et maintenant, dodo », dit-il avec un regard allumé. « Passez, mon maître, puisque vous éclairez la route. » Il passa, et elle le suivit dans leur chambre en lui chatouillant le cou du bout du doigt, entre le col et les cheveux pour le faire aller plus vite, car il redoutait cette caresse. L’article parut sous la signature de Georges Du Roy de Cantel, et fit grand bruit. On s’en émut à la Chambre. Le père Walter en félicita l’auteur et le chargea de la rédaction politique de La Vie Française. Alors commença, dans le journal, une campagne habile et violente contre le ministère qui dirigeait les affaires. L’attaque, toujours adroite et nourrie de faits, tantôt ironique, tantôt sérieuse, parfois plaisante, parfois virulente, frappait avec une sûreté et une continuité dont tout le monde s’étonnait. Les autres feuilles citaient sans cesse La Vie Française, y coupaient des passages entiers, et les hommes du pouvoir s’informèrent si on ne pouvait pas bâillonner avec une préfecture cet ennemi inconnu et acharné. Du Roy devenait célèbre dans les groupes politiques. Il sentait grandir son influence à la pression des poignées de main et à l’allure des coups de chapeau. Sa femme, d’ailleurs, l’emplissait de stupeur et d’admiration par l’ingéniosité de son esprit, l’habileté de ses informations et le nombre de ses connaissances. À tout moment, il trouvait dans son salon, en rentrant chez lui, un sénateur, un député, un magistrat, un général, qui traitaient Madeleine en vieille amie, avec une familiarité sérieuse. Où avait-elle connu tous ces gens ? Mais comment avait-elle su capter leur confiance et leur affection ? « Ça ferait une rude diplomate », pensait-il. Elle rentrait souvent en retard aux heures des repas, essoufflée, rouge frémissante, et, avant même d’avoir ôté son voile, elle disait : « J’en ai du nanan, aujourd’hui. Figure-toi que le ministre de la Justice vient de nommer deux magistrats qui ont fait partie des commissions mixtes. Nous allons lui flanquer un abattage dont il se souviendra. » Et on flanquait un abattage au ministre, et on lui en reflanquait un autre le lendemain et un troisième le jour suivant. Le député Laroche-Mathieu qui dînait rue Fontaine tous les mardis, après le comte de Vaudrec qui commençait la semaine, serrait vigoureusement les mains de la femme et du mari avec des démonstrations de joie excessives. Il ne cessait de répéter : « Cristi, quelle campagne. Si nous ne réussissons pas après ça ? » Il espérait bien réussir en effet à décrocher le portefeuille des Affaires étrangères qu’il visait depuis longtemps. C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans conviction, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel. Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment. On disait partout de lui : « Laroche sera ministre », et il pensait aussi plus fermement que tous les autres que Laroche serait ministre. Il était un des principaux actionnaires du journal du père Walter, son collègue et son associé en beaucoup d’affaires de finances. Du Roy le soutenait avec confiance et avec des espérances confuses pour plus tard. Il ne faisait que continuer d’ailleurs l’œuvre commencée par Forestier, à qui Laroche-Mathieu avait promis la croix, quand serait venu le jour du triomphe. La décoration irait sur la poitrine du nouveau mari de Madeleine ; voilà tout. On sentait si bien que rien n’était changé, que les confrères de Du Roy lui montaient une scie dont il commençait à se fâcher. On ne l’appelait plus que Forestier. Aussitôt qu’il arrivait au journal, quelqu’un criait : « Dis donc, Forestier. » Il feignait de ne pas entendre et cherchait les lettres dans son casier. La voix reprenait, avec plus de force : « Hé ! Comme Du Roy gagnait le bureau du directeur, celui qui l’avait appelé l’arrêtait : pardon ; c’est à toi que je veux parler. C’est stupide, je te confonds toujours avec ce pauvre Charles. Cela tient à ce que tes articles ressemblent bigrement aux siens. Tout le monde s’y trompe. » Du Roy ne répondait rien, mais il rageait ; et une colère sourde naissait en lui contre le mort. Le père Walter lui-même avait déclaré, alors qu’on s’étonnait de similitudes flagrantes de tournures et d’inspiration entre les chroniques du nouveau rédacteur politique et celles de l’ancien : « Oui, c’est du Forestier, mais du Forestier plus nourri, plus nerveux, plus viril. » Une autre fois, Du Roy en ouvrant par hasard l’armoire aux bilboquets avait trouvé ceux de son prédécesseur avec un crêpe autour du manche, et le sien, celui dont il se servait quand il s’exerçait sous la direction de Saint-Potin, était orné d’une faveur rose. Tous avaient été rangés sur la même planche, par rang de taille ; et une pancarte, pareille à celle des musées, portait écrit : « Ancienne collection Forestier et Cie, Forestier-Du Roy, successeur, breveté S.G.D.G. Articles inusables pouvant servir en toutes circonstances, même en voyage. » Il referma l’armoire avec calme, en prononçant assez haut pour être entendu : « Il y a des imbéciles et des envieux partout. » Mais il était blessé dans son orgueil, blessé dans sa vanité, cette vanité et cet orgueil ombrageux d’écrivain, qui produisent cette susceptibilité nerveuse toujours en éveil, égale chez le reporter et chez le poète génial. Ce mot : « Forestier » déchirait son oreille ; il avait peur de l’entendre, et se sentait rougir en l’entendant. Il était pour lui, ce nom, une raillerie mordante, plus qu’une raillerie, presque une insulte. Il lui criait : « C’est ta femme qui fait ta besogne comme elle faisait celle de l’autre. Tu ne serais rien sans elle. » Il admettait parfaitement que Forestier n’eût rien été sans Madeleine ; mais quant à lui, allons donc ! Puis, rentré chez lui, l’obsession continuait. C’était la maison tout entière maintenant qui lui rappelait le mort, tout le mobilier, tous les bibelots, tout ce qu’il touchait. Il ne pensait guère à cela dans les premiers temps ; mais la scie montée par ses confrères avait fait en son esprit une sorte de plaie qu’un tas de riens inaperçus jusqu’ici envenimaient à présent. Il ne pouvait plus prendre un objet sans qu’il crût voir aussitôt la main de Charles posée dessus. Il ne regardait et ne maniait que des choses lui ayant servi autrefois, des choses qu’il avait achetées, aimées et possédées. Et Georges commençait à s’irriter même à la pensée des relations anciennes de son ami et de sa femme. Il s’étonnait parfois de cette révolte de son cœur, qu’il ne comprenait point, et se demandait : « Comment diable cela se fait-il ? Je ne suis pas jaloux des amis de Madeleine. Je ne m’inquiète jamais de ce qu’elle fait. Elle rentre et sort à son gré, et le souvenir de cette brute de Charles me met en rage ! » Il ajoutait, mentalement : « Au fond, ce n’était qu’un crétin ; c’est sans doute ça qui me blesse. Je me fâche que Madeleine ait pu épouser un pareil sot. » Et sans cesse il se répétait : « Comment se fait-il que cette femme-là ait gobé un seul instant un semblable animal ? » Et sa rancune s’augmentait chaque jour par mille détails insignifiants qui le piquaient comme des coups d’aiguille, par le rappel incessant de l’autre, venu d’un mot de Madeleine, d’un mot du domestique ou d’un mot de la femme de chambre. Un soir, Du Roy qui aimait les plats sucrés demanda : « Pourquoi n’avons-nous pas d’entremets ? Tu n’en fais jamais servir. » La jeune femme répondit gaiement : « C’est vrai, je n’y pense pas. Cela tient à ce que Charles les avait en horreur... » Il lui coupa la parole dans un mouvement d’impatience dont il ne fut pas maître. tu sais, Charles commence à m’embêter. C’est toujours Charles par-ci, Charles par-là. Charles aimait ci, Charles aimait ça. Puisque Charles est crevé, qu’on le laisse tranquille. » Madeleine regardait son mari avec stupeur, sans rien comprendre à cette colère subite. Puis, comme elle était fine, elle devina un peu ce qui se passait en lui, ce travail lent de jalousie posthume grandissant à chaque seconde par tout ce qui rappelait l’autre. Elle jugea cela puéril, peut-être, mais elle fut flattée et ne répondit rien. Il s’en voulut, lui, de cette irritation, qu’il n’avait pu cacher. Or, comme ils faisaient, ce soir-là, après dîner, un article pour le lendemain, il s’embarrassa dans la chancelière. Ne parvenant point à la retourner, il la rejeta d’un coup de pied, et demanda en riant : « Charles avait donc toujours froid aux pattes ? » il vivait dans la terreur des rhumes ; il n’avait pas la poitrine solide. » Du Roy reprit avec férocité : « Il l’a bien prouvé, d’ailleurs. » Puis il ajouta avec galanterie : « Heureusement pour moi. » Et il baisa la main de sa femme. Mais en se couchant, toujours hanté par la même pensée, il demanda encore : « Est-ce que Charles portait des bonnets de coton pour éviter les courants d’air dans les oreilles ? » Elle se prêta à la plaisanterie et répondit : « Non, un madras noué sur le front. » Georges haussa les épaules et prononça avec un mépris supérieur : Dès lors, Charles devint pour lui un sujet d’entretien continuel. Il parlait de lui à tout propos, ne l’appelant plus que : « ce pauvre Charles », d’un air de pitié infinie. Et quand il revenait du journal, où il s’était entendu deux ou trois fois interpeller sous le nom de Forestier, il se vengeait en poursuivant le mort de railleries haineuses au fond de son tombeau. Il rappelait ses défauts, ses ridicules, ses petitesses, les énumérait avec complaisance, les développant et les grossissant comme s’il eût voulu combattre, dans le cœur de sa femme, l’influence d’un rival redouté. « Dis donc, Made, te rappelles-tu le jour où ce cornichon de Forestier a prétendu nous prouver que les gros hommes étaient plus vigoureux que les maigres ? » Puis il voulut savoir sur le défunt un tas de détails intimes et secrets que la jeune femme, mal à l’aise, refusait de dire. Il devait être bien drôle dans ce moment-là ? » Elle murmurait du bout des lèvres : « Voyons, laisse-le tranquille, à la fin. » c’est vrai qu’il devait être godiche au lit, cet animal ! » Et il finissait toujours par conclure : « Quelle brute c’était ! » Un soir, vers la fin de juin, comme il fumait une cigarette à sa fenêtre, la grande chaleur de la soirée lui donna l’envie de faire une promenade. Ma petite Made, veux-tu venir jusqu’au Bois ? Ils prirent un fiacre découvert, gagnèrent les Champs-Élysées, puis l’avenue du Bois-de-Boulogne. C’était une nuit sans vent, une de ces nuits d’étuve où l’air de Paris surchauffé entre dans la poitrine comme une vapeur de four. Une armée de fiacres menait sous les arbres tout un peuple d’amoureux. Ils allaient, ces fiacres, l’un derrière l’autre, sans cesse. Georges et Madeleine s’amusaient à regarder tous ces couples enlacés, passant dans ces voitures, la femme en robe claire et l’homme sombre. C’était un immense fleuve d’amants qui coulait vers le Bois sous le ciel étoilé et brûlant. On n’entendait aucun bruit que le sourd roulement des roues sur la terre. Ils passaient, passaient, les deux êtres de chaque fiacre, allongés sur les coussins, muets, serrés l’un contre l’autre, perdus dans d’hallucination du désir, frémissant dans l’attente de l’étreinte prochaine. L’ombre chaude semblait pleine de baisers. Une sensation de tendresse flottante, d’amour bestial épandu alourdissait l’air, le rendait plus étouffant. Tous ces gens accouplés, grisés de la même pensée, de la même ardeur, faisaient courir une fièvre autour d’eux. Toutes ces voitures chargées d’amour, sur qui semblaient voltiger des caresses, jetaient sur leur passage une sorte de souffle sensuel, subtil et troublant. Georges et Madeleine se sentirent eux-mêmes gagnés par la contagion de la tendresse. Ils se prirent doucement la main, sans dire un mot, un peu oppressés par la pesanteur de l’atmosphère et par l’émotion qui les envahissait. Comme ils arrivaient au tournant qui suit les fortifications, ils s’embrassèrent, et elle balbutia un peu confuse : « Nous sommes aussi gamins qu’en allant à Rouen. » Le grand courant des voitures s’était séparé à l’entrée des taillis. Dans le chemin des Lacs que suivaient les jeunes gens, les fiacres s’espaçaient un peu, mais la nuit épaisse des arbres, l’air vivifié par les feuilles et par l’humidité des ruisselets qu’on entendait couler sous les branches, une sorte de fraîcheur du large espace nocturne tout paré d’astres, donnaient aux baisers des couples roulants un charme plus pénétrant et une ombre plus mystérieuse. Georges murmura : « Oh ! ma petite Made », en la serrant contre lui. « Te rappelles-tu la forêt de chez toi, comme c’était sinistre. Il me semblait qu’elle était pleine de bêtes affreuses et qu’elle n’avait pas de bout. On sent des caresses dans le vent, et je sais bien que Sèvres est de l’autre côté du Bois. » dans la forêt de chez moi, il n’y avait pas autre chose que des cerfs, des renards, des chevreuils et des sangliers, et, par-ci, par-là, une maison de forestier. » Ce mot, ce nom du mort sorti de sa bouche, le surprit comme si quelqu’un le lui eût crié du fond d’un fourré, et il se tut brusquement, ressaisi par ce malaise étrange et persistant, par cette irritation jalouse, rongeuse, invincible qui lui gâtait la vie depuis quelque temps. Au bout d’une minute, il demanda : « Es-tu venue quelquefois ici comme ça, le soir, avec Charles ? » Et, tout à coup, il eut envie de retourner chez eux, une envie nerveuse qui lui serrait le cœur. Mais l’image de Forestier était rentrée en son esprit, le possédait, l’étreignait. Il ne pouvait plus penser qu’à lui, parler que de lui. Il demanda avec un accent méchant : L’as-tu fait cocu, ce pauvre Charles’ ? » « Que tu deviens bête avec ta rengaine. » Mais il ne lâchait pas son idée. « Voyons, ma petite Made, sois bien franche, avoue-le ? Tu l’as fait cocu, dis ? Avoue que tu l’as fait cocu ? » Elle se taisait, choquée comme toutes les femmes le sont par ce mot. « Sacristi, si quelqu’un en avait la tête, c’est bien lui, par exemple. C’est ça qui m’amuserait de savoir si Forestier était cocu. quelle bonne binette de jobard ? » Il sentit qu’elle souriait à quelque souvenir peut-être, et il insista : Ce serait bien drôle, au contraire, de m’avouer que tu l’as trompé, de m’avouer ça, à moi. » Il frémissait, en effet, de l’espoir et de l’envie que Charles, l’odieux Charles, le mort détesté, le mort exécré, eût porté ce ridicule honteux. pourtant une autre émotion, plus confuse, aiguillonnait son désir de savoir. « Made, ma petite Made, je t’en prie, dis-le. En voilà un qui ne l’aurait pas volé. Tu aurais eu joliment tort de ne pas lui faire porter ça. Elle trouvait plaisante, maintenant, sans doute, cette insistance, car elle riait, par petits rires brefs, saccadés. Il avait mis ses lèvres tout près de l’oreille de sa femme : Elle s’éloigna d’un mouvement sec et déclara brusquement : Est-ce qu’on répond à des questions pareilles ? » Elle avait dit cela d’un ton si singulier qu’un frisson de froid courut dans les veines de son mari et il demeura interdit, effaré, un peu essoufflé, comme s’il avait reçu une commotion morale. Le fiacre maintenant longeait le lac, où le ciel semblait avoir égrené ses étoiles. Deux cygnes vagues nageaient très lentement, à peine visibles dans l’ombre. « Retournons, « Et la voiture s’en revint, croisant les autres, qui allaient au pas, et dont les grosses lanternes brillaient comme des yeux dans la nuit du Bois. Comme elle avait dit cela d’une étrange façon ! Du Roy se demandait : « Est-ce un aveu ? » Et cette presque certitude qu’elle avait trompé son premier mari l’affolait de colère à présent. Il avait envie de la battre, de l’étrangler, de lui arracher les cheveux ! si elle lui eût répondu : « Mais, mon chéri, si j’avais dû le tromper, c’est avec toi que je l’aurais fait. » Comme il l’aurait embrassée, étreinte, adorée ! Il demeurait immobile, les bras croisés, les yeux au ciel, l’esprit trop agité pour réfléchir encore. Il sentait seulement en lui fermenter cette rancune et grossir cette colère qui couvent au cœur de tous les mâles devant les caprices du désir féminin. Il sentait pour la première fois cette angoisse confuse de l’époux qui soupçonne ! Il était jaloux enfin, jaloux pour le mort, jaloux pour le compte de Forestier ! jaloux d’une étrange et poignante façon, où entrait subitement de la haine contre Madeleine. Puisqu’elle avait trompé l’autre, comment pourrait-il avoir confiance en elle, lui ! Puis, peu à peu, une espèce de calme se fit en son esprit, et se roidissant contre sa souffrance, il pensa : « Toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir et ne rien leur donner de soi. » L’amertume de son cœur lui montait aux lèvres en paroles de mépris et de dégoût. Il ne les laissa point s’épandre cependant. Il se répétait : « Le monde est aux forts. Il faut être au-dessus de tout. » Du Roy regardait devant lui une clarté rougeâtre dans le ciel, pareille à une lueur de forge démesurée ; et il entendait une rumeur confuse, immense, continue, faite de bruits innombrables et différents, une rumeur sourde, proche, lointaine, une vague et énorme palpitation de vie, le souffle de Paris respirant, dans cette nuit d’été, comme un colosse épuisé de fatigue. Georges songeait : « Je serais bien bête de me faire de la bile. L’égoïsme pour l’ambition et la fortune vaut mieux que l’égoïsme pour la femme et pour l’amour. » L’arc de triomphe de l’Étoile apparaissait debout à l’entrée de la ville sur ses deux jambes monstrueuses, sorte de géant informe qui semblait prêt à se mettre en marche pour descendre la large avenue ouverte devant lui. Georges et Madeleine se retrouvaient là dans le défilé des voitures ramenant au logis, au lit désiré, l’éternel couple, silencieux et enlacé. Il semblait que l’humanité tout entière glissait à côté d’eux, grise de joie, de plaisir, de bonheur. La jeune femme, qui avait bien pressenti quelque chose de ce qui se passait en son mari, demanda de sa voix douce : « À quoi songes-tu, mon ami ? Depuis une demi-heure tu n’as point prononcé une parole. » « Je songe à tous ces imbéciles qui s’embrassent, et je me dis que, vraiment, on a autre chose à faire dans l’existence. » quand on n’a rien de mieux ! » La pensée de Georges allait toujours, dévêtant la vie de sa robe de poésie, dans une sorte de rage méchante : « Je serais bien bête de me gêner, de me priver de quoi que ce soit, de me troubler, de me tracasser, de me ronger l’âme comme je le fais depuis quelque temps. » L’image de Forestier lui traversa l’esprit sans y faire naître aucune irritation. Il lui sembla qu’ils venaient de se réconcilier, qu’ils redevenaient amis. Il avait envie de lui crier : « Bonsoir, vieux. » Madeleine, que ce silence gênait, demanda : « Si nous allions prendre une glace chez Tortoni, avant de rentrer. » Son fin profil blond lui apparut sous l’éclat vif d’une guirlande de gaz qui annonçait un café-chantant. Il pensa : « Elle est jolie ! À bon chat bon rat, ma camarade. Mais si on me reprend à me tourmenter pour toi, il fera chaud au pôle Nord. » Puis il répondit : « Mais certainement, ma chérie. » Et, pour qu’elle ne devinât rien, il l’embrassa. Il sembla à la jeune femme que les lèvres de son mari étaient glacées. Il souriait cependant de son sourire ordinaire en lui donnant la main pour descendre devant les marches du café. En entrant au journal, le lendemain, Du Roy alla trouver Boisrenard. « Mon cher ami, dit-il, j’ai un service à te demander. On trouve drôle depuis quelque temps de m’appeler Forestier. Moi, je commence à trouver ça bête. Veux-tu avoir la complaisance de prévenir doucement les camarades que je giflerai le premier qui se permettra de nouveau cette plaisanterie. « Ce sera à eux de réfléchir si cette blague-là vaut un coup d’épée. Je m’adresse à toi parce que tu es un homme calme qui peut empêcher des extrémités fâcheuses, et aussi parce que tu m’as servi de témoin dans notre affaire. » Boisrenard se chargea de la commission. Du Roy sortit pour faire des courses, puis revint une heure plus tard. Comme il rentrait chez lui, il entendit des voix de femmes dans le salon. Il demanda : « Qui est là ? » Le domestique répondit : « Mme Walter et Mme de Marelle. » Un petit battement lui secoua le cœur, puis il se dit : « Tiens, voyons », et il ouvrit la porte. Clotilde était au coin de la cheminée, dans un rayon de jour venu de la fenêtre. Il sembla à Georges qu’elle pâlissait un peu en l’apercevant. Ayant d’abord salué Mme Walter et ses deux filles assises, comme deux sentinelles aux côtés de leur mère, il se tourna vers son ancienne maîtresse. Elle lui tendait la main ; il la prit et la serra avec intention comme pour dire : « Je vous aime toujours. » « Vous vous êtes bien portée pendant le siècle écoulé depuis notre dernière rencontre ? » « Mais, oui, et vous, Bel-Ami ? » Puis, se tournant vers Madeleine, elle ajouta : « Tu permets que je l’appelle toujours Bel-Ami ? Certainement, ma chère, je permets tout ce que tu voudras. » Une nuance d’ironie semblait cachée dans cette parole. Mme Walter parlait d’une fête qu’allait donner Jacques Rival dans son logis de garçon, un grand assaut d’armes où assisteraient des femmes du monde ; elle disait : « Ce sera très intéressant. Mais je suis désolée, nous n’avons personne pour nous y conduire, mon mari devant s’absenter à ce moment-là. » Nous vous en serons très reconnaissantes, mes filles et moi. » Il regardait la plus jeune des demoiselles Walter, et pensait : « Elle n’est pas mal du tout, cette petite Suzanne, mais pas du tout. » Elle avait l’air d’une frêle poupée blonde, trop petite, mais fine, avec la taille mince, des hanches et de la poitrine, une figure de miniature, des yeux d’émail d’un bleu gris dessinés au pinceau, qui semblaient nuancés par un peintre minutieux et fantaisiste, de la chair trop blanche, trop lisse, polie, unie, sans grain, sans teinte, et des cheveux ébouriffés, frisés, une broussaille savante, légère, un nuage charmant, tout pareil en effet à la chevelure des jolies poupées de luxe qu’on voit passer dans les bras de gamines beaucoup moins hautes que leur joujou. La sœur aînée, Rose, était laide, plate, insignifiante, une de ces filles qu’on ne voit pas, à qui on ne parle pas et dont on ne dit rien. La mère se leva, et se tournant vers Georges : « Ainsi je compte sur vous jeudi prochain, à deux heures. » « Comptez sur moi, madame. » Dès qu’elle fut partie, Mme de Marelle se leva à son tour. Ce fut elle alors qui lui serra la main très fort, très longtemps ; et il se sentit remué par cet aveu silencieux, repris d’un brusque béguin pour cette petite bourgeoise bohème et bon enfant, qui l’aimait vraiment, peut-être. « J’irai la voir demain », pensa-t-il. Dès qu’il fut seul en face de sa femme, Madeleine se mit à rire, d’un rire franc et gai, et le regardant bien en face : « Tu sais que tu as inspiré une passion à Mme Walter ? » Mais oui, je te l’affirme, elle m’a parlé de toi avec un enthousiasme fou. C’est si singulier de sa part ! Elle voudrait trouver deux maris comme toi pour ses filles !... Heureusement qu’avec elle ces choses-là sont sans importance. » Il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire : « Comment, sans importance ? » Elle répondit, avec une conviction de femme sûre de son jugement : Mme Walter est une de celles dont on n’a jamais rien murmuré, mais tu sais, là, jamais, jamais. Elle est inattaquable sous tous les rapports. Son mari, tu le connais comme moi. Elle a d’ailleurs assez souffert d’avoir épousé un juif, mais elle lui est restée fidèle. « Je la croyais juive aussi. Elle est dame patronnesse de toutes les bonnes œuvres de la Madeleine. Je ne sais plus s’il y a eu un simulacre de baptême du patron, ou bien si l’Église a fermé les yeux. » Si tu n’étais pas engagé, je te conseillerais de demander la main de... de Suzanne, n’est-ce pas, plutôt que celle de Rose ? » Il répondit, en frisant sa moustache : la mère n’est pas encore piquée des vers. » « Tu sais, mon petit, la mère, je te la souhaite. Ce n’est point à son âge qu’on commet sa première faute. Il faut s’y prendre plus tôt. » Georges songeait : « Si c’était vrai, pourtant, que j’eusse pu épouser Suzanne ?.... » Puis il haussa les épaules : « Bah !... Est-ce que le père m’aurait jamais accepté ? » Il se promit toutefois d’observer désormais avec plus de soin les manières de Mme Walter à son égard, sans se demander d’ailleurs s’il en pourrait jamais tirer quelque avantage. Tout le soir, il fut hanté par des souvenirs de son amour avec Clotilde, des souvenirs tendres et sensuels en même temps. Il se rappelait ses drôleries, ses gentillesses, leurs escapades. Il se répétait à lui-même : « Elle est vraiment bien gentille. Oui, j’irai la voir demain. » Dès qu’il eut déjeuné, le lendemain, il se rendit en effet rue de Verneuil. La même bonne lui ouvrit la porte, et, familièrement à la façon des domestiques de petits bourgeois, elle demanda : « Ça va bien, monsieur ? » « Mais oui, mon enfant. » Et il entra dans le salon, où une main maladroite faisait des gammes sur le piano. Il crut qu’elle allait lui sauter au cou. Elle se leva gravement, salua avec cérémonie, ainsi qu’aurait fait une grande personne, et se retira d’une façon digne. Elle avait une telle allure de femme outragée, qu’il demeura surpris. Il lui prit et lui baisa les mains. « Combien j’ai pensé à vous, dit-il. Ils se souriaient, les yeux dans les yeux avec une envie de s’embrasser sur les lèvres. « Ma chère petite Clo, je vous aime. tu ne m’en as pas trop voulu ? Ça m’a fait de la peine, et puis j’ai compris ta raison, et je me suis dit : « Bah ! il me reviendra un jour ou l’autre. » Je n’osais pas revenir ; je me demandais comment je serais reçu. Je n’osais pas, mais j’en avais rudement envie. À propos, dis-moi donc ce qu’a Laurine. Elle m’a à peine dit bonjour et elle est partie d’un air furieux. Mais on ne peut plus lui parler de toi depuis ton mariage. Je crois vraiment qu’elle est jalouse. Elle ne t’appelle plus Bel-Ami, elle te nomme M. Du Roy rougit, puis, s’approchant de la jeune femme : « Où pourrons-nous nous revoir ? L’appartement n’est donc pas loué ? Oui, j’ai pensé que tu y reviendrais. » Une bouffée de joie orgueilleuse lui gonfla la poitrine. Elle l’aimait donc, celle-là, d’un amour vrai, constant, profond. Il murmura : « Je t’adore. » Puis il demanda : « Ton mari va bien ? Il vient de passer un mois ici ; il est parti d’avant-hier. » Du Roy ne put s’empêcher de rire : « Comme ça tombe ! » « Mais il n’est pas gênant quand il est ici, tout de même. Et toi, dit-elle, comment prends-tu ta nouvelle vie ? Ma femme est une camarade, une associée. Oui, mais elle ne me trouble pas. » Il se rapprocha de Clotilde, et murmura : Il se leva pour partir, puis il balbutia, un peu gêné : « Tu sais, j’entends reprendre, seul, l’appartement de la rue de Constantinople. Il ne manquerait plus qu’il fût payé par toi. » Ce fut elle qui baisa ses mains avec un mouvement d’adoration, en murmurant : « Tu feras comme tu voudras. Il me suffit de l’avoir gardé pour nous y revoir. » Et Du Roy s’en alla, l’âme pleine de satisfaction. Comme il passait devant la vitrine d’un photographe, le portrait d’une grande femme aux larges yeux lui rappela Mme Walter : « C’est égal, se dit-il, elle ne doit pas être mal encore. Comment se fait-il que je ne l’aie jamais remarquée. J’ai envie de voir quelle tête elle me fera jeudi. » Il se frottait les mains, tout en marchant avec une joie intime, la joie du succès sous toutes ses formes, la joie égoïste de l’homme adroit qui réussit, la joie subtile, faite de vanité flattée et de sensualité contente, que donne la tendresse des femmes. Le jeudi venu, il dit à Madeleine : Tu ne viens pas à cet assaut chez Rival ? Cela ne m’amuse guère, moi ; j’irai à la Chambre des députés. Et il alla chercher Mme Walter, en landau découvert, car il faisait un admirable temps. Il eut une surprise en la voyant, tant il la trouva belle et jeune. Elle était en toilette claire dont le corsage un peu fendu laissait deviner, sous une dentelle blonde, le soulèvement gras des seins. Jamais elle ne lui avait paru si fraîche. Elle avait son air calme et comme il faut, une certaine allure de maman tranquille qui la faisait passer presque inaperçue aux yeux galants des hommes. Elle ne parlait guère d’ailleurs que pour dire des choses connues, convenues et modérées, ses idées étant sages, méthodiques, bien ordonnées, à l’abri de tous les excès. Sa fille Suzanne, tout en rose, semblait un Watteau frais verni ; et sa sœur aînée paraissait être l’institutrice chargée de tenir compagnie à ce joli bibelot de fillette. Devant la porte de Rival, une file de voitures était rangée. Du Roy offrit son bras à Mme Walter, et ils entrèrent. L’assaut était donné au profit des orphelins du sixième arrondissement de Paris, sous le patronage de toutes les femmes des sénateurs et députés qui avaient des relations avec La Vie Française. Mme Walter avait promis de venir avec ses filles, en refusant le titre de dame patronnesse, parce qu’elle n’aidait de son nom que les œuvres entreprises par le clergé, non pas qu’elle fût très dévote, mais son mariage avec un Israélite la forçait, croyait-elle, à une certaine tenue religieuse ; et la fête organisée par le journaliste prenait une sorte de signification républicaine qui pouvait sembler anticléricale. On avait lu dans les journaux de toutes les nuances, depuis trois semaines : « Notre éminent confrère Jacques Rival vient d’avoir l’idée aussi ingénieuse que généreuse d’organiser, au profit des orphelins du sixième arrondissement de Paris, un grand assaut dans sa jolie salle d’armes attenant à son appartement de garçon. » « Les invitations sont faites par Mmes Laloigne, Remontel, Rissolin, femmes des sénateurs de ce nom, et par Mmes Laroche-Mathieu, Percerol, Firmin, femmes des députés bien connus. Une simple quête aura lieu pendant l’entracte de l’assaut, et le montant sera versé immédiatement entre les mains du maire du sixième arrondissement ou de son représentant. » C’était une réclame monstre que le journaliste adroit avait imaginé à son profit. Jacques Rival recevait les arrivants à l’entrée de son logis où un buffet avait été installé, les frais devant être prélevés sur la recette. Puis il indiquait, d’un geste aimable, le petit escalier par où on descendait dans la cave, où il avait installé la salle d’armes et le tir ; et il disait : « Au-dessous, mesdames, au-dessous. L’assaut a lieu en des appartements souterrains. » Il se précipita au-devant de la femme de son directeur ; puis, serrant la main de Du Roy : « Bonjour, Bel-Ami. » « Qui vous a dit que... » Rival lui coupa la parole : « Mme Walter, ici présente, qui trouve ce surnom très gentil. » « Oui, j’avoue que, si je vous connaissais davantage, je ferais comme la petite Laurine, je vous appellerais aussi Bel-Ami. Ça vous va très bien. » « Mais, je vous en prie, madame, faites-le. » Elle avait baissé les yeux : Nous ne sommes pas assez liés. » « Voulez-vous me laisser espérer que nous le deviendrons davantage ? Eh bien, nous verrons, alors », dit-elle. Il s’effaça à l’entrée de la descente étroite qu’éclairait un bec de gaz ; et la brusque transition de la lumière du jour à cette clarté jaune avait quelque chose de lugubre. Une odeur de souterrain montait par cette échelle tournante, une senteur d’humidité chauffée, de murs moisis essuyés pour la circonstance, et aussi des souffles de benjoin qui rappelaient les offices sacrés, et des émanations féminines de Lubin, de verveine, d’iris, de violette. On entendait dans ce trou un grand bruit de voix, un frémissement de foule agitée. Toute la cave était illuminée avec des guirlandes de gaz et des lanternes vénitiennes cachées en des feuillages qui voilaient les murs de pierre salpêtrés. On ne voyait rien que des branchages. Le plafond était garni de fougères, le sol couvert de feuilles et de fleurs. On trouvait cela charmant, d’une imagination délicieuse. Dans le petit caveau du fond s’élevait une estrade pour les tireurs, entre deux rangs de chaises pour les juges. Et dans toute la cave, les banquettes, alignées par dix, autant à droite qu’à gauche, pouvaient porter près de deux cents personnes. On en avait invité quatre cents. Devant l’estrade, des jeunes gens en costumes d’assaut, minces, avec des membres longs, la taille cambrée, la moustache en croc, posaient déjà devant les spectateurs. On se les nommait, on désignait les maîtres et les amateurs, toutes les notabilités de l’escrime. Autour d’eux causaient des messieurs en redingote, jeunes et vieux, qui avaient un air de famille avec les tireurs en tenue de combat. Ils cherchaient aussi à être vus, reconnus et nommés, c’étaient des princes de l’épée en civil, les experts en coups de bouton. Presque toutes les banquettes étaient couvertes de femmes, qui faisaient un grand froissement d’étoffes remuées et un grand murmure de voix. Elles s’éventaient comme au théâtre, car il faisait déjà une chaleur d’étuve dans cette grotte feuillue. Un farceur criait de temps en temps : « Orgeat ! Mme Walter et ses filles gagnèrent leurs places réservées au premier rang. Du Roy les ayant installées allait partir, il murmura : « Je suis obligé de vous quitter, les hommes ne peuvent accaparer les banquettes. » Mais Mme Walter répondit en hésitant : « J’ai bien envie de vous garder tout de même. Tenez, si vous restiez debout au coin de ce banc, vous ne gêneriez personne. » Elle le regardait de ses grands yeux doux. Elle insista : « Voyons, restez avec nous... On entendait répéter de tous les côtés : « C’est très drôle, cette cave, c’est très gentil. » Il se rappelait le matin qu’il y avait passé, la veille de son duel, tout seul, en face d’un petit carton blanc qui le regardait du fond du second caveau comme un œil énorme et redoutable. La voix de Jacques Rival résonna, venue de l’escalier : « On va commencer, mesdames. » Et six messieurs, très serrés en leurs vêtements pour faire saillir davantage le thorax, montèrent sur l’estrade et s’assirent sur les chaises destinées au jury. Leurs noms coururent : Le général de Raynaldi, président, un petit homme à grandes moustaches ; le peintre Joséphin Rouget, un grand homme chauve à longue barbe ; Matthéo de Ujar, Simon Ramoncel, Pierre de Carvin, trois jeunes hommes élégants, et Gaspard Merleron, un maître. Deux pancartes furent accrochées aux deux côtés du caveau. Celle de droite portait : M. Crèvecœur, et celle de gauche : M. C’étaient deux maîtres, deux bons maîtres de second ordre. Ils apparurent, secs tous deux, avec un air militaire. Ayant fait le salut d’armes avec des mouvements d’automates, ils commencèrent à s’attaquer, pareils, dans leur costume de toile et de peau blanche, à deux pierrots-soldats qui se seraient battus pour rire. De temps en temps, on entendait ce mot : « Touché ! » Et les six messieurs du jury inclinaient la tête en avant d’un air connaisseur. Le public ne voyait rien que deux marionnettes vivantes qui s’agitaient en tendant le bras ; il ne comprenait rien, mais il était content. Ces deux bonshommes lui semblaient cependant peu gracieux et vaguement ridicules. On songeait aux lutteurs de bois qu’on vend, au jour de l’an, sur les boulevards. Les deux premiers tireurs furent remplacés par MM. Planton et Carapin, un maître civil et un maître militaire. Planton était tout petit et M. On eût dit que le premier coup de fleuret dégonflerait ce ballon comme un éléphant de baudruche. Carapin ne remuait que son bras, le reste de son corps se trouvant immobilisé par l’embonpoint, et il se fendait toutes les cinq minutes avec une telle pesanteur et un tel effort en avant qu’il semblait prendre la résolution la plus énergique de sa vie. Il avait ensuite beaucoup de mal à se relever. Les connaisseurs déclarèrent son jeu très ferme et très serré. Porion et Lapalme, un maître et un amateur qui se livrèrent à une gymnastique effrénée, courant l’un sur l’autre avec furie, forçant les juges à fuir en emportant leurs chaises, traversant et retraversant l’estrade d’un bout à l’autre, l’un avançant et l’autre reculant par bonds vigoureux et comiques. Ils avaient de petits sauts en arrière qui faisaient rire les dames, et de grands élans en avant qui émotionnaient un peu cependant. Cet assaut au pas gymnastique fut caractérisé par un titi inconnu qui cria : « Vous éreintez pas, c’est à l’heure ! » L’assistance, froissée par ce manque de goût, fit : « Chut ! » Les tireurs avaient montré beaucoup de vigueur et manqué parfois d’à-propos. La première partie fut clôturée par une fort belle passe d’armes entre Jacques Rival et le fameux professeur belge Lebègue. Rival fut fort goûté des femmes. Il était vraiment beau garçon, bien fait, souple, agile, et plus gracieux que tous ceux qui l’avaient précédé. Il apportait dans sa façon de se tenir en garde et de se fendre une certaine élégance mondaine qui plaisait et faisait contraste avec la manière énergique, mais commune de son adversaire. « On sent l’homme bien élevé », disait-on. Mais depuis quelques minutes, un bruit singulier, à l’étage au-dessus, inquiétait les spectateurs. C’était un grand piétinement accompagné de rires bruyants. Les deux cents invités qui n’avaient pu descendre dans la cave s’amusaient sans doute, à leur façon. Dans le petit escalier tournant une cinquantaine d’hommes étaient tassés. La chaleur devenait terrible en bas. On criait : « De l’air ! » Le même farceur glapissait sur un ton aigu qui dominait le murmure des conversations : « Orgeat ! Rival apparut très rouge, ayant gardé son costume d’assaut. « Je vais faire apporter des rafraîchissements », dit-il et il courut dans l’escalier. Mais toute communication était coupée avec le rez-de-chaussée. Il eût été aussi facile de percer le plafond que de traverser la muraille humaine entassée sur les marches. Rival criait : « Faites passer des glaces pour les dames ! » Cinquante voix répétaient : « Des glaces ! » Mais il ne portait que des verres vides, les rafraîchissements ayant été cueillis en route. « On étouffe là-dedans, finissons vite et allons-nous-en. » Une autre voix lança : « La quête ! » Et tout le public, haletant, mais gai tout de même, répéta : « La quête... Alors six dames se mirent à circuler entre les banquettes et on entendit un petit bruit d’argent tombant dans les bourses. Du Roy nommait les hommes célèbres à Mme Walter. C’étaient des mondains, des journalistes, ceux des grands journaux, des vieux journaux, qui regardaient de haut La Vie Française, avec une certaine réserve née de leur expérience. Ils en avaient tant vu mourir de ces feuilles politico-financières, filles d’une combinaison louche, et écrasées par la chute d’un ministère. On apercevait aussi là des peintres et des sculpteurs, qui sont, en général, hommes de sport, un poète académicien qu’on montrait, deux musiciens et beaucoup de nobles étrangers dont Du Roy faisait suivre le nom de la syllabe (ce qui signifiait Rastaquouère), pour imiter, disait-il, les Anglais qui mettent Esq. Quelqu’un lui cria : « Bonjour, cher ami. » S’étant excusé auprès des dames, Du Roy alla lui serrer la main. Il déclara, en revenant : « Il est charmant, Vaudrec. Comme on sent la race, chez lui. » Elle était un peu fatiguée et sa poitrine se soulevait avec effort à chaque souffle de ses poumons, ce qui attirait l’œil de Du Roy. Et de temps en temps, il rencontrait le regard de « la Patronne » un regard trouble, hésitant, qui se posait sur lui et fuyait tout de suite. Et il se disait : « Tiens... Est-ce que je l’aurais levée aussi, celle-là ? » Leurs bourses étaient pleines d’argent et d’or. Et une nouvelle pancarte fut accrochée sur l’estrade annonçant : « Grrrrande surprise. » Les membres du jury remontèrent à leurs places. Deux femmes parurent, un fleuret à la main, en costume de salle, vêtues d’un maillot sombre, d’un très court jupon tombant à la moitié des cuisses, et d’un plastron si gonflé sur la poitrine qu’il les forçait à porter haut la tête. Et elles se mirent en garde au milieu d’une rumeur galante et de plaisanteries chuchotées. Un sourire aimable s’était fixé sur les lèvres des juges, qui approuvaient les coups par un petit bravo. Le public appréciait beaucoup cet assaut et le témoignait aux deux combattantes qui allumaient des désirs chez les hommes et réveillaient chez les femmes le goût naturel du public parisien pour les gentillesses un peu polissonnes, pour les élégances du genre canaille, pour le faux-joli et le faux-gracieux, les chanteuses de café-concert et les couplets d’opérette. Chaque fois qu’une des tireuses se fendait, un frisson de joie courait dans le public. Celle qui tournait le dos à la salle, un dos bien replet, faisait s’ouvrir les bouches et s’arrondir les yeux ; et ce n’était pas le jeu de son poignet qu’on regardait le plus. Un assaut de sabre suivit, mais personne ne le regarda, car toute l’attention fut captivée par ce qui se passait au-dessus. Pendant quelques minutes on avait écouté un grand bruit de meubles remués, traînés sur le parquet comme si on déménageait l’appartement. Puis tout à coup, le son du piano traversa le plafond ; et on entendit distinctement un bruit rythmé de pieds sautant en cadence. Les gens d’en haut s’offraient un bal, pour se dédommager de ne rien voir. Un grand rire s’éleva d’abord dans le public de la salle d’armes, puis le désir de danser s’éveillant chez les femmes, elles cessèrent de s’occuper de ce qui se passait sur l’estrade et se mirent à parler tout haut. On trouvait drôle cette idée de bal organisé par les retardataires. Ils ne devaient pas s’embêter ceux-là. On aurait bien voulu être au-dessus. Mais deux nouveaux combattants s’étaient salués ; et ils tombèrent en garde avec tant d’autorité que tous les regards suivaient leurs mouvements. Ils se fendaient et se relevaient avec une grâce élastique, avec une vigueur mesurée, avec une telle sûreté de force, une telle sobriété de gestes, une telle correction d’allure, une telle mesure dans le jeu que la foule ignorante fut surprise et charmée. Leur promptitude calme, leur sage souplesse, leurs mouvements rapides, si calculés qu’ils semblaient lents, attiraient et captivaient l’œil par la seule puissance de la perfection. Le public sentit qu’il voyait là une chose belle et rare, que deux grands artistes dans leur métier lui montraient ce qu’on pouvait voir de mieux, tout ce qu’il était possible à deux maîtres de déployer d’habileté, de ruse, de science raisonnée et d’adresse physique. Personne ne parlait plus, tant on les regardait. Puis, quand ils se furent serrés la main, après le dernier coup de bouton, des cris éclatèrent, des hourras. Tout le monde connaissait leurs noms : c’étaient Sergent et Ravignac. Les hommes regardaient leurs voisins avec des envies de dispute. On se serait provoqué pour un sourire. Ceux qui n’avaient jamais tenu un fleuret en leur main esquissaient avec leur canne des attaques et des parades. Mais peu à peu la foule remontait par le petit escalier. Ce fut une indignation quand on constata que les gens du bal avaient dévalisé le buffet, puis s’en étaient allés en déclarant qu’il était malhonnête de déranger deux cents personnes pour ne leur rien montrer. Il ne restait pas un gâteau, pas une goutte de champagne, de sirop ou de bière, pas un bonbon, pas un fruit, rien, rien de rien. Ils avaient saccagé, ravagé, nettoyé tout. On se faisait raconter les détails par les servants qui prenaient des visages tristes en cachant leur envie de rire. « Les dames étaient plus enragées que les hommes, affirmaient-ils, et avaient mangé et bu à s’en rendre malades. » On aurait cru entendre le récit des survivants après le pillage et le sac d’une ville pendant l’invasion. Des messieurs regrettaient les vingt francs donnés à la quête ; ils s’indignaient que ceux d’en haut eussent ripaillé sans rien payer. Les dames patronnesses avaient recueilli plus de trois mille francs. Il resta, tous frais payés, deux cent vingt francs pour les orphelins du sixième arrondissement. Du Roy, escortant la famille Walter, attendait son landau. En reconduisant la Patronne, comme il se trouvait assis en face d’elle, il rencontra encore une fois son œil caressant et fuyant, qui semblait troublé. Il pensait : « Bigre, je crois qu’elle mord », et il souriait en reconnaissant qu’il avait vraiment de la chance auprès des femmes, car Mme de Marelle, depuis le recommencement de leur tendresse, paraissait l’aimer avec frénésie. Il rentra chez lui d’un pied joyeux. La France pourrait bien y envoyer une expédition d’ici quelques mois. Dans tous les cas on va se servir de ça pour renverser le ministère, et Laroche profitera de l’occasion pour attraper les Affaires étrangères. » Du Roy, pour taquiner sa femme, feignit de n’en rien croire. On ne serait pas assez fou pour recommencer la bêtise de Tunis. Mais elle haussait les épaules avec impatience. « Je te dis que si ! Je te dis que si ! Tu ne comprends donc pas que c’est une grosse question d’argent pour eux. Aujourd’hui, mon cher, dans les combinaisons politiques, il ne faut pas dire : « Cherchez la femme », mais : « Cherchez l’affaire. » Il murmura : « Bah ! » avec un air de mépris, pour l’exciter. « Tiens, tu es aussi naïf que Forestier. » Elle voulait le blesser et s’attendait à une colère. Mais il sourit et répondit : « Que ce cocu de Forestier ? » Elle demeura saisie, et murmura : Il avait l’air insolent et railleur, et il reprit : Me l’as-tu pas avoué, l’autre soir, que Forestier était cocu ? » Et il ajouta : « Pauvre diable ! » sur un ton de pitié profonde. Madeleine lui tourna le dos, dédaignant de répondre ; puis après une minute de silence, elle reprit : « Nous aurons du monde mardi : Mme Laroche-Mathieu viendra dîner avec la comtesse de Percemur. Veux-tu inviter Rival et Norbert de Varenne ? J’irai demain chez Mmes Walter et de Marelle. Peut-être aussi aurons-nous Mme Rissolin. » Depuis quelque temps, elle se faisait des relations, usant de l’influence politique de son mari, pour attirer chez elle, de gré ou de force, les femmes des sénateurs et des députés qui avaient besoin de l’appui de La Vie Française. Je me charge de Rival et de Norbert. » Il était content et il se frottait les mains, car il avait trouvé une bonne scie pour embêter sa femme et satisfaire l’obscure rancune, la confuse et mordante jalousie née en lui depuis leur promenade au Bois. Il ne parlerait plus de Forestier sans le qualifier de cocu. Il sentait bien que cela finirait par rendre Madeleine enragée. Et dix fois pendant la soirée il trouva moyen de prononcer avec une bonhomie ironique le nom de ce « cocu de Forestier ». Il n’en voulait plus au mort ; il le vengeait. Sa femme feignait de ne pas entendre et demeurait, en face de lui, souriante et indifférente. Le lendemain, comme elle devait aller adresser son invitation à Mme Walter, il voulut la devancer, pour trouver seule la Patronne et voir si vraiment elle en tenait pour lui. Il se présenta boulevard Malesherbes dès deux heures. On le fit entrer dans le salon. Mme Walter parut, la main tendue avec un empressement heureux. « Quel bon vent vous amène ? Aucun bon vent, mais un désir de vous voir. Une force m’a poussé chez vous, je ne sais pourquoi, je n’ai rien à vous dire. Je suis venu, me voilà ! me pardonnez-vous cette visite matinale et la franchise de l’explication ? » Il disait cela d’un ton galant et badin, avec un sourire sur les lèvres et un accent sérieux dans la voix. Elle restait étonnée, un peu rouge, balbutiant : « C’est une déclaration sur un air gai, pour ne pas vous effrayer. » Ils s’étaient assis l’un près de l’autre. Elle prit la chose de façon plaisante. Voici longtemps que je voulais vous la faire, très longtemps même. On vous dit si sévère, si rigide... » « Pourquoi avez-vous choisi aujourd’hui ? Puis il baissa la voix : « Ou plutôt, c’est parce que je ne pense qu’à vous, depuis hier. » Elle balbutia, pâlie tout à coup : « Voyons, assez d’enfantillages, et parlons d’autre chose. » Mais il était tombé à ses genoux si brusquement qu’elle eut peur. Elle voulut se lever ; il la tenait assise de force et ses deux bras enlacés à la taille et il répétait d’une voix passionnée : « Oui, c’est vrai que je vous aime, follement, depuis longtemps. si vous saviez, comme je vous aime ! » Elle suffoquait, haletait, essayait de parler et ne pouvait prononcer un mot. Elle le repoussait de ses deux mains, l’ayant saisi aux cheveux pour empêcher l’approche de cette bouche qu’elle sentait venir vers la sienne. Et elle tournait la tête de droite à gauche et de gauche à droite, d’un mouvement rapide, en fermant les yeux pour ne plus le voir. Il la touchait à travers sa robe, la maniait, la palpait ; et elle défaillait sous cette caresse brutale et forte. Il se releva brusquement et voulut l’étreindre, mais, libre une seconde, elle s’était échappée en se rejetant en arrière, et elle fuyait maintenant de fauteuil en fauteuil. Il jugea ridicule cette poursuite, et il se laissa tomber sur une chaise, la figure dans ses mains, en feignant des sanglots convulsifs. Puis il se redressa, cria : « Adieu ! Il reprit tranquillement sa canne dans le vestibule et gagna la rue en se disant : « Cristi, je crois que ça y est. » Et il passa au télégraphe pour envoyer un petit bleu à Clotilde, lui donnant rendez-vous le lendemain. En rentrant chez lui, à l’heure ordinaire, il dit à sa femme : « Eh bien, as-tu tout ton monde pour ton dîner ? » « Oui ; il n’y a que Mme Walter qui n’est pas sûre d’être libre. Elle hésite ; elle m’a parlé de je ne sais quoi, d’engagement, de conscience. Enfin elle m’a eu l’air très drôle. N’importe, j’espère qu’elle viendra tout de même. » « Eh, parbleu oui, elle viendra. » Il n’en était pas certain, cependant, et il demeura inquiet jusqu’au jour du dîner. Le matin même, Madeleine reçut un petit mot de la Patronne : « Je me suis rendue libre à grand-peine et je serai des vôtres. Mais mon mari ne pourra pas m’accompagner. » Du Roy pensa : « J’ai rudement bien fait de n’y pas retourner. Il attendit cependant son entrée avec un peu d’inquiétude. Elle parut, très calme, un peu froide, un peu hautaine. Il se fit très humble, très discret et soumis. Mmes Laroche-Mathieu et Rissolin accompagnaient leurs maris. La vicomtesse de Percemur parla du grand monde. Mme de Marelle était ravissante dans une toilette d’une fantaisie singulière, jaune et noire, un costume espagnol qui moulait bien sa jolie taille, sa poitrine et ses bras potelés, et rendait énergique sa petite tête d’oiseau. Du Roy avait pris à sa droite Mme Walter, et il ne lui parla, durant le dîner, que de choses sérieuses, avec un respect exagéré. De temps en temps il regardait Clotilde. « Elle est vraiment plus jolie et plus fraîche », pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu’il ne trouvait pas mal non plus, bien qu’il eût gardé contre elle une colère rentrée, tenace et méchante. Mais la Patronne l’excitait par la difficulté de la conquête, et par cette nouveauté toujours désirée des hommes. Elle voulut rentrer de bonne heure. « Je vous accompagnerai », dit-il. « Pourquoi ne voulez-vous pas ? Ne me laissez pas croire que vous ne m’avez point pardonné. Vous voyez comme je suis calme. » « Vous ne pouvez pas abandonner ainsi vos invités. » On ne s’en apercevra même pas. Si vous me refusez, vous me froisserez jusqu’au cœur. » Mais dès qu’ils furent dans la voiture, il lui saisit la main, et la baisant avec passion : « Je vous aime, je vous aime. Je veux seulement vous répéter que je vous aime. » après ce que vous m’avez promis... Il parut faire un grand effort, puis il reprit, d’une voix contenue : « Tenez, vous voyez comme je me maîtrise. Mais laissez-moi vous dire seulement ceci. et vous le répéter tous les jours... oui, laissez-moi aller chez vous m’agenouiller cinq minutes à vos pieds pour prononcer ces trois mots, en regardant votre visage adoré. » Elle lui avait abandonné sa main, et elle répondit en haletant : « Non, je ne peux pas, je ne veux pas. Songez à ce qu’on dirait, à mes domestiques, à mes filles. « Je ne peux plus vivre sans vous voir. Que ce soit chez vous ou ailleurs, il faut que je vous voie, ne fût-ce qu’une minute tous les jours, que je touche votre main, que je respire l’air soulevé par votre robe, que je contemple la ligne de votre corps, et vos beaux grands yeux qui m’affolent. » Elle écoutait, frémissante, cette banale musique d’amour et elle bégayait : « Non... Il lui parlait tout bas, dans l’oreille, comprenant qu’il fallait la prendre peu à peu, celle-là, cette femme simple, qu’il fallait la décider à lui donner des rendez-vous, où elle voudrait d’abord, où il voudrait ensuite : « Écoutez... je vous attendrai devant votre porte... Si vous ne descendez pas, je monterai chez vous... Elle répétait : « Non, non, ne venez pas. Alors dites-moi où je vous rencontrerai... Je vous dirai : « Je vous aime », et je m’en irai. » Et comme le coupé passait la porte de son hôtel, elle murmura très vite : « Eh bien, j’entrerai à la Trinité, demain, à trois heures et demie. » Puis, étant descendue, elle cria à son cocher : Comme il rentrait, sa femme lui demanda : « Où étais-tu donc passé ? » Il répondit, à voix basse : « J’ai été jusqu’au télégraphe pour une dépêche pressée. » « Vous me reconduisez, Bel-Ami, vous savez que je ne viens dîner si loin qu’à cette condition ? » Puis se tournant vers Madeleine : « Tu n’es pas jalouse ? » Mme Du Roy répondit lentement : Mme Laroche Mathieu avait l’air d’une petite bonne de province. C’était la fille d’un notaire, épousée par Laroche qui n’était alors que médiocre avocat. Mme Rissolin, vieille et prétentieuse, donnait l’idée d’une ancienne sage-femme dont l’éducation se serait faite dans les cabinets de lecture. La vicomtesse de Percemur les regardait du haut. Sa « patte blanche » touchait avec répugnance ces mains communes. Clotilde, enveloppée de dentelles, dit à Madeleine en franchissant la porte de l’escalier : « C’était parfait, ton dîner. Tu auras dans quelque temps le premier salon politique de Paris. » Dès qu’elle fut seule avec Georges, elle le serra dans ses bras : mon chéri Bel-Ami, je t’aime tous les jours davantage. » Le fiacre qui les portait roulait comme un navire. « Ça ne vaut point notre chambre », dit-elle. Il répondit : « Oh ! Mais il pensait à Mme Walter. La place de la Trinité était presque déserte, sous un éclatant soleil de juillet. Une chaleur pesante écrasait Paris, comme si l’air de là-haut, alourdi, brûlé, était retombé sur la ville, de l’air épais et cuisant qui faisait mal dans la poitrine. Les chutes d’eau, devant l’église, tombaient mollement. Elles semblaient fatiguées de couler, lasses et molles aussi, et le liquide du bassin où flottaient des feuilles et des bouts de papier avait l’air un peu verdâtre, épais et glauque. Un chien, ayant sauté par-dessus le rebord de pierre, se baignait dans cette onde douteuse. Quelques personnes, assises sur les bancs du petit jardin rond qui contourne le portail, regardaient cette bête avec envie. Il n’était encore que trois heures. Il riait en pensant à ce rendez-vous. « Les églises lui sont bonnes à tous les usages, se disait-il. Elles la consolent d’avoir épousé un juif, lui donnent une attitude de protestation dans le monde politique, une allure comme il faut dans le monde distingué, et un abri pour ses rencontres galantes. Ce que c’est que l’habitude de se servir de la religion comme on se sert d’un en-tout-cas. S’il fait beau, c’est une canne ; s’il fait du soleil, c’est une ombrelle ; s’il pleut, c’est un parapluie, et, si on ne sort pas, on le laisse dans l’antichambre. Et elles sont des centaines comme ça, qui se fichent du bon Dieu comme d’une guigne, mais qui ne veulent pas qu’on en dise du mal et qui le prennent à l’occasion pour entremetteur. Si on leur proposait d’entrer dans un hôtel meublé, elles trouveraient ça une infamie, et il leur semble tout simple de filer l’amour au pied des autels. » Il marchait lentement le long du bassin ; puis il regarda l’heure de nouveau à l’horloge du clocher, qui avançait de deux minutes sur sa montre. Il jugea qu’il serait encore mieux dedans ; et il entra. Une fraîcheur de cave le saisit ; il l’aspira avec bonheur, puis il fit le tour de la nef pour bien connaître l’endroit. Une autre marche régulière, interrompue parfois, puis recommençant, répondait, au fond du vaste monument, au bruit de ses pieds qui montait sonore sous la haute voûte. La curiosité lui vint de connaître ce promeneur. C’était un gros homme chauve, qui allait le nez en l’air, le chapeau derrière le dos. De place en place, une vieille femme agenouillée priait, la figure dans ses mains. Une sensation de solitude, de désert, de repos, saisissait l’esprit. La lumière, nuancée par les vitraux, était douce aux yeux. Du Roy trouva qu’il faisait « rudement bon » là-dedans. Il revint près de la porte, et regarda de nouveau sa montre. Il n’était encore que trois heures quinze. Il s’assit à l’entrée de l’allée principale, en regrettant qu’on ne pût pas fumer une cigarette. On entendait toujours, au bout de l’église, près du chœur, la promenade lente du gros monsieur. C’était une femme du peuple, en jupe de laine, une pauvre femme, qui tomba a genoux près de la première chaise, et resta immobile, les doigts croisés, le regard au ciel, l’âme envolée dans la prière. Du Roy la regardait avec intérêt, se demandant quel chagrin, quelle douleur, quel désespoir pouvaient broyer ce cœur infime. Elle crevait de misère ; c’était visible. Elle avait peut-être encore un mari qui la tuait de coups ou bien un enfant mourant. Il murmurait mentalement : « Les pauvres êtres. Y en a-t-il qui souffrent pourtant. » Et une colère lui vint contre l’impitoyable nature. Puis il réfléchit que ces gueux croyaient au moins qu’on s’occupait d’eux là-haut et que leur état civil se trouvait inscrit sur les registres du ciel avec la balance de la dette et de l’avoir. Et Du Roy, que le silence de l’église poussait aux vastes rêves, jugeant d’une pensée la création, prononça, du bout des lèvres : « Comme c’est bête tout ça. » Un bruit de robe le fit tressaillir. Elle ne lui tendit pas la main, et murmura, à voix basse : « Je n’ai que peu d’instants. Il faut que je rentre, mettez-vous à genoux, près de moi, pour qu’on ne nous remarque pas. » Et elle s’avança dans la grande nef, cherchant un endroit convenable et sûr, en femme qui connaît bien la maison. Sa figure était cachée par un voile épais, et elle marchait à pas sourds qu’on entendait à peine. Quand elle fut arrivée près du chœur, elle se retourna et marmotta, de ce ton toujours mystérieux qu’on garde dans les églises : « Les bas-côtés vaudront mieux. On est trop en vue par ici. » Elle salua le tabernacle du maître-autel d’une grande inclinaison de tête, renforcée d’une légère révérence, et elle tourna à droite, revint un peu vers l’entrée, puis, prenant une résolution, elle s’empara d’un prie-Dieu et s’agenouilla. Georges prit possession du prie-Dieu voisin, et, dès qu’ils furent immobiles, dans l’attitude de l’oraison : « Merci, merci, dit-il. Je voudrais vous le dire toujours, vous raconter comment j’ai commencé à vous aimer, comment j’ai été séduit la première fois que je vous ai vue... Me permettrez-vous, un jour, de vider mon cœur, de vous exprimer tout cela ? » Elle l’écoutait dans une attitude de méditation profonde, comme si elle n’eût rien entendu. Elle répondit entre ses doigts : « Je suis folle de vous laisser me parler ainsi, folle d’être venue, folle de faire ce que je fais, de vous laisser croire que cette... cette aventure peut avoir une suite. Oubliez cela, il le faut, et ne m’en reparlez jamais. » Il cherchait une réponse, des mots décisifs, passionnés, mais ne pouvant joindre les gestes aux paroles, son action se trouvait paralysée. Quoi que vous fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force et d’ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi je vous aime. » Il sentait trembler son épaule contre lui et sa gorge palpiter ; et elle balbutia, très vite : « Moi aussi, je vous aime. » Il eut un sursaut, comme si un grand coup lui fût tombé sur la tête, et il soupira : « Oh ! Elle reprit, d’une voix haletante : « Est-ce que je devrais vous dire cela ? Je me sens coupable et méprisable... Et je vous aime depuis un an, en secret, dans le secret de mon cœur. j’ai souffert, allez, et lutté, je ne peux plus, je vous aime... » Elle pleurait dans ses doigts croisés sur son visage, et tout son corps frémissait, secoué par la violence de son émotion. « Donnez-moi votre main, que je la touche, que je la presse... » Elle ôta lentement sa main de sa figure. Il vit sa joue toute mouillée, et une goutte d’eau prête à tomber encore au bord des cils. Il avait pris cette main, il la serrait : comme je voudrais boire vos larmes. » Elle dit d’une voix basse et brisée, qui ressemblait à un gémissement : « N’abusez pas de moi... je me suis perdue ! » Comment aurait-il abusé d’elle en ce lieu ? Il posa sur son cœur la main qu’il tenait, en demandant : « Le sentez-vous battre ? » Car il était à bout de phrases passionnées. Mais, depuis quelques instants, le pas régulier du promeneur se rapprochait. Il avait fait le tour des autels, et il redescendait, pour la seconde fois au moins, par la petite nef de droite. Quand Mme Walter l’entendit tout près du pilier qui la cachait, elle arracha ses doigts de l’étreinte de Georges, et, de nouveau, se couvrit la figure. Et ils restèrent tous deux immobiles, agenouillés comme s’ils eussent adressé ensemble au ciel des supplications ardentes. Le gros monsieur passa près d’eux, leur jeta un regard indifférent, et s’éloigna vers le bas de l’église en tenant toujours son chapeau dans son dos. Mais Du Roy, qui songeait à obtenir un rendez-vous ailleurs qu’à la Trinité, murmura : « Où vous verrai-je demain ? » Elle semblait inanimée, changée en statue de la Prière. « Demain, voulez-vous que je vous retrouve au parc Monceau ? » Elle tourna vers lui sa face redécouverte, une face livide, crispée par une souffrance affreuse, et, d’une voix saccadée : « Laissez-moi... seulement cinq minutes ; je souffre trop, près de vous... laissez-moi implorer Dieu qu’il me pardonne... Elle avait un visage tellement bouleversé, une figure si douloureuse, qu’il se leva sans dire un mot, puis après un peu d’hésitation, il demanda : « Je reviendrai tout à l’heure ? » Elle fit un signe de tête, qui voulait dire : « Oui, tout à l’heure. » Et il remonta vers le chœur. Elle fit un effort d’invocation surhumaine pour appeler Dieu, et, le corps vibrant, l’âme éperdue, elle cria : « Pitié ! » Elle fermait ses yeux avec rage pour ne plus voir celui qui venait de s’en aller ! Elle le chassait de sa pensée, elle se débattait contre lui, mais au lieu de l’apparition céleste attendue dans la détresse de son cœur, elle apercevait toujours la moustache frisée du jeune homme. Depuis un an, elle luttait ainsi tous les jours, tous les soirs, contre cette obsession grandissante, contre cette image qui hantait ses rêves, qui hantait sa chair et troublait ses nuits. Elle se sentait prise comme une bête dans un filet, liée, jetée entre les bras de ce mâle qui l’avait vaincue, conquise, rien que par le poil de sa lèvre et par la couleur de ses yeux. Et maintenant, dans cette église, tout près de Dieu, elle se sentait plus faible, plus abandonnée, plus perdue encore que chez elle. Elle ne pouvait plus prier, elle ne pouvait penser qu’à lui. Elle souffrait déjà qu’il se fût éloigné. Elle luttait cependant en désespérée, elle se défendait, appelait du secours de toute la force de son âme. Elle eût voulu mourir, plutôt que de tomber ainsi, elle qui n’avait point failli. Elle murmurait des paroles éperdues de supplication ; mais elle écoutait le pas de Georges s’affaiblir dans le lointain des voûtes. Elle comprit que c’était fini, que la lutte était inutile ! Elle ne voulait pas céder pourtant ; et elle fut saisie par une de ces crises d’énervement qui jettent les femmes, palpitantes, hurlantes et tordues sur le sol. Elle tremblait de tous ses membres, sentant bien qu’elle allait tomber, se rouler entre les chaises en poussant des cris aigus. Alors elle se leva, courut à lui en tendant ses mains jointes, et elle balbutia : « Oh ! « Qu’est-ce que vous désirez, madame ? Je veux que nous me sauviez. Si vous ne venez pas à mon aide, je suis perdue. » Il la regardait, se demandant si elle n’était pas folle. Il reprit : « Que puis-je faire pour vous ? » C’était un jeune homme, grand, un peu gras, aux joues pleines et tombantes, teintées de noir par la barbe rasée avec soin, un beau vicaire de ville, de quartier opulent, habitué aux riches pénitentes. « Recevez ma confession, dit-elle, et conseillez-moi, soutenez-moi, dites-moi ce qu’il faut faire ! » « Je confesse tous les samedis, de trois heures à six heures. » Ayant saisi son bras, elle le serrait en répétant : « Qui est-ce qui vous attend ? qui va me prendre, si vous ne me sauvez pas... Je ne peux plus le fuir... Elle s’abattit à ses genoux, et sanglotant : ayez pitié de moi, mon père ! Sauvez-moi, au nom de Dieu, sauvez-moi ! » Elle le tenait par sa robe noire pour qu’il ne pût s’échapper ; et lui, inquiet, regardait de tous les côtés si quelque œil malveillant ou dévot ne voyait point cette femme tombée à ses pieds. Comprenant, enfin, qu’il ne lui échapperait pas : « Relevez-vous, dit-il, j’ai justement sur moi la clef du confessionnal. » Et fouillant dans sa poche, il en tira un anneau garni de clefs, puis il en choisit une, et il se dirigea, d’un pas rapide, vers les petites cabanes de bois, sorte de boîtes aux ordures de l’âme, où les croyants vident leurs péchés. Il entra par la porte du milieu qu’il referma sur lui, et Mme Walter, s’étant jetée dans l’étroite case d’à côté, balbutia avec ferveur, avec un élan passionné d’espérance : « Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché. » Du Roy, ayant fait le tour du chœur, descendit la nef de gauche. Il arrivait au milieu quand il rencontra le gros monsieur chauve, allant toujours de son pas tranquille, et il se demanda : « Qu’est-ce que ce particulier-là peut bien faire ici ? » Le promeneur aussi avait ralenti sa marche et regardait Georges avec un désir visible de lui parler. Quand il fut tout près, il salua, et très poliment : « Je vous demande pardon, monsieur, de vous déranger, mais pourriez-vous me dire à quelle époque a été construit ce monument ? » « Ma foi, je n’en sais trop rien, je pense qu’il y a vingt ans, ou vingt-cinq ans. C’est, d’ailleurs, la première fois que j’y entre. Je ne l’avais jamais vu. » Alors, le journaliste, qu’un intérêt gagnait, reprit : « Il me semble que vous le visitez avec grand soin. Vous l’étudiez dans ses détails. » « Je ne le visite pas, monsieur, j’attends ma femme qui m’a donné rendez-vous ici, et qui est fort en retard. » Puis il se tut, et après quelques secondes : « Il fait rudement chaud, dehors. » Du Roy le considérait, lui trouvant une bonne tête, et, tout à coup, il s’imagina qu’il ressemblait à Forestier. « Vous êtes de la province ? Et vous, monsieur, c’est par curiosité que vous êtes entré dans cette église ? Et l’ayant salué, le journaliste s’éloigna, le sourire aux lèvres. En approchant de la grande porte, il revit la pauvresse, toujours à genoux et priant toujours. Il pensa : « Cristi ! Il n’était plus ému, il ne la plaignait plus. Il passa, et, doucement, se mit à remonter la nef de droite pour retrouver Mme Walter. Il guettait de loin la place où il l’avait laissée, s’étonnant de ne pas l’apercevoir. Il crut s’être trompé de pilier, alla jusqu’au dernier, et revint ensuite. Puis il s’imagina qu’elle le cherchait, et il refit le tour de l’église. Ne l’ayant point trouvée, il retourna s’asseoir sur la chaise qu’elle avait occupée, espérant qu’elle l’y rejoindrait. Bientôt un léger murmure de voix éveilla son attention. Il n’avait vu personne dans ce coin de l’église. D’où venait donc ce chuchotement ? Il se leva pour chercher, et il aperçut, dans la chapelle voisine, les portes du confessionnal. Un bout de robe sortait de l’une et traînait sur le pavé. Il s’approcha pour examiner la femme. Il sentit un désir violent de la prendre par les épaules et de l’arracher de cette boîte. Puis il pensa : « Bah ! c’est le tour du curé, ce sera le mien demain. » Et il s’assit tranquillement en face des guichets de la pénitence, attendant son heure, et ricanant, à présent, de l’aventure. Enfin, Mme Walter se releva, se retourna, le vit et vint à lui. Elle avait un visage froid et sévère. « Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne pas m’accompagner, de ne pas me suivre, et de ne plus venir, seul, chez moi. Et elle s’en alla, d’une démarche digne. Il la laissa s’éloigner, car il avait pour principe de ne jamais forcer les événements. Puis comme le prêtre, un peu troublé, sortait à son tour de son réduit, il marcha droit à lui, et le regardant au fond des yeux, il lui grogna dans le nez : « Si vous ne portiez point une jupe, vous, quelle paire de soufflets sur votre vilain museau. » Puis il pivota sur ses talons et sortit de l’église en sifflotant. Debout sous le portail, le gros monsieur, le chapeau sur la tête et les mains derrière le dos, las d’attendre, parcourait du regard la vaste place et toutes les rues qui s’y rejoignent. Quand Du Roy passa près de lui, ils se saluèrent. Le journaliste, se trouvant libre, descendit à La Vie Française. Dès l’entrée, il vit à la mine affairée des garçons qu’il se passait des choses anormales, et il entra brusquement dans le cabinet du directeur. Le père Walter, debout, nerveux, dictait un article par phrases hachées, donnait, entre deux alinéas, des missions à ses reporters qui l’entouraient, faisait des recommandations à Boisrenard, et décachetait des lettres. Quand Du Roy entra, le patron poussa un cri de joie : quelle chance, voilà Bel-Ami ! » Il s’arrêta net, un peu confus, et s’excusa : « Je vous demande pardon de vous avoir appelé ainsi, je suis très troublé par les circonstances. Et puis, j’entends ma femme et mes filles vous nommer « Bel-Ami » du matin au soir, et je finis par en prendre moi-même l’habitude. Vous ne m’en voulez pas ? » Ce surnom n’a rien qui me déplaise. » « Très bien, alors je vous baptise Bel-Ami comme tout le monde. voilà, nous avons de gros événements. Le ministère est tombé sur un vote de trois cent dix voix contre cent deux. Nos vacances sont encore remises, remises aux calendes grecques, et nous voici au 28 juillet. L’Espagne se fâche pour le Maroc, c’est ce qui a jeté bas Durand de l’Aine et ses acolytes. Nous sommes dans le pétrin jusqu’au cou. Marrot est chargé de former un nouveau cabinet. Il prend le général Boutin d’Acre à la Guerre et notre ami Laroche-Mathieu aux Affaires étrangères. Il garde lui-même le portefeuille de l’Intérieur, avec la présidence du Conseil. Nous allons devenir une feuille officieuse. Je fais l’article de tête, une simple déclaration de principes, en traçant leur voie aux ministres. » Le bonhomme sourit et reprit : « La voie qu’ils comptent suivre, bien entendu. Mais il me faudrait quelque chose d’intéressant sur la question du Maroc, une actualité, une chronique à effet, à sensation, je ne sais quoi ? Du Roy réfléchit une seconde puis répondit : Je vous donne une étude sur la situation politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie à gauche, l’Algérie au milieu, et le Maroc à droite, l’histoire des races qui peuplent ce grand territoire, et le récit d’une excursion sur la frontière marocaine jusqu’à la grande oasis de Figuig où aucun Européen n’a pénétré et qui est la cause du conflit actuel. Et Du Roy s’en alla fouiller dans la collection de La Vie Française pour retrouver son premier article : « Les Mémoires d’un chasseur d’Afrique », qui, débaptisé, retapé et modifié, ferait admirablement l’affaire, d’un bout à l’autre, puisqu’il y était question de politique coloniale, de la population algérienne et d’une excursion dans la province d’Oran. En trois quarts d’heure, la chose fut refaite, rafistolée, mise au point, avec une saveur d’actualité et des louanges pour le nouveau cabinet. Le directeur, ayant lu l’article, déclara : Et Du Roy rentra dîner, enchanté de sa journée, malgré l’échec de la Trinité, car il sentait bien la partie gagnée. Elle s’écria en le voyant : « Tu sais que Laroche est ministre des Affaires étrangères. Oui, je viens même de faire un article sur l’Algérie à ce sujet. Tu le connais, le premier que nous ayons écrit ensemble : « Les Mémoires d’un chasseur d’Afrique », revu et corrigé pour la circonstance. » oui, mais ça va très bien. » Puis après avoir songé quelques instants : « J’y pense, cette suite que tu devais faire alors, et que tu as... Nous pouvons nous y mettre à présent. Ça nous donnera une jolie série bien en situation. » Il répondit en s’asseyant devant son potage : Rien ne s’y oppose plus, maintenant que ce cocu de Forestier est trépassé. » Elle répliqua vivement d’un ton sec, blessé : « Cette plaisanterie est plus que déplacée, et je te prie d’y mettre un terme. Voilà trop longtemps qu’elle dure. » Il allait riposter avec ironie ; on lui apporta une dépêche contenant cette seule phrase, sans signature : « J’avais perdu la tête. Pardonnez-moi et venez demain, quatre heures, au parc Monceau. » Il comprit, et, le cœur tout à coup plein de joie, il dit à sa femme, en glissant le papier bleu dans sa poche : « Je ne le ferai plus, ma chérie. Tout en mangeant, il se répétait ces quelques mots : « J’avais perdu la tête, pardonnez-moi, et venez demain, quatre heures, au parc Monceau. » Cela voulait dire : « Je me rends, je suis à vous, où vous voudrez, quand vous voudrez. » « Qu’est-ce que tu as ? Je pense à un curé que j’ai rencontré tantôt, et qui avait une bonne binette. » Du Roy arriva juste à l’heure au rendez-vous du lendemain. Sur tous les bancs du parc étaient assis des bourgeois accablés par la chaleur, et des bonnes nonchalantes qui semblaient rêver pendant que les enfants se roulaient dans le sable des chemins. Il trouva Mme Walter dans la petite ruine antique où coule une source. Elle faisait le tour du cirque étroit de colonnettes, d’un air inquiet et malheureux. « Comme il y a du monde dans ce jardin ! » Oui, c’est vrai ; voulez-vous venir autre part ? N’importe où, dans une voiture, par exemple. Vous baisserez le store de votre côté, et vous serez bien à l’abri. Oui, j’aime mieux ça ; ici je meurs de peur. Eh bien, vous allez me retrouver dans cinq minutes à la porte qui donne sur le boulevard extérieur. J’y arriverai avec un fiacre. » Dès qu’elle l’eut rejoint et qu’elle eut bien voilé la vitre de son côté, elle demanda : « Où avez-vous dit au cocher de nous conduire ? » « Ne vous occupez de rien, il est au courant. » Il avait donné à l’homme l’adresse de son appartement de la rue de Constantinople. « Vous ne vous figurez pas comme je souffre à cause de vous, comme je suis tourmentée et torturée. Hier, j’ai été dure, dans l’église, mais je voulais vous fuir à tout prix. J’ai tellement peur de me trouver seule avec vous. Il lui serrait les mains : Qu’est-ce que je ne vous pardonnerais pas, vous aimant comme je vous aime ? » Elle le regardait d’un air suppliant. « Écoutez, il faut me promettre de me respecter... autrement je ne pourrais plus vous revoir. » Il ne répondit point d’abord ; il avait sous la moustache ce sourire fin qui troublait les femmes. Il finit par murmurer : « Je suis votre esclave. » Alors elle se mit à lui raconter comment elle s’était aperçue qu’elle l’aimait en apprenant qu’il allait épouser Madeleine Forestier. Elle donnait des détails, de petits détails de dates et de choses intimes. « Descendez et entrez dans cette maison. C’est mon appartement de garçon que j’ai repris... pour avoir un coin où nous puissions nous voir. » Elle s’était cramponnée au capiton du fiacre, épouvantée à l’idée de ce tête-à-tête, et elle balbutiait : « Non, non, je ne veux pas ! Je ne veux pas ! » Il prononça d’une voix énergique : « Je vous jure de vous respecter. Vous voyez bien qu’on nous regarde, qu’on va se rassembler autour de nous. « Je vous jure de vous respecter. » Un marchand de vin sur sa porte les regardait d’un air curieux. Elle fut saisie de terreur et s’élança dans la maison. Il la retint par le bras : « C’est ici, au rez-de-chaussée. » Et il la poussa dans son logis. Dès qu’il eut refermé la porte, il la saisit comme une proie. Elle se débattait, luttait, bégayait : « Oh ! Il lui baisait le cou, les yeux, les lèvres avec emportement, sans qu’elle pût éviter ses caresses furieuses ; et tout en le repoussant, tout en fuyant sa bouche, elle lui rendait, malgré elle, ses baisers. Tout d’un coup elle cessa de se débattre, et vaincue, résignée, se laissa dévêtir par lui. Il enlevait une à une, adroitement et vite, toutes les parties de son costume, avec des doigts légers de femme de chambre. Elle lui avait arraché des mains son corsage pour se cacher la figure dedans, et elle demeurait debout, toute blanche, au milieu de ses robes abattues à ses pieds. Il lui laissa ses bottines et l’emporta dans ses bras vers le lit. Alors, elle lui murmura à l’oreille, d’une voix brisée : « Je vous jure... que je n’ai jamais eu d’amant. » Comme une jeune fille aurait dit : « Je vous jure que je suis vierge. » Et il pensait : « Voilà ce qui m’est bien égal, par exemple. » Les Du Roy avaient passé à Paris tout l’été, menant une campagne énergique dans La Vie Française en faveur du nouveau cabinet pendant les courtes vacances des députés. Quoiqu’on fût seulement dans les premiers jours d’octobre, les Chambres allaient reprendre leurs séances, car les affaires du Maroc devenaient menaçantes. Personne, au fond, ne croyait à une expédition vers Tanger, bien que, le jour de la séparation du Parlement, un député de la droite, le comte de Lambert-Sarrazin, dans un discours plein d’esprit, applaudi même par les centres, eût offert de parier et de donner en gage sa moustache, comme avait fait jadis un célèbre vice-roi des Indes, contre les favoris du chef du Conseil, que le nouveau cabinet ne se pourrait tenir d’imiter l’ancien et d’envoyer une armée à Tanger, en pendant à celle de Tunis, par amour de la symétrie, comme on met deux vases sur une cheminée. Il avait ajouté : « La terre d’Afrique est en effet une cheminée pour la France, messieurs, une cheminée qui brûle notre meilleur bois, une cheminée à grand tirage qu’on allume avec le papier de la Banque. » « Vous vous êtes offert la fantaisie artiste d’orner l’angle de gauche d’un bibelot tunisien qui vous coûte cher, vous verrez que M. Marrot va vouloir imiter son prédécesseur et orner l’angle de droite avec un bibelot marocain. » Ce discours, demeuré célèbre, avait servi de thème à Du Roy pour dix articles sur la colonie algérienne, pour toute sa série interrompue lors de ses débuts au journal, et il avait soutenu énergiquement l’idée d’une expédition militaire, bien qu’il fût convaincu qu’elle n’aurait pas lieu. Il avait fait vibrer la corde patriotique et bombardé l’Espagne avec tout l’arsenal d’arguments méprisants qu’on emploie contre les peuples dont les intérêts sont contraires aux vôtres. La Vie Française avait gagné une importance considérable à ses attaches connues avec le pouvoir. Elle donnait, avant les feuilles les plus sérieuses, les nouvelles politiques, indiquait par des nuances les intentions des ministres, ses amis ; et tous les journaux de Paris et de la province cherchaient chez elle leurs informations. On la citait, on la redoutait, on commençait à la respecter. Ce n’était plus l’organe suspect d’un groupe de tripoteurs politiques, mais l’organe avoué du cabinet. Laroche-Mathieu était l’âme du journal et Du Roy son porte-voix. Le père Walter, député muet et directeur cauteleux, sachant s’effacer, s’occupait dans l’ombre, disait-on, d’une grosse affaire de mines de cuivre, au Maroc. Le salon de Madeleine était devenu un centre influent, où se réunissaient chaque semaine plusieurs membres du cabinet. Le président du Conseil avait même dîné deux fois chez elle ; et les femmes des hommes d’État, qui hésitaient autrefois à franchir sa porte, se vantaient à présent d’être ses amies, lui faisant plus de visites qu’elles n’en recevaient d’elle. Le ministre des Affaires étrangères régnait presque en maître dans la maison. Il y venait à toute heure, apportant des dépêches, des renseignements, des informations qu’il dictait soit au mari, soit à la femme, comme s’ils eussent été ses secrétaires. Quand Du Roy, après le départ du ministre, demeurait seul en face de Madeleine, il s’emportait, avec des menaces dans la voix, et des insinuations perfides dans les paroles, contre les allures de ce médiocre parvenu. Mais elle haussait les épaules avec mépris, répétant : « Fais-en autant que lui, toi. Deviens ministre ; et tu pourras faire ta tête. Il frisait sa moustache en la regardant de côté. « On ne sait pas de quoi je suis capable, disait-il, on l’apprendra peut-être, un jour. » Le matin de la rentrée des Chambres, la jeune femme, encore au lit, faisait mille recommandations à son mari, qui s’habillait afin d’aller déjeuner chez M. Laroche-Mathieu et de recevoir ses instructions avant la séance, pour l’article politique du lendemain dans La Vie Française, cet article devant être une sorte de déclaration officieuse des projets réels du cabinet. « Surtout n’oublie pas de lui demander si le général Belloncle est envoyé à Oran, comme il en est question. Cela aurait une grande signification. » « Mais je sais aussi bien que toi ce que j’ai à faire. Fiche-moi la paix avec tes rabâchages. » « Mon cher, tu oublies toujours la moitié des commissions dont je te charge pour le ministre. » « Il m’embête, ton ministre, à la fin ! « Ce n’est pas plus mon ministre que le tien. Il t’est plus utile qu’à moi. » Il s’était tourné un peu vers elle en ricanant : « Pardon, il ne me fait pas la cour, à moi. » « À moi non plus, d’ailleurs ; mais il fait notre fortune. » Il se tut, puis après quelques instants : « Si j’avais à choisir parmi tes adorateurs, j’aimerais encore mieux cette vieille ganache de Vaudrec. je ne l’ai pas vu depuis huit jours. » « Il est souffrant, il m’a écrit qu’il gardait même le lit avec une attaque de goutte. Tu devrais passer prendre de ses nouvelles. Tu sais qu’il t’aime beaucoup, et cela lui ferait plaisir. » « Oui, certainement, j’irai tantôt. » Il avait achevé sa toilette, et, son chapeau sur la tête, il cherchait s’il n’avait rien négligé. N’ayant rien trouvé, il s’approcha du lit, embrassa sa femme sur le front : « À tantôt, ma chérie, je ne serai pas rentré avant sept heures au plus tôt. » Laroche-Mathieu l’attendait, car il déjeunait à dix heures ce jour-là, le conseil devant se réunir à midi, avant la réouverture du Parlement. Dès qu’ils furent à table, seuls avec le secrétaire particulier du ministre, Mme Laroche-Mathieu n’ayant pas voulu changer l’heure de son repas, Du Roy parla de son article, il en indiqua la ligne, consultant ses notes griffonnées sur des cartes de visite ; puis quand il eut fini : « Voyez-vous quelque chose à modifier, mon cher ministre ? Vous êtes peut-être un peu trop affirmatif dans l’affaire du Maroc. Parlez de l’expédition comme si elle devait avoir lieu, mais en laissant bien entendre qu’elle n’aura pas lieu et que vous n’y croyez pas le moins du monde. Faites que le public lise bien entre les lignes que nous n’irons pas nous fourrer dans cette aventure. J’ai compris, et je me ferai bien comprendre. Ma femme m’a chargé de vous demander à ce sujet si le général Belloncle serait envoyé à Oran. Après ce que vous venez de dire, je conclus que non. » Puis on causa de la session qui s’ouvrait. Laroche-Mathieu se mit à pérorer, préparant l’effet des phrases qu’il allait répandre sur ses collègues quelques heures plus tard. Il agitait sa main droite, levant en l’air tantôt sa fourchette, tantôt son couteau, tantôt une bouchée de pain, et sans regarder personne, s’adressant à l’Assemblée invisible, il expectorait son éloquence liquoreuse de beau garçon bien coiffé. Une très petite moustache roulée redressait sur sa lèvre deux pointes pareilles à des queues de scorpion, et ses cheveux huilés de brillantine, séparés au milieu du front, arrondissaient sur ses tempes deux bandeaux de bellâtre provincial. Il était un peu trop gras, un peu bouffi, bien que jeune ; le ventre tendait son gilet. Le secrétaire particulier mangeait et buvait tranquillement, accoutumé sans doute à ses douches de faconde ; mais Du Roy, que la jalousie du succès obtenu mordait au cœur, songeait : « Va donc, ganache ! Quels crétins que ces hommes politiques ! » Et, comparant sa valeur à lui, à l’importance bavarde de ce ministre, il se disait : « Cristi, si j’avais seulement cent mille francs nets pour me présenter à la députation dans mon beau pays de Rouen, pour rouler dans la pâte de leur grosse malice mes braves Normands finauds et lourdauds, quel homme d’État je ferais, à côté de ces polissons imprévoyants. » Laroche-Mathieu parla, puis, ayant vu qu’il était tard, il sonna pour qu’on fit avancer son coupé, et, tendant la main au journaliste : « C’est bien compris, mon cher ami ? Parfaitement, mon cher ministre, comptez sur moi. » Et Du Roy s’en alla tout doucement vers le journal, pour commencer son article, car il n’avait rien à faire jusqu’à quatre heures. À quatre heures, il devait retrouver, rue de Constantinople, Mme de Marelle qu’il y voyait toujours régulièrement deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Mais en rentrant de la rédaction, on lui remit une dépêche fermée ; elle était de Mme Walter, et disait : « Il faut absolument que je te parle aujourd’hui. Attends-moi à deux heures, rue de Constantinople. Je peux te rendre un grand service. « Ton amie jusqu’à la mort, Il jura : « Nom de Dieu ! Et, saisi par un excès de mauvaise humeur, il ressortit aussitôt, trop irrité pour travailler. Depuis six semaines il essayait de rompre avec elle sans parvenir à lasser son attachement acharné. Elle avait eu, après sa chute, un accès de remords épouvantable, et, dans trois rendez-vous successifs, avait accablé son amant de reproches et de malédictions. Ennuyé de ces scènes, et déjà rassasié de cette femme mûre et dramatique, il s’était simplement éloigné, espérant que l’aventure serait finie de cette façon. Mais alors elle s’était accrochée à lui éperdument, se jetant dans cet amour comme on se jette dans une rivière avec une pierre au cou. Il s’était laissé reprendre, par faiblesse, par complaisance, par égards ; et elle l’avait emprisonné dans une passion effrénée et fatigante, elle l’avait persécuté de sa tendresse. Elle voulait le voir tous les jours, l’appelait à tout moment par des télégrammes, pour des rencontres rapides au coin des rues, dans un magasin, dans un jardin public. Elle lui répétait alors, en quelques phrases, toujours les mêmes, qu’elle l’adorait et l’idolâtrait, puis elle le quittait en lui jurant « qu’elle était bien heureuse de l’avoir vu ». Elle se montrait tout autre qu’il ne l’avait rêvée, essayant de le séduire avec des grâces puériles, des enfantillages d’amour ridicules à son âge. Étant demeurée jusque-là strictement honnête, vierge de cœur, fermée à tout sentiment, ignorante de toute sensualité, ça avait été tout d’un coup chez cette femme sage dont la quarantaine tranquille semblait un automne pâle après un été froid, ça avait été une sorte de printemps fané, plein de petites fleurs mal sorties et de bourgeons avortés, une étrange éclosion d’amour de fillette, d’amour tardif ardent et naïf, fait d’élans imprévus, de petits cris de seize ans, de cajoleries embarrassantes, de grâces vieillies sans avoir été jeunes. Elle lui écrivait dix lettres en un jour, des lettres niaisement folles, d’un style bizarre, poétique et risible, orné comme celui des Indiens, plein de noms de bêtes et d’oiseaux. Dès qu’ils étaient seuls, elle l’embrassait avec des gentillesses lourdes de grosse gamine, des moues de lèvres un peu grotesques, des sauteries qui secouaient sa poitrine trop pesante sous l’étoffe du corsage. Il était surtout écœuré de l’entendre dire « Mon rat », « Mon chien », « Mon chat », « Mon bijou », « Mon oiseau bleu », « Mon trésor », et de la voir s’offrir à lui chaque fois avec une petite comédie de pudeur enfantine, de petits mouvements de crainte qu’elle jugeait gentils, et de petits jeux de pensionnaire dépravée. Elle demandait : « À qui cette bouche-là ? » Et quand il ne répondait pas tout de suite : « C’est à moi », elle insistait jusqu’à le faire pâlir d’énervement. Elle aurait dû sentir, lui semblait-il, qu’il faut, en amour, un tact, une adresse, une prudence et une justesse extrêmes, que s’étant donnée à lui, elle mûre, mère de famille, femme du monde, elle devait se livrer gravement, avec une sorte d’emportement contenu, sévère, avec des larmes peut-être, mais avec les larmes de Didon, non plus avec celles de Juliette. Elle lui répétait sans cesse : « Comme je t’aime, mon petit ! M’aimes-tu autant, dis, mon bébé ? » Il ne pouvait plus l’entendre prononcer « mon petit « ni « mon bébé « sans avoir envie de l’appeler « ma vieille ». « Quelle folie j’ai faite de te céder. Mais je ne le regrette pas. Tout cela semblait à Georges irritant dans cette bouche. Elle murmurait : « C’est si bon d’aimer « comme l’aurait fait une ingénue, au théâtre. Et puis elle l’exaspérait par la maladresse de sa caresse. Devenue soudain sensuelle sous le baiser de ce beau garçon qui avait si fort allumé son sang, elle apportait dans son étreinte une ardeur inhabile et une application sérieuse qui donnaient à rire à Du Roy et le faisaient songer aux vieillards qui essaient d’apprendre à lire. Et quand elle aurait dû le meurtrir dans ses bras, en le regardant ardemment de cet œil profond et terrible qu’ont certaines femmes défraîchies, superbes en leur dernier amour, quand elle aurait dû le mordre de sa bouche muette et frissonnante en l’écrasant sous sa chair épaisse et chaude, fatiguée mais insatiable, elle se trémoussait comme une gamine et zézayait pour être gracieuse : T’aime tant, mon petit. Fais un beau m’amour à ta petite femme ! » Il avait alors une envie folle de jurer, de prendre son chapeau et de partir en tapant la porte. Ils s’étaient vus souvent, dans les premiers temps, rue de Constantinople, mais Du Roy, qui redoutait une rencontre avec Mme de Marelle, trouvait mille prétextes maintenant pour se refuser à ces rendez-vous. Il avait dû alors venir presque tous les jours chez elle, tantôt déjeuner, tantôt dîner. Elle lui serrait la main sous la table, lui tendait sa bouche derrière les portes. Mais lui s’amusait surtout à jouer avec Suzanne qui l’égayait par ses drôleries. Dans son corps de poupée s’agitait un esprit agile et malin, imprévu et sournois, qui faisait toujours la parade comme une marionnette de foire. Elle se moquait de tout et de tout le monde, avec un à-propos mordant. Georges excitait sa verve, la poussait à l’ironie, et ils s’entendaient à merveille. Elle l’appelait à tout instant : Il quittait aussitôt la maman pour courir à la fillette qui lui murmurait quelque méchanceté dans l’oreille, et ils riaient de tout leur cœur. Cependant, dégoûté de l’amour de la mère, il en arrivait à une insurmontable répugnance ; il ne pouvait plus la voir, ni l’entendre, ni penser à elle sans colère. Il cessa donc d’aller chez elle, de répondre à ses lettres, et de céder à ses appels. Elle comprit enfin qu’il ne l’aimait plus, et souffrit horriblement. Mais elle s’acharna, elle l’épia, le suivit, l’attendit dans un fiacre aux stores baissés, à la porte du journal, à la porte de sa maison, dans les rues où elle espérait qu’il passerait. Il avait envie de la maltraiter, de l’injurier, de la frapper, de lui dire nettement : « Zut, j’en ai assez, vous m’embêtez. » Mais il gardait toujours quelques ménagements, à cause de La Vie Française ; et il tâchait, à force de froideur, de duretés enveloppées d’égards et même de paroles rudes par moments, de lui faire comprendre qu’il fallait bien que cela finît. Elle s’entêtait surtout à chercher des ruses pour l’attirer rue de Constantinople, et il tremblait sans cesse que les deux femmes ne se trouvassent, un jour, nez à nez, à la porte. Son affection pour Mme de Marelle, au contraire, avait grandi pendant l’été. Il l’appelait son « gamin », et décidément elle lui plaisait. Leurs deux natures avaient des crochets pareils ; ils étaient bien, l’un et l’autre, de la race aventureuse des vagabonds de la vie, de ces vagabonds mondains qui ressemblent fort, sans s’en douter, aux bohèmes des grandes routes. Ils avaient eu un été d’amour charmant, un été d’étudiants qui font la noce, s’échappant pour aller déjeuner ou dîner à Argenteuil, à Bougival, à Maisons, à Poissy, passant des heures dans un bateau à cueillir des fleurs le long des berges. Elle adorait les fritures de Seine, les gibelottes et les matelotes, les tonnelles des cabarets et les cris des canotiers. Il aimait partir avec elle, par un jour clair, sur l’impériale d’un train de banlieue et traverser, en disant des bêtises gaies, la vilaine campagne de Paris où bourgeonnent d’affreux chalets bourgeois. Et quand il lui fallait rentrer pour dîner chez Mme Walter, il haïssait la vieille maîtresse acharnée, en souvenir de la jeune qu’il venait de quitter, et qui avait défloré ses désirs et moissonné son ardeur dans les herbes du bord de l’eau. Il se croyait enfin à peu près délivré de la Patronne, à qui il avait exprimé d’une façon claire, presque brutale, sa résolution de rompre, quand il reçut au journal le télégramme l’appelant, à deux heures, rue de Constantinople. Il le relisait en marchant : « Il faut absolument que je te parle aujourd’hui. Attends-moi à deux heures rue de Constantinople. Je peux te rendre un grand service. Il pensait : « Qu’est-ce qu’elle me veut encore, cette vieille chouette ? Je parie qu’elle n’a rien à me dire. Elle va me répéter qu’elle m’adore. Elle parle d’une chose très grave et d’un grand service, c’est peut-être vrai. Et Clotilde qui vient à quatre heures. Il faut que j’expédie la première à trois heures au plus tard. pourvu qu’elles ne se rencontrent pas. Quelles rosses de femmes ! » Et il songea qu’en effet la sienne était la seule qui ne le tourmentait jamais. Elle vivait de son côté, et elle avait l’air de l’aimer beaucoup, aux heures destinées à l’amour, car elle n’admettait pas qu’on dérangeât l’ordre immuable des occupations ordinaires de la vie. Il allait, à pas lents, vers son logis de rendez-vous, s’excitant mentalement contre la Patronne : « Ah ! je vais la recevoir d’une jolie façon si elle n’a rien à me dire. Le français de Cambronne sera académique auprès du mien. Je lui déclare que je ne fiche plus les pieds chez elle, d’abord. » Et il entra pour entendre Mme Walter. Elle arriva presque aussitôt, et dès qu’elle l’eut aperçu : tu as reçu ma dépêche ! Il avait pris un visage méchant : « Parbleu, je l’ai trouvée au journal, au moment où je partais pour la Chambre. Qu’est-ce que tu me veux encore ? » Elle avait relevé sa voilette pour l’embrasser, et elle s’approchait avec un air craintif et soumis de chienne souvent battue. « Comme tu es cruel pour moi... Qu’est-ce que je t’ai fait ? Tu ne te figures pas comme je souffre par toi ! » « Tu ne vas pas recommencer ? » Elle était debout tout près de lui, attendant un sourire, un geste pour se jeter dans ses bras. « Il ne fallait pas me prendre pour me traiter ainsi, il fallait me laisser sage et heureuse, comme j’étais. Te rappelles-tu ce que tu me disais dans l’église, et comme tu m’as fait entrer de force dans cette maison ? Et voilà maintenant comment tu me parles ! que tu me fais mal ! » Il frappa du pied, et, violemment : Je ne peux pas te voir une minute sans entendre cette chanson-là. On dirait vraiment que je t’ai prise à douze ans et que tu étais ignorante comme un ange. Non, ma chère, rétablissons les faits, il n’y a pas eu détournement de mineure. Tu t’es donnée à moi, en plein âge de raison. Je t’en remercie, je t’en suis absolument reconnaissant, mais je ne suis pas tenu d’être attaché à ta jupe jusqu’à la mort. Tu as un mari et j’ai une femme. Nous ne sommes libres ni l’un ni l’autre. Nous nous sommes offert un caprice, ni vu ni connu, c’est fini. » que tu es grossier, que tu es infâme ! je n’étais plus une jeune fille, mais je n’avais jamais aimé, jamais failli... » Il lui coupa la parole : « Tu me l’as déjà répété vingt fois, je le sais. Mais tu avais eu deux enfants... je ne t’ai donc pas déflorée... » Et portant ses deux mains à sa poitrine, elle commença à suffoquer, avec des sanglots qui lui montaient à la gorge. Quand il vit les larmes arriver, il prit son chapeau sur le coin de la cheminée : C’est pour cette représentation-là que tu m’avais fait venir ? » Elle fit un pas afin de lui barrer la route et, tirant vivement un mouchoir de sa poche, s’essuya les yeux d’un geste brusque. Sa voix s’affermit sous l’effort de sa volonté et elle dit interrompue par un chevrotement de douleur : « Non... pour te donner le moyen de gagner cinquante mille francs... Il demanda, adouci tout à coup : Qu’est-ce que tu veux dire ? J’ai surpris par hasard, hier soir, quelques mots de mon mari et de Laroche. Ils ne se cachaient pas beaucoup devant moi, d’ailleurs. Mais Walter recommandait au ministre de ne pas te mettre dans le secret parce que tu dévoilerais tout. » Du Roy avait reposé son chapeau sur une chaise. « Alors, qu’est-ce qu’il y a ? Ils vont s’emparer du Maroc ! J’ai déjeuné avec Laroche qui m’a presque dicté les intentions du cabinet. Non, mon chéri, ils t’ont joué parce qu’ils ont peur qu’on connaisse leur combinaison. Et il s’assit lui-même sur un fauteuil. Alors elle attira par terre un petit tabouret, et s’accroupit dessus, entre les jambes du jeune homme. Elle reprit, d’une voix câline : « Comme je pense toujours à toi, je fais attention maintenant à tout ce qu’on chuchote autour de moi. » Et elle se mit, doucement, à lui expliquer comment elle avait deviné depuis quelque temps qu’on préparait quelque chose à son insu, qu’on se servait de lui en redoutant son concours. « Tu sais, quand on aime, on devient rusée. » Enfin, la veille, elle avait compris. C’était une grosse affaire, une très grosse affaire préparée dans l’ombre. Elle souriait maintenant, heureuse de son adresse ; elle s’exaltait, parlant en femme de financier, habituée à voir machiner les coups de bourse, les évolutions des valeurs, les accès de hausse et de baisse ruinant en deux heures de spéculation des milliers de petits bourgeois, de petits rentiers, qui ont placé leurs économies sur des fonds garantis par des noms d’hommes honorés, respectés, hommes politiques ou hommes de banque. c’est très fort ce qu’ils ont fait. C’est Walter qui a tout mené d’ailleurs, et il s’y entend. Vraiment, c’est de premier ordre. » L’expédition de Tanger était décidée entre eux dès le jour où Laroche a pris les Affaires étrangères ; et, peu à peu, ils ont racheté tout l’emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre ou cinq francs. Ils l’ont racheté très habilement, par le moyen d’agents suspects, véreux, qui n’éveillaient aucune méfiance. Ils ont roulé même les Rothschild, qui s’étonnaient de voir toujours demander du marocain. On leur a répondu en nommant les intermédiaires, tous tarés, tous à la côte. Ça a tranquillisé la grande banque. Et puis maintenant on va faire l’expédition, et dès que nous serons là-bas, l’État français garantira la dette. Nos amis auront gagné cinquante ou soixante millions. Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de la moindre indiscrétion. » Elle avait appuyé sa tête sur le gilet du jeune homme, et les bras posés sur ses jambes, elle se serrait, se collait contre lui, sentant bien qu’elle l’intéressait à présent, prête à tout faire, à tout commettre, pour une caresse, pour un sourire. « Tu es bien sûre ? » « C’est très fort, en effet. Quant à ce salop de Laroche, en voilà un que je repincerai. qu’il prenne garde à lui !... Sa carcasse de ministre me restera entre les doigts ! » Puis il se mit à réfléchir, et il murmura : « Il faudrait pourtant profiter de ça. Tu peux encore acheter de l’emprunt, dit-elle. Il n’est qu’à soixante-douze francs. » « Oui, mais je n’ai pas d’argent disponible. » Elle leva les yeux vers lui, des yeux pleins de supplication. « J’y ai pensé, mon chat, et si tu étais bien gentil, bien gentil, si tu m’aimais un peu, tu me laisserais t’en prêter. » Il répondit brusquement, presque durement : « Quant à ça, non, par exemple. » Elle murmura, d’une voix implorante : « Écoute, il y a une chose que tu peux faire sans emprunter de l’argent. Je voulais en acheter pour dix mille francs de cet emprunt, moi, pour me créer une petite cassette. Eh bien, j’en prendrai pour vingt mille ! Tu comprends bien que je ne vais pas rembourser ça à Walter. Il n’y a donc rien à payer pour le moment. Si ça réussit, tu gagnes soixante-dix mille francs. Si ça ne réussit pas, tu me devras dix mille francs que tu me paieras à ton gré. » « Non, je n’aime guère ces combinaisons-là. » Alors, elle raisonna pour le décider, elle lui prouva qu’il engageait en réalité dix mille francs sur parole, qu’il courait des risques, par conséquent, qu’elle ne lui avançait rien puisque les déboursés étaient faits par la Banque Walter. Elle lui démontra en outre que c’était lui qui avait mené, dans La Vie Française, toute la campagne politique qui rendait possible cette affaire, qu’il serait bien naïf en n’en profitant pas. « Mais songe donc qu’en vérité c’est Walter qui te les avance, ces dix mille francs, et que tu lui as rendu des services qui valent plus que ça. Je me mets de moitié avec toi. Si nous perdons, je te rembourserai dix mille francs. » Elle fut si contente qu’elle se releva, saisit à deux mains sa tête et se mit à l’embrasser avidement. Il ne se défendit point d’abord, puis comme elle s’enhardissait, l’étreignant et le dévorant de caresses, il songea que l’autre allait venir tout à l’heure et que s’il faiblissait il perdrait du temps, et laisserait aux bras de la vieille une ardeur qu’il valait mieux garder pour la jeune. « Voyons, sois sage », dit-il. Elle le regarda avec des yeux désolés : Georges, je ne peux même plus t’embrasser. » J’ai un peu de migraine et cela me fait mal. » Alors elle se rassit, docile, entre ses jambes. « Veux-tu venir dîner demain à la maison ? Quel plaisir tu me ferais ! » Il hésita, puis n’osa point refuser. Elle frottait lentement sa joue sur la poitrine du jeune homme, d’un mouvement câlin et régulier, et un de ses longs cheveux noirs se prit dans le gilet. Elle s’en aperçut, et une idée folle lui traversa l’esprit, une de ces idées superstitieuses qui sont souvent toute la raison des femmes. Elle se mit à enrouler tout doucement ce cheveu autour d’un bouton. Puis elle en attacha un autre au bouton suivant, un autre encore à celui du dessus. À chaque bouton elle en nouait un. Il allait les arracher tout à l’heure, en se levant. Il lui ferait mal, quel bonheur ! Et il emporterait quelque chose d’elle, sans le savoir, il emporterait une petite mèche de sa chevelure, dont il n’avait jamais demandé. C’était un lien par lequel elle l’attachait, un lien secret, invisible ! un talisman qu’elle laissait sur lui. Sans le vouloir, il penserait à elle, il rêverait d’elle, il l’aimerait un peu plus le lendemain. Il dit tout à coup : « Il va falloir que je te quitte parce qu’on m’attend à la Chambre pour la fin de la séance. Je ne puis manquer aujourd’hui. » « Va, mon chéri, mais tu viendras dîner demain. » Ce fut sur sa tête une douleur courte et vive comme si on lui eût piqué la peau avec des aiguilles. Son cœur battait ; elle était contente d’avoir souffert un peu par lui. Il la prit dans ses bras avec un sourire compatissant et lui baisa les yeux froidement. Mais elle, affolée par ce contact, murmura encore une fois : « Déjà ! » Et son regard suppliant montrait la chambre dont la porte était ouverte. Il l’éloigna de lui, et d’un ton pressé : « Il faut que je me sauve, je vais arriver en retard. » Alors elle lui tendit ses lèvres qu’il effleura à peine, et lui ayant donné son ombrelle qu’elle oubliait, il reprit : « Allons, allons, dépêchons-nous, il est plus de trois heures. » Elle sortit devant lui ; elle répétait : Elle tourna à droite, et lui à gauche. Du Roy remonta jusqu’au boulevard extérieur. Puis, il redescendit le boulevard Malesherbes, qu’il se mit à suivre, à pas lents. En passant devant un pâtissier, il aperçut des marrons glacés dans une coupe de cristal, et il pensa : « Je vais en rapporter une livre pour Clotilde. » Il acheta un sac de ces fruits sucrés qu’elle aimait à la folie. À quatre heures, il était rentré pour attendre sa jeune maîtresse. Elle vint un peu en retard parce que son mari était arrivé pour huit jours. Elle demanda : « Peux-tu venir dîner demain ? Il serait enchanté de te voir. Non, je dîne chez le Patron. Nous avons un tas de combinaisons politiques et financières qui nous occupent. » Elle ôtait maintenant son corsage qui la serrait trop. Il lui montra le sac sur la cheminée : « Je t’ai apporté des marrons glacés. » Elle les prit, en goûta un, et déclara : Je sens que je n’en laisserai pas un seul. » Puis elle ajouta en regardant Georges avec une gaieté sensuelle : « Tu caresses donc tous mes vices ? » Elle mangeait lentement les marrons et jetait sans cesse un coup d’œil au fond du sac pour voir s’il en restait toujours. « Tiens, assieds-toi dans le fauteuil, je vais m’accroupir entre tes jambes pour grignoter mes bonbons. Il sourit, s’assit, et la prit entre ses cuisses ouvertes comme il tenait tout à l’heure Mme Walter. Elle levait la tête vers lui pour lui parler, et disait, la bouche pleine : « Tu ne sais pas, mon chéri, j’ai rêvé de toi, j’ai rêvé que nous faisions un grand voyage, tous les deux, sur un chameau. Il avait deux bosses, nous étions à cheval chacun sur une bosse, et nous traversions le désert. Nous avions emporté des sandwiches dans un papier et du vin dans une bouteille et nous faisions la dînette sur nos bosses. Mais ça m’ennuyait parce que nous ne pouvions pas faire autre chose, nous étions trop loin l’un de l’autre, et moi je voulais descendre. » « Moi aussi je veux descendre. » Il riait, s’amusant de l’histoire, il la poussait à dire des bêtises, à bavarder, à raconter tous ces enfantillages, toutes ces niaiseries tendres que débitent les amoureux. Ces gamineries, qu’il trouvait gentilles dans la bouche de Mme de Marelle, l’auraient exaspéré dans celle de Mme Walter. Clotilde l’appelait aussi : « Mon chéri, mon petit, mon chat. » Ces mots lui semblaient doux et caressants. Dits par l’autre tout à l’heure, ils l’irritaient et l’écœuraient. Car les paroles d’amour, qui sont toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent. Mais il pensait, tout en s’égayant de ces folies, aux soixante-dix mille francs qu’il allait gagner, et, brusquement, il arrêta, avec deux petits coups de doigt sur la tête, le verbiage de son amie : « Écoute, ma chatte. Je vais te charger d’une commission pour ton mari. Dis-lui de ma part d’acheter, demain, pour dix mille francs d’emprunt du Maroc qui est à soixante-douze ; et je lui promets qu’il aura gagné de soixante à quatre-vingt mille francs avant trois mois. Dis-lui, de ma part, que l’expédition de Tanger est décidée et que l’État Français va garantir la dette marocaine. Mais ne te coupe pas avec d’autres. C’est un secret d’État que je confie là. » Je préviendrai mon mari dès ce soir. Tu peux compter sur lui ; il ne parlera pas. Il n’y a aucun danger. » Mais elle avait mangé tous les marrons. Elle écrasa le sac entre ses mains et le jeta dans la cheminée. Puis elle dit : « Allons nous coucher. » Et sans se lever elle commença à déboutonner le gilet de Georges. Tout à coup elle s’arrêta, et tirant entre deux doigts un long cheveu pris dans une boutonnière, elle se mit à rire : « Tiens. Tu as emporté un cheveu de Madeleine. En voilà un mari fidèle ! » Puis, redevenue sérieuse, elle examina longuement sur sa main l’imperceptible fil qu’elle avait trouvé et elle murmura : « Ce n’est pas de Madeleine, il est brun. » « Il vient probablement de la femme de chambre. » Mais elle inspectait le gilet avec une attention de policier, et elle cueillit un second cheveu enroulé autour d’un bouton ; puis elle en aperçut un troisième ; et, pâlie, tremblante un peu, elle s’écria : « Oh ! tu as couché avec une femme qui t’a mis des cheveux à tous tes boutons. » Soudain il se rappela, comprit, se troubla d’abord, puis nia en ricanant, pas fâché au fond qu’elle le soupçonnât d’avoir des bonnes fortunes. Elle cherchait toujours et toujours trouvait des cheveux qu’elle déroulait d’un mouvement rapide et jetait ensuite sur le tapis. Elle avait deviné, avec son instinct rusé de femme, et elle balbutiait, furieuse, rageant et prête à pleurer : « Elle t’aime, celle-là... et elle a voulu te faire emporter quelque chose d’elle... Mais elle poussa un cri, un cri strident de joie nerveuse : « Oh !... tu prends des vieilles femmes maintenant... tu en es aux vieilles femmes... Alors tu n’as plus besoin de moi... Elle se leva, courut à son corsage jeté sur une chaise et elle le remit rapidement. Il voulait la retenir, honteux et balbutiant : je ne sais pas ce que c’est... fais-toi faire une bague avec ses cheveux... Tu en as assez pour ça... » Avec des gestes brusques et prompts elle s’était habillée, recoiffée et voilée ; et comme il voulait la saisir, elle lui lança, à toute volée, un soufflet par la figure. Pendant qu’il demeurait étourdi, elle ouvrit la porte et s’enfuit. Dès qu’il fut seul, une rage furieuse le saisit contre cette vieille rosse de mère Walter. il allait l’envoyer coucher, celle-là, et durement. Il bassina avec de l’eau sa joue rouge. Puis il sortit à son tour, en méditant sa vengeance. Cette fois il ne pardonnerait point. Il descendit jusqu’au boulevard, et, flânant, s’arrêta devant la boutique d’un bijoutier pour regarder un chronomètre dont il avait envie depuis longtemps, et qui valait dix-huit cents francs. Il pensa, tout à coup, avec une secousse de joie au cœur : « Si je gagne mes soixante-dix mille francs, je pourrai me le payer. » Et il se mit à rêver à toutes les choses qu’il ferait avec ces soixante-dix mille francs. Et puis il achèterait son chronomètre, et puis il jouerait à la Bourse, et puis encore... Il ne voulait pas entrer au journal, préférant causer avec Madeleine avant de revoir Walter et d’écrire son article ; et il se mit en route pour revenir chez lui. Il atteignait la rue Drouot quand il s’arrêta net ; il avait oublié de prendre des nouvelles du comte de Vaudrec, qui demeurait Chaussée-d’Antin. Il revint donc, flânant toujours, pensant à mille choses, dans une songerie heureuse, à des choses douces, à des choses bonnes, à la fortune prochaine et aussi à cette crapule de Laroche et à cette vieille teigne de Patronne. Il ne s’inquiétait point, d’ailleurs, de la colère de Clotilde, sachant bien qu’elle pardonnait vite. Quand il demanda au concierge de la maison où demeurait le comte de Vaudrec : On m’a appris qu’il était souffrant, ces jours derniers. » le comte est très mal, monsieur. On croit qu’il ne passera pas la nuit, la goutte est remontée au cœur. » Du Roy demeura tellement effaré qu’il ne savait plus ce qu’il devait faire ! Des idées confuses passaient en lui, nombreuses, troublantes, qu’il n’osait point s’avouer à lui-même., sans comprendre ce qu’il disait. Puis il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui. Il pénétra dans sa chambre essoufflé et lui annonça tout de suite : « Tu ne sais pas ? Elle était assise et lisait une lettre. Elle leva les yeux et trois fois de suite répéta : « Hein ? Je te dis que Vaudrec est mourant d’une attaque de goutte remontée au cœur. » Puis il ajouta : « Qu’est-ce que tu comptes faire ? » Elle s’était dressée, livide, les joues secouées d’un tremblement nerveux, puis elle se mit à pleurer affreusement, en cachant sa figure dans ses mains. Elle demeurait debout, secouée par des sanglots, déchirée par le chagrin. Mais soudain elle dompta sa douleur, et, s’essuyant les yeux : je ne sais pas à quelle heure je reviendrai... Ils se serrèrent la main, et elle partit si vite qu’elle oublia de prendre ses gants. Georges, ayant dîné seul, se mit à écrire son article. Il le fit exactement selon les intentions du ministre, laissant entendre aux lecteurs que l’expédition du Maroc n’aurait pas lieu. Puis il le porta au journal, causa quelques instants avec le Patron et repartit en fumant, le cœur léger sans qu’il comprît pourquoi. Georges, réveillé brusquement, s’était assis dans son lit. Il ne l’avait jamais vue si pâle et si émue. il ne t’a rien dit ? Il avait perdu connaissance quand je suis arrivée. » Des questions lui venaient aux lèvres qu’il n’osait point faire. Elle se déshabilla rapidement, puis se glissa auprès de lui. « Avait-il des parents à son lit de mort ? Le voyait-il souvent, ce neveu ? Ils ne s’étaient point rencontrés depuis dix ans. c’est ce neveu qui doit hériter ? II était très riche, Vaudrec ? Sais-tu ce qu’il avait à peu près ? Un ou deux millions, peut-être ? » Et ils demeurèrent étendus côte à côte dans la nuit, silencieux, éveillés et songeant. Il n’avait plus envie de dormir. Il trouvait maigres maintenant les soixante-dix mille francs promis par Mme Walter. Soudain il crut que Madeleine pleurait. Il demanda pour s’en assurer : « Dors-tu ? Elle avait la voix mouillée et tremblante. « J’ai oublié de te dire tantôt que ton ministre nous a fichus dedans. Et il lui conta, tout au long, avec tous les détails, la combinaison préparée entre Laroche et Walter. Quand il eut fini, elle demanda : « Comment sais-tu ça ? » « Tu me permettras de ne point te le dire. Tu as tes procédés d’information que je ne pénètre point. J’ai les miens que je désire garder. Je réponds en tout cas de l’exactitude de mes renseignements. » Je me doutais qu’ils faisaient quelque chose sans nous. » Mais Georges que le sommeil ne gagnait pas, s’était rapproché de sa femme, et, doucement, il lui baisa l’oreille. Elle le repoussa avec vivacité : « Je t’en prie, laisse-moi tranquille, n’est-ce pas ? Je ne suis point d’humeur à batifoler. » Il se retourna, résigné, vers le mur, et, ayant fermé les yeux, il finit par s’endormir. L’église était tendue de noir, et, sur le portail, un grand écusson coiffé d’une couronne annonçait aux passants qu’on enterrait un gentilhomme. La cérémonie venait de finir, les assistants s’en allaient lentement, défilant devant le cercueil et devant le neveu du comte de Vaudrec, qui serrait les mains et rendait les saluts. Quand Georges Du Roy et sa femme furent sortis, ils se mirent à marcher côte à côte, pour rentrer chez eux. Enfin, Georges prononça, comme parlant à lui-même : « Vraiment, c’est bien étonnant ! » « Quoi donc, mon ami ? Que Vaudrec ne nous ait rien laissé ! » Elle rougit brusquement, comme si un voile rose se fût étendu tout à coup sur sa peau blanche, en montant de la gorge au visage, et elle dit : « Pourquoi nous aurait-il laissé quelque chose ? Il n’y avait aucune raison pour ça ! » Puis, après quelques instants de silence, elle reprit : « Il existe peut-être un testament chez un notaire. Nous ne saurions rien encore. » « Oui, c’est probable, car, enfin, c’était notre meilleur ami, à tous les deux. Il dînait deux fois par semaine à la maison, il venait à tout moment. Il était chez lui chez nous, tout à fait chez lui. Il t’aimait comme un père, et il n’avait pas de famille, pas d’enfants, pas de frères ni de sœurs, rien qu’un neveu, un neveu éloigné. Oui, il doit y avoir un testament. Je ne tiendrais pas à grand-chose, un souvenir, pour prouver qu’il a pensé à nous, qu’il nous aimait, qu’il reconnaissait l’affection que nous avions pour lui. Il nous devait bien une marque d’amitié. » Elle dit, d’un air pensif et indifférent : « C’est possible, en effet, qu’il y ait un testament. » Comme ils rentraient chez eux, le domestique présenta une lettre à Madeleine. Elle l’ouvrit, puis la tendit à son mari. J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien passer à mon étude, de deux heures à quatre heures, mardi, mercredi ou jeudi, pour affaire qui vous concerne. Georges avait rougi, à son tour : C’est drôle que ce soit toi qu’il appelle, et non moi qui suis légalement le chef de famille. » Elle ne répondit point d’abord, puis après une courte réflexion : « Veux-tu que nous y allions tout à l’heure ? Ils se mirent en route dès qu’ils eurent déjeuné. Lorsqu’ils entrèrent dans l’étude de maître Lamaneur, le premier clerc se leva avec un empressement marqué et les fit pénétrer chez son patron. Le notaire était un petit homme tout rond, rond de partout. Sa tête avait l’air d’une boule clouée sur une autre boule que portaient deux jambes si petites, si courtes qu’elles ressemblaient aussi presque à des boules. Il salua, indiqua des sièges, et dit en se tournant vers Madeleine : « Madame, je vous ai appelée afin de vous donner connaissance du testament du comte de Vaudrec qui vous concerne. » Georges ne put se tenir de murmurer : « Je m’en étais douté. » « Je vais vous communiquer cette pièce, très courte d’ailleurs. » Il atteignit un papier dans un carton devant lui, et lut : « Je soussigné, Paul-Émile-Cyprien-Gontran, comte de Vaudrec, sain de corps et d’esprit, exprime ici mes dernières volontés. « La mort pouvant nous emporter à tout moment, je veux prendre, en prévision de son atteinte, la précaution d’écrire mon testament qui sera déposé chez maître Lamaneur. « N’ayant pas d’héritiers directs, je lègue toute ma fortune, composée de valeurs de bourse pour six cent mille francs et de biens-fonds pour cinq cent mille francs environ, à Mme Claire-Madeleine Du Roy, sans aucune charge ou condition. Je la prie d’accepter ce don d’un ami mort, comme preuve d’une affection dévouée, profonde et respectueuse. » Cette pièce est datée du mois d’août dernier et a remplacé un document de même nature, fait il y a deux ans, au nom de Mme Claire-Madeleine Forestier. J’ai ce premier testament qui pourrait prouver, en cas de contestation de la part de la famille, que la volonté de M. le comte de Vaudrec n’a point varié. » Madeleine, très pâle, regardait ses pieds. Georges, nerveux, roulait entre ses doigts le bout de sa moustache. Le notaire reprit, après un moment de silence : « Il est bien entendu, monsieur, que madame ne peut accepter ce legs sans votre consentement. » Du Roy se leva, et, d’un ton sec : « Je demande le temps de réfléchir. » Le notaire, qui souriait, s’inclina, et d’une voix aimable : « Je comprends le scrupule qui vous fait hésiter, monsieur. Je dois ajouter que le neveu de M. de Vaudrec, qui a pris connaissance, ce matin même, des dernières intentions de son oncle, se déclare prêt à les respecter si on lui abandonne une somme de cent mille francs. À mon avis, le testament est inattaquable, mais un procès ferait du bruit qu’il vous conviendra peut-être d’éviter. Le monde a souvent des jugements malveillants. Dans tous les cas, pourrez-vous me faire connaître votre réponse sur tous les points avant samedi ? » Georges s’inclina : « Oui, monsieur. » Puis il salua avec cérémonie, fit passer sa femme demeurée muette, et il sortit d’un air tellement roide que le notaire ne souriait plus. Dès qu’ils furent rentrés chez eux, Du Roy ferma brusquement la porte, et, jetant son chapeau sur le lit : « Tu as été la maîtresse de Vaudrec ? » Madeleine, qui enlevait son voile, se retourna d’une secousse : « Moi ? On ne laisse pas toute sa fortune à une femme, sans que... » Elle était devenue tremblante et ne parvenait point à ôter les épingles qui retenaient le tissu transparent. Après un moment de réflexion, elle balbutia, d’une voix agitée : « Voyons... qu’il te laisserait quelque chose ? » Georges restait debout, près d’elle, suivant toutes ses émotions, comme un magistrat qui cherche à surprendre les moindres défaillances d’un prévenu. Il prononça, en insistant sur chaque mot : « Oui... il pouvait me laisser quelque chose, à moi... La distinction est capitale, essentielle, au point de vue des convenances... Madeleine, à son tour, le regardait fixement, dans la transparence des yeux, d’une façon profonde et singulière, comme pour y lire quelque chose, comme pour y découvrir cet inconnu de l’être qu’on ne pénètre jamais et qu’on peut à peine entrevoir en des secondes rapides, en ces moments de non-garde, ou d’abandon, ou d’inattention, qui sont comme des portes laissées entrouvertes sur les mystérieux dedans de l’esprit. Et elle articula lentement : « Il me semble pourtant que si... qu’on eût trouvé au moins aussi étrange un legs de cette importance, de lui... « Parce que tu es mon mari... que tu ne le connais en somme que depuis peu... parce que je suis son amie depuis très longtemps... parce que son premier testament, fait du vivant de Forestier, était déjà en ma faveur. » Georges s’était mis à marcher à grands pas. Il déclara : « Tu ne peux pas accepter ça. » « Parfaitement ; alors, ce n’est pas la peine d’attendre à samedi ; nous pouvons faire prévenir tout de suite maître Lamaneur. » Il s’arrêta en face d’elle ; et ils demeurèrent de nouveau quelques instants les yeux dans les yeux, s’efforçant d’aller jusqu’à l’impénétrable secret de leurs cœurs, de se sonder jusqu’au vif de la pensée. Ils tâchaient de se voir à nu la conscience en une interrogation ardente et muette : lutte intime de deux êtres qui, vivant côte à côte, s’ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent, se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu’au fond vaseux de l’âme. Et, brusquement, il lui murmura dans le visage, à voix basse : « Allons, avoue que tu étais la maîtresse de Vaudrec. » Vaudrec avait beaucoup d’affection pour moi, beaucoup... « C’est comme ça, pourtant. » Il se mit à marcher, puis, s’arrêtant encore : « Explique-moi, alors, pourquoi il te laisse toute sa fortune, à toi... » Elle le fit avec un air nonchalant et désintéressé : « C’est tout simple. Comme tu le disais tantôt, il n’avait que nous d’amis, ou plutôt que moi, car il m’a connue enfant. Ma mère était dame de compagnie chez des parents à lui. Il venait sans cesse ici, et, comme il n’avait pas d’héritiers naturels, il a pensé à moi. Qu’il ait eu un peu d’amour pour moi, c’est possible. Mais quelle est la femme qui n’a jamais été aimée ainsi ? Que cette tendresse cachée, secrète, ait mis mon nom sous sa plume quand il a pensé à prendre des dispositions dernières, pourquoi pas ? Il m’apportait des fleurs, chaque lundi. Tu ne t’en étonnais nullement et il ne t’en donnait point, à toi, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, il me donne sa fortune par la même raison et parce qu’il n’a personne à qui l’offrir. Il serait, au contraire, extrêmement surprenant qu’il te l’eût laissée ? Elle parlait avec tant de naturel et de tranquillité que Georges hésitait. « C’est égal, nous ne pouvons accepter cet héritage dans ces conditions. Tout le monde croirait la chose, tout le monde en jaserait et rirait de moi. Les confrères sont déjà trop disposés à me jalouser et à m’attaquer. Je dois avoir plus que personne le souci de mon honneur et le soin de ma réputation. Il m’est impossible d’admettre et de permettre que ma femme accepte un legs de cette nature d’un homme que la rumeur publique lui a déjà prêté pour amant. Forestier aurait peut-être toléré cela, lui, mais moi, non. » « Eh bien, mon ami, n’acceptons pas, ce sera un million de moins dans notre poche, voilà tout. » Il marchait toujours, et il se mit à penser tout haut, parlant pour sa femme sans s’adresser à elle. Il n’a pas compris en testant quelle faute de tact, quel oubli des convenances il commettait. Il n’a pas vu dans quelle position fausse, ridicule, il allait me mettre... Tout est affaire de nuances dans la vie... Il fallait qu’il m’en laissât la moitié, ça arrangeait tout. » Il s’assit, croisa ses jambes et se mit à rouler le bout de ses moustaches, comme il faisait aux heures d’ennui, d’inquiétude et de réflexion difficile. Madeleine prit une tapisserie à laquelle elle travaillait de temps en temps, et elle dit en choisissant ses laines : « Moi, je n’ai qu’à me taire. C’est à toi de réfléchir. » Il fut longtemps sans répondre, puis il prononça, en hésitant : « Le monde ne comprendra jamais et que Vaudrec ait fait de toi son unique héritière et que j’aie admis cela, moi. Recevoir cette fortune de cette façon, ce serait avouer... avouer de ta part une liaison coupable, et de la mienne une complaisance infâme... Comprends-tu comment on interpréterait notre acceptation ? Il faudrait trouver un biais, un moyen adroit de pallier la chose. Il faudrait laisser entendre, par exemple, qu’il a partagé entre nous cette fortune, en donnant la moitié au mari, la moitié à la femme. » « Je ne vois pas comment cela pourrait se faire, puisque le testament est formel. » Tu pourrais me laisser la moitié de l’héritage par donation entre vifs. Nous n’avons pas d’enfants, c’est donc possible. De cette façon, on fermerait la bouche à la malignité publique. » Elle répliqua, un peu impatiente : « Je ne vois pas non plus comment on fermerait la bouche à la malignité publique, puisque l’acte est là, signé par Vaudrec. » « Avons-nous besoin de le montrer et de l’afficher sur les murs ? Tu es stupide, à la fin. Nous dirons que le comte de Vaudrec nous a laissé sa fortune par moitié... Or, tu ne peux accepter ce legs sans mon autorisation. Je te la donne, à la seule condition d’un partage qui m’empêchera de devenir la risée du monde. » Elle le regarda encore d’un regard perçant. Alors il se leva et se remit à marcher. Il paraissait hésiter de nouveau et il évitait maintenant l’œil pénétrant de sa femme. peut-être vaut-il mieux y renoncer tout à fait... Pourtant, de cette façon on n’aurait rien à supposer, absolument rien. Les gens les plus scrupuleux ne pourraient que s’incliner. » « Eh bien, si tu veux, ma chérie, je vais retourner tout seul chez maître Lamaneur pour le consulter et lui expliquer la chose. Je lui dirai mon scrupule, et j’ajouterai que nous nous sommes arrêtés à l’idée d’un partage, par convenance, pour qu’on ne puisse pas jaboter. Du moment que j’accepte la moitié de cet héritage, il est bien évident que personne n’a plus le droit de sourire. C’est dire hautement : « Ma femme accepte parce que j’accepte, moi, son mari, qui suis juge de ce qu’elle peut faire sans se compromettre. » Autrement, ça aurait fait scandale. » Il commença à parler avec abondance : « Oui, c’est clair comme le jour avec cet arrangement de la séparation par moitié. Nous héritons d’un ami qui n’a pas voulu établir de différence entre nous, qui n’a pas voulu faire de distinction, qui n’a pas voulu avoir l’air de dire : « Je préfère l’un ou l’autre après ma mort comme je l’ai préféré dans ma vie. » Il aimait mieux la femme, bien entendu, mais en laissant sa fortune à l’un comme à l’autre il a voulu exprimer nettement que sa préférence était toute platonique. Et sois certaine que, s’il y avait songé, c’est ce qu’il aurait fait. Il n’a pas réfléchi, il n’a pas prévu les conséquences. Comme tu le disais fort bien tout à l’heure, c’est à toi qu’il offrait des fleurs chaque semaine, c’est à toi qu’il a voulu laisser son dernier souvenir sans se rendre compte... » Elle l’arrêta avec une nuance d’irritation : Tu n’as pas besoin de tant d’explications. Va tout de suite chez le notaire. » « Tu as raison, j’y vais. » Il prit son chapeau, puis, au moment de sortir : « Je vais tâcher d’arranger la difficulté du neveu pour cinquante mille francs, n’est-ce pas ? » Donne-lui les cent mille francs qu’il demande. Et prends-les sur ma part, si tu veux. » En laissant cinquante mille francs chacun, il nous reste encore un million net. » « À tout à l’heure, ma petite Made. » Et il alla expliquer au notaire la combinaison qu’il prétendit imaginée par sa femme. Ils signèrent le lendemain une donation entre vifs de cinq cent mille francs que Madeleine Du Roy abandonnait à son mari. Puis, en sortant de l’étude, comme il faisait beau, Georges proposa de descendre à pied jusqu’aux boulevards. Il se montrait gentil, plein de soins, d’égards, de tendresse. Il riait, heureux de tout, tandis qu’elle demeurait songeuse et un peu sévère. C’était un jour d’automne assez froid. La foule semblait pressée et marchait à pas rapides. Du Roy conduisit sa femme devant la boutique où il avait regardé si souvent le chronomètre désiré. « Veux-tu que je t’offre un bijou ? » « Comme il te plaira. » « Que préfères-tu, un collier, un bracelet, ou des boucles d’oreilles ? » La vue des bibelots d’or et des pierres fines emportait sa froideur voulue, et elle parcourait d’un œil allumé et curieux les vitrines pleines de joyaux. Et soudain, émue par un désir : « Voilà un bien joli bracelet. » C’était une chaîne d’une forme bizarre, dont chaque anneau portait une pierre différente. « Combien ce bracelet ? » Si vous me le laissez à deux mille cinq, c’est une affaire entendue. » « Non, monsieur, c’est impossible. » « Tenez, vous ajouterez ce chronomètre pour quinze cents francs, cela fait quatre mille, que je paierai comptant. Si vous ne voulez pas, je vais ailleurs. » Le bijoutier, perplexe, finit par accepter. « Eh bien, soit, monsieur. » Et le journaliste, après avoir donné son adresse, ajouta : « Vous ferez graver sur le chronomètre mes initiales G.R.C., en lettres enlacées au-dessous d’une couronne de baron. » Madeleine, surprise, se mit à sourire. Et quand ils sortirent, elle prit son bras avec une certaine tendresse. Elle le trouvait vraiment adroit et fort. Maintenant qu’il avait des rentes, il lui fallait un titre, c’était juste. « Vous pouvez compter sur moi, ce sera prêt pour jeudi, monsieur le baron. » On y jouait une pièce nouvelle. « Si tu veux, dit-il, nous irons ce soir au théâtre, tâchons de trouver une loge. » Ils trouvèrent une loge et la prirent. « Si nous dînions au cabaret ? Il était heureux comme un souverain, et cherchait ce qu’ils pourraient bien faire encore. « Si nous allions chercher Mme de Marelle pour passer la soirée avec nous ? Son mari est ici, m’a-t-on dit. Je serai enchanté de lui serrer la main. » Georges, qui redoutait un peu la première rencontre avec sa maîtresse, n’était point fâché que sa femme fût présente pour éviter toute explication. Mais Clotilde parut ne se souvenir de rien et força même son mari à accepter l’invitation. Le dîner fut gai et la soirée charmante. Georges et Madeleine rentrèrent fort tard. Pour éclairer les marches, le journaliste enflammait de temps en temps une allumette-bougie. En arrivant sur le palier du premier étage, la flamme subite éclatant sous le frottement fit surgir dans la glace leurs deux figures illuminées au milieu des ténèbres de l’escalier. Ils avaient l’air de fantômes apparus et prêts à s’évanouir dans la nuit. Du Roy leva la main pour bien éclairer leurs images, et il dit, avec un rire de triomphe : « Voilà des millionnaires qui passent. » Depuis deux mois la conquête du Maroc était accomplie. La France, maîtresse de Tanger, possédait toute la côte africaine de la Méditerranée jusqu’à la régence de Tripoli, et elle avait garanti la dette du nouveau pays annexé. On disait que deux ministres gagnaient là une vingtaine de millions, et on citait, presque tout haut, Laroche-Mathieu. Quand à Walter, personne dans Paris n’ignorait qu’il avait fait coup double et encaissé de trente à quarante millions sur l’emprunt, et de huit à dix millions sur des mines de cuivre et de fer, ainsi que sur d’immenses terrains achetés pour rien avant la conquête et revendus le lendemain de l’occupation française à des compagnies de colonisation. Il était devenu, en quelques jours, un des maîtres du monde, un de ces financiers omnipotents, plus forts que des rois, qui font courber les têtes, balbutier les bouches et sortir tout ce qu’il y a de bassesse, de lâcheté et d’envie au fond du cœur humain. Il n’était plus le juif Walter, patron d’une banque louche, directeur d’un journal suspect, député soupçonné de tripotages véreux. Il était Monsieur Walter, le riche Israélite. Sachant la gêne du prince de Carlsbourg qui possédait un des plus beaux hôtels de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, avec jardin sur les Champs-Élysées, il lui proposa d’acheter, en vingt-quatre heures, cet immeuble, avec ses meubles, sans changer de place un fauteuil. Le prince, tenté par la somme, accepta. Le lendemain, Walter s’installait dans son nouveau domicile. Alors il eut une autre idée, une véritable idée de conquérant qui veut prendre Paris, une idée à la Bonaparte. Toute la ville allait voir en ce moment un grand tableau du peintre hongrois Karl Marcowitch, exposé chez l’expert Jacques Lenoble, et représentant le Christ marchant sur les flots. Les critiques d’art, enthousiasmés, déclaraient cette toile le plus magnifique chef-d’œuvre du siècle. Walter l’acheta cinq cent mille francs et l’enleva, coupant ainsi du jour au lendemain le courant établi de la curiosité publique et forçant Paris entier à parler de lui pour l’envier, le blâmer ou l’approuver. Puis, il fit annoncer par les journaux qu’il inviterait tous les gens connus dans la société parisienne à contempler, chez lui, un soir, l’œuvre magistrale du maître étranger, afin qu’on ne pût pas dire qu’il avait séquestré une œuvre d’art. Il suffirait de montrer à la porte la lettre de convocation. Elle était rédigée ainsi : « Monsieur et Madame Walter vous prient de leur faire l’honneur de venir voir chez eux, le 30 décembre, de neuf heures à minuit, la toile de Karl Marcowitch : Jésus marchant sur les flots, éclairée à « la lumière électrique ». Puis, en post-scriptum, en toutes petites lettres, on pouvait lire : « On dansera après minuit. » Donc, ceux qui voudraient rester resteraient, et parmi ceux-là les Walter recruteraient leurs connaissances du lendemain. Les autres regarderaient la toile, l’hôtel et les propriétaires, avec une curiosité mondaine, insolente ou indifférente, puis s’en iraient comme ils étaient venus. Et le père Walter savait bien qu’ils reviendraient, plus tard, comme ils étaient allés chez ses frères israélites devenus riches comme lui. Il fallait d’abord qu’ils entrassent dans sa maison, tous les pannés titrés qu’on cite dans les feuilles ; et ils y entreraient pour voir la figure d’un homme qui a gagné cinquante millions en six semaines ; ils y entreraient aussi pour voir et compter ceux qui viendraient là ; ils y entreraient encore parce qu’il avait eu le bon goût et l’adresse de les appeler à admirer un tableau chrétien chez lui, fils d’Israël. Il semblait leur dire : « Voyez, j’ai payé cinq cent mille francs le chef-d’œuvre religieux de Marcowitch, Jésus marchant sur les flots. Et ce chef-d’œuvre demeurera chez moi, sous mes yeux, toujours, dans la maison du juif Walter. » Dans le monde, dans le monde des duchesses et du Jockey, on avait beaucoup discuté cette invitation qui n’engageait à rien, en somme. On irait là comme on allait voir des aquarelles chez M. Les Walter possédaient un chef-d’œuvre ; ils ouvraient leurs portes un soir pour que tout le monde pût l’admirer. La Vie Française, depuis quinze jours, faisait chaque matin un écho sur cette soirée du 30 décembre et s’efforçait d’allumer la curiosité publique. Du Roy rageait du triomphe du Patron. Il s’était cru riche avec les cinq cent mille francs extorqués à sa femme, et maintenant il se jugeait pauvre, affreusement pauvre, en comparant sa piètre fortune à la pluie de millions tombée autour de lui, sans qu’il eût su en rien ramasser. Sa colère envieuse augmentait chaque jour. Il en voulait à tout le monde, aux Walter qu’il n’avait plus été voir chez eux, à sa femme qui, trompée par Laroche, lui avait déconseillé de prendre des fonds marocains, et il en voulait surtout au ministre qui l’avait joué, qui s’était servi de lui et qui dînait à sa table deux fois par semaine ; Georges lui servait de secrétaire, d’agent, de porte-plume, et quand il écrivait sous sa dictée, il se sentait des envies folles d’étrangler ce bellâtre triomphant. Comme ministre, Laroche avait le succès modeste, et pour garder son portefeuille, il ne laissait point deviner qu’il était gonflé d’or. Mais Du Roy le sentait, cet or, dans la parole plus hautaine de l’avocat parvenu, dans son geste plus insolent, dans ses affirmations plus hardies, dans sa confiance en lui complète. Laroche régnait, maintenant, dans la maison Du Roy, ayant pris la place et les jours du comte de Vaudrec, et parlant aux domestiques ainsi qu’aurait fait un second maître. Georges le tolérait en frémissant, comme un chien qui veut mordre et n’ose pas. Mais il était souvent dur et brutal pour Madeleine, qui haussait les épaules et le traitait en enfant maladroit. Elle s’étonnait d’ailleurs de sa constante mauvaise humeur et répétait : « Je ne te comprends pas. Tu es toujours à te plaindre. Ta position est pourtant superbe. » Il tournait le dos et ne répondait rien. Il avait déclaré d’abord qu’il n’irait point à la fête du Patron, et qu’il ne voulait plus mettre les pieds chez ce sale juif. Depuis deux mois, Mme Walter lui écrivait chaque jour pour le supplier de venir, de lui donner un rendez-vous où il lui plairait, afin qu’elle lui remît, disait-elle, les soixante-dix mille francs qu’elle avait gagnés pour lui. Il ne répondait pas et jetait au feu ces lettres désespérées. Non pas qu’il eût renoncé à recevoir sa part de leur bénéfice, mais il voulait l’affoler, la traiter par le mépris, la fouler aux pieds. Le jour même de l’exposition du tableau, comme Madeleine lui représentait qu’il avait grand tort de n’y vouloir pas aller, il répondit : Fiche-moi la paix. Puis, après le dîner, il déclara tout à coup : « Il vaut tout de même mieux subir cette corvée. « Je serai prête dans un quart d’heure », dit-elle. Il s’habilla en grognant, et même dans le fiacre il continua à expectorer sa bile. La cour d’honneur de l’hôtel de Carlsbourg était illuminée par quatre globes électriques qui avaient l’air de quatre petites lunes bleuâtres, aux quatre coins. Un magnifique tapis descendait les degrés du haut perron et, sur chacun, un homme en livrée restait roide comme une statue. « En voilà de l’épate. » Il levait les épaules, le cœur crispé de jalousie. « Tais-toi donc et fais-en autant. » Ils entrèrent et remirent leurs lourds vêtements de sortie aux valets de pied qui s’avancèrent. Plusieurs femmes étaient là avec leurs maris, se débarrassaient aussi de leurs fourrures. On entendait murmurer : « C’est fort beau ! Le vestibule énorme était tendu de tapisseries qui représentaient l’aventure de Mars et de Vénus. À droite et à gauche partaient les deux bras d’un escalier monumental, qui se rejoignaient au premier étage. La rampe était une merveille de fer forgé, dont la vieille dorure éteinte faisait courir une lueur discrète le long des marches de marbre rouge. À l’entrée des salons, deux petites filles, habillées l’une en folie rose, et l’autre en folie bleue, offraient des bouquets aux dames. Il y avait déjà foule dans les salons. La plupart des femmes étaient en toilette de ville pour bien indiquer qu’elles venaient là comme elles allaient à toutes les expositions particulières. Celles qui comptaient rester au bal avaient les bras et la gorge nus. Mme Walter, entourée d’amies, se tenait dans la seconde pièce, et répondait aux saluts des visiteurs. Beaucoup ne la connaissaient point et se promenaient comme dans un musée, sans s’occuper des maîtres du logis. Quand elle aperçut Du Roy, elle devint livide et fit un mouvement pour aller à lui. Il la salua avec cérémonie, tandis que Madeleine l’accablait de tendresses et de compliments. Alors Georges laissa sa femme auprès de la Patronne ; et il se perdit au milieu du public pour écouter les choses malveillantes qu’on devait dire, assurément. Cinq salons se suivaient, tendus d’étoffes précieuses, de broderies italiennes ou de tapis d’Orient de nuances et de styles différents, et portant sur leurs murailles des tableaux de maîtres anciens. On s’arrêtait surtout pour admirer une petite pièce Louis XVI, une sorte de boudoir tout capitonné en soie à bouquets roses sur un fond bleu pâle. Les meubles bas, en bois doré, couverts d’étoffe pareille à celle des murs, étaient d’une admirable finesse. Georges reconnaissait des gens célèbres, la duchesse de Terracine, le comte et la comtesse de Ravenel, le général prince d’Andremont, la toute belle marquise des Dunes, puis tous ceux et toutes celles qu’on voit aux premières représentations. On le saisit par le bras et une voix jeune, une voix heureuse lui murmura dans l’oreille : « Ah ! Pourquoi ne vous voit-on plus ? » C’était Suzanne Walter le regardant avec ses yeux d’émail fin, sous le nuage frisé de ses cheveux blonds. Il fut enchanté de la revoir et lui serra franchement la main. Puis s’excusant : « Je n’ai pas pu. J’ai eu tant à faire, depuis deux mois, que je ne suis pas sorti. » Elle reprit d’un air sérieux : « C’est mal, très mal, très mal. Vous nous faites beaucoup de peine, car nous vous adorons, maman et moi. Quant à moi, je ne puis me passer de vous. Si vous n’êtes pas là, je m’ennuie à mourir. Vous voyez que je vous le dis carrément pour que vous n’ayez plus le droit de disparaître comme ça. Donnez-moi le bras, je vais vous montrer moi-même Jésus marchant sur les flots, c’est tout au fond, derrière la serre. Papa l’a mis là-bas afin qu’on soit obligé de passer partout. C’est étonnant, comme il fait le paon, papa, avec cet hôtel. » Ils allaient doucement à travers la foule. On se retournait pour regarder ce beau garçon et cette ravissante poupée. Il est amusant comme tout. » Georges pensait : « Si j’avais été vraiment fort, c’est celle-là que j’aurais épousée. Comment n’y ai-je pas songé ? Comment me suis-je laissé aller à prendre l’autre ? On agit toujours trop vite, on ne réfléchit jamais assez. » Et l’envie, l’envie amère, lui tombait dans l’âme goutte à goutte, comme un fiel qui corrompait toutes ses joies, rendait odieuse son existence. venez souvent, Bel-Ami, nous ferons des folies maintenant que papa est si riche. Nous nous amuserons comme des toqués. » Il répondit, suivant toujours son idée : Vous épouserez quelque beau prince, un peu ruiné, et nous ne nous verrons plus guère. » non, pas encore, je veux quelqu’un qui me plaise, qui me plaise beaucoup, qui me plaise tout à fait. Je suis assez riche pour deux. » Il souriait d’un sourire ironique et hautain, et il se mit à lui nommer les gens qui passaient, des gens très nobles, qui avaient vendu leurs titres rouillés à des filles de financiers comme elle, et qui vivaient maintenant près ou loin de leurs femmes, mais libres, impudents, connus et respectés. « Je ne vous donne pas six mois pour vous laisser prendre à cet appât-là. Vous serez madame la Marquise, madame la Duchesse ou madame la Princesse, et vous me regarderez de très haut, mamz’elle. » Elle s’indignait, lui tapait sur le bras avec son éventail, jurait qu’elle ne se marierait que selon son cœur. Nous verrons bien, vous êtes trop riche. » Mais vous aussi, vous avez eu un héritage. » Il fit un « Oh ! » À peine vingt mille livres de rentes. Ce n’est pas lourd par le temps présent. Mais votre femme a hérité également. Nous ne pouvons même pas avoir une voiture à nous avec ça. » Ils arrivaient au dernier salon, et en face d’eux s’ouvrait la serre, un large jardin d’hiver plein de grands arbres des pays chauds abritant des massifs de fleurs rares. En entrant sous cette verdure sombre où la lumière glissait comme une ondée d’argent, on respirait la fraîcheur tiède de la terre humide et un souffle lourd de parfums. C’était une étrange sensation douce, malsaine et charmante, de nature factice, énervante et molle. On marchait sur des tapis tout pareils à de la mousse entre deux épais massifs d’arbustes. Soudain Du Roy aperçut à sa gauche, sous un large dôme de palmiers, un vaste bassin de marbre blanc où l’on aurait pu se baigner et sur les bords duquel quatre grands cygnes en faïence de Delft laissaient tomber l’eau de leurs becs entrouverts. Le fond du bassin était sablé de poudre d’or et l’on voyait nager dedans quelques énormes poissons rouges, bizarres monstres chinois aux yeux saillants, aux écailles bordées de bleu, sortes de mandarins des ondes qui rappelaient, errants et suspendus ainsi sur ce fond d’or, les étranges broderies de là-bas. Le journaliste s’arrêta le cœur battant. Voilà les maisons où il faut vivre. Pourquoi n’y arriverais-je point ? » Il songeait aux moyens, n’en trouvait pas sur-le-champ, et s’irritait de son impuissance. Sa compagne ne parlait plus, un peu songeuse. Il la regarda de côté et il pensa encore une fois : « Il suffisait pourtant d’épouser cette marionnette de chair. » Mais Suzanne tout d’un coup parut se réveiller : Elle poussa Georges à travers un groupe qui barrait leur chemin, et le fit brusquement tourner à droite. Au milieu d’un bosquet de plantes singulières qui tendaient en l’air leurs feuilles tremblantes, ouvertes comme des mains aux doigts minces, on apercevait un homme immobile, debout sur la mer. Le tableau, dont les côtés se trouvaient cachés dans les verdures mobiles, semblait un trou noir sur un lointain fantastique et saisissant. Il fallait bien regarder pour comprendre. Le cadre coupait le milieu de la barque où se trouvaient les apôtres à peine éclairés par les rayons obliques d’une lanterne, dont l’un d’eux, assis sur le bordage, projetait toute la lumière sur Jésus qui s’en venait. Le Christ avançait le pied sur une vague qu’on voyait se creuser, soumise, aplanie, caressante sous le pas divin qui la foulait. Tout était sombre autour de l’Homme-Dieu. Seules les étoiles brillaient au ciel. Les figures des apôtres, dans la lueur vague du fanal porté par celui qui montrait le Seigneur, paraissaient convulsées par la surprise. C’était bien là l’œuvre puissante et inattendue d’un maître, une de ces œuvres qui bouleversent la pensée et vous laissent du rêve pour des années. Les gens qui regardaient cela demeuraient d’abord silencieux, puis s’en allaient, songeurs, et ne parlaient qu’ensuite de la valeur de la peinture. Du Roy, l’ayant contemplée quelque temps, déclara : « C’est chic de pouvoir se payer ces bibelots-là. » Mais comme on le heurtait, en le poussant pour voir, il repartit, gardant toujours sous son bras la petite main de Suzanne qu’il serrait un peu. « Voulez-vous boire un verre de champagne ? Et ils retraversèrent lentement tous les salons où la foule grossissait, houleuse, chez elle, une foule élégante de fête publique. Georges soudain crut entendre une voix prononcer : « C’est Laroche et Mme Du Roy. » Ces paroles lui effleurèrent l’oreille comme ces bruits lointains qui courent dans le vent. Il chercha de tous les côtés, et il aperçut en effet sa femme qui passait, au bras du ministre. Ils causaient tout bas d’une façon intime en souriant, et les yeux dans les yeux. Il s’imagina remarquer qu’on chuchotait en les regardant, et il sentit en lui une envie brutale et stupide de sauter sur ces deux êtres et de les assommer à coups de poing. On disait peut-être : « Ce cocu de Du Roy. » une petite parvenue assez adroite, mais sans grands moyens, en vérité. On venait chez lui parce qu’on le redoutait, parce qu’on le sentait fort, mais on devait parler sans gêne de ce petit ménage de journalistes. Jamais il n’irait loin avec cette femme qui faisait sa maison toujours suspecte, qui se compromettrait toujours, dont l’allure dénonçait l’intrigante. Elle serait maintenant un boulet à son pied. s’il avait deviné, s’il avait su ! Comme il aurait joué un peu plus large, plus fort ! Quelle belle partie il aurait pu gagner avec la petite Suzanne pour enjeu ! Comment avait-il été assez aveugle pour ne pas comprendre ça ? Ils arrivaient à la salle à manger, une immense pièce à colonnes de marbre, aux murs tendus de vieux Gobelins. Walter aperçut son chroniqueur et s’élança pour lui prendre les mains. Il était ivre de joie : « Avez-vous tout vu ? Dis, Suzanne, lui as-tu tout montré ? Que de monde, n’est-ce pas, Bel-Ami ? Avez-vous vu le prince de Guerche ? Il est venu boire un verre de punch, tout à l’heure. » Puis il s’élança vers le sénateur Rissolin qui traînait sa femme étourdie et ornée comme une boutique foraine. Un monsieur saluait Suzanne, un grand garçon mince, à favoris blonds, un peu chauve, avec cet air mondain qu’on reconnaît partout. Georges l’entendit nommer : le marquis de Cazolles, et il fut brusquement jaloux de cet homme. Depuis sa fortune sans doute ? On le prit par le bras. Le vieux poète promenait ses cheveux gras et son habit fatigué d’un air indifférent et las. « Voilà ce qu’on appelle s’amuser, dit-il. Tout à l’heure on dansera ; et puis on se couchera ; et les petites filles seront contentes. Prenez du champagne, il est excellent. » Il se fit emplir un verre et, saluant Du Roy qui en avait pris un autre : « Je bois à la revanche de l’esprit sur les millions. » Puis il ajouta, d’une voix douce : « Non pas qu’ils me gênent chez les autres ou que je leur en veuille. Mais je proteste par principe. » Il cherchait Suzanne qui venait de disparaître avec le marquis de Cazolles, et quittant brusquement Norbert de Varenne, il se mit à la poursuite de la jeune fille. Une cohue épaisse qui voulait boire l’arrêta. Comme il l’avait enfin franchie, il se trouva nez à nez avec le ménage de Marelle. Il voyait toujours la femme ; mais il n’avait pas rencontré depuis longtemps le mari, qui lui saisit les deux mains : « Que je vous remercie, mon cher, du conseil que vous m’avez fait donner par Clotilde. J’ai gagné près de cent mille francs avec l’emprunt marocain. C’est à vous que je les dois. On peut dire que vous êtes un ami précieux. » Des hommes se retournaient pour regarder cette brunette élégante et jolie. Du Roy répondit : « En échange de ce service, mon cher, je prends votre femme ou plutôt je lui offre mon bras. Il faut toujours séparer les époux. » Si je vous perds, nous nous retrouverons ici dans une heure. Et les deux jeunes gens s’enfoncèrent dans la foule, suivis par le mari. Clotilde répétait : « Quels veinards que ces Walter. Ce que c’est tout de même que d’avoir l’intelligence des affaires. » Les hommes forts arrivent toujours, soit par un moyen, soit par un autre. » « Voilà deux filles qui auront de vingt à trente millions chacune. Sans compter que Suzanne est jolie. » Sa propre pensée sortie d’une autre bouche l’irritait. Elle n’avait pas encore vu Jésus marchant sur les flots. Ils s’amusaient à dire du mal des gens, à se moquer des figures inconnues. Saint-Potin passa près d’eux, portant sur le revers de son habit des décorations nombreuses, ce qui les amusa beaucoup. Un ancien ambassadeur, venant derrière, montrait une brochette moins garnie. « Quelle salade de société. » Boisrenard, qui lui serra la main, avait aussi orné sa boutonnière de ruban vert et jaune sorti le jour du duel. La vicomtesse de Percemur, énorme et parée, causait avec un duc dans le petit boudoir Louis XVI. Mais en traversant la serre, il revit sa femme assise près de Laroche-Mathieu, presque cachés tous deux derrière un bouquet de plantes. Ils semblaient dire : « Nous nous sommes donnés un rendez-vous ici, un rendez-vous public. Car nous nous fichons de l’opinion. » Mme de Marelle reconnut que ce Jésus de Karl Marcowitch était très étonnant ; et ils revinrent. « Et Laurine, est-ce qu’elle m’en veut toujours ? Elle refuse de te voir et s’en va quand on parle de toi. » L’inimitié de cette fillette le chagrinait et lui pesait. Suzanne les saisit au détour d’une porte, criant : Eh bien, Bel-Ami, vous allez rester seul. J’enlève la belle Clotilde pour lui montrer ma chambre. » Et les deux femmes s’en allèrent, d’un pas pressé, glissant à travers le monde, de ce mouvement onduleux, de ce mouvement de couleuvre qu’elles savent prendre dans les foules. Presque aussitôt une voix murmura : « Georges ! » Elle reprit très bas : « Oh ! que vous êtes férocement cruel ! Que vous me faites souffrir inutilement. J’ai chargé Suzette d’emmener celle qui vous accompagnait afin de pouvoir vous dire un mot. que je vous parle ce soir... vous ne savez pas ce que je ferai. Vous y trouverez une porte à gauche et vous sortirez dans le jardin. Suivez l’allée qui est en face. Tout au bout vous verrez une tonnelle. Si vous ne voulez pas, je vous jure que je fais un scandale, ici, tout de suite ! » J’y serai dans dix minutes à l’endroit que vous m’indiquez. » Mais Jacques Rival faillit le mettre en retard. Il l’avait pris par le bras et lui racontait un tas de choses avec l’air très exalté. Il venait sans doute du buffet. Enfin Du Roy le laissa aux mains de M. de Marelle retrouvé entre deux portes, et il s’enfuit. Il lui fallut encore prendre garde de n’être pas vu par sa femme et par Laroche. Il y parvint, car ils semblaient fort animés, et il se trouva dans le jardin. L’air froid le saisit comme un bain de glace. « Cristi, je vais attraper un rhume », et il mit son mouchoir à son cou en manière de cravate. Puis il suivit à pas lents l’allée, y voyant mal au sortir de la grande lumière des salons. Il distinguait à sa droite et à sa gauche des arbustes sans feuilles dont les branches menues frémissaient. Des lueurs grises passaient dans ces ramures, des lueurs venues des fenêtres de l’hôtel. Il aperçut quelque chose de blanc, au milieu du chemin, devant lui, et Mme Walter, les bras nus, la gorge nue, balbutia d’une voix frémissante : « Ah ! tu veux donc me tuer ? » « Je t’en prie, pas de drame, n’est-ce pas, ou je fiche le camp tout de suite. » Elle l’avait saisi par le cou, et, les lèvres tout près des lèvres, elle disait : « Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? Tu te conduis avec moi comme un misérable ! Qu’est-ce que je t’ai fait ? » Il essayait de la repousser : « Tu as entortillé tes cheveux à tous mes boutons la dernière fois que je t’ai vue, et ça a failli amener une rupture entre ma femme et moi. » Elle demeura surprise, puis, faisant « non » de la tête : C’est quelqu’une de tes maîtresses qui t’aura fait une scène. Mais pourquoi ne viens-tu plus même me voir ? Pourquoi refuses-tu de dîner, rien qu’un jour par semaine, avec moi ? C’est atroce ce que je souffre ; je t’aime à n’avoir plus une pensée qui ne soit pour toi, à ne pouvoir rien regarder sans te voir devant mes yeux, à ne plus oser prononcer un mot sans avoir peur de dire ton nom ! Tu ne comprends pas ça, toi ! Il me semble que je suis prise dans des griffes, nouée dans un sac, je ne sais pas. Ton souvenir, toujours présent, me serre la gorge, me déchire quelque chose là, dans la poitrine, sous le sein, me casse les jambes à ne plus me laisser la force de marcher. Et je reste comme une bête, toute la journée, sur une chaise, en pensant à toi. » Ce n’était plus la grosse gamine folâtre qu’il avait connue, mais une femme éperdue, désespérée, capable de tout. Un projet vague, cependant, naissant dans son esprit. « Ma chère, l’amour n’est pas éternel. On se prend et on se quitte. Mais quand ça dure comme entre nous ça devient un boulet horrible. Cependant, si tu sais devenir raisonnable, me recevoir et me traiter ainsi qu’un ami, je reviendrai comme autrefois. Te sens-tu capable de ça ? » Elle posa ses deux bras nus sur l’habit noir de Georges et murmura : « Je suis capable de tout pour te voir. Alors, c’est convenu, dit-il, nous sommes amis, rien de plus. » Puis tendant ses lèvres vers lui : Il faut tenir nos conventions. » Elle se détourna en essuyant deux larmes, puis tirant de son corsage un paquet de papiers noués avec un ruban de soie rose, elle l’offrit à Du Roy : « Tiens. C’est ta part de bénéfice dans l’affaire du Maroc. J’étais si contente d’avoir gagné cela pour toi. « Non, je ne recevrai point cet argent ! » tu ne me feras pas ça, maintenant. Il est à toi, rien qu’à toi. Si tu ne le prends point, je le jetterai dans un égout. Tu ne me feras pas cela, Georges ? » Il reçut le petit paquet et le glissa dans sa poche. « Il faut rentrer, dit-il, tu vas attraper une fluxion de poitrine. » Elle lui prit une main, la baisa avec passion, avec rage, avec désespoir, et elle se sauva vers l’hôtel. Puis il rentra dans la serre, le front hautain, la lèvre souriante. Sa femme et Laroche n’étaient plus là. Il devenait évident qu’on ne resterait pas au bal. Il aperçut Suzanne qui tenait le bras de sa sœur. Elles vinrent vers lui toutes les deux pour lui demander de danser le premier quadrille avec le comte de Latour-Yvelin. « Qu’est-ce encore que celui-là ? » « C’est un nouvel ami de ma sœur. » « Tu es méchante, Suzette, ce monsieur n’est pas plus mon ami que le tien. » Rose, fâchée, leur tourna le dos et s’éloigna. Du Roy prit familièrement le coude de la jeune fille restée près de lui et de sa voix caressante : « Écoutez, ma chère petite, me croyez-vous bien votre ami ? Vous avez confiance en moi ? Vous vous rappelez ce que je vous disais tantôt ? À propos de votre mariage, ou plutôt de l’homme que vous épouserez. Eh bien, voulez-vous me promettre une chose ? C’est de me consulter toutes les fois qu’on demandera votre main, et de n’accepter personne sans avoir pris mon avis. Et c’est un secret entre nous deux. Pas un mot de ça à votre père ni à votre mère. « Mademoiselle, votre papa vous demande pour le bal. » Mais il refusa, décidé à partir tout de suite, voulant être seul pour penser. Trop de choses nouvelles venaient de pénétrer dans son esprit et il se mit à chercher sa femme. Au bout de quelque temps il l’aperçut qui buvait du chocolat, au buffet, avec deux messieurs inconnus. Elle leur présenta son mari, sans les nommer à lui. Après quelques instants il demanda : Elle prit son bras et ils retraversèrent les salons où le public devenait rare. « Où est la Patronne ? Elle essaierait de nous garder au bal et j’en ai assez. C’est vrai, tu as raison. » Tout le long de la route ils furent silencieux. Mais, aussitôt rentrés en leur chambre, Madeleine souriante lui dit, sans même ôter son voile : « Tu ne sais pas, j’ai une surprise pour toi., » Il grogna avec mauvaise humeur : Je ne ferai pas cet effort. Eh bien, c’est après-demain le premier janvier. Voici les tiennes, que Laroche m’a remises tout à l’heure. » Elle lui présenta une petite boîte noire qui semblait un écrin à bijoux. Il l’ouvrit avec indifférence et aperçut la croix de la Légion d’honneur. Il devint un peu pâle, puis il sourit et déclara : Cela ne lui coûte pas cher. » Elle s’attendait à un transport de joie, et elle fut irritée de cette froideur. Rien ne te satisfait maintenant. » « Cet homme ne fait que payer sa dette. Et il me doit encore beaucoup. » Elle fut étonnée de son accent, et reprit : « C’est pourtant beau, à ton âge. » Je pourrais avoir davantage, aujourd’hui. » Il avait pris l’écrin, il le posa tout ouvert sur la cheminée, considéra quelques instants l’étoile brillante couchée dedans. Puis il le referma, et se mit au lit en haussant les épaules. L’Officiel du 1er janvier annonça, en effet, la nomination de M. Prosper-Georges Du Roy, publiciste, au grade de chevalier de la Légion d’honneur, pour services exceptionnels. Le nom était écrit en deux mots, ce qui fit à Georges plus de plaisir que la décoration même. Une heure après avoir lu cette nouvelle devenue publique, il reçut un mot de la Patronne qui le suppliait de venir dîner chez elle, le soir même, avec sa femme, pour fêter cette distinction. Il hésita quelques minutes, puis jetant au feu ce billet écrit en termes ambigus, il dit à Madeleine : Nous dînerons ce soir chez les Walter. » mais je croyais que tu ne voulais plus y mettre les pieds ? » Quand ils arrivèrent, la Patronne était seule dans le petit boudoir Louis XVI adopté pour ses réceptions intimes. Vêtue de noir, elle avait poudré ses cheveux, ce qui la rendait charmante. Elle avait l’air, de loin, d’une vieille, de près, d’une jeune, et, quand on la regardait bien, d’un joli piège pour les yeux. « Vous êtes en deuil ? » Je n’ai perdu personne des miens. Mais je suis arrivée à l’âge où on fait le deuil de sa vie. Je le porte aujourd’hui pour l’inaugurer. Désormais je le porterai dans mon cœur. » Du Roy pensa : « Ça tiendra-t-il, cette résolution là ? » Le dîner fut un peu morne. Le soir on s’en alla, errant et causant, par les salons et par la serre. Comme Du Roy marchait derrière, avec la Patronne, elle le retint par le bras. « Écoutez, dit-elle à voix basse... Je ne vous parlerai plus de rien, jamais... Vous voyez que je ne vous tutoie plus. Il m’est impossible de vivre sans vous, impossible. Je vous sens, je vous garde dans mes yeux, dans mon cœur et dans ma chair tout le jour et toute la nuit. C’est comme si vous m’aviez fait boire un poison qui me rongerait en dedans. Je veux bien n’être pour vous qu’une vieille femme. Je me suis mise en cheveux blancs pour vous le montrer ; mais venez ici, venez de temps en temps, en ami. » Elle lui avait pris la main et elle la serrait, la broyait, enfonçant ses ongles dans sa chair. Il est inutile de reparler de ça. Vous voyez bien que je suis venu aujourd’hui, tout de suite, sur votre lettre. » Walter, qui allait devant avec ses deux filles et Madeleine, attendit Du Roy auprès du Jésus marchant sur les flots. « Figurez-vous, dit-il en riant, que j’ai trouvé ma femme hier à genoux devant ce tableau comme dans une chapelle. Ce que j’ai ri ! » Mme Walter répliqua d’une voix ferme, d’une voix où vibrait une exaltation secrète : « C’est ce Christ-là qui sauvera mon âme. Il me donne du courage et de la force toutes les fois que je le regarde. » Et, s’arrêtant en face du Dieu debout sur la mer, elle murmura : « Comme il est beau ! Comme ils en ont peur et comme ils l’aiment, ces hommes ! Regardez donc sa tête, ses yeux, comme il est simple et surnaturel en même temps ! » « Mais il vous ressemble, Bel-Ami. Je suis sûre qu’il vous ressemble. Si vous aviez des favoris, ou bien s’il était rasé, vous seriez tout pareils tous les deux. Elle voulut qu’il se mît debout à côté du tableau ; et tout le monde reconnut, en effet, que les deux figures se ressemblaient ! Walter trouva la chose bien singulière. Madeleine, en souriant, déclara que Jésus avait l’air plus viril. Mme Walter demeurait immobile, contemplant d’un œil fixe le visage de son amant à côté du visage du Christ, et elle était devenue aussi blanche que ses cheveux blancs. Pendant le reste de l’hiver, les Du Roy allèrent souvent chez les Walter. Georges même y dînait seul à tout instant, Madeleine se disant fatiguée et préférant rester chez elle. Il avait adopté le vendredi comme jour fixe, et la Patronne n’invitait jamais personne ce soir-là ; il appartenait à Bel-Ami, rien qu’à lui. Après dîner, on jouait aux cartes, on donnait à manger aux poissons chinois, on vivait et on s’amusait en famille. Plusieurs fois, derrière une porte, derrière un massif de la serre, dans un coin sombre, Mme Walter avait saisi brusquement dans ses bras le jeune homme, et, le serrant de toute sa force sur sa poitrine, lui avait jeté dans l’oreille : « Je t’aime !... je t’aime à en mourir ! » Mais toujours il l’avait repoussée froidement, en répondant d’un ton sec : « Si vous recommencez, je ne viendrai plus ici. » Vers la fin de mars, on parla tout à coup du mariage des deux sœurs. Rose devait épouser disait-on, le comte de Latour-Yvelin, et Suzanne, le marquis de Cazolles. Ces deux hommes étaient devenus des familiers de la maison, de ces familiers à qui on accorde des faveurs spéciales, des prérogatives sensibles. Georges et Suzanne vivaient dans une sorte d’intimité fraternelle et libre, bavardaient pendant des heures, se moquaient de tout le monde et semblaient se plaire beaucoup ensemble. Jamais ils n’avaient reparlé du mariage possible de la jeune fille, ni des prétendants qui se présentaient. Comme le Patron avait emmené Du Roy pour déjeuner, un matin, Mme Walter, après le repas, fut appelée pour répondre à un fournisseur. Et Georges dit à Suzanne : « Allons donner du pain aux poissons rouges. » Ils prirent chacun sur la table un gros morceau de mie et s’en allèrent dans la serre. Tout le long de la vasque de marbre on laissait par terre des coussins afin qu’on pût se mettre à genoux autour du bassin, pour être plus près des bêtes nageantes. Les jeunes gens en prirent chacun un, côte à côte, et, penchés vers l’eau, commencèrent à jeter dedans des boulettes qu’ils roulaient entre leurs doigts. Les poissons, dès qu’ils les aperçurent, s’en vinrent, en remuant la queue, battant des nageoires, roulant leurs gros yeux saillants, tournant sur eux-mêmes, plongeant pour attraper la proie ronde qui s’enfonçait, et remontant aussitôt pour en demander une autre. Ils avaient des mouvements drôles de la bouche, des élans brusques et rapides, une allure étrange de petits monstres ; et sur le sable d’or du fond ils se détachaient en rouge ardent, passant comme des flammes dans l’onde transparente, ou montrant, aussitôt qu’ils s’arrêtaient, le filet bleu qui bordait leurs écailles. Georges et Suzanne voyaient leurs propres figures renversées dans l’eau, et ils souriaient à leurs images. Tout à coup, il dit à voix basse : « Ce n’est pas bien de me faire des cachotteries, Suzanne. » Vous ne vous rappelez pas ce que vous m’avez promis, ici même, le soir de la fête ? De me consulter toutes les fois qu’on demanderait votre main. Ce grand fat de marquis de Cazolles. mais il est stupide ; ruiné par le jeu et usé par la noce. C’est vraiment un joli parti pour vous, si jolie, si fraîche, et si intelligente. » « Qu’est-ce que vous avez contre lui ? Il n’est pas tout ce que vous dites. C’est un sot et un intrigant. » Elle se tourna un peu, cessant de regarder dans l’eau : « Voyons, qu’est-ce que vous avez ? » Il prononça, comme si on lui eût arraché un secret du fond du cœur. j’ai que je suis jaloux de lui. » Parce que je suis amoureux de vous, et vous le savez bien, méchante ! » Alors elle dit d’un ton sévère : « Vous êtes fou, Bel-Ami ! » « Je le sais bien que je suis fou. Est-ce que je devrais vous avouer cela, moi, un homme marié, à vous, une jeune fille ? Je suis plus que fou, je suis coupable, presque misérable. Je n’ai pas d’espoir possible, et je perds la raison à cette pensée. Et quand j’entends dire que vous allez vous marier, j’ai des accès de fureur à tuer quelqu’un. Il faut me pardonner ça, Suzanne ! » Les poissons à qui on ne jetait plus de pain demeuraient immobiles, rangés presque en lignes, pareils à des soldats anglais, et regardant les figures penchées de ces deux personnes qui ne s’occupaient plus d’eux. La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié gaiement : « C’est dommage que vous soyez marié. Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout près, dans la figure : « Si j’étais libre, moi, m’épouseriez-vous ? » Elle répondit, avec un accent sincère : « Oui, Bel-Ami, je vous épouserais, car vous me plaisez beaucoup plus que tous les autres. » Il se leva, et balbutiant : « Merci..., merci..., je vous en supplie, ne dites « oui « à personne ? Elle murmura, un peu troublée et sans comprendre ce qu’il voulait : « Je vous le promets. » Du Roy jeta dans l’eau le gros morceau de pain qu’il tenait encore aux mains, et il s’enfuit, comme s’il eût perdu la tête, sans dire adieu. Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie qui flottait n’ayant point été pétri par les doigts, et ils le dépecèrent de leurs bouches voraces. Ils l’entraînaient à l’autre bout du bassin, s’agitaient au-dessous, formant maintenant une grappe mouvante, une espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vivante, tombée à l’eau la tête en bas. Suzanne, surprise, inquiète, se redressa, et s’en revint tout doucement. Il rentra chez lui, fort calme, et comme Madeleine écrivait des lettres, il lui demanda : « Dînes-tu vendredi chez les Walter ? Puis il reprit son chapeau et ressortit aussitôt. Depuis longtemps il l’épiait, la surveillait et la suivait, sachant toutes ses démarches. L’heure qu’il attendait était enfin venue. Il ne s’était point trompé au ton dont elle avait répondu : « J’aime mieux rester ici. » Il fut aimable pour elle pendant les jours qui suivirent. Il parut même gai, ce qui ne lui était plus ordinaire. Elle disait : « Voilà que tu redeviens gentil. » Il s’habilla de bonne heure le vendredi pour faire quelques courses avant d’aller chez le Patron, affirmait-il. Puis il partit vers six heures, après avoir embrassé sa femme, et il alla chercher un fiacre place Notre-Dame-de-Lorette. « Vous vous arrêterez en face du numéro 17, rue Fontaine, et vous resterez là jusqu’à ce que je vous donne l’ordre de vous en aller. Vous me conduirez ensuite au restaurant du Coq-Faisan, rue Lafayette. » La voiture se mit en route au trot lent du cheval, et Du Roy baissa les stores. Dès qu’il fut en face de sa porte, il ne la quitta plus des yeux. Après dix minutes d’attente, il vit sortir Madeleine qui remonta vers les boulevards extérieurs. Aussitôt qu’elle fut loin, il passa la tête « la portière, et il cria : « Allez. » Le fiacre se remit en marche, et le déposa devant le Coq-Faisan, restaurant bourgeois connu dans le quartier. Georges entra dans la salle commune, et mangea doucement, en regardant l’heure à sa montre de temps en temps. À sept heures et demie, comme il avait bu son café, pris deux verres de fine champagne et fumé, avec lenteur, un bon cigare, il sortit, héla une autre voiture qui passait à vide, et se fit conduire rue La Rochefoucauld. Il monta, sans rien demander au concierge, au troisième étage de la maison qu’il avait indiquée, et quand une bonne lui eut ouvert : « M. Guibert de Lorme est chez lui, n’est-ce pas ? On le fit pénétrer dans le salon, où il attendit quelques instants. Puis un homme entra, grand, décoré, avec l’air militaire, et portant des cheveux gris, bien qu’il fût jeune encore. Du Roy le salua, puis lui dit : « Comme je le prévoyais, monsieur le commissaire de police, ma femme dîne avec son amant dans le logement garni qu’ils ont loué rue des Martyrs. » « Je suis à votre disposition, monsieur. » « Vous avez jusqu’à neuf heures, n’est-ce pas ? Cette limite passée, vous ne pouvez plus pénétrer dans un domicile particulier pour y constater un adultère. Non, monsieur, sept heures en hiver, neuf heures à partir du 31 mars. Nous sommes au 5 avril, nous avons donc jusqu’à neuf heures. Eh bien, monsieur le commissaire, j’ai une voiture en bas, nous pouvons prendre les agents qui vous accompagneront, puis nous attendrons un peu devant la porte. Plus nous arriverons tard, plus nous avons de chance de bien les surprendre en flagrant délit. Comme il vous plaira, monsieur. » Le commissaire sortit, puis revint, vêtu d’un pardessus qui cachait sa ceinture tricolore. Il s’effaça pour laisser passer Du Roy. Mais le journaliste, dont l’esprit était préoccupé, refusait de sortir le premier, et répétait : « Après vous... « Passez donc, monsieur, je suis chez moi. » L’autre, aussitôt, franchit la porte en saluant. Ils allèrent d’abord au commissariat chercher trois agents en bourgeois qui attendaient, car Georges avait prévenu dans la journée que la surprise aurait lieu ce soir-là. Un des hommes monta sur le siège, à côté du cocher. Les deux autres entrèrent dans le fiacre, qui gagna la rue des Martyrs. « J’ai le plan de l’appartement. Nous trouverons d’abord un petit vestibule, puis la chambre à coucher. Aucune sortie ne peut faciliter la fuite. Il y a un serrurier un peu plus loin. Il se tiendra prêt à être réquisitionné par vous. » Quand ils furent devant la maison indiquée, il n’était encore que huit heures un quart, et ils attendirent en silence pendant plus de vingt minutes. Mais lorsqu’il vit que les trois quarts allaient sonner, Georges dit : « Allons maintenant. » Et ils montèrent l’escalier sans s’occuper du portier, qui ne les remarqua point, d’ailleurs. Un des agents demeura dans la rue pour surveiller la sortie. Les quatre hommes s’arrêtèrent au second étage, et Du Roy colla d’abord son oreille contre la porte, puis son œil au trou de la serrure. Il n’entendit rien et ne vit rien. Le commissaire dit à ses agents : « Vous resterez ici, prêts à tout appel. » Au bout de deux ou trois minutes Georges tira de nouveau le bouton du timbre plusieurs fois de suite. Ils perçurent un bruit au fond de l’appartement ; puis un pas léger s’approcha. Le journaliste alors frappa vivement avec son doigt plié contre le bois des panneaux. Une voix, une voix de femme, qu’on cherchait à déguiser, demanda : « Qui est là ? » « Ouvrez, au nom de la loi. » Je suis le commissaire de police. Ouvrez, ou je fais forcer la porte. » Il est inutile de chercher à nous échapper. » Le pas léger, un pas de pieds nus, s’éloigna, puis revint au bout de quelques secondes. Si vous ne voulez pas ouvrir, nous enfonçons la porte. » Il serrait la poignée de cuivre, et d’une épaule il poussait lentement. Comme on ne répondait plus, il donna tout à coup une secousse si violente et si vigoureuse que la vieille serrure de cette maison meublée céda. Les vis arrachées sortirent du bois et le jeune homme faillit tomber sur Madeleine qui se tenait debout dans l’antichambre, vêtue d’une chemise et d’un jupon, les cheveux défaits, les jambes dévêtues, une bougie à la main. Il s’écria : C’est elle, nous les tenons. » Et il se jeta dans l’appartement. Le commissaire ayant ôté son chapeau, le suivit. Et la jeune femme effarée s’en vint derrière eux en les éclairant. Ils traversèrent une salle à manger dont la table non desservie montrait les restes du repas : des bouteilles à champagne vides, une terrine de foies gras ouverte, une carcasse de poulet et des morceaux de pain à moitié mangés. Deux assiettes posées sur le dressoir portaient des piles d’écailles d’huîtres. La chambre semblait ravagée par une lutte. Une robe coiffait une chaise, une culotte d’homme restait à cheval sur le bras d’un fauteuil. Quatre bottines, deux grandes et deux petites, traînaient au pied du lit, tombées sur le flanc. C’était une chambre de maison garnie, aux meubles communs, où flottait cette odeur odieuse et fade des appartements d’hôtel, odeur émanée des rideaux, des matelas, des murs, des sièges, odeur de toutes les personnes qui avaient couché ou vécu, un jour ou six mois, dans ce logis public, et laissé là un peu de leur senteur, de cette senteur humaine qui, s’ajoutant à celle des devanciers, formait à la longue une puanteur confuse, douce et intolérable, la même dans tous ces lieux. Une assiette à gâteaux, une bouteille de chartreuse et deux petits verres encore à moitié pleins encombraient la cheminée. Le sujet de la pendule de bronze était caché par un grand chapeau d’homme. Le commissaire se retourna vivement, et regardant Madeleine dans les yeux : « Vous êtes bien Mme Claire-Madeleine Du Roy, épouse légitime de M. Prosper-Georges Du Roy, publiciste, ici présent ? » Elle articula, d’une voix étranglée : Le magistrat reprit : « Que faites-vous ici ? Je vous trouve hors de chez vous, presque dévêtue dans un appartement meublé. Qu’êtes-vous venue y faire ? » Puis, comme elle gardait toujours le silence : Du moment que vous ne voulez pas l’avouer, madame, je vais être contraint de le constater. » On voyait dans le lit la forme d’un corps caché sous le drap. Le commissaire s’approcha et appela : Il paraissait tourner le dos, la tête enfoncée sous un oreiller. L’officier toucha ce qui semblait être l’épaule, et répéta : « Monsieur, ne me forcez pas, je vous prie, à des actes. » Mais le corps voilé demeurait aussi immobile que s’il eût été mort. Du Roy, qui s’était avancé vivement, saisit la couverture, la tira et, arrachant l’oreiller, découvrit la figure livide de M. Il se pencha vers lui et, frémissant de l’envie de le saisir au cou pour l’étrangler, il lui dit, les dents serrées : « Ayez donc au moins le courage de votre infamie. » L’amant, éperdu, ne répondant pas, il reprit : « Je suis commissaire de police et je vous somme de me dire votre nom ! » Georges, qu’une colère bestiale faisait trembler, cria : « Mais répondez donc, lâche, ou je vais vous nommer, moi. » « Monsieur le commissaire, vous ne devez pas me laisser insulter par cet individu. Est-ce à vous ou à lui que j’ai affaire ? Est-ce à vous ou à lui que je dois répondre ? » Il paraissait n’avoir plus de salive dans la bouche. « C’est à moi, monsieur, à moi seul. Je vous demande qui vous êtes ? » Il tenait le drap serré contre son cou et roulait des yeux effarés. Ses petites moustaches retroussées semblaient toutes noires sur sa figure blême. « Vous ne voulez pas répondre ? Alors je serai forcé de vous arrêter. Je vous interrogerai lorsque vous serez vêtu. » Le corps s’agita dans le lit, et la tête murmura : « Mais je ne peux pas devant vous. » Du Roy se mit à ricaner, et ramassant une chemise tombée à terre, il la jeta sur la couche en criant : « Allons donc... Puisque vous vous êtes déshabillé devant ma femme, vous pouvez bien vous habiller devant moi. » Puis il tourna le dos et revint vers la cheminée. Madeleine avait retrouvé son sang-froid, et voyant tout perdu, elle était prête à tout oser. Une audace de bravade faisait briller son œil ; et, roulant un morceau de papier, elle alluma, comme pour une réception, les dix bougies des vilains candélabres posés au coin de la cheminée. Puis elle s’adossa au marbre et tendant au feu mourant un de ses pieds nus, qui soulevait par derrière son jupon à peine arrêté sur les hanches, elle prit une cigarette dans un étui de papier rose, l’enflamma et se mit à fumer. Le commissaire était revenu vers elle, attendant que son complice fût debout. « Vous faites souvent ce métier-là, monsieur ? » « Le moins possible, madame. » Elle lui souriait sous le nez : « Je vous en félicite, ça n’est pas propre. » Elle affectait de ne pas regarder, de ne pas voir son mari. Mais le monsieur du lit s’habillait. Il avait passé son pantalon, chaussé ses bottines et il se rapprocha, en endossant son gilet. L’officier de police se tourna vers lui : « Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire qui vous êtes ? » « Je me vois forcé de vous arrêter. » Du Roy s’élança vers lui, comme pour le terrasser, et il lui grogna dans la figure : « II y a flagrant délit... Je peux vous faire arrêter, si je veux... « Cet homme s’appelle Laroche-Mathieu, ministre des Affaires étrangères. » Le commissaire de police recula stupéfait, et balbutiant : « En vérité, monsieur, voulez-vous me dire qui vous êtes, à la fin ? » L’homme se décida, et avec force : « Pour une fois, ce misérable-là n’a point menti. Je me nomme, en effet, Laroche-Mathieu, ministre. » Puis tendant le bras vers la poitrine de Georges, où apparaissait comme une lueur, un petit point rouge, il ajouta : « Et le gredin que voici porte sur son habit la croix d’honneur que je lui ai donnée. » D’un geste rapide, il arracha de sa boutonnière la courte flamme de ruban, et, la jetant dans la cheminée : « Voilà ce que vaut une décoration qui vient de salops de votre espèce. » Ils étaient face à face, les dents près des dents, exaspérés, les poings serrés, l’un maigre et la moustache au vent, l’autre gras et la moustache en croc. Le commissaire passa vivement entre les deux et, les écartant avec ses mains : « Messieurs, vous vous oubliez, vous manquez de dignité ! » Ils se turent et se tournèrent les talons. Madeleine, immobile, fumait toujours, en souriant. « Monsieur le ministre, je vous ai surpris, seul avec Mme Du Roy, que voici, vous couché, elle presque nue. Vos vêtements étant jetés pêle-mêle à travers l’appartement, cela constitue un flagrant délit d’adultère. « Je n’ai rien à dire, faites votre devoir. » Le commissaire s’adressa à Madeleine : « Avouez-vous, madame, que monsieur soit votre amant ? » « Je ne le nie pas, il est mon amant ! Puis le magistrat prit quelques notes sur l’état et la disposition du logis. Comme il finissait d’écrire, le ministre qui avait achevé de s’habiller et qui attendait, le paletot sur le bras, le chapeau à la main, demanda : « Avez-vous encore besoin de moi, monsieur ? Du Roy se retourna vers lui et souriant avec insolence : Vous pouvez vous recoucher, monsieur ; nous allons vous laisser seuls. » Et posant le doigt sur le bras de l’officier de police : « Retirons-nous, monsieur le commissaire, nous n’avons plus rien à faire en ce lieu. » Un peu surpris, le magistrat le suivit ; mais, sur le seuil de la chambre, Georges s’arrêta pour le laisser passer. Du Roy insistait : « Passez donc, monsieur. » Le commissaire dit : « Après vous. » Alors le journaliste salua, et sur le ton d’une politesse ironique : « C’est votre tour, monsieur le commissaire de police. Je suis presque chez moi, ici. » Puis il referma la porte doucement, avec un air de discrétion. Une heure plus tard, Georges Du Roy entrait dans les bureaux de La Vie Française. Walter était déjà là, car il continuait à diriger et à surveiller avec sollicitude son journal qui avait pris une extension énorme et qui favorisait beaucoup les opérations grandissantes de sa banque. Le directeur leva la tête et demanda : Pourquoi n’êtes-vous pas venu dîner à la maison ? Le jeune homme, qui était sûr de son effet, déclara, en pesant sur chaque mot : « Je viens de jeter bas le ministre des Affaires étrangères. » Il n’est pas trop tôt de chasser cette charogne. » Le vieux, stupéfait, crut que son chroniqueur était gris. Il murmura : « Voyons, vous déraisonnez. Laroche-Mathieu en flagrant délit d’adultère avec ma femme. Le commissaire de police a constaté la chose. Walter, interdit, releva tout à fait ses lunettes sur son front et demanda : « Vous ne vous moquez pas de moi ? Je vais même faire un écho là-dessus. Jeter bas ce fripon, ce misérable, ce malfaiteur public ! » Georges posa son chapeau sur un fauteuil, puis ajouta : « Gare à ceux que je trouve sur mon chemin. Le directeur hésitait encore à comprendre. Ma demande en divorce sera faite dès demain matin. Je la renvoie à feu Forestier. Mais il me fallait faire la bête pour les surprendre. Je suis maître de la situation. » Walter n’en revenait pas ; et il regardait Du Roy avec des yeux effarés, pensant : « Bigre. Ç’est un gaillard bon à ménager. » Je me présenterai aux élections au renouvellement d’octobre, dans mon pays où je suis fort connu. Je ne pouvais pas me poser ni me faire respecter avec cette femme qui était suspecte à tout le monde. Elle m’avait pris comme un niais, elle m’avait enjôlé et capturé. Mais depuis que je savais son jeu, je la surveillais, la gredine. » Il se mit à rire et ajouta : « C’est ce pauvre Forestier qui était cocu... cocu sans s’en douter, confiant et tranquille. Me voici débarrassé de la teigne qu’il m’avait laissée. Il s’était mis à califourchon sur une chaise. Il répéta, comme s’il eût songé : « J’irai loin. » Et le père Walter le regardait toujours de ses yeux découverts, ses lunettes restant relevées sur le front, et il se disait : « Oui, il ira loin, le gredin. » Il faut le faire avec discrétion. Mais vous savez, il sera terrible pour le ministre. C’est un homme à la mer. On ne peut pas le repêcher. La Vie Française n’a plus d’intérêt à le ménager. » Le vieux hésita quelques instants, puis il en prit son parti : « Faites, dit-il, tant pis pour ceux qui se fichent dans ces pétrins-là. » Le divorce de Du Roy venait d’être prononcé. Sa femme avait repris son nom de Forestier, et comme les Walter devaient partir, le 15 juillet, pour Trouville, on décida de passer une journée à la campagne, avant de se séparer. On choisit un jeudi, et on se mit en route dès neuf heures du matin, dans un grand landau de voyage à six places, attelé en poste à quatre chevaux. On allait déjeuner à Saint-Germain, au pavillon Henri-IV. Bel-Ami avait demandé à être le seul homme de la partie, car il ne pouvait supporter la présence et la figure du marquis de Cazolles. Mais, au dernier moment, il fut décidé que le comte de Latour-Yvelin serait enlevé, au saut du lit. La voiture remonta au grand trot l’avenue des Champs-Élysées, puis traversa le bois de Boulogne. Il faisait un admirable temps d’été, pas trop chaud. Les hirondelles traçaient sur le bleu du ciel de grandes lignes courbes qu’on croyait voir encore quand elles étaient passées. Les trois femmes se tenaient au fond du landau, la mère entre ses deux filles ; et les trois hommes, à reculons, Walter entre les deux invités. On traversa la Seine, on contourna le Mont-Valérien, puis on gagna Bougival, pour longer ensuite la rivière jusqu’au Pecq. Le comte de Latour-Yvelin, un homme un peu mûr à longs favoris légers, dont le moindre souffle d’air agitaient les pointes, ce qui faisait dire à Du Roy : « Il obtient de jolis effets de vent dans sa barbe », contemplait Rose tendrement. Ils étaient fiancés depuis un mois. Georges, fort pâle, regardait souvent Suzanne, qui était pâle aussi. Leurs yeux se rencontraient, semblaient se concerter, se comprendre, échanger secrètement une pensée, puis se fuyaient. Avant de repartir pour Paris, Georges proposa de faire un tour sur la terrasse. On s’arrêta d’abord pour examiner la vue. Tout le monde se mit en ligne le long du mur et on s’extasia sur l’étendue de l’horizon. La Seine, au pied d’une longue colline, coulait vers Maisons-Laffitte, comme un immense serpent couché dans la verdure. À droite, sur le sommet de la côte, l’aqueduc de Marly projetait sur le ciel son profil énorme de chenille à grandes pattes, et Marly disparaissait, au-dessous, dans un épais bouquet d’arbres. Par la plaine immense qui s’étendait en face, on voyait des villages, de place en place. Les pièces d’eau du Vésinet faisaient des taches nettes et propres dans la maigre verdure de la petite forêt. À gauche, tout au loin, on apercevait en l’air le clocher pointu de Sartrouville. « On ne peut trouver nulle part au monde un semblable panorama. Il n’y en a pas un pareil en Suisse. » Puis on se mit en marche doucement pour faire une promenade et jouir un peu de cette perspective. Georges et Suzanne restèrent en arrière. Dès qu’ils furent écartés de quelques pas, il lui dit d’une voix basse et contenue : « Suzanne, je vous adore. Je vous aime à en perdre la tête. » « Si je ne vous ai pas pour femme, je quitterai Paris et ce pays. » « Essayez donc de me demander à papa. Il eut un petit geste d’impatience : « Non, je vous le répète pour la dixième fois, c’est inutile. On me fermera la porte de votre maison ; on m’expulsera du journal ; et nous ne pourrons plus même nous voir. Voilà le joli résultat auquel je suis certain d’arriver par une demande en règle. On vous a promise au marquis de Cazolles. On espère que vous finirez par dire : « Oui. » « Qu’est-ce qu’il faut faire alors ? » Il hésitait, la regardant de côté : « M’aimez-vous assez pour commettre une folie ? » La plus grande des folies ? Aurez-vous aussi assez de courage pour braver votre père et votre mère ? Eh bien, il y a un moyen, un seul ! Il faut que la chose vienne de vous, et pas de moi. Vous êtes une enfant gâtée, on vous laisse tout dire, on ne s’étonnera pas trop d’une audace de plus de votre part. Ce soir, en rentrant, vous irez trouver votre maman, d’abord, votre maman toute seule. Et vous lui avouerez que vous voulez m’épouser. Elle aura une grosse émotion et une grosse colère... » Elle sera plus fâchée et plus furieuse que votre père. Mais vous tiendrez bon, vous ne céderez pas ; vous répéterez que vous voulez m’épouser, moi, seul, rien que moi. Et en sortant de chez votre mère, vous direz la même chose à votre père, d’un air très sérieux et très décidé. Et puis, c’est là que ça devient grave. Si vous êtes résolue, bien résolue, bien, bien, bien résolue à être ma femme, ma chère, chère petite Suzanne... Elle eut une grande secousse de joie et faillit battre des mains. Toute la vieille poésie des enlèvements nocturnes, des chaises de poste, des auberges, toutes les charmantes aventures des livres lui passèrent d’un coup dans l’esprit comme un songe enchanteur prêt à se réaliser. « Quand ça m’enlèverez-vous ? » Réfléchissez à ce que vous faites. Songez bien qu’après cette fuite vous ne pourrez plus être que ma femme ! C’est le seul moyen, mais il est... Vous pourrez sortir de l’hôtel, toute seule ? Je sais ouvrir la petite porte. Eh bien, quand le concierge sera couché, vers minuit, venez me rejoindre place de la Concorde. Vous me trouverez dans un fiacre arrêté en face du ministère de la Marine. Il lui prit la main et la serra : Comme vous êtes bonne et brave ! Alors, vous ne voulez pas épouser M. Votre père s’est beaucoup fâché quand vous avez dit non ? Je crois bien, il voulait me remettre au couvent. Vous voyez qu’il est nécessaire d’être énergique. Elle regardait le vaste horizon, la tête pleine de cette idée d’enlèvement. Elle irait plus loin que là-bas... Elle était fière de ça ! Elle ne songeait guère à sa réputation, à ce qui pouvait lui arriver d’infâme. Mme Walter, se retournant, cria : Qu’est-ce que tu fais avec Bel-Ami ? » On parlait des bains de mer où on serait bientôt. Puis on revint par Chatou pour ne pas refaire la même route. Il songeait : Donc, si cette petite avait un peu d’audace, il allait réussir, enfin ! Depuis trois mois, il l’enveloppait dans l’irrésistible filet de sa tendresse. Il la séduisait, la captivait, la conquérait. Il s’était fait aimer par elle, comme il savait se faire aimer. Il avait cueilli sans peine son âme légère de poupée. Il avait obtenu d’abord qu’elle refusât M. Il venait d’obtenir qu’elle s’enfuît avec lui. Car il n’y avait pas d’autre moyen. Mme Walter, il le comprenait bien, ne consentirait jamais à lui donner sa fille. Elle l’aimait encore, elle l’aimerait toujours, avec une violence intraitable. Il la contenait par sa froideur calculée, mais il la sentait rongée par une passion impuissante et vorace. Jamais il ne pourrait la fléchir. Jamais elle n’admettrait qu’il prît Suzanne. Mais une fois qu’il tiendrait la petite au loin, il traiterait de puissance à puissance, avec le père. Pensant à tout cela, il répondait par phrases hachées aux choses qu’on lui disait et qu’il n’écoutait guère. Il parut revenir à lui lorsqu’il rentra dans Paris. Suzanne aussi songeait ; et le grelot des quatre chevaux sonnait dans sa tête, lui faisait voir des grandes routes infinies sous des clairs de lune éternels, des forêts sombres traversées, des auberges au bord du chemin, et la hâte des hommes d’écurie à changer l’attelage, car tout le monde devine qu’ils sont poursuivis. Quand le landau fut arrivé dans la cour de l’hôtel, on voulut retenir Georges à dîner. Il refusa et revint chez lui. Après avoir un peu mangé, il mit de l’ordre dans ses papiers comme s’il allait faire un grand voyage. Il brûla des lettres compromettantes, en cacha d’autres, écrivit à quelques amis. De temps en temps il regardait la pendule, en pensant : « Ça doit chauffer là-bas. » Et une inquiétude le mordait au cœur. Il se tirerait toujours d’affaire ! Pourtant c’était une grosse partie qu’il jouait, ce soir-là ! Il ressortit vers onze heures, erra quelque temps, prit un fiacre et se fit arrêter place de la Concorde, le long des arcades du ministère de la Marine. De temps en temps il enflammait une allumette pour regarder l’heure à sa montre. Quand il vit approcher minuit, son impatience devint fiévreuse. À tout moment il passait la tête à la portière pour regarder. Une horloge lointaine sonna douze coups, puis une autre plus près, puis deux ensemble, puis une dernière très loin. Quand celle-là eut cessé de tinter, il pensa : « C’est fini. Il était cependant résolu à demeurer jusqu’au jour. Dans ces cas-là il faut être patient. Il entendit encore sonner le quart, puis la demie, puis les trois quarts ; et toutes les horloges répétèrent une heure comme elles avaient annoncé minuit. Il n’attendait plus, il restait, creusant sa pensée pour deviner ce qui avait pu arriver. Tout à coup une tête de femme passa par la portière et demanda : « Êtes-vous là, Bel-Ami ? » Il eut un sursaut et une suffocation. Il ne parvenait point à tourner la poignée assez vite, et répétait : « Ah !... Elle entra et se laissa tomber contre lui. Il cria au cocher : « Allez ! » Et le fiacre se mit en route. « Eh bien, comment ça s’est-il passé ? » Alors elle murmura, presque défaillante : ç’a a été terrible, chez maman surtout. » Je suis entrée chez elle et je lui ai récité ma petite affaire que j’avais bien préparée. Alors elle a pâli, puis elle a crié : « Jamais ! Moi, j’ai pleuré, je me suis fâchée, j’ai juré que je n’épouserais que vous. J’ai cru qu’elle allait me battre. Elle est devenue comme folle ; elle a déclaré qu’on me renverrait au couvent, dès le lendemain. Je ne l’avais jamais vue comme ça, jamais ! Alors papa est arrivé en l’entendant débiter toutes ses sottises. Il ne s’est pas fâché tant qu’elle, mais il a déclaré que vous n’étiez pas un assez beau parti. « Comme ils m’avaient mise en colère aussi, j’ai crié plus fort qu’eux. Et papa m’a dit de sortir avec un air dramatique qui ne lui allait pas du tout. C’est ce qui m’a décidée à me sauver avec vous. Me voilà, où allons-nous ? » Il avait enlacé sa taille doucement ; et il écoutait de toutes ses oreilles, le cœur battant, une rancune haineuse s’éveillant en lui contre ces gens. Mais il la tenait, leur fille. « Il est trop tard pour prendre le train ; cette voiture-là va donc nous conduire à Sèvres où nous passerons la nuit. Et demain nous partirons pour La Roche-Guyon. C’est un joli village, au bord de la Seine, entre Mantes et Bonnières. » « C’est que je n’ai pas d’effets. Le fiacre roulait le long des rues. Georges prit une main de la jeune fille et se mit à la baiser, lentement, avec respect. Il ne savait que lui raconter, n’étant guère accoutumé aux tendresses platoniques. Mais soudain il crut s’apercevoir qu’elle pleurait. « Qu’est-ce que vous avez, ma chère petite ? » Elle répondit, d’une voix toute mouillée : « C’est ma pauvre maman qui ne doit pas dormir à cette heure, si elle s’est aperçue de mon départ. » Sa mère, en effet, ne dormait pas. Aussitôt Suzanne sortie de sa chambre, Mme Walter était restée en face de son mari. Qu’est-ce que cela veut dire ? » « Ça veut dire que cet intrigant l’a enjôlée. C’est lui qui a fait refuser Cazolles. Il trouve la dot bonne, parbleu ! » Il se mit à marcher avec rage à travers l’appartement et reprit : « Tu l’attirais sans cesse, aussi, toi, tu le flattais, tu le cajolais, tu n’avais pas assez de chatteries pour lui. C’était Bel-Ami par-ci, Bel-Ami par-là, du matin au soir. Il lui vociféra dans le nez : Vous êtes toutes folles de lui, la Marelle, Suzanne et les autres. Crois-tu que je ne voyais pas que tu ne pouvais point rester deux jours sans le faire venir ici ? » « Je ne vous permettrai pas de me parler ainsi. Vous oubliez que je n’ai pas été élevée, comme vous, dans une boutique. » Il demeura d’abord immobile et stupéfait, puis il lâcha un « Nom de Dieu « furibond, et il sortit en tapant la porte. Dès qu’elle fut seule, elle alla, par instinct, vers la glace pour se regarder, comme pour voir si rien n’était changé en elle, tant ce qui arrivait lui paraissait impossible, monstrueux. Suzanne était amoureuse de Bel-Ami ! et Bel-Ami voulait épouser Suzanne ! elle s’était trompée, ce n’était pas vrai. La fillette avait eu une toquade bien naturelle pour ce beau garçon, elle avait espéré qu’on le lui donnerait pour mari ; elle avait fait son petit coup de tête ! lui ne pouvait pas être complice de ça ! Elle réfléchissait, troublée comme on l’est devant les grandes catastrophes. Non, Bel-Ami ne devait rien savoir de l’escapade de Suzanne. Et elle songea longtemps à la perfidie et à l’innocence possibles de cet homme. Quel misérable, s’il avait préparé le coup ! Que de dangers et de tourments elle prévoyait ! S’il ne savait rien, tout pouvait s’arranger encore. On ferait un voyage avec Suzanne pendant six mois, et ce serait fini. Mais comment pourrait-elle le revoir, elle, ensuite ? Cette passion était entrée en elle à la façon de ces pointes de flèche qu’on ne peut plus arracher. Sa pensée s’égarait dans ces angoisses et dans ces incertitudes. Une douleur commençait à poindre dans sa tête ; ses idées devenaient pénibles, troubles, lui faisaient mal. Elle s’énervait à chercher, s’exaspérait de ne pas savoir. Elle regarda sa pendule, il était une heure passée. Elle se dit : « Je ne veux pas rester ainsi, je deviens folle. Je vais réveiller Suzanne pour l’interroger. » Et elle s’en alla, déchaussée, pour ne pas faire de bruit, une bougie à la main, vers la chambre de sa fille. Elle l’ouvrit bien doucement, entra, regarda le lit. Elle ne comprit point d’abord, et pensa que la fillette discutait encore avec son père. Mais aussitôt un soupçon horrible l’effleura et elle courut chez son mari. Elle y arriva d’un élan ; blême et haletante. Il était couché et lisait encore. Qu’est-ce que tu as ? » Elle n’est pas dans sa chambre. » Il sauta d’un bond sur le tapis, chaussa ses pantoufles et, sans caleçon, la chemise au vent, il se précipita à son tour vers l’appartement de sa fille. Dès qu’il l’eut vu, il ne conserva point de doute. Il tomba sur un fauteuil et posa sa lampe par terre devant lui. Il n’avait plus la force de répondre ; il n’avait plus de colère, il gémit : « C’est fait, il la tient. Il faut bien qu’il l’épouse maintenant. » Elle poussa une sorte de cri de bête : Tu es donc fou ? » « Ça ne sert à rien de hurler. Il l’a enlevée, il l’a déshonorée. Le mieux est encore de la lui donner. En s’y prenant bien, personne ne saura cette aventure. » Elle répéta, secouée d’une émotion terrible : Jamais je ne consentirai ! » Et il la gardera et la cachera tant que nous n’aurons point cédé. Donc, pour éviter le scandale, il faut céder tout de suite. » Sa femme, déchirée par une inavouable douleur, répéta : Jamais je ne consentirai ! » « Mais il n’y a pas à discuter. le gredin, comme il nous a joués... Il est fort tout de même. Nous aurions pu trouver beaucoup mieux comme position, mais pas comme intelligence et comme avenir. Il sera député et ministre. » Mme Walter déclara, avec une énergie farouche : « Jamais je ne lui laisserai épouser Suzanne... Il finit par se fâcher et par prendre, en homme pratique, la défense de Bel-Ami. Je te répète qu’il le faut... Avec les êtres de cette trempe là, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Tu as vu comme il a jeté bas, en trois articles, ce niais de Laroche-Mathieu, et comme il l’a fait avec dignité, ce qui était rudement difficile dans sa situation de mari. Toujours est-il que nous sommes pris. Nous ne pouvons plus nous tirer de là. » Elle avait envie de crier, de se rouler par terre, de s’arracher les cheveux. Elle prononça encore, d’une voix exaspérée : « II ne l’aura pas... Walter se leva, ramassa sa lampe, reprit : « Tiens, tu es stupide comme toutes les femmes. Vous n’agissez jamais que par passion. Vous ne savez pas vous plier aux circonstances... Moi, je te dis qu’il l’épousera... Et il sortit en traînant ses pantoufles. Il traversa, fantôme comique en chemise de nuit, le large corridor du vaste hôtel endormi, et rentra, sans bruit, dans sa chambre. Mme Walter restait debout, déchirée par une intolérable douleur. Elle ne comprenait pas encore bien, d’ailleurs. Puis il lui sembla qu’elle ne pourrait pas demeurer là, immobile, jusqu’au jour. Elle sentait en elle un besoin violent de se sauver, de courir devant elle, de s’en aller, de chercher de l’aide, d’être secourue. Elle cherchait qui elle pourrait bien appeler à elle. Elle se jetterait à ses pieds, lui avouerait tout, lui confesserait sa faute et son désespoir. Il comprendrait, lui, que ce misérable ne pouvait pas épouser Suzanne et il empêcherait cela. Il lui fallait un prêtre tout de suite ! Pourtant elle ne pouvait rester ainsi. Alors passa devant ses yeux, ainsi qu’une vision, l’image sereine de Jésus marchant sur les flots. Elle le vit comme elle le voyait en regardant le tableau. Il lui disait : « Venez à moi. Venez vous agenouiller à mes pieds. Je vous consolerai et je vous inspirerai ce qu’il faut faire. » Elle prit sa bougie, sortit, et descendit pour gagner la serre. Le Jésus était tout au bout, dans un petit salon qu’on fermait par une porte vitrée afin que l’humidité des terres ne détériorât point la toile. Cela faisait une sorte de chapelle dans une forêt d’arbres singuliers. Quand Mme Walter entra dans le jardin d’hiver, ne l’ayant jamais vu que plein de lumière, elle demeura saisie devant sa profondeur obscure. Les lourdes plantes des pays chauds épaississaient l’atmosphère de leur haleine pesante. Et les portes n’étant plus ouvertes, l’air de ce bois étrange, enfermé sous un dôme de verre, entrait dans la poitrine avec peine, étourdissait, grisait, faisait plaisir et mal, donnait à la chair une sensation confuse de volupté énervante et de mort. La pauvre femme marchait doucement, émue par les ténèbres où apparaissaient, à la lueur errante de sa bougie, des plantes extravagantes, avec des aspects de monstres, des apparences d’êtres, des difformités bizarres. Tout d’un coup, elle aperçut le Christ. Elle ouvrit la porte qui le séparait d’elle, et tomba sur les genoux. Elle le pria d’abord éperdument, balbutiant des mots d’amour, des invocations passionnées et désespérées. Puis, l’ardeur de son appel se calmant, elle leva les yeux vers lui, et demeura saisie d’angoisse. Il ressemblait tellement à Bel-Ami, à la clarté tremblante de cette seule lumière l’éclairant à peine et d’en bas, que ce n’était plus Dieu, c’était son amant qui la regardait. C’étaient ses yeux, son front, l’expression de son visage, son air froid et hautain ! Elle balbutiait : « Jésus ! Et le mot « Georges « lui venait aux lèvres. Tout à coup, elle pensa qu’à cette heure même, Georges, peut-être, possédait sa fille. Il était seul avec elle, quelque part, dans une chambre. Elle répétait : « Jésus !... à sa fille et à son amant ! Ils étaient seuls, dans une chambre... Elle les voyait si nettement qu’ils se dressaient devant elle, à la place du tableau. La chambre était sombre, le lit entrouvert. Elle se souleva pour aller vers eux, pour prendre sa fille par les cheveux et l’arracher à cette étreinte. Elle allait la saisir à la gorge, l’étrangler, sa fille qu’elle haïssait, sa fille qui se donnait à cet homme. Elle heurtait les pieds du Christ. Elle poussa un grand cri et tomba sur le dos. Elle rêva longtemps des choses étranges, effrayantes. Toujours Georges et Suzanne passaient devant ses yeux, enlacés, avec Jésus-Christ qui bénissait leur horrible amour. Elle sentait vaguement qu’elle n’était point chez elle. Elle voulait se lever, fuir, elle ne le pouvait pas. Une torpeur l’avait envahie, qui liait ses membres et ne lui laissait que sa pensée en éveil, trouble cependant, torturée par des images affreuses, irréelles, fantastiques, perdue dans un songe malsain, le songe étrange et parfois mortel que font entrer dans les cerveaux humains les plantes endormeuses des pays chauds, aux formes bizarres et aux parfums épais. Le jour venu, on ramassa Mme Walter, étendue sans connaissance, presque asphyxiée, devant Jésus marchant sur les flots. Elle fut si malade qu’on craignit pour sa vie. Elle ne reprit que le lendemain l’usage complet de sa raison. Alors, elle se mit à pleurer. La disparition de Suzanne fut expliquée aux domestiques par un envoi brusque au couvent. Walter répondit à une longue lettre de Du Roy, en lui accordant la main de sa fille. Bel-Ami avait jeté cette épître à la poste au moment de quitter Paris, car il l’avait préparée d’avance le soir de son départ. Il y disait, en termes respectueux, qu’il aimait depuis longtemps la jeune fille, que jamais aucun accord n’avait eu lieu entre eux, mais que la voyant venir à lui, en toute liberté, pour lui dire : « Je serai votre femme », il se jugeait autorisé à la garder, à la cacher même, jusqu’à ce qu’il eût obtenu une réponse des parents dont la volonté légale avait pour lui une valeur moindre que la volonté de sa fiancée. Walter répondît poste restante, un ami devant lui faire parvenir la lettre. Quand il eut obtenu ce qu’il voulait, il ramena Suzanne à Paris et la renvoya chez ses parents, s’abstenant lui-même de paraître avant quelque temps. Ils avaient passé six jours au bord de la Seine, à La Roche-Guyon. Jamais la jeune fille ne s’était tant amusée. Elle avait joué à la bergère. Comme il la faisait passer pour sa sœur, ils vivaient dans une intimité libre et chaste, une sorte de camaraderie amoureuse. Il jugeait habile de la respecter. Dès le lendemain de leur arrivée, elle acheta du linge et des vêtements de paysanne, et elle se mit à pêcher à la ligne, la tête couverte d’un immense chapeau de paille orné de fleurs des champs. Il y avait là une vieille tour et un vieux château où l’on montrait d’admirables tapisseries. Georges, vêtu d’une vareuse achetée toute faite chez un commerçant du pays, promenait Suzanne, soit à pied, le long des berges, soit en bateau. Ils s’embrassaient à tout moment, frémissants, elle innocente et lui prêt à succomber. Mais il savait être fort : et quand il lui dit : « Nous retournerons à Paris demain, votre père m’accorde votre main », elle murmura naïvement : « Déjà, ça m’amusait tant d’être votre femme ! » Il faisait sombre dans le petit appartement de la rue de Constantinople, car Georges Du Roy et Clotilde de Marelle s’étant rencontrés sous la porte étaient entrés brusquement, et elle lui avait dit, sans lui laisser le temps d’ouvrir les persiennes : « Ainsi, tu épouses Suzanne Walter ? » Il avoua avec douceur et ajouta : « Tu ne le savais pas ? » Elle reprit, debout devant lui, furieuse, indignée : « Tu épouses Suzanne Walter ! Voilà trois mois que tu me cajoles pour me cacher ça. Tout le monde le sait, excepté moi. C’est mon mari qui me l’a appris ! » Du Roy se mit à ricaner, un peu confus tout de même, et, ayant posé son chapeau sur un coin de la cheminée, il s’assit dans un fauteuil. Elle le regardait bien en face, et elle dit d’une voix irritée et basse : « Depuis que tu as quitté ta femme, tu préparais ce coup-là, et tu me gardais gentiment comme maîtresse, pour faire l’intérim ? Quel gredin tu es ! » J’avais une femme qui me trompait. Je l’ai surprise ; j’ai obtenu le divorce, et j’en épouse une autre. Quoi de plus simple ? » comme tu es roué et dangereux, toi ! » Il se remit à sourire : Les imbéciles et les niais sont toujours des dupes ! » Mais elle suivait son idée : « Comme j’aurais dû te deviner dès le commencement. Mais non, je ne pouvais pas croire que tu serais crapule comme ça. » Il prit un air digne : « Je te prie de faire attention aux mots que tu emploies. » Elle se révolta contre cette indignation : tu veux que je prenne des gants pour te parler maintenant ! Tu te conduis avec moi comme un gueux depuis que je te connais, et tu prétends que je ne te le dise pas ? Tu trompes tout le monde, tu exploites tout le monde, tu prends du plaisir et de l’argent partout, et tu veux que je te traite comme un honnête homme ? » Il se leva, et la lèvre tremblante : « Tais-toi, ou je te fais sortir d’ici. » Elle ne pouvait plus parler, tant elle suffoquait de colère, et brusquement, comme si la porte de sa fureur se fût brisée, elle éclata : Tu oublies donc que c’est moi qui l’ai payé, depuis le premier jour, ce logement-là ! oui, tu l’as bien pris à ton compte de temps en temps. Mais qui est-ce qui l’a loué ?... Qui est-ce qui l’a gardé ?... Et tu veux me faire sortir d’ici. Crois-tu que je ne sais pas comment tu as volé à Madeleine la moitié de l’héritage de Vaudrec ? Crois-tu que je ne sais pas comment tu as couché avec Suzanne pour la forcer à t’épouser... » Il la saisit par les épaules et la secouant entre ses mains : « Ne parle pas de celle-là ! Je te le défends ! » « Tu as couché avec, je le sais. » Il eût accepté n’importe quoi, mais ce mensonge l’exaspérait. Les vérités qu’elle lui avait criées par le visage lui faisaient passer tout à l’heure des frissons de rage dans le cœur, mais cette fausseté sur cette petite fille qui allait devenir sa femme éveillait dans le creux de sa main un besoin furieux de frapper. Et il l’agitait comme on agite une branche pour en faire tomber les fruits. Elle hurla, décoiffée, la bouche grande ouverte, les yeux fous : « Tu as couché avec ! » Il la lâcha et lui lança par la figure un tel soufflet qu’elle alla tomber contre le mur. Mais elle se retourna vers lui, et, soulevée sur ses poignets, vociféra encore une fois : « Tu as couché avec ! » Il se rua sur elle, et, la tenant sous lui, la frappa comme s’il tapait sur un homme. Elle se tut soudain et se mit à gémir sous les coups. Elle avait caché sa figure dans l’angle du parquet de la muraille, et elle poussait des cris plaintifs. Il cessa de la battre et se redressa. Puis il fit quelques pas par la pièce pour reprendre son sang-froid ; et, une idée lui étant venue, il passa dans la chambre, emplit la cuvette d’eau froide, et se trempa la tête dedans. Ensuite il se lava les mains, et il revint voir ce qu’elle faisait en s’essuyant les doigts avec soin. Elle restait étendue par terre, pleurant doucement. « Auras-tu bientôt fini de larmoyer ? » Alors il demeura debout au milieu de l’appartement, un peu gêné, un peu honteux en face de ce corps allongé devant lui. Puis, tout à coup, il prit une résolution, et saisit son chapeau sur la cheminée : Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête. Je n’attendrai pas ton bon plaisir. » Il sortit, ferma la porte, pénétra chez le portier, et lui dit : Elle s’en ira tout à l’heure. Vous direz au propriétaire que je donne congé pour le 1er octobre. Nous sommes au 16 août, je me trouve donc dans les limites. » Et il s’en alla à grands pas, car il avait des courses pressées à faire pour les derniers achats de la corbeille. Le mariage était fixé au 20 octobre, après la rentrée des Chambres. Il aurait lieu à l’église de la Madeleine. On en avait beaucoup jasé sans savoir au juste la vérité. On chuchotait qu’un enlèvement avait eu lieu, mais on n’était sûr de rien. D’après les domestiques, Mme Walter, qui ne parlait plus à son futur gendre, s’était empoisonnée de colère le soir où cette union avait été décidée, après avoir fait conduire sa fille au couvent, à minuit. Assurément, elle ne se remettrait jamais. Elle avait l’air maintenant d’une vieille femme ; ses cheveux devenaient tout gris : et elle tombait dans la dévotion, communiant tous les dimanches. Dans les premiers jours de septembre, La Vie Française annonça que le baron Du Roy de Cantel devenait son rédacteur en chef, M. Walter conservant le titre de directeur. Alors on s’adjoignit un bataillon de chroniqueurs connus, d’échotiers, de rédacteurs politiques, de critiques d’art et de théâtre, enlevés à force d’argent aux grands journaux, aux vieux journaux puissants et posés. Les anciens journalistes, les journalistes graves et respectables ne haussaient plus les épaules en parlant de La Vie Française. Le succès rapide et complet avait effacé la mésestime des écrivains sérieux pour les débuts de cette feuille. Le mariage de son rédacteur en chef fut ce qu’on appelle un fait parisien, Georges Du Roy et les Walter ayant soulevé beaucoup de curiosité depuis quelque temps. Tous les gens qu’on cite dans les échos se promirent d’y aller. Cet événement eut lieu par un jour clair d’automne. Dès huit heures du matin, tout le personnel de la Madeleine, étendant sur les marches du haut perron de cette église qui domine la rue Royale un large tapis rouge, faisait arrêter les passants, annonçait au peuple de Paris qu’une grande cérémonie allait avoir lieu. Les employés se rendant à leur bureau, les petites ouvrières, les garçons de magasin, s’arrêtaient, regardaient et songeaient vaguement aux gens riches qui dépensaient tant d’argent pour s’accoupler. Vers dix heures, les curieux commencèrent à stationner. Ils demeuraient là quelques minutes, espérant que peut-être ça commencerait tout de suite, puis ils s’en allaient. À onze heures, des détachements de sergents de ville arrivèrent et se mirent presque aussitôt à faire circuler la foule, car des attroupements se formaient à chaque instant. Les premiers invités apparurent bientôt, ceux qui voulaient être bien placés pour tout voir. Ils prirent les chaises en bordure, le long de la nef centrale. Peu à peu, il en venait d’autres, des femmes qui faisaient un bruit d’étoffes, un bruit de soie, des hommes sévères, presque tous chauves, marchant avec une correction mondaine, plus graves encore en ce lieu. Un flot de soleil entrait par l’immense porte ouverte éclairant les premiers rangs d’amis. Dans le chœur qui semblait un peu sombre, l’autel couvert de cierges faisait une clarté jaune, humble et pâle en face du trou de lumière de la grande porte. On se reconnaissait, on s’appelait d’un signe, on se réunissait par groupes. Les hommes de lettres, moins respectueux que les hommes du monde, causaient à mi-voix. Norbert de Varenne, qui cherchait un ami, aperçut Jacques Rival vers le milieu des lignes de chaises, et il le rejoignit. « Eh bien, dit-il, l’avenir est aux malins ! » L’autre, qui n’était point envieux, répondit : « Tant mieux pour lui. Et ils se mirent à nommer les figures aperçues. « Savez-vous ce qu’est devenue sa femme ? » Elle vit très retirée, m’a-t-on dit, dans le quartier Montmartre. je lis depuis quelque temps dans La Plume des articles politiques qui ressemblent terriblement à ceux de Forestier et de Du Roy. Ils sont d’un nommé Jean Le Dol, un jeune homme, beau garçon, intelligent, de la même race que notre ami Georges, et qui a fait la connaissance de son ancienne femme. D’où j’ai conclu qu’elle aimait les débutants et les aimerait éternellement. Vaudrec et Laroche-Mathieu n’ont pas été pour rien les assidus de la maison. » « Elle n’est pas mal, cette petite Madeleine. Très fine et très rouée ! Elle doit être charmante au découvert. Mais, dites-moi, comment se fait-il que Du Roy se marie à l’église après un divorce prononcé ? » « Il se marie à l’église parce que, pour l’Église, il n’était pas marié, la première fois. Notre Bel-Ami, par indifférence ou par économie, avait jugé la mairie suffisante en épousant Madeleine Forestier. Il s’était donc passé de bénédiction ecclésiastique, ce qui constituait, pour notre Sainte Mère l’Église, un simple état de concubinage. Par conséquent, il arrive devant elle aujourd’hui en garçon, et elle lui prête toutes ses pompes, qui coûteront cher au père Walter. » La rumeur de la foule accrue grandissait sous la voûte. On entendait des voix qui parlaient presque haut. On se montrait des hommes célèbres, qui posaient, contents d’être vus, et gardant avec soin leur maintien adopté devant le public, habitués à se montrer ainsi dans toutes les fêtes dont ils étaient, leur semblait-il, les indispensables ornements, les bibelots d’art. « Dites donc, mon cher, vous qui allez souvent chez le Patron, est-ce vrai que Mme Walter et Du Roy ne se parlent jamais plus ? Elle ne voulait pas lui donner la petite. Mais il tenait le père par des cadavres découverts, paraît-il, des cadavres enterrés au Maroc. Il a donc menacé le vieux de révélations épouvantables. Walter s’est rappelé l’exemple de Laroche-Mathieu et il a cédé tout de suite. Mais la mère, entêtée comme toutes les femmes, a juré qu’elle n’adresserait plus la parole à son gendre. Ils sont rudement drôles, en face l’un de l’autre. Elle a l’air d’une statue, de la statue de la Vengeance, et il est fort gêné, lui, bien qu’il fasse bonne contenance, car il sait se gouverner, celui-là ! » Des confrères venaient leur serrer la main. On entendait des bouts de conversations politiques. Et vague comme le bruit d’une mer lointaine, le grouillement du peuple amassé devant l’église entrait par la porte avec le soleil, montait sous la voûte, au-dessus de l’agitation plus discrète du public d’élite massé dans le temple. Tout à coup le suisse frappa trois fois le pavé du bois de sa hallebarde. Toute l’assistance se retourna avec un long frou-frou de jupes et un remuement de chaises. Et la jeune femme apparut, au bras de son père, dans la vive lumière du portail. Elle avait toujours l’air d’un joujou, d’un délicieux joujou blanc coiffé de fleurs d’oranger. Elle demeura quelques instants sur le seuil, puis, quand elle fit son premier pas dans la nef, les orgues poussèrent un cri puissant, annoncèrent l’entrée de la mariée avec leur grande voix de métal. Elle s’en venait, la tête baissée, mais point timide, vaguement émue, gentille, charmante, une miniature d’épousée. Les femmes souriaient et murmuraient en la regardant passer. Les hommes chuchotaient : « Exquise, adorable. » Walter marchait avec une dignité exagérée, un peu pâle, les lunettes d’aplomb sur le nez. Derrière eux, quatre demoiselles d’honneur, toutes les quatre vêtues de rose et jolies toutes les quatre, formaient une cour à ce bijou de reine. Les garçons d’honneur, bien choisis, conformes au type, allaient d’un pas qui semblait réglé par un maître de ballet. Mme Walter les suivait, donnant le bras au père de son autre gendre, au marquis de Latour-Yvelin, âgé de soixante-douze ans. Elle ne marchait pas, elle se traînait, prête à s’évanouir à chacun de ses mouvements en avant. On sentait que ses pieds se collaient aux dalles, que ses jambes refusaient d’avancer, que son cœur battait dans sa poitrine comme une bête qui bondit pour s’échapper. Ses cheveux blancs faisaient paraître plus blême encore et plus creux son visage. Elle regardait devant elle pour ne voir personne, pour ne songer, peut-être, qu’à ce qui la torturait. Puis Georges Du Roy parut avec une vieille dame inconnue. Il levait la tête sans détourner non plus ses yeux fixes, durs, sous ses sourcils un peu crispés. Sa moustache semblait irritée sur sa lèvre. On le trouvait fort beau garçon. Il avait l’allure fière, la taille fine, la jambe droite. Il portait bien son habit que tachait, comme une goutte de sang, le petit ruban rouge de la Légion d’honneur. Puis venaient les parents, Rose avec le sénateur Rissolin. Elle était mariée depuis six semaines. Le comte de Latour-Yvelin accompagnait la vicomtesse de Percemur. Enfin ce fut une procession bizarre des alliés ou amis de Du Roy qu’il avait présentés dans sa nouvelle famille, gens connus dans l’entremonde parisien qui sont tout de suite les intimes, et, à l’occasion, les cousins éloignés des riches parvenus, gentilshommes déclassés, ruinés, tachés, mariés parfois, ce qui est pis. de Belvigne, le marquis de Banjolin, le comte et la comtesse de Ravenel, le duc de Ramorano, le prince de Kravalow, le chevalier Valréali, puis des invités de Walter, le prince de Guerche, le duc et la duchesse de Ferracine, la belle marquise des Dunes. Quelques parents de Mme Walter gardaient un air comme il faut de province, au milieu de ce défilé. Et toujours les orgues chantaient, poussaient par l’énorme monument les accents ronflants et rythmés de leurs gorges puissantes, qui crient au ciel la joie ou la douleur des hommes. On referma les grands battants de l’entrée, et, tout à coup, il fit sombre comme si on venait de mettre à la porte le soleil. Maintenant Georges était agenouillé à côté de sa femme dans le chœur, en face de l’autel illuminé. Le nouvel évêque de Tanger, crosse en main, mitre en tête, apparut, sortant de la sacristie, pour les unir au nom de l’Éternel. Il posa les questions d’usage, échangea les anneaux, prononça les paroles qui lient comme des chaînes, et il adressa aux nouveaux époux une allocution chrétienne. Il parla de fidélité, longuement, en termes pompeux. C’était un gros homme de grande taille, un de ces beaux prélats chez qui le ventre est une majesté. Un bruit de sanglots fit retourner quelques têtes. Mme Walter pleurait, la figure dans ses mains. Mais depuis le jour où elle avait chassé de sa chambre sa fille revenue, en refusant de l’embrasser, depuis le jour où elle avait dit à voix très basse à Du Roy, qui la saluait avec cérémonie en reparaissant devant elle : « Vous êtes l’être le plus vil que je connaisse, ne me parlez jamais plus, car je ne vous répondrai point ! » elle souffrait une intolérable et inapaisable torture. Elle haïssait Suzanne d’une haine aiguë, faite de passion exaspérée et de jalousie déchirante, étrange jalousie de mère et de maîtresse, inavouable, féroce, brûlante comme une plaie vive. Et voilà qu’un évêque les mariait, sa fille et son amant, dans une église, en face de deux mille personnes, et devant elle ! Et elle ne pouvait rien dire ? Elle ne pouvait pas empêcher cela ? Elle ne pouvait pas crier : « Mais il est à moi, cet homme, c’est mon amant. Cette union que vous bénissez est infâme. » Plusieurs femmes, attendries, murmurèrent : « Comme la pauvre mère est émue. » L’évêque déclamait : « Vous êtes parmi les heureux de la terre, parmi les plus riches et les plus respectés. Vous, monsieur, que votre talent élève au-dessus des autres, vous qui écrivez, qui enseignez, qui conseillez, qui dirigez le peuple, vous avez une belle mission à remplir, un bel exemple à donner... » Un prélat de l’Église romaine lui parlait ainsi, à lui. Et il sentait, derrière son dos, une foule, une foule illustre venue pour lui. Il lui semblait qu’une force le poussait, le soulevait. Il devenait un des maîtres de la terre, lui, lui, le fils des deux pauvres paysans de Canteleu. Il les vit tout à coup dans leur humble cabaret, au sommet de la côte, au-dessus de la grande vallée de Rouen, son père et sa mère, donnant à boire aux campagnards du pays. Il leur avait envoyé cinq mille francs en héritant du comte de Vaudrec. Il allait maintenant leur en envoyer cinquante mille ; et ils achèteraient un petit bien. Un prêtre vêtu d’une étole dorée montait à l’autel. Et les orgues recommencèrent à célébrer la gloire des nouveaux époux. Tantôt elles jetaient des clameurs prolongées, énormes, enflées comme des vagues, si sonores et si puissantes, qu’il semblait qu’elles dussent soulever et faire sauter le toit pour se répandre dans le ciel bleu. Leur bruit vibrant emplissait toute l’église, faisait frissonner la chair et les âmes. Puis tout à coup elles se calmaient ; et des notes fines, alertes, couraient dans l’air, effleuraient l’oreille comme des souffles légers ; c’étaient de petits chants gracieux, menus, sautillants, qui voletaient ainsi que des oiseaux ; et soudain, cette coquette musique s’élargissait de nouveau, redevenant effrayante de force et d’ampleur, comme si un grain de sable se métamorphosait en un monde. Puis des voix humaines s’élevèrent, passèrent au-dessus des têtes inclinées. Vauri et Landeck, de l’Opéra, chantaient. L’encens répandait une odeur fine de benjoin, et sur l’autel le sacrifice divin s’accomplissait ; l’Homme-Dieu, à l’appel de son prêtre, descendait sur la terre pour consacrer le triomphe du baron Georges Du Roy. Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le front. Il se sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de reconnaissance pour la divinité qui l’avait ainsi favorisé, qui le traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s’adressait, il la remerciait de son succès. Lorsque l’office fut terminé, il se redressa, et donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l’interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu’un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments : « Vous êtes bien aimable. » Soudain il aperçut Mme de Marelle ; et le souvenir de tous les baisers qu’il lui avait donnés, qu’elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre. Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait : « Quelle charmante maîtresse, tout de même. » Elle s’approcha un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l’appel discret de ses doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire : « Je t’aime toujours, je suis à toi ! » Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d’amour. Elle murmura de sa voix gracieuse : « À bientôt, monsieur. » Il répondit gaiement : « À bientôt, madame. » La foule coulait devant lui comme un fleuve. Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l’église. Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait. Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon. Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l’éclatant soleil flottait l’image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit. Vous est-il arrivé, le soir, vers minuit, de manquer le dernier omnibus de la ligne qui conduit à votre domicile ? Si vous n’êtes pas obligé de régler strictement vos dépenses sur votre budget de recettes, vous en avez été quitte pour prendre un fiacre. Mais si, au contraire, votre modeste fortune vous interdit ce léger extra, il vous a fallu revenir à pied, traverser Paris en pataugeant dans la boue, quelquefois sous une pluie battante, et vous avez cent fois en route maugréé contre la Compagnie qui n’en peut mais, car il faut bien qu’après seize heures de travail, elle accorde un peu de repos à ses chevaux et à ses employés. Il y a plusieurs façons de la manquer, cette bienheureuse voiture, la suprême espérance des attardés. Quand on l’attend au passage, et qu’après avoir adressé au cocher des signes inutiles, on voit apparaître en lettres blanches se détachant sur un fond bleu le mot redouté, le désolant : Complet, on enrage ; mais, après tout, on s’y attendait un peu ; on fait contre fortune bon cœur, et l’on continue à cheminer. On se flatte vaguement qu’il en passera encore une, et, soutenu par cette illusion, on finit par arriver pédestrement au logis sans trop s’apercevoir de la fatigue. Le pis, c’est de se présenter à la station, tête de ligne, juste au moment où vient de se remplir l’unique omnibus en partance. Pas moyen de s’y tromper ; c’est bien le dernier. Le préposé qui tourne la manivelle pour fermer la devanture du bureau vous a répondu qu’il n’y en a plus d’autre, et les voyageurs qui vous ont devancé vous rient au nez quand vous leur demandez poliment s’il ne reste plus une seule petite place. Vous n’avez plus d’autre moyen de transport que vos jambes, et il faudra qu’elles vous portent jusqu’à destination, car vous ne le rattraperez pas en route, ce maudit véhicule sur lequel vous comptiez pour éviter une longue étape. C’est ainsi qu’un soir de cet hiver, à minuit moins un quart, au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue du Cardinal-Lemoine, à l’instant précis où le cocher de l’omnibus vert qui va de la Halle aux vins à la place Pigalle grimpait sur son siège, une femme arriva tout essoufflée, une femme convenablement vêtue, et encore jeune, autant qu’on en pouvait juger à sa tournure, car une épaisse voilette lui cachait le visage. Elle venait du côté du Jardin des Plantes, par le quai Saint-Bernard, et elle avait dû courir assez longtemps, car elle était hors d’haleine et elle eut quelque peine à articuler la question que les retardataires adressent avec anxiété à l’employé chargé de donner le signal du départ. Tout est plein, Madame, et il n’y a plus rien après, lui répondit le conducteur qui était occupé à faire viser sa feuille. mon Dieu, murmura-t-elle, et moi qui vais à Montmartre ! Et en vérité, à cette heure et en cette saison, un voyage à pied de quatre à cinq kilomètres pouvait bien effrayer une personne appartenant au sexe faible. Il faisait un froid sec et un vent du nord qui rendait ce froid encore plus piquant. Il y avait de la neige dans l’air. Les rues de ce quartier étaient désertes. Pas un passant sur les larges trottoirs, pas un fiacre à l’horizon. L’intérieur de l’omnibus était complet, mais personne n’avait osé braver la température en montant sur l’impériale, où pour trois sous on était à peu près sûr d’attraper un gros rhume. La dame leva les yeux vers ces places en l’air, comme disent les conducteurs, et il fallait qu’elle eût un bien vif désir de profiter du dernier départ, car un geste qui lui échappa indiquait clairement qu’elle regrettait de ne pouvoir se hisser sur le toit en dépit de la bise et de la gelée. Puis, sachant bien que cette ascension n’est pas permise aux dames et que les employés ne transigent pas avec la consigne, elle avança la tête dans la longue voiture où il n’y avait plus de place pour elle. Sans doute, elle ne désespérait pas d’apitoyer sur sa situation quelque galant voyageur qui lui céderait son droit de premier occupant. C’était une chance bien faible, car il n’y avait guère là que des voyageuses, et les femmes n’abandonnent pas volontiers un privilège. Elle eut pourtant le bonheur très inattendu d’intéresser quelqu’un à son sort. Un monsieur assis tout au fond se leva et se coula jusqu’à la sortie. Montez, Madame, dit-il en sautant lestement sur le macadam. Monsieur, vous êtes trop bon, et je ne veux pas abuser de votre complaisance, s’écria la dame. Il ne fait pas chaud, mais j’ai la peau dure. Vraiment, Monsieur, je ne sais comment vous remercier. Il n’y a pas de quoi. Ça n’en vaut pas la peine. Allons, Madame, allons, s’il vous plaît, dit l’employé ; nous partons. La dame avait déjà un pied sur la marche de l’escalier, et elle ne se fit pas prier davantage ; mais, au lieu de s’appuyer sur le conducteur pour monter, elle accepta l’aide que lui offrit gracieusement l’homme qui venait de lui rendre service. Elle mit sa main dans la sienne, et elle l’y laissa peut-être quelques secondes de plus qu’il n’était nécessaire. C’était bien le moins qu’elle pût faire pour un monsieur si poli, et ce contact n’avait rien de compromettant, car ils étaient gantés tous les deux ; ils portaient de gros gants fourrés dont la peau avait l’épaisseur d’une cuirasse. Le monsieur qui venait de céder sa place n’était pourtant ni très joli, ni très jeune. Il pouvait avoir quarante ans et même davantage. Sa moustache et ses favoris coupés militairement grisonnaient très fort. Il portait un paletot qui avait dû être acheté chez un confectionneur à bon marché, et un chapeau bas de forme, en feutre dur, le chapeau d’un indépendant qui ne se pique pas de suivre les modes. Il avait d’ailleurs des traits assez réguliers, mais durs, des traits taillés à coups de hache. Il grimpa sur l’impériale avec une agilité remarquable, et il prit position à l’entrée de la première banquette, tout près du marchepied qui sert à descendre. Pendant qu’il s’établissait là en relevant le collet de son paletot, la dame qu’il venait d’obliger se glissait à la place restée libre, au fond de l’omnibus, à droite, entre une vieille tout encapuchonnée de laine, et une jeune très simplement habillée. Plus loin, contre la glace du fond, il y avait une grosse commère en bonnet qui aurait dû payer pour deux, car elle débordait littéralement sur sa voisine de gauche. En face siégeait un homme, le seul qui fût dans la voiture : un grand garçon mince et brun, l’œil vif et la bouche souriante, une vraie tête d’artiste, mais d’artiste arrivé, car il n’avait ni la tenue débraillée, ni les façons turbulentes des rapins qui hantent les brasseries du boulevard extérieur. Les autres voyageurs appartenaient aux diverses catégories d’habituées des omnibus : bourgeoises rentrant au logis après une soirée passée chez des parents domiciliés à l’autre bout de Paris, mères chargées d’un enfant au maillot, ouvrières revenant d’une veillée d’atelier et tombant de sommeil. La lourde voiture s’ébranla, le timbre argentin sonna seize fois pour l’intérieur et une fois pour l’impériale, le conducteur demanda la monnaie, et les sous passèrent de main en main. Le grand brun se mit à examiner les compagnes de route que le hasard lui avait données. Il ne s’en trouvait là que deux qui valussent la peine qu’il étudiât leur mine et leurs allures, et ces deux-là lui faisaient justement vis-à-vis. Il n’avait rien perdu de la petite scène qui avait précédé le départ, et il faut lui rendre cette justice qu’il se préparait à offrir sa place lorsque l’homme au chapeau rond s’était levé pour céder la sienne. Il avait fort bien remarqué le serrement de main échangé entre la dame et le monsieur complaisant. Il se disait que c’était peut-être le début d’une aventure, et s’il n’espérait pas en voir le dénouement, il se promettait du moins d’observer les incidents qui pourraient se produire pendant le trajet. Il lui semblait déjà que les deux personnes de cette comédie ambulante formaient un couple assez mal assorti. La femme qui avait consenti un peu trop vite à devenir l’obligée d’un inconnu n’était évidemment pas du même monde que son chevalier d’occasion, car sa toilette était presque élégante. Elle paraissait avoir une jolie taille, et ses yeux brillaient à travers la voilette de blonde noire qu’elle s’obstinait à ne pas relever. Il n’en fallait pas davantage pour qu’un chercheur s’occupât d’elle, et l’artiste assis en face de cette mystérieuse personne était un chercheur. Il partagea son attention entre la dame voilée et la jeune femme assise à côté d’elle. Celle-là aussi avait rabattu le voile attaché autour de sa toque de velours marron, et l’on ne voyait guère que le bas de sa figure, un menton à fossettes, une bouche un peu grande, mais d’un dessin très pur, et des joues pâles, d’une pâleur mate. « Un teint d’Espagnole, se disait le grand brun. Je suis sûr qu’elle est charmante. Quel dommage que le froid l’empêche de montrer le bout de son nez ! Maintenant, elles ont toutes la manie, pour peu que le thermomètre baisse, de se masquer pour sortir, et quand on tient à rencontrer de jolis minois, il faut attendre l’été. » Encore, s’il faisait clair dans ce diable d’omnibus ; mais une des lanternes est éteinte, et l’autre charbonne comme un lampion qui n’a plus d’huile. Nous sommes dans une caverne roulante. On y commettrait des crimes que personne ne s’en apercevrait... » En continuant à observer, le grand brun reconnut que la jeune fille ne devait pas être riche. Elle portait, en plein mois de janvier, un petit manteau court, sans manches, ce qu’on appelle une visite, en étoffe noire si mince et si usée qu’on gelait rien qu’en la regardant, une robe d’alpaga, couleur raisin de Corinthe, qu’un long usage avait rendu luisante, et elle cachait ses mains dans un manchon étriqué et déplumé, un manchon qui avait dû être acheté jadis pour une fillette de douze ans. Et pourquoi sa voisine la regarde-t-elle du coin de l’œil ? Non, puisqu’elle ne lui parle pas. » Cependant, l’omnibus avait fait du chemin. Il roulait maintenant sur le pont Neuf, et le cocher, qui avait hâte de finir sa journée, lança ses chevaux au grand trot sur la pente qui descend vers le quai du Louvre. Les voitures de transport en commun ne sont pas tout à fait aussi bien suspendues que les calèches à huit ressorts, et ce mouvement précipité eut pour effet de cahoter fortement les voyageurs. La jeune femme fut jetée sur sa voisine, la dernière arrivée, et se cramponna à son bras, en jetant un faible cri, qui fut suivi d’un profond soupir. Appuyez-vous sur moi, si vous êtes souffrante, Mademoiselle, dit la dame voilée. L’autre ne répondit pas, mais elle se laissa aller sur l’épaule de la compatissante personne qui lui proposait de la soutenir. Cette jeune dame se trouve mal, s’écria le grand brun. Il faudrait faire arrêter la voiture, et je vais... Mais non, Monsieur ; elle dort, dit tranquillement la dame voilée. Elle dormait déjà lorsque les cahots l’ont réveillée en sursaut. Et elle ne tombera pas, j’en réponds, car je vais la soutenir, reprit la dame en passant son bras droit autour de la dormeuse. Le grand brun s’inclina, sans insister. Il était bien élevé, et il trouvait qu’il en avait déjà trop fait en se mêlant de ce qui ne le regardait pas. Ces jeunesses d’à présent, ça fait pitié, dit entre ses dents la grosse femme au bonnet. Moi, j’ai poussé la charrette toute la soirée pour vendre des oranges, et, s’il fallait, j’aurais encore des jambes pour monter à pied jusqu’en haut de Montmartre. si celle-là s’en allait danser à la Boule-Noire ou à l’Élysée, c’est ça qui la réveillerait. Mais pour rentrer chez maman, bernique ! Elle en fut pour ses réflexions. La jeune fille qu’elles visaient ne bougea point. La voisine dont l’épaule servait d’oreiller fit semblant de ne pas avoir entendu, et l’artiste assis en face d’elles ne dit mot, quoiqu’il eût bien envie de rabrouer un peu cette commère mal apprise. Il se remit à observer, et il s’attendrit presque en voyant que la dame voilée s’emparait doucement des mains nues de l’endormie et les replaçait dans le maigre manchon que la pauvre fille portait suspendu à son cou par une cordelière éraillée. « Une mère ne soignerait pas mieux son enfant, pensait-il. Et moi qui prenais cette excellente femme pour une chercheuse d’aventures ! Parce qu’elle a accepté la place d’un monsieur, et parce qu’elle l’a remercié en se laissant serrer le bout des doigts. Eh bien, ce galant personnage en sera pour sa politesse... et peut-être pour une fluxion de poitrine, car on doit geler là-haut. » C’est égal, je voudrais bien voir toute la figure de la fillette qui dort d’un si profond sommeil. Les lignes du bas sont parfaites. Elle ne doit pas rouler sur l’or, cette petite, à en juger par sa toilette, et je parierais volontiers qu’elle consentirait à poser pour la tête. » Si elle s’arrête en chemin, je ne m’amuserai pas à la suivre ; mais si elle va jusqu’à la place Pigalle, je lui proposerai en descendant de me donner quelques séances. » Espérons qu’elle ouvrira les yeux avant la fin du voyage. » L’omnibus roulait toujours d’un train à faire honte aux fiacres. Les deux vigoureux percherons qui le traînaient distançaient toutes les rosses que les loueurs de voitures de place attellent, dès que le soleil est couché. Ils allaient d’autant plus vite qu’aucun voyageur ne demandant le cordon, le cocher, qui n’était pas obligé de les retenir souvent pour laisser descendre quelqu’un, les poussait tant qu’il pouvait. C’était à peine s’il s’arrêtait aux stations réglementaires. Personne à prendre au bureau de la rue du Louvre ; personne non plus au bureau de la rue Croix-des-Petits-Champs. Place de la Bourse, il y eut du changement. Trois femmes assises à l’entrée de la voiture furent remplacées par une famille bourgeoise, le père, la mère et un petit garçon. Mais les voyageuses du fond ne bougèrent pas. La jeune fille dormait toujours, appuyée sur sa charitable voisine ; la marchande d’oranges avait fini par s’assoupir ; d’autres femmes somnolaient aussi ; de sorte qu’après la station de la rue de Châteaudun, qui est la dernière, quand l’attelage, renforcé d’un troisième cheval, se mit à gravir la rude côte de la rue des Martyrs, l’intérieur de l’omnibus ressemblait à un dortoir. La massive machine roulait comme un navire balancé par la houle et berçait si doucement les passagers, qu’ils se laissaient presque tous aller peu à peu à dodeliner de la tête et à fermer les yeux. Il n’y avait plus guère que le grand brun qui se tînt droit. Le conducteur suivait à pied pour se dégourdir les jambes, et le cocher faisait claquer son fouet pour se réchauffer. Au dernier tiers de la montée, la grosse commère se réveilla en sursaut et se mit aussitôt à crier qu’elle voulait descendre. L’endroit n’est pas commode pour arrêter, car la pente est si raide que les chevaux glissent et reculent aussitôt qu’ils cessent d’avancer. Les dames qui tiennent à mettre pied à terre avant d’arriver au haut de l’escarpement doivent requérir l’aide du conducteur. Ainsi fit la femme obèse, non sans grommeler des mots peu gracieux à l’adresse de ce brave employé qui n’arrivait pas assez vite pour la recevoir dans ses bras. Elle se précipita vers la sortie en écrasant les orteils de ses voisines, et dès qu’elle eut touché le pavé, elle se mit à crier qu’elle était descendue trop tôt, qu’elle aurait dû attendre jusqu’à l’avenue Trudaine, puisqu’elle demeurait chaussée Clignancourt, et cent autres récriminations qui n’émurent personne. Elle se décida pourtant à marcher, et l’omnibus continua son ascension qui touchait à son terme. À ce moment, l’artiste, qui songeait toujours aux deux femmes assises en face de lui, fut brusquement distrait de sa rêverie par un bruit qui partait de l’impériale, le bruit de trois coups de talon de botte, trois coups successifs, séparés par un léger intervalle et vigoureusement frappés. se dit-il, le voyageur de l’impériale qui fait des appels du pied comme un maître d’armes. Il paraît qu’il est encore là. En voilà un que dix degrés au-dessous de zéro ne gênent pas. » cependant, il en a assez, car il se décide à descendre. » En effet, les bottes qui venaient d’exécuter ce roulement apparurent sur le marchepied aérien, les jambes suivirent, puis le torse, et enfin l’homme, après avoir jeté un rapide coup d’œil dans l’intérieur de l’omnibus, sauta sur le pavé. Le peintre, qui observait ses mouvements, le vit s’éloigner à grands pas par la rue de la Tour-d’Auvergne. pensa-t-il, ce bonhomme si lourdement botté n’a pas les intentions que je lui supposais. Je me figurais qu’il attendrait à la sortie la dame qui a accepté sa place, et qu’il tâcherait de lui faire aussi accepter son bras. » Il s’en va tranquillement tout seul. Il a raison, car cette personne ne me semble pas d’humeur à se familiariser avec des messieurs de son espèce. » Pendant qu’il se tenait à lui-même ce judicieux discours, l’omnibus atteignait le point où la rue des Martyrs croise deux autres rues, fort habitées : la rue de Laval, à gauche, et la rue Condorcet, à droite. On s’arrête toujours là pour dételer le cheval de renfort, et aussi parce qu’à cet endroit du parcours, il arrive souvent que la voiture se vide. Les voyageurs, et surtout les voyageuses, descendent en masse. Et ce soir-là, elles n’y manquèrent pas. Presque toutes se levèrent à la fois, et ce fut à qui sortirait la première. Tant et si bien qu’après cette dégringolade générale, il ne resta plus dans l’intérieur que le grand brun et les deux femmes assises en face de lui. Encore, celle qui soutenait la dormeuse faisait-elle mine de partir aussi. Monsieur, dit-elle vivement, cette pauvre enfant qui s’appuie sur moi dort d’un si bon sommeil que je me reprocherais de la réveiller... et cependant, il faut que je descende... je demeure tout près d’ici, et il est tard... Oserai-je vous demander de me remplacer dans mes fonctions de reposoir ? Avec le plus grand plaisir, répondit le jeune homme en s’asseyant à la place que la grosse marchande d’oranges venait d’abandonner. Attendez encore un peu, je vous prie, cria la charitable dame au conducteur qui allait donner le signal du départ. En même temps elle soulevait, avec des précautions infinies, la tête de la jeune fille qui reposait sur son épaule, et elle la plaçait délicatement sur l’épaule du grand brun, tout prêt à la recevoir. La dormeuse se laissa faire sans donner signe d’existence, et s’abandonna si complètement que le voisin auquel on la confiait crut devoir la soutenir par la taille. Je vous remercie, Monsieur, dit la dame voilée. Il m’en coûtait de la laisser seule ; mais puisque vous allez jusqu’au bout de la ligne, je puis la quitter. Si vous pouviez la reconduire jusqu’à la porte de la maison où elle va, vous feriez assurément une bonne action, car, à l’heure qu’il est, ce quartier est dangereux pour une jeune fille. Et, sans attendre la réponse de son suppléant, elle se coula rapidement hors de l’omnibus qui venait d’enfiler la rue de Laval. Le conducteur s’était accoté dans le coin, à l’entrée de la voiture, au-dessous du compteur, et il s’occupait à vérifier, à la clarté fugitive des becs de gaz, les derniers pointages de sa feuille. Le peintre restait donc tout à fait en tête-à-tête avec la belle dormeuse, et personne ne l’empêchait de lui dire des douceurs ou de lui demander une séance de portrait ; mais, pour en venir là, il fallait d’abord la réveiller, et il voulait y mettre des formes. Il la serrait discrètement contre sa poitrine, et il espérait qu’en accentuant un peu cette pression décente, il réussirait à la tirer de sa torpeur. Il eut beau appuyer un peu plus, sa main ne sentit pas battre le cœur de cette enfant, qui ne devait cependant pas être accoutumée à se laisser étreindre ainsi. L’idée vint alors à ce malin garçon qu’elle n’était pas si endormie qu’elle en voulait avoir l’air, et qu’elle ne demandait pas mieux que de devenir son obligée. Il était Parisien ; il avait de l’expérience et du flair. Aussi ne croyait-il guère à la vertu des demoiselles qui montent en omnibus toutes seules, à minuit moins un quart, et qui se dirigent, à cette heure indue, vers les boulevards extérieurs. Il voulut savoir à quoi s’en tenir, et il se pencha un peu, afin de voir de près le visage de cette dormeuse obstinée ; mais la dernière lanterne, celle qui agonisait dès le départ, avait fini par s’éteindre, et l’intérieur de la voiture était plongé dans une obscurité complète. Il se pencha jusqu’à toucher presque la figure de la jeune fille, et il s’aperçut qu’elle était pâle comme de l’albâtre, et qu’aucun souffle ne sortait de sa bouche entrouverte. Il prit une de ses mains qui étaient restées dans le manchon, et il trouva que cette main était glacée. Et il appela le conducteur, qui lui répondit, sans s’émouvoir : Ce n’est pas la peine d’arrêter pour si peu. En effet, vivement mené par un cocher pressé d’aller se coucher et par des chevaux qui sentaient l’écurie, l’omnibus avait parcouru la rue Frochot en un clin d’œil et débouchait sur la place Pigalle. Le jeune homme, effrayé, essaya de relever la malheureuse enfant qui s’était affaissée dans ses bras ; mais elle retomba, inerte, et alors seulement il comprit que la vie s’était envolée de ce pauvre corps. Nous y sommes, Monsieur, dit le conducteur, qui les prenait pour deux amoureux. Bien fâché de réveiller votre dame. Mais nous n’allons pas plus loin. à moins qu’elle n’ait envie de coucher dans la voiture. C’est dans la fosse qu’elle couchera, lui cria le grand brun. Vous ne voyez donc pas qu’elle est morte ? Eh bien, là, vrai, vous savez, ça ne porte pas bonheur, ces plaisanteries-là. Faut jamais rire avec la mort ! Je n’ai pas envie de rire. Je vous dis que cette femme-là a la peau froide comme du marbre, et qu’elle ne respire plus. Venez m’aider à la tirer de l’omnibus. Je ne peux pas la porter tout seul. Elle ne doit pourtant pas être lourde... enfin, si elle est malade pour tout de bon, je vas vous donner un coup de main ; on ne peut pas la laisser là, c’est sûr. Sur cette conclusion, le conducteur se décida, en rechignant, à monter dans la voiture, où le grand brun faisait de son mieux pour soutenir la malheureuse enfant. L’employé monta aussi, et, à eux trois, ils n’eurent pas de peine à enlever ce corps frêle. La salle d’attente de la station n’était pas encore fermée. Ils l’y portèrent, ils l’y étendirent sur une banquette, et le jeune homme releva d’une main tremblante le voile qui cachait la moitié du visage de la morte. Elle était merveilleusement belle : une vraie figure de vierge de Raphaël. Ses grands yeux noirs n’avaient plus de flamme, mais ils étaient restés ouverts, et ses traits contractés exprimaient une douleur indicible. C’est pourtant vrai qu’elle a passé, murmura le conducteur. Et vous ne vous en êtes pas aperçu ? Non, et Monsieur qui était assis à côté d’elle n’y a rien vu non plus. et elle n’a pas seulement soufflé. C’est drôle, mais c’est comme ça. ou bien quelque chose qui s’est cassé dans sa poitrine. Moi, je crois qu’on l’a tuée, dit le grand brun. répéta le conducteur, allons donc ! il n’y a pas une goutte de sang sur elle. Et puis, ajouta l’employé, si on lui avait donné un mauvais coup dans la voiture, les autres voyageurs l’auraient bien vu. Elle a dix-huit ans tout au plus. À cet âge-là, on ne meurt pas subitement, dit le jeune homme. Est-ce que vous êtes médecin ? Eh bien, alors, vous n’en savez pas plus long que nous. Et au lieu de faire des phrases, vous devriez aller chercher les sergents de ville. » Nous ne pouvons pas garder une morte dans le bureau. En effet, deux gardiens de la paix en tournée sur le boulevard s’avançaient à pas comptés. L’employé les appela, et ils avancèrent sans trop se presser, car ils ne se doutaient guère que le cas valait bien la peine qu’ils se hâtassent. Et quand ils virent de quoi il s’agissait, ils ne s’émurent pas outre mesure. Ils se firent conter l’affaire par le conducteur, et le plus ancien des deux prononça gravement que ces accidents-là n’étaient pas rares. Voilà pourtant Monsieur qui prétend qu’on l’a assassinée dans l’omnibus, dit l’homme à la casquette timbrée d’un O majuscule. Je ne prétends rien du tout, répondit le grand brun. J’affirme seulement que cette mort est tout ce qu’il y a de plus extraordinaire. J’étais assis d’abord en face de cette pauvre fille, et je... Alors, vous serez appelé demain au commissariat, et vous direz ce que vous savez. Je suis peintre, et je demeure dans cette grande maison que vous voyez d’ici. Celle où il n’y a que des artistes. Le commissaire vous entendra demain matin, mais vous ne pouvez pas rester là. On va fermer le bureau, pendant que mon camarade ira prévenir le poste pour qu’on envoie un brancard. Heureusement qu’il ne fait pas un temps à s’asseoir devant les cafés de la place Pigalle. Si nous étions en été, nous aurions déjà un attroupement à la porte. Ce vieux soldat parlait avec tant d’assurance, et il devait avoir une telle expérience des événements tragiques, que Paul Freneuse se prit à douter de la justesse de ses propres appréciations. L’idée d’un crime lui était venue à l’esprit sans qu’il sût trop pourquoi et il fallait bien reconnaître que les faits la contredisaient absolument. Le cadavre ne portait aucune blessure apparente, et, pendant le voyage, il ne s’était rien passé qui permît de supposer que la malheureuse enfant eût été frappée. « Décidément, j’ai trop d’imagination, se dit-il en sortant pour obéir à la sage injonction du gardien de la paix. Je vois du mystère dans une histoire comme il en arrive tous les jours. Cette petite avait une maladie de cœur..., un anévrisme qui s’est rompu, et elle a été foudroyée. C’est dommage, car elle était admirablement belle ; mais je n’y puis rien, et je serais bien bon de perdre mon temps à ouvrir une enquête sur un simple fait divers. J’ai mon tableau à finir pour le Salon. C’est déjà beaucoup trop que je me sois mis dans le cas d’être interrogé par un commissaire de police auquel je n’aurai rien de sérieux à dire, et qui très probablement se moquera de mes idées baroques, si je m’avise de lui parler de la possibilité d’un assassinat... commis par qui, bon Dieu ?... par cette charitable dame que j’ai remplacée au coin de la rue de Laval... sans doute en soufflant sur sa jeune voisine... la vie ne s’éteint pas comme une bougie. » L’employé mettait déjà les volets, et le plus jeune des sergents de ville courait chercher des hommes pour enlever le corps. L’autre s’était placé devant la porte du bureau pour éloigner les curieux, s’il s’en présentait. Le conducteur, qui était bavard, lui expliquait comme quoi il avait remarqué qu’au départ la jeune fille avait déjà l’air malade. Le cocher était resté sur son siège, et il avait bien de la peine à retenir ses chevaux, impatients de rentrer au dépôt de la compagnie. Vous n’avez plus besoin de moi ? Et comme le gardien de la paix lui fit signe que non, il s’achemina vers son domicile, qui n’était pas loin. Mais il n’avait pas fait trois pas qu’il se souvint d’avoir laissé tomber sa canne dans la voiture. Cette canne était un joli rotin qu’un sien ami, officier de marine, lui avait rapporté de Chine, et il y tenait. Il y monta, et, comme on n’y voyait goutte, il frotta une allumette pour ne pas être obligé de tâtonner avec ses mains. La canne avait roulé sous la banquette, et en se baissant pour la ramasser, il aperçut un papier qui était tombé aussi, et une épingle dorée, de celle qui servent aux femmes pour fixer leur chapeau. murmura-t-il, la pauvre morte a perdu cela. Il me restera quelque chose d’elle. Paul Freneuse ramassa la canne, le papier et l’épingle, mit la canne sous son bras, le papier et l’épingle dans la poche de son pardessus, descendit lestement de l’omnibus et s’éloigna sans tourner la tête, de peur que le sergent de ville n’eût l’idée de le rappeler. Maintenant, il ne tenait plus du tout à s’occuper des suites de cette triste aventure, et il se promettait bien de rester tranquille, si le commissaire ne requérait pas son témoignage. Paul Freneuse avait du talent et une foule de qualités aimables, mais il manquait un peu de fixité dans les idées. Sa tête se montait trop facilement et se refroidissait encore plus vite. Il se lançait à tout propos dans les conjectures les plus hasardées, à peu près comme les enfants courent après tous les papillons qui volent devant eux ; mais il se lassait bientôt de poursuivre des chimères, et alors il redevenait lui-même, ne songeant plus qu’à son art, à ses travaux et aussi un peu à ses plaisirs, quoiqu’il menât une vie assez régulière. Ainsi, ce soir-là, il venait de passer par des émotions très vives, et il était déjà beaucoup plus calme. Il avait échafaudé tout un roman sur la mort d’une jeune fille, et ce roman s’effaçait peu à peu de son esprit. Il lui tardait de rentrer, de revoir son atelier, et il y allait tout droit, lorsque, dans un café qui s’avance comme un cap entre la rue Pigalle et la rue Frochot, il aperçut un de ses amis, un artiste comme lui, attablé devant un verre vide et une pile de soucoupes qui marquaient le nombre des chopes absorbées par ce peintre altéré. Cet ami était seul dans le premier compartiment du café, une sorte de cage vitrée où l’on est aussi en vue que si l’on buvait dehors, et d’où l’on voit parfaitement les gens qui passent. Il reconnut Freneuse, il se mit à lui faire des signes télégraphiques pour l’appeler, et Freneuse se décida à entrer, sachant bien que s’il s’avisait de passer son chemin, le camarade Binos allait courir après lui. Il s’appelait Binos, cet amateur de bière, artiste médiocre, mais discoureur incomparable, philosophe pratique et paresseux comme un loir, s’occupant de tout, excepté de peindre, quoiqu’il eût toujours trois ou quatre tableaux en train, au demeurant le meilleur garçon du monde, le plus serviable, le plus désintéressé et pardessus le marché le plus amusant. Freneuse, qui n’était jamais de son avis sur aucun point, ne pouvait se passer de lui, et le consultait volontiers pour le plaisir de l’entendre contredire à tout et s’embarquer dans des paradoxes bizarres. J’ai couru après toi toute la soirée : d’où viens-tu ? J’ai dîné chez un de mes cousins qui est interne à la Pitié et qui demeure rue Lacépède, répondit Freneuse. Et tu descends de l’omnibus de la Halle aux vins, quand tu aurais dû revenir à pied par une gelée magnifique. Tu ne seras jamais qu’un bourgeois. Bourgeois tant que tu voudras, mais il vient de m’arriver une histoire étrange. Regarde ce qui se passe là-bas. Le conducteur qui pérore au milieu de cinq ou six badauds assemblés devant la porte du bureau. Il y a une morte dans ce bureau... une jeune fille ravissante qui a voyagé avec moi... en face de moi d’abord et à côté de moi ensuite... Aurait-elle rendu l’âme dans tes bras ? Et personne ne s’est aperçu qu’elle expirait. Qu’est-ce que tu me racontes là ? C’est tout ce qu’il y a de plus extraordinaire... tellement extraordinaire que tout à l’heure j’en étais presque venu à croire que cette mort n’était pas naturelle. J’étais né pour être policier, et j’en remontrerais aux plus malins agents de la Sûreté. Narre-moi l’histoire, et je te donnerai mes conclusions, dès que je connaîtrai les faits. mais il n’y en a pas. Tout s’est passé le plus simplement du monde. Quand je suis arrivé à la station du boulevard Saint-Germain, la jeune fille était déjà dans la voiture. J’entrevoyais qu’elle était jolie, et je me suis placé en face d’elle. Une grosse femme était assise à sa droite, un monsieur à sa gauche... il avait l’air d’un ancien tambour de la garde nationale. voilà déjà un homme suspect. » Suspect ou non, avant le départ de l’omnibus, il a cédé sa place à une dame qui était arrivée en retard... élégamment habillée et pas laide du tout, autant que j’ai pu en juger à travers sa voilette. Si elle ne l’a pas relevée, c’est qu’elle avait un motif pour se cacher. Et elle a accepté, sans hésiter, la politesse de l’individu que tu viens de me décrire ? Sais-tu ce que ça prouve ? Qu’ils se connaissaient, et que la chose était convenue d’avance entre eux. La femme l’a prise, et c’est elle qui a fait le coup. Mais il n’y a pas eu de coup, s’écria Freneuse. Tu crois ça, parce que tu n’as rien vu, dit Binos qui suivait son idée avec une persistance imperturbable. Je le déclare encore une fois que cet échange de place n’est pas naturel. Maintenant, j’ai une base, ça me suffit. C’était la dernière voiture, n’est-ce pas ? J’ai couru depuis la rue Lacépède pour ne pas la manquer. Raison de plus pour que l’homme ne descendît pas. S’il est resté, c’est qu’il n’avait pas envie de partir. Plusieurs degrés au-dessous de zéro et une bise qui vous coupe la figure... Je suis fixé ; il s’est perché là-haut parce qu’il voulait s’assurer que sa complice exécuterait l’opération. L’homme a mis pied à terre à l’entrée de la rue de la Tour-d’Auvergne, et la femme un peu plus loin... au coin de la rue de Laval. Ils n’auront pas eu de peine à se rejoindre. Je suis sûr qu’en descendant l’homme s’est arrêté un instant sur le marchepied pour que la femme vît qu’il partait. Qu’avant de quitter l’impériale, l’homme a frappé trois ou quatre coups de talon si vigoureux que, dans l’intérieur, tout le monde les a entendus. J’avoue que cette pensée-là m’était venue. tu vois bien que tu les soupçonnais ! Seulement tu n’as pas le courage de tes opinions. Et toi, quand tu enfourches une idée, tu vas beaucoup trop loin. J’admets, si tu veux, que ces gens-là étaient d’accord, mais pas pour tuer une malheureuse qu’ils ne connaissaient pas. Je suis certain du moins qu’elle ne les connaissait pas, car elle ne leur a pas fait l’honneur de les regarder. Et je serais assez disposé à croire que l’homme espérait qu’à l’arrivée la dame la récompenserait de son obligeance en lui permettant de l’accompagner. En montant, elle s’était laissé serrer la main. Je n’ai plus l’ombre d’un doute. Cette poignée de main signifiait : « Tue-la ». Puisque je te dis qu’il n’y a pas eu le moindre incident pendant le trajet. Enfin la fille qui est morte était vivante quand elle est entrée dans la voiture, n’est-ce pas ? Elle aussi avait un voile, mais ses yeux brillaient à travers ce voile comme deux diamants noirs. et en arrivant, ils étaient éteints. Quand s’est-on aperçu qu’elle avait passé de vie à trépas ? C’est moi qui m’en suis aperçu, au moment où nous arrivions à la station de la place Pigalle. Elle appuyait depuis un instant sa tête sur mon épaule, et je me figurais qu’elle dormait. Tu étais donc assis à côté d’elle ? Je croyais que tu lui faisais vis-à-vis. La dame voilée qui était sa voisine de gauche la soutenait depuis le Pont Neuf, s’imaginant comme moi qu’elle dormait. Quand cette dame est descendue rue de Laval, elle m’a prié de la remplacer. Je n’étais pas fâché du tout de servir d’oreiller à une jeune et jolie personne. À sa droite, la stalle était libre. Je l’ai prise, et la dame m’a repassé un fardeau qui me semblait doux. Et tu n’as pas trouvé prodigieux ce sommeil que rien n’interrompait ? Paul, mon garçon, tu torches proprement un tableau de genre, mais ta naïveté passe les bornes. La dame savait fort bien qu’elle te confiait un cadavre, et elle ne la soutenait que pour l’empêcher de tomber. Elle avait jugé à ta figure que tu ne t’apercevrais de rien, et, dès qu’elle l’a pu, elle t’a laissé te débrouiller tout seul. C’est très fort, ce qu’elle a fait là, et elle pouvait te jouer un très mauvais tour. Comment t’en es-tu tiré à l’arrivée ? Ah çà, est-ce que tu prétends qu’on aurait pu m’accuser d’avoir assassiné ma voisine ? on a vu des choses plus extraordinaires. je viens de causer avec les gardiens de la paix qui ont constaté le décès. Le corps n’a pas seulement une piqûre. » voilà les hommes du poste qui arrivent avec un brancard pour l’emporter. » On m’a demandé mon nom, voilà tout. On t’a demandé ton nom, et tu l’as donné ! D’ailleurs, je ne pouvais pas faire autrement. Il est certain que, si tu avais refusé de dire qui tu étais, ce refus aurait paru louche. Puisque je te dis que cette jeune fille a succombé à la rupture d’un anévrisme. Tous ceux qui l’ont vue n’ont aucun doute à cet égard. Les sergents de ville, l’employé de la station, le conducteur... Tous gens aussi compétents les uns que les autres en matière de décès ! Ne dis donc pas de bêtises. Tu sais aussi bien que moi qu’un médecin examinera le corps, et que lui seul pourra trancher la question. » Et, quoi qu’il décide, tu peux t’attendre à être appelé chez le commissaire. et j’aurai soin de ne pas t’y emmener avec moi, car avec tes imaginations et tes raisonnements, tu troublerais la cervelle de l’homme le plus sensé. tu ferais un terrible juge d’instruction ! J’en vois où il y en a, mon cher. Tu viens d’assister à un bel et bon assassinat, savamment combiné et magistralement exécuté. Il y aurait de quoi défrayer de copie pendant trois mois tous les journaux de Paris. Les journaux raconteront demain qu’une jeune fille est morte subitement dans un omnibus, et après-demain il n’en sera plus question. Si le public ne s’en occupe plus, moi, je m’en occuperai. Tu veux faire de la police pour ton agrément ! Il ne te manquait plus que cela. Il faut bien employer ses loisirs à quelque chose, et j’ai du temps de reste. Et ton tableau, malheureux, ton tableau, qui devait être prêt pour l’exposition et qui est à peine commencé ! L’hiver, je ne suis jamais en train. J’ai donc deux mois devant moi, et avant deux mois, j’aurai retrouvé la femme qui a fait ce mauvais coup. C’est-à-dire celle qui était assise à côté de cette pauvre enfant ? il y en avait deux, l’une à la droite, l’autre à la gauche de la petite. Celle qui est restée jusqu’à la rue de Laval, et qui t’a si adroitement repassé le cadavre. Fais-moi donc le plaisir de m’expliquer comment elle a pu s’y prendre pour tuer sa voisine sans que personne s’en aperçût. dès que tu auras répondu aux questions que je vais te poser. Tu m’as dit que la jeune fille s’appuyait sur la dame voilée... je crois même que la dame la tenait par la taille. À quel moment a-t-elle commencé à l’entourer charitablement de son bras ? Mais il me semble que c’est après la descente du Pont Neuf. L’omnibus allait très vite, et une roue a dû passer sur une grosse pierre, car il y a eu un cahot très violent. La petite a jeté un cri... Elle a porté la main à son cœur, elle s’est renversée en arrière... probablement la secousse lui avait brisé un vaisseau dans la poitrine... et presque sans faire un mouvement. C’est, en effet, on ne peut plus vraisemblable, dit ironiquement Binos. Et alors, après ce léger spasme, elle a penché la tête... la bonne voisine a présenté son épaule... elle a fait de son bras une ceinture à l’enfant qui n’a plus bougé. Tu racontes la scène exactement comme si tu l’avais vue. Et toi qui l’as vue, tu as trouvé tout simple que cette jeune personne s’endormît tout à coup et ne se réveillât plus. Je n’y ai pas fait d’abord grande attention... on n’y voyait pas très clair dans le fond de la voiture. Mais, encore une fois, de quel procédé a-t-elle usé pour expédier dans l’autre monde, en moins de dix secondes, une fille qui n’avait pas vingt ans et qui ne demandait qu’à vivre ? Tu ne me soutiendras pas, je suppose, qu’elle l’a poignardée ? Il y a des moyens plus sûrs et moins bruyants. avec une goutte d’acide prussique, on foudroie l’homme le plus robuste. Quand on la lui verse dans l’œil ou sur la langue, oui... Ou sur une simple écorchure de la peau... Je n’ai pas la prétention de te convaincre ce soir. Demain, tu reconnaîtras peut-être que j’avais raison. Je monterai à ton atelier dans l’après-midi. » Voilà les brancardiers qui emportent le corps. Je m’en vais flâner du côté du poste pour savoir un peu ce que l’on dit de cette histoire-là. Et le policier par vocation se précipita hors du café en criant à son ami : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, dit le proverbe. Le lendemain de ce triste voyage en omnibus qui s’était terminé par une catastrophe, un beau soleil d’hiver éclairait la place Pigalle. La température s’était subitement adoucie ; la fontaine dégelée lançait son gai jet d’eau vers le ciel bleu, et les modèles italiens, assis sur les marches autour du bassin, souriaient d’aise aux rayons de l’astre qui les réchauffait pendant la longue station devant les ateliers. Et Paul Freneuse était aussi joyeux que le temps. Une nuit de repos avait calmé ses émotions de la veille et chassé les visions lugubres. Il ne pensait plus à cette aventure que pour plaindre la pauvre morte et pour se féliciter de n’avoir pas pris au sérieux les ridicules imaginations de l’ami Binos. Il avait reçu dans la matinée la visite d’un inspecteur envoyé par le commissaire, plutôt pour causer avec lui que pour l’interroger, car la mort accidentelle venait d’être bien et dûment constatée par le médecin commis à l’examen du corps, qui ne portait aucune trace de violence. La jeune fille avait dû succomber à une hémorragie interne, et, en attendant que l’autopsie confirmât les conclusions du docteur, le cadavre avait été envoyé à la Morgue pour y être exposé, car on n’avait trouvé sur elle aucune indication qui pût servir à établir son identité. Les faits d’ailleurs ne permettaient pas de supposer qu’un crime eût été commis ; sur ce point, le témoignage du conducteur était très net. En déposant devant le commissaire, il ne s’était pas privé de se moquer du voyageur qui, en arrivant à la station, criait qu’on venait d’assassiner la petite, et il avait démontré sans peine que l’idée de ce monsieur n’avait pas le sens commun. Le voyageur, c’était Paul Freneuse, que le commissaire connaissait très bien de réputation, car son nom était déjà célèbre, et qui n’était pas difficile à trouver, puisqu’il avait laissé son adresse aux gardiens de la paix. Mais Paul Freneuse avait complètement changé d’avis, si bien qu’il jugea tout à fait inutile d’entretenir l’inspecteur des absurdes raisonnements dont ce fou de Binos l’avait régalé en buvant de la bière. Il se contenta de raconter ce qu’il avait vu sans réflexions et sans commentaires. Et, tout le monde étant d’accord, Freneuse, délivré d’une préoccupation assez désagréable, avait déjeuné avec appétit et s’était mis à la besogne avec ardeur. Il achevait alors un tableau sur lequel il comptait beaucoup pour enlever au prochain Salon un de ces succès qui classent définitivement un artiste : une figure de femme, une seule, une jeune Romaine gardant une chèvre au pied du tombeau de Cecilia Metella. Et il avait eu le bonheur de découvrir un modèle que Dieu semblait avoir créé tout exprès pour lui fournir le type qu’il rêvait. C’était une toute jeune fille, presque une enfant, qu’il avait rencontrée un jour, descendant des hauteurs de Montmartre, et qui lui avait demandé le chemin du Jardin des Plantes. Freneuse avait passé quatre ans à Rome, et il savait assez d’italien pour renseigner la petite dans la seule langue qu’elle comprît bien. Puis, il s’était enquis de ce qu’elle faisait à Paris, et elle lui avait répondu sans embarras qu’elle venait d’y arriver, amenée par un de ses compatriotes qui faisait le métier de racoler en Italie des modèles des deux sexes, et qui logeait rue des Fossés-Saint-Bernard, près de la Halle aux vins, dans une grande maison toute pleine de joueurs d’orgue et autres musiciens ambulants. Elle était née à Subiaco, dans les montagnes de la Sabine, et elle avait passé son enfance à mener les chèvres à travers les rochers de ce pays sauvage. Sa mère, morte depuis un an, posait dans les ateliers à Rome. Elle n’avait jamais connu son père, mais elle passait là-bas pour être la fille d’un peintre français, qui, après avoir séjourné quelques années en Italie, était parti sans s’inquiéter d’elle. Elle avait eu une sœur aînée, mais cette sœur avait été emmenée toute petite par un homme qui recrutait des élèves pour leur enseigner le chant et les placer dans les théâtres d’Italie. Paul Freneuse, émerveillé de sa beauté, avait eu aussitôt l’idée de confisquer à son profit ce modèle inédit, l’enfant n’était encore allée chez aucun artiste, et il s’était immédiatement abouché avec le meneur, qui, moyennant une somme assez ronde, avait pris l’engagement écrit de loger séparément et convenablement Pia, c’était le nom de la fillette, de l’envoyer tous les jours donner une séance place Pigalle, et de refuser les offres que d’autres peintres pourraient lui faire. Et depuis cinq mois, Pia n’avait pas manqué une seule fois d’arriver à midi chez Paul Freneuse, qui la traitait beaucoup moins en salariée qu’en amie. La beauté de Pia n’était pas banale. L’enfant ne ressemblait pas à ces bambines italiennes qui ont toutes les mêmes grands yeux noirs, les mêmes lèvres rouges et un peu fortes, le même teint brun clair, à ce point qu’on les dirait coulées dans le même moule. Elle était bien de la race qui a fourni des modèles aux peintres de tous les temps, mais elle avait l’expression qui manque presque toujours aux filles de son pays, une physionomie mobile et intelligente, quelque chose de personnel et de vivant. Et cette physionomie n’était pas trompeuse. Pia avait l’esprit ouvert et une étonnante facilité à tout comprendre, à tout s’assimiler. En quelques mois, elle était arrivée à parler très bien le français, dont elle ne savait pas un mot en débarquant à Paris. Elle amusait Freneuse par ses remarques naïves et par ses reparties inattendues. Elle l’étonnait par la justesse de ses idées sur toutes les choses de la vie et même sur les arts, dont elle avait le sentiment très vif. Elle l’étonnait davantage encore par sa sagesse. Cette petite merveille, qui ne se montrait nulle part sans qu’on l’admirât, n’avait pas l’ombre de coquetterie et savait tenir en respect les admirateurs trop empressés. Elle avait gardé le costume de sa patrie, sans le gâter par ces additions de modes parisiennes que se permettent volontiers ses pareilles. Jamais châle n’avait recouvert ses épaules encore un peu maigres, mais d’un galbe charmant ; jamais bottines n’avaient emprisonné ses pieds de statue, ses pieds accoutumés à fouler nus le thym des montagnes. Et elle vivait comme une sainte, ne sortant jamais que pour venir à l’atelier de Freneuse et ne frayant pas plus avec ses compatriotes qu’avec les autres femmes qui exercent à Paris la scabreuse profession de modèles. Depuis que, grâce aux généreuses avances de Freneuse, elle n’en était plus réduite à mener cette existence en commun que la misère impose aux pauvres filles amenées d’Italie par un maître qui les exploite, elle habitait toujours la maison de la rue des Fossés-Saint-Bernard, mais elle s’était complètement séparée de la colonie vagabonde qui campait dans cette espèce de phalanstère. Elle occupait seule une chambrette sous les toits ; une étroite mansarde dont les murs étaient blanchis à la chaux et où il n’y avait d’autres meubles qu’un petit lit de fer, trois chaises de paille et un miroir cassé. Elle y passait tout le temps que lui laissait l’atelier, elle l’y passait à lire, elle avait appris à lire, à chanter des chansons de ses montagnes et à rêver... Freneuse s’amusait quelquefois à le lui demander, et elle lui répondait qu’elle n’en savait rien elle-même. Peut-être rêvait-elle à ses quinze ans qui venaient de sonner. Ce qu’elle gagnait en posant chez son bienfaiteur lui suffisait, et au delà, car elle ne mangeait guère plus qu’un oiseau, et elle dépensait fort peu d’argent pour sa toilette, quoiqu’elle fût très soigneuse de sa personne et de ses vêtements. Et elle était gaie, comme le sont rarement les Romaines, gaie de cette gaieté franche que donnent le contentement de soi-même et l’absence de soucis. Quand elle arrivait dans l’atelier de Paul, la joie y entrait avec elle. Depuis un mois cependant, Freneuse avait cru s’apercevoir qu’elle était moins rieuse, plus réservée, plus pensive, moins enfant, pour tout dire en un mot. Elle ne jouait plus avec le chat favori de l’atelier, un superbe angora qui l’avait prise en affection, et qui ne manquait jamais de sauter sur ses genoux, dès qu’elle s’asseyait pour prendre la pose. Ces symptômes avaient paru graves à l’artiste. Il connaissait ces natures-là, ces fillettes transplantées d’Italie en France qui languissent pendant les premiers temps sous notre froid climat et qui mûrissent tout à coup au premier rayon de soleil. Et il soupçonnait un commencement d’amourette. Pour éclaircir le cas, il avait questionné doucement la petite, qui s’était mise à pleurer au lieu de répondre, et il n’avait pas voulu insister, quoique l’idée qui lui était venue l’attristât. Freneuse s’était attaché à cette enfant, et il s’affligeait de penser qu’elle allait peut-être s’éprendre sottement de quelque pâtre grossier venu des Abruzzes à Paris pour récolter des gros sous en jouant de la vielle. Il lui arrivait même parfois de se demander s’il n’était pas jaloux d’elle, et il se reprochait d’oublier qu’il avait vingt-neuf ans, presque le double de l’âge de Pia. Alors il devenait grave, presque froid, et la séance de pose se passait sans qu’il dît un seul mot à la pauvre enfant, qui s’en allait le cœur gros. Mais le lendemain de son aventure en omnibus, Paul Freneuse était dans un de ses bons jours. La certitude de n’être pas mêlé, même indirectement, à une enquête judiciaire le faisait tout joyeux, et il causait gaiement avec la chevrière à demi couchée au fond de l’atelier sur un haut marchepied destiné à figurer un bloc de marbre détaché du tombeau de Cecilia Metella. Pia, ma belle, dit Paul Freneuse en riant, tu ne te doutes pas que, hier soir, j’ai failli grimper tes six étages pour te surprendre. Je suis allé dîner dans ton quartier. Et vous n’êtes pas venu me voir ! J’aurais été si heureuse de vous montrer ma chambre... J’ai trois pots de fleurs et un oiseau qui chante si bien... C’est à vous que je dois tout cela... J’ai eu peur de te gêner... elle n’est guère plus grande que la cage de ton oiseau, ta mansarde. tomber chez toi, sans te prévenir... Je n’aurais eu qu’à rencontrer ton amoureux... Pia pâlit, et des larmes lui vinrent aux yeux. Vous savez bien que je n’ai pas d’amoureux. Allons, petite, reprit gaiement Freneuse, ne pleure pas. Ça t’enlaidit et ça dérange la pose. Est-ce que tu pleurais quand tu menais paître ta chèvre, là-bas, dans la montagne ? excepté quand vous cherchez à me chagriner... il n’y a que vous qui me fassiez pleurer... Voyons, ris un peu, ou je croirai que tu m’en veux. Tenez, je n’y pense déjà plus... Mais, je vous en prie, ne dites pas que j’ai un amoureux... où le prendrais-je, mon Dieu ? Là-bas, à la maison, tous les garçons qui travaillent pour le père Lorenzo sont laids et méchants comme des singes... Sur la place Pigalle alors ?... sur les marches de la fontaine ?... Mais si vous vous mettiez à la fenêtre quand j’arrive, vous verriez que je ne m’y arrête jamais. Je suis bien trop pressée d’entrer dans votre atelier pour me chauffer... et pour embrasser mon ami Mirza... L’angora qui ronronnait près du poêle entendit son nom et sauta d’un bond sur les genoux de Pia, qui reprit en éclatant de rire : Il m’aime bien, celui-là..., il vient sans que je l’appelle..., et il ne me fait jamais de peine. et que cet animal de Binos, qui ne vient ici que pour te tourmenter. dès que vous vous moquez de moi, je perds la tête... je n’avais pas remué depuis le commencement de la séance, et maintenant que vous m’avez dérangée, je ne sais plus comment me mettre... Comme tu étais tout à l’heure... la tête un peu plus en arrière. Pia fit ce que lui disait Freneuse, et le chat revint se coucher à la place qu’il affectionnait. C’est parfait comme ça, reprit le peintre, et puisque tu es gentille, tu sauras que si je ne suis pas allé te dire bonsoir hier, c’est qu’il était trop tard quand je suis passé près de ta rue... tout le monde dormait dans la caserne où Lorenzo loge ses pifferari. Moi, je ne dormais pas, dit tout bas Pia. Les fillettes de ton âge doivent se coucher comme les fauvettes... à l’Ave Maria, comme on dit dans ton pays. C’est ce que je fais tous les soirs, mais hier... Vous changeriez encore de position si vous vous mettiez à bavarder, et je n’ai pas de temps à perdre. Et pour que vous ne soyez pas tentée de causer, je ne vous raconterai pas une histoire qui m’est arrivée... en revenant de votre maudit quartier... je vous jure que je ne dirai pas un mot. tu te tairais peut-être, mais mon histoire te ferait encore pleurer... et justement, je tiens tes yeux. Il ne vous est rien arrivé de mal, j’espère ! Je n’ai jamais été si en train de travailler. Si je continuais de ce train-là, mon tableau serait fini dans quinze jours. Et après..., je ne viendrais plus ? voilà encore que ta figure change d’expression. À la pose, gamine, à la pose ! Après ce tableau, j’en ferai un autre... où tu seras debout..., trois heures sur tes jambes... Tu seras si fatiguée, que tu n’auras pas envie de parler. À ce moment, la porte de l’atelier s’ouvrit brusquement, et Binos entra comme un obus en s’écriant : Elle y est exposée depuis une heure... et il y a une foule !... Binos n’eut pas plutôt lâché ces mots : « Je viens de la Morgue », que Freneuse se mit à lui faire des signes dont le sens était très clair ; mais Binos ne s’arrêtait jamais une fois qu’il était lancé, et il reprit imperturbablement le fil de son discours. Tu avais raison, elle est admirable, continua-t-il. Si elle avait voulu poser de son vivant, on l’aurait payée vingt francs l’heure. Pia est un modèle comme on n’en voit guère, n’est-ce pas ? Eh bien, elle n’approche pas de celle-là. J’ai essayé de prendre un croquis au vol en passant devant le vitrage, mais les sergents de ville m’ont forcé de circuler, et il y avait là un bourgeois qui m’a dit des sottises. Il m’a appelé sans cœur, cet imbécile. J’en ai plus que lui, du cœur. Ce que j’en faisais, c’était dans l’intérêt de l’art. Heureusement qu’on va la photographier. » Du reste, quand j’ai vu qu’on me mettait à la porte, je me suis dit : il n’y a qu’un moyen, et je suis allé tout droit sonner à... lui cria Freneuse ; si tu ajoutes un mot, moi aussi, je vais te mettre à la porte. demanda le rapin d’un air ébahi. Il me prend que tu m’empêches de travailler, et ensuite que tu effarouches la petite avec tes vilaines histoires. parce que je parle de la Morgue ! Je parie qu’elle ne passe jamais devant l’établissement sans y entrer, et comme elle doit y passer à peu près tous les jours pour venir de chez elle ici... Binos, mon garçon, pour la seconde fois, je t’enjoins le silence, et je te préviens qu’à la troisième sommation, si tu n’obéis pas... tu sais comment sous l’Empire on dispersait les rassemblements. Sur quelle herbe as-tu donc marché ce matin ? Hier soir, tu ne faisais que parler de ton aventure. je ne savais pas que la Pia fût si impressionnable... mais du moment que Mademoiselle a des nerfs, je serai muet comme un poisson... jusqu’à ce qu’elle soit partie, car, après, j’ai un tas de choses à t’apprendre. Je n’ai pas de temps à perdre. Remets-toi à la pose, ma chère Pia, et si ce fou se permet d’ouvrir encore la bouche, fais-moi le plaisir de ne pas l’écouter. La Morgue, c’est cette maison où l’on expose les morts ? toi aussi, tu t’en mêles ! Vous avez donc juré, tous les deux, que je ne ferais rien aujourd’hui... Je sais où c’est, continua Pia ; mais je n’ai pas osé y entrer... Si tu t’en avisais, je ne te recevrais plus ici. Mais tu ne me parais pas disposée à te tenir en repos sur ton marchepied, et je vais lever la séance. Encore trois minutes d’immobilité, et ce sera fini, fillette. je commençais à attraper ce ton, quand cet animal de Binos est venu nous déranger... Elle était devenue songeuse, et ses grands yeux noirs n’exprimaient plus rien, ils regardaient vaguement Mirza qui venait de se réveiller et qui faisait le gros dos. Binos, pour se consoler de ne plus raconter, furetait dans tous les coins de l’atelier, retournait les tableaux accrochés la face au mur, ouvrait les boîtes à couleurs et tracassait les chevalets. Il en fit tant, que Freneuse, impatienté, lui cria : J’ai oublié d’en acheter, répondit le rapin en agitant une longue pipe qui ne le quittait guère. Le pot est aux pieds du mannequin, sous la fenêtre. Alors tu ne pousses pas la sévérité jusqu’à m’interdire de fumer ? Merci de votre indulgence, mon prince. mais, dis donc, la farce est mauvaise, il est vide, ton pot... il n’y a pas plus de tabac dedans que de cervelle dans le crâne de mon bourgeois de la Morgue. Cherche ma blague dans la poche de mon pardessus qui est pendu là-bas. J’obéis, seigneur, répondit gravement Binos, en portant ses deux mains à son front pour imiter un salut à l’orientale. Et il se mit à fouiller le paletot, pendant que Freneuse, qui essuyait ses pinceaux, disait à Pia : grommelait Binos ; j’ai beau sonder les profondeurs de ce vêtement luxueux, je ne la découvre pas, ta blague... je ne découvre même rien du tout... mes doigts investigateurs ont rencontré un objet qui pourra me servir à débourrer ma pipe... Binos, ravi de sa trouvaille, brandissait triomphalement l’épingle dorée qu’il venait d’extraire de la poche du pardessus de son ami. mon gaillard, criait-il, tu farcis tes habits d’ustensiles à l’usage du beau sexe ! Quelle est la princesse qui t’a laissé ce gage de son amour ? Freneuse l’avait complètement oubliée, cette épingle qu’il avait ramassée la veille dans l’omnibus, et il trouvait inopportunes les facéties que le camarade Binos se permettait à propos d’un objet qui avait, selon toute probabilité, appartenu à la morte. Fais-moi donc le plaisir de remettre cet outil où tu l’as pris, lui cria-t-il. Tu crains que je ne le profane en l’employant à des usages vulgaires, dit ironiquement l’incorrigible farceur. Tu pourras encore le porter sur ton cœur. Ah çà, tu es donc amoureux, maintenant ? Pia s’était levée tout à coup, et elle avait couru pour voir l’épingle de plus près. Qu’est-ce que tu dis de ça, enfant de la montagne ? Tu n’en as jamais porté de pareille à Subiaco... et tu as même le bon goût de n’en pas porter à Paris. La bourgeoise qui a planté ce colifichet dans son chignon est indigne d’aimer un artiste... et Paul devrait rougir de conserver précieusement cette piteuse relique... ridicule produit de l’industrie parisienne, acheté au bazar à quinze sous... Aide-moi, petite, à faire honte à notre ami de sa grotesque adoration pour la propriétaire de ce bibelot déplorable. » Est-ce que par hasard ce serait pour l’avoir ? Aurais-tu la fantaisie déplacée de déshonorer tes beaux cheveux en les ornant de cette lardoire en similor ? Je ne pleure pas, murmura la jeune fille qui s’efforçait de refouler ses larmes. Binos, tu es insupportable, s’écria Freneuse. Je te défends de tourmenter cette petite. C’est toi qui l’as énervée avec tes extravagances. Remets ta mante, Pia, et file vers la rue des Fossés-Saint-Bernard. La nuit arrive, et les rues ne sont pas saines pour toi après le soleil couché. Tâche d’arriver demain à midi précis. Je barricaderai ma porte pour qu’un ennuyeux de ma connaissance... ne nous dérange pas, et nous ferons une longue séance. Pia était déjà prête, et, comme Freneuse lui tendait la main, elle se pencha pour la baiser, à la mode italienne ; il la releva vivement et il l’embrassa sur le front. L’enfant pâlit, mais elle ne dit pas un mot et elle sortit sans regarder Binos, qui riait dans sa barbe. Mon cher, commença-t-il, dès qu’elle eut disparu, j’ai fait en un jour plus de découvertes que n’en firent en un siècle les plus illustres navigateurs... et la dernière est la plus curieuse de toutes. Je viens de découvrir que cette chevrière transplantée est follement éprise de toi. Elle a pleuré parce qu’elle croit que l’épingle a été oubliée dans ta poche par ta maîtresse. Réfute ce raisonnement, si tu l’oses... Je ne réfuterai rien du tout, mais je te déclare que, si tu continues, nous nous brouillerons. Enfin, d’où te vient-elle, cette brochette qu’on pourrait servir avec des rognons dans un restaurant à quarante sous ? Est-ce un souvenir de la femme aimée ? Je croyais que tu méditais d’en prendre une pour le bon motif. On prétend qu’on t’a vu récemment dans des salons sérieux, où l’on exhibe des jeunes personnes bien élevées qui épouseraient volontiers un artiste, pourvu qu’il gagnât quarante mille francs par an, et tu dois approcher de ce chiffre imposant. Ça ne peut pas dorer comme ça. Si tu as envie de lâcher les camarades, dis-le. Binos, mon ami, tu déraisonnes, et je ne devrais pas te répondre, mais il faut avoir pitié des fous. Je veux bien t’apprendre que j’ai trouvé cette épingle, hier soir, dans l’omnibus, et que je l’ai gardée comme souvenir... elle a dû servir à attacher le chapeau de la pauvre fille qui a rendu l’âme pendant le voyage. c’est un bijou à l’usage des cuisinières endimanchées, et je te réponds bien que la merveilleuse créature qui repose en ce moment sur une des dalles de la Morgue n’a jamais fait danser l’anse du panier. » Je croirais plutôt qu’il a été perdu dans la voiture par une de ses voisines. Alors je t’en fais cadeau, dit Freneuse. Il suffit de la moindre chose, de n’importe quoi, pour convaincre un assassin... un bouton de manchette oublié sur le théâtre du crime... dans les mélodrames, on appelle ça, le doigt de Dieu. voilà ta toquade qui te reprend ! Il me pousse une idée, et je vais faire sous tes yeux une expérience. Qu’est-ce que tu veux encore à mon chat ? Ne le tracasse pas, je te prie. Mirza, affriolé par le geste du rapin, venait à lui lentement, posément, comme il convient à un chat qui se respecte. N’y va pas, Mirza, dit Freneuse. Tu vois bien que ce monsieur se moque de toi. Il n’a rien à te donner. Je ne lui ai pas apporté de mou, c’est clair, grommela Binos. Je ne me permets pas d’entretenir les chats de mes amis, mais je puis bien les caresser. Laisse-le me témoigner son affection en se frottant contre moi. Tout en parlant à tort et à travers pour distraire l’attention de son ami, l’endiablé rapin s’était assis sur un escabeau et tendait une main perfide à l’angora trop confiant, qui s’avançait à pas comptés. Freneuse, quoiqu’il observât les mouvements de Binos, ne vit pas qu’il tenait entre ses doigts l’épingle dorée ; il la cachait si bien que la pointe seule dépassait son pouce et son index, une pointe acérée comme une aiguille à coudre. Mirza la voyait, lui, mais il était curieux et gourmand, ce sont les moindres défauts des chats de bonne maison, et il s’approcha pour flairer ce que lui offrait un familier de son maître. Son museau se trouva en contact avec l’instrument pointu, et Binos abusa de la situation pour piquer légèrement le nez rose de la pauvre bête, qui fit un mouvement en arrière, un seul. Sa tête se renversa sur son cou, ses poils longs et soyeux se hérissèrent, son dos se voûta, ses pattes écartées se raidirent, ses deux mâchoires s’écartèrent l’une de l’autre, ses yeux se ternirent ; mais elle ne jeta pas ce miaulement prolongé qui est la plainte des chats, elle ne bondit pas ; elle resta immobile et muette. Puis un tremblement convulsif secoua tout son corps, et, au bout de vingt ou trente secondes, elle tomba comme une masse. cria Freneuse, en se précipitant pour relever l’animal familier qu’il affectionnait. Et dès qu’il l’eut touché : Il est mort, dit-il, tout ému. Oui, comme la jeune fille de l’omnibus, répliqua tranquillement Binos. Tu l’as tué, reprit l’artiste avec colère. Sors d’ici et n’y remets jamais les pieds. Oui, et tu ne l’as pas volé, car tu t’en prends à tout ce que j’aime. Il n’y a pas une demi-heure que tu es entré ici, et tu n’y as fait que des méchancetés. Pia est partie tout en larmes, et c’est toi qui en es cause. Il ne te manquait plus que d’assassiner une malheureuse bête qui était la joie de mon atelier. En vérité, si je ne savais pas que tu es aux trois quarts fou, je ne me contenterais pas de te fermer ma porte... Je te demanderais raison de ta conduite odieuse. Ce serait drôle, ricana Binos, excessivement drôle ! Me traîner sur le terrain et me gratifier d’un coup d’épée, parce que je t’ai sauvé la vie... Tu m’as sauvé la vie, toi ! Ni plus, ni moins, mon cher. Je serais curieux de savoir comment. Vas-tu me soutenir que mon chat était enragé ? Non ; Mirza était un honnête angora... et s’il a eu des torts... comme par exemple celui de déchirer mon pantalon pour aiguiser ses griffes... sa mort les rachète, car il a péri pour son maître... et pour qu’un grand crime ne reste pas impuni. Veux-tu m’écouter avant de me mettre dehors ? Je ne te demande que dix minutes pour te prouver que, si je n’avais pas eu une idée de génie, il te serait arrivé malheur. Après, tu feras ce que tu voudras... et moi aussi je ferai ce que je voudrai. Oui, et si j’avais su que tu t’en servirais pour percer le cœur de Mirza... Je ne lui ai pas percé le cœur... il n’y a pas une goutte de sang sur sa fourrure blanche... je l’ai à peine piqué au museau... Comprends-tu maintenant ce qui s’est passé hier soir dans l’omnibus ? La pauvre fille qui est à la Morgue a été tuée comme je viens de tuer Mirza. Seulement on l’a piquée au bras. Il n’en a pas fallu davantage. Et l’agonie de la petite n’a été ni plus longue, ni plus bruyante que celle de ton chat. Empoisonnée, mon cher, et tu la portais dans la poche de ton pardessus. En fouillant la susdite poche pour y prendre ton mouchoir et ta blague à tabac, tes doigts auraient infailliblement rencontré la pointe de cet aimable ustensile... et à la prochaine exposition, il y aurait eu un tableau et un médaillé de moins. » C’est un miracle que je vive encore, reprit Binos. Si j’avais pris l’épingle par la pointe au lieu de la prendre par la boule dorée qui la termine à l’autre bout, je serais à cette heure étendu sur le plancher de ton atelier, et tu n’aurais plus qu’à me faire enterrer. Ce ne serait pas un désastre que ma mort, et l’art n’y perdrait pas grand’chose ; mais enfin, je préfère que l’accident soit arrivé à ton chat. Moi aussi, murmura Freneuse, troublé au point de ne plus savoir où il en était. Merci de cette bonne parole, dit le rapin, avec une grimace ironique. Je constate avec plaisir que tu ne m’en veux plus de t’avoir sauvé... et je te félicite sincèrement d’avoir ramassé dans la voiture ce petit instrument. Il me servira à retrouver ceux qui l’ont inventé. Mais ces poisons qui foudroient, ça n’existe que dans les romans ou dans les drames... Et chez les sauvages, cher ami. Ils y trempent le bout de leurs flèches quand ils vont à la chasse ou à la guerre, et toutes les blessures que font ces flèches sont mortelles... Oui, j’ai bien lu cela quelque part, mais... Et le poison qu’ils emploient est connu aussi. On prétend qu’ils le fabriquent avec du venin de serpent à sonnettes, et l’on sait fort bien qu’il se conserve indéfiniment quand il est sec. » vois cet enduit rougeâtre qui ressemble à du vernis, et qui recouvre la pointe de cette épingle... voilà le produit chimique avec lequel on détruirait un régiment prussien en moins de cinq minutes... J’ai toujours regretté qu’on n’en eût pas frotté nos baïonnettes pendant le siège... il n’y a pas de quoi plaisanter, si ce que tu as imaginé est réel... Est-ce que tu doutes encore ? Tu n’as pour te convaincre qu’à examiner Mirza. Il se portait à merveille ; une légère piqûre a suffi pour éteindre la vie. Et tu as vu qu’il est mort sans secousse et sans bruit. À peine un tressaillement presque imperceptible... elle n’a jeté qu’un cri très faible... Et sa tête est tombée sur l’épaule de sa voisine, après quoi elle n’a plus bougé ; le coup était fait. cette misérable créature qui était à sa gauche aurait... Je vais te raconter toute l’affaire ! Tu me chasseras, si tu veux, quand j’aurai fini. Freneuse exprima par un geste qu’il ne pensait plus à renvoyer son ami et qu’il lui pardonnait le meurtre de Mirza. L’instrument, reprit Binos, doit avoir été fabriqué, préparé et apporté par l’homme qui est monté sur l’impériale. Une femme n’aurait pas su manipuler le poison et probablement elle n’aurait pas osé. Examine, je te prie, ce dard portatif. Il est tout neuf, et il est difficile d’imaginer quelque chose de plus ingénieux. Il affecte la forme d’une épingle à chapeau, il a l’air innocent, et si on l’avait saisi entre les mains de la coquine qui s’en est servie, personne ne l’aurait pris pour ce qu’il était. Il se termine en boule d’un côté, afin qu’on puisse appuyer fortement sans se blesser. Il est assez court pour qu’on puisse le cacher dans un manchon, assez long et assez aigu pour traverser le vêtement le plus épais... et la petite portait une pauvre robe dont l’étoffe usée ne la protégeait guère mieux qu’une toile d’araignée. » En un mot, tout était prévu par cet homme, qui doit être un scélérat très fort. Et c’est la femme qui s’est chargée de l’exécution. Ce misérable était donc trop lâche pour opérer lui-même ! Il avait calculé que la femme attirerait beaucoup moins l’attention des autres voyageuses. Elles n’auraient pas trouvé naturel que la jeune fille laissât reposer sa tête sur l’épaule d’un voisin... tandis que sur l’épaule d’une voisine... Il devinait donc qu’elle s’affaisserait ainsi... Les effets du curare sont aussi connus que ceux de l’arsenic. On a expérimenté cent fois ce joli poison au laboratoire du Collège de France. L’animal piqué s’arrête, penche à droite ou à gauche, et tombe... si personne n’est là pour le soutenir. Le plan était donc de soutenir la morte jusqu’au moment où il se présenterait une occasion de s’en débarrasser sans danger. Elle serait tombée tout de son long, et il en serait résulté une scène à laquelle la tueuse ne voulait pas se trouver mêlée. Tu crois donc que l’homme ne s’était casé dans la voiture que pour garder une place à sa complice ? Non seulement je le crois, mais j’en suis sûr. Étais-tu dans l’omnibus avant lui ? Je suis arrivé un des premiers. La jeune fille m’a suivi d’assez près, et elle venait à peine de s’asseoir en face de moi lorsque l’homme est monté. Et, bien entendu, il est allé tout droit s’établir près d’elle. Oui, quoiqu’il y eût d’autres places libres. J’ai même eu un instant l’idée qu’il la connaissait. Mais j’ai vu bientôt qu’ils ne se parlaient pas. Voici comment ce coquin a dû opérer. Il guettait la petite aux abords de la station. Sa complice, qui avait reçu ses instructions, se tenait un peu plus loin. Ils savaient donc que cette jeune fille allait prendre omnibus ? C’est ce que j’éclaircirai plus tard, quand j’aurai retrouvé ces misérables. Tu espères donc les retrouver ? Je te disais qu’il attentait que la petite montât, à seule fin de se caser dans la stalle voisine de celle qu’elle occupait. La complice, elle, a attendu que l’omnibus fût complet. Et alors ils ont joué la comédie qu’ils avaient concerté entre eux... la femme se désolant de ne pas pouvoir partir, l’homme offrant galamment de céder sa place. Parions que la dame n’a pas fait de façons pour accepter. Elle en a fait, pour la forme. Elle a échangé quelques compliments avec lui ; mais elle est entrée dans la voiture. Elle a même souffert qu’il l’y aidât... Elle a mis sa main dans la sienne... une petite main, ma foi ! elle l’y a même laissée, à ce que j’ai cru voir, un peu plus de temps qu’il ne fallait. Tu veux dire que cette familiarité prouve qu’ils étaient d’accord ? C’est certain, d’autant plus certain qu’ils ont quitté l’omnibus à peu près au même moment... L’homme est descendu rue de la Tour-d’Auvergne, et la femme rue de Laval. Mais le serrement de mains prolongé prouve encore autre chose, mon cher. L’homme aussi portait des gants, n’est-ce pas ? De gros gants de peau fourrés en dedans... qui avaient dû être achetés dans un magasin anglais. Ces gants-là coûtent cher, et l’homme, m’as-tu dit, n’avait pas l’air opulent. La tenue d’un sous-officier en bourgeois. s’il avait des gants si épais, c’était de peur de se piquer. Il tenait l’épingle, et il l’a repassée à la dame en faisant mine de lui serrer amoureusement le bout des doigts. Ils savaient tous les deux que la moindre écorchure serait mortelle, et ils avaient pris leurs précautions contre les accidents. Alors, d’après toi, la femme à ce moment-là a reçu de la main de son complice l’épingle... Très adroitement, puisque personne n’a rien vu. Elle a attendu une occasion qui s’est présentée à la descente du pont Neuf. Il y a eu là une secousse... un choc qui l’a jetée contre sa voisine. Elle en a profité pour lui enfoncer dans le bras la pointe de son instrument. Sur ce point, je n’ai plus l’ombre d’un doute, et je n’ai pas besoin de te rappeler ce qui s’est passé ensuite. Oui, murmura Freneuse, tous ces faits paraissent s’enchaîner naturellement... Il est vrai que tu as une méthode pour les rattacher les uns aux autres... Ce n’est pas de la méthode, c’est du raisonnement. Explique-moi donc alors pourquoi cette affreuse femme a oublié dans l’omnibus cette épingle empoisonnée qui devait la trahir. Tu peux croire qu’elle ne l’a pas fait exprès. L’épingle lui a échappé de la main ; un soubresaut de la malheureuse qu’elle venait de tuer l’a fait tomber... et la coquine n’avait garde de se baisser pour la ramasser. D’abord, elle craignait de se piquer, et puis elle n’était plus libre de ses mouvements, puisqu’elle était obligée de soutenir la morte. Lorsqu’est venu le moment de descendre, il lui tardait de filer, et elle est partie, comme on dit, sans demander son reste. Elle pouvait bien cependant prévoir qu’on trouverait cette preuve palpable de son crime. elle espérait que l’homme chargé de balayer l’omnibus pousserait l’objet dehors. Que lui importait que l’épingle donnât la mort aux gens qui auraient la fatale idée de la prendre et de s’en servir ! Une scélérate de cette trempe ne regarde pas à un meurtre de plus ou de moins. Le fait est que cette femme doit être un monstre : assassiner ainsi une pauvre enfant qu’elle ne connaissait pas... c’est de la scélératesse à froid... s’écria Binos, tu t’imagines qu’elle l’a tuée pour le plaisir de la tuer... ou pour faire l’essai de son joli instrument... de même que jadis la marquise de Brinvilliers distribuait aux pauvres qui lui demandaient l’aumône des gâteaux empoisonnés... pour voir l’effet des poisons qu’elle employait ! » Freneuse, mon ami, tu vas trop loin. Ces expériences-là sont passées de mode, parce qu’elles sont trop dangereuses. » Cette créature savait très bien ce qu’elle faisait en jouant de l’épingle contre sa voisine. C’est cette jeune fille qu’elle voulait supprimer, et pas une autre. Que lui avait fait la malheureuse ? À cette question-là, je ne suis pas encore en mesure de répondre. Il me faut le temps de me renseigner. J’y parviendrai, et nous saurons plus tard à quoi nous en tenir. » Pour le moment, je me borne à t’affirmer que le crime a eu une cause. On a toujours une raison pour se débarrasser d’une femme... et de ces raisons-là, il y en a de plus d’une sorte... Mais ce crime, pourquoi le commettre dans un omnibus... Au lieu d’attendre la victime au coin d’une rue, ou d’aller la tuer chez elle, ou encore de l’attirer dans une maison pour l’y égorger. Ça paraît bizarre au premier abord, et pourtant ça s’explique parfaitement. » Le meurtre à domicile est d’une exécution périlleuse. Suppose que cette femme ou son complice se soient présentés dans le logement de la petite ; le concierge ou les voisins auraient pu les remarquer. C’est une chance qu’ils ne voulaient pas courir. Suppose qu’au contraire la petite soit venue chez eux ou chez l’un d’eux, et qu’elle n’en soit pas sortie. Comment se débarrasser du cadavre ? C’est la pierre d’achoppement pour les assassins. Faire le coup dans la rue, c’eût été plus facile, à condition de ne pas opérer en plein jour. Mais, probablement, la petite sortait très peu le soir. Et encore faut-il que la rue soit déserte et que la victime soit seule. Qui nous prouve que cette jeune fille n’a pas été accompagnée par quelqu’un, une amie ou un ami, qui ne l’a quittée que tout près de la station ? C’est alors sans doute que le couple scélérat, qui la suivait peut-être et qui assurément la guettait, a résolu d’opérer dans la voiture. Étant donné l’ingénieux instrument dont ils se sont servis, rien n’était plus simple. La difficulté consistait à déguerpir avant qu’on s’aperçût que la voyageuse était morte, et tu as vu comment ils s’y sont pris. » Va donc les retrouver dans Paris maintenant ! Tu ne les reconnaîtrais pas, si tu les rencontrais. je n’ai aperçu d’elle que ses yeux à travers une voilette... Il est vrai que tu as entendu sa voix. Oui, une voix bien timbrée, plutôt grave... l’accent parisien, à ce qu’il m’a semblé... Mais, si je suis hors d’état de les reconnaître, je voudrais bien savoir comment, toi qui ne les as jamais vus, tu peux te flatter de remettre la main sur eux. Je procéderai du connu à l’inconnu, comme les mathématiciens. Quand je saurai qui était cette jeune fille, je chercherai quels étaient les gens qu’elle fréquentait, et je serais bien sot si, parmi ceux-là, je ne découvrais pas ceux qui avaient intérêt à se défaire d’elle. Tu oublies que l’homme et la femme de l’omnibus lui étaient inconnus, puisqu’elle ne leur a pas adressé la parole pendant le voyage ; donc elle ne les fréquentait pas. C’est là une supposition bien hasardée. Et d’ailleurs, ton plan pèche par la base. On ne connaît ni le nom, ni le domicile de la morte. elle est exposée à la Morgue, et... Cela prouve bien qu’on n’a trouvé sur elle aucune indication. Je me suis renseigné auprès du greffier de l’établissement. J’allais te raconter ma conversation avec ce fonctionnaire, lorsque tu as jugé à propos de m’interrompre, sous prétexte que j’effrayais Pia. Il m’a dit que dans les poches il n’y avait qu’un porte-monnaie usé qui contenait la somme de quatorze sous et un petit trousseau de clefs attachées à un anneau d’acier. Le linge ne portait pas de marque. Du reste, pas une carte de visite, ce qui n’a rien d’étonnant, et pas le plus petit bout de papier. tu me fais songer que j’en ai ramassé un hier soir dans l’omnibus. Tu as trouvé un papier, et tu ne le disais pas ? Ma foi, je n’y pensais plus. À quoi penses-tu donc alors ? À mon tableau, et tu devrais bien penser au tien, c’est-à-dire à celui que tu projettes depuis un an et que tu n’as pas encore commencé. Laisse-moi donc tranquille ; tu ne parles que du métier. Moi, j’ai la passion de l’inconnu. Et je vois que, décidément, il n’y a rien à faire de toi. Si tu m’aides, ce sera sans le savoir... qu’en as-tu fait, de ce papier ? Tu ne l’as pas brûlé, j’espère ! Non, mais je pourrais bien l’avoir perdu. Je l’ai mis dans la poche de mon pardessus, avec l’épingle... qui t’a servi à empoisonner mon chat. soupira le peintre en regardant le corps déjà raidi du malheureux angora. Binos la tenait toujours à la main, cette redoutable épingle, et, comme il gesticulait beaucoup en parlant, Freneuse observait ses mouvements avec une certaine inquiétude. Fais-moi donc la grâce de poser quelque part ton dangereux outil, dit-il ; tu finirais par faire un malheur. C’est bien assez que tu aies tué une innocente bête. N’aie pas peur, ça me connaît, répondit le rapin, qui cependant crut devoir se débarrasser de l’instrument meurtrier. Il le plaça délicatement sur le poêle, et il courut au pardessus d’où il l’avait extrait. Il plongea sa main dans la poche béante, et il en tira un papier froissé. C’est bien ça, n’est-ce pas ? Mais je t’avouerai que je l’ai empoché hier soir sans l’examiner. tu peux te vanter de ne pas être curieux. Pourquoi le ramassais-tu alors, si ce n’était pas pour le regarder ? J’en avais l’intention, mais tu m’as appelé, je suis entré au café, et tes discours extravagants m’ont fait perdre la tête. C’est une lettre, mon cher, dit le rapin triomphant. Sans l’enveloppe et, par conséquent, sans l’adresse, fit observer Freneuse. La lettre va m’apprendre un tas de choses. elle est déchirée à peu près au milieu, dans le sens de la longueur. Ça va me gêner pour comprendre... mais j’y arriverai tout de même... On a bien fini par deviner ce que veulent dire les hannetons et les oiseaux qui sont gravés sur l’obélisque... c’était plus difficile que de compléter des bouts de lignes qui manquent... ma chère amie, ou : ma chère... C’est dommage qu’il n’y soit pas, mais nous savons déjà que la lettre est adressée à une femme. Par un homme, à ce qu’il me semble. Oui, elle est ferme, grosse et assez irrégulière. Ce n’est pas une écriture commerciale. Je suis sûr de mon [...] arrivée depuis un mois. Elle loge rue des [...] sort peu, mais va quelquefois le soir [...] ne sais pas encore chez qui, mais [...] reviens à mon premier projet, car il est plus [...] pas que ça traîne. Ainsi, fais-moi le plaisir de [...] nos arrangements. On veut tout terminer d’ici à [...] pas un mot à personne, pas même au [...] découvert que ceux de la maison se défient... « À demain donc, ma bonne Z... » le nom de la dame commence par un Z. Il n’en est pas resté une syllabe, dit Binos qui avait lu la lettre à haute voix en s’arrêtant après chaque coupure de phrase. Tout ce qu’elle nous apprend, c’est que la morte s’appelait Zélie, ou Zéphyrine, ou Zénobie, ou... Alors, tu t’imagines que c’est elle qui a perdu ce papier ? Je n’en sais rien, ma foi ! Mais si ce n’est elle, qui est-ce donc ? C’est l’autre, la coquine qui a joué de l’épingle. Et veux-tu que je te dise à quoi lui a servi ce fragment de lettre ? Il lui a servi à envelopper l’épingle empoisonnée. La coquine avait peur de se piquer, et elle avait pris ses précautions. Oui, murmura Freneuse, elle a eu soin de déchirer la lettre. Impossible de comprendre quoi que ce soit à ce qu’il y a d’écrit sur ce chiffon de papier. Quelle induction tireras-tu de ces phrases tronquées ? Pour moi, le sens est aussi clair que s’il n’y manquait rien. Alors, tu m’obligeras en me l’expliquant, car je ne le saisis pas du tout. Parce que tu n’as pas pris la peine d’y réfléchir. Il y a cependant quelque chose qui t’a sauté aux yeux, c’est que la lettre a été écrite par un homme et adressée à une femme. Dont le petit nom commence par un Z. Cela ne fait pas de doute. D’expédier dans l’autre monde la pauvre fille qui est couchée à cette heure sur une dalle de la Morgue. Je vais les reprendre une à une pour te faire toucher la chose du doigt. Le billet commence par ces mots : « Enfin, nous y sommes ! » Ça veut dire : enfin, le moment d’agir est venu. » Arrivée depuis un mois ! » Et cela s’accorde très bien avec nos appréciations. Ce n’est pas notre soleil pâle qui a doré ce teint-là. Admettons, si tu veux, qu’elle arrivait du fond de l’Andalousie. L’auteur de la lettre le savait sans doute, et son premier soin a été de l’espionner ; il a constaté tout d’abord qu’elle allait parfois le soir... Il ne le sait pas encore, mais il lui suffit qu’elle aille quelque part. Il a un projet, et il veut l’exécuter à bref délai. Ce projet, nous le connaissons maintenant, c’est le coup de l’épingle. » Il ne faut pas que ça traîne , a écrit cet inventeur de procédés expéditifs. Ce langage familier va très bien à l’homme que tu m’as dépeint, au voyageur de l’impériale... » Et il ajoute : on veut tout terminer d’ici à... Voilà un bout de phrase qui établit clairement sa situation. Il reçoit des ordres, il opère pour un autre. Ce gredin n’est qu’un assassin à gages. Probablement, un homme intéressé à supprimer la jeune fille et trop prudent pour se compromettre en agissant lui-même. Oui, murmura Freneuse, tu ne raisonnes pas mal mais tu n’en es pas beaucoup plus avancé, car tout cela est bien vague. Pardon, à la seconde ligne, il y a une indication qui est assez précise. Elle, c’est certainement la nouvelle arrivée... « elle loge rue des... » Le nom de la rue n’y est pas ? Est-ce que tu espères le deviner ? Ce serait plus fort que tout le reste. Remarque, cher ami, qu’il n’y a pas rue de... ce pluriel facilitera singulièrement mes recherches. Combien y en a-t-il à Paris, de rues des... Si tu veux, je vais t’en citer de mémoire une douzaine... tu finirais par me réciter l’almanach Bottin d’un bout à l’autre. J’aime mieux le consulter à loisir. Quoi que tu en dises, d’ailleurs, on les compte, ces rues-là, et quand il y en aurait cinquante, je les inspecterai toutes. J’irai de porte en porte demander si une jeune personne n’a pas disparu de la maison. Et, au bout de trois ou quatre mois, tu finiras peut-être par obtenir un renseignement, dit Freneuse, en haussant les épaules. Il serait bien plus simple d’aller remettre l’épingle et la lettre déchirée au commissaire de police, qui ouvrira une enquête et, avec les moyens dont il dispose, découvrira promptement le domicile de la victime. Alors, tu vas m’accompagner chez ce magistrat. Je t’ai déjà dit que je n’avais pas de temps à perdre. Mais je ne puis rien faire sans toi... Si je me présente devant le commissaire, il faudra bien lui dire de qui je tiens les pièces que je lui rapporte ; il faudra aussi que je lui raconte la mort de ton chat. Je crois même qu’il demandera à voir le cadavre de Mirza. On fera l’autopsie de la pauvre bête. Je ne veux pas qu’on dissèque mon chat. C’est bien assez que tu l’aies tué. Donc, il est inutile que j’aille voir le commissaire pour lui conter l’histoire, répliqua Binos. Qui veut la fin, veut les moyens, mon cher. Si nous mettons l’affaire entre les mains de la police, tu dois t’attendre à être longuement et fréquemment interrogé. C’est ce que je ne veux pas. Et c’est ce qui arrivera sans aucun doute. À cette heure, personne ne croit à un crime. Mais si l’empoisonnement de Mirza est constaté, les choses changeront aussitôt de face. On fera des expériences avec l’épingle sur d’autres animaux ; on sacrifiera des chiens et des lapins ; les médecins écriront de gros rapports sur les effets du curare, et l’on ne doutera plus que la jeune fille de l’omnibus n’ait été assassinée. On mettra sur pied tous les agents, et, comme toi seul as remarqué et observé la tueuse et son complice de l’impériale, on te priera sans doute d’accompagner ces messieurs de la Sûreté dans leurs expéditions, à seule fin de reconnaître les coupables, si l’on parvient à les dénicher. Est-ce qu’un particulier est tenu de payer de sa personne en pareil cas ? Je conviens que j’ai un peu chargé le tableau, mais tu peux être certain qu’on t’appellera chaque fois qu’on aura mis la main sur un homme suspect ou sur une femme suspecte. C’est toi qui décideras s’il faut les relâcher, ou si l’arrestation doit être maintenue. Je serais toute la journée aux ordres de la police. Fais comme tu l’entendras, cher ami. Pourvu que je ne sois obligé de ne me mêler de rien, c’est tout ce que je demande. Alors, tu me confies l’épingle et la lettre déchirée ; tu me laisses carte blanche, et tu ne t’aviseras jamais de contrôler mes opérations ? c’est que tu me tiendras au courant. Je ne serai occupé que de ma chasse aux gredins, et comme je te vois tous les jours, je n’aurai rien de mieux à te dire que de te raconter ce que j’aurai fait la veille. Je me demande si nous avons le droit de garder pour nous ce que nous savons. Le devoir d’un bon citoyen est d’éclairer la justice, et tu veux laisser, comme on dit, la lumière sous le boisseau. je compte bien l’éclairer quand le moment sera venu, la justice !... c’est-à-dire quand je tiendrai le couple scélérat ; elle me devra des remerciements, car j’aurai préparé sa besogne, et le procès de ces coquins sera plus qu’à moitié fait quand je les lui livrerai. Tu as en tes talents une confiance !... Et sans doute tu te proposes d’opérer seul. J’ai beaucoup de dispositions pour devenir un limier de premier ordre, mais la pratique me manque. Au début, il me faudra un guide, un instructeur, pas pour les grands principes... mais pour me montrer les petites ficelles du métier. » Eh bien, j’ai cet homme-là sous la main. C’est un monsieur que je rencontre très souvent au café... il m’a pris en amitié parce qu’un soir je lui ai fait son portrait au crayon... Il cause police assez volontiers, et il en cause très bien. Je suis à peu près sûr qu’il en a été autrefois. Je ne peux pas passer mes soirées dans les salons du faubourg Saint-Germain. On oublie toujours de m’y inviter. Mais si tu connaissais ce brave Piédouche, tu comprendrais que je me plaise dans sa société. Je n’en doute pas, mais je te dispense de me le présenter, et je te prie même de ne pas lui parler de moi. » Et maintenant que nous sommes d’accord, fais-moi le plaisir de me débarrasser de tout ce qui me rappellerait cette lugubre histoire. Emporte la lettre, l’épingle, et même le corps de Mirza. Je ne demande pas mieux, répondit Binos, et par la même occasion je vais te débarrasser de ma personne. Ne dis jamais un mot de cette affaire devant Pia. Elle est très nerveuse, et je craindrais... Et si elle me demande ce qu’est devenu ton chat, je lui raconterai qu’il est mort pour avoir léché sur ta palette des couleurs à l’arsenic. Paul Freneuse avait ses raisons pour ne pas trop prolonger avec Binos une conversation qui n’aurait jamais fini, pour peu qu’il eût voulu entrer dans les idées de ce rapin fantaisiste et entreprenant. Binos ne demandait qu’à l’entraîner avec lui dans la chasse aux criminels qu’il rêvait, mais Paul Freneuse avait moins d’imagination et plus de bon sens que son camarade. Il reconnaissait maintenant que la jeune fille de l’omnibus pouvait avoir été assassinée. L’expérience qui avait coûté la vie à Mirza était décisive. Mais de là à croire qu’il était possible de retrouver les coupables, il y avait loin, et Freneuse ne se souciait nullement de s’embarquer dans une entreprise qui lui aurait pris son temps et qui aurait troublé la tranquillité d’esprit dont il avait besoin pour ses travaux. Sans être un ambitieux, Freneuse avait la ferme volonté de conquérir une situation indépendante, et il était en bon chemin pour y parvenir. Il possédait déjà cette notoriété qui conduit à la renommée, quelquefois même à la gloire. Il n’était encore qu’un artiste de talent, mais il pouvait devenir un grand peintre, et, en attendant, il gagnait déjà beaucoup d’argent. Il ne devait, du reste, ses succès qu’à lui-même. Fils unique d’un négociant qui aurait pu lui transmettre un bel héritage, Paul s’était trouvé à dix-neuf ans sans appui et sans ressources. Complètement ruiné par une de ces crises commerciales qui renversent les maisons les plus solides, son père était mort de chagrin et ne lui avait laissé qu’un nom intact, car il avait tout sacrifié pour faire face à ses engagements. Paul, qui avait perdu sa mère en naissant, restait seul au monde, n’ayant d’autre parent qu’un cousin éloigné, qui habitait la province et qui avait cru faire beaucoup pour lui en mettant à sa disposition une somme de mille francs destinée à lui permettre d’aller chercher fortune à l’étranger. Paul, qui n’avait aucun goût pour le métier de chercheur d’or en Australie et qui se sentait de grandes dispositions pour la peinture, avait employé cette aumône à se transporter à Rome, où il était resté cinq ans, travaillant pour vivre et surtout pour s’instruire. Parti élève, il était revenu maître, un bien jeune maître, encore contesté, mais très apprécié des artistes et aussi très goûté par le public qui achète. Tout en le discutant, les critiques comptaient avec lui, et il avait peine de suffire aux commandes des bourgeois, de sorte que l’honneur et l’argent lui étaient venus en même temps. Il tenait bien davantage à l’honneur, mais il n’oubliait pas qu’en ce monde, c’est l’argent qui assure la liberté, et il cherchait à tout concilier. « Quand j’aurai la richesse ou seulement l’aisance, se disait-il, je pourrai me donner tout entier à l’art que je mets bien au-dessus de tout. La fortune n’est pas le but, mais c’est un moyen. » Et pour arriver plus vite à l’indépendance qu’il ambitionnait, Paul Freneuse songeait quelquefois à se marier. Il avait certainement tout ce qu’il fallait pour plaire à une jeune fille. Il était grand, mince et bien tourné ; ses traits manquaient un peu de régularité, mais il avait une physionomie expressive et avenante. Causeur aimable et intelligent, sans l’ombre d’une prétention, et parfaitement élevé, Paul possédait encore bien d’autres avantages : un cœur excellent, un caractère ouvert et gai. On croira sans peine que les occasions de se caser ne lui avaient pas manqué. Depuis deux ou trois ans surtout, l’hiver ne se passait jamais sans qu’il reçût quelques invitations intéressées : des bals et des dîners où on le présentait à des demoiselles à marier. Il y allait volontiers, et il y tenait fort bien sa place. Il se montrait même assez empressé auprès de quelques jeunes personnes qui étaient ce qu’on appelle de bons partis, mais il n’avait pas encore trouvé ce qu’il cherchait. Freneuse s’était mis en tête de n’épouser qu’une femme qu’il aimerait, et il ne voulait s’éprendre qu’à bon escient. Or, il tenait à une foule de qualités morales, et, de plus, il avait sur la beauté des idées particulières, des idées d’artiste. Il avait remarqué pourtant, à l’entrée de la saison, la fille d’un monsieur qui avait été autrefois en relations d’affaires avec M. Freneuse père et qui accueillait le fils avec empressement, depuis que ce fils était en passe de devenir riche et célèbre. Et certes Mlle Marguerite Paulet méritait bien qu’on la remarquât et même qu’on s’occupât d’elle. D’abord, elle était merveilleusement belle, aussi belle que Pia, quoiqu’elle ne lui ressemblât pas plus que le jour ne ressemble à la nuit. Pia était pâle et brune ; Mlle Paulet était blonde et rose. Pia était plutôt petite, et ses formes délicates n’étaient encore que des promesses ; Mlle Paulet était grande, et, quoiqu’elle eût à peine vingt ans, son opulente beauté avait acquis tout son développement. Pia ressemblait à une vierge de Raphaël ; Mlle Paulet ressemblait à une Flamande de Rubens. Et Paul Freneuse, qui aimait les maîtres de toutes les écoles, quoiqu’il préférât les maîtres italiens, Paul Freneuse admirait vivement les charmes de la splendide héritière qui lui avait fait l’honneur de lui accorder beaucoup de valses depuis le commencement de l’hiver. Car Mlle Marguerite était une héritière. Après avoir été dans les affaires c’est l’expression consacrée pour désigner un homme qui s’est enrichi par la spéculation, son père jouissait d’une belle fortune, honorablement acquise, disait-on, et n’avait pas d’autre enfant. Sa mère était morte en lui laissant deux cent mille francs dont elle devait entrer en possession à sa majorité. Paulet, propriétaire de trois maisons à Paris, passait pour avoir soixante-dix mille livres de rente, et devait en laisser davantage après lui, car il faisait chaque année des économies, quoiqu’il vécût sur un pied très respectable. Sa fille aimait le monde ; il l’y menait souvent, et il aimait aussi à recevoir. Il donnait notamment des dîners exquis, et il y invitait Paul Freneuse, qui les acceptait avec plaisir, moins pour la supériorité de la cuisine que par goût pour la beauté de Mlle Marguerite. Et il y était allé si souvent cet hiver-là, que, ne pouvant pas les rendre, puisqu’il vivait en garçon, il cherchait depuis longtemps une occasion de faire à Monsieur et aussi à Mlle Paulet ce que l’on nomme une politesse. Or, au dernier dîner, Mademoiselle, qui était placée à table à côté de Paul Freneuse, avait exprimé le désir de voir les Chevaliers du brouillard, un drame qu’on venait de reprendre à la Porte-Saint-Martin. Et Paul Freneuse, qui savait que les plus riches bourgeois de Paris ne dédaignent nullement d’aller gratis au spectacle, Paul Freneuse avait pensé tout de suite à envoyer une loge. Il s’était bien gardé de l’offrir, mais il s’était renseigné adroitement sur l’emploi que M. Paulet comptait faire de ses prochaines soirées, et ayant su que celle du surlendemain n’était pas prise par une invitation mondaine, il s’était procuré une belle loge de premières, non pas en la payant, ce qui aurait pu froisser la délicatesse de M. Paulet, mais en la demandant à un journaliste de ses amis. Et cette soirée était précisément celle du jour de la mort de l’infortuné Mirza. Binos, son assassin, venait à peine de sortir de l’atelier, lorsque Freneuse reçut un gracieux billet de M. Paulet qui le remerciait et le priait instamment de venir le rejoindre dans la loge où il comptait amener sa fille. L’artiste n’était guère en disposition de goûter le plaisir de passer quelques heures en la charmante compagnie de mademoiselle Marguerite. La tragédie de l’omnibus l’avait attristé ; les projets de Binos l’inquiétaient. Il se reprochait déjà de lui avoir promis de se taire sur la découverte de cette épingle empoisonnée qu’il aurait dû remettre au commissaire de police avec explications à l’appui. Il commençait même à craindre de se trouver compromis tôt ou tard par quelque indiscrétion de son imprudent camarade. Cependant, sous peine de passer pour un malappris, Freneuse ne pouvait guère se dispenser d’entrer au théâtre et d’aller saluer le père et la fille qui exprimaient le désir de l’y voir. Et d’ailleurs, c’était là une excellente occasion de chasser les papillons noirs qui le tourmentaient. Il se décida donc à s’habiller, et vers six heures, comme il faisait un temps sec, il sortit à pied pour s’en aller dîner sur les grands boulevards, dans un cercle dont il faisait partie et où on le voyait assez rarement. Les convives, par hasard, n’étaient pas ennuyeux, et leur gaieté dérida bientôt Freneuse, qui, au fond, n’avait pas de chagrins sérieux. Il causa beaucoup, sur des sujets qui lui plaisaient, et quand vint le moment de s’acheminer vers la Porte-Saint-Martin, il avait complètement oublié ses préoccupations. Il ne pensait plus qu’à Mlle Paulet, et il se préparait à être aimable. Mais il était écrit que le hasard d’une rencontre lui rappellerait le déplaisant souvenir d’une sombre aventure. En arrivant devant le péristyle du théâtre, il s’arrêta un instant pour achever un excellent cigare, et il ne fut pas peu surpris de s’entendre interpeller en ces termes : Pour sûr, je ne me trompe pas. La personne qui s’adressait à Freneuse était une grosse femme, coiffée d’un foulard et ceinturonnée d’un éventaire chargé d’oranges. Freneuse ne la reconnut pas tout d’abord, mais elle ne lui laissa pas le temps de chercher. Vous ne me remettez pas, reprit-elle d’une voix enrouée. C’est vous qui étiez en face de moi, hier soir, dans l’omnibus de la Halle aux vins. très bien, je me souviens maintenant, balbutia l’artiste ébahi. D’ordinaire les gens que le hasard vous donne pour compagnons de voyage dans les voitures de transport en commun ne s’arrêtent pas pour vous adresser la parole quand ils vous rencontrent le lendemain dans la rue. Évidemment, si cette commère interpellait Freneuse sur le trottoir du boulevard Saint-Martin, c’est qu’elle voulait lui parler du triste événement qui était arrivé pendant le trajet. Et cependant, elle n’était plus dans l’omnibus quand on s’était aperçu que la jeune fille était morte. Comment se faisait-il donc qu’elle fût si bien informée ? Elle ne tarda guère à s’expliquer. Dites donc, commença-t-elle, en v’là une histoire... Qui est-ce qui aurait dit ça ? Moi, j’aurais mis ma main au feu qu’elle sommeillait. Ça a dû vous faire un drôle d’effet d’avoir porté une morte, sur votre épaule, sans vous en douter. C’est au bureau de la place Pigalle qu’ils m’ont dit ça, ce matin. Je prends tous les jours la voiture pour aller acheter mes oranges rue des Halles... ça fait que tous les contrôleurs de la station me connaissent... et quand ils m’ont raconté qu’il y avait un grand brun qui avait aidé à descendre le corps, j’ai deviné tout de suite que c’était vous... c’est pas bien malin, vu qu’il n’y avait pas d’autre homme que vous dans l’intérieur. Ce qui est plus fort, c’est que vous vous soyez rappelé ma figure, murmura Freneuse. moi, quand j’ai vu une tête, je ne l’oublie jamais. Ainsi, tenez, le particulier qui était assis à côté de la petite et qui a cédé sa place, vous croyez peut-être que je n’ai pas fait attention à lui. Il n’est pas resté avec nous cinq minutes. Eh ben, si je le rencontrais, je n’aurais pas besoin de le regarder beaucoup pour dire : « C’est lui. » « Si Binos était là, se dit Freneuse, il se lierait avec cette marchande d’oranges, et il sortirait tous les jours avec elle, dans l’espoir d’utiliser sa mémoire des visages. Je n’ai pas la moindre envie d’en faire autant, mais je suis curieux de savoir ce qu’elle pense de l’aventure d’hier. » Et il reprit tout haut : Alors vous reconnaîtriez aussi la dame qui a profité de la complaisance de ce monsieur ? Elle n’a pas seulement montré le bout de son nez. Avec les voiles qu’elles se mettent à présent, c’est pire que si elles étaient masquées. Ça devrait être défendu de se cacher comme ça... une supposition qu’une femme aurait fait un mauvais coup... une fois partie, pas moyen de mettre la main dessus... ça me rappelle que l’employé m’a dit que, sur le moment, vous vous étiez mis dans le toupet que la petite avait été tuée en route ; avec quoi donc qu’on l’aurait tuée, je vous demande un peu ? Paraît qu’elle n’avait pas seulement une écorchure. mais cette mort m’avait paru si extraordinaire... C’est vrai qu’elle n’a pas fait beaucoup de bruit. À cet âge-là on n’a pas la vie dure. Alors, vous ne croyez pas que sa voisine... La dame dont personne n’a reluqué la frimousse ? si elle lui avait fait du mal, nous l’aurions bien vu. Et puis, c’est pas tout ça. Les médecins ont examiné le corps de la petite, et ils n’ont rien trouvé. Moi, ça ne m’étonne pas qu’elle ait fini sans souffler. Sa figure de papier mâché disait bien qu’elle était malade. C’est vrai, je ne vous ai pas encore conté que je suis entrée à la Morgue... et de la pointe Sainte-Eustache à la pointe Notre-Dame, il n’y a pas loin... pour lors donc, j’ai été regarder comme les autres... on faisait queue à la porte... on n’y expose guère que des noyés, et ça n’est pas joli, un noyé... tandis que la petite était belle comme le jour, et la mort ne l’a pas changée... elle a l’air de dormir. » Je crois bien que je la connaissais ! Je l’ai rencontrée dix fois au marché de la place Saint-Pierre, à Montmartre. Faut vous dire que moi, je reste chaussée Clignancourt. Alors vous savez qui elle était ? Pour ça, non, vu que je ne lui ai jamais parlé. Vous comprenez qu’à mon âge on ne potine pas avec des jeunesses... surtout quand on ne sait pas à qui on a affaire. Mais pour ce qui est de l’avoir vue, ah ! et je vivrais cent ans, que je n’oublierais jamais sa binette. Elle vous avait des yeux noirs qui brillaient... que ça vous aurait donné envie d’y allumer votre cigare... et une peau veloutée comme du satin blanc... on aurait dit qu’elle n’avait pas une goutte de sang dans les veines... Freneuse avait eu un instant d’émotion. Il ne s’était pas, comme son ami Binos, passionné pour le métier de chercheur, mais le mystère de l’omnibus le préoccupait beaucoup plus qu’il ne se l’avouait à lui-même, et il avait cru que la marchande d’oranges allait l’éclaircir. Mais le renseignement qu’il espérait n’était pas venu. Il se dit cependant qu’il y avait peut-être quelques utiles informations à tirer de cette dondon, et il reprit : Mais si elle venait souvent à ce marché de Montmartre, c’est qu’elle habitait le quartier. ça, c’est sûr, répondit la commère. Et peut-être que, parmi les marchands qui lui vendaient, quelques-uns pourraient dire dans quelle rue et même dans quelle maison elle demeurait. C’est bien possible, mais pourtant ça m’étonnerait. Ils n’ont pas dû faire attention à elle, car elle ne leur achetait pas grand’chose. Des œufs, des légumes, de la salade. Elle ne dépensait pas trente sous par jour. Alors, vous comprenez, une pratique comme celle-là, ça ne comptait pas. Et, avec ça, elle était fière comme une petite reine. Elle ne leur parlait que pour leur demander : « Combien ? » Et quand elle trouvait que c’était trop cher, elle ne marchandait pas ; elle s’en allait sans dire un mot. Cependant elle ne devait pas être riche ? Je lui voyais toujours le même caraco tout râpé et une robe de laine noire usée jusqu’à la corde. Et elle était toujours seule ? demanda Freneuse, qui se laissait aller malgré lui à poursuivre l’enquête comme un simple Binos. Les bonnes qui venaient au marché avec leur connaissance se moquaient d’elle parce qu’elle n’avait pas d’amoureux. surtout quand une jeune fille n’a pas de fortune, pas de parents, et qu’elle est obligée de travailler pour vivre. Des parents, je pense bien qu’elle n’en avait pas... mais j’ai dans l’idée que ce n’était pas une ouvrière. Que croyez-vous donc qu’elle faisait ? Elle devait donner des leçons à vingt sous le cachet... et ce métier-là ne rapporte guère. Alors, elle allait chez beaucoup de gens, et il se trouvera bien quelqu’un qui reconnaîtra son corps. répondit la grosse femme en haussant les épaules. Tout le monde n’entre pas à la Morgue, et l’exposition ne durera que trois jours. Mais vous y êtes entrée, vous... et sans doute vous avez dit au greffier tout ce que vous venez de me raconter. il n’y a pas de danger. J’ai pas de temps à perdre. Faut que je fasse mon commerce. Pensez donc que j’ai mon homme qui est dans son lit depuis quatre mois, avec un rhumatisse qu’il a attrapé en travaillant de son état de débardeur. Si je ne le nourrissais pas, qui donc qui le nourrirait ? Et si j’avais conté mon affaire au gardien, j’en aurais eu pour deux heures, et demain j’aurais encore été obligée d’aller causer avec le chien du commissaire... D’abord, à quoi que ça aurait servi ? Je ne sais pas le nom de la petite, ni son adresse. Freneuse était bien obligé de confesser que la marchande n’avait pas tort. Il avait fait comme elle ; il s’était tenu à l’écart, quoiqu’il en sût long sur cette sinistre aventure. Ça n’empêche pas que, si vous aviez besoin de moi, reprit la grosse femme, je suis à votre service... Virginie Pilou, chaussée Clignancourt, au coin de la rue Muller... vous n’auriez qu’à demander après moi chez le fruitier... Je vois bien que l’histoire de c’te pauvre fille vous intéresse... et je tâcherai de vous avoir des renseignements... pas plus tard que demain matin, je parlerai d’elle dans tout le quartier. Maintenant, excusez, mon prince ; mais, pendant que je bavarde, je ne vends pas mes oranges. C’est pas vous qui me les achèterez, pas vrai ? Ma marchandise n’est pas pour les messieurs. Et laissant là Freneuse, la commère se remit à crier : À trois sous, la belle valence ! Paul jugea qu’il serait inutile d’insister. La mère Pilou ne lui aurait rien dit de plus, par l’excellente raison qu’elle n’en savait pas davantage. Et d’ailleurs, il était temps qu’il entrât au théâtre. Le premier acte était joué, et il tenait à arriver pour le second dans la loge où M. En pareil cas, un manque d’empressement est presque une impolitesse. Or, l’entracte tirait à sa fin, et Freneuse trouvait plus convenable de se présenter avant que la toile fût levée. Il suivit donc les spectateurs qui rentraient après avoir fumé leur cigarette dehors ; il donna au contrôle le numéro de la loge, et il monta lentement l’escalier qui conduit au couloir des premières. Il était sorti de son cercle dans d’excellentes dispositions d’esprit, prêt à prendre tout en bonne part et à déployer son amabilité des grandes occasions. Mais la rencontre de cette marchande d’oranges avait changé son humeur. Elle venait de le remettre en face des problèmes qui charmaient tant Binos et qui l’amusaient si peu. Il semblait en vérité que cette lamentable histoire de l’omnibus le poursuivît partout. Il aurait voulu ne plus jamais en entendre parler, et tout le monde lui en parlait, même les gens qu’il ne connaissait pas. Et ce qui l’agaçait surtout, c’était de ne pas pouvoir s’en détacher, quoi qu’il fît pour cela. Il avait beau se dire que la mort de cette jeune fille ne le regardait pas et que les visées de son cher camarade n’avaient pas le sens commun, il prêtait involontairement l’oreille aux propos d’une commère, il prenait plaisir à l’interroger, et les renseignements qu’elle lui fournissait à tort et à travers piquaient sa curiosité. Décidément, c’est trop bête, murmurait-il en se faisant porter par la foule qui refluait dans le théâtre ; je me crée des ennuis tout exprès, lorsque je n’aurais qu’à me laisser vivre, pour être parfaitement heureux. J’ai réussi à me faire un nom et à gagner beaucoup plus d’argent qu’il ne m’en faut. On me choie partout, et il ne tiendrait peut-être qu’à moi de faire un très beau mariage, tout en épousant une personne qui me plaît. Qu’aurai-je besoin de m’embarrasser des suites d’un événement auquel j’ai assisté par hasard ? C’est bon pour Binos, qui est un désœuvré et un extravagant, de chercher des coquins introuvables. Moi, je puis mieux employer mon temps. Au diable les marchandes d’oranges et les épingles empoisonnées ! Il s’agit ce soir de plaire à cette admirable créature qui a nom Marguerite Paulet ; quand je n’obtiendrais d’elle et de son père que la permission de faire son portrait pour le salon de l’année prochaine, ce serait un succès qui me consolerait très bien de ne jamais découvrir l’homme et la femme qui ont machiné ce crime ténébreux. Tout en se tenant à lui-même ce discours très sensé, Freneuse s’efforçait de fendre le flot humain qui l’entourait, et n’y réussissait guère. Il avait justement devant lui un grand et vigoureux gaillard dont le large dos lui barrait le passage, et qui semblait faire exprès de ne pas se presser pour impatienter les gens qui venaient après lui. Après plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur et ce personnage, Freneuse finit par essayer d’une poussée, afin de le décider à avancer un peu plus vite. L’homme se retourna, en grommelant des mots impolis, et montra ainsi son visage à l’artiste, qui éprouva en le voyant une sensation bizarre. Il lui parut que cet amateur de drames à spectacle ressemblait au voyageur de l’impériale. C’étaient les mêmes traits taillés à coups de hache, les mêmes moustaches grisonnantes, les mêmes favoris coupés militairement, la même physionomie dure. Seulement, le costume était tout différent : au lieu d’un paletot-sac et d’un feutre rond, ce monsieur portait une redingote noire en drap fin et un chapeau de soie tout neuf. Ses yeux examinèrent rapidement Freneuse, des yeux noirs très vifs, ombragés par des sourcils épais, et sans doute il ne le jugea pas digne de sa colère, car, au lieu de l’apostropher, il se remit aussitôt en position, et il accéléra son allure, si bien qu’il se fit faire place et qu’il se perdit promptement dans le corridor de l’orchestre. « On jurerait qu’il m’a reconnu et qu’il s’est dérobé, pensa Freneuse. Si Binos était ici et si je lui communiquais mes impressions, il s’attacherait aux pas de cet individu. Mais je ne suis pas Binos, et je ne vais pas m’amuser à courir après lui. » Sur cette sage réflexion, il continua son chemin, et il eut moins de peine à gagner le premier étage, les gens qui encombraient l’entrée ayant presque tous leur place au parterre. Il chercha la loge, qui était une loge de face, et quand il l’eut trouvée, il appela l’ouvreuse, sans plus songer à la rencontre qu’il venait de faire. La préposée au vestiaire et à la location des petits bancs accourut à la voix du monsieur bien mis qui l’appelait, et l’introduisit dans la loge occupée depuis le lever du rideau par le père et la fille. Freneuse eut le plaisir de voir les joues de Mlle Marguerite se colorer d’une rougeur qui lui parut de bon augure, et M. Paulet l’accueillit de la façon la plus flatteuse. Il prit la peine de se lever pour lui tendre les deux mains, et il avança lui-même un tabouret au nouveau venu, qui ne s’assit qu’après avoir payé son entrée par un compliment fort bien tourné, auquel la jeune fille répondit par un gracieux sourire. Je savais bien que vous ne refuseriez pas de nous tenir compagnie, s’écria M. Paulet, et je vous remercie de nous consacrer votre soirée. Ce propriétaire était un petit vieillard propret, d’un aspect agréable et d’une tenue correcte. Il avait le geste prompt, la parole facile, l’abord engageant, et sa physionomie eût été sympathique, si elle eût été plus franche. Les yeux la déparaient un peu ; ils ne regardaient presque jamais en face, et ils avaient une mobilité inquiétante. Et puis, les lèvres souriaient trop, et le sourire était banal. Mais l’ensemble ne déplaisait pas, et M. Paulet aurait fait un beau-père des plus présentables. Mlle Marguerite, heureusement pour elle, ne lui ressemblait pas du tout. Elle tenait sans doute de sa mère sa taille, son teint et la grâce un peu nonchalante qui donnait à toute sa personne un charme particulier. Elle avait de la race, comme on dit, et M. Paulet était un bonhomme tout uni qui manquait un peu de distinction. Mais il admirait sa fille, et il se trouvait très bien comme il était. Freneuse avait su lui plaire en le traitant avec des égards que les artistes ne prodiguent pas aux bourgeois. Il poussait la condescendance jusqu’à flatter sa manie qui était de parler peinture à tort et à travers. Il écoutait les appréciations qu’il formulait gravement sur les maîtres anciens et modernes, et il ne dédaignait pas de lui donner la réplique. Mlle Marguerite ne s’y connaissait peut-être pas beaucoup mieux que son père, mais elle avait du tact, et elle savait gré à Freneuse de ne pas se moquer de lui. Mon cher, dit de but en blanc M. Paulet, vous arrivez tout à point pour nous mettre d’accord sur une question d’art. Je me récuse d’avance, dit modestement Freneuse ; je suis convaincu que vous avez raison et que Mademoiselle n’a pas tort. n’essayez pas de vous en tirer par une défaite polie. Vous êtes très compétent pour décider entre nous, et il faut absolument que vous nous donniez votre avis. D’abord, c’est à propos de vous que la difficulté s’est élevée. Je suis très fier d’apprendre que vous et Mademoiselle vous avez bien voulu penser à moi. Je vous prie de croire, mon cher Freneuse, que cela nous arrive souvent. Vous n’êtes pas de ceux qu’on oublie, quand on vous connaît comme nous vous connaissons, et si nous ne vous connaissions pas, nous connaîtrions du moins vos œuvres, qui valent bien la peine qu’on s’en occupe. Votre nom est dans toutes les bouches et dans tous les journaux. » On parle partout du tableau que vous allez exposer cette année... ce sera le grand succès du Salon, m’a-t-on dit, et je le crois. Eh bien, c’est justement ce tableau qui a été le point de départ de notre différend... Mais, objecta timidement l’artiste, je regrette que vous ne m’ayez pas fait l’honneur de venir le voir... il n’est question que de ça dans le monde artistique... une jeune chevrière de la campagne romaine assise au pied du tombeau de... et même, entre nous, vous auriez pu choisir un sujet plus gai... on a beau être amateur de peinture, on n’aime pas beaucoup à voir ça dans son salon... ça nuira peut-être à la vente... il y a si longtemps que Cecilia Metella est morte ! dit sérieusement Freneuse, qui avait bien envie de rire au nez de M. C’est une excuse, mais il ne s’agit pas de cela. Je soutenais tout à l’heure à Marguerite que, vous autres artistes, vous aviez tort de vous entêter à reproduire sur vos toiles des Italiens et des Italiennes. Et je prétends que, pour les modèles de femme notamment, nos Françaises vous fourniraient des types merveilleux. Vous avez mille fois raison, Monsieur, et je n’irais pas bien loin pour en trouver un, dit vivement Freneuse, en regardant Mlle Paulet. qu’est-ce que je te disais ? Freneuse trouve que tu ferais un modèle superbe. Je ne me vois pas très bien en chevrière de la campagne romaine, dit en riant Mlle Marguerite. Vous seriez belle sous tous les costumes, Mademoiselle, répliqua chaleureusement Freneuse. Encore faut-il que je puisse représenter le personnage que vous avez choisi. Or, les Italiennes ne sont pas blondes, que je sache, et j’ai le malheur de l’être. Le soleil n’a pas doré mon teint, ni bruni mes cheveux, et mes traits manquent absolument de caractère. Paulet, coupant la parole à Freneuse qui avait un compliment sur les lèvres, tu es très bien comme tu es, et je connais beaucoup de gens qui sont de mon avis. Je vous prie de me compter parmi ces gens-là, ajouta l’artiste, enchanté de saisir l’occasion d’affirmer son admiration pour la beauté de Mlle Marguerite. Du reste, reprit le père, j’avoue que je ne peux pas m’extasier devant ces têtes que les artistes vont chercher si loin. Elles sont jolies, ma foi, vos Romaines, avec leur peau couleur de citron et leurs yeux cernés ! Des loques qu’une cuisinière n’oserait pas se mettre sur le dos pour se promener le mardi gras. Ça devrait être défendu de sortir dans ces accoutrements-là. Vous êtes sévère pour ces pauvres filles, murmura Freneuse. Il faut bien qu’elles fassent leur métier, et, pour poser, elles ne peuvent pas s’habiller comme des gravures de modes parisiennes. Il faut de la couleur locale. Je sais ce que c’est, quoique je ne sois qu’un bourgeois. Mais si j’étais peintre, je m’y prendrais autrement. J’aurais un vestiaire chez moi, et quand j’aurais besoin d’une Fornarina quelconque, je choisirais une Française, et je n’aurais qu’à la déguiser pour en faire un modèle. Mais, mon père, ce ne serait pas du tout la même chose, dit Mlle Paulet. Le type est si différent ! La beauté est la beauté, que diable ! Freneuse baissait la tête et ne disait mot. Il n’avait garde de discuter avec un homme qui proférait de telles énormités, et il commençait à se demander s’il lui serait possible de subir un beau-père aussi dénué de sentiment artistique. Mais Marguerite avait deviné ce qu’il pensait, et elle le favorisa d’un regard qui lui fit oublier en un instant ses préventions contre M. Il disait tant de choses, ce regard ; il était tendre, presque suppliant. Il demandait grâce pour les fautes de goût d’un père qui ne ressemblait pas à sa fille. Du reste, reprit le capitaliste, j’ai des raisons particulières pour détester les Italiennes. Figurez-vous, mon cher, que ces coquines-là pourraient bien me coûter un bel héritage qui devrait me revenir... Je ne savais pas que vous eussiez un frère. Personne ne le sait, car il habite la province, et nous ne portons pas le même nom. Ma mère s’était mariée deux fois, et ce frère-là est de son second mariage. Mais je suis maintenant son seul parent et, par conséquent, son seul héritier, quoique je ne le voie jamais. Nous sommes brouillés depuis longtemps, et il a imaginé de s’en aller vivre dans une petite ville du Midi, sous prétexte que le climat de Paris ne lui convient pas. Marguerite ne connaît pas son oncle. Ce n’est pas un motif pour qu’il vous déshérite, murmura distraitement l’artiste, que ces renseignements n’intéressaient guère. Non, mais voilà le malheur ! cet animal-là, qui a toujours été un original de première classe, s’était imaginé dans sa jeunesse qu’il avait des dispositions pour la peinture, et il a passé quelques années en Italie à barbouiller des toiles, dont la meilleure ne se vendrait pas quinze francs. Si sa succession ne se composait que de ses tableaux, il y a longtemps que j’en aurais fait mon deuil ; mais il est riche... aussi riche que moi, si ce n’est plus. Et il ne serait pas impossible qu’il fît son testament au profit d’un enfant qu’il aurait eu jadis à Rome. Il s’était donc marié là-bas ? On l’a dit, mais ce n’est pas prouvé. On a prétendu qu’il avait fait la sottise d’épouser je ne sais quelle créature qui posait pour les peintres. Moi, je ne crois pas qu’il soit allé jusque-là. Seulement, il est libre de disposer de sa fortune, et il est capable de la laisser à sa fille naturelle. Vous compreniez maintenant, mon cher Freneuse, pourquoi j’ai en horreur les poseuses romaines. » Et ce qu’il y a de plus curieux dans cette histoire-là, reprit M. Paulet, c’est que mon nigaud de frère ne s’est jamais préoccupé de la jolie famille qu’il s’était créée là-bas. Après avoir arrangé ses affaires pour finir son existence à Rome, il a changé d’avis tout à coup. Il lui a pris une lubie de rentrer en France, et il est allé s’établir à cent cinquante lieues de Paris, dans un trou de campagne où il vit seul comme un hibou. » Lorsque je fus informé de cette belle résolution, je lui écrivis pour lui proposer de nous réconcilier... je lui offrais de demeurer avec moi, et j’aurais fait volontiers le sacrifice d’aller le chercher dans son désert pour le ramener ici. Il me répondit une lettre fort sèche qui refusait toute espèce de raccommodement et même d’entrevue. Nous en sommes restés là depuis dix ans. Mais vous pensez bien que je le fais surveiller sans qu’il s’en doute. Son notaire a pris mes intérêts, et il me tient au courant. Or, j’ai su dernièrement que Monsieur mon demi-frère parlait de tester en faveur de personnes étrangères, et je suis fort inquiet. J’ai bien pris quelques mesures préventives, comme par exemple de m’informer... Mais, mon père, interrompit doucement Mlle Marguerite, je ne crois pas que ces détails amusent beaucoup M. Et du reste, on va lever le rideau. Vous me permettrez bien de regarder et même d’écouter. Tu as raison, petite ; j’ai dû considérablement ennuyer notre ami en lui racontant mes affaires de famille ; mais il m’excusera. C’est pour ton bien que je me passionne ainsi, car enfin la fortune de mon écervelé de frère doit te revenir après moi. » Paulet en riant, je tenais à expliquer à ce cher Paul pourquoi je ne peux pas souffrir les Italiennes. Ça ne m’empêchera pas d’aller un de ces jours voir son tableau. Freneuse s’inclina en signe d’assentiment, et comme le rideau remontait en ce moment vers les frises, il fut dispensé de répondre. À vrai dire, il avait à peine écouté l’histoire assez embrouillée que le père de Marguerite venait de lui narrer ; mais il était bien obligé de reconnaître que la conversation de ce millionnaire manquait de charme, et qu’il professait en matière d’art des opinions saugrenues. Freneuse ne se sentait pas de force à discuter avec lui le mérite des modèles qui font le voyage de Rome à Paris pour poser devant les peintres français. Il aimait bien mieux admirer en silence la belle tête de sa fille, qu’il voyait de trois quarts et qui semblait avoir été découpée dans une toile de quelque maître flamand. L’artiste s’absorba dans cette contemplation à laquelle Mlle Marguerite paraissait se prêter très volontiers, pendant que M. Paulet, armé d’une énorme jumelle, lorgnait la salle, bondée de spectateurs et surtout de spectatrices. « Elle est splendide, pensait Freneuse en examinant d’un œil de connaisseur les lignes de ce profil si pur ; et je crois qu’elle a de l’intelligence et du cœur. » Celui qu’elle aimera ne sera pas malheureux, et après tout, celui qui l’épousera ne sera pas forcé de vivre avec le père. J’aimerais mieux qu’elle fût moins riche et que ce père fût moins bourgeois. Il a des idées qui m’horripilent ; et je m’étonne qu’il ne s’aperçoive pas que nous ne pourrions nous accorder sur rien. Il me témoigne assez que je lui plais, et je me demande pourquoi, car je n’ai rien fait pour cela. Peut-être n’est-il pas fâché de me montrer à ses amis, comme on exhibe un oiseau rare ; c’est un genre de vanité assez répandu parmi ses pareils. Ils aiment à se poser en camarades des artistes. Et cependant, non ; il me semble qu’il y a quelque chose de plus, et que ses avances ont un but. Il n’agirait pas autrement s’il songeait à faire de moi son gendre. Pour moi, la question est de savoir d’abord si je plais à sa fille, car je ne tiens pas à m’aventurer sur ce terrain-là pour aboutir à une déception. Je ne suis pas encore amoureux de Mlle Marguerite, mais je ne tarderais guère à le devenir, si je passais beaucoup de soirées à côté d’elle. Il faut que je profite de celle-ci pour risquer un essai. » Tout en se tenant à lui-même ce discours très sensé, Freneuse dévorait des yeux Mlle Paulet, qui avait l’air de prêter toute son attention à la pièce, mais qui s’apercevait fort bien de l’effet qu’elle produisait sur son jeune voisin. Il vint un moment où elle se sentit gênée par cette persistance à la dévisager ; pour y mettre fin, elle emprunta la lorgnette de son père, et elle la braqua sur Jack Sheppard qui entrait en scène. Freneuse comprit l’intention et se mit à regarder les fauteuils d’orchestre, uniquement pour se donner une contenance. Mais ses yeux s’arrêtèrent bientôt sur un homme qui se tenait debout, adossé au mur de l’avant-scène du rez-de-chaussée, au premier rang des fauteuils. Cet homme n’aurait peut-être pas attiré l’attention de Freneuse, quoiqu’il se tînt debout alors que tous ses voisins étaient assis, mais justement il regardait la loge où trônaient sur le devant M. Les yeux de l’artiste, qui étaient excellents, rencontrèrent ceux du spectateur de l’orchestre, et il le reconnut aussitôt. C’était le monsieur qu’il avait heurté dans l’escalier, après avoir franchi le contrôle, et qui lui avait paru ressembler vaguement au voyageur de l’impériale. Cette fois, Freneuse put l’examiner tout à son aise, car la figure se présentait de face, en pleine lumière, et il ne s’en priva point, n’ayant rien de mieux à faire, pendant que Mlle Paulet s’amusait à lorgner les acteurs et les décors. Il prenait moins de plaisir à dévisager cet inconnu qu’à contempler la belle Marguerite ; mais sa curiosité était excitée par ce problème vivant, et il se mit à faire de grands efforts de mémoire pour se rappeler les traits de l’homme entrevu la veille dans l’omnibus. Il y parvint à peu près, et il constata de nouveau la ressemblance ; mais il n’arriva point à une certitude absolue. Paris est plein de gens qui portent la moustache en brosse et les favoris coupés au niveau de l’oreille. La taille était la même, la carrure aussi, et une certaine brusquerie dans les mouvements. L’individu avait de temps à autre des gestes saccadés qui paraissaient s’adresser à quelqu’un. Pas aux personnes qui occupaient la loge de Freneuse, car ni le père ni la fille ne prenaient garde à l’insignifiant individu qui les observait de loin. Mais tout cela ne prouvait rien, et Freneuse, moins zélé que Binos, allait renoncer à poursuivre cet examen, lorsqu’il vit le monsieur de l’orchestre se pencher pour adresser la parole à une femme assise à côté de lui. La chose en soi était toute naturelle, et cependant l’artiste eut aussitôt l’intuition que cette femme devait être la créature qui avait joué de l’épingle empoisonnée. Conjecture hasardée, s’il en fut, et dont il lui était impossible de vérifier la justesse, puisque la voisine de la pauvre morte n’avait pas montré une seule fois sa figure pendant le trajet du boulevard Saint-Germain à la rue de Laval. Cependant, aux premiers mots que lui dit l’homme qui se tenait debout, elle se retourna vivement, et elle leva la tête pour regarder la loge que cet homme venait sans doute de signaler à son attention. La clarté du lustre tombait d’aplomb sur son visage, et Freneuse vit qu’elle avait de grands traits, assez réguliers, mais trop prononcés, et un teint légèrement couperosé. L’ensemble toutefois n’était pas déplaisant, et la physionomie ne manquait pas de distinction. L’âge devait flotter entre trente-cinq et quarante ans. « Est-ce moi qu’elle regarde avec tant de persistance ? J’en doute, car c’est à peine si elle peut me voir, étant placé comme je le suis. Et si ce n’est pas moi, c’est donc M. Mademoiselle plutôt, car elle est assez belle pour qu’on la remarque... une femme qui vient voir un drame et qui reste en contemplation devant une jolie personne, au lieu de s’occuper du spectacle... » Paulet, lui non plus, ne s’occupait guère des exploits de Jack Sheppard au cabaret de la Pie borgne. Il avait pris une pose triomphante, et nonchalamment adossé à la cloison de la loge, il étalait la grosse chaîne de montre qui serpentait sur son gilet et les boutons en diamant qui étoilaient sa chemise ; il cherchait dans la salle des figures de connaissance, et il finit par aviser le couple cantonné dans un coin de l’orchestre. Aussitôt, la femme fit de nouveau face au théâtre, mais l’homme salua le capitaliste. Il ne le salua pas de la main, comme on salue un ami. Il s’inclina respectueusement, et, à cette distance, une politesse si humble était un peu bien ridicule. Paulet y répondit par un signe de tête assez sec ; l’homme, satisfait sans doute d’avoir été vu, s’empressa de s’asseoir et se mit à chuchoter avec sa compagne. se dit Freneuse, il ne tient qu’à moi maintenant de savoir ce que c’est que ce personnage dont je me préoccupe depuis une demi-heure. » Mlle Marguerite prévint la question qu’il allait adresser à son père. Elle venait de poser sa jumelle, et elle avait vu l’échange de saluts. Qui est donc ce monsieur ? Est-ce que vous le recevez chez vous ? Je ne me souviens pas de l’y avoir jamais rencontré. Je le reçois, oui, quelquefois le matin dans mon cabinet, répondit en se rengorgeant M. Paulet, mais pas dans mon salon, et je me garderais bien de te le présenter. Qu’est-ce que c’est au juste qu’un agent d’affaires ? Ma chère enfant, ce serait un peu long à t’expliquer et cela t’intéresserait médiocrement, je suppose, de savoir que ces messieurs... soignent, moyennant rétribution, les intérêts qu’on veut bien leur confier... ils se chargent des recouvrements difficiles, des liquidations embrouillées, des recherches de toute espèce... Voilà un mot qui ne m’apprend pas grand’chose. Parce que tu ignores la langue des affaires. Il est vrai que tu n’as pas besoin de la connaître, puisque je m’occupe et m’occuperai toujours des tiennes... tant que je vivrai du moins... après moi, ce soin reviendra à ton mari, qui, je l’espère bien, sera un homme laborieux et rangé. » Quant à l’agent qui vient de se permettre de me saluer à travers toute la salle, la première fois que je le ferai appeler, je le prierai d’être moins démonstratif en public. C’est un habile homme, et je le crois honnête, mais ce n’est pas une raison pour qu’il se donne des airs de me connaître devant quinze cents personnes... d’autant que je devine son intention... Saluer un capitaliste comme moi, c’est une réclame pour un pauvre diable comme lui. Je veux bien l’employer lorsque ses services peuvent m’être utiles, mais je ne tolérerai pas qu’il se familiarise. Il est, dites-vous, expert dans son métier ? très expert, à ce qu’on m’assure. C’est un négociant de mes amis qui me l’a recommandé. Je l’ai chargé récemment de certaines démarches assez délicates, et je n’ai pas encore eu le temps de le juger par les résultats, mais il paraît qu’il n’a pas son pareil pour les renseignements... Alors, Monsieur, je vous serai très obligé de me mettre en relations avec lui. J’ai précisément une créance à recouvrer, et mon débiteur a disparu... Dès que je le verrai, et ce sera bientôt, je vous l’adresserai. il est inutile que vous preniez cette peine. Je lui dirai de passer chez moi, si vous voulez bien me dire son nom. Vous concevez que ces noms-là ne sont pas de ceux qu’on retient. Mais j’ai sa carte à la maison, et dès demain, vous saurez où il demeure. Je vous remercie d’avance, dit Freneuse, légèrement désappointé. Il s’était flatté d’étonner Binos, en lui rapportant une indication précise sur un individu qui ressemblait au voyageur de l’omnibus, et il lui fallait attendre que M. Paulet voulût bien la lui envoyer, si tant était qu’il y songeât. dit le capitaliste, on baisse déjà le rideau. Ils font maintenant des actes scandaleusement courts. On n’en a pas pour son argent. Il me semble, mon père, que c’est seulement la fin d’un tableau, répondit Mlle Marguerite. on a frappé trois coups, et personne ne quitte sa place. Ça ne fait rien, nous allons pouvoir causer. Rien ne m’ennuie comme d’être obligé de chuchoter de peur de troubler le spectacle, dit Paulet qui aimait à déployer les sonorités de son organe. Il avait une voix de basse profonde, la voix du légendaire M. Alors, mon cher Freneuse, reprit-il, vous placez de l’argent, puisqu’on vous en doit. C’est bien, c’est très bien, à votre âge, d’avoir des débiteurs, au lieu de créanciers. Je ne m’étais pas trompé sur votre compte. Vous vivez honorablement, et ça ne vous empêche pas de faire des économies. Il est vrai que vous devez encaisser des sommes folles. La peinture est en hausse, et vous avez la vogue. Est-il indiscret de vous demander combien vous gagnez par an ? il me serait assez difficile de préciser un chiffre, balbutia Freneuse en rougissant un peu. Cela dépend de bien des choses... L’année dernière, j’ai encaissé près de cinquante mille francs... et si je voulais faire des portraits... Il faut en faire, mon ami, il faut en faire. Il n’y a pas aujourd’hui de meilleur état que le vôtre. Et un expert que je connais m’assurait l’autre jour qu’il va devenir encore plus productif. L’ouvreuse coupa court aux appréciations enthousiastes de M. Elle entra discrètement, et elle dit, en s’adressant à lui : Il y a là quelqu’un qui prie Monsieur de sortir un instant... quelqu’un qui apporte à Monsieur une dépêche très pressée. Je n’ai dit à personne que j’allais à la Porte-Saint-Martin, et voilà qu’un télégramme vient m’y relancer. Mais, mon père, votre valet de chambre sait que vous êtes ici, dit Mlle Paulet. il sait même que j’attends des nouvelles importantes, et comme il est fort intelligent... vous permettez, mon cher Freneuse, que je vous quitte un instant... elle s’y connaît mieux que moi. Paulet suivit avec empressement l’ouvreuse, qui referma sur lui la porte de la loge. C’était la première fois de sa vie que Freneuse se trouvait seul avec Mlle Paulet. Dans le monde, les tête-à-tête sont rares. Quelques mots échangés au piano, en tournant les feuillets d’une partition, autour d’une table, pendant que la jeune fille versait de sa blanche main une tasse de thé au plus élégant des invités de son père. L’occasion qu’un incident imprévu fournissait à l’artiste était excellente pour sortir des banalités ordinaires de la conversation, et il ne demandait qu’à en profiter. Mlle Marguerite, de son côté, la désirait sans doute, car ce fut elle qui entama l’entretien sur un pied plus intime. Je crains que mon père ne vous ait choqué, en vous forçant à préciser le chiffre de vos revenus, dit-elle de sa voix la plus douce. Il ne faut pas lui en vouloir. Il a pour l’argent une considération... que je n’ai pas du tout ; mais c’est pour moi qu’il y tient. Il m’adore, et il prétend que je ne pourrais pas être heureuse sans une grosse fortune... J’avoue que je comprends le bonheur d’une tout autre façon. Je ne serais pas fâchée que mon mari fût riche, mais je veux, avant tout, qu’il me plaise. Et moi, Mademoiselle, je me consolerais très bien d’épouser une jeune fille sans dot, si je l’aimais. Alors, nous pouvons nous entendre, dit gaiement Mlle Paulet. Voyons si nous sommes aussi d’accord sur le reste du programme. Comment faut-il être pour vous agréer ? Allez-vous quelquefois au musée du Louvre ? Mon père n’aime que les tableaux modernes... et il y a des jours où je suis de son avis. Priez-le de vous conduire dans la grande galerie, et cherchez dans la cinquième travée à gauche un portrait peint par Rubens. Le maître est mort depuis des siècles, mais la femme qui lui a servi de modèle est vivante... et je n’aurai pas besoin de vous dire son nom quand vous aurez vu cette merveilleuse toile... et vous saurez alors comment est fait mon idéal. si je ne me trompe, Rubens n’a peint que des Flamandes... Vous ne faites jamais que des brunes. Parce que les poseuses brunes courent les rues... on n’a que l’embarras du choix... tandis que les blondes sont rares comme les perles fines. Le fait est que l’Italie n’en fournit guère. Alors, si je consentais à vous servir de modèle... il faudrait aller tous les jours dans votre atelier. votre père pourrait vous y accompagner. Je voudrais être sûre de n’y rencontrer personne... Je n’ai pas les mêmes raisons que mon père pour les détester, mais j’ai un gros défaut..., je suis horriblement jalouse. Pour le coup, c’était bien une déclaration, et l’artiste, qui sentait toute la portée de ce langage significatif, allait accentuer le sien, lorsque M. Mon cher ami, dit-il d’un air agité, vous voudrez bien m’excuser. Ma fille et moi nous sommes obligés de vous quitter. La dépêche qu’on vient de me remettre m’annonce que mon frère est mort aujourd’hui à trois heures. Croyez, Monsieur, que je prends bien part à votre douleur, balbutia Freneuse. La dépêche m’annonce qu’il me déshérite. Ce que je craignais est arrivé. Il laisse toute sa fortune à je ne sais quelle coureuse étrangère. Mais quoique je n’aie pas sujet de bénir sa mémoire, je ne puis pas rester au théâtre. Mon valet de chambre va faire avancer une voiture, et nous allons finir notre soirée à la maison. Freneuse, surpris et un peu troublé par cette nouvelle, s’était levé et se tenait debout sur le devant de la loge. Mlle Paulet s’était levée aussi, et sa physionomie exprimait non pas une profonde douleur, mais une contrariété très vive. Évidemment elle était beaucoup moins affectée de la mort d’un oncle qu’elle n’avait jamais vu, qu’elle n’était vexée de quitter si vite une compagnie qui lui plaisait. Paulet paraissait consterné, et assurément ce n’était pas son frère qu’il regrettait. Il le connaissait à peine, et il ne l’aimait guère. Mais on a beau être millionnaire, on ne se résigne pas facilement à perdre une succession importante. Freneuse envisageait surtout l’événement au point de vue de la suite de ses relations avec le père et la fille, et il lui semblait qu’il ne devait pas trop s’en affliger. L’héritage qui leur échappait aurait peut-être doublé leur fortune, et plus Marguerite serait riche, plus il y avait de chances pour que M. Paulet se montrât exigeant sur les avantages que son gendre apporterait en mariage. Mais ce n’était pas le moment de réfléchir. Le père avait hâte de partir, et l’ouvreuse, avertie par lui, apportait le manteau et le chapeau de la jeune fille. Freneuse, ne sachant trop que dire, les regardait, adossé à la cloison, et ils formaient tous les trois sur le devant de la loge un groupe très en vue. C’était l’entracte, et dans la salle bien des lorgnettes furent braquées sur Mlle Marguerite. Paulet à l’artiste qui se préparait à les accompagner jusqu’à leur voiture. Vous n’êtes pas en deuil, vous, et c’est bien le moins que vous profitiez jusqu’au bout du spectacle qu’il nous faut quitter sous peine de manquer aux convenances sociales. Je vous assure que nous aimerions bien mieux finir notre soirée avec vous. Et comme Freneuse faisait mine de protester : N’insistez pas, mon cher, reprit le capitaliste, vous me désobligeriez. Dès que je serai débarrassé des soins que je vais avoir à prendre par suite du décès de mon malheureux frère, nous irons vous surprendre un jour dans votre atelier, je vous en préviens. Il serra la main de M. Paulet ; Mlle Marguerite lui tendit la sienne, à l’anglaise, et elle souligna cette gracieuseté en lui adressant un sourire encourageant. Freneuse resta seul, mais il avait de quoi se consoler du départ de la belle, car ses affaires étaient en bon chemin, et il espérait bien qu’elles n’en resteraient pas là. Le père venait de montrer les meilleures dispositions, et la fille, en trois minutes de tête-à-tête, venait de s’avancer aussi loin que le lui permettait la réserve imposée aux demoiselles par leur éducation. « Cela devient sérieux, se disait l’artiste, et je commence à croire qu’il dépend de moi de posséder avant peu une femme adorable et un beau-père orné de soixante-dix mille livres de rente. La question maintenant est de savoir si tous ces bonheurs valent le sacrifice de ma liberté. Je n’en fais guère usage que pour travailler du matin au soir, mais enfin je travaille à ma fantaisie, et si j’épouse Mlle Paulet, je serai condamné à ne plus peindre que des blondes. il me faudra lui fermer la porte de mon atelier, et elle est capable d’en mourir de chagrin... » conclut Freneuse, j’en serai quitte pour la renvoyer à Subiaco avec une jolie somme qui lui servira à trouver un bon mari là-bas, dans son pays. » Tout en réfléchissant ainsi, il mettait son chapeau pour s’en aller, car il ne tenait pas du tout à voir la suite des Chevaliers du brouillard, et il regardait vaguement la salle. Peu de spectateurs avaient quitté leur place entre le tableau qui venait de finir et celui qui allait commencer. Aux fauteuils d’orchestre, tout le monde était assis, excepté une femme. Celle-là se dirigeait vers la sortie, juste au moment où l’on attendait le lever du rideau, et elle manœuvrait pour rejoindre un monsieur qui était debout à l’entrée du couloir et qui lui faisait signe de se hâter. murmura Freneuse, l’agent d’affaires et sa compagne qui s’en vont au beau milieu de la représentation. Pourquoi sont-ils donc si pressés de déguerpir ? Serait-ce qu’ils m’ont aperçu dans la loge de M. C’est possible, car je suis resté assis dans le fond jusqu’au moment où le père et la fille se sont levés. Alors ils auraient donc peur de sortir en même temps que moi. J’arriverai au contrôle avant eux, et je les regarderai sous le nez. » Ô Binos, que de sottises me font commettre les imaginations dont tu m’as farci la cervelle ! Sur cette invocation au rapin chercheur de pistes, Freneuse se précipita dans le corridor et courut à l’escalier, sans prendre le temps d’endosser son pardessus, que l’ouvreuse venait de lui remettre. Freneuse franchit quatre à quatre les marches de l’escalier des premières loges, et il courut si bien qu’il devança les deux êtres suspects qu’il tenait à dévisager de près. Il tenait aussi à voir sans être vu. C’est pourquoi, afin de se faire moins remarquer, il se précipita hors du théâtre, et il prit position un peu à droite de la porte de sortie. Une minute après, l’homme et la femme apparurent sous le péristyle. Ils se donnaient le bras, et ils s’arrêtèrent un instant sur le seuil. L’homme regardait d’un côté ; la femme regardait de l’autre. pensa Freneuse, ils se défient, et ils n’osent pas mettre le pied sur le trottoir avant de s’être assurés que je ne les guette pas. Décidément, ils ont peur de me rencontrer... la dame a rabattu sa voilette... elle a eu tort, car maintenant elle me rappelle tout à fait la voyageuse de l’omnibus... je crois, du reste, qu’elle ne m’a pas encore aperçu. la marchande d’oranges qui les aborde ! » En effet, la commère était venue se planter devant eux et les harcelait d’offres bruyantes. À trois sous, la belle valence ! criait-elle en leur barrant le passage avec son éventaire. Ça vous coûtera moins cher qu’au foyer. L’homme la repoussa sans se gêner, et passa vivement. Il entraîna sa compagne, et ils descendirent bras dessus, bras dessous, vers la porte monumentale qui a donné son nom au théâtre. Freneuse quitta aussitôt son embuscade, et, en trois enjambées, il rejoignit la marchande, qui l’accueillit par cette apostrophe : Le proverbe a joliment raison, quand on parle du loup, vous savez... qu’est-ce que je vous disais que je le reconnaîtrais, si je le rencontrais... C’est bien lui, n’est-ce pas ? je vous en réponds, que c’est lui. Et la particulière qu’il trimbale me fait bien l’effet d’être celle qui est montée hier soir à la Halle aux vins. Faut croire qu’il aura fait sa connaissance en descendant. il lui avait cédé sa place. V’là ce que c’est que d’être poli avec les dames. il n’est pas généreux, ce monsieur-là... il aurait bien pu faire goûter de ma valence à sa princesse. La grosse femme parlait toujours, et Freneuse était déjà loin. Fort de cette affirmation qui confirmait ses soupçons, il s’était lancé à la poursuite du couple qui filait devant lui. Il voulait absolument savoir où demeuraient ces gens-là, et il était décidé à les suivre jusqu’à leur domicile, afin de pouvoir indiquer le lendemain ce domicile à Binos, qui se chargerait de compléter l’enquête. Il constata tout d’abord qu’ils se doutaient de ses intentions. La femme se retournait souvent, et l’homme manœuvrait de façon à se dérober, en se mêlant aux spectateurs qui sortaient du théâtre de la Renaissance pour prendre l’air pendant un entracte. Mais Freneuse, qui avait de bons yeux, ne les perdait pas de vue. Il avait de bonnes jambes, lui aussi, et il eût tôt fait de les rattraper. Mais comme il ne tenait pas à les serrer de trop près, il ralentit le pas et se mit à les suivre à une distance convenable. Sans doute ils le sentaient sur leurs talons, car ils ne se retournaient plus, et ils accéléraient leur allure. Freneuse les vit tourner rapidement le groupe des omnibus qui stationnent près de la porte Saint-Martin, passer entre la porte et le faubourg, gagner le boulevard Saint-Denis, qui commence un peu au delà, et enfin aborder le large trottoir contre lequel s’alignait une longue rangée de voitures de place. « Ils vont prendre un fiacre, c’est évident, se dit l’artiste ; diable ! je n’avais pas pensé à cela... Je prétends ne les lâcher qu’à la porte de la maison qu’ils habitent. » L’homme et sa compagne s’approchèrent d’une voiture et entrèrent en pourparlers avec le cocher, qui était descendu. La tête de la file touchait à la porte Saint-Denis, et le fiacre qu’ils avaient choisi était le cinquième, en commençant par la queue. Freneuse prit le dernier, pour ne pas attirer leur attention. Il mit la main sur la portière, et il fit semblant de chercher un cigare dans son étui, afin de laisser au couple suspect le temps de monter. demanda le cocher, du haut de son siège. Vous voyez ce monsieur et cette dame qui causent là-bas avec votre camarade ? Dès qu’ils seront dans la voiture, et qu’elle marchera, vous la suivrez. Oui, et il y aura un bon pourboire, si vous ne restez pas en arrière. Me laisser distancer, moi un Camille, par une guimbarde de la Générale ! Il n’y a pas de danger. Montez, Monsieur, et rapportez-vous-en à moi pour ne pas perdre en route la particulière que vous filez... je connais ces histoires-là, dit le cocher en chapeau blanc. Freneuse, enchanté d’être tombé sur un homme intelligent, observait du coin de l’œil le couple qui parlementait un peu plus loin, et s’étonnait que le colloque durât si longtemps. « La commère aux oranges avait raison, pensait-il. Ce monsieur de l’impériale est un ladre. Il marchande pour le prix d’une course. il se décide à payer d’avance. Il met de l’argent dans la main du cocher... Voilà le moment d’en faire autant... ils croient qu’ils m’ont dépisté, et ils ne se doutent pas que je vais leur donner la chasse. » Les v’là emballés ; le camarade là-bas vient de grimper sur son perchoir, et il tape déjà sur son canasson pour le faire démarrer. Allez, dit Freneuse, et ne les serrez pas de trop près. Il ne faut pas qu’ils s’aperçoivent qu’on les suit. Ils n’y verront que du feu. Freneuse sauta dans la voiture, et, en mettant la tête à la fenêtre, il eut le plaisir de constater que l’autre fiacre venait de sortir du rang et roulait lentement sur la chaussée du boulevard. Le Camille ne s’était pas vanté ; son cheval était bon, et il n’y avait pas besoin de le pousser pour qu’il conservât sa distance. Il vint se placer à dix pas du quatre-places de la Compagnie générale, et il s’y maintint sans peine. Hier soir, l’homme est descendu rue de la Tour-d’Auvergne et la femme rue de Laval. » Il fut assez surpris de voir le fiacre qui les portait obliquer à gauche et enfiler le boulevard de Sébastopol. Ils tournent le dos à Montmartre. Et, au fait, rien ne prouve qu’ils y demeurent. Ils avaient pris l’omnibus de la place Pigalle pour faire leur coup... et après, ils ont bien pu repasser les ponts pour rentrer chez eux. Peu m’importe qu’ils aient leur domicile sur la rive gauche. J’ai toute ma soirée à moi. Ce ne serait pas la même chose, si j’étais marié. Cette dernière réflexion lui rappela Mlle Paulet qu’il avait un peu oubliée depuis sa sortie de la loge, et il se souvint aussi que le père de cette adorable personne connaissait l’homme aux moustaches coupées en brosse. Il le connaissait même fort bien, puisqu’il l’employait comme agent d’affaires. se dit-il, je suis bien bon de me donner tant de peine. Je saurai quand je voudrai le nom et l’adresse de ce personnage. Paulet ne les avait pas présents à la mémoire, mais ils sont inscrits sur son carnet, et il m’a promis de me les donner. J’ai fort envie de lâcher la poursuite, qui ne m’apprendra rien que M. Paulet ne puisse me dire. » Il leva la main pour tourner le bouton d’appel et arrêter le cocher, mais d’autres idées lui vinrent à l’esprit. Paulet me dira tout ce qu’il sait ; mais il se peut que ce drôle se soit présenté à lui sous un faux nom et en lui laissant une fausse adresse. Un homme de cette trempe est bien capable d’avoir deux domiciles. Et il est intéressant de vérifier si la donzelle qui l’accompagne habite avec lui. » La mort de son frère va lui apporter un surcroît d’occupations qui ne lui permettra pas de me recevoir. Je n’oserai pas me présenter chez lui d’ici à quelques jours, et dans les circonstances où il se trouve, je ne puis pas décemment lui écrire pour lui demander un renseignement aussi insignifiant. » Donc, je gagnerai du temps, si je mène jusqu’au bout la chasse que j’ai commencée, conclut Freneuse. La question est de savoir où ce joli couple va me mener. De l’autre côté de l’eau, ça devient très probable. Nous allons arriver à la place du Châtelet, et le fiacre roule vers le pont au Change... S’il continue comme ça, il me conduira à la barrière Saint-Jacques, et nous n’y serons pas dans une heure, car il marche comme une tortue. » La voiture où le couple était monté n’allait pas vite ; les deux chevaux qui la traînaient se prélassaient comme s’ils avaient suivi un convoi funèbre, et il y avait lieu de s’étonner que l’agent d’affaires eût choisi pour rentrer chez lui un de ces énormes fiacres, à deux banquettes avec une impériale à grille, qui ne servent guère qu’à transporter aux gares des chemins de fer les voyageurs encombrés de bagages. Le respectable véhicule marchait si lentement que le cocher de Freneuse avait toutes les peines du monde à empêcher son cheval de dépasser le paisible attelage qui trottinait devant lui. « Voilà des gens qui ne sont pas pressés, se disait l’artiste. Ça prouve bien qu’ils ne savent pas que je les suis. Quelle figure ils vont faire quand ils me verront descendre en même temps qu’eux ! Il me semble que ce serait tout à fait inutile, car je n’ai pas le projet de leur demander des explications. Il me suffira de savoir où ils logent, et, dès qu’ils seront rentrés chez eux, je rentrerai chez moi. » Ainsi qu’il l’avait prévu, le fiacre, après avoir traversé la place du Châtelet, enfila le pont au Change ; mais, au lieu de continuer tout droit, il prit à gauche, par le quai de la Cité, et il arriva bientôt à la pointe Notre-Dame. « Ah çà, est-ce qu’ils vont à la Morgue ? se demanda Freneuse, en reconnaissant l’édifice municipal où l’on expose les morts anonymes. Ce serait un peu fort ! à cette heure-ci, l’établissement est fermé... elle passe le pont de l’Archevêché... décidément, le couple habite la rive gauche... et probablement le même quartier que Pia, car le fiacre roule maintenant sur le quai de la Tournelle. » Il y roula si bien qu’il arriva cahin-caha au carrefour qui termine le boulevard Saint-Germain, à l’entrée du pont Henri IV. Là, le cocher mit ses bêtes au pas, obliqua un peu à droite et les arrêta devant la porte d’une maison qui formait l’angle du boulevard et de la rue des Fossés-Saint-Bernard. Freneuse abaissa doucement la glace du devant et tira par la manche le Camille, qui se retourna et lui dit à demi-voix : Si Monsieur veut me laisser choisir ma place, Monsieur pourra voir sans qu’on le voie. En même temps, il manœuvrait de façon à venir se ranger le long du trottoir, derrière la première voiture. Ce fut fait très vite, et Freneuse se colla aussitôt contre la portière, afin de ne pas manquer la descente du voyageur et de la voyageuse. À son grand étonnement, personne ne se montra. Le cocher du fiacre à quatre places venait d’attacher ses guides au garde-crotte et descendait lourdement de son siège. Il débrida ses chevaux, leur attacha au cou la musette pleine d’avoine, et se mit à allumer sa pipe sans se presser, comme un homme qui sait qu’il aura tout le temps de la fumer. Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce qu’ils se douteraient que je les guette ? Non, car, s’ils s’en doutaient, ils pousseraient plus loin pour tâcher de me dépister. Au bout de cinq minutes d’incertitude et d’attente inquiète, le peintre entendit que le cocher disait tout bas : J’ai dans l’idée que la particulière nous a joué un tour, et qu’il n’y a personne dans la boîte. Cette réflexion fut un trait de lumière pour Freneuse. Il ouvrit la portière, sauta sur le trottoir et s’approcha du fiacre, plus fermé que jamais. Les glaces étaient levées ; mais en regardant au travers, il lui fut facile de s’assurer que l’intérieur était vide. Et vos pratiques, demanda-t-il en tâchant de prendre un air dégagé, est-ce que vous les avez semées en route ? ricana le cocher, je les attends, mais je ne crois pas qu’elles viennent. Ça m’est égal, vu que je suis payé pour rester ici jusqu’à la demie de dix heures. Le quart vient de sonner, et quand mes bêtes auront fini leur avoine, je rappliquerai au dépôt de la compagnie. J’ai eu cent sous de pourboire. Mais le monsieur et la dame qui sont montés à la porte Saint-Martin ?... et vous les suiviez depuis là-bas ? Ah ben, ils vous en ont fait une bonne. Ils ont entré dans ma roulante d’un côté et ils en ont sorti de l’autre. Il m’a aboulé dix francs d’avance pour que je les laisse passer, sa bourgeoise et lui, et pour que je me trimbale jusqu’ici à vide. Histoire de vous faire courir à la Halle aux vins, pendant qu’ils se cavalaient sur les grands boulevards. Je vois ça maintenant, et je crois que c’est pas la peine que je pose devant c’te porte... ils ont pigé que vous me filiez, et ils ne seront pas assez bêtes pour venir se faire prendre ici. Freneuse sentit toute la justesse de ce raisonnement. Il ne dit plus mot, et il s’en retourna la tête basse, honteux de s’être laissé berner, et jurant bien qu’on ne le reprendrait plus à suivre des pistes. murmurait-il en regagnant sa voiture, chacun son métier. Je ne suis pas plus né pour faire de la police que Binos n’a été créé pour faire de la peinture. Mais je suis bien sûr maintenant que l’homme et la femme étaient dans l’omnibus, hier soir. S’ils ne m’avaient pas reconnu, ils n’auraient pas pris tant de peine pour m’échapper. Et s’ils me craignent tant, c’est qu’ils n’ont pas la conscience nette. Paulet me donnera leur adresse, et alors, nous verrons. » Place Pigalle, cocher, et du train ! Le boulevard Rochechouart est par excellence le quartier des estaminets borgnes que, dans la langue parisienne, on appelle des caboulots. On y trouve bien aussi des cafés respectables et des débits où d’honnêtes ouvriers viennent boire un litre sur le comptoir ; mais les établissements susnommés y sont en majorité. Les caboulots, d’ailleurs, ne sont pas fréquentés exclusivement par des gens de mauvaise vie. Il y vient des bohèmes qui ne travaillent guère, c’est vrai, mais qui n’ont jamais rien eu à démêler avec la police. Les ateliers de peintres abondent dans ces parages, et les rapins flâneurs ne sont pas difficiles sur la dualité des consommations et sur le choix des sociétés. Il leur suffit que le patron ouvre des crédits à ses pratiques et ne se montre pas trop exigeant sur la tenue ; qu’on puisse venir en blouse chanter à plein gosier, et jouer aux dominos pendant toute une journée ou toute une soirée, sans être obligé de renouveler trop souvent. L’ami Binos était de ceux-là, et il avait depuis longtemps pris ses habitudes dans un de ces jolis endroits. Il perchait rue Myrrha, sous les toits, et le Grand-Bock était situé entre la rue Clignancourt et le boulevard Ornano, à deux pas de chez lui. Ce cabaret indépendant ne payait pas de mine à l’extérieur. Sa devanture à carreaux n’était pas nettoyée souvent, et des rideaux sales dérobaient à la vue des passants les mystères de la salle du fond, où il y avait un billard plein de trous et des bancs de bois disposés tout exprès pour que les ivrognes pussent y dormir à l’aise. Mais l’intérieur était décoré de fresques dues au pinceau fantaisiste de Binos, qui avait couvert les murs de figures étranges et incongrues. Ce travail exécuté gratuitement lui avait valu les bonnes grâces du maître de la maison, le père Poireau, plus connu sous le nom de père Poivreau, à cause de son goût pour l’absinthe. Il en absorbait régulièrement un demi-litre par jour, et il ne s’en portait pas plus mal, quoiqu’il fût gris dès l’aurore, et qu’il se couchât ivre à peu près tous les soirs. Binos était là comme chez lui ; il y avait un compte ouvert, et il y jouissait d’un œil presque illimité. Il y passait environ douze heures sur vingt-quatre, et il y faisait, comme on dit, la pluie et le beau temps. Quand il lui plaisait de disserter sur le grand art, les habitués n’y comprenaient rien, mais ils l’écoutaient comme un oracle. Et il s’y était fait des amis qu’il était sûr d’y rencontrer parce qu’ils n’en sortaient guère, et qui tenaient à honneur de le régaler lorsqu’il avait soif, car il ne frayait pas avec tout le monde. Il laissait de côté les jolis messieurs, danseurs attitrés de la Boule-Noire et de la Reine-Blanche, qui se rassemblaient volontiers chez le père Poivreau pour jouer la poule. Il dédaignait même les petits débitants du voisinage qui entraient là quelquefois pour faire un cent de piquet. Il ne se familiarisait qu’avec les gens bien posés : un marbrier du cimetière de Saint-Ouen, pour lequel il dessinait des projets de tombeaux extravagants ; un rentier, qui s’appelait M. Piédouche, et qui avait très bon air ; un droguiste retiré des affaires, qui ne brillait pas dans la conversation, parce qu’il était sourd, mais qui admirait les artistes en général et Binos en particulier. Celui-là était, à vrai dire, le souffre-douleur du malicieux rapin, qui ne lui épargnait pas les charges d’atelier ; mais le bonhomme ne se fâchait jamais, et recherchait avec persistance la compagnie de son persécuteur. Binos avait au contraire pour M. Piédouche une sympathie doublée d’un certain respect. Les manières rondes et décidées de M. Piédouche l’attiraient, sa parole le charmait. Piédouche était un causeur des plus agréables. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Il connaissait beaucoup de pays et beaucoup de gens. Il parlait de tout en homme avisé, et il était de bon conseil. Discret avec cela, au point de ne jamais raconter ce qu’il faisait, ni ce qu’il avait fait dans sa jeunesse. Binos pensait qu’il avait servi dans l’armée, mais il n’en était pas sûr, et à force de chercher ce que pouvait bien être cet aimable compagnon, il avait fini par s’imaginer qu’il était attaché à la haute police politique ou diplomatique. Et il n’en avait que plus de goût pour lui. La police, c’était sa marotte, et il ne manquait pas une occasion d’amener la conversation sur ce sujet intéressant, que Piédouche, d’ailleurs, ne traitait qu’avec une extrême réserve. Mais depuis trois jours, Binos attendait inutilement au Grand-Bock son partenaire préféré. Piédouche n’y venait plus, et cette éclipse inattendue contrariait énormément Binos, qui brillait du désir de le consulter sur l’affaire de l’omnibus. Piédouche était devenu invisible, précisément le lendemain de cette tragique aventure. Binos déplorait amèrement cette fâcheuse coïncidence et demandait son Piédouche à tous les échos du Grand-Bock, mais personne n’avait vu Piédouche, et le père Poivreau n’était point en état de donner des nouvelles de ce fidèle habitué de son établissement. On savait que Piédouche demeurait dans le quartier, les uns disaient place d’Anvers, les autres, rue de Dunkerque ; mais il ne recevait pas chez lui ses connaissances du café, et Binos lui-même ne connaissait pas son adresse, quoiqu’il la lui eût demandée plusieurs fois. Piédouche avait toujours évité de la donner exactement, et le mystère dont il entourait sa vie n’avait pas peu contribué à persuader au rapin qu’il appartenait à la police. Son absence inexpliquée ne pouvait que confirmer Binos dans son opinion. Il était convaincu que Piédouche venait d’être chargé de quelque mission secrète, et qu’on ne le reverrait pas d’ici un certain temps. Et il se désolait, car il avait compté sur ses lumières et même sur son concours pour tirer au clair l’histoire fort embrouillée qu’il s’était vanté de démêler. Il avait juré solennellement à Paul Freneuse de découvrir la femme qui avait joué de l’épingle et son complice de l’impériale. Il comprenait maintenant qu’il s’était trop avancé, et qu’à lui tout seul il n’arriverait à rien. Il s’avouait à lui-même son impuissance, et cet aveu l’humiliait à ce point qu’il n’osait plus se montrer chez son ami de la place Pigalle. Or, Freneuse n’était pas homme à se déplacer pour rencontrer Binos ; quand Binos venait à l’atelier, Freneuse lui faisait bon accueil, en souvenir d’une ancienne camaraderie qui avait pris naissance à l’École des Beaux-arts, aux jours déjà lointains de leur jeunesse ; mais, depuis qu’ils étaient entrés dans la vie par la même porte, ils avaient suivi des routes si différentes que les liens de cette camaraderie s’étaient un peu relâchés. Freneuse allait dans le monde et y tenait parfaitement sa place ; Binos, débraillé de costume et d’allures, aurait fait tache dans un salon. Freneuse avait les estaminets en horreur, et Binos n’en sortait guère. D’où il résultait qu’ils ne s’étaient pas rencontrés depuis trois jours. Binos s’était établi en permanence au Grand-Bock. Il ne s’éloignait que pour aller faire un tour à la Morgue, à seule fin de savoir si la jeune fille de l’omnibus y était encore ou si quelqu’un l’avait reconnue. Et il revenait toujours de cette lugubre excursion sans avoir rien appris de nouveau. Personne ne s’était présenté pour réclamer la morte, et le terme fixé par le règlement venait d’expirer le matin du troisième jour. On allait procéder à l’inhumation, avait dit le greffier de l’établissement. Le pauvre corps allait être jeté dans la fosse commune, et le secret du crime allait être enterré avec la victime dans le cimetière des hôpitaux. La certitude de ce très prochain dénouement consterna Binos et lui donnait des remords. Il en était à se demander s’il ne ferait pas bien de porter tout bonnement au commissariat l’épingle empoisonnée et de raconter au commissaire la scène de l’omnibus, sans se préoccuper de la répugnance de l’ami Freneuse à se mêler de cette affaire. Mais il aurait bien mieux aimé opérer lui-même, en collaboration avec ce Piédouche qui, à son estimation, était plus habile que tous les policiers du monde. Pendant que l’imprudent rapin se morfondait à attendre ce personnage, Paul Freneuse, qui aurait pu fournir à Binos d’importantes indications, se tenait coi chez lui et ne désirait pas du tout le voir. Paul Freneuse, toutes réflexions faites, avait pris le parti de rester tranquille jusqu’à nouvel avis, c’est-à-dire jusqu’à ce que M. Paulet lui donnât l’adresse de cet agent d’affaires qui s’était si subtilement dérobé le soir de la représentation des Chevaliers du brouillard. Paul Freneuse travaillait avec acharnement et pensait beaucoup plus à Mlle Marguerite qu’au couple suspect auquel il avait donné la chasse. Donc, le troisième jour, vers midi, après avoir déjeuné d’un plat de choucroute, arrosé de plusieurs chopes de bière, Binos se promenait mélancoliquement à travers la première salle de son caboulot de prédilection. Le front soucieux et la pipe aux lèvres, il allait à chaque tour coller son visage contre la porte vitrée, espérant toujours qu’il verrait poindre Piédouche sur le boulevard. C’était l’heure où il arrivait d’habitude pour jouer au billard ou aux dominos. Le père Poivreau sommeillait sur son comptoir, entre une bouteille d’absinthe et un verre vide : le droguiste retiré, qui répondait au nom de Pigache, lisait le journal dans un coin, et prenait sans doute un grand intérêt à cette lecture, car il ne soufflait mot, et il ne bougeait pas plus qu’une pierre, quoique Binos lui eût déjà lancé quelques lardons qui ne le touchaient guère, puisqu’il était sourd. Binos, exaspéré par les ennuis de l’attente, se préparait à lui faire une méchante farce en mettant le feu à son journal avec une allumette, lorsque la porte de l’estaminet s’ouvrit brusquement. dit une grosse voix qui réveilla le maître de l’établissement et fit lever la tête au droguiste, plongé dans la lecture de son journal. Il y a trois jours que je vous demande à tout le monde. Pour m’offrir un verre de fine, je parie, dit en riant l’illustre Piédouche, qui paraissait être de joyeuse humeur. et puis encore pour autre chose. Ah çà, qu’est-ce que vous êtes devenu ? Vous avez donc été malade ? Est-ce que j’ai l’air d’un conscrit exempté pour faiblesse de constitution ? mais on a beau être solide, on n’est pas l’abri d’une indisposition. J’ai souvent mal aux cheveux, moi qui me porte comme le Pont Neuf. Et quand j’ai vu que vous manquiez à l’appel trois jours de suite, j’ai été inquiet. Si j’avais su votre adresse, je serais allé prendre de vos nouvelles. Je ne rentre jamais chez moi que pour dormir, et encore ! Je suis parti en voyage mardi soir, et je ne suis revenu que ce matin. Est-ce que vous êtes allé loin ? Non, à quinze lieues de Paris seulement... un petit héritage qui vient de me tomber sur la tête. Ça vaut mieux qu’une tuile ou un pavé... voilà un accident qui ne m’arrivera jamais. Mais, en attendant, c’est moi qui régale, ce matin. » Père Poivreau, un carafon et des verres !... et de la vieille, hein ? il avait deviné ce que je voulais, le vieux lascar... et il a posé le plateau sur la table, à côté du respectable Pigache. C’est pour que j’invite ce vieillard... je ne demande pas mieux que de me fendre d’une consommation de plus. Aujourd’hui, je suis à la rigolade. si j’héritais, j’inviterais tous les passants. Mais je ne tiens pas à boire dans le voisinage du père Pigache. qu’est-ce qu’il vous a fait, le pauvre birbe ? Seulement, j’ai une histoire à vous raconter... et une consultation à vous demander... Eh bien, il ne nous entendra pas causer. Il est sourd comme un pot. En parlant bas, je n’aurai pas peur qu’il saisisse un seul mot. Nous pouvons nous asseoir près de ce droguiste. voilà du nouveau, par exemple ! Est ce que vous conspirez contre le gouvernement ? ça ne m’irait pas du tout. je le pense bien, dit Binos, qui prit ce propos pour un aveu. Je comprends que vous ne pouvez pas vous mêler de ces choses-là. mais il ne s’agit pas de ça... Expliquez-la-moi, mais trinquons d’abord, dit Piédouche qui venait de remplir les trois verres, et de prendre place coude à coude avec Pigache. À votre santé, papa, reprit-il, en frappant sur l’épaule de son voisin. répondit le vieux d’un air ahuri. Il croit que je lui demande comment il se porte, ricana Piédouche. Faut-il qu’il en ait pilé de ces drogues pour avoir l’oreille si dure ! Laissons-le tranquille et narrez-moi votre histoire. Il boira, si le cœur lui en dit, et s’il ne boit pas, nous sécherons le carafon à nous deux. Binos, déjà accoudé sur la table, ne demandait qu’à entrer en matière. Il entama le récit du voyage en omnibus, en commençant par le commencement et sans omettre un détail. Tout y était, depuis l’épisode de la place cédée au départ jusqu’à la catastrophe de l’arrivée. Il décrivit dans un langage coloré les trois personnages de ce drame, les deux complices et leur victime, la scène muette qui s’était passée à la descente du Pont Neuf, et la stupeur des employés au moment où l’on avait constaté que la voyageuse était morte pendant le trajet. Rien ne manquait à ce tableau émouvant, seulement il se mit en scène au lieu de parler de son ami. Il s’attribua carrément le rôle que Paul Freneuse avait joué. Son amour-propre y trouvait son compte, et de plus il jugeait inutile de compromettre un camarade qui ne se souciait pas de figurer dans une affaire de ce genre. Piédouche l’écouta avec une attention soutenue et un intérêt marqué. Il se permit cependant deux ou trois fois de sourire, et il finit par s’écrier : Mais comment diable vous trouviez-vous à minuit moins un quart dans le quartier de la Halle aux vins ? J’avais passé la soirée à chercher une femme domiciliée dans les environs... un modèle, balbutia Binos, qui n’avait pas prévu cette interpellation. il fallait donc le dire ; c’est très intéressant, l’histoire de cette mort subite, mais... sur quoi voulez-vous me consulter ? Je voudrais savoir ce que vous pensez de cet étrange accident. Mais, répondit Piédouche en haussant les épaules, je n’en pense rien du tout. Et pourtant, je suis sûr que cette pauvre fille a été assassinée dans l’omnibus. Par qui et comment, s’il vous plaît ? Là-dessus, Binos aborda la seconde partie du récit qu’il préparait depuis trois jours. Il raconta la découverte de l’épingle empoisonnée et du fragment de lettre, l’expérience qui avait coûté la vie à un chat, puis ses visites réitérées à la Morgue, ses incertitudes et les résolutions auxquelles il s’était arrêté, après avoir mûrement réfléchi. Il conclut en adjurant Piédouche de l’aider de ses lumières et d’entrer en campagne avec lui pour retrouver l’abominable couple qui avait perpétré cette œuvre scélérate. Il hochait la tête, d’un air entendu, à chaque observation que formulait Binos, et il absorba coup sur coup trois petits verres avant de répondre. dit-il enfin, je commence à croire que cette mort n’est pas naturelle. Avez-vous exposé les faits au commissaire de police ? Je m’en suis bien gardé, car je prétends me passer de lui. Il sera temps de le prévenir quand je saurai où prendre la femme qui a fait le coup et son complice. Les commissaires cherchent volontiers midi à quatorze heures... vous avez, je suppose, conservé l’épingle et la lettre déchirée ? Je les porte sur mon cœur. Ce disant, Binos tirait de la poche de sa vareuse un étui où il serrait habituellement sa pipe favorite. Il l’ouvrit, et il y prit les deux pièces à conviction que Freneuse lui avait remises. L’épingle tenait dans la gaine la place du tuyau de la pipe absente, et la lettre tenait la place du fourneau. Voilà une cachette ingénieuse, dit en riant Piédouche. Vous comprenez bien que j’ai peur de perdre les objets et surtout de me piquer, s’écria le rapin. Mais je ne vous empêche pas de les examiner, et même je vous en prie. Je ne la manierai pas du tout, ça sera plus sûr. Je me contenterai de déchiffrer, si vous le permettez, ce qu’il y a d’écrit sur ce chiffon de papier. c’est-à-dire qu’il me tarde de savoir ce que vous en pensez. Moi, je trouve que la preuve du crime est au bout de chaque ligne. Pendant que Piédouche dépliait le papier froissé, Binos, en levant la tête, s’aperçut que le père Pigache souriait d’un air malin. Le bonhomme n’avait pas été distrait de la lecture de son journal par une conversation que sa surdité l’empêchait d’entendre ; mais il y voyait clair, et l’exhibition de l’épingle paraissait le réjouir infiniment. mon gaillard, dit-il en la montrant du doigt, vous faites des reliques avec les affiquets de votre bonne amie ! Voilà ce que c’est que d’être jeune. la belle qui attachait son chapeau avec ça ? Et, pour plus de sûreté, il referma l’étui. ne soyez pas jaloux, mon garçon, reprit le sourd. Ça n’est plus de mon âge, ces bêtises-là. Lis donc tes faits divers et laisse-nous en repos, vieille baderne, grommela Binos. Vous dites que je suis bien conservé... vous me flattez, jeune homme ; mais je ne vous en veux pas, répondit gravement Pigache en se rejetant sur son journal qu’il dévorait toujours jusqu’à la dernière ligne. Décidément, nous n’avons pas besoin de nous gêner. Il est encore plus sourd que je ne le croyais, et le père Poivreau s’est remis à ronfler sur son comptoir ; vous pouvez y aller de votre avis sur la lettre, mon cher. La lettre ne prouve pas grand’chose, murmura Piédouche. Il n’y a pas une phrase qui présente un sens complet. Non, mais on peut lire entre les lignes. Elle est arrivée depuis un mois... elle, c’est évidemment la petite qu’on a lardée dans l’omnibus. Je reviens à mon premier projet... le projet de la tuer avec une épingle, c’est clair... Elle sort fort peu, mais elle va quelquefois le soir... le coquin qui a écrit ça ne savait pas chez qui, mais il savait où... dans le quartier de la Halle aux vins, parbleu ! Et il l’a attendue au retour. Cher ami, vous êtes très fort... plus fort que moi, car je n’aurais jamais trouvé tout ce que vous me dites là. Mais, pour l’épingle, je pourrai, si vous le désirez, savoir dans quel poison elle a été trempée. Je connais un chimiste qui est de première force sur ces affaires-là. Il fera des expériences, des analyses... tout le diable et son train. Seulement, il faudrait me confier l’objet, ajouta Piédouche. Mais je ne demande pas mieux. Je suis sûr que vous n’en ferez pas un mauvais usage, et elle sera tout aussi bien chez vous que chez moi. Je vous offrirais bien d’assister aux essais, reprit Piédouche, mais ça pourrait contrarier mon chimiste... Vous comprenez, il est expert assermenté près des tribunaux, et il ne s’agit pas ici d’une expertise légale... Si je lui racontais l’histoire de l’omnibus, il craindrait peut-être de se compromettre en mettant sa science au service d’un particulier qu’il ne connaît pas... tandis qu’à moi, qui suis son ami, il ne demandera aucune explication... ou bien il se contentera de celle que j’inventerai. emportez l’épingle, mon cher, et l’étui par-dessus le marché... À condition que vous allez me promettre de travailler avec moi. J’ai juré de retrouver les coupables, et sans vous, je ne ferais rien de bon. D’où vient que vous avez une si haute idée de mes talents de chercheur ? au point où nous en sommes, je puis bien vous le dire, s’écria Binos. Je me figure que vous avez travaillé autrefois dans cette partie-là. surtout si vous n’êtes pas comme bien des gens qui ont des préjugés contre la police et contre tout ce qui s’y rattache. si je n’étais pas artiste, je voudrais être agent secret, c’est-à-dire, entendons-nous... j’aimerais à chasser à l’homme en amateur... pour mon compte ou pour le compte de mes amis... Lecoq, dans les romans de Gaboriau. Lecoq, si je ne me trompe, avait été du métier. Mais vous en auriez été que je ne vous en voudrais pas pour ça. Quoi qu’il en soit, dit Piédouche avec un sourire discret, je vous prie de croire que je n’en suis pas maintenant. Raison de plus pour vous occuper de mon affaire. Si vous étiez attaché à la préfecture, ça vous gênerait pour marcher avec moi ; tandis que, libre comme vous l’êtes, vous pouvez prendre la direction des recherches que je veux entreprendre. Rien ne s’y oppose en effet, mais... si elles aboutissaient à un résultat, que nous en reviendrait-il ? Le plaisir de venger la mort d’une pauvre fille assassinée par des scélérats. La question est de savoir si nous avons chance de réussir. Vous m’avez dit, je crois, que la victime n’a pas été reconnue à la Morgue ? Malheureusement, non, et on l’enterre ce soir. il n’y a pas une minute à perdre. Si l’on ne découvre pas qui elle est, on ne découvrira pas ceux qui l’ont tuée. Et j’avoue que je ne vois pas du tout comment nous pourrions savoir son nom. Il n’y a qu’un moyen, c’est de trouver son domicile. Si vous croyez que c’est facile... Non ; mais ce n’est pas impossible. À la troisième ligne, il y a rue des... En effet, ce pluriel est un point de départ. et j’aurais déjà couru toutes les rues dont le nom est au pluriel si je n’avais été retenu ici par l’espoir de vous y rencontrer. Voilà trois jours que je n’ai, pour ainsi dire, pas quitté le Grand-Bock. Poivreau vous le certifierait, s’il n’était pas ivre... et j’invoquerais le témoignage du père Pigache, si l’animal n’était pas sourd. Ce retard n’en est pas moins très fâcheux, et il faudrait tâcher de le réparer. En consultant l’almanach Bottin, nous aurons la liste complète des rues qui nous intéressent, et alors nous pourrions nous partager la besogne. Vous visiteriez la moitié de Paris, pendant que je visiterais l’autre. Il y aurait d’ailleurs une méthode à suivre pour abréger les recherches. Cette malheureuse fille avait pris, m’avez-vous dit, le dernier omnibus de la Halle aux vins ? celui qui n’arrive à destination qu’à minuit passé. Donc elle rentrait chez elle pour se coucher. Donc, elle devait demeurer dans les parages de la place Pigalle. Donc, il serait sensé de commencer par ce quartier. J’en connais plusieurs : la rue des Martyrs... Eh bien, inspectons ces deux-là avant toutes les autres. la rue des Martyrs est terriblement longue. Elle part de l’église Notre-Dame de Lorette, et elle grimpe jusque sur la butte Montmartre. s’écria Piédouche en riant, vous boudez déjà au travail ! Non, mais je crains de perdre du temps. Alors, attaquons d’abord la rue des Abbesses. C’est tout près d’ici, la rue des Abbesses, dit Binos, et elle n’est pas très longue ; rien ne s’oppose à ce que nous commencions par là. Je dis : nous, parce que vous me paraissez disposé à m’accompagner. Ça me va comme un gant. Sans vous, je ne ferais rien de bon. Je ne sais pas encore parler aux portiers. Je ne sais que leur faire des charges. Vous allez m’enseigner le métier, et lorsque j’en posséderai les premiers éléments, vous verrez que je ne m’en tirerai pas trop mal. J’en suis convaincu, prononça gravement Piédouche. Vous verrez d’ailleurs que ce n’est pas très difficile. Il ne s’agit que d’avoir de l’aplomb et un peu de perspicacité. Mais si vous voulez que votre apprentissage vous profite, il faut que vous preniez les renseignements vous-même. Je serai là, et je vous soufflerai. Alors, entrons en campagne tout de suite. J’aime cette noble ardeur, et je suis tout à vous. Vous permettez que j’emporte l’épingle empoisonnée ? L’épingle et la lettre, si vous voulez. Je serai beaucoup plus tranquille quand elles seront entre vos mains, car, dans mon logement, il n’y pas un meuble qui ferme à clef, et toutes mes poches sont plus ou moins percées. il serait fâcheux de perdre des pièces à conviction si précieuses, et puisque c’est comme ça, je garde tout... en dépôt, bien entendu, et à charge de vous restituer les objets à première réquisition, dit Piédouche en insérant le papier déchiré dans l’étui où l’épingle était déjà. Le père Pigache, qui avait enfin achevé la lecture de son journal, le regardait faire en souriant niaisement. Ça vous étonne, papa, que j’empoche ces bibelots-là, lui cria Piédouche. Il n’y a pourtant pas de quoi. Ça prouve tout bonnement que mon ami Binos a confiance en moi. demanda le bonhomme en tendant l’oreille. Rien du tout, vieille cruche, ricana Binos, qui était déjà debout. Piédouche alla secouer le maître de l’établissement pour le réveiller, paya la consommation et sortit. Binos le suivit sur le boulevard, et ils s’acheminèrent côte à côte vers la place Saint-Pierre, qui s’étend au pied de la butte Montmartre. On peut passer par là pour aller à la rue des Abbesses, et sans doute Piédouche avait ses raisons pour adopter cet itinéraire. Piédouche était toujours très proprement habillé, et il ne tenait peut-être pas à prendre les chemins les plus fréquentés lorsqu’il circulait en compagnie d’un rapin vêtu d’une vareuse fort sale et coiffé d’un chapeau mou à bords extravagants. Mon cher, dit-il, au moment où ils entraient dans la rue d’Orsel, je me figure que cette pauvre fille ne devait pas être dans ses meubles... je me figure ça d’après la description que vous m’avez faite de son costume. C’est vrai que sa toilette n’était pas brillante, murmura Binos. Elle devait loger dans une mansarde. Je vous demande ça parce que je suis d’avis de commencer notre inspection par les hôtels. vous avez du flair, vous ! Moi, je n’aurais jamais pensé à ça. Et puisque vous raisonnez si bien, dites-moi donc un peu pourquoi l’on a tué la petite... on n’a trouvé sur elle que quatorze sous. C’est une vengeance de femme, parbleu ! Elle avait enlevé l’amant ou le mari d’une dame qui a mal pris la chose. et cependant elle n’avait pas une figure à voler les hommes des autres. vous m’avez dit vous-même qu’elle était remarquablement belle. Oui, mais l’air modeste et réservé comme une jeune fille qui n’a jamais quitté sa mère. il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Les demoiselles sages ne circulent pas seules à minuit dans les omnibus. Du reste, nous n’avons pas à nous occuper de ça pour le quart d’heure. Quand nous saurons qui elle est, il sera temps de chercher pourquoi on l’a supprimée. Brigadier, vous avez raison, dit Binos, qui était toujours de l’avis de Piédouche. Ils marchaient vite, et ils avaient déjà dépassé le théâtre de Montmartre. Un peu au delà, commence la rue des Abbesses, qui remonte jusqu’à la rue Lepic. C’est une des mieux habitées de ce quartier, et les garnis, qui foisonnent sur le boulevard extérieur, y sont assez rares. Les maisons y ont une apparence bourgeoise et respectable ; on y trouve la mairie et le bureau de poste du dix-huitième arrondissement. Elle est d’ailleurs assez peu fréquentée, et l’on peut y causer tout à son aise sans gêner la circulation. Bientôt, Piédouche s’arrêta au milieu de la chaussée, et montrant à Binos une porte bâtarde surmontée d’un vitrage en saillie : Mon cher, dit-il, voilà un boui-boui qui ne paye pas de mine et qui, précisément à cause de cela, vaut bien que vous preniez la peine d’y entrer. vous voulez que j’entre seul dans ce garni !... et que j’interroge sans vous la personne qui le tient ! Que le diable m’emporte si je sais quoi lui dire ! Demander des renseignements sur une locataire dont j’ignore le nom, ce n’est pas commode. Vous vous embarrassez là de bien peu de chose. Il y a trois ou quatre manières de procéder. Je tirerais de ma poche une jolie pièce de cent sous et je la laisserais voir au maître de l’établissement... si vous avez affaire à un simple portier, la pièce de deux francs suffira... et je le prierais poliment de m’apprendre s’il ne loge pas une jeune fille faite de telle et telle façon. Il y a gros à parier qu’on ne refusera pas de vous répondre... et si l’on vous répond que non, ce sera la vérité, car ces gens-là savent ce que parler veut dire, et ils verront bien que vous ne lâcherez la pièce qu’en échange d’une indication utile. Il me semble que vous joueriez cette comédie-là mieux que moi. Non, car je n’ai jamais vu la fille dont vous voulez savoir le nom, et je la décrirais fort mal. Tandis que vous, qui l’avez examinée à loisir, vous en ferez un portrait si ressemblant qu’on la reconnaîtra tout de suite. Le fait est que je la peindrais de mémoire... j’ai même pensé à la peindre... couchée sur une dalle de la Morgue... un sujet réaliste pour le Salon de l’année prochaine. Ce qui me retient, c’est que je n’ai sur moi ni la pièce de cinq francs, ni la pièce de quarante sous. J’ai oublié mon porte-monnaie à la maison. Voici le mien, dit Piédouche en tirant de sa poche une jolie bourse de cuir. Il y a dedans de quoi délier la langue de tous les logeurs de Montmartre, et je vous prie de ne pas vous gêner avec moi. Binos hésita un instant pour la forme, mais il accepta en disant : Ce n’est qu’une simple avance, cher ami... une avance que je vous rembourserai un de ces jours, et d’ailleurs, je vais tâcher de ménager vos finances... j’aurai peut-être le renseignement pour trente sous... une fois que je l’aurai, si je l’ai, je ne serai pas beaucoup plus avancé... Je suppose qu’on me dise que la personne en question demeurait là, mais qu’elle a disparu depuis trois jours... Vous vous informerez adroitement de ses habitudes... vous demanderez si elle a laissé dans sa chambre des bagages... quel nom elle a donné en entrant... et quand vous saurez tout cela, vous n’aurez plus qu’à courir à la Morgue et à faire votre déclaration au greffier, qui préviendra la police. Le logeur sera appelé ; il reconnaîtra sa locataire, puisqu’elle n’est pas encore enterrée... dès lors, vous aurez une base d’opérations, et vous pourrez commencer une enquête sérieuse. Avec moi, si vous y tenez. Je ne me soucierais pas trop de m’en mêler ostensiblement, mais je ne vous marchanderai pas mes avis, si vous croyez en avoir besoin. Piédouche, mon vieux, entre nous c’est à la vie et à la mort, s’écria Binos dans un accès d’enthousiasme. Je vais franchir le seuil de ce local qui ne ressemble point à un palais et débuter sous vos auspices dans la diplomatie privée. Puis je reviendrai vous faire mon rapport, car je compte bien que vous allez m’attendre. Là-haut, sur la place qui est devant la mairie. Si nous sommes tombés juste, poussez l’interrogatoire... N’oubliez pas surtout de demander si la locataire disparue avait des papiers... Il importe, pour la suite de vos opérations, que sa personnalité soit établie par des pièces authentiques. à la tour de Nesle ! déclama le rapin en se précipitant vers le garni désigné par le sagace Piédouche, qui se mit à remonter lentement la rue des Abbesses. La porte de l’allée était ouverte, et Binos entra d’un pas délibéré. Si c’est bien là que logeait la petite, Piédouche est le plus grand policier des temps modernes, car il m’a conduit directement au bon endroit. Ma parole d’honneur, je serais presque tenté de croire qu’il la connaissait. Deux hommes auraient eu de la peine à y passer de front. Elle n’était pas non plus très bien éclairée. Binos avançait avec précaution, en étendant les bras pour tâter les murs des deux côtés. Il finit par sentir à gauche une solution de continuité dans la muraille, et une voix lui cria : Je voudrais parler au concierge, répondit Binos. Il n’y a pas de concierge ici, reprit la voix, qui était celle d’une femme. Est-ce que vous venez pour louer ? Je viens pour une de vos locataires. Je ne loge que des hommes. et d’abord, avancez, que je vous envisage. Binos ne demandait pas mieux que de se montrer, mais il n’y voyait goutte, et il ne savait de quel côté tourner pour s’aboucher avec la revêche personne qui l’interpellait si rudement. À force de tâtonner, cependant, il finit par rencontrer sous ses doigts une porte vitrée et un vasistas ouvert. Il la poussa, et il entra dans une loge qui n’était pas beaucoup mieux éclairée. La lumière n’y pénétrait que par un œil-de-bœuf garni de verres dépolis qui tamisaient le jour douteux venant d’une cour intérieure. Et il eut quelque peine à apercevoir une petite vieille toute ratatinée qui se chauffait devant un feu de coke presque éteint. parlez maintenant, lui cria-t-elle, je sais à qui j’ai affaire. Binos aurait bien voulu pouvoir en dire autant, car il ne comprenait rien à cette réception. Binos, désarçonné, se demandait par où il allait commencer. Impossible d’employer le procédé recommandé par Piédouche. L’exhibition de la pièce de cinq francs n’aurait produit aucun effet, par l’excellente raison que la vieille qu’il s’agissait d’amadouer en la lui montrant n’aurait pu voir briller le métal entre les doigts de l’étranger qui allait la questionner. Mais Binos ne restait jamais longtemps dans l’embarras. Si la diplomatie n’était pas son fort, la timidité n’était pas son défaut, et il avait une tendance naturelle à mettre, comme on dit, les pieds dans le plat. Vous prétendez que vous savez à qui vous avez affaire, commença-t-il audacieusement. Si je pariais, tu perdrais, mon petit, répliqua la dame du logis, en fixant sur lui deux yeux gris qui brillaient dans l’obscurité comme les prunelles d’un chat. Je te connais comme ma poche. dites un peu comment je m’appelle. Je ne sais pas ton nom, mais je sais que tu fais ton état de barbouiller de la bonne toile avec de mauvaises couleurs. T’es peintre, mon garçon, et pas peintre d’enseignes. Je t’ai rencontré cinquante fois sur le boulevard Clichy avec ta boîte à couleurs. Alors, j’avoue, la mère, et je vous ferai votre portrait quand vous voudrez. Je n’ai pas besoin de mon portrait. Il y a cinquante ans que je me regarde dans les glaces. Et puis, je te défends de m’appeler « la mère », vu que je n’ai pas d’enfants... ni de mari non plus, Dieu merci ! Savoir si vous n’avez pas eu chez vous une jeune personne qui m’intéresse. J’avais deviné que tu venais de sa part. De la part de qui ? De la part de l’Italienne, parbleu ! ce n’est pas la peine que je vous contredise, murmura Binos, qui voulait laisser parler la vieille. C’est donc toi qui l’a débauchée, vilain crapaud ? Je m’en doutais, que la nigaude avait donné dans les rapins. Un fichu goût qu’elle avait là. Tu en as profité, mais tu as fait une canaillerie. Cette petite n’avait pas pour deux liards de vice, et je mettrais ma main au feu qu’elle était sage, quand elle a eu la mauvaise chance de te trouver sur son chemin. Où l’as-tu levée, dis, monstre ? Est-ce au marché Saint-Pierre, où elle allait acheter tous les matins des herbes pour son déjeuner..., ou bien le soir, sur la place Pigalle, quand elle revenait de prendre sa leçon de chant ? Je jure sur votre tête que je n’ai séduit personne. Il y a trois jours qu’elle n’est pas rentrée... Ose donc me dire que tu ne l’as pas emmenée dans ton taudis. Un peu, que je l’ose ! s’écria Binos, qui jubilait d’entendre ces reproches immérités, car ils lui apprenaient qu’il était tombé juste. Cette Italienne qui avait disparu depuis trois jours ne pouvait être que la jeune fille morte en omnibus. Il savait déjà qu’elle s’appelait Bianca, et il ne tenait qu’à lui d’en savoir davantage. tu as beau essayer de faire le malin avec moi, ça ne prend pas. Que la petite soit où elle voudra, je m’en moque. Mais tu viens réclamer son baluchon, n’est-ce pas ? Eh bien, tu lui diras de ma part que, si elle veut l’avoir, faudra qu’elle prenne la peine de venir le chercher. » Elle peut bien se déranger, continua la vieille ; elle n’est pas devenue princesse depuis qu’elle est avec toi. balbutia Binos, je vous ai déjà dit que... je me doute bien qu’elle ne se soucie pas de me revoir, parce qu’elle sait que je ne mâche pas les mots, quand j’ai des vérités à dire. Je la traiterais comme une coureuse, et elle ne l’aurait pas volé, car c’est honteux, ce qu’elle a fait, et si j’avais su que ça finirait comme ça, c’est moi qui ne l’aurais pas logée. Il n’y a pas de bonne dame qui tienne. Quand j’y pense, ça me tourne le sang. parions qu’elle ne t’a pas conté comment elle est entrée chez moi. c’était le soir, et il pleuvait à ne pas laisser un chien coucher dehors. V’là qu’elle arrive dans ma loge avec un gamin qui portait sa malle... une boîte en bois blanc où il n’aurait pas tenu deux robes et six chemises. « Madame, qu’elle me fait avec un drôle d’accent, pourriez-vous me donner une chambre pas chère ? Je n’ai pas beaucoup d’argent, mais je payerai tous les jours. » Moi, pendant qu’elle me disait ça, je passais l’inspection de sa frimousse, et j’avais vu du premier coup que ce n’était pas une rouleuse, comme il n’en manque pas dans le quartier. Je lui demande si elle a des papiers ; elle me sort un passeport italien... je te demande un peu !... cantatrice, une pauvre diablesse qui arrivait à pied de la gare de Lyon pour économiser la dépense d’un fiacre !... c’est comme si tu disais que tu es peintre, toi qui n’es bon qu’à nettoyer les palettes et à essuyer les pinceaux. Tu vas p’t-être me soutenir que tu fais des tableaux qui sont reçus à l’Exposition ! Va conter cette blague-là à Bianca, si tu l’oses. Ça prendra, puisque tu lui as déjà fait gober que tu la rendrais heureuse ; mais avec moi, non, il n’y a pas mèche. Je sais ce que tu vaux, rapin, et c’est pour ça que je t’en veux d’avoir débauché la petite. Quand je pense que, depuis un mois qu’elle était ici, il n’est pas entré un homme dans sa chambre... et elle ne sortait que pour aller chez un maître de chant qui était de son pays, à ce qu’elle disait... Après ça, c’était peut-être pour aller filer le parfait amour dans ton grenier. Possible, mais tu as fait sa connaissance... Si je comprends pourquoi elle s’est toquée de ton museau, par exemple !... faut que tu l’aies enjôlée en lui chantant : Je suis artiste ; vous aussi... Nous sommes faits l’un pour l’autre... Et elle a cru ça ! que les filles sont bêtes ! Il n’interrompit la vieille que juste assez pour l’exciter à bavarder, et ce système lui réussissait fort bien, car en cinq minutes de monologue, elle venait de lui apprendre à peu près tout ce qu’il voulait savoir, et cela sans qu’il l’interrogeât. Mais je perds mon temps, reprit l’irascible logeuse, et j’ai autre chose à faire que de causer à un oiseau de ton espèce. Je trouve que je t’ai assez vu comme ça. Pas avant que vous m’ayez dit... qu’est-ce qu’il te faut encore ? Est-ce que tu t’es mis dans le toupet que je vas te rendre les frusques de la petite ? Tu serais capable d’aller les mettre au clou. On ne prêterait pas dessus les six francs qu’elle me doit pour trois jours de location, mais ça ne fait rien. J’ai sa malle, et j’en réponds. Tu lui diras de ma part que si elle veut venir la réclamer, je la lui rendrai sans retenir mes six francs. Elle n’a pas trop d’argent, la malheureuse... surtout maintenant qu’elle va être obligée de te nourrir. Je suis bon enfant, mais je ne permets à personne de... De te jeter au nez tes vérités. Que tu le permettes ou non, ça m’est bien égal. Tu lui diras aussi que sa chambre est louée, et que je ne la logerais pas quand elle me donnerait vingt francs par jour. Je ne veux pas de farceuses dans mon garni... ça signifie que, si jamais on te met à la porte de ton taudion, il n’y aura pas de place ici pour toi. je n’ai pas envie de devenir votre locataire. Et si vous m’aviez laissé parler, vous sauriez qu’il n’est pas question de tout ça. Mais je n’ai pas encore pu placer un mot. Je ne suis pas venu ici pour des prunes. Non, puisque tu viens pour Bianca. À propos d’elle, oui ; mais ce n’est pas elle qui m’envoie. cette blague-là est trop forte ! La jeune fille que vous appelez Bianca est morte, et si vous croyez que je mens, vous n’avez qu’à aller à la Morgue. répéta la logeuse en se levant brusquement. Elle y est depuis trois jours, et on va l’enterrer. depuis qu’elle n’est pas rentrée ici !... mais alors ce ne serait donc pas toi qui... Puisque je vous dis que je ne la connaissais pas... je l’ai vue pour la première fois de ma vie couchée sur une table de marbre derrière un vitrage. Alors, comment as-tu deviné qu’elle logeait chez moi ? demanda la vieille en regardant Binos entre les deux yeux. Je n’ai rien deviné du tout. J’ai pensé qu’elle devait demeurer dans ce quartier-ci, et qu’elle n’était pas dans ses meubles. Et je me suis mis dans la tête de visiter tous les garnis. J’ai commencé par le vôtre, et je suis bien tombé. Du premier coup, vous m’avez appris son nom, que je ne savais pas... Ah çà, tu es donc de la police, toi ? et moi qui te prenais pour... Pour ce que je suis, la mère. Je suis entré à la Morgue, j’y ai vu la malheureuse exposée... elle est si belle que ça m’a remué... et quand j’ai su que personne ne l’avait reconnue, j’ai commencé des recherches en amateur. Au moins maintenant, on pourra mettre son nom sur l’acte de décès... et sur la croix de bois que je planterai sur sa fosse. faudrait encore prouver que c’est bien ma locataire, Bianca Astrodi, qu’on a portée là-bas. Mais c’est vous qui le prouverez. Il faut bien que vous alliez la reconnaître. Rien que de penser à la boîte aux noyés, ça me donne la chair de poule. Je comprends ça, ma chère dame, mais il n’y a pas moyen de vous éviter cette corvée. Je vais de ce pas faire ma déclaration au commissaire, et il vous enverra chercher immédiatement. gredin, si tu me joues ce tour-là, tu me le payeras. Je ne peux pas garder pour moi ce que j’ai appris. Vous-même, vous ne voudriez pas qu’on jetât votre locataire dans le même trou que les morts qu’on dissèque à l’amphithéâtre. comment ça lui est-il arrivé ? Elle ne s’est pas jetée à l’eau, j’espère. Alors, elle aura été écrasée par une voiture. On l’a trouvée morte dans l’omnibus à la station de la place Pigalle. J’ai vu ça sur le Petit Journal... et dire que je ne me suis doutée de rien... c’est pourtant arrivé le soir où elle n’est pas rentrée... et moi qui me figurais qu’elle courait la pretantaine ! Ça prouve qu’on peut se tromper. Bianca ne pesait pas lourd, mais elle se portait comme un charme. Vous m’avez dit qu’elle ne voyait personne. Ici, non ; mais elle sortait tous les soirs, et quelquefois aussi dans le jour. Ce n’est fichtre pas moi qui te l’apprendrai. Bianca n’était pas bavarde, et moi je ne suis pas curieuse. Ça fait que je ne sais rien du tout. Elle parlait bien d’un maître de chant qui lui donnait des leçons et qui demeurait dans le quartier du Jardin des Plantes... même que ça m’avait paru drôle... vu que, de ce côté-là, il n’y a que des joueurs d’orgue de Barbarie... et à moins que ce ne fût pour apprendre à chanter dans les cours ou dans la rue... Une fois aussi, au commencement qu’elle logeait chez moi, elle m’a dit qu’elle avait des parents à Paris, mais qu’elle ne savait pas où ils demeuraient... Mais elle ne mentait pas en disant qu’elle allait du côté du Jardin des Plantes, car elle est morte dans l’omnibus qui venait de la Halle aux vins. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que son professeur, ou ses parents, si elle en avait, n’aient pas été voir à la Morgue. Ils avaient dû lire les journaux. Ils auraient bien pu s’inquiéter de sa disparition. Ils n’ont jamais mis les pieds ici, depuis un mois qu’elle y était. Elle arrivait par la gare de Lyon, murmura Binos en se parlant à lui-même ; c’est drôle qu’elle ait été se loger à Montmartre. Ce n’est pas drôle du tout. Elle ne connaissait pas Paris, et un Italien que j’ai logé l’année passée lui avait indiqué ma maison. Et vous l’avez, son passeport ? Un peu, que je l’ai, mon petit ! Il est là-haut dans sa malle, avec d’autres papiers, ses hardes et son saint-frusquin, qui ne doit pas être gros. Elle est fermée à clef, sa malle, et elle a emporté la clef. On l’a trouvée dans sa poche avec un porte-monnaie qui ne contenait que des sous. elle n’était pas riche, la pauvre fille. Et avec ça elle était méfiante ; quand elle sortait, elle avait toujours soin de fermer son coffre. J’aurais bien pu le faire ouvrir par un serrurier quand j’ai vu qu’elle ne rentrait pas, mais je l’aimais, c’te petite... et puis, je croyais qu’elle reviendrait. Et je ne l’aurais pas mise à la porte, si elle était revenue. Je me serais contentée de la sermonner... parce que, vois-tu, moi, mon garçon, je suis pas méchante... Tu n’as qu’à t’informer dans le quartier... on te dira que Sophie Cornu n’a jamais fait de peine à ses locataires. quoique vous ayez été dure pour moi tout à l’heure. Faut pas m’en vouloir, mon garçon, je te prenais pour un de ces clampins qui rôdent sur le boulevard Clichy pour empaumer les pauvres filles qu’ils rencontrent. C’est pas de ta faute, ni de la mienne, mais tu marques mal... Et j’ai dans l’idée que tu ne travailles pas souvent. Tous les jours un peu, ma chère dame. Je veux bien le croire, si ça peut te faire plaisir. Et du moment que ce n’est pas toi qui as enlevé Bianca, je n’ai plus rien contre toi. Je suis même contente de t’avoir vu, quoique tu m’aies apporté une fichue nouvelle. Au moins, je sais ce qu’est devenue la petite, et j’empêcherai qu’on la mette dans la fosse commune... quand ça devrait me coûter cinquante francs pour acheter un terrain. j’avais bien deviné que vous aviez bon cœur. Alors, vous allez vous transporter à la Morgue ? c’est ça qui ne m’amuse pas ! Je voudrais bien vous éviter cet ennui-là ; mais si j’y allais à votre place, ça ne serait pas du tout la même chose. Moi, je ne connaissais pas cette jeune fille, tandis que vous qui la logiez et qui avez tous ses papiers... Oui, je pourrais dire son nom et prouver que je ne me trompe pas. Es-tu sûr au moins qu’elle y est encore ? Je suis sûr qu’elle n’est pas enterrée. Si elle n’est plus exposée, vous n’aurez qu’à parler au greffier, qui vous la montrera. ça va me tourner le sang. Et après que je l’aurai reconnue, comment ça se passera-t-il ? Vous n’aurez à vous occuper de rien. La préfecture de police enverra chez vous prendre sa malle. On examinera les papiers de la pauvre morte, et qui sait ?... On découvrira peut-être ces parents dont elle vous a parlé. Et puis, à quoi ça servirait ? Ils ne s’inquiétaient pas plus d’elle que d’un chien perdu. » Mais, mon gars, ce n’est pas tout ça. Si je sors, faut que quelqu’un garde ma maison, et ma bonne est au lavoir. Je vais prier une voisine d’aller la chercher, et je ne peux pas t’enfermer ici. File, et reviens me voir demain, si tu veux. Je te recevrai mieux que je ne t’ai reçu aujourd’hui. Et, si le cœur t’en dit, tu m’accompagneras à l’enterrement. Je crois bien que le cœur m’en dira ; mais si j’y vais, ce sera à une condition : c’est que nous partagerons les frais. Partager les frais, allons donc ! j’ai de quoi lui payer une jolie pompe funèbre. Nous causerons de ça demain, petit, mais décampe. Je n’ai pas le temps de flâner. Binos ne demandait qu’à disparaître, et, s’il se confondait en gracieusetés et en offres généreuses, c’est qu’il sentait la nécessité de se concilier l’hôtesse pour donner suite à des projets dont il ne lui avait pas soufflé un mot. Binos avait pleinement réussi dans son ambassade, Binos triomphait, Binos se croyait de première force en diplomatie, absolument comme les gens qui ont gagné au jeu parce qu’ils avaient de belles cartes en main, et qui s’imaginent que leur succès est dû à leur talent. Il prit congé de Sophie Cornu, et il se précipita dans la rue. L’illustre Piédouche lui avait donné rendez-vous devant la mairie de Montmartre. Il courut l’y rejoindre, et il l’aborda en levant les deux bras au-dessus de sa tête pour lui annoncer de loin qu’il apportait une bonne nouvelle. Peu s’en fallut qu’il ne jetât son chapeau en l’air en signe d’allégresse. lui demanda Piédouche, qui était beaucoup plus calme. Eh bien, répondit Binos, j’ai trouvé ce que nous cherchions. Vos indications était justes, mon cher, et je proclame que vous êtes un grand homme. La petite logeait là depuis qu’elle est à Paris, c’est-à-dire depuis un mois. Et la vieille toquée qui tient le garni est en train de mettre son tartan pour aller la reconnaître à la Morgue. Elle m’a dit le nom de la morte et tout... Alors, elle a les papiers ? Les papiers, les hardes, tout est dans la malle. Et tout sera remis au commissaire de police, dès que l’identité aura été constatée. lui avez-vous dit ce que vous pensiez de cette mort en omnibus ? Sait-elle que la petite a été assassinée ? Je suis plus malin que je n’en ai l’air, et j’ai compris tout de suite que, si je lui parlais d’un crime, elle renâclerait, parce qu’elle aurait peur de se compromettre ; tandis qu’en lui laissant croire que sa locataire est morte naturellement, j’étais sûr qu’elle ne se ferait pas prier pour aller la reconnaître. Vous avez manœuvré comme un vieux routier. Et je pense que maintenant vous pouvez vous passer de ma coopération. Vous en savez aussi long que moi. mais non, s’écria Binos ; sans vous je ne ferais que des bêtises. Ainsi, je ne vois pas du tout par où je devrais commencer... à moins que je ne me décide à aller tout longuement conter notre affaire au commissaire de police. Tout plutôt que ça, dit vivement Piédouche. Le commissaire vous prendrait pour un fou. Ces gens-là ne donnent pas dans les imaginations, et vous n’avez rien de positif à lui apprendre. La logeuse vous a dit que la petite ne recevait qui que ce fût. Vous ne pouvez donc soupçonner personne. Elle m’a dit que la petite avait des parents à Paris et qu’elle sortait tous les jours pour aller prendre une leçon de chant. Des parents à Paris, c’est bien vague. Et la leçon de chant n’était peut-être qu’un prétexte. Où perchait-il, ce professeur de chant ? La vieille ne l’a jamais su. Eh bien, il faut avant tout découvrir l’adresse du professeur en question. Il paraît qu’il demeure du côté du Jardin des Plantes. Et il n’y a que vous au monde qui soyez capable de le trouver. Je tâcherai, et j’y réussirai peut-être, mais les recherches prendront du temps. C’est un miracle que nous soyons tombés du premier coup sur le garni qu’elle habitait... un miracle qui ne se reproduira pas. mais on va procéder à l’inhumation... et une fois que la pauvre enfant sera enterrée, comment pourra-t-on constater qu’elle a été empoisonnée par une piqûre ? C’est ce que me dira mon savant ami, quand il aura expérimenté l’épingle. S’il me déclare que le poison dont l’assassin s’est servi ne laisse pas de traces, il n’y a rien à faire ni maintenant ni plus tard. Si, au contraire, il en laisse, il sera toujours temps de les constater. Et alors, les preuves morales que j’aurai pu rassembler auront une valeur. Le premier point, c’est de savoir qui avait intérêt à supprimer cette jeune fille. Binos baissait le nez et ne semblait pas très convaincu. Mon cher, reprit Piédouche, si vous n’avez pas confiance en moi, ne vous gênez pas pour me le dire. Je ne tiens pas du tout à me mêler de cette affaire-là. J’ai en vous une confiance illimitée. Alors, laissez-moi agir à ma guise. Je me mets sous vos ordres, et je m’en rapporte absolument à vous. comme ça, je pourrai travailler avec quelque chance de réussir. À condition que vous ne parlerez de moi à personne. Si l’on savait que j’entreprends cette campagne... À qui voulez-vous que j’en parle ? Vous en avez dans tous les ateliers du quartier. Et je les soupçonne de n’être pas très discrets. Je soupçonne même que vous avez déjà bavardé. Depuis trois jours que vous me cherchez, vous n’avez pas gardé l’histoire pour vous tout seul, je le parierais bien. Je lis dans vos yeux que vous en avez parlé à quelqu’un. Dites-moi à qui, j’aime mieux ça. on ne peut rien vous cacher. Oui, j’ai pris un confident, mais ce confident est un garçon sérieux qui se taira, j’en suis sûr, car cette aventure ne l’intéresse pas du tout, et il n’y pense déjà plus. Il a autre chose à faire, et d’ailleurs il ne croit pas à un crime. Il aura peut-être la grande médaille au prochain Salon, et il gagne soixante mille francs par an. Lui avez-vous dit que vous comptiez sur moi ? Il ne sait même pas que vous existez, je vous en donne ma parole d’honneur... et je vous la donne aussi de ne jamais prononcer votre nom devant lui... il croira que j’opère tout seul... Les dernières affirmations de Binos avaient rasséréné son visage que les aveux d’indiscrétion avaient assombri, et après un court silence, il dit d’un ton décidé : J’ai votre parole et j’y compte. C’est pourquoi je veux bien me charger de votre affaire. Tenez-vous tranquille et venez demain au Grand-Bock. J’aurai peut-être du nouveau à vous apprendre. J’obéis, illustre maître, dit gaiement Binos, en serrant la main de Piédouche, qui s’achemina aussitôt vers le boulevard extérieur. Pendant que l’entreprenant Binos et le sagace Piédouche trouvaient, par un de ces hasards qui n’arrivent qu’aux gens habiles, le domicile et le nom de la pauvre morte, le capitaliste Paulet avait d’autres soucis que celui de poursuivre les auteurs du crime de l’omnibus, et cela pour plusieurs raisons, dont la première était qu’il ignorait complètement cette histoire. Paulet ne lisait guère que les journaux financiers, et lorsqu’il parcourait les feuilles politiques, il passait dédaigneusement les faits divers. Paulet se piquait d’être un homme sérieux et ne s’intéressait qu’aux choses sérieuses. Il se vantait de n’avoir jamais ouvert un roman, et si, depuis quelque temps, il se préoccupait des artistes, c’est qu’il avait acquis la certitude qu’à notre époque le métier de peintre est un des plus lucratifs qui soient, lorsqu’on l’exerce avec succès. Ce n’était pas sans peine qu’il s’était formé cette conviction. Il avait passé sa vie à mépriser les barbouilleurs, comme il disait. Il les prenait pour des meurt-de-faim c’était son mot ou pour des mange-tout destinés à finir sur la paille. Mais un de ses amis l’avait renseigné sur le tard. Cet ami, qui avait fait fortune en vendant des curiosités, des antiquités et même des tableaux, lui avait prouvé, par des chiffres et par des exemples, que les artistes en vogue gagnent énormément d’argent et que plusieurs deviennent millionnaires. Ils ne font jamais que des affaires sûres, disait l’ex-marchand d’objets d’art, et ils sont certains de ne jamais tomber en faillite. Ce dernier argument avait beaucoup frappé M. Paulet, qui, pour rien au monde, n’aurait voulu exposer la fortune de sa fille à disparaître dans un désastre commercial. Or, il avait justement sous la main un peintre d’avenir qui vendait déjà ses toiles fort cher et qui était en passe de les vendre bientôt encore plus cher, un garçon laborieux, économe et rangé, dont il connaissait les antécédents et la famille, bien tourné, bien élevé et bien posé dans le monde, un vrai phénix des gendres, qui, pour que rien ne lui manquât, plaisait à Marguerite. Paulet avait donc jeté son dévolu sur Paul Freneuse et n’attendait pour lui faire des ouvertures directes qu’une occasion qui ne pouvait pas manquer de se présenter prochainement. Peu s’en était fallu qu’au théâtre, pendant qu’on jouait les Chevaliers du Brouillard, l’entretien ne prît une tournure décisive. Mais cet entretien avait été interrompu par un incident qui, depuis cette représentation troublée, avait fait passer de bien mauvaises nuits au père de la blonde Marguerite. La dépêche qui lui annonçait que son frère venait de mourir en le déshéritant était rédigée dans le style habituel des télégrammes, c’est-à-dire que l’expéditeur avait si bien économisé les mots qu’elle était à peine intelligible. Paulet avait télégraphié aussitôt pour demander des explications complémentaires, et son correspondant, qui était le notaire du défunt, lui avait répondu par cette phrase laconique : « Je pars demain pour Paris. » Paulet attendait avec impatience cet honnête notaire, qui avait toujours défendu ses intérêts et qui probablement n’entreprendrait pas sans de graves motifs un si long voyage. Le testateur était décédé à Amélie-les-Bains, une ville d’eaux située au pied des Pyrénées orientales, à deux cent cinquante lieues de la capitale. L’officier ministériel qui avait recueilli ses volontés dernières ne se serait certes pas déplacé s’il ne s’était agi que de remettre au frère déshérité une copie de l’acte qui le dépouillait. Paulet vivait-il depuis trois jours dans les alternatives d’abattement et d’espérance qui lui semblaient bien pénibles. Il tenait à son repos presque autant qu’à la fortune, et ces incertitudes le troublaient au point de lui faire perdre appétit et le sommeil. Sa fille, beaucoup moins agitée que lui, ne le reconnaissait plus. Il était devenu à peu près inabordable. Elle avait essayé de lui rappeler que Paul Freneuse attendait leur visite dans son atelier, et il l’avait fort mal reçue. Il lui avait même déclaré nettement qu’il ne sortirait pas avant de s’être abouché avec le notaire, qui pouvait arriver d’un instant à l’autre. Et Marguerite avait dû renoncer à le persuader. Elle se consolait en essayant des toilettes de deuil qui lui allaient fort bien. Paulet ne quittait pas son cabinet. Il y passait son temps à compulser d’anciennes correspondances qu’il avait entretenues avec son frère, avant leur brouille définitive. Il tâchait de découvrir dans ces lettres écrites pendant le séjour de ce frère en Italie, quelques indications relatives au mariage qu’il le soupçonnait d’avoir contracté à Rome, et il n’y trouvait rien de positif. La grande question était de savoir si le défunt avait eu là-bas des enfants légitimes ou naturels, et surtout ce que ces enfants étaient devenus. Paulet faisait donc faire des recherches qui n’avaient abouti jusqu’alors qu’à des résultats incomplets, et depuis que son frère était mort, il lui tardait plus que jamais d’éclaircir ces points importants. Le quatrième jour, après un déjeuner mélancolique où Marguerite n’avait pas paru sous prétexte de migraine, le père déshérité venait de s’asseoir devant son bureau, lorsqu’un de ses domestiques vint lui dire qu’un monsieur demandait à lui parler. Et quand il sut que ce visiteur n’avait pas voulu dire son nom : Je ne reçois pas les gens que je ne connais pas, reprit-il. Il annonce qu’il vient entretenir monsieur d’une affaire très importante, murmura le valet de chambre. Paulet, si c’était le notaire de là-bas ? Celui-là se sera figuré qu’on entre chez moi comme dans son étude... et il aura jugé inutile de remettre sa carte... » Faites entrer, dit-il à haute voix. Et il se leva pour recevoir ce personnage si impatiemment attendu. Une minute après, la porte s’ouvrit, et un individu entra, qui n’était ni notaire, ni provincial, cela se voyait de reste. lui dit le capitaliste en fronçant le sourcil. Je vous avais enjoint de ne revenir qu’au cas où vous m’apporteriez des certitudes au lieu de probabilités vagues. Je me suis conformé à vos ordres, Monsieur, répondit le visiteur. Vous ne m’avez pas vu depuis quelque temps, parce que je n’avais rien de nouveau à vous apprendre ; mais aujourd’hui j’en ai les mains pleines, de certitudes. C’est ce que nous allons voir. Mais d’abord rappelez-moi donc votre nom que j’ai complètement oublié, dit dédaigneusement M. Vous prétendez être agent d’affaires, et vous demeurez du côté du marché Saint-Honoré ? je dois avoir noté votre adresse quelque part... mais elle m’était sortie de la tête... car tout récemment quelqu’un me l’a demandée, et je n’ai pas pu la donner... vous feriez bien de me laisser votre carte. Je n’en ai pas sur moi... mais si vous voulez bien m’indiquer l’adresse de la personne qui désire me voir... quand vous m’aurez communiqué les nouvelles que vous m’apportez... et d’abord, j’ai à vous dire que l’autre soir, vous vous êtes permis de me saluer au théâtre... à travers toute la salle, et que je ne vous ai pas autorisé à prendre avec moi de pareilles libertés. Vous ne me les aviez pas interdites. C’est possible, mais je vous prie de ne pas recommencer. Maintenant, voyons ce que vous avez à me dire. Où en êtes-vous de vos recherches ? J’ai en main la preuve que Bartolomea Astrodi, décédée l’année dernière à Rome, avait eu, en 1862, une fille nommée Bianca. Paulet, dont le visage se rembrunissait à vue d’œil. Oui, Monsieur ; le 24 décembre. J’ai pu me procurer une copie de l’acte de baptême. Je ne l’ai pas sur moi, mais je vous la remettrai quand le moment sera venu... Vous avez du moins ce que contient l’acte. Cette Bartolomea Astrodi était-elle mariée ? Sa fille Bianca est désignée comme étant née de père inconnu. Et qu’est devenue cette fille ? Elle a disparu sans doute ? C’est-à-dire qu’elle a quitté sa mère, dix ou douze ans après sa naissance. Mais sa mère a toujours su où elle était. Au commencement de cet hiver, cette Bianca chantait dans les chœurs au théâtre de la Scala, à Milan. Elle est partie pour Paris, il y a un mois. Chercher son père, qui était un Français. C’est un roman que vous me racontez là. Je suis parfaitement renseigné, croyez-le, à telles enseignes que je puis vous apprendre le nom de ce Français. Il a eu cette enfant à Rome, où il résidait alors. Il habite maintenant le département des Pyrénées-Orientales. Ça ne vous regarde pas, dit brusquement M. Je ne vous avais pas chargé de prendre des informations sur le père. Non, mais je ne fais jamais les choses à demi. En me renseignant sur sa fille, j’ai voulu savoir pourquoi elle avait quitté son pays... Si je révélais à ceux qui m’emploient le mécanisme de ma profession, ils n’auraient plus besoin de moi. » Je le sais, je le prouverai... et je sais bien d’autres choses encore. Que savez-vous donc de plus ? Paulet, en cherchant à prendre un air indifférent. Monsieur, dit Auguste Blanchelaine, je pourrais me retrancher dans des réticences et me borner à vous rendre compte de la façon dont je me suis acquitté de la mission que vous m’aviez confiée. J’étais chargé de prendre des renseignements sur un enfant qu’aurait eu, il y a une vingtaine d’années, à Rome, une certaine Bartolomea Astrodi. Ces renseignements, je vous les apporte, et je suis en mesure de les appuyer de preuves authentiques. Il ne me resterait donc, si je voulais m’en tenir là, qu’à vous réclamer le prix de mes peines et soins. Je ne refuse pas de vous payer. J’en suis persuadé, mais vous n’apprécieriez pas mes services à leur véritable valeur, si je m’en tenais là, et je crois que le moment est venu de jouer avec vous cartes sur table. J’entends que je n’ignore pas pourquoi vous avez intérêt à savoir ce qu’est devenue la fille de la nommée Astrodi qui posait pour les peintres. Si vous n’en aviez pas, vous ne m’auriez pas promis un billet de mille francs contre informations précises. » Eh bien, Monsieur, cet intérêt, je me suis permis de le chercher, et je n’ai pas eu beaucoup de peine à le découvrir. Bianca Astrodi, fille de Bartolomea Astrodi, est votre nièce. elle n’est votre nièce que de la main gauche... Francis Boyer, son père, n’est que votre frère utérin... votre demi-frère, comme on dit vulgairement. Vous n’en êtes pas moins son héritier naturel pour la portion de sa fortune qui lui vient de votre mère... et cette part vaut bien qu’on y tienne, car elle représente un capital très important. Et quand cela serait, s’écria M. Paulet, l’existence de cette fille ne me toucherait guère. Vous venez de me dire vous-même qu’elle n’a pas été reconnue. Donc, elle n’a aucun droit à la succession. Aucun droit à la réclamer légalement, non, certes. Mais, Monsieur, vous ne l’ignorez pas, les frères ne sont pas des héritiers à réserve. Boyer de laisser son bien au premier venu... par exemple, à la signora Bianca Astrodi. Il est même fort heureux pour cette demoiselle que M. Boyer ne l’ait pas reconnue, car il n’aurait pas pu disposer en sa faveur de la totalité de sa fortune. Si mon frère avait eu l’intention de faire d’une étrangère sa légataire universelle, il se serait inquiété de cette personne... et il n’a jamais cherché à la voir, depuis de longues années. Il a pu la perdre de vue et cependant ne pas l’oublier. Il aurait, du moins, exprimé le désir de la retrouver... Il aurait, d’une façon quelconque, manifesté ses intentions... et ce n’est pas sa faute s’il n’a pas revu sa fille. Vous en savez plus long que moi, à ce qu’il paraît, dit avec humeur M. Pas plus, mais autant, répondit avec calme le sieur Auguste Blanchelaine. J’ai eu l’honneur de vous dire que j’avais coutume d’élucider à fond les affaires qu’on veut bien me confier. J’ai donc dû me ménager des intelligences dans le pays où s’est fixé M. votre frère, peu de temps après son retour en France. » et je m’étonne de votre audace... Vous vous êtes permis de m’espionner, et vous osez me le dire en face... Prétendez-vous aussi que je vous paye pour vous être mêlé de ce qui ne vous regardait pas ? Je me borne à vous exposer des faits. C’est à vous d’en tirer les conséquences. Allez au diable avec vos conséquences ! Je n’ai que faire de vous maintenant ; mon frère vient de mourir. Et je sais encore qu’il vous a déshérité au profit de Bianca Astrodi. Vous allez peut-être me dire aussi que vous avez vu le testament ? Et vous ne l’avez pas vu non plus. Mais le notaire qui l’a reçu a dû vous écrire. Que je le sois ou non, je n’ai plus besoin de vos services. Mes services vous sont, au contraire, plus nécessaires que jamais. Que donneriez-vous à qui vous apporterait la preuve que Bianca Astrodi est morte ? Comment osez-vous dire que cette fille est morte ? Vous vous moquez de moi, je pense. Vous prétendiez tout à l’heure qu’elle était à Paris. mais, ricana Blanchelaine, on meurt à Paris comme ailleurs. Et vous avez la preuve du décès ? Je l’ai et je suis prêt à vous la fournir... Je serais bien sot de vous la payer, car je n’ai pas besoin de vous pour me la procurer. Il me suffira de compulser les registres des actes de l’état civil, dans toutes les mairies de Paris. Les gens qui meurent ne sont pas toujours inscrits sous leur véritable nom. Si cette Astrodi l’a été sous un autre nom que le sien, comment pourrez-vous me fournir un acte de décès qui établisse qu’elle est morte ? Et alors même que vous me le fourniriez, à quoi me servirait-il ? Si cette Italienne a hérité, ses héritiers à elle hériteront. Mais quel jour est décédé M. Eh bien, si l’Astrodi était morte mardi, qu’arriverait-il ? Ça ne changerait rien à la situation. Je croyais, Monsieur, que vous connaissiez mieux votre code. Vous n’allez pas, je suppose, me faire un cours de droit. Et moi je n’ai pas de temps à perdre. Pour hériter de quelqu’un, il faut lui survivre, n’est-ce pas ? Donc, un testament fait au profit d’un mort est nul de plein droit. Alors, c’est comme s’il n’existait pas ; la succession revient tout entière aux héritiers naturels. Vous êtes sûr de ce que vous avancez là ? Si vous en doutez, consultez votre notaire, ou votre avoué, ou n’importe quel homme de loi. De sorte que, si cette fille est décédée un jour avant mon frère... Un jour ou une heure, peu importe. Elle n’a pas pu hériter si elle est morte avant que la succession fût ouverte. C’est uniquement une question de date. Et pour la trancher, il suffit de produire les deux actes de décès. Celui de mon frère et celui de cette fille ? Vous aurez quand vous voudrez, si vous ne l’avez déjà, celui de M. C’est à vous de voir si vous tenez à vous procurer celui de Bianca Astrodi. Alors, vous venez me proposer de me le vendre ? Blanchelaine, que vous faites là un singulier commerce ? En ce monde, on fait ce qu’on peut. Si j’étais propriétaire comme vous, je ne m’amuserais pas à être marchand de successions. Mais c’est un métier qui en vaut un autre, et mes clients n’ont jamais eu à se plaindre de moi ; vous-même, Monsieur, vous n’aurez qu’à vous en louer si, comme je l’espère, nous parvenons à nous entendre, car vous me devrez une belle fortune, et il ne vous en coûtera qu’une somme relativement médiocre. Je vous rappelle, d’ailleurs, que c’est vous qui êtes venu me chercher. J’avais entendu parler de vous par un de mes amis qui m’avait assuré que vous entrepreniez à forfait des recherches sur les personnes et que vous étiez un habile homme. Je vous ai fait venir, et je vous ai chargé de prendre des renseignements sur la nommée Bartolomea Astrodi... mais je ne vous ai pas dit un seul mot qui eût trait à un héritage. Mais il aurait fallu que je fusse bien bête pour ne pas deviner qu’il s’agissait de cela. Aussi ai-je commencé par m’informer des successions que vous pouviez avoir à recueillir éventuellement. Et je n’ai pas eu beaucoup de peine à établir votre situation et celle de votre frère. Si j’avais su que vous procéderiez ainsi, je ne me serais pas adressé à vous. Cela vous plaît à dire maintenant ; vous me permettrez de penser le contraire et de vous remettre en mémoire une conversation que j’ai eu l’honneur d’avoir avec vous... pas la première ; la seconde... car vous avez bien voulu me recevoir deux fois. Au cours de notre dernière entrevue, comme je vous demandais ce que j’aurais à faire si j’acquérais la certitude que Bartolomea Astrodi avait eu un enfant, vous vous êtes écrié que si cet enfant existait, il serait à souhaiter qu’il mourût. Vous n’allez pas prétendre, j’espère, que je vous ai commandé de le tuer. dit en haussant les épaules le sieur Auguste Blanchelaine. Est-ce qu’un homme comme vous donne de pareilles commissions à un agent qu’il emploie ? Il se borne à exprimer un souhait, et c’est ce que vous avez fait... Vous m’avez dit je me rappelle textuellement vos paroles vous m’avez dit : « Celui qui m’apprendrait que l’enfant de cette Italienne est mort m’apporterait une bonne nouvelle ». Je me souviens très bien aussi que je vous ai répondu : « Les bonnes nouvelles se payent très cher » ; à quoi vous avez répliqué : « Je ne regarderais pas au prix ». Vous avez, Monsieur, une mémoire extraordinaire, grommela M. Et il me paraît qu’avec vous il faut prendre garde aux expressions qu’on emploie dans la conversation. Il faut prendre garde aussi à ce qu’on m’écrit. Je ne vous cacherai pas que j’ai soigneusement conservé une lettre signée de vous qui contient des instructions détaillées. Aux termes de cette lettre, je devais, au cas où Bartolomea Astrodi aurait laissé un enfant, m’informer de ce qu’était devenu cet enfant, et, lorsque je le saurais, faire tout ce qui serait possible pour l’empêcher de venir en France. Vous ajoutiez même que si par hasard il y était venu et qu’il y fût encore, il fallait, par n’importe quel moyen, l’empêcher d’y rester. Vous entendez, par n’importe quel moyen ? Je sous-entendais : avouable, dit vivement M. Si je n’ai pas ajouté le mot, c’est que cela allait de soi. Les honnêtes gens n’ont jamais recours qu’à ces moyens-là, et je suis un honnête homme. Mais il n’en est pas moins vrai que vous m’avez donné carte blanche pour vous débarrasser d’une personne qui vous gênait. Me débarrasser n’est pas le mot... vous choisissez singulièrement les termes que vous employez. Je choisis ceux qui rendent le mieux ma pensée. Mais je vous somme de l’expliquer, votre pensée. On dirait, à vous entendre, que vous avez tué cette fille, et que vous cherchez à faire de moi votre complice. Vous allez trop loin, ricana Blanchelaine. Je n’ai tué personne, je vous prie de le croire. J’ai voulu seulement vous montrer que je n’ai pas agi sans ordres et que j’ai travaillé pour votre compte. Du reste, cela tombe sous le sens. Je n’étais pas personnellement intéressé à ce que la fille de Bartolomea Astrodi disparût. vous vous plaisez à vous servir de locutions équivoques. Mais enfin comment est-elle morte ? Si je vous le disais, vous pourriez vous passer de moi, et c’est ce que je ne veux pas. Je me suis donné assez de peine pour que vous me récompensiez convenablement. Songez donc à tout ce que j’ai fait depuis un mois. J’ai mené deux ou trois enquêtes à la fois, et je les ai menées à bien. Enquête sur Bartolomea, la respectable mère de Bianca ; enquête sur ladite Bianca ; enquête sur M. celle-là, je ne vous en sais pas gré, dit entre ses dents M. Je n’exige pas de vous de la reconnaissance, répliqua Blanchelaine avec une douceur ironique. Je me borne à vous proposer de m’acheter l’acte de décès de Bianca Astrodi. J’entends bien, et, toutes réflexions faites, je refuse. Serait-il indiscret de vous demander de me faire connaître le motif de ce refus ? Nullement ; je refuse, parce que l’acte m’est tout à fait inutile. Vous voulez dire que vous vous passerez de moi pour vous le procurer. Pas du tout ; j’admets au contraire que je ne parviendrai pas sans vous à me le faire délivrer. Je me propose même de ne pas essayer. Alors, vous renoncez à la succession de votre frère. Voilà du désintéressement, ou je ne m’y connais pas. la légataire est morte, n’est-ce pas ? Eh bien, elle ne viendra pas réclamer l’héritage. Mais si vous réclamez votre part, on ne vous la délivrera pas. Le testament a été remis au président du tribunal de l’arrondissement, et je vous réponds que les héritiers naturels ne seront pas envoyés en possession, tant que la mort de Bianca Astrodi ne sera pas prouvée par une pièce authentique. On nommera un curateur qui administrera la fortune jusqu’à présentation de la légataire ou de son acte de décès... Et cette fortune se capitalisera indéfiniment, car personne n’en jouira. C’est une consolation, je le sais, mais elle est maigre. Après ça, vous me direz que, dans trente ans d’ici, la prescription vous sera acquise... car vraisemblablement vous ne serez plus de ce monde... et il se pourrait même que Mademoiselle votre fille... Paulet, poussé à bout par ces raisonnements irréfutables. Combien me demandez-vous pour me remettre cet acte ? À la bonne heure, s’écria Blanchelaine, vous devenez raisonnable, et nous allons enfin nous entendre, car je ne vous poserai que des conditions justes, et mes prétentions sont très modérées. Votre frère laisse à peu près douze cent mille francs. Je suis certain que je ne me trompe pas de cinquante mille. Mes renseignements ont été puisés à bonne source. Dans tous les cas, je n’ai droit qu’à la moitié de cette fortune. L’autre moitié revient aux héritiers du côté paternel, puisque M. Boyer n’était que votre frère de mère. » Il y aurait même, soit dit en passant, une affaire à faire avec ces héritiers qui ont autant d’intérêt que vous à établir que la légataire universelle est morte. Je ne me suis pas occupé d’eux, et je ne m’en occuperai pas. Mais vous pourriez, vous, en traitant avec eux, rentrer dans une partie de vos déboursés, car il serait équitable qu’ils vous remboursassent la moitié de la commission que vous allez me payer. Je pourrais exiger le partage égal, mais je me contenterai du cinquième... vous voyez que je calcule sur le minimum, car votre frère vous laisse plus près de six cent mille francs que de cinq cent mille. vous avez le front de me demander cent mille francs ! J’aimerais mieux renoncer à tout que de vous les donner. À votre aise, Monsieur, répondit froidement Blanchelaine. J’aurai perdu mes peines, mais vous perdrez une fortune. Paulet fit un geste de colère et se mit à arpenter à grands pas son cabinet. Je n’ai pas le projet de chercher à vous convaincre que vous avez tort, reprit l’agent. Je vous engage cependant à réfléchir encore avant de prendre une résolution définitive ; car, si je sors de votre cabinet sans que nous tombions d’accord, je n’y remettrai plus les pieds, je vous en préviens. J’aime les affaires qui se décident promptement, et je n’ai pas de temps à perdre. Ce soir, celle dont je me suis occupé pour vous sera rayée de mon répertoire, et vous me rappelleriez demain que je ne me dérangerais pas. Mais enfin, Monsieur, dit en s’arrêtant brusquement dans sa promenade le père de Marguerite, vous n’avez pas, je suppose, la prétention de toucher cent mille francs aujourd’hui ? Non, car je n’ai pas sur moi la copie de l’acte de décès. Vous me les remettrez quand je vous apporterai... vous allez voir à quel point je suis loyal... quand vous serez entré en possession de votre héritage. Sur cette base, nous pourrions nous entendre, si... Mais je veux un engagement écrit. vous vous défiez de moi ? En aucune façon, mais les affaires sont les affaires. On ne sait ni qui vit ni qui meurt. Si par hasard vous veniez à manquer avant que tout fût réglé, j’aurais très mauvaise grâce à réclamer de Mlle Paulet l’exécution d’un traité qu’elle n’aurait pas conclu. Encore faudrait-il que je connusse la forme que vous entendez donner à ce traité, puisque vous qualifiez ainsi une convention en dehors de tous les usages. Il me suffit qu’elle ne soit pas entachée d’illégalité. Vous reconnaîtrez tout simplement, par un acte sur papier timbré, qu’en rémunération de démarches entreprises par votre ordre, vous me devez la somme de cent mille francs, payables le jour où vous toucherez la part qui vous revient dans la succession de votre frère. Il n’y a là rien d’immoral. Les tribunaux sanctionnent bien les engagements contractés avec les agences matrimoniales. D’ailleurs, si je signe, je ne vous ferai pas de procès, murmura M. sauf une condition que vous accepterez, je n’en doute pas, et pour laquelle je me contenterai d’une promesse verbale. Je vous demanderai de me donner votre parole d’honneur de ne parler à qui que ce soit de nos arrangements. je n’ai nulle envie de m’en vanter. Sans vous en vanter, vous pourriez en entretenir quelqu’un de vos amis... par exemple, celui qui vous a demandé mon adresse. La personne qui m’a demandé votre adresse n’a rien à voir dans tout cela, dit M. Mes affaires ne l’intéresseraient pas, et je ne m’aviserai pas de les lui confier. Je le crois, répliqua le sieur Blanchelaine, mais je voudrais une certitude. Vous n’allez pas, je pense, exiger que je prenne, sur papier timbré, l’engagement de garder le silence. J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que votre parole d’honneur me suffirait. Eh bien, je vous la donne. Je la reçois, et j’y compte. Oserai-je vous prier maintenant de m’apprendre le nom de votre ami... celui qui désire savoir où je demeure ? Mais je serais charmé de faire sa connaissance. Sans doute il a besoin de mes services, et je vis de mon état. C’est pourquoi je tiens à augmenter ma clientèle. Cela se conçoit, et je vous enverrai ce monsieur. Il s’agit de rechercher un débiteur. C’est ma spécialité, et je ferai de mon mieux, si votre ami veut bien m’employer. C’est un négociant, sans doute ? Un homme du monde ne s’adresserait pas à une agence pour rentrer dans une créance. Ce n’est pas un négociant ; c’est un peintre. Vous étiez avec lui, l’autre soir, dans une loge au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Est-ce que vous êtes en relation avec lui ? Mais on me l’a montré, et je le rencontre souvent dans la rue ou au spectacle. C’est une figure qu’on n’oublie pas quand on l’a vue... Il a beaucoup de talent, et autant de réputation que de talent. Alors, il est inutile que je vous le recommande. Je me mettrais volontiers à sa disposition, si mes services pouvaient lui être utiles. Mais je vous serai particulièrement obligé de ne pas me l’envoyer. Parce que je ne crois pas qu’il ait sérieusement l’intention de recourir à moi. Mais un artiste qui poursuit un débiteur, ça ne s’est jamais vu. » Cette idée a pu venir à l’esprit de Freneuse, mais je parierais bien qu’il n’y a pas persisté... ou, si par hasard il l’a encore, il est probable qu’il en changera... et comme je n’ai pas de temps à perdre, je préfère ne pas me mêler d’une affaire qu’il me faudrait peut-être laisser là un beau matin. Je vous prie donc, s’il insistait pour avoir mon adresse, de lui dire que vous l’avez oubliée. Soit, je vous promets de ne pas la lui donner. Mais vous avez bien fait de m’avertir, car je ne la lui aurais pas cachée, et il est probable que je le verrai très prochainement. » Mais revenons à des choses plus importantes. Quand m’apporterez-vous l’acte de décès de la fille Astrodi ? Demain ou après-demain au plus tard... si vous me signez aujourd’hui l’engagement qui garantira mon droit à un courtage. Et comme il vit que M. Paulet ne se pressait pas de prendre la plume pour se lier, Blanchelaine ajouta : La rédaction que je vous ai proposée ne laisse de place à aucune équivoque. Vous ne me rétribuerez qu’après avoir touché. » Entre nous, pas de malentendu possible... Nous avons des intérêts communs, et nous les réglerons bien facilement, lorsque notre but sera atteint... et cet heureux moment ne tardera guère. D’ici à deux jours vous serez en mesure d’établir que la légataire de M. Francis Boyer n’était plus de ce monde quand il l’a instituée, et avant un mois, vous entrerez en possession de votre part d’héritage. Cette agréable perspective montrée si à propos décida M. Il s’assit devant son bureau, ouvrit un tiroir, y prit une feuille de papier marqué par le fisc, et libella de sa plus belle écriture une promesse rédigée dans les termes indiqués par le sieur Blanchelaine, qui la lut attentivement et la serra dans son portefeuille avec une évidente satisfaction. Maintenant, Monsieur, dit ce marchand de successions, c’est comme si vous aviez un demi-million de plus, et moi cent mille francs qui compteront dans ma modeste fortune beaucoup plus que cinq ou six cent mille dans la vôtre. Il ne me reste qu’à prendre congé de vous et à vous prier de donner des ordres pour que vos domestiques me reçoivent lorsque je me présenterai. J’espère pouvoir vous remettre l’acte de décès après-demain matin avant midi. Ce sera ensuite à vous de faire le reste. Il reconduisit le négociateur, qui sortit sans ajouter un mot, et il revenait tout pensif vers son bureau, lorsqu’un léger bruit lui fit relever la tête. Sa fille Marguerite venait d’entrebâiller une porte qui communiquait avec le salon, et se tenait sur le seuil du cabinet. Oui, puisque je suis seul, répondit M. J’ai cru que ce monsieur ne s’en irait jamais. Tu savais donc que j’étais avec quelqu’un ? Je venais vous voir, et au moment où j’allais entrer, j’ai entendu deux voix. J’espère du moins que tu n’as pas écouté à la porte ? Pas précisément, mais j’ai l’oreille fine, et vous parliez très haut. Et tu as compris de quoi il était question entre nous ? J’ai saisi au vol un nom. Paul Freneuse, et j’en ai été toute surprise. Qu’est-ce que ce monsieur vous disait donc de lui ? Je suis sûre que ce n’est pas un secret. Je m’entretenais d’affaires qui ne te regardent pas. Vous avez donc des affaires avec M. Dis-moi ce que tu veux me dire et laisse-moi. Je veux vous demander si la réclusion que vous m’imposez depuis quatre jours ne prendra pas bientôt fin. Est-ce que j’ai fait cadenasser ton appartement ? N’es-tu pas libre de tes actions, comme tu l’as toujours été ? je sais bien que je ne suis pas aux arrêts, comme un sous-lieutenant qui a manqué à la discipline. Je puis aller et venir d’un bout à l’autre de l’appartement ; rien ne m’empêche de me mettre à la fenêtre et de voir passer les gens dans la rue de la Ferme-des-Mathurins... Et si ce spectacle récréatif ne suffit pas à me distraire, il ne tiendrait qu’à moi de sortir avec miss Betsy, ma gouvernante, qui me mènerait promener aux Champs-Élysées et manger des gâteaux à la pâtisserie anglaise de la rue de Rivoli. Que te faut-il donc de plus ? T’imagines-tu que je vais donner des dîners ou te conduire au théâtre, alors que nous sommes en grand deuil... et un deuil tout récent ? Mon frère vient de mourir, tu le sais bien. Il est mort à deux cents lieues d’ici, et je ne l’ai jamais vu. Vous n’exigerez pas que je me désole, et vous aurez raison, car il m’est impossible de feindre un sentiment que je n’éprouve pas. et moi-même, je ne me crois pas obligé de pleurer ce malheureux Francis qui ne m’a pas donné signe de vie depuis des années et qui a fait de son mieux pour me déshériter ; mais il y a des convenances sociales auxquelles nul ne peut se soustraire. Si je n’en tenais pas compte, chacun me jetterait la pierre. je ne vous demande pas d’aller dans le monde. Je me suis même conformée à l’usage. Vous voyez que je suis habillée de noir des pieds à la tête... et en laine, s’il vous plaît. Mais il est avec la coutume des accommodements. Je ne crois pas qu’il nous soit interdit d’aller voir nos amis. je ne savais pas que mes amis fussent capables de t’amuser. Il est certain que vous en avez beaucoup qui ne m’amusent pas du tout. Mais il me semblait que l’autre soir, à la Porte-Saint-Martin, vous aviez promis à M. Paul Freneuse de visiter son atelier. c’est donc là que tu voulais en venir, petite rusée ? Tu aurais beaucoup mieux fait de me dire franchement que tu en grillais d’envie. Alors vous n’y voyez pas d’inconvénient ? Ce jeune homme est fort bien... il n’a pas les défauts des artistes... s’il les avait, je ne le recevrais pas chez moi. Et puisque je lui ai dit que nous irions le voir, nous irons... Pourquoi pas tout de suite ? Parce que j’attends d’un moment à l’autre le notaire qui a revu le testament de mon frère. ce notaire vient à Paris ! Il en a eu l’intention, mais il est survenu un événement qui... ce serait beaucoup trop long à t’expliquer, et d’ailleurs, tu n’entends rien aux affaires... contente-toi de savoir que tout va bien. Je te laisserai une jolie fortune, et tu ne perdras pas, comme je le craignais, celle de ton oncle. Tu seras plus riche que je ne l’espérais, ma petite Marguerite, conclut M. Paulet en se frottant les mains. Je pourrai me marier à ma fantaisie, s’écria la jeune fille. que tu t’es mis en tête d’épouser Paul Freneuse. Marguerite rougit un peu, mais elle ne se déconcerta point. Eh bien, quand cela serait ? Vous ne m’avez pas défendu de penser à M. Tu pourrais même ajouter qu’en accueillant ce jeune homme comme je l’ai accueilli, je t’ai laissé entendre qu’il ne me déplairait pas de lui accorder ta main... Il vous la demandera, mon père. Comment es-tu si bien informée de ses intentions ?... l’autre soir, au théâtre, je vous ai laissés en tête-à-tête un instant, et il a profité de mon absence pour se déclarer. Il aurait beaucoup mieux fait de s’adresser à moi d’abord... c’est la règle en pareil cas... Je sais bien que les artistes se croient autorisés à ne pas agir comme les autres. Mais, mon père, je vous assure que M. Freneuse ne m’a pas fait la moindre déclaration. Alors, d’où vient que tu connais ses projets ? Je ne serais pas femme si je ne les avais pas devinés. tu l’as encouragé à y donner suite ? Mais je ne l’ai pas découragé. Il me plaît beaucoup, murmura Marguerite, en baissant les yeux. Ce n’est pas répondre, dit M. Paulet, qui n’aimait pas les équivoques. Vous êtes étonnantes, vous autres jeunes filles ; dès qu’on vous parle mariage, vous vous croyez obligées de prendre un air niais, et l’on ne peut plus tirer de vous une parole sensée. » Aimes-tu ou n’aimes-tu pas Freneuse ? demanda Marguerite, après avoir un peu hésité. à qui la dirais-tu, si tu ne la disais pas à ton père ? Eh bien, je ne sais pas si je l’aime ou si je ne l’aime pas. Voilà du nouveau, par exemple ! Tu te moques de moi, je pense. Il est impossible que tu ne sois pas fixée sur tes propres sentiments. C’est peut-être bizarre, mais c’est ainsi. Vous me demandez si je l’aime... Il faudrait d’abord m’expliquer ce que vous entendez par le mot : aimer. si tu crois que je vais te faire un cours sur ces matières-là !... Enfin, épouserais-tu volontiers Paul Freneuse ? Et, de tous les hommes que vous m’avez présentés, c’est le seul que j’accepterais pour mari. À la bonne heure : c’est net, s’écria en riant M. Ce n’était pas la peine de faire tant de façons pour m’ouvrir ton cœur. Tu as choisi ce jeune homme sans me consulter ; mais je ne te blâme pas de l’avoir choisi. Je l’ai étudié, depuis que je le reçois ; je me suis renseigné sur lui, et, maintenant que je le connais bien, je crois qu’il pourrait te convenir. » Il n’a pas de fortune ; son père ne lui a rien laissé... mais il gagne beaucoup d’argent, et je sais qu’il a le bon esprit de ne pas dépenser tout ce qu’il gagne. Pour un garçon, c’est très beau d’économiser... c’est une garantie de sagesse, et quand on se conduit comme il le fait, on est tout préparé pour se mettre en ménage. Je suis persuadé qu’il te rendrait heureuse. Ce n’est pas l’argent qui fait le bonheur, dit tout bas Marguerite. Pas toujours, mais il y contribue fortement, répliqua le père, qui était un homme pratique. Du reste, sur ce point, la question est tranchée. Avec ta dot et le revenu que se fait Paul Freneuse en vendant ses tableaux, vous seriez bien assez riches. Son physique doit te plaire, car il est très joli garçon. Il a de l’esprit et de bonnes manières. Reste à savoir si son caractère te convient. Comment voulez-vous que je le sache ? Je ne connais pas plus son caractère qu’il ne connaît le mien. Vous vous êtes cependant rencontrés assez souvent. Dans le monde, oui ; mais ce n’est pas là qu’on montre ses défauts. Et cependant les mariages ne se font pas autrement. À moins de se prendre à l’essai, ce qui est impraticable, il faut bien s’en rapporter un peu aux apparences. Moi qui te parle, j’ai épousé ta mère de confiance, et je ne m’en suis pas plus mal trouvé. Je ne l’avais pas vue dix fois en tout avant la noce ; tandis que toi... Je voudrais connaître mon mari à fond... si tu crois que c’est facile ! Il y a un moyen très simple. Indique-le-moi ; tu me feras plaisir. Vous avez donc oublié que M. Freneuse m’a offert de faire mon portrait ? Non, mais je ne vois pas... Un portrait ne se fait pas en un jour. si j’allais poser dans son atelier, je saurais bien ce qui s’y passe. Mais je suppose que dans l’atelier de Paul Freneuse il ne se passe rien que de très convenable. Si je pensais le contraire, je fermerais ma porte à ce jeune homme. Est-ce que tu aurais appris qu’il y mène une vie désordonnée ? Non, mais je sais qu’il y reçoit des modèles. Il paraît que, pour peindre, on ne peut pas s’en passer. En ce moment, par exemple, il achève un tableau qui représente une jeune fille. Il a choisi là un drôle de sujet. Pourquoi pas une gardeuse d’oies, pendant qu’il y était ? Ces artistes ont des idées bizarres. Mais qu’est-ce que ça te fait ? Il paraît que l’Italienne qui pose pour cette figure est d’une beauté merveilleuse. Freneuse m’a parlé d’elle avec admiration... vas-tu pas t’imaginer qu’il est amoureux de cette créature ? Je ne dis pas cela, mais je serais curieuse de la voir. mais tu ne songes pas, j’espère, à faire sa connaissance. Ces donzelles qui arrivent à Paris pour se louer dans les ateliers sont des personnes fort peu recommandables, et j’aime à croire que, si Freneuse entreprenait ton portrait, il s’arrangerait pour que tu ne rencontrasses pas chez lui sa chevrière. Je le crois comme vous, mon père, mais cela ne prouverait rien... Ah çà, tu es donc jalouse ? Je ne te connaissais pas ce défaut-là. C’est que, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu l’occasion de le montrer. Et maintenant, ce n’est plus la même chose. Il y en a un qui t’occupe. Je n’y trouve pas à redire, puisque je pense à faire de lui mon gendre. Mais en vérité la jalousie te vient un peu tôt. Attends donc au moins que tu sois mariée. L’un n’empêche pas l’autre, répliqua en souriant Mlle Paulet. Je suis ainsi faite, et je ne puis pas me changer. Je sais qu’il n’est pas d’usage qu’une jeune fille s’inquiète de la vie que mène avant le mariage celui qu’elle doit épouser. Moi, je veux la connaître, et je soutiens que je n’ai pas tort. En principe, non ; mais je serais curieux de savoir comment tu t’y prendras pour en venir à tes fins. Il faudrait être petit oiseau pour surveiller un homme sans qu’il s’en aperçoive... et encore les petits oiseaux n’entrent pas dans les ateliers des peintres. T’imagines-tu que tu sauras à quoi t’en tenir sur les mœurs de Freneuse lorsque je t’aurai conduite chez lui ? J’ai de bons yeux, et je verrai bien des choses qui vous échapperaient. Ainsi, par exemple, si nous y rencontrons l’Italienne, je saurai tout de suite s’il ne l’apprécie que comme modèle. Ces coureuses en jupons rouges ne peuvent pas séduire un garçon qui a du goût. Et les artistes s’y laissent prendre moins encore que les simples bourgeois. Ils en ont tant vu ! Ne m’avez-vous pas dit que mon oncle... Ton oncle ne faisait rien comme les autres. Je voudrais être sûre que M. Freneuse ne fera pas comme lui. Et, pour m’en assurer, il faut d’abord que je sache si la chevrière des Abruzzes est aussi belle qu’il le dit. Bon, mais il se gardera bien de l’appeler quand nous irons le voir, et il aura raison. C’est précisément pour cela que je voudrais le surprendre. Il sait que vous venez de perdre votre frère ; il pense que vous devez être absorbé par des affaires de succession, et il ne s’attend pas à notre visite. » Aujourd’hui, il fait un temps superbe ; le jour est excellent pour peindre ; et il n’a garde de perdre une si bonne occasion d’avancer son tableau, car il est en retard, et le Salon ouvre le 1er mai. » Je suis certaine que son modèle est là. Et c’est l’heure de la séance. De sorte que, si vous vouliez, nous irions faire un tour de promenade qui nous conduirait, comme par hasard, à la place Pigalle. Et nous monterions frapper sans façon à la porte de son atelier. il me semble que ce serait une démarche un peu bien risquée. D’abord, il pourrait ne pas nous ouvrir, et il serait dans son droit, car nous ne l’avons pas prévenu. J’ai entendu dire, d’ailleurs, que les artistes n’ouvrent jamais quand ils ont un modèle, de peur de déranger la pose. Quand nous serons à la porte, je vous parlerai très haut. Il reconnaîtra ma voix, et il daignera bien quitter ses pinceaux pour nous recevoir. S’il nous laissait dehors, je ne lui pardonnerais pas ce procédé. » C’est convenu, n’est-ce pas, mon cher père ? Vous voyez que je suis prête à sortir. Je n’ai que mon chapeau à mettre, et mon manteau. Et vous n’avez pas mis les pieds dans la rue depuis trois jours. Le grand air vous fera du bien. Paulet ; et le notaire de province que j’attends d’une minute à l’autre ? Il doit m’apporter une copie du testament de mon frère, et tu comprends qu’il me tarde le voir. Les télégrammes qu’il m’a adressés sont trop laconiques. Il s’est amusé à les rédiger en petit nègre pour économiser des mots. Il me semble que s’il était à Paris aujourd’hui, il serait déjà venu. Les trains n’arrivent que le matin et le soir, et ce notaire, n’étant pas arrivé ce matin, n’arrivera pas dans la journée. mais je le soupçonne d’avoir pris un train omnibus... Là-bas, ils ne connaissent pas la maxime britannique : Le temps, c’est de l’argent... Comment prononces-tu ça en anglais ? Et pour mettre la maxime en pratique, je vais aller finir de m’habiller. » Si ce monsieur débarquait ici pendant que vous serez sorti, votre valet de chambre viendrait vous chercher ; vous n’avez qu’à lui donner vos instructions et l’adresse de M. Grâce à cet arrangement, je crois que je puis sans inconvénient m’absenter une heure. Et même deux, dit tout bas Mlle Paulet, qui comptait bien faire durer la visite de l’atelier. Mais, reprit son père, quel prétexte allons-nous prendre pour tomber chez Freneuse sans crier gare ? D’abord, nous n’aurions pas besoin de prétexte. Il nous a invités plusieurs fois à aller voir son tableau. D’accord ; mais quand on invite les gens, on aime bien à savoir d’avance le jour où ils viendront, afin de se préparer à les recevoir convenablement. Freneuse ne sera pas très content de nous montrer un atelier en désordre. Mais, puisque je tiens à le surprendre. Alors, il faudra lui expliquer pourquoi nous arrivons à l’improviste... et comme tu ne peux pas donner la vraie raison... Vous lui direz que vous venez pour mon portrait. Il m’a offert de le commencer quand je voudrais. Hum, c’est grave, c’est très grave ! En quoi est-ce très grave ? Tu ne réfléchis pas que, si j’accepte sa proposition, c’est à peu près comme si je m’engageais à lui accorder ta main. C’est son état de faire des portraits, puisqu’il est peintre. Et il en a déjà fait. J’en ai vu un de lui, l’année dernière, au Salon... Il est probable qu’on le lui avait payé... Crois-tu qu’il consentirait à être payé pour le tien ? Alors, c’est comme si tu recevais de lui un cadeau d’une dizaine de mille francs... Il vend ses portraits ce prix-là, je le sais... or, une jeune fille ne peut décemment accepter de cadeaux que de son fiancé. Eh bien, si je n’épousais pas M. Freneuse, vous lui achèteriez mon portrait. Et de cette façon, vous ne seriez pas son obligé. Il refuserait de me le vendre ; tu viens de le dire toi-même. Et ta figure resterait accrochée aux murs de son atelier. Il ne me ferait pas cet affront, j’en suis sûre. J’espère bien, d’ailleurs, que je ne verrai chez lui rien qui me décide à ne pas donner suite : un projet... Que tu caresses, avoue-le, et que j’approuve. J’espère comme toi qu’il réussira ; cependant, on ne sait pas ce qui peut arriver, et il faut tout prévoir. Je prévois tout ; mais je tiens à mon épreuve. Songe aussi que le moment est très mal choisi pour demander des séances à Freneuse. S’il entreprend ton portrait, il ne pourra pas achever son tableau pour l’Exposition. C’est précisément ce que je souhaite. Parce qu’alors il serait obligé de renvoyer l’Italienne qui lui sert de modèle. En vérité, ma chère Marguerite, je ne te reconnais plus. C’est qu’en effet je suis très changée, dit résolument Mlle Paulet. je m’aperçois que tu es folle de ce garçon-là. Si je te contrariais, tu serais capable d’en faire une maladie. Va mettre ton chapeau, pendant que je donnerai mes ordres à François. Marguerite ne se le fit pas dire deux fois. Elle savait bien qu’elle en viendrait à ses fins, et sa femme de chambre l’attendait pour mettre la dernière main à sa toilette. Son père était accoutumé à lui céder, et il était de bonne humeur depuis que le sieur Blanchelaine lui avait annoncé la mort de Bianca Astrodi ; aussi avait-il pris son parti de bonne grâce. Il recommanda expressément qu’on fît attendre le notaire, si par hasard il se présentait, et qu’on vînt immédiatement le prévenir de l’arrivée de ce personnage important. Paulet et sa fille s’acheminaient à pied, bras dessus, bras dessous, vers la place Pigalle. Depuis la représentation des Chevaliers du Brouillard, Paul Freneuse vivait comme un ermite, ou, ce qui revient au même, comme un artiste qui est en retard pour envoyer son tableau au jury d’examen, et qui travaille avec acharnement, de peur de manquer l’ouverture du Salon. La première journée avait été dure. Sa chasse à l’homme lui trottait par la tête. Il se reprochait d’en être revenu bredouille, et il pensait à se remettre en quête, dès que l’occasion se représenterait. Il pensait aussi, un peu plus que de raison, à Mlle Paulet, et, quand il s’asseyait devant son chevalet, l’image de la belle Marguerite, évoquée par son imagination de peintre amoureux, venait souvent se placer entre ses yeux et sa toile. Mais ce fut l’affaire d’une séance. Dès la seconde, la passion de l’art reprit le dessus. Les souvenirs de la course en fiacre s’effacèrent, les fantômes s’évanouirent, et il ne songea plus qu’à faire un chef-d’œuvre. Le moment était bien choisi pour l’achever. Paulet, retenu par son deuil, ne devait pas réaliser d’ici à un certain temps le projet de visite à l’atelier dont il avait été question assez vaguement, et même il ne recevait pas. Freneuse s’était contenté de lui porter sa carte et ne craignait pas d’être dérangé de ce côté-là. Et, pour comble de chance, Binos ne venait plus rôder chez son ami. Binos, qui passait sa vie à flâner dans l’atelier, en fumant d’interminables pipes, Binos était devenu invisible. Freneuse n’avait pas d’inquiétudes sur son compte. Il pensait bien que ce fantaisiste avait planté sa tente au Grand-Bock ou dans un autre caboulot hospitalier, à moins qu’il ne s’amusât à jouer au policier pour courir après les auteurs du crime de l’omnibus. Freneuse savait qu’il reviendrait lorsqu’il aurait du nouveau à lui apprendre, ou même tout simplement lorsque son crédit serait épuisé dans les cafés où il s’abreuvait sur parole. Et Freneuse ne regrettait pas du tout son absence, car Binos était un compagnon insupportable pour un artiste laborieux. Binos remuait sans cesse, touchait à tout et ne restait pas une minute sans parler. Il se lançait à tout propos dans des théories à perte de vue, assaisonnées de paradoxes extravagants qui auraient mis hors des gonds l’homme le plus patient, et il n’y avait pas moyen de le faire taire. Depuis que cet agité ne venait plus s’établir derrière Freneuse et critiquer son travail, le tableau avançait deux fois plus vite. Pia donnait chaque jour des séances de cinq heures. Elle arrivait avant midi, et elle ne partait qu’à la tombée de la nuit. Et elle posait avec une assiduité et une persévérance exemplaires. Jamais un mouvement, jamais un mot. Elle ne demandait jamais à se reposer. Il fallait que Freneuse l’y invitât pour qu’elle consentît à se lever de son escabeau pour se délasser d’une immobilité fatigante. Autrefois, elle était moins calme, et elle profitait des interruptions de séance pour dégourdir ses jambes et délier sa langue. Elle prenait un plaisir extrême à visiter l’atelier, et elle y faisait de véritables voyages de découvertes, soulevant les toiles ébauchées que Freneuse avait retournées contre la muraille, lançant des exclamations de joie quand elle reconnaissait le modèle qui avait posé, trouvant des rapprochements inattendus, des questions intelligentes, et gazouillant comme un oiseau. Mais sa gaieté s’était éteinte peu à peu, et depuis quelques jours la pauvre enfant semblait avoir changé complètement de caractère. Elle ne babillait plus, elle ne courait plus. En descendant du siège incommode où la retenaient les exigences de la pose, elle allait tristement s’asseoir dans un coin sur un tabouret bas, et elle restait là silencieuse, immobile, les coudes sur ses genoux et le menton appuyé sur ses mains. Freneuse n’y avait pas trop pris garde d’abord, absorbé qu’il était par des retouches ; mais le troisième jour, il avait remarqué que Pia avait les yeux rouges, et il s’était enquis de la cause de son chagrin. L’enfant avait répondu qu’elle regrettait Mirza, dont elle venait d’apprendre la fin tragique, et Freneuse s’était absolument refusé à croire qu’elle pleurait le malheureux angora assassiné par Binos. Mais, comme il n’avait pas de temps à perdre, il avait renoncé à la confesser, tout en se promettant de l’interroger à fond, dès que son tableau serait fini. Par malheur, à la cinquième séance après la mort du chat, il fut obligé de reconnaître que Pia ne tenait plus la pose, et il fallut bien le lui dire. Petite, soupira-t-il en la regardant fixement, ce n’est plus ça du tout. Tu représentes en ce moment une Vierge au tombeau ou une Madeleine dans le désert, mais nullement une bergère de Subiaco. ma fille, quand tu gardais les chèvres là-bas, tu n’avais pas cette mine d’enterrement. À Subiaco, dit l’enfant, si bas qu’on l’entendait à peine, je n’avais pas de peines. Et quelles peines as-tu donc ici ? Bon, tu m’as dit que tu n’avais pas d’amoureux, et je te crois. Tu es trop sage pour t’éprendre des garçons que tu rencontres dans la maison de Lorenzo ou sur la place Pigalle. Je te connais bien ; je lis sur ta figure à livre ouvert, et je te déclare que tu n’es plus du tout la même. Tu ne ris plus, tu ne tiens plus ta tête et tu laisses tomber tes bras, comme si tu posais pour une statue de la douleur. C’est à ce point que je ne fais plus rien de bon, et que si tu continues à larmoyer, je manquerai mon tableau. Ma chevrière aurait l’air d’être la fille d’un brigand qu’on vient de fusiller. » Pour te remonter, petite, il n’y a qu’un moyen. Ça te soulagera, et j’y trouverai un remède. Le père Lorenzo, qui t’héberge, t’aurait-il fait des misères ? Il a presque du respect pour moi, depuis que vous m’avez recommandée à lui. Il ne monte jamais dans ma chambre sans ma permission. Je lui donnerai une jolie bonne-main, la première fois que je le verrai, et j’irai le voir tout exprès. » Et toi, as-tu besoin d’argent ? J’en gagne chez vous deux fois plus que je n’en peux dépenser. As-tu le mal du pays ? Est-ce la montagne que tu regrettes ? Je n’y ai plus personne, murmura la pauvre fille. C’est vrai, dit Freneuse tout ému. Ma mère est morte l’an passé. Et tu n’as jamais connu ton père ? Je l’ai vu quand j’étais tout enfant. Mais je me souviens à peine de lui. C’était un Français, n’est-ce pas ? Ma mère ne me parlait jamais de lui. Et tu n’avais pas d’autres parents ? Je croyais que vous le saviez. Oui, je me rappelle maintenant que tu m’as raconté qu’elle avait quitté Subiaco à douze ans. Elle était plus âgée que toi. J’avais neuf ans quand elle en avait douze. Et ta mère l’a laissée partir ? Ma mère était si pauvre qu’elle ne pouvait plus la nourrir. mon compatriote s’était bien mal conduit. On n’abandonne pas sa femme et sa fille, quand on a du cœur. Moi, je gagnais ma vie en gardant les chèvres, reprit Pia, sans relever cette appréciation sévère, mais juste, de la conduite de son père. » Ma sœur était plus délicate que moi. Elle n’aurait pas pu supporter la misère. Elle avait beaucoup de voix, et il passa chez nous un maître de chant qui cherchait des élèves. Il lui proposa de lui enseigner la musique et de la placer plus tard dans une troupe d’opéra. Et tu n’as plus entendu parler d’elle ? Elle écrivait chaque année à un homme de Subiaco qui nous donnait de ses nouvelles. Ma mère n’a jamais su lire... et moi, je n’ai appris à lire qu’en France... Eh bien, qu’est-elle devenue, cette sœur ? Je n’ai jamais songé à te le demander. À-t-elle fait son chemin au théâtre ? Elle a chanté dans plusieurs grandes villes d’Italie. L’automne dernier, elle était à Milan... et elle chantait à la Scala. elle ne devait pas être millionnaire, alors. Comment as-tu appris tout cela, puisque tu avais quitté Subiaco ? On lui avait écrit de là-bas que notre mère était morte et que le vieux Lorenzo m’avait emmenée à Paris. Chez nous, tout le monde connaît Lorenzo, et l’on sait où il loge. Il y a six semaines, j’ai reçu une lettre de ma sœur, une lettre adressée rue des Fossés-Saint-Bernard. » C’était la première fois de ma vie que quelqu’un m’écrivait. Mais ce ne sera pas la dernière ; tu as répondu à ta sœur, je pense ? Oui, une fois, et puis est arrivée une seconde lettre d’elle qui m’annonçait qu’elle allait venir à Paris. Et elle y est venue ? Oui, il y a un mois. Comment, petite, tu m’avais caché cela ? Ma sœur m’avait défendu de parler d’elle. Elle voulait que personne ne sût qu’elle était ici. Mais tu la voyais, toi ? C’est parce que je ne la vois plus que je pleure, dit Pia en fondant en larmes. tu ne la vois plus ? comme s’aiment deux sœurs qui sont restées seules au monde. pourquoi avez-vous cessé de vous voir ? Parce qu’elle n’est plus venue chez moi. Qui t’empêchait d’aller chez elle ? Je n’ai jamais su où elle demeurait. ta sœur arrive à Paris, tout exprès pour te retrouver, et elle ne te donne pas son adresse ! » Mais, d’abord, il me semble qu’elle aurait pu habiter avec toi. Non ; la maison du père Lorenzo ne lui convenait pas. On m’y respecte, moi, parce que je ne suis encore qu’une enfant ; mais ma sœur a dix-huit ans, et elle est belle. Est-ce que tu t’imagines que tu es laide ? Mais il ne s’agit pas de ça. Je conçois à la rigueur qu’elle n’ait pas voulu prendre gîte dans le caravansérail de la rue des Fossés-Saint-Bernard. Ce n’était pas une raison pour ne pas te dire où elle demeurait. qu’elle ne m’a pas confié et que je ne lui ai pas demandé. Je sais seulement qu’elle ne voulait recevoir personne. Mais enfin, elle venait te voir ?... Parce qu’elle savait que, dans la journée, je venais poser chez vous. tu lui as parlé de moi ? Et elle, de quoi te parlait-elle ? De notre mère, de notre enfance, de notre pays... Et elle le regrettait, votre pays ? Oui ; elle me disait que son désir le plus cher était d’y vivre avec moi. Elle aurait renoncé au théâtre, alors ? Le métier de chanteuse ne lui plaisait pas. Et toi, aurais-tu volontiers renoncé à poser ? Je ne sais pas, murmura la jeune fille en baissant les yeux. Il faudra pourtant bien que tu y renonces tôt ou tard. Tu ne peux pas passer ta vie à courir les ateliers. Je ne veux pas me marier, dit vivement Pia. Elle a dû au moins t’apprendre pourquoi elle était venue à Paris. Ce n’était pas pour y monter sur les planches, je suppose, puisqu’elle n’avait pas la vocation du théâtre. Elle m’a fait jurer de ne le dire à personne. c’était donc un grand secret ? Et elle t’a défendu de me le révéler ? Elle n’a pas parlé de vous. Elle ne savait pas que vous me permettiez de causer pendant la séance. Elle ne savait pas non plus que je suis ton ami. Si elle l’eût su, elle eût fait une exception en ma faveur. Elle ne voulait pas que le père Lorenzo connût ses affaires. Mais, moi, je ne suis pas Lorenzo... je ne suis même pas Italien... et je suis sûr qu’elle m’aurait jugé digne de recevoir ses confidences. mais maintenant que tu t’inquiètes de savoir ce qu’elle est devenue, tu pourrais bien me raconter ce qu’elle venait faire en France. Cela m’aiderait peut-être à la retrouver. et tu ne te défies pas de moi, j’espère ! Je l’ai déjà presque deviné, ton secret. Ta sœur cherchait quelqu’un, n’est-ce pas ? Quand je saurai qui, je me mettrai en campagne et je n’agirai plus au hasard. Je connais une foule de gens, et si ta sœur s’était adressée à moi, je lui aurais probablement donné des indications utiles. Vous me promettez que vous garderez pour vous seul ce que je vais vous dire ? À qui diable veux-tu que je le répète ? De tous mes amis, il n’y a que Binos qui te connaisse, et je n’ai garde de le prendre pour confident. Il est trop bavard, et, de plus, il ne me serait bon à rien. Ce garçon passe sa vie dans les cafés, et ce n’est pas là, je pense, que nous trouverons la personne que cherchait ta sœur. répéta Freneuse, qui ne s’attendait pas du tout à cette déclaration. oui, c’est vrai, il était Français. Mais tu m’as dit tout à l’heure que tu te souvenais à peine de l’avoir vu. Ma sœur se le rappelait parfaitement, dit Pia. Elle est plus âgée que moi de trois ans, et lorsque notre mère a été abandonnée, elle était déjà en état de comprendre. Alors, elle a dû te dire plus tard ce qui s’était passé... et pourquoi votre père avait ainsi délaissé ses enfants. Entre nous, il s’est fort mal conduit, car enfin il n’a jamais renié sa paternité... et il fut un temps où il vous traitait comme ses filles. Je n’ai gardé de ce temps-là qu’une impression très vague. J’ai su que nous vivions à Rome et que nous allions le voir tous les jours dans une vieille maison, sur une place beaucoup moins large que la place Pigalle, et en face d’un escalier immense, en haut duquel il y a une église avec des tours. la place d’Espagne, au pied de l’escalier de la Trinité des Monts. Et tout à coup vous avez cessé d’y aller ? alors, nous sommes revenues à Subiaco... Ma mère aurait pu continuer à gagner sa vie en posant dans les ateliers... elle nous a emmenées dans la montagne... De quoi y avez-vous vécu ? Ma mère avait amassé un peu d’argent, bien peu... en servant de modèle aux peintres... ton père ne lui avait rien laissé ? Ma sœur pense que s’il n’a pas pu assurer notre existence, c’est qu’il était pauvre. il avait bien de quoi vivre, puisqu’il était venu de France en Italie pour y étudier la peinture. S’il était hors d’état de vous faire des rentes, il ne devait pas du moins vous laisser dans la misère. Et Dieu sait ce que vous avez souffert ! Ma mère avait loué, en dehors du village, une cabane dont les bergers ne voulaient plus. Elle allait laver à la fontaine le linge de deux ou trois maisons riches. Ma sœur et moi, nous gardions les troupeaux. Et votre père n’a jamais donné de ses nouvelles ? Une fois, le curé a dit à ma mère qu’on lui avait écrit de France pour lui demander si nous étions toujours à Subiaco. Elle l’a prié de répondre que nous avions quitté le pays. C’est ce que nous n’avons jamais su. Ainsi, la pauvre femme ne voulait plus entendre parler de lui. Il fallait qu’il l’eût mortellement offensée. Jamais un mot amer n’est sorti de sa bouche. Elle n’a même jamais prononcé son nom devant moi. Mais tu le sais, son nom ? Et elle ne te l’a pas dit ? Je ne le lui ai pas demandé. Je voyais qu’il lui en coûterait trop de me l’apprendre. Chaque fois que je faisais allusion au but de son voyage à Paris, elle se mettait à pleurer. Tout cela, chère petite, est fort extraordinaire. Mais ce n’est pas le moment de commenter ton histoire. Il s’agit de retrouver ta sœur. » Quel jour a-t-elle cessé de venir chez toi ? Je l’ai attendue toute la soirée, et elle n’a pas paru. Et tu l’avais vue la veille ? Elle était restée chez moi plus tard que de coutume, et elle m’avait dit en partant qu’elle reviendrait le lendemain. demanda Freneuse, après avoir un peu réfléchi. à pied, je le crois bien... et elle s’en allait de même... Et probablement, elle ne demeurait pas loin de chez toi ? Tu ne la reconduisais donc pas, lorsqu’elle te quittait ? Et tu ne l’as jamais rencontrée dans la rue ? et pour venir chez vous et m’en retourner, je prends l’omnibus. Dis-moi, petite, est-ce que ta sœur avait conservé le costume de Subiaco ? Depuis qu’elle chantait sur les théâtres dans les grandes villes de l’Italie, elle s’habillait à la française. Freneuse allait poursuivre cette enquête sur les habitudes de la sœur disparue, mais un bruit singulier attira son attention. On grattait doucement à la porte, et bientôt, un miaulement plaintif se fit entendre. tu sais bien qu’il est mort. il gratte au bas de la porte. Un second miaulement, plus lamentable encore que le premier, la fit tressaillir. La pauvre bête meurt de faim, reprit-elle. Voulez-vous me permettre de lui ouvrir ? Si ce n’est pas l’âme de mon angora qui revient, c’est un nouveau compagnon qui nous arrive. On s’ennuie ici, depuis qu’il n’y a plus de bêtes. J’ai été sur le point d’acheter un singe ou un perroquet, mais je préfère un chat. et puisque la Providence m’en envoie un... Pia était déjà à la porte ; mais à peine l’eut-elle ouverte qu’elle recula en poussant un cri de surprise, presque de frayeur. Binos était debout devant elle, le chapeau en arrière, les mains dans les poches de son pantalon, l’œil gouailleur et la pipe à la bouche. s’écria Freneuse ; que signifie cette sotte plaisanterie ? Mon cher, répondit le rapin en se glissant dans l’atelier, je soupçonnais que tu devais m’en vouloir. Si j’avais fait toc toc, comme à l’ordinaire, tu aurais reconnu ma manière de frapper, et je te savais capable de ne pas m’ouvrir. Et comme la nature m’a doué d’un talent particulier pour imiter le cri des animaux, j’ai contrefait les accents de Mirza. N’est-ce pas que c’était ressemblant ? Tu devrais avoir honte de rappeler le souvenir de ta victime. Il le fallait, il le fallait, dit Binos en agitant les bras comme un acteur de mélodrame. Et ça m’a réussi, puisque me voilà dans ton atelier ; maintenant que j’y suis, j’y reste, mon excellent bon. » Tu es jolie comme un cœur, ce matin. Pia ne répondit pas à ce compliment. Elle revint tristement prendre la pose sur son escabeau, pour faire comprendre à Freneuse qu’elle ne voulait plus parler de sa sœur devant ce visiteur qu’elle n’aimait guère. Mais Freneuse, que l’entrée subreptice de Binos avait mis de mauvaise humeur, ne se gêna pas pour lui dire sa façon de penser. Je devrais te mettre dehors, grommela-t-il. On ne t’a pas vu depuis quatre jours. Tu étais sans doute échoué sur les bancs d’un cabaret, et tu te réfugies ici parce qu’on ne veut plus t’y faire crédit. Je veux bien te tolérer chez moi, mais à une condition expresse, c’est que tu ne desserreras pas les dents. J’ai à causer avec Pia avant de me remettre au travail, et je te défends de te mêler de notre conversation. Pia lui lança un regard suppliant dont il saisit l’intention. Je ne mettrai pas ton secret à la discrétion de cet ivrogne de Binos, mais j’ai encore une ou deux questions à t’adresser. c’est aujourd’hui lundi ; cinq jours se sont donc écoulés depuis la disparition qui t’inquiète. Que crois-tu qu’il soit arrivé à... Je me figure des choses épouvantables... elle a pu être écrasée par une voiture... J’ai eu plus d’une fois l’idée d’aller à la Morgue... cria Binos qui bourrait sa pipe dans un coin. C’est à moi-même que je m’adresse. Est-ce que tu as la prétention de m’interdire le monologue ? Cuve ton absinthe, et laisse-nous en repos. Et il dit à Pia en baissant la voix : Je te promets de faire tout ce qu’il faut pour la retrouver. Dans ce pays-ci, ce n’est pas comme dans tes montagnes, où l’on disparaît sans laisser de traces. Il suffira de signaler le fait au préfet de police pour qu’il ordonne des recherches... et elles aboutiront, je t’en réponds. Un étranger qui arrive est bien obligé de prendre gîte dans une auberge, et les aubergistes sont tenus de demander les noms de leurs locataires et de les inscrire sur un registre que les inspecteurs de police ont le droit d’examiner quand il leur plaît. Elle s’appelle Bianca, murmura la jeune fille. De son petit nom, mais l’autre ? C’est le même que le mien. Oui, vous portez toutes les deux celui de votre mère. Tu me l’as dit dans le temps, mais je l’ai oublié, et il est indispensable que je le sache, pour demander une enquête. Elle avait parlé bas, mais Binos avait l’oreille fine. On demande des nouvelles de la nommée Astrodi ! Je t’ai déjà dit de nous laisser tranquilles. Mais tu as tort de ne pas m’accorder la parole, car je t’apprendrais des choses intéressantes. Sur la personne que Pia vient de nommer. Décidément, j’ai eu grand tort de te laisser entrer ici, et tu vas me faire le plaisir d’en sortir. Je n’écoutais pas, et la preuve, c’est que je n’ai pas entendu un mot de ce que tu as dit à la petite ; mais elle a élevé la voix à la fin de votre colloque, et comme j’avais négligé de me boucher les oreilles, j’ai saisi au vol un nom que je connais. Qu’est-ce que ça peut te faire ? J’ai mon secret, moi aussi, et tu trouveras bon que je le garde. » Je serai muet comme un poisson. Je veux que tous les académiciens meurent à l’instant, si je lâche un seul mot. Assez, je veux savoir ce que tu as à dire de cette Astrodi. Tu viens de dire que tu pouvais me donner de ses nouvelles. Mais je les garde pour moi. Pia écoutait avec une attention émue les demandes et les réponses. Elle n’osait pas prendre part au dialogue, mais elle regardait Freneuse pour tâcher de lire dans ses yeux ce qu’il pensait du propos lancé par ce fou de Binos. dit l’artiste au rapin, je t’ai supporté jusqu’à présent, mais je te déclare que si tu ne t’expliques pas catégoriquement et à l’instant même, je vais te prier de sortir, et je ne te reverrai de ma vie. Je t’en donne ma parole d’honneur. Alors, je vais entrer dans la voie des aveux, et ce que j’en fais, c’est uniquement dans ton intérêt. Tu regretterais trop de t’être brouillé avec moi. Je ne veux pas que ton existence soit empoisonnée par le remords. En finiras-tu avec tes blagues ? Tu me demandes des renseignements sur une certaine Astrodi. Je t’apprends, pour commencer, que tu l’as connue. Tu ne l’as vue qu’une fois, mais tu as passé une heure avec elle... Tu ne t’en doutes pas un peu ? Comment as-tu passé ta soirée, mardi dernier ? murmura Freneuse, qui ne se rappelait guère l’emploi qu’il avait fait de son temps tel jour de la semaine précédente. Tu rentrais chez toi, quand tu m’as vu assis derrière le vitrage d’un café... Et c’est dans cet omnibus que tu as rencontré la signora dont tu t’informes avec tant de sollicitude. Cette jeune fille se nommait Bianca Astrodi. J’ai découvert cela hier, et j’ose dire que la découverte me fait honneur, car elle est due à ma persévérance et à ma sagacité. Comment as-tu acquis la certitude que c’était bien son nom ? Elle logeait tout près d’ici, rue des Abbesses, à Montmartre. J’ai causé avec la logeuse, qui m’a donné les renseignements les plus précis et qui a bien voulu se déranger pour aller reconnaître le corps. Cette respectable dame s’appelle Sophie Cornu, et elle a bon cœur, car elle a payé les frais de l’enterrement qui a eu lieu ce matin. J’ai conduit le deuil avec elle. Elle se leva toute droite et fit un pas vers Binos, qui ne comprenait rien à l’effet que produisaient ses paroles. Et elle tomba roide sur la place. tu vois ce que tu as fait, lui cria Freneuse. Est-ce que je pouvais deviner que cette petite était aussi une Astrodi ? Je ne connaissais que son petit nom de Pia. Binos manquait de tact et de bon sens, mais il n’avait pas mauvais cœur. Tout en se justifiant comme il pouvait, il se précipitait pour aider son ami à relever Pia. À eux deux, ils la remirent sur pied ; mais elle avait perdu connaissance, et il fallut que Freneuse l’emportât dans ses bras pour aller la déposer sur un divan qui se trouvait au fond de l’atelier. murmurait-il, tout éperdu ; c’était sa sœur ! J’aurais dû m’en douter, après avoir entendu son récit. Cette jeune fille disparue mardi soir... le soir de mon aventure en omnibus... j’aurais dû m’en douter, s’écria Binos. La morte ressemblait trait pour trait à Pia. Comment n’ai-je pas pensé à ça ?... l’âge, le type italien, tout y était. Il faut dire que je ne me doutais pas que Pia eût une sœur. Elle est très cachottière, cette petite. et apporte-moi ce flacon de sels anglais qui est là-bas, sur la console, près du buste. Freneuse suivit ce conseil, et les brunes épaules de la jeune fille émergèrent de sa robe rouge. Voilà le flacon demandé, cria Binos. Soutiens-la pendant que je vais le lui mettre sous le nez. Je ne sais pas ce qu’il y a dans cette bouteille anglaise, mais ça réveillerait un mort. Pia, étendue sur le divan, appuyait sa tête charmante contre la poitrine de Paul Freneuse ; ses cheveux s’étaient dénoués et pendaient en longues tresses sur ses joues pâles ; ses yeux s’étaient fermés, et c’était à peine si un faible souffle sortait de ses lèvres entrouvertes. Tu l’as tuée, dit Freneuse au rapin qui s’agenouillait pour faire respirer les sels à la pauvre enfant. Avant une minute, elle reviendra, et je tâcherai de la consoler. Qui diable aurait deviné qu’elle était si sensible ? Ce n’est pas le défaut des Italiennes. J’en ai connu une qui avait perdu son mari le matin et qui posait une bacchante à midi dans l’atelier de Henner. Après ça, ce n’était que son mari. j’excuse ta sottise, mais je te défends de dire à Pia comment sa sœur est morte. Il y aurait de quoi l’achever. N’aie pas peur ; j’inventerai une histoire, et pour qu’elle me pardonne, je la conduirai à l’endroit où nous avons conduit sa sœur ce matin. Sophie Cornu a bien fait les choses. Un service très gentil à l’église de Montmartre et une concession de cinq ans au cimetière Saint-Ouen. Moi, je me suis fendu d’une couronne d’immortelles et d’un gros bouquet de violettes de Parme. Tout en bavardant, Binos jouait du flacon sans beaucoup de succès. Pia tressaillit convulsivement, mais elle ne reprenait pas connaissance, et Freneuse avait des envies d’étrangler l’incorrigible rapin qui ne pouvait pas tenir sa langue, cette maudite langue, cause de tout le mal. Au moment le plus critique de cette situation tendue, on sonna à la porte. Donne-moi le flacon et va ouvrir, dit Freneuse avec humeur. Si je n’ouvrais pas, on recommencerait. Mais quand tu auras vu qui c’est, tu vas me faire le plaisir de coller la porte au nez de l’imbécile qui se permet de venir me déranger. Si tu avais des créanciers, je croirais que c’en est un, grommelait Binos en se dirigeant vers la porte. Le coup de sonnette a été autoritaire et prépondérant. Pia avait dû l’entendre, et elle était si nerveuse, qu’elle avait pris peur. Elle avait jeté ses bras autour du cou de son ami et elle l’attirait à elle, si bien que les lèvres de Paul effleuraient le front de l’enfant. Ils formaient, sans s’en douter, un groupe qu’un artiste aurait aimé à peindre. Binos, qui ne le voyait pas, entrebâilla la porte et avança la tête au dehors. Il avait préparé une phrase pour mettre en fuite l’intrus qu’il pensait rencontrer sur le palier, et il n’avait pas eu de peine à la trouver, car il possédait un vaste répertoire d’impertinences gouailleuses, et la commission dont Freneuse venait de le charger était de celles qu’il aimait à exécuter. Mais les paroles lui restèrent dans le gosier, lorsqu’il aperçut une jeune femme d’une beauté éblouissante, flanquée d’un monsieur de bonne mine et d’aspect opulent. Binos professait un culte pour Rubens, le roi de la couleur, et c’était un Rubens qui lui apparaissait en pleine lumière. L’impression fut si vive que, dans son enthousiasme, il ouvrit la porte toute grande, au lieu de la refermer. « Freneuse dira ce qu’il voudra. Je ne peux pas laisser un chef-d’œuvre sur l’escalier. » En même temps, il ôtait son feutre et il saluait jusqu’à terre, en reculant de trois pas pour livrer passage à cette triomphante personne, qui entra d’un pas délibéré, et sans l’honorer d’un regard. Le monsieur qui l’accompagnait suivit, en hésitant un peu, et Binos, portant la main à son front, prit incontinent la position d’un soldat sans armes qui se range pour laisser passer son supérieur. Freneuse poussa un cri de surprise qui fit que Pia ouvrit les yeux. Le divan sur lequel Pia était couchée à demi, la tête appuyée contre la poitrine de Freneuse et un bras passé autour de son cou, ce malencontreux divan se trouvait placé juste en face de la porte et précisément au-dessous de la large fenêtre carrée qui éclairait l’atelier, en pleine lumière, par conséquent, et droit devant les yeux des gens qui entraient. Paulet s’était arrêté court, en apercevant ce tableau gracieux, et marmottait des mots incompréhensibles. Sa fille, beaucoup moins intimidée que lui, hésitait cependant à avancer ; elle fronçait le sourcil, et le sang lui montait au visage. Binos avait tranquillement refermé la porte et contemplait avec une sorte d’extase cette scène qui réjouissait son cœur d’artiste. Mais la situation de Paul Freneuse était cruellement ridicule. Le pauvre garçon ne pouvait pas repousser la pauvre fille qui l’étreignait et venir ensuite tirer sa révérence à Mlle Marguerite. Elle trouva même la force de rajuster son corsage, de rattacher ses cheveux et de se lever en pied. Et elle resta, pâle et tremblante, regardant fixement la belle inconnue qui l’examinait d’un air dédaigneux. Je vois que nous vous dérangeons, articula enfin M. Si j’avais su, je vous prie de croire, cher Monsieur, que je ne serais pas entré. J’aurais vivement regretté d’être privé de votre visite, répondit Freneuse avec effort, et je vous prie de m’excuser... Cette jeune fille qui me sert de modèle vient de se trouver mal pendant qu’elle posait... Mais nous vous gênerions en restant ici, et nous allons prendre congé de vous. Monsieur, s’écria Binos, vous n’aurez pas la cruauté de partir si vite ; si madame s’en allait, il me semblerait que le soleil s’éteint. Le drôle était venu, sans vergogne, se planter devant la belle Marguerite, et il la contemplait en faisant des mines d’homme ébloui. Ce manège ne semblait pas déplaire à Mlle Paulet, car elle souriait, mais Freneuse étouffait de colère. La petite est sur ses jambes, reprit l’impudent rapin. Un instant de repos sur ce vert canapé, et il n’y paraîtra plus. » ajouta-t-il en s’adressant à la pauvre enfant qui pleurait. Non, je pars, dit-elle, en essuyant ses larmes. Le grand air te remettra complètement. Va faire un tour sur la place Pigalle ; tu reviendras quand tu te sentiras en état de tenir la pose. Je ne reviendrai pas, murmura Pia. Et elle s’achemina d’un pas chancelant vers la porte. Freneuse allait courir à elle pour la retenir. Un regard de Mlle Marguerite le cloua sur place. Pia le surprit, ce regard impérieux. Ses joues pâles s’empourprèrent, son doux visage se contracta douloureusement. Cette fois, Freneuse n’y tint plus. Il passa devant Mlle Paulet, et il rejoignit Pia au moment où elle mettait la main sur le bouton de la porte. Rentre chez toi, ma chère Pia, et prends courage, lui dit-il, assez haut pour que M. J’irai te voir aujourd’hui, et demain nous irons ensemble porter des fleurs au cimetière. répondit l’Italienne en refoulant un sanglot. Elle sortit, laissant Freneuse à ses remords, et certes il en avait, car s’il manquait d’énergie dans certains cas, il ne manquait assurément pas de sensibilité. La douleur de Pia le touchait, et s’il eût été plus maître de lui-même, il ne l’aurait pas laissée partir ainsi ; mais la présence de Mlle Paulet lui faisait perdre la tête. Je suis vraiment désolé, s’écria le père de Marguerite. Vous auriez voulu sans doute accompagner cette petite... Ce serait tout à fait inutile, interrompit Binos. Elle a une volonté de fer, et du moment qu’elle s’est mis en tête de partir seule, personne ne la fera changer d’avis. » Elle a du chagrin, voilà tout. Elle vient d’apprendre que sa sœur est morte. C’est ici qu’elle l’a appris ? Je n’avais jamais entendu parler de cette sœur, et j’étais en train de raconter à mon ami Freneuse que je venais d’assister à l’enterrement d’une jeune fille que je ne connaissais pas du tout... si ce n’est pour avoir vu son corps à la Morgue. Je ne connaissais que son nom, et j’ai eu l’imprudence de dire devant la petite que cette infortunée s’appelait Astrodi. la fille dont vous parlez s’appelait Astrodi ! Oui, Bianca Astrodi, répondit Binos, assez surpris de voir son interlocuteur donner des marques d’émotion. Et vous avez la preuve qu’elle est morte ! On vient de la mettre en terre, et j’y étais. Alors, on peut se procurer son acte de décès. Hier, c’eût été difficile, attendu que personne ne l’avait encore reconnue, quoiqu’elle fût depuis trois jours exposée à la Morgue. Elle est donc morte par accident ? Pourriez-vous me dire où elle demeurait ? Cette question lancée à l’improviste eut pour effet d’arrêter immédiatement les confidences de Binos. Il n’aimait pas les bourgeois, il désignait ainsi tous les gens qui n’avaient pas l’honneur d’être artistes, et avec eux il était toujours sur ses gardes. Or, il avait reconnu tout de suite que M. Paulet était un bourgeois de première classe, et s’il ne lui avait pas encore fait de mauvaises charges, c’est que Mlle Marguerite le fascinait par son opulente beauté. Il se souciait d’autant moins de lui raconter la tragique histoire de l’omnibus, que l’illustre Piédouche lui avait fait jurer de n’en parler à personne. Je n’en sais rien, répondit-il avec aplomb. Mais si vous tenez à connaître son domicile, vous pourriez vous renseigner à la préfecture de police. Freneuse était sur les épines depuis le départ de Pia. Il voyait bien que Mlle Paulet l’observait à la dérobée, et il devinait pourquoi. Il aurait voulu lui expliquer comment il avait été forcé de prendre la jeune Italienne dans ses bras, et d’un autre côté il sentait bien que ce n’était pas à lui d’aller au-devant d’une question qu’il attendait. Essayer de se justifier sans qu’on le lui demandât, c’eût été presque de l’outrecuidance, car autant eût valu dire : « Je sais que vous êtes jalouse de moi, et je tiens à vous prouver que je ne vous ai pas donné sujet de l’être. » Mais la belle Marguerite n’était point accoutumée à dissimuler ses impressions, et elle aborda sans hésiter le sujet que Paul Freneuse n’osait pas traiter. Elle est jolie, cette petite, dit elle d’un ton dégagé. Est-ce qu’elle vient poser tous les jours ? Depuis que j’ai commencé mon tableau, oui, Mademoiselle, répondit l’artiste, qui ne mentait jamais. C’est-à-dire depuis quatre mois, si je ne me trompe. Je comprends que vous n’alliez pas plus vite, si vous êtes souvent obligé d’interrompre la séance comme vous l’avez interrompue aujourd’hui. C’est la première fois que cela m’arrive, Mademoiselle. Ordinairement, cette enfant tient la pose à merveille ; mais, lorsque vous êtes entrée, elle venait de recevoir brusquement une si triste nouvelle qu’elle a perdu connaissance. J’ai dû la relever et la porter sur ce divan. Comment ne vous intéresseriez-vous pas à elle ? Vous la voyez tous les jours pendant trois ou quatre heures. Et il me semble d’ailleurs qu’elle vous est très attachée. Elle avait les larmes aux yeux en vous disant : « Je pars. » Elle pleurait parce qu’elle a perdu sa sœur. c’est sa sœur qui est morte ? Bianca Astrodi était la sœur de cette poseuse ! Ne vous l’avais-je pas dit ? Le père de Marguerite avait eu une surprise agréable en apprenant par la bouche de Binos que M. Blanchelaine lui avait dit la vérité. Il n’y avait pas dans Paris deux Bianca Astrodi, et la seule qui y fût venait de partir pour l’autre monde, il n’était plus possible d’en douter, puisque des gens désintéressés dans la question l’affirmaient. Il s’était réjoui dans son for intérieur, cet excellent M. Il s’était même demandé s’il n’y aurait pas moyen de se soustraire à l’exécution de ses engagements vis-à-vis de l’agent d’affaires. Qu’avait-il besoin de payer une copie de l’acte de décès, maintenant qu’il savait où se la procurer ? Mais sa joie n’était plus sans mélange, depuis qu’il venait de découvrir que la défunte avait une sœur. Qui était le père de cette sœur inattendue ? C’était là le grand point, et M. Pia aussi s’appelle Astrodi, reprit Freneuse. C’est le nom de leur mère. « Alors, tout va bien, pensa l’héritier naturel de feu Francis Boyer. Mon frère n’a jamais parlé de cette seconde fille. Donc elle n’est pas de lui. Et, comme il a survécu d’un jour à la Bianca, la poseuse n’a aucun droit à sa succession. » Mais, mon père, dit en souriant Mlle Marguerite, nous ne sommes pas venus chez M. Freneuse pour établir la filiation de ces Astrodi, et puisque vous oubliez de le dire, moi je lui rappelle qu’il nous a promis de nous montrer les curiosités de son atelier, et je demande à les voir, car je n’ai encore vu qu’une Italienne en jupon rouge étendue sur un canapé vert. Freneuse avait une inclination très prononcée pour Mlle Paulet, et il était ravi de la recevoir ; mais le ton qu’elle prenait lorsqu’elle parlait de Pia avait fini par le choquer. Il y avait de la sécheresse, presque de la cruauté, dans cette façon de traiter ironiquement une pauvre fille qui ne méritait pas tant de dédain. Elle n’était ni fière ni railleuse, cette Pia qu’il se reprochait d’avoir congédiée si brusquement. Elle ne savait que souffrir sans se plaindre et aimer son bienfaiteur. La belle Marguerite, au contraire, montrait plus d’assurance que de sensibilité, et si elle daignait laisser voir que Paul Freneuse lui plaisait, elle ne craignait pas de le blesser en le prenant de très haut avec une enfant à laquelle il s’intéressait. L’artiste avait du cœur, et il ne pouvait pas s’empêcher de faire mentalement des comparaisons qui n’étaient point à l’avantage de la riche héritière. Mais elle était si belle qu’il était tout disposé à lui pardonner ses travers. Mon Dieu, Mademoiselle, dit-il en faisant un effort pour répondre gracieusement à ses avances, je crains de m’être vanté en vous parlant des curiosités de mon atelier. J’étais si désireux de vous y recevoir, que je me suis laissé aller à vous annoncer des merveilles, dans l’espoir de vous y attirer... des merveilles qui n’existent pas. » Il n’y a ici que des croquis, des études, des vieilleries que j’ai ramassées en courant la campagne romaine... quelques lambeaux de tapisseries anciennes, des meubles à incrustations d’ivoire extrêmement délabrés... Monsieur votre père en a de beaucoup plus beaux. Mais vos tableaux, cher Maître, s’écria M. Paulet, nous sommes venus tout exprès pour les admirer. Il était enchanté d’avoir dit « cher maître », parce que cette locution n’est pas à l’usage des bourgeois. Binos, qui l’observait avec l’arrière-pensée de se moquer de lui, saisit l’intention et se mordit les lèvres pour ne pas rire. Mes tableaux ne méritent pas qu’on les admire, dit modestement Freneuse, mais je serais heureux de vous les montrer. Malheureusement, je ne puis pas les garder chez moi... par la raison que je les vends. Vous les vendez même très bien, et je vous en félicite, s’écria M. Vous avez une fortune au bout de vos doigts, et la peinture est le roi des métiers. Si j’avais eu un fils, j’en aurais fait un artiste. dit Binos, il y a des faux frais. Les couleurs sont hors de prix. Tel que vous me voyez, Monsieur, je me ruine en terre de Sienne et en jaune de chrome. Je l’ai été dès ma plus tendre enfance. Aussi n’ai-je jamais eu de maître. Je suis l’élève de la nature. » Pierre Binos, mon camarade d’école et mon ami, murmura Freneuse, qui aurait donné gros pour que l’incommode rapin ne fût pas là. Enchanté de faire votre connaissance, Monsieur, prononça gravement M. et encore, si l’on m’en priait, pour obliger un commerçant malheureux, j’irais jusqu’à déshonorer mon pinceau. » Mais si j’étais appelé à l’honneur d’immortaliser les traits de Mademoiselle en les fixant sur la toile, je suis sûr que je ferais un chef-d’œuvre. Ce grotesque compliment exaspéra Paul, mais il ne parut point déplaire à Mlle Marguerite, qui le récompensa par un sourire. Il vous reste au moins un tableau, dit-elle en s’adressant à Freneuse, celui que vous achevez pour le Salon. Est-il défendu de le regarder ? Non, certes, répondit l’artiste avec empressement. Et je vous jure, Mademoiselle, que s’il avait le bonheur de vous plaire, peu m’importerait que le jury me refusât. Le père et la fille vinrent aussitôt se placer devant la toile, et le père s’écria : Tiens, voilà l’Italienne qui a perdu sa sœur. Vous pouvez vous flatter, mon cher, d’avoir attrapé la ressemblance. Je trouve que vous l’avez flattée, dit Mlle Paulet. Elle a de beaux yeux, mais le bas du visage manque de finesse. Et si j’osais dire tout ce que je pense, j’ajouterais que la race qui fournit les modèles pèche par l’absence de distinction. C’est ce que je répète tous les jours à Freneuse, s’écria le facétieux Binos. On s’obstine à faire venir des Romaines fabriquées tout exprès pour l’exportation, et l’on tombe dans les rengaines. Si Rubens avait voulu peindre une chevrière assise au pied du tombeau de Cecilia Metella, il aurait pris tout simplement une belle Flamande, et la citadelle d’Anvers aurait figuré le tombeau. » mon cher Paul, si Mademoiselle consentait à poser à la place de Pia, tu ferais de la peinture vraie, de la peinture qui aurait un cachet d’originalité grandiose. Mais, dit la belle Marguerite, en supposant que j’y consentisse, M. Freneuse ne consentirait pas, je le crains, à effacer de son tableau la figure de cette jeune fille. S’il l’a choisie, c’est qu’elle lui agréait. Freneuse sentait bien que de la réponse qu’il allait faire, dépendait le succès d’un projet qui lui était cher. Mlle Paulet le regardait avec des yeux qui disaient clairement : si vous tenez à m’épouser, vous me sacrifierez bien une toile et une poseuse italienne. Non qu’elle eût l’intention de prêter sa personne pour appliquer les ridicules théories imaginées par Binos ; elle avait trop de goût pour se faire peindre en chevrière des Abruzzes, mais elle voulait soumettre son futur mari à une épreuve. Ce n’était pas le modèle qui lui déplaisait, c’était la femme, c’était la pauvre Pia, dont l’incontestable beauté contrastait avec la sienne. Notre ami Freneuse ne peut pas manquer l’Exposition pour satisfaire un de tes caprices. Si Mademoiselle voulait bien me permettre de faire son portrait, je serais le plus heureux des hommes, murmura Freneuse, qui espérait se tirer d’embarras par cette proposition évasive. Et moi je serais certainement la plus heureuse des femmes, répliqua sèchement l’altière Marguerite, mais je me reprocherais toute ma vie de priver cette petite de l’immortalité que vous allez lui donner. Je vous jure, Mademoiselle, que je n’ai pas la prétention de croire que mes œuvres me survivront... pas plus que Pia n’espère que ses traits passeront à la postérité. La pauvre fille travaille pour vivre... et moi aussi, après tout, puisque je vends mes tableaux. » Mais j’aime passionnément mon art, et si vous consentiez à me servir de modèle, je suis certain que je ferais un beau portrait. » C’est l’inspiration qui nous manque le plus souvent, à nous autres artistes qui sommes obligés de vivre de notre talent. Afin de gagner plus d’argent, nous choisissons les sujets qui plaisent le mieux au public qui achète. Les scènes italiennes se placent avantageusement ; j’ai peint une jeune fille gardant ses chèvres dans la campagne romaine, tout comme j’aurais pu peindre une Transtévérine agenouillée devant une madone. » Mais si je pouvais faire le tableau que je rêve, c’est alors que l’inspiration viendrait : je peindrais pour moi. Et pour moi aussi, j’espère, ajouta en souriant Mlle Marguerite, que cette déclaration, déguisée en profession de foi, avait fort rassérénée. » Je vous préviens que, si je me décidais à poser pour vous, je ne vous laisserais pas mon portrait. Je serais ravi de vous le donner, dit vivement Freneuse, mais je ne voudrais pas jurer de n’en pas garder une copie. Toute la question est de savoir si je poserai. Mon père prétend que vous vous feriez le plus grand tort en abandonnant un tableau presque achevé. je puis le finir et faire en même temps votre portrait, répliqua Freneuse, qui voyait bien où Mlle Paulet voulait en venir. C’est dire que vous partageriez votre temps et votre atelier entre moi et Mlle Pia. Vous auriez deux toiles et deux chevalets. La chevrière poserait dans un coin, et moi dans l’autre, et chacune de nous aurait son tour de pose. Je vous suis très obligée, Monsieur, de votre bonne volonté, mais vous me permettrez de ne pas accepter cet arrangement ingénieux. Ce fut dit d’un ton si sec que le rouge monta au visage de l’artiste. Je ne vous propose rien de pareil, Mademoiselle, répondit-il froidement. Je comprends fort bien que vous ne pouvez pas me donner des séances ici, car je suis forcé, moi, d’y recevoir des personnes qu’il ne vous serait pas agréable de rencontrer ; mais si Monsieur votre père m’autorisait à travailler chez lui... Paulet ; mais avec le plus grand plaisir. Vous n’y pensez pas, mon père, interrompit Mlle Marguerite ; dans votre appartement, le jour est détestable pour peindre. » D’ailleurs, si je faisais faire mon portrait, je voudrais commencer à poser dès demain, et M. Freneuse oublie que, demain, il a promis à cette fille de la conduire au cimetière où l’on a enterré sa sœur. Cette promesse-là est sacrée, et à Dieu ne plaise que je l’empêche de la tenir. C’en était trop, et Freneuse, blessé, rendit coup pour coup. Il faudrait que je n’eusse pas de cœur pour y manquer, dit-il en regardant Mlle Paulet en face. Je suis et je serai toujours du parti des faibles. C’est très généreux de votre part, dit ironiquement l’altière Marguerite. Mais quelquefois la générosité coûte cher. Je ne regarde pas à la dépense, riposta l’artiste. Marguerite, tu vas trop loin, s’écria M. Freneuse est bien libre de disposer de son temps comme il lui plaît, et, pour vous mettre d’accord, moi, je propose que... Cet essai de pacification fut interrompu par un violent coup de sonnette. Binos, depuis que ce combat de paroles était commencé, se contentait de juger les coups sans intervenir. Au fond, il était du parti de Mlle Paulet, qu’il examinait en connaisseur et qu’il trouvait superbe dans son attitude de lionne courroucée. Il se proposait même de faire plus tard un peu de morale à Freneuse, et de lui représenter qu’il avait tort de se brouiller avec une si belle personne et un bourgeois si cossu pour les beaux yeux d’une petite poseuse. Mais il saisit avec empressement l’occasion de couper court à la dispute en allant ouvrir la porte, sans que son ami l’y eût autorisé. C’était un monsieur qui avait sonné, un monsieur rasé de frais, cravaté de blanc et tout de noir vêtu. Binos, qui avait la tête farcie des souvenirs du crime de l’omnibus, le prit pour un commissaire de police, et, après avoir salué jusqu’à terre, il entama un discours où il était question d’enquête judiciaire. Pardon, Monsieur, interrompit le nouveau venu, j’arrive de province pour voir M. On m’a dit qu’il était chez M. Paul Freneuse, artiste peintre, place Pigalle, et je me suis permis de... Paulet, en se précipitant vers la porte. Monsieur, reprit le visiteur, j’ai bien l’honneur de vous saluer. Je suis Me Drugeon, notaire, et je viens d’Amélie-les-Bains pour vous apporter... J’avais donné des ordres pour qu’on vînt me chercher, et je vous remercie d’avoir pris la peine de passer ici. » Mon cher Freneuse, vous voudrez bien m’excuser. pour régler une affaire de famille ; j’ai hâte de causer avec lui, et je suis obligé de prendre congé de vous. C’est tout naturel, dit l’artiste en s’inclinant. Mais nous nous reverrons bientôt, et j’espère que tout s’arrangera à votre satisfaction et à la nôtre. Cette première visite ne compte pas. » Paulet, qui avait un peu perdu la tête. Marguerite n’avait pas attendu pour prendre le chemin de la porte que son père l’y invitât. Elle sortit, sans regarder Freneuse, mais elle honora Binos d’un sourire qui le rendit bien fier. Le notaire était déjà dans l’escalier. Il n’était pas venu à Paris pour voir des tableaux, et les peintres ne l’intéressaient guère. Freneuse reconduisit cérémonieusement le père et la fille jusqu’à la première marche, modéra d’un coup d’œil l’ardeur de Binos qui avait l’air de vouloir les escorter beaucoup plus loin, et rentra avec lui dans l’atelier. Paulet qui avait pris le bras du notaire pour descendre, vous aller me le montrer, ce testament, car vos dépêches ne m’en ont donné qu’un aperçu très sommaire. C’est égal, vous pouvez vous vanter de m’avoir fait une belle peur. Savez-vous que ce n’est pas gai de perdre une succession de cette importance qui me revenait légitimement ? À qui le dites-vous, Monsieur ? J’ai fait tout ce que j’ai pu pour parer le coup, et je vous prie de croire que si cela avait dépendu de moi, vous n’auriez pas été déshérité de cette magnifique fortune. et je vous en veux d’autant moins de n’avoir pas réussi, que la Providence a fait ce que vous n’avez pu faire. Vous m’avez télégraphié une mauvaise nouvelle. J’en ai une bonne à vous apprendre. Le testament de mon frère ne vaut rien. je l’ai vu, et malheureusement, je puis vous assurer qu’il est au contraire parfaitement régulier. Il est daté, signé et écrit tout entier de la main du testateur, qui a même pris la précaution d’en donner lecture à plusieurs personnes, en leur déclarant que c’était bien l’expression de sa dernière volonté, il n’y manque donc rien, et vous auriez tort d’espérer que... Il n’y manque rien, soit ! mais il est caduc, répliqua M. Paulet, en appuyant sur le terme de droit que le sieur Blanchelaine lui avait appris le matin même. Connaissez-vous la signification exacte de ce mot ? ça signifie que la nommée Bianca Astrodi, légataire universelle, étant décédée un jour avant mon frère, n’a pas pu hériter de lui. Vous avez la preuve de ce décès ? Ainsi vous voyez que tout est pour le mieux. Le notaire hochait la tête et ne paraissait pas convaincu. Vous ne douterez plus, quand je vous montrerai la copie de l’acte mortuaire. Ce n’est pas cela, Monsieur, dit tristement Me Drugeon, mais Bianca Astrodi n’était pas légataire universelle. Francis Boyer a, par son testament, laissé sa fortune à ses deux filles naturelles, Bianca et Pia. Si l’une est morte, l’autre est appelée à recueillir la totalité de la succession... à moins qu’elle ne soit morte aussi avant votre frère. je viens de la voir, la misérable ! Marguerite suivait de près son père, et elle avait tout entendu. Je perds bien plus encore, murmura-t-elle. Puisse-t-elle mourir aussi, l’odieuse créature qui m’a pris un homme que j’aime et une fortune qui m’appartenait ! À Paris, les pauvres gens habitent surtout les quartiers excentriques, les quartiers qui, avant la suppression du mur d’enceinte, se trouvaient en dehors des limites de l’octroi et où par conséquent il faisait moins cher vivre. Et quand les pauvres gens quittent ce monde, on les enterre de préférence au-delà des fortifications. Les grands cimetières situés dans l’intérieur de la ville sont à l’usage exclusif des privilégiés qui ont le moyen d’acquérir un terrain à perpétuité. On y a bien réservé un coin séparé pour la fosse commune, de même qu’on est obligé de souffrir que les indigents circulent sur les grands boulevards ; mais la classe moyenne des morts, celle qui ne peut acheter qu’une concession temporaire, n’y est plus admise. On l’a reléguée dans les deux cimetières suburbains de Saint-Ouen et d’Ivry. Au village, le champ du repos appartient à tous. Le valet de ferme y dort dans la même terre que le seigneur du château. Les distinctions sociales finissent à la tombe. Et dans Paris, la ville égalitaire par excellence, les riches seuls ont le droit de laisser leurs os ; on y tolère encore les misérables, passagèrement, de même que, pendant leur vie, la charité publique leur accorde l’hospitalité d’une nuit ; mais on ne tarde guère à bouleverser leur triste sépulture pour faire place à d’autres. Le peuple a protesté en baptisant de noms bizarres les enclos lointains où l’on a exilé ses morts. Il appelle Cayenne le cimetière de Saint-Ouen ; il appelle celui d’Ivry le Champ des Navets. C’est là qu’on enfouit les guillotinés. Le Père-Lachaise, Montmartre et le MontParnasse ont un caractère. Les cyprès ont eu le temps d’y pousser ; les monuments funéraires ne ressemblent pas tous à des bâtisses neuves ; la mousse verdit les pierres tombales des générations qui ont précédé la nôtre. Il y a des souvenirs dans l’air. Saint-Ouen date, pour ainsi dire, d’hier ; Saint-Ouen n’a pas d’histoire. C’est un jeune cimetière, un cimetière banal et dépourvu de toute majesté. Dans la plaine désolée qui s’étend au nord de Paris, on a pris un terrain quelconque, on l’a entouré de murs, et on l’a livré aux fossoyeurs. Pas d’arbres qui le distinguent des champs voisins. C’est sec et nu, et ce n’est pas silencieux. On y entend le sifflet des locomotives, la trompette des tramways, et même les orchestres des guinguettes, car, à partir de la barrière, le chemin qui y mène est bordé des deux côtés de cabarets et de bals champêtres. Sur cette route poudreuse, le lendemain de la visite que M. Paulet et sa fille avaient faite à l’atelier, roulait vers midi une voiture de place dont l’intérieur était occupé par Paul Freneuse et Pia Astrodi. Binos, perché sur le siège, causait avec le cocher. Freneuse aurait bien mieux aimé se priver de la compagnie de ce rapin dont les allures débraillées et le langage inconsidéré lui étaient devenus insupportables ; mais Binos avait assisté à l’enterrement de Bianca, et sans lui, Freneuse n’aurait pas pu retrouver l’endroit où reposait la victime du crime de l’omnibus. Ou, du moins, il lui aurait fallu demander ce renseignement au conservateur du cimetière, et il trouvait plus simple de se faire conduire par Binos, qui d’ailleurs avait juré la veille de se tenir convenablement, de respecter la douleur de Pia, et surtout de ne pas la désoler davantage en lui racontant que Bianca avait été assassinée. Après le brusque départ de la belle Marguerite, les deux artistes avaient eu ensemble une conversation animée et même orageuse. Freneuse avait reproché à Binos d’avoir annoncé brutalement à Pia la mort de sa sœur ; Binos s’était moqué des délicatesses de Freneuse et de la préférence qu’il accordait à une petite poseuse, qui, selon lui, n’était pas digne de servir de femme de chambre à la splendide et opulente Mlle Paulet. Binos déclarait qu’il fallait être fou pour dédaigner ce Rubens échappé de son cadre et pour brûler ses vaisseaux, comme Freneuse l’avait fait, en prenant le parti de la pauvre Italienne. Sur quoi, Freneuse s’était fâché tout rouge et lui avait signifié de ne plus se mêler de ses affaires et de ne jamais lui parler du meurtre, vrai ou supposé, de Bianca Astrodi. Binos ne demandait pas mieux que de se taire, par la raison qu’il avait promis à Piédouche de garder le secret sur ses opérations passées et futures. Binos avait accepté de bonne grâce les conditions que lui imposait son ami, et l’on avait fini par s’entendre. Il avait été convenu que le lendemain on irait tous ensemble à Saint-Ouen, et qu’après la visite à la tombe, Binos laisserait Freneuse seul avec Pia. La malheureuse enfant était horriblement changée, et elle ne cessait pas de pleurer, quoi que fît son ami pour sécher ses larmes. Il était allé de bon matin la chercher rue des Fossés-Saint-Bernard, chez le père Lorenzo, et elle avait failli s’évanouir en le voyant apparaître sur le seuil de la chambrette qu’elle occupait au dernier étage de la maison. C’était la première fois que Freneuse mettait le pied dans cette chambre dont le modeste ameublement avait été acheté avec l’argent que Pia gagnait en posant pour lui, et dans un autre temps, la veille encore, sa présence y aurait apporté la joie. Mais l’enfant n’était plus la même depuis qu’elle connaissait l’affreuse nouvelle apportée par Binos. Elle pâlit en voyant Freneuse, elle chancela, mais elle eut la force de se dérober quand il s’avança pour la recevoir dans ses bras, et elle resta devant lui immobile et muette. On voyait qu’elle était frappée au cœur. Son ami lui dit doucement qu’il venait lui demander de l’accompagner au cimetière, où il allait porter des fleurs sur la tombe de Bianca ; mais il s’abstint de faire la moindre allusion à la visite de M. Paulet et à l’étrange attitude de sa fille, qui s’était conduite dans l’atelier comme si elle eût été en pays conquis. Il crut devoir s’abstenir aussi de lui raconter la scène qui s’était passée dans l’omnibus et la part qu’il y avait prise. À quoi bon raviver par ce triste récit les douleurs de la pauvre fille ? Et qu’importait à Pia que la mort de sa sœur fût vengée ? Freneuse d’ailleurs doutait encore que cette mort fût le résultat d’un crime, et il aimait mieux penser le contraire. Pia se remit assez vite, mais, à la grande surprise de l’artiste, elle hésita d’abord à le suivre. Pour la décider, il fallut qu’il lui rappelât que, sans lui, elle ne pourrait jamais trouver la fosse où reposait sa sœur. Le voyage avait été silencieux, jusqu’au moment où le fiacre s’était arrêté sur la place Pigalle, à la porte de la maison de Freneuse et à deux pas de l’endroit où, quelques jours auparavant, Freneuse s’était aperçu que la jeune fille qui s’appuyait sur son épaule n’était plus qu’un cadavre. Mais là, comme Freneuse descendait de voiture pour appeler Binos qui l’attendait au café le plus prochain, Pia avait murmuré : L’artiste avait deviné qu’elle s’était juré à elle-même de ne plus entrer dans cet atelier où Mlle Paulet devait revenir, et cette découverte lui avait donné à réfléchir. Binos était survenu, mais il s’était volontairement relégué sur le siège, et Freneuse s’était retrouvé en tête-à-tête avec sa protégée qui persistait à se taire. Ils arrivèrent, sans avoir échangé une parole, à l’entrée d’un chemin très court qui part de la grande route pour aboutir au cimetière. Binos sauta à terre et vint ouvrir la portière. Pia évita de s’appuyer sur son bras pour descendre, et Freneuse ne fut pas trop surpris de la répugnance qu’elle montrait à accepter les services de ce mauvais garçon qui, la veille, n’avait eu d’yeux que pour la belle Marguerite. Il y avait là des gens des divers métiers qui vivent de la mort : marbriers tenant boutique d’urnes funéraires et de colonnes tronquées ; jardiniers vendant des pots de fleurs ; guides médaillés pour faire visiter aux étrangers les beautés du cimetière, sans compter les cochers de corbillard occupés à se rafraîchir au cabaret du coin. L’apparition de Pia mit tout ce monde en rumeur. La pauvre enfant n’avait pas pris le deuil. Elle ne pouvait pas le prendre. Il lui aurait fallu, pour se conformer à l’usage, s’habiller à la française, et elle ne possédait pas d’autres vêtements que ceux de son pays natal. Elle portait donc la coiffe blanche et la jupe rouge des femmes de Subiaco. C’est un costume qu’on rencontre souvent dans les rues du quartier des Martyrs, mais très rarement à la porte des cimetières. Les filles des Abruzzes meurent pourtant tout comme de simples Parisiennes, et l’on aurait pu croire que celle-là venait attendre à la porte du cimetière de Saint-Ouen le convoi d’une de ses pareilles ; mais la présence de Freneuse ne s’accordait guère avec cette supposition. L’élégance de sa tenue ne permettait pas de penser qu’il fût parent de la petite aux cotillons écarlate, et cependant il était descendu de voiture avec elle. Il est vrai que Binos avec sa vareuse et son chapeau mou pouvait fort bien passer pour un modèle en disponibilité. Freneuse s’aperçut qu’on les regardait un peu plus qu’il ne l’aurait voulu, et il se hâta de faire ses achats. Il n’avait que l’embarras du choix. Des marchandes en plein vent étalaient toutes sortes d’objets de mauvais goût, couronnes d’immortelles, couronnes de fausses perles, cadres en verre abritant des bouquets artificiels. Rien de tout cela ne lui plaisait, et il s’adressa à un jardinier qui lui vendit quatre pots de fleurs fraîches et qui lui fournit un commissionnaire pour les porter. Mais Pia était restée en arrière pour marchander une petite croix de perles noires qu’elle paya de son argent. Binos, qui n’achetait rien, et pour cause, avait pris les devants. Il était déjà dans le cimetière, et Freneuse fut assez surpris de voir qu’il appelait de la voix et du geste une femme qui marchait devant lui, une femme affublée d’un vieux tartan tout passé et coiffée d’un chapeau extravagant, un chapeau comme ceux qu’on portait du temps où les manches à gigot étaient à la mode. « Est-ce qu’il va nous servir encore un plat de son métier ? Qu’est-ce que c’est que cette vieille sorcière accoutrée comme les ânes savants qu’on exhibe dans les foires ? Et il me fait la farce de l’accoster au moment où nous allons entrer dans le cimetière ! En vérité, cet animal-là ne respecte rien, et j’ai eu bien tort de l’amener. Il est vrai que je ne pouvais pas me passer de lui. » voilà maintenant qu’il m’amène sa diseuse de bonne aventure. Il est fou, ma parole d’honneur ! » Binos, en effet, avait passé son bras sous celui de la vieille et la traînait plutôt qu’il ne la conduisait, car elle ne paraissait pas très disposée à le suivre. Pia, cependant, s’avançait pour rejoindre Freneuse ; mais elle s’arrêta dès qu’elle vit le rapin revenir sur ses pas, flanqué de cette étrange compagnonne. Il est capable de mettre en fuite cette pauvre enfant, dit entre ses dents Freneuse. Je vais mettre ordre à ces facéties déplacées. Et il alla droit à Binos, qui lui cria : Je te présente Mlle Sophie Cornu, qui m’honore de son amitié et qui a payé de sa poche le terrain où repose Bianca Astrodi. » Mme Cornu, je vous présente mon ami Paul Freneuse, artiste du premier ordre, reçu à toutes les expositions et trois fois médaillé. La vieille regardait de tous ses yeux Freneuse, qui donnait au diable Binos et ses présentations. grommela-t-elle, voilà ce que j’appelle un peintre. » C’est vous qui avez votre atelier dans cette grande maison sur la place Pigalle. Est-ce vrai que vous êtes l’ami de ce propre-à-rien de Binos ? Freneuse était rouge de colère, et peu s’en fallut qu’il ne tournât le dos à Sophie Cornu. Mais elle ne lui laissa pas le temps de répondre. reprit-elle, qui ne dit mot consent. Je vous demandais ça parce que vous avez l’air d’un monsieur, vous, au lieu que Binos... après ça, vous lui faites peut-être nettoyer votre palette. » Et la petite, là-bas, c’est une poseuse, hein ? respectable Mme Cornu, dit le rapin, vous ne devinez pas qui c’est ? Regardez-la un peu et cherchez la ressemblance. La logeuse se mit à examiner Pia, qui n’osait faire un pas, et elle s’écria : C’est tout le portrait de ma défunte locataire. Pourquoi ne m’as-tu pas dit tout de suite que c’était sa sœur ? Tu m’as pourtant assez parlé d’elle hier à l’enterrement de Bianca. Appelle-la donc au moins, que je l’embrasse. La Cornu avait la voix claire, et Pia devait entendre ce qu’elle disait. Freneuse s’interposa, pour arrêter les effusions de la vieille. Madame, lui dit-il sévèrement, cette enfant est accablée de chagrin, et je vous prie de mesurer vos paroles. Je sais que vous avez eu la charité de faire enterrer sa sœur à vos frais, mais vous devriez comprendre que vous l’affligez en lui rappelant ce triste souvenir. Je n’ai pourtant pas l’intention de lui faire de la peine... et la preuve, c’est que je ne vais plus souffler un mot... tant que nous serons dans le cimetière... faudra bien que je cause avec elle et même qu’elle vienne chez moi chercher la malle de sa sœur. il n’y a pas de danger. Vous ne me connaissez pas, vous, mais demandez à Binos si je suis méchante. savez-vous pourquoi je viens ici ce matin ? Je viens causer avec un marbrier pour qu’il taille une jolie pierre qu’on mettra sur la tombe... C’est un soin qui me regarde, dit vivement Freneuse. Si vous voulez, nous partagerons les frais, mais je tiens à payer. Et puisque je suis là, vous ne m’empêcherez pas d’aller voir si le jardinier a porté les fleurs que je lui ai commandées hier. soyez tranquille, je ne vous gênerai pas, je vais marcher devant... Vous nous suivrez avec la petite. Freneuse aurait eu plus d’une objection à formuler, mais cet arrangement le débarrassait de la vieille et du rapin. Il les laissa filer, et il revint prendre Pia, qui n’avait pas bougé. Il la trouva en pleurs, et il n’eut pas le courage d’entamer des explications. Ils suivirent ensemble l’allée que Sophie Cornu et Binos avaient prise. Le commissionnaire portant les pots de fleurs que Freneuse venait d’acheter formait l’arrièregarde. Pia avait essuyé ses larmes et marchait d’un pas ferme ; mais elle ne disait rien et elle ne levait pas les yeux. Après avoir dépassé un rond-point qui se trouve à peu de distance de l’entrée du cimetière, ils entrèrent à la suite de Binos et de la vieille dans un chemin que bordaient d’un côté trois rangées de tombes de modeste apparence, et de l’autre un vaste champ au milieu duquel on voyait une longue tranchée qui venait d’être ouverte tout récemment. Cette tranchée, c’était la fosse commune. Au delà, il y avait comme une forêt de croix de bois noir, de misérables croix, serrées les unes contre les autres comme l’avaient été dans la grande ville, où la place manque, les pauvres dont elles marquaient la tombe, des croix déjetées, courbées, presque déracinées par le vent. On voyait de loin des femmes errer à travers ce funèbre labyrinthe, à la recherche de la place où reposait un mort aimé ; on les voyait se baisser pour lire les noms à demi effacés par la pluie, et tomber à genoux sur la terre fraîchement remuée. Paul Freneuse se rappela que sans cette vieille femme qu’il avait si mal reçue, le corps de Bianca aurait été jeté dans ce fossé banal qui sert de sépulture aux abandonnés. Il se dit que si Pia pouvait venir prier sur une tombe séparée, elle devait cette consolation à Sophie Cornu, et la logeuse de la rue des Abbesses lui parut moins laide et moins ridicule. En la regardant avec plus d’attention, il découvrit même que sa physionomie n’était pas antipathique. « Elle a raison, pensait-il ; Pia ne peut pas se dispenser d’aller retirer la malle et les papiers de Bianca Astrodi... car enfin il importe que cette enfant s’assure que la morte était bien sa sœur. Il faut absolument que je la décide à faire certaines démarches indispensables... et elle paraît peu disposée à m’écouter. Je serais presque tenté de croire qu’elle m’a pris en aversion. Elle n’a pas ouvert la bouche depuis que nous sommes partis de la maison du père Lorenzo. Elle n’a fait que pleurer. » C’est peut-être la présence de Binos qui la désole. Pourvu qu’il ne lâche pas quelque allusion à la fin tragique de Bianca ! Il est si bavard ! » Heureusement, je n’aurai plus besoin de lui quand il nous aura menés à l’endroit où elle est enterrée, et je le prierai tout simplement de s’en aller. Je pourrais même le renvoyer dès à présent, puisque Sophie Cornu sait où est la fosse ; mais il me demanderait pourquoi, et je n’ai pas envie d’entamer des explications avec lui, tant que nous serons dans le cimetière. » Binos, d’ailleurs, avait pris les devants. Il marchait si vite que la vieille avait beaucoup de peine à le suivre, et il lui tenait sans doute des propos intéressants, car il ne cessait de gesticuler avec une animation extraordinaire. « Que diable peut-il bien lui dire ? Il est capable de lui raconter le drame de l’omnibus. Et je vois d’ici ce qu’il résulterait de ses indiscrétions. La Cornu irait colporter l’histoire dans tout le quartier, et ces bruits finiraient par arriver aux oreilles du commissaire, qui ouvrirait une enquête. et ils en viendraient peut-être à ordonner l’exhumation de cette malheureuse Bianca. Pia en mourrait de chagrin. » Et Dieu sait à quoi servirait cette abominable cérémonie ! Je parierais maintenant qu’il n’y a pas eu de crime, et que ni l’homme de l’impériale ni la femme de l’intérieur n’ont à se reprocher la mort de la jeune fille. Ils étaient ensemble au spectacle, quoique la veille ils n’eussent pas l’air de se connaître. Qu’ils ont fait connaissance dans la rue, en sortant de l’omnibus. D’ailleurs, je saurai le nom de l’homme et son adresse quand je voudrai. Il me suffira de demander ces renseignements à M. Quant à l’épingle, Binos a rêvé qu’elle était empoisonnée. Mirza a dû mourir tout simplement d’une convulsion. C’est la maladie des chats. » Tout en lâchant ainsi la bride à son imagination, Freneuse continuait de cheminer à côté de Pia, plus taciturne que jamais, et il tâchait de ne pas se laisser trop distancer par Binos, qui marchait en éclaireur, flanqué de Sophie. Bientôt l’avant-garde tourna à droite, et Freneuse s’engagea après elle dans une allée latérale que bordait une rangée de cyprès rabougris. Cette allée devait conduire à la fosse de Bianca, car on voyait déjà qu’on entrait dans la partie réservée aux concessions temporaires. Les terrains avoisinants n’avaient plus l’aspect désolé du champ concédé aux sépultures indigentes. Et cependant ce n’était pas un quartier habité à perpétuité par des défunts opulents. Il n’y avait guère là que des entourages en bois ; point de marbre, peu de pierres tumulaires ; à quoi bon des monuments à des morts qui ne sont locataires que pour cinq ans ? Mais beaucoup de tombes avaient été fleuries récemment, et l’on rencontrait des femmes qui s’en allaient, l’arrosoir en main, soigner le jardinet planté par elles sur la fosse d’un enfant. Après avoir fait cent pas dans ce chemin étroit, Binos et la vieille s’arrêtèrent et disparurent derrière un cyprès un peu mieux venu que les autres. C’est là, dit Freneuse, en regardant du coin de l’œil Pia qui était horriblement pâle. appuie-toi sur mon bras, et restons ici, si tu ne te sens pas la force d’aller plus loin. Merci, murmura l’Italienne ; j’irai jusqu’au bout... À ce moment, Binos reparut au bord de l’allée et leur fit signe d’approcher. Ils n’étaient plus qu’à quelques pas de l’endroit ; ils avancèrent, et bientôt Freneuse entendit la voix enrouée de Sophie Cornu qui disait : Je veux que le feu prenne à ma maison si je m’attendais à vous trouver ici ! « À qui diable en a cette vieille folle ? » Le rideau de cyprès l’empêchait de voir la personne à laquelle s’adressait Mme Cornu, et le nom de Blanchelaine lui était complètement inconnu. Mais il enrageait d’avoir laissé Binos s’accointer d’une bavarde qui accostait une femme à deux pas de la tombe de Bianca, et il se promettait de fausser compagnie le plus tôt possible à la logeuse de la rue des Abbesses. Il continua cependant à avancer, et le rapin, qui s’était placé en sentinelle au bord de l’allée, lui montra du doigt un monticule pierreux qu’on avait déjà entouré d’une balustrade en bois, payée sans aucun doute par la généreuse Sophie. À deux pieds de cette clôture béait une fosse, fraîchement creusée ; et plus loin, une autre, puis une autre encore. Il y en avait une dizaine à la file, régulièrement espacées et prêtes à recevoir les morts du jour. C’était horrible à voir, et Freneuse fit de son mieux pour cacher à Pia ce vilain spectacle. La pauvre petite était bien pâle, mais elle eut la force de s’avancer jusqu’à l’entourage de la tombe de sa sœur, de s’agenouiller et de planter en terre la petite croix qu’elle avait achetée à la porte du cimetière. Puis elle se mit à prier à mains jointes, et le front appuyé contre la balustrade. Freneuse, afin de ne pas la troubler, recula doucement et rentra dans l’allée où il avait laissé l’homme chargé des quatre pots de fleurs. Aide-moi à les porter, dit-il à Binos en le tirant par la manche de sa vareuse. Je ne veux pas que ce commissionnaire vienne troubler la prière de Pia. je les porterai bien à moi tout seul, répondit le rapin. Mais cette bonne Sophie a été volée. Le jardinier qu’elle a payé hier pour fleurir la tombe ne s’est pas dérangé. Est-ce qu’on vient dans un cimetière pour bavarder comme dans une boutique ? Et qu’est-ce que c’est que cette femme qui cause avec elle ? Tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle est mise comme une princesse. La Cornu a de belles connaissances. » avance à l’ordre, que je te débarrasse de tes potiches. Pendant que Binos s’emparait des vases, Freneuse, qui s’était rangé pour le laisser passer, se trouvait adossé au cyprès derrière lequel se tenaient les deux femmes, et il entendit ces mots prononcés par une voix claire : C’est donc vrai, ce qu’on m’a dit, ma bonne Mlle Cornu... qu’une de vos locataires a été portée à la Morgue ? Vous rappelez-vous que la dernière fois que vous êtes venue me consulter, je vous ai annoncé un malheur. J’aime mieux qu’il ne soit pas tombé sur vous. Mais j’étais inquiète, et je suis allée chez vous. Là, on m’a dit que vous étiez partie pour Saint-Ouen, et j’avais tant de désir de vous voir que j’ai pris une voiture pour vous rattraper. s’écria la Cornu, moi, je suis venue en omnibus. vous saviez donc où la petite a été enterrée ? Je suis entrée chez le conservateur du cimetière, qui m’a indiqué l’endroit. Mais je vois que vous n’êtes pas seule. Non, j’ai rencontré à la porte un individu de ma connaissance... ce maigriot qui a une barbe de bouc... c’est lui qui m’a avertie avant-hier que la petite était à la Morgue. Est-ce que cette jeune fille qui prie sur la tombe est avec lui ? en effet, cette enfant est habillée à l’italienne ; un modèle, sans doute ? Comme vous dites, Mme Blanchelaine, et c’est la sœur de la morte. et elle lui ressemble, à croire que c’est elle. Freneuse n’avait pas perdu un mot de ce dialogue, qui ne lui apprenait rien sur l’amie de Sophie Cornu. Il s’étonna qu’elle prît tant d’intérêt à la mort de Bianca, et il voulut la voir. Il remonta doucement l’allée, et il se glissa entre deux cyprès, de façon à se placer sur la même ligne que les deux femmes, mais à quelques pas d’elles. Pia priait toujours, et Binos se donnait beaucoup de peine pour faire passer les pots de fleurs par les interstices de la balustrade. À gauche, Freneuse aperçut d’abord le tartan de la Cornu qui lui tournait le dos, puis une personne élégamment vêtue qui lui faisait face, et il lui sembla à première vue que la figure de cette personne ne lui était pas inconnue. Il remarqua aussi qu’elle le regardait de tous ses yeux, et il devina qu’elle demandait son nom tout bas à Mlle Sophie. Tout à coup, un souvenir illumina son esprit. C’est la femme que j’ai vue à la Porte-Saint-Martin, le soir de la représentation des Chevaliers du brouillard, murmura-t-il. La rencontre était plus que singulière, et elle jeta Freneuse dans des perplexités infinies. Depuis quelques jours, il ne croyait plus au crime de l’omnibus, et tout à l’heure encore il venait de trouver d’excellentes raisons pour se démontrer à lui-même que les idées de Binos étaient absolument chimériques et que Bianca Astrodi était morte d’une mort naturelle. Et maintenant tous ses soupçons lui revenaient. Pourquoi cette femme se trouvait-elle là près de la tombe de Bianca ? Les explications qu’elle donnait à Sophie Cornu avaient tout l’air de prétextes imaginés pour justifier sa présence. Pourquoi aussi s’était-elle écriée : « Ce n’est pas possible ! » lorsque la logeuse lui avait déclaré que la jeune fille qui priait était la sœur de la morte ? Toutes ces réflexions, Freneuse les fit en une seconde, et il se demanda en même temps quel parti il allait prendre. Aborder cette femme et l’interroger ? Il n’avait contre elle aucune preuve, et elle n’était pas tenue de lui répondre. Et puis, une scène à deux pas de Pia qui allait tout voir et tout entendre ! Il y aurait eu de quoi tuer la pauvre enfant, dont la sensibilité n’était déjà que trop surexcitée. Ne valait-il pas mieux dissimuler ses impressions et observer d’un air indifférent la conduite qu’allait tenir la dame qu’il avait tant de motifs de suspecter ? « Par la Cornu, qui est liée avec elle, je pourrai toujours savoir où elle demeure et ce qu’elle fait, pensait-il ; et même je n’aurai pas besoin de mener l’enquête moi-même. Binos s’en chargera très volontiers. » Ce raisonnement très juste le décida à s’abstenir. Il se contenta de manœuvrer de façon à se rapprocher des deux femmes qui continuaient à causer, et, quoiqu’elles parlassent assez bas, il put saisir cette phrase dite par l’inconnue : Puisque vous êtes en compagnie, ma chère, je vais vous quitter, mais nous nous reverrons dans la journée. J’irai chez vous, s’écria la logeuse. J’ai un tas de choses à vous dire, et d’ailleurs, il y a longtemps que vous ne m’avez donné une consultation. Et, se penchant à l’oreille de Sophie, la dame ajouta une autre recommandation que Freneuse n’entendit pas, mais qu’il devina. « Elle lui défend de me donner son adresse, » pensa-t-il. Sur quoi, les deux amies se serrèrent la main à l’anglaise, et la mystérieuse personne s’en alla sans avoir fait mine de s’apercevoir qu’il y avait là deux hommes qui l’examinaient. Car Binos avait fini par se préoccuper aussi de l’apparition de cette femme qui s’était montrée juste au moment où ils arrivaient, et il se promettait bien d’interroger sur son compte la providentielle Cornu. Pendant ce temps-là, Pia achevait sa prière et se relevait tout en pleurs. Elle resta quelques instants appuyée sur la balustrade, les yeux fixés sur la terre qui couvrait le corps de sa sœur, puis elle se retourna vers Freneuse. Elle ne pleurait plus, et sa figure pâle avait pris une expression que son ami ne lui avait jamais vue. Merci, lui dit-elle d’un ton ferme, merci et adieu ! J’espère que tu ne vas pas t’en aller sans moi. Le fiacre qui nous a amenés nous conduira place Pigalle ; tu déjeuneras à l’atelier, et après, nous reprendrons la séance interrompue hier. Freneuse allait se récrier, mais il se souvint à temps que la tombe de Bianca était là devant lui, et que ce n’était pas le moment de discuter avec une jeune exaltée qui, sans doute, ne tarderait guère à changer d’avis. Eh bien, dit-il, je te donne congé aujourd’hui. Tu es profondément affligée, et il est trop juste que tu prennes un peu de repos. J’attendrai que ta douleur soit apaisée, mais tu me permettras bien de te reconduire rue des Fossés-Saint-Bernard. En passant par la rue des Abbesses, dit la Cornu qui s’était rapprochée sournoisement. Il faut bien qu’elle vienne reconnaître les effets et les papiers de sa sœur. Je n’ai pas envie de les garder. C’est inutile, Madame, murmura l’enfant sans s’émouvoir. Je ne réclame rien de ce qui lui a appartenu. Tu auras beau ne pas réclamer la malle, je te la rendrai tout de même. Je sais maintenant où tu loges, et je te l’enverrai. » Mais je n’ai plus rien à faire ici pour le quart d’heure, et il faut que j’aille sur la route de Saint-Ouen secouer ce gredin de jardinier qui a reçu mon argent et qui n’a pas seulement envoyé un pot de giroflées. Pas sans moi, Mademoiselle, s’écria Binos. Il lui offrit son bras, et elle l’accepta en grommelant des paroles qui n’étaient certainement pas des compliments. Pia donna un dernier regard à la tombe où Binos avait planté les fleurs achetées par son ami et descendit dans l’allée. « Tout à l’heure, je vais la confesser, » se dit Freneuse en se plaçant près d’elle. Pia marchait les yeux baissés et persistait à ne pas dire un mot. Freneuse, décidé à employer les grands moyens pour la faire parler, attendit qu’ils fussent sortis de l’allée de cyprès, et lui dit doucement : Petite, tu me fais beaucoup de peine. murmura l’enfant, sans oser le regarder. Je comprends que tu aies du chagrin et que tu désires te reposer pendant quelques jours ; mais pourquoi ne veux-tu plus revenir à mon atelier ? As-tu à te plaindre de moi ? Je n’ai reçu de vous que des bienfaits. Tu ne me dois pas de reconnaissance. Comment ne me serais-je pas intéressé à toi qui étais seule au monde... du moins, je le croyais, et maintenant ce n’est que trop vrai... je ne l’ai pas mérité, que je sache... » T’aurais-je blessée, sans m’en douter ? Pia tourna la tête pour essayer de cacher ses larmes. Eh bien, dis-moi ce que je t’ai fait... quand ce ne serait que pour m’empêcher de recommencer. Vous avez toujours été bon pour moi qui n’étais qu’une pauvre fille... et je serais peut-être morte de faim, si vous ne m’aviez pas recueillie dans la rue. Jamais je n’ai été si heureuse que depuis que je vous connais... et je ne le serai jamais plus. Alors, pourquoi veux-tu me quitter ? Et qu’y feras-tu, à Subiaco ? Comptes-tu poser pour les peintres qui vont s’y établir pendant l’été ? Tu n’y gagnerais pas ta vie. Dans les montagnes, toutes les femmes sont si belles que les artistes n’ont que l’embarras du choix. Paul, je ne poserai plus pour personne. Si tu avais encore ta mère là-bas, je m’expliquerais cette lubie ; mais il ne te reste plus même un parent dans ton pays, tu me l’as dit souvent. Et ici, personne ne m’aime plus. Alors, je ne compte pas, à ce qu’il paraît ! Écoute, Pia, c’est fort mal à toi de parler ainsi... et si je ne te connaissais pas comme je te connais, je serais tenté de croire que tu n’as pas de cœur. je t’ai toujours traitée en amie, je t’ai donné mille preuves d’estime et d’affection, et tu viens de but en blanc me déclarer que tu ne veux plus me voir. En vérité, je ne te reconnais plus. » Je pourrais te rappeler que ton départ me mettrait dans le plus grand embarras, puisque, si tu ne posais pas, je ne pourrais pas finir mon tableau... Pia éclata en sanglots, et Freneuse reprit avec une émotion sincère : Mais j’aime mieux te dire que ce n’est pas seulement le modèle que je regretterais, si tu persistais dans ta résolution. Je me suis attaché à toi, et je prendrais mon atelier en horreur si tu n’y revenais plus. dit l’enfant d’une voix étouffée. » mais c’est plus fort que moi... vous avez bien vu que j’ai failli mourir hier. La vérité qu’il soupçonnait un peu lui apparut clairement, et ce fut à son tour de se taire. Il cherchait un moyen de calmer Pia, sans lui promettre de fermer sa porte à Mlle Paulet, et il faut lui rendre cette justice qu’il pensait beaucoup moins à son exposition manquée qu’à la douleur touchante de la pauvre Italienne qui s’était laissée aller à un amour sans espoir. Ils marchèrent silencieusement jusqu’au rond-point du cimetière. Binos, qui avait de longues jambes, avait pris les devants avec Sophie Cornu, qui trottinait comme un rat. Consentirais-tu à poser encore pour moi ailleurs que dans mon atelier ? Dans un endroit où je ne recevrais jamais que toi six heures par jour. » Je suis en retard, et il me faut de longues séances pour être prêt à l’ouverture du Salon, ajouta-t-il en souriant. Si je croyais que ce fût possible, murmura la jeune fille. Tu ne t’envolerais pas vers le pays des orangers, acheva gaiement Freneuse. Jure-moi seulement que tu ne partiras pas sans me revoir, et que tu attendras de mes nouvelles dans ta chambre de la rue des Fossés-Saint-Bernard. Je vous le jure sur l’âme de ma sœur ! répondit Pia en levant sur lui ses grands yeux baignés de larmes. Je vais te débarrasser de Binos et de cette vieille femme. jusqu’à ma porte seulement, et ensuite le fiacre te reconduira chez toi. Pia ne la devinait pas encore, mais elle ne pleurait plus. La rue de la Sourdière est une de celles que les transformations du vieux Paris n’ont pas atteintes. Elle confine à la Butte-des-Moulins qu’on a rasée, mais elle est encore aujourd’hui ce qu’elle était il y a cent ans, quoique tout ait changé autour d’elle. La rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue Saint-Honoré ont beau faire du tapage au nord et au sud, le marché Saint-Honoré a beau grouiller à l’ouest, la vieille rue de la Sourdière reste paisible comme une grand’mère assoupie au coin de son feu. On y vient quand on y a affaire, mais on n’y passe pas. C’est une brave rue, une honnête rue. Les mal-vivants n’y logent point, et les demoiselles qui font tous les jours le tour du lac ne se doutent pas qu’elle existe. Elle a de la respectabilité, dirait un Anglais. Ce n’est pas qu’elle soit habitée par des millionnaires, mais les braves gens qui y demeurent ont tous de quoi vivre, et des mœurs douces. Le soir, en été, on y joue au volant d’un trottoir à l’autre. On y apporte des chaises et l’on y cause. L’herbe y pousse entre les pavés, et l’on y voit parfois picorer des poules. Le roulement d’une voiture attire les gens aux fenêtres. C’est la province en plein Paris. Les maisons qui la bordent font bonne figure avec leurs hautes portes cochères, leurs cours silencieuses et leurs larges escaliers de pierre. Elles semblent avoir été bâties pour abriter d’anciens magistrats, des chanoines retraités, ou tout simplement des sages dégoûtés du monde. Auguste Blanchelaine y avait élu domicile depuis trois ans, et il n’était ni le moins tranquille, ni le moins considéré des habitants de ce quartier bien famé. Au premier étage d’un immeuble important, on lisait à droite sur une plaque de cuivre son nom, suivi de cette qualification : « Agent d’affaires ». À gauche, sur une porte qui faisait vis-à-vis à la sienne, brillait une inscription dont le sens n’était pas clair pour tout le monde : « Stella, élève de Mlle Lenormand Consultations de midi à cinq heures. » Bien des gens ne l’auraient pas deviné, mais bien d’autres savaient à quoi s’en tenir. Il y a encore à Paris des commères qui se souviennent de Mlle Lenormand, la devineresse de la rue de Tournon, et qui croient fermement que quinze ans avant le sacre de Napoléon, elle avait prédit que Joséphine deviendrait impératrice. Stella, l’élève de cette illustre sorcière, avait pour clientes beaucoup de femmes de chambre, beaucoup de demi-mondaines, quelques petites bourgeoises et même des dames, de vraies dames, qui auraient pu venir la voir en équipage, si elles n’eussent craint de compromettre les armoiries peintes sur les panneaux de leurs voitures. Stella était de la grande école des sibylles d’autrefois. Elle ne donnait point dans le somnambulisme. Elle prophétisait tout simplement avec les cartes, ou même sans cartes, quand l’inspiration lui venait. Et elle lui venait toujours, l’inspiration, quand la consultante payait bien. Les deux appartements, celui de la devineresse et celui de l’agent d’affaires, occupaient tout le premier étage. Ils avaient deux entrées parfaitement distinctes, et la clientèle de M. Blanchelaine n’avait rien de commun avec celle de Mme Stella. Les gens sérieux sonnaient à droite ; les croyantes sonnaient à gauche, et celles-ci ne s’occupaient pas de ceux-là. Mais, au fond, les deux appartements n’en faisaient qu’un, en ce sens qu’on pouvait passer de l’un dans l’autre sans traverser le palier. Dans tous les deux, la disposition des pièces était exactement la même : une antichambre, une salle à manger, un salon, un cabinet et une chambre à coucher ; mais les ameublements ne se ressemblaient pas du tout. Chez Stella, tout était tendu de noir, et l’on y voyait des étrangetés, des bahuts Moyen âge, des fauteuils en façon de chaises curules, et des dressoirs chargés de curiosités achetées d’occasion ; une bibliothèque encombrée de grimoires poudreux ; quelques têtes de mort et une quantité suffisante de hiboux empaillés. Les rideaux n’étant jamais levés, il y fallait de la lumière en plein jour, et la pythonisse s’éclairait avec de vieilles lampes de fer à trois becs, suspendues aux plafonds. Chez Blanchelaine, au contraire, tout était clair, propre et moderne. Acajou et noyer, papier à vingt sous le rouleau, buffet garni de porcelaines de Creil, bureau avec tiroirs et siège en cuir vert, cartonniers à dix étages, et bustes de jurisconsultes sur les corniches. Une négrillonne de douze ans recevait les clients de Stella. Les clients de Blanchelaine étaient introduits par un petit clerc. Seulement, les deux cabinets n’étaient séparés que par une cloison assez mince, dans laquelle les deux locataires avaient fait pratiquer d’un commun accord un vasistas et une porte, habilement dissimulés dans la boiserie. Dans l’après-midi du jour que Freneuse avait commencé conduisant Pia au cimetière de Saint-Ouen, M. Paulet et Sophie Cornu se rencontrèrent au bas de l’escalier qui conduisait à l’antre de la sorcière et au bureau de l’agent. Sophie Cornu avait déjà franchi trois marches de l’escalier lorsque M. Paulet entra dans le vestibule et s’arrêta un instant pour essuyer ses pieds sur le paillasson. Ils ne se connaissaient pas, et naturellement ils ne se parlèrent pas, mais ils s’observèrent du coin de l’œil. Le père de la belle Marguerite trouvait la tenue de Sophie Cornu prodigieusement ridicule, et, comme il n’était jamais venu chez Blanchelaine, il était tenté de la prendre pour une cliente de l’agent d’affaires. Quel joli monde reçoit ce drôle ! Sophie n’aimait pas les rapins, mais elle exécrait les bourgeois bien mis. Qu’est-ce qu’il vient faire ici, cet olibrius-là ? Il a l’air d’un huissier qui a gagné sa fortune à pomper l’argent des pauvres. Ils étaient dans ces aimables dispositions à l’endroit l’un l’autre lorsqu’ils arrivèrent au palier du premier étage. Paulet eut la satisfaction de voir la vieille sonner à une porte au moment où il apercevait sur l’autre la plaque où brillait en lettres noires sur fond de cuivre le nom de Blanchelaine. « À la bonne heure ! pensa-t-il ; je n’aurai pas le crève-cœur de passer après cette créature ; elle doit tirer le cordon quelque part. » Un gamin qui avait des cheveux ébouriffés et une plume liée derrière l’oreille vint ouvrir à son coup de sonnette et le fit entrer sans lui demander son nom. Je vais le prévenir, dit ce scribe mal peigné. Paulet resta seul dans une antichambre meublée de quatre chaises de paille et ornée de pancartes où s’étalaient, par ordre d’ancienneté, les noms de MM. les officiers ministériels du département de la Seine. On se croirait chez un avoué, ma parole d’honneur, dit-il en haussant les épaules. Cet intrigant se donne des airs. Mais ce n’est pas ça qui m’empêchera de lui dire son fait. Quand je pense qu’il a eu l’audace de me demander cent mille francs ! Heureusement que je ne les ai pas donnés. Le patron vous attend, glapit le petit clerc en montrant son museau pointu à l’entrée d’un couloir. Paulet, d’un geste digne, lui enjoignit de lui livrer passage, et s’achemina lentement vers une porte ouverte qu’il apercevait au fond du corridor. Blanchelaine debout, et presque accoté à une cloison où était accrochée une gravure qui représentait Hippocrate refusant les présents d’Artaxercès. L’homme d’affaires ne parut pas trop surpris de le voir et l’accueillit avec un empressement respectueux. Je ne m’attendais pas, Monsieur, à l’honneur de vous recevoir dans mon modeste domicile, dit-il en s’inclinant, et je regrette que vous ayez pris tant de peine, car je me proposais de me présenter demain chez vous pour vous remettre, comme cela était convenu, l’extrait de l’acte de décès de Bianca Astrodi. Je n’en ai que faire maintenant, de votre extrait, dit brusquement M. Vous vous êtes moqué de moi, ou plutôt vous m’avez indignement trompé. Je n’ai rien de pareil à me reprocher, répliqua tranquillement le sieur Blanchelaine. et vous asseoir, ajouta-t-il en avançant un siège. Paulet le prit avec hésitation et s’y campa brusquement, comme un homme qui se prépare à entamer une série de reproches. Vous osez dire que vous ne m’avez pas trompé ! Je vous avais chargé de faire des recherches sur une fille que mon frère avait eue en Italie. » Vous avez découvert que cette fille était morte, mais vous vous êtes bien gardé de me dire qu’elle avait une sœur. Je ne pouvais pas vous le dire, puisque, hier encore, je l’ignorais. Alors, c’est moi qui vous l’apprends ? Non, je le sais depuis quelques heures. Mais je ne vois pas en quoi l’existence de cette sœur peut vous alarmer. Bianca Astrodi, étant décédée avant M. Francis Boyer, n’a pas pu hériter de lui. Oui, mais vous qui prétendez tout savoir, vous ne connaissez pas le testament de mon frère. Personne, je crois, ne le connaissait avant la mort du testateur. Eh bien, je le connais, moi. Le notaire qui l’a reçu est arrivé, et il m’en a montré une copie. Mon frère a laissé la totalité de sa fortune, à partager par portions égales, entre ses deux filles naturelles, Bianca et Pia Astrodi. Bianca est morte, mais Pia vit. Donc, je suis bel et bien déshérité. Évidemment, il ne se doutait pas que Pia était légataire au même titre que sa sœur. Paulet ; mais j’ai tenu à vous signifier que nos conventions sont désormais sans objet, et je viens vous redemander l’engagement que j’ai signé... il ne peut plus vous servir à rien. Il ne peut plus me servir... maintenant, dit lentement Blanchelaine, qui avait déjà réfléchi, mais la situation peut changer. Il s’agit de faits positifs, et non de suppositions chimériques. Vous ne pouvez pas vous prévaloir vis-à-vis de moi d’un engagement dont l’exécution est subordonnée à une condition qui est devenue irréalisable. Vous n’avez donc aucun intérêt à le garder, et il faut me le rendre. Permettez-moi de vous demander quel intérêt vous avez à le reprendre, dit froidement Blanchelaine. Je ne veux pas qu’il reste de traces d’une convention que je regrette d’avoir conclue. Je pourrais vous répondre que je tiens, moi, à ce que ces traces subsistent et que vous ne pouvez pas me contraindre à vous restituer un acte librement signé par vous. Mais j’aime mieux vous démontrer que cet acte peut encore servir... Veuillez vous en remémorer la teneur. Il y est dit qu’en rémunération de démarches entreprises par mon ordre et non spécifiées sur le papier, je vous dois la somme de cent mille francs, payable le jour... le jour où je toucherai la part qui me revient, à titre d’héritier naturel, dans la succession de M. C’est parfaitement cela, Monsieur, et je m’en tiens aux termes de notre arrangement. Alors, vous ne toucherez jamais vos cent mille francs, puisque je ne toucherai jamais un sou de l’héritage. Vous n’aurez pas, je suppose, l’audace de me dire que si cette Pia disparaissait de ce monde comme sa sœur, la succession me reviendrait. Pia Astrodi a survécu au testateur ; donc, elle a hérité, donc sa mort ne me rendrait pas la fortune de mon frère. Cette fortune passerait à ses parents à elle, et, à défaut de parents, à l’État, car la loi italienne est probablement calquée sur la loi française. J’ai le droit de le connaître, votre secret. Je ne veux pas prêter la main aux tripotages que vous méditez sans doute, pour embrouiller une affaire très claire... Vous ne serez pas responsable de ce que je ferai. Alors, laissez-moi agir comme je l’entendrai. Je ne puis pas vous en empêcher, mais je vous déclare que vous ne serez pas payé de vos peines. Je ne m’occuperai plus de la succession. Je la considère comme perdue, et je ne veux plus entendre parler de vous. Vous n’entendrez parler de moi qu’au moment où je serai en mesure de vous démontrer que la situation est changée du tout au tout. Et je commence par vous dire que ce ne sera ni dans huit jours, ni dans un mois, ni même dans un an. J’ajoute que je m’en remettrai à votre appréciation pour récompenser le service que je vous aurai rendu. S’il en est ainsi, que voulez-vous faire du papier que je vous ai signé ? me chicaniez sur les moyens que j’ai employés. Ce papier, Monsieur, c’est ma garantie. Il prouve que nous avons toujours marché d’accord. La nature des démarches dont vous m’avez chargé n’y est pas spécifiée, vous venez de le reconnaître vous-même. Il s’ensuit nécessairement que tout ce que j’ai fait, j’ai dû le faire par votre ordre. En d’autres termes, vous me signifiez que si la justice venait se mêler de vos affaires, vous chercheriez à me compromettre. Je vous préviens que vous n’y réussirez pas. Je suis trop honorablement connu pour qu’on m’accuse d’avoir autorisé des manœuvres illicites. » Vous ne voulez pas me rendre cet engagement ? Non, pas plus que la lettre que vous m’avez écrite, il y a un mois, pour me donner vos instructions au sujet de Bianca Astrodi qu’il s’agissait d’empêcher... de venir en France, ou, si elle y était déjà, d’y rester. Fort bien, dit avec colère M. Gardez tout ; je m’en moque... et je n’ai pas peur de vous. J’en suis convaincu, répliqua tranquillement M. Blanchelaine ; mais vous ne vous moquez pas des six cent mille francs qui entreraient dans votre poche si votre frère n’avait pas eu une seconde fille, et vous avez grand’peur de les perdre. » Monsieur, au lieu de me quereller et de m’imputer des intentions que je n’ai pas, vous feriez beaucoup mieux de vous en rapporter à moi pour arranger les choses. J’y mettrai le temps, mais je vous réponds du succès. » Un jour viendra où je vous apporterai la succession de feu M. Francis Boyer sur un plat d’argent, comme les clefs d’une ville conquise... et vous n’aurez pas eu à vous mêler de la conquête. » Je ne vous demanderai alors que ce qu’il vous plaira de me donner, et je ne vous demande maintenant qu’un renseignement... Je n’ai pas de renseignement à vous fournir. Il y en a un que vous seul pouvez me donner, reprit l’agent d’affaires sans s’émouvoir, et que vous ne me refuserez pas, j’en suis sûr, car il n’est pas de nature à vous compromettre. » Plusieurs personnes savent déjà, n’est-il pas vrai ? que Bianca Astrodi était la sœur de cette Pia qui fait son métier de poser pour les peintres. C’est-à-dire que tout le monde le sait ou le saura ; cela s’est découvert hier dans l’atelier d’un artiste qui se servait de cette fille comme modèle... Le jeune homme qui était au spectacle avec vous à la Porte-Saint-Martin ? Oui, et il n’a aucun motif pour garder le secret sur cette parenté. De plus, il y avait là un de ses camarades, un barbouilleur nommé Binos, qui me fait l’effet d’être fort bavard. Vous pouvez compter qu’à cette heure tous les ateliers du quartier connaissent la nouvelle. C’est probable, mais cela m’importe assez peu. Je tiens seulement à être fixé sur un point. Paulet, qui se laissait aller peu à peu à répondre aux questions de cet homme avec lequel il venait de rompre. D’autres que vous, Monsieur, savent-ils que M. Francis Boyer a laissé son bien aux deux Astrodi ? C’est lui qui me l’a appris. Elle était là lorsqu’il me l’a dit. ceux que vous venez de nommer... Je ne me suis pas amusé à leur raconter la nouvelle. Naturellement, et vous ne la leur raconterez pas. Elle ne sait rien non plus. Ce ne sera pas vous, je suppose. Il sait donc qu’elle est à Paris ? Oui, je lui ai dit que je venais de la voir. Freneuse lorsque ce notaire, qui me cherchait partout, s’y est présenté. Mais enfin il ne connaît pas l’adresse de cette fille ? Pas plus que je ne la connais. Seulement, il lui suffira pour l’avoir de la demander à M. Et vous croyez qu’il le fera ? Mais il me semble que ce serait son devoir. Est-ce qu’il est exécuteur testamentaire ? Ce n’est même pas lui qui a reçu le testament. Mon frère l’a écrit de sa main sans consulter personne, et ce malheureux testament, c’est le président du tribunal qui l’a ouvert. Alors, ce notaire n’est pas tenu de chercher les héritiers. d’autant qu’il a toujours défendu mes intérêts du vivant de mon frère. Je l’ai indemnisé de ses frais de déplacement, et je ne pense pas qu’il ait le projet de rester longtemps à Paris. Pourriez-vous me dire dans quel hôtel il est descendu ? J’espère bien que vous n’irez pas l’entretenir de vos projets... que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître. Je m’en garderai bien, je vous prie de le croire... quoique mes projets n’aient rien d’inavouable. Je voudrais seulement m’assurer qu’avant de partir il ne s’est pas occupé de Pia Astrodi. Et je puis me renseigner sur ce point sans entrer en rapport avec maître... oserai-je vous demander son nom ? Paulet, entraîné malgré lui dans la voie des confidences. L’aplomb du sieur Blanchelaine le fascinait ; ses protestations d’honnêteté le calmaient ; et puis, quoiqu’il prétendît le contraire, il n’avait pas complètement renoncé à l’espoir de rentrer dans ses droits d’héritier. Pour rassurer sa conscience, il ne voulait se mêler de rien ; mais, toutes réflexions faites, il jugeait inutile de rompre définitivement avec un homme qui se faisait fort de lui rendre la succession perdue. Je vous remercie, Monsieur, dit l’agent, et je vous jure que vous ne regretterez pas de m’avoir mis en mesure de vous servir. Paulet ne prit point acte de cette déclaration. Il se contenta de dire : Souvenez-vous qu’il ne peut plus être question entre vous et moi de cette affaire. Et il se leva d’un air digne. Blanchelaine le salua très humblement et le reconduisit jusqu’à la porte de l’appartement sans lui adresser la parole. Le rusé compère savait à quoi s’en tenir sur la valeur des protestations de désintéressement de M. Il congédia son petit clerc qui grignotait des noisettes dans l’antichambre, il rentra dans son cabinet, et au lieu de s’asseoir devant son bureau, il colla son oreille contre la cloison, et une minute après, il y frappa trois coups espacés d’une certaine façon. À ce signal répondirent aussitôt trois coups discrets, frappés à intervalles égaux. Blanchelaine avança la main droite, et pressa un bouton de cuivre très habilement dissimulé dans une moulure de la boiserie : aussitôt un panneau glissa sur des rainures et découvrit une ouverture assez large pour qu’un homme y pût passer. Ce fut une femme qui se glissa par cette porte secrète dans le cabinet de Blanchelaine, une femme vêtue d’une longue robe de chambre noire et d’un turban de soie rouge. Sous cet accoutrement bizarre, Paul Freneuse aurait eu beaucoup de peine à reconnaître la personne qu’il avait vue au cimetière de Saint-Ouen et à l’orchestre du théâtre de la Porte-Saint-Martin. C’était bien elle pourtant, et, en vérité, son costume de devineresse ne lui allait pas mal. La couleur de la coiffure faisait paraître son teint moins enflammé, et la robe flottante avantageait sa taille. Je viens de la voir, dit-elle sans autre préambule. Elle est venue me consulter, et j’ai profité de l’occasion pour lui demander des détails. Mais ceux qu’elle m’a donnés ne sont pas très intéressants. C’est ce Binos qui lui a appris hier, à l’enterrement, que Bianca avait une sœur. Seulement, Sophie ne l’avait pas vue, cette sœur, tandis qu’aujourd’hui elle l’a rencontrée au cimetière. Tu m’as déjà raconté ça tout à l’heure, et si tu ne sais rien de plus... Je sais comment Binos a découvert la parenté de la poseuse. Il a tout expliqué à Sophie, qui vient de me répéter l’histoire que ce rapin lui a débitée. » Il paraît qu’avant-hier il est allé voir un peintre qui demeure place Pigalle. Paul Freneuse, celui qui a eu l’idée de nous filer l’autre soir, en sortant du spectacle, et que nous avons si bien roulé. C’est moi qui ai inventé le coup du fiacre. » Binos, en entrant chez son ami, s’est mis à crier tue-tête qu’on connaissait le nom de la jeune fille exposée à la morgue, et qu’elle s’appelait Bianca Astrodi. je lui avais pourtant défendu de bavarder. Là-dessus, cette Pia, qui était en train de poser, s’est trouvée mal. Elle est tombée raide par terre en criant : « C’est ma sœur ! » C’est comme ça qu’on a su la chose. J’espère que cette brute de Binos n’a pas parlé de moi devant Freneuse ! Du moins, il ne s’en est pas vanté. Et m’a-t-il nommé devant cette vieille ? Quant à ça, non, pour sûr. Sophie ne te connaît pas, mais elle m’appelle toujours Mme Blanchelaine. Binos ne le sait pas, mon nom. Pour lui, et pour les habitués du Grand-Bock je m’appelle Piédouche. C’est vrai ; je n’y pensais plus. Et il n’a jamais su où je demeurais. Pourvu que ta Sophie Cornu n’aille pas s’aviser de lui indiquer mon domicile ! Pourquoi veux-tu qu’elle aille te fourrer dans cette affaire ? Elle croit que tu ne soupçonnes seulement pas l’existence de tous ces gens-là. car si elle bavardait, nous aurions une mauvaise carte de plus dans notre jeu. Binos mettrait le feu aux poudres. Il est lié avec ce Freneuse qui nous a déjà espionnés et qui nous a manqués par miracle. S’il découvrait que Piédouche se nomme Blanchelaine, et qu’il tient une agence rue de la Sourdière, nous n’aurions plus qu’à faire nos paquets. Et puis, que la Bianca ait une sœur, ça n’a pas d’importance ; le Paulet n’en hérite pas moins, et tu toucheras tes cent mille francs. dit Blanchelaine avec un geste de colère. Qu’est-ce qu’il y a donc ? Il y a que Paulet sort d’ici, et qu’il vient de m’annoncer que son frère avait deux filles, Bianca et Pia, et que cet imbécile leur laisse sa fortune par portions égales ; maintenant que l’aînée est partie pour l’autre monde, tout revient à la cadette. murmura la devineresse consternée, c’était bien la peine de tant risquer ! Mais je ne me tiens pas pour battu. Si je dois perdre les cent mille francs que Paulet s’est engagé à me payer le jour où il héritera, je me rattraperai autrement. Il ne sera pas dit que je me serai compromis pour rien. Je ne m’en consolerais pas ; mais comment faire ? Tu ne comptes pas recommencer l’histoire de Bianca, j’espère. Et ça ne servirait à rien. Mais il y a plus d’une manière de neutraliser une femme qui gêne. Je n’en connais qu’une, dit Stella d’un air sombre ; nous l’avons déjà employée, et si nous y revenions, nous jouerions trop gros jeu. Il ne s’agit pas de cela, répliqua vivement Auguste Blanchelaine. La situation n’est plus du tout la même depuis que le père est mort. Pia décéderait demain qu’elle n’en aurait pas moins hérité, et, si elle n’a pas de parents, l’État réclamerait sa succession. Nous sommes au contraire intéressés à ce qu’elle vive. J’aime mieux avoir affaire à elle qu’au gouvernement italien. Qu’espères-tu donc tirer de cette petite ? C’est une affaire à longue échéance. Je ne comprends pas ton idée. Mon idée, c’est d’exploiter directement à notre profit cette Pia Astrodi. Mon plan repose sur ceci : elle sait bien que Bianca était sa sœur, mais elle ne connaît pas le testament. excepté le sieur Paulet et le notaire de là-bas. Paulet se gardera bien d’avertir la petite, et le notaire va retourner dans sa province. La succession restera ouverte, et personne n’y touchera, si l’héritière ne se présente pas. » Et nous l’empêcherons de se présenter. Beaucoup de diplomatie à la clef. Il faut que tu comprennes, car c’est sur toi que je compte pour chambrer la petite. Et je suis sûr que tu réussiras, si tu t’y prends bien. Tu oublies que je ne la connais pas. Tu l’as vue, et elle t’a vue. Oui, au cimetière, mais je ne lui ai pas parlé. Tu iras la trouver, dès que je saurai où elle demeure. Le peintre l’a dit devant Sophie Cornu, qui me l’a répété. C’est donc chez elle que Bianca allait tous les soirs. Si nous avions connu ce détail plus tôt, nous aurions manœuvré autrement. Prenons la situation telle qu’elle est et tâchons d’en tirer le meilleur parti possible. mais sous quel prétexte m’introduirai-je chez cette Pia ? Sous prétexte que tu fréquentais sa sœur dans le garni qu’elle habitait rue des Abbesses ; elle sera ravie de causer avec toi de la morte. Très bien, mais que lui dirai-je ? Tu la plaindras, tu lui jureras que sa sœur t’aimait beaucoup, tu essayeras de la consoler. À Saint-Ouen, elle pleurait comme une Madeleine, et quand elle s’est agenouillée sur la tombe, j’ai cru qu’elle n’aurait pas la force de se relever. Elle doit être exaltée, comme toutes les Italiennes. Tu n’auras pas de peine à lui monter la tête. Pour l’amener d’abord à changer de métier. Le grand point, c’est de l’empêcher de retourner chez ce Paul Freneuse qui doit être disposé à la soutenir. Je m’en rapporte à toi pour inventer une histoire. Si, par exemple, tu t’apercevais qu’elle est amoureuse de lui... Binos l’a dit à Sophie Cornu. Tu lui raconteras qu’il se moque d’elle. Binos prétend qu’elle est jalouse, et tu ne devinerais jamais de qui... Mais si, au fait, Freneuse gagne beaucoup d’argent, et cet imbécile de Paulet songe à lui donner sa fille en mariage. Freneuse va dans leur loge au théâtre... Et Mlle Paulet s’est fait conduire par son père chez Freneuse. Elle y a trouvé Pia, qui est partie furieuse. Binos assure qu’elle a juré de ne plus poser. Notre affaire est dans le sac. Tu la trouveras toute disposée à t’écouter et tu gagneras facilement sa confiance. Tu lui demanderas la permission de reporter sur elle l’affection que tu avais pour sa sœur, tu lui offriras de la secourir, si elle en a besoin, et finalement tu lui proposeras de l’héberger chez toi, ou de la reconduire dans son pays, si elle a envie d’y retourner. tu veux m’envoyer en Italie ? J’aime beaucoup mieux que nous ayons l’héritière sous la main ; mais il faut tout prévoir. L’important, c’est de rester en communication avec elle, où qu’elle soit, et de l’amener à rompre avec les gens qu’elle connaît. Je veux qu’elle ne voie plus jamais ni Freneuse ni Binos, et que l’exécuteur testamentaire de feu Francis Boyer ne sache jamais ce qu’elle est devenue. Mais, en supposant que nous réussissions à faire tout cela, que nous en reviendra-t-il ? Je vais t’expliquer mon plan, dit Blanchelaine. Il est à deux fins, et il pourra être modifié, suivant la tournure que prendront les choses. » Le Paulet m’a, comme tu sais, signé l’engagement de me remettre cent mille francs le jour où il entrerait en possession de l’héritage de son frère. Il n’y peut entrer que si Pia Astrodi le lui abandonne. Et c’est ce qui n’arrivera jamais. On peut toujours renoncer à bénéficier d’un testament... y renoncer par un acte authentique dont l’effet est de réintégrer dans leurs droits les héritiers naturels. Et tu crois qu’on amènerait Pia à se dépouiller au profit d’un homme qu’elle ne connaît pas ? Si elle le connaissait, ce serait beaucoup plus difficile, puisqu’elle est jalouse de Mlle Paulet. Mais elle ignore absolument que son père naturel est le demi-frère de M. Paulet, et je m’arrangerai pour qu’elle l’ignore toujours. » J’ajoute que, pour signer valablement un acte, il faut être majeur, et que probablement cette fille ne l’est pas. Elle m’a fait l’effet d’avoir à peine seize ans. Il faudrait donc attendre plusieurs années, et nous aurions ainsi le temps d’en venir à nos fins. On pourrait, par exemple, la pousser à se faire religieuse. Elle donnerait tout son bien au couvent qui la recevrait. Non, puisqu’elle ne saurait pas qu’elle est riche. Alors, comment renoncerait-elle à une fortune dont elle ne connaîtrait pas l’existence ? On lui dirait la vérité au dernier moment, après l’avoir convenablement préparée. Il faudrait surexciter ses sentiments généreux, lui persuader que M. Francis Boyer a commis une mauvaise action en déshéritant son frère, et que cette mauvaise action, elle doit la réparer. Je doute fort qu’elle l’entende de cette oreille-là. Cela dépendrait de bien des choses. On peut tout obtenir d’une fille exaltée quand on s’y prend adroitement. Si, comme Binos l’affirme, elle est au désespoir parce que Freneuse ne l’aime pas, elle écoutera les conseils de ceux qui la recueilleront, qui la traiteront avec douceur et qui chercheront à la consoler. mais en vérité ce ne serait pas la peine de prendre tant de soins et de travailler pendant des années pour arriver à toucher cent mille francs de commission... J’ai sa promesse écrite et une lettre qui le compromet. Seulement, tu as raison de dire que cent mille francs, c’est peu, alors que ce Paulet héritera de six cent mille. Pourquoi n’hériterions-nous pas à sa place ? Nous pouvons tout aussi aisément décider Pia à nous léguer son argent qu’à y renoncer. Et c’est là le but que je vise. Mais, pour l’atteindre, il faudra en venir aux grands moyens. Justement, il paraît qu’elle a envie de retourner dans son pays. Sophie Cornu a entendu qu’elle disait au peintre : « Je ne veux plus poser. » Tu gagneras sa confiance en lui offrant de la défrayer en chemin. Je suppose qu’elle ne roule pas sur l’or. Tu lui conteras qu’ayant l’intention de passer deux ans à Rome pour des raisons de santé, tu as besoin d’une demoiselle de compagnie parlant l’italien, et que tu t’adresses à elle parce que la bonne hôtesse qui logeait sa sœur te l’a recommandée. Tu ajouteras, bien entendu, que tu pars avec ton mari, car je serai du voyage. Alors tu abandonnerais tes affaires ? Je n’en ai pas qui puisse me rapporter autant que celle-là. Et d’ailleurs, il est bon que nous quittions Paris pour un temps. Je me défie des indiscrétions de Binos, et j’ai peur de Freneuse. S’il nous retrouvait, et surtout s’il constatait que nous vivons ensemble, il se souviendrait de l’omnibus de la place Pigalle, et il ne nous ménagerait pas ; tandis que, dans deux ans, l’accident arrivé à Bianca Astrodi sera de l’histoire ancienne. nous resterions deux ans là-bas ? Deux ou trois ans et davantage, s’il le faut ; nous resterons jusqu’à ce que la petite ait l’âge de tester valablement, c’est-à-dire dix-huit ans. Et tu crois que l’idée lui viendrait de faire son testament ? Je me charge de la lui souffler. Et à qui laisserait-elle ce qu’elle possède, si ce n’est à ses bienfaiteurs ? elle vivra plus longtemps que nous ? Je ne crois pas, dit Blanchelaine en ricanant. Tu oublies que cet imbécile de Binos m’a rendu l’épingle que tu avais perdue. Elle ne payait pas de mine, la maison où le père Lorenzo logeait ses pensionnaires, rue des Fossés-Saint-Bernard. C’était une vieille et noire bâtisse à six étages, beaucoup plus haute que large et irrégulièrement percée de fenêtres étroites dont pas une n’était de la même dimension que sa voisine. Avec sa façade verdie par la pluie et étranglée entre deux constructions de meilleure apparence, elle ressemblait assez à une tranche de pâté moisi. On entrait dans cette baraque par une allée sombre que fermait une barrière à hauteur d’appui et qui aboutissait à une cour humide et aussi mal éclairée que le fond d’un puits. Au rez-de-chaussée, il y avait deux salles. L’une était un cabaret dont la porte s’ouvrait directement sur la rue, car Lorenzo vendait à boire aux passants ; l’autre servait de réfectoire aux modèles des deux sexes qui gîtaient chez cet habile compère. Le soir, à nuit close, et le matin, dès l’aube, on y voyait une jolie réunion de brigands calabrais et de paysannes des Abruzzes. Il y avait là des familles entières, depuis le grand-père à barbe blanche jusqu’aux fillettes de quatre ans assises sur les genoux de robustes matrones aux plantureuses épaules. On y parlait des patois farouches, et il s’en exhalait des odeurs d’ail et de tabac qu’on sentait jusqu’au Jardin des Plantes. Tout ce monde couchait dans des chambres disposées comme des dortoirs et vivait en assez bonne intelligence. Les coups de couteau y étaient rares, quoiqu’on s’y querellât souvent. Le père Lorenzo avait discipliné ses locataires et leur inspirait sinon du respect, du moins une terreur salutaire. Encore vigoureux, malgré ses soixante-cinq ans, le bonhomme n’entendait pas raillerie sur les mœurs, ni sur le payement des loyers. Il exerçait depuis quinze ans, et jamais il n’avait eu maille à partir avec la police française. Il passait cependant pour avoir longtemps tenu la campagne à la tête d’une bande qui détroussait les voyageurs et rançonnait les propriétaires aux environs de Terracine. Mais la fortune change les hommes. Ayant amassé à ce métier une honnête aisance, et sa tête étant mise à prix dans les États romains, il s’était dégoûté un beau jour de coucher à la belle étoile et de se nourrir de châtaignes crues. Et comme il était ambitieux, au lieu de se retirer tranquillement des affaires, il avait pris passage à Naples sur le paquebot de Marseille ; puis il était venu à Paris pour y faire fructifier ses économies. L’établissement qu’il dirigeait était en pleine prospérité. Il avait acheté l’immeuble avec les profits qu’il faisait en hébergeant et en nourrissant ses compatriotes. Et les pensionnaires ne lui manquaient jamais, car il avait des correspondants dans tous les villages du sud de l’Italie, et de temps à autre il y allait racoler lui-même. Ce n’était point d’ailleurs un méchant homme. Il ouvrait des crédits raisonnables, et même il prêtait de petites sommes aux modèles sans ouvrage. Il se chargeait de leur procurer du travail, ayant ses entrées chez presque tous les peintres, et il allait quelquefois jusqu’à rapatrier à ses frais les sujets dont les ateliers de Paris ne voulaient plus. C’était avec lui que Freneuse avait traité pour le logement et l’entretien de Pia. Et comme les arrangements pris par l’artiste étaient fort avantageux pour Lorenzo, cet honnête bandit traitait la jeune fille avec infiniment d’égards et de considération. Il avait même fini par s’attacher à elle, et il aurait risqué sa peau pour la défendre, si quelque garnement s’était avisé de la serrer de trop près ou seulement de l’insulter. Et Pia s’accommodait fort bien de demeurer dans ce vilain caravansérail, où la plus pauvre ouvrière parisienne n’aurait pas voulu se loger. Il est vrai qu’elle vivait complètement à part, quoiqu’elle ne dédaignât point de parler aux autres habitants de ce phalanstère, lorsqu’elle les rencontrait par les escaliers. Elle occupait une chambre au dernier étage de la maison, sous les toits, une chambre mansardée qui avait abrité des joueurs d’orgue et des singes, au temps où l’on permettait encore aux pauvres gens de l’Italie méridionale d’envoyer leurs enfants mendier en France. Et de ce misérable réduit, elle avait su faire un nid charmant. Ce n’était pas par la richesse de l’ameublement que brillait la mansarde où Pia se plaisait tant. Un lit de fer, quelques chaises de paille, une table de bois blanc, un miroir, un coffre où elle serrait son linge et ses vêtements, une grande cruche et une large écuelle pour la toilette ; sur les murs blanchis à la chaux, deux esquisses, crayonnées par Freneuse. Mais Pia avait tiré bon parti de la gouttière qui bordait son unique fenêtre, car elle y avait établi, au mépris de toutes les ordonnances de police, une volière et un jardin. Le jardin tenait tout entier dans une caisse, et la volière ne logeait qu’un pinson ; mais les fleurs étaient fraîches, et le pinson chantait du matin au soir. Et puis, de cette lucarne, on avait une vue merveilleuse. La maison du père Lorenzo faisait face au nord-est. À droite, de l’autre côté de la rue, s’alignaient les magasins et les voies en échiquier de l’Entrepôt des vins ; un peu plus loin, les vieux arbres du Jardin des Plantes commençaient à verdir. À gauche, au-delà des ponts et au-dessus des toits accidentés, se dressait la colline du Père-Lachaise, couronnée de cyprès dont les sombres silhouettes se détachaient sur le ciel clair. Tout un coin de Paris, vu d’en haut, comme le voient les oiseaux du ciel. Le lendemain de son voyage à Saint-Ouen, Pia, qui s’était levée avant l’aube, après une nuit sans sommeil, rêvait accoudée sur la barre d’appui de sa fenêtre. L’air était tiède, et la brume matinale se dissipait aux premiers rayons du soleil printanier qui dorait les toits. Une belle journée commentait, une de ces fêtes que Dieu donne quelquefois aux déshérités de la grande ville, à ceux qui n’ont pas de quoi s’offrir d’autre spectacle que celui du réveil de la nature. Les marchandes babillaient sur le pas de leur porte, et les enfants jouaient dans la rue. Les locataires de Lorenzo se préparaient à prendre leur volée pour arriver avant midi aux ateliers du quartier Pigalle et du quartier du Luxembourg. On entendait des dégringolades à travers les escaliers, et par les fenêtres des dortoirs, partaient comme des fusées de joyeux éclats de rire qui faisaient lever la tête aux passants. Le vieux bandit devenu propriétaire fumait sa pipe sur le seuil de son cabaret et souriait d’aise dans sa barbe de fleuve en supputant tout bas les recettes qu’il allait encaisser le soir. C’était la saison où tous ses hôtes gagnaient de l’argent, et les rentrées ne se faisaient pas attendre. Lorenzo s’étonnait bien un peu de ne pas avoir vu descendre Pia, qui était toujours prête la première ; mais il n’entrait jamais chez elle sans qu’elle l’y appelât. Et Pia ne songeait guère à l’appeler, pas plus qu’elle ne songeait à aller acheter son frugal déjeuner. Sa pensée s’envolait vers cette place où Paul l’avait quittée la veille, en lui faisant jurer de ne pas partir sans le revoir. Et elle se demandait ce qu’il avait voulu dire en lui parlant de poser ailleurs que dans son atelier. Poser encore pour lui, poser seule avec lui, c’était le seul espoir qui lui restât, et elle n’y croyait guère. « Il a compris ce que je souffrais, et il a eu pitié de moi, pensait-elle tristement. Il m’a promis de me donner de ses nouvelles bientôt, il me l’a promis pour me calmer, pour m’empêcher de partir. Il croit que je réfléchirai, que le courage me manquera pour le fuir, et que je reviendrai. Mais il ne viendra pas, lui. Je ne suis qu’une pauvre fille qui vis de ses bienfaits. C’est à moi d’aller lui demander comme une grâce de me recevoir encore. » J’y trouverais cette femme, et j’aimerais mieux mourir que de reparaître devant elle. J’attendrai deux jours ; si je ne le vois pas, je lui écrirai pour lui dire adieu, j’irai prier une dernière fois sur la tombe de Bianca, et alors... » Pia en était là de ses réflexions, lorsqu’on frappa doucement à la porte de sa chambre. Elle se retourna, pâle et frissonnante. murmurait-elle, clouée sur la place par l’émotion. Il y eut un silence, puis on se remit à frapper un peu plus fort. Elle aurait voulu répondre, mais la voix lui manqua. Puis l’idée lui vint tout à coup que ce ne pouvait pas être Freneuse qui frappait. Freneuse n’était pas patient, et la clef était en dehors. À ce moment, la clef tourna dans la serrure, et la porte s’ouvrit lentement. Mais la surprise qu’elle éprouva en voyant la personne qui entrait n’en fut que plus vive. Cette personne était une femme très élégamment vêtue de noir, qui avait assez bon air et une physionomie assez avenante. On aurait pu la prendre pour une dame de charité en tournée chez ses pauvres. Pia, qui n’était point accoutumée à recevoir des visites de ce genre, crut à une erreur, et elle allait le dire, lorsque l’inconnue vint à elle, lui prit les deux mains et l’embrassa sur le front. Et Pia, tout interloquée, n’osa pas se soustraire à ses caresses inattendues. Je vois, ma chère enfant, commença la dame en s’asseyant sur une des trois chaises de paille qui garnissaient la mansarde, je vois à votre étonnement que vous ne me remettez pas... et c’est bien naturel d’ailleurs ; car vous m’avez à peine entrevue. je ne m’en souviens pas, murmura la jeune fille. Hier, j’étais tout près de vous... il m’en coûte de vous rappeler des moments bien cruels... j’étais près de vous pendant que vous priiez pour celle qui n’est plus. Pia tressaillit et regarda la femme avec plus d’attention. près de la tombe de votre sœur. La mémoire revint à la jeune fille. Elle avait à peine remarqué, la veille, la personne qui causait avec Sophie Cornu, mais il lui parut que c’était bien la même. Je venais de prier aussi sur la fosse de notre chère Bianca... Cela vous surprend, parce que vous ne savez pas que je l’aimais comme si j’eusse été sa mère. Je l’avais rencontrée à Milan chez des amis de mon mari qui voyageait alors avec moi en Italie. Je m’étais attachée à elle, et elle avait fini par m’accorder toute sa confiance. Elle ne m’a jamais parlé de vous. Pas plus qu’elle ne vous a dit pourquoi elle était venue à Paris. La dame se mordit les lèvres, mais elle ne perdit point contenance. Ainsi, reprit-elle, vous saviez que Bianca cherchait son père... qui était aussi le vôtre ! Mais vous ne savez pas que c’est grâce à moi qu’elle l’a retrouvé. Elle ne l’a pas revu ; mais, après de longues recherches, j’ai appris qu’il habitait une petite ville du midi de la France... et Bianca, renseignée par moi, lui a écrit... Et elle me l’a caché !... Elle m’a bien caché à moi qu’elle avait une sœur... à moi qui lui ai donné tant de preuves de mon amitié et de mon dévouement. C’est hier seulement que j’ai appris par hasard qui vous étiez. » Elle poussait jusqu’à l’excès la discrétion ou plutôt la réserve. Ainsi, elle ne vous a jamais dit où elle demeurait. quoique je le lui aie demandé bien souvent. C’était moi qui l’avais adressée à cette brave femme qui tient une maison garnie rue des Abbesses et qui a porté hier des fleurs au cimetière. À elle non plus, à cette excellente Mme Cornu, Bianca n’avait jamais parlé de vous ; Bianca lui disait qu’elle allait prendre une leçon de chant lorsqu’elle allait chez vous. » Moi, je ne savais pas qu’elle sortait le soir. Elle ne venait chez moi que le matin. Et elle ne m’entretenait que de votre père. Elle ne songeait qu’à le revoir. elle ne l’a pas revu ? demanda la jeune fille avec émotion. et c’est ce qui l’a tuée. Vous a-t-on raconté comment votre sœur était morte ? demanda la dame après un silence. On m’a raconté qu’elle était morte subitement, murmura Pia, qui avait les larmes aux yeux. Elle avait une maladie de cœur... Elle venait d’apprendre que votre père refusait de la recevoir, qu’il la reniait... À la lettre suppliante qu’elle lui avait écrite pour lui rappeler qu’il avait deux filles, il a répondu par une lettre très dure. La pauvre enfant n’a pas eu la force de supporter ce coup. sanglota la jeune fille en s’affaissant sur une chaise qui se trouva là fort à propos, car elle serait tombée, comme elle était tombée dans l’atelier de Paul Freneuse. La dame se leva, essuya avec un mouchoir de batiste les larmes qui inondaient le visage de Pia, et lui dit doucement : Ne vous désespérez pas, mon enfant. Les hommes sont oublieux, et votre père a cédé sans doute à un premier mouvement de colère en apprenant que celle qu’il avait abandonnée s’était faite chanteuse pour vivre... ce qu’il a refusé à sa fille aînée, il ne le refusera pas à vous... Non ; car je ne lui demanderai rien, dit Pia en relevant la tête. Il n’entendra jamais parler de moi. La dame, à ces mots, changea de visage. J’aime votre fierté, dit-elle après un silence, et je n’aurais pas le courage de vous désapprouver si vous persistiez dans votre résolution de ne pas implorer un appui que votre sœur n’a pu obtenir. » Mais il est temps que je vous apprenne qui je suis et pourquoi je suis venue. » Mon mari a de la fortune. Nous habitons Paris, mais nous faisons chaque année un voyage pendant la belle saison... Nous sommes allés trois fois en Italie, et nous y retournerons certainement, car nous aimons par-dessus tout votre beau pays. » C’est, je vous l’ai dit, dans une de nos excursions que nous avons connu votre sœur et que je me suis attachée à elle. » La nouvelle de sa mort m’a consternée, et j’ai béni le hasard qui m’a appris que ma chère Bianca avait une sœur, car je me suis juré de reporter sur cette sœur toute l’affection que m’avait inspirée celle que nous pleurons. » Elle l’a appris hier, au cimetière. Je l’ai priée de prendre des informations sur vous, et un artiste qui vous connaît, un M. Binos, lui a raconté que vous n’aviez d’autre ressource pour vivre que de poser dans les ateliers. » Alors, j’ai pensé à vous offrir une condition meilleure. Je vous remercie, Madame, mais je n’ai besoin de personne, murmura la jeune fille. Je sais que vous êtes sage, économe, que vous avez toujours mené une conduite exemplaire, et qu’à force de travail vous avez pu amasser quelque argent. » je ne vois pas d’avenir pour vous dans la profession que vous exercez... vous ne serez pas toujours belle, et quand vous aurez atteint l’âge où vous ne pourrez plus servir de modèle aux artistes... Je n’attendrai pas ce moment-là ; je suis résolue à ne plus jamais poser. Je vais retourner à Subiaco, où je suis née, et où ma mère est morte. Nous y sommes allés, il y a deux ans, mon mari et moi. Nous n’avons fait qu’y passer, mais nous avons trouvé vos montagnes si charmantes, que nous sommes décidés à nous y établir ce printemps et à y rester jusqu’à la fin de l’été. Pourquoi n’y viendriez-vous pas avec nous ? vous ne songez pas que je ne suis qu’une pauvre fille, que là-bas je reprendrai le métier que je faisais avant de venir en France. Les nôtres, alors, dit Mme Blanchelaine avec un bon sourire. Nous en achèterons un troupeau tout exprès. Car mon mari fait toutes mes volontés, et je tiens à ne pas me séparer de vous. » Vous êtes seule au monde, puisque votre père a repoussé Bianca et puisque vous ne voulez pas tenter de toucher son cœur... Il ne saura jamais que j’existe. moi qui ai tout ce qu’il faut pour être heureuse en ce monde, il me manque un bonheur... c’est le grand chagrin de ma vie... et j’avais fait un rêve qui s’est tristement évanoui... j’avais rêvé d’adopter votre sœur, si son père refusait de la reconnaître... de la traiter et de l’aimer comme ma fille... nous l’aurions mariée un jour, et plus tard nous lui aurions laissé notre fortune. La mort nous a enlevé Bianca... mais vous nous restez, et il dépend de vous de me rendre l’espoir que j’ai perdu. » Pia, ma chère Pia, voulez-vous que je sois votre mère ? répéta Pia en baissant la tête, hélas ! Je la remplacerai, dit vivement la dame. Votre sœur que j’aimais tant ne m’aurait pas refusé le bonheur qu’il dépendait d’elle de me donner. Je n’avais pas osé lui proposer de l’adopter, parce que je pensais que son père consentirait à la recevoir ; mais quand j’ai appris que cet homme n’avait pas de cœur, qu’il repoussait sa fille, ma résolution a été bien vite prise. Si la mort n’avait pas surpris Bianca, je serais allée lui dire : « Venez, notre maison vous est ouverte. Venez, nous ne nous quitterons plus. » Et je suis certaine qu’elle serait venue. Ma sœur ne m’aurait pas abandonnée. je vous aurais suppliée de ne pas la quitter... vous n’auriez pas résisté à mes prières et aux siennes... vous auriez consenti à demeurer avec elle chez moi... et j’aurais eu deux filles au lieu d’une. Dieu l’a rappelée à lui ; mais vous vivez, vous, Pia ; vous êtes orpheline comme elle, seule au monde, sans amis, sans parents, puisque votre père a eu la barbarie de renier ses enfants. Vous ne fuirez pas la nouvelle famille qui vous tend les bras. Je vous remercie de votre bonté, Madame, murmura la jeune fille, mais je vous l’ai dit, je veux retourner en Italie. Et moi je vous ai dit que nous y allions, mon mari et moi... que nous avions le projet de passer l’été précisément dans votre ville natale... Il est donc tout naturel que nous fassions le voyage ensemble. » Quand voulez-vous partir, ma chère Pia ? Nous choisirons le jour qui vous conviendra, mon enfant. Vous êtes trop bonne, Madame, mais je ne puis pas vous promettre de vous accompagner. n’êtes-vous pas décidée à quitter la France ? Alors, il vaut mieux que ce soit le plus tôt possible... surtout si, comme vous venez de me le déclarer, vous ne voulez plus poser dans les ateliers. Si vous restiez ici, vous épuiseriez promptement vos ressources, puisque vous ne travailleriez plus. Il est possible que je parte demain. Mais je ne puis pas partir avant d’avoir vu quelqu’un qui doit venir me dire adieu. Je voudrais le connaître, cet ami qui vous est resté fidèle dans le malheur... je voudrais le connaître pour lui parler de mon projet de voyage en Italie et pour lui promettre de le remplacer auprès de vous. Alors, demanda Pia, après avoir hésité un instant, vous ne trouverez pas mauvais que je le consulte. Non seulement je ne le trouverai pas mauvais, mais je vous y engage vivement. Et si vous voulez me dire son nom et son adresse, j’irai le trouver, je lui expliquerai ce que je veux faire pour vous, et je le prierai de se joindre à moi pour vous décider à accepter ma proposition. S’il a pour vous un véritable attachement, il l’appuiera, car il verra bien qu’elle part du cœur. Eh bien, Madame, c’est le peintre qui m’a conduite hier à Saint-Ouen. s’écria la dame, qui savait fort bien à quoi s’en tenir. Mais ce n’est pas un artiste sérieux. Mme Cornu, qui logeait votre sœur, m’a dit qu’il passait son temps à courir les cafés au lieu de travailler. » Et en vérité, ma chère Pia, si c’est à ce pauvre garçon que vous voulez demander conseil... Il ne s’agit pas de lui, Madame. Je le connais, je sais ce qu’il vaut, et j’espère ne jamais le revoir. » Le peintre qui demeure sur la place Pigalle ? C’est dans son atelier que vous avez appris la mort de votre sœur... et vous n’avez posé que pour lui depuis votre arrivée à Paris. Qui vous a dit cela ? Mme Cornu, qui le tenait de ce Binos. Eh bien, il a dû lui dire aussi que je devais tout à M. Freneuse, que je n’ai vécu que de ses bienfaits, que sans lui... Freneuse vous devait bien aussi quelque chose. Où aurait-il trouvé un modèle qui vous valût ? est-ce que réellement il vous a promis qu’il viendrait avant votre départ ? Il me l’a si bien promis qu’il m’a fait jurer de ne pas partir sans le voir. Pourquoi douterais-je de sa parole ? je n’affirme pas qu’il y manquera, mais je serais bien surprise qu’il trouvât le temps de la tenir. Ne savez-vous pas qu’il va se marier très prochainement ? Freneuse va se marier, dites-vous ?... Non, ce n’est pas possible, murmura Pia, qui était devenue horriblement pâle. Je vous assure, mon enfant, qu’il se marie, dit Mme Blanchelaine. » Les bans sont publiés, et la cérémonie se fera le lendemain de l’ouverture du Salon. Binos qui l’a dit à Mme Cornu, et elle me l’a répété. » Freneuse épouse Mlle Marguerite Paulet, fille d’un riche propriétaire. C’est un très beau mariage pour lui, qui n’a que ce qu’il gagne, car sa fiancée lui apporte une dot considérable, et, de plus, elle est charmante. » Mais qu’avez-vous donc, ma chère enfant ? Rien, Madame, répondit Pia en comprimant avec peine les sanglots qui l’étouffaient. je pensais que cette nouvelle vous ferait plaisir... mais je vois que je me suis trompée. s’il devait se marier, il ne m’aurait pas promis qu’il viendrait. n’est-il pas tout naturel au contraire qu’il veuille terminer le tableau qu’il a commencé ? Ce tableau, paraît-il, est appelé à obtenir un grand succès, et M. Freneuse tient beaucoup à ne pas manquer l’Exposition. Comment l’achèverait-il, si vous refusiez de poser ? Ainsi, ce serait parce qu’il a besoin de moi que... Il ne faut pas que cela vous étonne, chère petite. Les grands artistes sont égoïstes. » Binos a expliqué tout cela à cette bonne Sophie Cornu. Il a même ajouté bien d’autres détails. vous devez savoir qu’il est très bavard... qu’il raconte à tout le monde ses affaires et même celles de ses amis. Des choses que j’aurais tort de répéter. Ne craignez rien, Madame ; je suis prête à tout entendre. Et, si vous avez de l’amitié pour moi, vous m’éclairerez sur les intentions de M. ma chère Pia, vous m’embarrassez beaucoup. Il m’en coûterait de vous enlever une illusion... et d’un autre côté, si vous deviez sacrifier l’avenir que je vous propose... le sacrifier à un homme qui ne pense qu’à vous exploiter... Parlez, je vous en supplie ! C’est que je crains non seulement de vous affliger, mais encore de vous blesser. La blessure est faite, dit Pia d’une voix sourde. Eh bien, ma pauvre enfant, il paraît que M. je ne sais en vérité comment vous dire cela... enfin il s’est imaginé qu’il vous avait inspiré un sentiment qui... Il a cru que je l’aimais. Et je bénis Dieu qui m’a suggéré l’idée de venir ici... car il est peut-être encore temps de vous sauver de vous-même, de vous guérir d’une passion funeste. » J’hésitais à vous dire la cruelle vérité ; maintenant, je n’hésite plus. Sachez donc que, si cet homme vous a caché qu’il allait se marier, c’est qu’il craignait que vous ne le plantiez là. Après la scène qui s’est passée dans son atelier, Mlle Paulet lui en a fait une autre devant M. Elle est jalouse de vous, et elle a défendu à son futur mari de vous voir. Il lui a juré que vous ne remettriez jamais les pieds chez lui, c’est-à-dire qu’il vous chassait. D’ailleurs, je l’ai revu le lendemain. Parce qu’il avait intérêt à ne pas se brouiller avec vous. Comme homme, il ménage sa fiancée, qui est riche ; comme peintre, il ménage son modèle, qu’il ne pourrait pas remplacer. Tenez, Pia, soyez franche, convenez qu’il vous a proposé de poser pour lui dans un autre atelier que le sien ? Il n’a pas parlé d’un autre atelier... il m’a demandé si je consentirais à lui donner des séances dans un endroit où il serait seul avec moi. j’ai répondu que j’attendais de ses nouvelles... Et que vous ne partiriez pas sans l’avoir revu. C’est ce qu’il voulait ; il va venir. demanda la jeune fille en frissonnant. Il sait que dans cette chambre vous serez à ses ordres, jusqu’à ce qu’il ait fini son tableau... à ses ordres et à sa merci... Je ne l’y attendrai pas, dit résolument Pia. Pia s’était levée brusquement, et comme elle chancelait, la bonne Mme Blanchelaine avait passé son bras autour de sa taille pour la soutenir. Vous avez raison, mon enfant, dit-elle de sa voix la plus douce. Il ne faut pas que M. il faut déjouer ses vilains calculs. Qu’il épouse Mlle Paulet, parce qu’elle est riche, mais que du moins il n’abuse pas de votre condescendance. » Poser pour rendre service à cet homme qui s’est indignement moqué de vous, ce serait en vérité trop de faiblesse... et si j’en crois ce que rapporte de lui M. il serait capable de profiter de votre isolement pour chercher à vous séduire... » Il n’a pas essayé dans son atelier, où sa fiancée pouvait venir à chaque instant, mais ici... Je veux partir, interrompit la jeune fille, partir dès ce soir. Ce soir, il serait peut-être trop tard. C’est hier qu’il vous a annoncé sa visite. Si vous tenez à l’éviter, vous n’avez pas une minute à perdre pour sortir de cette maison. » La mienne vous est ouverte, Pia. Je vais vous y conduire, et je vous jure que je ne chercherai pas à influencer vos résolutions. » Vous ne resterez chez moi qu’autant qu’il vous plaira d’y rester... quelques jours seulement, si c’est votre volonté... le temps nécessaire pour vous défaire des objets qui garnissent cette chambre et pour retirer ceux que la pauvre morte a laissés chez Mme Cornu. Il le faut absolument, ma chère enfant. Vous ne pouvez abandonner ce qui a appartenu à votre sœur... Songez donc qu’on vendrait à l’encan ses vêtements, son linge... et puis, il y a des papiers... dont vous pouvez avoir besoin plus tard. » Je comprends que vous n’ayez pas le courage d’entrer dans la maison qu’elle habitait ; mais il est inutile que vous y alliez. Je préviendrai Mme Cornu, qui fera tout apporter chez moi. dit Pia, qui ne pensait plus qu’à fuir Paul Freneuse, depuis qu’elle croyait qu’il l’avait trompée. Emmenez-moi, Madame, je suis prête à vous suivre, si vous me promettez que demain soir je pourrai quitter Paris. Je vous le promets, et quoiqu’il m’en coûte de me séparer de vous, je ne chercherai pas à vous détourner de voyager seule, si vous ne voulez pas attendre que mon mari ait terminé ses préparatifs de départ. Vous serez libre, absolument libre, Pia. Nous vous rejoindrons à Subiaco, et j’espère que là-bas vous ne refuserez pas de nous voir. » Venez, mon enfant, venez, je vous en supplie ! Pia était dans un état d’exaltation qui ne lui permettait plus de raisonner. Me voici, Madame, dit-elle en se précipitant vers la porte, que Mme Blanchelaine venait d’ouvrir. Elle fit passer cette femme, et sans même prendre le soin de retirer la clef, elle descendit l’escalier. Les oiseaux d’Italie avaient pris leur volée. Le père Lorenzo fumait sa pipe sur le seuil du cabaret. Il salua amicalement Pia, mais il n’était pas causeur, et il ne lui demanda point où elle allait. Les gens bien mis lui inspiraient du respect, et la dame qui emmenait sa locataire avait une robe de soie. Elle était venue dans un fiacre qui attendait à la porte. Elle y fit monter Pia ; elle s’y jeta après elle, elle donna une adresse au cocher, et elle baissa les stores au moment où le cheval commençait à trotter vers le quai. La précaution était sage, car une autre voiture de place venait en sens inverse, une voiture dont l’impériale était chargée de divers ustensiles, et qui amenait deux messieurs. Les deux fiacres se croisèrent, et si Mme Blanchelaine aperçut, en écartant légèrement le store, les voyageurs qui passaient à côté d’elle, ceux-ci ne virent ni la dame, ni l’enfant qu’elle enlevait. Une minute après, ces deux hommes sautaient à terre devant la porte du garni, au grand ébahissement de Lorenzo, qui n’était point accoutumé à tant de remue-ménage. Bonjour, vieux bandit, lui cria le premier descendu qui fumait une pipe en terre et qui tenait à la main une boîte à couleurs. Tu ne me reconnais pas, birbante ? » Reconnais au moins l’ illustrissimo signor Freneuse, bienfaiteur d’une de tes pensionnaires ! dit Lorenzo en assez bon français. Ce bandit en retraite parlait un peu toutes les langues, ayant eu l’occasion d’en apprendre des bribes avec les voyageurs de toutes les nations qu’il avait jadis emmenés dans la montagne pour les rançonner, suivant l’usage de ses pareils, qui traitent amicalement leurs prisonniers jusqu’au jour où ils leur coupent les oreilles ou la tête, si la rançon n’est pas payée. Oui, vieux Fra Diavolo, c’est moi, dit gaiement l’artiste. Fais-moi le plaisir d’aider le cocher à descendre le chevalet qui est sur l’impériale de notre fiacre. Lorenzo obéit sans mot dire, pendant que Freneuse payait la course. Tu ne t’attendais pas à celle-là, vénérable brigand, reprit Binos, toujours goguenard. Jamais ta cassine n’avait été honorée de la visite de deux peintres de talent, et elle aura cet honneur-là tous les jours pendant trois semaines. Je te conseille d’illuminer ce soir. » Et en attendant, si tu as encore une vieille bouteille de vin de Capri, tu vas me la servir. Je veux trinquer avec toi et avec tes pensionnaires. Pourquoi ne sont-ils pas aux fenêtres, tes pensionnaires ? Toute la troupe est en route pour la pose ? Il n’est resté que la mamma Carlotta... son petit a la fièvre, grommela Lorenzo en posant contre le mur le chevalet et une toile recouverte d’une enveloppe. Le fiacre, déchargé de ses voyageurs et de leurs ustensiles, roulait déjà vers le quai. Alors, ça va bien, les affaires ? Avoue que ce métier-là vaut mieux que l’autre... celui que tu faisais là-bas, entre Rome et Naples. » Dis donc, ne la dérange pas, la Carlotta. Quand je ferai un tableau où il y aura une sorcière, je la retiens. Nous boirons bien la bouteille à nous deux. Le signor Freneuse la payera, mais il n’en use pas. » As-tu seulement un garçon pour porter les appareils là-haut ? Six au moins, sans compter l’entresol et le sous-sol. Vous venez donc travailler ici ? Tu le vois, ce tableau, interrompit Binos. C’est un chef-d’œuvre, et il s’achèvera chez toi. Quand le modèle ne veut pas venir chez le peintre, il faut bien que le peintre vienne chez le modèle, reprit Freneuse. Elle a du chagrin, parce que sa sœur est morte. Tu la connaissais, sa sœur ? Je la voyais tous les soirs. Mais elle ne me répondait pas quand je lui parlais. En voilà une qui aurait gagné de l’argent si elle avait voulu poser. Elle était sauvage comme une grive. Et quand elle s’en allait, elle prenait l’omnibus au boulevard Saint-Germain, pas vrai, papa ? C’est bien possible, mais je n’en sais rien, et je n’ai jamais su où elle demeurait. Elle avait défendu à Pia de me le dire. Pia ne le savait pas plus que toi. demanda Freneuse, que ces bavardages n’intéressaient guère. Elle n’est pas malade, signor, mais elle est bien triste. Elle pleure du matin au soir, et elle ne mange rien. L’appétit lui reviendra, je l’espère, et la gaieté aussi. Je me charge de la guérir. Six heures de séance tous les jours, mon brave. Elle n’est pas grande, mais il y aura encore assez de place pour monter mon chevalet, et le jour doit y être meilleur que dans mon atelier. » Seulement, mon vieux, je ne veux pas qu’on jase dans ta maison. Pas un mot à tes locataires. Ils ne me verront pas, puisqu’ils sont toute la journée dehors. Alors, prends le chevalet sur ton dos ; Binos portera la toile... Pia va être joliment surprise de nous voir arriver chargés comme des déménageurs... Il n’y a pas cinq minutes. Et ça m’étonne que vous ne l’ayez pas vue. Le fiacre où elle était a passé à côté du vôtre. elle sort en fiacre, maintenant ! Après ça, je comprends qu’elle n’aime plus les omnibus. C’est singulier, dit Freneuse ; elle m’avait promis... Elle est partie avec une dame. La dame qui l’a emmenée est venue en voiture ; elle est restée là-haut à peu près trois quarts d’heure ; et elle est descendue avec Pia : elle avait gardé le fiacre, et elles sont montées dedans juste au moment où le vôtre tournait le coin de la rue. Et je comprends pourquoi nous ne les avons pas vues. Les stores de leur sapin étaient baissés, dit Binos. je me souviens, murmura Freneuse, pensif. Quelle tête avait la dame ? demanda le rapin en s’adressant au logeur. ou une peintresse qui aura eu vent que Pia n’avait rien à faire, et qui sera venue la chercher pour poser ? Elle a une robe de soie et un manteau de velours. Et ce n’est pas la première fois qu’elle vient. Un soir que la sœur était là-haut, cette femme est arrivée, et elle m’a demandé chez qui allait la personne qui venait d’entrer. Je lui ai répondu que ça ne la regardait pas, et elle est partie en grognant. Mais ce matin elle savait bien ce qu’elle voulait, car elle m’a donné le nom de Pia Astrodi, et elle m’a dit qu’on l’attendait là-haut. Pia n’attendait personne que moi, s’écria Freneuse. Ça, tu n’en peux pas répondre, dit Binos. La petite ne raconte pas ses affaires, et la preuve, c’est qu’elle ne t’a jamais parlé de Bianca. Et il est probable qu’elle ne voulait pas qu’on sût où elle allait, puisqu’elle a pris la précaution de baisser les stores du fiacre. Es-tu bien sûr que ce soit elle qui les ait baissés ? Ce brusque départ sent un peu l’enlèvement, et la dame en question m’est suspecte. » Pia ne t’a rien dit en partant ? ajouta Freneuse en s’adressant au logeur. C’est à peine si elle m’a regardé, répondit Lorenzo. Donc, elle va revenir, conclut Binos. Elle est dans ses meubles, et, quand on est dans ses meubles, on ne déménage pas comme ça, au pied levé. Nous l’attendrons, dit Freneuse en se précipitant dans l’escalier fait comme une échelle qui conduisait à la mansarde du sixième. Binos suivit sans s’inquiéter des observations du logeur qui grommelait dans sa barbe. « Ça contrarie ce vieux birbe de faire le commissionnaire, » pensait le rapin, qui expliquait tout à sa guise. Il n’avait pas compris que Lorenzo les avertissait que Pia emportait toujours, quand elle sortait, la clef de sa chambre, et qu’ils trouveraient probablement la porte close. En quoi, d’ailleurs, Lorenzo se trompait, puisque la clef était restée dans la serrure. Binos en fit la remarque, en entrant après son ami, qui n’avait pas pris garde à ce fait assez singulier. C’est drôle, dit-il, je l’aurais crue plus soigneuse. Elle laisse sa chambre à la disposition du premier venu. Encore si elle était allée faire une course dans le voisinage, ça s’expliquerait... mais elle est partie en voiture, ce qui semble indiquer qu’elle restera un certain temps dehors. » Il est vrai que chez elle il n’y a pas grand’chose à voler. Freneuse se taisait, mais, en voyant cette chambrette vide, il avait éprouvé comme un serrement de cœur, et il se surprenait à chercher des yeux une lettre à son adresse. Un pressentiment l’avertissait que Pia s’était envolée pour toujours, et il lui paraissait impossible qu’elle fût partie sans lui écrire, quand ce n’eût été que pour lui dire adieu. Il se demandait aussi ce qu’était cette femme qui venait de l’emmener et que Lorenzo avait déjà vue un soir cherchant à se renseigner sur Bianca Astrodi. Et de vagues soupçons commençaient à germer dans son esprit. Nous y voilà, c’est le principal, reprit Binos, qui arpentait la mansarde en comptant ses pas, comme s’il avait eu envie de la mesurer. Il ne te manque plus, pour te remettre à la besogne, que le modèle. Mais je serais curieux de savoir aussi comment tu vas t’arranger. La boîte est si petite, que c’est tout au plus s’il y a de la place pour ton chevalet. » Pourvu que ce coquin de Lorenzo ne nous fasse pas attendre... Il est si chargé qu’il ne peut pas ouvrir... Ne te dérange pas, j’y vais. Il y alla, en effet, pendant que Freneuse s’accoudait à la fenêtre pour voir s’il n’apercevrait pas Pia dans la rue, et ce ne fut pas le père Lorenzo qu’il trouva sur le palier. En ouvrant brusquement la porte, Binos faillit renverser la personne qui frappait. Cette personne était un monsieur fort bien tenu et de l’aspect le plus respectable, un monsieur comme on n’en voyait pas souvent dans la maison du père Lorenzo. Il eut à peine le temps de se reculer pour éviter le choc, et il parut très surpris et même assez contrarié lorsqu’il vit apparaître sur le seuil la figure barbue du rapin. Pardon, balbutia-t-il, je me trompe sans doute... lui cria Binos d’une voix de tonnerre. Une Italienne qui exerce la profession de modèle... vous n’allez pas me faire accroire que vous êtes artiste, avec une binette comme la vôtre !... Vous êtes trop comme il faut pour être peintre. Vous avez l’air d’un conseiller à la cour de cassation. » L’homme qui tient cette maison m’a dit qu’elle habitait au dernier étage, et je... C’est ici ; qu’est-ce que vous lui voulez, à Pia Astrodi ? J’ai à lui parler d’une affaire qui l’intéresse personnellement. Ça veut dire que vous n’avez pas besoin de moi. Je comprends ça, mais je n’y peux rien. s’écria tout à coup Binos, en dévisageant le visiteur. J’ai comme une vague idée que je vous ai déjà vu quelque part. C’est bien possible, Monsieur, car il me semble aussi vous avoir rencontré... seulement, je ne me rappelle pas dans quelle circonstance. c’est vous qui êtes venu place Pigalle... et je me souviens maintenant que, là-bas aussi, vous m’avez ouvert la porte. C’est exact, j’exècre les portiers, mais je les remplace au besoin. Pia est sortie, mais elle va revenir... et en attendant, vous pourrez causer avec deux de ses amis. » Il avait entendu ce dialogue, et il s’était approché sans bruit. Dès qu’il se montra, le visiteur ôta son chapeau et prit un autre air. Évidemment, il trouvait que Freneuse n’avait rien de commun avec le camarade mal appris qui s’était présenté d’abord, et qu’on pouvait s’expliquer avec lui. Monsieur, dit-il poliment, j’ai déjà eu l’honneur de vous voir, et je suis très heureux de vous rencontrer ici, car je viens précisément de chez vous. Si je ne me trompe, Monsieur, vous êtes le notaire de M. Paulet, demanda Freneuse, qui se rappelait parfaitement la première visite de ce personnage. J’étais le notaire de son frère, M. Francis Boyer, décédé tout récemment à Amélie-les-Bains. Paulet m’avait parlé de la perte qu’il venait de faire... je ne l’ai pas revu depuis le jour où vous êtes venu le chercher à mon atelier, et... Et vous vous demandez pour quel motif je désirais vous voir. Non, non, pas ici, s’écria Binos en attirant le visiteur dans la chambre. Je vous recevais sur le palier, parce que je ne savais pas à qui j’avais affaire... la première fois, je vous avais pris pour un commissaire de police... mais du moment que vous êtes notaire, c’est différent. L’officier ministériel entra, sans se faire prier. La présence de Freneuse le rassurait. Monsieur, lui dit-il, je me nomme Drugeon ; vous savez sans doute que je suis venu à Paris pour entretenir M. Paulet du testament de son frère, mais vous ignorez, je suppose, que ce testament l’a déshérité. En effet, j’ignorais cela, murmura Freneuse, très surpris de ce début. Francis Boyer a laissé toute sa fortune à deux filles naturelles qu’il a eues en Italie et qui, n’ayant jamais été reconnues par lui, portent le nom de leur mère... s’écria Freneuse, Pia est la fille de ce M. Son père ne l’a pas reconnue. S’il l’avait reconnue, il n’aurait pas pu lui laisser tout son bien, puisque la loi française interdit de léguer à un enfant naturel ce qu’elle permet de léguer à un étranger. Il vaut mieux hériter que d’avoir des parentés bourgeoises, dit sentencieusement Binos ; surtout si l’héritage est gros. Plus de cinq cent mille francs. Un demi-million qui tombe dans le tablier de Pia !... Et cette petite bécasse qui va se promener en fiacre, juste au moment où on lui apporte une fortune : quelle tête elle va faire, quand elle va rentrer ! » Dis donc, Paul, j’ai dans l’idée que tu ne finiras jamais ton tableau. C’est pour le coup maintenant qu’elle ne voudra plus poser... Et afin d’exprimer la joie que lui causait cette nouvelle, Binos exécuta au milieu de la chambre un pas de caractère, à la grande stupéfaction de Me Drugeon, qui le prit pour un fou. Monsieur, dit Freneuse, moins démonstratif que son ami, mais plus sérieusement ému, je suis bien heureux d’apprendre que cette enfant va être riche, car elle est digne de tous les bonheurs... et celui-là arrive à propos pour compenser le malheur qui vient de la frapper... Boyer instituait héritières par portions égales les deux filles de Bartolomea Astrodi, domiciliée à Subiaco dans les États romains. Et, par suite du décès de l’aînée, la totalité du legs revient à la cadette. Elle aurait pu ignorer toujours la bonne chance qui lui est échue, car personne ne les connaissait ; M. Boyer ne s’était jamais préoccupé de ses filles, et quand il s’est souvenu d’elles, au dernier moment de sa vie, il n’a pu dire où elles étaient. » C’est tout à fait par hasard que j’ai eu avant-hier des nouvelles de celle qui survit. Encore ces nouvelles étaient-elles fort incomplètes. » Vous vous souvenez, Monsieur, que je me suis présenté à votre atelier pour parler à M. Et vous avez failli y rencontrer Pia. Elle venait d’apprendre la mort de sa sœur. Et de sortir de la maison lorsque j’y suis arrivé. il m’a dit qu’il venait de voir chez vous la légataire universelle de son frère... Qui le déshéritait au profit de sa fille naturelle. C’est très généreux de sa part, car faute du renseignement qu’il vous a donné, peut-être n’aurait-on jamais découvert la filiation de Pia. Mais il fallait aussi trouver la personne de l’héritière, et... Paulet que je dois d’y avoir réussi. Rien ne lui était cependant plus facile que de vous dire où elle demeurait. Il n’avait qu’à me le demander. C’est ce que je l’ai prié de faire, mais il m’a répondu qu’il n’était pas chargé d’assurer l’exécution d’un testament qui le dépouille au profit d’une étrangère. Vous venez de nous dire tout à l’heure que sans lui vous n’auriez pas su que Pia posait chez moi. Oui, le premier mouvement est toujours le bon. Mais bientôt la mauvaise humeur a pris le dessus. Paulet n’a vraiment pas sujet d’être content, et l’on ne peut pas exiger qu’il prenne à cœur les intérêts de cette jeune fille, qui hérite à son détriment. Alors il a refusé de vous indiquer le moyen de vous procurer l’adresse de Pia ? Il m’a déclaré qu’il ne voulait plus entendre parler de l’héritière. Mlle Paulet, qui est survenue, pendant notre entretien, a fort approuvé la résolution de son père, et m’a engagé à ne plus me mêler de cette affaire, qui, a-t-elle dit, ne me regarde pas. Elle a même ajouté que cette Pia était une vagabonde comme sa sœur, qu’elle avait sans doute quitté Paris et que je la chercherais inutilement. dit entre ses dents Binos, elle n’est pas fille de bourgeois pour rien. qui est-ce qui aurait cru ça ? Heureusement, Monsieur, vous n’avez pas suivi ce conseil, reprit Freneuse très ému. Non, répondit le notaire, j’aurais cru manquer à mon devoir d’honnête homme, si je n’avais fait ce qui dépendait de moi pour que Pia Astrodi eût connaissance du testament de son père naturel. » J’ai retardé mon départ tout exprès, et je suis allé, dès hier, me renseigner à la préfecture de police. ils n’ont pas dû vous en dire long ! La sœur de Pia est morte d’une drôle de façon, et ils n’y ont vu que du feu. Pardon, Monsieur, reprit le notaire, c’est précisément la mort de cette sœur qui m’a mis sur la voie. Ils m’ont dit que Bianca Astrodi, décédée tout récemment, logeait à Montmartre dans un hôtel garni. Je m’y suis transporté ce matin, et la personne qui tient cette maison m’a appris que Pia demeurait rue des Fossés-Saint-Bernard. C’est fort heureux, murmura Freneuse ; hier matin, avant d’aller au cimetière, elle ne le savait pas. Elle n’a pu me donner le numéro de la maison, mais j’ai rencontré au coin du quai une Italienne en costume... Et elle vous a indiqué la baraque du père Lorenzo, interrompit Binos. Ce qui m’étonne, c’est que ce vieux brigand vous ait laissé monter, car il venait de voir sortir Pia. Il a paru assez étonné quand je lui ai demandé à quel étage elle habitait, et il a hésité à me répondre... mais il a fini par m’indiquer le sixième, sans ajouter que la personne n’y était pas. Je m’imagine qu’il m’a pris pour un agent de police. Ça ne m’étonnerait pas, grommela Binos. Il a vécu dans la crainte des sbires. Monsieur, dit Freneuse en faisant signe au rapin de se taire, je vous remercie de votre généreuse intervention. Elle vient d’autant plus à propos que j’ai des raisons de m’inquiéter de l’absence de cette jeune fille. Je venais terminer ici un tableau pour lequel Pia m’a servi de modèle. Elle m’avait promis de m’attendre, et le logeur vient de nous raconter qu’elle était partie en fiacre avec une femme élégamment vêtue... sans dire quand elle rentrerait, ni même si elle rentrerait... C’est fort étrange, et je commence à craindre qu’on ne l’ait enlevée. Ce ne serait pas un malheur irréparable, répliqua en souriant Me Drugeon. Les filles qu’on enlève se retrouvent toujours. il ne s’agit pas d’un enlèvement comme vous l’entendez. et l’on convoite peut-être sa fortune. Elle est riche, mais bien peu de gens le savent... et si vous supposiez qu’on en veut à sa vie, je vous ferais observer que sa mort ne profiterait qu’à M. Paulet est incapable de commettre un crime pour hériter... Cependant, il s’est passé des faits que vous ignorez et qui pourraient bien se rattacher à cette histoire de succession... On ne vous a pas dit comment Bianca Astrodi est morte. et la veille du jour où M. Francis Boyer est décédé à Amélie-les-Bains... de sorte qu’en ce qui concerne Bianca, le testament était caduc. Paulet se réjouissait déjà d’un événement qui lui rendait la fortune de son frère... c’est moi qui lui ai appris qu’il y avait une autre légataire, laquelle est très vivante. Il n’en peut pas douter, puisqu’il l’a vue. Bianca a été assassinée, s’écria Binos, et ceux qui l’ont tuée tueront Pia ; c’est clair comme le jour. S’ils ne l’ont pas tuée plus tôt, c’est qu’ils ignoraient qu’elle héritait. répéta le notaire abasourdi ; mais, Monsieur, vous n’y pensez pas. La police a fait une enquête, et il a été reconnu que cette jeune fille avait succombé à la rupture d’un anévrisme. oui, parlons-en, de la police ! J’ai des preuves, et avec l’aide d’un camarade que je connais, je pincerai les gredins qui ont fait le coup. La question est de savoir si je les pincerai avant qu’ils aient expédié la cadette comme ils ont expédié l’aînée. Et il reprit en s’adressant à Me Drugeon, que les discours de Binos avaient fort troublé : Monsieur, voici ce qui s’est passé. Bianca Astrodi est morte, un soir, dans un omnibus où je me trouvais, morte de la façon la plus étrange, sans pousser un cri, sans faire un mouvement. On ne s’est aperçu qu’elle était morte qu’au moment où la voiture arrivait à la station, et j’ai ramassé dans la voiture une longue épingle qu’une femme, assise à côté de Bianca, avait perdue ou jetée après s’en être servie. » Le lendemain, j’ai constaté par hasard que cette épingle était empoisonnée. Un chat qui s’y est piqué est tombé foudroyé. si cette femme a tué la sœur... Et je suis à peu près sûr maintenant que c’est cette femme qui vient d’emmener la malheureuse enfant que vous cherchez. Mais, Monsieur, s’écria le notaire, si vous ne vous trompez pas, votre devoir est de signaler immédiatement à la justice tous les faits qui sont à votre connaissance. Je m’étonne même que vous ayez tant tardé. J’ai eu tort, je le vois maintenant, dit Freneuse. Mais je ne croyais pas à un crime. Je ne savais pas alors que la morte était Bianca Astrodi, et que Bianca Astrodi devait hériter d’une fortune considérable. Le meurtre d’une jeune fille pauvre et inconnue me paraissait inexplicable, parce que je n’apercevais pas l’intérêt qu’on avait à la tuer. » La nouvelle que vous venez de m’apprendre éclaire cette lugubre histoire. Évidemment, c’est aux héritières de M. Moi, je l’avais deviné, s’écria Binos. tu ne me défends plus, à ce qu’il paraît, de te parler de mes opérations. Tu reconnais que j’étais dans le vrai, et puisque tu fais amende honorable, je ne te tiendrai pas rigueur. » Apprends donc que j’ai remis cette épingle à un homme qui s’est chargé de la faire examiner par un chimiste de premier ordre, à seule fin de déterminer la nature du poison dont la pointe a été enduite. » L’expérience, à l’heure qu’il est, doit être faite et parfaite. Il ne nous reste plus qu’à dénicher la femme qui a piqué Bianca, et mon ami Piédouche s’en est chargé. C’est comme si nous la tenions, car il est de première force sur les recherches. Il ne lui a fallu qu’une demi-heure pour découvrir le garni où logeait Bianca. c’est lui qui t’y a mené ? Tu le saurais depuis longtemps si tu avais pris la peine de me le demander. Mais dès que j’ouvrais la bouche pour prononcer le nom de ce digne Piédouche, tu m’imposais silence. Où en est-il, cet habile homme ? J’espère qu’il ne s’en est pas tenu à la découverte du logement de Bianca. Je l’espère aussi ; mais voilà le diable !... je ne l’ai pas revu depuis le jour où il m’a mené rue des Abbesses. Et tu n’es pas allé chez lui pour savoir où il en est ? Il a oublié de me donner son adresse. tu as confié l’épingle à un individu dont tu ne connais pas le domicile ! Il n’y est pas venu hier, mais il y reviendra. Et tu comptes sur ce drôle pour trouver les coupables ! N’en parlons plus et tiens-toi en repos. J’ai revu, un soir au théâtre, la femme de l’omnibus, et elle était avec son complice, l’homme qui était monté sur l’impériale pour lui céder sa place... et cet homme est un agent d’affaires que M. Paulet m’a dit, en effet, qu’avant la mort de son frère, en prévision du testament qu’il redoutait, il s’était servi d’un agent pour prendre des informations en Italie sur Bartolomea Astrodi et sur ses deux filles. Non, mais il me le nommerait, je n’en doute pas. Voulez-vous, Monsieur, que nous allions immédiatement chez M. Très volontiers, si vous pensez qu’il puisse nous fournir un renseignement utile... les histoires d’omnibus et d’épingle empoisonnée sont si nouvelles pour moi que je m’y perds. Je vous les expliquerai en route. Mais nous n’avons pas une minute à perdre. je te conseille de courir à ton café pour voir si ton ami Piédouche y est, répliqua Freneuse, qui ne voulait plus de la coopération du rapin. En ouvrant la porte, il se trouva nez à nez avec Lorenzo pliant sous le poids de la toile et du chevalet. La femme qui est venue chercher Pia n’avait-elle pas des rougeurs sur la figure ? Oui, et des yeux noirs comme du charbon, avec un grand nez, un nez romain, dit le vieux. Si elle voulait poser les Médées, je lui trouverais de l’ouvrage. Tu vas déposer ici ce que tu portes, fermer la chambre et retirer la clef. Si Pia rentrait, tu l’empêcherais de sortir et tu m’enverrais chercher à l’instant même. Et si la femme qui l’a emmenée osait revenir, c’est le commissaire de police qu’il faudrait chercher. Si, signor, dit Lorenzo, qui ne s’étonnait jamais de rien. Il avait pris l’affaire à cœur, et il voulait la tirer au clair. Allez, mes enfants, grommelait Binos resté en arrière, allez consulter votre bourgeois. Il n’y a encore que le camarade Piédouche pour vous débrouiller ça... quand j’aurai remis la main sur lui... Binos avait suivi le conseil à lui donné par Freneuse, au moment où ils s’étaient séparés à la porte de la maison du père Lorenzo. Pendant que son ami et le notaire Drugeon se mettaient en chasse de leur côté, il était allé tout droit à l’estaminet du Grand-Bock, où il espérait rencontrer enfin Piédouche, et il comptait bien, grâce à cet habile auxiliaire, arriver bon premier dans la course aux renseignements organisée par les défenseurs de Pia. Il s’agissait avant tout de la retrouver et de la délivrer, si, comme tout l’indiquait, elle était tombée aux mains de l’ennemi. La poursuite des meurtriers de sa sœur ne venait plus qu’en seconde ligne. Mais Binos avait une très haute idée des talents de Piédouche ; il le croyait propre à tout, et il lui tardait de le lancer sur la piste de Pia disparue. Piédouche, qui en moins d’une heure avait su découvrir le domicile de Bianca, saurait bien découvrir l’endroit où l’on retenait sa sœur. Binos, d’ailleurs, avait une foule de choses à demander à ce précieux camarade, car il ne l’avait pas revu depuis leur excursion à la rue des Abbesses, et il ne savait même pas si le chimiste qui devait examiner l’épingle avait terminé ses expériences. Il arriva donc tout courant et plein d’illusions au Grand-Bock où il ne trouva que le patron mélancoliquement assis dans son comptoir. Il l’interrogea, et il apprit que Piédouche ne se montrait plus dans l’établissement. Le père Poivreau, qui était, comme toujours, entre deux absinthes, ne demandait qu’à épancher ses chagrins, et il raconta au rapin ébahi que, depuis quelques jours, sa clientèle s’était évanouie. Le billard chômait, le café restait vide. Le droguiste retiré, Pigache, le plus fidèle de ses habitués, ne venait plus. Et Poivreau attribuait cette désertion à certains bruits qui s’étaient répandus parmi les consommateurs. On disait tout bas qu’un agent de la Sûreté fréquentait l’estaminet, et ces messieurs, qui n’aimaient pas la police, étaient allés boire et jouer ailleurs. Cet agent, personne n’aurait pu le signaler, mais on affirmait qu’il venait tous les jours, et qu’il s’arrangeait de façon à ne pas être pris pour ce qu’il était. D’où il était résulté qu’on soupçonnait tout le monde, et particulièrement les bourgeois paisibles qui ne frayaient point avec les don Juan de barrière auxquels le Grand-Bock servait de lieu de rendez-vous. On soupçonnait le marbrier, on soupçonnait le droguiste, on soupçonnait Piédouche, et le patron pensait que ces braves gens, ayant eu vent des propos qui couraient, restaient chez eux de peur d’être insultés par les inventeurs de cette calomnie. De sorte que l’infortuné Poivreau, abandonné par toutes ses pratiques, n’avait plus que la ruine en perspective. Quand je pense qu’on vous a accusé, vous aussi ! si je connaissais le gredin qui a inventé ces histoires-là pour me faire du tort, j’aurais du plaisir à l’assommer. Binos ne s’était pas beaucoup ému des confidences du cabaretier. Les propos qu’on avait pu tenir sur lui le touchaient peu, et les malheurs de Poivreau le touchaient moins encore. Mais il pensait que les habitués ne se trompaient pas, car il avait toujours été convaincu que Piédouche appartenait ou avait appartenu jadis à la police. Et le côté fâcheux de l’affaire, c’était que probablement Piédouche, averti de ce qu’on disait, ne reviendrait plus. Binos regrettait amèrement de ne pas avoir insisté pour savoir où il demeurait, et ne voyait plus d’autre moyen de se procurer son adresse que d’aller la demander à la préfecture. Encore doutait-il qu’on voulût bien la lui donner. Comme il n’y avait plus rien à tirer du patron de l’estaminet, il s’en alla, après l’avoir prié de dire à Piédouche, si par hasard il se présentait, que son ami Binos désirait le voir le plus tôt possible, et l’attendrait tous les matins, rue Myrrha, au cinquième au-dessus de l’entresol. À vrai dire, il ne comptait pas trop sur sa visite, et il pensa que, pour le moment, le mieux serait d’aller tout bonnement chez Sophie Cornu, de lui raconter la disparition de Pia et de tâcher d’obtenir d’elle quelques indications utiles. Il suivait tout pensif le boulevard Rochechouart, et il avait déjà dépassé l’Élysée-Montmartre, lorsqu’il aperçut, assis sur un banc et causant avec deux individus d’assez mauvaise mine, l’ancien droguiste Pigache, dont le pauvre Poivreau déplorait l’absence. L’idée lui vint aussitôt de l’aborder pour lui demander s’il ne pourrait pas lui donner des nouvelles de Piédouche. Pigache tournait le dos à Binos et ne le voyait pas venir, mais Binos l’avait reconnu de loin, à sa tournure et surtout à un grand chapeau tromblon que le bonhomme était seul à porter dans ce quartier où la coiffure la plus répandue est la casquette de soie. se demanda le rapin en examinant les deux hommes arrêtés devant le ci-devant droguiste. Pour un ancien négociant, il a de bien vilaines connaissances. » Ces gens, en effet, étaient assez mal vêtus, et ils avaient sans doute conscience de leur infériorité sociale, car ils se tenaient debout, et Pigache, assis sur le banc municipal, avait l’air de leur donner des ordres. Binos, qui ne s’intimidait pas pour si peu, s’avança sans s’inquiéter de savoir s’il n’allait pas déranger le bonhomme en interrompant la conversation. Et il ne tarda guère à remarquer que les deux individus qui lui faisaient face observaient ses mouvements. Ils avertirent sans doute le père Pigache qu’un monsieur s’approchait, car ce respectable vieillard tourna la tête et reconnut aussitôt Binos qu’il favorisa d’un sourire engageant. Immédiatement, les deux causeurs saluèrent et s’acheminèrent à pas lents vers la place Pigalle. pensa le rapin, maintenant que le vieux est seul, je vais lui demander s’il n’a pas vu Piédouche. Il faudra crier à tue-tête, mais ça m’est égal. Il ne passe personne sur le boulevard, et d’ailleurs je n’ai pas de secrets à lui confier. » Binos, lui dit le droguiste en retraite. » Il y a un siècle que je ne vous ai vu. Et je suis bien content de vous rencontrer. Moi aussi, papa, je suis content, car vous ne venez plus au Grand-Bock, et justement j’ai à vous parler, riposta Binos en forçant sa voix tant qu’il put. » Ah çà, dites donc, l’ancien, pourquoi avez-vous lâché le père Poivreau ? Je sors de son caboulot, et je l’ai trouvé en tête-à-tête avec une bouteille d’absinthe. Il est en train de la vider pour se consoler de vous avoir perdu. Poivreau n’est pas un mauvais homme, mais il reçoit du vilain monde, et, entre nous, la société qu’on trouve chez lui ne me convient pas. J’y allais à cause de vous et à cause de M. Piédouche ; mais depuis quelques jours il a déserté l’établissement, et j’ai dans l’idée que vous ne tarderez pas à en faire autant. Moi, ça dépendra, et quant à l’ami Piédouche, je le cherche partout pour l’y ramener... et je ne peux pas remettre la main sur lui. vous ne savez donc pas où il demeure ? Je ne l’ai jamais fréquenté qu’à l’estaminet, et encore... il ne causait pas souvent avec moi, parce que... ce n’est pas amusant de causer avec un sourd... À qui le dis-tu, animal ! Il paraît que vous êtes du même avis que lui, dit Pigache avec un bon gros rire. Vous voyez bien que non, puisque je m’arrête tout exprès pour vous faire la conversation, cria le rapin. C’est bien aimable à vous, mais ça ne vous amuse pas, puisque vous m’appelez animal. Oui, ça vous surprend, parce que vous n’avez jamais vécu avec des sourds. Si vous aviez vécu avec eux, vous sauriez qu’en plein air, ils n’ont pas l’oreille si dure qu’entre quatre murs... et qu’en voiture, ils entendent tout. la première fois que j’aurai quelque chose à vous dire, j’amènerai un fiacre, et nous nous promènerons dedans... très volontiers ; mais en attendant, nous pouvons toujours parler un peu ici... je suis dans un de mes bons jours, parce que le temps est sec... et vous n’aurez pas besoin de vous égosiller. Ça me va, car je ne tiens pas à ameuter les passants. Je vous demandais si vous ne pourriez pas me donner des nouvelles de Piédouche. Vous ne connaissez pas son adresse, mais vous l’avez peut-être rencontré. Non, malheureusement, car je l’aime beaucoup, ce garçon-là, quoiqu’il ne me recherche guère... et si je l’avais aperçu dans la rue, je vous jure que je l’aurais arrêté. Mais j’ai dans l’idée qu’il n’habite pas ce quartier-ci. il était toujours fourré au Grand-Bock. Il ne doit pas percher loin, et pour savoir où, je donnerais ma pipe la mieux culottée. Vous avez donc bien besoin de lui ? Parions que je devine pourquoi ! Vous voulez qu’il vous rende l’épingle dorée que vous lui avez prêtée l’autre jour chez le père Poivreau ? Ils n’ont pas de distractions, puisqu’ils n’entendent rien. Alors, vous n’avez pas entendu ce que je lui disais ? La salle où nous étions est très basse de plafond, et vous savez... il nous faut le plein vent, à nous autres, pour que nos oreilles s’ouvrent. Mais quelquefois nous devinons à peu près... aux gestes, au mouvement des lèvres, à l’expression de la physionomie. Et avez-vous deviné, l’autre jour, de quoi il était question entre Piédouche et moi ? Vous étiez bien placé pour nous examiner, puisque nous étions assis à votre table. je ne réponds pas que j’aie deviné. Je me suis fait une idée, mais j’ai bien pu me tromper. Je me suis figuré que vous lui racontiez qu’on avait tué ou blessé quelqu’un avec l’épingle, et qu’il vous promettait de la faire examiner pour savoir si elle n’était pas empoisonnée. Mais non, c’est tout simple, au contraire. J’ai voulu y toucher, et vous m’avez arrêté le bras. J’ai pensé tout de suite que vous craigniez un accident. c’est comme la lettre déchirée que vous lui avez montrée... eh bien, j’ai supposé que vous l’aviez trouvée en même temps que l’épingle. Ma parole d’honneur, père Pigache, je commence à croire que vous êtes sorcier. Et moi qui vous prenais pour un naïf ! c’est possible, répliqua cyniquement Binos, mais je proclame que j’avais tort. Un homme qui comprend sans entendre est capable de tout. On s’est servi de l’épingle pour commettre un crime pommé. On a assassiné une jeune fille dans un omnibus. Dans l’omnibus de la place Pigalle, peut-être. J’ai lu quelque chose comme ça sur le Petit Journal. Et depuis ce jour-là, mon ami Freneuse et moi, nous cherchons la coquine qui a fait le coup et le brigand qui l’a aidée. Malheureusement, il a cru à un accident... et il ne s’est plus occupé d’eux ; moi qui m’en occupais, je m’en suis rapporté à Piédouche, si bien que nous en sommes toujours au même point. Et pendant ce temps-là les scélérats continuent leurs opérations. Ils viennent d’enlever la sœur de la pauvre fille qu’ils ont tuée, et si l’on ne réussit pas à les empoigner, ils vont lui faire un mauvais parti. qu’est-ce qu’ils ont donc contre ces enfants-là ? Ce serait trop long à vous expliquer, et ça ne vous intéresserait pas. Il y a une histoire d’héritage. Un bourgeois qui était le père naturel des deux petites et qui leur a laissé sa fortune en mourant. Et, alors les parents de ce bourgeois ont payé des chenapans pour les en débarrasser ? le défunt n’a qu’un frère, un M. Paulet, qui est très riche et qui ne se serait pas fourré dans une affaire pareille. L’argent fait faire tant de choses ! à votre place, moi, je chercherais de ce côté-là... vous devez avoir son adresse ? Et vous me rappelez une chose qu’il a dite ce matin devant moi. Paulet a employé autrefois un agent d’affaires qui pourrait bien être le complice de la femme à l’épingle. Freneuse a vu cet homme dans un théâtre, le lendemain ou le surlendemain du crime... et il l’a reconnu pour avoir voyagé avec lui dans l’omnibus... seulement, il ne sait pas son nom. Il n’a qu’à le demander à M. C’est ce qu’il doit faire aujourd’hui, et tout à l’heure, quand je vous ai aperçu, je m’en allais rue des Abbesses, voir une femme qui a logé la morte... et je comptais pousser ensuite jusque chez Freneuse pour savoir où nous en sommes. Voulez-vous que nous y allions ensemble ? Comment, père Pigache, vous pensez à vous mêler de ça ! Voilà du nouveau, par exemple ! Je conçois que ça vous amuse, mais je me demande à quoi vous pourriez nous servir. Vous venez de dire que j’étais capable de tout, répondit le bonhomme en souriant. Vous verrez que les sourds ont du bon. D’abord, on ne se défie pas d’eux. Il ne s’agit que de m’indiquer le domicile de cet agent d’affaires. J’irai lui pousser une visite, et, quand j’aurai causé avec lui, je vous apprendrai peut-être quelque chose de nouveau. s’écria Binos, je ne vois pas pourquoi je ne me servirais pas de vous... quand ce ne serait que pour la singularité du fait. Freneuse va encore se moquer de moi, mais ça m’est égal. » D’ailleurs, j’ai bien le droit de chercher de mon côté, pendant qu’il cherche du sien, et vous serez toujours aussi malin que le notaire qui cherche avec lui. il y a un notaire ? Oui, un notaire de province qui a reçu le testament du père des deux petites. Sans lui, nous n’aurions jamais su que la dernière héritait, et depuis qu’il sait qu’elle a disparu, il ne pense qu’à la retrouver. il est peut-être en ce moment chez M. Paulet pour lui demander l’adresse de cet agent d’affaires. Paulet voudra-t-il la lui donner ? Et vous croyez que s’il la lui refuse, il vous la donnera à vous ? Dans tous les cas, il n’en coûte rien d’essayer. Non, et je suis curieux de voir comment vous vous y prendrez. Je ne sais pas au juste où demeure le bourgeois, mais Freneuse nous le dira. La place Pigalle n’est pas loin. Il s’était levé avec une vivacité juvénile, et Binos n’en revenait pas du changement qui s’était opéré en un clin d’œil dans les allures du droguiste retraité et même dans sa personne. Sa taille voûtée s’était redressée tout à coup, sa figure avait pris une expression intelligente, ses petits yeux brillaient. Ce n’était plus le même homme. Pigache, mon ami, vous êtes méconnaissable, s’écria Binos. Si ce cher Piédouche vous rencontrait, il vous prendrait pour un autre. Et moi je n’aurais jamais cru, si je ne le voyais pas, que le grand air changeait les sourds à ce point-là. Vous en verrez bien d’autres, dit le bonhomme en souriant doucement. Mais ne perdons pas de temps. Paulet demeure peut-être très loin, et qui sait où il nous enverra pour trouver son agent d’affaires ? Il faudra que nous prenions une voiture, car... vos amis nous suivent, interrompit le rapin en montrant du doigt les deux individus que son arrivée avait mis en fuite. Ne vous inquiétez pas d’eux, mon cher. Les pauvres gens ont travaillé chez moi, du temps que j’étais établi, et, quand ils me rencontrent, ils viennent toujours me demander des nouvelles de ma santé. Pourquoi se sont-ils sauvés quand ils m’ont vu ? Parce qu’ils ne sont pas bien habillés. Avec ça que je suis à la mode, moi ! Enfin, il paraît qu’ils me trouvent l’air cossu. Ces propos et quelques autres non moins insignifiants égayèrent le trajet jusqu’à la place Pigalle. Le père Pigache, de plus en plus ingambe, marchait si vite que Binos avait de la peine à le suivre. Au moment où ils arrivèrent devant la maison du peintre, un fiacre s’arrêtait à la porte, et deux messieurs descendirent. s’écria Binos, voilà justement Freneuse et le notaire. ils ont des figures à l’envers. Qu’est-ce qu’il leur est donc arrivé ? Pourvu qu’ils n’aient pas appris que Pia est déjà expédiée comme sa sœur ! Demandez à votre ami ce qui se passe, dit Pigache. Pendant que vous causerez avec lui, moi, je vais causer avec le notaire. Binos tira Freneuse à l’écart, et le bonhomme aborda, le chapeau à la main, Me Drugeon, qui ne parut pas trop surpris de le voir. On eût dit qu’il le connaissait. Eh bien, commença le rapin, as-tu l’adresse ? Paulet prétend qu’il ne se la rappelle pas. Nous n’avons plus qu’un moyen : c’est d’aller trouver cette logeuse de la rue des Abbesses. Elle connaît la femme de l’omnibus, puisqu’elle lui a parlé au cimetière. Il faudra bien qu’elle nous dise où elle demeure. Qu’as-tu fait de ton côté ? Ton homme de l’estaminet s’est moqué de toi. Mais j’ai recruté un auxiliaire intelligent. Ce petit vieux qui parle à M. Oui, il n’a pas l’air malin, mais je crois qu’il l’est tout de même. Freneuse allait se récrier, mais ses yeux tombèrent sur une grosse femme qui venait à lui en se balançant sur ses hanches comme un navire ballotté par les vagues. Il me semble que je ne me trompe pas, murmura-t-il. celle qui était dans l’omnibus et que j’ai rencontrée l’autre soir devant la Porte-Saint-Martin. Vous ne me remettez pas, à ce qu’il paraît, dit la commère. ça se comprend : aujourd’hui, je ne vends pas d’oranges. Moi, je vous ai reconnu tout de suite, et si je me permets de vous parler, c’est que maintenant je sais où demeurait la petite de l’omnibus. Alors, je vous apprends rien, mais ce n’est pas tout : figurez-vous que j’ai retrouvé la femme qui était dans la voiture à côté de la petite... vous savez, celle qui est sortie du théâtre en même temps que vous, et qui donnait le bras à l’homme de l’impériale. Et vous ne devineriez jamais ce qu’elle fait, cette gaillarde-là ? Non, mais si vous pouviez me renseigner sur elle, vous me rendriez un grand service. Mme Stella, rue de la Sourdière, 79... La Cornu est une ses pratiques... hier, je les ai rencontrées qui causaient semble sur le boulevard Rochechouart... et comme je connais depuis longtemps cette brave Sophie, je l’ai abordée... l’autre, qui ne se rappelait pas ma figure, m’a proposé de me faire le grand jeu... je lui ai demandé son adresse, et elle me l’a donnée... Vous ne lui avez pas parlé de l’affaire de l’omnibus ? Il aurait fallu des explications à n’en plus finir. Mais je lui ai promis d’aller la consulter. Voulez-vous que nous y allions ensemble ? Si ça peut vous faire plaisir... moi, je ne crois pas beaucoup à ces bêtises-là, mais ça m’amusera tout de même... Seulement vous savez, je ne suis pas riche... Donnez-moi votre jour et votre heure. Et je vais vous y mener en voiture. Justement, je n’ai rien à faire jusqu’à ce soir. Je ne vends ma marchandise qu’à la porte des théâtres. attendez-moi cinq minutes ; le temps de dire un mot à ce monsieur là-bas. Celui qui a une cravate blanche ? Il ressemble au juge de paix de mon pays. Toi, cause un peu avec Madame, pendant que je vais m’entendre avec M. Drugeon, dit Freneuse en faisant signe à Binos qui avait déjà saisi son intention. Comme ça, la mère, commença le rapin, pendant que son ami allait rejoindre le notaire qui avait entamé avec le père Pigache un colloque très animé, comme ça, vous connaissez cette bonne Sophie ? Tout le monde la connaît dans le quartier. Faut vous dire que je reste au coin de la rue Muller. Et moi, rue Myrrha ; nous sommes voisins. Et quand vous aurez envie de faire tirer votre portrait... Votre ami aussi est artiste, hein ? Il gagne de l’argent gros comme vous. Et, ce n’est pas pour vous faire un compliment, mais vous vous portez rudement bien. dites donc, sans vous commander, pourquoi donc qu’il tient tant à consulter la sorcière, votre ami ? Pour savoir de quelle maladie la petite de l’omnibus est morte. Moi, je lui demanderai un remède : pour guérir les douleurs de mon homme, qu’est dans son lit depuis un mois. v’là votre camarade qui a fini de parler avec les deux vieux. Il vient vous chercher, la mère. Freneuse arriva, les yeux brillants, le visage animé. Binos était tout ébahi de cette transfiguration subite. « Il a l’air aussi content que s’il avait retrouvé Pia, » pensait-il. Ma bonne dame, dit Freneuse, ces messieurs là-bas vous demandent. Quoi qu’ils me veulent donc ? Une information dont ils ont besoin. Ils vont vous expliquer leur affaire. On y va, s’écria la grosse femme. Et pendant qu’elle se mettait en marche, Binos disait entre ses dents : Si je comprends ce que tout ça signifie, je veux bien qu’on me pique le nez avec l’épingle que j’ai confiée à Piédouche. Fais-moi la grâce d’aller me chercher un fiacre. et celui que tu as gardé ? le père Pigache et le notaire font monter la grosse femme dedans, et ils y montent après elle. Il n’y aurait pas de place pour nous. Voilà maintenant les deux amis de Pigache qui partent par le même train... l’un dans l’intérieur et l’autre sur le siège. Tu le verras tout à l’heure, car nous allons les suivre. Ce jour-là, les habitants de la rue de la Sourdière qui flânaient sur le pas de leurs portes eurent un spectacle auquel ils n’étaient pas accoutumés. Deux fiacres qui se suivaient de près s’arrêtèrent au coin de la rue Gomboust, où ils étaient arrivés par la rue Saint-Roch, et se rangèrent à la file contre les maisons. Du premier, descendirent quatre hommes et une grosse femme qui se séparèrent aussitôt en trois groupes. Au même moment, deux autres hommes sortirent de la seconde voiture, et se dirigèrent à petits pas vers le marché Saint-Honoré. La femme entra dans la rue de la Sourdière. À dix pas derrière elle, marchait un petit vieillard coiffé d’un chapeau tromblon. Un peu plus en arrière, venaient deux grands diables d’assez mauvaise mine qui s’avançaient à la file et à pas comptés. Le cinquième voyageur du premier convoi prit le même chemin que les deux qui avaient tourné du côté du marché. Celui-là était habillé de noir et cravaté de blanc, comme un ordonnateur des pompes funèbres. Tous ces gens, qui n’avaient pas l’air de se connaître entre eux, faisaient cependant partie de la même expédition ; un observateur l’aurait deviné tout de suite. Mais les petits marchands qui les virent passer n’y entendirent pas malice, et personne ne se mit aux fenêtres pour les regarder. La femme entra dans une cour qui précédait une assez belle maison et s’aboucha avec le concierge. Le petit vieillard qui la suivait arriva avant que le colloque fût fini, et, comme ils demandaient tous les deux la même personne, le portier leur fit à tous les deux la même réponse : Au premier, la porte à gauche. Mais je ne sais pas si Madame reçoit, et elle va partir en voyage. Ils montèrent l’escalier ensemble, sans échanger une parole. Quand ils arrivèrent sur le palier, ce fut autre chose. Vous avez bien compris ce que vous avez à dire, n’est-ce pas ? demanda le vieillard en baissant la voix. Vous êtes la sœur de ma femme de ménage. Je suis sourd, et j’ai tout fait pour me guérir de ma surdité. Vous m’avez parlé de Mme Stella qui donne des consultations sur toutes les maladies, et vous m’amenez chez elle pour qu’elle me prescrive un traitement. Et quand vous m’aurez annoncé, vous me laisserez parler. Ça me va, car je ne saurais quoi dire. Voici la porte, reprit le bonhomme en montrant la plaque où brillait le nom de l’élève de Mlle Lenormand. Et pendant que sa commère tirait le bouton de cuivre, il aperçut une autre inscription qui faisait vis-à-vis à celle-là. murmura-t-il, il y a un agent d’affaires en face. Et j’ai dans l’idée que je ferai coup double. On n’ouvre pas, dit la femme. Elle recommença, mais sans plus de succès. Les habitués doivent avoir une manière de se faire reconnaître, dit tout bas le vieux. Il s’agirait de la trouver, et ce n’est pas facile. Le carillon ne produisit aucun effet. Rien ne bougea dans l’appartement de la devineresse, mais le bonhomme qui n’était sourd qu’en chambre crut entendre qu’on marchait dans l’appartement de l’agent d’affaires, et s’en rapprocha tout doucement pour mieux écouter. Il allait coller son oreille contre la porte, quand cette porte s’entrouvrit. En même temps, il avançait la tête et le bras par l’entrebâillement. je suis joliment content de vous voir, car j’ai un tas de choses à vous conter. Il s’en passe de drôles au Grand-Bock depuis que vous n’y venez plus. Et je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici. J’étais monté avec ma bonne pour consulter Mme Stella. Elle n’y est pas, cria Piédouche en se faisant un porte-voix de ses deux mains. On m’a dit qu’elle me donnerait un remède qui me débarrasserait de mon infirmité. Je reviendrai une autre fois ; mais, puisque vous voilà, je voudrais bien causer avec vous. Vous pouvez bien me donner cinq minutes. Qu’est-ce que vous avez à me dire ? Figurez-vous que depuis deux jours l’établissement du père Poivreau est plein de mouchards. Piédouche tenait toujours la porte entrebâillée et ne paraissait pas disposé à livrer passage au père Pigache. Il le regardait d’un air soupçonneux, et il regardait aussi la grosse marchande d’oranges qui assistait de loin à leur colloque. Mais au mot de « mouchards », il changea d’attitude. Qu’est-ce qui se passe donc au Grand-Bock, demanda-t-il, en criant à tue-tête pour ne pas être obligé de répéter la question. Il paraît qu’on cherche un individu qui se trouve mêlé à une affaire d’assassinat, et qui fréquente l’estaminet sous un faux nom. Je peux vous donner tous les détails. Mais ça vous gêne peut-être de me recevoir parce que vous n’êtes pas chez vous, dit Pigache en montrant la plaque où était inscrit le nom de Blanchelaine. Je suis chez un de mes amis qui est en courses, et qui m’a prié de le remplacer pour une heure. Alors, je ne vous dérange pas, et nous avons le temps de causer. Je vais dire à ma bonne d’aller m’attendre dans la rue. Il ne se souciait pas d’introduire dans son domicile une femme qu’il ne connaissait pas, mais le sourd ne lui inspirait aucune défiance, et il jugeait utile de l’interroger à fond sur les agissements de la police au café du père Poivreau. Nous ne pouvons pas parler ici, reprit Pigache. Mon infirmité vous oblige à hurler, et nous finirions par attirer les voisins. » Si ça t’ennuie de rester en bas, tu peux aller t’asseoir aux Tuileries, devant le grand bassin : je t’y rejoindrai tout à l’heure. Il savait bien que Virginie comprenait à demi-mot et qu’elle n’irait pas si loin. La brave marchande d’oranges lui obéissait aveuglément depuis qu’elle savait à qui elle avait affaire. Elle ne demanda pas d’autre explication, et elle descendit l’escalier plus vite qu’elle ne l’avait monté. Entrez, mon vieux, dit Piédouche en s’effaçant. Piédouche ferma la porte au verrou et le conduisit dans son cabinet où se promenait une femme que Freneuse aurait reconnue sans peine, s’il eût été là, car elle était vêtue exactement comme le soir de la représentation des Chevaliers du brouillard. Elle fronça le sourcil en voyant le bonhomme que son complice amenait, et ses yeux demandèrent qui c’était. Ne t’inquiète pas, lui dit Piédouche à demi-voix. J’ai besoin de tirer les vers du nez à cet imbécile, et si je m’aperçois que c’est un espion, il ne sortira pas d’ici vivant. En parlant ainsi, Piédouche regardait à la dérobée le bon Pigache, qui ne broncha point. La physionomie du vieillard resta souriante et niaise, comme d’habitude. je suis fixé, reprit le soi-disant Blanchelaine. J’avais peur qu’il ne fît semblant d’être sourd. Maintenant, je suis sûr qu’il l’est. Nous pouvons causer comme s’il n’était pas là. Mais enfin qu’est-ce que c’est que cet homme-là, et que vient-il faire ici ? C’est un crétin qui fréquente le Grand-Bock et ce n’est pas chez moi qu’il venait. Sa bonne l’avait amené pour te consulter sur sa surdité. Alors, c’est lui qui sonnait ? Non, c’était sa bonne, et quand j’ai entrebâillé ma porte, je me suis trouvé bec à bec avec lui. mais pourquoi l’as-tu fait entrer ? Parce qu’il m’a dit qu’on a vu des agents de la Sûreté dans l’estaminet du père Poivreau, et que je veux savoir de quoi il retourne. Expédie-le vite alors, parce que je ne veux pas laisser la petite seule. Elle parle de partir ce soir, et, pour la calmer, j’ai été obligée de lui promettre que nous irions chercher la malle de sa sœur chez Sophie Cornu. Pendant cet échange d’explications, Pigache était resté en contemplation devant la dame et se préparait à la saluer. Madame est la femme de l’ami qui m’a prié de garder son bureau, lui cria Piédouche. Tous mes compliments à Monsieur votre ami, dit le bonhomme en s’inclinant jusqu’à terre. asseyez-vous et contez-moi votre histoire. » Alors, la police cherche un assassin chez Poivreau ? Oui, et j’ai dans l’idée qu’elle ne le pincera pas, car il n’y vient plus personne. Il se méfie, voyez-vous, et il ne remettra plus les pieds au Grand-Bock. Il y a huit jours que les journaux n’ont parlé d’un crime. On dit que c’est une vieille affaire. Une jeune fille qu’on aurait tuée dans un omnibus. Cette réponse, faite du ton le plus naturel et le plus indifférent, troubla considérablement la devineresse et son acolyte. Ils ne s’attendaient guère à entendre ce vieil ahuri leur parler de la mort de Bianca Astrodi et leur en parler comme si tout le monde savait que Bianca était morte assassinée. Et il n’en fallait pas tant pour les mettre en défiance. Ils échangèrent un regard, et la femme fit mine de s’en aller. dit Piédouche à l’ancien droguiste, sans forcer le diapason de sa voix. Vous me demandez le nom de l’assassin qu’on cherche, répondit Pigache en se faisant un cornet acoustique avec sa main. Malheureusement, je ne le connais pas plus que vous. Les pratiques du père Poivreau ne valent pas cher, et les soupçons se portent un peu sur tout le monde, surtout sur ceux qu’on ne voit plus à l’estaminet. Mais je puis vous nommer l’animal qui est cause de tout ça. C’est ce méchant rapin qui faisait votre partie de piquet... Il paraît qu’il est allé déposer une plainte à la préfecture de police. Ça ne m’étonne pas, grommela Piédouche en s’adressant à sa compagne. Le vieux dit probablement la vérité, et je suis de plus en plus certain qu’il est sourd, car il n’a pas répondu à ma question, ou du moins il a répondu tout de travers. Il n’a pas entendu et il n’entend pas un mot de ce que nous disons. Je le crois, murmura la femme ; mais ça n’empêche pas que c’est très grave, ce qu’il vient de nous apprendre. J’ai dans l’idée que ce Binos a dû te dénoncer. Tu as eu joliment tort de causer avec lui de l’affaire. Il le fallait bien pour ravoir l’épingle et la lettre. Mais je ne serais pas étonné que, ne me voyant plus venir à l’estaminet, il ait fini par me soupçonner, sans compter que son ami Freneuse a dû le pousser. Il nous a vus, ce Freneuse, et si par malheur le Paulet lui donnait l’adresse de M. Blanchelaine, agent d’affaires, nous serions dans de bien mauvais draps. C’est-à-dire que nous irions coucher en prison le jour même. Si tu m’en crois, nous n’en courrons pas la chance. J’ai bien envie de partir ce soir avec Pia. Mais tu viens de me dire qu’elle veut absolument la malle de sa sœur. Si ce n’était que ça, j’irais la chercher sans elle, cette malle. Mais elle veut aussi aller encore une fois au cimetière de Saint-Ouen. Et après, elle consentira à partir ? conduis-la chez Sophie Cornu, conduis-la à Saint-Ouen. Il ne faut pas trois heures pour faire le voyage. Tu auras encore tout le temps de te préparer à prendre l’express de huit heures. Moins tu resteras à Paris avec elle, et mieux ça vaudra, car les peintres sauront que la petite n’est plus chez Lorenzo, et ils sont capables de se mettre en campagne pour la retrouver. Nous sommes à la merci d’un hasard... j’aurai soin de baisser les stores du fiacre... et d’ailleurs on ne la cherche pas encore. Non, mais on la cherchera peut-être demain. Donc, file ce soir sur Marseille. Je crois que tu as raison, et, pour ne pas perdre de temps, je vais envoyer la petite négresse me chercher une voiture. Attends seulement que je me sois débarrassé de cette vieille bête qui vient de nous rendre un fameux service. Et, se tournant vers le bonhomme qui était resté debout, il lui cria, le plus haut qu’il put : Madame me racontait qu’on lui avait justement parlé de cette histoire de l’omnibus. Moi, je crois qu’il n’y a pas dans tout ça de quoi fouetter un chat, et je tiens à rassurer ce pauvre diable de Poivreau. Voulez-vous aller m’attendre au Grand-Bock ? Avec grand plaisir, répondit le sourd. Vous êtes comme moi, vous n’abandonnez pas vos connaissances, parce qu’elles sont dans la peine. Mais je ne veux pas vous déranger plus longtemps, et je vous présente mes salutations ainsi que mes très humbles hommages à Madame. » Je reviendrai demain consulter votre voisine, Mme Stella, ajouta Pigache en se retirant à reculons. Piédouche le reconduisit jusque sur le palier, le congédia avec une vigoureuse poignée de main, et se barricada dans son appartement. Dès qu’il eut refermé sa porte, Pigache se redressa, descendit quatre à quatre les marches de l’escalier, traversa vivement la cour et se mit à courir à toutes jambes vers la rue Gomboust, où les deux fiacres attendaient. En sa qualité de sorcière, Stella était toujours bien servie. Elle n’attendit pas dix minutes le retour de la noire messagère qu’elle avait envoyée chercher un fiacre. La station la plus voisine n’était pourtant pas tout près, mais la petite négresse avait eu la chance de rencontrer une voiture de la compagnie qui s’en revenait à vide et qui suivait au pas la paisible rue de la Sourdière. Pia était toujours prête à sortir. N’ayant qu’un seul et unique costume, elle ne perdait pas de temps à s’habiller, et quand la dame lui avait proposé d’aller ce jour-là rue des Abbesses et au cimetière de Saint-Ouen, afin de pouvoir prendre le train du soir, elle ne s’était pas fait prier, car elle ne demandait pas autre chose. Peu lui importait de partir seule ou en compagnie, pourvu qu’elle quittât Paris le plus tôt possible. Ce qu’elle craignait, c’était de rencontrer Paul Freneuse, parce qu’elle avait peur de se laisser toucher s’il la priait de rester. Stella, qui avait bien d’autres craintes, eut soin de passer devant quand elles arrivèrent à la porte cochère et de donner un coup d’œil rapide des deux côtés de la rue. Elle n’y vit rien de suspect. Le fiacre était rangé contre le trottoir, et le cocher avait quitté son siège pour causer avec un homme qui devait être un de ses camarades, en congé temporaire, car il portait un chapeau de toile ciré et un gilet rouge sous sa blouse. C’est vous qui avez ramené ma servante, demanda-t-elle ; une négrillonne d’une douzaine d’années ? et si Madame veut monter..., répondit le cocher en ouvrant la portière. Je vous prends à l’heure, et si vous marchez bien, vous aurez un bon pourboire. vous tournerez à gauche en haut de la rue des Martyrs... je vous arrêterai quand nous serons devant la maison. seulement, si Madame me le permettait, je prendrais à côté de moi mon ami que voilà et qui reste justement place de la Mairie, à deux pas de l’endroit où va Madame. Faites comme vous voudrez, répondit la soi-disant élève de Mlle Lenormand. Elle était pressée, et elle ne pensa qu’à faire monter Pia, à monter après elle et à baisser les stores. Vous ne tenez pas à être vue, n’est-ce pas, ma chère enfant ? Vous savez bien que non, murmura la petite. La précaution que je prends est indispensable, car nous allons être forcées de passer dans le quartier des peintres. Il n’y a pas d’autre chemin pour aller chez Sophie. et d’ailleurs personne ne pense plus à moi, là-haut. Stella avait de fortes raisons pour croire le contraire, mais elle les garda pour elle, et le voyage fut silencieux. Elle se laissait mener comme un condamné qu’on voiture vers le lieu du supplice. Sa conductrice n’avait garde d’essayer de la tirer de cette torpeur qui la dispensait de répondre à des questions embarrassantes. La Cornu est prévenue de notre visite : elle a dû descendre dans l’allée, et chez elle nous n’en aurons pas pour cinq minutes. Au cimetière, nous aurions bien du malheur si nous rencontrions des gens de connaissance. Ce soir, à huit heures, nous roulerons vers Marseille. » Le fiacre allait comme le vent, et la devineresse se félicitait d’être si bien tombée. Il monta au trot la côte pavée qui aboutit au boulevard extérieur, et, quand il l’eut franchie, il se mit à filer d’un train inusité. Stella s’était si bien abritée contre les regards des passants qu’elle ne s’aperçut pas, tout d’abord, de la direction que suivait le cocher. Mais elle n’eut qu’à soulever le coin d’un store pour reconnaître qu’il se trompait, et qu’au lieu de grimper tout droit vers la rue des Abbesses, il avait tourné à gauche. Elle frappa aux glaces de devant pour l’avertir de son erreur ; elle sonna. Ce cocher devait être sourd comme le père Pigache, car il ne s’arrêta que sur la place Pigalle. Stella, stupéfaite et furieuse, perdit toute mesure et abaissa brusquement une des glaces afin de saisir par le pan de sa redingote le cocher qui lui jouait ce mauvais tour. Mais, sur le trottoir en hémicycle contre lequel ce fiacre indocile s’était arrêté, elle vit des gens groupés qui avaient l’air de l’attendre, et elle comprit, car elle reconnut Freneuse et Binos. Alors, elle ne songea plus qu’à fuir, et naturellement elle chercha à se sauver du côté de la place. Elle ouvrit la portière, elle sauta et elle tomba dans les bras de l’homme en blouse qui était descendu de son siège tout exprès pour la recevoir. Elle essaya de lui échapper, mais il l’enleva comme une plume ; il l’emporta sous le vestibule de la grande maison des peintres, et il la déposa dans la loge du portier, qui était occupée par deux sergents de ville. Ce fut si vite fait qu’elle eut à peine le temps de crier, et que les gens qui passaient crurent qu’il s’agissait d’une femme tombée en syncope. Pia, absorbée dans de tristes rêveries, n’avait, pour ainsi dire, rien vu ; mais, presque au même instant, l’autre portière s’ouvrit, et Paul Freneuse se montra. murmura-t-elle, en se rejetant en arrière, cette femme m’a trompée... c’était donc chez vous qu’elle m’amenait... s’écria Freneuse, c’est elle qui a assassiné ta sœur... et elle t’aurait tuée comme elle a tué Bianca, si nous n’avions pas réussi à te tirer de ses griffes. Je ne peux t’expliquer ça ici. Binos va te conduire à l’atelier, et je t’y rejoindrai dans un instant. Il faut d’abord que je confonde cette coquine. Elle a peur de rencontrer là-haut Mlle Paulet. petite, je te jure que cette blonde n’y remettra plus les pieds... et que si son respectable père s’avisait de s’y présenter, je me chargerais de le mettre à la porte. Moi aussi, je te le jure ! Et ses yeux disaient si bien qu’il ne mentait pas que Pia, pâle et tremblante, prit la main que Binos lui offrait pour descendre et se laissa entraîner dans la maison. À nous deux, maintenant, Mme Piédouche, dit entre ses dents Freneuse. s’écria la marchande d’oranges, qu’elle essaye donc un peu de soutenir devant moi qu’elle n’était pas dans l’omnibus. elle n’osera plus nier, dit le notaire Drugeon. Il doit être déjà coffré, cria l’homme perché sur le siège. Le patron qui s’est chargé de le faire emballer sera ici dans dix minutes. Comment trouvez-vous qu’il a mené ça ? L’idée de vous déguiser en cochers, vous et votre camarade, est impayable. Les vrais faisaient une drôle de tête quand il leur a commandé de changer de pelure avec nous. Mais la sorcière a bien coupé dans le pont. Freneuse et Virginie Pilon laissèrent Me Drugeon chanter les louanges du faux Pigache, qui n’était qu’un agent supérieur de la police de Sûreté, et coururent à la loge où Stella était gardée à vue. Elle avait l’air d’une bête fauve prise au piège, et quand elle vit paraître les deux témoins qu’elle ne pouvait pas récuser, un éclair de colère passa dans ses yeux, mais elle ne bougea pas, et elle dédaigna de répondre aux questions de Freneuse, qui se lassa bientôt de l’interroger. Il venait d’aller retrouver Pia, quand Pigache arriva. L’habile homme avait terminé sa besogne rue de la Sourdière. Auguste Blanchelaine, arrêté à domicile par un commissaire assisté de quatre agents, était en route pour le dépôt de la préfecture. L’entrée de Pigache dans la loge amena un coup de théâtre. Le faux sourd avait entendu sa conversation avec son associé, et il savait à quoi s’en tenir sur leur culpabilité à tous les deux. Où est l’épingle qui vous a servi à tuer Bianca Astrodi ? Vous devez l’avoir sur vous, et si vous ne me la remettez pas, Madame qui était à côté de vous dans l’omnibus va vous fouiller. C’est inutile, dit d’une voix rauque l’affreuse créature, je vais vous la donner. Elle la tenait cachée dans son gant depuis qu’on l’avait traînée dans la loge du concierge : elle ferma vivement la main, et elle tomba foudroyée. La pointe meurtrière avait pénétré dans les chairs du poignet. Elle épargne de la besogne à la cour d’assises, dit philosophiquement Pigache, pendant que les sergents de ville se précipitaient pour relever la morte. Je parierais que cette canaille de Piédouche n’aura pas le courage de faire comme elle. Il est vrai qu’il a des chances de s’en tirer. Maintenant que sa douce compagne a passé l’arme à gauche, la complicité sera difficile à prouver. » Faute de cette pièce à conviction, jamais les jurés ne le condamneraient. Il la ramassa sur le plancher de la loge, et il l’enveloppa soigneusement dans un journal. La marchande d’oranges s’était sauvée en voyant tomber la sorcière ; à l’entrée du corridor, elle se heurta à Me Drugeon, qui causait à un personnage qu’on n’attendait guère. D’un fiacre conduit, celui-là, par un vrai cocher, étaient descendus M. et Mlle Paulet, et le notaire, qui se promenait sur le trottoir, n’avait pas été peu surpris de les voir, car une heure auparavant, M. Paulet avait refusé de lui donner l’adresse de l’agent d’affaires, et ils s’étaient quittés très froidement. Or, Paulet savait que Freneuse agissait de concert avec Me Drugeon. Que venait-il donc faire dans l’atelier du peintre ? Je sais le nom, cria-t-il en descendant de voiture. Il s’appelle Blanchelaine, et il demeure... Vous ne m’apprenez rien, interrompit le notaire. il a trempé dans un crime ! Vous êtes témoin que j’ai apporté son adresse à M. Freneuse dès que je l’ai eue... Vous n’étiez pas parti depuis dix minutes que je l’ai retrouvée dans mes papiers. Paulet n’était pas rassuré du tout, car il pensait aux lettres et à l’engagement signés de lui, qu’on avait dû saisir chez Blanchelaine. Il s’était ravisé, et il prenait ses précautions, pour qu’on ne le soupçonnât point d’avoir commandé le meurtre à ce coquin. Et, en venant voir Freneuse, il avait eu soin d’amener sa fille, pour donner un prétexte à sa visite. Montons, mon père, dit Mlle Marguerite plus belle et plus hautaine que jamais. Freneuse nous expliquera ce qui se passe. Je vous préviens qu’il n’est pas seul, murmura Me Drugeon. eh bien, raison de plus, répliqua-t-elle. Elle avait deviné que l’Italienne était là, et elle n’était pas fille à reculer. Elle entra dans la maison, et M. Ne regardez pas dans la loge du portier, leur cria Virginie Pilon. Le père était aussi pressé que la fille d’arriver à l’atelier du peintre. Ils n’eurent pas besoin de sonner. La porte était ouverte, et ils purent contempler un tableau tout à fait imprévu. Pia était assise à la place où Mlle Paulet l’avait vue le jour où elle l’avait chassée, mais Pia ne pleurait plus. Pia écoutait, avec ravissement, les serments de Paul Freneuse, agenouillé devant elle ; Pia abandonnait ses mains à l’artiste, qui les couvrait de baisers. Et Binos, toujours facétieux, faisait le geste de les bénir. Il fut le premier qui aperçut M. Paulet et sa fille arrêtés sur le seuil, et il eut l’impudence de leur crier : N’est-ce pas que c’est touchant ? Freneuse fut debout en un instant et vint droit à eux. C’était son sort qui allait se décider. Venez, mon père, dit sèchement l’orgueilleuse Marguerite. Ma place n’est pas ici, puisque Monsieur y reçoit une créature qui vous a volé l’héritage de votre frère. Vous insultez une enfant qui vaut mieux que vous, répliqua Freneuse, emporté par la colère. Et vous, Monsieur, reprit-il en s’adressant à M. Paulet, apprenez que Mlle Astrodi renonce à l’héritage que vous convoitez. Elle ne veut pas de la fortune d’un homme qui a abandonné sa mère. Je souhaite que la justice ne vous demande pas compte de vos honteuses accointances avec un scélérat, et j’espère bien ne jamais vous revoir. Le père et la fille courbaient la tête. Blanchelaine, dit Piédouche, va passer aux prochaines assises. Il espère obtenir les circonstances atténuantes. Pigache a eu de l’avancement ; cette affaire l’a tiré de pair. Il sera peut-être un jour chef de la Sûreté. Me Drugeon est retourné à son notariat, comblé de bénédictions par Freneuse et Pia qui sont partis pour l’Italie. Ils se marieront à Subiaco, et ils n’auront pas besoin de la fortune de M. Freneuse a manqué son exposition cette année, mais le bonheur qui l’attend valait bien ce sacrifice. Binos se console, en buvant des bocks, de l’absence de ses amis. Paulet n’a pas été inquiété, et sa fille aura un demi-million de plus. Mais elle ne trouve pas d’épouseurs. Tout se sait à Paris, et le crime de l’omnibus lui a fait du tort. Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail. Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d’études : Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge. Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d’une quinzaine d’années environ, et plus haut de taille qu’aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d’un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous. On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n’osant même croiser les cuisses, ni s’appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d’études fut obligé de l’avertir, pour qu’il se mît avec nous dans les rangs. Nous avions l’habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d’avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en faisant beaucoup de poussière ; c’était là le genre. Mais, soit qu’il n’eût pas remarqué cette manœuvre ou qu’il n’eût osé s’y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait. Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire. Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d’un coup de coude, il la ramassa encore une fois. Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d’esprit. Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu’il ne savait s’il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux. Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom. Le nouveau articula, d’une voix bredouillante, un nom inintelligible. Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées de la classe. cria le maître, plus haut ! Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu’un, ce mot : Charbovari. Ce fut un vacarme qui s’élança d’un bond, monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait : Charbovari ! Charbovari !), puis qui roula en notes isolées, se calmant à grand’peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d’un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque rire étouffé. Cependant, sous la pluie des pensums, l’ordre peu à peu se rétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles Bovary, se l’étant fait dicter, épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d’aller s’asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir, hésita. Ma cas..., fit timidement le nouveau, promenant autour de lui des regards inquiets. Cinq cents vers à toute la classe ! exclamé d’une voix furieuse, arrêta, comme le Quos ego, une bourrasque nouvelle. continuait le professeur indigné, et s’essuyant le front avec son mouchoir qu’il venait de prendre dans sa toque : Quant à vous, le, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum . Puis, d’une voix plus douce : vous la retrouverez, votre casquette ; on ne vous l’a pas volée ! Les têtes se courbèrent sur les cartons, et le nouveau resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire, quoiqu’il y eût bien, de temps à autre, quelque boulette de papier lancée d’un bec de plume qui vînt s’éclabousser sur sa figure. Mais il s’essuyait avec la main, et demeurait immobile, les yeux baissés. Le soir, à l’Étude, il tira ses bouts de manches de son pupitre, mit en ordre ses petites affaires, régla soigneusement son papier. Nous le vîmes qui travaillait en conscience, cherchant tous les mots dans le dictionnaire et se donnant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette bonne volonté dont il fit preuve, il dut de ne pas descendre dans la classe inférieure ; car, s’il savait passablement ses règles, il n’avait guère d’élégance dans les tournures. C’était le curé de son village qui lui avait commencé le latin, ses parents, par économie, ne l’ayant envoyé au collège que le plus tard possible. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien aide-chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des affaires de conscription, et forcé, vers cette époque, de quitter le service, avait alors profité de ses avantages personnels pour saisir au passage une dot de soixante mille francs, qui s’offrait en la fille d’un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure. Bel homme, hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des favoris rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis de bagues et habillé de couleurs voyantes, il avait l’aspect d’un brave, avec l’entrain facile d’un commis voyageur. Une fois marié, il vécut deux ou trois ans sur la fortune de sa femme, dînant bien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en porcelaine, ne rentrant le soir qu’après le spectacle et fréquentant les cafés. Le beau-père mourut et laissa peu de chose ; il en fut indigné, se lança dans la fabrique, y perdit quelque argent, puis se retira dans la campagne, où il voulut faire valoir. Mais, comme il ne s’entendait guère plus en culture qu’en indiennes, qu’il montait ses chevaux au lieu de les envoyer au labour, buvait son cidre en bouteilles au lieu de le vendre en barriques, mangeait les plus belles volailles de sa cour et graissait ses souliers de chasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda point à s’apercevoir qu’il valait mieux planter là toute spéculation. Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à louer dans un village, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, une sorte de logis moitié ferme, moitié maison de maître ; et, chagrin, rongé de regrets, accusant le ciel, jaloux contre tout le monde, il s’enferma dès l’âge de quarante-cinq ans, dégoûté des hommes, disait-il, et décidé à vivre en paix. Sa femme avait été folle de lui autrefois ; elle l’avait aimé avec mille servilités qui l’avaient détaché d’elle encore davantage. Enjouée jadis, expansive et tout aimante, elle était, en vieillissant, devenue (à la façon du vin éventé qui se tourne en vinaigre) d’humeur difficile, piaillarde, nerveuse. Elle avait tant souffert, sans se plaindre, d’abord, quand elle le voyait courir après toutes les gotons de village et que vingt mauvais lieux le lui renvoyaient le soir, blasé et puant l’ivresse ! Alors elle s’était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme muet, qu’elle garda jusqu’à sa mort. Elle était sans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les avoués, chez le président, se rappelait l’échéance des billets, obtenait des retards ; et, à la maison, repassait, cousait, blanchissait, surveillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis que, sans s’inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans une somnolence boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui dire des choses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en crachant dans les cendres. Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré chez eux, le marmot fut gâté comme un prince. Sa mère le nourrissait de confitures ; son père le laissait courir sans souliers, et, pour faire le philosophe, disait même qu’il pouvait bien aller tout nu, comme les enfants des bêtes. À l’encontre des tendances maternelles, il avait en tête un certain idéal viril de l’enfance, d’après lequel il tâchait de former son fils, voulant qu’on l’élevât durement, à la spartiate, pour lui faire une bonne constitution. Il l’envoyait se coucher sans feu, lui apprenait à boire de grands coups de rhum et à insulter les processions. Mais, naturellement paisible, le petit répondait mal à ses efforts. Sa mère le traînait toujours après elle ; elle lui découpait des cartons, lui racontait des histoires, s’entretenait avec lui dans des monologues sans fin, pleins de gaietés mélancoliques et de chatteries babillardes. Dans l’isolement de sa vie, elle reporta sur cette tête d’enfant toutes ses vanités éparses, brisées. Elle rêvait de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau, spirituel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans la magistrature. Elle lui apprit à lire, et même lui enseigna, sur un vieux piano qu’elle avait, à chanter deux ou trois petites romances. Bovary, peu soucieux des lettres, disait que ce n’était pas la peine ! Auraient-ils jamais de quoi l’entretenir dans les écoles du gouvernement, lui acheter une charge ou un fonds de commerce ? D’ailleurs, avec du toupet, un homme réussit toujours dans le monde. Madame Bovary se mordait les lèvres, et l’enfant vagabondait dans le village. Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte de terre, les corbeaux qui s’envolaient. Il mangeait des mûres le long des fossés, gardait les dindons avec une gaule, fanait à la moisson, courait dans le bois, jouait à la marelle sous le porche de l’église les jours de pluie, et, aux grandes fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de tout son corps à la grande corde et se sentir emporter par elle dans sa volée. Il acquit de fortes mains, de belles couleurs. À douze ans, sa mère obtint que l’on commençât ses études. Mais les leçons étaient si courtes et si mal suivies, qu’elles ne pouvaient servir à grand’chose. C’était aux moments perdus qu’elles se donnaient, dans la sacristie, debout, à la hâte, entre un baptême et un enterrement ; ou bien le curé envoyait chercher son élève après l’Angelus, quand il n’avait pas à sortir. On montait dans sa chambre, on s’installait : les moucherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de la chandelle. Il faisait chaud, l’enfant s’endormait ; et le bonhomme, s’assoupissant les mains sur son ventre, ne tardait pas à ronfler, la bouche ouverte. le curé, revenant de porter le viatique à quelque malade des environs, apercevait Charles qui polissonnait dans la campagne, il l’appelait, le sermonnait un quart d’heure et profitait de l’occasion pour lui faire conjuguer son verbe au pied d’un arbre. La pluie venait les interrompre, ou une connaissance qui passait. Du reste, il était toujours content de lui, disait même que le jeune homme avait beaucoup de mémoire. Charles ne pouvait en rester là. Honteux, ou fatigué plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l’on attendit encore un an que le gamin eût fait sa première communion. Six mois se passèrent encore ; et, l’année d’après, Charles fut définitivement envoyé au collège de Rouen, où son père l’amena lui-même, vers la fin d’octobre, à l’époque de la foire Saint-Romain. Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien rappeler de lui. C’était un garçon de tempérament modéré, qui jouait aux récréations, travaillait à l’étude, écoutant en classe, dormant bien au dortoir, mangeant bien au réfectoire. Il avait pour correspondant un quincaillier en gros de la rue Ganterie, qui le faisait sortir une fois par mois, le dimanche, après que sa boutique était fermée, l’envoyait se promener sur le port à regarder les bateaux, puis le ramenait au collège dès sept heures, avant le souper. Le soir de chaque jeudi, il écrivait une longue lettre à sa mère, avec de l’encre rouge et trois pains à cacheter ; puis il repassait ses cahiers d’histoire, ou bien lisait un vieux volume d’Anacharsis qui traînait dans l’étude. En promenade, il causait avec le domestique, qui était de la campagne comme lui. À force de s’appliquer, il se maintint toujours vers le milieu de la classe ; une fois même, il gagna un premier accessit d’histoire naturelle. Mais à la fin de sa troisième, ses parents le retirèrent du collège pour lui faire étudier la médecine, persuadés qu’il pourrait se pousser seul jusqu’au baccalauréat. Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l’Eau-de-Robec, chez un teinturier de sa connaissance. Elle conclut les arrangements pour sa pension, se procura des meubles, une table et deux chaises, fit venir de chez elle un vieux lit en merisier, et acheta de plus un petit poêle en fonte, avec la provision de bois qui devait chauffer son pauvre enfant. Puis elle partit au bout de la semaine, après mille recommandations de se bien conduire, maintenant qu’il allait être abandonné à lui-même. Le programme des cours, qu’il lut sur l’affiche, lui fit un effet d’étourdissement : cours d’anatomie, cours de pathologie, cours de physiologie, cours de pharmacie, cours de chimie, et de botanique, et de clinique, et de thérapeutique, sans compter l’hygiène ni la matière médicale, tous noms dont il ignorait les étymologies et qui étaient comme autant de portes de sanctuaires pleins d’augustes ténèbres. Il n’y comprit rien ; il avait beau écouter, il ne saisissait pas. Il travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés, il suivait tous les cours, il ne perdait pas une seule visite. Il accomplissait sa petite tâche quotidienne à la manière du cheval de manège, qui tourne en place les yeux bandés, ignorant de la besogne qu’il broie. Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait chaque semaine, par le messager, un morceau de veau cuit au four, avec quoi il déjeunait le matin, quand il était rentré de l’hôpital, tout en battant la semelle contre le mur. Ensuite il fallait courir aux leçons, à l’amphithéâtre, à l’hospice, et revenir chez lui, à travers toutes les rues. Le soir, après le maigre dîner de son propriétaire, il remontait à sa chambre et se remettait au travail, dans ses habits mouillés qui fumaient sur son corps, devant le poêle rougi. Dans les beaux soirs d’été, à l’heure où les rues tièdes sont vides, quand les servantes jouent au volant sur le seuil des portes, il ouvrait sa fenêtre et s’accoudait. La rivière, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans l’eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveaux de coton séchaient à l’air. En face, au delà des toits, le grand ciel pur s’étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu’il devait faire bon là-bas ! Quelle fraîcheur sous la hétraie ! Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu’à lui. Il maigrit, sa taille s’allongea, et sa figure prit une sorte d’expression dolente qui la rendit presque intéressante. Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les résolutions qu’il s’était faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n’y retourna plus. Il prit l’habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S’enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté, qui le rehaussait d’estime vis-à-vis de lui-même. C’était comme l’initiation au monde, l’accès des plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent ; il apprit par cœur des couplets qu’il chantait aux bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour. Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua complètement à son examen d’officier de santé. On l’attendait le soir même à la maison pour fêter son succès ! Il partit à pied et s’arrêta vers l’entrée du village, où il fit demander sa mère, lui conta tout. Elle l’excusa, rejetant l’échec sur l’injustice des examinateurs, et le raffermit un peu, se chargeant d’arranger les choses. Cinq ans plus tard seulement, M. Bovary connut la vérité ; elle était vieille, il l’accepta, ne pouvant d’ailleurs supposer qu’un homme issu de lui fût un sot. Charles se remit donc au travail et prépara sans discontinuer les matières de son examen, dont il apprit d’avance toutes les questions par cœur. Il fut reçu avec une assez bonne note. Quel beau jour pour sa mère ! Où irait-il exercer son art ? Il n’y avait là qu’un vieux médecin. Depuis longtemps madame Bovary guettait sa mort, et le bonhomme n’avait point encore plié bagage, que Charles était installé en face, comme son successeur. Mais ce n’était pas tout que d’avoir élevé son fils, de lui avoir fait apprendre la médecine et découvert Tostes pour l’exercer : il lui fallait une femme. Elle lui en trouva une : la veuve d’un huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq ans et douze cents livres de rente. Quoiqu’elle fût laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée comme un printemps, certes madame Dubuc ne manquait pas de partis à choisir. Pour arriver à ses fins, la mère Bovary fut obligée de les évincer tous, et elle déjoua même fort habilement les intrigues d’un charcutier qui était soutenu par les prêtres. Charles avait entrevu dans le mariage l’avènement d’une condition meilleure, imaginant qu’il serait plus libre et pourrait disposer de sa personne et de son argent. Mais sa femme fut le maître ; il devait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire maigre tous les vendredis, s’habiller comme elle l’entendait, harceler par son ordre les clients qui ne payaient pas. Elle décachetait ses lettres, épiait ses démarches, et l’écoutait, à travers la cloison, donner ses consultations dans son cabinet, quand il y avait des femmes. Il lui fallait son chocolat tous les matins, des égards à n’en plus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sa poitrine, de ses humeurs. Le bruit des pas lui faisait mal ; on s’en allait, la solitude lui devenait odieuse ; revenait-on près d’elle, c’était pour la voir mourir, sans doute. Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs bras maigres, les lui passait autour du cou, et, l’ayant fait asseoir au bord du lit, se mettait à lui parler de ses chagrins : il l’oubliait, il en aimait une autre ! On lui avait bien dit qu’elle serait malheureuse ; et elle finissait en lui demandant quelque sirop pour sa santé et un peu plus d’amour. Une nuit, vers onze heures, ils furent réveillés par le bruit d’un cheval qui s’arrêta juste à la porte. La bonne ouvrit la lucarne du grenier et parlementa quelque temps avec un homme resté en bas, dans la rue. Il venait chercher le médecin ; il avait une lettre. Nastasie descendit les marches en grelottant, et alla ouvrir la serrure et les verrous, l’un après l’autre. L’homme laissa son cheval, et, suivant la bonne, entra tout à coup derrière elle. Il tira de dedans son bonnet de laine à houppes grises, une lettre enveloppée dans un chiffon, et la présenta délicatement à Charles, qui s’accouda sur l’oreiller pour la lire. Nastasie, près du lit, tenait la lumière. Madame, par pudeur, restait tournée vers la ruelle et montrait le dos. Cette lettre, cachetée d’un petit cachet de cire bleue, suppliait M. Bovary de se rendre immédiatement à la ferme des Bertaux, pour remettre une jambe cassée. Or il y a, de Tostes aux Bertaux, six bonnes lieues de traverse, en passant par Longueville et Saint-Victor. Madame Bovary jeune redoutait les accidents pour son mari. Donc il fut décidé que le valet d’écurie prendrait les devants. Charles partirait trois heures plus tard, au lever de la lune. On enverrait un gamin à sa rencontre, afin de lui montrer le chemin de la ferme et d’ouvrir les clôtures devant lui. Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppé dans son manteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore endormi par la chaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sa bête. Quand elle s’arrêtait d’elle-même devant ces trous entourés d’épines que l’on creuse au bord des sillons, Charles se réveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassée, et il tâchait de se remettre en mémoire toutes les fractures qu’il savait. La pluie ne tombait plus ; le jour commençait à venir, et, sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid du matin. La plate campagne s’étalait à perte de vue, et les bouquets d’arbres autour des fermes faisaient, à intervalles éloignés, des taches d’un violet noir sur cette grande surface grise, qui se perdait à l’horizon dans le ton morne du ciel. Charles, de temps à autre, ouvrait les yeux ; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil revenant de soi-même, bientôt il entrait dans une sorte d’assoupissement où, ses sensations récentes se confondant avec des souvenirs, lui-même se percevait double, à la fois étudiant et marié, couché dans son lit comme tout à l’heure, traversant une salle d’opérés comme autrefois. L’odeur chaude des cataplasmes se mêlait dans sa tête à la verte odeur de la rosée ; il entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits et sa femme dormir... Comme il passait par Vassonville, il aperçut, au bord d’un fossé, un jeune garçon assis sur l’herbe. Et, sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses mains et se mit à courir devant lui. L’officier de santé, chemin faisant, comprit aux discours de son guide que M. Rouault devait être un cultivateur des plus aisés. Il s’était cassé la jambe, la veille au soir, en revenant de faire les Rois, chez un voisin. Sa femme était morte depuis deux ans. Il n’avait avec lui que sa demoiselle, qui l’aidait à tenir la maison. Le petit gars, se coulant alors par un trou de haie, disparut, puis il revint au bout d’une cour en ouvrir la barrière. Le cheval glissait sur l’herbe mouillée ; Charles se baissait pour passer sous les branches. Les chiens de garde à la niche aboyaient en tirant sur leur chaîne. Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut peur et fit un grand écart. C’était une ferme de bonne apparence. On voyait dans les écuries, par le dessus des portes ouvertes, de gros chevaux de labour qui mangeaient tranquillement dans des râteliers neufs. Le long des bâtiments s’étendait un large fumier, de la buée s’en élevait, et, parmi les poules et les dindons, picoraient dessus cinq ou six paons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie était longue, la grange était haute, à murs lisses comme la main. Il y avait sous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues, avec leurs fouets, leurs colliers, leurs équipages complets, dont les toisons de laine bleue se salissaient à la poussière fine qui tombait des greniers. La cour allait en montant, plantée d’arbres symétriquement espacés, et le bruit gai d’un troupeau d’oies retentissait près de la mare. Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu’elle fit entrer dans la cuisine, où flambait un grand feu. Le déjeuner des gens bouillonnait alentour, dans des petits pots de taille inégale. Des vêtements humides séchaient dans l’intérieur de la cheminée. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous de proportion colossale, brillaient comme de l’acier poli, tandis que le long des murs s’étendait une abondante batterie de cuisine, où miroitait inégalement la flamme claire du foyer, jointe aux premières lueurs du soleil arrivant par les carreaux. Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva dans son lit, suant sous ses couvertures et ayant rejeté bien loin son bonnet de coton. C’était un gros petit homme de cinquante ans, à la peau blanche, à l’œil bleu, chauve sur le devant de la tête, et qui portait des boucles d’oreilles. Il avait à ses côtés, sur une chaise, une grande carafe d’eau-de-vie, dont il se versait de temps à autre pour se donner du cœur au ventre ; mais, dès qu’il vit le médecin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme il faisait depuis douze heures, il se prit à geindre faiblement. La fracture était simple, sans complication d’aucune espèce. Charles n’eût osé en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant les allures de ses maîtres auprès du lit des blessés, il réconforta le patient avec toutes sortes de bons mots, caresses chirurgicales qui sont comme l’huile dont on graisse les bistouris. Afin d’avoir des attelles, on alla chercher, sous la charretterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa en morceaux et la polit avec un éclat de vitre, tandis que la servante déchirait des draps pour faire des bandes, et que mademoiselle Emma tâchait à coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps avant de trouver son étui, son père s’impatienta ; elle ne répondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu’elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer. Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande. Sa main pourtant n’était pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu sèche aux phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Ce qu’elle avait de beau, c’étaient les yeux ; quoiqu’ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide. Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par M. Rouault lui-même, à prendre un morceau avant de partir. Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussée. Deux couverts, avec des timbales d’argent, y étaient mis sur une petite table, au pied d’un grand lit à baldaquin revêtu d’une indienne à personnages représentant des Turcs. On sentait une odeur d’iris et de draps humides, qui s’échappait de la haute armoire en bois de chêne, faisant face à la fenêtre. Par terre, dans les angles, étaient rangés, debout, des sacs de blé. C’était le trop-plein du grenier proche, où l’on montait par trois marches de pierre. Il y avait, pour décorer l’appartement, accrochée à un clou, au milieu du mur dont la peinture verte s’écaillait sous le salpêtre, une tête de Minerve au crayon noir, encadrée de dorure, et qui portait au bas, écrit en lettres gothiques : « À mon cher papa. » On parla d’abord du malade, puis du temps qu’il faisait, des grands froids, des loups qui couraient les champs, la nuit. Mademoiselle Rouault ne s’amusait guère à la campagne, maintenant surtout qu’elle était chargée presque à elle seule des soins de la ferme. Comme la salle était fraîche, elle grelottait tout en mangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues, qu’elle avait coutume de mordillonner à ses moments de silence. Son cou sortait d’un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d’un seul morceau, tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui s’enfonçait légèrement selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de l’oreille, ils allaient se confondre par derrière en un chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les tempes, que le médecin de campagne remarqua là pour la première fois de sa vie. Elle portait, comme un homme, passé entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d’écaille. Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par le vent. Ma cravache, s’il vous plaît, répondit-il. Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises ; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l’aperçut ; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l’épaule, en lui tendant son nerf de bœuf. Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après, comme il l’avait promis, c’est le lendemain même qu’il y retourna, puis deux fois la semaine régulièrement, sans compter les visites inattendues qu’il faisait de temps à autre, comme par mégarde. Tout, du reste, alla bien ; la guérison s’établit selon les règles, et quand, au bout de quarante-six jours, on vit le père Rouault qui s’essayait à marcher seul dans sa masure, on commença à considérer M. Bovary comme un homme de grande capacité. Le père Rouault disait qu’il n’aurait pas été mieux guéri par les premiers médecins d’Yvetot ou même de Rouen. Quant à Charles, il ne chercha point à se demander pourquoi il venait aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il songé, qu’il aurait sans doute attribué son zèle à la gravité du cas, ou peut-être au profit qu’il en espérait. Était-ce pour cela, cependant, que ses visites à la ferme faisaient, parmi les pauvres occupations de sa vie, une exception charmante ? Ces jours-là il se levait de bonne heure, partait au galop, poussait sa bête, puis il descendait pour s’essuyer les pieds sur l’herbe, et passait ses gants noirs avant d’entrer. Il aimait à se voir arriver dans la cour, à sentir contre son épaule la barrière qui tournait, et le coq qui chantait sur le mur, les garçons qui venaient à sa rencontre. Il aimait la grange et les écuries ; il aimait le père Rouault, qui lui tapait dans la main en l’appelant son sauveur ; il aimait les petits sabots de mademoiselle Emma sur les dalles lavées de la cuisine ; ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient avec un bruit sec contre le cuir de la bottine. Elle le reconduisait toujours jusqu’à la première marche du perron. Lorsqu’on n’avait pas encore amené son cheval, elle restait là. On s’était dit adieu, on ne parlait plus ; le grand air l’entourait, levant pêle-mêle les petits cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, qui se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps de dégel, l’écorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil ; elle alla chercher son ombrelle, elle l’ouvrit. L’ombrelle, de soie gorge de pigeon, que traversait le soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là-dessous à la chaleur tiède ; et on entendait les gouttes d’eau, une à une, tomber sur la moire tendue. Dans les premiers temps que Charles fréquentait les Bertaux, madame Bovary jeune ne manquait pas de s’informer du malade, et même sur le livre qu’elle tenait en partie double, elle avait choisi pour M. Mais quand elle sut qu’il avait une fille, elle alla aux informations ; et elle apprit que mademoiselle Rouault, élevée au couvent, chez les Ursulines, avait reçu, comme on dit, une belle éducation, qu’elle savait, en conséquence, la danse, la géographie, le dessin, faire de la tapisserie et toucher du piano. C’est donc pour cela, se disait-elle, qu’il a la figure si épanouie quand il va la voir, et qu’il met son gilet neuf, au risque de l’abîmer à la pluie ? D’abord, elle se soulagea par des allusions, Charles ne les comprit pas ; ensuite, par des réflexions incidentes qu’il laissait passer de peur de l’orage ; enfin, par des apostrophes à brûle-pourpoint auxquelles il ne savait que répondre. D’où vient qu’il retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault était guéri et que ces gens-là n’avaient pas encore payé ? c’est qu’il y avait là-bas une personne, quelqu’un qui savait causer, une brodeuse, un bel esprit. C’était là ce qu’il aimait : il lui fallait des demoiselles de ville ! La fille au père Rouault, une demoiselle de ville ! leur grand-père était berger, et ils ont un cousin qui a failli passer par les assises pour un mauvais coup, dans une dispute. Ce n’est pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de se montrer le dimanche à l’église avec une robe de soie, comme une comtesse. Pauvre bonhomme, d’ailleurs, qui sans les colzas de l’an passé, eût été bien embarrassé de payer ses arrérages ! Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Héloïse lui avait fait jurer qu’il n’irait plus, la main sur son livre de messe, après beaucoup de sanglots et de baisers, dans une grande explosion d’amour. Il obéit donc ; mais la hardiesse de son désir protesta contre la servilité de sa conduite, et, par une sorte d’hypocrisie naïve, il estima que cette défense de la voir était pour lui comme un droit de l’aimer. Et puis la veuve était maigre ; elle avait les dents longues ; elle portait en toute saison un petit châle noir dont la pointe lui descendait entre les omoplates ; sa taille dure était engainée dans des robes en façon de fourreau, trop courtes, qui découvraient ses chevilles, avec les rubans de ses souliers larges s’entrecroisant sur des bas gris. La mère de Charles venait les voir de temps à autre ; mais, au bout de quelques jours, la bru semblait l’aiguiser à son fil ; et alors, comme deux couteaux, elles étaient à le scarifier par leurs réflexions et leurs observations. Il avait tort de tant manger ! Pourquoi toujours offrir la goutte au premier venu ? Quel entêtement que de ne pas vouloir porter de flanelle ! Il arriva qu’au commencement du printemps, un notaire d’Ingouville, détenteur de fonds à la veuve Dubuc, s’embarqua, par une belle marée, emportant avec lui tout l’argent de son étude. Héloïse, il est vrai, possédait encore, outre une part de bateau évaluée six mille francs, sa maison de la rue Saint-François ; et cependant, de toute cette fortune que l’on avait fait sonner si haut, rien, si ce n’est un peu de mobilier et quelques nippes, n’avait paru dans le ménage. Il fallut tirer la chose au clair. La maison de Dieppe se trouva vermoulue d’hypothèques jusque dans ses pilotis ; ce qu’elle avait mis chez le notaire, Dieu seul le savait, et la part de barque n’excéda point mille écus. Elle avait donc menti, la bonne dame ! Bovary père, brisant une chaise contre les pavés, accusa sa femme d’avoir fait le malheur de leur fils en l’attelant à une haridelle semblable, dont les harnais ne valaient pas la peau. Héloïse, en pleurs, se jetant dans les bras de son mari, le conjura de la défendre de ses parents. Ceux-ci se fâchèrent, et ils partirent. Huit jours après, comme elle étendait du linge dans sa cour, elle fut prise d’un crachement de sang, et le lendemain, tandis que Charles avait le dos tourné pour fermer le rideau de la fenêtre, elle dit : « Ah ! Quand tout fut fini au cimetière, Charles rentra chez lui. Il ne trouva personne en bas ; il monta au premier, dans la chambre, vit sa robe encore accrochée au pied de l’alcôve ; alors, s’appuyant contre le secrétaire, il resta jusqu’au soir perdu dans une rêverie douloureuse. Un matin, le père Rouault vint apporter à Charles le payement de sa jambe remise : soixante et quinze francs en pièces de quarante sous, et une dinde. Il avait appris son malheur, et l’en consola tant qu’il put. Je sais ce que c’est ! disait-il en lui frappant sur l’épaule ; j’ai été comme vous, moi aussi ! Quand j’ai eu perdu ma pauvre défunte, j’allais dans les champs pour être tout seul ; je tombais au pied d’un arbre, je pleurais, j’appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j’aurais voulu être comme les taupes, que je voyais aux branches, qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé, enfin. Et quand je pensais que d’autres, à ce moment-là, étaient avec leurs bonnes petites femmes à les tenir embrassées contre eux, je tapais de grands coups par terre avec mon bâton ; j’étais quasiment fou, que je ne mangeais plus ; l’idée d’aller seulement au café me dégoûtait, vous ne croiriez pas. Eh bien, tout doucement, un jour chassant l’autre, un printemps sur un hiver et un automne par-dessus un été, ça a coulé brin à brin, miette à miette ; ça s’en est allé, c’est parti, c’est descendu, je veux dire, car il vous reste toujours quelque chose au fond, comme qui dirait... un poids, là, sur la poitrine ! Mais, puisque c’est notre sort à tous, on ne doit pas non plus se laisser dépérir, et, parce que d’autres sont morts, vouloir mourir... Il faut vous secouer, monsieur Bovary ; ça se passera ! Venez nous voir ; ma fille pense à vous de temps à autre, savez-vous bien, et elle dit comme ça que vous l’oubliez. Voilà le printemps bientôt ; nous vous ferons tirer un lapin dans la garenne, pour vous dissiper un peu. Il retourna aux Bertaux ; il retrouva tout comme la veille, comme il y avait cinq mois, c’est-à-dire. Les poiriers déjà étaient en fleur, et le bonhomme Rouault, debout maintenant, allait et venait, ce qui rendait la ferme plus animée. Croyant qu’il était de son devoir de prodiguer au médecin le plus de politesses possible, à cause de sa position douloureuse, il le pria de ne point se découvrir la tête, lui parla à voix basse, comme s’il eût été malade, et même fit semblant de se mettre en colère de ce que l’on n’avait pas apprêté à son intention quelque chose d’un peu plus léger que tout le reste, tels que des petits pots de crème ou des poires cuites. Charles se surprit à rire ; mais le souvenir de sa femme, lui revenant tout à coup, l’assombrit. On apporta le café ; il n’y pensa plus. Il y pensa moins, à mesure qu’il s’habituait à vivre seul. L’agrément nouveau de l’indépendance lui rendit bientôt la solitude plus supportable. Il pouvait changer maintenant les heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner de raisons, et, lorsqu’il était bien fatigué, s’étendre de ses quatre membres, tout en large, dans son lit. Donc, il se choya, se dorlota et accepta les consolations qu’on lui donnait. D’autre part, la mort de sa femme ne l’avait pas mal servi dans son métier, car on avait répété durant un mois : « Ce pauvre jeune homme ! Son nom s’était répandu, sa clientèle s’était accrue ; et puis il allait aux Bertaux tout à son aise. Il avait un espoir sans but, un bonheur vague ; il se trouvait la figure plus agréable en brossant ses favoris devant son miroir. Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n’aperçut point d’abord Emma ; les auvents étaient fermés. Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes raies minces, qui se brisaient à l’angle des meubles et tremblaient au plafond. Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie de la plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle n’avait point de fichu, on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur. Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l’armoire une bouteille de curaçao, atteignit deux petits verres, emplit l’un jusqu’au bord, versa à peine dans l’autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il était presque vide, elle se renversait pour boire ; et, la tête en arrière, les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à petits coups le fond du verre. Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas de coton blanc où elle faisait des reprises ; elle travaillait le front baissé ; elle ne parlait pas, Charles non plus. L’air, passant par le dessous de la porte, poussait un peu de poussière sur les dalles ; il la regardait se traîner, et il entendait seulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri d’une poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps à autre, se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de ses mains, qu’elle refroidissait après cela sur la pomme de fer des grands chenets. Elle se plaignit d’éprouver, depuis le commencement de la saison, des étourdissements ; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles ; elle se mit à causer du couvent, Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu’on lui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de chêne, abandonnées dans un bas d’armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais le jardinier qu’ils avaient n’y entendait rien ; on était si mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant l’hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours rendît peut-être la campagne plus ennuyeuse encore durant l’été ; et, selon ce qu’elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou se couvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations qui finissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle-même, tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à demi closes, le regard noyé d’ennui, la pensée vagabondant. Le soir, en s’en retournant, Charles reprit une à une les phrases qu’elle avait dites, tâchant de se les rappeler, d’en compléter le sens, afin de se faire la portion d’existence qu’elle avait vécu dans le temps qu’il ne la connaissait pas encore. Mais jamais il ne put la voir en sa pensée, différemment qu’il ne l’avait vue la première fois, ou telle qu’il venait de la quitter tout à l’heure. Puis il se demanda ce qu’elle deviendrait, si elle se marierait, et à qui ? le père Rouault était bien riche, et elle !... Mais la figure d’Emma revenait toujours se placer devant ses yeux, et quelque chose de monotone comme le ronflement d’une toupie bourdonnait à ses oreilles : « Si tu te mariais, pourtant ! si tu te mariais ! » La nuit, il ne dormit pas, sa gorge était serrée, il avait soif ; il se leva pour aller boire à son pot à l’eau et il ouvrit la fenêtre ; le ciel était couvert d’étoiles, un vent chaud passait, au loin des chiens aboyaient. Il tourna la tête du côté des Bertaux. Pensant qu’après tout l’on ne risquait rien, Charles se promit de faire la demande quand l’occasion s’en offrirait ; mais, chaque fois qu’elle s’offrit, la peur de ne point trouver les mots convenables lui collait les lèvres. Le père Rouault n’eût pas été fâché qu’on le débarrassât de sa fille, qui ne lui servait guère dans sa maison. Il l’excusait intérieurement, trouvant qu’elle avait trop d’esprit pour la culture, métier maudit du ciel, puisqu’on n’y voyait jamais de millionnaire. Loin d’y avoir fait fortune, le bonhomme y perdait tous les ans ; car, s’il excellait dans les marchés, où il se plaisait aux ruses du métier, en revanche la culture proprement dite, avec le gouvernement intérieur de la ferme, lui convenait moins qu’à personne. Il ne retirait pas volontiers ses mains de dedans ses poches, et n’épargnait point la dépense pour tout ce qui regardait sa vie, voulant être bien nourri, bien chauffé, bien couché. Il aimait le gros cidre, les gigots saignants, les glorias longuement battus. Il prenait ses repas dans la cuisine, seul, en face du feu, sur une petite table qu’on lui apportait toute servie, comme au théâtre. Lorsqu’il s’aperçut donc que Charles avait les pommettes rouges près de sa fille, ce qui signifiait qu’un de ces jours on la lui demanderait en mariage, il rumina d’avance toute l’affaire. Il le trouvait bien un peu gringalet, et ce n’était pas là un gendre comme il l’eût souhaité ; mais on le disait de bonne conduite, économe, fort instruit, et sans doute qu’il ne chicanerait pas trop sur la dot. Or, comme le père Rouault allait être forcé de vendre vingt-deux acres de son bien, qu’il devait beaucoup au maçon, beaucoup au bourrelier, que l’arbre du pressoir était à remettre : S’il me la demande, se dit-il, je la lui donne. À l’époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer trois jours aux Bertaux. La dernière journée s’était écoulée comme les précédentes, à reculer de quart d’heure en quart d’heure. Le père Rouault lui fit la conduite ; ils marchaient dans un chemin creux, ils s’allaient quitter ; c’était le moment. Charles se donna jusqu’au coin de la haie, et enfin, quand on l’eut dépassée : Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque chose. est-ce que je ne sais pas tout ? dit le père Rouault, en riant doucement. Père Rouault..., père Rouault..., balbutia Charles. Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans doute la petite soit de mon idée, il faut pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en donc ; je m’en vais retourner chez nous. Si c’est oui, entendez-moi bien, vous n’aurez pas besoin de revenir, à cause du monde, et, d’ailleurs, ça la saisirait trop. Mais pour que vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand l’auvent de la fenêtre contre le mur : vous pourrez le voir par derrière, en vous penchant sur la haie. Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettre dans le sentier ; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-neuf minutes à sa montre. Tout à coup un bruit se fit contre le mur ; l’auvent s’était rabattu, la cliquette tremblait encore. Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Emma rougit quand il entra, tout en s’efforçant de rire un peu, par contenance. Le père Rouault embrassa son futur gendre. On remit à causer des arrangements d’intérêt ; on avait, d’ailleurs, du temps devant soi, puisque le mariage ne pouvait décemment avoir lieu avant la fin du deuil de Charles, c’est-à-dire vers le printemps de l’année prochaine. L’hiver se passa dans cette attente. Mademoiselle Rouault s’occupa de son trousseau. Une partie en fut commandée à Rouen, et elle se confectionna des chemises et des bonnets de nuit, d’après des dessins de modes qu’elle emprunta. Dans les visites que Charles faisait à la ferme, on causait des préparatifs de la noce ; on se demandait dans quel appartement se donnerait le dîner ; on rêvait à la quantité de plats qu’il faudrait et quelles seraient les entrées. Emma eût, au contraire, désiré se marier à minuit, aux flambeaux ; mais le père Rouault ne comprit rien à cette idée. Il y eut donc une noce, où vinrent quarante-trois personnes, où l’on resta seize heures à table, qui recommença le lendemain et quelque peu les jours suivants. Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles à un cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieues loin, de Goderville, de Normanville, et de Cany. On avait invité tous les parents des deux familles, on s’était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue depuis longtemps. De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la haie ; bientôt la barrière s’ouvrait : c’était une carriole qui entrait. Galopant jusqu’à la première marche du perron, elle s’y arrêtait court, et vidait son monde, qui sortait par tous les côtés en se frottant les genoux et en s’étirant les bras. Les dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville, des chaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou de petits fichus de couleur attachés dans le dos avec une épingle, et qui leur découvraient le cou par derrière. Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là la première paire de bottes de leur existence), et l’on voyait à côté d’eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa première communion rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette de quatorze ou seize ans, leur cousine ou leur sœur aînée sans doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n’y avait point assez de valets d’écurie pour dételer toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et s’y mettaient eux-mêmes. Suivant leur position sociale différente, ils avaient des habits, des redingotes, des vestes, des habits-vestes : bons habits, entourés de toute la considération d’une famille, et qui ne sortaient de l’armoire que pour les solennités ; redingotes à grandes basques flottant au vent, à collet cylindrique, à poches larges comme des sacs ; vestes de gros drap, qui accompagnaient ordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa visière ; habits-vestes très courts, ayant dans le dos deux boutons rapprochés comme une paire d’yeux, et dont les pans semblaient avoir été coupés à même un seul bloc, par la hache du charpentier. Quelques-uns encore (mais ceux-là, bien sûr, devaient dîner au bas bout de la table) portaient des blouses de cérémonie, c’est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaules, le dos froncé à petits plis et la taille attachée très bas par une ceinture cousue. Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses ! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s’écartaient des têtes, on était rasé de près ; quelques-uns même qui s’étaient levés dès avant l’aube, n’ayant pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou, le long des mâchoires, des pelures d’épiderme larges comme des écus de trois francs, et qu’avait enflammées le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces blanches épanouies. La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s’y rendit à pied, et l’on revint de même, une fois la cérémonie faite à l’église. Le cortège, d’abord uni comme une seule écharpe de couleur, qui ondulait dans la campagne, le long de l’étroit sentier serpentant entre les blés verts, s’allongea bientôt et se coupa en groupes différents, qui s’attardaient à causer. Le ménétrier allait en tête, avec son violon empanaché de rubans à la coquille ; les mariés venaient ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s’amusant à arracher les clochettes des brins d’avoine, ou à se jouer entre eux, sans qu’on les vît. La robe d’Emma, trop longue, traînait un peu par le bas ; de temps à autre, elle s’arrêtait pour la tirer, et alors délicatement, de ses doigts gantés, elle enlevait les herbes rudes avec les petits dards des chardons, pendant que Charles, les mains vides, attendait qu’elle eût fini. Le père Rouault, un chapeau de soie neuf sur la tête et les parements de son habit noir lui couvrant les mains jusqu’aux ongles, donnait le bras à madame Bovary mère. Bovary père, qui, méprisant au fond tout ce monde-là, était venu simplement avec une redingote à un rang de boutons d’une coupe militaire, il débitait des galanteries d’estaminet à une jeune paysanne blonde. Elle saluait, rougissait, ne savait que répondre. Les autres gens de la noce causaient de leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s’excitant d’avance à la gaieté ; et, en y prêtant l’oreille, on entendait toujours le crin-crin du ménétrier qui continuait à jouer dans la campagne. Quand il s’apercevait qu’on était loin derrière lui, il s’arrêtait à reprendre haleine, cirait longuement de colophane son archet, afin que les cordes grinçassent mieux, et puis il se remettait à marcher, abaissant et levant tour à tour le manche de son violon, pour se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit de l’instrument faisait partir de loin les petits oiseaux. C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d’eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet. Quand on était trop fatigué d’être assis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon dans la grange ; puis on revenait à table. Quelques-uns, vers la fin, s’y endormirent et ronflèrent. Mais, au café, tout se ranima ; alors on entama des chansons, on fit des tours de force, on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait à soulever les charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles, on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgés d’avoine jusqu’aux naseaux, eurent du mal à entrer dans les brancards ; ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient ; et toute la nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportées qui couraient au grand galop, bondissant dans les saignées, sautant par-dessus les mètres de cailloux, s’accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière pour saisir les guides. Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire dans la cuisine. Les enfants s’étaient endormis sous les bancs. La mariée avait supplié son père qu’on lui épargnât les plaisanteries d’usage. Cependant, un mareyeur de leurs cousins (qui même avait apporté, comme présent de noces, une paire de soles) commençait à souffler de l’eau avec sa bouche par le trou de la serrure, quand le père Rouault arriva juste à temps pour l’en empêcher, et lui expliqua que la position grave de son gendre ne permettait pas de telles inconvenances. Le cousin, toutefois, céda difficilement à ces raisons. En dedans de lui-même, il accusa le père Rouault d’être fier, et il alla se joindre dans un coin à quatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par hasard plusieurs fois de suite à table les bas morceaux des viandes, trouvaient aussi qu’on les avait mal reçus, chuchotaient sur le compte de leur hôte et souhaitaient sa ruine à mots couverts. Madame Bovary mère n’avait pas desserré les dents de la journée. On ne l’avait consultée ni sur la toilette de la bru, ni sur l’ordonnance du festin ; elle se retira de bonne heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher des cigares à Saint-Victor et fuma jusqu’au jour, tout en buvant des grogs au kirsch, mélange inconnu à la compagnie, et qui fut pour lui comme la source d’une considération plus grande encore. Charles n’était point de complexion facétieuse, il n’avait pas brillé pendant la noce. Il répondit médiocrement aux pointes, calembours, mots à double entente, compliments et gaillardises que l’on se fit un devoir de lui décocher dès le potage. Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C’est lui plutôt que l’on eût pris pour la vierge de la veille, tandis que la mariée ne laissait rien découvrir où l’on pût deviner quelque chose. Les plus malins ne savaient que répondre, et ils la considéraient, quand elle passait près d’eux, avec des tensions d’esprit démesurées. Il l’appelait ma femme, la tutoyait, s’informait d’elle à chacun, la cherchait partout, et souvent il l’entraînait dans les cours, où on l’apercevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras sous la taille et continuait à marcher à demi penché sur elle, en lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son corsage. Deux jours après la noce, les époux s’en allèrent : Charles, à cause de ses malades, ne pouvait s’absenter plus longtemps. Le père Rouault les fit reconduire dans sa carriole et les accompagna lui-même jusqu’à Vassonville. Là, il embrassa sa fille une dernière fois, mit pied à terre et reprit sa route. Lorsqu’il eut fait cent pas environ, il s’arrêta, et, comme il vit la carriole s’éloignant, dont les roues tournaient dans la poussière, il poussa un gros soupir. Puis il se rappela ses noces, son temps d’autrefois, la première grossesse de sa femme ; il était bien joyeux, lui aussi, le jour qu’il l’avait emmenée de chez son père dans sa maison, quand il la portait en croupe en trottant sur la neige ; car on était aux environs de Noël et la campagne était toute blanche ; elle le tenait par un bras, à l’autre était accroché son panier ; le vent agitait les longues dentelles de sa coiffure cauchoise, qui lui passaient quelquefois sur la bouche, et, lorsqu’il tournait la tête, il voyait près de lui, sur son épaule, sa petite mine rosée qui souriait silencieusement, sous la plaque d’or de son bonnet. Pour se réchauffer les doigts, elle les lui mettait, de temps en temps, dans la poitrine. Comme c’était vieux tout cela ! Leur fils, à présent, aurait trente ans ! Alors il regarda derrière lui, il n’aperçut rien sur la route. Il se sentit triste comme une maison démeublée ; et, les souvenirs tendres se mêlant aux pensées noires dans sa cervelle obscurcie par les vapeurs de la bombance, il eut bien envie un moment d’aller faire un tour du côté de l’église. Comme il eut peur, cependant, que cette vue ne le rendît plus triste encore, il s’en revint tout droit chez lui. et madame Charles arrivèrent à Tostes, vers six heures. Les voisins se mirent aux fenêtres pour voir la nouvelle femme de leur médecin. La vieille bonne se présenta, lui fit ses salutations, s’excusa de ce que le dîner n’était pas prêt, et engagea Madame, en attendant, à prendre connaissance de sa maison. La façade de briques était juste à l’alignement de la rue, ou de la route plutôt. Derrière la porte se trouvaient accrochés un manteau à petit collet, une bride, une casquette de cuir noir, et, dans un coin, à terre, une paire de houseaux encore couverts de boue sèche. À droite était la salle, c’est-à-dire l’appartement où l’on mangeait et où l’on se tenait. Un papier jaune-serin, relevé dans le haut par une guirlande de fleurs pâles, tremblait tout entier sur sa toile mal tendue ; des rideaux de calicot blanc, bordés d’un galon rouge, s’entrecroisaient le long des fenêtres, et sur l’étroit chambranle de la cheminée resplendissait une pendule à tête d’Hippocrate, entre deux flambeaux d’argent plaqué, sous des globes de forme ovale. De l’autre côté du corridor était le cabinet de Charles, petite pièce de six pas de large environ, avec une table, trois chaises et un fauteuil de bureau. Les tomes du Dictionnaire des sciences médicales, non coupés, mais dont la brochure avait souffert dans toutes les ventes successives par où ils avaient passé, garnissaient presque à eux seuls, les six rayons d’une bibliothèque en bois de sapin. L’odeur des roux pénétrait à travers la muraille, pendant les consultations, de même que l’on entendait de la cuisine, les malades tousser dans le cabinet et débiter toute leur histoire. Venait ensuite, s’ouvrant immédiatement sur la cour, où se trouvait l’écurie, une grande pièce délabrée qui avait un four, et qui servait maintenant de bûcher, de cellier, de garde-magasin, pleine de vieilles ferrailles, de tonneaux vides, d’instruments de culture hors de service, avec quantité d’autres choses poussiéreuses dont il était impossible de deviner l’usage. Le jardin, plus long que large, allait, entre deux murs de bauge couverts d’abricots en espalier, jusqu’à une haie d’épines qui le séparait des champs. Il y avait au milieu un cadran solaire en ardoise, sur un piédestal de maçonnerie ; quatre plates-bandes garnies d’églantiers maigres entouraient symétriquement le carré plus utile des végétations sérieuses. Tout au fond, sous les sapinettes, un curé de plâtre lisait son bréviaire. La première n’était point meublée ; mais la seconde, qui était la chambre conjugale, avait un lit d’acajou dans une alcôve à draperie rouge. Une boîte en coquillages décorait la commode ; et, sur le secrétaire, près de la fenêtre, il y avait, dans une carafe, un bouquet de fleurs d’oranger, noué par des rubans de satin blanc. C’était un bouquet de mariée, le bouquet de l’autre ! Charles s’en aperçut, il le prit et l’alla porter au grenier, tandis qu’assise dans un fauteuil (on disposait ses affaires autour d’elle), Emma songeait à son bouquet de mariage, qui était emballé dans un carton, et se demandait, en rêvant, ce qu’on en ferait, si par hasard elle venait à mourir. Elle s’occupa, les premiers jours, à méditer des changements dans sa maison. Elle retira les globes des flambeaux, fit coller des papiers neufs, repeindre l’escalier et faire des bancs dans le jardin, tout autour du cadran solaire ; elle demanda même comment s’y prendre pour avoir un bassin à jet d’eau avec des poissons. Enfin son mari, sachant qu’elle aimait à se promener en voiture, trouva un boc d’occasion, qui, ayant une fois des lanternes neuves et des garde-crotte en cuir piqué, ressembla presque à un tilbury. Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en tête-à-tête, une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille accroché à l’espagnolette d’une fenêtre, et bien d’autres choses encore où Charles n’avait jamais soupçonné de plaisir, composaient maintenant la continuité de son bonheur. Au lit, le matin, et côte à côte sur l’oreiller, il regardait la lumière du soleil passer parmi le duvet de ses joues blondes, que couvraient à demi les pattes escalopées de son bonnet. Vus de si près, ses yeux lui paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieurs fois de suite ses paupières en s’éveillant ; noirs à l’ombre et bleu foncé au grand jour, ils avaient comme des couches de couleurs successives, et qui plus épaisses dans le fond, allaient en s’éclaircissant vers la surface de l’émail. Son œil, à lui, se perdait dans ces profondeurs, et il s’y voyait en petit jusqu’aux épaules, avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise entr’ouvert. Elle se mettait à la fenêtre pour le voir partir ; et elle restait accoudée sur le bord, entre deux pots de géraniums, vêtue de son peignoir, qui était lâche autour d’elle. Charles, dans la rue, bouclait ses éperons sur la borne ; et elle continuait à lui parler d’en haut, tout en arrachant avec sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu’elle soufflait vers lui, et qui voltigeant, se soutenant, faisant dans l’air des demi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, s’accrocher aux crins mal peignés de la vieille jument blanche, immobile à la porte. Charles, à cheval, lui envoyait un baiser ; elle répondait par un signe, elle refermait la fenêtre, il partait. Et alors, sur la grande route qui étendait sans en finir son long ruban de poussière, par les chemins creux où les arbres se courbaient en berceaux, dans les sentiers dont les blés lui montaient jusqu’aux genoux, avec le soleil sur ses épaules et l’air du matin à ses narines, le cœur plein des félicités de la nuit, l’esprit tranquille, la chair contente, il s’en allait ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des truffes qu’ils digèrent. Jusqu’à présent, qu’avait-il eu de bon dans l’existence ? Était-ce son temps de collège, où il restait enfermé entre ces hauts murs, seul au milieu de ses camarades plus riches ou plus forts que lui dans leurs classes, qu’il faisait rire par son accent, qui se moquaient de ses habits, et dont les mères venaient au parloir avec des pâtisseries dans leur manchon ? Était-ce plus tard, lorsqu’il étudiait la médecine et n’avait jamais la bourse assez ronde pour payer la contredanse à quelque petite ouvrière qui fût devenue sa maîtresse ? Ensuite il avait vécu pendant quatorze mois avec la veuve, dont les pieds, dans le lit, étaient froids comme des glaçons. Mais, à présent, il possédait pour la vie cette jolie femme qu’il adorait. L’univers, pour lui, n’excédait pas le tour soyeux de son jupon ; et il se reprochait de ne pas l’aimer, il avait envie de la revoir ; il s’en revenait vite, montait l’escalier, le cœur battant. Emma, dans sa chambre, était à faire sa toilette ; il arrivait à pas muets, il la baisait dans le dos, elle poussait un cri. Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement à son peigne, à ses bagues, à son fichu ; quelquefois, il lui donnait sur les joues de gros baisers à pleine bouche, ou c’étaient de petits baisers à la file tout le long de son bras nu, depuis le bout des doigts jusqu’à l’épaule ; et elle le repoussait, à demi souriante et ennuyée, comme on fait à un enfant qui se pend après vous. Avant qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n’étant pas venu, il fallait qu’elle se fût trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l’amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d’oiseau. Lorsqu’elle eut treize ans, son père l’amena lui-même à la ville, pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais, où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l’histoire de mademoiselle de la Vallière. Les explications légendaires, coupées çà et là par l’égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du cœur et les pompes de la Cour. Loin de s’ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans la société des bonnes sœurs, qui, pour l’amuser, la conduisaient dans la chapelle, où l’on pénétrait du réfectoire par un long corridor. Elle jouait fort peu durant les récréations, comprenait bien le catéchisme, et c’est elle qui répondait toujours à M. le vicaire dans les questions difficiles. Vivant donc sans jamais sortir de la tiède atmosphère des classes et parmi ces femmes au teint blanc portant des chapelets à croix de cuivre, elle s’assoupit doucement à la langueur mystique qui s’exhale des parfums de l’autel, de la fraîcheur des bénitiers et du rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d’azur, et elle aimait la brebis malade, le Sacré-Cœur percé de flèches aiguës, ou le pauvre Jésus, qui tombe en marchant sur sa croix. Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans sa tête quelque vœu à accomplir. Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l’ombre, les mains jointes, le visage à la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé, d’époux, d’amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l’âme des douceurs inattendues. Le soir, avant la prière, on faisait dans l’étude une lecture religieuse. C’était, pendant la semaine, quelque résumé d’Histoire sainte ou les Conférences de l’abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du Génie du christianisme, par récréation. Comme elle écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l’éternité ! Si son enfance se fût écoulée dans l’arrière-boutique d’un quartier marchand, elle se serait peut-être ouverte alors aux envahissements lyriques de la nature, qui, d’ordinaire, ne nous arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait trop la campagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés. Elle n’aimait la mer qu’à cause de ses tempêtes, et la verdure seulement lorsqu’elle était clair-semée parmi les ruines. Il fallait qu’elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, étant de tempérament plus sentimentale qu’artiste, cherchant des émotions et non des paysages. Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l’archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s’échappaient de l’étude pour l’aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes du siècle passé, qu’elle chantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu’elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s’éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l’endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d’Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes sur l’immensité ténébreuse de l’histoire, où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l’ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté. À la classe de musique, dans les romances qu’elle chantait, il n’était question que de petits anges aux ailes d’or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l’attirante fantasmagorie des réalités sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent les keepsakes qu’elles avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c’était une affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièces. Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C’était, derrière la balustrade d’un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille rond, vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d’étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l’attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D’autres, rêvant sur des sofas près d’un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entr’ouverte, à demi drapée d’un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d’une cage gothique, ou, souriant la tête sur l’épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l’horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; le tout encadré d’une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l’eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d’acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent. Et l’abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus de la tête d’Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, qui passaient devant elle les uns après les autres, dans le silence du dortoir et au bruit lointain de quelque fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards. Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et, dans une lettre qu’elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu’on l’ensevelît plus tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée du premier coup à ce rare idéal des existences pâles, où ne parviennent jamais les cœurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, et la voix de l’Éternel discourant dans les vallons. Elle s’en ennuya, n’en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au cœur que de rides sur son front. Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa vocation, s’aperçurent avec de grands étonnements que mademoiselle Rouault semblait échapper à leur soin. Elles lui avaient, en effet, tant prodigué les offices, les retraites, les neuvaines et les sermons, si bien prêché le respect que l’on doit aux saints et aux martyrs, et donné tant de bons conseils pour la modestie du corps et le salut de son âme, qu’elle fit comme les chevaux que l’on tire par la bride : elle s’arrêta court et le mors lui sortit des dents. Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui avait aimé l’église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles, s’insurgeait devant les mystères de la foi, de même qu’elle s’irritait davantage contre la discipline, qui était quelque chose d’antipathique à sa constitution. Quand son père la retira de pension, on ne fut point fâché de la voir partir. La supérieure trouvait même qu’elle était devenue, dans les derniers temps, peu révérencieuse envers la communauté. Emma, rentrée chez elle, se plut d’abord au commandement des domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la première fois, elle se considérait comme fort désillusionnée, n’ayant plus rien à apprendre, ne devant plus rien sentir. Mais l’anxiété d’un état nouveau, ou peut-être l’irritation causée par la présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire qu’elle possédait enfin cette passion merveilleuse qui jusqu’alors s’était tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur des ciels poétiques ; et elle ne pouvait s’imaginer à présent que ce calme où elle vivait fût le bonheur qu’elle avait rêvé. Elle songeait quelquefois que c’étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s’en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s’accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d’un habit de velours noir à longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes ! Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu’un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d’aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l’occasion, la hardiesse. Si Charles l’avait voulu cependant, s’il s’en fût douté, si son regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu’une abondance subite se serait détachée de son cœur, comme tombe la récolte d’un espalier quand on y porte la main. Mais, à mesure que se serrait davantage l’intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui. La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman. Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu’elle lui donnait. Elle dessinait quelquefois ; et c’était pour Charles un grand amusement que de rester là, tout debout, à la regarder penchée sur son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il s’émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s’interrompre. Ainsi secoué par elle, le vieil instrument, dont les cordes frisaient, s’entendait jusqu’au bout du village si la fenêtre était ouverte, et souvent le clerc de l’huissier qui passait sur la grande route, nu-tête et en chaussons, s’arrêtait à l’écouter, sa feuille de papier à la main. Emma, d’autre part, savait conduire sa maison. Elle envoyait aux malades le compte des visites, dans des lettres bien tournées qui ne sentaient pas la facture. Quand ils avaient, le dimanche, quelque voisin à dîner, elle trouvait moyen d’offrir un plat coquet, s’entendait à poser sur des feuilles de vigne les pyramides de reines-claudes, servait renversés les pots de confitures dans une assiette, et même elle parlait d’acheter des rince-bouche pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de considération sur Bovary. Charles finissait par s’estimer davantage de ce qu’il possédait une pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux petits croquis d’elle, à la mine de plomb, qu’il avait fait encadrer de cadres très larges et suspendus contre le papier de la muraille à de longs cordons verts. Au sortir de la messe, on le voyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie. Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. Alors il demandait à manger, et, comme la bonne était couchée, c’était Emma qui le servait. Il retirait sa redingote pour dîner plus à son aise. Il disait les uns après les autres tous les gens qu’il avait rencontrés, les villages où il avait été, les ordonnances qu’il avait écrites, et satisfait de lui-même, il mangeait le reste du miroton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s’allait mettre au lit, se couchait sur le dos et ronflait. Comme il avait eu longtemps l’habitude du bonnet de coton, son foulard ne lui tenait pas aux oreilles ; aussi ses cheveux, le matin, étaient rabattus pêle-mêle sur sa figure et blanchis par le duvet de son oreiller, dont les cordons se dénouaient pendant la nuit. Il portait toujours de fortes bottes, qui avaient au cou-de-pied deux plis épais obliquant vers les chevilles, tandis que le reste de l’empeigne se continuait en ligne droite, tendu comme par un pied de bois. Il disait que c’était bien assez bon pour la campagne. Sa mère l’approuvait en cette économie ; car elle le venait voir comme autrefois, lorsqu’il y avait eu chez elle quelque bourrasque un peu violente ; et cependant madame Bovary mère semblait prévenue contre sa bru. Elle lui trouvait un genre trop relevé pour leur position de fortune ; le bois, le sucre et la chandelle ; et de ma mère s’échangeaient tout le long du jour, accompagnés d’un petit frémissement des lèvres, chacune lançant des paroles douces d’une voix tremblante de colère. Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sentait encore la préférée ; mais, à présent, l’amour de Charles pour Emma lui semblait une désertion de sa tendresse, un envahissement sur ce qui lui appartenait ; et elle observait le bonheur de son fils avec un silence triste, comme quelqu’un de ruiné qui regarde, à travers les carreaux, des gens attablés dans son ancienne maison. Elle lui rappelait, en manière de souvenirs, ses peines et ses sacrifices, et, les comparant aux négligences d’Emma, concluait qu’il n’était point raisonnable de l’adorer d’une façon si exclusive. Charles ne savait que répondre ; il respectait sa mère, et il aimait infiniment sa femme ; il considérait le jugement de l’une comme infaillible, et cependant il trouvait l’autre irréprochable. Quand madame Bovary était partie, il essayait de hasarder timidement, et dans les mêmes termes, une ou deux des plus anodines observations qu’il avait entendu faire à sa maman ; Emma, lui prouvant d’un mot qu’il se trompait, le renvoyait à ses malades. Cependant, d’après des théories qu’elle croyait bonnes, elle voulut se donner de l’amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce qu’elle savait par cœur de rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios mélancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi calme qu’auparavant, et Charles n’en paraissait ni plus amoureux ni plus remué. Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son cœur sans en faire jaillir une étincelle, incapable, du reste, de comprendre ce qu’elle n’éprouvait pas, comme de croire à tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues, elle se persuada sans peine que la passion de Charles n’avait plus rien d’exorbitant. Ses expansions étaient devenues régulières ; il l’embrassait à de certaines heures. C’était une habitude parmi les autres, et comme un dessert prévu d’avance, après la monotonie du dîner. Un garde-chasse, guéri par Monsieur, d’une fluxion de poitrine, avait donné à Madame une petite levrette d’Italie ; elle la prenait pour se promener, car elle sortait quelquefois, afin d’être seule un instant et de n’avoir plus sous les yeux l’éternel jardin avec la route poudreuse. Elle allait jusqu’à la hétraie de Banneville, près du pavillon abandonné qui fait l’angle du mur, du côté des champs. Il y a dans le saut-de-loup, parmi les herbes, de longs roseaux à feuilles coupantes. Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir si rien n’avait changé depuis la dernière fois qu’elle était venue. Elle retrouvait aux mêmes places les digitales et les ravenelles, les bouquets d’orties entourant les gros cailloux, et les plaques de lichen le long des trois fenêtres, dont les volets toujours clos s’égrenaient de pourriture, sur leurs barres de fer rouillées. Sa pensée, sans but d’abord, vagabondait au hasard, comme sa levrette, qui faisait des cercles dans la campagne, jappait après les papillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes ou mordillait les coquelicots sur le bord d’une pièce de blé. Puis ses idées peu à peu se fixaient, et, assise sur le gazon, qu’elle fouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se répétait : Elle se demandait s’il n’y aurait pas eu moyen, par d’autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu’elle ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu’ils étaient sans doute, ceux qu’avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. À la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles avaient des existences où le cœur se dilate, où les sens s’épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. Elle se rappelait les jours de distribution de prix, où elle montait sur l’estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelle découverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quand elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des compliments ; la cour était pleine de calèches, on lui disait adieu par les portières, le maître de musique passait en saluant, avec sa boîte à violon. Comme c’était loin, tout cela ! Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait ses doigts sur sa longue tête fine et lui disait : Allons, baisez maîtresse, vous qui n’avez pas de chagrins. Puis, considérant la mine mélancolique du svelte animal qui bâillait avec lenteur, elle s’attendrissait, et, le comparant à elle-même, lui parlait tout haut, comme à quelqu’un d’affligé que l’on console. Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui, roulant d’un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient, jusqu’au loin dans les champs, une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre, et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes, se balançant toujours, continuaient leur grand murmure. Emma serrait son châle contre ses épaules et se levait. Dans l’avenue, un jour vert rabattu par le feuillage éclairait la mousse rase qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se couchait ; le ciel était rouge entre les branches, et les troncs pareils des arbres plantés en ligne droite semblaient une colonnade brune se détachant sur un fond d’or ; une peur la prenait, elle appelait Djali, s’en retournait vite à Tostes par la grande route, s’affaissait dans un fauteuil, et de toute la soirée ne parlait pas. Mais, vers la fin de septembre, quelque chose d’extraordinaire tomba dans sa vie : elle fut invitée à la Vaubyessard, chez le marquis d’Andervilliers. Secrétaire d’État sous la Restauration, le Marquis, cherchant à rentrer dans la vie politique, préparait de longue main sa candidature à la Chambre des députés. Il faisait, l’hiver, de nombreuses distributions de fagots, et, au Conseil général, réclamait avec exaltation toujours des routes pour son arrondissement. Il avait eu, lors des grandes chaleurs, un abcès dans la bouche, dont Charles l’avait soulagé comme par miracle, en y donnant à point un coup de lancette. L’homme d’affaires, envoyé à Tostes pour payer l’opération, conta, le soir, qu’il avait vu dans le jardinet du médecin des cerises superbes. Or, les cerisiers poussaient mal à la Vaubyessard, M. le Marquis demanda quelques boutures à Bovary, se fit un devoir de l’en remercier lui-même, aperçut Emma, trouva qu’elle avait une jolie taille et qu’elle ne saluait point en paysanne ; si bien qu’on ne crut pas au château outrepasser les bornes de la condescendance, ni d’autre part commettre une maladresse, en invitant le jeune ménage. Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary, montés dans leur boc, partirent pour la Vaubyessard, avec une grande malle attachée par derrière et une boîte à chapeau qui était posée devant le tablier. Charles avait, de plus, un carton entre les jambes. Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme on commençait à allumer des lampions dans le parc, afin d’éclairer les voitures. Le château, de construction moderne, à l’Italienne, avec deux ailes avançant et trois perrons, se déployait au bas d’une immense pelouse où paissaient quelques vaches, entre des bouquets de grands arbres espacés, tandis que des bannettes d’arbustes, rhododendrons, seringas et boules-de-neige bombaient leurs touffes de verdure inégales sur la ligne courbe du chemin sablé. Une rivière passait sous un pont ; à travers la brume, on distinguait des bâtiments à toit de chaume, éparpillés dans la prairie, que bordaient en pente douce deux coteaux couverts de bois, et par derrière, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes parallèles, les remises et les écuries, restes conservés de l’ancien château démoli. Le boc de Charles s’arrêta devant le perron du milieu ; des domestiques parurent ; le Marquis s’avança, et, offrant son bras à la femme du médecin, l’introduisit dans le vestibule. Il était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas, avec celui des voix, y retentissait comme dans une église. En face montait un escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur le jardin conduisait à la salle de billard dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules d’ivoire. Comme elle la traversait pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figure grave, le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qui souriaient silencieusement, en poussant leur queue. Sur la boiserie sombre du lambris, de grands cadres dorés portaient, au bas de leur bordure, des noms écrits en lettres noires. Elle lut : « Jean-Antoine d’Andervilliers d’Yverbonville, comte de la Vaubyessard et baron de la Fresnaye, tué à la bataille de Coutras, le 20 octobre 1587. » Et sur un autre : « Jean-Antoine-Henry-Guy d’Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de France et chevalier de l’ordre de Saint-Michel, blessé au combat de la Hougue-Saint-Vaast, le 29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 janvier 1693. » Puis on distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lumière des lampes, rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter une ombre dans l’appartement. Brunissant les toiles horizontales, elle se brisait contre elles en arêtes fines, selon les craquelures du vernis ; et de tous ces grands carrés noirs bordés d’or sortaient, çà et là, quelque portion plus claire de la peinture, un front pâle, deux yeux qui vous regardaient, des perruques se déroulant sur l’épaule poudrée des habits rouges, ou bien la boucle d’une jarretière au haut d’un mollet rebondi. Le Marquis ouvrit la porte du salon ; une des dames se leva (la Marquise elle-même), vint à la rencontre d’Emma et la fit asseoir près d’elle, sur une causeuse, où elle se mit à lui parler amicalement, comme si elle la connaissait depuis longtemps. C’était une femme de la quarantaine environ, à belles épaules, à nez busqué, à la voix traînante, et portant, ce soir-là, sur ses cheveux châtains, un simple fichu de guipure qui retombait par derrière, en triangle. Une jeune personne blonde se tenait à côté, dans une chaise à dossier long ; et des messieurs, qui avaient une petite fleur à la boutonnière de leur habit, causaient avec les dames, tout autour de la cheminée. À sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux, s’assirent à la première table, dans le vestibule, et les dames à la seconde, dans la salle à manger, avec le Marquis et la Marquise. Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l’odeur des truffes. Les bougies des candélabres allongeaient des flammes sur les cloches d’argent ; les cristaux à facettes, couverts d’une buée mate, se renvoyaient des rayons pâles ; des bouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la table, et, dans les assiettes à large bordure, les serviettes, arrangées en manière de bonnet d’évêque, tenaient entre le bâillement de leurs deux plis chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rouges des homards dépassaient les plats ; de gros fruits dans des corbeilles à jour s’étageaient sur la mousse ; les cailles avaient leurs plumes, des fumées montaient ; et, en bas de soie, en culotte courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le maître d’hôtel, passant entre les épaules des convives les plats tout découpés, faisait d’un coup de sa cuiller sauter pour vous le morceau qu’on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine à baguette de cuivre, une statue de femme drapée jusqu’au menton regardait immobile la salle pleine de monde. Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n’avaient pas mis leurs gants dans leur verre. Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d’un ruban noir. C’était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l’ancien favori du comte d’Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l’amant de la reine Marie-Antoinette entre MM. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout haut, dans l’oreille, les plats qu’il désignait du doigt en bégayant ; et sans cesse les yeux d’Emma revenaient d’eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d’extraordinaire et d’auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines ! On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n’avait jamais vu de grenades ni mangé d’ananas. Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu’ailleurs. Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s’apprêter pour le bal. Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d’une actrice à son début. Elle disposa ses cheveux d’après les recommandations du coiffeur, et elle entra dans sa robe de barège, étalée sur le lit. Le pantalon de Charles le serrait au ventre. Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il. Mais tu as perdu la tête ! on se moquerait de toi, reste à ta place. D’ailleurs, c’est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle. Il marchait de long en large, attendant qu’Emma fût habillée. Il la voyait par derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés vers les oreilles, luisaient d’un éclat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes d’eau factices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safran pâle, relevée par trois bouquets de roses pompon mêlées de verdure. On entendit une ritournelle de violon et les sons d’un cor. Elle descendit l’escalier, se retenant de courir. Elle se plaça près de la porte, sur une banquette. Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes d’hommes causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints s’agitaient, les bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et les flacons à bouchon d’or tournaient dans des mains entr’ouvertes dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches de diamants, les bracelets à médaillon frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des épis ou des bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères à figure renfrognée portaient des turbans rouges. Le cœur d’Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d’archet pour partir. Mais bientôt l’émotion disparut ; et, se balançant au rythme de l’orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements légers du cou. Un sourire lui montait aux lèvres à certaines délicatesses du violon, qui jouait seul, quelquefois, quand les autres instruments se taisaient ; on entendait le bruit clair des louis d’or qui se versaient à côté, sur le tapis des tables ; puis tout reprenait à la fois, le cornet à pistons lançait un éclat sonore, les pieds retombaient en mesure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains se donnaient, se quittaient ; les mêmes yeux, s’abaissant devant vous, revenaient se fixer sur les vôtres. Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure. Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d’un large chiffre, d’où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues. À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval. L’air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue. Elle était là ; puis autour du bal, il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents. Une dame, près d’elle, laissa tomber son éventail. Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser mon éventail, qui est derrière ce canapé ! Le monsieur s’inclina, et, pendant qu’il faisait le mouvement d’étendre son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau quelque chose de blanc, plié en triangle. Le monsieur, ramenant l’éventail, l’offrit à la dame, respectueusement ; elle le remercia d’un signe de tête et se mit à respirer son bouquet. Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d’Espagne et de vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait d’amandes, des puddings à la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec des gelées alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures, les unes après les autres, commencèrent à s’en aller. En écartant du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l’ombre la lumière de leurs lanternes. Les banquettes s’éclaircirent ; quelques joueurs restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient, sur leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte. À trois heures du matin, le cotillon commença. Tout le monde valsait, mademoiselle d’Andervilliers elle-même et la marquise ; il n’y avait plus que les hôtes du château, une douzaine de personnes à peu près. Cependant, un des valseurs, qu’on appelait familièrement vicomte, et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur la poitrine, vint une seconde fois encore inviter madame Bovary, l’assurant qu’il la guiderait et qu’elle s’en tirerait bien. Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient : tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d’Emma, par le bas, s’ériflait au pantalon ; leurs jambes entraient l’une dans l’autre ; il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s’arrêta. Ils repartirent ; et, d’un mouvement plus rapide, le vicomte, l’entraînant, disparut avec elle jusqu’au bout de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s’appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux. Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un tabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le Vicomte, et le violon recommença. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille cambrée, le coude arrondi, la bouche en avant. Ils continuèrent longtemps et fatiguèrent tous les autres. On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt le bonjour, les hôtes du château s’allèrent coucher. Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps. Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les tables, à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsqu’il eut retiré ses bottes. Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s’accouda. Elle aspira le vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal bourdonnait encore à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée, afin de prolonger l’illusion de cette vie luxueuse qu’il lui faudrait tout à l’heure abandonner. Elle regarda les fenêtres du château, longuement, tâchant de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu’elle avait remarqués la veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s’y confondre. Elle se déshabilla et se blottit entre les draps, contre Charles qui dormait. Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix minutes ; on ne servit aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuite mademoiselle d’Andervilliers ramassa des morceaux de brioche dans une bannette, pour les porter aux cygnes sur la pièce d’eau, et on s’alla promener dans la serre chaude, où des plantes bizarres, hérissées de poils, s’étageaient en pyramides sous des vases suspendus, qui, pareils à des nids de serpents trop pleins, laissaient retomber, de leurs bords, de longs cordons verts entrelacés. L’orangerie, que l’on trouvait au bout, menait à couvert jusqu’aux communs du château. Le Marquis, pour amuser la jeune femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râteliers en forme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient en noir le nom des chevaux. Chaque bête s’agitait dans sa stalle, quand on passait près d’elle, en claquant de la langue. Le plancher de la sellerie luisait à l’œil comme le parquet d’un salon. Les harnais de voiture étaient dressés dans le milieu sur deux colonnes tournantes, et les mors, les fouets, les étriers, les gourmettes rangés en ligne tout le long de la muraille. Charles, cependant, alla prier un domestique d’atteler son boc. On l’amena devant le perron, et, tous les paquets y étant fourrés, les époux Bovary firent leurs politesses au Marquis et à la Marquise, et repartirent pour Tostes. Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé sur le bord extrême de la banquette, conduisait les deux bras écartés, et le petit cheval trottait l’amble dans les brancards, qui étaient trop larges pour lui. Les guides molles battaient sur sa croupe en s’y trempant d’écume, et la boîte ficelée derrière le boc donnait contre la caisse de grands coups réguliers. Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux, tout à coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à la bouche. Emma crut reconnaître le Vicomte : elle se détourna, et n’aperçut à l’horizon que le mouvement des têtes s’abaissant et montant, selon la cadence inégale du trot ou du galop. Un quart de lieue plus loin, il fallut s’arrêter pour raccommoder, avec de la corde, le reculement qui était rompu. Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d’œil, vit quelque chose par terre, entre les jambes de son cheval ; et il ramassa un porte-cigares tout bordé de soie verte et blasonné à son milieu comme la portière d’un carrosse. Il y a même deux cigares dedans, dit-il ; ce sera pour ce soir, après dîner. Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet. Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n’était point prêt. C’est se moquer, je vous chasse. Il y avait pour dîner de la soupe à l’oignon, avec un morceau de veau à l’oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains d’un air heureux : Cela fait plaisir de se retrouver chez soi ! Il aimait un peu cette pauvre fille. Elle lui avait, autrefois, tenu société pendant bien des soirs, dans les désœuvrements de son veuvage. C’était sa première pratique, sa plus ancienne connaissance du pays. Est-ce que tu l’as renvoyée pour tout de bon ? Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu’on apprêtait leur chambre. Il fumait en avançant les lèvres, crachant à toute minute, se reculant à chaque bouffée. Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement. Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un verre d’eau froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au fond de l’armoire. La journée fut longue, le lendemain ! Elle se promena dans son jardinet, passant et revenant par les mêmes allées, s’arrêtant devant les plates-bandes, devant l’espalier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement toutes ces choses d’autrefois qu’elle connaissait si bien. Comme le bal déjà lui semblait loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu’à ses souliers de satin, dont la semelle s’était jaunie à la cire glissante du parquet. Son cœur était comme eux : au frottement de la richesse, il s’était placé dessus quelque chose qui ne s’effacerait pas. Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal. Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se disait en s’éveillant : « Ah ! il y a quinze jours..., il y a trois semaines, j’y étais ! » Et peu à peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire, elle oublia l’air des contredanses, elle ne vit plus si nettement les livrées et les appartements ; quelques détails s’en allèrent, mais le regret lui resta. Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans l’armoire, entre les plis du linge où elle l’avait laissé, le porte-cigares en soie verte. Elle le regardait, l’ouvrait, et même elle flairait l’odeur de sa doublure, mêlée de verveine et de tabac. C’était peut-être un cadeau de sa maîtresse. On avait brodé cela sur quelque métier de palissandre, meuble mignon que l’on cachait à tous les yeux, qui avait occupé bien des heures et où s’étaient penchées les boucles molles de la travailleuse pensive. Un souffle d’amour avait passé parmi les mailles du canevas ; chaque coup d’aiguille avait fixé là une espérance ou un souvenir, et tous ces fils de soie entrelacés n’étaient que la continuité de la même passion silencieuse. Et puis le Vicomte, un matin, l’avait emporté avec lui. De quoi avait-on parlé, lorsqu’il restait sur les cheminées à large chambranle, entre les vases de fleurs et les pendules Pompadour ? Lui, il était à Paris, maintenant ; là-bas ! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire plaisir ; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale, il flamboyait à ses yeux jusque sur l’étiquette de ses pots de pommade. La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient sous ses fenêtres en chantant la Marjolaine, elle s’éveillait ; et écoutant le bruit des roues ferrées, qui, à la sortie du pays, s’amortissait vite sur la terre : Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant les côtes, traversant les villages, filant sur la grande route à la clarté des étoiles. Au bout d’une distance indéterminée, il se trouvait toujours une place confuse où expirait son rêve. Elle s’acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la carte, elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontait les boulevards, s’arrêtant à chaque angle, entre les lignes des rues, devant les carrés blancs qui figurent les maisons. Les yeux fatigués à la fin, elle fermait ses paupières, et elle voyait dans les ténèbres se tordre au vent des becs de gaz, avec des marche-pieds de calèches, qui se déployaient à grand fracas devant le péristyle des théâtres. Elle s’abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au Sylphe des salons. Elle dévorait, sans en rien passer, tous les comptes rendus de premières représentations, de courses et de soirées, s’intéressait au début d’une chanteuse, à l’ouverture d’un magasin. Elle savait les modes nouvelles, l’adresse des bons tailleurs, les jours de Bois ou d’Opéra. Elle étudia, dans Eugène Sue, des descriptions d’ameublements ; elle lut Balzac et George Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles. À table même, elle apportait son livre, et elle tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu à peu s’élargit autour de lui, et cette auréole qu’il avait, s’écartant de sa figure, s’étala plus au loin, pour illuminer d’autres rêves. Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s’agitait en ce tumulte y était cependant divisée par parties, classée en tableaux distincts. Emma n’en apercevait que deux ou trois qui lui cachaient tous les autres, et représentaient à eux seuls l’humanité complète. Le monde des ambassadeurs marchait sur des parquets luisants, dans des salons lambrissés de miroirs, autour de tables ovales couvertes d’un tapis de velours à crépines d’or. Il y avait là des robes à queue, de grands mystères, des angoisses dissimulées sous des sourires. Venait ensuite la société des duchesses ; on y était pâle ; on se levait à quatre heures ; les femmes, pauvres anges ! portaient du point d’Angleterre au bas de leur jupon, et les hommes, capacités méconnues sous des dehors futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient passer à Bade la saison d’été, et, vers la quarantaine enfin, épousaient des héritières. Dans les cabinets de restaurant où l’on soupe après minuit riait, à la clarté des bougies, la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils étaient, ceux-là, prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques. C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme n’existant pas. Plus les choses, d’ailleurs, étaient voisines, plus sa pensée s’en détournait. Tout ce qui l’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu’au delà s’étendait à perte de vue l’immense pays des félicités et des passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l’élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas à l’amour, comme aux plantes indiennes, des terrains préparés, une température particulière ? Les soupirs au clair de lune, les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu’on abandonne, toutes les fièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se séparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleins de loisirs, d’un boudoir à stores de soie avec un tapis bien épais, des jardinières remplies, un lit monté sur une estrade, ni du scintillement des pierres précieuses et des aiguillettes de la livrée. Le garçon de la poste, qui, chaque matin, venait panser la jument, traversait le corridor avec ses gros sabots ; sa blouse avait des trous, ses pieds étaient nus dans des chaussons. C’était là le groom en culotte courte dont il fallait se contenter ! Quand son ouvrage était fini, il ne revenait plus de la journée ; car Charles, en rentrant, mettait lui-même son cheval à l’écurie, retirait la selle et passait le licou, pendant que la bonne apportait une botte de paille et la jetait, comme elle le pouvait, dans la mangeoire. Pour remplacer Nastasie (qui enfin partit de Tostes, en versant des ruisseaux de larmes), Emma prit à son service une jeune fille de quatorze ans, orpheline et de physionomie douce. Elle lui interdit les bonnets de coton, lui apprit qu’il fallait vous parler à la troisième personne, apporter un verre d’eau dans une assiette, frapper aux portes avant d’entrer, et à repasser, à empeser, à l’habiller, voulut en faire sa femme de chambre. La nouvelle bonne obéissait sans murmure pour n’être point renvoyée ; et, comme Madame, d’habitude, laissait la clef au buffet, Félicité, chaque soir prenait une petite provision de sucre qu’elle mangeait toute seule, dans son lit, après avoir fait sa prière. L’après-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les postillons. Madame se tenait en haut, dans son appartement. Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir, entre les revers à châle du corsage, une chemisette plissée avec trois boutons d’or. Sa ceinture était une cordelière à gros glands, et ses petites pantoufles de couleur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui s’étalait sur le cou-de-pied. Elle s’était acheté un buvard, une papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoiqu’elle n’eût personne à qui écrire ; elle époussetait son étagère, se regardait dans la glace, prenait un livre, puis, rêvant entre les lignes, le laissait tomber sur ses genoux. Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner vivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris. Charles, à la neige à la pluie, chevauchait par les chemins de traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes, entrait son bras dans des lits humides, recevait au visage le jet tiède des saignées, écoutait des râles, examinait des cuvettes, retroussait bien du linge sale ; mais il trouvait, tous les soirs, un feu flambant, la table servie, des meubles souples, et une femme en toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir même d’où venait cette odeur, ou si ce n’était pas sa peau qui parfumait sa chemise. Elle le charmait par quantité de délicatesses : c’était tantôt une manière nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de papier, un volant qu’elle changeait à sa robe, ou le nom extraordinaire d’un mets bien simple, et que la bonne avait manqué, mais que Charles, jusqu’au bout, avalait avec plaisir. Elle vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquet de breloques ; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux grands vases de verre bleu, et, quelque temps après, un nécessaire d’ivoire, avec un dé de vermeil. Moins Charles comprenait ces élégances, plus il en subissait la séduction. Elles ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur de son foyer. C’était comme une poussière d’or qui sablait tout du long le petit sentier de sa vie. Il se portait bien, il avait bonne mine ; sa réputation était établie tout à fait. Les campagnards le chérissaient parce qu’il n’était pas fier. Il caressait les enfants, n’entrait jamais au cabaret, et, d’ailleurs, inspirait de la confiance par sa moralité. Il réussissait particulièrement dans les catarrhes et maladies de poitrine. Craignant beaucoup de tuer son monde, Charles, en effet, n’ordonnait guère que des potions calmantes, de temps à autre de l’émétique, un bain de pieds ou des sangsues. Ce n’est pas que la chirurgie lui fît peur ; il vous saignait les gens largement, comme des chevaux, et il avait pour l’extraction des dents une poigne d’enfer. Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement à la Ruche médicale, journal nouveau dont il avait reçu le prospectus. Il en lisait un peu après son dîner ; mais la chaleur de l’appartement, jointe à la digestion, faisait qu’au bout de cinq minutes il s’endormait ; et il restait là, le menton sur ses deux mains, et les cheveux étalés comme une crinière jusqu’au pied de la lampe. Emma le regardait en haussant les épaules. Que n’avait-elle, au moins, pour mari un de ces hommes d’ardeurs taciturnes qui travaillent la nuit dans les livres, et portent enfin, à soixante ans, quand vient l’âge des rhumatismes, une brochette de croix, sur leur habit noir, mal fait. Elle aurait voulu que ce nom de Bovary, qui était le sien, fût illustre, le voir étalé chez les libraires, répété dans les journaux, connu par toute la France. Mais Charles n’avait point d’ambition ! Un médecin d’Yvetot, avec qui dernièrement il s’était trouvé en consultation, l’avait humilié quelque peu, au lit même du malade, devant les parents assemblés. Quand Charles lui raconta, le soir, cette anecdote, Emma s’emporta bien haut contre le confrère. Il la baisa au front avec une larme. Mais elle était exaspérée de honte, elle avait envie de le battre, elle alla dans le corridor ouvrir la fenêtre et huma l’air frais pour se calmer. disait-elle tout bas, en se mordant les lèvres. Elle se sentait, d’ailleurs, plus irritée de lui. Il prenait, avec l’âge, des allures épaisses ; il coupait, au dessert, le bouchon des bouteilles vides ; il se passait, après manger, la langue sur les dents ; il faisait, en avalant sa soupe, un gloussement à chaque gorgée, et, comme il commençait d’engraisser, ses yeux, déjà petits, semblaient remontés vers les tempes par la bouffissure de ses pommettes. Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge de ses tricots, rajustait sa cravate, ou jetait à l’écart les gants déteints qu’il se disposait à passer ; et ce n’était pas, comme il croyait, pour lui ; c’était pour elle-même, par expansion d’égoïsme, agacement nerveux. Quelquefois aussi, elle lui parlait des choses qu’elle avait lues, comme d’un passage de roman, d’une pièce nouvelle, ou de l’anecdote du grand monde que l’on racontait dans le feuilleton ; car, enfin, Charles était quelqu’un, une oreille toujours ouverte, une approbation toujours prête. Elle faisait bien des confidences à sa levrette ! Elle en eût fait aux bûches de la cheminée et au balancier de la pendule. Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l’horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu’à elle, vers quel rivage il la mènerait, s’il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d’angoisses ou plein de félicités jusqu’aux sabords. Mais, chaque matin, à son réveil, elle l’espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s’étonnait qu’il ne vînt pas ; puis, au coucher du soleil, toujours plus triste, désirait être au lendemain. Elle eut des étouffements aux premières chaleurs, quand les poiriers fleurirent. Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de semaines lui restaient pour arriver au mois d’octobre, pensant que le marquis d’Andervilliers, peut-être, donnerait encore un bal à la Vaubyessard. Mais tout septembre s’écoula sans lettres ni visites. Après l’ennui de cette déception, son cœur de nouveau resta vide, et alors la série des mêmes journées recommença. Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujours pareilles, innombrables, et n’apportant rien ! Les autres existences, si plates qu’elles fussent, avaient du moins la chance d’un événement. Une aventure amenait parfois des péripéties à l’infini, et le décor changeait. Mais, pour elle, rien n’arrivait, Dieu l’avait voulu ! L’avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien fermée. Puisqu’elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d’Érard, dans un concert, battant de ses doigts légers les touches d’ivoire, sentir, comme une brise, circuler autour d’elle un murmure d’extase, ce n’était pas la peine de s’ennuyer à étudier. Elle laissa dans l’armoire ses cartons à dessin et la tapisserie. Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regardant la pluie tomber. Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres ! Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombait son dos aux rayons pâles du soleil. Le vent, sur la grande route, soufflait des traînées de poussière. Au loin, parfois, un chien hurlait : et la cloche, à temps égaux, continuait sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne. Les femmes en sabots cirés, les paysans en blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-tête devant eux, tout rentrait chez soi. Et, jusqu’à la nuit, cinq ou six hommes, toujours les mêmes, restaient à jouer au bouchon, devant la grande porte de l’auberge. Les carreaux, chaque matin, étaient chargés de givre, et la lumière, blanchâtre à travers eux, comme par des verres dépolis, quelquefois ne variait pas de la journée. Dès quatre heures du soir, il fallait allumer la lampe. Les jours qu’il faisait beau, elle descendait dans le jardin. La rosée avait laissé sur les choux des guipures d’argent avec de longs fils clairs qui s’étendaient de l’un à l’autre. On n’entendait pas d’oiseaux, tout semblait dormir, l’espalier couvert de paille et la vigne comme un grand serpent malade sous le chaperon du mur, où l’on voyait, en s’approchant, se traîner des cloportes à pattes nombreuses. Dans les sapinettes, près de la haie, le curé en tricorne qui lisait son bréviaire avait perdu le pied droit et même le plâtre, s’écaillant à la gelée, avait fait des gales blanches sur sa figure. Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbons, et, défaillant à la chaleur du foyer, sentait l’ennui plus lourd qui retombait sur elle. Elle serait bien descendue causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait. Tous les jours, à la même heure, le maître d’école, en bonnet de soie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et le garde-champêtre passait, portant son sabre sur sa blouse. Soir et matin, les chevaux de la poste, trois par trois, traversaient la rue pour aller boire à la mare. De temps à autre, la porte d’un cabaret faisait tinter sa sonnette, et, quand il y avait du vent, l’on entendait grincer sur leurs deux tringles les petites cuvettes en cuivre du perruquier, qui servaient d’enseigne à sa boutique. Elle avait pour décoration une vieille gravure de modes collée contre un carreau et un buste de femme en cire, dont les cheveux étaient jaunes. Lui aussi, le perruquier, il se lamentait de sa vocation arrêtée, de son avenir perdu, et, rêvant quelque boutique dans une grande ville, comme à Rouen par exemple, sur le port, près du théâtre, il restait toute la journée à se promener en long, depuis la mairie jusqu’à l’église, sombre, et attendant la clientèle. Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait toujours là, comme une sentinelle en faction, avec son bonnet grec sur l’oreille et sa veste de lasting. Dans l’après-midi, quelquefois, une tête d’homme apparaissait derrière les vitres de la salle, tête hâlée, à favoris noirs, et qui souriait lentement d’un large sourire doux à dents blanches. Une valse aussitôt commençait, et, sur l’orgue, dans un petit salon, des danseurs hauts comme le doigt, femmes en turban rose, Tyroliens en jaquette, singes en habit noir, messieurs en culotte courte, tournaient, tournaient entre les fauteuils, les canapés, les consoles, se répétant dans les morceaux de miroir que raccordait à leurs angles un filet de papier doré. L’homme faisait aller sa manivelle, regardant à droite, à gauche et vers les fenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre la borne un long jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument, dont la bretelle dure lui fatiguait l’épaule ; et, tantôt dolente et traînarde, ou joyeuse et précipitée, la musique de la boîte s’échappait en bourdonnant à travers un rideau de taffetas rose, sous une grille de cuivre en arabesque. C’étaient des airs que l’on jouait ailleurs sur les théâtres, que l’on chantait dans les salons, que l’on dansait le soir sous des lustres éclairés, échos du monde qui arrivaient jusqu’à Emma. Des sarabandes à n’en plus finir se déroulaient dans sa tête, et, comme une bayadère sur les fleurs d’un tapis, sa pensée bondissait avec les notes, se balançait de rêve en rêve, de tristesse en tristesse. Quand l’homme avait reçu l’aumône dans sa casquette, il rabattait une vieille couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos et s’éloignait d’un pas lourd. Mais c’était surtout aux heures des repas qu’elle n’en pouvait plus, dans cette petite salle au rez-de-chaussée, avec le poêle qui fumait, la porte qui criait, les murs qui suintaient, les pavés humides ; toute l’amertume de l’existence, lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli, il montait du fond de son âme comme d’autres bouffées d’affadissement. Charles était long à manger ; elle grignotait quelques noisettes, ou bien, appuyée du coude, s’amusait, avec la pointe de son couteau, à faire des raies sur la toile cirée. Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et madame Bovary mère, lorsqu’elle vint passer à Tostes une partie du carême, s’étonna fort de ce changement. Elle, en effet, si soigneuse autrefois et délicate, elle restait à présent des journées entières sans s’habiller, portait des bas de coton gris, s’éclairait à la chandelle. Elle répétait qu’il fallait économiser, puisqu’ils n’étaient pas riches, ajoutant qu’elle était très contente, très heureuse, que Tostes lui plaisait beaucoup, et autres discours nouveaux qui fermaient la bouche à la belle-mère. Du reste, Emma ne semblait plus disposée à suivre ses conseils ; une fois même, madame Bovary s’étant avisée de prétendre que les maîtres devaient surveiller la religion de leurs domestiques, elle lui avait répondu d’un œil si colère et avec un sourire tellement froid, que la bonne femme ne s’y frotta plus. Elle se commandait des plats pour elle, n’y touchait point, un jour ne buvait que du lait pur, et, le lendemain, des tasses de thé à la douzaine. Souvent elle s’obstinait à ne pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s’habillait en robe légère. Lorsqu’elle avait bien rudoyé sa servante, elle lui faisait des cadeaux ou l’envoyait se promener chez les voisines, de même qu’elle jetait parfois aux pauvres toutes les pièces blanches de sa bourse, quoiqu’elle ne fût guère tendre cependant, ni facilement accessible à l’émotion d’autrui, comme la plupart des gens issus de campagnards, qui gardent toujours à l’âme quelque chose de la callosité des mains paternelles. Vers la fin de février, le père Rouault, en souvenir de sa guérison, apporta lui-même à son gendre une dinde superbe, et il resta trois jours à Tostes. Charles étant à ses malades, Emma lui tint compagnie. Il fuma dans la chambre, cracha sur les chenets, causa culture, veaux, vaches, volailles et conseil municipal ; si bien qu’elle referma la porte, quand il fut parti, avec un sentiment de satisfaction qui la surprit elle-même. D’ailleurs, elle ne cachait plus son mépris pour rien, ni pour personne ; et elle se mettait quelquefois à exprimer des opinions singulières, blâmant ce que l’on approuvait, et approuvant des choses perverses ou immorales : ce qui faisait ouvrir de grands yeux à son mari. Est-ce que cette misère durerait toujours ? est-ce qu’elle n’en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses ! Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les façons plus communes, et elle exécrait l’injustice de Dieu ; elle s’appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperduments qu’elle ne connaissait pas et qu’ils devaient donner. Elle pâlissait et avait des battements de cœur. Charles lui administra de la valériane et des bains de camphre. Tout ce que l’on essayait semblait l’irriter davantage. En de certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile ; à ces exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où elle restait sans parler, sans bouger. Ce qui la ranimait alors, c’était de se répandre sur les bras un flacon d’eau de Cologne. Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imagina que la cause de sa maladie était sans doute dans quelque influence locale, et, s’arrêtant à cette idée, il songea sérieusement à aller s’établir ailleurs. Dès lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta une petite toux sèche et perdit complètement l’appétit. Il en coûtait à Charles d’abandonner Tostes après quatre ans de séjour et au moment où il commençait à s’y poser. Il la conduisit à Rouen voir son ancien maître. C’était une maladie nerveuse : on devait la changer d’air. Après s’être tourné de côté et d’autre, Charles apprit qu’il y avait dans l’arrondissement de Neufchâtel, un fort bourg nommé Yonville-l’Abbaye, dont le médecin, qui était un réfugié polonais, venait de décamper la semaine précédente. Alors il écrivit au pharmacien de l’endroit pour savoir quel était le chiffre de la population, la distance où se trouvait le confrère le plus voisin, combien par année gagnait son prédécesseur, etc. ; et, les réponses ayant été satisfaisantes, il se résolut à déménager vers le printemps, si la santé d’Emma ne s’améliorait pas. Un jour qu’en prévision de son départ elle faisait des rangements dans un tiroir, elle se piqua les doigts à quelque chose. C’était un fil de fer de son bouquet de mariage. Les boutons d’oranger étaient jaunes de poussière, et les rubans de satin, à liséré d’argent, s’effiloquaient par le bord. Elle le jeta dans le feu. Il s’enflamma plus vite qu’une paille sèche. Puis ce fut comme un buisson rouge sur les cendres, et qui se rongeait lentement. Les petites baies de carton éclataient, les fils d’archal se tordaient, le galon se fondait ; et les corolles de papier, racornies, se balançant le long de la plaque comme des papillons noirs, enfin s’envolèrent par la cheminée. Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary était enceinte. Yonville-l’Abbaye (ainsi nommé à cause d’une ancienne abbaye de Capucins dont les ruines n’existent même plus) est un bourg à huit lieues de Rouen, entre la route d’Abbeville et celle de Beauvais, au fond d’une vallée qu’arrose la Rieule, petite rivière qui se jette dans l’Andelle, après avoir fait tourner trois moulins vers son embouchure, et où il y a quelques truites, que les garçons, le dimanche, s’amusent à pêcher à la ligne. On quitte la grande route à la Boissière et l’on continue à plat jusqu’au haut de la côte des Leux, d’où l’on découvre la vallée. La rivière qui la traverse en fait comme deux régions de physionomie distincte : tout ce qui est à gauche est en herbage, tout ce qui est à droite est en labour. La prairie s’allonge sous un bourrelet de collines basses pour se rattacher par derrière aux pâturages du pays de Bray, tandis que, du côté de l’est, la plaine, montant doucement, va s’élargissant et étale à perte de vue ses blondes pièces de blé. L’eau qui court au bord de l’herbe sépare d’une raie blanche la couleur des prés et celle des sillons, et la campagne ainsi ressemble à un grand manteau déplié qui a un collet de velours vert, bordé d’un galon d’argent. Au bout de l’horizon, lorsqu’on arrive, on a devant soi les chênes de la forêt d’Argueil, avec les escarpements de la côte Saint-Jean, rayés du haut en bas par de longues traînées rouges, inégales ; ce sont les traces des pluies, et ces tons de brique, tranchant en filets minces sur la couleur grise de la montagne, viennent de la quantité de sources ferrugineuses qui coulent au delà, dans le pays d’alentour. On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardie et de l’Île-de-France, contrée bâtarde où le langage est sans accentuation, comme le paysage sans caractère. C’est là que l’on fait les pires fromages de Neufchâtel de tout l’arrondissement, et, d’autre part, la culture y est coûteuse, parce qu’il faut beaucoup de fumier pour engraisser ces terres friables pleines de sable et de cailloux. Jusqu’en 1835, il n’y avait point de route praticable pour arriver à Yonville ; mais on a établi vers cette époque un chemin de grande vicinalité qui relie la route d’Abbeville à celle d’Amiens, et sert quelquefois aux rouliers allant de Rouen dans les Flandres. Cependant, Yonville-l’Abbaye est demeuré stationnaire, malgré ses débouchés nouveaux. Au lieu d’améliorer les cultures, on s’y obstine encore aux herbages, quelque dépréciés qu’ils soient, et le bourg paresseux, s’écartant de la plaine, a continué naturellement à s’agrandir vers la rivière. On l’aperçoit de loin, tout couché en long sur la rive, comme un gardeur de vaches qui fait la sieste au bord de l’eau. Au bas de la côte, après le pont, commence une chaussée plantée de jeunes trembles, qui vous mène en droite ligne jusqu’aux premières maisons du pays. Elles sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars, pressoirs, charretteries et bouilleries, disséminés sous les arbres touffus portant des échelles, des gaules ou des faux accrochées dans leur branchage. Les toits de chaume, comme des bonnets de fourrure rabattus sur des yeux, descendent jusqu’au tiers à peu près des fenêtres basses, dont les gros verres bombés sont garnis d’un nœud dans le milieu, à la façon des culs de bouteilles. Sur le mur de plâtre que traversent en diagonale des lambourdes noires, s’accroche parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chaussée ont à leur porte une petite barrière tournante pour les défendre des poussins, qui viennent picorer, sur le seuil, des miettes de pain bis trempé de cidre. Cependant les cours se font plus étroites, les habitations se rapprochent, les haies disparaissent ; un fagot de fougères se balance sous une fenêtre au bout d’un manche à balai ; il y a la forge d’un maréchal et ensuite un charron avec deux ou trois charrettes neuves, en dehors, qui empiètent sur la route. Puis, à travers une claire-voie, apparaît une maison blanche au delà d’un rond de gazon que décore un Amour, le doigt posé sur la bouche ; deux vases en fonte sont à chaque bout du perron ; des panonceaux brillent à la porte ; c’est la maison du notaire, et la plus belle du pays. L’église est de l’autre côté de la rue, vingt pas plus loin, à l’entrée de la place. Le petit cimetière qui l’entoure, clos d’un mur à hauteur d’appui, est si bien rempli de tombeaux, que les vieilles pierres à ras du sol font un dallage continu, où l’herbe a dessiné de soi-même des carrés verts réguliers. L’église a été rebâtie à neuf dans les dernières années du règne de Charles X. La voûte en bois commence à se pourrir par le haut, et, de place en place, a des enfonçures noires dans sa couleur bleue. Au-dessus de la porte, où seraient les orgues, se tient un jubé pour les hommes, avec un escalier tournant qui retentit sous les sabots. Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, éclaire obliquement les bancs rangés en travers de la muraille, que tapisse çà et là quelque paillasson cloué, ayant au-dessous de lui ces mots en grosses lettres : « Banc de M. Plus loin, à l’endroit où le vaisseau se rétrécit, le confessionnal fait pendant à une statuette de la Vierge, vêtue d’une robe de satin, coiffée d’un voile de tulle semé d’étoiles d’argent, et tout empourprée aux pommettes comme une idole des îles Sandwich ; enfin une copie de la Sainte Famille, envoi du ministre de l’intérieur, dominant le maître-autel entre quatre chandeliers, termine au fond la perspective. Les stalles du chœur, en bois de sapin, sont restées sans être peintes. Les halles, c’est-à-dire un toit de tuiles supporté par une vingtaine de poteaux, occupent à elles seules la moitié environ de la grande place d’Yonville. La mairie, construite sur les dessins d’un architecte de Paris, est une manière de temple grec qui fait l’angle, à côté de la maison du pharmacien. Elle a, au rez-de-chaussée, trois colonnes ioniques et, au premier étage, une galerie à plein cintre, tandis que le tympan qui la termine est rempli par un coq gaulois, appuyé d’une patte sur la Charte et tenant de l’autre les balances de la justice. Mais ce qui attire le plus les yeux, c’est, en face de l’auberge du Lion d’or, la pharmacie de M. Le soir, principalement, quand son quinquet est allumé et que les bocaux rouges et verts qui embellissent sa devanture allongent au loin, sur le sol, leurs deux clartés de couleur ; alors, à travers elles, comme dans des feux du Bengale, s’entrevoit l’ombre du pharmacien, accoudé sur son pupitre. Sa maison, du haut en bas, est placardée d’inscriptions écrites en anglaise, en ronde, en moulée : « Eaux de Vichy, de Seltz et de Barèges, robs dépuratifs, médecine Raspail, racahout des Arabes, pastilles Darcet, pâte Regnault, bandages, bains, chocolats de santé, etc. » Et l’enseigne, qui tient toute la largeur de la boutique, porte en lettres d’or : se déroule au-dessus d’une porte vitrée qui, à moitié de sa hauteur, répète encore une fois Homais, en lettres d’or, sur un fond noir. Il n’y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. La rue (la seule), longue d’une portée de fusil et bordée de quelques boutiques, s’arrête court au tournant de la route. Si on la laisse sur la droite et que l’on suive le bas de la côte Saint-Jean, bientôt on arrive au cimetière. Lors du choléra, pour l’agrandir, on a abattu un pan de mur et acheté trois acres de terre à côté ; mais toute cette portion nouvelle est presque inhabitée, les tombes, comme autrefois, continuant à s’entasser vers la porte. Le gardien, qui est en même temps fossoyeur et bedeau à l’église (tirant ainsi des cadavres de la paroisse un double bénéfice), a profité du terrain vide pour y semer des pommes de terre. D’année en année, cependant, son petit champ se rétrécit, et, lorsqu’il survient une épidémie, il ne sait pas s’il doit se réjouir des décès ou s’affliger des sépultures. Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois ! lui dit enfin, un jour, M. Cette parole sombre le fit réfléchir ; elle l’arrêta pour quelque temps ; mais, aujourd’hui encore, il continue la culture de ses tubercules, et même soutient avec aplomb qu’ils poussent naturellement. Depuis les événements que l’on va raconter, rien, en effet, n’a changé à Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tourne toujours au haut du clocher de l’église ; la boutique du marchand de nouveautés agite encore au vent ses deux banderoles d’indienne ; les fœtus du pharmacien, comme des paquets d’amadou blanc, se pourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux, et, au-dessus de la grande porte de l’auberge, le vieux lion d’or, déteint par les pluies, montre toujours aux passants sa frisure de caniche. Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yonville, madame veuve Lefrançois, la maîtresse de cette auberge, était si fort affairée, qu’elle suait à grosses gouttes en remuant ses casseroles. C’était le lendemain jour de marché dans le bourg. Il fallait d’avance tailler les viandes, vider les poulets, faire de la soupe et du café. Elle avait, de plus, le repas de ses pensionnaires, celui du médecin, de sa femme et de leur bonne ; le billard retentissait d’éclats de rire ; trois meuniers, dans la petite salle, appelaient pour qu’on leur apportât de l’eau-de-vie ; le bois flambait, la braise craquait, et, sur la longue table de la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, s’élevaient des piles d’assiettes qui tremblaient aux secousses du billot où l’on hachait des épinards. On entendait, dans la basse-cour, crier les volailles que la servante poursuivait pour leur couper le cou. Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petite vérole et coiffé d’un bonnet de velours à gland d’or, se chauffait le dos contre la cheminée. Sa figure n’exprimait rien que la satisfaction de soi-même, et il avait l’air aussi calme dans la vie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa tête, dans une cage d’osier : c’était le pharmacien. criait la maîtresse d’auberge, casse de la bourrée, emplis les carafes, apporte de l’eau-de-vie, dépêche-toi ! Au moins, si je savais quel dessert offrir à la société que vous attendez ! les commis du déménagement recommencent leur tintamarre dans le billard ! Et leur charrette qui est restée sous la grande porte ! L’Hirondelle est capable de la défoncer en arrivant ! Appelle Polyte pour qu’il la remise !... Dire que, depuis le matin, monsieur Homais, ils ont peut-être fait quinze parties et bu huit pots de cidre !... Mais ils vont me déchirer le tapis, continuait-elle en les regardant de loin, son écumoire à la main. Le mal ne serait pas grand, répondit M. Homais, vous en achèteriez un autre. Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrançois ; je vous le répète, vous vous faites tort ! vous vous faites grand tort ! Et puis les amateurs, à présent, veulent des blouses étroites et des queues lourdes. On ne joue plus la bille ; tout est changé ! Il faut marcher avec son siècle ! Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le vôtre ; et qu’on ait l’idée, par exemple de monter une poule patriotique pour la Pologne ou les inondés de Lyon... Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur ! interrompit l’hôtesse, en haussant ses grosses épaules. monsieur Homais, tant que le Lion d’or vivra, on y viendra. Nous avons du foin dans nos bottes, nous autres ! Au lieu qu’un de ces matins vous verrez le Café Français fermé, et avec une belle affiche sur les auvents !... Changer mon billard, continuait-elle en se parlant à elle-même, lui qui m’est si commode pour ranger ma lessive, et sur lequel, dans le temps de la chasse, j’ai mis coucher jusqu’à six voyageurs !... Mais ce lambin d’Hivert qui n’arrive pas ! L’attendez-vous pour le dîner de vos messieurs ? À six heures battant vous allez le voir entrer, car son pareil n’existe pas sur la terre pour l’exactitude. Il lui faut toujours sa place dans la petite salle ! On le tuerait plutôt que de le faire dîner ailleurs ! et si difficile pour le cidre ! Léon ; lui, il arrive quelquefois à sept heures, sept heures et demie même ; il ne regarde seulement pas à ce qu’il mange. Jamais un mot plus haut que l’autre. C’est qu’il y a bien de la différence, voyez-vous, entre quelqu’un qui a reçu de l’éducation et un ancien carabinier qui est percepteur. Il était vêtu d’une redingote bleue, tombant droit d’elle-même tout autour de son corps maigre, et sa casquette de cuir, à pattes nouées par des cordons sur le sommet de sa tête, laissait voir, sous la visière relevée, un front chauve, qu’avait déprimé l’habitude du casque. Il portait un gilet de drap noir, un col de crin, un pantalon gris, et, en toute saison, des bottes bien cirées qui avaient deux renflements parallèles, à cause de la saillie de ses orteils. Pas un poil ne dépassait la ligne de son collier blond, qui, contournant la mâchoire, encadrait comme la bordure d’une plate-bande sa longue figure terne, dont les yeux étaient petits et le nez busqué. Fort à tous les jeux de cartes, bon chasseur et possédant une belle écriture, il avait chez lui un tour, où il s’amusait à tourner des ronds de serviette dont il encombrait sa maison, avec la jalousie d’un artiste et l’égoïsme d’un bourgeois. Il se dirigea vers la petite salle ; mais il fallut d’abord en faire sortir les trois meuniers ; et, pendant tout le temps que l’on fut à mettre son couvert, Binet resta silencieux à sa place, auprès du poêle ; puis il ferma la porte et retira sa casquette, comme d’usage. Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue ! dit le pharmacien, dès qu’il fut seul avec l’hôtesse. Jamais il ne cause davantage, répondit-elle ; il est venu ici, la semaine dernière, deux voyageurs en draps, des garçons pleins d’esprit qui contaient, le soir, un tas de farces que j’en pleurais de rire ; eh bien, il restait là, comme une alose, sans dire un mot. Oui, fit le pharmacien, pas d’imagination, pas de saillies, rien de ce qui constitue l’homme de société ! On dit pourtant qu’il a des moyens, objecta l’hôtesse. Dans sa partie, c’est possible, ajouta-t-il d’un ton plus calme. qu’un négociant qui a des relations considérables, qu’un jurisconsulte, un médecin, un pharmacien soient tellement absorbés qu’ils en deviennent fantasques et bourrus même, je le comprends ; on en cite des traits dans les histoires ! Mais, au moins, c’est qu’ils pensent à quelque chose. Moi, par exemple, combien de fois m’est-il arrivé de chercher ma plume sur mon bureau pour écrire une étiquette, et de trouver, en définitive, que je l’avais placée à mon oreille ! Cependant, madame Lefrançois alla sur le seuil regarder si l’Hirondelle n’arrivait pas. Un homme vêtu de noir entra tout à coup dans la cuisine. On distinguait, aux dernières lueurs du crépuscule, qu’il avait la figure rubiconde et le corps athlétique. Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur le curé ? demanda la maîtresse d’auberge, tout en atteignant sur la cheminée un des flambeaux de cuivre qui s’y trouvaient rangés en colonnade avec leurs chandelles ; voulez-vous prendre quelque chose ? un doigt de cassis, un verre de vin ? Il venait chercher son parapluie, qu’il avait oublié l’autre jour au couvent d’Ernemont, et, après avoir prié madame Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il sortit pour se rendre à l’église, où l’on sonnait l’Angelus. Quand le pharmacien n’entendit plus sur la place le bruit de ses souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout à l’heure. Ce refus d’accepter un rafraîchissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses ; les prêtres godaillaient tous sans qu’on les vît, et cherchaient à ramener le temps de la dîme. L’hôtesse prit la défense de son curé : D’ailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a, l’année dernière, aidé nos gens à rentrer la paille ; il en portait jusqu’à six bottes à la fois, tant il est fort ! Envoyez donc vos filles en confesse à des gaillards d’un tempérament pareil ! Moi, si j’étais le gouvernement, je voudrais qu’on saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous les mois, une large phlébotomie, dans l’intérêt de la police et des mœurs ! vous n’avez pas de religion ! J’ai une religion, ma religion, et même j’en ai plus qu’eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries ! Je crois en l’Être suprême, à un Créateur, quel qu’il soit, peu m’importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je n’ai pas besoin d’aller, dans une église, baiser des plats d’argent, et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous ! Car on peut l’honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c’est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89 ! Aussi, je n’admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées, d’ailleurs, à toutes les lois de la physique ; ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s’efforcent d’engloutir avec eux les populations. Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien un moment s’était cru en plein conseil municipal. Mais la maîtresse d’auberge ne l’écoutait plus ; elle tendait son oreille à un roulement éloigné. On distingua le bruit d’une voiture mêlé à un claquement de fers lâches qui battaient la terre, et l’Hirondelle enfin s’arrêta devant la porte. C’était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui, montant jusqu’à la hauteur de la bâche, empêchaient les voyageurs de voir la route et leur salissaient les épaules. Les petits carreaux de ses vasistas étroits tremblaient dans leurs châssis quand la voiture était fermée, et gardaient des taches de boue, çà et là, parmi leur vieille couche de poussière, que les pluies d’orage même ne lavaient pas tout à fait. Elle était attelée de trois chevaux, dont le premier en arbalète, et, lorsqu’on descendait les côtes, elle touchait du fond en cahotant. Quelques bourgeois d’Yonville arrivèrent sur la place ; ils parlaient tous à la fois, demandant des nouvelles, des explications et des bourriches ; Hivert ne savait auquel répondre. C’était lui qui faisait à la ville les commissions du pays. Il allait dans les boutiques, rapportait des rouleaux de cuir au cordonnier, de la ferraille au maréchal, un baril de harengs pour sa maîtresse, des bonnets de chez la modiste, des toupets de chez le coiffeur ; et, le long de la route, en s’en revenant, il distribuait ses paquets, qu’il jetait par-dessus les clôtures des cours, debout sur son siège, et criant à pleine poitrine, pendant que ses chevaux allaient tout seuls. Un accident l’avait retardé : la levrette de madame Bovary s’était enfuie à travers champs. On l’avait sifflée un grand quart d’heure. Hivert même était retourné d’une demi-lieue en arrière, croyant l’apercevoir à chaque minute ; mais il avait fallu continuer la route. Emma avait pleuré, s’était emportée ; elle avait accusé Charles de ce malheur. Lheureux, marchand d’étoffes, qui se trouvait avec elle dans la voiture, avait essayé de la consoler par quantité d’exemples de chiens perdus, reconnaissant leur maître au bout de longues années. On en citait un, disait-il, qui était revenu de Constantinople à Paris. Un autre avait fait cinquante lieues en ligne droite et passé quatre rivières à la nage ; et son père à lui-même avait possédé un caniche qui, après douze ans d’absence, lui avait tout à coup sauté sur le dos, un soir, dans la rue, comme il allait dîner en ville. Emma descendit la première, puis Félicité, M. Lheureux, une nourrice, et l’on fut obligé de réveiller Charles dans son coin, où il s’était endormi complètement dès que la nuit était venue. Homais se présenta ; il offrit ses hommages à Madame, ses civilités à Monsieur, dit qu’il était charmé d’avoir pu leur rendre quelque service, et ajouta d’un air cordial qu’il avait osé s’inviter lui-même, sa femme d’ailleurs étant absente. Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s’approcha de la cheminée. Du bout de ses deux doigts, elle prit sa robe à la hauteur du genou, et, l’ayant ainsi remontée jusqu’aux chevilles, elle tendit à la flamme, par-dessus le gigot qui tournait, son pied chaussé d’une bottine noire. Le feu l’éclairait en entier, pénétrant d’une lumière crue la trame de sa robe, les pores égaux de sa peau blanche et même les paupières de ses yeux qu’elle clignait de temps à autre. Une grande couleur rouge passait sur elle, selon le souffle du vent qui venait par la porte entr’ouverte. De l’autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la regardait silencieusement. Comme il s’ennuyait beaucoup à Yonville, où il était clerc chez maître Guillaumin, souvent M. Léon Dupuis (c’était lui, le second habitué du Lion d’or) reculait l’instant de son repas, espérant qu’il viendrait quelque voyageur à l’auberge avec qui causer dans la soirée. Les jours que sa besogne était finie il lui fallait bien, faute de savoir que faire, arriver à l’heure exacte, et subir depuis la soupe jusqu’au fromage le tête-à-tête de Binet. Ce fut donc avec joie qu’il accepta la proposition de l’hôtesse de dîner en la compagnie des nouveaux venus, et l’on passa dans la grande salle, où madame Lefrançois, par pompe, avait fait dresser les quatre couverts. Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, de peur des coryzas. Puis, se tournant vers sa voisine : Madame, sans doute, est un peu lasse ? on est si épouvantablement cahoté dans notre Hirondelle ! Il est vrai, répondit Emma ; mais le dérangement m’amuse toujours ; j’aime à changer de place. C’est une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivre cloué aux mêmes endroits ! Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse obligé d’être à cheval... Mais, reprit Léon s’adressant à madame Bovary, rien n’est plus agréable, il me semble ; quand on le peut, ajouta-t-il. Du reste, disait l’apothicaire, l’exercice de la médecine n’est pas fort pénible en nos contrées ; car l’état de nos routes permet l’usage du cabriolet, et, généralement, l’on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés. Nous avons, sous le rapport médical, à part les cas ordinaires d’entérite, bronchite, affections bilieuses, etc., de temps à autre quelques fièvres intermittentes à la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de spécial à noter, si ce n’est beaucoup d’humeurs froides, et qui tiennent sans doute aux déplorables conditions hygiéniques de nos logements de paysan. vous trouverez bien des préjugés à combattre, monsieur Bovary ; bien des entêtements de la routine, où se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science ; car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé, plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien. Le climat, pourtant, n’est point, à vrai dire, mauvais, et même nous comptons dans la commune quelques nonagénaires. Le thermomètre (j’en ai fait les observations) descend en hiver jusqu’à quatre degrés, et, dans la forte saison, touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage ! et, en effet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d’Argueil d’une part, des vents d’ouest par la côte Saint-Jean de l’autre ; et cette chaleur, cependant, qui à cause de la vapeur d’eau dégagée par la rivière et la présence considérable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez, beaucoup d’ammoniaque, c’est-à-dire azote, hydrogène et oxygène (non, azote et hydrogène seulement), et qui, pompant à elle l’humus de la terre, confondant toutes ces émanations différentes, les réunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de soi-même avec l’électricité répandue dans l’atmosphère, lorsqu’il y en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux, engendrer des miasmes insalubres ; cette chaleur, dis-je, se trouve justement tempérée du côté où elle vient, ou plutôt d’où elle viendrait, c’est-à-dire du côté sud, par les vents de sud-est, lesquels, s’étant rafraîchis d’eux-mêmes en passant sur la Seine, nous arrivent quelquefois tout d’un coup, comme des brises de Russie ! Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? continuait madame Bovary parlant au jeune homme. Il y a un endroit que l’on nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt. Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j’y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant. Je ne trouve rien d’admirable comme les soleils couchants, reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout. Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame Bovary, que l’esprit vogue plus librement sur cette étendue sans limites, dont la contemplation vous élève l’âme et donne des idées d’infini, d’idéal ? Il en est de même des paysages de montagnes, reprit Léon. J’ai un cousin qui a voyagé en Suisse l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières, quand les nuages s’entr’ouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant. Vous faites de la musique ? Non, mais je l’aime beaucoup, répondit-il. ne l’écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se penchant sur son assiette, c’est modestie pure. l’autre jour, dans votre chambre, vous chantiez l’Ange gardien à ravir. Je vous entendais du laboratoire ; vous détachiez cela comme un acteur. Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait une petite pièce au second étage, sur la place. Il rougit à ce compliment de son propriétaire, qui déjà s’était tourné vers le médecin et lui énumérait les uns après les autres les principaux habitants d’Yonville. Il racontait des anecdotes, donnait des renseignements ; on ne savait pas au juste la fortune du notaire, et il y avait la maison Tuvache qui faisait beaucoup d’embarras. la musique allemande, celle qui porte à rêver. Pas encore ; mais je les verrai l’année prochaine, quand j’irai habiter Paris, pour finir mon droit. C’est comme j’avais l’honneur, dit le pharmacien, de l’exprimer à M. votre époux, à propos de ce pauvre Yanoda qui s’est enfui ; vous vous trouverez, grâce aux folies qu’il a faites, jouir d’une des maisons les plus confortables d’Yonville. Ce qu’elle a principalement de commode pour un médecin, c’est une porte sur l’Allée, qui permet d’entrer et de sortir sans être vu. D’ailleurs, elle est fournie de tout ce qui est agréable à un ménage : buanderie, cuisine avec office, salon de famille, fruitier, etc. C’était un gaillard qui n’y regardait pas ! Il s’était fait construire, au bout du jardin, à côté de l’eau, une tonnelle tout exprès pour boire de la bière en été, et si Madame aime le jardinage, elle pourra... Ma femme ne s’en occupe guère, dit Charles ; elle aime mieux, quoiqu’on lui recommande l’exercice, toujours rester dans sa chambre, à lire. C’est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleure chose, en effet, que d’être le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux, que la lampe brûle ?... dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout ouverts. On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On se promène immobile dans des pays que l’on croit voir, et votre pensée, s’enlaçant à la fiction, se joue dans les détails ou poursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux personnages ; il semble que c’est vous qui palpitez sous leurs costumes. Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un livre une idée vague que l’on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l’exposition entière de votre sentiment le plus délié ? C’est pourquoi, dit-il, j’aime surtout les poètes. Je trouve les vers plus tendres que la prose, et qu’ils font bien mieux pleurer. Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma ; et maintenant, au contraire, j’adore les histoires qui se suivent tout d’une haleine, où l’on a peur. Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature. En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas le cœur, s’écartent, il me semble, du vrai but de l’Art. Il est si doux, parmi les désenchantements de la vie, de pouvoir se reporter en idée sur de nobles caractères, des affections pures et des tableaux de bonheur. Quant à moi, vivant ici, loin du monde, c’est ma seule distraction ; mais Yonville offre si peu de ressources ! Comme Tostes, sans doute, reprit Emma ; aussi j’étais toujours abonnée à un cabinet de lecture. Si Madame veut me faire l’honneur d’en user, dit le pharmacien, qui venait d’entendre ces derniers mots, j’ai moi-même à sa disposition une bibliothèque composée des meilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott, l’Écho des feuilletons, etc., et je reçois, de plus, différentes feuilles périodiques, parmi lesquelles le Fanal de Rouen, quotidiennement, ayant l’avantage d’en être le correspondant pour les circonscriptions de Buchy, Forges, Neufchâtel, Yonville et les alentours. Depuis deux heures et demie, on était à table ; car la servante Artémise, traînant nonchalamment sur les carreaux ses savates de lisière, apportait les assiettes les unes après les autres, oubliait tout, n’entendait à rien et sans cesse laissait entrebâillée la porte du billard, qui battait contre le mur du bout de sa clenche. Sans qu’il s’en aperçût, tout en causant, Léon avait posé son pied sur un des barreaux de la chaise où madame Bovary était assise. Elle portait une petite cravate de soie bleue, qui tenait droit comme une fraise un col de batiste tuyauté ; et, selon les mouvements de tête qu’elle faisait, le bas de son visage s’enfonçait dans le linge ou en sortait avec douceur. C’est ainsi, l’un près de l’autre, pendant que Charles et le pharmacien devisaient, qu’ils entrèrent dans une de ces vagues conversations où le hasard des phrases vous ramène toujours au centre fixe d’une sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans, quadrilles nouveaux, et le monde qu’ils ne connaissaient pas, Tostes où elle avait vécu, Yonville où ils étaient, ils examinèrent tout, parlèrent de tout jusqu’à la fin du dîner. Quand le café fut servi, Félicité s’en alla préparer la chambre dans la nouvelle maison, et les convives bientôt levèrent le siège. Madame Lefrançois dormait auprès des cendres, tandis que le garçon d’écurie, une lanterne à la main, attendait M. et madame Bovary pour les conduire chez eux. Sa chevelure rouge était entremêlée de brins de paille, et il boitait de la jambe gauche. Lorsqu’il eut pris de son autre main le parapluie de M. le curé, l’on se mit en marche. Les piliers des halles allongeaient de grandes ombres. La terre était toute grise, comme par une nuit d’été. Mais, la maison du médecin se trouvant à cinquante pas de l’auberge, il fallut presque aussitôt se souhaiter le bonsoir, et la compagnie se dispersa. Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules, comme un linge humide, le froid du plâtre. Les murs étaient neufs, et les marches de bois craquèrent. Dans la chambre, au premier, un jour blanchâtre passait par les fenêtres sans rideaux. On entrevoyait des cimes d’arbres, et plus loin la prairie, à demi noyée dans le brouillard, qui fumait au clair de la lune, selon le cours de la rivière. Au milieu de l’appartement, pêle-mêle, il y avait des tiroirs de commode, des bouteilles, des tringles, des bâtons dorés avec des matelas sur des chaises et des cuvettes sur le parquet, les deux hommes qui avaient apporté les meubles ayant tout laissé là, négligemment. C’était la quatrième fois qu’elle couchait dans un endroit inconnu. La première avait été le jour de son entrée au couvent, la seconde celle de son arrivée à Tostes, la troisième à la Vaubyessard, la quatrième était celle-ci ; et chacune s’était trouvée faire dans sa vie comme l’inauguration d’une phase nouvelle. Elle ne croyait pas que les choses pussent se représenter les mêmes à des places différentes, et, puisque la portion vécue avait été mauvaise, sans doute ce qui restait à consommer serait meilleur. Le lendemain, à son réveil, elle aperçut le clerc sur la place. Il leva la tête et la salua. Elle fit une inclination rapide et referma la fenêtre. Léon attendit pendant tout le jour que six heures du soir fussent arrivées ; mais, en entrant à l’auberge, il ne trouva personne que M. Ce dîner de la veille était pour lui un événement considérable ; jamais, jusqu’alors, il n’avait causé pendant deux heures de suite avec une dame. Comment donc avoir pu lui exposer, et en un tel langage, quantité de choses qu’il n’aurait pas si bien dites auparavant ? il était timide d’habitude et gardait cette réserve qui participe à la fois de la pudeur et de la dissimulation. On trouvait à Yonville qu’il avait des manières comme il faut. Il écoutait raisonner les gens mûrs, et ne paraissait point exalté en politique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis il possédait des talents, il peignait à l’aquarelle, savait lire la clef de sol, et s’occupait volontiers de littérature après son dîner, quand il ne jouait pas aux cartes. Homais le considérait pour son instruction ; madame Homais l’affectionnait pour sa complaisance, car souvent il accompagnait au jardin les petits Homais, marmots toujours barbouillés, fort mal élevés et quelque peu lymphatiques, comme leur mère. Ils avaient pour les soigner, outre la bonne, Justin, l’élève en pharmacie, un arrière-cousin de M. Homais que l’on avait pris dans la maison par charité, et qui servait en même temps de domestique. L’apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il renseigna madame Bovary sur les fournisseurs, fit venir son marchand de cidre tout exprès, goûta la boisson lui-même, et veilla dans la cave à ce que la futaille fût bien placée ; il indiqua encore la façon de s’y prendre pour avoir une provision de beurre à bon marché, et conclut un arrangement avec Lestiboudois, le sacristain, qui, outre ses fonctions sacerdotales et mortuaires, soignait les principaux jardins d’Yonville à l’heure ou à l’année, selon le goût des personnes. Le besoin de s’occuper d’autrui ne poussait pas seul le pharmacien à tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan. Il avait enfreint la loi du 19 ventôse an XI, article Ier, qui défend à tout individu non porteur de diplôme l’exercice de la médecine ; si bien que, sur des dénonciations ténébreuses, Homais avait été mandé à Rouen, près M. le procureur du roi, en son cabinet particulier. Le magistrat l’avait reçu debout, dans sa robe, hermine à l’épaule et toque en tête. On entendait dans le corridor passer les fortes bottes des gendarmes, et comme un bruit lointain de grosses serrures qui se fermaient. Les oreilles du pharmacien lui tintèrent à croire qu’il allait tomber d’un coup de sang ; il entrevit des culs de basse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie vendue, tous les bocaux disséminés ; et il fut obligé d’entrer dans un café prendre un verre de rhum avec de l’eau de Seltz, pour se remettre les esprits. Peu à peu, le souvenir de cette admonition s’affaiblit, et il continuait, comme autrefois, à donner des consultations anodines dans son arrière-boutique. Mais le maire lui en voulait, des confrères étaient jaloux, il fallait tout craindre ; en s’attachant M. Bovary par des politesses, c’était gagner sa gratitude, et empêcher qu’il ne parlât plus tard, s’il s’apercevait de quelque chose. Aussi, tous les matins, Homais lui apportait le journal, et souvent, dans l’après-midi, quittait un instant la pharmacie pour aller chez l’officier de santé faire la conversation. Charles était triste : la clientèle n’arrivait pas. Il demeurait assis pendant de longues heures, sans parler, allait dormir dans son cabinet ou regardait coudre sa femme. Pour se distraire, il s’employa chez lui comme homme de peine, et même il essaya de peindre le grenier avec un reste de couleur que les peintres avaient laissé. Mais les affaires d’argent le préoccupaient. Il en avait tant dépensé pour les réparations de Tostes, pour les toilettes de Madame et pour le déménagement, que toute la dot, plus de trois mille écus, s’était écoulée en deux ans. Puis, que de choses endommagées ou perdues dans le transport de Tostes à Yonville, sans compter le curé de plâtre, qui, tombant de la charrette à un cahot trop fort, s’était écrasé en mille morceaux sur le pavé de Quincampoix ! Un souci meilleur vint le distraire, à savoir la grossesse de sa femme. À mesure que le terme en approchait, il la chérissait davantage. C’était un autre lien de la chair s’établissant et comme le sentiment continu d’une union plus complexe. Quand il voyait de loin sa démarche paresseuse et sa taille tourner mollement sur ses hanches sans corset, quand vis-à-vis l’un de l’autre il la contemplait tout à l’aise et qu’elle prenait, assise, des poses fatiguées dans son fauteuil, alors son bonheur ne se tenait plus ; il se levait, il l’embrassait, passait ses mains sur sa figure, l’appelait petite maman, voulait la faire danser, et débitait, moitié riant, moitié pleurant, toutes sortes de plaisanteries caressantes qui lui venaient à l’esprit. Rien ne lui manquait à présent. Il connaissait l’existence humaine tout du long, et il s’y attablait sur les deux coudes avec sérénité. Emma d’abord sentit un grand étonnement, puis eut envie d’être délivrée, pour savoir quelle chose c’était que d’être mère. Mais, ne pouvant faire les dépenses qu’elle voulait, avoir un berceau en nacelle avec des rideaux de soie rose et des béguins brodés, elle renonça au trousseau dans un accès d’amertume, et le commanda d’un seul coup à une ouvrière du village, sans rien choisir ni discuter. Elle ne s’amusa donc pas à ces préparatifs où la tendresse des mères se met en appétit, et son affection, dès l’origine, en fut peut-être atténuée de quelque chose. Cependant, comme Charles, à tous les repas, parlait du marmot, bientôt elle y songea d’une façon plus continue. Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun, elle l’appellerait Georges ; et cette idée d’avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre ; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les vents ; il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelque convenance qui retient. Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant. Elle tourna la tête et s’évanouit. Presque aussitôt, madame Homais accourut et l’embrassa, ainsi que la mère Lefrançois, du Lion d’or. Le pharmacien, en homme discret, lui adressa seulement quelques félicitations provisoires, par la porte entrebâillée. Il voulut voir l’enfant, et le trouva bien conformé. Pendant sa convalescence, elle s’occupa beaucoup à chercher un nom pour sa fille. D’abord, elle passa en revue tous ceux qui avaient des terminaisons italiennes, tels que Clara, Louisa, Amanda, Atala ; elle aimait assez Galsuinde, plus encore Yseult ou Léocadie. Charles désirait qu’on appelât l’enfant comme sa mère ; Emma s’y opposait. On parcourut le calendrier d’un bout à l’autre, et l’on consulta les étrangers. Léon, disait le pharmacien, avec qui j’en causais l’autre jour, s’étonne que vous ne choisissiez point Madeleine, qui est excessivement à la mode maintenant. Mais la mère Bovary se récria bien fort sur ce nom de pécheresse. Homais, quant à lui, avait en prédilection tous ceux qui rappelaient un grand homme, un fait illustre ou une conception généreuse, et c’est dans ce système-là qu’il avait baptisé ses quatre enfants. Ainsi, Napoléon représentait la gloire et Franklin la liberté ; Irma, peut-être, était une concession au romantisme ; mais Athalie, un hommage au plus immortel chef-d’œuvre de la scène française. Car ses convictions philosophiques n’empêchaient pas ses admirations artistiques, le penseur chez lui n’étouffait point l’homme sensible ; il savait établir des différences, faire la part de l’imagination et celle du fanatisme. De cette tragédie, par exemple, il blâmait les idées, mais il admirait le style ; il maudissait la conception, mais il applaudissait à tous les détails, et s’exaspérait contre les personnages, en s’enthousiasmant de leurs discours. Lorsqu’il lisait les grands morceaux, il était transporté ; mais, quand il songeait que les calotins en tiraient avantage pour leur boutique, il était désolé, et dans cette confusion de sentiments où il s’embarrassait, il aurait voulu tout à la fois pouvoir couronner Racine de ses deux mains et discuter avec lui pendant un bon quart d’heure. Enfin, Emma se souvint qu’au château de la Vaubyessard elle avait entendu la marquise appeler Berthe une jeune femme ; dès lors ce nom-là fut choisi, et, comme le père Rouault ne pouvait venir, on pria M. Il donna pour cadeaux tous produits de son établissement, à savoir : six boîtes de jujubes, un bocal entier de racahout, trois coffins de pâte à la guimauve, et, de plus, six bâtons de sucre candi qu’il avait retrouvés dans un placard. Le soir de la cérémonie, il y eut un grand dîner ; le curé s’y trouvait ; on s’échauffa. Homais, vers les liqueurs, entonna le Dieu des bonnes gens. Léon chanta une barcarolle, et madame Bovary mère, qui était la marraine, une romance du temps de l’Empire ; enfin M. Bovary père exigea que l’on descendît l’enfant, et se mit à le baptiser avec un verre de champagne qu’il lui versait de haut sur la tête. Cette dérision du premier des sacrements indigna l’abbé Bournisien ; le père Bovary répondit par une citation de la Guerre des dieux, le curé voulut partir ; les dames suppliaient ; Homais s’interposa ; et l’on parvint à faire rasseoir l’ecclésiastique, qui reprit tranquillement, dans sa soucoupe, sa demi-tasse de café à moitié bue. Bovary père resta encore un mois à Yonville, dont il éblouit les habitants par un superbe bonnet de police à galons d’argent, qu’il portait le matin, pour fumer sa pipe sur la place. Ayant aussi l’habitude de boire beaucoup d’eau-de-vie, souvent il envoyait la servante au Lion d’or lui en acheter une bouteille, que l’on inscrivait au compte de son fils ; et il usa, pour parfumer ses foulards, toute la provision d’eau de Cologne qu’avait sa bru. Celle-ci ne se déplaisait point dans sa compagnie. Il avait couru le monde : il parlait de Berlin, de Vienne, de Strasbourg, de son temps d’officier, des maîtresses qu’il avait eues, des grands déjeuners qu’il avait faits ; puis il se montrait aimable, et parfois même, soit dans l’escalier ou au jardin, il lui saisissait la taille en s’écriant : Charles, prends garde à toi ! Alors la mère Bovary s’effraya pour le bonheur de son fils, et, craignant que son époux, à la longue, n’eût une influence immorale sur les idées de la jeune femme, elle se hâta de presser le départ. Peut-être avait-elle des inquiétudes plus sérieuses. Bovary était homme à ne rien respecter. Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir sa petite fille, qui avait été mise en nourrice chez la femme du menuisier ; et, sans regarder à l’almanach si les six semaines de la Vierge duraient encore, elle s’achemina vers la demeure de Rolet, qui se trouvait à l’extrémité du village, au bas de la côte, entre la grande route et les prairies. Il était midi ; les maisons avaient leurs volets fermés, et les toits d’ardoises, qui reluisaient sous la lumière âpre du ciel bleu, semblaient à la crête de leurs pignons faire pétiller des étincelles. Emma se sentait faible en marchant ; les cailloux du trottoir la blessaient ; elle hésita si elle ne s’en retournerait pas chez elle, ou entrerait quelque part pour s’asseoir. Léon sortit d’une porte voisine avec une liasse de papiers sous son bras. Il vint la saluer et se mit à l’ombre devant la boutique de Lheureux, sous la tente grise qui avançait. Madame Bovary dit qu’elle allait voir son enfant, mais qu’elle commençait à être lasse. Et, sur la réponse du clerc, elle le pria de l’accompagner. Dès le soir, cela fut connu dans Yonville, et madame Tuvache, la femme du maire, déclara devant sa servante que madame Bovary se compromettait. Pour arriver chez la nourrice il fallait, après la rue, tourner à gauche, comme pour gagner le cimetière, et suivre, entre des maisonnettes et des cours, un petit sentier que bordaient des troènes. Ils étaient en fleur et les véroniques aussi, les églantiers, les orties, et les ronces légères qui s’élançaient des buissons. Par le trou des haies, on apercevait, dans les masures, quelque pourceau sur un fumier, ou des vaches embricolées, frottant leurs cornes contre le tronc des arbres. Tous les deux, côte à côte, ils marchaient doucement, elle s’appuyant sur lui et lui retenant son pas qu’il mesurait sur les siens ; devant eux, un essaim de mouches voltigeait, en bourdonnant dans l’air chaud. Ils reconnurent la maison à un vieux noyer qui l’ombrageait. Basse et couverte de tuiles brunes, elle avait en dehors, sous la lucarne de son grenier, un chapelet d’oignons suspendu. Des bourrées, debout contre la clôture d’épines, entouraient un carré de laitues, quelques pieds de lavande et des pois à fleurs montés sur des rames. De l’eau sale coulait en s’éparpillant sur l’herbe, et il y avait tout autour plusieurs guenilles indistinctes, des bas de tricot, une camisole d’indienne rouge, et un grand drap de toile épaisse étalé en long sur la haie. Au bruit de la barrière, la nourrice parut, tenant sur son bras un enfant qui tétait. Elle tirait de l’autre main un pauvre marmot chétif, couvert de scrofules au visage, le fils d’un bonnetier de Rouen, que ses parents trop occupés de leur négoce laissaient à la campagne. Entrez, dit-elle ; votre petite est là qui dort. La chambre, au rez-de-chaussée, la seule du logis, avait au fond contre la muraille un large lit sans rideaux, tandis que le pétrin occupait le côté de la fenêtre, dont une vitre était raccommodée avec un soleil de papier bleu. Dans l’angle, derrière la porte, des brodequins à clous luisants étaient rangés sous la dalle du lavoir, près d’une bouteille pleine d’huile qui portait une plume à son goulot ; un Mathieu Laensberg traînait sur la cheminée poudreuse, parmi des pierres à fusil, des bouts de chandelle et des morceaux d’amadou. Enfin la dernière superfluité de cet appartement était une Renommée soufflant dans des trompettes, image découpée sans doute à même quelque prospectus de parfumerie, et que six pointes à sabot clouaient au mur. L’enfant d’Emma dormait à terre, dans un berceau d’osier. Elle la prit avec la couverture qui l’enveloppait, et se mit à chanter doucement en se dandinant. Léon se promenait dans la chambre ; il lui semblait étrange de voir cette belle dame en robe de nankin, tout au milieu de cette misère. Madame Bovary devint rouge ; il se détourna, croyant que ses yeux peut-être avaient eu quelque impertinence. Puis elle recoucha la petite, qui venait de vomir sur sa collerette. La nourrice aussitôt vint l’essuyer, protestant qu’il n’y paraîtrait pas. Elle m’en fait bien d’autres, disait-elle, et je ne suis occupée qu’à la rincer continuellement ! Si vous aviez donc la complaisance de commander à Camus l’épicier, qu’il me laisse prendre un peu de savon lorsqu’il m’en faut ? ce serait même plus commode pour vous, que je ne dérangerais pas. Et elle sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil. La bonne femme l’accompagna jusqu’au bout de la cour, tout en parlant du mal qu’elle avait à se relever la nuit. J’en suis si rompue quelquefois, que je m’endors sur ma chaise ; aussi, vous devriez pour le moins me donner une petite livre de café moulu qui me ferait un mois et que je prendrais le matin avec du lait. Après avoir subi ses remerciements, madame Bovary s’en alla ; et elle était quelque peu avancée dans le sentier, lorsqu’à un bruit de sabots elle tourna la tête : c’était la nourrice ! Alors la paysanne, la tirant à l’écart, derrière un orme, se mit à lui parler de son mari, qui, avec son métier et six francs par an que le capitaine... Eh bien, reprit la nourrice poussant des soupirs entre chaque mot, j’ai peur qu’il ne se fasse une tristesse de me voir prendre du café toute seule ; vous savez, les hommes... Puisque vous en aurez, répétait Emma, je vous en donnerai !... ma pauvre chère dame, c’est qu’il a, par suite de ses blessures, des crampes terribles à la poitrine. Il dit même que le cidre l’affaiblit. Donc, reprit celle-ci faisant une révérence, si ce n’était pas trop vous demander..., elle salua encore une fois, quand vous voudrez, et son regard suppliait, un cruchon d’eau-de-vie, dit-elle enfin, et j’en frotterai les pieds de votre petite, qui les a tendres comme la langue. Débarrassée de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Elle marcha rapidement pendant quelque temps ; puis elle se ralentit, et son regard qu’elle promenait devant elle rencontra l’épaule du jeune homme, dont la redingote avait un collet de velours noir. Ses cheveux châtains tombaient dessus, plats et bien peignés. Elle remarqua ses ongles, qui étaient plus longs qu’on ne les portait à Yonville. C’était une des grandes occupations du clerc que de les entretenir ; et il gardait, à cet usage, un canif tout particulier dans son écritoire. Ils s’en revinrent à Yonville en suivant le bord de l’eau. Dans la saison chaude, la berge plus élargie découvrait jusqu’à leur base les murs des jardins, qui avaient un escalier de quelques marches descendant à la rivière. Elle coulait sans bruit, rapide et froide à l’œil ; de grandes herbes minces s’y courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, et comme des chevelures vertes abandonnées s’étalaient dans sa limpidité. Quelquefois, à la pointe des joncs ou sur la feuille des nénuphars, un insecte à pattes fines marchait ou se posait. Le soleil traversait d’un rayon les petits globules bleus des ondes qui se succédaient en se crevant ; les vieux saules ébranchés miraient dans l’eau leur écorce grise ; au delà, tout alentour, la prairie semblait vide. C’était l’heure du dîner dans les fermes, et la jeune femme et son compagnon n’entendaient en marchant que la cadence de leurs pas sur la terre du sentier, les paroles qu’ils se disaient, et le frôlement de la robe d’Emma qui bruissait tout autour d’elle. Les murs des jardins, garnis à leur chaperon de morceaux de bouteilles, étaient chauds comme le vitrage d’une serre. Dans les briques, des ravenelles avaient poussé ; et, du bord de son ombrelle déployée, madame Bovary, tout en passant, faisait s’égrener en poussière jaune un peu de leurs fleurs flétries, ou bien quelque branche des chèvrefeuilles et des clématites qui pendaient en dehors traînait un moment sur la soie, en s’accrochant aux effilés. Ils causaient d’une troupe de danseurs espagnols, que l’on attendait bientôt sur le théâtre de Rouen. N’avaient-ils rien autre chose à se dire ? Leurs yeux pourtant étaient pleins d’une causerie plus sérieuse ; et, tandis qu’ils s’efforçaient à trouver des phrases banales, ils sentaient une même langueur les envahir tous les deux ; c’était comme un murmure de l’âme, profond, continu, qui dominait celui des voix. Surpris d’étonnement à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas à s’en raconter la sensation ou à en découvrir la cause. Les bonheurs futurs, comme les rivages des tropiques, projettent sur l’immensité qui les précède leurs mollesses natales, une brise parfumée, et l’on s’assoupit dans cet enivrement sans même s’inquiéter de l’horizon que l’on n’aperçoit pas. La terre, à un endroit, se trouvait effondrée par le pas des bestiaux ; il fallut marcher sur de grosses pierres vertes, espacées dans la boue. Souvent elle s’arrêtait une minute à regarder où poser sa bottine, et, chancelant sur le caillou qui tremblait, les coudes en l’air, la taille penchée, l’œil indécis, elle riait alors, de peur de tomber dans les flaques d’eau. Quand ils furent arrivés devant son jardin, madame Bovary poussa la petite barrière, monta les marches en courant et disparut. Le patron était absent ; il jeta un coup d’œil sur les dossiers, puis se tailla une plume, prit enfin son chapeau et s’en alla. Il alla sur la Pâture, au haut de la côte d’Argueil, à l’entrée de la forêt ; il se coucha par terre sous les sapins, et regarda le ciel à travers ses doigts. se disait-il, comme je m’ennuie ! Il se trouvait à plaindre de vivre dans ce village, avec Homais pour ami et M. Ce dernier, tout occupé d’affaires, portant des lunettes à branches d’or et favoris rouges sur cravate blanche, n’entendait rien aux délicatesses de l’esprit, quoiqu’il affectât un genre raide et anglais qui avait ébloui le clerc dans les premiers temps. Quant à la femme du pharmacien, c’était la meilleure épouse de Normandie, douce comme un mouton, chérissant ses enfants, son père, sa mère, ses cousins, pleurant aux maux d’autrui, laissant tout aller dans son ménage, et détestant les corsets ; mais si lente à se mouvoir, si ennuyeuse à écouter, d’un aspect si commun et d’une conversation si restreinte, qu’il n’avait jamais songé, quoiqu’elle eût trente ans, qu’il en eût vingt, qu’ils couchassent porte à porte, et qu’il lui parlât chaque jour, qu’elle pût être une femme pour quelqu’un, ni qu’elle possédât de son sexe autre chose que la robe. Binet, quelques marchands, deux ou trois cabaretiers, le curé, et enfin M. Tuvache, le maire, avec ses deux fils, gens cossus, bourrus, obtus, cultivant leurs terres eux-mêmes, faisant des ripailles en famille, dévots d’ailleurs, et d’une société tout à fait insupportable. Mais, sur le fond commun de tous ces visages humains, la figure d’Emma se détachait isolée et plus lointaine cependant ; car il sentait entre elle et lui comme de vagues abîmes. Au commencement, il était venu chez elle plusieurs fois dans la compagnie du pharmacien. Charles n’avait point paru extrêmement curieux de le recevoir ; et Léon ne savait comment s’y prendre entre la peur d’être indiscret et le désir d’une intimité qu’il estimait presque impossible. Dès les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habiter la salle, longue pièce à plafond bas où il y avait, sur la cheminée, un polypier touffu s’étalant contre la glace. Assise dans son fauteuil, près de la fenêtre, elle voyait passer les gens du village sur le trottoir. Léon, deux fois par jour, allait de son étude au Lion d’or. Emma, de loin, l’entendait venir ; elle se penchait en écoutant ; et le jeune homme glissait derrière le rideau, toujours vêtu de même façon et sans détourner la tête. Mais au crépuscule, lorsque, le menton dans sa main gauche, elle avait abandonné sur ses genoux sa tapisserie commencée, souvent elle tressaillait à l’apparition de cette ombre glissant tout à coup. Elle se levait et commandait qu’on mît le couvert. Bonnet grec à la main, il entrait à pas muets pour ne déranger personne et toujours en répétant la même phrase : « Bonsoir la compagnie ! » Puis, quand il s’était posé à sa place, contre la table, entre les deux époux, il demandait au médecin des nouvelles de ses malades, et celui-ci le consultait sur la probabilité des honoraires. Ensuite, on causait de ce qu’il y avait dans le journal. Homais, à cette heure-là, le savait presque par cœur ; et il le rapportait intégralement, avec les réflexions du journaliste et toutes les histoires des catastrophes individuelles arrivées en France ou à l’étranger. Mais, le sujet se tarissant, il ne tardait pas à lancer quelques observations sur les mets qu’il voyait. Parfois même, se levant à demi, il indiquait délicatement à Madame le morceau le plus tendre, ou, se tournant vers la bonne, lui adressait des conseils pour la manipulation des ragoûts et l’hygiène des assaisonnements ; il parlait arome, osmazôme, sucs et gélatine d’une façon à éblouir. La tête d’ailleurs plus remplie de recettes que sa pharmacie ne l’était de bocaux, Homais excellait à faire quantité de confitures, vinaigres et liqueurs douces, et il connaissait aussi toutes les inventions nouvelles de caléfacteurs économiques, avec l’art de conserver les fromages et de soigner les vins malades. À huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie. Homais le regardait d’un œil narquois, surtout si Félicité se trouvait là, s’étant aperçu que son élève affectionnait la maison du médecin. Mon gaillard, disait-il, commence à avoir des idées, et je crois, diable m’emporte, qu’il est amoureux de votre bonne ! Mais un défaut plus grave, et qu’il lui reprochait, c’était d’écouter continuellement les conversations. Le dimanche, par exemple, on ne pouvait le faire sortir du salon, où madame Homais l’avait appelé pour prendre les enfants, qui s’endormaient dans les fauteuils, en tirant avec leurs dos les housses de calicot, trop larges. Il ne venait pas grand monde à ces soirées du pharmacien, sa médisance et ses opinions politiques ayant écarté de lui successivement différentes personnes respectables. Le clerc ne manquait pas de s’y trouver. Dès qu’il entendait la sonnette, il courait au-devant de madame Bovary, prenait son châle, et posait à l’écart, sous le bureau de la pharmacie, les grosses pantoufles de lisière qu’elle portait sur sa chaussure, quand il y avait de la neige. On faisait d’abord quelques parties de trente-et-un ; ensuite M. Homais jouait à l’écarté avec Emma ; Léon, derrière elle, lui donnait des avis. Debout et les mains sur le dossier de sa chaise, il regardait les dents de son peigne qui mordaient son chignon. À chaque mouvement qu’elle faisait pour jeter les cartes, sa robe du côté droit remontait. De ses cheveux retroussés, il descendait une couleur brune sur son dos, et qui, s’apâlissant graduellement, peu à peu se perdait dans l’ombre. Son vêtement, ensuite, retombait des deux côtés sur le siège, en bouffant, plein de plis, et s’étalait jusqu’à terre. Quand Léon parfois sentait la semelle de sa botte poser dessus, il s’écartait, comme s’il eût marché sur quelqu’un. Lorsque la partie de cartes était finie, l’apothicaire et le médecin jouaient aux dominos, et Emma changeant de place, s’accoudait sur la table, à feuilleter l’Illustration. Elle avait apporté son journal de modes. Léon se mettait près d’elle ; ils regardaient ensemble les gravures et s’attendaient au bas des pages. Souvent elle le priait de lui lire des vers ; Léon les déclamait d’une voix traînante et qu’il faisait expirer soigneusement aux passages d’amour. Mais le bruit des dominos le contrariait ; M. Homais y était fort, il battait Charles à plein double-six. Puis, les trois centaines terminées, ils s’allongeaient tous deux devant le foyer et ne tardaient pas à s’endormir. Le feu se mourait dans les cendres ; la théière était vide ; Léon lisait encore. Emma l’écoutait, en faisant tourner machinalement l’abat-jour de la lampe, où étaient peints sur la gaze des pierrots dans des voitures et des danseuses de corde, avec leurs balanciers. Léon s’arrêtait, désignant d’un geste son auditoire endormi ; alors ils se parlaient à voix basse, et la conversation qu’ils avaient leur semblait plus douce, parce qu’elle n’était pas entendue. Ainsi s’établit entre eux une sorte d’association, un commerce continuel de livres et de romances ; M. Bovary, peu jaloux, ne s’en étonnait pas. Il reçut pour sa fête une belle tête phrénologique, toute marquetée de chiffres jusqu’au thorax et peinte en bleu. Il en avait bien d’autres, jusqu’à lui faire, à Rouen, ses commissions ; et le livre d’un romancier ayant mis à la mode la manie des plantes grasses, Léon en achetait pour Madame, qu’il rapportait sur ses genoux, dans l’Hirondelle, tout en se piquant les doigts à leurs poils durs. Elle fit ajuster, contre sa croisée, une planchette à balustrade pour tenir ses potiches. Le clerc eut aussi son jardinet suspendu ; ils s’apercevaient soignant leurs fleurs à leur fenêtre. Parmi les fenêtres du village, il y en avait une encore plus souvent occupée ; car, le dimanche, depuis le matin jusqu’à la nuit, et chaque après-midi, si le temps était clair, on voyait à la lucarne d’un grenier le profil maigre de M. Binet penché sur son tour, dont le ronflement monotone s’entendait jusqu’au Lion d’or. Un soir, en rentrant, Léon trouva dans sa chambre un tapis de velours et de laine avec des feuillages sur fond pâle, il appela madame Homais, M. Homais, Justin, les enfants, la cuisinière, il en parla à son patron ; tout le monde désira connaître ce tapis ; pourquoi la femme du médecin faisait-elle au clerc des générosités ? Cela parut drôle, et l’on pensa définitivement qu’elle devait être sa bonne amie. Il le donnait à croire, tant il vous entretenait sans cesse de ses charmes et de son esprit, si bien que Binet lui répondit une fois fort brutalement : Que m’importe, à moi, puisque je ne suis pas de sa société ! Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sa déclaration ; et, toujours hésitant entre la crainte de lui déplaire et la honte d’être si pusillanime, il en pleurait de découragement et de désirs. Puis il prenait des décisions énergiques ; il écrivait des lettres qu’il déchirait, s’ajournait à des époques qu’il reculait. Souvent il se mettait en marche, dans le projet de tout oser ; mais cette résolution l’abandonnait bien vite en la présence d’Emma, et, quand Charles, survenant, l’invitait à monter dans son boc pour aller voir ensemble quelque malade aux environs, il acceptait aussitôt, saluait Madame et s’en allait. Son mari, n’était-ce pas quelque chose d’elle ? Quant à Emma, elle ne s’interrogea point pour savoir si elle l’aimait. L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu’elle découvrit subitement une lézarde dans le mur. Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu’il neigeait. et madame Bovary, Homais et M. Léon, partis voir, à une demi-lieue d’Yonville, dans la vallée, une filature de lin que l’on établissait. L’apothicaire avait emmené avec lui Napoléon et Athalie, pour leur faire faire de l’exercice, et Justin les accompagnait, portant des parapluies sur son épaule. Rien pourtant n’était moins curieux que cette curiosité. Un grand espace de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tas de sable et de cailloux, quelques roues d’engrenage déjà rouillées, entourait un long bâtiment quadrangulaire que perçaient quantité de petites fenêtres. Il n’était pas achevé d’être bâti, et l’on voyait le ciel à travers les lambourdes de la toiture. Attaché à la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremêlé d’épis faisait claquer au vent ses rubans tricolores. Il expliquait à la compagnie l’importance future de cet établissement, supputait la force des planchers, l’épaisseur des murailles, et regrettait beaucoup de n’avoir pas de canne métrique, comme M. Binet en possédait une pour son usage particulier. Emma, qui lui donnait le bras, s’appuyait un peu sur son épaule, et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa pâleur éblouissante ; mais elle tourna la tête : Charles était là. Il avait sa casquette enfoncée sur ses sourcils, et ses deux grosses lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stupide ; son dos même, son dos tranquille était irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la platitude du personnage. Pendant qu’elle le considérait, goûtant ainsi dans son irritation une sorte de volupté dépravée, Léon s’avança d’un pas. Le froid qui le pâlissait semblait déposer sur sa figure une langueur plus douce ; entre sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peu lâche, laissait voir la peau ; un bout d’oreille dépassait sous une mèche de cheveux, et son grand œil bleu, levé vers les nuages, parut à Emma plus limpide et plus beau que ces lacs des montagnes où le ciel se mire. Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on l’accablait, Napoléon se prit à pousser des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un couteau ; Charles offrit le sien. se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan ! Le givre tombait, et l’on s’en retourna vers Yonville. Madame Bovary, le soir, n’alla pas chez ses voisins, et, quand Charles fut parti, lorsqu’elle se sentit seule, le parallèle recommença dans la netteté d’une sensation presque immédiate et avec cet allongement de perspective que le souvenir donne aux objets. Regardant de son lit le feu clair qui brûlait, elle voyait encore, comme là-bas, Léon debout, faisant plier d’une main sa badine et tenant de l’autre Athalie, qui suçait tranquillement un morceau de glace. Elle le trouvait charmant ; elle ne pouvait s’en détacher ; elle se rappela ses autres attitudes en d’autres jours, des phrases qu’il avait dites, le son de sa voix, toute sa personne ; et elle répétait, en avançant ses lèvres comme pour un baiser : Toutes les preuves à la fois s’en étalèrent, son cœur bondit. La flamme de la cheminée faisait trembler au plafond une clarté joyeuse ; elle se tourna sur le dos en s’étirant les bras. Alors commença l’éternelle lamentation : « Oh ! si le ciel l’avait voulu ! Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l’air de s’éveiller, et, comme il fit du bruit en se déshabillant, elle se plaignit de la migraine ; puis demanda nonchalamment ce qui s’était passé dans la soirée. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure. Elle ne put s’empêcher de sourire, et elle s’endormit l’âme remplie d’un enchantement nouveau. Le lendemain, à la nuit tombante, elle reçut la visite du sieur Lheureux, marchand de nouveautés. C’était un homme habile que ce boutiquier. Né Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde méridionale de cautèle cauchoise. Sa figure grasse, molle et sans barbe, semblait teinte par une décoction de réglisse claire, et sa chevelure blanche rendait plus vif encore l’éclat rude de ses petits yeux noirs. On ignorait ce qu’il avait été jadis : porteballe, disaient les uns, banquier à Routot, selon les autres. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il faisait, de tête, des calculs compliqués, à effrayer Binet lui-même. Poli jusqu’à l’obséquiosité, il se tenait toujours les reins à demi courbés, dans la position de quelqu’un qui salue ou qui invite. Après avoir laissé à la porte son chapeau garni d’un crêpe, il posa sur la table un carton vert, et commença par se plaindre à Madame, avec force civilités, d’être resté jusqu’à ce jour sans obtenir sa confiance. Une pauvre boutique comme la sienne n’était pas faite pour attirer une élégante ; il appuya sur le mot. Elle n’avait pourtant qu’à commander, et il se chargerait de lui fournir ce qu’elle voudrait, tant en mercerie que lingerie, bonneterie ou nouveautés ; car il allait à la ville quatre fois par mois, régulièrement. Il était en relation avec les plus fortes maisons. On pouvait parler de lui aux ou au Grand Sauvage ; tous ces messieurs le connaissaient comme leur poche ! Aujourd’hui donc, il venait montrer à Madame, en passant, différents articles qu’il se trouvait avoir, grâce à une occasion des plus rares. Et il retira de la boîte une demi-douzaine de cols brodés. Je n’ai besoin de rien, dit-elle. Lheureux exhiba délicatement trois écharpes algériennes, plusieurs paquets d’aiguilles anglaises, une paire de pantoufles en paille, et, enfin, quatre coquetiers en coco, ciselés à jour par des forçats. Puis, les deux mains sur la table, le cou tendu, la taille penchée, il suivait, bouche béante, le regard d’Emma, qui se promenait indécis parmi ces marchandises. De temps à autre, comme pour en chasser la poussière, il donnait un coup d’ongle sur la soie des écharpes, dépliées dans toute leur longueur ; et elles frémissaient avec un bruit léger, en faisant, à la lumière verdâtre du crépuscule, scintiller, comme de petites étoiles, les paillettes d’or de leur tissu. Une misère, répondit-il, une misère ; mais rien ne presse ; quand vous voudrez ; nous ne sommes pas des juifs ! Elle réfléchit quelques instants, et finit encore par remercier M. Lheureux, qui répliqua sans s’émouvoir : nous nous entendrons plus tard ; avec les dames je me suis toujours arrangé, si ce n’est avec la mienne, cependant ! C’était pour vous dire, reprit-il d’un air bonhomme après sa plaisanterie, que ce n’est pas l’argent qui m’inquiète... Je vous en donnerais, s’il le fallait. Elle eut un geste de surprise. fit-il vivement et à voix basse, je n’aurais pas besoin d’aller loin pour vous en trouver ; comptez-y ! Et il se mit à demander des nouvelles du père Tellier, le maître du Café Français, que M. Qu’est-ce qu’il a donc, le père Tellier ?... Il tousse qu’il en secoue toute sa maison, et j’ai bien peur que prochainement il ne lui faille plutôt un paletot de sapin qu’une camisole de flanelle ? Il a fait tant de bamboches quand il était jeune ! Ces gens-là, madame, n’avaient pas le moindre ordre ! il s’est calciné avec l’eau-de-vie ! Mais c’est fâcheux tout de même de voir une connaissance s’en aller. Et, tandis qu’il rebouclait son carton, il discourait ainsi sur la clientèle du médecin. C’est le temps, sans doute, dit-il en regardant les carreaux avec une figure rechignée, qui est la cause de ces maladies-là ! Moi aussi, je ne me sens pas en mon assiette ; il faudra même un de ces jours que je vienne consulter Monsieur, pour une douleur que j’ai dans le dos. Enfin, au revoir, madame Bovary ; à votre disposition ; serviteur très humble ! Et il referma la porte doucement. Emma se fit servir à dîner dans sa chambre, au coin du feu, sur un plateau ; elle fut longue à manger ; tout lui sembla bon. se disait-elle en songeant aux écharpes. Elle entendit des pas dans l’escalier : c’était Léon. Elle se leva, et prit sur la commode, parmi des torchons à ourler, le premier de la pile. Elle semblait fort occupée quand il parut. La conversation fut languissante, madame Bovary l’abandonnant à chaque minute, tandis qu’il demeurait lui-même comme tout embarrassé. Assis sur une chaise basse, près de la cheminée, il faisait tourner dans ses doigts l’étui d’ivoire ; elle poussait son aiguille, ou, de temps à autre, avec son ongle, fronçait les plis de la toile. Elle ne parlait pas ; il se taisait, captivé par son silence, comme il l’eût été par ses paroles. Léon, cependant, finit par dire qu’il devait, un de ces jours, aller à Rouen, pour une affaire de son étude. Votre abonnement de musique est terminé, dois-je le reprendre ? Et, pinçant ses lèvres, elle tira lentement une longue aiguillée de fil gris. Les doigts d’Emma semblaient s’y écorcher par le bout ; il lui vint en tête une phrase galante, mais qu’il ne risqua pas. dit-elle vivement ; la musique ? n’ai-je pas ma maison à tenir, mon mari à soigner, mille choses enfin, bien des devoirs qui passent auparavant ! Deux ou trois fois même elle répéta : Mais cette tendresse à son endroit l’étonna d’une façon désagréable ; néanmoins il continua son éloge, qu’il entendait faire à chacun, disait-il, et surtout au pharmacien. c’est un brave homme, reprit Emma. Et il se mit à parler de madame Homais, dont la tenue fort négligée leur apprêtait à rire ordinairement. Une bonne mère de famille ne s’inquiète pas de sa toilette. Puis elle retomba dans son silence. Il en fut de même les jours suivants ; ses discours, ses manières, tout changea. On la vit prendre à cœur son ménage, retourner à l’église régulièrement et tenir sa servante avec plus de sévérité. Félicité l’amenait quand il venait des visites, et madame Bovary la déshabillait afin de faire voir ses membres. Elle déclarait adorer les enfants ; c’était sa consolation, sa joie, sa folie, et elle accompagnait ses caresses d’expansions lyriques, qui, à d’autres qu’à des Yonvillais, eussent rappelé la Sachette de Notre-Dame de Paris. Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres ses pantoufles à chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus de doublure, ni ses chemises de boutons, et même il y avait plaisir à considérer dans l’armoire tous les bonnets de coton rangés par piles égales. Elle ne rechignait plus, comme autrefois, à faire des tours dans le jardin ; ce qu’il proposait était toujours consenti, bien qu’elle ne devinât pas les volontés auxquelles elle se soumettait sans un murmure ; et lorsque Léon le voyait au coin du feu, après le dîner, les deux mains sur son ventre, les deux pieds sur les chenets, la joue rougie par la digestion, les yeux humides de bonheur, avec l’enfant qui se traînait sur le tapis, et cette femme à taille mince qui par-dessus le dossier du fauteuil venait le baiser au front : se disait-il, et comment arriver jusqu’à elle ? Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que toute espérance, même la plus vague, l’abandonna. Mais, par ce renoncement, il la plaçait en des conditions extraordinaires. Elle se dégagea, pour lui, des qualités charnelles dont il n’avait rien à obtenir ; et elle alla, dans son cœur, montant toujours et s’en détachant, à la manière magnifique d’une apothéose qui s’envole. C’était un de ces sentiments purs qui n’embarrassent pas l’exercice de la vie, que l’on cultive parce qu’ils sont rares, et dont la perte affligerait plus que la possession n’est réjouissante. Emma maigrit, ses joues pâlirent, sa figure s’allongea. Avec ses bandeaux noirs, ses grands yeux, son nez droit, sa démarche d’oiseau, et toujours silencieuse maintenant, ne semblait-elle pas traverser l’existence en y touchant à peine, et porter au front la vague empreinte de quelque prédestination sublime ? Elle était si triste et si calme, si douce à la fois et si réservée, que l’on se sentait près d’elle pris par un charme glacial, comme l’on frissonne dans les églises sous le parfum des fleurs mêlé au froid des marbres. Les autres même n’échappaient point à cette séduction. C’est une femme de grands moyens et qui ne serait pas déplacée dans une sous-préfecture. Les bourgeoises admiraient son économie, les clients sa politesse, les pauvres sa charité. Mais elle était pleine de convoitises, de rage, de haine. Cette robe aux plis droits cachait un cœur bouleversé, et ces lèvres si pudiques n’en racontaient pas la tourmente. Elle était amoureuse de Léon, et elle recherchait la solitude, afin de pouvoir plus à l’aise se délecter en son image. La vue de sa personne troublait la volupté de cette méditation. Emma palpitait au bruit de ses pas ; puis, en sa présence, l’émotion tombait, et il ne lui restait ensuite qu’un immense étonnement qui se finissait en tristesse. Léon ne savait pas, lorsqu’il sortait de chez elle désespéré, qu’elle se levait derrière lui afin de le voir dans la rue. Elle s’inquiétait de ses démarches ; elle épiait son visage ; elle inventa toute une histoire pour trouver prétexte à visiter sa chambre. La femme du pharmacien lui semblait bien heureuse de dormir sous le même toit ; et ses pensées continuellement s’abattaient sur cette maison, comme les pigeons du Lion d’or qui venaient tremper là, dans les gouttières, leurs pattes roses et leurs ailes blanches. Mais plus Emma s’apercevait de son amour, plus elle le refoulait, afin qu’il ne parût pas, et pour le diminuer. Elle aurait voulu que Léon s’en doutât ; et elle imaginait des hasards, des catastrophes qui l’eussent facilité. Ce qui la retenait, sans doute, c’était la paresse ou l’épouvante, et la pudeur aussi. Elle songeait qu’elle l’avait repoussé trop loin, qu’il n’était plus temps, que tout était perdu. Puis l’orgueil, la joie de se dire : « Je suis vertueuse », et de se regarder dans la glace en prenant des poses résignées, la consolait un peu du sacrifice qu’elle croyait faire. Alors, les appétits de la chair, les convoitises d’argent et les mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même souffrance ; et, au lieu d’en détourner sa pensée, elle l’y attachait davantage, s’excitant à la douleur et en cherchant partout les occasions. Elle s’irritait d’un plat mal servi ou d’une porte entrebâillée, gémissait du velours qu’elle n’avait pas, du bonheur qui lui manquait, de ses rêves trop hauts, de sa maison trop étroite. Ce qui l’exaspérait, c’est que Charles n’avait pas l’air de se douter de son supplice. La conviction où il était de la rendre heureuse lui semblait une insulte imbécile, et sa sécurité là-dessus de l’ingratitude. Pour qui donc était-elle sage ? N’était-il pas, lui, l’obstacle à toute félicité, la cause de toute misère, et comme l’ardillon pointu de cette courroie complexe qui la bouclait de tous côtés ? Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait de ses ennuis, et chaque effort pour l’amoindrir ne servait qu’à l’augmenter ; car cette peine inutile s’ajoutait aux autres motifs de désespoir et contribuait encore plus à l’écartement. Sa propre douceur à elle-même lui donnait des rébellions. La médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en des désirs adultères. Elle aurait voulu que Charles la battît, pour pouvoir plus justement le détester, s’en venger. Elle s’étonnait parfois des conjectures atroces qui lui arrivaient à la pensée ; et il fallait continuer à sourire, s’entendre répéter qu’elle était heureuse, faire semblant de l’être, le laisser croire ! Elle avait des dégoûts, cependant, de cette hypocrisie. Des tentations la prenaient de s’enfuir avec Léon, quelque part, bien loin, pour essayer une destinée nouvelle ; mais aussitôt il s’ouvrait dans son âme un gouffre vague, plein d’obscurité. D’ailleurs, il ne m’aime plus, pensait-elle ; que devenir ? quel secours attendre, quelle consolation, quel allégement ? Elle restait brisée, haletante, inerte, sanglotant à voix basse et avec des larmes qui coulaient. Pourquoi ne point le dire à Monsieur ? lui demandait la domestique, lorsqu’elle entrait pendant ces crises. Ce sont les nerfs, répondait Emma ; ne lui en parle pas, tu l’affligerais. oui, reprenait Félicité, vous êtes justement comme la Guérine, la fille au père Guérin, le pêcheur du Pollet, que j’ai connue à Dieppe, avant de venir chez vous. Elle était si triste, si triste, qu’à la voir debout sur le seuil de sa maison, elle vous faisait l’effet d’un drap d’enterrement tendu devant la porte. Son mal, à ce qu’il paraît, était une manière de brouillard qu’elle avait dans la tête, et les médecins n’y pouvaient rien, ni le curé non plus. Quand ça la prenait trop fort, elle s’en allait toute seule sur le bord de la mer, si bien que le lieutenant de la douane, en faisant sa tournée, souvent la trouvait étendue à plat ventre et pleurant sur les galets. Puis, après son mariage, ça lui a passé, dit-on. Mais, moi, reprenait Emma, c’est après le mariage que ça m’est venu. Un soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au bord, elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l’Angelus. On était au commencement d’avril, quand les primevères sont écloses ; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilette pour les fêtes de l’été. Par les barreaux de la tonnelle et au delà tout alentour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l’herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d’une teinte violette, plus pâle et plus transparente qu’une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ; on n’entendait ni leurs pas, ni leurs mugissements ; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique. À ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s’égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers, qui dépassaient sur l’autel les vases pleins de fleurs et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu, comme autrefois, être encore confondue dans la longue ligne des voiles blancs, que marquaient de noir çà et là les capuchons raides des bonnes sœurs inclinées sur leur prie-Dieu ; le dimanche, à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l’encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit ; elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d’oiseau qui tournoie dans la tempête ; et ce fut sans en avoir conscience qu’elle s’achemina vers l’église, disposée à n’importe quelle dévotion, pourvu qu’elle y absorbât son âme et que l’existence entière y disparût. Elle rencontra, sur la place, Lestiboudois, qui s’en revenait ; car, pour ne pas rogner la journée, il préférait interrompre sa besogne puis la reprendre, si bien qu’il tintait l’Angelus selon sa commodité. D’ailleurs, la sonnerie, faite plus tôt, avertissait les gamins de l’heure du catéchisme. Déjà quelques-uns, qui se trouvaient arrivés, jouaient aux billes sur les dalles du cimetière. D’autres, à califourchon sur le mur, agitaient leurs jambes, en fauchant avec leurs sabots les grandes orties poussées entre la petite enceinte et les dernières tombes. C’était la seule place qui fût verte ; tout le reste n’était que pierres, et couvert continuellement d’une poudre fine, malgré le balai de la sacristie. Les enfants en chaussons couraient là comme sur un parquet fait pour eux, et on entendait les éclats de leurs voix à travers le bourdonnement de la cloche. Il diminuait avec les oscillations de la grosse corde qui, tombant des hauteurs du clocher, traînait à terre par le bout. Des hirondelles passaient en poussant de petits cris, coupaient l’air au tranchant de leur vol, et rentraient vite dans leurs nids jaunes, sous les tuiles du larmier. Au fond de l’église, une lampe brûlait, c’est-à-dire une mèche de veilleuse dans un verre suspendu. Sa lumière, de loin, semblait une tache blanchâtre qui tremblait sur l’huile. Un long rayon de soleil traversait toute la nef et rendait plus sombres encore les bas-côtés et les angles. demanda madame Bovary à un jeune garçon qui s’amusait à secouer le tourniquet dans son trou trop lâche. En effet, la porte du presbytère grinça, l’abbé Bournisien parut ; les enfants, pêle-mêle, s’enfuirent dans l’église. murmura l’ecclésiastique, toujours les mêmes ! Et, ramassant un catéchisme en lambeaux qu’il venait de heurter avec son pied : Ça ne respecte rien ! Mais, dès qu’il aperçut madame Bovary : Excusez-moi, dit-il, je ne vous remettais pas. Il fourra le catéchisme dans sa poche et s’arrêta, continuant à balancer entre deux doigts la lourde clef de la sacristie. La lueur du soleil couchant qui frappait en plein son visage pâlissait le lasting de sa soutane, luisante sous les coudes, effiloquée par le bas. Des taches de graisse et de tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des petits boutons, et elles devenaient plus nombreuses en s’écartant de son rabat, où reposaient les plis abondants de sa peau rouge ; elle était semée de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa barbe grisonnante. Il venait de dîner et respirait bruyamment. Mal, répondit Emma ; je souffre. Eh bien, moi aussi, reprit l’ecclésiastique. Ces premières chaleurs, n’est-ce pas, vous amollissent étonnamment ? nous sommes nés pour souffrir, comme dit saint Paul. Bovary, qu’est-ce qu’il en pense ? fit-elle avec un geste de dédain. répliqua le bonhomme tout étonné, il ne vous ordonne pas quelque chose ? dit Emma, ce ne sont pas les remèdes de la terre qu’il me faudrait. Mais le curé, de temps à autre, regardait dans l’église, où tous les gamins agenouillés se poussaient de l’épaule, et tombaient comme des capucins de cartes. Attends, attends, Riboudet, cria l’ecclésiastique d’une voix colère, je m’en vas aller te chauffer les oreilles, mauvais galopin ! Puis, se tournant vers Emma : C’est le fils de Boudet le charpentier ; ses parents sont à leur aise et lui laissent faire ses fantaisies. Pourtant il apprendrait vite, s’il le voulait, car il est plein d’esprit. Et moi quelquefois, par plaisanterie, je l’appelle donc Riboudet (comme la côte que l’on prend pour aller à Maromme), et je dis même : mon Riboudet. L’autre jour, j’ai rapporté ce mot-là à Monseigneur, qui en a ri... Toujours fort occupé, sans doute ? car nous sommes certainement, lui et moi, les deux personnes de la paroisse qui avons le plus à faire. Mais lui, il est le médecin des corps, ajouta-t-il avec un rire épais, et moi, je le suis des âmes ! Elle fixa sur le prêtre des yeux suppliants. Oui..., dit-elle, vous soulagez toutes les misères. ne m’en parlez pas, madame Bovary ! Ce matin même, il a fallu que j’aille dans le Bas-Diauville pour une vache qui avait l’enfle ; ils croyaient que c’était un sort. Toutes leurs vaches, je ne sais comment... Et, d’un bond, il s’élança dans l’église. Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pupitre, grimpaient sur le tabouret du chantre, ouvraient le missel ; et d’autres, à pas de loup, allaient se hasarder bientôt jusque dans le confessionnal. Mais le curé, soudain, distribua sur tous une grêle de soufflets. Les prenant par le collet de la veste, il les enlevait de terre et les reposait à deux genoux sur les pavés du chœur, fortement, comme s’il eût voulu les y planter. Allez, dit-il quand il fut revenu près d’Emma, et en déployant son large mouchoir d’indienne, dont il mit un angle entre ses dents, les cultivateurs sont bien à plaindre ! Il y en a d’autres, répondit-elle. les ouvriers des villes, par exemple. j’ai connu là de pauvres mères de famille, des femmes vertueuses, je vous assure, de véritables saintes, qui manquaient même de pain. Mais celles, reprit Emma (et les coins de sa bouche se tordaient en parlant), celles, monsieur le curé, qui ont du pain, et qui n’ont pas... De feu l’hiver, dit le prêtre. Il me semble, à moi, que lorsqu’on est bien chauffé, bien nourri..., car enfin... fit-il, en s’avançant d’un air inquiet ; c’est la digestion, sans doute ? Il faut rentrer chez vous, madame Bovary, boire un peu de thé ; ça vous fortifiera, ou bien un verre d’eau fraîche avec de la cassonade. Et elle avait l’air de quelqu’un qui se réveille d’un songe. C’est que vous passiez la main sur votre front. J’ai cru qu’un étourdissement vous prenait. Mais vous me demandiez quelque chose ? Et son regard, qu’elle promenait autour d’elle, s’abaissa lentement sur le vieillard à soutane. Ils se considéraient tous les deux, face à face, sans parler. Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse, mais le devoir avant tout, vous savez ; il faut que j’expédie mes garnements. Voilà les premières communions qui vont venir. Nous serons encore surpris, j’en ai peur ! Aussi, à partir de l’Ascension, je les tiens recta tous les mercredis une heure de plus. on ne saurait les diriger trop tôt dans la voie du Seigneur, comme, du reste, il nous l’a recommandé lui-même par la bouche de son divin Fils... Bonne santé, madame ; mes respects à monsieur votre mari ! Et il entra dans l’église, en faisant dès la porte une génuflexion. Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des bancs, marchant à pas lourds, la tête un peu penchée sur l’épaule, et avec ses deux mains entr’ouvertes, qu’il portait en dehors. Puis elle tourna sur ses talons, tout d’un bloc comme une statue sur un pivot, et prit le chemin de sa maison. Mais la grosse voix du curé, la voix claire des gamins arrivaient encore à son oreille et continuaient derrière elle : Êtes-vous chrétien ? C’est celui qui, étant baptisé..., baptisé..., baptisé. Elle monta les marches de son escalier en se tenant à la rampe, et, quand elle fut dans sa chambre, se laissa tomber dans un fauteuil. Le jour blanchâtre des carreaux s’abaissait doucement avec des ondulations. Les meubles à leur place semblaient devenus plus immobiles et se perdre dans l’ombre comme dans un océan ténébreux. La cheminée était éteinte, la pendule battait toujours, et Emma vaguement s’ébahissait à ce calme des choses, tandis qu’il y avait en elle-même tant de bouleversements. Mais, entre la fenêtre et la table à ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur ses bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pour lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier. dit celle-ci en l’écartant avec la main. La petite fille bientôt revint plus près encore contre ses genoux ; et, s’y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros œil bleu, pendant qu’un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur la soie du tablier. répéta la jeune femme tout irritée. Sa figure épouvanta l’enfant, qui se mit à crier. fit-elle en la repoussant du coude. Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre ; elle s’y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se précipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut. C’était l’heure du dîner, il rentrait. Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d’une voix tranquille : voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre. Charles la rassura, le cas n’était point grave, et il alla chercher du diachylum. Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulut demeurer seule à garder son enfant. Alors, en la contemplant dormir, ce qu’elle conservait d’inquiétude se dissipa par degrés, et elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne de s’être troublée tout à l’heure pour si peu de chose. Berthe, en effet, ne sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes s’arrêtaient au coin de ses paupières à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles, enfoncées ; le sparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peau tendue. C’est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide ! Quand Charles, à onze heures du soir, revint de la pharmacie (où il avait été remettre, après le dîner, ce qui lui restait du diachylum), il trouva sa femme debout auprès du berceau. Puisque je t’assure que ce ne sera rien, dit-il en la baisant au front ; ne te tourmente pas, pauvre chérie, tu te rendras malade ! Il était resté longtemps chez l’apothicaire. Bien qu’il ne s’y fût pas montré fort ému, M. Homais, néanmoins, s’était efforcé de le raffermir, de lui remonter le moral. Alors on avait causé des dangers divers qui menaçaient l’enfance et de l’étourderie des domestiques. Madame Homais en savait quelque chose, ayant encore sur la poitrine les marques d’une écuellée de braise qu’une cuisinière, autrefois, avait laissée tomber dans son sarrau. Aussi ces bons parents prenaient-ils quantité de précautions. Les couteaux jamais n’étaient affilés, ni les appartements cirés. Il y avait aux fenêtres des grilles en fer et aux chambranles de fortes barres. Les petits Homais, malgré leur indépendance, ne pouvaient remuer sans un surveillant derrière eux ; au moindre rhume, leur père les bourrait de pectoraux, et jusqu’à plus de quatre ans ils portaient tous, impitoyablement, des bourrelets matelassés. C’était, il est vrai, une manie de madame Homais ; son époux en était intérieurement affligé, redoutant pour les organes de l’intellect les résultats possibles d’une pareille compression, et il s’échappait jusqu’à lui dire : Tu prétends donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos ? Charles, cependant, avait essayé plusieurs fois d’interrompre la conversation. J’aurais à vous entretenir, avait-il soufflé bas à l’oreille du clerc, qui se mit à marcher devant lui dans l’escalier. Se douterait-il de quelque chose ? Il avait des battements de cœur et se perdait en conjectures. Enfin Charles, ayant fermé la porte, le pria de voir lui-même à Rouen quels pouvaient être les prix d’un beau daguerréotype ; c’était une surprise sentimentale qu’il réservait à sa femme, une attention fine, son portrait en habit noir. Mais il voulait auparavant savoir à quoi s’en tenir ; ces démarches ne devaient pas embarrasser M. Léon, puisqu’il allait à la ville toutes les semaines, à peu près. Homais soupçonnait là-dessous quelque histoire de jeune homme, une intrigue. Mais il se trompait ; Léon ne poursuivait aucune amourette. Plus que jamais il était triste, et madame Lefrançois s’en apercevait bien à la quantité de nourriture qu’il laissait maintenant sur son assiette. Pour en savoir plus long, elle interrogea le percepteur ; Binet répliqua, d’un ton rogue, qu’il n’était point payé par la police. Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier ; car souvent Léon se renversait sur sa chaise en écartant les bras, et se plaignait vaguement de l’existence. C’est que vous ne prenez point assez de distractions, disait le percepteur. Moi, à votre place, j’aurais un tour ! Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc. faisait l’autre en caressant sa mâchoire, avec un air de dédain mêlé de satisfaction. Léon était las d’aimer sans résultat ; puis il commençait à sentir cet accablement que vous cause la répétition de la même vie, lorsque aucun intérêt ne la dirige et qu’aucune espérance ne la soutient. Il était si ennuyé d’Yonville et des Yonvillais, que la vue de certaines gens, de certaines maisons l’irritait à n’y pouvoir tenir ; et le pharmacien, tout bonhomme qu’il était, lui devenait complètement insupportable. Cependant, la perspective d’une situation nouvelle l’effrayait autant qu’elle le séduisait. Cette appréhension se tourna vite en impatience, et Paris alors agita pour lui, dans le lointain, la fanfare de ses bals masqués avec le rire de ses grisettes. Puisqu’il devait y terminer son droit, pourquoi ne partait-il pas ? Et il se mit à faire des préparatifs intérieurs ; il arrangea d’avance ses occupations. Il se meubla, dans sa tête, un appartement. Il y mènerait une vie d’artiste ! Il y prendrait des leçons de guitare ! Il aurait une robe de chambre, un béret basque, des pantoufles de velours bleu ! Et même il admirait déjà sur sa cheminée deux fleurets en sautoir, avec une tête de mort et la guitare au-dessus. La chose difficile était le consentement de sa mère ; rien pourtant ne paraissait plus raisonnable. Son patron même l’engageait à visiter une autre étude, où il pût se développer davantage. Prenant donc un parti moyen, Léon chercha quelque place de second clerc à Rouen, n’en trouva pas, et écrivit enfin à sa mère une longue lettre détaillée, où il exposait les raisons d’aller habiter Paris immédiatement. Chaque jour, durant tout un mois, Hivert transporta pour lui d’Yonville à Rouen, de Rouen à Yonville, des coffres, des valises, des paquets ; et, quand Léon eut remonté sa garde-robe, fait rembourrer ses trois fauteuils, acheté une provision de foulards, pris en un mot plus de dispositions que pour un voyage autour du monde, il s’ajourna de semaine en semaine, jusqu’à ce qu’il reçût une seconde lettre maternelle où on le pressait de partir, puisqu’il désirait, avant les vacances, passer son examen. Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame Homais pleura ; Justin sanglotait ; Homais, en homme fort, dissimula son émotion ; il voulut lui-même porter le paletot de son ami jusqu’à la grille du notaire, qui emmenait Léon à Rouen dans sa voiture. Ce dernier avait juste le temps de faire ses adieux à M. Quand il fut au haut de l’escalier, il s’arrêta, tant il se sentait hors d’haleine. À son entrée, madame Bovary se leva vivement. Elle se mordit les lèvres, et un flot de sang lui courut sous la peau, qui se colora tout en rose, depuis la racine des cheveux jusqu’au bord de sa collerette. Elle restait debout, s’appuyant de l’épaule contre la boiserie. Monsieur n’est donc pas là ? Alors il y eut un silence. Ils se regardèrent ; et leurs pensées, confondues dans la même angoisse, s’étreignaient étroitement, comme deux poitrines palpitantes. Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Léon. Emma descendit quelques marches, et elle appela Félicité. Il jeta vite autour de lui un large coup d’œil qui s’étala sur les murs, les étagères, la cheminée, comme pour pénétrer tout, emporter tout. Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secouait au bout d’une ficelle un moulin à vent la tête en bas. Léon la baisa sur le cou à plusieurs reprises. Et il la remit à sa mère. Madame Bovary, le dos tourné, avait la figure posée contre un carreau ; Léon tenait sa casquette à la main et la battait doucement le long de sa cuisse. Elle se détourna, le menton baissé et le front en avant. La lumière y glissait comme sur un marbre, jusqu’à la courbe des sourcils, sans que l’on pût savoir ce qu’Emma regardait à l’horizon ni ce qu’elle pensait au fond d’elle-même. Elle releva sa tête d’un mouvement brusque : Ils s’avancèrent l’un vers l’autre ; il tendit la main, elle hésita. À l’anglaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout en s’efforçant de rire. Léon la sentit entre ses doigts, et la substance même de tout son être lui semblait descendre dans cette paume humide. Puis il ouvrit la main ; leurs yeux se rencontrèrent encore, et il disparut. Quand il fut sous les halles, il s’arrêta, et il se cacha derrière un pilier, afin de contempler une dernière fois cette maison blanche avec ses quatre jalousies vertes. Il crut voir une ombre derrière la fenêtre, dans la chambre ; mais le rideau, se décrochant de la patère comme si personne n’y touchait, remua lentement ses longs plis obliques, qui d’un seul bond s’étalèrent tous, et il resta droit, plus immobile qu’un mur de plâtre. Il aperçut de loin, sur la route, le cabriolet de son patron, et à côté un homme en serpillière qui tenait le cheval. Embrassez-moi, dit l’apothicaire les larmes aux yeux. Voilà votre paletot, mon bon ami ; prenez garde au froid ! Homais se pencha sur le garde-crotte, et d’une voix entrecoupée par les sanglots, laissa tomber ces deux mots tristes : Bon voyage ! Ils partirent, et Homais s’en retourna. Madame Bovary avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle regardait les nuages. Ils s’amoncelaient au couchant du côté de Rouen, et roulaient vite leurs volutes noires, d’où dépassaient par derrière les grandes lignes du soleil, comme les flèches d’or d’un trophée suspendu, tandis que le reste du ciel vide avait la blancheur d’une porcelaine. Mais une rafale de vent fit se courber les peupliers, et tout à coup la pluie tomba ; elle crépitait sur les feuilles vertes. Puis le soleil reparut, les poules chantèrent, des moineaux battaient des ailes dans les buissons humides, et les flaques d’eau sur le sable emportaient en s’écoulant les fleurs roses d’un acacia. qu’il doit être loin déjà ! Homais, comme de coutume, vint à six heures et demie, pendant le dîner. Eh bien, dit-il en s’asseyant, nous avons donc tantôt embarqué notre jeune homme ? Puis, se tournant sur sa chaise : Et quoi de neuf chez vous ? Ma femme, seulement, a été, cette après-midi, un peu émue. Vous savez, les femmes, un rien les trouble ! Et l’on aurait tort de se révolter là contre, puisque leur organisation nerveuse est beaucoup plus malléable que la nôtre. disait Charles, comment va-t-il vivre à Paris ?... dit le pharmacien en claquant de la langue, les parties fines chez le traiteur ! tout cela va rouler, je vous assure. Je ne crois pas qu’il se dérange, objecta Bovary. Homais, quoiqu’il lui faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier Latin, avec les actrices ! Du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu’ils aient quelque talent d’agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions de faire de très beaux mariages. Mais, dit le médecin, j’ai peur pour lui que... Vous avez raison, interrompit l’apothicaire, c’est le revers de la médaille ! et l’on y est obligé continuellement d’avoir la main posée sur son gousset. Ainsi, vous êtes dans un jardin public, je suppose ; un quidam se présente, bien mis, décoré même, et qu’on prendrait pour un diplomate ; il vous aborde ; vous causez ; il s’insinue, vous offre une prise ou vous ramasse votre chapeau. Puis on se lie davantage ; il vous mène au café, vous invite à venir dans sa maison de campagne, vous fait faire, entre deux vins, toutes sortes de connaissances, et, les trois quarts du temps ce n’est que pour flibuster votre bourse ou vous entraîner en des démarches pernicieuses. C’est vrai, répondit Charles ; mais je pensais surtout aux maladies, à la fièvre typhoïde, par exemple, qui attaque les étudiants de la province. À cause du changement de régime, continua le pharmacien, et de la perturbation qui en résulte dans l’économie générale. Et puis, l’eau de Paris, voyez-vous ! les mets de restaurateurs, toutes ces nourritures épicées finissent par vous échauffer le sang et ne valent pas, quoi qu’on en dise, un bon pot-au-feu. J’ai toujours, quant à moi, préféré la cuisine bourgeoise : c’est plus sain ! Aussi, lorsque j’étudiais à Rouen la pharmacie, je m’étais mis en pension dans une pension ; je mangeais avec les professeurs. Et il continua donc à exposer ses opinions générales et ses sympathies personnelles, jusqu’au moment où Justin vint le chercher pour un lait de poule qu’il fallait faire. Pas un instant de répit ! s’écria-t-il, toujours à la chaîne ! Je ne peux sortir une minute ! Il faut, comme un cheval de labour, être à suer sang et eau ! Puis, quand il fut sur la porte : À propos, dit-il, savez-vous la nouvelle ? C’est qu’il est fort probable, reprit Homais en dressant ses sourcils et en prenant une figure des plus sérieuses, que les comices agricoles de la Seine-Inférieure se tiendront cette année à Yonville-l’Abbaye. Le bruit, du moins, en circule. Ce matin, le journal en touchait quelque chose. Ce serait pour notre arrondissement de la dernière importance ! Mais nous en causerons plus tard. J’y vois, je vous remercie ; Justin a la lanterne. Le lendemain fut, pour Emma, une journée funèbre. Tout lui parut enveloppé par une atmosphère noire qui flottait confusément sur l’extérieur des choses, et le chagrin s’engouffrait dans son âme avec des hurlements doux, comme fait le vent d’hiver dans les châteaux abandonnés. C’était cette rêverie que l’on a sur ce qui ne reviendra plus, la lassitude qui vous prend après chaque fait accompli, cette douleur enfin que vous apportent l’interruption de tout mouvement accoutumé, la cessation brusque d’une vibration prolongée. Comme au retour de la Vaubyessard, quand les quadrilles tourbillonnaient dans sa tête, elle avait une mélancolie morne, un désespoir engourdi. Léon réapparaissait plus grand, plus beau, plus suave, plus vague ; quoiqu’il fût séparé d’elle, il ne l’avait pas quittée, il était là, et les murailles de la maison semblaient garder son ombre. Elle ne pouvait détacher sa vue de ce tapis où il avait marché, de ces meubles vides où il s’était assis. La rivière coulait toujours, et poussait lentement ses petits flots le long de la berge glissante. Ils s’y étaient promenés bien des fois, à ce même murmure des ondes, sur les cailloux couverts de mousse. Quels bons soleils ils avaient eus ! quelles bonnes après-midi, seuls, à l’ombre, dans le fond du jardin ! Il lisait tout haut, tête nue, posé sur un tabouret de bâtons secs ; le vent frais de la prairie faisait trembler les pages du livre et les capucines de la tonnelle... il était parti, le seul charme de sa vie, le seul espoir possible d’une félicité ! Comment n’avait-elle pas saisi ce bonheur-là, quand il se présentait ! Pourquoi ne l’avoir pas retenu à deux mains, à deux genoux, quand il voulait s’enfuir ? Et elle se maudit de n’avoir pas aimé Léon ; elle eut soif de ses lèvres. L’envie la prit de courir le rejoindre, de se jeter dans ses bras, de lui dire : « C’est moi, je suis à toi ! » Mais Emma s’embarrassait d’avance aux difficultés de l’entreprise, et ses désirs, s’augmentant d’un regret, n’en devenaient que plus actifs. Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui ; il y pétillait plus fort que, dans un steppe de Russie, un feu de voyageurs abandonné sur la neige. Elle se précipitait vers lui, elle se blottissait contre, elle remuait délicatement ce foyer près de s’éteindre, elle allait cherchant tout autour d’elle ce qui pouvait l’aviver davantage ; et les réminiscences les plus lointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu’elle éprouvait avec ce qu’elle imaginait, ses envies de volupté qui se dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances tombées, la litière domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse. Cependant les flammes s’apaisèrent, soit que la provision d’elle-même s’épuisât, ou que l’entassement fût trop considérable. L’amour, peu à peu, s’éteignit par l’absence, le regret s’étouffa sous l’habitude ; et cette lueur d’incendie qui empourprait son ciel pâle se couvrit de plus d’ombre et s’effaça par degrés. Dans l’assoupissement de sa conscience, elle prit même les répugnances du mari pour des aspirations vers l’amant, les brûlures de la haine pour des réchauffements de la tendresse ; mais, comme l’ouragan soufflait toujours, et que la passion se consuma jusqu’aux cendres, et qu’aucun secours ne vint, qu’aucun soleil ne parut, il fut de tous côtés nuit complète, et elle demeura perdue dans un froid horrible qui la traversait. Alors les mauvais jours de Tostes recommencèrent. Elle s’estimait à présent beaucoup plus malheureuse : car elle avait l’expérience du chagrin, avec la certitude qu’il ne finirait pas. Une femme qui s’était imposé de si grands sacrifices pouvait bien se passer des fantaisies. Elle s’acheta un prie-Dieu gothique, et elle dépensa en un mois pour quatorze francs de citrons à se nettoyer les ongles ; elle écrivit à Rouen, afin d’avoir une robe en cachemire bleu ; elle choisit chez Lheureux la plus belle de ses écharpes ; elle se la nouait à la taille par-dessus sa robe de chambre ; et, les volets fermés, avec un livre à la main, elle restait étendue sur un canapé dans cet accoutrement. Souvent, elle variait sa coiffure : elle se mettait à la chinoise, en boucles molles, en nattes tressées ; elle se fit une raie sur le côté de la tête et roula ses cheveux en dessous, comme un homme. Elle voulut apprendre l’italien : elle acheta des dictionnaires, une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya des lectures sérieuses, de l’histoire et de la philosophie. La nuit, quelquefois, Charles se réveillait en sursaut, croyant qu’on venait le chercher pour un malade : Et c’était le bruit d’une allumette qu’Emma frottait afin de rallumer la lampe. Mais il en était de ses lectures comme de ses tapisseries, qui, toutes commencées encombraient son armoire ; elle les prenait, les quittait, passait à d’autres. Elle avait des accès, où on l’eût poussée facilement à des extravagances. Elle soutint un jour, contre son mari, qu’elle boirait bien un grand demi-verre d’eau-de-vie, et, comme Charles eut la bêtise de l’en défier, elle avala l’eau-de-vie jusqu’au bout. Malgré ses airs évaporés (c’était le mot des bourgeoises d’Yonville), Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et, d’habitude, elle gardait aux coins de la bouche cette immobile contraction qui plisse la figure des vieilles filles et celle des ambitieux déchus. Elle était pâle partout, blanche comme du linge ; la peau du nez se tirait vers les narines, ses yeux vous regardaient d’une manière vague. Pour s’être découvert trois cheveux gris sur les tempes, elle parla beaucoup de sa vieillesse. Un jour même, elle eut un crachement de sang, et, comme Charles s’empressait, laissant apercevoir son inquiétude : répondit-elle, qu’est-ce que cela fait ? Charles s’alla réfugier dans son cabinet ; et il pleura, les deux coudes sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous la tête phrénologique. Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils eurent ensemble de longues conférences au sujet d’Emma. que faire, puisqu’elle se refusait à tout traitement ? Sais-tu ce qu’il faudrait à ta femme ? Ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels ! Si elle était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas ces vapeurs-là, qui lui viennent d’un tas d’idées qu’elle se fourre dans la tête, et du désœuvrement où elle vit. À lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu’un qui n’a pas de religion finit toujours par tourner mal. Donc, il fut résolu que l’on empêcherait Emma de lire des romans. La bonne dame s’en chargea : elle devait quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu’Emma cessait ses abonnements. N’aurait-on pas le droit d’avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d’empoisonneur ? Les adieux de la belle-mère et de la bru furent secs. Pendant les trois semaines qu’elles étaient restées ensemble, elles n’avaient pas échangé quatre paroles, à part les informations et compliments quand elles se rencontraient à table, et le soir avant de se mettre au lit. Madame Bovary mère partit un mercredi, qui était jour de marché à Yonville. La Place, dès le matin, était encombrée par une file de charrettes qui, toutes à cul et les brancards en l’air, s’étendaient le long des maisons depuis l’église jusqu’à l’auberge. De l’autre côté, il y avait des baraques de toile où l’on vendait des cotonnades, des couvertures et des bas de laine, avec des licous pour les chevaux et des paquets de rubans bleus, qui par le bout s’envolaient au vent. De la grosse quincaillerie s’étalait par terre, entre les pyramides d’œufs et les bannettes de fromages, d’où sortaient des pailles gluantes ; près des machines à blé, des poules qui gloussaient dans des cages plates passaient leurs cous par les barreaux. La foule, s’encombrant au même endroit sans en vouloir bouger, menaçait quelquefois de rompre la devanture de la pharmacie. Les mercredis, elle ne désemplissait pas et l’on s’y poussait, moins pour acheter des médicaments que pour prendre des consultations, tant était fameuse la réputation du sieur Homais dans les villages circonvoisins. Son robuste aplomb avait fasciné les campagnards. Ils le regardaient comme un plus grand médecin que tous les médecins. Emma était accoudée à sa fenêtre (elle s’y mettait souvent : la fenêtre, en province, remplace les théâtres et la promenade), et elle s’amusait à considérer la cohue des rustres, lorsqu’elle aperçut un monsieur vêtu d’une redingote de velours vert. Il était ganté de gants jaunes, quoiqu’il fût chaussé de fortes guêtres ; et il se dirigeait vers la maison du médecin, suivi d’un paysan marchant la tête basse d’un air tout réfléchi. demanda-t-il à Justin, qui causait sur le seuil avec Félicité. Et, le prenant pour le domestique de la maison : Rodolphe Boulanger de la Huchette est là. Ce n’était point par vanité territoriale que le nouvel arrivant avait ajouté à son nom la particule, mais afin de se faire mieux connaître. La Huchette, en effet, était un domaine près d’Yonville, dont il venait d’acquérir le château, avec deux fermes qu’il cultivait lui-même, sans trop se gêner cependant. Il vivait en garçon, et passait pour avoir au moins quinze mille livres de rentes ! Boulanger lui présenta son homme, qui voulait être saigné parce qu’il éprouvait des fourmis le long du corps. Ça me purgera, objectait-il à tous les raisonnements. Bovary commanda donc d’apporter une bande et une cuvette, et pria Justin de la soutenir. Puis, s’adressant au villageois déjà blême : Non, non, répondit l’autre, marchez toujours ! Et, d’un air fanfaron, il tendit son gros bras. Sous la piqûre de la lancette, le sang jaillit et alla s’éclabousser contre la glace. disait le paysan, on jurerait une petite fontaine qui coule ! Comme j’ai le sang rouge ! ce doit être bon signe, n’est-ce pas ? Quelquefois, reprit l’officier de santé, l’on n’éprouve rien au commencement, puis la syncope se déclare, et plus particulièrement chez les gens bien constitués, comme celui-ci. Le campagnard, à ces mots, lâcha l’étui qu’il tournait entre ses doigts. Une saccade de ses épaules fit craquer le dossier de la chaise. Je m’en doutais, dit Bovary en appliquant son doigt sur la veine. La cuvette commençait à trembler aux mains de Justin ; ses genoux chancelèrent, il devint pâle. mon Dieu, deux à la fois ! Et, dans son émotion, il avait peine à poser la compresse. Ce n’est rien, disait tout tranquillement M. Boulanger, tandis qu’il prenait Justin entre ses bras. Et il l’assit sur la table, lui appuyant le dos contre la muraille. Madame Bovary se mit à lui retirer sa cravate. Il y avait un nœud aux cordons de la chemise ; elle resta quelques minutes à remuer ses doigts légers dans le cou du jeune garçon ; ensuite elle versa du vinaigre sur son mouchoir de batiste ; elle lui en mouillait les tempes à petits coups et elle soufflait dessus, délicatement. Le charretier se réveilla ; mais la syncope de Justin durait encore, et ses prunelles disparaissaient dans leur sclérotique pâle, comme des fleurs bleues dans du lait. Il faudrait, dit Charles, lui cacher cela. Pour la mettre sous la table, dans le mouvement qu’elle fit en s’inclinant, sa robe (c’était une robe d’été à quatre volants, de couleur jaune, longue de taille, large de jupe), sa robe s’évasa autour d’elle sur les carreaux de la salle ; et, comme Emma, baissée, chancelait un peu en écartant les bras, le gonflement de l’étoffe se crevait de place en place, selon les inflexions de son corsage. Ensuite elle alla prendre une carafe d’eau, et elle faisait fondre des morceaux de sucre lorsque le pharmacien arriva. La servante l’avait été chercher dans l’algarade ; en apercevant son élève les yeux ouverts, il reprit haleine. Puis, tournant autour de lui, il le regardait de haut en bas. disait-il ; petit sot, vraiment ! Grand’chose, après tout, qu’une phlébotomie ! et un gaillard qui n’a peur de rien ! une espèce d’écureuil, tel que vous le voyez, qui monte locher des noix à des hauteurs vertigineuses. voilà de belles dispositions à exercer plus tard la pharmacie ; car tu peux te trouver appelé en des circonstances graves, par-devant les tribunaux, afin d’y éclairer la conscience des magistrats ; et il faudra pourtant garder son sang-froid, raisonner, se montrer homme, ou bien passer pour un imbécile ! Qui t’a prié de venir ? Tu importunes toujours monsieur et madame ! Les mercredis, d’ailleurs, ta présence m’est plus indispensable. Il y a maintenant vingt personnes à la maison. J’ai tout quitté à cause de l’intérêt que je te porte. attends-moi, et surveille les bocaux ! Quand Justin, qui se rhabillait, fut parti, l’on causa quelque peu des évanouissements. Madame Bovary n’en avait jamais eu. C’est extraordinaire pour une dame ! Du reste, il y a des gens bien délicats. Ainsi j’ai vu, dans une rencontre, un témoin perdre connaissance rien qu’au bruit des pistolets que l’on chargeait. Moi, dit l’apothicaire, la vue du sang des autres ne me fait rien du tout ; mais l’idée seulement du mien qui coule suffirait à me causer des défaillances, si j’y réfléchissais trop. Boulanger congédia son domestique, en l’engageant à se tranquilliser l’esprit, puisque sa fantaisie était passée. Elle m’a procuré l’avantage de votre connaissance, ajouta-t-il. Et il regardait Emma durant cette phrase. Puis il déposa trois francs sur le coin de la table, salua négligemment et s’en alla. Il fut bientôt de l’autre côté de la rivière (c’était son chemin pour s’en retourner à la Huchette) ; et Emma l’aperçut dans la prairie, qui marchait sous les peupliers, se ralentissant de temps à autre, comme quelqu’un qui réfléchit. se disait-il ; elle est fort gentille, cette femme du médecin ! De belles dents, les yeux noirs, le pied coquet, et de la tournure comme une Parisienne. Où donc l’a-t-il trouvée, ce gros garçon-là ? Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans ; il était de tempérament brutal et d’intelligence perspicace, ayant d’ailleurs beaucoup fréquenté les femmes, et s’y connaissant bien. Celle-là lui avait paru jolie ; il y rêvait donc, et à son mari. Elle en est fatiguée sans doute. Il porte des ongles sales et une barbe de trois jours. Tandis qu’il trottine à ses malades, elle reste à ravauder des chaussettes. on voudrait habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Ça bâille après l’amour, comme une carpe après l’eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j’en suis sûr ! Oui, mais comment s’en débarrasser ensuite ? Alors les encombrements du plaisir, entrevus en perspective, le firent, par contraste, songer à sa maîtresse. C’était une comédienne de Rouen, qu’il entretenait ; et, quand il se fut arrêté sur cette image, dont il avait, en souvenir même, des rassasiements : madame Bovary, pensa-t-il, est bien plus jolie qu’elle, plus fraîche surtout. Virginie, décidément, commence à devenir trop grosse. Elle est si fastidieuse avec ses joies. Et, d’ailleurs, quelle manie de salicoques ! La campagne était déserte, et Rodolphe n’entendait autour de lui que le battement régulier des herbes qui fouettaient sa chaussure, avec le cri des grillons tapis au loin sous les avoines ; il revoyait Emma dans la salle, habillée comme il l’avait vue, et il la déshabillait. s’écria-t-il en écrasant, d’un coup de bâton, une motte de terre devant lui. Et aussitôt il examina la partie politique de l’entreprise. On aura continuellement le marmot sur les épaules, et la bonne, les voisins, le mari, toute sorte de tracasseries considérables. dit-il, on y perd trop de temps ! C’est qu’elle a des yeux qui vous entrent au cœur comme des vrilles. Moi, qui adore les femmes pâles ! Au haut de la côte d’Argueil, sa résolution était prise. Il n’y a plus qu’à chercher les occasions. Eh bien, j’y passerai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la volaille ; je me ferai saigner, s’il le faut ; nous deviendrons amis, je les inviterai chez moi... ajouta-t-il, voilà les comices bientôt ; elle y sera, je la verrai. Nous commencerons, et hardiment, car c’est le plus sûr. Ils arrivèrent, en effet, ces fameux Comices ! Dès le matin de la solennité, tous les habitants, sur leurs portes, s’entretenaient des préparatifs ; on avait enguirlandé de lierres le fronton de la mairie ; une tente dans un pré était dressée pour le festin, et, au milieu de la Place, devant l’église, une espèce de bombarde devait signaler l’arrivée de M. le préfet et le nom des cultivateurs lauréats. La garde nationale de Buchy (il n’y en avait point à Yonville) était venue s’adjoindre au corps des pompiers, dont Binet était le capitaine. Il portait ce jour-là un col encore plus haut que de coutume ; et, sanglé dans sa tunique, il avait le buste si roide et immobile, que toute la partie vitale de sa personne semblait être descendue dans ses deux jambes, qui se levaient en cadence, à pas marqués, d’un seul mouvement. Comme une rivalité subsistait entre le percepteur et le colonel, l’un et l’autre, pour montrer leurs talents, faisaient à part manœuvrer leurs hommes. On voyait alternativement passer et repasser les épaulettes rouges et les plastrons noirs. Cela ne finissait pas et toujours recommençait ! Jamais il n’y avait eu pareil déploiement de pompe ! Plusieurs bourgeois, dès la veille, avaient lavé leurs maisons ; des drapeaux tricolores pendaient aux fenêtres entr’ouvertes ; tous les cabarets étaient pleins ; et, par le beau temps qu’il faisait, les bonnets empesés, les croix d’or et les fichus de couleur paraissaient plus blancs que neige, miroitaient au soleil clair, et relevaient de leur bigarrure éparpillée la sombre monotonie des redingotes et des bourgerons bleus. Les fermières des environs retiraient, en descendant de cheval, la grosse épingle qui leur serrait autour du corps leur robe retroussée de peur des taches ; et les maris, au contraire, afin de ménager leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mouchoirs de poche, dont ils tenaient un angle entre les dents. La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts du village. Il s’en dégorgeait des ruelles, des allées, des maisons, et l’on entendait de temps à autre retomber le marteau des portes, derrière les bourgeoises en gants de fil, qui sortaient pour aller voir la fête. Ce que l’on admirait surtout, c’étaient deux longs ifs couverts de lampions qui flanquaient une estrade où s’allaient tenir les autorités ; et il y avait de plus, contre les quatre colonnes de la mairie, quatre manières de gaules, portant chacune un petit étendard de toile verdâtre, enrichi d’inscriptions en lettres d’or. On lisait sur l’un : « Au Commerce » ; sur l’autre : « À l’Agriculture » ; sur le troisième : « À l’Industrie » ; et sur le quatrième : « Aux Beaux-Arts ». Mais la jubilation qui épanouissait tous les visages paraissait assombrir madame Lefrançois, l’aubergiste. Debout sur les marches de sa cuisine, elle murmurait dans son menton : quelle bêtise avec leur baraque de toile ! Croient-ils que le préfet sera bien aise de dîner là-bas, sous une tente, comme un saltimbanque ? Ils appellent ces embarras-là, faire le bien du pays ! Ce n’était pas la peine, alors, d’aller chercher un gargotier à Neufchâtel ! Il portait un habit noir, un pantalon de nankin, des souliers de castor, et par extraordinaire un chapeau, un chapeau bas de forme. dit-il ; excusez-moi, je suis pressé. Et comme la grosse veuve lui demanda où il allait : Cela vous semble drôle, n’est-ce pas ? moi qui reste toujours plus confiné dans mon laboratoire que le rat du bonhomme dans son fromage. Je voulais vous exprimer seulement, madame Lefrançois, que je demeure d’habitude tout reclus chez moi. Aujourd’hui cependant, vu la circonstance, il faut bien que... dit-elle avec un air de dédain. Oui, j’y vais, répliqua l’apothicaire étonné ; ne fais-je point partie de la commission consultative ? La mère Lefrançois le considéra quelques minutes, et finit par répondre en souriant : Mais qu’est-ce que la culture vous regarde ? vous vous y entendez donc ? Certainement, je m’y entends, puisque je suis pharmacien, c’est-à-dire chimiste ! et la chimie, madame Lefrançois, ayant pour objet la connaissance de l’action réciproque et moléculaire de tous les corps de la nature, il s’ensuit que l’agriculture se trouve comprise dans son domaine ! Et, en effet, composition des engrais, fermentation des liquides, analyse des gaz et influence des miasmes, qu’est-ce que tout cela, je vous le demande, si ce n’est de la chimie pure et simple ? Croyez-vous qu’il faille, pour être agronome, avoir soi-même labouré la terre ou engraissé des volailles ? Mais il faut connaître plutôt la constitution des substances dont il s’agit, les gisements géologiques, les actions atmosphériques, la qualité des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents corps et leur capillarité ! Et il faut posséder à fond tous ses principes d’hygiène, pour diriger, critiquer la construction des bâtiments, le régime des animaux, l’alimentation des domestiques ! il faut encore, madame Lefrançois, posséder la botanique ; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quelles sont les salutaires d’avec les délétères, quelles les improductives et quelles les nutritives, s’il est bon de les arracher par-ci et de les ressemer par-là, de propager les unes, de détruire les autres ; bref, il faut se tenir au courant de la science par les brochures et papiers publics, être toujours en haleine, afin d’indiquer les améliorations... L’aubergiste ne quittait point des yeux la porte du Café Français, et le pharmacien poursuivit : Plût à Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou que du moins ils écoutassent davantage les conseils de la science ! Ainsi, moi, j’ai dernièrement écrit un fort opuscule, un mémoire de plus de soixante et douze pages, intitulé : Du cidre, de sa fabrication et de ses effets ; suivi de quelques réflexions nouvelles à ce sujet, que j’ai envoyé à la Société agronomique de Rouen ; ce qui m’a même valu l’honneur d’être reçu parmi ses membres, section d’agriculture, classe de pomologie ; eh bien, si mon ouvrage avait été livré à la publicité... Mais l’apothicaire s’arrêta, tant madame Lefrançois paraissait préoccupée. disait-elle, on n’y comprend rien ! Et, avec des haussements d’épaules qui tiraient sur sa poitrine les mailles de son tricot, elle montrait des deux mains le cabaret de son rival, d’où sortaient alors des chansons. Du reste, il n’en a pas pour longtemps, ajouta-t-elle ; avant huit jours, tout est fini. Elle descendit ses trois marches, et, lui parlant à l’oreille : vous ne savez pas cela ? On va le saisir cette semaine. C’est Lheureux qui le fait vendre. s’écria l’apothicaire, qui avait toujours des expressions congruentes à toutes les circonstances imaginables. L’hôtesse donc se mit à lui raconter cette histoire, qu’elle savait par Théodore, le domestique de M. Guillaumin, et, bien qu’elle exécrât Tellier, elle blâmait Lheureux. tenez, dit-elle, le voilà sous les halles ; il salue madame Bovary, qui a un chapeau vert. Elle est même au bras de M. Je m’empresse d’aller lui offrir mes hommages. Peut-être qu’elle sera bien aise d’avoir une place dans l’enceinte, sous le péristyle. Et, sans écouter la mère Lefrançois, qui le rappelait pour lui en conter plus long, le pharmacien s’éloigna d’un pas rapide, sourire aux lèvres et jarret tendu, distribuant de droite et de gauche quantité de salutations et emplissant beaucoup d’espace avec les grandes basques de son habit noir, qui flottaient au vent derrière lui. Rodolphe, l’ayant aperçu de loin, avait pris un train rapide ; mais madame Bovary s’essouffla ; il se ralentit donc et lui dit en souriant, d’un ton brutal : C’est pour éviter ce gros homme : vous savez, l’apothicaire. Elle lui donna un coup de coude. Et il la considéra du coin de l’œil, tout en continuant à marcher. Son profil était si calme, que l’on n’y devinait rien. Il se détachait en pleine lumière, dans l’ovale de sa capote qui avait des rubans pâles ressemblant à des feuilles de roseau. Ses yeux aux longs cils courbes regardaient devant elle, et, quoique bien ouverts, ils semblaient un peu bridés par les pommettes, à cause du sang, qui battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rose traversait la cloison de son nez. Elle inclinait la tête sur l’épaule, et l’on voyait entre ses lèvres le bout nacré de ses dents blanches. Ce geste d’Emma pourtant n’avait été qu’un avertissement ; car M. Lheureux les accompagnait, et il leur parlait de temps à autre, comme pour entrer en conversation : tout le monde est dehors ! Et madame Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui répondait guère, tandis qu’au moindre mouvement qu’ils faisaient, il se rapprochait en disant : « Plaît-il ? » et portait la main à son chapeau. Quand ils furent devant la maison du maréchal, au lieu de suivre la route jusqu’à la barrière, Rodolphe, brusquement, prit un sentier, entraînant madame Bovary ; il cria : Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres ? et, puisque, aujourd’hui, j’ai le bonheur d’être avec vous... Alors il parla du beau temps et du plaisir de marcher sur l’herbe. Voici de gentilles pâquerettes, dit-il, et de quoi fournir bien des oracles à toutes les amoureuses du pays. Est-ce que vous êtes amoureux ? Le pré commençait à se remplir, et les ménagères vous heurtaient avec leurs grands parapluies, leurs paniers et leurs bambins. Souvent il fallait se déranger devant une longue file de campagnardes, servantes en bas bleus, à souliers plats, à bagues d’argent, et qui sentaient le lait, quand on passait près d’elles. Elles marchaient en se tenant par la main, et se répandaient ainsi sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des trembles jusqu’à la tente du banquet. Mais c’était le moment de l’examen, et les cultivateurs, les uns après les autres, entraient dans une manière d’hippodrome que formait une longue corde portée sur des bâtons. Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle, et alignant confusément leurs croupes inégales. Des porcs assoupis enfonçaient en terre leur groin ; des veaux beuglaient ; des brebis bêlaient ; les vaches, un jarret replié, étalaient leur ventre sur le gazon, et, ruminant lentement, clignaient leurs paupières lourdes, sous les moucherons qui bourdonnaient autour d’elles. Des charretiers, les bras nus, retenaient par le licou des étalons cabrés, qui hennissaient à pleins naseaux du côté des juments. Elles restaient paisibles, allongeant la tête et la crinière pendante, tandis que leurs poulains se reposaient à leur ombre, ou venaient les téter quelquefois ; et, sur la longue ondulation de tous ces corps tassés, on voyait se lever au vent, comme un flot, quelque crinière blanche, ou bien saillir des cornes aiguës, et des têtes d’hommes qui couraient. À l’écart, en dehors des lices, cent pas plus loin, il y avait un grand taureau noir muselé, portant un cercle de fer à la narine, et qui ne bougeait pas plus qu’une bête de bronze. Un enfant en haillons le tenait par une corde. Cependant, entre les deux rangées, des messieurs s’avançaient d’un pas lourd, examinant chaque animal, puis se consultaient à voix basse. L’un d’eux, qui semblait plus considérable, prenait, tout en marchant, quelques notes sur un album. C’était le président du jury : M. Sitôt qu’il reconnut Rodolphe, il s’avança vivement, et lui dit en souriant d’un air aimable : Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez ? Mais quand le président eut disparu : Ma foi, non, reprit-il, je n’irai pas ; votre compagnie vaut bien la sienne. Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circuler plus à l’aise, montrait au gendarme sa pancarte bleue, et même il s’arrêtait parfois devant quelque beau sujet, que madame Bovary n’admirait guère. Il s’en aperçut, et alors se mit à faire des plaisanteries sur les dames d’Yonville, à propos de leur toilette ; puis il s’excusa lui-même du négligé de la sienne. Elle avait cette incohérence de choses communes et recherchées, où le vulgaire, d’habitude, croit entrevoir la révélation d’une existence excentrique, les désordres du sentiment, les tyrannies de l’art, et toujours un certain mépris des conventions sociales, ce qui le séduit ou l’exaspère. Ainsi sa chemise de batiste à manchettes plissées bouffait au hasard du vent, dans l’ouverture de son gilet, qui était de coutil gris, et son pantalon à larges raies découvrait aux chevilles ses bottines de nankin, claquées de cuir verni. Elles étaient si vernies, que l’herbe s’y reflétait. Il foulait avec elles les crottins de cheval, une main dans la poche de sa veste et son chapeau de paille mis de côté. D’ailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne... Tout est peine perdue, dit Emma. Songer que pas un seul de ces braves gens n’est capable de comprendre même la tournure d’un habit ! Alors ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existences qu’elle étouffait, des illusions qui s’y perdaient. Aussi, disait Rodolphe, je m’enfonce dans une tristesse... Mais je vous croyais très gai ? oui, d’apparence, parce qu’au milieu du monde je sais mettre sur mon visage un masque railleur ; et cependant que de fois, à la vue d’un cimetière, au clair de lune, je me suis demandé si je ne ferais pas mieux d’aller rejoindre ceux qui sont à dormir... Et il accompagna ces derniers mots d’une sorte de sifflement entre ses lèvres. Mais ils furent obligés de s’écarter l’un de l’autre, à cause d’un grand échafaudage de chaises qu’un homme portait derrière eux. Il en était si surchargé, que l’on apercevait seulement la pointe de ses sabots, avec le bout de ses deux bras, écartés droit. C’était Lestiboudois, le fossoyeur, qui charriait dans la multitude les chaises de l’église. Plein d’imagination pour tout ce qui concernait ses intérêts, il avait découvert ce moyen de tirer parti des comices ; et son idée lui réussissait, car il ne savait plus auquel, entendre. En effet, les villageois, qui avaient chaud, se disputaient ces sièges dont la paille sentait l’encens, et s’appuyaient contre leurs gros dossiers salis par la cire des cierges, avec une certaine vénération. Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe ; il continua comme se parlant à lui-même : tant de choses m’ont manqué ! si j’avais eu un but dans la vie, si j’eusse rencontré une affection, si j’avais trouvé quelqu’un... comme j’aurais dépensé toute l’énergie dont je suis capable, j’aurais surmonté tout, brisé tout ! Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n’êtes guère à plaindre. Car enfin..., reprit-elle, vous êtes libre. Ne vous moquez pas de moi, répondit-il. Et elle jurait qu’elle ne se moquait pas, quand un coup de canon retentit ; aussitôt, on se poussa, pêle-mêle, vers le village. le préfet n’arrivait pas ; et les membres du jury se trouvaient fort embarrassés, ne sachant s’il fallait commencer la séance ou bien attendre encore. Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de louage, traîné par deux chevaux maigres, que fouettait à tour de bras un cocher en chapeau blanc. Binet n’eut que le temps de crier : « Aux armes ! » Mais l’équipage préfectoral sembla deviner cet embarras, et les deux rosses accouplées, se dandinant sur leur chaînette, arrivèrent au petit trot devant le péristyle de la mairie, juste au moment où la garde nationale et les pompiers s’y déployaient, tambour battant, et marquant le pas. Et, après un port d’armes où le cliquetis des capucines, se déroulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui dégringole les escaliers, tous les fusils retombèrent. Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vêtu d’un habit court à broderie d’argent, chauve sur le front, portant toupet à l’occiput, ayant le teint blafard et l’apparence des plus bénignes. Ses deux yeux, fort gros et couverts de paupières épaisses, se fermaient à demi pour considérer la multitude, en même temps qu’il levait son nez pointu et faisait sourire sa bouche rentrée. Il reconnut le maire à son écharpe, et lui exposa que M. Il était, lui, un conseiller de préfecture ; puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y répondit par des civilités, l’autre s’avoua confus ; et ils restaient ainsi, face à face, et leurs fronts se touchant presque, avec les membres du jury tout alentour, le conseil municipal, les notables, la garde nationale et la foule. le conseiller, appuyant contre sa poitrine son petit tricorne noir, réitérait ses salutations, tandis que Tuvache, courbé comme un arc, souriait aussi, bégayait, cherchait ses phrases, protestait de son dévouement à la monarchie, et de l’honneur que l’on faisait à Yonville. Hippolyte, le garçon de l’auberge, vint prendre par la bride les chevaux du cocher, et tout en boitant de son pied bot, il les conduisit sous le porche du Lion d’or, où beaucoup de paysans s’amassèrent à regarder la voiture. Le tambour battit, l’obusier tonna, et les messieurs à la file montèrent s’asseoir sur l’estrade, dans les fauteuils en utrecht rouge qu’avait prêtés madame Tuvache. Leurs molles figures blondes, un peu hâlées par le soleil, avaient la couleur du cidre doux, et leurs favoris bouffants s’échappaient de grands cols roides, que maintenaient des cravates blanches à rosette bien étalée. Tous les gilets étaient de velours, à châle ; toutes les montres portaient au bout d’un long ruban quelque cachet ovale en cornaline ; et l’on appuyait ses deux mains sur ses deux cuisses, en écartant avec soin la fourche du pantalon, dont le drap non décati reluisait plus brillamment que le cuir des fortes bottes. Les dames de la société se tenaient derrière, sous le vestibule, entre les colonnes, tandis que le commun de la foule était en face, debout, ou bien assis sur des chaises. En effet, Lestiboudois avait apporté là toutes celles qu’il avait déménagées de la prairie, et même il courait à chaque minute en chercher d’autres dans l’église, et causait un tel encombrement par son commerce, que l’on avait grand’peine à parvenir jusqu’au petit escalier de l’estrade. Lheureux (s’adressant au pharmacien, qui passait pour gagner sa place), que l’on aurait dû planter là deux mâts vénitiens : avec quelque chose d’un peu sévère et de riche comme nouveautés, c’eût été d’un fort joli coup d’œil. c’est le maire qui a tout pris sous son bonnet. Il n’a pas grand goût, ce pauvre Tuvache, et il est même complètement dénué de ce qui s’appelle le génie des arts. Cependant Rodolphe, avec madame Bovary, était monté au premier étage de la mairie, dans la salle des délibérations, et, comme elle était vide, il avait déclaré que l’on y serait bien pour jouir du spectacle plus à son aise. Il prit trois tabourets autour de la table ovale, sous le buste du monarque, et, les ayant approchés de l’une des fenêtres, ils s’assirent l’un près de l’autre. Il y eut une agitation sur l’estrade, de longs chuchotements, des pourparlers. On savait maintenant qu’il s’appelait Lieuvain, et l’on se répétait son nom de l’un à l’autre, dans la foule. Quand il eut donc collationné quelques feuilles et appliqué dessus son œil pour y mieux voir, il commença : « Qu’il me soit permis d’abord (avant de vous entretenir de l’objet de cette réunion d’aujourd’hui, et ce sentiment, j’en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu’il me soit permis, dis-je, de rendre justice à l’administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n’est indifférente, et qui dirige à la fois d’une main si ferme et si sage le char de l’État parmi les périls incessants d’une mer orageuse, sachant d’ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l’industrie, le commerce, l’agriculture et les beaux-arts. » Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu. Mais, à ce moment, la voix du Conseiller s’éleva d’un ton extraordinaire. « Le temps n’est plus, messieurs, où la discorde civile ensanglantait nos places publiques, où le propriétaire, le négociant, l’ouvrier lui-même, en s’endormant le soir d’un sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés tout à coup au bruit des tocsins incendiaires, où les maximes les plus subversives sapaient audacieusement les bases... » C’est qu’on pourrait, reprit Rodolphe, m’apercevoir d’en bas ; puis j’en aurais pour quinze jours à donner des excuses, et, avec ma mauvaise réputation... Non, non, elle est exécrable, je vous jure. « Mais messieurs, poursuivait le Conseiller, que si, écartant de mon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la situation actuelle de notre belle patrie : qu’y vois-je ? Partout fleurissent le commerce et les arts ; partout des voies nouvelles de communication, comme autant d’artères nouvelles dans le corps de l’État, y établissent des rapports nouveaux ; nos grands centres manufacturiers ont repris leur activité ; la religion, plus affermie, sourit à tous les cœurs ; nos ports sont pleins, la confiance renaît, et enfin la France respire !... » Du reste, ajouta Rodolphe, peut-être, au point de vue du monde, a-t-on raison ? dit-il, ne savez-vous pas qu’il y a des âmes sans cesse tourmentées ? Il leur faut tour à tour le rêve et l’action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses, et l’on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de folies. Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé par des pays extraordinaires, et elle reprit : Nous n’avons pas même cette distraction, nous autres pauvres femmes ! Triste distraction, car on n’y trouve pas le bonheur. Oui, il se rencontre un jour, répondit-il. « Et c’est là ce que vous avez compris, disait le Conseiller. Vous, agriculteurs et ouvriers des campagnes ; vous, pionniers pacifiques d’une œuvre toute de civilisation ! vous, hommes de progrès et de moralité ! vous avez compris, dis-je, que les orages politiques sont encore plus redoutables vraiment que les désordres de l’atmosphère... » Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour, tout à coup, et quand on en désespérait. Alors des horizons s’entr’ouvrent, c’est comme une voix qui crie : « Le voilà ! » Vous sentez le besoin de faire à cette personne la confidence de votre vie, de lui donner tout, de lui sacrifier tout ! On ne s’explique pas, on se devine. On s’est entrevu dans ses rêves. (Et il la regardait.) Enfin, il est là, ce trésor que l’on a tant cherché, là, devant vous ; il brille, il étincelle. Cependant on en doute encore, on n’ose y croire ; on en reste ébloui, comme si l’on sortait des ténèbres à la lumière. Et, en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime à sa phrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu’un homme pris d’étourdissement ; puis il la laissa retomber sur celle d’Emma. Mais le Conseiller lisait toujours : « Et qui s’en étonnerait, messieurs ? Celui-là seul qui serait assez aveugle, assez plongé (je ne crains pas de le dire), assez plongé dans les préjugés d’un autre âge pour méconnaître encore l’esprit des populations agricoles. Où trouver, en effet, plus de patriotisme que dans les campagnes, plus de dévouement à la cause publique, plus d’intelligence en un mot ? Et je n’entends pas, messieurs, cette intelligence superficielle, vain ornement des esprits oisifs, mais plus de cette intelligence profonde et modérée, qui s’applique par-dessus toute chose à poursuivre des buts utiles, contribuant ainsi au bien de chacun, à l’amélioration commune et au soutien des États, fruit du respect des lois et de la pratique des devoirs... » Toujours les devoirs, je suis assommé de ces mots-là. Ils sont un tas de vieilles ganaches en gilet de flanelle, et de bigotes à chaufferette et à chapelet, qui continuellement nous chantent aux oreilles : « Le devoir ! le devoir, c’est de sentir ce qui est grand, de chérir ce qui est beau, et non pas d’accepter toutes les conventions de la société, avec les ignominies qu’elle nous impose. pourquoi déclamer contre les passions ? Ne sont-elles pas la seule belle chose qu’il y ait sur la terre, la source de l’héroïsme, de l’enthousiasme, de la poésie, de la musique, des arts, de tout enfin ? Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu l’opinion du monde et obéir à sa morale. c’est qu’il y en a deux, répliqua-t-il. La petite, la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui braille si fort, s’agite en bas, terre à terre, comme ce rassemblement d’imbéciles que vous voyez. Mais l’autre, l’éternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire. Lieuvain venait de s’essuyer la bouche avec son mouchoir de poche. « Et qu’aurais-je à faire, messieurs, de vous démontrer ici l’utilité de l’agriculture ? Qui donc pourvoit à nos besoins ? qui donc fournit à notre subsistance ? L’agriculteur, messieurs, qui, ensemençant d’une main laborieuse les sillons féconds des campagnes, fait naître le blé, lequel broyé est mis en poudre au moyen d’ingénieux appareils, en sort sous le nom de farine, et, de là, transporté dans les cités, est bientôt rendu chez le boulanger, qui en confectionne un aliment pour le pauvre comme pour le riche. N’est-ce pas l’agriculteur encore qui engraisse, pour nos vêtements, ses abondants troupeaux dans les pâturages ? Car comment nous vêtirions-nous, car comment nous nourririons-nous sans l’agriculteur ? Et même, messieurs, est-il besoin d’aller si loin chercher des exemples ? Qui n’a souvent réfléchi à toute l’importance que l’on retire de ce modeste animal, ornement de nos basses-cours, qui fournit à la fois un oreiller moelleux pour nos couches, sa chair succulente pour nos tables, et des œufs ? Mais je n’en finirais pas, s’il fallait énumérer les uns après les autres les différents produits que la terre bien cultivée, telle qu’une mère généreuse, prodigue à ses enfants. Ici, c’est la vigne ; ailleurs, ce sont les pommiers à cidre ; là, le colza ; plus loin, les fromages ; et le lin ; messieurs, n’oublions pas le lin ! qui a pris dans ces dernières années un accroissement considérable et sur lequel j’appellerai plus particulièrement votre attention. » Il n’avait pas besoin de l’appeler : car toutes les bouches de la multitude se tenaient ouvertes, comme pour boire ses paroles. Tuvache, à côté de lui, l’écoutait en écarquillant les yeux ; M. Derozerays, de temps à autre, fermait doucement les paupières ; et, plus loin, le pharmacien, avec son fils Napoléon entre ses jambes, bombait sa main contre son oreille pour ne pas perdre une seule syllabe. Les autres membres du jury balançaient lentement leur menton dans leur gilet, en signe d’approbation. Les pompiers, au bas de l’estrade, se reposaient sur leurs baïonnettes ; et Binet, immobile, restait le coude en dehors, avec la pointe du sabre en l’air. Il entendait peut-être, mais il ne devait rien apercevoir, à cause de la visière de son casque qui lui descendait sur le nez. Son lieutenant, le fils cadet du sieur Tuvache, avait encore exagéré le sien ; car il en portait un énorme et qui lui vacillait sur la tête, en laissant dépasser un bout de son foulard d’indienne. Il souriait là-dessous avec une douceur tout enfantine, et sa petite figure pâle, où des gouttes ruisselaient, avait une expression de jouissance, d’accablement et de sommeil. La place jusqu’aux maisons était comble de monde. On voyait des gens accoudés à toutes les fenêtres, d’autres debout sur toutes les portes, et Justin, devant la devanture de la pharmacie, paraissait tout fixé dans la contemplation de ce qu’il regardait. Malgré le silence, la voix de M. Elle vous arrivait par lambeaux de phrases, qu’interrompait çà et là le bruit des chaises dans la foule ; puis on entendait, tout à coup, partir derrière soi un long mugissement de bœuf, ou bien les bêlements des agneaux qui se répondaient au coin des rues. En effet, les vachers et les bergers avaient poussé leurs bêtes jusque-là, et elles beuglaient de temps à autre, tout en arrachant avec leur langue quelque bribe de feuillage qui leur pendait sur le museau. Rodolphe s’était rapproché d’Emma, et il disait d’une voix basse, en parlant vite : Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte pas ? Est-il un seul sentiment qu’il ne condamne ? Les instincts les plus nobles, les sympathies les plus pures sont persécutés, calomniés, et, s’il se rencontre enfin deux pauvres âmes, tout est organisé pour qu’elles ne puissent se joindre. Elles essayeront cependant, elles battront des ailes, elles s’appelleront. n’importe, tôt ou tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s’aimeront, parce que la fatalité l’exige et qu’elles sont nées l’une pour l’autre. Il se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi levant la figure vers Emma, il la regardait de près, fixement. Elle distinguait dans ses yeux des petits rayons d’or s’irradiant tout autour de ses pupilles noires, et même elle sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelure. Alors une mollesse la saisit, elle se rappela ce vicomte qui l’avait fait valser à la Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-là, cette odeur de vanille et de citron ; et, machinalement, elle entreferma les paupières pour la mieux respirer. Mais, dans ce geste qu’elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au loin, tout au fond de l’horizon, la vieille diligence l’Hirondelle, qui descendait lentement la côte des Leux, en traînant après soi un long panache de poussière. C’était dans cette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers elle ; et par cette route là-bas qu’il était parti pour toujours ! Elle crut le voir en face, à sa fenêtre ; puis tout se confondit, des nuages passèrent ; il lui sembla qu’elle tournait encore dans la valse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Léon n’était pas loin, qui allait venir... et cependant elle sentait toujours la tête de Rodolphe à côté d’elle. La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d’autrefois, et comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. Elle ouvrit les narines à plusieurs reprises, fortement, pour aspirer la fraîcheur des lierres autour des chapiteaux. Elle retira ses gants, elle s’essuya les mains ; puis, avec son mouchoir, elle s’éventait la figure, tandis qu’à travers le battement de ses tempes elle entendait la rumeur de la foule et la voix du Conseiller qui psalmodiait ses phrases. n’écoutez ni les suggestions de la routine, ni les conseils trop hâtifs d’un empirisme téméraire ! Appliquez-vous surtout à l’amélioration du sol, aux bons engrais, au développement des races chevalines, bovines, ovines et porcines ! Que ces comices soient pour vous comme des arènes pacifiques où le vainqueur, en en sortant, tendra la main au vaincu et fraternisera avec lui, dans l’espoir d’un succès meilleur ! humbles domestiques, dont aucun gouvernement jusqu’à ce jour n’avait pris en considération les pénibles labeurs, venez recevoir la récompense de vos vertus silencieuses, et soyez convaincus que l’État, désormais, a les yeux fixés sur vous, qu’il vous encourage, qu’il vous protège, qu’il fera droit à vos justes réclamations et allégera, autant qu’il est en lui, le fardeau de vos pénibles sacrifices ! » Lieuvain se rassit alors ; M. Derozerays se leva, commençant un autre discours. Le sien peut-être, ne fut point aussi fleuri que celui du Conseiller ; mais il se recommandait par un caractère de style plus positif, c’est-à-dire par des connaissances plus spéciales et des considérations plus relevées. Ainsi, l’éloge du gouvernement y tenait moins de place ; la religion et l’agriculture en occupaient davantage. On y voyait le rapport de l’une et de l’autre, et comment elles avaient concouru toujours à la civilisation. Rodolphe, avec madame Bovary, causait rêves, pressentiments, magnétisme. Remontant au berceau des sociétés, l’orateur vous dépeignait ces temps farouches où les hommes vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitté la dépouille des bêtes, endossé le drap, creusé des sillons, planté la vigne. Était-ce un bien, et n’y avait-il pas dans cette découverte plus d’inconvénients que d’avantages ? Du magnétisme, peu à peu, Rodolphe en était venu aux affinités, et, tandis que M. le président citait Cincinnatus à sa charrue, Dioclétien plantant ses choux, et les empereurs de la Chine inaugurant l’année par des semailles, le jeune homme expliquait à la jeune femme que ces attractions irrésistibles tiraient leur cause de quelque existence antérieure. Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus ? C’est qu’à travers l’éloignement, sans doute, comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre, nos pentes particulières nous avaient poussés l’un vers l’autre. Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas. « Ensemble de bonnes cultures ! » Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous... Savais-je que je vous accompagnerais ? « Soixante et dix francs ! » Cent fois même j’ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis resté. Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute ma vie ! Caron, d’Argueil, une médaille d’or ! » Car jamais je n’ai trouvé dans la société de personne un charme aussi complet. « Pour un bélier mérinos... » Mais vous m’oublierez, j’aurai passé comme une ombre. non, n’est-ce pas, je serai quelque chose dans votre pensée, dans votre vie ? « Race porcine, prix ex aequo : à MM. Lehérissé et Cullembourg ; soixante francs ! » Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ; mais, soit qu’elle essayât de la dégager ou bien qu’elle répondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts ; il s’écria : Vous ne me repoussez pas ! vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple ! Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de la table, et, sur la Place, en bas, tous les grands bonnets des paysannes se soulevèrent, comme des ailes de papillons blancs qui s’agitent. « Emploi de tourteaux de graines oléagineuses », continua le président. « Engrais flamand, culture du lin, drainage, baux à longs termes, services de domestiques. » Un désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches ; et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent. « Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guerrière, pour cinquante-quatre ans de service dans la même ferme, une médaille d’argent du prix de vingt-cinq francs ! » « Où est-elle, Catherine Leroux ? » Elle ne se présentait pas, et l’on entendait des voix qui chuchotaient : Alors on vit s’avancer sur l’estrade une petite vieille femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et, le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d’un béguin sans bordure, était plus plissé de rides qu’une pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient deux longues mains, à articulations noueuses. La poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies, qu’elles semblaient sales quoiqu’elles fussent rincées d’eau claire ; et, à force d’avoir servi, elles restaient entr’ouvertes, comme pour présenter d’elles-mêmes l’humble témoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose d’une rigidité monacale relevait l’expression de sa figure. Rien de triste ou d’attendri n’amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C’était la première fois qu’elle se voyait au milieu d’une compagnie si nombreuse ; et, intérieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix d’honneur du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s’il fallait s’avancer ou s’enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude. le Conseiller, qui avait pris des mains du président la liste des lauréats. Et tour à tour examinant la feuille de papier, puis la vieille femme, il répétait d’un ton paternel : dit Tuvache, en bondissant sur son fauteuil. Et il se mit à lui crier dans l’oreille : Puis, quand elle eut sa médaille, elle la considéra. Alors un sourire de béatitude se répandit sur sa figure, et on l’entendit qui marmottait en s’en allant : Je la donnerai au curé de chez nous, pour qu’il me dise des messes. exclama le pharmacien, en se penchant vers le notaire. La séance était finie ; la foule se dispersa ; et, maintenant que les discours étaient lus, chacun reprenait son rang et tout rentrait dans la coutume : les maîtres rudoyaient les domestiques, et ceux-ci frappaient les animaux, triomphateurs indolents qui s’en retournaient à l’étable, une couronne verte entre les cornes. Cependant les gardes nationaux étaient montés au premier étage de la mairie, avec des brioches embrochées à leurs baïonnettes, et le tambour du bataillon qui portait un panier de bouteilles. Madame Bovary prit le bras de Rodolphe ; il la reconduisit chez elle ; ils se séparèrent devant sa porte ; puis il se promena seul dans la prairie, tout en attendant l’heure du banquet. Le festin fut long, bruyant, mal servi ; l’on était si tassé, que l’on avait peine à remuer les coudes, et les planches étroites qui servaient de bancs faillirent se rompre sous le poids des convives. Chacun s’en donnait pour sa quote-part. La sueur coulait sur tous les fronts ; et une vapeur blanchâtre, comme la buée d’un fleuve par un matin d’automne, flottait au-dessus de la table, entre les quinquets suspendus. Rodolphe, le dos appuyé contre le calicot de la tente, pensait si fort à Emma, qu’il n’entendait rien. Derrière lui, sur le gazon, des domestiques empilaient des assiettes sales ; ses voisins parlaient, il ne leur répondait pas ; on lui emplissait son verre, et un silence s’établissait dans sa pensée, malgré les accroissements de la rumeur. Il rêvait à ce qu’elle avait dit et à la forme de ses lèvres ; sa figure, comme en un miroir magique, brillait sur la plaque des shakos ; les plis de sa robe descendaient le long des murs, et des journées d’amour se déroulaient à l’infini dans les perspectives de l’avenir. Il la revit le soir, pendant le feu d’artifice ; mais elle était avec son mari, madame Homais et le pharmacien, lequel se tourmentait beaucoup sur le danger des fusées perdues ; et, à chaque moment, il quittait la compagnie pour aller faire à Binet des recommandations. Les pièces pyrotechniques envoyées à l’adresse du sieur Tuvache avaient, par excès de précaution, été enfermées dans sa cave ; aussi la poudre humide ne s’enflammait guère, et le morceau principal, qui devait figurer un dragon se mordant la queue, rata complètement. De temps à autre, il partait une pauvre chandelle romaine ; alors la foule béante poussait une clameur où se mêlait le cri des femmes à qui l’on chatouillait la taille pendant l’obscurité. Emma, silencieuse, se blottissait doucement contre l’épaule de Charles ; puis, le menton levé, elle suivait dans le ciel noir le jet lumineux des fusées. Rodolphe la contemplait à la lueur des lampions qui brûlaient. Quelques gouttes de pluie vinrent à tomber. Elle noua son fichu sur sa tête nue. À ce moment, le fiacre du Conseiller sortit de l’auberge. Son cocher, qui était ivre, s’assoupit tout à coup ; et l’on apercevait de loin, par-dessus la capote, entre les deux lanternes, la masse de son corps qui se balançait de droite et de gauche selon le tangage des soupentes. En vérité, dit l’apothicaire, on devrait bien sévir contre l’ivresse ! Je voudrais que l’on inscrivît, hebdomadairement, à la porte de la mairie, sur un tableau ad hoc, les noms de tous ceux qui, durant la semaine, se seraient intoxiqués avec des alcools. D’ailleurs, sous le rapport de la statistique, on aurait là comme des annales patentes qu’on irait au besoin... Et il courut encore vers le capitaine. Peut-être ne feriez-vous pas mal, lui dit Homais, d’envoyer un de vos hommes ou d’aller vous-même... Laissez-moi donc tranquille, répondit le percepteur, puisqu’il n’y a rien ! Rassurez-vous, dit l’apothicaire, quand il fut revenu près de ses amis. Binet m’a certifié que les mesures étaient prises. j’en ai besoin, fit madame Homais, qui bâillait considérablement ; mais, n’importe, nous avons eu pour notre fête une bien belle journée. Rodolphe répéta d’une voix basse et avec un regard tendre : Et, s’étant salués, on se tourna le dos. Deux jours après, dans le Fanal de Rouen, il y avait un grand article sur les comices. Homais l’avait composé, de verve, dès le lendemain : « Pourquoi ces festons, ces fleurs, ces guirlandes ? Où courait cette foule, comme les flots d’une mer en furie, sous les torrents d’un soleil tropical qui répandait sa chaleur sur nos guérets ? » Ensuite, il parlait de la condition des paysans. Certes, le gouvernement faisait beaucoup, mais pas assez ! lui criait-il ; mille réformes sont indispensables, accomplissons-les. » Puis, abordant l’entrée du Conseiller, il n’oubliait point « l’air martial de notre milice », ni « nos plus sémillantes villageoises », ni « les vieillards à tête chauve, sorte de patriarches qui étaient là, et dont quelques-uns, débris de nos immortelles phalanges, sentaient encore battre leurs cœurs au son mâle des tambours. » Il se citait des premiers parmi les membres du jury, et même il rappelait, dans une note, que M. Homais, pharmacien, avait envoyé un mémoire sur le cidre à la Société d’agriculture. Quand il arrivait à la distribution des récompenses, il dépeignait la joie des lauréats en traits dithyrambiques. « Le père embrassait son fils, le frère le frère, l’époux l’épouse. Plus d’un montrait avec orgueil son humble médaille, et sans doute, revenu chez lui, près de sa bonne ménagère, il l’aura suspendue en pleurant aux murs discrets de sa chaumine. « Vers six heures, un banquet, dressé dans l’herbage de M. Liégeard, a réuni les principaux assistants de la fête. La plus grande cordialité n’a cessé d’y régner. Divers toasts ont été portés : M. Homais, à l’industrie et aux beaux-arts, ces deux sœurs ! Le soir, un brillant feu d’artifice a tout à coup illuminé les airs. On eût dit un véritable kaléidoscope, un vrai décor d’Opéra, et un moment notre petite localité a pu se croire transportée au milieu d’un rêve des Mille et une Nuits. « Constatons qu’aucun événement fâcheux n’est venu troubler cette réunion de famille. » « On y a seulement remarqué l’absence du clergé. Sans doute les sacristies entendent le progrès d’une autre manière. Libre à vous, messieurs de Loyola ! » Il s’était dit, le lendemain des comices : N’y retournons pas de sitôt, ce serait une faute. Et, au bout de la semaine, il était parti pour la chasse. Après la chasse, il avait songé qu’il était trop tard, puis il fit ce raisonnement : Mais, si du premier jour elle m’a aimé, elle doit, par l’impatience de me revoir, m’aimer davantage. Et il comprit que son calcul avait été bon lorsque, en entrant dans la salle, il aperçut Emma pâlir. Les petits rideaux de mousseline, le long des vitres, épaississaient le crépuscule, et la dorure du baromètre, sur qui frappait un rayon de soleil, étalait des feux dans la glace, entre les découpures du polypier. Rodolphe resta debout ; et à peine si Emma répondit à ses premières phrases de politesse. Moi, dit-il, j’ai eu des affaires. Eh bien, fit Rodolphe en s’asseyant à ses côtés sur un tabouret, non !... C’est que je n’ai pas voulu revenir. Il la regarda encore une fois, mais d’une façon si violente qu’elle baissa la tête en rougissant. vous voyez bien, répliqua-t-il d’une voix mélancolique, que j’avais raison de vouloir ne pas revenir ; car ce nom, ce nom qui remplit mon âme et qui m’est échappé, vous me l’interdisez ! tout le monde vous appelle comme cela !... Ce n’est pas votre nom, d’ailleurs ; c’est le nom d’un autre ! Et il se cacha la figure entre les mains. Oui, je pense à vous continuellement !... J’irai loin..., si loin, que vous n’entendrez plus parler de moi !... Et cependant..., aujourd’hui..., je ne sais quelle force encore m’a poussé vers vous ! Car on ne lutte pas contre le ciel, on ne résiste point au sourire des anges ! on se laisse entraîner par ce qui est beau, charmant, adorable ! C’était la première fois qu’Emma s’entendait dire ces choses ; et son orgueil, comme quelqu’un qui se délasse dans une étuve, s’étirait mollement et tout entier à la chaleur de ce langage. Mais, si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je n’ai pu vous voir, ah ! du moins j’ai bien contemplé ce qui vous entoure. La nuit, toutes les nuits, je me relevais, j’arrivais jusqu’ici, je regardais votre maison, le toit qui brillait sous la lune, les arbres du jardin qui se balançaient à votre fenêtre, et une petite lampe, une lueur, qui brillait à travers les carreaux, dans l’ombre. vous ne saviez guère qu’il y avait là, si près et si loin, un pauvre misérable... Elle se tourna vers lui avec un sanglot. Non, je vous aime, voilà tout ! Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du tabouret jusqu’à terre ; mais on entendit un bruit de sabots dans la cuisine, et la porte de la salle, il s’en aperçut, n’était pas fermée. Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se relevant, de satisfaire une fantaisie ! C’était de visiter sa maison ; il désirait la connaître ; et, madame Bovary n’y voyant point d’inconvénient, ils se levaient tous les deux, quand Charles entra. Le médecin, flatté de ce titre inattendu, se répandit en obséquiosités, et l’autre en profita pour se remettre un peu. Madame m’entretenait, fit-il donc, de sa santé... Charles l’interrompit : il avait mille inquiétudes, en effet ; les oppressions de sa femme recommençaient. Alors Rodolphe demanda si l’exercice du cheval ne serait pas bon. Et, comme elle objectait qu’elle n’avait point de cheval, M. Rodolphe en offrit un ; elle refusa ses offres ; il n’insista pas ; puis, afin de motiver sa visite, il conta que son charretier, l’homme à la saignée, éprouvait toujours des étourdissements. Non, non, je vous l’enverrai ; nous viendrons, ce sera plus commode pour vous. Et, dès qu’ils furent seuls : Pourquoi n’acceptes-tu pas les propositions de M. Boulanger, qui sont si gracieuses ? Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et déclara finalement que cela peut-être semblerait drôle. je m’en moque pas mal ! dit Charles en faisant une pirouette. comment veux-tu que je monte à cheval, puisque je n’ai pas d’amazone ? Il faut t’en commander une ! Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger que sa femme était à sa disposition, et qu’ils comptaient sur sa complaisance. Le lendemain, à midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles avec deux chevaux de maître. L’un portait des pompons roses aux oreilles et une selle de femme en peau de daim. Rodolphe avait mis de longues bottes molles, se disant que sans doute elle n’en avait jamais vu de pareilles ; en effet, Emma fut charmée de sa tournure, lorsqu’il apparut sur le palier avec son grand habit de velours et sa culotte de tricot blanc. Justin s’échappa de la pharmacie pour la voir, et l’apothicaire aussi se dérangea. Un malheur arrive si vite ! Vos chevaux peut-être sont fougueux ! Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête : c’était Félicité qui tambourinait contre les carreaux pour divertir la petite Berthe. L’enfant envoya de loin un baiser ; sa mère lui répondit d’un signe avec le pommeau de sa cravache. Et il agita son journal en les regardant s’éloigner. Dès qu’il sentit la terre, le cheval d’Emma prit le galop. Par moments ils échangeaient une parole. La figure un peu baissée, la main haute et le bras droit déployé, elle s’abandonnait à la cadence du mouvement qui la berçait sur la selle. Au bas de la côte, Rodolphe lâcha les rênes ; ils partirent ensemble, d’un seul bond ; puis, en haut, tout à coup, les chevaux s’arrêtèrent, et son grand voile bleu retomba. On était aux premiers jours d’octobre. Il y avait du brouillard sur la campagne. Des vapeurs s’allongeaient à l’horizon, entre le contour des collines ; et d’autres, se déchirant, montaient, se perdaient. Quelquefois, dans un écartement des nuées, sous un rayon de soleil, on apercevait au loin les toits d’Yonville, avec les jardins au bord de l’eau, les cours, les murs, et le clocher de l’église. Emma fermait à demi les paupières pour reconnaître sa maison, et jamais ce pauvre village où elle vivait ne lui avait semblé si petit. De la hauteur où ils étaient, toute la vallée paraissait un immense lac pâle, s’évaporant à l’air. Les massifs d’arbres, de place en place, saillissaient comme des rochers noirs ; et les hautes lignes des peupliers, qui dépassaient la brume, figuraient des grèves que le vent remuait. À côté, sur la pelouse, entre les sapins, une lumière brune circulait dans l’atmosphère tiède. La terre, roussâtre comme de la poudre de tabac, amortissait le bruit des pas ; et, du bout de leurs fers, en marchant, les chevaux poussaient devant eux des pommes de pin tombées. Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisière du bois. Elle se détournait de temps à autre afin d’éviter son regard, et alors elle ne voyait que les troncs des sapins alignés, dont la succession continue l’étourdissait un peu. Au moment où ils entrèrent dans la forêt, le soleil parut. De longues fougères, au bord du chemin, se prenaient dans l’étrier d’Emma. Rodolphe, tout en allant, se penchait et il les retirait à mesure. D’autres fois, pour écarter les branches, il passait près d’elle, et Emma sentait son genou lui frôler la jambe. Il y avait de grands espaces pleins de bruyères tout en fleurs ; et des nappes de violettes s’alternaient avec le fouillis des arbres, qui étaient gris, fauves ou dorés, selon la diversité des feuillages. Souvent on entendait, sous les buissons, glisser un petit battement d’ailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux, qui s’envolaient dans les chênes. Elle allait devant, sur la mousse, entre les ornières. Mais sa robe trop longue l’embarrassait, bien qu’elle la portât relevée par la queue, et Rodolphe, marchant derrière elle, contemplait entre ce drap noir et la bottine noire, la délicatesse de son bas blanc, qui lui semblait quelque chose de sa nudité. Puis, cent pas plus loin, elle s’arrêta de nouveau ; et, à travers son voile, qui de son chapeau d’homme descendait obliquement sur ses hanches, on distinguait son visage dans une transparence bleuâtre, comme si elle eût nagé sous des flots d’azur. Rodolphe jetait les yeux autour de lui et il se mordait la moustache. Ils arrivèrent à un endroit plus large, où l’on avait abattu des baliveaux. Ils s’assirent sur un tronc d’arbre renversé, et Rodolphe se mit à lui parler de son amour. Il ne l’effraya point d’abord par des compliments. Emma l’écoutait la tête basse, et tout en remuant, avec la pointe de son pied, des copeaux par terre. Est-ce que nos destinées maintenant ne sont pas communes. Puis, l’ayant considéré quelques minutes d’un œil amoureux et tout humide, elle dit vivement : Il eut un geste de colère et d’ennui. Alors, souriant d’un sourire étrange et la prunelle fixe, les dents serrées, il s’avança en écartant les bras. Puisqu’il le faut, reprit-il en changeant de visage. Et il redevint aussitôt respectueux, caressant, timide. Vous vous méprenez, sans doute ? Vous êtes dans mon âme comme une madone sur un piédestal, à une place haute, solide et immaculée. Mais j’ai besoin de vous pour vivre ! J’ai besoin de vos yeux, de votre voix, de votre pensée. Soyez mon amie, ma sœur, mon ange ! Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elle tâchait de se dégager mollement. Il la soutenait ainsi, en marchant. Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage. Il l’entraîna plus loin, autour d’un petit étang, où des lentilles d’eau faisaient une verdure sur les ondes. Des nénuphars flétris se tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans l’herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher. Je suis folle de vous entendre. fit lentement la jeune femme en se penchant sur son épaule. Le drap de sa robe s’accrochait au velours de l’habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna. Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d’elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son cœur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l’écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassée. Ils s’en revinrent à Yonville, par le même chemin. Ils revirent sur la boue les traces de leurs chevaux, côte à côte, et les mêmes buissons, les mêmes cailloux dans l’herbe. Rien autour d’eux n’avait changé ; et pour elle, cependant, quelque chose était survenu de plus considérable que si les montagnes se fussent déplacées. Rodolphe, de temps à autre, se penchait et lui prenait sa main pour la baiser. Elle était charmante, à cheval ! Droite, avec sa taille mince, le genou plié sur la crinière de sa bête et un peu colorée par le grand air, dans la rougeur du soir. En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés. Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine ; mais elle eut l’air de ne pas l’entendre lorsqu’il s’informa de sa promenade ; et elle restait le coude au bord de son assiette, entre les deux bougies qui brûlaient. Eh bien, j’ai passé cette après-midi chez M. Alexandre ; il a une ancienne pouliche encore fort belle, un peu couronnée seulement, et qu’on aurait, je suis sûr, pour une centaine d’écus... Pensant même que cela te serait agréable, je l’ai retenue..., je l’ai achetée... Elle remua la tête en signe d’assentiment ; puis, un quart d’heure après : Et, dès qu’elle fut débarrassée de Charles, elle monta s’enfermer dans sa chambre. D’abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l’étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient. Mais, en s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait. Elle se répétait : « J’ai un amant ! se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire n’apparaissait qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les intervalles de ces hauteurs. Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié. D’ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. Mais elle triomphait maintenant, et l’amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble. La journée du lendemain se passa dans une douceur nouvelle. Rodolphe l’interrompait par ses baisers ; et elle lui demandait, en le contemplant les paupières à demi closes, de l’appeler encore par son nom et de répéter qu’il l’aimait. C’était dans la forêt, comme la veille, sous une hutte de sabotiers. Les murs en étaient de paille et le toit descendait si bas, qu’il fallait se tenir courbé. Ils étaient assis l’un contre l’autre, sur un lit de feuilles sèches. À partir de ce jour-là, ils s’écrivirent régulièrement tous les soirs. Emma portait sa lettre au bout du jardin, près de la rivière, dans une fissure de la terrasse. Rodolphe venait l’y chercher et en plaçait une autre, qu’elle accusait toujours d’être trop courte. Un matin, que Charles était sorti dès avant l’aube, elle fut prise par la fantaisie de voir Rodolphe à l’instant. On pouvait arriver promptement à la Huchette, y rester une heure et être rentré dans Yonville que tout le monde encore serait endormi. Cette idée la fit haleter de convoitise, et elle se trouva bientôt au milieu de la prairie, où elle marchait à pas rapides, sans regarder derrière elle. Emma, de loin, reconnut la maison de son amant, dont les deux girouettes à queue-d’aronde se découpaient en noir sur le crépuscule pâle. Après la cour de la ferme, il y avait un corps de logis qui devait être le château. Elle y entra, comme si les murs, à son approche, se fussent écartés d’eux-mêmes. Un grand escalier droit montait vers un corridor. Emma tourna la clenche d’une porte, et tout à coup, au fond de la chambre, elle aperçut un homme qui dormait. Comment as-tu fait pour venir ?... répondit-elle en lui passant les bras autour du cou. Cette première audace lui ayant réussi, chaque fois maintenant que Charles sortait de bonne heure, Emma s’habillait vite et descendait à pas de loup le perron qui conduisait au bord de l’eau. Mais, quand la planche aux vaches était levée, il fallait suivre les murs qui longeaient la rivière ; la berge était glissante ; elle s’accrochait de la main, pour ne pas tomber, aux bouquets de ravenelles flétries. Puis elle prenait à travers des champs en labour, où elle enfonçait, trébuchait et empêtrait ses bottines minces. Son foulard, noué sur sa tête, s’agitait au vent dans les herbages ; elle avait peur des bœufs, elle se mettait à courir ; elle arrivait essoufflée, les joues roses, et exhalant de toute sa personne un frais parfum de sève, de verdure et de grand air. Rodolphe, à cette heure-là, dormait encore. C’était comme une matinée de printemps qui entrait dans sa chambre. Les rideaux jaunes, le long des fenêtres laissaient passer doucement une lourde lumière blonde. Emma tâtonnait en clignant des yeux, tandis que les gouttes de rosée suspendues à ses bandeaux faisaient comme une auréole de topazes tout autour de sa figure. Rodolphe, en riant, l’attirait à lui et il la prenait sur son cœur. Ensuite, elle examinait l’appartement, elle ouvrait les tiroirs des meubles, elle se peignait avec son peigne et se regardait dans le miroir à barbe. Souvent même, elle mettait entre ses dents le tuyau d’une grosse pipe qui était sur la table de nuit, parmi des citrons et des morceaux de sucre, près d’une carafe d’eau. Il leur fallait un bon quart d’heure pour les adieux. Alors Emma pleurait ; elle aurait voulu ne jamais abandonner Rodolphe. Quelque chose de plus fort qu’elle la poussait vers lui, si bien qu’un jour, la voyant survenir à l’improviste, il fronça le visage comme quelqu’un de contrarié. Enfin il déclara, d’un air sérieux, que ses visites devenaient imprudentes et qu’elle se compromettait. Peu à peu, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L’amour l’avait enivrée d’abord, et elle n’avait songé à rien au delà. Mais, à présent qu’il était indispensable à sa vie, elle craignait d’en perdre quelque chose, ou même qu’il ne fût troublé. Quand elle s’en revenait de chez lui, elle jetait tout alentour des regards inquiets, épiant chaque forme qui passait à l’horizon et chaque lucarne du village d’où l’on pouvait l’apercevoir. Elle écoutait les pas, les cris, le bruit des charrues ; et elle s’arrêtait plus blême et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se balançaient sur sa tête. Un matin, qu’elle s’en retournait ainsi, elle crut distinguer tout à coup le long canon d’une carabine qui semblait la tenir en joue. Il dépassait obliquement le bord d’un petit tonneau, à demi enfoui entre les herbes, sur la marge d’un fossé. Emma, prête à défaillir de terreur, avança cependant, et un homme sortit du tonneau, comme ces diables à boudin qui se dressent du fond des boîtes. Il avait des guêtres bouclées jusqu’aux genoux, sa casquette enfoncée jusqu’aux yeux, les lèvres grelottantes et le nez rouge. C’était le capitaine Binet, à l’affût des canards sauvages. Vous auriez dû parler de loin ! Quand on aperçoit un fusil, il faut toujours avertir. Le percepteur, par là, tâchait de dissimuler la crainte qu’il venait d’avoir ; car, un arrêté préfectoral ayant interdit la chasse aux canards autrement qu’en bateau, M. Binet, malgré son respect pour les lois, se trouvait en contravention. Aussi croyait-il à chaque minute entendre arriver le garde champêtre. Mais cette inquiétude irritait son plaisir, et, tout seul dans son tonneau, il s’applaudissait de son bonheur et de sa malice. À la vue d’Emma, il parut soulagé d’un grand poids, et aussitôt, entamant la conversation : Il ne fait pas chaud, ça pique ! Et vous voilà sortie de bien bonne heure ? Oui, dit-elle en balbutiant ; je viens de chez la nourrice où est mon enfant. Quant à moi, tel que vous me voyez, dès la pointe du jour je suis là ; mais le temps est si crassineux, qu’à moins d’avoir la plume juste au bout... Bonsoir, monsieur Binet, interrompit-elle en lui tournant les talons. Serviteur, madame, reprit-il d’un ton sec. Et il rentra dans son tonneau. Emma se repentit d’avoir quitté si brusquement le percepteur. Sans doute, il allait faire des conjectures défavorables. L’histoire de la nourrice était la pire excuse, tout le monde sachant bien à Yonville que la petite Bovary, depuis un an, était revenue chez ses parents. D’ailleurs, personne n’habitait aux environs ; ce chemin ne conduisait qu’à la Huchette ; Binet donc avait deviné d’où elle venait, et il ne se tairait pas, il bavarderait, c’était certain ! Elle resta jusqu’au soir à se torturer l’esprit dans tous les projets de mensonges imaginables, et ayant sans cesse devant les yeux cet imbécile à carnassière. Charles, après le dîner, la voyant soucieuse, voulut, par distraction, la conduire chez le pharmacien ; et la première personne qu’elle aperçut dans la pharmacie, ce fut encore lui, le percepteur ! Il était debout devant le comptoir, éclairé par la lumière du bocal rouge, et il disait : Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol. Justin, cria l’apothicaire, apporte-nous l’acide sulfurique. Puis, à Emma, qui voulait monter dans l’appartement de madame Homais : Non, restez, ce n’est pas la peine, elle va descendre. Bonjour, docteur (car le pharmacien se plaisait beaucoup à prononcer ce mot docteur, comme si en l’adressant à un autre, il eût fait rejaillir sur lui-même quelque chose de la pompe qu’il y trouvait)... Mais prends garde de renverser les mortiers ! va plutôt chercher les chaises de la petite salle ; tu sais bien qu’on ne dérange pas les fauteuils du salon. Et, pour remettre en place son fauteuil, Homais se précipitait hors du comptoir, quand Binet lui demanda une demi-once d’acide de sucre. Je ne connais pas, j’ignore ! Vous voulez peut-être de l’acide oxalique ? C’est oxalique, n’est-il pas vrai ? Binet expliqua qu’il avait besoin d’un mordant pour composer lui-même une eau de cuivre avec quoi dérouiller diverses garnitures de chasse. Le pharmacien se mit à dire : En effet, le temps n’est pas propice, à cause de l’humidité. Cependant, reprit le percepteur d’un air finaud, il y a des personnes qui s’en arrangent. Il ne s’en ira donc jamais ! Une demi-once d’arcanson et de térébenthine, quatre onces de cire jaune, et trois demi-onces de noir animal, s’il vous plaît, pour nettoyer les cuirs vernis de mon équipement. L’apothicaire commençait à tailler de la cire, quand madame Homais parut avec Irma dans ses bras, Napoléon à ses côtés et Athalie qui la suivait. Elle alla s’asseoir sur le banc de velours contre la fenêtre, et le gamin s’accroupit sur un tabouret, tandis que sa sœur aînée rôdait autour de la boîte à jujube, près de son petit papa. Celui-ci emplissait des entonnoirs et bouchait des flacons, il collait des étiquettes, il confectionnait des paquets. On se taisait autour de lui ; et l’on entendait seulement de temps à autre tinter les poids dans les balances, avec quelques paroles basses du pharmacien donnant des conseils à son élève. Comment va votre jeune personne ? demanda tout à coup madame Homais. exclama son mari, qui écrivait des chiffres sur le cahier de brouillons. Pourquoi ne l’avez-vous pas amenée ? fit Emma en désignant du doigt l’apothicaire. Mais Binet, tout entier à la lecture de l’addition, n’avait rien entendu probablement. Alors Emma, débarrassée, poussa un grand soupir. c’est qu’il fait un peu chaud, répondit-elle. Ils avisèrent donc, le lendemain, à organiser leurs rendez-vous ; Emma voulait corrompre sa servante par un cadeau ; mais il eût mieux valu découvrir à Yonville quelque maison discrète. Pendant tout l’hiver, trois ou quatre fois la semaine, à la nuit noire, il arrivait dans le jardin. Emma, tout exprès, avait retiré la clef de la barrière, que Charles crut perdue. Pour l’avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de sable. Elle se levait en sursaut ; mais quelquefois il lui fallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il n’en finissait pas. Elle se dévorait d’impatience ; si ses yeux l’avaient pu, ils l’eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin, elle commençait sa toilette de nuit ; puis, elle prenait un livre et continuait à lire fort tranquillement, comme si la lecture l’eût amusée. Mais Charles, qui était au lit, l’appelait pour se coucher. Viens donc, Emma, disait-il, il est temps. Cependant, comme les bougies l’éblouissaient, il se tournait vers le mur et s’endormait. Elle s’échappait en retenant son haleine, souriante, palpitante, déshabillée. Rodolphe avait un grand manteau ; il l’en enveloppait tout entière, et, passant le bras autour de sa taille, il l’entraînait sans parler jusqu’au fond du jardin. C’était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pourris où autrefois Léon la regardait si amoureusement, durant les soirs d’été. Elle ne pensait guère à lui maintenant. Les étoiles brillaient à travers les branches du jasmin sans feuilles. Ils entendaient derrière eux la rivière qui coulait, et, de temps à autre, sur la berge, le claquement des roseaux secs. Des massifs d’ombre, çà et là, se bombaient dans l’obscurité, et parfois, frissonnant tous d’un seul mouvement, ils se dressaient et se penchaient comme d’immenses vagues noires qui se fussent avancées pour les recouvrir. Le froid de la nuit les faisait s’étreindre davantage ; les soupirs de leurs lèvres leur semblaient plus forts ; leurs yeux, qu’ils entrevoyaient à peine, leur paraissaient plus grands, et, au milieu du silence, il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur âme avec une sonorité cristalline et qui s’y répercutaient en vibrations multipliées. Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s’allaient réfugier dans le cabinet aux consultations, entre le hangar et l’écurie. Elle allumait un des flambeaux de la cuisine, qu’elle avait caché derrière les livres. Rodolphe s’installait là comme chez lui. La vue de la bibliothèque et du bureau, de tout l’appartement enfin, excitait sa gaieté ; et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles quantité de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir plus sérieux, et même plus dramatique à l’occasion, comme cette fois où elle crut entendre dans l’allée un bruit de pas qui s’approchaient. Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait : « Je l’écraserais d’une chiquenaude. » Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu’elle y sentît une sorte d’indélicatesse et de grossièreté naïve qui la scandalisa. Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elle avait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il, odieux même, car il n’avait, lui, aucune raison de haïr ce bon Charles, n’étant pas ce qui s’appelle dévoré de jalousie ; et, à ce propos, Emma lui avait fait un grand serment qu’il ne trouvait pas non plus du meilleur goût. Il avait fallu échanger des miniatures, on s’était coupé des poignées de cheveux, et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau de mariage, en signe d’alliance éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du soir ou des voix de la nature ; puis elle l’entretenait de sa mère, à elle, et de sa mère, à lui. Rodolphe l’avait perdue depuis vingt ans. Emma, néanmoins, l’en consolait avec des mièvreries de langage, comme on eût fait à un marmot abandonné, et même lui disait quelquefois, en regardant la lune : Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent notre amour. Mais elle était si jolie ! il en avait possédé si peu d’une candeur pareille ! Cet amour sans libertinage était pour lui quelque chose de nouveau, et qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressait à la fois son orgueil et sa sensualité. L’exaltation d’Emma, que son bon sens bourgeois dédaignait, lui semblait au fond du cœur charmante, puisqu’elle s’adressait à sa personne. Alors, sûr d’être aimé, il ne se gêna pas, et insensiblement ses façons changèrent. Il n’avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle ; si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle, comme l’eau d’un fleuve qui s’absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n’y voulut pas croire ; elle redoubla de tendresse ; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifférence. Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage. L’humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés tempéraient. Ce n’était pas de l’attachement, c’était comme une séduction permanente. Les apparences, néanmoins, étaient plus calmes que jamais, Rodolphe ayant réussi à conduire l’adultère selon sa fantaisie ; et, au bout de six mois, quand le printemps arriva, ils se trouvaient, l’un vis-à-vis de l’autre, comme deux mariés qui entretiennent tranquillement une flamme domestique. C’était l’époque où le père Rouault envoyait son dinde, en souvenir de sa jambe remise. Le cadeau arrivait toujours avec une lettre. Emma coupa la corde qui la retenait au panier, et lut les lignes suivantes : « J’espère que la présente vous trouvera en bonne santé et que celui-là vaudra bien les autres ; car il me semble un peu plus mollet, si j’ose dire, et plus massif. Mais, la prochaine fois, par changement, je vous donnerai un coq, à moins que vous ne teniez de préférence aux picots ; et renvoyez-moi la bourriche, s’il vous plaît, avec les deux anciennes. J’ai eu un malheur à ma charretterie, dont la couverture, une nuit qu’il ventait fort, s’est envolée dans les arbres. La récolte non plus n’a pas été trop fameuse. Enfin, je ne sais pas quand j’irai vous voir. Ça m’est tellement difficile de quitter maintenant la maison, depuis que je suis seul, ma pauvre Emma ! » Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme si le bonhomme eût laissé tomber sa plume pour rêver quelque temps. « Quant à moi, je vais bien, sauf un rhume que j’ai attrapé l’autre jour à la foire d’Yvetot, où j’étais parti pour retenir un berger, ayant mis le mien dehors, par suite de sa trop grande délicatesse de bouche. Comme on est à plaindre avec tous ces brigands-là ! Du reste, c’était aussi un malhonnête. « J’ai appris d’un colporteur qui, voyageant cet hiver par votre pays, s’est fait arracher une dent, que Bovary travaillait toujours dur. Ça ne m’étonne pas, et il m’a montré sa dent ; nous avons pris un café ensemble. Je lui ai demandé s’il t’avait vue, il m’a dit que non, mais qu’il avait vu dans l’écurie deux animaux, d’où je conclus que le métier roule. Tant mieux, mes chers enfants, et que le bon Dieu vous envoie tout le bonheur imaginable. « Il me fait deuil de ne pas connaître encore ma bien-aimée petite-fille Berthe Bovary. J’ai planté pour elle, dans le jardin, sous ta chambre, un prunier de prunes d’avoine, et je ne veux pas qu’on y touche, si ce n’est pour lui faire plus tard des compotes, que je garderai dans l’armoire, à son intention, quand elle viendra. Je t’embrasse, ma fille ; vous aussi, mon gendre, et la petite, sur les deux joues. « Je suis, avec bien des compliments, Elle resta quelques minutes à tenir entre ses doigts ce gros papier. Les fautes d’orthographe s’y enlaçaient les unes aux autres, et Emma poursuivait la pensée douce qui caquetait tout au travers comme une poule à demi cachée dans une haie d’épines. On avait séché l’écriture avec les cendres du foyer, car un peu de poussière grise glissa de la lettre sur sa robe, et elle crut presque apercevoir son père se courbant vers l’âtre pour saisir les pincettes. Comme il y avait longtemps qu’elle n’était plus auprès de lui, sur l’escabeau, dans la cheminée, quand elle faisait brûler le bout d’un bâton à la grande flamme des joncs marins qui pétillaient !... Elle se rappela des soirs d’été tout pleins de soleil. Les poulains hennissaient quand on passait, et galopaient, galopaient... Il y avait sous sa fenêtre une ruche à miel, et quelquefois les abeilles, tournoyant dans la lumière, frappaient contre les carreaux comme des balles d’or rebondissantes. Quel bonheur dans ce temps-là ! Il n’en restait plus maintenant ! Elle en avait dépensé à toutes les aventures de son âme, par toutes les conditions successives, dans la virginité, dans le mariage et dans l’amour ; les perdant ainsi continuellement le long de sa vie, comme un voyageur qui laisse quelque chose de sa richesse à toutes les auberges de la route. Mais qui donc la rendait si malheureuse ? où était la catastrophe extraordinaire qui l’avait bouleversée ? Et elle releva la tête, regardant autour d’elle, comme pour chercher la cause de ce qui la faisait souffrir. Un rayon d’avril chatoyait sur les porcelaines de l’étagère ; le feu brûlait ; elle sentait sous ses pantoufles la douceur du tapis ; le jour était blanc, l’atmosphère tiède, et elle entendit son enfant qui poussait des éclats de rire. En effet, la petite fille se roulait alors sur le gazon, au milieu de l’herbe qu’on fanait. Elle était couchée à plat ventre, au haut d’une meule. Sa bonne la retenait par la jupe. Lestiboudois ratissait à côté, et, chaque fois qu’il s’approchait, elle se penchait en battant l’air de ses deux bras. dit sa mère se précipitant pour l’embrasser. Comme je t’aime, ma pauvre enfant ! Puis, s’apercevant qu’elle avait le bout des oreilles un peu sale, elle sonna vite pour avoir de l’eau chaude, et la nettoya, la changea de linge, de bas, de souliers, fit mille questions sur sa santé, comme au retour d’un voyage, et enfin, la baisant encore et pleurant un peu, elle la remit aux mains de la domestique, qui restait fort ébahie devant cet excès de tendresse. Rodolphe, le soir, la trouva plus sérieuse que d’habitude. Cela se passera, jugea-t-il, c’est un caprice. Et il manqua consécutivement à trois rendez-vous. Quand il revint, elle se montra froide et presque dédaigneuse. tu perds ton temps, ma mignonne... Et il eut l’air de ne point remarquer ses soupirs mélancoliques, ni le mouchoir qu’elle tirait. C’est alors qu’Emma se repentit ! Elle se demanda même pourquoi donc elle exécrait Charles, et s’il n’eût pas été meilleur de le pouvoir aimer. Mais il n’offrait pas grande prise à ces retours du sentiment, si bien qu’elle demeurait fort embarrassée dans sa velléité de sacrifice, lorsque l’apothicaire vint à propos lui fournir une occasion. Il avait lu dernièrement l’éloge d’une nouvelle méthode pour la cure des pieds bots ; et comme il était partisan du progrès, il conçut cette idée patriotique que Yonville, pour se mettre au niveau, devait avoir des opérations de stréphopodie. Car, disait-il à Emma, que risque-t-on ? Examinez (et il énumérait, sur ses doigts, les avantages de la tentative) ; succès presque certain, soulagement et embellissement du malade, célébrité vite acquise à l’opérateur. Pourquoi votre mari, par exemple, ne voudrait-il pas débarrasser ce pauvre Hippolyte, du Lion d’or ? Notez qu’il ne manquerait pas de raconter sa guérison à tous les voyageurs, et puis (Homais baissait la voix et regardait autour de lui) qui donc m’empêcherait d’envoyer au journal une petite note là-dessus ? un article circule..., on en parle..., cela finit par faire la boule de neige ! En effet, Bovary pouvait réussir ; rien n’affirmait à Emma qu’il ne fût pas habile, et quelle satisfaction pour elle que de l’avoir engagé à une démarche d’où sa réputation et sa fortune se trouveraient accrues ? Elle ne demandait qu’à s’appuyer sur quelque chose de plus solide que l’amour. Charles, sollicité par l’apothicaire et par elle, se laissa convaincre. Il fit venir de Rouen le volume du docteur Duval, et, tous les soirs, se prenant la tête entre les mains, il s’enfonçait dans cette lecture. Tandis qu’il étudiait les équins, les varus et les valgus, c’est-à-dire la stréphocatopodie, la stréphendopodie et la stréphexopodie (ou, pour parler mieux, les différentes déviations du pied, soit en bas, en dedans ou en dehors), avec la stréphypopodie et la stréphanopodie (autrement dit torsion en dessous et redressement en haut), M. Homais par toute sorte de raisonnements, exhortait le garçon d’auberge à se faire opérer. À peine sentiras-tu, peut-être, une légère douleur ; c’est une simple piqûre comme une petite saignée, moins que l’extirpation de certains cors. Hippolyte, réfléchissant, roulait des yeux stupides. Du reste, reprenait le pharmacien, ça ne me regarde pas ! Je voudrais te voir, mon ami, débarrassé de ta hideuse claudication, avec ce balancement de la région lombaire, qui, bien que tu prétendes, doit te nuire considérablement dans l’exercice de ton métier. Alors Homais lui représentait combien il se sentirait ensuite plus gaillard et plus ingambe, et même lui donnait à entendre qu’il s’en trouverait mieux pour plaire aux femmes ; et le valet d’écurie se prenait à sourire lourdement. Puis il l’attaquait par la vanité : N’es-tu pas un homme, saprelotte ? Que serait-ce donc, s’il t’avait fallu servir, aller combattre sous les drapeaux ?... Et Homais s’éloignait, déclarant qu’il ne comprenait pas cet entêtement, cet aveuglement à se refuser aux bienfaits de la science. Le malheureux céda, car ce fut comme une conjuration. Binet, qui ne se mêlait jamais des affaires d’autrui, madame Lefrançois, Artémise, les voisins, et jusqu’au maire, M. Tuvache, tout le monde l’engagea, le sermonna, lui faisait honte ; mais ce qui acheva de le décider, c’est que ça ne lui coûterait rien. Bovary se chargeait même de fournir la machine pour l’opération. Emma avait eu l’idée de cette générosité ; et Charles y consentit, se disant au fond du cœur que sa femme était un ange. Avec les conseils du pharmacien, et en recommençant trois fois, il fit donc construire par le menuisier, aidé du serrurier, une manière de boîte pesant huit livres environ, et où le fer, le bois, la tôle, le cuir, les vis et les écrous ne se trouvaient point épargnés. Cependant, pour savoir quel tendon couper à Hippolyte, il fallait connaître d’abord quelle espèce de pied bot il avait. Il avait un pied faisant avec la jambe une ligne presque droite, ce qui ne l’empêchait pas d’être tourné en dedans, de sorte que c’était un équin mêlé d’un peu de varus, ou bien un léger varus fortement accusé d’équin. Mais, avec cet équin, large en effet comme un pied de cheval, à peau rugueuse, à tendons secs, à gros orteils, et où les ongles noirs figuraient les clous d’un fer, le stréphopode, depuis le matin jusqu’à la nuit, galopait comme un cerf. On le voyait continuellement sur la place, sautiller tout autour des charrettes, en jetant en avant son support inégal. Il semblait même plus vigoureux de cette jambe-là que de l’autre. À force d’avoir servi, elle avait contracté comme des qualités morales de patience et d’énergie, et quand on lui donnait quelque gros ouvrage, il s’écorait dessus, préférablement. Or, puisque c’était un équin, il fallait couper le tendon d’Achille, quitte à s’en prendre plus tard au muscle tibial antérieur pour se débarrasser du varus ; car le médecin n’osait d’un seul coup risquer deux opérations, et même il tremblait déjà, dans la peur d’attaquer quelque région importante qu’il ne connaissait pas. Ni Ambroise Paré, appliquant pour la première fois depuis Celse, après quinze siècles d’intervalle, la ligature immédiate d’une artère ; ni Dupuytren allant ouvrir un abcès à travers une couche épaisse d’encéphale ; ni Gensoul, quand il fit la première ablation de maxillaire supérieur, n’avaient certes le cœur si palpitant, la main si frémissante, l’intellect aussi tendu que M. Bovary quand il approcha d’Hippolyte, son ténotome entre les doigts. Et, comme dans les hôpitaux, on voyait à côté, sur une table, un tas de charpie, des fils cirés, beaucoup de bandes, une pyramide de bandes, tout ce qu’il y avait de bandes chez l’apothicaire. Homais qui avait organisé dès le matin tous ces préparatifs, autant pour éblouir la multitude que pour s’illusionner lui-même. Charles piqua la peau ; on entendit un craquement sec. Le tendon était coupé, l’opération était finie. Hippolyte n’en revenait pas de surprise ; il se penchait sur les mains de Bovary pour les couvrir de baisers. Allons, calme-toi, disait l’apothicaire, tu témoigneras plus tard ta reconnaissance envers ton bienfaiteur ! Et il descendit conter le résultat à cinq ou six curieux qui stationnaient dans la cour, et qui s’imaginaient qu’Hippolyte allait reparaître marchant droit. Puis Charles, ayant bouclé son malade dans le moteur mécanique, s’en retourna chez lui, où Emma, tout anxieuse, l’attendait sur la porte. Elle lui sauta au cou ; ils se mirent à table ; il mangea beaucoup, et même il voulut, au dessert, prendre une tasse de café, débauche qu’il ne se permettait que le dimanche lorsqu’il y avait du monde. La soirée fut charmante, pleine de causeries, de rêves en commun. Ils parlèrent de leur fortune future, d’améliorations à introduire dans leur ménage ; il voyait sa considération s’étendant, son bien-être s’augmentant, sa femme l’aimant toujours ; et elle se trouvait heureuse de se rafraîchir dans un sentiment nouveau, plus sain, meilleur, enfin d’éprouver quelque tendresse pour ce pauvre garçon qui la chérissait. L’idée de Rodolphe, un moment, lui passa par la tête ; mais ses yeux se reportèrent sur Charles : elle remarqua même avec surprise qu’il n’avait point les dents vilaines. Ils étaient au lit lorsque M. Homais, malgré la cuisinière, entra tout à coup dans la chambre, en tenant à la main une feuille de papier fraîche écrite. C’était la réclame qu’il destinait au Fanal de Rouen. Il la leur apportait à lire. « Malgré les préjugés qui recouvrent encore une partie de la face de l’Europe comme un réseau, la lumière cependant commence à pénétrer dans nos campagnes. C’est ainsi que, mardi, notre petite cité d’Yonville s’est vue le théâtre d’une expérience chirurgicale qui est en même temps un acte de haute philanthropie. Bovary, un de nos praticiens les plus distingués... » Mais non, pas du tout ! « A opéré d’un pied bot... » Je n’ai pas mis le terme scientifique, parce que, vous savez, dans un journal..., tout le monde peut-être ne comprendrait pas ; il faut que les masses... Bovary, un de nos praticiens les plus distingués, a opéré d’un pied bot le nommé Hippolyte Tautain, garçon d’écurie depuis vingt-cinq ans à l’hôtel du Lion d’or, tenu par madame veuve Lefrançois, sur la place d’Armes. La nouveauté de la tentative et l’intérêt qui s’attachait au sujet avaient attiré un tel concours de population, qu’il y avait véritablement encombrement au seuil de l’établissement. L’opération, du reste, s’est pratiquée comme par enchantement, et à peine si quelques gouttes de sang sont venues sur la peau, comme pour dire que le tendon rebelle venait enfin de céder sous les efforts de l’art. Le malade, chose étrange (nous l’affirmons de visu) n’accusa point de douleur. Son état, jusqu’à présent, ne laisse rien à désirer. Tout porte à croire que la convalescence sera courte ; et qui sait même si, à la prochaine fête villageoise, nous ne verrons pas notre brave Hippolyte figurer dans des danses bachiques, au milieu d’un chœur de joyeux drilles, et ainsi prouver à tous les yeux, par sa verve et ses entrechats, sa complète guérison ? Honneur donc aux savants généreux ! honneur à ces esprits infatigables qui consacrent leurs veilles à l’amélioration ou bien au soulagement de leur espèce ! N’est-ce pas le cas de s’écrier que les aveugles verront, les sourds entendront et les boiteux marcheront ! Mais ce que le fanatisme autrefois promettait à ses élus, la science maintenant l’accomplit pour tous les hommes ! Nous tiendrons nos lecteurs au courant des phases successives de cette cure si remarquable. » Ce qui n’empêcha pas que, cinq jours après, la mère Lefrançois n’arrivât tout effarée en s’écriant : Charles se précipita vers le Lion d’or, et le pharmacien qui l’aperçut passant sur la place, sans chapeau, abandonna la pharmacie. Il parut lui-même, haletant, rouge, inquiet, et demandant à tous ceux qui montaient l’escalier : Qu’a donc notre intéressant stréphopode ? Il se tordait, le stréphopode, dans des convulsions atroces, si bien que le moteur mécanique où était enfermée sa jambe frappait contre la muraille à la défoncer. Avec beaucoup de précautions, pour ne pas déranger la position du membre, on retira donc la boîte, et l’on vit un spectacle affreux. Les formes du pied disparaissaient dans une telle bouffissure, que la peau tout entière semblait près de se rompre, et elle était couverte d’ecchymoses occasionnées par la fameuse machine. Hippolyte déjà s’était plaint d’en souffrir ; on n’y avait pris garde ; il fallut reconnaître qu’il n’avait pas eu tort complètement ; et on le laissa libre quelques heures. Mais à peine l’œdème eut-il un peu disparu, que les deux savants jugèrent à propos de rétablir le membre dans l’appareil, et en l’y serrant davantage, pour accélérer les choses. Enfin, trois jours après, Hippolyte n’y pouvant plus tenir, ils retirèrent encore une fois la mécanique, tout en s’étonnant beaucoup du résultat qu’ils aperçurent. Une tuméfaction livide s’étendait sur la jambe, et avec des phlyctènes de place en place, par où suintait un liquide noir. Hippolyte commençait à s’ennuyer, et la mère Lefrançois l’installa dans la petite salle, près de la cuisine, pour qu’il eût au moins quelque distraction. Mais le percepteur, qui tous les jours y dînait, se plaignit avec amertume d’un tel voisinage. Alors on transporta Hippolyte dans la salle de billard. Il était là, geignant sous ses grosses couvertures, pâle, la barbe longue, les yeux caves, et, de temps à autre, tournant sa tête en sueur sur le sale oreiller où s’abattaient les mouches. Elle lui apportait des linges pour ses cataplasmes, et le consolait, l’encourageait. Du reste, il ne manquait pas de compagnie, les jours de marché surtout, lorsque les paysans autour de lui poussaient les billes du billard, escrimaient avec les queues, fumaient, buvaient, chantaient, braillaient. disaient-ils en lui frappant sur l’épaule. tu n’es pas fier, à ce qu’il paraît ! Il faudrait faire ceci, faire cela. Et on lui racontait des histoires de gens qui avaient tous été guéris par d’autres remèdes que les siens ; puis, en manière de consolation, ils ajoutaient : C’est que tu t’écoutes trop ! tu te dorlotes comme un roi ! tu ne sens pas bon ! La gangrène, en effet, montait de plus en plus. Il venait à chaque heure, à tout moment. Hippolyte le regardait avec des yeux pleins d’épouvante et balbutiait en sanglotant : Quand est-ce que je serai guéri ?... Et le médecin s’en allait, toujours en lui recommandant la diète. Ne l’écoute point, mon garçon, reprenait la mère Lefrançois ; ils t’ont déjà bien assez martyrisé ? Et elle lui présentait quelque bon bouillon, quelque tranche de gigot, quelque morceau de lard, et parfois des petits verres d’eau-de-vie, qu’il n’avait pas le courage de porter à ses lèvres. L’abbé Bournisien, apprenant qu’il empirait, fit demander à le voir. Il commença par le plaindre de son mal, tout en déclarant qu’il fallait s’en réjouir, puisque c’était la volonté du Seigneur, et profiter vite de l’occasion pour se réconcilier avec le ciel. Car, disait l’ecclésiastique d’un ton paterne, tu négligeais un peu tes devoirs ; on te voyait rarement à l’office divin ; combien y a-t-il d’années que tu ne t’es approché de la sainte table ? Je comprends que tes occupations, que le tourbillon du monde aient pu t’écarter du soin de ton salut. Mais à présent, c’est l’heure d’y réfléchir. Ne désespère pas cependant ; j’ai connu de grands coupables qui, près de comparaître devant Dieu (tu n’en es point encore là, je le sais bien), avaient imploré sa miséricorde, et qui certainement sont morts dans les meilleures dispositions. Espérons que, tout comme eux, tu nous donneras de bons exemples ! Ainsi, par précaution, qui donc t’empêcherait de réciter matin et soir un « Je vous salue, Marie, pleine de grâce », et un « Notre Père, qui êtes aux cieux » ? Le curé revint les jours suivants. Il causait avec l’aubergiste et même racontait des anecdotes entremêlées de plaisanteries, de calembours qu’Hippolyte ne comprenait pas. Puis, dès que la circonstance le permettait, il retombait sur les matières de religion, en prenant une figure convenable. Son zèle parut réussir ; car bientôt le stréphopode témoigna l’envie d’aller en pèlerinage à Bon-Secours, s’il se guérissait : à quoi M. Bournisien répondit qu’il ne voyait pas d’inconvénient ; deux précautions valaient mieux qu’une. L’apothicaire s’indigna contre ce qu’il appelait les manœuvres du prêtre ; elles nuisaient, prétendait-il, à la convalescence d’Hippolyte, et il répétait à madame Lefrançois : vous lui perturbez le moral avec votre mysticisme ! Mais la bonne femme ne voulait plus l’entendre. Par esprit de contradiction, elle accrocha même au chevet du malade un bénitier tout plein, avec une branche de buis. Cependant la religion pas plus que la chirurgie ne paraissait le secourir, et l’invincible pourriture allait montant toujours des extrémités vers le ventre. On avait beau varier les potions et changer les cataplasmes, les muscles chaque jour se décollaient davantage, et enfin Charles répondit par un signe de tête affirmatif quand la mère Lefrançois lui demanda si elle ne pourrait point, en désespoir de cause, faire venir M. Canivet, de Neufchâtel, qui était une célébrité. Docteur en médecine, âgé de cinquante ans, jouissant d’une bonne position et sûr de lui-même, le confrère ne se gêna pas pour rire dédaigneusement lorsqu’il découvrit cette jambe gangrenée jusqu’au genou. Puis, ayant déclaré net qu’il la fallait amputer, il s’en alla chez le pharmacien déblatérer contre les ânes qui avaient pu réduire un malheureux homme en un tel état. Homais par le bouton de sa redingote, il vociférait dans la pharmacie : Ce sont là des inventions de Paris ! Voilà les idées de ces messieurs de la Capitale ! c’est comme le strabisme, le chloroforme et la lithotritie, un tas de monstruosités que le gouvernement devrait défendre ! Mais on veut faire le malin, et l’on vous fourre des remèdes sans s’inquiéter des conséquences. Nous ne sommes pas si forts que cela, nous autres ; nous ne sommes pas des savants, des mirliflores, des jolis cœurs ; nous sommes des praticiens, des guérisseurs, et nous n’imaginerions pas d’opérer quelqu’un qui se porte à merveille ! est-ce qu’on peut redresser les pieds bots ? c’est comme si l’on voulait, par exemple, rendre droit un bossu ! Homais souffrait en écoutant ce discours, et il dissimulait son malaise sous un sourire de courtisan, ayant besoin de ménager M. Canivet, dont les ordonnances quelquefois arrivaient jusqu’à Yonville ; aussi ne prit-il pas la défense de Bovary, ne fit-il même aucune observation, et, abandonnant ses principes, il sacrifia sa dignité aux intérêts plus sérieux de son négoce. Ce fut dans le village un événement considérable que cette amputation de cuisse par le docteur Canivet ! Tous les habitants, ce jour-là, s’étaient levés de meilleure heure, et la Grande-Rue, bien que pleine de monde, avait quelque chose de lugubre comme s’il se fût agi d’une exécution capitale. On discutait chez l’épicier sur la maladie d’Hippolyte ; les boutiques ne vendaient rien, et madame Tuvache, la femme du maire, ne bougeait pas de sa fenêtre, par l’impatience où elle était de voir venir l’opérateur. Il arriva dans son cabriolet, qu’il conduisait lui-même. Mais, le ressort du côté droit s’étant à la longue affaissé sous le poids de sa corpulence, il se faisait que la voiture penchait un peu tout en allant, et l’on apercevait sur l’autre coussin près de lui une vaste boîte, recouverte de basane rouge, dont les trois fermoirs de cuivre brillaient magistralement. Quand il fut entré comme un tourbillon sous le porche du Lion d’or, le docteur, criant très haut, ordonna de dételer son cheval, puis il alla dans l’écurie voir s’il mangeait bien l’avoine ; car, en arrivant chez ses malades, il s’occupait d’abord de sa jument et de son cabriolet. On disait même à ce propos : « Ah ! Canivet, c’est un original ! » Et on l’estimait davantage pour cet inébranlable aplomb. L’univers aurait pu crever jusqu’au dernier homme, qu’il n’eût pas failli à la moindre de ses habitudes. Je compte sur vous, fit le docteur. Mais l’apothicaire, en rougissant, avoua qu’il était trop sensible pour assister à une pareille opération. Quand on est simple spectateur, disait-il, l’imagination, vous savez, se frappe ! Et puis j’ai le système nerveux tellement... interrompit Canivet, vous me paraissez, au contraire, porté à l’apoplexie. Et, d’ailleurs, cela ne m’étonne pas ; car, vous autres, messieurs les pharmaciens, vous êtes continuellement fourrés dans votre cuisine, ce qui doit finir par altérer votre tempérament. Regardez-moi, plutôt : tous les jours, je me lève à quatre heures, je fais ma barbe à l’eau froide (je n’ai jamais froid), et je ne porte pas de flanelle, je n’attrape aucun rhume, le coffre est bon ! Je vis tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, en philosophe, au hasard de la fourchette. C’est pourquoi je ne suis point délicat comme vous, et il m’est aussi parfaitement égal de découper un chrétien que la première volaille venue. Après ça, direz-vous, l’habitude..., l’habitude !... Alors, sans aucun égard pour Hippolyte, qui suait d’angoisse entre ses draps, ces messieurs engagèrent une conversation où l’apothicaire compara le sang-froid d’un chirurgien à celui d’un général ; et ce rapprochement fut agréable à Canivet, qui se répandit en paroles sur les exigences de son art. Il le considérait comme un sacerdoce, bien que les officiers de santé le déshonorassent. Enfin, revenant au malade, il examina les bandes apportées par Homais, les mêmes qui avaient comparu lors du pied bot, et demanda quelqu’un pour lui tenir le membre. On envoya chercher Lestiboudois, et M. Canivet, ayant retroussé ses manches, passa dans la salle de billard, tandis que l’apothicaire restait avec Artémise et l’aubergiste, plus pâles toutes les deux que leur tablier, et l’oreille tendue contre la porte. Bovary, pendant ce temps-là, n’osait bouger de sa maison. Il se tenait en bas, dans la salle, assis au coin de la cheminée sans feu, le menton sur sa poitrine, les mains jointes, les yeux fixes. Il avait pris pourtant toutes les précautions imaginables. si Hippolyte plus tard venait à mourir, c’est lui qui l’aurait assassiné. Et puis, quelle raison donnerait-il dans les visites, quand on l’interrogerait ? Peut-être, cependant, s’était-il trompé en quelque chose ? Mais les plus fameux chirurgiens se trompaient bien. Voilà ce qu’on ne voudrait jamais croire ! on allait rire, au contraire, clabauder ! Cela se répandrait jusqu’à Forges ! Qui sait si des confrères n’écriraient pas contre lui ? Une polémique s’ensuivrait, il faudrait répondre dans les journaux. Hippolyte même pouvait lui faire un procès. Il se voyait déshonoré, ruiné, perdu ! Et son imagination, assaillie par une multitude d’hypothèses, ballottait au milieu d’elles comme un tonneau vide emporté à la mer et qui roule sur les flots. Emma, en face de lui, le regardait ; elle ne partageait pas son humiliation, elle en éprouvait une autre : c’était de s’être imaginé qu’un pareil homme pût valoir quelque chose, comme si vingt fois déjà elle n’avait pas suffisamment aperçu sa médiocrité. Charles se promenait de long en large, dans la chambre. Ses bottes craquaient sur le parquet. Comment donc avait-elle fait (elle qui était si intelligente !) pour se méprendre encore une fois ? Du reste, par quelle déplorable manie avoir ainsi abîmé son existence en sacrifices continuels ? Elle se rappela tous ses instincts de luxe, toutes les privations de son âme, les bassesses du mariage, du ménage, ses rêves tombant dans la boue comme des hirondelles blessées, tout ce qu’elle avait désiré, tout ce qu’elle s’était refusé, tout ce qu’elle aurait pu avoir ! Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri déchirant traversa l’air. Elle fronça les sourcils d’un geste nerveux, puis continua. C’était pour lui cependant, pour cet être, pour cet homme qui ne comprenait rien, qui ne sentait rien ! car il était là, tout tranquillement, et sans même se douter que le ridicule de son nom allait désormais la salir comme lui. Elle avait fait des efforts pour l’aimer, et elle s’était repentie en pleurant d’avoir cédé à un autre. Mais c’était peut-être un valgus ! Au choc imprévu de cette phrase tombant sur sa pensée comme une balle de plomb dans un plat d’argent, Emma tressaillant leva la tête pour deviner ce qu’il voulait dire ; et ils se regardèrent silencieusement, presque ébahis de se voir, tant ils étaient par leur conscience éloignés l’un de l’autre. Charles la considérait avec le regard trouble d’un homme ivre, tout en écoutant, immobile, les derniers cris de l’amputé qui se suivaient en modulations traînantes, coupées de saccades aiguës, comme le hurlement lointain de quelque bête qu’on égorge. Emma mordait ses lèvres blêmes, et, roulant entre ses doigts un des brins du polypier qu’elle avait cassé, elle fixait sur Charles la pointe ardente de ses prunelles, comme deux flèches de feu prêtes à partir. Tout en lui l’irritait maintenant, sa figure, son costume, ce qu’il ne disait pas, sa personne entière, son existence enfin. Elle se repentait, comme d’un crime, de sa vertu passée, et ce qui en restait encore s’écroulait sous les coups furieux de son orgueil. Elle se délectait dans toutes les ironies mauvaises de l’adultère triomphant. Le souvenir de son amant revenait à elle avec des attractions vertigineuses : elle y jetait son âme, emportée vers cette image par un enthousiasme nouveau ; et Charles lui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours, aussi impossible et anéanti, que s’il allait mourir et qu’il eût agonisé sous ses yeux. Il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda ; et, à travers la jalousie baissée, il aperçut au bord des halles, en plein soleil, le docteur Canivet qui s’essuyait le front avec son foulard. Homais, derrière lui, portait à la main une grande boîte rouge, et ils se dirigeaient tous les deux du côté de la pharmacie. Alors, par tendresse subite et découragement, Charles se tourna vers sa femme en lui disant : Tu sais bien que je t’aime !... Et s’échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que le baromètre bondit de la muraille et s’écrasa par terre. Charles s’affaissa dans son fauteuil, bouleversé, cherchant ce qu’elle pouvait avoir, imaginant une maladie nerveuse, pleurant, et sentant vaguement circuler autour de lui quelque chose de funeste et d’incompréhensible. Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva sa maîtresse qui l’attendait au bas du perron, sur la première marche. Ils s’étreignirent, et toute leur rancune se fondit comme une neige sous la chaleur de ce baiser. Souvent même, au milieu de la journée, Emma lui écrivait tout à coup ; puis, à travers les carreaux, faisait un signe à Justin, qui, dénouant vite sa serpillière, s’envolait à la Huchette. Rodolphe arrivait ; c’était pour lui dire qu’elle s’ennuyait, que son mari était odieux et son existence affreuse ! Est-ce que j’y peux quelque chose ? Elle était assise par terre, entre ses genoux, les bandeaux dénoués, le regard perdu. Nous irions vivre ailleurs..., quelque part... Elle revint là-dessus ; il eut l’air de ne pas comprendre et détourna la conversation. Ce qu’il ne comprenait pas, c’était tout ce trouble dans une chose aussi simple que l’amour. Elle avait un motif, une raison, et comme un auxiliaire à son attachement. Cette tendresse, en effet, chaque jour s’accroissait davantage sous la répulsion du mari. Plus elle se livrait à l’un, plus elle exécrait l’autre ; jamais Charles ne lui paraissait aussi désagréable, avoir les doigts aussi carrés, l’esprit aussi lourd, les façons si communes qu’après ses rendez-vous avec Rodolphe, quand ils se trouvaient ensemble. Alors, tout en faisant l’épouse et la vertueuse, elle s’enflammait à l’idée de cette tête dont les cheveux noirs se tournaient en une boucle vers le front hâlé, de cette taille à la fois si robuste et si élégante, de cet homme enfin qui possédait tant d’expérience dans la raison, tant d’emportement dans le désir ! C’était pour lui qu’elle se limait les ongles avec un soin de ciseleur, et qu’il n’y avait jamais assez de cold-cream sur sa peau, ni de patchouli dans ses mouchoirs. Elle se chargeait de bracelets, de bagues, de colliers. Quand il devait venir, elle emplissait de roses ses deux grands vases de verre bleu, et disposait son appartement et sa personne comme une courtisane qui attend un prince. Il fallait que la domestique fût sans cesse à blanchir du linge ; et, de toute la journée, Félicité ne bougeait de la cuisine, où le petit Justin, qui souvent lui tenait compagnie, la regardait travailler. Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait avidement toutes ces affaires de femmes étalées autour de lui : les jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons à coulisse, vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas. demandait le jeune garçon en passant sa main sur la crinoline ou les agrafes. Tu n’as donc jamais rien vu ? répondait en riant Félicité ; comme si ta patronne, madame Homais, n’en portait pas de pareils. Et il ajoutait d’un ton méditatif : Est-ce que c’est une dame comme Madame ? Mais Félicité s’impatientait de le voir tourner ainsi tout autour d’elle. Elle avait six ans de plus, et Théodore, le domestique de M. Guillaumin, commençait à lui faire la cour. disait-elle en déplaçant son pot d’empois. Va-t’en plutôt piler des amandes ; tu es toujours à fourrager du côté des femmes ; attends pour te mêler de ça, méchant mioche, que tu aies de la barbe au menton. Allons, ne vous fâchez pas, je m’en vais vous faire ses bottines. Et aussitôt, il atteignait sur le chambranle les chaussures d’Emma, tout empâtées de crotte la crotte des rendez-vous qui se détachait en poudre sous ses doigts, et qu’il regardait monter doucement dans un rayon de soleil. Comme tu as peur de les abîmer ! disait la cuisinière, qui n’y mettait pas tant de façons quand elle les nettoyait elle-même, parce que Madame, dès que l’étoffe n’était plus fraîche, les lui abandonnait. Emma en avait une quantité dans son armoire, et qu’elle gaspillait à mesure, sans que jamais Charles se permît la moindre observation. C’est ainsi qu’il déboursa trois cents francs pour une jambe de bois dont elle jugea convenable de faire cadeau à Hippolyte. Le pilon en était garni de liège, et il y avait des articulations à ressort, une mécanique compliquée recouverte d’un pantalon noir, que terminait une botte vernie. Mais Hippolyte, n’osant à tous les jours se servir d’une si belle jambe, supplia madame Bovary de lui en procurer une autre plus commode. Le médecin, bien entendu, fit encore les frais de cette acquisition. Donc, le garçon d’écurie peu à peu recommença son métier. On le voyait comme autrefois parcourir le village, et quand Charles entendait de loin, sur les pavés, le bruit sec de son bâton, il prenait bien vite une autre route. Lheureux, le marchand, qui s’était chargé de la commande ; cela lui fournit l’occasion de fréquenter Emma. Il causait avec elle des nouveaux déballages de Paris, de mille curiosités féminines, se montrait fort complaisant, et jamais ne réclamait d’argent. Emma s’abandonnait à cette facilité de satisfaire tous ses caprices. Ainsi, elle voulut avoir, pour la donner à Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait à Rouen dans un magasin de parapluies. Lheureux, la semaine d’après, la lui posa sur sa table. Mais le lendemain il se présenta chez elle avec une facture de deux cent soixante et dix francs, sans compter les centimes. Emma fut très embarrassée : tous les tiroirs du secrétaire étaient vides ; on devait plus de quinze jours à Lestiboudois, deux trimestres à la servante, quantité d’autres choses encore, et Bovary attendait impatiemment l’envoi de M. Derozerays, qui avait coutume, chaque année, de le payer vers la Saint-Pierre. Elle réussit d’abord à éconduire Lheureux ; enfin il perdit patience : on le poursuivait, ses capitaux étaient absents, et, s’il ne rentrait dans quelques-uns, il serait forcé de lui reprendre toutes les marchandises qu’elle avait. Seulement, je ne regrette que la cravache. Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-voix et avec son petit sifflement habituel : Soit ! Elle rêvait comment se tirer de là, quand la cuisinière entrant, déposa sur la cheminée un petit rouleau de papier bleu, de la part de M. Elle entendit Charles dans l’escalier ; elle jeta l’or au fond de son tiroir et prit la clef. J’ai un arrangement à vous proposer, dit-il ; si, au lieu de la somme convenue, vous vouliez prendre... La voilà, fit-elle en lui plaçant dans la main quatorze napoléons. Alors, pour dissimuler son désappointement, il se répandit en excuses et en offres de service qu’Emma refusa toutes ; puis elle resta quelques minutes palpant dans la poche de son tablier les deux pièces de cent sous qu’il lui avait rendues. Elle se promettait d’économiser, afin de rendre plus tard... Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet avec cette devise : Amor nel cor ; de plus, une écharpe pour se faire un cache-nez, et enfin un porte-cigares tout pareil à celui du Vicomte, que Charles avait autrefois ramassé sur la route et qu’Emma conservait. Il en refusa plusieurs ; elle insista, et Rodolphe finit par obéir, la trouvant tyrannique et trop envahissante. Puis elle avait d’étranges idées : Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi ! Et, s’il avouait n’y avoir point songé, c’étaient des reproches en abondance, et qui se terminaient toujours par l’éternel mot : M’aimes-tu ? Tu n’en as pas aimé d’autres, hein ? Emma pleurait, et il s’efforçait de la consoler, enjolivant de calembours ses protestations. reprenait-elle, je t’aime à ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien ? J’ai quelquefois des envies de te revoir où toutes les colères de l’amour me déchirent. Je me demande : « Où est-il ? Peut-être il parle à d’autres femmes ? Elles lui sourient, il s’approche... » non, n’est-ce pas, aucune ne te plaît ? Il y en a de plus belles ; mais, moi, je sais mieux aimer ! Je suis ta servante et ta concubine ! Tu es mon roi, mon idole ! Il s’était tant de fois entendu dire ces choses, qu’elles n’avaient pour lui rien d’original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres ; comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. Mais, avec cette supériorité de critique appartenant à celui qui, dans n’importe quel engagement, se tient en arrière, Rodolphe aperçut en cet amour d’autres jouissances à exploiter. Il en fit quelque chose de souple et de corrompu. C’était une sorte d’attachement idiot plein d’admiration pour lui, de voluptés pour elle, une béatitude qui l’engourdissait ; et son âme s’enfonçait en cette ivresse et s’y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie. Par l’effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary changea d’allures. Ses regards devinrent plus hardis, ses discours plus libres ; elle eut même l’inconvenance de se promener avec M. Rodolphe, une cigarette à la bouche, comme pour narguer le monde ; enfin, ceux qui doutaient encore ne doutèrent plus quand on la vit, un jour, descendre de, la taille serrée dans un gilet, à la façon d’un homme ; et madame Bovary mère, qui, après une épouvantable scène avec son mari, était venue se réfugier chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée. Bien d’autres choses lui déplurent : d’abord Charles n’avait point écouté ses conseils pour l’interdiction des romans ; puis, le genre de la maison lui déplaisait ; elle se permit des observations, et l’on se fâcha, une fois surtout, à propos de Félicité. Madame Bovary mère, la veille au soir, en traversant le corridor, l’avait surprise dans la compagnie d’un homme, un homme à collier brun, d’environ quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, s’était vite échappé de la cuisine. Alors Emma se prit à rire ; mais la bonne dame s’emporta, déclarant qu’à moins de se moquer des mœurs, on devait surveiller celles des domestiques. dit la bru, avec un regard tellement impertinent que madame Bovary lui demanda si elle ne défendait point sa propre cause. fit la jeune femme se levant d’un bond. Mais elles s’étaient enfuies toutes les deux dans leur exaspération. Emma trépignait en répétant : Ah ! Il courut à sa mère ; elle était hors des gonds, elle balbutiait : C’est une insolente ! Et elle voulait partir immédiatement, si l’autre ne venait lui faire des excuses. Charles retourna donc vers sa femme et la conjura de céder ; il se mit à genoux ; elle finit par répondre : Soit ! En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une dignité de marquise, en lui disant : Excusez-moi, madame. Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat ventre sur son lit, et elle y pleura comme un enfant, la tête enfoncée dans l’oreiller. Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu’en cas d’événement extraordinaire, elle attacherait à la persienne un petit chiffon de papier blanc, afin que, si par hasard il se trouvait à Yonville, il accourût dans la ruelle, derrière la maison. Emma fit le signal ; elle attendait depuis trois quarts d’heure, quand tout à coup elle aperçut Rodolphe au coin des halles. Elle fut tentée d’ouvrir la fenêtre, de l’appeler ; mais déjà il avait disparu. Bientôt pourtant il lui sembla que l’on marchait sur le trottoir. C’était lui, sans doute ; elle descendit l’escalier, traversa la cour. Elle se jeta dans ses bras. Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite, exagérant les faits, en inventant plusieurs, et prodiguant les parenthèses si abondamment qu’il n’y comprenait rien. Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patience ! Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souffre !... Un amour comme le nôtre devrait s’avouer à la face du ciel ! Ses yeux, pleins de larmes, étincelaient comme des flammes sous l’onde ; sa gorge haletait à coups rapides ; jamais il ne l’avait tant aimée ; si bien qu’il en perdit la tête et qu’il lui dit : Que faut-il faire ? Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le consentement inattendu qui s’en exhalait dans un baiser. Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit : Nous la prendrons, tant pis ! se dit-il en la regardant s’éloigner. Car elle venait de s’échapper dans le jardin. La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de la métamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, et même poussa la déférence jusqu’à lui demander une recette pour faire mariner des cornichons. Était-ce afin de les mieux duper l’un et l’autre ? ou bien voulait-elle, par une sorte de stoïcisme voluptueux, sentir plus profondément l’amertume des choses qu’elle allait abandonner ? Mais elle n’y prenait garde, au contraire ; elle vivait comme perdue dans la dégustation anticipée de son bonheur prochain. C’était avec Rodolphe un éternel sujet de causeries. Elle s’appuyait sur son épaule, elle murmurait : Hein ! quand nous serons dans la malle-poste !... Il me semble qu’au moment où je sentirai la voiture s’élancer, ce sera comme si nous montions en ballon, comme si nous partions vers les nuages. Sais-tu que je compte les jours ?... Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu’à cette époque ; elle avait cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l’enthousiasme, du succès, et qui n’est que l’harmonie du tempérament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l’expérience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil, l’avaient par gradations développée, et elle s’épanouissait enfin dans la plénitude de sa nature. Ses paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu’un souffle fort écartait ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu’ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu’un artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux : ils s’enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de l’adultère, qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi ; quelque chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme aux premiers temps de son mariage, la trouvait délicieuse et tout irrésistible. Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n’osait pas la réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l’ombre, au bord du lit. Il croyait entendre l’haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l’école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d’encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela coûterait beaucoup ; comment faire ? Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et qu’il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il le placerait à la caisse d’épargne ; ensuite il achèterait des actions, quelque part, n’importe où ; d’ailleurs, la clientèle augmenterait ; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu’elle eût des talents, qu’elle apprît le piano. qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l’été, de grands chapeaux de paille ! on les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d’eux, sous la lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s’occuperait du ménage ; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement : on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours. Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves. Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie. Lheureux et lui avait dit : J’aurais besoin d’un manteau, un grand manteau, à long collet, doublé. mais..., n’importe, je compte sur vous, n’est-ce pas ? Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse..., pas trop lourde..., commode. Oui, oui, j’entends, de quatre-vingt-douze centimètres environ sur cinquante, comme on les fait à présent. Décidément, pensa Lheureux, il y a du grabuge là-dessous. Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de sa ceinture, prenez cela ; vous vous payerez dessus. Mais le marchand s’écria qu’elle avait tort ; ils se connaissaient ; est-ce qu’il doutait d’elle ? Elle insista cependant pour qu’il prît au moins la chaîne, et déjà Lheureux l’avait mise dans sa poche et s’en allait, quand elle le rappela. Quant au manteau, elle eut l’air de réfléchir, ne l’apportez pas non plus ; seulement, vous me donnerez l’adresse de l’ouvrier et avertirez qu’on le tienne à ma disposition. C’était le mois prochain qu’ils devaient s’enfuir. Elle partirait d’Yonville comme pour aller faire des commissions à Rouen. Rodolphe aurait retenu les places, pris des passeports, et même écrit à Paris, afin d’avoir la malle entière jusqu’à Marseille, où ils achèteraient une calèche et, de là, continueraient sans s’arrêter, par la route de Gênes. Elle aurait eu soin d’envoyer chez Lheureux son bagage, qui serait directement porté à l’Hirondelle, de manière que personne ainsi n’aurait de soupçons ; et, dans tout cela, jamais il n’était question de son enfant. Rodolphe évitait d’en parler ; peut-être qu’elle n’y pensait pas. Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminer quelques dispositions ; puis, au bout de huit jours, il en demanda quinze autres ; puis il se dit malade ; ensuite il fit un voyage ; le mois d’août se passa, et, après tous ces retards, ils arrêtèrent que ce serait irrévocablement pour le 4 septembre, un lundi. Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume. Alors ils firent le tour d’une plate-bande, et allèrent s’asseoir près de la terrasse, sur la margelle du mur. Et cependant il la regardait singulièrement, d’une façon tendre. reprit-elle, de quitter tes affections, ta vie ? Mais, moi, je n’ai rien au monde ! Aussi je serai tout pour toi, je te serai une famille, une patrie ; je te soignerai, je t’aimerai. dit-il en la saisissant dans ses bras. fit-elle avec un rire de volupté. mais je t’adore, mon amour ! La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir, troué. Puis elle parut, éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu’elle éclairait ; et alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande tache, qui faisait une infinité d’étoiles ; et cette lueur d’argent semblait s’y tordre jusqu’au fond, à la manière d’un serpent sans tête couvert d’écailles lumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux candélabre, d’où ruisselaient, tout du long, des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce s’étalait autour d’eux ; des nappes d’ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux à demi clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu’ils étaient dans l’envahissement de leur rêverie. La tendresse des anciens jours leur revenait au cœur, abondante et silencieuse comme la rivière qui coulait, avec autant de mollesse qu’en apportait le parfum des seringas, et projetait dans leur souvenir des ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules immobiles qui s’allongeaient sur l’herbe. Souvent quelque bête nocturne, hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de l’espalier. Et, comme se parlant à elle-même : Pourquoi ai-je le cœur triste, cependant ? Est-ce l’appréhension de l’inconnu..., l’effet des habitudes quittées..., ou plutôt... Non, c’est l’excès du bonheur ! Que je suis faible, n’est-ce pas ? Et, en se rapprochant de lui : Quel malheur donc peut-il me survenir ? Il n’y a pas de désert, pas de précipice ni d’océan que je ne traverserais avec toi. À mesure que nous vivrons ensemble, ce sera comme une étreinte chaque jour plus serrée, plus complète ! Nous n’aurons rien qui nous trouble, pas de soucis, nul obstacle ! Nous serons seuls, tout à nous, éternellement... Il répondait à intervalles réguliers : « Oui... Elle lui avait passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait d’une voix enfantine, malgré de grosses larmes qui coulaient : Rodolphe ! Il se leva pour partir ; et, comme si ce geste qu’il faisait eût été le signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant un air gai : Tu as les passeports ? C’est à l’hôtel de Provence, n’est-ce pas, que tu m’attendras ?... Il fit un signe de tête. dit Emma dans une dernière caresse. Elle courut après lui, et, se penchant au bord de l’eau entre des broussailles : À demain ! Il était déjà de l’autre côté de la rivière et marchait vite dans la prairie. Au bout de quelques minutes, Rodolphe s’arrêta ; et, quand il la vit avec son vêtement blanc peu à peu s’évanouir dans l’ombre comme un fantôme, il fut pris d’un tel battement de cœur, qu’il s’appuya contre un arbre pour ne pas tomber. N’importe, c’était une jolie maîtresse ! Et, aussitôt, la beauté d’Emma, avec tous les plaisirs de cet amour, lui réapparurent. D’abord il s’attendrit, puis il se révolta contre elle. Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas m’expatrier, avoir la charge d’une enfant. Il se disait ces choses pour s’affermir davantage. Et, d’ailleurs, les embarras, la dépense... non, non, mille fois non ! cela eût été trop bête ! À peine arrivé chez lui, Rodolphe s’assit brusquement à son bureau, sous la tête de cerf faisant trophée contre la muraille. Mais, quand il eut la plume entre les doigts, il ne sut rien trouver, si bien que, s’appuyant sur les deux coudes, il se mit à réfléchir. Emma lui semblait être reculée dans un passé lointain, comme si la résolution qu’il avait prise venait de placer entre eux, tout à coup, un immense intervalle. Afin de ressaisir quelque chose d’elle, il alla chercher dans l’armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits de Reims où il enfermait d’habitude ses lettres de femmes, et il s’en échappa une odeur de poussière humide et de roses flétries. D’abord il aperçut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes pâles. C’était un mouchoir à elle, une fois qu’elle avait saigné du nez, en promenade ; il ne s’en souvenait plus. Il y avait auprès, se cognant à tous les angles, la miniature donnée par Emma ; sa toilette lui parut prétentieuse et son regard en coulisse du plus pitoyable effet ; puis, à force de considérer cette image et d’évoquer le souvenir du modèle, les traits d’Emma peu à peu se confondirent en sa mémoire, comme si la figure vivante et la figure peinte, se frottant l’une contre l’autre, se fussent réciproquement effacées. Enfin il lut de ses lettres ; elles étaient pleines d’explications relatives à leur voyage, courtes, techniques et pressantes comme des billets d’affaires. Il voulut revoir les longues, celles d’autrefois ; pour les trouver au fond de la boîte, Rodolphe dérangea toutes les autres ; et machinalement il se mit à fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière, un masque noir, des épingles et des cheveux des cheveux ! de bruns, de blonds ; quelques-uns même, s’accrochant à la ferrure de la boîte, se cassaient quand on l’ouvrait. Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écritures et le style des lettres, aussi variés que leurs orthographes. Elles étaient tendres ou joviales, facétieuses, mélancoliques ; il y en avait qui demandaient de l’amour et d’autres qui demandaient de l’argent. À propos d’un mot, il se rappelait des visages, de certains gestes, un son de voix ; quelquefois pourtant il ne se rappelait rien. En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pensée, s’y gênaient les unes les autres et s’y rapetissaient, comme sous un même niveau d’amour qui les égalisait. Prenant donc à poignée les lettres confondues, il s’amusa pendant quelques minutes à les faire tomber en cascades, de sa main droite dans sa main gauche. Enfin, ennuyé, assoupi, Rodolphe alla reporter la boîte dans l’armoire en se disant : Ce qui résumait son opinion ; car les plaisirs, comme des écoliers dans la cour d’un collège, avaient tellement piétiné sur son cœur, que rien de vert n’y poussait, et ce qui passait par là, plus étourdi que les enfants, n’y laissait pas même, comme eux, son nom gravé sur la muraille. Je ne veux pas faire le malheur de votre existence... » Après tout, c’est vrai, pensa Rodolphe ; j’agis dans son intérêt ; je suis honnête. « Avez-vous mûrement pesé votre détermination ? Savez-vous l’abîme où je vous entraînais, pauvre ange ? Vous alliez confiante et folle, croyant au bonheur, à l’avenir... Rodolphe s’arrêta pour trouver ici quelque bonne excuse. Si je lui disais que toute ma fortune est perdue ?... non, et d’ailleurs, cela n’empêcherait rien. Ce serait à recommencer plus tard. Est-ce qu’on peut faire entendre raison à des femmes pareilles ! « Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j’aurai continuellement pour vous un dévouement profond ; mais, un jour, tôt ou tard, cette ardeur (c’est là le sort des choses humaines) se fût diminuée, sans doute ! Il nous serait venu des lassitudes, et qui sait même si je n’aurais pas eu l’atroce douleur d’assister à vos remords et d’y participer moi-même, puisque je les aurais causés. L’idée seule des chagrins qui vous arrivent me torture, Emma ! Pourquoi faut-il que je vous aie connue ? non, non, n’en accusez que la fatalité ! » Voilà un mot qui fait toujours de l’effet, se dit-il. si vous eussiez été une de ces femmes au cœur frivole comme on en voit, certes, j’aurais pu, par égoïsme, tenter une expérience alors sans danger pour vous. Mais cette exaltation délicieuse, qui fait à la fois votre charme et votre tourment, vous a empêchée de comprendre, adorable femme que vous êtes, la fausseté de notre position future. Moi non plus, je n’y avais pas réfléchi d’abord, et je me reposais à l’ombre de ce bonheur idéal, comme à celle du mancenillier, sans prévoir les conséquences. » Elle va peut-être croire que c’est par avarice que j’y renonce... tant pis, il faut en finir ! « Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions indiscrètes, la calomnie, le dédain, l’outrage peut-être. Et moi qui voudrais vous faire asseoir sur un trône ! moi qui emporte votre pensée comme un talisman ! Car je me punis par l’exil de tout le mal que je vous ai fait. Je n’en sais rien, je suis fou ! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il le redise dans ses prières. » La mèche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pour aller fermer la fenêtre, et, quand il se fut rassis : Il me semble que c’est tout. encore ceci, de peur qu’elle ne vienne à me relancer : « Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car j’ai voulu m’enfuir au plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir. Je reviendrai ; et peut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours. Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots : À Dieu ! ce qu’il jugeait d’un excellent goût. Elle va me croire plus insensible qu’un roc ; il eût fallu quelques larmes là-dessus ; mais, moi, je ne peux pas pleurer ; ce n’est pas ma faute. Alors, s’étant versé de l’eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâle sur l’encre ; puis, cherchant à cacheter la lettre, le cachet Amor nel cor se rencontra. Cela ne va guère à la circonstance... Après quoi, il fuma trois pipes et s’alla coucher. Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures environ, il avait dormi tard), Rodolphe se fit cueillir une corbeille d’abricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous des feuilles de vigne, et ordonna tout de suite à Girard, son valet de charrue, de porter cela délicatement chez madame Bovary. Il se servait de ce moyen pour correspondre avec elle, lui envoyant, selon la saison, des fruits ou du gibier. Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu répondras que je suis parti en voyage. Il faut remettre le panier à elle-même, en mains propres... Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour des abricots, et marchant à grands pas lourds dans ses grosses galoches ferrées, prit tranquillement le chemin d’Yonville. Madame Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avec Félicité, sur la table de la cuisine, un paquet de linge. Voilà, dit le valet, ce que notre maître vous envoie. Elle fut saisie d’une appréhension, et, tout en cherchant quelque monnaie dans sa poche, elle considérait le paysan d’un œil hagard, tandis qu’il la regardait lui-même avec ébahissement, ne comprenant pas qu’un pareil cadeau pût tant émouvoir quelqu’un. Elle n’y tenait plus, elle courut dans la salle comme pour y porter les abricots, renversa le panier, arracha les feuilles, trouva la lettre, l’ouvrit, et, comme s’il y avait eu derrière elle un effroyable incendie, Emma se mit à fuir vers sa chambre, tout épouvantée. Charles y était, elle l’aperçut ; il lui parla, elle n’entendit rien, et elle continua vivement à monter les marches, haletante, éperdue, ivre, et toujours tenant cette horrible feuille de papier, qui lui claquait dans les doigts comme une plaque de tôle. Au second étage, elle s’arrêta devant la porte du grenier, qui était fermée. Alors elle voulut se calmer ; elle se rappela la lettre ; il fallait la finir, elle n’osait pas. non, ici, pensa-t-elle, je serai bien. Emma poussa la porte et entra. Les ardoises laissaient tomber d’aplomb une chaleur lourde, qui lui serrait les tempes et l’étouffait ; elle se traîna jusqu’à la mansarde close, dont elle tira le verrou, et la lumière éblouissante jaillit d’un bond. En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s’étalait à perte de vue. En bas, sous elle, la place du village était vide ; les cailloux du trottoir scintillaient, les girouettes des maisons se tenaient immobiles ; au coin de la rue, il partit d’un étage inférieur une sorte de ronflement à modulations stridentes. Elle s’était appuyée contre l’embrasure de la mansarde, et elle relisait la lettre avec des ricanements de colère. Mais plus elle y fixait d’attention, plus ses idées se confondaient. Elle le revoyait, elle l’entendait, elle l’entourait de ses deux bras ; et des battements de cœur, qui la frappaient sous la poitrine comme à grands coups de bélier, s’accéléraient l’un après l’autre, à intermittences inégales. Elle jetait les yeux tout autour d’elle avec l’envie que la terre croulât. Et elle s’avança, elle regarda les pavés en se disant : Le rayon lumineux qui montait d’en bas directement tirait vers l’abîme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la place oscillant s’élevait le long des murs, et que le plancher s’inclinait par le bout, à la manière d’un vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord, presque suspendue, entourée d’un grand espace. Le bleu du ciel l’envahissait, l’air circulait dans sa tête creuse, elle n’avait qu’à céder, qu’à se laisser prendre ; et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix furieuse qui l’appelait. L’idée qu’elle venait d’échapper à la mort faillit la faire s’évanouir de terreur ; elle ferma les yeux ; puis elle tressaillit au contact d’une main sur sa manche : c’était Félicité. Monsieur vous attend, Madame ; la soupe est servie. il fallut se mettre à table ! Alors elle déplia sa serviette comme pour en examiner les reprises et voulut réellement s’appliquer à ce travail, compter les fils de la toile. Tout à coup, le souvenir de la lettre lui revint. Mais elle éprouvait une telle lassitude dans l’esprit, que jamais elle ne put inventer un prétexte à sortir de table. Puis elle était devenue lâche ; elle avait peur de Charles ; il savait tout, c’était sûr ! En effet, il prononça ces mots, singulièrement : Nous ne sommes pas près, à ce qu’il paraît, de voir M. répliqua-t-il un peu surpris de ce ton brusque ; c’est Girard, que j’ai rencontré tout à l’heure à la porte du Café Français. Il est parti en voyage, ou il doit partir. Il s’absente ainsi de temps à autre pour se distraire, et, ma foi ! Quand on a de la fortune et que l’on est garçon !... Du reste, il s’amuse joliment, notre ami ! Il se tut par convenance, à cause de la domestique qui entrait. Celle-ci replaça dans la corbeille les abricots répandus sur l’étagère ; Charles, sans remarquer la rougeur de sa femme, se les fit apporter, en prit un et mordit à même. Et il tendit la corbeille, qu’elle repoussa doucement. Sens donc : quelle odeur ! fit-il en la lui passant sous le nez à plusieurs reprises. s’écria-t-elle en se levant d’un bond. Mais, par un effort de volonté, ce spasme disparut ; puis : Car elle redoutait qu’on ne fût à la questionner, à la soigner, qu’on ne la quittât plus. Charles, pour lui obéir, s’était rassis, et il crachait dans sa main les noyaux des abricots, qu’il déposait ensuite dans son assiette. Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la place. Emma poussa un cri et tomba roide par terre, à la renverse. En effet, Rodolphe, après bien des réflexions, s’était décidé à partir pour Rouen. Or, comme il n’y a, de la Huchette à Buchy, pas d’autre chemin que celui d’Yonville, il lui avait fallu traverser le village, et Emma l’avait reconnu à la lueur des lanternes qui coupaient comme un éclair le crépuscule. Le pharmacien, au tumulte qui se faisait dans la maison, s’y précipita. La table, avec toutes les assiettes, était renversée ; de la sauce, de la viande, les couteaux, la salière et l’huilier jonchaient l’appartement ; Charles appelait au secours ; Berthe, effarée, criait ; et Félicité, dont les mains tremblaient, délaçait Madame, qui avait le long du corps des mouvements convulsifs. Je cours, dit l’apothicaire, chercher dans mon laboratoire, un peu de vinaigre aromatique. Puis, comme elle rouvrait les yeux en respirant le flacon : J’en étais sûr, fit-il ; cela vous réveillerait un mort. C’est moi, ton Charles qui t’aime ! Tiens, voilà ta petite fille : embrasse-la donc ! L’enfant avançait les bras vers sa mère pour se pendre à son cou. Mais, détournant la tête, Emma dit d’une voix saccadée : On la porta sur son lit. Elle restait étendue, la bouche ouverte, les paupières fermées, les mains à plat, immobile, et blanche comme une statue de cire. Il sortait de ses yeux deux ruisseaux de larmes qui coulaient lentement sur l’oreiller. Charles, debout, se tenait au fond de l’alcôve, et le pharmacien, près de lui, gardait ce silence méditatif qu’il est convenable d’avoir dans les occasions sérieuses de la vie. Rassurez-vous, dit-il en lui poussant le coude, je crois que le paroxysme est passé. Oui, elle repose un peu maintenant ! répondit Charles, qui la regardait dormir. Alors Homais demanda comment cet accident était survenu. Charles répondit que cela l’avait saisie tout à coup, pendant qu’elle mangeait des abricots. Mais il se pourrait que les abricots eussent occasionné la syncope ! Il y a des natures si impressionnables à l’encontre de certaines odeurs ! et ce serait même une belle question à étudier, tant sous le rapport pathologique que sous le rapport physiologique. Les prêtres en connaissaient l’importance, eux qui ont toujours mêlé des aromates à leurs cérémonies. C’est pour vous stupéfier l’entendement et provoquer des extases, chose d’ailleurs facile à obtenir chez les personnes du sexe, qui sont plus délicates que les autres. On en cite qui s’évanouissent à l’odeur de la corne brûlée, du pain tendre... Et non seulement, continua l’apothicaire, les humains sont en butte à ces anomalies, mais encore les animaux. Ainsi, vous n’êtes pas sans savoir l’effet singulièrement aphrodisiaque que produit le nepeta cataria, vulgairement appelé herbe-au-chat, sur la gent féline ; et d’autre part, pour citer un exemple que je garantis authentique, Bridoux (un de mes anciens camarades, actuellement établi rue Malpalu) possède un chien qui tombe en convulsions dès qu’on lui présente une tabatière. Souvent même il en fait l’expérience devant ses amis, à son pavillon du bois Guillaume. Croirait-on qu’un simple sternutatoire pût exercer de tels ravages dans l’organisme d’un quadrupède ? C’est extrêmement curieux, n’est-il pas vrai ? Oui, dit Charles, qui n’écoutait pas. Cela nous prouve, reprit l’autre en souriant avec un air de suffisance bénigne, les irrégularités sans nombre du système nerveux. Pour ce qui est de Madame, elle m’a toujours paru, je l’avoue, une vraie sensitive. Aussi ne vous conseillerai-je point, mon bon ami, aucun de ces prétendus remèdes qui, sous prétexte d’attaquer les symptômes, attaquent le tempérament. Non, pas de médicamentation oiseuse ! des sédatifs, des émollients, des dulcifiants. Puis, ne pensez-vous pas qu’il faudrait peut-être frapper l’imagination ? Telle est effectivement la question : That is the question ! comme je lisais dernièrement dans le journal. Mais Emma, se réveillant, s’écria : On crut qu’elle avait le délire ; elle l’eut à partir de minuit : une fièvre cérébrale s’était déclarée. Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. Il abandonna tous ses malades ; il ne se couchait plus, il était continuellement à lui tâter le pouls, à lui poser des sinapismes, des compresses d’eau froide. Il envoyait Justin jusqu’à Neufchâtel chercher de la glace ; la glace se fondait en route ; il le renvoyait. Canivet en consultation ; il fit venir de Rouen le docteur Larivière, son ancien maître ; il était désespéré. Ce qui l’effrayait le plus, c’était l’abattement d’Emma ; car elle ne parlait pas, n’entendait rien et même semblait ne point souffrir, comme si son corps et son âme se fussent ensemble reposés de toutes leurs agitations. Vers le milieu d’octobre, elle put se tenir assise dans son lit, avec des oreillers derrière elle. Charles pleura quand il la vit manger sa première tartine de confitures. Les forces lui revinrent ; elle se levait quelques heures pendant l’après-midi, et, un jour qu’elle se sentait mieux, il essaya de lui faire faire, à son bras, un tour de promenade dans le jardin. Le sable des allées disparaissait sous les feuilles mortes ; elle marchait pas à pas, en traînant ses pantoufles, et, s’appuyant de l’épaule contre Charles, elle continuait à sourire. Ils allèrent ainsi jusqu’au fond, près de la terrasse. Elle se redressa lentement, se mit la main devant ses yeux, pour regarder ; elle regarda au loin, tout au loin ; mais il n’y avait à l’horizon que de grands feux d’herbe, qui fumaient sur les collines. Tu vas te fatiguer, ma chérie, dit Bovary. Et, la poussant doucement pour la faire entrer sous la tonnelle : Assieds-toi donc sur ce banc : tu seras bien. non, pas là, pas là ! Elle eut un étourdissement, et dès le soir, sa maladie recommença, avec une allure plus incertaine, il est vrai, et des caractères plus complexes. Tantôt elle souffrait au cœur, puis dans la poitrine, dans le cerveau, dans les membres ; il lui survint des vomissements où Charles crut apercevoir les premiers symptômes d’un cancer. Et le pauvre garçon, par là-dessus, avait des inquiétudes d’argent ! D’abord, il ne savait comment faire pour dédommager M. Homais de tous les médicaments pris chez lui ; et, quoiqu’il eût pu, comme médecin, ne pas les payer, néanmoins il rougissait un peu de cette obligation. Puis la dépense du ménage, à présent que la cuisinière était maîtresse, devenait effrayante ; les notes pleuvaient dans la maison ; les fournisseurs murmuraient ; M. En effet, au plus fort de la maladie d’Emma, celui-ci, profitant de la circonstance pour exagérer sa facture, avait vite apporté le manteau, le sac de nuit, deux caisses au lieu d’une, quantité d’autres choses encore. Charles eut beau dire qu’il n’en avait pas besoin, le marchand répondit arrogamment qu’on lui avait commandé tous ces articles et qu’il ne les reprendrait pas ; d’ailleurs, ce serait contrarier Madame dans sa convalescence ; Monsieur réfléchirait ; bref, il était résolu à le poursuivre en justice plutôt que d’abandonner ses droits et que d’emporter ses marchandises. Charles ordonna par la suite de les renvoyer à son magasin ; Félicité oublia ; il avait d’autres soucis ; on n’y pensa plus ; M. Lheureux revint à la charge, et, tour à tour menaçant et gémissant, manœuvra de telle façon, que Bovary finit par souscrire un billet à six mois d’échéance. Mais à peine eut-il signé ce billet, qu’une idée audacieuse lui surgit : c’était d’emprunter mille francs à M. Donc, il demanda, d’un air embarrassé, s’il n’y avait pas moyen de les avoir, ajoutant que ce serait pour un an et au taux que l’on voudrait. Lheureux courut à sa boutique, en rapporta les écus et dicta un autre billet, par lequel Bovary déclarait devoir payer à son ordre, le 1er septembre prochain, la somme de mille soixante et dix francs ; ce qui, avec les cent quatre-vingts déjà stipulés, faisait juste douze cent cinquante. Ainsi, prêtant à six pour cent, augmenté d’un quart de commission, et les fournitures lui rapportant un bon tiers pour le moins, cela devait, en douze mois, donner cent trente francs de bénéfice ; et il espérait que l’affaire ne s’arrêterait pas là, qu’on ne pourrait payer les billets, qu’on les renouvellerait, et que son pauvre argent, s’étant nourri chez le médecin comme dans une maison de santé, lui reviendrait, un jour, considérablement plus dodu, et gros à faire craquer le sac. Il était adjudicataire d’une fourniture de cidre pour l’hôpital de Neufchâtel ; M. Guillaumin lui promettait des actions dans les tourbières de Grumesnil, et il rêvait d’établir un nouveau service de diligences entre Argueil et Rouen, qui ne tarderait pas, sans doute, à ruiner la guimbarde du Lion d’or, et qui, marchant plus vite, étant à prix plus bas et portant plus de bagages, lui mettrait ainsi dans les mains tout le commerce d’Yonville. Charles se demanda plusieurs fois par quel moyen, l’année prochaine, pouvoir rembourser tant d’argent ; et il cherchait, imaginait des expédients, comme de recourir à son père ou de vendre quelque chose. Mais son père serait sourd, et il n’avait, lui, rien à vendre. Alors il découvrait de tels embarras, qu’il écartait vite de sa conscience un sujet de méditation aussi désagréable. Il se reprochait d’en oublier Emma ; comme si, toutes ses pensées appartenant à cette femme, c’eût été lui dérober quelque chose que de n’y pas continuellement réfléchir. La convalescence de Madame fut longue. Quand il faisait beau, on la poussait dans son fauteuil auprès de la fenêtre, celle qui regardait la Place ; car elle avait maintenant le jardin en antipathie, et la persienne de ce côté restait constamment fermée. Elle voulut que l’on vendît le cheval ; ce qu’elle aimait autrefois, à présent lui déplaisait. Toutes ses idées paraissaient se borner au soin d’elle-même. Elle restait dans son lit à faire de petites collations, sonnait sa domestique pour s’informer de ses tisanes ou pour causer avec elle. Cependant la neige sur le toit des halles jetait dans la chambre un reflet blanc, immobile ; ensuite ce fut la pluie qui tombait. Et Emma quotidiennement attendait, avec une sorte d’anxiété, l’infaillible retour d’événements minimes, qui pourtant ne lui importaient guère. Le plus considérable était, le soir, l’arrivée de l’Hirondelle. Alors l’aubergiste criait et d’autres voix répondaient, tandis que le falot d’Hippolyte, qui cherchait des coffres sur la bâche, faisait comme une étoile dans l’obscurité. À midi, Charles rentrait ; ensuite il sortait ; puis elle prenait un bouillon, et, vers cinq heures, à la tombée du jour, les enfants qui s’en revenaient de la classe, traînant leurs sabots sur le trottoir, frappaient tous avec leurs règles la cliquette des auvents, les uns après les autres. C’était à cette heure-là que M. Il s’enquérait de sa santé, lui apportait des nouvelles et l’exhortait à la religion dans un petit bavardage câlin qui ne manquait pas d’agrément. La vue seule de sa soutane la réconfortait. Un jour qu’au plus fort de sa maladie elle s’était crue agonisante, elle avait demandé la communion ; et, à mesure que l’on faisait dans sa chambre les préparatifs pour le sacrement, que l’on disposait en autel la commode encombrée de sirops et que Félicité semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle, qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait ; il lui sembla que son être, montant vers Dieu, allait s’anéantir dans cet amour comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea d’eau bénite les draps du lit ; le prêtre retira du saint ciboire la blanche hostie ; et ce fut en défaillant d’une joie céleste qu’elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. Les rideaux de son alcôve se gonflaient mollement, autour d’elle, en façon de nuées, et les rayons des deux cierges brûlant sur la commode lui parurent être des gloires éblouissantes. Alors elle laissa retomber sa tête, croyant entendre dans les espaces le chant des harpes séraphiques et apercevoir en un ciel d’azur, sur un trône d’or, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu le Père tout éclatant de majesté, et qui d’un signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes de flamme pour l’emporter dans leurs bras. Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose la plus belle qu’il fût possible de rêver ; si bien qu’à présent elle s’efforçait d’en ressaisir la sensation, qui continuait cependant, mais d’une manière moins exclusive et avec une douceur aussi profonde. Son âme, courbatue d’orgueil, se reposait enfin dans l’humilité chrétienne ; et, savourant le plaisir d’être faible, Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire aux envahissements de la grâce une large entrée. Il existait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes, un autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittence ni fin, et qui s’accroîtrait éternellement ! Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel, et où elle aspira d’être. Elle acheta des chapelets, elle porta des amulettes ; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa couche, un reliquaire enchâssé d’émeraudes, pour le baiser tous les soirs. Le Curé s’émerveillait de ces dispositions, bien que la religion d’Emma, trouvait-il, pût, à force de ferveur, finir par friser l’hérésie et même l’extravagance. Mais, n’étant pas très versé dans ces matières sitôt qu’elles dépassaient une certaine mesure, il écrivit à M. Boulard, libraire de Monseigneur, de lui envoyer quelque chose de fameux pour une personne du sexe, qui était pleine d’esprit. Le libraire, avec autant d’indifférence que s’il eût expédié de la quincaillerie à des nègres, vous emballa pêle-mêle tout ce qui avait cours pour lors dans le négoce des livres pieux. C’étaient de petits manuels par demandes et par réponses, des pamphlets d’un ton rogue dans la manière de M. de Maistre, et des espèces de romans à cartonnage rose et à style douceâtre, fabriqués par des séminaristes troubadours ou des bas bleus repenties. Il y avait le Pensez-y bien ; l’Homme du monde aux pieds de Marie, par M. de , décoré de plusieurs ordres ; des Erreurs de Voltaire, à l’usage des jeunes gens, etc. Madame Bovary n’avait pas encore l’intelligence assez nette pour s’appliquer sérieusement à n’importe quoi ; d’ailleurs, elle entreprit ces lectures avec trop de précipitation. Elle s’irrita contre les prescriptions du culte ; l’arrogance des écrits polémiques lui déplut par leur acharnement à poursuivre des gens qu’elle ne connaissait pas ; et les contes profanes relevés de religion lui parurent écrits dans une telle ignorance du monde, qu’ils l’écartèrent insensiblement des vérités dont elle attendait la preuve. Elle persista pourtant, et, lorsque le volume lui tombait des mains, elle se croyait prise par la plus fine mélancolie catholique qu’une âme éthérée pût concevoir. Quant au souvenir de Rodolphe, elle l’avait descendu tout au fond de son cœur ; et il restait là, plus solennel et plus immobile qu’une momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison s’échappait de ce grand amour embaumé et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse l’atmosphère d’immaculation où elle voulait vivre. Quand elle se mettait à genoux sur son prie-Dieu gothique, elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu’elle murmurait jadis à son amant, dans les épanchements de l’adultère. C’était pour faire venir la croyance ; mais aucune délectation ne descendait des cieux, et elle se relevait, les membres fatigués, avec le sentiment vague d’une immense duperie. Cette recherche, pensait-elle, n’était qu’un mérite de plus ; et dans l’orgueil de sa dévotion, Emma se comparait à ces grandes dames d’autrefois, dont elle avait rêvé la gloire sur un portrait de la Vallière, et qui, traînant avec tant de majesté la queue chamarrée de leurs longues robes, se retiraient en des solitudes pour y répandre aux pieds du Christ toutes les larmes d’un cœur que l’existence blessait. Alors, elle se livra à des charités excessives. Elle cousait des habits pour les pauvres ; elle envoyait du bois aux femmes en couches ; et Charles, un jour en rentrant, trouva dans la cuisine trois vauriens attablés qui mangeaient un potage. Elle fit revenir à la maison sa petite fille, que son mari, durant sa maladie, avait renvoyée chez la nourrice. Elle voulut lui apprendre à lire ; Berthe avait beau pleurer, elle ne s’irritait plus. C’était un parti pris de résignation, une indulgence universelle. Son langage, à propos de tout, était plein d’expressions idéales. Elle disait à son enfant : Ta colique est-elle passée, mon ange ? Madame Bovary mère ne trouvait rien à blâmer, sauf peut-être cette manie de tricoter des camisoles pour les orphelins, au lieu de raccommoder ses torchons. Mais, harassée de querelles domestiques, la bonne femme se plaisait en cette maison tranquille, et même elle y demeura jusques après Pâques, afin d’éviter les sarcasmes du père Bovary, qui ne manquait pas, tous les vendredis saints, de se commander une andouille. Outre la compagnie de sa belle-mère, qui la raffermissait un peu par sa rectitude de jugement et ses façons graves, Emma, presque tous les jours, avait encore d’autres sociétés. C’était madame Langlois, madame Caron, madame Dubreuil, madame Tuvache et, régulièrement, de deux à cinq heures, l’excellente madame Homais, qui n’avait jamais voulu croire, celle-là, à aucun des cancans que l’on débitait sur sa voisine. Les petits Homais aussi venaient la voir ; Justin les accompagnait. Il montait avec eux dans la chambre, et il restait debout près de la porte, immobile, sans parler. Souvent même, madame Bovary, n’y prenant garde, se mettait à sa toilette. Elle commençait par retirer son peigne, en secouant sa tête d’un mouvement brusque ; et, quand il aperçut la première fois cette chevelure entière qui descendait jusqu’aux jarrets en déroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme l’entrée subite dans quelque chose d’extraordinaire et de nouveau dont la splendeur l’effraya. Emma, sans doute, ne remarquait pas ses empressements silencieux ni ses timidités. Elle ne se doutait point que l’amour, disparu de sa vie, palpitait là, près d’elle, sous cette chemise de grosse toile, dans ce cœur d’adolescent ouvert aux émanations de sa beauté. Du reste, elle enveloppait tout maintenant d’une telle indifférence, elle avait des paroles si affectueuses et des regards si hautains, des façons si diverses, que l’on ne distinguait plus l’égoïsme de la charité, ni la corruption de la vertu. Un soir, par exemple, elle s’emporta contre sa domestique, qui lui demandait à sortir et balbutiait en cherchant un prétexte ; puis tout à coup : Et, sans attendre la réponse de Félicité, qui rougissait elle ajouta d’un air triste : Elle fit, au commencement du printemps, bouleverser le jardin d’un bout à l’autre, malgré les observations de Bovary ; il fut heureux, cependant, de lui voir enfin manifester une volonté quelconque. Elle en témoigna davantage à mesure qu’elle se rétablissait. D’abord, elle trouva moyen d’expulser la mère Rolet, la nourrice, qui avait pris l’habitude, pendant sa convalescence, de venir trop souvent à la cuisine avec ses deux nourrissons et son pensionnaire, plus endenté qu’un cannibale. Puis elle se dégagea de la famille Homais, congédia successivement toutes les autres visites et même fréquenta l’église avec moins d’assiduité, à la grande approbation de l’apothicaire, qui lui dit alors amicalement : Vous donniez un peu dans la calotte ! Bournisien, comme autrefois, survenait tous les jours, en sortant du catéchisme. Il préférait rester dehors, à prendre l’air au milieu du bocage, il appelait ainsi la tonnelle. Ils avaient chaud ; on apportait du cidre doux, et ils buvaient ensemble au complet rétablissement de Madame. Binet se trouvait là, c’est-à-dire un peu plus bas, contre le mur de la terrasse, à pêcher des écrevisses. Bovary l’invitait à se rafraîchir, et il s’entendait parfaitement à déboucher les cruchons. Il faut, disait-il en promenant autour de lui et jusqu’aux extrémités du paysage un regard satisfait, tenir ainsi la bouteille d’aplomb sur la table, et, après que les ficelles sont coupées, pousser le liège à petits coups, doucement, doucement, comme on fait, d’ailleurs, à l’eau de Seltz, dans les restaurants. Mais le cidre, pendant sa démonstration, souvent leur jaillissait en plein visage, et alors l’ecclésiastique, avec un rire opaque, ne manquait jamais cette plaisanterie : Sa bonté saute aux yeux ! Il était brave homme, en effet, et même, un jour, ne fut point scandalisé du pharmacien, qui conseillait à Charles, pour distraire Madame, de la mener au théâtre de Rouen voir l’illustre ténor Lagardy. Homais s’étonnant de ce silence, voulut savoir son opinion, et le prêtre déclara qu’il regardait la musique comme moins dangereuse pour les mœurs que la littérature. Mais le pharmacien prit la défense des lettres. Le théâtre, prétendait-il, servait à fronder les préjugés, et, sous le masque du plaisir, enseignait la vertu. Castigat ridendo mores, monsieur Bournisien ! Ainsi, regardez la plupart des tragédies de Voltaire ; elles sont semées habilement de réflexions philosophiques qui en font pour le peuple une véritable école de morale et de diplomatie. Moi, dit Binet, j’ai vu autrefois une pièce intitulée le Gamin de Paris, où l’on remarque le caractère d’un vieux général qui est vraiment tapé ! Il rembarre un fils de famille qui avait séduit une ouvrière, qui à la fin... continuait Homais, il y a la mauvaise littérature comme il y a la mauvaise pharmacie ; mais condamner en bloc le plus important des beaux-arts me paraît une balourdise, une idée gothique, digne de ces temps abominables où l’on enfermait Galilée. Je sais bien, objecta le Curé, qu’il existe de bons ouvrages, de bons auteurs ; cependant, ne serait-ce que ces personnes de sexe différent réunies dans un appartement enchanteur, orné de pompes mondaines, et puis ces déguisements païens, ce fard, ces flambeaux, ces voix efféminées, tout cela doit finir par engendrer un certain libertinage d’esprit et vous donner des pensées déshonnêtes, des tentations impures. Telle est du moins l’opinion de tous les Pères. Enfin, ajouta-t-il en prenant subitement un ton de voix mystique, tandis qu’il roulait sur son pouce une prise de tabac, si l’Église a condamné les spectacles, c’est qu’elle avait raison ; il faut nous soumettre à ses décrets. Pourquoi, demanda l’apothicaire, excommunie-t-elle les comédiens ? car, autrefois, ils concouraient ouvertement aux cérémonies du culte. Oui, on jouait, on représentait au milieu du chœur des espèces de farces appelées mystères, dans lesquelles les lois de la décence souvent se trouvaient offensées. L’ecclésiastique se contenta de pousser un gémissement, et le pharmacien poursuivit : C’est comme dans la Bible ; il y a..., savez-vous..., plus d’un détail... Et, sur un geste d’irritation que faisait M. vous conviendrez que ce n’est pas un livre à mettre entre les mains d’une jeune personne, et je serais fâché qu’Athalie... Mais ce sont les protestants, et non pas nous, s’écria l’autre impatienté, qui recommandent la Bible ! dit Homais, je m’étonne que, de nos jours, en un siècle de lumières, on s’obstine encore à proscrire un délassement intellectuel qui est inoffensif, moralisant et même hygiénique quelquefois, n’est-ce pas, docteur ? Sans doute, répondit le médecin nonchalamment, soit que, ayant les mêmes idées, il voulût n’offenser personne, ou bien qu’il n’eût pas d’idées. La conversation semblait finie, quand le pharmacien jugea convenable de pousser une dernière botte. J’en ai connu, des prêtres, qui s’habillaient en bourgeois pour aller voir gigoter des danseuses. Et, séparant les syllabes de sa phrase, Homais répéta : ils avaient tort, dit Bournisien résigné à tout entendre. ils en font bien d’autres ! reprit l’ecclésiastique avec des yeux si farouches, que le pharmacien en fut intimidé. Je veux seulement dire, répliqua-t-il alors d’un ton moins brutal, que la tolérance est le plus sûr moyen d’attirer les âmes à la religion. concéda le bonhomme en se rasseyant sur sa chaise. Mais il n’y resta que deux minutes. Puis, dès qu’il fut parti, M. Voilà ce qui s’appelle une prise de bec ! Je l’ai roulé, vous avez vu, d’une manière !... Enfin, croyez-moi, conduisez Madame au spectacle, ne serait-ce que pour faire une fois dans votre vie enrager un de ces corbeaux-là, saprelotte ! Si quelqu’un pouvait me remplacer, je vous accompagnerais moi-même. Lagardy ne donnera qu’une seule représentation ; il est engagé en Angleterre à des appointements considérables. C’est, à ce qu’on assure, un fameux lapin ! il mène avec lui trois maîtresses et son cuisinier ! Tous ces grands artistes brûlent la chandelle par les deux bouts ; il leur faut une existence dévergondée qui excite un peu l’imagination. Mais ils meurent à l’hôpital, parce qu’ils n’ont pas eu l’esprit, étant jeunes, de faire des économies. Allons, bon appétit ; à demain ! Cette idée de spectacle germa vite dans la tête de Bovary ; car aussitôt il en fit part à sa femme, qui refusa tout d’abord, alléguant la fatigue, le dérangement, la dépense ; mais, par extraordinaire, Charles ne céda pas, tant il jugeait cette récréation lui devoir être profitable. Il n’y voyait aucun empêchement ; sa mère leur avait expédié trois cents francs sur lesquels il ne comptait plus, les dettes courantes n’avaient rien d’énorme, et l’échéance des billets à payer au sieur Lheureux était encore si longue, qu’il n’y fallait pas songer. D’ailleurs, imaginant qu’elle y mettait de la délicatesse, Charles insista davantage ; si bien qu’elle finit, à force d’obsessions, par se décider. Et, le lendemain, à huit heures, ils s’emballèrent dans l’Hirondelle. L’apothicaire, que rien ne retenait à Yonville, mais qui se croyait contraint de n’en pas bouger, soupira en les voyant partir. leur dit-il, heureux mortels que vous êtes ! Puis, s’adressant à Emma, qui portait une robe de soie bleue à quatre falbalas : Je vous trouve jolie comme un Amour ! Vous allez faire florès à Rouen. La diligence descendait à l’hôtel de la Croix Rouge, sur la place Beauvoisine. C’était une de ces auberges comme il y en a dans tous les faubourgs de province, avec de grandes écuries et de petites chambres à coucher, où l’on voit au milieu de la cour des poules picorant l’avoine sous les cabriolets crottés des commis voyageurs ; bons vieux gîtes à balcon de bois vermoulu qui craquent au vent dans les nuits d’hiver, continuellement pleins de monde, de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sont poissées par les, les vitres épaisses jaunies par les mouches, les serviettes humides tachées par le vin bleu ; et qui, sentant toujours le village, comme des valets de ferme habillés en bourgeois, ont un café sur la rue, et du côté de la campagne un jardin à légumes. Charles immédiatement se mit en courses. Il confondit l’avant-scène avec les galeries, le parquet avec les loges, demanda des explications, ne les comprit pas, fut renvoyé du contrôleur au directeur, revint à l’auberge, retourna au bureau, et, plusieurs fois ainsi, arpenta toute la longueur de la ville, depuis le théâtre jusqu’au boulevard. Madame s’acheta un chapeau, des gants, un bouquet. Monsieur craignait beaucoup de manquer le commencement ; et, sans avoir eu le temps d’avaler un bouillon, ils se présentèrent devant les portes du théâtre, qui étaient encore fermées. La foule stationnait contre le mur, parquée symétriquement entre des balustrades. À l’angle des rues voisines, de gigantesques affiches répétaient en caractères baroques : « Lucie de Lamermoor... Il faisait beau ; on avait chaud ; la sueur coulait dans les frisures, tous les mouchoirs tirés épongeaient les fronts rouges ; et parfois un vent tiède, qui soufflait de la rivière, agitait mollement la bordure des tentes en coutil suspendues à la porte des estaminets. Un peu plus bas, cependant, on était rafraîchi par un courant d’air glacial qui sentait le suif, le cuir et l’huile. C’était l’exhalaison de la rue des Charrettes, pleine de grands magasins noirs où l’on roule des barriques. De peur de paraître ridicule, Emma voulut, avant d’entrer, faire un tour de promenade sur le port, et Bovary, par prudence, garda les billets à sa main, dans la poche de son pantalon, qu’il appuyait contre son ventre. Un battement de cœur la prit dès le vestibule. Elle sourit involontairement de vanité, en voyant la foule qui se précipitait à droite par l’autre corridor, tandis qu’elle montait l’escalier des premières. Elle eut plaisir, comme un enfant, à pousser de son doigt les larges portes tapissées ; elle aspira de toute sa poitrine l’odeur poussiéreuse des couloirs, et, quand elle fut assise dans sa loge, elle se cambra la taille avec une désinvolture de duchesse. La salle commençait à se remplir, on tirait les lorgnettes de leurs étuis, et les abonnés, s’apercevant de loin, se faisaient des salutations. Ils venaient se délasser dans les beaux-arts des inquiétudes de la vente ; mais, n’oubliant point les affaires, ils causaient encore cotons, trois-six ou indigo. On voyait là des têtes de vieux, inexpressives et pacifiques, et qui, blanchâtres de chevelure et de teint, ressemblaient à des médailles d’argent ternies par une vapeur de plomb. Les jeunes beaux se pavanaient au parquet, étalant, dans l’ouverture de leur gilet, leur cravate rose ou vert pomme ; et madame Bovary les admirait d’en haut, appuyant sur des badines à pomme d’or la paume tendue de leurs gants jaunes. Cependant, les bougies de l’orchestre s’allumèrent ; le lustre descendit du plafond, versant, avec le rayonnement de ses facettes, une gaieté subite dans la salle ; puis les musiciens entrèrent les uns après les autres, et ce fut d’abord un long charivari de basses ronflant, de violons grinçant, de pistons trompettant, de flûtes et de flageolets qui piaulaient. Mais on entendit trois coups sur la scène ; un roulement de timbales commença, les instruments de cuivre plaquèrent des accords, et le rideau, se levant, découvrit un paysage. C’était le carrefour d’un bois, avec une fontaine, à gauche, ombragée par un chêne. Des paysans et des seigneurs, le plaid sur l’épaule, chantaient tous ensemble une chanson de chasse ; puis il survint un capitaine qui invoquait l’ange du mal en levant au ciel ses deux bras ; un autre parut ; ils s’en allèrent, et les chasseurs reprirent. Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en plein Walter Scott. Il lui semblait entendre, à travers le brouillard, le son des cornemuses écossaises se répéter sur les bruyères. D’ailleurs, le souvenir du roman facilitant l’intelligence du libretto, elle suivait l’intrigue phrase à phrase, tandis que d’insaisissables pensées qui lui revenaient, se dispersaient, aussitôt, sous les rafales de la musique. Elle se laissait aller au bercement des mélodies et se sentait elle-même vibrer de tout son être comme si les archets des violons se fussent promenés sur ses nerfs. Elle n’avait pas assez d’yeux pour contempler les costumes, les décors, les personnages, les arbres peints qui tremblaient quand on marchait, et les toques de velours, les manteaux, les épées, toutes ces imaginations qui s’agitaient dans l’harmonie comme dans l’atmosphère d’un autre monde. Mais une jeune femme s’avança en jetant une bourse à un écuyer vert. Elle resta seule, et alors on entendit une flûte qui faisait comme un murmure de fontaine ou comme des gazouillements d’oiseau. Lucie entama d’un air brave sa cavatine en sol majeur ; elle se plaignait d’amour, elle demandait des ailes. Emma, de même, aurait voulu, fuyant la vie, s’envoler dans une étreinte. Il avait une de ces pâleurs splendides qui donnent quelque chose de la majesté des marbres aux races ardentes du Midi. Sa taille vigoureuse était prise dans un pourpoint de couleur brune ; un petit poignard ciselé lui battait sur la cuisse gauche, et il roulait des regards langoureusement en découvrant ses dents blanches. On disait qu’une princesse polonaise, l’écoutant un soir chanter sur la plage de Biarritz, où il radoubait des chaloupes, en était devenue amoureuse. Elle s’était ruinée à cause de lui. Il l’avait plantée là pour d’autres femmes, et cette célébrité sentimentale ne laissait pas que de servir à sa réputation artistique. Le cabotin diplomate avait même soin de faire toujours glisser dans les réclames une phrase poétique sur la fascination de sa personne et la sensibilité de son âme. Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d’intelligence et plus d’emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador. Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses bras, il la quittait, il revenait, il semblait désespéré : il avait des éclats de colère, puis des râles élégiaques d’une douceur infinie, et les notes s’échappaient de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir, égratignant avec ses ongles le velours de sa loge. Elle s’emplissait le cœur de ces lamentations mélodieuses qui se traînaient à l’accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés dans le tumulte d’une tempête. Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses dont elle avait manqué mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose même de sa vie. Mais personne sur la terre ne l’avait aimée d’un pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au clair de lune, lorsqu’ils se disaient : « À demain ; à demain !... » La salle craquait sous les bravos ; on recommença la strette entière ; les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments, d’exil, de fatalité, d’espérances, et quand ils poussèrent l’adieu final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vibration des derniers accords. Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il à la persécuter ? Mais non, répondit-elle ; c’est son amant. Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis que l’autre, celui qui est venu tout à l’heure, disait : « J’aime Lucie et je m’en crois aimé. » D’ailleurs, il est parti avec son père, bras dessus, bras dessous. Car c’est bien son père, n’est-ce pas, le petit laid qui porte une plume de coq à son chapeau ? Malgré les explications d’Emma, dès le duo récitatif où Gilbert expose à son maître Ashton ses abominables manœuvres, Charles, en voyant le faux anneau de fiançailles qui doit abuser Lucie, crut que c’était un souvenir d’amour envoyé par Edgar. Il avouait, du reste, ne pas comprendre l’histoire, à cause de la musique qui nuisait beaucoup aux paroles. C’est que j’aime, reprit-il en se penchant sur son épaule, à me rendre compte, tu sais bien. Lucie s’avançait, à demi soutenue par ses femmes, une couronne d’oranger dans les cheveux, et plus pâle que le satin blanc de sa robe. Emma rêvait au jour de son mariage ; et elle se revoyait là-bas, au milieu des blés, sur le petit sentier, quand on marchait vers l’église. Pourquoi donc n’avait-elle pas, comme celle-là, résisté, supplié ? Elle était joyeuse, au contraire, sans s’apercevoir de l’abîme où elle se précipitait... si, dans la fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du mariage et la désillusion de l’adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelque grand cœur solide, alors la vertu, la tendresse, les voluptés et le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue d’une félicité si haute. Mais ce bonheur-là, sans doute, était un mensonge imaginé pour le désespoir de tout désir. Elle connaissait à présent la petitesse des passions que l’art exagérait. S’efforçant donc d’en détourner sa pensée, Emma voulait ne plus voir dans cette reproduction de ses douleurs qu’une fantaisie plastique bonne à amuser les yeux, et même elle souriait intérieurement d’une pitié dédaigneuse, quand au fond du théâtre, sous la portière de velours, un homme apparut en manteau noir. Son grand chapeau à l’espagnole tomba dans un geste qu’il fit ; et aussitôt les instruments et les chanteurs entonnèrent le sextuor. Edgar, étincelant de furie, dominait tous les autres de sa voix plus claire. Ashton lui lançait en notes graves des provocations homicides, Lucie poussait sa plainte aiguë, Arthur modulait à l’écart des sons moyens, et la basse-taille du ministre ronflait comme un orgue, tandis que les voix de femmes, répétant ses paroles, reprenaient en chœur, délicieusement. Ils étaient tous sur la même ligne à gesticuler ; et la colère, la vengeance, la jalousie, la terreur, la miséricorde et la stupéfaction s’exhalaient à la fois de leurs bouches entr’ouvertes. L’amoureux outragé brandissait son épée nue ; sa collerette de guipure se levait par saccades, selon les mouvements de sa poitrine, et il allait de droite et de gauche, à grands pas, faisant sonner contre les planches les éperons vermeils de ses bottes molles, qui s’évasaient à la cheville. Il devait avoir, pensait-elle, un intarissable amour, pour en déverser sur la foule à si larges effluves. Toutes ses velléités de dénigrement s’évanouissaient sous la poésie du rôle qui l’envahissait, et, entraînée vers l’homme par l’illusion du personnage, elle tâcha de se figurer sa vie, cette vie retentissante, extraordinaire, splendide, et qu’elle aurait pu mener cependant, si le hasard l’avait voulu. Ils se seraient connus, ils se seraient aimés ! Avec lui, par tous les royaumes de l’Europe, elle aurait voyagé de capitale en capitale, partageant ses fatigues et son orgueil, ramassant les fleurs qu’on lui jetait, brodant elle-même ses costumes ; puis, chaque soir, au fond d’une loge, derrière la grille à treillis d’or, elle eût recueilli, béante, les expansions de cette âme qui n’aurait chanté que pour elle seule ; de la scène, tout en jouant, il l’aurait regardée. Mais une folie la saisit : il la regardait, c’est sûr ! Elle eut envie de courir dans ses bras pour se réfugier en sa force, comme dans l’incarnation de l’amour même, et de lui dire, de s’écrier : « Enlève-moi, emmène-moi, partons ! toutes mes ardeurs et tous mes rêves ! » L’odeur du gaz se mêlait aux haleines ; le vent des éventails rendait l’atmosphère plus étouffante. Emma voulut sortir ; la foule encombrait les corridors, et elle retomba dans son fauteuil avec des palpitations qui la suffoquaient. Charles, ayant peur de la voir s’évanouir, courut à la buvette lui chercher un verre d’orgeat. Il eut grand’peine à regagner sa place, car on lui heurtait les coudes à tous les pas, à cause du verre qu’il tenait entre ses mains, et même il en versa les trois quarts sur les épaules d’une Rouennaise en manches courtes, qui, sentant le liquide froid lui couler dans les reins, jeta des cris de paon, comme si on l’eût assassinée. Son mari, qui était un filateur, s’emporta contre le maladroit ; et, tandis qu’avec son mouchoir elle épongeait les taches sur sa belle robe de taffetas cerise, il murmurait d’un ton bourru les mots d’indemnité, de frais, de remboursement. Enfin, Charles arriva près de sa femme, en lui disant tout essoufflé : J’ai cru, ma foi, que j’y resterais ! Il y a un monde !... Devine un peu qui j’ai rencontré là-haut ? Il va venir te présenter ses civilités. Et, comme il achevait ces mots, l’ancien clerc d’Yonville entra dans la loge. Il tendit sa main avec un sans-façon de gentilhomme : et madame Bovary machinalement avança la sienne, sans doute obéissant à l’attraction d’une volonté plus forte. Elle ne l’avait pas sentie depuis ce soir de printemps où il pleuvait sur les feuilles vertes, quand ils se dirent adieu, debout au bord de la fenêtre. Mais, vite, se rappelant à la convenance de la situation, elle secoua dans un effort cette torpeur de ses souvenirs et se mit à balbutier des phrases rapides. cria une voix du parterre, car le troisième acte commençait. Vous êtes donc à Rouen ? On se tournait vers eux ; ils se turent. Mais, à partir de ce moment, elle n’écouta plus ; et le chœur des conviés, la scène d’Ashton et de son valet, le grand duo en ré majeur, tout passa pour elle dans l’éloignement, comme si les instruments fussent devenus moins sonores et les personnages plus reculés ; elle se rappelait les parties de cartes chez le pharmacien, et la promenade chez la nourrice, les lectures sous la tonnelle, les tête-à-tête au coin du feu, tout ce pauvre amour si calme et si long, si discret, si tendre, et qu’elle avait oublié cependant. quelle combinaison d’aventures le replaçait dans sa vie ? Il se tenait derrière elle, s’appuyant de l’épaule contre la cloison ; et, de temps à autre, elle se sentait frissonner sous le souffle tiède de ses narines qui lui descendait dans la chevelure. Est-ce que cela vous amuse ? dit-il en se penchant sur elle de si près, que la pointe de sa moustache lui effleura la joue. Alors il fit la proposition de sortir du théâtre, pour aller prendre des glaces quelque part. Elle a les cheveux dénoués : cela promet d’être tragique. Mais la scène de la folie n’intéressait point Emma, et le jeu de la chanteuse lui parut exagéré. Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charles, qui écoutait. un peu, répliqua-t-il, indécis entre la franchise de son plaisir et le respect qu’il portait aux opinions de sa femme. Puis Léon dit en soupirant : Léon posa délicatement sur ses épaules son long châle de dentelle, et ils allèrent tous les trois s’asseoir sur le port, en plein air, devant le vitrage d’un café. Il fut d’abord question de sa maladie, bien qu’Emma interrompît Charles de temps à autre, par crainte, disait-elle, d’ennuyer M. Léon ; et celui-ci leur raconta qu’il venait à Rouen passer deux ans dans une forte étude, afin de se rompre aux affaires, qui étaient différentes en Normandie de celles que l’on traitait à Paris. Puis il s’informa de Berthe, de la famille Homais, de la mère Lefrançois ; et, comme ils n’avaient, en présence du mari, rien de plus à se dire, bientôt la conversation s’arrêta. Des gens qui sortaient du spectacle passèrent sur le trottoir, tout fredonnant ou braillant à plein gosier : Ô bel ange, ma Lucie ! Alors Léon, pour faire le dilettante, se mit à parler musique. Il avait vu Tamburini, Rubini, Persiani, Grisi ; et à côté d’eux, Lagardy, malgré ses grands éclats, ne valait rien. Pourtant, interrompit Charles qui mordait à petits coups son sorbet au rhum, on prétend qu’au dernier acte il est admirable tout à fait ; je regrette d’être parti avant la fin, car ça commençait à m’amuser. Au reste, reprit le clerc, il donnera bientôt une autre représentation. Mais Charles répondit qu’ils s’en allaient dès le lendemain. À moins, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, que tu ne veuilles rester seule, mon petit chat ? Et, changeant de manœuvre devant cette occasion inattendue qui s’offrait à son espoir, le jeune homme entama l’éloge de Lagardy dans le morceau final. C’était quelque chose de superbe, de sublime ! tu as tort, si tu sens le moins du monde que cela te fait du bien. Cependant les tables, alentour, se dégarnissaient ; un garçon vint discrètement se poster près d’eux ; Charles qui comprit, tira sa bourse ; le clerc le retint par le bras, et même n’oublia point de laisser, en plus, deux pièces blanches, qu’il fit sonner contre le marbre. Je suis fâché, vraiment, murmura Bovary, de l’argent que vous... L’autre eut un geste dédaigneux plein de cordialité, et, prenant son chapeau : C’est convenu, n’est-ce pas, demain, à six heures ? Charles se récria encore une fois qu’il ne pouvait s’absenter plus longtemps ; mais rien n’empêchait Emma... C’est que..., balbutia-t-elle avec un singulier sourire, je ne sais pas trop... tu réfléchiras, nous verrons, la nuit porte conseil... Puis à Léon, qui les accompagnait : Maintenant que vous voilà dans nos contrées, vous viendrez, j’espère de temps à autre, nous demander à dîner ? Le clerc affirma qu’il n’y manquerait pas, ayant d’ailleurs besoin de se rendre à Yonville pour une affaire de son étude. Et l’on se sépara devant le passage Saint-Herbland, au moment où onze heures et demie sonnaient à la cathédrale. Léon, tout en étudiant son droit, avait passablement fréquenté la Chaumière, où il obtint même de fort jolis succès près des grisettes, qui lui trouvaient C’était le plus convenable des étudiants : il ne portait les cheveux ni trop longs ni trop courts, ne mangeait pas le 1er du mois l’argent de son trimestre, et se maintenait en de bons termes avec ses professeurs. Quant à faire des excès, il s’en était toujours abstenu, autant par pusillanimité que par délicatesse. Souvent, lorsqu’il restait à lire dans sa chambre, ou bien assis le soir sous les tilleuls du Luxembourg, il laissait tomber son Code par terre, et le souvenir d’Emma lui revenait. Mais peu à peu ce sentiment s’affaiblit, et d’autres convoitises s’accumulèrent par-dessus, bien qu’il persistât cependant à travers elles ; car Léon ne perdait pas toute espérance, et il y avait pour lui comme une promesse incertaine qui se balançait dans l’avenir, tel qu’un fruit d’or suspendu à quelque feuillage fantastique. Puis, en la revoyant après trois années d’absence, sa passion se réveilla. Il fallait, pensa-t-il, se résoudre enfin à la vouloir posséder. D’ailleurs, sa timidité s’était usée au contact des compagnies folâtres, et il revenait en province, méprisant tout ce qui ne foulait pas d’un pied verni l’asphalte du boulevard. Auprès d’une Parisienne en dentelles, dans le salon de quelque docteur illustre, personnage à décorations et à voiture, le pauvre clerc, sans doute, eût tremblé comme un enfant ; mais ici, à Rouen, sur le port, devant la femme de ce petit médecin, il se sentait à l’aise, sûr d’avance qu’il éblouirait. L’aplomb dépend des milieux où il se pose : on ne parle pas à l’entresol comme au quatrième étage, et la femme riche semble avoir autour d’elle, pour garder sa vertu, tous ses billets de banque, comme une cuirasse, dans la doublure de son corset. En quittant la veille au soir M. et madame Bovary, Léon, de loin, les avait suivis dans la rue ; puis les ayant vus s’arrêter à la Croix Rouge, il avait tourné les talons et passé toute la nuit à méditer un plan. Le lendemain donc, vers cinq heures, il entra dans la cuisine de l’auberge, la gorge serrée, les joues pâles, et avec cette résolution des poltrons que rien n’arrête. Monsieur n’y est point, répondit un domestique. Cela lui parut de bon augure. Elle ne fut pas troublée à son abord ; elle lui fit, au contraire, des excuses pour avoir oublié de lui dire où ils étaient descendus. Il prétendit avoir été guidé vers elle, au hasard, par un instinct. Elle se mit à sourire, et aussitôt, pour réparer sa sottise, Léon raconta qu’il avait passé sa matinée à la chercher successivement dans tous les hôtels de la ville. Vous vous êtes donc décidée à rester ? Oui, dit-elle, et j’ai eu tort. Il ne faut pas s’accoutumer à des plaisirs impraticables, quand on a autour de soi mille exigences... non, car vous n’êtes pas une femme, vous. Mais les hommes avaient aussi leurs chagrins, et la conversation s’engagea par quelques réflexions philosophiques. Emma s’étendit beaucoup sur la misère des affections terrestres et l’éternel isolement où le cœur reste enseveli. Pour se faire valoir, ou par une imitation naïve de cette mélancolie qui provoquait la sienne, le jeune homme déclara s’être ennuyé prodigieusement tout le temps de ses études. La procédure l’irritait, d’autres vocations l’attiraient, et sa mère ne cessait, dans chaque lettre, de le tourmenter. Car ils précisaient de plus en plus les motifs de leur douleur, chacun, à mesure qu’il parlait, s’exaltant un peu dans cette confidence progressive. Mais ils s’arrêtaient quelquefois devant l’exposition complète de leur idée, et cherchaient alors à imaginer une phrase qui pût la traduire cependant. Elle ne confessa point sa passion pour un autre ; il ne dit pas qu’il l’avait oubliée. Peut-être ne se rappelait-il plus ses soupers après le bal, avec des débardeuses ; et elle ne se souvenait pas sans doute, des rendez-vous d’autrefois, quand elle courait le matin dans les herbes, vers le château de son amant. Les bruits de la ville arrivaient à peine jusqu’à eux ; et la chambre semblait petite, tout exprès pour resserrer davantage leur solitude. Emma, vêtue d’un peignoir en basin, appuyait son chignon contre le dossier du vieux fauteuil ; le papier jaune de la muraille faisait comme un fond d’or derrière elle ; et sa tête nue se répétait dans la glace avec la raie blanche au milieu, et le bout de ses oreilles dépassant sous ses bandeaux. Mais pardon, dit-elle, j’ai tort ! je vous ennuie avec mes éternelles plaintes ! Si vous saviez, reprit-elle, en levant au plafond ses beaux yeux qui roulaient une larme, tout ce que j’avais rêvé ! Souvent je sortais, je m’en allais, je me traînais le long des quais, m’étourdissant au bruit de la foule sans pouvoir bannir l’obsession qui me poursuivait. Il y a sur le boulevard, chez un marchand d’estampes, une gravure italienne qui représente une Muse. Elle est drapée d’une tunique et elle regarde la lune, avec des myosotis sur sa chevelure dénouée. Quelque chose incessamment me poussait là ; j’y suis resté des heures entières. Madame Bovary détourna la tête, pour qu’il ne vît pas sur ses lèvres l’irrésistible sourire qu’elle y sentait monter. Souvent, reprit-il, je vous écrivais des lettres qu’ensuite je déchirais. Je m’imaginais quelquefois qu’un hasard vous amènerait. J’ai cru vous reconnaître au coin des rues ; et je courais après tous les fiacres où flottait à la portière un châle, un voile pareil au vôtre... Elle semblait déterminée à le laisser parler sans l’interrompre. Croisant les bras et baissant la figure, elle considérait la rosette de ses pantoufles, et elle faisait dans leur satin de petits mouvements, par intervalles, avec les doigts de son pied. Ce qu’il y a de plus lamentable, n’est-ce pas, c’est de traîner, comme moi, une existence inutile ? Si nos douleurs pouvaient servir à quelqu’un, on se consolerait dans la pensée du sacrifice ! Il se mit à vanter la vertu, le devoir et les immolations silencieuses, ayant lui-même un incroyable besoin de dévouement qu’il ne pouvait assouvir. J’aimerais beaucoup, dit-elle, à être une religieuse d’hôpital. répliqua-t-il, les hommes n’ont point de ces missions saintes, et je ne vois nulle part aucun métier..., à moins peut-être que celui de médecin... Avec un haussement léger de ses épaules, Emma l’interrompit pour se plaindre de sa maladie où elle avait manqué mourir ; quel dommage ! Léon tout de suite envia le calme du tombeau, et même, un soir, il avait écrit son testament en recommandant qu’on l’ensevelît dans ce beau couvre-pied, à bandes de velours, qu’il tenait d’elle ; car c’est ainsi qu’ils auraient voulu avoir été, l’un et l’autre se faisant un idéal sur lequel ils ajustaient à présent leur vie passée. D’ailleurs, la parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments. Mais à cette invention du couvre-pied : Parce que je vous ai bien aimée ! Et, s’applaudissant d’avoir franchi la difficulté, Léon, du coin de l’œil, épia sa physionomie. Ce fut comme le ciel, quand un coup de vent chasse les nuages. L’amas des pensées tristes qui les assombrissaient parut se retirer de ses yeux bleus ; tout son visage rayonna. Alors, ils se racontèrent les petits événements de cette existence lointaine, dont ils venaient de résumer, par un seul mot, les plaisirs et les mélancolies. Il se rappelait le berceau de clématite, les robes qu’elle avait portées, les meubles de sa chambre, toute sa maison. Et nos pauvres cactus, où sont-ils ? Le froid les a tués cet hiver. que j’ai pensé à eux, savez-vous ? Souvent je les revoyais comme autrefois, quand, par les matins d’été, le soleil frappait sur les jalousies... et j’apercevais vos deux bras nus qui passaient entre les fleurs. fit-elle en lui tendant la main. Léon, bien vite, y colla ses lèvres. Puis, quand il eut largement respiré : Vous étiez, dans ce temps-là, pour moi, je ne sais quelle force incompréhensible qui captivait ma vie. Une fois, par exemple, je suis venu chez vous ; mais vous ne vous en souvenez pas, sans doute ? Vous étiez en bas, dans l’antichambre, prête à sortir, sur la dernière marche ; vous aviez même un chapeau à petites fleurs bleues ; et, sans nulle invitation de votre part, malgré moi, je vous ai accompagnée. À chaque minute, cependant, j’avais de plus en plus conscience de ma sottise, et je continuais à marcher près de vous, n’osant vous suivre tout à fait, et ne voulant pas vous quitter. Quand vous entriez dans une boutique, je restais dans la rue, je vous regardais par le carreau défaire vos gants et compter la monnaie sur le comptoir. Ensuite vous avez sonné chez madame Tuvache, on vous a ouvert, et je suis resté comme un idiot devant la grande porte lourde, qui était retombée sur vous. Madame Bovary, en l’écoutant, s’étonnait d’être si vieille ; toutes ces choses qui réapparaissaient lui semblaient élargir son existence ; cela faisait comme des immensités sentimentales où elle se reportait ; et elle disait de temps à autre, à voix basse et les paupières à demi fermées : Ils entendirent huit heures sonner aux différentes horloges du quartier Beauvoisine, qui est plein de pensionnats, d’églises et de grands hôtels abandonnés. Ils ne se parlaient plus ; mais ils sentaient, en se regardant, un bruissement dans leurs têtes, comme si quelque chose de sonore se fût réciproquement échappé, de leurs prunelles fixes. Ils venaient de se joindre les mains ; et le passé, l’avenir, les réminiscences et les rêves, tout se trouvait confondu dans la douceur de cette extase. La nuit s’épaississait sur les murs, où brillaient encore, à demi perdues dans l’ombre, les grosses couleurs de quatre estampes représentant quatre scènes de la Tour de Nesle, avec une légende au bas, en espagnol et en français. Par la fenêtre à guillotine, on voyait un coin de ciel noir entre des toits pointus. Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode, puis elle vint se rasseoir. Et il cherchait comment renouer le dialogue interrompu, quand elle lui dit : D’où vient que personne, jusqu’à présent, ne m’a jamais exprimé des sentiments pareils ? Le clerc se récria que les natures idéales étaient difficiles à comprendre. Lui, du premier coup d’œil, il l’avait aimée ; et il se désespérait en pensant au bonheur qu’ils auraient eu si, par une grâce du hasard, se rencontrant plus tôt, ils se fussent attachés l’un à l’autre d’une manière indissoluble. Et, maniant délicatement le liséré bleu de sa longue ceinture blanche, il ajouta : Qui nous empêche donc de recommencer ?... vous êtes trop jeune..., oubliez-moi ! D’autres vous aimeront..., vous les aimerez. Elle lui représenta les impossibilités de leur amour, et qu’ils devaient se tenir, comme autrefois, dans les simples termes d’une amitié fraternelle. Était-ce sérieusement qu’elle parlait ainsi ? Sans doute qu’Emma n’en savait rien elle-même, tout occupée par le charme de la séduction et la nécessité de s’en défendre ; et, contemplant le jeune homme d’un regard attendri, elle repoussait doucement les timides caresses que ses mains frémissantes essayaient. Et Emma fut prise d’un vague effroi, devant cette timidité, plus dangereuse pour elle que la hardiesse de Rodolphe quand il s’avançait les bras ouverts. Jamais aucun homme ne lui avait paru si beau. Une exquise candeur s’échappait de son maintien. Il baissait ses longs cils fins qui se recourbaient. Sa joue à l’épiderme suave rougissait pensait-elle du désir de sa personne, et Emma sentait une invincible envie d’y porter ses lèvres. Alors, se penchant vers la pendule comme pour regarder l’heure : Qu’il est tard, mon Dieu ! dit-elle ; que nous bavardons ! Il comprit l’allusion et chercha son chapeau. J’en ai même oublié le spectacle ! Ce pauvre Bovary qui m’avait laissée tout exprès ! Lormeaux, de la rue Grand-Pont, devait m’y conduire avec sa femme. Et l’occasion était perdue, car elle partait dès le lendemain. Il faut pourtant que je vous voie encore, reprit-il ; j’avais à vous dire... non, d’ailleurs, vous ne partirez pas, c’est impossible ! Vous ne m’avez donc pas compris ? Cependant vous parlez bien, dit Emma. Faites, par pitié, que je vous revoie..., une fois..., une seule. Elle s’arrêta ; puis, comme se ravisant : Elle parut réfléchir, et, d’un ton bref : Demain, à onze heures, dans la cathédrale. s’écria-t-il en saisissant ses mains, qu’elle dégagea. Et, comme ils se trouvaient debout tous les deux, lui placé derrière elle et Emma baissant la tête, il se pencha vers son cou et la baisa longuement à la nuque. disait-elle avec de petits rires sonores, tandis que les baisers se multipliaient. Alors, avançant la tête par-dessus son épaule, il sembla chercher le consentement de ses yeux. Ils tombèrent sur lui, pleins d’une majesté glaciale. Léon fit trois pas en arrière, pour sortir. Puis il chuchota d’une voix tremblante : Elle répondit par un signe de tête, et disparut comme un oiseau dans la pièce à côté. Emma, le soir, écrivit au clerc une interminable lettre où elle se dégageait du rendez-vous : tout maintenant était fini, et ils ne devaient plus, pour leur bonheur, se rencontrer. Mais, quand la lettre fut close, comme elle ne savait pas l’adresse de Léon, elle se trouva fort embarrassée. Je la lui donnerai moi-même, se dit-elle ; il viendra. Léon, le lendemain, fenêtre ouverte et chantonnant sur son balcon, vernit lui-même ses escarpins, et à plusieurs couches. Il passa un pantalon blanc, des chaussettes fines, un habit vert, répandit dans son mouchoir tout ce qu’il possédait de senteurs, puis, s’étant fait friser, se défrisa, pour donner à sa chevelure plus d’élégance naturelle. Il est encore trop tôt ! pensa-t-il en regardant le coucou du perruquier, qui marquait neuf heures. Il lut un vieux journal de modes, sortit, fuma un cigare, remonta trois rues, songea qu’il était temps et se dirigea lestement vers le parvis Notre-Dame. C’était par un beau matin d’été. Des argenteries reluisaient aux boutiques des orfèvres, et la lumière qui arrivait obliquement sur la cathédrale posait des miroitements à la cassure des pierres grises ; une compagnie d’oiseaux tourbillonnaient dans le ciel bleu, autour des clochetons à trèfles ; la place, retentissante de cris, sentait les fleurs qui bordaient son pavé, roses, jasmins, œillets, narcisses et tubéreuses, espacés inégalement par des verdures humides, de l’herbe-au-chat et du mouron pour les oiseaux ; la fontaine, au milieu, gargouillait, et, sous de larges parapluies, parmi des cantaloups s’étageant en pyramides, des marchandes, nu-tête, tournaient dans du papier des bouquets de violettes. Le jeune homme en prit un. C’était la première fois qu’il achetait des fleurs pour une femme ; et sa poitrine, en les respirant, se gonfla d’orgueil, comme si cet hommage qu’il destinait à une autre se fût retourné vers lui. Cependant il avait peur d’être aperçu ; il entra résolument dans l’église. Le Suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du portail à gauche, au-dessous de la Marianne dansant plumet en tête, rapière au mollet, canne au poing, plus majestueux qu’un cardinal et reluisant comme un saint ciboire. Il s’avança vers Léon, et, avec ce sourire de bénignité pateline que prennent les ecclésiastiques lorsqu’ils interrogent les enfants : Monsieur, sans doute, n’est pas d’ici ? Monsieur désire voir les curiosités de l’église ? Et il fit d’abord le tour des bas-côtés. Puis il vint regarder sur la place. La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le commencement des ogives et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des peintures, se brisant au bord du marbre, continuait plus loin, sur les dalles, comme un tapis bariolé. Le grand jour du dehors s’allongeait dans l’église en trois rayons énormes, par les trois portails ouverts. De temps à autre, au fond, un sacristain passait en faisant devant l’autel l’oblique génuflexion des dévots pressés. Les lustres de cristal pendaient immobiles. Dans le chœur, une lampe d’argent brûlait ; et, des chapelles latérales, des parties sombres de l’église, il s’échappait quelquefois comme des exhalaisons de soupirs, avec le son d’une grille qui retombait, en répercutant son écho sous les hautes voûtes. Léon, à pas sérieux, marchait auprès des murs. Jamais la vie ne lui avait paru si bonne. Elle allait venir tout à l’heure, charmante, agitée, épiant derrière elle les regards qui la suivaient, et avec sa robe à volants, son lorgnon d’or, ses bottines minces, dans toute sorte d’élégances dont il n’avait pas goûté, et dans l’ineffable séduction de la vertu qui succombe. L’église, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour d’elle ; les voûtes s’inclinaient pour recueillir dans l’ombre la confession de son amour ; les vitraux resplendissaient pour illuminer son visage, et les encensoirs allaient brûler pour qu’elle apparût comme un ange, dans la fumée des parfums. Il se plaça sur une chaise et ses yeux rencontrèrent un vitrage bleu où l’on voit des bateliers qui portent des corbeilles. Il le regarda longtemps, attentivement, et il comptait les écailles des poissons et les boutonnières des pourpoints, tandis que sa pensée vagabondait à la recherche d’Emma. Le Suisse, à l’écart, s’indignait intérieurement contre cet individu, qui se permettait d’admirer seul la cathédrale. Il lui semblait se conduire d’une façon monstrueuse, le voler en quelque sorte, et presque commettre un sacrilège. Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure d’un chapeau, un camail noir... Léon se leva et courut à sa rencontre. dit-elle en lui tendant un papier... Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la chapelle de la Vierge, où, s’agenouillant contre une chaise, elle se mit en prière. Le jeune homme fut irrité de cette fantaisie bigote ; puis il éprouva pourtant un certain charme à la voir, au milieu du rendez-vous, ainsi perdue dans les oraisons comme une marquise andalouse ; puis il ne tarda pas à s’ennuyer, car elle n’en finissait. Emma priait, ou plutôt s’efforçait de prier, espérant qu’il allait lui descendre du ciel quelque résolution subite ; et, pour attirer le secours divin, elle s’emplissait les yeux des splendeurs du tabernacle, elle aspirait le parfum des juliennes blanches épanouies dans les grands vases, et prêtait l’oreille au silence de l’église, qui ne faisait qu’accroître le tumulte de son cœur. Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le Suisse s’approcha vivement, en disant : Madame, sans doute, n’est pas d’ici ? Madame désire voir les curiosités de l’église ? Car elle se raccrochait de sa vertu chancelante à la Vierge, aux sculptures, aux tombeaux, à toutes les occasions. Alors, afin de procéder dans l’ordre, le Suisse les conduisit jusqu’à l’entrée près de la place, où, leur montrant avec sa canne un grand cercle de pavés noirs, sans inscriptions ni ciselures : Voilà, fit-il majestueusement, la circonférence de la belle cloche d’Amboise. Il n’y avait pas sa pareille dans toute l’Europe. L’ouvrier qui l’a fondue en est mort de joie... Le bonhomme se remit en marche ; puis, revenu à la chapelle de la Vierge, il étendit les bras dans un geste synthétique de démonstration, et, plus orgueilleux qu’un propriétaire campagnard vous montrant ses espaliers : Cette simple dalle recouvre Pierre de Brézé, seigneur de la Varenne et de Brissac, grand maréchal de Poitou et gouverneur de Normandie, mort à la bataille de Montlhéry, le 16 juillet 1465. Léon, se mordant les lèvres, trépignait. Et, à droite, ce gentilhomme tout bardé de fer, sur un cheval qui se cabre, est son petit-fils Louis de Brézé, seigneur de Breval et de Montchauvet, comte de Maulevrier, baron de Mauny, chambellan du roi, chevalier de l’Ordre et pareillement gouverneur de Normandie, mort le 23 juillet 1531, un dimanche, comme l’inscription porte ; et, au-dessous, cet homme prêt à descendre au tombeau vous figure exactement le même. Il n’est point possible, n’est-ce pas, de voir une plus parfaite représentation du néant ? Léon, immobile, la regardait, n’essayant même plus de dire un seul mot, de faire un seul geste, tant il se sentait découragé devant ce double parti pris de bavardage et d’indifférence. Près de lui, cette femme à genoux qui pleure est son épouse Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, née en 1499, morte en 1566 ; et, à gauche, celle qui porte un enfant, la sainte Vierge. Maintenant, tournez-vous de ce côté : voici les tombeaux d’Amboise. Ils ont été tous les deux cardinaux et archevêques de Rouen. Celui-là était ministre du roi Louis XII. Il a fait beaucoup de bien à la Cathédrale. On a trouvé dans son testament trente mille écus d’or pour les pauvres. Et, sans s’arrêter, tout en parlant, il les poussa dans une chapelle encombrée par des balustrades, en dérangea quelques-unes, et découvrit une sorte de bloc, qui pouvait bien avoir été une statue mal faite. Elle décorait autrefois, dit-il avec un long gémissement, la tombe de Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Ce sont les calvinistes, monsieur, qui vous l’ont réduite en cet état. Ils l’avaient, par méchanceté, ensevelie dans de la terre, sous le siège épiscopal de Monseigneur. Tenez, voici la porte par où il se rend à son habitation, Monseigneur. Passons voir les vitraux de la Gargouille. Mais Léon tira vivement une pièce blanche de sa poche et saisit Emma par le bras. Le Suisse demeura tout stupéfait, ne comprenant point cette munificence intempestive, lorsqu’il restait encore à l’étranger tant de choses à voir. Elle aura quatre cent quarante pieds, neuf de moins que la grande pyramide d’Égypte. Elle est toute en fonte, elle... Léon fuyait ; car il lui semblait que son amour, qui, depuis deux heures bientôt, s’était immobilisé dans l’église comme les pierres, allait maintenant s’évaporer, telle qu’une fumée, par cette espèce de tuyau tronqué, de cage oblongue, de cheminée à jour, qui se hasarde si grotesquement sur la cathédrale comme la tentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste. Sans répondre, il continuait à marcher d’un pas rapide, et déjà madame Bovary trempait son doigt dans l’eau bénite, quand ils entendirent derrière eux un grand souffle haletant, entrecoupé régulièrement par le rebondissement d’une canne. Et il reconnut le Suisse, portant sous son bras et maintenant en équilibre contre son ventre une vingtaine environ de forts volumes brochés. C’étaient les ouvrages qui traitaient de la cathédrale. grommela Léon s’élançant hors de l’église. Un gamin polissonnait sur le parvis : Va me chercher un fiacre ! L’enfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Vents ; alors ils restèrent seuls quelques minutes, face à face et un peu embarrassés. Cela se fait à Paris ! Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina. Léon avait peur qu’elle ne rentrât dans l’église. Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le Suisse, qui était resté sur le seuil, pour voir la Résurrection, le, et les Réprouvés dans les flammes d’enfer. dit Léon poussant Emma dans la voiture. Et la lourde machine se mit en route. Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf et s’arrêta court devant la statue de Pierre Corneille. fit une voix qui sortait de l’intérieur. La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour La Fayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer. Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le Cours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s’essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l’eau, près du gazon. Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs, et, longtemps, du côté d’Oyssel, au delà des îles. Mais tout à coup, elle s’élança d’un bond à travers Quatremares, Sotteville, la Grande-Chaussée, la rue d’Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le Jardin des plantes. Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars et derrière les jardins de l’hôpital, où des vieillards en veste noire se promènent au soleil, le long d’une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu’à la côte de Deville. Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillard-bois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, devant la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière Monumental. De temps à autre, le cocher sur son siège jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s’arrêter. Il essayait quelquefois, et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne s’en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse. Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire. Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent au vent et s’abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges tout en fleur. Puis, vers six heures, la voiture s’arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête. En arrivant à l’auberge, madame Bovary fut étonnée de ne pas apercevoir la diligence. Hivert, qui l’avait attendue cinquante-trois minutes, avait fini par s’en aller. Rien pourtant ne la forçait à partir ; mais elle avait donné sa parole qu’elle reviendrait le soir même. D’ailleurs, Charles l’attendait ; et déjà elle se sentait au cœur cette lâche docilité qui est, pour bien des femmes, comme le châtiment tout à la fois et la rançon de l’adultère. Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la cour un cabriolet, et, pressant le palefrenier, l’encourageant, s’informant à toute minute de l’heure et des kilomètres parcourus, parvint à rattraper l’Hirondelle vers les premières maisons de Quincampoix. À peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les rouvrit au bas de la côte, où elle reconnut de loin Félicité, qui se tenait en vedette devant la maison du maréchal. Hivert retint ses chevaux, et la cuisinière, se haussant jusqu’au vasistas, dit mystérieusement : Madame il faut que vous alliez tout de suite chez M. C’est pour quelque chose de pressé. Le village était silencieux comme d’habitude. Au coin des rues, il y avait de petits tas roses qui fumaient à l’air, car c’était le moment des confitures, et tout le monde à Yonville, confectionnait sa provision le même jour. Mais on admirait devant la boutique du pharmacien, un tas beaucoup plus large, et qui dépassait les autres de la supériorité qu’une officine doit avoir sur les fourneaux bourgeois, un besoin général sur des fantaisies individuelles. Le grand fauteuil était renversé, et même le Fanal de Rouen gisait par terre, étendu entre les deux pilons. Elle poussa la porte du couloir ; et, au milieu de la cuisine, parmi les jarres brunes pleines de groseilles égrenées, du sucre râpé, du sucre en morceaux, des balances sur la table, des bassines sur le feu, elle aperçut tous les Homais, grands et petits, avec des tabliers qui leur montaient jusqu’au menton et tenant des fourchettes à la main. Justin, debout, baissait la tête, et le pharmacien criait : Qui t’avait dit de l’aller chercher dans le capharnaüm ? On fait des confitures : elles cuisent ; mais elles allaient déborder à cause du bouillon trop fort, et je commande une autre bassine. Alors, lui, par mollesse, par paresse, a été prendre, suspendue à son clou dans mon laboratoire, la clef du capharnaüm ! L’apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits, plein des ustensiles et des marchandises de sa profession. Souvent il y passait seul de longues heures à étiqueter, à transvaser, à reficeler ; et il le considérait non comme un simple magasin, mais comme un véritable sanctuaire, d’où s’échappaient ensuite, élaborées par ses mains, toutes sortes de pilules, bols, tisanes, lotions et potions, qui allaient répandre aux alentours sa célébrité. Personne au monde n’y mettait les pieds ; et il le respectait si fort, qu’il le balayait lui-même. Enfin, si la pharmacie, ouverte à tout venant, était l’endroit où il étalait son orgueil, le capharnaüm était le refuge où, se concentrant égoïstement, Homais se délectait dans l’exercice de ses prédilections ; aussi l’étourderie de Justin lui paraissait-elle monstrueuse d’irrévérence ; et, plus rubicond que les groseilles, il répétait : La clef qui enferme les acides avec les alcalis caustiques ! Avoir été prendre une bassine de réserve ! et dont jamais peut-être je ne me servirai ! Tout a son importance dans les opérations délicates de notre art ! il faut établir des distinctions et ne pas employer à des usages presque domestiques ce qui est destiné pour les pharmaceutiques ! C’est comme si on découpait une poularde avec un scalpel, comme si un magistrat... Et Athalie, le tirant par sa redingote : Autant s’établir épicier, ma parole d’honneur ! marine des cornichons dans les bocaux ! Sais-tu à quoi tu t’exposais ?... N’as-tu rien vu, dans le coin, à gauche, sur la troisième tablette ? Parle, réponds, articule quelque chose ! sais pas, balbutia le jeune garçon. Eh bien, je sais, moi ! Tu as vu une bouteille, en verre bleu, cachetée avec de la cire jaune, qui contient une poudre blanche, sur laquelle même j’avais écrit : Dangereux ! et sais-tu ce qu’il y avait dedans ? et tu vas toucher à cela ! prendre une bassine qui est à côté ! s’écria madame Homais en joignant les mains. Tu pouvais nous empoisonner tous ! Et les enfants se mirent à pousser des cris, comme s’ils avaient déjà senti dans leurs entrailles d’atroces douleurs. Ou bien empoisonner un malade ! Tu voulais donc que j’allasse sur le banc des criminels, en cour d’assises ? me voir traîner à l’échafaud ? Ignores-tu le soin que j’observe dans les manutentions, quoique j’en aie cependant une furieuse habitude. Souvent je m’épouvante moi-même, lorsque je pense à ma responsabilité ! car le gouvernement nous persécute, et l’absurde législation qui nous régit est comme une véritable épée de Damoclès suspendue sur notre tête ! Emma ne songeait plus à demander ce qu’on lui voulait, et le pharmacien poursuivait en phrases haletantes : Voilà comme tu reconnais les bontés qu’on a pour toi ! voilà comme tu me récompenses des soins tout paternels que je te prodigue ! Car, sans moi, où serais-tu ? Qui te fournit la nourriture, l’éducation, l’habillement, et tous les moyens de figurer un jour, avec honneur dans les rangs de la société ! Mais il faut pour cela suer ferme sur l’aviron, et acquérir, comme on dit, du cal aux mains, Fabricando fit faber, age quod agis. Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité du chinois et du groënlandais, s’il eût connu ces deux langues ; car il se trouvait dans une de ces crises où l’âme entière montre indistinctement ce qu’elle enferme, comme l’Océan, qui, dans les tempêtes, s’entr’ouvre depuis les fucus de son rivage jusqu’au sable de ses abîmes. Je commence à terriblement me repentir de m’être chargé de ta personne ! J’aurais certes mieux fait de te laisser autrefois croupir dans ta misère et dans la crasse où tu es né ! Tu ne seras jamais bon qu’à être un gardeur de bêtes à cornes ! Tu n’as nulle aptitude pour les sciences ! à peine si tu sais coller une étiquette ! Et tu vis là, chez moi, comme un chanoine, comme un coq en pâte, à te goberger ! Mais Emma, se tournant vers madame Homais : interrompit d’un air triste la bonne dame, comment vous dirai-je bien ?... Et, secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fit tomber un livre de sa poche. Homais fut plus prompt, et, ayant ramassé le volume, il le contemplait, les yeux écarquillés, la mâchoire ouverte. dit-il en séparant lentement ces deux mots. Les enfants voulurent voir les images. Il marcha d’abord de long en large, à grands pas, gardant le volume ouvert entre ses doigts, roulant les yeux, suffoqué, tuméfié, apoplectique. Puis il vint droit à son élève, et, se plantant devant lui les bras croisés : Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux ?... Prends garde, tu es sur une pente !... Tu n’as donc pas réfléchi qu’il pouvait, ce livre infâme, tomber entre les mains de mes enfants, mettre l’étincelle dans leur cerveau, ternir la pureté d’Athalie, corrompre Napoléon ! Il est déjà formé comme un homme. Es-tu bien sûr, au moins, qu’ils ne l’aient pas lu ? Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez à me dire... En effet, le sieur Bovary père venait de décéder l’avant-veille, tout à coup, d’une attaque d’apoplexie, au sortir de table ; et, par excès de précaution pour la sensibilité d’Emma, Charles avait prié M. Homais de lui apprendre avec ménagement cette horrible nouvelle. Il avait médité sa phrase, il l’avait arrondie, polie, rythmée ; c’était un chef-d’œuvre de prudence et de transitions, de tournures fines et de délicatesse ; mais la colère avait emporté la rhétorique. Emma, renonçant à avoir aucun détail, quitta donc la pharmacie ; car M. Homais avait repris le cours de ses vitupérations. Il se calmait cependant, et, à présent, il grommelait d’un ton paterne, tout en s’éventant avec son bonnet grec : Ce n’est pas que je désapprouve entièrement l’ouvrage ! Il y a là-dedans certains côtés scientifiques qu’il n’est pas mal à un homme de connaître et, j’oserais dire, qu’il faut qu’un homme connaisse. Mais plus tard, plus tard ! Attends du moins que tu sois homme toi-même et que ton tempérament soit fait. Au coup de marteau d’Emma, Charles, qui l’attendait, s’avança les bras ouverts et lui dit avec des larmes dans la voix : Et il s’inclina doucement pour l’embrasser. Mais, au contact de ses lèvres, le souvenir de l’autre la saisit, et elle se passa la main sur son visage en frissonnant. Il lui montra la lettre où sa mère narrait l’événement, sans aucune hypocrisie sentimentale. Seulement, elle regrettait que son mari n’eût pas reçu les secours de la religion, étant mort à Doudeville, dans la rue, sur le seuil d’un café, après un repas patriotique avec d’anciens officiers. Emma rendit la lettre ; puis, au dîner, par savoir-vivre, elle affecta quelque répugnance. Mais comme il la reforçait, elle se mit résolument à manger, tandis que Charles, en face d’elle, demeurait immobile, dans une posture accablée. De temps à autre, relevant la tête, il lui envoyait un long regard tout plein de détresse. J’aurais voulu le revoir encore ! Enfin, comprenant qu’il fallait parler : Quel âge avait-il, ton père ? Un quart d’heure après, il ajouta : que va-t-elle devenir, à présent ? À la voir si taciturne, Charles la supposait affligée et il se contraignait à ne rien dire, pour ne pas aviver cette douleur qui l’attendrissait. Quand la nappe fut ôtée, Bovary ne se leva pas, Emma non plus ; et, à mesure qu’elle l’envisageait, la monotonie de ce spectacle bannissait peu à peu tout apitoiement de son cœur. Il lui semblait chétif, faible, nul, enfin être un pauvre homme, de toutes les façons. Comment se débarrasser de lui ? Quelque chose de stupéfiant comme une vapeur d’opium l’engourdissait. Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d’un bâton sur les planches. C’était Hippolyte qui apportait les bagages de Madame. Pour les déposer, il décrivit péniblement un quart de cercle avec son pilon. Il n’y pense même plus ! se disait-elle en regardant le pauvre diable, dont la grosse chevelure rouge dégouttait de sueur. Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse ; et, sans paraître comprendre tout ce qu’il y avait pour lui d’humiliation dans la seule présence de cet homme qui se tenait là, comme le reproche personnifié de son incurable ineptie : tu as un joli bouquet ! dit-il en remarquant sur la cheminée les violettes de Léon. Oui, fit-elle avec indifférence ; c’est un bouquet que j’ai acheté tantôt... Charles prit les violettes, et, rafraîchissant dessus ses yeux tout rouges de larmes, il les humait délicatement. Elle les retira vite de sa main, et alla les porter dans un verre d’eau. Le lendemain, madame Bovary mère arriva. Elle et son fils pleurèrent beaucoup. Emma, sous prétexte d’ordres à donner, disparut. Le jour d’après, il fallut aviser ensemble aux affaires de deuil. On alla s’asseoir, avec les boîtes à ouvrage, au bord de l’eau, sous la tonnelle. Charles pensait à son père, et il s’étonnait de sentir tant d’affection pour cet homme qu’il avait cru jusqu’alors n’aimer que très médiocrement. Madame Bovary mère pensait à son mari. Les pires jours d’autrefois lui réapparaissaient enviables. Tout s’effaçait sous le regret instinctif d’une si longue habitude ; et, de temps à autre, tandis qu’elle poussait son aiguille, une grosse larme descendait le long de son nez et s’y tenait un moment suspendue. Emma pensait qu’il y avait quarante-huit heures à peine, ils étaient ensemble, loin du monde, tout en ivresse, et n’ayant pas assez d’yeux pour se contempler. Elle tâchait de ressaisir les plus imperceptibles détails de cette journée disparue. Mais la présence de la belle-mère et du mari la gênait. Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne pas déranger le recueillement de son amour qui allait se perdant, quoi qu’elle fît, sous les sensations extérieures. Elle décousait la doublure d’une robe, dont les bribes s’éparpillaient autour d’elle ; la mère Bovary, sans lever les yeux, faisait crier ses ciseaux, et Charles, avec ses pantoufles de lisière et sa vieille redingote brune qui lui servait de robe de chambre, restait les deux mains dans ses poches et ne parlait pas non plus ; près d’eux, Berthe, en petit tablier blanc, raclait avec sa pelle le sable des allées. Tout à coup, ils virent entrer par la barrière M. Il venait offrir ses services, eu égard à la fatale circonstance. Emma répondit qu’elle croyait pouvoir s’en passer. Le marchand ne se tint pas pour battu. Mille excuses, dit-il ; je désirerais avoir un entretien particulier. C’est relativement à cette affaire..., vous savez ? Et, dans son trouble, se tournant vers sa femme : Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles dit à sa mère : Sans doute quelque bagatelle de ménage. Il ne voulait point qu’elle connût l’histoire du billet, redoutant ses observations. Lheureux se mit, en termes assez nets, à féliciter Emma sur la succession, puis à causer de choses indifférentes, des espaliers, de la récolte et de sa santé à lui, qui allait toujours couci-couci, En effet, il se donnait un mal de cinq cents diables, bien qu’il ne fît pas, malgré les propos du monde, de quoi avoir seulement du beurre sur son pain. Elle s’ennuyait si prodigieusement depuis deux jours ! Et vous voilà tout à fait rétablie ? Ma foi, j’ai vu votre pauvre mari dans de beaux états ! C’est un brave garçon, quoique nous ayons eu ensemble des difficultés. Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait caché la contestation des fournitures. Mais vous le savez bien ! C’était pour vos petites fantaisies, les boîtes de voyage. Il avait baissé son chapeau sur ses yeux, et, les deux mains derrière le dos, souriant et sifflotant, il la regardait en face, d’une manière insupportable. Elle demeurait perdue dans toutes sortes d’appréhensions. À la fin pourtant, il reprit : Nous nous sommes rapatriés, et je venais encore lui proposer un arrangement. C’était de renouveler le billet signé par Bovary. Monsieur, du reste, agirait à sa guise ; il ne devait point se tourmenter, maintenant surtout qu’il allait avoir une foule d’embarras. Et même il ferait mieux de s’en décharger sur quelqu’un, sur vous, par exemple ; avec une procuration, ce serait commode, et alors nous aurions ensemble de petites affaires... Ensuite, passant à son négoce, Lheureux déclara que Madame ne pouvait se dispenser de lui prendre quelque chose. Il lui enverrait un barège noir, douze mètres, de quoi faire une robe. Celle que vous avez là est bonne pour la maison. Il vous en faut une autre pour les visites. J’ai vu ça, moi, du premier coup en entrant. Il n’envoya point d’étoffe, il l’apporta. Puis il revint pour l’aunage ; il revint sous d’autres prétextes, tâchant chaque fois, de se rendre aimable, serviable, s’inféodant, comme eût dit Homais, et toujours glissant à Emma quelques conseils sur la procuration. Il ne parlait point du billet. Elle n’y songeait pas ; Charles, au début de sa convalescence, lui en avait bien conté quelque chose ; mais tant d’agitations avaient passé dans sa tête, qu’elle ne s’en souvenait plus. D’ailleurs, elle se garda d’ouvrir aucune discussion d’intérêt ; la mère Bovary en fut surprise, et attribua son changement d’humeur aux sentiments religieux qu’elle avait contractés étant malade. Mais, dès qu’elle fut partie, Emma ne tarda pas à émerveiller Bovary par son bon sens pratique. Il allait falloir prendre des informations, vérifier les hypothèques, voir s’il y avait lieu à une licitation ou à une liquidation. Elle citait des termes techniques, au hasard, prononçait les grands mots d’ordre, d’avenir, de prévoyance, et continuellement exagérait les embarras de la succession ; si bien qu’un jour elle lui montra le modèle d’une autorisation générale pour « gérer et administrer ses affaires, faire tous emprunts, signer et endosser tous billets, payer toutes sommes, etc. » Elle avait profité des leçons de Lheureux. Charles, naïvement, lui demanda d’où venait ce papier. Et, avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta : Je ne m’y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise réputation ! À moins que Léon..., répliqua Charles, qui réfléchissait. Mais il était difficile de s’entendre par correspondance. Alors elle s’offrit à faire ce voyage. Ce fut un assaut de prévenances. Enfin, elle s’écria d’un ton de mutinerie factice : dit-il en la baisant au front. Dès le lendemain, elle s’embarqua dans l’Hirondelle pour aller à Rouen consulter M. Léon ; et elle y resta trois jours. Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune de miel. Ils étaient à l’Hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils vivaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops à la glace, qu’on leur apportait dès le matin. Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient dîner dans une île. C’était l’heure où l’on entend, au bord des chantiers, retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux. La fumée du goudron s’échappait d’entre les arbres, et l’on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient. Ils descendaient au milieu des barques amarrées, dont les longs câbles obliques frôlaient un peu le dessus de la barque. Les bruits de la ville insensiblement s’éloignaient, le roulement des charrettes, le tumulte des voix, le jappement des chiens sur le pont des navires. Elle dénouait son chapeau et ils abordaient à leur île. Ils se plaçaient dans la salle basse d’un cabaret, qui avait à sa porte des filets noirs suspendus. Ils mangeaient de la friture d’éperlans, de la crème et des cerises. Ils se couchaient sur l’herbe ; ils s’embrassaient à l’écart sous les peupliers ; et ils auraient voulu, comme deux Robinsons, vivre perpétuellement dans ce petit endroit, qui leur semblait, en leur béatitude, le plus magnifique de la terre. Ce n’était pas la première fois qu’ils apercevaient des arbres, du ciel bleu, du gazon, qu’ils entendaient l’eau couler et la brise soufflant dans le feuillage ; mais ils n’avaient sans doute jamais admiré tout cela, comme si la nature n’existait pas auparavant, ou qu’elle n’eût commencé à être belle que depuis l’assouvissance de leurs désirs. La barque suivait le bord des îles. Ils restaient au fond, tous les deux cachés par l’ombre, sans parler. Les avirons carrés sonnaient entre les tolets de fer ; et cela marquait dans le silence comme un battement de métronome, tandis qu’à l’arrière la bauce qui traînait ne discontinuait pas son petit clapotement doux dans l’eau. Une fois, la lune parut ; alors ils ne manquèrent pas à faire des phrases, trouvant l’astre mélancolique et plein de poésie ; même elle se mit à chanter : Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots ; et le vent emportait les roulades que Léon écoutait passer, comme des battements d’ailes, autour de lui. Elle se tenait en face, appuyée contre la cloison de la chaloupe, où la lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dont les draperies s’élargissaient en éventail, l’amincissait, la rendait plus grande. Elle avait la tête levée, les mains jointes, et les deux yeux vers le ciel. Parfois l’ombre des saules la cachait en entier, puis elle réapparaissait tout à coup, comme une vision, dans la lumière de la lune. Léon, par terre, à côté d’elle, rencontra sous sa main un ruban de soie ponceau. Le batelier l’examina et finit par dire : c’est peut-être à une compagnie que j’ai promenée l’autre jour. Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs et dames, avec des gâteaux, du champagne, des cornets à pistons, tout le tremblement ! Il y en avait un surtout, un grand bel homme, à petites moustaches, qui était joliment amusant ! et ils disaient comme ça : « Allons, conte-nous quelque chose..., Adolphe..., Dodolphe..., je crois. » fit Léon en se rapprochant d’elle. Sans doute, la fraîcheur de la nuit. Et qui ne doit pas manquer de femmes, non plus, ajouta doucement le vieux matelot, croyant dire une politesse à l’étranger. Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons. Il fallut pourtant se séparer ! C’était chez la mère Rolet qu’il devait envoyer ses lettres ; et elle lui fit des recommandations si précises à propos de la double enveloppe, qu’il admira grandement son astuce amoureuse. Ainsi, tu m’affirmes que tout est bien ? Mais pourquoi donc, songea-t-il après, en s’en revenant seul par les rues, tient-elle si fort à cette procuration ? Léon, bientôt, prit devant ses camarades un air de supériorité, s’abstint de leur compagnie, et négligea complètement les dossiers. Il attendait ses lettres ; il les relisait. Il l’évoquait de toute la force de son désir et de ses souvenirs. Au lieu de diminuer par l’absence, cette envie de la revoir s’accrut, si bien qu’un samedi matin il s’échappa de son étude. Lorsque, du haut de la côte, il aperçut dans la vallée le clocher de l’église avec son drapeau de fer-blanc qui tournait au vent, il sentit cette délectation mêlée de vanité triomphante et d’attendrissement égoïste que doivent avoir les millionnaires, quand ils reviennent visiter leur village. Il alla rôder autour de sa maison. Une lumière brillait dans la cuisine. Il guetta son ombre derrière les rideaux. La mère Lefrançois, en le voyant, fit de grandes exclamations, et elle le trouva « grandi et minci », tandis qu’Artémise, au contraire, le trouva « forci et bruni ». Il dîna dans la petite salle, comme autrefois, mais seul, sans le percepteur ; car Binet, fatigué d’attendre, avait définitivement avancé son repas d’une heure, et, maintenant, il dînait à cinq heures juste, encore prétendait-il le plus souvent que la vieille patraque retardait. Léon pourtant se décida ; il alla frapper à la porte du médecin. Madame était dans sa chambre, d’où elle ne descendit qu’un quart d’heure après. Monsieur parut enchanté de le revoir ; mais il ne bougea de la soirée, ni de tout le jour suivant. Il la vit seule, le soir, très tard, derrière le jardin, dans la ruelle ; dans la ruelle, comme avec l’autre ! Il faisait de l’orage, et ils causaient sous un parapluie à la lueur des éclairs. Elle se tordait sur son bras, tout en pleurant. Ils revinrent sur leurs pas pour s’embrasser encore ; et ce fut là qu’elle lui fit la promesse de trouver bientôt, par n’importe quel moyen, l’occasion permanente de se voir en liberté, au moins une fois la semaine. Il allait lui venir de l’argent. Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux jaunes à larges raies, dont M. Lheureux lui avait vanté le bon marché ; elle rêva un tapis, et Lheureux, affirmant « que ce n’était pas la mer à boire », s’engagea poliment à lui en fournir un. Elle ne pouvait plus se passer de ses services. Vingt fois dans la journée elle l’envoyait chercher, et aussitôt il plantait là ses affaires, sans se permettre un murmure. On ne comprenait point davantage pourquoi la mère Rolet déjeunait chez elle tous les jours, et même lui faisait des visites en particulier. Ce fut vers cette époque, c’est-à-dire vers le commencement de l’hiver, qu’elle parut prise d’une grande ardeur musicale. Un soir que Charles l’écoutait, elle recommença quatre fois de suite le même morceau, et toujours en se dépitant, tandis que, sans y remarquer de différence, il s’écriait : Le lendemain, il la pria de lui jouer encore quelque chose. Soit, pour te faire plaisir ! Et Charles avoua qu’elle avait un peu perdu. Elle se trompait de portée, barbouillait ; puis, s’arrêtant court : il faudrait que je prisse des leçons ; mais... Elle se mordit les lèvres et ajouta : Vingt francs par cachet, c’est trop cher ! Oui, en effet..., un peu..., dit Charles tout en ricanant niaisement. Pourtant, il me semble que l’on pourrait peut-être à moins ; car il y a des artistes sans réputation qui souvent valent mieux que les célébrités. Le lendemain, en rentrant, il la contempla d’un œil finaud, et ne put à la fin retenir cette phrase : Quel entêtement tu as quelquefois ! Eh bien, madame Liégeard m’a certifié que ses trois demoiselles, qui sont à la Miséricorde, prenaient des leçons moyennant cinquante sous la séance, et d’une fameuse maîtresse encore ! Elle haussa les épaules, et ne rouvrit plus son instrument. Mais, lorsqu’elle passait auprès (si Bovary se trouvait là), elle soupirait : Et quand on venait la voir, elle ne manquait pas de vous apprendre qu’elle avait abandonné la musique et ne pouvait maintenant s’y remettre, pour des raisons majeures. elle qui avait un si beau talent ! On en parla même à Bovary. On lui faisait honte, et surtout le pharmacien : il ne faut jamais laisser en friche les facultés de la nature. D’ailleurs, songez, mon bon ami, qu’en engageant Madame à étudier, vous économisez pour plus tard sur l’éducation musicale de votre enfant ! Moi, je trouve que les mères doivent instruire elles-mêmes leurs enfants. C’est une idée de Rousseau, peut-être un peu neuve encore, mais qui finira par triompher, j’en suis sûr, comme l’allaitement maternel et la vaccination. Charles revint donc encore une fois sur cette question du piano. Emma répondit avec aigreur qu’il valait mieux le vendre. Ce pauvre piano, qui lui avait causé tant de vaniteuses satisfactions, le voir s’en aller, c’était pour Bovary comme l’indéfinissable suicide d’une partie d’elle-même ! Si tu voulais..., disait-il, de temps à autre, une leçon, cela ne serait pas, après tout, extrêmement ruineux. Mais les leçons, répliquait-elle, ne sont profitables que suivies. Et voilà comme elle s’y prit pour obtenir de son époux la permission d’aller à la ville, une fois la semaine, voir son amant. On trouva même, au bout d’un mois, qu’elle avait fait des progrès considérables. Elle se levait, et elle s’habillait silencieusement pour ne point éveiller Charles, qui lui aurait fait des observations sur ce qu’elle s’apprêtait de trop bonne heure. Ensuite elle marchait de long en large ; elle se mettait devant les fenêtres, elle regardait la Place. Le petit jour circulait entre les piliers des halles, et la maison du pharmacien, dont les volets étaient fermés, laissait apercevoir dans la couleur pâle de l’aurore les majuscules de son enseigne. Quand la pendule marquait sept heures et un quart, elle s’en allait au Lion d’or, dont Artémise, en bâillant, venait lui ouvrir la porte. Celle-ci déterrait pour Madame les charbons enfouis sous les cendres. Emma restait seule dans la cuisine. De temps à autre, elle sortait. Hivert attelait sans se dépêcher, et en écoutant d’ailleurs la mère Lefrançois, qui, passant par un guichet sa tête en bonnet de coton, le chargeait de commissions et lui donnait des explications à troubler un tout autre homme. Emma battait la semelle de ses bottines contre les pavés de la cour. Enfin, lorsqu’il avait mangé sa soupe, endossé sa limousine, allumé sa pipe et empoigné son fouet, il s’installait tranquillement sur le siège. L’Hirondelle partait au petit trot, et, durant trois quarts de lieue, s’arrêtait de place en place pour prendre des voyageurs, qui la guettaient debout, au bord du chemin, devant la barrière des cours. Ceux qui avaient prévenu la veille se faisaient attendre ; quelques-uns même étaient encore au lit dans leur maison ; Hivert appelait, criait, sacrait, puis il descendait de son siège et allait frapper de grands coups contre les portes. Le vent soufflait par les vasistas fêlés. Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la voiture roulait, les pommiers à la file se succédaient ; et la route, entre ses deux longs fossés pleins d’eau jaune, allait continuellement se rétrécissant vers l’horizon. Emma la connaissait d’un bout à l’autre ; elle savait qu’après un herbage il y avait un poteau, ensuite un orme, une grange ou une cahute de cantonnier ; quelquefois même, afin de se faire des surprises, elle fermait les yeux. Mais elle ne perdait jamais le sentiment net de la distance à parcourir. Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre résonnait sous les roues, l’Hirondelle glissait entre des jardins où l’on apercevait, par une claire-voie, des statues, un vignot, des ifs taillés et une escarpolette. Puis, d’un seul coup d’œil, la ville apparaissait. Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture ; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui s’envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des églises qui se dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits, tout reluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la côte Sainte-Catherine, comme des flots aériens qui se brisaient en silence contre une falaise. Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de ces existences amassées, et son cœur s’en gonflait abondamment, comme si les cent vingt mille âmes qui palpitaient là lui eussent envoyé toutes à la fois la vapeur des passions qu’elle leur supposait. Son amour s’agrandissait devant l’espace, et s’emplissait de tumulte aux bourdonnements vagues qui montaient. Elle le reversait au dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues, et la vieille cité normande s’étalait à ses yeux comme une capitale démesurée, comme une Babylone où elle entrait. Elle se penchait des deux mains par le vasistas, en humant la brise ; les trois chevaux galopaient, les pierres grinçaient dans la boue, la diligence se balançait, et Hivert, de loin, hélait les carrioles sur la route, tandis que les bourgeois qui avaient passé la nuit au bois Guillaume descendaient la côte tranquillement, dans leur petite voiture de famille. On s’arrêtait à la barrière ; Emma débouclait ses socques, mettait d’autres gants, rajustait son châle, et, vingt pas plus loin, elle sortait de l’Hirondelle. Des commis, en bonnet grec, frottaient la devanture des boutiques, et des femmes qui tenaient des paniers sur la hanche poussaient par intervalles un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les yeux à terre, frôlant les murs, et souriant de plaisir sous son voile noir baissé. Par peur d’être vue, elle ne prenait pas ordinairement le chemin le plus court. Elle s’engouffrait dans les ruelles sombres, et elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue Nationale, près de la fontaine qui est là. C’est le quartier du théâtre, des estaminets et des filles. Souvent une charrette passait près d’elle, portant quelque décor qui tremblait. Des garçons en tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes verts. On sentait l’absinthe, le cigare et les huîtres. Elle tournait une rue ; elle le reconnaissait à sa chevelure frisée qui s’échappait de son chapeau. Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivait jusqu’à l’hôtel ; il montait, il ouvrait la porte, il entrait... Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour les lettres ; mais à présent tout s’oubliait, et ils se regardaient face à face, avec des rires de volupté et des appellations de tendresse. Le lit était un grand lit d’acajou en forme de nacelle. Les rideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop bas vers le chevet évasé ; et rien au monde n’était beau comme sa tête brune et sa peau blanche se détachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains. Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de la passion. Les bâtons se terminant en flèche, les patères de cuivre et les grosses boules de chenets reluisaient tout à coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminée, entre les candélabres, deux de ces grandes coquilles roses où l’on entend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille. Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa splendeur un peu fanée ! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur place, et parfois des épingles à cheveux qu’elle avait oubliées, l’autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait, lui mettait les morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes de chatteries ; et elle riait d’un rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession d’eux-mêmes, qu’ils se croyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivre jusqu’à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils disaient notre chambre, notre tapis, nos fauteuils, même elle disait mes pantoufles, un cadeau de Léon, une fantaisie qu’elle avait eue. C’étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle s’asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en l’air ; et la mignarde chaussure, qui n’avait pas de quartier, tenait seulement par les orteils à son pied nu. Il savourait pour la première fois l’inexprimable délicatesse des élégances féminines. Jamais il n’avait rencontré cette grâce de langage, cette réserve du vêtement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l’exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe. D’ailleurs, n’était-ce pas une femme du monde, et une femme mariée ! Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse, babillarde, taciturne, emportée, nonchalante, elle allait rappelant en lui mille désirs, évoquant des instincts ou des réminiscences. Elle était l’amoureuse de tous les romans, l’héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les volumes de vers. Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée de ; elle avait le corsage long des châtelaines féodales ; elle ressemblait aussi à la femme pâle de Barcelone, mais elle était par-dessus tout Ange ! Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s’échappant vers elle, se répandait comme une onde sur le contour de sa tête, et descendait entraînée dans la blancheur de sa poitrine. Il se mettait par terre, devant elle ; et, les deux coudes sur ses genoux, il la considérait avec un sourire, et le front tendu. Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoquée d’enivrement : Il sort de tes yeux quelque chose de si doux, qui me fait tant de bien ! Et elle n’entendait guère sa réponse, dans la précipitation de ses lèvres qui lui montaient à la bouche. Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, qui minaudait en arrondissant les bras sous une guirlande dorée. Ils en rirent bien des fois ; mais, quand il fallait se séparer, tout leur semblait sérieux. Immobiles l’un devant l’autre, ils se répétaient : Tout à coup elle lui prenait la tête dans les deux mains, le baisait vite au front en s’écriant : « Adieu ! » Elle allait rue de la Comédie, chez un coiffeur, se faire arranger ses bandeaux. La nuit tombait ; on allumait le gaz dans la boutique. Elle entendait la clochette du théâtre qui appelait les cabotins à la représentation ; et elle voyait, en face, passer des hommes à figure blanche et des femmes en toilette fanée, qui entraient par la porte des coulisses. Il faisait chaud dans ce petit appartement trop bas, où le poêle bourdonnait au milieu des perruques et des pommades. L’odeur des fers, avec ces mains grasses qui lui maniaient la tête, ne tardait pas à l’étourdir, et elle s’endormait un peu sous son peignoir. Souvent le garçon, en la coiffant, lui proposait des billets pour le bal masqué. Elle remontait les rues ; elle arrivait à la Croix Rouge ; elle reprenait ses socques, qu’elle avait cachés le matin sous une banquette, et se tassait à sa place parmi les voyageurs impatientés. Quelques-uns descendaient au bas de la côte. Elle restait seule dans la voiture. À chaque tournant, on apercevait de plus en plus tous les éclairages de la ville qui faisaient une large vapeur lumineuse au-dessus des maisons confondues. Emma se mettait à genoux sur les coussins, et elle égarait ses yeux dans cet éblouissement. Elle sanglotait, appelait Léon, et lui envoyait des paroles tendres et des baisers qui se perdaient au vent. Il y avait dans la côte un pauvre diable vagabondant avec son bâton, tout au milieu des diligences. Un amas de guenilles lui recouvrait les épaules, et un vieux castor défoncé, s’arrondissant en cuvette, lui cachait la figure ; mais, quand il le retirait, il découvrait, à la place des paupières, deux orbites béantes tout ensanglantées. La chair s’effiloquait par lambeaux rouges ; et il en coulait des liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu’au nez, dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vous parler, il se renversait la tête avec un rire idiot ; alors ses prunelles bleuâtres, roulant d’un mouvement continu, allaient se cogner, vers les tempes, sur le bord de la plaie vive. Il chantait une petite chanson en suivant les voitures : Souvent la chaleur d’un beau jour Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil et du feuillage. Quelquefois, il apparaissait tout à coup derrière Emma, tête nue. Elle se retirait avec un cri. Il l’engageait à prendre une baraque à la foire Saint-Romain, ou bien lui demandait, en riant, comment se portait sa bonne amie. Souvent, on était en marche, lorsque son chapeau, d’un mouvement brusque entrait dans la diligence par le vasistas, tandis qu’il se cramponnait, de l’autre bras, sur le marchepied, entre l’éclaboussure des roues. Sa voix, faible d’abord et vagissante, devenait aiguë. Elle se traînait dans la nuit, comme l’indistincte lamentation d’une vague détresse ; et, à travers la sonnerie des grelots, le murmure des arbres et le ronflement de la boîte creuse, elle avait quelque chose de lointain qui bouleversait Emma. Cela lui descendait au fond de l’âme comme un tourbillon dans un abîme, et l’emportait parmi les espaces d’une mélancolie sans bornes. Mais Hivert, qui s’apercevait d’un contrepoids, allongeait à l’aveugle de grands coups avec son fouet. La mèche le cinglait sur ses plaies, et il tombait dans la boue en poussant un hurlement. Puis les voyageurs de l’Hirondelle finissaient par s’endormir, les uns la bouche ouverte, les autres le menton baissé, s’appuyant sur l’épaule de leur voisin, ou bien le bras passé dans la courroie, tout en oscillant régulièrement au branle de la voiture ; et le reflet de la lanterne qui se balançait en dehors, sur la croupe des limoniers, pénétrant dans l’intérieur par les rideaux de calicot chocolat, posait des ombres sanguinolentes sur tous ces individus immobiles. Emma, ivre de tristesse, grelottait sous ses vêtements ; et se sentait de plus en plus froid aux pieds, avec la mort dans l’âme. Charles, à la maison, l’attendait ; l’Hirondelle était toujours en retard le jeudi. À peine si elle embrassait la petite. Le dîner n’était pas prêt, n’importe ! Tout maintenant semblait permis à cette fille. Souvent son mari, remarquant sa pâleur, lui demandait si elle ne se trouvait point malade. Mais, répliquait-il, tu es toute drôle ce soir ? Il y avait même des jours où, à peine rentrée, elle montait dans sa chambre ; et Justin, qui se trouvait là, circulait à pas muets, plus ingénieux à la servir qu’une excellente camériste. Il plaçait les allumettes, le bougeoir, un livre, disposait sa camisole, ouvrait les draps. Allons, disait-elle, c’est bien, va-t’en ! Car il restait debout, les mains pendantes et les yeux ouverts, comme enlacé dans les fils innombrables d’une rêverie soudaine. La journée du lendemain était affreuse, et les suivantes étaient plus intolérables encore par l’impatience qu’avait Emma de ressaisir son bonheur, convoitise âpre, enflammée d’images connues, et qui, le septième jour, éclatait tout à l’aise dans les caresses de Léon. Ses ardeurs, à lui, se cachaient sous des expansions d’émerveillement et de reconnaissance. Emma goûtait cet amour d’une façon discrète et absorbée, l’entretenait par tous les artifices de sa tendresse, et tremblait un peu qu’il ne se perdît plus tard. Souvent elle lui disait, avec des douceurs de voix mélancolique : Puis, elle ajoutait en le repoussant d’un geste langoureux : Vous êtes tous des infâmes ! Un jour qu’ils causaient philosophiquement des désillusions terrestres, elle vint à dire (pour expérimenter sa jalousie ou cédant peut-être à un besoin d’épanchement trop fort) qu’autrefois, avant lui, elle avait aimé quelqu’un, « pas comme toi ! » reprit-elle vite, protestant sur la tête de sa fille qu’il ne s’était rien passé. Le jeune homme la crut, et néanmoins la questionna pour savoir ce qu’il faisait. Il était capitaine de vaisseau, mon ami. N’était-ce pas prévenir toute recherche, et en même temps se poser très haut, par cette prétendue fascination exercée sur un homme qui devait être de nature belliqueuse et accoutumé à des hommages ? Le clerc sentit alors l’infimité de sa position ; il envia des épaulettes, des croix, des titres. Tout cela devait lui plaire : il s’en doutait à ses habitudes dispendieuses. Cependant Emma taisait quantité de ses extravagances, telle que l’envie d’avoir, pour l’amener à Rouen, un tilbury bleu, attelé d’un cheval anglais, et conduit par un groom en bottes à revers. C’était Justin qui lui en avait inspiré le caprice, en la suppliant de le prendre chez elle comme valet de chambre ; et, si cette privation n’atténuait pas à chaque rendez-vous le plaisir de l’arrivée, elle augmentait certainement l’amertume du retour. Souvent lorsqu’ils parlaient ensemble de Paris, elle finissait par murmurer : que nous serions bien là pour vivre ! reprenait doucement le jeune homme, en lui passant la main sur ses bandeaux. Oui, c’est vrai, disait-elle, je suis folle ; embrasse-moi ! Elle était pour son mari plus charmante que jamais, lui faisait des crèmes à la pistache et jouait des valses après dîner. Il se trouvait donc le plus fortuné des mortels, et Emma vivait sans inquiétude, lorsqu’un soir, tout à coup : C’est mademoiselle Lempereur, n’est-ce pas, qui te donne des leçons ? Eh bien, je l’ai vue tantôt, reprit Charles, chez madame Liégeard. Je lui ai parlé de toi ; elle ne te connaît pas. Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle répliqua d’un air naturel : sans doute, elle aura oublié mon nom ? Mais il y a peut-être à Rouen, dit le médecin, plusieurs demoiselles Lempereur qui sont maîtresses de piano ? J’ai pourtant ses reçus, tiens ! Et elle alla au secrétaire, fouilla tous les tiroirs, confondit les papiers et finit si bien par perdre la tête, que Charles l’engagea fort à ne point se donner tant de mal pour ces misérables quittances. En effet, dès le vendredi suivant, Charles, en passant une de ses bottes dans le cabinet noir où l’on serrait ses habits, sentit une feuille de papier entre le cuir et sa chaussette, il la prit et lut : « Reçu, pour trois mois de leçons, plus diverses fournitures, la somme de soixante-cinq francs. FÉLICIE LEMPEREUR, professeur de musique. » Comment diable est-ce dans mes bottes ? Ce sera, sans doute, répondit-elle, tombé du vieux carton aux factures, qui est sur le bord de la planche. À partir de ce moment, son existence ne fut plus qu’un assemblage de mensonges, où elle enveloppait son amour comme dans des voiles, pour le cacher. C’était un besoin, une manie, un plaisir, au point que, si elle disait avoir passé, hier par le côté droit d’une rue, il fallait croire qu’elle avait pris par le côté gauche. Un matin qu’elle venait de partir, selon sa coutume, assez légèrement vêtue, il tomba de la neige tout à coup ; et comme Charles regardait le temps à la fenêtre, il aperçut M. Bournisien dans le boc du sieur Tuvache qui le conduisait à Rouen. Alors il descendit confier à l’ecclésiastique un gros châle pour qu’il le remît à Madame, sitôt qu’il arriverait à la À peine fut-il à l’auberge que Bournisien demanda où était la femme du médecin d’Yonville. L’hôtelière répondit qu’elle fréquentait fort peu son établissement. Aussi, le soir, en reconnaissant madame Bovary dans l’Hirondelle, le curé lui conta son embarras, sans paraître, du reste y attacher de l’importance ; car il entama l’éloge d’un prédicateur qui pour lors faisait merveilles à la cathédrale, et que toutes les dames couraient entendre. N’importe s’il n’avait point demandé d’explications, d’autres plus tard pourraient se montrer moins discrets. Aussi jugea-t-elle utile de descendre chaque fois à la Croix Rouge, de sorte que les bonnes gens de son village qui la voyaient dans l’escalier ne se doutaient de rien. Lheureux la rencontra qui sortait de l’Hôtel de Boulogne au bras de Léon ; et elle eut peur, s’imaginant qu’il bavarderait. Mais trois jours après, il entra dans sa chambre, ferma la porte et dit : Elle déclara ne pouvoir lui en donner. Lheureux se répandit en gémissements, et rappela toutes les complaisances qu’il avait eues. En effet, des deux billets souscrits par Charles, Emma jusqu’à présent n’en avait payé qu’un seul. Quant au second, le marchand, sur sa prière, avait consenti à le remplacer par deux autres, qui même avaient été renouvelés à une fort longue échéance. Puis il tira de sa poche une liste de fournitures non soldées, à savoir : les rideaux, le tapis, l’étoffe pour les fauteuils, plusieurs robes et divers articles de toilette, dont la valeur se montait à la somme de deux mille francs environ. Elle baissa la tête ; il reprit : Mais, si vous n’avez pas d’espèces, vous avez du bien. Et il indiqua une méchante masure sise à Barneville, près d’Aumale, qui ne rapportait pas grand’chose. Cela dépendait autrefois d’une petite ferme vendue par M. Bovary père, car Lheureux savait tout, jusqu’à la contenance d’hectares, avec le nom des voisins. Moi, à votre place, disait-il, je me libérerais, et j’aurais encore le surplus de l’argent. Elle objecta la difficulté d’un acquéreur ; il donna l’espoir d’en trouver ; mais elle demanda comment faire pour qu’elle pût vendre. Ce mot lui arriva comme une bouffée d’air frais. ce n’est pas la peine ! Il revint la semaine suivante, et se vanta d’avoir, après force démarches, fini par découvrir un certain Langlois qui, depuis longtemps, guignait la propriété sans faire connaître son prix. Il fallait attendre, au contraire, tâter ce gaillard-là. La chose valait la peine d’un voyage, et, comme elle ne pouvait faire ce voyage, il offrit de se rendre sur les lieux, pour s’aboucher avec Langlois. Une fois revenu, il annonça que l’acquéreur proposait quatre mille francs. Elle toucha la moitié de la somme immédiatement, et, quand elle fut pour solder son mémoire, le marchand lui dit : Cela me fait de la peine, parole d’honneur, de vous voir vous dessaisir tout d’un coup d’une somme aussi conséquente que celle-là. Alors, elle regarda les billets de banque ; et, rêvant au nombre illimité de rendez-vous que ces deux mille francs représentaient : reprit-il en riant d’un air bonhomme, on met tout ce que l’on veut sur les factures. Est-ce que je ne connais pas les ménages ? Et il la considérait fixement, tout en tenant à sa main deux longs papiers qu’il faisait glisser entre ses ongles. Enfin, ouvrant son portefeuille, il étala sur la table quatre billets à ordre, de mille francs chacun. Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout. Mais, si je vous donne le surplus, répondit effrontément M. Lheureux, n’est-ce pas vous rendre service, à vous ? Et, prenant une plume, il écrivit au bas du mémoire : « Reçu de madame Bovary quatre mille francs. » Qui vous inquiète, puisque vous toucherez dans six mois l’arriéré de votre baraque, et que je vous place l’échéance du dernier billet pour après le payement ? Emma s’embarrassait un peu dans ses calculs, et les oreilles lui tintaient comme si des pièces d’or, s’éventrant de leurs sacs, eussent sonné tout autour d’elle sur le parquet. Enfin Lheureux expliqua qu’il avait un sien ami Vinçart, banquier à Rouen, lequel allait escompter ces quatre billets, puis il remettrait lui-même à Madame le surplus de la dette réelle. Mais au lieu de deux mille francs, il n’en apporta que dix-huit cents, car l’ami Vinçart (comme de juste) en avait prélevé deux cents, pour frais de commission et d’escompte. Puis il réclama négligemment une quittance. Vous comprenez..., dans le commerce..., quelquefois... Et avec la date, s’il vous plaît, la date. Un horizon de fantaisies réalisables s’ouvrit alors devant Emma. Elle eut assez de prudence pour mettre en réserve mille écus, avec quoi furent payés, lorsqu’ils échurent, les trois premiers billets ; mais le quatrième, par hasard, tomba dans la maison un jeudi, et Charles, bouleversé, attendit patiemment le retour de sa femme pour avoir des explications. Si elle ne l’avait point instruit de ce billet, c’était afin de lui épargner des tracas domestiques ; elle s’assit sur ses genoux, le caressa, roucoula, fit une longue énumération de toutes les choses indispensables prises à crédit. Enfin, tu conviendras que, vu la quantité, ce n’est pas trop cher. Charles, à bout d’idées, bientôt eut recours à l’éternel Lheureux, qui jura de calmer les choses, si Monsieur lui signait deux billets, dont l’un de sept cents francs, payable dans trois mois. Pour se mettre en mesure, il écrivit à sa mère une lettre pathétique. Au lieu d’envoyer la réponse, elle vint elle-même ; et, quand Emma voulut savoir s’il en avait tiré quelque chose : Mais elle demande à connaître la facture. Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez M. Lheureux le prier de refaire une autre note, qui ne dépassât point mille francs ; car pour montrer celle de quatre mille, il eût fallu dire qu’elle en avait payé les deux tiers, avouer conséquemment la vente de l’immeuble, négociation bien conduite par le marchand, et qui ne fut effectivement connue que plus tard. Malgré le prix très bas de chaque article, madame Bovary mère ne manqua point de trouver la dépense exagérée. Ne pouvait-on se passer d’un tapis ? Pourquoi avoir renouvelé l’étoffe des fauteuils ? De mon temps, on avait dans une maison un seul fauteuil, pour les personnes âgées, du moins, c’était comme cela chez ma mère, qui était une honnête femme, je vous assure. Tout le monde ne peut être riche ! Aucune fortune ne tient contre le coulage ! Je rougirais de me dorloter comme vous faites ! et pourtant, moi, je suis vieille, j’ai besoin de soins... de la soie pour doublure, à deux francs !... tandis qu’on trouve du jaconas à dix sous, et même à huit sous qui fait parfaitement l’affaire. Emma, renversée sur la causeuse, répliquait le plus tranquillement possible : L’autre continuait à la sermonner, prédisant qu’ils finiraient à l’hôpital. D’ailleurs, c’était la faute de Bovary. Heureusement qu’il avait promis d’anéantir cette procuration... il me l’a juré, reprit la bonne femme. Emma ouvrit la fenêtre, appela Charles, et le pauvre garçon fut contraint d’avouer la parole arrachée par sa mère. Emma disparut, puis rentra vite en lui tendant majestueusement une grosse feuille de papier. Je vous remercie, dit la vieille femme. Et elle jeta dans le feu la procuration. Emma se mit à rire d’un rire strident, éclatant, continu : elle avait une attaque de nerfs. tu as tort aussi toi ! tu viens lui faire des scènes !... Sa mère, en haussant les épaules, prétendait que tout cela c’étaient des gestes. Mais Charles, pour la première fois se révoltant, prit la défense de sa femme, si bien que madame Bovary mère voulut s’en aller. Elle partit dès le lendemain, et, sur le seuil, comme il essayait à la retenir, elle répliqua : Tu l’aimes mieux que moi, et tu as raison, c’est dans l’ordre. car je ne suis pas près, comme tu dis, de venir lui faire des scènes. Charles n’en resta pas moins fort penaud vis-à-vis d’Emma, celle-ci ne cachant point la rancune qu’elle lui gardait pour avoir manqué de confiance ; il fallut bien des prières avant qu’elle consentît à reprendre sa procuration, et même il l’accompagna chez M. Guillaumin pour lui en faire faire une seconde, toute pareille. Je comprends cela, dit le notaire ; un homme de science ne peut s’embarrasser aux détails pratiques de la vie. Et Charles se sentit soulagé par cette réflexion pateline, qui donnait à sa faiblesse les apparences flatteuses d’une préoccupation supérieure. Quel débordement, le jeudi d’après, à l’hôtel, dans leur chambre, avec Léon ! Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit monter des sorbets, voulut fumer des cigarettes, lui parut extravagante, mais adorable, superbe. Il ne savait pas quelle réaction de tout son être la poussait davantage à se précipiter sur les jouissances de la vie. Elle devenait irritable, gourmande, et voluptueuse ; et elle se promenait avec lui dans les rues, tête haute, sans peur, disait-elle, de se compromettre. Parfois, cependant, Emma tressaillait à l’idée soudaine de rencontrer Rodolphe ; car il lui semblait, bien qu’ils fussent séparés pour toujours, qu’elle n’était pas complètement affranchie de sa dépendance. Un soir, elle ne rentra point à Yonville. Charles en perdait la tête, et la petite Berthe, ne voulant pas se coucher sans sa maman, sanglotait à se rompre la poitrine. Justin était parti au hasard sur la route. Homais en avait quitté sa pharmacie. Enfin, à onze heures, n’y tenant plus, Charles attela son boc, sauta dedans, fouetta sa bête et arriva vers deux heures du matin à la Croix Rouge. Il pensa que le clerc peut-être l’avait vue ; mais où demeurait-il ? Charles, heureusement, se rappela l’adresse de son patron. Il distingua des panonceaux au-dessus d’une porte ; il frappa. Quelqu’un, sans ouvrir, lui cria le renseignement demandé, tout en ajoutant force injures contre ceux qui dérangeaient le monde pendant la nuit. La maison que le clerc habitait n’avait ni sonnette, ni marteau, ni portier. Charles donna de grands coups de poing contre les auvents. Un agent de police vint à passer ; alors il eut peur et s’en alla. Je suis fou, se disait-il ; sans doute, on l’aura retenue à dîner chez M. La famille Lormeaux n’habitait plus Rouen. Elle sera restée à soigner madame Dubreuil. madame Dubreuil est morte depuis dix mois !... Il demanda, dans un café, l’Annuaire ; et chercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui demeurait rue de la Renelle-des-Maroquiniers, n° 74. Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-même à l’autre bout ; il se jeta sur elle plutôt qu’il ne l’embrassa, en s’écriant : Elle se passa la main sur le front, et répondit : ce n’est pas la peine, dit Emma. Elle vient de sortir tout à l’heure ; mais, à l’avenir, tranquillise-toi. Je ne suis pas libre, tu comprends, si je sais que le moindre retard te bouleverse ainsi. C’était une manière de permission qu’elle se donnait de ne point se gêner dans ses escapades. Aussi en profita-t-elle tout à son aise, largement. Lorsque l’envie la prenait de voir Léon, elle partait sous n’importe quel prétexte, et, comme il ne l’attendait pas ce jour-là, elle allait le chercher à son étude. Ce fut un grand bonheur les premières fois ; mais bientôt il ne cacha plus la vérité, à savoir : que son patron se plaignait fort de ces dérangements. Elle voulut qu’il se vêtît tout en noir et se laissât pousser une pointe au menton, pour ressembler aux portraits de Louis XIII. Elle désira connaître son logement, le trouva médiocre ; il en rougit, elle n’y prit garde, puis lui conseilla d’acheter des rideaux pareils aux siens, et comme il objectait la dépense : tu tiens à tes petits écus ! Il fallait que Léon, chaque fois, lui racontât toute sa conduite, depuis le dernier rendez-vous. Elle demanda des vers, des vers pour elle, une pièce d’amour en son honneur ; jamais il ne put parvenir à trouver la rime du second vers, et il finit par copier un sonnet dans un keepsake. Ce fut moins par vanité que dans le seul but de lui complaire. Il ne discutait pas ses idées ; il acceptait tous ses goûts ; il devenait sa maîtresse plutôt qu’elle n’était la sienne. Elle avait des paroles tendres avec des baisers qui lui emportaient l’âme. Où donc avait-elle appris cette corruption, presque immatérielle à force d’être profonde et dissimulée ? Dans les voyages qu’il faisait pour la voir, Léon souvent avait dîné chez le pharmacien, et s’était cru contraint, par politesse, de l’inviter à son tour. Homais ; il faut, d’ailleurs, que je me retrempe un peu, car je m’encroûte ici. Nous irons au spectacle, au restaurant, nous ferons des folies ! murmura tendrement madame Homais, effrayée des périls vagues qu’il se disposait à courir. tu trouves que je ne ruine pas assez ma santé à vivre parmi les émanations continuelles de la pharmacie ! Voilà, du reste, le caractère des femmes : elles sont jalouses de la Science, puis s’opposent à ce que l’on prenne les plus légitimes distractions. N’importe, comptez sur moi ; un de ces jours, je tombe à Rouen et nous ferons sauter ensemble les monacos. L’apothicaire, autrefois, se fût bien gardé d’une telle expression ; mais il donnait maintenant dans un genre folâtre et parisien qu’il trouvait du meilleur goût ; et, comme madame Bovary, sa voisine, il interrogeait le clerc curieusement sur les mœurs de la capitale, même il parlait argot afin d’éblouir... les bourgeois, disant turne, bazar, chicard, chicandard, Breda-street, et Je me la casse, pour : Je m’en vais. Donc, un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer, dans la cuisine du Lion d’or, M. Homais en costume de voyageur, c’est-à-dire couvert d’un vieux manteau qu’on ne lui connaissait pas, tandis qu’il portait d’une main une valise, et, de l’autre, la chancelière de son établissement. Il n’avait confié son projet à personne, dans la crainte d’inquiéter le public par son absence. L’idée de revoir les lieux où s’était passée sa jeunesse l’exaltait sans doute, car tout le long du chemin il n’arrêta pas de discourir ; puis, à peine arrivé, il sauta vivement de la voiture pour se mettre en quête de Léon ; et le clerc eut beau se débattre, M. Homais l’entraîna vers le grand Café de Normandie, où il entra majestueusement sans retirer son chapeau, estimant fort provincial de se découvrir dans un endroit public. Emma attendit Léon trois quarts d’heure. Enfin elle courut à son étude, et, perdue dans toute sorte de conjectures, l’accusant d’indifférence et se reprochant à elle-même sa faiblesse, elle passa l’après-midi le front collé contre les carreaux. Ils étaient encore à deux heures attablés l’un devant l’autre. La grande salle se vidait ; le tuyau du poêle, en forme de palmier, arrondissait au plafond blanc sa gerbe dorée ; et près d’eux, derrière le vitrage, en plein soleil, un petit jet d’eau gargouillait dans un bassin de marbre où, parmi du cresson et des asperges, trois homards engourdis s’allongeaient jusqu’à des cailles, toutes couchées en pile, sur le flanc. Quoiqu’il se grisât de luxe encore plus que de bonne chère, le vin de Pomard, cependant, lui excitait un peu les facultés, et, lorsque apparut l’omelette au rhum, il exposa sur les femmes des théories immorales. Ce qui le séduisait par-dessus tout, c’était le chic. Il adorait une toilette élégante dans un appartement bien meublé, et, quant aux qualités corporelles, ne détestait pas le morceau. Léon contemplait la pendule avec désespoir. Vous devez être, dit-il tout à coup, bien privé à Rouen. Du reste, vos amours ne logent pas loin. Chez madame Bovary, vous ne courtisiez point... Il ne plaisantait pas ; mais, la vanité l’emportant sur toute prudence, Léon, malgré lui, se récria. D’ailleurs, il n’aimait que les femmes brunes. Je vous approuve, dit le pharmacien ; elles ont plus de tempérament. Et se penchant à l’oreille de son ami, il indiqua les symptômes auxquels on reconnaissait qu’une femme avait du tempérament. Il se lança même dans une digression ethnographique : l’Allemande était vaporeuse, la Française libertine, l’Italienne passionnée. C’est un goût d’artiste, dit Homais. reprit à la fin Léon s’impatientant. Mais il voulut, avant de s’en aller, voir le maître de l’établissement et lui adressa quelques félicitations. Alors le jeune homme, pour être seul, allégua qu’il avait affaire. Et, tout en descendant les rues avec lui, il parlait de sa femme, de ses enfants, de leur avenir et de sa pharmacie, racontait en quelle décadence elle était autrefois, et le point de perfection où il l’avait montée. Arrivé devant l’Hôtel de Boulogne, Léon le quitta brusquement, escalada l’escalier, et trouva sa maîtresse en grand émoi. Au nom du pharmacien, elle s’emporta. Cependant, il accumulait de bonnes raisons ; ce n’était pas sa faute, ne connaissait-elle pas M. pouvait-elle croire qu’il préférât sa compagnie ? Mais elle se détournait ; il la retint ; et, s’affaissant sur les genoux, il lui entoura la taille de ses deux bras, dans une pose langoureuse toute pleine de concupiscence et de supplication. Elle était debout ; ses grands yeux enflammés le regardaient sérieusement et presque d’une façon terrible. Puis des larmes les obscurcirent, ses paupières roses s’abaissèrent, elle abandonna ses mains, et Léon les portait à sa bouche lorsque parut un domestique, avertissant Monsieur qu’on le demandait. C’est un truc, dit le pharmacien en apercevant Léon. J’ai voulu interrompre cette visite qui me paraissait vous contrarier. Allons chez Bridoux prendre un verre de garus. Léon jura qu’il lui fallait retourner à son étude. Alors l’apothicaire fit des plaisanteries sur les paperasses, la procédure. Laissez donc un peu Cujas et Bartole, que diable ! Allons chez Bridoux ; vous verrez son chien. Et comme le clerc s’obstinait toujours : Je lirai un journal en vous attendant, ou je feuilletterai un Code. Léon, étourdi par la colère d’Emma, le bavardage de M. Homais et peut-être les pesanteurs du déjeuner, restait indécis et comme sous la fascination du pharmacien qui répétait : c’est à deux pas, rue Malpalu. Alors, par lâcheté, par bêtise, par cet inqualifiable sentiment qui nous entraîne aux actions les plus antipathiques, il se laissa conduire chez Bridoux ; et ils le trouvèrent dans sa petite cour, surveillant trois garçons qui haletaient à tourner la grande roue d’une machine pour faire de l’eau de Seltz. Homais leur donna des conseils ; il embrassa Bridoux ; on prit le garus. Vingt fois Léon voulut s’en aller ; mais l’autre l’arrêtait par le bras en lui disant : Nous irons au Fanal de Rouen, voir ces messieurs. Il s’en débarrassa pourtant et courut d’un bond jusqu’à l’hôtel. Ce manque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage, et elle cherchait encore d’autres raisons pour s’en détacher : il était incapable d’héroïsme, faible, banal, plus mou qu’une femme, avare d’ailleurs et pusillanime. Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu’elle l’avait sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains. Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour ; et, dans les lettres qu’Emma lui envoyait, il était question de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d’une passion affaiblie, qui essayait de s’aviver à tous les secours extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain voyage, une félicité profonde ; puis elle s’avouait ne rien sentir d’extraordinaire. Cette déception s’effaçait vite sous un espoir nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée, plus avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset, qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements ; et, pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l’étreinte de ces bras, quelque chose d’extrême, de vague et de lugubre, qui semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement, comme pour les séparer. Il n’osait lui faire des questions ; mais, la discernant si expérimentée, elle avait dû passer, se disait-il, par toutes les épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois l’effrayait un peu maintenant. D’ailleurs, il se révoltait contre l’absorption, chaque jour plus grande, de sa personnalité. Il en voulait à Emma de cette victoire permanente. Il s’efforçait même à ne pas la chérir ; puis, au craquement de ses bottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes. Elle ne manquait point, il est vrai, de lui prodiguer toute sorte d’attentions, depuis les recherches de table jusqu’aux coquetteries du costume et aux langueurs du regard. Elle apportait d’Yonville des roses dans son sein, qu’elle lui jetait à la figure, montrait des inquiétudes pour sa santé, lui donnait des conseils sur sa conduite ; et, afin de le retenir davantage, espérant que le ciel peut-être s’en mêlerait, elle lui passa autour du cou une médaille de la Vierge. Elle s’informait, comme une mère vertueuse, de ses camarades. Ne les vois pas, ne sors pas, ne pense qu’à nous ; aime-moi ! Elle aurait voulu pouvoir surveiller sa vie, et l’idée lui vint de le faire suivre dans les rues. Il y avait toujours, près de l’hôtel, une sorte de vagabond qui accostait les voyageurs et qui ne refuserait pas... qu’il me trompe, que m’importe ! Un jour qu’ils s’étaient quittés de bonne heure, et qu’elle s’en revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent ; alors elle s’assit sur un banc, à l’ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là ! comme elle enviait les ineffables sentiments d’amour qu’elle tâchait, d’après des livres, de se figurer ! Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la forêt, le Vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux... Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres. elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ?... Mais, s’il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? Rien, d’ailleurs, ne valait la peine d’une recherche ; tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d’ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu’une irréalisable envie d’une volupté plus haute. Un râle métallique se traîna dans les airs et quatre coups se firent entendre à la cloche du couvent. et il lui semblait qu’elle était là, sur ce banc, depuis l’éternité. Mais un infini de passions peut tenir dans une minute, comme une foule dans un petit espace. Emma vivait tout occupée des siennes, et ne s’inquiétait pas plus de l’argent qu’une archiduchesse. Une fois pourtant, un homme d’allure chétive, rubicond et chauve, entra chez elle, se déclarant envoyé par M. Il retira les épingles qui fermaient la poche latérale de sa longue redingote verte, les piqua sur sa manche et tendit poliment un papier. C’était un billet de sept cents francs, souscrit par elle, et que Lheureux, malgré toutes ses protestations, avait passé à l’ordre de Vinçart. Elle expédia chez lui sa domestique. Alors, l’inconnu, qui était resté debout, lançant de droite et de gauche des regards curieux que dissimulaient ses gros sourcils blonds, demanda d’un air naïf : Et le bonhomme s’en alla sans souffler mot. Mais, le lendemain, à midi, elle reçut un protêt ; et la vue du papier timbré, où s’étalait à plusieurs reprises et en gros caractères : « Maître Hareng, huissier à Buchy », l’effraya si fort, qu’elle courut en toute hâte chez le marchand d’étoffes. Elle le trouva dans sa boutique, en train de ficeler un paquet. Lheureux n’en continua pas moins sa besogne, aidé par une jeune fille de treize ans environ, un peu bossue, et qui lui servait à la fois de commis et de cuisinière. Puis, faisant claquer ses sabots sur les planches de la boutique, il monta devant Madame au premier étage, et l’introduisit dans un étroit cabinet, où un gros bureau en bois de sape supportait quelques registres, défendus transversalement par une barre de fer cadenassée. Contre le mur, sous des coupons d’indienne, on entrevoyait un coffre-fort, mais d’une telle dimension, qu’il devait contenir autre chose que des billets et de l’argent. Lheureux, en effet, prêtait sur gages, et c’est là qu’il avait mis la chaîne en or de madame Bovary, avec les boucles d’oreilles du pauvre père Tellier, qui, enfin contraint de vendre, avait acheté à Quincampoix un maigre fonds d’épicerie, où il se mourait de son catarrhe, au milieu de ses chandelles moins jaunes que sa figure. Lheureux s’assit dans son large fauteuil de paille, en disant : Et elle lui montra le papier. Alors, elle s’emporta, rappelant la parole qu’il avait donnée de ne pas faire circuler ses billets ; il en convenait. Mais j’ai été forcé moi-même, j’avais le couteau sur la gorge. Et que va-t-il arriver, maintenant ? c’est bien simple : un jugement du tribunal, et puis la saisie... Emma se retenait pour ne pas le battre. Elle lui demanda doucement s’il n’y avait pas moyen de calmer M. calmer Vinçart ; vous ne le connaissez guère ; il est plus féroce qu’un Arabe. il me semble que, jusqu’à présent, j’ai été assez bon pour vous. Et, déployant un de ses registres : Puis, remontant la page avec son doigt : Le 3 août, deux cents francs... Il s’arrêta, comme craignant de faire quelque sottise. Et je ne dis rien des billets souscrits par Monsieur, un de sept cents francs, un autre de trois cents ! Quant à vos petits acomptes, aux intérêts, ça n’en finit pas, on s’y embrouille. Je ne m’en mêle plus ! Elle pleurait, elle l’appela même « son bon monsieur Lheureux ». Mais il se rejetait toujours sur ce « mâtin de Vinçart ». D’ailleurs, il n’avait pas un centime, personne à présent ne le payait, on lui mangeait la laine sur le dos, un pauvre boutiquier comme lui ne pouvait faire d’avances. Emma se taisait ; et M. Lheureux, qui mordillonnait les barbes d’une plume, sans doute s’inquiéta de son silence, car il reprit : Au moins, si un de ces jours j’avais quelques rentrées... Du reste, dit-elle, dès que l’arriéré de Barneville... Et, en apprenant que Langlois n’avait pas encore payé, il parut fort surpris. de ce que vous voudrez ! Alors, il ferma les yeux pour réfléchir, écrivit quelques chiffres, et, déclarant qu’il aurait grand mal, que la chose était scabreuse et qu’il se saignait, il dicta quatre billets de deux cent cinquante francs, chacun, espacés les uns des autres à un mois d’échéance. Pourvu que Vinçart veuille m’entendre ! Du reste c’est convenu, je ne lanterne pas, je suis rond comme une pomme. Ensuite il lui montra négligemment plusieurs marchandises nouvelles, mais dont pas une, dans son opinion, n’était digne de Madame. Quand je pense que voilà une robe à sept sous le mètre, et certifiée bon teint ! on ne leur conte pas ce qui en est, vous pensez bien, voulant par cet aveu de coquinerie envers les autres la convaincre tout à fait de sa probité. Puis il la rappela, pour lui montrer trois aunes de guipure qu’il avait trouvées dernièrement « dans une vendue ». disait Lheureux ; on s’en sert beaucoup maintenant, comme têtes de fauteuils, c’est le genre. Et, plus prompt qu’un escamoteur, il enveloppa la guipure de papier bleu et la mit dans les mains d’Emma. plus tard, reprit-il en lui tournant les talons. Dès le soir, elle pressa Bovary d’écrire à sa mère pour qu’elle leur envoyât bien vite tout l’arriéré de l’héritage. La belle-mère répondit n’avoir plus rien ; la liquidation était close, et il leur restait, outre Barneville, six cents livres de rente, qu’elle leur servirait exactement. Alors Madame expédia des factures chez deux ou trois clients, et bientôt usa largement de ce moyen, qui lui réussissait. Elle avait toujours soin d’ajouter en post-scriptum : « N’en parlez pas à mon mari, vous savez comme il est fier... Il y eut quelques réclamations ; elle les intercepta. Pour se faire de l’argent, elle se mit à vendre ses vieux gants, ses vieux chapeaux, la vieille ferraille ; et elle marchandait avec rapacité, son sang de paysanne la poussant au gain. Puis, dans ses voyages à la ville, elle brocanterait des babioles, que M. Lheureux, à défaut d’autres, lui prendrait certainement. Elle s’acheta des plumes d’autruche, de la porcelaine chinoise et des bahuts ; elle empruntait à Félicité, à madame Lefrançois, à l’hôtelière de la Croix Rouge, à tout le monde, n’importe où. Avec l’argent qu’elle reçut enfin de Barneville, elle paya deux billets ; les quinze cents autres francs s’écoulèrent. Elle s’engagea de nouveau, et toujours ainsi ! Parfois, il est vrai, elle tâchait de faire des calculs ; mais elle découvrait des choses si exorbitantes, qu’elle n’y pouvait croire. Alors elle recommençait, s’embrouillait vite, plantait tout là et n’y pensait plus. La maison était bien triste, maintenant ! On en voyait sortir les fournisseurs avec des figures furieuses. Il y avait des mouchoirs traînant sur les fourneaux ; et la petite Berthe, au grand scandale de madame Homais, portait des bas percés. Si Charles, timidement, hasardait une observation, elle répondait avec brutalité que ce n’était point sa faute ! Il expliquait tout par son ancienne maladie nerveuse ; et, se reprochant d’avoir pris pour des défauts ses infirmités, il s’accusait d’égoïsme, avait envie de courir l’embrasser. non, se disait-il, je l’ennuierais ! Après le dîner, il se promenait seul dans le jardin ; il prenait la petite Berthe sur ses genoux, et, déployant son journal de médecine, essayait de lui apprendre à lire. L’enfant, qui n’étudiait jamais, ne tardait pas à ouvrir de grands yeux tristes et se mettait à pleurer. Alors il la consolait ; il allait lui chercher de l’eau dans l’arrosoir pour faire des rivières sur le sable, ou cassait les branches des troènes pour planter des arbres dans les plates-bandes, ce qui gâtait peu le jardin, tout encombré de longues herbes ; on devait tant de journées à Lestiboudois ! Puis l’enfant avait froid et demandait sa mère. Tu sais bien, ma petite, que ta maman ne veut pas qu’on la dérange. L’automne commençait et déjà les feuilles tombaient, comme il y a deux ans, lorsqu’elle était malade ! Quand donc tout cela finira-t-il !... Et il continuait à marcher, les deux mains derrière le dos. Elle restait là tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et, de temps à autre, faisant fumer des pastilles du sérail qu’elle avait achetées à Rouen, dans la boutique d’un Algérien. Pour ne pas avoir la nuit auprès d’elle, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage ; et elle lisait jusqu’au matin des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri, Charles accourait. Ou, d’autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que l’adultère avivait, haletante, émue, tout en désir, elle ouvrait sa fenêtre, aspirait l’air froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et, regardant les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous, qui la rassasiaient. et, lorsqu’il ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus libéralement, ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu’ils seraient aussi bien ailleurs, dans quelque hôtel plus modeste ; mais elle trouva des objections. Un jour, elle tira de son sac six petites cuillers en vermeil (c’était le cadeau de noces du père Rouault), en le priant d’aller immédiatement porter cela, pour elle, au mont-de-piété ; et Léon obéit, bien que cette démarche lui déplût. Il avait peur de se compromettre. Puis, en y réfléchissant, il trouva que sa maîtresse prenait des allures étranges, et qu’on n’avait peut-être pas tort de vouloir l’en détacher. En effet, quelqu’un avait envoyé à sa mère une longue lettre anonyme, pour la prévenir qu’il se perdait avec une femme mariée ; et aussitôt la bonne dame, entrevoyant l’éternel épouvantail des familles, c’est-à-dire la vague créature pernicieuse, la sirène, le monstre, qui habite fantastiquement les profondeurs de l’amour, écrivit à maître Dubocage son patron, lequel fut parfait dans cette affaire. Il le tint durant trois quarts d’heure, voulant lui dessiller les yeux, l’avertir du gouffre. Une telle intrigue nuirait plus tard à son établissement. Il le supplia de rompre, et, s’il ne faisait ce sacrifice dans son propre intérêt, qu’il le fît au moins pour lui, Dubocage ! Léon enfin avait juré de ne plus revoir Emma ; et il se reprochait de n’avoir pas tenu sa parole, considérant tout ce que cette femme pourrait encore lui attirer d’embarras et de discours, sans compter les plaisanteries de ses camarades, qui se débitaient le matin, autour du poêle. D’ailleurs, il allait devenir premier clerc : c’était le moment d’être sérieux. Aussi renonçait-il à la flûte, aux sentiments exaltés, à l’imagination ; car tout bourgeois, dans l’échauffement de sa jeunesse, ne fût-ce qu’un jour, une minute, s’est cru capable d’immenses passions, de hautes entreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé des sultanes ; chaque notaire porte en soi les débris d’un poète. Il s’ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur sa poitrine ; et son cœur, comme les gens qui ne peuvent endurer qu’une certaine dose de musique, s’assoupissait d’indifférence au vacarme d’un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses. Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui qu’il était fatigué d’elle. Emma retrouvait dans l’adultère toutes les platitudes du mariage. Mais comment pouvoir s’en débarrasser ? Puis, elle avait beau se sentir humiliée de la bassesse d’un tel bonheur, elle y tenait par habitude ou par corruption ; et, chaque jour, elle s’y acharnait davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s’il l’avait trahie ; et même elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation, puisqu’elle n’avait pas le courage de s’y décider. Elle n’en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idée, qu’une femme doit toujours écrire à son amant. Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de ses convoitises les plus fortes ; et il devenait à la fin si véritable, et accessible, qu’elle en palpitait émerveillée, sans pouvoir néanmoins le nettement imaginer, tant il se perdait, comme un dieu, sous l’abondance de ses attributs. Il habitait la contrée bleuâtre où les échelles de soie se balancent à des balcons, sous le souffle des fleurs, dans la clarté de la lune. Elle le sentait près d’elle, il allait venir et l’enlèverait tout entière dans un baiser. Ensuite elle retombait à plat, brisée ; car ces élans d’amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches. Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et universelle. Souvent même, Emma recevait des assignations, du papier timbré qu’elle regardait à peine. Elle aurait voulu ne plus vivre, ou continuellement dormir. Le jour de la mi-carême, elle ne rentra pas à Yonville ; elle alla le soir au bal masqué. Elle mit un pantalon de velours et des bas rouges, avec une perruque à catogan et un lampion sur l’oreille. Elle sauta toute la nuit au son furieux des trombones ; on faisait cercle autour d’elle ; et elle se trouva le matin sur le péristyle du théâtre parmi cinq ou six masques, débardeuses et matelots, des camarades de Léon, qui parlaient d’aller souper. Ils avisèrent sur le port un restaurant des plus médiocres, dont le maître leur ouvrit, au quatrième étage, une petite chambre. Les hommes chuchotèrent dans un coin, sans doute se consultant sur la dépense. Il y avait un clerc, deux carabins et un commis : quelle société pour elle ! Quant aux femmes Emma s’aperçut vite, au timbre de leurs voix, qu’elles devaient être, presque toutes, du dernier rang. Elle eut peur alors, recula sa chaise et baissa les yeux. Les autres se mirent à manger. Elle ne mangea pas ; elle avait le front en feu, des picotements aux paupières et un froid de glace à la peau. Elle sentait dans sa tête le plancher du bal, rebondissant encore sous la pulsation rythmique des mille pieds qui dansaient. Puis, l’odeur du punch avec la fumée des cigares l’étourdit. Elle s’évanouissait ; on la porta devant la fenêtre. Le jour commençait à se lever, et une grande tache de couleur pourpre s’élargissait dans le ciel pâle, du côté de Sainte-Catherine. La rivière livide frissonnait au vent ; il n’y avait personne sur les ponts ; les réverbères s’éteignaient. Elle se ranima cependant, et vint à penser à Berthe, qui dormait là-bas, dans la chambre de sa bonne. Mais une charrette pleine de longs rubans de fer passa, en jetant contre le mur des maisons une vibration métallique assourdissante. Elle s’esquiva brusquement, se débarrassa de son costume, dit à Léon qu’il lui fallait s’en retourner, et enfin resta seule à l’Hôtel de Boulogne. Tout et elle-même lui étaient insupportables. Elle aurait voulu, s’échappant comme un oiseau, aller se rajeunir quelque part, bien loin, dans les espaces immaculés. Elle sortit, elle traversa le boulevard, la place Cauchoise et le faubourg, jusqu’à une rue découverte qui dominait des jardins. Elle marchait vite, le grand air la calmait : et peu à peu les figures de la foule, les masques, les quadrilles, les lustres, le souper, ces femmes, tout disparaissait comme des brumes emportées. Puis, revenue à la Croix Rouge, elle se jeta sur son lit, dans la petite chambre du second, où il y avait les images de la Tour de Nesle. À quatre heures du soir, Hivert la réveilla. En rentrant chez elle, Félicité lui montra derrière la pendule un papier gris. « En vertu de la grosse, en forme exécutoire d’un jugement... » La veille, en effet, on avait apporté un autre papier qu’elle ne connaissait pas ; aussi fut-elle stupéfaite de ces mots : « Commandement de par le roi, la loi et justice, à madame Bovary... » Alors, sautant plusieurs lignes, elle aperçut : « Dans vingt-quatre heures pour tout délai. » « Payer la somme totale de huit mille francs. » Et même il y avait plus bas : « Elle y sera contrainte par toute voie de droit, et notamment par la saisie exécutoire de ses meubles et effets. » C’était dans vingt-quatre heures ; demain ! Lheureux, pensa-t-elle, voulait sans doute l’effrayer encore ; car elle devina du coup toutes ses manœuvres, le but de ses complaisances. Ce qui la rassurait, c’était l’exagération même de la somme. Cependant, à force d’acheter, de ne pas payer, d’emprunter, de souscrire des billets, puis de renouveler ces billets, qui s’enflaient à chaque échéance nouvelle, elle avait fini par préparer au sieur Lheureux un capital, qu’il attendait impatiemment pour ses spéculations. Elle se présenta chez lui d’un air dégagé. Vous savez ce qui m’arrive ? C’est une plaisanterie sans doute ! Il se détourna lentement, et lui dit en se croisant les bras : Pensiez-vous, ma petite dame, que j’allais, jusqu’à la consommation des siècles, être votre fournisseur et banquier pour l’amour de Dieu ? Il faut bien que je rentre dans mes déboursés, soyons justes ! Elle se récria sur la dette. D’ailleurs, ce n’est pas moi, c’est Vinçart. Et elle battit la campagne ; elle n’avait rien su... dit Lheureux en la saluant ironiquement. Tandis que je suis, moi, à bûcher comme un nègre, vous vous repassez du bon temps. Elle fut lâche, elle le supplia ; et même elle appuya sa jolie main blanche et longue, sur les genoux du marchand. On dirait que vous voulez me séduire ! Je ferai savoir qui vous êtes. Eh bien, moi, je lui montrerai quelque chose, à votre mari ! Et Lheureux tira de son coffre-fort le reçu de dix-huit cents francs, qu’elle lui avait donné lors de l’escompte Vinçart. Croyez-vous, ajouta-t-il, qu’il ne comprenne pas votre petit vol, ce pauvre cher homme ? Elle s’affaissa, plus assommée qu’elle n’eût été par un coup de massue. Il se promenait depuis la fenêtre jusqu’au bureau, tout en répétant : Ensuite il se rapprocha d’elle, et, d’une voix douce : Ce n’est pas amusant, je le sais ; personne, après tout n’en est mort, et, puisque c’est le seul moyen qui vous reste de me rendre mon argent... dit Emma en se tordant les bras. quand on a comme vous des amis ! Et il la regardait d’une façon si perspicace et si terrible, qu’elle en frissonna jusqu’aux entrailles. Je vous promets, dit-elle, je signerai... J’en ai assez, de vos signatures ! fit-il en haussant les épaules, vous n’avez plus rien. Et il cria dans le judas qui s’ouvrait sur la boutique : n’oublie pas les trois coupons du n° 14. La servante parut ; Emma comprit, et demanda « ce qu’il faudrait d’argent pour arrêter toutes les poursuites ». Mais, si je vous apportais plusieurs mille francs, le quart de la somme, le tiers, presque tout ? Il la poussait doucement vers l’escalier. Je vous en conjure, monsieur Lheureux, quelques jours encore ! Je m’en moque pas mal ! Elle fut stoïque, le lendemain, lorsque maître Hareng, l’huissier, avec deux témoins, se présenta chez elle pour faire le procès-verbal de la saisie. Ils commencèrent par le cabinet de Bovary et n’inscrivirent point la tête phrénologique, qui fut considérée comme instrument de sa profession ; mais ils comptèrent dans la cuisine les plats, les marmites, les chaises, les flambeaux, et, dans sa chambre à coucher, toutes les babioles de l’étagère. Ils examinèrent ses robes, le linge, le cabinet de toilette ; et son existence, jusque dans ses recoins les plus intimes, fut, comme un cadavre que l’on autopsie, étalée tout du long aux regards de ces trois hommes. Maître Hareng, boutonné dans un mince habit noir, en cravate blanche, et portant des sous-pieds fort tendus, répétait de temps à autre : Vous permettez, madame ? Souvent il faisait des exclamations : Puis il se remettait à écrire, trempant sa plume dans l’encrier de corne qu’il tenait de la main gauche. Quand ils en eurent fini avec les appartements, ils montèrent au grenier. Elle y gardait un pupitre où étaient enfermées les lettres de Rodolphe. dit maître Hareng avec un sourire discret. car je dois m’assurer si la boîte ne contient pas autre chose. Et il inclina les papiers, légèrement, comme pour en faire tomber des napoléons. Alors l’indignation la prit, à voir cette grosse main, aux doigts rouges et mous comme des limaces, qui se posait sur ces pages où son cœur avait battu. Elle l’avait envoyée aux aguets pour détourner Bovary ; et elles installèrent vivement sous les toits le gardien de la saisie, qui jura de s’y tenir. Charles, pendant la soirée, lui parut soucieux. Emma l’épiait d’un regard plein d’angoisse, croyant apercevoir dans les rides de son visage des accusations. Puis, quand ses yeux se reportaient sur la cheminée garnie d’écrans chinois, sur les larges rideaux, sur les fauteuils, sur toutes ces choses enfin qui avaient adouci l’amertume de sa vie, un remords la prenait, ou plutôt un regret immense et qui irritait la passion, loin de l’anéantir. Charles tisonnait avec placidité, les deux pieds sur les chenets. Il y eut un moment où le gardien, sans doute s’ennuyant dans sa cachette, fit un peu de bruit. reprit-elle, c’est une lucarne restée ouverte que le vent remue. Elle partit pour Rouen, le lendemain dimanche, afin d’aller chez tous les banquiers dont elle connaissait le nom. Ils étaient à la campagne ou en voyage. Elle ne se rebuta pas ; et ceux qu’elle put rencontrer, elle leur demandait de l’argent, protestant qu’il lui en fallait, qu’elle le rendrait. Quelques-uns lui rirent au nez ; tous la refusèrent. À deux heures, elle courut chez Léon, frappa contre sa porte. Et il avoua que le propriétaire n’aimait point que l’on reçût « des femmes ». Et ils allèrent dans leur chambre, à l’Hôtel de Boulogne. Elle but en arrivant un grand verre d’eau. Elle lui dit : Léon, tu vas me rendre un service. Et, le secouant par ses deux mains, qu’elle serrait étroitement, elle ajouta : Écoute, j’ai besoin de huit mille francs ! Et, aussitôt, racontant l’histoire de la saisie, elle lui exposa sa détresse ; car Charles ignorait tout, sa belle-mère la détestait, le père Rouault ne pouvait rien ; mais lui, Léon, il allait se mettre en course pour trouver cette indispensable somme... Peut-être qu’avec un millier d’écus ton bonhomme se calmerait. Raison de plus pour tenter quelque démarche ; il n’était pas possible que l’on ne découvrît point trois mille francs. D’ailleurs, Léon pouvait s’engager à sa place. Il sortit, revint au bout d’une heure, et dit avec une figure solennelle : J’ai été chez trois personnes... Puis ils restèrent assis l’un en face de l’autre, aux deux coins de la cheminée, immobiles, sans parler. Emma haussait les épaules, tout en trépignant. Il l’entendit qui murmurait : Si j’étais à ta place, moi, j’en trouverais bien ! Une hardiesse infernale s’échappait de ses prunelles enflammées, et les paupières se rapprochaient d’une façon lascive et encourageante ; si bien que le jeune homme se sentit faiblir sous la muette volonté de cette femme qui lui conseillait un crime. Alors il eut peur, et pour éviter tout éclaircissement, il se frappa le front en s’écriant : Morel doit revenir cette nuit ! il ne me refusera pas, j’espère (c’était un de ses amis, le fils d’un négociant fort riche), et je t’apporterai cela demain, ajouta-t-il. Emma n’eut point l’air d’accueillir cet espoir avec autant de joie qu’il l’avait imaginé. Il reprit en rougissant : Pourtant, si tu ne me voyais pas à trois heures, ne m’attends plus, ma chérie. Il faut que je m’en aille, excuse-moi. Il serra sa main, mais il la sentit tout inerte. Emma n’avait plus la force d’aucun sentiment. Quatre heures sonnèrent ; et elle se leva pour s’en retourner à Yonville, obéissant comme un automate à l’impulsion des habitudes. Il faisait beau ; c’était un de ces jours du mois de mars clairs et âpres, où le soleil reluit dans un ciel tout blanc. Des Rouennais endimanchés se promenaient d’un air heureux. Elle arriva sur la place du Parvis. On sortait des vêpres ; la foule s’écoulait par les trois portails, comme un fleuve par les trois arches d’un pont, et, au milieu, plus immobile qu’un roc, se tenait le suisse. Alors elle se rappela ce jour où, tout anxieuse et pleine d’espérances, elle était entrée sous cette grande nef qui s’étendait devant elle moins profonde que son amour ; et elle continua de marcher, en pleurant sous son voile, étourdie, chancelante, près de défaillir. cria une voix sortant d’une porte cochère qui s’ouvrait. Elle s’arrêta pour laisser passer un cheval noir, piaffant dans les brancards d’un tilbury que conduisait un gentleman en fourrure de zibeline. Mais c’était lui, le Vicomte ! Elle se détourna : la rue était déserte. Et elle fut si accablée, si triste, qu’elle s’appuya contre un mur pour ne pas tomber. Puis elle pensa qu’elle s’était trompée. Au reste, elle n’en savait rien. Tout, en elle-même et au dehors, l’abandonnait. Elle se sentait perdue, roulant au hasard dans des abîmes indéfinissables ; et ce fut presque avec joie qu’elle aperçut, en arrivant à la Croix Rouge, ce bon Homais qui regardait charger sur une grande boîte pleine de provisions pharmaceutiques. Il tenait à sa main, dans un foulard, six cheminots pour son épouse. Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains lourds, en forme de turban, que l’on mange dans le carême avec du beurre salé : dernier échantillon des nourritures gothiques, qui remonte peut-être au siècle des croisades, et dont les robustes Normands s’emplissaient autrefois, croyant voir sur la table, à la lueur des torches jaunes, entre les brocs d’hypocras et les gigantesques charcuteries, des têtes de Sarrasins à dévorer. La femme de l’apothicaire les croquait comme eux, héroïquement, malgré sa détestable dentition ; aussi, toutes les fois que M. Homais faisait un voyage à la ville, il ne manquait pas de lui en rapporter, qu’il prenait toujours chez le grand faiseur, rue Massacre. dit-il en offrant la main à Emma pour l’aider à monter dans l’Hirondelle. Puis il suspendit les cheminots aux lanières du filet, et resta nu-tête et les bras croisés, dans une attitude pensive et napoléonienne. Mais, quand l’Aveugle, comme d’habitude, apparut au bas de la côte, il s’écria : Je ne comprends pas que l’autorité tolère encore de si coupables industries ! On devrait enfermer ces malheureux, que l’on forcerait à quelque travail ! Le Progrès, ma parole d’honneur, marche à pas de tortue ! nous pataugeons en pleine barbarie ! L’Aveugle tendait son chapeau, qui ballottait au bord de la portière, comme une poche de la tapisserie déclouée. Voilà, dit le pharmacien, une affection scrofuleuse ! Et, bien qu’il connût ce pauvre diable, il feignit de le voir pour la première fois, murmura les mots de cornée, cornée opaque, sclérotique, facies, puis lui demanda d’un ton paterne : Y a-t-il longtemps, mon ami, que tu as cette épouvantable infirmité ? Au lieu de t’enivrer au cabaret, tu ferais mieux de suivre un régime. Il l’engageait à prendre de bon vin, de bonne bière, de bons rôtis. L’Aveugle continuait sa chanson ; il paraissait, d’ailleurs, presque idiot. Tiens, voilà un sou, rends-moi deux liards ; et n’oublie pas mes recommandations, tu t’en trouveras bien. Hivert se permit tout haut quelque doute sur leur efficacité. Mais l’apothicaire certifia qu’il le guérirait lui-même, avec une pommade antiphlogistique de sa composition, et il donna son adresse : M. Homais, près des halles, suffisamment connu. Eh bien, pour la peine, dit Hivert, tu vas nous montrer la comédie. L’Aveugle s’affaissa sur ses jarrets, et, la tête renversée, tout en roulant ses yeux verdâtres et tirant la langue, il se frottait l’estomac à deux mains, tandis qu’il poussait une sorte de hurlement sourd, comme un chien affamé. Emma, prise de dégoût, lui envoya, par-dessus l’épaule, une pièce de cinq francs. Il lui semblait beau de la jeter ainsi. La voiture était repartie, quand soudain M. Homais se pencha en dehors du vasistas et cria : Pas de farineux ni de laitage ! Porter de la laine sur la peau et exposer les parties malades à la fumée de baies de genièvre ! Le spectacle des objets connus qui défilaient devant ses yeux peu à peu détournait Emma de sa douleur présente. Une intolérable fatigue l’accablait, et elle arriva chez elle hébétée, découragée, presque endormie. pourquoi, d’un moment à l’autre, ne surgirait-il pas un événement extraordinaire ? Elle fut, à neuf heures du matin, réveillée par un bruit de voix sur la place. Il y avait un attroupement autour des halles pour lire une grande affiche collée contre un des poteaux, et elle vit Justin qui montait sur une borne et qui déchirait l’affiche. Mais, à ce moment, le garde champêtre lui posa la main sur le collet. Homais sortit de la pharmacie, et la mère Lefrançois, au milieu de la foule, avait l’air de pérorer. s’écria Félicité en entrant, c’est une abomination ! Et la pauvre fille, émue, lui tendit un papier jaune qu’elle venait d’arracher à la porte. Emma lut d’un clin d’œil que tout son mobilier était à vendre. Elles n’avaient, la servante et la maîtresse, aucun secret l’une pour l’autre. Enfin Félicité soupira : Si j’étais de vous, madame, j’irais chez M. Et cette interrogation voulait dire : Toi qui connais la maison par le domestique, est-ce que le maître quelquefois aurait parlé de moi ? Elle s’habilla, mit sa robe noire avec sa capote à grains de jais ; et, pour qu’on ne la vît pas (il y avait toujours beaucoup de monde sur la place), elle prit en dehors du village, par le sentier au bord de l’eau. Elle arriva tout essoufflée devant la grille du notaire ; le ciel était sombre et un peu de neige tombait. Au bruit de la sonnette, Théodore, en gilet rouge, parut sur le perron ; il vint lui ouvrir presque familièrement, comme à une connaissance, et l’introduisit dans la salle à manger. Un large poêle de porcelaine bourdonnait sous un cactus qui emplissait la niche, et, dans des cadres de bois noir, contre la tenture de papier chêne, il y avait la Esméralda de Steuben, avec la Putiphar de Schopin. La table servie, deux réchauds d’argent, le bouton des portes en cristal, le parquet et les meubles, tout reluisait d’une propreté méticuleuse, anglaise ; les carreaux étaient décorés, à chaque angle, par des verres de couleur. Voilà une salle à manger, pensait Emma, comme il m’en faudrait une. Le notaire entra, serrant du bras gauche contre son corps sa robe de chambre à palmes, tandis qu’il ôtait et remettait vite de l’autre main sa toque de velours marron, prétentieusement posée sur le côté droit, où retombaient les bouts de trois mèches blondes qui, prises à l’occiput, contournaient son crâne chauve. Après qu’il eut offert un siège, il s’assit pour déjeuner, tout en s’excusant beaucoup de l’impolitesse. Elle se mit à lui exposer sa situation. Maître Guillaumin la connaissait, étant lié secrètement avec le marchand d’étoffes, chez lequel il trouvait toujours des capitaux pour les prêts hypothécaires qu’on lui demandait à contracter. Donc, il savait (et mieux qu’elle) la longue histoire de ces billets, minimes d’abord, portant comme endosseurs des noms divers, espacés à de longues échéances et renouvelés continuellement, jusqu’au jour où, ramassant tous les protêts, le marchand avait chargé son ami Vinçart de faire en son nom propre les poursuites qu’il fallait, ne voulant point passer pour un tigre parmi ses concitoyens. Elle entremêla son récit de récriminations contre Lheureux, récriminations auxquelles le notaire répondait de temps à autre par une parole insignifiante. Mangeant sa côtelette et buvant son thé, il baissait le menton dans sa cravate bleu de ciel, piquée par deux épingles de diamants que rattachait une chaînette d’or ; et il souriait d’un singulier sourire, d’une façon douceâtre et ambiguë. Mais, s’apercevant qu’elle avait les pieds humides : Approchez-vous donc du poêle... Elle avait peur de la salir. Le notaire reprit d’un ton galant : Les belles choses ne gâtent rien. Alors elle tâcha de l’émouvoir, et, s’émotionnant elle-même, elle vint à lui conter l’étroitesse de son ménage, ses tiraillements, ses besoins. Il comprenait cela : une femme élégante ! et, sans s’interrompre de manger, il s’était tourné vers elle complètement, si bien qu’il frôlait du genou sa bottine, dont la semelle se recourbait tout en fumant contre le poêle. Mais, lorsqu’elle lui demanda mille écus, il serra les lèvres, puis se déclara très peiné de n’avoir pas eu autrefois la direction de sa fortune, car il y avait cent moyens fort commodes, même pour une dame, de faire valoir son argent. On aurait pu, soit dans les tourbières de Grumesnil ou les terrains du Havre, hasarder presque à coup sûr d’excellentes spéculations ; et il la laissa se dévorer de rage à l’idée des sommes fantastiques qu’elle aurait certainement gagnées. D’où vient, reprit-il, que vous n’êtes pas venue chez moi ? Je vous faisais donc bien peur ? C’est moi, au contraire, qui devrais me plaindre ! À peine si nous nous connaissons ! Je vous suis pourtant très dévoué ; vous n’en doutez plus, j’espère ? Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d’un baiser vorace, puis la garda sur son genou ; et il jouait avec ses doigts délicatement, tout en lui contant mille douceurs. Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui coule ; une étincelle jaillissait de sa pupille à travers le miroitement de ses lunettes, et ses mains s’avançaient dans la manche d’Emma, pour lui palper le bras. Elle sentait contre sa joue le souffle d’une respiration haletante. Elle se leva d’un bond et lui dit : fit le notaire, qui devint tout à coup extrêmement pâle. Puis, cédant à l’irruption d’un désir trop fort : Il se traînait à genoux vers elle, sans égard pour sa robe de chambre. Il la saisit par la taille. Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary. Elle se recula d’un air terrible, en s’écriant : Vous profitez impudemment de ma détresse, monsieur ! Je suis à plaindre, mais pas à vendre ! Le notaire resta fort stupéfait, les yeux fixés sur ses belles pantoufles en tapisserie. Cette vue à la fin le consola. D’ailleurs, il songeait qu’une aventure pareille l’aurait entraîné trop loin. se disait-elle, en fuyant d’un pied nerveux sous les trembles de la route. Le désappointement de l’insuccès renforçait l’indignation de sa pudeur outragée ; il lui semblait que la Providence s’acharnait à la poursuivre, et, s’en rehaussant d’orgueil, jamais elle n’avait eu tant d’estime pour elle-même ni tant de mépris pour les autres. Quelque chose de belliqueux la transportait. Elle aurait voulu battre les hommes, leur cracher au visage, les broyer tous ; et elle continuait à marcher rapidement devant elle, pâle, frémissante, enragée, furetant d’un œil en pleurs l’horizon vide, et comme se délectant à la haine qui l’étouffait. Quand elle aperçut sa maison, un engourdissement la saisit. Elle ne pouvait avancer ; il le fallait cependant ; d’ailleurs, où fuir ? Et, pendant un quart d’heure, toutes les deux, elles avisèrent les différentes personnes d’Yonville disposées peut-être à la secourir. Mais, chaque fois que Félicité nommait quelqu’un, Emma répliquait : Est-ce possible ! Et monsieur qui va rentrer ! Il n’y avait plus rien à faire maintenant ; et, quand Charles paraîtrait, elle allait donc lui dire : Retire-toi. Ce tapis où tu marches n’est plus à nous. De ta maison, tu n’as pas un meuble, une épingle, une paille, et c’est moi qui t’ai ruiné, pauvre homme ! Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleurerait abondamment, et enfin, la surprise passée, il pardonnerait. Oui, murmurait-elle en grinçant des dents, il me pardonnera, lui qui n’aurait pas assez d’un million à m’offrir pour que je l’excuse de m’avoir connue... Cette idée de la supériorité de Bovary sur elle l’exaspérait. Puis, qu’elle avouât ou n’avouât pas, tout à l’heure, tantôt, demain, il n’en saurait pas moins la catastrophe ; donc, il fallait attendre cette horrible scène et subir le poids de sa magnanimité. L’envie lui vint de retourner chez Lheureux : à quoi bon ? d’écrire à son père ; il était trop tard ; et peut-être qu’elle se repentait maintenant de n’avoir pas cédé à l’autre, lorsqu’elle entendit le trot d’un cheval dans l’allée. C’était lui, il ouvrait la barrière, il était plus blême que le mur de plâtre. Bondissant dans l’escalier, elle s’échappa vivement par la place ; et la femme du maire, qui causait devant l’église avec Lestiboudois, la vit entrer chez le percepteur. Elle courut le dire à madame Caron. Ces deux dames montèrent dans le grenier ; et cachées par du linge étendu sur des perches, se postèrent commodément pour apercevoir tout l’intérieur de Binet. Il était seul, dans sa mansarde, en train d’imiter, avec du bois, une de ces ivoireries indescriptibles, composées de croissants, de sphères creusées les unes dans les autres, le tout droit comme un obélisque et ne servant à rien ; et il entamait la dernière pièce, il touchait au but ! Dans le clair-obscur de l’atelier, la poussière blonde s’envolait de son outil, comme une aigrette d’étincelles sous les fers d’un cheval au galop ; les deux roues tournaient, ronflaient ; Binet souriait, le menton baissé, les narines ouvertes, et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs complets, n’appartenant sans doute qu’aux occupations médiocres, qui amusent l’intelligence par des difficultés faciles, et l’assouvissent en une réalisation au delà de laquelle il n’y a pas à rêver. Mais il n’était guère possible, à cause du tour, d’entendre ce qu’elle disait. Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la mère Tuvache souffla tout bas : Elle le prie, pour obtenir un retard à ses contributions. Elles la virent qui marchait de long en large, examinant contre les murs les ronds de serviette, les chandeliers, les pommes de rampe, tandis que Binet se caressait la barbe avec satisfaction. Viendrait-elle lui commander quelque chose ? Mais il ne vend rien ! Le percepteur avait l’air d’écouter, tout en écarquillant les yeux, comme s’il ne comprenait pas. Elle continuait d’une manière tendre, suppliante. Elle se rapprocha ; son sein haletait ; ils ne parlaient plus. Est-ce qu’elle lui fait des avances ? Et sans doute qu’elle lui proposait une abomination ; car le percepteur, il était brave pourtant, il avait combattu à Bautzen et à Lutzen, fait la campagne de France, et même été porté pour la croix ; tout à coup, comme à la vue d’un serpent, se recula bien loin en s’écriant : Madame ! On devrait fouetter ces femmes-là ! Car elle avait disparu durant ces mots ; puis, l’apercevant qui enfilait la Grande-Rue et tournait à droite comme pour gagner le cimetière, elles se perdirent en conjectures. Mère Rolet, dit-elle en arrivant chez la nourrice, j’étouffe !... Elle tomba sur le lit ; elle sanglotait. La mère Rolet la couvrit d’un jupon et resta debout près d’elle. Puis, comme elle ne répondait pas, la bonne femme s’éloigna, prit son rouet et se mit à filer du lin. murmura-t-elle, croyant entendre le tour de Binet. Elle y était accourue, poussée par une sorte d’épouvante qui la chassait de sa maison. Couchée sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle discernait vaguement les objets, bien qu’elle y appliquât son attention avec une persistance idiote. Elle contemplait les écaillures de la muraille, deux tisons fumant bout à bout, et une longue araignée qui marchait au-dessus de sa tête, dans la fente de la poutrelle. Le soleil brillait sur la rivière et les clématites embaumaient... Alors, emportée dans ses souvenirs comme dans un torrent qui bouillonne, elle arriva bientôt à se rappeler la journée de la veille. La mère Rolet sortit, leva les doigts de sa main droite du côté que le ciel était le plus clair, et rentra lentement en disant : Trois heures, bientôt. Mais il irait peut-être là-bas, sans se douter qu’elle fût là ; et elle commanda à la nourrice de courir chez elle pour l’amener. Mais, ma chère dame, j’y vais ! Elle s’étonnait, à présent, de n’avoir pas songé à lui tout d’abord ; hier, il avait donné sa parole, il n’y manquerait pas ; et elle se voyait déjà chez Lheureux, étalant sur son bureau les trois billets de banque. Puis il faudrait inventer une histoire qui expliquât les choses à Bovary. Cependant la nourrice était bien longue à revenir. Mais, comme il n’y avait point d’horloge dans la chaumière, Emma craignait de s’exagérer peut-être la longueur du temps. Elle se mit à faire des tours de promenade dans le jardin, pas à pas ; elle alla dans le sentier le long de la haie, et s’en retourna vivement, espérant que la bonne femme serait rentrée par une autre route. Enfin, lasse d’attendre, assaillie de soupçons qu’elle repoussait, ne sachant plus si elle était là depuis un siècle ou une minute, elle s’assit dans un coin et ferma les yeux, se boucha les oreilles. La barrière grinça : elle fit un bond ; avant qu’elle eût parlé, la mère Rolet lui avait dit : Il n’y a personne chez vous ! Elle haletait, tout en roulant les yeux autour d’elle, tandis que la paysanne, effrayée de son visage, se reculait instinctivement, la croyant folle. Tout à coup elle se frappa le front, poussa un cri, car le souvenir de Rodolphe, comme un grand éclair dans une nuit sombre, lui avait passé dans l’âme. Il était si bon, si délicat, si généreux ! Et, d’ailleurs, s’il hésitait à lui rendre ce service, elle saurait bien l’y contraindre en rappelant d’un seul clin d’œil leur amour perdu. Elle partit donc vers la Huchette, sans s’apercevoir qu’elle courait s’offrir à ce qui l’avait tantôt si fort exaspérée, ni se douter le moins du monde de cette prostitution. Elle se demandait tout en marchant : « Que vais-je dire ? Et à mesure qu’elle avançait, elle reconnaissait les buissons, les arbres, les joncs marins sur la colline, le château là-bas. Elle se retrouvait dans les sensations de sa première tendresse, et son pauvre cœur comprimé s’y dilatait amoureusement. Un vent tiède lui soufflait au visage ; la neige, se fondant, tombait goutte à goutte des bourgeons sur l’herbe. Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puis arriva à la cour d’honneur, que bordait un double rang de tilleuls touffus. Ils balançaient, en sifflant, leurs longues branches. Les chiens au chenil aboyèrent tous, et l’éclat de leurs voix retentissait sans qu’il parût personne. Elle monta le large escalier droit, à balustres de bois, qui conduisait au corridor pavé de dalles poudreuses où s’ouvraient plusieurs chambres à la file, comme dans les monastères ou les auberges. La sienne était au bout, tout au fond, à gauche. Quand elle vint à poser les doigts sur la serrure, ses forces subitement l’abandonnèrent. Elle avait peur qu’il ne fût pas là, le souhaitait presque, et c’était pourtant son seul espoir, la dernière chance de salut. Elle se recueillit une minute, et, retrempant son courage au sentiment de la nécessité présente, elle entra. Il était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train de fumer une pipe. je voudrais, Rodolphe, vous demander un conseil. Et malgré tous ses efforts, il lui était impossible de desserrer la bouche. Vous n’avez pas changé, vous êtes toujours charmante ! reprit-elle amèrement, ce sont de tristes charmes, mon ami, puisque vous les avez dédaignés. Alors il entama une explication de sa conduite, s’excusant en termes vagues, faute de pouvoir inventer mieux. Elle se laissa prendre à ses paroles, plus encore à sa voix et par le spectacle de sa personne ; si bien qu’elle fit semblant de croire, ou crut-elle peut-être, au prétexte de leur rupture ; c’était un secret d’où dépendaient l’honneur et même la vie d’une troisième personne. fit-elle en le regardant tristement, j’ai bien souffert ! Il répondit d’un ton philosophique : A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour vous depuis notre séparation ? Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter. Ce fut alors qu’elle prit sa main, et ils restèrent quelque temps les doigts entrelacés, comme le premier jour, aux Comices ! Par un geste d’orgueil, il se débattait sous l’attendrissement. Mais, s’affaissant contre sa poitrine, elle lui dit : Comment voulais-tu que je vécusse sans toi ? On ne peut pas se déshabituer du bonheur ! Je te conterai tout cela, tu verras. Car, depuis trois ans, il l’avait soigneusement évitée par suite de cette lâcheté naturelle qui caractérise le sexe fort ; et Emma continuait avec des gestes mignons de tête, plus câline qu’une chatte amoureuse : Tu en aimes d’autres, avoue-le. je les excuse ; tu les auras séduites, comme tu m’avais séduite. Tu es un homme, toi ! tu as tout ce qu’il faut pour te faire chérir. Mais nous recommencerons, n’est-ce pas ? Tiens, je ris, je suis heureuse !... Et elle était ravissante à voir, avec son regard où tremblait une larme, comme l’eau d’un orage dans un calice bleu. Il l’attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la main ses bandeaux lisses, où, dans la clarté du crépuscule, miroitait comme une flèche d’or un dernier rayon du soleil. Elle penchait le front ; il finit par la baiser sur les paupières, tout doucement, du bout de ses lèvres. Rodolphe crut que c’était l’explosion de son amour ; comme elle se taisait, il prit ce silence pour une dernière pudeur, et alors il s’écria : Ah ! tu es la seule qui me plaise. J’ai été imbécile et méchant ! Je t’aime, je t’aimerai toujours !... Tu vas me prêter trois mille francs ! Mais..., mais..., dit-il en se relevant peu à peu, tandis que sa physionomie prenait une expression grave. Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait placé toute sa fortune chez un notaire ; il s’est enfui. Nous avons emprunté ; les clients ne payaient pas. Du reste la liquidation n’est pas finie ; nous en aurons plus tard. Mais, aujourd’hui, faute de trois mille francs, on va nous saisir ; c’est à présent, à l’instant même ; et, comptant sur ton amitié, je suis venue. pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup, c’est pour cela qu’elle est venue ! Enfin il dit d’un air calme : Je ne les ai pas, chère madame. Il les eût eus qu’il les aurait donnés, sans doute, bien qu’il soit généralement désagréable de faire de si belles actions : une demande pécuniaire, de toutes les bourrasques qui tombent sur l’amour, étant la plus froide et la plus déracinante. Elle resta d’abord quelques minutes à le regarder. Tu ne les as pas ! Tu ne les as pas !... J’aurais dû m’épargner cette dernière honte. Tu ne m’as jamais aimée ! tu ne vaux pas mieux que les autres ! Elle se trahissait, elle se perdait. Rodolphe l’interrompit, affirmant qu’il se trouvait « gêné » lui-même. Et, arrêtant ses yeux sur une carabine damasquinée qui brillait dans la panoplie : Mais, lorsqu’on est si pauvre, on ne met pas d’argent à la crosse de son fusil ! On n’achète pas une pendule avec des incrustations d’écaille ! continuait-elle en montrant l’horloge de Boulle ; ni des sifflets de vermeil pour ses fouets elle les touchait ! ni des breloques pour sa montre ! jusqu’à un porte-liqueurs dans sa chambre ; car tu t’aimes, tu vis bien, tu as un château, des fermes, des bois ; tu chasses à courre, tu voyages à Paris... quand ce ne serait que cela, s’écria-t-elle en prenant sur la cheminée ses boutons de manchettes, que la moindre de ces niaiseries ! on en peut faire de l’argent !... Et elle lança bien loin les deux boutons, dont la chaîne d’or se rompit en cognant contre la muraille. Mais, moi, je t’aurais tout donné, j’aurais tout vendu, j’aurais travaillé de mes mains, j’aurais mendié sur les routes, pour un sourire, pour un regard, pour t’entendre dire : « Merci ! » Et tu restes là tranquillement dans ton fauteuil, comme si déjà tu ne m’avais pas fait assez souffrir ? Sans toi, sais-tu bien, j’aurais pu vivre heureuse ! Tu m’aimais cependant, tu le disais... il eût mieux valu me chasser ! J’ai les mains chaudes de tes baisers, et voilà la place, sur le tapis, où tu jurais à mes genoux une éternité d’amour. Tu m’y as fait croire : tu m’as pendant deux ans, traînée dans le rêve le plus magnifique et le plus suave !... nos projets de voyage, tu te rappelles ? elle m’a déchiré le cœur !... Et puis, quand je reviens vers lui, vers lui, qui est riche, heureux, libre ! pour implorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante et lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que ça lui coûterait trois mille francs ! Je ne les ai pas ! répondit Rodolphe avec ce calme parfait dont se recouvrent comme d’un bouclier les colères résignées. Les murs tremblaient, le plafond l’écrasait ; et elle repassa par la longue allée, en trébuchant contre les tas de feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-de-loup devant la grille ; elle se cassa les ongles contre la serrure, tant elle se dépêchait pour l’ouvrir. Puis, cent pas plus loin, essoufflée, près de tomber, elle s’arrêta. Et alors, se détournant, elle aperçut encore une fois l’impassible château, avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fenêtres de la façade. Elle resta perdue de stupeur, et n’ayant plus conscience d’elle-même que par le battement de ses artères, qu’elle croyait entendre s’échapper comme une assourdissante musique qui emplissait la campagne. Le sol sous ses pieds était plus mou qu’une onde, et les sillons lui parurent d’immenses vagues brunes, qui déferlaient. Tout ce qu’il y avait dans sa tête de réminiscences, d’idées, s’échappait à la fois, d’un seul bond, comme les mille pièces d’un feu d’artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leur chambre là-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut peur, et parvint à se ressaisir, d’une manière confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait point la cause de son horrible état, c’est-à-dire la question d’argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l’abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l’existence qui s’en va par leur plaie qui saigne. La nuit tombait, des corneilles volaient. Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans l’air comme des balles fulminantes en s’aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre sur la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun d’eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent, et ils se rapprochaient, la pénétraient ; tout disparut. Elle reconnut les lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans le brouillard. Alors sa situation, telle qu’un abîme, se représenta. Elle haletait à se rompre la poitrine. Puis, dans un transport d’héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la côte en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l’allée, les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien. Elle allait entrer ; mais, au bruit de la sonnette, on pouvait venir ; et, se glissant par la barrière, retenant son haleine, tâtant les murs, elle s’avança jusqu’au seuil de la cuisine, où brûlait une chandelle posée sur le fourneau. Justin, en manches de chemise, emportait un plat. celle d’en haut, où sont les... Et il la regardait, tout étonné par la pâleur de son visage, qui tranchait en blanc sur le fond noir de la nuit. Elle lui apparut extraordinairement belle, et majestueuse comme un fantôme ; sans comprendre ce qu’elle voulait, il pressentait quelque chose de terrible. Mais elle reprit vivement, à voix basse, d’une voix douce, dissolvante : Comme la cloison était mince, on entendait le cliquetis des fourchettes sur les assiettes dans la salle à manger. Elle prétendit avoir besoin de tuer les rats qui l’empêchaient de dormir. ce n’est pas la peine, je lui dirai tantôt. Elle entra dans le corridor où s’ouvrait la porte du laboratoire. Il y avait contre la muraille une clef étiquetée capharnaüm. La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la troisième tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main, et, la retirant pleine d’une poudre blanche, elle se mit à manger à même. s’écria-t-il en se jetant sur elle. N’en dis rien, tout retomberait sur ton maître ! Puis elle s’en retourna subitement apaisée, et presque dans la sérénité d’un devoir accompli. Quand Charles, bouleversé par la nouvelle de la saisie, était rentré à la maison, Emma venait d’en sortir. Il cria, pleura, s’évanouit, mais elle ne revint pas. Il envoya Félicité chez Homais, chez M. Tuvache, chez Lheureux, au Lion d’or, partout ; et, dans les intermittences de son angoisse, il voyait sa considération anéantie, leur fortune perdue, l’avenir de Berthe brisé ! Il attendit jusqu’à six heures du soir. Enfin, n’y pouvant plus tenir, et imaginant qu’elle était partie pour Rouen, il alla sur la grande route, fit une demi-lieue, ne rencontra personne, attendit encore et s’en revint. Elle s’assit à son secrétaire, et écrivit une lettre qu’elle cacheta lentement, ajoutant la date du jour et l’heure. Puis elle dit d’un ton solennel : Tu la liras demain ; d’ici là, je t’en prie, ne m’adresse pas une seule question !... Et elle se coucha tout du long sur son lit. Une saveur âcre qu’elle sentait dans sa bouche la réveilla. Elle entrevit Charles et referma les yeux. Elle s’épiait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait pas. Elle entendait le battement de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout près de sa couche, qui respirait. c’est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle ; je vais m’endormir, et tout sera fini ! Elle but une gorgée d’eau et se tourna vers la muraille. dit Charles, qui lui tendait un verre. Et elle fut prise d’une nausée si soudaine, qu’elle eut à peine le temps de saisir son mouchoir sous l’oreiller. Il la questionna ; elle ne répondit pas. Elle se tenait immobile, de peur que la moindre émotion ne la fît vomir. Cependant, elle sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu’au cœur. Elle roulait sa tête avec un geste doux plein d’angoisse, et tout en ouvrant continuellement les mâchoires, comme si elle eût porté sur sa langue quelque chose de très lourd. À huit heures, les vomissements reparurent. Charles observa qu’il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier blanc, attaché aux parois de la porcelaine. Mais elle dit d’une voix forte : Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui passa la main sur l’estomac. Puis elle se mit à geindre, faiblement d’abord. Un grand frisson lui secouait les épaules, et elle devenait plus pâle que le drap où s’enfonçaient ses doigts crispés. Son pouls inégal était presque insensible maintenant. Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait comme figée dans l’exhalaison d’une vapeur métallique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour d’elle, et à toutes les questions elle ne répondait qu’en hochant la tête ; même elle sourit deux ou trois fois. Peu à peu, ses gémissements furent plus forts. Un hurlement sourd lui échappa ; elle prétendit qu’elle allait mieux et qu’elle se lèverait tout à l’heure. Mais les convulsions la saisirent ; elle s’écria : Ah ! Il se jeta à genoux contre son lit. Réponds, au nom du ciel ! Et il la regardait avec des yeux d’une tendresse comme elle n’en avait jamais vu. Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut : Qu’on n’accuse personne... Il s’arrêta, se passa la main sur les yeux, et relut encore. Et il ne pouvait que répéter ce mot : « Empoisonnée ! Félicité courut chez Homais, qui l’exclama sur la place ; madame Lefrançois l’entendit au Lion d’or ; quelques-uns se levèrent pour l’apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil. Éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s’arrachait les cheveux, et jamais le pharmacien n’avait cru qu’il pût y avoir de si épouvantable spectacle. Il revint chez lui pour écrire à M. Il perdait la tête ; il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna si fort le cheval de Bovary, qu’il le laissa dans la côte du bois Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé. Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ; il n’y voyait pas, les lignes dansaient. Il s’agit seulement d’administrer quelque puissant antidote. Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l’analyse. Car il savait qu’il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse ; et l’autre, qui ne comprenait pas, répondit : Ah ! Puis, revenu près d’elle, il s’affaissa par terre sur le tapis, et il restait la tête appuyée contre le bord de sa couche, à sangloter. Bientôt je ne te tourmenterai plus ! J’ai fait tout ce que j’ai pu pourtant ! Oui..., c’est vrai..., tu es bon, toi ! Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse ; il sentait tout son être s’écrouler de désespoir à l’idée qu’il fallait la perdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus d’amour que jamais ; et il ne trouvait rien ; il ne savait pas, il n’osait, l’urgence d’une résolution immédiate achevant de le bouleverser. Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, les bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne haïssait personne, maintenant ; une confusion de crépuscule s’abattait en sa pensée, et de tous les bruits de la terre Emma n’entendait plus que l’intermittente lamentation de ce pauvre cœur, douce et indistincte, comme le dernier écho d’une symphonie qui s’éloigne. Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude. Tu n’es pas plus mal, n’est-ce pas ? L’enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise de nuit, d’où sortaient ses pieds nus, sérieuse et presque rêvant encore. Elle considérait avec étonnement la chambre tout en désordre, et clignait des yeux, éblouie par les flambeaux qui brûlaient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans doute les matins du jour de l’an ou de la mi-carême, quand, ainsi réveillée de bonne heure à la clarté des bougies, elle venait dans le lit de sa mère pour y recevoir ses étrennes, car elle se mit à dire : Où est-ce donc, maman ? Et comme tout le monde se taisait : Mais je ne vois pas mon petit soulier ! Félicité la penchait vers le lit, tandis qu’elle regardait toujours du côté de la cheminée. Est-ce nourrice qui l’aurait pris ? Et, à ce nom, qui la reportait dans le souvenir de ses adultères et de ses calamités, madame Bovary détourna sa tête, comme au dégoût d’un autre poison plus fort qui lui remontait à la bouche. Berthe, cependant, restait posée sur le lit. comme tu as de grands yeux, maman ! dit la petite en se reculant. Emma prit sa main pour la baiser ; elle se débattait. s’écria Charles, qui sanglotait dans l’alcôve. Puis les symptômes s’arrêtèrent un moment ; elle paraissait moins agitée ; et, à chaque parole insignifiante, à chaque souffle de sa poitrine un peu plus calme, il reprenait espoir. Enfin, lorsque Canivet entra, il se jeta dans ses bras en pleurant. Le confrère ne fut nullement de cette opinion, et, n’y allant pas, comme il le disait lui-même, par quatre chemins, il prescrivit de l’émétique, afin de dégager complètement l’estomac. Elle ne tarda pas à vomir du sang. Elle avait les membres crispés, le corps couvert de taches brunes, et son pouls glissait sous les doigts comme un fil tendu, comme une corde de harpe près de se rompre. Puis elle se mettait à crier, horriblement. Elle maudissait le poison, l’invectivait, le suppliait de se hâter, et repoussait de ses bras roidis tout ce que Charles, plus agonisant qu’elle, s’efforçait de lui faire boire. Il était debout, son mouchoir sur les lèvres, râlant, pleurant, et suffoqué par des sanglots qui le secouaient jusqu’aux talons ; Félicité courait çà et là dans la chambre ; Homais, immobile, poussait de gros soupirs, et M. Canivet, gardant toujours son aplomb, commençait néanmoins à se sentir troublé. elle est purgée, et, du moment que la cause cesse... L’effet doit cesser, dit Homais ; c’est évident. Aussi, sans écouter le pharmacien, qui hasardait encore cette hypothèse : « C’est peut-être un paroxysme salutaire », Canivet allait administrer de la thériaque, lorsqu’on entendit le claquement d’un fouet ; toutes les vitres frémirent, et, une berline de poste qu’enlevaient à plein poitrail trois chevaux crottés jusqu’aux oreilles, débusqua d’un bond au coin des halles. L’apparition d’un dieu n’eût pas causé plus d’émoi. Bovary leva les mains, Canivet s’arrêta court, et Homais retira son bonnet grec bien avant que le docteur fût entré. Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du tablier de Bichat, à cette génération, maintenant disparue, de praticiens philosophes qui, chérissant leur art d’un amour fanatique, l’exerçaient avec exaltation et sagacité ! Tout tremblait dans son hôpital quand il se mettait en colère, et ses élèves le vénéraient si bien, qu’ils s’efforçaient, à peine établis, de l’imiter le plus possible ; de sorte que l’on retrouvait sur eux, par les villes d’alentour, sa longue douillette de mérinos et son large habit noir, dont les parements déboutonnés couvraient un peu ses mains charnues, de fort belles mains, et qui n’avaient jamais de gants, comme pour être plus promptes à plonger dans les misères. Dédaigneux des croix, des titres et des académies, hospitalier, libéral, paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans y croire, il eût presque passé pour un saint si la finesse de son esprit ne l’eût fait craindre comme un démon. Son regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans l’âme et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire que donnent la conscience d’un grand talent, de la fortune, et quarante ans d’une existence laborieuse et irréprochable. Il fronça les sourcils dès la porte, en apercevant la face cadavéreuse d’Emma, étendue sur le dos, la bouche ouverte. Puis, tout en ayant l’air d’écouter Canivet, il se passait l’index sous les narines et répétait : C’est bien, c’est bien. Mais il fit un geste lent des épaules. Bovary l’observa : ils se regardèrent ; et cet homme, si habitué pourtant à l’aspect des douleurs, ne put retenir une larme qui tomba sur son jabot. Il voulut emmener Canivet dans la pièce voisine. Elle est bien mal, n’est-ce pas ? Si l’on posait des sinapismes ? Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tant sauvé ! Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il le contemplait d’une manière effarée, suppliante, à demi pâmé contre sa poitrine. Allons, mon pauvre garçon, du courage ! Il n’y a plus rien à faire. Et le docteur Larivière se détourna. Il sortit comme pour donner un ordre au postillon, avec le sieur Canivet, qui ne se souciait pas non plus de voir Emma mourir entre ses mains. Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait, par tempérament, se séparer des gens célèbres. Larivière de lui faire cet insigne honneur d’accepter à déjeuner. On envoya bien vite prendre des pigeons au Lion d’or, tout ce qu’il y avait de côtelettes à la boucherie, de la crème chez Tuvache, des œufs chez Lestiboudois, et l’apothicaire aidait lui-même aux préparatifs, tandis que madame Homais disait, en tirant les cordons de sa camisole : Vous ferez excuse, monsieur ; car dans notre malheureux pays, du moment qu’on n’est pas prévenu la veille... Au moins, si nous étions à la ville, nous aurions la ressource des pieds farcis. Il jugea bon, après les premiers morceaux, de fournir quelques détails sur la catastrophe : Nous avons eu d’abord un sentiment de siccité au pharynx, puis des douleurs intolérables à l’épigastre, superpurgation, coma. Je l’ignore, docteur, et même je ne sais pas trop où elle a pu se procurer cet acide arsénieux. Justin, qui apportait alors une pile d’assiettes, fut saisi d’un tremblement. Le jeune homme, à cette question, laissa tout tomber par terre, avec un grand fracas. J’ai voulu, docteur, tenter une analyse, et primo, j’ai délicatement introduit dans un tube... Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire vos doigts dans la gorge. Son confrère se taisait, ayant tout à l’heure reçu confidentiellement une forte semonce à propos de son émétique, de sorte que ce bon Canivet, si arrogant et verbeux lors du pied bot, était très modeste aujourd’hui ; il souriait sans discontinuer, d’une manière approbative. Homais s’épanouissait dans son orgueil d’amphitryon, et l’affligeante idée de Bovary contribuait vaguement à son plaisir, par un retour égoïste qu’il faisait sur lui-même. Puis la présence du Docteur le transportait. Il étalait son érudition, il citait pêle-mêle les cantharides, l’upas, le mancenillier, la vipère. Et même j’ai lu que différentes personnes s’étaient trouvées intoxiquées, docteur, et comme foudroyées par des boudins qui avaient subi une trop véhémente fumigation ! Du moins, c’était dans un fort beau rapport, composé par une de nos sommités pharmaceutiques, un de nos maîtres, l’illustre Cadet de Gassicourt ! Madame Homais réapparut, portant une de ces vacillantes machines que l’on chauffe avec de l’esprit-de-vin ; car Homais tenait à faire son café sur la table, l’ayant d’ailleurs torréfié lui-même, porphyrisé lui-même, mixtionné lui-même. Saccharum, docteur, dit-il en offrant du sucre. Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux d’avoir l’avis du chirurgien sur leur constitution. Larivière allait partir, quand madame Homais lui demanda une consultation pour son mari. Il s’épaississait le sang à s’endormir chaque soir après le dîner. ce n’est pas le sens qui le gêne. Et, souriant un peu de ce calembour inaperçu, le docteur ouvrit la porte. Mais la pharmacie regorgeait de monde ; et il eut grand’peine à pouvoir se débarrasser du sieur Tuvache, qui redoutait pour son épouse une fluxion de poitrine, parce qu’elle avait coutume de cracher dans les cendres ; puis de M. Binet, qui éprouvait parfois des fringales, et de madame Caron, qui avait des picotements ; de Lheureux, qui avait des vertiges ; de Lestiboudois, qui avait un rhumatisme ; de madame Lefrançois, qui avait des aigreurs. Enfin les trois chevaux détalèrent, et l’on trouva généralement qu’il n’avait point montré de complaisance. L’attention publique fut distraite par l’apparition de M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes huiles. Homais, comme il le devait à ses principes, compara les prêtres à des corbeaux qu’attire l’odeur des morts ; la vue d’un ecclésiastique lui était personnellement désagréable, car la soutane le faisait rêver au linceul, et il exécrait l’une un peu par épouvante de l’autre. Néanmoins, ne reculant pas devant ce qu’il appelait sa mission, il retourna chez Bovary en compagnie de Canivet, que M. Larivière, avant de partir, avait engagé fortement à cette démarche ; et même, sans les représentations de sa femme, il eût emmené avec lui ses deux fils, afin de les accoutumer aux fortes circonstances, pour que ce fût une leçon, un exemple, un tableau solennel qui leur restât plus tard dans la tête. La chambre, quand ils entrèrent, était toute pleine d’une solennité lugubre. Il y avait sur la table à ouvrage, recouverte d’une serviette blanche, cinq ou six petites boules de coton dans un plat d’argent, près d’un gros crucifix, entre deux chandeliers qui brûlaient. Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrait démesurément les paupières ; et ses pauvres mains se traînaient sur les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir déjà se recouvrir du suaire. Pâle comme une statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait en face d’elle, au pied du lit, tandis que le prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses. Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à voir tout à coup l’étole violette, sans doute retrouvant au milieu d’un apaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient. Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l’Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. Ensuite il récita le Misereatur et l’Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l’huile et commença les onctions : d’abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres ; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l’assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus. Le curé s’essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés d’huile, et revint s’asseoir près de la moribonde pour lui dire qu’elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ et s’abandonner à la miséricorde divine. En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un cierge bénit, symbole des gloires célestes dont elle allait tout à l’heure être environnée. Emma, trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. Cependant elle n’était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l’eût guérie. Le prêtre ne manqua point d’en faire l’observation ; il expliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l’existence des personnes lorsqu’il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion. Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il. En effet, elle regarda tout autour d’elle, lentement, comme quelqu’un qui se réveille d’un songe ; puis, d’une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller. Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la croire déjà morte, sans l’effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme si l’âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s’agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s’était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l’appartement. Charles était de l’autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son cœur, comme au contrecoup d’une ruine qui tombe. À mesure que le râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche. Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait : Souvent la chaleur d’un beau jour Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante. Les épis que la faux moissonne, Vers le sillon qui nous les donne. Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement. Il souffla bien fort ce jour-là, Et le jupon court s’envola ! Une convulsion la rabattit sur le matelas. Il y a toujours après la mort de quelqu’un comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire. Mais, quand il s’aperçut pourtant de son immobilité, Charles se jeta sur elle en criant : Homais et Canivet l’entraînèrent hors de la chambre. Oui, disait-il en se débattant, je serai raisonnable, je ne ferai pas de mal. Pleurez, reprit le pharmacien, donnez cours à la nature, cela vous soulagera ! Devenu plus faible qu’un enfant, Charles se laissa conduire en bas, dans la salle, et M. Homais bientôt s’en retourna chez lui. Il fut sur la Place accosté par l’Aveugle, qui, s’étant traîné jusqu’à Yonville dans l’espoir de la pommade antiphlogistique, demandait à chaque passant où demeurait l’apothicaire. comme si je n’avais pas d’autres chiens à fouetter ! tant pis, reviens plus tard ! Et il entra précipitamment dans la pharmacie. Il avait à écrire deux lettres, à faire une potion calmante pour Bovary, à trouver un mensonge qui pût cacher l’empoisonnement et à le rédiger en article pour le Fanal, sans compter les personnes qui l’attendaient, afin d’avoir des informations ; et, quand les Yonvillais eurent tous entendu son histoire d’arsenic qu’elle avait pris pour du sucre, en faisant une crème à la vanille, Homais, encore une fois, retourna chez Bovary. Canivet venait de partir), assis dans le fauteuil, près de la fenêtre, et contemplant d’un regard idiot les pavés de la salle. Il faudrait à présent, dit le pharmacien, fixer vous-même l’heure de la cérémonie. Puis d’une voix balbutiante et effrayée : Homais, par contenance, prit une carafe sur l’étagère pour arroser les géraniums. merci, dit Charles, vous êtes bon ! Et il n’acheva pas, suffoquant sous une abondance de souvenirs que ce geste du pharmacien lui rappelait. Alors, pour le distraire, Homais jugea convenable de causer un peu horticulture ; les plantes avaient besoin d’humidité. Charles baissa la tête en signe d’approbation. Du reste, les beaux jours maintenant vont revenir. L’apothicaire, à bout d’idées, se mit à écarter doucement les petits rideaux du vitrage. Charles répéta comme une machine : Homais n’osa lui reparler des dispositions funèbres ; ce fut l’ecclésiastique qui parvint à l’y résoudre. Il s’enferma dans son cabinet, prit une plume, et, après avoir sangloté quelque temps, il écrivit : « Je veux qu’on l’enterre dans sa robe de noces, avec des souliers blancs, une couronne. On lui étalera les cheveux sur les épaules ; trois cercueils, un de chêne, un d’acajou, un de plomb. Qu’on ne me dise rien, j’aurai de la force. On lui mettra par-dessus tout une grande pièce de velours vert. Ces messieurs s’étonnèrent beaucoup des idées romanesques de Bovary, et aussitôt le pharmacien alla lui dire : Ce velours me paraît une superfétation. Est-ce que cela vous regarde ? L’ecclésiastique le prit par-dessous le bras pour lui faire faire un tour de promenade dans le jardin. Il discourait sur la vanité des choses terrestres. Dieu était bien grand, bien bon ; on devait sans murmure se soumettre à ses décrets, même le remercier. L’esprit de révolte est encore en vous, soupira l’ecclésiastique. Il marchait à grands pas, le long du mur, près de l’espalier, et il grinçait des dents, il levait au ciel des regards de malédiction ; mais pas une feuille seulement n’en bougea. Charles, qui avait la poitrine nue, finit par grelotter ; il rentra s’asseoir dans la cuisine. À six heures, on entendit un bruit de ferraille sur la Place : c’était l’Hirondelle qui arrivait ; et il resta le front contre les carreaux, à voir descendre les uns après les autres tous les voyageurs. Félicité lui étendit un matelas dans le salon ; il se jeta dessus et s’endormit. Aussi, sans garder rancune au pauvre Charles, il revint le soir pour faire la veillée du cadavre, apportant avec lui trois volumes, et un portefeuille, afin de prendre des notes. Bournisien s’y trouvait, et deux grands cierges brûlaient au chevet du lit, que l’on avait tiré hors de l’alcôve. L’apothicaire, à qui le silence pesait, ne tarda pas à formuler quelques plaintes sur cette « infortunée jeune femme » ; et le prêtre répondit qu’il ne restait plus maintenant qu’à prier pour elle. Cependant, reprit Homais, de deux choses l’une : ou elle est morte en état de grâce (comme s’exprime l’Église), et alors elle n’a nul besoin de nos prières ; ou bien elle est décédée impénitente (c’est, je crois, l’expression ecclésiastique), et alors... Bournisien l’interrompit, répliquant d’un ton bourru qu’il n’en fallait pas moins prier. Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connaît tous nos besoins, à quoi peut servir la prière ? Vous n’êtes donc pas chrétien ? Il a d’abord affranchi les esclaves, introduit dans le monde une morale... Il ne s’agit pas de cela ! quant aux textes, ouvrez l’histoire ; on sait qu’ils ont été falsifiés par les jésuites. Charles entra, et, s’avançant vers le lit, il tira lentement les rideaux. Emma avait la tête penchée sur l’épaule droite. Le coin de sa bouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au bas de son visage ; les deux pouces restaient infléchis dans la paume des mains ; une sorte de poussière blanche lui parsemait les cils, et ses yeux commençaient à disparaître dans une pâleur visqueuse qui ressemblait à une toile mince, comme si des araignées avaient filé dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu’à ses genoux, se relevant ensuite à la pointe des orteils ; et il semblait à Charles que des masses infinies, qu’un poids énorme pesait sur elle. L’horloge de l’église sonna deux heures. On entendait le gros murmure de la rivière qui coulait dans les ténèbres, au pied de la terrasse. Bournisien, de temps à autre, se mouchait bruyamment, et Homais faisait grincer sa plume sur le papier. Allons, mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spectacle vous déchire ! Charles une fois parti, le pharmacien et le curé recommencèrent leurs discussions. disait l’un ; lisez d’Holbach, lisez l’Encyclopédie ! Lisez les Lettres de quelques juifs portugais ! disait l’autre ; lisez la Raison du christianisme, par Nicolas, ancien magistrat ! Ils s’échauffaient, ils étaient rouges, ils parlaient à la fois sans s’écouter ; Bournisien se scandalisait d’une telle audace ; Homais s’émerveillait d’une telle bêtise ; et ils n’étaient pas loin de s’adresser des injures, quand Charles, tout à coup, reparut. Il se posait en face d’elle pour la mieux voir, et il se perdait en cette contemplation, qui n’était plus douloureuse à force d’être profonde. Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles du magnétisme ; et il se disait qu’en le voulant extrêmement, il parviendrait peut-être à la ressusciter. Une fois même il se pencha vers elle, et il cria tout bas : « Emma ! Son haleine, fortement poussée, fit trembler la flamme des cierges contre le mur. Au petit jour, madame Bovary mère arriva ; Charles, en l’embrassant, eut un nouveau débordement de pleurs. Elle essaya, comme avait tenté le pharmacien, de lui faire quelques observations sur les dépenses de l’enterrement. Il s’emporta si fort qu’elle se tut, et même il la chargea de se rendre immédiatement à la ville pour acheter ce qu’il fallait. Charles resta seul toute l’après-midi : on avait conduit Berthe chez madame Homais ; Félicité se tenait en haut, dans la chambre, avec la mère Lefrançois. Le soir, il reçut des visites. Il se levait, vous serrait les mains sans pouvoir parler, puis l’on s’asseyait auprès des autres, qui faisaient devant la cheminée un grand demi-cercle. La figure basse et le jarret sur le genou, ils dandinaient leur jambe, tout en poussant par intervalles un gros soupir ; et chacun s’ennuyait d’une façon démesurée ; c’était pourtant à qui ne partirait pas. Homais, quand il revint à neuf heures (on ne voyait que lui sur la Place depuis deux jours), était chargé d’une provision de camphre, de benjoin et d’herbes aromatiques. Il portait aussi un vase plein de chlore, pour bannir les miasmes. À ce moment, la domestique, madame Lefrançois et la mère Bovary tournaient autour d’Emma, en achevant de l’habiller ; et elles abaissèrent le long voile raide, qui la recouvrit jusqu’à ses souliers de satin. Regardez-la, disait en soupirant l’aubergiste, comme elle est mignonne encore ! Si l’on ne jurerait pas qu’elle va se lever tout à l’heure. Puis elles se penchèrent, pour lui mettre sa couronne. Il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de liquides noirs sortit, comme un vomissement, de sa bouche. Est-ce que vous avez peur, par hasard ? J’en ai vu d’autres à l’Hôtel-Dieu, quand j’étudiais la pharmacie ! Nous faisions du punch dans l’amphithéâtre aux dissections ! Le néant n’épouvante pas un philosophe ; et même, je le dis souvent, j’ai l’intention de léguer mon corps aux hôpitaux, afin de servir plus tard à la Science. En arrivant, le Curé demanda comment se portait Monsieur ; et, sur la réponse de l’apothicaire, il reprit : Le coup, vous comprenez, est encore trop récent ! Alors Homais le félicita de n’être pas exposé, comme tout le monde, à perdre une compagne chérie ; d’où s’ensuivit une discussion sur le célibat des prêtres. Car, disait le pharmacien, il n’est pas naturel qu’un homme se passe de femmes ! s’écria l’ecclésiastique, comment voulez-vous qu’un individu pris dans le mariage puisse garder, par exemple, le secret de la confession ? Bournisien la défendit ; il s’étendit sur les restitutions qu’elle faisait opérer. Il cita différentes anecdotes de voleurs devenus honnêtes tout à coup. Des militaires, s’étant approchés du tribunal de la pénitence, avaient senti les écailles leur tomber des yeux. Il y avait à Fribourg un ministre... Puis, comme il étouffait un peu dans l’atmosphère trop lourde de la chambre, il ouvrit la fenêtre, ce qui réveilla le pharmacien. Des aboiements continus se traînaient au loin, quelque part. Entendez-vous un chien qui hurle ? On prétend qu’ils sentent les morts, répondit l’ecclésiastique. C’est comme les abeilles : elles s’envolent de la ruche au décès des personnes. Homais ne releva pas ces préjugés, car il s’était rendormi. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps à remuer tout bas les lèvres ; puis, insensiblement, il baissa le menton, lâcha son gros livre noir et se mit à ronfler. Ils étaient en face l’un de l’autre, le ventre en avant, la figure bouffie, l’air renfrogné, après tant de désaccord se rencontrant enfin dans la même faiblesse humaine ; et ils ne bougeaient pas plus que le cadavre à côté d’eux, qui avait l’air de dormir. Charles, en entrant, ne les réveilla point. Il venait lui faire ses adieux. Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tourbillons de vapeur bleuâtre se confondaient au bord de la croisée avec le brouillard qui entrait. Il y avait quelques étoiles, et la nuit était douce. La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les draps du lit. Charles les regardait brûler, fatiguant ses yeux contre le rayonnement de leur flamme jaune. Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche comme un clair de lune. Emma disparaissait dessous ; et il lui semblait que, s’épandant au dehors d’elle-même, elle se perdait confusément dans l’entourage des choses, dans le silence, dans la nuit, dans le vent qui passait, dans les senteurs humides qui montaient. Puis, tout à coup, il la voyait dans le jardin de Tostes, sur le banc, contre la haie d’épines, ou bien à Rouen dans les rues, sur le seuil de leur maison, dans la cour des Bertaux. Il entendait encore le rire des garçons en gaieté qui dansaient sous les pommiers ; la chambre était pleine du parfum de sa chevelure, et sa robe lui frissonnait dans les bras avec un bruit d’étincelles. Il fut longtemps à se rappeler ainsi toutes les félicités disparues, ses attitudes, ses gestes, le timbre de sa voix. Après un désespoir, il en venait un autre, et toujours, intarissablement, comme les flots d’une marée qui déborde. Il eut une curiosité terrible : lentement, du bout des doigts, en palpitant, il releva son voile. Mais il poussa un cri d’horreur qui réveilla les deux autres. Ils l’entraînèrent en bas, dans la salle. Puis Félicité vint dire qu’il demandait des cheveux. Et, comme elle n’osait, il s’avança lui-même, les ciseaux à la main. Il tremblait si fort, qu’il piqua la peau des tempes en plusieurs places. Enfin, se raidissant contre l’émotion, Homais donna deux ou trois grands coups au hasard, ce qui fit des marques blanches dans cette belle chevelure noire. Le pharmacien et le curé se replongèrent dans leurs occupations, non sans dormir de temps à autre, ce dont ils s’accusaient réciproquement à chaque réveil nouveau. Bournisien aspergeait la chambre d’eau bénite et Homais jetait un peu de chlore par terre. Félicité avait eu soin de mettre pour eux, sur la commode, une bouteille d’eau-de-vie, un fromage et une grosse brioche. Aussi l’apothicaire, qui n’en pouvait plus, soupira, vers quatre heures du matin : Ma foi, je me sustenterais avec plaisir ! L’ecclésiastique ne se fit point prier ; il sortit pour aller dire sa messe, revint ; puis ils mangèrent et trinquèrent, tout en ricanant un peu, sans savoir pourquoi, excités par cette gaieté vague qui vous prend après des séances de tristesse ; et, au dernier petit verre, le prêtre dit au pharmacien, tout en lui frappant sur l’épaule : Nous finirons par nous entendre ! Ils rencontrèrent en bas, dans le vestibule, les ouvriers qui arrivaient. Alors Charles, pendant deux heures, eut à subir le supplice du marteau qui résonnait sur les planches. Puis on la descendit dans son cercueil de chêne, que l’on emboîta dans les deux autres ; mais, comme la bière était trop large, il fallut boucher les interstices avec la laine d’un matelas. Enfin, quand les trois couvercles furent rabotés, cloués, soudés, on l’exposa devant la porte ; on ouvrit toute grande la maison, et les gens d’Yonville commencèrent à affluer. Il s’évanouit sur la Place en apercevant le drap noir. Il n’avait reçu la lettre du pharmacien que trente-six heures après l’événement ; et, par égard pour sa sensibilité, M. Homais l’avait rédigée de telle façon qu’il était impossible de savoir à quoi s’en tenir. Le bonhomme tomba d’abord comme frappé d’apoplexie. Ensuite il comprit qu’elle n’était pas morte. Enfin il avait passé sa blouse, pris son chapeau, accroché un éperon à son soulier et était parti ventre à terre ; et, tout le long de la route, le père Rouault, haletant, se dévora d’angoisses. Une fois même, il fut obligé de descendre. Il n’y voyait plus, il entendait des voix autour de lui, il se sentait devenir fou. Il aperçut trois poules noires qui dormaient dans un arbre ; il tressaillit, épouvanté de ce présage. Alors il promit à la sainte Vierge trois chasubles pour l’église, et qu’il irait pieds nus depuis le cimetière des Bertaux jusqu’à la chapelle de Vassonville. Il entra dans Maromme en hélant les gens de l’auberge, enfonça la porte d’un coup d’épaule, bondit au sac d’avoine, versa dans la mangeoire une bouteille de cidre doux, et renfourcha son bidet, qui faisait feu des quatre fers. Il se disait qu’on la sauverait sans doute ; les médecins découvriraient un remède, c’était sûr. Il se rappela toutes les guérisons miraculeuses qu’on lui avait contées. Elle était là, devant lui, étendue sur le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride et l’hallucination disparaissait. À Quincampoix, pour se donner du cœur, il but trois cafés l’un sur l’autre. Il songea qu’on s’était trompé de nom en écrivant. Il chercha la lettre dans sa poche, l’y sentit, mais il n’osa pas l’ouvrir. Il en vint à supposer que c’était peut-être une farce, une vengeance de quelqu’un, une fantaisie d’homme en goguette ; et, d’ailleurs, si elle était morte, on le saurait ? la campagne n’avait rien d’extraordinaire : le ciel était bleu, les arbres se balançaient ; un troupeau de moutons passa. Il aperçut le village ; on le vit accourant tout penché sur son cheval, qu’il bâtonnait à grands coups, et dont les sangles dégouttelaient de sang. Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en pleurs dans les bras de Bovary : Et l’autre répondait avec des sanglots : Je ne sais pas, je ne sais pas ! Le pauvre garçon voulut paraître fort, et il répéta plusieurs fois : Eh bien, s’écria le bonhomme, j’en aurai, nom d’un tonnerre de Dieu ! Je m’en vas la conduire jusqu’au bout. Il fallut se mettre en marche. Et, assis dans une stalle du chœur, l’un près de l’autre, ils virent passer devant eux et repasser continuellement les trois chantres qui psalmodiaient. Le serpent soufflait à pleine poitrine. Bournisien, en grand appareil, chantait d’une voix aiguë ; il saluait le tabernacle, élevait les mains, étendait les bras. Lestiboudois circulait dans l’église avec sa latte de baleine ; près du lutrin, la bière reposait entre quatre rangs de cierges. Charles avait envie de se lever pour les éteindre. Il tâchait cependant de s’exciter à la dévotion, de s’élancer dans l’espoir d’une vie future où il la reverrait. Il imaginait qu’elle était partie en voyage, bien loin, depuis longtemps. Mais, quand il pensait qu’elle se trouvait là-dessous, et que tout était fini, qu’on l’emportait dans la terre, il se prenait d’une rage farouche, noire, désespérée. Parfois il croyait ne plus rien sentir ; et il savourait cet adoucissement de sa douleur, tout en se reprochant d’être un misérable. On entendit sur les dalles comme le bruit sec d’un bâton ferré qui les frappait à temps égaux. Cela venait du fond, et s’arrêta court dans les bas-côtés de l’église. Un homme en grosse veste brune s’agenouilla péniblement. C’était Hippolyte, le garçon du Lion d’or. Il avait mis sa jambe neuve. L’un des chantres vint faire le tour de la nef pour quêter, et les gros sous, les uns après les autres, sonnaient dans le plat d’argent. s’écria Bovary tout en lui jetant avec colère une pièce de cinq francs. L’homme d’église le remercia par une longue révérence. On chantait, on s’agenouillait, on se relevait, cela n’en finissait pas ! Il se rappela qu’une fois, dans les premiers temps, ils avaient ensemble assisté à la messe, et ils s’étaient mis de l’autre côté, à droite, contre le mur. Il y eut un grand mouvement de chaises. Les porteurs glissèrent leurs trois bâtons sous la bière, et l’on sortit de l’église. Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y rentra tout à coup, pâle, chancelant. On se tenait aux fenêtres pour voir passer le cortège. Charles, en avant, se cambrait la taille. Il affectait un air brave et saluait d’un signe ceux qui, débouchant des ruelles ou des portes, se rangeaient dans la foule. Les six hommes, trois de chaque côté, marchaient au petit pas et en haletant un peu. Les prêtres, les chantres et les deux enfants de chœur récitaient le De profundis ; et leurs voix s’en allaient sur la campagne, montant et s’abaissant avec des ondulations. Parfois ils disparaissaient aux détours du sentier ; mais la grande croix d’argent se dressait toujours entre les arbres. Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuchon rabattu ; elles portaient à la main un gros cierge qui brûlait, et Charles se sentait défaillir à cette continuelle répétition de prières et de flambeaux, sous ces odeurs affadissantes de cire et de soutane. Une brise fraîche soufflait, les seigles et les colzas verdoyaient, des gouttelettes de rosée tremblaient au bord du chemin, sur les haies d’épines. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient l’horizon : le claquement d’une charrette roulant au loin dans les ornières, le cri d’un coq qui se répétait ou la galopade d’un poulain que l’on voyait s’enfuir sous les pommiers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses ; des fumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes d’iris ; Charles, en passant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins comme celui-ci, où, après avoir visité quelque malade, il en sortait, et retournait vers elle. Le drap noir, semé de larmes blanches, se levait de temps à autre en découvrant la bière. Les porteurs fatigués se ralentissaient, et elle avançait par saccades continues, comme une chaloupe qui tangue à chaque flot. Les hommes continuèrent jusqu’en bas, à une place dans le gazon où la fosse était creusée. On se rangea tout autour ; et, tandis que le prêtre parlait, la terre rouge, rejetée sur les bords, coulait par les coins, sans bruit, continuellement. Puis, quand les quatre cordes furent disposées, on poussa la bière dessus. Enfin on entendit un choc ; les cordes en grinçant remontèrent. Alors Bournisien prit la bêche que lui tendait Lestiboudois ; de sa main gauche, tout en aspergeant de la droite, il poussa vigoureusement une large pelletée ; et le bois du cercueil, heurté par les cailloux, fit ce bruit formidable qui nous semble être le retentissement de l’éternité. L’ecclésiastique passa le goupillon à son voisin. Il le secoua gravement, puis le tendit à Charles, qui s’affaissa jusqu’aux genoux dans la terre, et il en jetait à pleines mains tout en criant : « Adieu ! » Il lui envoyait des baisers ; il se traînait vers la fosse pour s’y engloutir avec elle. On l’emmena ; et il ne tarda pas à s’apaiser, éprouvant peut-être, comme tous les autres, la vague satisfaction d’en avoir fini. Le père Rouault, en revenant, se mit tranquillement à fumer une pipe ; ce que Homais, dans son for intérieur, jugea peu convenable. Il remarqua de même que M. Binet s’était abstenu de paraître, que Tuvache « avait filé » après la messe, et que Théodore, le domestique du notaire, portait un habit bleu, « comme si l’on ne pouvait pas trouver un habit noir, puisque c’est l’usage, que diable ! » Et pour communiquer ses observations, il allait d’un groupe à l’autre. On y déplorait la mort d’Emma, et surtout Lheureux, qui n’avait point manqué de venir à l’enterrement. quelle douleur pour son mari ! Sans moi, savez-vous bien, il se serait porté sur lui-même à quelque attentat funeste ! Dire pourtant que je l’ai encore vue samedi dernier dans ma boutique ! Je n’ai pas eu le loisir, dit Homais, de préparer quelques paroles que j’aurais jetées sur sa tombe. En rentrant, Charles se déshabilla, et le père Rouault repassa sa blouse bleue. Elle était neuve, et, comme il s’était, pendant la route, souvent essuyé les yeux avec les manches, elle avait déteint sur sa figure ; et la trace des pleurs y faisait des lignes dans la couche de poussière qui la salissait. Madame Bovary mère était avec eux. Ils se taisaient tous les trois. Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu à Tostes une fois, quand vous veniez de perdre votre première défunte. Je vous consolais dans ce temps-là ! Je trouvais quoi dire ; mais à présent... Puis, avec un long gémissement qui souleva toute sa poitrine : c’est la fin pour moi, voyez-vous ! J’ai vu partir ma femme..., mon fils après..., et voilà ma fille, aujourd’hui ! Il voulut s’en retourner tout de suite aux Bertaux, disant qu’il ne pourrait pas dormir dans cette maison-là. Il refusa même de voir sa petite-fille. ça me ferait trop de deuil. vous êtes un bon garçon ! Et puis, jamais je n’oublierai ça, dit-il en se frappant la cuisse, n’ayez peur ! Mais, quand il fut au haut de la côte, il se détourna, comme autrefois il s’était détourné sur le chemin de Saint-Victor, en se séparant d’elle. Les fenêtres du village étaient tout en feu sous les rayons obliques du soleil, qui se couchait dans la prairie. Il mit sa main devant ses yeux ; et il aperçut à l’horizon un enclos de murs où des arbres, çà et là, faisaient des bouquets noirs entre des pierres blanches, puis il continua sa route, au petit trot, car son bidet boitait. Charles et sa mère restèrent le soir, malgré leur fatigue, fort longtemps à causer ensemble. Ils parlèrent des jours d’autrefois et de l’avenir. Elle viendrait habiter Yonville, elle tiendrait son ménage, ils ne se quitteraient plus. Elle fut ingénieuse et caressante, se réjouissant intérieurement à ressaisir une affection qui depuis tant d’années lui échappait. Le village, comme d’habitude, était silencieux, et Charles, éveillé, pensait toujours à elle. Rodolphe, qui, pour se distraire, avait battu le bois toute la journée, dormait tranquillement dans son château ; et Léon, là-bas, dormait aussi. Il y en avait un autre qui, à cette heure-là, ne dormait pas. Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l’ombre, sous la pression d’un regret immense plus doux que la lune et plus insondable que la nuit. La grille tout à coup craqua. C’était Lestiboudois ; il venait chercher sa bêche qu’il avait oubliée tantôt. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors à quoi s’en tenir sur le malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre. Charles, le lendemain, fit revenir la petite. On lui répondit qu’elle était absente, qu’elle lui rapporterait des joujoux. Berthe en reparla plusieurs fois ; puis, à la longue, elle n’y pensa plus. La gaieté de cette enfant navrait Bovary, et il avait à subir les intolérables consolations du pharmacien. Les affaires d’argent bientôt recommencèrent, M. Lheureux excitant de nouveau son ami Vinçart, et Charles s’engagea pour des sommes exorbitantes ; car jamais il ne voulut consentir à laisser vendre le moindre des meubles qui lui avaient appartenu. Il avait changé tout à fait. Alors chacun se mit à profiter. Mademoiselle Lempereur réclama six mois de leçons, bien qu’Emma n’en eût jamais pris une seule (malgré cette facture acquittée qu’elle avait fait voir à Bovary) : c’était une convention entre elles deux ; le loueur de livres réclama trois ans d’abonnement ; la mère Rolet réclama le port d’une vingtaine de lettres ; et, comme Charles demandait des explications, elle eut la délicatesse de répondre : À chaque dette qu’il payait, Charles croyait en avoir fini. On lui montra les lettres que sa femme avait envoyées. Alors il fallut faire des excuses. Félicité portait maintenant les robes de Madame ; non pas toutes, car il en avait gardé quelques-unes, et il les allait voir dans son cabinet de toilette, où il s’enfermait ; elle était à peu près de sa taille, souvent Charles, en l’apercevant par derrière, était saisi d’une illusion, et s’écriait : Mais, à la Pentecôte, elle décampa d’Yonville, enlevée par Théodore, et en volant tout ce qui restait de la garde-robe. Ce fut vers cette époque que madame veuve Dupuis eut l’honneur de lui faire part du « mariage de M. Léon Dupuis, son fils, notaire à Yvetot, avec mademoiselle Léocadie Lebœuf, de Bondeville ». Charles, parmi les félicitations qu’il lui adressa, écrivit cette phrase : « Comme ma pauvre femme aurait été heureuse ! » Un jour qu’errant sans but dans la maison, il était monté jusqu’au grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin. Il l’ouvrit et il lut : « Du courage, Emma ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence. » C’était la lettre de Rodolphe, tombée à terre entre des caisses, qui était restée là, et que le vent de la lucarne venait de pousser vers la porte. Et Charles demeura tout immobile et béant à cette même place où jadis, encore plus pâle que lui, Emma, désespérée, avait voulu mourir. Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page. il se rappela les assiduités de Rodolphe, sa disparition soudaine et l’air contraint qu’il avait eu en la rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais le ton respectueux de la lettre l’illusionna. Ils se sont peut-être aimés platoniquement, se dit-il. D’ailleurs, Charles n’était pas de ceux qui descendent au fond des choses : il recula devant les preuves, et sa jalousie incertaine se perdit dans l’immensité de son chagrin. Tous les hommes, à coup sûr, l’avaient convoitée. Elle lui en parut plus belle ; et il en conçut un désir permanent, furieux, qui enflammait son désespoir et qui n’avait pas de limites, parce qu’il était maintenant irréalisable. Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses prédilections, ses idées ; il s’acheta des bottes vernies, il prit l’usage des cravates blanches. Il mettait du cosmétique à ses moustaches, il souscrivit comme elle des billets à ordre. Elle le corrompait par delà le tombeau. Il fut obligé de vendre l’argenterie pièce à pièce, ensuite il vendit les meubles du salon. Tous les appartements se dégarnirent ; mais la chambre, sa chambre à elle, était restée comme autrefois. Après son dîner, Charles montait là. Il poussait devant le feu la table ronde, et il approchait son fauteuil. Une chandelle brûlait dans un des flambeaux dorés. Berthe, près de lui, enluminait des estampes. Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue, avec ses brodequins sans lacet et l’emmanchure de ses blouses déchirée jusqu’aux hanches, car la femme de ménage n’en prenait guère de souci. Mais elle était si douce, si gentille, et sa petite tête se penchait si gracieusement en laissant retomber sur ses joues roses sa bonne chevelure blonde, qu’une délectation infinie l’envahissait, plaisir tout mêlé d’amertume comme ces vins mal faits qui sentent la résine. Il raccommodait ses joujoux, lui fabriquait des pantins avec du carton, ou recousait le ventre déchiré de ses poupées. Puis, s’il rencontrait des yeux la boîte à ouvrage, un ruban qui traînait ou même une épingle restée dans une fente de la table, il se prenait à rêver, et il avait l’air si triste, qu’elle devenait triste comme lui. Personne à présent ne venait les voir ; car Justin s’était enfui à Rouen, où il est devenu garçon épicier, et les enfants de l’apothicaire fréquentaient de moins en moins la petite, M. Homais ne se souciant pas, vu la différence de leurs conditions sociales, que l’intimité se prolongeât. L’Aveugle, qu’il n’avait pu guérir avec sa pommade, était retourné dans la côte du Bois-Guillaume, où il narrait aux voyageurs la vaine tentative du pharmacien, à tel point que Homais, lorsqu’il allait à la ville, se dissimulait derrière les rideaux de l’Hirondelle, afin d’éviter sa rencontre. Il l’exécrait ; et, dans l’intérêt de sa propre réputation, voulant s’en débarrasser à toute force, il dressa contre lui une batterie cachée, qui décelait la profondeur de son intelligence et la scélératesse de sa vanité. Durant six mois consécutifs, on put donc lire dans le Fanal de Rouen des entrefilets ainsi conçus : « Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contrées de la Picardie auront remarqué sans doute, dans la côte du Bois-Guillaume, un misérable atteint d’une horrible plaie faciale. Il vous importune, vous persécute et prélève un véritable impôt sur les voyageurs. Sommes-nous encore à ces temps monstrueux du Moyen Âge, où il était permis aux vagabonds d’étaler par nos places publiques la lèpre et les scrofules qu’ils avaient rapportées de la croisade ? » « Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes villes continuent à être infestés par des bandes de pauvres. On en voit qui circulent isolément, et qui, peut-être, ne sont pas les moins dangereux. À quoi songent nos édiles ? » Puis Homais inventait des anecdotes : « Hier, dans la côte du Bois-Guillaume, un cheval ombrageux... » Et suivait le récit d’un accident occasionné par la présence de l’Aveugle. Il fit si bien, qu’on l’incarcéra. Il recommença, et Homais aussi recommença. Il eut la victoire ; car son ennemi fut condamné à une reclusion perpétuelle dans un hospice. Ce succès l’enhardit ; et dès lors il n’y eut plus dans l’arrondissement un chien écrasé, une grange incendiée, une femme battue, dont aussitôt il ne fît part au public, toujours guidé par l’amour du progrès et la haine des prêtres. Il établissait des comparaisons entre les écoles primaires et les frères ignorantins, au détriment de ces derniers, rappelait la Saint-Barthélemy à propos d’une allocation de cent francs faite à l’église, et dénonçait des abus, lançait des boutades. Homais sapait ; il devenait dangereux. Cependant il étouffait dans les limites étroites du journalisme, et bientôt il lui fallut le livre, l’ouvrage ! Alors il composa une Statistique générale du canton d’Yonville, suivie d’observations climatologiques, et la statistique le poussa vers la philosophie. Il se préoccupa des grandes questions : problème social, moralisation des classes pauvres, pisciculture, caoutchouc, chemins de fer, etc. Il en vint à rougir d’être un bourgeois. Il affectait le genre artiste, il fumait ! Il s’acheta deux statuettes chic Pompadour, pour décorer son salon. Il n’abandonnait point la pharmacie ; au contraire ! il se tenait au courant des découvertes. Il suivait le grand mouvement des chocolats. C’est le premier qui ait fait venir dans la Seine-Inférieure du cho-ca et de la revalentia. Il s’éprit d’enthousiasme pour les chaînes hydro-électriques Pulvermacher ; il en portait une lui-même ; et, le soir, quand il retirait son gilet de flanelle, madame Homais restait tout éblouie devant la spirale d’or sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses ardeurs pour cet homme plus garrotté qu’un Scythe et splendide comme un mage. Il eut de belles idées à propos du tombeau d’Emma. Il proposa d’abord un tronçon de colonne avec une draperie, ensuite une pyramide, puis un temple de Vesta, une manière de rotonde... ou bien « un amas de ruines ». Et, dans tous les plans, Homais ne démordait point du saule pleureur, qu’il considérait comme le symbole obligé de la tristesse. Charles et lui firent ensemble un voyage à Rouen, pour voir des tombeaux, chez un entrepreneur de sépultures, accompagnés d’un artiste peintre, un nommé Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui, tout le temps, débita des calembours. Enfin, après avoir examiné une centaine de dessins, s’être commandé un devis et avoir fait un second voyage à Rouen, Charles se décida pour un mausolée qui devait porter sur ses deux faces principales « un génie tenant une torche éteinte ». Quant à l’inscription, Homais ne trouvait rien de beau comme : Sta viator, et il en restait là ; il se creusait l’imagination ; il répétait continuellement : Enfin, il découvrit : amabilem conjugem calcas ! Une chose étrange, c’est que Bovary, tout en pensant à Emma continuellement, l’oubliait ; et il se désespérait à sentir cette image lui échapper de la mémoire au milieu des efforts qu’il faisait pour la retenir. Chaque nuit pourtant, il la rêvait ; c’était toujours le même rêve : il s’approchait d’elle ; mais, quand il venait à l’étreindre, elle tombait en pourriture dans ses bras. On le vit pendant une semaine entrer le soir à l’église. Bournisien lui fit même deux ou trois visites, puis l’abandonna. D’ailleurs, le bonhomme tournait à l’intolérance, au fanatisme, disait Homais ; il fulminait contre l’esprit du siècle, et ne manquait pas, tous les quinze jours, au sermon, de raconter l’agonie de Voltaire, lequel mourut en dévorant ses excréments, comme chacun sait. Malgré l’épargne où vivait Bovary, il était loin de pouvoir amortir ses anciennes dettes. Lheureux refusa de renouveler aucun billet. Alors il eut recours à sa mère, qui consentit à lui laisser prendre une hypothèque sur ses biens, mais en lui envoyant force récriminations contre Emma ; et elle demandait, en retour de son sacrifice, un châle, échappé aux ravages de Félicité. Elle fit les premières ouvertures de raccommodement, en lui proposant de prendre chez elle la petite, qui la soulagerait dans sa maison. Mais, au moment du départ, tout courage l’abandonna. Alors, ce fut une rupture définitive, complète. À mesure que ses affections disparaissaient, il se resserrait plus étroitement à l’amour de son enfant. Elle l’inquiétait cependant ; car elle toussait quelquefois, et avait des plaques rouges aux pommettes. En face de lui s’étalait, florissante et hilare, la famille du pharmacien, que tout au monde contribuait à satisfaire. Napoléon l’aidait au laboratoire, Athalie lui brodait un bonnet grec, Irma découpait des rondelles de papier pour couvrir les confitures, et Franklin récitait tout d’une haleine la table de Pythagore. Il était le plus heureux des pères, le plus fortuné des hommes. une ambition sourde le rongeait : Homais désirait la croix. Les titres ne lui manquaient point : 1° S’être, lors du choléra, signalé par un dévouement sans bornes ; 2° avoir publié, et à mes frais, différents ouvrages d’utilité publique, tels que... (et il rappelait son mémoire intitulé : Du cidre, de sa fabrication et de ses effets ; plus, des observations sur le puceron laniger, envoyées à l’Académie ; son volume de statistique, et jusqu’à sa thèse de pharmacien) ; sans compter que je suis membre de plusieurs sociétés savantes (il l’était d’une seule). Enfin, s’écriait-il, en faisant une pirouette, quand ce ne serait que de me signaler aux incendies ! Alors Homais inclina vers le Pouvoir. le préfet de grands services dans les élections. Il se vendit enfin, il se prostitua. Il adressa même au souverain une pétition où il le suppliait de lui faire justice ; il l’appelait notre bon roi et le comparait à Henri IV. Et chaque matin, l’apothicaire se précipitait sur le journal pour y découvrir sa nomination ; elle ne venait pas. Enfin, n’y tenant plus, il fit dessiner dans son jardin un gazon figurant l’étoile de l’honneur, avec deux petits tordillons d’herbe qui partaient du sommet pour imiter le ruban. Il se promenait autour, les bras croisés, en méditant sur l’ineptie du gouvernement et l’ingratitude des hommes. Par respect, ou par une sorte de sensualité qui lui faisait mettre de la lenteur dans ses investigations, Charles n’avait pas encore ouvert le compartiment secret d’un bureau de palissandre dont Emma se servait habituellement. Un jour, enfin, il s’assit devant, tourna la clef et poussa le ressort. Toutes les lettres de Léon s’y trouvaient. Plus de doute, cette fois ! Il dévora jusqu’à la dernière, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les tiroirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Il découvrit une boîte, la défonça d’un coup de pied. Le portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux bouleversés. Il ne sortait plus, ne recevait personne, refusait même d’aller voir ses malades. Alors on prétendit qu’il s’enfermait pour boire. Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du jardin, et apercevait avec ébahissement cet homme à barbe longue, couvert d’habits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en marchant. Le soir, dans l’été, il prenait avec lui sa petite fille et la conduisait au cimetière. Ils s’en revenaient à la nuit close, quand il n’y avait plus d’éclairé sur la Place que la lucarne de Binet. Cependant la volupté de sa douleur était incomplète, car il n’avait autour de lui personne qui la partageât ; et il faisait des visites à la mère Lefrançois afin de pouvoir parler d’elle. Mais l’aubergiste ne l’écoutait que d’une oreille, ayant comme lui des chagrins, car M. Lheureux venait enfin d’établir les Favorites du commerce, et Hivert, qui jouissait d’une grande réputation pour les commissions, exigeait un surcroît d’appointements et menaçait de s’engager « à la Concurrence ». Un jour qu’il était allé au marché d’Argueil pour y vendre son cheval, dernière ressource, il rencontra Rodolphe. Rodolphe, qui avait seulement envoyé sa carte, balbutia d’abord quelques excuses, puis s’enhardit et même poussa l’aplomb (il faisait très chaud, on était au mois d’août), jusqu’à l’inviter à prendre une bouteille de bière au cabaret. Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en causant, et Charles se perdait en rêveries devant cette figure qu’elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque chose d’elle. Il aurait voulu être cet homme. L’autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, bouchant avec des phrases banales tous les interstices où pouvait se glisser une allusion. Charles ne l’écoutait pas ; Rodolphe s’en apercevait, et il suivait sur la mobilité de sa figure le passage des souvenirs. Elle s’empourprait peu à peu, les narines battaient vite, les lèvres frémissaient ; il y eut même un instant où Charles, plein d’une fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe qui, dans une sorte d’effroi, s’interrompit. Mais bientôt la même lassitude funèbre réapparut sur son visage. Je ne vous en veux pas, dit-il. Et Charles, la tête dans ses deux mains, reprit d’une voix éteinte et avec l’accent résigné des douleurs infinies : Non, je ne vous en veux plus ! Il ajouta même un grand mot, le seul qu’il ait jamais dit : C’est la faute de la fatalité ! Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva bien débonnaire pour un homme dans sa situation, comique même, et un peu vil. Le lendemain, Charles alla s’asseoir sur le banc, dans la tonnelle. Des jours passaient par le treillis ; les feuilles de vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait, le ciel était bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lis en fleur, et Charles suffoquait comme un adolescent sous les vagues effluves amoureux qui gonflaient son cœur chagrin. À sept heures, la petite Berthe, qui ne l’avait pas vu de toute l’après-midi, vint le chercher pour dîner. Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos, la bouche ouverte, et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs. Et, croyant qu’il voulait jouer, elle le poussa doucement. Trente-six heures après, sur la demande de l’apothicaire, M. Il l’ouvrit et ne trouva rien. Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze centimes qui servirent à payer le voyage de mademoiselle Bovary chez sa grand’mère. La bonne femme mourut dans l’année même ; le père Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s’en chargea. Elle est pauvre et l’envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton. Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé à Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en brèche. Il fait une clientèle d’enfer ; l’autorité le ménage et l’opinion publique le protège. Il vient de recevoir la croix d’honneur. Le voyageur qui pour la première fois débarque dans l’Amérique du Sud éprouve malgré lui un sentiment de tristesse indéfinissable. En effet, l’histoire du Nouveau Monde n’est qu’un lamentable martyrologe, dans lequel le fanatisme et la cupidité marchent continuellement côte à côte. La recherche de l’or fut l’origine de la découverte du Nouveau Monde ; cet or une fois trouvé, l’Amérique ne fut plus pour ses conquérants qu’une étape où ces avides aventuriers venaient, un poignard d’une main et un crucifix de l’autre, recueillir une ample moisson de ce métal si ardemment convoité, après quoi ils s’en retournaient dans leur patrie faire étalage de leurs richesses et provoquer par le luxe effréné qu’ils déployaient de nouvelles émigrations. C’est à ce déplacement continuel qu’il faut attribuer, en Amérique, l’absence de ces grands monuments, sortes d’assises fondamentales de toute colonie qui s’implante dans un pays nouveau pour y perpétuer sa race. Ce vaste continent, qui pendant trois siècles a été la paisible possession des Espagnols, parcourez-le aujourd’hui, c’est à peine si de loin en loin quelque ruine sans nom y rappelle leur passage, tandis que les monuments élevés, bien des siècles avant la découverte, par les Aztèques et les Incas sont encore debout dans leur majestueuse simplicité, comme un témoignage impérissable de leur présence dans la contrée et de leurs efforts vers la civilisation. que sont devenues aujourd’hui ces glorieuses conquêtes enviées par l’Europe entière, où le sang des bourreaux s’est confondu avec le sang des victimes au profit de cette autre nation si fière alors de ses vaillants capitaines, de son territoire fertile et de son commerce qui embrassait le monde entier ; le temps a marché et l’Amérique méridionale expie à l’heure qu’il est les crimes qu’elle a fait commettre. Déchirée par des factions qui se disputent un pouvoir éphémère, opprimée par des oligarchies ruineuses, désertée par les étrangers qui se sont engraissés de sa substance, elle s’affaisse lentement sous le poids de son inertie sans avoir la force de soulever le linceul de plomb qui l’étouffe, pour ne se réveiller qu’au jour où une race nouvelle, pure d’homicide et se gouvernant d’après les lois de Dieu, lui apportera le travail et la liberté qui sont la vie des peuples. En un mot, la race hispano-américaine s’est perpétuée dans les domaines qui lui ont été légués par ses ancêtres sans en étendre les bornes ; son héroïsme s’est éteint dans la tombe de Charles Quint, et elle n’a conservé de la mère patrie que ses mœurs hospitalières, son intolérance religieuse, ses moines, ses guittareros et ses mendiants armés d’escopettes. De tous les États qui forment la vaste confédération mexicaine, l’État de Sonora est le seul qui, à cause de ses luttes avec les tribus indiennes qui l’entourent et de ses frottements continuels avec ces peuplades, ait conservé une physionomie à part. Les mœurs de ses habitants ont une certaine allure sauvage, qui les distingue au premier coup d’œil de ceux des provinces intérieures. Le rio Gila peut être considéré comme la limite septentrionale de cet État ; de l’est à l’ouest il est resserré entre la sierra Madre et le golfe de Californie. La sierra Madre, derrière Durango, se partage en deux branches, la principale continue la grande direction, courant du nord au sud, l’autre tourne vers l’ouest, longeant derrière les États de Durango et de Guadalajara, toutes les régions qui vont finir vers le Pacifique. Cette branche des cordillères forme les limites méridionales de la Sonora. La nature semble comme à plaisir avoir prodigué ses bienfaits à pleines mains dans ce pays. Le climat est riant, tempéré, salubre ; l’or, l’argent, la terre la plus féconde, les fruits les plus délicieux, les herbes médicinales y abondent ; on y trouve les baumes les plus efficaces, les insectes les plus utiles pour la teinture, les marbres les plus rares, les pierres les plus précieuses, le gibier, les poissons de toutes sortes. Mais aussi dans les vastes solitudes du rio Gila et de la sierra Madre les Indiens indépendants, Comanches, Pawnees, Pimas, Opatas et Apaches, ont déclaré une rude guerre à la race blanche, et dans leurs courses implacables et incessantes lui font chèrement payer la possession de toutes ces richesses dont ses ancêtres les ont dépouillés et qu’ils revendiquent sans cesse. Les trois principales villes de la Sonora sont : Guaymas, Hermosillo et Arispe. Hermosillo, anciennement le Pitic et que l’expédition du comte de Raousset-Boulbon a rendu célèbre, est l’entrepôt du commerce mexicain dans le Pacifique et compte plus de neuf mille habitants. Cette ville, bâtie sur un plateau qui s’abaisse dans la direction du nord-ouest en pente douce jusqu’à la mer, s’appuie et s’abrite frileusement contre une colline nommée el Cerro de la campana Montagne de la cloche, dont le sommet est couronné d’énormes blocs de pierre qui, lorsqu’on les touche, rendent un son clair et métallique. Du reste, comme ses autres sœurs américaines, cette ciudad est sale, bâtie en pisé et présente aux yeux étonnés du voyageur un mélange de ruines, d’incurie et de désolation qui attriste l’âme. Le jour où commence ce récit, c’est-à-dire le 17 janvier 1817, entre trois et quatre heures de l’après-midi, moment où d’ordinaire la population fait la siesta, retirée au fond de ses demeures, la ville d’Hermosillo, si calme et si tranquille d’ordinaire, offrait un aspect étrange. Une foule de Leperos, de Gambusinos, de contrebandiers et surtout de Rateros se pressait avec des cris, des menaces et des hurlements sans nom, dans la calle del Rosario rue du Rosaire. Quelques soldats espagnols le Mexique à cette époque n’avait pas encore secoué le joug de la métropole cherchaient en vain à rétablir l’ordre et à dissiper la foule, frappant à tort et à travers à grands coups de bois de lances sur les individus qui se trouvaient devant eux. Mais le tumulte loin de diminuer allait au contraire toujours croissant, les Indiens Hiaquis surtout, mêlés à la foule, criaient et gesticulaient d’une façon réellement effrayante. Les fenêtres de toutes les maisons regorgeaient de têtes d’hommes et de femmes qui, les regards fixés du côté du Cerro de la campana, du pied duquel s’élevaient d’épais nuages de fumée en tourbillonnant vers le ciel, semblaient être dans l’attente d’un événement extraordinaire. Tout à coup de grands cris se firent entendre, la foule se fendit en deux comme une grenade trop mûre, chacun se jeta de côté avec les marques de la plus grande frayeur et un jeune homme, un enfant plutôt car il avait à peine seize ans, apparut emporté comme dans un tourbillon par le galop furieux d’un cheval à demi sauvage. murmuraient les femmes en se signant, c’est le démon lui-même. Mais chacun, loin de songer à l’arrêter, l’évitait au plus vite ; le hardi garçon continuait sa course rapide, un sourire railleur aux lèvres, le visage enflammé, l’œil étincelant et distribuant à droite et à gauche de rudes coups de chicote à ceux qui se hasardaient trop près de lui, ou que leur mauvais destin empêchait de s’éloigner aussi vite qu’ils l’auraient voulu. fit lorsque l’enfant le frôla en passant un vaquero à la face stupide et aux membres athlétiques, au diable soit le fou qui a manqué me renverser ! Eh mais, ajouta-t-il après avoir jeté un regard sur le jeune homme, je ne me trompe pas, c’est Rafaël, le fils de mon compère ! Tout en faisant cet aparté entre ses dents, le vaquero déroula le lasso qu’il portait attaché à sa ceinture et se mit à courir dans la direction du cavalier. La foule qui comprit son intention applaudit avec enthousiasme. appuyèrent des vaqueros en battant des mains. Cornejo, puisque nous savons le nom de cet intéressant personnage, se rapprochait insensiblement de l’enfant devant lequel les obstacles se multipliaient de plus en plus. Averti du péril qui le menaçait par les cris des assistants, le cavalier tourna la tête. Alors, il vit le vaquero . Une pâleur livide couvrit son visage, il comprit qu’il était perdu. Laisse-moi me sauver, Cornejo, lui cria-t-il avec des larmes dans la voix. La populace prenait goût à cette chasse à l’homme, elle craignait de se voir frustrer du spectacle qui l’intéressait à un si haut point. répondit le géant, ou sinon, je t’en avertis, je te lasse comme un Ciboto. Les deux interlocuteurs couraient toujours, l’un à pied, l’autre à cheval. La foule suivait en hurlant de plaisir. Les masses sont ainsi partout, barbares et sans pitié. Laisse-moi, te dis-je, reprit l’enfant, ou je te jure, sur les âmes bénies du purgatoire, qu’il t’arrivera malheur ! Le vaquero ricana et fit tournoyer son lasso autour de sa tête. Prends garde, Rafaël, dit-il, pour la dernière fois, veux-tu te rendre ? À la grâce de Dieu, alors ! Mais il se passa une chose étrange. Rafaël arrêta court son cheval comme s’il eût été changé en un bloc de granit et s’élançant de la selle, il bondit comme un jaguar sur le géant que le choc renversa sur le sable, et avant que personne pût s’y opposer, il lui plongea dans la gorge le couteau que les Mexicains portent toujours à la ceinture. Un long flot de sang jaillit au visage de l’enfant, le vaquero se tordit quelques secondes, puis resta immobile. La foule poussa un cri d’horreur et d’épouvante. Prompt comme l’éclair, l’enfant s’était remis en selle et avait recommencé sa course désespérée en brandissant son couteau et en riant d’un rire de démon. Lorsque après le premier moment de stupeur passé, on voulut se remettre à la poursuite du meurtrier, il avait disparu. Nul ne put dire de quel côté il avait passé. Comme toujours en pareille circonstance, le juez de letras juge criminel flanqué d’une nuée d’alguazils déguenillés arriva sur le lieu du meurtre lorsqu’il était trop tard. Le juez de letras, don Inigo tormentos Albaceyte, était un homme de quelque cinquante ans, petit et replet, à la face apoplectique, qui prenait du tabac d’Espagne dans une boîte d’or enrichie de diamants, et cachait sous une apparente bonhomie une avarice profonde doublée d’une finesse extrême et d’un sang-froid que rien ne pouvait émouvoir. Contrairement à ce qu’on aurait pu supposer, le digne magistrat ne parut pas le moins du monde déconcerté de la fuite de l’assassin, il secoua la tête deux ou trois fois, jeta un regard circulaire sur la foule, et clignant son petit œil gris : Pauvre Cornejo, dit-il en se bourrant philosophiquement le nez de tabac, cela devait lui arriver un jour ou l’autre. Oui, dit un lepero, il a été proprement tué. C’est ce que je pensais, reprit le juge, celui qui a fait le coup s’y connaît, c’est un gaillard qui en a l’habitude. bien oui, répondit le lepero en haussant les épaules, c’est un enfant. fit le juge avec un feint étonnement et en lançant un regard en dessous à son interlocuteur, un enfant ! À peu près, dit le lepero, fier d’être ainsi écouté, c’est Rafaël, le fils aîné de don Ramon. Tiens, tiens, tiens, dit le juge avec une secrète satisfaction, mais non, reprit-il, ce n’est pas possible, Rafaël n’a que seize ans tout au plus, il n’aurait pas été se prendre de querelle avec Cornejo qui, rien qu’en lui serrant le bras, en aurait eu raison. C’est cependant ainsi, Excellence, nous l’avons tous vu, Rafaël avait joué au monté chez don Aguilar, il paraît que la chance ne lui était pas favorable, il perdit tout ce qu’il avait d’argent, alors la rage le prit, et pour se venger, il mit le feu à la maison. C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence, regardez, on voit encore la fumée quoique la maison soit déjà en cendres. En effet, fit le juge en jetant un regard du côté que lui indiquait le lepero, et ensuite... Ensuite, continua l’autre, naturellement il voulut se sauver, Cornejo essaya de l’arrêter... Il avait tort puisque Rafaël l’a tué ! C’est juste, dit le juge, mais soyez tranquilles, mes amis, la justice le vengera. Cette parole fut accueillie par les assistants avec un sourire de doute. Le magistrat, sans s’occuper de l’impression produite par ses paroles, ordonna à ses acolytes qui déjà avaient fouillé et dépouillé le défunt, de l’enlever et de le transporter sous le porche de l’église voisine, puis il rentra dans sa maison en se frottant les mains d’un air satisfait. Le juge revêtit un habit de voyage, passa une paire de pistolets à sa ceinture, attacha une longue épée à son côté et, après avoir dîné légèrement, il sortit. Dix alguazils armés jusqu’aux dents, et montés sur de forts chevaux, l’attendaient à la porte ; un domestique tenait en bride un magnifique cheval noir qui piétinait et rongeait son frein avec impatience. Don Inigo se mit en selle, se plaça en tête de ses hommes et la troupe s’ébranla au petit trot. disaient les curieux qui stationnaient aux environs sur le pas des portes, le juez Albaceyte se rend chez don Ramon Garillas, nous aurons demain du nouveau. répondaient d’autres, son picaro de fils n’aura pas volé la corde qui servira à le pendre ! fit un lepero, avec un sourire de regret, ce serait malheureux, le gaillard promet, sur ma parole ! sa cuchillada à Cornejo est magnifique. Le pauvre diable a été proprement coupé (tué). Cependant le juge continuait toujours sa route, rendant avec la plus grande ponctualité des saluts dont on l’accablait sur son passage, bientôt il fut dans la campagne. Oui, Excellence, répondit le chef des alguazils. À l’hacienda de don Ramon Garillas, et bon pas, tâchons d’arriver avant la nuit. Les environs d’Hermosillo sont de véritables déserts. Le chemin qui conduit de cette ville à l’ hacienda del Milagro ferme du Miracle est des plus tristes et des plus arides. L’on ne voit, à de rares intervalles, que des arbres à bois de fer, des gommiers, des arbres du Pérou aux grappes rouges et pimentées, des nopals et des cactus, seuls arbres qui peuvent croître dans un terrain calciné par les rayons incandescents d’un soleil perpendiculaire. De loin en loin apparaissent comme une amère dérision les longues perches des citernes ayant un seau de cuir tordu et racorni à une extrémité et à l’autre des pierres attachées par des lanières ; mais les citernes sont taries et le fond n’est plus qu’une croûte noire et vaseuse dans laquelle une myriade d’animaux immondes prennent leurs ébats ; des tourbillons d’une poussière fine et impalpable soulevés par le moindre souffle d’air saisissent à la gorge le voyageur haletant, et sous chaque brin d’herbe desséché les cigales appellent avec fureur la rosée bienfaisante de la nuit. Cependant lorsque avec des peines extrêmes on a fait six lieues dans ces solitudes embrasées, l’œil se repose avec délice sur une splendide oasis qui semble tout à coup surgir du sein des sables. Cet éden est l’hacienda del Milagro. Au moment où se passe notre histoire, cette hacienda, l’une des plus riches et des plus vastes de la province, se composait d’un corps de logis élevé de deux étages, bâti en tapia et en adoves avec un toit en terrasse, fait en roseaux recouverts de terre battue. On arrivait à l’hacienda par une immense cour dont l’entrée en forme de portique voûté était garnie de fortes portes battantes avec une poterne d’un côté. Quatre chambres complétaient la façade, les croisées avaient des grilles de fer dorées et dans l’intérieur des volets ; elles étaient vitrées, luxe inouï dans ce pays à cette époque ; sur chaque côté de la cour ou patio, se trouvaient les communs pour les peones, les enfants, etc. Le rez-de-chaussée du corps de logis principal se composait de trois pièces, une espèce de grand vestibule meublé de fauteuils antiques et de canapés recouverts en cuir gaufré de Cordoue, d’une grande table de nopal et de quelques tabourets ; sur les murs étaient accrochés dans des cadres dorés plusieurs vieux portraits de grandeur nature représentant des membres de la famille ; les charpentes du plafond, laissées en relief, étaient décorées d’une profusion de sculptures. Deux portes battantes s’ouvraient dans le salon ; le côté qui était en face du patio s’élevait d’un pied environ au-dessus du reste du plancher, il était couvert d’un tapis avec un rang de tabourets bas, sculptés curieusement, garnis de velours cramoisi avec des coussins pour mettre les pieds ; il y avait aussi une petite table carrée de dix-huit pouces de haut servant de table à ouvrage. Cette portion du salon est réservée aux dames qui s’y assoient les jambes croisées à la mauresque ; de l’autre côté du salon se trouvaient des chaises recouvertes avec la même étoffe que les tabourets et les coussins ; en face de l’entrée du salon s’ouvrait la principale chambre à coucher avec une alcôve à l’extrémité d’une estrade sur laquelle était placé un lit de parade, orné d’une infinité de dorures et de rideaux de brocart avec des galons et des franges d’or et d’argent. Les draps et les taies d’oreiller étaient de la plus belle toile et bordés d’une large dentelle. Derrière le principal corps de logis se trouvait un second patio, où étaient placés les cuisines et le corral ; après cette cour venait un immense jardin, fermé de murs et de plus de cent perches de profondeur, dessiné à l’anglaise et renfermant les arbres et les plantes les plus exotiques. C’était l’époque de la matanza del ganado abattage des bestiaux, les péons avaient formé à quelques pas de l’hacienda un enclos dans lequel, après avoir fait entrer les bestiaux, ils séparaient les maigres d’avec les gras, que l’on faisait sortir un à un de l’enceinte. Un vaquero armé d’un instrument tranchant de la forme d’un croissant garni de pointes placées à la distance d’un pied, embusqué à la porte de l’enclos, coupait avec une adresse infinie les jarrets de derrière des pauvres bêtes au fur et à mesure qu’elles passaient devant lui. Si par hasard il manquait son coup, ce qui était rare, un second vaquero à cheval suivait l’animal au grand galop, lui jetait le lasso autour des cornes et le maintenait jusqu’à ce que le premier lui eût coupé les jarrets. Nonchalamment appuyé contre le portique de l’hacienda, un homme d’une quarantaine d’années, revêtu d’un riche costume de gentilhomme fermier, les épaules recouvertes d’un zarapé aux brillantes couleurs, et la tête garantie des derniers rayons du soleil couchant par un fin chapeau de paille de Panama d’au moins cinq cents piastres, semblait présider à cette scène tout en fumant une cigarette de maïs. C’était un cavalier de haute mine, à la taille élancée fine, cambrée et parfaitement proportionnée, les traits de son visage, bien dessinés, aux lignes fermes et arrêtées dénotaient la loyauté, le courage et surtout une volonté de fer. Ses grands yeux noirs ombragés par d’épais sourcils étaient d’une douceur sans égale, mais lorsqu’une contrariété un peu vive colorait son teint bruni d’un reflet rougeâtre, son regard prenait une fixité et une force que nul ne pouvait supporter et qui faisaient hésiter et trembler les plus braves. La finesse des extrémités et plus que tout le cachet d’aristocratie empreint sur sa personne dénotaient au premier coup d’œil que cet homme était de pure et noble race castillane. En effet, ce personnage était don Ramon Garillas de Saavedra, le propriétaire de l’hacienda del Milagro que nous venons de décrire. Don Ramon Garillas descendait d’une famille espagnole dont le chef avait été un des principaux lieutenants de Cortez, et s’était établi au Mexique après la miraculeuse conquête de cet aventurier de génie. Jouissant d’une fortune princière, mais repoussé, à cause de son mariage avec une femme de race aztèque mêlée, par les autorités espagnoles, il s’était adonné tout entier à la culture de ses terres et à l’amélioration de ses vastes domaines. Après dix-sept ans de mariage, il se trouvait chef d’une nombreuse famille composée de six garçons et de trois filles, en tout neuf enfants, dont Rafaël, celui que nous avons vu si lestement tuer le vaquero, était l’aîné. Le mariage de don Ramon et de doña Jesusita n’avait été qu’un mariage de convenance, contracté du point de vue seul de la fortune, mais qui pourtant les rendait comparativement heureux ; nous disons comparativement, parce que la jeune fille n’étant sortie du couvent que pour se marier, l’amour n’avait jamais existé entre eux, mais avait été remplacé par une tendre et sincère affection. Doña Jesusita passait son temps dans les soins que nécessitaient ses enfants, au milieu de ses femmes indiennes ; de son côté son mari complètement absorbé par les devoirs de sa vie de gentilhomme fermier restait presque toujours avec ses vaqueros, ses péons et ses chasseurs, ne voyant sa femme que pendant quelques minutes aux heures des repas, et restant parfois des mois entiers absent pour une partie de chasse sur les bords du rio Gila. Cependant nous devons ajouter que, absent ou présent, don Ramon veillait avec le plus grand soin à ce que rien ne manquât au bien-être de sa femme et à ce que ses moindres caprices fussent satisfaits, n’épargnant ni l’argent ni les peines pour lui procurer ce qu’elle paraissait désirer. Doña Jesusita était douée d’une beauté ravissante et d’une douceur angélique ; elle semblait avoir accepté sinon avec joie du moins sans trop de peine le genre de vie auquel son mari l’avait obligée à se plier ; mais dans les profondeurs de son grand œil noir languissant, dans la pâleur de ses traits et surtout dans le nuage de tristesse qui obscurcissait continuellement son beau front d’une blancheur mate, il était facile de deviner qu’une âme ardente était renfermée dans cette séduisante statue, et que ce cœur qui s’ignorait soi-même avait tourné toutes ses pensées vers ses enfants, qu’elle s’était mise à adorer de toutes les forces virginales de l’amour maternel, le plus beau et le plus sain de tous. Pour don Ramon, toujours bon et prévenant pour sa femme, qu’il ne s’était jamais donné la peine d’étudier, il avait le droit de la croire la plus heureuse créature du monde, et elle l’était en effet depuis que Dieu l’avait rendue mère. Le soleil était couché depuis quelques instants, le ciel perdait peu à peu sa teinte pourprée et s’assombrissait de plus en plus, quelques étoiles commençaient déjà à scintiller sur la voûte céleste, et le vent du soir se levait avec une force qui présageait pour la nuit un de ces orages terribles, comme ces régions en voient souvent éclater. Le mayoral, après avoir fait renfermer avec soin le reste du ganado dans l’enclos, rassembla les vaqueros et péons, et tous se dirigèrent vers l’hacienda où la cloche du souper les avertissait que l’heure du repos était enfin venue. Lorsque le majordome passa le dernier en le saluant devant son maître : Eh bien, lui demanda celui-ci, nô Eusébio, combien de têtes avons-nous cette année ? Quatre cent cinquante, répondit le mayoral, grand homme sec et maigre, à la tête grisonnante et au visage tanné comme un morceau de cuir, en arrêtant son cheval et ôtant son chapeau, c’est-à-dire soixante-quinze têtes de plus que l’année passée ; nos voisins les jaguars et les Apaches ne nous ont pas causé de grands dommages, cette saison. Grâce à vous, nô Eusébio, répondit don Ramon, votre vigilance a été extrême, je saurai vous en récompenser. Ma meilleure récompense est la bonne parole que Votre Seigneurie vient de me dire, répondit le mayoral, dont le rude visage s’éclaira d’un sourire de satisfaction, ne dois-je pas veiller sur ce qui vous appartient avec le même soin que si tout était à moi ? Merci, reprit le gentilhomme avec émotion en serrant la main de son serviteur, je sais que vous m’êtes dévoué. À la vie et à la mort, mon maître, ma mère vous a nourri de son lait, je suis à vous et à votre famille. nô Eusébio, dit gaiement l’ hacendero, le souper est prêt, la señora doit être à table, ne la laissons pas nous attendre plus longtemps. Sur ce, tous deux entrèrent dans le patio et nô Eusébio, ainsi que don Ramon l’avait nommé, se prépara, comme il le faisait chaque soir, à fermer les portes. Pendant ce temps don Ramon entra dans la salle à manger de l’hacienda, où tous les vaqueros et les péons étaient réunis. Cette salle à manger était meublée d’une immense table qui en tenait tout le centre ; autour de cette table il y avait des bancs de bois garnis de cuir et deux fauteuils sculptés destinés à don Ramon et à la señora. Derrière les fauteuils un Christ en ivoire de quatre pieds de haut pendait au mur entre deux tableaux représentant, l’un Jésus au jardin des Oliviers, l’autre le Sermon sur la montagne. Çà et là accrochées le long des murailles blanchies à la chaux, grimaçaient des têtes de jaguars, de buffles ou d’élans tués à la chasse par l’ hacendero . La table était abondamment servie de lahua, potage épais fait de farine de maïs cuite avec de la viande, de puchero ou olla podrida et de pépian ; de distance en distance il y avait des bouteilles de mezcal et des carafes d’eau. Sur un signe de l’hacendero le repas commença. Bientôt l’orage qui menaçait éclata avec fureur. La pluie tombait à torrents, à chaque seconde des éclairs livides faisaient pâlir les lumières, précédant les éclats formidables de la foudre. Vers la fin du repas l’ouragan acquit une violence telle que le tumulte des éléments conjurés couvrit le bruit des conversations. Le tonnerre éclata avec une force épouvantable, un tourbillon de vent s’engouffra dans la salle en défonçant une fenêtre, toutes les lumières s’éteignirent, les assistants se signèrent avec crainte. En ce moment, la cloche placée à la porte de l’hacienda retentit avec un bruit convulsif, et une voix qui n’avait rien d’humain cria à deux reprises différentes : s’écria don Ramon en s’élançant hors de la salle, on égorge quelqu’un dans la plaine. Deux coups de feu retentirent presque en même temps, un cri d’agonie traversa l’espace, et tout retomba dans un silence sinistre. Tout à coup un éclair blafard sillonna l’obscurité, le tonnerre éclata avec un fracas horrible et don Ramon reparut sur le seuil de la salle, portant un homme évanoui dans ses bras. L’étranger fut déposé sur un siège, l’on s’empressa autour de lui. Le visage de cet homme non plus que sa mise n’avaient rien d’extraordinaire, cependant en l’apercevant, Rafaël, le fils aîné de don Ramon, ne put réprimer un geste d’effroi, son visage devint d’une pâleur livide. murmura-t-il à voix basse, le juez de letras !... C’était en effet le digne juge que nous avons vu sortir d’Hermosillo en si brillant équipage. Ses longs cheveux trempés de pluie tombaient sur sa poitrine, ses vêtements étaient en désordre, tachés de sang et déchirés en maints endroits. Sa main droite serrait convulsivement la crosse d’un pistolet déchargé. Don Ramon lui aussi avait reconnu le juez de letras, il avait malgré lui lancé à son fils un regard que celui-ci n’avait pu supporter. Grâce aux soins intelligents qui lui furent prodigués par doña Jesusita et ses femmes, le juge ne tarda pas à revenir à lui ; il poussa un profond soupir, ouvrit des yeux hagards qu’il promena sur les assistants sans rien voir encore, et peu à peu reprit connaissance. Tout à coup une vive rougeur colora son front si pâle une seconde auparavant, son œil étincela ; dirigeant vers Rafaël un regard qui le cloua au sol en proie à une terreur invincible, il se leva péniblement et s’avançant vers le jeune homme qui le regardait venir sans oser chercher à l’éviter, il lui posa rudement la main sur l’épaule, puis se tournant vers les péons terrifiés de cette scène étrange à laquelle ils ne comprenaient rien : Moi, don Inigo tormentos d’Albaceyte, dit-il d’une voix solennelle, juez de letras de la ville d’Hermosillo, au nom du roi j’arrête cet homme convaincu d’assassinat !... s’écria Rafaël, en tombant à deux genoux et en joignant les mains avec désespoir. murmura la pauvre mère en s’affaissant sur elle-même. Le lendemain, le soleil se leva splendide à l’horizon. L’orage de la nuit avait complètement nettoyé le ciel qui était d’un bleu mat ; les oiseaux gazouillaient, gaiement cachés sous la feuillée, tout dans la nature avait repris son air de fête accoutumé. La cloche sonna joyeusement à l’hacienda del Milagro, les péons commencèrent à se disperser dans toutes les directions, les uns menant les chevaux au pasto, les autres conduisant les bestiaux dans les prairies artificielles, d’autres encore se rendant aux champs, enfin les derniers s’occupèrent dans le patio à traire les vaches et à réparer les dégâts causés par l’ouragan. Les seules traces qui restaient de la tempête de la nuit étaient deux magnifiques jaguars étendus morts à la porte de l’hacienda, non loin du cadavre d’un cheval à demi dévoré. Nô Eusébio, qui se promenait de long en large dans le patio en surveillant avec soin les occupations de chacun, fit retirer et nettoyer les riches harnais du cheval, et ordonna qu’on enlevât la peau des jaguars. Ce qui fut exécuté en un clin d’œil. Pourtant, nô Eusébio était inquiet, don Ramon ordinairement le premier levé à l’hacienda n’avait pas encore paru. Le soir précédent, à la suite de la foudroyante accusation lancée par le juez de letras contre le fils aîné de l’hacendero, celui-ci avait ordonné à ses serviteurs de se retirer, et après avoir lui-même, malgré les pleurs et les prières de sa femme, solidement garrotté son fils, il avait emmené don Inigo d’Albaceyte dans une salle retirée de la ferme, où tous deux étaient restés enfermés jusqu’à une heure fort avancée de la nuit. Que s’était-il passé dans cet entretien pendant lequel avait dû être arrêté le sort de Rafaël ? personne ne le savait, nô Eusébio pas plus que les autres. Puis après avoir conduit don Inigo dans une chambre qu’il lui avait fait préparer, et lui avoir souhaité une bonne nuit, don Ramon était allé rejoindre son fils, auprès duquel la pauvre mère pleurait toujours ; sans prononcer une parole, il avait pris l’enfant dans ses bras et l’avait emporté dans sa chambre à coucher où il l’avait étendu sur le sol auprès de son lit, ensuite l’hacendero avait fermé la porte à clé, s’était couché, deux pistolets à son chevet, et la nuit s’était écoulée ainsi, le père et le fils se lançant dans l’obscurité des regards de bêtes fauves, et la pauvre mère agenouillée sur le seuil de cette chambre dont l’entrée lui était interdite, pleurant silencieusement sur son premier-né qui, elle en avait le pressentiment terrible, allait lui être ravi pour toujours. murmurait à part lui le mayoral, tout en mâchonnant sans y songer le bout de sa cigarette éteinte, qu’est-ce que tout cela va devenir ? Don Ramon n’est pas homme à pardonner, il ne transigera pas avec son honneur. Abandonnera-t-il son fils à la justice ? Le digne mayoral en était là de ses réflexions lorsque don Inigo Albaceyte et don Ramon parurent dans le patio. Le visage des deux hommes était sévère, celui de l’hacendero surtout était sombre comme la nuit. Nô Eusébio, dit don Ramon d’une voix brève, faites seller un cheval et préparer une escorte de quatre hommes pour conduire ce cavalier à Hermosillo. Le mayoral s’inclina respectueusement et donna immédiatement les ordres nécessaires. Je vous remercie mille fois, continua don Ramon en s’adressant au juge, vous sauvez l’honneur de ma maison. Ne me soyez pas si reconnaissant, seigneur, répondit don Inigo, je vous jure que lorsque je suis sorti hier soir de la ville, je n’avais nullement l’intention de vous être agréable. Mettez-vous à ma place, je suis juge criminel avant tout, on coupe une personne, un mauvais drôle, je vous le concède, mais un homme, quoique de la pire espèce ; l’assassin est connu, il traverse au galop la ville, en plein soleil, à la vue de tous, avec une effronterie incroyable, que devais-je faire ? me mettre à sa poursuite, je n’ai pas hésité. C’est vrai, murmura don Ramon en baissant la tête. Et mal m’en a pris, les coquins qui m’accompagnaient m’ont abandonné comme des poltrons au plus fort de l’orage pour se cacher je ne sais où ; pour comble de disgrâce, deux jaguars, de magnifiques bêtes du reste, se sont lancés à ma poursuite, ils me serraient de si près que je suis venu tomber comme une masse à votre porte ; j’en ai tué un, c’est vrai, mais l’autre était bien près de me happer lorsque vous m’êtes venu en aide. Pouvais-je après cela arrêter le fils de l’homme qui m’avait sauvé la vie au péril de la sienne ? c’eût été agir avec la plus noire ingratitude. Mais non, nous sommes quittes, voilà tout. Je ne parle pas des quelques milliers de piastres que vous m’avez donnés, puisqu’ils serviront à fermer la bouche à mes loups cerviers ; seulement, croyez-moi, don Ramon, surveillez votre fils, s’il retombait une autre fois dans mes mains, je ne sais pas comment je pourrais le sauver. Soyez tranquille, don Inigo, mon fils ne retombera plus dans vos mains. L’hacendero prononça ces paroles d’une voix tellement sombre que le juge se retourna en tressaillant. Prenez garde à ce que vous allez faire ! ne craignez rien, répondit don Ramon, seulement comme je ne veux pas que mon fils monte sur un échafaud et traîne mon nom dans la boue, je saurai y mettre ordre. En ce moment on amena le cheval. Le juez de letras se mit en selle. Allons, adieu, don Ramon, dit-il d’une voix indulgente, soyez prudent, ce jeune homme peut encore se corriger, il a le sang vif, pas autre chose. Adieu, don Inigo Albaceyte, répondit l’hacendero d’un ton sec qui n’admettait pas de réplique. Le juge secoua la tête, et piquant des deux il partit au grand trot suivi de son escorte après avoir fait un dernier geste d’adieu au fermier. Celui-ci le suivit des yeux tant qu’il put l’apercevoir, puis il rentra à grands pas dans l’hacienda. Nô Eusébio, dit-il au mayoral, sonnez la cloche pour réunir tous les péons ainsi que les autres serviteurs de l’hacienda. Le mayoral, après avoir regardé son maître avec étonnement, se hâta d’exécuter l’ordre qu’il avait reçu. Au bruit de la cloche, les employés de la ferme s’empressèrent d’accourir, ne sachant à quoi attribuer cette convocation extraordinaire. Ils furent bientôt réunis tous dans la grande salle qui servait de réfectoire. Le plus complet silence régnait parmi eux. Une angoisse secrète leur serrait le cœur. Ils avaient le pressentiment d’un événement terrible. Après quelques minutes d’attente, doña Jesusita entra entourée de ses enfants, à l’exception de Rafaël, et fut prendre place sur une estrade préparée à l’un des bouts de la salle. Ses traits étaient pâles, ses yeux rougis montraient qu’elle avait pleuré. Il avait revêtu un costume complet de velours noir, sans broderies, une lourde chaîne d’or pendait sur sa poitrine, un chapeau de feutre noir à large bord, orné d’une plume d’aigle, couvrait sa tête, une longue épée à garde en fer bruni pendait à son côté gauche. Son front était chargé de rides, ses sourcils étaient froncés au-dessus de ses yeux noirs qui semblaient lancer des éclairs. Un frisson de terreur parcourut les rangs de l’assemblée. Don Ramon Garillas avait revêtu son costume de justicier. Lorsque don Ramon eut pris place à la droite de sa femme, il fit un signe. Le mayoral sortit et rentra un instant après suivi de Rafaël. Le jeune homme était nu-tête, il avait les mains attachées derrière le dos. Les yeux baissés, le visage pâle, il se plaça devant son père, qu’il salua respectueusement. À l’époque où se passe notre histoire, surtout dans les pays éloignés des centres, et exposés aux continuelles incursions des Indiens, les chefs de famille avaient conservé dans toute sa pureté cette autorité patriarcale, que les efforts de notre civilisation dépravée tendent de plus en plus à amoindrir et à faire disparaître. Un père était souverain dans sa maison, ses jugements étaient sans appel et exécutés sans murmures et sans résistance. Les gens de la ferme connaissaient le caractère ferme et la volonté implacable de leur maître, ils savaient qu’il ne pardonnait jamais, que son honneur lui était plus cher que la vie, ce fut donc avec un sentiment de crainte indéfinissable qu’ils se préparèrent à assister au drame terrible qui allait se jouer devant eux entre le père et le fils. Don Ramon se leva, promena un regard sombre sur l’assistance, et jetant son chapeau à ses pieds : Écoutez tous, dit-il d’une voix brève et profondément accentuée, je suis d’une vieille race chrétienne dont les ancêtres n’ont jamais failli ; l’honneur a toujours dans ma maison été considéré comme le premier bien, cet honneur que mes aïeux m’ont transmis intact et que je me suis efforcé de conserver pur, mon fils premier-né, l’héritier de mon nom, vient de le souiller d’une tache indélébile. Hier, à Hermosillo, à la suite d’une querelle dans un tripot, il a mis le feu à une maison au risque d’incendier toute la ville, et comme un homme voulait s’opposer à sa fuite, il l’a tué d’un coup de poignard. Que penser d’un enfant qui, dans un âge aussi tendre, est doué de ces instincts de bête fauve ? Justice doit être faite, vive Dieu ! Après ces paroles, don Ramon croisa les bras sur sa poitrine et sembla se recueillir. Nul n’osait hasarder un mot en faveur de l’accusé ; les fronts étaient baissés, les poitrines haletantes. Rafaël était aimé des serviteurs de son père, à cause de son intrépidité qui ne connaissait pas d’obstacles, de son adresse à manier un cheval et à se servir de toutes les armes, et plus que tout pour la franchise et la bonté qui faisaient le fond de son caractère. Dans ce pays surtout, où la vie d’un homme est comptée pour si peu de chose, chacun était intérieurement disposé à excuser le jeune homme et à ne voir dans l’action qu’il avait commise que la chaleur du sang et l’emportement de la colère. Doña Jesusita se leva ; toujours elle avait sans murmurer courbé sous les volontés de son mari, que depuis de longues années elle était accoutumée à respecter ; l’idée seule de lui résister l’effrayait et faisait courir un frisson dans ses veines, mais toutes les forces aimantes de son âme s’étaient concentrées dans son cœur, elle adorait ses enfants, Rafaël surtout, dont le caractère indomptable avait plus que les autres besoin des soins d’une mère. Monsieur, dit-elle à son mari d’une voix pleine de larmes, songez que Rafaël est votre premier-né, que sa faute, quelque grave qu’elle est, ne doit pas cependant être inexcusable à vos yeux, que vous êtes son père, et que moi ! fit-elle en tombant à genoux et en joignant les mains en éclatant en sanglots, j’implore votre pitié ; grâce, monsieur ! Don Ramon releva froidement sa femme dont les pleurs inondaient le visage, et après l’avoir obligée à reprendre sa place sur son fauteuil : C’est surtout comme père, dit-il, que mon cœur doit être sans pitié !... Rafaël est un assassin et un incendiaire, il n’est plus mon fils ! répondit brusquement don Ramon, le soin de mon honneur me regarde seul ; qu’il vous suffise de savoir que cette faute est la dernière que votre fils commettra. fit-elle avec horreur, voulez-vous donc être son bourreau !... Je suis son juge, répliqua l’implacable gentilhomme d’une voix terrible. s’écria la pauvre femme en se précipitant vers son fils, qu’elle enlaça étroitement de ses bras, nul ne viendra-t-il donc à mon secours ? Don Ramon lui-même ne put retenir une larme. s’écria la mère avec une joie folle, il est sauvé ! Dieu a amolli le cœur de cet homme de fer ! Vous vous trompez, madame, interrompit don Ramon en la repoussant brusquement en arrière ; votre fils n’est plus à moi, il appartient à ma justice ! Alors, fixant sur son fils un regard froid comme une lame d’acier : Don Rafaël, dit-il d’une voix dont l’accent terrible fit malgré lui tressaillir le jeune homme, à compter de cet instant vous ne faites plus partie de cette société que vos crimes ont épouvantée ; c’est avec les bêtes fauves que je vous condamne à vivre et à mourir. À cet arrêt terrible, doña Jesusita fit quelques pas en chancelant et tomba à la renverse. Rafaël jusqu’à ce moment avait à grand-peine renfermé dans son cœur les émotions qui l’agitaient, mais à cette dernière péripétie, il ne put se contenir plus longtemps ; il s’élança vers sa mère en fondant en larmes et en poussant un cri déchirant : lui dit don Ramon en lui posant la main sur l’épaule. L’enfant s’arrêta, chancelant comme un homme ivre. s’écria-t-il avec un sanglot déchirant, ma mère se meurt ! C’est vous qui l’avez tuée, répondit froidement l’hacendero. Rafaël se retourna comme si un serpent l’avait piqué ; il lança à son père un regard d’une expression étrange, et les dents serrées, le front livide, il lui dit : Tuez-moi, monsieur, car je vous jure que de même que vous avez été sans pitié pour ma mère et pour moi, si je vis, je serai plus tard sans pitié pour vous ! Don Ramon lui jeta un regard de mépris. Doña Jesusita, qui commençait à revenir à la vie, s’aperçut comme dans un rêve du départ de son fils. Le jeune homme hésita une seconde, puis d’un bond il se précipita sur elle, l’embrassa avec une tendresse folle, et rejoignant son père : Maintenant, je puis mourir, fit-il, j’ai dit adieu à ma mère ! Les assistants, atterrés par cette scène, se séparèrent sans oser se communiquer leurs impressions, mais livrés à une profonde douleur. Sous les caresses de son fils, la pauvre mère avait de nouveau perdu connaissance. Deux chevaux tenus en bride par nô Eusébio attendaient à la porte de l’hacienda. Il se mit en selle, plaça son fils en travers devant lui. Rentrez ce second cheval, dit-il, je n’en ai pas besoin. Et, enfonçant les éperons dans les flancs de sa monture qui hennit de douleur, il partit à fond de train. Le majordome rentra dans la ferme en secouant tristement la tête. Dès que l’hacienda eut disparu derrière un pli de terrain, don Ramon s’arrêta, sortit un mouchoir de soie de sa poitrine, banda les yeux de son fils sans lui adresser une parole, et repartit. Cette course dura longtemps dans le désert ; elle avait quelque chose de lugubre, qui faisait froid à l’âme. Ce cavalier vêtu de noir, glissant silencieusement dans les sables, emportant à l’arçon de sa selle un enfant garrotté, dont les tressaillements nerveux et les soubresauts révélaient seuls l’existence, avait un aspect fatal et étrange qui aurait imprimé la terreur à l’homme le plus brave. Bien des heures se passèrent sans qu’un mot fût échangé entre le père et le fils ; le soleil commençait à baisser à l’horizon, quelques étoiles apparaissaient déjà dans le bleu sombre du ciel, le cheval courait toujours. Le désert prenait d’instant en instant une apparence plus triste et plus sauvage ; toute trace de végétation avait disparu ; seulement çà et là des monceaux d’ossements blanchis par le temps marbraient le sable de taches livides, les oiseaux de proie tournaient lentement au-dessus du cavalier en poussant des cris rauques, et dans les profondeurs mystérieuses des chaparals, les bêtes fauves, aux approches du soir, préludaient par de sourds rugissements à leurs lugubres concerts. Dans ces régions le crépuscule n’existe pas ; dès que le soleil a disparu, la nuit est complète. Son fils ne lui avait pas adressé une prière, n’avait pas poussé une plainte. Enfin, vers huit heures du soir, le cavalier s’arrêta. Cette course fiévreuse durait depuis dix heures. Le cheval râlait sourdement et trébuchait à chaque pas. Don Ramon jeta un regard autour de lui ; un sourire de satisfaction plissa ses lèvres. De tous les côtés, le désert déroulait ses immenses plaines de sable ; d’un seul les premiers plans d’une forêt vierge découpaient à l’horizon leur silhouette bizarre, qui tranchait d’une façon sinistre sur l’ensemble du paysage. Don Ramon mit pied à terre, posa son fils sur le sable, ôta la bride de son cheval, afin qu’il pût manger la provende qu’il lui donna ; puis lorsqu’il se fut acquitté avec le plus grand sang-froid de ces divers devoirs, il s’approcha de son fils et lui enleva le bandeau qui couvrait ses yeux. L’enfant resta immobile, fixant sur son père un regard terne et froid. Monsieur, lui dit don Ramon, d’une voix sèche et brève, vous êtes ici à plus de vingt lieues de mon hacienda, dans laquelle vous ne devez plus mettre les pieds sous peine de mort ; à compter de ce moment vous êtes seul, vous n’avez plus ni père, ni mère, ni famille ; puisque vous êtes une bête fauve, je vous condamne à vivre avec les bêtes fauves ; ma résolution est irrévocable, vos prières ne pourraient la changer, épargnez-les-moi donc. Je ne vous prie pas, répondit l’enfant d’une voix sourde ; on ne prie pas le bourreau. Don Ramon tressaillit ; il fit quelques pas de long en large avec une agitation fébrile ; mais se remettant presque aussitôt, il continua : Voici dans ce sac des vivres pour deux jours ; je vous laisse cette carabine rayée qui dans ma main n’a jamais manqué le but ; je vous donne aussi ces pistolets, ce machète, ce couteau, cette hache, de la poudre et des balles dans ces cornes de buffalos ; vous trouverez dans le sac aux provisions un briquet et tout ce qu’il faut pour faire du feu ; j’y ai joint une Bible appartenant à votre mère. Vous êtes mort pour la société dans laquelle vous ne devez plus rentrer ; le désert est devant vous ; il vous appartient ; pour moi, je n’ai plus de fils, adieu ! Le Seigneur vous fasse miséricorde, tout est fini entre nous sur la terre ; vous restez seul et sans famille, à vous maintenant à commencer une seconde existence et à pourvoir à vos besoins. La Providence n’abandonne jamais ceux qui placent leur confiance en elle ; seule, désormais, elle veillera sur vous. Après avoir prononcé ces mots, don Ramon, le visage impassible, remit la bride à son cheval, rendit à son fils la liberté, en tranchant d’un coup les liens qui l’attachaient, et, se mettant en selle, il partit avec rapidité. Rafaël se releva sur les genoux, pencha la tête en avant, écouta avec anxiété le galop précipité du cheval sur le sable, suivit des yeux, aussi longtemps qu’il put la distinguer, la fatale silhouette qui se détachait en noir aux rayons de la lune ; puis, lorsque le cavalier se fut enfin confondu avec les ténèbres, l’enfant porta la main à sa poitrine, une expression de désespoir impossible à rendre crispa ses traits : Et il tomba à la renverse sur le sable. Après un temps de galop assez long, don Ramon ralentit insensiblement et comme malgré lui l’allure de son cheval, prêtant l’oreille aux bruits vagues du désert, écoutant avec anxiété, sans se rendre bien compte lui-même des raisons qui le faisaient agir, mais attendant peut-être un appel de son malheureux fils pour retourner auprès de lui. Deux fois même sa main serra machinalement la bride, comme s’il obéissait à une voix secrète qui lui commandait de revenir sur ses pas ; mais toujours l’orgueil féroce de sa race fut le plus fort, et il continua à marcher en avant. Le soleil se levait au moment où don Ramon arrivait à l’hacienda. Deux personnes debout, de chaque côté de la porte, attendaient son retour. L’une était doña Jesusita, l’autre le majordome. À l’aspect de sa femme, pâle et muette, qui se tenait devant lui comme la statue de la désolation, l’hacendero sentit une tristesse indicible lui serrer le cœur ; il voulut passer. Doña Jesusita fit deux pas, et saisissant la bride du cheval : Don Ramon, lui dit-elle avec angoisse, qu’avez-vous fait de mon fils ? L’hacendero ne répondit pas ; en voyant la douleur de sa femme un remords lui tordit le cœur dans la poitrine, il se demanda mentalement s’il avait réellement le droit d’agir comme il l’avait fait. Doña Jesusita attendait vainement une réponse. Don Ramon regardait sa femme ; il avait peur en apercevant les sillons indélébiles que le chagrin avait creusés sur ce visage si calme, si tranquille quelques heures à peine auparavant. La noble femme était livide ; ses traits tirés avaient une rigidité inouïe ; ses yeux brûlés de fièvre étaient rouges et secs, deux lignes noires et profondes les rendaient caves et hagards ; une large tache marbrait ses joues, trace de larmes dont la source était tarie ; elle ne pouvait plus pleurer, sa voix était rauque et saccadée, sa poitrine oppressée se soulevait douloureusement pour laisser échapper une respiration haletante. Après avoir attendu pendant quelques secondes une réponse à sa demande : Don Ramon, reprit-elle, qu’avez-vous fait de mon fils ? L’hacendero détourna la tête avec embarras. Non !..., répondit-il effrayé de cette douleur, et pour la première fois de sa vie forcé de reconnaître le pouvoir de la mère qui demande compte de son enfant. Plus tard, dit-il, quand vous serez calme, vous saurez tout. Je suis calme, répondit-elle, pourquoi feindre une pitié que vous n’éprouvez pas ? mon fils est mort, et c’est vous qui l’avez tué ! Jesusita, dit-il à sa femme en lui prenant les mains et la regardant avec tendresse, je vous jure par ce qu’il y a de plus sacré au monde, que votre fils existe ; je n’ai pas touché un cheveu de sa tête. La pauvre mère resta pensive pendant quelques secondes. Je vous crois, dit-elle après un instant ; qu’est-il devenu ? reprit-il avec hésitation, puisque vous voulez tout savoir, apprenez que si j’ai abandonné votre fils dans le désert... c’est en lui laissant les moyens de pourvoir à sa sûreté et à ses besoins. Doña Jesusita tressaillit, un frisson nerveux parcourut tout son corps. Vous avez été clément, dit-elle d’une voix incisive et avec une ironie amère ; vous avez été clément envers un enfant de seize ans, don Ramon, il vous répugnait de tremper vos mains dans son sang, vous avez préféré laisser cette tâche aux bêtes fauves et aux féroces Indiens, qui seuls peuplent ces solitudes. répondit l’hacendero d’une voix basse mais ferme. Un enfant n’est jamais coupable pour celle qui l’a porté dans son sein et nourri de son lait, fit-elle avec énergie ; très bien, don Ramon, vous avez condamné votre fils, moi, je le sauverai ! dit l’hacendero effrayé de la résolution qu’il vit briller dans l’œil de sa femme. don Ramon, j’accomplirai mon devoir comme vous avez cru devoir accomplir le vôtre ! tremblez qu’il ne vous demande compte un jour du sang de votre fils !... Don Ramon courba la tête sous cet anathème ; le front pâle et l’âme remplie de remords cuisants, il rentra lentement dans l’hacienda. Doña Jesusita le suivit un instant des yeux. Alors elle sortit, suivie de nô Eusébio. Deux chevaux les attendaient, cachés derrière un bouquet d’arbres. À la recherche de mon fils ! Un vif incarnat colorait ses joues ; ses yeux noirs lançaient des éclairs. Nô Eusébio détacha quatre magnifiques limiers, nommés rastreros dans le pays, et qui servent à suivre les pistes ; il leur fit sentir une chemise appartenant à Rafaël ; les limiers s’élancèrent sur la voie en poussant de grands cris ; nô Eusébio et doña Jesusita bondirent à leur suite en échangeant un regard d’espoir suprême. Les chiens n’eurent pas de peine à suivre la piste, elle était droite et sans hésitation aucune ; aussi ne s’arrêtèrent-ils pas un instant. Lorsque doña Jesusita arriva à l’endroit où Rafaël avait été abandonné par son père, la place était vide !... Les traces de son séjour étaient visibles. Tout indiquait que Rafaël n’avait quitté cette place que depuis une heure à peine. répondit résolument doña Jesusita, en enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval, qui poussa un hennissement de fureur et reprit sa course frénétique. Le soir de ce même jour, la plus grande consternation régnait à l’hacienda del Milagro. Doña Jesusita et nô Eusébio n’étaient pas rentrés. Don Ramon fit monter tout le monde à cheval. Armés de torches, les péons et les vaqueros commencèrent une battue immense à la recherche de leur maîtresse et du majordome. La nuit entière s’écoula sans amener aucun résultat satisfaisant. Au point du jour, le cheval de doña Jesusita fut retrouvé à demi dévoré dans le désert. Le terrain environnant le cadavre du cheval semblait avoir été le théâtre d’une lutte acharnée. Don Ramon désespéré donna l’ordre du retour. s’écria-t-il en rentrant dans l’hacienda, est-ce déjà mon châtiment qui commence ? Des semaines, des mois, des années s’écoulèrent sans que rien vînt lever un coin du voile mystérieux qui enveloppait ces sinistres événements, et malgré les plus actives recherches, on ne put rien apprendre sur le sort de Rafaël, de sa mère et de nô Eusébio. À l’ouest des États-Unis s’étend à plusieurs centaines de milles au-delà du Mississippi un immense territoire, inconnu jusqu’à ce jour, composé de terres incultes, où ne s’élève ni la maison du Blanc, ni le hatto de l’Indien. Ce vaste désert, entremêlé de sombres forêts aux mystérieux sentiers tracés par le pas des bêtes fauves, et de prairies verdoyantes aux herbes hautes et touffues, ondulant au moindre vent, est arrosé par de puissants cours d’eau, dont les principaux sont la grande rivière Canadienne, l’Arkansas et la rivière Rouge. Sur ces terres à la végétation si riche, errent en troupes innombrables les chevaux sauvages, les buffles, les élans, les longues cornes, et ces milliers d’animaux que la civilisation des autre parties de l’Amérique refoule de jour en jour, et qui retrouvent dans ces parages leur primitive liberté. Aussi les plus puissantes tribus indiennes ont-elles établi dans cette contrée leurs territoires de chasse. Les Delawares, les Cricks, les Osages, parcourent les frontières du désert aux environs des établissements des Américains, avec lesquels quelques faibles liens de civilisation commencent à les unir, luttant contre les hordes des Pawnees, des Pieds-Noirs, des Assiniboins et des Comanches, peuplades indomptées, nomades des prairies ou habitantes des montagnes, qui parcourent dans tous les sens ce désert, dont nulles d’elles n’osent s’arroger la propriété, mais qu’elles semblent s’entendre pour dévaster, se réunissant en grand nombre pour des parties de chasse, comme s’il s’agissait de faire la guerre. En effet, les ennemis que l’on est exposé à rencontrer dans ce désert sont de toutes espèces ; sans parler ici des bêtes fauves, il y a encore les chasseurs, les trappeurs et les partisans, qui ne sont pas moins redoutables pour les Indiens que leurs compatriotes. Aussi la prairie, théâtre sinistre de combats incessants et terribles, n’est-elle en réalité qu’un vaste ossuaire, où s’engloutissent obscurément chaque année, dans une guerre d’embuscades sans merci, des milliers d’hommes intrépides. Rien de plus grandiose et de plus majestueux que l’aspect de ces prairies dans lesquelles la Providence a versé à pleines mains d’innombrables richesses, rien de plus séduisant que ces vertes campagnes, ces épaisses forêts, ces larges rivières ; le murmure mélancolique des eaux sur les cailloux de la plage, le chant des milliers d’oiseaux cachés sous la feuillée, les bonds des animaux s’ébattant au milieu des hautes herbes, tout enchante, tout attire et entraîne le voyageur fasciné, qui bientôt, victime de son enthousiasme, tombera dans un de ces pièges sans nombre tendus sous ses pas parmi les fleurs, et payera de sa vie son imprudente crédulité. Vers la fin de l’année 1837, dans les derniers jours du mois de septembre, nommé par les Indiens Lune des feuilles tombantes Inaqui Quisis, un homme jeune encore et qu’à la couleur de son teint, à défaut de son costume entièrement semblable à celui des Indiens, il était facile de reconnaître pour un Blanc, était assis, une heure à peu près avant le coucher du soleil, auprès d’un feu dont le besoin commençait à se faire sentir à cette époque de l’année, dans un des endroits les plus ignorés de la prairie que nous venons de décrire. Cet homme avait trente-cinq ou trente-six ans au plus, quoique quelques rides, profondément creusées dans son large front d’une blancheur mate, semblassent indiquer un âge plus avancé. Les traits de son visage étaient beaux, nobles, empreints de cette fierté et de cette énergie que donne la vie sauvage. Ses yeux noirs à fleur de tête couronnés d’épais sourcils, avaient une expression douce et mélancolique qui en tempérait l’éclat et la vivacité ; le bas de son visage disparaissait sous une barbe longue et touffue, dont la teinte bleuâtre tranchait avec l’étrange pâleur répandue sur ses traits. Sa taille était haute, élancée, parfaitement proportionnée ; ses membres nerveux, sur lesquels ressortaient des muscles d’une rigidité extrême, montraient qu’il était doué d’une vigueur peu commune. Enfin toute sa personne inspirait cette respectueuse sympathie que les natures d’élite s’attirent plus facilement dans ces contrées que dans nos pays, où l’apparence physique n’est presque toujours que l’apanage de la brute. Son costume, d’une grande simplicité, se composait d’un mitasse, espèce de caleçon étroit tombant aux chevilles, attaché aux hanches par un ceinturon de cuir, et d’une blouse de chasse en calicot, brodée d’agréments en laine de différentes couleurs, qui lui descendait à mi-jambes. Cette blouse, ouverte par-devant, laissait voir sa poitrine brunie, sur laquelle pendait un scapulaire de velours noir, retenu par une mince chaîne d’acier. Des bottines de peau de daim non tannée le garantissaient des morsures des reptiles, et lui montaient jusqu’au-dessus du genou ; enfin un bonnet de peau de castor, dont la queue tombait par-derrière, couvrait sa tête et laissait échapper de longues boucles d’une luxuriante chevelure noire, mêlée déjà de fils d’argent, qui s’épanouissaient sur ses larges épaules. Une magnifique carabine à canon rayé, placée auprès de lui à portée de sa main, la gibecière qu’il portait en bandoulière et les deux cornes de buffalos, pendues à sa ceinture et pleines de poudre et de balles, ne laissaient aucun doute à cet égard. Deux longs pistolets doubles étaient négligemment jetés auprès de la carabine. Le chasseur, armé de ce long couteau nommé machète, sabre à lame courte et droite qui n’abandonne jamais les habitants des prairies, était occupé à écorcher consciencieusement un castor, tout en veillant avec soin sur un cuissot de daim qui rôtissait au feu, suspendu à une corde, et en prêtant l’oreille aux moindres bruits qui s’élevaient dans la prairie. L’endroit où se trouvait cet homme était admirablement choisi pour une halte de quelques heures. C’était une clairière au sommet d’une colline assez élevée, qui par sa position dominant la prairie à une grande distance, empêchait une surprise. Une source jaillissait à quelques pas du lieu où le chasseur avait établi son bivouac, et descendait en formant une capricieuse cascade dans la plaine. L’herbe haute et abondante offrait un excellent pasto à deux superbes chevaux, à l’œil sauvage et étincelant, qui entravés à l’amble broyaient à pleines dents leur provende à quelques pas. Le feu allumé avec du bois sec, et abrité de trois côtés par des quartiers de roc, ne laissait échapper qu’une mince colonne de fumée imperceptible à dix pas, et un rideau d’arbres séculaires cachait le campement aux regards indiscrets de ceux qui probablement étaient en embuscade aux environs. Enfin toutes les précautions nécessaires à la sûreté du chasseur avaient été prises avec cette prudence qui annonce une connaissance approfondie de la vie de coureur des bois. Le feux rougeâtres du couchant teignaient de reflets charmants la cime des grands arbres, le soleil était près de disparaître derrière les montagnes qui bornaient l’horizon, lorsque les chevaux interrompirent subitement leur repas, levèrent la tête et pointèrent les oreilles, signes d’inquiétude qui n’échappèrent pas au chasseur. Quoiqu’il n’entendît encore aucun bruit suspect, que tout semblât calme aux environs, il se hâta de placer devant le feu la peau du castor, tendue sur deux bâtons en croix, et, sans se lever, il étendit la main vers sa carabine. Le cri de la pie se fit entendre répété à trois reprises différentes, à intervalles égaux. Le chasseur replaça sa carabine à ses côtés avec un sourire et se remit à surveiller le souper ; presque immédiatement les herbes s’agitèrent violemment, et deux magnifiques limiers vinrent en bondissant se coucher auprès du chasseur, qui les flatta un instant et eut une certaine difficulté à se débarrasser de leurs caresses. Les chevaux avaient repris insoucieusement leur repas interrompu. Ces chiens ne précédaient que de quelques minutes un second chasseur, qui fit presque immédiatement son apparition dans la clairière. Ce nouveau personnage, beaucoup plus jeune que le premier, car il ne paraissait pas âgé de plus de vingt-deux ans, était un homme grand, mince, agile, aux formes nerveuses, à la tête un peu ronde, éclairée par deux yeux gris, pétillants d’intelligence, et doué d’une physionomie ouverte et loyale, à laquelle de longs cheveux d’un blond cendré donnaient quelque chose d’enfantin. Il était vêtu du même costume que son compagnon, et jeta en arrivant auprès du feu un chapelet d’oiseaux qu’il portait sur ses épaules. Les deux chasseurs se livrèrent alors, sans échanger une parole, aux apprêts de l’un de ces soupers qu’un long exercice a toujours le privilège de faire trouver excellents. La nuit était complètement venue, le désert s’éveillait peu à peu ; les hurlements des bêtes fauves résonnaient déjà dans la prairie. Les chasseurs, après avoir soupé de bon appétit, allumèrent leurs pipes, et se plaçant le dos au feu afin que la lueur de la flamme ne les empêchât pas de distinguer l’approche des visiteurs suspects que l’obscurité pouvait leur amener, ils fumèrent avec cette béatitude de gens qui après une longue et pénible journée savourent un instant de repos, que peut-être ils ne retrouveront pas de longtemps. dit laconiquement le premier chasseur, entre deux bouffées de tabac. Oui, nous avons trop obliqué sur la droite, c’est ce qui nous a fait perdre la piste. J’en étais sûr, reprit le premier ; voyez-vous, Belhumeur, vous vous fiez trop à vos habitudes canadiennes, les Indiens auxquels nous avons affaire ici, ne ressemblent en rien aux Iroquois, qui parcourent les territoires de chasse de votre pays. Belhumeur inclina la tête en signe d’assentiment. Du reste, reprit l’autre, ceci est de peu d’importance en ce moment, l’urgent est de savoir quels sont nos voleurs. fit l’autre en retirant vivement sa pipe de sa bouche ; et quels sont les Indiens qui ont osé voler des trappes marquées de mon chiffre ? Dix de nos meilleures trappes volées pendant la nuit ! Je vous jure, Belhumeur, qu’ils les paieront cher !... Et où se trouvent les Comanches en ce moment ? À trois lieues de nous tout au plus. C’est un parti de pillards composé d’une douzaine d’hommes ; d’après la direction qu’ils suivent, ils regagnent leurs montagnes. Ils n’y arriveront pas tous, fit le chasseur en jetant un coup d’œil sur sa carabine. dit Belhumeur avec un gros rire, ils n’auront que ce qu’ils méritent ; je m’en rapporte à vous, Cœur-Loyal, pour les punir de leur incartade ; mais vous serez bien plus déterminé à vous venger d’eux lorsque vous saurez par qui ils sont commandés. Un peu, dit Belhumeur en souriant, c’est Néhu nutah. s’écria le Cœur-Loyal en bondissant, oh ! oui je le connais, et Dieu veuille que cette fois je puisse régler le vieux compte que nous avons ensemble. Il y a assez longtemps que ses Mocksens foulent le même sentier que moi et me barrent le passage. Après avoir prononcé ces paroles avec un accent de haine qui fit frissonner Belhumeur, le chasseur, fâché d’avoir laissé paraître la colère qui le dominait, reprit sa pipe et continua à fumer avec une feinte insouciance dont son compagnon ne fut point la dupe. Les deux chasseurs semblaient absorbés par de profondes réflexions et fumaient silencieusement aux côtés l’un de l’autre. Enfin Belhumeur se tourna vers son compagnon. Non, répondit à voix basse le Cœur-Loyal, dormez, je ferai sentinelle pour vous et pour moi. Belhumeur, sans faire la moindre observation, se coucha auprès du feu, et quelques minutes plus tard il dormait profondément. Lorsque le hibou fit entendre son chant matinal qui semble saluer l’apparition prochaine du soleil, le Cœur-Loyal, qui durant toute la nuit était demeuré immobile comme une statue de marbre, réveilla son compagnon. répondit Belhumeur qui se leva aussitôt. Les chasseurs sellèrent leurs chevaux, descendirent la colline avec précaution et s’élancèrent sur la piste des Comanches. En ce moment le soleil apparut radieux à l’horizon, dissipant les ténèbres et illuminant la prairie de sa magnifique et vivifiante lumière. Deux mots maintenant sur les personnages que nous venons de mettre en scène et qui sont appelés à jouer un rôle important dans cette histoire. Le Cœur-Loyal ce nom était le seul sous lequel le chasseur était connu dans toutes les prairies de l’Ouest jouissait d’une immense réputation d’adresse, de loyauté et de courage parmi les tribus indiennes avec lesquelles les hasards de son aventureuse existence l’avaient mis en rapport. Les chasseurs et les trappeurs blancs, espagnols, américains du Nord ou métis, faisaient grand cas de son expérience des bois et avaient souvent recours à ses conseils. Les pirates des prairies eux-mêmes, gens de sac et de corde, rebut de la civilisation, qui ne vivent que de rapines et d’exactions, n’osaient s’attaquer à lui et évitaient autant que possible de se trouver sur son passage. Ainsi cet homme était parvenu par la force seule de son intelligence et de sa volonté à se créer presque à son insu une puissance acceptée et reconnue par les féroces habitants de ces vastes déserts. Puissance dont il ne se servait que dans l’intérêt commun, et pour faciliter à tous les moyens de se livrer en toute sûreté aux occupations qu’ils avaient adoptées. Nul ne savait qui était le Cœur-Loyal, ni d’où il venait ; le plus grand mystère couvrait ses premières années. Un jour, il y avait quinze ou vingt ans de cela, il était tout jeune alors, des chasseurs l’avaient rencontré sur les bords de l’Arkansas en train de tendre des trappes à castors. Les rares questions qui lui avaient été adressées sur sa vie étaient demeurées sans réponse ; les chasseurs, gens peu causeurs de leur nature, croyant soupçonner sous les paroles embarrassées et les réticences du jeune homme, un secret qu’il désirait garder, se firent un scrupule de le presser davantage et tout fut dit. Cependant au contraire des autres chasseurs ou trappeurs des prairies qui tous ont un ou deux compagnons avec lesquels ils s’associent et qu’ils ne quittent jamais, le Cœur-Loyal vivait seul, n’ayant pas d’habitation fixe, il parcourait dans tous les sens le désert sans planter sa tente nulle part. Toujours sombre et mélancolique, il fuyait la société de ses semblables, tout en étant prêt, lorsque l’occasion s’en présentait, à leur rendre service et même à exposer sa vie pour eux. Puis lorsqu’on voulait lui exprimer de la reconnaissance, il piquait son cheval et allait tendre ses trappes au loin afin de donner le temps à ceux qu’il avait obligés d’oublier le service rendu. Tous les ans à la même époque, c’est-à-dire vers le mois d’octobre, le Cœur-Loyal disparaissait pendant des semaines entières sans que l’on pût soupçonner où il allait, puis lorsqu’il reparaissait, pendant quelques jours, son visage était plus sombre et plus triste. Un jour, il était revenu de l’une de ces mystérieuses expéditions accompagné de deux magnifiques limiers tout jeunes, qui depuis étaient demeurés avec lui et qu’il semblait aimer beaucoup. Cinq ans avant l’époque où nous reprenons ce récit, revenant un soir de poser ses trappes pour la nuit, il avait tout à coup distingué à travers les arbres le feu d’un campement indien. Un homme blanc, âgé de dix-sept ans à peine, attaché à un poteau, servait de but aux couteaux des Peaux-Rouges, qui se divertissaient à le martyriser avant de le sacrifier à leur rage sanguinaire. Cœur-Loyal, n’écoutant que la pitié que lui inspirait la victime, sans réfléchir au danger terrible auquel il s’exposait, s’était bravement élancé au milieu des Indiens, et était venu se placer devant le prisonnier, auquel il avait fait un rempart de son corps. Ces Indiens étaient des Comanches ; étourdis par cette irruption subite à laquelle ils étaient loin de s’attendre, ils restèrent quelques instants immobiles, confondus par tant d’audace. Sans perdre de temps, Cœur-Loyal avait tranché les liens du prisonnier et lui donnant son couteau que l’autre reçut avec joie, ils se préparèrent tous deux à vendre chèrement leur vie. Les Blancs inspirent aux Indiens une terreur instinctive invincible. Cependant les Comanches revenus de leur surprise firent un geste pour s’élancer en avant et attaquer les deux hommes qui semblaient les braver. Mais la lueur du feu qui donnait en plein sur le visage du chasseur avait permis de le reconnaître. Les Peaux-Rouges reculèrent avec respect en murmurant entre eux : La Tête-d’Aigle, ainsi se nommait le chef des Indiens, ne connaissait pas le chasseur ; c’était la première fois qu’il descendait dans les prairies de l’Arkansas, il n’avait rien compris à l’exclamation de ses guerriers. D’ailleurs, il détestait cordialement les Blancs, auxquels il avait juré de faire une guerre d’extermination. Outré de ce qu’il considérait comme une lâcheté de la part de ceux qu’il commandait, il s’était avancé seul contre le Cœur-Loyal ; mais alors il s’était passé une chose étrange. Les Comanches s’étaient jetés sur leur chef et malgré leur respect pour lui, ils l’avaient désarmé pour qu’il ne pût se porter à aucune voie de fait contre le chasseur. Le Cœur-Loyal, après les avoir remerciés, avait lui-même rendu au chef les armes qu’on lui avait enlevées et que celui-ci reçut en lançant un regard sinistre à son généreux adversaire. Le chasseur avait haussé les épaules avec dédain ; heureux de sauver la vie à un homme, il s’était retiré avec le prisonnier. Le Cœur-Loyal venait en moins de dix minutes de se faire un ennemi implacable et un ami dévoué. Parti du Canada avec son père, pour venir chasser dans les prairies, ils étaient tombés entre les mains des Comanches ; après une résistance désespérée, son père, couvert de blessures, n’avait pas tardé à succomber ; les Indiens fâchés de cette mort qui leur enlevait une victime, avaient prodigué au jeune homme les plus grands soins, afin qu’il pût honorablement figurer au poteau du supplice, ce qui serait inévitablement arrivé, sans l’intervention providentielle du Cœur-Loyal. Après avoir obtenu ces renseignements, le chasseur avait demandé au jeune homme quelles étaient ses intentions et si le rude apprentissage qu’il venait de faire du métier de coureur des bois ne l’avait pas dégoûté de la vie d’aventures. Ma foi non, au contraire, avait répondu l’autre, je me sens plus que jamais déterminé à suivre cette carrière, et puis, avait-il ajouté, je veux venger mon père. C’est juste, avait observé le chasseur. La conversation en était restée là. Cœur-Loyal avait conduit le jeune homme à une de ses caches, espèces de magasins creusés dans la terre et dans lesquels les trappeurs conservent leurs richesses ; il en avait tiré tout l’équipement d’un trappeur, fusil, couteau, pistolets, gibecières, trappes, puis après avoir remis ces divers objets à son protégé : Allez, lui avait-il dit simplement, et que Dieu vous aide ! L’autre l’avait regardé sans répondre ; évidemment il ne comprenait pas. Vous êtes libre, reprit-il, voici les objets nécessaires pour faire votre nouveau métier, je vous les donne, la prairie est devant vous, bonne chance. Le jeune homme secoua la tête. Non, dit-il, je ne vous quitterai pas à moins que vous ne me chassiez ; je suis seul, sans famille, sans amis, vous m’avez sauvé la vie, je vous appartiens. Je ne fais pas payer les services que je rends, dit le chasseur. Vous les faites payer trop cher, répondit vivement l’autre puisque vous n’acceptez pas la reconnaissance ; reprenez vos dons, ils me sont inutiles, je ne suis pas un mendiant auquel on jette une aumône, je préfère aller me livrer de nouveau aux Comanches, adieu ! Et le Canadien se mit résolument en marche du côté du camp des Indiens. Le Cœur-Loyal fut ému ; ce jeune homme avait l’air si franc, si naïf, qu’il sentit quelque chose se remuer pour lui dans sa poitrine. Je vis seul, continua le chasseur, l’existence que vous passerez avec moi sera triste ; un grand chagrin me dévore, pourquoi vous attacher à moi qui suis malheureux ? Pour partager votre chagrin, si vous m’en jugez digne, et vous consoler si cela est possible ; l’homme seul risque de tomber dans le désespoir, Dieu lui a ordonné de s’adjoindre des compagnons. demanda le jeune homme avec anxiété. Le Cœur-Loyal le considéra un instant avec attention, son œil d’aigle sembla vouloir scruter ses plus secrètes pensées, puis sans doute satisfait de son examen : Belhumeur, répondit l’autre, ou, si vous le préférez, Georges Talbot, mais on ne me donne ordinairement que le premier nom. Ce nom promet, dit-il, et lui tendant la main : Belhumeur, ajouta-t-il, à partir de cet instant vous êtes mon frère, désormais c’est entre nous à la vie et à la mort. Il le baisa sur les yeux ainsi que cela se pratique dans les prairies dans des circonstances semblables. À la vie et à la mort ! répondit avec élan le Canadien en serrant chaleureusement la main qui lui était tendue, et en baisant à son tour son nouveau frère sur les yeux. Voilà de quelle façon le Cœur-Loyal et Belhumeur s’étaient connus. Depuis cinq ans, pas le moindre nuage, pas la plus petite ombre n’avait passé sur l’amitié que ces deux natures d’élite s’étaient jurée dans le désert, à la face de Dieu. Au contraire, tous les jours elle semblait s’accroître, ils n’avaient qu’un cœur à deux, complètement sûrs l’un de l’autre, devinant leurs pensées les plus cachées ; ces deux hommes avaient vu leurs forces se décupler et telle était leur confiance réciproque qu’ils en étaient arrivés à ne plus douter de rien, à entreprendre et mener à bien les expéditions les plus audacieuses, devant lesquelles dix hommes résolus auraient hésité. Rien ne paraissait leur être impossible, on aurait dit qu’un charme les protégeait et les rendait invulnérables et invincibles. Aussi leur réputation s’était-elle répandue au loin, et ceux que leur nom ne frappait pas d’admiration, le répétaient avec terreur. Après quelques mois passés par Cœur-Loyal à étudier son compagnon, entraîné par ce besoin que l’homme éprouve de confier ses peines à un ami sûr, le chasseur n’avait plus eu de secrets pour Belhumeur. Cette confidence que le jeune homme attendait avec impatience, mais qu’il n’avait rien fait pour amener, avait resserré encore, s’il est possible, les liens qui attachaient les deux hommes, en fournissant au Canadien les moyens de donner à son ami les consolations que son âme froissée exigeait, et lui permettant de ne jamais irriter des plaies toujours saignantes. Le jour où nous les avons rencontrés dans la prairie, ils venaient d’être victimes d’un vol audacieux, commis par leur vieil ennemi la Tête-d’Aigle, le chef comanche, dont la haine et la rancune au lieu de s’affaiblir avec le temps n’avaient au contraire fait que s’augmenter. L’Indien, avec la fourberie caractéristique de sa race, avait dissimulé et dévoré en silence l’affront qu’il avait subi de la part des siens et dont les deux chasseurs blancs étaient les causes directes, attendant patiemment l’heure de la vengeance. Il avait sourdement creusé un abîme sous les pieds de ses ennemis, indisposant peu à peu les Peaux-Rouges contre eux, répandant adroitement des calomnies sur leur compte. Grâce à ce système, il avait enfin réussi, il le croyait du moins, à indisposer jusqu’aux chasseurs blancs et métis et à faire considérer les deux hommes comme des ennemis par tous les individus dispersés dans la prairie. Dès que ce résultat avait été obtenu, la Tête-d’Aigle s’était mis à la tête d’une trentaine de guerriers dévoués, et voulant amener un éclat qui perdrait ceux dont il avait juré la mort, il avait dans une seule nuit volé toutes leurs trappes, certain qu’ils ne laisseraient pas un tel affront impuni et qu’ils voudraient en tirer vengeance. Le chef ne s’était pas trompé dans ses calculs, tout était arrivé comme il l’avait prévu. C’était là qu’il attendait ses ennemis. Pensant qu’ils ne trouveraient aucun secours parmi les Indiens ou les chasseurs, il se flattait, grâce aux trente hommes résolus qu’il commandait, de s’emparer facilement des deux chasseurs qu’il se proposait de faire mourir dans des tortures atroces. Mais il avait commis la faute de dissimuler le nombre de ses guerriers, afin d’inspirer plus de confiance aux chasseurs. Ceux-ci n’avaient été qu’à moitié dupes de ce stratagème ; se trouvant assez forts pour lutter même contre vingt Indiens, ils n’avaient réclamé l’aide de personne pour se venger d’ennemis qu’ils méprisaient et s’étaient, comme nous l’avons vu, mis résolument à la poursuite des Comanches. Fermant ici cette parenthèse un peu longue, mais indispensable pour l’intelligence de ce qui va suivre, nous reprendrons notre récit au point où nous l’avons interrompu en terminant le précédent chapitre. La Tête-d’Aigle, qui voulait être découvert par ses ennemis, n’avait pris aucun soin pour dissimuler sa piste. Elle était parfaitement visible dans les hautes herbes, et si parfois elle semblait s’effacer, les chasseurs n’avaient qu’à se pencher légèrement de côté pour en retrouver les empreintes. Jamais dans la prairie l’on n’avait suivi un ennemi de la sorte. Cela devait d’autant plus paraître singulier au Cœur-Loyal, qui de longue date connaissait à fond toutes les ruses des Indiens et savait avec quel talent, lorsqu’ils le jugent nécessaire, ils font disparaître les marques de leur passage. Cette facilité lui donnait à réfléchir. Pour que les Comanches n’eussent pas pris plus de soin, il fallait qu’ils se crussent bien forts, ou bien qu’ils eussent préparé une embuscade dans laquelle ils espéraient faire tomber leurs trop confiants ennemis. Les deux chasseurs s’avançaient, jetant de temps en temps un regard à droite ou à gauche afin d’être sûrs de ne pas se tromper, mais la piste allait toujours en ligne droite, sans détours ni circuits d’aucune sorte. Il était impossible de rencontrer plus de facilité dans une poursuite, Belhumeur lui-même commençait à trouver cela extraordinaire et à s’en inquiéter sérieusement. Mais si les Comanches n’avaient pas voulu se donner la peine de cacher leur marche, les chasseurs n’agissaient pas comme eux, ils n’avançaient qu’en effaçant au fur et à mesure la trace de leur passage. Ils arrivèrent ainsi sur les bords d’un ruisseau assez large, nommé le Vert-de-gris, qui est un affluent de la grande Canadienne. Avant de traverser cette petite rivière de l’autre côté de laquelle les chasseurs ne seraient plus très éloignés des Indiens, Cœur-Loyal s’arrêta en faisant signe à son compagnon de l’imiter. Tous deux descendirent de cheval, et, conduisant leurs montures par la bride, ils se retirèrent à l’abri d’un bouquet d’arbres, afin de ne pas être aperçus, si par hasard quelque sentinelle indienne était chargée de surveiller leur approche. Lorsqu’ils furent cachés dans l’épaisseur du bois, Cœur-Loyal posa un doigt sur sa bouche pour recommander la prudence à son compagnon, et approchant ses lèvres de son oreille, il lui dit d’une voix faible comme un souffle : Avant d’aller plus loin, consultons-nous, afin de bien savoir ce que nous voulons faire. Belhumeur baissa la tête en signe d’acquiescement. Je soupçonne quelque trahison, reprit le chasseur, les Indiens sont des guerriers trop expérimentés et qui ont trop l’habitude de la vie des prairies pour agir comme ils le font, sans une raison impérieuse. C’est vrai, appuya le Canadien avec conviction, cette piste est trop belle et trop clairement indiquée pour ne pas cacher un piège. Oui, mais ils ont voulu être trop fins, leur astuce a dépassé le but, ce ne sont pas de vieux chasseurs comme nous que l’on peut tromper ainsi. Nous devons donc redoubler de prudence, examiner chaque feuille et chaque brin d’herbe avec soin avant de nous aventurer plus près du campement des Peaux-Rouges. Faisons mieux, dit Belhumeur en jetant un regard autour de lui, cachons nos chevaux dans un endroit sûr, où nous puissions les retrouver au besoin. Nous irons ensuite à pied reconnaître la position et le nombre de ceux que nous voulons surprendre. Vous avez raison, Belhumeur, dit le Cœur-Loyal, votre conseil est excellent, nous allons le mettre en pratique. Je crois qu’il faut nous hâter, alors. ne nous pressons pas au contraire, les Indiens ne nous voyant pas paraître, se relâcheront de leur surveillance, et nous profiterons de leur négligence pour les attaquer, si nous sommes forcés d’en venir à ce moyen extrême : du reste, il vaudrait peut-être mieux attendre la nuit pour commencer notre expédition. Mettons d’abord nos chevaux en sûreté, nous verrons ensuite. Les chasseurs sortirent du fourré avec la plus grande précaution. Au lieu de traverser la rivière ils rebroussèrent chemin et suivirent pendant quelque temps la route qu’ils avaient déjà faite, puis ils appuyèrent sur la gauche et s’engagèrent dans un ravin, où ils disparurent bientôt au milieu de hautes herbes. Je vous laisse nous guider, Belhumeur, dit le Cœur-Loyal, je ne sais réellement pas où vous nous conduisez. Rapportez-vous-en à moi, j’ai découvert par hasard à deux portées de fusil de l’endroit où nous sommes une espèce de citadelle où nos chevaux seront on ne peut mieux, et dans laquelle, le cas échéant, nous pourrions soutenir un siège en règle. exclama le chasseur, qui par ce juron qui lui était habituel, trahissait son origine espagnole, comment avez-vous donc fait cette précieuse découverte ? dit Belhumeur, de la façon la plus simple, je venais de tendre mes trappes, lorsqu’en gravissant la montagne qui est là devant nous, afin d’abréger mon chemin et de vous rejoindre plus vite, à peu près aux deux tiers de la montée je vis passer entre les broussailles le museau velu d’un superbe ours. mais je connais à peu près cette aventure, vous m’avez apporté ce jour-là, si je ne me trompe, non pas une, mais bien deux peaux d’ours noir. C’est cela même, mes gaillards étaient deux, un mâle et une femelle, vous comprenez qu’à leur vue mes instincts de chasseur se réveillèrent immédiatement, oubliant ma fatigue, j’armai ma carabine et je me mis à leur poursuite. Vous allez voir par vous-même quel fort ils avaient choisi, ajouta-t-il en mettant pied à terre, manœuvre que son compagnon imita. Devant eux s’élevait en amphithéâtre une masse de rochers qui affectaient les formes les plus bizarres et les plus capricieuses, de maigres broussailles poussaient çà et là dans l’interstice des pierres, des plantes grimpantes couronnaient la cime des rochers et donnaient à cette masse qui s’élançait à plus de six cents mètres au-dessus de la prairie, l’apparence d’une de ces antiques ruines féodales que l’on rencontre de loin en loin sur les bords des grands fleuves d’Europe. Ce lieu était nommé par les chasseurs de ces parages, les Châteaux Blancs, à cause de la couleur des blocs de granit dont il était formé. Nous ne pourrons jamais monter là avec nos chevaux, fit le Cœur-Loyal, après avoir étudié un instant avec soin l’espace qu’ils avaient à franchir. Essayons toujours, dit Belhumeur en traînant son cheval par la bride. L’ascension était rude, et tous autres chevaux que ceux des chasseurs habitués aux chemins les plus difficiles n’auraient pu l’accomplir et se seraient brisés mille fois en roulant du haut en bas. Il fallait choisir avec soin l’endroit où l’on posait le pied, puis s’élancer en avant d’un bond, et toujours ainsi avec des tours et des détours à donner le vertige. Après une demi-heure à peu près de difficultés inouïes, ils arrivèrent à une espèce de plate-forme de dix mètres de large tout au plus. C’est ici, dit Belhumeur en s’arrêtant. répondit Cœur-Loyal en regardant de tous côtés sans apercevoir d’ouverture. Et toujours traînant son cheval, il passa derrière un bloc de rocher, le chasseur le suivit avec curiosité. Après avoir marché pendant cinq minutes dans une espèce de boyau large de trois pieds tout au plus qui semblait tourner sur lui-même, les aventuriers se trouvèrent subitement devant la bouche béante d’une profonde caverne. Ce chemin tracé par une de ces convulsions terribles de la nature, si fréquentes dans ces régions, était si bien dissimulé derrière les rocs et les pierres qui le masquaient qu’il était impossible de le découvrir à moins d’un hasard providentiel. Avant de monter, Belhumeur avait fait une énorme provision de bois-chandelle, il alluma deux torches, en remit une à son compagnon et garda l’autre. Alors la grotte leur apparut dans toute sa sauvage majesté. Ses murailles étaient hautes et chargées de stalactites brillantes qui renvoyaient la lumière en la décuplant et formaient une illumination féerique. Cette caverne, dit Belhumeur, après avoir donné à son ami le temps de l’examiner dans tous ses détails, est, je n’en doute pas, une des merveilles de la prairie ; cette galerie qui descend en pente douce en face de nous, passe dessous le Vert-de-gris et va aboutir de l’autre côté de la rivière à plus d’un mille dans la plaine. En sus de la galerie par laquelle nous sommes entrés et celle qui est devant nous, il en existe quatre autres, qui toutes ont des sorties en divers endroits. Vous voyez qu’ici nous ne risquons pas d’être cernés et que ces chambres spacieuses nous offrent une suite d’appartements à rendre jaloux le président des États-Unis lui-même. Cœur-Loyal enchanté de la découverte de ce refuge voulut le visiter dans les moindres détails, et bien qu’il fut éminemment silencieux de sa nature, le chasseur ne put à différentes reprises retenir son admiration. Pourquoi ne m’en avez-vous pas encore parlé ? Les chasseurs parquèrent leurs chevaux avec des vivres en abondance dans un des compartiments de la grotte où le jour pénétrait par des fissures imperceptibles ; puis lorsqu’ils se furent assurés que les nobles bêtes ne manqueraient de rien durant leur absence et qu’elles ne pouvaient s’échapper, ils jetèrent leur carabine sur l’épaule, sifflèrent leurs chiens et s’enfoncèrent à grands pas dans la galerie qui passait sous la rivière. Bientôt l’air devint humide autour d’eux, un bruit sourd et continu se fit entendre au-dessus de leur tête, ils passaient sous le Vert-de-gris ; seulement grâce à l’espèce de lanterne formée par un rocher creux placé en vedette au milieu du courant de la rivière, la clarté était suffisante pour se guider. Après une demi-heure de marche, ils débouchèrent dans la prairie par une entrée masquée par un fourré de broussailles et de plantes grimpantes. Ils étaient restés longtemps dans la grotte. D’abord ils l’avaient examinée minutieusement en hommes qui prévoient qu’un jour ou l’autre ils auront besoin d’y chercher un abri, ensuite ils avaient fait une espèce d’écurie pour leurs chevaux, et enfin ils avaient mangé un morceau sur le pouce, de sorte que le soleil était sur le point de se coucher au moment où ils se remettaient sur la piste des Comanches. Alors commença la véritable poursuite indienne. Les deux chasseurs, après avoir fait prendre la voie à leurs limiers, se glissèrent silencieusement sur leurs traces, rampant sur les genoux et sur les mains au milieu des hautes herbes, l’œil au guet et l’oreille aux écoutes, retenant leur souffle et s’arrêtant par intervalle pour humer l’air et interroger ces mille bruits de la prairie que les chasseurs perçoivent avec une facilité inouïe et qu’ils expliquent sans hésiter. Le désert était plongé dans un silence de mort. À l’approche de la nuit dans ces immenses solitudes, la nature semble se recueillir et préluder dans une religieuse adoration, aux mystères des ténèbres. Les chasseurs avançaient toujours, redoublant de précautions et rampant sur deux lignes parallèles. Tout à coup les chiens tombèrent silencieusement en arrêt. Les braves animaux paraissaient comprendre le prix du silence dans ces lieux et qu’un seul cri coûterait la vie à leurs maîtres. Belhumeur jeta un regard perçant autour de lui. Son œil étincela, il se ramassa pour ainsi dire sur lui-même, et, bondissant comme une panthère, il s’élança sur un guerrier indien qui, le corps penché en avant, la tête baissée semblait pressentir l’approche d’un ennemi. L’Indien fut brusquement renversé sur le dos avant qu’il pût jeter un cri d’appel ou de détresse, Belhumeur lui serra la gorge et lui appuya le genou sur la poitrine. Alors avec un sang-froid extrême, le chasseur dégaina son couteau et l’enfonça jusqu’à la poignée dans le cœur de son ennemi. Lorsque le sauvage vit qu’il était perdu il dédaigna de tenter une résistance inutile, mais fixant sur le Canadien un regard de haine et de dédain, un sourire ironique plissa ses lèvres et il laissa venir la mort avec un visage impassible. Belhumeur replaça son couteau à sa ceinture et poussant le cadavre de côté : Le Cœur-Loyal avait suivi les mouvements de son ami avec la plus grande attention, prêt à le secourir si besoin était ; lorsque l’Indien fut mort il reprit impassiblement la piste. Bientôt la lueur d’un feu brilla entre les arbres et une odeur de chair rôtie frappa l’odorat subtil des chasseurs. Ils se dressèrent comme deux fantômes le long d’un énorme chêne-liège, qui se trouvait à quelques pas et embrassant le tronc noueux de l’arbre, ils se cachèrent dans ses branches touffues. Ils planaient sur le camp des Comanches qui se trouvait à dix mètres d’eux tout au plus. Environ à l’heure où les trappeurs sortaient de la grotte et reprenaient la piste des Comanches, à vingt milles à peu près de l’endroit où ils se trouvaient, une troupe assez considérable de voyageurs blancs s’arrêtait sur les bords de la grande Canadienne et se préparait à camper pour la nuit, dans une magnifique position, où se voyaient encore quelques vestiges d’une ancienne halte de chasse indienne. Les chasseurs et les gambusinos demi-sang qui servaient de guides aux voyageurs se hâtèrent de décharger une douzaine de mules escortées par des lanceros mexicains. Avec les ballots, ils firent une enceinte de forme ovale dans l’intérieur de laquelle ils allumèrent du feu, puis sans plus s’occuper de leurs compagnons, les guides se réunirent en un petit groupe et préparèrent leur repas du soir. Alors, un jeune officier de vingt-quatre à vingt-cinq ans, à la tournure martiale, aux traits fins et caractérisés, s’approcha respectueusement d’un palanquin, attelé de deux mules, escorté par deux cavaliers. Dans quel endroit votre seigneurie désire-t-elle que l’on dresse la tente de la señorita ? demanda le jeune officier en se découvrant. Où vous voudrez, capitaine Aguilar, pourvu que ce soit bientôt fait, ma nièce tombe de fatigue, répondit le cavalier qui se tenait à droite du palanquin. C’était un homme de haute taille, aux traits durs et accentués, au regard d’aigle, dont les cheveux étaient blancs comme les neiges du Chimborazo, et qui sous le large manteau militaire qui le couvrait, laissait voir le splendide uniforme, étincelant de broderies, de général mexicain. Le capitaine se retira après s’être incliné et, retournant auprès des lanceros, il leur donna l’ordre d’établir au milieu de l’enceinte du camp une jolie tente rayée de rose et de bleu, portée en travers sur le dos d’une mule. Cinq minutes plus tard le général mettant pied à terre offrit galamment la main à une jeune femme qui sauta légèrement hors du palanquin et il la conduisit sous la tente où, grâce au capitaine Aguilar, tout avait été préparé pour qu’elle se trouvât aussi confortablement que les circonstances le permettaient. Derrière le général et sa nièce, deux personnes entrèrent dans la tente. L’une était un homme gros et court, à la figure pleine et rougeaude, portant des lunettes vertes et une perruque blonde, qui étouffait dans un uniforme d’officier de santé. Ce personnage dont l’âge était un problème, mais qui paraissait avoir près de cinquante ans, se nommait Jérôme-Boniface Durieux, il était français et chirurgien-major au service du Mexique. En mettant pied à terre, il avait saisi et placé sous son bras, avec une espèce de respect, une grosse valise attachée derrière la selle de son cheval et dont il semblait ne vouloir pas se séparer. La seconde personne était une jeune fille ou plutôt une enfant de quinze ans, à la mine mutine et éveillée, au nez retroussé et au regard hardi, appartenant à la race métisse, qui servait de camériste à la nièce du général. Un superbe Nègre décoré du nom majestueux de Jupiter, se hâtait, aidé par deux ou trois gambusinos, de préparer le souper. docteur, dit en souriant le général au gros homme qui venait en soufflant comme un bœuf de s’asseoir sur sa valise, comment trouvez-vous ma nièce, ce soir ? La señorita est toujours charmante, répondit galamment le docteur en s’essuyant le front, ne trouvez-vous pas que la chaleur est étouffante ? Ma foi non, répondit le général, pas plus qu’à l’ordinaire. Alors je me le serai figuré, dit le médecin avec un soupir, de quoi riez-vous, petite masque ? ajouta-t-il en se tournant vers la camériste, qui, en effet, riait à se démonter la mâchoire. Ne faites pas attention à cette folle, docteur, vous savez bien que c’est une enfant, dit la jeune femme avec un charmant sourire. Je vous ai toujours dit, doña Luz, insista le médecin en fronçant ses gros sourcils et en enflant ses joues, que cette petite fille est un démon, pour qui vous êtes trop bonne et qui finira par vous jouer un mauvais tour un jour ou l’autre. dit avec une grimace la métisse, faisant allusion à la manie du docteur de collectionner les pierres. la paix, dit le général, la route d’aujourd’hui vous a-t-elle fatiguée, ma nièce ? Non, pas excessivement, répondit la jeune fille avec un bâillement étouffé ; depuis près d’un mois que nous sommes en voyage, je commence à m’habituer à ce genre de vie, que je l’avoue, dans les commencements, je trouvais excessivement pénible. Le général poussa un soupir, mais ne répondit pas. Le docteur était absorbé par le soin avec lequel il classait les plantes et les pierres qu’il avait recueillies dans la journée. La métisse tournait comme un oiseau dans la tente occupée à mettre en ordre les divers objets dont sa maîtresse pourrait avoir besoin. Nous profiterons de cet instant de répit pour faire en deux mots le portrait de la jeune femme. Doña Luz de Bermudez était la fille d’une sœur cadette du général. C’était une charmante enfant de seize ans au plus. Ses grands yeux noirs couronnés de sourcils dont la teinte foncée tranchait avec la blancheur de son front pur, étaient voilés par de longs cils de velours qui en cachaient chastement l’éclat, sa bouche mignonne ornée de dents de perles était bordée de deux lèvres rouges comme du corail, sa peau fine avait conservé ce duvet des fruits mûrs et les tresses de ses cheveux aux reflets bleuâtres pouvaient, lorsqu’elles étaient défaites, former un voile à tout son corps. Sa taille était fine et cambrée, elle possédait au suprême degré ce mouvement onduleux, gracieusement serpentin qui distingue les Américaines, ses mains et ses pieds étaient d’une petitesse extrême, sa démarche avait cette nonchalante mollesse des créoles, si remplie de désinvolture. Enfin, toute la personne de cette jeune fille était un composé de grâces et de perfections. Ignorante comme toutes ses compatriotes, elle était gaie et rieuse, s’amusant de la moindre bagatelle et ne connaissant de la vie que ce qu’elle a d’agréable. Mais cette belle statue ne vivait pas, c’était Pandore avant que Prométhée eût dérobé pour elle le feu du ciel, et pour continuer notre comparaison mythologique, l’amour ne l’avait pas encore effleurée de son aile, ses sourcils ne s’étaient pas froncés sous la pression de la pensée et son cœur n’avait pas battu sous l’attrait du désir. Élevée par les soins du général dans une retraite presque claustrale, elle ne l’avait quittée que pour le suivre dans le voyage qu’il avait entrepris dans les prairies. Dans quel but ce voyage, et pourquoi son oncle avait-il si absolument désiré l’emmener avec lui ? Cela importait peu à la jeune fille. Heureuse de vivre au grand air, de voir sans cesse des pays nouveaux, d’être libre en comparaison de la vie qu’elle avait menée jusque-là, elle n’en avait pas demandé davantage, et n’avait jamais tenté d’adresser à son oncle d’indiscrètes questions. À l’époque où nous la rencontrons, doña Luz était donc une heureuse enfant, vivant au jour le jour, satisfaite du présent, ne songeant nullement à l’avenir. Le capitaine Aguilar entra, précédant Jupiter qui portait le dîner. La table avait été dressée par Phébé la camériste. Le repas se composait de conserves et d’un cuissot de daim rôti. Quatre personnes prirent place autour de la table. Le général, sa nièce, le capitaine et le docteur. La conversation fut assez languissante pendant le premier service, lorsque l’appétit des convives fut un peu calmé, la jeune fille qui se plaisait à lutiner le docteur lui adressa la parole. Avez-vous fait une riche moisson aujourd’hui, docteur ? mais, fit-elle en souriant, il me semble que les pierres sont assez abondantes sur notre route, et qu’il n’a tenu qu’à vous d’en ramasser la charge d’une mule. Vous devez être heureux de votre voyage, il vous offre l’occasion de vous livrer en liberté à votre passion pour les plantes de toutes sortes, dit le général. Pas trop, général, je vous l’avoue, la prairie n’est pas aussi riche que je l’aurais cru, et, si ce n’était l’espoir que j’ai de découvrir une plante dont les qualités puissent faire faire un pas à la science, je regretterais presque ma petite maison de Guadeloupe où ma vie s’écoulait si tranquille et si uniforme. interrompit le capitaine, nous ne sommes encore que sur les frontières des prairies, vous verrez quand nous nous serons enfoncés davantage dans l’intérieur, vous ne pourrez pas suffire à recueillir les richesses qui se rencontreront sous vos pas. Dieu vous entende, capitaine, fit le savant avec un soupir, pourvu que je retrouve la plante que je cherche, je me tiendrai pour satisfait. C’est donc une plante bien précieuse ? Comment, señorita, s’écria le gros docteur en s’échauffant, une plante que Linnée a décrite et classée, mais que personne n’a jamais retrouvée depuis, une plante qui peut faire ma réputation, vous me demandez si elle est précieuse ? dit la jeune fille avec curiosité. Doña Luz partit d’un éclat de rire argentin dont les notes perlées auraient rendu un rossignol jaloux. Et vous l’appelez une plante précieuse ? Espérons que vous la trouverez, docteur, dit le général d’un ton conciliant, Jupiter, appelez le chef des guides. Le Nègre sortit et rentra presque aussitôt suivi par un gambusino. Celui-ci était un homme d’une quarantaine d’années, d’une taille haute, carrée et musculeuse ; sa physionomie, sans être laide, avait quelque chose de repoussant dont on ne pouvait se rendre compte, ses yeux fauves et louches, enfoncés sous l’orbite jetaient une lueur sauvage, son front bas, ses cheveux crépus et son teint cuivré complétaient un ensemble qui n’avait rien de fort agréable. Il portait le costume des coureurs des bois, était froid, impassible, d’une nature essentiellement silencieuse et répondait au nom de Babillard, que sans doute les Indiens, ou ses compagnons eux-mêmes lui avaient donné par antiphrase. Tenez, mon brave, lui dit le général, en lui tenant un verre plein jusqu’au bord d’une espèce d’eau-de-vie appelée mescal, du nom de l’endroit où on la fabrique, buvez ceci. Le chasseur s’inclina, vida d’un trait le verre qui contenait près d’un litre de liqueur, puis, passant le bout de sa manche sur sa moustache, il attendit. Je compte, dit le général, m’arrêter quelques jours dans une position sûre, afin de me livrer sans craindre d’être inquiété, à certaines recherches, serions-nous en sûreté ici ? L’œil du guide étincela, il fixa un regard brûlant sur le général. Trop d’Indiens et de bêtes fauves. Combien nous faudra-t-il de jours pour y arriver ? C’est bien, vous nous y conduirez, demain au lever du soleil nous nous mettrons en marche. Ce que j’aime dans le Babillard, c’est que sa conversation n’est pas ennuyeuse, dit le capitaine en souriant. J’aimerais mieux qu’il parlât davantage, fit le docteur en hochant la tête, je me méfie des gens qui craignent toujours d’en trop dire, c’est qu’ils ont quelque chose à cacher. Le guide, après avoir quitté la tente, rejoignit ses compagnons avec lesquels il se mit à parler vivement à voix basse. La nuit était magnifique, les voyageurs réunis devant la tente, causaient entre eux en fumant leur cigare. Doña Luz chantait une de ces charmantes chansons créoles, pleines de suaves mélodies. Tout à coup une lueur rougeâtre parut à l’horizon, grandissant d’instant en instant et un bruit sourd et continu, comme les grondements d’un tonnerre lointain, se fit entendre. s’écria le général en se levant précipitamment. C’est la prairie qui brûle, répondit paisiblement le Babillard. À cette annonce terrible faite si tranquillement, tout fut en rumeur dans le camp. Il fallait fuir en toute hâte, si l’on ne voulait courir le risque d’être brûlé vif. Un des gambusinos, profitant du désordre, se glissa parmi les ballots et disparut dans la plaine après avoir échangé un signe mystérieux avec le Babillard. Le Cœur-Loyal et Belhumeur cachés au milieu des branches touffues du chêne-liège observaient les Comanches. Les Indiens comptaient sur la vigilance de leurs sentinelles. Loin de soupçonner que leurs ennemis se trouvaient si près d’eux et observaient leurs moindres mouvements ; accroupis ou couchés autour des feux ils mangeaient ou fumaient insoucieusement. Ces sauvages, au nombre de vingt-cinq à peu près, étaient parés de leurs robes de bisons et peints de la manière la plus variée et la plus fantastique. La plupart avaient la figure toute entière avec du cinabre, d’autres étaient tout à fait noirs, avec une longue raie blanche sur chaque joue, ils portaient sur le dos leur bouclier, leur arc et leurs flèches, et près d’eux leur fusil. Du reste, au grand nombre de queues de loup attachées à leurs mocksens et qui traînaient par terre derrière eux, il était facile de reconnaître que tous étaient des guerriers d’élite, renommés dans leur tribu. À quelques pas, la Tête-d’Aigle se tenait immobile contre un arbre. Les bras croisés sur la poitrine, mais le corps légèrement penché en avant, il semblait prêter l’oreille à des bruits vagues, perceptibles pour lui seul. La Tête-d’Aigle était un Indien Osage, tout jeune les Comanches l’avaient adopté mais toujours il avait conservé le costume et les mœurs de sa nation. C’était un homme de vingt-huit ans au plus, sa taille atteignait presque six pieds, ses membres gros et sur lesquels saillaient des muscles énormes dénotaient une rare vigueur. Contrairement à ses compagnons, il ne portait qu’une couverture attachée autour des reins, de manière à laisser son buste et ses bras nus, l’expression de son visage était belle et remplie de noblesse, ses yeux noirs et vifs, rapprochés de son nez busqué, sa bouche un peu grande, lui donnaient une lointaine ressemblance avec un oiseau de proie. Il avait les cheveux rasés à l’exception d’une raie sur le milieu de la tête qui faisait l’effet du cimier d’un casque, et d’une longue mèche à scalper qui tombait par-derrière et dans laquelle était fichée une touffe de plumes d’aigles. Il avait le visage peint de quatre couleurs différentes, bleu, blanc, noir et rouge, les blessures faites par lui à ses ennemis étaient dessinées en bleu sur sa poitrine nue. Des mocksens en peau de daim non tannée lui montaient jusqu’au-dessus des genoux, et de nombreuses queues de loup étaient attachées à ses talons. Heureusement pour les chasseurs, les Indiens étaient sur le sentier de la guerre et n’avaient pas de chiens avec eux, sans cela ils auraient été éventés depuis longtemps et n’auraient pu s’approcher ainsi du camp sans être découverts. Malgré son immobilité de statue, l’œil du chef étincelait, ses narines se gonflaient, il leva machinalement la main droite comme pour imposer silence à ses guerriers. Nous sommes éventés, murmura Cœur-Loyal d’une voix si basse que son compagnon l’entendit à peine. Tous deux alors se glissèrent silencieusement de branche en branche, d’arbre en arbre sans mettre pied à terre jusqu’au côté opposé du camp, juste au-dessus de l’endroit où les chevaux des Comanches paissaient entravés. Belhumeur descendit doucement et coupa les longes qui les retenaient. Alors les chevaux, excités par les coups de fouets des chasseurs, se précipitèrent dans toutes les directions en hennissant et en lançant des ruades. Les Indiens se levèrent en désordre et coururent avec de grands cris à la recherche de leurs chevaux. La Tête-d’Aigle seul, comme s’il avait deviné l’endroit où ses ennemis se tenaient en embuscade, s’était dirigé droit vers eux, s’abritant le mieux possible derrière les arbres qui se trouvaient sur son passage. Les chasseurs reculaient pied à pied, surveillant les environs afin de ne pas se laisser tourner. Les cris des Indiens s’éteignaient dans le lointain ; ils s’acharnaient à la poursuite de leurs chevaux. Le chef se trouvait seul en présence de deux ennemis. Arrivé à un arbre dont le tronc énorme lui offrait toutes les garanties de sûreté désirables, dédaignant de se servir de son fusil, et l’occasion lui paraissant favorable, il ajusta une flèche sur son arc. Mais quelles que fussent sa prudence et son adresse, il ne put faire ce mouvement sans se découvrir un peu ; le Cœur-Loyal épaula son fusil, le coup partit, la balle siffla, le chef bondit sur lui-même en poussant un rugissement de rage et tomba sur le sol. Les deux chasseurs étaient déjà près de lui. Pas un geste, Peau-Rouge, lui dit le Cœur-Loyal, pas un geste ou vous êtes mort ! L’Indien resta immobile, impassible en apparence, dévorant sa colère. Je pouvais vous tuer, continua le chasseur, je ne l’ai pas voulu, voici la seconde fois que je vous donne la vie, chef, ce sera la dernière, ne vous trouvez plus sur ma route, et surtout ne volez plus mes trappes, sinon je vous jure que je ne vous ferai pas grâce. La Tête-d’Aigle est un chef renommé parmi les hommes de sa tribu, répondit l’Indien avec orgueil, il ne craint pas la mort, le chasseur blanc peut le tuer, il ne le verra pas se plaindre. Non, je ne vous tuerai pas, chef, mon Dieu défend de verser le sang d’un homme sans nécessité. fit l’Indien avec un sourire ironique, mon frère est missionnaire. Non, je suis un honnête trappeur, je ne veux pas vous assassiner. Mon frère blanc a des sentiments de vieilles femmes, reprit l’Indien, Nehu nutah ne pardonne pas, il se venge ! Vous ferez comme il vous plaira, chef, répondit le chasseur en haussant les épaules avec dédain, je n’ai pas la prétention de changer votre nature, seulement vous êtes averti, adieu. Et que le diable vous caresse ! ajouta Belhumeur en le poussant du pied avec mépris. Le chef sembla rester insensible à cette nouvelle insulte, seulement ses sourcils se froncèrent, il ne bougea pas, mais il suivit d’un regard implacable ses deux ennemis qui, sans plus s’occuper de lui, s’enfoncèrent dans la forêt. C’est égal, dit Belhumeur en manière de réflexion, vous avez eu tort, Cœur-Loyal, vous auriez dû le tuer. et mais c’eût été une vermine de moins dans la prairie. Il y en a tant, fit l’autre, qu’une de plus ne signifie pas grand-chose. répondit Belhumeur convaincu, mais où allons-nous maintenant ? croyez-vous que je veuille les perdre ? Au fait, c’est une idée cela. Les chasseurs s’avançaient effectivement dans la direction du camp, mais à la mode indienne, c’est-à-dire en faisant des détours sans nombre, destinés à dépister les Comanches. Après vingt minutes de marche, ils arrivèrent au camp. Les Indiens n’avaient pas encore reparu, mais selon toutes probabilités, ils ne devaient pas tarder à revenir. Tous leurs bagages étaient épars çà et là. Deux ou trois chevaux qui n’avaient pas eu la velléité de fuir, paissaient tranquillement leurs pois grimpants. Sans perdre de temps les chasseurs s’occupèrent, ce qui fut bientôt fait, à rassembler leurs trappes, ils se chargèrent chacun de cinq et sans plus tarder ils reprirent le chemin de la caverne où ils avaient abrité leurs chevaux. Malgré le poids assez lourd qu’ils portaient sur leurs épaules, les deux hommes marchaient légèrement enchantés d’avoir si bien terminé leur expédition, et surtout riant du bon tour qu’ils avaient joué aux Indiens. Ils cheminaient ainsi depuis assez longtemps ; déjà ils entendaient à peu de distance le murmure sourd des eaux de la rivière, lorsque tout à coup le hennissement d’un cheval frappa leurs oreilles. On nous poursuit, dit Cœur-Loyal en s’arrêtant. fit Belhumeur, c’est peut-être un cheval sauvage. Non, le cheval sauvage ne hennit pas de cette façon, ce sont les Comanches, du reste, ajouta-t-il, nous allons le savoir. Alors s’étendant à terre, il colla son oreille sur le sol et écouta. J’en étais certain, dit-il, ce sont les Comanches, mais ils ne suivent pas une piste franche, ils hésitent. Ou peut-être leur marche est-elle retardée par la blessure de la Tête-d’Aigle. se croient-ils donc capables de nous atteindre, si nous voulons leur échapper ? si nous n’étions pas chargés, ce serait bientôt fait. Venez, dit-il, nous avons une demi-heure devant nous, c’est plus qu’il en faut. Un ruisseau coulait à une légère distance, le chasseur entra dans son lit avec son compagnon qui suivait tous ses mouvements. Arrivés au milieu du courant, le Cœur-Loyal enveloppa avec soin les trappes dans une peau de buffle afin que l’humidité ne pût les atteindre puis il les laissa glisser au fond de l’eau. Cette précaution prise, les chasseurs traversèrent le ruisseau et firent une fausse piste d’à peu près deux cents pas, revenant ensuite avec précaution afin de ne pas laisser d’empreinte qui dénonçât leur retour, ils rentrèrent dans la forêt après avoir d’un geste renvoyé leurs chiens auprès des chevaux. Les intelligents animaux prirent leur course et disparurent bientôt dans l’obscurité. Cette résolution de se séparer des chiens leur était utile en aidant à dépister les Indiens, qui ne manqueraient pas de suivre les traces fugitives laissées par les limiers dans les hautes herbes. Une fois dans la forêt, les chasseurs remontèrent sur un arbre et commencèrent à s’avancer entre ciel et terre ; manière de voyager beaucoup plus usitée qu’on ne le croit en Europe, dans ces pays où il est souvent impossible à cause de l’enchevêtrement des lianes et des arbres d’avancer sans se servir de la hache pour se frayer un passage. L’on peut ainsi, en passant de branche en branche, faire des lieues entières sans toucher le sol. C’était justement, quoique pour une autre cause, ce qu’exécutaient en ce moment les chasseurs. Ils s’avançaient de cette façon au-devant de leurs ennemis, dont les pas se rapprochaient de plus en plus et que bientôt ils aperçurent au-dessous d’eux, marchant en file indienne, c’est-à-dire l’un derrière l’autre, et suivant attentivement leur piste. La Tête-d’Aigle venait le premier, à demi couché sur son cheval à cause de sa blessure, mais plus animé que jamais à la poursuite de ses ennemis. Lorsqu’ils croisèrent les Comanches, les deux trappeurs se blottirent dans les feuilles, en retenant leur souffle. La circonstance la plus futile suffisait pour dénoncer leur présence. Les Indiens passèrent sans les voir. dit Belhumeur au bout d’un instant, je crois que nous en voilà quittes cette fois. Ne nous hâtons pas de chanter victoire, mais éloignons-nous aussi rapidement que nous pourrons, ces démons de Peaux-Rouges sont fins, ils ne seront pas longtemps dupes de notre stratagème. s’écria tout à coup Belhumeur, j’ai laissé tomber mon couteau, je ne sais où, si ces démons le trouvent, nous sommes perdus. C’est probable, murmura le Cœur-Loyal, raison de plus pour ne pas perdre une minute. Cependant, la forêt qui jusqu’alors avait été calme, commença subitement à gronder sourdement, les oiseaux volaient en poussant des cris de frayeur, et dans les fourrés on entendait craquer les branches sèches sous les pas pressés des bêtes fauves. fit le Cœur-Loyal, en s’arrêtant et en regardant autour de lui avec inquiétude, la forêt semble saisie de vertige. Les deux chasseurs s’élancèrent jusqu’au sommet de l’arbre sur lequel ils se trouvaient et qui par hasard était un des plus élevés de la forêt. Une lueur immense colorait l’horizon à une lieue tout au plus de l’endroit où ils étaient, cette lueur grandissait de minute en minute et s’avançait vers eux à pas de géant. Malédiction, s’écria Belhumeur, les Comanches ont mis le feu à la prairie. Oui, et je crois que cette fois, comme vous le disiez tout à l’heure, nous sommes perdus, répondit froidement le Cœur-Loyal. demanda le Canadien, dans un instant nous serons cernés. Au bout de quelques secondes, il releva la tête, un sourire de triomphe relevait les coins de ses lèvres. Ils ne nous tiennent pas encore, dit-il, suivez-moi, frère !... et il ajouta à voix basse : je veux revoir ma mère !... Pour bien faire comprendre au lecteur la position dans laquelle se trouvaient les chasseurs, il est nécessaire de revenir au chef comanche. À peine ses ennemis avaient-ils disparu parmi les arbres que la Tête-d’Aigle se releva doucement, pencha le corps en avant et prêta l’oreille afin de s’assurer qu’ils s’éloignaient réellement. Dès qu’il eut acquis cette certitude, il déchira un morceau de son blankett couverture avec lequel il enveloppa tant bien que mal son bras blessé et, malgré sa faiblesse occasionnée par le sang qu’il avait perdu, et les vives douleurs qu’il éprouvait, il se mit résolument sur les traces des chasseurs. Il les accompagna ainsi sans être vu, jusqu’aux limites du camp. Là, caché derrière un ébénier, il fut témoin sans pouvoir s’y opposer, mais en bouillant de colère, de la recherche faite par les chasseurs pour retrouver leurs trappes, et enfin de leur départ après les avoir recouvrées. Bien que les limiers que les chasseurs avaient avec eux fussent d’excellentes bêtes, dressées à sentir les Indiens de fort loin, par un hasard providentiel, et qui probablement sauva le chef comanche, ils se jetèrent gloutonnement sur les restes épars du repas des Peaux-Rouges, leurs maîtres qui ne se croyaient pas épiés ne songèrent nullement à leur ordonner la vigilance. Les Comanches regagnèrent enfin leur camp, après avoir avec des difficultés infinies réussi à retrouver leurs chevaux. La vue de leur chef blessé leur causa une surprise et une irritation extrême, dont la Tête-d’Aigle profita habilement pour les lancer de nouveau à la recherche des chasseurs qui, retardés par les trappes qu’ils portaient, ne devaient pas être loin et ne pouvaient manquer de tomber promptement entre leurs mains. Ils n’avaient été dupes qu’un instant du stratagème inventé par Cœur-Loyal, et n’avaient pas été longs à reconnaître sur les premiers arbres de la forêt des traces non équivoques du passage de leurs ennemis. Ce fut alors que, honteux d’être tenu ainsi en échec par deux hommes déterminés, dont les ruses supérieures aux siennes déjouaient tous ses calculs, la Tête-d’Aigle résolut d’en finir avec eux et mit à exécution le diabolique projet de brûler la forêt. Moyen qui, de la façon dont il l’emploierait, devait, il n’en doutait pas, lui livrer enfin ses redoutables adversaires. En conséquence, dispersant ses guerriers dans différentes directions, de manière à former un vaste cercle, il fit allumer les hautes herbes dans plusieurs endroits à la fois. L’idée, quoique barbare et digne des sauvages guerriers qui s’en servaient, était bonne. Les chasseurs après avoir vainement tenté de sortir du réseau de feu, qui les envelopperait de toutes parts, seraient obligés malgré eux, s’ils ne préféraient être brûlés vifs, de se rendre à leurs féroces ennemis. La Tête-d’Aigle avait tout calculé, tout prévu, excepté la chose la plus simple et la plus facile, la seule chance de salut qui resterait au Cœur-Loyal. Comme nous l’avons dit, sur l’ordre de leur chef, les guerriers s’étaient dispersés et avaient allumé l’incendie dans plusieurs endroits à la fois. Dans cette saison avancée de l’année, les plantes et les herbes, brûlés par les rayons incandescents du soleil de l’été, s’étaient immédiatement enflammés et le feu s’était étendu dans toutes les directions avec une rapidité effrayante. Pas assez vite cependant pour ne pas laisser s’écouler un certain laps de temps avant de se réunir. Le Cœur-Loyal n’avait pas hésité, pendant que les Indiens couraient comme des démons autour de la barrière de flamme qu’ils venaient d’opposer à leurs ennemis et qu’ils poussaient des hurlements de joie, le chasseur suivi de son ami s’était élancé au pas de course entre deux murailles de feu qui, à droite et à gauche, marchaient sur lui en sifflant et menaçaient de se réunir à la fois sous ses pieds et au-dessus de sa tête. Au milieu des arbres calcinés, qui tombaient avec fracas, aveuglés par des flots d’une fumée épaisse qui leur coupait la respiration, brûlés par des nuées d’étincelles qui pleuvaient sur eux de toutes parts, suivant hardiment leur route sous une voûte de flammes, les intrépides aventuriers avaient franchi, au prix de quelques brûlures sans conséquences, l’enceinte maudite, dans laquelle les Indiens avaient cru les ensevelir pour jamais et déjà ils étaient loin de leurs ennemis que ceux-ci s’applaudissaient encore du succès de leur ruse. Cependant l’incendie prenait des proportions formidables, la forêt se tordait sous l’étreinte du feu ; la prairie n’était plus qu’une nappe de flammes, au milieu de laquelle couraient affolées de terreur les bêtes fauves, que cette catastrophe inattendue chassait de leurs repaires. Le ciel avait pris des reflets sanglants, et un vent impétueux balayait devant lui la flamme et la fumée. Les Indiens eux-mêmes étaient effrayés de leur ouvrage en voyant autour d’eux des montagnes entières s’allumer comme des phares sinistres, la terre devenir chaude et d’immenses troupes de bisons faire trembler le sol dans leur course furieuse en poussant ces bramements de désespoir qui remplissent de terreur les hommes les plus braves. Au camp des Mexicains, tout était dans le plus grand désordre ; c’était un bruit, une confusion effroyable, les chevaux avaient rompu leurs entraves et fuyaient dans tous les sens, les hommes saisissaient leurs armes, leurs munitions, d’autres emportaient les selles et les ballots. Chacun criait, jurait, commandait, tous couraient dans le camp comme s’ils eussent été frappés de vertige. Le feu s’avançait majestueusement, engloutissant tout sur son passage, précédé par une foule innombrable d’animaux de toutes sortes, qui bondissaient avec des hurlements de frayeur, poursuivis par le fléau qui les atteignait à chaque pas. Une fumée épaisse chargée d’étincelles passait déjà sur le camp des Mexicains, vingt minutes encore et tout était dit pour eux. Le général, serrant sa nièce dans ses bras, demandait en vain aux guides les moyens d’éviter le péril immense qui les menaçait. Mais ces hommes, terrifiés par l’imminence du péril, avaient perdu tout sang-froid. les flammes formaient un cercle immense dont le camp était devenu le centre. Cependant la forte brise qui jusque-là avait avivé l’incendie en lui prêtant des ailes était tombée tout à coup. La marche du feu se trouva ralentie. La providence accordait quelques minutes de plus à ces malheureuses créatures. En ce moment le camp offrait un aspect étrange. Tous ces hommes frappés de terreur avaient perdu même l’instinct de la conservation. Les lanceros se confessaient les uns aux autres. Les guides étaient plongés dans un sombre désespoir. Le général accusait le ciel de sa disgrâce. Pour le docteur, il ne regrettait que la plante qu’il ne pourrait pas découvrir, chez lui toute autre considération cédait devant celle-là. Doña Luz, les mains jointes et les genoux en terre priait avec ferveur. Le feu marchait toujours avec son avant-garde de bêtes fauves. s’écria le général en secouant avec force le bras du guide, nous laisserez-vous donc brûler ainsi sans chercher à nous sauver ? N’est-il donc aucun moyen de nous préserver de la mort ? s’écria un homme qui, les cheveux et le visage à demi brûlés, se précipita dans le camp en escaladant les ballots, suivi d’un autre individu. Peu importe, répondit sèchement l’étranger, je viens vous sauver ! mon compagnon et moi nous étions hors de danger ; pour vous secourir nous avons bravé des périls inouïs, ceci doit vous suffire. Votre salut est entre vos mains, il ne s’agit que de vouloir. Commandez, répondit le général, le premier je vous donnerai l’exemple de l’obéissance. Vous n’avez donc pas de guides avec vous ? Alors, ce sont des traîtres ou des lâches, car le moyen que je vais employer est connu de tout le monde dans la prairie. Le général lança un regard de défiance au Babillard qui n’avait pu s’empêcher de tressaillir à l’apparition subite des deux inconnus. Du reste, continua le chasseur, c’est un compte que vous réglerez plus tard avec eux, il ne s’agit pas de cela en ce moment. Les Mexicains, à la vue de cet homme déterminé à la parole brève et profondément accentuée, avaient instinctivement deviné un sauveur, ils avaient senti le courage revenir avec l’espoir, et ils se tenaient prêts à exécuter ses ordres avec célérité. Hâtez-vous, dit le chasseur, arrachez toutes les herbes qui entourent le camp. Nous, continua l’étranger en s’adressant au général, prenons des couvertures mouillées et étendons-les devant les ballots. Le général, le capitaine et le docteur, guidés par le chasseur, exécutèrent ce qu’il avait commandé, pendant que son compagnon lassait les chevaux et les mules, qu’il entravait au milieu du camp. criait incessamment le chasseur, l’incendie nous gagne. Bientôt un large espace fut dépouillé. Doña Luz regardait avec admiration cet homme étrange, apparu tout à coup d’une façon providentielle, qui paraissait, au milieu de l’horrible danger qui les enveloppait, aussi calme et aussi tranquille que s’il avait eu le pouvoir de commander à l’épouvantable fléau qui s’avançait contre eux à pas de géant. La jeune fille ne pouvait détacher de lui ses regards ; elle se sentait malgré elle entraînée vers ce sauveur inconnu, dont la voix, les gestes, toute la personne en un mot la subjuguaient. Lorsque les herbes et les plantes eurent été arrachées avec cette fiévreuse rapidité que les hommes en danger de mort mettent à ce qu’ils font, le chasseur sourit doucement. Maintenant, dit-il en s’adressant aux Mexicains, le reste regarde mon ami et moi, laissez-nous faire ; pour vous, enveloppez-vous avec soin de couvertures mouillées. L’étranger jeta un regard autour de lui, puis après avoir fait un signe à son compagnon, il marcha au-devant du feu. Je ne vous quitte pas, dit le général avec intérêt. Arrivés à l’extrémité de la place où les herbes avaient été arrachées, le chasseur fit un monceau de plantes et de bois sec avec son pied, et jetant un peu de poudre dessus il y mit le feu. Vous le voyez, je combats le feu par le feu, répondit simplement le chasseur. Son compagnon avait agi de la même manière d’un côté opposé. Un rideau de flammes s’éleva rapidement et pendant quelques minutes le camp se trouva presque caché sous une voûte de feu. Il y eut un quart d’heure d’anxiété terrible, d’attente suprême. Peu à peu les flammes devinrent moins intenses, l’air plus pur, la fumée se dissipa, les mugissements de l’incendie diminuèrent. Enfin l’on put se reconnaître dans cet horrible chaos. Un soupir de soulagement s’exhala de toutes les poitrines. L’incendie dont les grondements se faisaient de plus en plus sourds, vaincu par le chasseur, allait porter ses ravages dans d’autres directions. Chacun se précipita vers l’étranger pour le remercier. Vous avez sauvé la vie de ma nièce, lui dit le général avec effusion, comment m’acquitterai-je jamais envers vous ? Vous ne me devez rien, monsieur, répondit le chasseur avec une noble simplicité, dans la prairie tous les hommes sont frères, je n’ai fait que mon devoir en vous venant en aide. Dès que le premier moment de joie fut passé et que l’on eut remis un peu d’ordre dans le camp, chacun chercha un repos que les terribles émotions de la nuit rendaient indispensable. Les deux étrangers qui avaient constamment repoussé avec modestie, mais avec fermeté, les avances que le général leur avait faites dans l’entraînement de sa reconnaissance, s’étaient nonchalamment étendus sur les ballots pour reposer quelques heures. Un peu avant le lever du soleil ils se levèrent. La terre doit être froide, dit l’un, partons avant que ces gens s’éveillent, peut-être ne voudraient-ils pas nous laisser les quitter ainsi. Au moment où ils franchissaient les limites du camp, une main s’appuya légèrement sur l’épaule du premier, il se retourna. Les deux hommes s’arrêtèrent et saluèrent la jeune femme avec respect. dit-elle d’une voix douce et mélodieuse. Il le faut, señorita, répondit un des chasseurs. Je comprends, fit-elle avec un sourire charmant, maintenant que, grâce à vous, nous sommes sauvés, vous n’avez plus rien à faire ici, n’est-ce pas ? Les deux hommes s’inclinèrent sans répondre. Elle ôta une mignonne petite croix en diamants qu’elle portait au cou. Gardez ceci en souvenir de moi. Je vous en prie, murmura-t-elle avec des larmes dans la voix. J’accepte, madame, dit le chasseur avec émotion en plaçant la croix sur sa poitrine auprès de son scapulaire, j’aurai un talisman à joindre à celui que m’a donné ma mère. Merci, répondit la jeune fille avec joie, un mot encore ? Après s’être inclinés une seconde fois en signe d’adieu, les deux chasseurs s’éloignèrent rapidement et ne tardèrent pas à disparaître dans l’obscurité. Doña Luz les suivit des yeux tant qu’elle put les apercevoir, puis elle revint à pas lents toute pensive vers la tente, en murmurant à demi-voix : Les États-Unis ont hérité de l’Angleterre ce système d’envahissement et d’usurpation continuel qui est un des points les plus saillants du caractère britannique. À peine l’indépendance de l’Amérique du Nord fut-elle proclamée, la paix conclue avec l’ancienne métropole, que ces hommes qui criaient si haut à la tyrannie, à l’oppression, qui réclamaient contre la violation du droit des gens, dont, disaient-ils, ils étaient victimes, organisèrent avec cet implacable sang-froid qu’ils tiennent de leur origine une chasse aux Indiens. Non seulement sur toute l’étendue de leur territoire, mais encore mécontents de la possession des vastes régions que leur population inquiète ne suffit pas, malgré son activité, à défricher et à mettre en valeur, ils voulurent se rendre maîtres des deux Océans, cernant de tous côtés les tribus aborigènes qu’ils refoulent sans cesse et que, suivant les paroles prophétiques et pleines d’amer désespoir d’un vieux chef indien, ils finiront par noyer dans le pacifique à force de trahisons et de perfidies. Aux États-Unis, pays sur le compte duquel on commence beaucoup à revenir, mais que des gens prévenus ou mal informés s’obstinent encore à représenter comme la terre classique de la liberté, se rencontre cette odieuse anomalie de deux races dépouillées au profit d’une troisième qui s’arroge sur elles le droit de vie et de mort et ne les considère que comme des bêtes de somme. Ces deux races, si dignes de l’intérêt de tous les esprits éclairés, et des véritables amis de l’espèce humaine, sont les races noire et rouge. Il est vrai que d’un autre côté pour montrer jusqu’à quel point ils sont philanthropes, les États-Unis ont, dès l’an 1795, signé un traité de paix et d’amitié avec les États barbaresques qui leur donnaient des avantages incomparablement plus grands que ceux que leur offrait l’ordre de Malte qui voulait lui aussi traiter avec eux. Traité garanti par les Régences d’Alger et de Tripoli et dans lequel il est positivement dit que le gouvernement des États-Unis n’est fondé, en aucun sens, sur la religion chrétienne. À ceux auxquels cela pourra sembler fort, nous répondrons que c’est logique, et que les Américains en fait de Dieu n’en connaissent qu’un seul : Le Dieu Dollar ! qui de tout temps a été le seul adoré par les pirates de toutes les contrées. Les squatters, ces gens sans feu ni lieu, sans droit ni loi, reniés par toutes les nations, et qui sont la honte et le rebut de la population nord-américaine, s’avancent incessamment vers l’ouest, et de défrichements en défrichements, tentent de relancer les tribus indiennes de leurs derniers refuges. Derrière les squatters, arrivent cinq ou six soldats, un tambour, un trompette et un officier quelconque, portant un drapeau étoilé. Ces soldats élèvent un fort avec quelques troncs d’arbres, plantent le drapeau au sommet et proclament que les frontières de la Confédération s’étendent jusque-là. Alors autour du fort se bâtissent quelques cabanes, se groupe une population bâtarde, composé hétérogène de Blancs, de Noirs, de Rouges, de Cuivrés, etc., et voilà une ville fondée à laquelle on donne un nom sonore comme Utique ou Syracuse, Rome ou Carthage, par exemple, et quelques années plus tard, lorsque cette ville possède deux ou trois maisons en pierre, elle devient de droit la capitale d’un nouvel État qui n’existe pas encore. Ainsi se passent les choses dans ce pays, c’est bien simple, comme on voit. Quelques jours après les événements que nous avons racontés dans notre précédent chapitre, une scène étrange se passait dans une possession élevée depuis deux ans à peine, sur les bords de la grande Canadienne, dans une charmante position au pied d’une verdoyante colline. Cette possession se composait d’une vingtaine de cabanes groupées capricieusement auprès les unes des autres, à l’abri d’un fortin armé de quatre petits canons, qui commandait le cours de la rivière. Ce village, si jeune encore, avait déjà, grâce à la prodigieuse activité américaine, acquis toute l’importance d’une ville. Deux tavernes regorgeaient de buveurs, trois temples de sectes différentes servaient à réunir les fidèles. Çà et là les habitants allaient et venaient avec cette préoccupation de gens qui travaillent sérieusement et qui vaquent à leurs affaires. De nombreux canots sillonnaient la rivière, et des charrettes chargées de marchandises allaient dans tous les sens, en grinçant sur leurs essieux criards et en creusant de profondes ornières. Cependant malgré tout ce mouvement ou peut-être à cause de lui, il était facile de reconnaître qu’une certaine inquiétude régnait dans le village. Les habitants s’interrogeaient les uns les autres, des groupes se formaient sur le pas des portes et plusieurs hommes, montés sur de forts chevaux, s’élançaient en éclaireurs dans plusieurs directions, après avoir pris les ordres du capitaine commandant le fort qui, revêtu de son grand uniforme, une longue-vue à la main et les bras derrière le dos, se promenait à grands pas sur les glacis du fortin. Peu à peu les canots regagnèrent la plage, les charrettes furent dételées, les bêtes de somme renfermées dans les parcs, et la population entière se trouva réunie sur la place du village. Le soleil s’abaissait rapidement à l’horizon, la nuit n’allait pas tarder à venir, les cavaliers envoyés aux environs étaient tous de retour. Vous le voyez, dit le capitaine aux habitants assemblés, nous n’avons rien à craindre, ce n’était qu’une fausse alerte, vous pouvez rentrer paisiblement dans vos demeures, l’on n’a trouvé aucune trace d’Indiens à vingt milles à la ronde. observa un vieux chasseur métis appuyé sur son fusil, les Indiens ne sont pas longs à faire vingt milles. C’est possible, Blancs-Yeux, répondit le commandant, mais soyez convaincu que si j’ai agi comme je l’ai fait, cela a été simplement dans le but de rassurer la population, les Indiens n’oseront pas se venger. Les Indiens se vengent toujours, capitaine, dit sentencieusement le vieux chasseur. Vous avez bu trop de whisky, Blancs-Yeux, il vous a porté au cerveau, vous rêvez tout éveillé. Dieu veuille que vous ayez raison, capitaine, mais toute ma vie s’est passée sur les défrichements, je connais les mœurs des Peaux-Rouges, tandis que vous n’êtes sur les frontières que depuis deux ans. C’est autant qu’il en faut, interrompit péremptoirement le capitaine. Cependant, avec votre permission, les Indiens sont des hommes, et les deux Comanches qui ont été traîtreusement assassinés ici, au mépris du droit des gens, étaient des guerriers renommés dans leur tribu. Blancs-Yeux, vous êtes un sang-mêlé, vous tenez un peu trop de la race rouge, dit le capitaine avec ironie. La race rouge, répondit fièrement le chasseur, est loyale, elle n’assassine pas pour le plaisir de verser du sang, ainsi que vous-même avez fait il y a quatre jours de ces deux guerriers qui passaient inoffensifs dans leur canot, sous le prétexte d’essayer un nouveau fusil que vous avez reçu d’ Acropolis. faites-moi grâce de vos commentaires, Blancs-Yeux, je n’ai pas d’observations à recevoir de vous. Le chasseur salua gauchement, jeta son fusil sur l’épaule et se retira tout en grommelant : C’est égal, le sang versé crie vengeance, les Peaux-Rouges sont des hommes, ils ne laisseront pas le crime impuni. Le capitaine rentra dans le fort, visiblement contrarié de ce que lui avait dit le métis. Peu à peu les habitants se dispersèrent après s’être souhaité le bon soir et se renfermèrent chez eux, avec cette insouciance particulière aux hommes habitués à risquer leur vie à chaque minute. Une heure plus tard, la nuit était complètement venue, d’épaisses ténèbres enveloppaient le village dans lequel les habitants fatigués des rudes travaux du jour reposaient dans une sécurité profonde. Les éclaireurs envoyés au déclin du jour par le capitaine s’étaient mal acquittés de leur devoir, ou bien ils n’étaient pas habitués aux ruses indiennes, sans cela ils n’auraient pas donné par leurs rapports une confiance trompeuse aux colons. À un mille à peine du village, cachés et confondus au milieu des épaisses broussailles et des arbres enchevêtrés les uns dans les autres d’une forêt vierge, dont les premiers plans étaient tombés déjà sous la hache infatigable des défricheurs, deux cents guerriers comanches de la tribu du Serpent guidés par plusieurs chefs renommés, au nombre desquels se trouvait la Tête-d’Aigle, qui bien que blessé avait voulu faire partie de l’expédition, attendaient avec cette patience indienne, que rien ne peut rebuter, le moment propice de tirer une vengeance éclatante de l’insulte qui leur avait été faite. Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans que le silence de la nuit fût troublé par un bruit quelconque. Les Indiens, immobiles comme des statues de bronze, attendaient, sans témoigner la moindre impatience. Vers onze heures du soir la lune se leva, éclairant le paysage de ses reflets argentés. Au même instant les hurlements éloignés d’un chien se firent entendre à deux reprises. La Tête-d’Aigle se détachant alors de l’arbre derrière lequel il s’abritait, commença à ramper avec une adresse et une vélocité extrêmes dans la direction du village. Arrivé sur la lisière de la forêt il s’arrêta, puis après avoir jeté autour de lui un regard investigateur, il imita le hennissement du cheval avec une telle perfection que deux chevaux du village lui répondirent immédiatement. Après quelques secondes d’attente, l’ouïe exercée du chef perçut un bruit presque insensible dans les feuilles, le grave mugissement d’un bœuf se fit entendre à une courte distance, alors le chef se leva et attendit. Deux secondes plus tard un homme le rejoignait. Cet homme était Blancs-Yeux, le vieux chasseur. Un sourire sinistre relevait le coin de ses lèvres minces. La femme pâle et la tête grise ? Tous les habitants du village seront remis entre les mains de mon frère. Que dit mon frère à présent ? Où est ce que j’ai demandé au chef ? Les peaux, les fusils et la poudre sont en arrière gardés par mes jeunes gens. Je me fie à vous, chef, répondit le chasseur, mais si vous me trompez... Dix minutes plus tard, les Indiens étaient maîtres du village, dont tous les habitants, réveillés les uns après les autres, avaient été faits prisonniers sans coup férir. Le fort était cerné par les Comanches, qui après avoir entassé au pied de ses murailles de troncs d’arbres les charrettes, les meubles et tous les instruments de labourage des colons désespérés, n’attendaient plus qu’un signal de leur chef pour commencer l’attaque. Tout à coup une forme vague se dessina au sommet du fort et le cri de l’épervier d’eau traversa l’espace. Les Indiens mirent le feu à l’espèce de bûcher qu’ils avaient élevé et se précipitèrent contre les palissades, en poussant tous ensemble cet horrible et strident cri de guerre qui leur est particulier, et qui sur les frontières est toujours le signal du massacre. La position des Américains était des plus critiques. Le capitaine, surpris par l’attaque silencieuse des Comanches, avait été réveillé en sursaut par l’effroyable cri de guerre qu’ils avaient poussé, dès que le feu avait été mis par eux aux matériaux entassés devant le fort. Sautant au bas de son lit, le brave officier, un moment ébloui par les lueurs rougeâtres des flammes, s’était à demi vêtu et son sabre à la main précipité du côté où reposait la garnison, qui déjà avait pris l’alarme et se hâtait de se rendre à son poste avec cette insouciante bravoure qui distingue les Yankees. La garnison se montait, capitaine compris, à douze hommes. Comment, avec une force numérique aussi faible, résister aux Indiens dont il voyait les diaboliques silhouettes se dessiner fantastiquement aux reflets sinistres de l’incendie ? Dans les combats incessants qui se livrent sur les frontières indiennes, les lois de nos guerres civilisées sont complètement inconnues. Le vae victis règne dans toute l’acception du mot. Les ennemis acharnés qui combattent les uns contre les autres avec tous les raffinements de la barbarie ne demandent et n’accordent pas de quartier. Toute lutte est donc une question de vie ou de mort. Le capitaine le savait, aussi ne se faisait-il pas la moindre illusion sur le sort qui l’attendait s’il tombait aux mains des Comanches. Il avait commis la faute de se laisser surprendre par les Peaux-Rouges, il devait subir les conséquences de son imprudence. Mais le capitaine était un brave soldat ; certain de ne pouvoir se retirer sain et sauf du guêpier dans lequel il se trouvait, il voulut du moins succomber avec honneur. Les soldats n’avaient pas besoin d’être excités à faire leur devoir, ils savaient aussi bien que leur capitaine qu’il ne leur restait aucune chance de salut. Aussi les défenseurs du fort se placèrent résolument derrière les barricades et commencèrent à fusiller les Indiens avec une justesse et une précision qui ne laissèrent pas que de leur causer de grandes pertes. La première personne que le capitaine aperçut en montant sur la plate-forme du fortin fut le vieux chasseur Blancs-Yeux. murmura l’officier à part lui, que fait ici cet homme et comment y est-il arrivé ? Tirant alors un pistolet de sa ceinture, il marcha droit au métis, et le saisissant par la gorge il lui appuya le canon de l’arme sur la poitrine, en lui disant avec ce sang-froid que les Américains tiennent des Anglais et qu’ils ont considérablement augmenté : De quelle façon vous êtes-vous donc introduit dans le fort, vieille chouette ? par la porte apparemment, répondit l’autre sans s’émouvoir. Trêve de raillerie, sang-mêlé, vous nous avez vendus à vos frères, les Peaux-Rouges. Un sourire sinistre éclaira le visage du métis, le capitaine l’aperçut. Mais votre trahison ne vous profitera pas, misérable, dit-il d’une voix tonnante, vous en serez la première victime. Le chasseur se dégagea par un mouvement brusque et inattendu ; puis il fit un bond en arrière et épaulant son fusil : Ces deux hommes placés face à face sur cette étroite plate-forme éclairée par les reflets sinistres de l’incendie, dont l’intensité croissait à chaque seconde, avaient une expression terrifiante pour le spectateur auquel il aurait été donné de les contempler de sang-froid. Chacun d’eux personnifiait en lui ces deux races en présence aux États-Unis, dont la lutte ne finira que par l’extinction complète de l’une au profit de l’autre. À leurs pieds le combat prenait les gigantesques proportions d’une épopée. Les Indiens se ruaient avec rage et en poussant de grands cris contre les retranchements, où les Américains les recevaient par des décharges à bout portant ou à coups de baïonnette. Mais le feu gagnait toujours, les soldats tombaient les uns après les autres ; bientôt tout serait fini. À la menace de Blancs-Yeux, le capitaine avait répondu par un sourire de mépris. Prompt comme l’éclair, il avait déchargé son pistolet sur le chasseur ; celui-ci avait laissé échapper son fusil, son bras droit était fracassé. Le capitaine se précipita sur lui avec un rugissement de joie. Le métis fut renversé par ce choc imprévu. Alors son ennemi lui appuya le genou sur la poitrine et le considéra un instant. lui dit-il, avec un rire amer, me suis-je trompé ? Non, répondit le métis d’une voix ferme, je suis un sot, ma vie t’appartient, tue-moi. Sois tranquille, je te réserve une mort indienne. Hâte-toi, si tu veux te venger, reprit le chasseur avec ironie, car bientôt il sera trop tard. sois satisfait, dit le chasseur après un instant de silence, les Blancs tes frères sont les bourreaux de toute ma famille, j’ai voulu me venger. Mais nous ne t’avions rien fait, nous ? je puis mourir avec joie, car de nombreuses victimes me suivront dans la tombe. puisqu’il en est ainsi, dit le capitaine avec un rire sinistre, je vais t’envoyer rejoindre tes frères, tu vois que je suis un loyal adversaire. Alors appuyant fortement son genou sur la poitrine du chasseur afin de l’empêcher de se soustraire au châtiment qu’il lui réservait : Et prenant son couteau, il saisit de la main gauche l’épaisse et rude chevelure grise du métis et avec une dextérité inouïe, il la lui enleva. Le chasseur ne put retenir un cri d’effroyable douleur à cette affreuse mutilation, le sang coulait en abondance de son crâne nu, et inondait son visage. dit-il, tue-moi, cette douleur est horrible. Allons donc, répondit l’officier en haussant les épaules, me prends-tu pour un boucher, non, je vais te rendre à tes dignes amis. Il prit alors le chasseur par les jambes, le traîna jusqu’au bord de la plate-forme et le poussa du pied. Le misérable chercha instinctivement à se retenir en saisissant de la main gauche l’extrémité d’une poutre qui faisait saillie au-dehors. Un instant il resta suspendu dans l’espace. Il était hideux à voir, son crâne à vif, son visage sur lequel coulaient incessamment des flots d’un sang noir, contracté par la souffrance et la terreur, tout son corps agité de mouvements convulsifs inspiraient l’horreur et le dégoût. Le capitaine le regardait le sourire aux lèvres, les bras croisés sur la poitrine. Mais les nerfs fatigués du misérable ne purent le soutenir plus longtemps, ses doigts crispés lâchèrent le pieu qu’il avait saisi avec l’énergie du désespoir. cria-t-il avec un accent de rage suprême. Une clameur immense s’éleva aux portes du fort. Le capitaine s’élança au secours des siens. Les Comanches s’étaient emparés des barricades. Ils se précipitaient en foule dans l’intérieur du fortin, massacrant et scalpant les ennemis qu’ils rencontraient sur leur passage. Quatre soldats américains restaient seuls debout. Le capitaine se retrancha au milieu de l’escalier qui conduisait à la plate-forme. Mes amis, dit-il à ses compagnons, mourez sans regret, j’ai tué celui qui nous a trahis. Les soldats répondirent par un hurrah ! de joie à cette consolation d’une nouvelle espèce, et ils se préparèrent à vendre chèrement leur vie. Mais alors il se passa une chose incompréhensible. Les cris des Indiens avaient cessé comme par enchantement. Que font-ils donc, murmura le capitaine, quelle nouvelle diablerie inventent ces démons ? Une fois maître de toutes les approches du fort, la Tête-d’Aigle ordonna d’interrompre le combat. Les colons faits prisonniers dans le village furent amenés les uns après les autres, ils étaient douze, parmi lesquels se trouvaient quatre femmes. Lorsque ces douze malheureux se tinrent tremblants devant lui, la Tête-d’Aigle fit mettre les femmes à part. Ordonnant aux hommes de passer l’un après l’autre devant lui, il les regardait attentivement, puis faisait un signe aux guerriers placés à ses côtés. Ceux-ci s’emparaient immédiatement des Américains, leur abattaient les deux poignets à coups de machète et les poussaient dans le fort après les avoir scalpés.. Sept colons avaient souffert cette atroce torture. C’était un vieillard de haute taille, maigre, mais encore vert, ses cheveux blancs comme la neige tombaient sur ses épaules, ses yeux noirs lançaient des éclairs, mais ses traits demeuraient immobiles ; il attendait, impassible en apparence, que la Tête-d’Aigle décidât de son sort et l’envoyât rejoindre les malheureux qui l’avaient précédé. Cependant le chef comanche le considérait avec une attention extrême. Enfin les traits du sauvage se détendirent, un sourire se dessina sur ses lèvres et tendant la main au vieillard : Vous ne pas connaître ami ? lui dit-il en mauvais espagnol avec l’accent guttural de sa race. À cette parole, le vieillard tressaillit, regardant à son tour l’Indien. dit-il avec étonnement, el Gallo le Coq. répondit le chef avec satisfaction, je suis un ami de la tête grise, les Peaux-Rouges n’ont pas deux cœurs, mon père m’a sauvé la vie, mon père viendra dans ma hutte. Merci, chef, j’accepte votre proposition, dit le vieillard en serrant chaleureusement la main que l’Indien lui tendait. Et il alla en toute hâte se placer auprès d’une femme d’un certain âge, au visage noble, dont les traits flétris par la douleur, conservaient cependant les traces d’une grande beauté. dit-elle avec effusion, lorsque le vieillard la rejoignit. Dieu n’abandonne jamais ceux qui placent leur confiance en lui, répondit-il. Pendant ce temps, les Peaux-Rouges jouaient les dernières scènes de l’horrible drame auquel nous avons fait assister le lecteur. Lorsque tous les colons eurent été renfermés dans le fort, l’incendie fut ravivé avec toutes les matières que l’on put trouver, une barrière de flammes sépara pour toujours du monde les malheureux Américains. Bientôt le fort ne fut plus qu’un immense bûcher, d’où s’échappaient des cris de douleur mêlés par intervalles à des détonations d’armes à feu. Les Comanches, impassibles, surveillaient à distance les progrès de l’incendie et souriaient comme des démons à leur vengeance. Les flammes avaient gagné tout le bâtiment, elles montaient avec une rapidité effrayante, éclairant au loin le désert, comme un lugubre phare. Au sommet du fort on voyait s’agiter quelques individus avec désespoir, tandis que d’autres agenouillés semblaient implorer la miséricorde divine. Tout à coup un craquement horrible se fit entendre, un cri de suprême agonie s’élança vers le ciel, et le fort s’écroula dans le bûcher incandescent qui le minait en faisant jaillir des millions d’étincelles. Les Comanches plantèrent un énorme mât à l’endroit où avait été la place du village ; ce mât auquel ils clouèrent les mains des colons fut surmonté d’une hache dont le fer était teint de sang. Puis après avoir mis le feu aux quelques cabanes qui restaient encore debout, la Tête-d’Aigle donna l’ordre du départ. Les quatre femmes et le vieillard, seuls survivants de la population de ce malheureux défrichement, suivirent les Comanches. Et un silence lugubre plana sur ces ruines fumantes, qui venaient d’être le théâtre de tant de scènes navrantes. Il était à peu près huit heures du matin, un joyeux soleil d’automne éclairait splendidement la prairie. Les oiseaux voletaient çà et là en poussant des cris bizarres, tandis que d’autres cachés au plus épais du feuillage formaient de mélodieux concerts. Parfois un daim montrait sa tête effarouchée au-dessus des hautes herbes et disparaissait au loin en bondissant. Deux cavaliers revêtus du costume des coureurs des bois, montés sur de magnifiques chevaux à demi sauvages, suivaient au grand trot la rive gauche de la grande Canadienne, tandis que plusieurs limiers à la robe noire, tachée de feu aux yeux et au poitrail, couraient et gambadaient autour d’eux. Ces cavaliers étaient le Cœur-Loyal et son ami Belhumeur. Contrairement à ses habitudes, le Cœur-Loyal semblait en proie à la joie la plus vive, son visage rayonnait, il jetait avec complaisance les yeux autour de lui. Parfois il s’arrêtait, fixait son regard au loin, paraissant chercher à l’horizon quelque objet qu’il ne pouvait encore apercevoir. Alors avec un mouvement de dépit, il se remettait en marche pour recommencer cent pas plus loin la même manœuvre. lui dit enfin Belhumeur en riant, nous arriverons, soyez tranquille. je le sais bien, mais je voudrais déjà y être ! pour moi les seuls moments de bonheur que Dieu m’accorde, se passent auprès de celle que nous allons voir ! qui pour moi a tout quitté ! tout abandonné sans regret, sans hésitation ! que c’est bon d’avoir une mère ! de posséder un cœur qui comprenne le vôtre, qui fasse abnégation complète de lui-même pour s’absorber en vous ! se réjouissant de vos joies, s’attristant de vos peines ! qui fait deux parts de votre vie, se réservant la plus lourde, vous laissant la plus légère et la plus facile ! pour bien comprendre ce que c’est que cet être divin composé de dévouement et d’amour que l’on nomme une mère, il faut comme moi en avoir été privé pendant de longues années et puis tout à coup l’avoir retrouvée plus aimante, plus adorable qu’auparavant ! Chaque minute de retard est un baiser de ma mère que le temps me vole ! Je ne sais pourquoi, mais une crainte secrète me serre le cœur, un pressentiment indéfinissable me fait trembler malgré moi. Chassez ces idées noires, mon ami, dans quelques minutes nous serons près de votre mère. et pourtant, je ne sais si je m’abuse, mais on dirait que la campagne n’a pas son aspect accoutumé, ce silence qui règne autour de nous, cette solitude qui nous environne me semblent peu naturels, nous voici près du village, nous devrions déjà entendre les abois des chiens, le chant des coqs et ces mille bruits qui dénoncent les lieux habités. En effet, dit Belhumeur avec une vague inquiétude, tout est bien silencieux autour de nous. Les voyageurs se trouvaient à un endroit où la rivière fait un coude assez brusque ; ses rives profondément encaissées, couvertes d’immenses blocs de rochers et d’épais taillis, ne permettaient pas à la vue de s’étendre au loin. Le village vers lequel se dirigeaient les chasseurs n’était éloigné que d’une portée de fusil à peine du gué où ils se préparaient à traverser la rivière, mais il était complètement invisible à cause de la disposition des lieux. Au moment où les chevaux mettaient les pieds dans l’eau ils firent un brusque mouvement en arrière, et les limiers poussèrent un de ces hurlements plaintifs, particuliers à leur race, qui glacent d’effroi l’homme le plus brave. murmura le Cœur-Loyal en devenant pâle comme un mort et en jetant autour de lui un regard effaré. répondit Belhumeur, et du doigt il montra à son compagnon plusieurs cadavres que la rivière emportait et qui glissaient entre deux eaux. s’écria le Cœur-Loyal, il s’est passé ici quelque chose d’épouvantable. Ne vous effrayez pas ainsi, dit Belhumeur, elle est sans doute en sûreté. Sans écouter les consolations que son ami lui prodiguait sans y croire lui-même, le Cœur-Loyal enfonça les éperons dans le ventre de son cheval et s’élança dans les flots. Ils arrivèrent bientôt sur l’autre rive. Ils avaient devant eux la scène de désolation la plus épouvantablement complète qui se puisse imaginer. Le village et le fort n’étaient plus qu’un monceau de ruines. Une fumée noire, épaisse et nauséabonde montait en longues spirales vers le ciel. Au milieu du village s’élevait un mât sur lequel étaient cloués des lambeaux humains que des urubus se disputaient avec de grands cris. Çà et là gisaient des cadavres à demi dévorés par les bêtes fauves et les vautours. Rien n’était resté intact, tout était brisé ou renversé. L’on reconnaissait au premier coup d’œil que les Indiens avaient passé par là, avec leur rage sanguinaire et leur haine invétérée contre les Blancs. Leurs pas étaient profondément gravés en lettres de feu et de sang. s’écria le chasseur, en frémissant, mes pressentiments étaient un avertissement du ciel, ma mère ! Le Cœur-Loyal se laissa tomber sur le sol avec désespoir, il cacha sa tête dans ses mains et pleura ! La douleur de cet homme si fortement trempé, doué d’un courage à toute épreuve et que nul danger ne pouvait surprendre, était comme celle du lion, elle avait quelque chose d’effrayant. Ses sanglots, semblables à des rugissements, lui déchiraient la poitrine. Belhumeur respecta la douleur de son ami ; quelle consolation pouvait-il lui offrir ? Mieux valait laisser couler ses larmes et donner au premier paroxysme du désespoir le temps de se calmer ; certain que cette nature de bronze ne se laisserait pas longtemps abattre et que bientôt viendrait une réaction qui lui permettrait d’agir. Seulement avec cet instinct inné chez les chasseurs, il commença à fureter de tous les côtés, espérant trouver quelque indice, qui plus tard servirait à diriger leurs recherches. Après avoir longtemps tourné autour des ruines, il fut tout à coup attiré du côté d’un buisson peu éloigné par des aboiements qu’il crut reconnaître. Il s’avança précipitamment ; un limier semblable aux siens sauta joyeusement après ses jambes et l’étourdit par ses folles caresses. dit le chasseur, que signifie cela, qui a attaché ainsi le pauvre Trim ? Il coupa le lien qui retenait l’animal et s’aperçut alors qu’il avait au cou un papier plié en quatre et soigneusement attaché. Il s’en empara et courut rejoindre le Cœur-Loyal. Le chasseur savait que son ami n’était pas homme à lui prodiguer de vulgaires consolations, il leva vers lui son visage baigné de larmes. Aussitôt libre, le chien s’était mis à fuir avec une vélocité incroyable en poussant ces jappements sourds et saccadés des limiers sur la voie. Belhumeur, qui avait prévu cette fuite, s’était hâté d’attacher sa cravate autour du cou de l’animal. On ne sait pas ce qui peut arriver ! murmura le Canadien en voyant le chien disparaître. Et sur cette réflexion philosophique il était allé rejoindre son ami. Le chasseur s’empara du papier qu’il lut avidement. Il ne contenait que ces mots : Il n’est rien arrivé de malheureux à votre mère. » s’écria le Cœur-Loyal avec effusion en baisant le papier qu’il serra dans sa poitrine, ma mère est vivante !... Un changement complet s’était comme par enchantement opéré dans l’esprit du chasseur, il s’était redressé de toute sa hauteur, son front rayonnait. Commençons nos recherches, dit-il, peut-être quelqu’un des malheureux habitants a-t-il échappé à la mort ; par lui nous apprendrons ce qui s’est passé. dit Belhumeur avec joie, c’est ça, cherchons. Les chiens grattaient avec frénésie dans les ruines du fort. Commençons par là, dit le Cœur-Loyal. Ils travaillaient avec une ardeur qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes. Au bout de vingt minutes, ils découvrirent une espèce de trappe. Des cris faibles et inarticulés se faisaient entendre au-dessous. Dieu veuille que nous soyons arrivés à temps pour les sauver ! Ce ne fut qu’après un temps assez long et avec des peines infinies qu’ils parvinrent à lever la trappe. Alors un spectacle horrible s’offrit à eux. Dans un caveau exhalant une odeur fétide, une vingtaine d’individus étaient littéralement empilés les uns sur les autres. Les chasseurs ne purent réprimer un mouvement d’effroi et se reculèrent malgré eux. Mais ils revinrent immédiatement au bord du caveau pour tâcher, s’il en était temps encore, de sauver quelques-unes de ces malheureuses victimes. De tous ces hommes un seul donnait quelques signes de vie ; les autres étaient morts. Ils le sortirent du souterrain, l’étendirent doucement sur un amas de feuilles sèches et lui prodiguèrent les secours que son état réclamait. Les chiens léchaient les mains et le visage du blessé. Au bout de quelques minutes cet homme fit un léger mouvement, ouvrit les yeux à plusieurs reprises, puis il poussa un profond soupir. Belhumeur introduisit entre ses dents serrées le goulot d’une bouteille de cuir pleine de rhum, et l’obligea à boire quelques gouttes de liqueur. Il est bien malade, dit le chasseur. Il est perdu, répondit le Cœur-Loyal en secouant la tête. Cependant le blessé avait repris quelques forces. dit-il d’une voix faible et entrecoupée, mourir, je vais mourir. Une rougeur fugitive colora les joues pâles du blessé, un sourire triste crispa le coin de ses lèvres. répondit-il, les Indiens ont massacré tous mes compagnons après les avoir horriblement mutilés, la vie serait une trop lourde charge pour moi. Si avant de mourir vous désirez quelque chose qu’il soit en notre pouvoir de faire, parlez, et, foi de chasseurs, nous le ferons. Les yeux du mourant étincelèrent d’une lueur fauve. Le blessé but avidement, son front se couvrit d’une sueur moite, et une rougeur fébrile enflamma son visage qui prit alors une expression effrayante. Écoutez, dit-il d’une voix rauque et saccadée, c’est moi qui commandais ici ; les Indiens, aidés par un misérable métis qui nous a vendus à eux, ont surpris le village. répondit le capitaine avec un indéfinissable accent de haine et de joie. Les Indiens ont voulu s’emparer du fort, la lutte a été terrible, nous étions douze hommes résolus contre quatre cents sauvages, que pouvions-nous faire ? Les Indiens, reconnaissant l’impossibilité de s’emparer de nous vivants, nous ont jeté les colons du village après les avoir scalpés et leur avoir coupé les poignets, ensuite ils ont incendié le fort. Le blessé, dont la voix s’affaiblissait de plus en plus et dont les paroles devenaient inintelligibles, but quelques gouttes de liqueur, puis il continua son récit que les chasseurs écoutaient avidement. Un souterrain servant de cave s’étendait sous les fossés du fort, lorsque je reconnus que tout moyen de salut nous échappait, que la fuite était impossible, je fis descendre mes malheureux compagnons dans cette cave, espérant que Dieu permettrait peut-être que nous pussions nous sauver ainsi. Quelques minutes plus tard le fort s’écroula sur nous. Nul ne peut s’imaginer les tortures que nous avons souffertes dans ce gouffre infect, sans air et sans lumière, les cris des blessés, et nous l’étions tous plus ou moins, demandant de l’eau, le râle des mourants formaient un épouvantable concert qu’il n’est donné à aucune plume de décrire. Nos souffrances déjà intolérables s’accrurent encore par le manque d’air ; une espèce de folie furieuse s’empara de nous, nous nous ruâmes les uns contre les autres, et dans les ténèbres, sous une masse de décombres, commença un combat hideux qui ne devait se terminer que par la mort de tous les combattants. Déjà je sentais que la mort qui avait saisi tous mes compagnons allait aussi s’emparer de moi, lorsque vous êtes venus la retarder de quelques minutes. je ne mourrai pas sans vengeance. Après ces mots prononcés d’une voix presque inarticulée, il y eut un silence funèbre entre ces trois hommes, silence interrompu seulement par le râle sourd du mourant, dont l’agonie commençait. Tout à coup le capitaine se raidit avec force, il se redressa et fixant un regard sanglant sur les chasseurs : Les sauvages qui m’ont attaqué appartiennent à la nation des Comanches, dit-il, leur chef se nomme la Tête-d’Aigle, jurez de me venger en loyaux chasseurs. s’écrièrent les deux hommes d’une voix ferme. murmura le capitaine ; et tombant brusquement en arrière, il resta immobile. Son visage crispé et ses yeux ouverts conservaient encore l’expression de haine et de désespoir qui l’avaient animé à son dernier moment. Les chasseurs le considérèrent un instant, puis, secouant cette impression pénible, ils se mirent en devoir de rendre les honneurs suprêmes aux malheureuses victimes de la rage des Indiens. Aux derniers rayons du soleil couchant ils terminaient la rude tâche qu’ils s’étaient imposée. Après avoir pris quelques instants de repos, le Cœur-Loyal se leva et sella son cheval. Maintenant, frère, dit-il à Belhumeur, mettons-nous sur la piste de la Tête-d’Aigle. Les deux hommes jetèrent autour d’eux un long et triste regard d’adieu, et, sifflant leurs chiens, ils s’enfoncèrent hardiment sous la forêt dans les profondeurs de laquelle avaient disparu les Comanches. En ce moment la lune se leva dans un océan de vapeur et répandit à profusion ses rayons mélancoliques sur les ruines du village américain dans lequel régnaient pour toujours la solitude et la mort. Nous laisserons aux chasseurs suivre la piste des Peaux-Rouges et nous reviendrons au général. Quelques minutes après que les deux hommes eurent quitté le camp des Mexicains, le général sortit de la tente et tout en jetant un regard investigateur autour de lui, et respirant l’air frais du matin, il se mit à se promener de long en large d’un air préoccupé. Les événements de la nuit avaient produit une vive impression sur le vieux soldat. Pour la première fois peut-être depuis qu’il avait entrepris cette expédition, il l’entrevoyait sous son véritable jour ; il se demandait s’il avait bien réellement le droit d’associer à cette vie de périls et d’embûches continuelles une jeune fille de l’âge de sa nièce, dont l’existence n’avait été jusqu’à ce moment qu’une suite non interrompue de douces et tranquilles émotions, et qui probablement ne pourrait pas s’accoutumer à ces dangers incessants et à ces agitations de la vie des prairies qui, en peu de temps, brisent les ressorts des âmes les mieux trempées. Il adorait sa nièce ; c’était son seul amour, sa seule consolation. Pour elle il aurait mille fois sacrifié tout ce qu’il possédait, sans regret et sans hésitation ; mais, d’un autre côté, les raisons qui l’avaient obligé à entreprendre ce périlleux voyage étaient d’une importance telle qu’il frémissait et sentait une sueur froide envahir son front rien qu’à la pensée d’y renoncer. Doña Luz, qui sortait à son tour de la tente, aperçut son oncle dont la promenade saccadée durait toujours, elle accourut vers lui, et lui jetant avec abandon les bras autour du cou : Bonjour, mon oncle, lui dit-elle en l’embrassant. Bonjour, ma fille, répondit le général il avait l’habitude de la nommer ainsi, eh ! mon enfant, vous êtes bien gaie ce matin. Et il lui rendit avec effusion les caresses qu’elle lui prodiguait. Pourquoi ne serais-je pas gaie, mon oncle ? Grâce à Dieu, nous venons d’échapper à un immense péril, tout semble sourire dans la nature, les oiseaux chantent sur toutes les branches, le soleil nous inonde de ses chauds rayons, nous serions ingrats envers le créateur si nous restions insensibles à cette manifestation de son pouvoir. Ainsi nos périls de cette nuit n’ont laissé aucune fâcheuse impression dans votre esprit, chère enfant ? Aucune, mon oncle, si ce n’est une immense reconnaissance pour les bienfaits dont Dieu nous accable. Bien, ma fille, répondit le général avec joie, je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Tant mieux si je vous fais plaisir, mon oncle. De sorte, reprit le général, suivant toujours son idée, que la vie que nous menons en ce moment ne vous fatigue pas. Nullement, je la trouve fort agréable, au contraire, dit-elle en souriant, et surtout fort accidentée. Oui, fit le général en partageant la gaieté de sa nièce, mais, ajouta-t-il en redevenant sérieux, il me semble que nous oublions un peu trop nos libérateurs. Ils sont partis, répondit doña Luz. Par une raison toute simple, mon oncle, ils m’ont dit adieu, avant de nous quitter. Ce n’est pas bien, murmura le général avec tristesse, un service oblige autant ceux qui le rendent que ceux qui le reçoivent, ils n’auraient pas dû nous abandonner ainsi, sans nous dire si nous pourrons jamais les revoir et même sans nous laisser leurs noms. Oui, mon oncle, avant de partir, ils me les ont dits. il faudra que je retrouve ces deux hommes, dit le général avec une émotion dont il ne put se rendre compte. répondit la jeune fille rêveuse, peut-être au premier danger qui nous menacera les verrons-nous apparaître comme deux bienfaisants génies. Dieu veuille que ce ne soit pas à une pareille cause que nous devions leur retour parmi nous. Le capitaine vint leur adresser les souhaits du matin. capitaine, dit en souriant le général, vos hommes sont-ils remis de leurs émotions ? Parfaitement, général, répondit le jeune homme, ils sont prêts à repartir dès que vous en donnerez l’ordre. Après déjeuner, nous lèverons le camp, veuillez, je vous prie, donner les ordres nécessaires aux lanceros et m’envoyer le Babillard. Quant à vous, ma nièce, continua le général en s’adressant à doña Luz, surveillez, je vous prie, les apprêts du déjeuner, tandis que je causerai avec le guide. Son air était plus sombre, sa mine plus renfrognée que de coutume. Le général ne parut pas s’en apercevoir. Vous savez, lui dit-il, qu’hier je vous ai manifesté l’intention de trouver un emplacement où ma troupe puisse camper en sûreté pendant quelques jours ? Vous m’avez assuré connaître un endroit qui remplirait parfaitement ce but ? Combien nous faut-il de temps pour nous y rendre ? Nous partirons aussitôt après le déjeuner. À propos, dit le général avec une feinte indifférence, il me semble qu’il nous manque un de vos hommes ? Comment, vous ne le savez pas ? s’écria le général avec un coup d’œil investigateur. Dès qu’il a vu l’incendie, la peur s’est emparée de lui, et il s’est sauvé. Il aura probablement été victime de sa couardise. Un sourire sardonique crispa les lèvres du guide. Vous n’avez plus rien à me dire, général ? Ne connaissez-vous pas ces deux chasseurs, qui cette nuit nous ont rendu un si grand service ? Tout le monde se connaît, dans la prairie. Ce n’est pas cela que je vous demande. Je vous parle de leur moralité. fit le guide avec un mouvement. Et vous ne connaissez rien de leur vie ? C’est bien, vous pouvez vous retirer. Le guide salua et rejoignit à pas lents ses compagnons qui faisaient leurs préparatifs de départ. murmura le général en le suivant des yeux, je surveillerai ce drôle, il y a du louche dans sa conduite. Après cet aparté, le général entra dans la tente où le capitaine, le docteur et doña Luz l’attendaient pour déjeuner. Une demi-heure plus tard tout au plus la tente était repliée, les caisses chargées sur les mules et la caravane continuait son voyage sous la direction du Babillard qui marchait en éclaireur à une vingtaine de pas en avant. L’aspect de la prairie avait bien changé depuis la veille. La terre noire et brûlée était recouverte par places de monceaux de cendres fumantes, çà et là, des arbres calcinés, mais debout encore, montraient leur squelette attristant. Au loin l’incendie grondait toujours, et des nuages d’une fumée cuivrée masquaient l’horizon. Les chevaux n’avançaient qu’avec précaution sur ce terrain accidenté, où parfois ils trébuchaient contre les os des animaux saisis par l’étreinte terrible des flammes. Une sombre tristesse, augmentée encore par la vue du paysage qui se déroulait devant eux, s’était emparée des voyageurs ; ils marchaient auprès les uns des autres, sans se parler, enfoncés dans leurs réflexions. Le chemin que suivait la caravane serpentait dans un étroit ravin, lit desséché de quelque torrent, profondément encaissé entre deux collines. Le terrain foulé par le pied des chevaux se composait de cailloux ronds qui fuyaient sous leurs sabots, et augmentaient les difficultés de la marche, rendue plus difficile encore par les rayons brûlants du soleil qui tombaient d’aplomb sur les voyageurs sans qu’ils pussent s’en garantir, car le pays qu’ils traversaient avait pris complètement l’apparence de l’un de ces vastes déserts que l’on rencontre dans l’intérieur de l’Afrique. La journée s’écoula ainsi sans que, à part la fatigue qui les accablait, aucun incident rompît la monotonie du voyage. Le soir ils campèrent dans une plaine absolument nue, mais à l’horizon ils aperçurent la verdure, ce qui fut pour eux une grande consolation, ils allaient enfin entrer dans une zone épargnée par l’incendie. Le lendemain, deux heures avant le lever du soleil, le Babillard donna l’ordre du départ. Cette journée fut encore plus fatigante que la précédente, les voyageurs étaient littéralement exténués lorsque l’on campa. Le Babillard n’avait pas trompé le général, le site était admirablement choisi pour repousser une attaque indienne ; nous ne le décrirons pas, le lecteur le connaissant déjà : c’était en ce lieu que se trouvaient les chasseurs, lorsque pour la première fois nous les avons mis en scène. Le général, après avoir jeté autour de lui ce regard infaillible de l’homme de guerre, ne put s’empêcher de manifester sa satisfaction. Bravo, dit-il au guide, si nous avons eu des difficultés presque insurmontables à vaincre pour arriver ici, au moins nous pourrions, le cas échéant, y soutenir un siège. Le guide ne répondit pas, il s’inclina avec un sourire équivoque et se retira. C’est étonnant, murmura le général, bien qu’en apparence la conduite de cet homme soit loyale, et qu’il me soit impossible de lui reprocher la moindre chose, malgré cela je ne sais pourquoi j’ai le pressentiment qu’il nous trompe et qu’il machine quelque diabolique projet contre nous. Le général était un vieux soldat rempli d’expérience, qui ne voulait rien laisser au hasard, ce deus ex machina, qui rompt en une seconde les plans les mieux conçus. Malgré la fatigue de ses gens il ne voulut pas perdre une minute ; aidé par le capitaine, il fit abattre une énorme quantité d’arbres afin de former un solide retranchement hérissé de chevaux de frise. Derrière le retranchement, les lanceros creusèrent un large fossé dont ils rejetèrent la terre du côté du camp, puis derrière ce deuxième retranchement les ballots furent empilés de façon à former une troisième et dernière enceinte. On planta la tente au milieu du camp, les sentinelles furent placées et chacun alla se livrer à un repos dont il avait le plus grand besoin. Le général, qui avait l’intention de séjourner quelque temps en ce lieu, voulait autant que possible assurer la sécurité de ses compagnons, et grâce à ses minutieuses précautions il croyait avoir réussi. Depuis deux jours les voyageurs marchaient à travers des chemins exécrables, dormant à peine, ne s’arrêtant que le temps strictement nécessaire pour prendre un peu de nourriture, nous l’avons dit, ils étaient rendus de fatigue ; aussi malgré tout leur désir de rester éveillées, les sentinelles ne purent résister au sommeil qui les accablait, et elles ne tardèrent pas de tomber dans un assoupissement profond. Vers minuit, au moment où tout le monde dans le camp était plongé dans le sommeil, un homme se leva doucement et rampant dans l’ombre avec la légèreté d’un reptile, marchant avec des précautions extrêmes, il se glissa en dehors des barricades et des retranchements. Alors il s’étendit sur le sol et peu à peu d’une façon presque insensible, s’aidant des mains et des genoux, il se dirigea à travers les hautes herbes, vers une forêt qui couvrait les premiers plans de la colline et s’étendait au loin dans la prairie. Arrivé à une certaine distance, sûr désormais de ne pas être découvert, il se releva. Un rayon de lune passant entre deux nuages, vint alors éclairer son visage. Il regarda autour de lui avec soin, tendit l’oreille, puis avec une perfection inouïe, il imita le cri du chien des prairies. Presque instantanément le même cri fut répété et un homme parut à dix pas au plus du Babillard. Cet homme était le guide, qui trois jours auparavant s’était échappé du camp aux premières lueurs de l’incendie. Les Indiens et les coureurs des bois ont deux langues, dont ils se servent tour à tour, suivant les circonstances. La langue parlée, et la langue mimée. Comme la langue parlée, la langue mimée a en Amérique des fluctuations infinies, chacun, pour ainsi dire, fait la sienne. C’est un composé de gestes bizarres et mystérieux, une espèce de télégraphe maçonnique, dont les signes qui varient à volonté ne sont compréhensibles que pour un petit nombre d’adeptes. Le Babillard et son compagnon s’entretenaient par gestes. Cette conversation singulière dura près d’une heure, elle semblait vivement intéresser les interlocuteurs, si vivement les intéresser même, qu’ils ne remarquèrent pas, malgré les précautions extrêmes dont ils avaient usé pour ne pas être surpris, deux yeux ardents qui du milieu d’un fourré étaient fixés sur eux avec une ténacité étrange. Enfin, dit le Babillard en se risquant à prononcer quelques mots, j’attends votre bon plaisir. Et vous ne l’attendrez pas longtemps, répondit l’autre. Je compte sur toi, Kennedy, pour moi j’ai rempli ma promesse. C’est bon, c’est bon, il n’est pas besoin de tant de mots pour s’entendre, fit Kennedy en haussant les épaules, seulement tu aurais pu les conduire dans une position moins forte, il ne sera pas facile de les surprendre. Cela vous regarde, dit le Babillard avec un mauvais sourire. Son compagnon le considéra un instant avec attention. fit-il, prends garde, compadre, c’est presque toujours une maladresse de jouer un double jeu avec des hommes comme nous. Je ne joue pas un double jeu, mais nous nous connaissons depuis longtemps, n’est-ce pas ? eh bien, je ne veux pas que cette fois il m’arrive ce qui déjà m’est arrivé, voilà tout. Reculerais-tu, ou bien songerais-tu à nous trahir ? Je ne recule pas et je n’ai nullement l’intention de vous trahir, seulement... Cette fois je ne veux vous livrer ce que je vous ai promis que lorsque mes conditions seront acceptées bien carrément, sinon, non... Au moins, voilà de la franchise. Il faut de la loyauté en affaires, observa le Babillard en hochant la tête. répète-moi tes conditions, je verrai si nous pouvons les accepter. tu n’es pas le principal chef, n’est-ce pas ? Tu n’y pourrais rien, ainsi c’est inutile, ah ! si Ouaktehno Celui qui tue était là, ce serait autre chose, je suis certain que nous nous entendrions bientôt. Parle donc alors, car il t’écoute, dit une voix forte et sonore. Il se fit un certain mouvement dans les buissons et le personnage, qui jusqu’à ce moment était demeuré témoin invisible de la conversation des deux hommes, jugea sans doute que l’heure d’y prendre part était arrivée, car, d’un bond il s’élança du milieu des broussailles qui le cachaient et vint se placer entre les interlocuteurs. vous nous écoutiez, capitaine Ouaktehno, fit le Babillard toujours impassible. demanda le nouvel arrivé avec un sourire ironique. Continuez alors, mon brave ami, je suis tout oreilles. Au fait, dit le guide, cela vaut peut-être mieux ainsi. Très bien, parlez, je vous écoute. Le personnage auquel le Babillard donnait le terrible nom indien de Ouaktehno, était un homme de pure race blanche âgé de trente ans au plus, d’une taille haute et bien proportionnée, d’une tournure élégante, portant avec un certain laisser-aller le costume pittoresque des coureurs des bois. Ses traits étaient nobles, caractérisés, empreints de cette expression hautaine et loyale que l’on rencontre si souvent parmi les hommes habitués à la rude et libre vie des prairies. Il fixait sur le Babillard ses grands yeux noirs pleins d’éclairs, un mystérieux sourire plissait ses lèvres et il s’appuyait nonchalamment sur sa carabine, tout en écoutant le guide. Si je fais tomber entre vos mains les gens que je suis payé pour escorter et pour conduire, au moins ne le ferai-je qu’autant que j’y trouverai un large bénéfice, dit le bandit. observa Kennedy, et ce bénéfice le capitaine est prêt à te l’assurer. Oui, fit l’autre en baissant la tête en signe de consentement. Très bien, reprit le guide, mais quel sera ce bénéfice ? dit le capitaine, encore faut-il connaître vos conditions, afin de savoir si on peut vous satisfaire. Le guide hésita, ou pour mieux dire, il calcula mentalement les chances de gain et de perte que lui offrait cette affaire, puis au bout d’un instant il reprit : Parlez sans tergiverser, Babillard, nous n’avons pas le temps d’écouter vos circonlocutions, de même que les autres demi-sang, la nature indienne l’emporte toujours chez vous, et jamais vous ne pouvez franchement venir au fait. reprit brutalement le guide, je veux cinq mille piastres fortes, ou il n’y a rien de fait. À la bonne heure, au moins, voilà qui est parler, maintenant nous savons à quoi nous en tenir, vous voulez cinq mille piastres ? Et, moyennant cette somme, vous vous chargez de nous livrer le général, sa nièce et tous les individus qui les accompagnent. Très bien, à présent écoutez ce que je vais vous dire. Vous savez que l’on peut compter sur ma parole. Bon, si vous remplissez loyalement les engagements que vous prenez librement envers moi, c’est-à-dire si vous me livrez, je ne dis pas tous les Mexicains qui composent votre caravane, gens fort honorables sans doute, mais dont je me soucie très peu, mais seulement la jeune fille que l’on nomme, je crois, doña Luz, je ne vous donnerai pas cinq mille piastres, comme vous me le demandez, mais huit mille, vous m’avez bien compris, n’est-ce pas ? Les yeux du guide brillèrent de convoitise et de cupidité. Mais ce sera difficile de l’attirer seule en dehors du camp. J’aimerais mieux vous les livrer tous en bloc. Ce qu’il voudra, cela ne me regarde pas, oui ou non, acceptez-vous le marché que je vous propose ? Vous jurez d’être fidèle à nos conditions ? Maintenant, combien de temps le général compte-t-il rester dans son nouveau campement ? Que me disiez-vous donc, que vous ne saviez comment attirer la jeune fille au-dehors, ayant tant de temps devant vous ? je ne savais pas quand vous exigiez qu’elle vous fût livrée, moi. je vous donne neuf jours, c’est-à-dire que la veille du départ la jeune fille me sera remise. Tenez, Babillard, dit le capitaine en remettant au guide une magnifique épingle en diamants qu’il portait piquée dans sa blouse de chasse, voici mes arrhes. fit le bandit avec joie en s’emparant vivement du bijou. Cette épingle, reprit le capitaine, est un cadeau que je vous fais en sus des huit mille piastres que je vous compterai en recevant doña Luz. Vous êtes noble et généreux, capitaine, dit le guide, et l’on est heureux de vous servir. Seulement, reprit le capitaine d’une voix rude avec un regard froid comme une lame d’acier, souvenez-vous que l’on me nomme Celui qui tue et que si vous me trompez, il n’existe pas dans la prairie de lieu assez fort ni assez ignoré pour vous garantir des terribles effets de ma vengeance. Je le sais, capitaine, répondit le métis en frémissant malgré lui, mais vous pouvez être tranquille, je ne vous tromperai pas. maintenant séparons-nous, on pourrait s’apercevoir de votre absence, dans neuf jours je serai ici. Dans neuf jours je vous remettrai la jeune fille. Le guide après cette dernière parole regagna le camp dans lequel il rentra sans être vu. Dès qu’ils furent seuls, les deux hommes avec lesquels le Babillard venait de faire cet étrange et hideux marché s’enfoncèrent silencieusement dans les broussailles au milieu desquelles ils rampèrent comme des serpents. Ils atteignirent bientôt les bords d’un petit ruisseau qui coulait inaperçu et ignoré dans la forêt. Kennedy siffla d’une certaine façon à deux reprises différentes. Un faible bruit se fit entendre, et un cavalier tenant deux chevaux en main parut à quelques pas en avant du lieu où ils étaient arrêtés. Viens, Franck, dit Kennedy, tu peux approcher sans crainte. Rien de bien important, répondit le cavalier, j’ai découvert une piste indienne. Elle coupe la prairie de l’est à l’ouest. Bien, Franck, et quels sont ces Indiens ? Autant que je puis le supposer, ce sont des Comanches. c’est quelque détachement de chasseurs, dit-il. Les deux hommes se mirent en selle. Franck et toi, Kennedy, fit le capitaine au bout d’un instant, rendez-vous à la passée du Buffalo, vous camperez dans la grotte qui s’y trouve ; surveillez avec soin les mouvements des Mexicains, tout en vous arrangeant de façon à ne pas être découverts. je sais que vous êtes adroits et dévoués, compagnons, aussi je m’en rapporte totalement à vous ; surveillez aussi le Babillard, ce métis ne m’inspire qu’une médiocre confiance. Maintenant, au revoir, vous recevrez bientôt de mes nouvelles. Malgré l’obscurité, les trois hommes partirent au galop et s’enfoncèrent dans le désert dans deux directions différentes. Le général avait gardé un secret si profond sur les causes qui lui avaient fait entreprendre un voyage dans les prairies de l’ouest des États-Unis que les personnes qui l’accompagnaient n’avaient pu seulement les soupçonner. Déjà plusieurs fois, sur son ordre et sans aucune raison apparente, la caravane avait campé dans des régions complètement désertes, où elle avait passé huit, dix et même quinze jours sans que rien semblât motiver cette halte. Dans ces divers campements le général partait chaque matin suivi de l’un des guides et ne revenait que le soir. Que faisait-il pendant les longues heures qu’il restait absent ? Dans quel but ces explorations, au retour desquelles une tristesse plus grande assombrissait son visage ? Durant ces excursions, doña Luz menait une existence assez monotone, isolée au milieu des gens grossiers qui l’environnaient. Elle passait tristement ses journées assise devant sa tente, ou montée sur son cheval, escortée par le capitaine Aguilar, ou le gros docteur, elle faisait auprès du camp des promenades sans but et sans intérêt. Il arriva, cette fois encore, ce qui était arrivé aux précédentes stations de la caravane. La jeune fille abandonnée par son oncle et même par le docteur qui poursuivait avec une ardeur toujours plus grande la recherche de sa plante fantastique et partait résolument chaque matin pour herboriser, en fut réduite à la compagnie du capitaine Aguilar. Mais le capitaine Aguilar était, nous sommes forcés d’en convenir, bien que jeune, élégant et doué d’une certaine intelligence relative, un compagnon peu récréatif pour doña Luz. Hardi soldat, doué d’un courage de lion, entièrement dévoué au général auquel il devait tout, le capitaine avait pour la nièce de son chef un attachement et un respect extrêmes ; il veillait avec soin à sa sûreté, mais il ignorait complètement les moyens de lui rendre le temps plus court par ces attentions et ces douces causeries qui plaisent tant aux jeunes filles. Cette fois doña Luz ne s’ennuyait pas. Depuis la nuit terrible de l’incendie, depuis que, tel qu’un de ces héros fabuleux dont elle avait si souvent lu l’histoire et les hauts faits incroyables, le Cœur-Loyal lui était apparu pour la sauver elle et ceux qui l’accompagnaient, un sentiment nouveau et dont elle n’avait pas songé à se rendre compte avait germé dans son cœur de jeune fille, avait grandi peu à peu et en quelques jours à peine s’était emparé de tout son être. L’image du chasseur était incessamment présente à sa pensée, ceinte de cette auréole grandiose que donne une énergie invincible à l’homme qui lutte corps à corps contre un danger immense et l’oblige à reconnaître sa supériorité. Elle se plaisait à rappeler dans son esprit prévenu les différentes péripéties de cette tragédie de quelques heures, pendant lesquelles le chasseur avait joué le plus grand rôle. Sa mémoire implacable, comme celle de toutes les jeunes filles pures encore, lui retraçait avec une fidélité inouïe les moindres détails de ces phases sublimes. En un mot elle reconstruisait par la pensée la série d’événements auxquels le chasseur s’était subitement mêlé et qu’il avait, grâce à son indomptable courage et sa présence d’esprit, dénoués d’une façon si heureuse pour ceux qu’il était tout à coup venu secourir à l’instant où tout espoir leur était enlevé. La manière brusque dont le chasseur était parti, dédaignant les remerciements les plus simples et ne paraissant plus songer à ceux qu’il avait sauvés, avait froissé la jeune fille, elle était piquée plus qu’on ne saurait dire de cette indifférence réelle ou affectée. Aussi cherchait-elle constamment dans son esprit les moyens de faire repentir son sauveur de cette indifférence, si le hasard, une seconde fois, les mettait en présence l’un de l’autre. On le sait, bien que cela puisse au premier abord sembler un paradoxe, de la haine, ou du moins de la curiosité à l’amour, il n’y a qu’un pas. Doña Luz le franchit en courant, sans s’en apercevoir. Ainsi que nous l’avons dit, doña Luz avait été élevée dans un couvent, sur le seuil duquel venaient sans écho mourir les bruits du monde. Son enfance s’était passée calme et décolorée dans les pratiques religieuses ou plutôt superstitieuses qui, au Mexique, forment le fond de la religion. Lorsque son oncle la retira du couvent pour la mener avec lui dans le voyage qu’il méditait dans les prairies, la jeune fille ignorait les plus simples exigences de la vie, et se doutait aussi peu de l’existence du monde extérieur dans lequel elle allait se trouver jetée subitement qu’un aveugle de naissance se doute de l’éclat fulgurant des rayons du soleil. Cette ignorance, qui servait admirablement les projets de son oncle, était pour la jeune fille une pierre d’achoppement contre laquelle, à chaque minute du jour, elle allait trébucher malgré elle. Mais grâce aux soins dont l’entoura le général, les quelques semaines qui s’écoulèrent avant leur départ de Mexico s’étaient passées sans trop de peine pour la jeune fille. Nous devons cependant noter ici un incident futile en apparence, mais qui laissa une trace trop profonde dans l’esprit de doña Luz, pour ne pas le rapporter. Le général s’occupait activement à rassembler les gens dont il avait besoin pour son expédition, il était obligé, pour cette raison, de négliger sa nièce plus qu’il ne l’aurait voulu. Cependant, comme il craignait que la jeune fille ne s’ennuyât de rester seule, confinée avec une vieille duègne dans le palais qu’il occupait calle de los Plateros, il l’envoyait fréquemment en soirée chez une de ses parentes qui recevait une société choisie, et auprès de laquelle sa nièce passait le temps d’une manière comparativement plus agréable. Or, un soir que la réunion avait été plus nombreuse que de coutume, on s’était séparé beaucoup plus tard. Au premier coup de onze heures sonnant à l’antique horloge du couvent de la Merced, doña Luz et sa duègne, précédées d’un péon qui portait un falot pour éclairer leur route, regagnaient, en jetant à droite et à gauche des regards effarés, le palais qu’elles habitaient ; elles n’avaient plus que quelques pas à faire, lorsque tout à coup, en tournant le coin de la calle San Agustin pour entrer dans celle de Plateros, quatre ou cinq hommes de mauvaise mine semblèrent surgir du sol, et entourèrent les deux dames après avoir préalablement éteint d’un vigoureux coup de poing le falot porté par le péon. Exprimer la frayeur de la jeune fille à cette apparition inattendue est chose impossible. Elle fui tellement effrayée que, sans avoir la force de pousser un cri, elle tomba à genoux les mains jointes devant les bandits. La duègne au contraire poussait des cris assourdissants. Les bandits mexicains, tous gens expéditifs, eurent en un tour de main réduit la duègne au silence, en la bâillonnant avec son rebozo, puis, avec tout le calme que ces dignes gens apportent dans l’exercice de leurs fonctions, assurés comme ils le sont de l’impunité que leur accorde la justice avec laquelle, en revanche, ils partagent la plupart du temps, ils procédèrent au dépouillement de leurs victimes. Ce qui ne fut pas long, non seulement celles-ci ne songeaient pas à résister, mais, au contraire, elles se dépouillaient elles-mêmes en toute hâte de leurs bijoux, que les bandits empochaient avec des grimaces de plaisir. Mais au plus beau moment de cette opération, une épée flamboya soudain au-dessus de leurs têtes, et deux bandits roulèrent sur le sol en jurant et en poussant des hurlements de fureur. Ceux qui restaient debout, outrés de cette attaque en dehors de leurs habitudes, voulurent venger leurs compagnons, et se ruèrent avec furie contre leur agresseur. Celui-ci, sans s’étonner de leur nombre, fit un pas en arrière, tomba en garde et se prépara à les bien recevoir. Par hasard, un rayon de lune frappa son visage. Les bandits reculèrent avec crainte et rengainèrent leurs machètes. dit l’inconnu avec un sourire de mépris, tout en s’avançant vers eux, vous m’avez reconnu, mes maîtres, vive Dieu ! j’en suis fâché, je me préparais à vous donner une rude leçon, est-ce donc ainsi qu’on exécute mes ordres ? Les bandits restèrent muets, contrits et repentants en apparence. continua l’inconnu, videz vos poches, maîtres coquins, et rendez à ces dames ce que vous leur avez enlevé. Sans hésiter les voleurs débâillonnèrent la duègne, et restituèrent la riche proie qu’un instant ils avaient cru pouvoir s’approprier. Doña Luz ne revenait pas de son étonnement, elle considérait avec une surprise extrême cet homme étrange qui possédait une si grande autorité sur des bandits sans foi ni loi. dit-il en s’adressant à la jeune fille, ne vous manque-t-il plus rien, señora ? Plus rien, monsieur, répondit-elle plus morte que vive, sans même savoir ce qu’elle disait. Maintenant, continua l’inconnu, partez, drôles, je me charge d’escorter ces dames. Les bandits ne se le firent pas répéter, ils disparurent comme une volée de corbeaux, en emportant leurs blessés. Dès qu’il fut seul avec les deux femmes, l’inconnu se tourna vers doña Luz. Permettez-moi, señorita, lui dit-il avec la plus fine courtoisie, de vous offrir mon bras jusqu’à votre palais, la frayeur que vous venez d’éprouver rend votre marche incertaine. Machinalement, sans répondre, la jeune fille passa son bras sous celui qu’on lui présentait. Arrivés au palais, l’inconnu frappa à la porte, puis ôtant son chapeau : Señorita, lui dit-il, je suis heureux que le hasard m’ait permis de vous rendre un léger service... Depuis longtemps déjà, je suis vos pas dans l’ombre. Dieu, qui m’a accordé la grâce de vous parler une fois, me l’accordera une seconde, j’en suis certain, quoique dans peu de jours vous deviez partir pour un lointain voyage. Permettez-moi donc de vous dire non pas adieu, mais au revoir. Et, après s’être incliné profondément devant la jeune fille, il s’éloigna rapidement. Quinze jours après cette bizarre aventure dont elle n’avait pas jugé à propos de parler à son oncle, doña Luz quittait Mexico sans avoir revu l’inconnu. Seulement, la veille de son départ, en entrant dans sa chambre à coucher, la jeune fille avait trouvé sur son prie-Dieu un papier plié en quatre. Sur ce papier étaient écrits ces quelques mots, d’une écriture fine et élégante : « Vous partez, doña Luz, souvenez-vous que je vous ai dit au revoir. « Votre sauveur de la calle de Plateros. » Pendant longtemps cette étrange rencontre avait fortement occupé l’esprit de la jeune fille, un instant elle avait cru que le Cœur-Loyal et son sauveur inconnu étaient le même homme, mais cette supposition s’était bientôt évanouie. Quelle probabilité qu’il en fût ainsi ? Dans quel but le Cœur-Loyal, après l’avoir sauvée, se serait-il si promptement éloigné ? Mais, par une de ces conséquences ou de ces inconséquences, comme on le voudra, de l’esprit humain, au fur et à mesure que l’aventure de Mexico s’effaçait dans sa pensée, le Cœur-Loyal y grandissait. Elle aurait voulu voir le chasseur, causer avec lui. Elle ne le savait pas elle-même ; pour le voir, entendre sa voix, s’enivrer de son regard si doux et si fier, pas autre chose, toutes les jeunes filles sont ainsi. Là se dressait une impossibilité devant laquelle la pauvre enfant baissait la tête avec découragement. Cependant quelque chose au fond de son cœur, peut-être cette voix divine qui, dans le recueillement de l’amour, parle aux jeunes filles, lui disait que bientôt son désir serait accompli. Un incident imprévu, un danger terrible peut-être, qui les remettrait face à face. L’amour véritable doute quelquefois, il ne désespère jamais. Quatre jours après l’établissement du camp sur la colline, le soir en se retirant dans sa tente, la jeune fille sourit intérieurement en regardant son oncle, qui se préparait tout pensif à se livrer au repos. Doña Luz avait enfin trouvé le moyen de se mettre à la recherche du Cœur-Loyal. XIII La chasse aux abeilles À peine le soleil se levait à l’horizon que le général, dont le cheval était sellé, sortit de la cabane en roseaux qui lui servait de chambre à coucher et se prépara à partir. Au moment où il mettait le pied à l’étrier, une main mignonne souleva le rideau de la tente et doña Luz parut. déjà levée, dit en souriant le général, tant mieux, chère enfant : de cette façon je pourrai vous embrasser avant de partir, cela me portera peut-être bonheur, ajouta-t-il en étouffant un soupir. Vous ne partirez pas ainsi, mon oncle, répondit-elle en lui présentant son front sur lequel il déposa un baiser. Parce que je vous ai préparé quelque chose que je veux que vous preniez avant de monter à cheval ; vous ne me refuserez pas, n’est-ce pas, mon bon oncle ? fit-elle avec ce sourire câlin des enfants gâtés, qui réjouit le cœur des vieillards. Non, sans doute, chère enfant, à condition que le déjeuner que tu m’offres de si bonne grâce ne se fasse pas attendre, je suis pressé. Je ne vous demande que quelques minutes, répondit-elle en rentrant dans la tente. Va pour quelques minutes, dit-il en la suivant. La jeune fille frappa dans ses mains avec joie. En un clin d’œil, le déjeuner fut prêt et le général se mit à table avec sa nièce. Tout en servant son oncle et en ayant bien soin qu’il ne manquât de rien, la jeune fille le regardait en dessous d’un air embarrassé, et cela avec tant d’affectation, que le vieux soldat finit par s’en apercevoir. Voyons, dit-il en s’arrêtant et en la considérant, vous avez quelque chose à me demander, Lucila ; vous savez bien que j’ai l’habitude de ne rien vous refuser. C’est vrai, mon oncle ; mais cette fois je crains que vous ne soyez plus difficile à convaincre. fit joyeusement le général, c’est donc une chose bien grave ? Au contraire, mon oncle ; cependant je vous avoue que je crains que vous ne me refusiez. Va toujours, mon enfant, répondit le vieux soldat, qui ne tutoyait sa nièce que dans ses moments d’épanchement, parle sans crainte ; lorsque tu m’auras dit ce dont il s’agit, je te répondrai. Eh bien, mon oncle, fit en rougissant la jeune fille qui prit tout à coup son parti, je vous avoue que le séjour du camp n’a rien de bien agréable. Je conçois cela, mon enfant, mais que veux-tu que j’y fasse ? mon oncle, si vous étiez là, ce ne serait rien, je vous aurais auprès de moi. Ce que tu me dis est fort aimable ; mais tu sais que, puisque je m’absente tous les matins, je ne puis y être... Voilà justement où est la difficulté. Mais, si vous le vouliez, on la lèverait facilement. Je ne vois pas trop comment. À moins de rester auprès de toi, ce qui est impossible. il y a un autre moyen qui arrange tout. Oui, mon oncle, et bien simple, allez. Tiens, tiens, tiens, et quel est-il ce moyen, ma mignonne ? Vous ne me gronderez pas, mon oncle ? est-ce que je te gronde jamais ? C’est vrai, vous êtes si bon ! Eh bien, mon oncle, ce moyen... C’est de m’emmener avec vous tous les matins. fit le général dont les sourcils froncèrent, que me demandes-tu donc là, chère enfant ? Mais, mon oncle, une chose bien naturelle, il me semble. Le général ne répondit pas, il réfléchissait. La jeune fille suivait avec anxiété sur son visage les traces fugitives de ses pensées. Au bout de quelques instants, il releva la tête. Au fait, murmura-t-il, cela vaudra peut-être mieux ainsi ; et fixant un regard perçant sur la jeune fille : cela te ferait donc bien plaisir de venir avec moi ? Eh bien, prépare-toi, chère enfant ; désormais tu m’accompagneras dans mes excursions. La jeune fille se leva d’un bond, embrassa son oncle avec effusion et donna l’ordre de seller son cheval. Un quart d’heure plus tard, doña Luz et son oncle, précédés par le Babillard et suivis de deux lanceros, quittaient le camp et s’enfonçaient dans la forêt. De quel côté voulez-vous vous diriger aujourd’hui, général ? Conduisez-moi aux huttes de ces trappeurs dont hier vous m’avez parlé. Le guide s’inclina en signe d’obéissance. La petite troupe s’avançait doucement et avec difficulté dans un sentier à peine tracé où, à chaque pas, les chevaux s’embarrassaient dans les lianes ou butaient contre des racines d’arbres à fleur de terre. Peut-être, dans ces excursions, rencontrerait-elle le Cœur-Loyal. Le Babillard, qui marchait à quelques pas en avant, poussa tout à coup un cri. dit le général, que se passe-t-il donc d’extraordinaire, maître Babillard, que vous jugez convenable de parler ? il y a des abeilles par ici ? Vous savez que les abeilles ont été apportées en Amérique par les Blancs. Mais alors comment se fait-il qu’on en rencontre ici ? Rien de plus simple ; les abeilles sont les sentinelles avancées de Blancs : au fur et à mesure que les Blancs s’enfoncent dans l’intérieur de l’Amérique, les abeilles partent en avant pour leur tracer la route et leur indiquer les défrichements. Leur apparition dans une contrée inhabitée présage toujours l’arrivée d’une colonie de pionniers ou de squatters. Voilà qui est étrange, murmura le général, et vous êtes sûr de ce que vous me dites là ? bien sûr, seigneurie, ce fait est connu de tous les Indiens, ils ne s’y trompent pas, allez, car à mesure qu’ils voient arriver les abeilles, ils se retirent. Ce miel doit être bien bon, dit doña Luz. Excellent, señorita, et si vous le désirez, rien n’est plus facile que de nous en emparer. Le guide qui depuis quelques instants avait déposé sur les buissons un appât pour les abeilles, dont avec sa vue perçante il avait aperçu plusieurs voler au milieu des broussailles, fit signe à ceux qui le suivaient de s’arrêter. Les abeilles s’étaient en effet posées sur l’appât et l’exploraient dans tous les sens, lorsqu’elles eurent fait leur provision, elles s’élevèrent très haut dans les airs, puis elles prirent leur vol en ligne droite avec une vélocité égale à celle d’une balle. Le guide examina attentivement la direction qu’elles prenaient et, faisant signe au général, il se lança sur leurs traces suivi de toute la troupe, en se frayant un chemin à travers les racines entrelacées, les arbres tombés, les buissons et les broussailles, les yeux toujours tournés vers le ciel. De cette façon, ils ne perdirent pas de vue les abeilles chargées et après une heure d’une poursuite des plus difficiles, ils les virent arriver à leur ruche pratiquée dans le creux d’un ébénier mort ; elles entrèrent après avoir bourdonné un moment, dans un trou situé à plus de quatre-vingts pieds du sol. Alors le guide après avoir averti ses compagnons de rester à une distance respectueuse, afin d’être à l’abri de la chute de l’arbre et de la vengeance de ses habitants, saisit sa hache et attaqua vigoureusement l’ébénier par la base. Les abeilles ne semblaient nullement effrayées des coups de hache, elles continuaient à rentrer et à sortir, se livrant en toute sécurité à leurs industrieux travaux. Un violent craquement, qui annonça la rupture du tronc, ne les détourna même pas de leurs occupations. Enfin l’arbre tomba avec un horrible fracas et s’ouvrit dans toute sa longueur, laissant à découvert les trésors accumulés de la communauté. Le guide saisit immédiatement un paquet de foin, qu’il avait préparé et qu’il alluma pour se défendre des mouches. Mais elles n’attaquèrent personne ; elles ne cherchèrent point à se venger. Les pauvres bêtes étaient stupéfaites, elles couraient et voletaient dans tous les sens autour de leur empire détruit, sans songer à autre chose qu’à tâcher de se rendre compte de cette catastrophe. Alors le guide et les lanceros se mirent à l’œuvre avec des cuillers et des machètes pour retirer les rayons et les renfermer dans des outres. Plusieurs étaient d’un brun foncé et d’ancienne date, d’autres d’un beau blanc, le miel des cellules était presque limpide. Pendant qu’on se hâtait de s’emparer des meilleurs rayons, de tous les points de l’horizon arrivèrent à tire d’aile des essaims innombrables de mouches à miel, qui se plongèrent dans les cellules des rayons brisés où elles se chargèrent, tandis que les ex-propriétaires de la ruche, mornes et hébétées, regardaient, sans chercher à en sauver la moindre parcelle, le pillage de leur miel. L’ébahissement des abeilles absentes au moment de la catastrophe est impossible à décrire, au fur et à mesure qu’elles arrivaient avec leur cargaison ; elles décrivaient des cercles en l’air autour de l’ancienne place de l’arbre, étonnées de la trouver vide, enfin elles semblaient comprendre leur désastre et se rassemblaient en groupes sur une branche desséchée d’un arbre voisin, paraissant de là contempler la ruine gisante et se lamenter de la destruction de leur empire. Doña Luz se sentit émue malgré elle du chagrin de ces pauvres insectes. Allons, dit-elle, je me repens d’avoir désiré du miel, ma gourmandise fait trop de malheureux. Partons, dit le général en souriant, laissons-leur ces quelques rayons. fit le guide en haussant les épaules, ils seront bientôt emportés par la vermine. les racoons, les opossums et surtout les ours. señorita, reprit le guide, ce sont les plus adroites vermines du monde, pour découvrir un arbre d’abeilles et en tirer parti. demanda la jeune fille avec curiosité. C’est-à-dire qu’ils en sont fous, señorita, reprit le guide qui semblait se dérider, figurez-vous qu’ils sont tellement gourmands qu’ils rongent un arbre pendant des semaines, jusqu’à ce qu’ils parviennent à y faire un trou assez large pour y passer leurs pattes, et alors ils emportent miel et abeilles, sans se donner la peine de choisir. Maintenant, dit le général, reprenons notre route et rendons-nous auprès des trappeurs. nous y serons bientôt, seigneurie, répondit le guide, voici à quelques pas de nous la grande Canadienne, les trappeurs sont établis tout le long de ses affluents. La petite troupe se remit en marche. La chasse aux abeilles avait à son insu laissé à la jeune fille une impression de tristesse, qu’elle ne pouvait vaincre ; ces pauvres petits animaux, si doux et si industrieux, attaqués et ruinés pour un caprice, la chagrinaient et malgré elle la rendaient songeuse. Son oncle s’aperçut de cette disposition de son esprit. Chère enfant, lui dit-il, que se passe-t-il donc en toi ? Tu n’es plus gaie comme au moment du départ, d’où vient ce brusque changement ? Mon Dieu, mon oncle, que cela ne vous inquiète pas, je suis comme toutes les jeunes filles, un peu folle et fantasque ; cette chasse dont je me promettais tant de plaisir m’a laissé malgré moi un fonds de tristesse, dont je ne puis me débarrasser. Heureuse enfant, murmura le général, qu’une cause aussi futile a encore le pouvoir de chagriner, Dieu veuille, ma mignonne, que tu restes longtemps encore dans cette disposition, et que des douleurs plus grandes et plus vraies ne t’atteignent jamais ! Mon bon oncle, auprès de vous ne serai-je pas toujours heureuse ! mon enfant, qui sait si Dieu me permettra de veiller longtemps sur toi ? Ne dites pas cela, mon oncle, j’espère que nous avons de longues années à passer ensemble. Le général ne répondit que par un soupir. Mon oncle, reprit la jeune fille au bout d’un instant, ne trouvez-vous pas que l’aspect de la nature grandiose et sublime qui nous environne a quelque chose de saisissant qui ennoblit les idées, élève l’âme et rend l’homme meilleur ? Que ceux qui vivent dans ces solitudes sans bornes doivent être heureux ! Le général la regarda avec étonnement. D’où te viennent ces pensées, chère enfant ? Je ne sais, mon oncle, répondit-elle timidement, je ne suis qu’une ignorante jeune fille, dont la vie si courte encore s’est écoulée jusqu’à ce moment douce et paisible auprès de vous, eh bien ! il y a des moments, où il me semble que je serais heureuse de vivre dans ces vastes déserts. Le général surpris et intérieurement charmé de la naïve franchise de sa nièce se préparait à lui répondre lorsque le guide, se rapprochant tout à coup, fit un signe pour commander le silence en disant d’une voix faible comme un souffle : Dans le désert, ce mot « un homme », veut presque toujours dire « un ennemi ». L’homme dans la prairie est plus redouté de son semblable que la bête fauve la plus féroce. Un homme, c’est un concurrent, un associé forcé, qui par le droit du plus fort vient partager avec le premier occupant, et souvent, pour ne pas dire toujours, chercher à lui enlever le fruit de ses ingrats labeurs. Aussi, Blancs, Indiens ou demi-sang, lorsqu’ils se rencontrent dans la prairie, se saluent-ils toujours, l’œil au guet, les oreilles tendues et le doigt sur la détente de leur rifle. À ce cri « un homme ! » le général et les lanceros s’étaient à tout hasard préparés contre une attaque soudaine, en armant leurs fusils, et s’effaçant le mieux possible derrière les buissons. À cinquante pas devant eux se tenait un individu qui, la crosse en terre, les deux mains appuyées sur le haut du canon d’un long rifle, les considérait attentivement. C’était un homme d’une taille élevée, aux traits énergiques, au regard franc et décidé. Sa longue chevelure arrangée avec soin était tressée, entremêlée de peaux de loutre et de rubans de diverses couleurs. Une blouse de chasse de cuir orné lui tombait jusqu’aux genoux : des guêtres d’une coupe singulière, ornées de cordons, de franges et d’une profusion de grelots, entouraient ses jambes ; sa chaussure se composait d’une paire de superbes mocksens, brodés de perles fausses. Une couverture écarlate pendait de ses épaules, elle était nouée autour des reins par une ceinture rouge, dans laquelle étaient passés deux pistolets, un couteau et une pipe indienne. Son rifle était décoré avec soin de vermillon et de petits clous de cuivre. À quelques pas de lui, son cheval broutait la glandée. Comme son maître, il était harnaché de la façon la plus fantastique, tacheté et rayé de vermillon, les rênes et la croupière ornées de perles fausses et de cocardes, sa tête, sa crinière et sa queue abondamment décorées de plumes d’aigle flottant au gré du vent. À l’aspect de ce personnage, le général ne put retenir un cri de surprise. À quelle tribu indienne appartient cet homme ? Nous sommes dans les prairies, dit-il. Cependant l’individu que nous avons décrit, fatigué sans doute de l’hésitation de la petite troupe qui était devant lui, et voulant savoir à quoi s’en tenir sur son compte, prit résolument la parole. dit-il en anglais, qui diable êtes-vous, vous autres, et que venez-vous chercher ici ? répondit le général en rejetant son fusil en arrière, et ordonnant à ses compagnons d’en faire autant, nous sommes des voyageurs harassés d’une longue route, le soleil est chaud, nous vous demandons l’autorisation de nous reposer quelques instants dans votre rancho. Ces paroles ayant été dites en espagnol, le trappeur répondit dans la même langue. Approchez sans crainte, l’Élan-Noir est un bon diable, quand on ne cherche pas à le chagriner, vous partagerez le peu que je possède, et grand bien vous fasse. À ce nom de l’Élan-Noir, le guide ne put réprimer un mouvement d’effroi, il voulut même dire quelques mots, mais il n’en eut pas le temps, car le chasseur, jetant son fusil sur son épaule et se mettant en selle d’un bond, s’était avancé au-devant des Mexicains, auprès desquels il se trouvait déjà. Mon rancho est à quelques pas d’ici, dit-il au général, si la señorita veut goûter d’une bosse de bison bien assaisonnée, je suis en mesure de lui faire cette galanterie. Je vous remercie, caballero, répondit en souriant la jeune fille, je vous avoue qu’en ce moment j’ai plus besoin de repos que d’autre chose. Chaque chose viendra en son temps, dit sentencieusement le trappeur, permettez-moi, pour quelques instants, de remplacer votre guide. Nous sommes à vos ordres, dit le général, marchez, nous vous suivons. En route donc, fit le trappeur qui se plaça en tête de la petite troupe. En ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur le guide, ses épais sourcils se froncèrent : hum ! murmura-t-il entre ses dents, que signifie cela ? Et, sans plus paraître s’occuper de cet homme, sans avoir l’air de le reconnaître, il donna le signal du départ. Après avoir quelque temps marché silencieusement sur le bord d’un ruisseau assez large, le trappeur fit un brusque crochet, et s’en éloigna subitement en s’enfonçant de nouveau dans la forêt. Je vous demande pardon, dit-il, de vous faire faire ce détour, mais il y a ici un étang à castors, et je crains de les effaroucher. s’écria le jeune fille, comme je serais heureuse de voir travailler ces industrieux animaux ! Rien de plus facile, señorita, dit-il, si vous voulez me suivre pendant que vos compagnons resteront ici à nous attendre. répondit doña Luz avec empressement, mais, se reprenant tout à coup, oh ! Le général jeta un regard sur le chasseur. Allez, mon enfant, nous vous attendrons ici, fit-il. Merci, mon oncle, dit la jeune fille avec joie, en sautant à bas de son cheval. Je vous en réponds, dit franchement le trappeur, ne craignez rien. Je ne crains rien en vous la confiant, mon ami, répliqua le général. et faisant un signe à doña Luz, l’Élan-Noir disparut avec elle au milieu des buissons et des arbres. Lorsqu’ils furent arrivés à une certaine distance, le trappeur s’arrêta. Après avoir prêté l’oreille et regardé de tous les côtés, il se pencha vers la jeune fille, et lui appuyant légèrement la main sur le bras droit : Doña Luz s’arrêta inquiète et frémissante. Le trappeur s’aperçut de son agitation. Soyez sans crainte, reprit-il, je suis un honnête homme, vous êtes aussi en sûreté, seule ici, dans ce désert avec moi, que si vous vous trouviez dans la cathédrale de Mexico, au pied du maître-autel. La jeune fille jeta un regard à la dérobée sur le trappeur ; malgré son singulier costume, son visage avait une telle expression de franchise, son œil était si doux et si limpide en se fixant sur elle, qu’elle se sentit complètement rassurée. Vous appartenez, reprit le trappeur, maintenant je vous reconnais, à cette troupe d’étrangers qui, depuis quelques jours, explorent la prairie dans tous les sens, n’est-ce pas ? Parmi vous, se trouve une espèce de fou qui porte des lunettes bleues et une perruque blonde, et qui s’amuse, je ne sais pourquoi, à faire provision d’herbes et de cailloux, au lieu de tâcher, comme un brave chasseur, de trapper un castor ou d’abattre un daim. Je connais l’homme dont vous parlez, il fait en effet partie de notre troupe, c’est un médecin fort savant. Je le sais, il me l’a dit, il vient souvent de ce côté, nous sommes bons amis ; au moyen d’une poudre qu’il m’a fait prendre, il m’a coupé complètement une fièvre qui depuis deux mois me tourmentait, et dont je ne pouvais me débarrasser. Tant mieux, je suis heureuse de ce résultat. Je voudrais faire quelque chose pour vous, afin de reconnaître ce service. Merci, mon ami, mais je ne sais trop à quoi vous pourrez m’être utile, si ce n’est en me montrant les castors. Peut-être à autre chose, dit-il, et plus tôt que vous le croyez. Écoutez-moi attentivement, señorita, je ne suis qu’un pauvre homme, mais ici, dans la prairie, nous savons bien des choses que Dieu nous révèle, parce que nous vivons face à face avec lui ; je veux vous donner un bon conseil : cet homme qui vous sert de guide est un fieffé coquin, il est connu pour tel dans toutes les prairies de l’Ouest ; je me trompe fort, ou il vous fera tomber dans quelque guet-apens, il ne manque pas par ici de mauvais drôles avec lesquels il peut s’entendre pour vous perdre, ou tout au moins pour vous dévaliser. Êtes-vous sûr de ce que vous dites ? s’écria la jeune fille, effrayée de ces paroles qui coïncidaient si étrangement avec ce que le Cœur-Loyal lui avait dit. J’en suis aussi sûr qu’un homme peut affirmer une chose dont il n’a pas de preuves, c’est-à-dire que, d’après les antécédents du Babillard, on doit s’attendre à tout de sa part ; croyez-moi, s’il ne vous a pas trahis encore, il ne tardera pas à le faire. Gardez-vous-en bien, ce serait tout perdre ! les gens avec lesquels s’entend ou ne tardera pas à s’entendre votre guide, si ce n’est pas encore fait, sont nombreux, déterminés, et connaissent à fond la prairie. demanda la jeune fille avec anxiété. Attendre, et, sans en avoir l’air, surveiller avec soin toutes les démarches de votre guide. Vous comprenez bien, interrompit le trappeur, que si je vous engage à vous méfier de lui, ce n’est pas pour, le moment venu où vous aurez besoin de secours, vous laisser dans l’embarras. Eh bien, voici ce que vous ferez ; dès que vous serez assurée que votre guide vous trahit, vous m’expédierez votre vieux fou de docteur, vous pouvez compter sur lui, n’est-ce pas ? Alors, comme je vous l’ai dit, vous me l’enverrez en le chargeant de me dire seulement ceci : l’Élan-Noir ; l’Élan-Noir, c’est moi. Je le sais, vous nous l’avez dit. Très bien, il me dira donc : l’Élan-Noir, l’heure sonne. Vous vous rappellerez bien ces mots ? Seulement, je ne comprends pas bien en quoi cela pourra nous être utile. Le trappeur sourit d’un air mystérieux. fit-il au bout d’un instant, ces quelques mots vous donneront en deux heures les cinquante hommes les plus résolus de la prairie. Hommes qui, sur un signe de leur chef, se feront tuer pour vous enlever des mains de ceux qui se seront emparés de vous, si ce que je prévois arrive. Il y eut un moment de silence, doña Luz semblait rêveuse. Ne soyez pas étonnée du vif intérêt que je vous témoigne, dit-il, un homme qui a tout pouvoir sur moi, m’a fait jurer de veiller sur vous pendant une absence qu’il a été obligé de faire. fit-elle avec curiosité, et quel est cet homme ? Cet homme est un chasseur qui commande à tous les trappeurs blancs des prairies ; sachant que vous aviez le Babillard pour guide, il a soupçonné ce métis d’avoir l’intention de vous entraîner dans un guet-apens. Mais le nom de cet homme, s’écria-t-elle d’une voix anxieuse. Le Cœur-Loyal ; aurez-vous confiance en moi, maintenant ? Merci, mon ami, merci, répondit la jeune fille avec effusion, je n’oublierai pas votre recommandation, et le moment venu, si par malheur il arrive, je n’hésiterai pas à vous rappeler votre promesse. Et vous ferez bien, señorita, parce que ce sera alors la seule voie de salut qui vous restera. Allons, vous m’avez compris, tout est bien, gardez pour vous notre conversation ; surtout, n’ayez pas l’air de vous entendre avec moi, ce diable de métis est fin comme un castor ; s’il se doutait de quelque chose, il vous glisserait entre les doigts comme une vipère qu’il est. Maintenant, continuons notre route vers l’étang des castors. Déjà il nous a sauvé la vie, lors de l’incendie de la prairie, dit-elle avec effusion. murmura le trappeur, en fixant sur elle un regard d’une expression singulière, tout est pour le mieux alors ; puis il ajouta à voix haute : Soyez sans crainte, señorita, si vous suivez de point en point le conseil que je vous ai donné, il ne vous arrivera rien dans la prairie, quelles que soient les trahisons dont vous serez victime. s’écria-t-elle avec exaltation, à l’heure du danger, je n’hésiterai pas à recourir à vous, je vous le jure ! Voilà qui est convenu, dit l’Élan-Noir en souriant, maintenant, allons voir les castors. Ils reprirent leur marche, et au bout de quelques minutes, ils arrivèrent sur la lisière de la forêt. Alors le trappeur s’arrêta en faisant un geste à la jeune fille, pour lui recommander l’immobilité, et, se tournant vers elle : La jeune fille écarta les branches des saules, et, penchant la tête en avant, elle regarda. Les castors avaient intercepté non seulement le cours de la rivière, au moyen de leur communauté industrieuse, mais encore tous les ruisseaux qui s’y jettent avaient leur cours arrêté, de manière à transformer le sol environnant en un vaste marais. Un castor seul travaillait en ce moment sur la principale écluse ; mais bientôt cinq autres parurent apportant des morceaux de bois, de la vase et des broussailles. Alors ils se dirigèrent tous ensemble vers une partie de la barrière qui, ainsi que le vit la jeune fille, avait besoin de réparation. Ils déposèrent leur charge sur la partie rompue, et plongèrent dans l’eau, mais pour reparaître presque immédiatement à la surface. Chacun d’eux apportait une certaine quantité de vase, dont ils se servaient comme de mortier pour joindre et affermir les morceaux de bois et de broussailles ; ils revinrent de nouveau avec du bois et de la vase ; bref, cette œuvre de maçonnerie continua jusqu’à ce que la brèche eût entièrement disparu. Dès que tout fut en ordre, les industrieux animaux prirent un moment de récréation, se poursuivant dans l’étang, plongeant au fond de l’eau ou jouant à la surface, en frappant à grand bruit l’eau de leurs queues. Doña Luz regardait ce singulier spectacle avec un intérêt toujours croissant. Elle serait restée la journée entière à considérer ces étranges animaux. Tandis que les premiers se divertissaient ainsi, deux autres membres de la communauté parurent. Pendant quelque temps ils considérèrent gravement les jeux de leurs compagnons sans faire mine de s’y joindre ; puis, gravissant la berge non loin de l’endroit où le trappeur et la jeune fille étaient aux aguets, ils s’assirent sur leurs pattes de derrière, appuyèrent celles de devant sur un jeune pin, et commencèrent à en ronger l’écorce. Parfois ils en détachaient un petit morceau et le tenaient entre leurs pattes, tout en restant assis ; ils le grignotaient avec des contorsions et des grimaces assez ressemblantes à celles d’un singe épluchant une noix. Le but évident de ces castors était de couper l’arbre, et ils y travaillaient avec ardeur. C’était un jeune pin de dix-huit pouces de diamètre à peu près, à l’endroit où ils l’attaquaient ; il était droit comme un I et assez haut. Nul doute qu’ils seraient parvenus en peu de temps à le couper entièrement, mais le général inquiet de l’absence prolongée de sa nièce, se décida à se mettre à sa recherche, et les castors effrayés par le bruit des chevaux, plongèrent et disparurent subitement. Le général fit de légers reproches à sa nièce sur sa longue absence ; mais la jeune fille, charmée de ce qu’elle avait vu, n’en tint compte, et se promit d’assister encore, témoin invisible, aux ébats des castors. La petite troupe, sous la direction du trappeur, se dirigea vers le rancho, dans lequel il leur avait offert un abri contre les rayons ardents du soleil arrivé à son zénith. Doña Luz, dont la curiosité était excitée au plus haut point par le spectacle attachant auquel elle avait assisté, se dédommagea de l’interruption malencontreuse de son oncle en demandant à l’Élan-Noir les plus grands détails sur les mœurs des castors et la façon dont on les chasse. Le trappeur, de même que tous les hommes qui vivent ordinairement seuls, aimait assez, lorsque l’occasion s’en présentait, se rattraper du silence qu’il était la plupart du temps forcé de garder, aussi ne se fit-il pas prier. señorita, fit-il, les Peaux-Rouges disent que le castor est un homme qui ne parle pas, et ils ont raison ; il est sage, prudent, brave, industrieux et économe. Ainsi lorsque l’hiver arrive, toute la famille se met à l’œuvre pour préparer les provisions ; jeunes comme vieux, tous travaillent. Souvent il leur arrive de faire de longs voyages afin de trouver l’écorce qu’ils préfèrent. Ils abattent parfois des arbres assez gros, en détachent les branches dont l’écorce est le plus de leur goût ; ils les coupent en morceaux d’environ trois pieds de long, les transportent vers l’eau et les font flotter jusqu’à leurs huttes où ils les emmagasinent. Leurs habitations sont propres et commodes ; ils ont soin de jeter après leur repas dans le courant de la rivière, au-delà de l’écluse, les morceaux de bois dont ils ont rongé l’écorce. Jamais ils ne permettent à un castor étranger de venir s’établir auprès d’eux, et souvent ils combattent avec la plus grande violence pour assurer la franchise de leur territoire. Tout cela est on ne peut plus curieux, dit la jeune fille. mais, reprit le trappeur, ce n’est pas tout. Au printemps, qui est la saison de la mue, le mâle laisse la femelle à la maison et va comme un grand seigneur faire un voyage de plaisance, s’éloignant souvent beaucoup, se jouant dans les eaux limpides qu’il rencontre, gravissant les rives pour ronger les tendres tiges des jeunes peupliers ou des saules. Mais quand l’été approche, il abandonne la vie de garçon, et se rappelant ses devoirs de chef de famille, il retourne vers sa compagne et sa nouvelle progéniture, qu’il mène fourrager à la recherche des provisions d’hiver. Il faut avouer, observa le général, que cet animal est un des plus intéressants de la création. Oui, appuya doña Luz, et je ne comprends pas comment on peut de parti pris lui faire la chasse comme à une bête malfaisante. Que voulez-vous, señorita, répondit philosophiquement le trappeur, tous les animaux ont été créés pour l’homme, celui-là surtout dont la fourrure est si précieuse. C’est vrai, dit le général, mais, ajouta-t-il, comment faites-vous cette chasse ? Tous les castors ne sont pas aussi confiants que ceux-ci ; il y en a qui cachent leurs huttes avec un soin extrême. Oui, répondit l’Élan-Noir, mais l’habitude a donné au trappeur expérimenté un coup d’œil si sûr qu’il découvre au signe le plus léger la piste d’un castor, et la hutte fût-elle cachée par d’épais taillis et par les saules qui l’ombragent, il est rare qu’il ne devine pas le nombre exact de ses habitants. Il pose alors sa trappe, la fixe sur la rive à deux ou trois pouces au-dessous de la surface de l’eau, et l’attache par une chaîne à un pieu fortement enfoncé dans la vase ou dans le sable. Une petite tige est alors dépouillée de son écorce et trempée dans la médecine, c’est ainsi que nous nommons l’appât que nous employons ; cette tige est placée de manière à s’élever de trois ou quatre pouces au-dessus de l’eau, tandis que son extrémité est fixée dans l’ouverture de la trappe. Le castor, qui est doué d’un odorat très subtil, est bientôt attiré par l’odeur de l’appât. Aussitôt qu’il avance le museau pour s’en emparer, son pied se prend dans la trappe ; effrayé, il plonge ; la trappe enchaînée au pied résiste à tous ses efforts ; il lutte quelque temps, puis enfin, à bout de forces, il coule au fond de l’eau et se noie. Voici, señorita, comment se prennent ordinairement les castors. Mais dans les lits de rochers où il n’est pas possible d’enfoncer de pieu pour retenir la trappe, nous sommes souvent obligés de faire de grandes recherches pour retrouver les castors pris, et même de nager à de grandes distances. Il arrive aussi que lorsque plusieurs membres d’une même famille ont été pris, les autres deviennent méfiants. Alors, quelles que soient nos ruses, il est impossible de les faire mordre à l’appât. Ils approchent des trappes avec précaution, détendent le ressort avec un bâton, et même souvent renversent les trappes sens dessus dessous, les entraînent sous leur écluse et les enfouissent dans la vase. Alors, reprit l’Élan-Noir, dans ce cas-là, nous n’avons plus qu’une chose à faire, mettre nos trappes sur notre dos, nous avouer vaincus par les castors et aller plus loin en chercher d’autres moins aguerris. Les voyageurs arrivaient en ce moment auprès d’une misérable hutte, faite de branches entrelacées, bonne à peine pour garantir des rayons du soleil, et en tout semblable pour l’incurie à toutes celles des autres trappeurs des prairies, qui sont les hommes qui s’occupent le moins des commodités de la vie. Cependant, telle qu’elle était, l’Élan-Noir en fit gracieusement les honneurs aux étrangers. Un second trappeur était accroupi devant la hutte, occupé à surveiller la cuisson de la bosse de bison que l’Élan-Noir avait annoncée à ses convives. Cet homme, dont le costume était en tout semblable à celui de l’Élan-Noir, avait à peu près quarante ans ; mais la fatigue et les misères sans nombre de sa dure profession avaient creusé sur son visage un réseau de rides inextricables qui le faisaient paraître beaucoup plus vieux qu’il n’était en réalité. En effet, il n’existe pas au monde de métier plus dangereux, plus pénible et moins lucratif que celui de trappeur. Les pauvres gens se voient souvent, soit par les Indiens, soit par les chasseurs, privés de leur gain laborieusement recueilli, scalpés et massacrés sans que l’on s’occupe jamais de savoir ce qu’ils sont devenus. Prenez place, señorita, et vous aussi, messieurs, dit gracieusement l’Élan-Noir ; mon foyer si pauvre qu’il soit est cependant assez grand pour vous contenir tous. Les voyageurs acceptèrent avec empressement, ils mirent pied à terre, et bientôt ils se trouvèrent confortablement étendus sur des lits de feuilles sèches, couverts de peaux d’ours, d’élans et de bisons. Le repas, véritable repas de chasseurs, fut arrosé de quelques couis tasses d’un excellent mescal que le général portait toujours avec lui dans ses expéditions, et que les trappeurs apprécièrent comme il le méritait. Tandis que doña Luz, le guide et les lanceros faisaient la sieste pendant quelques instants pour laisser tomber la chaleur des rayons du soleil, le général pria l’Élan-Noir de le suivre, et sortit avec lui de la hutte. Dès qu’ils furent à une assez grande distance, le général s’assit au pied d’un ébénier en invitant son compagnon à l’imiter, ce que celui-ci fit immédiatement. Après un instant de silence, le général prit la parole : Mon ami, dit-il, permettez-moi d’abord de vous remercier de votre franche hospitalité. Ce devoir rempli, je désire vous adresser certaines questions. répondit évasivement le trappeur, vous savez ce que disent les Peaux-Rouges : entre chaque mot fume ton calumet, afin de bien peser tes paroles. Ce que vous me dites est d’un homme sensé, mais soyez tranquille, je n’ai nullement l’intention de vous faire des questions qui auraient trait à votre profession ou à tout autre objet qui vous touche personnellement. Si je puis vous répondre, caballero, soyez certain que je n’hésiterai pas à vous satisfaire. Merci, mon ami, je n’attendais pas moins de vous ; depuis combien de temps habitez-vous les prairies ? Depuis dix ans déjà, monsieur, et Dieu veuille que j’y reste encore autant. Plus que je ne saurais dire. Il faut comme moi l’avoir commencée presque enfant, en avoir subi toutes les épreuves, enduré toutes les souffrances, partagé tous les hasards, pour comprendre les charmes enivrants qu’elle procure, les joies célestes qu’elle donne, et les voluptés inconnues dans lesquelles elle nous plonge ! caballero, la ville la plus belle et la plus grande de la vieille Europe est bien petite, bien sale et bien mesquine comparée au désert. Votre vie étriquée, réglée et compassée est bien misérable comparée à la nôtre ! C’est ici seulement que l’homme sent l’air pénétrer facilement dans ses poumons, qu’il vit, qu’il pense. La civilisation le ravale presque au niveau de la brute, ne lui laissant d’instinct que celui nécessaire à poursuivre des intérêts sordides. Tandis que dans la prairie, au milieu du désert, face à face avec Dieu, ses idées s’élargissent, son âme s’agrandit et il devient réellement ce que l’être suprême a voulu le faire, c’est-à-dire le roi de la création. En prononçant ces paroles, le trappeur s’était en quelque sorte transfiguré, son visage avait pris une expression inspirée, ses yeux lançaient des éclairs, et ses gestes s’étaient empreints de cette noblesse que donne seule la passion. Le général soupira profondément, une larme furtive coula sur sa moustache grise. C’est vrai, dit-il avec tristesse, cette vie a des charmes étranges, pour celui qui l’a goûtée, et qui l’attachent par des liens que rien ne peut rompre. Lorsque vous êtes arrivé dans les prairies, d’où veniez-vous ? Je venais de Québec, monsieur, je suis canadien. Ce fut le général qui le rompit. Parmi vos compagnons, n’avez-vous pas des Mexicains ? Je désirerais obtenir des renseignements sur eux. Un seul homme pourrait vous en donner, monsieur, malheureusement cet homme n’est pas ici en ce moment. Le Cœur-Loyal, reprit vivement le général, mais il me semble que je connais cet homme ? Peut-être vous sera-t-il plus facile que vous ne le supposez de le rencontrer, si vous avez réellement intérêt à le voir. Alors, soyez tranquille, bientôt vous le verrez. d’une manière bien simple, le Cœur-Loyal tend des trappes près de moi, je les surveille en ce moment, mais il ne peut tarder à revenir. Dès qu’il reviendra, je vous avertirai, si d’ici là vous n’avez pas quitté votre camp. Vous savez où campe ma troupe ? Nous savons tout dans le désert, répondit le trappeur en souriant. En ce moment doña Luz sortit de la hutte, après avoir fait à l’Élan-Noir un geste pour lui recommander le silence ; le général se hâta de la rejoindre. Les voyageurs remontèrent à cheval et, après avoir remercié les trappeurs de leur cordiale hospitalité, ils reprirent le chemin du camp. Le retour fut triste, le général était plongé dans de profondes réflexions causées par son entretien avec le trappeur. Doña Luz songeait à l’avertissement qui lui avait été donné ; le guide intrigué par les deux conversations de l’Élan-Noir avec la jeune fille et le général, avait un secret pressentiment qui lui disait de se tenir sur ses gardes. Seuls, les deux lanceros marchaient insoucieusement, ignorant le drame qui se jouait autour d’eux et ne pensant qu’à une chose, le repos qui les attendait en arrivant au camp. Le Babillard jetait incessamment des regards inquiets autour de lui, semblant chercher des auxiliaires au milieu des fourrés épais que traversait silencieusement la petite troupe. Le jour tirait à sa fin, le soleil n’allait pas tarder à disparaître et déjà les hôtes mystérieux de la forêt poussaient par intervalles de sourds rugissements. demanda tout à coup le général. Non, répondit le guide, une heure à peine. Pressons le pas, alors, je ne veux pas être surpris par la nuit dans ces halliers. La troupe prit un trot allongé qui, en moins d’une demi-heure, la conduisit aux premières barricades du camp. Le capitaine Aguilar et le docteur vinrent recevoir les voyageurs à leur arrivée. Le repas du soir était préparé et attendait depuis longtemps déjà. Mais la tristesse qui depuis quelques heures semblait s’être emparée du général et de sa nièce augmentait au lieu de diminuer. Le repas s’en ressentit, chacun mangea en toute hâte sans échanger une parole. Lorsque l’on eut fini, sous le prétexte des fatigues de la journée, on se sépara pour se livrer ostensiblement au repos, mais en réalité pour être seul et réfléchir aux événements de la journée. De son côté le guide n’était pas plus à l’aise : une mauvaise conscience, a dit un sage, est le plus chagrinant camarade de nuit que l’on puisse avoir ; le Babillard possédait la pire de toutes les mauvaises consciences, aussi n’avait-il nulle envie de dormir. Il se promenait dans le camp, cherchant en vain dans son esprit bourrelé d’inquiétudes et peut-être de remords un moyen quelconque de sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait. Mais il avait beau mettre son imagination à la torture, rien ne venait calmer ses appréhensions. Cependant la nuit s’avançait, la lune avait disparu, des ténèbres épaisses planaient sur le camp plongé dans le silence. Tout le monde dormait ou paraissait dormir, seul le guide qui avait voulu se charger de la première garde veillait assis sur un ballot ; les bras croisés sur la poitrine et le regard fixe, il s’enfonçait de plus en plus dans de sombres rêveries. Tout à coup une main se posa sur son épaule, et une voix murmura à son oreille ce seul mot : Le guide, avec cette présence d’esprit et ce flegme imperturbable qui n’abandonnent jamais les Indiens et les métis, jeta un regard soupçonneux autour de lui afin de s’assurer qu’il était bien seul, puis il saisit la main qui était restée appuyée sur son épaule et entraîna l’individu qui lui avait parlé et qui le suivit sans résistance dans un endroit écarté où il se crût certain de n’être surveillé par personne. Au moment où les deux hommes passèrent devant la tente, les rideaux s’entrouvrirent doucement et une ombre glissa silencieuse à leur suite. Lorsqu’ils furent cachés au milieu des ballots, et placés assez près l’un de l’autre pour parler d’une voix basse comme un souffle : murmura le guide, j’attendais ta visite avec impatience, Kennedy. Savais-tu donc que je devais venir ? C’est ce que je vais faire. Ce que je dis, aujourd’hui le général, guidé par moi, est allé... Je le sais, je vous ai vus. Pourquoi ne nous as-tu pas attaqués ? J’aurais fait le troisième, la partie eût été égale, puisque le général n’avait que deux lanceros. C’est vrai, je n’y ai pas songé. Tu as eu tort, tout serait fini à présent, au lieu que tout est probablement perdu. c’est clair, le général et sa nièce ont causé un temps infini avec ce sournois d’Élan-Noir, tu sais qu’il me connaît de longue date, il les aura certainement engagés à se méfier de moi. Aussi pourquoi les as-tu conduits à l’étang des castors ? Pouvais-je me douter que j’y rencontrerais ce trappeur maudit ? Dans notre métier, il faut se méfier de tout. Tu as raison, j’ai commis une faute ! Enfin à présent le mal est sans remède, car j’ai le pressentiment que l’Élan-Noir a complètement édifié le général sur mon compte. En effet, c’est probable, que faire alors ? Agir le plus tôt possible, sans leur donner le temps de se mettre sur leurs gardes. Je ne demande pas mieux, moi, tu le sais. Tous nos hommes sont cachés dans la grotte, nous sommes quarante. Pourquoi n’êtes-vous pas venus tous ensemble, au lieu de toi seul, vois, quelle belle occasion vous aviez. Nous nous serions emparés d’eux en moins de dix minutes. Tu as raison, mais on ne peut tout prévoir, du reste ce n’était pas ainsi que l’affaire avait été convenue avec le capitaine. Pour te prévenir que nous sommes prêts et que nous n’attendons plus que ton signal pour agir. Comment diable veux-tu que je te conseille ? Est-ce que je sais ce qui se passe ici, moi, pour te dire comment tu dois t’y prendre ? Le guide réfléchit un instant, puis il leva la tête et considéra le ciel avec attention. Écoute, reprit-il, il n’est encore que deux heures du matin. Tu vas retourner à la grotte. Tu diras au capitaine que, s’il le veut, je lui livre la jeune fille cette nuit. C’est possible ; mais je ne vois pas comment. La garde du camp est ainsi distribuée : le jour, les soldats veillent aux retranchements ; mais comme ils ne sont pas habitués à la vie des prairies et que, la nuit, leur secours serait plutôt nuisible qu’utile, les autres guides et moi sommes chargés de la garde, tandis que les soldats se reposent. C’est très spirituel, dit Kennedy en riant. Ainsi vous monterez à cheval ; arrivés au bas de la colline, six des plus hardis viendront me rejoindre ; avec leur aide, je me charge de garrotter, pendant qu’ils dorment à poings fermés, tous les soldats et le général lui-même. Tiens, mais c’est une idée cela. Une fois nos gaillards bien attachés, je siffle et le capitaine arrive avec le reste de la troupe. Alors, ma foi, qu’il s’arrange avec la jeune fille, cela le regarde et je ne m’en mêle plus. De cette façon, nous évitons l’effusion du sang et les coups dont je ne me soucie guère quand je puis m’en passer. mon cher, quand on fait des affaires comme celles-ci, qui, lorsqu’elles réussissent, offrent de gros bénéfices, il faut toujours s’arranger de façon à avoir toutes les chances pour soi. Parfaitement raisonné ; du reste, ton idée me plaît infiniment, et je vais, sans plus tarder, la mettre à exécution ; mais d’abord convenons bien de nos faits afin d’éviter les malentendus, qui sont toujours désagréables. Si, comme je le crois, le capitaine trouve ton plan heureux et d’une réussite infaillible, dès que nous serons au pied de la colline, je monterai avec cinq gaillards résolus, que j’aurai soin de choisir moi-même. De quel côté m’introduirai-je dans le camp ? du côté par lequel tu es entré déjà, tu dois le connaître. À l’entrée même, prêt à vous aider. Tu n’as plus rien à me dire ? Oui, le plus tôt sera le mieux. Guide-moi jusqu’à l’endroit par lequel je dois sortir ; il fait si noir que, si j’y vais seul, je suis capable de m’égarer et d’aller donner du pied contre quelque soldat endormi, ce qui ne ferait pas notre affaire. Les deux hommes se levèrent et se mirent en devoir de gagner le lieu par lequel devait sortir l’émissaire du capitaine ; mais, au même moment, une ombre s’interposa entre eux et une voix ferme leur dit : Vous êtes des traîtres et vous allez mourir. Malgré toute leur puissance sur eux-mêmes, les deux hommes restèrent un instant frappés de stupeur. Sans leur donner le temps de reprendre leur présence d’esprit, la personne, qui avait parlé, déchargea deux pistolets presque à bout portant sur eux. Les misérables poussèrent un grand cri ; l’un tomba, l’autre, bondissant comme un chat-tigre, escalada les retranchements et disparut avant que l’on pût une seconde fois tirer sur lui. Au bruit de la double détonation et au cri poussé par les bandits, tout le monde s’était réveillé en sursaut dans le camp ; chacun se précipita aux barricades. Le général et le capitaine Aguilar arrivèrent les premiers à l’endroit où s’était passée la scène que nous avons rapportée. Ils trouvèrent doña Luz, deux pistolets fumants à la main, tandis qu’à ses pieds un homme se tordait dans les dernières convulsions de l’agonie. que s’est-il passé, au nom du ciel ! Rassurez-vous, mon oncle, je ne suis pas blessée, répondit la jeune fille, seulement j’ai puni un traître. Deux misérables complotaient dans l’ombre contre notre sûreté commune, l’un s’est échappé, mais je crois que celui-ci est bien malade. Le général se pencha vivement sur le moribond. À la lueur de la torche qu’il portait à la main, il reconnut Kennedy, ce guide que le Babillard prétendait avoir été brûlé vif, lors de l’incendie de la prairie. fit-il, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire, mon oncle, répondit la jeune fille, que, si Dieu ne m’était pas venu en aide, nous aurions été, cette nuit même, surpris par une troupe de bandits embusqués à peu de distance d’ici. Ne perdons pas de temps alors. Et le général, aidé par le capitaine Aguilar, se hâta de tout préparer pour faire une vigoureuse résistance au cas où on tenterait une attaque. Le Babillard avait fui, mais une large traînée de sang montrait qu’il était gravement blessé. S’il avait fait jour, on aurait tenté de le poursuivre, et peut-être aurait-on réussi à l’atteindre ; mais, au milieu des ténèbres, ignorant si des ennemis n’étaient pas embusqués aux environs, le général ne voulut pas que ses soldats se risquassent hors du camp. Il préféra laisser au misérable cette chance de salut. Quant à Kennedy, il était mort. Le premier moment d’effervescence passé, doña Luz, qui n’était plus soutenue par le danger de la situation, sentit qu’elle était femme. Son énergie disparut, ses yeux se voilèrent, un tremblement convulsif agita tout son corps ; elle s’affaissa sur elle-même, et elle serait tombée, si le docteur ne l’avait pas reçue dans ses bras. Il la porta à moitié évanouie sous la tente et lui prodigua tous les soins que réclamait son état. La jeune fille revint peu à peu à elle, le calme rentra dans son esprit et l’ordre se rétablit dans ses idées. Se souvenant alors des recommandations que le jour même l’Élan-Noir lui avait faites, elle pensa que le moment était venu de réclamer l’exécution de sa promesse et fit signe au docteur de s’approcher. Cher docteur, lui dit-elle d’une voix douce, voulez-vous me rendre un grand service ? Oui, il a sa hutte près d’ici aux environs d’un étang de castors. C’est cela même, mon bon docteur, eh bien ! il faut, dès qu’il fera jour, que vous alliez le trouver de ma part. alors, vous pouvez être tranquille, j’irai, répondit-il. Vous lui rendrez compte de ce qui s’est passé ici cette nuit. Et puis vous ajouterez, retenez bien ces paroles qu’il faudra lui redire textuellement. J’écoute de toutes mes oreilles, je les graverai dans ma mémoire. Vous avez bien compris, n’est-ce pas ? Vous jurez de faire ce que je vous demande ? Je vous le jure, dit-il d’une voix grave, au lever du soleil j’irai trouver le trappeur, je lui rendrai compte des événements de la nuit et j’ajouterai : l’Élan-Noir, l’heure sonne. Est-ce tout ce que vous désirez de moi ? reposez sans inquiétude, señorita, je vous jure sur l’honneur que cela sera fait. Merci, murmura la jeune fille, avec un doux sourire en lui serrant la main. Et, brisée par les émotions terribles de la nuit, elle retomba sur son lit où elle s’endormit bientôt d’un sommeil tranquille et réparateur. Au point du jour, malgré les observations du général qui voulut en vain l’empêcher de partir en lui représentant les dangers auxquels il allait s’exposer de gaieté de cœur, le digne savant qui avait hoché la tête à tout ce que son ami lui avait dit, s’obstinant sans vouloir donner de raisons, dans son projet de sortie, quittait le camp et descendait la colline au grand trot. Puis une fois arrivé dans la forêt, il piqua des deux et se dirigea au galop vers la hutte de l’Élan-Noir. La Tête-d’Aigle était un chef aussi prudent que déterminé, il savait qu’il avait tout à craindre des Américains s’il ne parvenait pas à dissimuler complètement sa piste. Aussi, après le succès de la surprise qu’il avait exécutée contre le nouveau défrichement des Blancs, sur les bords de la grande Canadienne, il ne négligea rien pour mettre sa troupe à l’abri des terribles représailles qui la menaçaient. L’on ne peut se faire une idée du talent déployé par les Indiens lorsqu’il s’agit de cacher leur piste. Vingt fois ils repassent à la même place, enchevêtrant les traces de leur passage les unes dans les autres, jusqu’à ce qu’elles finissent par devenir inextricables, ne négligeant aucun accident de terrain, marchant dans les pas les uns des autres pour dissimuler leur nombre, suivant des journées entières le cours des ruisseaux, souvent ayant de l’eau jusqu’à la ceinture, poussant même les précautions et la patience jusqu’à effacer avec la main, et pour ainsi dire pas à pas, les vestiges qui pourraient les dénoncer aux yeux clairvoyants et intéressés de leurs ennemis. La tribu du Serpent, à laquelle appartenaient les guerriers commandés par la Tête-d’Aigle, était entrée dans les prairies au nombre de cinq cents guerriers à peu près, afin de chasser le bison et de livrer combat aux Pawnees et aux Sioux, contre lesquels ils guerroient continuellement. Le but de la Tête-d’Aigle, aussitôt sa campagne terminée, était de rejoindre immédiatement ses frères, afin de mettre en sûreté le butin fait par lui à la prise du village et d’assister à une grande expédition que sa tribu préparait contre les trappeurs blancs et métis disséminés dans les prairies et que les Indiens considèrent avec raison comme des ennemis implacables. Malgré le luxe de précautions déployé par le chef, le détachement avait rapidement marché. Le soir du sixième jour écoulé depuis la destruction du fort, les Comanches s’arrêtèrent sur les bords d’une petite rivière sans nom, comme il s’en rencontre tant dans ces parages et se préparèrent à camper pour la nuit. Rien de plus simple que le campement des Indiens sur le sentier de la guerre. Les chevaux sont entravés afin qu’ils ne puissent s’écarter ; si l’on ne craint pas de surprise on allume du feu, dans le cas contraire, chacun s’arrange comme il peut pour manger et dormir. Depuis leur départ du fort, aucun indice n’avait donné lieu aux Comanches de supposer qu’ils fussent suivis ou surveillés, leurs éclaireurs n’avaient découvert aucune piste suspecte. Ils se trouvaient peu éloignés du camp de leur tribu, leur sécurité était donc complète. La Tête-d’Aigle fit allumer du feu et plaça lui-même des sentinelles pour veiller au salut de tous. Lorsqu’il eut pris ces mesures de prudence, le chef s’adossa contre un ébénier, prit son calumet, et ordonna que le vieillard et la femme espagnole lui fussent amenés. Quand ils furent devant lui, la Tête-d’Aigle salua cordialement le vieillard et lui offrit son calumet, marque de bienveillance que le vieillard accepta tout en se préparant à répondre aux questions que sans doute l’Indien allait lui adresser. En effet, après quelques instants de silence, celui-ci prit la parole. Mon frère se trouve-t-il bien avec les Peaux-Rouges ? J’aurais tort de me plaindre, chef, répondit l’Espagnol, depuis que je suis avec vous j’ai été traité avec beaucoup d’égards. Mon frère est un ami, dit emphatiquement le Comanche. Nous sommes enfin sur nos territoires de chasse, reprit le chef, mon frère la Tête-Blanche est fatigué d’une longue vie, il est meilleur au feu du conseil que sur un cheval à chasser l’élan ou le bison, que désire mon frère ? Chef, répondit l’Espagnol, vos paroles sont vraies, il fut un temps où comme tout autre enfant des prairies, je passais à chasser des journées entières, sur un mustang fougueux et indompté ; mes forces ont disparu, mes membres ont perdu leur souplesse et mon coup d’œil son infaillibilité, je ne vaux plus rien pour une expédition, si courte qu’elle soit. répondit imperturbablement l’Indien, en soufflant des flots de fumée par la bouche et par les narines, que mon frère dise donc à son ami ce qu’il désire, et cela sera fait. Je vous remercie, chef, et je profiterai de votre offre bienveillante ; je serais heureux si vous consentiez à me fournir les moyens de gagner, sans être inquiété, un établissement des hommes de ma couleur où je puisse passer en paix les quelques jours que j’ai encore à vivre. rien n’est plus facile, dès que nous aurons rejoint la tribu, puisque mon frère ne veut pas demeurer avec ses amis rouges, ses désirs seront satisfaits. Il y eut un moment de silence. Le vieillard, croyant l’entretien terminé, se préparait à se retirer ; d’un geste le chef lui ordonna de rester. Après quelques instants, l’Indien secoua sa pipe pour en faire tomber la cendre, en passa le tuyau dans sa ceinture et fixant sur l’Espagnol un regard voilé par une expression étrange : Mon frère est heureux, dit-il d’une voix triste, quoique âgé déjà de bien des hivers, il ne marche pas seul dans le sentier de la vie. demanda le vieillard, je ne le comprends pas ? Mon frère a une famille, reprit le Comanche. mon frère se trompe, je suis seul en ce monde ! Que dit donc là mon frère ? n’a-t-il pas auprès de lui sa compagne ? Un sourire triste se dessina sur les lèvres pâles du vieillard. Non, dit-il au bout d’un instant, je n’ai pas de compagne. Que lui est donc cette femme, alors ? dit le chef avec une feinte surprise en désignant la dame espagnole qui se tenait morne et silencieuse aux côtés du vieillard. fit le Comanche avec un mauvais sourire. Non, reprit fièrement le vieillard, je ne suis pas l’esclave de cette femme, je suis son serviteur dévoué. dit le chef en hochant la tête et réfléchissant profondément sur cette réponse. Mais les paroles de l’Espagnol ne pouvaient être comprises par l’Indien, la distinction était trop subtile pour qu’il la saisît. Après deux ou trois minutes il secoua la tête et renonça à chercher la solution de ce problème pour lui incompréhensible. Bon, dit-il en faisant glisser un regard ironique sous ses paupières demi-closes, la femme partira avec mon frère. C’est ainsi que je l’ai toujours entendu, répondit l’Espagnol. La femme âgée, qui jusqu’à ce moment avait gardé le silence, pensa qu’il était temps de se mêler à la conversation. Je remercie le chef, dit-elle, mais puisqu’il est assez bon pour se mettre à notre disposition, me permettra-t-il de lui demander une grâce ? Que ma mère parle, mes oreilles sont ouvertes. J’ai un fils qui est un grand chasseur blanc, il doit en ce moment se trouver dans la prairie ; peut-être que si mon frère consentait à nous garder encore quelques jours auprès de lui, il nous serait possible de le rencontrer ; avec sa protection nous n’aurions plus rien à redouter. À ces paroles imprudentes l’Espagnol fit un geste d’effroi. Señorita, dit-il vivement dans sa langue maternelle, prenez garde à ce... interrompit l’Indien d’une voix brève, pourquoi mon frère blanc parle-t-il devant moi une langue inconnue ? Craint-il donc que je comprenne ses paroles ? chef, dit l’Espagnol avec un geste de dénégation. Que mon frère laisse donc alors parler ma mère au visage pâle, elle s’adresse à un chef. Le vieillard se tut, mais un triste pressentiment lui serra le cœur. Le chef comanche savait parfaitement à qui il s’adressait, il jouait avec les deux Espagnols comme un chat avec une souris ; mais ne faisant rien paraître de ses impressions, il se tourna vers la femme et s’inclinant avec cette courtoisie instinctive qui distingue les Indiens : dit-il d’une voix douce avec un sourire sympathique, le fils de ma mère est un grand chasseur, tant mieux. Le cœur de la pauvre femme se dilata de joie. Oui, dit-elle avec effusion, c’est un des plus braves trappeurs des prairies de l’ouest. fit le chef de plus en plus aimable, ce guerrier renommé doit avoir un nom respecté de tous dans les prairies ? L’Espagnol souffrait le martyre ; tenu en respect par l’œil du Comanche, il ne savait comment avertir sa maîtresse de ne pas prononcer le nom de son fils. Son nom est bien connu, dit la dame. s’écria vivement le vieillard, toutes les mères sont ainsi, pour elles leurs fils sont des héros ! Celui-là, bien que ce soit un excellent jeune homme, ne vaut pas mieux qu’un autre, certes, son nom n’est jamais arrivé jusqu’à mon frère. dit l’Indien avec un sourire sardonique. Je le suppose, répondit le vieillard, ou du moins, si mon frère l’a par hasard entendu prononcer, il est depuis longtemps sorti de sa mémoire et ne mérite pas de lui être rappelé ; si mon frère le permet nous nous retirerons, la journée a été fatigante, l’heure est venue de se reposer. Dans un instant, dit paisiblement le Comanche, et s’adressant à la femme : quel est le nom du guerrier des visages pâles ? Mais la vieille dame, mise sur ses gardes par l’intervention de son serviteur dont elle connaissait le dévouement et la prudence, ne répondit pas, sentant intérieurement qu’elle avait commis une faute et ne sachant comment la réparer. À quoi bon vous dire un nom qui, selon toutes probabilités, vous est inconnu et qui dans tous les cas ne vous intéresse nullement ? Si mon frère le permet je me retirerai. Non, pas avant que ma mère m’ait dit le nom de son fils le grand guerrier, dit le Comanche en fronçant les sourcils et en frappant du pied avec une colère mal contenue. Le chasseur vit qu’il fallait en finir, son parti fut pris en une seconde. Mon frère est un grand chef, dit-il, quoique sa chevelure soit brune, sa sagesse est immense ; je suis son ami, il ne voudra pas abuser du hasard qui a livré entre ses mains la mère de son ennemi ; le fils de cette femme est le Cœur-Loyal. fit la Tête-d’Aigle avec un sourire sinistre, je le savais ; pourquoi les visages pâles ont-ils deux langues et deux cœurs et cherchent-ils toujours à tromper les Peaux-Rouges ? Nous n’avons pas cherché à vous tromper, chef. Si, depuis que vous êtes avec nous, vous avez été traités comme des fils de la tribu, je vous ai sauvé la vie ! Eh bien, reprit-il avec un sourire ironique, je veux vous prouver que les Indiens n’oublient pas et qu’ils savent rendre le bien pour le mal. Ces blessures que vous me voyez, qui me les a faites ? Nous sommes ennemis, sa mère est en mon pouvoir, je pourrais de suite l’attacher au poteau des tortures, ce serait mon droit. Les deux Espagnols baissèrent la tête. La loi des prairies dit œil pour œil, dent pour dent, écoutez-moi bien, Vieux-Chêne : en souvenir de notre ancienne amitié, je vous accorde un délai. Demain, au lever du soleil, vous vous mettrez à la recherche du Cœur-Loyal, si dans quatre jours il n’est pas venu se livrer entre mes mains, sa mère périra ; mes jeunes hommes la feront brûler vive au poteau du sang, et mes frères se tailleront des sifflets de guerre avec ses os. Le vieillard voulut insister, il se jeta aux genoux du chef, mais le vindicatif Indien le repoussa du pied et s’éloigna. madame, murmura le vieillard avec désespoir, vous êtes perdue ! Surtout, Eusébio, répondit la mère avec des larmes dans la voix, ne ramène pas mon fils, qu’importe que je meure ; moi, hélas ! ma vie n’a-t-elle pas déjà été assez longue ? Le vieux serviteur jeta un regard d’admiration à sa maîtresse. Toujours la même, dit-il avec attendrissement. La vie d’une mère n’appartient-elle pas à son enfant ? fit-elle avec un cri du cœur. Les deux vieillards tombèrent accablés de douleur au pied d’un arbre et passèrent la nuit à prier Dieu. La Tête-d’Aigle ne semblait pas se douter de leur désespoir. Les précautions prises par la Tête-d’Aigle pour dérober sa marche étaient bonnes pour les Blancs dont les sens moins tenus en éveil que ceux des partisans et des chasseurs et peu au fait des ruses indiennes sont presque incapables de se diriger sans boussole dans ces vastes solitudes ; mais pour des hommes comme le Cœur-Loyal et Belhumeur, elles étaient de tout point insuffisantes. Les deux hardis partisans ne perdirent pas un instant la piste. Habitués aux zigzags et aux crochets des guerriers indiens, ils ne se laissèrent pas tromper aux retours subits, aux contremarches, aux fausses haltes, en un mot à tous les obstacles que les Comanches avaient comme à plaisir semés sur leur route. Et puis, il y avait une chose à laquelle les Indiens n’avaient pas songé et qui dévoilait aussi clairement la direction qu’ils avaient suivie que s’ils avaient pris le soin de la jalonner. Nous avons dit que les chasseurs avaient auprès des ruines d’une cabane trouvé un limier, attaché au tronc d’un arbre, et que ce limier une fois libre, après quelques caresses faites à Belhumeur, avait pris sa course, le nez au vent pour rejoindre son maître qui n’était autre que le vieil Espagnol ; il le rejoignit en effet. Les traces du limier que les Indiens ne songèrent pas à faire disparaître, par la raison toute simple qu’ils ne s’aperçurent pas qu’il était avec eux, se voyaient partout, et pour des chasseurs aussi adroits que le Cœur-Loyal et Belhumeur, c’était un fil d’Ariane que rien ne pouvait rompre. Les chasseurs marchaient donc tranquillement le fusil en travers de la selle, accompagnés de leurs rastreros, à la suite des Comanches qui étaient loin de supposer qu’ils avaient une telle arrière-garde. Chaque soir le Cœur-Loyal s’arrêtait à l’endroit précis où la Tête-d’Aigle avait un jour auparavant établi son bivouac, car telle était la diligence faite par les deux hommes, que les Indiens ne les précédaient que de quelques lieues ; ils auraient été facilement dépassés, si telle avait été l’intention des trappeurs. Mais, pour certaines raisons, le Cœur-Loyal désirait se borner à les suivre quelque temps encore. Après avoir passé la nuit dans une clairière sur les bords d’un frais ruisseau dont le doux murmure avait bercé leur sommeil, les chasseurs se préparaient à se remettre en route, leurs chevaux étaient sellés, ils mangeaient debout une tranche d’élan comme des gens pressés de partir, lorsque le Cœur-Loyal, qui de toute la matinée n’avait pas desserré les dents, se tourna vers son compagnon. Asseyons-nous un instant, dit-il, rien ne nous oblige à nous hâter, puisque la Tête-d’Aigle a rejoint sa tribu. C’est vrai, répondit Belhumeur en se laissant tomber sur l’herbe, nous pouvons causer. Comment n’ai-je pas deviné que ces maudits Comanches avaient un détachement de guerre aux environs ? À nous deux, il est impossible de songer à nous emparer d’un camp dans lequel se trouvent cinq cents guerriers. C’est juste, dit philosophiquement Belhumeur, ils sont beaucoup ; après cela, vous savez, cher ami, que si le cœur vous en dit, nous pouvons toujours essayer, on ne sait pas ce qui peut arriver. Merci, fit en souriant le Cœur-Loyal, mais je le crois inutile. La ruse seule doit nous venir en aide. Rusons donc, je suis à vos ordres. Nous avons des trappes près d’ici, je crois ? fit le Canadien, à un demi-mille tout au plus, au grand étang des castors. C’est vrai, je ne sais plus à quoi je pense depuis quelques jours ; voyez-vous, Belhumeur, cette captivité de ma mère me rend fou, il faut que je la délivre, coûte que coûte. C’est mon avis, Cœur-Loyal, et je vous y aiderai de tout mon pouvoir. Demain, au point du jour, vous vous rendrez auprès de l’Élan-Noir, et vous le prierez en mon nom de réunir le plus de chasseurs blancs et de trappeurs qu’il le pourra. Pendant ce temps-là, j’irai au camp des Comanches afin de traiter de la rançon de ma mère ; s’ils ne veulent pas consentir à me la rendre, nous aurons recours aux armes, et nous verrons si une vingtaine des meilleurs rifles des frontières n’auront pas raison de cinq cents de ces pillards des prairies. En ce cas, je vous enverrai mon limier, qui vous rejoindra dans la grotte de la rivière ; en le voyant arriver seul vous saurez ce que cela voudra dire et vous agirez en conséquence. Non, dit-il, je ne ferai pas cela. Comment, vous ne ferez pas cela ? Certes, non, je ne le ferai pas, Cœur-Loyal. À côté de vous, si brave et si intelligent, je suis bien peu de chose, je le sais, mais si je n’ai qu’une seule qualité, nul ne peut me l’enlever, cette qualité c’est mon dévouement pour vous. Je le sais, mon ami, vous m’aimez comme un frère. Et vous voulez que je vous laisse, comme on dit dans mon pays, par-delà les grands lacs, vous fourrer de gaieté de cœur dans la gueule du loup, et encore ma comparaison est humiliante pour les loups, les Indiens sont mille fois plus féroces ! Non, je vous le répète, je ne ferai pas cela, ce serait une mauvaise action et s’il vous arrivait malheur, je ne me le pardonnerais pas. Expliquez-vous, Belhumeur, dit le Cœur-Loyal avec impatience, sur mon honneur, il m’est impossible de vous comprendre. cela sera facile, répondit le Canadien, si je n’ai pas d’esprit et ne suis pas un beau parleur, j’ai du bon sens et je vois juste quand il s’agit de ceux que j’aime, je n’aime personne mieux que vous, maintenant que mon pauvre père est mort. Parlez, mon ami, répondit le Cœur-Loyal, et pardonnez-moi ce mouvement d’humeur que je n’ai pu réprimer. Belhumeur réfléchit quelques instants puis il reprit la parole. Vous savez, dit-il, que les plus grands ennemis que nous avons dans la prairie sont les Comanches ; par une fatalité inexplicable, toutes les fois que nous avons eu des luttes à soutenir, c’est contre eux, jamais ils n’ont pu se vanter d’obtenir sur nous le plus mince avantage, de là entre eux et nous une haine implacable, haine qui, dans ces derniers temps, s’est encore accrue par nos discussions avec la Tête-d’Aigle, auquel vous avez eu l’adresse ou la maladresse de ne casser qu’un bras lorsqu’il vous était si facile de lui casser la tête, plaisanterie que, j’en suis convaincu, le chef comanche a prise en fort mauvaise part et qu’il ne vous pardonnera jamais ; du reste, j’avoue qu’à sa place j’aurais absolument les mêmes sentiments, je ne lui en veux donc pas pour cela. Le fait, le voilà, reprit Belhumeur sans s’étonner de l’interruption de son ami, c’est que la Tête-d’Aigle cherche par tous les moyens possibles à avoir votre chevelure, vous comprenez que si vous commettez l’imprudence de vous livrer à lui, il saisira l’occasion de régler définitivement ses comptes avec vous. Mais, répondit le Cœur-Loyal, ma mère est entre ses mains. Oui, fit Belhumeur, mais il l’ignore, vous savez, mon ami, que les Indiens, hors les cas exceptionnels, traitent fort bien les femmes dont ils s’emparent et qu’ils ont généralement les plus grands égards pour elles. Ainsi, comme personne n’ira dire à la Tête-d’Aigle que sa prisonnière est votre mère, à part l’inquiétude qu’elle doit éprouver sur votre compte, elle est aussi en sûreté au milieu des Peaux-Rouges que si elle se trouvait sur la grande place de Québec. Il est donc inutile de commettre d’imprudence, réunissons une vingtaine de bons compagnons, je ne demande pas mieux, surveillons les Indiens ; à la première occasion qui se présentera nous tomberons vigoureusement dessus, nous en tuerons le plus possible et nous délivrerons votre mère ; voilà, je crois, le plus sage parti que nous puissions prendre, qu’en pensez-vous ? Je pense, mon ami, répondit le Cœur-Loyal en lui serrant la main, que vous êtes la plus excellente créature qui existe, que votre conseil est bon et que je le suivrai. s’écria Belhumeur avec joie, voilà qui est parler. dit en se levant le Cœur-Loyal. Nous allons monter à cheval, nous tournerons adroitement le camp indien, en ayant soin de ne pas nous faire dépister, et nous irons au hatto de notre brave compagnon l’Élan-Noir qui est homme de bon conseil, et qui certainement nous sera utile pour ce que nous comptons faire. fit gaiement Belhumeur en sautant en selle. Les chasseurs quittèrent la clairière et faisant un détour pour éviter le camp indien dont on apercevait la fumée à deux lieues tout au plus, ils se dirigèrent vers l’endroit où, selon toutes probabilités, l’Élan-Noir était occupé philosophiquement à tendre ses pièges aux castors, ces intéressants animaux que doña Luz aimait tant. Ils marchaient ainsi depuis une heure à peu près, en causant et riant entre eux, car les raisonnements de Belhumeur avaient fini par convaincre le Cœur-Loyal qui, connaissant à fond les mœurs indiennes, était persuadé que sa mère ne courait aucun danger, lorsque les limiers donnèrent tout à coup des signes d’inquiétude et s’élancèrent en avant en poussant des sourds jappements de joie. dit le Cœur-Loyal, on croirait qu’ils ont senti un ami. ils ont éventé l’Élan-Noir, probablement nous allons les voir revenir ensemble. C’est possible, dit le chasseur pensif, et ils continuèrent à avancer. Au bout de quelques instants ils aperçurent un cavalier qui accourait vers eux à fond de train, entouré des chiens qui sautaient après lui en aboyant. Ce n’est pas l’Élan-Noir, s’écria Belhumeur. Non, fit le Cœur-Loyal, c’est nô Eusébio ; que signifie cela ? il est seul, serait-il arrivé malheur à ma mère ? dit Belhumeur en enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval qui partit avec une vélocité incroyable. Le chasseur le suivit en proie à une inquiétude mortelle. Les trois cavaliers ne tardèrent pas à se joindre. s’écria le jeune homme avec anxiété. dit le vieillard en se tordant les bras, il est trop tard ! Le vieillard lui jeta un regard désolé. quelle affreuse nouvelle allez-vous m’apprendre, mon ami ? Votre mère est prisonnière de la Tête-d’Aigle... Si aujourd’hui même, ce matin, vous ne vous êtes pas livré entre les mains du chef comanche... fit le jeune homme avec un cri déchirant. Son ami le soutint, sans cela il serait tombé de cheval. Mais, demanda Belhumeur, c’est aujourd’hui, dites-vous, vieillard, qu’elle doit être brûlée ? c’est au lever du soleil, et voyez, fit-il avec un geste navrant en désignant le ciel. s’écria le Cœur-Loyal, avec une expression impossible à rendre, je sauverai ma mère ! Et se penchant sur le cou de son cheval il partit avec une rapidité vertigineuse. lui demanda-t-il d’une voix brève et saccadée. T’aider à sauver ta mère ou mourir avec toi ! répondit le Cœur-Loyal en enfonçant les éperons dans les flancs sanglants de sa monture. Il y avait quelque chose d’effrayant et de terrible dans la course affolée de ces trois hommes qui, tous trois sur la même ligne, le front pâle, les lèvres serrées et le regard fulgurant, franchissaient torrents et ravins, surmontant tous les obstacles, pressant incessamment leurs chevaux qui dévoraient l’espace, poussaient de sourds râlements de douleur et bondissaient frénétiquement dégouttants de sang et de sueur. Par intervalles, le Cœur-Loyal jetait un de ces cris particuliers aux Ginetes mexicains, et les chevaux ranimés redoublaient encore d’ardeur. répétait le chasseur d’une voix sourde, sauvez ! XIX Le conseil des grands chefs Cependant malgré la conversation orageuse qu’il avait eue avec nô Eusébio, la Tête-d’Aigle avait continué à traiter ses prisonniers avec la plus grande douceur, et cette délicatesse inouïe de procédés qui sont innés dans la race rouge et que l’on serait loin d’attendre de la part d’hommes que, sans aucune raison plausible, à notre avis, l’on flétrit du nom de sauvages. Il est un fait qui mérite d’être consigné et sur lequel on ne saurait trop s’appesantir, c’est la façon dont les Indiens généralement traitent leurs prisonniers ; loin de leur infliger d’inutiles tortures et de les tourmenter sans cause, comme on l’a trop souvent répété, ils ont pour eux les plus grands égards et paraissent en quelque sorte compatir à leur malheur. Dans la circonstance dont nous parlons, la détermination sanguinaire de la Tête-d’Aigle à l’égard de la mère du Cœur-Loyal n’était qu’une exception dont la raison se trouvait naturellement dans la haine vouée par le chef indien au chasseur. La séparation des deux prisonniers fut des plus pénibles et des plus déchirantes ; le vieux serviteur partit le désespoir dans l’âme à la recherche du chasseur, tandis que la pauvre mère suivait, le cœur brisé, les guerriers comanches. Le surlendemain la Tête-d’Aigle arriva au rendez-vous assigné par les grands chefs de la nation, toute la tribu se trouva réunie. Rien de pittoresque et de singulier comme l’aspect que présente un camp indien. Lorsque les Peaux-Rouges sont en expédition, soit de guerre, soit de chasse, ils se bornent pour camper à dresser, à l’endroit où ils s’arrêtent, des tentes en peaux de bison élevées sur des pieux plantés en croix ; ces tentes, dont le bas est garni de mottes de terre, ont toutes un trou au sommet pour laisser un libre essor à la fumée qui, sans cette précaution, les rendrait inhabitables. Le camp offrait un coup d’œil des plus animés ; les femmes allaient et venaient chargées de bois ou de viande, ou guidant les traîneaux conduits par des chiens et renfermant toutes leurs richesses ; les guerriers gravement accroupis autour des feux allumés en plein air, à cause de la douceur de la température, fumaient en causant entre eux. Cependant il était facile de deviner qu’il se préparait quelque chose d’extraordinaire, car, malgré l’heure peu avancée le soleil apparaissait à peine à l’horizon les principaux chefs étaient réunis dans la hutte du Conseil, où d’après l’expression grave et réfléchie de leurs visages ils devaient agiter une question sérieuse. Ce jour était le dernier de ceux accordés par la Tête-d’Aigle à nô Eusébio. Le guerrier indien, fidèle à sa haine, et qui avait hâte de se venger, avait convoqué les grands chefs afin d’obtenir l’autorisation d’exécuter son abominable projet. Nous le répétons ici, afin qu’on en soit bien convaincu, les Indiens ne sont pas cruels pour le plaisir de l’être. La nécessité est leur première loi, jamais ils n’ordonnent le supplice d’un prisonnier, d’une femme surtout, sans que l’intérêt de la nation l’exige. Dès que les chefs furent réunis autour du feu du conseil, le porte-pipe entra dans le cercle, tenant le calumet tout allumé, il s’inclina vers les quatre points cardinaux en murmurant une courte prière, puis il présenta le calumet au chef le plus âgé, mais en conservant dans sa main le fourneau de la pipe. Lorsque tous les chefs eurent fumé l’un après l’autre le porte-pipe vida la cendre du calumet dans le feu en disant : Chefs de la grande nation comanche, que Natosh Dieu vous donne la sagesse, faites que quelle que soit la détermination que vous allez prendre, elle se trouve conforme à la justice. Puis après s’être respectueusement incliné il se retira. Il y eut un moment de silence, chacun méditait profondément les paroles qui venaient d’être prononcées. Enfin le plus âgé des chefs se leva. C’était un vieillard vénérable dont le corps était sillonné d’innombrables cicatrices, et qui jouissait parmi les siens d’une grande réputation de sagesse. Il se nommait Eshis le Soleil. Mon fils la Tête-d’Aigle a, dit-il, une importante communication à faire au conseil des chefs, qu’il parle, nos oreilles sont ouvertes, la Tête-d’Aigle est un guerrier aussi sage qu’il est vaillant, ses paroles seront écoutées par nous avec respect. Merci, répondit le guerrier, mon père est la sagesse même, Natosh n’a rien de caché pour lui. Les visages pâles, nos éternels persécuteurs, nous poursuivent et nous harcèlent sans relâche, nous obligeant à leur abandonner un à un nos meilleurs territoires de chasse et à nous réfugier au fond des forêts comme les daims timides ; beaucoup d’entre eux osent venir jusque dans les prairies qui nous servent de refuges, trapper les castors et chasser les élans et les bisons qui sont notre propriété. Ces hommes sans foi, rebut de leur peuple, nous volent et nous assassinent quand ils peuvent le faire impunément. Est-il juste que nous souffrions leurs rapines sans nous plaindre ? Nous laisserons-nous égorger comme des ashahas craintifs sans chercher à nous venger ? La loi des prairies ne dit-elle pas œil pour œil, dent pour dent ? que mon père réponde, que mes frères disent si cela est juste ? La vengeance est permise, dit le Soleil, c’est le droit imprescriptible du faible et de l’opprimé ; cependant, elle doit être proportionnée à l’injure reçue. mon père a parlé comme un homme sage, qu’en pensent mes frères ? Le Soleil ne peut mentir, tout ce qu’il dit est bien, répondirent les chefs. Mon frère a-t-il à se plaindre de quelqu’un ? Oui, reprit la Tête-d’Aigle, j’ai été insulté par un chasseur blanc, plusieurs fois il a attaqué mon camp, il a tué dans une embuscade plusieurs de mes jeunes hommes, moi-même j’ai été blessé, comme vous pouvez le voir, la cicatrice n’est pas fermée encore ; cet homme enfin est le plus cruel ennemi des Comanches, qu’il poursuit et chasse comme des bêtes fauves, pour se repaître de leurs tortures et entendre leurs cris d’agonie. À ces paroles prononcées avec une expression entraînante, un frémissement de colère parcourut l’assemblée. L’astucieux chef, comprenant que sa cause était gagnée dans l’esprit de ses auditeurs, continua, sans rien témoigner de la joie intérieure qu’il éprouvait : J’aurais pu, s’il ne s’était agi que de moi seul, dit-il, pardonner ces injures si graves qu’elles fussent, mais il s’agit ici d’un ennemi public, d’un homme qui a juré la perte de la nation ; alors, quelque pénible que soit la nécessité qui m’y contraint, je ne dois pas hésiter à le frapper dans ce qu’il a de plus cher. Sa mère est entre mes mains, j’ai balancé à la sacrifier, je ne me suis pas laissé dominer par la haine, j’ai voulu être juste, et lorsqu’il m’était si facile de tuer cette femme, j’ai préféré attendre que vous-mêmes, chefs vénérés de notre nation, vous m’en donniez l’ordre, J’ai fait plus encore, tant il me répugne de verser inutilement le sang et de punir l’innocent pour le coupable, j’ai accordé à cette femme quatre jours de répit, afin de donner à son fils la facilité de la sauver en se présentant pour souffrir les tortures à sa place. Un visage pâle fait prisonnier par moi est parti à sa recherche ; mais cet homme est un cœur de lapin, qui n’a de courage que pour assassiner des ennemis désarmés, il n’est pas venu, il ne viendra pas !... Ce matin au lever du soleil expirait le délai accordé par moi. ma conduite est-elle juste, dois-je être blâmé ? ou bien cette femme sera-t-elle attachée au poteau afin que les voleurs pâles effrayés de son supplice reconnaissent que les Comanches sont des guerriers redoutables qui ne laissent jamais une insulte impunie ? J’ai dit, ai-je bien parlé, hommes puissants ? Après avoir prononcé ce long plaidoyer, la Tête-d’Aigle se rassit et croisant ses bras sur la poitrine, il attendit la tête basse la décision des chefs. Un assez long silence suivit ce discours, enfin le Soleil se leva. Mon frère a bien parlé, dit-il, ses paroles sont celles d’un homme qui ne se laisse pas dominer par la passion, tout ce qu’il a dit est juste ; les Blancs, nos féroces ennemis, s’acharnent à notre perte, quelque pénible que soit pour nous le supplice de cette femme il est nécessaire. répétèrent les chefs en inclinant la tête. Allez, reprit le Soleil, faites les préparatifs, donnez à cette exécution l’apparence d’une expiation et non celle d’une vengeance ; il faut que tout le monde soit bien convaincu que les Comanches ne torturent pas les femmes à plaisir, mais qu’ils savent punir les coupables, j’ai dit. Les chefs se levèrent et après avoir respectueusement salué le vieillard, ils se retirèrent. La Tête-d’Aigle avait réussi, il allait se venger, sans assumer sur lui la responsabilité d’une action dont il avait compris toute la hideur, mais à laquelle il avait eu le talent d’associer les chefs de sa nation sous une apparence de justice dont intérieurement il se souciait fort peu. L’on se hâta de faire les apprêts du supplice. Les femmes taillèrent de minces éclats de frêne pour être introduits sous les ongles, d’autres préparèrent de la moelle de sureau pour faire des mèches soufrées, tandis que les plus jeunes allaient dans la forêt chercher des brassées de bois vert destinées à brûler la condamnée lentement en l’asphyxiant par la fumée que le feu produirait. Pendant ce temps les hommes avaient complètement dépouillé de son écorce un arbre choisi pour servir de poteau du supplice, ils l’avaient ensuite enduit de graisse d’élan mêlée d’ocre rouge ; à sa base ils avaient empilé le bois du bûcher, et cela fait, le sorcier était venu conjurer l’arbre au moyen de paroles mystérieuses, afin de le rendre propre à l’usage auquel on le destinait. Ces préparatifs terminés, la condamnée fut amenée au pied du poteau, assise sans être attachée sur le monceau de bois destiné à la brûler, et la danse du scalp commença. La malheureuse femme était impassible en apparence, elle avait fait le sacrifice de sa vie ; rien de ce qui se passait autour d’elle ne pouvait plus l’émouvoir. Ses yeux brûlés de fièvre et gonflés de larmes erraient sans but sur cette foule qui l’enveloppait avec des rugissements de bêtes fauves. Son esprit veillait cependant aussi subtil et aussi lucide que dans ses meilleurs jours. La pauvre mère avait une crainte qui lui tordait le cœur et lui faisait endurer une torture, auprès de laquelle celle que les Indiens se préparaient à lui infliger n’était rien ; elle tremblait que son fils prévenu du sort horrible qui l’attendait n’accourût, pour la sauver, se livrer à ses féroces ennemis. L’oreille tendue au moindre bruit, il lui semblait entendre à chaque instant les pas précipités de son fils accourant à son secours. Elle priait Dieu du plus profond de son âme, de permettre qu’elle mourût à la place de son enfant chéri. La danse du scalp tourbillonnait avec fureur autour d’elle. Une foule de guerriers, grands, beaux, magnifiquement parés mais le visage noirci, tournaient deux par deux autour du poteau, conduits par sept musiciens armés de tambours et de chichikoués, qui s’étaient rayé la figure de noir et de rouge et portaient sur la tête des plumes de chat-huant retombant en arrière. Les guerriers avaient à la main, ornés de plumes noires et de drap rouge, des fusils et des casse-tête dont ils posaient en dansant la crosse à terre. Ces hommes formaient un vaste demi-cercle autour du poteau, en face d’eux et complétant le cercle, les femmes dansaient. La Tête-d’Aigle qui guidait les guerriers portait un long bâton au haut duquel était suspendue une chevelure humaine, surmontée d’une pie empaillée, les ailes déployées, un peu plus bas sur le même bâton se trouvaient un second scalp, une peau de lynx et des plumes. Lorsque l’on eut dansé ainsi un instant, les musiciens se placèrent aux côtés de la condamnée et firent un bruit assourdissant, en chantant, en battant de toutes leurs forces sur les tambours et en secouant les chichikoués. Cette danse continua assez longtemps avec des hurlements atroces capables de rendre folle de terreur la malheureuse à laquelle ils présageaient les épouvantables tortures qui l’attendaient. Enfin la Tête-d’Aigle toucha légèrement la condamnée de son bâton, à ce signal le tumulte cessa comme par enchantement, les rangs se rompirent, chacun saisit ses armes. Dès que la danse du scalp fut terminée, les principaux guerriers de la tribu se rangèrent devant le poteau leurs armes à la main, tandis que les femmes, surtout les plus âgées, se ruaient sur la condamnée en l’invectivant, la poussant, lui tirant les cheveux et la battant sans que non seulement elle opposât la moindre résistance, mais encore elle cherchât à se soustraire aux mauvais traitements dont on l’accablait. La malheureuse femme n’aspirait qu’à une chose, voir commencer son supplice. Elle avait suivi avec une impatience fébrile les péripéties de la danse du scalp, tant elle craignait de voir son fils bien-aimé paraître et s’interposer entre elle et ses bourreaux. Telle que les anciens martyrs, elle accusait au fond du cœur les Indiens de perdre un temps précieux en cérémonies inutiles ; si elle en avait eu la force, elle les aurait réprimandés et les aurait raillés sur leur lenteur et l’hésitation qu’ils semblaient mettre à la sacrifier. La vérité était que, malgré eux, et bien que cette exécution leur parût juste, les Comanches répugnaient à torturer une femme sans défense, déjà âgée et qui jamais ne leur avait nui, ni directement, ni indirectement. La Tête-d’Aigle lui-même, malgré sa haine, éprouvait quelque chose comme un remords secret du crime qu’il commettait ; loin de hâter les derniers préparatifs, il ne les faisait qu’avec une mollesse et un dégoût qu’il ne pouvait parvenir à surmonter. Pour des hommes intrépides, accoutumés à braver les plus grands périls, c’est toujours une action déshonorante que celle de torturer une créature faible, une femme qui n’a d’autre défense que ses larmes. Si c’eût été un homme, l’accord eût été unanime dans la tribu pour l’attacher au poteau. Les prisonniers indiens se rient des supplices, ils insultent leurs bourreaux, et dans leurs chants de mort ils reprochent à leurs vainqueurs leur lâcheté, leur inexpérience à faire souffrir leurs victimes, ils énumèrent leurs hauts faits, ils comptent les ennemis dont ils ont enlevé la chevelure avant de succomber eux-mêmes, enfin par leurs sarcasmes et leur attitude méprisante, ils excitent la colère de leurs bourreaux, raniment leur haine et justifient jusqu’à un certain point leur férocité. Mais une femme, faible, résignée, se présentant comme un agneau à la boucherie, à demi-morte déjà, quel intérêt pouvait offrir une pareille exécution ? Il n’y avait nulle gloire à attendre, mais au contraire une réprobation générale à s’attirer. Les Comanches le comprenaient, de là leur répugnance et leur hésitation. La Tête-d’Aigle s’approcha de la prisonnière, et la délivrant des harpies qui la harcelaient : Femme, lui dit-il d’une voix sombre, j’ai tenu ma promesse, ton fils n’est pas venu, tu vas mourir. Merci, dit-elle d’une voix brisée, en s’appuyant contre un arbre pour ne pas tomber. Le chef indien la regarda sans comprendre. Non, reprit-elle en fixant sur lui un regard d’une angélique douceur, elle sera la bienvenue, ma vie n’a été qu’une longue agonie, la mort sera pour moi un bienfait. Mon fils sera sauvé si je meurs, tu l’as juré sur les os de tes pères. Les femmes de ta nation sont-elles donc comme les squaws indiennes, qui voient la torture sans trembler ? répondit-elle avec agitation, toutes les mères la méprisent lorsqu’il s’agit du salut de leurs enfants. Écoute, fit l’Indien, ému de pitié malgré lui, moi aussi, j’ai une mère que j’aime ; si tu le désires, je puis retarder ton supplice jusqu’au coucher du soleil. répondit-elle avec une naïveté terrible, non, guerrier, si ma douleur te touche réellement, il est une grâce, une seule que tu peux m’accorder. il te faut une victime, n’est-ce pas ? eh bien, cette victime est devant toi, tu peux la torturer à plaisir. Ton désir sera satisfait, répondit tristement le Comanche, femme, prépare-toi. Elle inclina la tête sur la poitrine et attendit. Sur un signe de la Tête-d’Aigle, deux guerriers saisirent la prisonnière et l’attachèrent au poteau par le milieu du corps. Alors l’exercice du couteau commença ; voici en quoi il consiste : Chaque guerrier saisit son couteau à scalper par la pointe avec le pouce et l’index de la main droite, et le lance à la victime de façon à ne lui faire que de légères blessures. Les Indiens dans leurs supplices tâchent que la torture se continue le plus longtemps possible, ils ne donnent le dernier coup à leur ennemi que lorsqu’ils lui ont arraché la vie peu à peu et pour ainsi dire par lambeaux. Les guerriers lancèrent leurs couteaux avec une si merveilleuse adresse que tous effleurèrent l’infortunée sans lui occasionner autre chose que des égratignures. Cependant son sang coulait, elle avait fermé les yeux et, absorbée toute en elle-même, elle priait avec ferveur, appelant de tous ses vœux le coup mortel. Les guerriers auxquels son corps servait de cible s’échauffaient peu à peu, la curiosité, l’envie de montrer leur adresse avaient pris dans leur esprit la place de la pitié que d’abord ils avaient ressentie. Ils applaudissaient avec de grands cris et des éclats de rire aux prouesses des plus adroits. En un mot, comme cela arrive toujours, aussi bien chez les peuples civilisés que parmi les sauvages, le sang les grisait, leur amour-propre était en jeu, chacun cherchait à surpasser celui qui l’avait précédé, toute autre considération était oubliée. Lorsque tous eurent lancé leurs couteaux, un petit nombre des plus adroits tireurs de la tribu s’arma de fusils. Cette fois, il fallait avoir un œil sûr, car une balle mal dirigée, pouvait terminer le supplice et ravir aux assistants l’attrayant spectacle dont ils se promettaient tant de plaisir. À chaque coup de feu la pauvre créature, repliée sur elle-même, ne donnait signe de vie que par un frémissement nerveux qui agitait tout son corps. Finissons-en, dit la Tête-d’Aigle, qui sentait malgré lui s’amollir son cœur de bronze devant tant de courage et d’abnégation. Les guerriers comanches ne sont pas des jaguars, cette femme a assez souffert, qu’elle meure et que tout soit dit. Quelques murmures se firent entendre parmi les squaws et les enfants, qui étaient les plus acharnés au supplice de la prisonnière. Mais les guerriers furent de l’avis du chef, cette exécution privée des insultes que la victime adresse ordinairement à ses vainqueurs était pour eux sans attrait, et puis ils étaient intérieurement honteux de s’acharner ainsi après une femme. On fit donc grâce à la malheureuse des esquilles de bois enfoncées sous les ongles, des mèches soufrées attachées entre les doigts, du masque de miel appliqué sur le visage afin que les abeilles viennent le piquer, d’autres tortures encore, trop longues à énumérer, et l’on prépara le bûcher sur lequel elle devait être brûlée. Mais avant de procéder au dernier acte de cette atroce tragédie, on détacha la pauvre femme ; pendant quelques instants, on la laissa reprendre haleine et se remettre des émotions terribles qu’elle avait éprouvées. L’infortunée tomba accablée, presque sans connaissance. Ma mère est brave, dit-il, beaucoup de guerriers n’auraient pas souffert les épreuves avec autant de courage. Un pâle sourire se dessina sur ses lèvres violettes. J’ai un fils, répondit-elle avec un regard d’une douceur ineffable, c’est pour lui que je souffre. Un guerrier est heureux d’avoir une telle mère. c’est être cruel que d’agir ainsi ; les guerriers ne doivent pas tourmenter les femmes. Ma mère a raison, ses tortures sont finies. demanda-t-elle avec un soupir de soulagement. Malgré elle, la pauvre femme sentit un frisson d’horreur parcourir tout son corps à cette affreuse nouvelle. s’écria-t-elle avec épouvante, pourquoi me brûler ? Elle laissa tomber sa tête dans ses mains, mais bientôt elle se redressa et fixant vers le ciel un regard inspiré : Mon Dieu, murmura-t-elle avec résignation, que votre volonté soit faite ! Ma mère se trouve-t-elle assez remise pour être attachée au poteau ? Oui, dit-elle en se levant résolument. La Tête-d’Aigle ne put réprimer un geste d’admiration. Les Indiens considèrent le courage comme la première vertu. La prisonnière le suivit d’un pas ferme, toute sa force lui était revenue, enfin elle allait mourir ! Le chef la conduisit au poteau du sang auquel elle fut attachée une seconde fois ; devant elle on empila des fagots de bois vert, et à un signe de la Tête-d’Aigle, on les alluma. Le feu eut d’abord beaucoup de peine à prendre à cause de l’humidité du bois qui dégagea une fumée épaisse ; enfin après quelques secondes la flamme brilla, s’étendit peu à peu et en quelques minutes acquit une grande intensité. La malheureuse femme ne put retenir un cri d’épouvante. Au même instant un cavalier lancé à toute bride, apparut au milieu du camp ; d’un bond il fut à terre et avant qu’on eût le temps de s’y opposer, il dispersa le bois du bûcher et coupa les liens de la victime. murmura la pauvre mère en tombant dans ses bras. s’écria le Cœur-Loyal avec désespoir, comme vous avez dû souffrir, mon Dieu ! Rafaël, répétait-elle en l’accablant de caresses, laisse-moi mourir à ta place, une mère ne doit-elle pas donner sa vie pour son enfant ? ne parlez pas ainsi, ma mère ! dit le jeune homme en la pressant dans ses bras avec désespoir. Cependant l’émotion causée par l’irruption subite du Cœur-Loyal s’était dissipée, les guerriers indiens avaient repris cette impassibilité qu’ils affectent en toutes circonstances. La Tête-d’Aigle s’avança vers le chasseur. Mon frère est le bienvenu, dit-il, je ne l’attendais plus. Me voici, il m’a été impossible d’arriver plus tôt, ma mère est libre, je suppose ? Elle peut se retirer où elle voudra ? Non, s’écria la prisonnière, en se plaçant résolument en face du chef indien, il est trop tard, c’est moi qui dois mourir, mon fils n’a pas le droit de prendre ma place. Ce qui est juste, Rafaël, reprit-elle avec animation ; l’heure à laquelle vous deviez arriver est passée, vous n’avez pas le droit d’être ici, et d’empêcher mon supplice, retirez-vous, retire-toi, Rafaël, je t’en supplie, laisse-moi mourir pour te sauver, ajouta-t-elle en fondant en larmes et en se jetant dans ses bras. Ma mère, répondit le jeune homme en l’accablant de caresses, votre amour pour moi vous égare, je ne puis laisser accomplir un tel forfait, non, non, moi seul dois rester ici ! disait la pauvre femme en sanglotant, il ne veut rien comprendre !... Je serais si heureuse de mourir pour le sauver ! Vaincue par une émotion trop forte pour elle, la pauvre mère tomba évanouie dans les bras de son fils. Le Cœur-Loyal imprima un long et tendre baiser sur son front, et la remettant aux mains de nô Eusébio, qui depuis quelques minutes était arrivé : dit-il d’une voix étranglée par la douleur, pauvre mère ! qu’elle soit heureuse, si le bonheur peut exister encore pour elle sans son enfant. Le vieux serviteur soupira, serra chaleureusement la main du Cœur-Loyal, et posant sur le devant de sa selle le corps de sa maîtresse, il tourna bride et sortit lentement du camp, sans que personne s’opposât à son départ. Le Cœur-Loyal suivit sa mère du regard aussi longtemps qu’il put l’apercevoir ; puis lorsqu’elle eut disparu, que le bruit des pas du cheval qui la portait eut cessé de se faire entendre, il poussa un soupir étouffé et passa la main sur son front en murmurant : Alors se tournant vers les chefs indiens qui le considéraient en silence avec un mélange de respect et d’admiration : dit-il d’une voix ferme et incisive avec un regard foudroyant, vous êtes tous des lâches ! des hommes de cœur ne martyrisent pas une femme ! Nous verrons, fit-il avec ironie, si le trappeur pâle est aussi brave qu’il le prétend. Du moins je saurai mourir comme un homme ! La mère du chasseur est libre. C’est juste, fit-il avec un sourire de mépris, je vais vous donner les miennes ! Pas encore, s’il vous plaît, cher ami, dit tout à coup une voix moqueuse. Le chasseur portait en travers sur l’arçon de sa selle, un enfant de quatre ou cinq ans, et une jeune femme indienne assez jolie était solidement attachée à la queue de son cheval. Oui, reprit le Canadien en ricanant, votre femme et votre fils que j’ai faits prisonniers ; ah ! D’un bond, sur un signe de son ami, le Cœur-Loyal s’était emparé de la femme, dont les dents claquaient d’épouvante et qui jetait autour d’elle des regards affolés. Maintenant, reprit Belhumeur avec un sourire sinistre, causons, je crois que j’ai égalisé les chances, qu’en dites-vous, hein ? Et il appuya un pistolet sur le front de l’innocente créature, qui poussa des cris effroyables en sentant le froid du fer. s’écria la Tête-d’Aigle avec désespoir, mon fils ! Et votre femme, est-ce que vous l’oubliez ? répondit Belhumeur avec un sourire ironique en haussant les épaules. Les chasseurs qui, un moment auparavant, se trouvaient à la merci des Indiens, non seulement étaient libres, mais encore se trouvaient en mesure de poser de dures conditions. Bien des fusils s’étaient abaissés dans la direction du Canadien, bien des flèches avaient été dirigées contre lui ; mais, sur un signe de la Tête-d’Aigle, les fusils s’étaient redressés, et les flèches étaient rentrées au carquois. La honte d’être joués par deux hommes qui les bravaient audacieusement au milieu de leur camp, faisait bouillonner la colère dans le cœur des Comanches. Ils reconnaissaient l’impossibilité d’une lutte avec leurs hardis adversaires. En effet, que pouvaient-ils contre ces intrépides coureurs des bois qui comptaient leur vie pour rien ? Mais, en tombant, ils égorgeraient sans pitié les prisonniers qu’on voulait sauver. Le sentiment le plus développé parmi les Peaux-Rouges est l’amour de la famille. Pour ses enfants ou sa femme, le guerrier le plus farouche n’hésitera pas à faire des concessions, que les plus effroyables tortures ne sauraient, dans d’autres circonstances, obtenir de lui. Aussi, à la vue de sa femme et de son fils tombés au pouvoir de Belhumeur, la Tête-d’Aigle ne songea plus qu’à leur salut. De tous les hommes, les Indiens sont peut-être ceux qui savent avec le plus de facilité se courber aux exigences d’une situation imprévue. Le chef comanche enfouit au fond de son cœur la haine et la colère qui le dévoraient. D’un mouvement plein de noblesse et de désinvolture, il rejeta en arrière la couverture qui lui servait de manteau, et, le visage calme, le sourire sur les lèvres, il s’approcha des chasseurs. Ceux-ci, habitués de longue main aux façons d’agir des Peaux-Rouges, restaient impassibles en apparence, attendant le résultat de leur hardi coup de main. Mes frères pâles, dit le chef, sont remplis de sagesse, quoique leurs cheveux soient noirs ; ils connaissent toutes les ruses familières aux grands guerriers, ils ont la finesse du castor et le courage du lion. Les deux hommes s’inclinèrent en silence. Puisque mon frère, le Cœur-Loyal, est dans le camp des Comanches des grands lacs, l’heure est enfin arrivée de dissiper les nuages qui se sont élevés entre lui et les Peaux-Rouges. Le Cœur-Loyal est juste, qu’il s’explique sans crainte ; il est devant des chefs renommés qui n’hésiteront pas à reconnaître leurs torts s’ils en ont envers lui. répondit le Canadien en ricanant, la Tête-d’Aigle a bien promptement changé de sentiments à notre égard ; croit-il pouvoir nous tromper avec de vaines paroles ? Un éclair de haine fit étinceler la prunelle fauve de l’Indien ; mais, par un effort suprême, il parvint à se contenir. Tout à coup un homme s’interposa entre les interlocuteurs. Cet homme était Eshis, le guerrier le plus vénéré de la tribu. Le vieillard leva lentement le bras. Que mes enfants m’écoutent, dit-il, tout doit s’éclaircir aujourd’hui, les chasseurs pâles fumeront le calumet en conseil. Qu’il en soit ainsi, fit le Cœur-Loyal. Sur un signe du Soleil, les principaux chefs de la tribu vinrent se ranger autour de lui. Belhumeur n’avait pas changé de position ; il était prêt, au moindre geste suspect, à sacrifier ses prisonniers. Lorsque la pipe eut fait le tour du cercle formé près des chasseurs, le vieux chef se recueillit ; puis, après s’être incliné devant les Blancs, il parla ainsi : Guerriers, je remercie le Maître de la vie de ce qu’il nous aime, nous Peaux-Rouges, et de ce qu’il nous envoie aujourd’hui ces deux hommes pâles qui pourront enfin ouvrir leur cœur. Prenez courage, jeunes gens, ne laissez pas vos âmes s’appesantir, et chassez loin de vous le mauvais esprit. Nous vous aimons, Cœur-Loyal, nous avons entendu parler de votre humanité pour les Indiens. Nous croyons que votre cœur est ouvert, et que vos veines coulent claires comme le soleil. Il est vrai que nous autres Indiens n’avons pas beaucoup de sens, lorsque l’eau ardente nous commande, et que nous pouvons vous avoir déplu dans diverses circonstances. Mais nous espérons que vous n’y penserez plus, et que, tant que vous et nous serons dans les prairies, nous chasserons côte à côte, comme doivent le faire des guerriers qui s’aiment et se respectent (1) . Vous, chefs et autres membres de la nation des Comanches des grands lacs dont les yeux sont ouverts, j’espère que vous prêterez l’oreille aux paroles de ma bouche. Le Maître de la vie a ouvert mon cerveau et fait souffler à ma poitrine des paroles amicales. Mon cœur est rempli de sentiments pour vous, pour vos femmes, pour vos enfants, et ce que je vous dis en ce moment procède de la racine des sentiments de mon ami et des miens ; jamais dans la prairie mon hatto n’a été fermé aux chasseurs de votre nation. Pourquoi donc me faites-vous la guerre ? pourquoi donc torturer ma mère, qui est une vieille femme, et chercher à m’arracher la vie ? Je répugne à verser le sang indien ; car, je vous le répète, malgré tout le mal que vous m’avez fait, mon cœur s’élance vers vous. interrompit la Tête-d’Aigle, mon frère parle bien ; mais la blessure qu’il m’a faite n’est pas encore cicatrisée. Mon frère est fou, répondit le chasseur ; me croit-il donc si maladroit de ne pas l’avoir tué si telle avait été mon intention. Je vais vous prouver ce dont je suis capable et de quelle façon je comprends le courage d’un guerrier. Que je fasse un signe, cette femme et cet enfant auront vécu. Un frisson parcourut les rangs de l’assemblée. La Tête-d’Aigle sentit une sueur froide perler à ses tempes. Le Cœur-Loyal garda un instant de silence en fixant sur les Indiens un regard d’une expression indéfinissable ; puis, haussant les épaules avec dédain, il jeta ses armes à ses pieds, et, croisant les bras sur sa large poitrine, il se tourna vers le Canadien. Belhumeur, dit-il d’une voix calme et parfaitement accentuée, rendez la liberté à ces deux pauvres créatures. s’écria le chasseur tout interloqué ; ce serait votre arrêt de mort ! Le Canadien ne répondit pas, il commença à siffler entre ses dents, tirant son couteau, il trancha d’un coup les liens qui attachaient ses captifs, qui bondirent comme des jaguars et allèrent en poussant des hurlements de joie se cacher au milieu de leurs amis, puis il remit son couteau à sa ceinture, jeta ses armes, descendit de cheval et se plaça résolument auprès du Cœur-Loyal. répondit insoucieusement le Canadien, ma foi non, puisqu’il faut toujours finir par mourir, j’aime autant que ce soit aujourd’hui que plus tard ; je ne retrouverai peut-être jamais une aussi belle occasion. Les deux hommes se serrèrent la main par une étreinte énergique. Maintenant, chefs, dit de sa voix calme le Cœur-Loyal en s’adressant aux Indiens, nous sommes en votre pouvoir, agissez comme bon vous semblera. Les Comanches se regardèrent un instant avec stupeur ; la stoïque abnégation de ces hommes qui, par l’action hardie de l’un d’eux, pouvaient non seulement s’échapper, mais encore leur dicter des lois, et qui, au lieu de profiter de cet avantage immense, jetaient leurs armes et se livraient entre leurs mains, leur paraissait dépasser tous les traits d’héroïsme restés célèbres dans leur nation. Il y eut un silence assez long pendant lequel on aurait entendu battre dans leurs poitrines le cœur de tous ces hommes de bronze qui, par leur éducation primitive toute de sensation, sont plus aptes qu’on ne pourrait le croire à comprendre tous les sentiments vrais et apprécier les actions réellement nobles. Enfin la Tête-d’Aigle, après quelques secondes d’hésitation, jeta ses armes, et, s’approchant des chasseurs, il leur dit d’une voix émue, qui contrastait avec l’apparence impassible et indifférente qu’il cherchait en vain à prendre : Il est vrai, guerriers des visages pâles, que vous avez un grand sens, qu’il adoucit les paroles que vous nous adressez, et que nous vous entendons tous ; nous savons aussi que la vérité ouvre vos lèvres ; il est très difficile que nous autres Indiens, qui n’avons pas la raison des Blancs, ne commettions pas, souvent sans le vouloir, des actions répréhensibles ; mais nous espérons que le Cœur-Loyal ôtera la peau de son cœur pour qu’il soit clair comme le nôtre, et qu’entre nous la hache sera enterrée si profondément que les fils des fils de nos petits-fils, dans mille lunes, et cent davantage, ne pourront la retrouver. Et posant les deux mains sur les épaules du chasseur, il le baisa sur les yeux, en ajoutant : Que le Cœur-Loyal soit mon frère ! fit le chasseur heureux de ce dénouement ; désormais j’aurai pour les Comanches autant d’amitié que jusqu’à présent j’ai eu de défiance. Les chefs indiens se pressèrent autour de leurs nouveaux amis, auxquels ils prodiguèrent, avec la naïveté qui caractérise les natures primitives, les marques d’affection et de respect. Les deux chasseurs étaient depuis longtemps connus dans la tribu du Serpent, leur réputation était faite ; bien souvent pendant la nuit, autour du feu du campement, le récit de leurs exploits avait frappé d’admiration les jeunes gens auxquels les vieux guerriers les racontaient. La réconciliation avait été franche entre le Cœur-Loyal et la Tête-d’Aigle, il ne restait plus entre eux la moindre trace de leur haine passée. L’héroïsme du chasseur blanc avait vaincu la rancune du guerrier Peau-Rouge ! Les deux hommes causaient paisiblement assis à l’entrée d’une hutte, lorsqu’un grand cri se fit entendre et un Indien, les traits bouleversés par la terreur, se précipita dans le camp. Chacun s’empressa autour de cet homme pour avoir des nouvelles, mais l’Indien ayant aperçu la Tête-d’Aigle s’avança vers lui. L’Indien fixa un regard féroce sur le Cœur-Loyal et Belhumeur qui, pas plus que les autres, ne soupçonnaient d’où venait cette panique. Prenez garde que ces deux visages pâles ne s’échappent, nous sommes trahis, dit-il d’une voix entrecoupée et haletante à cause de la rapidité avec laquelle il était venu. Que mon frère s’explique plus clairement, ordonna la Tête-d’Aigle. Tous les trappeurs blancs, les Longs Couteaux de l’Ouest sont réunis, ils forment un détachement de guerre de près de cent hommes, ils s’avancent en se développant de façon à investir le camp de tous les côtés à la fois. Êtes-vous sûr que ces chasseurs viennent en ennemis ? répondit le guerrier indien, ils rampent comme des serpents dans les hautes herbes, le fusil en avant et le couteau à scalper entre les dents. Chef, nous sommes trahis, ces deux hommes ont été envoyés au milieu de nous afin d’endormir notre vigilance. La Tête-d’Aigle et le Cœur-Loyal échangèrent un sourire d’une expression indéfinissable, et qui fut une énigme pour d’autres que pour eux. Le chef comanche se tourna vers l’Indien. Vous avez vu, lui demanda-t-il, celui qui marche devant les chasseurs ? Et c’est Amick l’Élan-Noir le premier gardien des trappes du Cœur-Loyal ? Bien, retirez-vous, dit le guerrier en congédiant le messager d’un signe de tête, puis s’adressant au chasseur : Rien, répondit le Cœur-Loyal, ceci me regarde, que mon frère me laisse agir seul. Je vais à la rencontre des chasseurs, que la Tête-d’Aigle retienne jusqu’à mon retour ses jeunes hommes dans le camp. Le Cœur-Loyal jeta son fusil sur l’épaule, donna une poignée de main à Belhumeur, sourit au chef comanche et se dirigea vers la forêt de ce pas assuré et tranquille à la fois, qui lui était habituel. Il disparut bientôt au milieu des arbres. fit Belhumeur en allumant sa pipe indienne et s’adressant à la Tête-d’Aigle, vous voyez, chef, que dans ce monde ce n’est souvent pas une maladroite spéculation que de se laisser guider par son cœur. Et satisfait outre mesure de cette boutade philosophique, qui lui paraissait pleine d’à-propos, le Canadien s’enveloppa d’un épais nuage de fumée. Sur l’ordre du chef, toutes les sentinelles disséminées aux abords du camp furent rappelées. Les Indiens attendaient avec anxiété le résultat de la démarche tentée par le Cœur-Loyal. C’était le soir, à une distance à peu près égale du camp des Mexicains et de celui de Comanches. Cachés dans un ravin profondément encaissé entre deux hautes collines, une quarantaine d’hommes étaient réunis autour de plusieurs feux, disposés de façon à ce que la lueur des flammes ne pût trahir leur présence. L’aspect étrange que présentait cette réunion d’aventuriers aux traits sombres, aux regards farouches, aux costumes sordides et bizarres, offrait un tableau digne du crayon satirique de Callot, ou du pinceau de Salvator Rosa. Ces hommes, composé hétérogène de toutes les nationalités qui peuplent les deux mondes, depuis le Russe jusqu’au Chinois, étaient la plus complète collection de coquins qui se puisse imaginer ; hommes de sac et de corde, sans foi ni loi, sans feu ni lieu, véritable rebut de la civilisation qui les avait rejetés de son sein, obligés à chercher un refuge au fond des prairies de l’Ouest ; dans ces déserts mêmes, ils formaient bande à part, combattant tantôt contre les chasseurs, tantôt contre les Indiens, surpassant les uns et les autres en cruauté et en fourberie. Ces hommes, en un mot, étaient ce que l’on est convenu de nommer des pirates des prairies. Dénomination qui leur convient sous tous les rapports, puisque de même que leurs confrères de l’Océan, arborant tous les pavillons ou plutôt les foulant tous aux pieds, ils courent sus à tous les voyageurs qui se hasardent à traverser isolément les prairies, attaquent et dévalisent les caravanes, et lorsque toute autre proie leur échappe, ils s’embusquent traîtreusement dans les hautes herbes, pour guetter les Indiens qu’ils assassinent afin de gagner la prime que le gouvernement paternel des États-Unis donne pour chaque chevelure d’aborigène, de même qu’en France on paye la tête de loup. Cette troupe était commandée par le capitaine Ouaktehno, que déjà nous avons eu l’occasion de mettre en scène. Il régnait parmi ces bandits une agitation qui présageait quelque expédition mystérieuse. Les uns nettoyaient et chargeaient leurs armes, d’autres reprisaient leurs vêtements, quelques-uns fumaient en buvant du mezcal, d’autres enfin dormaient enveloppés dans leurs manteaux troués. Les chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des piquets. De distance en distance des sentinelles, appuyées sur leurs longues carabines, silencieuses et immobiles comme des statues de bronze, veillaient au salut de tous. Les lueurs mourantes des feux qui s’éteignaient peu à peu jetaient sur ce tableau des reflets rougeâtres qui donnaient aux pirates une expression plus farouche encore. Le capitaine paraissait en proie à une inquiétude extrême ; il marchait à grands pas au milieu de ses subordonnés, frappant du pied avec colère et s’arrêtant par intervalles pour prêter l’oreille aux bruits de la prairie. La nuit se faisait de plus en plus sombre, la lune avait disparu, le vent mugissait sourdement dans les mornes, les pirates avaient fini, les uns après les autres, par se livrer au sommeil. Tout à coup il lui sembla entendre au loin le bruit d’un coup de feu, puis un second, et tout rentra dans le silence. murmura le capitaine avec colère ; mes drôles se sont-ils donc laissé surprendre ? Alors, s’enveloppant avec soin dans son manteau, il se dirigea à grands pas du côté où le bruit s’était fait entendre. Les ténèbres étaient épaisses, et, malgré sa connaissance des lieux, le capitaine n’avançait que difficilement à travers les ronces et les broussailles qui à chaque pas lui barraient le chemin. Plusieurs fois il fut contraint de s’arrêter et de s’orienter pour reprendre sa route dont l’écartaient continuellement les détours auxquels l’obligeaient les blocs de rochers et les épais fourrés qui se trouvaient devant lui. Pendant une de ces haltes, il crut percevoir à une légère distance le bruit d’un froissement de feuilles et de branches semblable à celui occasionné par la course précipitée d’un homme ou d’une bête fauve dans un taillis. Le capitaine s’effaça derrière le tronc d’un gigantesque acajou, saisit ses pistolets qu’il arma, afin d’être préparé à tout événement, et, penchant la tête en avant, il écouta. Tout était calme autour de lui ; on était arrivé à cette heure mystérieuse de la nuit où la nature semble dormir, et où tous les bruits sans nom de la solitude s’éteignent pour ne laisser, suivant l’expression indienne, entendre que le silence. Je me suis trompé, murmura le pirate, et il fit un mouvement pour revenir sur ses pas. En ce moment le même bruit se renouvela, plus distinct et plus rapproché, suivi presque immédiatement d’un gémissement étouffé. fit le capitaine, ceci commence à devenir intéressant, j’en aurai le cœur net. Après quelques minutes d’une course précipitée, il vit glisser à quelques pas de lui dans les ténèbres l’ombre presque effacée d’un homme. Cet individu, quel qu’il fût, paraissait marcher avec difficulté, il trébuchait à chaque pas, s’arrêtait par intervalles comme pour reprendre des forces. Parfois il laissait échapper une plainte étouffée. Le capitaine se jeta au-devant de lui pour lui barrer le passage. Lorsque l’inconnu l’aperçut, il poussa un cri d’effroi et tomba sur ses deux genoux en murmurant d’une voix entrecoupée par la terreur : fit le capitaine étonné, c’est le Babillard ! Qui diable l’a si mal accommodé ? Et il se pencha vers lui. murmura le capitaine avec dépit ; comment l’interroger à présent ? Mais le pirate était homme de ressource, il repassa ses pistolets dans sa ceinture, et enlevant le blessé, il le jeta sur ses épaules. Chargé de ce fardeau qui ne semblait nullement le gêner dans sa marche, il reprit à grands pas la route qu’il venait de suivre et rentra dans son camp. Il déposa le guide auprès d’un brasier à demi éteint dans lequel il jeta quelques brassées de bois sec pour le raviver. Bientôt une flamme claire lui permit d’examiner l’homme qui gisait sans connaissance à ses pieds. Les traits du Babillard étaient livides, une sueur froide perlait à ses tempes et le sang coulait en abondance d’une blessure qu’il avait à la poitrine. murmura le capitaine, voilà un pauvre diable bien avarié, pourvu qu’avant de passer il puisse me dire quels sont ceux qui l’ont mis dans cet état et ce qu’est devenu Kennedy ! De même que tous les coureurs des bois, le capitaine possédait certaines connaissances pratiques en médecine, il n’était pas embarrassé pour soigner une blessure d’arme à feu. Grâce aux soins qu’il prodigua au bandit, celui-ci ne tarda pas à revenir à lui. Il poussa un profond soupir, ouvrit des yeux hagards et resta pendant un temps assez long sans pouvoir parler ; mais cependant, après plusieurs efforts infructueux, aidé par le capitaine, il parvint à s’asseoir, et hochant la tête à plusieurs reprises, il lui dit avec tristesse, d’une voix basse et entrecoupée : s’écria le pirate en frappant du pied avec rage, comment ce malheur nous est-il donc arrivé ? La jeune fille est un démon ! reprit le guide dont la respiration sifflante et la voix de plus en plus faible montraient qu’il n’avait plus que quelques minutes à vivre. Si tu le peux, fit le capitaine qui n’avait rien compris à l’exclamation du blessé, dis-moi comment se sont passées les choses et quel est ton assassin, afin que je puisse te venger. Un sourire sinistre plissa péniblement les lèvres violettes du guide. s’écria le capitaine en bondissant de surprise, impossible ! Écoutez, reprit le guide, mes instants sont comptés, bientôt je serai mort. Un homme dans ma position ne ment pas. Laissez-moi parler sans m’interrompre, je ne sais si j’aurai le temps de tout vous dire, avant d’aller rendre mes comptes à celui qui sait tout. Et comme la voix du blessé devenait de plus en plus faible, il s’agenouilla près de lui afin de ne rien perdre de ses paroles. Le guide ferma les yeux, se recueillit quelques secondes, puis il dit avec effort : Tu es fou, l’eau-de-vie te tuera. Elle me rendra les forces nécessaires pour que vous puissiez entendre tout ce que j’ai à vous dire. Ne suis-je pas déjà à moitié mort ? N’hésitez donc pas, reprit le blessé qui avait entendu, le temps presse, j’ai des choses importantes à vous apprendre. murmura le pirate après un moment d’hésitation, et prenant sa gourde, il la porta aux lèvres du guide. Celui-ci but avidement pendant assez longtemps ; une rougeur fébrile colora les pommettes de ses joues, ses yeux presque éteints s’éclairèrent et brillèrent d’un vif éclat. Maintenant, dit-il d’une voix ferme et assez haute, ne m’interrompez pas ; dès que vous me verrez faiblir, vous me ferez boire, peut-être aurai-je le temps de tout vous rapporter. Le capitaine lui fit un signe d’assentiment, le Babillard commença. Son récit fut long à cause des faiblesses fréquentes qui le prenaient ; lorsqu’il fut terminé : Vous le voyez, ajouta-t-il, cette femme, comme je vous l’ai dit déjà, est un démon, elle a tué Kennedy et moi ; renoncez à sa capture, capitaine, c’est un gibier trop difficile à chasser, vous ne pourrez jamais vous en emparer. fit le capitaine en fronçant les sourcils, te figures-tu que j’abandonne ainsi mes projets ? murmura le guide, pour moi, mon affaire est faite, mon compte est réglé... Adieu, capitaine, ajouta-t-il avec un sourire étrange, je vais à tous les diables, nous nous reverrons là-bas !... Le capitaine voulut le relever, il était mort. Il chargea le corps sur ses épaules, le porta dans un fourré au milieu duquel il fit un trou, où il le mit ; puis cette opération achevée en quelques minutes, il revint près du feu, s’enveloppa de son manteau, s’étendit sur le sol les pieds au brasier et s’endormit en disant : Dans quelques heures il fera jour, nous verrons ce que nous aurons à faire. Les bandits ne dorment pas tard. Au lever du soleil tout était en rumeur dans le camp des pirates. Le capitaine, loin de renoncer à ses projets, avait au contraire résolu d’en brusquer l’exécution, afin de ne pas laisser le temps aux Mexicains de trouver parmi les trappeurs blancs des prairies des auxiliaires, qui auraient rendu la réussite impossible. Dès qu’il fut certain que les ordres qu’il avait donnés étaient bien compris, le capitaine fit le signal du départ. La troupe se mit en marche à l’indienne, c’est-à-dire en tournant littéralement le dos à l’endroit vers lequel elle se dirigeait. Puis arrivés dans une position, qui parut leur offrir les conditions de sécurité qu’ils désiraient, les pirates mirent pied à terre, les chevaux furent confiés à quelques hommes déterminés et les bandits s’allongeant sur le sol comme un essaim de vipères, ou bien sautant de branche en branche et d’arbre en arbre, s’avancèrent avec toutes les précautions usitées dans les surprises, vers le camp des Mexicains. Ainsi que nous l’avons dit dans un chapitre précédent, le docteur avait quitté le camp des Mexicains, chargé par doña Luz d’un message pour l’Élan-Noir. Comme tous les savants en us, le docteur était fort distrait de sa nature, cela avec les meilleures intentions du monde. Pendant les premiers moments, selon l’habitude de ses confrères, il se creusa la tête pour tâcher de deviner la signification des paroles, tant soit peu cabalistiques à son avis, qu’il devait répéter au trappeur. Il ne comprenait pas de quel secours pouvait être pour ses amis un homme à demi sauvage, qui vivait seul dans la prairie et dont l’existence se passait à chasser et à trapper. S’il avait accepté aussi promptement cette mission, la profonde amitié qu’il professait pour la nièce du général en était la seule cause ; bien qu’il n’en espérât aucun résultat avantageux, ainsi que nous l’avons dit, il s’était résolument mis en route, convaincu que la certitude de son départ calmerait l’inquiétude de la jeune fille ; bref, il avait plutôt voulu satisfaire un caprice de malade que faire une chose sérieuse. Aussi, dans la persuasion où il était que la mission dont on l’avait chargé était inutile, au lieu d’aller directement à franc étrier, comme il aurait dû le faire, au toldo de l’Élan-Noir, il mit pied à terre, passa dans son bras la bride de son cheval et commença à chercher des simples, occupation qui ne tarda pas à si bien l’absorber qu’il oublia complètement les recommandations de doña Luz et la raison pour laquelle il avait quitté le camp. Cependant le temps se passait, la moitié du jour était déjà écoulée, le docteur qui depuis longtemps aurait dû être de retour n’avait pas reparu. L’anxiété était vive au camp des Mexicains. Le général et le capitaine avaient tout organisé pour une défense vigoureuse en cas d’attaque. Le plus grand calme continuait à régner aux environs, les Mexicains n’étaient pas éloignés de croire à une fausse alerte. Doña Luz seule sentait son inquiétude augmenter d’instants en instants, les yeux fixés sur la plaine, elle regardait en vain du côté par lequel son messager devait revenir. Tout à coup, il lui sembla que les hautes herbes de la prairie avaient un mouvement oscillatoire qui ne leur était pas naturel. En effet, il n’y avait pas un souffle dans l’air, une chaleur de plomb pesait sur la nature, les feuilles des arbres, brûlées par les rayons du soleil, étaient immobiles, seules les hautes herbes agitées par un mouvement lent et mystérieux continuaient à osciller sur elles-mêmes. Et, chose extraordinaire, ce mouvement presque imperceptible et qu’il fallait une certaine attention pour reconnaître, n’était pas général, au contraire, il était successif, se rapprochant peu à peu du camp avec une régularité qui laissait deviner une impulsion pour ainsi dire organisée ; de façon qu’à mesure qu’il se communiquait aux herbes les plus rapprochées, les plus éloignées rentraient peu à peu dans une immobilité complète, dont elles ne sortaient plus. Les sentinelles placées aux retranchements ne savaient à quoi attribuer ce mouvement auquel elles ne comprenaient rien. Le général, en soldat expérimenté, résolut de savoir à quoi s’en tenir, quoiqu’il n’eût jamais eu affaire personnellement aux Indiens, il avait trop entendu parler de leur manière de combattre pour ne pas soupçonner quelque fourberie. Ne voulant pas dégarnir le camp qui avait besoin de tous ses défenseurs, il résolut de tenter lui-même l’aventure et d’aller à la découverte. À l’instant où il se préparait à escalader les retranchements, le capitaine l’arrêta en lui posant respectueusement le bras sur l’épaule. lui demanda le général en se retournant. Je voudrais, avec votre permission, vous adresser une question, mon général, répondit le jeune homme. Pour aller à la découverte, sans doute ? Pour aller à la découverte, oui. Alors, général, c’est à moi que cette mission appartient. Mon Dieu, général, c’est bien simple, je ne suis qu’un pauvre diable d’officier subalterne qui vous doit tout. Le péril que je courrai, s’il y a péril, ne compromettra en rien le succès de l’expédition, au lieu que... Il faut tout prévoir, continua le capitaine, quand on a devant soi des adversaires comme ceux qui nous menacent. Eh bien, l’expédition sera manquée et pas un de nous ne reverra les pays civilisés. Vous êtes la tête, nous ne sommes que les bras nous autres, restez donc au camp. Le général réfléchit quelques secondes, puis serrant cordialement la main du jeune homme : Merci, dit-il, mais il faut que je voie par moi-même ce qui se trame contre nous. La circonstance est trop sérieuse pour que je puisse me fier même à vous. Il faut que vous restiez, général, insista le capitaine, si ce n’est pour nous, que ce soit au moins pour votre nièce, pour cette innocente et frêle créature, qui, s’il vous arrivait malheur, se trouverait seule, abandonnée au milieu de peuplades féroces, sans soutien et sans protecteur ; qu’importe ma vie à moi, pauvre enfant sans famille qui doit tout à vos bontés ! L’heure est venue de vous prouver ma reconnaissance, laissez-moi acquitter ma dette. Vous le savez, continua le jeune homme avec entraînement, si je pouvais vous remplacer auprès de doña Luz, j’accepterais avec bonheur, mais je suis trop jeune encore pour jouer ce noble rôle ; allons, général, laissez-moi prendre votre place, elle m’appartient. Moitié de gré, moitié de force, il fit reculer le vieil officier, s’élança sur les retranchements, les franchit d’un bond et s’éloigna à grands pas après avoir fait un dernier signe d’adieu. Le général le suivit des yeux aussi longtemps qu’il put l’apercevoir, puis il passa sa main sur son front soucieux, en murmurant : lui répondit doña Luz qui s’était approchée sans être vue. lui dit-il avec un sourire qu’il cherchait vainement à rendre joyeux. Oui, mon bon oncle, j’ai tout entendu. Bien, chère petite, fit le général avec effort, mais ce n’est pas le moment de s’attendrir, je dois songer à ta sûreté, ne reste pas ici plus longtemps, viens avec moi, en ce lieu une balle indienne pourrait trop facilement t’atteindre. La prenant par la main, il la conduisit doucement jusqu’à sa tente. Après l’y avoir fait entrer, il lui donna un baiser sur le front, lui recommanda de ne plus sortir et retourna aux retranchements, où il se mit à surveiller avec le plus grand soin ce qui se passait dans la plaine, tout en calculant mentalement le temps qui s’était écoulé depuis le départ du docteur et s’étonnant de ne pas le voir revenir. Il sera tombé au milieu des Indiens, disait-il, pourvu qu’ils ne l’aient pas tué ! Le capitaine Aguilar était un intrépide soldat, formé dans les guerres incessantes du Mexique, il savait allier le courage à la prudence. Arrivé à une certaine distance du camp, il s’étendit à plat ventre et gagna en rampant un bloc de rochers qui était parfaitement disposé pour lui servir d’embuscade. Tout paraissait tranquille autour de lui, aucun indice ne pouvait lui faire supposer que l’ennemi s’approchât ; après un temps assez long, passé à explorer le terrain, il se préparait à regagner le camp avec la conviction que le général s’était trompé, que nul péril imminent n’existait, lorsque tout à coup, à dix pas de lui, un asshata bondit effaré, les oreilles droites, la tête rejetée en arrière, fuyant avec une vélocité extrême, en donnant les marques de la plus grande terreur. murmura le jeune homme, y aurait-il donc quelque chose ? Quittant alors la roche derrière laquelle il s’abritait, il fit avec précaution quelques pas en avant, afin de s’assurer de la réalité de ses craintes. Les herbes s’agitèrent avec force, une dizaine d’hommes se levèrent subitement autour de lui et l’entourèrent avant qu’il eût eu le temps de se mettre en défense, ou de regagner l’abri qu’il avait si imprudemment quitté. À la bonne heure, au moins, dit-il avec le plus dédaigneux sang-froid, je sais à présent à qui j’ai affaire. lui cria un des hommes qui le serraient de près. répondit-il avec un sourire ironique, vous êtes fous, il faudra bel et bien me tuer pour me prendre. Alors on vous tuera, mon beau muguet, répondit brutalement le premier interlocuteur. J’y compte bien, dit le capitaine d’un ton goguenard, je me défendrai, cela fera du bruit, mes amis nous entendront, votre surprise sera manquée, c’est justement ce que je veux. Ces paroles furent prononcées avec un calme qui fit réfléchir les pirates. Ces hommes appartenaient à la troupe du capitaine Ouaktehno ; lui-même se trouvait parmi eux. Oui, répondit en ricanant le chef des bandits, votre idée est bonne, seulement on peut vous tuer sans faire de bruit, et alors à vous aussi votre projet est renversé. Avant que les pirates pussent le prévenir, il fit un bond énorme en arrière, renversa deux hommes et courut avec une vélocité extrême dans la direction du camp. Le premier mouvement de surprise passé, les bandits s’élancèrent à sa poursuite. Cet assaut de vitesse dura assez longtemps de part et d’autre, sans que les pirates vissent la distance qui les séparait du fugitif diminuer sensiblement. Tout en le poursuivant, comme ils tâchaient autant que possible de ne pas se laisser apercevoir par les sentinelles mexicaines qu’ils voulaient surprendre, cette manœuvre les obligeait à des détours qui ralentissaient nécessairement leur course. Le capitaine était arrivé à portée de voix des siens, il jeta un regard en arrière ; profitant du temps d’arrêt qu’il faisait pour reprendre haleine, les bandits avaient gagné sur lui une avance considérable. Le jeune homme comprit que s’il continuait à fuir, il causerait le malheur qu’il voulait éviter. Son parti fut pris en une seconde, il résolut de mourir, mais il voulut mourir en soldat, et en succombant, être utile à ceux pour lesquels il se dévouait. Il s’appuya contre un arbre, plaça son machète auprès de lui à portée de sa main, sortit ses pistolets de sa ceinture et faisant face aux bandits qui n’étaient plus qu’à une trentaine de pas de lui, afin d’attirer l’attention de ses amis, il cria d’une voix éclatante : Puis, avec le plus grand sang-froid, il déchargea ses armes comme dans un tir à la cible il avait quatre pistolets doubles, répétant à chaque pirate qui tombait : ils nous entourent, garde à vous ! Les bandits, exaspérés par cette rude défense, se ruèrent sur lui avec rage, oubliant toutes les précautions qu’ils avaient prises jusque-là. Alors commença une mêlée horrible et gigantesque d’un homme seul contre vingt et trente, car à chaque pirate qui tombait, un autre prenait sa place. Le jeune homme avait fait le sacrifice de sa vie, mais il voulait la vendre le plus cher possible. Nous l’avons dit, à chaque coup qu’il tirait, à chaque revers de machète qu’il lançait, il poussait son cri d’avertissement, cri auquel répondaient les Mexicains, en faisant de leur côté un feu roulant de mousqueterie sur les pirates, qui se montraient alors à découvert, s’acharnant après cet homme qui leur barrait si audacieusement le passage, avec l’infranchissable rempart de sa loyale poitrine. Enfin le capitaine tomba sur un genou. Les pirates se précipitèrent pêle-mêle sur son corps, se blessant les uns les autres, dans la frénésie avec laquelle ils cherchaient à l’achever. Un pareil combat ne pouvait longtemps durer. Le capitaine Aguilar succomba, mais en tombant il entraîna dans sa chute douze pirates qu’il avait immolés, et qui lui firent un sanglant cortège dans la tombe. murmura le capitaine Ouaktehno en le considérant avec admiration, tout en étanchant le sang d’une large blessure qu’il avait reçue à la poitrine ; quel rude homme ! si les autres lui ressemblent nous n’en viendrons jamais à bout. Allons, continua-t-il en se retournant vers ses compagnons qui attendaient ses ordres, ne nous laissons pas plus longtemps fusiller comme des pigeons ; à l’assaut ! Les pirates s’élancèrent à sa suite en brandissant leurs armes et commencèrent à escalader le rocher, en vociférant : De leur côté les Mexicains, témoins de la mort héroïque du capitaine Aguilar, se préparèrent à le venger. Pendant que s’accomplissaient ces événements terribles, le docteur herborisait tranquillement. Le digne savant, émerveillé par la riche flore qu’il avait sous les yeux, avait tout oublié pour ne plus songer qu’à l’ample moisson qu’il pouvait faire. Il allait le corps penché vers la terre, s’arrêtant devant chaque plante qu’il admirait longtemps, ayant de se résoudre à l’arracher. Lorsqu’il se fut chargé d’un nombre infini de plantes et d’herbes pour lui excessivement précieuses, il se résolut enfin à s’asseoir au pied d’un arbre, afin de les classer à son aise, avec tout le soin que les savants émérites ont coutume d’apporter à cette opération délicate, tout en grignotant quelques morceaux de biscuit, qu’il tira de sa gibecière. Il était depuis longtemps plongé dans cette occupation, qui lui procurait une de ces jouissances extrêmes que les savants seuls peuvent savourer et qui sont inconnues du vulgaire ; probablement il se serait oublié à ce travail jusqu’à ce que la nuit le surprît et l’obligeât à chercher un abri, lorsqu’une ombre vint tout à coup se placer entre le soleil et lui et projeter son reflet sur les plantes qu’il classait avec tant de soin. Un homme, appuyé sur un long rifle, était arrêté devant lui et le considérait avec une attention goguenarde. dit-il au docteur, que faites-vous donc là, mon brave monsieur ? Le diable m’emporte, en voyant ainsi remuer les herbes, j’ai cru qu’il y avait un chevreuil dans le fourré, et j’ai été sur le point de vous envoyer une balle. s’écria le docteur en le regardant avec effroi, faites-y attention, vous auriez pu me tuer, savez-vous ? reprit le trappeur en riant, mais ne craignez rien, j’ai reconnu mon erreur à temps. Et le docteur, qui venait d’apercevoir une plante rare, se baissa vivement pour la saisir. Vous ne voulez donc pas me dire, continua le chasseur, ce que vous faites là ? Vous le voyez bien, mon ami. Moi, je vois que vous vous amusez à arracher les mauvaises herbes de la prairie, voilà tout, et je me demande à quoi cela peut vous servir ? murmura le savant, et il ajouta tout haut avec ce ton de condescendance doctorale particulier aux disciples d’Esculape : mon ami, je cueille des simples que je collectionne, afin de les classer dans mon herbier ; la flore de ces prairies est magnifique, je suis convaincu que j’ai découvert au moins trois nouvelles espèces du chirostemon pentadactylon dont le genre appartient à la Flora mexicana. fit le chasseur en ouvrant des yeux énormes et faisant des efforts inouïs pour ne pas rire au nez du docteur, vous croyez avoir trouvé trois espèces nouvelles de... Chirostemon pentadactylon, mon ami, dit le savant avec douceur. Au moins, peut-être y en a-t-il quatre. Ne vous fâchez pas, je ne sais pas, moi. fit le savant radouci par le ton de l’Élan-Noir, vous ne pouvez comprendre l’importance de ces travaux qui font faire à la science un pas immense. et c’est pour arracher ainsi des herbes que vous êtes venu dans les prairies ? L’Élan-Noir le considéra avec cette admiration que cause la vue d’un phénomène inexplicable ; le chasseur ne parvenait pas à comprendre qu’un homme sensé se résolût ainsi de gaieté de cœur à supporter une vie de privation et de périls, dans le but inqualifiable pour lui d’arracher des plantes qui ne servent à rien, aussi en vint-il au bout d’un instant à se persuader que le savant était fou. Il lui lança un regard de commisération en hochant la tête, et, plaçant son rifle sur son épaule, il se prépara à continuer sa route. dit-il de ce ton que l’on emploie pour parler aux enfants et aux aliénés, vous avez raison, mon brave monsieur, arrachez, arrachez, vous ne faites tort à personne, et il en restera toujours assez. Et sifflant ses chiens, il fit quelques pas, mais revenant presque aussitôt : Encore un mot, fit-il en s’adressant au docteur, qui déjà ne pensait plus à lui et s’était remis avec ardeur à la besogne que l’arrivée du chasseur l’avait forcé d’interrompre. Dites, répondit-il en levant la tête. J’espère que la jeune dame qui est venue visiter hier mon hatto en compagnie de son oncle se porte bien, hein ? Pauvre chère enfant, vous ne pouvez vous imaginer combien je m’intéresse à elle, mon brave monsieur. Le docteur se releva subitement en se frappant le front. murmura le savant ; heureusement que le mal n’est pas grand et que, puisque vous êtes là, il est facile à réparer. fit le trappeur avec un commencement d’inquiétude. Figurez-vous, continua tranquillement le docteur, que la science m’absorbe tellement que j’en oublie souvent le boire et le manger, à plus forte raison, n’est-ce pas, les commissions dont je me charge ? c’est bien simple, j’ai quitté le camp au point du jour pour me rendre à votre hutte, mais, arrivé ici, j’ai été tellement charmé par les innombrables plantes rares que je foulais aux pieds de mon cheval que, sans plus songer à suivre ma route, je me suis arrêté d’abord pour arracher une plante, puis j’en ai aperçu une autre qui manquait à mon herbier, une autre après, ainsi de suite ; bref, je n’ai plus du tout songé à aller vous trouver, j’étais même tellement absorbé par mes recherches, que votre présence imprévue, il n’y a qu’un instant, ne m’a pas remis en mémoire la commission que j’avais à faire auprès de vous. Ainsi vous êtes parti du camp au lever du soleil ? Savez-vous l’heure qu’il est en ce moment ? Trois heures à peu près, dit-il ; mais cela importe peu, je vous le répète ; puisque vous voilà, je vais vous rapporter ce que doña Luz m’a chargé de vous dire, et tout sera arrangé, je l’espère. Dieu veuille que votre négligence ne soit pas cause d’un grand malheur ! fit le chasseur avec un soupir. Bientôt vous le saurez ; j’espère que je me trompe. Voici ce que doña Luz m’a prié de vous répéter. Ainsi c’est doña Luz qui vous envoie à moi ? S’est-il donc passé quelque chose de sérieux au camp ? c’est vrai, cela pourrait être plus grave que je ne l’ai supposé d’abord ; voici l’affaire : cette nuit, un de nos guides... il paraît que cet homme complotait avec un autre bandit de son espèce, de livrer le camp à des Indiens, probablement ; doña Luz a, par hasard, entendu toute la conversation de ces drôles, et, au moment où ils passaient près d’elle pour s’échapper, elle a tiré sur eux deux coups de pistolet à bout portant. Malheureusement non ; l’un, quoique grièvement blessé sans doute, a pu s’échapper. Alors, doña Luz m’a fait jurer de me rendre auprès de vous et de vous dire, attendez donc, fit le savant en cherchant à se souvenir. fit le savant en se frottant les mains avec joie, je l’avais sur le bout de la langue ; je vous avoue que cela m’a paru assez obscur et que je n’y ai rien compris du tout, mais vous allez me l’expliquer, n’est-ce pas ? Le chasseur le saisit vigoureusement par le bras et approchant son visage du sien, il lui dit, le regard enflammé et les traits contractés par la colère : pourquoi n’êtes-vous pas venu me trouver en toute hâte ? au lieu de perdre le temps comme un imbécile, votre retard causera peut-être la mort de tous vos amis. s’écria le docteur atterré, sans songer à se formaliser de la façon un peu brusque dont le secouait le chasseur. Vous étiez chargé d’un message de vie et de mort, insensé que vous êtes ! s’écria le savant avec agitation, je mourrais de désespoir s’il en était ainsi ! Le pauvre homme fondit en larmes et donna des preuves non équivoques du plus grand chagrin. L’Élan-Noir fut obligé de le consoler. Voyons, du courage, mon brave monsieur, lui dit-il en se radoucissant, que diable ! si j’étais cause d’un si grand malheur, je n’y survivrais pas ! Enfin, ce qui est fait est fait ! il faut en prendre notre parti, dit philosophiquement le trappeur, je vais aviser à leur venir en aide. je ne suis pas aussi seul qu’on pourrait le croire, j’espère d’ici à quelques heures, avoir réuni une trentaine des meilleurs rifles de la prairie. Du moins je ferai tout ce qu’il faudra pour cela, et s’il plaît à Dieu je réussirai ! dit le chasseur en se signant dévotement, maintenant, écoutez-moi, vous allez retourner au camp. Mais plus de cueillement de fleurs ni d’arrachement d’herbes, n’est-ce pas ? maudite soit l’heure à laquelle je me suis mis à herboriser ! s’écria le savant avec un désespoir comique. Très bien, c’est convenu, vous rassurerez la jeune dame ainsi que son oncle, vous leur recommanderez de faire bonne garde et en cas d’attaque une vigoureuse résistance, et vous leur direz que bientôt ils verront des amis venir à leur secours ! Alors à cheval et au galop jusqu’au camp. Soyez tranquille, mais vous, qu’allez-vous faire ? Ne vous occupez pas de moi, je ne resterai pas inactif, tâchez seulement de rejoindre vos amis le plus tôt possible. Avant une heure je serai près d’eux ! L’Élan-Noir lâcha la bride du cheval qu’il avait saisie et le savant partit à fond de train, allure peu habituelle au bonhomme qui avait une peine infinie à conserver l’équilibre. Le trappeur le regarda un instant s’éloigner, puis il tourna sur lui-même et s’enfonça à grands pas dans la forêt. Il marchait depuis dix minutes à peine, lorsqu’il se trouva face à face avec nô Eusébio qui avait en travers de sa selle la mère du Cœur-Loyal évanouie. Cette rencontre était pour le trappeur une bonne fortune, dont il profita pour demander au vieil Espagnol des renseignements positifs sur le chasseur, renseignements que le vieillard se hâta de lui donner. Puis, les deux hommes se rendirent à la hutte du trappeur dont ils étaient peu éloignés et dans laquelle ils voulaient placer provisoirement la mère de leur ami. Il nous faut maintenant revenir au Cœur-Loyal. Après avoir marché une dizaine de minutes à peu près devant lui, sans même se donner la peine de suivre un de ces innombrables sentiers qui sillonnent les prairies dans tous les sens, le chasseur s’arrêta, posa la crosse de son fusil à terre, regarda avec soin de tous les côtés, prêta l’oreille à ces mille bruits du désert qui tous ont une signification pour l’homme habitué à la vie des prairies, et probablement satisfait du résultat de ses observations, il imita à trois reprises différentes, à intervalles égaux, le cri de la pie avec une telle perfection que plusieurs de ces oiseaux, cachés au plus épais des arbres, lui répondirent immédiatement. À peine le troisième cri avait-il fini de vibrer dans l’air que la forêt, muette jusque-là et qui semblait plongée dans la solitude la plus complète, s’anima comme par enchantement. De toutes parts, se levèrent du milieu des broussailles et des herbes où ils étaient enfouis, une foule de chasseurs aux traits énergiques, aux costumes pittoresques, qui formèrent en un instant un cercle épais autour du chasseur. Le hasard voulut que les deux premiers visages qui frappèrent la vue du Cœur-Loyal furent ceux de l’Élan-Noir et de nô Eusébio, postés tous deux à quelques pas de lui seulement. fit-il en leur tendant la main avec effusion, je comprends tout, mes amis, merci, merci mille fois de votre concours cordial, mais, grâce à Dieu, votre secours ne m’est plus nécessaire. Ainsi vous avez réussi à vous sortir des mains de ces Peaux-Rouges endiablés ? lui demanda le vieux serviteur avec intérêt. Ne dites pas de mal des Comanches, répondit en souriant le Cœur-Loyal, ce sont maintenant mes frères. Parlez-vous sérieusement, s’écria vivement l’Élan-Noir, seriez-vous réellement bien avec les Indiens ? Vous en jugerez vous-même, la paix est faite entre eux, moi et mes amis, si vous y consentez, je compte vous présenter les uns aux autres. dans les circonstances présentes, il ne pouvait rien nous arriver de plus heureux, dit l’Élan-Noir, et, puisque vous êtes libre, nous allons pouvoir nous occuper d’autres personnes qui sont en ce moment en grand péril et qui probablement ont un pressant besoin de notre aide. demanda le Cœur-Loyal avec une curiosité mêlée d’intérêt. Je veux dire que des gens auxquels vous avez déjà rendu un immense service, pendant le dernier incendie de la prairie, sont en ce moment cernés par une bande de pirates, qui ne tarderont pas probablement à les attaquer, si ce n’est déjà fait. Il faut voler à leur secours ! s’écria le Cœur-Loyal avec une émotion dont il ne fut pas le maître. c’est bien notre intention, mais nous voulions d’abord vous délivrer, Cœur-Loyal, vous êtes l’âme de notre association, sans vous, nous n’aurions rien pu faire de bon. Merci, mes amis, mais à présent, vous le voyez, je suis libre, ainsi, rien ne nous arrête plus, nous allons partir ! Pardon, reprit l’Élan-Noir, mais nous avons affaire à forte partie, les pirates qui savent qu’ils n’ont aucune pitié à attendre se battent comme des tigres ; plus nous serons nombreux, plus nous aurons de chances de réussite. À ceci que, puisque vous avez fait en notre nom la paix avec les Comanches, il se pourrait que... Vous avez pardieu raison, l’Élan-Noir, interrompit vivement le Cœur-Loyal, je n’y songeais pas ; les guerriers indiens seront heureux de l’occasion que nous leur offrirons de montrer leur valeur, ils nous aideront avec joie dans notre expédition, je me charge de les décider, suivez-moi tous, je vais vous présenter à nos nouveaux amis. Les trappeurs se réunirent et formèrent une troupe compacte d’une quarantaine d’hommes. Les armes furent renversées en signe de paix, et tous, suivant les traces du chasseur, se dirigèrent vers le camp. demanda avec émotion le Cœur-Loyal à nô Eusébio. En sûreté dans la hutte de l’Élan-Noir. Bien, quoique dévorée d’inquiétude, répondit le vieillard ; votre mère est une femme qui ne vit que par le cœur, elle est douée d’un immense courage, les plus grandes douleurs physiques glissent sur elle, elle ne se ressent plus des atroces tortures qu’elle avait commencé à subir. mais il ne faut pas plus longtemps la laisser dans ces transes mortelles ; où est votre cheval ? Prenez-le et rendez-vous auprès de ma mère, vous la rassurerez et vous vous retirerez tous deux dans la grotte du Vert-de-gris où elle sera à l’abri de tout danger. Cette grotte est facile à trouver, elle est située non loin du rocher du Bison mort ; du reste, lorsque vous serez arrivé à cet endroit, vous lâcherez mes rastreros que je vous laisse, ils vous y conduiront tout droit. Partez donc, alors ; nous voici au camp, votre présence est inutile ici, tandis que là-bas elle est indispensable. Nô Eusébio siffla les limiers qu’il réunit par une laisse, après avoir une dernière fois serré la main du jeune homme, il le quitta, tourna à droite et reprit le chemin de la forêt, tandis que la troupe des chasseurs arrivait à l’entrée de la clairière où était dressé le camp des Indiens. Les Comanches formaient à quelques pas en arrière des premières lignes de leur camp un vaste demi-cercle, au milieu duquel se tenaient les chefs. Pour faire honneur aux arrivants, ils avaient revêtu leurs plus beaux costumes, ils étaient peints et armés en guerre. Le Cœur-Loyal fit arrêter sa troupe et continuant seul à marcher, il déploya une robe de bison qu’il fit flotter. La Tête-d’Aigle quitta alors les autres chefs, il s’avança de son côté au-devant du chasseur, en faisant, lui aussi, flotter une robe de bison en signe de paix. Lorsque les deux hommes furent à trois pas l’un de l’autre, ils s’arrêtèrent, le Cœur-Loyal prit la parole : Le maître de la vie, dit-il, voit dans nos cœurs, il sait qu’au milieu de nous le chemin est beau et ouvert, et que les paroles que souffle notre poitrine et que prononce notre bouche sont sincères ; les chasseurs blancs viennent visiter leurs frères rouges. Qu’ils soient les bienvenus, répondit cordialement la Tête-d’Aigle en s’inclinant, avec la grâce et la noblesse majestueuse qui caractérise les Indiens. Après ces paroles, les Comanches et les chasseurs déchargèrent leurs armes en l’air, en poussant de longs cris de joie. Alors toute étiquette fut bannie, les deux troupes se mêlèrent et se confondirent si bien qu’au bout de quelques minutes elles n’en formaient plus qu’une seule. Cependant le Cœur-Loyal qui savait, d’après ce que lui avait dit l’Élan-Noir, combien les moments étaient précieux, avait pris la Tête-d’Aigle à part et lui avait franchement expliqué ce qu’il attendait de sa tribu. Le chef sourit à cette demande. Mon frère sera satisfait, dit-il, qu’il attende un peu. Quittant alors le chasseur, il rejoignit les autres chefs. Le crieur monta bientôt sur la vérandah d’une hutte et convoqua à grands cris, les guerriers les plus renommés, à une réunion dans la case du conseil. La demande du Cœur-Loyal eut l’approbation générale ; quatre-vingt-dix guerriers d’élite, commandés par la Tête-d’Aigle, furent désignés pour accompagner les chasseurs, et coopérer de tout leur pouvoir au succès de leur expédition. Lorsque la décision des chefs fut connue, ce fut une joie universelle dans la tribu. Les alliés devaient se mettre en route au soleil couchant, afin de surprendre l’ennemi. L’on dansa, avec toutes les cérémonies usitées en pareil cas, la grande danse de guerre, pendant laquelle les guerriers répètent continuellement en chœur : Wabimdam Kitchée manitoo, agarmissey hapitch neatissum ! Maître de la vie, vois-moi d’un œil favorable, tu m’as donné le courage d’ouvrir mes veines. Lorsqu’on fut sur le point de partir, la Tête-d’Aigle, qui savait à quels ennemis dangereux il allait s’attaquer, choisit vingt guerriers sur lesquels il pouvait compter et les expédia en avant en éclaireurs après leur avoir donné du scotté wigwas, ou bois écorce, afin qu’ils pussent immédiatement allumer du feu, pour avertir en cas d’alerte. Ensuite, il visita avec soin les armes de ses guerriers, et, satisfait du résultat de son inspection, il donna le signal du départ. Les Comanches et les trappeurs prirent la file indienne et, précédés de leurs chefs respectifs, ils quittèrent le camp, au milieu des souhaits et des exhortations de leurs amis, qui les accompagnèrent jusqu’aux premiers arbres de la forêt. La petite armée se composait de cent trente hommes résolus, parfaitement armés, commandés par des chefs que nul obstacle ne pourrait arrêter, nul péril faire reculer. Les ténèbres étaient épaisses, la lune voilée par de gros nuages noirs, qui couraient lourdement dans l’espace, ne répandait, par intervalles, qu’une lueur blafarde et sans rayonnement qui, lorsqu’elle disparaissait, donnait aux objets une apparence fantastique. Le vent soufflait par rafales et s’engouffrait dans les ravins, avec de sourds et plaintifs murmures. Enfin, cette nuit était une de celles qui, dans l’histoire de l’humanité, semblent destinées à voir s’accomplir de lugubres tragédies. Les guerriers marchaient silencieux, ils paraissaient dans les ténèbres, une foule de fantômes échappés du sépulcre, se hâtant pour accomplir une œuvre sans nom, maudite de Dieu, que la nuit seule peut abriter de son ombre. À minuit, le mot de halte, fut prononcé à voix basse. On campa, pour attendre des nouvelles des éclaireurs. C’est-à-dire que chacun, s’enveloppant tant bien que mal, se coucha où il se trouvait, afin d’être prêt au premier signal. Les Indiens, qui comptent sur leurs éclaireurs, ne posent jamais de sentinelles, lorsqu’ils sont sur le sentier de la guerre. Le camp des Mexicains n’était éloigné que de trois milles au plus ; mais avant de se risquer plus près, les chefs voulaient s’assurer que la route était libre ; au cas où elle ne le fût pas, quel était le nombre des ennemis qui leur barraient le passage, et quel plan d’attaque ils avaient adopté. Au moment où le Cœur-Loyal, dévoré d’impatience, se préparait à aller lui-même à la découverte, un frôlement presque imperceptible d’abord, mais qui peu à peu augmenta dans d’énormes proportions, se fit entendre dans les broussailles, et deux hommes parurent. Le premier était un des éclaireurs comanches, l’autre était le docteur. L’état dans lequel se trouvait le pauvre savant était digne de pitié. Il avait perdu sa perruque, ses vêtements étaient en lambeaux, son visage bouleversé par la terreur, enfin toute sa personne portait des traces évidentes de lutte et de combat. Lorsqu’il arriva devant la Tête-d’Aigle et le Cœur-Loyal, il tomba le visage contre terre et s’évanouit. On s’empressa de le rappeler à la vie. Les lanceros postés derrière les retranchements avaient vigoureusement reçu les pirates. Le général, exaspéré par la mort du capitaine Aguilar, reconnaissant qu’avec de tels ennemis il n’y avait aucun quartier à attendre, avait résolu de résister quand même, et de se faire tuer, plutôt que de tomber entre leurs mains. Les Mexicains, en comptant les péons et les guides sur lesquels on osait à peine se fier, n’étaient que dix-sept, hommes et femmes compris. Les pirates étaient trente au moins. La disproportion numérique était donc grande entre les assiégeants et les assiégés ; mais, grâce à la forte position du camp, assis au sommet d’un chaos de rochers, cette disproportion disparaissait en partie, et les forces se balançaient presque. Le capitaine Ouaktehno ne s’était pas fait un instant illusion sur les difficultés de l’attaque qu’il tentait, difficultés presque insurmontables dans un assaut franc et à découvert ; aussi, avait-il compté sur une surprise et surtout sur la trahison du Babillard. Ce n’avait été qu’entraîné par les circonstances, furieux de la perte que le capitaine Aguilar lui avait causée, qu’il s’était hasardé à donner l’assaut. Mais, le premier moment d’effervescence passé, lorsqu’il vit que ses hommes tombaient comme des fruits mûrs autour de lui, sans vengeance, et sans gagner un pouce de terrain, il se résolut non à la retraite, mais à changer le siège en blocus, espérant être plus heureux pendant la nuit par un hardi coup de main, ou, en désespoir de cause, certain de réduire tôt ou tard les assiégés par la famine. Il croyait être sûr qu’ils se trouvaient dans l’impossibilité d’être secourus, dans ces prairies, où on ne rencontre que des Indiens hostiles aux Blancs, quels qu’ils soient, ou bien des trappeurs et des chasseurs, qui se soucient fort peu de s’immiscer dans des affaires qui ne les touchent en rien. Sa résolution une fois prise, le capitaine la mit immédiatement à exécution. Il jeta un regard autour de lui : la situation était toujours la même, malgré des efforts surhumains pour gravir la pente abrupte qui conduisait aux retranchements, les pirates n’avaient point avancé d’un pas. Dès qu’un homme se montrait à découvert, une balle partie d’une carabine mexicaine le faisait rouler dans un précipice. Le capitaine donna le signal de la retraite, c’est-à-dire qu’il imita le cri du chien des prairies. Ce lieu un instant auparavant si animé par les cris des combattants, les détonations des armes à feu, retomba subitement dans le silence le plus complet. Seulement, aussitôt que les hommes eurent interrompu leur œuvre de destruction, les condors, les vautours et les urubus commencèrent la leur. Après les pirates, les oiseaux de proie, c’était dans l’ordre. Des nuées de condors, de vautours et d’urubus vinrent tournoyer au-dessus des cadavres, sur lesquels ils s’abattirent en poussant des cris aigus et firent une horrible curée de chair humaine, à la vue des Mexicains qui n’osaient sortir des retranchements et qui étaient forcés de rester spectateurs de cet horrible festin de bêtes fauves. Les pirates se rallièrent dans un ravin, hors de portée de fusil du camp, et ils se comptèrent. Leurs pertes avaient été énormes, de quarante ils ne restaient plus que dix-neuf. En moins d’une heure ils avaient eu vingt et un hommes tués ! plus de la moitié de leur troupe. Les Mexicains, à part le capitaine Aguilar, n’avaient ni morts ni blessés. La perte que les pirates avaient éprouvée leur donna à réfléchir. Le plus grand nombre était d’avis de se retirer, et de renoncer aux bénéfices d’une expédition qui offrait tant de périls et de si sérieuses difficultés. Le capitaine était encore plus découragé que ses compagnons. Certes, s’il ne s’était agi pour lui que de conquérir de l’or et des diamants, il aurait sans hésiter renoncé à ses projets, mais une autre raison bien plus forte le faisait agir, et l’excitait à tenter l’aventure jusqu’au bout, quelles que dussent être pour lui les conséquences. Le trésor qu’il convoitait, trésor d’un prix incalculable, c’était doña Luz, cette jeune fille qu’une fois déjà à Mexico il avait sauvée des mains de ses bandits et pour laquelle, à son insu, il s’était senti pris d’un amour effréné. Depuis Mexico, il la suivait pas à pas, épiant comme une bête fauve l’occasion de ravir cette proie, pour la possession de laquelle nul sacrifice ne lui coûtait, nulle difficulté ne lui semblait trop grande, nul danger ne pouvait l’arrêter. Aussi employa-t-il, auprès de ses bandits, toutes les ressources que la parole peut donner à un homme passionné pour les retenir auprès de lui, relever leur courage, les déterminer enfin à tenter encore une attaque avant de se retirer, et de renoncer définitivement à cette expédition. Il eut beaucoup de peine à les persuader, ainsi qu’il arrive toujours en pareille circonstance, les plus braves avaient été tués, ceux qui avaient survécu se sentaient peu disposés à s’exposer à un sort pareil. Cependant à force d’instances et de menaces, le capitaine parvint à arracher aux bandits la promesse de rester jusqu’au lendemain et de tenter un coup décisif pendant la nuit. Ceci convenu entre les pirates et leur chef, Ouaktehno ordonna à ses hommes de se cacher le mieux possible, surtout de ne pas bouger sans ordre, quelques mouvements qu’ils vissent faire aux Mexicains. Le capitaine espérait, en restant invisible, persuader aux assiégés que, rebutés par les énormes difficultés qu’ils avaient rencontrées, les pirates s’étaient résolus à la retraite et s’étaient en effet retirés. Ce plan ne manquait pas d’adresse, il obtint en effet presque le résultat que son auteur en attendait. Les feux rougeâtres du couchant teignaient de leurs derniers reflets la cime des arbres et des rochers, la brise du soir qui se levait rafraîchissait l’air, le soleil allait disparaître à l’horizon dans un lit de vapeurs pourprées. La tranquillité n’était troublée que par les cris assourdissants des oiseaux de proie, qui continuaient leur festin de cannibales, et se disputaient avec un acharnement féroce les lambeaux de chair, qu’ils arrachaient aux cadavres. Le général, le cœur navré de ce spectacle douloureux, en songeant que le capitaine Aguilar, l’homme dont l’héroïque dévouement les avait sauvés tous, était exposé à cette horrible profanation, résolut de ne pas abandonner son corps, et coûte que coûte, d’aller le chercher afin de lui donner la sépulture : dernier hommage rendu au malheureux jeune homme, qui n’avait pas hésité à se sacrifier pour lui. Doña Luz à laquelle il fit part de son projet, bien qu’elle en comprît les dangers, n’eut pas la force de s’y opposer. Le général choisit quatre hommes résolus et escaladant les retranchements, il s’avança à leur tête vers l’endroit où gisait le corps de l’infortuné capitaine. Les lanceros restés au camp, surveillaient la plaine, prêts à protéger énergiquement leurs hardis compagnons, s’ils étaient inquiétés dans leur pieuse mission. Les pirates, embusqués dans les fentes des rochers, ne perdaient pas un de leurs mouvements, mais ils se gardèrent de dénoncer leur présence. Le général put donc tranquillement accomplir le devoir qu’il s’était imposé. Le cadavre du jeune homme ne fut pas difficile à trouver. Il gisait à moitié renversé au pied d’un arbre, tenant un pistolet d’une main, son machète de l’autre, la tête haute, le regard fixe et le sourire sur les lèvres, comme si, même après sa mort, il défiait encore ceux qui l’avaient tué. Son corps était littéralement couvert de blessures ; mais par un hasard étrange que le général remarqua avec joie, jusqu’à ce moment, les oiseaux de proie l’avaient respecté. Les lanceros placèrent le cadavre sur leurs fusils croisés et regagnèrent le camp au pas de course. Le général marchait à une courte distance en arrière, observant et surveillant les taillis et les fourrés. Rien ne bougeait, la plus grande tranquillité régnait partout, les pirates avaient disparu sans laisser d’autres traces que leurs morts, qu’ils semblaient avoir abandonnés. Le général eut l’espoir que ses ennemis s’étaient retirés, il poussa un soupir de soulagement. La nuit commençait à tomber avec sa rapidité habituelle, tous les regards étaient attentivement fixés sur les lanceros qui rapportaient leur officier mort, personne ne remarqua une vingtaine de fantômes, qui glissaient silencieux sur les rochers et s’approchaient peu à peu du camp, auprès duquel ils s’embusquèrent en fixant des regards enflammés sur ses défenseurs. Le général fit placer le cadavre sur un lit de repos, dressé à la hâte, et prenant une bêche, il voulut lui-même creuser la fosse dans laquelle le jeune homme devait être déposé. Tous les lanceros se rangèrent autour, appuyés sur leurs armes. Le général se découvrit, prit un livre de prières et lut à haute voix l’office des morts, auquel sa nièce et les assistants répondaient avec onction. Il y avait quelque chose de grandiose et de touchant dans cette cérémonie si simple, au milieu de ce désert, dont les mille voix mystérieuses semblaient moduler aussi une prière, en face de cette nature sublime, où le doigt de Dieu est tracé d’une manière si visible. Ce vieillard à cheveux blancs, lisant pieusement l’office des morts, sur le corps d’un jeune homme, presque un enfant, plein de vie quelques heures auparavant, ayant auprès de lui cette jeune fille et ces soldats tristes, pensifs, que le même sort menaçait peut-être bientôt, mais qui, calmes, résignés, priaient avec ferveur pour celui qui n’était plus ; cette prière suprême s’élevant dans la nuit, accompagnée par les plaintes de la brise du soir, qui passait frissonnante dans les branches des arbres, rappelait les premiers temps du christianisme, alors que persécuté et contraint de se cacher, il se réfugiait au désert, pour être plus près de Dieu. Rien ne vint troubler l’accomplissement de ce dernier devoir. Après que chacun des assistants eut une fois encore fait de tristes adieux au mort, il fut descendu dans la fosse, enveloppé dans son manteau ; ses armes furent placées à côté de lui et la fosse fut comblée. Une légère élévation du sol qui devait bientôt disparaître signala seule la place où reposait pour l’éternité le corps d’un homme, dont l’héroïsme ignoré avait sauvé par un dévouement sublime ceux qui lui avaient confié le soin de leur salut. Les assistants se séparèrent, en jurant de venger le mort, ou, le cas échéant, de faire comme lui. Le général après avoir fait une dernière ronde, pour s’assurer que les sentinelles étaient bien à leurs postes, souhaita le bonsoir à sa nièce, et se coucha en travers de l’entrée de sa tente en dehors. Trois heures se passèrent dans le plus grand calme. Tout à coup semblables à une légion de démons, une vingtaine d’hommes escaladèrent silencieusement les retranchements, et avant que les sentinelles surprises de cette attaque subite pussent tenter la moindre résistance, elles furent saisies et égorgées. Le camp des Mexicains était envahi par les pirates, et à leur suite étaient entrés le meurtre et le pillage ! Les pirates bondissaient dans le camp comme des chacals en hurlant et en brandissant leurs armes. Aussitôt que le camp avait été envahi, le capitaine avait laissé ses gens piller et tuer tout à leur aise. Sans s’occuper d’eux davantage, il s’était précipité vers la tente. Mais là, le passage lui avait été barré. Le général avait rallié autour de lui sept ou huit hommes, il attendait les bandits de pied ferme, déterminé à se faire tuer avant de permettre qu’un de ces misérables touchât sa nièce. À la vue du vieux soldat, l’œil étincelant, le pistolet d’une main et l’épée de l’autre, le capitaine hésita. Mais cette hésitation n’eut que la durée d’un éclair, il réunit d’un cri d’appel une dizaine de pirates autour de lui. répondit le général, en mordant sa moustache avec fureur. Les deux hommes s’élancèrent l’un contre l’autre, leurs gens les imitèrent, la mêlée devint générale. Alors s’engagea une lutte terrible et sans merci entre ces hommes qui savaient qu’ils n’avaient pas de pitié à attendre. Chacun cherchait à porter des coups mortels, sans se donner la peine de parer ceux qu’on lui lançait, content de succomber pourvu que dans sa chute il entraînât son adversaire. Les blessés essayaient de se relever, pour enfoncer leur poignard dans le corps de ceux qui combattaient encore. Cette lutte atroce ne pouvait durer longtemps ainsi ; tous les lanceros furent massacrés, le général tomba à son tour renversé par le capitaine qui se jeta sur lui et le garrotta étroitement avec sa ceinture, afin de le mettre dans l’impossibilité de résister davantage. Le général n’avait reçu que des blessures légères, qui avaient à peine entamé les chairs. Le capitaine, pour certains raisons connues de lui seul, l’avait efficacement protégé pendant le combat, parant avec son machète les coups que les bandits lui portaient. Il voulait prendre son ennemi vivant, il avait réussi. Tous les Mexicains avaient succombé, il est vrai, mais la victoire avait coûté cher aux pirates : plus de la moitié des leurs avait été tuée. Le Nègre du général, armé d’une énorme massue qu’il s’était faite du tronc d’un jeune arbre, avait longtemps résisté aux efforts de ceux qui tentaient de s’emparer de lui, assommant sans rémission les imprudents qui s’aventuraient trop près de l’arme, qu’il maniait avec une dextérité peu commune. On était enfin parvenu à le lasser et à le jeter à demi étranglé sur le sol, le capitaine lui avait sauvé la vie au moment où un pirate levait le bras pour l’égorger. Dès que le capitaine vit le général dans l’impossibilité de faire un mouvement, il poussa un cri de joie et sans songer à étancher le sang qui coulait de deux blessures qu’il avait reçues, il bondit comme un tigre par-dessus le corps de son ennemi qui se tordait impuissant à ses pieds, et pénétra dans la tente. Que pouvait être devenue la jeune fille ? La tente était petite, presque dénuée de meubles, il était impossible de s’y cacher. Un lit à demi défait prouvait qu’au moment de la surprise doña Luz reposait tranquillement. Elle s’était évanouie comme un sylphe sans laisser de traces de sa fuite. Fuite incompréhensible pour le pirate, puisque le camp avait été envahi par tous les côtés à la fois. Comment une jeune fille, réveillée en sursaut, aurait-elle eu assez d’audace et de présence d’esprit, pour fuir aussi prestement et passer inaperçue au milieu des vainqueurs, dont le premier soin avait été de garder toutes les issues ? Le capitaine cherchait en vain le mot de cette énigme. Il frappait du pied avec colère, sondait avec la pointe de son poignard les ballots qui auraient pu offrir un abri provisoire à la fugitive ! Convaincu enfin que ses recherches dans la tente n’aboutiraient à rien, il se précipita au-dehors, rôdant çà et là comme une bête fauve, persuadé que si par un miracle elle avait réussi à s’échapper, seule, la nuit, à demi vêtue, égarée dans le désert, il retrouverait facilement ses traces. Cependant, le pillage continuait avec une célérité et un ordre dans le désordre qui faisaient honneur aux connaissances pratiques des pirates. Les vainqueurs, fatigués de tuer et de voler, défonçaient avec leurs poignards les outres pleines de mescal et faisaient succéder l’orgie au vol et au meurtre. Tout à coup, un cri strident et formidable résonna à peu de distance, et une grêle de balles vint en crépitant s’abattre sur les bandits. Ceux-ci, surpris à leur tour, sautèrent sur leurs armes en cherchant à se rallier. Au même instant, une masse d’Indiens apparut, bondissant comme des jaguars au milieu des ballots, suivis de près par une troupe de chasseurs, à la tête desquels marchaient le Cœur-Loyal, Belhumeur et l’Élan-Noir. La position devenait critique pour les pirates. Le capitaine, rappelé à lui-même par le péril que couraient ses gens, quitta à regret la recherche infructueuse à laquelle il se livrait, et, groupant ses hommes autour de lui, il enleva les deux seuls prisonniers qu’il avait faits, c’est-à-dire le général et son domestique nègre, et profitant habilement du tumulte inséparable d’une irruption comme celle des alliés, il ordonna à ses hommes de se disperser dans toutes les directions, afin d’échapper plus facilement aux coups de leurs adversaires. Après une décharge à bout portant, qui causa une certaine hésitation parmi les assaillants, les pirates s’envolèrent comme une nuée d’urubus immondes, et disparurent dans la nuit. Mais en fuyant, le capitaine resté le dernier, pour soutenir la retraite, ne laissa pas, tout en glissant le long des rochers, de chercher encore, autant que cela lui fut possible dans la précipitation de sa fuite, les traces de la jeune fille, mais il ne put rien découvrir. Le capitaine désappointé se retira la rage dans le cœur, en roulant dans sa tête les plus sinistres projets. Le Cœur-Loyal averti par l’éclaireur indien et surtout par le récit du docteur, de l’attaque tentée sur le camp, s’était remis de suite en marche, afin de porter le plus tôt possible secours aux Mexicains. Malheureusement, malgré la célérité de leur course, les trappeurs et les Comanches étaient arrivés trop tard pour sauver la caravane. Lorsque les chefs de l’expédition se furent assurés de la fuite des pirates, la Tête-d’Aigle et ses guerriers se lancèrent sur leur piste. Resté seul maître du camp, le Cœur-Loyal ordonna une battue générale dans les halliers voisins et les hautes herbes, que les bandits n’avaient pas eu le temps d’explorer en détail, car ils s’étaient à peine emparés du camp qu’ils en avaient été débusqués. Cette battue amena la découverte de Phébé, la jeune servante de doña Luz, et de deux lanceros qui s’étaient réfugiés dans le tronc d’un arbre, et qui arrivèrent plus morts que vifs conduits par l’Élan-Noir et quelques chasseurs, qui tâchaient en vain de les rassurer et de leur rendre courage. Les pauvres diables se croyaient aux mains des pirates, le Cœur-Loyal eut des peines infinies à leur faire comprendre que les gens qu’ils voyaient étaient des amis, arrivés trop tard il est vrai pour les secourir, mais qui ne voulaient leur faire aucun mal. Dès qu’ils furent assez rassurés pour reprendre un peu de sang-froid, le Cœur-Loyal entra avec eux dans la tente et leur demanda le récit succinct des événements. La jeune métisse qui, aussitôt qu’elle avait vu à qui elle avait affaire, avait d’un seul coup reconquis toute son assurance et qui, du reste, avait reconnu le Cœur-Loyal, ne se fit pas prier pour babiller ; en quelques minutes elle mit le chasseur au courant des faits terribles dont elle avait été spectatrice. Ainsi, lui demanda celui-ci, le capitaine Aguilar a été tué ? oui, répondit la jeune fille avec un soupir de regret à l’adresse du pauvre officier. pour le général, dit vivement la métisse, il s’est défendu comme un lion, il n’est tombé qu’après une résistance héroïque. demanda le Cœur-Loyal avec une pénible émotion. non, fit-elle vivement, il est seulement blessé, j’ai vu passer les bandits qui le portaient, je crois même que ses blessures sont légères, tant les ladrons voleurs le ménageaient pendant le combat. Tant mieux, dit le chasseur, et il baissa la tête d’un air pensif ; puis, au bout d’un instant, il ajouta en hésitant et avec un léger tremblement dans la voix : votre jeune maîtresse, qu’est-elle devenue ? Oui, doña Luz, c’est ainsi je crois qu’elle se nomme, je donnerais beaucoup pour avoir de ses nouvelles et la savoir en sûreté. Elle y est, puisqu’elle se trouve près de vous, dit une voix harmonieuse. Et doña Luz apparut pâle encore des émotions poignantes qu’elle avait éprouvées, mais calme, le sourire aux lèvres et le regard brillant. Les assistants ne purent réprimer un mouvement de stupéfaction à l’apparition imprévue de la jeune femme. Dieu soit béni, s’écria le chasseur, notre secours n’a donc pas été complètement inutile ! Non, répondit-elle gracieusement, et elle ajouta avec tristesse, tandis qu’une teinte de mélancolie voilait ses traits, maintenant que j’ai perdu celui qui me servait de père, je viens vous demander votre protection, Caballero. Elle vous est acquise, madame, dit-il avec chaleur, quant à votre oncle, oh ! comptez sur moi, je vous le rendrai, dussé-je payer de ma vie cette entreprise ; vous savez, ajouta-t-il, que ce n’est pas d’aujourd’hui seulement que je vous suis dévoué. La première émotion calmée, on voulut apprendre comment la jeune fille avait réussi à se soustraire aux recherches des pirates. Doña Luz fit le récit bien simple de ce qui était arrivé. La jeune fille s’était jetée toute vêtue sur son lit, l’inquiétude la tenait éveillée, un secret pressentiment l’avertissait de se tenir sur ses gardes. Au cri poussé par les pirates, elle s’était levée avec épouvante et du premier coup d’œil, avait reconnu que toute fuite était impossible. En jetant un regard effaré autour d’elle, elle avait aperçu quelques vêtements jetés en désordre dans un hamac et pendant au-dehors. Alors, une idée qui lui parut venir du ciel traversa son cerveau, comme un éclair lumineux. Elle se glissa sous ces vêtements, et, se faisant aussi petite que possible, elle se blottit au fond du hamac, sans déranger le désordre des habits. Dieu avait permis que le chef des bandits, en cherchant de tous les côtés, ne songeât pas à plonger la main dans ce hamac qui paraissait vide. Sauvée par ce hasard, elle était restée blottie ainsi une heure, dans des transes impossibles à exprimer. L’arrivée des chasseurs et la voix du Cœur-Loyal, qu’elle avait de suite reconnue, lui avaient rendu l’espoir, elle était sortie de sa cachette et avait impatiemment attendu le moment favorable pour se présenter. Les chasseurs furent émerveillés de ce récit si simple et en même temps si émouvant, ils félicitèrent franchement la jeune fille sur son courage et sa présence d’esprit, qui seuls l’avaient sauvée. Lorsqu’un peu d’ordre eut été rétabli dans le camp, le Cœur-Loyal se rendit près de doña Luz. Madame, lui dit-il, le jour ne va pas tarder à paraître ; lorsque vous aurez pris quelques heures de repos, je vous conduirai près de ma mère, qui est une sainte femme ; quand elle vous connaîtra, je ne doute pas qu’elle vous aimera comme sa fille, puis, dès que vous serez en sûreté, je m’occuperai de vous rendre votre oncle. Sans attendre les remerciements de la jeune fille, il s’inclina respectueusement devant elle et sortit de la tente. Quand il eut disparu, doña Luz soupira et se laissa tomber pensive sur un siège. VIII La caverne du Vert-de-Gris Deux jours s’étaient écoulés, depuis les événements rapportés dans notre précédent chapitre. Nous conduirons le lecteur, entre trois et quatre heures de l’après-dîner, dans la grotte découverte par Belhumeur et dont le Cœur-Loyal avait fait son habitation de prédilection. L’intérieur de la caverne, éclairé par de nombreuses torches de ce bois, que les Indiens nomment bois-chandelle et qui brûlaient, fichées de distance en distance, dans les parois des rochers, présentait l’aspect d’une halte de bohémiens ou d’un campement de bandits, au gré de l’étranger, qui par hasard aurait été admis à la visiter. Une quarantaine de trappeurs et de guerriers comanches étaient disséminés çà et là, les uns dormaient, les autres fumaient, d’autres nettoyaient leurs armes ou réparaient leurs vêtements, quelques-uns accroupis devant deux ou trois feux sur lesquels étaient suspendues des chaudières, où rôtissaient d’énormes quartiers de venaison, préparaient le repas de leurs compagnons. À chaque issue de la grotte, deux sentinelles immobiles, mais l’œil et l’oreille au guet, veillaient silencieuses au salut commun. Dans un compartiment séparé naturellement par un bloc de rochers qui faisaient saillie, deux femmes et un homme, assis sur des sièges grossièrement taillés à coups de hache, causaient à voix basse. Les deux femmes étaient doña Luz et la mère du Cœur-Loyal, l’homme qui les regardait en fumant sa cigarette en paille de maïs, et en se mêlant parfois à la conversation, par une interjection arrachée soit à la surprise, soit à l’admiration, soit à la joie, était nô Eusébio, le vieux serviteur espagnol, dont nous avons souvent parlé dans le cours de ce récit. A l’entrée de ce compartiment, qui formait une espèce de chambre séparée dans la caverne, un autre homme se promenait de long en large les mains derrière le dos en sifflotant entre ses dents, un air qu’il composait probablement au fur et à mesure. Le Cœur-Loyal, la Tête-d’Aigle et Belhumeur étaient absents. La conversation des deux femmes paraissait beaucoup les intéresser, la mère du chasseur échangeait souvent des regards significatifs avec son vieux serviteur, qui avait laissé éteindre sa cigarette, et la fumait machinalement ainsi, sans s’en apercevoir. dit la vieille dame, en joignant les mains avec ferveur et en levant les yeux au ciel, le doigt de Dieu est dans tout ceci. Oui, répondit nô Eusébio avec conviction, c’est lui qui a tout fait. Et dites-moi, mignonne, depuis deux mois que vous êtes en voyage, jamais votre oncle le général ne vous a laissé entrevoir, soit par ses paroles, soit par ses actions, soit par ses démarches, le but de cette expédition ? C’est étrange, murmura la vieille dame. Étrange en effet, répéta nô Eusébio, qui s’obstinait à faire sortir de la fumée de sa cigarette éteinte. Mais enfin, reprit la mère du Cœur-Loyal, depuis son arrivée dans les prairies, à quoi votre oncle passait-il son temps ? Pardonnez-moi, mon enfant, ces questions qui doivent vous surprendre, mais qui ne sont nullement dictées par la curiosité, plus tard vous me comprendrez, vous reconnaîtrez alors que le vif intérêt que vous m’inspirez me porte seul à vous interroger. Je n’en doute pas, madame, répondit doña Luz avec un sourire charmant, aussi ne ferai-je aucune difficulté de vous répondre. Mon oncle depuis notre arrivée dans les prairies était triste et préoccupé, il recherchait la société de ces hommes habitués à la vie du désert, lorsqu’il en rencontrait un, il restait de longues heures à causer avec lui et à l’interroger. Et sur quoi l’interrogeait-il, mon enfant, vous le rappelez-vous ? Mon Dieu, madame, je vous avouerai à ma honte, répondit la jeune fille en rougissant légèrement, que je ne prêtais pas grande attention à ces conversations, qui, je le pensais du moins, ne devaient m’intéresser que fort peu. Moi pauvre enfant, dont jusqu’ici la vie s’est écoulée triste et monotone, et qui n’ai vu le monde qu’au travers des grilles de mon couvent, j’admirais la nature grandiose qui avait comme par enchantement surgi devant moi, je n’avais pas assez d’yeux pour contempler ces merveilles et j’adorais le Créateur dont la puissance infinie m’était révélée tout à coup. C’est vrai, chère enfant, pardonnez-moi ces questions qui vous fatiguent et dont vous ne pouvez saisir la portée, dit la bonne dame en la baisant au front, si vous le désirez nous parlerons d’autre chose. Comme il vous plaira, madame, répondit la jeune fille en lui rendant son baiser, je suis heureuse de causer avec vous, et quelque sujet que vous choisissiez, j’y trouverai toujours un grand intérêt. Mais nous bavardons, nous bavardons, et nous ne songeons pas à mon pauvre fils, qui est absent depuis ce matin, et qui d’après ce qu’il m’avait dit devrait être déjà de retour. pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! Vous vous intéressez donc bien à lui ? demanda en souriant la vieille dame. madame, répondit-elle avec émotion, tandis que son visage se colorait d’une vive rougeur, peut-il en être autrement, après les services qu’il nous a rendus, et ceux qu’il nous rendra encore, j’en suis certaine ? Mon fils vous a promis de délivrer votre oncle, soyez persuadée qu’il accomplira sa promesse. s’écria-t-elle avec exaltation, comme il est bien nommé le Cœur-Loyal ! La vieille dame et nô Eusébio la considérèrent en souriant, ils étaient heureux de l’enthousiasme de la jeune fille. Doña Luz s’aperçut de l’attention avec laquelle ils la regardaient, elle s’arrêta, confuse, et baissa la tête en rougissant encore davantage. dit la vieille dame en lui prenant la main, vous pouvez continuer, mon enfant, je suis charmée de vous entendre parler ainsi de mon fils, oui, ajouta-t-elle avec mélancolie et comme s’adressant à elle-même, oui ! c’est un grand et noble caractère que le sien ! comme toutes les natures d’élite, il est méconnu, mais patience, Dieu l’éprouve, un jour viendra où justice lui sera rendue à la face de tous. Je ne dis pas cela, mon enfant, répondit la pauvre mère avec un soupir étouffé, dans ce monde qui peut se flatter d’être heureux ? chacun a ses peines qu’il doit porter, le Tout-Puissant mesure le fardeau, suivant les forces de chaque homme. Un certain mouvement s’opéra dans la grotte ; plusieurs hommes entrèrent. Voici votre fils, madame, dit l’Élan-Noir. fit doña Luz en se levant avec joie. Mais honteuse de ce mouvement inconsidéré, la jeune fille se laissa retomber confuse et toute rougissante sur son siège. C’était en effet le Cœur-Loyal qui arrivait, mais il n’était pas seul. Belhumeur et la Tête-d’Aigle l’accompagnaient ainsi que plusieurs trappeurs. Aussitôt dans la grotte, le jeune homme se dirigea à grands pas vers le réduit où sa mère se tenait, il la baisa au front, se tournant ensuite vers doña Luz, il la salua avec un certain embarras qui ne lui était pas naturel, et que la vieille dame remarqua. La jeune fille lui rendit un salut non moins embarrassé que le sien. Eh bien, dit-il d’un air enjoué, vous êtes-vous bien ennuyées en m’attendant, mes nobles prisonnières ? Le temps a dû vous sembler horriblement long dans cette grotte ; pardonnez-moi de vous avoir reléguée dans cette hideuse demeure, doña Luz, vous qui êtes faite pour habiter de splendides palais, hélas ! c’est la plus magnifique de mes habitations. Près de la mère de celui qui m’a sauvé la vie, monsieur, répondit la jeune fille avec noblesse, je me trouve logée comme une reine, quel que soit le lieu qu’elle habite. Vous êtes mille fois trop bonne, madame, balbutia le chasseur, vous me rendez réellement confus. Eh bien, mon fils, interrompit la vieille dame, dans l’intention évidente de donner un autre tour à la conversation, qui commençait à devenir difficile pour les deux jeunes gens ; qu’avez-vous fait aujourd’hui ? Avez-vous de bonnes nouvelles à nous donner ? Doña Luz est on ne peut pas plus inquiète de son oncle, elle brûle de le revoir. Je comprends l’inquiétude de madame, répondit le chasseur, j’espère bientôt la calmer, nous n’avons pas fait grand-chose aujourd’hui, il nous a été impossible de retrouver la piste des bandits. C’est à se briser la tête de colère. Heureusement qu’à notre retour, à quelques pas de la grotte, nous avons rencontré le docteur qui, selon sa louable habitude, cherchait des herbes dans les fentes des rochers, il nous a dit avoir vu rôder un homme à mine suspecte aux environs, aussitôt nous nous sommes mis en chasse, en effet nous n’avons pas tardé à découvrir un individu dont nous nous sommes emparés et que nous amenons avec nous. Vous voyez, monsieur, dit doña Luz d’un petit air mutin, que c’est bon à quelque chose de chercher des herbes ! Ce cher docteur vous a, selon toute apparence, rendu un grand service. Sans le vouloir, fit en riant le Cœur-Loyal. Je ne dis pas le contraire, reprit la jeune fille en badinant, mais il n’en existe pas moins, c’est aux herbes que vous le devez. La recherche des herbes a du bon, je dois en convenir, mais chaque chose a son temps, sans reproche, le docteur n’a pas su toujours aussi bien le choisir. Malgré la gravité des faits auxquels ces paroles faisaient allusion, les assistants ne purent réprimer un sourire aux dépens du malencontreux savant. Allons, allons, dit doña Luz, je ne veux pas que l’on attaque mon pauvre docteur, il a été assez puni de son oubli par le profond chagrin qui le mine depuis ce jour néfaste. Vous avez raison, madame, je n’en parlerai plus ; maintenant je vous demande la permission de vous quitter, mes compagnons meurent littéralement de faim, les braves gens m’attendent pour prendre leur repas. Mais, demanda nô Eusébio, l’homme que vous avez arrêté, que voulez-vous en faire ? Je ne le sais pas encore, aussitôt après avoir mangé, je compte l’interroger, probablement ses réponses dicteront ma conduite à son égard. Les chaudières furent retirées du feu, les quartiers de venaison coupés par tranches, les trappeurs et les Indiens s’assirent fraternellement auprès les uns des autres et mangèrent de bon appétit. Les dames seules furent servies à part dans leur réduit, par nô Eusébio qui remplissait les fonctions délicates de maître d’hôtel, avec un soin et un sérieux dignes d’une scène plus convenable. L’homme arrêté aux abords de la grotte avait été placé sous la surveillance de deux solides trappeurs, armés jusqu’aux dents, qui ne le quittaient pas de l’œil ; mais cet individu ne semblait nullement songer à s’échapper, il faisait au contraire vigoureusement honneur aux aliments, qu’on avait eu l’attention de déposer devant lui. Dès que le repas fut terminé, les chefs se retirèrent à l’écart, causèrent entre eux à voix basse pendant quelques minutes. Puis, sur l’ordre du Cœur-Loyal, le prisonnier fut amené et l’on se prépara à procéder à son interrogatoire. Cet homme, que l’on avait à peine regardé jusque-là, fut immédiatement reconnu, dès qu’il se trouva en face des chefs, qui ne purent réprimer un geste de surprise. Moi-même, messieurs, répondit le pirate avec une ironie hautaine ; qu’avez-vous à me demander ? Me voici prêt à vous répondre. C’était une audace inouïe de la part du capitaine, après ce qui s’était passé, de venir ainsi se livrer sans résistance possible aux mains de gens qui n’hésiteraient pas à tirer de lui une éclatante vengeance. Aussi les chasseurs étaient-ils épouvantés de la démarche du pirate, et commençaient-ils à soupçonner un piège, leur surprise augmentait à mesure qu’ils réfléchissaient à la gravité de la démarche tentée par le pirate. Ils comprenaient parfaitement que s’ils l’avaient arrêté, c’est qu’il avait voulu se laisser prendre, qu’il avait probablement un intérêt puissant à agir ainsi, surtout après le soin qu’il avait mis à dérober sa piste à tous les yeux, et à trouver un repaire tellement impénétrable que les Indiens eux-mêmes, ces fins limiers que rien ordinairement ne peut dévoyer, avaient renoncé à le chercher plus longtemps. Que venait-il faire, au milieu de ses plus implacables ennemis ? Quelle raison assez forte avait pu l’engager à commettre l’imprudence de se livrer lui-même ? Voilà ce que se demandaient les trappeurs, en le considérant avec cette curiosité et cet intérêt que l’on est malgré soi forcé d’accorder à l’homme intrépide qui accomplit une action téméraire, quelle que soit d’ailleurs sa moralité. Monsieur, lui dit le Cœur-Loyal, au bout d’un instant, puisque vous vous êtes remis entre nos mains, vous ne refuserez sans doute pas de répondre aux questions que nous jugerons convenable de vous adresser. Un sourire d’une expression indéfinissable glissa sur les lèvres pâles et minces du pirate. Non seulement, répondit-il d’une voix calme et parfaitement accentuée, je ne refuserai pas de vous répondre, messieurs, mais encore, si vous le permettez, j’irai au-devant de vos questions en vous disant moi-même spontanément tout ce qui s’est passé, ce qui pour vous éclaircira, j’en suis sûr, bien des faits qui sont restés obscurs et que vainement vous avez cherché à vous expliquer. Un murmure de stupéfaction parcourut les rangs des trappeurs, qui peu à peu s’étaient rapprochés et écoutaient avec attention. Cette scène prenait des proportions étranges, elle promettait de devenir on ne peut plus intéressante. Le Cœur-Loyal réfléchit un instant, puis s’adressant au pirate : Faites, monsieur, dit-il, nous vous écoutons. Le capitaine s’inclina, puis d’un accent railleur il commença son récit ; lorsqu’il fut arrivé à la prise du camp, il continua ainsi : C’était bien joué, n’est-ce pas, messieurs ? Certes, vous ne devez avoir que des compliments à m’adresser, vous qui êtes passés maîtres en pareille matière ; mais il est une chose que vous ignorez et que je vais vous dire : la prise des richesses du général mexicain n’était pour moi que d’une importance secondaire, j’avais un autre but, et ce but, je vais vous le faire connaître : Je voulais m’emparer de doña Luz. Depuis Mexico, je suivais pas à pas la caravane, j’avais corrompu leur guide chef, le Babillard, ancien affidé à moi ; abandonnant à mes compagnons l’or et les bijoux, je n’exigeais que la jeune fille. vous avez manqué votre but, il me semble, interrompit Belhumeur, avec un sourire sardonique. répondit l’autre avec un aplomb imperturbable, au fait, vous avez raison, j’ai pour cette fois manqué mon but, mais tout n’est pas dit encore, et peut-être n’échouerai-je pas toujours. Vous parlez ici au milieu des cent cinquante meilleurs rifles de la prairie, de ce projet odieux, avec autant de confiance que si vous étiez en sûreté au milieu de vos bandits, caché au fond de l’un de vos repaires les plus ignorés, capitaine ; ceci est une grande imprudence, ou bien une outrecuidance rare, dit sévèrement le Cœur-Loyal. le péril n’est pas aussi grand pour moi que vous voulez me le faire croire ; vous savez que je ne suis pas un homme facile à intimider, ainsi trêve de menaces, et raisonnons, s’il vous plaît, comme des homme sérieux. Nous tous, chasseurs, trappeurs et guerriers indiens, réunis dans cette grotte, nous sommes en droit, agissant au nom de notre sûreté commune, de vous appliquer la loi des frontières, œil pour œil, dent pour dent, comme atteint et convaincu, même par vos propres aveux, de vol, de meurtre et de tentative de rapt ; cette loi nous allons vous l’appliquer immédiatement. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? Chaque chose en son temps, Cœur-Loyal, bientôt nous nous occuperons de ceci, mais d’abord terminons, je vous prie, ce que j’avais à vous dire ; soyez tranquille, ce ne sont que quelques minutes de retard, moi-même je reviendrai à cette question que vous paraissez avoir tant à cœur de vider, en vous installant de votre autorité privée juge dans ce désert. Cette loi est aussi ancienne que le monde, elle émane de Dieu lui-même ; c’est un devoir pour tous les honnêtes gens, de courir sus à une bête fauve, lorsqu’elle se rencontre sur leur passage. Cette comparaison n’est pas flatteuse, répondit le pirate sans s’émouvoir, mais je ne suis point susceptible, je ne m’en formaliserai pas ; voulez-vous une fois pour toutes me laisser parler ? Parlez donc et que cela finisse. C’est justement ce que je demande, écoutez-moi donc. Dans ce monde, chacun comprend la vie à sa façon, les uns largement, les autres d’une manière étroite ; moi, mon rêve est de me retirer dans quelques années d’ici, au fond de l’une de nos belles provinces mexicaines avec une modeste aisance, vous voyez que je ne suis pas ambitieux. Il y a quelques mois, à la suite de plusieurs affaires assez lucratives que j’avais heureusement terminées dans les prairies, par mon courage et mon adresse, je me trouvai à la tête d’une somme assez ronde, que suivant mon habitude je me résolus de placer, afin de me procurer plus tard la modeste aisance dont je vous ai parlé. Je me rendis à Mexico, pour remettre mes fonds à un honorable banquier français établi dans cette ville, qui me les fait valoir, et que je vous recommande dans l’occasion. interrompit avec violence le Cœur-Loyal, vous moquez-vous de nous, capitaine ? Pas le moins du monde, je continue. À Mexico, le hasard me permit de rendre à doña Luz un service assez important. reprit l’autre ; du reste, l’affaire est bien simple, je la délivrai des mains de quatre bandits en train de la dévaliser consciencieusement, je la vis et j’en devins éperdument amoureux. fit le chasseur en rougissant de dépit, ceci passe les bornes. Doña Luz est une jeune fille dont on ne doit parler qu’avec le plus profond respect, je ne souffrirai pas qu’on l’insulte devant moi. Nous sommes absolument du même avis, reprit l’autre en goguenardant, mais il n’en est pas moins vrai que j’en devins amoureux, je pris adroitement des renseignements, j’appris qui elle était, le voyage qu’elle devait faire, et, jusqu’à l’époque de son départ, je jouai de bonheur, comme vous voyez ; alors mon plan fut fait, plan qui, comme vous le disiez fort bien tout à l’heure, a complètement échoué, mais auquel pourtant je ne renonce pas encore. Nous tâcherons d’y mettre bon ordre. Et vous ferez bien, si vous le pouvez. Cette fois vous avez fini, j’imagine. Pas encore, s’il vous plaît, mais à présent pour ce qui me reste à dire, la présence de doña Luz est indispensable, c’est d’elle seule que dépend la réussite de ma mission auprès de vous. Il est inutile que vous me compreniez en ce moment, mais rassurez-vous, Cœur-Loyal, vous aurez bientôt le mot de l’énigme. Pendant cette longue discussion, le pirate n’avait pas un instant perdu cette tranquillité d’esprit, cette physionomie narquoise, cet accent railleur et cette liberté de manières qui confondaient les chasseurs. Il ressemblait bien plutôt à un gentilhomme en visite chez des voisins de campagne qu’à un prisonnier sur le point d’être fusillé, il ne semblait pas se soucier le moins du monde du péril qu’il courait ; dès qu’il eut fini de parler, tandis que les trappeurs se consultaient à voix basse, il s’occupa à tordre une cigarette de maïs, qu’il alluma et fuma tranquillement. Doña Luz, reprit le Cœur-Loyal avec une impatience mal déguisée, n’a rien à voir dans ces débats, sa présence n’est pas nécessaire. Vous vous trompez du tout au tout, cher monsieur, répondit imperturbablement le pirate, en lâchant une bouffée de fumée, elle est indispensable, voici pourquoi : vous comprenez parfaitement, n’est-ce pas, que je suis un trop fin renard pour me livrer comme cela entre vos mains de gaieté de cœur, si je n’avais pas derrière moi quelqu’un dont la vie réponde de la mienne : ce quelqu’un est l’oncle de la jeune fille ; si je ne suis pas à minuit dans mon repaire, ainsi que vous me faites l’honneur de le nommer, au milieu de mes braves compagnons, à minuit dix minutes précis, l’honorable gentilhomme sera fusillé sans rémission. Un frémissement de colère parcourut les rangs des chasseurs. Je sais fort bien, continua le pirate, que vous personnellement vous vous souciez très médiocrement de la vie du digne général, et que vous la sacrifierez généreusement, en échange de la mienne ; mais heureusement pour moi, doña Luz, j’en suis convaincu, n’est pas de votre avis, et attache un grand prix à l’existence de son oncle ; soyez donc assez bon pour la prier de venir, afin qu’elle puisse entendre la proposition que j’ai à lui faire, le temps se passe, la route est longue d’ici à mon campement, si j’arrivais trop tard, vous seuls seriez responsables des malheurs que causerait ce retard involontaire. Me voici, monsieur, dit en se présentant doña Luz, qui cachée au milieu de la foule avait entendu tout ce qui s’était dit. Le pirate jeta sa cigarette à demi consumée, s’inclina avec courtoisie devant la jeune fille et la salua avec respect. Je suis heureux, madame, lui dit-il, de l’honneur que vous daignez me faire. Trêve de compliments ironiques, monsieur, je vous écoute, qu’avez-vous à me dire ? Vous me jugez mal, madame, répondit le pirate, mais j’ai l’espoir de me réhabiliter plus tard à vos yeux. Je croyais avoir laissé dans votre esprit, un meilleur souvenir. Il est possible, monsieur, que j’aie gardé pendant un certain temps un bon souvenir de vous, répondit avec émotion la jeune fille, mais après ce qui s’est passé il y a quelques jours, je ne puis plus voir en vous qu’un malfaiteur. Pardonnez-le, je vous prie, monsieur, s’il peut vous blesser, mais je ne suis pas encore complètement remise des terreurs que vous m’avez causées, terreurs que votre démarche d’aujourd’hui redouble encore au lieu de les diminuer ; veuillez donc sans plus tarder me faire connaître vos intentions. Je suis désespéré d’être aussi mal compris de vous, madame, n’attribuez, je vous en supplie, tout ce qui est arrivé, qu’à la violence de la passion que j’éprouve et croyez... interrompit la jeune fille en se redressant avec hauteur ; que peut-il y avoir de commun entre moi, et un chef de bandits ? À cette sanglante insulte, une rougeur fébrile envahit le visage du pirate, il mordit sa moustache avec colère, mais faisant un effort sur lui-même, il refoula au fond de son cœur les sentiments qui l’agitaient et répondit d’une voix calme et respectueuse : Soit, madame, accablez-moi, je l’ai mérité. Est-ce donc pour me débiter ces lieux communs que vous avez exigé ma présence, monsieur ? En ce cas vous trouverez bon que je me retire ; une fille de mon rang n’est pas habituée à de telles manières, ni à prêter l’oreille à de tels discours. Elle fit un mouvement pour rejoindre la mère du Cœur-Loyal, qui de son côté s’avança vers elle. Un instant, madame, s’écria le pirate avec violence, puisque vous méprisez mes prières, écoutez mes ordres ! rugit le chasseur en bondissant jusqu’à lui, avez-vous oublié où vous êtes, misérable ? reprit le pirate d’une voix éclatante, en croisant les bras sur sa poitrine, redressant la tête et lançant un regard de suprême dédain aux assistants, vous savez bien que vous ne pouvez rien contre moi, que pas un cheveu ne tombera de ma tête. Arrêtez, Cœur-Loyal, dit doña Luz, en se plaçant devant lui, cet homme est indigne de votre colère, je le préfère ainsi, il est bien dans son rôle de bandit, au moins il a jeté le masque ! s’écria le pirate avec rage, écoutez-moi donc, folle jeune fille, dans trois jours, je reviendrai, vous voyez que je suis bon, ajouta-t-il avec un sourire sinistre, je vous donne le temps de réfléchir ; si alors vous ne consentez pas à me suivre, votre oncle sera livré à la plus atroce torture, comme dernier souvenir de moi, je vous enverrai sa tête. s’écria la jeune fille avec désespoir. dit-il en haussant les épaules avec un ricanement de démon, chacun fait l’amour à sa façon, j’ai juré que vous seriez ma femme. Mais la jeune fille ne pouvait plus l’entendre ; vaincue par la douleur, elle était tombée sans connaissance, entre les bras de la mère du chasseur et de nô Eusébio, qui s’étaient hâtés de l’emporter. fit avec un accent terrible le Cœur-Loyal, en lui posant la main sur l’épaule, remerciez Dieu qui permet que vous sortiez sain et sauf de nos mains ! Dans trois jours à la même heure vous me reverrez, mes maîtres, dit-il avec dédain. D’ici là, la chance peut tourner, fit Belhumeur. Le pirate ne répondit que par un ricanement, puis il sortit de la caverne, en haussant les épaules, d’un pas aussi ferme et aussi tranquille que si rien ne s’était passé d’extraordinaire, sans même daigner se retourner, tant il était certain de l’émotion profonde qu’il avait causée, de l’effet qu’il avait produit. À peine avait-il disparu que, par les autres issues de la grotte, Belhumeur, l’Élan-Noir et la Tête-d’Aigle, se lançaient sur sa piste. Le Cœur-Loyal demeura un instant pensif, puis il alla, le visage pâle et le front soucieux, s’informer de l’état dans lequel se trouvait doña Luz. Doña Luz et le Cœur-Loyal étaient vis-à-vis l’un de l’autre dans une position singulière. Jeunes tous deux, beaux tous deux, ils s’aimaient sans oser se l’avouer, presque sans s’en douter. Tous deux, bien que leur vie se fût passée dans des conditions diamétralement opposées, possédaient une égale fraîcheur de sentiments, une égale naïveté de cœur. L’enfance de la jeune fille s’était écoulée pâle et décolorée, au milieu de pratiques religieuses outrées, dans ce pays où la religion du Christ est plutôt un paganisme que la foi pure, noble et simple de nos contrées. Jamais elle n’avait senti battre son cœur. Elle ignorait l’amour, comme elle ignorait la douleur. Vivant ainsi que les oiseaux du ciel, oubliant la veille, ne songeant pas au lendemain. Le voyage qu’elle avait entrepris avait complètement changé son existence. À la vue des immenses horizons, qui se déroulaient devant elle dans la prairie, des majestueuses rivières qu’elle traversait, des superbes montagnes qu’il lui fallait côtoyer souvent, et dont la cime chenue semblait toucher le ciel, ses idées s’étaient agrandies, un bandeau était pour ainsi dire tombé de ses yeux, elle avait compris que Dieu l’avait créée pour autre chose que pour traîner dans un couvent une existence inutile. L’apparition du Cœur-Loyal, dans les circonstances exceptionnelles où il s’était présenté à elle, avait séduit son esprit ouvert à toutes les sensations, prêt à garder toutes les impressions fortes qu’il recevrait. En présence de la nature d’élite du chasseur, de cet homme au costume sauvage, mais au visage pâle, aux traits altiers et à la démarche noble, elle s’était sentie émue malgré elle. C’est qu’à son insu, par la force des sympathies cachées qui existent entre tous les êtres dans la grande famille humaine, son cœur avait rencontré le cœur qu’il cherchait. Délicate et frêle, elle avait besoin de cet homme énergique, au regard fascinateur, au courage de lion, à la volonté de fer, pour la soutenir dans la vie et la sauvegarder de sa toute puissante protection. Aussi s’était-elle, dès le premier moment, laissée aller avec un sentiment de bonheur indéfinissable, à la pente qui l’entraînait vers le Cœur-Loyal, et l’amour s’était installé en maître dans son âme, avant qu’elle s’en aperçût et songeât seulement à résister. Les derniers événements avaient réveillé avec une force inouïe cette passion qui donnait au fond de son cœur. À présent qu’elle était près de lui, qu’elle entendait à chaque instant son éloge sortir de la bouche de sa mère et de celle de ses compagnons, elle en était arrivée à considérer son amour comme faisant partie de son existence, elle ne comprenait pas qu’elle eût vécu si longtemps sans aimer cet homme, qu’il lui semblait connaître depuis sa naissance. Elle ne vivait plus que pour lui et par lui, heureuse d’un regard ou d’un sourire, joyeuse quand elle le voyait, triste quand il restait longtemps éloigné d’elle. Le Cœur-Loyal était arrivé au même résultat, par une route toute différente. Élevé pour ainsi dire dans les prairies, face à face avec la Divinité qu’il s’était habitué à adorer dans les œuvres grandioses qu’il avait sans cesse devant les yeux, les sublimes spectacles de la nature, les luttes incessantes qu’il avait à soutenir, soit contre les Indiens, soit contre les bêtes fauves, l’avaient développé au moral et au physique dans des proportions immenses. De même que, par sa force musculaire et son adresse à se servir de ses armes, il brisait tous les obstacles qu’on voulait lui opposer, par la grandeur de ses idées et la délicatesse de ses sentiments, il était apte à comprendre toutes choses. Rien de ce qui était bon et de ce qui était grand ne lui était inconnu. Comme cela arrive toujours pour les organisations d’élite aux prises de bonne heure avec l’adversité, et livrées sans autres défenseurs qu’elles-mêmes, aux terribles hasards de la vie, son âme s’était développée dans des proportions gigantesques, tout en restant d’une naïveté étrange, pour certaines sensations qui lui étaient et devaient lui rester éternellement inconnues, à cause de son genre d’existence, à moins d’un hasard providentiel. Les besoins journaliers de la vie agitée et précaire qu’il menait avaient étouffé en lui le germe des passions, ses habitudes solitaires l’avaient à son insu rapproché de la vie contemplative. Ne connaissant pas d’autres femmes que sa mère, car les Indiennes par leurs mœurs ne lui avaient jamais inspiré que du dégoût, il était arrivé à trente-six ans sans songer à l’amour, sans savoir ce que c’est, et, qui plus est, sans avoir jamais entendu prononcer ce mot qui renferme tant de choses en cinq lettres et qui, dans le monde, est la source de tant de dévouements sublimes et de tant de crimes horribles. Après une longue journée de chasse à travers les bois et les ravins, ou bien après avoir pendant quinze ou seize heures trappé des castors, lorsque le soir ils se trouvaient réunis dans la prairie auprès de leur feu de bivouac, les conversations du Cœur-Loyal et de son ami Belhumeur, aussi ignorant que lui sur cette matière, ne pouvaient rouler que sur les événements du jour. Les semaines, les mois, les années se passaient sans amener de changement dans son existence, à part une inquiétude vague, sans cause connue, qui le minait sourdement et dont il ne pouvait se rendre compte. C’est que la nature a des droits imprescriptibles et que tout homme doit s’y soumettre, n’importe dans quelle condition il se trouve. Aussi, lorsque le hasard le mit en présence de doña Luz, par le même sentiment de sympathie instinctive et irrésistible qui agissait sur la jeune fille, son cœur vola-t-il vers elle. Le chasseur étonné de cet intérêt subit qu’il ressentait pour une étrangère, que selon toutes probabilités il ne devait jamais revoir, lui en voulut presque de ce sentiment qui se révélait en lui, et mit dans ses rapports avec elle, une âpreté qui n’était pas dans son caractère. Comme tous les esprits altiers, qui ont continuellement vu tout courber sans résistance devant eux, il se sentait froissé d’être dominé par une jeune fille, de subir une influence, à laquelle il ne pouvait déjà plus se soustraire. Mais lorsque, après l’incendie de la prairie il quitta le camp des Mexicains, malgré la précipitation de son départ, il emporta le souvenir de l’étrangère avec lui. Toujours il croyait entendre résonner à son oreille les notes suaves et mélodieuses de la voix de la jeune fille, quelque effort qu’il fit pour oublier ; dans la veille et dans le sommeil elle était toujours là, lui souriant, fixant sur lui son regard enchanteur. Le Cœur-Loyal, malgré la passion qui le dévorait, savait quelle distance infranchissable le séparait de doña Luz, combien cet amour était insensé, irréalisable. Toutes les objections qu’il est possible de se faire en pareil cas, il se les fit pour se prouver qu’il était un fou. Puis, lorsqu’il eut réussi à se convaincre qu’un abîme le séparait de celle qu’il aimait ; vaincu par la lutte terrible qu’il avait engagée avec lui-même, soutenu peut-être par cet espoir qui n’abandonne jamais les hommes énergiques, loin de reconnaître franchement sa défaite et de se laisser aller à cette passion qui faisait désormais sa seule joie, son seul bonheur, il continua sourdement à lutter contre elle, tout en se prenant en pitié à cause des mille petites lâchetés que son amour lui faisait continuellement commettre. Il évitait, avec une obstination qui aurait pu paraître choquante à la jeune fille, de se rencontrer avec elle ; lorsque le hasard les forçait de se trouver ensemble, il devenait taciturne, maussade, ne répondait qu’avec difficulté aux questions qu’elle lui adressait et avec cette maladresse habituelle aux amoureux peu aguerris, il saisissait le premier prétexte venu pour la quitter. La jeune fille le suivait tristement du regard, soupirait tout bas, parfois une perle liquide roulait silencieuse sur ses joues rosées, en voyant ce départ qu’elle prenait pour de l’indifférence, et qui était de l’amour. Mais pendant les quelques jours qui s’étaient écoulés depuis la prise du camp, les jeunes gens avaient fait bien du chemin sans s’en douter, d’autant plus que la mère du Cœur-Loyal, avec cette seconde vue dont sont douées les mères vraiment dignes de ce titre, avait deviné la passion, les combats de son fils et s’était faite la confidente secrète de cet amour, l’aidant à leur insu et le protégeant de tout son pouvoir, tandis que chacun des amoureux était persuadé que son secret était enfoui au plus profond de son âme. Voici où en étaient les choses, deux jours après la proposition faite par le capitaine à doña Luz. Le Cœur-Loyal semblait plus triste et plus préoccupé qu’à l’ordinaire, il marchait à grands pas dans la grotte, en donnant des marques d’une vive impatience, par intervalles il lançait des regards inquiets autour de lui. Enfin il s’appuya contre une des parois de la grotte, baissa la tête sur sa poitrine et resta plongé dans une profonde méditation. Il était ainsi depuis un temps assez long, quand une voix douce murmura à son oreille : Pourquoi cette tristesse qui voile vos traits ? Le Cœur-Loyal releva la tête comme un homme réveillé en sursaut. Sa mère et doña Luz étaient debout devant lui, les bras entrelacés, appuyées l’une sur l’autre. Il jeta sur elles un regard mélancolique et répondit avec un soupir étouffé : ma mère, demain est le dernier jour ! je n’ai encore rien pu imaginer pour sauver doña Luz et lui rendre son oncle. murmura doña Luz, c’est vrai, c’est demain que cet homme doit venir. répondit-il avec une impatience fébrile ; oh ! cet homme est plus fort que moi ! il a déjoué tous mes plans ! Jusqu’à présent il nous a été impossible de savoir où il s’est retiré, toutes nos recherches ont été inutiles. Cœur-Loyal, lui dit doucement la jeune fille, m’abandonnerez-vous donc à la merci de ce bandit ? fit le jeune homme, ce reproche me tue ! Je ne vous adresse pas de reproche, Cœur-Loyal, dit-elle vivement, mais je suis bien malheureuse. Si je reste, je cause la mort du seul parent que j’ai au monde, si je pars, je suis déshonorée. s’écria-t-il avec exaltation, vous voir pleurer, vous savoir malheureuse et ne pouvoir rien faire ! ajouta-t-il, pour vous éviter une inquiétude je sacrifierais ma vie avec joie ! Dieu seul sait ce que je souffre de mon impuissance. dit la vieille dame avec un accent convaincu, Dieu est bon, il ne vous abandonnera pas ! que me dites-vous là, ma mère ? Depuis deux jours, mes amis et moi nous avons tenté l’impossible sans aucun résultat. et dans quelques heures ce misérable viendra réclamer la proie qu’il convoite ! Plutôt mourir que de voir s’accomplir un tel forfait ! Doña Luz jeta sur lui un regard d’une expression étrange, un sourire mélancolique plissa le coin de ses lèvres, et lui posant doucement sa main délicate et mignonne sur l’épaule : Cœur-Loyal, lui dit-elle de sa voix mélodieuse et pénétrante, m’aimez-vous ? Le jeune homme tressaillit, un frisson parcourut ses membres. Répondez-moi, reprit-elle sans hésiter, comme je vous interroge, l’heure est solennelle, j’ai une grâce à vous demander. parlez, madame, vous savez que je n’ai rien à vous refuser ! Si c’est vous aimer, madame, que de désirer sacrifier sa vie pour vous, si c’est vous aimer que de souffrir le martyre en voyant couler une de vos larmes que je voudrais racheter de tout mon sang, si c’est vous aimer que d’avoir le courage de vous laisser accomplir le sacrifice que l’on exigera demain pour sauver votre oncle, oh ! oui, madame, je vous aime de toute mon âme ! Ainsi, parlez sans crainte ; quoi que vous me demandiez, je le ferai avec joie ! Bien, mon ami, dit-elle, je compte sur votre parole, demain je vous la rappellerai quand cet homme se présentera ; mais d’abord il faut que mon oncle soit sauvé, dussé-je sacrifier ma vie. il m’a servi de père, il m’aime comme sa fille, c’est à cause de moi qu’il est tombé entre les mains des bandits. jurez-moi, Cœur-Loyal, que vous le délivrerez, ajouta-t-elle avec une expression d’angoisse impossible à rendre. Le Cœur-Loyal allait répondre lorsque Belhumeur et l’Élan-Noir entrèrent dans la grotte. Les trois hommes causèrent quelques instants à voix basse, puis le chasseur revint en toute hâte vers les deux femmes. Vous avez raison, ma mère, s’écria-t-il d’une voix vibrante, Dieu est bon, il n’abandonne pas ceux qui placent leur confiance en lui. Maintenant c’est moi qui vous dis : espérez, doña Luz, bientôt je vous rendrai votre oncle ! priez Dieu pour qu’il me seconde, je vais avoir plus que jamais besoin de son secours ! Sans en dire davantage, le jeune homme se précipita au-dehors de la grotte, suivi de la plus grande partie de ses compagnons. Venez, ma fille, répondit la vieille dame avec tristesse, allons prier pour lui ! Elle l’entraîna doucement vers le réduit qu’elles habitaient. Il ne restait dans la grotte qu’une dizaine d’hommes chargés de la défense des deux femmes. Lorsque les Peaux-Rouges et les chasseurs avaient envahi le camp des Mexicains, les pirates, d’après les ordres de leur chef, s’étaient disséminés dans toutes les directions, afin d’échapper plus facilement aux recherches de leurs ennemis. Le capitaine et les quatre hommes qui portaient le général et son Nègre, tous deux liés et bâillonnés, avaient descendu la pente des rochers, au risque de se briser mille fois en tombant dans les précipices qui s’ouvraient sous leurs pieds. Arrivés à une certaine distance, rassurés par le silence qui régnait autour d’eux et plus encore par les difficultés inouïes qu’ils avaient vaincues afin d’atteindre le lieu où ils se trouvaient, ils s’arrêtèrent pour reprendre haleine. Une obscurité profonde les enveloppait, au-dessus de leur tête ils apercevaient, à une hauteur énorme, scintiller comme de pâles étoiles, les torches portées par les chasseurs qui les poursuivaient, mais qui n’avaient garde de se hasarder dans le chemin qu’ils avaient pris. Bonne chance, dit le capitaine ; allons, enfants, nous pouvons nous reposer quelques instants, nous n’avons, quant à présent, rien à craindre ; placez vos prisonniers ici, que deux de vous se détachent pour aller reconnaître les environs. Ses ordres furent exécutés, quelques minutes plus tard les deux bandits revinrent annoncer qu’ils avaient découvert une excavation qui provisoirement pouvait leur offrir un abri. fit le capitaine, il faut nous y rendre. Prêchant d’exemple il se mit en marche, les autres le suivirent. Ils arrivèrent bientôt à un enfoncement qui paraissait assez spacieux et qui se trouvait à quelques toises plus bas que l’endroit où ils s’étaient arrêtés d’abord. Lorsqu’ils furent cachés sous cet abri, le premier soin du capitaine fut d’en boucher hermétiquement l’entrée avec une couverture, ce qui n’était pas difficile, cette entrée était assez étroite, les bandits avaient été obligés de se courber pour y pénétrer. Là, dit le capitaine, nous voici chez nous, de cette façon nous ne craignons pas les indiscrets. Tirant un briquet de sa poche, il alluma une torche de bois-chandelle dont, avec cette prévision qui n’abandonne jamais les gens de cette espèce, même dans les circonstances les plus critiques, il avait eu le soin de se munir. Dès qu’ils purent distinguer les objets, les bandits poussèrent un cri de joie. Ce que, dans l’obscurité, ils avaient pris pour une simple excavation, était une grotte naturelle, comme on en rencontre tant dans ces contrées. dit le capitaine en ricanant, voyons donc un peu où nous sommes ; restez là, vous autres, surveillez avec soin les prisonniers, je vais reconnaître notre nouveau domaine. Après avoir allumé une seconde torche, il explora la grotte. Elle s’enfonçait sous la montagne par une descente en pente douce ; partout les parois en étaient élevées, parfois elles s’élargissaient assez pour former des espèces de salles. Par des fentes imperceptibles elle devait recevoir l’air extérieur, car la lumière y brûlait facilement et le capitaine y respirait sans oppression de poitrine. Plus le pirate avançait dans ses recherches, plus l’air devenait vif, ce qui lui faisait supposer qu’il approchait d’une entrée quelconque. Il marchait déjà depuis plus de vingt minutes lorsqu’une bouffée de vent qui lui fouetta le visage fit vaciller la flamme de sa torche. murmura-t-il, voilà une sortie, soyons prudent, éteignons les lumières, nous ne savons pas qui nous pouvons rencontrer au-dehors. Il écrasa sa torche sous ses pieds, resta quelques instants immobile, pour donner à ses yeux le temps de s’habituer à l’obscurité. C’était un homme prudent et sachant à fond son métier de bandit que de capitaine ; si le plan qu’il avait formé pour l’attaque du camp avait échoué, il avait fallu pour cela un concours de circonstances fortuites impossibles à prévoir. Aussi, après le premier moment de mauvaise humeur causée par l’échec qu’il avait reçu, il avait bravement pris son parti, se réservant in petto de prendre sa revanche dès que l’occasion s’en présenterait. Du reste, la fortune semblait vouloir lui sourire de nouveau, en lui offrant, juste au moment où il en avait le plus pressant besoin, un abri presque introuvable. Ce fut donc avec un mouvement de joie et d’espoir indicible qu’il attendit que ses yeux fussent assez habitués à l’obscurité pour lui permettre de distinguer les objets, et savoir s’il allait réellement trouver une sortie, qui le rendrait maître d’une position presque inexpugnable. Son attente ne fut pas trompée. Dès que l’éblouissement causé par la flamme de la torche fut dissipé, il aperçut à une assez grande distance devant lui une faible lueur. Il marcha résolument en avant, au bout de quelques minutes il arriva à la sortie tant désirée. Décidément la fortune se déclarait de nouveau pour lui. La sortie de la grotte donnait sur le bord d’une petite rivière, dont l’eau venait mourir auprès du souterrain, de façon que les bandits pouvaient, en se jetant à la nage ou en construisant un radeau, entrer et sortir sans laisser de traces, et déjouer ainsi toutes les recherches. Le capitaine connaissait trop bien les prairies de l’Ouest, dans lesquelles il exerçait depuis près de dix ans déjà son honorable et lucrative profession, pour ne pas s’orienter facilement et savoir en un instant où il se trouvait. Il reconnut que cette rivière coulait à une distance assez grande du camp des Mexicains, dont ses méandres sans nombre tendaient encore à l’éloigner. Il poussa un soupir de satisfaction ; quand il eut bien reconnu les lieux, ne craignant plus d’être découvert et tranquille désormais sur sa position, il ralluma la torche et revint sur ses pas. Ses compagnons, à l’exception d’un seul qui veillait sur les prisonniers, dormaient profondément. leur dit-il, il ne s’agit pas de dormir, nous avons autre chose à faire. Les bandits se levèrent de mauvaise grâce, en se frottant les yeux et en bâillant à se démettre la mâchoire. Le capitaine leur fit d’abord boucher solidement le trou qui leur avait livré passage, puis il leur ordonna de le suivre avec les prisonniers, auxquels on avait délié les jambes, afin qu’ils pussent marcher. Ils s’arrêtèrent dans une des nombreuses salles que le capitaine avait trouvées sur sa route, un homme fut désigné pour garder les prisonniers qui furent laissés en ce lieu, et le capitaine continua avec les trois autres bandits, à s’enfoncer dans la grotte. Vous voyez, leur dit-il en leur montrant la sortie, qu’à quelque chose malheur est bon, puisque le hasard nous a fait découvrir un refuge, où nul ne viendra nous chercher. Vous, Franck, partez de suite pour le rendez-vous que j’avais assigné à vos camarades, vous les conduirez ici, ainsi que tous ceux des nôtres qui ne faisaient pas partie de l’expédition. Quant à vous, Antonio, il faut que vous nous procuriez des vivres ; allez tous deux. Il est inutile de vous dire que j’attends votre retour avec impatience. Les deux bandits plongèrent sans répliquer dans la rivière et disparurent. Se tournant alors vers celui qui restait : Quant à nous, Gonzalez, lui dit-il, occupons-nous à ramasser du bois pour faire du feu, et des feuilles pour faire des lits ; allons, à l’œuvre ! Une heure plus tard, un feu clair pétillait dans la grotte et, sur de moelleux lits de feuilles sèches, les bandits dormaient d’un profond sommeil. Au lever du soleil le reste de la troupe arriva. Le digne chef sentit son cœur se dilater de joie, à la vue de la riche collection de coquins, dont il pouvait encore disposer. Avec eux il ne désespéra pas de rétablir ses affaires et de prendre bientôt une éclatante revanche. Après un copieux déjeuner composé de venaison largement arrosée de mezcal, le capitaine songea enfin à s’occuper de ses prisonniers. Il se rendit à la salle qui leur servait de cachot. Depuis qu’il était tombé aux mains des bandits, le général était resté silencieux, insensible en apparence aux mauvais traitements auxquels il était en butte. Les blessures qu’il avait reçues, complètement négligées, s’étaient envenimées, elles le faisaient horriblement souffrir, mais il ne proférait pas une plainte. Un chagrin cuisant le minait depuis qu’il était prisonnier, il voyait renversé, sans espérance de pouvoir le remettre un jour à exécution, le projet qui l’avait amené dans les prairies. Tous ses compagnons étaient morts, lui-même ne savait quel sort l’attendait. La seule chose qui apportait une légère consolation à ses peines, c’était la certitude que sa nièce avait réussi à s’échapper. Mais qu’était-elle devenue dans ce désert, où l’on ne rencontre que des bêtes fauves ou des Indiens plus féroces qu’elles ? Comment cette jeune fille, habituée à toutes les aises de la vie, supporterait-elle les hasards de cette existence de privations ? Cette idée redoublait encore ses souffrances. Le capitaine fut effrayé de l’état dans lequel il le trouva. Allons, général, lui dit-il, du courage, que diable ! La chance change souvent, j’en sais quelque chose, moi ! Caraï, il ne faut pas se désespérer, personne ne peut prévoir ce que demain lui réserve ! Donnez-moi votre parole d’honneur de ne pas chercher à vous échapper, je vous rends immédiatement la liberté de vos membres. Je ne puis vous donner cette parole, répondit le général avec fermeté, je ferais un faux serment ; je vous jure au contraire de chercher à fuir par tous les moyens possibles. bien répondu, dit en riant le pirate, à votre place je répondrais de même ; seulement, je crois qu’en ce moment, avec la meilleure volonté, il vous serait impossible de faire un pas ; aussi, malgré ce que vous venez de me dire, je vais vous donner la liberté ainsi qu’à votre domestique, vous en ferez ce que vous pourrez, liberté de vos membres seulement, bien entendu. D’un revers de son machète, il coupa les cordes qui liaient les bras du général, puis il rendit le même service au Nègre Jupiter. Celui-ci, dès qu’il fut libre de ses mouvements, commença à sauter et à rire en montrant deux rangées de dents formidables et d’une éblouissante blancheur. Allons, soyez sage, moricaud, lui dit le pirate, restez tranquille ici, si vous ne voulez pas recevoir une balle dans la tête. Je ne partirai pas sans mon maître, répondit Jupiter en roulant ses gros yeux effarés. reprit le pirate en ricanant, voilà qui est convenu, ce dévouement vous fait honneur, moricaud. Revenant alors au général, le capitaine bassina ses plaies avec de l’eau fraîche, le pansa avec soin ; puis, après avoir fait placer devant les prisonniers des vivres, auxquels le Nègre seul fit honneur, le pirate se retira. Vers le milieu de la journée, le capitaine réunit autour de lui les principaux de la bande. Caballeros, leur dit-il, nous ne pouvons pas le nier, nous avons perdu la première partie, les prisonniers que nous avons faits son loin de rembourser nos frais, nous ne devons point rester sous le coup d’un échec, qui nous déshonore et nous rend ridicules. Je vais entamer une seconde partie ; cette fois, si je ne la gagne pas, j’aurai du malheur ; pendant mon absence, surveillez bien les prisonniers. Faites attention à la dernière recommandation que je vous fais : si demain à minuit je ne suis pas de retour sain et sauf au milieu de vous, à minuit et quart, vous fusillerez les deux prisonniers sans rémission ; vous m’avez bien compris, n’est-ce pas ? Soyez tranquille, capitaine, répondit Franck au nom de ses camarades, vous pouvez partir, vos ordres seront exécutés. J’y compte, mais surtout ne les fusillez ni une minute plus tôt ni une minute plus tard. C’est convenu, allons adieu, ne vous impatientez pas trop de ne pas me voir. Sur ce, le capitaine quitta la grotte pour se rendre auprès du Cœur-Loyal. Nous avons vu ce que le bandit était allé faire auprès du trappeur. Après son étrange proposition aux chasseurs, le chef des pirates avait repris en toute hâte le chemin de son repaire. Mais il était trop habitué à la vie des prairies pour ne pas se douter que plusieurs de ses ennemis suivraient de loin sa piste. Aussi avait-il mis en usage pour les fourvoyer toutes les ruses que lui fournissait son esprit inventif : faisant des détours sans nombre, revenant incessamment sur ses pas ; et, comme on le dit vulgairement, reculant de dix mètres pour avancer d’un. Ces nombreuses précautions avaient excessivement retardé sa marche. Arrivé sur les bords de la rivière dont les eaux baignaient l’entrée de la caverne, il jeta un dernier regard autour de lui, pour s’assurer qu’aucun œil indiscret ne surveillait ses mouvements. Tout était calme, rien de suspect n’apparaissait, il se préparait à lancer à l’eau le radeau caché sous les feuilles, lorsqu’un léger bruit dans les buissons attira son attention. Le pirate tressaillit, saisissant vivement un pistolet à sa ceinture, il l’arma et s’avança résolument vers l’endroit d’où partait ce bruit inquiétant. Un homme courbé vers la terre était occupé avec une petite bêche à arracher des herbes et des plantes. Le pirate sourit et repassa son pistolet à sa ceinture. Il avait reconnu le docteur, qui se livrait avec acharnement à sa passion favorite. Celui-ci tout à son travail ne l’avait pas aperçu. Après l’avoir un instant considéré avec dédain, le pirate lui tournait le dos, lorsqu’une idée lui vint, qui le fit au contraire s’avancer vers le savant, sur l’épaule duquel il laissa rudement tomber sa main. À cet attouchement brutal, le pauvre docteur se redressa effaré, en laissant de terreur tomber plantes et bêche. mon brave homme, lui dit le capitaine d’un air narquois, quelle rage vous tient donc d’herboriser ainsi, à toute heure du jour et de la nuit ? répondit le savant, que voulez-vous dire ? c’est bien simple, ne savez-vous pas qu’il n’est pas loin de minuit ? C’est vrai, répondit naïvement le savant, mais la lune est si belle !... Que vous l’avez prise pour le soleil, interrompit le pirate avec un éclat de rire ; mais, ajouta-t-il en redevenant subitement sérieux, il ne s’agit pas de cela, bien qu’à moitié fou, je me suis laissé dire que vous étiez assez bon médecin. J’ai fait mes preuves, monsieur, répondit le docteur vexé de l’épithète. Très bien, vous êtes l’homme qu’il me faut. Le savant s’inclina de mauvaise grâce, il était évident que l’attention le flattait médiocrement. mais un de vos amis qui en ce moment est mon prisonnier, ainsi vous allez me suivre. Je n’admets pas d’excuse, suivez-moi, sinon je vous brûle la cervelle ; du reste, rassurez-vous, vous ne courrez aucun risque, mes hommes auront pour vous tous les égards auxquels la science a droit. Comme il n’y avait pas de résistance possible, le bonhomme prit son parti de bonne grâce, de si bonne grâce même que, pendant une seconde, il laissa errer sur ses lèvres un sourire, qui aurait donné fort à réfléchir au pirate s’il avait pu l’apercevoir. Le capitaine enjoignit au savant de passer devant lui, et tous deux gagnèrent la rivière. À l’instant où ils quittaient la place où venait d’avoir lieu leur conversation, les branches d’un buisson s’écartèrent avec précaution, une tête rasée, et ne conservant au sommet qu’une longue touffe de cheveux dans laquelle une plume était plantée, apparut, puis un corps, puis un homme tout entier, qui bondit comme un jaguar à leur poursuite. Il assista silencieux à l’embarquement des deux Blancs, les vit entrer dans la grotte, puis il disparut à son tour dans l’épaisseur des bois après avoir murmuré à voix basse le mot : bon la suprême expression de joie dans le langage des Comanches. Le docteur avait tout simplement servi d’appât pour attirer le pirate et le faire tomber dans le piège tendu par le chef indien. Maintenant le digne savant était-il d’intelligence avec la Tête-d’Aigle ? c’est ce que nous saurons bientôt. Le lendemain au point du jour le pirate fit faire une battue générale aux environs de la grotte. Le capitaine se frotta les mains, son expédition avait doublement réussi, puisqu’il était parvenu à rentrer dans la caverne sans être suivi. Certain de ne rien avoir à redouter, il ne voulut plus garder auprès de lui tant d’hommes inactifs, plaçant provisoirement sa troupe sous les ordres de Franck, vieux bandit émérite dans lequel il avait toute confiance, il ne garda que dix hommes sûrs auprès de lui et renvoya le reste. Bien que l’affaire qu’il traitait en ce moment fût intéressante, que son succès lui parût assuré, il ne voulait pas cependant négliger ses autres occupations et nourrir dans la paresse une vingtaine de bandits qui d’un moment à l’autre, poussés par l’oisiveté, pouvaient lui jouer un mauvais tour. On voit que le capitaine était non seulement un homme prudent, mais encore qu’il connaissait à fond ses honorables associés. Lorsque les pirates eurent quitté la grotte, le capitaine fit signe au docteur de le suivre et le conduisit auprès du général. Après les avoir présentés l’un à l’autre, avec ces politesses ironiques dont il avait l’habitude, le bandit les laissa seuls et se retira. Seulement, avant de s’éloigner, le capitaine tira un pistolet de sa ceinture et l’appuyant sur la poitrine du savant : Bien que vous soyez à moitié fou, lui dit-il, comme vous pourriez cependant avoir quelques velléités de me trahir, retenez bien ceci, cher monsieur : c’est qu’à la moindre démarche équivoque que je vous verrai tenter, je vous ferai sauter la cervelle ; vous êtes averti, maintenant agissez comme vous voudrez. Et repassant son pistolet à sa ceinture, il se retira en ricanant. Le docteur écouta cette admonestation, avec un visage contrit mais avec un sourire narquois qui, malgré lui, glissa sur ses lèvres ; heureusement il ne fut pas aperçu par le capitaine. Le général et son Nègre Jupiter se trouvaient relégués dans une salle assez éloignée de l’entrée de la grotte. Le capitaine avait jugé inutile de les faire garder à vue. Assis tous deux sur un amas de feuilles sèches, la tête basse et les bras croisés, ils réfléchissaient profondément. À la vue du savant, le visage sombre du général s’éclaira d’un fugitif sourire d’espoir. Vous voilà, docteur, lui dit-il en lui tendant une main que celui-ci serra silencieusement, dois-je me réjouir ou m’attrister de votre présence ? demanda le médecin sans répondre à la question du général. Je le crois, fit-il étonné ; dans tous les cas il est facile de vous en assurer. Le docteur rôda de tous les côtés, furetant avec soin dans tous les coins, enfin il revint auprès des prisonniers. Le savant était habituellement si enfoncé dans ses calculs scientifiques, il était tellement distrait de sa nature, que les prisonniers n’avaient en lui qu’une confiance fort minime. Rassurez-vous, elle est en sûreté auprès d’un chasseur nommé le Cœur-Loyal, qui a pour elle le plus profond respect. Le général poussa un soupir de soulagement, cette bonne nouvelle lui rendait tout son courage. dit-il, qu’importe maintenant que je sois prisonnier ! puisque ma nièce est sauvée, je puis tout souffrir. dit vivement le docteur, il faut au contraire vous échapper à tout prix, d’ici à demain. Vos blessures me semblent assez légères, elles sont en voie de guérison. Entendons-nous, je veux dire capable de faire une longue route ? Je le crois, s’il le fallait absolument. fit le Nègre qui jusqu’à ce moment était demeuré silencieux, est-ce que je ne suis pas assez fort pour porter mon maître, moi, s’il ne pouvait plus marcher ? Le général lui serra la main. Au fait, dit le docteur, ainsi, voilà qui va bien, seulement il faut vous échapper. Je ne demande pas mieux, mais comment ? voilà, fit le savant en se grattant le front, comment, je ne sais pas, moi ! Mais soyez tranquille, je trouverai un moyen. Je ne sais pas lequel, par exemple. Des pas se firent entendre, le capitaine parut. Pas trop bien, répondit le docteur. reprit le pirate, tout cela s’arrangera ; du reste, le général sera bientôt libre, alors il pourra se soigner tout à son aise. Allons, venez, docteur, j’espère que je vous ai laissé assez longtemps causer avec votre ami. Le médecin le suivit sans répondre, après avoir fait au général un dernier geste pour lui recommander la prudence. La journée se passa sans incident. Les prisonniers attendaient la nuit avec impatience ; malgré eux la confiance du docteur les avait gagnés, ils espéraient. Vers le soir le digne savant reparut. Il marchait d’un pas délibéré, son visage était rayonnant, il tenait une torche à la main. lui demanda le général, je vous trouve l’air tout joyeux. Je suis joyeux en effet, général, répondit-il en souriant, parce que j’ai trouvé le moyen de vous faire évader, ainsi que moi, bien entendu ! Est déjà à demi exécuté, fit-il avec un petit rire sec qui lui était particulier lorsqu’il était satisfait. une chose bien simple, mais que vous ne devineriez jamais ; tous nos bandits dorment, nous sommes les maîtres de la grotte. Pour cela, soyez tranquille, ils se réveilleront, cela ne fait pas un doute, mais point avant six heures d’ici, au moins. Parce que je me suis chargé moi-même de leur verser le sommeil, c’est-à-dire qu’à leur souper, je leur ai servi une décoction d’opium, qui les a fait tomber comme des masses de plomb, depuis ils ronflent comme des soufflets de forge. dit le docteur avec modestie ; dame ! j’ai voulu réparer le mal que je vous avais causé par ma négligence ! Je ne suis pas un soldat, moi, je suis un pauvre médecin, je me suis servi de mes armes, vous voyez que dans l’occasion elles en valent d’autres. Docteur, vous êtes un homme adorable. Allons, allons, ne perdons pas de temps. mais le capitaine, qu’en avez-vous fait ? Pour lui, le diable seul sait où il est. Il nous a quittés cet après-dîner sans rien dire à personne, mais je me doute de l’endroit où il se rend, et je me trompe fort ou nous le verrons bientôt. Enfin, tout est pour le mieux, en route. Les trois hommes se mirent en marche. Malgré le moyen employé par le docteur, le général et le Nègre n’étaient pas sans inquiétude. Ils arrivèrent à la salle qui servait de dortoir aux bandits, ils dormaient étendus çà et là. Arrivés à l’entrée de la grotte, au moment où ils allaient détacher le radeau pour traverser la rivière, ils virent aux rayons pâlissants de la lune, un autre radeau monté par une quinzaine d’hommes qui se dirigeaient lentement de leur côté. Comment résister à un aussi grand nombre d’adversaires ? fit piteusement le docteur, un plan de fuite qui m’avait donné tant de peine à élaborer ! Les fugitifs se jetèrent dans un renfoncement des rochers afin de ne pas être aperçus, et ils attendirent, le cœur palpitant, le débarquement des arrivants, dont les manœuvres leur paraissaient de plus en plus suspectes. XIII La loi des prairies Un espace considérable de terrain, situé devant l’entrée de la grotte habitée par le Cœur-Loyal, avait été déblayé, les arbres abattus et cent cinquante ou deux cents huttes dressées. La tribu entière des Comanches campait en cet endroit. Trappeurs, chasseurs et guerriers peaux-rouges s’entendaient à merveille. Au milieu de ce village improvisé, où les huttes en peaux de bison peintes de différentes couleurs étaient alignées avec une certaine symétrie, une plus vaste que les autres, surmontée de scalps fichés à de longues perches, dans laquelle on entretenait continuellement un grand feu, servait de hutte du conseil. La plus grande animation régnait dans le village. Les guerriers indiens étaient peints et armés en guerre, comme s’ils se préparaient à marcher au combat. Les chasseurs avaient revêtu leurs plus beaux costumes, nettoyé leurs armes avec le plus grand soin, ils pensaient peut-être devoir bientôt s’en servir. Les chevaux complètement harnachés étaient entravés à l’amble, prêts à être montés, et gardés par une dizaine de guerriers. On voyait les Peaux-Rouges et les chasseurs aller et venir d’un air affairé et préoccupé. Chose rare et presque inusitée parmi les Indiens, des sentinelles étaient placées de distance en distance pour signaler l’approche d’un étranger quel qu’il fût. Enfin tout donnait à supposer qu’il se préparait une de ces cérémonies particulières aux prairies. le Cœur-Loyal, la Tête-d’Aigle et l’Élan-Noir étaient absents. Seul, Belhumeur surveillait les apprêts que l’on faisait tout en causant avec le vieux chef comanche nommé Eshis ou le Soleil. Mais leur visage était sévère, leur front rêveur, ils semblaient en proie à une vive préoccupation. C’était le jour marqué par le capitaine des pirates pour que doña Luz lui fût livrée. ou bien sa proposition n’était-elle qu’une rodomontade ? Ceux qui connaissaient le pirate, et le nombre en était grand presque tous avaient souffert de ses déprédations, penchaient pour l’affirmative. Cet homme était doué c’était du reste la seule qualité qu’on lui reconnût d’un courage féroce et d’une volonté de fer. Une fois qu’il avait affirmé qu’il ferait une chose, il la faisait quand même. Et puis, qu’avait-il à redouter en venant une seconde fois au milieu de ses ennemis ? Ne tenait-il pas le général en son pouvoir ? Le général dont la vie répondait de la sienne ; on savait qu’il n’hésiterait pas à le sacrifier à sa sûreté. Il était environ huit heures du matin, un soleil éblouissant répandait à profusion ses rayons resplendissants sur le tableau que nous avons essayé de décrire. Doña Luz sortit de la grotte, appuyée sur le bras de la mère du Cœur-Loyal et suivie par nô Eusébio. Les deux femmes étaient tristes, pâles, leurs traits fatigués, leurs yeux rougis montraient qu’elles avaient pleuré. Dès qu’il les aperçut, Belhumeur s’avança vers elles et les salua. Mon fils n’est pas encore de retour ? demanda la vieille dame d’un air inquiet. Pas encore, répondit le chasseur, mais rassurez-vous, madame, il ne peut tarder à arriver. je ne sais pourquoi, mais il me semble qu’il doit être retenu loin de nous par un événement fâcheux. Non, madame, je le saurais ; lorsque je l’ai quitté cette nuit afin de vous tranquilliser et de faire exécuter les ordres qu’il m’a donnés, il était dans une excellente situation, ainsi, croyez-moi, rassurez-vous, surtout ayez confiance. murmura la pauvre femme, je vis depuis vingt ans dans des transes continuelles, chaque soir je redoute de ne pas revoir mon fils le lendemain ; mon Dieu ! n’aurez-vous donc pas pitié de moi ! Remettez-vous, madame, lui dit affectueusement doña Luz en l’embrassant doucement, oh ! je le sens là, si le Cœur-Loyal court un danger en ce moment, c’est pour sauver mon pauvre oncle ; mon Dieu, ajouta-t-elle avec ferveur, faites qu’il réussisse ! Bientôt, mesdames, tout s’éclaircira, rapportez-vous-en à moi, vous savez que je ne voudrais pas vous tromper. Oui, dit la vieille dame, vous êtes bon, vous aimez mon fils, et vous ne seriez pas ici s’il avait quelque chose à redouter. Vous me jugez bien, madame, je vous en remercie, je ne puis en ce moment rien vous dire, mais je vous en supplie, ayez un peu de patience, qu’il vous suffise de savoir qu’il travaille pour rendre la señora heureuse. oui, dit la mère, toujours bon, toujours dévoué ! Aussi l’a-t-on nommé le Cœur-Loyal, murmura la jeune fille en rougissant. Et jamais nom ne fut mieux mérité, madame, dit le chasseur avec conviction, il faut avoir vécu longtemps avec lui, le connaître autant que je le connais pour bien l’apprécier. Merci à mon tour pour ce que vous dites de mon fils, Belhumeur, répondit la vieille dame en serrant la main calleuse du chasseur. Je ne dis que la vérité, madame, je suis juste, voilà tout, oh ! cela irait mieux dans les prairies si tous les chasseurs lui ressemblaient. Mon Dieu, le temps passe, n’arrivera-t-il donc pas ? murmura-t-elle en regardant autour d’elle avec une impatience fébrile. Je veux être la première à le voir et à le saluer à son arrivée ! Votre fils m’a chargé de vous prier, ainsi que la señora, de vous retirer dans la grotte, il désire que vous n’assistiez pas à la scène qui va se passer ici. Mais, dit doña Luz avec anxiété, comment saurai-je si mon oncle est sauvé ? Rassurez-vous, señorita, vous ne resterez pas longtemps dans l’inquiétude, mais, je vous en prie, ne demeurez pas ici plus longtemps, rentrez ! Peut-être cela vaut-il mieux, observa la vieille dame, obéissons, mignonne, ajouta-t-elle en souriant à la jeune fille, rentrons, puisque mon fils l’exige. Doña Luz la suivit sans résistance, mais en jetant derrière elle des regards furtifs pour tâcher d’apercevoir celui qu’elle aimait. Que l’on est heureux d’avoir une mère ! murmura Belhumeur en étouffant un soupir et en suivant des yeux les deux femmes qui disparaissaient dans l’ombre de la grotte. Tout à coup les sentinelles indiennes poussèrent un cri qui fut immédiatement répété par un homme placé devant la hutte du conseil. À ce signal les chefs comanches se levèrent et sortirent de la hutte dans laquelle ils étaient réunis. Les chasseurs et les guerriers indiens saisirent leurs armes, se rangèrent de chaque côté de la grotte et attendirent. Un nuage de poussière roulait vers le camp avec une rapidité extrême. Le nuage se dissipa bientôt et laissa voir une troupe de cavaliers qui accouraient à toute bride. Ces cavaliers portaient pour la plupart le costume des gambusinos mexicains. À leur tête caracolait, sur un magnifique cheval noir comme la nuit, un homme que tous reconnurent immédiatement. C’était le capitaine Ouaktehno qui venait audacieusement à la tête de sa troupe réclamer l’exécution de l’odieux marché qu’il avait imposé trois jours auparavant. Ordinairement dans les prairies, lorsque deux troupes se rencontrent, ou lorsque des guerriers ou des chasseurs visitent un village, il est d’usage d’exécuter une espèce de fantasia en se lançant à fond de train les uns contre les autres, en criant, en tirant des coups de fusil. Cette fois, rien de tout cela n’eut lieu. Les Comanches et les chasseurs restèrent mornes et silencieux, attendant sans bouger l’arrivée des pirates. Cette froide et sèche réception n’étonna pas le capitaine ; bien que ses sourcils se fronçassent légèrement, il feignit de ne pas s’en apercevoir et entra intrépidement dans le village à la tête de sa troupe. Arrivés en face des chefs rangés devant la hutte du conseil, les vingt cavaliers s’arrêtèrent subitement comme s’ils eussent été changés en statues de bronze. Cette manœuvre hardie fut exécutée avec une dextérité si grande que les chasseurs, bons connaisseurs en équitation, réprimèrent difficilement un cri d’admiration. À peine les pirates furent-ils arrêtés que les rangs des chasseurs et des guerriers placés à droite et à gauche de la hutte se déployèrent en éventail et se refermèrent derrière eux. Les vingt pirates se trouvaient par ce mouvement exécuté avec une prestesse incroyable, enfermés dans un cercle formé par plus de cinq cents hommes bien armés et parfaitement montés. Le capitaine eut un frisson d’inquiétude à la vue de cette manœuvre, il se repentit presque d’être venu ; mais, surmontant cette émotion involontaire, il sourit avec dédain ; il se croyait certain de ne rien avoir à redouter. Il salua légèrement les chefs placés devant lui, et s’adressant à Belhumeur d’une voix ferme : Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit le chasseur en ricanant, je ne crois pas qu’il y ait ici une jeune fille sur laquelle vous ayez des droits quelconques. Que signifie cela, et que se passe-t-il ici ? murmura le capitaine en jetant autour de lui un regard de défiance. Le Cœur-Loyal a-t-il oublié la visite que je lui ai faite il y a trois jours ? Le Cœur-Loyal n’oublie jamais rien, dit Belhumeur d’une voix ferme, mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit ; comment avez-vous eu l’audace de vous présenter parmi nous à la tête d’un ramassis de brigands ? Bien, fit le capitaine raillant, je vois que vous voulez me répondre par une fin de non recevoir ; quant à la menace que renferme la dernière partie de votre phrase, je m’en préoccupe fort peu. Vous avez tort, monsieur, car puisque vous avez commis l’imprudence de vous remettre vous-même entre nos mains, nous ne serons pas assez simples, je vous en avertis, pour vous laisser échapper. fit le pirate, quel jeu jouons-nous donc ? J’attends, répondit le pirate, en jetant autour de lui un regard provocateur. Dans ces déserts où toutes les lois humaines se taisent, reprit le chasseur d’une voix vibrante, la loi de Dieu seule doit être en vigueur, cette loi dit œil pour œil, dent pour dent, vous le savez. fit le pirate d’un ton sec. Depuis dix ans, continua impassiblement Belhumeur, à la tête d’une troupe de bandits sans foi ni loi, vous êtes devenu la terreur des prairies, pillant et assassinant les hommes blancs et les hommes rouges, car vous n’êtes d’aucun pays, le vol et la rapine sont votre seule règle, voyageurs, trappeurs, chasseurs, gambusinos ou Indiens, vous ne respectez personne si le meurtre peut vous procurer un peu d’or ; il y a quelques jours à peine, vous avez pris d’assaut le camp de paisibles voyageurs mexicains et vous les avez massacrés sans pitié. Cette carrière du crime devait avoir un terme, ce terme est enfin arrivé. Nous tous, Indiens et chasseurs, nous nous sommes réunis ici pour vous juger et vous appliquer la loi implacable des prairies. œil pour œil, dent pour dent, crièrent les assistants en brandissant leurs armes. Vous vous trompez grandement, mes maîtres, répondit le pirate avec assurance, si vous croyez que je tendrai paisiblement la gorge au couteau comme un veau qu’on mène à l’abattoir, je me méfiais de ce qui arrive, voilà pourquoi je suis si bien accompagné. J’ai avec moi vingt hommes résolus qui sauront se défendre, vous ne nous tenez pas encore ! Regardez autour de vous, monsieur, et voyez ce qui vous reste à faire. Le pirate jeta les yeux en arrière, cinq cents fusils étaient dirigés sur sa troupe. Un frisson parcourut ses membres, une pâleur mortelle couvrit son visage, le pirate comprit qu’il se trouvait en face d’un danger terrible ; mais après une seconde de réflexion, il reprit tout son sang-froid et s’adressant au chasseur, il répondit d’une voix railleuse : Allons donc, pourquoi ces menaces qui ne peuvent m’effrayer ? vous savez fort bien que je suis à l’abri de vos coups. Vous l’avez dit, il y a quelques jours, j’ai attaqué des voyageurs mexicains, mais vous n’ignorez pas que le plus important de ces voyageurs est tombé en mon pouvoir ! Osez toucher à un seul cheveu de ma tête, et le général, l’oncle de la jeune fille que vous voulez en vain ravir à ma puissance paiera immédiatement de sa vie l’insulte qui me sera faite. Croyez-moi donc, messieurs, cessez de chercher plus longtemps à m’effrayer, rendez-moi de bonne grâce celle que je viens vous demander, ou je vous jure Dieu que dans une heure le général aura vécu ! Tout à coup un homme fendit la foule et se plaçant devant le pirate : Vous vous trompez, lui dit-il, le général est libre ! Un frémissement de joie parcourut les rangs des chasseurs et des Indiens, tandis qu’un frisson de terreur agitait les pirates. Le général et ses deux compagnons n’étaient pas longtemps restés dans l’incertitude. Le radeau après plusieurs hésitations aborda enfin, et une quinzaine d’hommes, le fusil en avant, se précipitèrent dans la grotte en poussant de grands cris. Les fugitifs s’élancèrent vers eux avec joie. Ils avaient reconnu à la tête des arrivants le Cœur-Loyal, le chef des Comanches et l’Élan-Noir. Aussitôt le docteur entré dans la grotte à la suite du capitaine, la Tête-d’Aigle, sûr désormais d’avoir découvert la retraite des pirates, avait été rejoindre ses amis, auxquels il avait fait part du succès de son stratagème. Belhumeur avait été dépêché au Cœur-Loyal qui s’était hâté de venir ; tous de concert avaient résolu d’assaillir les bandits dans leur antre, tandis que d’autres détachements de chasseurs et de guerriers peaux-rouges, disséminés dans la prairie et cachés dans les rochers, surveilleraient les abords de la grotte pour empêcher les pirates de s’échapper. Nous avons vu le résultat de cette expédition. Après avoir donné le premier moment tout à la joie et au plaisir d’avoir réussi sans coup férir, le général avertit ses libérateurs qu’une dizaine de bandits dormaient dans la grotte, sous l’influence de l’opium que le valeureux docteur leur avait versé. Les pirates furent solidement garrottés et emmenés ; puis après avoir rappelé les divers détachements, toute la troupe reprit au galop le chemin du camp. Grande avait été la surprise du capitaine à l’exclamation du Cœur-Loyal, mais cette surprise se changea en épouvante, lorsqu’il vit paraître le général qu’il croyait si bien gardé par ses gens. Il comprit que toutes ses mesures étaient rompues, toutes ses ruses déjouées, que cette fois il était perdu sans ressources. Un flot de sang lui monta à la gorge, ses yeux lancèrent des éclairs, et se tournant vers le Cœur-Loyal : lui dit-il d’une voix rauque et saccadée, mais tout n’est pas fini entre nous, vive Dieu ! Il fit un geste comme pour lancer son cheval. Mais le Cœur-Loyal l’arrêta résolument par la bride. Nous n’avons pas terminé, lui dit-il. Le pirate le regarda un instant les yeux injectés de sang, et d’une voix entrecoupée par la colère, tout en ramenant violemment son cheval pour obliger le chasseur à lâcher prise. Le Cœur-Loyal, grâce à un poignet de fer, maintint le cheval qui se cabrait avec fureur. Vous êtes jugé, répondit-il, on va vous appliquer la loi des prairies. Le pirate poussa un ricanement terrible et saisissant ses pistolets à sa ceinture : Malheur à qui me touche, s’écria-t-il avec rage, livrez-moi passage ! Non, répondit le chasseur impassible, vous êtes bien pris, mon maître, aujourd’hui vous ne m’échapperez pas. s’écria le pirate en dirigeant un de ses pistolets sur le Cœur-Loyal. Mais prompt comme la pensée, Belhumeur qui suivait ses mouvements avec anxiété, se jeta devant son ami avec une vitesse décuplée par la gravité de la situation. La balle atteignit le Canadien qui tomba baigné dans son sang. cria le pirate avec un rire féroce. hurla la Tête-d’Aigle, et par un bond de panthère il sauta sur le cheval du pirate. Avant que le capitaine pût faire un mouvement pour se défendre, l’Indien le saisit de sa main gauche par ses longs cheveux dont il forma une touffe et lui renversa brusquement la tête en arrière. s’écria le pirate en cherchant vainement à se débarrasser de son ennemi. Alors il se passa une chose qui glaça d’horreur tous les assistants. Le cheval que le Cœur-Loyal avait lâché, livré à lui-même, furieux des secousses qu’il avait reçues et du double poids qui lui était imposé, s’élança, fou de colère, brisant et renversant dans sa course insensée tous les obstacles qui s’opposaient à son passage. Mais toujours il entraînait cramponnés à ses flancs les deux hommes qui luttaient pour se tuer l’un l’autre, et qui sur le dos de l’animal effrayé se tordaient comme deux serpents. La Tête-d’Aigle avait, comme nous l’avons dit, renversé en arrière la tête du pirate, il lui appuya le genou sur les reins, poussa son hideux cri de guerre, et brandit d’un geste terrible son couteau autour du front de son ennemi. cria le pirate, et d’un mouvement brusque, il leva sa main gauche encore armée d’un pistolet, mais la balle se perdit dans l’espace. Le chef comanche regarda fixement le capitaine. dit-il avec dégoût, et une vieille femme qui a peur de la mort ! En même temps qu’il poussait fortement le bandit avec le genou, il lui enfonçait le couteau dans le crâne. Le capitaine poussa un cri déchirant, qui se mêla au hurlement de triomphe du chef ; Le cheval buta contre une racine et tomba : les deux ennemis roulèrent sur le sol. Ce fut le chef comanche qui brandissait la chevelure sanglante du pirate. Presque fou de rage et de fureur, aveuglé par le sang qui lui ruisselait dans les yeux, il se releva et se précipita sur son adversaire qui ne s’attendait pas à une pareille attaque. Alors enlacés l’un à l’autre, ils cherchèrent à se renverser et à s’enfoncer dans le corps le couteau dont ils étaient armés. Plusieurs chasseurs s’élancèrent pour les séparer. Le capitaine gisait sur le sol avec le couteau de la Tête-d’Aigle, planté jusqu’au manche dans le cœur. Les pirates tenus en respect par les chasseurs blancs et les guerriers indiens qui les cernaient, n’essayèrent pas une résistance impossible. Lorsqu’il eut vu tomber son capitaine, Franck au nom de ses compagnons, déclara qu’ils se rendaient. Sur un signe du Cœur-Loyal ils jetèrent leurs armes et furent garrottés. Belhumeur, le brave canadien dont le dévouement avait sauvé la vie de son ami, avait reçu une blessure grave, mais qui heureusement n’était pas mortelle. On s’était empressé de le relever et de le porter dans la grotte, où la mère du chasseur lui prodiguait des secours. La Tête-d’Aigle s’approcha du Cœur-Loyal qui restait pensif et sombre appuyé contre un arbre. Les chefs sont réunis autour du feu du conseil, lui dit-il, ils attendent mon frère. Je suis mon frère, répondit laconiquement le chasseur. Lorsque les deux hommes entrèrent dans la hutte, tous les chefs étaient assemblés ; parmi eux se trouvaient le général, l’Élan-Noir, et quelques autres trappeurs. Le calumet fut apporté au milieu du cercle par le porte-pipe ; il s’inclina avec respect vers les quatre points cardinaux et présenta ensuite à tour de rôle le long tuyau à chaque chef. Lorsque le calumet eut fait le tour du cercle, le porte-pipe vida la cendre dans le feu en murmurant quelques paroles mystiques et se retira. Alors le vieux chef nommé le Soleil se leva, et, après avoir salué les membres du conseil : Chefs et guerriers, dit-il, écoutez les paroles que souffle ma poitrine et que le Maître de la vie a mises dans mon cœur. Que comptez-vous faire des vingt prisonniers qui sont dans vos mains ? Les relâcherez-vous afin qu’ils continuent leur vie de meurtre et de rapine ? qu’ils enlèvent vos femmes, volent vos chevaux et tuent vos frères ? Les conduirez-vous aux villages en pierre des grands cœurs blancs de l’est ? La route est longue, semée de dangers, entrecoupée de montagnes et de rivières rapides, les prisonniers peuvent s’échapper pendant ce voyage, vous surprendre dans votre sommeil et vous massacrer. Et puis, vous le savez, guerriers, arrivés aux villages en pierre, les longs couteaux les relâcheront, il n’existe pas de justice pour les hommes rouges. Non, guerriers, le Maître de la vie, qui enfin a livré ces hommes féroces en notre pouvoir, veut qu’ils meurent. Il a marqué le terme de leurs crimes. Lorsque nous trouvons un jaguar ou un ours gris sur notre route, nous les tuons ; ces hommes sont plus cruels que les jaguars et les ours gris, ils doivent compte du sang qu’ils ont versé, œil pour œil, dent pour dent. Qu’ils soient donc attachés au poteau des tortures. Après ces paroles, le vieux chef se rassit. Il y eut un moment de silence solennel. Il était évident que tous les assistants partageaient son avis. Le Cœur-Loyal attendit quelques minutes, il vit que personne ne se préparait à répondre au discours du Soleil, alors il se leva et prit la parole : Chefs et guerriers comanches et vous trappeurs blancs, mes frères, dit-il, d’une voix douce et triste, les paroles prononcées par le vénérable sachem sont justes, malheureusement la sûreté des prairies exige la mort de nos prisonniers. Cette extrémité est terrible, cependant nous sommes obligés de nous y soumettre, si nous voulons jouir en paix du fruit de nos rudes travaux. Mais si nous nous voyons contraints d’appliquer la loi implacable du désert, ne nous montrons pas barbares à plaisir, punissons puisqu’il le faut, mais punissons en gens de cœur, non en hommes cruels. Montrons à ces bandits que nous faisons justice, qu’en les tuant ce n’est pas nous que nous vengeons, mais la société tout entière. D’ailleurs leur chef, le plus coupable d’eux tous, est tombé sous les coups de la Tête-d’Aigle, soyons cléments sans cesser d’être justes. Laissons-leur le choix de leur mort. Le Maître de la vie nous sourira, il sera content de ses enfants rouges auxquels il accordera des chasses abondantes. J’ai dit : ai-je bien parlé, hommes puissants (1) ? Les membres du conseil avaient écouté avec attention les paroles du jeune homme. Les chefs avaient souri avec bienveillance aux nobles sentiments qu’il exprimait, car tous, Indiens et trappeurs, l’aimaient et le respectaient. Mon frère le Cœur-Loyal a bien parlé, dit-il, ses années sont en petit nombre, mais sa sagesse est grande. Nous sommes heureux de trouver l’occasion de lui prouver notre amitié, nous la saisissons avec empressement. Merci, répondit le Cœur-Loyal avec effusion, merci, mes frères, la nation comanche est une grande et noble nation, que j’aime, je suis heureux d’avoir été adopté par elle. Le conseil fut levé, les chefs sortirent de la hutte. Les prisonniers, réunis en un groupe, étaient étroitement gardés par un détachement de guerriers. Le crieur public rassembla tous les membres de la tribu et les chasseurs disséminés dans le village. Lorsque chacun fut réuni, la Tête-d’Aigle prit la parole, et s’adressant aux pirates : Chiens des visages pâles, leur dit-il, le conseil des grands chefs de la nation puissante des Comanches, dont les vastes territoires de chasse couvrent une grande partie de la terre, a décidé de votre sort. Tâchez, après avoir vécu comme des bêtes fauves, de ne pas mourir comme des vieilles femmes peureuses, soyez braves, peut-être alors le Maître de la vie aura-t-il pitié de vous et vous recevra-t-il après votre mort dans l’eskennane, ce lieu de délices où chassent pendant l’éternité les braves qui ont regardé la mort en face. Nous sommes prêts, répondit impassiblement Franck, attachez-nous au poteau, inventez les plus atroces tortures ; vous ne nous verrez point pâlir. Notre frère le Cœur-Loyal, continua le chef, a intercédé pour vous. Vous ne serez pas attachés au poteau, les chefs vous laissent le choix de votre mort. Alors se révéla ce trait caractéristique des mœurs des Blancs, qui habitant depuis longtemps les prairies, ont fini par renier les coutumes de leurs ancêtres pour prendre celles des Indiens. La proposition faite par la Tête-d’Aigle révolta l’orgueil des pirates. De quel droit, s’écria Franck, le Cœur-Loyal intercède-t-il pour nous ? Croit-il donc que nous ne sommes pas des hommes ? que les tortures pourront nous arracher des cris ou des plaintes indignes de nous ? que l’on nous conduise au supplice, celui que vous nous infligerez ne sera jamais aussi cruel que ceux que nous faisions subir aux guerriers de votre nation, lorsqu’ils tombaient entre nos mains. À ces paroles hautaines, un frémissement de colère parcourut les rangs des Indiens, tandis que les pirates poussaient au contraire des cris de joie et de triomphe. disaient-ils, les Comanches sont des vieilles femmes auxquels on donnera des jupons. Vous avez mal compris les paroles du chef, fit-il, en vous laissant le choix de votre mort, c’est non pas une insulte, mais une marque de déférence que l’on vous donne ; voici mon poignard, on va vous détacher, qu’il passe de main en main et qu’il s’enfonce à tour de rôle dans toutes vos poitrines ! l’homme qui, libre, sans hésiter se tue d’un seul coup, est plus brave que celui qui attaché au poteau des tortures, ne pouvant supporter la douleur, insulte son bourreau afin de recevoir une mort prompte. Une immense acclamation accueillit ces paroles du chasseur. Les pirates se consultèrent un instant du regard, puis tous d’un mouvement spontané, ils firent le signe de la croix et crièrent d’une seule voix : Cette foule un instant auparavant tumultueuse et bruyante, devint silencieuse et attentive, dominée par l’attente de la tragédie terrible qui allait se jouer devant elle. Déliez les prisonniers, commanda le Cœur-Loyal. Merci et adieu, fit le pirate d’une voix ferme, et entrouvrant ses vêtements, il enfonça lentement et en souriant, comme s’il savourait la mort, le poignard jusqu’au manche dans sa poitrine. Une pâleur livide envahit graduellement son visage, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, en lançant des regards égarés, ils chancela comme un homme ivre et roula sur le sol. dit le pirate qui venait après lui et arrachant de la plaie le poignard tout fumant, il se l’enfonça dans le cœur. Il tomba sur le corps du premier. Après celui-là ce fut le tour d’un autre, puis un autre encore et ainsi de suite, aucun n’hésita, aucun ne montra de faiblesse, tous tombèrent en souriant et en remerciant le Cœur-Loyal de la mort qu’ils lui devaient. Les assistants étaient épouvantés de cette terrible exécution, mais fascinés par cet effroyable spectacle, enivrés pour ainsi dire par l’odeur du sang, ils étaient là, les yeux hagards, la poitrine haletante, sans pouvoir détourner les regards. Bientôt il ne resta plus qu’un pirate, celui-ci considéra un instant le monceau de cadavres qui gisait auprès de lui, retirant alors le poignard de la poitrine de celui qui l’avait précédé : On est heureux, dit-il en souriant, de mourir en aussi bonne compagnie, mais où diable va-t-on après la mort ? que je suis bête, je vais le savoir. Et d’un geste prompt comme la pensée il se poignarda. Cet effroyable abattage n’avait pas duré un quart d’heure (1) ! Pas un des pirates n’avait redoublé, tous s’étaient tués du premier coup ! À moi ce poignard, dit la Tête-d’Aigle en le retirant tout fumant du corps palpitant du dernier bandit, c’est une bonne arme pour un guerrier, et il le passa froidement à sa ceinture, après l’avoir essuyé dans l’herbe. Les corps des pirates furent scalpés et portés hors du camp. On les abandonna aux vautours et aux urubus auxquels ils devaient fournir une ample pâture, et qui, attirés par l’odeur du sang, tournaient déjà au-dessus d’eux, en poussant de lugubres cris de joie. La troupe redoutable du capitaine Ouaktehno était anéantie. Malheureusement, il y en avait d’autres dans les prairies. Après l’exécution, les Indiens rentrèrent insoucieusement dans leurs huttes ; pour eux ce n’avait été qu’un de ces spectacles auxquels depuis longtemps ils sont habitués, et qui n’ont plus le pouvoir d’attendrir leurs nerfs. Au lieu que les trappeurs, malgré la rude vie qu’ils mènent et l’habitude qu’ils ont de voir verser le sang ou de le verser eux-mêmes, se dispersèrent, la poitrine oppressée et le cœur serré par cette affreuse boucherie. Le Cœur-Loyal et le général se dirigèrent vers la grotte. Les dames renfermées dans l’intérieur du souterrain ignoraient la terrible scène qui venait de se jouer et la sanglante expiation qui l’avait terminée. L’entrevue du général et de sa nièce fut des plus touchantes. Le vieux soldat si rudement éprouvé depuis quelque temps, fut heureux de presser dans ses bras cette naïve enfant qui formait toute sa famille et qui par miracle avait échappé aux malheurs qui l’avaient assaillie. Longtemps ils s’oublièrent tous deux dans une douce causerie ; le général s’informait avec intérêt de la façon dont elle avait vécu pendant qu’il était prisonnier, la jeune fille le questionnait sur les périls qu’il avait courus et les mauvais traitements qu’il avait soufferts. Maintenant, mon oncle, lui demanda-t-elle en terminant, quelle est votre intention ? mon enfant, répondit-il avec tristesse en étouffant un soupir, il nous faut sans retard quitter ces épouvantables contrées et regagner le Mexique. Le cœur de la jeune fille se serra, bien qu’elle reconnût intérieurement la nécessité d’un prompt retour. Partir, c’était quitter celui qu’elle aimait, se séparer sans espoir de réunion possible, de l’homme dont chaque minute passée dans une douce intimité lui avait fait apprécier de plus en plus l’admirable caractère, et qui était devenu à présent indispensable à sa vie et à son bonheur. tu es triste, tes yeux sont pleins de larmes, lui demanda son oncle en lui pressant la main avec intérêt. mon oncle, répondit-elle avec un accent plaintif, comment ne serais-je pas triste après tout ce qui s’est passé depuis quelques jours ? C’est vrai, les événements affreux dont nous avons été les témoins et les victimes sont plus que suffisants pour t’attrister, mais tu es bien jeune encore, mon enfant, dans quelque temps, ces événements ne resteront plus dans ta pensée que comme le souvenir de faits que, grâce au ciel, tu n’auras plus à redouter dans l’avenir. Demain, s’il est possible, que ferais-je ici désormais ? le ciel lui-même se déclare contre moi, puisqu’il m’oblige à renoncer à cette expédition dont le succès aurait fait le bonheur de mes vieux jours ; mais Dieu ne veut pas que je sois consolé, que sa volonté soit faite, ajouta-t-il avec résignation. demanda la jeune fille avec vivacité. Rien qui puisse t’intéresser à présent, mon enfant, il vaut donc mieux que tu l’ignores et que je sois seul à souffrir ; je suis vieux, j’en ai l’habitude, fit-il avec mélancolie. Merci de l’amitié que tu me témoignes, mon enfant, mais laissons ce sujet qui t’attriste, parlons un peu, si tu y consens, des braves gens auxquels nous avons tant d’obligations. Le Cœur-Loyal, murmura doña Luz en rougissant. Oui, répondit le général, le Cœur-Loyal et sa mère, digne femme que je n’ai pu encore remercier à cause de la blessure de ce pauvre Belhumeur et à laquelle, m’as-tu dit, tu dois de n’avoir souffert aucune privation. Elle a eu pour moi les soins d’une tendre mère. Comment pourrai-je jamais m’acquitter envers elle et son noble fils ? elle est heureuse d’avoir un tel enfant ; hélas ! cette joie ne m’est pas donnée, je suis seul ! dit le général en laissant tomber avec accablement sa tête dans ses mains. fit la jeune fille d’une voix câline. toi, répondit-il en l’embrassant avec tendresse, tu es ma fille chérie, mais je n’ai pas de fils !... Le Cœur-Loyal, reprit le général, est une nature trop exceptionnelle pour accepter rien de moi, que faire ? reconnaître comme je le dois les immenses services qu’il nous a rendus ? Il y eut un moment de silence. Doña Luz se pencha vers le général et le baisant au front, elle lui dit d’une voix basse et tremblante en cachant son visage sur son épaule : Mon oncle, il me vient une idée. Parle, ma mignonne, répondit-il, parle sans crainte, c’est peut-être Dieu qui t’inspire. Vous n’avez pas de fils auquel vous puissiez léguer votre nom et votre immense fortune, n’est-ce pas, mon oncle ? murmura-t-il, j’ai cru un instant pouvoir en retrouver un, mais cet espoir s’est évanoui pour toujours, tu le sais, enfant, je suis seul ! Le Cœur-Loyal pas plus que sa mère, ne voudront rien accepter de vous. Cependant je crois qu’il y aurait un moyen de les obliger, de les forcer même. Mon oncle, puisque vous regrettez tant de n’avoir pas de fils auquel vous puissiez après vous laisser votre nom, pourquoi n’adopteriez-vous pas le Cœur-Loyal ? Le général la regarda, elle était toute rouge et toute frémissante. mignonne, dit-il en l’embrassant avec tendresse, ton idée est charmante, mais elle est impraticable ; je serais heureux et fier d’avoir un fils comme le Cœur-Loyal, toi-même me l’as dit, sa mère l’adore, elle doit être jalouse de son amour, jamais elle ne consentira à le partager avec un étranger. Et puis, ajouta le général, quand même, ce qui est impossible, sa mère par amour pour lui, afin de lui donner un rang dans la société, accepterait, les mères sont capables des plus nobles sacrifices pour assurer le bonheur de leurs enfants, il refuserait, lui ; crois-tu donc, chérie, que cet homme élevé dans le désert, dont toute la vie s’est passée au milieu de scènes imprévues et saisissantes, en face d’une nature sublime, consentira, pour un peu d’or qu’il méprise et un nom qui lui est inutile, à renoncer à cette belle vie d’aventure si pleine d’émotions douces et terribles qui est devenue un besoin pour lui ? Non, non, il étoufferait dans nos villes ; à une organisation d’élite comme la sienne, notre civilisation serait mortelle, oublie cette idée, chère fille, hélas ! Dieu m’est témoin, reprit le général avec force, que je serais heureux de réussir, tous mes vœux seraient comblés, mais pourquoi se bercer de folles chimères ? et je suis forcé d’en convenir, il aura raison ! Essayez toujours, mon oncle, répondit-elle avec insistance, si votre proposition est repoussée, vous aurez au moins prouvé au Cœur-Loyal que vous n’êtes pas ingrat, et que vous avez su l’apprécier à sa juste valeur. dit le général qui ne demandait pas mieux que d’être convaincu. Je le désire, mon oncle, fit-elle en l’embrassant pour cacher sa joie et sa rougeur, je ne sais pourquoi ; mais il me semble que vous réussirez. Soit donc, murmura le général avec un sourire triste, prie le Cœur-Loyal et sa mère de venir me trouver. Dans cinq minutes je vous les amène, s’écria-t-elle radieuse. Et, bondissant comme une gazelle, la jeune fille disparut en courant à travers les détours de la grotte. Dès qu’il fut seul, le général baissa son front pensif et tomba dans de sombres et profondes méditations. Quelques minutes plus tard, le Cœur-Loyal et sa mère amenés par doña Luz étaient devant lui. Le général releva la tête, salua les arrivants avec courtoisie et, d’un signe, pria sa nièce de se retirer. La jeune fille s’éloigna toute palpitante. Il ne régnait dans cette partie de la grotte qu’un demi-jour, qui ne permettait pas de voir parfaitement les objets ; par un caprice étrange, la mère du Cœur-Loyal avait posé son rebozo de façon qu’il lui couvrait presque entièrement le visage. Aussi, malgré l’attention avec laquelle il la considéra, le général ne put parvenir à voir ses traits. Vous nous avez demandés, général, dit gaiement le Cœur-Loyal, vous le voyez, nous nous sommes hâtés de nous rendre à votre désir. Merci de cet empressement, mon ami, répondit le général, d’abord recevez ici l’expression de ma reconnaissance, pour les importants services que vous m’avez rendus, ce que je vous dis à vous, mon ami, je vous supplie de me permettre de vous donner ce titre s’adresse aussi à votre bonne et excellente mère, pour les soins si tendres qu’elle a prodigués à ma nièce. Général, répondit le chasseur avec émotion, je vous remercie de ces gracieuses paroles, qui payent amplement ce que vous croyez me devoir. En vous venant en aide, j’ai accompli le vœu que j’ai fait de ne jamais laisser mon prochain sans secours ; croyez-le bien, je ne désire d’autre récompense que votre estime, je suis assez payé du peu que j’ai fait par la satisfaction que j’éprouve en ce moment. Je voulais pourtant, permettez-moi d’insister, je voulais pourtant vous récompenser d’une autre façon. s’écria le fougueux jeune homme en reculant, la rougeur au front. Laissez-moi terminer, reprit vivement le général, si ensuite la proposition que je désire vous soumettre vous déplaît, eh bien, vous me répondrez alors, aussi franchement que moi-même je vais m’expliquer. Mon ami, mon voyage dans les prairies avait un but sacré que je n’ai pu atteindre ! vous en connaissez la raison, les hommes qui m’avaient suivi sont morts à mes côtés. Resté presque seul, je me vois forcé de renoncer à une recherche qui, si elle avait été couronnée de succès, aurait fait le bonheur des quelques jours qui me restent encore à vivre. J’ai vu mourir tous mes enfants ; un seul me resterait encore peut-être, mais celui-là, dans un moment d’orgueil insensé, je l’ai chassé de ma présence ; aujourd’hui que je suis arrivé au déclin de la vie, ma maison est vide, mon foyer est désert. sans parents, sans amis, sans un héritier auquel je puisse après moi léguer non ma fortune, mais mon nom, qu’une longue suite d’aïeux m’ont transmis sans tache. Voulez-vous remplacer auprès de moi cette famille qui me manque, répondez, Cœur-Loyal, voulez-vous être mon fils ? ces dernières paroles, le général s’était levé, il avait saisi la main du jeune homme et la serrait fortement, il avait des larmes dans les yeux. À cette offre inattendue, le chasseur était resté étonné, palpitant, ne sachant que répondre. Sa mère rejeta vivement son rebozo en arrière, et montrant son visage resplendissant et transfiguré, pour ainsi dire, par une joie immense, elle se plaça entre les deux hommes, posa sa main sur l’épaule du général, le regarda fixement, et d’une voix que l’émotion faisait trembler : vous redemandez donc ce fils que depuis vingt ans vous avez si cruellement abandonné ! fit le général, d’une voix haletante. Je veux dire, don Ramon, reprit-elle avec un accent d’une suprême majesté, que je suis doña Jesusita, votre femme, que le Cœur-Loyal est votre fils Rafaël que vous avez maudit. s’écria le général en tombant à deux genoux sur le sol, le visage baigné de larmes, pardon ! s’écria le Cœur-Loyal en se précipitant vers lui et en cherchant à le relever, que faites-vous ? Mon fils, dit le vieillard, presque fou de douleur et de joie, je ne quitterai pas cette posture avant d’avoir obtenu mon pardon. Relevez-vous, don Ramon, fit doña Jesusita d’une voix douce ; il y a longtemps que dans le cœur de la mère et dans celui du fils, il ne reste plus pour vous qu’amour et respect. s’écria le vieillard en les embrassant tour à tour avec ivresse, c’est trop de bonheur, je ne mérite pas d’être si heureux après ma cruelle conduite. Mon père, répondit noblement le chasseur, c’est grâce au châtiment mérité que vous m’avez infligé que je suis devenu un honnête homme, oubliez donc le passé qui n’est plus qu’un rêve, pour ne songer qu’à l’avenir qui vous sourit. En ce moment, parut doña Luz, craintive et timide. Dès qu’il l’aperçut, le général s’élança vers elle, la prit par la main, et l’amenant à doña Jesusita qui lui tendait les bras : Ma nièce, lui dit-il avec un visage radieux, tu peux aimer sans crainte le Cœur-Loyal, il est bien réellement mon fils. Dieu a permis dans sa bonté infinie que je le retrouve au moment où je désespérais d’un tel bonheur ! La jeune fille poussa un cri de joie et cacha confuse son visage dans le sein de doña Jesusita, en abandonnant sa main à Rafaël, qui la couvrit de baisers en tombant à ses pieds. C’était quelques mois à peine après l’expédition du comte de Raousset-Boulbon. À cette époque, le titre de Français était porté haut dans la Sonora. Tous les voyageurs de notre nation, que le hasard amenait dans cette partie de l’Amérique, étaient certains, n’importe où ils s’arrêtaient, de rencontrer l’accueil le plus affectueux et le plus sympathique. Poussé par mon humeur vagabonde, sans autre but que celui de voir du pays, j’avais quitté Mexico. Monté sur un excellent mustang, que m’avait lassé et dont m’avait fait présent un coureur des bois de mes amis, j’avais traversé tout le continent américain ; c’est-à-dire que j’avais fait à petites journées et toujours seul, suivant mon habitude, un parcours de quelques centaines de lieues, traversant des montagnes couvertes de neige, des déserts immenses, des rivières rapides et des torrents fougueux, simplement pour venir en amateur visiter les villes espagnoles qui bordent le littoral de l’océan Pacifique. J’étais en marche déjà depuis cinquante-sept jours ; voyageant en véritable flâneur, m’arrêtant où mon caprice m’invitait à planter ma tente. Cependant j’approchais du but que je m’étais fixé, je me trouvais à quelques lieues à peine d’Hermosillo, cette ville qui, ceinte de murailles, possédant une population de quinze mille âmes, défendue par onze cents hommes de troupes réglées commandées par le général Bravo, un des meilleurs et des plus courageux officiers du Mexique, avait été audacieusement attaquée par le comte de Raousset à la tête de moins de deux cent cinquante Français, et enlevée à la baïonnette en deux heures. Le soleil était couché, l’obscurité devenait de seconde en seconde plus grande. Mon pauvre cheval fatigué d’une traite de plus de quinze lieues, que je surmenais depuis quelques jours dans l’intention d’arriver plus tôt à Guaymas, n’avançait que péniblement, butant à chaque pas contre les cailloux pointus de la route. J’étais moi-même excessivement fatigué, je mourais presque de faim, de sorte que je n’envisageais qu’avec une mine fort piteuse la perspective de passer encore une nuit à la belle étoile. Je craignais de m’égarer dans les ténèbres ; en vain je cherchais à l’horizon une lumière qui pût me guider vers une habitation. Je savais rencontrer plusieurs haciendas fermes aux environs de la ville d’Hermosillo. Ainsi que tous les hommes qui ont longtemps mené une vie errante, pendant laquelle ils ont été sans cesse le jouet d’événements plus ou moins fâcheux, je suis doué d’une bonne dose de philosophie, chose indispensable lorsqu’on voyage, en Amérique surtout, où la plupart du temps on est livré à sa propre industrie sans avoir la ressource de pouvoir compter sur un secours étranger. Je pris mon parti en brave, renonçant avec un soupir de regret à l’espoir d’un souper et d’un abri ; comme la nuit s’assombrissait de plus en plus, qu’il était inutile de marcher davantage dans les ténèbres, peut-être dans une direction diamétralement opposée à celle que j’aurais dû suivre, je cherchai des yeux autour de moi une place convenable pour établir mon bivouac, allumer du feu et trouver un peu d’herbe pour ma monture, qui ainsi que moi mourait de faim. Ce n’était pas chose facile dans ces campagnes calcinées par un soleil dévorant et couvertes d’un sable fin comme de la poussière ; cependant après de longues recherches je découvris un arbre chétif à l’abri duquel avait poussé une assez maigre végétation. J’allais mettre pied à terre quand mon oreille fut frappée du bruit lointain du pas d’un cheval qui semblait suivre la même route que moi et s’avançait rapidement. La rencontre d’un cavalier la nuit dans les campagnes mexicaines donne toujours ample matière à réflexion. L’étranger que l’on rencontre ainsi peut être un honnête homme, mais il y a tout à parier que c’est un coquin. Dans le doute, j’armai mes revolvers et j’attendis. Mon attente ne fut pas longue. Au bout de cinq minutes le cavalier m’avait rejoint. Buenas noches, caballero bonsoir, monsieur, me dit-il en passant. Il y avait dans la façon dont ce salut m’était jeté quelque chose de si franc que mes soupçons s’évanouirent subitement. Ma foi, répliquai-je naïvement, je serais charmé de le savoir, je crois m’être égaré ; dans le doute, je me prépare à passer la nuit au pied de cet arbre. Triste gîte, fit le cavalier en hochant la tête. Oui, répondis-je philosophiquement, mais faute de mieux je m’en contenterai ; je meurs de faim, mon cheval est rendu de fatigue, nous ne nous soucions nullement l’un et l’autre d’errer plus longtemps à la recherche d’une hospitalité problématique, surtout à cette heure de la nuit. fit l’inconnu, en jetant un regard sur mon mustang qui, la tête baissée, cherchait à happer quelques brins d’herbe du bout des lèvres, votre cheval me paraît de race, est-il donc si fatigué qu’il ne puisse encore fournir une course d’une couple de milles, tout au plus ? Il marchera deux heures s’il le faut, dis-je en souriant. Suivez-moi donc alors, au nom de Dieu, reprit l’inconnu d’un ton jovial, je vous promets à tous deux bon gîte et bon souper. J’accepte, et merci, dis-je en faisant sentir l’éperon à ma monture. La noble bête qui sembla comprendre de quoi il s’agissait, prit un trot assez relevé. L’inconnu était, autant que je pouvais en juger, un homme d’une quarantaine d’années, à la physionomie ouverte et aux traits intelligents ; il portait le costume des habitants de la campagne, un chapeau de feutre à large bord dont la forme était ceinte d’un galon d’or large de trois doigts, un zarapé bariolé tombait de ses épaules sur ses cuisses et couvrait la croupe de son cheval, enfin de lourds éperons en argent étaient attachés par des courroies à ses bottes vaqueras. De même que tous les Mexicains, il avait pendu au côté gauche un machète, espèce de sabre court et droit, assez semblable aux poignards de nos fantassins. La conversation s’anima bientôt entre nous et ne tarda, pas à devenir expansive. Au bout d’une demi-heure à peine, j’aperçus à quelque distance devant moi, sortir des ténèbres la masse imposante d’une importante habitation ; c’était l’hacienda dans laquelle mon guide inconnu m’avait promis bon accueil, bon gîte et bon souper. Mon cheval renâcla à plusieurs reprises et de lui-même pressa son allure. Je jetai un regard curieux autour de moi, je distinguai alors les hautes futaies d’une huerta bien entretenue et toutes les apparences du confort. Je rendis intérieurement grâce à ma bonne étoile qui m’avait fait faire une si bonne rencontre. À notre approche un cavalier placé sans doute en vedette poussa un qui-vive retentissant, tandis que sept ou huit rastreros de pure race, venaient, en hurlant de joie, bondir autour de mon guide et me flairer les uns après les autres. arrivez donc, Belhumeur, reprit la vedette, voici plus d’une heure que l’on vous attend. Allez prévenir le maître que j’amène un voyageur, cria mon guide, et surtout, l’Élan-Noir, n’oubliez pas de lui dire que c’est un Français. lui demandai-je vexé, car je me pique de parler très purement l’espagnol. fit-il en riant, nous sommes presque compatriotes. je suis canadien, vous comprenez, j’ai de suite reconnu l’accent. Pendant l’échange de ces quelques paroles, nous étions arrivés à la porte de l’hacienda où plusieurs personnes nous attendaient pour nous recevoir. Il paraît que l’annonce de ma qualité de français, faite par mon compagnon, avait produit une certaine sensation. Dix ou douze domestiques tenaient des torches à la faveur desquelles je pus distinguer que six ou huit personnes au moins, hommes et femmes, se pressaient pour nous recevoir. Le maître de l’hacienda, que je reconnus de suite, s’avança vers moi en donnant le bras à une dame qui avait dû être d’une grande beauté et qui pouvait encore passer pour belle, bien qu’elle eût près de quarante ans. Son mari était un homme de cinquante ans, d’une taille élevée, doué d’une physionomie mâle caractérisée ; autour d’eux se tenaient les yeux écarquillés cinq ou six enfants charmants qui leur ressemblaient trop pour ne pas leur appartenir. Un peu en arrière enfin et à demi cachés dans l’ombre étaient une dame de soixante-dix ans à peu près et un vieillard presque centenaire. J’embrassai d’un seul coup d’œil l’ensemble de cette famille dont l’aspect avait quelque chose de patriarcal qui attirait la sympathie et le respect. Monsieur, me dit gracieusement l’hacendero en saisissant la bride de mon cheval pour m’aider à mettre pied à terre, Esa casa se de V cette maison est à vous. Je ne puis que remercier mon ami Belhumeur d’avoir réussi à vous amener chez moi. Je vous avoue, monsieur, répondis-je en souriant, qu’il n’a pas eu grand-peine, et que j’ai accepté avec reconnaissance l’offre qu’il a bien voulu me faire. Si vous le permettez, monsieur, comme il se fait tard, reprit l’hacendero, que surtout vous avez besoin de repos, nous allons passer dans la salle à manger ; nous étions sur le point de nous mettre à table quand on m’a annoncé votre arrivée. Monsieur, je vous remercie mille fois, répondis-je en m’inclinant, votre gracieux accueil m’a fait oublier toutes mes fatigues. Nous reconnaissons la politesse française, me dit la dame avec un charmant sourire. J’offris le bras à la maîtresse de la maison, et l’on passa dans la salle à manger, où sur une table immense était servi un repas homérique dont le fumet appétissant me rappela que depuis près de douze heures j’étais à jeun. Quarante personnes au moins étaient réunies autour de la table. Dans cette hacienda on conservait encore le patriarcal usage, qui commence à se perdre, de faire manger les domestiques avec les maîtres de la maison. Tout ce que je voyais, tout ce que j’entendais me séduisait dans cette demeure ; elle avait un parfum d’honnêteté qui faisait doucement battre le cœur. Lorsque le premier appétit fut calmé, la conversation un peu languissante d’abord devint générale. Belhumeur, demanda l’aïeul à mon guide qui, assis à côté de moi, faisait vigoureusement fonctionner sa fourchette, avez-vous trouvé la piste du jaguar ? Non seulement j’ai trouvé une piste, général, mais je crains bien que le jaguar ne soit pas seul et qu’il ait un compagnon. fit le vieillard, en êtes-vous sûr ? Je puis me tromper, général, cependant je ne le crois pas, demandez au Cœur-Loyal, j’avais une certaine réputation là-bas dans les prairies de l’Ouest. Mon père, dit l’hacendero en faisant un signe d’affirmation, Belhumeur doit avoir raison, c’est un trop vieux chasseur pour commettre une école. Alors il faudra faire une battue pour nous délivrer de ces voisins dangereux ; n’êtes-vous pas de cet avis, don Rafaël ? C’était mon intention, mon père, je suis heureux que ce soit aussi la vôtre, l’Élan-Noir est averti, tout doit être prêt déjà. L’on peut se mettre en chasse quand on voudra, tout est en ordre, dit un individu d’un certain âge assis non loin de moi. La porte s’ouvrit, un homme entra. Sa venue fut saluée par des cris de joie ; don Rafaël se leva vivement et alla vers lui, suivi de sa femme. Je fus d’autant plus étonné de cet empressement que ce nouveau venu n’était autre qu’un Indien bravo, ou indépendant ; il portait le costume complet des guerriers de sa nation. Je crus reconnaître, grâce aux nombreux séjours que j’ai faits parmi les Peaux-Rouges, que celui-ci appartenait à l’une des nombreuses tribus comanches. s’écrièrent les enfants en l’entourant avec joie. L’Indien les prit dans ses bras les uns après les autres, les embrassa et s’en débarrassa en leur donnant quelques-unes de ces babioles que les aborigènes de l’Amérique travaillent avec un goût si exquis. Puis il s’avança en souriant, salua la nombreuse compagnie qui se trouvait dans la salle avec une grâce parfaite, et prit place entre le maître et la maîtresse de la maison. Nous vous attendions avant le coucher du soleil, chef, lui dit la dame amicalement, ce n’est pas bien de vous être fait attendre. La Tête-d’Aigle était sur la piste des jaguars, dit sentencieusement le chef, il ne faut pas que ma fille ait peur, les jaguars sont morts. vous avez déjà tué les jaguars ? Mon frère verra ; les peaux sont très belles, elles sont dans la cour. chef, dit l’aïeul en lui tendant la main, je vois que vous voulez toujours être notre Providence. Mon père parle bien, fit le chef en s’inclinant, le Maître de la vie le conseille ; la famille de mon père est ma famille. Après le repas, je fus conduit par don Rafaël dans une confortable chambre à coucher, où je ne tardai pas à m’endormir, vivement intrigué par tout ce que j’avais vu et entendu pendant cette soirée. Le lendemain, mes hôtes ne consentirent jamais à me laisser partir ; je dois avouer que je n’insistai pas beaucoup pour continuer mon voyage. Non seulement j’étais charmé du bienveillant accueil que j’avais reçu, mais encore une curiosité secrète me poussait à rester quelques jours. Don Rafaël et sa famille m’accablaient de prévenances gracieuses, la vie se passait pour moi dans un enchantement continuel. Je ne sais pourquoi, mais depuis mon arrivée dans l’hacienda, tout ce dont j’étais témoin augmentait encore cette curiosité qui m’avait saisi dès le premier moment. Il me semblait qu’au fond du bonheur que je voyais rayonner sur les visages de cette heureuse famille, il y avait une longue suite d’infortunes. Ce n’étaient pas, à ce que je croyais, des gens dont la vie s’était toujours écoulée calme et tranquille, je me figurais, je ne sais pour quelle raison, qu’après avoir été longtemps éprouvés, ils avaient enfin trouvé le port. Leurs visages étaient empreints de cette majesté que donnent seules de grandes douleurs ; et les rides qui sillonnaient leurs fronts me paraissaient bien profondes pour ne pas avoir été creusées par le chagrin. Cette idée s’était si bien ancrée dans ma cervelle que, malgré tous mes efforts pour la chasser, elle revenait sans cesse plus tenace et plus incisive. En peu de jours j’étais devenu l’ami de la famille, rien de ce qui me regardait ne leur était plus étranger ; ils m’avaient admis à partager complètement leur intimité, j’avais incessamment une question sur les lèvres ; jamais je n’osais la formuler, tant je craignais de commettre une indiscrétion grave ou de raviver d’anciennes douleurs. Un soir que don Rafaël et moi nous revenions de la chasse, à quelques pas de la maison il posa son bras sur le mien. Qu’avez-vous, don Gustavio, me dit-il, vous êtes sombre, préoccupé, vous ennuyez-vous donc avec nous ? Vous ne le croyez pas, répondis-je vivement, je ne sais au contraire comment vous avouer que je n’ai jamais été aussi heureux qu’auprès de vous. Restez-y, alors, s’écria-t-il franchement, il y a encore place pour un ami à notre foyer. lui dis-je en lui serrant la main, je le voudrais, mais, hélas ! Comme le juif de la légende, j’ai en moi un démon qui me crie incessamment : marche ! dites-moi ce qui vous préoccupe ; depuis quelques jours vous nous inquiétez tous, personne n’osait vous en parler, ajouta-t-il en souriant ; ma foi, j’ai pris mon courage à deux mains, comme vous dites, vous autres Français, et je me suis décidé à vous questionner. lui répondis-je, puisque vous l’exigez, je vous le dirai ; seulement, veuillez, je vous prie, ne pas prendre ma franchise en mauvaise part, et être persuadé qu’il entre au moins autant d’intérêt que de curiosité dans mon fait. Voyons, fit-il avec un sourire indulgent, confessez-vous à moi, ne craignez rien, je vous donnerai l’absolution, allez. J’aime mieux en avoir le cœur net, et tout vous dire. Je me figure, je ne sais pourquoi, que vous n’avez pas toujours été aussi heureux que vous l’êtes aujourd’hui, et que ce n’est que par de longs malheurs que vous avez acheté le bonheur dont vous jouissez. Un sourire triste se dessina sur ses lèvres. Pardonnez-moi, m’écriai-je vivement, l’indiscrétion que je viens de commettre, ce que je craignais est arrivé ! qu’il ne soit plus question, je vous prie, de cette sotte affaire entre nous. Don Rafaël me répondit avec bonté : je ne trouve rien d’indiscret dans votre question, l’intérêt que vous nous portez vous a engagé à nous la faire, il n’y a que lorsqu’on aime les gens que l’on est aussi clairvoyant. Non, mon ami, vous ne vous êtes pas trompé, nous avons tous été rudement éprouvés. Puisque vous le désirez, vous saurez tout, peut-être conviendrez-vous, après avoir entendu le récit de ce que nous avons souffert, que nous avons effectivement chèrement acheté le bonheur dont nous jouissons. Mais, entrons, l’on nous attend probablement pour nous mettre à table. Le soir, don Rafaël retint auprès de lui plusieurs personnes, et, après avoir fait placer sur une table des cigarettes et des bouteilles de mescal : Mon ami, me dit-il, je vais satisfaire votre curiosité. Belhumeur, l’Élan-Noir, la Tête-d’Aigle, mon père et ma mère, ainsi que ma chère femme, qui ont tous été acteurs dans le drame dont vous allez entendre le récit étrange, me viendront en aide, si ma mémoire me fait défaut. Alors, lecteur, don Rafaël me conta ce que vous venez de lire. J’avoue que ces aventures, dites par celui-là même qui y avait joué le principal rôle, devant ceux qui y avaient pris une si grande part, j’avoue, dis-je, que ces aventures m’intéressèrent au plus haut point, ce qui sans doute ne vous arrivera pas à vous ; elles perdent nécessairement beaucoup dans ma bouche, car je ne puis y mettre cette animation qui en faisait le charme principal. Huit jours plus tard je quittai mes aimables hôtes, mais, au lieu de m’embarquer à Guaymas comme j’en avais d’abord le dessein, je partis en compagnie de la Tête-d’Aigle pour une excursion dans l’ Apacheria, excursion pendant laquelle le hasard me rendit témoin de scènes extraordinaires que je vous conterai peut-être un jour, si celles que vous avez lues aujourd’hui ne vous ont pas trop ennuyé. 1 Nous donnons ici la traduction de ce discours qui peut intéresser le lecteur comme spécimen du langage des Comanches. « Meegvoitch kitchée manitoo, kaigait-kee zargetoone an nishinnorbay nogomé, shafuyyar payshik artwwaay winnin tercushenan, cawween kitchée morgussey, an nishinnorbay nogome, cawwickar indenendum. Kaygait kitchée muskowway geosay haguarmissey waybenan matchée oathty nee zargetoone saggonash artawway winnin kaygait hapadgey kitchee morgussey an nishinnorbay ; kaig wotch annaboikassey nennerwind mornooch towvach nee zargey debwoye kee appayomar, cuppar bebone nepewar appiminiqui omar » \[NdA\]. 1 Cette formule termine invariablement tous les discours des Indiens. 1 Toute cette scène est historique et d’une rigoureuse exactitude : l’auteur a assisté dans l’ Apacheria à une exécution semblable. PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 Ce n’est pas la chance, mais bien lui-même, qui a fait sa destinée. De n’importe quelle obscure condition, cet homme-là aurait surgi au premier rang. Il n’y a pas à dire : c’est quelqu’un. prononça l’interlocuteur avec un accent singulier. Le marquis Renaud de Valcor, l’explorateur célèbre, le conquistador moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint des conflits dans l’Amérique du Sud, et qui demeure comme le roi des territoires les plus étendus possédés par un particulier cette Valcorie, cédée par le Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en peine de délimiter leurs États dans cette région jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne ou la carrière de mon cousin, puisque vous avez été directeur d’une de ses caoutchouteries du Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si votre santé ... » Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement vu dans la pénombre, figea soudain cette éloquence. Marc de Plesguen, qu’on appelait parfois, pour le flatter, M. de Valcor-Plesguen, bien qu’il fût cousin du marquis seulement au second degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit au nom, venait d’éprouver le frisson d’inquiète antipathie qui, depuis quelque temps, le secouait devant certaines expressions et certaines attitudes de José Escaldas. Tous deux s’étaient installés, pour savourer les fins cigares de leur hôte, sur des sièges de jardin, au bord de la pelouse fleurie de corolles électriques. C’était une des surprises de la fête de nuit, cet épanouissement d’une floraison versicolore et lumineuse parmi les massifs, les corbeilles, les gazons, et même dans les feuillages des hauts arbres les plus voisins de l’admirable demeure. Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait, nocturne, immense et solitaire. D’un côté, il aboutissait à une terrasse monumentale, longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle s’ouvrait le vide énorme de l’Océan. Car ce domaine de Valcor, situé sur un promontoire du Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe de toute la sauvage poésie qui fait de l’extrême Bretagne une région si farouchement pittoresque. Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête formidable. Les lames qui battent ces côtes ont dans leur élan la poussée de tout l’Atlantique. Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement de granit, monstrueux, tourmenté, indestructible, force inerte, non moins imposante que la force furieuse et déchaînée de la mer. En ce moment, sur le château de Valcor, dont la magnificence architecturale et la situation merveilleuse font une des curiosités de cette côte déjà naturellement si grandiose, planait la douceur d’une splendide nuit d’été. Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les constellations semblaient aussi les fleurs de feu d’une prairie fantastique. Le souffle ample et suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse, imprégnée d’aromes salins. Par les larges croisées ouvertes de toutes parts dans la magnifique façade Renaissance, entre les tourelles, sous les grands toits Louis XIII, aux saillies des avant-corps, s’échappaient des flots de musique et des nappes de lumière, avec le frémissement de la danse. Sous les lustres aveuglants des salons, tournoyait l’envolement de couples. Toute la jeunesse aristocratique de Brest et des environs fêtait, dans la griserie du plaisir, le dix-huitième anniversaire de la jolie Micheline de Valcor. Cependant, les deux hommes qui s’étaient isolés, pour fumer, dans l’air délicieux du soir, réunis seulement par le hasard de cette fantaisie, semblaient n’avoir guère d’idées communes à échanger. Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour la seconde fois, passait devant leurs yeux, était pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui seul, pouvait fournir un sujet intéressant à leurs propos. Le marquis de Valcor marchait lentement, à côté d’une femme qui, à la distance où la voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux variés de l’ombre et de l’éclairage électrique, paraissait presque jeune et assurément encore belle. C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. Veuve, elle habitait toute l’année dans ses terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis des siècles, une amitié traditionnelle unissait les deux maisons. On retrouve, à travers l’histoire, côte à côte, comme frères d’armes dans les plus célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor. Sur le décolleté de sa robe en mousseline de soie crème incrustée de chantilly noir, la comtesse avait jeté une écharpe en duvet neigeux. Sa tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule en diamants, émergeait hors de cette mousseuse écume, comme celle d’une sirène dans la brisure d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux larges yeux fixes, prêtait à cette illusion. Son expression était celle de la tristesse et de la fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le front du côté du marquis, avec un air d’attention profonde, comme si elle eût voulu saisir jusqu’aux moindres inflexions de sa voix. « Voilà un flirt qui me paraît sérieux, » murmura José Escaldas. « Pour le compte de leurs enfants, alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à l’autre. Leurs fiançailles vont être bientôt officielles. riposta l’autre, « que les jeunes gens s’aiment, cela va sans dire. Mais pourquoi voulez-vous que les parents aient dit leur dernier mot ? Ne forment-ils pas un beau couple ? » Pour la troisième fois, le maître de la maison et sa compagne revenaient à proximité. Une gerbe électrique éclaira en plein le visage et la silhouette de Renaud. C’était vrai : à son aspect seul, on ne pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN. Sa taille haute, élancée, aux épaules larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur élégante. Comme il était nu-tête, on constatait la richesse drue de ses cheveux foncés, à peine givrés de blanc aux temps. Une barbe brune, en pointe, achevait bien le dessin général du crâne vaste, des joues fines, et contribuait à l’énergie martiale de la physionomie. Les traits, pétris de volonté, eussent été trop marqués de sécheresse peut-être, sans la flamme séductrice du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle et inégale clarté, on devinait quelle puissance de suggestion flottait dans ces prunelles qui, d’un bleu velouté au grand jour, restaient maintenant indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la description, c’était le charme hautain mais attirant, volontaire mais souple, dont cet homme se savait doué et savait user, l’ayant exercé sur bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes, jusqu’aux âmes féminines les plus délicates, les plus compliquées, de la civilisation. « Il a pourtant ses cinquante ans sonnés, mon beau cousin, » observa Marc, impressionné par cette persistante jeunesse. « Sans sa fille, » demanda l’autre, « ne seriez-vous pas son héritier ? Mais oui, » dit le représentant de la branche cadette. Sa réponse tomba sans regret ni emphase. Pourtant il était pauvre, et, lui aussi, avait une fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il eût souhaité les splendeurs princières dont se rehaussait le prestige du chef de la maison. Mais Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus profond de sa pensée, aussi bien que sur ses lèvres, existait, à l’égard de la richesse, ce sentiment délicat qui n’est pas du dédain, ni même de l’indifférence, mais une sorte de neutralité fière. D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien actuel. Évidemment, c’était par pure politesse qu’il échangeait quelques phrases avec son compagnon. Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer une parole sans une intention forte et secrète. En même temps, il examinait la physionomie distinguée, mais peu expressive, de M. Il lançait vers celui-ci des regards furtifs et aigus, comme si la connaissance de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût voulu le laisser voir. Ces deux hommes, que réunissait un hasard de la courtoisie mondaine, avaient eu, jusqu’à ce soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne voyait en José Escaldas qu’un employé, presque une espèce de parasite, de son cousin. Depuis que le marquis avait ramené ce personnage en Europe, au retour d’une de ses premières explorations, Escaldas restait attaché à sa fortune, sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni quels services il pouvait rendre à son tolérant patron. de Plesguen n’avait sympathisé avec le métis espagnol. Toutefois, cette froideur avait dégénéré en méfiance depuis qu’Escaldas, après avoir occupé pendant deux années une place de directeur à la tête d’une des fabriques de caoutchouc établies par Renaud sur ses territoires américains, était revenu précipitamment en Europe. Ce retour, effectué en apparence pour des raisons de santé, marquait un changement dans les façons du Bolivien. Marc se demandait comment Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, et pouvait continuer à faire son commensal et presque son homme de confiance d’un si douteux individu. En ce moment même, la nuance de sarcasme que prenait la voix d’Escaldas pour parler de son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait apercevoir d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs comme deux perles de jais, éclairant sa maigre et olivâtre figure, produisaient sur M. de Plesguen une impression qui, se prolongeant, devenait presque intolérable. « Excusez-moi, » dit-il tout à coup en jetant son cigare. « Je rentre dans les salons. Ma fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse jamais complètement lorsqu’elle ne voit pas dans quelque coin la vieille figure de son papa. » Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre ce mot de « vieille figure », d’une modestie réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps, pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son projet de retraite. Une scène inouïe les cloua sur place à cette place, abritée par un massif, où l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe électrique éblouissante, rendait leur présence invisible. A cette minute précise, Renaud de Valcor et Mme de Ferneuse arrivaient dans cette région de clarté toute proche. Elégants et graves tous deux, ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le caractère. sincère échange de préoccupations, de sentiments ? Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente promenade. Leurs visages, levés avec étonnement, se tournèrent dans une même direction. Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un venait vers eux, tout droit, comme pour une communication qui ne supportait pas de retard. Quelques secondes de plus, et la marquise de Valcor était là, elle aussi, dans la lumière, et avec une telle expression sur le visage que les deux témoins involontaires, immobilisés dans leur abri, retinrent leur souffle. Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas non plus. Une catastrophe éclatait sur la demeure en fête, ou bien elle allait se produire dès que cette femme pâle et défaite parviendrait à formuler une parole, de ses lèvres qu’on voyait trembler. Qu’est-ce qui vous arrive ?... » La marquise ne lui répondit pas. Son regard, chargé d’une fureur sinistre, se fixait sur Mme de Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté, perdit un instant contenance, eut un mouvement de recul, tandis que ses traits se décomposaient visiblement. Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva la parole. Des mots, rauques mais distincts, sortirent de sa gorge contractée. « Allez-vous en à la minute ! » Que je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce misérable enfant !... » demanda le marquis, du ton d’un homme véritablement stupéfié. Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit ce drame foudroyant. Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient comme hypnotisées l’une par l’autre. Dans le bouleversement de leurs impressions réciproques, elles croyaient se voir face à face pour la première fois. L’avantage, en apparence, n’était pas du côté de celle qui insultait de façon si odieuse une amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni la beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de Ferneuse. Celle-ci, après le saisissement de la première seconde, s’était reprise. Elle redressait sa taille altière et toisait la marquise avec moins d’orgueil et de défi que de véritable dignité. « Ne m’avez-vous pas entendue ?... Malgré l’égarement où elle était, Mme de Valcor n’élevait pas la voix, ne faisait pas un geste, et gardait, dans une pareille tempête de passion haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise extérieuse de soi, dont une éducation séculaire a fait le signe de la race. Petite et brune, avec une certaine pauvreté de traits, rachetée par sa distinction et la splendeur de ses yeux sombres, elle avait quelque chose de mince et de menu dans toute sa personne, ce qui lui gardait un air juvénile, bien qu’elle touchât à la quarantaine. Son mari lui prit les mains, la força de se tourner vers lui, la regarda de cet air affectueusement dominateur auquel il savait qu’elle ne résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement caressante, s’adressant à elle comme à une enfant : « Voyons, ma petite Laurence ... Si vous avez quelque chose sur le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi vous en excuser auprès de la comtesse ... Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles mains d’une étreinte pourtant volontaire et forte, plus forte de tout le prestige qu’avait sur son cœur ce mari qu’elle adorait. Renaud insista, d’un ton cette fois impératif : « Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête de notre Micheline ... ma fille, ma pauvre petite fille !... C’est une crise de somnambulisme, » prononça dédaigneusement Mme de Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas discuter avec les fous. Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant à peu près de même, et craignant un scandale pire si l’on résistait à la volonté extravagante de Laurence. Cet homme, tellement autoritaire et sûr de lui, paraissait pour la première fois peut-être de son existence réellement embarrassé. Il eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation. Allait-il offrir le bras à la comtesse, pour la mettre ce qu’il trouvait monstrueux hors de chez lui ? Elle vint à son secours avec une aisance et une ironie où elle gardait le beau rôle. Elle a plus besoin de votre appui que moi. Et envoyez-moi mon fils, en lui disant que je suis un peu souffrante, que je l’attends ici pour qu’il me reconduise à la maison. » de Valcor, la tête vide de pensées dans une situation si déconcertante, obéit machinalement. Il plaça sur son bras la main de sa femme, qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour marcher, à ce soutien, comme prête à défaillir. Mme de Ferneuse les regarda s’éloigner sans changer d’attitude. Et les deux spectateurs cachés de cet inexplicable éclat furent déçus s’ils espéraient que, une fois seule, la femme si indignement traitée aurait une exclamation de révolte, de douleur ou de crainte, qui leur donnerait la clef du mystère. Elle resta debout, à la place où ses hôtes l’avaient laissée dans une attitude pensive. Seulement elle ramena autour d’elle, d’un geste frileux, son écharpe de plumes, comme traversée d’un frisson. Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues voisines, sous les arbres illuminés, passât plus d’un couple qui cherchait au dehors la fraîcheur, l’isolement ou la poésie de ce beau soir. Mais qui se fût douté que pour les plus enviés et les plus brillants acteurs de cette parade mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure de désastre et de lutte ?... Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les étoiles. On entendait des chuchotements et des rires sous les calmes feuillages. L’énorme château étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait du rythme de l’orchestre, qui jouait des valses lentes. Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des yeux les yeux de José Escaldas. A l’inquiétude désolée de ce regard, un coup d’œil de férocité triomphante répondit. Le cousin de Renaud en eut froid entre les épaules. Ses prunelles questionnèrent anxieusement le Bolivien. Mais l’autre hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua la comtesse toute proche. Cependant, un jeune homme accourait en bonds rapides et légers, abordait la femme solitaire : Mais pourquoi rester ainsi à l’écart ?... » C’était un charmant et svelte garçon, aux traits d’une délicatesse presque féminine, malgré la virilité de la moustache blonde. Sous la lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse mèche ondée qui rehaussait son front gracieux. Sa voix, tout imprégnée en ce moment de tendresse et de respect, se modulait en inflexions pénétrantes. « C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir ?... » Ne savait-elle pas quel bonheur il goûtait auprès de Micheline ? Et il la connaissait, cette mère adorable. Que ne supporterait-elle pas avant de lui causer un chagrin !... « J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère chérie. Mais, à moins que vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien que je revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle de Valcor. Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras pas. Nous avons les irlandais, ce soir. Avec ces chevaux-là, je puis être de retour dans une heure. » La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait : vous êtes donc véritablement malade ? Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés de Valcor. » Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les mots lui parurent incompréhensibles. « Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y remettrons jamais les pieds. Que me dites-vous, ma mère ? As-tu fait dire qu’on portât nos manteaux dans notre voiture ? Sinon, envoie le valet de pied les prendre. Nous ne rentrerons pas dans les appartements. Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu qu’on nous pousse dehors, toi, un Ferneuse ? » Hervé passa la main sur son front. Est-elle dans son droit ? » En posant cette question, le malheureux jeune homme attachait sur sa mère des yeux pleins d’une horreur et d’une douleur qui semblaient implorer leur pardon d’éclater indomptablement. Il y avait une appréhension indicible sur son visage, et en même temps une ferveur filiale qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait de n’y pouvoir résister. La comtesse de Ferneuse regarda longuement son fils, puis, d’une voix calme : « Si elle en a le droit ?... Mais je donnerais ma vie pour le savoir. » Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur de l’accent, d’une indéniable sincérité. Une sensation d’énigme étreignit le jeune de Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons cessèrent de violenter son cœur de fils. Il fit le mouvement de s’agenouiller. Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un homme qui m’en rendra compte. » Elle ne répondit rien et prit son bras. Couple d’une grâce touchante et haute, cette mère, ce fils, beaux tous deux, lui d’une jeunesse si fraîchement virile, elle d’une si noble féminité, intacts quand même sous l’outrage, et d’une telle confiance l’un dans l’autre. Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque distance, dans les ténèbres. Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice de cette femme, à qui, malgré tout, son fils demanderait d’étranges comptes ? du brutal écrasement de l’amour au cœur de deux enfants irresponsables ? ou de l’oppressant mystère qui enveloppait tout cela ? Lui-même ne démêlait pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de sa nature timide, bienveillante, affectueuse, par le souffle équivoque et violent de ce conflit passionné. « Monsieur de Valcor-Plesguen, » dit une voix pleine de signification secrète. « Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi vos commentaires. C’est bien assez qu’un étranger à notre famille ait assisté à ce triste incident de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le crains, tirer beaucoup d’honneur. Il me serait pénible d’en parler. ricana l’autre, « c’est ainsi que vous le prenez avec moi ?... Je ne vous en garderai pas rancune. Je sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous faire dresser l’oreille. Vous auriez tant de raisons pour me supplier de parler, que cela me semble tout à fait plaisant de vous obéir quand vous m’enjoignez de me taire. Je n’essaie pas de comprendre les rébus, monsieur, » dit Marc. Et, de sa démarche élastique, mesurée, d’homme de race et d’homme du monde, il se dirigea vers la maison. Comme il en approchait, il hâta le pas. Un désir subit le prenait de voir tout de suite sa fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du sombre nuage n’avait flotté sur elle. « Malgré notre pauvreté, » pensa-t-il, « elle s’endormira ce soir plus paisiblement que sa cousine, la riche héritière. » Ce fut comme un sentiment de revanche contre cette fortune de la branche aînée, qui mettait un tel contraste entre les destinées des deux jeunes filles. Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut tout de suite l’une et l’autre qui, au milieu d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits noirs, exécutaient un menuet. Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés pour regarder les pas et les figures de cette danse, que rythmait en sourdine un seul violon, tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre continuait à jouer des valses. Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen étaient toutes deux d’une grâce délicieuse. Mais, à cet instant, la première, quoique généralement plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, comme celle-ci, à chaque évolution, des murmures charmés. C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, glissait en mesure avec raideur et distraction, sans les mines et les sourires que réclame cette danse coquette, où Françoise faisait merveille. La fille du marquis était très pâle. On la crut même soudainement souffrante. Seul, Marc de Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune cœur. Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal sur un mot murmuré par un valet, tandis qu’elle-même, valsant avec un autre cavalier, ne pouvait recevoir de lui une explication ou un adieu. Aussitôt après, s’échappant dans un vestibule pour tâcher de savoir ce qui se passait, elle avait entendu près du seuil les voix de ses parents, qui rentraient ensemble du parc. Micheline s’était avancée, juste à temps pour saisir cette phrase, prononcée par sa mère : « Demain, monsieur, vous saurez de moi ce que je n’ai, du reste, point à vous apprendre. Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse de maison et que je me dois à nos invités. » Puis, comme elle apercevait leur fille : « Micheline, » avait murmuré cette femme, bouleversée par un étrange désespoir, « aie du courage, ma pauvre petite ... Souviens-toi que tu es une Valcor ... » C’est sur ce mot que la jeune fille venait de rentrer dans les salons. Malgré toute sa vaillance, car elle ne manquait ni d’énergie ni de fierté, Micheline ne pouvait plus montrer l’entrain radieux qui, au début de cette fête, faisait d’elle l’image même de la jeunesse heureuse. Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, souple et svelte, son visage aux traits purs, qui reproduisait, affiné, celui de son père, mais qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les sombres yeux veloutés de sa mère, son merveilleux sourire, sa chevelure brune gonflée d’une sève impétueuse sur la délicate blancheur de la nuque et du front. Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre parmi la vieille aristocratie bretonne, à laquelle appartenait sa famille, aussi bien que dans le grand monde parisien où elle commençait à paraître, fille unique d’un homme riche et dont la carrière, déjà si brillante, ne paraissait point atteindre son apogée, n’avait pas accompli ses dix-huit ans, qu’on célébrait ce soir, sans avoir vu se présenter des partis plus ou moins acceptables, et dont quelques-uns même semblaient dignes d’une si parfaite destinée. Ses parents, malgré d’assez vives insistances en faveur de quelques prétendants hors de pair, s’étaient gardés de pousser leurs prédilections jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement leur fille pour essayer de lui édifier un bonheur qu’elle n’eût pas choisi. Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner ses sentiments envers son ami d’enfance, Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à reprendre, et se contentèrent de laisser un peu couler le temps pour s’assurer que ces sentiments étaient bien de ceux qui durent et qu’on ne saurait contrarier sans une cruelle inconséquence. Le penchant réciproque des deux jeunes gens avait résisté à la séparation des trois années passées par Hervé dans un régiment de cavalerie. Le fils de Gaétane était un esprit singulier, d’une gravité rare, absolument dédaigneux du plaisir, et que la science attirait. De retour à Ferneuse, après son temps de service militaire, il y organisa un laboratoire, ou, désormais, il passa ses journées. En dehors des problèmes dont il poursuivait la solution, il n’avait de pensée que pour Mlle de Valcor. Élevé près de sa mère, par des précepteurs ecclésiastiques, Hervé était un chaste, avec une teinte de mysticité, un de ces êtres faits pour se donner entièrement à un amour unique, et pour mettre dans cet amour tout l’idéal de leur âme avec toute la chaleur de leur sang. Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, où, presque officiellement, sa vie s’enchaînait enfin à celle de Micheline. Elle et lui ne craignaient plus de danser trop fréquemment ensemble. Tout le monde savait que les fiançailles seraient annoncées d’un jour à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui obligeait Mlle de Valcor à ne pas montrer de préférence parmi les invités de ses parents, elle pouvait garder des tours de faveur à son cher et charmant Hervé, grâce à la discrétion des autres cavaliers, qui se faisaient un scrupule de réclamer une valse à la ravissante amoureuse. C’est au milieu de cette idylle que tomba le coup de foudre. Mme de Valcor, plus soucieuse pourtant du bonheur de son enfant que cette enfant elle-même, venait, avec la plus irréparable violence, de briser ce bonheur. Sans comprendre encore de quelle tragique gravité était le drame où sombrerait demain sa félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses fraîches épaules décolletées un appesantissement de catastrophe. Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui tomberait bientôt sur elles, ces douces épaules à la chair si pure, ignorantes de tout frisson voluptueux ou brutal, ne connaissant encore que le contact candide et léger des petites perles réunies en rang nombreux afin d’engainer très haut le cou élancé, lilial. Quand le menuet un supplice !... fut terminé, Mlle de Valcor partit à la recherche de son père. Celui-ci lui donnerait une impression nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une confiance absolue dans ses résolutions d’homme au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui se détermine dans la vie comme un capitaine sur un champ de bataille, toujours prêt aux surprises, et d’un sang-froid capable d’y faire face. Elle trouva le marquis près du buffet, où il conduisait une dame, avec une bonne grâce souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais rêve. Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant, et pis que dans un rêve, dans une réalité accablante, lorsque, un instant après, quand il put, sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il voyait plus blanche que sa robe neigeuse, il lui dit d’une voix basse et expressive : « Micheline, je compte sur toi pour que cette maison reste au-dessus de la malveillance et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra plus ici ce soir ... répéta-t-elle avec une lèvre tremblante d’anxiété comme pour demander : « Seulement ce soir, n’est-ce pas ? » Et cependant elle ne put pas douter que son père n’eût compris. « Pour tout le monde, une indisposition de Mme de Ferneuse a forcé son fils à la ramener chez elle. Je peux me fier à ton orgueil, mon enfant ? Mon père, » balbutia-t-elle, « il y a donc autre chose ? Pas plus pour toi que pour moi, » répondit-il. Et ce qu’elle avait cru saisir de détresse personnelle dans son accent, ne fut pas pour lui enlever l’appréhension affreuse qui lui étreignait le cœur. Elle revint dans le bal, marchant comme une somnambule, mais la volonté tendue à jouer son rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie par le départ ce contre-temps fâcheux, accidentel d’une amie de la maison. « Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement malade, » dit-elle à Françoise de Plesguen. « Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me céder ton cavalier pour le cotillon ? Le prince Gilbert devait être conducteur en second. Je ne puis demander à personne autre ... » La physionomie blonde et mignarde de Françoise, ce visage frais et chiffonné comme un pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet, avec des grâces surannées, un petit air Louis XV tout à fait de circonstance, se troubla aussitôt de telle façon que Micheline s’en fût aperçue, sans le voile interposé entre son regard et les choses extérieures. Mais Mlle de Valcor ne voyait plus rien distinctement. Elle ne remarqua pas la flamme mauvaise dont brillèrent les claires prunelles de sa cousine. « Non, » dit Françoise d’un ton sec. « Le prince Gilbert doit danser le cotillon avec moi ... Le prince Gilbert, » répéta quelqu’un à côté des deux jeunes filles. « Quelle malice dites-vous sur le prince Gilbert, mesdemoiselles ? » Un jeune homme était là, petit, d’une taille bien prise, à la physionomie particulièrement séduisante avec son teint mat, sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois, s’assombrissaient en s’alanguissant. Une expression très prenante, à la fois légère et voluptueuse, teintée d’une ombre mélancolique, donnait de la poésie et de la beauté à ce visage dont les traits, à les détailler, n’eussent rien offert de remarquable. C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, le maréchal Gairlance, prince de Villingen. Lui-même venait d’hériter du titre, il y avait moins d’un an, après la fin tragique d’un oncle représentant la branche aînée, qui, presque octogénaire, s’était fait tuer en duel. Le prince Gégé comme on l’appelait à cause de sa double initiale, dans le Paris où l’on s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement que quiconque achevait de dissiper dans le plaisir le patrimoine conquis, par les hauts faits de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs fort entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de même les derniers restes de la hardiesse familiale dans les salles d’armes ou devant le tapis vert. De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen était éprise avec tout l’aveuglement de son âge et dans son ignorance de la vie. Elle venait de tressaillir en entendant sa voix. Nerveusement, sans douter une minute qu’il ne revendiquât son droit de danser le cotillon avec elle, car il lui faisait la cour, comme à toutes, et chacune se croyait seule, elle lui expliqua : « Nous ne disions pas de malices. Il s’agit » elle sourit finement, avec ses petites mines à la Watteau, « d’une affaire très grave. Micheline a perdu son conducteur de cotillon. Le prince Gilbert regarda Mlle de Valcor. Qu’elle avait une figure étrange, avec ce tremblement au bord des lèvres ! à peine, » fit Micheline avec une vivacité superflue. « Sa mère un peu souffrante ... » Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa sécurité : « Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre Hervé, qui n’arrivait pas encore à se débrouiller dans les figures après quinze jours de répétitions. Vos lumières, prince, seront encore plus indispensables. Et si je n’avais pas attesté la promesse que je vous ai faite de cette danse, ma cousine voulait vous prier ... De suppléer monsieur de Ferneuse ?... » interrompit Gilbert avec une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. « Ce me serait un tel honneur !... Mademoiselle, » dit-il à Micheline, « je suis humblement à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne. » C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte, où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une force suprême : l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant, sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment tenace et terrible : la jalousie. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit Mlle de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon. Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise auprès de lui à échanger de doux chuchotements ! Elle avait cru qu’il l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle. à peine sortie du couvent où la maintenait la sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les pièges du destin. « Je vais t’envoyer un cavalier, » lui avait dit Micheline. Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille : « Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor ... Il vous reviendra quand je le voudrai. » Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais, lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta. Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de Valcor ? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit de joindre ce nom à notre nom de Plesguen. Mieux que personne je sais peut-être autre chose, » riposta José Escaldas. Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, voici des années, quand il racontait aux deux cousines quelque histoire effrayante des pampas. Il avait été pour elles un grand camarade, et ni l’une ni l’autre n’eût songé à se méfier de lui ou à le tenir à distance, comme l’avait fait tout à l’heure le père de Françoise. Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre allusion au prince Gairlance, tout à coup distraite et intriguée, comme une enfant qu’elle était encore, questionnait de ses yeux élargis et scintillants, ce brun visage familier. Les traits maigres et arides de José Escaldas, ses cheveux poussés trop en arrière sur son front jaune, sa courte barbe, frisée et grisonnante, son corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir, prenaient un certain air fatidique pour cette imagination de vingt ans, dont l’élasticité rebondissait vite à l’espérance. « Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur José? » dit Françoise avec son prompt sourire, « Êtes-vous devenu sorcier ? Et vous exerceriez votre pouvoir en ma faveur ? » ajouta-t-elle, croyant suivre un badinage, mais soulevée au fond par ces désirs si puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable aucune de leurs réalisations. « Vous ne savez pas à quel point, » répliqua-t-il avec un air de gravité impressionnante. « Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince Gairlance un trop piètre parti pour vous. » Françoise eut dans ses prunelles transparentes d’aigue-marine un éclat malicieux et ravi. On y lisait, comme si elle l’eût crié tout haut : « Un parti ?... Celui que j’aime, celui que je serai toujours trop heureuse de choisir. » soupira Escaldas, « si j’avais seulement un allié avec moi ! « Il n’a d’autre pensée que mon bonheur. Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux. Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler quand bon vous semble. Pas, je le crains, sur un certain sujet. Dieu, que vous êtes énigmatique ! Vous causerez avec papa dès demain. Ce n’est pas difficile, puisque, en ce moment, nous habitons le château et vous aussi. A demain donc, mademoiselle Françoise, car voici, je crois, quelqu’un qui attend pour vous inviter à danser. » Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement indifférent à Françoise, qu’elle l’accepta sans même le regarder, s’inclina dès qu’il vit s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du cotillon avec Mlle de Plesguen. Celle-ci mit la main sur son bras, et se laissa emmener vers la grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert entamaient la première figure. Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise par les étranges propos de José Escaldas, la jeune fille ne put surmonter sa souffrance en constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant empressement auprès de sa danseuse, qui éclataient dans toutes les façons, d’ailleurs parfaitement élégantes, du prince Gilbert. Mlle de Valcor et lui formaient un beau couple, en dépit de la taille médiocre de Gairlance, qui atteignait tout juste celle de Micheline. Mais il avait une grâce mâle et assurée, une séduction incontestable, et il était là sur son terrain d’homme du monde accompli, dirigeant avec un art aimable les fantaisistes figures du cotillon, et dansant à miracle, avec un rien de négligence, qui marquait son dédain complaisant pour l’exercice frivole où il excellait. Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait la galerie féminine, restait sans effet sur sa ravissante partenaire, la seule entre toutes qu’il eût voulu toucher. Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un rêve triste, un sourire voulu sur les lèvres, dansait sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire, et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait son corps souple, il la sentait très loin de lui. se dit-il, « elle ne serait pas si absorbée pour un malaise de sa future belle-mère. Une fille de tête comme celle-là!... Est-ce que cela craquerait du côté de son petit séminariste de Ferneuse ?... Ça m’éviterait la peine d’éliminer le freluquet, comme j’en ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là sur le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est une bonne brouille entre les amoureux. Cette belle créature aux yeux de braise et de velours se doute peut-être enfin qu’un blondin à figure de Carême n’est pas du tout son affaire ... » Cependant les salons de Valcor s’étaient peu à peu désemplis. Les invités venus de Brest ou de châteaux éloignés se retiraient les uns après les autres. Une vingtaine de couples, tout au plus, achevaient le cotillon. C’étaient, pour la plupart, des amis intimes qui recevaient l’hospitalité dans l’immense château. Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, la pâleur d’une aube d’été glissait, fanant les calices de lumière. Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le parc, tandis que, sous les plafonds éblouissants, la jeunesse inlassable ne se doutait guère que cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour. A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin ses traits se crisper d’inquiétude, se réfugia, pour se détendre de la pénible contrainte, dans un petit salon qu’il croyait désert. Tout de suite, il y aperçut sa femme. Laurence était abattue sur un divan, la tête renversée sur les coussins, les yeux mi-clos, pâle comme une morte. Une telle douleur dévastait son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter ni en malade ni en enfant. « La maison ne contient plus que nos hôtes, qui y sont chez eux. Vous pourrez enfin m’expliquer ... » La marquise tourna vers lui ses yeux sombres et doux, où il vit une expression pareille à celle d’une bête inoffensive sur laquelle se lèverait le couteau du chasseur. Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une minute. Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait à l’accuser, et, quelle que fût cette accusation, il se dit qu’il en triompherait aisément dans ce cœur tendre. « Chère Laurence, » murmura-t-il, « quel que soit le mal que vous soyez en train de vous faire à vous-même, je jure de vous en guérir. Dites-moi ce qui vous tourmente ... Sans répondre un seul mot, elle se laissa prendre la main, se leva et le suivit. PAR les immenses escaliers de pierre, à marches basses, recouvertes de tapis somptueux, par les corridors larges comme des galeries, le marquis et la marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de gala où s’achevait le cotillon. Tout à coup, en arrivant sur un palier du second étage, dans l’aile où se trouvaient leurs appartements privés, Renaud et Laurence surgirent en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant éclairait une vaste antichambre, tendue de tapisseries sombres entre les boiseries sculptées. Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait une vue grandiose, d’une solitude infinie, que l’heure incertaine et mystérieuse emplissait de tristesse. L’esplanade entourant le château aboutit, de ce côté, à la terrasse qui surplombe la mer, car c’était ici l’aile extrême de l’édifice. Les cimes des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, et une assez longue rangée de ses balustres blancs, se détachaient sur le glauque abîme. Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire rocheux hérissait, contre la lividité des eaux et du ciel, ses dentelures d’un noir d’encre, brodées d’un fil d’or rose par le soleil levant. Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité d’un tel cadre, en passant soudain des clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette pâleur et à ce silence de la Nature. En même temps, ils se virent l’un l’autre, avec des traits que la jeunesse enfuie ne défendait plus contre les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le souci plus que le plaisir avait allongé les heures. « Où me conduisez-vous donc, Laurence ? Dans le nouvel appartement de Micheline ? » De la tête, Mme de Valcor fit signe que oui. Elle mit la main sur le bouton d’une porte. Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud offrait à sa fille, au lieu de l’unique chambre d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble de pièces, dont la décoration et l’ameublement représentaient un somptueux cadeau. « Quand, plus tard, elle reviendra nous voir avec son mari, » s’étaient dit les parents entre eux, « il faut qu’elle trouve ici une installation bien à elle, et qui lui plaise. » Malgré les efforts de l’architecte et du maître tapissier, qui devaient livrer tout en état pour le jour de l’anniversaire, les travaux restaient inachevés. Micheline, qui adorait les livres, et en possédait de charmants, éditions rares, reliures précieuses, mignons volumes presque illisibles dans leur finesse, avait souhaité qu’on aménageât pour eux la chambre où elle se tiendrait le plus volontiers. En vue de cette destination, elle avait choisi la moins grande, mais la mieux située, dans la tourelle d’angle la plus rapprochée de la mer. C’était un cabinet de forme irrégulière. On y accédait par trois marches. Deux fenêtres, étroites et accouplées, s’ouvraient sur l’Océan, bordé à perte de vue par des rochers farouches. L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait la rêveuse Micheline. Son désir de la rendre aussi originale que possible, et ses hésitations à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de chose dans le retard apporté aux travaux. La veille seulement les ouvriers avaient attaqué un mur, où Mlle de Valcor voulait faire creuser une niche, que l’on garnirait de rayons pour certains de ses livres. « Vous reconnaissez cette chambre ? » « C’était mon cabinet de travail, quand j’étais jeune homme, » répondit Valcor. « Je vous l’ai dit cent fois. Micheline la chérie ! a trouvé là une raison de plus pour en faire son studio. Alors, » reprit la marquise d’une voix tremblante, « vous n’avez pas oublié votre cachette ? L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence. Elle n’était point préparée à voir sur les traits de son mari une pâleur si soudaine et si lugubre, une telle contraction d’effroi. Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques secondes, et ce mâle visage, d’une souriante énergie, redevenait lui-même. L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on ne sait quelle invraisemblable justification, se sentit glisser jusqu’au fond du doute. Elle demeurait consternée de son succès, éperdue de ce renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse à l’ordinaire de plier devant ce souverain esprit. « Oui, Renaud, » répéta-t-elle, « votre cachette. Ce réduit si bien célé dans le mur qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre à jour. Ce réduit contenant votre horrible secret. » Il fit peser sur elle un regard violent. « Vous avez donc osé, » demanda-t-il, « toucher à quelque chose ici sans me prévenir, sans m’appeler ?... C’est aujourd’hui même, » reprit Laurence, « qu’en creusant la paroi, les ouvriers ont découvert une cavité contenant les lettres que vous aviez autrefois si bien cachées. Micheline était là, donnant ses indications. Elle m’apporta le mince paquet, en riant de l’aventure, et sans en briser le cachet, grâce au ciel ! Elle et moi, nous crûmes à quelque relique plus ancienne que nous tous. « C’est ton père qui l’ouvrira, » lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes plus, ni l’une ni l’autre. Mais, plus tard, en m’habillant pour le bal, sur un pli saillant, je crus reconnaître votre écriture ... Et vous avez lu ? » Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid, jusqu’à renoncer même à manifester de la colère. Ce fut avec une espèce d’ironie bienveillante qu’il posa la question. Le trouble de sa femme grandissait, au contraire. croyez-le bien, ce n’est pas la jalousie qui me déchire le plus. Si j’étais seule à souffrir !... » Les mots moururent dans sa gorge, tandis qu’elle attachait sur son mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre leur infinie douceur, de larges prunelles d’ombre amoureuse, toutes noyées par une douleur sans nom. Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce inoffensive, sa dévotion à toute épreuve. D’ailleurs, il croyait voir se réduire le problème à un orage sentimental, et son épouvante première diminuait. « Comme vous avez tort de vous tourmenter si follement, ma pauvre Laurence ! Y a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable ? Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux enfants ? » Renaud regarda sa femme sans répondre. « Où alliez-vous donc ? » reprit celle-ci au bout d’un instant. « Pourquoi les laisser dans une illusion si dangereuse ? Quand comptiez-vous anéantir leur beau rêve ? Ses yeux ne quittaient pas les lèvres de Laurence, comme s’ils eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle ne disait pas. « Vous n’aviez pourtant pas l’intention de les laisser tomber dans ce piège infernal ?... Précisément, » dit-il, « vous n’êtes pas en possession de vous-même. Je ne puis vous répondre maintenant. » Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus atroce, ainsi que dans les tenailles d’une torture physique. Si Micheline allait en mourir ! » Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché brusquement par un fer rouge. De nouveau, malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie s’altéra. Sa Micheline, sa fille adorée, son orgueil, sa joie !... fit-il d’un ton dur, « c’est assez de récriminations et d’équivoques. Je vous répondrai quand j’aurai pesé toutes les données de la situation. Il n’y en a qu’une qui compte, et elle n’a pu sortir une heure de votre mémoire ! Croyez-vous donc que ma douleur soit celle de l’épouse bafouée !... Avez-vous besoin de vérifier vos anciennes lettres d’amour, afin de mesurer mon offense et de découvrir un moyen de la leurrer ? Peu m’importe que votre aventure se soit terminée avant notre mariage, ou que vous ayez trahi plus tard ma tendresse. Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime, ne me touche qu’à peine auprès de la révélation affreuse.... s’écria Renaud, lui saisissant le bras presque brutalement. L’expression de son visage était bien la plus immense, la plus sincère stupeur. « Quel homme êtes-vous donc pour jouer ainsi la comédie devant moi, qui ai vu !... » « J’avais une telle confiance en vous !... Ce que vous avez vu !... » répéta son mari avec la promptitude d’un duelliste qui pare une botte mortelle, « Mais, imprudente que vous êtes, vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait le poison destiné à un autre. Vous avez lu ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège n’était pas tendu pour vous. Il n’y a jamais rien eu entre madame de Ferneuse et moi. » Un éclair de délivrance, un faible sourire, détendirent cette physionomie de femme, en dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute. Renaud, je donnerais mon sang pour vous croire. Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le jure sur la tête de Micheline. » Le serment vibrait d’une telle fougue de vérité! Valcor, esprit audacieux, n’avait qu’une superstition : sa fille. Il ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée. Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber sur un escabeau, seul siège de cette pièce, qu’encombraient des échelles et des outils de maçons. La force lui manquait pour croire à l’invraisemblable salut. Elle tremblait de ne pouvoir se laisser convaincre. Son mari la vit plus blanche que la proche muraille où séchait le plâtre frais. La malheureuse grelottait sans même s’en apercevoir, dans ce matin blafard, et avec cette robe décolletée, d’où sortaient ses grêles épaules. Une pitié, qui n’était pas feinte, imprégna les traits et l’accent de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais aimé d’amour celle qui souffrait si horriblement, là, devant lui. « Venez dans votre chambre, ma pauvre Laurence. Ne pouvons-nous pas nous expliquer ailleurs ? » Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers avait mis la cachette à jour. On y voyait encore une boîte de tôle ouverte, une simple caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute, les papiers se trouvaient à l’abri de l’humidité. reprit-elle, comme si des paroles sur le chaud ou le froid ne parvenaient même pas à ses oreilles. « Il y a si longtemps !... Vous ne vous rappelez plus quelles preuves vous avez vous-même rassemblées là exprès. Quand vous les reverrez, vous serez confondu !... Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées ? Êtes-vous sûre qu’elles sont authentiques ? Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier, comme vous l’étiez alors, scellerait dans un mur, sous une tapisserie soigneusement replacée ensuite, les témoignages d’un bonheur coupable, et d’une paternité illicite ? Si vous reveniez vivant, vous deviez retrouver ces souvenirs. Si vous périssiez au loin, vous pouviez en indiquer le secret à un ami, ou bien les laisser ensevelis à jamais. Il y avait tant de chances pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles, quand le château tomberait en ruines. Alors, » demanda Renaud, « comment expliquez-vous que j’eusse donné cet appartement à ma fille, que je lui eusse permis de faire creuser cette muraille, où se trouvaient abrités des documents si dangereux ? » Son regard vacilla, comme si sa raison même faiblissait. « Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir cette monstruosité, que j’eusse consenti à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si scandaleux existât entre elle et Hervé de Ferneuse ? » Maintenant, le ton du marquis exprimait la réprobation, l’honneur blessé. Le trouble, tellement inaccoutumé chez lui, dont il n’avait pas été maître au début de ce tragique entretien, disparaissait. Sa haute taille se haussait encore. Ses traits, finement busqués, reprenaient leur netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses dans leur captivante douceur, étincelaient, d’un bleu transparent de gemme. Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait de plus en plus. L’effroi de ne pouvoir jamais pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction qu’elle avait acquise, l’oppressaient comme la sensation d’un cauchemar dont elle n’espérait aucun réveil. A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse balbutia : « Mais Gaétane de Ferneuse ... Son fils n’aime peut-être pas réellement notre fille. » Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement, fronça les sourcils et garda le silence, évaluant l’hypothèse. Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria : « C’est à elle que j’en appellerai ... Je m’humilierai, je me jetterai à ses genoux. Je lui demanderai pardon de l’avoir chassée ... Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le marquis lui saisissait les poignets, penchait vers elle un visage où la fureur effaçait tout vestige de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible : « Je te le défends, tu entends bien ... Je te défends d’avoir aucune explication avec Gaétane de Ferneuse ! » Les bras qu’il serrait avec une violence cruelle, s’amollirent dans son étreinte. Heureusement qu’il les tenait encore, car tout le poids d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement, et Laurence, défaillante, serait tombée de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué. Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme évanouie, la souleva sans peine, car il était d’une force peu commune et elle ne pesait guère. Il l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité du nouvel appartement de leur fille. Ni sur le palier, ni dans cette pièce, il ne rencontra de serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres fussent montés. Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie pour appeler de l’aide, lorsqu’il se ravisa. Ayant étendu sur le lit un lit d’angle avec des courtines à l’ancienne mode, mais fort somptueux, Laurence inanimée, il parcourut des yeux la vaste chambre. Le jour entrait maintenant, presque dans tout son éclat, par les hautes croisées, dont l’une restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la douceur de ton des tentures en velours bleu pastel, du tapis pâle, tranchaient en plus sombre de jolis bahuts anciens, une petite commode ventrue et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. Vers ces meubles, dont l’un certainement, mais lequel ? recélait les papiers trouvés dans la cachette, se porta successivement l’attention du marquis. Ce qu’il cherchait ne devait pas être difficile à découvrir. Mme de Valcor ayant pris une hâtive connaissance des mystérieuses lettres, au moment où son devoir de maîtresse de maison l’appelait dans les salles d’apparat, s’étant peut-être échappée du bal pour en achever la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit au départ de Mme de Ferneuse, avait dû les rejeter dans quelque tiroir, sous un simple tour de clef, pour courir ensuite à cette exécution où l’emportaient le désespoir et la colère. C’était, en effet, exactement ce qui s’était passé. Et même, tel avait été l’affolement de cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant, que l’angle d’un des feuillets passait hors du secrétaire, sous le cylindre rabattu avec trop de précipitation. Renaud aperçut la tache blanche que faisait ce menu fragment de papier. Ses yeux brillèrent, un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers Laurence. Touchant la robe de bal, il entendit, dans le froissement de la sous-jupe de soie, un tintement de métal. Il trouva la poche, et les prit. Sur la tablette s’étalaient éparses des feuilles roussies au bord et piquées par le temps. Valcor les saisit toutes, les rassembla d’un geste rapide, les glissa dans une poche de son habit, puis referma la serrure et replaça les clefs. Une femme de chambre parut au bout d’un instant. « Qu’est-il arrivé à madame la marquise ? » cria-t-elle, lorsqu’un mouvement de son maître lui eut indiqué la forme gisante sur le lit. Peu de chose, j’espère, » dit-il. « Madame s’est beaucoup fatiguée pour cette fête. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. Je ne pense pas que cela dure. Mais, si la connaissance ne revenait pas promptement, appelez-moi, n’est-ce pas ? » Quittant la chambre de sa femme par une porte qui communiquait avec son appartement, il se trouva bientôt dans une pièce à peu près semblable, mais meublée plus sévèrement, où il se sentit chez lui, maître enfin de la situation, seul en face des papiers qui, peut-être, allaient transformer son sort, mais du moins prêt à la lutte, et délivré de l’incertitude. Il commença par aller de l’une à l’autre des trois portes, dont les boiseries foncées coupaient la tenture de damas rouge sombre, et, à chaque serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite à la table du milieu, posa dessus le paquet, d’ailleurs assez mince, des lettres, s’assit, et, vérifiant les dates, prit le feuillet le moins ancien. Celui-ci avait dû être enroulé autour des autres. Il ne portait qu’une courte inscription, d’une écriture où, malgré plus de vingt années écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître la sienne telle qu’elle était aujourd’hui. Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé l’attention de Laurence. Elles avaient dû rester presque entièrement cachées par un ruban, dont on distinguait la trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le papier jauni. Et Mme de Valcor avait dénoué ce ruban, que Micheline, heureusement, lui rapportait intact. Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots terribles dont sa mère avait été déchirée comme par un poignard : Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor, au moment de m’expatrier pour arracher de mon cœur un amour qui sera le seul de ma vie, m’éloignant par la volonté expresse de celle que j’adore et qu’un devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici, ne pouvant me résoudre à les détruire, ces lettres qui gardent le secret de notre sublime et déchirante aventure. enfant de ma noble Gaétane !... enfant de notre chair et de notre âme !... mes yeux te verront-ils jamais ?... Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit, puis murmura : « Hervé a, cette année, vingt-quatre ans. Son anniversaire tombe le 12 mai. Il est donc né trois mois après que ces mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément ce calcul. Elle était fixée même avant de parcourir ces lettres. » La main de Valcor se posa sur les papiers jaunis, où s’apercevait une autre écriture que la sienne, des caractères très fins et très hauts, biens féminins, mais d’une fermeté singulière. Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la pensée au point de n’avoir rien à y apprendre, soit qu’il eût besoin de ressaisir immédiatement quelque fil d’une machination qui se compliquait jusqu’à déconcerter son génie, il ne se hâta point de feuilleter ces pages où dormait un passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation profonde. Posant les coudes sur la table, il joignit les mains et y appuya son menton. Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de cette chambre, le regard fixe et droit, les sourcils rapprochés, les lèvres durement closes, avec on ne sait quelle flamme intérieure transparaissant sur ses traits énergiques, eût pressenti ce que la volonté d’un homme peut opposer de résistance au Destin. Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment où une détente soudaine en adoucit l’expression farouche. Quelque chose de douloureux et de passionné trembla autour de la bouche qui s’entr’ouvrit et dans les yeux qui se voilèrent. La face glissa contre les mains où elle s’ensevelit. CE lendemain de fête fut pour Micheline de Valcor la date la plus lugubre de son existence, le jour qui l’initiait à la douleur. Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans une douceur merveilleuse. Et elle n’aurait pas su qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle n’avait pas essayé de faire la charité. Elle était un peu comme ce prince d’Orient à qui ses courtisans avaient si soigneusement caché toute laideur et toute peine, qu’il dut s’échapper de son palais pour découvrir la maladie, la vieillesse et la mort. Il est vrai qu’il ne rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité, et qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le plus adoré de l’univers. Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au monde, celui qu’elle aimait, et qu’elle devinait aussi malheureux qu’elle-même. Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils avaient quitté le bal, et dont elle ne pouvait approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins, s’ils en avaient, s’étaient manifestés par une attitude tellement incompréhensible et cruelle, que c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas les juger dans un esprit de blâme et de révolte. « D’ailleurs, » pensait-elle, « ils ne devraient pas m’écarter ainsi de leurs préoccupations. Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à m’en rendre compte. Ce sont mes sentiments qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en jeu. » Micheline ne savait rien, hors les quelques mots surpris entre son père et sa mère, et ceux, moins explicites encore, qu’ils lui avaient adressés. Mais, avec la retraite brusque de Mme de Ferneuse et de son fils, dans l’intuition de son jeune cœur amoureux, délicatement vibrant, c’était assez pour lui suggérer les pires craintes. Ne s’étant pas couchée après le bal, elle attendait impatiemment le déjeuner, qui se servait à une heure. Elle espérait y rencontrer ses parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus, d’ailleurs, qu’aucun des hôtes du château. Tous reposaient encore après la nuit de fête. Mlle de Valcor, par l’intermédiaire d’un domestique, fit alors passer à son père un mot, sous enveloppe cachetée, le suppliant de la recevoir. Le valet revint avec une réponse, également écrite et close. Mon enfant des affaires très graves m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante, ne doit pas être dérangée Ne sais-tu pas, Micheline, que tu es ma seule raison de vivre, et que le bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te concerne ? Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le souhaites, quoi qu’il arrive. Sois seulement patiente, calme et silencieuse, comme une Valcor doit l’être. Ton père qui t’aime par-dessus tout. Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, lui firent passer sur le cœur un frisson de danger, de mystère. Pour hâter le cours des lentes heures, dont l’angoisse à venir l’effarait, Micheline résolut de sortir dans le parc. Elle irait sur la terrasse, dans un coin qu’elle connaissait bien, où le spectacle de la mer était plus sauvage qu’ailleurs. Là, même par les temps calmes, les vagues se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix triste et infinie l’aiderait à engourdir sa peine. Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur d’un demi-kilomètre à cent pieds au-dessus de la grève. Elle a, comme mur de soutènement, la falaise rocheuse même, si abrupte à certains endroits, que la balustrade de pierre se trouve presque en surplomb et domine verticalement les flots. A ses deux extrémités, la terrasse s’appuie à des promontoires naturels, dont les arêtes la limitent comme des bornes gigantesques. Celui du nord est d’un dessin particulièrement tourmenté. Si l’on s’accoude à son ombre, au-dessus du dernier balustre, on suit de l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant rapidement, jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les flots, ou bien on plonge le regard immédiatement au-dessous de soi, le long de sa muraille, qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls les oiseaux de mer semblent pouvoir trouver un point d’appui. A cet endroit, la basse grève n’est qu’un chaos de rochers, dont les masses, vues d’en haut, surgissent toutes noires dans la blancheur d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet abîme, monte la rumeur des eaux puissantes, tantôt apaisée et monotone comme une chanson de nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et de surnaturels hurlements. Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en cet après-midi de juin, où Micheline vint l’écouter. La mer bretonne était bleue et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient de fins triangles ocrés. Toutefois, malgré la beauté de l’heure, la tristesse des espaces immenses, qui rend si graves les yeux des marins, flottait sous le ciel, jusque vers l’horizon, où rien ne s’achevait. Elle tenait une ombrelle blanche ouverte au-dessus de sa tête, que protégeait en outre une grande capeline de paille légère. On aurait pu la voir, apparition charmante, contre le rocher sombre, s’il eût été possible à un être humain d’errer sur la redoutable falaise. Mais, du côté du parc, elle se trouvait cachée par un dernier hérissement de granit. A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un regard la perspective grandiose et familière, que Micheline fit un mouvement de recul, et jeta une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous d’elle, une forme humaine venait de remuer contre la vertigineuse muraille. La frayeur de la jeune fille n’avait été que le saisissement nerveux causé par cette agitation vivante sur le roc éternellement désert. Mais un fait si étrange n’impliquait rien de dangereux pour elle. D’ailleurs, sa nature était calme et brave. Son second mouvement la ramena donc vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son buste s’inclina dans une attitude de vive curiosité. Un homme se hissait dans sa direction, s’agrippant des mains et des pieds aux parties saillantes du granit, montant avec circonspection et lenteur, mais avec une sûreté singulière. On eût dit que la rude falaise avançait à mesure, pour lui, des degrés secourables, tant il avait d’adresse à se saisir de la moindre aspérité. Cependant sa position était effrayante, car, au-dessous de lui, c’était le vide, et la moindre maladresse pouvait le précipiter. Micheline regardait en haletant cette silhouette mince et agile. Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter sur une surface relativement large. Il leva la tête, comme pour mesurer l’effort qui lui restait à faire. Mlle de Valcor jeta un cri : Oui, moi, » dit-il, « n’ayez pas peur. » Quel son doux et voilé prirent ces mots dans l’énormité de l’air ! Jamais Micheline ne devait oublier leur sonorité d’exception, qui accentua l’émoi dont elle était bouleversée. « Hervé, » supplia-t-elle, tremblante, « laissez-moi chercher du secours. On vous jettera une corde d’ici. Si j’allais vous voir tomber, là!... » Son beau visage était plus blanc que sa robe. « Si vous saviez comme je suis d’aplomb !... Je n’ai pas l’ombre de vertige. » Sa voix ne fut plus qu’un souffle, le plus faible, le plus suave parmi les souffles de l’espace. Tous deux se turent et se contemplèrent. Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le décor écrasant, et même les circonstances menaçantes qui amenaient le jeune homme à une si extraordinaire entreprise. Les yeux noirs de Mlle de Valcor et les yeux bleus de M. de Ferneuse se pénétraient plus attirants et plus profonds que toute la mer et que tout le ciel, plus remplis de présages que le Destin. Ils ne pouvaient plus se déprendre. Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, qui parla ensuite la première. Parce qu’il faut que je vous parle, et que cependant j’ai juré à ma mère de ne pas remettre les pieds à Valcor. Nous en sommes là, vraiment ?... » s’écria la jeune fille avec désespoir. Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du regard, au-dessus de lui, s’il ne pouvait gagner un mètre ou deux, et s’élever plus près d’elle. L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. Et elle, alors, demeura muette, immobile, la respiration suspendue, toute son âme rivée à chaque geste du jeune corps souple, qui rampait en hauteur, collé au roc ainsi qu’une liane vivante. Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, lorsque, enfin, Hervé se trouva dans une espèce de niche assez vaste, à une distance d’elle si insignifiante, que leurs mains s’atteindraient peut-être s’ils essayaient de les joindre, non sans une extrême imprudence. « Le plus difficile a été fait sous vos yeux, » dit M. « J’ai franchi la falaise par un véritable sentier. Les touristes le suivent sans peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se briser à la pointe du promontoire. Mais les guides n’ont pas prévu ma visite d’aujourd’hui, et les degrés manquaient pour remonter sur ce versant. Vous saviez donc me trouver ici, Hervé? N’est-ce pas votre place favorite ? Je serais revenu tous les jours, quitte à attendre, comme je viens de le faire, deux ou trois heures à mon poste d’observation. Mon ami, » dit la jeune fille avec une intonation profonde, « ceci nous unit pour toujours. « Vous vous engagez à moi ? De toute mon âme, devant Dieu qui nous entend, devant ce ciel et cette mer. Quels plus sublimes témoins pourrions-nous souhaiter ? » Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. L’immensité se reflétait dans ses beaux yeux. Elle semblait, contre la pierre primitive, dressée derrière elle comme un menhir, une jeune prophétesse inspirée. « Micheline, je sens que je braverai tout pour vous conquérir. Mais, s’il faut lutter, ne fléchirez-vous pas ? Votre père a tant d’influence sur vous ! Mon père ne veut que mon bonheur. Il me l’a encore fait savoir il n’y a qu’un instant. C’est comme ma mère, » dit Hervé. « Pourtant, elle m’interdit de songer à vous désormais. Quel tableau d’obéissance filiale !... » s’écria Micheline, avec la prompte gaieté de son âge. Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, un cadre imaginaire. « Je n’ai pas promis l’obéissance, » répliqua-t-il. « Mais j’ai donné ma parole de ne pas franchir la grille de votre parc. Rien au monde, d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, adorée Micheline, ne me ferait mettre aujourd’hui le pied sur les terres de Valcor, et ma mère pouvait se dispenser de mon serment. » Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie de sa fiancée mourut sur ses lèvres. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas, un orgueil amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache blonde parvenait à peine à viriliser, tant il y avait de finesse dans le teint blanc et de douceur dans les yeux limpides. Micheline resta silencieuse, le regardant avec plus que de la tristesse, avec une confusion navrée. Elle ne savait de quels mots se servir pour lui demander s’il était possible que, la nuit dernière, ses parents, à elle, eussent ignominieusement congédié sa mère, à lui. Que devint-elle, en entendant celui qu’elle aimait lui dire : « Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, le marquis de Valcor eût déjà reçu mes témoins. « Un duel entre mon père et vous ! » Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux de M. dit-il, « je suis redevenu plus maître de moi-même. Je ne vais pas vous réciter le monologue du Cid . Et pourtant, ma situation n’est pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère ne pas déroger à la fierté de mon nom, en me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si le malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive mon devoir dans une démarche qui me ferait vous perdre, eh bien ... » répéta Micheline, dont le cœur sautait d’angoisse. « N’importe, ma chère aimée, n’envisageons pas le pire. Vous me devez le secret de toutes vos pensées. Qui me parlera, si ce n’est vous ? Mes parents se cachent de moi. Cette entrevue que vous nous avez ménagée au péril de votre vie est peut-être la dernière, pour bien longtemps. que tout cela est affreux ! » gémit-elle, comme si la cruauté de leur sort lui fût apparue tout à coup. « Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup de courage et peut-être une longue patience. Entre nos deux familles, il y a certainement quelque secret terrible. Elle croit que ce secret ne mettra pas entre vous et moi un obstacle insurmontable. ô ma fiancée devant Dieu ! vous qui, seule, posséderez mon cœur jusqu’à la mort, écoutez. Si tout notre amour, toute notre énergie, toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un tel obstacle ... « Est-ce alors que vous demanderiez raison à mon père ? » « Je suis un croyant, » dit-il. « La science ne m’a pas éloigné de Dieu. C’est lui que je cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai confiance qu’il me donnerait la force de renoncer à mes titres vains de gentilhomme et aux préjugés sanguinaires dont leurs traditions obscurcissent les âmes. Je quitterais le monde, où je ne pourrais devenir votre époux et où je serais trop tenté de me venger du marquis de Valcor. Non, Micheline, car ce serait éviter un crime pour en commettre un pire. J’irais poursuivre, au fond d’un cloître, les études d’où j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays. » Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite altéra la physionomie d’Hervé. Il se méprenait sur ce silence. « Vous referiez votre bonheur ... » « Vous pouvez le croire ! » Votre résolution m’étonnait, parce que, moi, il me semble que je préférerais mourir. » Cette fille charmante prononça ces mots avec une simplicité qui leur donnait une force merveilleuse. D’un caractère moins contemplatif, moins imprégné de traditions religieuses que celui d’Hervé, elle n’envisageait pourtant pas plus que lui leur amour comme un sentiment qui pouvait changer ou finir. Seulement, devant la résolution inattendue de l’homme dont elle ne connaissait pas encore toute l’âme, elle avait eu un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. Quelle forme prendrait son renoncement à la vie si elle devait perdre l’amour qui lui représentait toute sa vie ? de Ferneuse avec un beau sourire, « vous savez que notre premier devoir est l’espérance. Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même, » dit-elle. « Alors, » reprit-il avec une espèce d’espièglerie, « nous en avons pour longtemps. » Et ils se sentaient si sûrs de s’aimer ! « Maintenant, » dit Hervé, « il faut que nous nous quittions. » Micheline pâlit, autant de la douleur de lui dire un adieu qui pouvait être long qui sait ? même éternel que de frayeur pour lui, qui allait reprendre son périlleux chemin. « Me permettrez-vous de revenir ? » J’aurai toute la patience qu’il faudra. Je préfère ne pas vous voir que d’exposer votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez pas cette entreprise insensée. » Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne pas exiger un tel serment. « Alors, laissez-moi toucher votre main ... soupira Micheline, dont le sang se glaçait à chaque mouvement du jeune homme. Cependant, leurs doigts étendus restaient séparés par un espace presque imperceptible. Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé l’élan nécessaire pour le supprimer. Mlle de Valcor regarda autour d’elle. Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité, jaillissait, parmi quelques pauvres graminées, une petite fleur rosâtre et sans nom. Micheline la cueillit, la baisa, la tendit de toute la longueur de son bras. Son fiancé put saisir la corolle frêle. A son tour, il y posa les lèvres, la glissa contre son cœur. Je suis à vous pour toujours. Je serai votre femme ou je mourrai. » Il le fit avec la lente et sûre agilité déployée dans l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, enfin, il posa le pied sur l’espèce de lacet praticable, contournant la falaise et taillé pour les touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette de toile qui le coiffait, et dirigea les yeux là-haut, vers l’aimée. Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient dans le soleil, et sa face claire où elle devina le reflet d’une âme incapable de découragement, d’inconstance, d’aucune fraude morale. Elle se sentait vaillante et sûre comme lui, résolue comme lui. Aussi, avec plus de douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle silhouette élégante, qui disparut à l’angle du rocher. Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru par Hervé pour monter jusqu’à elle. La muraille, grise et sans ombre dans la pleine lumière, paraissait presque lisse. En bas, c’était l’abîme, avec le hérissement féroce des granits et l’irritation perpétuelle des lames contrariées. Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, maintenant qu’elle ne craignait plus pour l’audacieux ami. je puis être fière d’être aimée à ce point ! » Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction exaltante, une force de constance indomptable. VERS l’heure où Micheline s’entretenait avec Hervé, dans des circonstances tellement décisives pour leur amour, un autre tête-à-tête, d’une nature bien différente, avait lieu non loin du leur. de Plesguen l’oncle Marc, ainsi que l’appelait Mlle de Valcor, avait accueilli avec une certaine surprise la prière que lui adressa Françoise d’écouter très sérieusement ce que José Escaldas aurait à lui dire. « Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences d’Escaldas. Mais, s’il désire me parler, pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans te prendre comme intermédiaire ? Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son ennemi. Ce serait lui faire beaucoup d’honneur, » repartit le vieux gentilhomme. Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage maigre, avec des traits accentués et une moustache grise, l’air de l’officier qu’il avait été, en effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le désir de se consacrer à sa fille, avec un certain dégoût de la vie militaire moderne, lui eussent fait donner sa démission, offrait le type classique de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une hauteur aisée, et, quand il voulait, de la plus impertinente politesse. « Papa, » insista Françoise, « je vous prie d’aller retrouver José Escaldas, que je viens de rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous attendrait au Chêne-Blanc. Ne le traitez pas avec votre désinvolture ordinaire. Je ne sais pourquoi, mais je me figure que c’est un individu très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître ses idées. répéta le père avec une souriante réprobation. « Quel vilain mot dans ta jolie bouche ! Mais quelle chose opportune, par le temps qui court ! Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, Françoise ? Je vous en voudrais si vous en manquiez l’occasion. » Mais Françoise de Plesguen riait toujours. Frimousse pétillante, avec une longue taille sur des jambes un peu courtes, on la rêvait en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux blonds, et quelques mouches au bord de ses fossettes. Son père soupira tout bas, car il savait que le rire de sa Françoise manquait parfois d’insouciance. Mais il ne discernait pas toujours à quel moment. « Et si c’est un secret pour l’exploitation du caoutchouc, que ton Bolivien veut me vendre au détriment de notre cousin, » plaisanta-t-il, « m’approuverais-tu de faire concurrence au roi de la Valcorie, et de partir, comme planteur, pour le Haut-Amazone ? » Toutes les Valcories du monde ne m’empêcheraient pas de jalouser Valcor tout court, ce domaine héréditaire où nous sommes, un des plus beaux de France. Comment s’occuper d’autre chose quand on le possède ? A la place de notre cousin, je trouverais que c’est l’amoindrir, y ajouter les millions d’une industrie exotique. » Comme elle tenait de son père, au fond ! La fierté de race, l’orgueil de la terre qui donne le titre : voilà ce qu’elle enviait, cette petite bergère de Watteau. « Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui t’empêchera d’être la fille d’un cadet, ma jolie ambitieuse, » dit Marc avec un peu d’amertume. L’heure est chaude pour marcher jusqu’au Chêne-Blanc. » de Plesguen sonna pour se faire donner son plus large chapeau de paille et sa vaste ombrelle grise doublée de vert. Il quitta le château, traversa les jardins à la française, puis par une avenue baignée d’ombre, sous les arceaux des ramures épaisses, il se dirigea vers le Chêne-Blanc. Le carrefour prenait son nom d’un arbre splendide. Plus droit qu’un hêtre, avec le même ton lisse et vaguement argenté, le chêne jaillissait au centre, colonne dont on oubliait l’énorme diamètre, tant elle était haute, et couronnée d’une coupole gigantesque de verdure. De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était assis, tellement absorbé dans ses réflexions qu’il avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa canne, il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu. « Vous avez donc, monsieur, des choses bien mystérieuses à me communiquer, pour m’avoir fait venir si loin ? » demanda Marc en le saluant à peine. « Très mystérieuses, monsieur de Plesguen. » Le mot ne fit que refroidir davantage celui qui arrivait. Sa droite et simple nature répugnait à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni se faire au grand jour. « Allez, monsieur, je vous écoute, » fit-il en prenant une place aussi éloignée de José que la longueur du banc le permettait. Le métis glissa tout près de lui, escamotant la distance d’un mouvement cauteleux et félin, sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son interlocuteur. « Monsieur de Plesguen, ne vous écartez pas. Nous n’aurons point à nous repentir, croyez-moi, de parler à voix basse. » En effet, sa voix n’était qu’un susurrement. « Quel serait votre état d’âme si je vous fournissais la preuve que c’est vous, et non votre cousin Renaud, qui êtes le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire du marquisat, le propriétaire légal du merveilleux domaine où nous sommes ? » de Plesguen, dont Escaldas se montrait si curieux, ne parut pas sensiblement modifié par une telle supposition. L’invraisemblable et l’absurde, dans la bouche d’un individu pour qui l’on manque déjà de confiance, ne peuvent que mettre davantage en garde contre lui. Marc leva seulement les sourcils et haussa les épaules. « Ce que je vous dis est absolument sérieux, monsieur de Plesguen. Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, monsieur Escaldas : la course que vous m’avez fait faire en pleine chaleur, et que je regrette fort. Mais quant à vos sornettes !... Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour votre fille, » cria le Bolivien en le voyant se dresser. Il revoyait le rire de sa Françoise, avec le pétillement de ses yeux vifs. Il entendait encore le « Qui sait ?... » plein de chimère. « Vous n’avez pas débité ces folies à ma fille, je l’espère bien, monsieur ? Mais mademoiselle Françoise est vouée au malheur si vous ne vous faites pas restituer le patrimoine qui doit lui revenir. Elle aime le prince de Villingen, qui épouserait l’héritière de Valcor. Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever. Présumer des sentiments de mademoiselle de Plesguen ! » Le maigre visage, à moustache militaire, se plaquait de rouge. La colère et l’émotion luisaient dans les yeux, ordinairement assez ternes. Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas fait seulement d’indignation. Comment deviner un cœur de jeune fille ?... Serait-il possible que la sienne se préparât le chagrin d’une amourette insensée ?... Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du buste, et une nuance implorante atténuer l’irritation de la physionomie. de Plesguen ne faisait plus mine de vouloir s’en aller. « C’est au père que je m’adresse, » reprit humblement le Bolivien. « J’ai vu votre Françoise tout enfant. Je tiens son bonheur dans mes mains. Et vous voulez que je ne vous en parle pas !... » A peine percevait-il le sens de ces paroles. Des billevesées, écloses dans la cervelle sans pondération de ce natif des pays chauds ! Mais sa colère tombait, noyée de tristesse. Françoise, sa jolie ambitieuse, comme il l’appelait ... cela ressemblait à cette folle tête, de rêver un mariage impossible. Que deviendrait-il, lui, si elle allait souffrir pour de bon ! « Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que cela peut vous faire, même si je déraisonne, de m’écouter cinq minutes ? » Une réflexion venait de frapper Marc. « Vous prétendez me parler dans l’intérêt de ma fille. Vous invoquez votre dévouement pour elle. Mais sa cousine aussi, vous l’avez connue au berceau. Le père de Micheline a fait votre situation. Vous avez toutes les raisons du monde d’être plus attaché aux Valcor qu’à nous. « Pourquoi voudriez-vous leur ruine ? Ceux que vous appelez « les Valcor », reprit Escaldas, « ne seront jamais ruinés. Les caoutchoucs d’Amérique valent des mines de diamant. Ce que Renaud a conquis par son énergie restera à sa fille. Mais ce qu’il a conquis par un crime doit revenir à la vôtre. « Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la conscience ? » « Haïriez-vous mon cousin ? » « De toute mon âme ! » répondit l’autre, avec une intonation qui ne laissait subsister aucun doute. Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent sur les traits de son interlocuteur. « Cela suffit, » dit-il, « pour que je cesse de vous entendre. » de Plesguen était debout, déjà dans le mouvement de s’éloigner. « Vous le haïrez bien plus que moi, » dit Escaldas, « vous si respectueux de votre sang, si fier de votre race, quand vous saurez quel crime il a commis contre votre race et contre votre sang. Voilà deux fois que vous prononcez ce mot de « crime », riposta, en s’arrêtant, mais sans reprendre sa place, le père de Françoise. soit, admettons que votre calomnie repose sur un fait réel. Ce crime, que vous imputeriez au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se rapportent sans doute à cette période de sa jeunesse, où vous avez fait sa connaissance, au cours de ses explorations dans des pays sauvages. Là-bas, l’énergie prend parfois, et forcément peut-être, des formes sanguinaires. Ce fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans doute pas un pour nos lois françaises, ou, après vingt années, leur échapperait par la prescription. La prescription n’existe pas pour ce que je soupçonne. « Vous n’avez que des soupçons !... Mais, tout à l’heure, vous me parliez de preuves. Je suis moralement sûr, » dit tranquillement Escaldas. « Quant aux preuves, nous aviserions ensemble au moyen de les établir. Faire de vous le maître de ... Il ne s’agit pas de cette rengaine, » interrompit Marc avec impatience. « Je demande : dans quel but, pour vous ? Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent. Le second seul doit compter, je pense, » fit Plesguen dédaigneusement. « Il prime l’autre, certes, » dit Escaldas, imperturbable. « Vous voyez, je suis net. Parce que je veux vous convaincre. Vous me convainquez si peu que je vous défie de répondre à cet argument : mon cousin vous paierait sans doute plus pour vous taire, si vous êtes en mesure de le perdre, que d’autres pour parler. Renaud ne possède pas seulement son patrimoine familial, mais les immenses revenus de ses caoutchouteries. Il peut mettre le prix à votre silence. Si vous ne lui offrez pas ce silence, c’est qu’il n’a rien à craindre de vous. Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que je sais. Aucun contrat ne lui offrirait une sécurité suffisante. Le métis avait trouvé on ne sait quel accent de vérité sinistre. « Enfin, » murmura Plesguen après quelques minutes de réflexion, et en se rapprochant, la voix étouffée, dans un geste involontaire d’entente, « de quoi donc pouvez-vous accuser le marquis de Valcor ? » Un éclair passa dans les petits yeux de jais du Bolivien. « Serez-vous un allié, si je parle ? » Je ne crois pas que rien au monde me décide à faire alliance avec vous, surtout pour des menées ténébreuses. Cependant, monsieur de Plesguen, je vous répète qu’avec un homme comme Valcor, c’est ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous le serment de ne pas le mettre en garde contre moi, quoi que je puisse vous dire ? » L’ancien officier ne répondit pas tout de suite. Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise sous son chapeau de paille à larges bords. « Décidément, monsieur, ce sont là des histoires qui ne me reviennent point. Je ne puis vous promettre que ma conscience ne m’oblige pas à défendre coûte que coûte le chef de notre maison, si je juge qu’il est vilainement et injustement attaqué. Le chef de votre maison !... » « Oui, monsieur, ma mère était une Valcor. Et s’il n’en est pas un, lui ! » « S’il est un étranger à votre race ... S’il porte votre titre, à vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à la plus audacieuse machination, à la plus atroce perfidie ! Vous considérerez-vous toujours comme tenu d’honneur à respecter en lui tout ce qu’il bafoue : votre lignée, votre sang, votre nom ... Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable triomphe d’un bandit ? » Où était sa circonspection de tout à l’heure ? Mais il y gagna de capter enfin l’attention émue de celui qu’il voulait convaincre. Nul ne fût resté sans trouble en écoutant son étrange hypothèse, énoncée avec une indéniable conviction. Pourtant, après une courte stupeur, Marc se ressaisit. « Vous oubliez, Escaldas, » dit-il, « que j’ai vu naître Renaud, étant plus âgé que lui, que je fus son compagnon de toujours ... interrompit brusquement l’autre, « dans les forêts vierges du Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années où l’on perdit sa trace, tandis qu’il parcourait de sauvages et fiévreuses solitudes ? On n’a jamais perdu tout à fait sa trace. Tout s’est expliqué à son retour. Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis du gentilhomme, qui ne détournait plus son regard. « Et, à son retour, » reprit le métis en appuyant sur chaque syllabe, « tout vous a-t-il paru si simple ? Lui-même, ne l’avez-vous pas trouvé changé plus que de raison ? Il était parti presque un adolescent encore, » répondit Marc avec lenteur, interrogeant ses souvenirs. Plus qu’un homme, une espèce de héros. Il avait souffert toutes les privations, connu tous les dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du civilisateur, du conquérant. Il s’était battu, il avait mal guéri de terribles blessures. Et peut-être on ne me l’ôtera pas de l’esprit nul adversaire ne lui avait donné plus de mal à vaincre que son propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru changé? » José Escaldas se leva du banc, s’approcha de Marc, toujours debout, se haussa pour mettre son visage tout près du vieux visage loyal, qui pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une voix basse, mais qui sembla, pour son interlocuteur, éclatante à faire vibrer tous les échos de l’antique domaine. « Et s’il n’était jamais revenu ?... Si Renaud de Valcor dormait depuis vingt ans sous la terre sauvage des solitudes ?... Si celui qui est ici n’était pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez, seul au monde, le droit de vous appeler le marquis de Valcor ?... murmura le père de Françoise, en jetant autour de lui un regard d’épouvante. Les doux bruits de l’été frémissaient dans la profondeur des feuillages. Le chêne gigantesque se dressait dans sa séculaire majesté au-dessus des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût entendu vibrer, puis mourir incessamment, un rythme égal, qui était la respiration de l’Océan au repos. « O ma fille ! » soupira enfin Marc, « c’est à cause de toi que je ne rejette pas tout de suite une pareille infamie. » Il eut un recul, comme de dégoût. « Je ne veux pas entrer là dedans. Vous seul, » déclara Escaldas, « êtes qualifié pour intenter l’action civile. Je suis peut-être à même de vous fournir tous les éléments du procès. C’est parce que j’ai cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si précipitamment d’Amérique, renonçant au poste fructueux que m’avait confié Renaud. Monsieur, » s’écria de Plesguen, « je ne suis pas votre homme. Le marquis de Valcor est mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais je n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma conscience, de ma conviction. Portez vos odieuses combinaisons à d’autres. Je ne vous écouterai pas un instant de plus. » Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna : « Moi, jouer un rôle de délateur ! Faire un procès pour cela !... Traîner le nom de Valcor devant les tribunaux !... Mais eussé-je bien autre chose pour m’y décider que les soupçons intéressés d’un Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous, d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ... » « Faites attention, » prononça-t-il, presque d’un ton de menace. « Vous le disiez bien tout à l’heure : il n’y a que moi qui sois qualifié pour soutenir les calomnies que vous avez essayé de m’insinuer. quand il n’y aurait que moi pour jurer devant tous que le marquis de Valcor est bien mon cousin, l’être que j’aime comme un frère, avec qui j’ai grandi, celui que, moi seul de notre famille presque éteinte, je connais depuis son premier jour, et dont seul je puis attester l’identité, vous me trouverez toujours prêt à déjouer vos projets et à le défendre contre vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur José Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi vrai que je suis un gentilhomme français et que vous avez dans les veines trop de sang indien pour que jamais il y ait rien de commun entre nous ! » Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen tourna le dos, partit à grands pas. Il regagnait le château par la même avenue ombreuse, d’où le soleil baissant disparaissait. Une paix lourde et obscure tombait des feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne de ciel clair se dessinait au milieu. Et Marc de Plesguen craignait de regarder, avec des yeux nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur magnifique arrangement, éveillaient des idées de richesse humaine et de noblesse séculaire. La peur de les convoiter bassement l’excitait à se faire le champion de celui qui les possédait. L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des yeux sans pouvoir se persuader que, vraiment, il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie, ni une boutade, que tout était fini de ce côté, que le merveilleux mirage n’avait ni ébloui, ni tenté, ni corrompu cette âme. Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de métis, et sa moralité plus trouble encore, ne pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant les oreilles, quand on lui offrait une perspective de grandeur et de fortune. Que l’entreprise fût difficile, impossible même, soit ! Il ne l’avait pas combinée si patiemment, mûrie avec tant d’efforts et de soins, sans en mesurer les chances médiocres et les dangers considérables. Mais pouvoir en être le principal bénificiaire et ne pas même éprouver le désir d’en connaître les données ! Rejeter l’espoir parce qu’il était l’espoir, sans même s’assurer qu’il fût irréalisable, voilà qui confondait Escaldas ... Et au point que sa stupéfaction l’empêcha d’abord de sentir son désappointement. Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc se rapetisser jusqu’à n’être plus distincte dans le long tunnel de verdure que formait l’avenue, Escaldas se mit à jurer avec fureur. grommela-t-il, après avoir épuisé l’abondante série de ses blasphèmes espagnols et français. « Dire que c’est vrai ! Il est le protagoniste du drame. On ne peut rien sans lui. Et son entêtement stupide suffirait à tout faire manquer. Heureusement, il compte sans sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se dérobera pas sur l’obstacle. Elle l’entraînera où il ne veut pas aller. j’aurai quelqu’un d’autre pour faire le jeu. Mais le steeple n’est pas couru. » Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces métaphores de turf. D’une vie aventureuse, il avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur les champs de courses d’Europe, il retrouvait un peu des hasards et de la brutalité des campements dans les pampas. Il n’appréciait que cette distraction des sociétés civilisées. LE MARQUIS DE VALCOR avait médité longtemps devant les lettres d’amour ces lettres ensevelies pendant vingt années et qui ressuscitaient une aventure mieux ensevelie encore. Car certains cœurs restent plus hermétiquement clos sur leur secret que les pierres scellées dans les murailles. La réflexion absorba Renaud plus que la lecture. Des heures s’écoulèrent sans qu’il sortît de son immobilité. Enfin, son corps inerte, où la force de la pensée semblait avoir suspendu la vie physique, se dressa. de Valcor rassembla les papiers et les enferma dans une enveloppe, qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea vers le chevet de son lit et commença de compter, à partir d’un certain angle, sur la paroi, des têtes de clous ornées qui fixaient la tenture. A la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice se découvrit, dans lequel il introduisit une clef minuscule. Ce n’était plus le simple trou creusé dans le mur par une précaution d’amant. C’était un savant mécanisme, organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr pour abriter des trésors plus matériels. Avec une autre clef et au moyen d’un chiffre connu de lui seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra l’enveloppe contenant les billets jadis écrits par Gaétane de Ferneuse. Ensuite il sortit de sa chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea vers le nouvel appartement de sa fille. C’était l’heure où Micheline, en face du ciel et de la mer, engageait sa vie à Hervé. « Mademoiselle est sortie ? » demanda Valcor à une femme de chambre. « Mademoiselle est allée se promener dans le parc. Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa bibliothèque ? Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il prend seulement des mesures. Comme tout le monde devait dormir tard après le bal, monsieur Escaldas a défendu qu’on donnât des coups de marteau. » Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le château, des fonctions vagues, d’intendant, de secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou valet, personne ne savait au juste. Un conflit avec le Bolivien eût coûté sa place à l’indocile. Trop hautain pour exercer une surveillance immédiate, le maître s’en rapportait à ce bizarre et indispensable personnage. Sur la réponse de la femme de chambre qu’il y avait un ouvrier dans la bibliothèque, le marquis s’y rendit aussitôt. Un jeune maçon, dans son costume de travail, tout blanc de plâtre, était occupé à remettre du mastic dans les interstices des pierres, et à crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir les rayons de livres. Le marquis referma la porte avec soin. Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita, et finit par répondre : Non, je suis de la Corrèze. Tu comptes rester en Bretagne ? Volontiers ou non, faudra bien que je reparte, pour tirer au sort, chez nous. » Le marquis l’examinait, de son regard dominateur, qui eût intimidé d’autres gaillards que ce petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure enfantine, restait tout rose d’embarras sous la fine poudre de plâtre qui le fardait. « Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme ? « Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller ensuite, où tu voudras, sans qu’on te revoie jamais dans ce pays. Est-ce toi qui as trouvé la boîte dans le trou du mur ? N’avais-tu pas travaillé de ce côté avant lui ? Même que j’avais entièrement descellé la pierre pendant qu’il était allé gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais eu l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert la boîte. Il était dehors, il gâchait son plâtre. Alors, cette boîte, tu aurais pu la placer là toi-même, pour faire une farce, mettons. Il réfléchit un instant, puis répliqua : Mais il fallait qu’ il y aurait eu le trou derrière la pierre. » « Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait ce qu’il me faut. Il s’agit de rassurer une dame, qui est malade. Et les femmes ne regardent pas aux détails quand elles désirent être convaincues. Tu vas voir comme ce que j’attends de toi est simple. » Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce de rôle, qu’il simplifia, en effet, autant que possible. L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il demandait de lui se réduisait à un inoffensif mensonge, et qu’aucune conséquence fâcheuse n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant : « Dans vingt minutes, n’est-ce pas ? Et quand je t’ordonnerai de me suivre dans mon cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs que je t’ai promis. » de Valcor, en sortant de la bibliothèque, laissait le petit maçon comme fasciné. Ce n’était pas seulement pour la somme invraisemblable, et si facile à gagner, que ce garçon allait lui obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou même nulle, Firmin Bauchet aurait encore éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire et si persuasif. La voix impressionnante, les paroles d’une clarté lumineuse, le regard d’une douceur tellement impérative, restaient dans son être avec une incroyable puissance de suggestion. Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt minutes au cadran d’un cartel, dans le vestibule tout proche. Il ne pouvait croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser. Quand le moment vint, il se mit à parcourir les corridors à la recherche d’un domestique. S’adressant au premier qu’il rencontra : « Pourrais-je parler à monsieur le marquis ? » L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette plâtreuse. « A monsieur le marquis ? Il ferait beau voir le déranger pour un galopin de ton espèce. C’est pour une chose très grave. » Il insistait avec un trouble qui n’était pas feint. D’abord, dans l’émoi de son rôle. Et aussi dans la crainte d’être empêché de le remplir. Le valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à la recherche de son maître. de Valcor se trouvait dans la chambre de sa femme. Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec un peu d’illusion il guérirait vite un pauvre cœur, trop faible pour voir la vérité en face. Pourquoi ne pas substituer au mensonge cruel du hasard le mensonge bienfaisant de son génie ? Le mot faisait sourire cet homme. Et de quel sourire ambigu, où flottait tant de tristesse sous un orgueil effrayant. Laurence, remise d’une longue syncope, mais plus abattue que si son sang eût coulé par vingt blessures, demeurait étendue sur sa chaise longue. Une femme de chambre, qui s’empressait autour d’elle, se retira lorsqu’elle vit entrer le marquis. Renaud approcha un pouf bas, se plaça près de Laurence dans une posture qui ressemblait à un agenouillement, et prit la main de la pauvre femme. « Alors, » dit-il avec sa voix roulante et chantante, qui caressait, s’insinuait, berçait, « vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière imposture, me croire un père et un époux infâmes, m’attribuer de véritables crimes ?... » Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce reproche ! Une âme plus solide même en fût restée interdite. « Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne ! Vous avez dû perdre la tête tout de suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à ligne. Vous verrez les contradictions, la stupidité de la fable ... Vous n’avez pas tout lu ?... Non, certes, » dit-elle en frissonnant. Elle le regardait, moins certaine maintenant, après les heures écoulées, dans l’éclat du jour, en cette souveraine présence, des cauchemars de sa nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé descendaient impérieusement jusqu’à son cœur. « Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués d’humidité?... Je soupçonne, » dit-il, « quelque misérable ruse inventée pour faire manquer le mariage de Micheline. Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas aujourd’hui. Celui qui a découvert le soi-disant dépôt n’est justement pas là. » A ce moment, on frappa à l’une des portes. La femme de chambre revenait, disant qu’on demandait M. Je ne sais, » fit-elle, « C’est Jérôme, » elle nommait le premier valet de chambre. « Il craint quelque accident à la bibliothèque de Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout bouleversé, veut absolument parler à monsieur le marquis. Permettez-vous que je m’en occupe ? » Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans la quitter des yeux. Et il lut dans les siens la prière qu’il attendait. « Préférez-vous, Laurence, que je reçoive cet homme ici ? » Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer son espoir que sa méfiance. « C’est cela, » reprit-il avec un naturel parfait, « Dans votre chambre ... Je n’osais vous en prier ... Mais combien je préfère que vous soyez témoin ... murmura-t-elle, « vous pensez, comme moi, que c’est pour les papiers ... » Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses gros souliers poudreux sur les tapis délicats. « C’est bien vous qui êtes monsieur le marquis de Valcor ? » demanda-t-il, comme s’il voyait pour la première fois le maître de céans. Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la sûreté de cabotinage du jeune rustre. Et l’émotion visible du petit maçon, qui claquait presque des dents, ajoutait à la vraisemblance de la scène. « Je n’ose pas dire devant Madame ... C’est donc bien terrible, ce que tu viens me raconter, gamin ? » fit le marquis avec une bienveillance légère. Si tu as commis quelque maladresse, elle te la fera sans doute pardonner. Quelque chose de vilain, dont je me suis chargé pour de l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour moi. Je crains que ça ne cause des malheurs. Nous ne te mangerons pas, va. C’est moi qui ai caché c’te boîte en fer-blanc dans le mur, que j’ai entamé exprès, par-dessous la pierre, pendant que le camarade n’était pas là. « Vous dites vrai ?... » Sa joie encouragea le jeune Limousin. Il s’agissait d’enlever un chagrin à une dame. Et quelle belle dame, dans toutes ses dentelles, avec l’air si doux ! Le conscrit futur sentit s’échauffer son cœur naïf et galant de petit Français. « Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est moi qui ai mis la boîte. On m’avait assuré que c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience tranquille. Qui t’avait chargé de ça ? » « Quelqu’un que je ne connais pas, qui me guettait sur la route. Et s’il y avait eu de la dynamite dans la boîte ? C’était facile de lever le couvercle, » dit le maçon. J’ai vu qué’ques chiffons de papier. J’ai pas pensé que ça pouvait être bien méchant. C’était une canaillerie, et tu t’en doutais bien. Tu vas venir avec moi, pour écrire et signer ce que tu nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin qui a compté sur ta mine de nigaud pour nous tendre ce piège imbécile. monsieur le marquis, » s’écria le Limousin madré, qui joua la frayeur, « Vous n’allez pas me faire mettre en prison ! » La voix émue de Laurence s’éleva : Je veux que vous ayez une récompense, au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse de vos parents. vous réparez bien le mal que vous avez commis. » Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance, qu’elle eût traité en bienfaiteur ce gâcheur de plâtre, cause pourtant de sa récente torture, d’après ce qu’il disait. Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le grand cabinet de travail, un luxe lourd et sévère, sembla plus mal à l’aise. « C’est-il vrai, monsieur le marquis, que vous allez me faire écrire ?... Vous ne m’aviez point dit ça, tout d’abord. Ne te tourmente donc pas, jeune oison, » dit Valcor avec son aisance heureuse, que venait de lui rendre complètement le succès de son subterfuge. « Je vais te dicter quelques lignes, et tu les signeras du nom que tu voudras. Mais la dame verra que c’est pas le mien. Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle voulait connaître ma famille. » « Allons, heureusement que je n’ai plus besoin de ta malice, car elle semble sujette à de furieuses intermittences. Tu vas prendre ton argent et filer. Et qu’on n’entende jamais parler de toi, ni de ta famille, autrement il t’en cuirait. Pourquoi prends-tu cet air malheureux ? La dame pensera du mal de moi. Et elle a l’air si bon ! » Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement amusé. Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature puissante de Valcor. En ce moment, peut-être, le sentiment qui dominait en lui était la joie d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa femme. La méchanceté, le mal inutile, lui inspiraient de la répugnance. Mais il y avait en lui des forces qui, pour le porter au but, savaient au besoin étouffer toute pitié. Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire qui faisait de tous les êtres simples des esclaves ravis de sa volonté : « La dame pensera que tu as eu peur des conséquences de ta faute, de ton aveu, et que tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car on ne les questionnera pas. N’est-ce pas ce que nous voulions ? » Et le grand seigneur prononça avec un charme inexprimable ce « nous » qui l’unissait au petit maçon. En même temps, il lui tendait la somme promise. « Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un billet ne te compromette pas. Ta bourse est-elle assez grande pour la mettre ? » C’était une poche de cuir à cordon, plus faite pour contenir des gros sous que des louis, et qui avait, en conséquence, toute l’ampleur nécessaire. « Ça te permettra d’épouser ta promise ? » dit Renaud en comptant les pièces. « Non, » dit Firmin Bauchet. « Ça empêchera la mère de se tuer de travail pour les petits quand je serai au régiment. J’ai huit frères et sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours malade. Alors, voilà deux cents francs de plus. Et si on t’ennuie pour cet argent, écris-moi. Je certifierai que tu l’as gagné à mon service, ce qui est la vérité. » Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut que le marquis de Valcor apaisât cette émotion pour que Firmin Bauchet pût sortir sans être un objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin, il quitta le cabinet de travail, sa ronde face paysanne, sur laquelle les larmes, le plâtre et la poussière de sa manche, employée en guise de mouchoir, se mêlaient, offrait les coloris les plus singuliers. Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une élégante petite feuille de papier à lettres, et s’étant assis devant son authentique bureau Louis XV, orné de bronzes précieux, il écrivit : Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous parler jamais, et dont, pourtant, il faut que je vous parle, trouvez-vous demain, dans l’après-midi, après trois heures, à la petite grotte de la Falaise-Blanche, vous savez ... « notre grotte », que vous n’avez pu oublier. ne frémissez pas de colère, Gaétane ! Songez à la scène de cette nuit. Et il faut que vous m’entendiez là. Par grâce, ne me refusez pas ! Il y va du bonheur d’Hervé, peut-être de sa vie. Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de Valcor fit appeler celui de tous ses domestiques en qui il avait le plus confiance, lui donna l’ordre de monter à bicyclette et de porter immédiatement cette lettre au château de Ferneuse. « Vous la remettrez, » dit-il, « en mains propres, soit à la comtesse, si elle est à la maison, soit à Noémi, sa première femme de chambre. Ceci fait, il retourna chez sa femme. « Êtes-vous de force, » lui dit-il, « à revoir ces lettres avec moi ? Mais le fait qu’elles ont été apportées ici par une manœuvre indigne ne le prouve pas. Que cette abomination sorte de notre cœur et de notre mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour vous offenser davantage par une méfiance que n’excuserait plus l’émoi affolant de la surprise. D’ailleurs, nous saurons tout, » reprit-il. « Je n’aurai pas de repos que je n’aie découvert et châtié l’auteur de cette mystification abominable. J’ai promis une forte récompense à ce petit ouvrier maçon s’il réussit à me désigner l’homme. Sans rien dire, il observera de tous côtés, dans le château, dans le pays. » La marquise de Valcor secoua la tête. « Le coupable n’est pas resté ici pour se faire pincer. Songez combien notre fête a fait aller et venir de gens depuis deux jours : électriciens, fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos hôtes, sans parler de nos invités eux-mêmes. » Évidemment le coup avait pu être fait par un inférieur, mais l’impulsion venait de haut. « Nous avons, » reprit Laurence, dont la voix s’altéra, « un premier devoir à remplir avant tout. Comment réparer mon offense envers madame de Ferneuse ? » Depuis que son angoisse dominante avait disparu, ce souci la bouleversait. Son corps mince, accablé par les fatigues, par les émotions de la nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue, dans les dentelles qui avaient paru au petit maçon si miraculeusement vaporeuses. L’effarement remplit ses grands yeux noirs sa seule beauté tandis qu’elle posait la question. « Voulez-vous m’en laisser le soin ? » dit son mari, d’un accent qui exprimait plutôt l’injonction que la prière. « Comment vous y prendrez-vous, Renaud ? Il est impossible de lui dire ... Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible de dire, ma petite Laurence, vous ne vous tourmenteriez pas comme vous le faites. Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne pas encore ce qu’il est le plus opportun de laisser penser à madame de Ferneuse sur cet incident déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets de votre caractère impulsif ! Mais prenez patience jusqu’à ce que j’aie vu la comtesse. Mes meilleurs arguments jailliront peut-être de notre entretien, de ses dispositions. Croyez-en votre mari, qui a souci de votre dignité autant que de la sienne. Mais, que trouverez-vous pour expliquer ?... Vous n’allez pas lui laisser croire que je suis jalouse d’elle ! » Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha, mit un baiser sur le front de sa femme. Puis, avec sa hauteur un peu distante, sa façon de la traiter en enfant : Je vous réconcilierai avec madame de Ferneuse, sans qu’il en coûte rien à votre fierté. » Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli par la tendresse. que vous êtes grand et bon, mon Renaud ! Mais ne m’épargnez pas trop, cependant. Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu que ma folie n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant irrémédiablement madame de Ferneuse ! » Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une voix profonde : « Je crois que notre fille aime vraiment Hervé. Et si le cœur de cette enfant-là est pris, c’est pour toujours. » Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux traits du marquis de Valcor. Il se sentit pâlir, et se rejeta un peu en arrière, pour que sa femme n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent où vibrait la vérité même : « Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou dois-je vous le jurer encore, sur la tête chérie de Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son frère ? LE lendemain matin, de bonne heure, le marquis de Valcor s’était fait seller un cheval, et l’attendait, debout sur l’un des perrons du château, lorsqu’il vit s’approcher le prince de Villingen, son hôte pour quelques jours. « Vous sortez, mon cher marquis ? Et à cheval, encore, si j’en juge d’après ces superbes bottes et ce stick épatant. » Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de grâce aimable, n’encourageait cependant pas les familiarités. « Quelle belle matinée pour un canter à travers la campagne ! » si je ne craignais pas d’être indiscret !... » Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression refroidie du visage de son hôte. Mais le jeune prince Gégé, comme on l’appelait dans les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à cause de la double initiale de ses noms : Gilbert Gairlance, était trop habitué aux adulations, aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour vouloir remarquer qu’on accueillait sans empressement un de ses caprices. « De quel côté alliez-vous, marquis ? C’est le petit port de la pointe Saint-Mathieu. N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses ? Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité du promontoire, à côté du phare ? Mais c’est au bout du monde, à la pointe extrême du continent. C’est le dernier cri du Finistère. Il venait de se faire cette réflexion rapide que ce compagnon ne le gênerait pas, puisque, en effet, il l’enverrait visiter les ruines, pendant une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener. Un valet alla aux écuries donner l’ordre de seller un second cheval pour le prince Gairlance, tandis que celui-ci se faisait apporter ses éperons et ses leggings. Un instant après, les deux cavaliers suivaient une de ces routes si caractéristiques de cette côte élevée, où les souffles incessants et impétueux du large ne laissent croître que de courtes plantes rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, qu’elles dépassent à peine. A droite et à gauche, c’étaient des landes inégales, bossuées par le granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure poudreuse. L’or des genêts y brillait par places. Les ternes fleurs de la lavande y mettaient des traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient pas encore fleuries. Sur cette aridité, sur ce silence, planait une sensation d’immensité. Quelquefois, du côté de la terre, une perspective s’ouvrait, laissant voir une pointe de clocher dans un pli de terrain. A d’autres moments, c’était vers la mer que s’enfonçait la pente du sol. Alors apparaissaient des gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr que ce fût l’eau ou le ciel. La conversation ne se soutenait pas avec beaucoup de chaleur entre Renaud et Gilbert. Rien n’était plus différent que ces deux hommes : l’un, jeune, et ayant horreur de l’action ; l’autre, au second versant de la vie, mais d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement, cette interversion des âges était manifeste. Peu de femmes eussent préféré le fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau Valcor d’une si mâle élégance de stature, avec la mine si charmante et si fière, et qui, à près de cinquante ans, n’en paraissait guère que trente-cinq. « Vous savez que c’est loin. Le marquis soutint longtemps l’allure rapide et ne ralentit que par précaution de bon cavalier, à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire qu’il trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le front, où la sueur ruisselait. « Je vous quitterai, » dit Renaud, « avant le village. Vous trouverez quelqu’un pour vous conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur le versant de la falaise. Ce sont des gens que ma famille a protégés de père en fils. A l’auberge, en face de l’église. De là, pour gagner le phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes. » A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis de Valcor prendre un sentier qui serpentait à travers la lande, dans la direction de l’Océan. « Vous n’allez pas rencontrer une descente trop raide pour votre cheval ? Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un lacet assez doux. A tout à l’heure ! » Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières maisons du Conquet. Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour goûter le rude caractère de ce village, perché sur le roc, à l’extrémité de la presqu’île bretonne. Poste avancé, où l’âme d’une race simple et aventureuse s’avive, comme celle du veilleur placé à la proue du navire. Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être jugé par lui inférieur, lui fit refuser un guide, plutôt que le désir de se trouver seul avec ses pensées dans un endroit sublime. L’adjectif s’évoqua cependant, même dans l’esprit de ce Parisien frivole, quand tout à coup il vit se détacher sur le vide du ciel et de la mer les hautes et sveltes ogives de l’abbaye en ruines. Le toit manque, mais les admirables arcatures sont intactes. Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux lignes si pures, on n’aperçoit au delà des voûtes, par les larges croisées béantes, que les perspectives infinies et changeantes de la mer. La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain, dressé sur une falaise à pic. Le phare lui-même est un peu en arrière. Les hommes d’aujourd’hui n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel si hardiment que les hommes d’autrefois l’édifice du salut divin. Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour dresser là ces architectures énormes, qui défient encore les effroyables vents d’équinoxe et le choc des lames en furie, dont parfois tremble leur assise de rochers ! « Monsieur, » disait à Gilbert le gardien qui lui ouvrit la petite grille de l’enclos, « il y a des moments, dans la mauvaise saison, où les vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger sous soi, comme par un tremblement de terre. » Le prince essaya d’avoir quelques renseignements sur l’origine et l’âge de l’abbaye. L’ignorance du modeste gardien était celle de tout le monde. Après un moment passé dans les ruines, Gilbert entra, par curiosité, dans la petite église toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si humble à côté des murailles grandioses qui la dominent. En entrant, il troubla la prière d’une jeune fille, qui était à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas. Le prince de Villingen jeta un cri : Mais, comme il s’approchait et la saluait avec un empressement ému, il entendit une voix très douce lui dire : Je ne suis pas mademoiselle de Valcor. » Et cette réponse de l’inconnue, qui, tout de suite, avait nommé la personne qu’il croyait voir en elle. Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put s’empêcher de rire. Ce n’était plus la hauteur grave de Micheline. Et bien plus encore lorsque, faisant deux pas hors de l’ombre, la déconcertante apparition se distingua mieux dans la clarté du porche ouvert. Certes, on eût dit une sœur, et presque une sœur jumelle, de la délicieuse fille dont le prince de Villingen s’éprenait chaque jour davantage. Depuis la nuit dernière surtout, depuis le cotillon dansé avec Mlle de Valcor, la griserie du jeune homme était complète. Un espoir naissait en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse, signe d’un grave incident, d’une rupture peut-être. Et il fallait que le charme de Micheline opérât bien profondément dans son cœur pour qu’il en oubliât presque l’attrait de l’immense fortune, qui, d’abord, lui avait fait résoudre sa conquête. La force invincible de l’amour le dominait si bien en ce moment que la seule ressemblance de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble très doux. Pourtant, il venait de s’en apercevoir au second coup d’œil, elle devait être une bien petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple robe rayée de noir et de blanc, son col de linge uni, son chapeau orné d’un nœud de taffetas, ne devaient leur espèce d’élégance qu’à sa beauté et aux lignes fines et souples de son jeune corps. Elle ne portait pas de gants. L’expression de son visage était avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse enveloppait toute sa personne, et marquait un abîme entre elle et l’héritière de Valcor. Mais en pleine lumière, la différence éclatait surtout dans les yeux. Tandis que Micheline avait les prunelles sombres et veloutées de sa mère, celle-ci avait les siennes d’un bleu vif. Elles parurent à Gilbert, étant donné l’ordre d’idées où il se trouvait, rappeler, en une nuance plus transparente, les profonds yeux bleus de Renaud. « Ce n’est pas la première fois, » dit-elle, qu’on me prend pour la demoiselle de Valcor. Est-ce que votre famille est d’ici ? » demanda Gilbert, en qui naissait un soupçon, qu’il n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays savait, que le marquis Renaud de Valcor avait quitté l’Europe trois ans avant la naissance de cette jolie fille. Et cela sans erreur possible, sans qu’il fût revenu, même pour une heure, dans cette Bretagne, où l’on ne devait fêter son retour que deux années encore après. « Je crois bien, » répondit-elle, « que nous sommes d’ici ! Il y a eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent les souvenirs dans la province. Je parie une chose, » dit-il, suivant sa pensée secrète. « C’est chez vous que le marquis de Valcor se trouve en ce moment. Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait. Et elle demeurait perplexe, à le regarder, dans l’envie de savoir davantage. Tandis qu’avant, elle semblait prête à partir, gênée de répondre à un monsieur qu’elle ne connaissait pas, et soulevée d’un élan de fuite, comme un oiseau qui va s’envoler. « Vous êtes donc, » reprit-elle, « un ami du marquis de Valcor ? Je demeure chez lui en ce moment, mademoiselle. Et puisque vous vous êtes si gracieusement présentée, je vais en faire autant : je m’appelle Gilbert Gairlance, prince de Villingen. s’écria Bertrande avec une admiration naïve. « Moins prince que vous n’êtes princesse, car vous êtes belle à parer un trône, » dit-il galamment. La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une inquiétude secrète effaçait le plaisir d’être louée par un si fabuleux personnage. « Est-ce que monsieur de Valcor va venir jusqu’ici ? Nous devons nous retrouver à l’auberge, sur la place, vous savez ?... alors, » dit-elle, comme si cette réflexion lui échappait, « je ne vais pas rentrer par le village. Je ferai le tour à travers la lande. Vous avez donc peur du marquis de Valcor ? » Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais elle se dirigea vers la porte ouverte, pour sortir de la petite église. Et comme Gilbert, immobile, lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée, rien que pour retenir cette vision charmante, elle murmura : Il faut que je m’en aille, monseigneur le prince. » Le Parisien eut à peine envie de rire. Une autre sorte d’émotion, d’une saveur fraîche et inconnue, lui venait de cette évidente candeur dans une créature si belle. Il laissa Bertrande Gaël sortir de l’église, mais il la suivit, et, comme tout naturellement, se mit à marcher à côté d’elle. La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect aux alentours, et s’étant assurée que nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le gardien des ruines, qui était en même temps celui du phare, et qu’on n’apercevait pas dehors, se lança vite dans le sentier de la lande. S’écartant ainsi du pays habité, elle craignait moins d’accepter la compagnie compromettante de l’élégant étranger. On ne causerait pas sur leur compte. Et comment se refuser à entendre les compliments d’un prince, à lire dans ses yeux l’admiration qu’elle lui inspirait ? Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait de tant de grâce, mêlée d’un charme un peu sauvage, et comme imprégnée des verts aromes de la mer, il se sentait dévoré de curiosité, ainsi que devant une énigme. Qu’était donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune fille, qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur ou qu’un maître, et qui ressemblait à Micheline d’une façon étourdissante ? La réponse qu’il se faisait à cette question ne le dispensait pas au contraire d’en vouloir connaître les données. Je vous promets, sur ma parole, de garder votre secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer mon ami Valcor ? Il aurait bien de la peine à se montrer redoutable pour une jeune personne aussi exquise que vous. Il ne sait pas, » dit-elle à voix basse et les yeux à terre, « que j’ai quitté le couvent. Et grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage de le lui dire. Je n’avais pas prononcé mes vœux. Et pourquoi les auriez-vous prononcés ? Pour contenter monsieur de Valcor ? Mais quels droits le marquis a-t-il de vous imposer sa volonté? » La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif, avec une évidente surprise. Peut-être n’avait-elle jamais réfléchi à cela. « C’est monsieur le marquis, » dit-elle. Mais nous ne sommes plus sous le régime féodal. Et, malheureusement pour lui, le droit du seigneur n’existe plus, » répliqua Gilbert avec un sourire dont la candide Bretonne ne comprit pas l’équivoque. « Je ne sais pas, » reprit-elle après un silence. « Depuis que je suis au monde, j’ai toujours vu que, chez nous, on écoutait monsieur le marquis comme le bon Dieu. » Elle se signa pour effacer sans doute le léger sacrilège de sa comparaison. Qui donc y a-t-il chez vous, mademoiselle Bertrande ? Si toutefois je ne suis pas indiscret. Il y a grand’mère, et puis ... » (elle hésita, et, sur un autre ton) : « il y aurait mon oncle Yves et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque toujours en mer. Vous êtes donc orpheline, pauvre petite ? » demanda Gilbert, qui désirait avant tout apprendre quelque chose de sa naissance. Elle eut une rougeur soudaine, et répondit avec embarras : « Je n’ai plus mon père, mais maman n’est pas morte. » se dit Gairlance, « la mère n’est pas morte, mais absente, disparue sans doute. Qui sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa fille rougisse d’elle à ce point ? Cette enfant-là fut sa première faute. Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant que le silence de son compagnon cachait un soupçon pire que la vérité, se décidait à une explication : « Ma pauvre mère ! » « A quoi bon vous cacher cela, puisque vous la verrez un jour ou l’autre si vous passez par chez nous. Elle est devenue innocente après son malheur. » Il reprit tout haut : « De quel malheur voulez-vous donc parler ? De la mort de mon père, qui a péri dans un naufrage. Il était marin de l’État, quartier-maître sur un transport qui s’est perdu dans un cyclone. Mais on m’a souvent dit qu’à partir du jour où sa fin a été certaine, ma pauvre mère est devenue d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple sur nos côtes, où cependant il y a bien des veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait plus. Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la mer et à pleurer. A peine si on pouvait lui faire prendre assez de nourriture pour qu’elle ne trépasse point de faim. Si elle ne s’est point jetée du haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église, qu’elle croyait en Notre-Seigneur et en la sainte Madone. Mais un soir, un bien triste soir ! elle est rentrée avec la tête perdue. Elle affirmait qu’elle avait rencontré le père dans la lande, et qu’il lui avait parlé. Et c’étaient des douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures, elle si aimante et fidèle ! des mots qu’elle lui adressait comme dans un rêve, et que je n’oserais pas répéter. Des rires qui faisaient mal, des pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était partie avec son cœur, quoi ! Elle s’est calmée, mais sa peine a été trop forte. Elle n’a jamais retrouvé le sens. » Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet ne l’entraînant plus, elle sentit la confusion d’avoir parlé si longtemps. « Mais comme je cause !.. Ne m’appelez donc pas « monseigneur le prince. » Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement d’impatience. Gilbert s’énervait de ne plus rien comprendre à une situation qu’il avait jugée si claire. La mère de Bertrande devenant folle de douleur pour avoir perdu son mari, cela rendait singulièrement invraisemblable une intrigue de sa part avec le beau châtelain de Valcor. « Comment faut-il que je vous appelle ? » « Appelez-moi « monsieur », tout simplement. « Monsieur Gilbert », si vous préférez. » Un rayon passa dans le bleu étincelant des yeux ingénus. Donner ce nom charmant et familier à un prince ! Cela parut à Bertrande un tel privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement. « Eh bien, monsieur Gilbert, » dit-elle d’une voix tremblante de fierté ravie, « c’est ici qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas manquer de retrouver monsieur de Valcor à l’auberge. Sa visite chez nous doit avoir pris fin à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène au mitan du village. Tandis que si vous continuez ma route, vous aurez un bout de ruban à revenir à pied avant de pouvoir remonter sur votre cheval. Si vous ne m’aviez pas averti, je vous aurais suivie au bout du monde. Vous ne reviendrez pas vous promener de ces côtés ? » demanda-t-elle, avec une de ses promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une fauvette qui s’apprivoise. Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en cette fraîche créature, que Gilbert éprouva de cette avance une petite émotion sincère, sans mettre en doute la pureté de celle qui la lui faisait. « Certes, je reviendrai, » s’écria-t-il avec élan. Seulement alors, Bertrande eut conscience de ce qu’elle avait dit. La pudeur et la confusion la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite si soudaine que Gilbert ne put prolonger leur adieu. Après quelques bonds légers dans le sentier de la lande, elle se retourna pour le voir. Le prince lui envoyait un baiser. Elle sourit, avec une malice presque coquette, tant l’instinct s’aiguise vite chez la plus innocente des filles d’Ève et celle-ci l’était réellement. Puis elle s’enfuit tout d’une traite. Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir la séduisante vision qui s’éloignait. « Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es que l’ombre ... Et j’aurai la réalité, » murmura-t-il. Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela que la première tactique consisterait à ne pas faire attendre le père de cette Micheline dont la beauté, comme la fortune, le fascinait. Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il eut le temps de faire ressangler son cheval avant que le marquis y parût. Le jeune homme remarqua tout de suite que le visage de son hôte s’était assombri. Renaud venait sans doute d’apprendre que sa petite protégée s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait à découvrir en elle-même la vocation religieuse. Mais que diable cela pouvait-il bien lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande un lien dont le prince n’était rien moins que sûr depuis l’histoire du veuvage dément et désespéré? Quand tous deux trottèrent de nouveau sur la route, Gilbert sentit qu’il ne supporterait pas jusqu’à Valcor le silence de son compagnon. Puisque Renaud ne disait rien, c’était lui qui allait l’obliger à desserrer les lèvres. Quelle parole d’honneur avait-il donnée à la petite, au sujet de son secret ? Ma foi, il ne se rappelait plus au juste. Est-on tenu par ces serments pour rire qu’on fait aux femmes et aux enfants ? D’ailleurs, il ne révélerait rien à celui-ci, qui quittait la famille de Bertrande et savait sûrement à quoi s’en tenir. Gairlance commença donc à rire tout haut, d’un rire plein d’intention, puis il commença : « Dites donc, mon cher marquis, cela n’ennuie pas madame de Valcor qu’on puisse rencontrer dans le pays une jeune fille qui paraît la sœur jumelle de mademoiselle Micheline ? fit Renaud, en lui lançant un âpre regard. J’ai aperçu, tout à l’heure, près des ruines de l’abbaye, une petite paysanne ravissante, qui, à la distinction près, est le portrait frappant de mademoiselle de Valcor. Vous ne lui avez pas parlé, au moins ? » « Pourquoi ce ton sévère ? » « Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte de village rien qu’en lui demandant ma route ou en lui disant : « La belle journée ! » Mon cher ami, » reprit Renaud, tout de suite maître de ses émotions, mais avec l’accent le plus ferme, « je vous prie de ne pas parler si légèrement d’une jeune fille digne de tous les respects, et à qui je me charge de les assurer si on s’avisait de ne pas les lui rendre. « Je vous entends, » déclara Valcor. « Et l’intérêt que je porte à cette famille, avec le hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient prêter à l’équivoque où vous semblez vous complaire, sans un petit fait, bien simple, que je vais vous dire. D’ailleurs, un mot : si cette équivoque était possible, croyez bien que je ne me permettrais pas une telle attitude, parce que, en ce cas, elle aurait quelque chose d’offensant pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation de tout à l’heure. Ma profonde déférence pour la marquise ... Apprenez, mon cher, » poursuivit Renaud en lui coupant la parole, et avec un sourire où pointait l’ironique satisfaction de se divertir un peu aux dépens d’une malveillance trop facile, « apprenez ce que sait le plus ignare des pêcheurs de cette côte, ce dont tout ce pays m’est témoin, ce qui ressort des registres de l’état civil : Bertrande Gaël est née alors que j’avais quitté l’Europe depuis trois ans. Elle en avait deux environ lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence. Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je fus père tout de suite. Ma fille est donc, de trois années environ, la cadette de son sosie féminin. On ne le dirait pas, » observa Gilbert. « Elles ont l’air du même âge. Mais entre dix-huit et vingt et un ans, la confusion est facile. Et, sans doute, l’éducation plus simple de Bertrande, au fond d’un modeste couvent breton, a prolongé son enfance. » Le prince de Villingen garda, pendant quelques minutes, un silence un peu déconfit. Pour lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère. « Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez mon soupçon malicieux. Il n’avait rien de désobligeant pour vous. » Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne humeur. « Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez des faits positifs et des dates précises, il devait vous venir assez naturellement, ce soupçon. La ressemblance de cette petite paysanne et de mademoiselle de Valcor serait fantastique si nous n’avions la ressource d’y voir quelque phénomène d’atavisme. En répondant de ma vertu sur ce point, je ne garantis point celle de mes ascendants. Peut-être quelque galant aïeul à moi conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame Gaël. Nos deux familles ont toujours eu des rapports de service et de protection. J’ai l’âme traditionaliste et je continue. Les traits et la grâce de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer chez moi une bienveillance héréditaire. » Gairlance, en écoutant la parole nette de cet homme si sûr de lui-même, sentit qu’il n’en apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant il risqua encore une question : Cette jeune fille est donc destinée à la vie religieuse ? Je l’aurais souhaité, » répondit Valcor avec une franchise qui étonna l’autre. « C’est un grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer ses vœux. Qu’est-ce que cela peut vous faire ? » Renaud se tourna vers le jeune homme avec un coup d’œil un peu dédaigneux, comme jugeant son incompréhension l’indice d’un manque de clairvoyance délicate. « Il ne m’est pas indifférent, » reprit-il, « qu’une personne qui a le visage et toute l’apparence de ma propre fille, coure les risques de certaines tentations ou de certaines misères. Puis jugez-en par votre impression même, cette ressemblance, promenée à travers la vie, et sait-on quelle vie, avec une si dangereuse beauté? peut produire de pénibles équivoques. Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse. Étant donné qu’elle est physiquement, et peut-être aussi moralement, au-dessus de son milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur et de sécurité que dans un cloître. » Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant à lui-même : « Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la vocation. » LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une déclivité presque insensible. Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol, aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit paysage marin l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il demeurait ainsi une simple dépendance. Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant, l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc, offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois. C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un dernier raidillon. Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à la porte de la maison. Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure, si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière attirante. Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse, elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole. Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main. « Tout va comme vous voulez, maman Gaël ? » Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière, qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée, sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la porta à ses lèvres. Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa question. D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et les autres, contenait de profondeur sincère. « Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux, » dit la vieille femme. Ils s’assirent dans la principale pièce du logis, une grande salle qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants, contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes. Cependant, Mathurine Gaël, celle qu’on appelait, au long de la côte, la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor, dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes diverses de ses préoccupations. « Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera plus. Ce serait péché que de la contraindre. On la pousserait à quelque folie. » Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif ni par d’abondantes paroles. Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses, lorsqu’elles prenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient mutuellement à une gravité plus contenue. « Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte ? » Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace, s’emplissaient d’un souvenir. « Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand ? Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans votre cœur la place de celui qui n’est plus ? » L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne. « Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle ? Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre ? » Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse. Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. « Que dites-vous tout bas, maman Gaël ? » Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de « maman », laissant presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa petite enfance. Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère. « Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu ? Rien ne me tiendra lieu de mon fils. » Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa pensée. « Bertrande n’a-t-elle pas un état ? On lui a enseigné quelque chose au couvent ? Elle sait faire de la dentelle. La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous. Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il faudrait aimer le travail. » L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Dans le pays, à faire peut-être de dangereuses connaissances. Pourquoi l’avez-vous laissée sortir ? » « Elle a vingt et un ans. D’ailleurs, elle ne sortait que pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour. » Cette enfant ne peut épouser un rustre. Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter, » prononça la vieille avec une fermeté farouche. Ne vous ai-je pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de l’argent d’un Valcor. Mais cette fierté est insensée ! » A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil. « Vous sortirez, » dit-elle, « tout marquis de Valcor que vous êtes, plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles ? Pardon, maman Gaël, » dit-il avec la soumission d’un écolier pris en faute. Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ... soupira-t-elle, « En voilà un qui, pour la première fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas d’autre remède. » Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symbole dans cette prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du soleil sur l’eau. Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor ? qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure. Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la réprobation de la formidable aïeule. Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin, des quelques sous gagnés en raccommodant les filets. Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna sur l’escalier intérieur. Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta, pétrifiée. C’est moi, un ami, » prononça Valcor avec une infinie douceur. A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme. Mais elle parut reconnaître le marquis. L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre les épaules, les coudes serrés au corps, dans l’attitude d’un enfant qui craint d’être frappé. Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire : « Allons ! il n’y a pas de changement. » Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle. C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre, et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles rompues. Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande, gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël, à l’Innocente, comme on l’appelait, des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs. Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne coûtait guère. Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette, quand l’amour et la joie des épousailles avec le beau Bertrand Gaël illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer, et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune. Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir. Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial. Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir. Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le mot de « mauvaises femmes ». Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix davantage, celui de « contrebande ». Le long de ces falaises escarpées, il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui donne un farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines. « N’empêche que, s’il était pris, » fit l’aïeule, « il serait traité en voleur. Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de fusil d’un douanier. Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil, » dit Valcor, étrangement impressionné. « C’est parce que je suis sa mère, » répliqua-t-elle, « que Dieu m’entendra. Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites ?... Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce pas ? » La vieille eut une espèce de rire saisissant. Vous ne savez pas de quelle moelle était pétri son cœur. » Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette exclamation. « Maman Gaël, » dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans la hâte de quitter ce lieu, « ne vous tourmentez plus pour Mathias. Et je puis lui promettre de tels avantages que son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura tout à gagner. » Un vif rayon s’alluma dans les yeux de la vieille Bretonne. Mais, circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas. « Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté, monsieur Renaud ? Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul but de parler à Mathias. » « Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire ? Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Ce sera pour aller loin ? Et, naturellement, » dit-elle avec lenteur, « il s’agit d’une entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger ? » En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste soutenir. « N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne doivent s’alarmer en rien vos scrupules. Mais est-elle pressée, votre mission ? Elle ne saurait souffrir de retard. C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans une heure ou dans huit jours. L’enverrai-je au château, dès son retour ? » Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite. Mais si vous préférez qu’elle se rende à Valcor ? Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château. Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer. ce n’est pas que je le souhaite, » dit rudement la vieille. « Il est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches. » Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la main, et la baisa, comme à l’arrivée. Puis il se hissa lestement en selle, et partit. Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde. Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte sur le large, sur l’espace infini. Un farouche honneur héréditaire s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait seule à le défendre. L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud ? Il secoua les épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et, dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire. LES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains, et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme de la vie, la puissance incontestable de la vérité. Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance, plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance des hommes, de la vie, et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle était victime, quand elle vint à Ferneuse. Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla. Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse. Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes gars, ou ses gardes et ses chiens. Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir affront abominable les plaintes que lui apportaient les servantes ou les filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les insolences des autres. Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son mari. Cette exigence de sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé dans une aile de leur château. C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le marquis Renaud de Valcor. Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres, ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année. Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui à l’étranger. « La loi du divorce, qui sera certainement votée, » disait-il, « nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste. » Car son éducation, ses croyances, le monde auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là. Une circonstance vint précipiter sa décision. Mme de Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or, l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût possible, même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses droits. Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane lui avoua tout. Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation tragique, elle dit : « Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous séparer de notre enfant. » L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme surprenant cette bouleversante confidence. Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il se méfia de ce qu’il pourrait dire, craignit d’être ridicule, ou d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître. Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence. Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout, c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et indicible torture. « Ne craignez-vous pas, madame, » dit-il avec un grand calme extérieur, « que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou moins indifférentes pour vous que la mort ? Je puis provoquer votre amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous mourrez, dites-vous ? Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les tribunaux ? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes ? Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera mien, de par la loi ?... » « Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée. C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit, devant lequel je m’incline. Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon me semble. « Celui-là, vous l’avez perdu. » Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait et qu’il ne comprenait pas. « Vous saurez demain quelle est ma volonté, » dit-il à sa femme. Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité certaine. Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière garnie. Mais il n’avait emmené qu’un chien, refusant la compagnie accoutumée d’un de ses gardes. Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses blessures. Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé. La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître. Gaétane pensa tout de suite que son mari avait voulu se tuer. Elle seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude. L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche qui avait pressé la détente du fusil. de Ferneuse avait dû appuyer le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa main avait légèrement fait dévier l’arme. Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort. Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant : le blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle. La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction, et de la garde-malade martyre contre la souhaitable et abominable délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de bonheur et d’amour ? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait. Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs, les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé, cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à Stanislas. Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on ne lui rendrait pas la vue. Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses yeux éteints. Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque instant, elle prévoyait le réveil de sa mémoire. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui, sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté. Même dans le tête-à-tête, Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse, et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui eussent pu lui faire chercher la mort. Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse. Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon ? S’acharnait-il à la plus raffinée des vengeances ? Ou bien avait-il réellement perdu la mémoire ? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en une certaine mesure ses facultés mentales ? Gaétane dut le croire, après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère, devenu faible, aigre et plaintif. Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était ? La confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans une éternelle obscurité? Naguère, cette confession représentait sans doute un devoir. Et quel crime, si déjà la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui éteignit ses prunelles ! Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme, en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable félicité?... Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois. L’enfant qu’elle portait appartiendrait légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver l’innocent du père qu’il aurait de par la loi, et de par la plus extraordinaire illusion. Après un indescriptible combat intérieur, le parti de Mme de Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans leur fils. Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre qu’elles étaient inébranlables. C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de son cabinet de travail. Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf son cousin Marc. L’idée d’une exploration dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu. Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source. Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer des richesses considérables. Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention de se rendre en Bretagne. Mme de Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir. Quel était l’état de ce cœur d’homme ? Trop guéri, ou trop peu ?... Son application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans l’un ou l’autre sens. Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis. Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire. Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane. Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux jeunes femmes. Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans qu’ils ne s’étaient vus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé. Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez l’autre. La fierté scella les lèvres de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect, l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien amant. Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni un soupir, ni un regard ! Cette impassibilité lui donna la force de rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir. Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux, qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices, puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue jusque-là si lugubre. Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un but : son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point Ferneuse. Le jeune garçon fut élevé par sa mère et par des précepteurs ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle. Dès son enfance il aima Micheline. Mme de Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard. Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre, contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne. Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant même que sa religion filiale. Mme de Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline. Elle vint soucieuse à cette soirée. Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à l’abri d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison électrique. Toutefois, par une tactique étrange, même à ce moment où le bonheur, l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu, la comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les paroles ou la physionomie. De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution ? Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor, le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse ? Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa pas : l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu, mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses côtés ? Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont elle, Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de Mme de Valcor : « Micheline, ah ! Et son exclamation au sujet d’Hervé : « Ce misérable enfant ! » n’était-ce pas l’éclat de foudre qui devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents ? La femme de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle ! Mère imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher son fils vers le crime ou le désespoir ! Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la franchise de sa jeune douleur : « Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère ? » Ce fut sincèrement qu’elle répondit : « Je donnerais ma vie pour le savoir ! » Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais aujourd’hui les circonstances la forçaient à le démasquer aux yeux de tous. Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche. Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait. Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant adoré d’autrefois. Le cœur d’un homme change-t-il à ce point ? Même dans l’éloignement, les aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des climats et des êtres ? Ou n’était-ce pas le même homme ?... La secrète certitude ne suffisait plus. Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau quand Mme de Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane. Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis. « J’irai, » se dit Mme de Ferneuse. Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure ! Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle comédie ne lui donnerait le change. Il se rappelait, ou il savait, cet homme si semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé. Elle, qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel revenant monstrueux, âme morte sous les traits si chers, ou simulateur infernal, écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. dans le seul son de cette voix, quand il prononcerait certains mots. Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se débattait depuis tant d’années. LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger. Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de convives que les jours précédents, les domestiques passaient les hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison. Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression d’encouragement attendri. « Si elle crut devoir accomplir quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut manquer d’en souffrir terriblement, soit qu’elle y persiste, soit qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon père seul me dira la vérité. » L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de confiance, avait fait paraître la matinée longue à Mlle de Valcor. Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château, espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre. Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle, et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de celles-ci. La gaieté étincela autour de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les facettes des cristaux. Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention particulière. Comme il détournait de lui ses yeux, il rencontra les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise qu’il avait jetée dans cette âme. « Mon père, pouvez-vous me donner un instant ? Il faut absolument que je vous parle. » Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air que favoriserait cette belle journée. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les précautions afin de n’être point suivi. « Ce ne sera pas long, ma mignonne ? » « Un seul mot, père, » dit Micheline, en levant des yeux de décision et de flamme. Il l’emmena dans son cabinet de travail. Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave, non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de petite fille. Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne : Hervé sera mon mari, ou je mourrai. » Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment, de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il s’assombrit d’une gravité soudaine. « Mon enfant, » dit-il, « je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent. D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal. Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ... » « Me blâmez-vous, mon père ? Je te demande simplement : Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice ? » Simplement celle-ci : que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable. Le voulez-vous, ce mariage, père ? Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend. Il n’y a pas d’obstacle contre votre volonté. » L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait pu trouver plus magique parole. Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais vue en lui, troubla sa fille. Dans trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ... Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution. Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de mon fiancé. » Il murmura, la regardant au fond des yeux : un scrupule de conscience ... » Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait. Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce effroi tordit le cœur de la vaillante fille. « O mon père, vous m’épouvantez ! Si l’espoir, si la foi en lui, en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez bientôt votre Micheline. Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant. « Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor ! Et tu as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment sérieux. te forcer à regarder en toi-même. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline ignore à jamais la tristesse ! » Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant jaillirent. père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert depuis deux jours ! » Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de maîtrise, d’autorité : Sois tranquille et confiante, mon enfant. J’ai tenu contre le sort des gageures plus difficiles à gagner que celle-là. » La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée. DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château, un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les premiers massifs dépassés, précipita sa marche. Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant du promontoire et assez éloigné de la propriété. Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques petites fermes. L’avenue montante qui partait de là conduisait à l’habitation. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis remonta un peu, et se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été « leur grotte », en dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie. En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux, et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc, déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages. Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable banquette. Il ne comptait pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu. Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop hauts dans l’abrupt sentier. Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où tremblait toute l’âme. On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années n’épuisaient pas. Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds. « Je suis à bout de silence ... Et vous me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés. » Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir. combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans ! » Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque à la hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé. Mais elle n’ouvrit pas la bouche. Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son désir et de toute sa volonté. comme il avait aimé Gaétane ! Comme il avait souffert de se séparer d’elle !... L’œuvre effroyable de sa guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour longtemps. à quoi bon tout cela ?... Dès qu’il s’était retrouvé en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième année. L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout le feu subtil émané de son âme véhémente. Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie. Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, Mme de Ferneuse prononça : « Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette heure. Puisque le passé est si vivement présent à votre mémoire, évoquez-le pour me répondre : Avez-vous jamais pu croire qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse ? » Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre deux lèvres décolorées. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce tissu qui faisait un peu partie d’elle : « Hervé est mon fils et le vôtre. » Mme de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt : « Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre ? » Un éclair jaillit de ses yeux. elle voulait donc la lutte ?... « Mais vous-même, Gaétane ? » Elle eut une hésitation, puis murmura : « Ce n’était pas la même chose. N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient frère et sœur ? » Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent. Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore, mais d’une façon plus troublée cependant, que lui, qui portait ce nom de Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé. Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui. Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents spontanés, précis comme la vérité même ? « Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour, le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour, d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant. J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une occasion si grave de vous trahir ... » Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une flamme de pourpre courait sur sa pâleur : « Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois ? Le mot, le cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin jeter. Elle leva la main pour arrêter son élan. « Parlons d’eux, non pas de nous. » Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit. D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, Mme de Ferneuse ajoutait : « Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour moi. » Tous deux se regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que vibrait encore dans l’air doux la phrase, moins étrange qu’étrangement prononcée, de Gaétane. A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses traits se fixèrent dans une expression plus proche, cette fois, de la haine que de la tendresse voluptueuse. « Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu, respect que, cependant, vous m’aviez imposé, vous risquiez au jeu d’une orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas à les recevoir de ma conscience, ni ce qui me serait infiniment plus dur de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé. » La stupeur rendit Mme de Ferneuse immobile. Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur, continua, lentement, avec un sourd effort : « Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Non pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes aimés. » Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec une irritante circonspection. « Connaissez-vous, » reprit-il, « une famille de pêcheurs, près du Conquet, les Gaël ? Tout le monde les connaît le long de la côte, » répondit la comtesse. « Mais j’ai plus entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus. Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille ? Ne s’est-elle pas faite religieuse ? » « La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée ? » Mme de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante : Une ressemblance avec Micheline ? » de Valcor inclina la tête : questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait. Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs. « La mère de cette Bertrande ... » « On vous a dit ?... C’est une pauvre folle, » interrompit la comtesse avec une hâte impatiente. « Non, » s’écria vivement Renaud. La perte de son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital, transmissible ... Micheline est la fille de cette infortunée. La fille de cette paysanne !... » « La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble, » rectifia M. « Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut une autre. D’ailleurs, » et il sourit, « c’est une tradition du pays que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre sang ... « Son père, alors, ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur d’Hervé. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous serez seule à connaître avec moi-même ... Elle croit que Micheline est sa fille ? Mais, avant tout, sachez ceci : bien que Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le serment le plus solennel de le garder dans le tré-fonds de votre âme, pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas. Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez, fût-ce en pensée, ma fille, » (il appuya sur le mot), « autrement que comme une Valcor. » Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée. Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas. Mme de Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie voudrait l’envelopper ? Ce vouloir, elle le sentait formidable. Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse intelligence. si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir, son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur !... Mais avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible partie dans des conditions trop inégales. Sous les captieux mensonges, elle découvrirait la vérité! Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le récit de Renaud. Les événements remontaient à l’époque où, pour la première fois après sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse, les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit. Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point d’être mère. A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite, et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins liées à celles de ses ancêtres. Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État, sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette, la raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa petite Bertrande que de se conduire elle-même. pauvre créature, elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige, regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si fidèlement son frère. La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru, dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre n’entrerait-il pas dans la vie ! Et quelle honte pour cette lignée des Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut ! Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre confidence. « Ne craignez rien, maman Gaël, » dit-il à la vieille paysanne. « Nul ne saura que l’Innocente a rompu sans le vouloir, pauvre femme ! le deuil qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette. Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je la placerai chez des gens sûrs. Il n’y a de sûr que moi-même, » fit Mathurine. « Je garderai ma bru, je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde sans qu’on s’en doute. Vous me l’enverrez, » dit le marquis. « Mathias peut l’apporter secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël peut préserver son secret. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor. On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Vous pourrez suivre dans la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf. « Telle fut la combinaison que je trouvai, » continua Valcor, « pour soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le plus romanesque, la banalité de cette bonne action ? Quelques semaines plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait pourtant lorsque la terrible délivrance eut lieu. Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation : la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. « La fillette n’a que peu d’heures à passer ici-bas, » disaient-ils. « Et la mère la suivra aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant n’est plus. « Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui, hélas ! Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et réclamerait sa fille ? Les fausses excuses, le silence même, c’était le coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait que trop. Quand, tout à coup, au fort de mon angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne pouvait parler qu’à moi. Il m’annonça que Mauricette avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement par les gens du château. « Où est-elle ? » criai-je avec une impétuosité qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée, dans un abri d’herbes sèches. La nuit était chaude. « Attends-moi, » dis-je. « Tu vas m’y conduire. Vous, monsieur le marquis ! » Un instant après, je partais avec le marin. Sous un ample manteau, je portais ma fille morte. J’aurais étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé davantage. Je dis à Mathias : « C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même ta petite à l’endroit propice. » Rassuré de me voir agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa faute était comme si jamais elle n’eût été commise. « Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin. « Va-t’en, Mathias. Je vais prendre cette pauvre mioche. Je la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici deux heures. On ne peut manquer de la trouver. Voulez-vous, » me dit-il, « que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour la frime ? Inutile. Et ne recommence plus. Je m’embarque demain au long cours, » répliqua-t-il. « Mais, partout, je serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le marquis. » Un instant plus tard, il était loin. « Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre que mes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente, respirait contre sa joue. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge horrible ou sublime. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher. Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon sang. » Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit qu’une objection : « Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère. la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle l’enfant expirante ? elle savait tout, mais n’a jamais rien révélé. Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me baisait les mains pour ce que j’avais fait. sa tombe n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même. » Une furtive ironie passa dans cette phrase. Du moins le sembla-t-il à Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. « Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre ? » « Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous le faire croire ? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change, grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux : « Une Valcor ... « Dieu a recueilli sa petite âme éphémère, » prononça le marquis avec une émotion grave, dont la comtesse fut touchée. Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme ? Une impression de vérité émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à Mme de Ferneuse : Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur. Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines. Ou un autre, plus redoutable ? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme profond et obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Cela ne suffirait pas pour la libérer de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue. « Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane ? » La belle et fière tête se releva. « Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille. » Une angoisse violente altéra les traits de Renaud. L’hérédité de cette enfant n’est pas vile ! L’âme des Gaël vaut celle des Valcor. » Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges ? « Certes, » reprit Mme de Ferneuse, « j’estime à l’égal d’une lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est pas trouble ? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse, qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une valeur digne de sa personne charmante. Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait de sa fille. « Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de votre secret. » Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. « Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père ? Alors, en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser sans crime celle qui porte le nom de ce père. » Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front plus pâle encore qu’auparavant. « Ceci est juste, » répondit-elle, « Mais n’importe ! L’impossibilité n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle qu’il croit, valût-elle cent fois mieux. » Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne lui eût pas coûté. Lui aussi touchait une muraille de mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas. « Avez-vous bien compris, » fit-il tout à coup, « que jamais les Gaël n’interviendront ? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la meule aura étouffé la petite. Ces gens-là, je le sais, Mathurine et Mathias, n’ouvriront pas la bouche. de Valcor, « c’est à cause d’un scrupule que vous jetterez votre fils dans le désespoir ? » Elle le regarda et, soulignant le mot : « C’est à cause d’un scrupule. » Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor ! Voulant se soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et dorée ! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux. divine Gaétane, » s’écria-t-il, « âme trop haute pour cette terre ! Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ... mais non pas de votre âme. Dites-moi que vous me pardonnez cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me reprochiez délicieusement tout à l’heure. s’exclama la comtesse, « Moi, vous le reprocher ! N’est-ce pas la même chose ? » Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit. L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine. « Renaud, » dit-elle, « vous dites que vous n’avez jamais cessé de m’aimer ? Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis marié. Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un héritier au nom de Valcor ! Le sort s’est vraiment joué de moi ! » Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli importait peu. « Quelle épreuve vous convaincrait ? » demanda Valcor, avec toute l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus. Si vous l’avez gardé toujours, je vous croirai. » de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui allaient lui échapper. C’est-à-dire et il le comprit non pas seulement dans le désir qu’il avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Une vision brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir en lui, fulgura. « Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite ? » Mme de Ferneuse cria faiblement : avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. le bien-aimé seul pouvait savoir ces choses. Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres tremblantes. « Dites, dites encore, » fit-elle avec une avidité tendre et perspicace à la fois. « Où est-elle, cette bague ? Rappelez-moi les mots que vous y aviez inscrits. » Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de Valcor. « Je vous la rendrai, cette bague, » dit-il. demanda Gaétane avec un recul de toute son âme. « Rappelez-moi seulement, » reprit-elle, « les mots que vous y aviez fait inscrire. » « Vous les avez oubliés ? » fit Gaétane, avec un accent plus accusateur que ne comportait la déception d’amour. « Comme vous doutez de moi ! » Et, pour la première fois, l’intonation sonna fausse, trop emphatique. « Si je doute de toi ! » se dit-elle, pendant la minute de frémissant silence qui suivit. et de quel doute horrible ! Ces traits, qui sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la sienne ! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les miennes, et qui peut-être aussi ... » Involontairement, elle y porta les yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient ni trace de caresses ni trace de crime. Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin, un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne pouvait se délier ? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui ?... de Valcor avec une douceur infinie, « je confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ... » L’illusion passait sur elle, comme une vague qui revient. Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour ? » Elle le regarda en face et répondit : M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la félicité d’autrefois ? » Un tremblement agita Mme de Ferneuse. En elle montait comme un souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle s’écria, dans une soudaine exaltation : Leur refuseriez-vous encore le bonheur ? Non, non, » dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine, par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. « Cet anneau sera la réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour, où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années ! Vous ne pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots, présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline. Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car il n’a jamais menti ! s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où éclata de nouveau une sincérité éblouissante. Je posséderai donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Qu’il était séduisant et chaleureux ! Comme les vifs ressorts de son être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie ! De nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria : « Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite, pour demain ? » Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond d’elle-même, quand il expliqua : la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence. fit Mme de Ferneuse d’une voix lointaine et froide, « la bague est restée en Amérique. vous dites : en lieu sûr ? » Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que sous cette signification terrible de son regard, qu’elle ne pouvait atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des paupières soudain battantes. Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées : « En lieu sûr ... Tandis qu’une autre épouvante la prenait, songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce « lieu sûr », et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables ténèbres. SUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée, non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux. Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation de leurs gestes. Mlle de Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corps souple, suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au tournant de laquelle avait disparu hier, et pour combien de temps ! la silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre les arbres. Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas précipité, puis une voix, derrière elle : Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente et offensée. Personne ne doit s’apercevoir que vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente. On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement distraite ! Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis admettre votre façon de me parler. » Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation qui dépassait la faute actuelle. Du reste, la franchise de Micheline éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il tentait de présenter. « Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous. Une façon trop cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon silence ne vous suffit pas. Vos intentions que je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes ne sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai jamais votre femme. » Gilbert garda le silence et devint très pâle. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de si net. Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya légèrement Mlle de Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur : Et n’essayez plus jamais de me parler en particulier. Mademoiselle, » s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, « ne me signifiez pas en une minute une sentence définitive. s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau. Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi contre mon gré, monsieur ... Laissez-moi seulement vous dire, » insista-t-il avec précipitation, « que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez daigné m’entendre. » Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de Micheline. Elle trouvait ceci intolérable, moins par une préoccupation positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire ! Tout son être s’insurgeait dans une pudeur et une douleur. Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et resta. Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. Mlle de Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité retint, prévenir l’imprudent Gilbert. Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains jointes : « Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la force. L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit volte-face, et resta saisi devant Mlle de Plesguen. Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous le scintillement des yeux clairs. « Je viens vous prévenir ... » « On vous voit à travers les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis. » Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage, insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot « rendez-vous. » « Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise ? » Elle mit autant de générosité que de finesse défensive en interprétant : « Pas plus méchante que vous, prince. » Et elle souriait, du haut de sa pensée tellement détachée, tellement ailleurs ! « Vous me tourmentiez un peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop vifs ont de ces tyrannies. » Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de tennis. Mlle de Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir : la convoitise de ce magnifique domaine et de tout l’or que la fille du marquis représentait. « Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ... » commença-t-il avec le geste machinal de tirer sa montre. murmura-t-elle, perdant la tête, « Ne me quittez pas ainsi ! » Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement : « Vous avez quelque chose à me dire ? pourquoi m’avez-vous donné à croire ?... Pourquoi vous êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez ? Je me fusse conduit comme un rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire. Moi, » s’écria-t-elle, « je ne supposais pas qu’un galant homme pût parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ... » Oui, sérieuse, » déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les yeux. Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant. « Mademoiselle, » dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, « je vous demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré votre cœur. Vous m’en voyez très confus et très fier. Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps. Alors, » dit Françoise, « c’est l’héritière de Valcor que vous recherchez en ma cousine ? Et si l’héritière de Valcor, c’était moi ? que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités aux plus folles chimères ! Mais il y a quelqu’un qui sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même qu’il vient parce qu’il vous a vu. » Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu Gairlance, il hâtait le pas, ce qu’avait parfaitement remarqué la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout ? Car Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrer sec et positif, presque cynique ! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement. « Approchez, monsieur Escaldas ! » « Si c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous intéressent tous ? Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses ? » « Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos de vous les apprendre. Un fiancé peut-être, » dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un coup d’œil involontaire. Telle fut même sa hâte de cacher son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes, qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et balbutiés. José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction, et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait, voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta : Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce que nous avons à dire. » Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les intempestives déclarations de cette petite Plesguen, et les façons de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas, personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant les deux semaines de son séjour à Valcor. Son compagnon, enfin, ralentit sa marche. « Monsieur le prince, » commença-t-il obséquieusement, « daignez me prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez à écouter le reste. Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre, » insista José. « Vous allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je suis. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor. Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus beaux châteaux de France, et des millions. moi, José Escaldas, je viens vous prévenir de ceci : mademoiselle Micheline ne détient tout cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoise de Plesguen. J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez intérêt à l’anéantissement de ces preuves, et c’est sans doute le marché que je vous offrirais, si Micheline consentait à devenir votre femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet, ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication soit dépourvue d’intérêt ? » Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme qui a « empoigné » son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës, à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme, délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt ; celui-ci, d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom que salirait le scandale. Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché par de semblables considérations. « Vous me racontez-là, » s’écria-t-il, secoué de fièvre, « une histoire prodigieuse ! D’où pouvez-vous bien la tenir ? C’est ce qui fait ma force. Un triple intérêt : sécurité, vengeance et argent. Sécurité : parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait pas. Il le supprimerait, en me supprimant. « Oui, une vieille affaire à liquider. Elle contient la meilleure de mes preuves. Ne nous arrêtons pas à ce détail, » fit l’autre en riant. Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. dit Gairlance, qui comprit son regard. « Vous remarquez que ça ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires. je ne m’y engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y, mon bonhomme ! nom d’un chien, le sacré chambardement que ça ferait tout de même ! » Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté qui ressemblait à une grimace. « Vous êtes rigolo, mon prince, » observa-t-il, soudainement familier. « On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante. Non, non, mon brave, » dit l’autre, offusqué. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne. Allez-y maintenant de vos preuves. » La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression cauteleuse. « Mes preuves, » reprit-il d’un ton rogue. « Je vous dirai en quoi elles consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ... Soit, » riposta Gilbert, nerveux et méprisant. Car vous ne m’avez encore rien dit. Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre ? Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait fait disparaître. On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade. Dans certaines régions sans police et sans lois. » Un aventurier, ressemblant à Renaud de Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines. D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une situation pareille ! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel rempart ! « Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant ? son bien, à lui ? » « Faudrait voir, » dit vulgairement Escaldas. « D’après mes données, l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai, celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et les restitutions, les dommages-intérêts qu’il devrait à Plesguen ?... Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part. En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine, » appuya Gairlance. Fille d’un misérable, d’un condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa fierté? » Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. J’en ai trois, » dit Escaldas. « Elles suffisent pour une dénonciation au Parquet. Après plus de vingt ans ! » s’exclama le prince, en hochant la tête. « Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que l’homme échappe à la poursuite pour assassinat, l’escroquerie, le faux état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits. Mais, après tant d’années, durant lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon ! Tous ces yeux habitués, suggestionnés ! Toute cette population accoutumée à sa personne autant qu’à ses bienfaits ! Ils se transformeront en loups pour le dévorer, ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture. Nul n’a qualité, hors lui, pour se porter partie civile. Il reconnaîtrait son cousin dans un épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie ? L’immensité de son intérêt fait qu’il ne veut rien savoir. Alors, n’en parlons plus, » dit Gairlance. « Du moment que celui-là déclare que Valcor est le vrai Valcor ... s’écria Escaldas, « c’est là que je vous attends. Il y a sa fille ! Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous savez bien qu’elle peut tout sur son père. » Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile. « Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher. Il ne me reste donc, » dit Gairlance, « qu’à savoir sur quelles bases on pourrait ouvrir l’affaire. « QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880, » commença lentement le métis, « il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et moins connue encore que le centre de l’Afrique. « Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages, et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier, jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous le savez, prince, la « Selva » des Espagnols, n’est qu’un seul impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés, une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche, est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les oiseaux. par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes. « Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même, il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources. Sa cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement, quand il en porte, c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa, le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages. « Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était aventuré par curiosité scientifique. « Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts tropicales : le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare, mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Les vers se mettent dans sa plaie. Il faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens n’ont pas une autre manière d’agir. Leurs caucheros battent les forêts, aussi loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, les seryngueiros, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à l’épuisement de chaque tronc. « Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse : armes, vêtements et parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz. C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca dans les veines ... » Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse : « Les Incas, » expliqua-t-il, « c’est la dynastie souveraine des anciens Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde. » Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné : « C’est, » ajouta le métis, « une aristocratie telle que sera, par exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans. » Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire. « Allons, » observa-t-il, « les Incas étaient gens d’esprit. Continuez votre récit, noble étranger. » « Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve, à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne l’arbre à mort, est le plus profitable. Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui convient au syphocampylus, l’espèce répandue si abondamment dans la Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement, serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses arbres développés à point. Mais cela représentait des milliers et des milliers d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ... Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses, et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs trésors épargnés depuis le commencement des âges. « Je ne m’étonne pas que cet homme soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du début ? le fantôme auquel vous m’avez presque fait croire ? Et j’en ai une preuve écrite, matérielle, palpable. C’est une de mes trois bases. Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur la voie. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste. » Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses souvenirs. « C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons. Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse, que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Puis il avait une dette à me payer, une rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. « J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très hospitaliers. Ils firent danser pour moi leurs vierges, au son d’une flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même, en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises. Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes, l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice pour me faire expier sa mort. Ma rancune contenue me resta au fond de l’âme. Encore aujourd’hui, je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant, cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes appelaient « le Grand-Chef », ou « l’Œil-du-Ciel », à cause du bleu intense de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont l’iris des yeux aussi noir que la pupille. L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée ?... Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir posséder de nouveau. Je n’y aurais pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait fait. « Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère. Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage, cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte ? Cet homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser de son pouvoir. J’en avais assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor. L’« Œil-du-Ciel », s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. D’où venait cette frayeur si tenace ? C’était donc vrai que le Grand-Chef avait voulu sa mort ? Comment n’avait-il pas accompli son dessein ? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre aujourd’hui quelque violence de sa part ? « L’amour et la jalousie ne durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce, » lui dis-je. « Ce n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au regard d’azur, » me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je ne lui arrachai pas facilement son secret. Le prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il ne songeait pas à revenir ? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais. « Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse, Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière. Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chef interdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras nu, elle mourrait. C’est la fable de Psyché, » interrompit le prince de Villingen. José Escaldas ignorait la fable de Psyché. « Allez toujours, » dit l’autre. Il arriva, » reprit le Bolivien, « qu’un matin, tandis que l’« Œil-du-ciel » dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert. Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de légitime curiosité. Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre petite sauvagesse, » observa Gilbert en riant. « Lorsqu’on avertit une femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui donne une furieuse envie de regarder. « Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond ? Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du soi-disant marquis de Valcor : un tatouage. Ma petite Indienne n’a pas pu s’y tromper. On pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud, ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des emblèmes incrustés sur le biceps. Il hésita, un peu désappointé. « Ce marquis Renaud de Valcor, » poursuivit-il, « qui, à vingt ans, partait à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux, n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à titre d’expérience, si le caprice lui en était venu ? « Pourquoi aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu ?... Une femme qu’il aimait cependant, pour laquelle il avait du goût, tout au moins ? Il a donc réellement voulu sa mort ? Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré toutes ses précautions, elle le réveilla. Elle crut bien sa dernière heure arrivée. Son cher « Œil-du-Ciel » saisit un revolver pour lui casser la tête. Toutefois, se ravisant, peut-être par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour ne pas verser le sang, il se décida à la piquer délicatement avec une pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où, Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares. Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que d’achever leur compagne, si elle faisait mine d’en réchapper, afin de ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur, qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef. « L’amour des blancs consume comme le feu, » leur déclara-t-elle, « tandis que celui des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon sur une fleur de haïri » (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes gaillards préférèrent, au lieu d’immoler cette jeune beauté, lui prouver qu’elle avait raison. » « Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne, dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le marquis de Valcor. Mais en ce cas ... » « Pourtant, » s’écria le prince, « il y a là quelque chose d’impossible. Le brassard d’écorce, passe encore !... Ça va bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des valets de chambre ... Vous avez vu ce Firmin, dont les cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service intime de Valcor. Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute autre substance ?... Si le marquis était tatoué sur le bras gauche, on le saurait. Que ne fait-on pas accepter à une jeune fille ignorante ? Il a pu tout lui imposer, même le secret. Sait-on à quel prix est payé son silence ?... Nous arriverons pourtant à le faire parler, celui-là. Mais, » dit Gairlance, « votre Indienne vous a-t-elle décrit ce tatouage ? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente ? Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des explications de Vamahiré. La figure principale, cependant, demeurait très nette en sa mémoire : c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps effilé ... murmura le prince en hochant la tête. « De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits : l’un, figurant d’après Vamahiré deux moitiés de lune posées côte à côte sur une flèche, et le second, un baiser. Le Bolivien eut un rire silencieux. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes : c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appelées quipos . Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien formerait avec un quipo ou une liane pour exprimer un baiser. Alors, » s’écria Gilbert, « votre système s’effondre. Le tatouage n’est pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche, une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient déceler une origine européenne et populaire. « Je vous donne les indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes. Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images n’ayant peut-être avec celles-ci que des analogies lointaines. Des signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et remémorés quinze ans après. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois et une prairie où paissaient des vaches. A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du bout de sa canne, un dessin bizarre. « Voilà ce que je reconstitue, » dit-il. « Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle ? Ce n’est pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui que j’ai représenté à Vamahiré. Ce que je dessine là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié d’étonnement. » « On dirait un B majuscule, » observa-t-il en désignant les deux moitiés de lune posées sur une flèche. « Une lettre de l’alphabet !... Dire que je n’avais jamais pensé à cela ! La cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale. Moins distincte, en tous cas, » dit Gilbert, après un attentif examen. « Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir la tête que ferait le marquis de Valcor si je lui mettais brusquement sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte. Pourquoi ne pas la tenter ? » s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. L’« Œil-du-Ciel » a dû rapporter des poisons qui ne s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille. Passons donc à vos autres preuves, » dit Gairlance, en effaçant sous sa semelle les compromettantes figures. « Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt inférieur, » fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur marche. « Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de Valcor.... Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque, il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne, d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela. Aussitôt je commençai, de toutes parts, chez les tribus sauvages de la forêt comme dans les villes, parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de la Valcorie, des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous, prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la lumière définitive ? Mais le document capital est cette lettre adressée en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz. Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis avait ses fonds. Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous envoie. Vous risquerez d’ailleurs de vous y tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère. s’exclama Gilbert, « En effet, c’est un document précieux, celui-là. L’original est resté dans la maison de banque Rosalez, qui, seule, peut garantir son authenticité. Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de ce sosie du marquis de Valcor ? Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange ressemblance. Et le nom de cet individu ? N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce ? Rien qui ait pu se retrouver. reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre. « Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait accompagné ou rejoint là-bas ? Mais point n’est besoin d’une relation de sang pour expliquer une similitude de traits. » Après un instant de réflexion : « Venons-en, » dit le prince, « à votre troisième preuve. Celle-ci, » dit Escaldas, « offre, hélas ! moins de solidité, parce qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés, parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement. Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages ? Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent que leur reflet, aperçu dans les lacs ou dans les sources, est leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade. Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des fleuves. « C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre, qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères. Ce village, vous le retrouveriez facilement ? » Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la longitude ! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin du Madre de Dios. » La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises et de féroces calculs. Les deux causeurs, presque les deux complices, arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de pont, deux planches. De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme du marquis. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif, floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves, ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et défaillant. Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme indicible du paysage. « Votre conviction me pénètre, » dit ardemment Gairlance. comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et, je présume aussi, de dangers. « Voyez de quelle façon vous voulez entrer en campagne. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les grand’routes. » LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor, n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte Stanislas, car Hervé et pour cause n’a pas hérité de ses goûts. Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il espérait ne pas séparer : un sentiment et une pensée, un grand amour et une espèce d’apostolat philosophique. Son rêve intellectuel, c’était de réconcilier la science avec la religion. Il avait pris pour devise ce mot de Pascal : « Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène. » Hervé de Ferneuse s’appuyait sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et que le même effet peut être produit par d’autres causes un choc nous faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles, c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la rétine. « Quand il sera bien prouvé, » affirmait le jeune penseur, « que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore à nos interprétations de l’infini ? Les premières s’appuient sur nos sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre, ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme, de nos besoins. « Oui, mère, de nos besoins, » expliquait Hervé à la comtesse de Ferneuse. « Nos observations scientifiques ne portent que sur des impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notre être. Elles rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces. Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments. » Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications, esquissait des théories. « Grâce, mon cher enfant ! » suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait, non sans une douce malice : « Je suis au but où tu veux nous mener tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas. La science est belle aussi, allez, mère ! » « Je ne suis qu’une ignorante, » soupirait-elle. « Vous êtes une sainte. » Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son fils le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines le sang d’un homme et portait le nom d’un autre. Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet ? Au lointain de ses souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle d’éducatrice et d’amie incomparable, oui, en effet, mais c’était pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne qu’il appelait « mon père ». Que devint-il lorsque, le soir de la fête au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui, un doute abominable lui assaillit le cœur ? Doute bientôt évanoui, du reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé. Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la comtesse. La patience lui semblait moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise. L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait, les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs, à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse ? Sa mère allait certainement recevoir les excuses de la marquise. Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris connaissance, elle envoya chercher son fils. Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement, la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux expériences, commandaient cette retraite. Lorsqu’un domestique vint le prévenir que Mme la comtesse demandait à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur, un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit à la maison. Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au premier étage, où sa mère aimait à se tenir : un boudoir Louis XVI, malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges. Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là. Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste que c’était comme une cellule plus retirée prolongeant la paisible chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte, encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté en harmonie avec ces choses. dit Hervé, ému, en lui baisant la main. Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle. Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. « Lis, » dit-elle, en le lui tendant. Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. Pourquoi lui fallait-il la détruire ? Le jeune homme relevait une figure brillante. « Elle est un peu folle. Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de somnambulisme qu’elle prétend avoir eue ? Je crois tout simplement à une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre toilette de soirée ! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi, j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous. Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait. Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé? Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de « trop désirable », lui semblait sacrilège. « Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec tout le respect de votre fils ... » Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à lui faire tôt ou tard sur sa naissance. « Est-ce bien mon devoir de tout lui dire ? je dois lui épargner, tant que ce sera possible, une si désenchantante vérité. » Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc. « Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage ! Ne voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs ? » Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire : « C’est elle, » fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table, « c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête, les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret pour son inconcevable injure, puisque nul étranger n’en a été témoin, puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche, encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur. Je n’en veux nullement à Laurence, » prononça la comtesse ... L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire paraître. « J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, « Le bonheur de nos enfants », murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une femme, couvrait son visage au teint si clair. « Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de Valcor, hélas ! » « Et de qui donc ? » « De toi, sans doute, mon fils, » dit la mère avec une intonation presque solennelle. alors, pourquoi dis-tu « hélas »? Tu ne peux rien m’apprendre qui me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas. » Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant pour mettre en jeu de telles énergies ? Une impulsion de vérité plus forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même, l’ouvrait à cet enfant loyal. « Mère, mère, parle ... » « Quel secret terrible me caches-tu donc ? Hervé, mon cher enfant ... » Elle s’arrêta, tellement étranglée d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit : « Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même. Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne saurais m’ouvrir à elle ... Qui vous a donné une explication, mère ? Et cette explication ne vous suffit pas ? Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait. Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de Valcor. demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne s’étonnait même pas encore. « Un inconnu, » prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines de son fils un frisson de mystère et d’effroi, « Tu m’entends ? » reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui glaçait maintenant le jeune homme. un être dont nous ne savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Vous me mettez en face d’un abîme ... « Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas épouser la fille de cet homme, avant que je sache ... » Un certain sang-froid reparut sur ses traits. vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle confidence. Mais soyez certaine de ceci : quel que soit le père de Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant Dieu. » Mme de Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard angoissé qu’elle fixait sur lui. « Vous m’objecterez l’hérédité, » reprit-il vivement. « Cette science-là est aussi incertaine que les autres. Nous prenons pour des lois ses manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions. Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité. » Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane. mère, » dit Hervé plus doucement, vous songez : « Il aime et n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime. » Les plus effroyables révélations ne me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne d’être adorée comme je l’adore. » « Les plus effroyables révélations, » répéta la comtesse, « Plût au ciel que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de consentir à ton mariage. » L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert. « Je comprends moins que jamais, » reprit-il et l’amertume de sa voix s’accordait avec le changement de sa physionomie. « Vous me parlez par énigmes, ma mère. Vous m’aimez trop pour me torturer sans but et sans cause. » Elle se dressa, devenue couleur de cendre, soulevée comme dans la secousse d’un sanglot. Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et poursuivit : « Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline. Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce que vous attendez de moi. » Mme de Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible. Son fils doutait, son fils souffrait ... Comment le rappeler et l’apaiser ? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux que le silence ? Si elle lui apprenait tout ... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire : « Celle dont tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué de sa main. » Non, cette mère ne pouvait pas en déchirer son fils. « Voici ce que je te demande de faire. Sache seulement aujourd’hui que notre avenir, le tien comme le mien, celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que l’apaisement, dépend du succès de ce que tu vas entreprendre. Il ajouta plus faiblement : « Vous quitter !... » Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant. « C’est mon châtiment, » se dit cette victime de l’amour, que l’amour brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des souvenirs et des souffles de vengeance. « Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une foi aveugle dans ta mère infortunée. » Il fut remué par le chevrotement de douleur. « O ma pauvre mère ! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie ? Ne voulez-vous pas me le dire ?... Quelle force vous me donneriez ! » Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse. Tu es le seul objet de mon souci. Ce que tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ... D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor. Ce mot-là te trouble, malgré tout. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline ... Il ne faut pas qu’elle sache !... Cette noire action dont son père se serait rendu coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement. Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai pas une parcelle, » s’écria Hervé, « Que Micheline devienne ma femme, et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de mensonge. » La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre responsable. « Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission dont je vais te charger ? Je l’exécuterai fidèlement, ma mère. » La question dictait une autre réponse. Mais Mme de Ferneuse n’insista pas. « Renaud de Valcor a des raisons pour croire que moi, moi seule au monde, j’ai des doutes sur sa véritable personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui anéantirait ces doutes. Un objet, un souvenir sacré. Cet objet, il l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux. Quelle sorte de témoignage ? » Gaétane fit une pause, puis ajouta : Où se trouve-t-elle, cette bague ? Vous avez dit : « En lieu sûr. » C’est l’expression dont s’est servi Valcor. Pour moi, » dit la comtesse, « ce mot qui m’a frappée, ce mot qui coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux. Quel serait donc ce lieu sûr ? Hervé se tut et regarda profondément la comtesse. « La bague serait restée au doigt de l’homme dont celui-ci aurait pris la place. Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre. L’anneau était simple et uni comme une alliance. Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur, détail caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime. s’écria Hervé dans une agitation étrange, « quelle était cette inscription ? Tu le sauras, » murmura-t-elle, « si tu retrouves l’anneau. » Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. sa mère connaissait le secret d’un homme, secret qu’il n’eût pas révélé à son meilleur ami !... Et quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage !... Eh bien, il le lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sans doute, elle n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur. Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme, tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à l’heure encore, il la supposait inaccessible. « Ma mère, » s’écria-t-il avec une sombre énergie, « comptez sur moi pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière importance ... » Le bijou n’a d’importance que par l’endroit sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ... Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique. C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre, » dit Hervé. « Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une bague avec la poussière d’un cadavre. Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il employait à la chercher. Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans l’idée qu’il s’agit d’une entreprise obscure. Si le marquis devait simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés, assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société civilisée en prenne souci ? Un être presque sauvage lui-même, un révolté contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias Gaël, le contrebandier. Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi, l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui. Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique. Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état d’esprit de celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague, dont il s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci qui avait renseigné Mme de Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer, parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen de passer un long moment dans la demeure des Gaël. Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière, parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu soin de se charger. « J’ai voulu venir moi-même, » dit-elle. « Ma femme de chambre n’aurait pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style. Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer, » dit Bertrande. Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la dignité de son art la rendit plus pareille que jamais à la jeune châtelaine de Valcor. Mme de Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Et l’explication qu’on lui en avait donnée la rendait plus impressionnante. « Comment nier que ces jeunes filles ne soient deux sœurs ? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable. Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique. » Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse. Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la folle, ni de la jeune fille, Mme de Ferneuse ne tira rien qui pût contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un secret, il était bien gardé! La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se dressa au seuil de la maison. « Eh bien, ça y est, les femmes ! Vous n’aurez plus peur de mes farces. Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en poche, » dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille bien rempli. « Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret, par respect pour madame la comtesse, » dit vivement Mathurine. « Madame la comtesse ?... » Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas de s’étonner. « Le voilà donc, ce Mathias, » pensait Gaétane. Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes, l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices périlleux. « Ainsi, vous allez en Valcorie ? » « En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor. C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire. » Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille, sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le reflet de l’infini. « Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor ? » « J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission. » Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de Valcor. Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue « tant de raisons pour être dévoué au marquis. » Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin niait inutilement : « Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous, mon ami, de découvrir et de lui rapporter le fameux anneau ?... » Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de Mathias, qu’elle se crut menacée. « Madame la comtesse, » dit-il, en désignant Bertrande et la folle, « il y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me dire, sortons. » Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble. Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut la petite charrette anglaise dans laquelle Mme de Ferneuse était venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide, pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile, sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais n’y tenant pas, dans une indifférence fière. « Quelles gens, ces Gaël ! » Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. « Ne craignez rien, » dit-elle avec une persuasive douceur, « vos secrets sont en sûreté avec moi. De ceux-là, je n’ai pas à parler. » Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, Mme de Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré. En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Pendant une seconde même, une velléité presque irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de Gaétane. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible, car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue. Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus d’ailleurs que ses affirmations. Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre le contrebandier et le marquis ? Duquel des deux Mlle de Valcor était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine, l’abandon, la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au pied de la meule, dans la prairie nocturne ? Celui-ci même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une force morale équivalente à cette brutale volonté : « Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange. » Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du sang. s’écria le contrebandier avec une sourde violence, « ne me tentez pas ! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se taire, ne parleront pas longtemps. » La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. « J’avais donc deviné juste, » se dit-elle. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant « femme » celle que tout le pays nommait respectueusement « Madame la comtesse », il gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable, mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure. Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait : « Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de la tombe. » Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture. Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Un étonnement prodigieux le clouait au sol. Toute cette rencontre avec Mathias, Mme de Ferneuse la racontait à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque dramatique mystère. Ce gaillard audacieux, attaché au marquis par on ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles inattendus. « Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi, » dit la comtesse. Un rôle de mouchard ! » Elle l’apaisa, une main sur la sienne. « Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie ? Certes, il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte. Vais-je me colleter avec ce rustre ? D’ailleurs, ne se laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie ? Tu as des moyens d’investigation que d’autres ignorent. Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas ! » prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère. « Je te crois, » dit-elle vivement. « Car tu ne te méfierais pas du mien. Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes. Crois-moi, » déclara-t-elle avec force, « mes raisons secrètes sont ton bonheur, mais elles sont aussi ton devoir. » L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son fils. Et il se taisait, la regardant, réfléchissant. un devoir évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc sa mère pouvait-elle l’entendre ? A quelle distance n’était-il pas de supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie, c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne ! Une telle pensée ne l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette tâche qu’il pressentait sacrée. Mme de Ferneuse avait réellement suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Il s’inclina, baisa la main de la comtesse. « Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution. D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant de la faire mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas d’atteindre les coupables. C’est bien, mon Hervé, » s’écria Mme de Ferneuse. « Alors, tu partiras pour l’Amérique ? Ne perds pas un moment, » fit Gaétane, soucieuse. « L’important est de toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté le pays depuis hier ? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau, un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un navire étranger ... » La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse s’obscurcit. mère, comme vous prévoyez vite !... Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que j’entreprends ! » Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté. Quelle tristesse de laisser ses expériences ! Des vérités près d’éclore allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la poussière de son laboratoire fermé. Il devrait s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans le mystère de son scabreux voyage. « Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor, » observa sa mère. « Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du « bonheur de nos enfants », t’admet clairement comme son futur gendre. Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon départ. Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou, jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure. Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main. Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller recueillir des documentations scientifiques. Je ne puis que t’approuver, mon enfant, » dit Gaétane. Elle ajouta : « Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour, à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je quitterai aussi sans doute Ferneuse. Ce « j’attendrai » vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme. Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal. Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre. LORSQUE Mme de Ferneuse avait quitté la maison des Gaël pour l’abrupt colloque avec Mathias, sur la lande, la fille de l’Innocente, sans lever la tête, avait poursuivi son travail. « Tu vois, » lui dit la vieille Mathurine en touchant l’écharpe de la comtesse, « il ne tiendrait qu’à toi de faire des choses de valeur, comme celle-ci. Tu as une fortune dans les doigts, si tu veux seulement être laborieuse. » Bertrande émit un petit rire sardonique. « Des pièces de dentelles comme celle-ci ? Et qui me les achèterait ? Les pêcheuses de homards du Conquet, sans doute ? Les dames des châteaux, comme celle de Ferneuse. Et celles de Valcor, » ricana de nouveau la jolie ouvrière. « Vous savez bien que votre marquis, dont vous êtes si coiffée, mère-grand, n’aime guère que je montre là-haut ma figure, trop pareille à celle de sa Micheline. Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande ? » C’est le hasard qui fait les ressemblances, n’est-ce pas ? Seulement, puisque vous me parlez des châtelaines qui me feront gagner si brillamment ma vie, je demande où vous les voyez. » La jeune fille leva son admirable visage, dont l’expression ironique s’accordait bien avec l’intonation amèrement moqueuse de sa voix. « Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute la noblesse de Bretagne s’y fournit de dentelles. Ton habileté aurait été bientôt connue et appréciée par cette clientèle brillante. Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous ajouter, grand’mère, » s’écria Bertrande avec plus d’âpreté encore. Je ne tiens pas à enrichir les nonnes. Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est s’assurer des trésors dans le ciel. Tandis qu’à essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus précieux : sa bonne renommée, et peut-être son âme. » Un sourire difficile à interpréter flotta sur la bouche, si charmante, de Bertrande, tandis qu’elle rougissait légèrement. Avec un air malicieux et secret, elle s’inclina plus attentivement sur son ouvrage. Qu’avait-elle dans la tête, cette enfant trop suavement belle pour une destinée vulgaire ? L’écervelée n’avait-elle pas déclaré, la veille, qu’avec son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle voudrait à la ville. A la pensée de Paris, un frisson secouait la vieille Bretonne. Jamais elle n’avait vu la cité formidable, le gouffre tourbillonnant où se perdent les filles des paysans et des marins. Mais elle en avait l’effroi, comme d’un vestibule de l’enfer. Elle s’en formait une image confuse, brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui avait pris son premier-né, et qui réclamait à chaque saison de pêche son tribut de vies humaines, lui paraissait moins hostile. Mourir en mer, c’est naturel, c’est un fier destin. Et l’on est sûr d’y rencontrer Dieu. Aux heures de tempête, les vagues et le ciel se confondent. Mais l’amas sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums et de bruits de plaisirs, où l’on vit la nuit et où l’on dort le jour, où l’on ne mange pas la moindre nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées, sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas faites, monstrueuses et factices, sur des nappes de dentelles, c’était pour la rude paysanne un piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait un perpétuel défi du vice humain à l’ordre providentiel des choses. Elle dit à sa petite-fille : « Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, il aimerait mieux te voir en cotte de droguet et en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus aux rochers comme nos pêcheuses de homards, dont tu parlais tout à l’heure, plutôt qu’en demoiselle, avec tes fuseaux et tes aiguilles, puisque la vanité de ton métier te tourne la tête. » Mais une autre voix se fit l’écho de celle qui venait de parler. Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, tout de suite, la douloureuse vibration de l’âme inconsciente s’éteignit. « Il sera content, tout à l’heure, quand il va revenir, de trouver que j’ai si bien raccommodé ses filets. » En son humble occupation, la pauvre créature croyait toujours travailler pour le mari de sa jeunesse, pour celui dont le souvenir habitait en elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais, dans une maison vide et hantée. Aussi Mauricette Gaël reprenait sans cesse, infatigablement, sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection qu’admiraient les pêcheurs de la côte. Les Bretons superstitieux avaient raison d’y voir quelque chose d’inexplicable et de surnaturel. Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur la demeure en pierres grises des Gaël. A peine se distinguait-elle de la falaise, quand le soleil jetait sur sa terne façade et sur la muraille de granit le même immense voile frémissant et tissé d’or. Dans la salle close, où traînait malgré tout un peu de fraîcheur, les trois femmes ne parlaient guère. Elles accomplissaient machinalement leur besogne, proches à se toucher de la main, et cependant à des distances infinies l’une de l’autre. Bertrande sortait souvent, le soir surtout, durant les lentes fins de jour, où la lande était rose sous le ciel vert, tandis qu’au large, sur l’Océan laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes du couchant. Sa grand’mère, préoccupée, guettait son retour. Une fois, les étoiles perlaient au ciel quand elle revint. « Ce n’est pas une conduite pour une fille honnête, de rester par les chemins si tard. « J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet, et nous avons oublié l’heure en causant, » dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse. Le jour où elle reporta au château de Ferneuse l’écharpe de dentelle réparée, la jeune fille resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de l’après-midi. « Madame la comtesse m’a fait déjeuner, puis elle m’a retenue pour quelques petits points qui ne valaient pas la peine d’emporter l’ouvrage. » La route était longue du Conquet à Ferneuse. Plus tard seulement dans la soirée, elle annonça : « Madame la comtesse m’a trouvé de l’ouvrage à Brest. Une de ses amies enverra demain matin une voiture pour me prendre. Tu veux dire que cette voiture t’apportera le travail. Non, je dois le faire sur place. Comment s’appelle cette dame ? » Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa grand’mère lui fit répéter. Quand elle eut parlé plus distinctement : « Ça n’est pas un nom de Brest, ça, » observa Mathurine. Elle rapporte des dentelles abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de suite. C’est bien, » dit la vieille femme. Dans la voiture de cette dame ? Dans la voiture de cette dame. Dis-moi seulement à quelle heure elle vient, pour que je me tienne prête. » fit la grand’mère, élevant la voix, dans son doute et sa colère qui croissaient. « Veux-tu me dire à quelle heure ? » Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua : « Vers huit heures du matin. » « Quelle misère tout de même ! Laisser la maison, laisser l’Innocente, sans savoir quel tour la pauvre créature peut nous jouer. Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre jusqu’au bout, mère-grand. On ne fera pas faire quatre fois le chemin à la voiture, pour le plaisir de vous promener. » L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule. N’es-tu pas honteuse qu’on ne puisse avoir confiance en toi ? Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en moi, grand’mère ? » L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ... « M’avez-vous jamais vu faire la coquette avec les garçons du Conquet ? « Me suis-je acheté des parures avec l’argent de mes dentelles ? Aujourd’hui encore, mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que m’a donné la comtesse pour la réparation de son écharpe ? Tu te crois trop belle pour avoir besoin de te parer. Tu dédaignes nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées en tête que des épingles en filigrane d’or dans une coiffe bien empesée, et la crâne tournure d’un de nos braves marins, que tu accepterais pour ton promis ! Et quelles idées ai-je donc en tête ? » Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa main fine et douce une main maigre et ridée, dont la pression anxieuse impressionna la jeune fille. Une solennité saisissante ennoblissait les traits de Mathurine. Ses yeux, couleur de vague et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans sa figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque effrayée, et elle lui dit : Ces idées-là, moi aussi, je les ai eues, à ton âge. Et elles ont fait mon malheur. Et je sens bien que je ne les ai pas encore expiées. Tout ce que je demande à Dieu, c’est de ne pas me punir en toi ... Toi, toi, » répéta-t-elle, « la chair et le sang de celui dont j’étais si fière, et qu’il m’a enlevé!... » La vieille femme recula, se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête dans ses mains. Le mouvement nerveux de ses doigts souleva les mèches blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur souple frisure, comme des cheveux d’enfant. Bertrande regarda machinalement ces admirables anneaux de neige. Quelles devaient être leur grâce et leur opulence quand ils s’épandaient en flots sombres, comme sa jeune chevelure, à elle ! l’aïeule, elle aussi, avait eu vingt ans. Mais ce n’était pas la même chose. Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme ce qui n’est pas encore. La vieillesse future de Bertrande lui était aussi étrangère que la jeunesse passée de sa mère-grand. Les souvenirs ne restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles mortes ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune fille contemplait la vieille femme, sans curiosité ni intérêt pour le drame lointain dont ces membres desséchés par l’âge frémissaient encore. Un autre rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là, remplissait le cœur de Bertrande. Cependant, le mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible. « Ne vous tourmentez donc pas, » lui dit-elle avec douceur. « A chacun son sort dans la vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous vraiment l’anéantir ? » Entre les longues mains noueuses de Mathurine, lentement écartées, le visage apparut. La question de Bertrande y répandait un étonnement presque hagard. « Oui, » répéta la jeune fille, « ce secret d’amour que je ne vous demande pas, mais dont le remords semble vous poursuivre, dont vous craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi, souhaiteriez-vous, réellement, l’abolir de votre existence ? » Mathurine Gaël redressa son buste, encore souple, puis se mit debout peu à peu. Ses yeux ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire sincérité. Mais, cette sincérité, les lèvres flétries tentèrent vainement de la démentir. Les mots de protestation que dictait à l’aïeule une impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans avoir pris ni forme ni son. L’altière paysanne ne put se résoudre au mensonge. Ou bien ce mensonge lui apparut comme un reniement trop sacrilège du miraculeux autrefois. Sans une parole de plus, Mathurine quitta la salle et s’en vint s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté qui regardait la baie. Une trouée claire, au delà des rochers noirs, révélait, plus vertigineusement que n’eût fait un espace large ouvert, l’immensité de l’Océan. L’aïeule resta là longtemps, perdue dans ses souvenirs. Quand elle rentra, elle trouva Bertrande, accoudée et oisive, sous une petite lampe allumée. L’enfant songeait, comme la vieille femme, et peut-être aux mêmes choses éternelles, à ces choses qui occupaient aussi, dans leurs magnifiques demeures, une Micheline de Valcor et une Gaétane de Ferneuse, à ces choses qui, sous les cheveux bruns ou blonds, et jusque sous les cheveux blancs, font le délice ou le regret de toutes les âmes féminines. je t’accompagnerai demain à Brest, ma Bertrande, » dit Mathurine avec une fermeté où perçait une intonation plus tendre que de coutume. Entre ses dents, elle murmura : Bertrande se leva, tendit son front. Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras au cou de l’aïeule, pressa ses lèvres de fleur contre la joue parcheminée, murmura contre l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix éteintes et anciennes : Souvenez-vous que vous avez aimé. » Puis, farouche et légère, elle bondit vers la porte intérieure, gravit le petit escalier de bois, s’enferma dans sa chambre. « Que Dieu nous protège ! » Le lendemain, à quatre heures du matin, sous une lumière splendide, la maison des Gaël dormait encore, avec cet air de mystère et de rêve qu’ont les façades closes quand il fait grand jour et que vibrent déjà tous les bruits de la nature. Le murmure de la mer montait plus fort, dans la paix matinale, bien qu’on la devinât calme sous la chaleur immobile de juillet. Un chant s’élevait de la crique, avec les coups de marteau d’un pêcheur réparant sa barque, mais le roc en surplomb cachait l’homme au travail. Plus haut, sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes des petites vaches de ce pays revenaient de la lande sous la conduite d’un gamin, pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans l’air des rumeurs d’oiseaux : les cris des mouettes, s’ébattant autour de la falaise, et même des gazouillis moins sauvages dans les maigres pommiers dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël. Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade aux volets fermés, humble, grise et dure, telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la voilà qui devint pleine d’angoisse, comme un visage qui se contracte d’horreur dans le sommeil, car sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre et silencieuse. Une silhouette furtive parut sur le seuil. Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution, ses pieds chaussés seulement de leurs bas de coton chiné. Elle tenait à la main ses meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui n’avaient pas de clous apparents sous la semelle. Elle portait sa belle robe rayée et son chapeau de paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme une demoiselle de la ville. Elle était, en outre, embarrassée d’une ombrelle en coton écru, doublée de percale rose, et d’un sac en étoffe contenant des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle. La jeune fille referma la porte avec précaution, puis courut sur les galets unis de l’allée. Hors de la barrière seulement elle mit ses chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas perdre une minute. Plus leste qu’une chèvre, elle atteignit le haut du sentier en quelques bonds, traversa la route, et se lança dans la lande. Lorsqu’elle fut à plusieurs centaines de mètres, elle s’arrêta, posa la main sur son cœur, qui battait trop violemment pour lui permettre de courir davantage. Comme elle repartait d’une allure moins rapide, elle s’entendit appeler par son nom. Mais elle se rassura un peu en reconnaissant une petite bergère du pays, qui surgit d’un pli de terrain. « Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande. Où que vous allez comme ça, à si bonne heure ? Je retourne à mon couvent, Énogate. Laisse-moi me hâter, car je dois prendre le train à Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent. Vous savez que ça fait bien près de quatre lieues ? Je trouverai des carrioles en route. C’est l’heure où les gens portent en ville leurs poissons ou leurs légumes. Vous coupez par la lande pour tomber sur la grande route ? Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais avançant vite, avec le pas ferme et aisé de ses jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique jeunesse. « J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à Énogate la direction que je prends, » songea-t-elle. ma chambre est fermée à clef. Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à six heures. Dans deux heures d’ici, j’aurai de l’avance. » Elle redit à mi-voix ces mots : « me laissera dormir ... » L’image de la vieille femme heurtant vainement à sa porte lui serra le cœur d’une horrible étreinte. Les larmes jaillirent de ses yeux. Pourquoi s’obstiner à venir avec moi ? J’ai vingt et un ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir seule. Je veux vivre la mienne. » N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature merveilleuse, qui, sur la verte solitude, dans l’allégresse du matin, semblait un don suprême fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, pour la plus rare joie des yeux et des cœurs. au point de vue social, elle n’était pourtant qu’une pauvre fille du peuple, séduite, comme tant d’autres par les belles paroles, les regards caressants, les promesses, le prestige irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie qui guettent les ingénuités sans défense. Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était revenu aux ruines du Conquet, attiré moins par leur désolation grandiose que par l’espoir de revoir, en prières dans la petite église, la dévote charmante qu’il y avait déjà rencontrée. Bertrande, avec un même désir confus, avait repris, dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes du couvent, qu’elle commençait pourtant à négliger. L’idée qu’elle offensait la Madone en venant, dans cet asile sacré, chercher un profane et dangereux hasard, donnait une gravité plus poignante aux sentiments de la romanesque fille. Elle accepta de lui des rendez-vous moins imprécis. Non plus au Conquet, où elle serait vite compromise, mais dans la lande, puis dans les retraites rocheuses de la plage. Du moins son jeune corps, où circulait un sang vif et sain, prompt à s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre, restait farouche et chaste, sous la petite robe sombre et la blanche guimpe aux attaches invisibles. Mais son imagination et son cœur déliraient. Ce jeune homme insinueux et captivant, qui lui faisait la cour comme il l’eût faite à une grande dame, car Gilbert était un raffiné d’amour et non pas un comédien de la galanterie, ce jeune homme était un prince ! Ceux qui portent ce titre sont les chevaliers de miracle, ouvrant aux belles les paradis des contes de fées, les régions délicieuses de la terre. Un prince est toujours fabuleusement riche, toujours généreux et loyal. Telle était la conviction de Bertrande Gaël. Désormais, les événements pouvaient la lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle aimait follement Gilbert, et elle l’aimait pour lui-même. La sincérité manquait au prince dans les intentions, mais non dans les sentiments, qu’il exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait pour elle une passion d’autant plus violente que s’y mêlait une illusion bizarre. Gilbert ne pouvait séparer Bertrande de Micheline, à qui elle ressemblait si extraordinairement. Au désir qu’il avait de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche contre l’autre. Que Bertrande lui cédât, et il s’imaginerait dompter, posséder, avec cette fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de Mlle de Valcor. Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe !... L’enivrante certitude n’en serait pas moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert, qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, un jour ou l’autre, la dédaigneuse Micheline apprendrait que l’amoureux durement évincé avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses une vivante image de la beauté qu’elle promenait souverainement, et qu’elle sentirait ainsi rabaissée, outragée. Tel était le singulier vertige substitution ou parallélisme sentimental dont Gilbert se trouvait absorbé, au point de laisser au second plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise contre le marquis de Valcor. Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne allait se manifester bientôt. Par Françoise, le prince de Villingen avait conquis, ou à peu près, l’adhésion de M. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait ouvrir contre son pseudo-cousin une action judiciaire, inclinait enfin à prendre ce parti. Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en Renaud, et triomphaient définitivement de ses scrupules. Déjà, emmenant avec lui sa fille, Marc de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant, tous deux goûtaient chaque année, tant que durait la belle saison, les agréments d’une villégiature magnifique. Ils avaient réintégré, à Paris, en pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil, ou plutôt l’appartement qu’ils gardaient dans cette vieille demeure, leur seul bien, dont les loyers suffisaient à les faire vivre modestement. Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante de la capitale, la lourde mélancolie de la maison désertée par ses locataires, avec ses volets clos et sa cour muette, le silence provincial de la rue maussadement aristocratique ! Une perspective éblouissante transfigurait sa vie. Elle deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de Valcor. Et le coup de baguette magique non seulement lui donnerait de tels titres et de telles richesses, mais en dépouillerait Micheline cette Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait avec trop de jalousie pour ne pas la haïr, pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait l’humilier. Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour venir à Paris. En ce moment, il s’abouchait avec des gens d’affaires, capables de le renseigner, au point de vue légal, sur la valeur des indices rassemblés par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche à suivre pour commencer les hostilités. Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt possible. Mais, ayant pris congé des Valcor, avec sa courtoisie habituelle, et sans rien montrer à Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en Bretagne, s’étant installé dans un hôtel, à Brest, afin de mener à bien ou plutôt à mal la conquête de Bertrande. Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question d’heures et d’occasion. Pour démoraliser la petite et affaiblir sa dernière résistance, il lui avait annoncé son prochain départ pour Paris. « Je reviendrai, » lui avait-il dit, « mais, hélas ! Je vous en supplie, donnez-moi une journée entière avant que nous nous séparions, au lieu de ces rendez-vous si courts, et si proches de votre village, où vous tremblez toujours de hâte et d’inquiétude. La malheureuse enfant souhaitait et craignait de consentir, n’imaginant rien au delà de ce bonheur inouï, tout un jour, au loin, avec celui qu’elle aimait, mais pressentant le piège qui la mènerait à l’irrémédiable. Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait pas de l’attirer chez lui. Si elle lui accordait la faveur de le rejoindre à Brest, il la promènerait dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait dans les magasins, et ne solliciterait rien autre que la joie de sa chère présence. La chose fut décidée le jour où Bertrande reporta son travail à Ferneuse. Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du retour, qui s’était allongée démesurément. Les amoureux avaient pris par la plage, contournant les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites anses abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts comme au début du monde, quand nulle loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes. Le prétexte des dentelles à réparer chez une amie de la comtesse, descendue dans un hôtel de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de louage serait envoyé au nom de cette cliente imaginaire, pour prendre la jeune ouvrière chez elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne pas perdre un instant de cette journée précieuse, Gilbert viendrait lui-même, dans la voiture, jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à cinq kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge, et guetterait ensuite le passage de Bertrande au tournant de la grande route. « Mais il vous faudrait quitter Brest vers six heures. Et ce long trajet à parcourir deux fois ! Il me semblera court en allant, parce qu’il me mènera vers vous, adorable mignonne. Et plus court en revenant, parce que je le ferai avec toi. » Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce joli langage, où le respect du « vous » la rassurait, la flattait, et où la câline hardiesse du « toi », la troublait de frissons délicieux. La résolution imprévue de sa grand’mère, au lieu de préserver l’imprudente, précipita sa perte. Comment éviter que la voiture ne vînt à huit heures, que Mathurine Gaël n’y montât ? Si Gilbert, voyant son amie sous bonne escorte, avait la circonspection de rester coi à Tréouergat-le-Vieux, le cocher s’arrêterait de lui-même, interpellerait son client, qu’il devait reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à Brest, quelle adresse donner ?... Qui substituer à la dame aux dentelles ? Mais la honte et le danger consternaient moins Bertrande que la privation du bonheur attendu. Ne pas rencontrer librement celui qu’elle aimait, renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert partir pour Paris sans avoir plus définitivement noué le lien de tendresse qu’elle rêvait éternel, cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse affolée. Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, elle parut s’y soumettre. Sa tranquillité devait déconcerter les soupçons. La sévère vieille femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas. « Si elle n’abandonne pas son idée, » méditait la jeune fille, accoudée sous la petite lampe, dans l’humble maison de sa pure adolescence, « je partirai demain quand tout dormira encore, j’irai au-devant de la voiture sur la route de Brest. Seulement ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai pour Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert ? Ainsi je continuerai à le voir. Là-bas, je gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle ... » Ce projet, que lui proposait le séducteur, et que, désespérément, elle avait repoussé, la veille encore, c’était pourtant un rêve dont la tentation lui semblait par instants trop forte. Rejeter la responsabilité de son accomplissement sur la fatale décision de sa grand’mère, subir en ceci l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par la complicité du destin, fut considéré par Bertrande comme une espèce de chance admirable et effarante. Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, une peur la saisit que la vieille femme n’eût changé d’intention, ne la laissât, le lendemain, partir seule. L’antique gardienne de l’honneur familial persistait dans ses pressentiments, dans sa vaine défensive. Maintenant, sur la longue route du Conquet à Brest, solitaire, une voyageuse cheminait. Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà chaud, son ombrelle doublée de percale rose. Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin monotone. Les arbres aux profondes racines ne peuvent s’implanter en cette terre rocheuse. A droite et à gauche, c’est la lande, avec ses verdures grisâtres et rudes, qu’incendie par place l’or des genêts. L’amour et l’espoir étaient devant elle. Ses yeux en reflétaient les mirages, et non pas la mélancolie de sa Bretagne familière. Un peu de lassitude la prit. Elle s’assit au revers d’un talus, sur la bruyère qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un bouquet de petits ormes rabougris jetait sur sa tête une ombre grêle. Là-bas, du côté de Brest, dans la perspective rectiligne de la route, une tache noire et mouvante parut. Elle dévala le long d’une pente, puis remonta plus lentement. Le cœur de la jeune fille se serra. Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher, s’éleva un imperceptible nuage bleuâtre, qui devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans la secousse imprimée par une ornière, l’équipage virant un peu, Bertrande aperçut au fond une tête fine coiffée d’un canotier de paille. Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire signe. Un jeune homme sautait sur la route, élégant, joyeux, charmant. Et la tête tourna à la naïve paysanne. C’était bien pour elle que cet être supérieur et incomparable courait les routes, dans cette superbe voiture, vers elle qu’il bondissait avec un empressement si spontané, à cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux ! De joie, de fatigue, d’appréhension, de remords, mais surtout d’ivresse et d’amour, elle fondit en larmes. « Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie ? demanda le prince avec une grâce caressante. « On m’aurait empêchée de vous rejoindre. Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux mouillés, mais la bouche si souriante qu’il baisa cette bouche avec transport. A cette minute, son caprice passionné ressemblait à l’amour véritable. Cette splendide créature lui appartenait dans son charme sauvage, et aussi dans son étourdissante ressemblance avec l’autre, l’inaccessible ! l’exquise maîtresse qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu exigeante. Ce n’est pas elle qui verrait la différence entre la vie d’expédients que menait Gilbert, et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi pourrait-il prendre patience jusqu’au jour où Françoise de Plesguen, reconnue héritière de Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait sans fièvre le voile nuptial. Bertrande était à cent lieues de se douter que de telles combinaisons et de telles intrigues existaient en ce monde. Et encore bien plus qu’elles pouvaient se dissimuler derrière les prunelles sombrement voluptueuses qui lui dissolvaient le cœur. Quand Gilbert la fit monter dans ce landau de remise qu’elle trouvait somptueux comme un carrosse de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. Et elle ne s’émerveillait qu’à demi du rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, la fille de l’Innocente pensait que c’était là le train ordinaire des choses. Il était prince et elle était belle. Sans doute, ce serait pour toujours. Ne lui dirait-elle pas : « Je veux rester sage. » Et alors, il lui répondrait : « Sois ma femme. » Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, dans ce regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la sécurité absolue, sinon dans un si grand amour ? Le soir de ce même jour, vers sept heures, dans une des plus belles chambres du premier hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule, si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, pour elle-même, ou bien envoyait d’espiègles baisers vers un immense carton entr’ouvert, qu’une femme de service venait de déposer sur le divan. « Madame n’a pas besoin que je l’aide ? » avait demandé cette fille, avec une obséquiosité dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne. La question s’accompagnait d’un regard moqueur, allant du pauvre costume porté par la singulière voyageuse aux élégances arrivées à l’instant d’un grand magasin de la ville. « Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer ? » « Elle ne se tirera seulement pas des boutons et des agrafes. » « Merci, non, » avait répondu Bertrande, ignorant ce que c’est que d’être habillée par une femme de chambre, et se sentant trop gênée devant celle-ci. Dans la journée, le prince et elle avaient fait des achats de toilette, « Car, » disait-il, « je ne puis vous emmener à Paris vêtue en petite sauvageonne de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse ainsi, mais là-bas on rirait de vous. » Elle se défendait des séductions luxueuses, refusait les parures qui la changeraient trop brillamment. « Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris comme ici, je ne serai qu’une ouvrière en dentelles. C’est un métier qui demande un peu de coquetterie. Sans cela, vous ne trouveriez pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées que sont les grisettes parisiennes. La fleur de la puissante capitale. Une exquise créature, travaillant comme un ange, s’habillant à miracle, aimant à plein cœur. » Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés, comme pour lui dire qu’elle remplissait déjà la troisième condition. En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le salon séparant leurs deux chambres. Il avait commandé qu’on y servît le dîner. « Je vais vous y attendre en lisant les journaux. Quand vous serez prête, vous viendrez me rejoindre. » Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges, dont la galerie dorée, si démodée, si vulgaire, lui semblait digne d’orner un palais. A peine osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs communes, et ses doigts effleuraient avec un plaisir timide le tapis de table en velours de laine rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait des noirceurs de crasse et d’encre. Et maintenant elle échangeait ses bas chinés, ses souliers lourds, son jupon de cotonnade, sa chétive robe unie et sa guimpe si blanche, contre des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes, de fines bottines à talons, un jupon de taffetas à volants dont le bruissement l’enchantait, une chemisette de mousseline avec plumetis et jours sur transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle faillit mettre à l’envers, parce que l’extérieur était en laine, tandis que la doublure était en soie. Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de maître qu’on aurait sortie d’un simple passe-partout pour la placer dans un cadre ciselé avec finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était pas accrue, mais l’œil la savourait mieux dans un entourage plus digne d’elle. L’ingénue ne savait pas encore être élégante, mais du moins n’avait-elle rien de gauche ni d’endimanché. Sa délicatesse naturelle et les notions artistiques de son métier lui inspirèrent ces légères modifications par lesquelles une femme vraiment femme adapte instantanément une toilette neuve aux lignes de son corps, à la nuance de son teint, y ajoute le je ne sais quoi qui la lui rend personnelle. Quand elle entra dans le salon où l’attendait le prince et qu’elle s’avança vers lui, avec son port de tête naturellement fier, sa marche glissée, la réserve de son attitude, où l’embarras semblait une dignité contenue, il crut voir Mlle de Valcor, et en demeura pétrifié. Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété touchante : « Est-ce que je vous plais ainsi ? » Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un regard si peu semblable au charme sombre d’autres yeux, que l’involontaire respect du jeune homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible et la hautaine, préservée de lui par un père encore puissant et le prestige de sa fortune. C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant au monde pour toute protection qu’une vieille femme et une folle. Il allait s’adjuger ce trésor, dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs, ne lui demanderait jamais compte. Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait entreprenant. La jeune fille, doublement désarmée par la trop douce ivresse qui la gagnait et par la crainte d’offenser le maître adoré de son destin, n’osait guère se défendre et n’en retrouvait plus au fond d’elle-même la ferme résolution. Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa pudeur effarouchée la fit bondir hors des chers bras qui l’enserraient, et dont l’étreinte brisait trop délicieusement sa volonté. Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste plus troublant que tout autre pour la naïve créature. « Ne veux-tu donc pas être ma petite femme ? » Comment eût-elle compris l’infâme restriction de l’adjectif ? Savait-elle que dans le galant argot de ce Paris qui la fascinait, les grisettes dont lui avait parlé Gilbert sont les « petites femmes » de ceux qui les prennent pour une saison quand elles croient se donner pour toujours ? Elle s’imagina qu’il lui demandait de l’épouser. ce serait trop beau ! » murmura-t-elle avec une candeur qui eût fait hésiter don Juan. Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna et donna l’ordre qu’on servît le dîner. Un instant après, l’affreux velours rouge du tapis de table initiateur pour Bertrande de magnificences inconnues disparaissait sous une nappe blanche, et sous un service assez convenable, qui sembla d’un luxe inouï à cette enfant, habituée à manger dans une écuelle de faïence avec un couvert d’étain. Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration voisine de la stupeur, ce fut l’aspect d’un seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de morceaux de glace hors desquels émergeait le goulot d’une bouteille coiffée d’or. Quand le bouchon partit, mal retenu par le sommelier, et qu’elle vit mousser le liquide dans les coupes, Bertrande se figura que c’était du cidre. Bien qu’ayant grand’soif, car sa longue marche du matin et les émotions de la journée lui donnaient une espèce de fièvre, elle n’osait porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue, si délicat, avec un pied si frêle, qu’on devait le briser en y touchant. Gilbert l’ayant décidée à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit, parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent au visage. « Mais cela ne sent pas la pomme. Je crois bien, » s’écria le prince en riant. Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein d’une séduction fastueuse et lointaine, que ses mains glissèrent et se joignirent en un geste d’inconsciente dévotion. Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure devenait plus savoureuse et surprenante qu’il ne s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une ingénuité pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait pour servir, le prince faisait signe à Bertrande de se taire, afin que tout l’hôtel ne se divertît pas en même temps que lui aux dépens de la pauvrette. Au dessert, il commença de s’apercevoir que sa mimique n’était plus obéie. Bertrande, les yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait comme une écolière en récréation. Gairlance avait souvent rempli sa coupe. Comment se fût-elle méfiée de ce breuvage glacial et subtil, elle qui ne connaissait que l’eau claire du couvent et la piquette de cidre du Conquet ? Lorsque les fruits furent placés sur la table, il déclara que cela suffisait, qu’on débarrasserait demain, que, pour ce soir, on ne les dérangeât plus. Un moment après, il entraînait vers sa chambre, à lui, Bertrande, tout étourdie, et qu’il achevait de griser par des baisers. Elle eut encore un instant de lucidité en pénétrant dans cette pièce, qu’elle ne connaissait pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis reporta sur Gilbert ses grands yeux de reproche et d’effarement. Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue d’un bonheur qu’elle ne retrouverait plus après cette heure d’éblouissement et de chimère, elle qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques réalités. MADAME DE FERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en Bretagne. Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite. Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins pour un temps, son étrange douleur. Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses, dans sa passion coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle, comme dans son amour maternel qui, dans la faute ou dans l’héroïsme, avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où s’attacher par l’espérance ni par le souvenir. Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en face d’un des spectacles les plus sublimes du monde. A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les chalets de la montagne, Mme de Ferneuse ne quittait guère le petit bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du rêve. Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle osait regarder au fond d’elle-même ? Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui, généralement, parlaient entre eux leur dur dialecte germanique, à peu près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien. La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature, ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas, et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une diversion qui valût en intérêt le divorce de Mme X ..., le vol du collier de perles de Mlle Y ... ou la démission de la sociétaire Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de Barnum. La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria, d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux : « Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le plus sensationnel du siècle. demandèrent les deux invités, mari et femme, aussi béants l’un que l’autre. « On ne doit s’occuper que de ça, à Paris ? » « Mais de quoi donc ? » répétèrent les autres, avec ce mélange de scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie l’annonce d’un « potin » dont par hasard ils ne sauraient pas le premier mot. « Mais, » reprit le Bâlois, « cette étrange histoire d’une des plus hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas, portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas plus de droits que ce garçon qui nous sert. » Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables, en effet, à un titre et à une fortune de marquis. Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion extraordinaire la phrase du fabricant de soie. Mme de Ferneuse frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur sa chair. Elle ne s’efforça plus de s’abstraire des causeries trop proches. Tout son être se tendit pour écouter. Les deux Parisiens échangeaient un regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie légère. « Mais, je vous assure ... » « Deux messieurs en causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un journal. Un journal bernois, » plaisanta l’interlocuteur. Et tenez, le nom du marquis me revient ... Le marquis de Valcor ... » Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit retourner les têtes, aux autres tables. « Le marquis de Valcor ... Mais vous ne savez pas de qui vous parlez, mon cher ! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du Sud ... murmurait le Bâlois avec des flexions répétées et affirmatives de la nuque. « Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?... ...Serait bientôt dans un sale pétrin, » dit le Teuton, enchanté d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. « La famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus, qui se serait substitué à l’héritier véritable ... fit le Parisien, qui cessa de rire, pour prendre un air de tranchante supériorité. « Voulez-vous que je vous dise ? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action contre leur père et mari. Je les plaindrais, les autres héritiers, si toutefois ils existent. Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. ce qu’on vous en fait avaler sur notre compte, à l’étranger !... C’est épatant ce qu’on se plaît à nous prêter de scandales ... » Si Mme de Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire : « Ce serait prêter aux riches. » Mais n’était-ce pas la friandise que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse. Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit : « Je suis d’origine bretonne. » Elle ne découvrit sur ce visage aucun trait qu’elle pût reconnaître. Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais il avait retenti quelque part, ce son formidable. Quel souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de ce lourd industriel bâlois ? Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses invités et lui s’entretenaient d’autre chose. Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle. La tête lui tournait sous les lumières électriques et dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors, dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune, encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour. Mme de Ferneuse se disait : « Ainsi mes soupçons ne planaient pas seuls sur cet homme. Mon cœur ne se trompait donc point ? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait m’oublier. » D’un élan de triomphe, elle s’emparait de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux étoiles. Puis la question se posait : Cet être qui lui ressemble ... » Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène : « Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement ? Si la lumière se faisait sans lui ? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres ? s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage indispensable, que ferai-je ?... Si je devais, pour que l’imposteur fût confondu, sacrifier publiquement, parmi de tels débats, dont retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si profondément enseveli ! S’il me fallait, pour que justice fût faite, plier sous cette honte et en accabler mon fils ... la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment, l’expiation dépasserait trop la faute ! » Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en Mme de Ferneuse. Le vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la nuit. L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement. Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt, sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif, qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux, celui qui portait le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel. Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus, n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience. Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant la tête à deux mains, murmurait : Je ne puis pas faire cela !... Je ne puis pas !... » La jeune fille se jetait à ses genoux. Allez-vous laisser le nom que vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur ! s’il ne s’agissait encore que de ces avantages !... Mais toute ma vie dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... Oui, je mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme. » Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie : « Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es ? Comment acceptes-tu un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes ? C’est trop montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour. Je serais si heureuse de le lui apporter ! » Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion. Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides, le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien, et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante. « Paris ne te vaut rien, par cette chaleur, » soupirait le père. Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de murailles. Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique, et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un rôle somptueux et décoratif. Maintenant elle représentait le seul réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit, sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus souvent l’obstruait. Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des splendeurs futures. Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois, l’humiliait. « Quand nous serons installés à Valcor ... » « Et si nous perdons le procès ? » s’écriait-elle avec rage, « nous aurons du moins porté un rude coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce château où elle se pavane ! » Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus supportable. pensait Plesguen, « Ce n’est pas seulement son amour qui exige de moi l’affreux effort ... Quelles pensées effrayantes sous cette chevelure blonde ! je ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine gaieté. Jamais elle ne se résignera maintenant à une réalité médiocre. » José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen. Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques. Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux, peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de Marc. « Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs, » faisait observer le gentilhomme. « Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment l’entreprendre. » Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché. Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses efforts à ceux du métis pour décider M. de Plesguen à ouvrir les hostilités. Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure. Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance, d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient « un pétard », dans les journaux. Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença de circuler dans les bureaux de rédaction. Les « on dit », « on prétend », « un gros scandale à l’horizon », filtrèrent dans les colonnes. De petits aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes lettres. C’était sur une de ces informations de la première heure que, par hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près de Mme de Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal, qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de l’offrir à ses lecteurs, tout en en laissant la responsabilité au hasardeux confrère. Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar. Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait « le mystère de Valcor », ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement inouï, « l’Affaire Valcor ». Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M. de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante vint annoncer M. Et, s’adressant à Marc : « Ne le recevez pas ... Tout serait perdu s’il me voyait ici. Mais, monsieur, » fit Plesguen, dans une de ses impulsions cassantes, « auriez-vous donc si mauvaise conscience ? Vous me faites singulièrement douter de notre droit. Vous ne connaissez pas cet homme, » dit le métis. « S’il sait d’où part le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes. » Marc eut un geste, comme pour dire : « Soit ! » et il ouvrit une porte qui donnait sur un couloir intérieur. « Indiquez à monsieur l’escalier de service, » dit-il à sa bonne, avec l’attitude et le ton de congédier un valet. Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant. « Si ce n’était qu’un maître chanteur ! » « En ce cas, je me ferais sauter la cervelle ... Françoise, tu joues l’honneur de ton père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour ! » Cette apostrophe ne fut entendue de personne. de Plesguen ne l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie. « A l’autre, maintenant, » dit-il en se dirigeant vers le salon. Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main, il affronta le maître de Valcor. Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina la physionomie glacée. Tu es devenu mon ennemi ?... Mais vous, monsieur, » riposta Plesguen, « est-ce en ami que vous accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite ? « Je crois que, toi aussi, tu as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène, Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie en rêve ? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait réfléchir. Eh bien, moi, je te tends la main et je te dis : « Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où conduis-tu notre chère Françoise ? Dans quelle boue veux-tu nous faire glisser tous ? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou en nous deux car la calomnie ne s’efface jamais ce qui t’est cher par-dessus tout, l’honneur de notre maison. » de Plesguen avait écouté ceci en un silence profond, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin. Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature, également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit, comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre. Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible accablement. « Voyons, » reprit affectueusement Renaud, « qui t’inspire les idées insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir ? Dis-moi leur source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose pour Françoise, n’est-ce pas ? Car je te connais trop désintéressé en ce qui te concerne. Est-ce que je n’aime pas ta fille presque à l’égal de la mienne ? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses rêves, si elle en a ? » Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère, troublaient profondément M. Autre chose le troublait davantage : l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé, essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon des souvenirs. Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella brusquement son cousin : « Renaud, » dit-il avec une certaine émotion dans la voix, « te souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de Saint-Renan ? » Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis. « Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là? Te rappelles-tu le nom du cheval ? C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la poussée de la voiture. Je vois encore ton visage pâle, tes yeux pleins de larmes. « Je pleurai presque, malgré ma moustache naissante dont j’étais fier. Et toi si c’était toi tu n’étais qu’un gamin. Continue, continue, dis la suite, » fit M. « Tu choisis mal ton épreuve, » reprit son cousin, non sans amertume. « Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de Valcor. » Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait. « Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable. Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine de poitrine qui allait l’emporter si peu après. Qui nous donna la triste nouvelle ? le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en remontant l’avenue vers la maison. » Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à la douzième année de Renaud, M. « Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je te rémémore autre chose ? Tiens, dans les mêmes vacances de cette année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le comte de Lieurey. Eh bien, je te rappellerai cette nuit en mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets, transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées aux ouïes. tu en as encore le frisson. Et les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi, parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable pour cette pêche. » L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait. Tout cela vit dans ton cœur comme dans le mien ! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas douter de toi ... » Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit. Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis. Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit l’élan de Marc et inquiéta Renaud. « Mon père, » dit Mlle de Plesguen d’une voix acide, « ne m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires ? Mon enfant, » commença Marc, « ton oncle vient d’éveiller nos ... » La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit. Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez pas les preuves que nous possédons. s’écria douloureusement Renaud, « Est-ce toi qui parles ? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur ? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au réseau d’une machination affreuse. Quels sont ceux qui t’égarent de la sorte ? Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la soulevaient. elle livrerait la bataille, quitte à mourir si elle devait la perdre. « Monsieur, » dit-elle, « si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi qui m’en irai. Le même cri échappa aux deux hommes. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle il désarmait les volontés : Elle est presque une sœur pour toi. Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement, » lança-t-elle. C’était d’une si énergique assurance ! Que prétendait la jeune téméraire ? Insinuation contre l’identité du marquis ? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante qu’avait raconté Renaud à la seule Mme de Ferneuse ? Au piège de quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre ? Il haussa les épaules, la regarda de haut. Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs. Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de Renaud. dit-il, en toisant successivement la fille et le père. Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à son bras. « Oui, la guerre ! » de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains. « Mon pauvre Marc ! » « Suis donc cette jeune insensée jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison, contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur elle ! DÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été prononcé au cours de l’entrevue. « Il n’a pas été question de vous, » lui affirma le vieux gentilhomme. La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien. « Vous a-t-il donc menacé? » « Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse ! Si vous l’aviez vu !... » de Plesguen regardait son interlocuteur et comparait mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci, qu’il acceptait pour allié, avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si douce, de celui-là, que, tout à l’heure, il offensait et rejetait. « Le prodigieux comédien vous a roulé? » « C’est le mot de ma fille. Sérieusement, » s’écria le Bolivien, « est-ce que ce diable incarné vous a repris ? Vous savez que je suis sûr, maintenant ... écoutez bien sûr de vous faire gagner votre procès. Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au fond je garde la conviction ... » « Mais vous êtes fou, mon cher monsieur ! Comment pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens ? Ce n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce n’est pas même une preuve : ce sont vingt preuves ! Et je les aurai ! » « Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la France à l’heure actuelle ? Qui sera ici dans deux ou trois semaines ? « Rafaël Pabro, le vieil employé de la maison Rosalez, cette banque de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance. Je l’ai décidé à faire le voyage. Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet autre lui-même ? Pour l’authenticité de l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé comme faux. « C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace. Un des deux a supprimé l’autre, » dit Escaldas. « Mais d’où venait cet inconnu ? » « Cela se découvrira au procès. » En prononçant ce mot de procès, le métis coula un regard en dessous vers M. Ébranlé par sa conversation de l’après-midi avec Valcor, le sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte ? Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien, pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire pas même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la voix des protestations secrètes. Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente, commençait à combiner ses mesures défensives. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée. Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce qu’il était certain de sa haine. Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien, des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et les crocs de la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité. Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune. « Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de quelque prime énorme, » pensa Renaud. « Que vaudrait une surenchère pour prévenir un éclat ? Rien, » conclut-il promptement, avec une logique foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. « Si ce misérable n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans. j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose toucher au nom que je porte ! » Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse, demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au dénouement de la déloyale idylle, la fuite de Bertrande, M. de Valcor n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir pour se résoudre à révéler cette honte, fût-ce à leur protecteur. Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée dans son couvent. « Trop fiérote pour épouser un gars de cheux nous, » disait-on. « Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu. » L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée, avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait pas reparu au couvent. Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le cristal dur et éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre ? Par quel moyen la ramener ? Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite. Si elle avait su que l’un d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes, que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses oreilles. On ne l’avait pas rencontré avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande « fréquentait » quelqu’un. La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure. Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites. Comment leur expliquer que celle-ci ?... Implorer « Monsieur Renaud » pour qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit ! Mais s’exposer au mépris de la marquise et de Mlle Micheline, à leurs commentaires, à leurs reproches, à leur indignation, toujours à cause de cette fâcheuse ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière, cela, non. L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre. Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses résistances physiques et de ses fiers scrupules, lorsque, partie à pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la veille. Le valet lui rit au nez. « Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme ! » On vous enverra une dépêche, » ricana le domestique farceur. La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes. Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ... Quelque chose de douloureux et de terrible passa dans ses prunelles pâles. « La valetaille se rirait de moi ici !... » Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette étrange vieille lui en imposa : « Voulez-vous voir madame la marquise ? » Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé, qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce. Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de l’allée et se laissa glisser sur l’herbe. Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais, regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ... Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise. En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis, héritage de sa femme, une demeure de fort grand air, du moins quand on en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac. Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire, se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale, passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au fond de sa vaste cour silencieuse. Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurence de Servon-Tanis, il fit restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la ruine. C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor. Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner aussitôt. Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil mobile du téléphone. Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des lèvres volontiers dédaigneuses, celui du journal l’ Aube rouge, une petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les personnes, et à un système de terreur extrêmement productif. Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame, il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de diffamation par l’ Aube rouge, à transiger avec elle moyennant finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais ils restaient plus ou moins déshonorés, pour deux raisons : la première étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas sans feu ; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais sachant parfaitement qui restait sali. L’ Aube rouge, la première, avait annoncé « le Scandale de Valcor. » De la part de qui ? Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil. » Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne. Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor ? Le directeur de l’ Aube rouge . Enchanté de faire votre connaissance, » reprit la voix sardonique de Renaud. Vous avez annoncé à vos lecteurs un scandale dont mon nom ferait les frais ... La réponse, d’abord hésitante, comme si le ton du marquis eût déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue : Nous devons la vérité au public. Or, on nous a communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour une personnalité ... » « Pour moi, » interrompit tranquillement de Valcor. Mais, vous savez, qui n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour comme le contre. Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet adjectif. « Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher directeur, » et l’intonation se fit très significative, « que j’en possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens à votre disposition. Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ... Je ne demande qu’à être convaincu, marquis, » dit la voix, qui s’adoucissait. « Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que nous arrêtions ce que, dès demain ?... Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Mais non, mais non ... » interposa Renaud, avec un flegme dont il s’amusait lui-même. « Je souhaite, en attendant mieux, que vous enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci : « Nous recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit, dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée, dégradée, qu’est la noblesse : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. » « Non, supprimez « de Danemark », vos lecteurs ignorent sans doute Hamlet . » Le directeur de l’ Aube rouge ne releva pas cette raillerie. « Comment, monsieur le marquis, vous voulez ?... Que vous me traîniez dans la fange, moi et toute ma caste, » acheva Valcor en riant. « J’ai soif de diffamation et d’outrage. Mais encore faut-il que je comprenne votre but, » reprit le journaliste, devenu revêche. « Comptez-vous envoyer vos témoins à l’offenseur ?... Je ne relèverai aucune des injures de votre journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions que vous y mettrez. » « Il faut que j’aie un entretien avec vous, » dit le directeur de l’ Aube rouge . « Je le crois indispensable, » riposta le marquis. Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux. Je vais donc me rendre rue du Bac. Vous me trouverez chez moi. » Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le journaliste, arguments de valeur, c’est le cas de le dire, exprimés dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta pas le montant, la conversation fut vite menée à bonne fin. On arrêta ceci : l’ Aube rouge attaquerait à fond le marquis de Valcor, couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait qu’un procès allait s’ouvrir, intenté par M. de Plesguen, et basé sur les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre, propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde, millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de l’univers. Le directeur de l’ Aube rouge écoutait cette nouvelle, qu’il allait, lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer « sous toutes réserves ». Il examinait, sans arriver à le comprendre, l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de l’ Aube rouge traitait de « monsieur le marquis », aussi bien en paroles que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire : « Si vous vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi. » « Ce monsieur de Plesguen est donc fou ? » demanda enfin le journaliste, et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire. « Il doit être dans le vrai, puisque l’ Aube rouge va déclarer qu’il fait une œuvre d’épuration et de justice. » Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un mouvement d’épaules, puis finit par murmurer : « Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis. » C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait si bien. Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait « dans la ligne » de son journal, une campagne, où, quel qu’en fût le résultat, s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il « s’en battait l’œil », suivant sa propre expression. Seulement personne autant que le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe supérieure. Il le trouvait « épatant ». Alors, tout en allant contre, il parierait désormais pour, certain que s’il y avait un Valcor en chair et en os, c’était bien celui-là. Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être vilipendé par l’ Aube rouge, il payait pour cela, sans se soucier autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il n’eut pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’ Aube rouge déchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière. Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti, dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert d’éclaboussures. Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que cherchait l’ Aube rouge ? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans la noblesse de France, non pas seulement la pureté de la race et l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier du xx e siècle. Que représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait l’union du passé avec l’avenir ? Un grand nom légué par les siècles, une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant, qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on l’attaquait !... Parce qu’il commettait le crime de porter un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à des variations brillantes. Les répliques ne manquèrent pas, aussi bien dans l’ Aube rouge que dans les journaux de la même nuance. Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor, on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant, de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime, adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et même de ce que l’ Aube rouge appelait irrévérencieusement « la calotte ». Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage, parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris parti pour le bienfaiteur de la province. de Valcor n’eût pas mérité ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires relevés, des pèlerinages remis en faveur, des congrégations dotées d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles des antiques vertus et forteresses de la foi. Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et considérable de l’ Aube rouge . Il en fit répandre dans son département des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis, au moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme ! Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château. On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. de Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus belle. Le député de l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le marquis de Valcor. « VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait qu’à vous de les porter, ma jolie enfant. » Cette insinuation d’un galant promeneur fut glissée à mi-voix dans l’oreille d’une jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, avenue de l’Opéra, semblait figée dans une contemplation attentive. La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, et leva sur l’indiscret deux admirables yeux, clairs comme de l’eau traversée de soleil. Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, que le trop aimable passant tressaillit, peu préparé au doux choc d’un tel regard. L’expression douloureuse et ingénue de cette ravissante figure le déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, il balbutia une excuse, salua, s’écarta. A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, ne pouvant se résoudre à s’éloigner sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout à la même place, les yeux de nouveau fixés sur la devanture. Alors il remarqua, suspendu à son doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle eut un mouvement comme pour s’en aller, revint, hésita, et finalement, pénétra dans la boutique. Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à la vitrine où s’étalaient les dentelles. L’électricité flamboyait dans le magasin élégant. Il y aperçut la jolie personne. Dans le ruissellement de lumière, sa toilette lui parut plus chétive et de plus mauvais goût que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors. Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. Un commis l’emmena vers le fond de la boutique. Le suiveur, énervé, haussa les épaules et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître le secret des doux yeux tristes qui, pendant quelques minutes, avaient brillé mystérieusement sur son âme. Dans le magasin, la visiteuse disait : Est-ce qu’on m’achèterait de la dentelle ?... » A peine les employés distinguèrent-ils les mots, timidement prononcés. La cliente payait si peu de mine ! Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un col en guipure d’Irlande. « Je n’en demanderai pas beaucoup, » murmura-t-elle. « Voyez la directrice, » dit-il, faisant deux pas vers l’arrière-magasin, d’où, sur son appel respectueux, émana une dame imposante. Non, non, ma petite, » s’écria-t-elle, après un coup d’œil dédaigneux au patient ouvrage. « Nous avons nos fournisseurs, nos modèles ... Une maison comme la nôtre n’achète pas aux revendeurs. Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique. Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, tête basse, la jeune fille quitta le magasin, devinant, entendant presque les sarcasmes des commis : « Elle vient de le chiper au Louvre, son col. D’où sort-elle pour oser offrir ça ici ? Avez-vous vu comme elle a un chouette museau, la mâtine ? Avec cette frimousse, elle fera bientôt un autre métier. Oui, mais elle ne nous donnera pas sa pratique. » Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement graves et obséquieux. Une demi-mondaine de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire, dont, précisément, les dentelles balayaient quelques ordures sur le bitume, venait de descendre de sa voiture électrique. Et le valet de pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au magasin en portant un petit carton. La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à vendre son col, traversa l’avenue de l’Opéra dans la direction du marché Saint-Honoré. Elle gagna la rue du même nom et remonta le faubourg. Elle n’avait plus cette allure incertaine qui, tout à l’heure, enhardissait le suiveur galant et curieux. Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait tout droit chez elle. Quelle ironie dans ce mot, pour la pauvre petite Bretonne, transplantée de sa province et de son humble maison. Le seul « chez-soi » de la triste enfant, c’était là-bas, au bord des flots, moins sauvages que les rues tumultueuses où elle entendait gronder tant de forces dévorantes et hostiles. Mais, ce « chez-soi », elle ne le reverrait plus. Jamais plus elle ne reposerait sa tête, dans l’asile familier, sur l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas penser. La tombe était plus accessible que la maison des Gaël, pour celle dont un fardeau d’opprobre alourdissait le pas ce soir. Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande se trouva si lasse qu’elle se détourna un instant de son chemin pour s’asseoir sur un banc. Et, tout de suite, dès que le mouvement de la course, la bousculade des passants ou leurs propositions intempestives ne dispersèrent plus ses pensées, toutes se concentrèrent en une seule, obsédante et terrible : sa maternité prochaine, dont les symptômes la consternaient. De nouveau, pour la millième fois, elle fit le compte des courtes semaines heureuses, dans le passé, et des mois trop rapides qui la menaient vers le terme redoutable. Elle avait quitté la Bretagne au commencement de juillet. Encore autant de jours, et elle serait mère ... Mère d’un enfant qui n’aurait pas de père. Comment ferait-elle pour vivre, avec le regret mortel qui brisait ses forces ? Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer celle qu’il avait séduite. Mais il l’aimait à la façon dont un jeune homme de son monde aime une pauvre fille : avec le dédain et la gêne de l’humble maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire pour se transformer en une créature de luxe, de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait été riche, n’aurait pas manqué de générosité envers une conquête assez belle pour qu’il s’en parât fièrement. A peine se fut-il fait scrupule d’afficher sa liaison, par égard pour Mlle de Plesguen. Il savait Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, et il ne serait son fiancé officiel que si elle devenait légalement l’héritière de Valcor. Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits qu’il voulait bien lui donner. Malgré l’honnêteté foncière de Bertrande, qui ne voulait pour rien au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant qu’elle ne pouvait plus croire aux Princes Charmants épousant des filles de pêcheurs, elle était trop passionnément soumise au maître de son cœur pour lui résister en rien. Donc, s’il avait possédé de la fortune, il l’eût pliée à son caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître un genre d’existence dont elle n’aurait pu se passer ensuite, accepter un étalage de honte fastueuse dont elle aurait pris l’abominable accoutumance. Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait que des dettes. La faculté même de les accroître commençait à lui manquer. Le peu de crédit qui lui restait encore, il le ménageait soigneusement pour le mettre au service de l’intérêt immense qu’il poursuivait : la conquête de l’héritage de Valcor pour son futur beau-père, M. Ses relations, ses influences, ses amitiés, les sommes gagnées au jeu, l’effort de son intelligence, tout ce qu’il était, tout ce qu’il détenait, il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que José Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, l’être timoré, confiant, naïvement simple, qu’était Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage de la justice, dont il supposait le mécanisme ininfluençable et infaillible. Le procès au civil avait commencé. Mais les préliminaires seuls, ordonnances, conclusions, assignations, enquêtes, avec appels et contre-appels, toute la mise en marche de l’énorme appareil judiciaire, abasourdissait le vieux gentilhomme. Il n’en revenait pas en voyant comment les choses se passaient. Sa stupeur était profonde de constater que chaque résultat partiel devenait l’objet de mille démarches, intrigues, recommandations, interventions, et que les parties, plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à lambeaux la conscience et la volonté des gens de loi, comme des chiens qui, dans la curée, ayant saisi le même débris d’entrailles, tirent dessus, en grondant, et à pleins crocs. A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient avec une ardeur enragée. Et, rien que pour les tactiques avouables, constitutions de dossiers, correspondances avec l’Amérique, recherches en Bretagne, évocations de témoins, séances chez les avoués et les avocats, stations au Palais dans les antichambres des juges, ils dépensaient assez de temps et d’argent pour épuiser ce qu’ils en possédaient. Dans la chaleur d’une telle campagne, la pauvre Bertrande était bien négligée. La passion de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, ayant eu la malchance de devenir enceinte, s’obstinait dans son attitude de pauvre fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, de prendre gaiement son parti des choses, reconnaissante même qu’il lui eût facilité l’essor vers les triomphes promis à sa beauté. Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait cyniquement sa destinée future : elle ferait sa carrière de la galanterie. De bonne foi, il s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer de plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite créature ne pouvait s’unir à quelque brute de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le poisson, partager une vie misérable et grossière, se faner avant trente ans. Elle était faite pour respirer une atmosphère de luxe et d’amour, pour donner et recevoir de la joie, pour soigner sa beauté dans la nonchalance et les raffinements, par le plaisir, qui l’illuminerait, et la coquetterie, qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que d’autres, plus fortunés que lui-même, parachèveraient son œuvre, le jeune viveur ne craignait pas les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein assouvissement de son caprice. « Bertrande, » se disait-il, « me devra plus qu’à celui qui la couvrira de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son charme l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la grâce des quelques larmes que j’espère bien lui faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est seulement, j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut mieux, surtout à Paris. » Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas les dispositions voulues pour profiter de son enseignement. Car, au lieu de « la femme chic » dont il goûtait d’avance les succès comme son œuvre, il avait fait de Bertrande cette créature triste et douteuse, qui, maintenant, se recroquevillait, sous l’accablement de sa détresse et de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les feuilles voltigeantes d’automne, sur un banc de l’avenue Marigny. Il n’était guère que six heures et demie, mais la nuit d’octobre pesait, opaque, dans un air mou, sous un ciel cotonneux. Les réverbères la trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger bien loin leur roue de lumière. Cependant, du côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des magasins, les lanternes des voitures, rendaient le décor plus léger, plus clair, en contraste avec la pesante obscurité qu’enfermaient les arbres, le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée. Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, une silhouette immobile se dressait. Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout d’un instant, et ne s’en préoccupa pas. S’il méditait un mauvais coup, ce n’est pas à sa pauvreté qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs elle se trouvait sous la protection du poste, dont elle apercevait le factionnaire, à l’angle du palais. Une autre rencontre allait la faire palpiter d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever dans une impulsion de fuite. Là-bas, de l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un sortait du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage de haute taille et de silhouette élégante. Un fin par-dessus enveloppait, sans l’alourdir, sa sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de soie brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche souple et sûre, l’aisance de son geste, marquaient une parfaite distinction. Comme il traversait la chaussée dans la direction de l’avenue Marigny, la jeune fille assise sur le banc et l’homme qui guettait dans les ténèbres tressaillirent presque en même temps. Avec une angoisse indicible, Bertrande venait de reconnaître le marquis de Valcor. Il avançait rapidement de son côté. le protecteur de sa famille, le châtelain bienveillant qui montrait un intérêt si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui avait pris souci de son enfance, de son adolescence, qui, pour qu’elle restât paisible et pure, s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Et par lui, tout le pays, sa grand’mère elle-même, apprendraient son secret de douleur et de honte. Qui sait s’il ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne ? Humiliation tellement horrible qu’elle eût préféré tout souffrir plutôt que de l’endurer. Déjà, par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant, l’auraient aperçue, il lui semblait que tous les regards de tous ceux qui l’avaient vue grandir dans l’innocence, comme une fleur fraîche et superbe, se poseraient avec ironie et mépris sur sa flétrissure. Mais le marquis était si proche qu’elle risquait ainsi d’attirer son attention. Son mouvement, son allure, pouvaient la trahir. Il la connaissait si bien ! Il l’avait si souvent vue bondir devant lui, quand il descendait le sentier de la falaise, et que, joyeuse, elle courait annoncer sa visite. Une prompte et sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba assise, sortit son mouchoir, et s’en couvrit le visage, tournant le dos, le coude relevé contre le le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, ainsi effacée, dans l’ombre ? Ce grand seigneur jetterait-il seulement un coup d’œil à la pauvresse qui, dans la nuit tombante d’automne, reposait, sur un siège de hasard, ses membres sans doute brisés de travail ? En effet, le calcul était juste. Elle entendit près d’elle, sur le trottoir, le bruit élastique des bottines vernies, sans que le pas hésitât même une demi-seconde. C’était sa Bretagne qui passait là, sans la connaître, le beau château sous le soleil, et aussi la petite maison près des flots, toute son enfance, tous ses rêves confus, les voix et les âmes, qui criaient, l’appelaient ... Cela était fini, fini pour toujours !... Mais une épouvante traversa son désespoir. Le bruit d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit une voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, ferme et distincte, quoique très basse : Si vous êtes ce que vous dites, mieux vaut ne pas vous montrer chez moi. Je vous suis partout, depuis plusieurs jours, » murmurait quelqu’un. (Et Bertrande se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse qui, tout à l’heure, attendait.) « Je n’ai pas encore pu vous aborder. Mais, il y a un moment, devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre voiture. Qui me garantit, » reprit Valcor, « que vous ne me tendez pas un piège ? » Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui fut assez longue. Puis le marquis demanda, d’un ton rauque : « Cet individu est mort ? Quelque chose de froid hérissa la chair, figea le sang de la jeune fille qui écoutait. C’est à Montmartre que vous logez, n’est-ce pas ? » L’inconnu donna une explication dont quelques syllabes à peine arrivèrent à Bertrande. A son tour, le marquis parlait. Mais une automobile passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur nauséabonde. Puis ce fut un équipage à roues caoutchoutées, dont l’attelage agitait les sonnailles réglementaires. La jeune fille ne saisit plus qu’un ou deux lambeaux de phrases, à la fin du colloque. Et toujours la voix distincte était celle de M. « N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce chiffon de papier, je le reconnaîtrais au bout de mille ans, entre mille reproductions identiques ... » Puis, et ce fut le dernier mot : « Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de Ravignan, je passerai devant votre porte. » Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard en arrière. Le marquis de Valcor et son interlocuteur s’étaient éloignés, mais non point ensemble, elle avait lieu de croire. D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout, dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement incompréhensible ! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue normale ? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre l’oreille, pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre, incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel émoi. BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public, si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait pour lui à l’issue de ce retentissant procès ? Entre la jalousie qui la saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait la jeune exaltée ? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée, idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman. « Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique ! » se disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance. Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni, Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau jour d’été, sur la route de Brest. Peut-être aussi était-il effleuré de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu Bertrande ! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée. Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès, interdit à Bertrande par des raisons de prudence. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe : on n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on sait le prix de la liberté. Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la petite Bretonne : c’était Escaldas. Dans sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua. La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant que Gairlance lui-même, possédait moins que lui de scrupules, était insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux personnage. Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres, tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum remplissait le fumoir du prince. « Cette mort est un désastre pour nous, » disait nerveusement Gilbert. « Vous exagérez, Gairlance, » fit le Bolivien. C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement par son nom. Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important ... je pourrais presque dire notre unique témoin ? Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres en chair et en os. Et un papier sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez Rosalez. la lettre écrite par Valcor, où il présentait son sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance. Cette lettre que le juge enquêteur va se faire envoyer par l’intermédiaire de notre consul à La Paz elle arrivera par le prochain courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux Pabro. Et, à moins que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage ... N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai. Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout, nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose. Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne. » Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit : « Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu l’accident ? Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner quelqu’un. Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. si Valcor avait été du voyage ! Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses gages ? Ne dites donc pas de bêtises, mon bon ! » s’écria José, qui négligeait de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse : « C’est vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons ! Quand nous avons décidé Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien de la bombe qui devait lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme par un assassin ? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de l’expédier d’ici. Il lui aurait fallu toujours en lui supposant une intuition vraiment prophétique décider, par télégramme, quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué avec Pabro. Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans la Valcorie. » de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue : « Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route . » Il y a des fatalités bizarres, tout de même, » observa rêveusement le prince de Villingen. C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un matin, en plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact, sous clef, dans sa valise. On interrogea de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait. Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre, ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel, rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan. Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi aurait-il commis contre ce pauvre homme un crime sans cause ni résultat imaginables ? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était lui-même resté tard sur le pont. Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu l’interprète. « Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là? » demanda Gilbert, entre deux bouffées de cigarette. « Ce serait peut-être intéressant à savoir. Il ne se cache pas, » riposta le métis. « Il m’a dit qu’il viendrait réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite une place à Paris. Nous verrons bien, » murmura Gilbert. Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se sentait pas en confiance. ajouta-t-il en haussant les épaules, « d’ici à ce que siège le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice est lente ! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte !... Et combien de temps durera-t-elle ? Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là? » L’obscurité aurait été complète sans les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne paraissait pas d’humeur hospitalière. « Je vous invite au cabaret, » dit cependant le prince. Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une pensée subite, et s’écria : « Savez-vous ce que nous allons faire ? Nous allons chercher ma petite amie pour dîner avec nous. ça, c’est une idée, » fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis au courant.) « Oui, » reprit le Bolivien. « Outre que ça fait toujours plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline. » A ce nom, le visage de Gilbert se contracta. demanda-t-il étonné, « n’avez-vous jamais rencontré Bertrande Gaël ? Mais, depuis mon dernier voyage en Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au château. La ressemblance est moins frappante maintenant, » observa le prince, assombri. « Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ... C’est vrai, » ricana Escaldas, « elle va vous rendre père. C’est cela qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait. Oui, mais elle ne s’en doute pas, » coupa Gilbert d’un ton sec. Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de sa porte un écriteau jaune : Chambres et cabinets meublés à louer . Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion. « Montez avec moi, » dit Gairlance. « A cette heure-ci, Bertrande ne sera pas gênée de nous recevoir. Oui, monsieur Grégoire, » cria une voix de femme. « Mademoiselle Gaël vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes. » L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de gaz, sans bec à incandescence et sans globe. « Pourquoi ce nom de Grégoire ? » « Vous ne voudriez pas que ?... je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Ne suis-je pas le prince Gégé, » dit Villingen en riant. Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces, pas même un surnom. Décidément vous êtes voué à cette lettre-là. » Gilbert mit la main sur le bras d’Escaldas. « Le baiser de vos Peaux-Jaunes ?... » Ça pourrait bien être un G. » Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor. Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague ! « Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont le maître est cinquante fois millionnaire ?... Et nous qui n’avons pas le sou ! N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette base ? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge. » Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt, fut ouverte par Bertrande. La jeune fille habitait deux pièces : une chambre à coucher et un petit salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de charcuterie achetés par Bertrande pour son souper. Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa maîtresse. « N’est-ce pas ridicule ? » dit-il rudement à la pauvre fille, figeant l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. « C’est la vie que tu mènes ?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes ! » Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux. Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur : « Monsieur Grégoire. » il n’était plus prince pour la paysanne, qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis elle aurait pu lui dire : « Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler à l’aide, comment l’aurais-je fait ? Voilà trois semaines que tu n’as pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans cet effrayant Paris. » Elle comprit que Gilbert parlait par fierté, à cause de l’ami qui l’accompagnait. Pour lui, comme pour elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité. Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ... s’écria Gilbert hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression gouailleuse. Avec plus de douceur il dit à Bertrande : Et les choses ne se passeront plus ainsi. Nous allons dîner au restaurant. » De pâle qu’elle était elle devint toute rose. Va, va, ne nous fais pas attendre, » interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle mortification. Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas : « On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu. « Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne se dénude et la barbe grisonne, » ajouta-t-il, en passant la main sur son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée de poils blancs. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là. Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ... Celle-ci a changé, » dit maussadement Gilbert. Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la courte lune de miel, où elle se croyait princesse. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude ? Elle aurait mieux d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne serait-elle pas avec Gilbert ? La félicité revenue éclairait son beau visage. Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans son langage peu choisi : « Ma foi c’est vrai ! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée. » Quand Gilbert lui coupa la parole : « Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos. » Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié. Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en elle des souvenirs de sa Bretagne. Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur leur route voilée de ténèbres comme un sillon de foudre contre des nuées nocturnes. Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces, étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve. La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins. « Qu’est-ce que c’est donc ?... D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire ? Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très long ... Maintenant les deux signes de chaque côté ... Ça pourrait bien être un G ... Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B., sans erreur. » Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres, nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête, avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne. « Non, » interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa demi-hallucination, « le B d’abord. Et puis, recourbe un peu les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?... » Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire. « Mais elle a du génie, cette petite ! Ça pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes ouvertes. « Ce serait le tatouage d’un marin. dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette le sommeil. « J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles, chez nous, se tatouaient : B ... avec, entre les deux, l’ancre des Gaël. ce ne serait peut-être pas une ancre pour une femme. Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre du petit nom. » Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe, et avec des yeux qui flambaient, sombres. Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si brusquement, que Bertrande eut un faible cri : « Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille ? N’a-t-il pas péri en mer ?... » Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait l’illusion de joie. Pourquoi me demandes-tu cela ainsi ? Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux : « Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne ? Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne plus revenir. Vous n’avez jamais vu son portrait ? De pauvres marins ne font pas tirer leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous fait votre photographie dans les foires. il a disparu dans un naufrage ?... Dans le naufrage du Triton, un transport de l’État. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment s’est perdu corps et biens. » De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de ces deux hommes ? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup une expression inconnue et terrible ?... Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues. On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent. Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot, de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours. LE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son cabinet de travail, réfléchissait. Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère n’était pas encore allumé. Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de retour à Paris. Il conduirait dans le monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie. Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il point à soutenir !... Mme et Mlle de Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas, dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée, elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A Paris, quelle serait leur situation ? Devraient-elles braver l’opinion ou la ménager ? Se cacher ou se montrer ? Dès qu’un salut hésiterait sur leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte ? D’abord, elle réclamait sa place auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait pas le même courage. Et maintenant elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue, terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient si elle pouvait guérir que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en Bretagne. Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique. Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir. Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de reproche, de tristesse ou d’énigme. Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle ne lui manquait pas. C’était presque une délivrance que d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des grands yeux noirs. Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui !... Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence incompréhensible de celui qu’elle aimait. Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce qu’elle faisait dire. Que devait-elle penser de l’éclat avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises ? Des voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire : « Renaud n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de mon enfant. » Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et sensuelle, ne désirait-il pas cette femme ! Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre visite à ses protégés, il avait tout appris de la vieille Mathurine, tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir, il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Ce serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense ! Il frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Pour elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune à Paris avec ses dentelles ?... balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait pour la première fois peut-être de sa vie. « Elle n’a rien commis d’irréparable ... « Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud ! Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se perdre. » Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela, ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous le jure !... » Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une agence, voilà tout. Il commençait à le soupçonner d’être de ses ennemis. Sous quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cette démarche compromettrait peut-être inutilement ? Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était adressé au Préfet de Police. Ici, les réflexions de Renaud se faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël. murmura-t-il, en laissant tomber son front sur sa main. S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude ? S’il avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard circonspect ! Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore. Mais il faut prévoir le pire, » se dit-il. Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que les six chambres contenaient chacune leur cartouche, fixa la baguette, et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or, qui renfermait une épée. « La voiture de monsieur le marquis est avancée, » vint dire un laquais. En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied, dit très haut : « A la Crécelle, boulevard Rochechouart. » L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la cour, que le portier referma aussitôt. Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile qu’ils revinssent le chercher. Sans même s’asseoir dans le fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit. Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre, Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante, dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique. Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle, le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettes inégales. Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui, c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit. Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux répondit à la sienne. Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et coiffé d’un melon noir. Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient plus endormies et lugubres. Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de son compagnon. Une figure froidement énergique, empreinte de ruse et de bestialité. Les joues glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Un tel garçon devait séduire les filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes. « Vous avez la lettre ? » de Valcor gardait toujours sur lui-même, une légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique des choses de ce monde ! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence, un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la détenait-il ? Les quelques mots échangés la veille, avenue Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe. « Non, je n’ai pas le papier sur moi. Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide, » ajouta-t-il en se donnant un coup de poing sur les côtes, « mais vous m’avez l’air de ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en douceur. Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence ?... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre profonde, j’y trouverais un aboyeur ... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde. Ne faisons pas assaut de politesse, » dit le marquis avec hauteur. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible. Vous allez être rassuré tout de suite, » ajouta Renaud sans relever l’interruption. « Si je souhaite le document que vous prétendez détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice. Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains, cela ne peut donc pas me gêner, au contraire. « Je n’ai rien à témoigner ... Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Soit, » fit tranquillement le marquis. « Je puis me passer de vous mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire. J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe, un de ces jours, pour une besogne très spéciale. Donc, par quel motif en userais-je mal avec vous ? Afin de récupérer cette lettre sans la payer ?... J’ai de quoi solder l’addition. » Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent. c’est différent, » s’écria-t-il d’un ton soumis. « Voilà ce qui s’appelle parler ! Je suis votre homme, monsieur le marquis. Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre. Pour ceux qui nous entendent ... » ricana l’homme avec un geste circulaire. Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes. Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres, semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel, pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de mystère. A cette distance, on ne distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et l’obscur. Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit. « A la bonne heure, » dit Renaud en riant. « Ça veut dire que l’endroit est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave. » Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta : « Présentez-vous donc d’abord, mon ami. J’aime à savoir le nom de qui me parle. « Ça n’est pas ça qui me manque. J’en ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la petite Angèle. On l’appelle mame Sornière, sur la Butte. Mais nous ne savons lequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de l’état civil, pour sûr. A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous ? Qu’est-ce que ça vous fait ? Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier ? Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu partout. C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce Pabro ? J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte. Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour. L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir une main sur son épaule : « Au nom de la loi ! » « Toi, mon vieux filou, que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion de rigoler un brin. » Il me raconta d’abord une chose, puis une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail plus exact. Bref, il m’ouvrit son petit cœur. Il venait de La Paz ? » Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une maison de banque. Il y était comptable depuis le déluge, ou aux environs. Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Il connaîtrait la grande vie ... La poule aux œufs d’or, c’était la lettre !... Une lettre signée de mon nom. Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon procès ? C’est un particulier qui le faisait venir. Pour le compte de qui ? C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre vous. Qui lui proposait cette somme ? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce pas ? Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis, qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous, des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à la banque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris une photographie. La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme. Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements. « Il en a pris la photographie, dites-vous ? Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur ?... s’écria le marquis avec une spontanéité sincère. « C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. « Mes gens se fourraient donc le doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au véritable marquis de Valcor, vous voyez que je suis au courant, et qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son Escaldas ... C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin. Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi. Que vous lui avez soumise ? Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris. Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect, que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif. L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une pièce pour un joueur d’échecs. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer face à face. « Vous comprenez, » poursuivait le bon ami d’Angèle, « ça me frappa tout de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre, ce qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent ! sans autre idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de prix à la photographie. Parbleu, oui, quel imbécile ! » « Pour mes adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée, authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ... Ou du marquis de Valcor, » chantonna Sornière. « C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en France, après l’avoir obtenu frauduleusement. Bon, il y a plaisir à causer avec vous, » dit le bel Arthur, « C’est pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomac des requins, tout maigre qu’il fût !... Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer ? « Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi, » reprit le hardi personnage, « Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une poire de ce calibre. J’avais soif de voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi ! Quand je connus le coup de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus, et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de papier. » Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence. « Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un honnête homme, moi, » reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un intraduisible accent. L’occasion, c’est le cas de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous sommes. Aucune manœuvre de l’équipage ne se faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air comme ça. Je prétends qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui tirer son veston. Le v’là qui prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris, d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à vingt centimètres. Seulement sa figure me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus, fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à vous le dire ... avec ce sacré veston dans la main. » La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée d’octobre ne devait pas appeler la sueur. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas. « Vous avez appelé au secours ? » Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison. Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ... » « Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins ? » Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette basilique. La rumeur de Paris montait plus sourde. Les banderoles lumineuses des réclames avaient cessé de surgir et de s’éteindre sur le noir de la ville. Le bel Arthur reprit la parole : « Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites ?... Vous ne me sautez pas au cou ?... Je viens vous apprendre que le seul témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres sous l’eau. Et je suis modeste, » ajouta le gredin, « je ne prétends pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris. Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien ! d’un homme qui n’avait même pas le plaisir de vous connaître ? » Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. de Valcor continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui demanda d’un ton moins assuré : « Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de l’authenticité de la lettre ? Je peux vous indiquer des journaux qui l’ont mentionnée. le Messager de Cordouan, par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je ce que je vous en ai dit ? Voulez-vous la voir, tout de suite ?... Je puis aller vous la chercher. Combien me la vendrez-vous ? » Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur ses yeux. Et sa voix tremblait d’espoir, de convoitise. « Je doublerai cette somme, » dit Renaud, « si vous faites ce que je vais vous dire. Quand j’aurai reconnu cette lettre, comme je n’en doute pas maintenant, vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la République. » Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi. Très souple, très respectueux, à présent, il murmura : monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie ? Vous êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait bath . Seulement, c’est ma tête que vous me demandez de risquer pour ça. Mais non, puisque vous êtes innocent. On ne prouvera pas le contraire. La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur le marquis ... J’ai pu le pousser sans le vouloir, c’t’homme. » Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de Renaud. Ne vous ai-je pas dit que j’aurai encore besoin de vos services ? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable, dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun bénéfice. Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. C’est ça qu’a du relief dans votre conversation. » La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif, il aurait accompli n’importe quelle besogne. « Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à faire. Il ne tiendra qu’à vous, » dit M. de Valcor, « de posséder les quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie. Vous ne vous en repentirez pas. » Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates. Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille francs. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir, pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait, et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. de Valcor lui compterait vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans quelque grande ville étrangère. Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrent ceci : non seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M. de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le malheureux Rafaël Pabro. L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le mot, suivant ses préventions ou ses passions. Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce témoin subtilisés ! On était aux prises avec un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le foudroyer ! Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage mystérieux, ne pouvait être produite. Gilbert de Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. C’était l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. Toutefois les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire. Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en poussière ? Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces mots à sensation : PÉRIPÉTIE INATTENDUE. RESTITUTION DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE Sous ce titre, venait le détail des circonstances : l’arrivée de la lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel, compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves. Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une avalanche de commentaires. Tout y passa : contestation de l’authenticité de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur l’état d’âme de ce Mindel, un chenapan payé par M. de Valcor, et qui le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de conscience. Il était clair que ce Mindel, jetant sa lettre dans une poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce port vers tous les coins du globe. Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait la restitution était un pur roman. Avant même que la justice française eût demandé des explications à cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de l’original. Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible, ni surtout aucun secret du Palais, le public eut aussitôt sous les yeux le fac-similé des pièces. Les journaux publièrent côte à côte la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis Renaud de Valcor. Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez, un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même. Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’ Aube rouge allait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang sur les mains. Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse. « S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse lettre au Parquet ! » Après avoir attendu quelques jours, pour que le coup qu’il allait frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée aux débats par ses adversaires. C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net. L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud. L’hiver, puis le printemps avaient passé. Les tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait au rôle qu’à la rentrée d’automne. Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs séjours au château. Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent. Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures. UN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir. Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait grand train. Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux procès. Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un obstacle ... Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de catastrophe. A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des passants accourus. Son valet de pied sauta à terre. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre créature, image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son geste farouche, le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël. « C’est elle qui s’est jetée sous les roues, » s’écriait le valet de pied, blanc comme un linge. « Simon a viré pour l’éviter, elle a encore couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis. » Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ... Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants ... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux ... Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les oisifs, sur la superbe avenue, s’excitaient de furieuse pitié devant ce contraste : l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti. Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants. Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette triste réalité. Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant : « J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas qu’elle ait grand mal. Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles : « Arrière, vous autres ! » cria ce brave représentant de l’ordre. « C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça ? Si vous n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures. » L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans plus d’impartialité ni de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa de la malheureuse écrasée. Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et de laquelle un badaud affirma d’un air sagace : « Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du tout. » Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas. « Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture, Albert, » dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne réussissait pas à affermir. « Nous prendrons le docteur en passant, et nous emmènerons cette infortunée à la maison. Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de l’enfant : « Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit ?... Je ne saurais pas trop comment le tenir. » En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais très propres. Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de monter dans l’équipage électrique. Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite : « Marquis de Valcor, rue du Bac, » on étendait sur les coussins du fond de l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance. Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon. Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand style. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes pneus. Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire. Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude, l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée. « Il est tout de même chic, pour un marquis. C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture. Ça va plus vite que l’ambulance urbaine. C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait ? Qu’on prétend qu’il a volé son titre ? Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi ? » fit, d’un air important, le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du rond-point. « Je les connais, ceuss de la haute. Si celui-là n’était pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. de Valcor arpentait son cabinet de travail du pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues jusqu’à ce qu’un domestique vint dire : « Monsieur le docteur demande s’il peut entrer. La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête n’intéressait que le cuir chevelu. Pour le reste, des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné le coup de désespoir. « Car elle reconnaît, » ajouta le docteur, « s’être jetée volontairement sous les roues de votre automobile. Savait-elle que c’était la mienne ? » « Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs. C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la connaissance est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci et la nuit prochaine. demanda le marquis d’une voix altérée. « Mais, vous avez vu ... En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... Le calme le plus absolu est nécessaire. Je ne puis dire, avant quelques heures, si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable. Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur ? Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère, nous aviserons définitivement. » Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se retirer devant l’expression troublée de son client. « Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis ? « Songez à la chance que vous avez eue, » reprit l’homme de science. « Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une double mort, là, sous vos roues ... » Puis aussitôt, avec une préoccupation dont la force étonna le médecin : « Docteur, quand pourrai-je lui parler ? Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le promets pas. » Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret !... Ne pas le lui arracher !... Ainsi que Micheline, elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant, au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées par un abîme, l’une toujours pure, l’autre souillée, pourquoi ne pouvait-il pas s’empêcher de les confondre ?... La honte, la déchéance, de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à lui, rempart qui défiait les atteintes. A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes. « Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite ? » demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde. Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir, et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac. « Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis ? On lui a dit chez qui elle reçoit l’hospitalité? N’a-t-elle pas dit qu’elle connaissait déjà mon nom ? Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture ?... Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le marquis. Vous a-t-elle parlé de sa situation ? Elle se refuse à rien révéler. Elle ne m’a pas l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis. » « Si ce n’était pas Bertrande !... Si, par bonheur, je m’étais trompé!... » se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la porte. Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la religieuse. Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour d’un paravent, vit sur une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille. La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste, vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré, descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs, désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son désastre, sa beauté subsistait. Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur sur sa Micheline si rayonnante et si pure. « C’est toi, ma pauvre petite ! » Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au fond de ses yeux immenses. Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des prunelles de mère. Je ne peux pas te condamner ! » Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans un étrange effroi. « Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes. Et qui donc en est responsable ? » fit-elle en avançant un visage frémissant. Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un séducteur indigne. » Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses joues, devenues transparentes et minces. demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même. Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la lande ... » Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme : « C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande. » Elle renversa la tête, et se tordit les mains. s’écria Renaud avec une pitié infinie. « Dis-moi quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les roues de ?... » Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée d’angoisse : Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique. Ne suis-je pas le protecteur de ta famille ?... Ne pouvais-tu recourir à moi ? Si tu avais honte, pour toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton enfant ?... Tu as voulu la mort de cet innocent !... Tu as voulu faire de moi l’instrument de votre double mort !... De quelles révoltes, de quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions ?... Mais je n’en étais pas cause !... Je te cherchais, Bertrande, pour t’arracher à l’abîme. » Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore : « Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des visions ... Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit brusquement : « Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis. Je ne les crains pas, » fit-il tranquillement. Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette force inébranlable. Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à n’être même plus ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit : « Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande ?... » Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes. « Qui est le père de ton enfant ? » Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera. » « Je saurai l’y contraindre. » La jeune femme secoua la tête. « D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je sois tombée, je suis encore trop fière pour cela. Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant. Je ne puis pas devenir sa femme. Tu le juges trop haut pour toi ?... Un misérable qui t’a séduite et abandonnée. Alors pourquoi cherchais-tu la mort ? Je ne voulais rien accepter de lui. Mais quel est ton secret, malheureuse enfant ? » demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions presque tendres. Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres douleurs ?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable alternative. Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père. C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et constituait une preuve. L’une née avant, l’autre après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser, par une criminelle bigamie, une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de la seconde. Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire, Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais rugissements de joie. Aucune contradiction ne les frappa tout d’abord. Dans leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite, des renseignements qui leur seraient précieux ? Avait-elle entendu dire que son père le portait ? Oui, de cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa famille ?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël, et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute, plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans lequel aurait péri son père ... Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs, saisie d’un singulier espoir, s’était écriée : « Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit encore vivant ! » Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout ce qu’elle ignorait, absorbée par son triste amour et sa maternité prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du tatouage ... cet homme lointain et puissant était peut-être son propre père à elle-même ! Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être !... Et elle en serait cause !... C’était elle qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et l’expiation. « Tu en aurais une chance ! » « Car, de tous les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline. » Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme ! Car, sans montrer son trouble et son dégoût, ayant demandé : « Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des Valcor ? » Elle avait entendu cette réponse : « Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise. » Si l’intérêt du vieux gentilhomme et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de Mlle de Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire. L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci. Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger, de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier lointain, où elle se terrait, farouche. La vie était si déconcertante, si atroce ! Elle se voyait, infime et faible, entre ces deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Son âme humble et crédule s’était évaporée comme un encens, consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des adversaires, se mesurant dans une lutte abominable ! c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine !... L’un, le père de son enfant. Et elle n’avait pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute. Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions, Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son bébé entre les bras. Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait : « Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que, sous ce front, il y ait un remords ? » Puis une pensée la mordait comme une pince d’acier : « Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille à une œuvre injuste et maudite. » Comme j’avais raison de vouloir mourir !... Ne parle pas ainsi, Bertrande, » lui dit M. « Sont-ce là les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les Géraldines de Quimper ?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je désirais tant que tu te fisses religieuse ? » Et cette indulgence même, avec l’évocation du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la jeune femme dans l’incertitude et le trouble. D’une voix tremblante, elle demanda des nouvelles de sa grand’mère. Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle angoisse elle avait eu recours à lui. « Quant à ta mère, son inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur. » Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la pensée de l’aïeule rigide. Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait connaître, celui du séducteur de Bertrande. Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un tel besoin de confidence, d’appui ! Celui qui s’offrait représentait pour elle une si invincible puissance ! Le marquis de Valcor affirmait que, par son intervention, il arrangerait tout. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel. Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé Gilbert, mais certaines de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation railleuse : « Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte de village ?... » Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique, grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria brusquement : « Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a rendue mère, je vais te le dire, moi : c’est le prince de Villingen. » Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha le visage dans ses mains. UN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de Valcor. Puis, aussitôt après la première surprise, il se donna cette explication : Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon attitude. Eh bien, nous allons rire. » Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire, il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute obligation dans la vie. Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet, on ne rencontre pas beaucoup de gens résolus à vous demander des explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours. « Voyons, » se dit Gairlance, « nous avons bien convenu avec Escaldas de nous retrouver à Auteuil ?... Il ne devait pas me reprendre ici ?... Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je ne voudrais pas l’exposer ... » Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit cependant à son valet : « Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au pesage. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis ? Non, » répliqua le prince, « je vais le rejoindre. » Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon. de Valcor, debout devant une table, examinait un album photographique contenant des portraits de femmes. Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le « harem de Gégé. » Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était l’ambition des jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice, d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume devenait une manière de musée secret. Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère. Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et terrible. Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps qu’il s’avançait vers le prince. Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle. Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste accomplit un tour mortellement périlleux. Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel effet, même quand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur. Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et désarmé, qui le recevait sans défiance ? « Êtes-vous fou, monsieur ? » Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album. Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le prince, cette photographie à la main : « Vous allez me remettre, » s’écria-t-il, « tous les portraits semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une pareille infamie ! » Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue, qui animait le marquis. Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande Gaël. Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie !... Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la ressemblance s’accentue ... dans ce mauvais lieu !... » L’album vola par la chambre, alla briser un de ses coins d’argent contre l’angle de la cheminée. « Monsieur, » prononça Gilbert, « je regrette qu’une de mes maîtresses ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette pour vous ... Mademoiselle Micheline étant très belle. » Ses mâchoires eurent un choc brusque. Avec quelle féroce joie il eût tué! « Je vous châtierai sur un autre terrain, » scandèrent ses lèvres serrées et blêmies. « Essayez, » riposta le prince. Mais auparavant, daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite ? Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici ? de Valcor, qui reprenait avec peine possession de lui-même. Celle dont voici l’image était la cause de ma démarche. » Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main. demanda Gilbert, se méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le plus narquois des sourires. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle de votre espèce. Faut-il, » interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance, « accepter cette épithète de « drôle » comme la provocation que vous m’annonciez tout à l’heure ? Seulement, ce pourrait être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient forcément en cause. » Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien ? Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain effort, lorsqu’il répliqua : « Votre remarque est juste, monsieur ... Je vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre. Vous convient-il ou non d’agir loyalement à l’égard de Bertrande Gaël ? Mais, » fit Gilbert, « en quoi cela vous regarde-t-il ? Je n’ai pas à vous le dire. Je n’ai pas à vous répondre. » Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre, se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en deux regards humains. Le marquis reprit la parole : « Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par cette malheureuse. Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli. Une émotion détendit le visage ironique et mauvais. Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt, il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et glaciale. « Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre, » dit-il, « je puis vous affirmer ceci : je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais que l’enfant fût au monde. » Et Gilbert ajouta en ricanant : « Vous ne venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense. Gairlance eut un rictus de rage. « Reconnaissez donc les vôtres ... « Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre, d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat ! » Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui, tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue. Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité une marche très haute, trouve le sol d’un palier. Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui, désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite. « N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant qu’elle m’attribue, à tort, sans doute ? » Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation. « Je ne suis pas de ceux qui réclament, » dit-il avec hauteur, « ni pour moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince de Villingen, et vous donner un avertissement. Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre fils ? Épouser la mère et reconnaître l’enfant ? Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé, retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua : « Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Longuement il regarda celui qui venait de prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui un œil tranquille. « Monsieur le marquis de Valcor, » prononça enfin le jeune homme, détachant lentement les syllabes, « je suis votre adversaire, et je vous veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre. Je ne vous comprends pas du tout, » fit le marquis. « Je ne vois pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu de générosité ... Personne ne s’y tromperait, » dit Gilbert en secouant la tête. « On est sur les traces de votre véritable personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande Gaël. épatant ! passez-moi le mot. Parole d’honneur !... monsieur, » interrompit Renaud avec une dédaigneuse désinvolture. « Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande ? Je suis prêt à la doter ... On n’achète pas un Villingen, monsieur. Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures. » « Non, monsieur, non, » rectifia-t-il, « ce n’est pas l’intérêt qui me guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de Valcor. cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise effarée. « Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle Françoise de Valcor-Plesguen. dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes laissèrent glisser un mépris accablant. « Maintenant, monsieur, » reprit le jeune homme, « j’ai répondu à votre question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur le terrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur. L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec Escaldas, lui disait : « C’est Valcor qui sera l’agresseur. Vous savez que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste. Je piquerai mon homme où je voudrai. Je vous entends, » fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore. « M’entendez-vous si bien que ça ? » demanda le prince avec un sourire de doute. Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton ? Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez une torturante agonie. s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules. Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Je commettrais une faute irréparable en faisant mourir Valcor. Mon Dieu, » dit le Bolivien, « son imposture n’en serait pas plus difficile à prouver. Le patrimoine reviendrait toujours aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait amplement. Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner. Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras que je veux lui appliquer ma pointe. A la hauteur de son tatouage. Il faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Ça, c’est très fort ! » « Je demande à être témoin. Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du mien, dans les procès-verbaux, » riposta Gilbert dédaigneusement. Le prétexte du duel n’était pas difficile à trouver. La moindre algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre. Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il lut : Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une place voisine de la sienne. Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue : « Vous pourriez me saluer, monsieur, » disait Renaud, « N’avez-vous pas été reçu chez moi ? Non, monsieur, » ripostait le prince. « J’ai été reçu par vous dans le château du marquis de Valcor. » Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert. « Demain, monsieur, » fit celui-ci, « vous recevrez mes témoins. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans la salle, n’étant pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée. Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner, et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y attendaient. Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer la qualité d’offensé et garder le choix des armes. Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante : « Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre ainsi par là deux personnes distinctes. » Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui, il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence. Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des armes, et se décida pour l’épée. Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste remarque de Gairlance, n’aurait pas aisément frayé avec un José Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées adverses. Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des passions. Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire. Il est négligeable comme la couleur de l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât. Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient meurtrières. S’il avait pu, il l’aurait tué deux fois, d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline. Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique où il veut, commençait à faiblir devant un jeu forcené. Non pas qu’il doûtat de la victoire. Seulement il se demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par la furie même des attaques. A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne semblait pas se fatiguer plus que lui. Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité d’une lame. Dans ses prunelles noires passaient des éclairs de férocité. Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade, un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche. Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré, car l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de Gairlance, laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent quelques secondes avant de se porter au secours du blessé. Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son aide. On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné. Son médecin se pencha sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de sang. A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient par intermittences. Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y trompèrent. « Cette blessure ne présente rien de grave, » déclara l’un d’eux, tandis que l’autre partait pour s’en assurer. Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme, dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre groupe. Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction. « Vous pouvez partir tranquille, » dit-il à son client. Vous avez vu le bras du marquis ? Qu’y a-t-il sur ce bras ? Comment, ce qu’il y a ?... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il un air si stupide ? S’il y avait un tatouage ... C’était assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas ? Cependant l’autre à ce mot « une marque » eut l’air de comprendre. Une ancre, entre un B et un G, n’est-ce pas ? » Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer d’entre ses os, retentit. « Vous en avez de bonnes, Villingen ! s’imagine-t-on Valcor avec une ancre, un B et un G sur le biceps ! Il a une vilaine cicatrice, voilà tout. très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ... Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge. Il a brûlé les chairs atteintes ... il n’est pas banal, votre adversaire, » ajouta l’interlocuteur, qui se méprit une fois de plus. « On lui conteste son titre. Mais, marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un tireur comme vous pour le mettre sur le flanc. » Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul. « Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son bras ! Comment triompher d’un être pareil ?... Mais c’est le diable ! » grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur, où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration. SUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités blanches, filait une élégante charrette anglaise. L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait qu’une lumière et une chaleur adoucies. Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant. regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher, » dit gaiement Renaud de Valcor. Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres. Mlle de Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait. Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue. s’écria-t-elle avec un ton de gronderie tendre. dit-il, « voilà ce que j’en fais, de ton écharpe. » Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis, roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé. Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité mélancolique, elle s’exclama : Se tournant alors vers le domestique : « Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis. Je te préviens, » dit celui-ci, continuant à plaisanter, « que, s’il y a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas. » Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri. Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt. Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de regarder. « Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles, ne se doutaient guère de cela, hein ?... » dit-il, exagérant, comme toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain. Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale. C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément, parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère, hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages symboles. Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur laquelle on lisait en grosses capitales : « C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député, » dit Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement. Cette élection n’est-elle pas une superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne abominable ? comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons ! Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place ! » Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du port du Conquet. Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse et d’orgueil, elle s’écriait : « N’êtes-vous pas élu, père ? La voix de cette chère Bretagne ne proclame-t-elle pas votre nom ? ce nom qui lui est sacré, et que des misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant. » Mais je ne suis pas validé. Il importe que le procès en faux soit jugé à la confusion de mes adversaires, avant que la Chambre ait à statuer sur mon élection. Il suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. si ces canailles étaient coffrées avant la rentrée du Parlement !... De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. je verrai à presser les choses. Par mon influence, » dit-il, en appuyant sur le singulier. « Il n’en est qu’une puissante. Il pensait : « l’argent ». Mais devant le pur et profond regard qui se tournait vers lui, il répliqua : murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle ajouta, en soupirant : « Ah ! si seulement ma pauvre mère peut voir le beau jour de votre triomphe ! Voyons, » observa le marquis, « son état n’est pas inquiétant. Un peu de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de tourment aura disparu, sa santé se remettra vite. Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste de cette parole. Ce n’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place dans son cœur ! Mais voir sa Micheline souffrir ... « Chère enfant, » reprit-il après un instant de silence, « comme cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie ! Resterais-tu tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma cause ? Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante. Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la déchirait, l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route, les ombrages et les toits de Ferneuse. D’où venait le silence dans lequel il s’enfermait ? Pourquoi la comtesse Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne s’absentait jamais autrefois ? Si l’étrange conduite de la mère et du fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine ? lire à cette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher, les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque féminin. « A quoi penses-tu ? » Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même. Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau, gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait sans résurrection possible ? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur ! Aurait-il jamais imaginé que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance. « Dire qu’un scrupule m’a empêché de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée ? » Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question : « A quoi penses-tu ? » La jeune fille donna le change. « A cette malheureuse Françoise, » répondit-elle. « Quel effondrement de toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux ! » Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation. Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente ?... Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de tout. En êtes-vous sûr, mon père ? Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor. Si tu savais quel être de boue est ce bandit titré! » Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait la soif meurtrière de son épée. Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis, écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression. « Comme elle doit me haïr ! » « Voilà ce que mon père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon lui apprendre ?... » Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de la maison. Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où s’ouvrait, de l’autre côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart. Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les broussailles. Occupée de son cheval, Mlle de Valcor ne fit guère attention à ce maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard singulièrement aiguisé. « Quand tu seras au tournant, tu arrêteras, » dit-il d’une voix trouble. Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré : là, derrière les arbres ... » de Valcor se souleva, tâchant de distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route, et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste vague, Renaud se rassit. « Quelqu’un que vous connaissez, père ? » Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un Escaldas incertain, travesti et grimé, apparition sinistre. C’était seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien, qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. « Il allait vers la mer, » pensa le marquis. « Un seul but possible de ce côté : la maison des Gaël. J’irai la voir, la questionner, » résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de la côte. La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une chaise longue, rêvait la marquise de Valcor. Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était corrodé son amour rencontrassent une foudroyante confirmation ? Ou bien demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines ? Ni son mari, ni sa fille ... moins frappés, d’ailleurs, de ce que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération croissante de ces traits eux-mêmes. Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence, que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature, jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus, s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin, l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée comme une source sur des pointes de roc. Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse. Hanté par l’image au passant suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que cette démarche parût trop extraordinaire. En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël. Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette physionomie d’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel, qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures, se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux, composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles faciaux, généralement d’une mobilité simiesque. Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les années, l’exercice de quelque grave profession. La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire. « Madame, » disait-il d’un ton papelard, « ma visite ne doit pas vous inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Je suis peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie. Il n’est plus de joie pour moi, monsieur, » répliqua l’aïeule. Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile. Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces, dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace. « Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous, » reprit l’étranger. « Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas mort ?... S’il avait jadis échappé au naufrage ?... » Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle prononça : « Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée le pleurer pendant plus de vingt années. « La terre n’est pas si grande. Celui qui y a sa mère et peut y vivre sans elle, est pire que mort. Votre fils, » demanda l’étranger, « portait bien un tatouage sur le bras gauche : une ancre entre ses initiales ? » Méfiante, elle dit avec indifférence : « Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre. » Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité voulue. « Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi foncé qu’un grain de café. » A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard s’émerveilla. demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses clairs yeux aigus, « qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre et des initiales de mon fils, trois taches en triangle ? » Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et, très bas, murmura, près de son oreille, un nom ... Elle recula, comme touchée par le feu. Je ne veux plus entendre un mot de vous !... » Escaldas crut voir que l’excès de cette colère venait d’une intolérable angoisse. « Songez, » observa-t-il avec force, « songez à ceci ... Votre indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer. » Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule qui s’éveille au bord d’un abîme. La justice est en train d’établir la réelle identité de cet homme. Vous aurez à déclarer la vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus manifestement que tout à l’heure devant moi. » « On me fera comparaître ?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme vous prétendiez ?... » Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait. « Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais comme un homme de loi. Si peu qu’elle connût des péripéties de l’Affaire Valcor, Mathurine comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son interlocuteur en fut décontenancé. « Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël ? » Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait aussi fort. « Parlons raison, » reprit Escaldas. « Vous venez de livrer votre fils. Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous refusez de vous entendre avec moi pour le sauver ? Je viens de livrer mon fils !... » Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme parlait-elle sincèrement ? « Livrer mon fils !... » « Mais mon fils n’existe plus. Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé, parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas une fois que je voudrais le livrer ... Bien mieux, je le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son geste, son regard, étaient vraiment terribles. Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses !... Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourut victime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un voleur ! » Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse, dont le témoignage valait désormais un prix incalculable ? Si ce cœur de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle enivrer l’humble créature. Cependant il recouvrait la parole, s’écriait : « Mais, madame, c’est de la pure folie ! Songez que l’homme dont nous parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique, créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre petite-fille. N’a-t-elle pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et préparer un sort à son enfant ?... Le cri fut si douloureux qu’Escaldas, Escaldas même, eut un remords, un tressaillement de pitié. Ne saviez-vous pas qu’elle est mère ?... » L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible exclamation, il ne laissa plus rien échapper. Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir, maintenant qu’il l’avait retrouvée. cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai, même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait ? Après le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras, et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence possible, embellie d’une apparence d’attachement. Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise, son rôle de fiancé? Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails, encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui à jamais, qui le fuirait maintenant si elle venait à l’apercevoir ? la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se faire son appui, son défenseur, son champion ! Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore la persuader. « Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux, pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver maintenant ? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne trompe pas sa mère. Ou, du moins, se verra-t-il à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer, » continua le Bolivien, « sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double famille. » Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Le visage de l’aïeule, pétrifié dans son expression rigide, lui en imposait, quoi qu’il en eût. « C’est vous qui serez confondu, » prononça-t-elle. « Vous et ceux qui vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a rien à craindre de vos calomnies. » Mais il demeurait à sa place, fixant sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils grisâtres et son front chenu. « Voyons, ma bonne dame, » recommença-t-il, « nous pouvons envisager un autre point de vue de la question. » Il baissait la voix davantage encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent, du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif. Vous ne pouvez reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas démentir ces présomptions ... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient rien pour vous manifester leur reconnaissance. « Certes, » fit l’autre, s’animant. « Vous n’auriez qu’à fixer vos conditions. En y mettant le prix, on trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé. Ce serait l’honneur, le bien-être ... L’honneur surtout, » appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit pas. « Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Que faudrait-il faire pour cela ? » Quand vous serez appelée chez le juge d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse, votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon frappante. Le fait c’est de notoriété publique est fréquent entre vos deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité, vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la chair. Comment savez-vous, » questionna Mathurine, « que ces marques existent sur la personne du marquis ? Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y refusât. Même si l’instruction n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette circonstance, avec une description identique se rapportant à votre fils. » Je sais ce que j’aurai à dire au juge. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M. J’expliquerai comment on me les a décrits, ces signes ... On ne te croira pas, damnable vieille ! » hurla Escaldas, étourdi de surprise et de fureur. « On pensera que le marquis t’a payée pour débiter cette fable. » Une joie féroce avivait l’or vert de ses prunelles, que l’âge n’éteignait point. « On me croira, » déclara-t-elle. « Car je ne parlerai pas la première. Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait intérêt à les mettre en cause ? Et vous ne pouvez plus vous en servir, sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects. Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche, et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore redoutable. Le lâche qu’était Escaldas trembla devant le lourd outil de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva brusquement son coude à la hauteur de son front. Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard lui remontait dans la bouche. « Va-t’en donc, déguisé de carnaval ! » Ou j’ameute contre toi les gars de la côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large. » Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait derrière lui l’élan de la pelle de fonte. Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe, vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte. « C’est moi, maman Gaël. » De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit. « C’est vous, monsieur Renaud ? » « Attendez, » dit-elle, « que je fasse de la lumière. Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir cette belle tête mâle. Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle seule. « Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël ? J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon pire ennemi. Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement : José Escaldas. Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps ? Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses faux cheveux blancs ? Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont rien dit de bon. Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël ? » Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge, dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres d’une sonorité formidable. Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du temps. « Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils. » Renaud de Valcor n’avait pas tressailli. « Quelle a été votre réponse ? Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor. Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et un imposteur. « On ne tue pas les morts, » dit vivement Renaud. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël. » Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa main et s’enfonça dans une rêverie profonde. Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés comme dans la prière, le contemplait. Alors, très doucement, tout bas, il dit : « Une mère ne peut pas haïr son enfant. » « C’est mon enfant aussi, celle-là. Folle de chagrin, et surtout ... » L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite : « Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange. N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la brune ?... La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie, » prononça vivement Renaud. « Plût à Dieu ! » « Car, si l’Océan n’a pas gardé mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. On avait donc appris la vérité à cette aïeule douloureuse ?... « Je châtierai cet Escaldas ! Je l’écraserai comme un serpent immonde. il a pu dire, » s’écria Mathurine, « que mon fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre aurais-je mis au monde ?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et mon sein ont nourri !... » de Valcor de telles phrases comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants, une face d’indignation et de désespoir. Votre fils est mort, maman Gaël, » s’écria Renaud avec violence. Ne le maudissez pas !... » monsieur le marquis, » proféra-t-elle d’un accent brisé. Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans ses mains. Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux blancs, au bord de la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces larmes de la vieillesse, rares et affreuses, plus affreuses peut-être que des larmes d’homme fait. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir. Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée vers les ténèbres intérieures. A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre, s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses lèvres sur l’ourlet usé. Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la route. Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient. Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du break automobile, aux panneaux armories. Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en acclamations. Hourra pour le marquis de Valcor ! » Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de souverain. « Merci, mes amis, merci ! » Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie particulière à cette petite manifestation. Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais, quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer laiteuse et la blême agonie du couchant. IL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux ? » L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur. « Cette satanée affaire a pris des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient de près. Vous n’en doutez pas plus que moi. Comment, peu de chose ? » Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur le bureau de son collègue. « Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président ? Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de faux. » L’écriture est celle de Valcor. » Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota : Le résultat immédiat est que cette pièce est authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le procès au civil va être repris. Mais enfin, les experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son premier départ d’Europe ? Existe-t-il des documents de cette époque-là? Les experts constatent dans leur rapport ... » (Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) « ... que l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique, sauf de faibles modifications, à celle de l’homme qui passe pour lui à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses ? Un gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique nettement l’existence d’un individu ressemblant, comme un frère, au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant, aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas dans l’opinion, arrivât-il même, ce qui n’est plus vraisemblable, à gagner son procès. » Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente clarté de ce qu’il entendait. « Savez-vous, » reprit-il, « ce que je vais vous demander, mon cher ami ? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je dis « secret », j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays, que ce fameux « bordereau » puisque c’est le nom qu’on lui donne, par un rapprochement tout au moins ingénieux est authentique, malgré l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public. Et puis, » interrompit le Garde des Sceaux, « un peu avant que soit discutée l’élection ... Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe. Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre ? Ils n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart, découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles branches pourries, qui met son espoir en de tels champions ! » Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor ! Jamais les vieux partis ne s’en relèveraient. Un de ses noms les plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale, pouvait ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles, il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Il lui assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la gênait pas. « Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage. Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la politique individuelle. Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste. » le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin, serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune joie. Puis il sortit, tête haute, radieux. Sans doute, il pensait être un de ceux qui « font la France », suivant son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis. Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin, tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée. Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à déplacer une majorité. A certains jours, ce personnage avait tenu des ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de l’État. En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en tapissent la voûte. On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible. Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas. Qu’eût-il pensé s’il avait non pas vu, car le spectacle n’aurait eu pour lui rien de surprenant, mais entendu, ce qui se passait au delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de blancheurs élégantes ? Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes : le maître du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé médiocre. Ce dernier, du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux, chez le Président du Conseil, tirait des papiers d’une serviette. Mais la serviette était en moleskine, et les papiers tout autres que ceux dont se réjouissait le Gouvernement. Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une marque de fabrique. « Parlez, Baillegean, » dit le marquis, « Monsieur Pavert vous écoute. » Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie « l’Extrême-Centre », paraissait effectivement tout oreilles. C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques de l’éloquence : la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité, avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à comprendre. En ce moment, carré dans un fauteuil, les épaules en arrière, les bras croisés, le regard coulant de haut, même sans ouvrir la bouche, il était significatif, comme un acteur qui « joue » ses silences. N’ayant pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute sa personne paradait sans cesse en dehors. monsieur le député, » commença celui que Renaud avait nommé Baillegean. « Je vais tout vous dire. C’est ma carrière que je jette à l’eau. assez, Baillegean, » interrompit le marquis avec un sourire dédaigneux. « Les compensations que vous avez acceptées doivent refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor, qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son auditeur : « Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle le « faux Valcor », et que le public a surnommé « le bordereau » par analogie avec ... fit une voix nerveuse, venue de l’angle du divan de cuir. « Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions. Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions, Baillegean. Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880. » Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci fit un geste de la main, comme pour dire : « Attendez seulement un peu. » « J’emportai la pièce, » poursuivit le narrateur, « et je la soumis à l’expertise. Vous savez comment nous procédons, monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou sulfate de fer ... Le résultat, Baillegean, le résultat, » reprit la voix impatiente. s’écria le petit expert, dont le discours bondit en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. « Le résultat ressortait clair comme le jour. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document. « Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre, qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension dans de la fumée. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format, le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois. Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités. « Si monsieur le député veut voir ... » Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc contre le jour. Le leader de « l’Extrême-Centre » le suivit. Et l’expert fit sa démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit comme détaché de cette scène. Pavert, nature exubérante, lançait des « Nom d’un chien !... Un enfant ne s’y tromperait pas. » Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à l’expert : « Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats ? Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit ? Ça a dû leur en flanquer, une tape. » Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir : « Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean. » « J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres n’y avaient vu que du feu. J’arrivai tout chaud, tout bouillant. « Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque trois de mes confrères ont pu s’y tromper. Je vais vous en donner la preuve matérielle, irréfutable. » Il s’est mis à crier : « Vous êtes fou, Baillegean, vous êtes fou ! Mais non, monsieur le juge. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que j’apporte ici. Voulez-vous voir par vous-même ? Je n’ai pas besoin de voir, » me dit-il. « Il y a autre chose que j’ai vu, et qui rend ceci impossible. Mais quoi donc, monsieur le juge ? Vous le savez comme moi, Baillegean, » me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui coulait sur les joues. « Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon ... » Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais lui, déclarait : « Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean. La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même, depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre expertise est le résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul. Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. « Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin ! » « Je commençais à m’en apercevoir, » reprit l’expert-chimiste. Mais je continuais à faire la bête. « Attendez, » me dit le juge d’instruction. « Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies. » Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non plus avec des phrases entortillantes : « Mon pauvre Baillegean, mon ami, etc. » Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. « Voilà, » me dit-il, « dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez : ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de votre bonne volonté ... » Ou nous renoncerons à nous servir de votre science, que nous avons lieu de tenir pour suspecte. » « Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu. Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter. Vous ne le regrettez pas, je parie ? » s’écria Pavert avec un gros rire. « On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience, » riposta l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. mon brave Baillegean, » fit le marquis, « puisque votre conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit l’oméga. Merci d’avoir si nettement exposé les choses. J’ai à causer avec monsieur Pavert. » Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine. « Un instant, » dit le marquis. « Veuillez nous laisser les pièces de comparaison : le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative à la modification du filigrane. » Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait ... sa conscience, peut-être aussi sa gratitude et son intérêt. Il étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de « l’Extrême-Centre », M. de Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva, vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le regarda au fond des yeux, et lui dit : L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti possible. « Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes. La preuve en est faite, » répéta sardoniquement Renaud, « La preuve en est étouffée, vous voulez dire. on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau. On va publier le rapport des experts, déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que soient repris les débats de mon affaire au civil. Il sera récusé devant n’importe quel tribunal. On déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé dans six jours, et condamné au bagne dans six mois. » « Je vous vois venir, mon cher collègue. Vous ne doutez pas de votre validation ? Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez. Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je le vois. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi ? Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. il y a des coups à recevoir. Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des Sceaux. » En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert. « Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts, soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et, en apparence, indiscutable : la lettre est authentique, elle fut écrite il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation, je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés, croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs voix ? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès, quand vous viendrez à la tribune pour dire : « Permettez ... Il y a une toute petite chose ... Le filigrane du papier ... » Un rire comme il n’en venait pas souvent aux lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une âpre joie. Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service ? fit-il en plongeant la main parmi les mèches désordonnées de sa chevelure. Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un général examinant son champ de bataille. « Qui vous gêne ? » « Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la tribune par quelqu’un d’autre ? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même. « N’est-ce pas dans votre ligne politique ? C’est trop dans ma ligne politique. Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec l’opposition réactionnaire, après cela. Ce que vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée. Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes amis ? » Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots qui caractérisaient sa faconde grasse et vide. « Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi, Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Je n’en accepte pas, » déclara le chef de « l’Extrême-Centre » avec un geste noble. « Vous-même, je ne dis pas. Aurais-je l’idée de vous en offrir ? Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai ? Fait-il ses frais, l’ Équilibre parlementaire ? Eh bien, si je l’ équilibrais ? » « Si vous y tenez ... Là, je ne peux pas dire non : il y va de l’intérêt de l’Idée. » Pavert prononça le mot avec une majuscule. Il sortit son carnet de chèques, prit une plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché maintenant, s’affairait dans des paperasses. Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec un grand I. « Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon ? » Ou de sages coupons de rentes ? » Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le « l’Extrême-Centre ». Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le regardait d’un air sombre. Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Pourquoi y avoir mis de la pudeur ? « Tonnerre de chien ! » s’écria le député en tapant du poing sur son bureau. « Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous ? Je n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc à la tribune ! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour rien. » Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert, et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de « l’Extrême-Centre » : « Il a de la g ... » C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi. Il en eut pour son argent. On n’a pas oublié cette séance mémorable. La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluence des gens à ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. S’il n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait, qui était-il ? Les paris étaient ouverts, comme pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement. Le débat sur son élection commença par des escarmouches. Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce richissime personnage avait été son premier agent électoral. D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le bien-être et les véritables intérêts. Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis. Les autres vantèrent la tradition, l’héritage d’un passé glorieux, le rôle tutélaire des anciennes familles. Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la discussion. « Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une autre enceinte, » s’écria-t-il avec une fausse réserve, « nous venons d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité. C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette seule éventualité ... » Un épouvantable brouhaha coupa ce discours. La Droite huait l’orateur, criait : Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue s’agiter, un bras se tendre vers le bureau : « Je demande la parole !... » Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit. A la tribune, le ministériel reprenait : « Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui ? Et quel est alors le faussaire, sinon ... Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui réservait l’équilibriste de « l’Extrême-Centre. » Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire. Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante abjuration ? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre toute vraisemblance, au champion des vieux partis ? S’il s’obstinait, il pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui n’aurait alors qu’à disparaître. Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots. Quel Démosthène eût produit pareil effet ? Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier, un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention, sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés. Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à partie, directement, le Garde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses, les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon plus tragique, qu’un champ de bataille. Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner. C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel. Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le débat, comme devenu tout à coup intangible. Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère. Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui, n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement, que de plus haut. Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts. Quand le leader de l’« Extrême-Centre » entreprit sa démonstration, le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son collègue de la justice : L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait acheter tous les témoignages et toutes les consciences. A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert promena dans les couloirs sa conscience indignée. Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor. « On vous joue, » cria-t-il en se tournant vers la Droite, « On vous apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre heures, vous verrez clair. Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes riront ouvertement de votre crédulité. Une coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera, parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle. » Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du Ministère le félicitèrent vivement. Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire, indiquait avec quelle force l’argument avait porté. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse ? On ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il, par hasard, de bonne foi ? Mais qui l’était, dans cette affaire, où le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si, consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit. Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd. Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion, pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait bénéficier. Les premiers se disaient : « Après le coup de théâtre du filigrane, il sera validé. » Les seconds : « Après le raisonnement du Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les vendus ? » La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait procéder à un pointage. Il était près de neuf heures du soir. Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis revinrent, agressifs et bruyants de nouveau. Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Renaud, marquis de Valcor, était député. Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un jugement anticipé de la fameuse Affaire. Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française. Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie, un être d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses veines ? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir, sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste. Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane. Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables. Tout ce qu’il avait dit était exact. Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date de moins de douze mois. Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la fabrication du papier. Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son mot d’ordre dans le cabinet du Ministre. Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer, mais non sans alimenter l’enthousiasme de la presse, de sa presse, à lui, qui éprouva son adroite et généreuse reconnaissance, le silence humilié de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour, un beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au Palais-Bourbon. Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût plein et les tribunes bien garnies. Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et fière, qui faisait sensation. Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel, une vieille « sang-bleu », qui tenait la famille à distance depuis le scandale de l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher. Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la noblesse du nouvel élu. L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez la femme : la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance. Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public n’eurent d’yeux que pour lui. On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places restées libres, celle où il irait s’asseoir. Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée. Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus récalcitrants. La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main. Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais sans conviction. C’était un spectacle tellement significatif que les farouches socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien machinée : toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout, cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête. Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la maladresse de s’y soustraire par un effacement confus. Il eut, vers les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois, il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un banc, au milieu même de la Droite. Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses qui menaçaient de déborder ses longs cils. si Hervé était seulement ici !... » « S’il assistait à une telle victoire !... » Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs, un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions. Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée d’amour ? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait les bras ? N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour ? Ne triomphait-il pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent entraver une destinée humaine ? Ne rêvait-il pas quelque domination nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en chef ? Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de tous les coins de cette salle, pleine d’hommes souhaitant de vivre l’heure qu’il vivait. Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir : Fin de : LE MARQUIS DE VALCOR Première Partie de : LE MASQUE D’AMOUR PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 L’immense paquebot La Vendée, parti de Bordeaux pour Buenos-Ayres, atteignait la région équatoriale. On avait quitté, quelques jours auparavant, l’Europe assombrie par les brumes et les longues nuits de novembre, et, chaque matin, sur la mer pourtant toujours déserte et semblable à elle-même, on sentait monter plus éclatante et plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà les passagers auraient souffert de la chaleur, sans le souffle des vents alizés et sans l’aménagement confortable du luxueux navire. Quotidiennement, dès l’aube, l’équipage arrosait la dunette. Et les frais planchers, sous l’ombre des toiles tendues, gardaient pendant quelques heures, autour des longs sièges d’osier, le bienfait de cette ablution. Quand les rayons, plus verticaux, achevaient de dévorer la dernière trace humide, et rendaient le bois et les cuivres si brûlants qu’on n’y pouvait poser la main, les pensionnaires de la maison flottante descendaient dans les salons clos, non sans avoir, presque tous, passé par l’une des salles de douche. Ils s’assoupissaient, lisaient ou causaient à voix indolente, auprès des plateaux chargés de boissons glacées. Une somnolence régnait partout, et semblait gagner jusqu’à l’équipage dont la manœuvre était sommaire sur ces eaux vastes et magnifiques, jusqu’au gigantesque bateau lui-même, qui s’avançait rapidement, mais insensiblement, d’une marche d’enchantement et de rêve. Les tentes se repliaient sous les étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des robes élégantes frôlaient les bastingages, tandis qu’en bas, par les fenêtres ouvertes sur la galerie du premier pont, des bouffées de musique, et, parfois, des trépidations de danse, partaient, s’envolaient sur les eaux luisantes, s’éteignaient dans la muette immensité. S’il est une réunion d’êtres humains où la médisance, les cancans, la curiosité, sévissent avec une virulence particulière, c’est le petit monde fortuitement composé pour une traversée en commun. Ces quelques centaines de personnes, que le hasard rassemble, pour plusieurs jours ou pour plusieurs semaines, entre les parois d’un navire, s’offrent un réciproque intérêt d’autant plus vif, qu’elles se trouvent momentanément séparées du reste de l’univers, distraites de leurs occupations habituelles, livrées à la monotonie et à l’ennui. Elles deviennent donc, les unes pour les autres, l’unique pâture intellectuelle, sentimentale ou divertissante. Elles s’observent, se groupent, se critiquent, se recherchent ou se méprisent, se jalousent, s’espionnent, et ne pensent pas plus au contraste de leurs misérables préoccupations avec l’abîme indifférent qui les berce, qu’elles ne songeront, rentrées au tumulte des villes, à cet autre abîme sur lequel se suspend, entre la naissance et la mort, la vanité de leurs existences. Une vie humaine sur l’éternité, une traversée sur l’Océan... Courtes étapes, que raccourcit encore la galopade effrénée des passions, sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice d’une seule minute. Sur le paquebot La Vendée, deux voyageurs avaient le don d’exciter au plus haut point l’intérêt des autres, et le privilège, si c’en est un, de susciter les commentaires et d’alimenter les conversations : un religieux et une femme. Le religieux portait la bure grise liserée de noir, et le manteau noir des Octaviens. Son ordre ne s’était pas soumis aux conditions désormais imposées par le Gouvernement pour être autorisé en France. On assurait qu’il était grand dignitaire de cette congrégation fameuse. Sa physionomie, laide mais imposante, le donnait à croire. Il avait, autour de sa tonsure, les cheveux presque blancs de la soixantaine, un regard large dans des yeux bridés, un nez trop court, trop éloigné d’une bouche épaisse en une barbe d’apôtre, mais une admirable expression de bonté pensive, et une voix qui devait couler comme le plus suave des baumes sur les plaies brûlantes des âmes. La femme qui, sans le connaître, partageait avec lui l’attention du bord, s’appelait la comtesse de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa femme de chambre, s’isolait constamment, et paraissait obsédée par un chagrin fiévreux. Sur son visage de blonde effleuré par la quarantaine, mais d’une beauté encore intacte et d’une distinction frappante, on ne lisait pas la mélancolie de quelque tristesse inguérissable. On y constatait une ardeur douloureuse, l’élan d’une âme tendue vers un but, où elle se brisera peut-être, mais qu’elle veut atteindre à tout prix. Le rang social de la comtesse de Ferneuse et le caractère religieux du père Eudoxe, l’octavien, les rapprochaient aux repas, par la proximité des places d’honneur, qui leur étaient assignées près du commandant. Un soir, à table, le moine, pour la première fois, se mêla à la conversation de ses voisins. Jusqu’alors, Gaétane de Ferneuse et lui, sans qu’aucun lien les rapprochât, observaient la même attitude : une courtoisie distante à l’égard des autres convives, et, en fait de paroles, l’échange de quelques phrases banales, sur la santé, le temps ou le service, indispensables à des gens dont le silence voulu se tempère d’une parfaite éducation. Cette soirée-là était violemment belle, par les flamboyantes ardeurs du couchant, où des brumes, peut-être annonciatrices d’orage, emmagasinaient les derniers rayons du soleil. Par les fenêtres grand’ouvertes de la salle à manger, donnant sur la galerie circulaire du premier pont, s’apercevaient une mer immobile, glacée d’améthyste, d’incarnat et de soufre, puis le double horizon, mauve et cendre à bâbord, ruisselant à tribord sous une pluie de sang mêlé de feu. « Cela ne nous présage-t-il pas une tempête, commandant ? » Le marin éclata de rire, moins pour railler le propos que pour en atténuer l’effet. Mais l’inquiétude ne s’éveillait pas pour si peu. L’heure était douce, le dîner réussi. Un de ces moments où les plus poltrons narguent le danger, parce que, physiquement, ils n’y croient pas. On vanta la sécurité qu’offrait La Vendée et l’habileté du capitaine. « Cela ne nous empêchera point de passer dans l’autre monde. » Et comme, malgré tout, il y eut un petit sursaut et un certain froid, le bel esprit ajouta : « Oui, dans l’autre monde, le nouveau, puisque nous allons en Amérique. » Ce pitoyable jeu de mots fit, par un ricochet inattendu, tourner la causerie vers la métaphysique. Quand ils entendent dire : « l’autre monde », les plus légers rêvent un instant, s’interrogent, réfléchissent : « Tout de même... » C’est le but de toutes les religions, et c’est aussi leur négation. » Le double aphorisme sonnait de façon si singulière, au moins dans sa seconde partie, que le moine, malgré son détachement volontaire des bavardages environnants, tressaillit et regarda celui qui venait de parler. « Vous ne sauriez y contredire, mon Révérend Père, » continua le passager, un écrivain allemand connu, qui s’exprimait parfaitement en français, et qui s’empressa de surprendre la muette interrogation de l’octavien. Le Père Eudoxe ouvrit la bouche. Ses voisins se tournèrent vers lui curieusement, et, d’ailleurs, furent aussitôt sous le charme de sa voix. « Je ne devine pas votre pensée, monsieur, » dit-il avec douceur. « Elle est certainement paradoxale, mais encore devez-vous pouvoir l’expliquer. Comment la vie éternelle, assurée aux hommes par la religion, démentirait-elle cette religion même ? Parce que cette vie éternelle est un article de foi primordial, et que nul cœur humain ne saurait l’admettre absolument. Si nous comptions vraiment sur le paradis, nous souhaiterions la mort. Elle serait la plus belle fête sur cette terre. Puisque ce dogme de la vie éternelle, qui pourtant flatte notre plus fervent espoir, ne peut s’implanter en nous, comment prêter à la religion une puissance divine, agissante ? Comment admettre qu’elle existe dans nos âmes autrement qu’à la surface, qu’elle soit jamais autre chose qu’un simulacre sublime ? Il y a les martyrs, » fit le moine. « Ceux-là se réjouissent de la mort, c’est vrai. « Achevez, » dit le Père Eudoxe. Je ne voudrais pas vous froisser. J’exercerais un triste ministère si je devais me froisser d’une objection. Eh bien, » reprit le psychologue germanique, « la science nous démontre que le martyr qui sourit dans les supplices, est en état d’hypnose, et qu’il ne souffre même pas. » Le religieux eut un lent sourire. « C’est parce que la science suffit au vieux continent que je m’en vais dans le nouveau, » prononça-t-il. « Puisque vous ne craignez pas la franchise, mon Père, » dit l’incrédule, qui, par politesse employait cette appellation opposée à son indépendance d’esprit, « je vous demanderai si c’est une capitulation. De la religion devant la science ?... Nous ne capitulons pas en portant à des peuples primitifs la nourriture spirituelle que vous n’acceptez plus. Le christianisme fut la manne qui permit à vos ancêtres de traverser les déserts de la barbarie et de vous amener aux jardins merveilleux de la civilisation. (Le moine souligna fortement les trois derniers mots.) « Trouvez bon que nous offrions ce que vous rejetez aux pauvres âmes incertaines en marche vers l’avenir. » La chaude mélodie de l’accent, comme la tranquille sérénité des phrases, gagnèrent la sympathie des auditeurs. Voulant donner à son contradicteur une marque d’intérêt déférent, il lui demanda : « Est-ce que vous vous rendez en mission dans des régions dangereuses, Révérend Père ? Vous parlez de porter votre doctrine à des peuples primitifs. Aux plus primitifs qui restent encore sur ce globe, » répliqua le moine avec un air joyeux. « Mais je n’y ai nul mérite, et j’y courrai moins de dangers que dans le pays, pourtant si cher, dont je m’éloigne. L’injure, la calomnie, l’arrachement d’une séculaire demeure, la séparation d’avec mes frères, furent des peines plus vives que ne m’en imposeraient ces sauvages, dussent-ils me mettre à la torture. Ce sont des peuplades craintives et douces, à quelques exceptions près. La plus vaste forêt du monde, et la plus inexplorée. Une forêt plus étendue que l’Europe, et moins pénétrée que le cœur de l’Afrique, parce qu’elle n’a pas encore offert à la cupidité du monde les trésors du continent noir. » A ce nom « la Selve amazonienne », la comtesse de Ferneuse n’avait pu retenir un mouvement. Elle connaissait, pour en avoir étudié la situation sur les cartes, pour avoir lu le récit des rares explorations qu’on y dirigea, cette mystérieuse région des forêts vierges de l’Amérique du Sud. Elle la connaissait pour d’autres raisons peut-être. Son imagination avait parfois tenté de se représenter ces formidables solitudes, où les évaporations torrides montant des marécages et des cours d’eau épandus largement sous le soleil tropical, développent une végétation tellement touffue que les fauves mêmes n’y peuvent circuler et vivre. Les plumages les plus merveilleux et les plus variés voltigent parmi les hautes branches. Au-dessous, dans l’étouffement indescriptible et inextricable des fourrés, c’est le silence, la fièvre et la mort. Dernier refuge de la sauvagerie humaine. Car, là où les quadrupèdes ne sauraient s’accommoder des conditions d’existence, les Indiens trouvèrent un asile au moment brutal de la conquête espagnole. Au long des fleuves, dans leurs villages bâtis sur pilotis, des peuplades ingénues existent encore, plus étrangères au reste du monde que si elles habitaient une autre planète. Elles se nourrissent de poissons, d’oiseaux, de graines et de fruits, se vêtent d’écorce, se parent de plumes et de baies séchées, s’arment de flèches trempées aux poisons dont abonde la vénéneuse forêt. Elles connaissent le délire des passions. Elles savent comment le désir, l’orgueil, l’amour et la haine, font palpiter le cœur. Et le peu de notions chuchotées de l’une à l’autre sur la civilisation entrevue leur en inspire le mépris et l’horreur. C’est à ces simples créatures que songeait le Père Eudoxe, lorsque, à la table d’honneur de La Vendée, devant le luxe des cristaux et de l’argenterie, sous l’étincellement des ampoules électriques brusquement allumées dans le crépuscule, il parla des régions que traverse le Haut-Amazone. D’autres pensées venaient de faire frémir et pâlir la comtesse de Ferneuse. Quand le repas eut pris fin, les yeux de la grande dame suivirent la robe de bure grise bordée de noir, et ses pas aussi s’en allèrent dans le mouvement de cette robe, comme entraînés par une fascination. Le vaste spardeck, délivré de la prison de toile de sa tente, luisait sous la nuit bleue, avec ses longs fauteuils de toile, que les mousses commençaient à replier et à ranger. Il était à peu près désert. Une séance de musique se donnait au salon, qui retenait la jeunesse et les femmes, tandis que les hommes mûrs jouaient, buvaient le café ou des liqueurs, le cigare à la bouche, dans le fumoir. Accoudé au bastingage d’arrière, le moine semblait contempler le sillage du navire, où dansaient des gouttes d’argent tombées des étoiles. « Pardon, mon Père, » dit la comtesse de Ferneuse, en s’approchant. Il avait observé cette femme, la devinait chargée d’un lourd souci. Et sa connaissance de la vie et des cœurs lui donnait conscience de cette attraction qu’exerce sur un mystère féminin trop obsédant l’âme à la fois ouverte et secrète du prêtre. « Mon Père, je suis peut-être importune... » Il fit un geste de dénégation. mais vous avez dit, à table, que vous vous rendiez dans la Selve... Oserais-je vous demander par quel chemin vous y parviendrez, de quel côté vous comptez aborder cette région des forêts ? « C’est donc la volonté du Ciel. Tout se fait, madame, par la volonté du Ciel. Notre rencontre est, pour moi, une grâce de la Providence. Elle en sera une pour moi aussi, madame, si je puis vous servir en chrétien. Vous pouvez, mon Père, m’être d’un incroyable secours. Je me rends moi-même en Bolivie. Je voudrais, moi aussi, pénétrer dans la forêt amazonienne. » L’étonnement laissa le moine sans paroles. Quel étrange projet pouvait conduire cette femme appartenant à la plus haute société française, parisienne peut-être, habituée à tous les raffinements de la vie, dans des pays aussi éloignés de tout ce qui devait l’intéresser, vers des aventures au moins hasardeuses, et sans même un compagnon de route ? Devant le silence de l’octavien, Gaétane de Ferneuse craignit d’être mal comprise. dit-elle vivement, « je n’ai pas la prétention de vous imposer une présence qui, dans un tel voyage, serait un embarras pour vous, mon Père. Peut-être, sans me montrer indiscrète, pourrais-je profiter, jusqu’à La Paz, de votre expérience, de votre connaissance de la langue espagnole, des indications pratiques que vous voudrez bien me donner. Mais c’est la moindre des choses. Le bienfait considérable que j’attends de votre bonté chrétienne, s’accorderait, j’espère, avec votre mission. » Véritablement intrigué, le moine la pressa d’éclaircir des paroles si imprévues. « C’est une bien longue histoire, » murmura la comtesse de Ferneuse, avec une hésitation soudaine. « S’il n’est pas nécessaire que je la sache, ne croyez pas, madame, que je prétende la connaître pour mettre mon dévouement à votre service. Dans le cas contraire, je l’écouterai en confident respectueux et sûr, ou, si vous le souhaitez, en confesseur. En confesseur, » dit-elle, d’une voix défaillante. « Car c’est ma faute que vous apprendrez, mon Père, avant de savoir à quel point je l’expie. » Le moine vit ce beau visage qui se décolorait et s’amincissait de douleur dans la bleuâtre lueur de la nuit claire. Il fut remué, percevant l’humiliation qui, soudain, courbait cette créature de fierté. D’une voix paternelle, il vint en aide à son trouble. « Confiez-vous au prêtre, ma fille. Dieu a déposé dans mes mains les trésors de son pardon. C’est lui-même qui vous écoute, dans l’humilité de son serviteur. Je l’ai tant prié en vain ! » Elle cacha de sa main ses yeux qui se remplissaient de larmes. « Nulle prière n’est vaine, » observa le moine. L’admirable tête se releva, comme une fleur sous une rosée d’espérance. « Je le crois, ce soir, puisqu’une intervention divine vous a placé sur ma route. » D’un mouvement simultané, tous deux gagnèrent des sièges proches, et s’assirent. Ni l’un ni l’autre ne songea seulement à remettre au lendemain la confidence. Et pourtant, elle serait longue, d’après ce qu’avait annoncé la comtesse. Mais quel moment, quel endroit, plus favorables que cette heure nocturne, solennelle, que cette dunette élevée au-dessus des eaux immenses, dans une solitude qui allait devenir complète, lorsque le dernier flâneur attardé serait descendu dans sa cabine ? La comtesse Gaétane de Ferneuse prononça d’une voix basse et pénétrée les paroles de pénitence, puis se recueillit un instant. « Mon Père, » commença-t-elle, « si détaché de ce monde que vous soyez, vous avez entendu parler de l’Affaire Valcor ? Qui ne s’est ému de ce déplorable scandale ? Un néfaste signe des temps ! Il est du même ordre que ces proscriptions devant lesquelles nous sommes obligés de fuir, nous autres religieux. Vos frères de l’aristocratie, madame la comtesse, sont devenus suspects comme mes frères de l’Église. La foule abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du matérialisme et de la médiocrité. Vos paroles m’effraient, mon Père, non point dans leur sens général, que je n’aborde même pas, mais par une idée préconçue qui s’opposera peut-être à toute compréhension de ce que j’ai à vous dire. Que savez-vous donc de l’Affaire Valcor ? Mais, » répondit l’octavien étonné, « ce qui est de notoriété publique. Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois, la curiosité du monde, partagé l’opinion, soulevé des discussions passionnées, presque des divisions civiles. Renaud, marquis de Valcor, fut accusé de n’être pas le véritable héritier de ce nom ancien et illustre, mais de s’être substitué à lui pendant un long voyage d’exploration dans des contrées mystérieuses, précisément, madame, dans ces forêts presque inconnues du bassin de l’Amazone, où j’essaierai de porter quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et où vous prétendez conduire votre délicatesse, votre fragilité de grande dame. « Il y eut un jeune homme, beau, noble et ardent, un être d’exception, une âme d’élite, qui s’appelait Renaud de Valcor. Un désespoir d’amour le jeta hors de sa patrie. « Un désespoir d’amour ? » La comtesse inclina la tête, évitant le regard aigu qui cherchait ses yeux. « Son énergie, » poursuivit-elle, « fit sortir une belle œuvre de sa douleur. Il partit pour l’Amérique du Sud, pénétra dans cette zone des forêts tropicales, qui passait pour mortelle et impénétrable. Il gagna la confiance de certaines peuplades indiennes, leur enseigna à défricher leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle à l’exploitation du caoutchouc, trésor naturel de ces contrées, matière devenue si précieuse par l’évolution de l’industrie moderne. En un mot, » interrompit le Père Eudoxe, « il fonda la Valcorie. Ce nom, devenu populaire, désigne plus qu’un domaine, pourtant immense. Il évoque une conquête morale, aussi bien sur la barbarie des primitifs que sur la routine des civilisés. Et c’est un pareil homme, » ajouta le moine avec feu, « que des parents cupides, aidés par d’indignes manœuvres politiques, ont tenté de déshonorer, de dépouiller ! Renaud de Valcor avait à peine vingt-deux ans quand il partit. Il en avait près de trente quand il revint en France, » dit lentement la comtesse. « Il en avait trente-deux quand il reparut en Bretagne, quand il amena dans son château ancestral cette Laurence de Servon-Tanis, qu’il avait épousée à Paris. Pendant les dix années qui transforment le plus un homme, surtout quand il les vit au milieu des aventures et sous des climats excessifs, nul de ceux qui l’avaient connu enfant ou adolescent, n’ont posé leurs yeux sur lui. Et sur ce fait s’est basée l’imputation atroce. Le vrai marquis de Valcor, assurait-on, aurait péri au cours de son expédition. Celui qui jouit aujourd’hui de son rang, de sa fortune, de sa célébrité, qui recueille les fruits de ses héroïques travaux, serait un imposteur audacieux, son habile sosie, son assassin peut-être. » Un visible frisson secoua Mme de Ferneuse. Dans la clarté nocturne, Eudoxe vit, contre la jupe blanche, les blancheurs des mains qui tremblaient. « Serait-il possible, madame la comtesse, que vous crussiez, vous, une femme de votre nom, de votre race, à cette abominable légende, inventée, prétend-on, par un valet congédié un métis ! exploitée par l’avidité d’un parent pauvre, et magnifiée par la passion envieuse d’une certaine tourbe politique, par ceux qui ont la haine de l’aristocratie, qui souhaiteraient de voir crouler une noble maison dans la boue ? » Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe, qu’il n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre, une faible protestation de Gaétane, murmurant : « C’est en pénitente que je vous ai prié de m’écouter. » Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante : « D’ailleurs, la question est jugée. Pas par les tribunaux, mon Père. Mieux que par les tribunaux, » riposta vivement l’octavien. « Par un vote éclatant de la Chambre, validant l’élection du marquis de Valcor, député du Finistère. Et vous n’ignorez pas après quel incident. La fameuse lettre, base de l’accusation, arguée de faux par le marquis, reconnue authentique par les experts officiels, fut dénoncée à la tribune comme écrite sur un papier postérieur de dix-huit ans à sa date. Le filigrane trahissait la fabrication récente. Le document venait d’être créé de toutes pièces. Et cette découverte, étouffée d’abord par la perfidie du parti au pouvoir, éclata si manifestement, que personne ne s’est essayé, depuis, à y contredire. » Le Père Eudoxe reprit haleine et s’écria : Mais ils n’auront même pas à prononcer. Il paraît que monsieur de Plesguen, le soi-disant héritier du nom, se désiste, retire sa plainte. dit la comtesse d’une voix altérée. Je le tiens, » dit le Père, « d’une de mes parentes, Mère économe dans une maison de nos excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse a reçu la visite de mademoiselle Françoise de Plesguen, qui, désespérée, souhaite de prendre le voile. A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu’il devinait déjà. La comtesse de Ferneuse devait être mêlée d’une façon étroite et, sans doute, tragique, d’après son attitude au drame de Valcor. Elle s’était donnée comme une coupable. Aurait-elle trempé dans la machination dont il s’indignait ? Était-elle alliée aux adversaires du marquis ? Détenait-elle le secret de cette intrigue ? Un peu d’ironie perçait dans son accent quand il repartit : madame la comtesse, serait-ce moi qui vous apprendrais quelque chose sur un sujet dont vous me supposiez à peine informé? Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas plus que son père, d’ailleurs, demeurer complice de faussaires car tous deux étaient, semble-t-il, de bonne foi renoncerait à ce fameux héritage de Valcor. Mais, avec le nom et l’apanage, il lui faudrait perdre l’amour intéressé de son fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait que parce qu’il croyait à ses droits. La malheureuse, humiliée et abandonnée, songerait à se réfugier dans un cloître. Je la plains, » soupira Gaétane. « Mais il est des souffrances pires que la sienne. » Une si intense tristesse s’exhalait de l’accent et de toute la personne de cette femme, si belle et si désolée sous la nuit, parmi le bruit mélancolique des flots remués, sur ce navire, désert maintenant en apparence et silencieux comme un vaisseau-fantôme, qu’une pitié ardente étreignit le cœur du moine. « Ma fille, » dit-il, reprenant sa voix onctueuse et paternelle, « j’oublie, sous le souffle trop âpre des contestations humaines, que vous attendez de moi un soutien moral, jusqu’à ce que, rentré dans la lutte, je puisse vous servir, comme vous me l’avez fait espérer, par les faibles moyens d’action que Dieu me donne. Je vous écoute avec la fraternité profonde d’un prêtre, et, si vous le permettez, d’un ami. Découvrez-moi le secret qui vous torture. Nous trouverons sans doute un remède à votre peine, et, à coup sûr, l’apaisement de votre conscience. » Un recueillement solennel enveloppa ces deux êtres pendant une minute, où ils se turent. Qu’il était donc difficile, l’aveu que cette femme avait à faire ! La vide immensité du ciel et des eaux n’était pas un gouffre assez muet à son gré. Avait-elle peur d’éveiller un écho dans ce formidable espace, où ne comptent pourtant pas les plus déchirantes clameurs humaines ? D’une voix éteinte, elle murmura : « J’ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j’ai oublié mes devoirs d’épouse. Il est le père de mon fils. » Pressentant autour de cette faute quelque chose de plus irréparable qu’une criminelle passion, le religieux, stupéfait, demanda : « Mais alors, je me trompais donc, en vous imaginant parmi ses adversaires ? Mon fils a vingt-cinq ans, » dit-elle. « J’ai aimé monsieur de Valcor lorsque le marquis avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus rigoureux à mon égarement que la seule fidélité conjugale eut raison de ma folle tendresse. C’est alors que Renaud partit pour l’Amérique. » Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha : je doute de l’avoir jamais revu. celui dont nous parlions tout à l’heure ? celui-là, durant les quinze dernières années, j’ai vécu presque de sa vie. Je suis devenue l’amie de sa femme. Nos enfants ont grandi côte à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, confinent avec celles de Ferneuse. » Le moine interpréta suivant sa persuasion préconçue ce qu’impliquaient ces phrases, amèrement prononcées. La rancune, l’esprit de vengeance, la jalousie, sont des ennemis abominables de l’âme. Cette accusation qui ressort de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui ? Si, pendant quinze ans, vous avez vécu dans l’intimité de cette famille, c’est que vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement de la passion s’est donc, en vous, rencontré avec l’écho d’une campagne de calomnies, dont justice est faite désormais ? Il vous reste à entendre le pire. » La comtesse de Ferneuse ferma un instant les yeux, comme pour évoquer ses souvenirs ou rassembler ses forces. L’octavien les vit briller dans l’ombre azurée de cette admirable nuit. Leur clarté lui sembla lointaine et sincère comme celle des étoiles. S’être arrachée à ce qui vous était plus précieux, je m’en confesse, je m’en accuse ! que la sainte éternité même. Avoir dit adieu à l’être uniquement cher, au moment où l’on s’était crue près d’être unie à lui pour toujours... Ignorer pendant longtemps où il est, si son cœur vous reste fidèle, et même s’il existe encore... Puis apprendre qu’il revient dans sa patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il en épouse une autre... Compter ensuite des jours, des mois, des années... Se trouver enfin face à face avec lui... » Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible : « Un « lui » tellement changé, à l’aspect si distant, au souvenir si bien mort, à la physionomie si différente, qu’on doute... non pas d’abord de son identité matérielle, mais de la survivance de son âme ancienne, cette âme jadis adorée et qu’on ne retrouve plus. Voir, sous des traits qui semblent les siens, un autre lui-même !... je n’avais pas la honteuse pensée de réveiller un amour plus interdit que jamais. L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud existait toujours. Trop docile à mon injonction d’oublier, de se consoler, de refaire sa vie, il paraissait avoir accompli ce programme jusqu’au plus intime de lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et sacrées de l’être, où les tendresses impérissables bravent les efforts de la volonté. Mais cette transformation était vraiment trop inouïe, certes, trop inouïe pour moi qui avais tenu ce cœur dans mes mains et qui croyais le connaître. Je la constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, et dans des instants où la voix du passé ne pouvait pas rester muette pour cet homme, qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père de mon fils, et qui le savait. Ce fut, pour moi, un phénomène d’une étrangeté si tragique, que je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur. » Elle se tut, et le moine prononça doucement : « Votre souffrance était une expiation, ma fille. Mais je ne m’explique pas l’espèce d’impression surnaturelle que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor agissait en homme loyal. Son absence avait duré jusqu’au jour de sa guérison. Et cette guérison se manifestait par son mariage. Le passé n’existait plus pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter, fût-ce par un regard, par un signe, je me l’explique... Car je sens dans vos moindres paroles vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. Pour vous-même, pour lui, pour la femme qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse, il devait garder l’attitude que vous me dépeignez. Soit, mon Père, » reprit sombrement Gaétane. « Aussi, veuillez croire que cette épreuve me trouva égale en fierté. La grâce divine, je pense, mais aussi, mais surtout mon orgueil de femme, soutinrent ce que vous appelez si justement mon âme inconsolable et inconsolée. Si j’ai essayé de vous décrire un sentiment extraordinaire, une espèce d’angoisse frissonnante, qui me glaçait devant le silence surhumain de cet homme, qui me faisait presque défaillir parfois en sa présence, comme si j’eusse frôlé un spectre, c’est parce que, dans une si invraisemblable histoire, chaque détail est essentiel. Vous le verrez par la suite. D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice, que mon cœur tremble et s’émeut à le remémorer. Ne craignez point de tout dire, » fit l’octavien. « Vous vous étonniez, tout à l’heure, » reprit la comtesse de Ferneuse, « que j’aie pu étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible. Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même à votre objection. Pouvais-je déduire de la conduite, en apparence correcte et loyale, du marquis de Valcor, qu’il était véritablement pour moi l’étranger qu’il feignait d’être ? De ce qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure qu’il ne s’en souvenait pas, en effet, qu’il ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant point celui qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait adressé les inoubliables serments ?... » Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente nature féminine l’effarait un peu. Gaétane comprit, atténua le frémissement de sa voix. « L’horrible pensée entra en moi, » reprit-elle, « un jour que le marquis de Valcor, analysant la nature rêveuse, fine, sensible, de mon fils, qu’il devait croire sien, me dit : « Cet enfant tient uniquement de vous. Il n’a rien de son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas de Ferneuse, farouche et violent comme ses ancêtres du moyen âge ? » Cette parole était vraiment trop cynique. Je regardai fixement monsieur de Valcor. Pas un reflet de trouble ne passa sur son visage. Et, pour la première fois, ce visage me parut autre. Ce que j’y distinguai, ce n’était plus la marque des années, la coloration accentuée du teint, plusieurs cicatrices, ni la barbe virile au lieu de la jeune moustache, tout ce qui différenciait l’homme en pleine maturité de l’adolescent dont je gardais l’impérissable souvenir. Ce fut un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose qui, s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit monter en moi-même, dans un tourbillon d’effroi, ce cri invincible : « Ce n’est pas Renaud ! Ce n’est pas lui ! » Excusez, de ma part, une réflexion, » prononça Eudoxe. « Vous me voyez très ému de votre récit, madame la comtesse. Je voudrais vous exprimer ma pensée avec toute la délicatesse que le sujet réclame. Parlez, » fit-elle, « Ne ménagez rien. Je vous ouvre mon cœur comme à Dieu même. Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de monsieur de Valcor, vous firent un effet si atroce, et qui, en effet, eussent été abominables au cas où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, ne s’expliquent-elles pas par un doute de cette paternité. Et son jugement si âpre contre ce mari même me paraît en situation. Mon Père, vos déductions ne sauraient ni me blesser ni m’étonner. Elles viennent de ce que vous ignorez encore les circonstances de mon mariage et de ma faute. La constatation du caractère de monsieur de Ferneuse représentait une opinion banale, bien au-dessous de la réalité. Personne dans le Finistère n’ignore quelle nature violente et rude était celle du comte Stanislas. Ce fut mon excuse, lorsque devenue la femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore une enfant, j’eus à souffrir, loin de tout conseil et de toute tendresse familiale, dans cette sombre Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux, de ses infidélités avec des servantes et des filles de ferme, de ses perpétuelles absences à la chasse ou en mer. Renaud de Valcor, dont le domaine était limitrophe du nôtre, en avait vingt. Je ne résistai pas à la séduction de cet être jeune comme moi, qui m’apporta d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la splendeur de son âme et la fougue passionnée de son cœur. A partir du jour où je me donnai à lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse. Ce fut l’honneur de Renaud de n’en point douter. L’homme qui pouvait en douter un jour, qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était pas Renaud de Valcor. » Était-ce une pécheresse que le remords inclinait ? Le moine lui-même ne s’en pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois divines, dont il était le représentant, il goûtait la noblesse de cette âme altière, jusque dans les écarts qu’il aurait dû réprouver. « Lorsque je compris que j’allais être mère, je révélai tout à mon mari, et j’attendis son arrêt. Déjà l’on prévoyait le rétablissement du divorce, et je pouvais espérer... « La miséricorde céleste me soit clémente, mon Père, si je m’égarais en pensant que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce moment avec mon bonheur, et m’enjoignaient de me rendre libre pour épouser le père de mon enfant. L’Église même, dans une situation pareille, m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je obtenu l’annulation de mon mariage en cour de Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en donnant, à l’enfant qui allait naître, son véritable père. Cependant l’acte ne suivit pas ma résolution. Le jour même de mon aveu, mon mari, après une scène dont je ne vous dépeindrai pas les phases cruelles, quitta le château, dans son équipement de chasse. Quelques heures plus tard, on le rapportait sans connaissance, la face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la balle de son fusil. « Suicide, » murmurait en moi une voix que je ne parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. Quand il sortit du délire prolongé où l’avait jeté son affreuse blessure, mon mari avait oublié ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements des médecins, lui représentant comme une consolation à sa cécité l’espoir de sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, pour garder près de lui, dans sa nuit désormais éternelle, la femme pour qui son amour s’était éveillé dans les convulsions de la jalousie et le fils que la loi et les hommes lui attribuaient ? Fut-ce une amnésie réelle, causée par la blessure ? Jamais je ne le sus, mon Père... Et ainsi, vous ne l’avez pas quitté?... Le pouvais-je désormais, sans commettre un crime infiniment plus odieux que ma trahison ? Pouvais-je frapper cet être, qui avait, j’en étais certaine, voulu mourir à cause de moi, et à qui ma faute coûtait la lumière du jour ? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant ?... Je restai comtesse de Ferneuse, et mon fils, qui naquit bientôt après, fut l’héritier de ce nom. Je rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai de m’oublier, de s’éloigner, de ne reparaître que lorsqu’il aurait étouffé en lui jusqu’au souvenir. Son obéissance devait vous satisfaire, ma fille. Et même si, plus tard, le doute s’éleva en vous quant à sa personne, qu’importait ? Vous n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, d’en fouiller les ténèbres, au nom d’un passé qui devait être aboli. Au nom du passé, mon Père ?... Vous vous refusez à tenir compte de ce qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver un cœur de femme, où rien n’avait changé... apprenez-le, dussiez-vous ne pas m’en absoudre... » Elle répéta : « où rien n’avait changé... Je n’ai même pas le droit de m’en plaindre. Mais, déjà, il ne s’agissait plus du passé. Un présent se levait, non moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où j’acquis, peu à peu, à force d’observation patiente, de rapprochements, de subtils pièges, la certitude que le marquis de Valcor était un prodigieux imposteur, j’en acquis une autre. Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline. « L’un et l’autre n’étaient guère encore que des enfants. Mais le sentiment qui, en moi, restait plus fort que la vie et que la mort, ne datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils ? Mille indices, lorsque j’eus ouvert les yeux, de ces indices qui ne trompent pas une mère, me prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au mien, était née la tendresse unique, impérissable, à laquelle s’attache la seule chance de bonheur de toute une existence. « Alors, ce qui m’avait consternée me rassura. La conviction, acquise jour à jour, par un travail que je vous indique à peine, mais qui aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... la conviction que Renaud de Valcor était... un autre, me préserva de cette pensée plus infernale que mon enfant s’était épris de sa propre sœur. Enfin, le fait même de cet amour réciproque, qui s’épanouissait naïvement, devint la suprême pierre de touche où ma certitude s’affirma. Monsieur de Valcor s’en apercevait comme moi-même. Le jour vint des allusions tendrement malicieuses, puis des projets esquissés. Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même, Renaud ou du moins celui qui portait ce nom me parla, à moi, de la possibilité d’unir nos enfants. Pouvez-vous admettre, même en faisant la part des illusions à travers lesquelles je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute mon âme, pût combiner de sang-froid, sans intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre, le plus révoltant des incestes ? « Mais dans quel tourbillon d’idées contradictoires me jetez-vous, madame la comtesse ! Jusqu’ici, je vous ai suivie, je l’avoue, plein de circonspection, de doute. Le cœur d’une femme qui aime est sujet à caution. Les chimères y ont tant de prise ! Et ma persuasion était si forte ! Mais en face de quelle déconcertante énigme me placez-vous ?... Le marquis de Valcor se sait le père de votre fils, et il se propose de lui donner sa fille !... Ou il n’est pas le marquis de Valcor, » ajouta la comtesse. « Ou il n’est pas le marquis de Valcor, » répéta le moine. « A moins, » reprit-elle « qu’une troisième version, la sienne, ne soit vraie. Nous ne sommes qu’à l’entrée du mystère. Auriez-vous donc autre chose à m’apprendre ? » « J’ai tout à vous apprendre. Car aujourd’hui je ne sais plus, avec le mirage des années, avec la lente substitution en moi de la personne présente au souvenir qui va s’effaçant, avec les déclarations extraordinaires entendues récemment de cette bouche, je ne sais plus à quel moment la vérité m’est apparue, je ne sais plus, imaginez cela, mon Père ! je ne sais plus que croire... Comprenez-vous, maintenant, que ce n’est pas la rancune, que ce n’est pas la vengeance, que ce n’est pas ce procès, qui ont influencé ma pensée intime, qui inspirent à présent mes paroles ? Oubliez ce jugement téméraire, madame la comtesse. Votre sincérité est hors de question. Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture si audacieuse, si invraisemblable. Je ne puis m’imaginer que la personnalité du marquis de Valcor soit usurpée. Vous m’annoncez une autre version, la sienne. Mon Père, cette version concorde avec un étrange revirement d’attitude, qui vous la rendra suspecte. La réserve que vous avez louée dans la conduite de monsieur de Valcor cessa un jour, brusquement, après quinze ans d’indifférence et de silence. Ce jour-là c’était l’été dernier le marquis sollicita de moi une entrevue, dans une grotte, au bord de la mer, où jadis nous avions eu des heures de coupable mais indicible enivrement. Je m’y rendis, pressentant une explication décisive. Renaud de Valcor éveilla le passé, tout le passé. » La voix de Gaétane trembla et s’éteignit. Si cette évocation fut ardente au point de me troubler encore aujourd’hui, je ne montrai rien alors d’un tel trouble. Cependant, je l’avoue, tout mon être y fit secrètement et violemment écho. Le vertige fut si fort que, pendant quelques minutes, mes soupçons s’évanouirent. Je crus voir à mes genoux le Renaud que j’avais tant aimé. Mais si ce n’était pas lui, comment pouvait-il évoquer ce souvenir ? Voici ce que j’ai entrevu : je suppose que ce génie du mal, qui porte aujourd’hui le nom du plus pur des êtres ma raison m’atteste son crime, encore que mon cœur hésite par moments aura tardivement connu le roman de notre jeunesse. Un hasard le lui a révélé. Car pas une bouche humaine ne lui en aurait pu faire le récit. Je n’avais pas réclamé à Renaud les miennes avant qu’il quittât l’Europe. Ne les aurait-il pas détruites ? de l’autre, et seulement après ces quinze ans ? Ce qui me donne l’idée de ces lettres, c’est une bizarre scène de jalousie que m’a faite, vers cette époque, la marquise de Valcor. N’a-t-elle pas, elle-même, découvert quelque preuve ? Une preuve qui n’existait nulle part, sinon dans ces billets passionnés. Mais, » objecta l’octavien, « pourquoi, en ce cas, le marquis n’eût-il pas continué à se taire ? Parce que, mon Père, un phénomène psychologique dont votre grande connaissance du cœur va reconnaître la possibilité, se serait passé en lui. Cet homme, suggestionné par un brûlant passé, m’aurait vue tout à coup avec les yeux de celui qu’il représente. Habitué à se glisser dans la personnalité de son modèle, il se serait enflammé au contact de l’ancienne passion. Peut-être son orgueil s’est-il pris au piège ? Cette conquête d’autrefois, conquête qui dut sembler flatteuse et rare à ce comédien sorti d’on ne sait quel bas-fond, l’a fait se piquer au jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son noble devancier avait possédée, lui, pour s’affirmer égal, voulait la reprendre. Ce qui fut pris, ce fut son cœur, ou ne profanons pas ce mot du moins, son imagination, son désir, sa volonté infernale. C’est ainsi que je m’explique la flambée soudaine de passion dont il m’enveloppa. Ce fut un voile de feu, l’éblouissement du passé... mon Père, quel déconcertant mirage ! Cet homme jouait au vrai son rôle ardent. Jamais il ne m’avait donné à ce point l’illusion de celui qu’il prétendait être. parce que j’ai eu peur de le croire ! De tous les masques qu’il a mis sur son visage, celui qui tient le mieux, celui que j’arracherai pourtant, et qui fera tomber tous les autres, c’est le masque d’amour ! » Les étoiles avaient tourné dans le ciel. Au loin, vers l’avant, un choc de bronze vibra dans l’espace. Était-ce une heure du matin ? « Mais, » reprit le moine, « puisque monsieur de Valcor ressuscitait le passé, il se reconnaissait le père de votre fils ? Avait-il pu découvrir cette paternité dans les lettres auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure ? De la façon la plus claire. Il abandonnait le projet de la marier à...? Pourquoi l’eût-il fait, s’il n’était pas Renaud, s’il n’était pas le père de mon Hervé? Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas briser le cœur de la sienne. C’est ici qu’il me présenta une inconcevable légende. Obligé, pour soutenir son personnage, de se reconnaître le père d’Hervé, il prétendit ne pas être celui de Micheline. N’est-ce pas sa fille et celle de la marquise ? Mais monsieur de Valcor me confia, sous le sceau du secret, que leur propre fillette était morte peu d’heures après sa naissance, alors que la jeune mère était elle-même mourante. On avait, pour sauver celle-ci, caché cette mort, en substituant une enfant vivante au petit cadavre. La supercherie, de momentanée, devint durable, quand, au cours d’une lente convalescence, la marquise se prit si fortement à l’illusion maternelle qu’il sembla trop barbare de la lui enlever. Renaud lui-même, réalisant à peine la substitution dont il était pourtant l’auteur, s’attachait à l’étrangère comme il l’eût fait à l’être de sa chair et de son sang. Cette petite créature était l’enfant d’une faute, sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux que le hasard lui dispensait si miraculeusement. L’aventure est singulière, mais non sans précédents, » observa le Père Eudoxe. « Dans ma carrière de prêtre, j’ai connu des secrets de ce genre. Il y a d’étranges mystères dans les berceaux. Je ne puis croire à celui-ci, mon père. L’agencement des circonstances serait trop fabuleux. Si telle était la vérité, le marquis de Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la dire ? » « Je ne puis sans confusion vous entretenir de l’amour que cet homme m’avoua l’année dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je suis forcée d’y insister pour vous éclairer sur l’abîme ténébreux de cette âme. Est-il, dans les données psychologiques, qu’une passion s’enflamme ainsi de nouveau après être demeurée si complètement éteinte ? Je conçois bien qu’une étincelle fortuite ait pu l’allumer, si elle n’existait pas ou si elle existait en s’ignorant encore. Mais comment se fût-elle ignorée avec le miroir de feu du souvenir ? En ce cas elle n’aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours. « La passion de l’amour est une puissance imprévue et redoutable, qui se joue des cœurs humains. Mon Père, vous persistez à croire que le marquis de Valcor est bien lui-même ? Rien, dans mon récit, n’a fait éclater à vos yeux l’imposture ? A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres, madame la comtesse ? « Non, je ne l’ai pas. » Croyez-vous, » fit-elle, « qu’il existe une destinée semblable à la mienne ? Un damné, dans l’enfer, souffre, mais il connaît la cause et la réalité de sa torture. La cause de votre torture et sa réalité, voulez-vous que je vous les dise ? gémit-elle en levant des mains suppliantes. « Un désir coupable vous consume. L’amour n’est point mort en vous. Peut-être, dans les années où vous constatiez le dédain de l’infidèle, puis dans celles où vous avez préféré l’imaginer anéanti, disparu, plutôt qu’oublieux, la fierté d’abord, la haine de celui que vous supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée contre le vertige. Mais quand le marquis de Valcor est retombé à vos pieds avec des prières brûlantes, la passion ancienne a repris son empire, et alors vos doutes ont faibli. Vous avez souhaité de croire en l’homme pour retrouver l’amant. » Mme de Ferneuse cacha son visage dans ses mains. « Faites pénitence, ma fille, » dit le moine. « J’ai fait pénitence, » reprit-elle. Mais Dieu n’a pas eu en grâce mon repentir. Il me frappe aujourd’hui plus durement que jamais. mon acharnement à démêler ce mystère coûte peut-être la vie à mon fils. Le malheureux connaît-il vos erreurs et le secret de sa naissance ? Il ignore tout, sinon qu’il existe dans la famille de Valcor un secret qui, s’il n’est éclairci, le séparerait à jamais de celle qu’il aime. Avec ce fragment de vérité, j’ai chargé mon Hervé d’une mission dont, peut-être, n’ai-je pas assez prévu tous les périls. Depuis longtemps je n’ai plus de ses nouvelles. C’est à sa recherche que je vais, prête à braver moi-même tous les dangers. Voici pourquoi, enfin, je me suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là où vous allez, vous retrouviez la trace de mon pauvre enfant. Dans les forêts de l’Amazone ? Oui, dans ces régions se passa le drame où périt, sans doute, le véritable marquis de Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses exploitations de caoutchouc, confinent à la Selve sauvage. Et vous avez envoyé votre fils ?... Je l’ai envoyé pour suivre, pour surveiller un messager secret, que monsieur de Valcor expédiait lui-même là-bas. J’avais réclamé au marquis, comme preuve de son identité, un anneau d’or, souvenir de notre amour. Cet anneau, que le Renaud d’autrefois m’avait donné, je le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l’avait passé à son petit doigt, jurant de ne s’en séparer jamais. Je le savais homme à tenir ce serment. Le Renaud d’aujourd’hui me déclara qu’il possédait toujours ce gage et qu’il le placerait sous mes yeux. Sur mon insistance, il me demanda du temps, me parla d’un endroit sûr où il avait laissé le bijou en dépôt. Déjà marié, il était retourné en Amérique, et, pour que jamais le souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât aux mains de sa femme, il l’avait mis en sécurité là-bas. Il allait, m’assura-t-il, charger un messager de confiance de le lui rapporter. Je sus ensuite qu’il fit partir aussitôt un individu d’assez fâcheuse réputation, un contrebandier sans peur et sans scrupule, capable, d’ailleurs, de se faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes sur son ordre. Je soupçonne ce Mathias Gaël d’avoir emporté des instructions atroces. Le véritable marquis de Valcor, assassiné jadis, dut être enseveli avec cet anneau qu’il avait juré de garder à son doigt. Un simple anneau, semblable à la plus unie des alliances. Le marquis actuel en a saisi la valeur caractéristique seulement lorsque je le priai de me répéter l’inscription gravée à l’intérieur, ce qu’il ne put faire. Il ne le put ? » voici peut-être, madame, la charge la plus sérieuse. Dans la bague, il y avait une date et nos deux noms, suivis de ces mots : « De ce jour à toujours. » Pensez-vous qu’on oublie une telle devise et une telle date ? Ce fait est particulièrement impressionnant, » déclara l’octavien. « C’est ce fait qui m’arracha, mon Père, à la suprême tentation. Il y eut vous l’avez deviné une minute où j’aurais tout donné pour croire... pour entrevoir encore le mirage du plus merveilleux amour qui jamais éblouit un cœur de femme... Cet anneau perdu, cet anneau béni... Mais, cet anneau, où supposez-vous donc qu’il se trouve ? Dans une tombe, au doigt d’un mort... Ce serait la délivrance du doute le plus effrayant, du vertige le plus abominable qui jamais ait broyé, affolé un cœur de femme. Ce serait l’assurance que mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et dans l’autre par l’entraînement d’une passion incestueuse. Ce serait enfin la juste vengeance, la revanche lointaine d’une noble victime, l’écroulement d’un scandaleux destin. Songez, mon Père, songez au triomphe récent de cet homme. Titre, réputation, fortune, puissance, il aurait tout volé! Il n’aurait en propre qu’une audace et une habileté de démon. Et la foudre dont il mérite d’être écrasé dormirait, je vous le répète, dans le cercle étroit d’un anneau d’or, au fond d’une sépulture inconnue ! Mais cet anneau, si son émissaire le lui rapporte, scellera, au contraire, son succès infâme, » s’écria le moine. Le Père Eudoxe entrait dans l’hypothèse. Cet esprit, plein de circonspection, lent à évoluer, que ses renseignements, ses préjugés, et aussi sa défiance de l’exaltation féminine, inclinaient en faveur du marquis de Valcor, qui, si obstinément, venait de repousser la théorie accusatrice, oscillait sur sa ferme assise, au choc d’une frêle bague, à l’écho d’une devise d’amour oubliée. Ce détail lui paraissait plus lourd de signification, plus définitif que tout le reste. Ou, plus exactement, c’était tout ce reste qui, peu à peu, l’avait influencé, malgré qu’il en eût, jusqu’à ce point particulier, d’où jaillissait une si brusque lueur. « Seul l’émissaire du marquis de Valcor possède les données indispensables pour retrouver, si elle existe, la dépouille d’un être que vous ne croyez plus au nombre des vivants. S’il y eut une victime, qu’advint-il de ses restes ? Cette tombe, perdue dans quelque solitude sans point de repère, serait-elle même reconnue par celui qui la creusa ? Dieu la voit, » dit la comtesse. « Voudra-t-il nous y conduire ? Songeriez-vous donc à partager ma tâche, à venir en aide à l’enfant que j’espère rejoindre là-bas ? Pourquoi pas, madame la comtesse ? Je demandais au Seigneur de m’indiquer une œuvre à entreprendre. Priez-le qu’il vous permette d’accomplir un miracle. Ne l’a-t-il pas commencé, le miracle, en nous réunissant sur ce navire ? » Un matin de décembre, vers onze heures, les personnes elles étaient nombreuses qui avaient affaire rue du Bac, se répandaient en commentaires et en récriminations, tandis que les gardiens de la paix les obligeaient à un détour par les rues adjacentes. Depuis un moment, les voitures et les omnibus étaient ainsi entravés. Lorsqu’on approcha de midi, les piétons mêmes durent montrer un coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans le tronçon intercepté. Cette manœuvre n’allait pas sans encombre, dans une rue si passante, et à cette saison, où la proximité des étrennes enfiévrait la circulation. Mais ce qui compliquait les choses, c’était la curiosité de la foule pour le spectacle dont on l’éloignait. Elle s’amassait contre les cordons d’agents, malgré les représentations des chefs. « Vous ne resterez pas là, » disaient ceux-ci. « Faudra bien ouvrir les rangs lorsque le cortège se mettra en marche. » Tout ce que les mieux placés apercevaient pour l’instant était un somptueux char mortuaire, sur lequel on accrochait d’immenses couronnes de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, et les draperies funèbres contre la porte extérieure d’un hôtel, d’ailleurs invisible au fond de sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, en couleurs héraldiques, les écussons accouplés des Servon-Tanis et des Valcor. Les housses des sièges, à chacune des berlines, portaient un grand V d’argent, surmonté d’une couronne, à fleurons alternés de perles. On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence de Servon-Tanis. « Le procès fait à son mari l’a tuée, » affirmaient les badauds. « Heureusement elle a vécu juste assez pour lui voir rendre justice, » observaient quelques-uns. l’affaire n’est pas finie, » déclaraient les autres, en hochant la tête. « Saura-t-on jamais la vérité? » Tous voulaient contempler le héros de cette aventure inouïe. Et au début du XX e siècle, avec la rapidité de communications qui rapproche les continents, avec tous les moyens d’information dont on dispose ! Un homme appartenant à l’élite du monde civilisé, aussi bien par l’éclat de son nom, l’ancienneté de sa race, que par son œuvre, ayant porté le progrès dans des régions lointaines, fondé une colonie, ouvert des sources de richesse industrielle, se voyait contester sa personnalité, n’arrivait pas à établir de façon indiscutable qu’il était lui, et non un aventurier usurpant sa propre apparence ! La manifestation de toute une province en sa faveur, l’élan de son pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation de son mandat en une séance fameuse, où le document accusateur, sur lequel s’appuyaient ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré un faux et prouvé tel, le désistement de son parent, Marc de Plesguen, qui renonçait à se prétendre le véritable héritier du marquisat de Valcor, tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à désarmer les attaques. L’étrange accusation avait trop frappé les esprits, s’était formulée de façon trop romanesque, pour qu’une partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable empreinte. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant celui de l’opposition réactionnaire, restait suspect aux partis avancés. « Avec l’immense fortune de cet homme, que n’achète-t-on pas ? » « Sans ses millions, il serait au bagne. Tout de même, » glapit un gavroche, comme le corbillard s’ébranlait, « on ne voit pas beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu, faisant des chaussons de lisière. » Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant le deuil. Dans l’atmosphère sèche et froide de cette matinée d’hiver, il marchait, son chapeau couvert de crêpe à la main, un fin par-dessus noir passé sur son habit. Sa silhouette, haute et mince, malgré le développement robuste des épaules, se dessinait avec élégance. Sa tête énergique et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux épais, bien taillés, sans une touffe blanche, accusait moins de quarante ans, bien qu’il fût près de la cinquantaine. C’était une figure hautaine, captivante, d’un prestige immédiat. Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse du gamin de Paris. Un apprenti pâtissier ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut pas mettre au point, et lui dit avec une voix qui tremblait d’émotion : « Vous ne savez pas de qui vous parlez, mon enfant. Plût à Dieu, que, pour nous autres malheureux, il y eût beaucoup d’admirables cœurs comme celui-là! » Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné tout de même. Il vit une toute jeune femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue ainsi qu’une ouvrière, et qui tenait un petit enfant dans ses bras. Comme il reportait les yeux sur le marquis de Valcor, il observa que celui-ci, malgré le recueillement de sa douleur, vraie ou feinte, venait attiré, eût-on dit, par un aimant secret de tourner son regard de leur côté. Une sorte d’éclair moral jaillit entre ce grand seigneur et la modeste spectatrice de son malheur pompeux. Quelque chose d’infiniment triste, plus poignant à observer que son chagrin d’apparat, passa sur le visage du marquis. Il eut, lui qui suivait le cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu’imperceptible, mouvement, comme pour s’arrêter, avec un appel muet de toute la physionomie. Le grand char couvert de fleurs avançait, avec une légère oscillation de son dôme empanaché. Le dos si droit, la tête un peu inclinée du veuf, se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement d’un long troupeau, formes sombres, épaissies de lourds vêtements, pelisses de fourrure, cols relevés, tubes de soie coiffant également tant de têtes inégales. Dans la double haie, au bord des trottoirs, coururent des noms de personnages connus : des députés, collègues du marquis, des sénateurs, des académiciens plus ou moins ducs. Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine : lui dit-il tout à coup, « je parie qu’en ce moment il pense à vous plus qu’à sa défunte, le beau marquis. » Et il ajouta, se tapant la cuisse, comme réjoui intérieurement : « C’est rigolo, ça, tout de même ! » La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant sur sa pâleur, s’occupa de son bébé sans avoir l’air d’entendre. Elle aurait voulu s’en aller, mais les rangs se serraient derrière elle, tandis que, sur la chaussée, défilaient un équipage, avec ses lanternes allumées sous le crêpe, et dont les chevaux s’impatientaient d’aller au pas, puis les lourdes voitures de deuil, que dominaient les chapeaux napoléoniens des cochers et leurs épaules à aiguillettes d’argent. Tout cela disparut peu à peu, lentement, au tournant d’une petite rue qui conduit à Saint-Thomas d’Aquin. Sur l’étroite place, devant l’église, les curieux se pressaient. Sous le porche, des commissaires réclamaient les lettres d’invitation pour permettre d’entrer. « J’ai oublié la mienne, » dit un jeune homme fort élégant, « Mais peu importe. Pardon, » fit le suisse avec majesté, « la consigne est formelle. Laissez donc, prince, » dit un individu à teint olivâtre, qui accompagnait le jeune homme. « Qu’avons-nous besoin d’assister à la cérémonie ? » A ce mot de « prince », les aiguillettes noires frémirent sur la grande tenue funèbre du suisse. Mais en se dépêchant un peu. Voici le cortège qui arrive. » Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et son compagnon, le métis bolivien, José Escaldas, pénétrèrent dans la nef, puis, tournant aussitôt, s’enfoncèrent dans un des bas-côtés. « C’est de la folie ! » « Que pensera-t-on de nous voir ici ? » L’autre ne daigna même pas répondre. Une expression tendue, âpre, sardonique, gâtait cette physionomie de joli garçon à la mode, qui devait sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et sa brune moustache conquérante, surtout à sa grâce cavalière, que sa mine maussade compromettait fort pour le moment. Dans l’église fourmillante de monde, entre les hautes draperies noires écussonnées, parmi le palpitement des petites flammes jaunes des cierges, le parfum lourd de l’encens et des fleurs, sous le cri des orgues, s’avança Renaud de Valcor. « Je l’écraserai, ce bandit ! Je le briserai sous mon talon ! » murmura le prince entre ses dents serrées. Allons-nous-en, » fit Escaldas, pris de peur. s’écria sourdement Gilbert, « j’en ai assez de votre couardise !... Sans vos perpétuels tremblements, nous aurions eu raison de ce misérable. Mon cher, » dit l’autre, « n’oubliez pas que je sors de prison, une prison préventive, qui a failli devenir effective. Et je sens qu’il m’arrivera pire. protesta le public autour des deux causeurs. Au-dessus d’eux, la plaintive lamentation d’un violon éclata. Une voix magnifique de douleur dit la révolte éperdue de l’âme humaine devant la mort. Puis ce furent des accents religieux, des clameurs de repentance et des éclats de colère divine. Mais tous ces êtres assemblés là n’étaient déchirés que par les notes où pleurait le regret de passer si vite et de disparaître. Dans un silence, un assistant toucha légèrement le prince de Villingen. Qui donc est la dame toute en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la première place, du côté des femmes ? » On voyait, en effet, une forme indistincte, tellement voilée de longs plis funèbres, que la curiosité générale s’était trouvée déçue, quand elle avait discrètement glissé de sa voiture jusque-là. « C’est mademoiselle de Valcor, » dit sèchement l’interpellé. « La fille du marquis et de la marquise ? On la dit si belle ! » Gairlance de Villingen tourna le dos. Les femmes s’agenouillèrent toutes, tandis que les hommes se levaient, baissant le menton, l’air condescendant et contraint. Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux à l’élévation. A ces détails seuls, on eût constaté une majorité appartenant à la noblesse catholique et réactionnaire. Villingen, poursuivant l’idée suggérée tout à l’heure par son compagnon, chuchota : « Quelle absurdité de dire : « Cet homme « est le diable ! » Je l’ai tenu à la pointe de mon épée, et si j’avais voulu... Vous auriez percé son corps, qui est peut-être de chair et de sang, » riposta Escaldas, très bas. « Mais son âme est infernale. Songez qu’il m’a fait inculper de faux, pour une lettre écrite sur un papier fabriqué il y a dix-huit mois, alors que je l’avais vue, cette lettre, que je l’avais tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que je l’ai reçue d’un témoin qui la connaissait depuis vingt. Et ce témoin est mort mystérieusement. Et vous voulez qu’il n’y ait pas d’intervention diabolique dans cette damnée affaire ! » La voix s’éleva un peu dans l’animation de la dernière phrase. De nouveau, ceux qui les entouraient manifestèrent leur mécontentement. On s’étonnait de ces deux hommes, si peu faits, d’après l’apparence, pour frayer ensemble, et qui semblaient apporter là des préoccupations singulièrement profanes. Mais le susurrement d’autres conversations particulières montait de divers points de l’église dès que les orgues se taisaient. Ce troublant procès Valcor avait mis en jeu tant de passions ! Dans ce lieu sacré même, et devant un cercueil, elles s’agitaient, se heurtaient. Cependant le maître des cérémonies, s’inclinant à droite, puis s’inclinant à gauche, engageait, par une mimique muette, les membres de la famille à poursuivre la mise en scène funéraire. Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d’un geste respectueux, mais impassible, traça dans l’air une croix devant le monceau de fleurs où se cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l’objet consacré. Micheline le souleva d’une main défaillante. Sous son voile de crêpe, on ne distinguait pas ses larmes. Mais toute sa personne souple, svelte, aux lignes mouvantes et expressives, semblait chancelante et écrasée de désespoir. La Marche funèbre de Chopin exhalait ses magnifiques et effrayants soupirs, qui s’arrachent du tréfonds des entrailles humaines et ne s’éteignent qu’à bout de souffle. Le prince de Villingen et son compagnon se hâtèrent vers la sortie. Sous le porche, n’osant, ne pouvant entrer, mais, absorbant des yeux et des oreilles tout ce qui s’exhalait hors de cette nef endeuillée, avec les lueurs des cierges contre les noires tentures et la voix poignante des violons, une jeune femme se tenait. C’était la jolie ouvrière, portant un bébé dans ses bras, qui, tout à l’heure, dans la rue du Bac, avait éveillé l’observation malicieuse d’un gamin. Gilbert de Villingen vit cette femme, tressaillit, hésita, puis fit deux pas vers elle, le visage contracté. « Bertrande, que fais-tu là? » Elle pâlit, mais ne bougea pas, levant sur lui ses grands yeux clairs, dont les prunelles glauques scintillaient comme de l’eau traversée de soleil. « Ce que je fais, Gilbert ? Est-ce que je compte pour vous ? « Non, non, ne craignez pas cela, » répliqua-t-elle, baissant davantage sa voix très douce, et reculant avec une sorte de farouche dignité. Sa grâce touchante calma l’égoïste méfiance du jeune homme. Je voudrais te dire deux mots, » reprit-il moins rudement. Et il ajouta : « Escaldas, ne me quittez pas, » en se tournant vers ce compagnon à figure exotique et à tournure vulgaire, qui formait avec lui un si frappant disparate. Tous trois se dégagèrent un peu du flot humain qui sortait de l’église. Parvenus à l’écart, Gilbert dit à celle qu’il avait appelée Bertrande : « Il te faut pourtant choisir ?. Es-tu, ou n’es-tu pas avec mes ennemis ? J’en ai assez de t’apercevoir ainsi de temps à autre, comme un reproche vivant. Ton premier mot pour moi, tout à l’heure, c’était une accusation. Je ne t’abandonnerai pas, je n’abandonnerai pas l’enfant, si tu renonces à jouer ton double jeu. Et pourtant ce n’est pas moi qui peux vous rendre la vie heureuse. Avec mon titre de prince et mes habits du bon faiseur, je suis plus bas que toi dans l’existence, ma pauvre Bertrande ! » L’amertume de sa dernière phrase, le demi-attendrissement faisant fléchir sa voix, remuèrent le cœur qui l’aimait. « Gilbert, si vous souffrez, pourquoi ne venez-vous pas à nous ? Un peu d’amour, c’est tout ce que nous demandons de vous pour être heureux, mon petit Claude et moi. » Son geste tendit légèrement le bébé, qui, d’un gentil mouvement, tourna sa petite tête. Le prince vit un mignon visage, dont les traits commençaient à se débrouiller hors de l’ébauche incertaine des premiers mois, des yeux arrondis, que les prunelles sombres emplissaient presque entièrement, une bouchette rose, une boucle soyeuse et dorée, échappée de la capeline de laine. « Il est gentil, ce mioche, » observa-t-il en souriant. Escaldas intervint, obséquieux et blagueur : « Vous ne pouvez pas le renier. Ce n’est pas ce qu’on vous demande, » dit le prince brusquement. « Si je vous ai enjoint de rester, Escaldas, c’est que je veux avoir une explication avec vous. Et je dois en avoir une avec Bertrande, qui se trouvera sans doute être la même. » La jeune femme regarda presque avec répulsion ce métis à figure olivâtre, à la barbe taillée en rectangle sous le menton, comme un rabat, ou comme celle de certains dieux égyptiens, et qui semblait avoir de la bile dans le blanc des yeux. « J’aimerais mieux vous parler seule à seul, Gilbert. J’ai besoin, ma chère, de te démontrer l’infamie des gens pour qui tu veux me trahir. » Elle sursauta, ouvrit la bouche, se tut. Un découragement profond se peignit sur son visage, qui eût été radieusement beau dans le bonheur et le bien-être, mais que la fatigue, les privations, les souffrances morales et physiques, fanaient déjà. A présent, le prince de Villingen fendait résolument la cohue. De temps à autre, il rendait des coups de chapeau, sans s’inquiéter si les gens de connaissance remarquaient la suite étrange que lui composaient José Escaldas et Bertrande. Sans doute, son expérience parisienne lui garantissait qu’on ne s’en apercevait même pas, aucun lieu n’étant, plus que la foule, propice pour égarer les curiosités. Les personnes marchant dans son sillage ne se trouvaient pas nécessairement de sa société. Un peu plus loin, il jeta un prudent regard circulaire, avant de se laisser rejoindre par ses deux compagnons, auprès d’un fiacre qu’il venait d’arrêter, et dans lequel il s’engouffra avec eux. Il avait donné l’adresse d’un restaurant de la rive droite. « Vous ne venez donc pas chez moi ? Il voulait s’épargner le spectacle de l’unique chambre, la constatation peut-être qu’il y manquait encore un meuble, un bibelot, un dernier débris du luxe, déjà si modeste, dans lequel il avait installé la petite dentellière, la sauvageonne des landes de Bretagne, la pauvre fille séduite, prise comme un jouet brillant, et devenue si encombrante par sa folie de maternité, d’honnêteté. Dire qu’elle aurait pu devenir une des reines du demi-monde, et qu’elle préférait bercer un poupon, le nourrir avec son aiguille ou son crochet à dentelle ! Elle refusait même les minces subsides de son amant, parce qu’elle n’était pas nécessaire à son cœur, pas même à son plaisir, et qu’elle le savait. D’ailleurs n’était-il pas plus pauvre qu’elle-même de toutes les dettes et de tous les besoins qu’il avait. « Qu’y ferions-nous, chez toi ? » répéta le prince décavé, d’une voix presque mauvaise. Puis il se détendit un peu, dans un rire. « Il est plus d’une heure. Je vais vous offrir à déjeuner. Est-ce que ce jeune homme ne nous fera pas des drames ? » ajouta-t-il avec un coup de menton vers le bébé. « Il est si sage ! Vous me permettrez de lui donner d’abord son déjeuner, à lui, » ajouta-t-elle (avec une rougeur qui décela que ce déjeuner était en réserve dans son corsage). « Ensuite, on l’étendra sur un coussin quelconque, et il dormira tant qu’on voudra. » Ce programme fut rempli, dans le salon particulier où le prince de Villingen s’enferma avec ses invités bizarres. Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un poupon au maillot, singuliers convives, dont les garçons durent sourire en secret, sous leurs masques imperturbables et glabres. Mais, dans ce restaurant, comme dans les autres cabarets chics de la capitale, on connaissait l’espèce d’enfant terrible qu’était ce Gilbert, petit-fils du fameux Gairlance, maréchal de l’Empire, fait prince de Villingen par Napoléon, après cette victoire fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant avait bien la témérité physique, l’esprit hasardeux, le fond brutal. Mais de telles dispositions ne paraissent d’héroïques vertus que lorsqu’elles trouvent un certain emploi. En temps de paix et de régularité sociale, elles font d’un homme, sans discipline intérieure suffisante pour les contrôler, le duelliste, le joueur, le viveur, qu’était le séducteur de Bertrande. De quel amour elle l’aimait, la pauvre fille ! Avec quelle joie tremblante elle s’asseyait à la même table que lui, pour cette intimité d’un repas commun qui semble un si doux fragment de rêve familial aux femmes sans foyer, nostalgiques des tendresses de « la maison ». C’était la première fois, depuis ce dîner dans un restaurant du boulevard, auquel assistait également Escaldas, et où elle avait été la cause involontaire d’une si terrifiante révélation. La naissance de son petit Claude... Les journées de douceur et de doute, sous le toit du marquis de Valcor... Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux hommes, ces deux êtres, tellement au-dessus d’elle, et en qui, pourtant, s’incarnait son humble destin, à qui, diversement, elle avait voué toute son âme, tout son amour, face à face, dans une ivresse de haine, pour un combat meurtrier. La lutte actuelle se poursuivait plus férocement encore que sur le matériel terrain de la rencontre. Elle en eut la preuve lorsque, enfin, Gilbert et Escaldas parlèrent, une fois les garçons congédiés, la porte close, les liqueurs et les cigares posés sur la table. Sur le divan du cabinet particulier dormait le petit Claude, sous la glace rayée d’inscriptions par les diamants des filles de plaisir. Bertrande ne se troublait pas du contraste entre cette innocence et le cadre vicieux. Fleur sauvage de la lande, n’ayant respiré depuis sa naissance que les souffles de l’Océan, elle avait suivi l’étoile néfaste, mais pure, de son amour. Son chemin de détresse et de ruine l’avait conduite tout au bord de l’égout qui roule au bas-fond des grandes cités. Elle avait effleuré la souillure sans la voir, les yeux en haut. Tandis que ses deux compagnons allumaient leurs cigares, elle s’approcha du bébé, pour constater s’il n’avait pas trop chaud. Elle écarta la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son mouchoir la moiteur du mignon visage. Le prince de Villingen se leva, vint se planter devant la couchette de cet ange, faite avec les coussins de la débauche. Un étrange et triste sourire flotta sous sa moustache brune. « Il est beau, n’est-ce pas ? » Le mot ne disait pas assez, malgré toute la fierté maternelle. L’enfant endormi était délicieux comme le bambino que Raphaël met aux bras de ses madones. Et l’impression de cette grâce était plus forte que la beauté, parce que la vie, le malheur et le mystère de l’avenir sur un petit être, émeuvent encore plus que les prodiges de l’art. Gilbert se pencha, baisa le front, charmant sous les bouclettes fines, des bouclettes de ce blond puéril, si chaud, qui va devenir brun. Bertrande fondit en larmes, prit la main de ce jeune père, qui, par ce baiser, semblait reconnaître le fils qu’elle lui avait donné. Assis à table, Escaldas, gêné, taillait un londrès, l’air ailleurs. Mais le prince n’était pas homme à prolonger un attendrissement. Il revint à sa place, demanda du feu au Bolivien, lança quelques bouffées en silence, puis dit à Bertrande : Je ne me refuse pas à rester ton ami et celui de cet enfant... » Elle eut un geste, au mot « ami », qui lui sembla si froid. Mais la présence d’un tiers arrêta sa protestation d’amoureuse. « Beaucoup d’hommes, dans ma situation, n’en feraient pas autant, » continua Gilbert. « Combien se croient obligés de prendre au sérieux une amourette ? Quand tu t’es sauvée de chez ta grand’mère pour me rejoindre à Brest... Vous me l’aviez demandé, » s’écria-t-elle. « Oui, pour une journée, » répliqua-t-il cruellement. Bertrande jeta un regard vers Escaldas. « Aussi bien ne s’agit-il pas de récriminations oiseuses. Je ne t’accuse de rien, Bertrande. Tu m’as aimé plus que je ne pouvais t’aimer moi-même... Ce n’est notre faute, ni à l’un ni à l’autre. Je reconnais volontiers ton désintéressement, ta discrétion. Tu as trouvé moyen de te suffire à toi-même, en faisant de la dentelle. Tu ne m’as jamais relancé chez moi. Mais aussi, à quoi cela t’aurait-il servi d’agir autrement ? Je suis ruiné, archi-ruiné, ma pauvre fille. Tu ne sais pas ce que cela veut dire ?... Je me suis endetté pendant l’Affaire Valcor. Et maintenant que cette affaire paraît close à l’avantage de ton damné marquis, la meute de mes créanciers me hurle aux chausses. Je me trouve dans un effroyable pétrin. Qu’espériez-vous donc tirer de cette affaire ? » « Vous n’êtes pas un parent du marquis. Vous ne pouviez avoir de droits sur son titre ou sa fortune, comme monsieur de Plesguen ? « Regardez-la, » cria-t-il à Escaldas. « Voyez ce que devient cette créature si soumise, si douce, quand on aborde ce sujet-là. Et elle veut garder mon amour ! Elle prétend ne pas appartenir à mes ennemis ! « N’ai-je pas deviné la vérité? Ne sais-je pas que vous deviez épouser mademoiselle de Plesguen, si vous parveniez, avec monsieur Escaldas, à faire restituer à son père un nom et des biens héréditaires qu’il croyait siens. Il était de bonne foi, lui... Puisqu’il vient de se désister en découvrant un faux parmi les soi-disant preuves avec lesquelles on l’a tenté. » Gilbert, les mâchoires en avant, les yeux enflammés, la face verdie, s’inclina vers sa maîtresse : « Qui les avait fournies, ces preuves ? Nous sommes des faussaires, alors ? Je savais bien que c’était ton opinion... Je savais que tu me trahissais... Emporte ton mioche, et va-t’en !... » Elle tendit ses mains jointes, secouant la tête, comme pour nier, mais dans l’impossibilité d’articuler une parole. Escaldas mit une main sur le bras du prince, et, avec son accent à la fois zézayant et guttural, s’interposa : Faut-il s’emporter pour des propos de femme jalouse ?... s’il n’y avait que la jalousie !... » Bertrande se renversait sur le dossier de sa chaise, oppressée, sans souffle. De nouveau, le son mourut dans sa gorge. « Ne la maltraitez pas, » fit le Bolivien. « Pensez que c’est une mère, qui nourrit. » Prenant une carafe, il versa de l’eau dans un verre, y jeta quelques gouttes du cognac, dont l’étiquette arborait une date plus ancienne que sincère, et poussant le breuvage vers la jeune femme : « Et ne vous mettez pas dans cet état. Il est moins méchant qu’il n’en a l’air, votre prince. » Bertrande méprisait et redoutait cet homme. Elle le considérait comme un bas intrigant, comme l’artisan maudit de l’affreuse trame où elle se débattait. Pourtant elle ressentit le bienfait de son bon mouvement et le remercia d’un faible sourire. Gilbert, décidé à se contenir, reprenait en maîtrisant sa voix : « Je sais bien, Bertrande, que ta position est douloureuse. Toutes ces preuves, que tu repousses, et dont quelques-unes Escaldas va te les dire sont pourtant de nature à te convaincre, toi, plus que personne, toutes ces preuves établissent que le marquis de Valcor, cet homme vers lequel une fascination t’attire, sur le chemin de qui tu t’es mise encore tout à l’heure, pour le contempler dans l’ostentation de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en scène, parmi la servilité des politiciens, le fanatisme d’une aristocratie décrépite et la stupeur des foules... oui, que cet éclatant marquis de Valcor, est l’obscur matelot Bertrand Gaël, jadis gradé infime dans la maistrance de l’Etat, disparu il y a une vingtaine d’années avec tout l’équipage du transport le Triton, fils aîné de Mathurine Gaël, du Conquet, et... « Tu le sais bien, comment ce serait possible. Bertrand Gaël, échappé du naufrage, aurait rejoint, par hasard ou avec intention, le marquis Renaud de Valcor, son jeune maître, son frère de lait, son vrai frère peut-être, car il y a eu plus d’un doux lien entre le château et la chaumière, depuis qu’existent sur la côte d’Ouessant, des Gaël et des Valcor. En exploration dans les contrées sauvages et dangereuses de l’Amérique du Sud. C’était celui qui l’avait connu dès l’enfance, qui possédait ses secrets, qui l’avait étudié, confessé, dépouillé de sa personnalité morale pour la lui prendre, avant de lui prendre la vie, celui qui pouvait jouer son rôle, car il lui ressemblait de cette ressemblance célèbre à travers les siècles entre vos deux familles, de cette ressemblance qui fait qu’on t’a prise quelquefois, toi, Bertrande, pour l’orgueilleuse héritière, pour Micheline de Valcor. D’ailleurs, on peut s’y tromper, car celle-là, elle est bien de ton sang, elle est bien ta sœur. Pourquoi donc m’en voulez-vous de ne pas admettre cette fable ? » « Quel crime est-ce que je commets envers vous, Gilbert, de n’y pouvoir ajouter foi ? Ne serait-ce pas mon intérêt, au contraire ?... Personne ne te soupçonnera jamais d’agir par intérêt. Ce que je ne tolérerai pas, tu m’entends, c’est que tu joues double jeu... C’est que tu rôdes autour de moi en traîtresse, en espionne... C’est que, parmi tes caresses d’amour, tu cherches à surprendre mes secrets, pour aller les livrer à ce bandit, que j’exècre... oui, que tu sais ton père... et que tu veux préserver du châtiment dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi que tu fasses, je te le jure ! » Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant, dont les tentures sournoises et fanées n’étouffaient pas souvent des échos si tragiques. Escaldas n’osait lever les yeux sur cette figure de femme, dont il sentait, sans la voir, la surhumaine pâleur, la contraction de suppliciée. Il entendit tout à coup la voix tremblante, qui murmurait : « Je n’ai pas un cœur double ni perfide, Gilbert. Justice ne lui a-t-elle pas été rendue ? Ma justice, à moi, l’atteindra, sois tranquille. Un sourire féroce tordit la bouche de Gilbert, enlaidit redoutablement sa séduisante figure. « Il y a plus d’un compte à régler entre lui et moi. Ce serait trop long à te dire. Qu’il te suffise de savoir ceci : il me déplaît qu’un aventurier se pare d’un titre plus ancien dix fois que le mien, et se vautre dans l’or, quand moi, petit-fils du héros de Villingen, prince de l’Empire, je crève de misère, et serai bientôt réduit à fuir la société, et peut-être la vie, pour échapper à mes créanciers. Vous aimeriez mieux leur échapper en épousant Françoise de Plesguen, que vous auriez fait reconnaître héritière de Valcor, » dit douloureusement Bertrande. affirma le prince avec une cruauté et un cynisme que la malheureuse venait de provoquer. Elle se tut, à bout de souffrance. « Tu vois bien, » reprit-il, un peu honteux, « que nos chemins sont trop divergents, ma pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre moi. Ton cœur m’appartient, mais ton espoir, tes vœux, sont avec mes ennemis. Tu me traites tacitement de faussaire et de menteur, et tu sais que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout en repoussant avec horreur ce que j’affirme. Au fond, tu voudrais te persuader que c’est ton père, cet être superbe, qui passait devant toi dans une apothéose. Tu ne réfléchis pas qu’un père comme celui-là, tu devrais mille fois le maudire. Ses énergies merveilleuses, qui pouvaient te mettre si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a fait servir à sa seule ambition, à sa cupidité, à son infernal orgueil. Ce bras si fort, où t’a-t-il laissée rouler, malheureuse ?... Dans la boue, dans le désespoir... sous les roues de sa voiture, où tu t’es précipitée pour qu’elle t’écrasât ! « Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage avaient affaibli l’esprit, et qui est devenue folle après une apparition mystérieuse ? N’a-t-elle pas déclaré qu’elle avait rencontré son mari dans la lande, ce mari qu’elle pleurait depuis des années, qu’on croyait mort. Il lui avait fait, assurait-elle, d’étranges menaces. Que s’était-il passé entre eux ?... Mais la scène fut si effroyable qu’elle en resta hébétée pour le reste de ses jours. Peu de temps après, le soi-disant marquis de Valcor réintégrait son manoir héréditaire. Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu révélé? Que ton père portait au bras gauche, tatouées, ses initiales, de part et d’autre du dessin d’une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence d’une Indienne, jadis esclave favorite du soi-disant Valcor, et qui avait surpris, pendant qu’il dormait, ces signes, soigneusement cachés d’habitude par un brassard... » « Le marquis de Valcor les a ? » interrogea la jeune femme en haletant. Sais-tu pourquoi je l’ai blessé au bras, dans notre duel ? Pour le forcer à découvrir cette place de son corps, que nul, sauf son vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera pas, n’avait vue depuis vingt ans peut-être. (Exceptons sa femme, cette Laurence, morte aujourd’hui de doute, de honte et de chagrin.) Sais-tu, Bertrande, ce que les médecins, ce que mes témoins, ont aperçu dans la chair de ce bras traversée par mon épée ? Non, » fit-elle, près de s’évanouir. Il dit, lui, qu’il appliqua le fer rouge sur une plaie faite par une flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à laquelle il dut la vie. Je dis, moi, que cet homme doué d’une volonté infernale, eut le courage de brûler dans sa chair les signes tatoués qui criaient si dangereusement et si clairement son imposture. Mais il ne pensa pas à d’autres signes que la nature a mis là... Il ne pensa pas que jamais quelqu’un constaterait certains grains de beauté, ah !... grains de fatalité, de justice, et que quelqu’un d’autre en aurait gardé le souvenir. Ta grand’mère Mathurine, interrogée à l’improviste par Escaldas, avoua que son fils Bertrand portait, juste au-dessus de son tatouage, trois signes bruns en triangle. Ces trois signes, ils existent, au-dessus de l’équivoque cicatrice, sur le bras du marquis de Valcor. L’image austère, mélancolique, de l’aïeule, se leva en elle. pauvre vieille, si ferme en son orgueil familial, l’âme raidie dans l’idée du devoir, malgré les pires détresses, comme elle devait souffrir ! Sa faute, à elle, Bertrande, si atroce pour cette fin d’existence désolée, n’en serait donc pas le dernier tourment ? « Veux-tu d’autres preuves ? » « Veux-tu que je t’apprenne ceci : que cet homme, au cours de la scène furieuse qu’il est venu me faire, et dont résulta notre duel, m’a offert telle dot que j’exigerais pour t’épouser. Non, ce ne serait pas possible, qu’un marquis de Valcor offrît de doter une petite ouvrière en dentelles, issue d’une famille de marins qu’il protège vaguement. Non, ce ne serait pas possible, si cet homme ne tenait pas à toi par les liens que tu sais, s’il n’avait pas senti se tordre ses entrailles devant la déchéance de sa fille. » Bertrande cacha son visage dans ses mains. « Je te remercie, ma pauvre enfant, de ne pas demander pourquoi j’ai refusé. Si je pouvais faire de toi une princesse de Villingen, je n’attendrais pas qu’on me payât pour y consentir. » La fumée du cigare d’Escaldas Gilbert avait laissé éteindre le sien imprégnait la pièce exiguë. Le prince se leva, pour entr’ouvrir la fenêtre, donner un peu d’air. Car tous trois suffoquaient, et non pas seulement à cause des vapeurs du tabac. Elle rabattit sur la tête de l’enfant, qui dormait toujours, la capeline de laine. En se tournant, elle se trouva face à face avec Gilbert. « Je n’ai qu’à partir, » dit-elle. Le tutoiement des heures d’amour revenait parfois à ses pauvres lèvres tremblantes. « Je veux dire que tu es convaincue. Je t’ai persuadée que le marquis de Valcor est Bertrand Gaël, ton père. Enfin !...) Tu prends parti pour lui, pour son effroyable imposture... Et alors tu sens qu’il ne peut plus rien y avoir de commun entre toi et moi. Je ne te dirai jamais adieu de mon plein gré, Gilbert. Partout où je serai avec ton fils, à toute heure, n’importe quand, tu trouveras deux cœurs fidèles. » Il lui prit la main, remué. Comme je t’ai fait du mal !... » Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui l’étouffaient. Ses yeux clairs, d’eau et de soleil, où palpitaient les reflets de la grève natale, s’enfonçaient dans les prunelles brunes de son séducteur, jusqu’à l’âme du jeune homme, pour y porter cette certitude qu’elle préférait son amour, sa chute, sa détresse, le déchirement actuel de son cœur et de sa conscience, à une vie paisible qu’il n’aurait pas traversée. Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur tombé à l’intrigue pour une fin de lucre et d’ambition, exaspéré jusqu’à la haine parce que ce but lui échappait, cuirassé de méfiance et d’égoïsme, il reçut pourtant le doux choc. Il s’émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux. Mais, tout à coup, les intonations roulantes d’Escaldas vibrèrent. On se sent vraiment de trop entre des amoureux. Dites donc, Gairlance, pourquoi diable m’avez-vous fait venir ? » Le prince tressaillit et se retourna. La présence de ce tiers devait empêcher les défaillances et les concessions. Pourtant, son intervention fut mal reçue. « Libre à vous de vous en aller, mon cher. « Mais nous avions à nous entendre... Depuis qu’ils m’ont relâché, nous n’avons pas pu... » Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à Bertrande : « Tu sais qu’il sort de prison, ce pauvre Inca. » Il se vengeait par des railleries de son alliance avec l’équivoque individu. Ce titre « d’Inca », rappelant qu’une assez forte dose de sang indien coulait sous la peau bistrée du métis, jetait celui-ci hors de lui. Cette fois, l’injure fut pour peu de chose dans la fureur qui verdit la face et enténébra le regard d’Escaldas. « En prison préventive, pour faux !... (Un jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses, fit presque reculer la jeune femme, surprise). « Or, savez-vous qui est l’auteur de ce faux, dont on n’a pu me convaincre ? C’est celui qui vous touche de si près... C’est le bandit que vous défendez parce que vous le savez votre père... quand vous devriez le renier à cause de cela même. Il nous a joués, le misérable !... Mais je sais une chose, c’est que je me vengerai de lui... C’est que je reconstruirai patiemment l’édifice de conviction qu’il a fait crouler... J’ai encore de quoi le perdre... Il soutenait Bertrande, prête à s’évanouir. Et le fait de tenir dans ses bras cette créature charmante, qu’il avait doublement désirée, pour elle-même et pour sa ressemblance avec une autre, réveillait un trouble mal éteint. Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée, ne se calmait pas d’un mot. « Un faux », répétait-il, « un faux ! Cette pièce que j’ai vue il y a quatre ans, qu’on a cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de lieues... Et qui se retrouve ici, écrite avec une encre presque fraîche, sur un papier dont le filigrane date de dix-huit mois !... mais c’est par là que je le repincerai, le démon !... Il a dû ravoir sa véritable lettre et y substituer l’autre. Mais il n’est pas tiré d’affaire pour ça, monsieur le marquis de Valcor. Nous sommes à deux de jeu, monseigneur ! Monseigneur de carton, matelot déserteur, assassin, voleur et faussaire !... Je lui intenterai un procès en diffamation. Il faudra bien retrouver l’homme qui a dépouillé le vieux Pabro, qui l’a tué, peut-être. » Ce débordement de rage avait pour cause la peur soudaine d’une réconciliation entre Gilbert et Bertrande. Tant que l’amour avait été trop opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux yeux et les tendres paroles de la pauvre fille ne pouvaient constituer des obstacles très redoutables. Mais José Escaldas venait d’apprendre une chose dont il était à mille lieues de se douter : la proposition qu’avait faite au prince décavé le marquis de Valcor de doter la jeune fille. D’une façon royale, à coup sûr, si la somme se mesurait aux exigences de Villingen et à la fortune immense du père supposé. Certes, le prince parlait de cette offre avec un magnifique dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence, puisqu’un duel s’en était suivi. Mais alors Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise de Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable héritier du marquisat de Valcor. Maintenant que ce rêve s’envolait, qui sait si l’on ne verrait pas venir à composition la fierté du jeune homme ? Après tout, il l’aimait, cette délicieuse Bertrande. La beauté de l’enfant qu’elle lui avait donné le touchait. Échapper à la meute hurlante des créanciers... En une vision rapide, tandis que le prince et sa naïve maîtresse étreignaient leurs mains, les yeux dans les yeux, Escaldas aperçut le dénouement de l’idylle. C’était, avec le désistement de Marc de Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la véritable fin de l’Affaire Valcor. Malgré ses vantardises, que pouvait-il, à lui tout seul, contre le marquis ? Si même, avec un adversaire pareil, il n’y laissait pas sa peau. Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord, avait terrifié Bertrande, semblait finalement produire un autre effet sur la jeune femme. Elle s’était redressée, se tournant à présent vers lui, toute sa personne suspendue à ces phrases, dont le sens lui échappait, mais dont elle saisissait avidement chaque mot. Quant à Gilbert, avec un air de résignation railleuse, il attendait que le Bolivien perdît le souffle. Lorsque cette circonstance se produisit, il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme il le faisait quelquefois par familiarité dédaigneuse : « Tu as fini ? » L’autre roula des yeux furieux, et haussa les épaules. tu sais, » reprit le jeune homme, avec le même air de blague méprisante, « je trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai invité pour m’aider à convaincre cette enfant, mais non pour lui servir, au dessert, le venin avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as pas besoin de nous attendre. Alors, » fit Escaldas, « le plan de campagne que je voulais vous soumettre ?... Nous verrons cela un autre jour. Si ton second plan ne vaut pas mieux que le premier, je te conseille de le mûrir encore un peu, mon vieil Inca. » Son sang de « pays chaud » lui bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures. La marche le calma peu à peu. Puis son pas se ralentit, hésita, et finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac. De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques indices de l’événement du matin. Mais il ne distingua même pas la grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure. Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait maintenu séparées leurs deux douleurs. « Vous en verrez bien d’autres ! » gronda férocement le Bolivien en tournant sur ses talons. Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau. Cette cour, de proportions charmantes, s’encadrait de façades aux jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher, à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des commodités modernes. Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour, à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant de drap vert. « Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît ? » La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter. « Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de Plesguen ? » Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut : « J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire. » Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries. Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat. Si mon père vous entend, il va vous défendre d’entrer. Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi. Vous ne savez pas de quel intérêt il s’agit, » insista le Bolivien, baissant le ton. La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la fin le désir de savoir fut le plus fort. « Venez par ici, » fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à l’intention de la domestique. Ils suivirent un corridor obscur court d’ailleurs. Mlle de Plesguen introduisit le visiteur dans une petite pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour, calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs noircis. La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les coups de marteau résonnèrent plus sourds. « Asseyez-vous, monsieur, » dit la jeune fille avec une politesse froide. Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau. Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement une beauté qui n’eût été, au mieux, que celle « du diable », mais qui aurait paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté. Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore cette physionomie éteinte. « Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent, » expliqua Mlle de Plesguen, avec une amertume rancunière. « Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin germain de mon père, » reprit-elle, les lèvres pincées. « Alors, moi, » dit Escaldas ironiquement, « j’ai échafaudé une histoire insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père, dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu à tort vous avoir été escroqués. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission ? Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance... » « Mais, » poursuivit-elle, « vous nous avez entraînés dans un abîme de honte et de remords. Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure. « Mademoiselle, » dit le Bolivien, avec un accent d’une force impressionnante, « je ne puis vous faire des serments. Vous ne croiriez pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous croyez, vous ; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que défiance et mépris. Aussi vrai que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais fournies. Si ce n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie. » L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme en silence, puis elle eut un geste découragé. « Vous êtes convaincu, peut-être, » dit-elle. « Admettons que la fausse lettre n’ait pas été fabriquée par vous... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu. Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques. Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi ! Son revolver ne le quittait plus. Je l’ai empêché une fois de le faire. Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou. Raison de plus pour chercher la lumière. Il ne peut croire que vous la déteniez. » Escaldas eut un mouvement qui signifiait : « Nous verrons bien ! » Puis, changeant de ton, il reprit : « Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause de votre intérêt. Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise. » La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil ! Son cœur, son amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage ! « Je vous en prie, monsieur !... » Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert ? Ne vivait-il pas dans son intimité? « Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise, » reprenait-il d’une voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. « Ne vous rappelez-vous pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que vous ? Avec celle qui n’est pas votre cousine... Que vous ai-je dit alors ? Que vous amèneriez le prince à mes pieds. dit-elle, « si j’avais su par quel moyen ! Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la tête. J’ai depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable héritière de Valcor. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille pauvre. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans amour pour vous ? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été l’arbitre de cette affaire ? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais lancé. » Comment n’aurait-il pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux de croire ? Il y manquait un élément, dont l’absence faussait tout : la conviction chez Gilbert, repoussé par Mlle de Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à l’épouser, conviction qui n’allait pas sans haine et désir de vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de Micheline. « Je n’ai pas besoin de vous rappeler, » continuait le Bolivien d’un accent moelleux, « que Villingen a risqué dans la partie dont vous étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, qui pouvions faire certaines dépenses : honoraires des gens de loi, recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de nouvelles preuves ? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de l’affaire. » La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase. Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en elle, Françoise murmura : « Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis les pieds chez nous. C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas. Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés ? ma pauvre enfant, » s’écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, en un moment pareil, ne s’en formalisait pas. « Comment voulez-vous qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir ? Qu’il supporte sans irritation une pareille reculade ? Puis, qui est-ce qui est absolument désintéressé en ce monde ? Même désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre commune réussite follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. Maintenant sa situation est inextricable. » Mlle de Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure, les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose. « Enfin, » dit-elle sèchement, « qu’y puis-je ? Le prince de Villingen ne peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions. Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît rien de ma démarche auprès de vous. Mais il y a un proverbe qui dit : « Nécessité n’a pas de loi. » J’ajouterai : « pas même celles de la chevalerie. » Vous allez perdre celui que vous aimez et qui vous aime. Et cela faute d’un peu de caractère et de persévérance. Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale. La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion des lèvres. « Et d’une rivale indigne de vous, » appuya le Bolivien, satisfait de l’impression produite. « Alors ce n’est pas Micheline ! » Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare valeur de cette créature d’exception ? Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour ce qui est de l’autre... Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties la marmaille du voisinage ?... répéta Mlle de Plesguen en interrogeant ses souvenirs. Vous ne voulez pas parler de Bertrande Gaël ? celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez « la marmaille du pays ». Elle appartenait à une famille très protégée du château. Seulement mon oncle... je veux dire monsieur de Valcor la tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci trouvaient gênante. Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père de cette petite fille ?... Mon père m’a dit un jour : « Ils font fausse route. Chercher qui est cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas. » Et comme je lui demandais : « Ils mettent donc un nom en avant. « Je me garderai de le prononcer. C’est trop redoutablement grave, » répliqua-t-il. Ensuite je n’eus plus l’occasion de le demander, car la catastrophe arriva. Ce nom, c’était : Bertrand Gaël. Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, « ma rivale »? prononça hautainement Françoise qui, dans le drame où se jouait leur destinée, ne voyait que son amour. Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle. Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a suivi ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière. » Le pâle visage de Mlle de Plesguen s’incendia. Puis elle dit, d’un ton méprisant : Est-ce qu’on séduit des misérables de ce genre ? Qu’il ait répondu à ses effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir. Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé de m’en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est assez, n’est-ce pas, monsieur. » Elle se leva, presque belle à cet instant, par la virginale fierté, la dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l’élégant maintien héréditaire. Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble. « Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect jusqu’à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une vérité que vous devez connaître. Ce n’est pas seulement votre fortune, c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd’hui. Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d’amour à la basse aventure que vous me révélez ? Si l’aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut. Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci voudra vous entendez, qu’il voudra pour faire de Bertrande une princesse de Villingen. Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d’effroi, d’indignation. « Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme qui n’a pas abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune fille est belle, irréprochable du moins pour lui et, de plus, il y a un enfant. Ses jambes ne la soutenaient plus. Un égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat passager s’effaçait comme sous la tombée d’un linceul. « Ne vous désolez pas, que diable ! » dit un peu brutalement Escaldas, que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière nature. « Vous jugiez mieux tout à l’heure en appréciant comme une escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d’une vie de garçon. c’est à vous d’empêcher qu’il ne s’en suive. Mais, dame, quand un intérêt d’argent aussi immédiat s’accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme un devoir et certains cœurs tendres comme une... peut-on savoir ce qui se passera dans l’esprit d’un être charmant, mais un peu léger, très friand de joies positives, tel que notre aimable prince ? » Le métis parlait d’abondance, encouragé par la muette ardeur et le regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes d’une attention intense. Car la malheureuse voulait tout savoir. C’était la montée étourdissante des sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des décombres. Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du lendemain dépendaient d’elle seule, Mlle de Plesguen demanda, d’une voix aussi brisée que toute sa personne : Mais vous n’avez qu’à décider votre père à reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Pourquoi alors ne pas accepter d’un gentilhomme la main d’une jeune femme que ce gentilhomme saurait rendre acceptable, même socialement, et la dot ? Quel serait son tort envers vous ? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui ? Votre abdication, votre froideur, le découragent. « Il y a des liens bien attrayants qui risquent de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec des airs vraiment paternels. De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de volonté souveraine. Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Ce n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes, mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline, et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor, traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées, les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le but avec la vaillance tenace d’une femme qui vise une triple conquête : revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous le choc de la destinée, ou plutôt non, la personnalité plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se dégageait en elle d’un seul bond. « Monsieur, » dit-elle à Escaldas, « puisque vous voyez souvent le prince de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui ? balbutia l’autre, démonté sans savoir pourquoi, rien qu’à l’accent et à l’air de cette mince figure figée dans l’inaccessible. Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d’une intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l’espérance ne les enchante pas, commençait à s’assombrir par la tombée du crépuscule d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d’en bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des mots. Que clouait-il, ce marteau têtu ? « Vous direz à Gilbert, » prononça lentement Françoise, « qu’il doit épouser la mère de son enfant. Et, » ajouta-t-elle, « que moi, Françoise de Plesguen, je le lui conseille. » Il éprouvait la stupeur d’un homme qui aurait mis une allumette enflammée sur de l’amadou et qui en verrait surgir une fleur humide de rosée. « Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un criminel monstrueux. C’est au marquis de Valcor, ou, du moins, c’est au bandit qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre amour, l’honneur de monsieur de Plesguen. L’honneur de mon père est intact. Vous savez bien ce qui reste, dans l’opinion, après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l’avez dit vous-même. » « Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez l’engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d’un seul coup sa foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules quant aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors qu’il hésite à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et votre désistement après la validation sensationnelle que vous savez, consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d’escroquer un titre et une fortune. » Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit de la gorge de Françoise. Elle tremblait, elle se tordait les mains. Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait la rétractation de l’ordre qu’elle lui donnait tout à l’heure. Il ne pouvait se persuader qu’elle l’avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait compte de ce qu’il devinait et comprenait dans cette fille de race : la jalousie, l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu’elle détenait à un plus haut degré qu’aucune d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant ressort de fierté que l’impulsion de l’antique droiture. Ces notions-là demeuraient indiscernables pour le métis. Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme bouleversée. Mlle de Plesguen n’eut pas le loisir de lui répondre. Une porte venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle apparaissait Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant inconsciemment haussé le ton. Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé moralement et physiquement. Sa moustache et ses cheveux étaient aujourd’hui presque tout à fait blancs. Son long visage maigre semblait s’être vidé du peu de chair conservé jusque là. Ses yeux ternis s’emplissaient d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante que prit cette physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même, y apparut. cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop suffoqué pour en prononcer un autre. « Mon père, » dit Françoise en lui saisissant la main, « c’est moi qui ai fait entrer monsieur Escaldas. Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour la révolte devant une intrusion grossière. « J’avais si formellement défendu... » Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque peu. D’un accent plus mesuré, il reprit : « C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par vos fallacieux mirages. Moi, je les avais repoussés avec dégoût. Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous essayez encore la même tactique. Si je vous retrouve jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit, mais non pas comme faussaire et comme votre complice. » José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues. Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable. « Et dire, » pensa-t-il, « que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert, un jour ou l’autre ! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en épousant sa Bertrande, il n’aura pas le cœur, j’espère, de me laisser crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer ce marquis du diable. celui-là m’offrirait maintenant un million que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y verrai, nom de D...! Devant le portail du Père-Lachaise, un coupé de maître, superbe attelage à deux, grande livrée de deuil, s’arrêta. Le valet de pied sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, s’affirmaient au moindre mouvement. « Passez les fleurs à Lucien, Céline, » dit-elle à une femme de chambre vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une gouvernante. « Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne ? Et Lucien suffit à porter cela. » Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de violettes, pâles violettes de Parme, aplaties et tassées en un disque odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service. Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu de neige sèche. Les tombes les plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs rameaux. Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie. A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et à fenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large, entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait un aristocratique isolement. Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée. L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage ? Déjà s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille glacée. « Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu’à la tombe, » dit-elle au domestique, d’une voix trop basse pour troubler, à cette distance, le recueillement de l’étrangère. La grande silhouette noire du valet s’inclina sans mot dire. Il plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que Mademoiselle n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis, mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe : « Dois-je attendre au coin de l’allée, comme d’habitude ? Dites à Prosper qu’il peut promener les chevaux pendant un bon moment. « Ne restez pas en place. Il suffit que je puisse vous apercevoir en sortant. » Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui venait à tous à chaque marque de cette habituelle sollicitude : il n’y en a pas beaucoup comme elle. » La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un recueillement impossible à distraire. La nouvelle venue, en s’approchant, vit que la toilette noire, d’une élégance simple, n’était pas à proprement parler une toilette de deuil. Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans une jaquette d’astrakan, et des cheveux d’un blond délicat, pâle comme l’avoine mûre, sous un toquet de velours. Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se tourna, non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs, aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi. L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu anormale peut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste, étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants. « Françoise, qu’est-ce que tu fais ici ?... Devant la tombe de ma mère... Toi qui l’as tuée !... » Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation. Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta : « Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à genoux et en larmes, je t’eusse chassée ! Un cimetière est à tout le monde, » dit Mlle de Plesguen en se relevant. Et elle ajouta : « Je veux bien m’agenouiller devant elle, qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans le vouloir... Mais non devant toi, Micheline. » Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée. Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen ! Elles s’imaginaient être amies, alors, les deux cousines, grandies côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin. « Il serait inutile, en effet, » prononça Micheline, « de t’humilier jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Nous n’avons rien à nous dire. » Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs, sans doute si coûteuses pour la saison, qu’elle venait de remarquer, déposées à quelques pas. Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles qu’on appelle en Provence du safrano, que Micheline vit alors, elle aussi, jonchant les marches devant le caveau. « Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer, » dit Françoise, « pour qu’elles soient aussi près que possible de ma pauvre tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle ? Non, » fit durement Micheline, « tu profanerais ce lieu sacré, en y pénétrant. » Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. Mlle de Valcor semblait ne pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu’elle accusait d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si proche. « Puisque tu appelles « ta tante » la victime qui repose ici, c’est donc que tu reconnais l’abomination des calomnies qui devaient ruiner, déshonorer mon père, et dont le scandale n’est pas près de s’éteindre. Quels ne doivent pas être tes remords, en effet ! » « La vie m’a fait plus de mal que je n’ai voulu en faire à toi ou aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J’ignore même si j’ai à me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C’est la douleur qui m’a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui vient d’y descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui ai dû les joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce monde. Te rappelles-tu quand elle m’invitait, en été, à Valcor ?... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil. Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre. Parce que j’étais ivre d’espérances plus fortes que ces pâles souvenirs. « Te moques-tu de moi avec une pareille théorie ?... Ce serait facile de se disculper, à ce compte-là. Je ne fais pas de théorie. Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les pires conflits, de telles natures se gardent une sorte d’estime réciproque qui peut s’accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de la frêle silhouette, qui se détournait maintenant, une telle ombre de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin. Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu n’essayais de l’être envers nous ? « Sache seulement que ton splendide domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir aujourd’hui sans rien changer à mon sort. Parce que ce patrimoine magnifique ne m’empêcherait pas de me faire religieuse. Certes, tu aimais tant la vie ! Et tu veux y renoncer, à vingt ans ! Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal qu’elle m’a fait ? Je la hais maintenant, la vie. Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi des suggestions criminelles ?... murmura Mlle de Plesguen avec une expression étrange. « Tu crois peut-être encore à ton bon droit ? Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi ce que je t’ai déclaré : je n’ai pas de remords. » Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un petit rire, un de ces rires qui font mal. Si j’ai souhaité d’être une héritière comme toi, c’était pour contenter l’ambition de celui que j’aimais. Je savais bien qu’on t’armait contre nous, qu’on te poussait à agir. Je ne décline pas les responsabilités. Peut-être ai-je commis de mauvaises actions. Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces choses hasardeuses, pour qui j’entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur, mon pauvre père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte, pendant ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui m’avait donné sa foi, mon fiancé... Il commettait la pire vilenie qu’un homme puisse commettre. Une jeune fille qu’il a rendue mère... » Mlle de Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec son même rire de tout à l’heure, ce rire qui faisait mal, mais plus strident cette fois : si, à son tour, elle ramasse dans la boue assez d’argent pour payer une couronne de princesse. murmura Micheline, « c’est le prince de Villingen. Des images d’autrefois surgirent en Mlle de Valcor... Le bal qui avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous, ce bal où, sans deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis, et l’apparition, au détour d’une charmille, de cette pâle petite figure, contractée d’angoisse, de haine. « Tu dois souffrir, en effet, » dit-elle, « Je te plains de toute mon âme. Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien vengée ? Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure. Tu m’interdisais d’approcher de la tombe de ta mère. » Puis, d’une châtelaine en acier noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord la grille du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et les lui rendit. « Viens les lui offrir toi-même, » reprit-elle en ouvrant la porte de la petite chapelle. C’était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages naturalisés laissaient pendre des grappes d’orchidées artificielles, d’une imitation merveilleuse. Parure d’hiver, en attendant que le printemps permît à un jardinier d’entretenir là des plantes vives. Dans les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid. Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre de Venise irisé d’or : « Mets tes roses là-dedans, » lui dit-elle. Elle fit le signe de la croix. Alors elle alla s’agenouiller au dehors, à l’angle des marches, et s’abîma dans une prière. Mlle de Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec autant de soin pour sa mère morte qu’elle le faisait jadis dans le boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie, contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous les yeux, dans la nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse filiale s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, vers l’âme enfuie. Elle murmura : « Maman !... » Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi, mais dans l’intérieur de la chapelle. Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient dans l’allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui dit simplement : Nos deux chemins ne se croiseront peut-être plus, » dit gravement Mlle de Valcor. « Veux-tu accepter de moi un conseil ? N’entre pas au couvent par désespoir, Françoise. C’est un coup de tête, un suicide moral. Tu n’as que vingt ans. » Mlle de Plesguen hocha la tête. Oublies-tu Hervé de Ferneuse ? » Le beau visage se couvrit de rougeur. « Il ne s’est pas rendu indigne de moi, » dit hautainement Mlle de Valcor. Il est à l’étranger, au loin. Pourrais-tu seulement dire dans quel pays ? S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi, les Valcor... « Est-ce pour cela que je t’aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère ?... » Une émotion moins âpre détendit un peu l’âme en révolte de Françoise. Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine. » Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau : « En son nom, à elle, je te le jure. » Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, Mlle de Valcor s’éloignait. « Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu me dire où demeure une ouvrière à qui ta famille s’intéresse ? Vous ne l’avez sans doute pas perdue de vue. Micheline répéta ce nom avec étonnement. en Bretagne, chez sa grand’mère, au Conquet. Tu me réponds cela de bonne foi ? Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi, lui qui l’a recueillie et soignée quand elle s’est jetée sous les roues de son automobile. Bertrande a donc été à Paris ? Qui l’y a fait venir ? Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne prononçaient pas. « Mais, en ce cas, comment mon père protège-t-il encore cette misérable ?... Ne me demande pas, » dit Françoise, « quel rôle elle a pu jouer entre le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de Villingen, son amant. » Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était si terrible. « D’ailleurs, » ajouta Mlle de Plesguen, « je ne le vois pas moi-même clairement, ce rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou d’ombre et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute. » Si ferme et si fière que fût Mlle de Valcor, elle frissonna. « Pourquoi donc demandais-tu l’adresse d’une pareille créature ? T’abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle ? Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir contre nous ? Micheline, je n’ai plus d’ambition, de projets, ni de haine. N’en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère ?... dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, « je voudrais voir l’enfant... Cependant, » ajouta-t-elle, « si je découvre le renseignement que tu me demandes, je te le ferai parvenir. Et, cette fois, adieu pour de bon. » Mlle de Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave indolence de Micheline. Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité. Mlle de Valcor revint lentement vers l’entrée principale du cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes, pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise. quel nuage plein de foudre pesait encore sur leur destin ? Que signifiaient les réticences de son infortunée cousine ? réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités pacificatrices de Mlle de Plesguen ne pouvaient être mises en doute. Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose, entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de ce père tant admiré, tant chéri ! Mais n’y avait-il pas pire ? Serait-ce possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose d’indicible, de sournois, d’obscur... Toute son âme s’insurgeait contre un tel supplice !... N’était-ce pas celui dont sa mère était morte ?... Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser. Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. Il lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait, quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni la foi. Sur ce domaine encore passaient des souffles méchants. pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que des paroles corrodées d’amertume. Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait, isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères à incandescence. Un fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des palais, des flèches, des tours. La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel du cocher, la porte haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. « Monsieur est chez lui ? » Monsieur le marquis n’est pas encore rentré du Palais Bourbon. » « C’est vrai, il y a séance aujourd’hui, » pensa la jeune fille. Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre, qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement blanche, et ne put s’empêcher de murmurer : « Si ce n’était pour mon père, comme je préférerais rester en noir, même à la maison ! Mademoiselle m’excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de monsieur le marquis, » dit la camériste. « Ce n’est pas le costume qui fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, le blanc, c’est deuil. » Elle savait bien que si sa mère eût laissé dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d’une étoffe pour la beauté de sa fille ou l’agrément de ses yeux. « Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps près de moi, » lui avait-il dit. N’aie pas la cruauté de gâter mon bonheur de te voir, en t’assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t’en saurait notre pauvre morte ? Porte le deuil en blanc, quand nous sommes tous deux seuls chez nous. » Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon. Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient encore des condoléances. La grande écriture tremblée d’une enveloppe, timbrée du Conquet, attira son attention. Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d’une main peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature : « Mathurine Gaël . » C’était la grand’mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure d’austérité, d’orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la mer sans voir revenir ceux qu’elle attendait. Toute fillette, quand elle rencontrait cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait : Seulement, elle a eu trop de misères dans la vie, n’est-ce pas ? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas, sur l’eau, et que maman n’a plus sa tête. » Rien au monde ne la remplacera pour vous. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi qui voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas repousser les miennes. Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que je sache rien d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle doit être plus malheureuse encore que coupable. Elle n’a jamais connu son père. Sa mère, vous vous en souvenez peut-être, ne put la garantir du mal, car Dieu lui a aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée. Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce qu’elle devient. Je voudrais qu’un ange compatissant s’inclinât vers elle au fond de l’abîme. J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande pourrait encore être sauvée. Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se croisant sur votre front. Mlle de Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de solennel et de bizarre s’en dégageait. Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femme de condition infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement. La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque illusion sur le prestige des cheveux blancs. Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme, qu’elle jugeait emphatique et ambiguë. Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir. « Je voudrais que mon père rentrât, » se dit-elle. Et, comme sept heures sonnaient : « Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit ! » Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de l’automobile. Renaud de Valcor était de retour à la maison. Dans son empressement à rencontrer son père, à voir sa figure énergique, à dissiper auprès de lui les vagues inquiétudes dont elle sentait l’étreinte, Micheline gagna le cabinet de M. de Valcor sans faire prévenir celui-ci. S’il n’y était pas encore, il y viendrait en quittant sa chambre, après avoir changé de vêtements. A cette heure-ci, au moment où allait sonner le dîner, elle ne le dérangerait pas. C’est pourquoi elle négligea de lui faire demander, comme d’habitude, s’il était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au lieu de passer par le palier, elle traversa la bibliothèque et le fumoir, puis ouvrit une porte intérieure donnant sur le cabinet du marquis. Un son de voix la cloua derrière une portière qu’elle allait écarter. « Ne vous ai-je pas défendu de mettre les pieds ici ? A quoi cela vous avance-t-il ? Vous y risquez autant que moi. » Dans l’état d’âme où était Micheline, ces paroles lui causèrent un choc pénible. A tout autre moment, elle n’y eût prêté aucune attention. Tant de gens gravitaient autour du puissant maître de la Valcorie lointaine, du député de fraîche date, déjà influent ! Il maniait tant d’âmes et tant d’intérêts ! Il avait à parler tant de langages, depuis les courtoises formules de la diplomatie jusqu’au rude jargon des affaires. Le sens d’un mot, d’une phrase détachée, pouvait se rapporter à tant de complications incompréhensibles pour une jeune fille ! Mais, depuis l’après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée d’équivoques. Et voici que le mauvais sortilège continuait d’opérer. L’intonation de son père lui parut aussi étrange que les paroles. Frissonnante, elle fit ce que, de sa vie, elle n’avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu’à l’écartement du rideau, et regarda sans se montrer. L’homme qu’elle aperçut, face à face avec le marquis de Valcor, lui fit peur. C’était un gaillard à visage et à costume faubouriens, un bellâtre vulgaire et avantageux, roux de cheveux comme de moustache, le menton rasé dessinant la mâchoire bestiale, les yeux petits sous le front bas, la taille haute, souple, de musculature redoutable, un de ces fauves de barrière comme justement Mlle de Valcor en avait entrevu ces jours-ci, par les glaces de son coupé, dans les quartiers excentriques, autour du Père-Lachaise. Ça pressait, monsieur le marquis, » répliqua ce singulier visiteur. « Je vous dis qu’ils sont sur la voie. Quand ils m’auront fait coffrer, vous serez empêtré encore plus que Bibi, s’pas ? « Partez, j’irai rue de Ravignan. La môme a ramené l’autre jour un bonhomme en pain d’épices, un type fouinard, qui lui a posé un tas de questions. Elle a dû jaspiner, la mâtine !... Je lui ai flanqué une râclée, mais... Elle ne reçoit pas tous les jours des ambassadeurs. C’est le métier qui veut ça. » Derrière la porte, Micheline tremblait comme la feuille. Elle ne pouvait comprendre l’abomination des paroles. Mais avec quelle audacieuse familiarité l’inquiétant personnage s’adressait au marquis. L’expression insolente et gouailleuse de ce drôle lui faisait un effet plus sinistre que si les murailles eussent oscillé. Le timbre extérieur de l’hôtel vibra. Cette brusque sonorité rappela Micheline au sentiment de sa situation. Elle, Mlle de Valcor, aux écoutes derrière une porte, comme une servante curieuse ! Elle s’enfuit, rentra dans son boudoir. Plus d’un quart d’heure s’écoula sans qu’elle parvînt à démêler ce qu’elle éprouvait. Deux fois encore elle entendit les sonneries annonçant des visiteurs. « Monsieur le marquis fait avertir Mademoiselle qu’il y a trois de ses amis à dîner. Elle allait s’écrier : « Dans notre deuil ! » Mais elle retint le commentaire devant le valet. « Monsieur le comte de Prézarches, l’ancien ministre, monsieur Raymond Varouze, président de la Cour de cassation, et le cousin de Mademoiselle, monsieur Amaury de Servon-Tanis. Priez monsieur le marquis de m’excuser. Dites-lui que je suis souffrante, que je ne descendrai pas. » Deux minutes plus tard, Renaud entrait chez sa fille. Quand elle le vit, elle se dressa, courut d’un élan se jeter dans ses bras. Il la sentit trembler elle, sa Micheline, altière et forte comme lui-même. J’avais tant à vous dire ! J’avais tant besoin d’être seule avec vous ! Tu m’en veux d’avoir demandé à Prézarches et à Varouze de dîner avec nous ?... Je dois avoir ces gens-là dans la main. Eux et moi, nous aurons à causer, aux cigares. Vous savez bien qu’il me fait la cour ? Ne dites pas que vous souhaitez de me voir sa femme. Vous savez bien que mon cœur s’est donné. Un nuage passa sur le front du marquis. Il écarta sa fille, marcha par la chambre. Malgré l’heure soucieuse, elle eut une palpitation de fierté en contemplant ce père qu’elle adorait, et qui lui parut de si haute allure dans sa simple jaquette noire, gardée pour bien marquer l’intimité du repas. Il redressa vers elle son visage de fine énergie, aux yeux bleu sombre, attirants et profonds. « Il ne s’agit pas de ton mariage. Et tu ne vas pas me dire que tu as peur d’un flirt. « Moins de deux mois après avoir enseveli ma mère. » de Valcor contint à peine un geste d’impatience. Que penses-tu donc que je prémédite ? J’ai prié deux amis intimes de venir causer avec moi, parce que nous n’avions que ce moment. Si tu trouves que c’est manquer à la mémoire de ta mère, nous serons d’avis différents pour la première fois. » Mais il ajouta plus sèchement : « Si tu ne viens pas à table, je jugerai que tu veux me donner une leçon. Et, je t’en avertis, je ne les tolère pas. » Micheline réfléchit une seconde et dit : « Père, à quelle heure ces messieurs s’en iront-ils ? Je vous répète que j’ai des choses très graves à vous communiquer. Pourrez-vous m’entendre ce soir ? » Une extrême contrariété se peignit sur la figure de Renaud. Sa fille eut un cri : De quoi as-tu peur ? » dit-il en marchant vers elle, stupéfait. Je vous en prie, n’y allez pas ! Comme elle le regardait, fixement, sans répondre, il reprit, d’un ton très bas, empreint de sa volonté terrible : « Ma petite fille, assez ! De telles explications sont hors de propos lorsque nous avons des étrangers, chez nous, que mon absence étonne, sans doute. Nous reprendrons cela plus tard, dans la mesure qui me conviendra. Pour le moment, agis à ta guise. » Elle passa dans son cabinet de toilette, sonna sa femme de chambre. « Ma robe de mousseline de soie noire et crêpe... Un instant après elle paraissait au salon. Son père eut un mouvement lorsqu’il la vit entrer, toute en noir, avec son admirable visage d’une pâleur qui justifiait le prétexte de maladie, que, déjà, il avait donné, pour son absence. Les grands yeux d’ombre, sous le front si blanc, avaient de longs rayons tristes, mais aucune langueur. Leur regard, même affligé, exprimait la fermeté de cette âme juvénile. Puis, plus bas, à son cousin : Ne me forcez pas à parler ce soir. C’est la première fois qu’il y a quelqu’un à notre table depuis que maman n’est plus là... Celui à qui elle fit cette recommandation l’observa religieusement. C’était un joli jeune homme, n’ayant guère pour lui, avec son gracieux physique, qu’une fortune point trop écornée et son beau nom de Servon-Tanis. Il avait contre lui son cœur tendre et timide. Désespérément épris de Micheline, il n’eût point même osé, avec elle, ce flirt auquel M. de Valcor encourageait plaisamment sa fille. Le marquis ne le favorisait pas autrement d’ailleurs, s’étant dit seulement que si Micheline pouvait oublier Hervé de Ferneuse, elle s’épargnerait peut-être bien des souffrances. Puis il eût été heureux de la marier tôt, de faire d’elle une Servon-Tanis, comme sa mère. Dans la salle à manger, vaste et somptueuse, autour de la table au service sévère, sans fleurs, sans bougies, sous la seule lumière électrique tombant du plafond, le dîner fut dépourvu d’entrain. « Un vrai repas d’enterrement, » pensait ce vieux beau, le comte de Prézarches, dépité de ne pouvoir étaler une galanterie sénile devant l’adorable, mais trop sérieuse jeune fille, qui présidait en face de son père. Des pensées de convoitise, soigneusement dissimulées d’ailleurs, faisaient quelquefois baisser les paupières de Varouze, sur ses yeux trop noirs et trop flambants de Méridional, entre ses favoris déjà pointillés du givre de la cinquantaine. quand elle sera mariée !... » « Surtout si elle épouse ce benêt de petit cousin, qui roule des yeux de carpe en lui versant de l’eau à côté de son verre !... » Il pouvait rire des mésaventures des maris, ce président de la Cour suprême, qui avait frôlé, lui, sans le savoir, la plus effroyable aventure de ce genre. Sa femme, cette Claire Varouze, dont la vie intime avec lui était un enfer, affolée de l’avoir trop aimé pour en tant souffrir, n’avait-elle pas noué une intrigue de hasard avec un inconnu ? Et cet inconnu n’était-il pas ensuite arrêté sous l’inculpation d’assassinat et de vol. C’était ce fameux Michel Occana, convaincu d’avoir tué une femme galante pour la dépouiller, et soupçonné de crimes plus mystérieux, qui n’avait échappé à l’échafaud qu’en s’étranglant dans sa prison. Jamais on n’avait établi l’identité véritable de cet homme, dont Mme Varouze fût devenue la maîtresse s’il avait été arrêté seulement trois jours plus tard, et qui aurait pu crier le nom de cette mondaine aux assises, s’il n’avait été un chevaleresque bandit. Le juge d’instruction, non moins chevaleresque, avait rendu à la malheureuse ses lettres passionnées, au cours d’une scène atroce, où elle tourna contre elle-même un revolver, et d’où elle faillit sortir folle. Ce qui n’empêchait pas ce soir son mari, haut magistrat, de réputation intègre, assis à la table du marquis de Valcor, d’escompter les futurs déboires conjugaux de la fille de son hôte. En même temps, d’ailleurs, il prêtait à cet hôte une oreille attentive, cherchant à découvrir, embusqué sous les phrases ronflantes ou banales, le mot qui lui livrerait un peu de ce marquis cousu d’or, pétri d’orgueil et de génie, mais peut-être préoccupé de rendre à la magistrature de son pays quelques-uns de ces services dont on ne parle jamais et qu’on n’oublie pas. Justement Renaud parlait de ses immenses exploitations de caoutchouc. Il allait mettre la Valcorie en actions. Il commençait à trouver trop lourde la direction d’une telle entreprise, surtout de si loin. Il ne voulait pas que son œuvre s’en ressentît. L’idée des actions prochainement émises, de leur hausse assurée dans l’avenir, des parts de fondateur, des situations dans le conseil d’administration, de tous ces flots d’or qui allaient couler, allumèrent les yeux fatigués, ternis, du vieux de Prézarches, les prunelles charbonneuses de Varouze. Tous deux, pour un instant, oublièrent la beauté de Micheline. Autour de la table glissaient les pas assourdis des domestiques en livrée de deuil. Une argenterie massive couvrait la nappe. Aux murs se déployait la sombre magnificence des tapisseries anciennes. Il y avait dans ce lieu comme une solennité de richesse. « Quel morceau à dévorer, si l’Affaire Valcor devait se rouvrir !... » pensa involontairement le président de la Cour de cassation. Mais il se hâta d’imposer silence en lui-même à cette voix indiscrète. Certaines choses ne sont pas bonnes à se dire, surtout quand on se sait capable de les faire. « Le gaillard a l’air pourtant rudement sûr de lui ! » songea encore Varouze, en observant ce type extraordinaire, cet homme d’un attrait viril et superbe, digne de faire dédaigner la jeunesse par toutes les femmes, et d’une valeur intellectuelle si forte, avec un don d’autorité tellement irrésistible. « Ne pensez-vous pas retourner en Amérique, mon cher Valcor ? » demanda l’ancien ministre des Relations Industrielles. quand ma fille sera mariée, » répondit Renaud, qui venait de rencontrer le regard inquiet de Micheline. Sa phrase fit rougir Amaury de Servon-Tanis. Mais, comme les autres convives le questionnaient encore sur la Valcorie, voulaient lui faire préciser ses projets et ses plans, il eut un sourire. tout à l’heure, messieurs, au fumoir. Je n’ai pas habitué mademoiselle de Valcor à ces arides questions. » Le comte de Prézarches vint offrir son bras à la fille de la maison. Le café pris, tous montèrent au premier étage. Dans la bibliothèque, Micheline dit à leurs convives : « Mon père va vous conduire savourer ses cigares. Je vais prendre congé de vous. Nous ne vous reverrons pas, mademoiselle ? » Malgré leurs regrets de convenance, ils se hâtèrent vers la pièce où l’on pourrait enfin parler sérieusement. « Vous ne les suivez pas, Amaury ? Je préfère vous tenir compagnie, si vous le permettez, ma cousine. Mais je vous serai reconnaissante de ne pas profiter de la permission. Mon oncle me traite en enfant. » Un éclair de malice fit briller le charmant visage de Mlle de Valcor. Pas si enfant que cela, pour le marquis, puisqu’il lui donnerait volontiers sa fille. « Vous vous moquez de moi, Micheline. Ce qui rend les hommes ridicules, c’est la coquetterie des femmes. Or, je ne suis pas coquette avec vous, reconnaissez-le. Et cela me fait de la peine. Vous ne voulez pas me laisser au moins un peu d’espoir ? Eh bien, j’en garderai malgré vous. Cela ne suffit pas de m’interdire l’espoir. Et si je le faisais ? Il y avait de la mélancolie sous ce badinage. La loyauté de Micheline crut devoir une entière confiance à un sentiment qui risquait de devenir trop profond. « Amaury, c’est à votre délicatesse que j’en appelle contre vous-même. Je vais vous révéler un secret que vous respecterez, qui vous empêchera de me reparler jamais comme tout à l’heure. Et à qui, grands dieux ?... Pourquoi ne le voit-on jamais ici ? Voilà bien des questions, » dit Micheline avec hauteur. Chez les Servon-Tanis, quand un homme a reçu l’engagement d’une jeune fille, le service seul de sa patrie, s’il est marin ou soldat, peut le tenir éloigné d’elle. Lorsque la jeune fille est telle que vous, pareil honneur supporte mal d’être tenu caché. Chez les Servon-Tanis, » repartit Micheline âprement, « on n’a pas l’habitude des insinuations sournoises. Je le sais, car j’en suis. Veuillez donc parler ouvertement, mon cousin. S’il est l’explication de vos paroles, soit. Continuez à garder soigneusement par devers vous le secret que vous m’avez confié. Le bruit en avait couru, il y a plus d’un an, à Valcor. Vous vous rappelez, le soir de votre fête ?... Ce bal si brillant, si gai ?... On chuchotait en vous voyant danser avec monsieur de Ferneuse. L’opinion, pourtant, se dérouta, parce que ce ne fut pas lui, mais le prince de Villingen qui conduisit avec vous le cotillon. Cette circonstance vous épargna plus tard de pénibles commentaires. Si l’on considérait Hervé de Ferneuse comme votre mari futur, quelle explication donner à sa retraite au moment des embarras qu’a traversés le marquis ? » Pour la seconde fois de la journée, Micheline entendait ce raisonnement. Son amour pour l’absent compromettait son père. Qu’elle était douloureuse et mystérieuse, en effet, cette absence ! que faisait-il, celui à qui elle avait donné sa vie ? Est-ce qu’on finirait par la faire douter de ce cœur si sûr, et des serments prononcés sur la falaise, après l’escalade hardie, où le jeune homme lui apparaissait toujours, suspendu au roc ainsi qu’un oiseau sauvage, la bouche et les yeux pleins de cris sublimes, dont s’emplissait l’immensité du ciel et de la mer ? La vision passa en elle, avec un souffle d’Océan. Puis elle entendit son cousin qui lui disait : Vous quitter, si j’avais eu le bonheur d’être votre fiancé. Vous quitter, même si l’univers entier vous avait accablée !... On s’est un moment détourné de mon oncle Valcor, dans ma famille. Ma grand’mère, la duchesse de Servon-Tanis, n’est revenue qu’après la validation par la Chambre. Je me rappelle qu’elle était avec vous, dans la tribune, à la séance qui suivit, quand on acclama votre père. Mais, pendant longtemps, elle s’est demandé qui elle avait introduit dans notre famille. Si vous aviez assisté à ses crises de terreur !... Moi, je défendais mon oncle contre elle. Au fond, cela m’était bien égal. Même abattu par ses ennemis, il m’eût trouvé à son côté. Je ne sais si une affreuse impulsion égoïste ne me portait pas à souhaiter sa ruine. Oui, c’est abominable, n’est-ce pas ? Mais ainsi j’eusse été seul à vous défendre, seul à vous sauver, à vous aimer... Je n’aurais pas disparu, moi, au moment du péril, comme Hervé de Ferneuse. Micheline, qu’est-ce que je dis ?... Le jeune homme s’abattit sur une chaise et couvrit son front de ses mains. Dans la grande bibliothèque, où tous deux se tenaient, un silence se fit. L’hôtel paisible, au fond de sa cour, à distance de la rue, avec ses murs épais, ses tentures lourdes, enfermait une paix profonde. Paix des chambres soyeuses, emplie de calme lumière ou de nuit fragile, suivant le jeu des boutons électriques, mais non point paix des âmes. A côté, dans le fumoir, les fauves intérêts s’épiaient, se mesuraient, parmi les sourires et la fumée des cigares, comme des bêtes rivales dans une jungle fleurie. Ici, l’amour broyait aussi ses proies. Micheline regardait les cheveux châtains, divisés par une raie fine, au-dessus des deux mains longues, presque féminines d’élégance, dans lesquelles Amaury cachait son visage. Elle n’en voulait pas à son cousin. Par loyauté, pour lui éviter des tourments vains, elle lui avait déclaré qu’elle ne s’appartenait plus. Tout ce qu’il avait dit ensuite ne pouvait faire qu’il prît à ses yeux de l’importance. Il ne gardait même plus celle que sa pitié, tout à l’heure, lui donnait. Mais il avait avivé trop de choses en elle. Micheline ne souhaitait que d’être seule pour y penser, à ces choses d’inquiétude, à ces choses de regret, à ces choses de sacrifice et de tendresse. « Amaury, » prononça-t-elle, « je ne vous tiendrai pas compte des extravagances que vous venez de débiter. Ni mon père ni monsieur de Ferneuse ne peuvent être atteints par des appréciations que vous dictent la jalousie et le dépit. Mais c’est la dernière fois que vous aurez l’occasion de les énoncer en ma présence. Il leva un visage blême, des yeux mouillés de larmes. Je vous prie de me quitter ce soir, et de ne plus chercher à me parler en tête à tête. Puis, comme il restait devant elle, hébété, éperdu : « Allons, mon petit cousin, allons... lui dit-elle, comme en congédiant un enfant, l’enfant qu’il s’était plaint d’être pour son oncle, et qu’il était bien davantage pour elle. Il voulut se précipiter, pour au moins lui baiser la main. Mais, avant qu’il en ait eu la présence d’esprit, elle avait déjà disparu, refermant la porte qui donnait sur son petit salon. Quand elle fut seule, Mlle de Valcor sentit tourbillonner en elle-même toutes les émotions de cette journée. L’image dont s’était accompagnée l’une s’emplissait du frémissement de l’autre. Ainsi, elle se trouvait en pensée dans le cimetière blanc, et c’était le souvenir d’Hervé qui lui faisait défaillir le cœur. Pourquoi ce long, cet inexplicable silence ?... Ne pouvait-il, au moins, lui faire transmettre de ses nouvelles par sa mère ? Mais Mme de Ferneuse aussi avait disparu de leur existence. Elle revoyait, en un éclair, cet individu répugnant qui parlait à son père sur un pied d’égalité, avec plus d’aisance qu’un Luc de Prézarches ou un Raymond Varouze. A son père, si prompt à marquer aux gens leurs distances ! C’était ce personnage louche qu’un Renaud de Valcor irait retrouver cette nuit ! Car elle avait entendu le rendez-vous, sauf l’endroit, que la prudence du drôle modifiait. Elle s’attacherait à lui, avouerait son indiscrétion, ce qu’elle avait surpris, elle le supplierait... Il faudrait bien qu’il la rassurât ou qu’il restât ! Mlle de Valcor toucha une sonnerie. « Dites qu’on me prévienne aussitôt que ces messieurs seront partis. Bien, mademoiselle, » répondit la femme de chambre. Une heure plus tard, elle crut entendre battre la grande porte de la rue. « Ces messieurs viennent de s’en aller. Monsieur le marquis est sorti également. Je n’ai pas entendu de voiture. Monsieur le marquis est parti à pied. Mademoiselle ne veut pas encore se mettre au lit ? Micheline était résolue à rester debout jusqu’au retour de son père, pour lui demander un entretien, à quelque heure de la nuit que ce fût. pensait-elle avec les tressaillements d’une inquiétude qui craignait tout sans savoir au juste quoi. Bientôt la diversité de ses préoccupations se fondit dans cette peur irraisonnée, torturante. Craignait-elle un guet-apens tendu à son père par des malfaiteurs ? Craignait-elle davantage une alliance de mystère, de scélératesse, entre ce père, qu’elle mettait si haut jusque-là, et des êtres pareils à celui dont elle avait entrevu tout à l’heure la figure de gredin, dans le cabinet même du marquis de Valcor ? Elle ne définissait pas ce qui la faisait trembler. Et les vagues bruits, soulevés lointainement dans le vaste hôtel, lui faisaient plus mal encore. Vers minuit, elle fit venir dans son petit salon Firmin, le vieux valet de chambre du marquis, l’homme qui passait, à tort ou à raison, pour posséder quelque grave secret de son maître. « Mon père ne vous a pas prévenu de l’heure où il rentrerait, Firmin ? Mais ce ne sera pas très tôt, car monsieur le marquis m’a défendu de l’attendre. » Elle se tut, ne voulant pas éveiller les commentaires, en trahissant un état d’esprit que rien, peut-être, ne justifiait. « Mademoiselle ne compte pas veiller jusqu’au retour de monsieur le marquis ? » demanda l’ancien serviteur avec une familiarité respectueuse, permise à lui seul. J’ai quelque chose d’urgent à lui communiquer. Je ne vous demande pas votre avis. dit sèchement Micheline, froissée, sans toutefois comprendre la pensée du valet. Un instant après, elle congédiait également sa femme de chambre. Micheline, en s’approchant d’une croisée, vit qu’il neigeait. La nuit de la cour s’éclairait d’un reflet pâle. Elle distingua les flocons qui dansaient dans un rayon, venu du vestibule, où l’électricité veillait avec elle, pour le retour du maître. Renaud de Valcor rentra entre deux et trois heures du matin. Micheline entendit sa voix, dans le profond silence ouaté de neige, tandis qu’il criait au concierge : « C’est moi, Hilaire, ne bougez pas. » Elle sortit sur le palier, comme il gravissait la dernière marche de l’étage. Il eut un recul à son apparition, puis s’écria, d’une voix de colère qu’elle n’avait jamais entendue : Pour mieux l’accueillir, et non pas dans cette curiosité qu’il lui supposait, elle tourna un commutateur. L’électricité jaillit juste en face de lui. Et alors sa fille vit son effrayante pâleur, l’étrange expression de ses yeux, le vieillissement de ses traits, la boue souillant ses chaussures et dont il était éclaboussé jusque sur sa pelisse, l’humidité ternissant l’éclat soyeux de son haut-de-forme. Elle ne put retenir un cri. Il la saisit par le bras, la poussa dans l’intérieur du boudoir d’où elle sortait. « Eh bien, quoi ?... » fit-il avec une espèce de brutalité, dont s’effara la jeune fille. Puis comme elle ne répondait pas, il marcha vers une glace. Ma figure n’est pas changée, pourtant ! » Et, se retournant avec des gestes saccadés, aussi différents de ses habituelles allures que cet accent bizarre : « Va te coucher, ma petite fille... Va te coucher, » reprit-il avec une douceur contrainte. Éperdue, déconcertée, elle allait obéir, quand il la rappela. « Qu’avais-tu donc de si important à me dire, pour m’attendre jusqu’à trois heures du matin ? » Elle ne voulut pas l’irriter en avouant son trouble, ses pressentiments. « J’avais fait une étrange rencontre ! Et j’avais reçu une lettre plus étrange encore. « J’ai vu Françoise, au cimetière. Elle priait sur la tombe de maman. » Écho tellement vibrant que Micheline en resta saisie. A voir le geste indifférent aux noms de Françoise et de sa mère morte, eût-elle pensé que celui de cette paysanne produirait un pareil effet ? « Mathurine Gaël t’a écrit ?... Et, comme il se laissait tomber sur un siège, sa fille eut le sentiment sinistre qu’il s’écroulait d’émotion. Quand elle lui tendit le papier, elle vit un presque imperceptible tremblement agiter la main dont il le saisit, et elle l’entendit murmurer : Un visible soulagement parut sur ses traits lorsqu’il parvint à la dernière ligne. Mais ensuite il garda longtemps ouvert sous ses yeux ce feuillet de papier commun, couvert d’une grosse écriture laborieuse. Micheline ne distinguait plus l’expression de sa face penchée. Tout à coup, elle entendit un léger choc. Une goutte d’eau venait de s’écraser sur la page. Elle qui n’avait jamais vu pleurer son père, pas même au chevet d’agonie de la pauvre Laurence, elle s’agenouilla près de lui, secouée d’épouvante. Renaud tourna vers sa fille un visage étonné, hagard. Sans doute, il avait oublié sa présence. « Va dormir, mon enfant, » lui dit-il d’une voix somnambulique. Elle n’osa pas répondre un seul mot, n’osa même pas lui tendre son front pour recevoir le baiser qu’il ne songeait point à y mettre. Fuyant l’intolérable oppression de cette scène, elle se réfugia dans sa chambre, le laissant dans son boudoir, à elle, où il ne paraissait plus d’ailleurs se douter qu’il fût. Du seuil, elle le regarda encore. Il était retombé dans son attitude si lugubrement pensive. Sa tête s’inclinait, ses yeux se fixaient toujours sur cette lettre, la lettre où la pauvre vieille paysanne pleurait sa petite-fille perdue, où l’aïeule, abreuvée de douleurs, implorait pour Bertrande égarée la protection de la pure Micheline. Le lendemain, Micheline hésitait à se présenter chez son père. Ce fut lui qui, vers onze heures du matin, fit demander si Mademoiselle était levée, et si elle voulait bien venir le trouver dans son cabinet. Elle y entra, le cœur étreint d’appréhension. de Valcor marchait de long en large, en fumant une cigarette. Tout de suite, sa fille se rassura en voyant que ce fier visage ne gardait aucune trace des troubles de la nuit. Elle y retrouvait l’habituelle expression, mélange de force calme, d’ironie subtile, de ferme douceur, qui charmait, en subjuguant. La fugace accentuation de l’âge s’était effacée. Les traits avaient quelque chose de retrempé, de rajeuni, que soulignait l’éclat du linge, éblouissant dans le veston de velours, à la coupe dégagée, si seyant à cette élégante silhouette. « Eh bien, ma chérie, causons un peu, » dit le marquis. « Nous dirons des choses qui en vaudront la peine. Tandis qu’à trois heures du matin, quand je rentre harassé d’une difficile séance et que tu es toi-même énervée par une veille déraisonnable... Si j’ai veillé, père, c’est que j’avais aperçu ici un individu dont l’aspect me laissait une véritable frayeur. Certainement un de ces « Apaches » de faubourg, capables de donner des coups de couteau pour la belle « Casque d’or ». « Tu lis donc le Petit Journal ? Elle m’y a montré ce roman vécu, aussi extraordinaire que les feuilletons qui amusaient ses longues journées de maladie. Mais où l’as-tu vu, cet « Apache »? Je me suis arrêtée en découvrant que vous n’étiez pas seul. Tu as mal jugé ce brave homme, » prononça le marquis, en lançant complaisamment une bouffée de cigarette. « C’est un ouvrier qui n’a rien de commun avec les « Apaches », sinon son domicile sur la Butte, son costume sans prétention, et son bagout de faubourien. Il venait, au nom de ses camarades, me prier d’assister à une réunion, où des orateurs populaires devaient les entretenir des débouchés qu’offrent les colonies aux énergies surabondantes de la métropole. On me demandait de parler de la Valcorie, de l’industrie du caoutchouc, et peut-être espérait-on que je proposerais du travail là-bas à ceux qui n’en trouvent point ici. C’était un guêpier où l’on pouvait me prendre. On m’attaque beaucoup dans les cercles ouvriers, sous prétexte que j’emploie sur mes plantations des Indiens que je rétribue d’une façon dérisoire, alors que les bras de nos compatriotes manquent d’ouvrage. En somme, c’était une occasion de m’expliquer là-dessus, dans un milieu très spécial. Je n’en aurais pour rien au monde manqué l’occasion. Et, avec un élan aussi enfantin que l’appellation, elle se jeta dans ses bras. Il l’écarta, toujours souriant, mais la perçant du regard jusqu’au fond de l’âme. Je m’étais fait tant de mal ! Et toi, tu faisais du bien... » Vivement, comme par une protestation plaisante, il lui mit la main sur la bouche. Mais, si brusque fut le geste, que Micheline sentit les doigts nerveux se crisper sur ses joues et ses lèvres délicates. Elle en rit, soulagée, détendue, presque heureuse. « Alors la réunion s’est prolongée tard ?... Comme je ne prends jamais ma voiture pour aller chez les pauvres, et que leurs quartiers ne sont pas visités par les fiacres, je suis descendu de la Butte à pied, avec la neige... Tu as vu dans quel état je suis rentré. Je te décrirai cela plus tard. Elle l’interrompit par une exclamation de remords attendri : « Et moi qui prenais ton visiteur pour un assassin !... » Renaud de Valcor eut un tressaillement. Il se détourna vite, sa fille ne put voir l’éclair de ses yeux, la crispation de sa face, et marcha vers la cheminée pour y lancer le bout de sa cigarette. Puis, lentement, il en ralluma une autre. « Voyons, » reprit-il enfin, « qu’avais-tu à me dire cette nuit ? Le marquis étendit le bras, comme pour arrêter ce qui suivrait. « Ne me nomme pas cette coquine. Belle acquisition pour le couvent qui la recevra. L’indignation de ce cri fit légèrement pâlir Micheline. Mais elle avait le courage de ses actes et de ses sentiments. « La malheureuse m’a fait pitié. Elle se traînait en pleurant sur la tombe de ma mère. Je l’y eusse écrasée ! » Ses dents grinçantes, son talon tournant sur le tapis, broyaient l’ennemie, si frêle ! Micheline revit la silhouette gracile, la mince figure dévastée de regret. La lutte, entre cet homme et cette enfant, apparaissait trop inégale. « Sans cette petite vipère, » déclara le marquis, « sans sa frénésie jalouse contre toi, sans sa folie vaniteuse et son acharnement à devenir princesse, l’odieux complot contre ma situation, mon honneur, notre nom, ne se fût jamais formé. Et c’est à elle, c’est à cette créature de perfidie, que tu adresses la parole, devant la tombe de ta mère ! Elle est si cruellement punie ! » de Valcor eut un ricanement féroce. « Elle ne le sera jamais assez. Et alors tu as pris ses contorsions de rage pour du repentir ? Ses convulsions de serpent vidé de son venin !... Ne reviens jamais me dire que tu as adressé la parole à cette indigne créature, Micheline ! Je ne te le pardonnerais pas. » Il darda vers sa fille un regard de sombre mécontentement. Elle, à présent, restait muette, de confusion plutôt que de crainte, ne s’expliquant plus la généreuse impulsion qui l’avait apitoyée sur Françoise. Celle-ci ne feignait pas même le repentir, comme le supposait son oncle, mais lançait encore de sournoises allusions, vipère blessée, non désarmée, suivant la comparaison de tout à l’heure. Et cependant Micheline n’arrivait pas à la haïr au gré du vouloir paternel. « Maintenant, » fit le marquis, changeant de ton, « cette lettre de Mathurine Gaël, comment l’as-tu comprise ? Je n’ai pas essayé de la comprendre. Je dis que cette vieille folle m’offense, moi, Micheline de Valcor, en essayant de m’intéresser aux aventures d’une fille perdue. répéta son père, devenu blême et balbutiant, comme un homme frappé d’horreur. Je te défends te t’exprimer ainsi... Je te le défends !... » s’écria-t-il, plus menaçant que lorsqu’il s’irritait de l’entrevue avec Françoise. Micheline allait s’insurger, ayant hérité de ce même caractère de fer qui se dressait aujourd’hui pour la dominer. Entre ces deux êtres, nulle opposition ne s’était encore élevée où ils pussent mesurer leurs forces. Leur immense tendresse mutuelle, et l’idolâtrie entourant l’enfant gâtée, la fille unique, avait reculé l’épreuve. Elle devait venir, un jour ou l’autre. La délicate sensibilité de la jeune fille lui fit pressentir comme une souffrance dans la colère inusitée de son père. J’oubliais que Mathurine Gaël est estimée de notre famille pour je ne sais quels services anciens. N’a-t-elle pas été votre nourrice, mon père ? Quelque chose comme cela, » dit-il d’une voix plus étrange que cette étrange réponse. reprit Micheline, « voilà donc la raison du grand intérêt que vous portez à sa petite-fille. Je ne me permets pas de vous juger, mon père. Mais il m’est pénible d’entendre votre nom lié à celui d’une aventurière qui est la maîtresse du prince de Villingen. N’emploie donc pas, mon enfant, des mots de femme au courant de la vie, au moment même où tu montres combien Dieu merci ! tu l’ignores. C’est le mot « maîtresse » qui vous choque ? La chose vous répugne donc moins que le mot, même en ce qui me concerne, puisque vous paraissiez trouver bon que je m’occupasse de cette Bertrande. » de Valcor regarda sa fille avec une tristesse inexprimable, puis il alla s’asseoir devant son bureau, et s’y accouda, le front dans sa main. Micheline vint à lui, toujours un peu hautaine, mais assouplie par la bonté. Elle lui toucha l’épaule d’un geste caressant. « Je vous ai fait de la peine, mon père. J’ai donc heurté en vous, sans le vouloir, des sentiments bien profonds ? » Le visage du marquis se ferma, impénétrable. « Je n’aime pas voir ma fille manquer de cœur. Envers une vieille grand’mère, qui t’adresse la plainte la plus touchante. On n’abuse que celles qui le veulent bien. La fière jeune fille se dressa. Je m’en garderai bien ! » s’écria-t-elle, tandis que l’arc délicat de sa bouche se courbait de mépris. Elle demeura un peu interdite sous cet accent d’autorité. « C’est une belle chose que la pureté. Mais la charité est plus haute. » L’impétueuse nature de Micheline eut un ressaut. « Vous trouviez que j’en avais trop envers Françoise. Françoise nous eût écorchés vifs pour s’emparer de notre titre, de notre fortune patrimoniale. La noble jeune femme dont je plaide la cause refuse l’argent de l’homme qui l’a perdue, pour ne pas donner un intérêt à sa faute d’amour. Et seule, sous l’injustice, le préjugé, le dédain, elle travaille pour élever son enfant. Peut-il y avoir de la noblesse dans le vice ? Y a-t-il vraiment du vice dans un égarement du cœur ? Mon enfant, quand le cœur n’est pas en cause, quand ce sont les bas instincts, le goût du plaisir, l’ambition, une fille coupable n’agit pas comme Bertrande. Une fois le péché commis, elle ne le répare pas... L’action réputée mauvaise varie de tous les degrés qui séparent une âme haute et illusionnée d’une âme calculatrice et abjecte. C’est la suite qui en donne la mesure morale. Tout crime, à ce compte, pourrait avoir son excuse, » dit Micheline, qui enfonça son regard vif et franc jusqu’à l’âme de son père. Elle s’étonna de l’effet de sa phrase. de Valcor sembla comme pétrifié, les yeux attachés à ses yeux, où il cherchait peut-être une pensée lointaine et secrète. Sa physionomie, en même temps, s’altérait, sans que Micheline pût discerner le sens de ce changement bizarre. Il ouvrit la bouche, retint la parole prête à sortir, rêva un instant, puis dit enfin : Sous un uniforme chamarré et un chapeau à plumes, on a le droit de tuer cent mille hommes. La destinée supprime tous les jours des êtres dont la mort profite à d’autres. Faire acte de souverain, faire acte de dieu, changer la marche de la fatalité, cela peut apparaître exécrable, antihumain. Vous ne parlez pas sérieusement ? » Renaud eut un sourire, et ne répondit pas. Presque aussitôt, leur conversation revint à Bertrande. « Par égard pour votre opinion, mon père, » dit Mlle de Valcor, « j’éviterai de juger sévèrement cette malheureuse en votre présence, et même à part moi. Si le hasard la met sur mon chemin, je ne me détournerai pas d’elle en lui marquant mon mépris, comme je l’eusse fait auparavant. Mais ne me demandez pas d’intervenir en quoi que ce soit dans cette existence qui me répugne. Alors tu ne répondras pas à sa grand’mère ? Elle termine en imposant ses vieilles mains sur ton jeune front. C’est la bénédiction d’une aïeule que tu rejettes. » Micheline lança en fusée un léger rire moqueur. cria son père en lui saisissant le poignet. « Je renonce à vous comprendre. Vous voilà presque hors de vous, puor une vieille nuorrice radoteuse et une petit paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi, vous si superbement calme. Pas même au plus fort de votre lutte affreuse, pas même au lit de mort de ma mère. Elle le quitta avec une exagération de dignité, mélange d’orgueil féminin et d’enfantine bouderie. Le caractère, si élevé qu’il fût, n’atteignait pas son complet équilibre chez cette jeune fille dà peine vingt ans. Et son jugement avait l’intransigeance d’un idéal trop haut, qui ne s’est jamais mesuré aux réalités de la nature humaine et de la vie. D’ailleurs, comme il arrive, précisémente dans la très grande innocence, elle imaginait l’excès du mal dès qu’elle cessait de le nier tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences de Françoise, combinées avec l’incompréhensible attitude de son père, finissaient par lui faire croire, non pas que celui-ci entretenait une galante intrigue avec la jolie Bertrande, mais qu’il le donnait à supposer, qu’il se prêtait imprudemment à cette monstrueuse interprétation de sa bienveillance. Tout souffrait en elle à la concevoir. Sa pudeur virginale, son culte pour la mémoire maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté. l’on affirmait à bon escient que le marquis de Valcor portait quelque intérêt à la maîtresse de son diffamateur, de ce Gilbert de Villingen, qui s’était efforcé de le déshonorer ! Sans la délicatesse invincible qui scellait les lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser cruellement son père, elle lui aurait opposé d’autres arguments et une autre résistance. Quoi qu’il en fût, elle avait pris un engagement. Elle le regretta presque une semaine environ plus tard, lorsqu’elle se trouva face à face avec cette Bertrande qu’elle avait promis de ne pas rudoyer. Ce fut encore à l’occasion d’une de ses visites au cimetière. Mlle de Valcor ne sortait guère que pour ce pieux pèlerinage. Françoise, lorsqu’elle était venue, dans une crise de désespoir, sinon de remords, apporter une prière et un hommage à l’innocente qu’elle considérait comme sa victime, à cette pauvre douce marquise Laurence, morte en se taisant et en aimant, comme elle avait vécu, ne cherchait pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait que, deux mois après les funérailles, Micheline vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la tombe de sa mère. Instruite par un inoffensif espionnage, elle savait à quoi s’en tenir. Avec intention, cet après-midi, elle se tenait dans l’intérieur du Père-Lachaise, à la bifurcation où celle qu’elle attendait devait quitter l’allée principale. La neige avait fondu dans le cimetière. Des souffles presque tièdes traînaient sous les nuages bas dans une continuelle menace de pluie. La jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait l’heure silencieuse et mélancolique. L’endroit, quoique funèbre, lui paraissait accueillant, salutaire. Se reposer, laisser un instant son cœur et ses membres s’engourdir, oublieux de l’effort, de l’angoisse, du travail... Elle avait confié son petit Claude à la garde d’une voisine. Maintenant qu’elle occupait, non plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais une pauvre chambre, dans une très pauvre maison, en plein quartier ouvrier, au fond de Clichy, elle connaissait la touchante fraternité des humbles. Dans sa Bretagne, elle n’avait guère su ce que c’était. Le paysan, le pêcheur, est concentré, replié sur soi-même. S’il ne refuse pas son aide, il ne l’offre pas non plus. Aucune population au monde n’exerce la solidarité avenante, joyeuse et bonne, comme l’ouvrier français, dans les faubourgs des grandes villes. Depuis qu’elle s’était réfugiée dans cette chaude fourmilière, la pauvre Bertrande ressentait moins son isolement et son malheur. Elle avait enduré avec tant de peine, en cette maison à demi équivoque du quartier Saint-Honoré, les airs de dénigrement affectés à son passage par des figures maquillées de cocottes ou des physionomies vinaigrées de bourgeoises. L’honnête cordialité populaire créait autour d’elle un air plus respirable après cette atmosphère oppressante. Pour venir se placer sur le chemin de Micheline, elle n’avait pas emporté son enfant, que, pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu’en elle le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité s’atténuât, parmi la discrétion bienveillante de son nouvel entourage, quoiqu’elle commençât même à goûter le juste orgueil de posséder, d’élever un fils, devant l’admiration que le bébé inspirait aux braves femmes des alentours, Bertrande n’avait pu supporter la pensée de paraître devant la « demoiselle du château », la noble et pure jeune fille qui l’avait connue dans leur commune innocence, avec ce petit être, « le fruit de sa faute ». Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement vêtue que jamais. Ses mains nues et roses de froid, mais fines, toujours soignées à cause de leur délicat travail, la dentelle reposaient sur sa mince robe noire. Son petit châle de laine lui suffisait, car sa robuste et rustique jeunesse restait presque insensible à la rigueur de la température. Cependant, n’était sa sauvage fierté, elle aurait eu de quoi se parer avec plus de luxe. Naguère, après le déjeuner au restaurant, Gilbert repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté, qu’une âme vive éclairait et faisait briller malgré les épreuves physiques, l’avait accompagnée dans son modeste logis, lui avait donné la fête de quelques heures d’intimité, d’oubli, d’amour. Même, le soir, il n’avait pas voulu se séparer d’elle, et l’avait encore emmenée dîner, en tête à tête cette fois, dans une échappée de luxe, de griserie, de lumière, de baisers. L’heure de l’adieu était venue, toutefois, déchirante pour la malheureuse qui ne s’illusionnait pas sur la fragilité de ce caprice. A ce moment-là, le jeune viveur, avec toutes les précautions dont il était capable, tâcha de faire accepter à la mère de son fils le peu d’or et le billet de banque solitaire demeurés dans son gousset, toute sa fortune d’ailleurs, sans compter ses dettes. Bertrande refusa, dans une révolte affolée. Recevoir de l’argent, après une journée comme celle-ci, une journée qui ne reviendrait peut-être pas ! si de telles heures ne restaient pas le plus désintéressé des rêves, elles devenaient la flétrissante déchéance. L’insistance de Gilbert avait galvanisé l’amante, lui avait donné la force d’abréger l’adieu, de s’enfuir, l’horrible force de s’arracher au mirage pour retourner à la réalité lamentable. quelle tristesse au lendemain de ce jour trop délicieux ! Pour lui, du matin au soir, et jusque très avant dans la nuit, elle avait manié le fin crochet dans le fil de neige, et les fleurs de dentelle avaient éclos sous ses doigts, la dentelle, qu’hélas ! elle n’était pas sûre de vendre, ou céderait à vil prix. Ainsi, elle n’avait pas eu le loisir de pleurer. Elle y rêvait encore durant la patiente station au cimetière. Quand elle aperçut enfin Mlle de Valcor qui s’avançait dans l’avenue, Bertrande se leva de son banc. Micheline s’approchait, seule, un simple bouquet de violettes à la main. Le fleuriste, qui soignait les plantes de la tombe, et chez qui elle s’était arrêtée, comme d’habitude, lui ayant dit qu’il avait placé dès le matin les branches lourdes, elle n’avait pas eu besoin de se faire suivre par son valet de pied. Elle allait passer, ne regardant même pas Bertrande. La riche héritière devina, plutôt qu’elle ne reconnut, son ancienne petite camarade de la grève bretonne. Elle demeura tellement stupéfaite que pas un mot ne lui venait. Malgré ce que lui avait dit son père de la fière pauvreté voulue par l’amoureuse coupable, elle n’avait rien imaginé de semblable à ce qu’elle voyait. Dans cette jeune tête ignorante, l’idée de l’irrégularité féminine s’alliait avec celle du luxe, d’un luxe criard. Puis, comment se fût-elle doutée que le séducteur de Bertrande, le prince Gilbert, son élégant conducteur de cotillon, fût suivant l’argot que lui-même employait dans la dèche. Une vision confuse lui représentait la coquette pécheresse en falbalas, sous des oripeaux insolents. Et c’était elle, cette piteuse personne, moins pimpante, oh ! infiniment moins, que la jolie paysanne de jadis, surtout quand elle portait la coiffe blanche aux miraculeuses broderies. C’était là une maîtresse de prince ! « Ne m’en veuillez pas de ma h pas, vous, mademoiselle Micheline ! « Pourquoi m’imposez-vous cette conversation ? Laissez-moi, » dit la jeune fille en se détournant. Car le souvenir de sa promesse et la violence de son préjugé se heurtaient en elle. « C’est dans l’intérêt de votre père. » Puisque vous connaissez si bien votre place, ne pourriez-vous dire « monsieur le marquis »? Un sourire crispa la bouche de Bertrande. Sourire d’énigme, d’amertume, et souligné par quel regard ! Micheline, comme fascinée, contemplait cette bouche pâlie, ces prunelles couleur de mer, où passait une expression si étrange. Je veux bien dire « monsieur le marquis », mais pas en vous parlant, à vous. N’exigez pas que je vous réponde. « Que cela suffise ! » « Je ne vous reconnais pas le droit d’intervenir dans notre existence, même pour nous rendre ce que vous appelez des services. Je ne vous ai pas cherchée. Une exaspération qu’elle allait ne plus pouvoir dominer montait en elle. « Encore du mystère, encore de l’ironie, et chez cette créature de rien... Son caractère, sans être emporté, était impérieux et prompt. Si elle prolongeait l’entrevue, elle ne pourrait plus tenir l’engagement pris auprès de son père. Elle traiterait rudement celle qui osait, avilie par un misérable, et infectant la calomnie, lui faire des avances fallacieuses. Et tombée plus bas encore, sans doute, avec cette chétive figure de misère ! Derrière la silhouette hautaine qui s’en allait dans un glissement d’étoffes noires, Bertrande restait immobile, mais non pas calme. Une effervescence brûlante, un tumulte de sentiments et de pensées, animait sa pâleur, étincelait dans ses yeux, lui rendait cet éclat qui jadis rivalisait avec celui de la superbe fille des Valcor. Pourtant, ce n’était plus la ressemblance extraordinaire d’autrefois. Toutes deux avaient dépassé l’impersonnalité de l’extrême jeunesse. La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis son empreinte différente sur leurs traits. Ce qu’elle voulait apprendre à M. de Valcor, c’étaient les menaces lancées contre lui si furieusement par Escaldas. C’étaient les projets que le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère de voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait parlé sans mesure. Surtout, elle tenait à prévenir le marquis que ses adversaires semblaient être sur la trace de l’homme mystérieux, par l’intermédiaire duquel était parvenue au Parquet la fameuse lettre, pivot du procès. Cet homme, Escaldas se faisait fort de le retrouver, et, suivant le cas, de l’acheter ou de le livrer à la justice. C’était de la plus haute importance pour M. de Valcor d’être informé que ses ennemis relevaient cette piste. Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans la fièvre, ne pouvant se résoudre à garder par devers elle un secret d’où dépendait peut-être le salut de cet homme, de cet homme à qui l’attachaient des liens de gratitude s’il était innocent, des liens de chair et de sang, s’il était coupable, mais toutefois trop loyale envers Gilbert pour rentrer de nouveau en rapport direct avec le marquis. A son amant, elle avait juré de ne pas revoir M. Elle savait trop qu’en le revoyant elle traverserait à nouveau les cercles infernaux de tous les doutes, le conflit le plus affreux de sentiments. Puis, par une si équivoque démarche, elle risquait de perdre complètement le triste amour dont la moindre parcelle suffisait encore à lui faire accepter la vie, l’empêchait d’en finir, comme à l’heure funeste où elle s’était précipitée sous l’automobile avec son enfant dans les bras. Et maintenant elle regardait Micheline qui déjà tournait l’allée, non pas dans la direction du caveau des Valcor, mais vers la sortie. Elle venait de déposer sur une tombe inconnue, pour y avoir lu l’inscription « A ma mère, » le bouquet de violettes qu’elle apportait à la sienne. Elle n’irait pas prier et se recueillir aujourd’hui. Bertrande perdait sans doute pour jamais l’occasion de lui parler. Or, maintenant, des choses palpitaient au cœur de la pauvre fille, qui n’étaient pas seulement des velléités de dévouement. Des choses tumultueuses et suffocantes, soulevées par le mépris de celle qui s’en allait là-bas, raidie d’orgueil, sous l’élégance onduleuse des étoffes noires balayant le sol, vers le faste de son équipage armorié. « Si je voulais !... » murmura-t-elle, tandis qu’une flamme s’allumait dans ses yeux clairs, « Si je voulais !... » comme elle y avait songé depuis quelques jours ! à ce que lui avait dit Gilbert : « Ta grand’mère Mathurine sait bien que cet homme est son fils Bertrand. Elle a décrit les mêmes signes que j’ai remarqués sur son bras, le jour du duel. » « Si je voulais !... » répéta la dédaignée, celle qu’attendait un enfant sans père, dans un logis sans feu, presque sans pain. Tout à coup, elle se mit à marcher très vite, courant presque. Ses pas agiles eurent bientôt rattrapé l’orgueilleuse lenteur de la silhouette en deuil. « Micheline de Valcor ! » Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un ordre si net, si pressant, que, de surprise, celle qu’on appelait s’arrêta. Je n’ai qu’un mot à vous dire. Votre mépris, je ne veux pas l’accepter. J’ai le droit de vous le renfoncer jusqu’à l’âme. Mais c’est le seul dont je veuille user. Je vais vous apprendre pourquoi vous ne devez pas me mépriser, Micheline de Valcor. » Stupéfaite, la fille altière et charmante de la marquise Laurence ouvrait ses grands yeux foncés dans une figure pâlie. D’où venait une pareille arrogance chez celle que la honte et le respect auraient dû courber ? D’où venait surtout la vibration de sincérité dans ses étranges paroles ? Presque malgré elle, Micheline écouta : « Un mystère nous rapproche plus étroitement que vous ne croyez, » disait Bertrande. « Le même sang coule dans nos veines. Quelle en est la source ? Vous le saurez un jour ou l’autre. Les ennemis du marquis de Valcor disent-ils vrai en affirmant qu’il est le fils de Mathurine Gaël et mon propre père ? Ou bien veulent-ils exploiter à leur profit un autre secret qui existerait entre nos deux familles ?... quelqu’un qu’on a voulu tenter par tous les appâts qui entraînent les cœurs : par le sentiment maternel, par l’orgueil, par l’intérêt... Et qui résiste, et qui garde le silence, parce qu’une parole de sa bouche ferait tomber la foudre sur votre maison. demanda Micheline avec des lèvres blanches. Appelez-la donc aussi « grand’mère », mademoiselle de Valcor. Cela vaudra mieux que de me faire dire « monsieur le marquis ». Et bénissez-la de vous préférer, vous, l’innocente, à moi, la pécheresse, parce que votre sécurité repose sur l’injustice qui m’est faite. En se taisant, elle vous maintient sur le sommet et me laisse dans l’abîme... « C’est pour me raconter une pareille fable que vous m’attendiez dans ce cimetière ! Je vous attendais pour faire transmettre à votre père qui peut-être est le mien un avis grâce auquel le marquis de Valcor serait mieux armé contre ceux qui le traquent. Votre fierté m’a refusé le privilège de défendre votre nom. Mais je ne vous ai abordé que pour cela. Elle regardait la jeune Bretonne, dans une stupeur qui lui ôtait toute pensée. Regardez-moi bien, » fit Bertrande avec un douloureux sourire, « puis, en rentrant, placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez encore cette ressemblance qui nous rendait jadis pareilles à deux sœurs. Elle s’effacera bientôt tout à fait. Le chagrin et la misère achèveront de me défigurer. Mais ne l’oubliez pas, vous, si de nouveau, à ce chagrin, à cette misère, vous étiez tentée d’ajouter votre mépris. Je ne vous méprise pas, » dit vivement Mlle de Valcor, bouleversée au point que sa voix s’étranglait. « Je ne vous méprisais pas tout à l’heure. Seulement nos deux chemins m’apparaissaient tellement séparés ! Comment le croire sans soupçonner mon père ?... Vous ne profitez pas des pièges qu’ils tendent. Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta : « Que puis-je pour vous ? » Une âcre saveur de revanche monta aux lèvres de la déshéritée. Déjà elle avait, du fond de son humiliation, surgi au-dessus du dédain dont on l’écrasait. Elle avait, suivant ses propres paroles, renfoncé le mépris jusqu’à l’âme aveugle qui prétendait l’en accabler. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d’un destin usurpé. Mais elle ne résista pas au désir de faire passer dans la chair délicate de cette belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du crime paternel. « Ce que vous pouvez pour moi ? » « Mais, la seule chose que je sollicitais de votre part. Transmettre un avis à votre père. Recommandez-lui de rester bien d’accord avec l’assassin du vieux Pabro, avec l’homme de la lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore le perdre. » Ce n’est pas sous cette forme que Bertrande préméditait de faire parvenir le précieux avis à M. Mais le mouvement des passions humaines est impétueux et incertain comme celui de la mer. Tout ce qui s’était dit là, depuis un moment, n’avait pas été prévu davantage. Un vertige amer dicta les dernières paroles, si terriblement significatives : « L’assassin du vieux Pabro, l’homme de la lettre... » Aussitôt une image s’évoqua dans l’esprit de Micheline... La sinistre figure de celui qu’elle avait nommé un « Apache », ne croyant pas si bien dire, de ce garçon louche, à qui son père elle l’entendait encore adressait l’étrange phrase : « Ne vous ai-je pas défendu de me relancer ici ? Vous y risquez autant que moi. » La malheureuse jeune fille était devenue pâle, de la pâleur qu’avaient autour d’elle toutes ces dalles funèbres sous le ciel d’hiver. « Je ne ferai pas une telle commission. Vous m’avez mal comprise, » balbutia Bertrande, effrayée elle-même du sens pris dans sa bouche, et ensuite seulement dans sa pensée, par cette brutale traduction des hypothèses d’Escaldas. « Je n’ai rien compris et ne veux rien comprendre, » dit Mlle de Valcor. « Mon père n’a pas à s’entendre avec des assassins. Il n’a que faire d’un pareil message. Même si son salut en dépendait... Que le destin s’accomplisse !... » est-ce vrai que vous avez un secret ? Est-ce vrai qu’on est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur ?... Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder dans l’ombre autour de votre âme ?... Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la mienne ! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même d’indifférent à votre égard. Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y a non plus rien de vil. Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a cru que vous trahiriez votre chair et votre sang ?... Un petit enfant dort dans son berceau, à côté de la table où je vous écris. vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là, respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le croire. On prétend que c’est un péché! D’avoir créé son cœur avec les battements du mien ?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine, que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un péché aussi ?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre de la vie ?... ce n’est donc pas sacré en soi ?... Comment alors se fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse ?... Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit descendue dans le mien ? Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice. C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime ! qui vous interdisez de crier : « Mon fils ! » parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que vous appelleriez. Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même, n’est-ce pas ?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer mugit et le couvre de sa clameur. quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère. Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de « fils », j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien. Je suis si pauvre, oh ! si pauvre, que vous pouvez être quand même un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour. Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand. C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents. Je suis deux maintenant pour vous aimer. Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste. Combien elle avait hésité avant d’écrire ! Mais, à présent que les lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour s’élancer là-bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève, vers le pays inoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans l’humble chambre parisienne, avec l’odeur sauvage de la lande, avec l’odeur salée de la mer. Bertrande s’approcha du berceau où dormait son petit Claude. Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu’elle pouvait bien le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant de ramener entre lui et le jour le rideau léger d’indienne à fleurettes bleues. Si grand’mère le voyait, pourrait-elle donc lui en vouloir d’être au monde ? » La fierté maternelle ne l’illusionnait pas. Issu de deux souches vigoureuses, celle de ces marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à la Révolution, puis à l’Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit prince de Villingen, le petit Claude, l’enfant de l’amour, réunissait en lui le meilleur de leur double sève. Les dons que la Nature lui avait prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s’affirmaient en traits plus distincts. La tête mignonne qui s’abandonnait sur l’oreiller dans la profusion des boucles d’un blond brunissant, rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout à l’heure, quand les grands yeux s’ouvriraient, on croirait voir un de ces deux chérubins qui suivent du regard l’ascension de la Vierge sur la toile fameuse du Musée de Dresde. Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres sur le front blanc et moite, ou sur l’une des joues, colorées par le sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur ses épaules et descendit en courant ses cinq étages. Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de sombre, d’une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui parlementait avec sa concierge. Je savais bien que vous alliez revenir. Quand vous sortez sans vot’ bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi on n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça ! Est-ce que Madame me demandait ? » Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle, la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, avec une physionomie défaillante. Cette personne, qui paraissait avoir à peine l’âge, et point du tout l’assurance, impliquée par ce titre de « madame », se reprit avec un visible effort. Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que j’apporte, » dit l’inconnue en soulevant un petit paquet. « Nous verrions si vous pouvez faire le travail. Vous ne craignez pas de monter un peu haut ? » La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de l’obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure pâle donnait une impression de lassitude et de débilité. Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette jeune dame. Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue. Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère. Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la fiancée de celui-ci. Mlle de Plesguen ne se considérait plus comme telle, et ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les soupçons et la rage douloureuse de sa rivale, si la mère du petit Claude eût deviné son nom. Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre. La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre, bien mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard. murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à fleurettes bleues. Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse. D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur entrée, peut-être aussi l’heure de son repas, troublait le sommeil du petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur. La jeune mère courut, écarta le rideau. Et alors le délicieux tableau apparut, l’éternel et incomparable ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde, un petit enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses boucles tièdes, plus lourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur. Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté, un délice ! « Vous permettez, madame ?... » « Je suis vraiment bien confuse. Mais si je ne m’occupais pas tout de suite de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous entendre. Faites comme si je n’étais pas là. Je ne suis pas pressée, » répondit l’étrange cliente. Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle. Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la Mélancolie, ou de l’Impossible et de l’Inaccessible, tant la brisure du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la lueur indécise de ses prunelles. Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s’aperçut pas de cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d’excuse : « Il n’y a qu’une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas la paix, » elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage, et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa chair blanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en y jetant sa tête bouclée. S’étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle s’avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d’accepter un siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et demanda timidement : « Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère bien, madame ? » Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait enfin. « Vous n’en avez pas encore, peut-être ? alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit gourmand ait son goûter à l’heure. J’avais des battements de cœur en montant. » C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix inattendue dans la simple scène. La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite d’autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un caractère attendrissant où s’adoucissait l’horrible mal. La douleur perdait un peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d’une si adorable innocence... Mlle de Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait pas. Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, parce qu’elle y puisait une espèce d’abnégation involontaire, qui violentait ses révoltes les plus furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait à l’acceptation finale. Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes. Elle pensait être restée chrétienne, même dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car le christianisme s’accommode avec certaines férocités de sentiments, quand on peut prétendre détester l’injustice sous la figure des êtres qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes. Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante de son rôle l’avait saisie. C’est dans une crise de regret sincère qu’elle était allée prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante, dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci, même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille, et l’avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu’il était, devait épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était plus rien. Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante des théories. L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une créature vulgaire, du moins elle la qualifiait ainsi : sa seule vengeance, et la meilleure, était de le laisser à cette bassesse. Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait la passion dont elle croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant. Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette mansarde qui elle était, et ce qu’elle y souffrait. Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son entrevue avec Bertrande, ne s’était pas séparée de celle-ci sans savoir où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien avec Françoise, Mlle de Valcor avait simplement expédié l’indication sous enveloppe, sans un mot. Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux ébats de Claudinet. Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées. « Vous avez déjà le cœur d’une maman, » observa Bertrande. « Je ne serai jamais une maman. Je n’aurai jamais un chérubin comme celui-ci à moi, » dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix fléchit, se brisa. Un flot rose anima les joues amaigries de l’ouvrière. Ce mot rouvrait en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir dans son âme. « Moi aussi, » dit-elle, « j’ai failli prendre le voile. Je ne connaissais pas la vie. Vous est-elle donc si douce ? » demanda la visiteuse avec une nuance de dédain. « Elle m’a donné mon fils. » L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta Mlle de Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui l’eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie altière ! Il est vrai que cette autre... Fille du peuple, soit, Bertrande n’était pas vile. De loin, du haut des préjugés et des conventions... Mais ici, dans la douceur et la chaleur de l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le sacrifice, la virginale vertu elle-même n’arrivait pas à ce mépris. Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s’agitait sous le silence rêveur de son incompréhensible cliente. « Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire. J’ai connu la paix du cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette paix qui ressemble à celle de la mort. Il y a des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas sur vous-même ? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix. « Vous ne savez pas à qui vous parlez ! Vous ne vous doutez pas de ce que vous dites ! Je vous demande pardon, » balbutia Bertrande. « Voilà ce que je venais vous demander, » fit Mlle de Plesguen, changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie. « Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée. Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail. » Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois, car, ne sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour qu’elle le prît sur ses genoux. Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front d’ange. « Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi. » Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir. Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de dentelle et les retournait minutieusement, pour se rendre compte du point. Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long couloir nu. Elle supposait que c’était sa voisine, une brave femme qui raffolait de Claude, et pour qui c’était une distraction d’en prendre soin. « Elle m’en débarrassera un instant. Je suis vraiment honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame. » Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut : « Entrez !... » sachant la clef sur la serrure. Une silhouette d’homme se dessina dans la baie. Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur, restèrent muettes. C’était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert Gairlance, prince de Villingen. D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation : Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée, étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre quelque chose de trop pénible. Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière lui. Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette pauvre chambre, un silence profond jusqu’à en être tragique. On eût presque entendu battre les trois cœurs, si violemment, si diversement remués. Mlle de Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant l’enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit : « Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. J’ai eu le tort de m’allier à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout prix l’argent nécessaire pour acheter votre amour ? Je me suis abaissée jusqu’à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était dans la logique des choses. » Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Comment se disculper auprès d’une de ces femmes sans meurtrir l’autre ? Une telle alternative n’était pas faite pour émouvoir sa sensibilité, mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse d’homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme l’ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester toute la gaucherie masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce fût une sueur de malaise. Un sentiment dominait Bertrande : celui de cette extraordinaire coïncidence, qui amenait à ce moment même l’amant, peu coutumier cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbert ne lui donnait pas à penser qu’un événement grave changeait ainsi ses habitudes d’indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la désagréable surprise d’avoir rencontré Mlle de Plesguen. Mais enfin, de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère, se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié, qu’elle dit à Françoise : « Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n’était pas en ennemie ? » La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir, son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir davantage, son avidité de s’enfoncer au cœur la réalité comme un couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à Gilbert, cette chair qu’il avait possédée, cet enfant né du mystère de passion où se torturait et s’effarait son âme de vierge ? Pour qu’il ne pût point me mentir. Je voulais voir si votre fils lui ressemblait. Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l’effort, comme ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la question, réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur. « Et puis, » reprit-elle, « ma résolution d’entrer au couvent étant définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir une mission digne de mon futur état. Gilbert ne prononça pas ces deux mots. Mais on les lisait dans son regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers Françoise. Et la double attente de l’homme et de la jeune mère se suspendit avec une espèce d’anxiété respectueuse autour de cette infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement. Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d’une race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries, toutes les vilenies qu’avait charriées sa pensée quand elle s’acharnait à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle un homme de qui elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement, avec une dignité impressionnante : « Je voulais voir, et j’ai vu, Bertrande, si l’épouse du Seigneur, que je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie Gilbert d’accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. D’un geste rapide, elle se pencha vers le petit Claude, que sa mère tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour parler, Mlle de Plesguen sortit de la chambre. Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor. Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée d’émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s’assit, s’absorba dans de soucieuses réflexions. Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. Elle se mit à le bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune homme. Le cœur de la triste amante se serra. si elle était en haut de l’échelle sociale, et lui en bas, quel ne serait pas son bonheur d’anéantir la distance en prenant sa main pour ne plus la quitter ! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement du cœur, pour lequel rien n’existe au monde qu’un seul être adoré. Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse, qui s’élevait là, tout à l’heure ? D’ailleurs, Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer. Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert : J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen, » dit Bertrande. « Elle s’est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les reprendre. Je ne la savais pas si bonne comédienne, » ricana Gairlance. « Je ne crois pas qu’elle ait joué la comédie. Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie perdue. Je me demande seulement si elle pouvait connaître... A quel point elle est perdue, cette partie qu’elle abandonne. Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor, ton père, ou le marquis, ou le diable, pour ce que j’en sais maintenant, est hors d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus moi, ni personne d’ailleurs, qui lui contesterai son titre. » La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa, palpitante. « Que se passe-t-il donc ? Il se passe ce que je venais t’apprendre, ou plutôt ce dont je venais me remettre ici, auprès de toi. N’étais-tu donc pas surprise, » ajouta-t-il avec une cruauté inconsciente, « de me voir arriver ainsi, sans raison ? » se répéta intérieurement la pauvre fille. « En effet, le désir de me voir n’est pas pour lui une raison. » Mais un impétueux courant d’idées dispersa l’amertume. « Est-ce que je te comprends bien, Gilbert ? Tu ne crois plus à la double personnalité du marquis de Valcor ? Toutes ces preuves, dont tu m’accablais, que sont-elles devenues ? Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre. répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre. « Il se faisait fort d’en découvrir d’autres. Eh bien, ma chère, non seulement il n’en découvrira pas d’autres, mais il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas. Après ce qu’il déclarait, à ce déjeuner, tu sais bien ?... le jour des funérailles de la marquise ? il abdique d’une façon tellement nette, qu’après ce désistement par trop significatif, nul au monde n’osera relever la cause. Parfaitement, » dit le prince, chez qui une détente se produisait, et qui, maintenant, devenait livide, avec des gouttes de sueur aux tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. Le Bolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que l’« Affaire Valcor » allait ressusciter. Il avait mis la main sur des données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le procès. D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le « fait nouveau » venait de se produire. Lourd de quelle signification formidable ! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne l’avait-il pas découvert ! Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage. Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui devaient leur patrimoine. Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve : l’œil guettant la proie, la main remplie de flèches empoisonnées. Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes, qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards. Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme. Surtout, la bête mal domptée que ce « pays chaud » sentait gronder dans ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche. Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature, encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du Bolivien. Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se soucierait de raconter, si une coïncidence presque fantastique n’y avait donné une importance capitale. Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien, à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de quelque tribu du bassin de l’Amazone. Il questionna la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d’importance. vous avez du flair, vous, » déclara-t-elle. « Tous ceux qui viennent ici » (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide) « se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de faux sauvages de l’Exposition. Mon petit homme a rapporté ça des pays pour de vrai. pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme lui, qui a une mémoire !... Il parle toutes les langues, et la preuve, c’est qu’il voyage comme interprète. » Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas été, faute de preuves, retenu par la justice, avait disparu sans laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme interprète dans un hôtel. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient été retrouvés intacts ? Plus tard, bien des commentaires avaient couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui. Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança coup sur coup : Et ne se nomme-t-il pas Mindel ?... » La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche. Il ne s’appelait pas Mindel, son petit homme. D’abord, ce n’était pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait Sornières, Arthur Sornières. Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui d’espérance. Si jamais ton ami s’est appelé Mindel, sa fortune est faite. Tiens, voilà un louis, deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi la vérité et je te les donne. Je te donnerai bien autre chose. Des gens qui le pourront mieux que moi. Je vais écrire ici mon nom... Si jamais il s’est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Maintenant qu’il a marché d’un côté, il marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Je te jure que c’est sa fortune ! Les yeux de la fille brillèrent. « Je lui ferai toujours la commission. Il s’est donc bien appelé Mindel ! » « C’est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne le dites pas, monsieur ! Si ça lui plaît, il vous le fera savoir lui-même. je vous assure, il me tuerait ! » Sans connaître les secrets de son « petit homme », elle savait qu’entre tous le plus grave se rapportait à son retour de l’Amérique du Sud et à ce nom de Mindel, qu’il avait porté là-bas. La circonspection qu’il montrait à cet égard devait tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, non seulement à ce qu’il avait fait « quelque sale coup », mais encore à ce qu’il voulait en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A un moment donné, elle lui avait vu de l’or et des billets plein les poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes, il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Il allait dépenser au loin l’argent dont l’abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il allait le jouer. Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la triste fille n’attendit pas sans crainte le retour d’Arthur Sornières. Arthur, surnommé à Montmartre « le Beau Rouquin », à cause de son irrésistible physique, ou encore le « Baladeur », allusion à ses mœurs errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience. Avant même d’avoir écouté jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la Môme-Cervelas, rien que sur l’air embarrassé de la misérable créature et sur le soupçon qu’elle avait eu la langue trop longue, il commença par la rouer de coups. Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d’une superbe vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas crut que, cette fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa charcuterie favorite. Et quand Arthur, s’asseyant pour se reposer de cet exercice, lui dit : « Maintenant, explique-toi... » elle mit cinq bonnes minutes à retrouver son souffle. Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s’enferma dans un mutisme écrasant. Je t’ai pas causé trop d’embêtements, mon pauv’ Tutur ? » risqua-t-elle avec humilité quand elle put espérer que la séance de tout à l’heure ne recommencerait pas. « Je crois que je t’ai montré que je savais m’y prendre pour tuer tes puces, » répliqua-t-il. « Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur ai simplement chatouillé l’épiderme auprès de la façon dont je les aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces satanés deux liards de mou que t’as dans la margoulette. » Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d’indiscrètes questions au charmant Arthur, lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un ton d’ailleurs gracieux : Et puis tu me feras mon nœud de cravate. Je vais dans le monde. » Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces salivards de la Chambre. V’là le moment de se trotter chez les marquis. » Il partit, adressant à sa compagne une cynique recommandation quant au travail qui leur ferait une soirée fructueuse. Il rentra vers les deux heures du matin. Son inquiétante figure d’Apache parisien portait un air si sombre que la tremblante Angèle se recroquevilla, réduisit sa mince personne au plus petit volume possible, trouvant qu’elle offrait encore trop de surface aux coups qui ne manqueraient pas de pleuvoir. Arthur se secoua comme un chien qui sort de l’eau. Il dit d’une voix rauque : « Fais-moi un vin chaud. » Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait, puis, le reposant sur la table, si brutalement qu’il le fit voler en morceaux : Chauffé par le vin, une minute après, il ricana : Sans compter ce qu’on le fera chanter plus tard, ce rossignol ! Il en aura de la voix, quand je lui battrai la mesure ! » S’égayant à cette musicale perspective, le Beau Rouquin embrassa Angèle, que cette tendresse enchanta : Il fait meilleur ici que sur la terrasse du Sacré-Cœur ? je te réponds que c’est un endroit pour jaspiner tranquillement après minuit sonné. » Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José Escaldas ne bougeait guère de sa chambre. A chaque son qu’il entendait dans la maison meublée, pleine d’allées et venues, il se levait à demi, s’apprêtait à ouvrir sa porte. « Pourvu qu’il vienne ! » Mais chaque fois il éprouvait un déboire. Aussi, malgré sa faiblesse indulgente pour le beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre les trop hospitalières jeunes personnes, émules de la Môme-Cervelas, dont les mœurs accueillantes et les amitiés fugaces, mais multiples, contribuaient pour beaucoup à l’animation de cette demeure. Des semaines passèrent, et il commençait à désespérer, lorsque, un après-midi, des pas masculins, gravissant l’escalier, se dirigèrent vers sa chambre, et des coups heurtant le bois s’adressèrent à son huis. Pas une seconde louange en soi à sa perspicacité Escaldas ne douta de l’identité du visiteur, que, cependant, il voyait pour la première fois. Melon à bords plats, cravate rose, complet à carreaux, et ces cheveux roux poussant bas, cette moustache faraude, ces yeux de vice, cette mâchoire bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, agile. C’était bien « le petit homme » de la Môme-Cervelas. Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. Dire que le hasard l’avait mis en rapport avec cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si longtemps ! « Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de penser que mon intérêt serait de servir le marquis de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai été payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation ! Oui, parce que, en somme, j’ai été son complice. il m’en a donné beaucoup, il m’en donnerait encore si j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire disparaître. J’en ai la preuve, car il a déjà essayé. Croyez-vous que j’aurais vingt-quatre heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui quels secrets je détiens et que vous allez m’en livrer un de plus ? » passa sur les traits du Beau Rouquin, dit également le Baladeur. « Vous ne vous étonnerez pas alors, » dit-il, « si je prends mes précautions. C’est autant pour vous que pour moi, vous comprenez, monsieur Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre nom, en bas, à la concierge. J’ai attendu le moment où rentrait une des locataires, et j’ai eu l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par d’aimables personnes. On ne s’étonne pas que des messieurs viennent les voir. » Le métis éclata d’un gros rire. « J’ai bien pensé, » reprit l’Apache, « que votre carte de visite serait clouée sur votre porte. Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce qu’on vous réveille en sursaut quand on croit frapper chez Irma ou chez Rosalinde. Elles ont des noms délicieux, vos voisines. C’est Rosalinde, celle que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. Elle m’a lancé un œil ! Pour elle, je suis capable de faire des traits à la Môme-Cervelas. » Tout en débitant ces phrases, avec un air de bon garçon farceur, Arthur Sornières, renversé sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé par quelque chose au plafond. Ses regards erraient sur la surface jaunâtre et souillée. Une attention singulière les aiguisait, malgré qu’il tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement, ceux du Bolivien prirent la même direction. Le Beau Rouquin, alors, changea d’attitude, ramena le buste en avant, planta ses prunelles dans celles de l’autre. « Voilà ce que je venais vous dire, monsieur Escaldas. La lettre que j’ai envoyée au Parquet au moment où je l’ai envoyée était bien pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro, celle que (j’ai suivi l’affaire Valcor dans les journaux, je suis au courant de tout) vous aviez vue en Amérique. Moi-même, la tenant dans mes mains, je l’ai cru. Cette falsification merveilleuse, qui l’avait faite ? Ce n’était donc pas vous ? Je ne suis pas si fort. « Il a possédé la vraie lettre ? C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce que je viens vous dire. J’avais su que Pabro vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai pensé que le marquis me la paierait cher. fit l’Apache en haussant les épaules. Son air détaché interloqua le métis. Encore une fois les yeux d’Arthur se dérobaient, erraient vers le haut de la chambre. Tout à coup, un éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet, qui, fixé dans le mur, au-dessus du lit, devait avoir soutenu la flèche ou la couronne de rideaux désormais absents. « Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites, » observa Escaldas. Vous me révélez une chose prodigieuse avec un air de bayer aux mouches. Elle est bien exacte, au moins, votre histoire ? Ce n’est pas un piège que vous venez me tendre ? C’est que je le connais, le patron pour qui vous avez travaillé. Puisque je vous dis que j’ai lâché son service. dit le bandit, revenant ardemment à la question, après un dernier coup d’œil à ce crochet fascinateur, « la preuve ? Écoutez si ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, mon bonhomme. Il y a une vingtaine d’années, Renaud de Valcor, le vrai, écrivit une lettre à la banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé d’affaires, qu’il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait, par surcroît, l’extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort, naturelle ou provoquée. Il serait l’homme qui joue son rôle et qui jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor, qu’il nous explique cette lettre, qu’il nous dise qui était et ce qu’est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les mystères des forêts d’Amérique. L’un de ces deux êtres si semblables a dévoré l’autre. Cette lettre était donc l’écueil où devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant d’ailleurs aux chefs de la banque, afin d’avoir des témoins qui n’en ignorassent pas. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro avec qui le hasard m’a fait voyager de Buenos-Ayres en France crut accomplir un coup de maître en vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos au monde entier lui eurent appris ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu’il se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m’eut raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu’il voudrait, je me suis dit que quelqu’un d’autre la paierait bien davantage. Et comme je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand Pabro est tombé à la mer... Ou que vous l’y avez jeté, canaille, » gronda Escaldas. dit cyniquement l’ami de la Môme-Cervelas, « vous allez voir que c’est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort, » poursuivit-il, « vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que l’instruction l’eût trouvée si concluante. Mais aujourd’hui, quand je viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m’a payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l’importance qu’il devait y attacher ? Ainsi Valcor a eu cette lettre ? Il en a fait ce qu’il a voulu. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas simplement détruite ? monsieur Escaldas, comme la mécanique d’une cervelle est donc lente à se mouvoir ! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant, est tout ébaubie de découvrir subito un nouveau point de vue. Eh bien, je vais vous ouvrir les « mirettes », moi, qui ai ensuite suivi le procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme c’est simple. Un enfant de deux jours s’y retrouverait tout de suite. Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute, le fuyant personnage qui lui parlait semblait prêt à perdre le fil de son discours. Quelque chose le préoccupait, qui devait concerner la personne même de son interlocuteur ou la disposition de la chambre, les particularités du mobilier crasseux. Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait un clou dans le mur. Maintenant, il supposa que c’était sa cravate. Il y porta machinalement la main, s’assurant que l’épingle était en place. L’Apache détourna les yeux obstinés qu’il fixait sur son cou. En même temps, il reprit : Ça pouvait tourner mal, un jour ou l’autre. Il en restait des souvenirs, des traces. Et surtout la photographie que vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, avec l’écriture, qu’il imiterait facilement puisque c’était la sienne, avec les signes caractéristiques, les taches, etc., et refaire cela sur un papier semblable, mais de filigrane récent, puis l’adresser au Parquet. Voilà le coup de génie ! Cet homme, que je qualifierai de sublime, l’a si bien exécuté que vous avez vous-même reconnu la lettre, et qu’elle se trouvait authentiquée plus sûrement encore que par vos yeux... par la photographie prise autrefois et qui la reproduisait exactement. Vous avez poursuivi à fond votre campagne sur cette lettre. Et quand vous avez cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposait accablé, quand la Chambre s’apprêtait, devant le scandale, à invalider son élection, le monsieur a dit : « Pardon... Veuillez examiner d’un peu plus près le filigrane du papier. Il est de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir écrit cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires qui ont fabriqué ce faux pour me perdre. » cria Escaldas, en abattant son poing sur la table. Il demeura un instant comme suffoqué, puis murmura lentement, dans un effort pour embrasser tous les aspects de la question. « Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale machination de ce genre ! C’est pourquoi je voulais vous retrouver, vous, qui aviez envoyé cette lettre au Procureur de la République, avec une explication suspecte. Vous, qui prétendiez la tenir de Pabro, disparu si mystérieusement. je n’imaginais pas que la scélératesse pût être aussi ingénieuse. » « Elle peut l’être encore davantage, » fit Sornières en ricanant. Mais, » ajouta l’Apache en détournant avec prestesse l’attention d’Escaldas, « il y a un point obscur pour moi, dans cette Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour connaître si bien. Le filigrane du papier datait de dix-huit mois, et votre photographie de quatre ans... Ma photographie ne portait pas sa date. On a pensé que je l’avais faite après coup. Mais vous aviez des témoins, en Amérique... Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les chefs de la maison, à ce moment-là, n’avaient aucun motif pour s’occuper de cette vieille correspondance dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils deviné mes soupçons et le but de mon enquête ? C’est moi qui ai dû, non sans peine, leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer, pour plus tard, leur témoignage. Mais je l’aurais soustraite, comme l’a fait ensuite leur caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci. C’étaient eux qui, le moment venu, garantiraient l’authenticité du document, réclamé à leurs archives par l’instruction, durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité avide de Pabro et votre propre gredinerie, mon cher, ont bouleversé mes plans. Mais, chez Perez Rosalez, personne ne pouvait donc attester ? La teneur générale de la lettre, son aspect, le fait que je l’avais photographiée, que Pabro l’avait dérobée et emportée ?... Pour eux, celle que possédait l’instruction et dont on leur a communiqué la photographie, était bien la même qu’ils avaient eue. Elle l’était bien pour moi ! Le seul résultat de leur témoignage fut une certaine obscurité restée sur cette histoire et dont je bénéficiai. Sans cette obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation du faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne me justifiait pas, démontrait simplement l’impuissance des magistrats à établir mon crime, dont tout le monde est resté convaincu. dit Escaldas d’un air sombre, « vous êtes un fameux gibier de potence. Je devrais me méfier de vos intentions. Qui sait si vous n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous avez déjà servi ? Cet homme-là est capable de tout. Et il a rencontré un joli instrument dans votre personne. Vous viendriez me tendre un piège que ça ne m’étonnerait pas. Si on peut dire ! » s’exclama l’autre, avec une gaieté d’autant plus horrible qu’elle était sincère. Est-ce que je ne vous l’apporte pas pieds et poings liés, votre Valcor ? Et moi-même, ne suis-je pas à votre merci ? Ce sont les seuls qui vous importent. Vous pourriez me faire arrêter ce soir si bon vous semblait. Entre les pattes des flics, je nierai tout ce que je vous ai dit, tandis que, si vous m’offrez des propositions raisonnables, on pourra s’entendre. » Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face patibulaire, non dépourvue d’une séduction de vice et de vigoureuse animalité, qui donnait plus d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas. « Voyons, » reprit Arthur Sornières, « sur quel pied pouvons-nous partir ? Personnellement, je ne puis rien vous offrir, » dit Escaldas. « Et pour une excellente raison, c’est que je ne possède pas un radis. » Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent regard autour de l’affreuse chambre garnie. Même il souligna par un geste circulaire la signification de ce regard. Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur d’abord devant cette sordide médiocrité, puis, soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet de fer, presque agressif dans son inutilité. Un mouvement brutal, incompréhensible, secoua Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton rogue : « N’essayez pas de me fiche dedans avec cette façon de vous dérober quand je vous demande « Que m’offrez-vous ? » Je ne m’adresse pas au claquedent que vous êtes. Je parle de votre parti, de vos aristocrates et de vos princes. De tous ceux qui se partageront la galette quand le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera les légumes de l’État, à la Nouvelle. J’ai bien compris, » fit le Bolivien, « Mais il faut que je m’entende avec eux. Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce que je suis pressé, » dit le Beau Rouquin, qui projeta la mâchoire inférieure en avant, dans une mimique singulièrement féroce. « J’aurai vu mon plus important associé dès ce soir, » calcula tout haut le métis, désignant ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre eût fait faire un haut-le-corps. « Nous sommes tout aussi pressés que vous pouvez l’être. interrogea Sornières, avec une expression voulue de méfiance. Vous savez ce que je risque... Le Valcor est un homme à entretenir une police privée. S’il apprend que je vous rends visite... Voulez-vous que nous nous rencontrions autre part ? fit l’Apache avec une moue d’hésitation. « Après tout, on est tranquille dans votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y dépiste pas. Ne dites donc à personne, pas même à votre fameux prince, que j’y suis venu et que je dois revenir. Ça ne change rien à l’affaire. s’écria, comme frappé d’une idée subite l’amant de la Môme-Cervelas, « je vais demander un rendez-vous à votre voisine Rosalinde. Ça me créera un alibi. » Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla drôle. « Fixez-le pour avant de passer chez moi, » suggéra-t-il, grossièrement facétieux. « Les charmes de la donzelle vous troubleront le cerveau. Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite. Ne t’y fie pas, mon vieux lapin, » lança le voyou, qui déjà filait par un couloir, où, des portes mal jointes, suintaient des relents nauséabonds de parfumerie à bon marché. A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert. Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche, et l’un des premiers du printemps, jour de courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu la journée dominicale ou la saison du renouveau ? Il n’existait pas de repos hebdomadaire pour cet homme à la fois désœuvré et affairé, ce parasite social, ignorant de toute régularité laborieuse. Et quant au printemps, il faut avouer que, dans la brume fondue d’averses, et sous l’aigre vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement en hiver, surtout pour la frileuse appréciation d’un indigène des tropiques. « Monsieur le prince n’est pas à la maison, » dit à Escaldas le majestueux portier, qui, un jour de l’année précédente, avait paru si redoutable à la pauvre Bertrande. « Je vais monter pour lui laisser un mot. Dites que je reviendrai ce soir, que c’est extrêmement important. Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas n’en put accuser l’irréprochable concierge. Le prince de Villingen ne rentra pas chez lui ce soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu à deux reprises inutilement, se rendit compte, cette fois par l’attestation navrée du vieux serviteur, que le jeune homme n’avait pas reparu au logis, il se remémora encore une autre coutume. Quand Gilbert gagnait aux courses, il se hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien pour l’enragé viveur, s’il n’en dépensait aussitôt une partie, et souvent la plus grosse. ce n’était pas auprès de la triste Bertrande qu’il songeait à porter sa joie. c’était bon les jours de découragement, de nostalgie... Puis, à Bertrande, il fallait si peu pour être heureuse... D’abord parce que sa fierté s’en trouvait mieux. Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à elle quand il arrivait les mains vides, sans projet de distraction, sans le désir de quelqu’une de ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi, par la nécessité de quitter le petit Claude, par l’étourdissement des choses extérieures, qui dissipent le parfum d’amour. Puisque l’argent ne comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller la trouver quand l’or tintait au gousset et que les billets de banque gonflaient le portefeuille. Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait les payer. Et ce qu’il y avait surtout d’attirant, de tentateur, c’était le tapis vert des tripots. « Allons, » se dit Escaldas vers onze heures du soir. « N’espérons pas que Gairlance revienne avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce qu’il a bien pu empocher sur le turf. Il traça quelques lignes sur sa carte, pour avertir le prince qu’il y avait urgence à ce qu’il le vît le plus tôt possible. Qu’il l’attendrait chez lui le lendemain toute la journée, sauf de une à trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe qu’il cacheta, le Bolivien quitta la rue Cambacérès. S’il avait excepté une couple d’heures dans l’après-midi, c’est parce qu’il escomptait la visite d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant pas être aperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner cette satisfaction ? En faisant la large mesure de temps, on s’assurait contre toute rencontre. D’autant que la conférence ne serait pas longue. Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, ou ne faisait pas venir son acolyte, celui-ci ne pourrait que renvoyer à plus tard les négociations avec le Beau Rouquin. « Il ne se sera pas dérangé inutilement, » se dit Escaldas avec un ignoble rire, « puisqu’il doit présenter ses hommages à ma voisine, Rosalinde. Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les aventures porte à porte, ça n’est pas intéressant. Quand on abat du gibier, c’est pour le plaisir de la chasse. si je n’étais pas un galant homme, je ne manquerais point d’aller raconter à la Môme-Cervelas les frasques de son « petit ami ». Quel beau parti je tirerais des circonstances ! » Gilbert de Villingen avait beaucoup gagné, cet après-midi-là, aux courses. Il ramena d’Auteuil chez elle une jolie personne de sa connaissance, qui suivait de loin son jeu sur les hippodromes, et se trouvait sur son chemin, comme par hasard, lorsqu’elle le voyait en veine. Tous deux dînèrent joyeusement au cabaret, achevèrent la soirée dans un music-hall, et, quand le prince eut remis la belle à sa porte, il courut au cercle. Il y traversa les alternatives ordinaires de gain et de perte, se trouva décavé vers cinq heures du matin, et se rappela l’hospitalité offerte par sa compagne de rencontre. Maussade et harassé, il alla chercher près d’elle l’insouciance fanfaronne que la solitude ne lui inspirait pas, mais à laquelle il se forçait nerveusement dès qu’il avait un spectateur et surtout une spectatrice. Cette diversion lui épargnait l’heure mauvaise qui suit l’abrutissante et ruineuse partie nocturne. Il ne rentra chez lui que, précisément, vers une heure de l’après-midi. pensa-t-il en lisant le mot d’Escaldas, « je ne peux plus le voir qu’à trois heures. J’irai moi-même dans son taudis. » Il se réjouit de ce moment de répit, comme un écolier d’une récréation. Il se fit préparer un bain, s’y prélassa longuement, puis s’étendit, en peignoir, sur le divan de son cabinet de toilette, où il s’endormit. Lorsqu’il s’éveilla, la demie de trois heures sonnait. Ce pauvre Inca va supposer que je ne le prends plus au sérieux, lui et son roman valcorien. Il ne se tromperait pas de beaucoup. Ça m’étonnerait bien s’il nous menait maintenant à la victoire. Il garde la foi qui transporte les montagnes. Aussi longtemps que ce limier-là flairera la voie, moi je galoperai derrière. Ce serait un si magnifique hallali ! Valcor aux abois, tête aux chiens... Il en éventrerait encore plus d’un. D’ailleurs, je peux dire : tant qu’Escaldas vivra. Car, si cet emballé-là devait renoncer à la poursuite, il en crèverait de rage. Quand je le verrai mort, c’est que sa dernière preuve lui aura claqué dans la main. » Gilbert sonna son valet de chambre, s’habilla, puis, allumant une cigarette, descendit et prit le chemin de la rue de Lévis. Il y arriva vers quatre heures et quart. C’était la seconde ou la troisième fois, tout au plus, qu’il venait voir le Bolivien dans sa louche demeure. Une grimace involontaire plissa ses lèvres, retroussa ses narines, lorsqu’il pénétra dans le corridor d’entrée, laissant retomber derrière lui la demi-porte à claire-voie, dont la sonnette faussée grinça faiblement. Ce corridor, long de six à huit mètres, sans ouvertures latérales, aboutissait à une cour, dans laquelle se trouvait, sur la droite, une espèce de loge ou bureau, généralement désert. Le prince se rappelait avoir vainement attendu, puis appelé, puis erré dans les divers escaliers sales, avant d’avoir pu obtenir un renseignement, lors de sa première visite. Cet après-midi, toutefois, il aperçut dans la loge un visage renfrogné de vieille, qui se dressa pour le dévisager. Sa tournure élégante faisait événement dans un tel lieu. « Monsieur Escaldas est-il chez lui, madame ? Certainement, » dit-elle, presque déridée par une grâce d’aspect et de ton si peu coutumière en ces parages. « Monsieur peut monter sans crainte. L’escalier A, à gauche, numéro 27. » « J’ai porté moi-même, à une heure, le déjeuner de monsieur Escaldas. Il m’a dit qu’il ne le prenait pas dehors parce qu’il attendait quelqu’un, et qu’il ne bougerait pas tant qu’on ne serait pas venu. murmura Gilbert, qui se rappela le mot sur la carte. Il ignorait que le Bolivien eût compté sur une autre visite que la sienne. L’escalier A échappait, en effet, presque totalement, à la surveillance de cette dignitaire du cordon. Car il s’ouvrait de l’autre côté de l’entrée, symétriquement à la loge, dans le bâtiment de façade, mais en arrière, sur la cour. Deux étages, un long couloir avec des portes mal jointes, d’où sortaient d’indéfinissables odeurs : laines crasseuses des ameublements vétustes, parfums rancis, éther et tabac. Le prince secoua sous son nez son mouchoir imprégné de fine violette. Il découvrit le numéro 27, s’arrêta, frappa à la porte. Gairlance frappa de nouveau, sans plus de succès. « Voilà qui est curieux ! » Elle n’avait pas de bouton extérieur. Se penchant un peu, il remarqua le point lumineux du trou, ce qui prouvait que la clef n’était pas en dedans. Une femme avança la tête avec curiosité. Voyant le charmant garçon qui restait en détresse, elle s’empressa, se montra tout entière, en peignoir d’un bleu cru, garni d’horribles dentelles cotonneuses, les pieds nus dans des savates. Elle n’eût pas été laide, en paysanne ou en servante. Mais sa fraîcheur commune, et même sa jeunesse, disparaissaient sous un atroce maquillage. Une poupée de bazar à bon marché. La voix humaine sortant de ce masque faisait un effet presque sinistre. « Vous demandez monsieur Escaldas ? » « Il n’est pas sorti, j’en suis sûre. Car il a fait un vrai potin, cet après-midi. Il a dû changer ses meubles de place. Je le sais parce que j’ai reçu un ami vers deux heures. Et je lui ai même dit : « J’espère bien que mon voisin va enfin rester tranquille. » Mais monsieur Escaldas a pu sortir ensuite. Il frappe toujours sa porte assez fort. C’est drôle, » dit Gilbert en regardant cette porte close. Le Bolivien lui avait recommandé de ne pas venir entre une heure et trois. Cependant il ne sortait pas, puisqu’il avait dit à la concierge qu’il ne bougeait point de sa chambre. Pourquoi ce bruit, à ce moment, chez lui ? A quelle occupation tapageuse réservait-il donc ces deux heures ? Maintenant, dans l’esprit du prince, l’obstination avec laquelle Escaldas avait cherché, la veille, à le rencontrer, le mot pressant écrit sur sa carte et les circonstances d’aujourd’hui, formaient un ensemble inquiétant. Sans éprouver des sentiments bien chaleureux pour le métis, Gilbert avait trop étroitement lié partie avec cet homme pour se désintéresser de ce qui pouvait lui advenir. D’ailleurs, que pouvait-il advenir à Escaldas qui ne touchât à l’Affaire, objet de leur association ? Le prince qui, pourtant, n’espérait pas grand’chose, tout à l’heure, de l’entrevue réclamée si instamment par son acolyte, commençait à y attribuer de l’importance, maintenant qu’un hasard déconcertant la reculait encore. « Je vais aller m’informer plus amplement auprès de la concierge, » fit-il, comme se parlant à lui-même. La poupée de bazar, sur la porte de laquelle on pouvait lire de loin ces mots, en capitales azur sur fond rose : Elle a peut-être la clef du 27. » La jeune personne s’élança avec une rapidité prouvant que ses articulations étaient de qualité plus saine et moins factice que son teint. Elle revint d’une démarche alentie, réglant son impétuosité sur l’ankylose de Mme Plu. « Je n’ai pas la clef, » dit la vieille concierge. « Mais je suis sûre que monsieur Escaldas n’est pas sorti. Personne n’est venu le voir ? Maintenant, il reçoit quelquefois des dames de connaissance. Une supposition qu’une serait montée tout droit, qui connaîtrait son numéro, et qu’elle soit là, encore. Ça se pourrait bien qu’il ne veuille pas ouvrir à cause d’elle. Gilbert pensa au : « Ne venez pas de une à trois. » Pourtant on approchait de cinq heures. Malgré la claire journée d’avril, un perpétuel crépuscule envahissait le corridor. Dans l’ombre relative, le trou de serrure du 27 brilla plus distinct, comme un petit œil de clarté, sinistrement railleur. Mlle Rosalinde, qui, évidemment n’avait pas reçu son éducation au Sacré-Cœur ou à Saint-Denis, se pencha vers ce trou, y risqua un regard. s’écria-t-elle, triomphante, « je disais bien qu’il avait bousculé ses meubles. Laissez voir, » fit la concierge, tandis que le prince, pris d’un irrésistible intérêt pour cet espionnage de commères, tant les surprises de la vie piquent la curiosité des plus dédaigneux, demandait à Rosalinde : « Qu’avez-vous donc vu dans la chambre ? Le lit est tiré au milieu, à la place de la table. Ça n’a jamais été comme ça. J’ai assez souvent passé devant, quand sa porte était ouverte. » Le prince n’eut pas le temps d’apprécier la pudeur imprévue de la dernière phrase, ni de se demander si Mlle Rosalinde avait des raisons plus sérieuses de connaître l’orientation des meubles chez son voisin. Mme Plu redressait presque agilement sa maigre échine rhumatisante, dans l’émoi qui la bouleversait : Qu’est-ce qui lui est arrivé à ce pauvre monsieur ?... Y a de quoi vous tourner les sangs !... Mais je n’ai rien remarqué de si terrible, » s’exclama Rosalinde, en se précipitant de nouveau sur la serrure. Un frisson d’horreur sillonna la chair de Gairlance. Plus tard, malgré l’épouvante réelle qu’il devait éprouver ensuite, il ne pouvait se rappeler sans un soubresaut nerveux le comique lugubre de cette exclamation. Des gens parurent, dont les faces pâlirent au cri de Mme Plu. que je lui ai fricassée pour son déjeuner, et qui est sur le tapis, à côté de l’assiette, avec le bondon de son dessert. Qu’est-ce qui s’est passé, mon Dieu ? » Le quiproquo manifeste laissait intact le mystère. Aussi les assistants ne pensèrent-ils même pas à rire, lorsqu’ils surent que ce qui gisait dans la chambre muette était une cervelle de mouton frite, et non la partie pensante d’un être humain. Quelque chose de tragique avait dû se passer là dedans, de l’autre côté de cette porte, dont la banalité prenait tout à coup une physionomie poignante, avec l’obstination de son panneau immobile, et le scintillement, à sa serrure, d’un petit œil de lumière. « Il faut faire ouvrir cette porte. Je le prends sur moi, » déclara le prince. « Je vais aller chercher mon mari, » dit Mme Plu. Puis on vit arriver Hippolyte Plu, commissionnaire, la plaque de cuivre au côté de sa veste comme un crachat de grand-croix. Il hocha une bonne grosse tête grise, après avoir longuement regardé la porte du 27. Puis il émit l’idée que ça n’avait pas de bon sens, qu’il n’y avait pas de quoi se flanquer la frousse, que ses locataires étaient libres d’aller se promener, ou même de cuver tranquillement leur vin chez eux, après avoir fichu tout en l’air, sans qu’on eût pour ça le droit de violer leur domicile. « Je ne m’en irai pas, » dit Gairlance, « avant qu’on ait ouvert. Allez chercher le commissaire de police, si bon vous semble. Je vous dis que je le prends sur moi. » L’autorité de ses façons, la distinction de sa personne, en imposèrent. Plu se rappela qu’il devait avoir une autre clef, ouvrant le 27. Pendant qu’il allait la quérir, quelqu’un de plus curieux que les autres ramena le serrurier d’en face. « Est-ce que vous êtes monsieur le commissaire ? » demanda l’ouvrier au prince de Villingen. C’est mon affaire, » répliqua celui-ci, qui s’enfiévrait. La serrure, très grossière, fermée par la simple retombée automatique du pêne sans tour de clef, s’ouvrit tout de suite. La porte, poussée en dedans, s’arrêta à moitié de course contre un obstacle. Mlle Rosalinde, plus preste que les autres, se glissa dans l’ouverture. Elle se rejeta en arrière, hurlant, les bras battant l’air, sa grosse figure mal peinte convulsée d’un tel effroi que son masque artificiel s’anima de vie intense, humaine, tragique. Une âme épouvantée surgit sur cette face de poupée de bazar. On soutint la pauvre fille, qui s’évanouissait. Gilbert alors, le cœur lui battant jusque dans les oreilles, à coups assourdissants, plus pâle que son plastron de chemise, fit un pas, pénétra par l’entre-bâillement de la porte. Ce malheureux n’est peut-être pas mort, » cria-t-il d’une voix qu’il crut retentissante, et qui, presque éteinte, passant à peine ses lèvres, ne parvint qu’à ses voisins immédiats. Le désordre de la chambre était indescriptible, spectacle d’autant plus piteux, que la misère des meubles apparaissait davantage dans leur bouleversement, comme apparaissaient, sur l’horrible papier, d’un grenat flétri, les traces, noires de saleté ou jaunes d’usure, que ces mêmes meubles y avaient marquées à la longue. Mais l’abomination suprême n’était pas dans cette clameur hideuse et muette des choses. Contre la paroi du fond, au-dessus de l’endroit où se trouvait d’habitude la tête du lit, le corps de José Escaldas dessinait une effroyable pantomime raidie, suspendu par une forte cordelière bleue à un crochet qu’on distinguait, près du plafond, dans la fausse corniche peinte. Une convulsion d’agonie, en recroquevillant les jambes du malheureux, l’avait laissé dans une position dansante, comme un pantin dont on aurait tiré la ficelle. Sa face, remontée par la corde, était un objet terrifiant... Gonflée, violacée, avec la langue jaillie au dehors. Les yeux figés dans la sclérotique élargie semblaient encore regarder, d’un surhumain, d’un atroce regard. « Qu’on coupe la corde ! » Ce bretteur, ce descendant de soldat, chez qui le courage physique était naturel et spontané comme la respiration, ne pouvait surmonter un étourdissement de faiblesse devant cette vision d’horreur, dans l’écœurante atmosphère de ce lieu, et sous la suffocante poussée des gens qui, s’amassant derrière lui, par la porte entr’ouverte, l’écrasaient à moitié contre le châlit. Une scène inénarrable se passait maintenant dans le corridor, qui, peu à peu, s’emplissait des locataires et des voisins. Les hommes se querellaient pour savoir si l’on devait toucher à un pendu, même pour le sauver, avant l’arrivée du commissaire de police. La vieille mère Plu faisait entendre un jappement monotone, et semblait subitement hébétée. Avec l’autorité de ses attributions, l’énergie de sa poigne, le concierge parvint à déblayer un peu la porte et à pénétrer dans la chambre. Son premier soin fut d’ouvrir la fenêtre. Une bouffée d’air, sinon pur, au moins à peu près respirable, entra. Cette manœuvre produisit sur le prince un effet salutaire. Il se reprit, et, tirant de sa poche un canif, s’avança résolument dans l’intention de couper la corde. « Monsieur, » lui dit le père Plu, qui palpait une des mains raidies, « il est glacé. Pour atteindre la corde, il vous faut écarter cette table renversée, relever une de ces chaises... Vaudrait mieux laisser les choses en l’état. Notre devoir est de tout tenter pour rappeler ce malheureux à la vie. On en a fait revenir de loin avec des tractions de la langue. » Le voyant décidé, les autres maintenant poussaient le lit, dégageaient la porte, redressaient les meubles. Deux ou trois s’avancèrent pour soutenir le corps, afin qu’il ne glissât pas à terre. « Voilà de la belle besogne ! » « Et tout cela pour secouer un cadavre ! Comment voulez-vous que les magistrats reconnaissent ensuite s’il y a crime ou suicide ? La distance au sol, la façon dont les pieds avaient repoussé la table, la direction où elle était tombée, toutes ces machines-là, c’est ça qui aurait pu montrer si ce pauvre bougre s’est accroché lui-même ou non. » Cette réflexion fit hésiter Gilbert, qui, monté sur une chaise, allait, en se haussant, trancher la corde. « Vous êtes sûr qu’il est mort ? » Car sa répugnance l’empêchait de toucher lui-même à ces membres convulsés. « Pour être froid, il est froid, » dit le serrurier, qui, avec un maçon, maintenait déjà le corps, attendant qu’il leur tombât dans les bras. Mais, à cette seconde, une de ces hallucinations fréquentes devant les visages d’où la vie vient de fuir, surprit Gilbert. Il crut voir palpiter les paupières d’Escaldas. Avec une exclamation étouffée, il éleva son canif, entama la solide cordelière, scia, non sans peine... fit le maçon comme s’il commandait une manœuvre sur son chantier. Soudain, le pendu s’abattit, les bras jetés à droite et à gauche, la tête oscillant comme une boule inerte, tandis que, sous le poids, les deux ouvriers fléchissaient des jarrets. On étendit Escaldas sur son lit. A peine essayait-on de lui administrer gauchement les premiers soins, qu’un médecin fut amené, suivi presque aussitôt par le commissaire de police. Le praticien eut bientôt déclaré qu’il n’y avait rien à faire. La mort remontait à deux heures au moins. Quant au magistrat, il inspecta sommairement les lieux et posa quelques questions, de l’air du monde le plus dédaigneux et le plus détaché. Quel intérêt pouvait offrir cette banale aventure ? Un pauvre diable, logé en garni, et dans quel garni ! sans doute à bout de ressources, à qui le vice, l’alcool, ont ôté tout ressort pour la lutte et le travail, qui attache une corde à son ciel de lit, se passe la tête dans le nœud coulant, et envoie promener d’un coup de pied la table sur laquelle il s’était juché pour cette opération, cela se voit tous les jours, et ça n’a de conséquence vraiment regrettable que de déranger les commissaires de police. Toutefois, le point de vue du fonctionnaire changea quand il se fut avisé d’interroger le jeune homme qui, venant rendre visite au suicidé, avait amené la découverte lugubre. « Votre nom, monsieur ? » « Gilbert Gairlance, prince de Villingen. » La voix eut beau se faire basse, les plus proches entendirent, et le mot : « Un prince !... vola de bouche en bouche, à travers le corridor et l’escalier, jusqu’à l’attroupement, dans la rue. Le commissaire de police leva les sourcils, étonné. « Sans doute, vous apportiez quelque secours à ce malheureux ? José Escaldas n’était pas dans le dénûment. Ce n’est certainement pas par misère qu’il s’est tué. Il travaillait pour le compte de gens qui ne l’eussent pas laissé sans pain. Cet homme est un Bolivien, ancien intendant du marquis de Valcor. s’écria le commissaire, « serait-il l’Escaldas du procès Valcor ? L’auteur de la fameuse lettre fausse ? » mais, voilà qui est différent, » reprit le magistrat. « Je vais faire transporter le corps à la Morgue, aux fins d’autopsie, mettre ici les scellés... Je ne pense pas que cette mort ait une grande signification. L’évidence de cette réflexion tomba lourdement sur l’âme de Gilbert. L’émoi de l’horrible scène se calmait en lui. La signification en surgissait nette, indéniable. Le suicide d’Escaldas, c’était la justification définitive de Valcor, l’aveu du mensonge, désormais démasqué, impuissant, sur lequel avait été échafaudée toute la retentissante Affaire. L’inventeur de la fable calomniatrice, le mystificateur audacieux, se voyant acculé à une catastrophe imprévue, à une ignominieuse défaite, au châtiment sans doute, abandonnait la partie en quittant l’existence. « Et voilà de quelle savante gredinerie je me suis fait complice !... » Lui, il avait combattu de bonne foi. Il avait été convaincu par cet ensemble inouï de présomptions que lui présentait le métis. Il avait été persuadé que le père de Micheline était un faux marquis de Valcor. Il avait cru au bon droit de Marc de Plesguen. Mais qui en conviendrait maintenant ? Qui ne l’accuserait d’avoir participé sciemment à un complot de bandits ? Qui ne le mettrait, lui, petit-fils du vainqueur de Villingen, au rang de ce vil produit de races inférieures, de cet être dépourvu par naissance de toute moralité, de celui qu’il nommait plaisamment, mais avec un si véritable dédain, « l’Inca ». Un accès de rage douloureuse saisit Gilbert. Il jeta sur le misérable corps qui gisait là un regard de féroce rancune. Quel allié pour le descendant d’un prince de l’Empire ! La conscience vague de son intime déchéance, de l’esclavage où le tenaient sa paresse et ses passions, et qui l’avait conduit à prendre un tel allié, n’était pas pour relever le jeune homme. Et, sur lui, s’appesantissait encore la nauséabonde atmosphère de cette maison, de ces murs, de ces souffles hors des bouches fardées ou des gosiers brûlés d’absinthe, car ils étaient peu nombreux, les travailleurs honnêtes, parmi ceux que leur oisiveté rassemblait là, béants d’une abjecte curiosité. « Permettez que je me retire, monsieur le commissaire, » dit le jeune homme. « Voici ma carte, mon adresse. Je me tiens à votre disposition pour une enquête. Mais vraiment, ici, en ce moment... » Son geste exprima qu’il n’en pouvait plus. Quelques renseignements encore sur l’état des choses quand vous avez coupé la corde. » Il fallut, avec le père Plu et le maçon, sous le regard horrible et indéfinissable de cette tête tuméfiée, reconstituer à peu près la disposition des meubles. Escaldas avait tiré son lit au milieu de la pièce, afin de pouvoir placer cette table au-dessous du fameux crochet. Mais pour y atteindre, pour y fixer le bout de la cordelière bleue, pièce à conviction retenue par le commissaire de police, il avait dû encore rehausser d’une chaise la table insuffisamment haute. Cette chaise, on la voyait plus loin, jetée à terre. Les débris du déjeuner servi par la mère Plu s’étalaient sur le sol. Escaldas y avait à peine touché. On comprenait qu’en un pareil moment l’appétit lui eût fait défaut. Ce qu’on arrivait moins à comprendre, c’était la façon désordonnée dont le suicidé avait accompli son trépas. L’être le plus dégoûté de la vie, le plus grossier, retrouve une espèce de respect de lui-même dans le seul fait qu’il va s’anéantir. Sa résolution le rehausse à ses propres yeux. C’est rare qu’il la suive jusqu’au bout sans un peu de cabotinage, un apprêt de mise en scène. Du moins y procède-t-il avec quelque convenance. Mais le saccage de la chambre, les meubles déplacés comme en hâte, les aliments tombés avec la chute de la table, sans qu’on les eût rangés ailleurs auparavant, l’idée de cet homme qui va se pendre, et qui grimpe entre son assiette encore chaude et son verre encore plein, sans quelque soin funèbre et mélancolique, éveillaient une image de précipitation dans la mort, comme d’une attaque brusque de folie. « Une telle violence ne serait explicable, » observa le commissaire, « que si cette mort n’était pas l’effet d’un suicide. » Si quelqu’un avait eu intérêt à supprimer Escaldas, un seul homme pouvait être ce quelqu’un. Les preuves qu’aurait eues le Bolivien contre cette homme auraient donc été bien redoutables ! « Vous admettriez l’hypothèse d’un assassinat ? » demanda le prince d’une voix altérée. « Difficilement, » dit le magistrat, « D’ailleurs, si cette hypothèse se base sur l’état des lieux, elle ne peut être considérée de façon sérieuse. On a trop changé cet état des lieux, et il y a eu trop de personnes dans la pièce, pour qu’une instruction en tienne compte. » « Ainsi c’est moi, » se dit Gairlance, « c’est mon mouvement d’humanité pour sauver ce malheureux, qui rendra peut-être impénétrable un monstrueux mystère ! » Il ne songeait plus à s’éloigner, retenu maintenant par l’espoir qu’une circonstance, un témoignage, pourrait changer les choses de face, démontrer qu’Escaldas ne s’était pas tué, mais qu’on l’avait tué. Ses yeux se portèrent sur cette forme effroyable, muette à jamais. Le mort avait toujours son regard sans nom, et cette langue projetée hors de la bouche, comme d’un damné qui ferait le geste de l’enfance impudente et moqueuse. plus effarante de ce qu’elle gardait véritablement un secret ! Les jambes, à demi pliées, avaient toujours leur attitude dansante. De quoi s’égayait-il épouvantablement, ce spectre, qui, peut-être, était une victime ? Un arrêt de l’enfer le condamnait-il à ce simulacre de dérision devant la duperie prodigieuse de sa mort ?... Il entendit alors qu’on interrogeait la concierge, les voisines d’étage. Personne d’inconnu n’avait mis les pieds dans la maison depuis midi, pour ce qu’on en savait, sauf un galant visiteur de Rosalinde, un « type épatant », à ce qu’elle affirma. Déjà, la veille, il l’avait suivie, ébloui de ses charmes. Et il avait, non sans peine, consenti à patienter jusqu’à aujourd’hui pour faire plus ample connaissance. L’effrontée se rengorgeait en parlant de sa conquête. Elle seule avait vu le « type épatant ». Mais, d’après les détails circonstanciés qu’elle donna sur l’heure passée en sa compagnie, à en juger surtout par l’enthousiasme reconnaissant qu’elle manifestait pour son empressement amoureux, on dut renoncer à soupçonner d’un crime un individu capable, à l’instant même, de tels exploits, qui supposent une liberté d’esprit absolument incompatible avec les affres d’un meurtrier. Une jeune personne de la même catégorie sociale que Rosalinde, et demeurant sur le même palier, crut se rappeler d’abord, et bientôt fut prête à jurer, qu’elle avait remarqué le tapage bizarre fait dans la chambre d’Escaldas au moment même où elle venait d’entendre causer chez Rosalinde. « Justement, » confessa la créature, avec son étrange candeur professionnelle, « je me disais « Elle en a de la veine, Rosalinde, de recevoir des visites à cette heure-ci ! » c’est alors que j’ai sauté en l’air, par le fracas d’une table qui tombait. » Après avoir répété deux fois cette version, toute fière de donner son témoignage dans le drame, la donzelle n’en eût démordu pour rien au monde. Seulement, d’avoir formulé si nettement des impressions, d’ailleurs confuses, lui avait fait perdre le pouvoir de se les rappeler dans un autre ordre. Qu’elle intervertît, sans le vouloir, la succession des bruits, que ce fût chez Escaldas qu’on eût parlé avant la chute de la table, et non pas, comme elle croyait, chez Rosalinde, elle ne pouvait plus le vérifier dans sa mémoire, ayant perdu à ce sujet tout sens critique, par le fait d’avoir émis une affirmation. La concierge répéta de son côté que M. Escaldas était sorti de ses habitudes en se faisant apporter son déjeuner dans sa chambre, une cervelle frite et un bondon, avec une livre de pain et une demi-bouteille de vin. Elle déclara qu’il avait l’air « drôle », qu’il insistait sur son intention de rester chez lui pour recevoir quelqu’un. « Qu’entendez-vous par « l’air drôle »? » Il ne tenait pas en place... Même que je lui ai demandé s’il avait des fourmis dans les jambes. « Vous ne me direz pas ça dans quelques heures, mame Plu, » qu’y m’a fait, « je serai bien tranquille. » s’écrièrent en même temps le commissaire et Gairlance. Ceux qui l’entendirent ne pouvaient pas savoir que l’infortuné s’énervait de ne pas avoir vu Gilbert avant de se retrouver en face du « Beau Rouquin », et qu’il se consolait lui-même en se disant que, de toutes façons, les choses s’arrangeraient sous peu, le marché serait conclu et la victoire certaine. « Cette personne qu’il attendait, c’était vous, n’est-ce pas, monsieur ? » questionna le magistrat en s’adressant au prince de Villingen. Il m’avait recommandé, très instamment, de ne pas venir entre une et trois. Il réservait ce moment pour l’exécution de son sinistre projet. » L’espoir, un instant apparu à Gilbert, qu’il y avait eu assassinat, et que cet assassinat, une fois établi, changerait la face de l’Affaire Valcor, vacilla, rentra dans les ténèbres de l’insaisissable. Escaldas, sans doute à bout d’invention et de mensonge, s’était vu perdu, s’était tué. Avec lui, la légende mourait tout entière. L’histoire ingénieuse et romanesque d’un faux marquis de Valcor se substituant au véritable, l’histoire qui avait passionné le monde, était donc née de toutes pièces dans l’imagination de ce demi-sauvage, dans ce cerveau, surchauffé jadis par le soleil des tropiques, maintenant brisé, faussé, comme un mécanisme hors d’usage, par le flot de sang qu’y avait chassé la corde brutale. Peut-être l’auteur de cette fable inouïe l’avait-il crue, s’était-il pris lui-même au piège de son désir et de sa haine. On ne joue pas avec tant d’ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel on n’est pas entré de bonne foi. Peut-être la découverte de son erreur avait-elle affolé le Bolivien jusqu’au suicide. Quoi qu’il en fût, c’était bien fini. Jamais Marc de Plesguen ne serait marquis de Valcor, jamais sa fille Françoise ne serait châtelaine de la demeure historique, des fermes, des bois, jamais elle n’aurait pour dot le patrimoine héréditaire, grossi des intérêts composés, fortune immense, même si les millions d’Amérique en demeuraient distincts. Et jamais Gilbert Gairlance, prince de Villingen, n’épouserait sans cette fortune une fille qu’il n’aimait pas. Les chimères de ces deux dernières années gisaient donc, grimaçantes et mortes, avec le malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de crédit conservé naguère par le jeune viveur s’était usé jusqu’au bout dans cette fâcheuse aventure. Quand il sortit de l’horrible maison, quand il secoua le cauchemar de tout à l’heure en même temps que le rêve de naguère, Gilbert se retrouva en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses propres yeux, car, pour la première fois de sa vie, il réfléchissait à sa conduite. Un abattement jamais éprouvé jusqu’alors fit fléchir son âme. Dans sa détresse, il sentit sa pensée s’orienter comme s’orientent toutes les pensées humaines, chez les forts aussi bien que chez les faibles, chez les insouciants aussi bien que chez les pusillanimes, dès que s’élève le souffle des regrets, ou dès que le cœur est mordu par la souffrance. Il souhaita le refuge d’une tendresse douce, indulgente, absolue. L’image de Bertrande s’évoqua en lui. Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée, si sincèrement humble. Et, avec elle, lui apparut aussi ce beau petit Claude, qui était son enfant, à elle, et le sien, à lui-même. Le prince Gairlance regarda autour de lui, dans les rues qu’il suivait au hasard. Il s’aperçut qu’il avait marché vers le quartier, d’ailleurs tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre ouvrière. Le long après-midi d’avril rayonnait encore d’une clarté vive, dans l’air piquant, presque froid. « Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la surprendre, » se dit le jeune homme. Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse celle qu’il pouvait considérer comme sa fiancée, il en éprouva plus de saisissement et plus de gêne que de consternation. Il venait, à l’instant même, et sur quel passage tragique ! de tourner cette page de sa vie. L’adieu de Mlle de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement l’émouvoir, après la catastrophe dont tout son être restait horriblement secoué? Il la laissa partir sans un mouvement de pitié, dans l’égoïsme de sa frissonnante nostalgie, sans plus de pitié que n’en éprouvait Bertrande elle-même, dans l’égoïsme de son amour. Et Françoise s’en alla, seule pour toujours, déchirée de les avoir vus ensemble, vainement soutenue par sa fierté, par le sentiment d’avoir fait ce qu’elle devait faire. Une seule chose apaisait son désespoir, ce désespoir, profond comme le gouffre de sa vie à jamais solitaire et vide. C’était la vision d’une figure d’enfant, la tiédeur du petit corps qui persistait à ses mains, la douceur du petit front qui caressait encore ses lèvres. Il l’avait appelé par un attrait mystérieux, cet enfant d’un amour qui pourtant la torturait. Il lui apparaissait comme la raison suprême de son sacrifice. Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité, garde cette bienveillance mystérieuse de susciter autour des pires douleurs une singulière effervescence de sentiments, même illogiques, qui empêche l’âme de voir toute l’abomination de sa plaie, jusqu’à ce que le temps lui ait fait trouver la force de la regarder à nu. Mais alors elle n’en mesure plus que la cicatrice. Au bord d’une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un village indien. Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de l’eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur des millions de kilomètres carrés. La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le plus prodigieux fouillis de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil tropical combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial gigantesque. Des arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux feuillages. Les oiseaux plus éclatants que les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne s’y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se coulent dans l’inextricable massif. La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir, de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous, c’est l’étouffement et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de l’eau, fleuves, rivières immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent, sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la pirogue de l’Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable. Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une pauvre agglomération de huttes. Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même, soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se découvrait au centre. Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée, à physionomie laide et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux européens, pouvait paraître singulière. Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet, formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre, à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois, une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, tant qu’il restait du suc dans la cuve. Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cette manœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence, des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était le latex, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de l’arbre qu’on appelle là-bas le serynga . Et ces Indiens étaient des seryngueiros . Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud. Mme de Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique, sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique du latex au saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique de l’Indien. Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se souciaient des perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve, un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central, véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils trouveraient Hervé. Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui, de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant accueilli ou escorté le joli Français doré, l’ El-dorado, comme on l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce surnom d’ El-dorado changeait là de sens, dans ce pays où il désigna le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions. A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations du voyageur. De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par Hervé à sa mère. Il l’informait alors qu’il y attendait Mathias Gaël, le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d’une mission mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches. Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S’il était parvenu au but, il s’y trouvait dans des conditions de secret et d’incognito qui rendaient la tâche d’Hervé bien difficile. Le jeune comte attendait, s’enquérait, observait. Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le silence dont s’était affolée Mme de Ferneuse. Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu. N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son œuvre sainte, que d’aider et de protéger cette femme à travers les obscures régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la lumière ? En elle, les tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l’avaient ému. Puis sa curiosité psychologique de manieur d’âmes se prenait au drame étrange dont Gaétane était l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle poursuivait la solution. Pour Mme de Ferneuse, nul guide n’aurait valu ce moine, intrépide comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l’homme, et connaissant déjà, car il y était venu dans sa jeunesse, le pays qu’ils parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse vocation. « Voilà le village de mes pères, » dit un jeune garçon, à la peau de cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première pirogue. La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la même tribu. Quand ils ont accepté, moyennant une rétribution, d’ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d’un voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils l’eussent dépouillé ou torturé sans scrupule. C’est sur les indications de l’adolescent qui venait de parler que le Père Eudoxe et Mme de Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme tant d’autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés, prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux d’or. « Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang, » dit-il. « Mais ils furent attirés dans un piège. L’homme blanc fut blessé, après s’être battu comme un épervier de la montagne. Celui des miens qui resta debout l’a emporté dans notre village. » Quelle émotion s’empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le rio plein de méandres, où l’on avait passé devant plusieurs campements de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara : « Voici les huttes de mes pères. » Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu’elles en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se déranger de leur tâche. La vue des visages blancs n’était pas pour les surprendre. Ils ne s’en fussent inquiétés que s’ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait. Quant à la robe du moine, et à l’espèce de court costume de chasse qui laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient là des détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par leur produire un effet d’uniformité. Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l’on distinguait un revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en imposait à ces barbares. Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. Mme de Ferneuse, malgré son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où, peut-être, se trouvait son fils, fut obligée de lui obéir. Car elle ne pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d’un des hommes, à moins qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de bois d’une des cabanes sur pilotis. Mais l’un ou l’autre de ces moyens exigeait une négociation préalable pour s’assurer de la bienveillance des habitants. Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son autorité naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa rapidement leur attention. Mme de Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d’espoir et d’angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en aurait d’aucune façon saisi les paroles, couvertes qu’elles étaient par un bruit de gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L’idée de son fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d’où provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des huttes, derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir, à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l’empressement de quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins. Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue, avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise. Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. Et il se mit en devoir de raconter à Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si différents d’eux, et qui s’entretenaient dans une langue inconnue. « Voici, » dit le moine. « J’ai eu de la peine à tirer de ces gens quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Car ils se figurent que leurs dieux indignés anéantiraient un village où l’hôte aurait encouru quelque péril. Grâce à la présence avec nous d’hommes de leur tribu, et surtout à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j’ai pu savoir quelque chose. Pour l’amour du ciel, dites !... Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m’avez faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieurs mois, si j’ai bien compris. On n’a pas pu le guérir entièrement... Il a souffert si longtemps !... Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu’on soigne pour qu’il guérisse. Mon Père, fouillez ces huttes ! Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord, s’élançait dans l’eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe l’arrêta. balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement de plus. « Vous l’exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D’abord, si vous le surprenez à l’improviste, une émotion tellement foudroyante peut lui être funeste. Songez qu’il souffre depuis des mois d’une blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d’abattement et de fièvre. Mais le pire danger serait d’irriter ces barbares, d’agir à l’encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer malgré eux dans leurs cabanes ! Votre fils perdrait de ce fait sa qualité d’hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous dominerez des sentiments si compréhensibles, et pourtant si périlleux. Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils. Je sens trop la raison qui les dicte. Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l’escorte transportèrent la voyageuse à la rive. Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l’épaule de petits enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec une espèce d’admiration méfiante. « Dites-leur que je suis mère comme elles, » s’écria la comtesse en s’adressant à l’octavien. Voyez comme les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement à leur cou. Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi ! » Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et leur tendait les mains, tandis qu’une ardente imploration se lisait dans ses yeux pleins de larmes. Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces créatures bornées. L’une d’elles détacha la courroie de lianes qui maintenait l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le tendit vers l’étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d’y toucher. Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée de Gaétane. C’est elle qui avait eu l’intuition juste. Quand ces primitifs surent qu’ils avaient devant eux une mère qui réclamait son enfant, ils s’émurent. Leurs sentiments étaient d’autant plus forts d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simp seul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d’enfoncer quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbres et des lianes. Cette voie, naturellement, était un cours d’eau, un affluent étroit, que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit. L’eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut. Bravement, Mme de Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses nouveaux amis. Quand l’ordre qu’il donna eut été compris, ce fut à qui des Indiens porterait l’étrangère. Deux à la fois la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés. Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une clairière, autour d’un marécage. Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse : « J’aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer quelques huttes. Si l’homme blanc n’est pas votre fils, l’affreuse déception vous doit être un peu ménagée. Si c’est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi au-dessus des forces humaines. » A de telles distances de la patrie et de toute civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de l’être le plus fort un enfant, cette mère qu’il appelle et qu’il désespère peut-être d’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire éclater un cœur de surprise et de joie. Mme de Ferneuse s’assit en tremblant sur une puissante racine d’un des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et attendit. Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l’avait cru parti depuis des heures. cria-t-il du plus loin qu’il put se faire entendre. Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Il avait besoin d’elle, celui qui languissait là. « Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi, » dit le Père Eudoxe, lorsqu’il se fut approché. Quel air grave le moine prenait maintenant ! Mais nous arrivons juste à temps, » dit l’octavien. Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans un examen rapide. Le jeune comte de Ferneuse souffrait d’une blessure au-dessus du genou. Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du marécage, sous le chaud étouffement des arbres, le maintenait dans un état fébrile persistant où s’usaient ses forces et sa volonté. Sans doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une période indéterminée, mais certainement longue, dans son étrange asile. « Mais, » ajouta le moine, « nous ne pourrons pas nous rendre compte, ce soir, de son véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger accès de délire. Je l’ai trouvé dans cette phase. Les Indiens m’ont rassuré à ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils m’ont dit que j’arrivais au moment où l’âme du blanc est absente. Les dieux, prétendent-ils, l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le regret des siens ne lui soit pas trop amer. » Mme de Ferneuse éclata en sanglots. Vous le savez, j’ai quelques connaissances en médecine. Je vous réponds de le tirer de là. Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures. Bientôt il aura cette immense joie. Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la raison ?... Par le saint nom du Christ... je vous ai dit l’exacte vérité. » Quand Mme de Ferneuse vit son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient, ses cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe nouvellement poussée, ce qui, avec sa maigreur et son teint de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix, quand elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir. Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier. Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose de quinine. Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva : « Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie ? Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené Micheline ? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai plus rien à la destinée. » Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère, fût-ce dans l’inconscience du délire. « Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera de sang-froid, » expliqua le moine. « La douceur de la vie sauvage engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés quelque temps, surtout dans une période d’affaiblissement physique. Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus heureux jours de leur vie. » On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions. D’ailleurs, Mme de Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt que de quitter son fils. C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, la délicatesse d’âme, l’hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son extraordinaire aventure l’avait amenée. De tels sentiments ne sont pas le fruit de la civilisation. Au contraire, l’orgueil et le bien-être les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres Indiens s’appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et des baies succulentes, dont ses hôtes mangèrent d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle pouvait s’en nourrir sans danger. Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu’ils prodiguèrent à son fils, en la regardant comme pour lui dire : « Vois... Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe. Le moine, qui s’était annoncé comme sachant un peu la médecine, la connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des missionnaires de son ordre, le diplôme d’officier de santé. En outre, sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait transporté Hervé jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le malade, paralysait l’articulation du genou. Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l’abri rustique préparé pour elle. L’octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse. Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour leur village s’endormirent çà et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après avoir allumé au bord de l’étang des feux qui devaient tenir à distance les moustiques et les serpents, et que chacun d’eux veilla tour à tour. Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge descendirent sur ces cœurs ingénus, que l’amour et la bonté faisaient si semblables, sous l’épiderme blanche comme sous la peau de bronze. Hervé de Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions indispensables à sa guérison. Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient. Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la profondeur verdoyante leur groupe assemblé sur le rivage et les cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris. Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures naïves. Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions. « Mon Hervé, » dit Mme de Ferneuse en pressant la main de son fils, « nous reviendras-tu complètement ? Cette vision d’un monde trop différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée ? » Mais la tendre gratitude du regard la rassura. Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avait pas encore raconté par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là, loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel n’était venu le sauver d’une fin imminente. Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité, d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre. Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût été de la traverser. Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol, au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé. Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il lui déclara ses intentions. « Je sais, » lui annonça-t-il, « que vous êtes ici pour une louche besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer à servir les mauvais desseins de qui vous envoie ? » Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à trahir, car il n’était pas vil. Je préfère cela, » riposta le comte de Ferneuse. « Entre nous, c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci : Où vous irez, j’irai. Ce que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre. » A ce point du récit, Mme de Ferneuse s’écria : Mais ce n’est pas à une lutte pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins quelconques ? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes ? « Vous ne savez pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère, où chacun se fait justice à soi-même, et s’en tire ensuite avec quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive, respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvre seryngueiros à peau rouge. Mais si un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous verrez son cheval attaché à la porte. Hervé eut un léger rire et continua son récit. Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante, qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu’au dernier souffle. Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un comte de Ferneuse, n’hésitaient pas à mettre en œuvre l’espionnage. Et nul être ne pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d’ombre, aux sens aiguisés de fauves, à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait vu l’adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, puis chassé par le vent, à demi-consumé, fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une demi-journée et une nuit sans bouger de sa cachette, pour aller s’en saisir lorsqu’il crut pouvoir le faire impunément. Ce papier fut la première chose qu’Hervé rechercha en revenant à la santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux billets de banque et aux lettres de change l’avoisinant. « Le voici, » dit-il, en l’étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la comtesse de Ferneuse. Et il est vraiment fort clair, » observa le religieux. « Il me parut encore plus clair, » reprit Hervé, « parce que je connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie, et les premiers contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, formant comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D’un côté les arbres s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse une aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de fer plaquent des taches rougeâtres. « Je m’explique sur le dessin ce mot : « La pierre de sang. » A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme éclaboussure sanglante. En face, sur l’autre marge de la vallée, doit être un arbre remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer. Un arbre gigantesque, » reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux. Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un point marqué d’une croix ? J’ai pensé, » répondit Hervé, « que cette ligne, tracée d’après les indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime, et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de repère. Ce qu’il aurait fallu retrouver, » remarqua le moine, « ce sont les Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel n’a pas agi sans aide. Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche ? » « Mais comment espérer qu’elle aboutît ? Plus de vingt ans ont passé. Le temps est long, la Selve immense. Et jamais, d’ailleurs, un Indien n’a livré son secret. Enfin, » dit le religieux, « comment vous êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but suprême. Comment je m’en suis servi ? Ne vous en doutez-vous pas ? » s’écria Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. « Je me rendis, avec ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens. « C’est là qu’eut lieu le combat ! Et vous savez ce qui suivit. Sans le dévouement de mes Indiens, vous n’auriez plus de fils. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie ? Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir tranquillement sa mission. De sorte, » s’écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé la tombe où reposait... » Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur. Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement. « Mère, » dit Hervé avec tristesse, « j’ai fait ce que j’ai pu. Mme de Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant de ses bras. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à cette horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face. » « Ainsi, nous ne saurons jamais ! L’œuvre ténébreuse du passé reste définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre ? Rien de ce mystère ne sera jamais éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de Valcor. Il a triomphé de tout ! Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez la ressentir, ma mère, » prononça le jeune comte de Ferneuse avec une douceur pleine de ménagements. « Mais je ne puis concevoir votre état d’âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor ? J’aime sa fille, et rien ne m’empêchera de l’épouser. » D’un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s’écria : Tu n’épouseras pas Micheline, puisque je n’ai pu me prouver à moi-même que son père n’est pas aussi le tien ! » Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter trop tardivement cette terrible phrase, au moment où elle échappait à Mme de Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d’une pâleur si impressionnante que sa mère crut revoir avec quelle angoisse ! le spectre douloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où elle avait eu peine à reconnaître l’enfant bien-aimé. Me faut-il tuer mon fils ? quel châtiment de ma faute ! » En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à se prosterner devant lui. Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous la malédiction du Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour nous autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment, un Autre l’a supporté pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la Croix ? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité qu’elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez vaillamment votre douleur pour l’en consoler, elle, cette mère, qui en souffrira plus que vous. » Hervé n’avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur et lui chuchoter les plus tendres consolations. Brusquement, Mme de Ferneuse s’arracha de ses bras : « Dites-lui tout, mon Père, » supplia-t-elle. Et elle s’élançait en même temps, comme pour fuir l’horreur de l’aveu. Je ne veux rien savoir. » Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du missionnaire. Le jeune homme cacha son visage d’une main et écouta le long récit du prêtre. Ce ne furent pas les atténuations ni les explications de celui-ci qui allégèrent pour ce fils la douleur d’apprendre qu’il n’avait pas dans les veines le sang de l’homme dont il portait le nom. D’autres attestations, qui s’élevèrent du plus profond de son âme, l’empêchèrent d’éprouver même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé plus que tout le reste : le mépris de sa mère, de cette mère qu’il admirait et vénérait comme une créature d’élite, d’exception. Il n’en eut même pas l’impulsion inconsciente, qu’il ne se fût point pardonnée. « Mon Père, » dit-il à l’octavien, lorsque Eudoxe, avec une incomparable délicatesse, eut tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur filial pût tout entendre, « allez, je vous prie, rassurer ma mère. Annoncez-lui qu’elle m’est plus chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait pour le comte Stanislas de Ferneuse, aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui m’imposait envers lui le respect. Mais laissez-moi vous le dire, si choquant que ce puisse vous paraître... » « Écoutez donc cette pensée en confession. Mais je suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être à qui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il fit sa victime. Et comme je vais l’aimer ! » Les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. « Je vous approuve, mon enfant, de trouver pour elle un tel élan dans votre cœur, au moment où vous auriez le droit de pleurer sur le chaste rêve de votre jeunesse. Ce rêve de fiançailles est désormais ruiné par un soupçon dont l’âme s’épouvante. Il vous est interdit de penser à mademoiselle de Valcor. » Hervé eut un sourire incrédule et doux. « Vous m’effrayez, mon fils, » reprit l’octavien. « Que dois-je augurer de votre silence ? Mon Père, » dit le jeune homme avec une assurance tranquille, « Micheline n’est pas ma sœur. prenez garde, » s’écria sévèrement le religieux. Votre mère elle-même ne l’a pas. Mais ne craignez rien, mon Père. Je ne reverrai cette jeune fille, je ne penserai à elle comme à ma femme future que lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe toujours, et que je saurai découvrir. En attendant, tout me dit que le sort ne m’a pas condamné à une erreur monstrueuse, et que l’unique amour de ma vie n’est pas criminel. Le marquis de Valcor que ma mémoire me peint, n’est pas l’homme qui avait juré à ma mère une fidélité éternelle. Je ne suis pas son fils. Cependant, fût-il un démon d’astuce plus habile encore que nous ne le soupçonnons d’être, il n’aurait pas formé le projet de me donner sa fille, s’il me savait le frère de cet ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là ne sont pas humains. Nous n’avons pas le droit d’en accuser même celui qui nous paraît chargé de bien étranges et mystérieux forfaits. Votre raisonnement est juste, mon enfant. Mais le raisonnement ne suffit pas en pareille occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une façon absolue. Ce sera mon but et ma tâche, » dit le jeune comte de Ferneuse. La comtesse de Ferneuse, son fils et le Père Eudoxe avaient hâte de se rendre dans le vallon où s’était livrée une véritable bataille entre Hervé et Mathias Gaël, secondés par leurs Indiens. Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient. La solitude sauvage et muette, le sol ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait sur le plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps d’un homme assassiné. Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments de Gaétane l’avaient guidée sur la voie juste, si une victime avait jamais été ensevelie là, ni quelle était cette victime, et si une main fidèle, en se détruisant sous cette terre, avait gardé sur ses os dénudés le gage d’amour, l’anneau rendu au moment de l’adieu, et que l’amant désespéré jura de ne jamais ôter de son doigt. Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés du sol par des mains violatrices, ne révéleraient plus leur terrible secret. Mathias Gaël avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des torrents les ossements desséchés profanation abominable ! Maintenant il était en route vers l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor la bague si imprudemment laissée par lui à l’homme qu’il avait tué. Et, cette bague, le misérable imposteur aurait sans doute l’audace de la présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa parole : « Montrez-moi cet anneau, et je vous croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai aimé. » elle arracherait à l’infâme ce gage sacré, elle lui crierait son imposture, elle le tuerait à son tour !... Puis, il y avait son fils... que ce meurtre et ce scandale sépareraient pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude absolue qui pourrait la transformer en justicière ? L’horreur suprême n’était-elle pas qu’un doute planerait toujours sur son âme ? Ces pensées déchiraient Mme de Ferneuse, tandis que leur petite caravane se dirigeait vers la vallée, dont son fils connaissait le chemin. Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par l’inévitable escorte des Indiens, qui, eux, allaient à pied. On se rapprochait de la région montagneuse. La forêt n’apparaissait plus que par lambeaux. Les cimes des Andes se dressaient à l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût à ses yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait son fils, qui chevauchait en avant. A ses côtés, le Père Eudoxe, devinant tout ce qui s’agitait de douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle, respectait sa rêverie silencieuse. Il fallut camper en route, pour une nuit. Car le seul établissement européen voisin du but, était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie, et les pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient pas d’y demander asile. Ce fut aux premières heures de la matinée suivante qu’ils descendirent dans le vallon. Matinée resplendissante de ce pays de lumière, où les lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère dorée. Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse reconnurent les lieux décrits par Hervé. L’âpre gorge s’allongeait entre deux parois inégales, l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre couronnée de verdure, et surmontée vers son milieu par le splendide eucalyptus. Les racines de l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête même, et quelques-unes descendaient en se tordant comme des serpents monstrueux. Presque directement en face de l’arbre, sur la muraille opposée, se voyait la trace rouge produite par le filon de sulfure, et qui semblait, en effet, une traînée de sang. Il était difficile de marcher au fond de cette tranchée naturelle, à cause de l’amoncellement des pierres. De gros quartiers de roches attestaient des éboulements plus ou moins récents. « Cette terre est sans cesse en travail, » observa Eudoxe. « Tantôt elle est agitée par des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée par les déluges que forment, en crevant contre la Cordillère, les nuages condensant ici toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes. » En donnant cette explication, il examinait la teinte vive de cette trace rouge, tranchant sur la grisaille des roches. Il se baissa ensuite pour ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. L’expression de son visage s’aiguisa dans une attention soudaine. Mais, aussitôt, il fut distrait par un cri de Gaétane. Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers le fond de la vallée, là où avait dû être enseveli l’être à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas venait de surgir une lourde forme ailée qui la frôla presque en fuyant. C’était un vautour, occupé à chercher s’il restait encore un lambeau de chair sur un squelette humain, étalé là, dans la pierraille, et que Mme de Ferneuse n’avait pas tout d’abord distingué du sol poudreux dont il avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant trop fortement avec les préoccupations de Gaétane, la bouleversa au point que, malgré son extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son fils accourut et la soutint. « C’est, » dit-il, « un des pauvres diables d’Indiens, qui se sont battus ici, pour ou contre moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le verser loyalement d’après leur contrat. balbutia la comtesse, émue jusqu’à l’affolement. Un coup d’œil à la stature de ce malheureux, à la forme de son crâne, m’en assure. Huit ou dix peut-être sont restés sur le carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de leur sépulture. » Il entraîna Mme de Ferneuse et la fit asseoir à l’écart. Je vais ordonner à notre escorte de rassembler ces tristes restes. Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe bénira leur tombe. C’est tout ce que nous pouvons pour eux. Je veux les voir tous, » dit la comtesse avec agitation. « Ayez confiance en moi, » murmura-t-il. « Ne craignez ni une négligence ni une affreuse erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas mon père ? » Elle cacha son visage dans ses mains. Il poursuivit, avec une douceur pleine de caresse et de pitié : Plût au ciel que sa dépouille sacrée fût encore ici, même ignominieusement exposée comme ces pauvres corps ! Mon respect et votre tendresse lui rendraient plus doux son lit éternel. Mais nous ne le verrons pas, lui ! Vous pensez bien que les profanateurs ont fait disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui serait pour nous une si chère relique. » Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle il laissa le religieux. Il revint au bout d’une heure. « Nos Indiens rendent les derniers devoirs aux leurs. Je n’interviens pas dans leur cérémonial. Et il ajouta la citation évangélique : « Laissons les morts ensevelir leurs morts. » « Tu as été jusqu’au fond de la vallée ? » ne vous en doutez-vous pas ? Le bandit a bien rempli sa mission et gagné pleinement l’argent qu’on a dû lui promettre. Une énorme excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit même que marquait la croix sur le plan. Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait ce que Mathias Gaël est venu chercher de si loin. Sinon les restes d’une victime, et, sans doute, cette bague dont la signification fut révélée par vous, ma pauvre mère adorée, à l’assassin. Ainsi, tout est donc bien fini, » murmura Gaétane. Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces fouilles, qui restaient si hautement accusatrices, tout en supprimant la preuve tant cherchée. Quelle ne devait pas être l’importance du secret enfoui là, dans l’éternel silence de cette vallée farouche, pour que le marquis de Valcor eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un tel mystère, un émissaire si résolu, afin de détruire ou de rapporter le témoignage que gardait ici la terre ! Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre bouleversée, retournée, fouillée. Son regard parcourait les moindres interstices de la fosse béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de ce qui fut tout l’amour de sa jeunesse et l’enchantement passionné de sa vie ? Elle ne vit rien que le cailloutis blanchâtre, le poudreux éventrement de ce sol sec et rocheux. Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant tiré de sa sacoche une paire de jumelles, s’en servait pour examiner avec attention l’escarpement au-dessus duquel poussait l’eucalyptus géant. « Regardez, » dit-il à ses compagnons, quand ils le rejoignirent. « Il y a une autre « pierre sanglante ». Seulement elle est du côté de l’arbre, celle-ci, et non en face, comme la première. remarqua Hervé, « celle-ci est plus pâle, moins distincte. Moins distincte, parce que le fouillis de plantes s’est avancé jusque là. Cet échevèlement de lianes représente une poussée jeune, de moins de vingt années, à coup sûr. » En prononçant ce chiffre, le moine regarda Mme de Ferneuse, qui tressaillit. « Et si elle est plus pâle, » reprit-il, « c’est que l’action du soleil et de l’air ont atténué la coloration de sa surface. Mais l’action du soleil et de l’air a été la même sur l’autre, dont la nuance est si vive, » s’exclama le jeune comte. Les derniers mots moururent presque sur ses lèvres, sous le coup d’œil que lui lança Eudoxe. Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait surgir en lui une idée qui l’éblouissait. « Vous avez étudié la géologie, mon enfant, » lui dit le religieux. « Regardez ces fragments de roche... » (Il en ramassait un à terre.) « Je vais vous donner ma loupe. » (Et il tirait cet instrument de la précieuse sacoche, réceptacle participant de la pharmacie et du laboratoire.) « Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années vous croyez qu’ils puissent subir, sans s’altérer, au moins extérieurement, les effets de la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que des pluies diluviennes inondent cette région à une certaine époque de l’année. Je vous en prie, » s’écria la comtesse, « expliquez-vous en termes plus simples pour l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils vérifie votre théorie scientifique, dites-moi, mon Père, si elle peut changer quelque chose à ce que nous avons cru voir. Depuis que nous avons mis le pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé, que j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent ma conviction. Cette « pierre sanglante », en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible il y a vingt années. Un éboulement récent l’a mise à nu. La seule tache rouge importante qui existait avant elle dans ce vallon, serait donc celle que je viens de vous montrer, sur la paroi que surmonte l’arbre. En ce cas, la ligne qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et ce même arbre, serait perpendiculaire à la direction de la vallée, au lieu de lui être parallèle. Son extrémité toucherait la muraille latérale que vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non celle du fond. La sépulture que nous cherchons serait donc sur un côté du vallon et non à son extrémité. murmura Gaétane, dans une espèce d’extase reconnaissante. Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe : « Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il pas tenu compte de cette seconde pierre rouge ? En teniez-vous compte vous-même ? » « L’éclat de la première ne vous a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer l’autre, dont la coloration vous aurait frappé sans cela ? Ce Gaël n’est qu’une brute ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait à un homme cultivé, tel que vous ? Un pauvre savant, » sourit Hervé. « Mais, mon Père, alors, selon vous, Mathias n’aurait rien trouvé là-bas ? Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que le sol est remué sur une étendue beaucoup plus considérable qu’il n’eût été nécessaire avec un point de repère exact. Ces fouilles représentent un travail énorme, désespéré. « Hervé, ordonne à tes Indiens de creuser la terre immédiatement. Laissez-moi prendre l’orientation précise, » dit l’octavien. Après les calculs préliminaires et au moment du premier coup de pioche, les trois amis échangèrent quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier. Probablement, Gaël ne reviendrait pas de sitôt. Il devait avoir redemandé de nouvelles instructions au marquis de Valcor. Il les attendait dans quelque cité bolivienne, où il goûtait les plaisirs d’une existence désormais large et assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté mourant par les Indiens vers leurs retraites pleines de miasmes et de fièvres. Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas plus que lui-même sur l’emplacement secret, puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à le suivre. « Il y a déjà deux ou trois mois que nous nous sommes battus dans cette vallée, » observa le jeune homme. « Mathias peut être en possession des renseignements du marquis. Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt justement aujourd’hui, » fit la comtesse. « Nous allons faire garder par des sentinelles la trouée qui donne accès au vallon. Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère ? » demanda tout bas Hervé, en entourant celle-ci de ses bras. Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte, le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par le feutre gris à larges bords, le sombrero du pays. Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, faisaient sauter les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles, pâles dans l’éclatante clarté du jour tropical. Leur travail n’était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent, pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des coups de feu venaient de retentir. La plupart des Indiens n’étaient armés que de zagaies, d’arcs et de flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le vallon, avec la décision et la bravoure d’un vieux capitaine, tandis qu’Hervé s’énervait, partagé entre le désir de courir en avant et celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci mit fin à son hésitation, en s’élançant elle-même du côté du danger. Son fils n’avait qu’à la suivre. Cette fois, cependant, il n’y eut point de bataille. En arrivant à l’entrée du vallon, sur l’espèce de ravine qui formait sentier en y donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant le cadavre de Mathias Gaël. Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu’elle venait de se passer. Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons indiens seulement. Car, depuis la disparition d’Hervé, qu’il devait croire mort après tant de semaines, il ne prévoyait pas que personne pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est qu’il s’avançait en toute sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser en travers de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle. Mathias avait menacé l’indigène de son revolver, sachant l’argument irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant de la foi jurée, qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien avait épaulé un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu’il eût achevé le geste, l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. C’est alors qu’un compagnon de l’Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l’œil droit, tua le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d’une décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes. Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se replièrent, en emportant, suivant leur inéluctable coutume, le corps de leur chef, et en protestant qu’ils le vengeraient. De même, Hervé donna aux siens toute liberté d’ensevelir à leur guise la sentinelle morte. Quelques-uns d’entre eux remontèrent avec le corps en haut de l’escarpement, pour enterrer leur frère au pied d’un arbre, afin que son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des branches pour s’élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils choisirent l’eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des esprits heureux. En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà, envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère activaient le travail des fossoyeurs. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire qui avait failli ôter à Gaétane son fils, mort que, d’ailleurs, ils n’eussent pas ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant, ne leur laissait guère de regret ou de remords. Toutefois l’incident tragique solennisait encore cette heure, déjà si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la France lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur qui les tenait haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens, l’air vibrant de souffles jamais respirés, les dernières flammes du jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur sensation jusqu’au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l’exaltation de tout leur être qu’ils accueillirent comme une chose simple, dans ce domaine de l’inouï, l’apparition de ce que leur désir appelait si fortement. Un coup de pioche mit à jour un ossement humain. Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné, comme pour lui en demander l’explication. « C’est à nous, maintenant, de continuer, » dit-elle, « Mon Père, Hervé, aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici. » A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent la fouille, Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable ! une terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu’on lui confiait. D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire qu’un tassement protecteur. Autour de cette femme et de ces deux hommes qui, dans leur émotion grave, paraissaient accomplir un rite religieux, les Indiens, curieux peut-être, mais ne laissant voir aucune impression sur leurs visages immobiles, contemplaient cette scène étrange. Bientôt vint un instant où ces âmes lointaines durent, même en leurs ténèbres fatalistes, sentir passer le souffle d’une vie plus profonde, chargée de douleurs et de joies qu’ils ignoraient, de passions plus subtiles et plus ardentes que les leurs. Tous les os gardaient leurs places respectives. Sur le crâne, quelques touffes de cheveux restaient encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau noirâtre, qui devait être le débris d’un ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement la boucle. Vers les pieds, également se reconnaissaient del débris de chasseures. Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était au petit doigt de la main gauche, autour de l’os fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à pein terni par quelques adhéerences poudreuses, et qui brillait mystérieusement dans un dernier rayon du soir. Un jour de la Semaine Sainte, les rares passants de la longue route qui, à travers des landes arides, mène de Brest au Conquet et à la Pointe Saint-Mathieu, s’arrêtaient, regardaient, surpris par le passage vertigineux d’une automobile. Les gens du pays, secoués dans leur lente vie rêveuse, par cette foudroyante manifestation d’un mode d’existence nouveau, ne s’en seraient pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils n’avaient reconnu le chauffeur, élégant malgré son masque et ses fourrures, ainsi que la charmante silhouette féminine à son côté. « C’est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline, » disaient les hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer. « Ils vont trouver de la peine en rentrant au château, » observaient les femmes. « C’est la première fois qu’ils y reviennent depuis la mort de cette pauvre madame la marquise. » Telle était aussi l’appréhension du domestique placé sur le siège d’arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse silencieuse. Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. Et ce n’était pas seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion d’autrefois. Mais d’étranges murailles d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. Cela devenait évident, même pour des yeux peu familiers. Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement. Le feu de ses regards était moins direct, moins étincelant. L’homme semblait avoir perdu de sa confiance en soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer cette grâce altière et câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d’autorité. Il se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre autour de lui ces sortes d’effluves magnétiques où se prenaient les âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de mépris d’autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses sous ce front assombri ? On les pénétrait d’autant moins que chose singulière cette transformation du brillant lutteur de jadis en un rêveur soucieux, coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants ou amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du marquis de Valcor. Toutefois, c’est à dater de ce suicide qu’il était devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle achetée trop cher ? Avait-il tendu son énergie jusqu’à la briser ? A la Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son masque de chauffeur, tandis que l’automobile filait sur la route bien connue ? A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l’odeur verte de la lande balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d’esquif sur les golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela leurs aventures puériles. Son amour s’approfondissait de toutes les années où elle ne savait pas encore qu’elle aimait. Les impressions de ces années-là, aujourd’hui qu’elle s’en expliquait le charme, l’attendrissaient plus que tout le reste. Des massifs d’arbres, aux branches encore nues, que rosaient des milliers de bourgeons, surgirent d’un côté de la route. « Voilà Ferneuse, » murmura Mlle de Valcor, à peine consciente d’avoir parlé tout haut. Le train de l’automobile se ralentit tout à coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l’entrée principale apparurent. Mais point assez vite pour que certains détails, en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un regard involontaire. Malgré l’épaisse voilette couvrant le visage de Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis, leur émotion se répercuta de l’un à l’autre. « Vous avez remarqué, père ? » « Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément, » dit le marquis. Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes rabattues au large. Tu n’as pas vu ? » Était-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance ? Le fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue avenue, offrait un air « habité », auquel ne s’étaient trompés ni le marquis ni sa fille, et qu’ils ne constataient plus depuis près de deux ans. Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un et pour l’autre ! Ils ne s’en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de leur observation. « Hervé serait-il de retour ? N’a-t-il rien découvert qui le sépare de moi ? » Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble plus violent, il oubliait, à cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d’audace et de passion. Vainement avait-il convaincu l’univers, s’il ne persuadait pas cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve, cette preuve qui la forcerait, non seulement à s’incliner, mais à se donner ? la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c’était indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la nécessité de briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. Car elle ne renoncerait à méconnaître l’amant d’autrefois que dans les bras de l’amant d’aujourd’hui. Non seulement parce qu’il y voyait le salut, mais pour autre chose encore, pour quelque chose de plus désirable qu’une vie dont il était las, pour l’assouvissement d’un vœu passionné qui s’exaspérait en lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient enflammé jusqu’à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse de Ferneuse, comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud de Valcor, jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui avaient fait revivre l’orageuse et délicieuse idylle. « Cette femme est à moi ! » rugissait-il dans un transport de désir, d’angoisse et d’illusion. Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le lui déclarer, quand il la considérait comme inaccessible ! Quel déchaînement de passion s’était produit en lui quand la destinée, à travers la révélation de l’autrefois, sembla lui dire : « Tu n’as qu’à la reprendre. » Triple fou qu’il avait été, pendant des années de silence, alors qu’il pouvait, qu’il devait, réclamer comme son bien, à lui, cette beauté si pure et si fière !... Et il avait parlé trop tard ! Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets, soulevé plus violent par l’aspect de Ferneuse, empêcha le marquis de donner un souvenir à sa femme morte, lorsqu’il rentra dans ce château de Valcor, où tout devait la lui rappeler. Il n’eut pas même un de ces mots que les convenances lui eussent inspiré, s’il eût possédé son sang-froid. Cette attitude augmenta la distance qui s’élargissait entre le père et la fille. Mlle de Valcor se rendit à la chambre de sa mère, qui n’avait pas été ouverte depuis le jour où la marquise l’avait quittée, à son départ pour Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma pour manier et ranger tous les petits objets dispersés sur les tables, dans les tiroirs. Chacun ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, de celle qui n’était plus. La jeune fille baisa quelques-unes de ces reliques les plus modestes, les plus familières, celles qui avaient un petit air usé. Ce fut l’occupation de sa première journée à Valcor. Tout de suite, le maître du logis s’était vu en proie aux sollicitations d’audience. Ses intendants voulaient lui rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui représenter combien l’année avait été mauvaise. Ses électeurs lui apportaient une bienvenue intéressée. En outre, des dépêches et des lettres d’Amérique l’attendaient. C’étaient les résultats des dernières ventes de caoutchouc. Ses boules, fabriquées mécaniquement, plus homogènes et compactes que celles des seryngueiros, avaient fait prime sur le marché. Renaud marmotta négligemment des chiffres : Puis, changeant de voix, haussant le ton, bien qu’à ce moment il fût seul : Qu’est-ce que cela fait ? » s’écria-t-il en froissant rageusement les papiers. Une porte s’ouvrit, par où vint la rumeur des gens qui attendaient. Faites seller un cheval, » ordonna-t-il au valet qui se présenta. « Monsieur le marquis m’excusera... » Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait. « Est-ce que les maîtres sont de retour, à Ferneuse ? répéta l’autre, interdit par la question brusque et par l’accent. Mais on dit, dans le pays, qu’ils vont revenir d’un jour à l’autre. Et prévenez que je ne recevrai personne avant demain matin. Qu’est-ce qui nous l’a changé? » murmuraient un instant après les serviteurs, en regardant s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait, même avant d’avoir franchi la grille. « Ça, c’est vrai, il n’est plus le même. » Puis le respect et la placidité campagnarde retinrent les langues. D’ailleurs, comment définir ce qui était indéfinissable ? Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. Il montait un excellent trotteur, et il s’en allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier accompli, soulevé à peine à la cadence des longues foulées nerveuses, les yeux fixés sur cet horizon de landes, de mer, de rochers, moins sauvage que les perspectives de son âme. Il atteignit le sentier descendant à la petite crique, où se trouvait la maison des Gaël. Il le descendit avec précaution, tout en laissant l’encolure libre à sa fine monture, qui posait ses sabots avec une adresse et une sûreté de chèvre. La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui apparut silencieuse et comme déserte. Il attacha son cheval à la barrière, traversa le jardinet, souleva le loquet de la porte. Les deux femmes étaient là, Mathurine, et l’Innocente, sa belle-fille. Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en murmurant une complainte que quelque barde rustique avait faite sur ses propres malheurs. « J’ai cru le voir, à la brune, Sur la lande, un soir sans lune, Bertrand, mon époux si cher. De sa mort affreux présage, C’était, prenant sob visage, Un noir esprit de l’enfer. Elle répéta les derniers mots : « Un noir esprit de l’enfer. Ne chante pas cela ! » Cependant la figure de la folle devint hagarde d’effroi. Elle jeta un cri, repoussa la masse del filets, et s’enfuit hors de la chambre. Le marquis restait en face de Mathurine. Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de la vieille femme. Mais il lui sembla que ce regard d’un vert miroitant restait la seule étincelle de vie dans le visage brun et recroquevillé comme une algue sèche. L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel. Ce n’était pas de la décrépitude, c’était de l’immatérialité, une vision de poète, qui rêverait de symboliser la vieillesse. Ce long buste si droit, cette tête ciselée dans une substance que nulle sève ne semblait nourrir, ces cheveux de neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux d’eau ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une décadence physique, mais d’une beauté définitive. Mathurine se dressa devant le visiteur. « Que venez-vous faire ici ? Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor ! » s’écria-t-elle, en scandant ce nom avec force. « Maman Gaël, écoutez-moi !... » Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître de la Valcorie, le grand seigneur impérieux, qui s’adressait de cette voix de prière, avec ce ton soumis, à une pauvre vieille paysanne ? Elle fit un geste pour le repousser, détournant la tête, mais sans répéter son injonction. « Maman Gaël, je suis venu vous parler de Bertrande. » L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux vers ce visage, comme s’il eût été trop odieux... Mais de ces yeux qu’elle détournait obstinément, des larmes commencèrent à couler. « Vous lui pardonnez, n’est-ce pas ? Je n’ai pas le droit, moi ... » (et elle appuya sur le mot) « de lui refuser mon pardon. » Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette phrase. « Alors il est encore une possibilité de bonheur pour cette infortunée, et pour vous-même. Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien allez la retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie large que je voulais lui faire, mais qu’elle ne consent pas à me devoir. De vous, elle prendra ce qu’elle ne saurait prendre de ma main, car son cœur appartient à mon mortel ennemi. Mais par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous me laisserez, n’est-ce pas ? Mon désir est de vous voir réunies de nouveau, vous, Bertrande, et cette pauvre créature qui chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre petite-fille s’épuise à un labeur au-dessus de ses forces. Prenez telle part de ma fortune que vous jugerez nécessaire. Vous avez tant de fierté! » Sur ses joues ridées roulaient des larmes lentes. dit le marquis d’une voix altérée, « ne pleurez pas ainsi. C’est affreux pour moi de voir ces pleurs sur votre visage. Accordez-moi cette grâce suprême de réparer, dans la mesure où je le puis, les fatalités du sort ! » Les tragiques sanglots plus tragiques d’être faibles et contenus qui agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent. Son regard revint à Renaud en un fulgurant éclair. « Les fatalités du sort !... » de Valcor eut un mouvement de recul. Cet homme, qui avait tenu tête à une Chambre hurlante, qui avait défié l’opinion et les lois, et déployé peut-être de plus redoutables audaces, courba le front devant une humble vieille femme. « Qu’avez-vous fait de Mathias ? » « Auriez-vous perdu celui-là aussi ? « J’espérais trouver ici de ses nouvelles. Il n’en a pas donné depuis son départ. Vous l’aviez chargé d’une mission secrète. Sans doute il ne devait pas trahir le but où il se rendait. Ne saviez-vous pas parfaitement qu’il partait pour l’Amérique ? Je lui donnais un poste dans mes établissements de là-bas. Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande ici ? Sur mon honneur, je le crois, je l’espère. » Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. Inquiétude qui n’avait pas pour objet l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en pénétrer le motif. murmura-t-elle, « ai-je donc eu tort d’arrêter le châtiment de Dieu ? » Comment analyser ce qui s’exprimait dans cette phrase ? Comment décrire ce qui se passait dans cette âme. Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude, de désespoir, et aussi de tendresse invincible. Ses yeux qui, pourtant, ne connaissaient guère les larmes, se mouillèrent. « Laissez-moi faire quelque chose pour vous, pour Bertrande, je vous en conjure ! » « Je n’accepte rien du marquis de Valcor. Du marquis de Valcor, soit ! » Ses yeux entraient dans les yeux transparents, élargis, qui s’emplirent d’une angoisse extraordinaire. Allait-il prononcer un mot de plus ? Allait-il saisir les vieilles mains qui se levaient tremblantes ? Allait-il tomber à ses genoux ? Il eut dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité de ces choses. Et s’il s’arrêta, brisé, comme sur un obstacle infranchissable, c’est que la volonté de l’imposante vieille heurta la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas de l’horrible aveu. Et il le vit, il le sentit, il en fut comme terrassé. Elle ne le trahirait pas, cette martyre d’un affreux et sublime amour maternel ? Mais elle ne voulait pas devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle et de sa torture morale, elle ne tendrait pas la main vers cette puissance et vers cette richesse, vers cette éblouissante source de toutes les joies de la terre. Non, pas même pour sauver Bertrande. Pas même pour tenir dans ses bras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu, dont la pensée hantait maintenant son vieux cœur, dévasté, solitaire. Non, celui qui était là, devant elle, haletant de lui crier le mot où il croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, de pardon, dans la fournaise de son enfer, cet homme de lutte et de rapine, qui avait si audacieusement triché contre le Destin, et qui s’épouvantait à la fin de ses monstrueuses victoires, cet homme-là n’aurait pas le soulagement divin de l’appeler : « Ma mère ! » D’un regard, d’un redressement farouche, elle avait fait hésiter les syllabes sur ses lèvres. Profitant de son silence interdit, elle reprit la parole : « Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor ! Vous ne me décideriez pas à toucher un centime de votre richesse. Et peut-être, si vous osiez dire... Je ne le crois pas !... Je ne le veux pas !... Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de Valcor s’agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait cette pauvre vieille femme. Invraisemblable scène, qui eût fait douter n’importe quel spectateur du témoignage de ses sens. Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de solliciteurs ? Il ne voulait qu’appeler cette humble créature « ma mère », et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par un enchaînement auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté même. Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l’esclave. Jusqu’où irait-il dans cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais finir ?... du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère s’ajoutait à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés ! En entrant, il l’avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les murs, la place qu’ils avaient occupée pendant la durée des générations se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait consommé le sacrifice ? Comme il avait dû lui en coûter ! Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps qu’un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait son front, ce front d’infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce une seconde, les doigts noués par l’âge, cordés de rides et de veines, les doigts tremblants de la paysanne. Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante de martyrisée : « C’est donc ma mort aussi qu’il te faut ? Ne vois-tu pas que tu me tues ?... » Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, mais qu’elle ne céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d’amour maternel répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu’il voulait dire, elle eût voulu l’entendre. Elle ne serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle lui avait adressé, il retint son cri : « Mère !... Car il craignait de la voir succomber d’horreur et d’émotion. Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit. Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays dont il était le maître, il s’en alla, plus faible, plus effaré, plus orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l’aumône. « Ma mère, » dit Hervé à la comtesse, « nous voici de retour. Pendant toute la durée de notre voyage, dans vos longues journées silencieuses en face de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations. Que se passait-il en vous, pauvre mère ?... Le jeune homme prononça doucement ce mot, avec une pitié, un respect, une tendresse infinis. Puis, d’une voix plus ferme : « Mais aujourd’hui, votre décision doit être prise. Il importe que vous m’en fassiez part. Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est au château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes, nous voici à Ferneuse... » Il s’interrompit, pour jeter un regard autour de lui sur ce domaine dont il était l’héritier, dont il portait le nom. Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte à côte, d’un pas lent de promenade, le long de l’immense avenue qui descend à la grille principale. Au delà de cette grille, la falaise, creusée par une espèce de trouée, laissait apercevoir la mer. Un printemps frileux, tout frissonnant encore de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives d’une atmosphère vaporeuse. Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait comme un intrus sur cette terre familiale, qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang ne coulait pas dans ses veines. L’image du dernier d’entre eux lui apparaissait. Il revoyait celui qu’il avait appelé « son père », le comte Stanislas, l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant, la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à cause de sa face taciturne, sans regard, dévastée d’une horrible cicatrice, et aussi à cause de son humeur brutale. Combien le dévouement dont sa mère entourait ce tyran domestique le touchait alors ! Humilité, abnégation, patience, chez cette femme vive et fière. Et la claustration totale, l’absence de toute sortie, de tout plaisir, même de toute coquetterie. Le monde avait perdu le souvenir d’un beauté faite pour y briller. pensait Hervé, « bénie sois-tu d’avoir mis en moi le spectacle de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé ce qui fut hélas ! ta faute. Moi, ton fils, je n’aurais, de toutes façons, pas le droit de te juger. Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de t’adorer, de te vénérer... Il la regardait dans une exaltation de tendresse, n’osant convenir avec lui-même qu’il ne l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui était plus chère dans la tragique poésie de son passé. Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce qui se passait chez son fils. Elle se serait bien gardée de l’interroger. Cette certitude lui était trop douce pour qu’elle risquât de chercher autre chose dans cette jeune âme troublée. Cependant Hervé se reprenait, après un instant d’émotion muette. « Vous avez dû arrêter une résolution, ma mère. Il est temps que je la connaisse. Tu aimes toujours Micheline ? » Elle avait pris un temps avant de poser cette question, et la profonde gravité de son accent y mit une espèce de solennité. Le jeune homme répondit avec force : « Est-ce que je vous blesse, ma mère ? Est-ce que votre vengeance ?... » Mme de Ferneuse vit pâlir affreusement le beau visage de son fils. « Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant ? Il y a une justice nécessaire. Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. Mépris, pitié, fierté, miséricorde chrétienne ?... Par quoi planait-elle au-dessus du sentiment que sa lèvre écartait, dédaigneuse ? « Quel but ai-je poursuivi, Hervé? L’ardeur avec laquelle j’ai voulu la vérité jusqu’à risquer ta vie, mon unique trésor ! s’inspirait de deux désirs indomptables : m’assurer que tu n’étais pas le frère de Micheline, par conséquent rendre possible ton bonheur. Elle ne dit pas cet autre désir, plus impérieux que le besoin de respirer : celui d’échapper au vertige d’un amour qui ressuscitait trop le rêve passionné de sa jeunesse d’un amour qui avait failli lui donner le change. Non moins effroyable en doutant s’il fallait croire, qu’en croyant s’il fallait douter. N’y avait-il pas eu des instants où elle s’était sentie près d’ouvrir les bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait d’une prodigieuse illusion ? C’était de cet enfer indicible qu’elle avait voulu sortir à tout prix. Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait. Il n’y attacha pas sa pensée. Quand elle eut prononcé le nom de Micheline, il lui baisa la main dans une effusion de reconnaissance. Que vous ne puissiez consentir à me voir épouser la fille de cet homme. Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé grandir dans ton cœur innocemment ? As-tu le droit d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis toute sa confiance et toute sa tendresse en toi ? Ne serait-ce pas, non seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car ni toi ni Micheline n’êtes de ceux qui changent. s’écria Hervé, tout palpitant de joie. « C’est là votre conviction ? reprit le jeune homme, « j’ai entendu des voix si redoutables au fond de ma conscience. Une d’elles me criait que je suis le fils de celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert. Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu répondre ? Mon enfant, » prononça Mme de Ferneuse avec une céleste douceur, « nous avons reconnu que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne prime-t-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait à ton cœur filial ? Si vous ne me l’imposez pas, » dit-il, « j’avoue que nulle suggestion supérieure ne m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse. Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement en champion contre l’homme de là-bas... » (Hervé souleva la main dans la direction de Valcor), « c’est rendre impossible mon mariage avec sa fille. Et, d’ailleurs, champion de qui ?... Les liens qui m’unissent à la victime sont un secret entre vous et Dieu. Je ne puis intervenir ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une mère que j’adore, pour venger un père que je n’ai pas connu. » Mme de Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. Si tant est qu’on puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, empreints d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. « Un père que je n’ai pas connu... » Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, qui craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa conscience et son amour. C’était humain, c’était naturel, c’était vrai. Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé l’existence qu’en face d’un squelette, et qu’on lui disait tardivement être celui dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa mère l’eût exigé? Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas. « Maintenant, » reprit le jeune comte, « par quel moyen accomplirons-nous l’œuvre nécessaire ? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié, qu’il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l’homme de Valcor sera confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime de ses abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour toujours dans la mienne. » « Nous ne pouvons cependant pas, » continua Hervé plus lentement, « dénoncer ce misérable. La délation n’est pas notre fait. J’irai le trouver, » dit la comtesse. Je ne le permettrai pas ! » Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente et hautaine. « Je ne suis que votre enfant, » s’écria-t-il avec une vivacité charmante. « Et un enfant que vous avez peut-être élevé avec votre tendresse plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais agir en homme, je vous en ai donné la preuve. Ne suis-je pas le chef de la famille ?... Cet homme est capable de tout. » Hervé lutta un moment, bouleversé par le projet de sa mère. Dans son appréhension, il lui résistait pour la première fois. Mais, des deux volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne pouvant vaincre celle qui lui résistait par le silence, il se laissa tomber sur un banc, cacha son visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant que, tout à l’heure, il disait être : nous sommes bien malheureux ! » La comtesse mit une main légère sur son épaule. « Laissez-moi tout dire à Micheline, » supplia-t-il. « Elle fuira cet homme, elle fuira cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous laisserons l’imposteur à sa destinée. Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. Que serais-tu donc en révélant à une fille les crimes de son père ? » « Si formidable que soit la puissance du mal dans cet homme, il y a des choses qu’on ne saurait craindre de lui. Et il y en a d’autres qu’on en peut attendre. C’est un démon d’audace et d’orgueil. Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je ne sais qui il est, ni quel sang coule dans ses veines. Mais ce nom de Valcor, qu’il a usurpé, lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra pas d’un déshonneur qui lui arracherait ce nom dans un éclat d’infamie. C’est un père plein de tendresse. Je me rappelle encore avec quelle ardeur mensongère, mais touchante, il défendait le bonheur de cette enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta sœur, tout en se déclarant être, lui, Renaud de Valcor, n’avait-il pas imaginé je ne sais quelle histoire de substitution d’enfant ? Il consentait à n’être plus son père, pour te la donner, à toi, qu’elle aime. Ne consentira-t-il pas, pour la même raison, à un plus grand sacrifice ? » « Alors nous n’avons de ressource que dans sa générosité? Non, mon fils, » dit gravement Mme de Ferneuse. « C’est au père de Micheline que nous demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, nous n’en avons que faire. Ne comprendras-tu pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile ? Cette vengeance de mon amour assassiné, j’en fais le sacrifice à ton amour vivant. Il faut trouver une solution qui te permette d’épouser Micheline. Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa main au bourreau de son père, même si elle pouvait croire que ce père fût criminel ? ma mère, » dit le jeune homme avec émotion, « vous êtes un ange et vous êtes une femme. Faites ce que vous voudrez. » Il se leva, la serra contre son cœur, puis la quitta, se dirigeant vers la grille d’entrée, qu’ils avaient presque atteinte. Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui descendait au creux de la falaise et gagna bientôt la plage. Il se trouva dans une des mille petites criques creusant la ceinture granitique de cette côte. Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui limite par son autre versant le domaine de Valcor. Le jeune comte de Ferneuse regarda presque avec attendrissement ce rude contrefort, qui, se rétrécissant comme une proue, plongeait à pic dans la mer. C’était ce rempart de granit qu’il avait escaladé, voici près de deux ans, pour obtenir un suprême tête-à-tête avec Micheline. Jamais, depuis ce jour-là, il n’avait revu celle qu’il aimait. Pensif, presque hésitant, non pas de peur physique, mais d’angoisse morale, Hervé commença de gravir le très étroit sentier contournant le roc. A peine un chemin, une espèce de lacet naturel, formé par les aspérités du granit et tout au plus complété çà et là par un rudimentaire travail humain, ou marqué par une rampe, un fil de fer tenu par des crampons, là où il n’y avait guère de quoi poser le pied. On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du promontoire, pour jouir du spectacle des lames en fureur se brisant contre l’immuable paroi. Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur frénésie les faisait bondir plus haut que ce même sentier, ou quand le vent déchaîné en eût balayé un être humain comme un fétu de paille. Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se contentait de moutonner, hérissant sa surface livide de crêtes neigeuses, qui s’écroulaient et se reformaient sans cesse. Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne s’arrêta pas pour admirer la sublime monotonie de ce spectacle. Il contourna la pointe et se trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait encore, moins distinct, puis s’effaçait complètement. A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de Valcor déployait sa belle ordonnance. Rangée élégante de balustres, couronnant une assise rocheuse, entre deux fortifications de granit, elle avait un caractère grandiose. Mais l’architecture, pas plus que le paysage, n’importait à celui qui se trouvait là. Son regard avide chercha autre chose, immédiatement au-dessus de sa tête, dans l’angle formé par la terrasse et par le rocher. C’était le coin favori de Micheline. De tout temps elle y était venue passer de longs moments dans la contemplation, la rêverie. Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent, si elle l’aimait ! Quel souvenir s’attachait à ce lieu, pour lui, pour elle ! Depuis quelques jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en ce moment. Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à un vœu d’amour aussi ardent ? La radieuse image lui entra dans les yeux, dans l’âme, dans tout l’être, comme une apparition et comme une ivresse. Il dut se cramponner au rocher, dans son vertige de joie. Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis. Sa silhouette charmante se détachait en noir au delà des balustres clairs, sur le pâle ciel d’avril. Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa mère. Il avait appris, en rentrant à Ferneuse, que la marquise de Valcor était morte l’automne précédent, à l’époque où lui-même voyait la mort de si près, chez ses sauvages amis de la forêt amazonienne. cria Micheline, qui l’avait aperçu tout de suite. Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient pas descendues distinctement jusqu’à lui. Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage pour y obéir que pour affronter le danger de l’ascension ? Il commença de gravir l’abrupte muraille, saisissant la moindre saillie, s’aidant des pieds et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce d’étroit balcon, si proche de Micheline qu’il avait pu jadis prendre de là une fleur qu’elle lui tendait. Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui revint. Tirant un petit portefeuille de la poche intérieure de son veston, contre son cœur, il en sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute jaunie, puis, la montrant à Micheline : Oui, je vous aime, Hervé, je vous aime. Aurais-je vécu si je ne vous aimais pas ? » Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en eut le cœur contracté. « Vous avez donc souffert ? Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu à cela. Et, l’examinant avec plus de sang-froid, il saisit toute la gravité nouvelle de l’expression, l’amincissement des beaux traits, la pâleur du teint, l’ombre profonde du regard. « Si j’ai souffert !... » « Dans le mystère de votre absence, au cours de cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux publiaient... Mais, » prononça-t-il avec un étrange accent, « votre père a triomphé de tout. » Elle dit seulement très bas : « Ma mère en est morte. Si votre pensée ne m’avait pas soutenue, je serais morte aussi. Vous n’avez pas douté de moi ? » « Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez au fond de vous-même, à votre retour de l’étrange voyage où il m’était interdit de vous suivre, même en pensée. Je rapporte mon amour, » dit-il. Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre jusqu’à l’âme. « Vous ne répondez pas, Hervé? Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer, » fit-il. Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse atroce et obscure avait étreint ce pauvre jeune cœur. Viendrais-je réclamer votre foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il nous était interdit de nous aimer ? Rien, pour elle, n’existe plus au monde que notre bonheur. » Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée d’émotion, puis, d’une bouche que les larmes contenues faisaient trembler, murmura : « A-t-elle pardonné à la mienne la scène terrible ? A-t-elle pardonné à ma pauvre maman, qui est morte ? » Comme c’était loin, cette scène du bal, par laquelle s’ouvrit la série de leurs misères ! Quel rôle avait joué alors la marquise Laurence ? Pourquoi son éclat de fureur soudaine ? Pourquoi ses excuses du lendemain ? Le jeune comte resta un instant rêveur, à ce souvenir évoqué. Mais l’énigme lui parut sans importance. Évidemment la douce et insignifiante Laurence n’avait été qu’une visionnaire, hypnotisée devant les fantasmagories du prodigieux metteur en scène qu’était son mari, adoré par elle humblement. « La mémoire de votre mère est digne de tout respect et de toute pitié. » Il avait prononcé cette phrase comme la suite naturelle de sa réflexion intérieure, sans calculer l’effet qu’elle pourrait produire. « Pourquoi « de toute pitié »? Elle se troublait au moindre mot, la pauvre enfant. L’anxiété de son intonation trahissait un abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout à coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé, devant la physionomie contrainte du jeune homme, cette inquiétude déborda. « Vous ne me parlez pas de mon père !... Si vous m’aimez, Hervé, dites-moi que, lui aussi, vous le respectez, que, lui aussi, vous le plaignez. Car je le crois très malheureux. « Si je vous aime !... » répéta le jeune homme avec un accent de reproche. Pouvez-vous imaginer l’union de nos deux cœurs, si le vôtre est en désaccord avec mes sentiments filiaux ? Vos sentiments filiaux me sont sacrés, comme tout ce qui est dans votre âme admirable. Votre attitude les froisse, Hervé. » Le jeune homme garda le silence. Micheline demanda, la voix implorante et douce, non pour lui faire un reproche, mais pour lui arracher la vérité : « Pourquoi avez-vous commis l’imprudence de gravir encore cette falaise, si les différends qui vous y ont forcé jadis n’existent plus ? Pourquoi n’êtes-vous pas venu tout simplement à la maison ? En vous apercevant sur ce chemin périlleux, je n’ai cru d’abord qu’à un élan de tendre folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours là où nous nous sommes si cruellement séparés. Est-ce une charmante pensée de ce genre, mon cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison pour ne pas rentrer à Valcor, pour ne pas rencontrer mon père ? » « Je ne voulais pas me trouver en présence de votre père avant que ma mère lui eût parlé. Votre mère doit lui parler ? Et cette conversation fera cesser les malentendus entre nos deux familles ? Oui, » répondit Hervé, d’un air grave, « tous les malentendus. » La jeune fille ne put se méprendre sur la portée de cette phrase, qui n’eût été qu’un atroce jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la sécurité de la signification. Micheline, après avoir, de son beau regard triste, interrogé encore un instant le visage aimé, soupira : « Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien me dire, Hervé. Votre loyauté est en lutte avec votre tendresse pour moi. le cauchemar affreux que j’ai traversé recommencera donc... » La justice et l’opinion se sont prononcées. Nul n’en appellera de leur arrêt. Vous ne traverserez plus les épreuves que... » A son tour, Micheline lui coupa la parole. « J’en traverserai de pires, je le sens. Qu’importent la justice et l’opinion auprès de... » Sa tête s’abaissa comme sous un fardeau sinistre. Auprès de quoi, ma chérie ?... » Elle dit si bas qu’à peine distingua-t-il sa douloureuse réponse parmi le gémissement qui montait de la mer : « Auprès des idées qui se sont glissées en moi... Les mots moururent sur ses lèvres blanches. Des deux mains elle se cramponna à la balustrade de pierre, comme prête à défaillir. Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux mystère. Et il se convulsa d’horreur, de pitié, devant ce qu’elle devait souffrir. Tout à l’heure encore, elle défendait, contre son amour même, le père qu’elle avait si aveuglément aimé, admiré, en qui, peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours cher. L’émotion de cette heure suprême, l’attitude de celui en qui elle avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu. Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d’elle : ce domaine de Valcor !... » gémit-t-elle avec un accablement sans nom comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées du parc lui eussent écrasé le cœur. Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu’il eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n’en saisit que mieux qu’il ne le pouvait pas. « Hervé, » dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie, « j’attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens menacée se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre amour, puisque je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque j’ignore quel sera demain mon devoir. Rien au monde ne nous séparera, » dit-il. Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de ferveur tendre et de reconnaissance. Les deux amoureux échangèrent, dans un long regard, l’exaltation d’un sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes. Car l’amour absolu ignore tout ; hors lui-même. Et, malgré l’épouvante qui planait sur elle, dans l’angoisse grandissante de toutes les heures, Micheline emporta ce quelque chose d’ineffable que le magique amour verse aux âmes humaines. Mais puissance souveraine, qui, mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l’univers. Fascination qui jamais ne lasse l’intérêt et la curiosité des hommes, et qui pare de son prestige toutes les littératures, tous les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme les jugements des sages, et rend impuissant le malheur autour des couples éperdument unis. L’amour d’Hervé et de Micheline était de cette essence victorieuse. Renaud de Valcor se tenait dans son cabinet de travail, au premier étage du château. Tout en fumant une cigarette, il faisait sauter les bandes de quelques imprimés. Il parcourait des yeux la première page, tournait la feuille, puis passait à un autre. Aucun sujet ne fixait son attention. Cessant de se donner le change à lui-même, il rejeta brusquement les papiers, se mit à marcher de long en large. Puis il s’approcha d’une croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues du parc. Un coup frappé à la porte le fit sursauter comme une femme nerveuse. C’était un valet de chambre, qui dit : « Madame la comtesse de Ferneuse se fait annoncer à monsieur le marquis. Introduisez madame la comtesse dans le jardin d’hiver, et dites-lui que je me rends à ses ordres. » Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda dans une glace. Était-ce pour constater que, malgré ses traits plus marqués, ses cheveux plus grisonnants, il était toujours le beau cavalier, au visage et à la tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé l’image après leur dernière entrevue, deux ans auparavant ? Était-ce pour s’assurer, à la fermeté de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il restait le maître de sa physionomie et de son expression ? Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il échangea avec son image un coup d’œil d’ironie lassée. Puis, toujours élégant, le front haut, la taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver la comtesse. Elle était debout, droite et pâle comme une statue, quand il entra dans le jardin d’hiver. C’était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes superbes. Les faibles rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits d’air chaud y entretenait une température exquise. Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer dans une pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée de la tourelle, et absolument isolée des autres appartements. Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée d’une façon ravissante, se trouvait précisément au-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur profondeur, une idée de l’épaisseur de ce même mur. Mais une large baie ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l’air un peu secret et morose que lui prêtait son architecture. Mme de Ferneuse donna un coup d’œil autour d’elle, observant ces détails. Comme elle avait dit à son fils : elle n’avait pas peur de l’homme avec qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve. « Vous voulez que nous soyons tranquilles, » dit-elle. « Vous prévoyez que nous aurons des choses graves à nous dire. » D’un geste, il l’invita à s’asseoir dans une bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis d’ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane. Mme de Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit : L’homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela, pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à peine si ses cils clignèrent. « Je suis Renaud de Valcor. Vous mentez, » répliqua-t-elle, « Renaud de Valcor est celui qui, jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau. » Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule. Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les yeux sur la femme. « Savez-vous où j’ai pris cet anneau ? Je l’ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, au fond du désert, à l’extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées de l’arbre géant et de la pierre sanglante. » « Vous avez fait cela !... Vous avez fait cela !... » s’écria-t-il, dans un transport qui semblait tenir plus de l’admiration que de tout autre sentiment. Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas : « Quelle créature surhumaine êtes-vous donc ?... » Je n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... Et je vous en donnerai la preuve... Je vaux celui que vous ne pouvez oublier. J’ai le même sang que lui dans les veines... Aucun de mes actes, même criminels, car j’en ai commis de tels ne crée de l’irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous dire qui je suis et ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne de mettre à vos pieds le plus magnifique amour que jamais homme ait offert à une femme. Il s’interrompit, il eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant, sublime. Vous êtes bien la lionne du lion que je suis. Gaétane, voulez-vous du seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre ? Je vous donnerai toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, de la richesse, de la passion, du péril et de la victoire ! Je vous ferai vivre le plus inouï des rêves. La stupeur immobilisait Mme de Ferneuse. Il avait prononcé le mot de « comédie », tout à l’heure. En jouait-il une, plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations qu’on aurait pu prévoir ? Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant d’indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus d’appréhension nerveuse. « Une lionne, » avait dit l’imposteur. Il en vit une, réellement, sous la dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de tout geste violent. « Ne m’appelez pas Gaétane, » dit-elle. Cessez à l’instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d’ici pour aller vous dénoncer comme l’assassin de Renaud de Valcor, comme le voleur de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité. » Il croisa les bras, les sourcils froncés barrant sa face blême, mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit. « Madame, » dit-il, « serez-vous satisfaite si je vous déclare que je suis prêt à vous obéir en tout, jusqu’à la mort même, si tel est votre bon plaisir. Et cela, » ajouta-t-il avec emphase, « à cause des sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la vie ? Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse. L’imbécile justice, qui me condamnerait, n’empêcherait pas les hommes de m’admirer. Mais, dans cette extrémité, savez-vous ce dont je suis capable ?... Vous pourriez trembler, madame, d’être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous adorais pas. Et moi, » répliqua-t-elle, « je vous demanderai à mon tour : Croyez-vous que je tienne à la vie ? Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée là-bas. Je n’ai rien à faire avec vous. Si je suis ici, c’est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce que j’ai un fils, innocent de ma faute. A cause d’eux, je surmonte l’horreur que j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous dire : Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre dans l’autre. « Vous songez à laisser votre fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux que je suis pour vous ? S’il y a une rédemption pour tant d’iniquités, c’est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants. » Celui qu’on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait Mme de Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était rassise. Maintenant qu’il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui, reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse naturelle et d’étonnante force d’âme. « Expliquez-moi une chose, » dit-il enfin. « Pourquoi, si vous n’avez de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves que va déchaîner votre démarche actuelle ? Pourquoi ne pas laisser se poursuivre le jeu des apparences ? Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est pas de mon goût, » dit hautainement Gaétane. « Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence. Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... Je ne suis pas seule à savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre aussi, quand j’ai découvert... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son témoignage. Pensez-vous que je vais vous répondre ? » s’écria la comtesse, avec un âpre sourire. « Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire l’empêchera de revenir en Europe, à moins que je ne l’y appelle. » Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus immobile qu’un visage de pierre. « Je vous montrerai tout à l’heure, madame, que, malgré ce que vous savez, malgré ce que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée. Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître ? Vous êtes la seule créature dont l’opinion me touche. Sans vous répéter ce qui vous offense, je puis bien vous dire qu’à vous, et à vous seule, je souhaiterais de révéler la vérité. J’éprouverais une étrange satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux que ce que vous croyez, je vous le jure. » Mme de Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, de la douceur soudaine imprégnant la voix, l’attitude, la physionomie, de cet être au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore une fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré tout, peut-être la confession offrirait quelques traits sincères. Comment résister au désir de savoir ? C’est un roman que vous me raconterez... Un roman comme celui de la naissance de Micheline. Elle aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre victime aussi. Car il est mort par votre faute. Puisqu’il échouait dans sa mission, il devait y laisser la vie. il était bien de la vieille souche, hardie et solide, celui-là! Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis, regardant Mme de Ferneuse : Était-il vraiment le père de Micheline ? Le père de Micheline, c’est moi. je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je vous offrir toute la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous les mensonges ? Parlez donc, » dit la comtesse de Ferneuse. « N’attendez pas de moi un récit, » reprit ce singulier criminel, qui s’exprimait avec la hauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil d’un héros. « Je suis un homme d’action. Je veux établir trois ou quatre points. Il y a des choses que je ne puis supporter de vous laisser croire. Deux au moins : je ne suis pas un rustre, et je n’ai pas tué celui dont je porte le nom. Je vous ai répondu quand vous m’avez posé cette question, tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis de Valcor. Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor. Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour la pauvre paysanne, qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur, ni aucun de ses enfants comme celui qu’elle savait être le fils de cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. Mais je suis un Valcor, » cria l’aventurier avec un regard fulgurant. « Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les lois, soit ! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l’autre, avec celui qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère ? Et on dit que je l’ai tué!... » Le cri fit frémir Mme de Ferneuse. Si la vérité n’était pas dans ce cri, où était-elle ? « Renaud savait donc ? » demanda celle pour qui ce nom de Renaud, désormais abandonné par l’imposteur, semblait plus doux à prononcer. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il avait pris connaissance d’une lettre laissée par son père, par notre père, et où celui-ci recommandait à sa générosité l’enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans les forêts d’Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à moi de ce secret, il m’appela son frère, il me montra une clause de son testament par laquelle il me léguait une partie de ses biens. Vous n’avez pas trouvé cela suffisant ? » « Non, madame, » riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, « je ne trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais perpétuer la race des Valcor. Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique ? Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais mort ? Le transport d’État sur lequel j’étais quartier-maître s’était perdu, corps et biens, non loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n’est-ce pas ? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne n’eut rien d’extraordinaire. J’étais d’un tempérament plus résistant que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent d’Amérique, à l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, vers les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon jeune maître, dont j’avais partagé les jeux d’enfance, poursuivait une entreprise féconde en hasards et en profits. Sans préméditation particulière, j’évitai de faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait dans mon imagination. Quand je le retrouvai, après des péripéties que je vous épargne, il était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m’apprit le lien qui nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs, ils nous étaient communs. N’avais-je pas grandi à ses côtés, presque comme son compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité? Attiré au château par l’intérêt que me portait le marquis, mon père, mais privé des effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux de Mathurine Gaël, ma mère, car elle me voulait le simple fils du brave marin dont je portais le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir trompé je ne demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. Assis sur le siège d’arrière du dog-cart, j’assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui, dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez, madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était pas fait tout entier d’imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait à être le double de l’homme auquel je me suis substitué. Je n’ignorais rien de lui quand il est mort, rien. » Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une voix sourde : « Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla pas. Ce drame, » demanda la comtesse de Ferneuse, « vous l’ignoriez absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes marié? » Elle posa cette question d’une voix froide, n’ayant sur sa physionomie que l’expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait de la lumière enfin dévoilée. Même si le récit n’était pas exact en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L’homme qui la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen d’y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d’énergie, d’orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des explications vaines, et, pour tout dire, cet air d’homme du monde attestant qu’il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor, empêchaient Mme de Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté de répulsion, d’indignation. Elle l’écoutait, elle l’interrogeait, entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe. Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime et qu’elle fût juge. « Ainsi, » s’écria-t-elle tout à coup, « mes pressentiments ne me trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper ! Quand je vous ai revu, huit années après ma séparation d’avec Renaud, et malgré tout ce qui vous rendait, j’en conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir, mon cœur murmurait en moi : « Ce n’est pas lui !... Ce n’est pas lui !... » Si cependant alors, vous aviez évoqué... Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. « Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les masques, excepté le masque d’amour ! Ce n’eût pas été un masque, » dit-il, et cette fois avec une profondeur d’expression si saisissante que Gaétane ne l’interrompit point. « Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... « Comprenez donc que c’est mon châtiment. Voyez avec quel respect je vous parle. Triomphez donc jusqu’au bout par cet amour, qui est votre vengeance. mystère du sang fraternel, mystère de l’âme que j’avais volée, du cœur que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine !... » « Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s’accorder avec mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j’avais été l’homme que je prétendais être. Mon audace que vous mesurez aujourd’hui, que je croyais sans bornes, se brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. ce jour-là! je découvris, ou plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor, la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette correspondance où s’attestait qu’il était le père de votre enfant. « Vos lettres, » répéta Bertrand Gaël. « Qui donc les détenait ? A qui donc Renaud les avait-il confiées ? A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Entre les mains de qui tombèrent-elles ? Vous vous rappelez la scène du bal. Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. « Je comprends, » dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres. « Vous l’avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique histoire de substitution d’enfant. Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien possible du sang entre ma fille et votre fils. Et vous avez osé, » s’écria-t-elle, tandis qu’une révolte la soulevait tout entière, « vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret. » Un frisson d’horreur la fit trembler toute, tandis qu’elle évoquait la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre avec une autre voix à jamais muette. « J’ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd’hui, » murmura-t-il sombrement. « J’étais fou, d’une passion réelle et d’une illusion indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, moi qui me croyais oui, vous m’entendez bien, qui me croyais celui-là dont j’avais pris l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre amant par le rêve du passé et je n’avais pas le droit, dans le présent, de baiser le bord de votre robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas savoir... Elle fixait sur le bijou des yeux hagards. reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main sur son front. « Oui, l’anneau, » répéta-t-il, recouvrant la fermeté de son accent. « J’ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me suis repenti alors de l’avoir laissé au doigt de mon frère. Il m’en avait prié : « Jure-moi de m’enterrer avec, » m’avait-il demandé. Je l’aurais tenu même si comme vous persistez peut-être à le croire j’avais été l’assassin de ce pauvre être, que la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie m’avait déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais pas ôté de son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime dont je n’étais pas capable. » Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme, d’attendrissement et d’ironie. Mme de Ferneuse inclina la tête, et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans doute, domina tout, car lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour demander : Une Servon-Tanis, marquise de Valcor... » murmura sardoniquement la comtesse de Ferneuse. Si elle avait su qu’elle était simplement la femme de Bertrand Gaël... Et la femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente, qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets. » Une idée parut ici frapper Gaétane. « Mais cette pauvre créature ?... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir, sur la lande ?... Ne parlons pas de cela ! » s’écria l’aventurier, avec, pour la première fois, un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords. Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la solitude ?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant ?... Comme elle venait d’évoquer cette victime, la plus pitoyable peut-être de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle déchiffrait l’énigme, Mme de Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël avait une fille. Comme une sœur, » acheva la voix mâle avec une vibration émue. « C’est vrai, » murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait, « il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre infernale ambition : l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour l’autre. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère. Quel abîme entre elle et Micheline ! » « Et ce sont les deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également !... Je n’ai rien prétendu de ce genre, » dit vivement le faux marquis de Valcor. « L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis. Quoi qu’il arrivât, moi, Bertrand Gaël, j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus anciennes familles de France. J’avais mêlé mon sang, celui des Valcor, au sang de cette aristocratie dont je me sentais l’égal. Je possédais une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai élevée. Comment ne pas la préférer à l’autre ? Pourtant, je vous le répète, Bertrande m’est chère. vous lui avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de votre famille reniée, elle n’avait en perspective que le couvent. La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas lui préparer un autre avenir. Mathurine Gaël, éprise d’honneur malgré son égarement si court, ne songeait qu’à effacer cet égarement par une rigidité absolue, une délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, moi, qu’elle croyait le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien accepter des Valcor. Et c’est votre mère ! » Il y eut encore un silence. « C’est assez, Bertrand Gaël. » A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt ans s’appelait le marquis de Valcor, tressaillit, comme touché d’un fer rouge, et leva un visage de défi. « C’est assez, » répéta Mme de Ferneuse. « Je ne vous interrogerai pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans votre procès. Un procès pourtant si bien fondé! J’admets tout ce que vous m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas hâté la mort de celui que vous osez appeler votre frère. Oui, » ajouta-t-elle comme pour elle-même, « j’aime mieux penser que mon fils n’épousera pas la fille du meurtrier de son père... » Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit : « Maintenant, je vais vous dire ce que j’exige de vous pour ne pas vous livrer à la justice. « Me livrer à la justice ! » s’exclama Bertrand Gaël avec un ricanement amer. Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse ? Achevez donc, » riposta la comtesse, devenue méprisante. « Ajoutez que vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d’amour avec Renaud, et que vous vous en servirez. » Je suis le fils d’un marquis de Valcor. » Et l’on ne pouvait nier qu’en quelque mesure il n’en eût l’âme. Non pas sans doute l’âme moderne, affinée par des siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et subtile Renaissance, où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange d’un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait rétrograder vers d’autres âges cette extraordinaire personnalité. « Vous les aurez tout à l’heure. Vous les emporterez en quittant cette maison. Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts effrayants, » dit Gaétane, touchée en dépit d’elle-même. Mais je vous déclare que je ne m’y soumettrai pas. Il faudra bien vous y soumettre. Vous restituerez le nom et le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a pris le voile. Si le malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle. Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit vous avoir attaqué contre tout droit. Laissons les attendrissements de famille, » murmura ironiquement l’aventurier. Puis, » continua Mme de Ferneuse, sans relever ce mot douteux, « vous partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe. » Elle hésita un instant, et enfin acheva nettement, solennellement : « Vous oublierez que Micheline est votre fille. « Oubliera-t-elle que suis son père ?... Nous ferons tout pour cela, » dit impitoyablement Gaétane. L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d’un rire strident. « Voilà donc votre justice !... Et vous la prétendez plus généreuse que celle des Cours d’assises ! Vous me feriez maudire par ma propre fille. J’aime mieux les juges en robe rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes. J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles explications qui vous conviendraient. Ce n’est pas par nous qu’elle saurait la vérité. En devenant la femme de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle, certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses yeux l’abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos établissements d’outre-mer, vous en disposerez... » Mme de Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait, du moment que Micheline aurait les mains pures de l’or frauduleux. Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son interlocuteur, elle reprit : « Vous ne m’avez pas comprise. Je vous répète que je ne m’élève ni en justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse aventure un dénouement plus doux. Du moins, si vous admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours l’abomination de votre vie. N’est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper ? Mon châtiment puisque ce mot vous plaît je ne l’accepte pas de vous, madame, » prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la partie contre le Destin. Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de toute autre parole. La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée. « C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël ? Vous ne demandez pas à réfléchir ? Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en sortant d’ici après votre refus ? Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s’en aller. « Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous chercher vos lettres. » Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa grâce élégante d’homme du monde. Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu’aucune idée distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus fortement, c’était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une acuité de sensations toute nouvelle : la perspective du jardin d’hiver, avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le parc somptueux le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître hasardeux, qui pouvait dire encore mais pour combien de temps ?... « Tout ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor. » Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu’il marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté. Elle eut l’involontaire impression qu’il valait mieux, non pas que son destin, mais que le mensonge de son destin. « Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de Valcor y avait jointes. » Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts touchèrent ces reliques. Elle eut, vers l’imposteur Bertrand Gaël, le regard de gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu’il était à cette minute. Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette exclamation. Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette silhouette qui s’éloignait, murmura encore : De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui échappait, il ne regrettait qu’une chose, une seule ! n’avoir pas eu l’amour de cette femme. Rue Cambacérès, devant une maison à façon d’hôtel particulier, une jeune femme s’arrêta. Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte de riche, qui n’avait l’air de se fermer si résolument que pour écarter les petits et les pauvres. Jadis un concierge arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait même défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder les battants clos. Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu’elle sonna, entendit jouer la serrure par l’impulsion du cordon, pénétra sous la voûte, et reçut le salut du portier. « Le prince de Villingen ?... Il m’attend, » ajouta-t-elle avec vivacité. Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse. « Le prince m’a appelée par un télégramme. Seulement, monsieur Gilbert n’est pas habitué au mal. Depuis son enfance, voici la première fois que je le vois deux jours de suite au lit. » Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l’avait su déjà, qu’elle était en présence d’un de ces serviteurs dont on prétend que la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en génération, faisant avec leur cœur l’appoint des gages, quand ceux-ci diminuent ou tombent en désuétude. Si elle n’était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d’autant plus souvent durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l’ex-« brillant viveur ». Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et, vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse, apte en apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie ancestrale subsistait, pour qu’il eût vaillamment réagi dans une pareille extrémité. Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour toujours l’Affaire Valcor, Gilbert se trouva dans la pire situation qu’on puisse imaginer. Au point de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à l’index de la société. Nul n’ignorait le rôle qu’il avait joué au cours du procès. Son duel avec Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion publique. Et, comme tout ne se sait pas, mais comme tout se devine, se grossit, devient matière de légende, sinon d’histoire, son roman avec Françoise de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde, qui ne condamne pas à demi, et qui croit s’absoudre de ses indulgences bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité exceptionnelle à l’égard du prince de Villingen. La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le domaine matériel. La nuée de ses créanciers se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des heures si noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation de bien des fautes, et même des siennes. Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se demandant s’il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint : « Je dois d’abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi, tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de pain à cet enfant. » Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, dont une seconde plus tard il aurait pressé la détente. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut : Une petite fille comme ça tiendrait tête à la vie dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté, pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche... Par les batailles de mon aïeul ! » Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d’une chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré. « Tiens, mon vieux, » dit Gilbert, « tu vas me faire une commission. J’écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai. » Il griffonna le billet suivant : Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m’empêcher d’agir en pleutre. De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es. Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, et je tiens à te le dire. Mais que de choses en ces courtes phrases ! Celle qui les reçut ne s’y trompa pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance. Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute. Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l’argent offerts à un homme dont toutes les facultés n’ont été exercées qu’en vue du « chic », dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme le tenta, par la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité bien connue leur garantirait plus d’une victoire. Le danger des épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, d’ailleurs, l’engouement de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas l’amateur du professionnel. Saurait-on s’il courait par intérêt ou par plaisir ? Puis, que lui importait, maintenant ? Pour avoir été trop soucieux de l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain, une rage le prenait de la braver. Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d’affaires pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course Bruxelles-Dantzig, champion du monde pour le record de l’heure, commençait à penser qu’il aurait eu le plus grand tort d’abandonner une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources. Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n’étant pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses gains sur les hippodromes ou au baccara. Événement incroyable pour lui : il payait ses dettes. Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses malheurs lui avaient fait goûter le prix d’une véritable tendresse. Et, plus qu’il ne voulait l’avouer, le petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrière en dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses doigts de fée exécutaient. « Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses par m’aimer assez pour accepter tout de moi. » A ceci, elle souriait sans répondre. « Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée ? » Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle : « Quand je serai ta femme. » Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement, un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle. Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle connaissait mieux la vie, peut-être l’en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il n’en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n’avait été entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était pas seulement venue encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un télégramme du prince, qui se déclarait très malade. L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert, son cœur se serra. Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutes les fibres de sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine à toute vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, sous prétexte qu’on se trouvait au commencement de juin. « Un juin qui ressemble à février, » observa Bertrande. Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations inutiles. Le malade les eût mal supportées, d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid, chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande en l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle avait l’air de le croire, et déclarant qu’elle manquait de cœur lorsque, pour le rassurer, elle niait le danger en riant. Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et toutes y trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude ne s’en mêle pas trop. Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du prince, elle se sentit soulevée d’une allègre confiance. La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit avec une autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des : « Laisse-moi tranquille ! sa garde-malade avait une façon de lui dire si douce, mais si ferme : Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais vouloir, parce qu’il s’agit de ta guérison. » « Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour sauver son empereur. » Puis, dans ses moments d’accalmie, il observait, d’un œil languissant, mais intéressé, les allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance pleine de grâce. « Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée de sa province il y a deux ans ? » « Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la pierre de touche de la distinction. » Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s’étonnait moins d’être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse. Les biens devenus si essentiels à l’âme ou au corps qu’on ne se conçoit plus sans eux, cessent d’être appréciables, sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur perte. Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande : Qu’est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu ne m’as presque pas quitté? « Je l’ai confié à quelqu’un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement, qu’il connaît bien et dont il est adoré. Où trouves-tu le temps d’aller le voir ? Cette personne me l’a amené une fois, rue du Rocher. J’ai vu qu’il se portait bien. Jamais tu ne t’étais séparée de lui ? » Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura : « Viens ici, près de moi, Bertrande. » Il lui prit la main et y mit un lent baiser. Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie tranquille. « Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai ? » « Ce que tu avais, » corrigea-t-elle. « Car le mal est dompté. Mais enfin, est-ce que ça s’attrape ? » « Tu en es certaine ? Tu n’as eu qu’une pneumonie simple, nullement infectieuse. Alors, » dit-il en lui lâchant la main, « mets ton chapeau, va chercher notre fils. » Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée. « Tu n’entends pas, mignonne ? Tu dois trop souffrir en le sachant dans des mains étrangères. » Le mot lui tintait encore aux oreilles. « Tu ne veux pas dire que je l’amène... Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence. » Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant, puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers son chapeau : « Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C’est votre maître qui le demande... L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une bûche dans la cheminée de son maître. Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard. Ni l’un ni l’autre ne parla. Denis fourgonna le bois, secoua les cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin. « L’été ne se décide pas à venir, eh ! Je n’ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il est vrai que Monsieur est malade. pour ce qu’il vaut, ton feu !... Elle ne va jamais prendre, cette bûche. Tu as remis des cendres dessus. trop de chaleur, ça ne vaudrait rien. » Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main. « Tu as raison, Denis, » dit le prince en se renversant sur ses oreillers. Et il se mit à rêver, les yeux au plafond. Huit jours plus tard, s’il y avait un maître dans l’appartement de garçon, rue Cambacérès, peut-être n’était-ce pas le locataire au nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même. « Moi qui me figurais détester les enfants, » disait en riant Gilbert. « C’est qu’ils ne sont pas tous comme celui-ci, » ripostait vivement le valet de chambre. « Vous allez me le gâter, » soupirait Bertrande. « Qu’en ferai-je ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne s’occupera de lui ? » Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie : « Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi ? N’es-tu pas ici chez toi ? » Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis, qu’elle ne relevait pas, par crainte d’en faire évanouir l’intention encore vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune homme de se séparer d’elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue ? Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les choses pussent être de nouveau comme avant. Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds, babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l’enfance peut présenter de séduisant, à l’âge où sa séduction est le plus irrésistible. L’orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce petit être adorablement doué, et qu’il songeait : Il a dans les veines le sang de l’illustre maréchal, mon aïeul. Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre sa mère prononcer le nom de Gilbert, s’avisait d’appeler celui-ci « Zibert... » « Veux-tu dire « papa », petit bandit ! » s’écria le jeune homme, en une explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le dernier rempart de ses résistances mauvaises. Que serait-il advenu de cette situation ? Le prince lui-même le prévoyait-il clairement ? Il laissait passer les jours, se plaignant encore d’une toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de côté qu’il oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de ce qu’il voulait, et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. La question se posa pour lui tout autrement qu’il ne l’aurait imaginé. Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des Automobiles du Nord. L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un journal. Puis il tressaillit, d’une stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les lignes. Voici ce qu’il lisait en première page : Révélations extraordinaires. Une rivalité de femmes. La belle Rosalinde et la Môme-Cervelas. Ce que peut la corde de pendu. Sous ce titre à sensation, le récit suivait : « Hier soir, dans un cabaret de Montmartre, deux femmes légères étaient attablées avec des amis de rencontre. « Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas. « La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition, elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un morceau de la corde de l’autre. « A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez sérieusement pour causer une syncope. « Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à aucun des spectateurs. » « C’est pour cette rien du tout que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son amoureux !... il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour d’un édredon. Je m’étais doutée de l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me « suicider », moi aussi, dans le cas où je parlerais. Je n’ai plus goût à la vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour cette casserole !... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil, » ajouta la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, « Je t’en ferai voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir. » « Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les gardiens de la paix. « Où me menez-vous ? » « A ce mot, elle écuma positivement. Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout, » s’écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque. « Elle doit être complice de l’assassinat. Escaldas, le type qui s’était soi-disant pendu... Il demeurait dans sa maison, rue Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui qui m’avait emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet. » « Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas devant le commissaire de police. Nous n’avons pas à en présumer la véracité ni à en souligner l’importance. On se rappelle le suicide d’Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d’une affaire retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à toutes les hypothèses. L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit le « Beau Rouquin » ou le « Baladeur », est un individu de la pire espèce, capable de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement pas agi pour son compte. Aussitôt après la mort d’Escaldas, il disparut, muni, assure-t-on, d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu cet argent, sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien ? On est à la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur lui, on peut s’attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire. « Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la cordelière, bleue, en effet, qui fut l’instrument de mort d’Escaldas. Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté après le clou quand on coupa la corde. » Le prince de Villingen lut jusqu’au bout ce long fait divers. Lorsqu’il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle, des yeux si remplis d’égarement, que ses voisins de tramway s’en inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils l’entendirent murmurer : « Où suis-je ?... » et qu’ils le virent bondir hors de la voiture, à l’aspect des proches fortifications. Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, Gilbert se lança sur le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant dans le premier qu’il atteignit, cria au cocher : Le plus vite possible ! » Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez Bertrande, le prince n’avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d’imposer sa présence à celle qui, longtemps, s’était considérée comme sa fiancée, qui l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion qui le jetait hors de lui, le jeune homme n’eût pas accompli une démarche déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions. Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui vint ouvrir, s’écria : Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu ! Notre pauvre Monsieur est bien bas. » Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans les intérieurs médiocres et désorganisés, et qui menait la maison depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n’avait pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en outre par cette allusion à une maladie dont il n’avait pas la moindre idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au visiteur de s’avancer doucement, l’introduisit de la sorte sans l’avoir annoncé. Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit, et demeura cloué près du seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez d’émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble extraordinaire qu’il apportait ici. Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d’une bergère, les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les yeux à demi-éteints, rapetissés, se perdaient sous les paupières, dans la profonde cavité des orbites. Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le cœur de Gilbert, c’était la présence auprès du moribond d’une jeune religieuse, qu’il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son ordre n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraire une congrégation de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de soigner son père. Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne s’aperçut d’une présence étrangère qu’à l’expression terrible apparue tout à coup sur les traits de M. Le vieillard étendit le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se lever, mais n’y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à demi-mortes. A l’aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont s’encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se dressa, volontaire, vaillante et digne, d’une triple dignité : féminine, aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant laquelle le visiteur n’avait qu’à battre en retraite. s’écria Villingen de la voix la plus humble et sans faire un pas en avant. « Mais j’ai voulu vous saluer le premier de votre vrai titre, marquis de Valcor. Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable, d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur, qui allait lui permettre de s’étendre le front redressé, dans son cercueil ? Déjà, il le relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer les os, et murmura, d’une voix rauque : La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues, entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui qu’elle avait aimé. ma Sœur, » dit-il en lui remettant la feuille. A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur le jeune homme des yeux qui pardonnaient. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers. « Asseyez-vous, monsieur, » avait-il dit au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre. Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la lecture. Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées. jusqu’à ce que ce bandit... » La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba contre les oreillers, tandis que l’animation de la physionomie disparaissait peu à peu. oui, mon père, » répétait Françoise. « Vous vivrez, pour voir s’accomplir la justice de Dieu. » Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec douceur : « Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant ? Je n’aurai pas la hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer... Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur ? » « Mon père ne peut plus voir en vous qu’une victime, comme lui, des mêmes ennemis. Il ne peut plus vous accuser de l’avoir conduit à l’abîme. » de Plesguen, qui, de la tête, approuva faiblement, avec un geste vague, comme pour s’excuser du rude accueil de tout à l’heure. « Quant à moi, » reprit la jeune religieuse, « je suis l’épouse du Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande... Le mari de Bertrande !... » que ne le suis-je, en effet ! » Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette. « Ma Sœur, plaignez-moi, » reprit le jeune homme. Il n’y a pas de bonheur pour moi en ce monde. Regardez cet habit, regardez cette croix, » dit-elle en touchant sa jupe de laine, puis son rosaire. « Et ne parlez pas d’une vengeance dont le désir est si loin de mon cœur. » Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta un coup d’œil vers M. Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre. Enfoncé dans un engourdissement qui n’était pas le sommeil, mais le ralentissement d’une vitalité d’autant plus épuisée par un récent effort, il perdait jusqu’à la conscience de ce qui l’avait si profondément remué tout à l’heure. « Vous pouvez parler, » dit Françoise avec un triste hochement de tête. « Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne l’agitera plus, hélas ! » Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen, s’assit elle-même. « Gilbert, » reprit-elle, « je ne vous ai jamais maudit, même avant d’avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin. Oui, je prierai Dieu qu’il vous rende en multiple joie la suprême satisfaction apportée par vous à mon père mourant. Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas ? » « Les choses de la terre ne me concernent plus. Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue l’héritière ? Ce sera le bien des pauvres, » dit Mlle de Plesguen. « Mais nous n’en sommes pas là, » ajouta-t-elle avec un sourire de doute. « Je vous demande pardon, ma Sœur. plût au Ciel que nous ne soyons pas, en effet, si près du dénouement. s’écria celle qu’on appelait maintenant en religion Sœur Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne ancienne dans un mouvement d’amertume, « ne souhaitez-vous plus le triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y rattache plus ?... Mon intérêt s’y rattache trop, » murmura Gilbert. Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de nouveau, il s’écria vivement : vous que j’appelle ainsi maintenant, et à qui j’ai fait tant de mal !... Ne croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. Je ne pensais pas agir déloyalement par l’espèce de contrat qui m’engageait à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et toute l’énergie déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l’autre côté, il y avait cet héritage même, que vous m’apportiez en m’accordant votre main. Il y avait autre chose, » dit la jeune fille. « Et cet autre chose, vous l’avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la malheureuse Bertrande. c’est vrai, » reprit vivement le prince. « Et je n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence de la morale mondaine à l’égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point aux vôtres. Mais, ma Sœur, je ne puis reconnaître en moi-même une bassesse qui n’existait pas. J’avais foi en votre droit, je m’imaginais vous rendre un service égal aux exigences de mon ambition. » « A quoi bon remuer ces tristes souvenirs ? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. « Le châtiment, que vous ne me souhaitez pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur... » La voix de Villingen trembla un peu. « Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer. » Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix de son rosaire, comme pour en tirer une force : « Je vous l’avais prédit, Gilbert. Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant. Ce matin, j’y songeais, » dit-il. Maintenant, » s’écria Gilbert, « il est trop tard. L’Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce ? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Moi, prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande « Sois ma femme, » quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures de mon existence, je n’en aurais pas été capable. « Vous auriez, du moins, votre conscience pour vous. En suis-je si assuré que cela ? » « Voyons-nous toujours clair au fond de nous ? La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue s’asseoir à mon chevet de malade. Les derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux ! La situation se serait régularisée plus tard. Voilà la vérité de ce qui se passait en moi. Je me suis dit : « Jamais, maintenant... C’est mon rêve qui s’effondre dans la boue ! » Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande, avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très malheureux... Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva, pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle toucha les mains du vieillard, la température en était à peu près normale, écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert. Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer. « Je ne vous aurais pas entretenue si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour vous. Je vous en devais l’aveu. » « Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines ? Voyez mon pauvre père : au bord de l’éternité, il ne communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être une chose fort précieuse. Où règne l’amour, qu’importe le reste ? Bertrande vous aime, et vous lui rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni l’un ni l’autre. » Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina, mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie profane. En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse. Ce n’était pas précisément du remords, mais bien l’écœurement de son rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain sous l’impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son déchirant regard. Ensuite il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait conscience et souhaitait de s’en évader. que cela eût été bon de rejeter le poids du passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se relever dans sa propre fierté, par une action généreuse ! « Que ne l’ai-je fait hier ! » « Que n’ai-je pris Bertrande et Claude sur mon cœur, en les appelant « Ma femme... Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent, palpitaient aux devantures, glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous, reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait plus empêcher, s’il offrait d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air, lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce serait glisser du mariage d’intérêt à l’alliance d’ignominie... Quelle chute pour le petit-fils d’un héros !... Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son par-dessus, parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui crier : L’enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut, les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu’on lui avait permis : « Papa !... Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains encombrées d’argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce rayonnement s’éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert. Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance qu’il n’aurait jamais imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d’éclater en sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le terrain, qu’ensuite il dit à celle qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait : « Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester chez moi avec notre fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras plus tard pourquoi je dois y renoncer. Aime-moi assez pour ne pas me montrer ton chagrin. Firmin va te chercher un fiacre. » Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement : « Je n’étais venue que pour te soigner, Gilbert. Depuis que tu es guéri, je m’attendais d’une minute à l’autre... Ne dis pas cela ! » « Non, tu ne pouvais pas t’y attendre. Je ne m’y attendais pas moi-même... Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau cœur. (et elle sourit tout en pleurant) « j’aurai du courage. D’ailleurs, même si tu avais voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais demandé de partir. Tu es le prince de Villingen. Nous ne devons pas encombrer ta vie. Quelle âme adorable tu as, Bertrande ! » murmura-t-il en la serrant sur sa poitrine. Il parvint à conserver sa fermeté apparente, même en embrassant le petit Claude. Mais quand il les eut vus partir, quand il entendit les roues du fiacre ébranler le silence de la calme rue, Gilbert s’enferma dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil, et pleura. C’est un fait bien établi maintenant qu’Arthur Sornières, dit le Beau Rouquin, dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, par un coup de lasso brusque, souvenir de la pampa argentine, sans doute, au moment même où le Bolivien l’accueillait avec enthousiasme, croyant que l’Apache allait lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la mise en scène du suicide. Il importait, non seulement qu’Escaldas disparût, mais que tout fît croire à sa mort volontaire. Cette abdication tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait que le métis ne se fût pendu pour ne pas subir le châtiment de ses frauduleuses manœuvres. La logique d’une telle fin s’imposa avec tant de force, que les plus directement frappés même, Villingen et Plesguen, l’admirent avec consternation. Le projet de cet assassinat fut ébauché entre le faux Valcor et Sornières, précisément dans cette nuit d’hiver et de neige, où Micheline, toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments, veilla pour attendre le retour de son père. Et de quel tressaillement avait été secoué cet homme, pourtant si fort, lorsque dans l’éclair jailli d’une lumière électrique, il avait rencontré les yeux purs de son enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde le reflet des effroyables résolutions, sur ses lèvres le frisson des monstrueuses paroles ! L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur Sornières, avait été l’instrument digne de cet infernal esprit. Mais il avait compté sans la femme. Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur, malgré son cynisme, et d’autant plus abattu que, pour se créer un alibi et expliquer sa présence dans la maison de la rue Lévis, il avait joué la comédie de vice après la tragédie de meurtre, et passé une heure près de Rosalinde, il laissa échapper des phrases étranges. Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le supposait parfaitement capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans les journaux qu’Escaldas s’était pendu avec une cordelière bleue, elle avait dit en riant à Arthur : « C’est donc pour lui que tu m’as chipé ma cordelière ?... » Puis elle ajouta sérieusement : « Le hasard fait que je l’ai justement cherchée tout à l’heure, au fond du placard où je l’avais jetée. Mais à la façon dont son tendre ami lui interdit pour l’avenir des plaisanteries de ce genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa conviction faite. Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié assommée. D’où tenait-il cet or et ces billets de banque ? Et cette confirmation de ses conjectures n’était pas nécessaire à la triste fille. Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait peut-être, non pas diminué, mais grandi, par le mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée ne lui vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle promesse, nulle tentation, ne l’y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son « petit homme » l’avait quittée pour une autre, quand elle s’imagina qu’il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette Rosalinde, puisque Escaldas habitait la même maison, alors son secret lui échappa dans une ivresse de vengeance. Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Non seulement on la tenait, mais on tenait l’autre, la Rosalinde. Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d’heures, de bruits, maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur de la rue Lévis, comme lorsqu’on raisonnait dans la suggestion du suicide, précisaient son rôle rôle effarant d’ingéniosité froide, d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité. Mais il s’agissait de retrouver cet homme. Angèle, la Môme-Cervelas, assurait que, muni d’argent, il avait dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C’était un rêve du bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est qu’il s’était dit : « Une fois de l’autre côté de l’Océan, je ne pourrai plus faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique. » Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide d’Escaldas s’était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion de sa « môme », il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire parler, une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière, la certitude s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée pour cette nouvelle conquête. Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de Valcor. « En même temps, » songeait-il, « j’irai revoir la môme. Quoique habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son Rouquin peut surgir quand elle l’attend le moins, et qu’elle risquerait sa peau à lui jouer des farces. » C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant l’homme du monde, menait ce qu’il appelait la grande vie et étudiait des martingales au trente-et-quarante, qu’il lut dans les journaux la foudroyante nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression « mangé le morceau ». C’était, pour lui, l’arrestation imminente, la Cour d’assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, cela se tenait, réuni par le fil formidable de l’Affaire Valcor. Le second crime amènerait la découverte du premier. Quelle journée pour le misérable ! Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions spéciales parurent deux heures après, qu’on criait autour des hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement d’Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d’après le service anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les ports en surveillance. Ce n’était point tant le vulgaire assassin que l’on traquait. C’était l’Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas. Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l’anxiété publique, à l’opinion divisée, exaspérée, haletante. Si j’ai une chance sur mille de sortir de France sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotté mon argent ? Aujourd’hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Et il est au bout du monde... Je l’ai vu sur les journaux. je joue ma tête, mais je ne perdrai pas cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car il a des ressources de toutes sortes, le bougre !... Je le verrai, ou j’éternuerai dans le panier de son. Le coup vaut le risque. » L’Apache avait un atout dans son jeu : pour faire la fête à Monte-Carlo, il s’était transformé si complètement que cela lui assurait au moins une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français, n’employant que l’espagnol, dans lequel il s’exprimait avec une aisance parfaite. Grâce à ce rôle adopté par prudence et plus encore par gloriole, il se trouvait momentanément en sécurité. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, ce fut sous ce personnage qu’il commença son odyssée de Monaco à Brest. Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes cachées de bête qui « se rase », des fuites audacieuses, des ruses de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea plusieurs fois de costume et de langage. Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu’il avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à leur couleur naturelle, et il faisait usage de l’anglais. « C’est un milord excentrique, » avaient dit les sardiniers, quand il demanda, sur le port, lequel d’entre eux, avec son bateau, le conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l’y transporterait plus vite et plus commodément. Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu’avec le patron et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché par des filets, un gars breton, grossier d’aspect et de costume, bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on tournait la voile, Sornières l’aperçut. « Qu’est-ce que cet homme ? » fit-il avec un fort accent britannique. Le patron, négligent, expliqua : son beau-fils, un fils de sa femme, un propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche. De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie si ahurie, exhala un tel relent d’alcool, et le patron lui envoya de si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le passager ne tint plus compte d’une pareille brute. Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide Breton sauter, peu après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui démentait sa prétendue ivresse. C’était un agent de police, qui le filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci de faciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, sans même savoir quelle était cette mission, ni l’identité du faux Anglais qu’il prenait à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas. Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu’il en eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme d’un réseau humain. Dès la première heure, un cercle d’observation s’était installé autour de Valcor. Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où l’assassin paraîtrait dans la région, qu’il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne l’arrêter qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de l’instruction, à le retenir comme complice. Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on appelait toujours « monsieur le marquis » donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le coup du péril actuel, alors qu’il restait accablé par sa terrible conversation avec Mme de Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et de désespoir, glissait à un fatalisme résigné. Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s’il tenterait de poursuivre encore l’effroyable tâche. Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en qui s’était finalement incarné son rêve de passion et d’orgueil. Que lui importait le reste du monde ? Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de suite, malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, il sut qui lui adressait l’injonction : La main qui tenait le papier trembla. C’était la première fois qu’une telle secousse d’épouvante brisait le sang-froid de celui qui, si hardiment, portait le nom de Valcor. Un murmure atterré s’échappa de ses lèvres : « Il est en France !... » Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq derniers mortels jours, était que l’assassin d’Escaldas fût à l’abri, au loin, dans quelque pays étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le hasardeux personnage avait dû gagner depuis longtemps une retraite sûre. Il commençait à le croire, en voyant s’écouler près d’une semaine de chasse infructueuse pour la police de l’Europe entière. Arthur Sornières hors d’atteinte, c’était la seule chance de salut. Et il était là, tout près, l’affreux complice !... Et nul moyen de se soustraire à son dangereux appel. N’était-il pas, spectre patibulaire, la destinée même de celui qu’il convoquait impérieusement ? Il y pensa, en glissant son revolver dans sa poche. Mais comment le faire disparaître ? Le cadavre ne serait pas moins compromettant que le vivant lui-même. Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été flottait vers l’Occident, au-dessus de la mer, quand les gens du marquis de Valcor virent leur maître sortir du château, comme en flânant, un cigare à la bouche. Il se dirigea d’abord vers la terrasse. Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la silhouette de sa fille. Micheline regardait s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan, d’un vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude. Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de son père sur le gravier. « Je viens te dire bonsoir, mon enfant. « Je vais faire un tour. Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie ? Je marche pour mieux réfléchir à un sujet qui me préoccupe. » Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, l’abîme, creusé peu à peu, s’élargissait dans un effondrement brusque. Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. Elle avait vu le portrait, elle avait connu le signalement, télégraphié à tous les bouts du monde. Et elle se rappelait une physionomie semblable. Un soir, dans le cabinet de son père, entre les portières soulevées, une sinistre figure... Et la nuit suivante, le retour de ce même père... La neige et la boue, sur ses vêtements... Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis de Valcor, debout dans sa hautaine beauté, contre la pâleur de l’espace. « Mon pauvre père !... » Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des yeux. « Tu as cessé de croire en moi !... » Elle eut un soubresaut de douleur, détourna la tête, et se tut. s’écria-t-il, en reculant, « ta confiance était ma dernière raison de me défendre... C’est donc la fin ! » Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste de Micheline. Elle se jetait à son cou, l’entourait de ses bras. Je sais ce qu’il y a de grand en vous, malgré... fit-il violemment à ce mot « malgré ». Sa fille se cramponna contre sa poitrine, silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit, dans le même silence. Il la baisa longuement au front. « Laisse-moi partir, ma fille adorée. Je ne vous quitte pas ! Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante. Toute minute de retard peut causer ma ruine. murmura-t-elle en le lâchant, « vous fuyez ?... Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez pas sans moi. Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment. Ne condamne pas ton père. » Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas. Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le salut de celui qui se hâtait là, sur la blanche esplanade, dans la nuit bleue. Elle s’arrêta, se tordant les mains, sanglotant. Ce fut la dernière image qu’elle devait garder de lui. Le dolmen de Kerg’houât, se compose, comme à peu près tous les monuments celtiques de ce genre, d’une immense table de granit, posée sur des blocs énormes, formant piliers. Ces blocs s’enfoncent profondément dans le sol, sous le poids qu’ils supportent depuis vingt siècles. Dans le cercle qu’ils forment sous le monolithe plat, se trouve une excavation, généralement produite par des fouilles récentes. Car les savants ont cherché là, souvent avec fruit, des débris de sépulture et des inscriptions. A travers la lande, sous la nuit assez claire, le pseudo-marquis de Valcor se dirigeait vers le dolmen de Kerg’houât. Autrement il aurait eu quelque peine à distinguer, dans l’ombre, l’immense pierre, aplatie presque au ras du sol. Comme il en approchait, il éprouva une impression bizarre. Il lui sembla voir ramper quelque chose de noir sur la noirceur de l’herbe. Mais il ne distingua plus rien de mouvant, n’entendit aucun bruit. Sans doute, une touffe de genêts s’était agitée dans un souffle du soir. Bertrand Gaël haussa les épaules, comme si maintenant peu lui importait à quel piège suprême le prendrait l’Inévitable. Il tourna autour du dolmen, pour trouver l’ouverture de cette espèce de petite caverne artificielle. Sauf d’un côté, la terre et les plantes sauvages obstruaient les intervalles des piliers. Qui eût vu le marquis de Valcor se baisser, se couler presque, à travers l’espace étroit laissé entre le sol et la table de granit par l’enfoncement des piliers, se fût demandé ce qu’un tel personnage, fabuleusement riche, haut titré, député de son arrondissement, pouvait bien avoir à faire, la nuit tombée, dans ce monument barbare, refuge des mulots, des araignées et des couleuvres. Une fois à l’intérieur, il tenait tout juste debout. Dans l’obscurité totale du lieu, une voix chuchota : C’est moi, dit Bertrand Gaël, » en faisant craquer une allumette-bougie, qui éclaira la figure de Sornières. Les deux hommes restèrent dans le noir. « Qu’attendez-vous pour quitter la France ? Il fallait vous mettre à l’abri d’abord. Je vous aurais envoyé ensuite tout ce que vous auriez voulu. fit l’autre avec un ricanement non moins immonde que son exclamation. « Vous ne m’auriez rien envoyé du tout, parce que toute correspondance avec moi vous aurait trahi. C’est seulement ici que j’ai encore le pouvoir de vous fixer mes conditions. Donnez-moi la forte somme et les moyens de déguerpir. Parce que, vous savez, si on me pince, je cause. Je me ferai promettre la vie sauve en échange de mes petites histoires intéressantes. J’ai pas envie d’être raccourci pour vos beaux yeux. dit le faux marquis, « ce n’est pas ce qui me préoccupe. cela ne va pas être commode. Personne ne vous a remarqué dans le pays ? Le misérable n’acheva pas le mot. Une clarté jaillit, en même temps que deux corps, coup sur coup, faisaient irruption par l’ouverture, tombant accroupis pour se redresser aussitôt. C’étaient deux gendarmes, revolver au poing. La lumière, qui brillait à l’entrée, devait être tenue par un troisième. Et l’on entendait plusieurs voix au dehors. Les quatre hommes, tassés en bas, l’un contre l’autre, dans l’espèce de fosse étroite, n’échangèrent pas une parole. Les gendarmes avaient mis les menottes à Sornières avant que le bandit, stupide de surprise et d’effroi, eût émis un son ou fait un mouvement. Ils lui jetèrent ensuite une corde autour des jambes et le poussèrent vers l’ouverture. « Bien le bonsoir, monsieur le marquis, » cria du dehors une voix goguenarde. C’était un agent de la Sûreté, qui, projetant vers l’intérieur le rayon de sa lanterne, distinguait parfaitement l’homme acculé dans cette tanière, fauve cerné par les chasseurs, accoté au granit, les bras croisés, orgueilleux, muet... Les deux gendarmes ironiquement sans doute lui firent le salut militaire. Peut-être songeaient-ils au jour prochain où ils auraient mandat de mettre aussi la main au collet de ce grand seigneur. Mais leur geste ne trahit pas leur pensée. L’un après l’autre, ils se hissèrent, sortirent. La lumière palpita encore un instant, vacilla, disparut. La nuit profonde, sous le dolmen millénaire. La scène de l’arrestation n’avait pas duré cinq minutes. Dans l’antique sépulture barbare, sous la pierre monstrueuse, parmi les ténèbres, demeura un moment celui qui avait été pendant plus de vingt ans, et avec un tel éclat, le marquis Renaud de Valcor. Quelles furent les pensées de cet homme durant cette indicible méditation ?... Au bout d’un quart d’heure peut-être, il sortit. Sa taille était droite, son pas ferme. Si sa figure était livide, qui l’eût vu ? La lune, en se levant, toute rouge au ras de la lande, mettait, sur le sombre promeneur et sur le paysage, plus de mystère que de clarté. Il gagna la route qui, de Valcor, allait au Conquet. Du haut d’un talus, dans l’atmosphère bleuâtre de la nuit, son château lui apparut masse pâle, dont on devinait l’ordonnance magnifique, parmi la houle obscure des futaies. Il le contempla un moment, puis se détourna, marcha dans le sens opposé, vers le village. Dix heures sonnaient au clocher du Conquet, lorsque Bertrand Gaël s’engagea dans le petit chemin descendant vers la maison où il était né. Calme, l’humble toit brillait sous la lune, maintenant haute dans le ciel. Et pourtant le visiteur aperçut un rais de lumière filtrant par la fente de la porte. Mathurine attendait la nuit pour dévorer les journaux, afin qu’on ne soupçonnât pas le tragique intérêt qu’elle pouvait y prendre. Le coup frappé contre la porte la surprit à peine. Elle vivait, la pauvre vieille, dans une expectative si terrible, depuis quelques jours ! « Bonsoir, ma mère, » dit une voix pleine de tremblante douceur. L’aïeule recula devant celui qui entrait. « Je ne reconnais pas mon fils dans le marquis de Valcor. Il n’y a plus de marquis de Valcor. » La mâle silhouette impérieuse fléchit, un genou en terre. « Que voulez-vous dire ? » balbutia la vieille femme, qui s’inclina, éperdue, vers la belle tête, courbée et découverte cette tête secrètement chérie, où, sous les cheveux grisonnants, elle revoyait toujours la grâce enfantine de son premier-né. « Je veux dire, mère, que j’ai laissé là-bas, sous le dolmen de la lande, mon masque d’imposture. Et je bénis cette mort, parce qu’elle me permet, enfin ! de me jeter à vos pieds, de vous demander votre maternel pardon, de vous appeler « maman ! » Car une mère pardonne à son enfant qui meurt. Mes lèvres ont le droit de vous nommer. De ses bras, elle l’enveloppa, comme lorsqu’il était petit et qu’elle craignait pour lui quelque mal. Les vieilles lèvres baisèrent le front orgueilleux et adoré, où tant de fois elles avaient eu soif de s’appuyer avec des murmures de tendresse et de pardon. A la fin, Bertrand se redressa, souleva le frêle vieux corps abattu d’émotion contre lui. Il aida sa mère à s’asseoir, et, debout devant elle : « Dites-moi que vous m’absolvez de tous mes crimes, » demanda-t-il, d’une voix brisée, suppliante. Il eut un cri, presque de joie : « Avec le pardon de ma mère, je puis paraître devant Dieu. gémit Mathurine, « je dois laisser mon fils aller à la mort, et je ne puis pas lui commander de vivre ! Vous avez deviné que c’est impossible. J’accepte votre justice, ma mère, et celle du Ciel. Je ne me soumettrai pas à celle des hommes. Je ne m’enfuirai pas non plus, comme un lâche, dans quelque retraite de honte, après avoir soutenu la plus merveilleuse destinée. » « Je n’aurai pas le temps de te pleurer. J’ai plus de soixante-dix ans d’âge, et des siècles de douleurs sur ma tête. Elles m’enseveliront, » dit la vieille femme. Il s’enfuit, pour ne plus voir, pour ne plus entendre... Et elle, afin que les cris dont elle avait la gorge gonflée n’allassent pas briser le courage de celui qui courait à l’inévitable, elle mit ses poings entre ses dents ses dents intactes, restées jeunes, qui firent jaillir le sang des grosses veines bleues, sous la peau ridée. Mais, dans cette effroyable souffrance, une pensée soutenait l’âme altière : « Il a tout effacé, il a tout racheté, ce soir. C’est bien un Gaël, et c’est bien aussi un Valcor... Que Dieu ait pitié de lui !... » Bertrand ne remonta pas vers le pays. Il gagna la plage, et la suivit, retournant dans la direction de Ferneuse. La mer était basse, commençant à peine son mouvement ascensionnel. Les petites grèves découvertes permettaient de contourner les falaises. Quand le chemin était coupé de ce côté, ou menaçait de s’allonger trop, le promeneur s’élevait à mi-côte, et abrégeait par des sentiers qu’il connaissait bien depuis son enfance. D’ailleurs, il ne se pressait pas. Pour atteindre son but, il avait toute la nuit et plus que la nuit... Déjà, pour lui, les heures n’existaient plus. Il regardait la mer briller sous la lune. Il écoutait toutes les voix de son âme et de sa vie dans les rumeurs de l’immensité. Malgré la pureté du ciel, l’Océan se brisait avec des fureurs sauvages. Une des grandes marées de l’année était annoncée pour le matin suivant. Bertrand Gaël se le rappelait quand, après sa longue marche, il parvint à la petite grotte où, deux années auparavant, il avait eu, avec la comtesse de Ferneuse, une explication si romanesque et si décisive. Il se laissa tomber sur le banc de roche où elle s’était assise. Il regarda la place où il s’était agenouillé devant elle, brûlant d’un tel amour qu’il avait donné à cette femme un instant d’illusion inouïe. Avoir été pour elle, pendant une minute, le Renaud de Valcor qu’elle avait adoré, c’était un triomphe plus glorieux, plus cher à l’âme de cet homme, que d’en avoir imposé au monde pendant vingt ans. s’il avait pu prolonger le mirage !... Il se perdit dans ses pensées, les yeux toujours fixés sur l’étroite place, tapissée de sable luisant, où il avait joué son rôle avec la vérité de sa passion. Des heures s’écoulèrent sans qu’il fît presque un mouvement, perdu qu’il était dans les souvenirs de sa prodigieuse existence. Pourtant, son attention s’éveilla tout à coup. La roche contre laquelle il s’appuyait venait de frémir de la base au faîte, comme dans un éclat de tonnerre. L’éclaboussure des embruns atteignait le songeur taciturne. En même temps, l’aube se leva. Une lueur pâle et verdâtre éclaira la tumultueuse solitude. Dans toutes les grandes marées, le niveau des eaux surpasse la grotte où se trouvait Bertrand. Bientôt des jets d’écume se lancèrent jusqu’à ses pieds, puis se retirèrent, comme des bêtes mauvaises, qui agacent la proie encore redoutable, sans oser l’attaquer pour de bon. Le sable qui, tout à l’heure, étincelait, sec et blanc sous la lune, brunissait maintenant d’humidité, et gardait des bulles transparentes qui crevaient à sa surface. Partout l’eau claquait sur le roc, s’écrasant en gerbes blanches, ou bouillonnant dans les anfractuosités. Déjà, il était presque trop tard pour quitter la retraite que cernaient les eaux. Mais celui qui l’avait choisie, cette retraite, comptait y demeurer jusqu’à ce que la mer en arrachât son cadavre. Il eut un sourire, sortit son revolver de sa poche, s’étendit sur le roc, appuya le canon de l’arme contre son front, et fit jouer la détente... Jamais personne ne revit, mort ou vivant, Bertrand Gaël, qui avait été, pendant plus de vingt ans, Renaud, marquis de Valcor. Il y a quelques jours à peine, dans une pauvre maison de pêcheurs, sur la côte bretonne, près du Conquet, se passait une scène singulière. Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé pendant toutes les nuits d’un long demi-siècle, une vieille paysanne venait de rendre le dernier soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes s’embrassaient en pleurant et en soupirant « Pauvre grand’mère ! » une princesse de Villingen et une comtesse de Ferneuse. Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures suprêmes de cette vie douloureuse, étaient venues s’installer dans la maison des Gaël, ce logis héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu quitter. L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur amour. Et, dans ce double amour, comme dans leur mutuelle tendresse, elles trouvaient quelque consolation à la catastrophe qui avait brisé leur père, leur révélant qu’elles étaient sœurs. L’aventurier de génie, dont elles étaient les filles, avait laissé un testament par lequel il leur partageait également sa fortune. Quand le procès d’Arthur Sornières qui évita la guillotine par ses révélations, obtenant ainsi la commutation de sa peine en celle des travaux forcés eut mis en évidence la véritable personnalité du faux marquis de Valcor, la question s’ouvrit : « Comment répartir l’héritage ? » Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits des travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise des caoutchouteries d’Amérique. Mais comment distinguer son œuvre de celle du fondateur, le vrai marquis de Valcor, et répartir les résultats ? Son testament, en lui-même, était inattaquable, car Bertrande, fille légitime, n’avait de droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre moitié restant attribuée comme legs à Micheline, incapable d’hériter sans cette disposition spéciale, n’ayant même plus d’état civil, inscrite sous le nom d’un père qui n’existait plus au moment de sa naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait pu la reconnaître. Si des difficultés s’étaient élevées du côté des héritiers du véritable marquis de Valcor, le litige fût devenu interminable. Mais le seul embarras imprévu d’ailleurs qui se produisit par l’ouverture de la succession, vint de ce que les ayants droit refusaient chacun leur part de cette colossale fortune. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise, en religion Sœur Séraphine n’acceptait que le domaine patrimonial des Valcor, pour en faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel des Géraldines, où elle avait pris le voile. Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse que les mains nettes de l’argent hasardeux. Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle comprit les scrupules de Gilbert. Dans ces conditions, un arrangement fut proposé par le Conseil d’administration de la Société fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau président élu de cette Société demanda au prince de Villingen, devenu le mari de Bertrande, d’accepter l’héritage au nom de sa femme, pour l’abandonner au fonds social, et de devenir le directeur des établissements d’Amérique, avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance des actionnaires. Sa fierté serait ainsi sauvegardée, sa fortune assurée, et il trouverait une carrière digne de lui, dans un pays neuf, où ne le suivraient pas les préjugés mondains dont il voulait secouer le joug. Le petit-fils du héros de Villingen ne persista pas à se montrer plus héroïque moralement que ne le comportait son hérédité batailleuse et un peu pillarde. Tout de suite même, il voulut partir pour cette Valcorie qui allait devenir, grâce aux millions remontés à leur source, une des plus colossales affaires du monde. Et, naturellement, il emmenait sa jeune femme et son fils. Mathurine, qu’aucun changement de fortune n’avait pu arracher au vieux foyer ancestral, et qui demeurait toujours, avec l’Innocente, dans la petite maison de marins, près du Conquet. « Laisse-moi lui fermer les yeux, » demanda Bertrande à son mari. « Puis nous prendrons avec nous ma pauvre mère, à qui un changement total de vie et de climat rendra peut-être la raison. Pense donc, Gilbert, comme ce serait doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance des choses à l’heure où elle ne verrait plus que du bonheur autour d’elle ! Fais comme tu voudras, ma chérie, » avait répondu Gilbert. Et voilà pourquoi, dans la simple chambre, sous le toit qui avait abrité des générations d’humbles marins, près de l’aïeule, si rigidement belle dans la mort, sous la coiffure bretonne qu’elle n’avait jamais quittée, pleurait la jeune comtesse Hervé de Ferneuse, à côté de sa sœur, Bertrande, princesse de Villingen. Seconde et dernière Partie de LE MASQUE D’AMOUR En 1849, la famille Grandurand occupait, à Metz, le premier étage d’une maison de la rue des Bénédictins. Celle famille se composait du major Grandurand, en retraite depuis deux ans, de sa fille unique Clémence sortie récemment de la maison de Saint-Denis, et de Mme veuve Quentin, tante de Clémence. A part les brusqueries de caractère du major, ces trois personnes paraissaient unies et heureuses. Mme Quentin, sœur de Mme Grandurand, morte il y avait dix ans, faisait toutes les concessions désirables pour que la paix régnât dans le ménage, et Clémence, qui comptait dix-sept ans à peine, était encore sans volonté devant son père. Le major avait donc beau jeu pour exhaler ses accès de mauvaise humeur et il fallait bien qu’il s’apaisât faute de contradiction. Sous ce rapport même, Mme Quentin exagérait peut-être la prudence, car il est incontestable qu’un grain d’opposition satisfait la colère même en lui donnant un aliment. Au fond, les deux dames ne pouvaient absolument rien sur l’irascibilité du chef de famille, laquelle avait sa source dans des souvenirs amers, dans les habitudes impérieuses du commandement et aussi dans ce sentiment de sourde irritation qui accompagne, chez les natures violentes, la transition délicate de la maturité à la vieillesse. Que faire contre un emportement excité par un prurit de goutte, par la découverte d’une ride nouvelle, par la vue d’un ancien camarade encore en activité de service ?... Le major Grandurand avait été l’une des plus fines lames de l’armée. Quelques duels éclatants lui avaient fait une réputation de bourreau des crânes, et il professait un mépris superbe pour une époque qui ne met flamberge au vent que dans les grandes circonstances et qui envoie les duellistes en cour d’assises. La jeunesse actuelle lui paraissait fort dégénérée, et très-souvent il avait fallu l’intervention de ses amis pour l’empêcher de prêcher d’exemple en continuant, à cinquante-six ans, les exploits ferrailleurs de son jeune temps. Au reste, le major n’était nullement inaccessible aux émotions tendres, et sa fille était son dernier bonheur sur la terre. Seulement il exigeait d’elle l’obéissance passive qu’il demandait jadis aux soldats de son escadron, et une observation de Clémence eût paru au vieux soldat un acte coupable d’insubordination. Il était pour elle un véritable tyran domestique, mais un tyran sans le savoir. On l’eut fort étonné en lui démontrant qu’il outrepassait les bornes de la puissance paternelle et que sa sévérité excessive pouvait faire douter de sa tendresse pour sa fille. Grandurand se croyait un père modèle parce, qu’il permettait à Clémence de dire ce qu’il appelait militairement ses patenôtres et d’aller entendre la messe le dimanche à l’église Saint-Vincent ; parce qu’aussi, il la conduisait, de temps à autre aux représentations du théâtre, et, au carnaval, dans les bals et les réunions du monde. En bonne justice on ne peut guère accorder à l’actif des concessions du major que la permission de suivre sa religion libéralement accordée à Clémence. Pour ce qui était du spectacle et des réunions, M. Grandurand y était porté d’inclination, et les sacrifices qu’il s’imposait à cet égard se traduisaient pour lui en plaisirs auxquels il était plus sensible qu’il ne voulait l’avouer. Ce n’est pas qu’il apportât dans le monde un grand esprit de conciliation et d’égards réciproques. Il avait, certes, celte urbanité de formes, cette courtoisie de surface que donne l’habitude des salons aux hommes qui ont eu l’honneur de porter l’épaulette pendant de longues années. Mais sa politesse n’était guère que l’étiquette et le prélude de ses brusqueries et il s’en donnait à cœur joie quand il avait la chance de trouver un contradicteur. Mais cette bonne fortune était rare. On avait fini par connaître l’homme à fond et chacun semblait se donner le mot pour imiter la bonne Mme Quentin. On ne tardait pas à faire preuve envers lui d’une déférence désespérante. Du reste, on le savait honnête et loyal, sa fille était recherchée pour sa modestie et sa jeune beauté, et la famille Grandurand recevait partout un accueil sympathique. Aimant le monde, quoiqu’il s’en défendit, le major avait fini par avoir un jour de réception par semaine. A cette époque, je parle de dix ou douze ans, on pouvait encore recevoir chez soi ses amis et ses connaissances sans se ruiner en dépenses fastueuses comme on le fait aujourd’hui. Aussi les salons les plus modestes pouvaient alors donner une hospitalité dont les grandes maisons seules ont aujourd’hui le monopole. Le major Grandurand n’avait pas de fortune personnelle, mais il avait fait les premières campagnes de l’empire, il avait assisté à l’expédition de la Morée et à la prise d’Alger, et sa retraite avait été portée au maximum. Mme Quentin avait une petite aisance, et Clémence, du chef de sa mère, avait hérité d’une trentaine de mille francs. Cette situation, en somme, n’était pas brillante, mais elle permettait au major de suivre, dans des conditions modestes, son goût pour le monde. C’était là, du reste, sa seule dépense et il n’entretenait aucun vice exigeant et onéreux. Grandurand ne comportait pas de réunions bien nombreuses. Dans les grandes occasions seulement on ouvrait la salle à manger, on démontait les meubles des chambres à coucher et la soirée hebdomadaire se transformait en un somptueux bat de cent personnes au maximum. Le jour où nous introduisons le lecteur au sein de la famille du major, vingt ou vingt-cinq hôtes seulement, les habitués du logis, étaient réunis autour d’elle. Clémence, dont l’éducation avait été soignée, était bonne musicienne. Son chant, sa voix encore frêle mais délicieusement sympathique, étaient comme l’âme de ces petites réunions. D’autres talens plus douteux d’amateur lui donnaient la réplique musicale et la première partie de la soirée était à vrai dire un concert improvisé. Deux tables de jeu occupaient les angles du salon. Elles faisaient, sous la forme du whist et du boston, les délices des burgraves des deux sexes. A dix heures, sauterie de la jeunesse, sauterie au pinno cela va sans dire, tel était le programme à peu près invariable des petites réceptions du major. L’amie intime de la maison était Mme veuve Plinchard, en état de viduité depuis près de cinq ans et dont les trente cinq-printemps ne laissaient pas que d’être encore agaçants et aimables. C’était la femme d’esprit, la réplique mordante, la critique en jupons de la société. Elle était aimée et redoutée tout à la fois par les amis et connaissances du major. En somme, chacun sentait que si elle était la terreur, elle pouvait passer aussi pour le charme et l’agrément du salon. Grandurand l’envoyait souvent à tous les diables, à part lui, cela va sans dire, mais il ne pouvait se passer d’elle. D’ailleurs, elle avait pris Clémence sous sa protection. Précisément parce qu’elle jalousait sa rayonnante jeunesse, elle affectait pour la jeune fille une tendresse sans bornes. Mais elle la caressait trop pour l’aimer bien éperdûment. L’aimable veuve médisait volontiers des jeunes gens. Son époux avait-trente ans de plus qu’elle et s’il fallait l’en croire, une femme n’était vraiment heureuse qu’avec un vieillard. Sur ce chapitre elle était inflexible et intarissable. Elle s’était concilié ainsi les sympathies des jeunes premiers de cinquante cinq ans. Le major lui-même s’était montré sensible à cette déclaration de principes qui flattait son regret de n’être plus jeune. La vérité est pourtant qu’elle avait refusé net un céladon de quarante quatre ans qui, la prenant au mot, lui avait offert son cœur et sa main. Malgré son horreur pour les échappés de collège, elle accueillait avec une certaine distinction deux ou trois des jeunes gens qui fréquentaient la maison Grandurand. Gaëtano Landolfi, un Corse qui étudiait à l’école secondaire de médecine de Metz, laquelle depuis a été supprimée. Elle dansait volontiers aussi avec un surnuméraire des contributions directes, M. Céleste Lahgeron, mais elle regardait souvent à la dérobée et plus sympathiquement qu’elle ne l’eût voulu peut-être le jeune Xavier d’Ancerville, qui, pour le moment, faisait son droit à Metz en prenant ses inscriptions trimestrielles à Strasbourg. Je ne sais si Clémence attachait plus souvent son regard limpide sur l’un que sur l’autre des jeunes invités de son père, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que Mme veuve Plinchard, qui s’y connaissait, avait cru s’apercevoir que la main de la jeune personne tremblait un peu quand le beau Xavier s’en emparait pour le quadrille. Je dis le beau et je devrais ajouter le timide, le très-timide Xavier. Ce garçon-là avait pourtant accompli sa vingt-deuxième année, et d’ordinaire l’école de droit ne donne pas précisément des leçons d’excessive modestie. En apparence, au moins, il semblait dépourvu de toute assurance, de toute initiative virile, et s’il avait le vague à l’âme de Chérubin, il était loin de ressembler par la hardiesse au héros sensuel de Beaumarchais. La terrible Mme Plinchard avait dit de lui un soir qu’on jouait aux jeux innocents : Dispensez Xavier de vous embrasser, Clémence, il rougirait trop !... Gaëtano Landolfi avait pensé, il est vrai, que la sémillante veuve eût peut-être été plus indulgente si M. Xavier l’eût choisi pour son partenaire d’embrassade. Clémence quittait le piano après avoir chanté ce qu’on est convenu d’appeler une tendre romance. Ravi, en extase, le jeune d’Ancerville, les yeux voilés par une larme furtive, le teint pâli par l’émotion intérieure, l’écoutait encore que déjà elle avait regagné sa place. Voyez donc le beau Xavier, ricana Gaëtano. à l’oreille de Mme Plinchard, il plane par delà les nuages, il gratte à la porte du septième ciel !... dit la veuve en se mordant les lèvres, ce qui d’abord servait son dépit secret et ce qui ensuite avait l’avantage de carminer sa bouche... c’est que Clémence chante si bien !... Permettez ; sans doute, Mlle Clémence possède une voix charmante, mais si elle n’avait pas de si beaux yeux... Après, tout, Xavier a raison, continua l’impitoyable Corse, cette jeune fille est tout simplement un miracle de beauté. Je n’ai vu qu’à elle cette couleur ambrée des contours du cou, cette limpidité opaline des paupières, cette bouche inimitable qui s’entrouvre comme un ciel quand elle sourit... dit la veuve en s’efforçant de rire. madame, il ne s’agit pas de moi...dit le Corse en dardant son regard noir et narquois sur sa victime ; je parle de Xavier... il est fou de cette jeune fille !.. demanda Mme Plinchard en fronçant le sourcil. Gaëtano avec un geste de doute parfaitement hypocrite ; mais je crois que si la jeune personne songe quelque peu à lui, une autre, qui a bien son mérite aussi, lui veut plus de bien...qu’il n’en mérite. Ce n’est pas à vous, madame, que j’aurai la prétention de l’apprendre... Gaëtano, dit-elle, il y a quelque malice là-dessous... mais n’y a-t-il qu’une malice ?.. il y a peut-être l’offre d’une alliance offensive et défensive. Elle n’a rien de compliqué, je vous assure. Quand deux puissances ont les mêmes convoitises, elles ne peuvent jamais s’entendre ; mais quand elles poursuivent un but différent, elles peuvent s’entraider pour l’atteindre. Celle aide mutuelle c’est tout bonnement l’alliance que je vous propose ; comprenez-vous ?.. A peu près, dit la dame avec un fin sourire. Seulement, si vous voulez que je signe le pacte, c’est à condition que vous ne vous expliquerez pas davantage. J’allais, de moi-même, poser cette condition... Elle nous permet de nous servir réciproquement, sauf à nier, au bon moment, le but que nous poursuivons en nous alliant. Vous savez que je n’aime pas les alliés trop perspicaces ?.. dit la dame en jouant de l’éventail. Et moi je prise ceux qui ne perdent pas de temps pour servir leurs amis...dit nettement le Corse. J’aurai l’honneur, ajouta-t-il plus bas, de me présenter ces jours-ci chez vous. Vous savez que dans tout traité diplomatique, il y a des cas réserves. Il est bon de prendre ses sûretés avec vous. Et maintenant, laissez-moi, nous avons assez causé. Gaëtano Landolfi n’avait pas encore vingt-cinq ans. Mais ses yeux noirs, ses traits accentués, ses sourcils très-fournis, les tons bruns de sa physionomie, le faisaient plus vieux que son acte de naissance. C’était une de ces natures dangereuses qui ont plus d’intelligence que de cœur et dont le stimulant des passions vigoureuses est la suprême loi. Très-souple, d’ailleurs, très-capable de dissimulation, il possédait une énergie de volonté qui eût été plus redoutable si un sentiment très-vif de sa conservation personnelle ne l’eût arrêté dans l’accomplissement de ses projets, quels qu’ils fussent. Sans être positivement lâche, il avait le dédain des témérités inutiles et ne risquait que dans un but pratique la chance de recevoir un coup d’épée. En fait de duel ou d’aventures compromettante, il se gardait, pour tout dire, de faire de l’art pour l’art. Il y avait peut-être en lui l’apparence, il n’y avait pas l’étoffe d’un fier-à-bras, d’un spadassin. Après la romance chantée par la fille de la maison ; un infortuné violoncelliste s’était mis à estropier un morceau d’Offenbach qui ne mesurait pas moins de trente pages d’impression. Le malheureux râclait, soufflait et se démenait à cœur joie au milieu de l’inattention générale. Les amateurs de whist étaient livrés aux palpitations d’un chelem en voie d’accomplissement. Çà et là, dans le salon, quelques groupes échangeaient des répliques à voix basse, à peine interrompues par les formidables chut ! en voix de poitrine du major. Langeron, dit Gaëtano, j’espère bien que vous réhabiliterez ce soir l’honneur de la jeunesse française. Savez-vous bien que sa réputation de courtoisie est gravement compromise en votre personne ? La courtoisie de la jeunesse française... dit une vieille demoiselle au corsage très-échancré, je croyais qu’elle était morte et enterrée... Morte, non ; mais vous êtes peut-être brouillée avec elle depuis de longues années...riposta le Corse ; pour Langeron il se conduit de manière à faire croire qu’elle est exilée de ce salon... Est-ce que nous jouons aux charades ?... Mon réquisitoire ne sera pas long... M, Langeron, que voilà, reçu chez le major depuis près de deux mois, n’a pas encore daigné inviter pour la danse la fille de la maison... J’aime cette retenue juvénile qui part d’une belle âme !.. Pour ce qui est de l’ingénuité, dit la veuve Plinchard, vous lui rendriez des points, chère belle. Je parie que j’ai deviné pourquoi M. Langeron fait si peu de frais pour Mle Clémence. Est-ce que Mle Clémence s’en est plainte ?..demanda Langeron avec un mélange heureux de fatuité et d’appréhension. Clémence ne regrette ni ne recherche vos hommages. Mais j’ai proposé un pari, personne ne le tient ?.. dit vivement le surnuméraire des contributions. Langeron ne fait pas danser Clémence tout bonnement dans la crainte de se compromettre... il y a bien quelque chose comme cela... dit le surnuméraire en se dandinant. un fils de famille, un jeune homme opulent comme M. Langeron, ne doit pas être accusé de faire sa cour à une jeune fille pauvre, mais honnête... On se doit à sa position... Et puis ça pourrait éloigner les héritières.. Sans compter, dit mystérieusement Langeron, que comme je connais le major, il est bien capable de se choisir un gendre à la pointe de son grand sabre !.. Décidément je suis de l’avis de Mademoiselle... dit Gaëtano avec un ricanement forcé ; la galanterie française est bien morte !.. Mais on peut la ressusciter, dit Mme Plinchard. fit Gaëtano en lançant à son alliée un regard expressif. C’est égal, conclut la belle veuve, les jeunes Français comptent un type de plus. Nous avons aujourd’hui le jeune homme qui craint de se compromettre !.. La dix-huitième et dernière reprise du morceau d’Offenbach touchait à sa fin, les derniers accords préparaient par leur énergie la solution définitive. Les poitrines se dilatèrent et chacun fit silence. Car il est remarquable que les personnes qui applaudissent le plus un virtuose sont précisément celles qui l’ont le moins écoulé ou qui l’ont le plus interrompu. Clémence retourna au piano et joua le prélude d’un quadrille. Tout ce qu’il y avait de jeunesse dans le salon se groupa deux à deux et l’on dansa. Xavier ne chercha pas de partenaire. Pendant quelques instants, il tourna autour du piano, toussa à plusieurs reprises pour se donner une contenance, et comme s’il ne pouvait se décider à s’approcher de Clémence, il finit par aller s’asseoir à quelques pas de la jeune fille, mais il se plaça de manière à pouvoir la regarder à la dérobée. Un instant leurs yeux se rencontrèrent. d’Ancerville, dit-elle résolument, j’ai besoin de vous... puisque vous ne dansez pas, vous tournerez les pages. Xavier, rouge comme une pivoine, quitta sa place et trébucha dans un tabouret avant d’être arrivé près de Clémence. Il y a des obstacles !. lui jeta à l’oreille, avec un sourire .douteux, Mme Plinchard que les évolutions de la danse avaient amenée près de lui. Xavier, pour accomplir son office de complaisance, dut s’approcher de Clémence, et plusieurs fois il frôla de sa main tremblante les doigts frais et rosés de la jeune fille. Le parfum de sa chevelure lui arrivait par folles bouffées et lui causait un enivrement dont l’intensité était voisine de la souffrance. Et cependant, loin de se prévaloir de la faveur que lui avait accordée Clémence en l’appelant près d’elle, il s’efforçait, en se baissant pour tourner la page, d’éviter tout contact de sa poitrine frémissante avec les blanches épaules de la jeune fille. Les cœurs aimants et chastes comprendront cela. Gaëtano n’avait rien perdu de cette scène. Tout en dansant, ses regards étaient rivés sur le couple charmant qui ne voyait plus rien de ce monde que lui-même. se disait-il avec rage, tout serait fini pour moi ! Le quadrille, terminé, Clémence remercia Xavier de sa complaisance. C’est vous qui me dites merci !... Gaëtano, pendant quelques minutes, tourbillonna avec Clémence qui se fatiguait beaucoup à échapper autant que possible à son étreinte. Quand la valse fût terminée, le jeune Corse prit le bras de sa danseuse et par un geste rapide et hardi lui mit dans la main un petit billet de papier de soie. Clémence connaissait la violence des premiers mouvements de son père. Elle craignit de provoquer une scène terrible en rejetant le billet. Elle le garda donc, mais en lançant à Gaëtano un regard de prostestation indignée. Dans l’escalier, en se retirant, Mme Plinchard dit à l’Italien : Mais, croyez-moi, la petite en tient pour le beau Xavier... Oui, mais le jouvenceau est un sol fieffé, et les Grandisson ne réussissent que près des douairières. Il le faut pour moi et... Agir, c’est le commencement de réussir ! - Il est bien tard !.. le plus demoiselle des deux, c’est encore lui... dit la veuve, quand les garçons font les demoiselles, les demoiselles quelquefois.. ; font un tantinet les garçons !.. Mme Plinchard, avant de s’endormir, réfléchit profondément aux événemens de la soirée. Sa passion lui disait qu’elle avait gagné un allié habile, mais sa conscience lui reprochait, d’avoir choisi un complice. Ce n’était pas une méchante femme, après tout, ni même une femme corrompue que cette veuve à qui le veuvage pesait. Elle avait été une honnête épouse, et la mort de son mari avait été pour elle un chagrin profond et sincère. Peut-être y aurait-il de l’exagération à croire que la vertu seule de la dame ait jadis préservé feu Plinchard d’un sort funeste. La vérité est qu’elle avait été beaucoup trop occupée pendant ses années de vie commune pour avoir eu le temps de penser à mal. Le pauvre mari avait été littéralement le souffre-douleurs de sa moitié. Beaucoup de femmes ne comprennent pas le mariage autrement. Il est pour elles un exutoire légitime à leur humeur acariâtre et à leurs velléités taquines. Non qu’elles soient perfides ou méchantes dans les choses essentielles et quelles ne soient même très-capables de dévouement dans les grandes circonstances ; mais dans le train ordinaire de la vie, elles s’embusquent derrière tous les prétextes pour faire sentir leur pouvoir à la victime domestique. Elles préméditent l’attention délicate d’une tasse de thé sauf à l’empoisonner par un mot amer ; elles brodent une calotte grecque, reçue avec reconnaissance, mais elles disent en la donnant qu’elle pourrait coiffer une plus belle tête. Il y a une griffe sous chaque pression de main, et une dent sous-chaque baiser. Ce qui n’empêche pas le tyran femelle : de se croire un ange de vertu et une héroïne d’affection conjugale. Mme Plinchard avait été une de ces persécutrices de bonne foi et elle aspirait secrètement à faire, dans les mêmes conditions, le bonheur d’un autre époux, pourvu que l’époux lût de son choix. Feu Plinchard lui avait laissé, par testament, une assez belle fortune. Elle comptait s’en servir pour acheter un second Plinchard plus jeune et plus avenant que le premier. Malgré le trop fort écart des âges, Xavier d’Ancerville lui tenait fort au cœur. De là ses engagemens, imprudents peut-être, avec Gaëtano Landolfi. Mais il fallait courir au plus pressé. Les amours de Xavier et de Clémence dérangeaient tout. A deux on aurait plus facilement raison de ces deux tourtereaux. Seulement, le droit de défense et d’attaque devait se renfermer dans des bornes décentes et la veuve Plinchard ne goûta le sommeil qu’après s’être promis de faire sérieusement ses conditions au Corse. Elle le savait entreprenant, hardi, peu doué du sens moral, mais elle ne soupçonnait pas quelle âme noire et double ce jeune homme cachait sous des apparences de dissipation élégante et d’habitude du monde. Si elle avait pu pénétrer ce caractère souple, onduleux, accessible à toutes les mauvaises suggestions, elle se fût reculée de lui avec dégoût et horreur. Mais il était trop habile pour se laisser pénétrer. Gaëtano avait annoncé sa visite pour le lendemain Il ne manqua pas au rendez-vous.. Je vous ai vu remettre hier un billet à Clémence...dit Mme Plinchard, a-t-on répondu ?.. Je ne demandais ni n’attendais de réponse... Je sais bien que je n’en aurais pas obtenu. Je veux seulement l’occuper de moi, la contraindre à penser à moi. Une lettre à autrement de puissance qu’un mot dit à l’oreille. Une lettre, c’est le mot qui reste. Si j’y avais mis un cachet, elle me l’eût rendue intacte, je le sais, mais un billet ouvert, c’est autre chose. Dans sa pensée ; je la soupçonnerais toujours de l’avoir lue, elle ne gagnerait donc rien à ne pas la lire. Il faut donner un motif à la curiosité des femmes. Cela pourrait être vrais si Clémence n’en aimait pas un autre. Si elle n’en aimait pas un autre, en huit jours elle m’aimerait, En amour, l’affirmation est une force énorme. C’est la fatalité qui a jeté ce Grandis son niais sur mon chemin ! Heureusement il hésite, il a peur. Je ne puis vous servir, je vous en préviens, que sous certaines conditions. La différence qu’il y a entre vous et moi c’est que je n’en mets aucune aux services que je compte vous tendre. Vous ferez de cet imbécile ce que bon vous semblera !..pour ce qui me concerne, rassurez-vous. Je ne vous dirai pas qu’une séduction serait une action mauvaise. Beaucoup d’hommes l’affirment et ne s’en font pas faute pour cela. Je ne me donnerai donc pas les gants d’une réserve de moralité qui est mon moindre souci. Mais d’abord, il y a le major qui ne plaisante pas et immanquablement j’aurais affaire à son sabre qui est désobligeant. Ce n’est pas tout ou plutôt c’est la moindre considération. J’aime Clémence, voyez-vous, avec une frénésie qui m’épouvante. c’est-à-dire une rare pression de main, un rendez-vous à de longs intervalles, un bonheur jaloux, disputé, déchiré par toutes les inquiétudes et toutes les tortures de l’attente et du doute. Non, non, ce n’est pas cela que je veux. Je la veux tout entière, je veux quelle soit tout à moi et toujours... ou du moins tant que je l’aimerai. Cléménce, pour être tout cela, doit devenir ma femme... tenez, ce mot seul m’exalte, me jette au cœur comme un éclair qui le brûle. Je ne me fais pas meilleur ni plus sentimental que je ne suis, mais il me semble que je passerais ma vie avec elle, à genoux devant sa beauté si blanche et si pure, mes yeux dans l’abîme bleu et profond de ses yeux d’ange !.. Et maintenant, êtes-vous rassurée, et vos scrupules... Mes scrupules, convenez-en, étaient au moins légitimes. Mais je crois votre passion sincère.. au surplus, je vous surveillerai et encore une fois je me réserve de m’arrêter à temps. Soit ; mais parlons de vous. Je ne comprends pas, en vérité ; qu’à votre âge et avec vos avantages, car vous êtes jolie et rusée ; vous n’ayiez pas encore eu raison... Son innocence devrait vous le livrer pieds et poings liés. Laissons cela..dit la veuve en se mordant vigoureusement, la lèvre. Je ne vous permets pas d’interpréter mes sentimens ou de pénétrer mes projets. D’autant mieux qu’en me servant je vous sers. Mais tout de profit ne peut pas être pour vous et la peine pour moi. Il faut de la réciprocité !.. Qu’est-ce qu’il nous faudrait pour réussir... Je n’ai pas besoin de vous le dire. ou du moins, je me réserve de vous dire quand une entrevue pourra être utile. et je vois que nous nous entendons. Surveillez bien nos deux amoureux, car s’ils commençaient à s’entendre il faudrait brusquer les choses. Clémence n’avait pas dit un mot à son père des assiduités de M. Elle ne craignait pas seulement l’explosion de sa colère. Une autre appréhension plus secrète et qu’elle s’avouait à peine, l’avait, décidée à une discrétion absolue envers le major. Très strict sur les lois de l’honneur, le major eût certainement forcé l’homme qui eût compromis sa fille à l’épouser. Une esclandre pouvait amener ce résultat que Clémence redoutait par dessus tout. Mais elle comprit que la bienséance ne lui permettait pas de garder pour elle seule le secret des tentatives galantes du Corse. Elle raconta donc à sa tante ce qui s’était passé et lui confia le billet que Gaëtano lui avait remis. Mme Quentin, après de mûres réflexions, ne crut pas devoir, instruire son beau-frère des confidences qu’elle avait reçues, mais elle se promit de surveiller avec vigilance les événemens ultérieurs. Clémence, du reste, ne lui avait pas parlé de sa terreur secrète d’être contrainte à un mariage avec Gaëtano à la suite d’une explosion compromettante. Confier cette crainte c’était avouer le motif cher et mystérieux qui la faisait naître. Elle se contenta donc d’exprimer pour le Corse une répulsion que d’ailleurs Mme Quentin partageait. Un matin, Clémence trouva un second billet sur la toilette de sa chambre à coucher. Clémence soupçonna la servante d’être aux gages de Gaëtano, mais elle ne put la dénoncer à son père, car il aurait fallu tout lui dire. Elle se décida à bannir cette fille de son appartement qu’elle rangea elle-même, donnant pour prétexte qu’elle voulait s’habituer aux soins du ménage. Deux jours après, le portier de la maison lui remit un bouquet de violettes printanières qui contenait un troisième billet. Le lendemain, en revenant du marché, elle sentit une quatrième missive dans l’intérieur de son manchon. La persécution prenait décidément des proportions formidables. Les billets, que les deux dames parcoururent, étaient tendres mais respectueux et tous contenaient une allusion à des projets d’union, ce qui précisément inquiétait le plus Clémence. Mme Quentin, bien que peu favorablement disposée pour le Corse dont elle redoutait vaguement le regard noir et les allures mystérieuses, en vint pourtant à dire à Clémence : Mais il t’aime, ce garçon !.. et ses intentions paraissent honorables !.. Honorables ou non, je ne veux pas de lui... dit Clémence avec un élan vrai... Ce sera difficile sans tout dire à ton père ; Allons ! quoiqu’il m’en coûte, si tu veux je m’en chargerai ! Au nom du ciel, ma tante, n’en faites rien ! dit Clémence effrayée et pleurant presque ; Il ne peut pourtant pas m’épouser malgré moi. Laissez-moi faire, je le traiterai comme il le mérite !.. dit Mme Quentin à qui l’animation de sa nièce commençait à donner à penser. est-ce que celle répugnance pour M. Landolfi ne cacherait pas une préférence pour un autre ?.. Clémence rougit prodigieusement et baissa les yeux avec une contrainte visible. Mais la dissimulation était l’antipode de son caractère limpide et droit. Elle n’y put tenir et répondit à sa tante en se jetant dans ses bras. dit Mme Quentin attendrie et inquiète. Je ne sais pas ; ma tante. Il ne m’a rien dit et cependant j’aime à le voir et quand il ne vient pas à la soirée, je souffre, j’ai des impatiences. S’il paraît, le cœur me revient, ; voilà tout ce que je puis vous dire... Mme Quentin, cela va sans dire ; fit à sa nièce les plus pressantes recommandations de prudence et de circonspection. Mais elle se dit à part elle que son beau-frère avait grandement raison de vouloir marier sa fille le plus tôt possible. Telle était en effet l’intention du major qui avait reconnu en elle une nature aimante et sensible à laquelle convenaient les devoirs elles joies du mariage. Le lendemain de cette conversation entre la tante et la nièce, c’était jour de réception chez le major. Clémence, un peu surrexcité, l’œil brillant, la lèvre dédaigneuse, s’apprêta à dire à Gaëtano ce qu’elle avait sur le cœur ; il vint d’assez bonne heure et quand il s’approcha d’elle, il crut s’apercevoir de ses dispositions à ne pas fuir un entretien. Il était assez perspicace pour en mal augurer. Cependant il sentit qu’une explication était nécessaire. J’ai voulu vous parler, monsieur, lui dit-elle sèchement. Votre manière d’être avec moi est inouie. Je viens vous prier de respecter davantage la maison de mon père et de mieux reconnaître l’honneur qu’il vous fait en vous y recevant. Vous êtes sévère, Mademoiselle, dit Gaëtano les dents serrées... une tendresse pure et honorable comme la mienne méritait un meilleur accueil. Landolfi, je n’ai pas dit que vos intentions ne fussent pas honorables, mais j’ai le droit de me plaindre de la manière dont vous les manifestez. Les portiers et les femmes de chambre sont dans votre confidence et vous les corrompez pour leur donner le droit de dire du ma ! Je veux que tout cela cesse. Ce mot franc doit suffire à un homme de cœur. Quant à vos lettres, ma tante en possède la collection complète. Quand vous le voudrez, elle vous les rendra. Clémence, profitant de l’entrée d’un nouvel invité au salon, quitta vivement le fauteuil qu’elle occupait et sans regarder Gaëtano alla recevoir les complimens du nouveau venu. Gaëtano se mordilles lèvres jusqu’au sang et sa main crispée imprima au collet de son habit noir une torsion violente. Le regard qu’il lança à Clémence était chargé d’autant de haine que d’amour. Tandis que les tables de jeu s’organisaient ; la jeunesse, réunie autour du piano, causait de l’opéra nouveau, de la musique à la mode. Xavier d’Ancerville était arrivé et avait recueilli le sourire de bienvenue de la jolie Clémence. Jamais la jeune fille n’avait été plus charmante. L’exécution sommaire qu’elle venait d’accomplir avait donné à son teint une nuance de rose plus foncée, et à ses lèvres je ne sais quoi de fier et de dominateur. de la présence de Xavier, d’abord, dont le regard naïvement émerveillé lui avait dit combien elle était belle ; ensuite, elle se savait gré de la fermeté dont elle avait fait preuve dans son entretien avec Gaëtano. Cardans la première phase d’une jeune tendresse, une femme savoure la peine qu’elle fait à l’homme qu’elle n’aime pas, parce qu’elle sent que c’est un hommage qu’elle rend et une satisfaction qu’elle donne à l’homme aimé. Quoi qu’on ait pu dire, l’amour vrai est essentiellement exclusif. Il hait tout ce qui n’est pas lui ; il exprime ainsi le cas unique où une femme repousse même les conseils et les jouissances de la coquetterie. Xavier parla d’une romance nouvelle dont il dit le titre et dont il vanta la mélodie. C’était une page du cœur, fraîche comme un oasis, ouvrant de radieuses perspectives sur ce pays enchanté que la jeunesse et l’amour revendiquent pour patrie. M, Langeron enchérit beaucoup sur ces éloges. Ce surnuméraire appartenait à une espèce de bipèdes très commune dans les régions civilisées, celle des faux connaisseurs qui s’assimilent les idées d’autrui et les exploitent à leur profit. Ainsi, Xavier avec la réserve qui lui était habituelle, avait trouvé de son goût une de ces bluettes musicales alors fort à la mode et dont s’emparaient avidement tous les pianos de province. Langeron, comme tous les ignoraris et tous les incapables ; s’était emparé de son appréciation pour la fausser en l’exagérant ; pour lui, la romance était devenue tout bonnement un chef d’œuvre. Les pauvres d’esprit ressemblent en un point aux chanteurs, exténués. Ceux-ci, dont toutes les notes ne parlent plus, poussent avec fureur celles qui leur restent et l’on dirait qu’ils ne veulent plus les lâcher. Les sots font de même avec les idées. Quand ils en tiennent une, ils la retournent dans tous les sens, l’exploitent et la surmènent jusqu’à extinction. Ainsi fil le grand mélomane Langeron. La vérité est qu’il n’avait jamais entendu la romance que Xavier avait remarquée, mais il avait posé en dilettante, et son but était atteint. Le violoncelliste fit mine de saisir son instrument, mais un geste d’humeur, à grand peine réprimé, accueillit électriquement cette tentative parmi les groupes. Gaëtano, l’homme hardi et l’orateur de la société, se précipita vers le virtuose. Monsieur, lui dit-il, jeudi dernier le concert a duré trop longtemps et la danse pas assez, du moins tel a été l’avis unanime de ce salon. Il a donc été décidé qu’en manière de compensation on ferait moins de musique aujourd’hui afin de pouvoir danser plus longtemps. Vous ne pouviez pas connaître celte décision, Monsieur, parce qu’après avoir recueilli les justes applaudissemens de l’auditoire vous vous êtes retiré, sans doute pour réparer par le sommeil une fatigue dont nous avions eu tout le bénéfice. On se contentera donc pour aujourd’hui d’un simple morceau... j’ai là un petit caprice d’Offenbach... c’est court et c’est exquis !.. Interprété par vous il paraîtrait plus court encore...mais il a été également décidé que la préférence était due au chant et que Mle Clémence voudrait bien se faire entendre ?.. J’en prends à témoin tous ceux qui m’écoulent. Un assentiment unanime répondit à la demande du Corse. Il avait fait comme tous les sauveurs d’empire, il avait pris la dictature dans un moment difficile, et le peuple souverain avait ratifié son audace. Clémence se mit donc au piano et chanta avec un sentiment délicieux la romance prônée par Xavier et portée aux nues par Langeron. Xavier était tout oreilles, niais il ne se demanda pas pourquoi la jeune fille avait précisément fait entendre cette composition plutôt qu’une autre. Il ne comprit pas davantage le sourire timide qu’elle lui adressa aux premiers accords de la ritournelle. Xavier était pourtant un garçon d’esprit ; Son intelligence avait de la profondeur et de la vivacité et il était très-supérieur à tous les jeunes gens qui avaient accès dans le salon du major. Mais dans un cœur jeune et pur, le premier amour a toujours pour cortège ces obscurcissements et ces défaillances qui accompagnent les grandes passions. Dans le jeune âge, on exagère toujours la portée et l’étendue du bonheur, ce qui explique pourquoi il parait si difficile à atteindre. L’amour partage, voilà la préoccupation du jour et de la nuit, la vision caressée, l’objectif tout puissant. On se trouble devant ce but si splendide et si rayonnant. Comme le soleil il paraît impossible à atteindre. Aussi l’espoir se produit en raison inverse du désir. L’homme sûr de lui et qui calcule froidement ses chances de succès en amour est toujours celui qui n’aime pas. Aussi les femmes qui ont quelque expérience de la vie et de ses mystères savourent délicieusement les timidités que les très jeunes gens déposent à leurs pieds comme un pur hommage. Elles peuvent succomber par dès témérités, car l’initiative a une puissance très-réelle, mais les hésitations de la pudeur virile agissent sur elles bien plus délicieusement, elles les flattent et les caressent dans leurs fibres les plus délicates et les plus sensibles. Aux premiers mots de la romance, Gaëtano et Mme Plinchard avaient échangé un vif regard de dépit. Gaëtano, les lèvres plissées et le front contracté, chercha une victime sur qui épancher sa sourde rage. Après avoir chanté, Clémence avait quitté le salon pour surveiller les préparatifs du thé. Le major jouait un robber dans un coin. Le surnuméraire mélomane pérorait dans un groupe et reprenait en sous-œuvre les extases de son dilettantisme. Tous mes compliments, mon très-cher, lui dit Gaëtano avec un mauvais regard. - Mais il me semble que c’est assez clair, .. et tout le salon est dans la confidence !.. mais celle-ci aura je, crois le dénouement obligé. Un bel et bon hyménée !.. Au nom du ciel, expliquez-vous ? Prenez donc des airs dégagés et indifférents... dit la veuve qui avait compris la maligne intention de son, allié, Clémence a été plus franche !.. Sans doute, continua Gaëtano, vous vantez avec force fanfares, une tendre romance ; l’aimable fille vous la chant !... touchant trait-d’union entre deux cœurs si bien faits pour s’aimer !.. Il n’y a pas de mais acheva l’impitoyable veuve ; vous êtes bel et bien compromis !, .. J’espère qu’aujourd’hui vous ferez danser cette pauvre fille. Certes, vous lui devez bien cela !.. dit Langeron avec un sourire contraint. En ce moment, Clémence revenait dans le salon escortant les plateaux et les tasses. Le surnuméraire tourna sur ses talons, prit sournoisement son chapeau et quitta la maison. Gaëtano, fort préoccupé, s’approcha de la veuve. Nous nous sommes amusés aux dépens de ce niais, dit-il, mais nous savons à quoi nous en tenir vous et moi... Nous sommes débordés, menacés...la petite en tient décidément... Elle a été ce soir jusqu’à l’avance marquée, jusqu’à l’imprudence... Si nous hésitons, tout est perdu. Il est temps et plus que temps d’employer les grands moyens !.. On se quitta sur ce mot. Le jeune d’Ancerville menait une existence rangée et laborieuse. Il donnait beaucoup à la réflexion et à l’étude. Il était de ceux qui se trouvent heureux au milieu de leurs livres, de leurs vers ébauchés, de leur intérieur fermé. Il faut toujours bien augurer des hommes qui font dû chez soi un sanctuaire. D’abord c’est une preuve qu’ils peuvent se suffire à eux-mêmes et qu’ils n’ont pas besoin de demander des plaisirs dangereux à des dissipations extérieures, Xavier était orphelin et son héritage était loin de constituer une fortune. Mais à la rigueur il pouvait vivre sans avoir besoin d’un emploi rémunéré, Ce n’était pourtant pas par des motifs d’économie qu’il fuyait les réunions bruyantes et il dépensait plus en achat de livres, en voyages d’agrément, que d’autres jeunes gens en pertes de jeu et en consommations dans l’atmosphère enfumée d’un café. Il avait tout simplement l’horreur des fréquentations vulgaires et des plaisirs de mauvais aloi. Il devait ces goûts presque féminins à sa mère, excellente femme dont il était l’enfant unique et dont il ne s’était jamais séparé. Externe dans un lycée, il ne la quittait que pour l’heure des classes et rentrait bien vite au bercail. Cette éducation de gynécée avait développé en lui les instincts délicats et fait prédominer les côtés sensibles de sa nature, mais elle avait produit cet énervement de la volonté et ces dispositions à la défiance de soi-même qu’il exagérait dans le monde. On se fût trompé, au reste, si l’on avait conclu de son attitude dans un salon au manque d’énergie dans les choses essentielles. Xavier était très-capable de constance dans les idées et de fermeté devant une situation difficile. Il se retrouvait homme avec les hommes, mais sa tendresse pour sa mère, qui avait été pour lui le type le plus achevé de l’abnégation et du dévouement, avait pris une extension très-naturelle dans un jeune cœur ouvert à toutes les charmantes exagérations du sentiment, et son souvenir était devenu un culte pour le sexe auquel elle appartenait. Sa douleur quand il la perdit avait encore poétisé ces dispositions à l’adoration, au respect enthousiaste de la femme et l’avait prédestiné à l’héroïsme de l’amour. La plupart des jeunes gens dépensent leur activité, leurs élans, leur soif d’émotions dans toutes sortes de directions malsaines, et quand ils ne s’en vantent pas, ils s’étonnent de ne plus trouver dans leur poitrine, un cœur ouvert aux vrais enchantements de la vie. C’est tout simplement parce qu’il n’y a pas de trésor inépuisable et qu’on ne, peut pas retrouver intact ce qui a été dépensé en détail. Deux jours après la dernière soirée du major, Xavier, vit avec étonnement Gaëtano Landolfi entrer dans son. C’était le matin, et jamais l’élève en médecine, qui d’ailleurs venait très rarement lui rendre visite, ne s’était présenté chez lui à cette heure, Quel bon vent vous amène ? lui dit-il, sans chercher à cacher sa surprise. Monsieur Xavier, ce que j’ai à vous dire vous intéresse peut-être médiocrement... pourtant il serait bon de nous entendre... - Mais sur la position ridicule que nous fait à tous deux la coquetterie d’une jeune fille. Xavier rougit comme un écolier pris en faute ; mais un froncement assez accentué de sourcils protesta en même temps contre cette rougeur féminine. Vous me comprenez bien, Monsieur Xavier ? continua tranquillement le docteur en herbe. En aucune façon, je vous assure, fit Xavier qui se tenait sur la réserve. je serai donc franc et net. Vous aimez Clémence et je l’aime aussi. Chacun pour soi et Dieu pour tous... mais vous connaissez certaine fable : Il survint un troisième larron, et... Assez, monsieur, dit Xavier avec dignité. Mademoiselle Clémence est au-dessus d’un soupçon de coquetterie condamnable... Alors je n’ai plus rien à vous dire, et... Gaëtano fit mine de se lever. Permettez, monsieur, dit Xavier frappé au cœur mais déchiré par une curiosité aiguë comme un poignard... vous avez articulé une accusation, il serait loyal de la justifier ou du moins de l’essayer. pensa le Corse, il commence à mordre à l’hameçon. Rien de plus facile, ajouta-t-il tout haut... et je n’ai pour cela qu’à faire appel à vos souvenirs. Est-ce que vous n’avez pas été frappé de la complaisance qu’avait mise Mlle Clémence à chanter l’air, d’ailleurs très-insignifiant, vanté à outrance par M. Mlle Clémence avait reçu celle romance dans la journée, et il est tout naturel que... Trouvez-vous naturel aussi le sourire que décocha la cantatrice à cet heureux surnuméraire et surtout le regard très-expressif dont elle accompagna certaine phrase très-tendre du refrain ?.. Ce manége a sauté aux yeux de tout le monde. Pour échapper au regard incisif de Gaëtano, il baissait les yeux, et ses mains qui s’agitaient dans le vide contractaient une sorte de tremblement nerveux. Mais ce sont là des suppositions gratuites !.. Langeron a-t-il pris des airs discrets sous la pluie de brocards - un peu envieux, il faut en convenir - qui l’a assaillie ?.. pourquoi a-t-il quitté le salon pour y échapper ?.. Langeron s’est retiré de bonne heure, c’est vrai... mais je refuse de croire aux conséquences que vous tirez d’un fait si simple. En somme, Monsieur Landolfi, où voulez-vous en venir ?.. A vous proposer de confondre une coquette... de nous venger d’elle, vous et moi... Quels que puissent être les sentimens de Mlle Clémence.. je n’ai point de vengeance à exercer contre elle... et dans tous les cas je ne pourrais en dire autant. articula le pauvre Xavier avec un effort douloureux. depuis assez longtemps elle agrée mes hommages pour que j’aie pu croire à quelque tendre sympathie..mais ses préférences sont partagées, et je vous avoue que j’ai sur le cœur les frais d’éloquence épistolaire que j’ai dépensés à son endroit. et toujours mes lettres ont été les, bien reçues... Vous faites le discret, c’est votre affaire ; mais comme j’ai été joué par elle, je prétends la punir par où elle a péché. Laissons-la a son Langeron qui est un niais, j’en conviens, mais qui a la rouerie de la bêtise et qui ne veut pas même répondre aux avances qu’elle fait à ses écus plus qu’à sa personne... Mais tout ceci est horrible !, fit Xavier qui se recula terrifié comme si une vipère s’était dressée devant lui. Voici donc ce que je viens vous proposer. Nous ne remettrons plus ni vous ni moi les pieds chez le major. C’est dans notre intérêt à tous deux, Du moins, Mlle Clémence ne se moquera plus, comme elle le fait, de deux honnêtes garçons... Je refuse, Monsieur, d’entrer en rien dans ce complot qui a pour point de départ, à coup sûr, une erreur ou un malentendu... C’est votre opinion, ce n’est pas la mienne. Or, comme je liens à mes projets, je vous engage fort à les seconder... Gaëtano avait pris une attitude presque menaçante. Et si je refuse votre proposition ?... Je saurai bien vous forcer à l’accepter. L’œil de Gaëtano lançait des éclairs. Sa voix avait la vibration stridente et métallique des grandes colères, des provocations mortelles. Il croyait terrifier ainsi la faiblesse morale de son rival. Xavier sourit, son front se rasséréna, le tremblement de sa main et de sa voix disparut comme par enchantement. Landolfi, dit-il, je vois bien que vous vous trompez sur mon compte. Il est vrai, je n’ai pas dans un salon l’assurance que je me plais à reconnaître en vous. Mais en face d’un homme, croyez-le bien, je n’ai pas peur. Quel mobile vous fait agir ?... Mais ce que j’affirme, c’est que vous calomniez Mlle Grandurand. Peut-être est ce de bonne foi, je veux le croire. est-ce une menace que vous venez rn’apporter chez moi ?... Est-ce un duel que vous voulez ?.. Xavier, calme et absolument maître de lui, regardait Landolfi dans les yeux. Sa bouche dessinait un pli à la fois ferme et dédaigneux. Il avait espéré pouvoir bannir de haute lutte son rival de la maison du major et demeurer maître de la place. Mais il trouvait, au lieu d’un enfant pusillanime, un cœr généreux et vaillant. Vainqueur ou vaincu, un duel n’avançait pas ses affaires, au contraire. Vainqueur, il devenait odieux ; vaincu, ridicule. Son visage perdit en un clin-d’œil son expression terrible. Je vous propose une vengeance légitime.. j’insiste, j’en conviens, pour vous faire adopter mon projet... Mais votre insistance, Monsieur, avait toutes les apparences de la provocation... Vous m’avez mal compris, mon cher Xavier... peut-être aussi de mon côté ai-je mal interprêté les intentions de Mlle Clémence... la jalousie peut égarer la raison... et j’aurai pris pour de la perversité ce qui n’est que de l’imprudence. Je m’aperçois que vous changez assez volontiers de visage et d’opinion. El si j’ai un vœu à former, c’est que Mlle Clémence ne croie jamais aux protestations d’un homme si prompt aux métamorphoses !.. Propos de jaloux, mon cher Xavier. Mon procédé vous a paru trop héroïque... prenez que je n’ai rien dit !.. Je veux bien ne pas me souvenir de la tentative d’intimidation que vous avez essayée sur moi, mais ce que je ne puis oublier, ce sont les accusations graves que vous avez fait peser sur Mlle Grandurand... Je retire mes suppositions, si vous y tenez absolument... mais ce qui est positivement vrai, c’est que j’ai écrit à Clémence ; plusieurs fois et qu’elle ne m’a pas renvoyé mes lettre...il est vrai qu’elle ne m’a pas répondu ; Quant au Langeron, il est également certain qu’elle a chanté avec une sorte d’affectation la romance qu’il avait vantée outre mesure, cela vous le savez. Vous pensez qu’elle n’y a pas mis d’intention, soit, et je serais heureux de le croire... car enfin mes chances, dans ce cas, resteraient entières... les vôtres aussi, il est vrai... Au surplus, pensez à tout ceci, j’accepte d’avance le résultat de vos réflexions ! Mais ce que je ne veux pas, c’est que deux amis croisent le fer pour une cause si futile. Nous sommes rivaux, soit, ne devenons pas ennemis !.. Xavier, après cette espèce de désaveu, ne pouvait guère pousser plus loin les récriminations. Landolfi, dans ses dernières explications, avait montré une bonhomie et même une cordialité qui avait désarmé la colère de l’étudiant. D’ailleurs le Corse avait dit la vérité, du moins celle partie de la vérité que Xavier devait accepter en faisant appel à ses souvenirs. Le but que poursuivait Landolfi en se rendant chez Xavier n’était pas atteint. Au lieu d’une femmelette cédant à la menace, il avait rencontré un homme prêt à repousser ou à venger une injure. Mais, un grand résultat était cependant obtenu. Il avait adroitement semé la défiance et le doute dans le cœur de son rival, et il savait que ces mauvaises semences germent et grandissent rapidement ; il comptait sur leur influence pernicieuse pour éloigner, au moins pendant quelques jours, toute chance de rapprochement et d’entente entre les deux amans. C’était à lui à profiter de ce répit. Car il ne se dissimulait pas que dans une âme trempée comme celle de Xavier, la timidité auprès des femmes n’a qu’un temps. Ce Xavier n’ose pas lever les yeux sur une jeune fille et il affronterait gaiement un duel à outrance. Je crois tondre un mouton, je trouve un lion qui se hérisse et montre les dents ! Le soir du même jour, nous retrouvons Gaëtano Landolfi se promenant sur les bords de la Moselle. Il est dix heures du soir et tout est calme dans la campagne. Il suit un sentier qui longe la rivière à quelques kilomètres en aval de la cité. Sur sa gauche s’étend la vaste plaine de Thionville, dont le rideau de hauts peupliers prend des proportions gigantesques dans l’estompe d’un brouillard de printemps. A sa droite, de l’autre côté de l’eau, se dressent les côteaux de Saint-Julien, dont les lignes onduleuses et les déclivités abruptes sont éclairées par la lune. Mais le jeune homme n’accorde aucune attention à ce spectacle mélancolique et grandiose. Il s’arrête de distance en distance comme pour interroger les faibles bruits de l’espace, se fait de sa main un abat-jour pour examiner le cours de la rivière et se remet ensuite en marche. De temps en temps il étouffe entré ses dents de sourdes exclamations d’impatience et il tire coup sur coup de son cigare des bouffées de fumée. Enfin, son oreille exercée a perçu un léger bruit, ce bruit spécial que produit une masse d’eau déplacée avec précaution... Enfin !..se dit-il avec un soupir d’allégement. Il s’arrête et s’asseoit sur la berge, dirigeant ses regards sur le point d’où était sorti le clapotement de l’eau. En cet endroit, en pleine Moselle, quelque chose s’agite confusément. On est au mois d’avril, la saison des bains de rivière n’est pas encore venue. Ce ne sont donc pas des baigneurs qui bravent la température relativement glacée de la Moselle. Ce ne sont pas des pêcheurs non plus, du moins des pêcheurs réguliers qui exercent leur industrie, car un arrêté préfector a la fermé la pêche depuis quelques jours. Il y a donc beaucoup de chances pour que ces tritons nocturnes appartiennent à cette catégorie de maraudeurs qui exploitent d’autant plus fructueusement la rivière en temps défendu qu’elle n’a plus à compter avec l’exploitation légale des fermiers de la pêche. Gaëtano, sûr de son fait, se releva, regarda avec précaution autour de lui, s’assura qu’aucun pas suspect ne se faisait entendre dans la campagne, et de ses deux premiers doigts appuyés sur sa langue repliée il déchira le silence de la nuit par trois appels de sifflet aigus comme un cri de gond rouillé. Le clapotement de l’eau cessa un instant, puis il recommença plus franchement, et le bruit parut se rapprocher. Il était évident que les braconniers, en regagnant le bord, se rendaient à l’appel de Gaëtano Landolfi ; En quelques secondes ils furent auprès de lui. Vêtus d’une simple blouse et d’un pantalon retroussé jusqu’au dessus de la jambe, ils grelottaient à l’envi et leurs mains avaient encore tout juste le degré de chaleur nécessaire pour tenir et diriger leurs filets. Vous pouvez vous vanter de nous avoir fait une noire peur ! dit l’un rie ces hommes à Gaëtano. Il fallait nous prévenir de loin... Attirer le garde sur mes pas et vous mettre dans la gueule du loup ; Mais rassurez-vous, nous sommes bien seuls. Au surplus, je n’ai que deux mots à dire à Calebasse... Vous autres, retournez à votre affaire. C’était, ma foi, bien la peine de nous déranger, grommela l’un des quatre maraudeurs qui étaient restés dans l’eau jusqu’à mi-jambe. Silence dans les rangs, et à la besogne !., dit Calebasse avec autorité. C’est bon, on y va !.. dit Gaëtano en fouillant à sa poche ; on a de la monnaie pour vous payer le temps perdu ; L’homme qui avait parlé s’avança sans mot dire et reçut une pièce d’argent de Gaëtano. glissa-t-il à l’oreille de ses compagnons... Le carabin a besoin de nous !.. Et les quatre compagnons de Calebasse retournèrent à leurs filets. Calebasse était un grand gaillard, taillé athlétiquement et que les braconniers qui exploitaient la basse-Moselle reconnaissaient tous pour leur chef D’une chiquenaude ; il les eût tous fait rouler dans la poussière, et son empire était à vrai dire celui de la force. Mais sa vigueur musculaire était servie par une sorte d’intelligence pratique dont profitait celle communauté de truands. Il connaissait mieux la rivière que les coins du taudis où il dormait pendant quelques heures de la journée. Il savait les tenues du poisson, les nuits favorables aux bons coups et la profondeur relative de la Moselle dans les hautes et dans les basses eaux. Ses camarades avaient coutume de dire que quand il avait donné un avis, c’était comme si le notaire y avait passé. Au reste, il ne se bornait pas à exploiter la rivière et ne reculait pas dans l’occasion devant un méfait plus sérieux. Mais quelques démêlés avec la justice l’avaient rendu prudent, et il fallait une circonstance bien tentante pour le décider à entrer dans ce que l’on nomme « une affaire » en argot de malfaiteur. Il gagnait d’ailleurs beaucoup d’argent dans son métier de pêcheur interlope. D’abord, comme de juste, il prélevait la plus grosse part dans le produit des expéditions nocturnes ; et puis il y déployait une habileté, une puissance de conception et d’exécution qui en assuraient presque toujours le succès. Tous les gens de sa trempe voulaient « travailler » avec lui, pour employer un autre mot de leur vocabulaire ; mais il choisissait avec soin ses collaborateurs qui se montraient très-fiers et très-heureux de la préférence. Son nom de Calebasse était un sobriquet. L’imagination populaire, toujours prompte à saisir les analogies, avait discerné une vague ressemblance entre les joues énormes et renflées du pêcheur et les formes arrondies d’un cucurbitacée gigantesque.De là son surnom, qu’il avait accepté avec la docilité philosophique que montrent en pareil cas les gens du peuple. Au village, comme dans les classes laborieuses des villes, il est peu d’individus qui échappent aux sobriquets. Il faut en conclure que la vanité, qui se retrouve à tous les degrés de l’échelle sociale, y trouve un peu son compte. Le sobriquet n’est-il pas aussi une distinction ? La conférence entre l’élève en médecine et Calebasse ne fut pas longue ; ils parlèrent à voix basse et un observateur, même très-rapproché des deux interlocuteurs, n’eût pu guère saisir que des lambeaux de phrases ayant trait à des chiffres débattus. Il en eût conclu probablement que Gaëtano marchandait le prix de la pèche du braconnier. Tu as tout à gagner et rien à perdre !.. on n’est pas d’hier et on sait ce que parler veut dire. mais c’est à prendre ou à laisser... Tes meilleurs coups ne te rapportent pas tant, Calebasse ! Possible, mais ils ont moins de risque aussi. Je ne veux pas me faire pincer sur un air connu. Et Calebasse fredonna le refrain d’un vieil opéra devenu très-populaire : Les anguilles Et les jeunes filles Je prends tout dans mes filets... Enfin Gaëtano parut céder après avoir obtenu une concession de Calebasse. Ainsi, c’est convenu, lui dit-il ; si j’ai partie gagnée tu as la somme, Sinon, tu n’en as que la moitié, et la voici à titre d’à-compte. Le flibustier d’eau douce retourna à ses poissons, et Gaëtano, après avoir allumé un cigare, tourna vivement les talons du côté de la ville où il voulait arriver avant la fermeture des portes. Le jeudi, jour de réception du major, Gaëtano, dans l’après-midi, alla faire une visite à Mme Plinchard. Il ne lui parla pas de son entrevue avec Xavier, mais il lui fit entendre qu’elle et lui pouvaient bien s’être trompés sur le caractère et la valeur morale de ce jeune homme. Il l’avait fait causer, il avait étudié cette nature tendre mais concentrée et qui pouvait recéler des côtés plus énergiques que ne semblait l’annoncer sa manière d’être dans le monde. Si ces soupçons étaient fondés, et tout annonçait que Gaëtano était dans le vrai, une décision était devenue urgente. La veuve écoulait l’élève en médecine avec une attention profonde. Ses propres remarques s’accordaient, d’ailleurs, avec les réflexions qui lui étaient soumises et il en résulta naturellement de sa part un redoublement d’intérêt pour ce garçon que ne recommandaient pas seulement une jolie figure et des allures d’aristocratique distinction. Ce ne sont pas, loin de là, les caractères tout d’une pièce, les cœurs franchement ouverts et facilement perméables qui séduisent les femmes, surtout celles qui ont mis leur expérience au service dé leur esprit ; Une pointe de mystère, une inconnue à dégager, poétisent autrement un homme à leurs yeux qu’une existence simple et des allures percées à jour. Elles n’aiment pas les portraits en pied et peints en pleine lumière ; il leur faut les contours indécis, les figures en pénombre parce qu’elles peuplent de leurs rêves la partie vague et nuageuse du tableau. Que voulez-vous que leur inspire un homme qui, le premier jour, se montre tel qu’il est et dans l’intégrité monotone de son existence vulgaire ? De ceux-là on fait tout au plus des maris quand on ne demande au mariage qu’un changement de situation et un équilibre de budget. Mais les raffinements féminins visent à quelque chose de mieux, fût-ce quelque chose de pire. La curiosité est une des passions impérieuses des femmes et elle les perd bien plus souvent que l’amour. Un homme n’est donc véritablement séduisant ou dangereux pour elles que s’il possède la valeur et le charme d’un secret. Il y avait un secret dans la pomme offerte à Adam, cette victime de la curiosité, par Eve la première curieuse de la création ! Notre Eve, qui avait assisté trente-cinq fois à la floraison des pommiers, mordit à belles dents au fruit défendu que lui tendait le Corse rusé, Xavier, entouré d’une auréole mystérieuse, lui parut plus désirable et plus charmant, Gaëtano s’efforçait de surexciter ainsi les sentiments de la chère dame dans l’espoir qu’ils la rendraient moins scrupuleuse sur le choix des moyens à employer pour arriver au but qu’ils poursuivaient en commun. Vous m’avez bien compris, Madame, dit-il en se levant.. La fille du major vient je crois vous rendre visite de temps à autre. Il serait utile à nos projets qu’elle sa rendît ici le plus tôt possible... Je ne vois pas bien l’utilité d’une pareille démarche...dit Mme Plinchard en cherchant à lire dans les yeux de Gaëtano le but d’une proposition qu’il lui était impossible de ne pas considérer comme équivoque. J’ai dit qu’il était utile que Mlle Clémence vint vous voir demain, mais je me suis trompé, c’est indispensable que j’aurais dû dire... Il y a dix jours que je suis à l’œuvre et je ne vois pas que vous m’ayiez secondé en rien. Si, à la première demande de concours que je vous adresse, vous m’opposez un refus, eh bien ! je me considère comme dégagé de nos mutuelles promesses... C’est aussi sérieux que cela ? dit Mme Plinchard avec un sourire contraint qui cachait mal une poignante incertitude. Mon Dieu oui, un cas de rupture que je pose... dit Gaëtano, un casus belli, vous dirais-je si vous saviez le latin. J’ai lu le mot dans les journaux... en bon français vous dénoncez les hostilités ?.. Je vous rappelle, du moins, aux conditions d’une alliance sincère et efficace. Soit ; mais quelle est votre intention en faisant venir Clémence ici. Mon intention est de voir ma future... Je ne vous demande rien de honteux ou même de risqué. Clémence est dans votre salon, je viens par, hasard vous rendre visite. Il n’y a rien que de très-naturel en tout ceci... Mais pourquoi plutôt le soir ? Tout bonnement parce que je suis très-occupé dans la journée, et que d’ici à quelque temps je n’aurai de libre que mes soirées. Et encore quand je parle du soir, j’entends sept ou huit heures au plus tard. Je me retirerai, même, je m’y engage, avant Clémence que je ne demande nullement à reconduire...où même à accompagner. je ne vois plus rien de bien décidément blâmable dans ce que vous me proposez.... Vous daignez, enfin, me rendre cette justice ?.. Je veux faire de Clémence ma femme, vous le savez bien. Seulement, fit Mme Plinchard devenue songeuse, je ne vois pas trop comment j’attirerai ici la fille du major.,. Intime comme vous l’êtes dans la maison, il ne vous sera pas difficile de faire mettre à Clémence son châle et son chapeau pour vous accompagner chez vous... N’ayez-vous pas à parler chiffon ?.. n’imaginez-vous pas un plan de mantille dont il faille délibérer ?.. La jeune personne a des doigts de fée et c’est une autorité à consulter.. vous éprouvez le besoin d’avoir son avis sur un col brodé de votre invention... Surtout que le major n’accompagne pas sa fille... Sans doute, mais c’est là le point délicat... le major passe presque toujours ses soirées chez lui. Je m’en rapporte sur ce chapitre à votre habileté. Et maintenant, ma gracieuse alliée, permettez que je prenne congé de vous... A ce soir chez le major, et à demain ici. Gaëtano laissa Mme Plinchard dans une situation d’esprit assez perplexe. Gaëtano, sans doute, n’avait pas émis des prétentions excessives et une entrevue à trois offrait peu de prise à la médisance. Cependant celte entrevue avait été concertée, le major n’en devait pas être instruit, et il y avait là quelque chose d’irrégulier qui donnait à penser à la veuve. Sa conscience s’éveillait en présence de cette situation qui avait pour elle des côtés louches et obscurs. Mais Gaëtano avait un complice dans le cœur de la sensible veuve ; ce complice était l’amour dont elle ne pouvait se défendre pour le beau d’Ancerville et que le Corse avait eu l’art de raviver encore par ses confidences calculées. L’assurance de Gaëtano, son espoir d’une prompte réussite dans ses projets conjugaux avaient gagné la pauvre femme en faisant taire en elle la voix des remords. Clémence mariée, le dépit, le désir d’une vengeance, peut-être un sentiment plus tendre éclos sur les ruines d’un amour méconnu, amenaient Xavier à ses pieds. Gaëtano est plus avancé qu’il ne veut l’avouer... ses lettres ont peut-être produit leur effet ordinaire, La jeunesse est mobile, surtout la jeunesse d’une enfant de dix-sept ans. A cet âge ce qu’on aime dans un amant, c’est l’amour. Et l’amour qui parle a plus de chance que l’amour qui se fait !... Mme Plinchard, dont le cœur était resté honnête cherchait ainsi à s’étourdir sur la situation qu’elle avait acceptée. Cependant une voix secrète ne cessait pas de protester en elle. Le soir, chez les Grandurand, elle observa tout avec une curiosité mêlée d’inquiétude. Mais Gaëtano montra une réserve dont elle l’eût cru incapable. Il adressa plusieurs fois la parole à Clémence, mais en employant les formes de la plus respectueuse politesse. Il dansa une fois avec elle et il profita des repos alternatifs des quadrilles pour lui exprimer le regret qu’il éprouvait d’avoir eu le malheur de lui déplaire en cédant à la tentation de lui écrire. Il n’avait pu, lui dit-il, résister au désir de lui faire connaître sa pensée tout à elle. Il ne demandait rien qu’un peu d’indulgence pour sa témérité, un peu de pitié pour sa tendresse non partagée. Clémence, abusée par ces soumissions félines, ne crut pas devoir user de trop de rigueur envers un repentir si expansif et se borna à supplier Gaëtano de se garder à l’avenir de toute démarche compromettante. Après tout, il est peu de femmes qui en veulent beaucoup à l’homme qui les aime, en aimassent-elles un autre. Leur code pénal n’admet pas l’amour malheureux parmi les crimes dignes de mort. Mme Plinchard ne pouvait entendre la conversation de Gaëtano et de Clémence, mais elle en surveillait les apparences extérieures, et comme elle était toute disposée, d’ailleurs, à se faire des illusions, elle put se méprendre sur l’air adouci de Clémence et lui attribuer une cause dont il était très innocent. dit-elle au Corse après le quadrille. dit-il avec un sourire de triomphe très-réussi. Xavier avait été tenté de ne pas se rendre à la soirée. Dans un cœur comme le sien la désillusion est plus facile que l’espérance. Les doutes provoqués par son entretien avec Gaëtano avaient naturellement grandi, comme l’avait espéré son rival, et il en était venu à se demander si Clémence était bien la pure enfant à laquelle il avait voué un culte de dévouement et d’adoration. Il souffrit horriblement pendant le quadrille que Gaëtano dansa avec elle. Muet et morne, il avait contemplé les deux jeunes gens pendant leur causerie confidentielle dont il était loin de deviner le sens, et ses regards, exprimant avec éloquence une douleur mêlée de déception et d’étonnement, avaient beaucoup contribué à l’erreur où Mme Plinchard était tombée comme lui ; plusieurs fois, le pauvre Xavier avait été tenté de s’enfuir le désespoir dans le cœur, mais après les menaces qu’il avait entendues il se faisait avec raison un point d’honneur de ne pas quitter le salon d’où Gaëtano avait prétendu le bannir. Les manœuvres du Corse commençaient, on le voit, à porter leurs fruits. Froissé de la complaisance que Clémence avait mise à écouler l’élève en médecine, Xavier fut plus réservé encore avec elle que par le passé et ne joignit pas même ses félicitations aux compliments qui accueillirent les chants de la jeune fille, Clémence en fut malheureuse et par réciprocité voulut punir de sa peine celui qui l’avait causée. Elle ne jeta pas une seule fois les yeux du côté de Xavier, causa pendant quelques minutes avec Langeron qui rompit le plus tôt possible l’entretien, et finit par accepter, outre le premier quadrille, une valse avec Gaëlano. Ainsi, le malentendu grandissait outre mesure et Gaëtano semblait triompher. Il est décidément très-fort, se dit Mme Plinchard. Le lendemain, la veuve, après son dîner, se rendit chez les Grandurand et n’eut pas de peine à décider Clémence à l’accompagner chez elle. Il n’y avait pas très-loin, d’ailleurs, de la rue des Bénédictins à la rue du rempart Belle-Isle qu’habitait Mme Plinchard. A huit heures et demie, la veuve faisait entrer Clémence dans son salon et lui demandait conseil sur une robe de bal dont elle méditait la savante ordonnance. Pendant une discussion approfondie sur les mérites d’une garniture en dentelle de malines, opposés aux avantages non moins évidents d’une blanche guipure qui fait valoir le teint, Mme Plinchard, qui avait la tête ailleurs, grillait d’interroger Clémence sur ses impressions vraies à l’endroit de M. Dites-moi, petite fille, vous paraissiez au mieux hier avec M. fit-elle en entourant le cou frais et rond de Clémence d’un nuage de dentelle, sous prétexte d’en étudier l’effet sur elle. C’est-à-dire que ce monsieur était par hasard un peu plus poli que d’habitude... car il a des façons assez singulières parfois, ce Landolfi.. et je n’ai pas voulu être avec lui en reste de politesse. Vraiment !, Il a donc été parfois avec vous plus ou moins que poli ?... cela veut dire sans doute qu’il a été galant ?.. Tenez, celle dentelle vous sied à ravir... il me semble que la guipure est plus riche et babille mieux.,. Mais ce que vous dites de M. Moi, je ne sais rien, mais j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre... Au fait, je crois que vous avez raison... à votre âge tout va bien et la dentelle me réussirait moins qu’à vous. Pour en revenir à ce Corse au regard couleur d’enfer, je soupçonne qu’il a un faible pour vos beaux yeux... En tous cas, dit Clémence avec un élan de franchise auquel il était impossible de se méprendre, ce faible-là n’est nullement partagé ! Sa figure parlait exactement comme sa voix. Gaëtano m’a trompée, ou cette enfant est bien rusée pour son âge !., pensa-t-elle. Elle allait continuer son interrogatoire, quand un coup de sonnette retentit et Gaëtano fit son entrée dans le salon. Il salua avec aisance la maîtresse de la maison et réprima à ravir un geste d’étonnement en reconnaissant Clémence devant laquelle il s’inclina. Le visage de la jeune fille refléta un vif déplaisir qui n’échappa pas à Mme Plinchard. Après quelques minutes d’un entretien embarrassé, Clémence se leva et se dirigea vers un canapé où elle avait déposé son chapeau et sa mantille. Il est tard, dit-elle, et mon père m’attend... Vous êtes bien pressée, chère enfant, dit la maîtresse du logis avec effort. Landolfi qui vous fait fuir ?.. Je ne m’enfuis pas, Madame, je me retire pour rejoindre mon père et ma tante qu’une plus longue absence pourrait inquiéter. Tous deux savent que vous êtes avec moi... et ils sont tranquilles, dit Mme Plinchard avec autorité. Je serais désolé, mademoiselle, dit Landolfi, que ma présence privât Mme Plinchard du plaisir de vous conserver plus longtemps. Cependant, je me joins à elle pour vous supplier de nous donner encore quelques instants, car il me serait trop cruel de penser que vous l’avez quittée à cause de moi... Clémence se rassit d’assez mauvaise grâce, mais enfin elle n’osa pas, en insistant pour partir, infliger un vif déplaisir à Mme Plinchard qu’elle aimait un peu et craignait beaucoup. Gaëtano, pour gagner du temps, pria la maîtresses de la maison de se mettre au piano et de jouer quelque chose, A une sonate assez longuette succéda une mélodie en plusieurs couplets. On était à la moitié d’avril. La nuit commençait à venir tard et à sept heures et demie il faisait presque encore jour. Tandis que Mme Plinchard déployait ses grâces au piano, Gaëtano allait et venait, sur la pointe du pied, dans le salon et parfois s’approchait de la fenêtre. Il soulevait le rideau et jetait un long regard sur le terre-plein du rempart. Mme Plinchard, il faut lui rendre cette justice, abusait de ses droits de virtuose amateur pour jouer à contre-mesure et défigurer les plus jolis passages. C’est qu’elle était occupée de la conversation qu’elle venait d’avoir avec Clémence et qui lui donnait beaucoup à penser. L’éloignement que la jeune fille avait manifesté, en toute franchise, pour Gaëtano, son désir non moins sincère de quitter la place à son arrivée, la contenance maussade qu’elle affectait depuis qu’il était là, tout indiquait que de fausses apparences l’avaient abusée. Mme Plinchard en vint à se demander s’il était possible que Gaëtano eût fait venir Clémence chez elle uniquement pour la régaler d’une sonate mal exécutée. L’exigence du Corse avait donc un motif secret qu’il s’agissait de pénétrer. Tout en faisant ces réflexions, elle suivait du coin de l’œil les mouvements de Gaëtano dont la contenance trahissait une sorte d’inquiétude fébrile. Elle l’avait vu se diriger plusieurs fois vers la fenêtre et interroger la profondeur de la rue qui commençait à devenir solitaire ; Une glace placée devant le piano lui permettait de ne pas perdre un seul des mouvements du jeune homme ; A sa troisième visite à la vitre, la veuve vit distinctement Gaëtano faire de la main un signe à un personnage dont elle chercha en vain à discerner les pas dans la rue. Il devait marcher avec précaution ou stationner puisqu’on ne pouvait l’entendre ; Un soupçon terrible traversa comme un éclair l’esprit et le cœur de Mme Plinchard, Elle quitta le piano. dit-elle à la jeune fille ; Voyons, une romance, rien qu’une ; c’est impossible, Madame, dit Clémence en cherchant son chapeau. Mademoiselle sait tout le plaisir qu’elle nous ferait en se rendant à votre désir, madame, dit Gaëtano, mais la complaisance même a des bornes et... il est temps de rendre à Mlle Grandurand sa précieuse liberté. Quant à moi, pour ne la gêner en rien, je me retire. Et Gaëtano fit quelques pas vers la porte. Mais Mme Plinchard l’y précéda et lui jeta à l’oreille ce mot : Restez !.. Puis revenant vers Clémence elle lui dit vivement, presque durement : Chantez !... ; La voix de Mme Plinchard était saccadée, sa respiration presque haletante ; elle réprimait à grand’peine une soudaine et anxieuse agitation. Un peu tremblante et devinant qu’il y avait dans l’air quelque chose d’étrange et d’orageux, Clémence se mit au piano. Décemment, Gaëtano ne pouvait partir pendant qu’elle chantait, et bon gré mal gré il fallut obéir à l’ordre de Mme Plinchard, Au premier couplet, la veuve se leva doucement, et comme si elle voulait replacer le rideau qu’avait dérangé Landolfi, elle s’approcha de la croisée à son tour et d’un vif regard interrogea la rue. Puis le rideau s’abaissa sur la vitre. Au second couplet, Mme Plinchard sonna pour appeler la bonne ; Il s’agissait, dit-elle, de corroborer par le concours d’une lampe la lumière insuffisante des bougies. L’ordre ne pouvait être rempli aussitôt que donné. Cependant Mme Plinchard, après moins d’une minute d’attente, quitta en courant le salon et arriva à la cuisine. Laissez ces lampes !., dit-elle d’une voix vibrante d’émotion à la servante... et allez, en courant, comprenez-moi bien, en courant, chercher le major Grandurand. Vous lui direz que sa fille est ici, qu’elle est malade, qu’elle l’attend... dit la bonne en toute innocence. Plus un mot et partez, Qu’avant dix minutes le major soit ici !.. La bonne descendit quatre à quatre les escaliers. Ces répliques n’avaient pas pris vingt secondes. dit Mme Plinchard en rentrant au salon. Il n’y a plus d’huile à la maison. Ces bonnes sont d’une négligence !.. S’il est permis d’aller à pareille heure chez le fournisseur !... Le troisième couplet était terminé et Gaëtano, pour la seconde fois, se dirigeait vers la porte. Gaëtano, dit Mme Plinchard, vous allez entendre un morceau délicieux que Clémence va chanter pour l’amour de moi... Ce sera le dernier, chère enfant, et je vous donnerai un bon baiser pour la peine... Clémence commençait à se laisser gagner par une vague terreur. Elle se rapprocha machinalement du piano et Mme Plinchard mit sur son pupitre le premier air qui lui tomba sous la main. Il était évident pour Clémence que la veuve cherchait un prétexte pour la retenir. Elle chanta donc, mais d’une voix mal assurée et, sans savoir pourquoi, prête à tout instant à éclater en sanglots. Gaëtano ne pouvait plus dissimuler son impatience. Ses yeux dégageaient de sombres flammes, Il dit bas à Mme Plinchard : Où voulez-vous en venir ?.. dit tout haut Mme Plinchard, Est-ce ainsi qu’on se conduit quand on est chevalier français. Il est huit heures et je vous préviens que Clémence et moi nous avons-besoin de la protection de votre bras. Je mets mon chapeau et nous partons. Gaëtano se mordit les lèvres sans répondre, et Clémence s’apprêta rapidement. Mais Mme Plinchard n’en finissait plus pour mettre son manteau et coiffer sa capote. Puis elle avait oublié ses gants, puis il faisait froid et elle avait besoin de son manchon. Elle tournait dans le salon et dans sa chambre aboucher comme un écureuil dans sa cage. Mais elle évitait avec soin de passer trop près de Gaëtano. qui eût pu voir sur ses traits l’état de son âme. Ses yeux avaient la fixité de l’attente désespérée, ses joues frémissaient, sa bouche affreusement, sèche articulait avec peine. Instinctivement, Clémence se serrait contre elle et la suivait dans ses recherches feintes. Mais tous les prétextes étaient épuisés, et la pendule marquait neuf heures. Je suis à vos ordres, madame, dit Gaëtano qui ouvrit la porte du salon. En ce moment un coup de sonnette retentit. Il venait d’entendre la voix du major qui, au bas de l’escalier, disait à la bonne de passer devant lui. cria Mme Plinchard en serrant convulsivement la jeune fille dans ses bras... voilà le baiser que je t’ai promis !.. Presque en même temps elle saisit par le bras Gaëtano qui avait reculé de quelques pas, et elle le poussa dans un cabinet de toilette attenant au salon. Il ne faut pas que le major vous voie ici !.. dit-elle en fermant la porte sur lui. Mais il n’est pas question de cela !.. La bonne aura mal compris ou se sera mal expliquée. Je l’avais priée de venir vous chercher parce qu’étant un peu souffrante je ne pouvais reconduire Clémence et qu’il était trop tard pour quelle revînt seule avec la bonne. Mais une autre fois Clémence restera à la maison, car je n’aime pas de remettre mes grosses boites quand j’ai une fois chaussé mes pantouffles !.. Et le plaisir de me voir, ne le comptez-vous pour rien ?.. Le major grommela une réponse d’une politesse douteuse et emmena sa fille qui se garda de lui raconter ce qu’elle savait des incidents de la soirée. Gaëtano était livide de fureur en quittant sa cachette. dit-il d’une voix terrible à Mme Plinchard. Dites que je vous ai deviné, Monsieur !.. Et le prenant par une main elle écarta de l’autre le rideau de la fenêtre et lui montra du doigt deux hommes arrêtés sur le rempart. Voilà vos complices qui vous attendent, mais Clémence est en sûreté maintenant. On attaque deux femmes seules, mais on laisse passer un homme, un père qui défendrait sa fille jusqu’à la mort. Vous m’avez donc crue bien sotte ou bien infâme ?... Je ne suis ni l’une ni l’autre, Monsieur. J’ai pu, par un entraînement dont je rougis, accepter une alliance dont je m’étais réservée d’ailleurs de discuter les obligations. Mais m’associer à un tel guet-à-pens !... non pas, dit Gaëtano redevenu calme et maître de lui. Mais vous deviez me laisser faire. Clémence un peu enlevée, ce qui plaît toujours aux jeunes filles, eût passé quelques heures sous mon toit... mais son père m’eût forcé la main pour épouser sa fille compromise, et nous étions maîtres de la situation. Epargnez-vous donc ces grands mots qui ne m’en imposent point. Vous vouliez bien, vous, épouser à trente-cinq ans un doux jouvenceau de vingt-deux, ricana le Corse. Il faut une situation quelque peu violente pour accommoder de ces constrastes-là ! Oui, c’était folie de ma part... Soit, mais je n’y renonce pas, moi... car, quoiqu’il arrive, Xavier n’épousera pas Clémence, Pauvre femme que vous êtes ! sachez donc une fois pour toutes que la passion et le scrupule ne doivent pas marcher de compagnie. tenez, la seule pensée d’avoir été votre complice involontaire me fait horreur !.. L’enlèvement était un moyen héroïque, mais c’était une solution sûre. Vous n’en avez pas voulu, soit. Mais rappelez-vous qu’en continuant la lutte pour mon propre compte, je vous sers en dépit de vous. Quoique vous fassiez, nous sommes solidaires. Hors des portes de la ville, s’étend sur une longueur de moins de deux kilomètres une plaine fertile commençant aux fortifications et contournant les premières ondulations des collines qui ; encadrent au nord le bassin de la Moselle. Entre Metz et les vignobles de Plappeville et de Lorry, cette plaine, en grande partie livrée au mésoyage, s’appelle la Ronde. A vol d’oiseau elle offre un coup-d’œil assez pittoresque avec ses cultures variées, son pêle-mêle de maisons jetées çà et là sans ordre, ses guinguettes retentissantes, ses jardins maraîchers où d’innombrables cloches de verre allument dans les beaux jours comme un fourmillement d’étincelles. Dans les parties les plus rapprochées des vignobles, s’élèvent quelques belles maisons de campagne, se dessinent quelques enclos entourés de murs ou de haies vives. Un certain nombre de citadins dont les goûts se partagent entre les habitudes de la ville et les plaisirs de la villégiature, ont là un pied-à-terre entouré de quelques arpens à plates-bandes où ils se livrent aux délices de l’horticulture. Grandurand appartenait à cette catégorie éclectique qui ne jouit bien de l’air pur des champs qu’à la condition de le respirer à proximité de la ville. Depuis qu’il s’était fixé à Metz, il avait loué, non loin de la route qui conduit au village de Lorry, une petite maison et un jardin assez étendu où il allait passer deux ou trois mois de l’année. Ordinairement, quand le mois d’avril était clément, il allait y voir fleurir les lilas, mais il revenait religieusement en ville pour le premier mai, époque de l’ouverture de la foire. Il ne manquait jamais de se répandre en plaintes amères sur les soirées bruyantes de l’Esplanade ou de la place de la Comédie livrées aux grosses caisses des parades et aux boniments de Bilboquet, Il regrettait le calme des promenades et la paix habituelle de la cité, mais il ne pouvait s’empêcher de faire chaque jour plutôt deux fois qu’une son tour de foire. Il aimait cette exhibition annuelle pour elle-même d’abord, et ensuite parce qu’elle lui fournissait un thème intarissable de critique contre ses concitoyens. Un beau jour, Mme Plinchard impatientée de ses diatribes contre les Messins entichés de leur foire de mai et ridiculement épris des jouissances vulgaires qu’elle leur offre, lui dit crûment : quand mai arrive la Ronde a tort. Ça vous va bien de critiquer les autres, vous qui avez la nostalgie de Polichinelle !.. Quelques jours s’étaient écoulés depuis la rupture de Gaëtano et de la veuve. Entre celle-ci et Clémence une explication avait été nécessaire, mais on se doute bien que Mme Plinchard ne l’avait pas donnée complète. Mme Plinchard se borna à dire à la jeune fille que l’attitude de Gaëtano lui avait paru suspecte, et que par une disposition romanesque de son esprit, elle s’était évidemment exagéré des craintes dont le fond, sans être absolument chimérique, était, après tout, moins sérieux que son imagination n’avait pu le supposer ; que dans tous les cas une jeune personne, pour retourner chez elle le soir, est beaucoup mieux au bras de son père qu’en compagnie d’un jeune homme. Clémence dut se payer de ces raisons ; cependant Mme Plinchard ajouta que les tendresses méridionales de M. Gaëtano pouvaient être dangereuses et elle engagea Clémence à se tenir plus que jamais avec lui sur la réserve. Assurément la fille du major n’avait pas besoin de celte recommandation. Elle avait avoué à Mme Plinchard, en grande confidence, ce que la veuve savait aussi bien qu’elle, les tendres déclarations du Corse et son averse de billets doux. Quant à Xavier, il n’en avait pas été question entre les deux femmes. La veuve, sur ce point encore n’avait rien à apprendre de Clémence, qui, de son côté, en se taisant, obéissait à ce sentimnet presque jaloux d’un jeune cœur qui veut garder pour lui seul ses rêves et ses tendres émotions. Depuis que les Grandurand étaient installés à la Bonde, Mme Plinchard avait été les voir plusieurs fois. C’était pour elle une promenade agréable et d’ailleurs elle s’était attachée sincèrement à Clémence depuis le grand péril qu’elle lui avait très involontairement fait courir. Elle n’avait pas passé pour cela de ses sentiments de préférence pour le beau Xavier, à une indifférence impossible, mais la soiréedu guet-apens manqué avait fait une profonde impression sur elle et lui avait donné une sorte de répulsion pour les impressions violentes qui, du reste, étaient antipathiques à sa nature. Il y avait en elle l’étoffe d’une coquette, assurément, d’une femme aimante, si l’on veut, mais non à coup sûr d’un cœur passionné. Tous les deux jours, accompagnée de sa bonne, elle partait de son pied léger pour la Ronde, arrivait vers cinq heures et demie chez le major et quittait la famille vers la brune. Depuis une semaine elle avait été fidèle à ces pérégrinations semi-quotidiennes, renouvelées, d’ailleurs, de ses habitudes de l’an passé. Ce qu’elle ne savait pas c’est que ses visites du soir avaient un témoin inaperçu. Gaëtano, qui tous les jours surveillait inostensiblement ses démarches, la suivait de très-loin, s’assurait qu’elle était entrée chez le major et, caché dans un massif du voisinage, constatait facilement l’heure de son départ. Le Corse, dans ces expéditions suspectes, prenait le soin de troquer son costume de citadin contre une blouse, une casquette et des guêtres d’ouvrier. Il avait eu le soin, en outre, de faire couper son abondante chevelure qu’il portait longue, à la mode du temps, et de modifier les dispositions de sa barbe. A cette époque les gens du peuple n’avaient pas adopté la moustache, ou du moins on la voyait plus rarement qu’aujourd’hui ornant leurs rudes lèvres, et le Corse en avait fait le sacrifice. Ainsi déguisé il était à peu près méconnaissable. Clémence reconduisait toujours Mme Plinchard et ne la quittait qu’à deux ou trois cents pas de l’Ermitage, nom sous lequel était connue la petite maison, louée par la famille Grandurand, Le major accompagnait ordinairement sa fille et la ramenait au logis. Cependant, un jour, Gaëtano s’assura que Clémence était revenue seule chez son père. Elle et Mme Plinchard étaient loin de se douter de la surveillance étroite dont elles étaient l’objet. Gaëtano n’avait plus reparu chez la veuve et pendant quinze jours n’avait pas donné signe de vie. La seconde semaine après l’installation du major dans son castel bourgeois, un samedi, nous retrouvons M. Landolfi causant en tête à tête avec un robuste gaillard dans une salle particulière d’un cabaret peu éloigné de l’habitation des Grandurand. L’interlocuteur du Corse est déjà pour nous une ancienne connaissance. C’est cet athlétique Calebasse que nous avons surpris, dans les eaux vertes de la Moselle, en flagrant délit de pêche défendue. Une bouteille et des verres sont placés sur la table graisseuse et amenuisés par un long usage qui sépare ces deux hommes. Gaëtano fume tranquillement un cigare, tandis que Calebasse, qui paraît soucieux, avale coup sur coup plusieurs verres du vin fourni par les coteaux voisins. Ah çà, dit le maraudeur en faisant claquer sa langue d’un air de mauvaise humeur, allons-nous encore faire corvée ?,. Moi, d’abord, j’aime de travailler à coup sûr.. et vous me faites perdre un temps précieux. cette fois, je suis sûr de mon affaire !.. dit Gaëtano avec une assurance non jouée. Toutes mes précautions sont prises, tous les cas sont prévus. J’ai eu le tort, dernièrement, de compter sur la coopération d’une sotte créature à qui le cœur a manqué au bon moment. Ces femmes mûres sont vraiment étonnantes, ajouta-t-il entre ses dents et avec une sourde irritation ; elles s’imaginent que les jouvenceaux de vingt-deux ans vont leur tomber des nues tout amoureux et tout épousants !.. Cette fois, Calebasse, je ne me suis fié qu’à moi-même. Ce qui me chiffonne, je ne vous le cache pas, c’est le papa. Je l’ai très bien vu l’autre soir, il a des moustaches drues de vieux troupier qui ne promettent rien de bon ; il est encore vert, et cet homme-là, qui a fait la guerre, doit toujours avoir des armes sur lui. D’abord, il est convenu que dans aucun cas nous n’attaquerons le major. Ça va sans dire ; mais le coup se fera près de sa cambuse, il peut nous tomber dessus sans crier gare. Me prends-tu pour un nigaud, Calebasse ?.. Quand je te dis que j’ai tout prévu, tout éclairé, tout préparé... Écoutez, je tiens à savoir à quoi m’en tenir sur le major... S’il y a risque, le plus petit risque de le rencontrer.. Tu ne veux donc pas comprendre que la chose se fait aujourd’hui, précisément parce que le major est absent de chez lui... Si vous en êtes sûr ?.. Tu crois donc que depuis deux semaines je me suis croisé les bras ?.. Apprends donc que le samedi notre homme dîne de fondation avec un de ses amis... un autre vieux de la vieille... aujourd’hui, c’est le tour du major de dîner en ville, et il ne revient qu’aux portes fermantes...c’est même une raison pour que la dame... La dame qui nous a fait voir le tour ? interrompit Calebasse qui écoutait avec Une attention profonde. elle viendra certainement parce que la demoiselle est seule et elle restera plus longtemps avec elle... tu vois que c’est tout profit... Je ne te reconnais plus, Calebasse. Tu t’abrutis avec les poissons, mon cher. Est-ce que quand on a de bonnes jambes pour aller et venir, de bons yeux pour tout voir et quelques jaunets pour faire jaser les domestiques, on ne finit pas par tout savoir ?... - Des gens peuvent passer, la belle peut crier... Nous choisirons notre temps, parbleu ! D’ailleurs, à la Ronde, dans cette saison, tout ronfle passé sept heures. Il le faut bien, ça se lève à trois heures du matin !... Je te dis, moi, que, à moins d’une chance infernale, tout marchera comme sur des roulettes...La ruelle sera déserte, je te montrerai la demoiselle... le reste dépend de toi ! Fort comme tu l’es, tu porterais celte enfant à bras tendu... ce n’est pas ça qui m’embarrasse... Une fois la belle dans mon pavillon, lu prends la poudre d’escampette et tout est dit !... Si nous sommes pris, nous passons un vilain quart d’heure... Je vais quelquefois à la cour d’assises, moi, du bon côté, s’entend, sans deux chandelles galonnées à mes côtés... c’est bel et bien un détournement de mineure !... Mais, sois tranquille, s’il y a le moindre risque, lu files ; si le coup réussit, j’épouse. Enfin, s’il m’arrive de la peine, vous en répondez !... Il est six heures et demie, dit Gaëtano en tirant sa montre. Il est temps de nous poster. mais de manière à voir de loin la porte de l’ermitage. Surtout n’oublie pas mes recommandations..La personne que tu dois m’amener est celle qui retournera sur ses pas.. Que quelqu’un qui est tout près veut lui parler... Mais il faut l’aborder par derrière pour lui couper la retraite.. et en lui parlant tu t’approches d’elle le plus possible... Il était sept heures moins un quart quand les deux complices se rendirent à leur poste, Gaëtano était caché derrière une haie dans l’intérieur d’un enclos, Callebasse était assis en dehors sur le talus du fossé bordant le chemin. Ils n’étaient donc séparés que par la largeur de la haie et pouvaient s’entretenir à voix basse. Peu à peu les travailleurs des environs avaient quitté leur besogne et étaient rentrés dans leurs demeures. Des lumières commençaient à poindre çà et là aux fenêtres des habitations rustiques. Les passants devenaient plus rares, et le silence se faisait dans la campagne. Gaëtano, les yeux rivés sur la porte de l’ermitage, ne pouvait se défendre d’un énergique battement de cœur. Le plus léger mouvement, le moindre bruissement d’insecte faisait courir dans ses veines ce frisson des situations extrêmes que produit à la fois l’impatience ardente et la vague terreur. Cependant les minutes s’écoulèrent, puis les quarts d’heure, et rien ne paraissait. Apportée par le vent d’est, la sonnerie de la cathédrale avait frappé huit coups et la porte de l’ermitage restait immuable sur ses gonds. Elle n’est guère pressée aujourd’hui !... Elle tarde, en effet, dit Gaëtano qui cherchait à se rassurer lui-même... mais ce retard même assure le succès... On se promène sans doute au jardin, le temps est si doux... Mais la nuit vient diantrement noire... on ne voit pas à dix pas... C’est égal, je n’aime pas les choses qui traînent...Ça me fait l’effet d’être un coup manqué ! Un bruit de pas criant sur le sable se faisait en effet entendre dans le jardin dû major. Le silence de l’alentour le rendait net et grandissant. Une seule personne franchit le seuil et s’engagea dans le chemin qui conduit à la ville. Gaëtano frémit et se frappa désespérement le front. Mais presqu’au même instant une autre femme suivit la première et ne tarda pas à l’atteindre. Les deux voyageuses s’entretinrent pendant quelques instants en marchant lentement, puis l’une d’entre elles quîtta l’autre et revint dans la direction de la maison du major. Mais, à vingt pas dé la porte, Calebasse se dressa devant elle et la pria de le suivre. La personne interpellée étouffa un cri de terreur. Mais un jeune homme est là qui veut vous entretenir... Et si je ne le veux pas ?... dit Calebasse en posant sa large main sur le bras de la jeune fille. dit Calebasse en retirant sa main. Si c’est comme ça...vive la joie !... n’êtes-vous pas plus fort que moi ?... D’ailleurs un entretien avec un jeune homme... ça ne déplaît pas aux jeunesses !... C’est un agneau, celte commère-là !.. Après trois minutes de marche, Calebasse et sa compagne étaient arrivées devant le pavillon loué par Gaëtano. Suivant ses instructions, il introduisit la jeune personne dans la pièce la plus présentable du logis, l’enferma à clef et revint trouver le Corse qui l’attendait sur la porte, car il avait suivi à quelque distance le ravisseur et la personne enlevée. Elle n’a pas fait résistance ? On aurait dit qu’elle allait à la noce. Le fait est que ça y ressemble un peu !... Tu vois donc bien que la chose était facile ; mais depuis quelque temps tu as toujours peur !... Il y a ici du vin et des verres, si lu as soif, à ton aise. Gaëtano alluma une bougie et entra dans la pièce voisine. La victime était tranquillement assise dans l’unique et antique fauteuil qui représentait le luxe dans cet intérieur modeste. Un voile épais tombant de son chapeau cachait ses traits. Gaëtano, sans mot dire, fléchit le genou devant elle. Clémence, dit-il, pardonnez-moi le crime que l’amour m’a fait commettre !... Clémence dort tranquillement dans son lit !..dit Mme Plinchard en découvrant ses traits et en éclatant de rire. Gaëtano, pétrifié, les yeux hagards, la bouche béante, ne pouvait articuler aucun son. Il restait agenouillé devant la veuve, sans avoir la force de se relever. Resterez vous encore longtemps dans celte posture... renouvelée d’Amadis de Gaule et du beau Lancelot ?.. Heureusement que votre complice n’est pas là, il croirait que vous me faites la cour. Le Corse s’assit vaincu sur une chaise voisine. dit-il, et c’est encore vous que je trouve sur mon chemin... Savez-vous que vous jouez gros jeu avec moi et que je pourrais bien me venger !... Mon cher, dit Mme Plinchard, on peut à la rigueur enlever les femmes, jadis c’était reçu et même assez bien porté... Vous êtes mon mauvais génie, dit Gaëtano. Mais par quel exécrable hasard avez-vous, ce soir, quitté si tard l’ermitage ?... Pourquoi Clémence ne vous a-t-elle pas accompagné ?.. Mais à quoi bon vous cacher ce que vous désirez savoir... Ce soir, le major couche à Metz ; Mme Quentin est souffrante et Clémence m’a priée de passer la nuit près d’elle... J’ai renvoyé ma bonne après huit heures, et comme j’avais oublié certaines recommandations, j’ai couru après elle... Maintenant vous en savez autant que moi. Du reste, ajouta la veuve en ricanant, je vous devais bien ça !... Un plan si bien conçu, si longuement mûri ! fit Gaëtano en se frappant le front... il faut qu’aujourd’hui précisément le major ail la fantaisie... Le major est à Metz, c’est vrai, dit la veuve, mais le jardinier est à l’ermitage et son chien-loup vaut deux hommes... Rassurez-vous, dit amèrement Gaston, je ne prends pas les maisons d’assaut. Ni la jeune fille par la persuasion ?.. j’oubliais un détail....votre complice a dû être content de moi... j’ai été d’une douceur, d’une complaisance... Du premier coup-d’œil, j’ai compris ce dont il s’agissait...et dans ce triste monde les occasions de se divertir sont si rares !.. Mais, j’y pense, vous n’allez pas me retenir de force, ici, sans doute ?.. D’abord, je vous préviens que je n’ai ni père ni oncle sous la main pour vous forcer à m’épouser !.. Vous êtes libre de sortir d’ici, madame, dit Gaëtano en allant à la porte qu’il ouvrit toute grande. Monsieur Gaëtano, décidément, il manque toujours quelque chose dans ce que vous faites. Est ce que je puis m’en retourner seule, en conscience ?.. Tenez, donnez-moi pour me conduire mon robuste ravisseur lui-même.... Continuez, madame, amusez-vous à mes dépens !... Rira bien qui rira le dernier !.. c’est de mauvais goût, mon cher. Mme Plinchard se leva et laissa retomber son voile sur son visage. Conduis, madame, dit Gaëtano blême de rage.. Comme ça se passe en douceur ! fit Calebasse de plus en plus étonné. Quelques instants plus tard, Calebasse rentrait radieux au pavillon. Oui, si bien que c’est à recommencer ! Je te dis de m’enlever une jeune fille, tu m’amènes une matrône !.. fit Calebasse qui ne savait rien de l’histoire romaine. Une femme mûre, si tu l’aimes mieux... ou plutôt un démon femelle ! Au surplus, je ne t’en veux pas, j’y ai été trompé moi-même. Décidément, le diable se mêle de mes affaires... Le fait est que quand le diable nous en veut et qu’il est femme et vieille femme, il faut baisser pavillon !.. VI - LES CERISES DU PÈRE MATHIOTTE. Xavier d’Ancerville avait quitté Metz vers la moitié d’avril. Il s’était rendu à Strasbourg où il avait à passer son dernier examen et sa thèse de droit. C’était pendant son absence, qui n’était pas ignorée de M. Landolfi, que l’enlèvement de Mme Plinchard avait eu le succès qu’on sait. Dans les premiers jours de mai, Xavier avait obtenu son diplôme de licencié ès-lettres et il s’était hâté de revenir où son cœur l’appelait. Il était parti sous de tristes impressions. Il n’avait pu revoir Clémence depuis la soirée où la jeune fille lui avait témoigné une froideur dont il était encore endolori. Aussi ce ne fut pas sans une amère appréhension qu’il se retrouva aux lieux où il avait aimé, où il avait souffert ; un tocsin douloureux se débaînait dans sa poitrine quand il rencontrait une personne faisant partie dé l’intimité de la famille Grandurand. Sur tous les visages il craignait de lire cet arrêt effrayant : Clémence se marie !.. De loin en loin il faisait à la ville une visite de politesse au major, à qui d’ailleurs il n’avait été présenté qu’au commencement de l’hiver. Il n’avait donc jamais été à l’ermitage et une insurmontable timidité l’empêchait de s’y présenter. Dieu sait, cependant, s’il eût été le bien venu ! car pour Clémence aussi, l’absence avait été cruelle. La pauvre enfant se reprochait d’avoir été dure pour lui, et elle attribuait le départ de Xavier aux airs dédaigneux qu’elle ne lui avait pas épargnés à leur dernière entrevue. Elle ignorait qu’une raison légitime lui avait fait quitter Metz et que sa présence à Strasbourg était obligatoire. C’est que Xavier, avec sa réserve ordinaire, n’avait jamais parlé à la famille du major de ses occupations, de ses études, de ses projets d’avenir. On savait vaguement qu’il se destinait au barreau, qu’il travaillait dans ce but, mais c’était tout. C’est que Xavier appartenait à ces natures d’élite qui ont horreur de parler d’elles-mêmes et pour qui l’emploi du pronom personnel est à peu près inconnu. C’est toujours le signe d’un caractère élevé et l’infaillible pierre de louche d’une bonne éducation. Ce qui explique pourquoi les mortels ainsi discrets d’eux mêmes sont rares à notre époque d’égotisme et d’égoïsme effrénés. Par une soirée maussade de la première semaine de mai, les principaux personnages de cette histoire se trouvèrent réunis sur la foire, à une représentation extraordinaire donnée par la troupe équestre. Mme Plinchard s’y était rendue avec les Grandurand. Gaëtano, toujours hardi, y avait retrouvé Xavier et avait été droit à lui. Comme ils avaient précédé la famille du major, ils offrirent naturellement aux deux dames leurs places qu’ils avaient choisies à loisir. La venue du prudent Langeron acheva de faire de l’un des bancs du cirque une succursale du salon de la rue des Bénédictins. Seulement, le surnuméraire évita de se placer trop près des dames et laissa entre elles et lui une distance capable de rassurer ses appréhensions. Mme Plinchard, tout en admirant le saut de la perche et se pâmant d’aise au solo de violon exécuté sur le point culminant d’une échelle tenue en équilibre, accablait Gaëtano de brocards dont seul, du reste, il pouvait comprendre le sens incisif. Elle s’était irritée d’abord de l’audace du Corse, qui osait aborder une famille qu’il avait si odieusement offensée, sans qu’elle le sût. Elle lui avait même dit sévèrement et en à parte. Vous n’êtes pas ici à votre place, monsiur !.. C’est vrai, madame, avait-il répondu assez haut, car je vous ai cédé la mienne !.. Ce mot avait été le signal des hostilités. L’un des exercices équestres consiste, pour l’écuyer qui court en voltige, de saisir l’écuyère dont le cheval galope parèllement au sien et de l’amener par un mouvement hardi à ses côtés pour former avec elle un groupe plastique. Ce tour de force avait été exé avec une agilité et une grâce que l’assistance avait saluées par des bravos. dit Mme Plinchard en appuyant sur le mot et en regardant Gaëtano. Mais tout le monde n’est pas aussi heureux.... Les dames se retournent si facilement !... Certes, le public nombreux qui se pressait sur les estrades donnait souvent des preuves bruyantes de sa satisfaction. Cependant les deux spectateurs les plus heureux de toute l’assistance étaient Xavier et Clémence, sans contredit. Avec cette adorable spontanéité qui donne tant de charme aux libres expansions de l’amour jeune et pur, Clémence s’était montrée franchement heureuse de revoir Xavier, et le nouveau licencié n’avait pu s’y tromper. Dans un regard ils avaient déroulé ce poème adorable et toujours nouveau de l’amour qui s’avoue sans s’affirmer, et qui sans s’être interrogé, se répond. Il y a si longtemps qu’on ne vous a vu !.. dit Clémence à Xavier tandis que le major rattrapait sa canne qui faisait mine de disparaître par un interstice du plancher en déclivité. Moi, je ne vous ai jamais quittée !... Et il n’en avait jamais tant dit. Laissons à leur ivresse ces deux enfants si dignes l’un de l’autre : on ne saurait décrire ces émotions là, délicieuses parce quelles sont le plus exquis des dons du créateur, mais monotones comme l’absolue félicité. Il n’y a qu’un moyen de les comprendre, c’est de les éprouver ou de s’en souvenir. La petite guerre continuait entre Gaëtano et Mme Plinchard. La veuve emportait d’autant plus la pièce qu’elle avait à se venger sur quelqu’un du tableau agaçant de l’amour heureux qu’elle avait sous les yeux. Sa jalousie s’arma donc d’ongles et de griffes à l’adresse du Corse qui, de son côté, avait peine à se contenir en discernant ce que l’attitude de Clémence avait de désespérant pour lui. Elle l’avait salué sans trace de rancune et comme si elle était trop absorbée ailleurs pour s’occuper de lui, même hostilement. Ce dédain calme et pour ainsi dire involontaire était plus poignant mille fois que des démonstrations de colère et même de haine. Les regards de Clémence à Xavier passaient sur lui comme des lames d’acier rougi au feu. Ils faisaient palpiter et frémir sa poitrine. Ils tortionnaient son iront et ses lèvres. Les sarcasmes de Mme Plinchard n’avaient rien de comparable à ces tortures, mais c’étaient des coups d’épingle sur une plaie vive !.. Cet épouvantable supplice eut pourtant une fin. A dix heures, un quadrille chevaleresque termina la représentation. Il était naturel que ces messieurs fissent cortège aux dames, et pour la veuve c’était un moment de crise à traverser. Elle était très-décidée à empêcher Gaëtano de s’approcher de Clémence ; la pensée de voir celte pure enfant aux bras de cet homme lui inspirait une invincible répulsion. La pensée lui vint bien de réunir Xavier et Clémence et de leur ménager le suprême bonheur d’un retour aux côtés l’un de l’autre ; mais la lutte fut courte et la jalousie l’emporta. Elle s’était placée devant la jeune fille pour mettre un obstacle vivant entre elle et le Corse. Par un brusque mouvement, elle frappa sur l’épaule de Langeron, lui montra Clémence et dit hardiment : Vous savez que vous êtes son cavalier ?.. Langeron, étourdi de ce coup imprévu, pâlit, bégaya et finalement tendit son bras à la jeune personne en regardant d’un air craintif autour de lui. Puis il tira son cache-nez de sa poche, s’en enveloppa le visage et rabattit son chapeau sur ses yeux. Ces précautions prises, il se serra contre les groupes les plus rapprochés afin d’être vu le moins possible. Xavier eut Mme Quentin pour compagne de route. Quant à Mme Plinchard, elle prit bravement le bras de Gaëtano. Vous voyez, dit-elle, que je ne me fais jamais prier pour vous suivre !.. madame Plinchard, dit tristement Gaëtano, si vous aviez déployé autant de talent pour me servir que vous en dépensez pour me nuire, notre but à tous deux serait atteint !.. Apprenez, monsieur, dit Mme Plinchard sévèrement, que je n’ai plus d’autre but, d’autre désir que d’expier un moment d’erreur, d’oubli de ma dignité... dit Gaëtano méchamment, l’expiation chez vous a des bornes.. elle ne va pas jusqu’à donner à Clémence le bras de Xavier !.. Gaëtano, cette fois, avait touché juste, La dame rougit et ne répliqua pas. La réconciliation entre Clémence et Xavier avait été complète. Le nuage qui s’était un instant élevé dans leur ciel peuplé d’amours souriants, s’était éclairé des vives couleurs de l’espérance. Ces deux enfants avaient fait de leur tendresse l’oasis embaumée où, dans les anxiétés du présent, ils dressaient un culte aux joies de l’avenir. Leur entente mutuelle rapprochait en quelque sorte les bornes de leur horizon et installait dans leur vie la confiance, la sécurité, toutes les extases de l’amour partagé. En quittant Clémence, Xavier ne songea pas même à chercher le repos et le sommeil. Il erra toute la nuit dans les rues, aspirant avec délices l’air printanier, trouvant les étoiles belles et affables et leur adressant de bonnes paroles. Que de fois, dans ses pérégrinations, il éveilla un écho sonore dans cette rue des Bénédictins où reposait son amie ! Sans s’en rendre compte, un instinct plus fort que sa volonté l’y ramenait sans cesse, et en passant sous certaines fenêtres il découvrait naïvement son front brûlant, comme un fidèle se découvre en passant devant la maison de Dieu. Ne rions pas de ces exagérations du sentiment. Honorons-les si nous les avons partagées, portons-leur envie si nous en sommes incapables !.. Plusieurs fois, pendant la durée du mois de mai, Xavier put voir sa bien-aimée sur les promenades, au théâtre, chez son père. Bien souvent il s’était promis d’avouer ses secrètes adorations à celle qui en était l’objet. Mais il remettait de jour en jour cet aveu nécessaire et doux, Il inventait des prétextes pour excuser à ses propres yeux son manque de courage. Il se sentait aimé, et cette assurance lui suffisait. Il comprenait bien que dans les choses du cœur, la plus heureuse réalité même n’a rien de comparable aux extases du rêve. Il se complaisait dans celte situation qui n’était ni le doute ni l’entière certitude. Il savourait goutte à goutte l’ambroisie des émotions du pur amour. Il avait souffert si longtemps qu’il ne se croyait pas le droit d’être difficile en fait de bonheur !.. Quand les démolisseurs eurent pris possession de la foire, les Grandurand retournèrent à la Ronde, Inutile d’ajouter que bien souvent Xavier en prit le chemin. Mais il se contentait de voir de loin le mur de l’ermitage, et jamais il n’osa en franchir le seuil. Il faut dire que le major Grandurand n’avait jamais montré pour lui une sympathie bien vive. Il l’avait admis dans son salon, parce qu’il avait reconnu en lui un jeune homme bien élevé ; mais ses allures effacées, sa parole modeste, bien qu’empreinte de distinction, n’allaient pas à la nature énergique du major. Ce jeune homme discret et timide n’était pas pour le vieux soldat le type de la jeunesse française, A vingt ans, il avait été tout juste le contraire et on peut pardonner au major de n’avoir pas assez rendu justice à des qualités qui étaient à l’antipode des siennes. Grandurand, soit oubli, soit parti pris, n’avait donc pas engagé Xavier à venir à la Ronde, et les habitudes de réserve du jeune homme lui interdisaient l’initiative d’une visite. Il se rattrapait en traçant des lignes de circonvallation autour de la demeure bienheureuse et ne croyait pas avoir perdu son temps quand, après trois heures d’attente, il apercevait de loin, à quelque fenêtre, le profil vague et effacé de la jeune fille. Quelquefois, en s’aventurant à passer le soir sur le chemin longeant l’habitation, il distinguait Clémence jardinant ou se promenant dans l’enclos. C’étaient là d’abord ses jours de fête !.. L’idée lui vint un jour de chercher sur le plus prochain coteau planté de vignes, le lieu le plus favorable à ses contemplations presque quotidiennes. Sur le point culminant, au pied d’un vieux cerisier, il plongeait sur l’ermitage, et pas une sortie de ses habitants, pas une ouverture de croisée, pas une plantation de fleurs ne pouvaient lui échapper. L’aide d’une bonne lorgnette le mit complètement de la maison. Quand la soirée était calme, il arrivait à Xavier d’assister au dîner de famille. Le couvert était dressé dans le jardin, et notre amoureux jouissait de l’inestimable bonheur de voir manger son idole comme une simple mortelle. Malheureusement, le cerisier en question se trouvait au beau milieu d’une vigne, et Xavier ne se doutait pas qu’en établissant son quartier-général sous ses branches chargées de fruits rougissants il pouvait être soupçonné de préméditation à un attentat contre la propriété. D’ailleurs, sa présence dans un endroit cultivé était loin d’être régulière, et les gardes champêtres des vignobles voisins de la ville ne plaisantent pas sur ce chapitre. Par un beau soir du commencement de juin Xavier, sa lorgnette braquée sur l’ermitage, épiait l’occasion de voir Clémence et était tout absorbé dans le sentiment de l’attente et de l’impatience, quand il se sentit brusquement saisi au collet. Je vous y prends donc, mon gaillard ! dit une voix à intonations très-rustiques qui sortait d’une bouche assez peu parlementaire. Qu’est-ce que c’est et que me voulez-vous ?... dit Xavier qui sortait d’un doux rêve pour entrer en plein cauchemar. Ce que je vous veux ?... Elle est bonne, celle-là !...dit le garde champêtre sans lâcher le collet de l’habit. Le voisin Mathiotte avait un peu raison... Je sais maintenant où passent ses cerises !... Encore si elles étaient bien mûres !... ajouta le fonctionnaire municipal, comme pour faire philosophiquement une part à la faiblesse humaine. Je me soucie bien des cerises du père Mathiotte ! dit Xavier qui comprit enfin à qui il avait affaire. - De celles qui sont grignotées, je comprends ça !... malin, vous me faites faire le pied de grue pendant la nuit, tandis que vous maraudez tout bonnement en plein jour !... Quels sont vos nom, prénoms, qualité et domicile ?... dit Xavier, très-inquiet des suites de cette sotte aventure ; car il craignait qu’elle ne parvînt aux oreilles du major. Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces... Pas avant que vous ayiez décliné vos nom, prénoms... ça, mon cher, la plaisanterie est infiniment trop prolongée !... dit Xavier que la colère commençait à aiguillonner. un garde dans l’exercice de ses fonctions !... dit Xavier en cherchant à échapper à l’étreinte vigoureuse du paysan. tu crois comme ça qu’on n’a pas le poignet solide.. et qu’on peut chiper le bien du pauvre monde... A nous deux, mon gars, et plus vite que ça chez M. Xavier, devenu furieux, échangeait des poussées avec le garde qui, à chaque réplique, haussait le diapason criard de sa voix. Déjà quelques ouvriers qui travaillaient dans les environs dressaient les oreilles et, reconnaissant la voix du fonctionnaire, s’apprêtaient à lui prêter main-forte. En ce moment, deux dames débouchèrent du sentier par lequel on parvenait à la vigne, théâtre de l’algarade. D’un coup-d’œil elles comprirent ce qui se passait, et Xavier eut le déboire d’entendre retentir près de lui un joli éclat de rire. Il sortait plein, cadencé, inextinguible des lèvres de Mme Plinchard qui, se promenant avec Clémence aux environs de l’ermitage, arrivait à point pour être témoin de la position critique de Xavier. Le pauvre garçon, médusé par cette apparition, cessa toute résistance, et le garde triomphant fit mine de l’entraîner. dit Mme Plinchard dont la gaîté expansive commençait à se calmer. Vous faites erreur, mon brave homme... Monsieur n’est pas ce que vous supposez... Ces cerises ne sont pas le fruit défendu dont il entreprit la conquête.. il s’appelle Xavier, dit le garde ; c’est bon à savoir, et je le coucherai sur mon procès verbal. Il n’y a ici ni procès-verbal à dresser, ni délinquant à punir, continua Mme Plinchard. Nous connaissons monsieur ; c’est un jeune avocat très honorable et très-incapable de s’approprier le bien d’autrui. dit le paysan, sur qui ce titre produit toujours une impression de respect. Et il se décida enfin à lâcher le collet du patient. Nous connaissons monsieur et nous en répondons, insista la dame. Mais je ne vous connais pas, moi... Si la demoiselle du major est bien sûre que... Monsieur Xavier est l’ami de mon père.. balbutia la jeune fille que cette scène avait à la fois effrayée et attendrie. Vous voyez donc bien, dit la veuve, que Monsieur n’est pas un maraudeur. Avec tout ça, je le surprends hors des sentiers, dans une vigne cultivée, sous un arbre dont on a volé les fruits... Dame, qu’est-ce qu’il faisait là ?... Oui, qu’est-ce qu’il pouvait bien faire là ?... dit la veuve en riant de plus belle. Puis se tournant vers Xavier, plus rouge que les cerises en question, elle ajouta : Tirez-moi donc bien vile une pièce blanche de votre bourse et que ça finisse. Xavier n’avait pas encore songé à cette solution si simple, tant sa honte et son effarement étaient complets. Tenez, mon brave homme, dit-il, vous avez été un peu vif et moi aussi... vous vous êtes échauffé à cause de moi... Voilà pour boire à ma santé. Du moment que Monsieur est avocat... dit l’honnête fonctionnaire, et qu’il n’aime pas les cerises presque vertes, tout est dit... bien le bonsoir, messieurs et dames !.. Et le garde champêtre, la conscience satisfaite, tourna les talons. C’est donc comme ça, mauvais sujet, que vous avez des querelles avec la force armée ?.. Savez-vous que sans notre intervention vous comparaissiez, sous la prévention de maraudage, par-devant M. Je vous suis, en effet, mesdames, infiniment redevable... dit Xavier qui avait peine à reprendre son palme et n’osait surtout regarder Clémence. Çà ne nous explique toujours pas ce que vous faisiez ici...continua impitoyablement la veuve qui voulait profiter de ses avantages. J’ai cautionné peut-être un peu légèrement votre innocence !.. On a d’ici, dit Xavier, une vue splendide... Oui, il y a l’horizon lointain, la cathédrale, le palais de justice, le ruban vert de la Moselle... il y a le premier plan, le premier plan surtout, qui offre la vue de l’ermitage, de son jardin, de ses fenêtres, de ses aisances et dépendances. Clémence rougissait bien un peu, mais elle trouva moyen de prouver à Xavier par un sourire qu’elle ne lui savait pas mauvais gré de son amour pour les beaux points de vue en général et pour les premiers plans en particulier. Maintenant, jeune inculpé, dit la veuve, vous allez m’offrir votre bras... le soleil est couché derrière votre horizon chéri, et sous votre protection je vais regagner la cité... si toutefois cet arrangement vous convient. Clémence ne pouvait guère inviter Xavier à s’arrêter un instant à l’ermitage, et comme Mme Plinchard n’en fit pas la proposition, nos amoureux se séparèrent sans s’être dit adieu autrement que du regard. Vous aimez donc beaucoup cette petite fille ?.. ne put s’empêcher de dire Mme Plinchard à Xavier. j’avais rêvé pour vous un plus opulent mariage !.. Puisque vous savez que je l’aime, dit Xavier, vous devez comprendre que la question d’argent est ce qui m’occupe le moins ? Ne serait-ce pas une préférence passagère ?.. Ne craignez-vous pas de sacrifier votre avenir à une amourette, à un caprice ?,. L’amour passe, la jeunesse aussi, la fortune reste. Madame, vous êtes la première, la seule personne à qui j’ai pu parler de Clémence en toute franchise. je vous le dis avec le calme et la certitude absolue des résolutions irrévocables.. si je n’obtiens pas Clémence, je n’épouserai aucune autre femme. Elle est tout mon espoir, toute ma pensée, elle a toute ma vie. Aimé par elle, je défie le sort, je brave le malheur. Si elle n’est pas à moi, j’aime mieux mourir. Moi, madame, je suis de ceux qui n’aiment qu’une fois !.. Des larmes jaillirent des yeux de Mme Plinchard. Xavier se méprit sur la cause qui les faisait couler. Il crut à un élan sympathique pour son fidèle amour. La pauvre femme, irrémédiablement déçue dans ses espérances, faisait de bonne foi, mais non sans douleur, le sacrifice de sa tendresse non soupçonnée. Je vous aurais voulu heureux autrement, dit-elle. N’en parlons plus ; Clémence vous aime !.. Ils arrivaient devant la maison du rempart Belle-Isle habitée par Mme Plinchard. dit-elle, et souvenez-vous de ceci : Il faut vous défier de Gaëtano Landolfi... Je n’ai pas peur de cet homme... Il est vantard, méchant peut-être, poltron à coup sûr... Il est souple et rusé comme un serpent.. et, je vous en préviens, il a commencé une campagne contre vous !... Je le briserai s’il le faut.. dit Xavier avec une froide énergie. Vous n’êtes donc timide qu’avec les femmes ?.. c’est la bonne manière de l’être !... Mme Plinchard le suivit des yeux quelque temps. Quel mari ça m’aurait fait ! L’aventure du cerisier avait fait réfléchir Xavier sur les inconvénients des contemplations diurnes. Il voulait éviter à tout prix une nouvelle rencontre avec Mme Plinchard, dont il redoutait les sarcasmes, et il ne se souciait pas non plus de revoir la casquette de loutre du garde champêtre dont le zèle était aussi désobligeant que le poignet solide. En plein jour il se contenta donc d’arpenter les chemins à une distance honnête de l’ermitage, mais il se rattrapa sur les promenades nocturnes pendant lesquelles du moins il pouvait s’approcher du toit heureux qui abritait la douce Clémence. Bien souvent il laissa écouler l’heure de la fermeture des portes dans la ferveur de ses élans amoureux ; et comme en pleine chevalerie, il passa maintes nuitées à la belle étoile. Les villes de guerre sont impitoyables pour les citadins qui se font les amants de la belle nature. Ils ne peuvent l’admirer qu’à heure fixe, et pour peu qu’ils s’oublient le soir dans leurs extases, ils s’exposent à ce que le pont-levis dressé devant eux les rappelle forcément aux réalités de l’existence dans les citadelles. Sous ce rapport, la civilisation n’a pas fait un pas sur la plupart de nos frontières, et les cités qui ont le périlleux honneur d’être ceintes de murailles sont encore barricadées, verrouillées, cadenassées et enchaînées comme en plein moyen âge1. C’est surtout douloureux pour les infortunés dont les amours habitent extrâ-muros, et c’était le cas de notre héros. Mais il ne songeait pas à s’en plaindre et bénissait au contraire la consigne qui lui fournissait un prétexte de continuer jusqu’au matin ses pérégrinations sentimentales. D’abord, le timoré Xavier, sous le patronage de la pâle Phoebé, se contenta de dessiner des parallèles devant les murs et les clôtures de l’ermitage. Mais un beau soir que les étoiles brillaient d’un éclat perfide, il aperçut distinctement à un angle du chemin une jolie petite solution de continuité dans les pieds d’épine noire qui formaient la haie défensive du jardin. L’ouverture n’était pas large, assurément, et un paysan du voisinage, en y tendant un lacet, pouvait raisonnablement espérer d’y prendre un lièvre, et ce qui est plus probable, un chat. En franchissant cette ouverture, il se trouvait dans l’enclos fortuné où Clémence promenait ses rêveries ; avec un peu de bonne volonté, et il en avait à revendre, il pouvait distinguer sur le sable la trace des pas de sa bien-aimée. C’était plus qu’il n’en fallait pour le décider à laisser au besoin un pan de sa redingote dans les épines de la haie. Il est vrai que par une fatalité partout et toujours attachée aux démarches des amoureux, il se mettait une fois encore en révolte ouverte contre les lois de la société. Car, enfin, s’introduire le soir dans un jardin clos, c’était bien certainement tomber sous l’application d’un article quelconque du code pénal. Et on voudra bien remarquer que le délit prenait un caractère de gravité d’autant plus répréhensible que Xavier, frais émoulu des bancs de l’école de droit, ne pouvait prétexter d’ignorance. Il hésita donc devant la grandeur du forfait, mais il ne larda pas à entrer dans la voie fatale des capitulations de conscience, et d’un saut il franchit le frêle obstacle opposé à son audace. C’était à plus de dix heures qu’il avait risqué sa quasi-escalade, et la voie salutaire du remords, il faut bien en convenir, ne le conduisit pas au repentir, car la nuit fut pour lui pleine d’enchantements. Il demanda à tous les arbres du clos si pendant le jour qui venait de finir, ils avaient abrité Clémence sous leur ombre ; il eut des baisers pour leur écorce que la main de la bien aimée avait pu frôler en passant ; il dévasta même un beau plan dé paquerettes perfectionnées pour leur demander s’il était aimé et comment il l’était. Ces blanches fleurs ne mettent pas toujours une complaisance exemplaire à faire précisément la réponse que demandent les amoureux. Il fallut donc épuiser la gerbe pour contraindre le sort à donner son plus doux arrêt. A la première invasion dans l’enclos, Xavier était bien sûr, en raison de l’heure tardive, de ne pas y faire de rencontre fâcheuse ; mais peu à peu il s’enhardit et bientôt, dès neuf heures, c’est-à-dire aussitôt qu’il faisait décidément nuit, il franchissait la clôture et allait se blottir dans un bouquet d’arbres arrondi en logette rustique et formant un massif. Un beau jour, il s’était aventuré dans la région du jardin la plus rapprochée de l’habitation. La nuit était sans lune, le ciel sans étoiles et il pensait pouvoir, sans encombre, écouter de plus près les bruits de la maison et peut-être entendre la douce voix de Clémence. Mais il avait compté sans le molosse dont Mme Plinchard avait cru devoir faire peur à M. Un formidable aboiement rappela Xavier aux périls de sa situation, et il se hâta de regagner sa cachette. Mais le fidèle gardien y mit de l’entêtement, et pendant un quart d’heure ses abois furieux retentirent dans tout l’alentour. Une fenêtre s’ouvrit, et Xavier, bien que très-décontenancé de l’aventure, entendit avec un inexprimable ravissement un : Paix, Médor !., qui lui alla au cœur, A l’instar d’un empereur romain, il n’avait pas perdu sa soirée. Seulement il jugea prudent de déguerpir, les avertissements de Médor pouvant provoquer dans le jardin une visite dont les conséquences étaient à craindre. Le lendemain, plus circonspect, il surveilla davantage le retentissement de ses pas et ne franchit pas la ligne des arbres qui, même par un temps clair, le dérobaient à tout regard. Il pouvait du moins, à travers le feuillage, contempler de loin la façade blanche de la maison et chercher, pour faire éclore dans leur direction des essaims de baisers, les fenêtres derrière lesquelles reposait la jeune fille : il s’étonna de les voir éclairées. En s’approchant plus encore il distingua une forme blanche et vaporeuse accoudée sur l’appui, Clémence, dans ce cadre lumineux, lui apparut radieuse et surnaturelle comme une de ces vierges que l’art bysantin a représentées sur un fond d’or. Si elle savait que je suis là !... se dit-il tout palpitant et à genoux étendant les bras vers elle. Sur un banc de la gloriette, il trouva un joli bouquet de marguerites noué gentiment avec une faveur de couleur verte, et il se dit que la belle enfant l’avait oublié là !.. Puis, quand tout reposait, il arriva que Clémence chanta en demi-teinte quelques airs touchants ou mélancoliques. Elle n’osait évidemment donner de l’essor à sa voix, dans la crainte de tout réveiller autour d’elle. Mais Xavier ne perdait ni une intonation, ni une syllabe ; et les archanges eux-mêmes écoutant chanter les séraphins ne sont pas plus heureux et plus enivrés que ne l’était notre amoureux. Et puis, notez ce point, il se trouvait toujours que les chansons de Clémence étaient les airs préférés de Xavier, ceux pour lesquels il avait adressé jadis à la chanteuse ses plus enthousiastes compliments. Si elle savait que je l’écoute elle ne choisirait pas mieux !.. se disait-il avec une naïveté de plus en plus méritoire. Tandis que Xavier prenait un goût si vif pour les promenades interlopes, Clémence s’était laissée envahir par un amour exagéré des détails horticoles. Son père n’en revenait pas de ses progrès dans la culture des marguerites et surtout du zèle inattendu qui lui faisait quitter son lit dès l’aube pour ratisser les allées du jardin. On sait que ces allées étaient sablées. Les pas y laissaient donc une empreinte qui pouvait nuire à l’aspect propret de cet enclos privilégié. C’est sans doute ce qui explique le soin minutieux avec lequel, quand tout dormait encore dans la maison, elle s’armait de l’instrument niveleur qu’elle promenait avec attention et agilité sur la couche de sable fin. Malheureusement pour la propreté du jardin, il arriva un matin que Clémence s’éveilla plus tard que de coutume. Peut-être aussi ne s’était-elle pas couchée de très-bonne heure et avait-elle chanté trop longtemps dans la nuit, à l’instar des rossignols, ses rivaux aîlés. A dix-sept ans, si fervente virtuose qu’on soit, le sommeil a ses exigences et la nature reprend ses droits. Si bien que, quand elle s’éveilla, le soleil était déjà désespérément haut sur l’horizon et que le lever du major avait d’une demi-heure, au moins, précédé le sien. Elle ne laissa pas pour cela de se rendre incontinent au jardin, où elle trouva monsieur son père en train de regarder avec attention certaines traces de pas que le râteau discret n’avait pu encore faire disparaître. Honteuse, sans doute, d’avoir été prise en flagrant délit de négligence et de paresse matinale, Clémence se prit à rougir et s’arma incontinent d’un sécateur pour se donner une contenance. Elle entreprit si vigoureusement la taille du premier rosier qui lui tomba sous la main que sans l’intervention du major, les maîtresses branches elles-mêmes y passaient les unes après les autres. Grandurand qui la regardait faire, as-tu juré l’extermination de cet arbuste. On t’en donnera à tailler des princes de Joinville pour que lu les écharpes de la sorte... Je voulais voir si, en ébranchant ainsi.. le rosier pourrait néanmoins remonter encore celte année... Après ça, j’ai peut-être taillé..avec un peu d’exagération. dit le major, et c’est le cas de dire : excusez du peu !.. Une autre fois ne fais pas les choses si grandement, je te prie. Mais, dis-moi, ajouta le major en s’obstinant à regardera ses pieds, voilà, sur le sable, des traces de bottes sans clous... Clémence se baissa vivement pour accommoder une touffe de pensées rares que le vent de la nuit, sans doute, avait un peu échevelée. Les pensées rares virent seules la nouvelle invasion de carmin qui se répandit sur ses traits. Mon Dieu, dit-elle, c’est sans doute le jardinier qui aura mis ce matin ses bottes du dimanche. Au fait, tu as peut-être raison, dit le major ; mais voilà un jardinier qui porte des chaussures bien fines !. Le major n’en dit pas plus, et Mlle Clémence, le cœur un peu allégé, fit jaillir avec un redoublement de zèle, sur les plates-bandes voisines, le flot rafraîchissant qu’épanche l’arrosoir. Mais la pauvre enfant n’était pas encore au bout de ses angoisses. Après le déjeuner, on sonna à la porte de l’ermitage, et la domestique, sur l’ordre du maître, introduisit dans la salle à manger un personnage dont la venue mit évidemment Mlle Clémence mal à l’aise. Elle venait de reconnaître en lui le terrible garde champêtre qui avait défendu si énergiquement et avec si peu d’à-propos, contre le pauvre Xavier, les cerises du père Mathiotte. Il venait apporter au major une communication de M. le maire, concernant la location d’un pré communal ; il s’agissait d’en régler d’avance les conditions. Grandurand prenait connaissance de la missive municipale, le fonctionnaire crut devoir, par galanterie, adresser la parole à la fille de la maison, A la grande terreur de Clémence, il évoqua, comme entrée en matière, le souvenir de l’aventure du cerisier. mademoiselle, dit-il, je n’ai plus revu votre jeune homme ? Comment, votre demoiselle ne vous a pas conté l’histoire ? dit le garde sans se douter qu’il mettait le pied sur un terrain brûlant. Qu’est-ce que vous nous chantez-là tous les deux ? C’est bien simple, mon père, dit Clémence en s’efforçant d’affermir sa voix. Nous nous promenions dernièrement, Mme Plinchard et moi, dans les vignes, lorsque nous entendons des cris et nous voyons monsieur le garde aux prises avec un jeune homme de notre connaissance, monsieur d’Ancerville. Que diable monsieur d’Ancerville venait-il faire dans ces parages ? fit le major qui ouvrit ses deux oreilles. Moi j’ai cru qu’il dévorait tout bonnement les cerises du père Mathiotte... mais il parait qu’il n’était pas venu pour çà... Et pourquoi était-il venu dans nos environs ? Çà, je ne vous le dirai pas... Je trouve le gaillard en pleine vigne, sous un arbre dont on dévastait les fruits... la scène a dû être comique ; vous avez pourtant fini par le laisser aller. Vous comprenez bien que quand j’ai su que c’était un avocat... et d’ailleurs votre demoiselle avait répondu de lui... ajouta le bourreau avec une de ces candeurs qui font bondir. Ma fille a eu raison d’agir ainsi, dit le major après un instant de réflexion. d’Ancerville est en effet de notre connaissance. Sans ça, je ne l’aurais pas lâché, je vous prie de le croire, conclut le garde avec ce geste superbe que donne l’habitude de la domination et l’exercice de l’autorité. Quand le malencontreux fonctionnaire se fut éloigné, le major prit un air terrible pour reprocher à sa fille de ne lui avoir pas raconté une aventure où elle avait joué un rôle. Je n’aime pas ces mystères, et je veux de la confiance, fit avec colère M. Grandurand, qui ne savait pas sans doute que la confiance est la fille légitime de la douceur. Mon Dieu, je n’ai pas songé à vous rapporter an incident bien insignifiant. Une fille doit tout dire à son père !. termina le major avec des inflexions de voix et des froncements de sourcils qui coupaient court à toute réplique. Grandurand quitta l’ermitage, pour se rendre à la ville où il avait affairé ; Son excellente belle-sœur, grande lectrice de romans, savourait, dans son appartement, la primeur d’un livre nouveau de Georges Sand. La bonne avait été en commission dans le voisinage, et Clémence avait ses coudées franches à la maison ; on pourrait croire qu’elle profita de ce loisir pour s’adonner en toute liberté à sa passion pour l’horticulture, il n’en fut rien cependant. Elle se rendit tout bonnement à l’office et y prit une petite fiole contenant de l’huile de pied de bœuf, ainsi que l’indiquait l’étiquette collée au flacon. Armée de cet ingrédient, Clemence entra dans sa chambre, en examina la serrure, et à l’aide des barbes d’une plume, en imprégna d’huile tout le mécanisme, Elle descendit ensuite, car sa chambre était située au premier étage, et fit subir la même opération à la porte de la maison donnant sur le jardin. En fille prévoyante, Clémence voulait sans doute éviter à son père ces cris d’huis rebelle, ces révoltes bruyantes d’acier rouillé qui troublent le sommeil nocturne et matinal. Très-satisfaite de cette expédition en partie double, la jeune fille reprit ensuite candidement sa broderie, passe-temps cher aux jeunes demoiselles, parce qu’en occupant les yeux il laisse leur essor aux préoccupations de la pensée. Après le dîner, le major ne put fumer son cigare au jardin, ainsi qu’il en avait l’habitude. Le temps était triste et sombre, et la nuit vint de bonne heure. Oubliant qu’elle s’était levée tard, Clémence, dès neuf heures, accusa des dispositions irrésistibles au sommeil. A neuf heures et demie, elle était rétirée dans sa chambrette, où toutefois elle ne songea pas tout de suite à gagner son petit lit blanc de vierge proprette. A cette heure-là, Xavier commettait son délit quotidien en s’introduisant dans le domaine du major, malgré vents et marées, c’était le cas de le dire. Des rafales aigres, accompagnées d’une pluie fine, faisaient pleurer les grands arbres qui secouaient au foin leurs larmes. Mais Xavier ne s’inquiétait pas pour si peu, et il eût bravé d’autres obstacles que les intempéries des saisons pour se rapprocher de Clémence. Par exemple, ce jour-là il ne trouva aucun bouquet sur le banc de la gloriette, et les chants de la jeune fille ne réveillèrent aucun écho discret. Tout resta morne et silencieux dans la maison. Cependant, vers dix heures et demie, Clémence n’était pas encore couchée et debout devant sa fenêtre, elle interrogeait attentivement les bruits extérieurs. Elle se leva, jeta une mantille légère sur ses épaules, ouvrit avec précaution la porte de sa chambre, et, sur la pointe du pied, elle colla son oreille contre la cloison qui séparait du corridor la chambre de M. Grandurand, Une respiration bruyante et bien connue par l’excès de sa sonorité nocturne, prouva à Mlle Clémence que M. son père dormait du sommeil des justes. Elle s’enhardit donc, ouvrit la porte extérieure qui roula sans bruit sur ses gonds, et se trouva dans le jardin, heureusement enveloppé d’ombres épaisses. Le cœur lui battait fort, on peut l’imaginer ; mais sa résolution était bien prise, et elle voulait absolument visiter la gloriette, où elle oubliait si souvent de sympathiques bouquets. Enveloppé dans son manteau, Xavier était étendu sur le banc rustique dans cet état intermédiaire qui participe du sommeil par les rêves, et de la veille par la lucidité. Au premier frôlement dé pas qu’il entendit, il se dressa prêt à fuir. C’est moi, je suis Clémence, lui dit une voix bien chère ; J’ai à vous parler. On imagine plutôt qu’on ne saurait le dire, les émotions qui assaillirent le cœur de Xavier à cette délicieuse apparition. laissez-moi vous remercier à genoux !.. Ce que je fais est mal, sans doute, mais il fallait bien vous avertir. ; ; Mon père a des soupçons... pour rien au monde, je ne voudrais qu’il vous trouvât ici. Mais comment saviez-vous que j’y étais ?.. fit Xavier avec telle persistance d’ingénuité qui n’appartient qu’à la première jeunesse et à l’amour vrai. Est-ce que je ne voyais pas tous les jours la trace de vos pas de la veille ? Mais mon père aussi les a vues... Ce matin seulement et parce que je n’ai pu les effacer, comme tous les jours avant son réveil... D’ailleurs, le soir où Médor a aboyé, je vous ai vu sous ma fenêtre, comme je vous vois maintenant, et même bien mieux, car il faisait plus clair. Ainsi, Mademoiselle, mes imprudences vous imposaient un travail pénible et aussi des inquiétudes...Combien je m’en veux !.. Ne parlons plus du passé, mais il faut vous retirer, et ne plus revenir... Ce garde grossier qui vous a menacé l’autre jour a parlé de celte aventure devant mon père, et j’ai bien vu que ce vilain homme lui avait donné à penser... Aussi, je me suis décidée à venir vous trouver, à faire une démarche dont j’ai honte, pour vous supplier d’être plus prudent à l’avenir... pardonnez-moi de vous trop aimer pour pouvoir accepter la vie sans vous voir. Vous le savez bien, je suis tout à vous ; mon bonheur en ce monde et mon désespoir aussi est de vous aimer et de craindre que vous ne m’aimiez pas... dit Clémence avec une nuance adorable de malice et d’émotion. je ne le crains plus !... Et les mains innocentes de ces deux enfants s’enlacèrent dans une première, dans une passionnée étreinte. Maintenant, partez, dit Clémence, j’ai une peur mortelle que mon père... Encore un instant, je vous en supplie ! cet instant, je l’attends depuis tant de jours, je l’ai payé par tant de souffrances !.. il faut nous quitter, mon ami... Du moins, pas avant de vous avoir dit de cœur et des lèvres : Clémence voulez-vous être ma femme ?.. Mais il faut que mon père y consente... si j’avais une fortune, une brillante position à vous offrir, je me serais déjà jeté à ses pieds, en lui demandant votre main comme on demande le bonheur, l’avenir, la vie... car vous êtes tout cela pour moi, ma bien-aimée !... Et un baiser scella ces douces fiançailles. Cependant le major avait beaucoup réfléchi au goût de Clémence pour l’exercice du râteau et au récit du véridique garde champêtre. Ces bottes civilisées, s’incrustant dans le sable, ce jeune homme se colletant avec un garde dans un lieu d’où l’on plongeait sur l’ermitage, tout cela était louche, archilouche. Il devait y avoir de l’amour sous jeu. Grandurand n’était pas un Géronte, il avait été jeune tout en enrageant de ne plus l’être, et le temps des amours n’était pas si éloigné de lui qu’il ne se rappelât à merveille les procédés qu’emploient les amoureux. Un jeune homme qui rôde près de la demeure d’une jeune fille... On sait ce que cela veut dire, pensa - t-il... Je trouve des pas sur le sable de mes allées, donc on a pénétré nuitamment dans mon jardin... Mais ceci passe la permission et j’y veillerai. Telle avait été dans la journée la logique du major. Pendant la nuit, son premier somme achevé, il fit sonner sa montré. Il se retourna plusieurs fois dans son lit, mais le sommeil avait fui à tir d’aile. Si j’allais voir ce qui se passe au jardin !... En attendant, l’heure s’écoulait et nos deux amoureux continuaient à jaser. Tout en disant qu’il fallait partir, qu’il était tard, qu’elle avait tort de causer si longtemps la nuit, elle restait avec le bienaimé. La pauvre fille oubliait près de lui tant de jours de contrainte et d’anxiété. Enfin elle tenta un effort suprême, et dans un second baiser Xavier exhala un dernier adieu Un bruit formidable arrêta court les deux amants, et le terrible major, qui aimait l’appareil des armes et la mise en scène dramatique, apparut aux coupables, tenant en main un pistolet et de l’autre une lanterne qui éclaira la scène. Et il dirigea alternativement sur Xavier et sur sa fille le canon de son arme. Clémence, à demi-morte de terreur, était tombée plutôt qu’elle ne s’était assise sur le banc de la gloriette ; Xavier s’était élancé pour la couvrir de son corps. Monsieur, dit-il avec dignité au major, vous tuez cette enfant. Abaissez votre arme pendant qu’elle est là ! vous aurez toujours le loisir de la reprendre quand nous serons seuls ; Je resterai à vos ordres. Grandurand en remettant son pistolet de poche dans son vêtement. Mon indigne fille ne doit pas assister à l’explication que j’ai à vous demander. Clémence, qui avait repris avec ses sens le sentiment du danger que courait son ami, se précipita éperdue aux pieds du major, c’est moi qu’il faut punir !.. Ce que j’ai à dire à Monsieur ne vous regardé pas ; Relevez-vous et suivez-moi... Et il prit brutalement le bras de Clémence qui, à bout de forces, se laissa emmener sans résistance. Je suis à vous dans l’instant ; dit-il à Xavier. Le major reconduisît sans mot dire sa fille jusqu’à la maison, la poussa dans l’intérieur, et ferma extérieurement la porte à clef. Clémence monta rapidement dans sa chambre, ouvrit sa fenêtre et écouta. Mais il lui fut impossible de rien entendre de l’entretien qui avait lieu au jardin. dit le major en rejoignant Xavier. Je vous ai reçu chez moi, Monsieur, comme je reçois mes hôtes, avec toute la cordialité dont je suis capable... et c’est ainsi que vous agissez ?.. Monsieur, dit Xavier, j’ai en effet des torts à me reprocher envers vous, mais ils n’ont pas la gravité que vous êtes en droit de supposer... un sincère, un ardent amour pour Mlle Grandurand votre fille... Un sincère, un ardent amour pour Mlle ma fille... il pouvait, par exemple, vous amener chez moi et vous inspirer la demande d’une alliance honorable ; j’aurais su, alors, ce que j’avais à faire... C’est vrai, Monsieur, mais la modestie de ma fortune, l’absence d’une position indépendante, m’ont fait hésiter à vous demander ce qui est mon plus cher désir... Et vous avez préféré détruire mes clôtures, cueillir mes fleurs, et séduire ma fille... voilà comment se signalent votre ardeur et votre sincérité... Ah loin de moi une si odieuse pensée !.. Tuez-moi si vous avez pu la concevoir un instant... Clémence est mon unique rêve de bonheur, et c’est à deux genoux que je vous supplie de me l’accorder !.. Un instant, monsieur, et n’allons pas si vite en besogne... vous croyez que je vais comme cela, vous donner Clémence, quand vous ne pouvez pas faire autrement que de me la demander ? quand je sais que cette demande tardive c’est mon pistolet qui vous la suggère... c’est la peur qui vous l’inspire !.. Si vous pensez ce que vous dites, répondit Xavier d’une voie émue mais ferme, vous avez raison, monsieur, de me refuser votre fille. Mais sachez qu’il n’est pas généreux de prodiguer l’insulte à qui ne peut la venger ! Apprenez à votre tour que le major Grandurand n’a jamais subi un affront sans en avoir satisfaction. Je veux une réparation par les armes ! C’est la seule qu’il me soit impossible de vous accorder. Je ne puis pas, je ne dois pas croiser le fer contre le père de Clémence !.. ricana le major, j’ai affaire à un lâche ! murmura le pauvre enfant en étouffant un sanglot convulsif. Faudra-t-il donc t’infliger le dernier outrage !., dit le major d’une voix terrible et en s’avançant le bras levé sur Xavier. Mais le jeune homme ne recula pas, et le major fut frappé de l’expression de désespoir calme et de suprême dignité qui illumina ses traits. Je vous en supplie, monsieur, dit-il, ne mettez pas entre Clémence et moi cette dernière, cette irréparable violence. La moustache du major en frémit d’aise. Lui qui s’y connaissait avait reconnu dans la contenance de M. d’Ancerville, dans l’intonation de sa voix, dans la tranquillité de son regard, l’irrécusable témoignage d’un sang-froid intrépide. A partir de ce moment, il traita Xavier avec une certaine courtoisie. Je vous enverrai demain mes témoins, dit-il. Maintenant, veuillez me suivre, je vais vous ouvrir la grande porte du jardin. Et le major, après s’être incliné devant Xavier, le reconduisit jusque sur le seuil extérieur. Là les deux adversaires échangèrent encore un salut et se séparèrent. Clémence ne put trouver le sommeil. Elle passa une partie de la nuit en prière, elle demandait à Dieu la vie du bien-aimé, car elle connaissait le major et elle connaissait Xavier. Elle savait qu’après la scène terrible de la nuit un duel était inévitable et que son amant ne porterait pas sur son père une main homicide. Xavier devait donc servir de victime expiatoire à son imprudence. Quand elle ne priait pas, la pauvre enfant étouffait ses sanglots entre les courtines de son lit. Comme toutes les natures sensibles, elle faisait dans la douleur l’apprentissage de la vie. Mais atroces ou heureuses, les heures passent. Le soleil qui se leva radieux la trouva encore debout. Elle baigna dans la fraîcheur de l’eau son visage pâli et brûlant, ses yeux rougis par les pleurs et par l’insomnie, et le premier regard qu’elle laissa tomber sur le jardin lui montra son père fourbissant avec soin deux épées et ayant à sa portée une boîte de pistolets. Elle ne doutait pas de ce qui allait se passer et cependant cette confirmation brutale de sa terreur la surexcita jusqu’au délire. Elle voulait s’élancer pour adresser de nouvelles supplications à son père. Mais la porte avait été fermée en dehors. Elle tomba à genoux dans un effrayant paroxisme. Le major continuait tranquillement sa besogne non sans regarder de temps en temps, du coin de l’œil, la fenêtre d’où il savait que sa fille pouvait le voir. Il lui imposait sciemment le supplice de ces apprêts de mort qui étaient le commencement de sa punition. A sept heures, le major se leva, fit rentrer les épées au fourreau, les plaça accouplées sous son manteau et quitta l’ermitage sans daigner voir Clémence. Arrivé en ville, il fit appel au dévouement de deux amis, vieux soldats comme lui et qui n’étaient pas hommes à décliner la mission dont le major les chargeait, malgré la sévérité actuelle des parquets envers les duellistes et leurs témoins. A dix heures, ces deux messieurs frappaient à la porte de Xavier qui, de son côté, avait cherché et trouvé à grand’peine deux seconds. Il ne leur fit qu’une recommandation, celle d’accepter sans réclamation toutes les conditions que poseraient les témoins du major. Un verger de la Ronde, entouré d’arbres et d’un accès facile, fut choisi pour lieu du combat. A midi, les adversaires étaient en présence. Ils se saluèrent avec la politesse d’usage et mirent habit bas sans qu’aucun des témoins, de part et d’autre, songeât à risquer une tentative de concilation. Il n’y a que les lâches qui s’expliquent sur le terrain. Telle était, telle avait toujours été la maxime favorite du major. L’épéé était l’arme choisie par l’offense. Dès que Xavier eut abordé le major, celui-ci ne cessa pas d’observer l’attitude où d’interroger sans affectation le visage de son adversaire. Quand les témoins donnèrent le signal, il engagea le fer résolument et prouva qu’il était loin d’être étranger aux règles de l’escrime. Le major était de première force, on le sait. Dès les premières passés, il parut apprécier le jeu de son adversaire qui, du reste, se tenait sur une rigoureuse défensive. Alors le major essaya de l’intimider par une sorte de fantasia de l’acier qui multipliait ses éclairs et ses retentissements, Xavier ne reculait pas d’une semelle. Grandurand le regardait dans les yeux, menaçant parfois de très-près sa poitrine, puis rompant avec la dextérité d’un maître consommé. Mais Xavier restait impassible ; il avait l’aisance du courage et la grâce qu’il eût montrée dans un assaut courtois. Il parait brillamment lés coups, mais il ne les rendait pas. monsieur, défendez-vous !..dit enfin le major en continuant à ferrailler. Monsieur, c’est ce que je fais de mon mieux... Mais pour se défendre, il faut aussi attaquer... Prétendez-vous me ménager, par hasard ?.. Je ne vous dois pas compte de mes procédés, fit Xavier avec un sourire non exempt d’amertume. je vois bien qu’il faut en finir !.. grommela le major dans ses moustaches, et ramassant son fer, d’un vigoureux coup de poignet il fit sauter à dix pas l’épée de Xavier qui présenta sa poitrine. Je m’en garderais bien, dit le major en plantant son épée en terre. Ma foi, vous êtes un vigoureux compère !...pour rien au monde je n’aurais voulu donner ma fille à un poltron. Allons, votre main, Clémence est à vous. Xavier baisa avec effusion la main qui lui était tendue. Maintenant que les épées sont au fourreau dit Xavier, je déclare solennellement que les faits qui ont amené cette rencontre n’entachent en quoi que ce soit la réputation de Mlle Grandurand. Amoureux d’elle, j’ai commis des imprudences qui ont pu légitimement exciter d’honorables susceptibilités. Mais Mlle Grandurand est pure comme un ange !... Et vous voyez en moi, Messieurs, un étourdi qui méritait une leçon !.. Mais je ne saurais me repentir de mes étourderies après ce que vous venez d’entendre. Il y a quelqu’un qui ne vous attend point, Xavier, et qui cependant sera bien aise de vous voir... dit Xavier en prenant son élan. je n’ai plus mes jambes de vingt ans. El puis voilà de braves gens qu’il faut reconduire avec les honneurs de la guerre....ajouta le major en montrant ses témoins et ceux de Xavier. Puisqu’il est dit que c’était un duel pour rire et qu’il faut plumer les canards, je vous attends à la Ronde pour le dîner, Messieurs. Les témoins prirent congé mais en déclinant sous différents prétextes l’invitation de M. Ils comprenaient qu’ils seraient de trop dans la réunion de famille qui se préparait. dit le major resté seul avec Xavier, méritait aussi une punition exemplaire. Ça lient à mon système d’éducation. Elle m’a vu préparer mes armes ce matin et elle sait bien de quoi il retournait... mais moi qui ne suis pas amoureux, je sois moins pressé. Calmez-vous donc jeune homme et méditez sur mes principes en matière de hiérarchie sociale. La femme, être essentiellement subordonné, doit faire toutes les volontés de l’homme, autrement tout va de travers. Elle a la ruse pour elle, si nous n’avions pas la force, ou en serions-nous ? vous avez de la chance d’épouser une fille élevée dans ces idées... surtout, n’allez pas me la gâter par des condescendances hors de saison. Je vous livre une fille bien stylée, n’allez pas en faire une volontaire et une indisciplinée !.. Le major marchait d’un pas solennel et plus que de raison faisait honneur à ses paroles que Xavier écoutait à peine. L’impatient jeune homme faisait des efforts incroyables pour maintenir sa marche à l’unisson de l’allure plus que modérée du major. Mais on peut juger de ce qu’il devait souffrir. Clémence, pâlotte et triste à faire pitié, était à sa fenêtre les yeux rivés sur tous les chemins d’alentour. Elle vit venir les deux adversaires et n’en put croire ses yeux. Impossible de quitter sa chambre, la porte en était toujours fermée en dehors. Le major fit entrer Xavier, ne paraissant pas voir Clémence à sa croisée ; mais il se rendit à sa chambre et la prit par la main sans mot dire. Xavier, d’après son ordre, était resté dans la salle à manger. Clémence, dit-il sans autre préambule, je te présente ton mari !.. L’heureuse enfant, s’affaissa sur une chaise tant son émotion était grande et à travers des larmes de joie sourit à son Xavier qui s’agenouilla devant elle. dit le major en déposant sur la table les deux épées de combat. Puis il sortit, sous prétexte de changer de toilette, attendu, dit-il, qu’il aimait ses aises et qu’il n’avait pas à se gêner avec ses enfants. Ce que fut l’entretien des deux amants, chacun le devine. Le bonheur est essentiellement monotone, voilà pourquoi on ne le raconte pas. Le récit d’un romancier s’arrête toujours juste en face de l’église qui couronne les amours qu’il a décrites. Malheureusement, les deux enfants n’en étaient pas encore là tout à fait et il y a loin de la coupe aux lèvres. Le major revint en costume de chambre et serra cordialement la main de son futur gendre. dit-il, je n’aime pas les choses qui traînent. Il faut que vous soyiez mariés en quinze jours. Mais vous n’êtes pas messin de naissance, je crois. Je suis né à Lille ou habitent mes parents... pour chercher les paperasses de rigueur. De mon côté, je ferai le nécessaire. Vous allez dîner avec nous, au dessert vous nous ferez vos adieux, et demain, en route !, voilà comme j’aime que les affaires importantes soient traitées ! Xavier voulut entrer dans quelques détails relatifs à sa fortune, à ses espérances. Le major ne voulut rien entendre. dit-il, je sais bien que vous ne roulez pas sur l’or et sur l’argent. Ma fille n’est pas riche non plus... ainsi, ce ne sera pas ménage gâté. Revenez-nous le plus vite possible, épousez Clémence et soyez heureux... Le diner fût charmant, d’autant plus que le major, vers le dessert, eut l’attention délicate de s’endormir sur sa tasse de café. Mme Quentin, heureuse comme si Clémence avait été sa fille, s’esquiva pour laisser un peu de liberté à ces deux pauvres amoureux qui avaient tant de choses à se dire et une heure se passa pour eux dans ces délices de l’amour avoué et mutuel qui s’embellissent encore des espérances d’un radieux avenir. A huit heures, il fallut se quitter et Xavier promit mille fois à sa chère Clémence de dévorer l’espace et le temps pour être le plus tôt possible de retour. Elle le reconduisit jusque sur le seuil de la grande porte, reçut son baiser d’adieu et le suivit du regard. Pour lui, il allait lentement, se retournait à chaque pas, prêt à revenir à sa bien-aimée. En la quittant, il lui avait dit : Je suis triste, comme si celle courte séparation devait être éternelle ! Pourquoi de telles paroles, quand tout nous sourit ? Quinze jours ne sont rien pour nous qui nous aimons assez pour nous attendre toute la vie !. Enfin, Xavier secoua le sentiment amer qui exagérait encore les douleurs du départ et faisant sur lui-même un vigoureux effort, il s’enfuit par le chemin sans plus oser regarder derrière lui. Arrivé à Metz, il alla droit chez Mme Plinchard. Sa visite avait pour but de lui apprendre son prochain mariage, mais au fond il ne voulait voir la veuve que pour avoir occasion de parler de Clémence. Il lui raconta tout dans les plus grands détails. La pauvre femme, comme c’était son droit, eut une violente palpitation de cœur, qu’elle dissimula de son mieux et elle adressa à Xavier des félicitations qui auraient pu être plus sincères, car la conscience a bien des compartiments et le dernier tiroir proteste bien souvent contre ce que veut ou ce qu’appelle le premier. Mon cher Xavier...dit-elle, vous aurez une femme qui serait accomplie si elle vous avait fait plus riche. on ne peut pas tout avoir !... Clémence a tout ce que je puis souhaiter... dit Xavier, si elle avait eu une plus brillante fortune elle n’eût pas été autant à moi... Une grande position sépare toujours un peu, la médiocrité réunit !... je vois que vous n’avez pas d’autre ambition que celle de l’amour. Par le temps qui court, c’est héroïque... Vous aurez été le dernier amoureux vraiment digne de ce nom !.. La pauvre Mme Plinchard, on le voit, cachait sous d’innocents sarcasmes, sa secrète déconvenue et le naufrage désormais complet de ses espérances. Le lendemain, elle alla voir les Grandurand et reçut de leur bouche la confirmation de ce que lui avait annoncé Xavier. Malgré tous ses efforts, elle ne pouvait se défendre d’un sentiment de malaise en présence de la jeune promise, Il faut lui pardonner ces impressions mauvaises. D’abord, une femme sur le retour ne peut témoigner une bienveillance sans mélange à une jeune fille dans tout l’éclat de la beauté. Une pointe de jalousie perce sous les plus raisonnables résolutions, sous les meilleurs mouvements. La jalousie, dans le cœur d’une femme mûrissante ressemble au chiendent qui persiste à reparaître malgré la houe et là charrue. Mais quand la belle jeune fille est aimée par surcroit de l’homme qu’avait distingué la femme mûre, celle-ci serait une sainte si elle ne cédait pas devant sa rivale à un prurit de mauvaise humeur. Mme Plinchard, mécontente d’elle-même et des autres, quitta donc l’hermitage de bonne heure. Elle rencontra à la porte de France M. Gaëtano Landolfi qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Il alla droit à elle et elle se laissa facilement aborder. C’est encore une des faiblesses des femmes mûres d’aimer à faire éprouver à autrui l’équivalent de leurs chagrins jaloux. Le corse arrivait à point pour dégonfler un peu la noire humeur de la chère dame. fit le Corse avec un mauvais sourire. Je liens à rétablir la nuance. Sans doute, il ne la conduit pas aujourd’hui à l’autel, dit la veuve, mais dans quinze jours ce sera fait... ni aujourd’hui, ni dans quinze jours, ni jamais !.. L’air d’assurance avec lequel s’exprimait Gaëtano étonna grandement Mme Plinchard. Je quitte les Grandurand, ils m’ont assuré... Grandurand a pu vous dire qu’il donnait sa fille à M. d’Ancerville, je ne le nie pas et je le savais, d’ailleurs, mais s’il a fait une promesse, il l’a retirera... A votre profit, sans doute ?.. Et tel que vous me voyez, je me rends à l’ermitage pour faire une demande en règle. Il me semble que j’ai la tenue de l’emploi... Je vous sais fertile en expédients de mauvais aloi... mais si vous faisiez ce que vous dites, si vous réusissiez à évincer Xavier... je vous tiendrais pour le plus adroit... voilà ce que vous vouliez dire. Ne vous gênez donc pas !... Ce qu’il y a de sûr, c’est que coquin ou non, Clémence sera à moi... et cela dans le délai que vous avez fixé vous-même pour le mariage de M. Moi, je ne tourne pas à tous vents comme certains cœurs lâches de ma connaissance et de la vôtre... je n’ai pas de ces défaillances de caractère qui s’arrêtent aux scrupules et font manquer les grands résultats. Ce que j’ai résolu, je l’accomplis, malgré les obstacles, envers et contre tous !.. Vos grands airs de traître de mélodrame ne m’en imposent pas, M. Vous êtes inaccessible aux petits scrupules de conscience, soit, parce que vous êtes très-capable des grandes infamies. Mais, ici, c’est au major, c’est à un homme de cœur que vous aurez affaire. Vous ne savez pas même enlever une jeune fille, vous ne ferez pas capituler une vieille moustache !.. C’est ce que nous verrons, J’aurai l’honneur très-prochainement, madame, de vous notifier officiellement par un billet de faire part le mariage de Mlle Clémence Grandurand avec M. Mais à supposer que vous trouviez le moyen de séduire le père, vous n’auriez pas pour cela l’amour de la fille. Il paraît que les choses ont marché lestement en mon absence... Car moi aussi j’ai quitté Metz... on a ses petites affaires et on ne peut pas être partout à la fois. Mais me voilà et en une demi-heure j’aurai rattrapé, le temps perdu... dit ironiquement la veuve, je vous souhaite toutes sortes de prospérités en ménage !... J’en accepte l’augure, madame, et je vous invite à ma noce... en attendant que vous vouliez bien m’inviter à la vôtre... qui sait ?...le beau Xavier se laissera peut-être fléchir.. une veuve non inconsolable finira peut-être par le consoler !.. Gaëtano salua avec une affectation narquoise et se dirigea à grands pas vers la demeure du major. se dit la veuve, ou c’est Satan en personne !.. Avant d’assister à l’entrevue de Gaëtano Landolfi avec le major Grandurand, il faut savoir à quoi le Corse a employé son temps tandis que Xavier obtenait sur lui des avantages si décisifs. Après l’insuccès de ses tentatives d’enlèvement, il avait passé plusieurs jours dans une sorte de stupeur furieuse qui l’avait rendu incapable de rien machiner de sérieux et de possible. Il roulait stérilement dans son esprit bourrelé des projets que leur extravagance rendait absolument irréalisables.. Quand une phase plus calme succéda à ces emportements de la passion déçueil chercha laborieusement des procédés plus pratiques d’action, mais il ne s’était encore arrêté à aucune combinaison présentant quelque chance de réussite, lorsqu’un hasard étrange, qui est l’un des traits romanesques de cette histoire, lui ouvrit de nouvelles et plus assurées perspectives. A l’époque ou se passent les faits que je raconte, on voyait sur la place d’Armes de Metz, devenue deux ans après la place Napoléon, une petite boutique borgne ménagée dans les bâtiments à arcades adossés à la cathédrale et qu’on est en train de faire disparaître. On y pénétrait par une porte si étroite qu’elle eût été assurément inacessible à une crinoline, même d’envergure modeste, si alors ces appendices dont rira la postérité avaient été à la mode, si surtout une personne du sexe avait songé à franchir le seuil étroit et à pénétrer dans cet intérieur enfumé. Quelques vieux livres dépareillés apparaissaient seuls à la vitrine couverte d’une poussière contemporaine de Blondel, l’architecte de la place. Ces livres servaient d’enseigne à un vieux bouquiniste israélite dont le commerce, dans cette échoppe sordide, ne laissait pas que d’avoir quelque importance. Il vendait ou achetait des livres classiques, et les élèves du lycée et des écoles primaires formaient sa principale clientèle. Mais parfois aussi il lui passait entre les mains des livres rares et curieux qu’il brocantait de son mieux. Aussi son réduit était-il visité quelquefois par les bibliophiles qui y firent, de loin en loin, quelques trouvailles précieuses. Depuis, le marchand est mort, et j’ai appris que la partie des arcades où était placé son magasin a disparu sous le marteau des démolisseurs. Par une belle après-midi de mai nous retrouvons M. Langeron, le prudent surnuméraire, dans la boutique du libraire israélite. Il fait volontiers étalage de ses connaissances en musique, mais il a encore d’autres prétentions ; Ce poursuivant de la perception directe possède une belle bibliothèque dont il dit tout le bien possible et dont il est l’amant très-platonique, car il se garde bien d’ouvrir jamais les volumes dont elle se compose. Mais elle lui donne le droit de se poser en bibliomane et il est en passe d’obtenir le titré de membre correspondant de l’académie de Carpentras. Il visite donc assez volontiers les librairies anciennes et nouvelles de la cité et il honore l’échoppe de la place d’Armes de fréquentes investigations. Seulement, comme il tient avant tout à faire parade de ses goûts savants, il a grand soin de se tenir sur le seuil de la boutique et d’y feuilleter avec soin les ouvrages soumis à sa haute appréciation. Il était en train d’examiner un livre à couverture rouge et donnait des signes non moins fréquents qu’énergiques de son admiration, lorsque M. Gaëtano Landolfi passa sur la place, tout rêveur et tout concentré suivant son habitude. Langeron l’aperçut, et tout heureux d’avoir un témoin de ses prouesses bibliographiques, il le héla de loin de manière à ce que tous les passants l’entendissent à cent pas à la ronde. c’est vous Langeron, dit le Corse en s’approchant de la boutique, quelle mouché vous pique d’agacer ainsi les vieux échos de la cathédrale, par vos cris ?.. Un trésor que je viens de déterrer dans ce fatras... Oui, un trésor que vous avez payé vingt francs... j’ai la main heureuse, continua le surnuméraire sans se soucier de l’interruption. Dans cet amas informe, j’ai été droit sur ceci... Un elzevir, rien que ça, un magnifique elzevir comme j’en rêvais un depuis que je suis bibliophile et que j’ai une bibliothèque... authentique, mon cher, tout ce qu’il y a de plus authentique. Voilà une découverte qui va me faire honneur !.. Tout ça pour vingt francs ?.. Le fait est que c’est pour rien, soupira de rechef l’israélite. Mais il faut tout vous dire, le livre est gâté. Et le marchand, prenant vivement l’elzevir des mains de Langeron, montra à Landolfi le frontispice sur le verso duquel une main barbare avait tracé quelques lignes d’une écriture grosse et tremblée... Landolfi prit machinalement le glorieux volume et jeta les yeux sur la page indiquée. S’il n’avait pas eu cette tare, dit le marchand, Monsieur ne l’aurait pas obtenu à ce prix là. Mais voilà un mois que j’ai ça ici... et la marchandise est faite pour être vendue. A Paris, certainement, j’en aurais eu le double, le triple peut-être ; mais ici, c’est une pitié ; pas d’amateurs Monsieur, pas de connaisseurs... Il me semble, pourtant, dit Langeron en dissimulant une grimace, que je vous ai déjà fait gagner assez d’argent !... Ça n’empêche pas, dit l’israélite, qu’à Metz les vrais connaisseurs sont rares... Sans ça, vous n’auriez pas mon elzevir !.. Le fait est que ce volume, petit in-12, appartenait à l’une des plus belles éditions d’Horace, imprimées à Amsterdam en 1676, par Daniel Elzevir, d’après Jean Bond. Rien de plus coquet et de plus achevé que ce volume qui, par une exception assez rare, offrait une marge très-étendue. Il était, en outre, dans un état de conservation presque absolue et sa valeur intrinsèque était de beaucoup dépassée par la richesse de sa reliure. Sans cette reliure de magnifique maroquin rouge avec tranche dorée, Langeron, en le payant vingt francs, eût donné largement son prix. Mais entier comme il l’était et paraissant ; sortir de l’atelier du relieur, il rentrait dans la catégorie de ces livres dont la valeur dépend uniquement du caprice ou de la passion d’un acquéreur. Au reste, les spécimens vulgaires de cette édition ne sont pas absolument rares, et Langeron, parfaitement ignorant en ces matières, se faisait quelque, peu illusion sur l’importance de son acquisition. Landolfi, aussi peu expert que lui en fait de bibliographie, ne pouvait rectifier ses idées à cet égard. L’israélite seul savait à quoi s’en tenir, mais l’inscription manuscrite du frontispice ôtait au livre incontestablement une partie de sa valeur marchande, et en le cédant à Langeron il n’avait pas cru, au fond, faire un mauvais marché. Cependant, si on s’en rapporte au Manuel de librairie de Brunet, des exemplaires à reliure splendide de celte même édition elzevirienne ont été vendus jusqu’à près de trois cents francs. Pardon pour ces explications techniques que je me hâte de clore, mais qui avaient leur intérêt dans cette histoire. Landolfi, en manière de passe-temps, avait cherché à déchiffrer les caractères tracés sur la page ainsi déshonorée ; tout à coup il pâlit, réprima avec peine une sourde exclamation et referma précipitamment le livre. que dites-vous de mon Horace ?.. fit Langeron charmé d’échapper aux réflexions désobligeantes que le marchand décochait : contre lui sans penser à mal. Je dis que c’est un beau livre... Mais allez-vous prendre racine ici, Langeron, et ne fumons-nous pas ensemble le cigare de l’amitié ?. Mais ce livre vous gêne, et... jusque chez vous où je vais vous reconduire.. ; Je me promenais, autant aller de ce côté que d’un autre. En roule donc et, convenez, Landolfi, que je n’ai pas perdu ma journée... Voilà une trouvaille dont il sera parlé dans le monde... Quelle valeur peut avoir un livre ainsi maculé ?. A votre place, je ne lui ferais pas les honneurs de votre bibliothèque. Mais si cet elzevir avait été intact, il aurait une valeur énorme... Tel qu’il est, il fera bonne figure sur un rayon, je vous le certifie... Vous tenez donc beaucoup à ce bouquin ?. Seulement si, réflexion faite, cette inscription manuscrite vous avait dégoûté du livre... je l’aurais ; racheté à prix, coûtant. Mais je ne lâche pas mon Horatius Flaccus. Même si je vous offrais de doubler la somme ? Mais qu’est-ce qui vous prend donc ? Tout à l’heure vous dépréciiez mon acquisition et maintenant vous voulez faire des folies pour l’avoir... Cela s’explique, Langeron ; je n’ai pas de bibliothèque comme vous, moi, et comme je yeux en former une, je dois être moins difficile sur le choix des ouvrages. Mais un bibliomane de votre force ne doit rechercher que les livres exquis, achevés... Voilà pourquoi celui-ci a plus de valeur pour moi que pour vous... fit Langeron en ouvrant de grands yeux... voulez-vous que je vous dise le fond du sac, Landolfi ?.. je crois que vous êtes un sournois, et que vous ne m’offrez une si grosse somme que parce que vous supposez à l’elzevir un prix très-Supérieur à celui que vous m’offrez... Plus que jamais je le garde. dit Landolfi en s’efforçant de cacher un vif mouvement de désappointement et même d’irritation. A quelle heure dînez-vous, Langeron ?.. Mais, à cinq heures, c’est-à-dire dans une demi-heure. comme je me promène en flâneur, je vous conduirai jusqu’à votre pension... car vous ne prenez pas vos repas chez vous, je suppose ?.. Non, mais il faut pourtant que je me rende chez moi pour caser ma conquête... je serai ravi de vous accompagner pour voir cette fameuse bibliothèque dont on parle tant. dit Langeron qui ne se sentait pas d’aise. vous allez faire sa connaissance...Je puis dire, sans me flatter, qu’il en est peu de sa valeur à Metz. Langeron habitait le premier étage d’une maison de la rue Nexirue, non loin de la rue du Palais. Son appartement se composait de trois pièces qui se commandaient : une salle à manger, un petit salon et une chambre à coucher ou s’étalaient les rayons de sa chère bibliothèque. Langeron ne voulait pas s’en séparer même pendant son sommeil. Le surnuméraire fit entrer Gaëtano dans sa chambre, comme on introduit dans un sanctuaire. Le Corse prit une attitude de néophyte pour répondre aux airs de pontife et d’initiateur qu’affectait M. Les livres et les curiosités furent visités en détail, rayon par rayon, catégorie par catégorie, presque livre par livre. Enfin le surnuméraire prit le bienheureux elzevir et lui donna, après quelques hésitations, une place, d’honneur dans les grands panneaux faisant face au lit, Gaëtano prit le plus vif intérêt à ces arrangements et donna même des conseils pour que la précieuse trouvaille apparût en plus belle place. Il paraissait entièrement résigné à son sort et ne fit à ses velléités d’acquisition qu’une allusion flatteuse, du reste, pour le surnuméraire. Je vois bien, dit-il, qu’il est mieux ici que chez moi. Le hasard fait bien ce qu’il fait !.. Langeron et sur le seuil de la porte il tira son carnet de sa poche et y traça les lignes que voici : Vis-à-vis le lit, troisième rayon, à partir de la boiserie inférieure, le 26e volume en commençant par la gauche. » Ce soin pris, le Corse se rendit au bureau des diligences et retint une place pour Stenay, petite ville des Ardennes, à une distance de Metz d’environ trente lieues. Le départ avait lieu à cinq heures du matin. Gaëtano resta huit jours dans la petite cité ardennaise. Pour l’intelligence des faits, il faut expliquer ce qui l’y avait amené. A sa vive surprise, le Corse, en déchiffrant les lignes tracées à la main sur l’elzevir, avait lu le nom de Grandurand, et l’écrit qui gâtait si tristement ce beau spécimen de la typographie du dix-septième siècle était daté de Stenay, le 25 novembre 1835. On connaîtra plus tard le contenu et le sens des lignes tracées sur le verso du frontispice. Qu’il suffise de savoir dès maintenant que Gaëtano y flaira un de ces secrets de famille dont la possession bien exploitée peut offrir de puissants moyens d’intrigue. Il y avait là à coup sûr un champ ouvert aux recherches, un filon peut-être précieux à exploiter. Aussi n’hésita-t-il pas à entreprendre un voyage assez long et peu récréatif pour recueillir les renseignements dont il avait besoin. Il descendit dans le plus bel hôtel de la ville et ne tarda pas à nouer des relations avec quelques habitants notables. Il se garda bien, dans les premiers jours, d’interroger, sur ce qu’il brûlait d’apprendre, les personnes auprès desquelles il eut accès. Mais il était rusé, patient ; il savait couvrir d’un faux air de bonhomie et d’entregent courtois ses desseins les plus cachés, et il ne larda pas à obtenir des confidences importantes. Les Grandurand étaient originaires de Stenay, où ils comptaient même encore quelques parents éloignés. Bien que le major n’y eût plus reparu depuis treize ou quatorze ans, on se souvenait parfaitement de lui ; mais le souvenir de son père ; qui paraissait se rattacher à un événement qui avait fait sensation dans cette petite ville, était beaucoup plus présent et plus accusé dans les mémoires. Gaëtano s’aperçut bien vite que l’invocation seule du nom que portait le major amenait sur les visages une sorte de contraction pénible, une manifestation muette mais précise de répulsion. Evidemment, quelque chose de fâcheux et de lointain pesait sur celte famille, et le Corse sentit de jour en jour grandir en lui la conviction que les motifs de l’éloignement que manifestaient les habitants de Stenay pour leur concitoyen devaient avoir un lien mystérieux avec les lignes tracées-incongrument en tête de l’elzevir. avait dit avec une moue dédaigneuse le maître d’hôtel chez lequel logeait Gaëtano.. est-ce que vous connaissez ces gens-là ?.. Je ne vous en ferais pas mon compliment. Mais l’hôtelier ne s’était pas avancé davantage, et le Corse ; malgré tous ses efforts, n’avait pu en rien tirer de plus accentué. Dès le quatrième jour, un adjoint au maire, un gros bonnet de l’endroit à qui Gaëtano avait prodigué ses plus mielleuses chatteries, avait été jusqu’à lui dire : Croyez-moi, mon cher, ne vous recommandez pas ici du nom des Grandurand... ils n’y sont pas en odeur de sainteté ?.. jai connu le major dans une de ses garnisons... je dis connu, vous savez ce que cela veut dire... je l’ai rencontré dans le monde, j’ai peut-être fait avec lui quelques parties d’écarté... et comme je sais que sa ville natale est la vôtre... sans doute, avait interrompu l’adjoint ; je n’ignore pas que les plus honnêtes gens sont quelque fois entraînées à faire connaissance avec des personnes qui... c’est un conseil d’ami que je vous donne !.. La conversation en resta là ; mais la glace était rompue et Gaëtano finit par triompher de cette prudence instinctive qui arrête dans les petites villes l’essor des confidences faites aux étrangers, surtout quand ces confidences ont un caractère agressif et peuvent donner lieu aux récriminations. Mais tout en ayant peur de se compromettre, les habitants des petites localités sont, par compensation, très enclins à la causerie médisante, et leurs scrupules de circonspection ne tiennent guère devant une insistance adroite qui est accompagnée d’une promesse de discrétion, c’est-à-dire d’un espoir d’impunité. Quand Gaëtano quitta Stenay, il savait donc par le menu tout ce qui, dans le passé des Grandurand, pouvait servir ses projets dans la direction nouvelle qu’ils avaient prise. Mais ces détails rétrospectifs trouveront leur place plus tard. Ce que nous pouvons dire dès maintenant c’est que le père du major, dans l’une des circonstances les plus pénibles de sa vie, avait été entraîné à soutenir un procès qui avait fait un bruit énorme dans la ville et dont les journaux des cités voisines avaient même colporté les détails. Des mémoires justificatifs avaient été échangés entre les avocats des parties adverses et les faits qui y étaient relatés paraissaient avoir, pendant un temps assez long, servi de pâture à la curiosité et même à la malignité publique à Stenayet dans ses environs. Une fois en possession de ces indications précises, Landolfi n’épargna ni soins ni dépenses pour se procurer une copie du jugement intervenu et pour acquérir un exemplaire de chacun des mémoires qui, du reste, avaient été imprimés et tirés à un grand nombre d’exemplaires. Il faut dire que s’il finit par être si complètement renseigné, c’est qu’il fut assez heureux pour entrer en rapport avec l’un des adversaires des Grandurand chez lequel la rancune du plaideur avait survécu au long temps écoulé. C’est à partir du moment où il avait fait cette précieuse connaissance qu’il avait pu compléter l’ensemble de ses investigations. Peut-être s’étonnera-t-on qu’un simple élève en médecine ait eu l’escarcelle assez bien garnie pour suffire aux dépenses qu’imposaient à Landolfi les exigences de sa passion. Un an avant l’aventure dans laquelle il était engagé, à coup sûr il eût été arrêté dans l’accomplissement de ses projets par l’absence de ressources. Mais peu de mois avant les événements que je raconte il avait recueilli l’héritage d’un grand oncle, héritage peu important, car les Corses ne sont pas riches, mais qui, enfin, avait mis quelques milliers de francs à sa disposition. Il en usait sans compter et très-certainement il ne devait pas tarder à voir la fin du rouleau. Au reste, la prodigalité qui est à coup sûr un défaut, était l’un des traits les moins répulsifs de son caractère, et comme il n’y a pas de nature qui soit mauvaise absolument par tous ses côtés, Landolfi s’était montré capable de générosité et avait en quelques circonstances obligé ses amis. La dépravation profonde dans laquelle il était tombé résultait de la violence de ses passions qu’il n’avait jamais eu la pensée de combattre, son éducation ayant été incroyablement négligée au point de vue moral et religieux. Orphelin de très-bonne heure, livré à des soins mercenaires, son imagination ardente avait fait sa pâture favorite des plus mauvais romans modernes, des œuvres les plus dissolvantes de la philosophie athée du siècle dernier, et sa jeunesse, dès lors, était prédestinée à la débauche et à la corruption. Mieux dirigé, il pouvait avec ses dons naturels devenir un homme distingué. J’ai dit qu’il était susceptible d’élan généreux. C’est à un bon mouvement qu’il avait dû la connaissance très-pernicieuse pour lui du maraudeur Calebasse, ce qui prouve qu’une intention louable ne porte pas toujours de bons fruits. Un jour en se promenant aux environs de la ville, c’était à une époque où la viduité de sa bourse lui faisait une loi des plaisirs purs et simples, il trouva dans un sentier un homme étendu sans connaissance. Le diagnostic ne fut pas difficile pour le jeune chirurgien. Il était évident qu’un coup de sang avait mis l’inconnu dans cet état. Il s’empressa de tirer sa trousse et une saignée, administrée à propos, sauva la vie au malade. C’était le citoyen Calebasse dont la nature pléthorique était sujette aux mouvements sanguins. Landolfi acheva son œuvre en conduisant lui-même le maraudeur à l’hôpital où il alla le visiter. Quand Calebasse en sortit, il vint remercier le Corse et la connaissance fut faite. Landolfi prit sur cet homme un grand empire et malgré les velléités de prudence que des démêlés antérieurs avec la justice lui inspiraient tout naturellement, le Corse parvenait toujours à en obtenir tout ce qu’il voulait... C’est ainsi que Calebasse l’avait servi en diverses occurences véreuses qu’il est inutile de rapporter parce qu’elles sont complètement étrangères à ce récit. Il suffit qu’il soit dit une fois pour toutes que Calebasse était attaché au Corse par les liens de la reconnaissance et de l’intérêt. Dès qu’il eut réuni le faisceau de renseignements qui lui étaient indispensables pour ouvrir une nouvelle campagne contre le repos et la liberté de Clémence, Gaëtano Landolfi se hâta de quitter Stenay et il arriva à Metz dans la soirée du 28 mai. Sur désormais que l’Horace elzevirien était le pivot autour duquel roulaient maintenant ses dernières espérances, il voulut s’assurer que le surnuméraire l’avait encore en sa possession. Presque au débotté il alla donc lui rendre visite et le trouva en robe de chambre, étendu dans un moelleux fauteuil. Quelques lettres étaient éparses devant lui, sur sa table de travail, En apercevant Gaëtano, il dessina un geste adorable de pudeur effarouchée, rassemblant en un tas et couvrant de la main les missives vagabondes. seulement j’étais occupé à relire ces témoignages écrits de mes scélératesses, ...et vous comprenez, la discrétion est la première vertu d’un chevalier français... Si je vous comprends, Langeron !... Pour moi je n’ai pas celle force de caractère qui jette un voile absolu sur les bonheurs d’amour, et il ne sont complets pour moi qu’à la condition d’être révélés à mes amis ; aussi je m’incline devant une chevalerie à laquelle je ne saurais atteindre !... pensez à l’honneur des familles que d’adorables faiblesses peuvent perdre à tout jamais. vous avez eu l’audace fortunée de porter le trouble dans les intérieurs vertueux ?.. je vois que votre existence est lissée d’or et de soie... tous les genres de succès !..amant discret, virtuose émérite, bibliomane fortuné... Les femmes charmantes, la musique enchanteresse, les livres rares et précieux comblent tous vos vœux, préviennent tous vos désirs... Mais je ne me plains pas de ma destinée, dit le surnuméraire épanoui, sans deviner le persifflage sous celle énumération emphatique. Mais je vous vois venir, ajouta-t-il, vous me parlez de ma bibliomanie parce que vous pensez encore à ma récente acquisition... à celle belle édition d’Horace qui m’a coûté si peu et dont vous m’offrez un si haut prix ?.. Vous savez bien que j’ai renoncé à l’obtenir de vous, fit Gaétano qui se leva et se dirigea vers la bibliothèque. Le voilà, cet in-12 incomparable !... mais, je vous en avertis, vous avez fait des jaloux... Il paraît que vous ne gardez pas également le secret sur toutes vos conquêtes. Si votre bonne fortune est connue, c’est que vous l’avez révélée, car pour moi, je n’en ai parlé à âme qui vive... En effet, j’ai appris à quelques personnes ma trouvaille de la place d’Armes ; c’est un de ces succès qu’on peut avouer sans manquer à la discrétion. Et sans doute l’on est venu déjà vous offrir des sommes folles pour vous enlever ce joyau ?.. Mon Dieu non, jusqu’à présent du moins ; mais ce serait bien en vain, d’ailleurs... je ne m’en séparerai qu’avec la vie... Encore une différence avec vos autres amours ! si le silence est votre vertu, la fidélité n’est pas votre fort... à en juger du moins par le nombre de ces poulets mignons que vous couvrez de votre main comme s’ils allaient s’envoler...Mais, j’y pense, avez-vous songé au moyen de faire disparaître ces écritures informes qui déprécient votre beau livre. je n’ai pas même pensé à déchiffrer ces pattes de mouche. Mais voyez-vous Landolfi, pour un véritable amateur, celte surcharge n’a absolument aucune importance. C’est précisément ce que j’allais vous dire... Croyez-moi, laissez-le tel qu’il est, au moins jusqu’à nouvel ordre, puisque malgré la convoitise dont il est l’objet, vous êtes décidé à ne pas vous en défaire... Vous êtes bien sûr qu’on me l’envie ? Mais je sais bien aussi qu’à offre égale vous me donnerez toujours la préférence et je suis tranquille. adieu, homme heureux, je vous laisse achever votre lecture et récolter le regain de vos tendres ivresses. Pardonnez un peu d’envie à celui qui en est à peine encore à ses premières fauchaisons !.. Langeron savourait cet encens grossier distribué à haute dose. Le Corse l’avait flatté dans sa plus intime et plus acharnée ambition, celle d’être un homme qu’on jalouse. L’elzevir est toujours à sa place ! Il me le faut, coûte que coûte !.. En quittant la rue Nexirue, le Corse se dirigea presqu’au pas gymnastique vers le quartier qui avoisine l’église Sainte-Ségolène, De la place des Maréchaux descend, dans la direction de la Moselle, une rue dont la déclivité est très-accusée et qui est connue sous le nom de rue Boucherie St-Georges. Trois voies de moindre importance viennent s’y ramifier à peu près à moitié chemin de sa longueur ; deux de ces voies sont très-mal famées dans le quartier. C’est d’abord, la rue d’Alger qui ne porte un nom décent que depuis un très-petit nombre d’années, puis la rue du Coffre-Millet qui, en dessinant une accolade, remonte jusqu’à la place des Maréchaux. Peu de personnes, même parmi les citadins nés à Metz, ont visité cette ruelle dont l’aspect sordide est pourtant curieux à quelques égards. Ses maisons, la plupart à un seul étage, remontent à plusieurs siècles. C’est uni échantillon de la cour des miracles, égaré en plein dix-neuvième siècle. Au milieu de la rue, à droite, en venant de la place des Maréchaux, se dressait en avant de l’alignement, une petite maison lézardée et difforme à laquelle on parvenait par un escalier dont les trois margelles portaient en un creux profondément fouillé la trace des pas ferrés de plusieurs générations. Devant l’escalier se dressait sans transition une manière d’échelle donnant accès au premier et unique étage, à une sorte de corridor sans fenêtres sur lequel s’ouvraient trois portes situées à égale distance l’une de l’autre et donnant entrée à trois réduits séparés. Ces portes de bois vermoulu étaient disjointes, raboteuses, couvertes d’inscriptions au noir de fumée ou à la craie. Arrivé au dernier échelon, Gaëtano avait tiré de sa poche et allumé une petite bougie dont le secours était absolument indispensable. Il s’arrêta devant l’une des trois portes et interrogea avec soin les caractères grossièrement tracés sur ses planches mal équarries. Plusieurs séries de ces caractères étaient effacées avec plus ou moins de soin. Deux lettres seulement apparaissaient entières et Gaëtano s’assura, en constatant l’état brillante du grain de craie, qu’elles étaient de date toute récente. Ces deux lettres étaient celles-ci : D. On a deviné que ce pauvre logis était celui de Calebasse. Il avait été convenu que l’élève en médecine pourrait toujours entrer en communication avec le maraudeur au moyen d’un langage convenu dont la porte du taudis serait dépositaire. Ainsi, les deux lettres : B. tracées à la craie sont les initiales de Basse-Moselle ; D. Ce moyen de correspondance était infaillible. Après quelques secondes de réflexion, le Corse redescendit l’escalier en échelle, éteignit sa bougie et se dirigea à pas précipités vers la porte de France. Puis il prit à gauche et côtoya les bords déserts de la Moselle. Arrivé à quelque distance de celte annexe de Longeville, qu’on appelle le Sauvage, il s’arrêta et comme, quelques jours auparavant sur la rive de la Basse-Moselle, il fit à trois reprises un appel de sifflet. A l’instant, une masse noire se détacha sur le fond blanc des bouillons de la digue et maître Calebasse en personne, mais seul celle fois, se montra à Gaëtano. Il s’agit de quelque chose d’important, dit rapidement le Corse ; il faut avec toi un homme sûr... et c’est cette nuit qu’il faut agir... fit Calebasse en se grattant l’oreille. je faisais une nuit de trente francs. Tu sais bien que tu ne perdras rien à changer de besogne. Entre minuit et une heure je serai dans la rue de la Garde où je le donnerai mes instructions... surtout ne me fais pas attendre. C’est égal, ça me chiffonne de quitter la rivière ce soir. vous avez tout de même bien compris la lettre de la porte.. comme ça vous êtes toujours sûr de me trouver. A bientôt et sois exact ! Depuis plusieurs jours il faisait des affaires d’or dans la Moselle. A cette époque de l’année, le poisson dont c’est l’instinct de remonter les cours d’eau, surtout au temps de la frai, s’accumule en bancs épais sous la chute de la digue qui leur fait obstacle. Les pêcheurs en prennent alors de prodigieuses quantités. La porte de France se fermait à onze heures : à onze heures moins un quart Calebasse s’approcha de l’un des maraudeurs qui pêchaient avec lui et lui frappa, sur l’épaule : Bontemps, lui dit-il, lâche tout et filons vivement... Vous autres, dit-il, en s’adressant à ceux qui restaient, demeure à la besogne. Aux portes ouvrantes vous serez à la cambuse pour le partage. Bontemps suivit Calebasse sans mot dire, et tous deux, après avoir franchi les ponts levis prêts à se dresser, allèrent changer de vêtement. Minuit sonnait à la cathédrale lorsqu’ils débouchèrent au coin de la rue de la Garde par la rue aux Ours. Gaëtano les attendait depuis cinq minutes. Mais qu’il ne fasse pas des siennes. Il aura affaire à un mouton, Il n’y a pas de mauvais coups à recevoir ?.. La bête du bon Dieu, te dis-je, Mais faisons vîte. Vous monterez tous les deux, je ferai le guet en bas. nous jouons donc la vole ?.. Nous avons tous les atouts en main. Les trois complices étaient arrivés devant la maison où logeait Langeron. C’est ici, au premier, dit Gaëtano, Pas de portier, l’allée et l’escalier sont libres. Au fond du corridor, tout droit, une porte à ouvrir, la seule. Cette porte franchie, le reste n’est plus rien. Deux chambres en enfilade, c’est dans la troisième qu’il faut agir ; il y a une bibliothèque en face du lit, et au troisième rayon, en commençant par le bas, un petit livre rouge que je veux avoir... C’est le vingt-sixième en commençant par la gauche... Tu mettras la main dessus avec quelques autres pour dérouter les soupçons... La lumière est éteinte depuis une heure et demie. S’il se réveille, Bontemps sera là... Ainsi, il ne vous faut que le bouquin rouge, accompagné de plusieurs autres.. Il y a cent francs pour toi. Les deux hommes allumèrent leur lanterne sourde dans l’escalier et se trouvèrent bientôt devant la porte d’entrée de l’appartement. En deux minutes, cette porte était crochetée, et les complices du Corse pénétraient dans la troisième pièce. s’écria-t-il d’une voix étranglée par la peur. Toi, tu vas te taire ! lui dit Bontemps en levant un bras comme pour frapper, mais la main de ce bras ne tenait qu’un mauvais couteau pour toute arme. L’infortuné Langeron disparut sous ses courtines, comme l’avait prévu Landolfi. En deux secondes, la razzia était terminée, mais avant d’opérer leur retraite, les deux malfaiteurs s’étaient approchés du lit, et Bontemps avait dit en se penchant vers la tête de Langeron qu’accusait le relief des draps : Si tu dis un mot de tout ceci, ton affaire est faite ! Je ne te dis que ça. Deux minutes après, les trois complices qui s’étaient séparés par prudence, se rejoignaient sur l’Esplanade. Gaëtano, en échange de l’elzevir, remettait à Calebasse la somme convenue. La chose a été comme sur des roulettes ! fit le Corse en serrant précieusement dans la poche de sa redingote l’Horace de Jean Rond. Tu peux garder les autres bouquins, ajoutat-il...Mais, dis-moi, tu n’as rien pris en sus ?.. Mais la montre était sur la table de nuit et Bontemps aime les toquantes. fit Gaëtano avec un sourire qui marquait plutôt la satisfaction que le déplaisir. Je l’ai vu aussi retourner le pantalon étalé sur le fauteuil, près du lit.. et ce gredin de Bontemps ne fait pas fi sur les bourses rondelettes... Et vous qu’est-ce que cela vous fait ? Vous avez votre affaire, nous avons la nôtre. Sans doute, mais lu te souviendras que je ne voulais que l’elzevir. Et maintenant, à une autre fois. Le fait est que Gaëtano avait bien compté que les choses se passeraient ainsi. Le vol de l’elzevir, après les velléités d’acquisition qu’il avait montrées, après la visite qu’il avait faite quelques heures auparavant à Langeron pour s’assurer que le livre était toujours à sa place, tout cela pouvait inspirer des soupçons. Mais le surnuméraire n’irait pas jusqu’à croire son ami capable de le dévaliser de sa bourse et de sa montre. La gravité du vol le mettait ainsi à l’abri de toute supposition dangereuse. Quand Gaëtano fut rentré chez lui, il lira de sa poche l’Horace elzevirien qu’il avait tant convoité, et dans l’excès de sa joie, le couvrit de baisers ardents, et de grosses larmes s’échappèrent de ses yeux. Je le tiens donc enfin !.. Toute ma destiné est dans ce livre !.. je l’aurais payé de la moitié de ma vie car je lui devrai Clémence... Ainsi s’exhalaient les transports de cette âme ardente pour qui le sens moral était lettre-morte et qui faisait de son honneur l’enjeu de sa passion ; il ne put dormir. Il passa le reste de la nuit à combiner le plan qu’il devait mettre à exécution le lendemain. Il n’y avait pas de temps à perdre. Un ami commun lui avait appris le prochain mariage de Xavier et de Clémence, mais il savait que le futur époux avait quitté Metz pour se rendre à Lille, son pays. Il avait donc devant lui un répit d’au moins huit jours qu’il fallait se hâter de mettre à profit... quand le jour parut, tout était classé dans son esprit. Il savait ce qu’il dirait au major cl avait prévu toutes les réponses, toutes les objections qui lui seraient faites. C’est à peine si, dans l’agitation qui le possédait, il put prendre dans la matinée quelques heures de repos. Toutefois, Gaëtano n’était pas tranquille sur les suites de son équipée de la nuit. Il se demandait si la pusillanimité du surnuméraire irait jusqu’à obtempérer à l’injonction brutale de Bontemps. Si une plainte était portée, si une enquête avait lieu, la situation pouvait devenir difficile pour le Corse. En cas d’arrestation de Calebasse et de son autre complice, pouvait-il compter sur leur silence absolu ?.. Sans doute le coup s’était exécuté avec prestesse et habileté et aucun témoignage compromettant ne viendrait corroborer la déclaration de Langeron. Mais la police a le bras long, la réputation de Callebasse ne flairait pas comme beaume dans les cartons judiciaires et il y avait tout au moins là pour Gaëtano une inquiétude et une menace de péril : il est clair que si Langeron se décidait à dénoncer le fait à la justice, il pouvait compromettre une situation qui commençait à se dessiner si avantageusement pour lui. Aussi le Corse voulut-il savoir à quoi s’en tenir et se présenta-t-il effrontément chez Langeron avant de se rendre à la Ronde. dit-il au surnuméraire...j’ai été compulser d’affreux bouquins, interroger des dictionnaires... Votre elzevir n’est déjà pas une si grande rareté... Mais quelle figure retournée, quelle pâleur sinistre !..au nom du ciel, que vous est-il arrivé, Langeron ?... Je vois ça, vous aurez passé une nuit agitée, dit Landolfi avec un sourire méchant. il m’en est resté une affreuse migraine. fréquent, agité, je dirais capricant, si ce mauvais plaisant de Molière n’avait pas démonétisé cet adjectif pathologique... Du repos, mon cher, une infusion des quatre fleurs et demain il n’y paraîtra plus. Mais où est donc le bouquin en question ?.. demanda insolemment Gaëtano en se dirigeant vers la bibliothèque... Je ne le vois plus à sa place... je l’ai porté chez mon relieur... mais il était exempt d’avaries, complet, frappant neuf. vous aurez cédé à des instances plus sympathiques que les miennes, vous vous en serez défait. Mais je vous jure que non ; croyez-moi, Langeron, je vous aurais donné la préférence. Que voulez-vous que je vous dise de plus. Je veux que vous me disiez ce que vous avez fait de votre elzevir. on n’a rien de caché pour un ami... dit le pauvre Langeron prêt à céder à un élan de franchise ; mais il se ravisa à temps. Vous dites qu’il n’a pas grande valeur.. ajouta-t-il en se mordant vigoureusement les lèvres. Sans doute, mais encore en avait-il une pour vous qui ne vouliez à aucun prix vous en défaire. Langeron était au supplice et le Corse jouissait de cet embarras, de ces terreurs inavouées qui lui promettaient un silence dont il avait besoin. Laissez -là mon Horace et parlons d’autre chose, dit le surnuméraire en se grattant l’oreille. Dites-moi, Landolfi, avez-vous entendu parler de vols commis, de malfaiteurs qui s’introduisent dans les maisons ?.. - Est-ce que vous sauriez du nouveau, Langeron ? Jai entendu vaguement parler de quelque chose de semblable... Ce matin, pas plus lard, on parlait d’une attaque par deux malfaiteurs armés jusqu’aux dents. Un passant a été dévalisé pas bien loin de chez vous, rue du Palais, à minuit et demi... C’est bien ça !...s’écria Langeron étourdiment. la police est bien mal faite... on n’est plus en sûreté chez soi !... mais je vous parle d’un vol sur la voie publique. J’entends bien, mais des gaillards qui s’en prennent aux passants peuvent bien s’introduire dans les maisons... Et dit-on qu’ils sont arrêtés ? Ce sont, à ce qu’il paraît, de rudes gaillards, et je ne voudrais pas avoir affaire à eux !.. Ces gens-là, ça tuerait un homme comme un chien ! La pâleur de Langeron devenait livide et ses dents s’entrechoquaient. Il poussa un soupir à attendrir le roc de Gibraltar. fit le Corse, Vous n’êtes pas bien, mon ami... Mettez-vous au lit, gardez la diète et abusez des quatre fleurs. Une fois qu’il fut dehors, l’infortuné Langeron, toujours blême de terreur, ferma sa porte avec d’autant plus de soin qu’il en avait fait changer la serrure le matin. Il roula une table contre la porte, mit deux fauteuils sur cette table en manière de barricade, et tout frissonnant alla se coucher. C’est, en effet, ce qu’il avait de mieux à faire. Landolfi était content de sa visite. Il n’avait plus à craindre de dénonciation compromettante, Le surnuméraire était dompté, terrifié, muselé. Ce premier succès lui fit bien augurer de la démarche décisive qu’il allait entreprendre. Il prit ses notes, rassembla ses souvenirs, et, armé de toutes pièces, il se dirigea vers la Ronde. C’est en se rendant chez le major qu’il avait rencontré Mme Plinchard à la porte de France et avait eu avec elle la conversation à laquelle on a assisté. Quand Gaëtano Landolfi se présenta chez le major, la famille était réunie dans le jardin. C’était après le repas de cinq heures et M. Grandurand fumait le cigare de rigueur en se promenant en long et en large dans les allées sablées. Le Corse salua courtoisement et respectueusement les deux dames, et fit comprendre à M. Grandurand que ce n’était pas uniquement une démarche de politesse qu’il venait accomplir à l’ermitage. Clémence sentit son cœur se serrer en voyant Gaëtano. Bien que ses vœux fussent comblés par la certitude de son prochain mariage avec Xavier, la présence du Corse lui rappelait amèrement les épreuves qu’elle avait traversées avant l’heureuse conclusion qui avait si délicieusement disposé de son avenir. D’ailleurs, sans pouvoir se douter du motif menaçant qui amenait l’élève en médecine chez son père, elle connaissait la ténacité du caractère de ce jeune homme et, avec ce tact si fin des femmes qui discernent aisément l’amour qu’elles inspirent, elle ne doutait pas plus de la violence que de la sincérité des sentiments qu’il lui avait voués, La pensée qu’ils l’amenaient encore à la Ronde, malgré la publicité donnée à sa prochaine union avec un autre, l’épouvantait malgré elle. Grandurand fut étonné, mais non irrité de la visite de Gaëtano. Elle apportait dans sa vie champêtre une distraction et un ressouvenir des habitudes de la ville. Il ne lui fit donc pas un mauvais accueil et lui offrit un cigare qu’il alluma avec son aisance habituelle. J’accepte d’autant plus volontiers ce cigare, dit-il, que je suis venu ici dans l’intention de vous demander un entretien particulier. Ne vous dérangez pas, Mesdames, ajouta-t-il en se tournant vers Mme Quentin et sa nièce qui s’étaient levées, nous nous promènerons au jardin, si le major y consent, et je pourrai lui communiquer le sujet qui m’amène, tandis que vous continuerez à jouir des douceurs de cette belle soirée. Mais vous avez, mon cher Gaëtano, un air bien solennel et je suis curieux de savoir ce que vous pouvez avoir à me dire de si pressant et surtout de si mystérieux. D’abord, Monsieur, j’ai à vous dire que le bonheur de ma vie entière dépend en ce moment de vous. J’ai vingt-cinq ans, je vais obtenir une commission de sons-aide major. J’appartiens à une famille honorable et j’ai l’honneur de vous demander la main de Mlle Clémence que j’aime depuis longtemps... Landolfi, que ma fille est promise à M. Je n’ignore point cette circonstance et cependant je persiste dans ma demande... parce que je suis persuadé que vous apprécierez les motifs impérieux qui légitiment mes prétentions. Elles vont, il est vrai, à rencontre d’un projet approuvé par votre amour de père, mais elles s’adressent trop irrésistiblement à vos sollicitudes, je dirai plus, à vos devoirs de chef de famille pour que vous puissiez les repousser. ça, Monsieur Landolfi, vous rendriez des points au sphinx de classique mémoire et je voudrais une explication un tant soit peu plus claire. Vous aimez ma fille, et votre recherche m’honore, mais enfin un autre a mis à profit votre absence et non-seulement il est agréé par moi, mais de plus il est accepté sans nulle répugnance, je vous le jure, par Mlle Clémence. d’Ancerville a été plus heureux que moi dans ces derniers jours. Mais tandis qu’il les employait à vous arracher un consentement forcé, je les utilisais, moi, dans l’intérêt de votre considération, pour l’honneur de votre passé et de votre avenir... et en quoi mon honneur est-il intéressé en tout ceci ?...dit M. Grandurand en reculant d’un pas et en sentant frémir sa moustache, signe infaillible chez lui d’un commencement d’irritation. Vous allez le savoir, Monsieur, mais ce que j’ai à vous dire demande quelque développement... et vous voudrez bien m’excuser si je reprends la chose d’un peu haut... fit le major avec une patience qui prenait bien moins sa source dans un sentiment de déférence pour son interlocuteur que dans une émotion secrète et un sentiment de curiosité avide. Evidemment, la parole du Corse répondait à des préoccupations profondes et trouvait un écho palpitant dans la poitrine du major. Je vais droit au but, Monsieur, dit impérieusement le Corse qui lui dans l’âme de M. Votre famille est originaire de Stenay qu’elle a longtemps habitée, et c’est précisément à Stenay que j’ai passé cette dernière semaine pendant laquelle M. C’est vrai, Monsieur, dit le major qui faisait de vains efforts pour maîtriser son agitation, je suis né à Stenay et mon père a habité longtemps cette ville... votre père était un négociant probe, estimé, il jouissait d’une grande aisance acquise honorablement par son travail... mais les situations commerciales les plus prospères ont à compter avec les dissensions civiles qui un jour arrêtent comme par un coup de baguette toutes les transactions et sèment la ruine autour d’elles. La révolution de juillet porta un coup terrible à la maison dont M. votre père était le chef, et il s’en fallut de peu qu’alors cet homme respectable ne fût contraint de déposer son bilan.. interrompit le major qui pâlissait visiblement. Je le sais ; mais ce que je sais aussi, c’est que la maison Grandurand et Cie ne se releva jamais de l’atteinte profonde portée à son crédit par la panique commerciale de 1831, et que trois ans plus tard, M. votre père, pour faire honneur à sa signature, dût emprunter sur parole une somme de trente mille francs à l’un de ses amis, qui lui rendit généreusement ce service.. Le major fil un signe affirmatif. La signature de Grandurand ne fut pas protestée, les créanciers furent intégralement désintéressés, mais il ne resta rien à M. rien que quelques créances véreuses, un petit mobilier assez riche et la dot... Mais la dette de trente mille francs pesait sur cet actif restreint... et sous prétexte de réaliser la somme qui lui était due au-dehors, M. votre père quitta le pays et n’y revint plus pendant trois ans tout entiers... dit le major avec colère, et vous auriez pu trouver une expression plus juste et plus polie... Ce n’est pas moi, monsieur, veuillez le remarquer, qui me suis exprimé ainsi, dit Gaëtano avec une soumission perfide, ce sont les personnes de qui je tiens ces détails et qui ont traduit de la sorte l’opinion qu’on pouvait avoir à Stenay sur la conduite de M. je le sais, dit le major avec une sourde colère, je sais qu’on a indignement calomnié mon malheureux père !.. lui si honnête, si scrupuleux, si loyal !.. Mais voici le point où les malheurs de votre père prennent un caractère d’implacable fatalité. Le jour même du retour de M. Parent, le vieil ami qui lui avait prêté une somme considérable pour sa fortune, mourait frappé d’apoplexie foudroyante, et quelque temps après les héritiers intentaient à M. Grandurand un procès en restitution de trente mille francs prêtés trois années auparavant... Mais ce jour-là aussi, le jour de la mort de M. Parent, la somme entière, capital et intérets, lui avait été restituée, moi présent... Parent ne pouvaient produire de titre à l’appui de leur réclamation, car la reconnaissance de la somme, signée par votre père, n’a pu être retrouvée... Le billet a naturellement été détruit au moment de la restitution. Le tribunal a donc donné gain de cause à votre père, mais en lui infligeant dans l’arrêt intervenu des considérants qui, j’ai la douleur de le dire, ont porté à sa considération un grave préjudice. Voici ces considérants, ajouta Landolfi en tirant un dossier de sa poche ; vous voyez, M. le major, que je suis parfaitement au courant de tout ce qui s’est passé... Un sanglot convulsif du major fut sa seule réponse. Il se laissa tomber sur un banc et cacha sous ses mains crispées le rouge qui montait sur ce loyal front de soldat. Pardon si je remue d’aussi cruels souvenirs, dit mielleusement Landolfi, mais... Épargnez-moi, monsieur, interrompit le major en se levant impétueusement, la lecture de cette pièce, dont chaque mot est gravé comme un fer brûlant dans ma poitrine... Oui ; on a osé jeter la boue à pleines mains sur le nom de mon pauvre père !.. Trente ans de vertus, de probité rigide, n’ont pu désarmer le soupçon et arrêter la calomnie, et encore aujourd’hui ma ville natale en accable un de ses plus loyaux enfants, elle continue à distiller le venin qui a empoisonné ma vie entière... Dieu sait pourtant que j’ai essayé tout ce qui était possible humainement pour confondre le mensonge, détruire une injuste accusation, et réhabiliter mon père... J’ai été vaincu dans cette lutte, dont mon front porte la trace en rides profondes, mon cœur en blessures toujours saignantes !, mais vous, monsieur, qui m’apportez jusqu’ici l’écho de ces insinuations infâmes, de ces calomnies, quel est votre but ? Vous prenez texte d’une demande en mariage pour me poursuivre d’outrages immérités ? J’aurai un compte sévère à vous demander de tout ceci ! Quand on veut appliquer un baume souverain sur une plaie, on commence par la mettre au vif. Pour tout dire, en un mot, M. votre père a été accusé d’avoir profité de la mort de M. Parent pour prétendre s’être acquitté envers lui... et cette accusation pèse encore sur sa mémoire... Dieu seul et moi savons que le paiement a eu lieu... mon père y a consacré ses dernières ressources.. Je le sais aussi, moi, monsieur, dit Landolfi en regardant avec calme le major, dont les traits violemment contractés avaient pris des teintes livides. Par votre parole d’abord, ensuite par le reçu de M. Parent, qui est en ma possession... Le major se tordit les mains dans un geste de dénégation douloureuse. cette preuve de l’innocence de mon père est à jamais détruite. Vous ne savez donc pas que je la cherche depuis quinze années ?.. Écoutez, je possède un volume d’Horace, imprimé par l’un des elzevirs... balbutia le major qui rougissait et pâlissait tour à tour. Et cet Horace porte au verso du frontispice les lignes suivantes écrites à la main : « Il y trois ans, j’ai prêté trente mille francs à Jérôme Grandurand qui pour reconnaître ce service m’a fait don du livre imprimé par Adam Elzevir, sur lequel je trace ces lignes. Ces trente mille francs formaient une partie de l’avoir de ma famille, et ne voyant pas revenir mon ami Grandurand dans le délai d’un an fixé pour la restitution, j’ai eu le malheur et le tort dont je rougis de l’accuser d’improbité. Il m’a restitué aujourd’hui même, à l’instant, la somme entière et les intérêts, et je veux lui donner un témoignage éclatant de mon repentir et de mon estime pour lui en écrivant sur ce livre qui m’était cher, et que je lui restitue, la quittance que je lui dois. Ce sera pour lui et pour les siens un témoignage de mes sentiments et un titre d’honneur. Reçu de la somme de trente mille francs avec intérêts pendant trois années. Fait à Stenay le 25 novembre 1835. dit le major qui pendant cette lecture avait donné les signes d’une joie voisine du délire. Et le livre, le bienheureux livre ?.. dit Gaëtano en tirant de son dossierl’in-12 de 1679. Mais c’est l’honneur de mon père !...c’est la réhabilitation de mon nom, de ma famille ! voila un moment qui me paie de toutes mes peines !.. Et le major colla passionément ses lèvres sur le maroquin de la couverture, sur les caractères tracés par la main de M. Voilà, monsieur, ce que je suis venu vous apporter...dit Gaëtano quand ces premiers transports furent un peu calmés. Ce livre, celle quittance sont donc bien à vous... mais vous savez le prix que j’y mets ?.. Le front du major se rembrunit singulièrement. Mais ma parole est engagée, mon ami... vous et moi nous ferions leur malheur... Le ciel m’est témoin que je donnerais tout mon sang pour la possession de ce témoignage irrécusable de l’innocence de mon père.. tout ce que j’ai est à vous, mais laissez-moi tenir ma parole. Le major marchait à pas précipités dans l’allée, cassant avec sa canne les fleurs dès plates-bandes, en proie à une indécision qu’il n’avait jamais connue. Landolfi avait repris brusquement l’elzevir des mains du major. Monsieur, dit-il, vous faites appel à ma générosité, permettez-moi d’invoquer votre justice. Ml d’Ancerville aime Clémence, mais qu’a-t-il fait pour l’obtenir ?.. Moi, je n’ai épargné ni soins ni fatigues pour vous rendre un signalé service ; Quant à Clémence les impressions tendres sont bien fugitives à-son-âge... elle trouvera en moi une si sincère, une si profonde tendresse qu’elle ne tardera pas à y réfugier son avenir et toutes ses chances de bonheur. Je vous le dis, il me la faut pour vivre !.. Ainsi, sa main est la condition absolue, que vous mettez à me rendre l’honneur ?.. Et si je vous refusais Clémence ?.. Ce livre serait détruit aujourd’hui même !.. L’honneur pour vous, le bonheur pour moi. Le major était en proie à une lutte intérieure qui brillait dans ses yeux en éclairs terribles !.. Enfin il parut faire un violent effort sur lui-même. Voilà mon rêve réalisé, se dit-il et j’hésiterais...et quelques larmes d’enfant rebelle m’y feraient renoncer ?.. Cet homme a du caractère, de la résolution. Il sera un bon guide pour Clémence. D’ailleurs, mon père le veut !.. dit Gaëtano qui suivait sur les traits du major la trace des évolutions de sa pensée. Vous aviez raison de dire tout à l’heure que mes devoirs de chef de famille doivent passer avant toutes les autres considérations. Tâchez de vous en faire aimer !.. je vous devrai cent fois plus que la vie !. dit le Corse avec un élan de joie satanique. Mon elzevir sera à vous le jour du mariage en quittant l’autel. Adieu, major, je vais tout précipiter. Pour vous comme pour moi, il ne faut pas perdre une heure. Gaëtano salua de loin les dames en réprimant un sourire de triomphe et se retira sans s’approcher d’elles. Le major ne les aborda pas non plus et se rendit dans son cabinet où il écrivit à Xavier la lettre suivante : Je vous ai promis la main de ma fille et une implacable nécessité me force de retirer ma parole. Vous n’avez pas démérité près de moi et je vous liens pour un homme de cœur et un honnête homme. Mais j’ai à remplir des devoirs qui sont incompatibles avec la promesse téméraire que je vous ai faite. Oubliez Clémence qui ne peut plus être à vous, qui va être à un autre. Ne m’accusez ni de cruauté, ni d’inconstance. Il y a dans la vie des conjonctures qui commandent des résolutions bien douloureuses, et les circonstances auxquelles je cède, vous pourrez les connaître un jour. J’ose dire qu’elles laisseront intacts vos sentiments d’estime pour moi. Le père de Clémence ignorait l’art des transitions. Ce qu’il avait résolu, il l’exécutait comme une consigne.Sa lettre écrite, il la prit toute ouverte et revint près de sa fille. Son visage portait l’empreinte d’une inexorable sévérité. mon père, dit-elle, quel malheur allez vous m’annoncer ?... Et il tendit à Clémence la lettre fatale. Les yeux fixes et les dents serrées, la pauvre enfant n’y jeta qu’un coup-d’œil, mais ce coup-d’œil avait dévoré l’effrayante révélation. Vous voulez m’éprouver...Que vous ai-je fait, dites, mon père ?... pourquoi m’avoir donné tant de bonheur pour me le retirer si vite ?... désormais c’était pour moi l’air que je respire... C’est à Saint-Denis, dit sèchement le major, qu’on prend ces idées romanesques ?,. Il s’agit, vous le voyez bien, de mon honneur, du vôtre, par conséquent... N’essayez pas de faire résistance à ma volonté... C’est cet homme qui sort d’ici... cet homme que je hais qui a changé vos volontés !.. je savais bien qu’il me serait funeste... Cet homme m’a apporté Sa seule joie que je pusse encore ambitionner dans ce monde... Ne l’insultez pas, il sera votre mari... Grâce, mon père, dit Clémence en se traînant aux genoux du major. Mais vous êtes bon, vous ne me forcerez pas à me réfugier dans la mort pour échapper à ce supplice... oui, puisque c’est votre volonté, je renonce à mon Xavier, à tous mes chers espoirs, à tout ce qui me faisait l’existence belle et enchantée...mais épouser ce Corse... Dieu qui m’entend sait que c’est au-dessus de mes forces... et certainement je fais un rêve affreux !.. Et Clémence affolée de terreur se frappait désespérément le front comme pour rappeler sa raison chancelante. Grandurand, je sais le casqué je dois faire de ces phrases de roman. - Je vous répète pour la dernière fois que la résolution que je prends m’est dictée par un devoir de conscience et d’honneur... Soit, je puis mourir pour vous aider à le remplir... Vous ne mourrez pas et vous épouserez un homme à qui je dois plus que la vie. Un caprice de fille amoureuse ne me fera pas reculer. J’ai laissé sur celte page une place libre. Prenez cette plume et faites vos adieux à M. Il le faut, je le veux. Terrassée par l’implacable regard de son père, Clémence prit la plume de ses mains et traça les lignés suivantes au bas de la page : « Oubliez-moi, Xavier, le bonheur que nous avions espéré tous deux est devenu impossible... Par pitié, ne cherchez pas à me revoir, les adieux seraient trop douloureux... J’ai besoin de toute ma force, ne fût-ce que pour mourir !... Je ne sais pas bien encore pourquoi il faut nous séparer ; l’honneur, dit-on, l’exige, l’honneur de notre nom ! Je vous sacrifie à ce devoir... Grandurand fronça le sourcil en lisant ces lignes ponctuées par les larmes de sa fille. Cependant il ne fit aucune observation, et après avoir cacheté la lettre, il donna à haute voix l’ordre au domestique d’aller la porter à la poste. Mme Quentin, hors d’elle-même par le spectacle de la douleur de Clémence, osa pour la première fois faire entendre au major une parole de blâme et de protestation. Mon frère, lui dit-elle, ne vous laissez-vous pas égarer par un faux point d’honneur, et ce que vous faites-là est-ce juste, est-ce équitable ? Vous verrez, dit le major en élevant la voix à un diapason redoutable, que c’est de madame qu’il me faudra apprendre à vivre ! Ces plaintes me fatiguent et m’irritent... Quand j’ai parlé, j’entends qu’ici tout le monde obéisse ! Et le major se retira dans sa chambre. Ma pauvre enfant, dit Mme Quentin, ton père n’est pas abordable en ce moment, mais au fond il est bon, il t’aime, tout n’est peut-être pas encore désespéré... dit Clémence avec une expression navrante... Dieu ne veut pas qu’on ait de ces bonheurs si complets ailleurs que dans son paradis... N’essayez pas de me consoler, bonne tante... je le sens bien, je n’ai plus qu’à mourir, sanglota la triste Clémence, sa pauvre tête pâlie sur la poitrine de la bonne dame, ses bras convulsivement agités dans les bras maternels qui l’attiraient. Le lendemain Clémence dût garder le lit. L’ébranlement nerveux causé par la terrible scène de la veille avait amené une forte fièvre. Mme Quentin soignait sa nièce avec dévouement et avait abandonné pour elle un héros de roman suspendu par son écharpe au balcon de sa belle. C’était certainement le plus beau sacrifice qu’elle put lui faire, l’excellente femme. Au déjeuner, le major avait dit : Pourquoi Clémence ne descend-elle pas ?.. Je déleste les bouderies et les boudeuses. Suivez-moi donc, mon frère, et venez voir votre fille...dit courageusement Mme Quentin. Le major réprima un geste d’étonnement douloureux et suivit sa belle-sœur dans la chambre de Clémence. La jeune fille était plus blanche que les linges qui l’enveloppaient. A la fièvre chaude avait succédé une sorte de prostration qui lui permettait à peine d’articuler une parole. A ce spectacle, le major fut ému malgré lui. dit la jeune fille d’une voix à peine intelligible. Je vais faire appeler le docteur, dit le major plus inquiet qu’il ne voulait le paraître. La malade fil signe de la tête que c’était inutile. Ce n’est pas le médecin, dit Mme Quentin, qui lui rendra ce qu’elle a perdu !.. Le major ne répliqua pas et descendit. Il passa une partie de l’après-midi à se promener dans son jardin. Il jeta à peine les yeux sur son journal et fuma plusieurs cigares sans désemparer, ce qui lui arrivait rarement. Avant dîner il alla s’informer de la santé de Clémence. A sa grande joie il la trouva levée. Mais il ne fit rien paraître de sa satisfaction. Je savais bien que ce ne serait rien !..se contenta-t-il de dire à Mme Quentin, qui ne répondit qu’en hochant la tête. Le soir, Mme Plinchard vint à l’ermitage. Grandurand, lui adressa un salut à peine suffisant et alla se promener dans les vignes. Pendant le dîner, tantôt il avait affecté des dispositions à la gaieté, tantôt son attitude était morne et son regard désolé. Qu’a donc aujourd’hui votre aimable beau-frère ?...demanda la veuve à Mme Quentin. Est-ce qu’il va combattre les Prussiens ?.. Il y a bien du nouveau ici... Du nouveau, soit ; du gai, c’est autre chose. Mais je ne vois pas Clémence. Elle était au lit ce matin, elle est si faible qu’elle n’a pu descendre pour le dîner. Mais qu’est-ce qu’il lui est donc arrivé ?.. J’y suis, ajouta la veuve en se frappant le front ; je parie qu’il y a du Gaëtano sous jeu !.. Ce Corse a ensorcelé le major. Mais vous ne me croirez pas... Je crois tout dès qu’il s’agit de cet homme. hier Clémence était promise à ce pauvre Xavier, aujourd’hui... Changement de décor à vue d’œil, comme à l’Opéra. C’est affreux !, mais je n’en suis pas étonnée. Tout simplement parce que le Corse m’avait prédit ce qui est arrivé. c’est un homme bien profond et bien dangereux !.. Mais dites-moi ce qui a eu lieu. Mme Quentin raconta tout ce qu’elle savait. La veuve comprit qu’il y avait sous ce revirement subit un secret important et des considérations décisives. Le major était un homme violent, mais un homme sensé et loyal qui n’avait pu sans de graves, de très graves motifs manquer à sa parole. Et elle entraîna Mme Quentin près de la jeune fille. Le premier mouvement de Mme Plinchard avait été tout de commisération pour les douleurs de Clémence. Mais la réflexion lui avait montré le beau Xavier libre désormais, et malgré elle celte perspective lui avait paru avoir quelque douceur. Assurément, s’il avait dépendu d’elle de ramener Xavier aux pieds de sa future, ces deux enfants eussent retrouvé le bonheur ; et cependant elle ne pouvait se défendre d’une secrète joie à la pensée qu’ils étaient séparés pour toujours. Simple petite page de ce gros livre qu’on appelle les contradictions du cœur. Mme Plinchard consola de son mieux la plaintive Clémence, mais elle vil bien que le coup avait été rude. Aussi en conçut-elle une sourde irritation contre le major et se promit-elle de lui dire à ce sujet sa façon de penser. C’était une revanche qu’elle voulait prendre contre elle-même pour le mouvement de joie involontaire avec lequel elle avait accueilli la nouvelle du malheur de Clémence. Les femmes entendent volontiers ainsi la justice distributive. Dès que le major reparut, elle alla à lui. Savez-vous, lui dit-elle, que vous êtes en train de tuer votre fille ?.. gronda le major en se prenant les cheveux à deux mains. je sais que les femmes s’entendent à merveille quand il s’agit d’une amourette !.. Vous avez beau faire les grands bras, ceci est plus sérieux que vous ne le croyez. Est-ce que je suis responsable d’un mouvement de fièvre ?.. D’ailleurs, Clémence est beaucoup mieux, elle n’a plus qu’un peu d’oppression. Je crois bien, vous retirez l’air à sa poitrine. Croyez-vous que votre carabin le lui rendra ?.. Une question en vaut une autre, Mme Plinchard, dit le major visiblement courroucé. Est-ce qu’à votre avis charbonnier n’est pas maître chez lui ?.. Non, il n’est pas maître de faire sciemment le mal... Je ne connais pas vos motifs, je ne demande pas à les connaître ; je ne sais qu’une chose, c’est que Clémence est frappée au cœur et qu’il n’y a pas au monde de raisons assez puissantes pour forcer un père à faire le malheur de sa fille. Madame, dit le major, hors de lui, vous avez votre franc parler ici, mais vous m’accorderez bien, par réciprocité, le droit de réplique. je vous déclare que je déteste les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Et le major, furieux, tourna les talons. Landolfi, tout de noir habillé, vint faire sa visite. On lui dit que Clémence était souffrante. Il n’insista pas pour la voir. L’entrevue entre le major et son futur gendre fut contrainte, embarrassée. Il ne fut pas question de l’elzevir de maroquin rouge. Le Corse se contenta de dire qu’il s’occupait activement de réunir les papiers nécessaires pour la cérémonie, priant le major de faire diligence de son côté. Grandurand répondit que tout était prêt. Landolfi, en se retirant, tendit la main au major qui ne lui donna qu’un doigt d’un air visiblement maussade. Ces gens-ci ne m’aiment guère, se dit le Corse. Deux ou trois jours se passèrent. Clémence avait pu descendre une fois ou deux au jardin, pendant l’après-midi, au moment de la plus grande chaleur. Le dessous de ses paupières avait pris des teintes bistrées ; l’arc de ses lèvres dessinait ces contours rigides qu’accusent les traits que la vie a abandonnés ; ses jolies narines jadis roses offraient des tons de marbre blanc dépoli ; elle continuait à ne pouvoir parler qu’avec des efforts visibles. Clémence n’est pas bien, disait Mme Quentin au major en essuyant ses yeux pleins de larmes. Vous voudriez bien m’effrayer, n’est-ce pas ?... Un jour, Clémence ne put même venir s’asseoir au jardin. Sa tante annonça qu’elle resterait toute la journée dans sa chaise longue. Je monte chez elle, dit le major, et je désire, Madame, que vous soyiez en tiers dans l’entretien que je vais avoir avec elle. Je vois qu’il y a ici un complot organisé contre mon autorité. J’ai toujours eu l’intention de faire part à ma fille des motifs qui dictaient ma conduite, et j’ajournais une explication qui me rappellera de cruels souvenirs, mais je comprends qu’il est temps que je parle. Le major s’informa affectueusement de la santé de Clémence qui lui répondit, comme toujours, qu’elle se trouvait mieux. Mais son visage amaigri, ses yeux caves, démentaient cruellement cette vaine assurance. Ma fille, dit le major en affermissant sa voix, je vous dois une explication des mobiles qui m’ont fait agir en congédiant M. d’Ancerville pour vous donner à M. Mais j’ai à entrer dans beaucoup de détails, car c’est l’histoire de la famille de votre père que j’ai à vous raconter. Ecoutez-moi donc avec attention, vous déciderez vous-même ensuite si votre père, en disposant de vous, n’a pas accompli un devoir en montrant une sévérité légitimé. Mon père, dit Clémence, cette explication est inutile. Je sais que je vous dois l’obéissance et je m’efforce de me résigner à mon sort. J’approuve ces sentiments, mais vous et la sœur de votre mère vous devez tout savoir. Grandurand raconta en détail les événements dont on connaît déjà quelques particularités. Je retrancherai donc du récit du major tout ce qui a déjà été dit, notamment ce qui concerne la déconfiture commerciale de M. Au temps de sa prospérité, continua le major, mon père avait la passion des livres. Un autre habitant de Stenay, M. Parent, la partageait, et cette communauté de goûts les rapprocha. Mon père avait une bibliothèque plus riche que celle de M. Parent ; il possédait surtout une collection de livres rares, d’éditions recherchées qui faisaient les délices de son ami. Parent avait une prédilection particulière pour un Horace elzevirien qui flattait en lui deux penchants favoris. Son amour des belles reliures, des belles impressions, et son faible pour le génie d’Horace qu’il préférait à tous les autres poètes latins. Quand mon père, à la suite de ses malheurs, lui emprunta une forte somme, il ne crut pas pouvoir reconnaître plus délicatement ce service qu’en faisant cadeau à son ami de la belle édition elzevirienne de 1679. Parent se montra sensible à celle attention, et comme il nous l’a souvent répété, il ne se passait pas de jour qu’il n’ouvrît son Horace pour s’y délecter par la lecture d’une ode ou d’un épithalame. Mon père n’était pas de ceux que le souvenir d’un service rendu importune, et il n’avait caché à personne le prêt généreux qui lui avait permis de faire honneur à ses affaires. Il quittait le commerce, d’ailleurs, et cette confidence ne pouvait plus en rien nuire à son crédit. Toute la ville savait donc qu’il était redevable envers M. Elle devait être remboursée au bout de l’année, mon père s’étant fait l’illusion de croire que ce délai suffirait pour lui permettre de réunir les débris de sa fortune et obtenir le remboursement de ce qui lui était dû. Mon père qui était probe avait cru à la probité d’autrui. Il avait commencé par vendre tout ce qu’il possédait, il dut aventurer le peu qui lui restait en frais de procès qu’il intenta à des débiteurs de mauvaise foi. Il était créancier pour une forte somme d’un misérable qu’il avait tiré de la misère, à qui il avait ouvert un crédit considérable, et qu’il fut réduit à poursuivre jusque dans le Nouveau-Monde pour lui faire rendre gorge. Ce ne fut qu’au prix de durs sacrifices et de la perle de sa santé, que mon malheureux père put obtenir, le paiement de celte dette sacrée. Dès qu’il fut de retour en France, il m’écrivit à Perpignan où j’étais alors en garnison pour me donner rendez-vous à Stenay. Il m’avait mis au courant de toutes ses affaires et je connaissais la créance qu’il pouvait enfin solder. Il voulait me voir d’abord, il désirait ensuite que j’assistasse à une restitution qui rendait pur de tout soupçon le nom qu’il m’avait donné. Je savais bien que l’intégrité de l’honneur était le seul héritage que je dusse désormais attendre de lui !.. Nous arrivâmes, lui et moi, le même jour à Stenay. je n’oublierai jamais celle scène !.. j’avais quitté mon père jeune encore, dans toute la force de la maturité intelligente, je retrouvai un homme usé, blanchi, un vieillard !.. Le soir même nous nous présentions chez M. Je vois encore ce digne ami, bien changé, lui aussi, et dont le visage portait les traces de soucis cuisants. C’était un de ces hommes dont le cœur est excellent, mais qui jettent une ombre fâcheuse sur de réelles qualités par une disposition nerveuse à la défiance et à la susceptibilité. D’un esprit cultivé et prime-sautier, sa conversation était attachante, mobile, pleine d’éclairs spirituels et mordants. Une pointe d’originalité ajoutait au charme et à l’imprévu de cette nature sensible et impressionnable. Plus âgé que mon père, il comptait alors soixante-cinq ans au moins. Dès qu’il nous aperçut, il se leva pâle et ému... El dans son regard on lisait une lutte intérieure entre sa vieille affection et ses récentes méfiances. dit mon père, mais je ne voulais te revoir que le jour où je pourrais m’acquitter envers toi... Dieu merci, ce jour est arrivé... Je le retrouve donc, oui, toi tout entier !.. Parent en embrassant mon père avec élan et lui serrant la main à la lui briser. Il y a dans ce portefeuille, dit mon père quand les premières effusions furent un peu calmées, la somme de trente-trois mille cinq cents francs dont je te suis redevable. Je te rends ton argent, mais je te garde une gratitude qui ne mourra qu’avec moi. Parent regarda fixement mon père, puis un torrent de larmes jaillit de ses paupières. Il les laissa couler pendant un instant puis il courut à son secrétaire, et y prit le reçu de mon père qu’il déchira sans mot dire. Il se dirigea ensuite vers la bibliothèque où il prit le volume d’Horace, cadeau de son ami, et toujours gardant le même silence, il l’ouvrit à la première page et écrivit au verso du frontispice une quittance bien en règle dont il nous lut la teneur. Il s’y accusait d’avoir douté de la probité de mon père et déclarait qu’en constatant de cette manière inusitée le paiement effectué à l’instant même, il entendait faire de ce livre, qu’il avait tant aimé et qui témoignait de ses regrets de nous avoir méconnus, un titre d’honneur pour notre famille. Cette façon étrange de réparer un tort était conforme au caractère bien connu de l’ami de mon père. Presque toujours enfermé dans sa bibliothèque, absorbé dans ses livres, dans les méditations d’une humanité idéale qu’il avait créée à son image, il imprimait à tous ses actes un cachet de solennité tout à fait en dehors des habitudes de la vie vulgaire. Ses concitoyens, qu’il voyait peu, ne comprenaient rien à ce qu’ils nommaient ses bizarreries et ses excentricités. Cependant, ils disaient de lui, pour expliquer son existence contemplative et sa manière de traiter les choses sérieuses de la vie, qu’il ne faisait rien comme tout le monde, et il y avait du vrai dans cet arrêt de la commune renommée. Quand il eut fini d’écrire, il lut d’une voix profondément émue l’étrange déclaration qui devait servir de décharge à mon père, et lui montrant l’elzevir : Ce livre est bien à toi, Grandurand, lui dit-il, car je ne l’avais accepté qu’à titre de dépôt. Tu le reprendras donc, mais je te demande comme une grâce de le conserver quelques heures encore. Pour la dernière fois, je le lirai à loisir et il me confirmera dans mon mépris pour les vains jugements des hommes. Il est pour moi un monument de la fragilité des affections de la terre, qui devant un misérable intérêt d’argent, ont des défaillances honteuses. Pendant quelques courts moments encore il restera entre mes mains, mais il sera pour toi, tant que tu seras de ce monde, et après loi, pour ton fils, le témoignage de ta probité, de la constance dans le malheur, de la fidélité clans l’amitié. Tu vois donc bien que je n’en suis plus digne et que c’est à loi qu’il doit appartenir. Demain matin, en allant le l’apporter, j’accomplirai un devoir de conscience et un acte de justice !.. Je vivrais cent ans que ces paroles ne cesseraient pas de relentir en moi ; j’entends encore le timbre tout à la fois vibrant et mouillé de larmes qui les accentuait, je vois la noble tête de ce vieillard étrange se courber avec une noble majesté sous l’étreinte d’un poignant remords. Nous le quittâmes à huit heures du soir. Le lendemain matin une terrible nouvelle se répandit dans la ville. Parent était mort foudroyé par l’apoplexie. Mon père et moi nous accourûmes, c’est à peine si les héritiers du mort consentirent à nous recevoir. C’étaient des neveux avides et qui, dans cette mort imprévue, ne voyaient qu’une succession à recueillir. Mon père déclara qu’il avait payé la veille à M. Parent la somme qu’il lui devait depuis trois années et raconta l’histoire de l’elzevir et de la quittance qui y était attachée. On chercha le livre, il avait disparu ; la somme payée, elle fut introuvable. Jugez, Clémence, du désespoir de votre aïeul, de votre père !.. Tant de peines, tant de sacrifices étaient perdus sans retour, et il ne restait rien à mon père pour racheter son honneur par une nouvelle et injuste restitution. Je l’avoue, je soupçonnai d’abord l’un des neveux du défunt d’avoir opéré la soustraction qui nous ruinait dans ce que nous avions de plus cher. Je me trompais, et je sus plus tard quel était le véritable auteur de ce nouveau et implacable malheur. Celait un valet de chambre qui paraissait dévoué à son vieux maître et qui l’entourait de soins prévenants. Mais c’était la cupidité et non l’affection qui dictait son dévouement. Faisant un appel désespéré à mes souvenirs, je me rappelai que cet homme était entré doux fois dans la pièce où nous étions réunis, M. Parent, mon père et moi, quelques heures avant la catastrophe. Les émotions de cette soirée avaient sans doute prédisposé le malheureux vieillard à l’atteinte apoplectique qui l’avait emporté. Son domestique était là, il nous avait entendus ; quand, pendant la nuit, il ne trouva plus près de lui qu’un cadavre, il eut tout le temps nécessaire pour faire disparaître l’elzevir et la somme dont il attestait la restitution. Parent intentèrent un procès à mon père qui eut la douleur et la honte de venir affirmer sans preuve devant la justice qu’il avait satisfait son créancier dans la fatale soirée qui précéda la mort de son bienfaiteur. L’avocat adverse osa dire qu’indigne débiteur, au lieu de pleurer la mort de son créancier, il avait su habilement la mettre à profil, et le jugement qui intervint, sans être aussi affirmatif, fit planer des doutes déshonorants sur la probité de mon père en taxant d’improbable le paiement si tardif qu’il invoquait. C’est par celle flétrissure publique que mon père paya le gain définitif du procès, car si nous n’avions pas la quittance, nos adversaires ne purent pas davantage produire le litre de la dette !.. Moralement certain qu’un crime avait été commis et que le voleur était le valet de chambre de M. Parent, je le dénonçai au parquet du tribunal ; mais les perquisitions opérées n’amenèrent aucun résultat et l’enquête ne produisit nulle charge sérieuse contre le coupable. Cet insuccès acheva notre déconsidération dans le pays. On répéta partout, et nos adversaires crièrent sur les toits que non content de nier une dette, nous abritions notre infamie derrière un odieux mensonge, et que pour nous laver d’une action mauvaise nous n’avions pas craint d’accuser un pauvre domestique, un serviteur dévoué de notre bienfaiteur, un innocent !.. Cet innocent prétendu quitta peu après le pays, Il vint s’établir à Paris. Je faisais surveiller ses actions et sa vie. Deux mois après son installation dans la grande ville, il y avait acheté, lui dépourvu, ou peut s’en faut, de toutes ressources, une maison qu’il paya trente mille francs !.. Mais un verdict d’acquittement avait été prononcé en sa faveur. Il n’était plus justiciable que du tribunal de Dieu !.. Nous étions vaincus, continua le major, nous devions céder, mon père et moi, au malheur inouï de notre destinée. A notre tour, nous quittâmes notre ville natale où tout nous rappelait au sentiment d’une catastrophe plus terrible que la mort même, car nous étions atteints dans ce que l’homme moral a de plus cher et de plus précieux. Dans tous les regards, nous lisions la réprobation dont nous étions l’objet, là où ma famille avait toujours joui d’un ce nom sans tache et d’une juste considération. Mais ce dernier coup avait terrassé mon malheureux père. Il ne devait plus s’en relever. Il affectait avec moi une résignation entière à son sort, mais les protestations de sa tendresse paternelle ne pouvaient me tromper. Je ne savais que trop qu’il était frappé au cœur. Après quelques mois d’une lente agonie, il s’éteignit dans mes bras en pardonnant à ses ennemis, mais en me léguant le soin de réhabiliter sa mémoire. Devant son lit de mort, je jurai d’accomplir sa dernière volonté et je n’ai pas failli à ce serment. Pas un instant je n’ai interrompu mes recherches ; j’ai fait fouiller toutes les librairies, fait visiter toutes les bibliothèques, remué tous les magasins de bricà-brac de Paris et de la plupart des départements. J’avais un agent chargé d’éclairer toutes les démarches, de contrôler toutes les transactions du valet de chambre de M. Mais cet homme est mort depuis un an, une vente a eu lieu à son décès, et le précieux livre n’y figurait pas. Alors seulement je perdis courage et j’eus la conviction qu’il avait été détruit. Je me dis que la même main qui avait spolié les héritiers de M. Parent, avait dû anéantir en même temps le témoignage sans réplique de l’innocence de mon père et la preuve d’un odieux crime !.. Ce que mes soins, ma sollicitude qui ne s’est jamais lassée, n’avaient pu faire, un hasard inattendu l’a accompli. Landolfi possède ce livre inestimable pour moi. Je l’ai vu de mes yeux, touché de mes mains. Armé de cette preuve, je ferai un second appel à la justice de mon pays et j’accomplirai dans la ville natale de mon père, la solennelle réhabilitation de sa mémoire. Ainsi, j’aurai tenu mon serment et rendu l’honneur à mon nom. Mais Landolfi qui vous aime, ma pauvre Clémence, ne me cédera l’elzevir que quand il sera votre mari. C’est la condition Inéluctable qu’il a posée. Votre père a-t-il agi conformément à son devoir en l’acceptant ? Clémence lendit sa main amaigrie à son père et lui dit avec des larmes dans la voix : Vous êtes le juge de votre honneur, du mien, mon père, et pour moi c’est une consolation d’apprendre de vous que mon malheur sert du moins à l’accomplissement d’un devoir !.. Le père et la fille confondirent leurs larmes. En recevant la lettre du major et les quelques lignes désespérées de Clémence, Xavier, frappé de stupeur, demeura pendant quelques heures dans une sorte d’anéantissement de la pensée. Des images repoussantes ou ironiques traversaient son cerveau par éclairs comme ces dessins burlesques et monstrueux qui se succèdent dans la lanterne magique. Dès que lui revint le sentiment net et saisissant de son malheur, la douleur fut si atroce qu’il tourna plusieurs fois sur lui-même, comme abasourdi par un coup furieux, et il tomba inanimé sur le parquet de sa chambre. Une fièvre violente ne tarda pas à se déclarer, mais l’hôtelier chez lequel il logeait à Lille s’était intéresse à lui et il l’entoura de soins intelligents. Un bon médecin fut appelé, et ses prescriptions arrêtèrent les développements du mal physique. Au bout de cinq jours, il était sur pied. Encore bien faible, il se mil en route pour Metz où il arriva le second jour. A cette époque les voies rapides ne desservaient qu’un petit nombre de points et la diligence jouissait de son reste. Xavier arriva à Metz exténué de corps et d’esprit. Il trouva chez lui une lettre de Mme Plinchard qui le priait de passer chez elle dès qu’il serait de retour. L’une de ses premières pensées avait été un désir de vengeance. Il voulait aller trouver le Corse et lui demander compte du changement de résolution du major. En vain il s’avouait à lui-même que Gaëtano ne l’avait pas trompé. Ils étaient rivaux, le Corse lui avait fait part franchement de ses sentiments pour Clémence. Il était donc dans son droit en essayant de le supplanter. Seulement, il restait à savoir si les moyens qu’il avait employés étaient légitimes et loyaux. Mais quels qu’ils fussent, Xavier était décidé aux partis violents. Il était dans un de ces moments où la raison n’a plus voix au chapitre. Cette perspective d’un duel était d’ailleurs le seul adoucissement possible à ses intolérables tortures. Mme Plinchard lui parlerait sans doute de Clémence, c’était là l’intérêt prédominant, et Xavier se rendit en hâte chez la veuve. A peine put-elle le reconnaître ; ses joues creuses, ses yeux brillants, ses lèvres amincies et pâles, faisaient peine à voir. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. mon Dieu, comme vous voilà !.. fut le le premier cri de Mme Plinchard en l’apercevant. Je me rends à vos ordres, Madame, dit Xavier. Mais vous êtes effrayant à voir !... dit la veuve enjoignant les mains. Est-il possible que l’amour arrange comme cela un homme !.. Vrai, je ne l’aurais pas cru. Et dire que Clémence est logée à la même enseigne ! ma foi, vous direz tout ce que vous voudrez, l’amour est une belle chose, mais mieux vaut moins aimer et vivre plus longtemps. J’avoue que je ne serais pas de cette force !.. Avis à qui voudra m’adorer ! Mme Plinchard, on le voit, essayait par cet enjouement forcé de faire diversion, ne fût-ce qu’un instant, au supplice qu’endurait Xavier, et dont le témoignage était si éloquemment écrit sur son front pâli. Mais elle ne put arracher un sourire à cette souffrance tenace. De tout ce qu’avait dit la veuve, Xavier n’avait retenu qu’une chose, c’est l’assurance que sa bien-aimée ne souffrait pas moins que lui. Car les chagrins d’amour sont impitoyables pour qui en est l’objet ou la cause. Un amoureux qui donnerait sa vie sans hésiter pour celle qu’il aime savoure délicieusement les larmes qu’il lui fait verser. Vous prenez aussi les choses trop au tragique ! mon cher Xavier, ajouta la veuve en prenant les mains du jeune homme. Je comprends votre douleur, mais il ne faut pourtant pas vous faire mourir. Un homme de cœur accepte plus courageusement que vous ne faites les déceptions amoureuses. Après tout, il, vous reste une consolation qui vaut peut être tout le bonheur qu’un autre se promet, c’est l’assurance des regrets de Clémence, c’est son désespoir au moins égal au vôtre. Dépêchez-vous d’apprendre qu’elle vous aime toujours, car bientôt elle ne pourra plus le penser et elle ne pourra plus me charger de vous le dire... merci, chère dame ; merci de ces bonnes paroles. Vous êtes une envoyée du ciel, vous qui faites briller le seul rayon consolateur qui, depuis une semaine, ait traversé mon désespoir !.. Décidément, vous êtes un héros de roman, au grand complet !.. Je ne m’étonne plus que vous soyiez le chérubin de Mme Quentin. Pour moi, je monte aussi en grade. Me voilà passée envoyée du ciel.. il est vrai que je fréquente le paradis de la Ronde !.. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous dire des folies. Clémence veut que vous viviez, que vous preniez le dessus sur une douleur qu’elle comprend, qu’elle serait même désolée de voir trop tôt vous quitter... à ce que je suppose du moins, en jugeant de son cœur par celui de toutes les femmes.... Elle vous sait, elle vous veut malheureux, mais non moribond. Il ne faut pas jeter comme cela le manche après la cognée... Vous êtes jeune, bien doué, et la vie a des compensations pour les jolis garçons !.. Si je n’ai pas Clémence, je veux mourir... Je connais la phrase, je l’ai souvent entendue au théâtre et même un peu ailleurs... dit la veuve en minaudant ; mais cela n’est pas sérieux. D’ailleurs Clemence n’est pas encore mariée... au moins attendez pour vous désespérer tout à fait que le conjungo soit prononcé... Mais enfin, dit Xavier qui écoutait à peine la veuve et suivait sa propre pensée, qu’a donc, pu faire cet infernal Landolfi pour décider le major, qui est un homme loyal, à fausser la parole qu’il m’avait donnée ?.. Il y a certainement là un mystère d’iniquité... Je n’aime pas plus que vous ce Corse de malheur, mais je dois dire que d’après ce qui m’a été révélé, le motif qu’il a fait valoir n’implique ni mensonge ni déloyauté. Il a seulement voulu se faire payer un service capital rendu à M. Quel amoureux n’en eût fait autant ?.. Je ne sais rien de positif. Mais voici ce que je puis affirmer, car je le tiens de Clémence elle-même. Ce Landolfi, qui est un intrigant très-fort, a découvert, je ne sais comment, un litre de famille dont la disparition a eu l’influence la plus funeste dans le passé sur la destinée des Grandurand père et fils. Oui, le major m’a écrit qu’il s’agissait d’une responsabilité d’honneur, de l’accomplissement d’un devoir, que sais-je ?.. Mais le premier devoir d’un père est de faire le bonheur de sa fille... mais vous parlez à votre point de vue d’homme amoureux ; le major s’est placé, lui, sur un autre terrain... Je ne l’approuve pas et je le lui ai dit à lui-même.. mais il est le maître, enfin !.. Faites donc appel à votre raison, résignez-vous.. il vous reste des cœurs dévoués à votre infortune, de vrais amis... Merci de votre sympathie, madame ; mais quoi qu’il arrive je ne serai pas témoin de l’insolent bonheur d’un autre. dit la veuve très-effrayée cette fois. Rassurez-vous, madame, je ne songe point au suicide. Mon excellente mère m’a, Dieu merci, élevé dans des principes qui me font considérer comme un crime sans pardon la mort volontaire. Je veux bien fuir les hommes, mais je sais que je n’échapperais pas à un Dieu vengeur. Non, je ne veux pas me tuer, mais je mettrai l’étendue des mers entre moi et le théâtre de mon malheur... Quoi qu’il arrive, dit la veuve avec une émotion vraie, né parlez pas sans m’avoir vue et ne parlez que quand tout sera consommé. S’il y a du nouveau, je vous appellerai. Xavier quitta Mme Plinchard la mort et la rage dans le cœur. Il ne lui avait pas dit que son intention formelle était d’adresser une provocation à Landolfi. Il ne voulait pas violer la loi divine en recourant au suicide, et cependant il brûlait de tremper ses mains dans le sang de son rival, comme si le meurtre d’autrui n’était pas aussi justement condamné que le meurtre de soi-même. Mais le cœur de l’homme passionné a de ces contradictions. Xavier se présenta plusieurs fois, mais en vain, chez M. Il se douta bien que le Corse avait prévu sa visite et l’avait consigné à sa porte. Il se décida donc à guetter son départ ou son retour, et le lendemain dans la matinée les deux rivaux se trouvèrent en présence. c’est vous, mon pauvre Xavier ! dit Gaëtano en affectant une pitié railleuse. D’abord je vous prie, monsieur, de m’épargner ce témoignage d’une insolente commisération, dit Xavier avec une animation provocante. Il paraît que vous vous attendiez à ma visite, car depuis hier vous êtes introuvable chez : vous. Je viens vous demander compte, monsieur, de votre conduite à mon égard. J’exige une satisfaction de cette insulte. Je comprends votre chagrin, mon cher monsieur Xavier, dit le Corse tranquillement ; mais que puis-je y faire ?.. Nous avons tous deux accepté la lutte. J’ai été plus heureux que vous, il faut vous résigner. Nous avons joué serré tous deux, mais si vous avez gagné la première partie, moi j’ai triomphé à la seconde... moi, monsieur, c’est la partie d’honneur que je viens vous proposer... et celle-là ne se refuse pas !.. Permettez, ricana Gaëtano, c’est là une grave erreur, vous auriez trop d’avantages contre moi... car, enfin, que risquez-vous désormais ?.. Vous avez tout perdu, moi j’ai tout gagné... Vous voyez bien que la partie n’est pas égale. Ainsi, vous refusez de vous battre ?.. Vous savez, sans doute, qu’un homme trouve toujours le moyen d’infliger a un autre homme une insulte telle qu’il doit la venger ?.. C’est peut-être vrai en général, ce ne l’est pas au cas particulier. L’insulte dont vous parlez ne peut être qu’une voie de fait. de deux choses l’une : ou vous essaierez de me frapper sans témoins, et je ne redoute pas celte éventualité par la raison que je suis plus robuste que vous et que pour un coup dont vous me frapperiez vous en recevriez deux ; ou ce sera en public, dans un café... dans ce cas-là encore je dédaignerais une satisfaction par les armes. Les tribunaux m’accorderaient la seule vengeance que j’ambitionne, et les gens sages m’approuveraient. Je vous prends votre promise, je ne veux pas vous tuer par dessus le marché !.. Xavier se sentit une envie féroce de se jeter sur ce misérable qui faisait si bon marché des considérations d’honneur et de dignité personnelles acceptées par tous les gens de cœur. Mais le Corse avait dit vrai, il était physiquement très-supérieur au frêle Xavier, à qui d’ailleurs répugnait invinciblement une lutte de portefaix. Soyez tranquille, monsieur, dit Xavier avec un énergique sentiment de dégoût... mon intention n’est pas d’en venir avec vous à un ignoble pugilat. Je ne m’exposerai pas non plus à figurer sur les bancs de la police correctionnelle derrière laquelle vous abritez votre courage et votre honneur. Quand un homme en est descendu au degré de bassesse où je vous vois, il peut encore être un obstacle, il reste un être dangereux et malfaisant, mais il ne saurait plus exciter la colère d’un honnête homme. Je vous laisse à votre destinée, monsieur, elle me vengera assez du malheur que vous avez jeté dans ma vie. Mais j’emporte une douleur de plus, celle de savoir ma pauvre chère Clémence livrée à un misérable tel que vous, à un lâche !.. Et des yeux étincelants de Xavier jaillissaient des éclairs de haine et de défi Le Corse bondit sous l’outrage et parut prêt à se précipiter sur l’agresseur. Mais il se contint, et il força ses lèvres à ébaucher un sourire de dédain menteur. Vous vous fâchez, donc vous avez tort ! Moi, je suis trop heureux pour n’être pas indulgent !.. Et le Corse rentra chez lui en fredonnant, Xavier le suivit des yeux jusqu’à sa porte, et le trouva si vil qu’il se félicitait presque d’être dans l’impossibilité, au moins morale, de se mesurer avec lui. Du reste, il s’était un peu soulagé en disant à Landolfice qu’il pensait de lui, et il réfléchit que sa douleur eût été autrement amère si en faisant couler son sang il s’était vu contraint de le plaindre et de l’estimer. Xavier devait une réponse à la lettre du major. Il est inutile de la rapporter ici, on devine aisément ce qu’elle dut être ; on comprend qu’en l’écrivant il n’oublia pas qu’il s’adressait au père de sa bienaimée, à un homme respectable et qui n’avait pu changer si subitement de résolution sans obéir à des motifs de la dernière gravité. D’ailleurs, comme l’avait dit Mme Plinchard, le mariage de Clémence avec Landolfi n’était pas encore accompli, et le triste Xavier se rattachait malgré lui à celle impérissable impulsion des passions vraies et des grandes infortunes qui veulent espérer contre toute espérance. Grandurand le père de Clémence, l’homme qui avait dû être son père, qui pouvait le devenir encore. Le major crut devoir écrire une nouvelle lettre à M. d’Ancerville envers qui il se sentait des torts. Il la fil sur le ton d’une paternelle bonté. Il terminait ainsi : « Du courage, mon cher enfant, ne vous laissez pas terrasser par la poignante déception qui vous frappe. J’en ai eu besoin aussi, croyez-le, pour agir comme je l’ai fait. Mais nous avons tous ici bas des devoirs à remplir. J’ai accompli le mien en honnête homme, bien que les apparences ne me fussent pas favorables. Le vôtre, mon ami, est de vous résigner à ce qui est irréparable et vous pouvez encore avoir une heureuse influence sur la destinée de celle qui vous est chère. Par l’acceptation de votre sacrifice, par votre résignation, rendez-lui plus facile l’accomplissement de ce qu’elle doit à son père, de ce qu’elle se doit à elle-même. Cette abnégation doit tenter votre générosité, elle sera pour moi un titre de plus à l’estime et à l’affection que je vous garderai toujours. » Cette lettre ôtait tout espoir au pauvre Xavier, et cependant elle lui fit quelque bien puisqu’elle l’associait en quelque sorte à la destinée de sa chère Clémence. Il pouvait encore quelque chose pour elle, il est vrai, en ne cherchant pas à revendiquer les droits que lui donnait sur son cœur l’amour qui les unissait. Mais cet amour était trop pur pour qu’il vînt à la pensée de Xavier d’y faire un appel quand Clémence serait la femme d’un autre. Il avait pour elle une adoration trop entière, trop exclusive d’un grossier égoïsme, pour troubler sa vie par des tentatives coupables. La lettre du major répondait donc à sa résolution et l’affermit dans son projet de quitter la France et l’Europe. On sait que Landolfi, en faisant ses visites officielles à la famille Grandurand, n’avait pu voir Clémence qui était alors souffrante. Il n’avait pas demandé à lui être présenté en qualité de futur mari, et pendant plusieurs jours il s’était abstenu de se présenter à l’ermitage. Il comprenait que sa présence ne pouvait qu’empirer la situation délicate qu’il s’était faite. Il voulait laisser s’exhaler les premiers efforts d’une résistance prévue avant d’apparaître comme l’incarnation de la fatalité qui avait brisé toutes les espérances de la jeune fille. Clémence lui avait su quelque gré de cette réserve, ou du moins elle s’était applaudie de n’avoir à subir que le plus tard possible la présence de l’homme qu’elle abhorrait et qui allait devenir son maître. Cependant le temps s’écoulait, et le jour fixé pour le mariage était proche. En homme prévoyant, Gaëtano était muni depuis longtemps des pièces dont la production était légalement obligatoire. De son côté Se major était en règle. Encore trois jours, et tout devait être consommé. Il était temps que le futur fît à sa fiancée une visite de courtoisie. Les plus strictes convenances lui en faisaient une loi. La santé de Clémence paraissait améliorée. Un peu de couleur était revenue à ses joues et la fièvre avait disparu. Le major commençait à se frotter les mains en s’applaudissant de sa fermeté. L’avant-veille du jour fixé pour le mariage, M. Landolfi se présenta donc à l’ermitage et fut admis à faire sa cour à Clémence. Il montra de l’aisance, affecta de ne se prévaloir en rien de son titre de futur et prodigua les marques de respect et d’affection à madame Quentin. En se retirant Gaëtano, s’approchant de sa fiancée, lui dit seulement : Il y a longtemps, mademoiselle, que j’aspire au bonheur que M. votre père a bien voulu me promettre. Je n’adresse plus au ciel qu’une prière, c’est que vous voyiez arriver sans trop de répugnance le jour qui doit le consacrer !.. Clémence ne trouva pas une parole de réponse. Son fiancé s’inclina devant elle, sans même lui prendre la main, et quitta l’ermitage. Comme vous avez été glaciale avec lui !.. n’attristez pas par des reproches les deux jours de grâce qui me restent !.. Le major alla fumer un cigare. C’était son grand recours contre les difficultés de la vie. Le mariage était à la veille d’être célébré. Xavier voulut tenir la promesse qu’il avait faite à Mme Plinchard et il se rendit chez elle dans l’après-midi. Il avait l’apparence du calme, mais la fièvre le brûlait intérieurement. Il avait celle impatience du désespoir qui appelle une solution, fût-elle la mort. Les heures pour lui étaient de feu et de plomb, dévorantes, lourdes et interminables. Il vivait dans l’asphyxie morale, dans le cauchemar à l’état permanent. Huit jours de plus de cette existence et c’en était fait de lui. Je viens vous adresser mes adieux et mes recommandations. Je ne serai pas témoin de ce qui se prépare, je vous l’ai dit. Je vais me rendre à l’ermitage, dit Mme Plinchard, j’y annoncerai votre résolution. Tout est fini pour vous, en effet, et pour Clémence. Il y a quelques jours encore, j’ai eu une lueur d’espoir, le major semblait triste, songeur ; sa fille était plus que souffrante. elle m’inquiétait vivement ; aujourd’hui la sérénité est revenue sur le front de M. Grandurand, mais il se fait illusion sur l’état de sa fille. N’importe, partez et que la bénédiction de Dieu vous accompagne. Clémence n’oserait pas supporter votre regard. Dites-lui, vous qui restez près d’elle, dites lui bien que je lui pardonne, que je pars en l’aimant, que je vivrai, tant que je pourrai vivre, en l’aimant, que je mourrai en l’aimant, qu’elle est ma compagne devant Dieu et que je n’en aurai jamais d’autre. On lui dira tout cela, mais dès ce soir, et seulement ce soir, car demain ce serait trop tard. et ce ne serait plus moral. Mais ne vous engagez-vous pas au-delà de vos forces ? A votre âge, renoncer à tout ce qui fait le bonheur de la vie, à l’amour, à ses enchantements. Je ne prends point un engagement téméraire, l’amour ne m’a apporté que des douleurs qui me le font détester, mais aussi des délices dont je veux me souvenir toujours. Il n’y a plus désormais au monde qu’une femme. et elle ne peut être à moi. C’est flatteur pour notre sexe !. Mais je fais la part de votre position exceptionnelle et je vous excuse. Seulement, vous me permettrez de ne pas prendre pour parole d’évangile la démission que vous donnez des prérogatives et des droits du sexe fort, mais volage, dont vous êtes l’un des plus jeunes représentants. L’avenir se chargera de me donner raison. Il vous prouvera qu’il est des hommes capables d’être fidèles à un unique amour. si tous les hommes étaient bâtis sur votre modèle !. Mais non, on les aimerait trop. Est-ce demain que vous quittez Metz ?. Je ne sais qu’une chose, c’est que j’irai le plus loin possible. J’ai réalisé tout ce que je possède et cela n’a pas été difficile, ma modeste fortune était placée chez un banquier, et aussi en inscriptions de renies ; j’ai tout en portefeuille, car je vais dire un éternel adieu à cette ville, à celte Europe qui m’ont été si funestes ! Vous nous reviendrez un jour, j’en ai le ferme espoir ! Oui, pour être témoin du bonheur d’un autre, pour voir Clémence heureuse !. Ou pour prier sur une tombe, dit tout bas Mme Plinchard. Je m’embarque dans trois jours au Havre sur le Bellerophon, un paquebot français qui me transportera aux Etats-Unis, mon séjour provisoire. Mais ce ne sera pas assez de l’Atlantique entre Clémence et moi. et je voudrais que le monde fût plus grand pour la fuir plus loin encore. Pauvre garçon, dit Mme Plinchard attendrie. Mais non, je le vois bien, vous êtes trempé autrement que les autres. et pour le moment du moins, vous repousseriez toutes les consolations, même les plus dévouées ; même les plus tendres. ajouta la veuve avec certain regard en dessous qui eût donné à penser à Xavier s’il n’avait été tout entier à son désespoir. Je ne puis, je ne veux pas être consolé, dit-il. Adieu, excellente Mme Plinchard, je me souviendrai toujours de vos bontés, de votre compatissance. Il est temps de nous séparer, croyez bien que partout où je serai un cœur ami gardera la reconnaissance qu’il vous doit. dit Mme Plincharden s’essuyant les yeux ; voilà un garçon dont c’est décidément la destinée de faire pleurer le sexe faible. Partez donc puisqu’il le faut, mais avant je veux que vous m’embrassiez. c’est bien permis à une veuve inconsolable comme moi !. de grand cœur, Madame, dit Xavier en posant ses lèvres sur le front rougissant de la dame. Tenez, ce baiser-là vous portera bonheur, j’en ai l’espoir. Je sais bien que vous en auriez préféré un autre, mais ici-bas rien n’arrive guère de ce qu’on désire. Mais puisque je suis en train de vous accorder des faveurs compromettantes, je vous permets encore de m’écrire. de loin en loin, pour qu’on sache si vous êtes encore de ce monde. Voilà, Madame, ce que je ne puis vous promettre, dit Xavier. Je veux rompre avec mon passé tout entier. Vous donner de mes nouvelles, ce serait en demander de ceux que je ne veux pas oublier, mais dont je ne veux pas connaître la destinée. Xavier quitta Mme Plinchard le cœur déchiré. Comment il passa la nuit suivante, Dieu seul le sait. Le lendemain matin, l’église Saint-Vincent recevait un visiteur dont l’attitude affaissée, le regard éteint, le front penché furent remarqués des fidèles qui assistaient aux messes basses. Il s’approcha de l’autel, s’agenouilla sur les dalles et adressa au ciel une fervente prière. C’était Xavier qui avait voulu voir le sanctuaire où Clémence allait jurer d’être pour toujours à un autre. Mais l’âme profondément religieuse du jeune homme ne pouvait adresser à Dieu qu’une prière généreuse et repousser les conseils d’un odieux égoïsme. Il lui demanda donc, avant tout, de faire heureuse sa chère Clémence et de garder pour lui seul la désespérance. Cette prière fut ardente, et elle fut longue. Il ne pouvait se décider à quitter cette église qui allait recevoir Clémence et consacrer sa destinée. Tout à coup, un bruit de cloches retentit sous les arceaux sonores. Xavier se réveilla comme d’un rêve, les sons joyeux annonçaient la pieuse cérémonie qui allait avoir lieu. Xavier s’enfuit précipitamment vers sa demeure où toutes ses dispositions de départ étaient faites, où une chaise de poste l’attendait tout attelée. Retournons au sein de la famille Grandurand. Elle avait quitté l’ermitage pour revenir à Metz où le mariage devait être célébré. Gaëtano était venu voir sa fiancée dont la santé paraissait raffermie. Tous les désirs du Corse allaient être accomplis. Sur son front rayonnaient les flammes de l’amour heureux et la satisfaction d’un triomphe chèrement acheté. Clémence ne put dormir de toute la nuit qui précéda le grand jour. Le matin, elle était plus pâle encore que de coutume ; cependant elle ne fit entendre aucune plainte. Elle avait recueilli la veille avec avidité les détails que la veuve lui avait donnés sur sa dernière entrevue avec Xavier. Elle l’avait remerciée avec effusion de lui avoir transmis les dernières recommandations de Son bien-aimé, mais elle avait trouvé naturel le serment qu’il avait fait de n’être jamais à une autre qu’elle. - Si j’avais été libre, j’aurais agi comme lui, dit-elle, et je suis sûre qu’il tiendra son serment. Moi seule le connais tel qu’il est. C’est une nature rare et exquise. Moi aussi, je lui serai fidèle. ajouta t-elle avec une sinistre contraction du front et des lèvres. Mon père a bien pu me sacrifier, mais il ne peut pas m’empêcher de mourir. Voilà de belles idées, ma chérie !. Voulez-vous bien chasser ces imaginations-là !. Soyez tranquille, je tiendrai la promesse que j’ai faite à mon père. On fera de moi tout ce qu’on voudra, mais je les défie tous d’arracher de mon cœur l’image qui y est gravée et qui le dévorera. C’est là mon seul espoir et le secret de ma résignation. Que peut-on dire à une âme souffrante qui veut mourir de sa souffrance ?. Clémence montra à son père un front calme et eut le courage de lui sourire. Elle refoulait en elle les sentiments violents qui cherchaient à se faire jour. Une demi-heure avant la cérémonie, il achevait de s’habiller dans son appartement, lorsqu’un violent coup de sonnette retentit dans la maison. En même-temps des cris et des exclamations se firent entendre et Mme Quentin accourut bouleversée. dit-elle en tombant sur un fauteuil, allez vite !. Et la pauvre dame n’en put dire davantage. Le major se rendit en courant chez sa fille, Elle avait la blanche parure des mariées et elle tenait encore à la main la symbolique fleur d’oranger, mais elle était étendue froide et inerte sur son lit. demanda le major plus mort que vif. Il est arrivé ce que je vous avais prédit. fit la veuve en continuant ses soins à Clémence, vous avez voulu faire l’homme implacable et voilà votre victime. Mais ce n’est qu’un évanouissement, dit le major qui voulait paraître rassuré ; quelque comédie, peut-être !. Avez-vous bien le cœur de parler de comédie devant cette pauvre enfant qui est presque déjà un cadavre ! tenez, avec votre despotisme orgueilleux et vos grands sentiments d’honneur, vous révoltez tout ce qu’il y a de conscience en moi. Faites-la donc revenir puisque ce n’est qu’un évanouissement, baissez la toile puisque ce n’est qu’une comédie. Mais comment cela est-il arrivé ?. Je l’ai quittée il y a une heure, tranquille, résignée, presque joyeuse. Parce qu’elle essayait de vous tromper et peut-être de se tromper elle-même. à peine pouvait-elle se tenir debout ; quand elle prit la couronne d’oranger, les cloches de Saint-Vincent se firent entendre. Elles retentirent en elle comme un glas mortel, elle tomba tout de son long sur le plancher sans quitter ces fleurs que je n’ai pu lui faire abandonner. dit le major qui comprit enfin que l’état de sa fille était grave. Un domestique fut envoyé aussitôt chez le docteur de la famille. Landolfi accourait en costume de marié. Sur l’escalier il rencontra le major dont les traits étaient bouleversés. Et il l’entraîna dans la chambre de sa fille. dit-il en la montrant du doigt par un geste où la colère perçait sous la douleur. Gaëtano ne répondit rien et prit rapidement la main de Clémence. Il interrogea anxieusement l’artère et un nuage fit plisser son front. En le voyant venir, Mme Plinchard se rendit en hâte dans la chambre du major. Elle y trouva, comme elle l’espérait, ce qu’il fallait pour écrire. Elle traça une seule ligne, cacheta le papier et écrivit la suscription. La lettre était adressée à Xavier et ne contenait que ces mots : « Restez, ne vous effrayez pas tout n’est pas désespéré. » Elle appela sa domestique dont elle s’était fait acompagner pour aider la bonne du major dans ses préparatifs de noce. Gaëtano, immobile, avait consulté pendant plusieurs minutes le pouls de Clémence. Il faut la faire revenir à elle. Je vais chercher des sels énergiques que je n’ai pas sur moi. El il partit en courant, tandis que Mme Plinchard rentrait dans la chambre de la jeune fille toujours immobile et glacée. Et ce docteur qui ne vient pas ! disait le major en se frappant désespérément le front. Mais votre gendre est médecin aussi. dit la veuve avec un sourire ironique : N’avez-vous pas confiance en lui ?. Non, il est médecin militaire ; il n’a pas l’habitude de soigner les femmes. Le docteur Merville a plus d’expérience, et d’ailleurs il connaît le tempérament de Clémence ; Pendant dix minutes on attendit ; Ni le jeune ni le vieux médecin n’arrivaient. Ils me la laisseront mourir !. criait le major en frappant du poing sur les meubles ; on monte l’escalier, dit Mme Plincharden se précipitant vers la porte. C’était le vieux docteur, en effet. Il savait déjà ce dont il s’agissait ; Ce n’est pas un évanouissement ordinaire. dit-il, après avoir, comme Gaëtano, interrogé le pouls et ausculté la malade. C’est une défaillance dont le principe est nerveux et qui ressemble beaucoup à un accès de catalepsie. Voyons, rie vous affligez pas ainsi. Il y a du remède, bien que le cas soif gravé. ça, il faut qu’elle aime à l’adoration ou qu’elle déteste cordialement son fiancé. car c’est une forte émotion qui a amené la crise. Gaëtano arrivait sur ce mot, il voulut appliquer sous les narines de Clémence un flacon qu’il déboucha. Qu’est-ce que c’est que cela ?. Des sels anglais d’un grande puissance, dit le Corse. Ne voyez-vous pas que l’état de cette jeune fille est cataleptique. Il faut attendre patiemment la réaction, et elle peut se faire attendre. Je n’ai plus rien à faire ici, pour le moment du moins. Quand la vie reviendra, faites-moi appeler, et surtout n’essayez d’aucun remède avant que je ne sois là. Grandurand suivit le docteur et lui demanda la vérité entière sur l’état de sa fille. Je ne puis rien vous dire, major, tout dépendra des symptômes qui, accompagneront sa résurrection, car, je ne vous ; le cache pas, elle a un pied dans la tombe. Vous la mariez malgré elle, c’est évident pour moi. Cette nature de sensitive aura tout refoulé, tout concentré, et l’explosion a eu lieu. Dieu veuille qu’elle ne l’emporte pas !. Le major n’en put rien tirer de plus. Il rentra dans la chambre à coucher. Sa démarche était lente, son œil injecté, l’artère de son front battait avec force. Mme Plinchard, Gaëtano, quelques invités étaient réunis autour du lit où gisait Clémence. Excepté moi, j’imagine, dit le Corse avec hauteur. éclata le major d’une voix terrible. Gaëtano déchiquetait à belles dents ses gants blancs de marié. Le major resté seul avec sa fille, la considéra pendant quelques minutes, morne, terrassé, les mains pendantes et entrelacées. Il vécut dix années pendant ces quelques minutes. Tout à coup il couvrit désespérément de baisers le front et les cheveux de la jeune fille. Il se releva ensuite, pour recommencer bientôt ses caresses et donner cours à ses larmes. Il était en proie à la lutte la plus atroce qui puisse déchirer le cœur d’un homme. Il était placé entre sa tendresse de fils et son amour de père. Il ne pouvait obéir à l’une qu’en sacrifiant l’autre. Ses yeux égarés par la douleur, s’arrêtèrent par hasard sur un crucifix de bronze placé au-dessus du chevet du lit. Il n’était pas dévot, il n’était pas même croyant. Cependant son regard se fixa sur l’auguste image et son cœur lui demanda conseil. Le divin crucifié répondit à cet appel. Le pauvre père tomba à genoux : Si elle revient à la vie, je renonce à mon œuvre ; elle devient criminelle. Non, je n’ai pas le droit de tuer ma fille pour réhabiliter mon père. Je veux rendre l’honneur à notre nom, mais n’est-ce pas un misérable orgueil qui me pousse plutôt que ma vénération pour une mémoire chère ?.ah ! Mon père, mon père, pardonne-moi d’abandonner la cause !. Dieu sait bien que lu es innocent et du haut du ciel lu m’ordonnes, n’est ce pas, de sauver ma fille ? Rendez-la moi, mon Dieu, et je jure que ce fatal mariage ne s’accomplira pas !. Le major, épuisé par ce paroxisme de douleur, se laissa tomber sur un fauteuil et pendant une heure le silence de la chambre ne fut interrompu que par les soupirs douloureux qui s’exhalaient de la poitrine du malheureux père. Il se leva tout à coup. Un bruissement d’étoffe s’était fait entendre et la main détendue de la jeune fille avait laissé échapper la couronne d’oranger qui roula sur le parquet. Le major appela précipitamment Mme Plinchard. Elle accourut pour être témoin du retour de Clémence à la vie. Son évanouissement avait duré près de deux heures. Le major l’embrassait en lui prodiguant les noms les plus tendres. dit Clémence en se dressant avec peine, tandis que ses yeux égarés cherchaient autour d’elle avec une expression d’angoisse et de terreur. Près de ton père, dit le major, qui t’aime, qui veut le rendre au bonheur. dit la malheureuse fille avec une navrante expression d’amertume ; mais je suis mariée. Et ses dents s’entrechoquaient et ses mains formulant le signe de la prière se croisaient désespérérément. Le major et Mme Plinchard s’efforcèrent de la rassurer. Heureusement, ces symptômes de délire ne durèrent pas. Le docteur Merville fut mandé de nouveau. Dès avant son arrivée, Clémence put se lever et quitter son lit. Le major vint annoncer la bonne nouvelle à toutes les personnes réunies au salon. Un éclair de joie passa dans les yeux de Gaëtano. Puisque Clémence est revenue à elle, dit-il, il est temps de nous rendre à la mairie. dit le major entre ses dents. Gaëtano vous n’y traîneriez qu’un cadavre !. J’aurai l’honneur de vous voir dans la soirée ou demain. Le congé ne souffrait pas de réplique, Gaëtano se retira la rage dans le cœur. Tout était encore remis en question pour lui. Au moment de toucher à la réalisation de ses vœux, une fatalité inexorable venait renverser ou du moins ébranler jusqu’en ses fondements l’édifice si laborieusement construit. C’était à désespérer tout homme moins bien trempé que Gaëtano. Mais la ténacité et l’énergie des résolutions formaient le fond de son caractère. Il était de ces hommes qui ne renoncent jamais au succès et qui ne reculent devant aucun moyen pour l’obtenir. Mme Plinchard était restée seule avec Clémence, tandis que le major s’était rendu au salon. Elle se jeta dans les bras de la jeune fille qui, tout émue, toute frissonnante, apprit le changement de résolution de son père. Les côtés affectueux du caractère de la veuve avaient décidément prévalu et elle était franchement heureuse du bonheur de Clémence. Peut-être aussi sa conviction absolue de ne pouvoir jamais être aimée de Xavier avait-elle quelque peu contribué à lui faire épouser si complétement les intérêts de la jeune fille. Il est des mystères qu’il est imprudent ou dangereux de vouloir pénétrer. Tu es sauvée ma bonne Clémence !. Pour la première fois, dans son expansion, la veuve tutoyait maternellement sa protégée. fit la veuve avec une moue mystérieuse. Je vous avais dit que M. Xavier m’avait fait ses adieux, et qu’il devait partir à dix heures, juste au moment fatal. Mais, à dix heures moins dix minutes, je lui ai écrit un bout de lettre qui a bien pu, comme je le connais, le décider à rester. Clémence se jeta au cou de la veuve et sanglota sur son sein. Mais ces sanglots ne lui faisaient plus de mal, ils détendaient au contraire le paroxysme nerveux qui avait amené la crise, et ils contribuèrent beaucoup à la rendre à la vie. Grandurand prit sa canne, son chapeau et se dirigea vers la demeure de M. Il voulait avoir avec lui une explication définitive. Il avait solennellement promis à sa fille qu’il renonçait à ses projets. Clémence le supplia d’adoucir dans la forme, autant qu’il serait possible, la rupture qu’il allait dénoncer au Corse. Elle fit espérer à son père qu’en ne brusquant rien, Gaëtano, cédant à un bon sentiment, finirait peut-être par livrer le précieux elzevir en renonçant à ses prétentions conjugales. C’était mal connaître l’homme auquel sa destinée avait été si près d’être liée. Mais la jeunesse est confiante, elle ne soupçonne pas le mal, et d’ailleurs Gaëtano ne devant plus être son mari, elle était toute disposée à l’indulgence envers lui. Le major ne partagea pas précisément ces illusions et le dit, comme il le pensait, à Clémence. bien, mon père, dit-elle embrassant un dernier espoir, peut-être M. Landolfi se rendra-t il à d’autres considérations que celles qui jusqu’ici ont dicté sa conduite. Offrez-lui de mettre un prix à la vente de son elzevir. Si vous avez peu de confiance dans la générosité de ses sentiments, il acceptera les propositions que vous lui ferez. Ne vous laissez pas arrêter par la crainte d’un sacrifice au-dessus de vos ressources. je vous en conjure, disposez-en comme si elle était votre bien propre. Te dépouiller ma pauvre Clémence ! Si vous saviez avec quel bonheur j’achèterais votre repos à ce prix ?. Tout m’est facile, tout m’est doux à accomplir, puisque vous voulez bien me laisser disposer de mon sort. Qu’est-ce qu’un peu d’argent quand il s’agit de vous faire une grande joie, de réaliser le rêve de votre vie ?. Que je ne possède plus rien, mais que je vous voie satisfait, c’est tout ce que je demande au ciel. Tiens, Clémence, dit le major attendri, tu vaux décidément mieux que moi !. Le major ne tutoyait sa fille que dans les grandes occasions. Cette forme familière de langage était toujours chez lui l’indice d’une émotion portée à sa dernière puissance. Grandurand trouva Landolfi absorbé dans ses réflexions. Le jeune homme s’attendait d’ailleurs à la visite du major et il se préparait à résister aux sollicitations qu’il prévoyait, car il ne doutait pas que le père de Clémence ne reprit en sous-œuvre les négociations au sujet de la cession de l’elzevir. Mon pauvre Landolfi, dit le major qui avait reconnu la justesse des recommandations de sa fille et la nécessité de la conciliation, vous avez pressenti sans doute ce que je viens vous annoncer. Il faut que nous renoncions tous deux à l’espoir de ne plus former qu’une famille. Il y va de la vie de Clémence. Ainsi, vous me manquez de parole ?.dit Gaëtano avec amertume. Il ne vous convient guère de me le reprocher, convenez-en, car j’avais déjà retiré, à votre profit, celle que j’avais donnée à M. je ne vous souhaite pas, mon cher ami, d’avoir jamais des filles à marier,. Il m’était, pardieu, plus aisé de commander mon escadron que de conduire mon ménage !. C’est la vie même que vous me retirez. d’Ancerville m’a dit exactement la même chose. je ne puis rien sur le cœur de ma fille. et vous savez bien que j’ai outrepassé, peut-être, en votre faveur, les bornes de l’autorité paternelle. Je ne puis pourtant pas, même pour honorer la mémoire de mon père, risquer de faire mourir ma fille. Ainsi, vous renoncez à cette œuvre de réhabilitation que vous poursuivez depuis si longtemps ?. J’y renonce au prix auquel vous voulez que je l’achête !. dit le major qui faisait des efforts inouïs pour se contenir. Mais j’ai une autre espérance, c’est que vous serez généreux et bon et que vous me tiendrez compte des efforts, excessifs à coup sûr, que j’ai faits pour vous donner satisfaction. Allons, ne voyez plus en moi le père d’une jeune fille qui ne peut vous appartenir, ne voyez qu’un fils malheureux qui vous demande de rendre l’honneur à son père et l’estime à son nom !. Tout pour Clémence, rien sans elle. je conviens que ce que je vous demande est un grand sacrifice. mais, de mon côté, je suis disposé à toutes les concessions. Ce n’est pas de ma faute si je ne puis vous accorder ce qui ne m’appartient pas, mais dans le domaine du possible, j’accepte d’avance toutes vos conditions. Je ne suis pas bien sûr de vous comprendre. dit Gaétano dont la face s’injecta sous l’impulsion de la colère. Mais c’est pourtant bien simple et bien naturel. Tout a une valeur dans ce monde, valeur intrinsèque ou de convenance. L’elzevir ne peut vous être utile en rien, cédez-le moi pour la somme que vous fixerez vous-même. dit Gaëtano en se levant impétueusement. Cette dernière injure manquait à mon malheur !. C’est une compensation que je vous offre et je ne serai pas encore quitte envers vous. Brisons là, s’il vous plaît !. Je ne céderai pas le document que je possède à prix d’argent. Permis à vous de m’en avoir cru capable, mais pour tous les trésors de la terre il ne sortira pas de mes mains. Tenez ceci pour aussi certain que l’est la succession du jour à la nuit. Mlle Clémence a le cœur rempli par une autre image que la mienne. L’éclat d’aujourd’hui s’est produit sous l’influence d’une passion dont la violence même peut faire prédire le manque de durée. Laissons agir le temps, n’ayons plus recours à la contrainte qui nous a si mal réussi. Dans quelque temps, j’en ai le ferme espoir, les idées de Mademoiselle votre fille se modifieront. d’Ancerville est parti, je le sais ; il quitte la France et l’Europe. Il ne sera plus là pour revendiquer ses droits sur le cœur de Clémence. Vous vous bercez d’un espoir trompeur, dit le major en hochant la tête. d’Ancerville est parti, c’est vrai, mais je ne puis et ne veux pas l’empêcher de revenir. Prétendriez-vous user de violence envers lui ? Mais permettez-moi de préciser nos conventions. Nos conventions !.dit le major avec hauteur. Vous vous méprenez complètement, Monsieur, sur les intentions qui m’ont amené ici. Mais vous êtes venu, je crois, pour obtenir ce que vous désirez sans m’accorder ce que je demande, dit le Corse. C’est vrai, Monsieur, dit le major dont l’irritation allait croissant. J’ai cru avoir à faire à un homme de cœur et je lui ai proposé de renoncer à ce qui est impossible en le priant de faire ce qui est juste et honorable. Il parait que je me suis trompé !. Vous vous êtes trompé, en effet, si vous avez pu croire que je me paierais de faux semblants et d’une feinte douceur. Si vous êtes tenace dans vos idées, moi aussi je suis inébranlable dans mes projets. Soit, Monsieur, mais votre persistance à me refuser ce qui est juste n’est pas le fait d’un honnête homme ! Grandurand incapable de se contenir plus longtemps. Je préfère encore à votre courtoisie menteuse vos injures toutes crues. C’est que vous n’êtes pas dans l’habitude de venger celles qu’on vous inflige !. Il ne vous manquait plus que d’être un lâche. Ma fille, juste Dieu, l’a échappé belle ! Je gardé jusqu’à nouvel ordre l’Horace de M. Il se peut que vous vous ravisiez. Le jour où j’épouserai Clémence, il sera à vous ; le jour où elle épousera M. Le major fut assez maître de lui pour ne pas frapper Gaëtano au visage, mais en le quittant il lui adressa un geste éloquent de mépris et de menace. Mme Plinchard avait renvoyé sa servante chez elle pour qu’elle pût l’avertir si Xavier demandait à la voir. Mais les heures s’écoulaient et Xavier ne donnait pas signe de vie, Clémence voyait que la veuve était inquiète et se doutait bien de ce dont il s’agissait, aussi n’osait-elle l’interroger. Mais la nature expansive de Mme Plinchard était incapable de garder bien longtemps un secret. Elle allait de la porte à la fenêtre, elle écoutait sûr les escaliers et tout cela en vain. Ecrivez donc aux jeunes gens, compromettez-vous à plaisir pour qu’ils ne daignent pas vous répondre. dit Clémence en rougissant pour l’acquit de sa conscience. Entre nous, Xavier devrait déjà être ici, je veux dire chez moi. car il ne serait pas convenable qu’on le vît dans cette maison aujourd’hui. Il a eu ma lettre avant dix heures et il m’a promis qu’il ne se mettrait en route que quand vous vous rendriez à la mairie. Peut-être a-t-il devancé l’heure de son départ, ou n’a-t-il pas reçu votre missive. Ce serait terrible, ma pauvre Clémence. Voyez-vous ce pauvre garçon voguant sur l’immensité des mers et pleurant toutes les larmes de son corps en vous croyant à un autre. Il faut que j’en aie le cœur net !. Mme Plinchard descendit à l’office et envoya chercher sa domestique qui ne larda pas à se présenter. Est-il venu quelqu’un pour moi ?. Personne, et je n’ai pas quitté la maison. Clémence et Mme Plinchard échangèrent un regard de consternation. Mais, dites-moi, le matin je vous ai chargée de porter une lettre chez M. Cette lettre lui a-t-elle été remise ? Ici la pauvre servante rougit prodigieusement et prit un air embarrassé qui était d’un fâcheux augure. Vous l’avez remise en main propre. comme je vous l’avais recommandé ?. ne me grondez pas, Madame, il n’y a pas de ma faute. Mais parlez donc, vous ne voyez donc pas que vous me faites mourir à petit feu ? je vais expliquer à madame comment ça s’est passé. J’allais porter la lettre, quand le marié qui sortait en même temps que moi. s’écrièrent ensemble Clémence et la veuve. Gaëtano, m’arrêta en me demandant où j’allais. Dame, je n’ai pas cru mal faire en le lui disant. Il n’a fait ni une ni deux, il m’a pris la lettre des mains en disant : C’est bon, je vais justement de ce côté-là. je la remettrai à son adresse. Avant que je n’aie pu répondre, M. Gaëtano était déjà à l’autre bout de la rue. dit Mme Plinchard en mettant un peu le poing sous le nez de la pauvre fille. Voilà pourtant comme je suis servie !. Attendez-moi à l’office, sotte que vous êtes. Vous ne savez pas le mal que vous avez fait. Vous pouviez au moins me dire cela ce matin !. La domestique se retira toute confuse. Je savais bien qu’il n’avait pas reçu votre lettre, qu’il était parti ! Mais c’est qu’il n’y a pas de temps à perdre. dit Mme Plinchard en passant sa main potelée sur son front. Il n’y a pas à dire, c’est samedi qu’il s’embarque et nous sommes au mercredi ; encore, si j’avais son adresse au Hàvre !. Ne pas vous désoler comme cela d’abord. dit la veuve toujours songeuse, et puis. est-ce que votre père serait homme à courir après cet amant modèle ?. Courir après un gendre qu’on a éconduit. en effet, le major ne trouverait pas la chose de son goût. D’ailleurs, souffrante comme vous êtes, il ne voudrait pas vous quitter. Nous ne pouvons pourtant pas laisser ce pauvre Xavier faire un voyage d’agrément au bout du monde !. Vous le voyez bien, tout est fini !. non, il ne sera pas dit que vous serez malheureuse et lui aussi et que j’aurais pu l’empêcher. Décidément je me risque, et c’est moi qui vous le ramènerai. Vous irez au Havre ?.dit Clémence d’une voix tremblante d’émotion et d’espoir. Quand on écrit aux beaux jeunes gens, qu’on leur donne des rendez-vous, on peut bien courir après eux. Il est vrai que c’est pour votre compte, ma toute belle, sans cela la morale aurait trop à gémir. Mais je jase là sans penser que le temps s’écoule et qu’il faut le mettre à profit. Je sors, je vais retenir une place à la diligence de Paris, et s’il plaît à Dieu, après-demain au soir je serai au Hâvre-de-Grâce !. dit Clémence en embrassant la veuve avec effusion. je vous devrai le bonheur de ma vie !. Mme Plinchard, qui avait pourtant l’œil alerte, ne vit pas M. Gaëtano Landolfi qui épiait sa sortie et qui de loin la suivit jusqu’au bureau des diligences. Depuis qu’il avait intercepté la lettre destinée à Xavier, le Corse s’était facilement douté que Clémence et la veuve s’apercevraient vile qu’elle n’avait pas été remise à son adresse et que de nouvelles démarches seraient faites pour rappeler l’exilé. Il s’agissait d’empêcher à tout prix que ces nouvelles tentatives pussent aboutir, et pour arriver à ce résultat, Gaëtano avait besoin de l’aide de son complice ordinaire. On sait que, pendant la matinée, Calebasse réparait ses forces en donnant quelques heures au sommeil. Aussi le matin, dès que Gaëtano eut quitté la maison du major, il se rendit dans la rue du Coffre Millet, et il arracha impitoyablemement le maraudeuraux douceurs du repos. Tandis qu’il attendait chez lui la visite prévue de M. Grandurand, il avait commis Calebasse au soin d’éclairer les entrées et les sorties des hôtes de la maison de la rue des Bénédictins et lui avait fourni des indications précises et détaillées sur ce qu’il devait faire. Quand le major l’eut quitté, il alla relever Calebasse de sa faction, préférant, autant que possible, agir par lui-même. Ce ne fut qu’à deux heures de l’après-midi que Mme Plinchard parut, et avec cet instinct de divination que possèdent les gens qui font de l’intrigue et de la duplicité une étude constante, il savait d’avance où se rendait si précipitamment la veuve. Il avait bien compris, en effet, que le major ne pouvait décemment prendre la poste et se mettre à la recherche d’un gendre le jour où il avait rompu avec un autre prétendant. Restait Mme Plinchard qui, d’humeur aventureuse et désormais dévouée aux intérêts de Clémence, devait mettre tout en œuvre pour ramener Xavier. Le Corse se disait aussi, connaissant l’ancien faible de la daine pour le beau fugitif, que cette mission, délicate ou non, ne serait assurément pas désagréable pour elle. Il laissa donc Mme Plinchard retourner tranquillement chez elle et entra à son tour dans le bureau des diligences. La veuve avait retenu une place de coupé, il en arrêta deux d’intérieur. Il était donc décidé à la suivre partout où elle se rendrait et il se faisait accompagner par son digne acolyte. Le départ avait lieu à cinq heures du soir, les voyageurs n’avaient donc plus que trois heures pour faire leurs préparatifs. Il va sans dire que Gaëtano avait retenu sa place sous un faux nom pour que son incognito ne fut pas trahi à l’appel des voyageurs. Mme Plinchard revint dans la rue des Bénédictins et il fut convenu avec Clémence que le major ignorerait le départ de la veuve. Peut-être s’y serait-il opposé et, il était plus prudent de lui cacher une démarche assurément romanesque et peut-être un peu risquée. Mais il est des circonstances où il faut s’abandonner aux inspirations du dévouement et repousser les conseils d’une prudence hors de saison. Aussi Mme Plinchard, contre laquelle la jeune fille avait eu des défiances un peu justifiées, il faut en convenir, s’était-elle acquise ce jour-là une amie pour toujours. A trois heures et demie toutes deux se dirent adieu et la veuve alla faire ses apprêts de voyage. Il s’agissait d’un départ de quelques jours et la veuve ne songeait pas à étaler ses grâces dans un compartiment de diligence ou dans un réfectoire d’hôtel. Quand elle arriva à la voiture, les chevaux, étaient attelés et Gaëtano et Calebasseétaient déjà installés sur la banquette adossée à la place qu’occupait la veuve. Tous deux étaient déguisés de main de maître, et Mme Plinchard elle-même, aurait assurément eu peine à reconnaître le Corse sous l’accoutrement qu’il avait adopté. Une énorme houppelande de castorine, une casquette de loutre à oreillettes rabattues, de gros bas bleus à côtes enfermés dans des souliers ferrés, lui composaientune individualité du burlesque le plus rassurant. Calebasse était vêtu en bon bourgeois, et un observateur perspicace n’eût pas fait difficulté de voir en lui M. D’ailleurs, pour plus de sûreté, il avait été convenu qu’on ne se montrerait à la veuve qu’en cas d’absolue nécessité. Le voyage se fit sans incidents notables. Mme Plinchard ne pouvait se douter de la présence de son ancien allié dans la voilure qui l’emportait vers le Havre, et de leur côté Gaëtano et Calebasse s’arrangèrent pour n’être pas vus, bien que leur déguisement les assurât contre la chance d’être reconnus. Aux balles, ces Messieurs ne descendaient de voiture qu’après la veuve, et ne remontaient dans leur compartiment qu’après être certains qu’elle était réintégrée dans le sien. Arrivés à Paris, Landolfi, comme il avait fait à Metz, suivit la veuve au bureau de la diligence du Havre et retint pour lui et son complice deux places de rotonde. La lourde machine s’ébranla donc emportant encore les trois acteurs de la scène qui allait se dérouler au Hâvre. C’est le soir, vers huit heures, qu’ils arrivèrent à destination. Tous trois descendirent dans le même hôtel. Mme Plinchard, peu habituée aux longs voyages, était horriblement fatiguée. Cependant, le départ du paquebot devait avoir lieu le lendemain à dix heures, et il était important que la veuve trouvât M d’Ancerville le soir même. Elle se fit donc servir à la hâte un souper léger dans sa chambre, pour commencer ses recherches aussitôt après son repas. Gaëtano entra en même temps que la veuve à l’hôtel des Trois-Mages, se rendit hardiment avec elle dans la salle commune et protégé d’ailleurs par son costume, fut ainsi à portée d’entendre le chiffre du numéro de la chambre destinée à Mme Plinchard. Dès que celle-ci y fut montée, Gaëtano fit en sorte d’en occuper une autre au même étage et il se tint aux aguets dans l’embrasure de la porte. La veuve ne tarda pas à sonner pour commander son souper. Lorsque le garçon reparut tenant sur un plateau un potage et un mets froid, le Corse s’élança sur l’escalier et le heurta en passant. Le souper faillit être renversé, mais d’une main le Corse maintint le plateau, et de l’autre arrêta les oscillations du bol dont le liquide réalisait l’image d’une tempête dans un verre d’eau. il n’y a pas de mal !. Si vous aviez tout cassé, vous auriez tout payé !, dit avec insouciance le garçon. C’est vrai, dit Gaëtano, mais voici pour la peur que je vous ai faite. Et il glissa une pièce de monnaie dans la main du domestique. Gaëtano, à tout hasard, se faisait toujours bien venir de la valetaille. Après souper, Mme Plinchard, prise d’un sommeil irrésistible, s’endormit dans son fauteuil. Elle ne se réveilla qu’au milieu de la nuit. Après l’épisode de l’escalier, Gaëtano était remonté dans sa chambre. Maintenant nous pouvons souper en paix, dit il à Calebasse, la citoyenne en a pour dix heures de tête à fête avec le divin Morphée ! Le surnuméraire des contributions directes s’était consolé de la perte de son elzevir, mais il n’avait pas oublié les recommandations comminatoires des malfaiteurs nocturnes auxquels il avait eu affaire. Il n’avait parlé à âme qui vive de l’attentat dont il avait été la victime et l’éclair métallique de l’arme dont il avait été menacé n’avait rien perdu pour lui de son éclat sinistre. Seulement, il s’étonnait que le silence se fît autour des méfaits imaginaires que lui avait révélés l’astucieuse prévoyance de Landolfi, et il consultait religieusement les journaux de Metz, à leur chronique locale, pour en lire le récit authentique. N’y trouvant rien de ce qu’il y cherchait, il en avait conclu que la presse messine n’avait pas grande valeur ; étant si mal informée. Il continuait, d’ailleurs, à accuser la police de ne pas savoir son métier. Mais pour rien au monde il ne se fût risqué à lui adresser des révélations en ce qui le concernait. C’est ainsi que beaucoup de gens sont disposés à incriminer le courage ou l’activité d’autrui quand ils ont une indulgence à toute épreuve pour leur couardise et leur immobilité. Un beau soir, on lui dit qu’un vieux Monsieur était venu deux fois dans la journée pour le voir. Au signalement qu’on lui donna, il n’eut pas de peine à reconnaître le major Grandurand. Il n’avait jamais reçu sa visite et l’insistance qu’il avait mise à le rencontrer lui donna beaucoup à penser. Naturellement, la rupture du mariage annoncé de M. Landolfi avec Clémence avait eu un certain retentissement, et Langeron n’avait pas été des derniers à l’apprendre. Celte double visite du major, quelques jours après le mariage manqué, pouvait avoir une signification dangereuse. Il se demandait ce que le père de Clémence, ce terrible bretteur, pouvait avoir de si pressant à lui communiquer. Landolfi évincé, ne songeait-il pas aux moyens de retrouver un gendre plus sortable, et lui, Langeron, ne serait-il pas l’objet des nouvelles visées du, major ?... A cette supposition il sentit une sueur froide lui mouiller le front. Que devint-il quand il reçut le billet suivant ; signé du major Grandurand. « Monsieur, je me suis présenté deux fois inutilement chez vous pour obtenir quelques renseignements que vous seul pouvez me donner. Il s’agit d’une affaire qui, pour moi et pour vous, a un intérêt tout spécial. Je crains de n’être pas plus heureux aujourd’hui dans mes visites, vos occupations vous éloignant de votre domicile pendant une partie de la journée. Soyez donc assez bon pour passer chez moi à votre première heure de loisir ; je ne sortirai pas de toute la journée... » Pour le coup, un frisson mortel passa dans les veines du malheureux surnuméraire en lisant cette épître. Ses yeux s’arrêtaient surtout sur cette phrase significative où le major attribuait à l’affaire qui l’avait amené « un intérêt spécial » à tous deux. Déjà Langeron voyait l’épée de Damoclès, sous la forme d’un grand sabre de cavalerie, menacer sa liberté, son avenir conjugal. De la meilleure foi du monde, il commença un sévère examen de conscience et s’interrogea spécialement sur les paroles qu’il avait pu adresser à la fille du major, sur ses réponses, sur son altitude en sa présence. Cet examen rétrospectif fut loin de le rassurer. Il se rappela avec épouvante un compliment que lui avait arraché, un soir, le chant de Clémence ; il se reprocha amèrement ses assiduités hors de saison dans le salon de son père. Les épigrammes de Mme Plinchard, surtout, lui revenaient en mémoire, ainsi que les remarques malignes de Landolfi qu’il attribuait à un mouvement de jalousie, amplement prouvé par les projets matrimoniaux du Corse. Il se vit sous le coup d’une conspiration habile qui n’allait à rien moins qu’à lui faire épouser une jeune fille sans dot, mais pourvue d’un père rageur et entreprenant. Voici maintenant ce qui avait amené le major chez le pauvre Langeron. Le père de Clémence avait, sans arrière-pensée, renoncé à la possession de l’elzevir au prix qu’y mettait Landolfi, mais il ne pouvait se défendre de regrets cuisants à la pensée que le témoignage écrit qu’il cherchait depuis si longtemps était de nouveau perdu pour lui. Il se demandait surtout comment il était venu dans les mains du Corse, car malgré sa demande formelle et réitérée, il n’avait pu obtenir de lui aucun éclaircissement précis à ce sujet. Après la mort du domestique ravisseur de l’elzevir et de la somme dont il portait la quittance, M. Grandurand avait redoublé ses recherches, mais comme elles avaient été absolument infructueuses, il en avait conclu, on le sait, que cet homme avait jugé plus prudent de détruire la preuve de son crime. C’était naturel et probant, en effet, et depuis environ un an, lassé de tant de démarches inutiles, le major s’était un peu relâché de sa surveillance et de la sévérité des recommandations qu’il adressait à ses agents à Paris et en province. C’était vraisemblablement pendant cette période de découragement que l’ouvrage avait été remis en circulation et qu’il avait pu être trouvé par Landolfi. Il était même certain, par les aveux du Corse, que sa trouvaille remontait seulement à quelques semaines. Autrement, amoureux de Clémence depuis plus de six mois, il en eût fait plutôt usage. Mais un motif plus délirai lui faisait désirer de savoir par quel moyen Landolfi s’était procuré une arme aussi puissante. C’était très-probablement à Metz qu’il l’avait découverte, puisqu’il n’avait pas été à Paris de tout l’hiver. A Metz donc il devait en retrouver les traces, car le Corse ne s’était rendu à Stenay que pour percer le mystère dont le livre ne lui dévoilait qu’une partie. On voit que le major ne raisonnait pas très-mal et que ses inductions ne laissaient pas que d’être fondées. Il interrogea habilement quelques-uns des bibliomanes messins, et il apprit qu’un elzevir, en effet, avait été vendu récemment. Langeron avait fait part, on s’en souvient, de sa trouvaille à quelques personnes. S’il tenait autant à être renseigné sur les circonstances qui avaient accompagné l’aquisition de l’Horace par Landolfi, c’est que certaines révélations lui avaient montré le Corse sous son vrai jour, ce qui l’avait amené à soupçonner vaguement qu’il détenait le volume à titre illégitime. Madame Plinchard, le jour même de la rupture, n’avait pu tenir sa langue, et dans un moment d’effusion avait raconté au major la tentative d’enlèvement, mais sans lui avouer toutefois l’alliance contractée avec Landolfi, et qu’elle avait, du reste, honorablement brisée. On comprend, dès lors, qu’un reste d’espoir de rentrer en possession du volume guidait les nouvelles démarches du major. Grandurand finit par apprendre que c’était le bouquiniste de la place d’Armes qui avait vendu l’elzevir de maroquin rouge et que Langeron en avait été l’acquéreur. Pourquoi, comment Landolfi l’avait-il obtenu à son tour ? C’est ce qu’il importait surtout de savoir. Il se rendit dans l’échoppe de l’israëlite dont il était bien connu, car il avait souvent examiné ses livres et poursuivi ses investigations chez lui comme chez ses confrères. Langeron, lui dit-il, un elzevir, édition de 1679... C’est vrai, Monsieur Grandurand, je l’ai même donné pour un morceau de pain... Et ce morceau de pain, c’était de la brioche, n’est-ce pas ? et un peu plus chère que chez le pâtissier... Mais non ; voici la chose, le frontispice était gâté par du barbouillage... C’est bien cela, pensa le major. Langeron l’a eu pour vingt francs... Et l’avenir, le bonheur de ma fille ont failli le payer !.. Je ne vous crois pas, ajouta tout haut le major. Vous ne me croyez pas ? C’est pourtant vrai, foi d’honnête homme. D’ailleurs, je m’en souviens à présent, il y avait un témoin. Par exemple, pour son nom, je ne vous le dirai pas. Un bel homme, pas âgé du tout, des cheveux noirs... Attendez donc, un nom en o ou en i... Cette fois je liens le fil conducteur. Je regrette, ajouta-t-il tout haut, de n’avoir pas été là pour marchander votre elzevir...je vous en aurais donné davantage ! dit l’israëlite, mais vous cherchez toujours et vous n’achetez jamais ! Le major quitta la boutique sans répliquer. Ou Langeron a vendu le livre à Landolfi, ou Landolfi l’a volé à Langeron, il n’y a pas de milieu !. On sait maintenant pourquoi il avait rendu visite au surnuméraire et dans quel but il lui avait donné rendez-vous chez lui. Ce rendez-vous, Langeron n’osa le refuser. Résister ouvertement à ce que le surnuméraire appelait les prétentions du major, c’était le braver dans sa dignité de père et manquer au respect dû à un vieux brave très fort sur l’escrime. Il se décida donc à employer la voie de la douceur et à se rendre à l’appel de M. Il le trouva seul et le front chargé de soucis. Je vous remercie d’être venu chez moi, dit le major en tendant la main à Langeron qui la prit mais ne la pressa qu’avec circonspection ; aussi bien, je n’aurais pu sortir aujourd’hui, car ma santé laisse à désirer... à vos souffrances...dit le surnuméraire mielleusement. et c’est tout, dit le major. On n’a pas toutes ses joies dans ce monde !... A qui le dites-vous, Monsieur Grandurand. Moi, qui vous parle, j’en sais quelque chose. Croiriez-vous qu’il y a des gens qui me croient riche et le crient sur les toits... Je ne vous demande pas le chiffre de votre fortune, dit le major étonné. Je ne m’occupe guère de ces questions-là. J’entends, se dit à part lui le Langeron, il cherche à me faire croire que c’est moi qu’il veut pour sa fille et non mes écus... je l’ai connu dans votre salon, il est venu ici une fois ou deux... Pour vous mettre plus à l’aise, je vous dirai que j’ai pu me tromper sur le caractère et l’honorabilité de cet homme, puisque je voulais lui donner ma fille ; mais j’ai été édifié à temps sur son compte et j’espère bien que ma pauvre Clémence aura un mari plus digne d’elle... comme vous le savez sans doute, et vous pouvez me dire franchement ce que vous pensez de cet homme. je pense que Mlle votre fille est encore bien jeune pour songer au mariage, et que... Ceci est mon affaire et la sienne et non la vôtre, mon cher monsieur, ne put s’empêcher de dire le major. Vous ne sauriez croire, continua intrépidement le surnuméraire, combien peu j’approuve le mariage des filles si jeunes. en conscience, est-ce un âge pour entrer en ménage ?.. Laissez donc à la jeunesse le temps de s’épanouir, aux illusions le loisir de donner tous leurs enchantements... vous avez agi dans la plénitude de votre raison, de votre sollicitude paternelle, en ne laissant pas accomplir ce mariage ; mais vous vous démentiriez si... si vous songiez à donner un autre mari à Mlle Clémence !.. Il se peut, cependant, que la chose ne larde pas trop, dit le major qui pensait à M. dit le surnuméraire qui se retournait sur le gril de Guatimozin. ce ne sont pas là mes principes. Certes, je ne suis pas de la première jeunesse, eh bien ! je m’accorde encore largement dix bonnes années de célibat. Qu’est-ce que tout cela me fait ? se dit le major cherchant à comprendre où en voulait venir M. D’ailleurs, je n’ai jamais compris le mariage, comme M. Moi je ne ferai ma cour pour le bon motif que si je trouve une bonne dot !.. ça, mais, Dieu me pardonne, réfléchit enfin le major, cet imbécile s’imagine sans doute que je viens lui jeter ma fille à la tête. si je n’avais pas besoin de lui, comme je châtierais sa vanité ! Tels sont mes principes invariables ! Pardon, dit le major, je m’aperçois que notre conversation dévie un peu du chemin que je voulais lui faire prendre. Je ne viens pas vous proposer une fiancée ou débattre le chiffre d’une dot ; ainsi vos théories matrimoniales m’importent assez peu. Ai-je bien fait de parler franc ! murmura à part lui le surnuméraire. Il s’agit uniquement pour moi d’obtenir de vous des renseignements sur un certain ouvrage que vous avez acheté sur la place d’Armes... C’est en raison de celte circonstance que j’ai fait ici intervenir son nom. En effet, dit Langeron qui n’était affranchi d’une terreur que pour tomber dans une autre, mais ce... volume, je ne l’ai pas eu longtemps. Vous ne le possédez plus, je le sais... dit Langeron qui commençait à ouvrir au grand large les deux oreilles. Tout simplement parce que j’ai vu votre elzevir entre les mains de Landolfi... laissa échapper Langeron stupéfait de cette révélation. Mon Dieu, je n’ai rien à expliquer, dit Langeron qui se souvint des menaces du malfaiteur. J’ai été étonné, je l’avoue, de savoir mon elzévir en la possession de Landolfi, mais je plaisantais en disant : le scélérat. Vous ne plaisantiez nullement, Monsieur Langeron, dit le major sévèrement. Landolfi vous a soustrait votre elzevir, et vous ignoriez que ce fût lui le voleur. Voilà ce qui explique votre exclamation !... Landolfi ne peut pas, ne doit pas être capable de.. Il est capable de tout, et je vous en préviens, je suis décidé à dénoncer ce méfait à la justice qui, sous la foi du serment, saura bien vous faire parler. Au nom du ciel, n’en faites rien ! dit le surnuméraire qui voyait déjà se dresser sur sa poitrine un poignard vengeur... Il y va de ma vie !... Raison de plus pour la placer sous la protection des tribunaux. Je vois cela, on vous a intimidé, menacé. Avouez-le donc ou je cours dénoncer Landolfiau procureur de la république. Mais, je vous en conjure, ne me perdez pas. Et Langeron raconta au major ce qui s’était passé au sujet du volume, les propositions d’achat de Landolfi, l’ardent désir qu’il paraissait avoir de posséder l’elzevir, enfin il n’omit rien des détails relatifs au, vol nocturne. L’un de vos voleurs n’était-il pas d’une grande taille ? demanda le major qui se souvenait des confidences de Mme Plinchard. Oui, l’un était gros et grand, l’autre petit et trapu. C’est le petit qui m’a mis le couteau sur, la gorge. mon pauvre Langeron, il résulte de tout ceci que c’est cet infâme Landolfi qui a fait le coup. Et le major frémit en songeant que sa fille avait failli épouser un homme, justiciable largement de la cour d’assises. On voulait vous faire taire ; mais si scélérat que soit le Corse, il ne jouera pas du couteau, c’est moi qui vous en réponds. Et maintenant, mon jeune ami, merci et à bientôt. Je vais refléchir à tout ceci. Est-ce que vraiment, se demanda Langeron, je me suis trompé dans mes suppositions ?.. Ce Landolfiest un affreux brigand, soit, mais je ne m’en dédis pas.. le major voudrait bien m’avoir pour gendre !.. Grandurand examina froidement la position toute nouvelle que lui faisaient les renseignements obtenus près du bouquiniste de la place d’Armes et les aveux de M. Sa conclusion fut qu’avec un homme de la trempe de Landolfi, le moment était venu de brusquer le dénouement. Cependant il voulut que la nuit qui, surtout dans les têtes mûres, porte conseil, passat sur sa résolution. Mais le lendemain malin il était plus que jamais décidé à agir sur l’esprit du Corse par la menace et l’intimidation. Il rédigea donc contre Landolfi une plainte en bonne forme adressée à M. le procureur de la république, et muni de celle pièce, il se rendit avant huit heures chez le surnuméraire qu’il trouva encore au lit. Langeron se reposait, dans les douceurs du farniente matinal de ses émotions de la veille. Sans autre préambule le major lui lui la pièce qu’il venait de rédiger et qui groupait habilement les faits à la charge du Corse. Vous allez adresser cette dénonciation au parquet ?.dit Langeron retombé dans ses terreurs. C’est probable, du moins c’est possible. N’est-ce pas vous le plaignant ?.. si ces misérables se vengent sur moi, s’ils m’assassinent !....fil le surnuméraire frissonnant. Ce n’est pas cela qui est à craindre, dit froidement le major. C’est à eux à trembler, non à vous. Mais quel homme êtes-vous donc ?. est-ce qu’à votre âge on a peur !. je n’ai pas fait la guerre, moi... J’aime la paix et le repos... c’est pour ça que je ne me soucie guère de prendre femme !.. Laissez-là les femmes et raisonnons, s’il vous plaît. Je vois où le bat vous blesse et je commence à croire que le courage civil ou militaire n’est pas votre fort. Mais, je suis là, moi, et je vous protégerai. Je vous réponds que personne ne se frottera à un vieux soldat comme moi. Voici la plainte, vous n’avez plus qu’à la signer. Le pauvre Langeron, plus effrayé que jamais, s’en défendit en vain. Après une honorable défense et une capitulation qui le fut moins, il lui fallut apposer sa signature sur l’écrit dénonciateur. C’est peut-être mon arrêt de mort que je signe ! Rassurez-vous, monsieur Langeron, termina le major, il est possible, il est probable que je ne ferai pas usage de cette pièce. Mais j’en ai besoin pour ce que j’ai résolu. Restez au lit, dormez sur les deux oreilles. En quittant Langeron, le major se rendit chez M, Landolfi. Mais on lui dit que lé Corse était absent, qu’il était en voyage. Grandurand prit ces affirmations pour une défaite, mais quelques détails irrécusables et l’air d’ingénuité de l’hôtesse de Landolfi finirent par le convaincre. Cette absence était un contre-temps fâcheux et le major retomba dans ses perplexités. De retour chez lui, il s’informa auprès de sa fille de ce que devenait Mme Plinchard qu’on n’avait pas vue depuis l’avant-veille dans la rue des Bénédictins. Il espérait que la veuve aurait quelque lumière sur la disparition de Gaëtano. Clémence avoua tout à son père. Le départ de la veuve et le but de son voyage. Est-ce que le voyage de l’une n’aurait pas déterminé le départ de l’autre ?... La bonne Mme Plinchard s’est décidée à deux heures de l’après-midi, elle est partie à cinq. Landolfi aurait-il pu connaître son projet ?... Les hommes comme Landolfi sont bien habiles, ma fille, et je redoute de nouvelles machinations. celle assurance que m’a donnée Landolfi que M. d’Ancerville ne reviendrait pas, celle lettre interceptée. Je le dis que Mme Plinchard et le Corse sont tous deux au Havre à l’heure où je parle. Mais aujourd’hui même le pauvre Xavier doit s’embarquer. C’est en ce moment que sa destinée s’accomplit. il est plus fort que je ne le croyais, ce Landolfi. Et je prendrai sur lui, je le sais, une éclatante revanche. On comprend tout ce que les appréhensions du major apportèrent d’inquiétudes à Clémence. Mme Plinchard devait lui ramener son Xavier. Elle s’était attachée à cette espérance comme à la planche de salut. Tout pouvait donc encore lui échapper, quand elle croyait tout obtenir ?.. Heureusement le major n’avait rien dit de la démarche de Mme Plinchard, il ne la désapprouvait donc pas. Celle considération diminua un peu l’amertume des pensées de la jeune fille. si elle devait être heureuse, le sort lui marchandait bien cruellement le bonheur qui l’attendait !.. Xavier d’Ancerville avait quitté Metz à dix heures du matin, comme il l’avait dit à Mme Plinchard. Il était parti au bruit des cloches qui sonnaient le glas de son bonheur. Son désespoir était morne et comme enveloppé d’ombres. Il était endolori et presque inerte comme après un coup violent et mortel. Sa seule préoccupation était de penser le moins possible, et il évitait avec soin tout ce qui pouvait stimuler ses souvenirs. Concentré en lui-même, il n’osait même pas regarder la campagne, les arbres, la verdure. C’étaient pour lui des témoins indiscrets du passé, c’étaient des complices dont il fuyait l’aspect. Il fermait les yeux pour ne les point voir. Il accomplit le plus vite possible son voyage. Pour ne pas perdre une heure, il garda sa chaise jusqu’au Havre ou il arriva le lendemain de son départ de Metz, dans la nuit. Dès qu’il lit jour, il alla retenir son passage sur le paquebot qui appareillait le lendemain. La journée fut pour lui d’une longueur insupportable. Il se força à visiter la ville, les navires du port, pour arriver plus vile à l’heure désirée du départ. Il lui semblait que l’air ne rentrerait dans sa poitrine que quand il serait en pleine mer, loin de cette France où il avait tant souffert. A six heures du matin, au moment où il s’habillait, un garçon de l’hôtel Bellevue où il logeait, lui remit un pli cacheté. Il ne connaissait personne au Havre, la suscription ne portail aucun timbre, et malgré lui son cœur battait bien fort quand il rompit le cachet. Le billet ne contenait que ces mots : « Un ami arrivé de Metz celle nuit est chargé pour vous d’un message. Il vous apporte un souvenir de Mme Landolfi qui lui a fait promettre de ne le remettre qu’à vous-même. Elle le charge de vous dire qu’elle attache un grand prix à ce que vous ne refusiez pas ce témoignage de sa tendresse passée. Trouvez-vous donc à la porte de Paris que chacun vous indiquera. On vous y attendra jusqu’à neuf heures, car on sait que vous partez une heure plus tard. » On devine le trouble et l’émotion de Xavier à cette lecture. Il acheva en hâte de s’habiller, donna ses ordres pour faire conduire son bagage au bateau et quitta l’hôtel. L’idée ne lui vint même pas de refuser le rendez-vous qui lui était assigné. Un désir de Clémence était un ordre pour lui. Mais que ce mot : Mme Landolfi lui était passé brûlant et incisif sur le cœur ! plus que jamais il voulait fuir son pays où sa bien-aimée portait le nom d’un autre, le nom délesté d’un lâche !.. Etranger à la ville, il ne trouva pas facilement la porte de Paris, malgré les indications qu’il demandait aux passants. Celte porte, en effet, est la plus éloignée du port dans le voisinage duquel logeait Xavier. Quand il y fut arrivé, personne ne se présenta à lui et il attendit patiemment le messager inconnu. On devine de quelle part venait la lettre trompeuse. Gaëtano avait voulu éloigner Xavier de son hôtel où Mme Plinchard l’eût infailliblement rencontré. Le Corse, d’ailleurs, s’était efforcé d’a ceumuler les obstacles autour de la mission de Mme Plinchard qui ruinait sa dernière espérance. Perdant la nuit, sachant bien que la veuve était plongée dans un sommeil de plomb, il était entré furtivement dans sa chambre qu’elle n’avait pas eu le loisir ou même la pensée de fermer en dedans, puisqu’elle devait aller après son repas à la recherche de Xavier. Il avait contemplé, avec un sourire méchant, la veuve endormie, avait fermé extérieurement la porte de l’appartement et en avait emporté la clef. Mme Plinchard, sans s’en douter, était donc prisonnière chez elle. Suivant l’heure à laquelle s’éveillerait Mme Plinchard, celle séquestration faisait gagner un peu de temps à Landolfi. En effet, il fallait appeler par la fenêtre, réveiller peut-être les gens de la maison. Tout arriva comme il l’avait supposé. La veuve ne quitta son sommeil presque léthargique qu’à cinq heures et demie du malin, car elle s’était rendormie dans son lit après s’être un instant éveillée dans son fauteuil. Elle rajusta rapidement sa toilette et voulut sortir, mais elle constata avec terreur qu’elle était enfermée ; elle sonna violemment, Cria par la croisée, et enfin un domestique accourut en s’étirant les bras, car il avait été arraché subitement à un repos réparateur. Puisque vous me sonnez, ouvrez-moi !... ditil à travers la porte avec une nuance marquée de mauvaise humeur. ma clef n’est plus en dedans !.. Mais elle n’est pas en dehors non plus !.. Comment, elle n’est pas en dehors. Mais alors, je suis en charte privée !.. Qu’est-ce que cela veut dire ?.. Cela veut dire que vous aurez égaré votre clef après vous être enfermée, dit le valet. Mais non, encore une fois non !.. Allez vite chercher le maître d’hôtel... il faut que je sorte d’ici.. Alors, faites venir un serrurier ; forcez la serrure, en foncez la porte... mais il faut que je sorte... - Comme vous y allez !.. jamais, au grand jamais on n’a volé de clef dans l’hôtel !.. Mme Plinchard finit par où elle aurait du commencer. Elle promit dix francs au valet pour le décider à faire ouvrir sa porte en perdant le moins de temps possible. Il se décida à éveiller le maître qui alla chercher en maugréant la seconde clef de la chambre, car dans presque tous les hôtels le trousseau des clefs est double. A six heures et demie seulement, Mme Plinchard put sortir de sa Chambre et quitter l’hôtel. Pour perdre moins de temps, elle se fit accompagner par un domestique dans les recherches qu’elle entreprit ; Comme le nombre des grandes maisons ouvertes aux étrangers n’est pas très-considérable au Havre, elle n’eut pas grande peiné à trouver le logement de Xavier ; mais on lui dit qu’il était sorti depuis une demi-heure ; après avoir soldé sa dépense et fait transporter son bagage au bateau. Il n’était donc pas bien certain qu’il reviendrait à l’hôtel et le plus sur pour la veuve était d’aller l’attendre à l’embarcadère. Toutefois, elle ne voulut négliger aucune chance de le retrouver le plus tôt possible et lui écrivit un billet qu’elle chargea l’hôte de lui remettre s’il reparaissait à l’hôtel. « Clémence est toujours fille et Mme Plinchard toujours folle, puisqu’elle vient vous relancer jusqu’ici pour vous ramener à Metz. J’habite l’hôtel des Trois-Mages et je vous y attends. Le mariage a été rompu au dernier instant. Mme Plinchard remit le pli cacheté à l’hôte, et après lui avoir fait fonces recommandations de le remettre en mains propres à Xavier, quitta l’hôtel. Mais Gaëtano Landolfi, qui, cela va sans dire, avait suivi Mme Plinchard dans ses courses à travers la ville, était entré sur ses talons dans l’hôtel Bellevue, et dans la salle commune avait pu, parmi d’autres voyageurs, se dissimuler aux yeux de la veuve. Il l’avait vue écrire son billet, qu’un domestique, quand elle fut partie, attacha au clou servant à fixer la clef de la chambre qu’avait occupée Xavier. On sait que dans tous les hôtels une sorte de cadre de bois, plus ou moins élégant, aligne par rangées d’étages des crochets destinés à recevoir les clefs dès chambres en l’absence des voyageurs. Plusieurs personnes circulaient dans la salle, il fut facile à Gaëtano de frôler de près l’appareil en question et d’enlever prestement le billet à l’adresse de M. Après quoi il alla rejoindre son complice pour lui donner ses dernières instructions, car l’instant critique approchait. Il ne pouvait, en plein jour, employer la force ouverte pour empêcher la veuve de retrouver Xavier, mais il les enveloppait tous deux d’un réseau de manœuvres et de piéges habilement ourdis. Il était parvenu, en effet, à les isoler l’un de l’autre, et il savait où il lui était possible de les retrouver tous deux ; sa position était donc très-forte. Mais il s’agissait d’empêcher à l’heure du départ un rapprochement qui semblait inévitable. On comprenddès, lors que l’aide de son complice Calebasse était absolument indispensable. Il le retrouva à l’hôtel des Trois-Mages, et après lui avoir expliqué en détail ce qu’il avait à faire, il se dirigea vers la porté de Paris, où le pauvre Xavier se morfondait. Car il importait, en effet, beaucoup à Gaëtano de surveiller les démarches de son rival, et sous son déguisement, en prenant d’ailleurs les plus minutieuses précautions, il ne risquait pas d’être reconnu de Xavier qui était à mille lieues de le supposer si près de lui. Le Corse avait supposé que M. d’Ancerville attendrait une heure, puis se retirerait pour, né pas se mettre en retard. De loin, il le vit dévisageant chaque passant, frappant du pied lé sol, relisant le billet qu’il avait reçu, puis faisant mine de s’éloigner et revenant comme s’il ne pouvait s’éloigner de ce lieu où Clémence lui ordonnait de rester. Xavier attendit ainsi plus longtemps que ne l’avait supposé Gaëtano. Il était huit-heures et demie quand, ne voyant rien venir, il se décida à quitter la place. d’Ancerville se demandait, en effet, s’il avait été l’objet d’une mystification, ou si un Obstacle imprévu avait empêché l’envoyé de Clémence de remplir sa mission. Un instant la pensée vint à Xavier de retarder son départ pour avoir l’explication de ce mystère, mais ces deux mots funestes : « Mme Landolfi » flamboyaient à ses yeux comme un arrêt de mort et la perspective de rester quinze jours au Havre dans les tortures qui l’y avaient accompagné, lui fit bien vite rejeter cette suggestion. D’ailleurs un souvenir de Clémence, un témoignage palpitant du passé, ne raviveraient-ils pas sa douleur au lieu de la calmer ? Non, le plus sage était encore de fuir, d’abandonner le plus vite possible toute chance d’être reporté vers de peignants souvenirs. Clémence était à un autre, tout était dit !. Il s’achemina presque machinalement vers son hôtel et se fit servir un déjeuner auquel il ne put toucher. Le maître d’hôtel se souvenant de là commission dont l’avait chargé un inconnu, lui dit qu’il y avait une lettre à son adressé. Mais le pli avait disparu, et ne voulant pas avouer ce manquement au service, il dit à Xavier qu’il avait voulu parler du billet que le jeune homme avait reçu le matin. L’hôte, d’ailleurs, pour faire diversion, lui dit que le premier coup de cloche qui avertit les voyageurs de se rendre au bateau était sonné depuis un quart d’heure. Xavier se leva et se dirigea vers le port. Gaëtano l’attendait non loin de la porte de l’hôtel. Il prit sa course et arriva dix minutes avant lui. Il y trouva Calebasse qui l’attendait. Mme Plinchard aussi était mêlée à la foule qui encombrait le port, et le complice de Gaëtano ne l’avait pas perdue de vue en se tenant d’elle à une distance plus que respectueuse. En ce moment le second coup de cloche retentissait et la veuve promenait ses regards de la ville au bateau qui chauffait encore amarré au port. Calebasse prit sa course et arriva essoufflé ou paparaissant l’être devant Mme Plinchard. Ne seriez-vous pas une dame de Metz, de Metz en Lorraine.... Attendez donc !Mme Plinchard ; je crois... d’Ancerville qui est de Metz, aussi, à ce qu’il m’a dit, vous attend au Trois Mages. Venez vite, il a reçu votre billet. dit la veuve avec un cri de joie. Un jeune homme, n’est-ce pas, un brun ? Un beau garçon, ma foi, avec moustaches et barbiche. Mais hâtez-vous, il s’impatiente, faut-il voir. Et la pauvre dame ajouta : Je ne m’étonne plus maintenant de l’avoir en vain attendu ici !. Mme Plinchard ne pouvait reconnaitre Calebasse. Il l’avait abordée à la Ronde, en pleine nuit, et c’était dans l’obscurité du crépuscule qu’elle l’avait aperçu sur le rempart Belleisle. D’ailleurs, comment supposer qu’elle se trouvait au Havre, à deux cents lieues de Metz, en présence d’un concitoyen. Pour qu’elle eût pu concevoir des doutes, il eût fallu un commencement de suspicion, une révélation qui lui avait malheureusement manqué. Ajoutons que le message prétendu de Xavier était pour elle la réponse à la lettre qu’elle venait de lui écrire. Les trames qui l’enlaçaient étaient donc trop adroitement ourdies pour qu’elle n’en fut pas victime. Elle suivit sans défiance son conducteur à l’hôtel des Trois-Mages. Mais elle n’y trouva pas Xavier. Il ne peut être loin !.. Sans doute il se sera impatienté et aura couru à votre rencontré en prenant par un autre chemin que celui que nous avons suivi. Attendez quelques instants, je vais le chercher. La veuve, déjà un peu inquiète, attendit. Mais les minutes s’écoulèrent et les minutes alors étaient précieuses. Elle se décida à interroger les gens de l’hôtel. d’Ancerville ?...dit-il en jetant les gros yeux au plafond. Mais quelqu’un m’a demandée, n’est-cepas ? Il y a un quart d’heure environ. C’est bien possible, Madame, mais j’ignore absolument ce que vous voulez dire ! J’ai donc été trompée, se dit la veuve avec angoisse. On ne trompe personne, ici !.. Madame Plinchard donnait les signes d’une agitation croissante. Elle allait par la salle, regardant les commensaux de l’hôtel au visage, courant à là fenêtre, puis revenant à la porte d’entrée. Le domestique qui avait ouvert le mâtin la porte de sa chambre, tira son maître par le pan de l’habit et lui montrant Madame Plinchard se frappa le front en haussant légèrement les épaules. La tête n’y est plus, dit-il, c’est la dame de ce matin, vous savez... qui a perdu la clef de sa chambre... Faut-il faire venir le commissaire ? dirent quelques voyageurs en se groupant curieusement autour du maître de l’hôtel. rien, dit-il, car il craignait, qu’un scandale ne fit du tort à son établissement, une dame qui a perdu une, clef et qui cherche un Monsieur ! Si tourmenté que fût Madame Plinchard, elle n’avait rien perdu des détails de cette scène. Ils me prennent pour une folle, se dit-elle. Il ne me manquait plus que cela. Le fait est que c’est à en perdre la tête ! Au même moment les sons affaiblis du dernier appel de la cloche pénétraient dans la salle commune de l’hôtel. Voilà le, Bellerophon qui démarre ! Ce mot produisit sur la veuve l’effet d’une commotion électrique. Elle s’élança hors de la salle au milieu de l’étonnement général. A la porte de l’hôtel elle retrouva Calebasse qui l’arrêta court. Mais où allez-vous donc, Madame ? Je l’ai retrouvé, mais il n’est pas si pressé que vous. Dans un instant il sera ici. s’il vient, vous lui direz de m’attendre. Et la veuve voulut franchir le seuil de la porte, mais Calebasse se jeta vivement devant elle et lui barra le passage. Puisque je vous dis qu’il arrive ! Allez-vous me laisser passer, oui ou non ?.. dit Calebasse en appesantissant sa grosse main sur le bras frêle de Mme Plinchard. De la violence !, dit Mme Plinchard qui commençait à pressentir un guet-à-pens. d’Ancerville, dit le traître sans quitter le bras de la dame. La veuve, heureusement, n’était pas timide de son naturel et la colère lui donna des forces. Elle essaya de repousser Calebasse, et ce qui fut plus efficace, elle poussa des cris perçants qui : attirèrent dans la cour les gens de l’hôtel et plusieurs de ses hôtes. Intimidé et craignant une intervention périlleuse des spectateurs de cette scène, le complice de Gaëtano laissa aller Mme Plinchard qui s’élança vers le port, tandis qu’il s’esquivait par une rue latérale. La pauvre femme arriva haletante au moment où le bateau tournant majestueusement sur lui-même, au milieu des spirales de fumée noire et blanche que dégageaient ses cheminées, commençait à prendre le large. Mais ses passagers étaient groupés sur le pont ; échangeant avec leurs amis restés sur le quai, les derniers signes d’adieux. Parmi eux, Mme Plinchard distingua avec désespoir le visage pâle et mélancolique de Xavier jetant le dernier regard sur le sol de la patrie qu’il quittait pour toujours. Elle l’appela de toutes ses forces, mais ses cris se perdirent dans les bruits de la mer et de la foule. Elle agita désespérément son mouchoir, et peut-être Xavier la vit-il, sans la reconnaître, dans la masse compacte, qui assistait au spectacle toujours émouvant d’un départ, mais le bateau s’éloignait toujours et chacun prit les gestes désolés, les acclamations désespérées de la veuve pour un dernier adieu adressé à un parent, à un mari, et tout fut dit. Quelques minutes après, le Bellerophon, emportant. Xavier et son malheur, n’apparaissait plus à l’horizon que comme un point imperceptible sur la vaste mer !.. Alors un ricanement aigu retentit à l’oreille de la veuve. Elle se retourna vivement, mais n’aperçut autour d’elle que des visages indifférents et inconnus. Que dira la pauvre Clémence !..se demandait Mme Plinchard en regagnant les Trois-Mages la tête baissée et de franches larmes dans les yeux. Après tout, ajouta-t-elle, les Etats-Unis ce n’est pas le bout du monde. Cette fois, sa contenance en rentrant à l’hôtel donna déjà de ses facultés mentales une meilleure opinion. Elle demanda posément sa clef, alla se mettre au lit où elle passa une bonne partie dé la journée. Elle ne dormit guère et elle réfléchit beaucoup. Elle se dit qu’elle avait certainement vu quelque part le gros homme qui l’avait si indignement abusée. Mais c’est lui, c’est mon ravisseur de la Ronde !.. ou c’est l’hôtelier qui a raison et moi qui ai un coup de marteau. Elle quitta son lit et alla droit à l’hôtel où avait logé M. d’Ancerville et demanda si le billet à son adresse lui avait été fidèlement remis. L’hôte parut hésiter, mais pressé dé question il finit par avouer que le billet avait été perdu ou plutôt intercepté. - La main de Landolfi est dans tout ceci !.. Elle ne se sentit pas le courage d’apprendre elle-même à Clémence l’insuccès de son voyage. Elle lui écrivit donc pour lui raconter ce qui s’était passé. Elle employa la journée du lendemain à visiter le Havre et ne se remit en route pour Metz que le surlendemain. Il est bien entendu que Gaëtano et son complice s’étaient empressés de quitter l’hôtel des Trois-Mages dès que leurs machinations eurent obtenu une réussite si complète. Mme Plinchard arriva à Metz à demi-morte de fatigue. Elle trouva à l’arrivée de la diligence le major qui venait la remercier. Il le fit en termes très-affectueux et lui dit que désormais c’était entre eux à la vie à la mort. Ce mot banal pour beaucoup de ceux qui le prononcent avait une valeur réelle sur les lèvres, du major. Le fait est qu’à partir de ce moment l’intimité devint plus grande que jamais entre la veuve et la famille Grandurand qu’elle voyait tous les jours. Vous savez que cet infâme Landolfi était avec vous au Hâvre ? lui dit-il en la renconduisant chez elle. j’en ai appris de belles sur son compte !. Dans quel précipice nous avons failli tomber !.. Il vous a encore jouée là-bas, mais c’est péché véniel auprès de ce que je sais de lui. Avec tout cela, voilà ce pauvre Xavier bien loin !... C’est facheux sans doute, mais il y a du remède, tandis que si ma pauvre Clémence était devenue la femme de ce misérable, je me faisais sauter la cervelle, tout simplement... après l’en avoir débarrassée, bien entendu !.. Et dire que le drôle a pu m’abuser si longtemps !..Mais je vous conterai tout cela. Vous verrez qu’il est d’une certaine force. Mme Plinchard ne voulut, pas retourner chez elle ayant d’avoir revu Clémence. Les deux femmes s’embrassèrent en pleurant. J’espérais vous le ramener, ma pauvre, Clémence !dit la veuve. Mais vous le reverrez et ce n’est que partie remise. L’important c’est que j’ai échappé à l’autre !. Son compte est bon à celui-là !..murmura le major entre ses dents, et ses sourcils se contractèrent violemment, signe chez lui d’une résolution invinciblement arrêtée. Tandis que Landolfi triomphait, au Hâvre, du dévouement de Mme Pinchard, à Metz, le major mettait le temps à profit. Il n’avait pas renoncé, on le pense bien, à l’œuvre qu’il poursuivait depuis si longtemps, et il songeait aux moyens d’obtenir son entier accomplissement. Mais les difficultés étaient grandes ; il avait affaire à un homme habile avec qui devaient échouer les procédés ordinaires. D’ailleurs il ne pouvait rien entreprendre avant le retour du Corse. Un instant il eut l’idée de déposer au parquet la plainte signée par Langeron et de faire pratiquer une saisie dans le logement de Landolfi. Mais, après mûres réflexions ; il renonça à ce parti extrême. D’abord ; il lui répugnait de livrer aux tribunaux l’homme qui avait été si près d’épouser sa fille dont le nom avait-été accolé au sien sur un bulletin municipal affiché publiquement. Quelle que fût l’issue d’un procès intenté à cet homme, la renommée de Clémence en eût été atteinte. C’est ce qu’il fallait avant tout éviter. Une visite domiciliaire ; d’ailleurs, n’amènerait probablement pas de résultat. Landolfi était trop rusé pour laisser chez lui, en son absence, l’elzevir volé auquel se rattachaient ses dernières espérances. Tout bien pesé ; le plus sage était d’attendre. Mais le major voulût savoir comment le volume qu’il avait si longtemps cherché avait reparu dans le commerce des livres, et un fil conducteur s’offrait à lui pour le guider. Il retourna chez le bouquiniste de la place d’Armes et apprit que l’elzevir lui venait d’un confrère de Sedan, dont le major prit le nom et l’adresse. Grandurand, resté fidèle à son malheur, était depuis longtemps à Stenay son correspondant. Il avait la mission de continuer dans sa ville natale et dans ses environs, les recherches que le major n’avait jamais abandonnées. Il le chargea donc de voir le libraire de Sedan et d’agir conformément aux indications qui lui seraient données dans celte ville. Le lendemain du retour de Mme Plinchard à Metz, le major reçut la réponse de son correspondant de Stenay. Elle éclairait complètement et d’une manière probante le mystère que depuis un an M. Grandurand s’efforçait en vain de percer. L’elzevir avait été vendu par un habitant d’un village situé à moitié chemin de Stenay et de Sedan. Cet homme, nommé Jean Maugrin, était le cousin-germain du domestique de M. Parent, ce serviteur infidèle à qui les Grandurand devaient tous leurs malheurs. Tous deux ils portaient le même nom. Un beau jour, le lendemain même de la mort subite de son maître, Chrysostôme Maugrin était arrivé chez son cousin et lui avait remis une petite cassette contenant l’elzevir et des papiers de diverse nature, en lui recommandant de la cacher dans la partie la plus secrète de son habitation. Pour reconnaître ce service, il lui avait remis une petite somme d’argent, lui promettant en outre de le coucher sur son testament en sa qualité de proche parent, car Chrysostôme Maugrin n’avait pas d’enfants. Il avait ajouté qu’à sa mort, s’il n’avait pas auparavant réclamé la cassette, son cousin pourrait disposer de tout ce qu’elle contenait, mais de ne s’en dessaisir à aucun prix jusqu’à ce que ce momentfût arrivé. Le Maugrin de Paris étant mort, son héritier s’était décidé à ouvrir la cassette, et à son premier voyage à Sedan il avait vendu pour quelques francs le précieux volume. Quant aux papiers, ils avaient une certaine importance pour les héritiers de M. C’étaient des contrats et même des valeurs, mais non au porteur et dont par conséquent Chrysostôme Maugrin n’avait pas pu faire usage. Ils avaient été compris dans la razzia nocturne exécutée par lui pendant la nuit où son maître mourut subitement. En homme prudent, il n’avait pas dû garder ce témoignage compromettant ; mais, en esprit avisé, il n’avait pas voulu s’en défaire, conservant peut-être le vague espoir de les utiliser un jour. L’émissaire du major avait acheté ces papiers et ils arrivèrent en même temps que la lettre qui les annonçait. C’était déjà un commencement de preuve, mais qui avait besoin ; pour avoir toute sa valeur, d’être appuyé par l’exhibition de la quittance signée par M.Parent. Le libraire de Sedan avait adressé l’elzevir à son confrère de Metz, avec qui, depuis longtemps, il se trouvait en relations d’affaires. Ainsi se trouvait expliquée la réapparition du volume elzévirien après une charte privée de quinze années. C’était déjà un résultat, mais le plus important restait à faire. Chaque matin, le major se rendait au logement de Landolfi, mais son \(absence se prolongeait au-delà de toute prévision. Le Corse n’avait pas voulu revenir trop vite à Metz, se doutant bien que Mme Plinchard était maintenant édifiée sur le rôle qu’il avait joué dans le guet-apens du Havre. Il n’était pas fâché que le premier élan de l’indignation des Grandurand fût un peu calmé avant de reparaître. D’ailleurs, Xavier voguant pour l’Amérique, il avait du temps devant lui. Mais il ignorait encore de quelles armes terribles le major pouvait disposer contre lui. Dès qu’il fut dé retour, il apprit ses visites quotidiennes, et sa perspicacité lui fit malaugurer d’un tel excès d’empressement. Cependant il fallait quitter la ville et abandonner ses projets, ce qu’il ne voulait à aucun prix, ou il devait finir par recevoir le major. Il se résigna donc à cette nécessité et le lendemain de son arrivée le vieux soldat était introduit : dans sa chambre. Grandurand avait un visage impassible, et son air froidement résolu frappa Landolfi. Monsieur, lui dit-il, je viens vous apporter la paix ou la guerre... Gaëtano voulut répondre, mais le major lui imposasilence par un geste d’une dédaigneuse énergie. Laissez-moi parler, monsieur, et sachez d’abord qu’il faut que j’obéisse à un devoir bien impérieux pour me retrouver volontairement en présence d’un homme tel que vous, d’un homme que le bagne réclame... Je dis que le bagne réclame... et j’ai peut-être tort...j’aurais dû dire l’échafaud, car le code pénal condamne à mort l’auteur et le complice d’un vol accompli la nuit par plusieurs personnes en armes, et ce crime vous l’avez commis... hurla le Corse dont l’œil presque sorti de l’orbite s’injectait de sang. attestée par la pièce suivante que je vais déposer au parquet de M. le procureur impérial si vous n’acceptez pas les conditions que je vais vous dicter... Que dit celle pièce, monsieur ? demanda Landolfi avec une anxiété haletante qu’il s’efforçait en vain de maîtriser. Langeron qui vous accuse de l’avoir dévalisé, chez lui, avec l’aide de deux complices, dans la nuit du 29 au 30 mai dernier, en le menaçant d’une arme et après avoir forcé la porte de sa demeure. articula le Corse en grinçant des dents. Je puis vous épargner la honte d’une comparution en justice et le châtiment qui la suivrait. Mais c’est à deux conditions : D’abord vous quitterez Metz, ensuite vous restituerez à M. Langeron ce qui lui a été pris... sa bourse, sa montre et surtout son elzevir ! Monsieur, dit Gaëtano qui s’efforçait de se remettre... il est possible que le domicile de M. Langeron ait été violé et sa personne menacée... mais en quoi cela me concerne-t-il ?.. Je ne suis pas de ceux qui volent ou assassinent, vous le savez bien, vous qui vouliez me donner votre fille... J’ai acheté l’elzevir d’un inconnu, peut-être de l’homme qui l’a soustrait... Mais suis-je responsable d’un crime que je n’ai pas commis ?.. Voulez-vous, oui ou non, restituer l’elzévir qui m’appartient plus encore qu’à M. si ce n’est à la condition que vous savez... dit le major en menaçant de la main la face blême de Landolfi du plus sanglant des outrages. Le Corse baissa la tête sous la large main du major. vous ne l’aurez pas même avec ma vie... dit le Corse que la fureur commençait à dominer. de ce pas, je vais le faire arrêter... Voilà justement ce que vous ne ferez pas, ricana Landolfi ; vous ne déshonorerez pas votre fille en traînant votre gendre, ou celui qui faillit l’être, sur le banc d’infamie !.. il te reste un dernier moyen d’éviter le déshonneur, dit le major ; je ne parle plus de mon elzévir... je lis dans tes yeux la résolution inébranlable et folle de le garder... elle te coûtera cher ; mais la fatalité l’entraîne !.. A la Ronde, tu as voulu enlever ma fille pour me contraindre à le la donner !.. La passion fait excuser bien des choses.. Ces jours-ci, au Havre, tu as fait tomber dans un piége infâme l’amie de Clémence, qui voulait lui rendre l’homme qu’elle aime... J’ai été insulté dans ma fille, dans l’homme qu’elle aime, tu seras puni. Je t’enverrai tout à l’heure mes témoins. dit Landolfi, c’est un honneur sans profit... Alors, je n’écoute plus rien, et tu iras coucher en prison. Mais avant que le garde-chiourme ne te bâtonne, je le soufflète ! dit le major d’une voix terrible. Et sa large main s’abattit sur la joue du Corse. Celui-ci se dressa furieux et voulut s’élancer sur son adversaire qui, reculant d’un pas, le contint en le menaçant de sa canne. hurla Gaëtano au paroxisme de la rage ; et une écume abondante vint blanchir les commissures de ses lèvres. Mais le combat n’aura pas lieu ici. La France moderne a érigé la couardise en code de morale, et je ne me soucie pas de me rencontrer avec toi devant les robes noires, j’y serais en trop mauvaise compagnie. Nous nous battrons à la frontière. J’accepte tes armes, nos témoins fixeront les autres conditions du duel. Jérôme Grandurand restera déshonoré parce que son fils l’aura voulu. Je serai tué peut-être, mais je mourrai vengé ! Le major ne daigna pas répondre à cette insulte, il se retira sans mot dire. Il avait obtenu la satisfaction qu’exigeaient de lui ses vieux sentiments d’honneur et ses velléités batailleuses. Gaëtano, sans perdre un instant, alla chercher Calebasse. Il le trouva dans son réduit de la rue du Coffre-Millet. Qu’est-ce qu’il y a encore\] ? dit le colosse en ouvrant un œil que de lourds pavots refermèrent incontinent. Je me bats avec le major, mais je ne veux pas, si je succombe, qu’il puisse retrouver le livre rouge que tu as pris à Langeron. N’oublies pas que si après-demain matin tu ne me vois pas, c’est que je serai mort, et alors le plus sûr pour toi est de quitter Metz, car une plainte sera déposée au parquet contre les voleurs qui ont dévalisé le surnuméraire. Ce livre te trahirait ; avant tout, il faut le détruire. Mais ne perds pas un instant, à partir d’après-demain à huit heures, l’air de Metz le serait malsain !.. je vois ça, vous m’avez fourré dans le pétrin. Il ne s’agit pas de récriminer, mais d’obéir. C’est dans ton intérêt que je parle !.. Ma foi, je filerai du côté de Paris, réfléchit Calebasse. Il doit y avoir par là de bons coups à faire... Surtout brûle le volume avant de le mettre en roule... si on le pince sur loi, ton affaire est claire !.. J’aime mieux aller à Paris qu’à Toulon. Le soleil du Midi est contraire à mon tempérament. Un peu rassuré, Landolfi se mit en quête de témoins. Il était peu aimé, il lui fut difficile de trouver deux camarades de bonne volonté, car il faut du dévouement pour braver la perspective de la police correctionnelle ou de la cour d’assises. Mais le duel devait s’accomplir hors de France, cette circonstance fit aboutir la négociation, et le lendemain matin les seconds des deux adversaires réglaient les conditions du combat. A midi, deux voitures emportaient les uns et les autres sur la terre non française la plus proche ; il avait été convenu que la rencontre aurait lieu dans les bois de Bettembourg, le premier village luxembourgeois après Thionville. L’arme choisie par Gaëtano fut l’épée. Il y était passablement habile et il connaissait plusieurs bottes italiennes sur lesquelles il comptait. Cependant le combat ne fut pas long. Gaëtano attaqua avec furie, mais il ne tarda pas à comprendre qu’il avait affaire à forte partie. D’un calme splendide sous les armes, le major paraissait se défendre plutôt qu’il ne prenait l’offensive, mais c’était pour profiter plus sûrement des fautes de son adversaire. Gaëtano essaya ses coups secrets, et au premier le major n’arriva que juste à la parade ; mais au second le Corse se découvrit en se fendant à fond et l’épée de M. Il tourna sur lui-même et tomba comme une masse inerte. Le chirurgien qui accompagnait les combattants déclara que tout secours était superflu, mais que le blessé avait encore-quelques instants, peut-être quelques heures à vivre. On le transporta à Bettembourg et il reprit ses sens sur un lit d’auberge. Je suis perdu, je le sais... Ne me fatiguez pas avec un pansement inutile... Grandurand, ajouta-t-il, j’ai eu des torts envers vous, je le reconnais, j’ai trop aimé Clémence... Si le repentir vous vient, dit le major, vous pouvez encore effacer vos fautes en renonçant à la vengeance dont vous m’avez menacé... Dites-moi où je pourrai retrouver le livre qui a appartenu à mon père... En ce moment, le blessé se tordit dans une convulsion atroce et un flot de sang rougit sa bouche. Sa voix s’affaiblissait et devenait rauque. dit-il en essayant de se dresser sur son séant. Soit, le curé du village est déjà prévenu, il va venir... mais en attendant, un mot, un seul... ce qui me reste de forces... Grandurand courut de sa personne au presbytère, et rencontra le curé du village qui accourait. L’homme de Dieu s’entretint un quart-d’heure avec le patient et se hâta de lui donner l’absolution. Déjà son front se décolorait, ses lèvres s’amincissaient, la vie allait se retirer. Maintenant, Gaëtano, lui dit le major avec douceur, vous êtes réconcilié avec Dieu, et moi je vous pardonne aussi de grand cœur... Non, dit le Corse d’une voix défaillante. Vous l’avez confié à quelqu’un ?.. Mais le moribond ne put achever. Une dernière convulsion le souleva haletant sur son lit et il retomba immobile. Grandurand donna des ordres pour que l’acte mortuaire fût dressé régulièrement, et Gaëtano Landolfi fut décemment enterré en terre sainte. Mais le major ne jugea pas prudent de reparaître trop vite à Metz après cet événement tragique. Il continua donc sa roule en passant par Luxembourg, et il alla visiter quelques villes de la Belgique. Il avait écrit à Clémence pour la rassurer sur son compte, mais sans lui parler du duel qui avait eu une issue si fatale pour l’élève en médecine. Au reste, à celte époque les événements politiques absorbaient à peu près exclusivement l’attention publique, à Metz comme partout ailleurs, et la rencontre de Bettembourg passa presque inaperçue. Le major revint par la Hollande, le Rhin et la frontière prussienne, et tout fut dit. A son arrivée, le major raconta confidentiellement à Mme Plinchard ce qui s’était passé, mais il se contenta de dire à Clémence qu’il avait forcé M. Landolfi à quitter la ville et qu’elle n’entendrait plus parler de lui. Ce ne fut que plus tard qu’elle apprit le vrai motif de sa disparition. Le major, on le comprend, ne voulut pas charger la police d’ouvrir une enquête pour arriver à la découverte du volume dont, une fois encore, il avait perdu la trace ; c’eût été trop risquer, en effet, après le dénouement qu’on connaît. Grandurand agit sagement, à coup sûr, car Calebasse avait suivi les conseils de Gaëtano ; il s’était rendu à Paris en toute hâte, vraisemblablement à pied et par les chemins de traverse. Celui qui écrit ces lignes, quelques années après les événements qu’il a racontés, a revu à Paris le maraudeur messin. Cet homme avait reçu d’assez fortes sommes de son complice Landolfi et il avait, comme on dit, quelques centaines de francs devant lui. Il acheta à la Villette un fond de marchand de vin qu’il exploita assez longtemps ; mais il usa encore d’une autre manière des avantages qu’il avait reçus de la nature. Les deux mains gigantesques dont elle l’avait doué le prédestinaient à l’exercice d’un métier passablement lucratif et qui constitue un trait distinctif de l’histoire de l’art dramatique à notre époque. Calebasse, donc, ne larda pas à obtenir une certaine notoriété comme entrepreneur de succès dans les théâtres de boulevard, et je l’ai vu trônant au plus épais des chevaliers du lustre sur lesquels sa formidable stature lui assurait une prépondérance incontestée. Avait-il obéi jusqu’au bout à Landolfi et avait-il livré aux flammes l’elzevir de maroquin rouge ?.. C’est ce que j’ignore encore et ce que je ne saurai probablement jamais. Cependant, il ne m’est pas démontré que l’œuvre de destruction ait été accomplie, car Calebasse aimait l’argent et il ne pouvait ignorer que ce volume avait une certaine valeur. Quoiqu’il en soit, le maraudeur, en proie à la sciatique, fruit de ses exploits dans les ondes froides de la Moselle, termina prématurément son orageuse carrière. Il est mort il y a deux ou trois ans. La santé de Clémence resta chancelante pendant plusieurs mois. La perle de ses espérances, les émotions de son mariage manqué avaient porté un coup funeste à celle pauvre enfant qui n’eût certainement pas. supporté la vie si son persécuteur était devenu son mari. Mais la certitude de rester maîtresse d’ellemême et la perspective de revoir le bien-aimé, aidèrent puissamment aux secours de l’art, et cette nature frêle mais flexible se releva sous les influences bienfaisantes et consolatrices qui l’entouraient. Au bout d’un an, la fille du major était complètement rétablie, ne gardant d’autres stigmates de ses malheurs qu’une pâleur intéressante, la pâleur lustrée des marguerites, qu’elle ne perdit plus. Le major avait écrit, de sa plus belle main, plusieurs épîtres à M. Mais sans doute elles n’étaient pas parvenues à leur adresse, car les mois, les années se passèrent sans qu’elles reçussent de réponse. Le fait est que la réussite de ces tentatives épistolaires était bien aventurée. Jadis, je ne sais quel admirateur trans-océanique de l’un des coryphées de la faction girondine, lui avait adressé une épitre qui portait pour toute suscription : à M. Barnave, en Europe, et l’histoire rapporte qu’elle parvint à son adresse. Mais le major en était réduit à écrire à M. Or notre héros était un peu moins connu que le célèbre Girondin, et les deux Amériques sont un peu plus vastes que l’Europe. La famille Grandurand en était donc arrivée à ne plus espérer le retour de Xavier que d’un heureux hasard ou d’un accès de nostalgie qui le ramènerait dans sa patrie. Cependant la confiance de la jeune fille dans l’homme qu’elle aimait, était indestructible, et sa tendresse résistait à l’absence, au long temps écoulé, aux conseils même de ses amis. Votre Xavier ne vaut pas mieux que les autres !.. Non, répondait Clémence avec énergie, il m’aime toujours ou il est mort. S’il est encore vivant, je veux l’attendre ; s’il n’existe plus, je veux rester fidèle à son souvenir !.. Le fait est que plusieurs partis avantageux s’étaient présentés pour elle. Son père l’avait pressée de faire un choix. Le passé interdisait, cela va sans dire, toute insistance au major. Un triste événement vint encore rassurer la tendresse du père et de la fille. La bonne Mme Quentin succomba aux atteintes d’une fièvre pernicieuse. Dans cette circonstance encore, Mme Plinchard donna à la famille Grandurand des preuves d’un grand attachement. Elle vint s’établir dans la rue des Bénédictins et soigna la malade avec un zèle et un dévouement à toute épreuve. Elle et Clémence se relayaient à son chevet et elles adoucirent les derniers instants de la pauvre femme. Quelques jours après sa mort, la veuve n’avait pas encore réintégré son domicile. Il faut pourtant que je rentre chez moi !.. dit elle un jour au major. une veuve, encore agréable comme votre servante, qui demeure sous le même toit qu’un veuf à peu près conservé comme vous ?.. dès ce soir, je retourne sur le rempart BelleIsle... dit le major dont les moustaches tremblotaient un peu, signe connu de son émotion, vous ne nous quitteriez plus ?.. minauda la veuve avec un mouvement de poitrine destiné à faciliter l’émission d’un soupir... C’est bien simple, continua le vieux guerrier.Mme Plinchard doit retourner chez elle, mais Mme Grandurand ne nous quitterait plus !.. dit la veuve sans paraître trop effarouchée. fit Clémence en se jetant dans ses bras. vous êtes ma meilleure amie, devenez ma mère !.. Mme Plinchard demanda quelques jours de réflexions... Le major était bourru, mais son cœur était excellent. D’ailleurs une femme a toujours l’esprit de maîtriser un mari, fût-il un vieux de la vieille, surtout quand il l’est. je suis vouée aux hommes d’âge !.. C’est ma faute, aussi, j’ai trop dit de bien des sexagénaires. Le sort m’a pris au mot !.. Le mariage eut lieu quelques mois après. Rien que très-mûr, il continué à craindre de se compromettre avec les jeunes filles pauvres, lesquelles redoutent fort qu’il ne se ravise. J’aurais voulu sans doute un dénouement plus romanesque ou plutôt plus heureux aux amours de Xavier et de Clémence, mais le plus fécond narrateur ne peut raconter que ce qu’il sait, quand il veut rester véridique. Je croyais très-sincèrement ma tâche finie, je me trompais. J’étais même, entre nous, un peu honteux de la faiblesse de mon dénouement, car un héros qui court les mers à perpétuité, vrai Ashavérus du sentiment, et une héroïne qui reste fille, sans avoir l’esprit de mourir en son printemps, comme l’exige tout drame honnête et consciencieux, franchement, c’est fade, incomplet et morose. De deux choses l’une, ou des amoureux de bon aloi se drapent dans un trépas bien étoffé, ou ils ont beaucoup d’enfants en légitime mariage. Or, il se trouve que les miens, méconnaissant tous leurs devoirs, n’ont su ni vivre heureux ni mourir à propos. Il y a là une lacune essentielle, j’en demeure d’accord. Se pourrait-il qu’elle fut comblée ?.. Me tomberait-il du ciel un cinquième acte tout fait et plus conforme aux imprescriptibles traditions ?.. A vrai dire, je n’en pourrais répondre encore, mais j’entrevois des perspectives inattendues, je rêve un dernier tableau auquel il ne manquera que les feux de Bengale de rigueur, car ma palette peu étincelante ne peut pas tenir lieu du moindre feu d’artifice. En attendant que la situation se dessine, vous me permettrez de renoncer à la forme jalonnée et chapitrée que j’ai adoptée jusqu’ici. Les faits que j’aurai à raconter n’existant encore que dans mes prévisions et mes désirs je vous en ferai part à leur date et au jour le jour. Ce sera plus commode pour moi, plus compréhensible, et qui sait même ? plus piquant peut-être pour vos lecteurs. Il faut nous hâter et éviter les interruptions. J’écris donc désormais sous la dictée de l’imprévu, et la parole est aux événements !.. Si je ne me trompe, c’est l’Exposition universelle de Metz qui amènera le dénouement que je prévois. Mais toute explication est désormais superflue, les détails indispensables se produiront d’eux-mêmes. Onze ans se sont écoulés depuis le départ de Xavierd’Ancerville pour le Nouveau-Monde. Les événements qui se rattachent à la disparition de ce jeune homme ne sont plus guère qu’un souvenir lointain pour deux des principaux personnages de cette histoire, surtout pour le major Grandurand, qui commence à prendre de l’âge et chez lequel les impressions ont beaucoup perdu de leur vivacité. Il ne s’émotionne plus guère qu’au récit d’une belle bataille ou d’un bon duel raconté dans tous ses détails par les journaux. Il a bondi à la nouvelle des affaires de Magenta et de Solferino et il a suivi avec intérêt les expériences du tir des canons rayés, accueillies avec une satisfaction beaucoup moindre, dit-on, par les habitants de Saint-Julien et lieux circonvoisins dont elles menaçaient la sécurité. Le bon major se souviendra longtemps de l’été de 1858, pendant lequel il a fait d’un peu loin, il est vrai, la campagne d’Italie. Il avait gagné bien avant nos soldais les grandes journées qui l’ont illustrée et il avait un plan tout prêt pour l’attaque du fameux quadrilatère. Mais la paix de Villafranca est venue enchaîner sa vieille ardeur, et sa stratégie officieuse est rentrée dans les carions dont elle ne sortira vraisemblablement plus. Mme Grandurand est attachée sincèrement à son mari, à sa fille adoptive, et les visées de sa seconde jeunesse sont bien loin d’elle. Déjà la cinquantaine, ce chiffre désobligeant s’il en fut, se dresse inexorable et terrible devant ses dernières prétentions. Pour échapper à celte vision cruelle, elle se réfugie dans la dévotion et dans l’amour de ses proches, le vrai moyen pour une femme qui veillit d’accepter son sort avec résignation et dignité. Je romprais trop ouvertement en visière avec la vérité et la vraisemblance si je ne convenais pas que Mme Grandurand a essayé de faire du major le très-humble serviteur de ses volontés, à l’instar de défunt Plinchard. Mais l’entreprise ne laissait pas que de présenter quelques difficultés et son second époux, décidément, n’y mit pas assez du sien. En sa qualité de vieux grognard, il avait la prétention d’être maître chez lui, et tous les assauts qui furent livrés à sa souveraineté et à son indépendance furent repoussés avec perte. Cette fois encore l’armée française resta maîtresse du terrain, et pour conclure la paix entre les belligérants, il fallut plus d’une fois l’intervention amicale d’une troisième puissance, toute de conciliation et de tendresse, celle-là, et qui finissait toujours par ramener la concorde dans le ménage. Clémence était l’ange du foyer qui faisait le calme quand la tempête éclatait, et par la persuasion et l’ascendant de l’amour apaisait et réconciliait. Heureusement, Mme Grandurand, qui était femme de tête, n’avait pas trop tardé à s’apercevoir que les entreprises de haute lutte ne lui réussiraient pas et, renonçant à la force ouverte, elle avait demandé ses conquêtes conjugales à l’habileté de sa diplomatie. Cette nouvelle campagne lui avait réussi infiniment mieux que la première, et malgré sa grosse voix, ses sourcils contractés et ses éclats de mauvaise humeur, le major, peu à peu, avait laissé échapper de ses mains les rênes du gouvernement intérieur dont s’était emparée son habile moitié. Mais c’était une domination douce, dissimulée, discrète et dont il n’avait pas même conscience. Peut-être en y réfléchissant cette situais lion conjugale est-elle l’idéal des ménages heureux quand le joug est porté par une nature irascible, quand il est imposé par une femme de sens et d’esprit. Clémence était restée fidèle à ses tendres préférences de jeune fille. Si elle n’aimait plus Xavier avec l’emportement passionné de la première jeunesse, il était resté le lien de ses rêveries, le refuge de ses pensées, l’objet de ce culte intérieur qu’une femme voue toujours à une idole humaine pour obéir au besoin d’expansion et de tendresse qui est inné dans son cœur. Pour cette nature d’élite les premières impressions étaient indestructibles, elles avaient marqué une empreinte que la mort seule pouvait effacer. La pensée de déverser sur un autre ce trésor de tendres aspirations qui n’avaient de valeur pour elle qu’en les appliquant au premier amour, lui causait une sorte d’insurmontable horreur. Elle se fût méprisée si, de son consentement, elle avait pu accepter un bonheur, même légitime, en faussant ses premiers serments. Pour son malheur, Clémence n’était pas un cœur vulgaire. Je dis pour son malheur, car je suis bien près de croire que la médiocrité de l’intelligence comme des facultés aimantes, que l’absence des délicatesses de l’esprit et de la conscience sont les conditions les plus indispensables à notre félicité en ce monde. Molière a été plus malheureux cent fois que le dernier paysan gagnant sa vie à la sueur de son front, et la pauvre ouvrière chargée d’enfants est moins à plaindre que Clarisse Harlowe ou Lucie de Lammermoor !.. Par une belle après-midi de juin, nous retrouvons le major, sa femme et sa fille dans la grande galerie de l’Exposition messine. L’empressement des premiers jours n’est pas encore calmé et un public nombreux circule dans les travées. De grises qu’elles étaient, les moustaches du major sont devenues blanches ainsi que ses cheveux. Il est passé à l’état de burgrave authentique et je sais une toile d’Albert Durer qui offre son image en reproduisant les traits d’un châtelain de quelque burg rhénan. Grandurand, après tout, va atteindre sa soixante-neuvième année. Sa digne moitié fait encore quelque illusion, à une distance honnête. Je la soupçonne d’offrir aux regards la fraîcheur d’un teint inamovible et la couleur immuablement cendrée d’une chevelure toujours abondante. Ses yeux n’ont presque rien perdu de leur vivacité, et pour ce qui est de la langue elle continue à être très-bien affilée. Clémence est toujours charmante, elle l’est plus encore peut-être que dans ses toutes jeunes années. Ses grands yeux bleus ont pris une adorable expression de mélancolie chaste et son sourire exhale comme un parfum de bonté triste et calme. On sent que le malheur a passé par là, mais le malheur qui s’est dégagé de l’amertume et qui n’a pas apporté la désillusion avec lui. Car les peines d’amour d’une vierge ne ressemblent en rien aux douleurs d’une âme qui a connu les jouissances et les réalités de la vie. L’innocence se retrouve et se reconnaît jusque dans les manifestations du désespoir et du regret ! C’est pour la première fois que la famille Grandurand visite l’Exposition messine. Suivons donc nos anciennes connaissances de là galerie des beaux-arts à celle des machines, et du beau jardin qui a fait les délices de la société messine à l’exhibition des produits de l’industrie qui l’intéressa si vivement. En parcourant l’une des travées de la grande galerie, le major s’est tout à coup arrêté devant une vitrine de libraire. Sous le verre, des volumes de toutes les dimensions, de toutes les typographies sont étalés et groupés. L’œil du major ne quille pas l’un de ces livres, et cette contemplation prolongée paraît produire en lui une émotion profonde. Depuis longtemps ses moustaches n’ont frémi aussi énergiquement et ses mains enlacées ont ce tremblement nerveux qui est particulier aux vieillards. Madame Grandurand, Clémence, dit-il enfin, approchez. Voyez-vous ce volume à couverture rouge ? Vous n’imaginez pas ce qu’il me fait éprouver ? Vous vous rappelez l’histoire de mon pauvre père et... certaine aventure plus récente, quoique déjà bien éloignée. ce livre, dans ses moindres détails, me rappelle l’elzevir de maroquin que j’ai si longtemps et si vainement cherché. Ce n’est pas lui, à coup sûr ; celui-ci est plus neuf et l’on voit que l’ouvrier vient seulement de le livrer au libraire ; mais c’est le même type de format, ce sont les mêmes gaufrures du dos, c’est la même coupe de tranche. Je le retrouve rajeuni, mais identique, et vous le voyez... je pleure à ce souvenir à la fois doux et poignant !.. Mme Grandurand et Clémence examinèrent curieusement ce beau spécimen de reliure et associèrent leurs impressions à celles du major. Grâce à l’obligeance du libraire, le volume fut tiré de la vitrine et M. Mais l’intérieur ne rappelait en rien le livre que M. Le frontispice, auquel la typographie moderne a renoncé, ne s’y retrouvait pas, et au lieu d’être un Horace profane la reliure de maroquin rouge entourait un ouvrage de piété. Le major le rendit en soupirant au libraire et s’éloigna tristement. Il a manqué à ma vie de le retrouver ! dit-il en jetant un dernier regard sur la vitrine qui avait réveillé tant de souvenirs en lui. Bien souvent, pendant la durée de l’Exposition, M. Grandurand, seul ou accompagné de sa femme et de sa fille, alla passer une partie de ses après-midi ou de ses matinées dans la galerie, et jamais jusqu’ici il n’a oublié de faire une station devant l’exhibition de librairie. C’est devenu chez lui un besoin et une impérieuse habitude. Hier, la famille Grandurand, sollicitée par une belle après-midi, mi-partie ombre et soleil, alla passer quelques heures dans le jardin de l’Exposition. Grandurand, en sa qualité de connaisseur, explora avec soin les plates-bandes, examina la taille des arbres et, tout vieux qu’il était, prit une bonne leçon d’horticulture pratique. Les dames, assises à l’ombre, étaient occupées à quelque ouvrage de broderie. Mais, sans qu’elles s’en aperçussent, l’atmosphère devenait lourde, et les nuages perdaient peu à peu le blanc nacré de leurs contours pour revêtir des teintes plus grises. Bientôt, le ciel prit, dans la direction de la côte Saint-Quentin, une apparence menaçante, cachée aux dames Grandurand par les massifs de verdure qui les entouraient. Déjà un grand nombre de promeneurs prudents avaient quitté l’Esplanade et regagné leur logis. Un orage, en effet, était à craindre. Il ne tarda pas à s’annoncer par quelques larges gouttes de pluie qui firent enfin songer la famille du major à la retraite. Mais déjà il était trop tard et les frêles ombrelles des dames étaient évidemment un abri trop insuffisant contre l’ondée qui, vraisemblablement, allait se déchaîner. Après quelque hésitation, le major fit donc entrer sa femme et sa fille dans la serre du jardin pour y attendre le retour du beau temps. Mais le ciel, loin de s’éclaircir, se rembrunissait d’instant en instant. Bien que la pluie ne tombât pas à ravage, on ne pouvait songer cependant à quitter l’abri protecteur et le temps commençait à paraître long aux dames. Sans doute la vue des plantes tropicales, des arbustes à plantureuse végétation, a bien son prix, mais les plus belles choses, trop longtemps admirées, surtout quand l’admiration est forcée, deviennent à la longue monotones. Nos deux dames jetaient donc parfois vers le ciel, à travers le haut vitrage, des regards impatientés, et il était clair que la prison de verre qui les enfermait commençait à leur peser. Mais il vint un moment où les yeux de Clémence et ceux de Mme Grandurand, en s’abaissant après avoir interrogé l’état du ciel, se fixèrent sur un point du jardin peu éloigné de la serre et quelque peu protégé contre la pluie par le grand acacia de l’un des bosquets voisins. Clémence et sa belle-mère ne distinguaient les objets extérieurs dans cette direction qu’à travers l’opacité de la vitre, dans le nuage ondoyant formé par l’averse. A quelques pas d’elles, mais dans l’ombre projetée par le prochain massif, se tenait, immobile et les bras croisés, un homme qui paraissait jeune encore et dont les traits, d’une grande douceur, étaient assez fortement basanés. Mais des tons dorés sous lesquels palpitait un sang vif et frais donnaient du charme à ce visage qu’encadrait une barbe brune, non très-fournie, mais longue et admirablement plantée. Les yeux grands et à demi-baisses avaient cette puissance de fascination que donnent la beauté des lignes jointe à la profondeur pénétrante du regard. Involontairement, les deux dames s’oublièrent plus que de raison dans la contemplation de celle belle tête qu’encadrait une luxuriante chevelure. Au reste, elles se trouvaient placées dans celle situation privilégiée, si chère à toutes les femmes, celle de voir sans être vues. Elles pouvaient donc, sans contrainte et sans faire violence à la modestie de leur sexe, satisfaire leur curiosité, et en effet, ce sentiment était leur stimulant principal ; Cependant le visage de Clémence, coloré en rose vif, quand d’ordinaire il conservait la paleur savoureuse des lys, annonçait une émotion plus intime et plus mystérieuse. Le col blanc qui entourait la ligne onduleuse et pure de son cou se soulevait sous l’essor d’une palpitation précipitée et elle dut s’appuyer contre une des parois à portée de sa main, parce qu’elle se sentait fléchir. Les deux femmes échangèrent un vif et éloquent regard. En ce moment le major s’approcha d’elles, il leur annonça que la pluie avait à peu près cessé et qu’il était temps d’aller trouver le dîner. Avant de quitter la Serre, elles jetèrent un dernier regard du côté du massif intérieur, mais l’inconnu avait disparu. Le major prit le bras de sa femme qui ne voulait pas, devant lui, parler de l’apparition du bosquet ; mais après dîner et tandis que le maître de la maison fumait paisiblement son cigare, les deux dames restées seules songèrent à réparer le temps perdu. dit Mme Grandurand qui prenait volontiers l’initiative en tout... vous paraissiez bien émue tout à l’heure dans cette serre. Et vous, mère, bien occupée à... dit Clémence avec un sourire et un son de voix pénétrant. je faisais comme vous, voilà tout... Savez-vous qu’il est bien, très-bien, cet.. Dites-moi, mère, ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à... quelqu’un là, si j’ai bonne mémoire, était blanc et rose... et ce quelqu’un-ci est un peu bien foncé... il a quelque chose qui fait songer aux pays lointains... Il y a tant d’étrangers, à Metz, en ce moment. onze ans d’absence, de pérégrinations à travers le monde ! je vois que votre parti est pris, mais si ce jeune homme est bien celui... que vous n’avez pas encore nommé... dit Clémence en frissonnant, ce nom me brûle les lèvres. Mais si c’est lui, pourquoi ne se montre-t-il pas ?... que vous me faites souffrir !.. Parce que votre pensée est conforme à la mienne... mieux vaudrait que ce fût un autre !.. Mes yeux et mon cœur l’ont également reconnu !... La belle-mère et sa fille d’adoption se séparèrent pour prendre du repos. Mais Clémence ne dormit pas plus celle nuit-là que onze ans auparavant pendant les heures qui précédèrent la rencontre du major et de Xavier après la scène de la gloriette. Un goût vif pour le jardin de l’exposition était venu aux dames Grandurand depuis certaine apparition. Elles y passaient à peu près toutes leurs soirées. Mais pendant plusieurs jours elles n’avaient pas vu celui qu’elles venaient y chercher. Un soir, cependant, il y avait beaucoup de monde aux environs du kiosque. Une bonne musique se faisait entendre à de courts intervalles. Le temps était magnifique et le plus splendide des soleils couchants allait disparaître derrière le coteau de Lorry dans l’opale rosé du ciel. Mme Grandurand et sa fille reconnurent l’étranger assis et adossé à la haie bordant l’allée qui, du kiosque, conduit au boulingrin où paît au milieu des roses le cheval arabe de Fratin. Les derniers rayons d’or baignaient le front nu de l’étranger et se jouaient dans ses cheveux qu’ils transformaient en une auréole diaphane. Ces jeux de lumière, mêlés d’ombre, l’enveloppaient d’une atmosphère idéale et communiquaient au marbre bruni de ses traits une incomparable majesté. dit Clémence qui s’efforçait en vain d’échapper à la fascination qui rivait ses yeux à ceux de l’étranger. Mais convenez que s’il est revenu des rives les plus lointaines uniquement pour se faire admirer à distance... il eût beaucoup mieux fait de ne pas repasser l’Océan... et c’est plus de bonheur que je n’en ai eu depuis dix ans !.. Le demi-dieu est sorti de son nuage, dit Mme Grandurand à l’oreille de Clémence. Il s’humanise jusqu’à parler à l’un de ses voisins... une belle fille, il faut l’avouer ! je donnerais beaucoup pour entendre ce qu’il lui dit en se penchant vers elle. que vous me faites mal, mère !.. soupira la pauvre Clémence en refoulant des larmes qui tremblaient sur le bord de ses paupières. Mon enfant, je suis désolée, mais il faut vous aguerir. Savez-vous ce que vous apprendrez bientôt ?..Vous devez tout supposer. Mais, dit-elle, il peut causer avec celte dame sans, sans... Et la pauvre fille ne pouvait ou n’osait achever sa pensée. sans être son mari, n’est-ce pas ?.. Je ne le nie pas, mais... l’étranger est retombé dans son immobilité, il a repris sa pose quasi céleste...Heureusement le soleil est décidément couché, le crépuscule n’a plus que des lueurs indécises, et voilà notre archange découronné !.. Pour moi, je l’aime mieux depuis qu’il a repris des proportions plus humaines... Pouvez-vous plaisanter, ainsi, mère !...dit Clémence avec douleur. Voulez-vous que je mette un crêpe à mon chapeau rose ?.. Vous prenez aussi les choses trop tragiquement. Ecoutez, ma pauvre Clémence, les hommes sont des hommes et il faut les prendre tels qu’ils sont. Onze ans, c’est long, voyez-vous, et ce M. Xavier, tant pis, le mot est lâché, n’est pas plus un saint qu’un ange... Mais ces jeunes personnes se font des idées de l’autre monde, elles mettent une barbe, une redingote et un stick à leurs rêves, et voilà, à les entendre, comment sont faits les mortels...Ah ça ! vous croyez-donc qu’on en a bâti un tout exprès pour vous ?.. Tenez, Clémence, c’est triste à dire, mais vous avez encore des illusions !.. Si cet homme est le mari de celle dame, dit résolument Clémence qui n’avait pas écouté la tirade de sa belle-mère, ce n’est pas mon Xavier !. et voilà comment j’aime qu’on prenne les choses !.. Mettons que ce beau brun est un Espagnol, un Péruvien, un Chilien, un Grenadin... En ce moment l’orchestre du kiosque commençait le grand air de la Norma, de Bellini, l’une des plus belles pages musicales que le génie de l’expression mélodique ait jamais écrites. Cet air, on le sait, exprime les regrets d’une amante et son espoir de retrouver le bien-aimé. Jadis, Clémence le chantait, tant bien que mal, il est juste de le reconnaître, car il n’est abordable que pour un talent de premier ordre. Xavier, qui l’aimait beaucoup, osait quelquefois prier la jeune fille de le faire entendre et il était devenu entre eux, dans ce temps, comme un lien de sympathie, comme un signe de mutuelle entente. Quand l’orchestre préluda, Clémence se sentit presque défaillir ; elle ferma les yeux pendant quelques instants pour se remettre de son trouble et se cacha le visage sous la batiste de son mouchoir. Mais son premier regard fut pour Xavier et elle vit les yeux du jeune homme fixés sur elle. Elle retrouva leur expression d’autrefois, ce sourire humide des paupières, ce jet à la fois clair et profond qui part de l’âme et qui va à l’âme. Tous ses traits respiraient une effusion de tendresse ineffable, ont eût dit qu’ils reflétaient des sentiments longtemps contenus et qui faisaient explosion. Tout en lui criait à Clémence : Oui, c’est moi, je t’aime !.. Mais ce fut court comme un éclair qui traverse la nue. Son visage reprit sans transition son masque d’immobilité. La joie inondait le cœur pur de Clémence. Cette fois, je l’ai retrouvé !.. Je savais bien qu’il était tout à moi !.. murmura l’incrédule dame, mais j’en doute. Mme Grandurand avait beaucoup l’expérience de la vie et il ne faut pas lui en vouloir si elle ne croyait plus aux miracles. Ses yeux avaient retrouvé leur vivacité d’autrefois, ses lèvres le sourire confiant de la jeunesse, tout son être exhalait ce sentiment de rénovation intérieure qui suit une longue infortune arrachée de la vie par une victoire inattendue de la destinée. Elle était comme une de ces plantes délicales frappée par l’orage, submergée par l’eau du ciel et dont la lige, abaissée tristement vers la terre, se relève sous l’influence d’un doux rayon de soleil. Le regard de Xavier avait brillé sur elle, l’avait enveloppée tout entière de sa bienfaisante puissance ; elle reprenait goût à la vie, elle s’épanouissait dans cette atmosphère renouvelée. Mais qu’elle avait acheté cher ce retour de bonheur ! Par un accord tacite, ni elle ni Mme Grandurand n’avaient voulu parler au major de la rencontre de l’Esplanade. Elles craignaient instinctivement une intervention intempestive, une démarche compromettante ; car le vieux soldat était habitué à marcher droit vers l’obstacle et il aimait à prendre d’assaut les situations difficiles ; mieux valait attendre, s’inspirer des circonstances, provoquer au besoin des explications. Le scepticisme de Mme Grandurand lui faisait mal augurer de l’avenir. Elle ne concevait pas que Xavier pût avoir un motif avouable de ne pas réclamer ses droits sur le cœur de Clémence. La présence du jeune homme près d’une femme jeune et jolie lui donnait surtout à penser. Rester près d’elle quand rien ne l’empêchait de se rapprocher de Clémence, c’était pour elle un indice trop clair d’un changement facile à prévoir. Aussi s’efforçait elle de prémunir sa fille contre la douceur perfide de l’espérance, mais la foi de Clémence était inébranlable. Elle savait bien qu’un nuage passait encore dans son ciel rasséréné, mais elle ne doutait pas que l’éclaircie ne fût bientôt complète. Seul l’amour vrai a cette confiance absolue, ce don de divination. Le lendemain du concert, Mme Grandurand et sa fille retournèrent au jardin de l’Exposition, et vers le soir, quand les becs de gaz ruisselèrent sous la verdure et éclairèrent la profondeur des massifs, des groupres nombreux sillonnaient les allées et jouissaient d’une calme et pure soirée. Mme Grandurand, au détour de l’un des bosquets qui avoisinent le kiosque, vit M. d’Ancerville ayant aux bras la jeune personne avec laquelle il avait échangé quelques mots la veille. Un personnage au teint hâté, aux cheveux abondants, mais dont la tournure annonçait la maturité de l’âge, accompagnait les jeunes gens. Clémence, qui avait tout vu en même temps que sa belle-mère, pâlit légèrement. Je ne veux rien penser qui fût défavorable à M. dit la jeune fille avec fermeté. Vraiment, Clémence, vous êtes aussi trop illusionnée. je vous laisserais votre croyance si je n’écoutais que mon cœur, mais ma raison me dit que vous vous préparez des peines nouvelles... Non, mère, le regard d’une créature du bon Dieu ne peut pas mentir à ce point. J’ignore, je ne veux pas savoir ce qui retient mon Xavier loin de moi ; mais ce que je sais bien, c’est que malgré les apparences, malgré tout ce qui le condamne, je crois en lui. Il n’y a que la foi qui nous sauve... dît-on, mais elle peut nous perdre aussi !.. d’Ancerville et sa compagne s’étaient perdus dans la foule ; Mme Grandurand et sa fille ne le revirent plus et ne tardèrent pas à se retirer. Clémence était calme, nulle trace d’inquiétude n’assombrissait son front charmant. Cette sublime confiance dans le respect des serments était lettre close pour la femme du major. Sa nature un peu positive ne pouvait s’élever à cette hauteur de sentiment. Elle se demandait comment elle pourrait mettre fin à une situation qui allait compromettre le repos de sa fille et remettre tout en question dans sa vie, quand elle reçut une lettre ainsi conçue : Un vieil ami, que vous avez reconnu peut-être, désire vous entretenir. Il veut expliquer ce qui a pu vous paraître obscur dans sa conduite. Il s’adresse à votre loyauté pour vous supplier de ne pas faire part à Mlle Clémence Grandurand de l’entrevue indispensable qu’il vous demande. Il sera demain à trois heures sous les allées des marronniers où il espère qu’il pourra vous entretenir sans témoins. » La lettre ne portait pas de signature, je vais donc savoir le fin mot... se dit la dame avec un soupir de soulagement. Qu’on juge si la soirée, la nuit et la matinée du lendemain durent paraître longues à Mme Grandurand !.. Le lendemain, le temps était maussade. De rares promeneurs se montraient au jardin. Mme Grandurand, à trois heures précises, prenait une chaise sous les marronniers. Elle avait prétexté la crainte de la pluie pour éviter la promenade en famille, et une visite indispensable pour expliquer sa sortie. d’Ancerville vint à elle et lui tendit la main avec un geste plein d’effusion. De grosses larmes roulaient dans ses yeux... dit Mme Grandurand émue et pourtant se tenant sur la réserve. Il y a longtemps que vous m’avez reconnu...je le sais... dit le jeune homme, et il faut que des raisons puissantes m’aient jusqu’ici interdit la joie de me rapprocher de vous et de Clémence. Mais il m’est impossible d’attendre plus longtemps pour vous tout expliquer. Peut-être douteriez-vous de moi, de mes sentiments !.. Le fait est, Monsieur Xavier, qu’il faut avoir une foi bien robuste dans votre sincérité pour croire que vous n’avez pas oublié... je le sais encore...je l’ai vu dans ses yeux !.. Vous savez donc qu’elle n’est pas mariée ?.. J’ai appris tout ce qui concerne votre famille... Seulement, ce que je ne m’explique pas, c’est que le mariage étant rompu, ni Clémence, ni son père, ni vous madame, n’avez songé à m’en prévenir... Je vous conseille de m’adresser des reproches... Puisque vous ne savez pas ce qu’on a fait pour vous, je vais vous l’apprendre. Je ne rapporterai pas, cela va sans dire, la conversation qui suivit.Mme Grandurand raconta à Xavier les événements que nous connaissons et sur lesquels il serait superflu de revenir. L’émotion de Xavier était vive pendant l’évocation de ces souvenirs touchants, de ces péripéties marquées au coin d’une si inexorable fatalité. d’Ancerville avait vu Mme Grandurand sur la plage, agitant son mouchoir, mais des larmes obscurcissaient ses yeux, il n’avait pu la reconnaître.Mme Grandurand raconta en détailles motifs qui avaient décidé son mari à vouloir donner sa fille à Gaëtano Landolfi. d’Ancerville fut donc au courant de l’histoire complète de l’elzevir de maroquin rouge. Je vois quelquefois, dit-il, le major arrêté près de la vitrine d’un libraire, dans la grande galerie. Cette curiosité bibliographique se rattache sans doute au sort de l’elzevir ?.. Précisément, il a trouvé là un livre dont la reliure offre la reproduction exacte du volume qu’il a si longtemps cherché, et il éprouve une sorte de consolation triste à le voir. Ce qui prouve qu’il n’a pas renoncé encore à ses anciens projets !.. dit Xavier, il arrivera peut-être à les réaliser. Nous analyserons brièvement aussi le récit que fit Xavier à Mme Grandurand et qui n’est que très secondaire dans notre histoire. Le jeune homme arriva désespéré à New-York, et sans rester plus de deux jours dans cette ville, arrêta son passage sur un navire qui faisait voile pour l’Australie. A Honolulu, il fil, par hasard, la connaissance d’un négociant anglais qui s’intéressa à lui et lui proposa de l’associer à ses travaux. Xavier ne put alors s’y décider. Il avait comme la fièvre du déplacement, comme la nostalgie des pays inconnus, des patries mystérieuses. Frappé au cœur, il cherchait un baume à ses blessures qu’irritaient jusqu’au paroxisme l’immobilité, la vie régulière. Il quitta donc l’Australie mais après avoir promis à sir Stephenson-Lewis d’y revenir quand la vie nomade commencerait à lui devenir moins indispensable. Xavier retourna aux Etats-Unis ; il sollicita et obtint de faire partie, en qualité de secrétaire, de l’équipage d’un navire chargé d’une mission d’exploration dans les mers de l’extrême orient. Il en revint au bout de trois ans, après avoir vu la moitié de ses compagnons emportés par la fièvre jaune. Il n’avait lui-même échappé que par miracle à ses atteintes. Un peu rassis désormais et devenu plus calme, Xavier se souvint de la promesse qu’il avait faite au négociant d’Honolulu et retourna en Australie. Sir Stephenson-Lewis, en vrai Anglais, ne comprenait pas qu’on pût perdre son temps, cette précieuse monnaie, dans une énervante inaction, et il insistait pour que son jeune ami se décidât enfin à aborder la vie positive et songeât à l’avenir. Xavier finit par comprendre la sagesse de ces conseils. Il espéra même et non en vain que le travail adoucirait l’amertume de sa pensée et de ses souvenirs. Il devint donc le commis d’abord, puis l’associé de sir Stephenson, et au bout de trois ans il avait déjà acquis une fortune assez rondelette, car on s’enrichit vite dans ce négoce lointain, sous la direction pratiquement mercantile d’un fils d’Albion. L’année dernière, sir Stephenson, depuis longtemps dans les affaires et infiniment plus riche que M. d’Ancerville, avait voulu revoir son pays et céder la suite de son commerce à son associé. Mais Xavier n’aspirait pas à une grande position de fortune, et se trouvant suffisamment pourvu, il avait voulu accompagner son ami en Europe. Pendant l’hiver, ils avaient débarqué en Angleterre ; mais Xavier avait, lui aussi, voulu revoir son pays, et à son tour sir Stephenson l’avait accompagné en France et l’avait même suivi jusqu’où l’avait appelé un irrésistible besoin de revoir ceux qu’il avait tant aimés. C’est fort bien, dit Mme Grandurand qui avait pressenti une lacune dans le récit de M. d’Ancerville, mais vous ne me dites rien... de la jeune personne qui était hier à votre bras ?.. Xavier rougit un peu et un sourire triste répondit à l’intention agressive de la dame. Je suis arrivé, Madame, à la partie difficile de mon récit ; car il faut bien que je vous parle de la situation délicate qui m’est faite et qui vous expliquera la réserve que j’ai montrée depuis mon retour à Metz... c’est elle que vous avez vue à mon bras hier... et je sais à n’en pouvoir douter qu’il voudrait faire de son ancien associé... Je me la figurais quelquefois mère de famille, entourée... et vous le dirai-je, aimant son mari... et cependant, la pensée seule de rompre sans retour avec le passé, de mettre une barrière de plus entre elle et moi, me causait une insurmontable répulsion... La fille de sir Stephenson est belle, distinguée... mais le souvenir de Clémence, l’impression ineffaçable du premier amour étaient toujours les plus forts... et jamais un mot de ma bouche n’a pu faire croire à mon vieil ami que j’aspirais à l’honneur de son alliance... demanda Mme Grandurand en regardant Xavier dans l’âme. En pouvez-vous douter, Madame ?...fit Xavier avec une naïveté d’étonnement qui émerveilla la dame. Est-ce que Clémence aurait raison ? Je ne veux pourtant pas me faire meilleur que je ne suis, ajouta Xavier loyalement. Si, en revenant ici, je n’avais plus trouvé que l’oubli et que l’indifférence...si Clémence, acceptant franchement sa destinée, mon Dieu ! comme c’était son devoir, avait aimé l’homme indigne que son père lui avait imposé...eh bien !.. moi aussi, peut-être, j’aurais fait comme elle et aurais accepté le sort qui s’offrait à moi... croyant encore en cela assurer le repos de ma bien-aimée Clémence. Quand je disais que le meilleur n’en vaut rien !.. se dit Mme Grandurand presque heureuse de celte demi-satisfaction accordée à son incrédulité. Mais, continua Xavier, un seul regard m’a appris que Clémence m’aimait toujours. En arrivant, d’ailleurs, mon premier soin a été de m’informer d’elle et j’ai appris l’essentiel de ce que vous venez de m’expliquer en détail. Jugez de mon ivresse, je retrouvais Clémence libre et fidèle ! Tout cela ne m’explique pas pourquoi vous lui tenez rigueur, depuis quinze jours que vous êtes ici !.. Madame, je dois tout à sir Stephenson ; il a été pour moi un ami, un père, un bienfaiteur... je ne puis, sans de grandes précautions, lui annoncer la perte de ses espérances ; je ne puis donner à sa fille la douleur... d’en épouser une autre sous ses yeux. Il parait que la fatuité française ne perd jamais ses droits... même en faisant le tour du monde !.. Je me suis, peut-être, servi d’un mot malheureux...dit Xavier un peu confus, mais il exprimait hélas, trop fidèlement ma pensée !.. Manière honnête de me dire que la demoiselle raffole de vous... Elle a, du moins je le pense, je n’en suis que trop certain, de l’affection pour moi... vos scrupules parlent d’une belle âme.. mais il faut pourtant prendre un parti. Je retourne après-demain à Paris avec sir Stephenson et sa fille qui reprendront sans moi le chemin de l’Angleterre... Je les préparerai tout doucement à l’aveu que je leur dois... car le désespoir a aussi sa pudeur, et jamais je n’ai fait part à mon associé des motifs vrais qui m’avaient fait quitter la France.... il sait seulement que j’ai éprouvé dans ma jeunesse de ces déceptions cruelles qui ont un long retentissement dans la vie. se dit Mme Grandurand, il était temps pour la pauvre Clémence que ce garçon revint ici... Les absents auraient fini par avoir tort. Mais avant de partir, continua Xavier, je dois, je veux me présenter chez le major pour lui demander l’accomplissement de la promesse qu’il m’a faite il y a onze ans. pourquoi pas tout de suite ? Vous dînerez avec nous, mais il faut un petit moment de préparation pour le couvert et aussi pour le cœur de Clémence... - Merci, Madame, dans une demi-heure je serai chez vous. Xavier se leva, salua Mme Grandurand avec un peu de cette distinction froide qui est le cachet de la courtoisie britannique, et il s’éloigna à grands pas. Quand je pense que cet homme élégant aurait pu être mon mari ! se dit la femme du major. la quarante-sixième année d’une femme a parfois de ces retours de jeunesse ! Xavier a été reçu à bras ouverts chez les Grandurand, Le major l’a embrassé militairement. Clémence lui a dit simplement : Je savais bien que je vous reverrais ! Mais il faut convenir que le commentaire de certain regard adorable fut beaucoup plus éloquent. Xavier est à Paris avec sir Stephenson-Lewis et sa fille, mais les bans de M. d’Ancerville avec Mlle Grandurand sont affichés à Metz. Toute bonne noce est accompagnée d’un galas de famille. En dépliant sa serviette, le major fit un bond prodigieux sur son fauteuil. Le linge damassé contenait dans ses plis un elzevir de la plus belle conservation, le vrai et authentique elzevir de Stenay. Je passe sur les exclamations, les les larmes de joie, les émerveillements du major. Mon père, c’est mon cadeau de noces !.. Grandurand, parlez-moi de la jeunesse pour avoir la main heureuse !.. Les vieilles bêtes comme moi ne sont plus bonnes à rien !.. Pardon pour ce mot un peu soldatesque, arraché par la circonstance à l’enivrement du major. Xavier n’avait pas eu grand’peine à retrouver définitivement l’elzevir. Celui-ci avait un sosie à l’Exposition de Metz, donc il avait un modèle à Paris, et ce modèle devait être précisément le précieux volume. d’Ancerville demanda donc au libraire messin l’adresse de son relieur parisien, et c’est dans son officine qu’il retrouva l’Horace de 1679. Seulement, il le paya un peu cher. Au verso de la couverture une date était écrite : Paris, juin 1849. C’était à coup sûr l’indication du jour où il avait été vendu par l’avisé Calebasse. La morale de ceci, c’est que les hommes de la trempe du maraudeur ne détruisent guère les objets de prix qu’ils peuvent vendre, mais qu’en revanche ils accomplissent assez mal les dernières volontés des mourants, même quand ils ont été leurs complices. Aujourd’hui, Clémence est l’heureuse épouse du beau d’Ancerville. Par un charmant privilége qui n’appartient qu’à son sexe, elle tournait à la vieille fille, elle est maintenant une délicieuse jeune femme. Ce n’est pas comme le prudent Langeron qui est plus garçon que jamais, et qui n’a même plus la chance de devenir un jeune mari si l’idée loi venait définitivement de prendre femme. On m’a dit que j’avais deux ans et demi. Je sais que je me nomme Charlotte Villeroy, mais on m’appelle Toutoune, mot qui vient de toutou, parce que j’ai le museau d’un enfant de chien-loup. Comme je joue depuis ce matin, et pour la première fois, avec les petits qui habitent l’appartement au-dessus du nôtre, et que ce sont deux garçons pas plus hauts que moi, en robe comme moi, ils m’ont demandé, voyant mes cheveux coupés et mes mouvements brusques, si j’étais un garçon ou une fille. J’ai répondu : « Sais pas. » Ils ont dit : « Va demander à ton père. » Et je suis descendue toute seule dans les escaliers, pour poser la question. Arrivée à notre porte, j’ai cogné, appelé, car la sonnette est trop haute. Ma bonne est venue m’ouvrir, tout effrayée. Mais je ne me suis pas arrêtée. Maman était au piano, et papa assis tout près d’elle. J’ai crié, dans mon langage d’alors : T’est-ce-t-il est, Toutoune, papa ? Une fille ou un narçon ? Les petits l’amis savent pas, et moi sais pas. Papa et maman ont beaucoup ri. Papa m’a prise dans ses jambes. Il me regardait de tout près, d’un air si sérieux que j’avais peur. J’ai encore peur de papa maintenant. Il se moque de moi et me taquine. Tu diras à tes petits l’amis que tu es un garçon encore pour trois ans, et que, dans trois ans, tu seras une fille. Je suis remontée très vite ; et, hors d’haleine, j’ai répété la chose aux garçons. Ils ont répondu : « Bien. On jouera tout de même avec toi. » Voilà le premier fait qui m’ait frappée et qui soit resté net dans mon esprit. Le reste, en ce qui concerne cette toute première période de ma vie, se confond dans des nuées plus ou moins épaisses. Mais dès le berceau, je crois, j’ai senti et j’ai aimé le parfum que porte maman, j’ai discerné, de plus près, l’odeur différente de sa joue poudrée, j’ai compris la douceur des étoffes de ses corsages, et, surtout, j’ai vu, comme un trésor qui brille dans des ombres, la couleur de ses yeux laiteux, et ses cils brillants qu’on dirait toujours mouillés et collés par des larmes. De cet appartement de Paris où j’avais alors le bonheur de vivre avec mes parents et où j’ai dû rester jusqu’à environ quatre ans, il ne m’est rien resté. Seul, le voyage qui nous ramena ici, au manoir, m’a laissé dans la mémoire quelque chose de saisissable. C’est si vague que j’ose à peine essayer d’en parler. Cela se compose de bousculades et de bercements, d’étonnements et d’épouvantes, de lassitude longue et de distractions fantastiques. À un moment, cela je ne peux l’oublier, - j’étais sur les genoux de maman. Mon cœur était serré comme par une tristesse immense, et pourtant, c’était de la joie. Ce n’était pas la première fois que maman me prenait sur ses genoux, bien sûr. Et pourtant, dans mon souvenir, c’est la première et l’unique fois. Son corsage, où je cachais ma tête, était peut-être en satin. J’avais les yeux fermés pour être plus heureuse. Car d’habitude, maman ne s’occupait jamais de moi. Elle était toujours sortie avec papa, et moi toute seule avec la bonne, ou là-haut, chez les petits amis. C’était la bonne qui m’habillait le matin et me couchait le soir. Je ne voyais maman que par apparitions. Elle avait toujours un chapeau sombre et une longue voilette noire, derrière laquelle étaient ses yeux extraordinaires. Je me réveillais, et je la voyais penchée sur moi, brillante comme une fée. Mais toujours à côté d’elle il y avait mon père, silhouette sombre dont la présence me gênait. Puis ils disparaissaient tous deux, et j’étais longue à me remettre. Dans ce voyage pour venir au manoir, il y a encore une sensation qui m’est restée : être assise au buffet, - je me souviens - de Serquigny. C’était sur une chaise bien trop haute pour moi. Tout près de ma petite figure il y avait un huilier de cristal. J’étais petite, petite, et plongée dans l’ignorance de tout, dans l’inconnu, dans une terreur sourde et constante, assez délicieuse. Un an, quand on est en bas âge, passe comme une éternité. Je me revois très longtemps après, ici, au manoir d’où je ne suis pas sortie depuis. À cette époque, tout y est bien trop grand pour moi. Mais il y a maman dans la maison et dans le parc, et je la vois beaucoup plus souvent qu’à Paris. Je n’ai plus ma bonne, mais on m’a donnée à la mère Lacoste, qui était jadis la nourrice de maman, la même mère Lacoste qui dort dans la chambre à côté, ce soir. ...Et puis, il y a le jour où je me suis éveillée dans mon petit lit, et où la pauvre vieille est venue en pleurant me dire, mettant ses paroles à ma portée : Dès cette minute, la grande terreur sourde a cessé d’être délicieuse. Cependant je n’ai pas pleuré, pas questionné. On ne sait pas ce qu’il y a dans les enfants qui ne disent rien. La bonne femme a dû penser : « Trop petit... Ça ne comprend pas encore... » Et elle a continué de me soigner gentiment, de son mieux, comme elle le fait toujours, et j’ai été la petite fille sans parents qu’on a mise en nourrice. Seulement j’étais chez nous, chez moi. Je ne sais pas comment c’est venu. Petit à petit j’ai su que le manoir de Gourneville nous appartenait, que c’était notre bien, une partie de la dot de maman, et ma dot future à moi. La mère Lacoste dit : « C’est ta légitime, ma Charlotte. » J’ai su que papa et maman voyageaient en Algérie parce que papa est architecte et qu’il faut qu’il gagne beaucoup d’argent là-bas. C’est le pays de son père et de sa mère. C’est tout près d’eux qu’il habite avec maman, quand ils ne sont pas en tournée dans d’autres contrées de là-bas. Et j’ai longtemps cru que ce grand-père et cette grand’mère que j’avais en Algérie étaient des espèces de sauvages avec des anneaux dans le nez. Papa et maman sont revenus, du reste. Ils ont ri en me voyant. Je devais alors avoir cinq ans à peu près. Mes cheveux, que la mène Lacoste avait laissés repousser, formaient déjà deux grosses nattes sur mon dos. J’ai des cheveux épais comme l’herbe de juin, et qui seront très longs. Mais ils sont d’une couleur qui n’en est pas une. On ne sait pas si c’est blond, si c’est gris, si c’est jaune. Cela a plutôt la couleur du foin. C’est sec et lourd autour de ma figure, et ça ne frise pas. Mes joues sont à peu près de la même teinte, et j’ai toujours mon museau de chien-loup, encore plus chien-loup depuis que mes vraies dents sont sorties, toutes bousculées, aiguës, et trop blanches dans ma figure sans couleur. Mes yeux aussi sont d’une nuance à laquelle on ne donne pas de nom, copiée sur celle de mes cheveux et de mes joues. Mon père, à ce premier retour, me dit, dès le soir de leur arrivée : Toutoune, pourquoi es-tu laide, ma fille ? Elle ressemble à la vieille tante Dorothée comme si on la voyait. Je ne pouvais pas être fâchée. Je n’avais jamais oublié ses yeux. Et pourtant j’en eus, dès l’instant où je les revis, une surprise inouïe. Je croyais les avoir inventés dans mon souvenir. On embrouille tout, quand on est si petit ; et j’avais eu déjà le temps de contrôler que bien des choses qui ne changent pas n’étaient plus les mêmes à mes regards, depuis que je grandissais. Je me rendais compte aussi de ce qui m’avait échappé jusqu’ici. Comme elle était grande, mince et souple ! Et comme elle était bien habillée ! Son parfum, qu’elle n’avait pas changé, qu’elle ne changera jamais, dit-t-elle, comme il me reprenait, comme il me bouleversait ! La présence de maman, c’est une griserie pour moi. C’était déjà cela quand je n’avais que deux ans et demi. Ils ne restèrent, à ce voyage-là, que quinze jours, s’occupant toujours très peu de moi, enfermés dans leur chambre ou se promenant ensemble dans le parc. Comme j’aurais voulu donner la main à maman, dans la belle avenue de hêtres qu’on appelle la cour d’honneur ! Mais je me sentais de trop, et je restais dans mon coin, au jardin ou dans la salle à manger, toute seule, habituée. Le jour qu’ils repartirent, je ne pleurai toujours pas. Ce qui n’était pas naturel c’était qu’ils fussent là. Et la vie reprit comme avant, un peu plus précise chaque jour, et, pour ainsi dire, solidifiée par les souvenirs plus exacts laissés par maman. Il y a des enfants auxquels on fait des contes bleus pour les émerveiller. Le merveilleux de mon enfance, à moi, c’est maman. Elle vient, elle sent bon, elle est belle - puis elle disparaît pour longtemps, longtemps. Et moi je reste avec des traînées de lumière dans les yeux pendant des mois, attendant le retour miraculeux. Ce soir, voilà - c’est comme hier et avant-hier... Elle vient de passer un mois chez nous, avec papa. Ils sont repartis depuis quelques jours. J’ai près de neuf ans maintenant. Tous les dix mois à peu près elle est arrivée comme cela, pour repartir. Mais, cette fois-ci, je ne peux pas supporter le départ de maman. On souffre bien plus quand on est grande. Elle me versait une goutte de son parfum dans mon mouchoir, le matin, quand j’entrais dans sa chambre. Qu’il y avait de jolies choses qu’elle a remportées ! Des flacons, des boîtes, des brosses... On a refermé la porte jusqu’à ce qu’elle revienne... Elle avait l’air si ravi de repartir avec papa pour ses pays sauvages que je n’ai pas pu pleurer sur le moment. D’ailleurs elle m’intimide tant que je m’en étouffe quand je suis près d’elle. Je ne peux pas lui parler. Je n’en ai même pas envie. Qu’est-ce que je lui dirais ? Et puis il y a toujours, toujours papa qui est là, qui me regarde avec son air moqueur. Ils sont comme des beaux étrangers dans la maison. Peut-être que je ne suis pas leur fille ? Ils disent cela comme le reste, pour s’amuser. Papa ne me parle que pour me raconter des blagues, et elle, elle rit. La mère Lacoste, quand nous nous retrouvons seules dans la maison, me regarde avec un drôle d’air, et me dit en soupirant : « Mon por’tit bézot, on n’t’a pas fait grande révérence encô c’coup-ci... » Et puis elle se tait comme si elle en avait trop sur le cœur. Les petites filles que je connais à la ville et ici, au village, ont des parents qui leur ressemblent. Elles ont des mères qui restent avec elles. Il est vrai que, ces mères-là, ce n’est pas maman. Elle est trop belle pour rester avec moi qui suis laide. On dit que papa est beau aussi. Moi, je ne vois pas cela. Ma maman, parfumée, ma maman aux yeux bleus, ma maman aux jolies robes douces, ma maman trop belle pour moi, ma maman, ma maman... Dans la tête ronde aux deux grosses nattes couleur de foin, tout cela passait et repassait. C’était en désordre, non formulé, choses ressassées mais informes, car les enfants, même à eux-mêmes, ne savent pas dire. Maintenant, elle sentait le sommeil venir. Sa maison, sa « légitime » était autour d’elle, vide, avec la lourde dormition de la vieille nourrice à côté, les ronflements, quelque part, de l’ancien douanier qui, les nuits, couchait en bas pour les garder toutes deux. Et, par delà les fenêtres à petits carreaux, il y avait le parc, puis la grande campagne normande, puis le ciel avec ses diamants, puis le monde. Et, tout au bout du monde, il y avait l’Algérie vers quoi se dirigeaient les absents, les parents coupables qui n’aimaient pas leur enfant parce qu’ils étaient trop amoureux, parce qu’ils préféraient leurs plaisirs, leurs voyages, leurs bals, le mouvement, la mondanité. Charlotte Villeroy, le nez dans les larmes, a fermé ses yeux gonflés. Dormir, c’est bon, quand on a gros cœur. La veilleuse, dont la toute petite flamme bouge toujours dans son huile, balance des fantômes lents à travers la chambre campagnarde qui sent un peu le champignon. Les grillons du dehors remplissent la nuit, gorgée des senteurs du dernier foin. Une vache meugle loin, dans les herbages. La grosse horloge d’en bas sonne quelque chose. Et, roulée dans sa chemise de nuit enfantine, la pauvre Toutoune, jeune chien sans maître, s’endort enfin parmi ses cheveux et ses larmes, profondément. Les rayons d’août sont à la fenêtre depuis plusieurs heures. Tous les coqs chantent, tous les chiens aboient, tous les grillons craquent, toutes les feuilles chauffent. Des voix parlent, ici et plus loin. Des essieux cognent au creux des routes. La grosse horloge d’en bas frappe sept coups retentissants. Ô réveil d’une petite fille dans la fraîcheur du matin d’été ! Toutoune se retourne dans son lit, se frotte les yeux, les ouvre, et ressuscite. La chambre, camaïeu rose et blanc qui s’éraille, meubles rustiques et vénérables, semble dire bonjour, de tout le sourire de ses fenêtres, illuminées derrière les rideaux tirés. Une ombre couleur de feuille est enfermée entre les murs, et baigne les choses. Toute la maison romanesque trempe dans une demi obscurité pareille, venue des arbres trop proches. La Normandie étouffe sous la verdure. Humidité, mélancolie, ses manoirs et ses fermes ont peine à voir le jour, à travers l’envahissement vert sombre. Comme c’est triste quand on n’a pas neuf ans. La douleur d’un enfant, lorsqu’elle ne vient pas de quelque poupée cassée, a quelque chose de sacrilège. Douleur de grande personne, douleur qui n’êtes pas à l’échelle, est-ce que vous ne pourriez pas me laisser être de mon âge ? Quand je serai grande, qu’aura-t-on à m’offrir pour réparer cet irréparable : mon enfance attristée ? Toutoune, assise contre l’oreiller, réalise que sa mère est partie, et ne reviendra pas avant de longs mois. La petite pâlotte baisse la tête. Ses deux grosses nattes, pareilles à de l’herbe séchée et tordue, pendent le long de sa figure mal équarrie où les yeux, avec leur regard malheureux, mettent un charme singulier. Et, tout à coup, un petit plaisir traverse la grande souffrance sans paroles. Toutoune a fait un bond pour sauter du lit. Longue chemise de nuit blanche, elle traverse la chambre, pieds nus sur le glacial carreau rouge de l’ancien temps, et s’en va tirer de toutes ses forces le tiroir difficile de la commode Louis XVI. Là dedans est caché le mouchoir sur lequel maman a versé la dernière goutte de parfum. Toutoune l’a caché sous des amas de choses, pour n’être pas tentée de le respirer trop souvent. Elle croit que respirer un parfum l’use. En laissant enfermé le mouchoir, l’odeur se conservera très longtemps, peut-être jusqu’au retour de l’absente. Le tiroir enfin ouvert, l’enfant trouve son trésor. La voici qui plonge son museau de chien-loup dans le petit linge ensorcelé. Parfum, parfum qui évoques, qui fais naître des apparitions derrière les paupières closes de l’extase, parfum, présence réelle, cruel parfum qui nous redonne tout un être, alors que nos pauvres bras ne serrent sur nos pauvres cœurs que du vide... Les larmes aux yeux encore, la petite fille retourne à son lit, saute dedans d’un bond, renfonce sous les couvertures ses pieds refroidis, son corps étroit. Faisons semblant de dormir, car voici la mère Lacoste qui monte. Ce mouchoir, c’est un grand secret qu’il ne faut pas dire. C’est gentil d’avoir ce secret-là dans son âme... La mère Lacoste porte avec soin le plateau de bois où fume le bol de café au lait, où le pain mollet, le beurre et le sucre s’échafaudent. Son profil de vieille Normande au beau nez, dessine sur le camaïeu ses lignes nettes. Elle est grande, osseuse, édentée, coiffée d’un bonnet blanc, respectable, propre, avec des petits yeux sérieux et réticents où veille la froideur moqueuse de la race, pour remettre chacun à sa place et repousser les familiarités. Cette dignité naturelle, apanage de ceux de chez nous, sait quelquefois s’attendrir quand il le faut. Les vieux petits yeux dévisagent Toutoune, tandis que les mains serviables disposent le plateau sur le lit. Tu as bien reposé, mon bézot ?... Un baiser effleure le petit front lisse. La mère Lacoste est aussi câline que peut l’être une vieille Normande, et sa grande pitié de la gamine délaissée qu’elle élève lui fait trouver des mots et des gestes d’aïeule. Mais elle a les doigts rugueux, sent un peu la lessive, et son humble camisole est dure sous la joue, quand elle dorlote ; et Toutoune ne sait pas elle-même à quel point elle souffre de ces choses. Les mains de Lacoste sur les siennes lui font éprouver une gêne qu’elle ignore être de la répulsion. J’aime bien ma vieille nourrice, mais tous les enchantements qui viennent de maman, est-ce que je les subirais avec cette émotion, si je n’étais née sensitive ? Après la toilette sommaire, campagnarde, que Mme Lacoste juge bien suffisante, voici l’enfant habillée. C’est une robe, ou plutôt une blouse de toile rude, envoyée de Paris, solide et simple, et dans le style qui convient à Toutoune ; ce sont des chaussettes de fil et de fortes bottines à lacets, tenue de plein air, tenue de liberté. C’est le moment des devoirs et des leçons. Mlle Calpelle est chargée de l’instruction de la petite Villeroy. C’est la maîtresse d’école du village, lequel se compose de quatre maisons, d’une petite église, d’une petite mairie, et de grandes fermes dispersées au loin dans les profondeurs de la campagne. Cette jeune fille vient deux fois par semaine, à cinq heures, donner sa leçon. Toutoune n’aime pas l’étude, et n’est point consciencieuse. Je vais aller apprendre mes leçons dehors, Nounou ! Mme Lacoste admire sans trop approuver. « Est bien du cassement de tête, tout ça ! » Toutoune, le cartable sous le bras, toute petite entre les deux doubles rangées de hêtres de la cour d’honneur, a l’air de s’en aller à l’école. Mais l’école où elle va ne ressemble guère à celle du village. C’est le soleil et l’ombre, l’herbe et les branches, les grillons et les bourdons qui vont faire le cours. À cette école-là, Toutoune sera toute seule, ou, du moins, les petits chèvre-pieds qui sont ses camarades resteront invisibles. Il s’agit de chercher la meilleure branche pour s’y asseoir, le livre à la main. Les grands hêtres de l’avenue ne se laissent pas faire. Mais il y a, dans le parc, un certain arbre qui a des bras de mère. Son corsage de mousse est presque aussi doux que ceux de maman. Grimpée avec son livre, Toutoune a laissé son cartable au bas de l’arbre. Il faut bien d’abord respirer, pour savoir quel goût a, ce matin, la nature. Et puis, entre les feuilles, un morceau du manoir se voit, et Toutoune contemple un peu « sa légitime ». C’est un épais manoir Louis XIII, dont le grand toit simple d’ardoises descend très bas sur les fenêtres à petits carreaux. Une vigne vierge l’habille aux couleurs de la saison, vert sur vert. « Je vois la fenêtre de ma chambre. Je vois la fenêtre de maman. Celle de Lacoste est cachée... » Voici là-bas un des bouts du parc. C’est une sorte de terrasse de terre qui donne sur la route et sur le plateau tout en moissons ; c’est une balustrade de pierre, prête à s’écrouler, quatre vieux vases de guingois, sur lesquels monte une mousse haute comme de l’herbe. Même dans la pierre il faut que la Normandie fasse pousser son éternel herbage. Je serais peut-être mieux près de la balustrade... La pelouse à l’abandon, toute décoiffée, est agréable à traverser, dans l’ombre tremblante de ronds de soleil. Une fée a-t-elle laissé dans l’herbe la trace de ses petits pieds lumineux ? Les grillons s’exaspèrent, en bas, jusqu’au bout des horizons ; là-haut toutes les mouches du monde bourdonnent. Les arbres ronflent comme des ruches. L’air du matin porte une petite odeur spéciale qu’on ne retrouve jamais l’après-midi, les couleurs du matin ont des fraîcheurs, des scintillements qui passent avec la journée. Sur la route où ne passe presque jamais rien, Toutoune, arrivée à la balustrade, regarde comme les ombres des arbres sont longues. Il n’y a que le clair de lune qui fasse de si longues ombres. Un nuage tout rond et tout blanc, au-dessus de cet arbre tout rond et tout vert, a l’air de le copier dans le ciel. L’azur du mois d’août est déjà pâle de chaleur ; et pourtant il y avait encore un peu de rosée dans l’herbe, tout à l’heure, et il en reste sur les mottes de ce labour, entre les hautes récoltes. « Huit heures trois quarts !... » je n’ai pas ouvert mon arithmétique. Je vais commencer ma grammaire ! Toutoune n’a pas appris son arithmétique, mais elle a tout de même appris quelque chose. Le déjeuner fini, la petite alla mettre son béret, et chercher sa bicyclette. Quand les parents n’étaient plus là, l’enfant prenait ses repas dans la cuisine avec sa nourrice, pour simplifier les choses, et parce que la salle à manger était trop grande pour elle toute seule. Des habitudes paysannes lui étaient naturellement venues : couper son pain, mettre les bras sur la table, enfoncer la serviette dans son cou, manger avec bruit, tenir sa fourchette en l’air. Elle ne s’en rendait pas plus compte que de ses ongles mal soignés, et autres petites grossièretés de tous les jours. Ayant sorti la bicyclette de sa niche, elle s’assit dessus pour se diriger vers le hasard. Cette bicyclette, c’était le dernier cadeau de ses parents. Certes, ils n’étaient pas avares de leur argent. Ils ne l’étaient que de leur présence. Toutoune volait à ras de terre, petit Mercure aux talons ailés. La bicyclette des enfants d’aujourd’hui remplace très bien la gouvernante du passé. Toutoune avait le droit de se promener seule dans la campagne, à des kilomètres autour du manoir. Mais il lui était défendu d’aller jusqu’à la ville. Scrupuleuse, elle suivait strictement les conditions du pacte. Qu’il est enivrant de glisser sans bruit le long des routes et des chemins de l’été, d’être indépendante et rapide, de sentir multipliée la marche, d’avoir aux pieds, somme toute, les bottes de sept lieues du conte ! La grande campagne de Gourneville, avec ses vastes pièces de terre, sa route jaune qui se tord à travers, ses chemins creux qui se referment à mesure qu’on passe, ses carrefours solitaires veillés par quelque calvaire tragique, ses bois qui commencent là pour finir au bout du monde, ses prés riches de bestiaux, ses fermes cachées derrière les haies méfiantes, ses deux ou trois châteaux abandonnés et mystérieux, quelle belle promenade quotidienne ! Toutoune ne se lassait pas de cela, ne se lassait pas d’y être seule. Elle n’y était pas seule, en vérité. Son imagination lui donnait une compagne. Si maman était avec moi sur sa bicyclette... Ce thème en tête, elle vivait pour deux les belles heures agiles. Un peu plus haute que nature sur sa selle élastique, elle pouvait regarder par dessus les haies, découvrir des paysages par delà les « hauts bords », voir les vaches tachetées de roux et de blanc dans l’herbe tachetée d’ombre et de soleil, et ce bout d’infini qu’on découvre le long du chemin Saint-Pierre, monde bleu des côtes lointaines qui descendent jusqu’à l’embouchure de Seine, là où se niche la ville, avec son port trempé dans l’estuaire. On y rencontre des ânes avec leur bât, comme dans les livres de la Bibliothèque Rose, et parfois le berger avec son troupeau long d’au moins six mètres. Les deux chiens sont venus lécher les mains de la fillette. Et Toutoune voudrait bien les avoir pour amis d’enfance. Mais son père a la phobie des chiens, et les défend au manoir. C’est bien assez que Toutoune ait mérité son nom, par sa figure qui ressemble à celles de Bergère et de Capitaine. Avant de reprendre le chemin de la maison, un petit tour à la ferme Lelandais. Toutoune sait baratter le beurre, sait comment on fait le fromage de Pont-l’Evêque, comment se fabrique le boudin noir, comment se tue le porc annuel, comment se montent les meules de foin, comment se cueillent les pommes de l’automne, comment s’organise, tous les six mois, cette grande affaire : la lessive. Elle connaît les travaux terriens de toutes les saisons. Son enfance est nourrie de ces choses vigoureuses, de même qu’une plante est nourrie de bon terreau. Les humains sont bien plus végétaux qu’on ne croit. Une âme est un produit du sol, comme un arbre. Mme Lelandais, fermière, raconte avec indignation une petite histoire qui lui est arrivée au marché de la ville, la semaine dernière. J’avais ma légume dans les paniers, et des bouquets de roses parmi. Une créature, qui devait venir de Trouville, m’en demande. Et la voilà qui te les prend un par un, pour les sentir, et les rejette après. « Madame, que j’y prêche, allez-vous finir d’prendre votre respire sur mes fleurs ? Est malaucœureux pour les autres acheteurs ! » Que Toutoune comprend bien cette colère ! L’envie subite qu’elle a de son cher mouchoir secret lui fait précipiter sa visite. Au revoir, mère Lelandais ! À la revoyure, mam’zelle Villeroy ! Elle revient à toutes pédales au manoir, à travers la campagne roulée dans l’embaumement immense de l’été. Voici poussée la vieille grille qui se rouille, et qu’on ne repeint jamais. Voici la cour d’honneur, le manoir tout au bout. Le timbre de la bicyclette carillonne. La mère Lacoste, qui lavait dans un baquet, accourt : En retard, ma Charlotte ! Ta collation t’attend depuis plus d’un quart ! Avant de manger son pain et son chocolat, elle monta vers le tiroir. Jusqu’à sept heures il va falloir encore travailler. Maintenant ce sont les devoirs qu’il faut faire. Tout cela doit être prêt d’ici lundi. Le parc de cinq heures est si beau ! Dès qu’il s’agit d’écrire, c’est une telle complication ! « Où vais-je m’installer ? » Il y avait la salle de billard, un beau billard dont nul ne se servait, témoin d’existences antérieures. Il y avait le grand salon, avec ses affreux rideaux de peluche bleue, ses têtes de cerf, ses collections de papillons, un vieux cor accroché... Passé, passé, charme des vieilles maisons démodées dont personne ne connaît bien l’histoire. Il y avait le fumoir et ses jolis fauteuils anciens. Toutoune fut là-dedans avec son matériel scolaire. Elle ouvrit les livres et le cahier, trempa sa plume. L’analyse grammaticale l’ennuyait autant que le problème. Tout cela c’était un monde impénétrable, et dont l’énigme ne l’attirait pas du tout. Son entendement, devant cela, se fermait d’avance, comme une série de soupapes hermétiques. La nature, l’été, ces grands mystères l’ouvraient tout entière, la petite âme ; mais les secrets de l’arithmétique et de la grammaire, en quoi cela pouvait-il l’exalter ? Sans chercher à rien comprendre, elle griffonnait n’importe quoi sur son cahier. Il s’agissait de passer le temps, le temps austère qui, de cinq à sept, l’asseyait devant la tâche quotidienne. Ainsi Mlle Calpelle ne pourrait pas, selon sa redoutable menace, écrire à Mme Villeroy pour se plaindre de son élève. De toute sa mauvaise foi de paresseuse : J’ai fait ce que j’ai pu... L’oreille au guet, elle reconnut le coup de sept heures au clocher, redit par la grosse horloge de la salle à manger. Les livres et le cahier refermés net, elle courut à clochepied jusqu’à la cuisine. Nounou, j’ai fini de travailler ! T’es un p’tit ange du ciel ! Le malaise d’un léger remords passa sur le cœur de Toutoune. Elle ne se sentait pas très honnête. Mais un coup d’œil vers l’avenue la remit d’aplomb. Quelle bonne demi-heure avant le dîner, quelle récréation intense, dans la lumière rosée, où, déjà, se pressentait le long désespoir du couchant... Dîner sans lampe, c’est un des signes les plus marquants de la longueur des jours d’août. La cuisine luisait de cuivres, belle dinanderie que Mme Lacoste faisait avec acharnement briller, selon des rites presque sacrés en Normandie. Toutoune racontait sa promenade sans événements, petite voix bavarde, enchaînait des niaiseries. Mais tout ce qu’elle ne pouvait pas dire, tout ce qui restait pour elle sans mots, admirations, rêveries, atmosphères respirées, couleurs, senteurs, bruits de l’été, tout cela, tragiquement, restait enseveli dans le silence impuissant de l’enfance. Avant d’allumer la lampe, Lacoste ferma portes, volets, toutes les paupières de la maison. Toutoune, à cette heure-là, devenait triste jusqu’aux larmes. Silencieuse, elle s’installa sous la lampe, à côté de la nourrice qui ravaudait ; et elle repassa ses leçons en pensant à autre chose. Puis, quand l’ancien douanier, qui venait de frapper, eût dit bonsoir et pris un verre de cidre avant de gagner le réduit qu’on lui donnait en bas : Encore fermer des volets, tirer des rideaux. Toutoune est déjà dans son lit. N’oublie pas ta prière surtout ! La vieille se penche maternellement, embrasse les petites joues qui se tendent, machinales. Elle voudrait dire ce qu’il faut dire à ce fragile cœur délaissé. C’est une bien grande douceur d’avoir, dans sa vie, cette vieille femme attentive, affectueuse, et qui comprend bien des choses sans en avoir l’air. Mais la fillette peut-elle apprécier cela ? Cela c’est, pour elle, l’ordre naturel de l’existence. Cette enfant vit dans l’attente d’un miracle ; et, certes, la tendresse de Lacoste n’a rien de miraculeux. Gâtée, assez autoritaire, sentant confusément son droit féodal, aidée, dans ces instincts-là par l’esprit du pays qui est hiérarchique sans le savoir, et respectueux de l’ancien régime, Mlle Villeroy, propriétaire future du manoir de Gourneville, congédie un peu plus vite qu’il ne faudrait sa nourrice, par ces mots rapidement murmurés : Et, la lampe emportée aux mains de la vieille servante qui s’en va, Toutoune, dans le clair-obscur agité de la veilleuse, qui fait danser le camaïeu du bon vieux temps, recommence, les yeux grands ouverts, son pauvre petit songe, son pauvre petit songe. Le clocher de Gourneville a trois cloches, comme les grandes églises. Ce matin, elles sonnent toutes trois à la volée, car c’est l’heure de la grand’messe. annonce le carillon à travers la campagne. Les habitants sortent des quatre maisons du village ; et, dans les fermes lointaines, les carrioles sont attelées. Les fermes se sont éloignées du village, par esprit d’indépendance paysanne. Elles vivent sur le vieil adage normand : Chacun cheuz sé. Au manoir, Toutoune, entre les mains de la mère Lacoste, se laisse docilement endimancher. La nourrice lui a savonné la figure, avec la même ardeur qu’elle met à récurer les cuivres. Elle lui a également passé la brosse mouillée sur les cheveux. Toutoune brille autant que la bassine à confitures. Son petit visage sans couleur est presque rouge sous le chapeau de village qui la coiffe, paille couleur de citron couverte de marguerites blanches et de nœuds roses. Deux rubans d’un bleu cru flottent au bout de ses nattes. Sa « belle robe », choisie en ville par la nourrice, est en broderie crème sur fond bleu de ciel. Des chaussettes blanches et des souliers jaunes terminent cet ensemble. Toutoune ainsi parée est véritablement un chien qu’on aurait déguisé, personnage des fables illustrées de La Fontaine. La mère Lacoste l’enveloppe d’un regard complaisant. Cette toilette est riche, et digne d’une demoiselle. Maintenant, partons vite, sans ça, nous ne serons pas emmessées ! Mme Lacoste a mis son bonnet noir à brides et sa « taille » de cérémonie. Elle porte un gros livre de messe. Sur la route, échange de saluts avec les autres paroissiens. L’église, charmante vieillerie, s’élève dans un sombre jardin qui est le cimetière. Sous les arbres élégiaques, les tombes chevelues, avec leurs croix entremêlées, ont l’air d’être aussi venues à la messe. Une petite église au milieu des espaces ruraux, une petite église, pierre sculptée et verre colorié, ombres et dorures, fleurs ferventes et précieuses cires, une petite église avec son clocher-fée au milieu des humbles toits de la vie agraire, semble vraiment le dernier refuge du merveilleux à l’agonie. Au bout des labours, au bout des chemins creux, voici l’encens et le latin, la musique vénérable, harmonium et plain-chant, et ces personnages rebrodés et dorés dont les mains consacrées appellent la divinité, suprême vestige, en pleine campagne de chez nous, de l’Orient miraculeux des rois mages. Sans même chercher le sens de ce rapprochement, Toutoune, chaque fois qu’elle entrait dans le banc qui, depuis cent ans, était celui du manoir de Gourneville, se sentait saisie d’une sorte de joie sourde et lyrique. Des images confuses se formaient dans son esprit de petite fille. Elle se revoyait au temps des premiers vagissements de la pensée, quand le matin de Noël enveloppait la chambre de Paris d’une atmosphère enchantée. L’Enfant Jésus dans la cheminée, les petits souliers débordants de paquets mystérieux, le sentiment d’un miracle accompli dans la nuit tandis qu’elle dormait, tout cela n’avait-il pas, jadis, ressemblé de très près à cette messe pleine de bercements et de scintillements, dont la longue liturgie, dont le parfum religieux l’enveloppait ? Tu ne suis pas ta messe !... grondait tout bas Mme Lacoste en la poussant du coude. La petite tête de chien déguisé replongeait dans le gros paroissien romain. « Je me souviens bien de la nuit où j’ai surpris maman disposant les paquets dans mes bottines. J’ai bien compris, cette nuit-là, que l’Enfant Jésus, c’était maman. Mais je ne l’ai jamais dit à personne. La sonnette du petit clerc, impérieuse, faisait agenouiller tout le monde. Cela produisait, dans toute la nef, un bruit étouffé. Les petites filles de l’école chuchotaient. Toutoune se sentait d’une autre race qu’elles, une race qui avait son banc, orgueilleusement, tout près du chœur. Au passage du pain bénit, une gourmandise mystique l’agitait. La messe est la satisfaction de quatre sens sur cinq : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût. Ces éléments païens, dans quel trouble peuvent-ils jeter les âmes ! Le sermon ânonnant, ennuyeux comme une leçon, faisait redescendre Toutoune de son langoureux paradis. La pauvre imagination, la piètre éloquence des prêtres de campagne et d’ailleurs, et cet esprit petit et politique qui les mène, quelle mesquine intrusion dans le grand charme des rites et canons hérités des siècles anciens, et chargés de toute la poésie du passé ! Toutoune, en sortant de l’église, ne savait plus où elle en était. Mme Lacoste lui ramenait en avant, d’un coup sec, son chapeau lourd et chaviré. De nombreuses voix villageoises saluaient encore. Et l’enfant et sa nourrice rentraient au manoir, l’estomac creux, avec, aux tempes, la vague migraine des dimanches. Le surlendemain de ce dimanche, Toutoune mit de nouveau sa belle robe et son beau chapeau. Mme Lacoste l’emmenait à la ville, dans la carriole du fermier. Elles y allaient de temps à autre, en vue de courses indispensables ; et c’était un grand plaisir pour la fillette. La fermière et ses enfants, le valet qui conduisait, la nourrice, Mlle Villeroy, s’entassèrent. Dans des cas semblables, on ajoute, au banc de la carriole, deux ou trois chaises de cuisine, sur lesquelles on s’installe tant bien que mal. Le banc avance et recule jusqu’à ce qu’on ait trouvé l’équilibre voulu. Y a trop de paquet derrière, disait le valet. Enfin les brancards se trouvèrent à leur place le long des flancs du gros cheval pommelé, qui s’appelait naturellement Mouton, de même que toutes les juments de Normandie se nomment Bijou, et toutes les chattes Mousseline. Le long des routes fraîches, sous le couvert des arbres épais, la carriole porta son monde. Toutes les têtes et tous les bustes oscillaient ensemble dans les tournants. J’vas en ville avec la pétite pour la chausser !... Toutes ses câauchures sont en perdition. La famille Lelandais, avec sourires discrets, répondit. Nulle familiarité ne naissait de ces voyages en commun. Ce n’est pas par esprit d’humilité que les Normands savent conserver leurs distances. Ces grands terriens ont en eux quelque chose de la morgue des hobereaux. Du fond de la campagne, la grande route départementale descend jusqu’au cœur de la ville. Commencée en plein bois, elle va tout droit à la poissonnerie. Dès qu’elle apercevait les premiers toits du petit port ardoisé, Toutoune battait des mains. Aller essayer des chaussures l’ennuyait énormément, mais elle savait que, pour finir, on irait faire un tour sur la jetée, et cette idée la transportait. Le long de la jetée, il y a les barques à voiles, il y a le petit paquebot qui traverse tous les jours l’estuaire, Ce bateau, qui date des premiers temps de la vapeur, a deux grandes roues, une de chaque côté, qui font bouillonner l’eau verdâtre des bassins. Le cri de sa sirène déchire le cœur de Toutoune. Les odeurs du port et son va-et-vient, les vieilles maisons mirées profondément, les fumées, les bouées échouées, les pêcheurs en vareuse bleue, portant l’anneau d’or à l’oreille, tout cela parle de voyages, comme certains livres qui racontent les histoires des îles... le cri de ce petit paquebot ! C’est comme cela que doit crier celui sur lequel maman s’embarque pour l’Algérie... Une angoisse et un charme composent la nostalgie, cette chose qu’on aime et qui fait souffrir. Désir de partir, goût de rester, sanglot vers les absents, espoir qu’ils vont revenir, du trouble, du trouble, un trouble plus grand que celui du dimanche à la messe, les yeux qui ont envie de pleurer, la bouche qui voudrait sourire... Toutoune, les yeux remplis des couleurs de l’estuaire, sent vivre tout au fond d’elle les deux prunelles d’opale qu’elle a tant adorées déjà, qu’elle adorera toujours, si précieuses derrière la voilette noire qui les met en cage, tandis que le cher parfum sent bon tout autour du corsage lisse, sent bon et grise... Mme Lacoste, qui la tient par la main, veut lui faire remarquer des choses. Tu vois, s’il faisait plus clair, on voirait la jetée d’en face... Tu vois, ce que t’aperçois tout au bout de la côte, c’est le grand phare tournant... Encore un bonheur avant de quitter la ville. Mme Lacoste a coutume de s’arrêter à l’hôtel de l’Écu d’argent, pour y faire goûter la petite, et prendre elle-même un café. Dans la salle basse et saure, aux fenêtres à guillotine pleines de barques et d’eau vaseuse, Toutoune voit dans l’ombre, au-dessus des petites tables où l’on s’assied pour boire, deux grandes gravures poussiéreuses, et qui se font pendant sur le mur noir de crasse. Mais cela représente une dame et sa petite fille, démodées toutes deux, habillées comme on l’était vers 1860, toutes petites toques et grosses coiffures dans un filet, robes compliquées et festonnées, bottines qui ne ressemblent pas à celles que Lacoste vient d’acheter pour Toutoune. Sur l’une des gravures, la dame fait des adieux, avec son mouchoir, à un bateau qui s’en va. Sa petite fille, debout sur un parapet, la tient en pleurant par le cou. Sur l’autre gravure, la dame est en deuil, la petite fille a grandi, le bateau s’approche... répète encore une fois, sans savoir pourquoi, l’enfant nostalgique. Et elle sait que, passées les distractions du retour en carriole avec la famille Lelandais, elle retrouvera, parmi les brouillards de sa petite âme, ces deux gravures qui la font tant rêver, et ce cri du paquebot qui lui fait si mal, et l’eau glauque du port, et les toits vieillots, et l’odeur saumâtre ; et les reflets, et les fumées, tout cela, tout cela dont le mystère la bercera, la tourmentera, la charmera, la harassera jusque dans son sommeil. « La maman de ta maman ? Je ne l’ai pas beaucoup connue, puisqu’elle est morte, malheureusement, après deux ans de ménage et que je ne faisais que d’entrer au service de la famille par mon mariage avec le garde-chasse. Mais tous les anciens du village te parleraient d’elle. Les beaux yeux qu’elle avait !... Comme ceux de ta mère, d’abord. Il y avait eu bien des histoires au manoir, à l’époque, vu que nos messieurs de Gourneville n’entendaient pas laisser une de leurs demoiselles épouser un fiancé sans noblesse. La mère de ta maman, Marie de Gourneville, avait fait caprice du côté de Rouen. Gautrin était un jeune homme de conduite, et riche. Il venait voir la famille le dimanche, dans sa voiture à grelots. Il faisait trois jours de voyage pour ça, et logeait en ville, à l’hôtel. Mais les parents ne voyaient pas ça d’un bon œil, à cause de son nom. Dans le temps, on avait des idées comme ça. Alors Mam’zelle de Gourneville, quand elle en a eu assez, elle est allée se jeter dans la grande mare de la ferme, que tu connais. Je t’aurais déjà conté tout ça, mon bézot, mais tu ne me demandais rien. Tu étais trop petite pour chercher la racine. Te voilà plus haute, à c’t’heure, et vieuillie. T’auras dix ans à la Chandeleur. « Donc ta grand’mère (puisque c’était ta grand’mère) s’étant noyée, comme je te dis, par désespoir d’amour, les parents, une fois repêchée, lui ont cédé. Queu belle noce au manoir ! J’étais déjà d’âge, m’étant mariée tard. La traîne de la mariée était longue à recouvrir une acre ; le curé doyen était venu de la ville, et les invités suivaient tertous ; il y avait jusqu’à des messieurs de Paris, avec leurs dames à dix-huit volants. Tout ça pour voir mourir la petite femme deux ans après, en mettant au monde son poulot qu’était donc ta mère. « Je venais d’avoir, à trente ans, un éfant qu’était venu mort. C’est comme ça que j’ai été la nourrice de ta maman. « La mort de Marie Gautrin avait bien contrarié la famille. Un des messieurs en est trépassé de chagrin sur le coup. Et puis, comme ta mère attrapait ses trois ans, et comme son père, M. Gautrin, s’était remarié d’une fille de Paris, on a mis la petite dans les mains de ses grands-parents, qu’étaient donc M. Ceux-là l’ont gardée jusqu’à leur mort, qui n’a pas tardé ; et ta mère est passée à Mme Pierre de Gourneville, sa grand’tante, la tante Dorothée, qu’on l’appelait, qui te l’a expédiée dans un couvent de Paris. Aux vacances, elle venait queuquefois au manoir, mais pas souvent, parce que Mme Pierre de Gourneville préférait son château près Rouen. Et puis, presque tout l’été, ta mère le passait en Angleterre, dans une famille qu’était bien convenable. Ça fait qu’on ne la voyait presque pas. Elle était bien jolie itou, ta mère, oh oui ! À l’âge qu’elle a maintenant, une bonne pièce de trente-cinq ans, tu vois si elle est encore bien, ma Marie-Ange ! On ne croyait pas qu’elle se marierait. Mais au moment de coiffer sainte Catherine, voilà les amours qui parlent pour M. La vieuille tante de Gourneville a fait bien des hélas, car elle avait toujours espéré que Marie-Ange redeviendrait noble par épousailles. Mais elle a eu peur de la mare, et elle n’a pas essayé de dire non. C’était une vieuille vivante, une Normande qu’avait pas froid à l’œil. Mais elle a donné consentement tout de suite, et voilà comment ta mère, Marie-Ange Gautrin, s’est mariée de Charles Villeroy. Moi qu’avais eu le malheur de veuver (puisque mon homme avait été tué à la guerre), et qu’avais pas eu d’autres éfants, je suis restée au service de ma Marie-Ange, et je l’ai suivie à Paris où tu es venue au monde. Dame, on ne t’attendait pas si tôt !... Tu n’avais pas deux ans que ton arrière grand’tante de Gourneville décédait, et laissait le manoir à ta mère, avec une bien grosse fortune. C’est comme ça que te voilà chez toi ici, ma Charlotte ; car le testament de défunte Mme de Gourneville expliquait comme ça que le manoir qu’elle donnait était pour toi plus tard. Ton papa et ta maman ont leu’z affaires de l’autre côté du monde, et ils ne tiennent pas tant que ça à la campagne. Alors, moi qui suis bientôt assez vieuille pour faire un mort, et qui n’ai jamais eu que les enfants des autres, me voilà chargée de remplacer ici ton père et ta mère, en attendant que ce soit leû fantaisie de revenî prendre leur particulier à Gourneville. « ...S’ils reviendront un jour pour de bon ?... Ils ne t’emmènent pas avec eux parce que ça ne vaut rien pour les éfants de courir le flot. Mais ils pensent bien à toi, va ! Tu vois bien que tu ne manques jamais de rien, que tu as des atours, et de l’instruction, et tout ce qu’il faut. Et moi qui ai connu toute la famille, je ne suis pas une étrangère auprès de toi. Je sais mieux te poulotter que d’aucunes qui auraient plus de façon que moi. Et puisque tu es montrée en même temps par Mamzelle Calpelle, tu deviendras une demoiselle aussi conséquente que d’autres. Et puis, ayant été élevée sur ton bien, tu l’aimeras comme l’aimaient tes anciens ; et tu seras une vraie Gourneville, marchez ! « Maintenant, voilà la sombreur qui tombe. Je commençons octobre, et les jours s’en vont du mauvais côté. Je vas allumer la lampe, et tu vas t’amuser avec ton beau livre d’images, que t’a envoyé ta maman, en attendant de travailler à tes écrits pour Mam’zelle Calpelle. Et si tu as froid, je ferai, dans la cheminée, une belle bourguelée de feu pour chauffer tes petits pieds. « Pour qui que tu pleures, ma Charlotte ?... T’as de l’ennuyance de ta maman ? On ne sait pas toujours ce qu’on a. Mais tu es trop pétite pour connaître ça. Je dirai à la mère Lelandais qu’elle te rapporte de ville, demain matin, un gentil sucre d’orge. Regarde comme c’est joli ce qu’il y a dans ton livre. Octobre promenait sa torche à travers bois. L’automne normande éclatait comme un incendie. Sur le grand vert des prés, couleur exaspérée et claire, des feuilles de feu, toutes rondes, restaient posées au hasard de la chute. Et les branches des pommiers se tordaient au-dessus, empoisonnées par l’automne, en proie à toutes les chimies. Un ciel bas et gris traînait. Des flaques luisaient sur les routes. Toutoune, en blouse tricotée de laine, des sabots aux pieds, prenait sa récréation de l’après-midi parmi ces beaux ravages. Elle marchait tout au doucement, et comme au hasard ; mais elle savait bien où elle allait. Passée la barrière de la ferme Lelandais, elle ne fut pas trouver la fermière à la laiterie ou du côté du potager. Elle laissa la maison à sa droite, prit le grand clos où sont les bestiaux ; et traversant les vaches rousses et blanches, elle se dirigea vers le fond, là où stagne, entourée d’un demi cercle d’arbres, la grande mare désordonnée, recouverte en partie d’une lisse couche verte, hérissée de roseaux, avec de grandes places dégagées où nagent les feuilles des nénuphars. Les arbres, bouquets morts, commençaient à s’effeuiller sur l’eau trouble. Dans la boue épaisse du bord, le bétail avait laissé des empreintes fourchues. Toutoune ne risqua pas ses petits sabots là-dedans. Elle alla plutôt du côté des branches qui surplombaient, à la découverte d’une fourche commode, pour y grimper et s’asseoir au-dessus de l’eau. Ce fut avec peine qu’elle s’installa. Maintenant, accrochée parmi les lichens barbus et la mousse courte, elle passait sa tête entre les brindilles, et regardait l’eau compliquée. « C’est là que Marie Gautrin, ma grand’mère, qui était alors une jeune fille de dix-huit ans et s’appelait Gourneville, était venue se jeter pour mourir... » Cette chose qu’elle ignorait trois jours auparavant, s’était passée il y avait longtemps, longtemps, alors que, dans le manoir dont le toit bleu s’apercevait au loin sous un morceau de vigne-vierge toute rouge, résidait la famille de Gourneville, - sa famille. « Elle a dû chercher l’endroit le plus haut, comme moi. Un léger frisson courut dans le dos de la fillette. Elle serra plus fort, dans sa petite main délicate, la branche à laquelle elle se tenait. Et elle cherchait à se représenter Marie Gautrin, avec ses beaux yeux laiteux pareils à ceux de maman, et son habillement qui devait ressembler à ceux des deux dames qu’on voit sur les gravures de l’hôtel de l’Écu d’argent. La couche verte de la mare, largement écartée à un endroit, semblait avoir été crevée par la chute de Marie Gautrin. Puis elle dirigea ses yeux peureux vers le toit du manoir. Il y avait des oncles, des tantes, le père, la mère, beaucoup de monde. C’était ceux-là, tous ceux-là qui, dans la maison, avaient laissé la trace de leurs existences. Dans la maison, il restait un charme. Étaient-ce les oncles, qui jouaient sur le grand billard dont personne ne se servait plus ?... Était-ce la grand’tante de Gourneville, qui, dans sa jeunesse, avait choisi la belle bergère et les jolis fauteuils du fumoir ? Était-ce pour les fiançailles de Marie Gautrin qu’on avait accroché dans le salon les affreux et adorables rideaux de peluche des fenêtres ?... Qui donc avait chassé les cerfs dont les têtes empaillées ornaient les murs ? Qui jouait de ce cor accroché ? Lequel des messieurs avait fait cette collection de papillons, encore si fraîche sous la vitre poussiéreuse ? La nourrice ne savait pas les détails. Personne ne connaissait par le menu l’histoire de tout cela, tout cela qui serait un jour l’héritage de Toutoune, sa « légitime ». Un amour plein d’orgueil fit battre le cœur de la petite. Comme elle remerciait la vieille dame de Gourneville, dernière du nom, qui, dans son testament, avait dit que le manoir devait revenir à Charlotte Villeroy ! Son regard redescendit vers la mare sinistre. Une horreur subite de la mort l’arracha de son arbre. Trébuchant sur ses sabots, elle retraversa l’herbage, sous les pommiers en décomposition. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais bien regardé son paysage de tous les jours. Depuis les paroles de la nourrice, le passé dont jamais l’enfant ne s’était souciée, semblait envahir le manoir et ses dépendances, reprendre son immense place dans les pièces démodées, dans le parc à l’abandon, dans les prés restés les mêmes, sur les routes vides et fuyantes, sous le ciel changeant où se succédaient les couleurs des saisons. De par la sorcellerie des mots, Toutoune, à présent, se sentait liée à son ascendance. Le mot Gourneville prenait, pour elle, un sens inconnu. Le manoir, qu’elle avait toujours aimé, devenait, pour la petite descendante, une maison hantée, hantée par l’esprit de la famille, demeure mystérieuse du bon vieux temps. Abandonnée des siens, l’enfant allait peu à peu faire la connaissance de l’âme de sa vieille maison, cette âme grand’mère qui nous accueille et nous berce quand nous n’avons personne pour nous aimer. Une fraîcheur de nouveauté faisait briller les yeux singuliers de la petite fille sans beauté. Elle essaya tout à coup de courir, malgré ses sabots, pressée d’aller revoir, à l’un des bouts du parc, la balustrade familière qui dominait la route déserte. Elle y arriva tout essoufflée, et se pencha comme pour voir quelque chose. À cette même place, les messieurs et les dames de Gourneville s’étaient appuyés, causant entre eux où rêvant devant la splendeur des labours étendus jusqu’à l’horizon. C’était sûrement là que Marie Gautrin s’accoudait, tout émue, dans l’attente de son amoureux, quand il arrivait de Rouen dans sa voiture à grelots, comme l’avait raconté la nourrice. C’était là que, dans l’ombre portée des vieux vases de guingois, elle avait longuement combiné son suicide, et pleuré les larmes de son amour contrarié. L’après-midi, langoureusement, disposait ses ombres sous les arbres jaunes. Entre deux nuées, une nappe de soleil tombait sur les dorures d’octobre. Du roux pâle au rouge foncé, la gamme rutilante de l’automne montait et descendait les arbres et les haies. Des sureaux chargés de grains noirs et des ronces portant leurs mûres foncées, ornementaient la broussaille enflammée, buisson ardent au bord de la route. Et l’immensité violette des labours exhalait comme une vapeur mauve, montée de la terre pesante, humide et retournée. Le clocher lointain sonna trois heures. Toutoune s’attardait dans ses songes, dans ses songes indécis d’enfant, incapable de classer, de composer les fantasmagories de l’imagination, de fixer les charmes de la sensibilité. Les enfants sentent sans analyser, et c’est pour eux un bienfait et un malaise. Ce n’est qu’à l’âge adulte que nous reprenons les brouillons de l’enfance pour en faire quelque chose, - quand nous n’avons pas tout oublié. Toutoune entendit un grondement au tournant de la route, et se pencha plus encore pour voir ce phénomène : une automobile. Même pendant la belle saison, il n’en passait jamais par là. Gourneville, comme beaucoup de coins normands, restait attardé dans les siècles d’avant le nôtre. Il est bien des terres de mon pays où l’on ne soupçonne même pas encore les traces de la Révolution. C’était une belle limousine toute neuve, assez semblable, pour la forme et la couleur, à la voiture à grelots guettée jadis par Marie Gautrin. La science moderne a donné d’invisibles ailes aux berlines de nos grands’mères, et les promène sans chevaux sur les routes, voitures enchantées qu’une fée toucha de sa baguette. Toujours en attente du merveilleux, la petite âme ne s’étonna pas trop. La limousine jaune et noire qui fonçait sur la route n’arrivait-elle pas du fond des songes, appelée par l’intense rêverie de Charlotte Villeroy ? Elle s’arrête à la grille du parc ! Toutoune a pris ses sabots à la main pour courir plus vite, et bondit sur ses chaussons mous qui laissent les pieds sentir au passage tous les cailloux et toutes les bosses. À la grille du parc, elle s’immobilise, intimidée. La limousine achève de stopper dans les feuilles mortes. Toutoune, devenue toute pâle, pousse un grand cri. Derrière Mme Villeroy qui descend en riant, s’esquisse la silhouette de Charles Villeroy. Ruée sur sa mère, la petite lui saute au cou, sa grande bouche montrant toutes ses dents de petit animal. On ne sait pas si elle rit ou sanglote. Penchée, la jeune mère se laisse bousculer un instant. Ses yeux d’opale s’égaient derrière la chère voilette noire, si longue, qui les met en cage, et tout son parfum est là, bien plus puissant que celui du mouchoir secret, et la douceur de ses fourrures enveloppe la petite fille ivre. Tu n’embrasses pas ton père ?... La grande moustache frôle les joues enfantines. La mère Lacoste est à la maison ?... Retournée à sa mère, la petite se cramponne à son bras. Mme Villeroy passe la petite porte de la grille rouillée, sa fille serrée contre elle. Villeroy, resté derrière, donne des ordres au chauffeur. Tu vois, Toutoune, nous avons une auto, maintenant ! C’est commode pour venir te voir ? Nous sommes partis de Paris ce matin. Nous y sommes rentrés depuis quatre jours. Nous n’avons pas écrit, puisque nous devions venir. Nous y passons l’hiver, cette année. Mais tu ne vas pas repartir ce soir, dis ?... Mme Villeroy, tout en avançant dans la cour d’honneur, l’enfant accrochée à ses fourrures, se mit à rire encore. Tu ne voudrais pas, Toutoune !... Nous resterons trois ou quatre jours ici. Elle ne cherche même pas à cacher son éclatant égoïsme : Nous sommes venus pour chercher quelques meubles qui ne font rien au manoir, et qui seront très bien à Paris. Nous avons pris le goût de la brocante, depuis quelque temps. Tu ne sais pas ce que ça veut dire... Mais tu ne peux pas te figurer comme c’est amusant ! C’est ton père qui a décidé de venir chercher les meubles... Les enfants sentent sans analyser, et c’est pour eux un bienfait et un malaise... Toutoune ne sait pas pourquoi, tout à coup, elle baisse la tête sans plus avoir envie de rien dire. Mme Villeroy continue, frivole et dégagée : Maintenant que je commence à mieux savoir, je m’aperçois comme l’appartement est mal arrangé. (c’est joli tout de même, ces couleurs d’automne...). Tu comprends, nous comptons recevoir beaucoup, cet hiver... Elle se tourne vers l’enfant, la séduit d’un grand regard d’azur pâle derrière la longue voilette noire, et dit : Un jour, on viendra te chercher en auto pour t’emmener à Paris... Tu pourras bien prendre quinze jours de vacances ?... À ton âge, ça n’a pas d’importance. Toutoune illuminée, sent descendre en elle le miracle, le miracle toujours espéré. Lacoste, tout au bout de la cour d’honneur, devant la porte du manoir, se fait un abat-jour de sa main pour chercher à comprendre ce qu’elle voit venir dans l’avenue. Et comme une gamine, Mme Villeroy crie à tue-tête : Ce furent trois jours de tohu bohu, d’emballages, de ravages dans la maison. Les beaux fauteuils et la bergère du fumoir, la petite table-bouillotte du salon, une pendule, un grand meuble marqueté, toutes les miniatures, le grand lit bateau de la chambre conjugale, même la commode de la chambre de Toutoune, tout cela remué, dérangé, arraché des vieux coins du passé, secoué par les mains du chauffeur et du maître, fut cloué, comme dans des cercueils, entre des planches. L’auto faisait sans cesse des voyages du manoir à la gare de la ville. La nourrice hochait la tête, retenant des réflexions. Toutoune, fascinée, suivait partout sa mère, prise dans le remous de son parfum, sans même s’apercevoir qu’on pillait sa « légitime ». L’histoire de Marie Gautrin, les messieurs et les dames de Gourneville, tout était oublié. Maman était là, maman promettait de revenir chercher Toutoune en auto, maman riait, maman sentait bon... Vous comprenez, nounou, vous mettrez les meubles de jardin et les vieux rebuts du grenier à la place de tout ça... Au reste, tout ça, ce sont des vieilleries sans valeur. Mais l’auto vertigineuse repartie, emportant les deux voyageurs parmi des flots de paroles et des mouchoirs gentiment agités, la vieille femme, restée avec Toutoune sur le seuil silencieux, secoua lentement sa tête coiffée du bonnet blanc de sa longue servitude, et murmura, gronda plutôt : Est tes affaires qu’on t’emporte, ma Charlotte. Et défunte Mme de Gourneville aurait point aimé ça, marchez ! Mais la petite, redressée, indignée, véhémente, amoureuse : Puisque c’est à moi, c’est à maman ! Et elle peut bien tout prendre si ça l’amuse ! Cependant, lorsqu’elle rentra dans la maison et retrouva les vides poussiéreux laissés par les meubles emportés, un grand serrement de cœur l’avertit qu’il arrivait un malheur au manoir. Alors elle se dépêcha de dire tout haut, pour elle-même, et toute sa joie lui revint comme un flot impérieux : Maman viendra me chercher en auto pour m’emmener à Paris ! Elle devinait qu’elle allait maintenant vivre de cette promesse. Elle était encore trop petite pour s’apercevoir que ses parents la retrouvaient et la quittaient avec la désinvolture qu’on a pour des animaux, et qu’elle était vraiment pour eux, pauvre Toutoune, un petit chien. Pendant plus de huit jours, elle vécut éblouie encore, parfumée encore. Triomphante, elle promenait son bonheur sur les routes tragiques de l’arrière-saison, au vol étincelant et silencieux de sa bicyclette. Les leçons et les devoirs, bâclés plus encore que d’ordinaire, la faisaient pourtant souffrir plus que jamais. Une agitation heureuse l’empêchait de rester deux minutes en place. Et le sourire de ses dents de petit loup mettait une lueur dans son visage enfantin, si curieusement nuancé de beige, et qui semblait, en toutes lettres, avoir été passé dans la même teinture que ses deux grosses nattes sèches et que ses yeux bizarres. Au manoir, Mme Lacoste réparait en bougonnant le désordre laissé par le passage pillard du papa et de la maman. Une table de rotin remplaça bientôt la commode de Toutoune, un roking-chair la bergère du fumoir. Retrouvées dans le grenier, quelques pauvres chaises, recouvertes d’un velours rouge mangé des vers et pisseux, prirent la place des délicats fauteuils, bois ouvragés et soies anciennes. La pendule, le meuble de marqueterie et le lit bateau restèrent sans remplaçants. Une des tables rondes de l’office, sous un tapis moderne, fut mise dans le salon, à l’endroit de la table-bouillotte enlevée avec le reste. « Ce sont des vieilleries sans valeur... » Toutoune, obligée de rentrer de bonne heure, s’impatientait dans la maison hermétique du soir, sous la grosse lampe triste. Maman va revenir me chercher ! Au bout de huit jours, elle commença d’abandonner ses courses à bicyclette, car les routes étaient défoncées par les averses nocturnes. Superstitieuse, elle prit peu à peu l’habitude de passer ses heures de liberté près de la balustrade de pierre, entre les vieux vases moussus, comme si le fait de s’y accouder eût dû lui ramener l’auto miraculeuse que ses songes avaient attirée une fois déjà, du fond des horizons silencieux. Et tandis que, la tête en avant, l’oreille tendue, elle regardait le tournant de la route, elle ne savait pas, la petite passionnée, qu’elle était pareille, à peu de choses près, à cette Marie Gautrin qui l’avait tant fait rêver. Cependant, au crépuscule, elle rentrait chaque jour un peu moins triomphante. Il faut laisser à madame le temps d’arranger ses appartements de Paris... disait la nourrice, non sans ironie amère. De grandes pluies diurnes vinrent enfin empêcher toute sortie. Ce fut derrière les petits carreaux du manoir que l’enfant dut guetter ce ronflement de moteur qui ne se faisait jamais entendre. La sombre maison, dans le suprême désespoir de novembre, enveloppa d’une humidité suintante le chagrin commençant de la petite Villeroy. La nourrice, après l’avoir cherchée partout, la retrouvait dans sa petite chambre, collée à la fenêtre, et les yeux en larmes. Tu vas avoir froid, ma Charlotte !... Viens avec moi te chauffer en bas ! Tes poupées sont toutes seules, tu sais bien ! Je te donnerai des petites chiffes pour les habiller. Et puis j’ai retrouvé ton jeu de cartes. Nous allons jouer à la bataille ! Or, comme un grand froid sec suivit les pluies, Lacoste disait, le soir, en fermant les volets : J’vois un cerne autour de la lune. Et les ténèbres de l’hiver descendirent sur la nature, comme un grand malheur irréparable. Sous la lampe, allumée à trois heures, Toutoune, le front dans les mains entre ses nattes pendantes, tout en plongeant dans sa grammaire, tendait tout de même l’oreille sur les bruits possible du dehors. Mais elle savait bien maintenant que c’était fini, que maman ne viendrait plus. « Nous recevrons beaucoup cet hiver... » Elle entendait encore la voix douce annonçant ces fêtes. Comme ils devaient rire, les yeux laiteux, au milieu des belles réunions de l’après-midi, pleines de mouvement et de bruit, comme elles devaient briller, la nuit, les robes de bal... Alle ne nous écrit pas souvent, ta maman, mon por’ tit quin ! Une lettre vint pourtant à la longue : « Nous sommes en bonne santé... Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, donc tout va bien au manoir... » Il y avait : « Nous embrassons Toutoune... » Pas une allusion au beau voyage promis. Le charme, qui chaque jour avait décru, s’en alla tout entier après cette lettre-là. C’est alors que Toutoune, en rôdant par les pièces, connut enfin le dommage fait au manoir par le rapt des meubles chéris, arrachés de leurs places vénérables. Attardée devant la table de rotin, le roking-chair, les pauvres chaises de velours rouge, elle sentit qu’il s’était fait là quelque chose qui n’était pas bien. Ces meubles sans valeur que ses parents avaient enlevés, elle les aimait, pourtant. Et le désastre de leur disparition lui faisait mieux comprendre encore celui de sa petite âme. Les jours passaient l’un après l’autre. Avec les gelées, un peu de féerie était revenue sur la terre. Toutoune emmitouflée alla visiter les aspects nouveaux du dehors, les pommiers en sucre candi, l’herbe givrée, tous les clinquants de l’hiver. Au bord de la mare prise d’un seul bloc, elle eut d’assez étranges petites pensées. Le spectre de Marie Gautrin venait peu à peu reprendre sa place au manoir, dans le parc, le long des prés, au tournant des routes. Les messieurs et les dames de Gourneville réapparurent dans les rêveries de l’enfant délaissée. Mais la neige et ses amusements prodigieux finirent bien par forcer la petite figure à rire. Toutoune fit un bonhomme dans l’avenue de hêtre. Elle se battit à coups de grosses boules blanches avec le jeune valet de la ferme. Et même, sur la mare hantée, elle organisa des glissades. Vigoureusement, le manoir d’hiver reprenait ainsi possession de sa frêle habitante, encore que le soir la vît, assise au coin de la grande cheminée de la cuisine, fixer sur les sept couleurs de la flamme un regard malheureux de Cendrillon. Aux environs de la Noël, la nourrice fit atteler la carriole, et prit Toutoune avec elle pour des courses à la ville. Les magasins brillaient de jouets, de sapins enguirlandés, de sabots en sucre et de petites bougies. Une animation générale courait les rues cabossées, parmi le froid qui faisait fumer les haleines. En rentrant le soir, la mère Lacoste dit : C’est après demain dans la nuit que le petit Jésus va descendre... Et sa voix et son air étaient si affirmatifs, que Toutoune fut prête à douter une fois de plus. Oui ou non avait-elle, jadis, à Paris, surpris sa mère plaçant dans les petits souliers nocturnes ces paquets pleins de jouets et de bonbons inattendus ? Il y avait du merveilleux dans l’air. Toutoune se mit à croire à l’on ne sait quel miracle. peut-être que maman allait venir ? Mais la pauvre âme paysanne de Lacoste était si peu subtile que la bonne femme mit, dans le sabot soigneusement placé devant la cheminée, la poupée vue et longuement détaillée deux jours plus tôt en ville, au bazar de la Ménagère. Assise dans son petit lit matinal, en développant le paquet qu’elle pouvait croire, à défaut de mieux, envoyé du moins par sa mère, Toutoune, froissée sans le savoir par un si grossier merveilleux, se mit brusquement à sangloter. Et, comme la nourrice, qui n’y comprenait rien, demandait avec stupéfaction : « Qu’est-ce que t’as, ma Charlotte ?... » l’enfant, se laissant tomber dans l’oreiller, répondit de toute son âme qui se souvenait du beau Noël d’autrefois, à Paris, répondit, à travers les hoquets et les larmes, tandis que la poupée décevante lui tombait des mains, répondit ce petit mot douloureux, ce petit mot d’enfant, ce petit mot qui voulait tout dire... Elle était étendue sur toutes choses, et sa blancheur bleue remplaçait partout, avec une exactitude étrange, le vert touffu de l’été. Des herbages blancs, des branches blanches, un autre monde était né dans les mêmes paysages. Pouvait-on croire les prochaines violettes de mars en préparation là-dessous ? Toutoune, résignée maintenant, avait adopté sa déception. La malheureuse âme humaine sait de bonne heure s’adapter aux tristesses dont la vie se charge de la gorger. L’enfant sans trop le savoir, attendait les joies du printemps pour la consoler. D’une année sur l’autre, surtout quand on est petit on oublie les enchantements des saisons. Comment le bois mort de l’hiver allait-il jamais pouvoir faire des feuilles ? Et par quel miracle lent les pommiers blancs de février allaient-ils devenir les pommiers blancs d’avril ? La réverbération de la neige jetait une lumière froide jusqu’au fond des pièces, du manoir. L’hiver était la seule saison où l’on y vit clair dans la demeure. Près du feu qui ne cessait plus de flamboyer dans la grande cheminée de la cuisine, Toutoune, rentrée de ses courses et de ses jeux dehors, venait sécher ses chaussons sortis des sabots et réchauffer ses petites mains bleues. La nourrice lui avait installé, tout contre l’âtre, une petite table. Là dessus, Toutoune étudiait sans entrain, ou bien cousait pour ses poupées. L’immense sabot de Noël envoyé en retard par sa mère, et qui était de bois colorié recouvert de mica scintillant, servait de boite à ouvrage, maintenant qu’il était vide de ses bonbons. Un ours de peluche haut comme un enfant, un jeu de construction, considérable chose, une boite à musique compliquée et riche, portant des personnages qui dansaient, toutes sortes d’autres jouets encore étaient arrivés au manoir, au moment du ier janvier, dans une caisse bourrée de copeaux, cadeaux des parents sans cœur à leur fille orpheline. Peut-être pensaient-ils qu’en dépensant tout à coup beaucoup d’argent pour elle, ils remplaçaient l’irremplaçable. Toutoune venait d’imaginer une robe pour son ours, devenu tout de suite le favori. Les volets fermés à l’instant, la lampe allumée, supprimaient subitement tout ce qui traîne dans les maisons, entre chien et loup. Et l’intimité du soir était douce, si frileusement resserrée dans cette cuisine pittoresque, tandis que le grand hiver du dehors soufflait sous les portes comme une bête. Nourrice, dit Toutoune, tu vas me tailler la robe. Ce sera joli, n’est-ce pas, ce bout de velours noir ? Et je mettrai, dans le bas et sur les manches, une garniture de dentelle... Un coup dans la porte d’entrée. Toutoune est devenue blanche, la nourrice cramoisie. Qu’est-ce que c’est qu’on vient d’entendre ?... Elles sont seules dans le grand manoir, sans armes, loin de tout. Les mains en suspension sur son ouvrage, la petite fille regarde, assise en face d’elle, la vieille qui tient ses ciseaux en l’air. Elles n’osent remuer ni l’une ni l’autre, et la même épouvante leur fait ouvrir la bouche toute grande. Elles n’ont pas eu le temps de pousser leur seconde exclamation. La corne de l’automobile, impérieuse et pressée, semble, dehors, répéter avec agacement : « Mais voyons ! » Le cri que lance Toutoune change de signification. Elle a bondi, jetant tout par terre : Vite, vite, ôtons les barres, tirons les verrous ! Toutoune tient le mieux qu’elle peut la grosse lampe, pour éclairer la vieille dont les mains tremblent. Tout de même, avant d’ouvrir : voix douce de maman derrière la porte !... La lumière des phares aveugla soudain le vestibule. Arrêtée au bas du perron, en pleine neige, elle était donc venue jusque là sans être entendue, l’auto vertigineuse, l’auto plus belle que les carrosses des contes, l’auto qui ramenait maman ! Une longue silhouette enveloppée de zibelines, voilée d’écharpes, monta les marches. Passant la lampe à la mère Lacoste, Toutoune s’était précipitée dans le froid. Les mains accrochées, la tête dans la zibeline, dans les écharpes, dans le parfum, elle remonta les marches à reculons, faillit tomber dans le vestibule, se rattrapa, mêla sa petite voix folle aux exclamations. Et, sautillante, elle essayait d’embrasser encore, à travers les écharpes refermées, le visage frappé de froid qui brillait à travers. Enfin, craintive, et regardant autour d’elle avec un calme subit : Le mécanicien va nous poser la valise dans le vestibule, et puis il retournera au garage de la ville... Mme Villeroy pénétra dans la cuisine, s’approcha rapidement du feu, tendit ses mains gantées, avança l’un de ses étroits pieds guêtrés. Elle frissonnait sous ses écharpes, qu’elle releva, d’un grand mouvement, sur son visage. Illuminée par la flamme, la jeune femme avec le détail de ses élégances, fut debout toute devant Toutoune qui la regardait de bas en haut. Elle avait jeté son grand manchon sur la table, parmi la couture. La mère Lacoste, à côté, replaça la lampe. Puis, rapprochée parlant entre ses dents : Monsieur est point là ? Comme Mme Villeroy ne répondait rien : Est-y qu’ madame aurait eu des mots avec lui ?... Une montée subite de larmes déborda des prunelles laiteuses. Deux lourdes gouttes, suivies de plusieurs autres, serpentèrent sur les joues poudrées, cherchant la bouche qui tremblait nerveusement. Mme Villeroy, rageuse frappa du pied. La nourrice venait de saisir au bras la jeune femme. Toutoune sentit son cœur s’arrêter de battre. Le mystère de la vie des grandes personnes épouvante et consterne les enfants. Ils savent d’avance qu’ils ne comprendront rien à ces drames qui se passent au-dessus de leur tête, dans un domaine ennuyeux, abstrait, qui n’est pas le leur, qui n’est pas le monde imagé, frais, le monde qu’habitent ces poupées qu’ils chargent de rêves, qu’animent ces jeux tout vibrants d’originalité. Les grandes personnes ne jouent pas. Comme ce doit être triste ! Ce qui les amuse ou leur fait de la peine est absolument inintelligible. Les livres et les journaux qu’elles lisent sont plus arides que les grammaires et les arithmétiques, les conversations qui les intéressent sont tellement vides de sens, au point de vue enfantin, que, positivement, les petits ne les entendent pas. Toutoune n’existait plus pour sa mère et la nourrice. Cependant, à cause de l’innocente présence, elles continuèrent à parler bas. La petite fille ne chercha même pas à entendre. Cachée dans l’ombre de sa mère, - une ombre très noire à cause du feu, - debout contre la jeune femme debout, elle prit un bout d’écharpe qui traînait, et, le tenant contre sa bouche, elle pleura sans bruit, puisque maman pleurait. Si vous saviez, nounou !... Comme elle était orpheline, elle aussi, tout à coup, se plaignant avec véhémence à cette vieille servante qui la tenait au bras ! Des mots parvinrent jusqu’à Toutoune enfouie dans l’écharpe et l’ombre. Il est parti pour Londres avec elle. Il y a huit ans qu’il a des maîtresses... Et ce mot revenait sans cesse, dans un sanglot : divorcer. Est-ce qu’on a des maîtresses quand on est un monsieur ?... Brusquement la jeune femme se retourna, saisit la petite aux épaules, et la serrant contre elle : Mais moi, j’ai ma fille ! Je vais la ramener à Paris ! Elle ne me quittera plus ! Quand il reviendra de Londres, il la trouvera. Et puis, comme ça, on ne pourra pas clabauder. Vous pensez bien qu’ils vont chercher tout ce qu’ils pourront pour me mettre dans mon tort ! La nourrice répondit tout bas quelque chose. Dès demain matin, Nounou ! Vous nous rejoindrez à Paris plus tard, si je vois que je peux y rester. Toutoune avait bien compris cette fois. C’était son sort qui venait de se décider. Elle allait désormais vivre avec sa mère, à Paris, et l’avoir pour elle toute seule. Quand papa reviendrait, on le chasserait. L’éternel intrus dont elle avait peur ne serait plus jamais, jamais là. Elle leva la tête pour regarder, à travers ses larmes, le visage de sa mère. Elle leva la tête vers l’énigme de la vie. Et le bonheur descendit en elle si profondément que, pour le mieux sentir, la petite fille ferma les yeux. Quand, le lendemain matin, ayant timidement frappé, Toutoune pénétra dans la chambre de sa mère, celle-ci, assise devant ses belles brosses, tous ses beaux bibelots devant elle, se retourna. Un peu de feu dans la cheminée égayait la grande chambre où manquait le lit-bateau remplacé en hâte par une vieille ferraille du grenier. Toutoune, prête à partir, sortait d’entre les mains de Lacoste, qui l’avait revêtue, pour aller à Paris, de sa robe des dimanches, laine verdâtre, de son manteau rouge qui était « en si belle marchandise », de sa fourrure grise achetée au bazar de la Ménagère, de son chapeau de satin bleu ciel à pompon de soie. Le visage de Mme Villeroy, ravagé par une nuit de larmes, et dont les yeux cernés paraissaient plus pâles que jamais, manifesta tout à coup, à la vue de Toutoune ainsi parée, une brusque gaieté. Avec un petit rire, elle dit : Puis, sans lâcher sa houppe : Viens m’embrasser tout de même... Il y eût des piétinements et des paroles. Dehors, l’auto ronfla sous la fenêtre. Un grand battement de cœur secouait Toutoune. Mme Villeroy mettait son chapeau, disposait ses divines écharpes. Au moment de refermer la portière de la limousine, Mme Lacoste dit, une fois encore : Et la petite vit soudain pleurer le vieux visage réticent. Des larmes dans les rides d’un tel masque, c’était terrible. Saisie, la petite se rendit compte, seulement en cette minute, de la cruauté de son départ. Il y avait donc tout de même de la tristesse dans l’aventure magnifique ?... Oui, puisque la nounou pleurait comme cela, puisque maman, hier, avait sangloté... Quand la voiture passa la grille du parc, collant sa tête à la vitre fermée, l’enfant put apercevoir une dernière fois son manoir, tout blanc dans le paysage tout blanc ; et le déchirement de tout son être fut tel qu’elle faillit jeter un grand cri. Mais, retombée contre sa mère, pelotonnée, le cœur gonflé d’exaltation, elle ne voulut pas admettre cette douleur qui venait de la poignarder. Maman était venue la chercher, maman l’emportait à Paris ! Heureuse et déchirée, ivre de joie et désolée, sentant à la fois tout cela se ruer en désordre dans son âme de petite fille, elle s’abandonna sans défense, et, dans le vertige de la course folle, se laissa silencieusement emporter vers sa destinée. Les yeux dilatés, Toutoune regardait tout autour d’elle, encore sous le coup de cette montée en ascenseur qui l’avait saisie. Au sortir de l’auto sombre, de la longue nuit noire, les clartés de l’électricité, dont l’appartement était inondé, la stupéfiaient avant toute chose ; car la lampe du manoir et les bougies qu’on y promenait, avaient habitué sa vue à la lumière restreinte et jaune de l’ancien temps. Mme Villeroy, pendant un instant, regarda sa fille, et s’en amusa. Ça te plait ici, Toutoune ? La petite n’eut pas le temps de répondre. La femme de chambre noire et blanche entrait au salon. Le bain de madame est prêt. Vous direz à Juliette de s’occuper de la petite, Adèle. Plantée là, toute seule au milieu des éblouissements, Toutoune, enveloppée par la tiédeur des radiateurs, n’osait plus faire un pas sur le tapis épais. Le piano à queue, couvert d’une étoffe d’or, l’hypnotisa d’abord. Ensuite elle remarqua les fleurs des vases, chrysanthèmes grands comme des bouquets, roses blanches comme elle n’en avait jamais vu, même en juin, à Gourneville. Des tableaux, des objets, des livres précieux dans deux bibliothèques, ces rideaux de soie rose pâle qui tombaient de si haut, ce divan immense couvert de peaux de bête et de coussins extraordinaires, elle n’avait jamais imaginé pareil spectacle. Comment ne s’était-elle pas souvenue de tout cela ? Elle avait oublié de s’en informer. Petite villageoise impressionnée, elle risqua tout de même un pas du côté du piano. Et, tout à coup, elle sursauta. Devant la cheminée où flambait, malgré les radiateurs, un joli feu de bois emprisonné dans des revêtements de fonte noire compliqués de sujets Louis XV, elle venait de reconnaître, disposés en rond, à la place d’honneur, les fauteuils et la bergère du manoir, tels qu’ils avaient été pris, avec leur vieille soie déteinte à raies, et leurs petites fleurs effacées. Un élan la jeta vers ces vieux amis-là. Pourtant elle retrouvait à peine leur physionomie, dans ces flots de lumière, parmi ces richesses. Étonnée qu’ils fissent si bonne figure là-dedans, elle se disposait à s’asseoir sur l’un d’eux... Sur la cheminée, la pendule de Gourneville la regardait avec son cadran rond comme la lune. Le sujet, les guirlandes, tout cela, nettoyé, brillait comme des merveilles. Et c’étaient, en effet, des merveilles. Une personne, qui devait être Juliette, entra sans bruit, sur ces tapis feutrés qui faisaient qu’on marchait partout comme en rêve. Emmenée dans une chambre illuminée, Toutoune, parmi de nouveaux étonnements, fut dépouillée de son paletot rouge, de sa fourrure grise et de son chapeau bleu ciel. Elle vit sa petite malle ouverte, ses affaires sorties et posées sur le lit mousseux et blanc qui, probablement, serait le sien. Si mademoiselle veut se laver les mains... Elle faillit dire : « Ce n’est pas la peine ! » À Gourneville, on se lavait les mains une fois par jour, et c’était tout. Devant le beau lavabo, ses petites pattes dans la cuvette précieuse, elle eut le sentiment qu’il fallait dire quelque chose d’aimable à cette Juliette qui s’occupait d’elle. Elle tourna son visage sans couleur, leva ses yeux drôles, et demanda : - Vous êtes la bonne, vous ? La fille eut un sourire que retenait le respect des maîtres. Je suis la fille de cuisine... Et l’autre bonne, qu’est-ce qu’elle est ? C’est la femme de chambre. Il y a aussi le chef, et puis le maître d’hôtel, et puis le mécanicien, que mademoiselle connaît déjà. Tout ce monde-là pour deux personnes ?... La jeune fille se mit à rire. Mais elle reprit son sérieux, tout un protocole sur la figure. Mademoiselle changera-t-elle de robe pour dîner ?... Il y a donc du monde ?... J’ai déjà ma robe des dimanches. La voix de maman appelait, du fond des clartés. Par ici, mademoiselle, par ici !... Guidée par la fille de cuisine, qui la laissa sur le seuil, elle se retrouva dans le salon, et resta pétrifiée d’admiration sur place. Sa mère, en tea-gown blanc, était debout au milieu, apparition enchanteresse. Mais entre donc, Toutoune ! La petite mit un pied devant l’autre avec peine, fut enfin près de la cheminée, près de sa mère. Et, d’un geste gauche, étranglée d’émotion, elle tâchait, sans quitter des yeux Mme Villeroy, de s’asseoir, de s’enfoncer dans l’un des vieux fauteuils de Gourneville. Tu vas m’abîmer ma soie ancienne. C’est très précieux, tu sais ! C’était bien un des fauteuils de Gourneville. La femme de chambre apportait un mouchoir. Mme Villeroy se tourna vers elle, comme pour la prendre à témoin, comme pour s’excuser d’avoir pour enfant une petite fille comme cela, habillée comme cela. Elle est élevée par ma nourrice et à la campagne, dit-elle en manière d’explication. Quand elles furent de nouveau seules : Une belle main aux ongles pareils à des bijoux souleva la petite main jaune de Toutoune. Mme Villeroy, assise, examina les ongles douteux de l’enfant. Toutoune, il faudra apprendre à te laver, ma fille... Un nouveau petit rire lui fit des yeux gais pendant un instant. Et puis il faudra que je t’habille. Nous irons faire des courses demain, toute la journée. Un silence suivit, puis il y eut une ombre à la porte, et le maître d’hôtel annonça : s’exclamait la voix douce avec tout un scandale dans l’inflexion. Mme Villeroy poursuivait, à mesure qu’elle s’apercevait de ces choses : Mais voyons, mon chéri, est-ce qu’on met sa serviette comme ça ?... Est-ce qu’on tient sa fourchette en l’air ?... Est-ce qu’on pose ses bras sur la table ?... Est-ce qu’on mange la bouche ouverte ?... Est-ce qu’on fait un bruit pareil ?... Sous le regard impassible du valet, statue noire devant le buffet, Toutoune, éperdue de honte, retenait une envie d’éclater en sanglots. Mme Villeroy n’avait donc encore jamais remarqué comme était sa fille ? L’enfant regretta presque, pendant le temps que dura ce dîner terrible, la présence antipathique de son père. Quand il était là, sa femme ne regardait que lui, ne s’apercevait de rien. Maintenant, seule en présence de sa mère, dans un tel décor, Toutoune sentait avec force sa paysannerie de petite fille des champs, élevée par Mme Lacoste. Avec quelle humiliation amère elle souhaitait être, ce soir, attablée dans la cuisine du manoir, en face de la pauvre nourrice ! Après le dîner, retournée au salon avec la jeune femme, la petite, éperdue de timidité, n’osant pas s’asseoir, n’osant pas parler, n’osant pas regarder, n’osant même pas sentir le parfum qui venait à elle, essaya seulement de répondre sans trop bredouiller aux questions posées par la voix douce. Au bout d’un moment, Mme Villeroy dit : Je vais lire les journaux. Toi, fais ce que tu voudras. Et quand les yeux bleus et pâles furent absorbés dans la lecture, la petite, en se traînant, presque en rampant, fut s’asseoir sur un tabouret de pieds, devant le feu. pensa-t-elle, qu’est-ce qu’elle fait ce soir, toute seule dans sa cuisine ?... » Un grand étonnement triste lui venait de n’être pas heureuse, ce soir, après l’enivrement de ce départ. C’était donc là ce qu’elle avait, avec tant de fièvre, attendu depuis des mois, accoudée à la balustrade de Marie Gautrin, ou bien derrière les petits carreaux de sa chambre au camaïeu tout usé ? La femme de chambre, encore une fois apparue, demanda d’une voix contenue : Mme Villeroy leva la tête un instant, au-dessus de son Figaro déplié. Elle tendit sa joue, distraitement : Et l’enfant, ayant effleuré peureusement la tempe aux beaux cheveux noirs bien lissés, suivit docilement Adèle, qui, sur le pas de la porte, s’effaça pour la laisser passer. Elle s’était endormie instantanément, malgré tout, dans son lit raffiné. La surprise du réveil, le lendemain matin, ne dura pas longtemps. Et, tout de suite, le cœur se fit lourd dans la petite poitrine. Vous m’avez emportée, toute grelottante de tendresse, vers mon rêve, mon grand rêve, mon long rêve d’enfant. Et voici que mon premier matin de joie est un matin désespéré. dureté de ceux qui ne comprennent pas, qui ne sentent pas les enfants, qui ne se penchent pas sur leur petite âme sans paroles, éperdue, et sensitive jusqu’à la douleur... Ce fut encore Adèle qui vint lui donner son déjeuner. Ce fut elle qui lui prépara ce tub mystérieux, qui la mit toute nue, la savonna, la frotta au gant de crin, l’habilla, lui fit ses nattes auxquelles elle mit d’autres nœuds. Est-ce qu’à Paris on se lave souvent comme cela, tout entier, avec tant de savon ? Est-ce que cet effarant gant de crin et cette eau de Cologne sont toujours de la partie ? Mademoiselle n’ira pas trop du côté de la chambre de madame. Madame ne sonne qu’à dix heures. Savait-elle seulement où se trouvait cette chambre ? Elle resta dans la sienne, par prudence, et regarda derrière les rideaux. Elle était dans le quartier de l’Étoile, et l’ignorait profondément. Mais le bruit proche des Champs-Élysées la laissa pendant une demi-heure aux écoutes. Sa fenêtre donnait sur une belle cour neuve. Elle s’ennuya longtemps à regarder cela. Comme il faisait chaud, chez maman ! Elle ne comprenait pas ce qu’étaient les radiateurs. Sa robe verdâtre, sa belle robe des dimanches, l’étouffait. Alors, à Paris, c’était tous les jours dimanche ? Ayant sauté d’un pied sur l’autre pendant un moment, elle eut l’idée d’aller s’arranger les ongles. Sa figure sans couleur ne rougissait jamais ; sans quoi elle se fut sentie pourpre de honte en pensant à tout ce qu’elle avait entendu la veille. Enfin le carillon de la sonnerie électrique la fit sursauter. L’appartement s’anima de bruits de pas et de voix. La porte de la chambre s’ouvrit. Madame est réveillée, dit la femme de chambre, et demande mademoiselle. Emmenée, Toutoune, les tempes battantes, fut introduite ; Mme Villeroy, couchée, téléphonait, un vague sourire aux lèvres, et ne regarda pas sa fille. La conversation dura, réponses à des questions qu’on n’entendait pas. Toutoune, d’émotion, remuait ses épaules et piétinait sur place. La chambre de maman, dans son désordre parfumé, la séduisait. Et qu’elle était belle, dans son lit brodé, dans sa chemise de nuit de batiste rose, dans ses dentelles, qu’elle était belle, maman, avec ses yeux d’opale occupés d’autre chose, avec sa natte noire tombée sur son épaule, qu’elle était belle, maman, qu’elle était inaccessible et captivante ! Les yeux bleus avaient pleuré cette nuit. Quand la petite fut là, dans la chaleur, dans la mollesse, dans la bonne odeur : Tu as été tubée ce matin, hein ? Tu sais, Toutoune, il faut devenir une petite fille très soignée. Sans ça tu ressembleras à ton père. Si tu savais la peine que j’ai eue à le dresser ! Elle se tut, le regard plein de songe, en hochant la tête et se mordant la lèvre. Toute la rancune instinctive qu’elle nourrissait contre celui-là, qui lui avait, d’avance, volé sa mère, se réveillait en elle. Je vais m’occuper beaucoup de toi, maintenant, Toutoune. Plus tard, nous te trouverons un cours, ou un lycée... Tu verras ce que je ferai de toi ! Le tourbillon de Paris autour de l’auto fut un étourdissement de toute la journée. À travers les magasins, dans les maisons de couture, la petite Villeroy suivit sa mère, la tête perdue, et comme retenant son haleine pour ne pas effaroucher le bonheur qui semblait enfin venir. Je n’aime pas le « tout fait », disait Mme Villeroy. Mais enfin tu ne peux pas rester une minute de plus fagottée comme ça... Et Toutoune revint de ses courses, le soir, vêtue en petite Parisienne, sarrau de velours noir brodé, dans le haut, de couleurs bulgares, petit paletot sauvage de civette rayée, longues jambes noires, bonnet sombre d’où sortaient sa petite figure de bois, ses lourdes nattes, encore une fois changées de nœud. Mme Villeroy jouait à la poupée. Toutoune transformée, elle se prit, lorsqu’elles se retrouvèrent, au retour, dans la voiture, à lui sourire gentiment. Elle commençait à reconnaître, en sa fille ainsi troussée, une petite volaille de sa race. Débonnaire dans son inaccoutumance absolue de l’élégance, Toutoune se laissait faire sans essayer d’avoir aucune opinion. Tout ce qu’on lui mettait sur le dos lui semblait peut-être bien extravagant, mais elle se défendait de même le remarquer. Lingerie, bas, gants, bottines, on avait acheté de tout. On avait commencé des commandes de robes, de chapeaux, de manteaux, avec une espèce de rage. Et c’était de la rage, en effet, qui guidait la mère, rage de penser à autre chose, et aussi d’organiser une sorte de vengeance vis-à-vis du mari volage qui trouverait, en rentrant au foyer, une nouvelle et attentive tendresse, la tendresse maternelle, remplaçant celle dont il se croyait si sûr. Le soir, Mme Villeroy, surexcitée, se mit, après le dîner, au piano. Tu aimes la musique, ma fille ? Elle avait décidément trouvé le joujou nouveau qui la distrairait de son chagrin. Toutoune, hors d’elle à force de joie, écouta longtemps sa mère lui jouer les Novelettes de Schumann, les Mazurkas de Chopin, et aussi, pour l’amuser, la Boîte aux Joujoux de Claude Debussy. Je te ferai apprendre le piano aussi, tu verras ! Toutoune ne s’endormit que tard, accablée par trop de bonheur. Les trois jours qui suivirent se passèrent en nouvelles courses. Toutoune, bousculée par cette crise maternelle, ne trouvait jamais à placer un mot, un seul des mots qu’il eût fallu dire pour exprimer la passion qui lui faisait mal, et depuis si longtemps. Et puis, comment reprendre pied au cours de ces journées hachées, de ces soirées trépidantes ? Tu n’as pas apporté les joujoux ? Je vais t’en acheter d’autres, va, ma fille ! Le cinquième jour, elles allèrent chez le photographe à la mode. On y prit huit ou dix poses différentes, la mère et l’enfant joue à joue. L’attente des épreuves fit palpiter la petite. Le sixième jour, Mme Villeroy sortit seule, invitée à un thé dansant. Toutoune passa son après-midi parmi ses jouets, et avec les bonnes. Elle attendait fiévreusement sa mère pour le dîner. Mais celle-ci téléphona qu’on la gardait chez ses amis, improvisation à la dernière minute. La soirée de Toutoune fut désemparée. Seule devant le feu sur le tabouret de pieds, tandis que la femme de chambre somnolait ailleurs, elle s’aperçut tout à coup qu’elle n’avait même pas écrit un mot à la mère Lacoste. Le lendemain, Mme Villeroy se mettant à table, déclara : Aujourd’hui, nous nous occuperons du cours d’éducation. Mais elle se rappela que c’était « son jour ». Toutoune parut au moment du thé. Elle ne vous ressemble pas !... dirent les dames avec toute une désapprobation dans la voix, et même quelques rires moqueurs. Des messieurs plaisantèrent Mme Villeroy transformée en mère de famille. Ça ne vous va pas !... Votre mari construit-il beaucoup de maisons à Londres ?... La rosserie ricanait sur les visages. Toutoune, encore maladroite, renversa les petits fours, que sa mère lui avait dit d’offrir, sur la robe d’une dame, qui fut tachée. À table, Mme Villeroy, redevenue sombre, ne parla pas. Le joujou neuf était déjà cassé. Cependant, un matin, comme l’enfant sortait de son tub, les épreuves du photographe arrivèrent, et la fillette, en les regardant, devint pâle de plaisir. Nuageuse et retouchée, la figure de Toutoune, si tendrement posée contre celle de sa mère, avait l’air, presque jolie, de sourire dans l’idéal. Quand elle fut dans la chambre de maman : dit Mme Villeroy d’une voix morne. Alors je t’en ferai faire deux ou trois de chaque, et tu les prendras toutes si tu veux. Et, sans encore remarquer les nuances d’un détachement aussi rapide que l’engouement qui l’avait précédé, Toutoune, une fois de plus depuis ces quinze jours enchantés, songea, dans sa petite âme épanouie : Tout ça c’est trop beau pour moi ! c’est trop beau pour moi ! Toutoune est allée mettre son bonnet, son manteau sauvage. Le couturier a donné rendez-vous de très bonne heure. Un coup de sonnette bouscule la maison. La porte du salon a claqué. Le bruit d’une dispute violente change en pierre le visage enfantin. Seule dans sa petite chambre, essoufflée de terreur, elle se mord la main avec force, les yeux agrandis. Qu’est-ce qui va se passer, mon Dieu ! Pendant un quart d’heure, l’enfant reste dans cet état, dans cette pose. Elle ne sait pas quel malheur a séparé ses parents. Elle sait seulement que papa est coupable et maman indignée, et que maman a dit qu’elle chasserait papa quand il reviendrait. Un éclat de voix plus violent a fait bondir la petite. Sans savoir ce qu’elle va faire, elle se précipite, entre dans le salon. Elle a cru que maman était en danger. Tous deux sont debout face à face, les yeux creux, la bouche tordue. Voilà tout ce que tu es !... crie Mme Villeroy, le visage tendu, pâle comme une morte. Il regarde Toutoune entrer en courant, Toutoune qui crie et qui pleure, comme font tous les misérables enfants, quand la vie les jette parmi les scènes de leurs parents. Il la prend par les épaules et la repousse, en quelques bourrades, jusqu’à sa petite chambre où il l’enferme à clé. Combien de temps resta-t-elle à donner des coups de pieds, à appeler, à sangloter derrière sa porte ? Toutoune, quand elle écoutait un instant, n’entendait plus rien. Un effroi glacial courait dans ses veines. Qu’était-il arrivé dans la maison ? La clé tourna dans la serrure. Viens, Toutoune ta mère t’appelle. La tête basse, la bouche béante d’étonnement, la fillette suivit son père. Il la conduisit, à travers l’appartement éclairé, jusqu’à la chambre de maman. Elle vit cette dernière installée dans un fauteuil, et fumant une cigarette. Elle s’était beaucoup poudrée pour essayer de cacher la trace de ses larmes. Écoute, ma Toutoune, dit-elle tout doucement, maintenant que ton père est revenu, tu vas pouvoir retourner à Gourneville. Je ne suis plus toute seule, maintenant. Et Paris, tu sais, ce n’est pas du tout sain pour les petites filles. Nous allons envoyer une dépêche à la mère Lacoste, et elle viendra te chercher demain. La mère Lacoste avait voyagé toute la nuit, par des trains incommodes, pour arriver à l’aube à Paris. Elle trouva Toutoune, dans sa petite chambre luxueuse, aux mains de la femme de chambre qui achevait de l’habiller. L’enfant avait fait ses adieux, la veille au soir, à ses parents. Outre le chagrin immense, mais encore informe, qui la bouleversait, elle était impressionnée d’avoir à se lever et partir en pleine nuit. Le jour ne paraît que tard, au mois de mars. À la clarté brutale des ampoules, le visage de Lacoste, insolite, parut dans la porte. Il n’y eut pas beaucoup de paroles. On ne devait pas faire de bruit, de crainte d’éveiller la maison. Dans l’auto qui les emportait vers la gare, la nourrice se préoccupa seulement de la valise et des paquets. Prendre le billet de Toutoune, trouver le quai voulu, faire porter les colis, quel affolement ! Installées et seules dans leur compartiment de premières, le train en marche, Mme Lacoste sembla, pour la première fois, revoir enfin Toutoune. Elle l’enveloppa d’un coup d’œil rapide qui détaillait tout, le bonnet, le manteau de civette, les longs bas noirs sous la robe écourtée. Et, la main sur la bouche, elle eut cette exclamation normande qui signifie stupéfaction et moquerie : Est-ce qu’y t’ont mis tes autres hardes dans la valise, au moins ? Et elle se tassa contre les capitons, le nez à la vitre. Elle allait avoir le temps, maintenant, de digérer l’étourdissante aventure. Mais, avant toute chose, ce qu’elle sentait en elle, jusqu’au fond d’elle, c’était une obscure et vaste humiliation. Le jour s’était levé lentement, aurore étouffée sous des nuages. La campagne commençait à changer d’aspect. Réveillée au changement de train, la mère Lacoste se rendormit dans le nouveau wagon. On était maintenant en pleine Normandie. En montant dans la carriole du fermier, conduite par le jeune valet, Toutoune ouvrit les narines. L’odeur de son pays commençait déjà. Alors l’enfant eut une émotion en voyant le premier printemps, petits bourgeons serrés, ciel clair, lumière fraîche. L’air mouillé de la route l’éventait, au grand trot du cheval Mouton. C’était un accueil charmant, une surprise. Elle avait quitté la campagne en pleine neige. Sans transition, elle la retrouvait presque printanière. Les oiseaux chantaient si fort qu’on les entendait à travers le bruit de la carriole. Et ces petites voix étaient un délicieux rafraîchissement pour l’âme. En passant la grille, en apercevant le manoir, Toutoune retint un sanglot. Tu dois avoir bien faim, mon bézot !... dit la mère Lacoste, comme elles entraient dans la cuisine. Mais la fillette ne répondit rien. Elle était étrangement pressée de revoir sa demeure. Pendant que la nourrice allumait le feu, préparait le déjeuner, elle courut vite à travers tout le manoir. Le petit relent de champignon qui traînait partout la surprit. On ne connaît pas l’odeur d’une maison quand on ne la quitte jamais. On n’en connaît pas non plus la couleur. Qu’il faisait sombre au manoir ! Toutoune remarqua comme la poussière régnait, comme les murs étaient crasseux. Les vieux rideaux de peluche du salon la stupéfièrent. Quinze jours de Paris l’avaient initiée déjà. Toutoune avait fait connaissance avec l’élégance, et elle ne pouvait plus l’oublier. Un coup d’œil vers le billard, les têtes de cerf, le cor de chasse, la collection de papillons... Elle se sentit attendrie par ces choses. On ne les lui avait pas prises, celles-là, comme sa bergère, ses fauteuils, sa pendule, sa table-bouillotte et le reste. En pensée, elle revit ces vieux meubles triomphant à Paris. Ils avaient une belle destinée, eux ! Un froid humide remplissait les pièces, dont presque tous les volets étaient fermés. Elle avait fait connaissance également avec la tiédeur, certes. Quand elle fut attablée devant la mère Lacoste, près du grand feu de la cuisine, elle fut frappée de la pauvreté du couvert, de la grossièreté de la table de bois sans nappe, et aussi des manières paysannes de la pauvre vieille. Le dos droit, les coudes au corps, sa serviette sur les genoux, elle exagérait la bonne tenue enseignée à Paris. Dès qu’il fera plus chaud, dit-elle, je mangerai dans la salle à manger. Et Lacoste, sans répondre, l’enveloppa d’un regard un peu sournois. Elles ne parlaient pas du séjour à Paris. Elles reprenaient la vie où elles l’avaient laissée. La nourrice sentait peut-être qu’il ne fallait rien dire à cette enfant mortifiée, qu’on lui renvoyait comme un paquet. Peut-être aussi son silence était-il une protestation contre tout ce qu’elle désapprouvait, sans vouloir en faire part à l’enfant pour ne pas l’animer contre ses parents. Après le déjeuner, au lieu de courir dehors, Toutoune, laissant la vieille à ses occupations, retourna rôder dans la maison. Elle savait bien ce qu’elle cherchait. Quand elle redescendit à la cuisine, la vieille somnolait encore, le menton sur la poitrine, au-dessus d’un raccommodage. Te voilà, ma Charlotte ?... Nounou, s’écria la petite, j’ai trouvé dans le grenier un vieux bain de siège qui doit venir de la grand’tante de Gourneville. Qu’est-ce que tu prêches ?... Toutoune, avec quelque importance, donna des explications. Une surexcitation singulière faisait briller ses yeux. Mais la nourrice, quand elle eut compris, se frappa dans les mains d’indignation. Voilà ce qu’y t’ont appris à Paris !... Alors tu prétends te clapoter tous les matins, avec la froid qu’il fait ? Tu prendras la riême et la pulmonie, voilà tout ! Toutoune fut songeuse deux secondes, puis conclut : Je me tuberai devant le feu, dans la cuisine. Les haussements d’épaules et les bougonnements ne la firent pas céder. Au lieu de nous éluger avec ton vieux potin de bain de siège, tu ferais mieux d’aller faire un court tour avant la soirante !... Et l’enfant, sur sa bicyclette, se retrouva jetée en pleins champs, comme si rien d’extraordinaire ne se fût passé dans sa vie. Elle avait ôté soigneusement sa jolie robe de velours, son bonnet, ses beaux bas, ses souliers de luxe. Avec un plaisir amer, elle retrouvait son costume de tricot, son paletot de tous les jours, son vieux béret. Somme toute, au manoir, elle était parfaitement indépendante, quoique encore si jeune. Après les mille petites contraintes de Paris, protocole, surveillance des femmes de chambre, remarques de maman, n’était-elle pas, ici, la châtelaine-enfant, qui donnait des ordres et qu’on respectait ? Ce sentiment, mal démêlé parmi le chaos enfantin, lui fit un peu de bien. Il y avait une telle souffrance au fond d’elle ! Maintenant son cœur était serré, semblait-il, pour jusqu’à la fin de la vie. Une honte sombre lui faisait baisser la tête. Comme son pauvre petit triomphe avait été vite rabattu ! Et dire qu’elle avait pu, pendant quinze jours, croire que l’intrus, en rentrant dans la maison de maman, n’y redeviendrait pas immédiatement le maître ! Elle n’en voulait pas à maman. Mais elle discernait une douleur particulièrement lancinante, parmi le cauchemar de son malheur. Elle ne lui donnait pas de nom. Elle ne savait pas encore que la jalousie existe. Les champs avaient à peu près gardé leur aspect d’hiver. Les pommiers frémissaient à peine, en attente de leurs fleurs. Mais, au retour, en passant au crépuscule du côté de la balustrade, Toutoune, parmi le bruit des oiseaux qui se couchaient, découvrit une violette. Et tout le printemps entra dans sa poitrine avec le petit parfum. Dans l’ombre des vieux vases chavirés, elle revenait donc de son rêve, la petite fille ! Ses yeux fixèrent longtemps le tournant de la route. Poussant sa bicyclette, elle rentra doucement au manoir, gênée par sa violette qu’elle avait très peur d’abîmer. Encore un malaise, encore une réadaptation à faire. Est-il possible que Toutoune, avant d’aller à Paris, n’ait jamais remarqué combien cette lampe était sinistre ? Cette heure a toujours été la mauvaise heure. Le désespoir du petit cœur se fait tout à coup intolérable. Toutoune regarde la mère Lacoste qui commence à coudre, les paupières baissées, les pieds au feu. Deux pas hésitants, une tête qui tombe, qui tombe... Et, tout à coup, l’enfant se précipite. Les bras jetés sur les genoux de la nourrice, le visage caché contre le corsage dur, elle éclate en sanglots. La nourrice a pris la petite par les épaules, et, toujours enfouie, la serre avec force contée elle. Elle peut bien comprendre ce que c’est qu’un cœur qui crève. Au bout d’un long silence, elle murmure simplement : Y-t’ont fait de la peine, à Paris, hein ? Et les larmes qui se glissent enfin dans les rides du vieux visage tombent une à une sur la tête ronde, dans les cheveux couleur de foin de la petite désolée. Pommiers d’avril, miracle exact, luxe annuel de la campagne normande ; pommiers d’avril, forêt de corail blanc et rose au-dessus des herbages verts ; pommiers d’avril, fragilité suspendue dans l’air acide, fraîcheur immaculée éclose en plein ciel pâle ; pommiers d’avril, lustres éphémères, épanouissement rond sorti des branchages noirs de l’hiver ; pommiers d’avril, floraison sans feuilles, cages de fleurs où chantent les oiseaux de Dieu, pommiers d’avril, multipliez vos pétales, ouvrez vos milliers de petits cœurs, répandez votre frêle parfum, laissez au vent tomber votre neige, faites voler vos papillons légers ; pommiers d’avril, soyez plus beaux que jamais pour consoler une petite fille triste. Car l’âme d’une petite fille doit être pareille à vous, pommiers d’avril, et joyeusement s’ouvrir au soleil, de toutes ses petites fleurs immaculées. Comme dans une serre précieuse, Toutoune passait sous les branches fleuries, et elle souriait. Le printemps était par trop adorable. Pouvait-elle ne pas le saluer de toute sa ferveur d’enfant chèvre-pied ? Dès le matin, à peine éveillée, elle sentait que, dehors, des esprits mystérieux lui faisaient signe. Et, sitôt habillée, elle sortait, avec un besoin de courir. Dès le premier pas dans l’avenue, elle se jetait sur la nature comme une petite brute. Il lui semblait qu’il fallait se dépêcher de tout regarder, de tout respirer, de tout écouter. Il y avait chaque matin des surprises nouvelles. Une allégresse grandissante s’exaltait, à mesure que les jours allongeaient. Aurore hâtive, couchant en retard, la nuit semblait reculer devant l’envahissement de la lumière. criaient le ciel et la terre. Les marronniers du parc fulguraient déjà, de toutes leurs fleurs qui ressemblent à des flambeaux ; les lilas préparaient leurs belles grappes odoriférantes ; dans l’ombre mauve du sous-bois, des petites corolles s’ouvraient par terre, comme des yeux ; un bourdon passant jetait son étincelle et son ronflement de fronde ; les derniers bourgeons, roulés comme des cornets, se développaient, abandonnant tout ; des nuages de plus en plus lumineux parcouraient le ciel de plus en plus bleu ; l’air tiédissait, l’herbe montait ; et, tous à la fois, sans jamais s’arrêter, toujours plus fort, exaspérés de bonheur, étourdissants, fatigants, obsédants, les oiseaux chantaient. Vous ne travaillez plus du tout, disait Mlle Calpelle. Et pourtant, ces jours derniers, vous aviez fait beaucoup de progrès. Elle était reprise par la terre comme par un grand amour, un moment endormi. Pauvre petit visage, comme, retour de Paris, vous étiez sage au-dessus du livre ennuyeux, sous la lampe, devant le grand feu de la cuisine ! Une arrière-pensée la dirigeait, du reste. On avait écrit à maman pour demander des leçons de piano. Il y en avait un vieux dans la salle à manger. Tous les huit jours, Toutoune allait en ville, au cours de Mme Crozot, s’étonnant beaucoup de ne pas jouer plus tôt les mazurkas de Chopin. Elle avait également, un jour, fait tout exprès un voyage en carriole avec Lacoste, pour aller chercher des modèles de broderie. Il les lui fallait tout de suite. N’avait-elle pas vu maman broder, à Paris ? Chaque matin, malgré toutes oppositions, elle prenait son tub dans le bain de siège de la grand’tante ; depuis qu’il faisait moins froid, elle avait forcé la nourrice à la servir dans la salle à manger, à mettre une nappe sur la table, à dresser coquettement le couvert. Chaque jour, elle composait elle-même le petit bouquet qui fleurissait ses repas solitaires. Il faut bien, quand on est abandonnée, se raccrocher à quelque chose. À défaut de la chère présence réelle, son instinct lui disait qu’il fallait, comme un trésor sacré, conserver les paroles du court enseignement maternel, qu’il fallait les suivre point par point, jalousement. Comme cela, je suis encore un tout petit peu à Paris... Heureuse de voir la pauvre gamine s’amuser de ces changements, la nourrice cédait à tous les caprices nouveaux, bien qu’en maugréant un peu. Mais le jour que l’enfant parla de balayer et d’épousseter chaque matin toute la maison et de faire la lessive des murs, elle ne put s’empêcher, presque fâchée, de remarquer : Si tu continues, tu vas, à ton âge, devenir la copie de défunte Mme de Gourneville, qu’était veillatif comme un gendarme et mauvaise comme un vieux serpent. D’abord ton minois la porte déjà. Or, le printemps avait passé, les velléités avaient disparu. Toutoune ne garda de son nouveau régime que les repas dans la salle à manger et le bain du matin. Maman avait dit : « Il faut devenir une petite fille très soignée... Sans ça tu ressemblerais à ton père. » Elle continua, malgré la transe panique qui la poussait dehors, à surveiller particulièrement ses ongles. Et, certes, ce sacrifice lui coûtait énormément. Est-ce qu’on peut apprendre la grammaire quand il y a le printemps sur les routes ?... Même les séances de piano n’avaient plus aucun charme. Une lettre de Mme Villeroy fut apportée, un matin, par le facteur. Elle ne disait rien de plus que d’ordinaire, cette lettre. Mais elle était accompagnée d’un petit paquet à l’adresse de Toutoune. C’étaient les photographies prises, à Paris, dans le bel atelier du photographe à la mode. Les six poses choisies étaient au complet. Il y en avait deux de chaque. Nuageuse et retouchée, Toutoune presque jolie, Toutoune joue à joue avec sa mère, en plein idéal... La fillette poussa d’abord des petits cris, comme font les enfants. Mais, un peu plus tard, quand elle eut fini de faire admirer ces portraits à la nourrice, elle les emporta dans sa chambre, et là, toute seule, elle les regarda longtemps avec des yeux consternés de femme. Nounou, je voudrais aller en ville, aujourd’hui, pour acheter un cadre. Le cadre choisi, la petite y glissa celle qu’elle aimait le mieux. Et le soir, en rentrant, elle posa cela sur sa table, à la tête de son lit. Ironique portrait, image cruelle d’un bonheur qui n’avait pas duré ! Tandis que la fillette contemplait, toute l’amertume refoulée dans sa petite âme remontait avec force, empoisonnant le printemps, empoisonnant l’enfance. Mais ce portrait, ce crève-cœur, c’était vraiment trop pour elle. Ce portrait la bafouait, ce portrait la détraquait. Son exaltation printanière parut tomber peu à peu. Les bonds dans le parc, les longues sorties à bicyclette, toute cette danse du renouveau s’apaisa. Les après-midis, la nourrice, en la cherchant, la retrouva plus d’une fois dans sa chambre, regardant toujours la fallacieuse photographie. Quelque chose, oui, se brisait enfin dans la vie de cette petite fille de dix ans. Un jour, comme, d’un geste devenu machinal, la vieille femme mettait le couvert dans la salle à manger : Nounou, déclara Toutoune d’une petite voix affaiblie de larmes, c’est fini, maintenant. Je ne veux plus manger toute seule. À partir de ce soir, tu me serviras dans la cuisine... Il ne restait plus d’arbres fleuris que les sureaux chargés d’ombelles blanches. Mais les oiseaux chantaient toujours, et l’herbe des prés, pleine de cloches bleues, de grandes marguerites et de boutons d’or, montait si haut qu’elle rejoignait les branches des pommiers. Une chaleur magnifique et normale régnait sur la nature. C’était un bel été qui s’annonçait. Depuis quelque temps, des lettres de Mme Villeroy se succédaient. « Ne vous étonnez pas si vous ne recevez, ce mois-ci, que la moitié de la pension de Toutoune... » « Supprimez les leçons de piano... Le jour de la Saint-Jean, ce fut une dépêche : « Arrivons demain pour vacances » suivie une heure plus tard par ce second télégramme : « Voyage remis. À la première dépêche, Toutoune avait pâli. Mais la seconde ne l’étonna pas. Est-ce que, pour elle, la déception n’était pas une chose toute naturelle ? Le mois de juin s’écoula sans autres nouvelles. « Peut-être que maman et papa ne viendront même pas cette année... » Elle s’était couchée la veille, des larmes sur les joues, et son réveil avait été triste, comme il arrivait souvent. La mère Lacoste, après avoir desservi la table de leur déjeuner, dans la cuisine, achevait de ranger la vaisselle au fond du buffet. Toutoune, indécise, pensait à sa bicyclette, et regardait son ours de peluche, en même temps qu’une envie lui venait d’aller tapoter le piano. Le valet de ferme entra sans frapper dans la cuisine, le visage décomposé, les cheveux au vent. Toutoune et la nourrice le regardaient. Elles ne lisaient jamais de journaux. Les nouvelles du monde, avec des semaines de retard, parvenaient péniblement au manoir par les racontars du marché. Il est bien des coins campagnards de France et d’ailleurs où la terrifiante annonce sera tombée comme cela, sans préparations, en plein quotidien paisible, comme une énorme pierre dans une petite mare endormie. La mère Lacoste fit un pas vers le valet. Qui qu’ça est qu’vous dites ?... Alors ce garçon expliqua la chose comme il l’avait comprise. Il avait tiré de sa poche son livret militaire. Je pars le douze !... L’histoire contemporaine, la carte de l’Europe, la diplomatie mondiale venaient d’entrer par la porte restée ouverte, emplissaient la cuisine sombre où les mouches bourdonnaient. À mesure que le garçon parlait, le visage de la nourrice se creusait comme celui d’une agonisante. Elle recula, baissant brusquement la tête. On eut dit qu’elle venait de recevoir le coup de la mort. D’une voix sourde et dramatique, elle gronda : Toutoune, alors, se jeta dans ses jambes, et, s’accrochant à elle, les joues entièrement décolorées : Le valet était reparti depuis longtemps. La mère Lacoste, assise contre la table, le front dans ses mains, s’abîmait dans un rêve épouvantable. Elle avait déjà vu la guerre, cette vieille femme. Elle y avait perdu son mari. Terrifiée par cette attitude inattendue de sa nounou si droite et si froide, d’ordinaire, avec ses yeux dignes et railleurs, Toutoune, debout devant elle, mordant un bout de son sarrau, sanglotait. L’église du village sonnait le tocsin. On entendait au loin quelques clameurs, une Marseillaise étouffée qui passait dans les labours. Lentement, tout au milieu du tocsin, la bonne horloge du clocher, après avoir préludé par ses petites sonneries de tous les jours, articula : « Cinq heures ! » Le postier venait d’entrer, tendant une dépêche. Elles déchiffrèrent ensemble : « Arriverai après-demain premier train, venez me chercher gare. » C’était signé : « Madame. » C’est que monsieur va partir tout de suite ! Et Toutoune, à ces mots, resta sans parler, immobilisée à sa place, car trop de sentiments divers la bousculaient. L’horreur directe de la catastrophe sonnée par le clocher, l’effroi confus, presque animal, de l’inconnu, s’illuminaient soudain de cette joie délirante : maman venant seule, M. Le naïf, le péremptoire égoïsme des enfants vient surtout de leur ignorance, de l’impossibilité dans laquelle ils sont de réaliser une vue d’ensemble des événements. Il vient aussi de leur esprit trop mobile qui lâche étourdiment la première émotion pour la seconde, sans se donner le temps de réfléchir. La voix claire de Toutoune sonna tout à coup dans la cuisine tragique où la foudre était tombée. Alors nous avons le temps de nettoyer la maison ! Mais la mère Lacoste s’était redressée, violente. Tu n’as pas honte ? Et l’enfant baissa la tête, écrasée par le regard de la vieille. Mon por’ bézot, reprit celle-ci plus doucement, t’es trop pétit. Mais est-ce que tu ne vois pas qu’ils vont te tuer ton père ? Et Toutoune se mit à claquer des dents. Elle était dépassée par tout ce qui lui venait à l’esprit. Car, le 2 août 1914, un instinct unanime aura poussé les gens de tous les âges, de toutes les classes, de toutes les régions vers la rue, lieu public où se forme déjà l’esprit collectif de la race. À travers l’aurore déjà chaude où la journée brûlante s’annonçait par une sorte de frémissement de l’air, la carriole de la ferme avait amené la vieille femme et la petite fille à la gare. C’était le fermier qui conduisait, puisque le valet, comme toute la jeunesse du pays, courait aux armes. Toutoune, malgré la chaleur, avait mis sa robe de velours et son bonnet d’hiver, choisis à Paris par sa mère. En traversant la ville, on avait respiré cette première bouffée d’héroïsme qui fit, aux premiers jours de la grande guerre, se lever d’un seul bond et en chantant toutes les communes, tous les villages, toutes les cités de France. On avait traversé la place où se faisait la réquisition des chevaux, reconnu la jeune jument Bijou tenue à la bride par la fermière et venue là, comme tant d’autres, appelée par son devoir de cheval-soldat. À la gare, une agitation extrême régnait. Des garçons arrivaient à pied, en voiture, à bicyclette, à moitié vêtus en militaires. Des familles étaient réunies, et pleuraient. répondirent les employés interrogés, il n’arrivera pas avant deux heures... Et, de nouveau, le cœur de Toutoune se remplit de peur, incommensurablement. Ainsi la guerre commençait tout de suite par de telles perturbations ? Elle atteignait aussi les habitudes quotidiennes, tout ce qui semblait établi par la même fatalité qui règle les saisons ? Cramponnée à sa nourrice, l’enfant cherchait protection contre tout ce qui arrivait, contre les malheurs, contre la guerre. Poussées par un flot de gens, elle se trouvèrent bientôt dans la salle d’attente. Le fermier les avait quittées pour veiller à son cheval, et faire son tour de ville. Parmi les scènes d’adieu, les discours patriotiques, les nouvelles fausses répandues comme des traînées de poudre, elles passèrent là, stupéfaites et lasses, leur cinq heures et demie d’attente. La mère Lacoste ne cessait d’échanger des propos avec des bonnes femmes de sa connaissance ou bien avec des gens de hasard. Il y avait des discussions d’ordre militaire, quelques fanfaronnades, des silences graves, parfois des rires. Au milieu de cette ruée de grandes personnes, la petite fille, à mesure que s’allongeaient les heures, sentait augmenter son affreuse angoisse, résumée maintenant par ce mot unique : « Maman ! » Avec quelle adoration accrue par le danger universel elle la souhaitait là, sa mère !... Il lui semblait, lorsqu’elle la verrait enfin apparaître à cette porte encore fermée qui donnait sur le quai, que tout serait fini, que tout irait bien, qu’il n’y aurait plus ni terreur ni malheur dans l’air, et que le grand cauchemar foudroyant serait du coup terminé. Enfin, un grondement sourd, une clameur... Mue par un ressort, Toutoune s’était levée. La nourrice se précipitait, entraînant la petite attachée à elle. « Je ne vois pas maman !... Maman n’y est pas !... » Tout à coup elle fut là, donnant son billet, parmi la cohue des autres voyageurs. La longue voilette relevée montrait ses cheveux décoiffés, ses yeux tragiques, ses joues poussiéreuses et pâles. La petite, dans la bousculade, n’eut qu’un baiser rapide. Mme Villeroy s’était tournée vers une personne qui la suivait en silence, portant les valises. Toutoune reconnut mal Adèle habillée en dame, cette Adèle de Paris qui lui donnait ses tubs. Il y eut un brouhaha de paroles, tandis que les pas allaient vers la carriole, et cela continua pendant qu’on démarrait. Cinq heures et demie de retard !... debout dans le fourgon à bagages... Jusqu’à la dernière minute on n’y croyait pas... Pas moyen de prendre de malles. Mais nous ne l’avons plus depuis un mois... Tout va mal, très mal, nourrice. Et la guerre par-dessus le marché ! Non, je ne sais pas encore où on l’envoie. Il est parti pour son dépôt, dans le midi... Au moment où la carriole quittait la ville, la jeune femme fut secouée par une crise de larmes. Revenir à Gourneville dans des conditions pareilles ! Mais Toutoune accepta ces pleurs sans pleurer elle-même. Un bonheur triomphal la soulevait, à mesure qu’on se rapprochait du manoir. Elle rapportait maman à la maison pour elle tout seule, maman sans mari, sans appartement, sans domestiques, maman emprisonnée au manoir par la guerre. Après cette journée-là, Mme Villeroy se coucha dès le dîner, entourée de la nourrice, de la femme de chambre et de Toutoune, les trois, courant ça et là pour la mieux soigner. Quand elle eût embrassé sa fille penchée sur le lit, et, d’une voix éteinte, dit au revoir à la nourrice : Madame, fit Adèle, faut-il mettre les fleurs sur le carré ? Alors seulement la jeune femme vit la corbeille de fleurs, riche de roses, qui garnissait sa table, cette corbeille qu’avec tant d’émotion Toutoune avait, la veille au soir, cueillie et composée, en essayant d’imiter celles de Paris, de même que sans rien dire, elle avait fait le ménage, de la chambre et l’avait arrangée. murmura, du fond du lit, la voix languissante de Mme Villeroy. Puis, d’une main exténuée envoyant un baiser : Réveillée à l’aube, Toutoune, renonçant à son tub, se dépêcha de s’habiller. La première elle voulait se précipiter quand sa mère sonnerait. La petite fille retenant son souffle, descendit les escaliers, et s’installa sur le coffre à linge, au premier, près de la porte de la chambre maternelle. Et elle attendit là, sans impatience, avec une âme de chien. La belle aurore, traversant les verdures, passa par les petites vitres des fenêtres, et mit sur le carrelage rouge du palier une image lumineuse. Les voix d’oiseaux enchantaient les hêtres de l’avenue. Dans le silence rose, plein du crépitement des grillons les coqs se répondaient. Toutoune, immobile, se sentait insolite à cette place, seule vivante du manoir en dormi. Au bout de combien de temps entendit-elle le vieux douanier se lever et partir, puis, en haut dans les profondeurs des chambres, remuer la mère Lacoste ? Celle-ci, quand elle descendit à son tour l’escalier, trouvant la petite assise sur le coffre, ne put retenir une exclamation de surprise. Mais, après quelques paroles étouffées, elle la laissa. De nouveaux bruits campagnards, peu à peu, naissaient au loin. Toutoune examina longtemps sa corbeille de fleurs, posée à terre contre la porte de maman. En bas, la mère Lacoste fit manœuvrer la pompe de la citerne. Les mouches se mirent à bourdonner. Un soleil radieux se répandit partout, sous le ciel qui devenait magnifiquement bleu. Ce fut à huit heures et demie que Mme Villeroy sonna. Ayant frappé doucement, elle entra dans la chambre claire-obscure avec un tel battement de cœur qu’elle en eut la parole coupée. Le parfum de maman entourait celle-ci comme d’un cercle magique. Le facteur est-il venu ? Mais enfin, où est Adèle ? Elle sonna de nouveau, tirant par saccades nerveuses le vieux cordon suranné. La femme de chambre montait en courant, un broc d’eau chaude aux mains. Il n’y a rien, Madame. De nouveau blanche et noire comme à Paris, la femme de chambre ouvrait les rideaux, poussait les persiennes. Et devant la splendeur de l’avenue de hêtres apparue avec son soleil, son ciel et son herbe, elle sembla ne rien voir. Madame veut son déjeuner ? Emportée par l’habitude, elle continua de sa voix triste : Elle s’aperçut de ce qu’elle venait de dire, et haussa les épaules. Toutoune, enfin put ouvrir la bouche. Elle allait, tout heureuse de faire plaisir, proposer le bain de siège de la tante de Gourneville. Mme Villeroy la coupa dans son élan. Toutoune, ma petite, il faut sortir, maintenant. Et le pauvre chien s’en alla, mis à la porte, ne sachant que faire de son âme. Ce fut à table, pendant le déjeuner, que Toutoune s’aperçut vraiment que, pour sa mère, la vie présentement, ne comptait plus. Elle avait beau s’appliquer à manger avec distinction, surveiller ses moindres gestes, Mme Villeroy ne s’en aperçut point, pas plus qu’elle n’avait vu les ongles immaculés des petites mains, pas plus qu’elle n’avait remarqué les fleurs disposées sur la nappe en touchantes petites guirlandes. Le père de Toutoune était lieutenant d’infanterie. Cela valait toujours mieux que d’être soldat. Le père de Toutoune avait un beau moral, mais il était parti triste à cause de sa femme et aussi des graves ennuis laissés derrière lui. Le père de Toutoune devait être à son dépôt déjà. Pourquoi n’avait-il pas écrit ni télégraphié ? Peut-être qu’il y aurait une lettre demain. Lacoste dut comparaître et donner des précisions sur la distribution du courrier. Le déjeuner se termina, mais non cette conversation. Il faut absolument qu’on me trouve les journaux d’aujourd’hui. Enfin, Lacoste retournée à sa cuisine pour déjeuner à son tour et servir Adèle, la petite se trouva seule avec sa mère. Elle attendit, palpitante, quelque chose, elle ne savait quoi, mais quelque chose qui lui ferait plaisir. Mme Villeroy prit une cigarette dans son petit sac et l’alluma. Ce que c’est humide ici, fît-elle. Si la guerre n’était pas arrivée, nous vendions cette vieille bicoque. J’étais sur le point de trouver un acquéreur. Est-ce qu’on se tait quand on vous arrache le cœur ? Et son petit visage fut tel qu’on eût cru qu’elle allait s’évanouir. Mme Villeroy vit cela tout de même. Tu aimes beaucoup Gourneville ?... Toutoune avala deux fois sa salive et put enfin répondre d’une petite voix blanche : Sa mère la considéra quelques instants, puis fit un geste évasif comme pour exprimer : « Je ne comprends pas... Et Toutoune vit, sur la bouche chagrine, passer comme une courte gaieté. Après tout, ça ne m’étonne pas, tu ressembles tellement à la tante Dorothée !... Nous ne l’avons pas vendu, ton manoir ? Comme Toutoune ne disait mot, elle conclut, rêveuse, parlant pour elle-même : Nous en avons tiré tout ce qu’il y avait de bon, en somme... Ces meubles, cette bergère, cette pendule, ces miniatures... Et dire que tout ça est vendu ! Toutoune tressaillit si visiblement que Mme Villeroy, pour la seconde fois, fut étonnée. Est-ce qu’une enfant si petite pouvait comprendre ? Pour sauver ce qu’il y avait de délicat, d’inquiétant dans ce qu’elle venait d’avouer avec tant d’étourderie, la jeune femme se fit autoritaire pour déclarer : Ton père ne pouvait pas partir pour la guerre sans un peu d’argent liquide. Moi, je n’ai plus, maintenant, que juste ce qu’il me faut pour vivre. À présent, Toutoune était comme honteuse de ses divers mouvements. Elle avait semblé faire des reproches. Sa « légitime » écornée, menacée, elle l’aimait donc plus que maman ? Toute mon âme fascinée se souleva pour crier : « Non !... Mme Villeroy regardait la fumée de sa cigarette serpenter étroitement autour d’elle. Elle donna soudain un petit coup sur la table. Est-ce que les domestiques ont fini de déjeuner ? Servir maman, que c’était bon ! Quand Lacoste, mastiquant encore, fut là : Nounou, je veux aller en ville. Ce n’est pas possible de vivre comme des sauvages, quand il arrive ce qui arrive. Franchement, on ne dirait pas qu’il y a la guerre, ici ! Son ton amer condamnait tout le monde. La mère Lacoste, un peu rebiffée, pâle, expliqua que le fermier ne voulait plus donner sa carriole en ce moment. Il avait déjà bien de la peine à faire les courses du matin. Il le lui avait bien dit la veille. Il avait même été bien contrarié d’attendre cinq heures et demie en ville... Brusquement, Mme Villeroy s’était mise à sangloter, vrai désespoir d’enfant. La vieille femme, saisie, courut à elle avec une grande émotion. C’était donc vrai qu’elle s’appelait comme cela ? Comme une fillette, Mme Villeroy laissa tomber sa tête contre la poitrine de la vieille servante, cette poitrine qui l’avait nourrie. Emportée par son chagrin, en même temps que ce geste de gamine, elle retrouva le tutoiement d’autrefois. Bouleversée, Toutoune les contemplait toutes deux. Elle réalisait tout à coup que sa mère, cette divinité redoutable, avait été, comme elle, une petite fille, une pauvre petite fille bercée par sa nourrice. J’ai trop de malheurs, nounou ! Je n’en peux plus, à la fin ! nous sommes ruinés, tu sais ! Et puis il m’a si odieusement trompée déjà ! Il y a une de ses... Elle s’arrêta parce que la vieille regardait Toutoune. À travers ses larmes, la jeune femme fit un signe. Consciencieusement, elle plia sa serviette avant de quitter la salle. Et la petite sentit comme elles étaient pressées de reprendre cette conversation qui ne la regardait pas. Ses pas errants la conduisirent dehors. Elle suivit sans hâte la cour d’honneur, le menton bas, le regard perdu. Une chaleur cuisante grillait ses cheveux secs « J’ai oublié mon chapeau... » Elle passa du côté de l’ombre, et se mit à compter les troncs des hêtres. Elle avait oublié que la guerre était déclarée. Un clairon qui sonna trois notes fausses du côté du village le lui rappela brutalement. Et voici qu’en même temps une idée lui venait, audacieuse et ragaillardissante. Si j’allais à bicyclette jusqu’à la ville, pour rapporter un journal à maman ? Elle savait bien qu’en temps normal c’était une chose absolument défendue. Mais est-ce qu’on était en temps normal ? Une vague crainte la prenait, le sentiment d’un danger à courir. Aller en ville toute seule à bicyclette, quel événement ! Y aller parmi l’effervescence générale, quelle aventure plus grave encore ! Rebroussant chemin, elle courut vers les communs, vers le coin où sa machine était rangée. Elle prit son chapeau dans le couloir, quelques sous, enfourcha sa selle. Et ce fut avec une âme concentrée de petit héros, qu’arrivée à la bifurcation des routes, elle se lança résolument dans la grande descente prohibée. De peur de les perdre, elle avait ficelé les deux minuscules feuilles volantes, seuls journaux de ces premiers jours de guerre, qu’elle avait trouvées en parcourant toutes les boutiques de la ville. Les douaniers l’avaient laissé partout passer sans papiers. En sueur, après la longue montée à pied de la côte, toute haletante, elle revint, à une allure de coureur cycliste, jusqu’à la porte du manoir. Avec quelles mains tremblantes elle détacha ses journaux du guidon ! Elle se jeta dans la salle à manger. Le tapis était remis sur la table. Évidemment, depuis deux heures que la petite était partie, les confidences avaient eu le temps de se terminer. Adèle, seule présente et faisant bouillir de l’eau, répondit : Madame est dans le parc avec Mme Lacoste. Je dois aller l’avertir tout à l’heure pour le thé. Elle les trouva toutes deux à la balustrade. Maman, les yeux rouges, était accoudée, romanesque comme le fantôme même de Marie Gautrin. La nounou, debout et droite, l’écoutait avec un visage ravagé. Elle ne pouvait pas reprendre haleine. Elle tendit à bout de bras les deux feuilles. Et son petit visage en transpiration souriait, d’un grand sourire aux dents aiguës. Mme Villeroy, mollement, avança la main, tout en continuant la phrase commencée. Elle développa d’un geste vif pour lire les nouvelles, sans plus s’occuper de sa fille. Mais, la nounou s’étant exclamée, le geste s’arrêta court. T’as été en ville toute seule pour chercher ça ?... Aller en ville sur son vélocipède, toute seule, sans demander avis à personne !... Mais ça n’a pas d’copie ! Avec la côte qu’il y a, et qu’est si brutale ?... Avec les rues, les voitures et tout ?... Toutoune, emportée par le lyrisme de l’aventure, osa, pour la première fois, dire quelque chose : C’était pour faire plaisir à maman ! Alors Mme Villeroy, qu’entraînait l’animation de la nourrice, attira brusquement la petite contre elle, se pencha, prit par ses deux nattes la bonne tête ronde, et dans l’ombre du chapeau de paille, embrassa la joue moite de sa fille. Puis, sans la lâcher, elle la regarda bien droit dans les yeux. Tu es gentille, toi ! Le ton dont elle prononça cela, c’était une accusation pour quelqu’un qui n’était pas gentil, lui. Un faible sanglot souligna son amer ressentiment. Elle se détourna, les yeux dans les mains, et se remit à pleurer. La Nounou levait au ciel ses yeux consternés. Toutoune, paralysée, ne pouvait se décider à sauter au cou de sa mère. Palpitante elle restait là, les paupières baissées, à recueillir, dans son petit cœur humble, la joie immense d’avoir été bien accueillie, d’avoir enfin, pour une fois, été récompensée de son zèle. Adèle, le lendemain matin, entra dans la chambre en même temps que Toutoune. Elle avait une mauvaise figure de servante fâchée. Madame ne m’avait pas dit, commença-t-elle sans préambule, que j’étais venue ici pour tout faire. Qu’est-ce qui vous prend ?... Et, d’abord, y a-t-il une lettre ? Il n’y a rien, ou, pour mieux dire, je n’ai rien vu. Moi je ne connais pas les habitudes de la maison. Et comme Mme Lacoste n’est pas levée, je ne sais pas si le facteur est venu. Elle enchaîna, sans laisser la place d’une réponse : Si elle croit que je ferai son ouvrage ici, elle se trompe ! Brusque, elle alla tirer les rideaux, ouvrit la fenêtre avec bruit, et donna deux coups de poing dans les persiennes. Qu’est-ce qui se passe encore ?... fit Mme Villeroy d’un air las. Et, comme si elle rendait responsable Toutoune interloquée : Pourquoi n’est-elle pas levée à cette heure-ci ?... Qu’est-ce que ça veut dire ?... Est-ce qu’elle fait ça souvent ? Alors, veux-tu aller t’informer ? Si le service se détraque déjà, ce sera à devenir fou, vraiment ! Toutoune monta les marches deux à deux. C’était vrai qu’elle n’avait pas vu la nourrice ce matin. D’avance elle cria dans les escaliers : La mère Lacoste était sûrement en bas. Peut-être lavait-elle du linge dans la remise. Par acquit de conscience, Toutoune ouvrit la porte de la chambre. La nourrice était dans son lit. Elle fit un pas, le cou tendu. Bien enfoncée dans l’oreiller, sur le dos, les bras sous la couverture, la nourrice avait les yeux soigneusement fermés, le visage lisse et décharné, d’une pâleur incomparable et comme sublime, la bouche jetée un peu de travers, une mèche grise traversant son front. Ses lèvres hermétiques ne pouvaient même pas formuler un mot. L’animal, en elle, comprenait avant l’humain. Sa petite main tâtonnante effleura le front... Et, sur la pointe du pied, se retournant pour voir encore, avec des yeux agrandis, pour voir non pas Nounou mais ce qu’il y avait dans le lit, Toutoune sortit de la pièce à pas de loup, descendit comme cela de l’escalier, arriva jusqu’à la chambre de maman, jusqu’au bord des draps de maman. Mme Villeroy n’a pas eu le temps de s’étonner. Toutoune, claquant des dents, se penche et dit tout bas, très bas : La jeune femme, brusquement assise, fixe sa fille, l’empoigne aux épaules. La petite étend lentement le bras, et son index montre la porte. Qu’est-ce que tu as vu là-haut ?... Est-ce que nourrice est malade ?... Toutoune desserre à peine les lèvres pour murmurer : Quelque chose leur dit qu’elles ont compris. Elle saute du lit, passe son peignoir, et, jambes nues, suivie de la femme de chambre tremblante, la voilà qui court dans l’escalier. Derrière elles Toutoune fait quelques pas et s’arrête, enfonçant dans sa bouche le coin de son sarrau bleu. Mme Villeroy reparaît sur le palier du dessus. Du haut des marches elle lance à Toutoune un regard terrifié. Puis, secouant largement la tête, les bras retombés : On la mit dans le petit cimetière aux arbres élégiaques, avec ceux de sa race, à deux pas du manoir, à deux pas de sa vie. En revenant de l’enterrement, les gens du village et des fermes disaient : Est la guerre qui l’a tuée... Mais, tout de suite, ils ajoutaient : Vous avez vu qu’les Prussiens sont arrêtés à Liége ?... Et des petits drapeaux belges ornaient la tête des chevaux et les carrioles. Ceux qui seront morts en ces premiers jours de guerre n’auront été que des disparus sans importance. Au milieu de tant de tués, la mort naturelle, la mort des civils, était, alors, presque insignifiante. Mme Villeroy tenant Toutoune par la main, dit en arrivant dans l’avenue de hêtres : Toujours pas de lettre !... Pour Toutoune, ensemble d’épouvantes, cette mort subite et ces nouvelles éclatantes jetées depuis trois jours par des voix de hasard, apprises en détail par le fermier retour de la ville, tout cela formait une atmosphère de catastrophes précipitées, quelque chose comme la fin du monde. Serrée contre sa mère, tout le long de la cour d’honneur, elle sentit avec force la chère présence à ses côtés. Avoir sa mère, quelle sécurité parmi les dangers, quel bonheur ! Elle s’étonnait de ne pas pleurer sa nourrice. Le sentiment qui la dominait, c’était cela : Nounou lui avait fait peur. Dès l’instant qu’elle l’avait vue dans son lit, cadavre, elle avait cessé de la reconnaître. La bière, la messe, la fosse, elle n’avait pas réalisé toutes ces étrangetés. Arrivée au manoir, Mme Villeroy se laissa tomber assise dans la salle à manger. Elle cacha sa figure dans ses mains et se mit à pleurer doucement. Toutoune, debout devant elle, la regardait. Toute son âme criait : « Je suis là, moi ! » Mais elle ne le dit pas. Honteuse et repoussant l’instinct péremptoire, elle essayait de ne pas entendre sa pensée : « Elle est à moi toute seule, maintenant... » Adèle, depuis ces trois jours, faisait de son mieux pour assurer le service, comme on dit. Cette fille était trop heureuse d’être restée en place et aux mêmes gages, à une époque où les domestiques souffraient de la dureté déchaînée des patrons. Mais le résultat de ses efforts n’était que désorganisation. Les repas en retard, composés de viandes brûlées et de légumes mal cuits, le ménage à l’abandon, la couture et le raccommodage délaissés, tout ce désordre n’apparut vraiment qu’après les humbles obsèques de Lacoste. L’énervement s’ajoutait, pour la mère de Toutoune, aux chagrins pesants, à l’anxiété lancinante. Je ne peux plus vivre comme ça !... déclara-t-elle à déjeuner, au retour de l’enterrement, en repoussant son assiette où traînait quelque chose d’immangeable. Et elle se remit à pleurer, une fois de plus, lamentable. Devant cela, l’enfant sentit qu’il lui fallait vaincre son émotion paralysante, qu’il fallait essayer de parler, essayer d’agir. Comme sa mère continuait à pleurer, le visage caché, les épaules secouées, la petite put enfin dire ce qu’elle avait envie de dire. Maman ne la regardait pas, elle n’était pas troublée par les yeux bleus. Elle commença, d’une voix mal assurée : Je connais une bonne femme, dans le village, qui pourrait peut-être faire la cuisine... Elle était cuisinière dans sa jeunesse... Mme Villeroy ôta ses mains, et regarda sa fille, à travers des larmes, avec une expression de désolation définitive. Qu’est-ce que c’est que cette femme ?... Puis, à bout de force, vaincue : Fais ce que tu voudras, Toutoune... Et la petite, à ces mots, sentit brusquement que quelque chose d’immense se passait. C’était elle, Toutoune qui, tout à coup, devenait l’aînée, la grande personne, celle qui gâte l’autre et la protège. Seule au manoir entre sa mère étrangère et cette femme de chambre de Paris, elle eut la révélation de son importance. Mais elle connaissait les aîtres et les choses, le pays et les gens. Elle était comme l’enfant clairvoyant qui dirige des aveugles. « Fais ce que tu voudras... » Sa mère ne savait pas qu’elle venait de l’investir d’un sacerdoce. Le dos droit, le regard bien d’aplomb, la petite, sans ajouter une parole, se leva de table et sortit de la salle. Il se produisait en elle comme un précipité chimique. Son petit caractère se précisait soudain, pratique et parfaitement autoritaire. Elle alla chercher sa bicyclette et s’en fut droit au village chez la mère Fringard, sa connaissance. « Fais ce que tu voudras... » Trois quarts d’heure plus tard, Toutoune revenait au manoir. Elle chercha sa mère, la trouva dans sa chambre, assise devant sa glace, essayant, par dessus les ravages du chagrin de se refaire une figure, à l’aide de crème et de poudre de riz. dit Toutoune, essoufflée mais sans hésiter une seconde. La mère Fringard va venir tout à l’heure. Elle fera le dîner ce soir. Elle viendra tous les jours de dix heures à midi et de cinq heures à sept heures. Tu lui donneras quarante francs par mois. De surprise, Mme Villeroy se mit à rire. c’est vrai, ce que tu dis ?... Toutoune était elle-même ébahie de son audace. Jusqu’à cinq heures, elle rôda, bien inquiète tout de même. La mère Fringard, après tout, n’avait peut-être pas pris au sérieux non plus les pourparlers d’une si petite bonne femme. À cinq heures cinq, Toutoune se sentit pâlir. Mais, à cinq heures dix, la mère Fringard était là. Ce fut Adèle qui vint prévenir. Mme Villeroy, dans le parc, lisait les journaux à l’ombre du grand chêne, à deux pas de Toutoune qui huilait sa machine. Madame, il y a une femme qui dit comme ça que madame lui a fait dire de venir trouver madame... En se rendant au manoir, Mme Villeroy haussait presque les épaules. Les trouvailles de Toutoune ne lui inspiraient pas beaucoup de confiance, certes. La petite, par une sorte de coquetterie, ne suivit pas sa mère. Elle attendit sous le chêne, avec calme, le résultat certain. Un quart d’heure plus tard, Mme Villeroy reparut, souriante. Sais-tu que tu es épatante, Toutoune ! C’est qu’elle a l’air de très bien connaître son affaire, tu sais ! Avec quel enjouement grave, avec quelle confiance elle parlait, Mme Villeroy ! Toutoune n’était plus le chien transi qu’on met à la porte. Toutoune était une personne excessivement précieuse, qui connaissait les bonnes adresses. Son cœur était gonflé d’orgueil et de joie. Au moment de préparer le dîner, la mère Fringard lui dépêcha la femme de chambre. Mademoiselle veut-elle nous dire où se trouve le plat à poisson, et aussi où on met la braise ?... Le petite courut à la cuisine. Elle en savait les recoins, tous les mystères. N’y avait-elle pas vécu des mois, n’avait-elle pas vu par le menu les moindres gestes de Lacoste ? Le dîner fit pousser un soupir de soulagement à Mme Villeroy. À la bonne heure !... Et, pour la première fois, elle remarqua les petites guirlandes de fleurs dont Toutoune n’avait cessé de garnir la nappe depuis son arrivée. Après le dîner, la jeune femme traduisit par un mot l’état de son esprit. Si seulement j’avais une lettre de ton père !... Et cela voulait dire : « Comme tout irait bien, maintenant, si je n’étais inquiète ! » Mais Toutoune était trop préoccupée de ses nouveaux devoirs de maîtresse de maison pour s’attarder à la conversation. On ne pouvait plus se passer d’elle. Avec l’exagération des enfants qui font de tout une espèce de jeu, Mlle Villeroy surveilla la femme de chambre qui rangeait l’argenterie, la mit au courant des secrets du buffet, lui recommanda, sur le ton même que prenait Lacoste pour parler de ces choses, de ne pas mettre les couteaux dans l’eau chaude. Mademoiselle s’y entend bien !... Et Mme Villeroy, tout en allumant sa cigarette, acheva, non sans un peu de respect dans la voix : Décidément, Toutoune, tu ressembles tout à fait à la tante Dorothée. Au moment d’aller se coucher, comme la petite venait embrasser sa mère, celle-ci se prit à examiner sa fille comme si elle ne l’avait jamais vue. Elle lui releva ses nattes, sans doute pour juger d’un effet de coiffure, pencha la tête de côté, puis dit d’un ton complaisant : Tu as de jolis yeux, Toutoune... Elle comprit en cette minute que, jamais de sa vie, elle n’entendrait quelque chose de pareil. La gorge serrée, elle eut le désir d’exprimer un peu de son immense plaisir, un peu de son étonnement ravi. Mais reprise de timidité, hypnotisée de nouveau par les yeux bleus, elle ne fit entendre qu’une sorte de rire niais. Cependant, quand elle fut dans son lit, elle se rendit compte qu’à cause de ce petit mot, ce petit mot bouleversant, elle n’allait pas dormir de la nuit. « Tu as de jolis yeux, Toutoune... » Pauvre mère Lacoste, pauvre Nounou de tous les jours, dormez toute seule votre première nuit enterrée, sous les arbres élégiaques du petit cimetière. Le lendemain matin, levée de très bonne heure selon sa nouvelle habitude, elle alla trouver jusque dans sa chambre la servante qui commençait tout juste à s’habiller. Elle avait fait ses projets pendant cette nuit mal dormie. Adèle, dit-elle avec une autorité tranquille, et qui, déjà, ne la surprenait plus elle-même, vous donnerez à maman, quand elle voudra faire sa toilette, le bain de siège de ma tante de Gourneville. Ça peut très bien servir de tub. Je me suis savonnée dedans tous les jours depuis des mois. Je vous montrerai la place où on le met. Ensuite, comme vous avez beaucoup de travail, je me suis dit que je pourrais bien vous aider. Je ferai les lits avec vous, et j’époussèterai les chambres quand vous les aurez balayées. Comme ça vous pourrez coudre un peu pour maman. Le petit rire souligna de nouveau ce qu’il y avait de comique dans ces ordres donnés par une morveuse. Maintenant, acheva Toutoune, je vais chercher des fleurs fraîches pour la corbeille de maman. Je m’en suis aperçue hier au soir. Et, dans une pirouette, elle reprit l’escalier. Quelle chance que je sois en vacances !... À son réveil, maman se vit couverte de fleurs, et sourit. Comme c’était gentil d’être dorlotée par cette petite fille ! Mais, tout de suite, le regard d’opale s’assombrit. Le facteur n’est pas encore passé, dit Toutoune. Il n’est pas huit heures et demie. C’était agréable, certes, d’avoir enfin la langue déliée, de pouvoir proférer tout de suite et tout simplement ce qui venait à l’esprit. Dès que le facteur viendra, je courrai. Et, s’il y a une lettre, je te l’apporterai. L’entrée du bain de siège, péniblement apporté par Adèle, fit pouffer de rire, malgré ses tristesses, l’étonnée Mme Villeroy. Qu’est-ce que c’est que ça ?... C’est pour ton tub, maman. Et la jeune femme ne put s’empêcher, après avoir tant ri, de s’extasier un peu. Cette Toutoune, elle pensait décidément à tout. Sur le palier, montant la faction tandis que sa mère, aux mains d’Adèle, faisait sa toilette, la petite surveillait l’avenue avec un regard de chasseur. Le beau temps invétéré scintillait et chauffait, plein de bourdonnements et de murmures, fête ironique de la nature, tandis que le canon, depuis huit jours, tuait à l’horizon, très loin, quelque part. La satisfaction installée dans la poitrine de Toutoune augmentait de minute en minute. D’autres projets travaillaient la petite tête. Gâter maman, lui faire la vie douce, ce serait un grand paradis où l’enfance de Toutoune, enfin, respirerait à l’aise. Depuis le temps qu’elle souffrait, cette petite ! C’était aujourd’hui seulement qu’elle commençait à comprendre la douleur dans laquelle jusqu’à présent, elle avait vécu. Elle vit le facteur paraître tout au bout de la cour d’honneur, et fut en trois bonds dehors. Courant à toutes jambes, elle rejoignit cet homme. Vous avez une lettre ?... Quel bonheur de pouvoir l’apporter à maman ! C’était bien une lettre de M. commença le facteur en refermant sa boîte. Elle avait déjà repris sa course vers le manoir. Elle n’avait positivement pas le temps de penser à la mort de Nounou. Ce fut à coups de poing qu’elle cogna la porte de maman. Toutoune entra dans la chambre parfumée, dont le parquet restait inondé tout autour du bain savonneux. Maman, dans son déshabillé clair, assise, commençait à se coiffer, car sa natte noire était défaite. Elle arracha la lettre des doigts de Toutoune, la dépouilla de deux mains tremblantes, et ses yeux bleus commencèrent à lire, baissés, circulant vite sous les paupières foncées aux longs cils luisants. Adèle continuait à réparer le désordre de la chambre. Elle fit signe à Toutoune : « Venez m’aider à vider le bain !... » Quand ce fut fini, pressée, elle sortit de la chambre, et Toutoune resta seule avec maman, qui lisait toujours. Le visage penché changeait d’expression, à mesure que la pensée de l’autre pénétrait, confiée aux fragiles pages blanches. Tout à coup, les deux mains portant la lettre tombèrent sur les genoux, d’un mouvement sec. Maman releva la tête, trouva Toutoune, et dit : Il faut que je parte ! La petite venait de sentir le sang se glacer dans ses veines. Les yeux soucieux mais étincelants, Mme Villeroy la considérait en pensant à autre chose. Elle parla plutôt à elle-même qu’à la petite : Il y a un train à quatre heures... Mais il me faut des sauf-conduits. Il faudra donc que je prenne l’autre train, à huit heures... Voyager la nuit, en ce moment, c’est terrible... La voix de Toutoune, sans timbre, articula difficilement, naïvement : Mme Villeroy qui se leva, répondit, l’esprit ailleurs : Mais non, mais non, mon petit... Elle chercha, sur sa commode, l’indicateur des chemins de fer, et dit : Et, comme si elle reprenait soudain connaissance, la main sur l’épaule de la petite : Ton père est revenu à Paris pour des démarches, tu comprends ? Il a absolument besoin de moi... Son regard se fit intense, affolé. Il m’appelle, tu comprends ?... Et il a besoin de ma signature. Je ne peux pas ne pas aller à son secours. Alors je vais partir ce soir. Mais je reviendrai vite, je te le promets. Toi, tu vas rester ici avec Adèle... Tu t’entends très bien avec elle... Tu sais si bien t’y prendre !... Je raconterai à ton père comme tu es gentille pour moi... Toutoune n’entendit pas la suite, car elle venait de quitter la chambre, pour ne pas faire voir qu’elle éclatait en sanglots. Au retour de la gare, secouée dans la carriole au côté d’Adèle, dans la nuit tombée, elle regardait fixement les oreilles blanches du cheval Mouton, conduit par le fermier. Et, elle avait la sensation extraordinaire qu’on avait vidé son petit corps, qu’on l’avait vidé de sa joie. Quand Adèle tendit la clé pour ouvrir la porte de derrière qui donne sur la cuisine, l’enfant frissonna. Une petite lampe, laissée sur la table de bois blanc, éclairait sinistrement. Le silence de la maison était formidable. Adèle referma la porte, la verrouilla, peureuse. Et Toutoune se vit avec cette étrangère dans cette cuisine de son enfance où sa petite vie triste avait tant soupiré, tant pleuré, parfois, contre le corsage dur de la mère Lacoste. Alors, comme si elle venait d’apprendre à l’instant la nouvelle : Un coup de couteau dans le cœur ne doit pas faire plus mal que certaines pensées qu’on a parfois. Toutoune, en chancelant, s’appuya contre la table. Une vague de désespoir la soulevait. Ce fut quelque chose de tellement insensé qu’elle se mit à trembler de tous ses membres. Adèle avait haussé la petite lampe, et regardait tout autour d’elle, prête à l’épouvante. Des ombres épaisses se tassaient dans les recoins. Mademoiselle est bien sûre que le douanier couche ici ce soir ?... Mademoiselle veut se coucher tout de suite ?... Moi j’irais coudre un peu dans ma chambre... On est bien seul, à la campagne... Avec son chapeau de dame, ses gants, certes, elle n’était pas d’ici, cette femme de chambre. Il vint à Toute-une une envie passionnée, insupportable de voir Nounou, d’entendre Nounou. L’horreur et la révolte de la mort entraient en elle maintenant seulement, maintenant qu’elle était toute seule, encore une fois abandonnée, maintenant qu’elle avait besoin de sa vieille pour la soigner, pour la bercer, pour la consoler. Un remords horrible lui venait de son indifférence. Comme elle l’avait lâchée, sa Nounou morte, comme elle l’avait misérablement lâchée pour maman ! Comme elle avait été dure pour elle pendant sa vie, trouvant tout naturel de l’avoir là près d’elle, d’être aimée par elle, embrassée par elle, couvée par elle, comme un pauvre petit poussin sans poule. Elle n’était même pas retournée sur la tombe depuis l’enterrement. Elle revit la morte dans son lit. Tout cela, qui ne l’avait pas atteinte, prenait tout à coup son vrai sens, tout cela qui eût dû, sur le moment, lui faire dresser les cheveux sur la tête... Adèle acheva de ranger ce qu’elle rangeait dans le buffet. Et la petite sentit passer quelque chose, une autorité qui ne demandait qu’à dominer la sienne. Elle était la demoiselle, et l’autre la bonne. Mais elle n’avait que dix ans et demi, et l’autre était une grande personne. Et on l’avait laissée toute seule en compagnie de cette subalterne inconnue, qui, livrée à elle-même, sans contrôle ni surveillance, avec une enfant à garder, n’allait pas tarder à traiter cette enfant autrement qu’en maître. Oui, je vais me coucher ! Et son ton fit que l’autre répondit avec humilité : Adèle lui monta son café au lait, et posa le plateau sur le lit. Elle n’était pas coiffée, et en vieux caraco rose. Pourquoi vous n’êtes pas habillée ?... demanda la petite d’un air curieux. Elle pensa quelque chose comme : « Cette sale gosse, elle voit tout ! Et elle ira cafarder après ! » Je croyais que, Madame n’étant pas là, ça ne faisait rien. Toutoune n’ajouta pas une remarque, mais elle dit froidement : Montez-moi mon tub et de l’eau chaude, s’il vous plaît. mademoiselle prend aussi des tubs, maintenant ?... Elle sortit de la pièce d’un pas irrité qui signifiait, ou à peu près : « Ça n’est pas encore né que c’est déjà singe ! » Et Toutoune sentit se dresser en elle, prête pour la lutte, l’âme même de Mme Dorothée de Gourneville, sa grand’tante, qui était « vieuille vivante une Normande qu’avait pas froid à l’œil. » Aussitôt prête elle prit son chapeau, ses gants de fil, et fut, comme cérémonieuse, au cimetière. Elle avait entassé sur son bras toutes les fleurs cueillies la veille pour la corbeille de maman. Le symbole de ce geste ne se dégageait pas pour elle. Mais elle savait bien qu’elle était, en allant vers Nounou, pleine de repentir et de chagrin, avec le cœur gros des plus mauvais jours. Elle passa sous les arbres élégiaques, longea la petite église, belle vieillerie grise, trouva la terre fraîchement remuée qui, désormais, était Nounou, sa Nounou, si tendre à sa façon, et qui, d’avoir d’abord élevé maman, était un peu la grand’mère de Toutoune. Elle s’agenouilla dans la terre, posa ses fleurs, et se mit à faire sa prière. Pourquoi s’agenouille-t-on devant eux comme si la mort les avait canonisés ? Le signe de croix achevé, Toutoune, relevée, songea. Certes, elle lui rendait justice, à sa nourrice. Pourquoi ne l’avait-elle pas mieux aimée de son vivant puisqu’elle l’aimait tant morte ?... Rentrée au manoir, elle se demanda ce qu’elle allait faire jusqu’au déjeuner. Elle n’avait pas besoin d’aider au ménage. Elle hésita longtemps, et finit par se diriger, d’un pas presque fatal, vers la balustrade de pierre, au bout du parc. Encore fixer le tournant de la route. Encore être la petite fille de Marie Gautrin, penchée vers le bruit, au loin, de la belle voiture à grelots... Dans le soleil frais du matin, un nouveau spectre vient s’accouder près de la petite Villeroy. L’ombre de la pauvre Lacoste n’est-elle pas restée là, le long des vieux vases chavirés, l’ombre portée qu’elle projetait devant elle, il y a si peu de temps encore, quand Toutoune l’a trouvée en face de maman, ici même, écoutant les malheurs avec une vieille figure ravagée - une figure déjà frappée par la mort ? Courses à bicyclette, nouvelles apprises au village... Une tristesse qui s’allonge avec la journée, qui, le soir, rentre au manoir où personne n’attend, où nul visage n’accueille, que celui, maussade et bas, d’une servante mécontente de son sort. Une lettre de Mme Villeroy vint au bout de quelques jours. C’était la première fois que Toutoune recevait une lettre de sa mère. Elle mesura par là l’importance qu’elle avait prise, pauvre petite, en même temps que sa monstrueuse solitude. « Ma chère Toutoune, comme j’ai bien fait de venir à Paris ! Ton père avait absolument besoin de moi. Il va peut-être être envoyé définitivement dans le midi. Nous sommes en train de bazarder l’appartement... » Toutoune ne croyait pas qu’elle reviendrait jamais. Un beau jour on recevrait un télégramme, et Toutoune, malheureux petit paquet, serait expédiée n’importe où, au hasard des événements. Elle se prenait à regarder de loin le toit de son manoir, apparu dans les détours. Il lui restait cela, cette tendresse-là. Vite, elle se dépêchait d’aimer de toutes ses forces sa demeure pleine de fantômes, ses paysages hantés, son enfance, sa triste enfance. Elle savait maintenant, comme il fallait aimer. Elle savait que les vieilles nourrices meurent, que les vieilles maisons se vendent. En revenant de ses promenades, elle faisait, comme une petite femme, l’inspection de la maison. Adèle, qui cousait dans la salle à manger, suivait d’un œil haineux le manège de la gamine, petite espionne qui prenait des notes. Puisque la mère Fringard ne vient plus faire la cuisine, disait Toutoune, nous la prendrons deux fois par semaine pour faire le ménage à fond. Il y a une poussière !... Elle avait compris, maintenant, que cette pérette ne se laisserait pas faire. Et, comme la plupart des domestiques, en même temps qu’elle en voulait à l’enfant des patrons, elle admirait d’être, à dix ans et demi, « une personne qui sait se faire servir ». Le soir, remontée dans sa chambre, Toutoune regardait longuement la belle photographie posée sur sa table. Pourquoi n’avait-elle pas aussi le portrait de la mère Lacoste ? Vers le milieu d’août, une nouvelle lettre : « Ton père est parti pour le midi. Moi, je reste encore à Paris pour finir d’arranger tout. Je te préviendrai dès que je verrai le moyen de revenir... » Les premières petites dorures de septembre se laissaient déjà prévoir dans le vert plus rembruni de l’épaisse saison. Les nouvelles de la guerre bouleversaient les gens. Il n’y avait plus de petits drapeaux aux carrioles. Le cœur serré, Toutoune attendait son destin comme on attend un malheur. Ne sachant ce qu’elle voyait remuer au bout de la cour d’honneur, elle clignait des yeux derrière sa fenêtre. Elle venait de s’enfermer dans sa chambre, très fâchée contre Adèle, qui, dans son langage vulgaire de servante, venait fort grossièrement de lui répondre : « Après tout j’en ai assez de me laisser embêter toute la journée par une môme de votre âge. Fichez-moi la paix, vous entendez ?... Ou bien je vous plaque toute seule ici, et je retourne aussi à Paris, moi ! » Le nez contre la vitre pour réfléchir à la situation, méditant la lettre qu’elle allait écrire à maman. Toutoune, les larmes aux yeux, regardait, maintenant, venir vers le manoir cette silhouette inattendue. Car c’était bien quelqu’un qui s’avançait dans l’avenue, un homme... Est-ce un bonheur, est-ce un malheur ? Ce doit être un malheur, naturellement. Je crois qu’elle a été retardée, dit le télégraphiste. Vous ferez bien de vous en assurer, Mam’zelle Villeroy ! Dans sa précipitation, Toutoune n’arrive pas à déchirer le terrible papier bleu. Une angoisse remplit ses yeux d’enfant, pauvres yeux graves des petits qui sont entrés trop tôt dans la vie des grands. « Arriverai demain train 4 heures tendresses. » Elle doit être d’hier, cette dépêche, Mam’zelle Villeroy. Il y a tellement de retard, en ce moment... Alors c’est aujourd’hui que maman... Sans achever sa phrase, elle se met à courir vers le manoir, brandissant sa dépêche. Oubliant ses griefs, elle dévore les yeux, cherchant un conseil, le visage abasourdi de la femme de chambre. Si mademoiselle prenait sa bicyclette ? Mademoiselle aurait peut-être le temps d’arriver jusqu’à la gare... Car d’ici qu’on prévienne les fermiers pour la carriole... Je ne change pas de robe !... Couchée sur le guidon, elle fendait, avec son visage tendu, l’air chaud et glissant de l’été. Le vertige de cette course lui donnait envie de crier. Elle n’avait pas le temps de se perdre dans les détails de sa joie. Elle allait, tout à l’heure, tout de suite, revoir maman. Elle ne serait plus toute seule, dans le manoir vide, avec la méchante Adèle. Elle se rua dedans comme une folle, sans freins, de toute la vitesse de sa roue libre. Elle prenait sa droite pour éviter une Victoria qui montait. La petite eut de la peine à freiner. L’enfant jeta sa bicyclette à terre pour se précipiter plus vite. Quelle chance que tu aies trouvé une voiture !... Collée contre sa mère, remuante, ne se lassant pas d’embrasser le visage adoré, de respirer le parfum perdu, de se récrier, de rire de joie... dit Mme Villeroy, toute une affection dans la voix. Il faut se remettre en route. Toutoune est allée ramasser sa machine. Et, suivant le pas du cheval, elle monte appuyée aux guidons, en continuant de loin la conversation. Adèle a été gentille ? Nous remercions presque notre longue souffrance, nous autres, pauvres amoureux des absents, nous la remercions d’avoir été le tremplin qui fait bondir si haut notre plaisir. Alors ça c’est bien passé pendant mon absence ? Mme Villeroy, assise devant sa glace et tendant ses pieds à la femme de chambre qui la déchaussait, promena tout autour d’elle des yeux fatigués. Elle était comme vieillie, avec une pauvre bouche amère. C’est que mademoiselle, dit la fille assez craintivement, est une maîtresse de maison à la hauteur... Elle lança vers Toutoune un regard inquiet, vit qu’elle n’avait rien dit, qu’elle ne dirait rien, et, se décidant à sourire, elle fit une allusion discrète, explicative et reconnaissante. Mademoiselle ne sera pas commode pour ses domestiques, quand elle sera mariée... et elle aura bien raison ! « Oui, songea Toutoune, veillatif comme un gendarme et mauvaise comme un vieux serpent... » Puisque c’est grâce à toi, bravo, Toutoune !... dit Mme Villeroy d’un air las. Ayant passé son beau déshabillé : Je vais me recoiffer un peu... Voilà près de seize heures que je voyage... La mère Fringard doit être en bas, puisque mademoiselle l’a fait prévenir tout à l’heure. C’est ça, dit Mme Villeroy. Sa mère venait de dire ce mot exactement sur le ton qu’elle avait eu, certain soir, alors que c’était Nounou la confidente, et Toutoune celle qu’on envoyait ailleurs. La fillette se rapprocha vivement, et s’agenouillant devant sa mère : Elle avait posé ses bras sur les genoux de belle étoffe souple ; et ses yeux regardaient avec une expression si profonde, indulgente et tendre, que Mme Villeroy, comme une enfant câlinée par sa mère, se mit à pleurer à chaudes larmes, sans honte et sans détour, tout simplement. Qu’est-ce qu’on lui avait fait à la petite de Toutoune ? Une fois de plus elle se sentait la plus grande, la plus sérieuse, celle qui est là pour consoler les chagrins ; elle se sentait pareille, avec ses dix ans et demi, à la chère vieille nourrice qui la berçait, toute frêle et toute désolée, lors de son retour de Paris. Je ne peux pas te raconter... Tu ne peux pas comprendre ces choses-là... Le spasme du chagrin la secoua plus fort. Vois-tu, mon chéri, ton père... répéta la petite avec de grosses larmes dans les yeux. Les prunelles laiteuses, pleines de drame, appelèrent au secours, silencieusement, avec l’éloquence d’un cri. Alors Toutoune, n’en pouvant plus, se leva. Debout près de sa mère assise, elle la prit contre elle, et la tête lourde de désespoir se cacha contre la fragile épaule, et les mains tragiques s’appuyèrent sur l’étroite poitrine, emmêlées dans les deux nattes pendantes d’écolière. Elle pleura longtemps comme cela, sans plus rien dire, abandonnée, en pleine confiance, en pleine tendresse. Soigneusement, Toutoune passait sa petite paume sur les cheveux noirs, les cheveux embaumés de maman. Et les larmes qui coulaient lentement sur ses joues rondes mouillaient peut à peu les cheveux bien-aimés. Enfin Mme Villeroy releva la tête. De bas en haut elle enveloppa Toutoune d’un regard qui souriait tristement derrière les pleurs, et murmura, dans un geste de chatte caressante : Ça m’a fait du bien, Toutoune... Et elles restèrent ainsi, silencieuses, douces, joue à joue, comme sur la belle photographie. Maman, puisque te voilà prête, veux-tu que nous fassions une jolie promenade ?... Toutoune était venue, à son réveil, lui jeter sur son lit les plus belles roses de la saison, ces remontantes de septembre qui, déjà, commençaient. La main dans la main, elles s’en allèrent. Quel dommage que tu n’aies pas une bicyclette... Je te ferais voir des coins que tu ne connais pas, et que tu aimerais comme moi. Je n’ai plus beaucoup d’argent, maintenant, Toutoune, dit Mme Villeroy sourdement. Je pourrais encore bien acheter ça tout de même... Mais je t’apprendrai, maman ! Et les yeux rougis essayèrent de sourire. L’après-midi, dans le parc, accoudée à la balustrade de pierre, Mme Villeroy, triste infiniment, regardait la route sans plus rien dire. Toutoune se rapprocha, lui prit la main avec précaution, et commença presque tout bas : C’est ici que Marie Gautrin attendait son amoureux... Mme Villeroy fit un mouvement de surprise. Comment sais-tu ça, Toutoune ? Toujours à mi-voix, selon son instinct qui lui dictait de parler ainsi de ses spectres, l’enfant, par bribes, avec toute la naïveté charmante de son âge, répéta ce qu’elle avait appris de la bouche de la pauvre nourrice. Mme Villeroy l’écoutait, appuyée contre l’un des vieux vases, attentive, prise par la séduction de ces anciennes histoires si suavement rapportées. Quand ce fut terminé, le crépuscule s’annonçait au bout des grands labours mauves. Nous irons voir la mare, maman, dis ? Oui, ma Toutoune, nous irons... Tu comprends ces choses-là, toi, au moins... Les beaux yeux pâles rêvaient, rêvaient. Je croyais que plus jamais je ne les aimerais, ces choses-là. Il m’avait persuadée que c’était des imbécillités... Un peu plus tard, elles revenaient au manoir en se donnant le bras... À son tour la mère racontait. Toutoune, en extase, levait le menton, tout en marchant, pour l’écouter mieux. Ma Toutoune, murmura Mme Villeroy, comme cela t’intéresse !... Lui, quand je voulais lui raconter mes souvenirs d’enfance, il se mettait à siffler ! Il appelait ça « mes vieilles rengaines... » Alors, à la longue je n’ai plus rien dit... Toute la poésie froissée se réveillait en elle, à mesure que sa rancune augmentait. Quand il me voyait lire des vers, dit-elle sombrement, eh bien ! répondit naïvement Toutoune, il y en a, des vers, dans la bibliothèque du salon !... Je te les retrouverai ce soir ! L’enfant, après le dîner, s’efforça d’organiser une petite soirée. Sur le vieux piano de la salle à manger, maman, pour lui faire plaisir, joua d’un air résigné les mazurkas de Chopin. Toutoune avait apporté les Méditations, un volume mangé des rats. Et dire que j’avais Musset, Victor Hugo, Verlaine... Le lendemain, elle resta couchée très tard. Devant la porte obstinément fermée, Toutoune rôda. À table, Mme Villeroy dit : J’ai mal à la tête... Remontée à sa chambre, la jeune femme referma sa porte, et se recoucha. Mais, le soir, Toutoune la vit, chancelante, apparaître dans le parc. Elles allèrent à pas lents du côté des herbages. Devant la mare de Marie Gautrin : Comme elle avait raison, ma mère !... Elle aurait mieux fait d’y rester. Mon père s’est remarié tout de suite après sa mort, elle qui l’avait tant aimé, tant aimé !... C’est comme ça que sont les hommes. Elle concentrait sa petite intelligence sur cette pensée : « Ne pas importuner maman. » Les jours qui suivirent, Mme Villeroy, seule dans sa chambre, écrivit fiévreusement des lettres. Elle ne les envoyait pas, et finissait toujours par les déchirer. Parfois, Toutoune, entrée sur la pointe du pied, lui apportait des fleurs. À travers les persiennes fermées, le soleil brûlant du dehors faisait mal à voir, comme dans les chambres des malades. Adèle, dans les couloirs, parlait tout bas. C’est à table, à l’heure du déjeuner, qu’on apportait les journaux terribles de la guerre. Mme Villeroy jetait d’un air de sombre triomphe : Le gouvernement à Bordeaux !... Je voudrais être dans le Nord pour qu’ils me fusillent !... Un matin, pour la surprise de la maison, elle se leva tôt. Nous irons en ville aujourd’hui, déclara-t-elle, les dents serrées. Il faut que j’achète cette bicyclette. Dès le soir, les leçons commencèrent. Toutoune, trop faible, faisait des efforts inouïs pour soutenir sa mère. Il y eut quelques pauvres rires. Je crois que ça va m’amuser un peu... Et cela, en effet, l’amusa un peu. Un jour, Toutoune annonça, surexcitée : Nous allons pouvoir faire notre première promenade ! Et, de ce jour, elles prirent l’habitude de sortir ensemble chaque après-midi. Comme c’est joli, ma Toutoune !... Et dire que j’aurais pu ne pas connaître tout ça !... Ces promenades, tant de fois recommencées lors de son grand abandon, ce n’était donc pas en vain que la petite fille en avait, une à une, découvert les beautés... Pédale contre pédale, sur les chemins ensorcelés déjà par la première automne, elles allaient, comme deux camarades. Et, quand le couchant était trop beau, tandis qu’elles contemplaient, arrêtées en silence, Mme Villeroy pleurait. Un soir qu’elles étaient assises au pied d’un arbre, dans ce chemin Saint-Pierre d’où l’on voit l’estuaire et la ville, Mme Villeroy, qui n’avait pas desserré les lèvres de la journée, releva tout à coup son front bas. On eût dit que quelque chose, enfin, se déchirait en elle. Il y a des soirs où l’on ne peut plus garder un secret. Toutoune était bien trop petite, mais il n’y avait personne d’autre que Toutoune. Les sourcils froncés, l’orageuse jeune femme commença : Vois-tu, ce qu’il m’a fait, jamais, jamais je ne le lui pardonnerai ! Une branche de bruyère, qu’elle avait cueillie, s’agita dans sa main nerveuse. Elle fit un effort pour ravaler des larmes qui venaient, et, pendant un instant, sa bouche se tordit. Mais, ayant pu calmer son visage : Tu sais, je t’avais écrit qu’il partait pour le midi, n’est-ce pas, et que, moi, je rentrais au manoir ?... à ce moment-là, je ne sais pas quel pressentiment m’a avertie. Alors, au lieu de revenir ici, je suis partie, moi aussi, pour le midi, sans le prévenir de mon arrivée. Les yeux pâles remontèrent dans la nacre. Après une agonie d’une seconde, Mme Villeroy reprit : Pense que je venais de lui donner ma signature, de sacrifier pour lui les derniers restes de ma fortune... La branche de bruyère fouetta l’espace. Elle se pencha pour mieux regarder Toutoune, pour mieux l’écraser de cette confidence disproportionnée. Vois-tu, ton père ne m’a épousée que pour mon argent. Je le vois bien, maintenant ! Je suis restée pendant des années magnétisée par lui, ne pouvant pas, ne voulant pas le voir tel qu’il était. Il m’avait tout fait, tu sais, tout ! Car enfin il m’a dévoré ma dot sans scrupules, et, sans la guerre, il vendait encore ce pauvre vieux manoir, malgré le testament de tante Dorothée... Son regard s’adressa plus directement à l’enfant. Il t’a volé tes meubles, ma Toutoune ! Car c’est lui qui les a vendus. Et, tu sais, c’était des meubles qui valaient beaucoup, beaucoup d’argent... Moi, qu’est-ce que tu veux ?... J’ai été lâche à ce moment-là, comme toujours. Mais, au fond, je savais que ce n’était pas bien, ce que nous faisions-là ! Le petit visage, tendu d’attention, demandait la suite. Il part donc pour le midi. Cinq jours après, je prends le train, et j’y arrive à mon tour, à l’improviste. Il se croyait bien débarrassé de moi !... Et sais-tu ce que j’ai trouvé, dans ce midi où je l’avais fait partir, à force de démarches, pour l’empêcher d’aller à la guerre La branche de bruyère entre ses mains, était réduite en petits morceaux. J’ai trouvé une femme, oui, sa nouvelle maîtresse. Et ils faisaient tous les deux une bombe scandaleuse, avec l’argent qu’il venait de me voler ! Toutoune, effarée, comprenait comme elle pouvait, avec son innocence de petite fille, le récit véhément de sa mère. Et ses yeux pâles s’étaient largement cernés. Puis, dans un emportement qui fit gronder sa poitrine : Non seulement je ne l’aime plus, mais je le hais ! Toutoune ne pouvait pas savoir que ce mot est encore de l’amour. Elle reçut cette nouvelle avec un frémissement. Maman l’avait donc enfin chassé de sa vie, l’intrus, le personnage noir, le voleur de son cœur, l’ennemi de l’enfance de Toutoune ? Mme Villeroy semblait attendre quelque chose. Ne sachant comment répondre à toute la confiance dont sa mère venait de l’honorer, de l’écraser, Toutoune restait assise à sa place, comme interdite, et regardant par terre. Mais comme elle allait reprendre sa bicyclette, l’enfant, s’accrochant à l’épaule trop haute, la força de plier. Et, de toutes ses forces, puisqu’elle ne pouvait pas parler, elle embrassa, sous ses yeux cernés, le visage passionné, le visage pâle de colère qui se penchait vers elle. Les jours raccourcis les ramenaient de bonne heure au manoir. Mme Villeroy, les yeux égarés dans un songe, revenait à elle. Et c’étaient les souvenirs d’enfance, et c’étaient les rêves de l’adolescence, et c’étaient les désillusions de la jeunesse. Moi, on m’avait appelée Marie-Ange, à cause de mes yeux bleus... Ton père en avait fait Minouche. Toutoune la soignait, inlassablement inventive et fervente. Maintenant c’était elle qui préparait le thé, tous les jours, à cinq heures, le napperon brodé, les fleurs, les tartines, un peu de feu dans la cheminée du petit salon... Avec le geste même et l’intonation de la mère Lacoste : Je vais te faire une bourguelée pour chauffer tes petits pieds... Pelotonnée, égoïste, Marie-Ange, tristement, se laissait faire. La plupart des femmes, après tout, ne veulent que cela : quelqu’un qui les adore, quelqu’un qui s’occupe d’elles. À présent, elle acceptait sans étonnement que la maison fût dirigée par l’enfant, que la femme de chambre ne s’adressât qu’à elle pour le service, que la mère Fringard la consultât pour les menus. Avec son âme et sa figure de chien de berger, Toutoune n’était-elle pas d’avance la vieille fille entendue et sans beauté qui passerait son existence à gâter une mère jolie, mélancolique et frivole ? murmurait Toutoune au bout de longs silences. Veux-tu que nous cousions un peu ?... Et, pendant quelque temps, la mère se fit une distraction de tailler pour sa fille, dans des étoffes choisies à la ville, des petites robes à son goût. Elle lui fabriqua même deux ou trois chapeaux. Toutoune, ainsi parée, dans le banc des Gourneville, à la messe, était fière des regards d’admiration tournés vers l’élégante et jolie femme. Ça lui semble bon d’avoir sa mère !... disaient, à la sortie, les paroissiens. Mlle Calpelle reparut un matin, les vacances terminées. Je vais t’aider à travailler ! D’abord, cela me remettra bien des choses dans la mémoire ! Arrivé le large hiver qui glace les maisons et détruit, les chemins, un soir, un de ces soirs qui commencent à trois heures et demie, sous la lampe, parmi les chiffons et les livres de classe, Mme Villeroy, frileusement enfoncée dans le vilain fauteuil de cuir qu’on avait mis à la place de la belle bergère, dit lentement, gentiment, dit enfin cette petite parole : Toutoune, ma chérie, comme on est bien, ici !... Le printemps, coup de baguette magique, venait, en quelques jours de transformer une fois de plus la campagne. Ni la nature, ni les humains ne semblent s’habituer à cette belle surprise de tous les ans. Toutoune arrivait, le matin, jusqu’au lit de maman, avec une branche noire couverte d’étoiles blanches ou roses, une branche miraculée par la saison. L’amertume de la petite odeur remplissait la chambre, où l’autre parfum, celui de maman, était plus grave et plus sucré. Les pommiers du grand herbage se sont mis en fleurs cette nuit ! Tu ne veux pas que je lise les journaux, Toutoune ? disait la petite d’un air triste, c’est toujours la même chose : situation inchangée... Et cette réflexion d’enfant, c’était toute la guerre, à cette époque. Belles courses ailées, les mains aux guidons, les joues flattées par l’air chargé de fleurs ; pluies de fleurs et de gouttes claires quand on passait sous les branches basses, stations en pleine herbe crue, parmi l’égosillement des petites gorges d’avril, têtes levées vers le premier azur traversé de nuées rondes et blanches, cueillette passionnée des secondes violettes, des primevères et des coucous ; retour en retard au manoir, avec des appétits aiguisés par la course ; devoirs et leçons négligés, école buissonnière de Toutoune et de sa Marie-Ange, charme, charme de la bonne campagne apaisante qui, pour ceux qui savent l’aimer et l’admirer, fait ses miracles au fond des plus petits coins, établit sa féerie jusqu’au plus haut des cieux. Il fait si chaud, aujourd’hui, maman... On leur mit une petite table dans le quartier du maître hêtre, celui dont les dernières branches touchent les ardoises du toit. Le parc à l’abandon déferlait, océan vert tendre. Un merle soliste roulait des notes si fraîches que cela faisait presque mal. Toutoune, plusieurs fois, s’interrompit de manger pour battre des mains. Comme Mme Villeroy venait d’allumer sa cigarette, un craquement dans l’allée inculte leur fit tourner à toutes deux la tête. Toutoune ne comprit pas immédiatement ce qu’elle voyait. Mais Mme Villeroy venait de se lever, renversant sa chaise, jetant sa cigarette. Ce grand militaire noir et rouge, qui s’avançait c’était donc... Devant l’apparition, l’enfant frappée comme d’épouvante, avait mis son poing sur sa bouche. Restée assise à sa place, elle sentait qu’il lui était impossible de se lever, de dire une parole. Il continuait d’avancer, comme si sa présence eût été toute simple parmi le petit charme de cette fin de déjeuner, parmi le printemps, parmi l’intimité tranquille de cette mère et de cette fillette, douce féminité réfugiée à l’abri du tapage masculin. dit-il avec audace, en s’arrêtant à trois pas. Un petit souffle d’air passa sur sa moustache tombante. Dans l’ombre du képi, les longs yeux noirs souriaient langoureusement. Toutoune vit les lèvres de maman trembler sur des mots qui ne sortaient pas ; et elle était certainement aussi pâle que peut l’être une créature vivante. personne ne me dit bonjour ?... Il fît un nouveau pas, regarda Toutoune : Tu ne me reconnais donc pas, ma fille ? Elle fut devant lui, très près de lui. Sa parole entrecoupée sembla, sur les moustaches soyeuses, passer comme le petit souffle d’air de tout à l’heure. Qu’est-ce que tu viens faire ici ?... Il prit un air indulgent, avança les mains. : c’est ma première permission, et je viens te voir... Tu ne vas pas me recevoir comme ça ! Le rire court de Mme Villeroy déchira le printemps, le printemps où chantait ce merle soliste. Tu as besoin d’argent, n’est-ce pas ?... Il était devenu pâle, lui aussi. Toutoune le vit mordre cette belle moustache, descendue comme celle des Gaulois. Mme Villeroy regardant à son tour Toutoune : - Je ne veux pas te dire ce que je pourrais te dire. Je respecte trop ma fille pour parler devant elle de tes saletés. Je respecte trop cette maison de mes parents pour... Voilà du nouveau, par exemple ! Minouche a pris sa bicoque au sérieux ! Minouche est devenue mère de famille !... Elle trépigna, les yeux clignés, les narines ouvertes. C’est la seule chose qui te reste à faire ! Et que jamais plus je n’entende parler de toi !... Adèle qui venait, un plateau dans les mains, eut un petit cri de surprise en voyant son maître, puis s’esquiva prudemment. Villeroy d’un air qu’il voulait très naturel. Elle leva la main comme pour le souffleter. Il attrapa cette main au vol, et la maintint fortement par le poignet. Cela fit un ensemble de gestes assez brutal ; et Toutoune, terrifiée, se mit à crier et à pleurer, en se jetant sur sa mère. Villeroy tout en repoussant l’enfant de sa main restée libre. Mais la petite, au contraire, s’accrocha plus sauvagement. Toutoune ne s’en ira pas !... Elle sait ce que tu es, d’abord ! Il lâcha brusquement le poignet emprisonné, recula. Je vois que tu es devenue tout à fait ridicule. Pivotant sur ses talons, il sifflota, revint, et, sur un ton péremptoire : On va m’envoyer dans peu de temps à Alger. Tu ne veux pas y revenir avec moi ?... Une malice passait sur sa figure aux beaux traits. Il avait mis sa tête de côté. Sûr de lui, paisible, il était le séducteur qui reprend sa proie un instant libérée. Marie-Ange avait croisé les bras, et elle le regardait en hochant de pitié la tête. Toutoune, toujours accrochée à elle, ne la quittait pas des yeux. Elle comprenait obscurément que c’était la suprême partie qui se jouait, bataille dont son pauvre petit bonheur était l’enjeu. continua-t-il comme s’il racontait une belle histoire à quelque enfant maussade. Les randonnées dans l’auto du colonel... La maison de mes parents, qui nous est ouverte, avec son luxe et son confort... Les promenades à cheval dans le Sahel... La bonne petite vie d’autrefois, avec son Charles qui l’aimera bien... Ça ne sait même pas qu’il y a la guerre ! Puis, refaisant un pas vers elle : Ça ne te dit rien, tout ça ? Peu à peu remplis d’une âme glaciale, les yeux pâles le dévisageaient. Devant eux, sans doute, une comparaison faisait miroiter sa double image. Marie-Ange revoyait sa première jeunesse trépidante, amoureuse, bousculée, banalisée, face à ses trente-cinq ans d’aujourd’hui, si poétiquement, si doucement bercés par l’amour adorable d’une petite fille, au fond du vieux manoir de la race, dans la paix et l’enchantement de la bonne campagne, consolatrice des cœurs affligés. Le merle, dans le hêtre chanta : « Toutoune !... Tous les oiseaux du printemps continuèrent : « Reste ici ! Mme Villeroy ne sut pas dire ce qu’il y avait de changé dans sa vie, et que sa jeunesse fatiguée avait maintenant compris autre chose que son premier passé de femme. Elle traduisit comme elle put ce qu’il y avait en elle de confus et d’irrévocable. Calmée, très froide, elle articula lentement : C’est sans doute parce que ta maîtresse te trompe et parce que tu n’as plus le sou, que tu viens me chercher pour aller vivre, aux crochets de tes parents, avec le pauvre argent qui me reste ? Mais vois-tu, même si nous étions encore riches, même si je ne te méprisais pas comme je te méprise, la vie que tu m’offres ne serait plus possible. Je ne t’aime plus, comprends-tu ? Alors, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, ton Alger, tes autos, tes parties de plaisir ?... Ici, je suis chez moi, chez nous, avec ma fille. Malgré la guerre, nous sommes heureuses. Nous, nous restons toutes les deux au manoir... Elle serra contre elle la fillette, qui la regardait tendrement. Villeroy, pendant une minute, les considéra sans parler. Elles étaient deux contre lui, maintenant, deux amies, deux douceurs alliées, deux poésies, deux femmes. Il était seul devant elles, avec son désordre, ses brutalités, ses égoïsmes, ses indélicatesses, ses vanités, son vacarme. Tu ne veux pas revenir ?... Il vit, il sentit, il comprit que c’était vrai, qu’elle ne l’aimait plus. Il prononça le mot d’autrefois, le mot épouvantail. Il s’attarda quelques instants encore, prit le parti de hausser les épaules, montra ses dents magnifiques dans un petit rire, et conclut : Puis, tournant enfin les talons, il s’en alla sans saluer, le long de l’allée herbue, et s’enfonça, noir et rouge, dans les profondeurs du printemps. Quand il eut disparu, Mme Villeroy, tombant assise : Pelotonnée contre sa mère, elle restait là, dans le recueillement de son triomphe. Celle qu’elle entourait de ses petites mains, c’était sa conquête, sa difficile et lente conquête, le prix de ses souffrances précoces, la récompense de ses larmes de femme sur des joues de petite fille, son amour. L’ombre tournante de la maison, poussée par l’heure, s’était lentement transformée... Foncé sur le sol lumineux, le dessin du toit s’avançait, tout doux, vers Toutoune et son amour, comme si l’âme même du manoir de Gourneville, faite de tant de vies antérieures, eût voulu couvrir les deux descendantes, les envelopper de sa protection. IL POUVAIT ÊTRE SEPT heures du matin, en novembre. Une aube pluvieuse filtrait du ciel bas, noyait les champs d’une désolation infinie. Les chaumes grisâtres, lavés par l’automne, revêtaient la terre d’une toison hérissée, pareille à un vêtement de miséreux. La pluie cessait par moments ; alors une buée d’eau se levait des bois, dont le moutonnement ondulait dans les lointains ; puis une déchirure livide s’ouvrait au flanc des nuages ; la pluie tombait en un ruissellement de cataracte, comme si toutes les eaux du ciel s’étaient ruées par cette ouverture. La route dévalait presque à pic. Par endroits des bancs de pierre affleurant le sol y faisaient des marches d’escalier pour des pas de géant, et ces pierres blanches étaient polies par la roue des chariots, par l’écoulement des eaux, par le glissement des sables. Deux silhouettes s’ébauchèrent dans la grisaille du lointain, deux paysans qui marchaient côte à côte. Ils s’arrêtèrent du même mouvement en haut de la montée, et s’étant adossés à des « landres » de bois sec, qui fermaient une friche, ils y appuyèrent les lourdes hottes d’osier qui leur sciaient les épaules. Ils étaient tous deux étrangement pareils, vêtus de futaine grise que la pluie recouvrait d’une fine buée de gouttelettes, ayant le torse serré dans un tricot de laine brune. Leurs physionomies frustes et graves s’éclairaient du même regard bleu. Mais l’un était un jeune gars bien planté, dont les joues se recouvraient d’une barbe châtain, frisée et drue, tandis que l’autre, un vieux, tout courbé par le travail des champs, paraissait infirme, incapable de se redresser désormais pour regarder les nuages, le ciel lumineux, les spectacles qui égaient les hommes et les réconfortent. Ils soufflèrent un moment, tandis qu’un pâle rayon de soleil, filtrant à travers la pluie, courait sur l’horizon, allumait des lueurs dans les buissons d’épine. Un roitelet, tout près d’eux, fit entendre quelques notes d’une chanson mouillée et frissonnante. Pierre, dit le vieux, v’là qu’ça recommence. Et l’autre répondit, haussant les épaules d’un air de lassitude : C’est le temps de la saison. Ils se remirent en marche, ayant dans leur allure le morne accablement des bêtes de somme. Tout un attirail de pêche dansait dans leurs hottes. Pour franchir les ruisseaux d’eau boueuse, ils sautaient sur les pierres branlantes, étendant les bras pour reprendre leur équilibre. Pierre avait le bras passé dans l’anse d’un pot de fonte ébréché, où couvait un feu de braise. Quand la rafale tournoyante passait sur les deux hommes, une mince colonne de cendre, sortant du vase, montait dans l’air, comme une fumée. Ils arrivèrent au bord de la Moselle. La rivière coulait, rapide et glacée, sous des branches de saules garnies de « chatives », brins de joncs et de roseaux secs, amenés par les crues récentes, que le vent agitait avec un long froissement triste. Une barque était amarrée à la berge, une vieille barque dont le fond était obstrué de gravats et d’herbes folles. Elle partit lentement, puis s’anima peu à peu, gagnée par la vie mobile et frémissante du flot. Les berges fuyaient de chaque côté d’un mouvement monotone, laissant apercevoir dans la profondeur des prairies inondées des saules étêtés qui levaient leurs têtes difformes. Et parfois aussi on côtoyait des tas de bois empilés à la lisière des forêts. Alors une odeur forte de tan courait sur l’eau : ce souffle pénétrant que les grands chênes exhalent après leur mort. Puis la rivière s’élargit, devint un lac d’eau jaunâtre. Les deux hommes se mirent à pêcher. Assis sur la planche à l’arrière, le vieux Dominique faisait décrire à sa barque des courbes lentes. Puis il jetait dans l’eau des poignées de son et de chènevis. De grandes traînées blanches filaient à la surface ; les coques légères des grains de chènevis se dispersaient en une poussière grise. Bientôt des ablettes attirées, montant des profondeurs, trouaient la nappe de leur frétillement léger, de leur pullulement innombrable. Pareille aux insectes sortis de la terre à la fin d’une journée chaude, toute cette vermine de la rivière grouillait, tournoyait, happait les menus débris emportés au fil de l’eau. Pierre, debout à l’avant, plongeait dans la rivière le large filet, tendu sur deux bâtons en croix, qu’on appelle un échiquier. Puis il le relevait d’un vigoureux tour de reins, campé solidement sur ses jambes écartées au fond de la nacelle, qui vacillait à chacun de ses mouvements. Les ablettes s’entassaient dans un coin, les ventres blancs jetant des lueurs pâles. Rentrés au logis, les deux hommes raclaient les poissons, mettant de côté les écailles qui luisaient comme des piécettes d’argent. Ils en remplissaient une grande boîte de fer-blanc, qu’ils allaient tous les quinze jours expédier à la poste de la ville. Ils savaient vaguement qu’on envoyait la chose à Paris pour fabriquer des perles fausses. La pluie tombait toujours : on aurait pu tordre leurs vêtements. Une vapeur d’eau montait de leurs épaules, de leurs jambes, de leurs bras. Leurs mains, cinglées par l’averse, s’engourdissaient, devenaient si maladroites qu’ils s’empêtraient dans les besognes les plus simples. Parfois ils pâlissaient, tout près de défaillir. Mais ils ne se plaignaient pas, retenus par une sorte de pudeur, craignant de passer pour des femmelettes. Des pensées tristes, de lentes obsessions tournoyaient invinciblement dans leurs cerveaux. Le vieux Dominique songeait à la vie qui se faisait plus âpre chaque jour. On trimait toute sa chienne de vie pour amasser quatre sous et on n’y arrivait pas. Mais il finirait bien par se reposer ! On le coucherait auprès de sa femme, la Marie-Anne, dans le petit cimetière de campagne dont les croix s’effritent sous les hâles desséchants, sous le ruissellement des pluies d’automne. Pierre, plus jeune, regrettait simplement le bon gîte, la pipe qu’on fume au coin de l’âtre ; une vision obsédante ramenait devant ses yeux la « taque » de fonte dressée dans la cheminée, une plaque venue des temps anciens, couverte de dessins qu’on ne comprenait plus. La suie qui la revêtait s’enflammait parfois dans le feu clair des bourrées, et des rougeoiements y couraient, pareils à des chenilles lumineuses. Le soir tombait sur les eaux livides. Cela vint lentement, doucement, ce crépuscule blême qui terminait le jour, comme il avait commencé, le noyant d’une clarté indécise. Une coulée d’ombre envahissait les champs, la rivière, la prairie inondée. La houlée furieuse du vent se déchaîna subitement. Il n’y eut plus rien que ces deux immensités mouvantes, la fuite des eaux sous le glissement de la nuit. C’était la même vie pendant toute l’année, chaque jour ramenant le même labeur persévérant et vain. Ces pêcheurs étaient pareils aux rocs calcaires dont leur visage avait la couleur terne et rude. A force de se pencher sur la rivière, leur regard usé avait l’éclat fondu, la transparence des eaux qui coulent. Jamais ils n’auraient imaginé une existence différente, une façon moins pénible de gagner leur vie. Ils péchaient comme leurs pères, pris par cette étreinte de la routine qui emporte les générations rustiques dans les mêmes chemins battus, coupés d’ornières profondes. Ils accomplissaient leur lourde tâche sans réfléchir, avec une lenteur de machines bien remontées, se hâtant vers un but qu’elles n’entrevoient pas. Leur effort rude, simple, toujours renouvelé, se perdait dans le grand rythme des forces universelles. Ils peinaient sur les eaux, comme les sables qui coulent au flanc des monts, comme les souffles qui courbent les forêts, comme les sources qui rongent les rocs, sans avoir de leur vie autre chose qu’une conscience obscure. En vain les longs hivers finissant en pluies tièdes apportaient au flanc des monts de mouvantes parures de fleurs, en vain les saules retombant sur les courants d’eau les effleuraient de la laine jaunâtre de leurs chatons, ils restaient insensibles à cette séduction que la nature indifférente semble prodiguer en de certains jours. Un soir de novembre, là-bas, en Lorraine... Dans le village de vignerons, une petite place s’ouvrait, obstruée de fagots entassés, bordée par les pignons aigus des vieilles maisons, auprès des chènevières (chenevières) fermées de murs croulants. Il avait dû pleuvoir tout le jour, mais le ciel s’était lavé subitement à l’approche de la nuit, les vents froids balayant les nuages. Des flaques d’eau luisaient, étrangement brillantes dans le noir des maisons, dans le noir des choses. Des étoiles s’y reflétaient, frissonnant soudain, quand des souffles ridaient la surface de l’eau immobile. On entendait par instants le grincement d’une poulie de fer surmontant un vieux puits, quand une voisine venait tirer de l’eau pour la soupe du soir. On voyait la forme vague de la femme se pencher sur la margelle de pierre, où le frottement des cordes avait creusé des rigoles. Une fenêtre était ouverte dans la façade d’une maison. Deux jeunes filles se penchaient sur la barre d’appui, et causaient, s’arrêtant par moments, pour respirer les odeurs de terre qui montaient des champs assombris. L’une était une belle fille aux joues roses, aux lèvres fraîches, dont le rire sonnait : un rire un peu naïf de personne bien portante qui trouve de la gaieté dans toute chose. Alors sa compagne la regardait d’un air étonné, ayant l’air d’admirer et de blâmer à la fois cette insouciance. Celle-là véritablement ressemblait à une demoiselle de la ville, avec son col blanc rabattu, sa robe d’étoffe grise dessinant sa taille souple, ses bandeaux plats séparés par une raie. On voyait bien à la fraîcheur de son teint qu’elle restait à la maison, loin des hâles desséchants et des soleils qui mordent la peau. Sous ses longs cils noirs, son regard avait une douceur soyeuse, une profondeur pensive qui attirait. Mais à la regarder longuement, de toute sa personne s’exhalait un charme qui finissait par vous prendre. Ainsi poussent, dans les haies, des fleurs chétives, maltraitées par les vents, mais dont l’odeur tenace, inoubliable, fait chanter dans notre cœur des rêves infinis de tendresse. Leur conversation traînait, gagnée peu à peu par le silence, par la nuit qui s’épaississait. Elles parlaient de chiffons, de robes, de bals prochains. Leurs amies allaient se marier, et ce mot de mariage seulement prononcé, comme par un mystérieux enchanteur, les rendait rêveuses. La rieuse, qui s’appelait Jeanne et était la fille d’un riche fermier de l’endroit, avouait que son choix était fait depuis longtemps. Puis, curieuse, elle interrogeait sa compagne, avec des détours habiles et précautionneux. Une fièvre les gagnait à parler d’amour : leurs voix tremblaient, chuchotantes, et leurs mains, furtives, se cherchaient dans la nuit pour des caresses destinées à d’autres. La brune, Marthe Thiriet, fille du garde forestier, se dérobait aux interrogations, gardait son grand sérieux de personne réfléchie, qui ne confie pas ses secrets à la légère. Son père et sa mère avaient besoin d’elle dans leur ménage. Jeanne leva le doigt, fit trois tours de valse dans la chambre, et, prenant ce ton mi-sérieux, mi-plaisant qui lui était habituel, elle dit : Le jour où Pierre Noel te demandera, tu ne feras pas tant de façons. Puis elle sortit dans un éclat de rire. Une bande d’or rayait le couchant et les sapins de la côte se détachaient si vigoureusement sur ce fond de lumière, qu’on aurait pu compter leurs branches une à une. Marthe restait à sa fenêtre, appuyée à la vitre froide, dont le contact rafraîchissait son front. C’est vrai qu’elle aimait ce Pierre Noel. Elle n’avait pas quinze ans, qu’elle faisait des détours pour le rencontrer dans les chemins, étonnée de sentir en elle quelque chose de doux, de profond et de fort, qui peu à peu remplissait sa vie. Elle revoyait tout au fond de ses souvenirs, étrangement lumineux et précis, ces soirs du mois de Marie, où filles et garçons se retrouvent à la sortie de l’église, après la prière du soir. Le curé se démène, tempête, tonne dans sa chaire, qu’importe ! Ces beaux soirs de mai, pleins de clartés errantes, sont des rendez-vous d’amour. Que ce soit une profanation de faire servir à des usages si peu recommandables une cérémonie religieuse, on ne s’en met guère en peine dans les campagnes. L’église était encore vibrante de chants ; et l’harmonium laissait traîner par la porte son nasillement mélancolique, qu’ils étaient tous dehors, faisant claquer leurs sabots sur les marches du vieil escalier, se poursuivant et se bousculant dans la nuit claire. Alors c’étaient des poursuites éperdues, des bourrades robustes, de longues étreintes qui se terminaient par des baisers gloutons, appliqués aux bons endroits, dans les cheveux et dans le cou. Les pauvrettes se défendaient mollement et toute leur résistance tombait dans le rire pâmé des filles qu’on chatouille. Marthe fuyait comme les autres, vaguement peureuse et charmée, et quand un souffle brutal effleurait sa nuque, elle souhaitait presque que Pierre fût là, derrière elle, lancé sur sa trace. Quand ce n’était pas lui, elle résistait, décontenancée et furieuse, en fille qui ne cherche pas les aventures. Pierre, dame, n’était repoussé que mollement et avec toute sorte de timidités qui s’offraient presque. Comme ils lui avaient pris son cœur, ces soirs de mai, encore si froids dans ces pays du Nord, ces soirs où l’odeur des jacinthes montait des terres fraîchement remuées dans les jardins ! Une grande clarté blanche restait suspendue dans tout le ciel. La bande joyeuse galopait, galopait par les rues sombres, et des garçons de ferme, allant soigner le bétail, pénétraient dans les étables chaudes, portant à bout de bras des lanternes, dont les carreaux étaient de corne par crainte des incendies. Elle était si désolée, si meurtrie, par ce grand amour qui avait envahi tout son être, par cette conviction qui se faisait chaque jour plus accablante, qu’elle serait impuissante à le garder pour elle, rien que pour elle. Il fallait le voir ce Pierre Noel, le dimanche matin quand il traversait le village pour se rendre à la grand’messe. Il avait une façon à lui de prendre un air crâne, de rejeter son chapeau en arrière, de marcher les mains dans les poches, faraud, les épaules balancées. Il portait des cravates voyantes, une blouse bien repassée dont il laissait le col entr’ouvert, il ramenait sur son front ses boucles soigneusement arrangées. Et il regardait les filles sous le nez avec une telle effronterie que les plus délurées baissaient les yeux ; et on chuchotait sur son compte toutes sortes d’histoires. Ah, si Marthe avait su faire comme les autres, les rieuses et les coquettes, qui s’offrent d’un regard et se reprennent l’instant d’après, qui par leurs manèges et leurs mines friandes, appâtent les hommes et les retiennent ! Mais non, elle ne savait que rester dans son coin, heureuse d’un rien, d’un sourire jeté au passage, résignée à souffrir, gardant l’espoir inavoué qu’elle finirait par triompher de cette humeur vagabonde, par le fixer pour toujours auprès d’elle, à force de dévouement et de tendresse silencieuse. S’il venait à savoir un jour qu’elle avait tant pensé à lui, n’aurait-il pas un peu de pitié, cette pitié qui réchauffe le cœur et l’achemine doucement vers l’affection ? Elle ne voyait pas toutes ces choses, bien sûr, car elle n’était qu’une pauvre fille, qui n’avait pas l’habitude de se regarder vivre. Elle les sentait plutôt vaguement et fortement, et il se faisait en elle un mélange confus de tristesses et d’espérances. N’avait-elle pas réussi déjà une première fois à faire surgir en lui un grand élan d’amour sincère ? C’était encore à la fin d’un jour de printemps, par un crépuscule baigné de lumière blanche. Le soir s’attardait sur les prés, l’air était bleu, des branches d’églantier effeuillaient au vent des pétales roses, qui tourbillonnaient. On avait fêté ce jour-là sainte Walburge, la patronne du village. Chaque année, il y a une heure exquise, quand la fête bruyante retombe à l’intimité d’une réjouissance familiale. La cohue de soldats, de citadins qui se bouscule dans la poussière s’est évanouie, les détonations des tirs forains se sont tues, et les chevaux de bois ne tournent plus, cachés par la toile blanche qui enveloppe le manège. Toutes les visions du passé lui revenaient une à une. Par les fenêtres ouvertes à la tiédeur du soir, on voyait des familles attablées, des gens en bras de chemise. Des enfants soufflaient dans des trompettes : on choquait des verres pour des santés interminables. Parfois un paysan descendait l’escalier de sa cave, une cruche de faïence bleue à la main, allant tirer au tonneau le vin des récoltes fameuses. Un reste de jour bleuâtre traînait dans la rue, et l’on n’entendait plus rien, rien que la nappe de la fontaine, dont le ruissellement se tordait au vent du soir. Le marronnier géant de l’église était fleuri de girandoles pâles. Lassés tous deux d’avoir tant dansé ce jour-là, ils étaient venus respirer la fraîcheur dans le petit jardin attenant à l’auberge. Les bruits du bal parvenaient jusqu’à eux, mais lointains, fondus, étouffés par l’épaisseur des murs. On distinguait le ronflement sonore de la basse, s’essoufflant à suivre le nasillement de la clarinette. Un calme immense tombait sur le jardin, sur les bouquets d’arbres, sur la côte de vigne : et dans l’air planait par moment une vague tiédeur, un souffle alanguissant de tendresse. Pierre était venu l’inviter à la danse plus souvent que de coutume. Les commères faisant tapisserie, alignées sur des bancs, devaient en causer pour sûr. Elle n’y pensait pas, dans son ravissement. S’étant assis sur un banc, ils causaient tous deux gentiment, en vrais amoureux de village. Des paysans jouaient aux quilles avec des clameurs, des contestations, des disputes à chaque coup douteux. On entendait la boule sonnant contre les quilles cerclées de fer, quand elle arrivait au but. Sur leurs têtes pendaient des grappes de lilas, du « mirguet », comme on dit là-bas. L’odeur forte des corolles épanouies se mêlait aux senteurs venues des jardins. Marthe fit un gros bouquet de lilas qu’elle attacha à sa ceinture. Prenant une branche, elle la passa à la boutonnière de la veste de Pierre, trouvant un geste si tendre qu’il en fut tout ému. Il lui mit le bras autour de la taille et l’embrassa. Vrai, mademoiselle Marthe, c’est pas pour dire, mais je vous aime bien. Elle répondit, dissimulant sa gêne dans un éclat de rire. Vous l’avez dit à tant d’autres que ça ne tire pas à conséquence. Vous avez tort de vous imaginer ça : les autres, c’est pour l’amusement ! Mais vous, c’est pas la même chose. C’était peut-être vrai, ce qu’il disait Elle défaillait sous le poids d’un bonheur trop lourd pour ses forces. Ils avaient causé longuement, ne se décidant pas à se séparer, vaguement remués par la tombée de la nuit. La lune jaillit des entrailles de la terre, énorme et toute blanche, versant une lueur sur les pousses des jeunes ceps, trempés de rosée... Pierre se leva, ayant terminé sa besogne, ce soir-là, plus tôt que de coutume. J’vas faire un tour, dit-il au vieux Dominique, qui, une aiguille de bois aux doigts, réparait quelques mailles de l’échiquier, qu’une branche de saule avait rompues. Il descendit la côte, fumant sa pipe avec satisfaction, savourant le repos bien gagné, après une journée de travail. Arrivé sur la place, il s’arrêta. Il avait plu tout le jour, mais la pluie avait cessé vers le soir. De grands souffles passaient dans la nuit, de grands souffles froids charriant l’humidité, qui stagnait sur les labours d’automne. Un toit s’égouttant quelque part, au-dessus de sa tête, faisait entendre un clapotement triste. Au-dessus des maisons, la Grande Ourse, le « Chariot de David » allongeait son timon d’étoiles scintillantes. Tout au fond de la rue, une lueur trouait l’ombre. Des portes s’ouvraient sur des conversations interrompues ; une procession de lanternes s’avançait par les rues, courait au ras du sol, projetait sur les façades endormies de grands rais de lumière. Par moment la lumière faisait sortir de la nuit le soc blanc d’une charrue, la silhouette trapue d’un tombereau, mis au rancart. Sur le passage des femmes emmitouflées, des ombres gigantesques couraient le long des murs, montaient jusqu’aux toits, se perdaient dans les étoiles. Tiens, on veille chez les Lardonnet, se dit Pierre, je vais pousser jusque-là. Sous la grande cheminée lorraine, dont le manteau était si élevé qu’un homme aurait pu y entrer tout debout, le veilloir était rassemblé. Un feu couvait dans l’âtre, un de ces feux d’hiver faits pour durer longtemps, et qu’on entretient avec des marcs de raisin et des tas de chénevottes. Des vieilles, au profil anguleux, assises à des rouets, filaient le chanvre, trempaient leurs doigts dans un gobelet d’étain pour mieux saisir le fil, qu’elles tiraient des quenouilles chargées d’étoupe. Des enfants se promenaient, portant haut dans l’air des croix de chanvre nu, frêles assemblages qu’un mouvement un peu vif éparpillait sur le sol. Des vieux, somnolents, fumaient leur pipe en crachant dans les cendres du foyer d’un air songeur, et sur toute cette scène le « coupion », un lumignon du temps passé, pendu à la cheminée par une crémaillère de fer, jetait une lumière vacillante, qui ne pénétrait pas dans les coins grouillant d’ombres. Tout le monde s’écarta pour faire place à Pierre, car il ne comptait que des amis dans le village, à cause de sa bonne humeur, de sa large prestance qui en imposait. On lui offrit un verre de vin cuit, un vin qu’on prépare après la vendange, en mêlant au jus du raisin un peu d’eau-de-vie. Un plaisant, un petit homme au visage goguenard, travaillé par toutes sortes de mines, de froncements d’yeux, de sourcils, racontait une « fiaue », un de ces récits de veillée interminables, avec des péripéties terribles ou grotesques, variant au gré du conteur. Tout à coup un choc ébranla la vitre. Un enfant, levant sa tête ébouriffée, s’écria joyeusement : « On va dailler. » Et il se fit un grand silence, dans l’attente d’une chose mystérieuse. C’est en effet une très vieille coutume en Lorraine, un usage qui vient du passé profond, que d’aller « dailler » le soir aux fenêtres. Et cette coutume se meurt doucement par l’indifférence des générations nouvelles, qui méprisent ces vieilleries. Antique cérémonie, avec un rituel et des règles, qu’on n’abandonnerait pas, une fois qu’on l’a commencée ! Mystère bizarre et compliqué qu’on accomplit avec une sorte de gravité recueillie. Une voix s’éleva, une voix comiquement déguisée, la personne qui parlait de l’autre côté de la vitre, dans la nuit, s’efforçant de ne pas être reconnue. Avec le fils de la Goton. Ce fut une revue amusante, une critique pittoresque des mots familiers, des travers et des attitudes de chacun. Encore un usage où l’esprit satirique et la malignité propres au caractère lorrain trouvent leur compte. Rien ne saurait rendre la drôlerie de certaines reparties, la vivacité gaillarde et joliment troussée de certains portraits, esquissés au hasard d’un dialogue rapide, aiguisés de pointes perfides et d’insinuations qui vont loin. Et le mystère ajoute aux moindres propos une saveur, un intérêt extraordinaires. Toute la vie du village qui passe dans la nuit, les scandales, les événements de chaque jour. Les jeunes filles surtout courent à ce divertissement ! Combien ont senti, quand on leur jetait un nom, se révéler un amour qu’elles ignoraient, qui avait germé et pris racine au plus profond de leur cœur ! Combien de cœurs ont battu contre les vitres froides, par les nuits blanches de gelée et fourmillantes d’étoiles ! Pauvres murs lorrains, lézardés de crevasses béantes, battus de pluie, comme vous savez de ces histoires d’amour, dont personne n’a gardé le souvenir ! Ce soir-là, une vieille qui filait dans un coin dit tout bas, mais de façon à être entendue de toute l’assistance, ayant jeté un regard malin par-dessus ses lunettes : Pierre leva la tête, mais voyant les yeux fixés sur lui, il s’efforça de prendre un air détaché, entamant une conversation sérieuse avec son voisin, tout en ne perdant pas un mot : Un rire éclata derrière la vitre, Coliche étant le berger de l’endroit, un garçon à demi idiot, hirsute et dépenaillé, traînant toujours sur ses talons deux grands chiens efflanqués, tout pareils à deux loups. Le beau parti pour une fille ! Puis on se piqua au jeu, et on proposa à la jeune fille des individus invraisemblables, des carrieurs de sable, ou des dragueurs de la Moselle. Elle disait non, d’une voix amusée. Les vieilles riaient dans le veilloir, arrêtant le mouvement de leurs pauvres mains tremblantes, qui tricotaient des bas ou filaient de l’étoupe. Et les tout petits, qui n’ont pas encore le sens des choses d’amour, riaient eux aussi, pour faire comme les autres, amusés par les reparties et le son bizarre de la voix mystérieuse, qui montait dans la nuit. Il se fit un silence ; on se regardait ; la vieille qui avait reconnu Marthe la première secouait la tête d’un air entendu, s’apprêtant à dire une chose d’importance : Mais le son de sa voix était changé. A l’émotion qui la faisait trembler, toute l’assistance eut la sensation qu’on avait touché juste. Pierre s’était levé brusquement ; se dirigeant vers la porte, il l’ouvrit toute grande. Toutes les filles qui daillaient avec Marthe ce soir-là prirent la fuite, comme un vol d’oiseaux effarouchés par un bruit. Les coiffes de leurs bonnets mettaient au fond de la nuit une vague palpitation de blancheur. Seule Marthe restait appuyée contre les ais de la fenêtre, le cœur battant, et les jambes si cassées par l’émotion qu’il lui était impossible de faire un pas. Pierre la prit dans ses bras et baisa longuement ses cheveux fins. Elle résistait, se débattait, faisait tous ses efforts pour échapper à cette étreinte qui, d’instant en instant, devenait plus robuste. Mais toute sa résistance tomba soudainement ; elle devint une petite chose inerte, qui s’abandonnait délicieusement à cette caresse, se faisait molle et confiante. Ils causèrent de choses et d’autres, puis ils se séparèrent, Marthe ayant fait remarquer que l’heure s’avançait. Elle rentra dans sa maison à pas lents, lourds de rêverie. Il se faisait en elle un tumulte de sentiments contraires. Certes, il fallait que cet amour fût bien fort pour qu’il se trahît malgré elle, pour qu’on en parlât. Maintenant c’était un bruit qui courait le village... Mais lui n’ignorait plus rien, et dans le cœur de la pauvre fille vivait le souvenir vibrant de cette caresse dont la douceur se prolongeait, doucement émouvante... Le village dormait ; accroupis au fond de la nuit, les toits de tuiles allongeaient leurs grandes silhouettes paisibles. Dressant son timon d’étoiles, le Chariot de David s’était incliné un peu... Rentré dans le veilloir, Pierre avait presque oublié cette aventure. Le lendemain, les deux pêcheurs se reposaient, car c’était jour de dimanche. Un grand silence enveloppait les campagnes, le silence d’automne, avant-coureur du sommeil hivernal. Les bois lointains, les vignes, l’horizon des côtes reposaient dans un calme infini, une sérénité baignée de lumière. Et les fils de la Vierge, se détachant des buissons, se déroulaient dans leur chute molle et sinueuse. Les dernières feuilles tombaient des arbres, emportées par des souffles froids. Au fond d’un verger, quelques cerisiers, touchés par les gelées précoces, semblaient revêtus d’un rouge éclatant, pourpre somptueuse qui détonnait dans la nudité des campagnes. Une rumeur de vie courut de l’horizon, dans une flambée de soleil. Le vent léger charriait des sons de cloches, des claironnements de coqs, des appels de bateliers. Ce mystérieux appel réveillait la terre lorraine, suscitait la force fécondante endormie au creux des sillons, donnait l’illusion d’une splendeur fugitive de printemps. Dominique défonçait un carré de terre dans son jardin. Il s’arrêta, et croisant ses mains sur le manche de sa bêche, il dit tout haut, les yeux clignotant dans la lumière : Il souriait, ragaillardi par cette chaleur d’automme qui ranimait ses vieux os, et il faisait de temps à autre un petit signe d’amitié dans la direction de Pierre, dont la haute taille s’encadrait dans la fenêtre. La maison, elle aussi, semblait réchauffée par cette dernière flambée de soleil. La façade luisait, éclaboussée de rayons, la façade ventrue que les pluies d’automne avaient rayée de taches grises, qui, lassée par la vie, elle aussi, se laissait à demi crouler au bord du chemin, avec un air d’abandon. Le faîte des tuiles moussues, s’incurvant comme l’échine d’une bête lasse, se découpait joyeusement sur le ciel d’un bleu profond. On avait planté à l’angle du mur une borne massive pour le préserver de la roue des chariots. Et sous l’auvent du toit, une perche suspendue à deux bouts de filin supportait ces rangées de mottes qu’on fabrique avec du marc de raisin, et qui servent à entretenir les feux de l’âtre, à la veillée. Pierre allait et venait dans la chambre, maussade, s’abîmant dans une morne contemplation. C’était toujours ainsi depuis quelque temps. Une tristesse vague répandue dans tout son être l’appesantissait, le laissait inerte et somnolent sur une chaise, pendant des heures. La monotonie de son existence pesait lourdement sur lui. Il n’avait plus de goût à rien, retombant à tout moment dans d’incohérentes rêvasseries, échafaudant des projets, des rêves de vie aventureuse, qui s’écroulaient, se reformaient, goûtant une sorte de douceur triste et voluptueuse dans cette agitation de ses pensées. Il aurait voulu s’en aller, voir du pays, s’évader de sa misère. Et la route qui s’allongeait, s’enroulait au flanc des vignobles, révélait sa fuite à l’horizon par l’ondulation des peupliers, dont on n’apercevait que les cimes, exerçait sur lui une étrange fascination. Il bâillait, ne se décidant pas à sortir. En même temps, les liens qui l’attachaient aux choses, ces humbles choses contemplées depuis l’enfance, aux meubles familiers, s’étaient rompus. La maison n’était plus emplie de ces petites voix fluettes, cassées, chevrotantes qui parlent du passé avec une exquise douceur. Tout lui paraissait pauvre, muet, froid. La grande cuisine blanchie à la chaux, immense pour ses premiers pas, n’était plus qu’une pièce humide, dont la fraîcheur glacée vous prenait aux épaules. Il regardait avec dédain le petit poêle, dressant sur trois pieds branlants son cylindre de fonte, rongé par la rouille, amenuisé par le feu. Et la pompe de la « pierre à eau » s’égouttant dans une bassine de zinc, un long chantonnement de source montait, dont la mélancolie faisait écho au murmure de sa rêverie désolée. Dominique le suivait du coin de l’œil. Qu’avait Pierre à se manger les sangs, à se tourmenter comme ça, depuis quelque temps ? D’ordinaire le vieux coupait court à ces rêvasseries, et le faisait sursauter en l’interpellant brusquement : « Voilà encore que tu fais ta tête ! » Mais cette fois il n’osa pas. Le vieux s’effarait, sentant son fils si inquiet, si tourmenté, prêt à se détacher de leur vie, à tous les deux. Et la clairvoyance de son affection lui faisant pressentir un avenir de tristesse, il ne se décidait pas à provoquer de franches explications, dans la crainte d’un désastre. Cette fois encore, il s’avisa d’un détour. Les mains toujours croisées sur le manche de sa bêche, il dit lentement : C’est ça qui vous remet d’aplomb, un temps pareil. Fallait ce brin d’chaleur pour les semailles. Quand je bêche dans mon jardin, je ne donnerais pas ma place pour un empire... Le vieux continua, loquace, larmoyant, attendri : On n’est pas riche, mais on est son maître. On mange à sa faim, après tout. J’ai rudement trimé, mais j’ai fait honneur à mes affaires. Je ne changerais pas mon sort pour celui des gens en place, dans les bureaux. On peut aller loin, on ne trouvera pas un pays plus plaisant, ni des gens plus affables... Et son geste enveloppait tout le pays. Vus de cette hauteur, les toits du village s’entassaient, dégringolaient la pente dans une mêlée joyeuse à l’œil et cahotée. Des vols blancs de pigeons animaient le vide du battement sonore de leurs ailes. Des chats dormaient dans les gerbières, guettaient sournoisement les moineaux piaillards, sautillant sur les tuiles moussues. Et tout au loin on voyait les prés, les chènevières, la rivière coulant au fond du val en sinuosités vagabondes. Elle était toujours là, comme si elle avait voulu se montrer aux deux pêcheurs, promener à travers leur vie son onde égale et monotone. Pierre haussait les épaules, visiblement ennuyé. Le vieux se remit à bêcher la terre, marmottant des choses à part lui, secouant la tête d’un air triste. Ce n’était pas un mauvais garçon, ce Pierre ; seulement sa mère l’avait gâté, en lui répétant sans cesse qu’il était beau, qu’il était fort, que les filles seraient trop contentes de l’avoir. Une confiance, un sentiment de supériorité sortait de ses yeux, s’exhalait de sa personne, de ses gestes, de ses silences. Il avait une façon de toiser le monde qui déplaisait au premier abord, mais on s’y habituait, et on était séduit par un certain air d’honnêteté qui tenait de la race. Le service militaire aussi l’avait perverti, l’initiant à une mollesse d’existence, qu’il n’avait pas connue auparavant. On était bien nourri et on ne travaillait pas. C’est un dicton des paysans dont la vie est si dure, qu’on devient « feignant » à faire des métiers pareils. Et le séjour dans une grande ville de l’Est lui avait révélé le goût des distractions, les habitudes d’oisiveté, les stations dans les cafés, toute une vie molle dont la nostalgie lui gonflait le cœur. Ses succès auprès des femmes ne se comptaient plus. Elles tournaient autour de lui, affolées par sa mine robuste, par ses airs farauds et conquérants. Les besognes pénibles de la terre n’ayant pas déformé son corps, parmi tous les paysans déjetés, noueux, pareils à des souches, il avait l’air d’un monsieur de la ville. Il avait eu une liaison qui avait duré deux ans, pendant son service militaire à Nancy, avec une fille de brasserie, une blonde un peu fanée, aux yeux tristes, qui versait à boire aux clients dans un café voisin de la Pépinière. Elle s’était jetée à sa tête, séduite par sa prestance, heureuse dans son isolement de retrouver un camarade pour parler du pays. Les dimanches, ils allaient se promener le long du canal, hantés par la mélancolie que les eaux semblaient charrier, alourdies par le reflet des ormes touffus, entre les rangées de roseaux bruissants. Ils s’entretenaient des choses des champs, de l’état des récoltes, du prix des vins de la dernière cuvée. Ils s’aimaient, retrouvant des souvenirs d’enfance qui leur étaient communs, se comprenant, parce qu’ils avaient des mots, des façons de parler identiques, jetés aux bras l’un de l’autre par cette sensation d’isolement, qui les effarait au fond d’une grande ville. La fille, que sa profession mettait au courant de ces détails, initiait le soldat aux raffinements de la toilette, au luxe à bon marché des odeurs de bazar. Il s’enorgueillissait de l’avoir à son bras, vêtue d’une robe de soie bruissante, et des camarades qui l’avaient rencontré, l’avaient complimenté sur sa conquête. Elle se dévêtait lentement, fredonnant un refrain de café-concert entre ses lèvres serrées pour retenir les épingles de sa coiffure. Elle lui promenait sur les lèvres ses bras nus, sa chair un peu affaissée, luxueusement rehaussée par des odeurs de musc et de patchouli. Elle l’avait quitté comme elle l’avait pris, sans lui donner d’explications, le mettant de côté comme une ombrelle qui a cessé de plaire. Mais elle l’avait marqué pour la vie, le flétrissant d’une tare indélébile, lui ayant révélé l’usage du linge fin, des dessous neigeux, de la poudre de riz et du fard. Désormais, il fut incapable de goûter la simplicité des amours rustiques, l’odeur saine des corps fleurant bon le foin. Les filles de la campagne lui paraissaient des souillons auprès de cette femme, dont la peau de blonde éraillée exhalait des odeurs troublantes. Rentré au pays, il avait continué, prenant des maîtresses un peu partout. Il avait été choyé cette année-là par la femme d’un maître dragueur, dont le bateau était amarré dans une anse tranquille de la Moselle ; une belle femme brune, aux yeux ardents, approchant de la trentaine, et qui dès le matin se tenait sur le devant de sa cabine, vêtue de camisoles d’une blancheur irréprochable, ayant l’air d’attendre, on ne savait quoi, dans sa mise de femme entretenue. Elle souriait, quand Pierre passait dans sa barque, roulant sur ses reins, montrant ses bras nerveux et musclés, sa nuque que le soleil dorait d’une teinte chaude. Elle s’était donnée à lui, un soir d’été qu’elle l’avait attiré dans sa cabine, à l’heure où les pourpres du couchant ensanglantaient le fleuve, où les crapauds au fond des mares poussaient leur complainte monotone. Et elle s’était mise à l’aimer éperdument, lui faisant connaître l’émoi des rendez-vous furtifs, la volupté des étreintes rapides, avivées d’un frisson de terreur, dans la crainte du mari, un Alsacien pas commode, dont le revolver était accroché à un clou, sur le mur de la cabine. Leur liaison avait continué, roulant cahin-caha à travers des scènes de jalousie, des ruptures, des reprises tendres qui fondaient les nerfs de Pierre, lui étaient toute énergie, le laissaient défaillant à l’idée de rompre sa chaîne. Des soleils éclatants flambaient sur l’eau ; la réverbération des houles lumineuses chauffait la cabine, faisait courir sur les planches une moire papillotante. Alors la femme le prenait dans ses bras, comme un enfant, l’attirait sur sa chair lourde, le soûlait de voluptés. Puis, un soir qu’il venait au rendez-vous, il avait trouvé la place vide, la drague disparue, la cabine envolée. Seules quelques herbes fluviales, visqueuses et molles, tournoyaient à l’endroit où il avait vécu des joies si puissantes. Et il était resté là jusqu’au soir, effaré, ne comprenant pas, luttant contre la démence qui montait en lui, avec le soir enténébrant les têtes difformes des saules. Les autres payeraient pour la gueuse ! Et toutes ces aventures, qui avaient passé sur son cœur, l’avaient usé peu à peu, le rendant plus banal que la pierre d’un seuil qui s’effrite sous les pas. De toutes ces liaisons, il lui restait un invincible mépris de la femme, et il s’était habitué insensiblement à ne voir en elle qu’un objet de plaisir. La vie de jour en jour se faisait plus dure ; la misère tombait sur les campagnes, amenée par les grêles, les gelées précoces, les mauvais vouloirs du ciel, acharnés sur les hommes. Le bien ne se vendait plus et la main-d’œuvre était hors de prix. Toutes ces doléances, ressassées au long des jours par les paysans, créaient autour de Pierre une atmosphère de mécontentement et de malaise. La mère morte, la maison autrefois si vivante était retombée à une sorte d’abandon. Cela venait de partout, cette lente tristesse qui planait dans le logis, l’emplissait d’une poussière grise. Elle s’exhalait des lits défaits, laissant traîner leurs draps sur le plancher, de la vieille armoire lorraine dont les cuivres, n’étant plus astiqués, ne luisaient plus. Et l’âtre, cette joie de la maison, était lamentable avec ses bouts de tisons à demi consumés, enfouis dans des monceaux de cendre qu’on ne balayait pas. Jusqu’au vieux Dominique qui l’ennuyait maintenant avec ses continuelles jérémiades, ses pleurnicheries regrettant le temps passé, les forces disparues, déplorant les rhumatismes qui ankylosaient ses vieilles jambes. « On n’est plus bon à rien, quand on est vieux ! Pour ce qu’on fait sur la terre, vaudrait mieux crever tout de suite ! » Pierre l’aimait pourtant d’une affection rude et droite, un peu par devoir, comme aiment les paysans. Mais la vie n’était pas gaie tous les jours, avec un compagnon aussi maussade ! Avec cela qu’il retombait en enfance, s’embarquait dans de longs récits cent fois entendus, qu’il ressassait, s’embrouillant dans les détails, confondant les noms, répétant les mêmes mots avec une obstination monotone. Pierre souriait : « on la connaissait celle-là. Il la savait par cœur. » Le vieux « fonçait » droit devant lui, comme un sourd. Pierre avait beau se raisonner : le vieillard aurait fait damner un saint, avec ses rabâchages, où les mots revenaient, comme des bornes le long d’une route poussiéreuse. Comme si l’âge avait brisé en lui le dur ressort de l’égoïsme, il était pris à tout moment d’accès de sensiblerie, de mouvements attendris, presque comiques à force de répétitions, qui provoquaient chez Pierre un haussement d’épaules. Lui, il était dans la force de l’âge, au moment où la poussée irrésistible de la sève rend les hommes forts, triomphants, insensibles, où la splendeur de la vie, le magnifique égoïsme de la santé leur dissimule la misère, la maladie et la mort. Aussi les longs épanchements du vieux avaient le don de lui déplaire, et quand Dominique s’apitoyait, lui parlait de sa naissance, de son baptême, souhaitait la venue de petits enfants qui égayeraient ses vieux jours, Pierre lui coupait nerveusement la parole : On n’a pas de temps à perdre ! Le métier devenait chaque jour plus mauvais, au dire du vieux qui ne cessait pas d’établir des comparaisons entre les gains d’autrefois et la maigre paye d’aujourd’hui. Frappées dans leur fécondité, la terre et les eaux ne nourrissaient plus les hommes. Ils avaient bien quelque bout de champ, une maigre vigne. Encore ce bien, grevé d’hypothèques, les écrasait-il sous le poids d’une dette à payer, sans cesse grossie par l’accumulation des intérêts, un fardeau qui sans cesse retombait sur eux, comme une pierre qu’on roule sur une pente. Que de fois, ayant travaillé pendant des semaines, quand il leur arrivait de toucher un peu d’argent à la poste, ces pièces de monnaie ne faisaient que passer entre leurs mains, et s’en allaient tout de suite chez le notaire ! Ils les alignaient au bord de la table, sous le regard indifférent du tabellion, qui leur griffonnait une quittance sur un bout de papier et les congédiait aussitôt, avec sans-gêne, ayant l’air de réserver son temps pour des affaires plus considérables. Et ce sans-gêne, qui rendait les paysans respectueux d’ordinaire, suscitait chez Pierre, à chaque fois, un mouvement de mauvaise humeur. On ne vivait pas, on ne mangeait pas, on se privait de tout. Le moindre objet à acheter, comme un vêtement neuf, un paquet de ficelle pour faire des filets, était la cause de calculs sans fins, de marchandages compliqués. Il faudrait bien que ça finisse. Toute la journée s’était passée dans ces rêveries. Le soir tombait, le soir qui vient si vite après la Toussaint, qui apporte à l’âme toutes sortes de regrets et de tristesses. Il était venu s’échouer dans la belle chambre qu’on trouve dans toutes les maisons lorraines. Une odeur d’ennui s’exhalait des meubles. Sur les murs, des photographies de parents défunts, accrochés sans symétrie, promenaient dans le vide leurs regards sans âme. L’ombre endeuillait le lit à baldaquin, les solives du plafond où l’on avait suspendu des branches de chasselas de la dernière récolte, des grappes fripées et poussiéreuses. Pierre restait assis à la même place, les yeux errant dans le lointain, la tête perdue dans un tourbillon de désirs, le cœur gonflé de choses inexprimables. La nuit était noire ; le chant des coqs enroués, se répondant d’une basse-cour à l’autre, déchirait le silence. Un coup ébranla les ais de la fenêtre, tandis qu’une grosse voix, joyeuse et bourrue, criait au dehors : Tout le monde roupille là dedans ; y a pu d’amour ? Pierre se leva, alluma à tâtons la lampe de cuivre suspendue au plafond, et dit à son père, par manière de réflexion : C’était un vieux colporteur qui, tous les quatre ou cinq jours, venait charger sa hotte de tout le fretin pris dans les derniers temps, et allait le vendre dans les côtes, où les habitants sont friands de semblable denrée. Un drôle de corps, ce Poloche, avec qui on n’avait pas le temps de s’ennuyer une minute. Ivre habituellement, le vin qui donne aux hommes des pensées tristes et les fait larmoyer, les coudes sur la table, le vin, lui chauffant le ventre et le remettant d’aplomb sur ses vieilles quilles, lui inspirait une gaieté trouble, largement épanouie, fertile en inventions bizarres, en idées cocasses qui traversaient son cerveau. Aussi on l’aimait et, les jours de réjouissance, nombreux étaient les compères qui se pressaient autour de lui, heureux d’entendre ses calembredaines, ses histoires, ses drôleries, les provoquant au besoin, et le ramenant, sans en avoir l’air, aux sujets de conversations qu’il préférait. Ou bien ils commentaient ses récits d’un petit clignement d’yeux à l’adresse de la société, comme pour en faire valoir la saveur, toute la verve rare et puissante. Sacré Poloche, on ne savait pas où il allait chercher tout ça ! Lui ne se faisait pas prier, gardant, au fond de l’ivresse, le vague sentiment de l’admiration qu’il soulevait. A jeun, il était encore plus drôle. Rien qu’à le voir, on éclatait de rire, tellement il y avait de malice, de goguenardise, de grivoiserie dans cette face d’ivrogne, aux yeux vifs, au nez curieusement illuminé, aux joues tachées de lie de vin et striées de fibrilles rouges, une figure qui était une vraie enseigne de Boit-Sans-Soif. Il y passait par moments une expression de stupeur muette, reflet des ivresses disparues. La gaieté ne l’abandonnait pas pour ça. Il riait tout seul, en dedans, d’un rire silencieux qui creusait des rides dans ses joues, faisait trembler le bout de son nez rouge. A ces moments-là, on faisait silence autour de lui, et on entendait voler les mouches, car on comprenait qu’il allait en dire une bien bonne. Comme si l’ivresse eût délié sa langue, l’ivresse qui met dans la bouche des hommes un balbutiement pareil à la voix des bêtes, lui, dès qu’il était saoul, devenait d’une loquacité terrible. Il parlait, il parlait tout seul, le jour, la nuit, campé devant les choses inertes, les poteaux télégraphiques et les arbres des chemins, dans des soliloques qui n’en finissaient pas. Le plus drôle, c’est qu’à ces moments-là, il retrouvait des mots très distingués, des mots savants qui lui revenaient de lectures faites à la veillée ; un tas de vieux bouquins retrouvés au fond d’une armoire, héritage d’un oncle curé. Il répétait ainsi à tout bout de champ : comprends-tu l’apologue ? et comme il prononçait l’apoloche, de là lui venait ce sobriquet de Poloche, qui lui était resté. Il disait aussi « sans plus tergiverser ». Il aiguisait aussi les vieilles scies. Il allait par les rues, une couenne de lard à la main, un paquet de limes sonnant dans sa poche. Il montait aussi sur les toits pour réparer les gouttières, agile comme un chat, malgré son grand âge : sa silhouette se dressait gesticulante, sur la splendeur du couchant, parmi les cheminées qui fumaient. C’était un pauvre bougre, qui faisait la joie du village. Jusqu’aux tout petits qui se campaient derrière lui, quand il oscillait sur ses talons et courait à pas menus pour rattraper son équilibre. Ils trébuchaient comme lui, et répétaient en l’imitant : Soldat, il avait fait plusieurs congés, au temps où chacun d’eux durait sept ans. Ayant roulé sa bosse par toute la terre, les voyages lui avaient laissé toutes sortes de souvenirs, des aventures survenues chez les Turcs, chez les Yolofs, au Mexique et sur la côte du Sénégal. Il racontait ses amours de passage avec des femmes noires et des femmes jaunes, des bombances qui duraient des semaines, et se terminaient par des sommeils de quarante-huit heures, au creux des buissons, dans des pays étranges. Poloche ne se faisait pas prier. Toutes ces histoires extraordinaires, cette vie d’aventures et de maraude entretenaient dans l’esprit du jeune homme cette fièvre de l’inconnu, cette hantise du lointain dont son âme était palpitante... Ce matin-là, Poloche se tenait drôlement au milieu de la chambre, la lueur crue de la lampe fouillant sa physionomie de pochard tiraillée de tics. Il se promettait de boire un bon coup là-bas, dans les pays de bon vin où il se rendait. Et sa face exprimait une joie si puissante, si communicative, que les deux pêcheurs se tordaient les côtes. Harassés, les deux pêcheurs rentrèrent tard ce soir-là. Les grands froids ne venaient pas ; l’automne mourait dans la boue et dans la pluie. Le ciel bas pesait sur la terre, et les champs, vêtus d’ombres grises, avaient l’air de somnoler au long des jours. Une petite pluie tombait, fine et pénétrante, et les chènevières noyées dans cette poussière d’eau s’étendaient sous la clarté livide du crépuscule. Pierre, dit Dominique, j’vas prendre les devants pour préparer la soupe. Pierre consentit du geste, sans mot dire, car il portait le plus gros de la charge. Il était forcé de s’arrêter de temps à autre, appuyant sa hotte sur les « landres » de bois sec qui ferment les pâturages. La nuit tombait, cette nuit froide de novembre qui s’abat subitement sur les campagnes, amenant un cortège d’épouvantes. La rafale se leva hurlante, courbant les grands peupliers qui gémissaient dans le noir. Et des trombes furieuses déversèrent des torrents qui clapotaient, cinglaient avec un bruit mou l’argile des labours. On entrevoyait vaguement le village à travers un rideau de pluie. Les toits de tuile, dont la charpente s’était effondrée par endroits sous la pesée du temps, se serraient autour du clocher, comme un troupeau surpris par la tourmente. Fouettées par l’averse, les maisons se rapetissaient, s’écrasaient au ras du sol. Et la rafale redoublait, chassait sur le faîte des toits une poussière d’eau qui courait dans le vent, comme une fumée. Pierre se remit lentement en marche. Jamais il n’avait été triste comme ce soir-là. La désolation du soir, l’angoisse du jour finissant retombant sur son cœur, il lui semblait que ce flot de boue allait l’engloutir au fond du crépuscule. Des pensées mauvaises, des regrets de vie avortée, des rancœurs de toutes sortes fondaient sur lui et le happaient au passage, comme des bêtes embusquées. Il marchait machinalement vers le logis, ramené vers le gîte et la soupe chaude par l’instinct qui guide l’animal lassé vers l’écurie. Il songeait avec mélancolie qu’il faudrait recommencer le lendemain. Il traversa le chemin qui longe les jardins, au bord des chènevières. A cet endroit, les « bougeries », les hangars où l’on enferme le raisin, où l’on distille l’eau-de-vie, forment auprès des maisons des abris secs, simplement séparés des champs par une clôture d’osier ou des palissades vermoulues. Souvent les vagabonds, les camps volants s’y glissent par les soirs d’automne, et dorment sur des lits de roseaux craquants, près de l’étable d’où s’exhale le souffle des bêtes repues. Quelque chose remua comme Pierre passait auprès d’un mur. Posant sa hotte à terre, il s’avança avec précaution, tâtonnant dans l’ombre avec ses mains. Un petit cri monta, d’effroi ou de surprise, tandis qu’une forme mince, une silhouette fuyante glissait rapidement dans les ténèbres, cherchant à gagner la porte ouverte sur le jardin. C’était une fille qui se débattait. L’ayant amenée au dehors, il reconnut le visage de Marthe à la clarté douteuse, qui traînait sur les champs assombris. Son cœur battait si fort dans sa poitrine que Pierre pouvait l’entendre distinctement. Il ne distinguait pas les traits de son visage, mais un rayon errant se posait sur ses yeux, qui brillaient étrangement, d’un éclat trempé de larmes. Quelle idée d’aller se nicher dans cet endroit par un temps pareil ? Marthe secouait la tête, avec un embarras visible dans tous ses gestes. Une supposition traversa l’esprit de Pierre : « Un galant sans doute qu’elle attendait ». Ces filles, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession, s’entendaient à faire leurs coups en cachette. Il s’esclaffait, secoué d’un gros rire. A cette supposition, Marthe eut un mouvement de révolte dans tout son corps. Se redressant sous l’affront, sans même donner d’explications, elle se tenait devant lui, méprisante. Il revint à la charge, flairant un secret, et lui passant le bras autour de la taille, il l’entraîna au fond de la « bougerie », où ils s’assirent côte à côte, sur une botte de paille. Pressée de questions, Marthe finit par lui avouer qu’elle venait se cacher là tous les soirs, depuis qu’ils allaient pécher de ce côté. C’était plus fort qu’elle : elle ne vivait pas, à le sentir sur l’eau par une froidure pareille. Elle se glissait dans ce hangar à la nuit tombante, attendant le moment où ils passaient, heureuse de l’entrevoir un instant, d’entendre le bruit de ses pas sur les pierres du sentier. Et sachant qu’il ne lui était arrivé rien de fâcheux, elle dormait mieux. Elle continuait : « c’est vrai qu’ils faisaient un dur métier, et on ne vivait pas vieux dans leur famille, à preuve Dominique, tout perclus de « douleurs ». Elle lui disait ces choses d’une voix basse, un peu tremblante, vaincue par l’émotion. Et elle posa sa tête sur l’épaule du jeune homme, dans un mouvement à la fois câlin et confiant. Lui la rassurait avec des paroles tendres. Il faisait bon dans ce coin tiède, pareil au gîte qu’une bête se ménage au creux d’un buisson battu de pluie, en piétinant les herbes. Ils oubliaient le moment qui passe, le souper qui les attendait, savourant la douceur des premiers serments et des minutes éternelles. L’ombre se peuplant autour d’eux de bruits familiers, une impression exquise de recueillement, de calme solitude flottait dans le silence. On entendait derrière le mur le mâchonnement monotone d’une vache ruminant devant sa crèche : la bête par moments tirant le foin du râtelier, sa chaîne sonnait sur le bord de la mangeoire. Des lapins, qu’on ne voyait pas, grignottant le treillage en fil de fer de leur baraque, faisaient entendre un petit bruit métallique, pénétrant et inquiet. Et les gouttes d’eau tombant du toit, s’écrasant sur la terre, les arbres secoués par la rafale, toute la vie nocturne du jardin frissonnant dans le noir accentuaient singulièrement la tiédeur, la paix profonde de cet abri. Ils se parlaient bas, remués et attendris par le mystère environnant. Et les mots qu’ils murmuraient, retombant sur leurs cœurs, y prolongeaient d’ineffables vibrations. Parfois ils se taisaient, comprenant que les paroles étaient inutiles, trouvant même à leur voix une sonorité étrange, qui détruisait le calme de leurs pensées. Et tandis qu’ils restaient là les mains jointes, leurs esprits vagabondant cherchaient à pénétrer dans les brumes de l’avenir le secret de leurs destinées. Pierre se sentait ému, gagné par un attendrissement insolite qui lui donnait la sensation de découvrir un être nouveau en lui. Il fallait que cette petite fille l’aimât bien tout de même pour lui avouer sa tendresse du premier coup. Quelque chose naissait en lui de doux, de fort, de contenu, qui n’était pas l’amour qu’il avait connu jusque-là, qui tenait aux racines de son être. Comme cela le changeait des coureuses, des « trapelles », des filles de rien qu’il avait fréquentées jusque-là. Elles savaient ce qu’on attendait d’elles. Mais l’ignorance de cette jeunesse, sa naïveté, le don absolu qu’elle faisait de sa personne, autant de douceurs émouvantes qu’il était prêt à savourer. C’est vrai qu’on serait heureux avec une femme pareille, en qui on aurait confiance. Sans compter que c’était un bon parti, avec sa grande maison, les champs, l’argent qu’avait dû économiser le vieux garde. Cette nouvelle conquête flattait son orgueil. Il aurait dû s’en douter depuis longtemps à voir ses petites mines confuses, ses airs rougissants, les coups d’œil sournois qu’elle lui lançait à la dérobée. Elle s’abandonnait à la douceur du moment, devinait les choses qui se passaient en lui, s’enivrait de la douceur de son étreinte. Elle devait aller à la fête de Bicqueley, le dimanche suivant. Le meunier de Bouvade, un vieil ami de son père, les pressait depuis des années d’accepter son invitation. Pierre, qui connaissait le meunier, l’accompagnerait. Les vieux resteraient au logis, car leur temps était passé et les jeunes gens feraient la route ensemble. Ils se frappèrent joyeusement dans les mains, comme pour conclure une affaire. La rafale d’instant en instant se faisait plus violente. Le village se taisait : seul un ronflement de machine à battre, montant au fond d’une grange, emplissait la nuit pluvieuse de son murmure de vie obstinée, s’acharnant pour le pain de chaque jour. Sous les souffles froids qui balayaient le ciel, la charpente du hangar vibrait, frémissait, parcourue de craquements sonores. On eût dit qu’une ruée d’êtres invisibles se déchaînait là-haut, dans le noir. La respiration géante balayait les frêles existences d’hommes, accrochées au flanc du coteau. Eux ne sentaient rien, n’entendaient rien, enivrés de cette aube d’amour. Leurs vies devenaient de petites choses, confiantes, délicieusement bercées par le chaos des éléments déchaînés, par la clameur furieuse qui tourbillonnait dans le val. Ils partirent le dimanche matin, comme c’était convenu. Il avait dû geler fort, la nuit précédente. Les toits des maisons, les brancards des chariots, la paille des fumiers saupoudrés de givre fin miroitaient doucement dans le jour. Un soleil rouge s’éborgnait aux cerisiers de la côte, dont les branches glacées ressemblaient à de grands lustres de cristal. Mais l’astre eut le dessus, il fondit la carapace de verglas qui emprisonnait les choses, et la campagne apparut, déroulant ses ondulations monotones sous le soleil. Ils traversèrent la Moselle dans la vieille barque et s’engagèrent dans la vallée étroite qui conduit à Bicqueley. Des brumes tournoyaient comme des fumées à la surface du Bouvade, montrant la place où des sources qui ne gèlent jamais se déversent dans son lit. Les colchiques d’automne jetaient une lueur violette dans les fonds humides des prés. Par place une charrue abandonnée à l’extrémité d’un champ, avait un air de mélancolie, au milieu des labours sans fin, alignant leurs sillons de terre brune. Les deux jeunes gens parlèrent tout d’abord de choses indifférentes, n’osant faire allusion à leur entrevue nocturne dans le hangar. Sérieux et compassés, ils affectaient des façons de parler cérémonieuses, se demandaient gravement des nouvelles de leurs familles. Mais des mots, qu’ils prononçaient, prenaient un sens mystérieux, créaient entre eux une sorte d’entente, et comprenant qu’ils avaient la même pensée qu’ils n’osaient se confier, cette certitude leur était douce. Marthe surtout se répétait les paroles qu’ils avaient échangées dans leur dernière entrevue, leur trouvant à chaque fois une saveur renouvelée. Et de temps à autre elle risquait un regard timide de son côté. Il marchait crânement au milieu de la route, ayant toujours son air d’assurance et de fierté. Des mouvements de joie, s’emparant de la jeune fille, lui donnaient des envies de courir. Il lui semblait que si elle avait voulu s’élancer, ses pieds n’auraient pas touché le sol. Mais elle réprimait toute cette fougue, et la contrainte qu’elle s’imposait augmentait la véhémence de sa joie. Ils arrivèrent au moulin pour midi. La table était mise dans une grande salle du rez-de-chaussée, servant à la fois de salle à manger et de cuisine : une grande table comme pour une noce. Des invités venus des villages voisins, des paysans riches, des fermiers vêtus de blouses bleues ornées de broderies blanches aux poignets et aux épaules, secouaient la tête d’un air de satisfaction devant les préparatifs du repas, les victuailles amoncelées sur le dressoir, la nappe de linge blanc qui tirait l’œil. La lumière, entrant par les vitres, chauffait la pièce, miroitait sur les landiers de fer, accroupis au fond de l’âtre, sur la tête de l’alambic et sur les bassinoires de cuivre, alignées sur des rayons et qui, soigneusement astiquées pour la circonstance, flamboyaient dans l’ombre comme des soleils. Un grand lit occupait tout le fond de la pièce, large et monumental, sous son plumon de toile bleue, un de ces lits où des générations entières ont passé, depuis la naissance jusqu’à la mort. On attendait les jeunes gens et on leur fit fête, car lorsqu’ils entrèrent, ils apportaient avec eux un tel rayonnement de jeunesse et de fraîcheur que la chambre en fut égayée. Ce fut un de ces repas lorrains avec un défilé de plats interminable, qui assoient au bord de la table les robustes appétits, les assoupissent dans la béatitude des digestions commencées. Le meunier avait tué un cochon pour la cérémonie ; on savoura le boudin finement parfumé de « sanriotte », la grillade et les « fricodelles ». On s’observait d’un bout de la table à l’autre, et on ne disait mot dans la crainte de perdre un coup de dent, mais le vin délia les langues et les conversations commencèrent. Un chasseur avait apporté un lièvre ; le civet fut déclaré excellent. L’homme racontait les incidents de la chasse, mimait la surprise de son chien tombant en arrêt sur le gibier caché sous un pied de betteraves, soulevait les rires de l’assistance par ses gestes amusants, sa verve encombrante et passionnée. Pierre, assis à côté de Marthe, se répandait en menues attentions, mettant à ces soins une aisance d’homme bien élevé. Marthe s’abandonnait à la douceur du moment ; elle se prenait à aimer ce vieux logis, ces meubles anciens. Une poussière de farine, s’insinuant à travers les cloisons, s’était déposée sur le fronton des armoires, sur le manteau de la cheminée. Le vin lui montant à la tête, elle se sentait un peu étourdie et entendait comme dans un rêve le bruissement du ruisseau dont le flot glissait sous le plancher, fuyait le long des murs, emplissait le logis de son murmure monotone. Le meunier les dévisageait, plein d’une bonhomie souriante. Un gros homme, encore vert, une bonne trogne lorraine bien nourrie, ayant dans tous ses gestes la décision de l’homme bien posé. Il adressait à Pierre des clignements d’yeux complices : sacré mâtin, il n’avait pas dû s’embêter en faisant la route. Marthe rougissait, mais l’hommage la ravissait, malgré sa brutalité. Elle eut une gentillesse si charmante pour remercier Pierre d’une attention, que le meunier attendri lui cria : Pierre s’exécuta, pendant que l’assistance battait des mains. Une servante étalait le dessert sur la table, les quiches aux « quetsches » dont le jus coulait parfumé, les gâteaux à la croûte dorée et craquante, les tartes aux pommes, larges comme des fonds de tonneau et dont la pâte avait un goût fin de cannelle. Et pour faire descendre ces bonnes choses, on buvait de larges rasades de vin de Lucey, un vin fameux dont le meunier faisait l’éloge, débouchant les bouteilles avec précaution, essuyant le goulot de la paume de sa main pour en faire tomber les parcelles de cire. On se portait des santés à la ronde, rappelant le souvenir des absents, des joyeux lurons qui manquaient à la fête. Le meunier s’exclamait, tourné vers les jeunes gens. Un beau couple tout de même, faut vous marier ensemble, mes enfants, pour conserver l’espèce. Les gens, c’est comme les bêtes, sauf vot’ respect. Une supposition, un cheval vaut huit cents francs ; si on trouve son pareil, chacun des deux en vaut mille. Excité, le meunier retrouvait au fond de sa mémoire toutes les calembredaines, tous les coqs-à-l’âne, toutes les balourdises qui traînent dans la conversation des paysans. Pourtant on en vint à parler d’affaires plus importantes. On déplorait la misère des campagnes, le manque de bras, l’avilissement de la terre, dont on ne faisait plus d’argent, quand on la vendait. Les doléances se croisaient, criant famine au sortir de ce festin plantureux. Les bougres n’en pouvaient plus, avaient le ventre plat, les dents longues ! Le meunier, de son air finaud, donnait des conseils à Pierre. Il était jeune et robuste, il ne resterait pas dans ce pays de misère. Quand on savait s’y prendre, on avait vite fait d’amasser une fortune. Alors on se laissait vivre dans une petite maison de rentier, bâtie en briques, sur la côte, et on regardait les imbéciles tirant le diable par la queue. Toutes ces raisons, qu’il avait tournées dans sa tête, prenaient en passant dans la bouche d’autrui une ampleur. Une ombre de mélancolie voila les beaux yeux de Marthe. Ils sortirent pour faire un tour dans le jardin, en attendant l’ouverture du bal. La fête battait son plein dans le village. On entendait les sons pleurards de l’orgue de Barbarie, arrivant par bouffées, avec le vent ; des pétards partaient, soulevant des aboiements de chien, et les détonations cassantes des tirs forains secouaient le grand silence automnal. Ils marchaient à pas lents dans les allées bordées de buis nains. S’étant assis au fond d’une charmille, dont les branches dépouillées jetaient dans le vent une rumeur sèche, ils regardaient le pays, les prés roussis par les premières gelées, la fuite du Bouvade sous des saules grisâtres, l’ondulation des chaumes que des fils d’araignée revêtaient d’un réseau brillant, tissu d’argent où s’engluaient des clartés. Marthe se surprenait à aimer toutes les choses environnantes, autant pour leur paix profonde, que comme des témoins de son bonheur. Une sorte de ravissement, un engourdissement de béatitude l’envahissaient à contempler la fosse du moulin où des herbes brillantes ondulaient, la roue moussue qui clapotait dans ce flot, le toit de tuiles rouges tout animé d’un vol de pigeons tourbillonnant. Une rose pendait aux branches d’un buisson, une de ces roses thé dont la chair meurtrie exhale une odeur pénétrante. Elle voulut la cueillir ; la fleur s’effeuilla, lui laissant dans la main un brin de bois sec, piteux et ridicule. Sans qu’elle raisonnât cette impression, elle en eut l’âme effleurée d’un pressentiment triste. Tous les propos du meunier lui revinrent à la mémoire. Pierre se tenait à côté d’elle, les yeux perdus dans la vapeur bleuâtre des lointains. Elle le sentait plein de projets, agité d’espérances qu’il ne lui confiait pas. Elle frissonna, comme si un courant d’air froid lui avait glacé les épaules. Un nuage passa devant le soleil, tandis qu’une ombre volant sur les campagnes voilait la splendeur de ce dernier beau jour. Elle lui dit, faisant effort pour trouver ses mots : Comme ça, vous ne vous plaisez pas au pays ! Il me semble pourtant que quelque chose devrait vous y retenir. Il sourit, avec une imperceptible hauteur : Des idées qui me viennent ; je me mange les sangs quand je vois des malins se tirer d’affaire. Marthe insista, rougissante, les doigts tordant les plis de sa robe pour se donner une contenance. C’est que, si vos projets étaient sérieux, il faudrait en faire votre deuil et rester au village. Mes parents, qui sont vieux et n’ont pas d’autre enfant, ne se décideraient pas à se séparer de leur fille... Elle parlait encore qu’il l’avait attirée dans ses bras, vaincu par son ingénuité, gagné par son abandon. Il lui ferma les yeux d’un baiser. Le bal était commencé, il la prit par la taille, et la soulevant, l’emporta le long des allées, dont le gravier volait sous ses pas. La brume d’inquiétude se fondit, se dissipa bientôt sous la chaleur de cette gaieté, sous le rayonnement de cette bonne humeur. Il était pris par une liaison nouvelle, un caprice fougueux et sensuel qui l’attachait à la femme d’un vigneron, une gaillarde qui s’était jetée à sa tête, lui faisant de telles avances qu’il avait dû céder, sous peine de paraître niais. Ils se donnaient des rendez-vous tous les soirs, abritant leurs amours au hasard des logis abandonnés, se retrouvant dans les écuries éloignées des maisons, dans les chambres à four où flottait une odeur de pain chaud. Ils s’aimaient dans les greniers bourrés de foin sec et craquant, et la femme le serrait dans ses bras à le briser, prise d’un coup de passion pareil à une folie, que fouettaient les dangers d’une surprise, les bruits inquiets, les rumeurs de toute nature vibrant dans ces nuits de gelée, d’une sonorité de cristal. Ils s’arrangeaient si bien que rien ne transpirait de leur aventure. Et dans les intervalles de leurs enlacements, la femme se moquait de son mari, un petit homme malingre, qui n’avait guère de vaillance pour aucune besogne. On lui plantait joyeusement des cornes ! Et la canaillerie de cette liaison, cette dépravation enjouée et facile séduisaient Pierre, flattant un fonds de veulerie qui se trouvait en lui. La chute des flocons de neige commença, emportés d’un vol cinglant et capricieux, comme des mouches. Puis ils tombèrent si dru qu’on ne voyait plus les côtes ; et les peupliers apparaissaient noyés dans une blancheur. Puis la tombée de la neige cessa : le ciel s’éclaircit et les champs s’étendirent, leurs ondulations s’adoucissant encore sous cette couche glacée. Des fumées montaient dans l’air froid, révélant la place où des villages étaient ensevelis. Jamais il n’était tombé tant de neige que cette année-là. Dans les jardins ouverts au vent, elle montait jusqu’au toit, murant les portes des « bougeries ». Les gens ne sortaient plus, se calfeutrant auprès du poêle de fonte. Le soleil rouge, sans rayons, descendait dans le couchant pareil à une plaque de cuivre. L’air même paraissait mort, sans bruit. Les vieux noyers se fendaient dans leurs vergers, et ils éclataient avec des craquements terribles. Au milieu de cette blancheur immense étalée sur les terres, la Moselle roulait ses eaux jaunâtres, livides, plombées ; des glaçons tournoyaient dans les places tranquilles, froissant les tiges des roseaux secs. Les deux pêcheurs étaient à leur poste. Leurs blouses de toile, imbibées d’eau, étaient raides comme du carton ; Pierre sentait son poignet que le frottement de l’étoffe coupait peu à peu, et cela lui faisait une blessure saignante, que le froid tenaillait. Midi sonnant à des cloches lointaines, le père proposa de casser une croûte à l’auberge des mariniers, au lieu de s’installer sous le vieux pont, dans les courants d’air, comme ils faisaient d’habitude. L’auberge était posée au bord de la route, où passaient des attelages de rouliers et des chariots. C’était une vieille baraque de planches goudronnées ; une feuille de tôle gondolée formait le toit. Les mariniers s’y donnaient rendez-vous et aussi les charpentiers, travaillant dans les chantiers voisins, où l’on construisait les chalands dont le glissement tranquille anime la rivière. Dans les larges bassins, fermés par une clôture de planches, les bateaux attendaient le moment où ils s’en iraient, le long des chemins de halage, au frémissement des sonnailles suspendues au cou des chevaux. Les uns, presque achevés, étaient enduits de goudron, d’autres à peine en train montraient leur quille longue, le squelette de leur membrure. Le marteau des calfats sonnait sur les coques, des fumées bleues montaient des marmites où l’on chauffait le goudron, le vent qui passait charriait des odeurs de poix et de résine. Dans l’auberge il faisait une chaleur lourde. Une buée d’eau ruisselait le long des vitres, et dans l’air plein de fumée, des silhouettes d’ouvriers attablés apparaissaient, massives et trapues. Les hommes s’installèrent devant une assiette de soupe fumante. Puis ils tirèrent de leur bissac les provisions. Leurs membres raidis se dénouaient dans la bonne chaleur. Une torpeur les envahissait, les tenait somnolents au bord de la table. Tout à coup la porte s’ouvrit et Poloche entra en coup de vent. Sa face congestionnée se coupait d’un large rire. Une flambée d’alcool luisait dans ses yeux : trébuchant à chaque pas, il se rattrapait aux tables, aux chaises avec des gestes maladroits. Toujours sa hotte au dos par exemple, la hotte d’osier où la dent des rats avait pratiqué des trous et qu’il gardait avec une obstination d’ivrogne, pour rouler dans les fossés et y dormir. Il vint s’asseoir auprès des pêcheurs et commanda un verre d’eau-de-vie. Alors, roulant lentement la tête avec la stupeur d’un bœuf ruminant devant sa crèche, tirant de son gosier une petite voix aiguë, qui contrastait avec sa haute taille, il se mit à chanter des airs d’église : Quand l’ivresse le travaillait, les chants entendus dans sa jeunesse lui revenaient à la mémoire et tout y passait, le Magnificat et le Dies irœ, la messe et l’office des morts ; le plain-chant étalait sa large mélopée sur les tables d’auberge, balançait parmi les hoquets les vocables somptueux du latin mystique. Dis donc, Poloche, y fait meilleur ici que devant Sébastopol ! On lui parlait souvent de ce siège où il avait assisté, comme voltigeur de la garde. La main tendue dans un geste solennel, il affirmait : Oui, mon vieux, Sébastopol, la Tchernaïa. Y faisait des temps comme aujourd’hui. On avait froid sous la tente et chacun couchait à son tour au pied du mât, dans la chaleur des autres camarades. Et les Russes donc : des gaillards membrés avec qui on faisait un brin de causette, pendant les suspensions d’armes. Y nous jetaient des croix de plomb, en disant : « Christiane, Christiane, » pour montrer qu’ils avaient de la religion comme nous. N’empêche qu’on s’abordait dans la tranchée, et qu’on se foutait de rudes coups de pelle sur la gueule. A Balaklava, j’ai vu faucher des régiments entiers de cavalerie. On les enterra si vite, que leurs bottes sortaient de terre. J’ai vu ça, moi, des champs entiers plantés de bottes !... Il se tut, penché dans le vide, suivant l’évocation sinistre, le ciel bas et neigeux, l’amoncellement des cadavres dans la campagne. C’était si saisissant, qu’un frisson passa dans la chambre enfumée. Poloche retomba dans son ivresse, et vautré sur la table, il reprit son chant monotone... Au soir tombant, les pêcheurs remontaient le cours de la rivière. Le crépuscule était plein de lignes indécises et de formes mouvantes : quelques lumières s’allumant au loin dans le village trouaient l’ombre de clartés rouges. Derrière une jetée s’ouvrait un coin de rivière dont l’eau morte, obstruée de grands glaçons, envahie d’herbes fluviales, dormait sur un fond de vase. Quand ils étaient par trop délabrés, on les mettait là au rancart : ils pourrissaient. Par les soirs lumineux, leurs silhouettes agrandies se détachaient nettement sur le fond glauque de la prairie, sur les grèves miroitantes. Ils ressemblaient à des poissons monstrueux échoués là, le ventre reposant sur la vase, sur l’herbe boueuse, et la barre de leur gouvernail, qui ne tournait plus, rayait tout un coin du ciel. Les pêcheurs longeaient un de ces chalands. Le silence était profond, on n’entendait que le clapotis de l’eau courant le long de la nacelle, le bruit de l’aviron raclant régulièrement le bois du bordage. Tout à coup un gémissement sortit du flanc de l’épave. Cela montait, s’arrêtait, repartait, monotone et déchirant, et rien n’était triste comme cette plainte qui passait, inentendue, sur les eaux désolées. Les pêcheurs hélèrent, frappèrent de l’aviron la paroi sonore ; on ne répondait pas. Pierre, se hissant à la force des poignets, escalada le bordage. Vers l’arrière, un étroit logis était ménagé sous l’entre-croisement des charpentes. Pierre ouvrit la porte et vit un vieillard étendu sur un lit de paille, les jambes enveloppées dans une couverture de laine grise. Holà, hé, ça ne va pas ? Le vieux geignait, paraissait sur le point de rendre l’âme. C’était le père Guillaume, un batelier, qui depuis des années naviguait sur la rivière. Il raconta que son patron l’avait laissé là pour veiller sur l’épave, dont on pouvait tirer quelque argent et qu’il fallait garder des maraudeurs, toujours en quête de planches et de ferraille. La nuit précédente, le fourneau s’était éteint, et le froid terrible qui montait de l’eau, qui pénétrait dans ce logis ouvert à tous les souffles, lui avait gelé les pieds. Ne pouvant se remuer, il avait appelé tout le jour. Il allait crever là, comme un chien. Pierre le chargea sur ses épaules et le descendit dans la barque. On le porta à la maison, à travers champs. Le lendemain on le conduisit à l’hôpital. On lui coupa les deux pieds. Cela coûta beaucoup d’argent à la commune. Quand il en sortit et qu’il se trouva dans la rue, pauvre, dénué de tout, balancé entre ses béquilles, étonné d’entendre ses jambes de bois sonnant sur le pavé, à chaque pas qu’il faisait, il s’en fut rendre visite aux deux pêcheurs. C’était un dimanche en janvier, après vêpres. La chambre était chaude ; le poêle ronflait, bourré de souches. Pierre absent, Dominique lisait un vieil almanach. Une pâle lueur passait à travers les vitres que la gelée recouvrait d’arborescences capricieuses. De temps à autre un corbeau, croassant à la cime d’un peuplier, avait l’air de crier misère. L’infirme s’écroula sur une chaise, regardant d’un air piteux ses jambes de bois, auxquelles il ne pouvait pas s’habituer, à ce qu’il prétendait. La porte restait entr’ouverte sur la blancheur des campagnes, où il y avait bien cinq pieds de neige. Les arbres, les palissades des jardins, les « landres » de bois étaient vêtus de glace. Alors Dominique, ayant réfléchi quelques instants, dit avec simplicité à l’infirme, comme si la proposition était toute naturelle : Vous n’avez plus personne au monde, et votre patron ne vous donnera pas une grosse indemnité, pour sûr. Alors faut rester avec nous, vous ferez cuire not’ soupe. La chambre était chaude, le poêle se mit à ronfler plus fort. L’infirme accepta, ne trouvant pas de mots pour traduire sa reconnaissance. Ce fut entre les deux vieux un silence émouvant, plein de choses inexprimables. Sur le coup de midi, les deux pêcheurs étaient venus s’installer, pour casser une croûte, près du barrage de Gare-le-Cou. Le froid rigoureux des jours précédents s’étant adouci, un étroit chenal s’était ouvert dans les glaces, et la navigation recommençait, ramenant un peu de vie sur le fleuve L’eau coulait de nouveau, et le bruissement monotone des nappes glissant entre les fermettes du barrage, se brisant sur les enrochements, le bruit familier emplissait le val de sa grande rumeur, de la voix des eaux enfin délivrées. Le père et le fils s’étaient accroupis à l’angle d’une petite maison de pierre, située à l’extrémité du déversoir, où le barragiste enfermait des gaffes, des outils, des engins de batellerie. Protégés par le mur de l’aigre vent du nord, ils jouissaient d’un moment de repos, tandis qu’un rayon de soleil, filtrant à travers la nue, chauffait les dalles blanches à leurs pieds, semait des paillettes d’argent sur les eaux, faisait luire la cime des sapins. Ils avaient allumé un petit feu. Ils voyaient le barragiste aller et venir devant eux, et sa haute taille se découpait sur la moire glissante des eaux, se penchant d’un mouvement régulier, pour relever les aiguilles de sapin. Le repas terminé, ils s’attardaient, ne se décidant pas à quitter le coin tiède. Ils se sentaient plus confiants, et la nourriture qu’ils avaient absorbée faisait couler dans leurs membres une chaleur insinuante et douce. Dominique bourra sa pipe à petits coups de pouce méthodiques. Saisissant une braise dans sa main calleuse, il la fit couler sur le fourneau de terre brune, et il se mit à tirer des bouffées lentement, faisant durer le plaisir. Il regardait Pierre fixement, comme si une idée le taquinait. Chaque fois que le vieux se trouvait bien, que la misère s’adoucissait, le sentiment du bien-être lui remontait au cœur, déterminait chez lui un besoin d’expansion, un élan de sensiblerie qui se donnait cours par des confidences loquaces, un bavardage de vieil homme larmoyant et attendri. Ça ne peut pas durer longtemps comme ça, mon fi. Pour le coup, c’est trop dur pour moi. Bâti comme tu es, les beaux partis ne manqueront pas. Pierre haussait les épaules : rien ne pressait. Le vieux insistait, lui parlait de sa mère, la Marie-Anne, une si brave femme, et des recommandations qu’elle avait faites à son lit de mort. Il s’attendrissait et s’interrompait de temps à autre pour essuyer une larme, qui coulait au bout de son nez. Puis il passait en revue les filles du village, C’est-y la Pauline qui te conviendrait ? » La Virginie Mathieu, non plus, n’était pas à dédaigner. Il n’avait qu’à se décider et à choisir. Et il ajoutait en manière de conclusion : Faut pas trop traîner pour arranger la chose, mon fi. J’ai pu guère de temps à vivre : on s’imagine pas ça à ton âge, mais les vieux le sentent bien. J’voudrais voir mes petits-enfants, avant qu’on me descende dans le trou. Pierre ne répondait pas, ou bien quand le vieux le pressait, il avait une façon de secouer la tête, d’un air évasif. Il regardait attentivement les chalands qui remontaient la rivière. Ils se suivaient, nombreux, ce jour-là, ayant été arrêtés par les glaces. Les uns, vides, dressaient leur masse surélevée et semblaient voler sur les eaux, pareils à des tours. Les autres, lourdement chargés de charbon ou de gueuses de fonte, s’enfonçaient si profondément que le flot rasait leur bordage. Ils portaient à leur arrière une planche où des noms étaient inscrits : le Zouave, le Kléber, ou l’Hirondelle des eaux. Peints de couleurs vives, de minium ou de vert éclatant, leurs coques massives, leurs bordages évasés mettaient dans le sillage du flot un reflet lumineux, dont la nappe était égayée. Chacun d’eux portait une petite maison blanche, avec des fenêtres, des volets minuscules d’où sortait un filet de fumée qui allait s’accrocher aux sapins aigus de la côte. Comme il aurait fait bon vivre dans ces maisons ! Au tournant de la côte, ils prenaient le vent, et déployaient des voiles brunes qui tantôt se gonflaient et tantôt retombaient, flasques, le long du mât, dans les sautes brusques des souffles... Puis ils disparaissaient : on ne voyait plus que les banderoles éclatantes de leurs mâts, flottant parmi les cimes grêles des peupliers. Il enviait le sort des mariniers qui couraient pieds nus sur les ponts goudronnés. Comme il aurait voulu être le patron, l’homme qui, les bras croisés sur sa poitrine, poussait de la hanche la barre du gouvernail, guidant le chaland dans les remous, tandis que sa femme, ses enfants se déplaçaient avec lui, emportés dans ce logis flottant avec une lenteur balancée ! Le pays changeait incessamment autour d’eux. Ils partaient pour des destinations inconnues, pour des endroits que Pierre ne verrait jamais ! La barre du gouvernail tournait, faisait entendre un grincement mélancolique. La voile brune palpitait, parcourue d’un frémissement, d’une agitation de vie. Pierre s’abîmait dans sa contemplation désolée. Jamais la vallée ne lui avait paru si déserte, et la vie si monotone. Marthe ce soir-là montait la côte à pas lents. Elle allait reporter de l’ouvrage qu’on lui avait commandé et, selon son habitude, elle faisait un détour, pour voir Pierre Noel et causer un peu avec lui. Depuis plusieurs jours, elle ne l’avait pas vu. C’était une nuit tiède de janvier. Des nuages fins volaient sur la lune. Un souffle chaud descendu des collines fondait les vieilles neiges amoncelées dans les vignes. Les « chanettes » des toits s’égouttant dans l’ombre faisaient entendre un clapotement. Ces murmures de vie recommençante, cette tiédeur inattendue, cette torpeur hivernale qui doucement s’éveille, mettent au cœur de la nuit, dans ces pays du Nord, une douceur inexprimable. Gagnée par ce charme profond, la pauvre fille se prenait à rêver. Ils avaient eu de bonnes journées, au cours de cet hiver. Ils avaient dansé ensemble à la fête de la Saint-Vincent, une fête de vignerons très gaie, très bruyante, avec sa procession qui s’avance dans les rues encombrées de neige, le long des maisons où des stalactites de glace pendent au rebord des toits. Ils s’étaient promenés aussi, par les après-midi de dimanche clairs et froids sur les bords de la Moselle, poussant même jusqu’à la forêt, scintillante et magique, sous le givre cristallisé qui s’attachait aux branches. Ils se taisaient, remués par le silence illimité des combes, par cet engourdissement des bois morts, des clairières blanches, où ne montait aucune fumée, où ne sonnait aucun bruit. Pierre était très doux avec elle, se répandant en menus soins. Pourtant il ne se décidait pas à lui parler de mariage, évitant les conversations sérieuses, comme s’il avait eu une idée, qu’il gardait à part lui. Elle, non plus, n’osait aborder ce sujet, craignant de le mécontenter. Elle attendait l’avenir, espérant sans trop savoir quoi. Elle le voyait, elle l’entendait, cela lui suffisait pour le moment, et cette inquiétude qui se mêlait à ses pensées d’amour avait, après tout, sa douceur. Elle arrivait devant la maison des Noel. La façade endormie se détachait en noir sur le ciel. Aucune lumière ne filtrait par les persiennes closes. Marthe tressaillit, secouée d’un étrange pressentiment. L’heure, pourtant, n’était pas avancée ; d’habitude elle frappait doucement la porte : à ce signal Pierre venait la rejoindre, et ils causaient, serrés l’un contre l’autre, sous le ciel criblé d’étoiles. Elle entra dans la grande cuisine, le loquet de la porte ayant cédé sous sa main. Un toc-toc ébranla le plancher de la chambre voisine, et le marinier infirme apparut, attiré par le bruit, portant à la main une lampe à pétrole dont le verre était noir de fumée. Il se tenait devant la jeune fille, attendant qu’elle parlât. Comme ça, vous êtes seul, monsieur Guillaume ? Les maîtres sont partis depuis une huitaine. Marthe s’appuya au manteau de la cheminée. La lampe fumeuse, les chaises de bois, la figure du marinier, tous les objets environnants tournoyaient à ses yeux, défilaient dans une ronde fantastique. Et tandis que sa main ébauchait des gestes de noyé qui se raccroche à une branche, elle entendait la voix du vieux, pareille aux voix qu’on entend dans les rêves, qui lui donnait des explications. Machinalement elle répétait : oui, je sais bien, je sais bien, pour lui donner le change et dissimuler sa douleur. Paraît qu’ils avaient affermé sur la Meuse un lot de pêche. Alors y sont partis dans le gros de l’hiver. Dame, vous comprenez, y faut bien gagner sa vie... Elle n’avait pas fait quatre pas, qu’elle s’écroula au bord du chemin. Il se faisait un grand vide dans sa tête. Et dans le désarroi où chaviraient ses idées, il lui semblait qu’elle n’aurait plus la force de se lever, qu’elle ne saurait plus retrouver son chemin, et qu’elle allait errer, lamentable, dans la nuit, comme une bête perdue. Tout près de là, dans une vigne, des feuilles sèches que le vent froissait contre un échalas faisaient un petit bruit inquiet. Elle l’écoutait machinalement, distraite un instant, n’ayant même plus la force de sentir. Et voilà que les souffles chauds, la respiration de la nuit, éveillant de lointaines associations, rappelant les soirs fleuris, l’odeur des lilas, le bruit de la boule sonnant sur les quilles, la rejetèrent dans son passé d’amour et lui navrèrent le cœur d’une indicible tristesse. Les heures, tombant du clocher, s’égrenaient dans la nuit. LES JOURS SUIVANTS FURENT bien tristes, dans leur pesante monotonie. Engourdie par une sorte d’hébétement, Marthe ne cherchait même pas de raisons pour s’expliquer le départ de Pierre, pour justifier son silence. Et elle se détournait de l’avenir avec épouvante, n’y trouvant que motifs d’appréhension. Les moindres aspects des chemins, la borne d’un champ, le pignon aigu d’un toit lui donnaient une vive secousse au cœur, en lui rappelant les moments d’ivresse et de confiance disparus. Un soir qu’elle avait poussé jusqu’au hangar ouvert sur les jardins, les bruits familiers qu’elle entendit comme autrefois, le souffle paisible de la vache, le grignotement inquiet des lapins lui donnèrent l’illusion de toucher de la main son bonheur anéanti et la jetèrent dans une crise de désespoir si aiguë, qu’elle craignit de devenir folle. Elle passait la journée dans sa chambre, cachée derrière ses rideaux, ne bougeant pas, ne vivant pas, s’abîmant dans une contemplation morne. Les travaux de dentellerie, qui jadis récréaient ses doigts par leur grâce menue, qui la faisaient rêver de baptêmes et de mariages, lui paraissaient maintenant une tâche odieuse, qu’elle accomplissait avec dégoût. Toute la vie semblait morte dans le village ; les vignerons se calfeutraient dans leurs maisons closes par crainte du froid, passant leur temps à boire le vin gris trouble, à racler des échalas, ou à battre le seigle dans leurs granges. Marthe restait seule, trouvant un charme amer, une consolation désespérée à retourner ses pensées maussades, et elle évitait toute conversation avec ses parents qui, ne sachant que supposer, se désespéraient. Pourtant c’étaient des braves gens, ces Thiriet, les parents de Marthe. La mère Catherine d’abord : une vieille femme tranquille, souriante, effacée, qui vivait dans l’adoration de son mari et de sa fille. Ses jours se passaient à brosser, à nettoyer, à fourbir. Elle savait des recettes de cuisine et cela lui valait dans le village la réputation d’un cordon bleu. Elle sortait de son calme, quand on lui parlait d’un plat nouveau, d’une sauce à confectionner. Alors elle s’animait, donnait ses idées. Les veilles de fête surtout, elle était amusante à voir avec son tablier tourné sur les hanches, son bonnet dont les brides dénouées encadraient son visage incendié par le coup de feu des fourneaux. Le reste du temps, elle se tenait dans un coin, ne disant pas grand’chose. Le père Jacques Thiriet était un fameux garde. Éveillé dès le chant du coq, il arpentait la grande pièce, chaussé de guêtres de coutil blanc, le képi sur l’oreille, dans une hâte de partir, d’aller respirer la bonne odeur des bois. « La maison sentait diablement le renfermé, » Et selon les saisons, il prenait une faux pour couper l’herbe haute des tranchées, ou bien une serpe emmanchée d’un « bracot » de noisetier, pour émonder les branches folles. Ancien troupier, ayant gardé du service la raideur du soldat se tenant sous les armes, il avait des gestes compassés, comme s’il eût défilé la parade. D’ailleurs c’était encore un uniforme, cette blouse bleue où brillait la plaque de cuivre. Et il portait sa carabine en bandoulière, par-dessus la gibecière qui lui battait les reins de son filet de résille blanche. Il montait vers la forêt, très raide et très droit malgré ses soixante ans, montrant au-dessus des buissons sa bonne face rougeaude, encadrée d’une barbe broussailleuse. Passant toute sa vie dans la forêt, il l’aimait, comme un vigneron aime sa vigne, d’une passion âpre, muette, concentrée. On eût dit que les bois lui appartenaient. Sans pitié vis-à-vis des vieilles qui vont ramasser du bois mort, il leur faisait délier leur fagot sur le bord de la route, confisquait les serpettes, quand une ramure verte s’était glissée parmi les brindilles. Et il était la terreur des braconniers, qui le voyaient débusquer des taillis, au moment où ils glissaient dans leur poitrine le lièvre, qu’ils avaient pris au lacet. On ne lui connaissait qu’un seul défaut : il aimait s’installer à l’auberge devant un verre d’eau-de-vie, qu’il lampait silencieusement, à petits coups. Jamais ivre par exemple ; s’il buvait la goutte, elle ne lui descendait jamais dans les jambes, au point de le faire trébucher. Sans qu’il fît exprès, sa conversation revenait toujours aux bois. Le soir il disait à Marthe : Fillette, je me lèverai demain de bon matin. J’ai vu dans une coupe des baliveaux qu’il faut marquer. Ou bien il lui apprenait que la laie du Fond-de-Tambour, un vieux sanglier qu’on n’arrivait pas à cerner dans sa bauge, se promenait avec quatre marcassins qu’elle venait de mettre bas... Une tristesse pénétrante enveloppait le logis, les chambres frottées au sable et lavées à grande eau, tous les samedis. Toute joie semblait disparue avec le rire de Marthe, qui ne sonnait plus. Elle descendait dans la cuisine, s’installait au coin de la cheminée, occupant tout un pan du mur, pareille à un monument. Inerte, elle s’absorbait dans sa rêverie, où flottaient des lambeaux de souvenirs. Les jours étaient gris : un peu de lumière filtrait par la fenêtre étroite, dont le cintre était surbaissé à l’ancienne mode. Les vieux meubles, assoupis dans la pénombre douce, profilaient leurs courbes arrondies, leurs attitudes affaissées, semblaient envahis par une pesanteur de sommeil. Elle restait des heures à regarder les cendres, que le jour, tombant verticalement, effleurait d’une lumière bleue. Le vieux chat Marquis ronronnait voluptueusement au creux de l’âtre, ouvrant parfois ses prunelles cerclées d’or. Un coquemar de terre brune laissait fuser une fine vapeur de son couvercle et poussait un chantonnement doux, qui était aussi un ronron lourd de sommeil. Le merle sautillait dans sa cage, approchant des barreaux son œil vif. Un hérisson courait sous les meubles ; on entendait ses pattes égratignant le plancher, avec un petit bruit sec. Elle restait ainsi immobile, jusqu’au moment où les bruits, les contours des objets sombraient dans la mélancolie du soir. Parfois sentant la tête lui tourner, étouffant dans sa longue claustration, elle allait faire un tour dans le jardin. Il était lamentable sous la pluie qui pénétrait de part en part les massifs de coudrier, s’écrasait sur le sol des plates-bandes, où pourrissaient des trognons de choux et des semenceaux de salade. Les poiriers taillés en quenouille et les pommiers rongés de chancres avaient l’air de grelotter sous la rafale. Quelques feuilles mortes restaient aux branches, bronzées par l’hiver. Et les ruches, soigneusement enveloppées de paille, ne faisaient plus entendre cette rumeur confuse de travail, ce bourdonnement infatigable, qui était la musique des jours d’été. Puis elle remontait dans sa chambre, où elle s’enfermait, n’ayant d’autre spectacle sous les yeux que la rue monotone, les flaques d’eau jaunâtre où le crépitement des averses soulevait des globules, que le vent chassait devant lui. Les grands événements de la journée étaient le passage du facteur. Il allait de porte en porte, sa canne de cornouiller sur le bras, son sac de cuir bourré de papiers sur le ventre, et il déposait chez les gens les lettres, les papiers qui apportent la joie ou la tristesse. Mais Marthe n’attendait rien, et elle regardait le dos rond de l’homme s’effacer sous la pluie, en songeant qu’un seul mot venu de Pierre lui aurait rendu la vie. Parfois aussi passait un couple de camps volants, de vanniers nomades qui vendent des paniers et des « charpagnes » aux paysans. L’homme et la femme en haillons, trempés jusqu’aux os, suivaient la carriole, dont la toile oscillait sur des cerceaux d’osier. Des têtes d’enfants, ébouriffées, sortaient des ouvertures de la maison roulante. L’équipage de misère émergeait de la brume pour y rentrer aussitôt, et s’y effacer comme une apparition, une vision de rêve. Marthe les regardait, le cœur tordu de pitié ; elle les enviait presque, quand elle se disait qu’ils vivaient entre eux, qu’ils s’aimaient, qu’ils ne se séparaient pas. Certains jours, Marthe emportait son ouvrage chez la vieille Dorothée, sa voisine. Une vieille paysanne, affable, cérémonieuse, affectionnant les façons de parler révérencieuses, particulières aux paysans de bonne famille. Elle habitait, avec sa petite-fille Anna, une bicoque posée à l’entrée de la Creuse ; on appelle ainsi en Lorraine les étroits ravins ouverts entre les vignes. Les rus torrentiels les ravagent en automne : l’été, ce sont des fouillis de verdures, de ronces, de sureaux laissant pleuvoir une poussière de fleurs, des vieux sureaux dont les enfants ont tailladé les pousses pour se fabriquer des sarbacanes. Moins qu’une maison : un taudis, un trou. Pour y entrer, il fallait descendre quelques marches d’un escalier de pierre branlantes. Le plancher était de terre battue, les vitres de la croisée tamisaient le jour, verdies par le temps et l’humidité qui monte des terres. Quelques assiettes à fleurs, venant de l’ancien temps, étaient rangées sur le manteau de la cheminée ; dans un coin d’ombre, un petit berceau d’osier portait sur une flèche de bois une vieille toile de Jouy, parcourue d’un vol d’oiseaux bizarres. Dorothée restait là toute seule avec sa petite-fille Anna, dont le père et la mère étaient morts à quelques mois seulement d’intervalle ; une maladie de poitrine que le père avait prise, en travaillant dans les carrières, à respirer tout le jour l’âcre poussière des chantiers où l’on travaille la pierre. La misère s’était abattue sur la grand’mère et sur l’enfant. Elles vivaient de rien, d’un morceau de pain bis, d’un sou de lait. Tout le jour Dorothée filait le chanvre des paysans, assise à son rouet, dont le ronronnement emplissait la pièce. Et la petite Anna ne se lassait pas de regarder la mécanique bruissante, la bobine surtout garnie de crochets de fer, qui tournait dans une vibration d’air lumineux et chantant, comme un gros hanneton qui aurait battu des ailes. La vieille tricotait aussi des bas de laine, s’arrêtant pour passer son aiguille dans ses cheveux décolorés, pareils au chanvre des laboureurs. Sa bouche édentée retrouvait un sourire, quand la petite fille allait et venait autour d’elle, animée de joies vagues et enfantines, riant aux choses mystérieuses que nos yeux n’aperçoivent pas. Alors elle posait son ouvrage sur ses genoux et regardait l’enfant, par-dessus ses lunettes. A mesure que l’enfant grandissait, de lointaines ressemblances, s’ébauchant sur son visage, émouvaient doucement l’aïeule. N’était-ce pas le regard de sa fille qui luisait dans ces yeux bleus ? N’était-ce pas la bouche du père, plissée d’un bon rire ? Par moments, cela devenait une évocation soudaine, saisissante, comme si les chers morts se fussent levés de la tombe pour apporter dans l’air hanté d’invisibles présences un peu de leur voix, un peu de leurs gestes, de ce qui meurt à jamais avec eux. Puis cela même disparaissait, devenait lointain et vague, comme si les morts n’avaient plus la force de soulever le mystère et le silence, qui pèsent sur eux, pour toujours. Elle savait toute sorte d’histoires, cette vieille grand’mère, et elle les contait d’une voix chevrotante. C’était tantôt le récit du « soutrè » qui danse dans les étables, et la légende de saint Nicolas, patron de la Lorraine, qui ressuscita trois enfançons hachés dans un saloir. D’autres fois elle confectionnait d’humbles jouets à la petite fille. Elle lui apprenait à faire des « paumettes » avec des primevères assemblées en boule et retenues par un fil. Elle chantait la vieille chanson venue du passé mystérieux : « Paumette, Burette, va te cacher, dans un p’tit coin. » Des rires s’éveillaient dans le silence de la pièce : sur l’aïeule et l’enfant passait un souffle de joie et de réconfort, un souffle frêle, comme ces feux de souches qui couvent sous la cendre et donnent plus de chaleur que de lumière. Marthe se plaisait dans la compagnie de cette vieille. Elle lui avait raconté sa liaison avec Pierre, leurs premières entrevues, son silence inexplicable. Une sorte de pudeur l’envahissait, à confier des chagrins d’amour à une personne âgée, qui avait eu ses peines, et autrement poignantes. Malgré tout Marthe revenait à ce sujet de conversation, tourmentée par un besoin de confidences, éprouvant une secrète satisfaction à raviver sa blessure, à la faire saigner encore. Compatissante, la vieille l’écoutait avec une attention inlassable, demandant des détails et des explications. C’était une brouille qui ne durerait pas. Ils étaient jeunes et avaient du temps devant eux. Elle trouvait pour la consoler des phrases toutes faites, des aphorismes sentencieux dont la conversation des vieilles gens s’embarrasse volontiers à la campagne, et la banalité de ces propos était douce à la jeune fille, endormant sa souffrance à la façon d’un chantonnement berceur. Parfois une petite vieille passait devant la fenêtre de Dorothée, menue, trottinante, glissant sans bruit le long des murs, comme une souris épeurée. On l’appelait dans le village la petite Célestine : son teint avait des tons de vieil ivoire, une infinité de petites rides plissaient ses lèvres, ses joues et son front. Mise avec une propreté exquise, tout dans sa physionomie était d’une éclatante blancheur ; les plis finement tuyautés de son bonnet mettaient leur froideur autour de son visage de cire, dont la pâleur évoquait l’hostie consacrée, qu’on expose dans le Saint-Sacrement de l’autel. Elle ne parlait pas, elle n’avait ni parents ni amis. Personne ne faisait attention à elle. Un bruit un peu violent de la rue, le claquement d’un fouet ou l’aboiement d’un chien, lui causaient un tressaillement de tout le corps. Alors elle ouvrait ses yeux, dont les paupières étaient presque closes par une pesanteur invincible, et jetant un regard effaré, elle avait l’air de chercher un trou pour rentrer sous la terre. Présidente de la congrégation, elle apparaissait, aux jours de cérémonie, la poitrine barrée de larges rubans bleus. Elle ornait de fleurs l’autel, lavait les linges sacrés, portait la bannière de la confrérie dans les processions. Toute sa vie se traînait, pâle et décolorée, exhalant un parfum d’ascétisme et d’encens, comme une plante qui aurait poussé entre les dalles du sanctuaire. Dorothée hochait la tête sentencieusement, quand la vieille fille passait : V’là Célestine qui va à la messe. Ça la console, d’aimer le bon Dieu. Et elle racontait l’histoire de Célestine, donnant des détails. Elle avait aimé un garçon du village, mais ses parents s’étaient opposés au mariage, à cause de la différence des fortunes. Célestine avait voulu se jeter à l’eau un soir : on l’avait repêchée ; mais depuis ce temps, elle avait refusé tous les partis qui se présentaient, et l’âge lui venant, elle était tombée dans la dévotion. Marthe réfléchissait : ainsi donc son aventure n’était pas extraordinaire. D’autres avaient souffert les mêmes peines. Mais il fallait lutter, se raidir, pour conquérir son bonheur, échapper à cette faillite d’une existence. Et des projets se formaient en elle, dont elle remettait l’exécution au moment où Pierre rentrerait au pays. Puis l’oubli fit lentement son œuvre consolante. Elle l’excusait : c’était presque naturel, ce départ précipité. Il n’avait pas trouvé le temps de la prévenir, et puis aucune parole décisive n’avait été prononcée. Elle saurait se faire aimer encore ! Une douceur descendait en elle, qui fondait toutes ses craintes, lui laissait le seul souvenir de l’étreinte caressante, dans la « bougerie » ouverte aux vents, près du jardin trempé de pluie. Elle croyait entendre le son de sa voix, elle revivait les minutes fugitives, elle lui pardonnait. Et prise d’un élan de tendresse, elle courait s’enfermer dans sa chambre, tirait les rideaux, faisant le silence et la nuit autour d’elle, pour mieux savourer la volupté de cette évocation. Des chiens aboyèrent à l’entrée de la Creuse. On eût dit que tous les mâtins du village s’étaient donné rendez-vous, faisant sonner leur large coup de gueule, et, quand ils se taisaient, on entendait le grondement rageur des petits roquets, qui ne décoléraient pas. Dorothée, qui travaillait avec Marthe, s’avança sur le seuil pour voir ce qui pouvait causer une telle émeute. La petite Anna la suivit, risquant un œil curieux, cachant sa tête blonde dans les jupes de sa grand’mère. Au milieu de la rue, se tenait un être à l’aspect hirsute. Tout son visage était empreint d’une stupeur, comme s’il eût été idiot. Sa peau hâlée avait les tons rouges de la brique. Vêtu de loques grisâtres, couvertes de la poussière des grands chemins, ses paupières flétries clignaient dans le grand jour : des rosaires à gros grains de buis, des chapelets de médailles, dont les lourdes torsades pendaient à sa ceinture, entouraient ses jambes de leurs écheveaux compliqués. Il portait sur son ventre une grande caisse de bois blanc. Il se mit à clamer ces mots, d’une voix traînante et caverneuse : Bonnes gens charitables, voyez le miracle de saint Hubert. Y a pas de pu grand saint. Achetez les médailles bénites dans la chapelle des Ardennes. Y a pas de miracle que saint Hubert n’ait fait. Bonnes gens charitables, ne m’oubliez pas. C’était le montreur de saint Hubert. La boîte de sapin s’ouvrit à deux battants. Derrière la vitre claire qui la fermait, on voyait une forêt de petits arbres en carton colorié, découpant leurs feuillages minuscules. Une clairière s’ouvrait, où des brins de laine verte représentaient les pointes fines du gazon. Le cerf miraculeux apparaissait, portant une croix d’or auréolée de rayons. Le saint, tombé en adoration, s’agenouillait, joignait ses mains pour la prière, tandis que son arc et ses flèches jonchaient le sol derrière lui, et que sa meute, frappée d’une terreur sacrée, reculait aussi, frémissante. La petite Anna battit des mains. Alors la vieille grand’mère prit l’enfant par la main, la conduisit devant la boîte vitrée ; elle lui fit toucher les torsades des chapelets, et toutes deux s’agenouillant dans la poussière, dirent une prière fervente au grand saint, qu’on adore dans la forêt. Marthe se joignit à elle, dans une pensée superstitieuse. Le saint ne ferait-il pas un miracle en sa faveur ? Elle lui demandait de veiller sur Pierre, de le préserver des intempéries du ciel, et des maladies que l’on prend sur les eaux. Et dans un élan de son âme, elle précipitait sa prière balbutiante, son acte d’adoration éperdu, implorant le retour de l’aimé et le raffermissement de sa tendresse. Puis Dorothée choisit une médaille, qu’elle passa au cou de la petite fille. Comme elle était trop pauvre pour donner un sou au montreur, elle alla couper une large tranche à la miche de pain bis, qu’elle avait tirée de la « maie ». L’homme la glissa dans le bissac de toile dont l’ouverture béait sur sa poitrine, puis il reprit sa marche, clamant son appel lamentable par la rue, suivi de la meute des chiens attachés à ses pas, aboyant avec plus de rage, chaque fois qu’il se retournait pour les menacer de son bâton. On parlait mariage, ce jour-là, dans la maison des Thiriet. On abordait ce sujet de conversation depuis quelque temps, Marthe venant en âge « de s’établir ». Cet après-dîner du dimanche, toute la famille était réunie autour de l’âtre où flambait un feu de hêtre, un de ces feux d’hiver dont la clarté dansante met une gaieté dans les intérieurs bien clos. Dehors il faisait un froid sec, un grand soleil rougeâtre descendait derrière les peupliers. Le vieux garde rapprochait sa chaise de la cheminée où croulaient des tisons ardents, il se rôtissait les jambes, et passant dans la flamme ses mains calleuses, il les frottait d’un air de satisfaction. Il répétait : « Ça pique rudement. Les mortes de la Chalade sont gelées. » Jetant un regard joyeux autour de lui, il déclarait qu’on serait mieux couché cette nuit-là dans un lit de plume, que sous un chêne du Bois-sous-Roche. On annonçait des mariages pour cet hiver. On se tâtait, les paroles se faisant précautionneuses et les visages s’inspectant à la dérobée. Les vieilles gens n’étaient pas sans concevoir quelque soupçon sur l’inclination de leur fille. Ils lui citaient des noms, des suppositions qu’on faisait pour rien, pour le plaisir, histoire de raconter quelque chose. Quand l’interrogatoire devenait trop pressant, Marthe l’esquivait d’un sourire, ou bien tournait en ridicule le parti qu’on lui proposait : l’un était tout bancal, l’autre avait le nez de travers. Malgré les rires, on sentait bien que la conversation était sérieuse. La mère Catherine, d’ordinaire, au cours de ces propos, prenait une physionomie animée, contre son habitude. Posant son ouvrage sur ses genoux et relevant ses lunettes sur son front, elle dévisageait attentivement sa fille, la couvant d’un regard clair et passionné. Puis elle se mettait à vanter sa gentillesse, son économie, ses talents de bonne ménagère. Et la scène finissait par des embrassades. Parfois aussi les deux vieux faisaient allusion à l’argent mis de côté, à l’aisance de la famille. Un beau parti ne se ferait pas attendre. Et cette certitude était la récompense d’un effort âpre, prolongé pendant toute une vie. Ce jour-là on parla de Pierre Noel. Marthe s’était levée, et s’approchant de la fenêtre, elle affectait de regarder au dehors ; pour dissimuler sa gêne. Les vieux se la montraient du coin de l’œil, et continuant la conversation, ils riaient par moment en dessous, s’adressant un clignement d’yeux complice. Les Noel n’avaient pas grand’chose, mais s’il plaisait à leur fille, elle n’avait qu’à parler, on le lui donnerait. Ils n’étaient pas de ces gens qui font le malheur de leurs enfants, en contrariant leur inclination par avarice. Mars était venu et les jours s’allongeaient. Marthe restait à sa fenêtre, épiant la tombée du soir, qui versait une clarté pâle sur les champs encore dépouillés de verdure. C’était l’heure où le village, silencieux tout le jour, s’animait d’un peu de mouvement et de vie : des vaches meuglaient, allant à l’abreuvoir et des feux clairs de sarments flambaient au fond des cuisines. Puis tout se confondait, et les maisons, les toits aigus, les pignons formaient une seule masse, bizarrement découpée, dont la ligne anguleuse se détachait sur le couchant. Un reste de jour glissant sur les eaux révélait la fuite de la rivière. Le printemps revenait, le printemps lorrain, hésitant et furtif, sans couleur et presque sans joie, grelottant sous des averses continuelles, risquant de temps à autre un rayon de soleil, comme un regard timide, entre les nuées grises, qui traînaient sur les bois. D’autres pays ont des avalanches de lumière croulant du ciel, de larges manteaux de fleurs aux couleurs éclatantes, des odeurs tournoyant sur l’alanguissement universel des choses. Mais dans la pauvre Lorraine, les premières fleurs naissent, frileuses et transies, au fond des taillis où les neiges s’amoncellent. Rien n’égale le charme mélancolique des longs hivers finissants, alors que des clartés semblent rôder continuellement au bord de l’horizon, et n’osent pas venir. Marthe comptait les jours sur ses doigts, trompant son impatience par des calculs. Ne reviendrait-elle jamais, la saison qui ramènerait Pierre ? Elle avait l’habitude, comme tous les campagnards, de suivre la marche des saisons par le progrès des végétations successivement épanouies. Déjà dans les taillis, alors que les arbres ruisselants étaient vêtus de mousses humides et que les branches se teintaient à leurs extrémités de nuances violacées, le joli bois devait montrer sa quenouille de fleurettes roses. Puis ce seraient les anémones, si frêles que leur neige se fond, au seul contact des doigts. La belle saison tout à fait revenue, ce seraient des crépuscules sans fin, baignés de lumière blanche, rayés du vol criard des hirondelles rasant la terre, et les peupliers verseraient de grandes ombres sur la prairie. Alors il serait là tout près d’elle, appuyé sur le rebord de la fenêtre, lui faisant sa cour : il lui jouerait encore tous les tours, toutes les farces maladroitement tendres, qui sont familières aux campagnards. Il lui volerait ses ciseaux de dentellière et le ruban de son bonnet, qu’il glisserait furtivement dans sa poche. Elle était si impatiente de voir arriver ce moment, qu’il lui prenait des envies d’aller secouer la grande boîte de l’horloge, dont le tic tac emplissait la chambre. La semaine sainte était arrivée et les deux pêcheurs devaient rentrer pour le jour de Pâques. Marthe l’avait appris de Guillaume, qu’elle avait rencontré un soir. Il marchait par les rues, pareil à un gros insecte, avec ses jambes de bois grêles. Une tristesse descendait sur la terre lorraine, aux jours saints. Pour fêter le jour des Rameaux, il n’y avait dans l’église nue que des touffes de buis cueilli par les matins pluvieux : leur senteur amère se mêlait à l’encens. Un à un, les cierges s’éteignaient, laissant les ténèbres envahir la nef profonde et toutes les croix étaient voilées. Et sur toutes ces choses, planait une impression de mort, un silence d’une tristesse infinie. Les champs, les bois, le monde entier paraissaient s’abîmer au sépulcre où reposait le cadavre d’un Dieu. Alors c’était par les rues une procession de femmes, vêtues d’étoffes grises et coiffées de laine noire, qui allaient prier, se relayant d’heure en heure, pour qu’il y eût toujours devant la passion du Dieu un murmure d’adoration et de ferveur. Vers le soir, elles s’agenouillaient dans le confessionnal vermoulu d’où sortaient des froissements de surplis et un chuchotement de paroles. Elle n’était pas dévote, car la religion se perd dans les campagnes, mais comme tous les paysans elle était prise, au retour des fêtes, d’un accès de piété ponctuelle et machinale. Aux heures des offices on entendait les petites voix grêles des enfants traînant par les rues. Ils agitaient des cliquettes de bois blanc dont les sons vibraient, comme un chant de sauterelles dans l’épaisseur des blés : Par les soirs, leur mélopée lente se perdait dans les dernières maisons, à l’extrémité du village. C’était un clair matin d’avril, quand l’air est encore froid. De grands nuages passant sur le soleil, des ombres couraient sur les bois dépouillés et des averses tombaient, dures et cinglantes ; des volées de grésil tourbillonnaient, s’amoncelant sous les pruniers frileux, parmi les terres des enclos fraîchement labourés. Elle allait le long des vieux murs, regardant les trous où croulait le crépi, où se promenaient des cloportes. Dans les fissures des pierres rongées de mousse, elle retrouvait des parcelles de son être ancien, des souvenirs qui germaient nombreux, parmi les tiges flétries des graminées. C’était ainsi chaque année, au printemps ! On eût dit que l’universelle éclosion faisait pousser en elle des semences enfouies. Par les brèches du mur, elle voyait la campagne humide, les labours détrempés, où du soleil ruisselait par moment au creux des sillons. Une vague rumeur montait, un bruissement confus qui était comme un murmure de vie recommençante. Tout contre le mur, à l’endroit où le toit de la maison touchait presque la terre, un rucher s’adossait, vermoulu, à demi effondré. Des pousses de coudrier l’étayaient, qui se couvraient en cette saison de chatons jaunâtres, pareils à des chenilles. Des ruches pourrissaient sur les rayons de bois : une pourtant, toute neuve, était pleine d’une rumeur bourdonnante. A chaque instant, des abeilles en sortaient, déployant leurs ailes fripées, planant dans un rayon de soleil, et allant s’abattre dans la corbeille d’argent qui garnissait une plate-bande, elles commençaient leur récolte. Marthe ne se lassait pas de les regarder ! Elles portaient dans la vibration de leurs ailes un peu de cette joie immense du renouveau. Combien de fois elle avait suivi, par les journées chaudes, leurs allées et venues d’ouvrières infatigables. Alors leur bourdonnement continu lui montait à la tête, endormait ses pensées, et il lui semblait que des myriades d’existences s’ouvraient en elle, éparpillées avec le vol des insectes, au hasard des monts et de la plaine. Tout à coup les cloches se mirent à sonner. Elles étaient donc revenues, les cloches de Pâques ! Leurs sons emplissaient la vallée ; d’autres cloches lointaines répondaient, comme provoquées. Marthe les reconnaissait : les unes avaient un carillon de cristal qui, porté sur les eaux, semblait grandir avec les sautes du vent. Il y avait des moments où les sons semblaient sortir du vieux mur. D’autres, comme fêlées, étaient plus lointaines : une autre tintait faiblement dans un village très éloigné, que Marthe voyait très bien dans sa pensée, blotti dans un creux du plateau lorrain, au milieu des labours et des champs de luzerne. Puis la cathédrale jeta au milieu de ces carillons le son grave de son bourdon, lancé à toute volée. Elle passa toute cette journée dans la fièvre et dans l’attente. Elle voulait être belle, le lendemain. Tirant de la grande armoire la robe qu’elle avait préparée, elle l’étalait avec précaution sur le lit, craignant de la froisser. Elle essayait aussi le bonnet qui lui allait à ravir, mettant autour de ses cheveux fins l’envolement de ses rubans et les plis légers de ses ruches. Elle allait se regarder dans une vieille glace, un peu trouble dans son cadre de bois dédoré ; l’étain rougi par le temps laissait de grandes places sans reflets : alors son image lui apparaissait lointaine. Un chant hésitant et triste monta du fond des chènevières : une alouette au creux d’un sillon jetait, avant de s’endormir, un petit cri effaré, déconcertant dans la nuit, lui qu’on entend d’habitude dans l’air bleu et la lumière. Cela seul annonçait la tiède saison, cela et une danse grêle de moucherons rayant la ligne d’or du couchant. Des pas sonnèrent dans la ruelle. Les deux pêcheurs rentraient, chargés de leur attirail. Marthe attendait, cachée derrière les rideaux de sa fenêtre. Pierre leva les yeux, comme s’il l’eût cherchée là, dans la nuit. Dans ce petit coin de la terre lorraine, les garçons et les filles vont danser le lundi de Pâques, au val des Nonnes. C’est un vallon dans un cirque de forêts, de l’autre côté de la Moselle. On y entre par un étroit couloir, qui s’ouvre entre des côtes plantées de vignes. Au bas de rives terreuses, rongées par le courant, un ruisseau roule ses eaux fangeuses, sous des haies d’aubépine. A peine s’il y a place pour le sentier et pour la route. Et quand le passage s’élargit et s’ouvre soudain sur un fond de prairies fraîches, rien n’est doux comme la coulée de la lumière d’avril sur les bois encore dépouillés. Vers le couchant le vallon est fermé par un bois de sapins, dont les masses noires jettent une note austère dans la joie du printemps. D’ailleurs, elle est partout, cette note de tristesse, dans ces pays du Nord : elle est dans les sources glacées, dans la gaieté un peu grave des paysans, dans la beauté des femmes, trop pensive, et c’est le charme profond de ce pays, mélange de sévérité et de poésie, qui fait que le regret en rôde éternellement dans les cœurs, mélancolique et pénétrant comme une sensation d’exil. Pourquoi appelle-t-on cet endroit le val des Nonnes ? Seuls les bûcherons de la forêt connaissent le passé de légendes, effrayantes ou gracieuses, mais ils ont négligé de les apprendre à leurs petits-enfants, ou bien ceux-ci les ont dédaigneusement oubliées. On y vient dans tout ce pays, à plus de trois lieues à la ronde, et c’est, derrière l’auberge de maître Charmois, une rangée de véhicules de toute sorte, levant en l’air leurs timons comme des bras : cabriolets des fermiers riches, luxueux avec leurs harnais vernis, leurs nickels brillants, et aussi les tombereaux massifs où l’on charroie d’ordinaire les récoltes et où l’on a mis pour siège une botte de paille. L’auberge est bruissante de chansons et de vaisselle remuée : des servantes vont et viennent, le teint rouge et la face allumée autour de l’âtre où tourne une broche gigantesque. Dans un petit jardin, attenant à l’auberge, des vieux jouent aux quilles et discutent longuement les coups douteux. Il faut les voir, le genou ployé, lever la boule à la hauteur des yeux, comme pour viser les quilles, puis la lancer brusquement d’un vigoureux tour de reins, et quand elle est lâchée, ils font des gestes instinctifs et des tâtonnements de mains, comme pour la ramener au milieu du chemin, si elle s’égare. Des jeunes qui ne connaissent pas leur force et qui arrêteraient des taureaux par les cornes la lancent comme une bombe au delà du but, très loin dans la prairie. Et c’est alors un gros rire, où se mêle un peu d’admiration. Sur toute cette scène plane le sourire à demi ébauché de maître Charmois, un malin celui-là, ravi intérieurement de la journée qui promet un gros gain et qui passe dans les groupes, les bras pleins de bouteilles, la serviette sur l’épaule, tutoyant tout le monde. Marthe était venue avec d’autres amies, par le chemin des bois. Le printemps était seulement dans le ciel, rien ne l’annonçant sur la terre. Le soleil entrait largement dans les bois, criblant d’une pluie de rayons les amoncellements de feuilles sèches. A peine si par endroits une anémone blanche avait jailli de la terre. Seulement des chatons, une sorte de chenille grisâtre pendait aux branches des noisetiers et les massifs de cornouillers étaient comme saupoudrés d’une fine poussière jaune. Cela aussi était une fleur étrange dans ce pays froid, une sorte de mimosa plus pâle et plus grêle que l’autre. Jeanne, se rapprochant de Marthe, lui dit tout bas à l’oreille : J’en sais une qui est contente. On dansait tout au fond de la prairie sur un plancher construit à la hâte, aux sons d’un crin-crin tenu par un petit homme rageur, qui battait la mesure à coups de talon. La musique se perdait tout de suite dans cette étendue... Elle avait l’air d’un pauvre chant de grillon, perdu entre deux mottes de terre. Du premier regard, Marthe aperçut Pierre au milieu des autres garçons. Il portait beau comme touiours et les boucles blondes de sa chevelure, soigneusement arrangées, avaient cet éclat soyeux qui plaisait tant. Marthe ne l’avait pas vu depuis longtemps et il lui paraissait encore plus grand, plus large de carrure. C’est vrai qu’il avait forci là-bas. Elle le regardait longuement, ne pouvant être aperçue de lui. Il avait bien l’air d’être le roi du bal, avec cette assurance qui ne le quittait jamais, sa haute taille qui dominait tous les autres, ses mouvements aisés de beau danseur. Il avait une façon de prendre la main de sa danseuse et de l’appuyer sur sa hanche. Et il la faisait pirouetter dans la valse, comme si elle n’avait pas pesé plus lourd qu’une plume. Et dans les quadrilles, quand il faisait le cavalier seul, il osait des entrechats et des ronds de jambe comme les danseurs de la ville, avec tant de légèreté, qu’on était conquis au premier abord. Les vieilles, qui faisaient tapisserie, approuvaient d’un air connaisseur, et parmi les jeunes filles, pas une qui ne fût flattée d’accepter son invitation. A le voir si beau, si sûr de lui, c’était pour Marthe une grande joie, mêlée d’appréhensions de toute sorte. Il la vit enfin dans le groupe des jeunes filles et, sans hésiter, il vint droit à elle. Quels mots lui dit-il pour l’inviter à la danse ? Elle ne les entendit pas, tellement elle était troublée. Elle vit seulement qu’il lui tendait ses bras, et elle s’y jeta, emportée par un mouvement de passion instinctif. Appuyée sur cette large poitrine, elle se sentait délicieusement faible, dans toute cette force qui la possédait, et elle n’avait guère conscience que d’un désir : poser sa tête sur son épaule et rester ainsi tout le temps, pendant que couleraient les heures. La danse terminée, ils se prirent par la main, suivant la coutume lorraine, faisant le tour du plancher dans la file des autres danseurs. Vrai, mademoiselle Marthe, c’est pas pour dire, mais y m’faisait rudement gré de vous là-bas. Elle répondit, d’une voix que l’émotion faisait trembler : Moi aussi, je pensais tout le temps à vous. Quand les danses recommencèrent, ils se séparèrent pour ne pas faire causer « les mauvaises langues ». Mais leurs regards se rencontraient, et ils échangeaient chaque fois un furtif sourire de tendresse. Une cloche sonna au loin, et toute l’assistance partit aux vêpres. On ne célèhre guère les offices que ce jour-là, dans cette chapelle perdue au milieu des bois. Les murs rongés de salpêtre laissent suinter les eaux montant de la terre et s’écaillent par larges plaques verdâtres. Sur les dalles usées par les pas des générations traîne un reflet vague de jour qui tombe des vitres troubles, obstruées par les touffes d’orties qui croissent derrière les vieux murs. Tout y sent la pauvreté et la tristesse : les napperons de l’autel élimés et troués qu’on sort ce jour-là des tiroirs de la sacristie, les flambeaux de bois dédoré, rongé des vers. A la voûte est suspendu un ex-voto bizarre, qui étonne au milieu de ces populations terriennes, une galère aux voiles blanches, usées par le temps et la poussière, portant sur son château d’avant des personnages de bois peint, sans doute quelque offrande d’un très ancien seigneur, échappé aux périls de la mer, d’un seigneur dont personne ne sait plus le nom, dont personne n’a gardé le souvenir. Dans cette chapelle, c’était toujours la même histoire d’amour recommencée par les simples, qui n’ont pas l’idée des profanations et ne craignent pas les sacrilèges. Bien des œillades s’échangeaient d’une rangée de bancs à l’autre, côté des hommes et côté des femmes. On chantait distraitement les cantiques et des yeux se levaient des missels, guettant un regard. Par la porte restée grande ouverte, le chant des psaumes s’envolait, traînait dans la prairie, passait sur les haies d’épine blanche, puis allait se perdre tout au loin sur la côte, parmi les sapins et les ruchers, ouverts au grand soleil. De temps à autre des couples allaient se rafraîchir dans le jardin de maître Charmois, sous les tonnelles longeant le jeu de quilles. Des pousses verdissantes de houblon s’enlaçaient aux lattes du treillage. Plié sur ses genoux, il y serrait les bouteilles, comme dans un étau, et les débouchait d’une poigne solide. Des bouchons de limonade sautaient avec une détonation cassante, comme un coup de pistolet. On entendait la boule sonnant contre les quilles cerclées de fer, au fond du jeu. Des femmes qu’on chatouillait poussaient des cris, pareils à des gloussements de volaille. C’était le moment où Pierre triomphait. Debout au milieu de la salle, il pérorait, gesticulait, parlait haut, donnait des ordres à tout le monde. Il avait une façon de saisir une bouteille et de verser dans les verres de toute sa hauteur qui révélait l’homme du monde. Maître Charmois lui obéissait, ayant pour lui cette considération dont les bons lurons et les joyeux vivants jouissent au village. Marthe, assise à ses côtés sur le banc étroit, ne se lassait pas de le dévisager. Comme il était beau et soigné dans toute sa personnel De menus détails révélaient l’homme soucieux de plaire. Le col de sa chemise, largement rabattu, laissait voir son cou musclé, dont la peau un peu hâlée était semée de taches de rousseur. Il y avait de la coquetterie dans sa cravate de couleur trop voyante, qui portait une fleur brodée à l’aiguille au milieu d’un losange écarlate. Sa chaîne de montre aussi était à la mode, ornée de grosses pendeloques de pierre bleue, d’où pendait une frange d’argent. Prenant la main de Marthe, il la tapotait doucement, en lui disant des paroles tendres. Des filles d’un village voisin, qui la reconnurent, lui adressèrent, de la table voisine, un sourire complimenteur. Le soleil descendait, versant sur les sapins une clarté rouge. Comme il insistait pour la ramener à la danse, elle refusa avec son air de fille raisonnable, avec cette décision tranquille, qu’elle apportait dans ses moindres propos. N’avait-elle pas promis à ses parents de rentrer de bonne heure ? Elle prit le petit chemin, bordé de saules, qui montait vers le bois. A mesure que le soir tombait, la fête devenait bruyante et désordonnée. Une gaieté lourde passait dans le bal, et aussi une fièvre de plaisir, qui nouait de plus près les étreintes et serrait les bras autour des corsages. Parfois on entendait le bruit d’un baiser, s’écrasant à pleines lèvres. Du plancher piétiné montait un nuage de poussière, qui vous prenait à la gorge et vous donnait encore plus soif. Jusqu’à la musique du petit homme colère qui s’affolait, devenait enragée et trépidante, faisait vibrer furieusement son chant mélancolique de grillon perdu dans les hautes herbes. Pierre maintenant ne cessait pas de faire danser la Renaude. Une fille qui avait mauvaise réputation et dont la mère passait pour un peu folle. Pas jolie, mais ayant un certain charme agaçant qui affriolait les hommes, avec ses gros yeux ronds et jaunes, son nez trop court et ses cheveux luisants. Et mise avec un goût tapageur : des étoffes voyantes à carreaux qui lui donnaient l’air d’une enseigne enluminée. On la rencontrait quelquefois les dimanches en compagnie de soldats, descendus des forts voisins. Pierre la faisait pivoter comme une toupie et il riait aux éclats, montrant un certain sans-gêne à son égard. Elle s’abandonnait, souriante et bercée, fière d’avoir ce beau garçon pour danseur. Les clartés obliques du couchant pénétraient dans le bois. Des voiles de pourpre flottaient entre les branches des grands hêtres, mordorant leurs troncs moussus. Les bourgeons vernissés les embrumaient d’une vapeur végétale rousse, baignée de lumière. Des odeurs fines de violette sortaient du fond des taillis. Elle allait, savourant ce silence qui s’épaississait autour d’elle. La paix du soir favorisait étrangement sa rêverie d’amour. Toutes choses, autour d’elle, lui apportaient d’indicibles bonheurs, le craquement léger des feuilles sèches, les souffles qui voletaient autour de ses tempes, la rafraîchissant d’invisibles caresses. La vallée à ses pieds était emplie d’un tournoiement de lumière blonde et la côte de sapins, noyée dans une poussière d’or, semblait reculée jusqu’au fond extrême de l’horizon. On n’entendait plus aucun bruit que la musique grêle du violon qui montait par moments, lorsque le vent soufflait de ce côté. Elle se dit que ce bonheur n’était que le commencement d’autres bonheurs. Elle verrait Pierre le lendemain, d’autres jours encore, maintenant qu’il était revenu, et son cœur se gonfla d’une joie abondante. Près de la sente se trouve une source cachée qui, d’une roche moussue, pleurait autrefois goutte à goutte dans une vasque d’argile. Elle est violée, maintenant qu’on l’a enfermée dans une cuve de ciment, pour alimenter la prise d’eau d’un fort bâti sur la hauteur. Malgré tout elle est encore jolie, avec sa nappe claire qui s’étale sur un fond de feuilles mortes, tombées des hêtres. L’eau bruit doucement et des rayons de lumière se jouent à sa surface. Marthe descendit l’escalier de pierres branlantes, plongea ses mains dans l’eau, pénétrée jusqu’au cœur par le contact du flot. Des cupules de glands y couraient, comme une flottille minuscule. Des pas sonnèrent dans le sentier. Débouchant du jeune taillis où traînait un reste de clarté, Pierre et la Renaude s’avançaient. Marthe les vit très bien, car ils s’étaient arrêtés tout près d’elle. Renversée sur le bras du garçon, la Renaude, d’un geste caressant, lui prenait la tête dans ses mains, et riant d’un rire pâmé elle attirait sa bouche à portée de ses lèvres. A la clarté flottant dans le bois assombri, Marthe distinguait son cou rond et blanc qui se gonflait, et la pâleur laiteuse de ses dents, brillant entre ses lèvres rouges. Et ce rire qui ne finissait pas lui faisait mal. Puis ils s’éloignèrent, les bras noués dans une étreinte voluptueuse. Marthe se demandait avec effarement si elle n’avait pas rêvé. Elle se leva pour mieux voir : les ombres confondues se détachaient sur le lointain vaporeux de la sente. Elle retomba sur la dalle de pierre et s’y abîma ; elle y resta longtemps sans bouger, le regard errant à la surface de l’eau brillante où flottaient les cupules de glands. Il se faisait en elle, au milieu du silence, un bruit de choses brisées, un ravage d’espoirs détruits, emportés comme dans un tourbillon, par la certitude de la trahison. Elle regardait l’eau, vaguement attirée par elle, souhaitant d’y trouver l’oubli, calmée parfois, dans le paroxysme de sa souffrance, par sa mobilité lumineuse qui se prolongeait, sous les branches des coudriers et des charmilles... La lune s’était levée, versant dans les taillis de grandes ombres. La source, roulant sur les cailloux, continuait son chantonnement mélancolique. Marthe se leva lentement, poussant un soupir de résignation, et quand elle s’éloigna, elle jeta un regard sur cette place, ayant la sensation d’y laisser le cadavre de son bonheur. C’était l’heure où ils se retrouvaient tous les soirs. Une étoile, une seule, tremblait dans le ciel assombri. Les hirondelles, avant de s’endormir, poussaient de petits cris dans leurs nids de terre glaise, attachés au rebord des toits. Assise à sa fenêtre ouverte sur les clartés mourantes, Marthe travaillait encore, penchée sur son ouvrage de broderie. Tout le jour elle avait bercé sa tristesse au va-et-vient monotone de son aiguille, tout le jour elle avait ressassé les raisons qu’elle dirait à Pierre, quand il viendrait la rejoindre, ramenant du même coup l’obsession de sa douleur. Certes, elle ne lui ferait pas de reproches, car elle sentait tout au fond de son cœur quelque chose de doux, de triste et de fort qui la poussait à lui pardonner. Elle poserait sa tête sur sa poitrine, elle pleurerait, et lui demanderait de ne plus recommencer. En fille de la campagne prématurément instruite des choses de l’amour par les conversations, elle savait qu’une telle conduite était permise aux garçons, qui prennent leur plaisir avec les dévergondées. Mais c’était trop cruel, cette trahison, au soir même de leur première journée d’amour. Tout à coup elle tressaillit, avertie par un instinct mystérieux de sa présence. Il était auprès d’elle et sa haute stature noire, se découpant sur le couchant lumineux, emplissait toute la fenêtre. Était-ce une autre qui parlait à sa place ? Il lui semblait entendre le son d’une voix étrange et elle ne trouvait plus rien de ce qu’elle avait préparé. Cela avait jailli du premier coup contre sa volonté, comme un cri de révolte où s’affirmait son honnêteté à elle, sa droiture de fille chaste, un peu meprisante. Ses mains tremblaient sur son ouvrage, sa bouche se plissait, dans cette moue douloureuse que font les petits enfants quand ils vont pleurer. Au fond de ses entrailles, quelque chose se tordait. Elle se retenait par fierté, craignant qu’il ne triomphât de ces larmes et ne s’en moquât, en compagnie de la Renaude. Cette contrainte la faisait souffrir davantage. Lui, beau gars comme toujours, effronté et rieur, avait commencé par nier. Elle avait mal dormi sans doute. Il haussait les épaules en homme sûr de lui. Elle précisa, la voix brève et sifflante. Je vous ai vus tous les deux... Est-ce que ça empêchait les sentiments ? Pour rigoler un soir, au fond des fossés, cette fille était bien bonne. Elle s’était levée, toute blanche, son sang reflué au cœur, prise d’un mouvement de colère qu’elle ne put s’expliquer dans la suite. Elle le saisit par l’épaule et le repoussa durement, avec une force qu’elle ne se connaissait pas, et du coup lui ferma la fenêtre au nez. Il restait dans la rue, dépité, piétinant sur ses talons, un sourire d’embarras aux lèvres. Prendrait-il son parti de rire de cette algarade ? Puis une montée de colère l’envahit ; il fronça les sourcils et enfonçant son chapeau d’un geste décidé, il s’éloigna à grands pas. Avait-on jamais vu une pareille pimbêche, une fille grosse comme rien, qui voulait imposer sa volonté. Il avait cette sorte de mépris que les paysans ressentent vis-à-vis de la femme, habitués à la voir obéir et tenir dans la maison la seconde place. Ils n’étaient pas mariés, qu’elle voulait déjà porter la culotte. Retourner, demander pardon, allons donc, ce serait trop lâche. D’ailleurs il pouvait le dire : les Noel étaient tous comme lui. Rangés et tranquilles une fois mariés, avant le sacrement ils étaient bien connus pour leurs fredaines. Il trouvait des raisons pour s’excuser, pour faire taire en lui ce grand cri de passion, qui lui disait de revenir sur ses pas, de la prendre dans ses bras, de mériter son pardon par de bonnes paroles... Marthe, immobile derrière ses rideaux, le suivait des yeux... Qu’est-ce qui l’empêchait d’ouvrir cette fenêtre, de le rappeler, de faire sa paix avec lui ? Rancune invincible, dépit de n’avoir pu vaincre sa fierté et surtout la pensée qu’il se gausserait d’elle avec la Renaude, et qu’il se vanterait de l’avoir reprise, comme il aurait voulu. Pierre longeait le mur croulant qui fermait sur les prés le jardin de la Renaude. Tout le village dormait : la chambre de la fille était isolée. Il hésita un instant, puis il escalada le mur. On entendit ses pas criant sur le gravier. Marthe restait accoudée à sa fenêtre, le regard perdu dans la nuit. Elle revoyait, dans sa rêverie lente de souvenirs, les incidents de cette foire de Saint-Clou. Jamais elle n’aurait cru qu’on pouvait souffrir à ce point. Pourtant elle avait comme une appréhension en s’y rendant, un pressentiment secret qui lui disait de retourner. Longs meuglements d’angoisse des bêtes attachées, bêlement monotone des brebis séparées de leurs agneaux, détonations sèches des tirs forains, sifflet aigu des manèges, toute cette agitation mettait au cœur de la pauvre fille une nausée tournoyante. Les toiles des baraques claquaient au vent clair, des bohémiens passaient, maigres sous leurs cheveux d’un noir luisant et gras : ils conduisaient par des brides de corde des haridelles étiques, véritables squelettes de chevaux, aux côtes en cerceau, à la peau galeuse et rongée de plaies, nourris seulement de l’herbe rase qui garnit les talus des grandes routes. Marthe n’était pas arrivée, qu’elle apercevait Pierre et la Renaude dans la foule des promeneurs. Elle se redressait, cette Renaude, avec un air d’assurance, un désir d’être vue par tout le monde dans la compagnie de ce beau garçon ! Ça la changeait de ses amoureux de rencontre. D’ailleurs elle avait encore plus mauvaise façon qu’à l’ordinaire : son corsage était trop rouge, les carreaux de sa jupe trop voyants. Un peu plus loin, ils étaient encore devant le montreur de ludions. Pareil à un roi mage, coiffé d’un diadème de clinquant, sa barbe blanche largement étalée sur une simarre rouge constellée d’étoiles, le vieux leur montrait d’un doigt fatidique les diables de verre bleu qui, montant du fond du bocal, venaient tracer sur une lettre mystérieuse le secret de leur avenir. La fille rieuse lisait par-dessus l’épaule du garçon, et, sans en avoir l’air, s’appuyait amoureusement sur lui, la créature ! Le soir venu, Marthe les retrouva encore sur la route déserte, les bras noués dans une étreinte. Ils causaient tout bas, ayant l’air de se conter des choses tendres, des choses qui les intéressaient seuls. Et la manante portait sous son bras un grand bâton de sucre de pomme, que Pierre lui avait acheté, un cadeau superbe qu’elle brandissait joyeusement et qui tirait l’œil au passant avec son papier d’or et ses ornements de fanfreluches. Il ne fit pas semblant de l’apercevoir, quand elle les devança sur la route. Mais la Renaude avait poussé un éclat de rire. Il sonnait encore à ses oreilles, ce rire insultant et moqueur. Alors toutes sortes de rancunes et de pensées mauvaises se levaient en elle. On eût dit que son malheur remuant les profondeurs de son être, comme une eau vaseuse, en faisait sortir des choses informes, qui grouillaient. Jalousie d’abord, et révolte de tout son corps, de tout son cœur, quand elle le voyait au bras d’une autre, dépit d’être abandonnée, mais surtout une immense désillusion, car il s’abaissait jusqu’à cette fille à soldats. Alors elle souffrait tellement que sa douleur crevait, comme une poche de fiel. Elle pleurait à chaudes larmes, enfonçant son mouchoir dans sa bouche pour ne pas donner l’éveil par ses sanglots, désespérée, dégoûtée de tout, tout son être flottant à la dérive. Cette fois le printemps était revenu. L’herbe des prés était d’un vert lourd, luisant, tout neuf. Des touffes de primevères le nuançaient par places de jaune pâle et, dans les creux humides, des pieds de cochléaria avaient poussé, étalaient sur les eaux leurs grappes couleur de lilas. C’était dans les hauteurs de l’air une lente débâcle de nuages, emportés par des souffles tièdes et qui s’effilochaient en lambeaux de brumes. Le ciel d’étain qui avait pesé sur les campagnes pendant tout l’hiver, comme un couvercle, s’ouvrait, se fondait, se pénétrait de lumière. On voyait dans les chemins des bandes de vignerons, guêtrés de coutil et la serpette au genou, allant bêcher leurs vignes. Leurs houx, sur leurs épaules, avaient des luisants d’acier, poli par le frottement des terres. Sur la blancheur des coteaux lavés par les pluies d’hiver, les carrés fraîchement remués se détachaient vigoureusement. Quand un nuage cachait le soleil, une fraîcheur glacée passait dans l’air. Alors les vignerons, abrités derrière les tas d’échalas pour le goûter, allumaient des feux de sarments, dont la fumée bleue courait au ras des terres. Puis venaient des coups de soleil, éclatants et splendides, qui fouillaient la campagne, réchauffaient les toits de tuile, pénétraient au fond des bois, allant éveiller partout le frémissement de la vie universelle. La rivière aussi avait pris un aspect printanier. Les eaux coulaient à pleins bords, accrues par la fonte des neiges ; par endroits elles inondaient la prairie et sous les branches des saules garnies de la laine floconneuse des chatons, des courants glissaient, avec un petit bruit, un frissonnement de chose vivante. Comme si la vie s’y était éveillée, les eaux perdaient cette transparence glacée qui leur est propre en hiver. Aux endroits profonds, elles prenaient une teinte plus lourde et plus chaude. La rivière s’étalait parfois sur de longues grèves plates où le soleil ruisselait, se prenait dans un frémissement innombrable de petites vagues ; des bandes de chiffes et de chevaines sortis des grands fonds venaient frayer là, dans ces eaux tièdes. On voyait leur dos noir sortant parfois des eaux courantes, parmi les galets. Par moments toute la file serrée ondulait, parcourue du même mouvement qui montrait les ventres blancs et le bout des nageoires, et les eaux fécondées ruisselaient derrière eux, comme une traînée de lait. Le chant du coucou montait sur la côte, deux notes vibrantes, solitaires, qui sonnaient dans la profondeur des taillis. La première fois qu’il les entendait, le vieux Dominique ne manquait pas de dire à son fils : Pierre, as-tu de l’argent dans ta poche ? Quand on porte des sous sur soi, le jour où on l’entend, on est riche toute l’année ! Il y avait ainsi dans leur conversation des bouts de phrase, des plaisanteries qui revenaient, toujours pareilles, qui chaque fois les faisaient rire, car ils ne se creusaient pas la tête pour trouver des choses nouvelles. C’est le propre des âmes simples de créer de la jeunesse autour d’elles. Quand reviennent les premières chaleurs, on reste de longues heures, à causer, le soir, sur les bancs de pierre, auprès des granges. Pourtant on s’est levé de bon matin pour aller, l’un à son pré et l’autre à sa vigne. Mais on a tellement dormi pendant les nuits d’hiver. Il est de pauvres vieux qui se couchent à quatre heures du soir, au mois de décembre, pour économiser la chandelle ! On est heureux alors de respirer les bouffées d’air frais qui montent dans la nuit, de sentir sur son dos la réverbération des murs brûlés de soleil et qui, le soir venu, laissent rayonner leur tiédeur. Les portes restant entr’ouvertes, les lampes projettent de grands rais de clarté dans la rue. On s’était réuni ce soir-là, devant la maison des Noel. Le ciel était encore clair, et les chauves-souris, les souris volantes, comme on dit là-bas, le rayaient de leur vol saccadé. Elles sortaient, nombreuses, des trous des vieux murs où elles dorment tout l’hiver, suspendues par un pied, enveloppées dans le manteau de leurs ailes brunes. Des hannetons aussi volaient en tous sens, avec de gros bourdonnements sourds ; parfois l’un d’eux choquait le zinc des gouttières avec un bruit mat, et tombait sur le sol, comme une balle. Cela surtout était l’indice de la belle saison, ce vol innombrable des bêtes sorties de terre, à la première chaleur. Les deux pêcheurs assis sur le banc, les bras nus et le col de la chemise entr’ouvert, respiraient la fraîcheur. Le vieux Guillaume, installé auprès d’eux sur la terre, tenait entre ses jambes de bois une « charpagne » d’osier, dont il tressait le fond. Dépouillées de leur écorce, les tiges paraissaient très blanches dans la nuit. Il ne savait que faire pour se rendre utile, et jamais on n’aurait pu croire qu’un infirme fût bon à tant de choses. Jamais la maison n’avait été mieux tenue. Il ne perdait pas un moment : il allait et venait dans le logis, frottant les vieux meubles. Il avait bêché le jardin, on ne savait trop comment, prenant un point d’appui sur sa béquille, maniant la bêche d’une seule main, car si les jambes étaient parties, la poigne restait solide. Il y avait planté de grands carrés d’oignons et de laitues, qu’il arrosait lui-même, à la fraîcheur du soir. On écoutait Poloche, qui racontait ses campagnes. Il se tenait au milieu du chemin, tout droit dans sa blouse de toile grise comme en portent les marchands qui vont dans le pays. A peine s’il avait bu un coup de trop ce jour-là, de quoi se rafraîchir les idées. Cela s’apercevait seulement à sa casquette tombant sur l’oreille. Il fumait sa courte pipe de bois, et comme, dans sa narration, il la laissait éteindre, il ne s’arrêtait pas de la tasser du pouce d’un geste machinal, et de faire flamber des allumettes, dont les bouts blancs jonchaient le sol. Cela faisait dans son récit de longues pauses ; alors on entendait monter la rumeur des barrages, au fond du val. Oui, mes enfants, j’étais en ce temps-là à Constantinople, dans un patelin qu’on appelait Ortakheuil ou Khad’keuil, je ne sais plus au juste, vu que c’est bien loin et qu’y a rudement coulé d’eau dans la rivière, depuis ce temps-là ! Un sacré pays tout de même, avec des bandes de chiens galeux qui se promenaient dans les rues, sans avoir de maître ! Et la campagne donc, c’était tout raviné, sans un arbre, avec des fondrières à se rompre le cou, comme la côte du Ragot. Le plus rigolo, c’était les chariots des gens de ce pays-là. Pas un clou, pas un brin de fer ! les roues, les jantes, le timon, tout était en bois, attaché avec des chevilles. Par le temps de sécheresse, dame, tu penses si ça grince et si ça gueule. Ce détail surprit toute l’assistance, lui donnant mieux que toutes les phrases la sensation de pays lointains. Moi, j’avais pas à me plaindre, vu que j’avais un bon truc. On m’avait laissé, tout seul, dans un faubourg ; je couvrais avec des feuilles de zinc des abris en planches, qu’on préparait pour l’expédition de Crimée. Alors comme j’étais mon maître, je travaillais aux pièces et je me faisais de bonnes journées. On en profitait pour faire la noce, les dimanches ; on se retrouvait à trois ou quatre du pays : Lexandre de Villey-le-Sec, qu’était dans les voltigeurs, et Petit-Jean de Gondreville, qui faisait son temps dans les tringlots. Dame, tu comprends, quand on se sent si loin de son pays, au milieu des sauvages, ça fait rudement plaisir de se retrouver. » Pierre fit remarquer que la chose était toute naturelle. Quand on était parti en bombe, fallait voir les farces qu’on jouait aux Turcs. Des beaux hommes, pour sûr, bien membrés, bien corporés, des gaillards aussi solides que Pierre. Mais leurs soldats étaient mal frusqués, preuve que je vendais à leurs officiers mes pantalons collection trois, des « frapouilles » dont je ne voulais plus. Et eux, en faisaient leurs choux gras ! Y s’mettaient sur leur trente-et-un, avec ça, pour aller voir leur « bonne amie ». Du reste, ils étaient polis, accueillants, vu qu’on s’était mis d’avec eux, pour se battre contre les Russes. Quand y nous rencontraient, y s’campaient devant nous au milieu du chemin, en criant : sacré nom de Dieu, » pour nous faire voir qu’y savaient parler le français. Sacré Poloche, il avait une façon d’envoyer ça, gesticulant sur la route, jargonnant un vague patois, avec des mines effarées. On aurait dit un vrai Turc. Alors un dimanche, on entre chez un marchand de tabac, une bande d’au moins une douzaine. Moi j’achète un cigare, et je reste là, mon porte-monnaie ouvert dans la main, comme pour payer. Tous les autres s’amènent, à la file, et prennent du tabac, des cigares, des cigarettes. Mon Turc rigolait, en débitant sa marchandise, vu qu’y s’promettait un gros bénéfice. Quand tous les autres sont sortis, v’là que j’lui allonge un sou, sur le comptoir. si t’avais vu la gueule qu’y faisait ! Il s’met à brailler : « Effendi, paga, paga. J’t’en fous, que je lui réponds, je n’ les connais pas. » V’là t’y pas qu’y se permet de lever la main sur moi : un soldat français ! La moutarde me monte au nez, et je lui allonge une raclée, mais une de ces raclées !... Et pour ne pas être en reste avec lui, car y m’agonisait dans son langage de mauvais chrétien, je lui disais en lui tapant dessus : tiens, sidi, tiens, cochon d’sabir, attrape ça, chouia barca ! A la fin, y n’voulait pu rien savoir. Alors moi, je suis parti tranquillement, en fumant mon cigare. Il se tut un moment, jouissant des gros rires qu’il soulevait. Puis considérant le moignon de pipe, qui fumait dans sa main, il reprit : J’ai jamais vu du tabac si bon et si fin. J’en avais toujours au moins deux livres, dans une boîte de fer-blanc, sous la pattelette de mon sac. Il continua, défilant le chapelet des souvenirs. A l’endroit où que j’travaillais, y avait aussi une belle femme qui me regardait de loin, une belle brune qui avait des yeux, je ne vous dis que ça. Elle se tenait à une espèce de balcon, et moi, ça m’intriguait, vu que c’est rare, les femmes, dans ce pays où on les tient enfermées. Je lui lançais des petits coups d’œil en clouant mes plaques de zinc. V’là que ma particulière s’enhardit au bout de quelques jours : « Paris, Paris, » qu’elle me disait, comme ça. Moi, je n’en étais pas de Paris, mais pour faire le malin, j’y répondais : « Chouette ville, t’y viens t’y, fais pas ta Sophie ! » Et on riait tous les deux, en se regardant, sans trop comprendre ce qu’on se disait. Mais tout ça n’avançait à rien. Entre temps, moi, fine mouche, j’avais fait la connaissance de son homme, qu’était quelque chose comme charron. V’là qu’un soir, je pousse une pointe et je m’emmanche dans la boutique, histoire d’aller en reconnaissance et de voir ma particulière. si vous aviez entendu les hurlements qu’y poussaient, dans c’te baraque : on fermait les portes, on se sauvait, on poussait les verrous. Finalement y ne reste plus que le vieux, qui m’invite poliment à prendre le café... Les jours se passent, pas de femme ! V’là t’y pas qu’elle rapplique un soir, dans mon chantier, tout essoufflée d’avoir couru, comme une « évaltonnée ». Alors moi je la prends par la taille, je l’embrasse, en veux-tu en voilà. Y avait un grand tas de copeaux dans un coin. Alors, nous l’avons fait cocu, ce vieux Turc. Poloche riait d’un gros rire qui secouait tout son corps, et les autres faisaient comme lui. Pour sûr, il n’avait pas son pareil, et quand il avait un verre dans le nez, il aurait fait rire un tas de cailloux, avec ses histoires. Il fumait sa pipe enfin rallumée, à petits coups, sans mot dire, voyant se lever, tout au fond de ses souvenirs, la silhouette de la femme brune, dont il avait fait la conquête, dans un pays étrange. Le braisillement des étoiles palpitait vaguement dans l’étendue du ciel. Au bas de la côte, les toits s’entassaient dans un pêle-mêle confus, et la nuit roulait lourdement sur la pente, comme pour protéger le repos des pauvres gens, harassés par le labeur des jours. On causa encore quelque temps, puis toute l’assistance se sépara. Et il n’y eut plus, devant la maison endormie, que des souffles tièdes qui faisaient tournoyer des brins de paille et qui agitaient le feuillage de la treille festonnant au-dessus de la porte. Les garçons du village se réunissaient pour faire des farces, par ces longues nuits de printemps. De bonnes farces rustaudes, lourdes à assommer un bœuf, qui soulevaient toujours le même sursaut d’émotion dans le village, comme si elles étaient inédites. Cela consistait à éparpiller le long des chemins les petits paquets de chanvre que les vieilles mettent sécher sur le pré, au sortir de l’eau. Au matin on allait les voir se démener, s’arrachant les poignées de chanvre, furieuses, dépeignées, les coiffes au vent, chacune prétendant qu’elle était volée par sa voisine. D’autres fois, on démontait un chariot et on le remontait pièce à pièce sur la toiture d’un hangar, le timon en avant, perché comiquement dans le vide sur ses quatre roues, prêt à partir. Le propriétaire s’effarait, montait sur une échelle pour reprendre son bien, tandis qu’un rire secouait le village. Il y avait aussi un vieux qui habitait une petite maison, au fond d’une ruelle écartée. On le prenait pour victime, parce qu’il se fâchait, et qu’il menaçait tout le monde d’une petite voix cassée, que la colère faisait vibrer drôlement : on eût dit un nasillement de polichinelle, sur la foire. Sur les onze heures du soir, alors qu’il dormait d’un profond sommeil, on heurtait violemment les croisillons de sa fenêtre, pendant qu’un compère laissait dégringoler, sur le pavé des caniveaux, un grand morceau de verre à vitre. On eût dit que la fenêtre s’effondrait. C’était un pourchas éperdu dans la nuit ; le vieux galopait, pareil à un fantôme dans sa chemise blanche, dont la bannière flottait au vent ; il galopait de toute la force de ses jambes maigres. Une grande émotion secouait le village, le tirait de sa torpeur : les commères debout sur leurs portes regardaient curieusement les bicornes, qui chevauchaient d’une maison à l’autre, poursuivant leur enquête. Les nuits étaient toutes vibrantes de chansons et de vacarmes. Bras dessus, bras dessous, des bandes joyeuses de conscrits passaient, traînant leurs sabots sur le pavé des rues. De l’an mil huit cent dix, Ils nous font tirer au sort, tirer au sort Pour nous conduire à la mort. Les voix montaient dans la nuit claire, s’envolaient sur les toits tandis que des chats amoureux rôdaient le long des gouttières. Ces soirs-là, Marthe assise dans son lit prêtait l’oreille, dans le silence de sa chambre, empli du tic tac de la grande horloge. Elle reconnaissait très bien la voix de Pierre parmi toutes les autres, et cela la calmait. Quand elle ne l’entendait pas, elle l’imaginait près de la Renaude, et elle pleurait dans son lit. La maison du garde, maintenant, ressemblait à un coin de forêt. Tous les jours, Jacques Thiriet rapportait quelque bête ou quelque fruit. C’était, dans la grande cuisine, des promenades d’animaux capturés, se cachant sous les meubles, au moindre bruit : un geai piaillait dans une cage, un hérisson tantôt se roulait en boule, et tantôt égratignait le plancher de son trottinement menu ; un jeune renard, enchaîné au pied de la table, cherchait à mordre, dès qu’on l’approchait. On respirait une odeur pénétrante de fruits sauvages, mûrissant sur les rayons du placard. Il savait, ce vieux garde, dans quel tronc de chêne creux les abeilles faisaient leur miel, et il le dérobait. On en remplissait des pots : c’était un miel sucré, noirâtre, qui sentait les fleurs des bois, et dont l’odeur vous montait à la tête, comme un vin fort. Mais il récoltait surtout des champignons, au fond des combes où l’air est étouffant, où la terre grasse suinte sous les mousses. Il en rapportait de pleines gibecières ; les uns étaient jaunes et gorgés de sèves laiteuses, portant de fines collerettes qui s’écaillaient au contact des doigts ; d’autres, striés de rouge, étranges, inquiétants, avaient l’air de suer des poisons. La mère Catherine protestait, déclarant que « tout ça était bon à jeter au fumier » et « qu’on s’empoisonnerait un jour, avec de pareilles denrées ». Mais le garde s’entêtait, les faisait cuire, les mangeait tout seul, ayant l’air de les savourer. Et il ne s’en portait pas plus mal. Le garde Jacques Thiriet ne décolérait pas, ce jour-là. Comme il arrivait dans les fonds de Bois-sous-Roche, par une fin de journée chaude, il avait vu une douzaine de jeunes baliveaux, coupés par un maraudeur. Sûrement le vol avait été commis dans la matinée : la sève ruisselait des entailles toutes fraîches ; le gaillard s’était servi d’une serpe bien affilée, car il avait tranché les jeunes pousses d’un seul coup. Passe encore, quand un vigneron des villages voisins venait couper des branches d’alisier, pour faire des bretelles de hotte, ou bien une pousse de noisetier pour une gaule, l’ouverture de la pêche approchant. Pour si peu, la forêt n’était pas endommagée et il fallait bien se mettre à la place des gens. Mais ce sauvage, qui coupait de jeunes arbres... Au lieu de rentrer tranquillement chez soi, il fallait se mettre en quête du délinquant, s’informer avant de dresser un rapport, et cela mettait le garde de mauvaise humeur. Justement, il y avait là, à deux pas, une coupe de bois où des charbonniers de Sexey-aux-Forges travaillaient, depuis plusieurs semaines. Peut-être avaient-ils vu passer le chenapan, avec sa charge de pousses feuillues sur l’épaule. Le garde obliqua, prit la sente herbeuse et se dirigea vers l’endroit. La forêt était abattue sur un large espace, formant, au milieu des masses de verdure, une clairière où montaient quelques troncs de jeunes hêtres, qu’on avait épargnés. Tout autour, les bois profonds s’étendaient, envahis d’ombre, et des rais de soleil pourpre y pénétraient obliquement ; des vols d’insectes bruissaient dans une poussière d’or. Dans toute l’étendue de la coupe, les géants abattus jonchaient le sol, ayant à leurs pieds de larges entailles, d’où suintaient des sèves : l’action de l’air les colorant, on eût dit des plaies ruisselantes de sang. Autour des souches restées dans la terre, de jeunes rejets avaient poussé, couverts de feuilles drues. Une végétation épaisse de reines des prés, de chardons épineux, de grands euphorbes laiteux aux fleurs verdâtres s’épanouissait, comme si la forêt s’était hâtée de cacher les blessures que les hommes avaient taillées dans son flanc, triomphant de leur acharnement à force de sève, de fécondité inépuisable. Et l’air et la lumière entraient à flots. Les meules étaient dressées dans une place dégarnie : deux en pleine activité, recouvertes de terre grasse, de mottes de gazon, percées d’une cheminée d’où sortait un filet de fumée bleue, qui montait légère, dans le soir. Une était éteinte, et les charbonniers en retiraient les charbons, qui sonnaient dans leurs mains, avec un tintement métallique. Çà et là, de grands cercles noircis de braises, entourés de hautes herbes, montraient qu’on y avait construit des meules, les années précédentes. Le père travaillait avec ses fils, deux grands gaillards, aux membres robustes, un peu déformés par le travail. Leurs yeux s’ouvraient très blancs, dans leurs bonnes faces de moricauds. Ils appartenaient à une autre race, plus solide encore et plus résistante, celle des plateaux lorrains, où la plante humaine croît plus forte, nourrie seulement d’eau-de-vie et de pommes de terre. Dès qu’il aperçut le garde, le vieux charbonnier dit à ses fils : Tiens, la voilà encore, cette vieille pratique ! De fait, Jacques Thiriet ne perdait aucune occasion de leur rendre visite, sachant bien qu’il y avait toujours une bouteille d’eau-de-vie mise au frais entre les feuilles, et dont on lui offrait un verre. Pour ça non, ils n’avaient pas vu d’homme passer, avec un fagot vert sur l’épaule. Seulement, ce qu’ils pouvaient dire, c’est que sur le coup de midi, Marquemal était venu rôder aux alentours de la coupe. Il était bien capable de la chose. Tout en parlant, ils continuaient leur travail : les charbons s’empilaient dans les sacs de grosse toile. Halte là, garçons, dit le père. Si on allait boire un coup ? Tout le monde se dirigea vers la (a) cabane. Bernin, un riche marchand de bois de la ville, était arrivé pour faire un chargement : on profiterait de l’occasion pour causer un peu et pour trinquer ensemble. Le cheval était arrêté à la porte de la cabane, les flancs garnis de pousses feuillues, pour le protéger des taons, qui pullulent sous le bois, à la fin des journées chaudes. La mère surveillait la cuisson de la soupe ; sur des papiers bleus, étalés sur une bille de chêne, étaient rangés des morceaux de saindoux et d’énormes tranches de lard. La marmite était posée sur trois pierres, noircies de fumée ; une vapeur blanche en fusait, soulevant le couvercle. Il faisait bon dans cette cabane, bâtie avec des perches serrées l’une contre l’autre et réunies à leur sommet, de manière à former un pain de sucre. De la glaise battue et des mottes de gazon la recouvraient. L’ombre y était fraîche et accueillante. Des caisses, faites de planches grossièrement équarries, étaient remplies de fougères et de feuilles sèches. Par le carré de la porte, on voyait tout un coin de torêt, qui s’endormait dans la poussière chaude du couchant. La vieille avait apporté des verres et une bouteille d’eau-de-vie. On but et on parla de toutes choses, du prix des denrées et de l’état des récoltes, dans les territoires avoisinants. Le charretier, qui venait de la ville, savait des nouvelles et ne demandait qu’à parler. Les charbonniers s’exprimaient avec lenteur, cherchant leurs idées et pesant tous leurs termes, en hommes qui passent leur vie dans la solitude des bois, et n’ont guère l’occasion de bavarder. Le garde forestier ne disait rien, mais il avait une façon à lui de renifler son verre d’eau-de-vie, de le regarder avec une tendresse significative : on eût dit que son nez s’allongeait pour flairer la bonne chose. celui-là ne pouvait pas dire qu’il n’aimait pas la blanche ! Tout le monde se mit à rire, lui comme les autres. Tout de même, quand on s’adressait à lui, il y avait une nuance de considération et de respect, le respect un peu méfiant qu’ont les simples pour les représentants de l’autorité, pour ceux qui portent des képis galonnés, et des plaques, sur leur blouse. Le charretier parla des élections qui approchaient. Ça faisait du bruit à la ville. Le parti réactionnaire voulait opposer une candidature à l’ancien député, un bon garçon qui avait la poignée de main facile, dont la voix sonore donnait un air de profondeur aux banalités qu’il débitait. Les curés, pour lui faire pièce, avaient choisi un ancien notaire, un homme très riche qui portait une décoration du pape et servait comme brancardier, aux pèlerinages de Lourdes. Le charretier s’animait, tapait du poing sur la table. Certes non, il ne voterait pas pour celui-là. La religion était bonne pour les femmes que ça amusait, les dimanches, et pour les enfants, qui en avaient besoin pour grandir dans le respect des parents. Mais il ne fallait pas que les curés reprennent le dessus, comme au bon vieux temps, et soient les maîtres des eaux et de la terre. Tous étaient de son avis, devenus sérieux subitement devant cette chose mystérieuse et profonde, la politique. Le vieux charbonnier se murait dans son silence, les mâchoires serrées et les yeux tout songeurs, comme s’il avait eu trop de pensées pour les exprimer clairement. Enfin la conversation prit fin ; le charretier retourna à la ville et le garde redescendit vers le village, par les chemins caillouteux, qui serpentent entre les vignes. Les charbonniers mangèrent leur soupe du soir dans leurs écuelles de terre brune. Ils buvaient à la régalade à même une cruche de fer-blanc, pleine de l’eau d’une source, qui se trouvait là, sur le bord d’un sentier. Puis les garçons et la vieille se couchèrent dans leurs caisses de bois. On entendit bientôt dans la cabane assombrie s’élever le bruit de leur respiration. Toujours songeur, comme si on avait remué en lui trop de choses, le vieux resta près de la porte, fumant sa pipe. Les taches d’or mouvantes, qui tout à l’heure criblaient le feuillage dans la direction du couchant, s’étaient éteintes. Au milieu de ce silence, l’âme de la forêt semblait se révéler confusément et monter vers le ciel avec les souffles du soir, qui roulaient sur les feuillages. La clameur des crapauds se levait des mares lointaines. A peine de temps à autre entendait-on un bruit : un pivert attardé, qui frappait de son bec les troncs vermoulus, pour y chercher des insectes ; un geai qui regagnait son nid en jacassant, et, qui secouait le silence du battement lourd de ses ailes. De plus fortes se seraient raidies, auraient voulu oublier, auraient tenté l’impossible. Elle sentait d’avance que tout effort était vain. Tranquille et résignée, elle ne savait que souffrir silencieusement. Pas un seul moment, l’idée ne lui vint de recourir à la coquetterie, aux manèges des femmes délaissées, qui par un dédain habilement affecté (aflecté), savent faire naître la jalousie et provoquer des regains d’amour. Elle se terrait dans son coin, comme une bête blessée qui se roule dans les feuilles, et se cache pour mourir. Le vieux soldat ne comprenait pas qu’on se laissât aller, qu’on eût si peu de courage. C’était trop bête à la fin, de se manger les sangs pour un pareil freluquet. Un beau merle que ce Pierre, et qui vraiment avait trop l’air de s’en croire ! Avec ça que beaucoup d’autres ne seraient pas bien aises d’épouser une belle fille, vaillante à la besogne, et qui apportait de l’argent. Un de perdu, dix de retrouvés. Cette tendresse bourrue qui accablait Marthe d’exhortations maladroites, histoire de la secouer, lui faisait mal, comme une main brutale, qui aurait froissé ses membres endoloris. A tous ces propos, elle ne répondait rien, se contentant de secouer la tête, et sortait brusquement de la chambre, pour cacher ses larmes. Des tons de cire envahissaient son front et ses tempes, et ses yeux paraissaient agrandis, cernés de meurtrissures bleuâtres. Des lassitudes la prenaient, qui lui coupaient les jambes. Elle se plaignait de n’avoir de goût à rien, et quand elle avait fait quelques pas, elle était forcée de s’asseoir, comprimant de la main les battements de son cœur. Tous les gens du village lui trouvaient mauvaise mine. Un matin, le vieux garde, qui se préparait à partir pour sa tournée, la vit assise sur sa chaise, les mains désœuvrées, le regard perdu dans le vide, prête à retomber dans la morne obsession, qui, tout au long des jours, tournoyait dans sa tête. Allons, ma fille, lui dit-il, faut te secouer un peu. Ça ne te fera pas de mal de prendre l’air. J’ai justement deux tranchées à mettre à l’alignement. Tu pourras t’amuser à cueillir des fraises, dans le taillis. Avec cette lenteur lassée qu’elle mettait depuis quelque temps dans tous ses gestes, elle se coiffa de la fine « hâlette » de toile blanche, tendue sur des brins de saule. Par les jours de chaleur, cette gracieuse coiffure, sur la tête des filles de Lorraine, met autour de leurs traits fins la palpitation de sa blancheur. Bien des fois, elle fut forcée de reprendre haleine dans les chemins montants, le long des pentes caillouteuses. L’herbe des allées était lourde de rosée. Des souffles frais, venant du fond des taillis, roulaient pêle-mêle des odeurs de terre mouillée et de feuilles mortes. Des masses de feuillages d’un vert lourd remuaient vaguement sur leurs têtes. Et comme le soleil était encore très bas sur l’horizon, la lisière du bois était pleine de clartés mouvantes. Assise sur une borne moussue, Marthe respirait longuement cet air pur, baigné de l’arôme des végétations épanouies. Un parfum de muguet vibrait délicieusement : elle chercha et finit par découvrir les clochettes blanches, amoncelées au bas d’une pente, parmi les feuilles sèches. Le vieux garde, lui, avait l’air d’être devenu un autre homme. Il ne tenait pas en place, et sa grande faux allait et venait, émondant les jeunes pousses, taillant les branches folles, qui formaient des arceaux arrondis au-dessus de la tranchée. A quelques pas, celle-ci se perdait dans un lointain adorable, un peu de jour verdâtre filtrant à travers les feuillages doucement remués. De temps à autre, il s’arrêtait et mettait le nez au ras du sol, comme un chien qui flaire une piste ; il examinait les brins d’herbe, les branches cassées, les empreintes marquées dans la terre molle. Alors il appelait Marthe, et il lui montrait avec un sourire de triomphe des riens invisibles pour d’autres yeux, un piétinement de patte griffue, une touffe de poils jaunâtres, attachée à l’épine d’un églantier. « Tu vois, disait-il, un grand lièvre a passé là tout à l’heure. » Puis on suivait la piste qui se perdait dans le fourré, et sous une touffe de noisetiers, on trouvait quelques herbes foulées en rond, gardant encore l’empreinte d’un corps de bête. « Tiens, c’est son gîte, il reviendra coucher là sûrement. » Puis une finasserie contenue animait son regard et, clignant des yeux d’un air malin, il ajoutait que si tel braconnier de village trouvait cette place, ça ne ferait pas un pli. Un collet bien posé, et la bête serait prise. Pour un peu le garde aurait essayé, pour rien, pour le plaisir, en brave homme que des instincts de maraude tourmentaient par moments, dans l’exercice de sa profession. Elle oubliait sa souffrance, ses idées prenant un tour plus joyeux. Elle se laissait aller à une autre vie, à une sensation confuse de bien-être qui venait de son corps baigné dans l’air vif, de ses poumons emplis des grands souffles que la forêt exhalait, dans ce matin trempé de lumière. Elle se mit à cueillir des fleurs, des digitales bleues et des graminées, dont la tige se couronnait d’une poussière tremblotante. Sous prétexte d’aller achever d’autres besognes, le garde l’entraînait d’un bout à l’autre de l’immense forêt, pour lui donner du mouvement et calmer sa fièvre. Elle s’étendait sur tout le plateau lorrain, cette forêt, déroulant à perte de vue le moutonnement bleuâtre de ses masses de verdure. Jadis elle était bien plus vaste, au temps des grands cerfs, mais on y avait pratiqué de larges brèches pour la culture. Pourtant elle avait encore de larges horizons, des lointains brumeux, comme la mer. Par endroits, les grands hêtres descendaient le long des pentes, jetant dans l’air leurs troncs lisses, couverts d’écorce argentée, pareils à des fûts de colonne. Les soldats des forts voisins y avaient gravé leurs noms, et cela faisait des cicatrices profondes, noircies par l’écoulement des sèves. C’étaient les géants de la forêt, puissants et forts, plongeant dans la terre grasse leurs racines. Et des eaux suintaient à leurs pieds, parmi les mousses. Des routes s’ouvraient, larges comme des avenues ; des ruisseaux couraient dans le fossé sous des herbes chevelues. Parfois une branche morte tombait dans l’épaisseur des fourrés. On entendait la fuite d’une bête inquiète, glissant au fond des taillis, avec un bruissement doux sur les feuilles. A d’autres places, de larges pans de collines croulaient, couverts de sapins, formant un contraste émouvant au milieu de cet océan de verdure. Des brumes roulaient doucement sur les cimes aiguës, tombaient au fond du val, où toutes choses se noyaient dans une poussière lumineuse. Midi sonna : les herbes lourdes de rosée, se desséchant, se redressaient peu à peu. Sous la flambée du soleil, des odeurs montaient, exacerbées par la chaleur ; des chênes abattus, saignant par leurs blessures, exhalaient le parfum amer du tan ; il s’y mêlait la senteur pénétrante des pins, suant leur résine, et cette odeur indéfinissable des bois morts qui pourrissent. Une vibration d’air chaud montait, où les arbres flottaient, où se déformaient curieusement les objets lointains. Sur l’accablement du soleil planait un murmure confus, un chant immense de bestioles bourdonnantes, pareil à la voix de la forêt, et parfois des coups de vent, venus de l’horizon, balayant toute l’étendue, faisaient sortir de la profondeur des bois un soupir confus, une plainte ardente et prolongée. Il faisait bon marcher sous le couvert des grands arbres. Pompées par le soleil, les brumes bleues se dissipèrent : tout au fond des combes feuillues, il n’y eut plus que le moutonnement sans fin des grands arbres, sous la monotonie de la lumière. Le garde emmena sa fille au bord de la Deuille : on serait mieux là pour casser une croûte, à l’heure brûlante. Au fond d’un trou raviné, obstrué de ronces et d’orties, sous de grands saules jetant en travers de la pente leurs branches à demi mortes, la source se creuse sur un lit de gravier. Froide à l’œil, elle brille comme du vif-argent et les cailloux du fond ont l’air d’être enchâssés dans un métal. Source mystérieuse et qu’on dit hantée, jamais elle ne tarit : elle ne gèle pas non plus, même par les plus grands froids. Par les soirs de décembre, les bûcherons voient monter à sa surface des fumées qui ressemblent à des formes humaines, qui tourbillonnent dans une ronde fantastique, accrochent leurs membres sans muscles aux branches des saules. On dit aussi que si une fille vient se pencher sur cette eau, dans la semaine de la Chandeleur, elle y verra sûrement l’image de celui qui l’épousera. Marthe s’attristait au bord de la source ; la légende, revenant à sa pensée, lui apportait un découragement profond. Un village de bûcherons et de sabotiers se trouvait là, derrière les fourrés. On entendait les coqs chanter d’une voix éclatante. Le vieux Jacques Thiriet s’y rendit, ayant une affaire à traiter avec une personne de sa connaissance. Marthe refusa de l’accompagner, sous prétexte qu’elle était lasse. Le soleil inondait les taillis ; les feuillages flambaient, les cimes arrondies des hêtres reposaient mollement dans la lumière ; rien ne bougeait, pas un brin d’herbe, pas une feuille : seuls, au fond d’une clairière, des bouleaux fins frissonnaient de toute leur chevelure, sous des souffles errants, qui ne parvenaient pas jusqu’à terre. Tout à coup un bruit de sabots claqua sur les pierres, en haut de la montée, et la vieille Dorothée apparut, tenant par la main sa petite-fille. Ayant ramassé brin par brin un fagot de bois mort, altérée par l’air étouffant qui dort sous les grands arbres, elle venait se rafraîchir à la source. Marthe à ce moment pleurait, avec une sorte de satisfaction triste, une joie d’être seule, de pouvoir se soulager avec des larmes. Au bruit des sanglots, la petite Anna effrayée se serrait contre sa grand’mère, cachant sa tête blonde dans les plis de sa jupe, et de temps à autre, avec un geste futé, elle montrait sa petite mine curieuse. La vieille Dorothée s’assit sur une pierre, puis, ayant dénoué les brides de sa grande capote de paille, elle respira longuement la fraîcheur qui montait de l’eau, dans l’ombre des saules. Marthe ne répondit pas, ébaucha un geste désespéré, encore toute secouée de sanglots. Il est donc bien malin, ce Pierre ? Elle avait entendu parler de leur brouille, le bruit ayant couru dans le village. Marthe n’osait pas se confier, retenue par un sentiment de pudeur et de honte, à l’aspect de cette vieille. Elle non plus, la pauvre vieille, ne trouvait rien à lui dire. Elle avait beau chercher au fond de ses souvenirs, dans ce passé de misères et de douleurs, dont la séparait l’effroyable distance des temps révolus, elle ne trouvait plus trace de semblables souffrances. Avait-elle été jeune, avait-elle enduré de pareils chagrins ? Pourtant elle avait eu ses peines, et plus dures que celle-là : des morts d’enfants jeunes et vigoureux, toute une part de sa chair qu’on avait jetée dans la fosse. Oui, c’est alors qu’on soutirait et cela valait la peine qu’on pleurât ! Mais quand on était jeune, quand on avait la santé, des membres robustes et du pain à manger tous les jours, on avait tort de se casser la tête, pour des tourments imaginaires. Oui, du pain à manger tous les jours, tout était là. Elle secouait lentement la tête, avec ce geste de résignation et de tristesse infinie, qui lui était habituel. Ses mains, ses pauvres mains osseuses nouées à ses genoux, elle dévisageait Marthe avec bonté, cherchant une parole de consolation qu’elle ne trouvait pas. Ses cheveux collés à ses tempes avaient l’aspect du chaume lavé par la pluie ; sa face parcheminée, ses yeux sans regard, usés par le travail et les larmes, étaient pleins d’une morne stupeur ; toutes ces idées tournoyaient lentement dans sa cervelle, comme une meule, et lui apportaient une sorte d’hébétement... Elle se prit à prononcer des mots vagues, des paroles sans suite, qu’elle répétait d’une voix monotone, comme pour endormir cette douleur, qui veillait à côté d’elle : Ma pauvrette, faut se faire une raison... On n’est pas pour si longtemps sur cette terre... On est heureux, quand on a les siens autour de soi... La petite Anna, ayant cueilli une branche menue de saule, s’amusait à fouetter l’eau brillante de la source. Amusée par ce manège, elle riait. Puis, la vieille et l’enfant partirent. Quand le garde fut de retour, ils reprirent leur course à travers la forêt. Ils descendaient les pentes rocailleuses, où poussent dru les cornouillers et les charmes. Des vipères glissaient sournoisement parmi les feuilles ou se dressaient, en sifflant, sur des rocs éclaboussés de soleil, chauffés à blanc. Le sentier était si raide qu’il fallait se retenir aux branches et parfois des pierres, qu’ils heurtaient, roulaient à grand bruit, entraînant des monceaux de terre, des amas de mousses et de feuilles sèches, grossissant dans leur chute comme des avalanches. A travers les feuillages clairsemés, on entrevit bientôt le miroitement des eaux prochaines. Ils débouchèrent dans une grande prairie, qui s’étalait au fond du val. Au sortir du bois, la lumière était aveuglante. La Moselle coulait, lente, entre des îles herbeuses, presque noyées, dont les bords étaient obstrués de roseaux, sans cesse animés d’une vibration monotone. On aperçut au loin une barque se détachant en noir sur la réverbération des eaux éclatantes. Une silhouette vigoureuse se dressait à l’avant, jetant un filet dans le flot. Le cœur de Marthe se mit à battre désespérément, car elle avait reconnu Pierre. Le vieux garde fronça le sourcil : Tiens, y sont là, eux autres... Et ils rentrèrent sous le couvert. Ils revenaient lentement au soir, suivant la large avenue où le sol disparaissait presque sous la poussière des gramens tremblotants. La forêt autour d’eux était pleine d’ombres et les troncs des bouleaux luisaient vaguement. Parfois une feuille sèche suspendue à une branche remuait encore faiblement, et cela faisait un grand bruit dans tout ce silence. Ils s’arrêtèrent un moment à la lisière du bois. Une fraîcheur montait des champs assoupis, plus douce au sortir de l’air étouffant, qui stagne sous le couvert des grands arbres. Le vieux garde s’épongeait le front et Marthe respirait à pleins poumons, assise sur une borne rongée de terre et de mousse, comme il s’en trouve à l’entrée de chaque sente. Devant eux s’ouvrait un large cirque de cultures où les seigles déjà grands, creusés par les souffles du soir, ondulaient comme des vagues vertes ; une Sérénité adorable tombait sur les champs, à l’approche de la nuit. Tout à coup, ils virent Poloche débusquer des taillis à quelque distance. Sa grande hotte, balancée à ses épaules, amplifiait encore le rythme cahoté de sa démarche. Par hasard, il n’était pas ivre ce soir-là, et ses traits calmes, sa figure fruste avaient un air de gravité, comme si c’eût été un homme tout différent, quand le vin ne le travaillait plus. Comme ça, on prend le frais, dit-il. Puis, sans attendre une réponse, il s’adressa au garde : Vous qui êtes malin, monsieur Thiriet, et qui connaissez tous les bois, vous savez t’y parler aux bêtes ? Moi, mon père m’a appris ; regardez un peu, pour voir... Déjà il s’était couché dans le fossé, vautré parmi les feuilles sèches, sous les branches des houx épineux. Dans l’obscurité, on ne distinguait plus son corps, confondu avec la couleur grisâtre de la terre. Bougez pas, fit-il à voix basse, cachez-vous bien. Et l’on entendit soudain un petit cri aigu, perçant, qui avait l’air de raser la terre, de partir des feuilles sèches doucement remuées. Par moments, cela se taisait, puis ce cri repartait, plus vif, comme si une souris se fût promenée d’un pas menu sur la terre. Tout à coup, quelque chose de noir sortit du couvert des grands arbres, sans qu’on pût voir d’où cela venait, et cela se mit à tourner, dans l’air assombri, d’un vol silencieux. Puis deux ou trois formes pareilles apparurent, rayant la nuit du battement de leurs ailes. On les distinguait mieux : c’étaient des chouettes, dont les yeux phosphorescents jetaient des feux verts dans l’ombre. Leurs ailes ouatées n’éveillaient pas le silence. Une d’elles passa si près de Marthe qu’elle sentit sur son front la caresse de sa plume floconneuse. A un bruit que Poloche fit dans le fossé, elles disparurent comme elles étaient venues, muettes, furtives, et pareilles à des fantômes d’oiseaux. Poloche s’était relevé, un large rire sillonnant sa face : Hein, si on avait un fusil, comme on les dégoterait ! La nuit était tout à fait venue, transparente, baignant les champs endormis de sérénité confuse et de tendresse. C’était l’heure étrange et fantastique où, dans les sonorités cristallines de l’air pur, les moindres bruits s’amplifient démesurément, où dans l’ombre grandissante, un frissonnement de chaume devient subitement formidable. Tout près d’eux une sente herbeuse, sous les arceaux des charmilles, s’ouvrait comme un porche gigantesque. A chaque instant des bêtes déboulaient, gagnant la plaine ; des galops éperdus, des bonds épeurés, des fuites rampantes courbaient les tiges des graminées. Elles allaient toutes boire l’air frais, au creux des sillons, brouter le thym et les herbes odorantes des friches, et danser aussi au clair de lune, dans le mystère bienveillant de la nuit, loin des chiens qui aboient et des hommes qui tuent. A quelques mètres, des lapins jouaient dans un champ avec des cabrioles et des bonds désordonnés. Des tout petits se tenant drôlement sur leurs derrières, lissaient leurs museaux d’un mouvement rapide de leurs pattes, tandis que des vieux tournaient autour des touffes de chiendent, coiffés de leurs oreilles comme d’un bonnet. Puis ce fut un grand lièvre qui déboucha, franchissant d’un bond des champs entiers. Il monta la côte, sembla grandir à mesure qu’il s’éloignait, et quand son ombre se détacha sur le ciel encore clair, il parut emplir tout l’horizon, comme une bête monstrueuse. Amusé par la confiance de ses protégés, le vieux garde riait : Ah, les gaillards, comme ils s’en payent ! Tous les soirs, Marthe allait se mettre sur le passage de Pierre, à l’endroit où ils attachaient leur barque dans les roseaux. Sans doute, il fallait avoir peu de fierté pour agir ainsi. Les gens qui la voyaient devaient se moquer d’elle. Elle n’avait plus qu’un désir, le voir, respirer l’air qui l’avait frôlé. Et dans le naufrage où sombraient ses rêves de bonheur et ses projets d’avenir, cela seul subsistait, ce besoin énergique et vivace. Cette seule attente la faisait vivre, lui donnait la force de se traîner d’un jour à l’autre, inerte et sans pensée aux heures de clarté, ne retrouvant un peu de calme qu’à l’approche des soirs, quand elle s’acheminait vers la rivière. Pour se donner une contenance, elle emportait d’ordinaire un tricot, un ouvrage de femme. Ses mains fiévreuses tremblaient en maniant les aiguilles. La rivière, fermée par un long môle qui rejetait les courants sur la rive opposée, formait un étang d’une eau vaseuse et noire. Des herbes fluviales traînaient à la surface, retenant dans leurs réseaux des branches mortes, des détritus, des morceaux d’aiguilles de sapin, provenant des barrages. Du marécage, chauffé par le soleil, se levait une odeur fade d’eau croupissante. Sur les grèves, les vieux chalands achevant de pourrir barraient tout l’horizon de leur gouvernail. De larges nuées traînaient à la surface de l’eau ; lambeaux de pourpre, ruissellements d’or, flambées de feu, qui faisaient dans l’eau noire un ciel chimérique. La barque se détachait en noir sur les eaux lumineuses. On entendait le bruit de la chaîne lancée à toute volée sur le gravier. Chaque fois Pierre avait un mouvement d’humeur, quand il la retrouvait à la même place, et il haussait les épaules. Ou bien il se décidait à lui dire bonsoir, un bonsoir très sec, qui lui coûtait beaucoup. Elle s’écroulait dans l’herbe, comprenant bien que tout était fini, qu’il était buté dans son entêtement et dans sa rancune. Il était passé, sa haute stature n’était plus qu’une ombre mouvante dans la nuit. Elle restait là, le visage dans l’herbe mouillée, les mains souillées par la terre humide que les taupes rejettent, en creusant leurs galeries. Autour d’elle, les choses retournaient peu à peu au néant. Les masses des saules et les lignes de peupliers s’endormaient, et dans ce silence il lui semblait entendre monter un cri, le cri de sa douleur qui veillait, implacable. Entre ses berges immensément reculées, la rivière était devenue une grande chose mouvante, dont le glissement emplissait l’ombre. L’eau se faisait attirante, mystérieuse et douce. Des voix s’éveillaient dans l’insaisissable chuchotement des roseaux, et ces voix parlaient d’oubli, de repos, de sommeil. Elle revenait lentement vers le village, l’esprit perdu dans des rêveries. Elle voyait d’avance toute la destinée de résignation et de solitude qui l’attendait. Elle ne pourrait pas se décider à en épouser un autre. Elle deviendrait une vieille fille, comme il y en avait quelques-unes dans le village, une de ces vieilles filles qui vieillissent doucement dans une petite chambre donnant sur les jardins, qui se coulent sans bruit le long des murs, propres, décentes, toujours vêtues de noir, comme si elles portaient le deuil de leur propre vie. Un jour on les trouve mortes, et aucun foyer, aucun souvenir ne s’aperçoit du vide, creusé par leur mort. Sans qu’elle s’en rendît bien compte, elle souffrait encore de sentir autour d’elle la caresse de ces nuits tièdes, faites pour l’amour. Des coups de vent passaient, secouant les masses des feuillages ; des odeurs de roses pâmées sortaient des jardins. Les vieux l’attendaient, assis à la table où la vaisselle du souper luisait sous la lampe de cuivre. Elle s’arrêtait un instant, avant de pousser la porte, passait son mouchoir sur ses yeux, s’efforçait de prendre un air d’indifférence. Et c’était, tous les soirs, un effort qui lui coûtait. On mangeait lentement, sans dire mot, une gêne insaisissable planant dans l’air. Marthe avait beau se contraindre ; c’était plus fort qu’elle, il lui arrivait de rester devant son assiette pleine, les yeux dans le vide, la pensée absente. Alors elle saisissait un geste désespéré des vieux, qui se poussaient du coude, et se la montraient, en hochant la tête. Ils oubliaient de manger, eux aussi. Ils n’osaient pas lui parler, lui faire des reproches, demander des explications, par crainte de raviver sa douleur. Une fois ils avaient voulu lui toucher quelques mots ; elle avait eu un geste de supplication si navré, que les vieux n’osaient plus y revenir. Et ils éprouvaient aussi une sorte de pudeur, une honte de vieux, qui n’osaient plus s’occuper de ces histoires d’amour. On se regardait, les moindres paroles se faisaient précautionneuses, et dans cette maison, autrefois si joyeuse, se glissait une menace furtive : l’approche du malheur. De bon matin, les hommes étaient partis au bois pour y couper des branches de sapin et de charme. Les chariots revenaient par les chemins pierreux, leur charpente desséchée grinçant à chaque cahot. Ils descendaient, pareils à des monceaux de forêt mouvante, et les ramures balayant le sol, un flot de poussière montait, doré par le soleil. Dorothée, la petite Anna, Marthe allaient cueillir des fleurs, dans la prairie. On égrène les pétales dans des corbeilles d’osier revêtues de linge blanc, et les petits enfants les jettent par poignées à la face du Saint-Sacrement, qu’on promène par les rues. Les foins déjà très hauts s’étalaient comme une mer, et la petite Anna y enfonçait jusqu’aux épaules. Elle ouvrait de grands yeux, amusée par le vol bruissant des bestioles. De gros hannetons, ouvrant des ailes de gaze fripée, s’enlevaient soudain d’un vol lourd ; des bêtes à bon Dieu aux élytres ponctués couraient sur les feuilles minces, qu’elles courbaient un peu sous leur poids. De larges papillons couleur de soufre, aux ailes ocellées, voletaient, semblables à des fleurs ivres de lumière, qui se seraient détachées de leur tige. Asseyons-nous un peu, dit Dorothée, y fait si chaud qu’on n’en peut plus... Tout le monde s’adossa au tronc d’un saule vermoulu, à demi mort, où des petits pâtres avaient mis le feu. Une mare s’ouvrait au pied, obstruée de roseaux et d’oseilles sauvages ; des masses spongieuses de mousses verdâtres y flottaient, tandis qu’un grouillement prodigieux de larves et d’insectes animait les profondeurs de l’eau. La vieille se mit à dévisager Marthe, attentivement : T’as pas bonne mine, ma pauvrette, lui dit-elle. A quoi que ça sert, de se faire de la bile comme ça ? Une larme tremblait au bout de ses cils : son menton s’effilait et les ailes de son nez avaient la pâleur transparente des pétales de marguerite, que la petite Anna effeuillait dans sa corbeille. T’as bien tort de te manger les sangs pour un vaurien pareil. Puis elle retomba dans sa rêverie : ses yeux vitreux s’ouvrant à la clarté du jour, elle contemplait, avec des hochements de tête satisfaits, la beauté des terres reverdies. Tout partait : arbres à fruits dans les vergers, vignobles sur la côte, seigles déjà grands qui ondulaient. Toute cette chaleur, qui pénétrait la terre, apportait à la vieille une sensation de réconfort ; elle respirait plus fortement, et il lui semblait qu’un bien-être envahissait ses vieux os. Dans une pièce de terre, coulant par une pente insensible vers l’autre bord de la mare, Pierre et la Renaude venaient d’apparaître. Ils travaillaient de compagnie à retourner les « andons » de seigle qu’on avait fauchés pour les donner au bétail. Ils s’avançaient à pas égaux, secouant les tiges drues avec leurs fourches, jouant parfois à des jeux de mains un peu brutaux, et s’embrassant à pleine bouche, sous le soleil, sans se douter qu’on les voyait. La « trapelle » surtout en prenait à son aise, passant ses mains sur le cou du garçon, se frottant contre lui, avec des airs de chatte amoureuse. Dorothée, qui les voyait, haussa les épaules : « si ça ne faisait pas pitié ! » Mais Marthe souffrait trop, il fallut rentrer au village... Les deux femmes travaillaient au reposoir qu’on avait l’habitude d’élever, tous les ans, à l’entrée de la Creuse, devant la maison de Dorothée. On avait jeté sur un échafaudage de bois des draps blancs, où étaient piqués par endroits des œillets et des étoiles de papier doré. Une voisine prêta des chandeliers de verre filé. Sur la dernière marche un Jésus de plâtre, dans un geste de bonté infinie, ouvrait ses mains exsangues, où les clous avaient ouvert des plaies. Des touffes de roseaux se balançaient au bas, placés dans des pots de grès. Et les ramures, fichées dans le sol, faisaient autour du reposoir une haie verte, qui bruissait dans le vent tiède. Marthe restait écroulée dans un fauteuil d’osier, à l’ombre de la haie murmurante. Une telle lassitude l’appesantissait, qu’elle ne se sentait pas la force de rentrer Ainsi donc ils ne se gênaient plus, ils s’embrassaient en pleins champs. Ça finirait peut-être par un mariage. Les cloches sonnaient, la procession devait sortir à ce moment-là de l’église : le vent apportait un faible écho des versets latins et des cantiques. Dorothée, une mèche de cire à la main, se hâta d’allumer les bougies : du coup le reposoir flamba, comme un brasier, jetant dans le soleil la clarté de ses flammes jaunes. Parfois un coup de vent passait, la nappe ardente s’avivait de lueurs bleues. On eût dit que les flammes allaient s’éteindre, puis elles montaient de nouveau. Sous un dais de velours cramoisi, coiffé de plumes blanches, le Saint-Sacrement s’avançait, porté par un vieux prêtre dont les mains étaient voilées d’un tissu de lin. Le vieillard semblait plier sous le poids de la chape de brocart, dont les plis somptueux se cassaient derrière lui. Le lourd ostensoir d’or flamboyait dans l’ombre, comme un soleil. Dorothée se signait à tour de bras, ses grosses besicles penchées sur un antique missel à fermoir de cuivre, marmottant les paroles latines avec ferveur. Ainsi le Dieu s’avançait dans la splendeur de la lumière, dans la sérénité du jour, le Dieu qui aime l’ombre des temples, le recueillement des tabernacles voilés d’or, le silence des églises où vacille la lueur de la lampe éternelle. Un grêle tintement de sonnette se fit entendre. Le vieux prêtre gravit lentement les degrés du reposoir. Il plaça le Dieu tout en haut, parmi les flammes du brasier et, s’agenouillant devant sa majesté muette, parut s’abîmer dans un acte d’adoration. Il se fit un grand silence. Le ciel bleu s’ouvrait, de grands souffles venus du fond des campagnes balayaient l’espace. On eût dit que les choses s’acharnaient, écrasaient cette pompe, voulaient protester par leur sérénité muette contre ces espérances, ces murmures d’humanité prosternée, dans la crainte du Dieu terrible et de la mort. Comme une rumeur d’orage troue la cime des forêts, les cantiques repartirent avec force. Des gros chantres, les veines du cou gonflées (gouflées), faisaient sonner leurs basses profondes, ayant l’air de tirer les notes de leurs talons. La procession s’éloigna, dans un murmure de voix. Des femmes étaient restées au pied du reposoir, soufflant les bougies, repliant les draps, reportant les chandeliers dans les maisons voisines, et la vieille Dorothée les aidait. Juste à ce moment, Pierre et la Renaude, leur ouvrage terminé, débouchaient de la Creuse. Toujours effrontée, la fille aux corsages voyants se pendait au bras du garçon, ayant dans son allure une langueur provocante. Marthe, toujours assise à la même place, tourna la tête. Mais la vieille Dorothée s’était levée, menaçante. Mauvais drôle, cria-t-elle, tu as le front de te montrer avec une pareille coureuse. Va, mauvais sujet, ça ne te portera pas bonheur ! La vieille criait si fort que la voix se cassait dans sa gorge. Suffoquée par l’indignation, elle dut s’asseoir sur un billot de chêne qu’on avait roulé là. Des femmes s’ameutaient, s’excitant avec des cris haineux, prenant la défense de Marthe. Une d’elle lança un caillou : Pierre et la Renaude durent prendre la fuite, poursuivis par les huées. Marthe respirait avec peine, les mains cramponnées aux bras du fauteuil... Un calme singulier descendait dans la rue. La procession devait rentrer à l’église. Les couveuses, effarées un instant par le passage du cortège, traînaient de nouveau leurs ribambelles de poussins et, grattant le fumier, poussaient de temps à autre un gloussement vif, comme un appel. Toute cette vie, retombant à sa placidité habituelle, torturait le cœur de la pauvre fille. Des femmes, au dernier moment, avaient coupé dans leur jardin des brassées d’angélique, et les avaient jetées sur le passage de la procession. Sous la coulée ardente du soleil, ces jonchées exhalaient une odeur pénétrante. Jamais il n’avait été un de ces garçons qui restent dans les jupes de leur mère, tranquilles, rangés, économes, qu’on cite partout en exemple, et dont les filles se moquent en dessous, se poussant du coude à leur passage. Toujours il avait eu la réputation d’un mauvais sujet et d’un noceur, poussé par ce besoin de faire le beau parleur autour des tables d’auberge, d’étonner la galerie par ses façons conquérantes. Jamais il n’était plus heureux que lorsqu’il se sentait parti, bien en verve et qu’on admirait tout autour de lui sa large carrure, sa prestance, sa voix sonore, quand c’était son tour de chanter la sienne. Sans qu’il eût besoin de boire beaucoup, il se grisait insensiblement de bruit et de vacarme. Quand il y avait une fête dans les environs, voilà qu’il y restait deux et trois jours, parti en bombance, scandalisant les gens sérieux par ses allures de chapardeur. C’était un sujet de conversation pour les femmes qui se rencontraient, les vendredis, au marché de la petite ville. Agenouillées sous les riflards de cotonnade bleue, larges comme des tentes, elles échangeaient des réflexions, parmi les mannes d’osier emplies de fromages, et les cages à claire-voie où grouillaient des volailles... et les commentaires désobligeants allaient leur train : Vraiment, le vieux Dominique n’avait pas de chance avec son garçon. Là-bas, dans les côtes, à la fête de Mont-le-Vignoble, on l’avait vu traînailler pendant une semaine, alors que tout le monde était reparti au travail des champs. Il passait les après-midi, en compagnie de carrieurs et de tireurs de sable, qui fêtaient le saint lundi tous les jours. Tout ce monde jouait aux quilles, s’empilait aux tables d’auberge, s’enivrait en de fastueuses ribotes. Il couchait tantôt chez l’un et tantôt chez l’autre, parfois même dans des greniers à foin, d’où il sortait au matin, les vêtements salis de toiles d’araignée. Très fier d’ailleurs au milieu de cette débauche, et s’enfermant au plus profond de l’ivresse dans de longs silences. Alors tout le monde devinait qu’il avait ses peines, et que cette ribote cachait un besoin de s’étourdir. On eût dit qu’il voulait se venger sur lui-même, d’un de ces gros chagrins, dont rien ne nous console. Il y a comme cela, dans les pays lorrains, un certain nombre d’ivrognes et de piliers de café, qui mènent la mauvaise vie contre leur gré, et parce qu’ils portent lamentablement la faute d’un autre. Maris trompés, pères dont le fils a fait un mauvais coup ! Et comme le sentiment de l’honneur est singulièrement vivace, ils se terrent dans l’ivresse comme dans un trou. Ils cherchent dans l’eau-de-vie et dans le vin l’audace qui leur manque. On dirait que le ressort de leur vie s’est brisé subitement, et ils ne sont plus que des choses inertes, molles, avachies qui traînent sur les tables d’auberge. De temps à autre, une allusion à leur malheur leur fait lever les yeux, et on y lit une stupeur et une morne résignation. Ceux-là mènent une vie misérable, et leur honte s’ajoute à celle de leur race. Ceux-là aussi ont dans leur ivresse de longs silences, des rêveries douloureuses, et on les plaint, tout en les méprisant. Pierre allait-il devenir un de ceux-là ? Quand on essayait de faire allusion à sa conduite, devant le vieux Dominique, il répondait brusquement : Faut bien que jeunesse se passe. Et cela d’un ton si colère, qu’on n’avait pas envie d’y revenir. Car il était fier, il gardait tout pour lui, ne voulant pas donner aux autres le spectacle de sa douleur. Depuis quelque temps, Pierre allait au café tous les soirs. Un petit estaminet près de l’église, tenu par une vieille femme impotente, et qu’on ne fréquentait guère. De très jeunes garçons s’y rencontraient avec des vieux qui n’avaient plus de famille. On y était comme chez soi, et la vieille ne pouvant plus remuer, on se servait soi-même. Pour entrer dans la salle du fond donnant sur les jardins, il fallait traverser la cuisine encombrée de vaisselle. Le plancher, effondré par endroits, laissait voir le sol, et, sous la clarté fumeuse d’un quinquet de cuivre, un antique billard s’étalait, plus rapetassé qu’une loque de pauvre, où les billes écornées roulaient à grand bruit. Ils étaient bien une douzaine, ce soir-là, autour de la table encombrée de bouteilles et de petits verres. La clarté, tombant d’aplomb sur leurs traits, fouillait leurs masques, y creusait des ombres inquiétantes, et le long des murs blanchis à la chaux flottaient des silhouettes grimaçantes. La fenêtre était grande ouverte sur la nuit, et la lumière vacillante du quinquet s’y perdait tout de suite, tombait comme dans un trou. Le temps était à l’orage : il faisait une chaleur lourde. Quelques coups de tonnerre grondèrent dans le lointain ; des éclairs sillonnèrent la nuit, coupant de lueurs bleuâtres les ténèbres, faisant surgir les toits de tuile des réduits à porc, les pruniers immobiles au fond des jardins, et tout près, un poulailler entouré d’un treillage en fil de fer, où des poules hérissées dormaient sur leur perchoir, pareilles à des boules de plume. Puis une rafale passa, et de larges gouttes de pluie sonnèrent sur la terre. Les coups de vent menaçaient d’éteindre la flamme du quinquet, qui montait, toute bleue, le long du verre. L’assistance était un peu soûle ; c’était le moment des chansons. Pierre, qui s’était levé, son large chapeau de feutre toujours campé sur l’oreille, réclama le silence, et les bras tendus dans des gestes emphatiques et maladroits, il chanta d’une voix forte une romance patriotique. C’était à Strasbourg, par une nuit d’orage, alors que minuit sonne dans la rafale et que la patrouille allemande fait sonner ses bottes sur le pavé. Une voix de bronze montait dans le fracas du tonnerre, et la statue du général Kléber clamait sa stupeur, son indignation, et l’espoir d’une revanche prochaine : Je ne vois plus dans l’air flotter les trois couleurs. Je n’entends plus chanter la vieille Marseillaise. Ils reprenaient le refrain en chœur. Leur attendrissement d’ivrognes s’exaltait jusqu’au lyrisme patriotique. Un frisson passa dans l’auditoire ; l’âme de la terre lorraine, pantelante, déchirée, piétinée par les invasions depuis les temps les plus lointains de l’histoire, vibrait confusément en eux. Les jeunes avaient grandi à l’école, entretenus dans ces souvenirs, nourris de littérature patriotique, élevés dans la religion de la guerre. Mais les vieux, qui se rappelaient les horreurs de l’invasion, le bétail enlevé et les fermes pillées, le pullulement des Saxons et des Bavarois, secouaient tristement la tête et souhaitaient tout haut qu’on ne revît jamais de pareilles horreurs. Pierre avait eu du succès pour sa chanson. Il se rassit, en promenant un regard d’assurance autour de lui. Soudain on entendit la voix de Poloche qui montait, pâteuse et bredouillante. Naturellement, il était encore plus gris que de coutume. Titubant sur ses jambes avinées, la lueur du quinquet fouillant sa face d’ivrogne goguenard et pensif, il se leva péniblement. Une immense mélancolie, un attendrissement de pochard le soulevait, chavirait toutes ses pensées, tous ses souvenirs, lui faisait trouver, pour aimer tous ses compagnons, des paroles d’affection. Il se haussait, avec des hoquets et un larmoiement dans la voix, jusqu’au niveau de l’émotion générale. Puis, comme un gamin lui détachait une plaisanterie, il se redressa, furieux : Il chercha, toute sa physionomie se concentrant dans l’effort pour atteindre le mot, le souvenir, la chose qui fuyait devant luil Il le cria, ce mot de Pacifique, avec une telle explosion de joie, que tout le monde s’esclaffa, autour de lui. C’était vrai : Sébastopol, le Pacifique, dont il avait entrevu l’immensité bleue sous des soleils plus rayonnants que les nôtres, lors de l’expédition du Mexique, tous ces mots revenaient si souvent dans sa bouche, quand il était ivre, qu’on l’appelait aussi Poloche le Pacifique, avec une nuance d’ironie et d’admiration. Il répétait, têtu, se butant aux syllabes enfin retrouvées, s’y cramponnant avec une obstination d’ivrogne, qui a trouvé un bec de gaz dans la sarabande des objets environnants : Il prenait, dans sa bouche, une ampleur démesurée, ce simple terme qui n’était pourtant qu’une appellation géographique, et il le répétait avec insistance, faisant tenir là dedans tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il ne pouvait rendre, car il ne trouvait pas de mots pour dire le scintillement des mers inconnues, sous le soleil des tropiques, au bord des plages parfumées où, dans les vents du large, se balancent des palmes gigantesques. Tout cela, qui était splendide, qui était sa jeunesse, la révélation de pays lumineux, de paradis lointains où la vie était douce et facile, tout cela lui revenait soudain à la mémoire, tournoyait dans sa pensée alourdie avec un tel rayonnement de clarté, qu’il oubliait tout le reste, qu’il restait là, chaviré au bord de la table, les yeux pleins de larmes, suivant ses souvenirs. Et tous étaient devenus subitement sérieux, comprenant enfin que c’était loin, très loin, de l’autre côté de la terre. Puis il se mit à raconter des choses étranges, incohérentes et tristes, qui se suivaient par lambeaux, des histoires de guerre et de massacre, des pierres qu’on soulevait pour faire du feu, au bivouac, et d’où sortait un fourmillement de scorpions venimeux et de mille-pattes géants, et aussi des marches qu’on faisait dans le lit des torrents, après des pluies diluviennes, l’eau vous montant jusqu’à la ceinture. Ces récits étaient inhabiles, sans couleur et sans joie, donnant seulement l’impression d’un pauvre animal humain, transporté loin de son pays, et qui s’effarait de tout, des hommes, des bêtes, des choses. Ça durait depuis trop longtemps, et il finissait par ennuyer l’assistance avec ses rengaines. Alors un gamin à la figure chafouine, qui tenait un bout de cigarette collé à sa lèvre inférieure, lui dit dédaigneusement : Y a que pour toi à parler ! Et tout le monde trouva qu’il avait raison, par un de ces revirements, dont les simples sont coutumiers. Poloche se rassit dans son coin, et on l’entendit grommeler de vagues protestations contre le manque de savoir-vivre, qu’on rencontrait chez la jeunesse. Alors un autre vieux prit sa défense : C’était mal, de n’avoir pas de respect pour les personnes âgées ; si Poloche avait un verre dans le nez, ce n’était pas ce méchant gringalet qui le payerait, à coup sûr ! Celui-là était Colas Millet, un de ces vieux paysans dont le corps noueux est tout déjeté par le travail de la terre. Sa face soigneusement rasée était grave et triste. Ses traits gauches avaient la ressemblance d’une image, grossièrement taillée dans une souche, par un sculpteur primitif. Il était cassé en deux, au point qu’il regardait les gens de bas en haut quand il leur parlait, ce qui lui donnait une allure oblique et une attitude de supplication. Il avait un mal à une main, une de ces piqûres mauvaises qu’on néglige à la campagne et qui deviennent des plaies hideuses, et cette main, enveloppée dans un sac de toile grise, qu’il tenait collée à son flanc, accentuait encore la maladresse de ses gestes. Il avait vieilli là, dans l’ombre de ce clocher qui tournait sur quelques arpents de terre. Toute sa vie avait tenu dans le cercle étroit des collines. Qu’y avait-il derrière les côtes, comme on dit ? La Meuse, les Vosges, la Franche-Comté étaient pour lui des pays aussi lointains, aussi ignorés que le Japon ou l’Amérique. Les temps avaient passé, des inventions nouvelles avaient surgi, qui bouleversaient le vieux monde. Ç’avait été un événement dans sa vie le jour où il avait vu passer un train. Mais jamais il n’avait mis le pied dans ces maisons roulantes. Tout le passé du terroir revivait en lui, mystérieux et profond. Il n’avait pas eu le temps d’oublier dans le tumulte des hommes et des choses qui passent. Pour désigner les travaux des champs et les instruments agricoles, il employait des termes patois qu’on ne comprenait plus, et dont se moquaient les jeunes gens. Il disait un « seillon » pour une faucille et parlait avec admiration, comme s’il l’eût regretté, du temps où on se levait à deux heures du matin, en hiver, pour battre l’avoine au fléau, car on ne connaissait pas les mécaniques. Il savait aussi toutes sortes de contes, des contes venus des temps anciens, d’une saveur agreste et sauvage, où l’esprit de la race avait accumulé des trésors d’observation, où revivait un peu le terroir lorrain, les chaumes grisâtres lavés par la pluie, les friches plantées d’arbres morts, les vignobles rocailleux où se tordent les souches. S’adressant au gringalet, et clignant des yeux d’un air malin, il se prépara à en dire une bien bonne : Toi, espèce de brinquin, tu seras comme le Joujou de Crépey. Tout le monde fit silence, attendant l’histoire. « Tu ne sais pas ce qu’y faisait, le Joujou de Crépey. C’était une espèce comme toi, qui ne respectait rien, ni Dieu, ni diable, qui faisait endêver ses père et mère, tous les jours que Dieu fasse. Y trouvait trop bête de travailler la terre, y voulait aller à la ville, être un mossieu, avec un décalitre sur la tête. Un jour qu’y s’était décidé, il se met en route ; sa mère mettait des poires à cuire dans le four. Comme il avait oublié quelque chose, y revient sur ses pas. Les poires n’étaient pas encore cuites, qu’y n’savait plus seulement le nom de son petit frère. qu’y dit à sa mère en rentrant. Mais c’est not’ Jules, tu l’ reconnais bien, ma frique ! Y va dans la grange, où son père battait l’avoine. Pour faire le grand mossieu, y n’retrouvait plus le nom des outils ; y dit à son père en lui montrant un râteau : « Comment donc qu’on appelle ça ? » Alors le vieux lui dit : « Mets-lui le pied sur les dents. » L’autre obéit : v’là le râteau qui lui revient dans la figure : v’lan, un bon coup ! « Sacré cochon d’râteau, » qu’y dit alors. Et le père répond en rigolant : « T’as retrouvé, mon fi. » Tout le monde applaudit, et Colas Millet conclut sentencieusement : V’là ce qu’y vous arrive, quand on méprise les autres ; alors on n’a que ce qu’on mérite. Le gringalet se taisait, tout penaud. On prodiguait à Colas ces bourrades dans le dos, ces larges claques sur les épaules qui sont chez les simples une marque d’admiration. Ah oui, qu’il en savait des « fiaues », ce sacré Colas ; on ne savait pas où il allait les prendre. Maintenant ils étaient en train, choquant leurs verres, parlant à tort et à travers, quelques-uns même, montés sur la table, au risque de chavirer les bouteilles. Il y avait surtout un ami de Pierre, qui criait plus fort que tous les autres. Il l’avait pris sous le bras, et tous deux chantaient à tue-tête une chanson de conscrit. C’était un garçon blond et rose, avec une figure joufflue, sous des accroche-cœur luisants de pommade. Fils d’une bonne famille, des paysans aisés qui avaient de beaux rayons de terre, il devait un jour être le maître de ces richesses. Malheureusement il tournait mal, lui aussi. Il avait fait son temps dans les dragons et la vie de caserne l’avait entièrement corrompu. Depuis qu’il était revenu, il passait sa vie au café. Méprisant les filles du pays, qu’il trouvait par trop rustaudes, il imitait leur parler naïf et traînant, et se vantait d’entretenir des relations avec des dames de la ville, servantes de brasserie ou pensionnaires de maisons closes. Tirant négligemment des bouts de voilette ou des mouchoirs brodés qui traînaient dans ses poches, il les donnait à respirer à ses amis, qui s’extasiaient sur l’odeur du patchouli et du musc. Une immense considération rejaillissait sur lui. Très généreux du reste et payant tous les frais d’une noce à la fin de la soirée, d’un geste large, qui faisait rouler les pièces de cent sous sur la table. Ce soir-là, il régla toute la dépense. Quand j’en ai plus, la mère m’en donne. Elle dit, comme ça, qu’y faut pas être regardant, quand on est riche. Et puis, on n’est pas une paire d’amis, nous deux. Y grogne quand je passe auprès de lui, vu que je ne travaille pas. Y répète que le bien dépérit, quand y a plus de maître pour le surveiller... Ils luttaient maintenant et jouaient à des jeux brutaux, poussés par ce besoin de montrer leurs forces, de tendre leurs muscles qui s’empare des paysans à la fin de leurs ripailles. Ils plaisantaient d’abord et s’attaquaient mollement, puis, se piquant au jeu, s’empoignaient à vif, et se détachaient des bourrades à assommer un bœuf. Des corps roulaient, un flot de poussière montait du plancher vermoulu. Pierre voulait leur montrer des tours de force. Il fallait déguerpir, par crainte d’une contravention que le garde champêtre aurait pu dresser au propriétaire de l’établissement. Les ruisseaux gonflés coulaient dans la nuit, roulant de grosses pierres sur les dalles des caniveaux. Au fond du val un croissant de lune se noyait dans des nuages noirs. Des odeurs de terre mouillée et de plantes épanouies sortaient des jardins. De grands souffles passaient, charriant l’haleine des végétations trempées de pluie, qui vivent d’une vie plus forte, après l’accablement des jours. Une faible lueur veillait encore dans la chambre de Marthe. Une ombre inquiète passait devant les rideaux. Toutes sortes de regrets flottaient dans la pensée de Pierre, dissipant les fumées de l’ivresse. Que pouvait-elle faire à cette heure ? Il eut honte de lui et il regagna sa maison, se détournant à chaque pas, pour regarder la fenêtre lumineuse. Le vieux Dominique, qui était couché, ne dormait pas. Pierre, fit-il, il y a bel âge que minuit est sonné. Ça ne peut pas durer, une vie pareille. C’est bon, père, on sera plus raisonnable. L’aube pointait quand ils descendirent vers la rivière. Une blancheur tendre envahissait le ciel. Les coqs se répondaient dans les basses-cours, d’une voix rauque. Pierre n’avait guère dormi, cette nuit-là. Pourtant il se sentait à l’aise dans toute cette fraîcheur éparse sur les eaux et sur la terre. Des vapeurs blanches tournoyaient, emportées par les remous. Bientôt ce fut un flot de clartés roses qui parut inonder le monde. Rose était la barque, et la corde du filet ; roses les eaux, qui reflétaient le ciel vide ; de grandes flammes couraient sur la côte de sapins. Ce rajeunissement adorable de la terre mettait dans Pierre une sérénité. Quelque chose monta en lui, qui ressemblait à une poussée d’énergie, à une résolution virile. Les faux se mirent à sonner dans l’étendue de la prairie. On les entendait siffler au ras de terre, coupant les herbes lourdes de rosée. Marthe allait plus mal, de jour en jour. A tout moment il lui prenait des éblouissements et des vertiges. Le moindre mouvement lui causait des palpitations de cœur intolérables. Quand elle montait à sa chambre, elle était forcée de s’asseoir dans l’escalier, le souffle venant à lui manquer. Un matin, comme elle allait se lever, prise d’une défaillance elle retomba au creux du lit, où l’empreinte de son corps restait toute chaude. A peine eut-elle le temps d’appeler au secours, dans l’angoisse qui faisait battre ses tempes. La mère Catherine accourut, affolée, la coiffe de travers. Un souffle frêle sortait des lèvres de la jeune fille. Elle lui frappa dans la paume des mains, la releva sur l’oreiller, lui fit respirer du vinaigre. Marthe revint à elle, et eut ce sourire navré, qui depuis quelque temps lui était habituel. Tu nous as fait peur, ma fille. Est-il permis de se manger les sangs, pour un pareil scélérat ? Marthe secouait la tête avec une lassitude infinie. Il y avait tout au fond de son être une morne désespérance, un dégoût de vivre qu’elle ne pouvait surmonter. Elle s’abandonnait, se sentant plus molle et plus légère qu’une plume emportée dans un tourbillon d’orage. Il lui semblait que sa chair se vidait, que ses os étaient creux, qu’elle devenait une chose immatérielle. Elle ne remuait pas, elle ne parlait pas. Justement Jacques Thiriet rentrait à la maison, ayant terminé sa tournée plus tôt que de coutume. Il vint dans la chambre où Marthe reposait, tout pâle d’inquiétude, le front coupé d’un grand pli soucieux. Quand la vieille l’eut mis au courant de l’affaire, il prit une résolution et passant sa blouse à la hâte il s’en fut vers la ville, à pas pressés, chercher un médecin. Par un fait exprès, le docteur était absent, ayant été appelé dans une commune avoisinante. On ne l’attendait plus dans la maison anxieuse, quand il arriva tout à la fin de l’après-midi. Il descendit de son cabriolet, dont les roues étaient enduites d’une couche épaisse de glaise, à force d’avoir roulé dans les chemins de traverse. Le bidet de campagne qui y était attelé avait une toison jaunâtre et boueuse, qui lui donnait l’air d’un animal sauvage. Mais il était résistant, sous cette apparence chétive, et menait un galop d’enfer. Le médecin pénétra dans la grande chambre du premier. C’était un homme d’aspect bourru et renfrogné, dont les longs silences terrorisaient les paysans, qui, selon leur habitude, ne le consultaient qu’à la dernière heure, quand il était trop tard. Un brave homme au fond, qui, à la fin de l’année, oubliait souvent d’adresser la note de ses visites aux pauvres diables. Tout en parlant, il relevait ses lunettes sur son front d’un geste machinal et lançait un regard aigu, qui vous entrait jusqu’au ventre. Il ausculta Marthe, la palpa, l’examina soigneusement. Par moments il hochait la tête, comme pour approuver des réflexions quJil se faisait à part lui. Les deux vieux, retenant leur souffle, ne comprenant rien à ce manège, épiaient anxieusement ses moindres jeux de physionomie, cherchant à lire sur son visage. Quand il eut fini son examen, il borda soigneusement la malade, et releva l’oreiller derrière sa tête, avec des gestes habiles et menus de ses grosses mains. Puis, lui ayant caressé doucement la joue, il lui dit : Tranquillise-toi, ma fille, on va te requinquer, et tu iras bientôt danser avec ton galant. Ayant déchiré une feuille blanche de son carnet, il se mit à rédiger minutieusement une longue ordonnance, où il prescrivait du repos, des fortifiants, une bonne nourriture. Les deux vieux respiraient plus librement, délivrés dans leur angoisse. Quand il eut fini et qu’il eut pris congé de Marthe, il s’arrêta un moment dans la cuisine du rez-de-chaussée et, jetant aux vieux son regard inquisiteur, il leur demanda des explications. Leur fille n’avait-elle pas une cause de chag-rin, qu’elle tenait cachée ? Les médecins étaient faits pour soigner le corps, mais si le moral leur échappait, au diable la besogne ! Il y avait là quelque chose qu’il ne comprenait pas. Mais il fallait prendre garde : c’était de cette façon qu’on claquait. Les mauvaises maladies étaient embusquées sournoisement, prêtes à s’insinuer dans les organismes, qu’un chagrin minait. Alors la vieille mère Catherine lui raconta l’histoire d’amour, banale et lamentable, la tromperie du garçon, la pauvrette qui, n’ayant plus de goût à rien, ne parvenait pas à se rattacher à la vie. Le garde haussait les épaules : la vieille avait tort de parler ainsi. Toutes les femmes avaient la berlue, avec leurs histoires de sentiment. Si Marthe en était là, ce n’était pas à cause de ce freluquet, pour sûr. Mais le médecin lui coupa la parole, en lui disant : « Qu’en savez-vous ? » d’un ton si tranquille, que le garde resta tout décontenancé. Puis il leur donna le conseil de « raccommoder » ensemble les deux jeunes gens. Tous les paysans en étaient là, avec leur rapacité, leurs habitudes d’avarice. Ils faisaient le malheur de leurs enfants, en ne voulant pas les marier, quand l’un avait deux bouts de terre de plus que l’autre. Il aurait fallu une balance pour peser les conjoints. Qu’attendaient-ils pour avoir des petits-enfants, qui leur fourreraient les doigts dans les yeux, et leur grimperaient dans les jambes ? Pour le coup le vieux garde se récria. Il en parlait à son aise ; mais les choses ne se passaient pas de la façon qu’il imaginait. Eux donnaient leur consentement, ne regardaient pas à la richesse. Mais la faute revenait au garçon qui était coureur, qu’on disait lâché parmi les filles de l’endroit, comme un coq au milieu d’un poulailler. Le médecin, têtu, ne voulait rien entendre. Quand on a une langue, c’est pour s’en servir. C’était par de tels malentendus que survenaient des malheurs irréparables. Les vieux étaient tenus d’avoir de l’expérience pour les jeunes, qui s’en allaient dans la vie sans rien savoir, et se cassaient le nez à tous les obstacles. D’ailleurs, il était impossible qu’un garçon de vingt ans n’eût pas de goût pour une jeunesse aussi appétissante Puis il conclut solennellement, ayant levé le doigt : Croyez-moi, il vaut mieux aller à la noce qu’à l’enterrement. Et il s’en alla, ayant promis de revenir dans la huitaine. La mère Catherine, assise dans l’encoignure de la fenêtre, ravaudait silencieusement une paire de bas. Un peu de calme planait dans la maison, Marthe ayant fini par s’assoupir. Le garde marchait de long en large dans la chambre, pliant sous le poids de préoccupations, qu’il gardait pour lui, et, de temps à autre, lassé de sa promenade, il venait s’asseoir au coin de l’âtre où brûlait un maigre feu de brindilles ; les yeux fixés sur le rougeoiement des braises croulantes, il paraissait y suivre des choses lointaines. Les heures passaient, la nuit était venue, une nuit pluvieuse et que la clameur des vents déchaînés faisait toute pareille à une nuit d’automne. Les couloirs de la maison étaient parcourus par des hurlements bizarres, par des sifflements furieux, semblables à des miaulements de chats. On eût dit que des bêtes au dehors collaient leur museau au bas des portes, et soufflaient bruyamment de peur. Jacques Thiriet se leva soudain, dans une détente de son grand corps, et repoussant brutalement sa chaise, il gagna la porte, avec cette décision d’allure, propre aux gens qui prennent une résolution, après un long débat. La vieille, anxieuse, n’osa pas l’interroger. Elle entendit le bruit de ses pas s’éloignant sous les marronniers de la petite place, se perdant dans la tourmente. Ayant allumé un maigre lumignon, elle se remit à son ouvrage, s’interrompant par moments pour jeter dans la nuit un regard angoissé. Le garde arriva près de la maison de Dominique. Un rais de lumière filtrant par la persienne mal close l’avertit que le vieux pêcheur n’était pas couché. S’approchant à pas muets, il colla son œil aux fentes du bois et regarda. Le vieux rêvait, assis au coin de l’âtre. Les mains croisées sur les genoux, son regard se perdait dans le vide : ses traits avaient une expression de songerie, de gravité pensive. Il était là, tout seul, en tête à tête avec ses souvenirs, dans la grande maison que le vent emplissait de sa complainte. « Pauvre bougre, se dit le garde. Il n’a pas l’air de s’amuser comme ça, tout seul. » Une telle compassion l’envahit, qu’il en oubliait sa misère. Au bruit qu’il fit en entrant, Dominique tressaillit. Il leva la tête avec lenteur, ayant l’air de sortir d’un rêve. Qu’est-ce qui t’amène à cette heure, par un temps pareil ? Le garde avait pris une chaise, et, s’adossant au manteau de la cheminée, il dévisageait le vieux pêcheur, ne sachant trop par quel bout commencer l’entretien. Enfin, il dit, prononçant ces paroles une à une, avec une sorte de gêne. Voilà que le médecin n’en répond plus. Mon pauv’ vieux, t’as pas de chance. Je peux t’y t’être bon à quelque chose ? Il connaissait les détails de l’intrigue, la brouille survenue entre les amoureux, les frasques de Pierre avec la Renaude, et il baissait la tête, comme si la honte du garçon avait pesé sur ses épaules. Le garde continua, lui ayant pris la main. Je sais, tu es un brave homme. Tu ne ferais pas de mal à un chien. Si tout le monde te ressemblait seulement ! Tu sais que nos enfants s’étaient parlé. J’avais dans l’idée que ça finirait par un mariage, je voyais la chose d’un bon œil, et voilà que tout casse, à cause que ton garçon fait la mauvaise tête... V’là qu’y tourne mal à cette heure. Pourtant c’est pas faute d’exemple et de bons conseils : y a des moments où il me prend envie de me flanquer dans la rivière Alors, ta fille ne va pas. Y dit comme ça, qu’y n’en attend rien de bon. Elle dépérit, elle se ronge ; jusqu’ici y a rien de cassé, mais ça peut devenir grave, si on ne se met pas en travers. Pour moi, c’est le moral qu’est attaqué, et ça, c’est grave... Les enfants avaient tout pour être heureux. Y n’auraient manqué de rien en entrant en ménage, alors qu’y en a tant, qui n’ont pas quatre sous devant eux. Elle aurait pu trouver plus riche, mais puisque c’était son idée, je voulais pas la contrarier. Ils auraient eu le bien, l’argent, la maison : nous, les vieux, nous aurions bien trouvé un petit coin, pour y loger, en attendant d’aller dormir sous le marronnier. Voilà, ça s’arrangeait trop bien ; c’est pour ça que tout casse... J’sais pas c’qu’il a, mon garçon, depuis qu’il est revenu du service. C’est comme un dégoût qui l’a pris. Jamais content ; toujours à s’creuser la tête dans son coin, à rabâcher des histoires. Et pis, les gueuses l’ont pourri. Vois-tu, fit-il, si ta fille pouvait prendre le dessus, l’oublier, ça n’serait peut être pas pour elle une mauvaise affaire. Essaye tout de même de le raisonner. Pour ça, c’est sûr, j’dis pas. Mais j’en attends rien de bon. Et pis, c’est pas facile de lui causer ! pour un rien, y prend la mouche. Dans ces moments-là, y pourrait ramasser ses frusques et me planter là. Bonsoir, Luc, je t’ai assez vu. C’était pas comme ça, de not’ temps. Ces simples mots, les rejetant dans le passé, un flot d’attendrissement jaillit de leur cœur. Rapprochant leurs chaises dans un besoin de sentir de plus près, ils parlaient à voix basse, remuant les souvenirs de leur jeunesse. Ils parlaient du bon temps, et l’un finissait les phrases que l’autre avait commencées. Alors ils étaient solides, ayant bon pied, bon œil. Comme ils avaient tiré au sort ensemble, ils avaient fait des noces à tout casser. Se rappelait-il cette année où l’on péchait à la trouble, les nuits où la Moselle débordait ? Ils se penchaient, tâtonnant des mains, ayant l’air de chercher des choses, dans la cendre. Et le vent, le vent qui hurlait autour d’eux, qui s’engouffrait dans les couloirs, dans le grenier vide, couvrait de sa grande voix la chanson attendrie, le rabâchage des deux vieux... Le garde se retira, ayant demandé une dernière fois à Dominique de parler sérieusement au garçon. Comme il descendait la côte, il entendit un bruit de pas. Il reconnut la haute stature de Pierre, qui venait vers lui, se dessinant dans les ténèbres. Le garde s’élança, les bras tendus au travers de la route, comme pour lui barrer le passage. Pierre recula d’un pas, craignant une agression : C’est moi, Jacques Thiriet, fit l’autre d’une voix humble. Je voudrais te dire deux mots... Drôle d’idée, et fichu endroit, par un temps pareil. On ne choisit ni l’endroit ni son heure, dit le garde d’un ton sentencieux. Demande au bon Dieu qu’il t’accorde de faire toujours ta volonté. » Puis il continua, d’une voix basse, que l’émotion faisait trembler et qui ressemblait à une prière : Écoute, Pierre, ma fille est bien malade. Le médecin dit comme ça, qu’elle est en danger de mort. Pierre, tu te fais plus mauvais que tu n’es. Vous étiez quasiment promis tous les deux. Elle comptait sur toi, et elle dépérit, depuis que tu l’as quittée pour une autre. Pierre, pense au mal que tu fais. Un moment viendra où toutes tes fredaines te dégoûteront : alors il ne sera plus temps de te ranger, et de mener la vie d’un honnête homme. Je n’ai pas besoin qu’on me fasse la morale. Pierre, je te dis tout ça parce que, s’il arrive malheur, je ne veux pas avoir de reproche à me faire. Je suis le plus vieux, et pourtant j’ai mis mon orgueil sous mes pieds. Souhaite de n’avoir pas à te repentir un jour. Je sais bien ce que j’ai à faire. Pierre, c’est une brave fille, qui t’aime bien. On serait heureux en ménage, avec une femme pareille... Pierre ne se décidait pas à rentrer, il prit la sente à gauche de la maison, et s’enfonça dans la prairie. Il ne pleuvait plus, la bourrasque s’était calmée. Par moments des rafales passaient ; des coups de vent secouaient la cime des arbres au fond de la nuit et charriaient pêle-mêle des odeurs de terres mouillées et d’herbe fraîche. Pierre marchait au hasard des chemins, escaladant les murots de pierre sèche, traversant les vergers, où ses pieds enfonçaient dans la terre. Il ne sentait pas la morsure des ronces, enroulant leurs tiges griffantes autour de ses jambes, éraflant sa chair. Il se faisait en lui un tel désarroi, un tumulte si violent de sentiments contraires, qu’il avait besoin de marcher, de tromper par le mouvement cette agitation intérieure. Il revoyait ce vieux qui venait de le supplier. « Pierre, tu te fais plus méchant que tu n’es. » Peut-être que le vieux avait dit vrai. Devant lui revivait la face tragique, à qui la douleur et la supplication donnaient une sorte de grandeur émouvante. Il avait beau faire effort, il n’arrivait pas à chasser ce souvenir, et toujours se plaçaient devant ses yeux ce visage lamentable, ce front dénudé, ces mèches de cheveux blancs, que le vent fouettait et que la pluie plaquait, sur les tempes du vieillard. Fallait tout de même qu’on ait rudement souffert, pour en venir là : supplier un autre homme ! Puis il se mit à s’inspecter scrupuleusement, à fouiller dans les replis de son âme, à sonder les motifs qui lui avaient dicté sa conduite. On eût dit qu’une déchirure soudaine se faisait dans un voile, et un jour aveuglant y pénétrait. Au fond, il aimait cette petite fille, et il était décidé à en venir à ses fins, à se marier avec elle, et tout se serait passé de la façon la plus ordinaire, si elle ne s’était pas avisée de le mater, de lui faire des réprimandes, comme à un enfant. Alors, il avait regimbé, non par malice, mais par entêtement, par orgueil, cédant à une impulsion irréfléchie. Depuis qu’il se connaissait, il avait de ces mouvements qui le surprenaient, à la réflexion, et qui pourtant étaient irrésistibles. Tout enfant, il avait jeté dans un puits un petit couteau auquel il tenait, parce que sa mère le lui avait défendu. Jamais mieux qu’à ces moments-là il ne s’était senti double, composé de deux individus, l’un bon et l’autre mauvais. Et le mauvais souvent avait le dessus. C’était l’autre, le sournois et l’entêté, qui avait courtisé la Renaude, qui avait imaginé de se donner en spectacle aux gens, s’obstinant à avoir le dernier. Pierre s’effarait, en songeant que si on ne l’avait pas arrêté, il aurait fait pis encore. Heureusement qu’il s’était arrêté à temps, et que tout pouvait s’arranger. Lassé à la fin de sa course, il était venu s’asseoir sur le tronc d’un vieux noyer abattu, couché au fond d’un verger. Il réfléchissait, la tête dans ses mains, faisant effort pour voir clair dans ses pensées. Des coups de vent, secouant les branches des pommiers, faisaient tomber sur le sol des ruissellements d’eau, donnant à croire que l’averse redoublait. Et la Creuse débordée roulait sourdement au fond des ténèbres, entraînant de grosses pierres, qui roulaient à grand bruit sur le fond de rocailles. La lune qui allait se lever à l’orient baignait le ciel de blancheur. Et le rayonnement de cet astre, encore caché sous l’horizon, mettait dans la nuit une palpitation de clarté d’une tendresse infinie. C’est vrai qu’elle était bien bas, cette pauvre fille. Quand il l’avait vue pour la dernière fois, il avait été frappé par sa pâleur, par l’expression de souffrance qui émanait de ce visage émacié, amenuisé par la maladie, par la pesanteur de ces paupières nacrées, qui semblaient prêtes à se fermer pour le dernier sommeil. Alors, c’était donc vrai qu’on pouvait mourir de cette façon. Jusque-là, quand il avait entendu raconter des histoires de filles se jetant à l’eau pour un amoureux, il avait haussé les épaules avec dédain, en garçon qui n’était pas crédule. Et puis, les femmes qu’il avait fréquentées ne l’avaient guère préparé à ces coups de théâtre On se lâchait, comme on se prenait, et tout était dit. Et soudain il se sentait attiré, fasciné par la profondeur de cet amour nouveau, plus fort que l’instinct de la vie, et devant cette révélation, il frissonnait, gagné par une sorte de vertige. Et songeant qu’il était aimé de cette façon, un immense orgueil l’envahit. L’arome miellé qui montait des prés en fleurs, cette senteur forte fouettée par la pluie, le grisait comme un vin. Une vie prodigieuse palpitait vaguement dans l’ombre. A chaque instant des vols muets d’oiseaux effleuraient les tiges des hautes graminées. Une clarté tremblante qui d’instant en instant se faisait plus vive, se posait sur les ombelles des reines des prés, chargées d’eau : une caille rappela au creux d’un sillon. Et quand la lune jaillit des entrailles de la terre, énorme et toute blanche, sa lueur oblique coula sur les vignes avec la douceur d’un regard. Là-bas tout au fond du val, une brume molle, comme une ouate floconneuse, se levait de la rivière, et s’enchevêtrait aux branches des peupliers, en lambeaux que le vent éparpillait. A quoi bon ces regrets, ce désir d’une autre existence ? Il n’avait qu’à étendre la main pour le saisir. Voir du pays, tenter autre chose ! Est-ce que la vie n’était pas dure partout aux pauvres diables ! Pour réussir, il fallait de l’argent, un capital qui permettait de déjouer la chance, d’espérer, d’attendre le bon moment. Combien étaient partis, qui s’étaient cassé les reins, faute de ressources suffisantes, et qu’on avait vus revenir au pays, bien contents de manger la soupe, et de bêcher les vignes, comme les camarades. Puis il voyait Marthe, allongée dans son lit, toute fluette, toute blanche dans la pâleur de l’oreiller. Et en même temps, il ressentait presque au paroxysme ce trouble profond, cruel, voluptueux, qui unit l’amour et la mort. La lune éclatante, au milieu du ciel, versait sur les champs son assoupissement mystérieux. Il faisait clair comme en plein jour. Les brouillards se dissipaient, repliés mollement sur le flanc du val. Et Pierre sentait que toute cette clarté inondait son âme, et il voyait nettement la route tracée devant lui. Il se leva, sa résolution étant prise. Il s’avança dans la prairie mouillée. Il se baissait par moments, et son ombre s’allongeait, coulait sur les molles graminées Marthe, qui s’était réveillée assez tard le lendemain, trouva un gros bouquet, posé à l’angle de la fenêtre. Toute une moisson de fleurs qu’on avait cueillie cette nuit-là, dans les jardins et dans la prairie : des renoncules, des narcisses, des scabieuses de velours pâle, des reines des prés dont les graines tremblantes étaient encore embrumées d’une fine poussière d’eau. Au centre s’épanouissait une rose énorme, largement ouverte, versant de son cœur pourpré où dormaient des scarabées, une odeur suave, troublante, une odeur d’amour. Celui qui l’avait apportée là avait risqué de se casser le cou. Il avait dû grimper le long du mur, s’agrippant aux ferrures des volets, et ses souliers avaient éraflé la pierre, laissant des traces de son escalade périlleuse. Jadis au temps des « Trimazôs », alors que la poussée des sèves réveille au cœur des hommes l’instinct de la fécondité et de la vie, les amoureux venaient planter sous la fenêtre de la promise des mais bruissants, des branches de feuillages symboliques, qui étaient une déclaration d’amour. Mais cet usage s’étant perdu, la coutume de l’offrande des fleurs subsiste encore. Assise à sa fenêtre, dans un grand fauteuil d’osier, Marthe rêvait. Ses regards tombaient de temps à autre sur l’énorme bouquet qui s’épanouissait dans un rayon de soleil. Alors elle le prenait, et le respirait longuement, dans une sorte d’ivresse confuse. Les fleurs avaient l’air d’enfermer uue pensée mystérieuse. Marthe croyait deviner l’auteur de l’offrande ; un nom venait à ses lèvres, qu’elle n’osait prononcer, dans une pensée superstitieuse. Des rêveries, des plans, des projets de toute nature s’échafaudant dans sa tête, le vague même de sa joie la lui rendait plus douce, lui donnant la sensation qu’elle remplissait les profondeurs de son être. Elle se sentait lasse, délicieusement lasse, comme à l’approche d’un grand bonheur, et des pensées si ténues, si fragiles, si ineffablement délicieuses se levaient en elle, qu’elle n’osait même pas se les avouer, dans la crainte de les faire évanouir. La journée passa lente, silencieuse, monotone. La nuit venue, Marthe ne se décidait pas à se coucher, attendant elle ne savait trop quoi. S’assoupissant à la longue, elle glissait dans la chute molle et insinuante du premier sommeil, quand un bruit la réveilla en sursaut. C’était un frôlement léger effleurant la vitre ; cela revenait par intervalles. Tout à coup, un choc plus violent l’ébranla, comme si on avait jeté une poignée de graviers à toute volée. Elle se leva à tâtons, et ouvrit la fenêtre, prenant bien garde de ne pas faire de bruit, pour ne pas réveiller ses parents qui dormaient dans la chambre, au-dessous d’elle. Pierre était là ; posant son doigt sur ses lèvres, il lui fit signe de l’attendre, car il se préparait à la rejoindre. Ayant pris un brancard sur un chariot qui se trouvait là, il l’appliqua contre le mur, et gravit rapidement cette échelle improvisée. Il était là, tout près d’elle ! Ayant enjambé la barre d’appui, il était venu s’asseoir à son côté, dans la nuit. Il lui prenait les mains, et lui murmurait des paroles tendres. Elle se débattait, essayait de le repousser, de le faire sortir, dans la crainte d’un esclandre. Mais toute sa résistance tombait, devant la douceur des choses qu’il lui disait, et elle s’abandonnait à la joie du moment, n’ayant plus la force de lutter, gagnée tout entière par le charme invincible de sa présence. Il était là, il ne s’en irait plus, elle l’aurait tout entier pour elle. Gênée d’abord et rougissante, elle avait fait allusion au bouquet mystérieusement apporté. En voilà une façon de surprendre son monde. Et s’il s’était cassé le cou ! si quelqu’un l’avait vu escalader sa fenêtre, quelles histoires le lendemain sur son compte, à elle ! Il fallait être bien imprudent, pour donner ainsi l’occasion de causer aux méchantes langues. Pierre riait doucement, et ne répondant pas, se contentait de presser la petite main, qu’il tenait dans la sienne. Elle eut encore une légère ironie, petite vengeance de femme. Alors la Renaude ne voulait plus de lui, maintenant qu’il revenait... Si j’ai été avec la Renaude, c’est parce que j’étais vexé, vu que vous m’aviez fermé brutalement la porte au nez. Et ils rirent de nouveau, en songeant à la figure qu’il faisait, tout droit au milieu de la rue, et cette bonne humeur, dissipant tous les ressentiments, fit plus pour les réconcilier que tout le reste. Alors, dit-elle, c’est bien fini, vous me le promettez ! pour ça, c’est sûr, fit Pierre. Écoutez-moi bien : si je vous ai quittée, c’est bien malgré moi. Il y a des moments où je suis comme fou, où je ne sais plus ce que je fais. On dirait que c’est plus fort que moi. Mais j’avais gros cœur au fond, de vous savoir dans la peine. Quand j’ai su que vous étiez si malade, je n’ai pas dormi cette nuit-là. J’allais dans les champs comme une âme en peine, et je croyais que ma tête allait éclater à chaque instant. Alors j’ai eu comme une bonne idée, de cueillir un bouquet, et de vous demander pardon. Il parlait encore qu’elle ne l’écoutait plus, entendant le son de sa voix comme une musique caressante, et son trouble était si grand, qu’elle se serait vainement efforcée, elle le sentait bien, de comprendre le sens des propos qu’il lui tenait. Elle ne savait qu’une chose, c’est qu’il était revenu. Et tous les tourments, toutes les angoisses des jours passés, toutes les rancunes et toutes les jalousies étaient loin, ne faisaient plus dans sa mémoire qu’un point noir, qui d’instant en instant devenait imperceptible, et sa joie radieuse dissipait ces mauvais souvenirs, comme le soleil pompe les brouillards. Elle le renvoya de bonne heure, se sentant brisée par toute cette grande joie. Elle lui tendait son front, mais il chercha ses lèvres dans la nuit. Elle but la saveur nouvelle de ce baiser, qui descendit en elle, profondément. Il revint le lendemain, le surlendemain, les autres soirs. Ils se parlaient bas dans la nuit claire de mai, vaguement attendris par le charme qui émanait des grands arbres. Une lune rose montait entre les peupliers d’Italie et, tandis que ses rayons obliques dessinaient en sinuosités aiguës les découpures des toits, sur la façade des maisons voisines, entre les pans croulés d’un vieux mur, ils apercevaient un coin de prairie, où s’étalait, comme une eau laiteuse, une brume transparente et pénétrée de lumière. Elle ne racontait rien à ses parents, voulant garder pour elle son bonheur, savourant doublement la joie de cette réconciliation, à cause du mystère qui l’entourait. Seulement une satisfaction intense sortait de sa personne, émanait de ses traits, de sa voix, de ses moindres propos. Elle s’enfermait souvent dans des silences lourds de bonheur et de rêverie, de longs silences avares, qui avaient peur de laisser, échapper au dehors les joies dont elle était inondée. Les vieux n’étaient pas sans se douter de quelque chose. Intrigués, ils épiaient ses gestes, son allure, et ils avaient dans les coins du jardin, quand elle n’était pas là, de mystérieux conciliabules. Seulement ils n’osaient pas l’interroger, respectant son bonheur, comme ils avaient respecté sa tristesse, en vieilles gens qui poussaient l’affection de leur fille jusqu’à l’adoration, qui n’osaient pas non plus se mêler de ces histoires de jeunesse. Elle mangeait de meilleur appétit, et ses couleurs lui revenaient. Elle sentait que des fibres menues et délicates se renouaient en elle, qui la rattachaient à la vie. Souvent, au milieu de la journée, elle tombait dans de longs sommeils paisibles, calmants, réparateurs. Des rêves les emplissaient, si légers et si impalpables, qu’ils lui donnaient au réveil la sensation d’avoir côtoyé d’immenses bonheurs, sans pourtant y atteindre : des bonheurs certains que l’avenir lui réservait. Et quand ses paupières s’appesantissaient et qu’elle s’abandonnait à la douceur du repos, elle songeait à la joie qu’elle aurait à son réveil, en retrouvant sa félicité toujours la même, toujours immuable, comme une amie qui aurait veillé à côté d’elle. Puis, le lendemain, elle dit à ses parents, les ayant regardés bien en face : C’est entendu avec Pierre, nous nous marions dans deux mois ! Le souper finissait quand Pierre entra chez les Thiriet, venant, suivant l’usage, courtiser sa « bonne amie ». Le vieux Dominique l’accompagnait, ayant passé pour la circonstance sa blouse de cérémonie, une blouse de toile bleue, ornée de broderies blanches aux poignets et sur les épaules. La chose se passa très simplement : il y eut dès le premier moment comme une sensation de gêne. Tous ces gens, très émus, se regardaient, et personne ne se décidant à parler, le silence se prolongeait. Campé devant Pierre, il se croisa les bras, et le dévisageant avec bonne humeur, il dit, sur ce ton à la fois bienveillant et bourru, qui lui était habituel : Alors, tu te décides, mon garçon ? Eh bien, vrai, tu y as mis le temps. Marthe prit les devants, et tenta d’excuser Pierre, tout son fin visage animé par un adorable sourire : A quoi bon parler du passé ? Embrasse-la, Jean-Jean, et qu’on n’en parle plus. Puis il rit tout haut, de bon cœur, voyant l’empressement de sa fille. La mère Catherine tournait dans la cuisine, tout effarée. Elle retrouva pourtant sa présence d’esprit pour aller atteindre, au haut d’une armoire, un bocal de mirabelles à l’eau-de-vie, une fameuse recette dont elle avait le secret. On choqua à la ronde les petits verres, où tremblait la liqueur ambrée. Le garde attendri regardait sa femme. A ta santé, ma pauvre vieille. C’est ça qui ne nous rajeunit guère. Puis il cligna de l’œil d’un air malin : En v’là des embarras, ma pauv’ Catherine. Quel tracas, une noce pareille : va falloir mettre les petits pots dans les grands ! On fera de son mieux, dit la vieille. Dominique, assis sur le coin de sa chaise, regardait fixement le plancher. Il était très loin, en arrière, perdu dans le passé. Au souvenir de sa bonne femme morte, une émotion l’étreignait, et il secouait doucement la tête, par politesse, pour approuver ce qui se disait autour de lui. Puis il finit par prendre le dessus, et il entama une longue conversation avec le garde. Ils se rappelaient leur jeunesse, le temps où ils allaient voir leurs amoureuses. Comme ça passait vite, la vie. Quand on était jeune, on ne pouvait pas s’imaginer la chose. On avait du temps devant soi. Puis, le temps de le dire, et on était vieux. Assis au coin de l’âtre mort, les deux amoureux n’écoutaient pas ces propos. Ils s’enivraient de leur présence, ils faisaient des projets d’avenir, ils avaient la divine inconscience de la force et de la jeunesse. Maintenant Marthe se transfigurait ; un grand charme, lumineux et doux, s’exhalait de toute sa personne. Maigriotte jusque-là, n’ayant qu’un certain attrait d’enfant un peu souffrante, elle était devenue tout à coup, sans qu’on pût se rendre compte de cette métamorphose, une belle fille au teint mat, aux yeux noirs, dont l’allure balancée mettait au cœur des jeunes gars un désir. Ils se retournaient sur son passage, et la suivaient des yeux, jusqu’au moment où elle avait disparu au tournant des ruelles, sous les sureaux en fleurs. De larges lueurs passaient dans ses prunelles, des lueurs sombres comme le reflet des eaux endormies dans la profondeur des bois, et l’enfant devenant femme, toute l’expression et la vivacité spirituelle de ses traits avaient fait place à quelque chose de plus doux de plus fort. Sous le tissu nacré et vivant de sa peau, on ne voyait plus les veines bleues, qui, transparaissant jusque-là, donnaient à sa physionomie un caractère de faiblesse, qui émouvait. Ses cheveux, non plus envolés autour de ses tempes en frisons fous, chargeaient sa nuque de leurs lourdes torsades. Il y avait de la joie dans tout son corps, dans sa démarche, dans les inflexions de sa voix et dans ses silences, une joie impalpable qui émanait d’elle, comme le parfum sort des fleurs. Les vieux paysans en étaient frappés, eux qui d’habitude ne font guère attention à ces choses. Quand ils la rencontraient dans les chemins, ils l’arrêtaient pour la complimenter, en secouant la tête avec bonhomie : « Allons, ma fille, ça va mieux ! y a pas besoin de le demander ; ça se voit ! » Et elle leur répondait poliment, avec joie, car tout le monde lui paraissait affable, et son bonheur était si grand, que chacun devait en prendre sa part. Elle ne pouvait tenir en place. Elle vagabondait le long des chemins, l’esprit envolé dans des rêves. Il lui prenait des envies folles de courir, et le soir, quand personne ne la voyait, elle sautillait à cloche-pied, comme une petite fille qui s’attarde à jouer, au lieu de rentrer à la maison. Si sérieuse d’ordinaire, elle se révélait espiègle, amusée d’un rien, et riant aux éclats, même quand elle était seule. Lorsqu’elle repassait son linge, penchée sur sa table de travail, poussant le fer chaud qui fumait sur la toile mouillée, c’était plus fort qu’elle ; elle ne pouvait s’empêcher de faire toutes sortes d’agaceries au chat Marquis qui sommeillait à côté d’elle. Du bout d’une guimpe empesée, raide comme du carton, ou d’une fine collerette de dentelles, elle lui chatouillait la pointe de ses longues moustaches. L’animal sortait de sa torpeur, ouvrait ses yeux d’or, faisait mine d’allonger sa patte griffue. Puis il bâillait voluptueusement, et se rendormait aussitôt ; car c’était une bête raisonnable, à qui l’âge avait donné toutes sortes de gravités. D’autres fois, elle allait près de la cage où sautillait le merle et, dans un besoin irraisonné de confier aux êtres, aux bêtes, aux choses, la joie qui l’emplissait, elle lui racontait de longues histoires, dans un gazouillement indistinct. L’oiseau alors s’approchait des barreaux, l’œil vif et pétillant de curiosité, la tête penchée et cherchant à surprendre ces sons, comme s’il eût compris. Il y a ainsi dans les haies lorraines de troènes et d’épines, des plantes inconnues, qui poussent sur la terre ingrate, étouffées dans leur croissance par les orties et les mauvaises herbes. Qu’un brin grandisse, monte, et vienne se chauffer dans un rayon de soleil, alors il s’épanouit en une fleur splendide, dont la corolle grande ouverte s’emplit de rosée, et se balance dans les souffles de l’air. Juin était venu, amenant des soirs pleins de clartés pourpres. Jamais les pêcheurs n’étaient plus heureux. Là-bas, devant eux, sur les coteaux encore inondés de soleil, les vignerons peinaient, penchés sur le sol, le visage cuit par la chaleur qui monte des terres. Eux se laissaient aller au gré des eaux, jouissant vaguement des fraîcheurs éparses dans l’air, de l’ombre qui tombait des bois de sapins. Alors le métier leur paraissait facile : un vrai passe-temps de rentiers ! Sur la prairie, les foins bons à couper étalaient une nappe de vapeur rousse : les scabieuses, les marguerites, les œillets des sables jetaient des fusées de couleur parmi la poussière des gramens. Les derniers rayons s’allongeaient obliquement, dorés et chauds, dans un tournoiement de pollens exhalés des fleurs, de moucherons rayant l’air de leurs danses grêles. Alors les chevaines bondissaient à la surface des flots, happant les insectes du soir, et leurs sauts faisaient à la surface de la rivière de grands cercles lumineux, qui allaient mourir sur les bords. Pierre se dévêtait et debout, à l’avant de la barque, il se laissait couler dans l’eau. Autour de lui, l’eau courait, vivante et froide ; ses mains divisaient la nappe transparente. Alors d’étranges paysages se révélaient pendant quelques secondes, dans la lumière glauque tombée de la surface, qui s’agitait sur sa tête comme un cristal mouvant. Des bulles d’air montaient devant ses yeux, rapides et nombreuses. Sur le fond, des arbres géants reposaient, engloutis depuis les temps préhistoriques, que le lent travail des eaux revêtait d’une enveloppe calcaire. Des sources fluaient, au sein de la nappe profonde, y versant une fraîcheur glacée. Le soir tombait, des fuites d’astres rayaient le ciel. Toute une vie inquiète et frémissante s’éveillait dans les roseaux : des bêtes plongeaient ; des mares assoupies au fond de la nuit, se levait la mélopée des crapauds. Pierre et Marthe ne se quittaient presque plus, maintenant qu’ils étaient fiancés. Marchant côte à côte le long des jours, ils se regardaient avec un sourire, le sourire des gens heureux, qui semble rayonner sur les choses. Ce soir-là, on pêchait sur la Moselle. Le vieux Dominique ramait, assis à sa place coutumière. Pierre, de temps à autre, relevait le large échiquier d’un vigoureux tour de reins. Marthe suivait tous ses gestes avec tendresse et inquiétude. Le fond de la barque était empli d’une masse grouillante d’ablettes, où couraient des reflets de nacre. C’était la fin d’une journée chaude. Incendiées par le soleil couchant, de larges nuées descendaient à la surface des eaux, se traînaient en longues flammes, en lambeaux de pourpre, en ruissellements d’or entre lesquels s’ouvraient des pans de ciel profond. On faisait la fenaison, et l’on entendait de toute part, sur les rives, le bruit aigu et sifflant que font les pierres à aiguiser, promenées sur l’acier des faux. Père, on pourrait peut-être aller jeter un coup dans les « mortes. » Il se faisait tard et on avait tout juste le temps de rentrer. Et puis, pour ce qu’on prendrait dans ces « mortes » ! Marthe insista ; elle avait grande envie de voir ces eaux profondes, qu’elle avait seulement côtoyées, sans pouvoir en approcher, à cause des roseaux dont les bords sont obstrués. Le vieux donna quelques coups d’aviron et la barque, ayant viré doucement, fila sur les eaux brillantes. Il fallut se pencher pour passer sous un pont de bois jeté en travers du chemin de halage. Des touffes d’aulnes, qui avaient poussé sur les talus, leur cinglèrent le visage de leurs pousses. Ils débouchèrent dans les « mortes ». Une étendue d’eau profonde et mystérieuse s’ouvrait là, qui paraissait plus étrange au sortir de la grande rivière pleine de mouvement, du glissement clair des eaux. Une eau très calme, très noire entre des rives de terre croulante, où des quartiers de gazon avaient roulé, rongés par le travail des eaux, une eau inquiétante par sa profondeur infinie, se perdant dans les tournants brumeux, sous des saules penchés et de grands roseaux aux panaches soyeux, une eau silencieuse et immobile où les feuilles dentelées des frênes reflétaient exactement leurs fines découpures, sans qu’aucun coup de vent ne vînt les animer d’un frisson de vie murmurante. Et il y avait dans ces eaux qui dormaient sous l’immobilité de la lumière et du silence, il y avait quelque chose qui attirait à la fois et qui épouvantait, une sensation indéfinissable de mystère et d’horreur. Marthe, penchée sur le bordage, regardait le fond qui fuyait, d’un mouvement lent et continu à mesure que la barque avançait sur les eaux. Du fond tapissé de mousses spongieuses, montaient ces traînées verdâtres, ces végétations visqueuses qui sont la pourriture de l’eau et qui, se ramifiant en arborescences capricieuses, s’ouvraient aussi parfois comme d’étranges portiques, où des nuées de poissons tournoyaient, mis soudain en fuite par le bond d’une perche tigrée. A d’autres endroits, sur le fond de vases molles, des tanches se promenaient lentement, se retournant d’un mouvement brusque de leurs queues, faisant briller dans les prolondeurs de l’eau noire leur dos de bronze vert, leur ventre blanc, leurs nageoires avivées de rouge vif. Par places s’étendaient aussi de grands tapis d’herbes aquatiques, effleurés d’un semis de fleurettes, pareilles à des marguerites des prés, où venaient se poser des libellules frémissantes. Sous les saules pourris, des coins d’eau s’ouvraient, profonds et calmes, rayés par la danse grêle des cyprins. Marthe regardait toutes ces choses nouvelles et, parfois, elle se rejetait en arrière, dans un mouvement instinctif, prise de ce vertige fuyant qui monte des eaux marécageuses, ce vertige qui nous fait redouter à la fois et désirer descendre dans ces étendues, où s’ouvrent des architectures étranges, où poussent des végétations bizarres, où fuient des lointains de cristal bleuâtre que nul regard d’homme n’a contemplés. Et c’était en elle une sensation de terreur, aiguë, affolante, quand elle songeait aux longues herbes qui vous engluent, vous nouent aux poignets, aux jambes et au cou leurs lanières visqueuses et vous entraînent au fond de l’eau, comme des pieuvres. Elle se releva et resta assise sur le banc. Pierre, qui ne prenait rien, vint se mettre à côté d’elle. Bercée par le balancement de la barque qui se penchait sur le bordage, chaque fois que Dominique ramenait à lui son aviron, sentant confusément le corps de Pierre qui la pénétrait de sa tiédeur, elle s’abîma dans un demi-sommeil, inconscient et léger, tandis que sur ses lèvres errait un vague sourire. Sa joie était plus abondante et plus silencieuse que ces eaux mortes, où traînaient des reflets lumineux, plus molle que les têtes floconneuses des roseaux et les cimes arrondies des saules, et ses mouvements intérieurs se répondaient, se prolongeaient, s’amplifiaient, comme les cercles formés par les gouttes d’eau tombant de l’aviron. Une seule sensation subsistait en elle, celle de cette eau froide où elle laissait tremper ses mains, et qui, montant jusqu’à son cœur, l’enveloppait d’une caresse insinuante. Le crépuscule roulait ses vagues sur les panaches soyeux des roseaux. Des brumes, comme il s’en lève des prairies, à la fin des jours de chaleur, venaient flotter sur l’étang assombri, noyant les lointains de leurs plis mouillés, accrochant aux saules des lambeaux d’écharpes frissonnantes. Les deux hommes parlaient, et Marthe entendait leurs voix, lointaines, affaiblies, comme on entend des voix dans les rêves. Le vieux Dominique racontait que, de son temps, cette « morte » communiquait avec la rivière, et que la Moselle y coulait, rapide, entre les hautes berges de terre. A preuve, le nom de l’Ile aux Charmes qu’on donnait encore à la prairie, longeant ce marais. Il faisait bon y pêcher des gardons et des vandoises dans les remous. Quand on avait construit le chemin de halage, la digue avait fermé la rivière vers le nord, et fait de ces eaux vivantes un vaste marais, plein du pullulement des êtres. Pierre écoutait, s’intéressait, demandait des détails ; puis la conversation traîna, et mourut, comme gagnée peu à peu par l’ombre grandissante. Et dans leurs âmes montait cette insaisissable tristesse qui rôde à la surface des étangs assombris. Maintenant l’eau fuyait vers des profondeurs, qui semblaient soudain reculées. Les masses de joncs bizarres, les rives vêtues de roseaux, les grands arbres se dessinaient confusément. Des souffles tombèrent qui, plissant la surface de l’eau de rides innombrables, n’avaient pas la force d’agiter les feuillages aigus des saules. Une dernière clarté mourante parut s’engluer dans la nappe, avec un long frissonnement. Comme si ce large, ce religieux silence qui faisait haleter leurs poitrines et battre leurs cœurs, eût rassuré les autres êtres, toute une vie fuyante, faite de glissements de reptiles et de vols d’oiseaux, s’éveillait dans les berges. Bêtes qui rampent, bêtes qui sautent, bêtes qui plongent, qui traînent leurs ventres mous sur les putréfactions des végétaux, amoncelées dans la vase. Des loutres fuyaient, montrant au ras de l’eau leurs têtes moustachues, leurs yeux vifs et inquiets, laissant derrière elles un sillage d’argent. Des poules d’eau rentraient à leur nid, glissant sans bruit dans la forêt de roseaux. Au loin, très loin, monta la note ardente et mélancolique d’un crapaud, qui secoua la nuit de sa vibration de métal. Et il y avait d’autres bruits étranges et insolites, qui leur causaient de véritables angoisses, le chant profond et monotone du marais endormi sous les étoiles. Le crépuscule s’attardait, ce crépuscule interminable des jours d’été, mystérieuse lueur qu’on dirait sortie de la terre. Et le vieux Dominique se mit encore à rêver au sein de cette ombre, revoyant ses matins d’autrefois à la même place, les clairs matins de pêche. Comme elle était jeune alors cette rivière, qui maintenant pourrissait entre des joncs, sous des brumes somnolentes. Elle roulait pêle-mêle des branches mortes et des paquets d’herbe : les nappes de cristal bleuâtre coulaient sur un fond d’herbes brillantes, onduleuses, parsemées de pierres blanches où des écrevisses étaient blotties. Le cresson trempait au fil de l’eau ses tiges vertes. Comme ils étaient joyeux, ces matins trempés de lumière, tout vibrants de sonnailles attachées au collier des chevaux, galopant sur la route. De grands peupliers, qu’on avait abattus depuis, projetaient sur les eaux des ombres, dont la nappe tournoyante était rayée. Marie-Anne, assise à l’arrière, tenait en main le lourd aviron de frêne qu’elle maniait si maladroitement, la pauvre ! Comme elle était jolie avec sa petite mine fraîche traversée par le reflet papillotant de l’eau, sous sa grande capote de paille, emboîtant la tête de toute part. Une capote comme on n’en voit plus guère. Quels regards terrifiés elle lui lançait, à chaque mouvement qu’il faisait pour relever le lourd échiquier, alors que la barque oscillait en tous sens sur les eaux : « Prends bien garde de choir, mon pauvre homme ! », lui criait-elle, et ses lèvres se plissaient, ses yeux s’ouvraient démesurément, dans la crainte qu’elle avait de l’eau, cette Marie-Anne élevée loin de la rivière, tout au fond du plateau lorrain. Chaque fois qu’il lui fallait entrer dans la maudite galiote, c’était, chez elle, le même désarroi, le même coup d’œil de regret donné au plancher des vaches. Mais elle prenait son parti et, poussant un gros soupir, elle trempait ses doigts dans l’eau et faisait un grand signe de croix. Un tel attendrissement s’emparait du vieux, que de grosses larmes coulaient le long de son nez ; alors il les essuyait du revers de sa manche, et la laine du tricot en était toute trempée. Ses yeux tombèrent sur Pierre et Marthe étroitement enlacés. Réveillés de leur torpeur, ils échangeaient des propos tendres ; c’était leur tour, à eux, de vivre, d’être heureux, d’être jeunes. Il faisait si bon sur ces eaux mortes qu’on ne se décidait pas à rentrer ce soir-là. Soudain une flamme passa, errante, inquiète, animée d’une vie falote. Cela s’allongeait, se tordait, tournoyait entre les troncs vermoulus des saules. Ce sont les âmes des morts, ceux qui se sont noyés dans l’étang, qui reviennent. Le vieux Dominique se hâta de regagner la rive. Pour couper au court, ils durent traverser des bras entiers, envahis de roseaux. Ils montaient droits et blancs, comme une forêt, et si hauts que les pêcheurs y disparaissaient tout entiers et qu’ils devaient se lever sur leurs bancs, pour s’orienter. Parfois le mur était si épais que la barque avait peine à l’entr’ouvrir, et qu’elle avait l’air de quitter la surface de l’étang, d’avancer sur les tiges drues, doucement repliées avec un craquement monotone. D’instant en instant, de grands vols d’étourneaux s’abattaient de tous les coins du ciel assombri. Ils tournoyaient à la cime des roseaux d’un vol oblique, hésitant, oscillant régulièrement comme un balancier. Ils cherchaient une place pour se poser et passer la nuit, et quand ils l’avaient trouvée, tous descendaient à la fois et les profondeurs de l’étang s’animaient soudain de leur piaillement confus, de leurs voix jacassantes. La barque filait au ras des eaux. Les roseaux s’entr’ouvrirent, laissant voir un carré de prairie, grand comme un mouchoir de poche, entre de grands peupliers, de vieux arbres dont les cimes allongeaient dans le ciel la maigreur de leurs branches mortes, tandis que le bas, encore très vigoureux, était couvert d’un feuillage dru. Une baraque de planches, à la toiture ruineuse, reposait là avec un grand air de lassitude et d’effondrement. Et tout cela était si calme, si lointain, si caressé de mystérieuses clartés, l’herbe paraissait si douce aux pieds, fleurie de cochléarias pâles, dont les grappes tachaient le jour mourant, que Marthe aurait voulu aborder, s’asseoir sur le pré, y rester de longues heures. Un grand filet, étalé sur des pieux, séchait, rayant la nuit du tissu de ses mailles blanches. Un vieux allait et venait tout autour, occupé à le raccommoder avec une aiguille de buis, qu’il maniait avec des gestes déliés de ses gros doigts. L’autre, ayant levé la tête, s’était approché du bord de l’eau. C’était un vieux pêcheur du village de Pierre-sous-Treiche, le village voisin, dont les cloches mourantes sonnaient l’angélus, derrière le rideau de peupliers, qui fermait l’Ile aux Charmes. Le vieux, tout blanc, avait une grande figure triste. On le rencontrait souvent dans cette partie de la rivière. Ayant affermé le lot, il y tendait des nasses et des verveux pour prendre le poisson que sa femme allait porter, tous les vendredis, au marché de la ville. Y a pas d’ablettes dans ces mortes. Si, y en a, fit l’autre d’un air entendu. Mais c’est la saleté de l’eau qui les nourrit ; alors elles n’ont pas faim, quand on leur jette du pain de chènevis. L’adjoint était tombé de l’échelle en montant à son grenier. Encore un peu, et il se cassait les reins, et le fermier Grandjean allait marier sa fille. fit Dominique en secouant la tête d’un air d’approbation, comme si tous ces événements étaient chose d’importance. A ce qu’y paraît, ça va être bientôt votre tour à faire la noce. On en parle, dit Pierre en riant, à demi tourné vers Marthe. Puis Jean-Baptiste s’avisa qu’il devrait bien profiter de leur barque pour relever un cordeau, tendu depuis le matin dans la morte. Sa nacelle était attachée tout au fond de l’étang, à une vieille aulnaie qu’ils connaissaient bien, trop loin pour qu’il allât la chercher, à cette heure. Ça ne les détournerait pas, et ils lui rendraient service. Il embarqua dans la nacelle, qui vacilla. Marthe effrayée se jeta contre Pierre, dans un mouvement instinctif. A genoux à l’avant, Jean-Baptiste relevait le cordeau qu’il dévidait d’un mouvement continu de ses deux mains. Marthe, amusée, se penchait pour mieux voir. Le cordeau remontait à vide, les hameçons étant dégarnis de leurs appâts. Il tirait avec une lenteur prudente sur la cordelette qui se tendait, et fouettait l’eau en tous sens, suivant les mouvements de la bête capturée, qui se débattait. Et ils virent un large éclair blanc, qui décrivait des courbes entre deux eaux. C’était un gros brochet, moins gros pourtant qu’on ne l’aurait cru, à en juger par sa force et les secousses terribles qu’il donnait à la cordelette. Mais c’était tout de même une belle pièce. Il sautait sur le fond de la barque, parmi les avirons et les crocs, se débattant dans les soubresauts de l’agonie ; ses ouïes palpitaient, s’ouvraient toutes grandes, et parfois il béait largement la gueule, une gueule immense garnie de dents pointues, où Marthe aurait pu enfoncer la pointe de son soulier, et il s’épuisait en efforts impuissants, étouffant dans l’air mortel. Ce fut la seule pièce que retira Jean-Baptiste. Alors il proposa un marché aux deux pêcheurs. Il n’allait pas s’embarrasser pour si peu de chose. Si le cœur leur en disait, il leur céderait le poisson pour quarante sous, et ils auraient ainsi de quoi souper. S’ils pensaient que la bête ne fût pas assez bien payée, ils lui offriraient la goutte, un jour où tout le monde se rencontrerait au marché ; on se revaudrait ça, pas vrai ; il tenait à ne pas être regardant, avec des amis qui lui avaient toujours rendu service. Pierre donna la pièce blanche, et l’homme, sautant sur le talus, s’éloigna ; on entendit ses pas sonner sur les larges dalles du chemin de halage. Puis la barque rentra dans la rivière, large comme une mer, au sortir de ces mortes. Et on eut plaisir à entendre dans la nuit le petit bruissement de l’eau courant le long du bordage. On s’achemina à travers champs vers le village. Marthe portait le brochet suspendu à un brin de saule. Comme il était un peu lourd, la large queue traînait dans l’herbe. Par moments, il faisait encore un bond si brusque que Marthe le laissait tomber, prise de peur ; alors tout le monde riait, d’un bon rire. Dans la maison de Marthe, on attendait depuis longtemps leur retour. On voyait, de loin, la porte entr’ouverte sur la nuit, la clarté paisible de la lampe rayant l’ombre. On entra, et Pierre, ayant pris le brochet, le jeta sur la table. Tenez bon, fit-il, vous le mangerez à notre santé ! La mère Catherine joignit les mains, s’extasiant à la vue d’une si belle pièce. Puis elle eut une idée de brave femme » Elle acceptait le cadeau, mais à condition qu’on souperait en compagnie. De cette façon, on ne se séparerait pas à la fin d’une bonne journée, et on aurait comme un avant-goût des noces. Pierre accepta sans se faire prier, sur un petit signe que Marthe lui fit des yeux. On envoya un enfant, qui jouait dans la cour, prévenir Guillaume de ne pas attendre les deux pêcheurs, ce soir-là. La mère Catherine atteignit un chaudron de cuivre, bassine monumentale dont l’éclat rougeoyait sur une planche, tout au fond de la cuisine. Tous ses instincts de bonne cuisinière s’étant réveillés, elle avait une mine sérieuse, attentive, affairée, le regard perdu dans le vide du chaudron, et réfléchissant à des sauces compliquées. Le poisson nettoyé et vidé, on le coucha sur un lit de fenouil et de thym odorant que Marthe avait cueilli au jardin, à tâtons. Puis on remplit le chaudron jusqu’au bord, avec le vin généreux de la dernière récolte. La flamme des sarments monta, légère, pétillante. Il fallait la voir, cette mère Catherine, dans tout le sérieux de cette fonction, la face allumée par le rayonnement de l’àtre, les brides de son bonnet envolées sur son cou. Attentive à sa besogne, elle surveillait la cuisson, retirant le chaudron dès que le bouillonnement devenait trop fort, le replongeant dans la flamme à petits coups rapides. Tout à coup la marmite entière prit feu, flamba comme un incendie, une flamme dansante et bleue voletant à la surface du liquide. Tout le monde riait : sacré mâtin ! C’était une preuve que le vin était bon, et ça n’arrivait pas toutes les années. Le vieux garde, fixant ses yeux pâles sur le rougeoiement des braises, fumait sa pipe, sans mot dire. Dominique était assis à côté de lui sur une chaise basse. Le garde se mit à geindre : le service était dur, ses jambes perclues de rhumatismes ne voulaient plus avancer, il vieillissait. Jamais il ne l’avait senti comme ce jour-là, où il avait dû faire une grande tournée dans les bois de Mont-le-Vignoble, une commune éloignée, perchée au diable, au delà de la rivière. Une jeune chienne épagneule, aux poils blonds et soyeux, à qui deux taches de feu sur les yeux donnaient un air intelligent, bâillait voluptueusement devant la flamme. Non, dit Jacques Thiriet, c’est M. le conservateur, qui me l’a donné à dresser. Un beau chien, dit Dominique, par manière de politesse. Je crois bien, dit le garde. Ça vaut dans les cinq cents francs, une bête pareille. J’ai chassé avec un officier de dragons qui les payait ce prix-là, en Angleterre. Et Dominique reculant sa chaise, considéra cette fois l’animal avec étonnement et respect, à cause de la somme considérable. La bête, soulevant de son museau la main ridée du garde, balayait le sol de sa queue, ayant l’air de comprendre qu’on parlait d’elle. Mais le poisson étant cuit, on se mit à table. Assis en face l’un de l’autre, Pierre et Marthe se souriaient, et leurs yeux se cherchaient dans l’ombre qui noyait la pièce, au-dessus du large abat-jour de porcelaine blanche. Il lui coupait du pain et remplissait son verre, et ces menus soins venant de lui avaient une signification tendre, une douceur toujours renouvelée. Vers la fin du repas, Jacques Thiriet, qui était sorti avec un air de mystère, rapporta triomphalement de la cave une bouteille de vin vieux. C’était un vin vénérable, récolté dans les temps anciens, et qu’on gardait pour les grandes occasions. Quand le garde eut vidé la bouteille, en la penchant avec précaution, le verre apparut coloré par les sels que les vins déposent, quand ils se dépouillent. C’était un vin doux et fort, qui coulait dans le gosier comme du miel, et qui, une fois bu, vous chauffait le ventre. On porta une santé aux nouveaux époux. Tout le monde buvait avec recueillement et respect, ce respect que les paysans ont pour le vin vieux, qui est une chose bonne et qui vaut cher. Les champs se revêtaient d’une parure mouvante. C’est le moment de l’année où la forêt déroule ses masses de feuillage d’un vert lourd, presque noir. Au bord des eaux, les saules laissent retomber lourdement leurs branches, dans un abandonnement. Les prés, que l’on va faucher, s’étalent sous les soleils couchants comme une mer blonde, teintée de roux aux endroits où poussent les oseilles sauvages, dont les graines mûrissent prématurément. Les ombres des grands peupliers s’y allongent avec le soir, et tournent lentement, à mesure que passent les heures. Puis ce sont des crépuscules aux clartés interminables. Le soleil est couché depuis longtemps qu’une lumière transparente et bleue baigne encore les choses, qui ont l’air de s’envelopper, avant le sommeil, de repos et de silence. Et les nuits viennent, claires comme des jours. On dirait que le soleil s’attarde au-dessous de l’horizon et continue à verser dans le ciel une lumière affaiblie, et parfois aussi ces nuits sont si trempées de rosée, que le firmament apparaît comme un globe de cristal bleuâtre, tout ruisselant de l’humidité nocturne : alors la nuit se fond en invisibles tendresses. Pierre et Marthe allaient se promener dans les chènevières ces soirs-là ; quelques bruits montaient encore, étrangement vibrants dans la sonorité de l’air calme : une gaffe qui tombait au fond d’un bateau, une pierre à aiguiser passant sur l’acier d’une faux, le chant d’une caille, appelant sa couvée au creux d’un sillon. Les seigles déjà grands ondulaient sous des souffles imperceptibles, entre-choquant leurs têtes barbues, avec un froissement doux et monotone. Des pièces d’avoine alternaient avec des carrés de blé, d’un vert léger et tendre, où les souffles légers creusaient des houles. A de certains soirs tous les oiseaux chantaient avant de s’endormir. Les rossignols s’étaient tus, ayant élevé leurs couvées. Mais parmi le pépiement des moineaux, nichés dans les fentes des vieux murs et sous la tuile des toits, le chant du loriot gorgé de cerises sonnait parfois, comme un grand cri vibrant de volupté, un chant profond et tendre, qui faisait palpiter le cœur immense de la nuit. Alors ils se serraient tout près l’un de l’autre, dans un besoin de s’étreindre, vaguement remués, le cœur gonflé de désirs. Tous deux avaient la même pensée, qu’ils n’osaient pas se confier : c’était bien long, tous ces préparatifs, et on aurait dû abréger le temps de leurs fiançailles. Ils étaient heureux et tristes, troublés aussi par moments par les souffles ardents qui se levaient des prés. Les deux fiancés eurent encore une journée de joie. Jeanne, la fille du fermier, allait épouser le grand Théophile, de Sexey-aux-Forges. On avait décidé brusquement ce mariage, après que les parents avaient beaucoup hésité, pesant les fortunes réciproques. On avait mis en balance les prés de l’un et les vignes de l’autre, et comme chacun croyait faire un marché avantageux, tout le monde était content. On invita les deux jeunes gens et on ne les sépara pas, quand on répartit les gens de la noce par couples. Durant les derniers jours, Marthe ne quittait guère son amie, se sentant gagnée par l’émotion et la fièvre des derniers préparatifs. Le moment était si proche ou elle revêtirait, elle aussi, le voile blanc des épousées ! Elles travaillaient tout le jour, préparant les robes, essayant des corsages, envahies soudain de joies enfantines, à l’idée de revêtir ces toilettes de cérémonie. Leur énervement, loin de tomber, ne faisait que croître de jour en jour, par une sorte de contagion qui les gagnait. La pensée des fiancés disparaissait un peu dans toutes ces discussions, dans cette fièvre du travail, dans ces détails insignifiants de toilette, qui pesés au long des jours, prenaient une importance. Elles s’en faisaient l’aveu parfois, mais c’était pour s’excuser aussitôt, car on ne savait où donner de la tête. Marthe essaya le voile de mousseline et la couronne d’oranger. Jeanne la complimentait, affirmant qu’elle aurait grand air, au jour de ses noces. Il y avait au moins quatre-vingts invités à cette noce : on était venu de tous les pays environnants. Dans la cour de la forme s’entassait un pêle-mêle de charretons, de carrioles, de tape-culs autour desquels tournaient des paysans, qui avaient passé leur blouses par dessus (pardessus) la redingote de cérémonie. On avait sorti des armoires d’antiques chapeaux, hérissés comme des barbets qui ont couru dans les broussailles, des gibus au ruban large comme la main. Les femmes descendaient des voitures, tapant à petits coups sur la soie de leur robe, pour en effacer les plis. Des poules allaient et venaient dans ce vacarme, l’œil vif, picorant à coups de bec saccadés l’avoine tombée des musettes de toile, où mangeaient les chevaux ; et des petites filles, aux cheveux luisants de pommade, marchaient lentement, tenant les mains écartées de leur corps, par crainte de salir leur robe blanche. Le premier coup de la messe sonna. Le carillon tombait gaiement dans le soleil, s’éparpillait en volées frémissantes dans les rues claires, courait dans les jardins plantés de groseillers épineux. Pierre, suivant l’usage, alla chercher Marthe qui était sa « Valentine » pour ce jour-là. Il lui offrit un cadeau, qui consistait en une boîte de gants et un sac de dragées. Puis ils partirent se donnant le bras, émus et rayonnants. Des femmes debout sur leur porte les complimentèrent : ça serait bientôt leur tour. Ce fut une belle noce, la tête du cortège entrait déjà à l’église, qu’il y avait encore des invités sur la place de la mairie. On avait accompli un à un tous les rites séculaires. Quand le couple des mariés était sorti de la maison commune, un des garçons du village lui avait barré le passage, en tendant en travers de la porte un ruban de soie. Un symbole sans doute, un signe mystérieux, venu du passé, pour protester contre l’enlèvement d’une fille du pays. Alors le marié avait mis dans la main du garçon un louis d’or, et celui-ci lui avait tendu un pistolet, chargé jusqu’à la gueule. Ç’avait été un signal : les détonations ne s’arrêtèrent plus jusqu’à l’église. Des chiens aboyaient, des femmes, sursautant, poussaient des cris d’effroi dans le cortège. Jeanne, toute blanche sous son voile de mousseline, se détournait de temps à autre, et quand ses yeux rencontraient Marthe, elle lui souriait, puis elle avait un clignement d’yeux complimenteur, en lui montrant Pierre, dont la haute stature dominait tout le cortège. Quand on revint de l’église, le petit homme rageur qui jouait dans les assemblées prit la tête du cortège. Son fils à son côté soufflait dans un cornet à piston et, quand il reprenait haleine, on entendait toujours la petite musique du violon, obstinée et vibrante comme un chant de grillon, dans les herbes. La table était mise dans la maison de Jeanne, dans les pièces du fond, donnant sur les jardins. Les chambres se succédaient en enfilade, laissant voir des rangées de convives attablés. Une armée de servantes, de marmitons se démenait sous les ordres de Jean Balland, un ancien valet de chambre qui avait servi dans le beau monde, et qu’on allait chercher dans les grandes occasions, parce qu’il savait les usages ; il allait, glissant sans bruit sur la pointe de ses escarpins, la serviette à l’épaule, grave, cérémonieux, muet, veillant à l’ordonnance du festin. Au dehors le grand soleil de midi tombait sur les champs. Les arbres fruitiers rayaient l’air bleu de leurs branches noueuses, et les seigles déjà grands, ondulant sous la lumière, se creusaient de frissons d’argent. Tous ces paysans étaient étonnés de se trouver assis à une table, par une belle journée, mais les vignes étaient bêchées, on avait un moment de répit avant les travaux de la moisson. Quand on eut mangé le bœuf bouilli, on servit des quartiers de veau, des oies en daube, des fricassées de lapin et de poulet : de quoi nourrir un village pendant des semaines. On apportait aussi de grands brochets de la Moselle, des bêtes superbes au museau plat, couchées sur des lits de cerfeuil, dans des vaisselles gigantesques.Leur apparition soulevait une clameur d’étonnement. Sur la table était présenté le dessert, des babas et des brioches monumentales, où de petites mariées de porcelaine blanche tremblaient au bout d’un fil. On mangeait, on engouffrait, et les conversations allaient leur train. Des vieux qui n’avaient jamais contenté leur faim se rassasiaient. Un journalier surtout, un homme tout cassé et tout blanc, remuait ses mâchoires édentées avec lenteur, comme un bœuf à sa crèche, et penché vers sa femme, il lui disait à voix basse : « Donne-moi de la chair, de la chair, de la chair. » Pierre et Marthe étaient assis à une petite table, avec les nouveaux époux. Un honneur qu’on leur faisait, parce qu’ils étaient amis des conjoints. Marthe ne disait rien ; elle regardait dans le vide, devant elle, souriante. Ses idées par moments tourbillonnaient et il se faisait un grand vide dans sa tête. Tous ces gens bien vêtus, ces tables garnies, ces propos joyeux qu’on échangeait, lui donnaient l’illusion que c’étaient ses noces à elle, qu’on célébrait. Les solives énormes du plafond étaient enjolivées de cannelures, finement ciselées. Un convive qui leva la tête, en fit la remarque : alors le père de Jeanne expliqua que ça venait de l’ancien temps, du temps des seigneurs. La ferme était un château que son grand-grand-père avait acheté, au moment de la Révolution. Tous les paysans regardaient ce travail, hochant la tête d’un air satisfait. Ils se sentaient heureux d’être assis là, le ventre à table, de festoyer à la place où s’étaient carrés leurs maîtres, ceux dont ils avaient maintenant les maisons et les terres. On avait mis les enfants à une seule table, tout au fond de la salle. Tout d’abord ils se tinrent tranquilles, ayant des serviettes nouées au cou, qui leur faisaient, derrière la tête, de grandes cornes blanches. Puis comme le vin les grisait, ils se mirent à frapper sur les bouteilles avec des couteaux. De temps à autre une femme en robe de soie bruissante se levait de table, et les admonestait. On était au dessert et les chansons allaient leur train. On se partageait des surprises où il y avait des bonbons, des devises, et des chapeaux de papier fin aux formes bizarres ; mitres d’évêques, bicornes de gendarmes et casques de pompiers. Les demoiselles de la compagnie les piquaient sur leurs coiffures, et cela leur donnait un petit air canaille. Pierre était fêté et admiré, comme toujours. Soudain on entendit des voix, de petites voix fluettes qui chantaient au loin, derrière les murs fermant l’enclos de vignes. C’était une très vieille chanson lorraine, qu’on chante aux portes des épousées : « Broute, broute, la mariée est sourde. » Les petits enfants sortant de l’école, selon le rite séculaire, venaient demander leur part des victuailles. Des cuisinières allèrent leur ouvrir la porte de l’enclos, et ils entrèrent tous, grands et petits, riches et pauvres. On leur distribua des croûtes de pâté, des morceaux de brioche, des cuisses de volaille sur des chanteaux de pain. Les enfants des riches mangeaient pour s’amuser, mais il y avait là de pauvres petits, fils des carrieurs, mariniers, qui habitent des cahutes au bord de la rivière. Ceux-là n’étaient pas souvent à pareille aubaine : ils dévoraient avec des mines affamées, des yeux qui en disaient long. C’était naïf et charmant, cette joie de la ripaille qui se prodiguait, qui se répandait, qui gagnait le village, dans la personne des tout petits. Les fiancés restaient très tard à causer, assis sur le banc de pierre, devant la maison de Marthe. On entendait le garde aller et venir dans la grande cuisine, faisant ses préparatifs pour la tournée du lendemain. De temps à autre, la vieille Catherine venait sur la porte pour voir le temps qu’il faisait. Une habitude des gens de la campagne, qui vivent dans l’angoisse des intempéries, dans ces pays où le climat est si rude aux récoltes. Sur leurs têtes le feuillage de la treille, doucement remué par des souffles, mettait une palpitation au fond de la nuit. C’étaient des nuits de juin, nuits sans lune où le ciel était plein d’un fourmillement d’étoiles. De longs reflets d’argent traînaient sur les vitres, entre les barreaux de fer. Sur les toits de tuile affaissés, pliant leurs faîtes comme l’échine d’une bête lasse, la Voie lactée, le chemin de Saint-Jacques, comme on dit là-bas, faisait ruisseler, à travers le firmament, sa poussière vivante et nacrée. Et d’autres fois la pleine lune, énorme et toute ronde, se levait à l’horizon des coteaux de vignes, éborgnant sa grosse face aux échalas blancs. Et tandis qu’elle argentait le haut des façades et la cime des toits, la rue, la place, les ruelles des jardins, bordées d’osiers secs, restaient plongés dans une ombre ardente, où passait l’odeur des vignes en fleur. Toutes les lumières s’éteignaient dans le village. On se couchait de bonne heure, car il fallait se lever matin, le travail pressant. On voyait de grandes ombres passer sur les murs, quand les paysans transportaient les lampes d’une pièce dans une autre. Seule une faible lueur restait allumée très tard à l’entrée de la Creuse, derrière les petites vitres sans rideaux, verdies par l’humidité qui monte des terres. C’était Dorothée qui veillait bien avant dans la nuit, filant le chanvre des laboureurs, usant ses pauvres yeux à la clarté vacillante d’un lumignon de fer, comme on en avait dans les temps anciens. Ayant versé un peu d’huile sur une mèche d’étoupe, elle accrochait le lumignon par une crémaillère de fer au manteau de la cheminée, et le rouet tournait, tournait sous la flamme grésillante. On laissait les jeunes gens bien tranquilles. Car on a confiance dans les amoureux qui se sont promis le mariage ; on sait qu’ils prendront la peine d’attendre. Et quand la mère Catherine allait se coucher, elle venait leur donner le bonsoir et leur recommandait de ne pas s’attarder, par peur du « serein » qui tombe dans les nuits fraîches. D’ailleurs, contre les murs lézardés, vaguement blanchis par la lune, sur les bancs vermoulus, il y avait partout d’autres groupes pareils à celui qu’ils formaient, des groupes enlacés de très près et qui échangeaient des caresses et des propos d’amour. Moins chastes, sans doute, et se proposant des fins moins honorables, car la saison était revenue où les filles du plateau lorrain descendent dans la vallée de la Moselle, pour travailler aux menus ouvrages de la vigne, nouer les ceps aux échalas avec un brin de paille, ou émonder les feuilles naissantes ; de belles filles brunes, pas trop farouches, habituées à courir de village en village. Les jeunes garçons les serraient de près et le bruit des baisers et des chuchotements passait dans la nuit, déjà tout alanguie d’invisibles tendresses. Cela même, sans que Pierre et Marthe aient pu s’en rendre compte, mettait autour d’eux une atmosphère d’amour, et ils se serraient l’un contre l’autre, dans un besoin irraisonné de se prendre et de s’étreindre. Ils restaient là tous deux, sur ce banc, tandis que les heures, tombant du clocher, retournaient au néant, s’envolaient dans la nuit, et rien ne leur disait que jamais ils ne seraient plus heureux, et qu’il fallait se hâter de profiter des heures sans retour, des heures de jeunesse, les seules qui consolent de vivre. Sous la palpitation de la treille, leurs formes se dessinaient vaguement ; le bonnet de Marthe mettait une tache blanche dans la nuit. Pas d’autre bruit qu’un souffle de bête repue au fond d’une étable, parmi la paille des crèches fraîchement garnies. Le silence était si profond qu’on croyait surprendre, dans les souffles du vent, la respiration des pauvres gens, lassés par la besogne des jours, par le travail persévérant et vain, par qui leur misère est sans cesse renouvelée. Quand les caresses de Pierre se faisaient brutales, quand une flamme passait dans ses yeux, Marthe lui prenait les mains en personne sérieuse, qui sait se conduire et n’hésite pas à l’occasion : Pierre, lui disait-elle, si vous n’êtes pas raisonnable, je vais rentrer et vous resterez tout seul. Il obéissait docilement, pris d’une sorte d’admiration devant cette petite femme, maigriotte et toute mince, s’étonnant de trouver en elle une telle force de volonté. Il se laissait conduire, heureux au fond d’être maté par elle. Sans doute, ils ne trouvaient pas pour se dire leurs tendresses ces mots ingénieux, ces phrases lues dans des livres, que prononcent les gens de la ville, se donnant quelquefois l’illusion des sentiments qu’ils n’ont pas. Ce qui revenait dans leurs conversations, c’étaient quelques mots, consacrés par l’usage que d’autres en avaient fait avant eux, d’autres qui n’aimaient plus, qui ne pensaient plus, qui ne souffraient plus, qui dormaient sous les croix du cimetière. Ils échangeaient aussi des caresses, où ils faisaient tenir toutes leurs émotions, toutes leurs sensualités, toutes les choses profondes et douces, qu’ils ne savaient pas se dire et qui, refoulées en eux-mêmes, retombaient sur leurs cœurs. Leur conversation, d’ordinaire, se terminait par des projets d’avenir. C’étaient des combinaisons prudentes que Marthe avait mûries dans sa tête, au cours de ses longues rêveries, en femme réfléchie qui n’entend rien laisser au hasard : Quand nous serons mariés, disait-elle, on nous offrira d’habiter chez mes parents ; mais il vaut mieux refuser : chacun à sa place ; les vieux avec les vieux et les jeunes avec les jeunes. Elle lui expliquait ainsi qu’ils retiendraient un logement qui se trouvait à louer dans la maison du boulanger. Les fenêtres, exposées au soleil de midi, s’ouvraient sur les jardins ; de là on verrait les prés, la rivière, les bois. C’étaient de grandes pièces à la mode ancienne, mais au moins on pourrait s’y retourner. On y transporterait le grand lit, la glace de sa chambre de demoiselle, et on achèterait à la ville une pendule, qui lui faisait envie. Les gens, qui viendraient à leurs noces, leur feraient des cadeaux et cela les aiderait à monter leur ménage. Pierre travaillerait encore, pendant quelques années, de son métier de pêcheur, jusqu’au moment où le garde forestier prendrait sa retraite. Alors on s’arrangerait pour faire nommer Pierre à sa place. Elle parlait ainsi, avec toutes sortes de mines sérieuses, ayant mûri ces projets dans sa tête. Et c’était infiniment touchant, cette affection de jeune fille naïve qui, pour prouver qu’elle aimait, s’ingéniait simplement à préparer le bonheur matériel de celui qu’elle aimait, obéissant à cet instinct de maternité, qui sommeille au cœur de toutes les femmes. Pierre lui prenait la main et il la gardait emprisonnée. Le plus souvent, il ne trouvait pas grand’chose à lui répondre, toujours plus étonné de rencontrer autant de jugement dans une si petite tête. Et il se contentait de rire, d’un rire confiant, ravi au fond, car il comprenait que son bonheur serait en bonnes mains. D’autres fois il s’embrouillait dans ces petits détails de ménage, mettant à vouloir les comprendre une patience si têtue, une gaucherie si comique, que Marthe à son tour riait aux éclats, amusée. Ils étaient si heureux que toutes les choses immuables qui prennent dans la nuit des attitudes de menace et d’épouvante, avaient l’air de s’attendrir. Le vent qui passait retenait son haleine, et agitait faiblement les feuilles de la treille, comme pour faire du silence autour de leur causerie d’amour. Autour d’eux, il n’y avait plus rien que ce large silence, un silence religieux, solennel, qui montait jusqu’aux astres, un silence où les êtres et les choses paraissaient anéantis. Dominique, ayant traversé la rivière, attacha sa barque à une touffe de saules. Peinant et soufflant à chaque pas, il gravit les rampes qui escaladent le flanc de la vallée, et grimpent à travers bois, vers le plateau lorrain. Des sources fluaient, invisibles, suintant parmi les mousses ; les grands hêtres étendaient leurs branches dans l’air embrasé. Le pêcheur s’arrêta en haut de la montée. Derrière lui la vallée de la Moselle se creusait, étalant les vignobles exposés au soleil, les murots de pierre sèche, le fond de prairie franche où la rivière luisait. C’était le « pays plaisant », comme il disait d’un mot de paysan, profond et sincère, car il savait en reconnaître la beauté, sans trop creuser cette impression, comme un vieil homme qui avait passé sa vie sur les eaux. Mais quand il se retournait et qu’il contemplait la plaine étalée devant lui, son âme était chaque fois traversée d’étonnement. Un pays nouveau se révélait là, brusquement, comme si on avait ouvert une porte. C’était grand et beau, d’une beauté qui vous serrait le cœur. La plaine s’étendait à perte de vue, jusque vers Allain et Colombey, déroulant l’ondulation des terres argileuses. La flèche d’un clocher, montant d’un pli du sol, révélait la place des villages blottis, au creux de la plaine. Des routes fuyaient à l’horizon, alignant leurs rangées de peupliers, dont les cimes s’enfonçaient parfois dans les vallons. Et dans toute cette étendue, on ne voyait que la fuite des labours profonds, des sillons de terre brune, et par endroits des friches couvertes d’une herbe jaunâtre. Il allait dans un de ces villages lointains, où sa femme, la Marie-Anne, était née ; il avait à régler là-bas un partage de biens, qui n’en finissait pas. De chaque côté du chemin s’étendaient des landes incultes, des espaces où la couche d’humus était si mince, qu’on ne pouvait même pas y semer du seigle. Une herbe rase y poussait, que les moutons avaient peine à brouter. Des pierres plates, rongées de pluies et de soleil, gisaient là, immobiles depuis la naissance de la terre. Des touffes de joncs secs formaient par endroits une végétation, déconcertante au milieu de ce sol aride. De grands souffles d’air brûlant balayaient ces plateaux. Soudain ravivé par les détails insignifiants du chemin, un souvenir se leva dans sa mémoire. Il la voyait très bien maintenant, cette Marie-Anne qu’il avait tant aimée, au temps de sa jeunesse et de sa force. Elle venait au-devant de lui, sur la route, les dimanches où ils se retrouvaient. Elle était un point imperceptible au bas des grands peupliers, qu’il avait déjà reconnu, et alors il faisait un temps de galop, dans sa hâte de la rejoindre. Ils se retrouvaient près du ponceau de pierre, jetant sa seule arche sur le ruisseau. Alors ils s’asseyaient sur le parapet rongé de mousse, et se regardaient dans les yeux, ne trouvant pas de paroles, tellement ils avaient de choses à se dire. Les bouffées du vent tiède leur apportaient par moments les sons du cornet à piston, qui faisait danser les filles à l’assemblée. Ils causaient lentement de l’état des récoltes, s’informant avec intérêt du progrès des cultures. Chez Dominique, les pluies avaient fait couler la fleur du raisin ; chez Marie-Anne, les orages gonflant les ruisseaux avaient « enlésiné » le foin des prairies riveraines Les souvenirs se suivaient un à un, comme les grains d’un chapelet. Un jour sur semaine, Dominique avait trouvé sa bonne amie pliant la lessive étendue au soleil sur des haies. Une nuée montait, envahissant peu à peu le ciel. Elle l’avait prié de lui donner un coup de main, riant aux éclats à l’idée de confier pareille besogne à un gaillard aussi solide. Lui avait obéi docilement, comme il faisait toujours quand elle lui commandait quelque chose. Ils rentraient les draps de toile rude, tirant à chaque extrémité pour en effacer les plis. Profitant d’un moment où il tournait la tête, Marie-Anne donna une secousse si brusque qu’il s’étala, les quatre fers en l’air. Puis ils s’étaient mariés, et il l’avait emmenée dans la maison de son père. Ils étaient partis sur un charreton garni d’une botte de paille qui les secouait terriblement, les jetait l’un sur l’autre, chaque fois que la roue retombait dans l’ornière. Ils se regardaient en dessous, un peu gênés, heureux de sentir à chaque secousse le contact de leurs corps, qui se cherchaient confusément. Elle avait un grand bonnet à fleurs comme on n’en portait plus, et, sur les épaules, un châle rouge, fulgurant, fleuri de palmes. Autour d’eux c’était une aube pluvieuse de novembre, les dernières feuilles des peupliers tombaient. Ils ne voyaient rien, la route blanche s’allongeait devant eux, les menait vers le bonheur. Des carrioles, conduisant des invités, les dépassaient ; et les gens au passage leur criaient des gaudrioles. Et voilà qu’il se mit à penser qu’elle ne serait pas là pour la noce du grand garçon, dont elle était si fière. Il répétait tout haut : Ma pauvre femme, ma pauvre femme ! avec cette voix lointaine des gens, qu’un souci obsède. Pitoyable et courbé, il se hâta sur la grand’route, sur la route où toute sa vie avait passé, frêle chose battue des vents, lavée par la pluie, à peine plus lourde aux mains de la destinée que ces feuilles roulant devant lui. Il allait, il allait, et près du ruisseau fangeux, près du ponceau d’une seule arche, près de la haie de troène, il n’y avait personne pour l’attendre, pour lui faire l’accueil d’un sourire. Les jours passaient cependant et les noces devaient avoir lieu au commencement de septembre, les travaux de la moisson une fois terminés, alors que les paysans ont un moment de répit, dans le dur travail de la terre. Pourtant ils devaient se séparer pour quelques semaines, parce que les deux pêcheurs allaient faire une nouvelle campagne dans le Madon, un affluent de la Moselle, qui coule à une trentaine de kilomètres en amont. Pierre aurait bien remis ce départ, mais la chose n’était guère possible, à cause du lot qu’ils avaient affermé. L’ablette devait être abondante dans ces parages, d’après ce qu’on leur racontait tous les jours. Ces ruisseaux qui s’enfoncent dans l’intérieur des terres, n’étant pas troublés par la navigation, offrent à la reproduction du poisson des endroits favorables. Le frai se conserve mieux et prospère, parmi les paquets d’herbe et les racines chevelues des saules. Marthe était toute bouleversée par ce départ. Pourtant elle cherchait à se consoler avec des raisons qu’elle inventait, et qui ne la rassuraient qu’à demi : quelques semaines étaient bientôt passées, et Pierre ne serait pas sans revenir au moins quelques dimanches. Lui aussi, lui représentait toutes ces choses, quand il l’entendait soupirer et se plaindre, et dans sa bouche, prononcées par sa voix, la douceur en paraissait plus consolante. Accompagnés du vieux garde et de sa femme, ils allèrent à la ville acheter les habits de mariage. Pierre, qui d’ordinaire ne s’occupait guère de ces détails, tâtait les étoffes, les froissait dans ses mains d’un air soupçonneux, ne trouvant rien d’assez beau pour sa promise. On fit choix d’une étoffe de soie, couleur gorge de pigeon, à reflets mauves et bleus, qui bruissait doucement et coulait dans leurs doigts, comme une eau changeante. Le marchand en vantait la solidité ; ça durait toute la vie, une robe confectionnée avec cette étoffe ! Marthe, suivant un usage du pays, acheta de son propre argent, gagné par son travail de brodeuse, la chemise du marié, une belle chemise, dont le devant était gaufré de petits plis. Puis, deux dimanches de suite, ils allèrent faire leurs invitations dans les pays du voisinage. Ils partaient après la messe, marchant par les champs ensoleillés, à travers les seigles blonds et les sainfoins en fleur, et d’aller ainsi aux bras l’un de l’autre pour leurs affaires, cela leur donnait déjà l’illusion d’être mari et femme. Partout où ils allaient, on les regardait avec curiosité ; des filles soulevaient leurs rideaux, pour les voir passer, et des femmes, d’une porte à l’autre, s’extasiaient sur leur bonne mine. Chez les parents où ils étaient attendus, c’étaient des conversations interminables auprès de la table, où la maîtresse du logis avait déposé une bouteille de vin vieux, une tarte aux cerises, ou un gâteau de fine farine, pétri à leur intention. On leur demandait des nouvelles, on s’informait de ceux qui étaient nés ou qui étaient morts dans leur village. On leur racontait aussi, avec force détails, les généalogies compliquées et les liens de parenté qui unissaient les familles, car on a cette religion dans le pays, et les rejetons d’une même souche, nombreux à l’infini, et qui ne se retrouvent guère qu’aux noces et aux enterrements, se considèrent toujours comme étroitement unis. Cela finissait souvent par des contestations où tout le monde s’embrouillait ; n’empêche, on se promettait de rire et de danser à leurs noces. Ils avaient compté le nombre des convives. Si tout le monde venait, ils seraient au moins une centaine de personnes. Cela venait de la famille de Pierre, une vieille famille du pays, dure et résistante, dont les descendants avaient peuplé le val et le plateau, laissant dans chaque village trois ou quatre parents, portant le nom de Noel. Cela faisait des frais, au moment de se mettre en ménage. Mais le vieux Dominique tenait bon. On ne ferait pas l’affront d’inviter les uns et pas les autres. On l’avait prié à tant de noces, au cours de son existence, que, le moment étant venu de rendre ces politesses, il ne se ferait pas remarquer par sa ladrerie. On ferait comme tout le monde, c’était bien entendu, et on n’irait pas chercher le voisin, pour payer la dépense. Les fiancés allaient d’une maison à l’autre, retrouvant partout le même accueil franc, les mêmes politesses. On buvait le vin des récoltes fameuses : Marthe trempait à peine ses lèvres dans le verre ; Pierre, à qui le jus de la vigne ne faisait pas peur, tenait tête aux santés qu’on lui portait. Mais comme c’était un gars solide, dont le coffre était bon, à peine s’il avait les jambes guillerettes, quand ils revenaient au soir, seul à seule, dans le grand silence des campagnes. C’était une griserie légère, qui se devinait seulement, à son œil plus vif, à son teint allumé, à son étreinte plus robuste. Alors il empoignait Marthe par la taille et il la faisait sauter, le long des enclos. Les pierres roulaient sous leurs pas, le long des pentes rocailleuses. Une caille surprise se levait du creux d’un sillon et partait dans un froufrou d’ailes. La chanson de Pierre montait, large et sonore, vers les premières étoiles. Les deux Noel partirent pour leur campagne de pêche. Ils se mirent en route, un dimanche après la messe. Marthe les accompagna jusqu’à la côte du Ragot. Le vieux Dominique précédait les jeunes gens de quelques pas, voulant les laisser en tête à tête. Ils ne se parlaient pas, une même gêne les oppressant. A quoi bon répéter les propos tenus tant de fois, chercher des consolations dans des paroles inutiles ? A peine s’ils osaient se regarder, sentant bien que le moindre signe d’émotion les aurait fait pleurer. Ils voulaient être forts, mais leurs lèvres tremblaient et ils détournaient tristement la tête. Il se faisait en eux un mouvement de choses inexprimées, qui retombaient sur leur cœur, le gonflaient désespérément. La route s’allongeait : Marthe allait plus loin qu’elle n’aurait voulu. Elle prendrait congé des pêcheurs auprès de cet enclos, à ce champ de trèfle, à ce bouquet d’arbres. Ils parlèrent pendant quelque temps de leurs projets d’avenir, et ces espérances lointaines, dérivant le cours de leurs pensées, leur apportèrent quelque soulagement. Il fallut se séparer : à peine si on apercevait la flèche du clocher pointant derrière eux, au milieu des vignobles. Alors Pierre l’embrassa, la serra longuement dans ses bras. Et cette étreinte robuste avait une loyauté qui rassura Marthe. Puis il s’engagea sur la pente ravinée. Bientôt il ne fut plus qu’un point imperceptible entre les buissons d’églantier, qui garnissaient les talus de la route. Puis il disparut à un tournant. Alors une détresse aiguë envahit Marthe tout entière, une détresse qui tenaillait sa chair et son esprit. Et soudain elle eut envie de l’appeler, de courir vers lui, de lui parler encore, un afflux de tendresse, une montée de passion véhémente lui ayant fait trouver les paroles émouvantes, les protestations de fidélité, les serments solennels quelle n’avait pas su lui dire. Elle revint tristement sur ses pas. L’air était doucement lumineux, les blés se mouvaient dans une clarté blonde ; pourtant rien ne lui souriait. Elle se laissa tomber sur le bord de la route. Débouchant d’une sente herbeuse, courbée sous le poids d’un fagot de bois mort, qu’elle venait de ramasser brin à brin dans les friches, la vieille Dorothée s’avança. Dès qu’elle aperçut Marthe, jetant son fagot à terre, la vieille vint s’asseoir à côté de la jeune fille. C’était son habitude, à cette pauvre femme. Au cours de ses vagabondages à travers champs, elle venait retrouver les travailleurs et prenait place à leur côté, quand ils se reposaient, pour boire un coup. Elle n’avait pas grand’chose à leur dire, mais un obscur besoin de sympathie et de réconfort la ramenait vers les êtres vivants. Du premier coup d’œil, elle remarqua bien la stupeur désolée dont le visage de Marthe était empreint. Elle s’informa, apprit la séparation inévitable. Alors, tirant péniblement de sa pauvre cervelle usée des bribes de consolation, des idées rudimentaires, entremêlant tout cela de lambeaux informes de souvenirs et de conseils, tirés de sa propre expérience, elle entreprit de lui remettre le cœur, en lui disant de douces paroles : Faut pas se faire de chagrin... Faut être raisonnable ; on n’est pas pour si longtemps sur cette terre. Elle parla longtemps, dévidant l’écheveau interminable des aphorismes sentencieux, des réflexions banales et profondes, qui traînent dans la conversation des campagnards, où se résume leur dure expérience de la vie. Pourtant cela lui faisait du bien, à la longue. Sa douleur s’assoupissait, comme endormie par une incantation mystérieuse. PIERRE ET DOMINIQUE ÉTAIENT arrivés en haut de la côte de Sexey-aux-Forges. Chaque année, ils s’arrêtaient à cette place, pris d’une sorte de contemplation, à la vue du paysage qui s’ouvrait à leurs pieds. Leurs hottes, où s’entassait leur attirail de pêche, étaient posées contre un mur croulant de pierres sèches. La vallée, qui pendant des lieues n’était qu’un étroit couloir de roches, sinueux et profond, s’élargissait subitement et tandis que la fuite des coteaux ondulait vers l’horizon avec une grâce infinie, les grands bois couronnant leurs cimes n’étaient plus qu’un liséré bleuâtre au bord des cultures, manteau mouvant jeté sur les flancs de la terre. Au fond du val, des champs de blé, des carrés de betteraves, des pâturages d’herbe drue avaient poussé avec cette opulence lourde des végétations nourries par l’humus noir des terrains d’alluvion. Au sortir de la pauvre vallée rocailleuse, c’était comme un pays de Chanaan étalé à leurs pieds, un pays de richesse et de bien vivre. La Moselle aussi avait changé d’aspect. Ce n’était plus la rivière qui coulait en aval, tournoyante et rapide, brisée sur des barrages dont la grande voix emplissait le val. Elle s’étalait avec une lenteur aisée sur des grèves blanches, bordées d’oseraies et de saules où le vent creusait des frissons d’argent. Par places aussi, elle devenait un canal régulier, encaissé de talus, où des sonnailles frémissaient sans cesse sous les jeunes ormes, le long des chemins de halage. Vers Pont-Saint-Vincent le paysage s’animait d’une vie trépidante, d’une fièvre de mouvement et d’industrie. Des cheminées d’usine, des hauts-fourneaux, dressés comme des tours, salissaient le ciel de leurs panaches de fumée, et des amas de scories formaient des remblais obstruant le fond de la vallée. Le vieux Dominique, qui paraissait absorbé dans une rêverie triste, en sortit pour dire ces mots : V’là bel âge, mon fils, que je suis venu ici pour la première fois avec mon père. C’est ça qui ne nous rajeunit pas ! Ayant remis sa hotte à l’épaule, il repartit du même pas mesuré, sentant sa charge alourdie de tout le poids des souvenirs. Par des sentiers en lacets, ils rejoignirent la grandroute, qui s’allongeait, poudreuse et toute blanche. Maintenant qu’ils approchaient du gîte, ils entendaient mieux les bruits étranges et profonds dont la campagne était vibrante. Le choc sourd des marteaux-pilons, revenant par intervalles, ébranlait les monts dans leurs assises lointaines. Des halètements de machines, pareils à la respiration d’une bête géante, mettaient autour d’eux une rumeur de vie confuse. Des usines, avant de s’endormir, laissaient fuser leur vapeur avec un long sifflement triste..... Des laminoirs sortaient des barres de fer rouge qui s’allongeaient et se tordaient sur le sol, comme des serpents de feu. Les hauts-fourneaux déversaient leur coulée de métal en fusion, dont l’éclat brûlait les yeux, sous un crépitement d’étincelles. La nuit était tout à fait venue, quand ils arrivèrent à l’auberge de l’Ancre de Marine, où ils faisaient séjour chaque année. C’était une vieille maison, bâtie en planches et en briques, au confluent de la Moselle et du Madon, tout près des grèves blanches, animée tout le jour de la vie que charriait le fleuve. Des mariniers entrant en coup de vent lampaient un verre d’eau-de-vie, tandis qu’on éclusait leur bateau ; des conducteurs d’attelage, le fouet sur le cou, mangeaient un morceau à la hâte et leurs chevaux s’ébrouaient, secouant leurs colliers garnis de grelots. Elle avait plaisir à les revoir chaque année, maintenant qu’elle se faisait vieille. La face rougeaude, toujours allumée par la chaleur des fourneaux, elle posait ses mains sur ses hanches avec un air de maîtresse femme, et son ventre proéminent avait toute l’importance d’une chose respectable, pareil à la façade d’une maison cossue. Essuyant du coin de son tablier un bout de la table encombrée de vaisselle, elle leur servit à boire elle-même, par une sorte de considération, et la fraîcheur du petit vin blanc de la côte parut douce à leurs lèvres. Par la porte entr’ouverte sur ce crépuscule de juin, le village apparaissait, ses toits bruns escaladant le mont sous les fumées bleues du soir. Tout en haut la falaise de rochers était encore vaguement éclairée, et les tourelles du fort dessinaient leurs dômes arrondis, ayant l’air de bêtes embusquées. Curieuse, la vieille s’informait des événements survenus dans leur village, depuis la dernière campagne. Elle parlait de ce pays distant de quelques lieues, comme s’il eût été à l’autre bout de la terre. Elle apprit le prochain mariage de Pierre avec une satisfaction visible. Affable à la façon des commerçants qui doivent faire bon visage à tout le monde, elle demandait des détails sur la fiancée avec une attention bienveillante. Quand les deux pêcheurs eurent soupé, ils montèrent se coucher dans la petite chambre qui leur était réservée sous la tuile du toit. Pierre revit avec joie les murs blanchis à la chaux, l’étroite lucarne donnant sur les jardins, d’où montait l’odeur sucrée des haies de chèvrefeuille. Tout cela, s’endormant dans la lumière bleue du crépuscule, avait une douceur ineffable. Dominique se coucha, ayant rangé soigneusement ses engins de pêche. Pierre, qui ne tenait pas en place, sortit pour prendre l’air. Jamais, comme en ce moment-là, il n’avait senti l’émouvant désir d’inconnu dont son âme était frémissante ; jamais il n’avait palpité davantage sous les souffles aventureux ; jamais il n’avait éprouvé, plus amère et plus désolante, cette sensation d’ennui qui le laissait retomber sur lui-même, inerte et désemparé, à la pensée de passer sa vie à la même place. A chaque instant des trains passaient, trouant la campagne de leur rumeur, filant à toute vapeur vers des destinations inconnues. Des chalands glissaient au ras de l’eau, fouillant les berges de leurs fanaux rouges et verts, comme les prunelles d’une bête monstrueuse. Des ouvriers revenaient des usines et des forges, et dans la nuit tiède les patois heurtaient leurs sonorités différentes... Pierre allait au hasard, rêvant à des choses... Puis, quand il rentra, comme le sommeil était long à venir, il resta longtemps couché sur le dos, suivant machinalement des yeux le rayon de lune qui, glissant par la lucarne, faisait une longue traînée blanche sur les murs... Dans une anse formée par une sinuosité du Madon, les chalands étaient amarrés. Ils étaient là, les chalands, rangés le long des berges encombrées de tas de graviers, rattachés à la rive par des amarres de corde nouées à la tige des ancres à demi enfoncées dans le gazon, serrant l’un contre l’autre leurs flancs ventrus entre lesquels l’eau passait, furtive, attirante, sans cesse chatoyante des reflets diversement colorés que les peintures criardes y laissaient traîner. Ils étaient là, les chalands, de toute grandeur et de toute taille, venus de tous les coins de la France, des plaines du Nord et des bords du Rhin, formant, dans ce coin de rivière lente, comme un petit village d’où montaient des cris d’enfants et des voix de femmes. On voyait le bateau, fait de plaques de tôle jointes avec des rivets, dont l’avant se relevait comme un bout de sabot, disgracieux et lourd, dont la coque joufflue, peinte de minium vif, tirait l’œil. Tout près, la péniche charpentée avec des planches de sapin, à peine équarries par la hache du ségard, montrait le squelette de sa membrure enduite de goudron, laissait traîner au fil de l’eau des irisations changeantes. Et aussi les lourds chalands bien construits, portant une petite maison blanche avec des fenêtres à volets verts, fleuries de géraniums et de fuchsias, et une écurie, dont la porte entr’ouverte laissait voir la croupe luisante d’un cheval bien nourri. Et sur tout cela, flottaient des mouchoirs, des camisoles roses, du linge blanc qui séchait dans le vent, pendu à des ficelles, et qui étaient comme les pavois de cette flottille arrêtée là, au tournant de la rivière. Des enfants couraient pieds nus, sur les ponts vernis, heureux de sentir sous leurs pieds la tiédeur des planches, chaudes de soleil. Des oiseaux sifflaient dans des cages et, vers le soir, des fumées bleues montaient des petits fourneaux installés près du gouvernail, mêlant à la senteur pénétrante des colzas en fleur l’odeur des oignons frits et des sauces. Un peu en aval, un chaland dormait sur l’eau, parmi les herbes fluviales, visqueuses et noires, qui entouraient sa coque de leur ondulation. Tout neuf et bien astiqué, il barrait le cours d’eau de sa masse imposante, et le battoir des laveuses agenouillées sur l’autre rive, éveillait le long de ses flancs des échos sonores. Il était si grand, qu’on eût dit le roi de toute cette flottille. A l’arrière une planche découpée portait ce nom : Reine des Pierre s’était levé de bonne heure ce matin-là. Il se sentait les muscles reposés, l’esprit alerte, et toute la clarté matinale le pénétrait de sa joie. La pêche s’annonçait bien, et ils pourraient revenir plus tôt qu’ils n’avaient pensé. En songeant à son mariage qui était si proche, il se sentait pénétré d’une joie aussi vive que cette aube frissonnante. Il attendait ce moment, sans émoi et sans trouble, avec une confiance tranquille, comme on attend un bonheur dont on est sûr. Les fleurs des scabieuses avaient déjà les tons décolorés, cette teinte violette et doucement passée qui indique que la saison s’avance et que les grandes chaleurs vont venir. Sur les sentiers humides, les seigles très grands laissaient retomber leurs épis barbus qui tremblaient dans le vent, pénétrés de lumière. Une barque était amarrée à la berge, toute pareille à l’autre, celle qu’ils conduisaient dans leur pays. Se couchant à l’arrière sur le ventre, comme font les pêcheurs riverains, il la lança au milieu du courant d’un coup de pied donné à la berge. La barque partit, tournoya au milieu des remous, puis accéléra sa course. Debout à l’arrière, Pierre la dirigeait avec un grand aviron. Sa voix montait dans le silence des campagnes, parmi des chants d’oiseaux et la fraîcheur du jour. Au delà des troncs vermoulus des vieux saules, la prairie trempée de rosée s’éveillait sous un frissonnement de lumière matinale. Des brumes, flottant dans ses profondeurs, coulaient comme un autre fleuve immatériel, ondoyant, aérien. La barque descendait le courant et Pierre, de temps à autre, donnait un coup d’aviron pour la maintenir dans sa route. Il jouissait de cette marche rapide. La rivière autour de lui avait aussi cet aspect de jeunesse inaltérable, répandu sur les choses. Par places elle s’étalait sur des sables et le fond de la barque raclait doucement le gravier. Dans l’ombre mouvante projetée par les saules, de grands chevaines dormaient à la surface attiédie, faisant sur l’eau des taches noires. Il approcha de l’endroit où les chalands étaient amarrés. Accoudée sur le bordage d’avant, une femme le regardait venir. Les yeux clignotant dans l’immense réverbération de soleil qui montait des eaux, son corps souple et mince rasé sur le pont dans une attitude féline, elle avait l’air de guetter une proie. La barque frôla le chaland de si près que Pierre aurait pu lui tendre la main. Il la voyait très bien maintenant. C’était une belle fille d’une vingtaine d’années, une de ces brunes au teint mat, dont tout le corps pétri de volupté éveille chez les hommes un désir, une obsession qui les suit longtemps, lancinante et tenace. Sa joue, couverte d’un léger duvet caressé d’une lumière molle, sa taille pliante et ronde, sa poitrine d’une maturité savoureuse, les coins de ses lèvres finement ombrées, tout était en elle séduction, éveil de sensualité. Elle se tenait ainsi, provocante et souple. Un nœud de ruban rouge, attaché aux lourdes torsades de ses cheveux noirs, rehaussait de son éclat chaud toute leur splendeur vivante. Les pointes aiguës de ses jeunes seins griffaient l’étoffe mince de son corsage. Quand Pierre passa auprès d’elle, elle ouvrit ses larges yeux, pailletés d’or, avec la lenteur voluptueuse d’un chat qui se réveille, un sourire indéfinissable flottant sur ses lèvres rouges. La barque descendait le courant : elle était toujours à la même place, penchant sa tête brune à l’arrière du bateau, immobile dans sa pose de bête aux aguets. Au même moment une barque rejoignit celle de Pierre. Montée par deux tireurs de sable, elle était si chargée que le bordage plat rasait l’eau. Les reins ceints de flanelle rouge, ils la dirigeaient au milieu des remous, avec une lourde gaffe en croc qu’ils plongeaient alternativement à droite et à gauche, solidement plantés sur leurs jambes écartées. L’un d’eux dit si haut, que Pierre l’entendit : elle a des yeux, qu’on allumerait sa pipe après, pour sûr. J’ voudrais bien que les puces de mon lit soient faites comme ça. Pierre se fit cette réflexion, qu’ils n’étaient pas difficiles. Depuis plusieurs jours déjà, il la voyait à la même place, guettant son passage sur les eaux. Pourquoi avait-elle ce sourire étrange, dès que leurs yeux se rencontraient ? C’était une effrontée, cette fille des bateaux. Puis il songea à autre chose. La vallée maintenant s’éveillait, emplie de lumière et de mouvement. Une drague au loin se mit à haleter, tandis qu’on entendait le bruit sourd des graviers roulant dans les godets, dont la chaîne remontait des profondeurs du fleuve. Chaque fois qu’un godet arrivait au sommet de la drague, le soleil y accrochait une lueur, rapide comme un éclair. Pierre était tout à sa besogne. Pourtant, au cours de la journée, le souvenir de la belle fille brune revint à sa pensée. Il la revoyait, inquiétante et énigmatique, allongée sur le pont du chaland, promenant sur les eaux son regard sombre. Quand il songeait à Marthe, c’était chaque fois, dans son cœur, l’éveil d’une tendresse calme, qui l’enveloppait. Pourtant l’image de l’absente se faisait peu à peu plus imprécise et plus lointaine, dans le tumulte des sensations neuves qui l’entouraient, dans le désarroi des désirs inavoués qui s’agitaient en lui. Il était bien heureux sans doute. Pourtant quelque chose en lui s’attristait et persistait à rêver une vie différente. Parfois il avait peine à se rappeler ses traits, comme s’il s’était fait un grand trou dans sa mémoire. En vain fermait-il ses yeux, la chère image ne sortait plus de la grisaille informe, où s’effaçait lentement tout ce passé d’amour. D’autres fois, de menus détails lui revenaient, des riens si vivants et si précis qu’ils lui donnaient l’illusion de la voir là, toute proche, à côté de lui. Il se rappelait le son de sa voix, et l’air sérieux qu’elle prenait tout à coup, au cours de leurs entretiens, levant le doigt pour lui expliquer quelque chose. Un soir, comme il revenait d’une fatigante journée de pêche, la patronne lui remit une lettre. Pour la lire à son aise, il sortit dans l’étroite courette, donnant sur les jardins. Un peu de jour mourant jetait sur le papier une clarté pâle. Voici ce que Marthe lui écrivait : « C’est pour te donner de nos nouvelles, et te dire que nous sommes en bonne santé. Mes parents te font bien leurs honnêtetés. Mon père, si vieux et tout cassé, se plaint de la grande fatigue, rapport à ses tournées dans les bois. Il n’est que temps qu’il prenne sa retraite, et que ça finisse. C’est pour te dire aussi que je pense tout le temps à toi ; mais il ne faut pas s’écouter, sans quoi je pleurerais toute la sainte journée, comme une Madeleine. Je travaille en compagnie de la vieille Marie-Anne, assise sur le banc à l’ombre. Tu verras, mon cher Pierre, toutes les belles affaires que je prépare, des tabliers, des mouchoirs de poche, tout un beau trousseau de mariage. Je me dépêche de faire mes points, sans penser à autre chose, et comme ça, la journée se passe. « L’autre soir, je passais devant votre maison ; il y avait de la lumière, et j’ai entendu du bruit. J’étais si sotte que j’ai cru que vous étiez revenus, et ça m’a donné un coup. J’ai dû m’asseoir sur le bord du chemin, puis le vieux Guillaume est venu, il m’a parlé de toi et ça m’a un peu consolée. « Et puis, j’ai voulu aller dans les chènevières, comme nous faisions, quand tu étais là. Il faisait si bon et l’air était si doux que je n’ai pas pu rester, parce que tout me paraissait trop triste. « C’est pour te dire aussi qu’on va faire une vente chez les Mathieu, des pauvres vignerons qui n’ont pas eu de réussite dans leurs affaires. Il paraît qu’on enlèvera tout, jusqu’à la cendre de la cheminée. Maman Catherine dit qu’on pourrait bien y aller faire un tour, pour voir si quelque chose ne serait pas à notre convenance. Mais le mobilier de ces vieilles gens était comme eux, tout cassé et démantibulé, et je voudrais aussi que tout ce qui nous servira, dans les premiers temps, soit neuf et bien à nous. Maman prétend que c’est une drôle d’idée, mais j’y tiens. Pourtant on dit comme ça, qu’ils ont une belle pendule, qui leur vient d’une succession. Elle ferait bien sur la cheminée de notre belle chambre. « Je m’arrête, car je veux mettre ma lettre à la poste pour qu’elle t’arrive tout de suite. Je glisse dans l’enveloppe deux brins du pot de réséda, qui est sur ma fenêtre, pour que tu penses à moi, en sentant leur bonne odeur. « Quoique j’aie le cœur gros par moments, je finis toujours par me faire une raison. Adieu, Pierre, je t’embrasse comme je t’aime, Pierre avait lu la lettre tout d’un trait, puis il la relut posément, savourant toutes les tendresses inexprimées qui se levaient de chaque ligne, de chaque mot, avec un murmure familier, un chuchotement câlin et enveloppant. Elle était là, tout près de lui, parlant tout bas dans ce soir calme. Certains mots, qui lui étaient habituels, rappelaient les gestes qui les accompagnaient, et cela lui donnait l’illusion de sa présence. Son cœur se gonfla subitement d’une telle poussée d’amour, qu’il la chercha vaguement, tourné dans un mouvement instinctif vers le coin de l’horizon, où se trouvait le petit village. Il regardait longuement la chère lettre, écrite sur un papier de dentelles, comme en emploient les amoureux de campagne. Une guirlande de pensées courait sur les bords, tandis qu’un bel oiseau bleu prenait son vol vers le haut de la page, à l’endroit où elle avait écrit ces mots qu’il répétait avec une ivresse confuse. « Mon cher Pierre, mon cher Pierre... » Autour de lui, comme pour faire écho aux tendresses murmurantes qui s’agitaient en son cœur, la magie des soirs silencieux accomplissait son mystère. Baignés d’air immobile et bleuâtre, les arbres du jardin, les vieux murs croulants, les toits de tuile brune s’enveloppaient de nuances doucement éteintes, et retournaient au silence et au recueillement de la nuit. Des odeurs pâmées montaient des brins de chèvrefeuille, les corolles des belles-de-nuit jetaient une dernière senteur pénétrante, comme un adieu mélancolique au jour. Et dans toutes les odeurs qui flottaient, insaisissables, Pierre croyait reconnaître le parfum des brins de réséda, déjà flétris au fond de l’enveloppe, comme un souvenir discret et fidèle. Il y avait bal, ce soir-là, à l’auberge de l’Ancre de Marine, dans la grande salle du premier étage. Rien qui rappelât les assemblées du Val-des-Nonnes, avec leurs paysannes rougissantes, leur petite musique perdue dans l’immensité des bois : c’était quelque chose de plus âpre, de plus brutal, de plus fort. Les rauques éclats des instruments de cuivre couvrant le nasillement triste de la clarinette, scandaient le trépignement des pieds, secouant le plancher sonore. Des cris montaient, des appels qu’on se lançait d’un bout à l’autre de la salle. On entendait un lourd piétinement de bottes ferrées, et par moments, dans la ronde endiablée où se débattait la cohue, éclatait un tel vacarme que des parcelles de plâtras et de bois vermoulu, détachées du plafond, tombaient en fine poussière sur la tête des danseurs. La clarté fumeuse des quinquets vacillait dans le nuage de poussière qui montait du plancher, bien qu’un garçon d’auberge vînt l’arroser par moments, dessinant sur le parquet un entrelacement de rosaces compliquées. Pierre se sentait mal à l’aise au milieu de cette foule où il ne connaissait personne. Il était venu là pour se distraire un peu, poussé par ce goût du plaisir qui était le fond de sa nature. Il restait près de la porte, sous les lampions de papier rouge qui décoraient l’orchestre, l’air ennuyé, les mains dans les poches, avec ce dandinement d’épaules qui lui était habituel. Il y avait là des vignerons facilement reconnaissables à leur blouse de toile grise, attachée au cou par une agrafe de cuivre. Mais comme ils étaient noyés dans le flot tumultueux des gens venus de tous les pays ! Des ouvriers d’usine passaient, la taille serrée dans leur bourgeron de toile bleue, arborant des casquettes de soie sur leurs têtes faubouriennes, vicieuses et chafouines. Des mineurs du Nord, travaillant à l’extraction du minerai, géants blonds et lourds, aux chairs molles, se mouvaient avec lenteur, échangeant entre eux, à de rares intervalles, quelques mots d’un patois rauque. Et des terrassiers piémontais, de beaux hommes, aux têtes frisées, formaient dans un coin un groupe compact, hostile et sournois. On les craignait, car leurs discussions se terminaient, d’ordinaire, par des coups de couteau. Pierre cherchait à se faufiler parmi les couples, quand il entendit une voix qui disait derrière lui : Il devrait bien me faire danser. Mais il est trop fier pour ça. Il se retourna et reconnut la fille des bateaux. Elle riait effrontément, au bras d’une compagne. Il la regarda fixement, avec ce grand air de fierté qu’il avait devant les gens, qu’il ne connaissait pas. Moqueuse, elle soutint son regard, puis elle lui partit au nez d’un éclat de rire si railleur, qu’il en fut tout décontenancé. Pourquoi se moquait-elle ainsi des gens, cette fille si délurée ? On savait ce que valaient ses pareilles : des bohémiennes, des coureuses. Il lui montrerait qu’une femme ne lui faisait pas peur. Appuyée contre un pilier à l’autre bout de la salle, elle le regardait encore. Plus jolie ce soir-là, toute sa mise soigneusement attifée lui donnait un air de coquetterie provocante. Son torse se moulait sur un corsage de soie, dont les plis se cassaient autour de sa taille en reflets miroitants. Une rose rouge épanouie tachait de sa pourpre la splendeur lustrée de sa chevelure. Des boucles d’oreilles, en larges anneaux d’or, mettaient autour de ses joues ambrées une palpitation fauve, un scintillement continu de métal. Des accroche-cœur effilés, au coin de ses tempes, aiguisaient le regard de ses yeux noirs. Quand il se posait sur Pierre à la dérobée, il avait, ce regard profond et sombre, une douceur qui démentait l’expression d’effronterie qu’elle s’efforçait de donner à ses traits. Pierre voyait très bien tout cela. En ce moment, l’orchestre, adoucissant le chant de ses cuivres dans une langueur molle et balancée, commençait la ritournelle d’une valse. Il baissa la tête, et se lançant dans la cohue, alla inviter la belle fille. Il sentait maintenant ce corps souple onduler dans ses bras avec un mouvement sinueux, une grâce de chose vivante, pareille à un rythme d’amour. Sous sa main largement plaquée sur l’étoffe du corsage, la taille ployante frémissait, palpitait, semblait se dérober. Par moments leurs genoux se frôlaient. Suivant la mode du pays, ils firent un tour de promenade, se donnant le bras. Pierre ne trouvant rien à dire à sa danseuse, cherchait des mots dans sa tête, tournait en tous sens des bouts de phrase, tandis qu’elle le regardait en dessous, muette et concentrée. Seulement les mains de la fille allaient et venaient, énervées, agitant les breloques suspendues à sa chaîne de montre, trahissant le trouble qui s’était emparé d’elle. Enfin, il lui dit, la voix changée et balbutiante : Pourquoi regardez-vous les gens qui passent sur la rivière, avec l’air de vous moquer d’eux ? Elle s’arrêta, et lui dit bien en face : Je regarde ce qui me plaît, et parce que cela me plaît. Et les yeux noirs eurent encore leur expression de douceur profonde. Puis la danse recommença ; ils se reprirent, émus et enivrés. Ne vaudrait-il pas mieux prendre le frais au dehors, au lieu de rester dans cette salle où on étouffe ? Ils sortirent dans la cour étroite qui donnait sur les jardins. Sous le ciel d’un bleu tendre, pénétré de la poussière d’argent qui émanait de la lune, les coteaux prolongeaient leurs ondulations dans les lointains vaporeux. Les grandes masses immuables de la terre reposaient dans une sérénité infinie. Quelques étoiles scintillaient d’un éclat tremblant et tendre : par moments, des bruits mystérieux passaient, palpitant étrangement au cœur de la nuit : des bruits venus des bords reculés de l’horizon, emplissant le large silence d’un immense frisson de vie. Plus près d’eux, des espaliers agitant leurs branches folles, projetaient des ombres mouvantes sur les murs. Ils hésitaient, pénétrés d’une vague émotion au seuil de la nuit, craignant d’en surprendre le secret, de réveiller les puissances mystérieuses qui affolent le cœur des hommes, et rôdent comme des bêtes, sous la paix des grands arbres, près des gazons effleurés par la lune. Plus résolue, elle le prit par la main et l’entraîna. Ils allèrent s’asseoir au pied d’un mur de pierres sèches au bord de l’eau, et ils se mirent à causer à voix basse. Ils parlaient de choses indifférentes : de ce bal qu’ils comparaient à d’autres qu’ils avaient vus, des fêtes prochaines, des façons de danser propres à chaque pays. Il y avait des moments où ils se taisaient, pour mieux entendre le chuchotement des choses inavouées, qui murmuraient dans leurs cœurs. Et parfois, ils étaient distraits et se répondaient tout de travers, comprenant bien que ce qu’ils ne disaient pas, valait mieux que leurs paroles. Pourtant, elle eut un vif mouvement de joie, en apprenant que Pierre devait encore rester tout un grand mois dans le pays. Elle lui dit aussitôt, comme pour le remercier : « Nous aussi, nous ne sommes pas prêts de partir. » Et ces paroles, à tous deux, leur furent douces. Elle s’appelait Thérèse : le nom lui plut. Autour d’eux, la prairie exhalait l’odeur pénétrante des herbes mouillées de rosée. L’eau passait à leurs pieds, tantôt brillante et tantôt noire. De larges nappes d’argent se tordaient dans les remous ; des courses de bêtes inquiètes fuyaient dans les roseaux. De temps à autre, une motte de gazon, détachée par le courant, tombait dans l’eau, et c’était un grand bruit, qui secouait tout ce silence. Pierre, depuis quelque temps, se disait qu’il fallait être entreprenant, sous peine de paraître niais. Il attira la belle fille contre lui ; ses mains, agrippées au corsage, sentirent la rondeur ferme de la jeune poitrine. Elle résista, se débattit avec une douceur résolue : « Bas les pattes, ou je m’en vais. » Son ton était si ferme, qu’il ne revint pas à la charge. Il lui prit la main ; elle tenta de la retirer, puis l’abandonna, et Pierre, avec une émotion très douce, sentit cette petite main, prisonnière de la sienne, qui faiblissait, se donnait, se faisait tout à coup confiante. Et cette caresse pénétra jusqu’au fond de son être. Il était très tard quand il la reconduisit au chaland, où elle habitait. Elle remercia Pierre de sa galanterie, et s’engagea sur la passerelle. Pierre restait sur la rive, décontenancé, regrettant il ne savait quoi. Il lui dit, d’une voix faible : Elle revint rapidement, de ce pas léger qui faisait à peine plier la planche mince, et comme Pierre ouvrait ses bras et tendait sa joue, il sentit qu’elle lui donnait ses lèvres. Ce fut un long baiser où leurs souffles se mêlèrent. C’était vraiment un très beau chaland que cette Reine des Chaque fois que la barque des deux pêcheurs frôlait sa masse imposante, le vieux Dominique, qui s’y connaissait, le frappant de sa rame et le jaugeant d’un coup d’œil, ne manquait pas de dire : Ça vaut vingt mille francs comme deux sous, une galiote pareille. Pierre, qui rentrait plus tôt que de coutume, s’était arrêté pour l’examiner à son aise. Tirant doucement sur le filin qui l’amarrait au rivage, la Reine des eaux se balançait sur le flot clapotant, avec une lenteur calme, un air de majesté indolente. Sa membrure puissante offrait des courbures savantes et des renflements doux à l’œil. Le pont soigneusement fourbi luisait doucement sous le soleil, et la petite maison blanche au milieu avait une gaieté champêtre, avec ses volets minuscules peints en vert. A l’arrière, une statue de la Vierge, taillée dans une planche par un sculpteur primitif, tournait un peu, montrait les dorures de son diadème et les constellations de sa robe bleue, chaque fois qu’une vague un peu forte venait frapper le gouvernail, qui se déplaçait alors, avec un grincement monotone, pareil à une voix ensommeillée. Vu ainsi, sous cette lumière, le bateau reluisait comme un sou tout neuf. Le visage mat de la jeune fille s’encadra dans la petite fenêtre ; elle aperçut Pierre et, soudain souriante, elle l’invita à entrer. Il ouvrait de grands yeux en entrant dans ce logis étroit que le jour, mourant, sur les eaux emplissait d’un reflet doucement nuancé. Les boiseries de sapin jetaient un éclat miroitant, le plancher de bois blanc était saupoudré de sable fin et les meubles, la vaisselle avaient cette netteté, cette propreté particulière aux races du Nord. Le fourneau surtout, avec ses nickels luisants et ses robinets de cuivre, était pareil à une pièce d’orfèvrerie. Un coucou de noyer était l’âme bruissante de ce logis. Tout cela avait séduit Pierre, au premier coup d’œil, par son air d’ordre et d’aisance. En lui-même, il comparait la propreté de cette chambre, qui était presque de la richesse, avec la pauvreté des maisons lorraines où des meubles vermoulus s’égarent le long des murs crépis à la chaux. Comme il ferait bon s’en aller sur cette maison flottante, le long des rivières tournoyantes et des canaux tranquilles ! Comme il ferait bon entendre dans les écluses le bruissement des eaux, roulant des vannes soulevées, tandis que le bateau monte avec une lenteur cahotée. Comme il ferait bon s’arrêter au soir, le long des chemins de halage, et dormir de calmes sommeils, pleins du glissement des rivières. Quelque chose vivait dans ce logis flottant qui était comme la révélation de ce qu’il avait rêvé, désiré, regretté jusqu’à ce moment même. La fille allait et venait autour de lui, toute heureuse. Le père Maquet, assis sur une chaise près du fourneau, fumait sa pipe, sans rien dire. C’était un vieux marinier encore solide : sa carcasse noueuse, sanglée d’un jersey de coton, son béret de laine bleue enfoncé sur son front jusqu’aux yeux, il levait lentement sa face tannée, hâlée par les vents, recuite par les soleils qui tombent sur l’eau. La cendre de son moignon de pipe chauffait son nez écarlate, et, de temps à autre, il lançait un jet de salive brune, dans un crachoir de faïence posé à ses pieds, sur le parquet. Et chaque fois la vieille lui jetait un regard irrité, craignant pour la splendeur immaculée de son plancher, et d’un mouvement sournois du pied, elle rapprochait de lui le crachoir. Lui la laissait faire, ayant l’air de ne s’apercevoir de rien, faisant mine parfois de secouer la cendre de sa pipe sur la toile cirée de la table. Et ce manège, qui durait, tenait une place importante dans la vie monotone de ce logis. La mère Maquet s’empressait autour de son hôte, multipliant les avances, avec cette obséquiosité propre aux mères qui ont des filles à marier. Peut-être aussi avait-elle reçu des confidences de sa fille. A de certains gestes, à des clignements d’yeux, on voyait qu’elle la félicitait de son choix. Elle avait dû être fort belle, et, comme toutes les femmes, revivant son passé dans sa fille, elle en était ragaillardie. C’était une grande femme osseuse, au grand nez maigre, au visage en lame de couteau, dont les cheveux blancs étaient cachés dans un mouchoir de cotonnade rouge et vert. Elle dit à Pierre, d’un ton de voix criard qui allait bien avec sa personne, toute en angles : Comme ça, c’est gentil d’avoir fait danser notre fille. Elle avait posé sur la table une bouteille de cassis et des verres. Ils trinquèrent cérémonieusement, et les jeunes gens, en approchant leurs verres, échangèrent un sourire. Le père Maquet renifla bruyamment la bonne odeur du liquide, puis l’avala d’un trait et contempla avec dédain son verre vide. Se tournant vers Pierre, il lui demanda : Combien gagnez-vous par an, à faire votre métier de pêcheur ? Était-ce permis qu’on eût si peu de gain, à peiner aussi dur dans la froidure de l’hiver, et les chaleurs de l’été ? Eux du moins n’avaient pas à se plaindre. On leur chargeait leur bateau et ils s’en allaient. Vogue la galiote, à la fin de l’année on avait de l’argent de reste. Ils avaient là-bas, dans leur pays, une petite maison avec un bout de jardin, au bord de la mer. Quand ils seraient trop vieux, ils s’y retireraient et le père Maquet n’aurait plus rien à faire qu’à fumer sa pipe, en regardant passer les bateaux. Ils s’exprimaient bien mal, étant de pauvres gens. Pourtant leur langage était plein d’une passion si expressive, qu’on croyait voir cette petite maison du pays natal, blottie au creux de la falaise, dans une de ces vallées herbeuses qui s’ouvrent sur un triangle de mer bleue, caressé du vol fuyant des voiles blanches. Ce n’était pas par méchanceté, et pour rabaisser autrui, qu’ils vantaient ainsi leur aisance, non, mais bien plutôt pour respirer comme un avant-goût de leur bien-être. Un gaillard membre comme vous, ça gagnerait de l’or dans not’ pays. Et il vantait la forte stature de Pierre, cette aisance dans la force, ses bras nerveux et musclés, avec les termes brutaux d’un maquignon qui fait l’éloge d’un cheval. Chez nous aussi, y a de beaux hommes, mais y sont trop en graisse. Il refusa, sentant bien qu’il n’était pas assez familiarisé. Thérèse le reconduisit jusqu’à la passerelle et, s’étant retourné, il vit qu’elle lui jetait un baiser du bout de ses doigts fins. Puis elle porta la main à son cœur. Ils se retrouvèrent encore le lendemain. Décidément le hasard faisait bien les choses. Elle était venue laver son linge dans une anse du Madon, à un endroit où elle pouvait voir de loin la barque des pêcheurs. Le sol, autour d’elle, était jonché de paille que les laveuses avaient laissée tomber de leurs hottes. Le ruisseau s’étalait sur une longue grève plate, d’où émergeaient par places de gros galets noirs. Des hochequeues sautillaient de l’un à l’autre d’un vol fantasque, et de l’eau doucement bruissante montait une buée de soleil, un vague assoupissement de lumière, où flottaient les grandes saules. Pierre qui longeait la berge, à la recherche d’une bonne place, s’approcha à pas de loup. Le sol de gravier ne cria point sous ses espadrilles. Agenouillée dans la caisse de bois blanc qui lui montait jusqu’au ventre, elle se penchait sur le courant pour y plonger son linge. Alors les lignes de son corps se révélaient, onduleuses et souples, avec un tel frémissement voluptueux, que Pierre ne pouvait détacher ses yeux de cette contemplation. Le soleil, tombant d’aplomb, mordait sa nuque savoureuse, caressait ses frisons duvetés d’un reflet soyeux de lumière. Pierre lui mit les mains sur les yeux par un jeu d’enfant et lui demanda : Ayant reconnu sa voix, elle dit : Et tous deux se regardèrent, avec un doux sourire. Allons, vous me faites perdre mon temps. le battoir retombait sur le linge mouillé, le martelant avec un bruit mou, et la cadence des battements était si alerte, qu’elle semblait rythmer la joie qu’ils avaient de se revoir. De légers échos s’éveillant le long des rives, parmi les roseaux vibrants et les racines noueuses des vieux saules, s’en allaient au fil de l’eau avec des paquets d’herbe. De temps à autre une grosse chiffe, attirée par l’eau savonneuse, rasant de son ventre le gravier plat, montrait hors de la nappe sa nageoire d’un rouge vif. Pierre s’était assis sur un banc de laveuse, à l’entrée de la prairie. Ramassant de petits cailloux à ses pieds, il les jetait dans l’eau auprès de Thérèse, qui poussait un petit cri d’enfant, craintif et amusé. C’était un jeu tendre, qui avait entre eux toute l’importance d’un manège d’amour. Cela durait depuis quelque temps, quand Pierre, trouvant un galet plus gros, le lança si habilement que l’eau rejaillit, et Thérèse en fut toute éclaboussée. Souriante et menaçante, elle s’avança sur lui, le battoir à la main. Ses fins cheveux bruns, envolés autour de ses tempes, étaient pleins d’une poussière d’eau, doucement irisée, qui la rendait encore plus jolie. Pierre esquiva le coup de battoir lancé à toute volée, puis il lui saisit le bras. Elle se débattait, ses dents mordant sa lèvre, tandis qu’un pli volontaire creusait ses sourcils. Ils se piquaient au jeu et s’animaient plus qu’ils n’auraient voulu, étant des êtres simples, dans la première expansion de leur jeunesse et de leur force. Pierre finit par avoir le dernier ; enlevant la belle fille, comme une plume, il l’embrassa dans le cou. Un vieux saule était proche, dont le tronc évidé formait une sorte de guérite. Ils allèrent s’y asseoir, s’adossant au bois vermoulu, qui s’effritait. Une fraîcheur douce montait de la rivière, largement étalée sur des grèves, leur soufflant au visage la senteur fade de la vase et des eaux croupissantes. Au sortir du grand jour accablant, ils éprouvaient une sensation exquise de calme et de bien-être. Une sorte de langueur les faisait communier avec l’assoupissement des eaux : les chevaines, bondissant pour happer les insectes du soir, faisaient à la surface de grands cercles. Si près l’un de l’autre, encore tout émus du mouvement qu’ils venaient de se donner, ils croyaient entendre les battements de leurs cœurs : leurs souffles haletants se mêlaient dans l’ombre chaude. Ils parlaient tout bas, gagnés par l’assoupissement du soir qui flottait sur les eaux. Ils se disaient leur tendresse avec les mêmes puérilités, le même balbutiement de passion, qui s’éveille sur les lèvres des hommes. Il lui confiait qu’elle l’avait troublé dès le premier jour : il lui racontait cet étrange sentiment de défiance et de crainte, qui l’avait envahi, et qui était de l’amour. D’abord elle se moquait avec une vivacité adorable, puis, rougissante, elle finissait par avouer qu’elle était troublée, elle aussi, et qu’elle le voyait dans ses rêves. Elle avait ainsi de tranquilles audaces, des mouvements instinctifs de passion, qui la montraient prête à s’abandonner, conquise à l’avance par ce grand garçon qu’elle adorait. Elle laissait voir le trouble de ses sens, sans aucune des réserves habituelles à la femme. Son regard noir avait tout à coup une profondeur de passion, et cela surtout la rendait dangereuse, car cet abandon, plus adroit que toutes les coquetteries, allait bien avec le charme étrange, un peu sauvage, de son teint ambré et de ses cheveux noirs. Pierre remontait vers l’auberge, par la ruelle envahie de bardanes et d’herbes de Saint-Jacques, quand il aperçut près d’une fenêtre ouverte un tambour de brodeuse. En un moment, il revit la chambre de Marthe, le vieux puits usé par le frottement des cordes, et le fin profil, penché sur un ouvrage de dentelle. Son cœur fut effleuré d’un remords. Un instant il s’attendrit sur l’absente, si sérieuse auprès de cette fille aux yeux effrontés, et il l’aima plus de toute la trahison qu’il prévoyait prochaine. Puis il trouva une raison pour s’excuser : après tout, ces frasques étaient permises aux garçons de son âge et il serait bien sot de ne pas profiter de l’aubaine. Ses idées prirent un autre tour et, comme c’était un simple qui n’avait pas l’habitude se regarder vivre, bientôt après il n’y pensa plus. C’étaient des journées éclatantes, toutes pareilles dans la splendeur monotone de la lumière, au point qu’on pouvait croire que cette saison magnifique ne prendrait jamais fin. A midi, tout flamboyait dans l’immense accablement du soleil : chaque brin d’herbe, chaque tige des chaumes moissonnés, chaque silex du chemin jetait une étincelle. Elle se fendait par places, entr’ouvrant, au creux des sillons, de larges crevasses dans l’argile desséchée. Les sources, étaient taries, et des pierres moussues indiquaient leur emplacement, parmi les herbes flétries. Les deux pêcheurs peinaient sur les eaux éclatantes, les yeux brûlés par l’ardente réverbération de la lumière. Autour d’eux, sur la nappe incendiée, qui avait la teinte du plomb fondu, des images du soleil semblaient se tordre, s’étirer, se déformer curieusement dans les houles alanguies. Vers midi, ils allaient chercher un peu de fraîcheur à l’ombre des oseraies, ou bien ils se couchaient pour dormir un instant, au creux des sillons de terre meuble, blottis comme des bêtes, aux endroits où l’humidité du sol se conserve plus longtemps. Cette atmosphère brûlante, qui enfiévrait Pierre, lui fondait les nerfs, le laissait sans force pour lutter contre l’obsession grandissante de cette passion. Ces soirs-là, les yeux de la fille brûlaient d’une flamme étrange ; le fleuve lourd des ténèbres semblait ruisseler dans sa chevelure ; elle apportait avec elle dans les plis de sa robe, dans la moiteur odorante de sa chair, toutes les senteurs de la nuit chaude, tous les désirs épars sur les champs assoupis, sur les fleuves qui glissaient dans l’ombre. Puis des orages survinrent, promenant des nuées bleuâtres ou rosées qui donnaient au ciel, à travers les branches, l’éclat changeant d’une coquille de nacre. Ils rôdaient à l’horizon sans grondements de tonnerre, laissant tomber de petites pluies douces, qui rafraîchissaient la terre jusque dans ses entrailles. Alors elle respirait et les herbes flétries se relevaient, et la lune se levait sur les vignes mouillées, versait dans le val une inexprimable tendresse. Un matin Thérèse, qui l’avait attendu dans la ruelle, lui dit à voix basse : « Viens ce soir au bateau ; nous pourrons causer, car nous serons seuls. » Se levant des eaux lumineuses, le doux fantôme évoqué harcelait Pierre de sa poursuite ; dans les houles flottait l’éclat troublant des yeux noirs, et les saules, dans un abandonnement de leurs feuillages, semblaient des chevelures dénouées, trempant dans le fleuve. Dès qu’il arriva, Thérèse le prit par la main, et, mettant un doigt sur ses lèvres, le conduisit dans sa chambre. Mes parents sont partis à la ville, dit-elle ; c’est pour cela que je vous ai demandé de venir. Le timbre de sa voix était changé ; une émotion contenue la faisait vibrer étrangement. Dans ce logis flottait une odeur insaisissable et qu’il reconnaissait bien, qui était son odeur à elle, et cela mettait dans ses sens le trouble d’une possession vague, à la fois décevante et réelle. Sur une étagère étaient rangés des vases de faïence peinte, aux couleurs un peu ternies par les souffles qui montent des eaux courantes. Un grand lit, voilé d’un nuage de mousseline, emplissait la pénombre de sa blancheur. Ils étaient assis si près l’un de l’autre, que leurs membres se frôlaient à chaque mouvement. Elle lui disait des choses vagues et douces, lui confiant la tristesse qui l’envahissait les soirs où elle ne le rencontrait pas. La veille, elle avait eu beau le guetter, la journée s’était passée, lui laissant au cœur un vide inexprimable. Le soir, elle s’était glissée dans les jardins et avait regardé longuement la petite fenêtre éclairée, dans la façade de l’auberge silencieuse. Quand la lucarne s’était éteinte, il lui avait semblé que son chagrin redoublait. En parlant ainsi, elle n’avait pas l’air de réfléchir, conservant cette tranquille audace qui charmait Pierre et l’effrayait un peu. Il faisait bon dans ce logis étroit, sans cesse rafraîchi par l’haleine qui montait des eaux tournoyantes. On entendait le murmure incessant des flots, qui couraient le long du bordage avec un bruissement de chose vivante ; et parfois, tirant sur ses amarres, le bateau montait, se dérobait sous eux, oscillait lentement avec un bercement monotone, qui endormait leurs pensées. La lumière du couchant dessinait de grandes ombres dans la prairie. Une vapeur rousse flottait sur les arbres ; toutes les odeurs des champs, roulant pêle-mêle dans le courant d’air vif qui passait sur le fleuve, apportaient à leurs sens une sorte de griserie ; de toutes ces choses, montait une volupté molle et défaillante, un frisson de désir, irritant et fugace, qui voltigeait partout sans se poser nulle part. Ils ne se parlèrent plus, le cœur gonflé d’émotions. Le soleil, réverbéré sur les eaux, faisait courir le long des murs des moires chatoyantes. Au-dessus de leurs têtes, c’était comme un grand papillon lumineux, dont les ailes palpitaient. Tout à coup il sentit contre sa joue le frôlement de la joue de Thérèse. Il la prit dans ses bras et but longuement à ses lèvres, l’oubli, la volupté, le désir profond comme la mort. Puis un brusque sursaut les jeta l’un sur l’autre, et il l’emporta dans l’ombre. Des clartés pourpres flottèrent parmi les joncs. On n’entendait plus que le cri de la fauvette des roseaux, un cri rauque, qui montait dans le soir comme un chant de crapaud. Ils se retrouvèrent, tous les soirs. Blottie au coin d’un mur, obstrué de sureaux et de vignes vierges retombantes, elle l’attendait anxieusement, guettant le bruit de ses pas. Quand il arrivait, elle tombait dans ses bras avec un tel élan de passion, un tel abandon de toute sa personne, qu’il en était attendri. Elle lui répétait chaque fois qu’elle se traînait le long des jours, sans avoir de goût à rien, et qu’elle commençait à revivre, au moment où elle le revoyait. Je t’ai en moi, tu es tout pour moi, je t’aime plus que tout au monde. Ils montèrent dans les petits sentiers qui grimpent à travers les vignes, allant parfois jusqu’à mi-côte, cherchant des refuges, dans les cabanes de pierre, que les vignerons construisent au milieu des enclos. Le fleuve lourd des ténèbres s’épaississait autour d’eux ; les coups du marteau-pilon ébranlaient les vieux monts, jusque dans leurs assises. D’autres fois ils traversaient la prairie à pas furtifs, trouvant dans les roseaux des cachettes dont ils avaient le secret. Un souffle humide, leur montant au visage, les avertissait du voisinage du fleuve. D’étranges phosphorescences, qui les effrayaient, s’allumèrent au tronc pourri des vieux saules. C’est ainsi qu’ils semèrent dans toute la contrée des souvenirs d’amour. Des places, où l’herbe était foulée, leur donnaient un choc au cœur, quand ils les revoyaient dans le grand jour. Loin de les rassasier, la possession les attacha plus étroitement, de jour en jour. Leurs êtres façonnés par la volupté, et toujours plus vibrants, comme des instruments travaillés par des sons, leur donnaient l’illusion d’être fondus l’un dans l’autre. Quand il fallait se séparer, c’était un arrachement de leurs personnes, par où saignaient en eux des fibres inconnues. Certaines nuits orageuses et lourdes, le ciel flambait d’éclairs de chaleur qui incendiaient à l’horizon des amoncellements de nuages noirs. Des campagnes venaient des souffles embrasés, qu’on eût dit sortis de la gueule d’un four. Ces soirs-là, ils connurent si puissamment le frisson de la volupté, qu’elle leur devint une souffrance. Un soir, Pierre fit allusion à son prochain départ. Elle eut une clameur si navrée, que Pierre stupéfait ne trouva plus rien à lui dire ; elle s’abattit sur sa poitrine, tandis qu’il sentait de grosses larmes chaudes qui roulaient sur ses mains. Puis elle resta longtemps, couchée sur les genoux de Pierre, immobile et comme morte ; seulement, de temps à autre, un frisson de douleur traversait tout son corps, et la faisait claquer des dents. Pierre, tout soucieux, regardait la fuite monotone des eaux au fond des ténèbres. La belle fille était devenue une créature d’amour dont le corps, par ses lassitudes et ses inflexions molles, révélait l’habitude de la volupté. Ses lèvres mordues par les baisers avaient l’éclat d’une pourpre vivante. Ses larges yeux, entourés de cernes bleuâtres, s’emplissaient d’une flamme ; toute sa chair meurtrie avait la maturité savoureuse d’un fruit d’automne qui fait ployer la branche, et semble prêt à rouler sur le sol. Quand elle se promenait au bras de Pierre, les soirs de bal, elle avait une mollesse d’allure, un abandon voluptueux de la taille, qui en disaient long. Les hommes rôdaient autour d’elle avec des mines allumées, et Pierre, chatouillé au fond de son orgueil, jouissait puissamment de la brutalité de ces hommages. Elle passait, ayant l’air de ne rien apercevoir. Elle l’aimait comme un chien aime son maître, avec un don absolu de sa personne, le suivant des yeux, dès qu’il s’éloignait, et le couvant d’un regard fidèle. Quand il parlait, elle remuait les lèvres, ayant l’air de boire ses paroles. Si fort était le lien qui les unissait, qu’ils en arrivaient, par une sorte de mystérieux échange, à avoir des gestes identiques. Elle, surtout, retrouvait sans y penser des inflexions de voix, des haussements d’épaules, qui lui étaient habituels. Les soirs où ils se retrouvaient dans leurs cachettes, elle aimait se blottir sur ses genoux. Se faisant légère et toute menue dans ses bras, elle avait un chuchotement de paroles tendres, pareil à un ronron de chatte. A ces moments-là, elle se gardait bien de lui demander de rester avec elle ; elle affectait au contraire de parler de son départ inévitable avec une résignation, une tristesse si calme qu’il en était tout ému, pénétré d’un frisson de pitié jusque dans les profondeurs de son égoïsme. Alors il se sentait sans volonté devant ce désespoir, qui se taisait, dans la crainte de lui déplaire, et il était prêt à toutes les lâchetés. Si fine, elle avait très bien remarqué le mouvement de curiosité, dont Pierre était tout frémissant, quand elle lui racontait les voyages de la Reine des eaux, dans les pays étrangers. Comme il lui demandait détails sur détails ! Avec quelle attention il suivait ses récits, visiblement emporté loin du présent, impatient de tout connaître sur les divers usages des pays et des hommes. Alors ses yeux s’ouvraient tout grands, comme ceux d’un enfant à qui l’on raconte des histoires. Sans avoir l’air d’insister, avec une rouerie patiente de femme obstinée dans ses desseins, elle ramenait la conversation à ce sujet préféré. C’est ainsi qu’elle lui apprit que leur chaland avait fait séjour en Alsace, en septembre de l’année précédente, amarré le long d’une des îles verdoyantes, dont la rive du Rhin est toute obstruée. Dans ces villages les grappes blondes du houblon, mêlés à des festons de roses, enguirlandaient le fronton des chalets rustiques. On y fumait du tabac fin dans des pipes de porcelaine, et pour une monnaie de nickel, qui valait à peine un sou, on avait une pinte de bière fraîche, qui moussait doucement dans des pots de grès, sur les tables d’auberge. Les dimanches on s’en allait en carriole vers les vallées des Vosges, dont la ligne bleuâtre ondulait à l’horizon ; des couloirs étroits s’ouvraient entre les roches, tout vibrants du grincement des scieries, et l’on dansait dans l’ombre fraîche, qui tombait des bois de sapins, vers les soirs. Elle lui parlait aussi de son pays à elle, dans le Nord, du côté des Flandres. Elle y revenait si souvent, qu’il croyait voir les gras herbages, clos de palissades, au bord de la mer, où les vaches viennent ruminer à l’heure chaude, dans l’ombre ramassée d’un orme gigantesque. Les moulins à vent, sur les ondulations de la dune, tournaient sans trêve sous les souffles du large, et la plaine, couverte de champs de blés et de betteraves, déroulait au loin son ampleur monotone. Par places aussi s’ouvraient des canaux où l’eau semblait dormir, comme écrasée par le reflet des feuillages. Elle lui parla aussi des soirs de ducasse et du petit port, où relâchaient les vaisseaux venus de tous les coins de la terre, du Brésil et de la Norvège. La grêle futaie des mâts, sans cesse balancés par des houles, rayait le ciel ; les beauprés se penchaient vers le large pour cueillir les souffles errants, et les grandes voiles brunes claquaient. Bras dessus, bras dessous, des marins, qui avaient trop bu, entraient en coup de vent dans les auberges du quai. Ils en ressortaient avec des mouvements de roulis dans les jambes. Sur les dalles ruisselantes, des Anglais dansaient la gigue, tandis que des Allemands chantaient des chœurs à quatre voix, accompagnés des sons d’un accordéon plaintif. Un soir qu’il était venu la retrouver dans le chaland endormi, la porte de la cabine s’ouvrit, laissant passage à une apparition. La lampe de cuivre, suspendue aux solives du plafond, jetait une faible lueur. Elle avait revêtu le costume des filles de son pays. Sa tête brune apparaissait, doucement auréolée par la coiffe de dentelle tuyautée, dont la blancheur neigeuse rayonnait autour de ses traits. Son fichu de pêcheuse entr’ouvert laissait voir la naissance de sa gorge, menue et délicate. Provocante et lointaine, elle se révélait encore plus souple dans la jupe courte, qui découvrait ses chevilles et ses pieds chaussés de sabots claquants. A ses oreilles étaient suspendues de lourdes pendeloques d’or, garnies de cabochons d’émail bleu, qui lui donnaient l’air d’une idole parée. Et quand il la tint serrée contre lui, il crut qu’il possédait tout ce qu’il avait rêvé, au cours de ses heures d’ennui et de décevantes nostalgies. Thérèse maintenant avait perdu toute prudence. L’obsession rivée au plus profond de sa chair, elle passait ses jours au bord de la rivière. Les deux pêcheurs, occupés à leur besogne, voyaient la tête brune surgir des fourrés de ronces, qui s’accrochent au tronc des saules. Immobile et les yeux fixes, elle suivait les mouvements de la barque dérivant sur les eaux. Elle avait toute liberté, en vraie fille de bohème grandie sur les chalands, parmi cette population de mœurs faciles. Et puis le père et la mère Maquet, qui n’étaient pas sans soupçonner quelque chose, lui laissaient les coudées franches, le garçon, somme toute, leur plaisant. Il reçut encore une lettre de Marthe, mais cela ne le toucha point, ne fit surgir en lui aucun remords. Comme elle pesait peu, cette petite fille, résignée à tous les abandons, dont le charme sentimental ne se révélait qu’à la longue, quand il la comparait à cette créature ensorcelante. Il allait ainsi devant lui, en aveugle, sans se rendre compte du chemin parcouru. Une nuit, il attendit Thérèse à l’angle du vieux mur. Quelque part, les heures tombaient lentement d’un clocher perdu dans la nuit, et chacune des vibrations sonores provoquait en lui un sursaut d’épouvante. Il voyait vaguement les formes des chalands accroupis, dormant sur l’eau, pareils à des bêtes échouées le long du fleuve. Les pas d’un promeneur attardé sonnaient dans le village sur le pavé des caniveaux ; alors les chiens aboyaient à bord des bateaux. Il retenait son souffle, épiant les bruits qui palpitent dans la nuit. Ils prenaient à ses sens presque hallucinés, une ampleur terrifiante. Il rentra à l’auberge, hanté de craintes. Quand il fut couché, il ressassa des idées tristes, et finit par tomber dans une agitation de cauchemar, énervante et fugace. Thérèse ne vint pas, le lendemain. Il ne savait plus que supposer. Et c’était en lui une sorte de honte, à se sentir ainsi maîtrisé par cette passion, lui, le beau garçon, habitué à triompher sans conteste. Il ressentait quelque chose d’analogue à l’angoisse du poisson qui a un hameçon accroché au vif de ses entrailles. Le lendemain, il alla rôder auprès de la Reine des eaux. Le bateau avait son aspect de tous les jours, dormant dans la même anse tranquille de la rivière. La mère Maquet étendait la lessive sur des cordes, et le vieux marinier, assis à l’avant, péchait à la ligne dans les remous. Pierre n’osa pas monter sur le chaland. Cette nuit-là, il allait retourner à l’auberge, lassé par une attente vaine, quand Thérèse survint tout à coup, et lui raconta qu’elle avait dû s’absenter pendant ces trois jours, sans avoir eu le temps de le prévenir. Une cousine à elle, mariée à un marinier, qui passait dans les environs et qu’elle avait dû aller voir. Elle parlait longuement, dans sa joie de le retrouver, mais Pierre ne l’écoutait pas. Il ne sentait plus, il ne pensait plus, il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’elle était auprès de lui, et qu’il ne la quitterait jamais. La joue appuyée sur sa poitrine, il écoutait les battements précipités de ce cœur qui était plein de lui. Quand il voulut parler, toute son émotion contenue se faisant jour dans un sanglot, il ne put que lui dire : Écoute, j’ai trop souffert, je ne te quitterai jamais. Eut-elle dans ses yeux noirs cet éclair de triomphe, cette lueur de contentement qui, chez toutes les femmes, se nuance d’un peu de mépris, en présence de l’homme vaincu ? Elle rêvait à des choses lointaines et sa main parcourait la chevelure de Pierre : il ne savait pas si c’était une prise de possession ou une caresse. Les deux pêcheurs s’avancèrent dans l’intérieur des terres. Alors un pays différent se révélait. Ce n’était plus la gaieté ensoleillée des pampres, revêtant le flanc des coteaux d’une belle couleur d’émeraude, ni les toits de tuiles rouges, tranchant sur le feuillage des vergers. Les coteaux s’aplanissant et coulant vers l’horizon dans une fuite bleuâtre, un pays plat s’étendait à perte de vue, un pays de maigres cultures où des champs de luzerne alternaient avec des carrés de betteraves. La moisson terminée, les tiges des avoines et des blés revêtaient le sol d’une toison hérissée. Ce fut, cette fois, la Lorraine ingrate, celle dont la nudité revêt aux yeux habitués un âpre accent de misère et de sauvage poésie, celle qui ne lasse pas avec ses landes pierreuses, ses maigres friches, ses peupliers grêles rangés en lignes parallèles, ondulant à l’horizon. Les villages ressemblaient à cette terre, étant nus et pauvres comme elle. On y respirait partout un air de désolation et de détresse. Où étaient les villages de vignerons avec leurs maisons propres, leurs fenêtres garnies de treilles, leurs jardinets clos de haies vives où montent des poiriers en quenouille et des pommiers à haut vent ? Ici, de grandes bâtisses qui ressemblaient à des prisons ou à des casernes. Des gerbières s’ouvraient, laissant passer des monceaux de paille sèche ; des chats maigres y rôdaient, poussant des miaulements lamentables, le sol des rues désertes, où stagnaient des flaques de purin, était piétiné et défoncé par les troupeaux, allant à l’abreuvoir. Les deux pêcheurs abordaient, cherchant une auberge pour y casser une croûte. Tous les habitants étant partis aux champs, un grand silence tombe, par les après-midi, dans les rues désertes. A peine virent-ils un vieux assis devant sa porte, et chauffant ses rhumatismes au soleil. Quand les deux hommes passèrent, il leva lentement ses yeux ternes, aux prunelles vitreuses, et ses mains allaient et venaient sur ses genoux, agitées d’un tremblement sénile, cherchant la tiédeur des derniers rayons, la seule joie qui reste aux pauvres vieux, et qui les console. La navigation était dure dans ce ruisseau ; il fallait franchir des bancs de sable où la barque s’enlizait. Alors Pierre sautait à l’eau et il halait la barque jusqu’au moment où on était sorti du mauvais passage. A la longue, cela vous épuisait, ces bains dans l’eau courante. On achevait de souper, ce soir-là, sur le pont de la Reine des La table mise à l’arrière, à l’endroit où les poutres de la membrure viennent s’implanter dans la travée de l’étambot, la voile brune, étendue sur le mât, formait une tente qui, pendant le jour, protégeait ce coin des ardeurs du soleil. Le chargement de la Reine des eaux était terminé ; les pièces de chêne équarries exhalaient dans le vent cette odeur forte, qui emplit les poumons, et fait rêver des clairières où gisent les arbres abattus. A l’arrière, le fleuve fuyait sous une lumière bleue, infiniment transparente ; les pourpres du couchant flottant à la surface des eaux mêlaient leur splendeur immobile au frémissement continu des herbes fluviales. Une paix infinie descendait sur ce village. On soupait aussi à bord des autres chalands. Les souffles du vent plus fort faisaient rougeoyer les braises des petits fourneaux, où cuisaient des nourritures. Parfois un charbon, tombant dans l’eau, s’y éteignait avec un long grésillement. Depuis quelque temps, on devenait plus familier avec lui à bord de la Reine des eaux. Une sorte d’intimité était née, qui avait grandi avec le temps, sans que la fille eût l’air d’y entrer pour rien. Les vieux ne se gênaient plus devant lui, parlant de leurs petites affaires, le considérant comme quelqu’un de la famille. Il avait même une certaine aisance dans ce logis ; il savait la place des menus objets de cuisine, et quand on oubliait de mettre la cuiller à pot sur la table, il allait la chercher dans le tiroir, où on la serrait d’ordinaire, comme s’il eût fait là une chose toute naturelle. Alors Thérèse souriait, de ce sourire étrange qui lui était habituel. La mère Maquet avait posé sur la table un saladier de fromage blanc, dont la masse nageait dans un flot de crème. Le vieux marinier versa du vin à la ronde, penchant le litre, à bras tendu, au bord des verres ; puis il se mit à fumer sa pipe, ayant tassé le tabac dans le fourneau de terre à coups de pouce lents et méthodiques. Son corps musculeux et trapu, écroulé sur sa chaise, exprimait la béate satisfaction, le contentement de l’animal qui se repose. La mère Maquet rangea la vaisselle du souper. Thérèse, assise le long du bordage, alluma une lampe et se mit à travailler à un de ces ouvrages de femme compliqués, dont le lent achèvement, poursuivi pendant des années, berce de sa monotonie le mouvement de leurs pensées. De grands éphémères blancs, au corps transparent et mou, aux ailes floconneuses venaient tourbillonner autour de la lampe. Ils tombaient comme une neige vivante, agitée d’une palpitation de vie innombrable. Quand leurs ailes avaient touché le verre brûlant, ils s’y engluaient soudain, et d’autres, tombant dans la flamme, entassaient sur la mèche leurs cadavres microscopiques, et la faisaient charbonner. C’était l’heure où l’on cause, les coudes sur la table, dans le bien-être des digestions commencées. Depuis quelque temps une finasserie contenue allumait les yeux du vieux Maquet, faisait battre ses paupières, plissait ses lèvres minces. Il avait un clignement complice à l’adresse de sa fille, comme pour lui faire signe de prendre patience. Comme ça, fit-il, c’est entendu, vous venez avec nous ? Il avait eu beau se familiariser avec cette pensée : au moment de prendre une décision, il hésitait. Thérèse leva la tête, l’aiguille immobilisée à ses doigts, et ses yeux noirs prirent un air de supplication muette. Le sourire étrange flotta autour de ses lèvres, ce sourire fait de tranquille fierté qui, s’adoucissant parfois, promettait des choses vagues, infiniment tendres. Faudra voir à se décider bientôt. Le chargement du bateau est prêt, et si mon offre ne vous convient pas, on verrait à s’adresser ailleurs. Et Pierre se décida tout à coup, pour s’enlever le temps de la réflexion. Alors le vieux devint subitement loquace, comme si la contrainte s’était levée, qui pesait sur ses paroles, les faisait rares et précautionneuses. Il parlait, il parlait, tourné vers sa fille, qui s’était penchée à nouveau sur son ouvrage. V’là qu’est dit, fit-il, en manière de conclusion, et faudrait voir à ne pas s’dédire. On ne fait ni une ni deux, et chose arrangée doit tenir bon. On ne sera pas regardant sur les gages, et plus tard on verra à faire d’autres arrangements, si l’existence ne vous déplaît pas. Il avait un hochement de tête, comme pour approuver des combinaisons, qu’il édifiait à part lui. Je m’disais aussi : v’là un garçon rangé et travailleur qui ferait bien not’affaire. Ça vaut de l’or, des hommes comme ça. vous en aurez du bon temps avec nous, au lieu de crever d’faim, dans vot’ pays de misère. La vieille intervint de sa voix aigre, où elle s’efforçait, mais vainement, de mettre en l’honneur de Pierre des inflexions de tendresse. Te v’là content, mon pauv’ vieux. Ça ne pouvait pas durer, vu qu’t’étais devenu trop cassé, pour le service du bateau. Ça m’faisait gros cœur de voir la Reine des eaux, pas soignée comme il fallait. Elle insistait sur la déchéance physique du vieux, soulignait les tares de la sénilité, avec une crudité de termes, comme font les gens du peuple, pour qui la délicatesse des sentiments est un luxe inutile. Puis elle descendit dans la cuisine du bateau, et elle remonta une vieille bouteille d’eau-de-vie de marc. On choqua les verres et tout le monde but avec recueillement, comme pour sceller un contrat et fonder une alliance. Le vieux marinier retourna le verre vide sur sa main, pour recueillir les dernières gouttes, puis il se frotta les paumes avec un air de satisfaction : Ça conserve le corps, dit-il, et ça fait vivre longtemps. Puis les deux vieux allèrent se coucher, et l’on entendit bientôt leur ronflement sonore, qui traversait les cloisons, et le bateau oscillait lentement, comme gagné, lui aussi, par ces bruits de sommeil. Enlacés à l’avant, Thérèse et Pierre échangeaient des tendresses. Elle le sentait encore effaré par cette détermination soudaine, et pour le calmer, redoublait d’attentions. Ils regardaient sans la voir la fuite des eaux, glissant au fond des ténèbres. Sur le bateau, sur la prairie, sur la rivière, quelque chose planait de vague, de délicieux, d’irrésistible, comme l’approche de grands bonheurs. Le lendemain, qui était un dimanche, ils devaient monter jusqu’au fort, bâti sur la côte de Pont-Saint-Vincent. Ils allaient voir un cousin de Thérèse, qui y faisait son service comme artilleur de forteresse. Le matin s’éveillait dans la lumière et la rosée. Un croissant de lune, mince comme un fil, pâlissait et se fondait peu à peu dans la splendeur du jour. Pierre attendait, assis sur un paquet de cordages ; il avait grand air dans ses vêtements de cérémonie, où l’on voyait encore la trace de quelques plis ; la fille allait et venait dans l’affairement de ses préparatifs ; un éclat de lumière blonde courait sur ses bras nus. Le père Maquet lavait le pont à grande eau, puisant dans le fleuve avec un seau attaché à un bout de filin. Il frottait à tour de bras, s’arrêtant par instants pour essuyer son front, ruisselant de sueur. Avec les femmes et tous leurs affutiaux, on ne sait jamais quand on part. Les deux vieux assistaient à ce départ, comme à un événement considérable. Ragaillardis, ils se regardaient avec des demi-sourires et des mines satisfaites, et Pierre, qui sentait leur regard dans son dos, entendit la vieille disant à son mari : Ça fait un beau couple tout de même ! Puis ils furent seuls, enivrés d’eux-mêmes, dans la joie naissante du jour. Les champs trempés de rosée s’allumaient de clartés errantes. Une pièce d’avoine, qu’on n’avait pas encore moissonnée, était un fouillis de graines blondes, où scintillaient des gouttes d’eau. Les scabieuses de velours pâle et les mélilots dorés se redressaient, vivifiés par les eaux nocturnes. Ils traversèrent le petit village accroché au flanc de la côte. Les rues étaient balayées par les sons grêles d’une cloche, sonnant le premier coup de la messe. Sur le devant des maisons, dejeunes gars se tenaient, graves et cérémonieux, vêtus de leurs habits de dimanche, et des petites filles, aux figures joufflues, avaient leurs boucles blondes enchevêtrées de papillotes. Le sentier devint abrupt et rocailleux : ils montaient sans peine, rafraîchis par l’air vif. Un rapprochement involontaire se fit dans l’esprit de Pierre, entre cette course matinale et ses promenades avec Marthe, quand ils allaient inviter leurs parents aux noces prochaines. A la pensée qu’il s’était évadé de ce passé maussade, une joie puissante l’envahit et sa poitrine se gonfla, aspirant l’air des sommets et les grands souffles aventureux. Comme la vie s’ouvrait large devant lui, aux côtés de cette créature splendide, qui était déjà sa femme de chair, dont la possession ne le lasserait jamais ! Comme il avait eu raison d’écouter les regrets inavoués, les instincts blottis dans son cœur, qui lui donnaient le dégoût de cette existence casanière, avant même de l’avoir vécue. Emporté d’un élan de reconnaissance, il se tourna vers Thérèse et lui tendit les bras. Ils s’aimaient tellement que les moindres gestes prenaient entre eux une signification. Les menus soins dont il l’entourait par galanterie, un caillou qu’il écartait du sentier, une branche d’arbre qu’il détournait sur son passage, tout cela enveloppait Thérèse d’une affection. Une pluie d’or, tombant à travers les branches, criblait l’ombre glacée des noyers. De chaudes lueurs couraient sur le gazon fin et mordoraient les mousses. Ces clartés mouvantes noyant les traits de Thérèse, elle lui apparut plus désirable encore, dans la blouse de soie écrue, qui moulait sa taille. Une large ombrelle de mousseline blanche mettait sur son teint ambré une ombre doucement tamisée. La montée devint plus rude et Thérèse soufflait, toute rose de cette course en plein air. Ils se laissèrent tomber au pied d’un pommier et tout de suite ils se prirent les mains. Un charme profond et tendre émanait des grands arbres, debout dans la lumière. A leurs pieds coulait une pièce de trèfle incarnat, où de gros bourdons bleus erraient, animant les rais de soleil de la vibration chantante de leurs ailes. Du fond des vergers ombreux s’exhala une odeur de mirabelle, délicate et fine, qu’ils respirèrent avec ivresse. Alors ils firent des projets d’avenir. Quand ils seraient mariés, dans quelques mois, ils se permettraient, les dimanches, des escapades en plein air, par des journées pareilles à celle-là. Une source coulait à deux pas, un mince filet d’eau tombant d’un conduit de bois. Il fit un creux de ses paumes rapprochées et Thérèse put étancher sa soif. Quand ce fut son tour, il lui mangea les poignets et les mains de baisers rapides. Rieuse, elle lui jeta de l’eau à la figure. Enfin ils débouchèrent sur le plateau. De cette hauteur, on la voyait presque tout entière, cette terre lorraine. Alors elle s’imprégnait de lumière, se pénétrait de chaleur, si douce au sortir des hivers de glace. De là-haut, on la voyait très bien, déroulant ses flancs avec une ampleur puissante, comme si elle prenait plaisir à s’étendre et à s’étirer sous la caresse fécondante de l’astre. Et tout ce qui montre sa vieillesse, tout ce qui est si lamentable par les jours de pluie, les calcaires blancs qui trouent le maigre sol, les roches moussues où suintent des traînées d’humidités verdâtres, tous ces vieux ossements de la terre, éclaboussés de soleil, vibraient, vivaient, flottaient dans une montée d’air chaud. L’horizon lointain, dont la ligne tremblait, semblait se relever comme les bords d’une coupe immense, pour contenir toute cette joie de la lumière, cet or profond qui ruisselait du ciel. Les tronçons de la forêt de Haye, vus de cette hauteur, avaient l’air de se rejoindre. Les bois de hêtres et de chênes géants n’étaient plus qu’une rude toison, qui avait poussé sur les flancs de la terre. Dans les parties cultivées, des champs entiers de coquelicots semblaient arrosés de sang, une pourpre chaude qui aurait jailli du sol. Les hauts promontoires du val, les falaises qui se dressent au bord des eaux, comme des choses éternellement vigilantes, dormaient dans un recueillement sans fin. A des tournants, la rivière apparaissait, sous un frémissement de soleil, coupée de la traînée blanche des barrages dont on n’entendait pas la voix. Midi sonna, le ciel bleu pâlit, devint tout blanc sous la flambée des rayons. Rien ne bougeait : les pierres des premiers plans rongées de mousses, les feuilles fines des coudriers, les brins d’herbe d’où montait un chant confus d’insectes, pareil à la vibration monotone de la lumière. Puis de grands coups de vent passèrent, venus de l’horizon, pareils à la respiration d’une poitrine géante, éveillant les choses éternelles, les roches, les champs, les bois, dont les masses roulèrent confusément. Apportant les odeurs des champs exaspérés par le soleil, l’odeur des fleurs qui ne durent qu’un jour et celles des arbres qui vivent des siècles, le vent les mêlait, les froissait, les éparpillait en lambeaux dans le vide immense, où des buses, dans leur vol planant, décrivaient lentement de grands cercles. Des cloches sonnèrent à la fois, dans tous les replis du sol. Les unes grêles, au son fêlé, répétant les mêmes notes de leurs voix chevrotantes, semblaient le radotage de vieux tombés en enfance ; d’autres, cuivrées, jetaient dans le vide un ouragan sonore qui balayait le plateau lorrain. D’autres sons encore montaient le long des parois verticales de la vallée, comme du fond d’un puits, éveillant des échos. On eût dit que toute cette musique, qui grandissait parfois dans les bouffées du vent et parfois s’éteignait, était l’âme ardente des champs, qui se révélait, dans le soleil. Un planton montait la garde à l’entrée du fort. A travers le dédale des cours de maçonnerie et de couloirs obscurs, il conduisit les jeunes gens jusqu’à la chambrée, où logeait le cousin de Thérèse. Ils regardaient curieusement ce spectacle nouveau pour eux. Des rayons de soleil oblique glissaient au fond des cours, et très haut au-dessus de leurs têtes, les talus couverts d’herbes étaient parcourus d’un frisson lumineux sous le vent. Des bourgerons et des pantalons de treillis, séchant au soleil, se balançaient dans le vide, comme des formes ridicules. Devant chaque fenêtre étaient empilés des monceaux de rails de fer, qu’on devait glisser dans des encoches toutes préparées, en cas d’alerte, pour cuirasser les chambrées et les garantir des éclats d’obus. Une vague sensation de malaise et d’étouffement pesait sur les visiteurs et faisait leurs paroles plus rares, comme s’ils se sentaient oppressés par le poids des voûtes bétonnées, par les assises formidables des moellons cimentés, formant un caillou gigantesque dont la masse devait résister à tous les chocs. Des hommes, assis à des fenêtres, raccommodaient des vêtements ; un linot dans une cage faisait entendre un chant de prisonnier, léger et plaintif. Justement le cousin n’était pas dans la chambrée. Un soldat, qui nettoyait un râtelier d’armes, répondit au planton qu’on le trouverait sûrement à la cantine On s’y rendit ; la porte entr’ouverte, il vint au-devant de Thérèse et lui sauta au cou. C’était une espèce de géant roux, aux cheveux plantés droit sur le crâne, aux pieds et aux mains monstrueux, et qui avait dans tout son corps cette gaucherie particulière aux êtres démesurés. Ses grands traits placides étaient marqués de petite vérole. Thérèse lui présenta Pierre comme son fiancé, et quand elle l’eut mis au courant de ce qui se passait à bord de la Reine des eaux, il les installa à la table où il buvait, et leur dit d’attendre quelques minutes : le temps d’aller faire part à quelques copains, venus comme lui de leur village, de cette bonne visite. Cette cantine était une grande pièce, aux murs enduits de peinture brillante, qui s’écaillait par endroits. Des enluminures grossières, représentant des scènes de la vie militaire, égayaient de leurs tons criards la nudité des murailles. Une fraîcheur de cave vous saisissait aux épaules et mettait sur la peau un frisson, au sortir du grand soleil. Un bruit intrigua les deux jeunes gens, clair et monotone comme un chantonnement de source. Le cantinier qui, les bras retroussés devant son fourneau, surveillait la cuisson d’une vague ratatouille, expliqua que ce bruit était produit par les filtrations des eaux, qui, traversant les talus de terre, venaient ruisseler sur le plafond de la salle. On avait même dû le revêtir d’une enveloppe de zinc pour protéger les hommes contre les douches continuelles. Il ajouta que c’était la même chose, du côté du nord, dans les chambrées où s’entassaient des soldats. Puis il conclut rageusement, brandissant ses pincettes d’un air de menace : On n’y foutrait pas des cochons. Mais c’est bien bon pour loger des hommes ! On sentait maintenant, dans l’air lourd de cette journée de chaleur, passer quelque chose comme un imperceptible frisson glacé, la caresse de ce souffle froid, qui plaisait au premier abord, et devenait à la longue pénétrant comme une morsure. Mais les Flamands étaient entrés, et quand le tumulte des embrassades et des compliments se fut calmé, tout le monde s’attabla et se mit à boire. Ils étaient quatre, aux carrures terribles, un peu moins grands et moins larges d’épaules que le cousin, ayant, eux aussi, cet air placide de géant et cette gravité calme. Heureux de se retrouver, ils se mirent à parler le patois de leur pays, une langue rauque hérissée de mots bizarres. Puis ils demandèrent à la jeune fille des nouvelles du pays qu’elle venait de quitter, s’informant des mariages et des enterrements, comme si c’étaient les seuls événements habituels du village. Ils se mirent à vanter la force surprenante du cousin, trouvant des termes drôles pour peindre la stupéfaction des Lorrains nerveux au milieu desquels ils étaient transplantés, à la vue de ses tours de force. Ils racontèrent l’ahurissement du capitaine, quand il avait fallu habiller le grand corps, à qui rien n’allait des vêtements préparés d’avance. Les godillots surtout, pareils à des péniches, qu’il avait fallu fabriquer chez le maître bottier de la ville, et qu’on avait exposés à la devanture, comme des monuments destinés à ébahir les gens qui passaient. Ces jours derniers, comme on les avait employés à transporter les obus du 220, un mortier de siège dont le projectile pesait dans les cent kilogrammes et était haut d’un mètre, ils s’étaient mis deux hommes après chaque obus. Mais la tâche n’était pas commode et ils se prenaient les doigts à rouler les morceaux d’acier sur les piles ; alors le cousin, prenant bravement son parti, s’était mis à coltiner son obus, sans s’occuper des autres. Le bonhomme s’appuyait d’un seul coup les cent kilos, qu’il portait dans ses bras, comme une nourrice porte un mioche ! Et il leur avait proposé de faire l’ouvrage à lui tout seul. Fallait voir la gueule du vieux, c’est ainsi qu’ils appelaient le capitaine, quand il était entré dans l’abri et qu’il avait vu le tableau ! Il n’en revenait pas, et du coup, il avait été chercher tous les officiers de la batterie ; le soir, le veinard de cousin avait eu un supplément de rata et une double ration d’eau-de-vie. Tous, empruntant un terme à l’argot parisien, concluaient que pour un homme costaud, c’en était un. Et ce disant, ils lui assénaient ces horions tendres, ces bourrades affectueuses qui sont pour les simples des marques de tendresse. Lui pétrissant les biceps et lui martelant les omoplates, ils faisaient sonner sous leurs poings ses muscles élastiques. Lui, modeste, se dérobait à l’ovation, savourait les coups à l’égal des compliments, dandinait gauchement son grand corps. Pierre, qui avait fait quelques mois de service, dans la ligne, comme soutien de famille, n’osa pas en parler, se jugeant trop inférieur. Ils félicitèrent Thérèse de son choix, le jeune homme leur plaisant par son air de franchise Le cousin, qui était de la classe, promit d’aller danser à leurs noces ; les autres qui ne partaient pas, se turent, regardant d’un air gêné sous la table, comme pour chercher quelque chose. On les interrogea sur leur vie. Alors ils se mirent à raconter des histoires lugubres, étranges et tristes, des soirs de garde par les nuits pluvieuses d’automne, au coin des redoutes isolées, dans la houlée furieuse des vents et le son de la pluie criblant les feuilles mortes. C’étaient des récits de sentinelles surprises, qu’on retrouvait le lendemain, écroulées dans leurs guérites, avec un couteau fiché entre les omoplates, et des espions qui rôdaient, insaisissables, vêtus comme des travailleurs des champs et des marchands de cochons, et si bien déguisés, que tout le monde s’y laissait prendre. Une ombre froide flotta dans la cantine, tandis que le chantonnement des eaux souterraines parut grandir. Les quatre Flamands accompagnèrent les jeunes gens jusqu’à l’avancée du fort, et de loin faisant à Thérèse un signe d’adieu, ils la regardaient tristement s’éloigner, comme si elle emportait avec elle quelque chose de doux et de fort, qu’elle avait dans les plis de sa robe, dans ses gestes et dans son langage, un peu du cher pays natal, où les moulins à vent tournent sur le sommet des dunes arrondies. La Reine des eaux devait partir dans trois jours. Pierre avait tergiversé jusqu’à ce moment, n’osant faire part à son père de ses projets. Depuis qu’il savait qu’il allait le quitter, Dominique lui apparaissait plus cassé et plus misérable. Il s’attendrissait devant ce vieux tremblant qui l’observait avec défiance, ayant l’air de se douter de quelque chose. Mais il se fortifiait dans sa résolution, son égoïsme lui faisant trouver des raisons pour la justifier. D’abord ce départ n’était pas définitif, et la Reine des eaux reviendrait souvent dans ces parages ; et puis, qui sait, si tout marchait bien, il pourrait aider le vieux, payer ses dettes, et l’emmener là-bas, dans le pays plantureux, où le vieux aurait sa maison et fumerait sa pipe, en arrosant ses salades. Mais il fallait parler, se décider, car le moment pressait. Justement ils achevaient de manger leur soupe, assis dans l’ombre transparente d’un frêne. Ayant fermé son couteau, le vieux poussa un soupir de satisfaction, et les yeux perdus dans la douceur bleuâtre des lointains, il se mit à vanter le repos du chez soi, après une campagne de pêche aussi fatigante. Il parlait lentement, jetant par moments du côté de Pierre un coup d’œil méfiant et perspicace. Alors Pierre, avec toutes sortes de précautions, lui fit observer qu’il serait préférable de gagner de l’argent, pendant l’hiver. Justement une belle occasion se présentait : un plus malin saurait en profiter. Le vieux, pris d’appréhension, lui demanda des explications d’une voix bégayante. Oui, un bateau allait partir et on lui avait fait des propositions... Alors le vieux éclata tout d’un coup : Me prends-tu pour un imbécile et crois-tu que je ne sache pas ce que parler veut dire ? Comme si ton manège n’a pas trop duré. Les premiers temps, je n’ai trop rien dit ; il faut bien que jeunesse se passe : mon coq est lâché, gardez vos poules. Mais voilà que tu t’amouraches d’une gueuse et que tu veux la suivre, comme si un honnête garçon n’avait pas de honte à s’encanailler pareillement ! Il se montait peu à peu, ayant à dire trop de choses qu’il avait dû refouler en lui, au cours des semaines. Il criait si fort, que la voix se cassait dans sa gorge et que des faucheurs, qui coupaient du regain dans un pré, levèrent curieusement la tête. Pierre ne dit rien, baissa la tête sous l’averse des remontrances, en fils qui a grandi dans le respect de ses parents. Pourtant sa moustache tremblait ; une lueur mauvaise s’allumait dans ses yeux. Alors secouant la tête avecc une lenteur obstinée, un sang-froid trompeur qui s’efforçait de rester calme, il dit qu’il avait réfléchi, qu’il était décidé et qu’il épouserait la fille. Du coup, le vieux se fit ironique et méprisant : Espèce de Jean-Jean, fit-il à voix basse, mais des femmes comme ça, on n’a qu’à frapper du pied au coin des bornes, pour qu’il en vienne des douzaines. Elle s’entend à enjôler les hommes et elle n’est pas à son coup d’essai, pour sûr. Faut pas être fier tout de même, pour se contenter des restes des chemineaux et des camps volants, qui roulent le long du canal. Épouse-la, si le cœur t’en dit, mon pauvre Pierre : trompé avant, trompé après, t’es bien assez jobard pour faire un cocu. Le vieux ne mâchait pas les mots, crachant son mépris, éclaboussant cette passion d’une volée de boue. S’approchant du père, il lui parla dans les yeux, les poings serrés : Taisez-vous, père, taisez-vous, que je vous dis, ça finirait mal ! Du coup, le vieux bondit, toute sa face maigre tiraillée et tordue par la rage : Mauvais gueux, mauvais fils, qui oses menacer son père ! Puis toute sa colère tomba dans un revirement soudain, et il supplia son fils, d’une voix mouillée d’attendrissement : Reste, mon fî, reste avec ton père qui n’a plus que toi. Pense à la brave femme que tu vas retrouver. Comme si on ne sera pas mieux, à vivre tous ensemble, au lieu d’aller vagabonder sur les grands chemins. Pierre l’écouta impassible, buté dans son refus, gardant toujours la même froideur calme, muette, insensible. Alors le vieux leva la main dans un geste solennel, plein d’une sorte d’emphase, et il déclara : que je ne te revoie plus ! Puis il tourna les talons et, suivant le sentier, regagna la barque amarrée sous les saules. Pierre le regarda partir, se contentant de hausser les épaules. Le soir même, ayant transporté son petit bagage plié dans une serviette, il s’installa à bord de la Reine des eaux. Les deux jours qui suivirent, le vieux affecta de passer le long du chaland, quand il allait à la pêche. Il marchait, portant la hotte d’osier dont le balancement accentuait la lenteur cassée de sa démarche, et son dos courbé avait une expression d’énergie indomptable. Pierre détournait la tête quand il passait. Il pouvait être cinq heures de l’après-midi, quand on largua l’amarre de la Reine des eaux, tout étant prêt pour le départ. Une fraîcheur de brise mourante tombait sur la rivière, mettant dans la voile brune des claquements sonores, plissant la surface du flot d’un frémissement de petites vagues. Le lourd chaland se mouvait avec lenteur, comme s’il eût abandonné à regret la petite anse où il avait dormi sur l’eau, pendant de longs jours. Puis, envahi par la vie fuyante du flot, il glissa doucement, il accéléra sa marche, il partit dans les remous. A l’entrée du canal, on attela les deux forts percherons, nourris d’avoine. Ils s’ébrouaient, piaffaient, ne tenaient pas en place, dans une impatience de dépenser leurs forces, après des jours passés dans l’écurie flottante. Leurs flancs étaient ceints d’une résille de ficelle pour les garantir des taons, qui rôdent sur les eaux dormantes ; chaque mouvement faisait tinter les sonnailles attachées à leurs colliers de laine bleue, et le clair carillon s’envolait sous les petits ormeaux du chemin de halage. Le père Maquet criait, jurait, tournait autour d’eux, le fouet à la main. Puis le chaland se mit à glisser sur l’eau, la corde s’enfonçait, ressortait, fouettant le flot, et coulait doucement le long de la berge, en inclinant les panaches soyeux des roseaux. Debout au gouvernail, les sens tendus et frémissants, Pierre respirait avec une ivresse confuse toutes les joies de cette vie nouvelle. Assise sur un pliant auprès de lui, et travaillant à son éternel ouvrage de tapisserie, Thérèse le regardait de temps à autre, avec son sourire étrange. Derrière eux la vallée s’estompait, se noyait dans la brume des soirs. On ne voyait plus que la côte de vignes, dont l’ombre verdâtre montait dans le ciel. Un vague remords étreignit le cœur de Pierre et, comme il se retournait, il ne vit plus tout au loin que la fuite indécise des saules, qui marquaient dans la prairie le cours de la rivière. La maison était toujours là, au bord de la route, seulement un peu plus affaissée sous le poids de sa toiture, offrant aux vents desséchants et aux pluies sa façade ventrue, maculée de traînées grisâtres, où s’ouvraient des lézardes, pareilles à des blessures. La borne adossée à l’angle du mur pour le garantir du choc des voitures qui passaient, était un peu plus rongée de mousse et, dans la treille jaunie qui garnissait la fenêtre, quelques feuilles desséchées frissonnaient. Et l’immense douleur qui pesait sur l’âme du vieux, depuis que Pierre était parti, s’allégea un peu, faisant place à une sorte de satisfaction triste, quand il revit le coin de terre où il avait vécu. Mais une vision soudaine, effrayante comme une hallucination, lui montra Pierre tout enfant, alors qu’il courait dans le jardin, cognant sa tête aux branches basses des pruniers. La vue des arbres et des murs familiers lui emplit le cœur d une nouvelle amertume. Le vieux Guillaume s’empressa, tandis que le toc-toc de sa jambe de bois sonnait dans le silence de la cuisine. Il n’osait pas interroger Dominique, lui demander pourquoi Pierre n’était pas de retour ; il soupçonnait, à son affaissement, qu’il s’était passé quelque chose. Soudain on entendit grincer la barrière de bois qui fermait le jardinet, le gravier des allées cria sous des pas légers, et Marthe parut, rieuse de plaisir, toute rose et toute essoufflée par sa course, car elle avait aperçu la silhouette du vieux pécheur, longeant les buissons d’aubépine. Une stupeur la prit à la vue des deux vieillards silencieux. Si lamentable était l’attitude de Dominique, qu’elle devina aussitôt qu’un grand malheur était arrivé. Le vieux eut un accès de franchise brutale, estimant sans doute qu’il avait assez longtemps porté ce fardeau de douleur à lui tout seul : Le gueux est parti avec une fille des bateaux. Je ne veux plus en entendre parler... Il n’avait pas achevé sa phrase, qu’il la regrettait déjà. Il voulut courir après elle, la rattraper, lui dire quelques bonnes paroles, mais elle était déjà au bas de la côte. Elle ne savait plus rien, elle ne sentait rien, elle ne voyait rien, n’ayant plus rien en elle de vivant que cette affreuse certitude, que le déchirement de cette douleur, qui d’instant en instant devenait plus lancinant et plus exaspéré. Dans un affolement de tout son être, elle se mit à fuir devant elle, au hasard des chemins, talonnée par la douloureuse obsession qui, derrière elle, se dressait, hurlante. Elle fuyait comme une bête qui se sent frappée à mort, au hasard des chemins pierreux, et parfois, toute égarée, prenait des raccourcis dans les friches et les landes incultes. Elle ne sentait pas la morsure des ronces qui faisaient saigner sa chair et, quand elle mettait le pied au creux des sillons, elle trébuchait et chancelait, comme une personne ivre. Alors elle portait la main à ses tempes et, jetant autour d’elle un regard de dément, elle répétait machinalement : Que faire ? Un coin, elle cherchait un coin d’ombre, pour se blottir dans les feuilles sèches et y mourir longuement. Des paysans qui passaient dans un sentier, et s’apprêtaient à lui dire le bonjour habituel, s’arrêtèrent interdits, à l’aspect de son visage convulsé, de sa face morte et douloureuse. Et ils tournèrent la tête, la suivant curieusement des yeux, se demandant ce qui lui était arrivé. Quelque chose se tordait au fond de ses entrailles, et il lui semblait que si elle avait pu pleurer, cela du moins l’aurait soulagée ; mais ses yeux restaient secs, brûlants de larmes qui ne s’épanchaient pas. Aucune jalousie du reste, ni révolte, ni mouvement de haine. Rien que le vaste sentiment de la douleur qui, envahissant tout son être, se confondait avec lui. Des flammes fulgurantes passaient devant ses yeux, et il lui semblait que tout allait finir, que le monde, les arbres, l’astre clair allaient s’abîmer, eux aussi, dans la catastrophe, où son misérable bonheur avait sombré. Elle tomba, elle s’écroula plutôt au creux d’un sillon, sous un fourré d’aubépines ; alors elle resta là, les mains sur les yeux, pour ne plus rien voir, la face abîmée contre la terre, pareille à une loque grisâtre, dont la couleur se confondait avec l’argile. Seulement de temps à autre un mouvement convulsif parcourait cette chose, inerte et frissonnante ; parfois elle poussait un grand cri, un cri de bête aux abois qui montait dans la solitude. Autour d’elle, au-dessus d’elle, il n’y avait rien, rien que le vide immense, la monotonie ardente de la lumière et la vibration stridente, confuse, exaspérée des grillons qui montait des chaumes, comme la voix des campagnes assoupies sous le soleil. Ses mains, ses pauvres mains blessées aux tiges aiguës des blés moissonnés, saignaient ; ses traits fins, sa grâce pensive et délicate étaient souillés de l’argile molle des labours. Elle finit pourtant par se relever et, comme une bête qui rentre au gîte, un vague instinct la ramena dans sa maison. Elle monta dans sa chambre et se jeta sur son lit, le visage tourné contre la muraille, étouffant dans les oreillers ce besoin de crier, qui était plus fort que tout. Et quand sa mère entra, attirée par ce cri affolant, qu’elle poussait par intervalles, elle ne put que lui apprendre la chose affreuse, et lui demander de la laisser seule. Et la vieille consternée sortit à pas muets, traînant ses sabots sur le plancher pour ne pas faire de bruit, et elle ferma doucement la porte sur cette douleur, qui ne voulait pas être consolée. Un large silence pénétrait les vieux murs, le silence inquiet des vieilles maisons, tout frémissant du grignotement des souris et du craquement des meubles anciens. Haletante, ne pouvant plus tenir en place, prise d’un besoin fou de fuir encore, d’échapper aux obsessions lugubres, elle se leva et marchant avec des gestes mécaniques de somnambule, elle gagna la porte de sa chambre, qu’elle ouvrit sans faire de bruit. Arrivée en haut de l’escalier, elle prêta l’oreille. Rien ne vivait, rien ne bougeait ; seule sa douleur veillait, implacable et féroce. Dans ce silence, elle entendait très bien le tic-tac de l’horloge de campagne qui haletait, s’affolait, se précipitait, comme le battement d’un cœur affolé par l’angoisse. Les deux vieux à la fin avaient dû s’endormir. Alors elle gagna la ruelle, qui s’ouvrait entre les jardins, et se jeta dans les champs. Sous la profondeur illimitée des ténèbres, la campagne s’étendait, noyée de mystère et d’épouvante. Tout cela semblait démesurément agrandi : elle ne reconnaissait rien de ce petit coin si riant, planté de chènevières et de luzernes, où son jeune amour avait grandi. De grands arbres ébauchaient dans le noir leurs formes menaçantes ; un vague instinct de conservation, qui sommeillait en elle, la faisait frissonner, quand elle passait auprès d’eux, car des feuilles s’agitaient soudain, sous des souffles imperceptibles. Mais elle tressaillit, le front caressé d’un frôlement léger et tiède : c’étaient des chauves-souris, qui sortaient des vieux murs, emplissaient la nuit de leur vol bizarre et saccadé. Alors, ce fut en elle comme un sursaut de folie. Elle repartit : les feuilles des betteraves s’écrasaient sous ses pas avec un bruit mou, ses pieds glissaient dans la terre des labours, fraîchement défoncés, trempés de rosée. Au fond du val la lune surgit, énorme, sanglante, bouffie, pareille à une vision de cauchemar ; alors elle se prit à crier, traversée à cette vue d’une épouvante surhumaine. Comme si elle se fût sentie traquée par le regard de l’astre, qui s’éborgnait aux arbres de la côte, elle se lança d’un bond, et son front vint heurter un mur ; elle roula sur la terre, toute étourdie. Elle reconnut un rucher, qu’on avait bâti là, au milieu des chènevières. Une sourde rumeur, un bourdonnement confus et lourd de sommeil emplissait les ruches, reposant sur leurs rayons. Soudain elle eut l’âme traversée d’associations rapides, de ce défilé d’images que voient surgir les noyés, qui descendent dans l’eau noire. Tous les souvenirs de sa petite enfance lui revenant dans un afflux subit, elle revit les plates-bandes garnies de corbeille d’argent, où venaient se poser les abeilles murmurantes, les trous des vieilles murailles où s’embusquaient des araignées sournoises, le gazon fin où couraient des scarabées, et les matins de fête vibrants de cloches mystérieuses, qui sonnaient au fond des jardins. Exténuée, elle vint s’asseoir au bord de la rivière ; derrière la grande digue plantée d’osiers, l’eau s’étalait, noire et fangeuse, enfermant dans ses profondeurs un charme attirant d’oubli. Marthe était presque calme, maintenant que sa résolution était prise. Comme à un signal, toutes les bêtes de l’eau se mirent à crier à la fois, faisant entendre leurs clameurs assoupissantes. Marthe songea qu’on avait mis du chanvre à rouir dans cette eau, car une odeur fade se levait de la surface vaguement mouvante. Soudain, une étoile glissa de la voûte nocturne, laissant derrière elle une traînée de feu, puis elle éclata comme une fusée, illuminant au loin les profondeurs du ciel. Elle pensa, avec une tristesse résignée, qu’il était inutile désormais de faire aucun souhait de bonheur. Dénouant son tablier, elle le plia soigneusement et le posa à côté d’elle, puis elle plaça par-dessus la fine coiffe de toile blanche qu’elle avait portée tout le jour ; un dernier mouvement de peur fit qu’elle releva ses jupes par-dessus sa tête, et elle se laissa glisser dans l’eau noire. Une lente ondulation parcourut les eaux, les roseaux des bords tremblèrent, puis tout rentra dans le repos. Et il n’y eut plus à la surface que le reflet tremblant d’une étoile, pareil à une larme d’argent. On la retrouva, le lendemain, après de longues recherches. Il avait fallu prendre, pour la retirer, le grand épervier à larges mailles, le « gille », c’est le terme qu’on emploie là-bas, dont les pêcheurs se servent pour barrer des bras entiers de la rivière. Quand on l’eut déposée sur la berge, parmi les joncs et les menthes fraîches, quand on vit son fin visage, souillé de fange noire et gluante, ses cheveux ruisselants, dont les torsades dénouées s’enchevêtraient d’herbes fluviales, visqueuses, sa jeunesse apparut si touchante que des gens pleuraient autour d’elle : des vieilles la plaignaient, s’essuyant les yeux du coin de leur tablier. Une grosse mouche bleue, qu’on chassait en vain, voltigeait autour de sa tête avec un bourdonnement monotone. Puis on l’emporta, une longue traînée d’eau s’égouttant sur la poussière du chemin et marquant le passage du lugubre cortège. Dans la maison, autrefois si joyeuse, ce fut l’irruption des gens du village. Des femmes affairées, comme il s’en trouve dans ces circonstances, donnaient des ordres, ouvraient les armoires, en tiraient du linge pour la funèbre toilette : le vieux garde forestier et sa femme, anéantis, les yeux secs, laissaient faire tout ce monde, comme s’ils avaient été étrangers, dans leur propre domicile. Quand on l’eut lavée à grande eau, et qu’on eut nettoyé toutes les souillures de la vase, alors on la vit mieux. Ses traits hagards exprimaient encore l’horreur suprême, et ses yeux, tournés en dedans, avaient une expression indicible d’égarement et de tristesse. Une voisine ferma ces yeux, jadis brillants de vie, qui avaient reflété dans leur profondeur transparente toutes ses émotions, toutes ses pensées, toutes ses joies, comme l’eau se colore de l’éclat changeant des nuages. On la porta sur son lit, dans sa belle chambre de demoiselle, et on lui mit entre les doigts un rosaire à gros grains. La même femme, toujours affairée, gardant au milieu de la consternation universelle une certaine désinvolture, comme si elle avait eu l’habitude de ces choses, prépara une petite table, qu’elle recouvrit d’un linge blanc, et y déposa une bougie allumée, un grand crucifix de cuivre, un verre plein d’eau bénite où trempait un brin de buis. Puis, s’étant agenouillée, elle se signa dévotement et se mit à prier. S’étant approchée du lit de son pas menu et tremblant, elle baisa le front d’une pâleur de cire, puis, dans un geste instinctif, elle serra dans ses bras l’enfant qu’elle avait mise au monde, la gardant contre elle, ne voulant pas, disait-elle, qu’on la mit dans la terre. La voisine l’entraîna ; elle se laissa conduire par la main, docile, obéissante, et si abattue par le coup, qu’elle semblait n’avoir plus notion de l’existence. De temps à autre elle répétait d’une voix lointaine, d’où la pensée était absente : « En voilà une affaire ! » Seulement elle sortit de sa stupeur, pour exiger qu’on mît à sa fille la robe de cachemire, préparée pour ses noces, et le voile de mariée en mousseline blanche. Une idée qu’elle avait comme ça ; et elle insistait, revenait, s’y attachait avec une énergie désespérée, comme si cela seul avait eu de l’importance. Dans la pièce en dessous sonnait le pas du garde. Il allait et venait, trompant par une fièvre de mouvement l’envie qui le prenait de se briser la tête contre le mur. Pourtant une notion très nette subsistait en lui, celle de l’honneur militaire qui veut qu’on tienne bon avant tout, et qu’on ne déserte pas son poste. Et de grosses larmes, des larmes lentes, des larmes rares de vieux roulaient sur sa moustache blanche de « brisquard », trouvant un chemin tracé d’avance dans les rides, qui sillonnaient ses joues hâlées. Dans la chambre mortuaire, sur le grand lit blanc qui devait être le lit nuptial, une forme se détachait maintenant, rigide, imprécise, lointaine, comme si le corps, voilé des plis du drap, était déjà parti pour un séjour mystérieux. Maintenant la chambre s’emplissait de visites. Les femmes du village, suivant l’usage lorrain, qui ne veut pas qu’un mort reste seul, venaient à pas lents, et, leurs sabots déposés au bas de l’escalier, on entendait sur les marches le glissement des semelles feutrées de leurs bamboches. Ayant fait pour la circonstance une toilette de deuil, elles avaient revêtu des fichus de laine noire et les coiffes finement tuyautées de leurs bonnets blancs jetaient une palpitation vivante dans ce silence de la mort. Toutes prenaient la branche de buis, et faisant le signe de la croix, elles jetaient quelques gouttes d’eau lustrale sur la blancheur du drap, où s’allongeait une forme confuse. Et, joignant les mains, elles s’agenouillaient, muettes, immobiles, recueillies. Puis, se levant, elles allaient s’asseoir au bout d’une rangée de chaises préparées à l’avance. Toutes parlaient bas, comme on parle en présence des morts. Une d’entre elles, qui avait apporté un gros livre de messe, l’ouvrit à une page marquée et lut les prières des agonisants. Des jeunes, qui avaient été les amies de Marthe, avaient sur leur visage un profond effarement, ayant peine à comprendre la mort. Mais les vieilles, qui avaient l’habitude, qui avaient veillé le cadavre d’un père ou d’un mari, celles-là bientôt distraites revenaient au train-train de leurs conversations familières, aux menus propos de leurs existences chétives de paysannes, comme si la chose était ordinaire. Et c’était, sur le compte de Pierre, des récriminations et des invectives, faites sur un ton colère, un peu contenu cependant, par le respect dû aux morts. De fil en aiguille, la conversation s’en allait cahotée vers des préoccupations étrangères, jusqu’au moment où on s’en apercevait, et il se faisait tout à coup un grand silence gêné, plein de la présence de la morte. La nuit vint : la veillée continuait. Le père et la mère Thiriet prirent place au chevet de la morte, s’efforçant de tenir tête à leur chagrin, pour répondre aux politesses. On leur conseillait de prendre un peu de repos pour les fatigues de la journée qui allait venir. Ils refusaient avec un hochement de tête, triste et volontaire. Quelques vieilles, qui tricotaient des bas, en femmes habituées à ne pas perdre de temps, cessèrent peu à peu le mouvement monotone de leurs aiguilles. Leurs têtes lassées tombèrent sur leurs poitrines. La flamme de la bougie, tirant à sa fin, projeta tout à coup une lueur mourante, mystérieuse, presque surnaturelle. Et, dans cette flambée dernière, une grande ombre frôla le mur, animée soudain d’une agitation vivante, d’un mouvement inattendu, comme si la morte avait remué sous les plis du drap recouvrant sa forme rigide. Mais quand le garde eut allumé une autre bougie, tout rentra dans l’ordre, et il n’y eut plus au chevet de la morte que ce ronflement lassé, cette veillée douloureuse des vieux, et la nudité des murs blancs, sur qui passaient des ombres impalpables. Marchant à pas muets, pour ne pas éveiller les dormeuses, le garde s’approcha du lit ; avec toutes sortes de précautions, il rabaissa le drap, qu’on laisse sur la tête des morts, par un usage ancien. Alors, il regarda la morte longuement, s’emplissant les yeux de ses traits, pendant les quelques instants qu’elle avait à rester sur la terre. Et une tristesse rêveuse, un hébétement l’envahissait, qui remplaçait le premier paroxysme de la douleur. Comme si le charme profond et consolateur de la mort s’était insinué en elle, à la longue, rassérénant ses traits et effaçant de sa physionomie l’expression d’horreur dernière, comme si elle s’était apaisée dans l’au-delà, une vague quiétude planait sur son visage, où la lueur de la bougie mettait une vie mystérieuse. Cela aussi le consolait, sans qu’il sût trop pourquoi, de la voir aussi calme, comme si elle était endormie. Il baisa ce front, qui ne tressaillit pas. Appuyé sur le bord du lit, comme il faisait quand il allait lui dire bonsoir, dans sa chambre, et qu’elle était toute petite, il prit sa main inerte, essayant de la réchauffer. Elle ne remuait plus, elle ne parlait plus, elle ne vivait plus. Sa poitrine n’avait plus ce soulèvement égal, qui est le rythme de la vie. Il la regarda encore une fois, et subitement il fut traversé par un élancement de douleur, comme s’il venait seulement de comprendre qu’elle était morte. Jamais on n’entendrait ce rire, ce rire franc qui était la joie du vieux, et qui l’attachait à la terre. Maintenant qu’elle était morte, la vie continuait, le monde existait toujours, comme si rien ne s’était passé, comme s’il n’y avait pas, dans la maison, un vide que rien ne pourrait combler ! et il se rappelait très bien le son du marteau clouant la grande boîte blanche, dans les maisons où la mort était entrée. On la porterait au cimetière, et il croyait entendre le bruit des mottes de terre, roulant sur les planches sonores, ce bruit qui fait tant de mal à ceux qui restent. Les dimanches, sa femme et lui iraient s’agenouiller sur la tombe, et il y voyait très bien la chose : deux vieux tout blancs et tout cassés auprès d’une pierre neuve. Comme l’existence devait être triste pour ceux qui survivaient ! Voilà qu’un souvenir se levait en lui. Quand son père était mort, il y avait de cela bien longtemps, sa mère lui prenait la main, par les nuits pluvieuses d’automne, et elle lui disait : « Mon Dieu, comme il pleut sur ton pauvre père ! » Il aurait encore ce frisson d’angoisse, en pensant au cimetière mouillé par l’averse, tandis que les gouttières des toits versent dans la rue des trombes clapotantes, et que la houlée des vents se déchaîne, furieuse. Alors les morts ont froid sous leur couverture de terre humide, et les pluies qui s’infiltrent vont glacer leurs ossements, et ils ont froid aussi sous la neige ; mais par les soirs d’été, pleins de clartés et d’odeurs, alors que le mirage de la vie, éternel et toujours nouveau, alanguit tous les êtres, rien de ce charme trompeur ne pénètre jusqu’aux morts. Auprès de Dieu, comme disaient les prêtres, puisqu’elle n’avait jamais manqué à ses parents et qu’elle n’avait commis aucun péché. Là elle intercéderait pour lui, et ils se retrouveraient tous dans la sérénité d’une affection éternelle. c’était trop beau pour être vrai, toutes ces histoires que racontaient les curés, et, la certitude de l’anéantissement s’imposant à son esprit, quelque chose de brutal, de puissant, d’irrésistible protestait en lui, contre les consolations de la religion, proclamant bien haut la fragilité de ces rêves et la vanité de ces espérances. Elle était morte et bien morte. Il y avait aussi, dans son accablement, une sorte de honte de pauvre homme, qui allait se briser le front à des problèmes insondables. Sa rêverie continua, lente et douloureuse. Il se faisait dans sa mémoire des trous, des déchirures subites, et, comme dans une lumière étrange, il revoyait un à un les petits gestes qui lui étaient familiers, il entendait des mots et des sons de voix, et toutes ces choses se prenaient à revivre, comme suscitées du fond du passé par sa douleur. Elle était toute petite, à peine si elle marchait, qu’il la prenait par la main, et l’emmenait au jardin, dans les allées humides de rosée. C’était une année chaude et des prunes roulaient sur la terre, à demi rongées par les guêpes, et on avait fait un vin fameux aux vendanges. Alors elle levait son doigt d’une façon charmante, pour lui montrer des vols de pigeons tourbillonnants, et elle ne savait dire que ce seul mot : « Papa », ce mot qui éveillait en lui un être nouveau, et faisait surgir dans son cœur un monde inconnu de tendresses. Plus grande, il l’emmenait au bois, dans ses tournées, et il la portait sur son dos, quand elle était lasse, jouissant vaguement de sentir sur ses épaules la tiédeur vivante de ce corps, qui était né de son sang. Elle avait peur quand un coup de vent passait, éveillant dans la profondeur des taillis un frissonnement de feuilles sèches, terrifiée par la crainte des grands loups, dont on lui parlait les soirs de veillée, quand elle refusait d’aller dormir. Comme elle était heureuse de courir dans les tranchées herbeuses, de glaner des fleurs, tandis que la forêt lui soufflait au visage l’odeur des fruits sauvages et l’haleine des jeunes taillis. Une fois, n’avaient-ils pas rapporté un nid de merles, qu’elle avait voulu élever. Comme elle riait, en leur donnant la becquée, voyant ces becs jaunes grands ouverts, que rien ne pouvait rassasier ! Et la rêverie du vieux continuait, si nette, si précise dans l’accumulation des menus détails, qu’il avait l’impression qu’elle allait se lever, et marcher dans la chambre. Mais non, la morte ne bougeait pas. Sur ses traits reposés, flottait toujours la même expression de recueillement et de mystère, comme si elle voulait garder pour elle le grand secret de la tombe. Alors le vieux Jacques Thiriet la baisa une dernière fois au front et rabattit le drap mortuaire. Puis il sortit à pas lents, car il devait aller dans les villages voisins, prévenir les parents et les inviter aux funérailles. Les pauvres n’ont pas le droit de perdre leur temps, et de s’attarder à vivre longuement leurs douleurs ou leurs joies. Par les persiennes entre-bâillées, un frisson d’aube charmante, glissant dans la pièce, fit pâlir la flamme tremblante de la bougie. Une lumière rose, tendre, ravissante, flottant sur les murs blancs, éveillait dans le silence la danse impalpable des atomes : les dormeuses s’étirèrent, en se frottant les yeux avec des bâillements. Toutes sortes de bruits montaient de la rue. Des coqs chantaient d’une voix enrouée, au fond des basses cours ; un faucheur se mit à battre sa faux : le martellement clair de l’acier sonnait comme un carillon. Tout à coup la poulie du vieux puits se mit à tourner avec ce grincement mélancolique, que Marthe avait aimé et qu’elle n’entendrait plus. C’était la vie qui continuait, joyeuse, superbe, indifférente. Le garde descendait la côte du Grand-Écart, à travers les vignes. C’était comme si quelque chose s’était brisé en lui, cette foi dans la vie qui fait que les êtres s’y attachent, s’y cramponnent, et gardent l’espoir à travers les épreuves. Le glas lent et mesuré montait dans la campagne, comme une lamentation solitaire. Il se mit à parler tout haut, comme on parle aux heures d’égarement : C’est pour ma fille qu’on sonne. Si jamais on m’avait dit ça ! Qu’est-ce que j’ai bien pu faire au bon Dieu ? Toujours il avait songé qu’elle serait là, quand il mourrait, pour lui fermer les yeux, car c’est la loi que les plus vieux s’en vont et que les jeunes les poussent, les talonnent, et restent là pour causer d’eux, quelquefois, aux heures rares du souvenir. Il s’assit sur le bord du chemin, ses jambes s’effondrant sous lui. Il se dit qu’il avait le temps d’arriver pour la cérémonie, car il s’effarait à l’idée de rentrer dans sa maison, ne voulant pas voir la boîte où on l’avait clouée. Le dernier adieu, il le lui avait dit cette nuit-là, au cours de sa longue rêverie et il préférait rester sur cette impression, dont la douceur émouvante le consolait. Justement, ses regards s’arrêtèrent, par une habitude invincible, sur une vigne qu’il possédait dans cet endroit : une belle vigne d’au moins deux « journaux », d’un seul tenant, avec des rangées de jeunes ceps, plantés dans un sol meuble et caillouteux, qui faisait le vin bon, traversé de murs de pierres sèches où s’étayaient les terres croulantes. Partant pour ses tournées en forêt, il lui arrivait souvent de faire un détour, malgré lui, pour ainsi dire : une petite visite d’amitié qu’il lui rendait. Les années où la récolte était bonne, il aimait s’arrêter sous les cerisiers plantés en bordure, contemplant les pampres ensoleillés, la lourde opulence des grappes noires Et voilà que cette vue lui fit un mal indicible. A des parents éloignés, qu’on ne voyait presque jamais, et qui, convoitant l’héritage, se rapprocheraient des vieux avec des mines friandes et des flatteries hypocrites, qui le dégoûtaient d’avance. Et ils auraient le beau pré de trois fauchées, qu’on avait acheté pour profiter d’une occasion, ils mettraient la main sur l’argent placé à la caisse d’épargne, cet argent liquide, si rare dans les campagnes, dont la possession leur avait valu parfois toute sorte d’inimitiés. Il se sentait pris, vis-à vis de ces étrangers, d’une haine féroce, comme s’ils l’avaient volé dans sa poche. La vie des paysans est si pauvre, si dénuée de tout, si constamment tiraillée par des soucis d’argent, que l’intérêt se mêle à tous leurs sentiments, à toutes leurs affections, même les plus sacrées, et leur donne une sorte de grandeur farouche. Il savait très bien que la vieille pensait comme lui, car lorsqu’ils se privaient, pris d’une rage d’amasser, il l’avait vue souvent se tourner vers sa fille, lui disant avec orgueil qu’elle serait un bon parti, et ils avaient tous les deux la même arrière-pensée, qu’ils n’exprimaient pas : ce bien restant dans leurs familles, ce serait comme s’ils le possédaient encore dans la tombe. La douleur sainte de ce père pleurant sa fille, se compliquait d’une espèce de honte, celle du commerçant qui a fait faillite. Il voyait très bien leur vie, à tous les deux, restés seuls dans le silence de la maison vide, trop grande pour leur vieillesse taciturne. Ils habiteraient cette maison, ils récolteraient leurs champs, ils se serviraient de leurs meubles, comme s’ils en avaient l’usufruit pour un temps dérisoire et passager, et rien de ce qu’ils avaient aimé, de ce qui avait tenu à leur cœur par tant de fibres secrètes, n’existerait plus pour eux. Que leur fallait-il, après tout : un petit coin chaud au soleil, contre un mur, entre des tas de fagots pour les garantir du vent aigre. Pour lui son compte était réglé, et il ne se passerait pas un long temps avant qu’il n’allât rejoindre sa fille dans le cimetière, dont les croix blanchissaient au bas de la côte. La cloche sonna pour la seconde fois. Il se levait pour partir, quand il vit le vieux Dominique qui gravissait lentement la montée. Allant à sa rencontre, droit, ferme, raidissant sa stature de vieux soldat, le garde se campa devant lui. Dominique, fit-il, j’espère bien que ce qui s’est passé ne t’empêchera pas de venir à l’enterrement de ma fille. Elle t’aimait déjà comme son père. Le vieux pêcheur ne répondait pas, ayant dans toute son attitude un affaissement de honte, lamentable et écroulé, qui s’ajoutait à sa décrépitude. Il finit par dire, tirant les mots un à un, avec gêne : Vois-tu, je n’y suis pour rien... Si le gueux a mal tourné, c’est pas faute d’avertissement... J’aimerais mieux le voir mort, que de le savoir où il est... Il ne faut pas souhaiter la mort des siens ; il faut avoir passé par là, pour savoir comme c’est triste. Ils se séparèrent, l’un montant la côte et l’autre la redescendant. C’était un spectacle tragique que celui de ces deux douleurs, muettes, effondrées, qui cheminaient lentement, à petits pas de vieillard, sans jamais se retourner, comme s’il y avait entre elles un abîme, ce vide infranchissable que creuse une fosse entr’ouverte. On attendait la levée du corps devant la maison de Marthe. Des femmes, rangées en demi-cercle à la porte, priaient, et d’autres se hâtaient d’entrer dans la chambre mortuaire, pour jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Puis elles venaient prendre place dans le cortège ; des vieux, descendus d’un village voisin, demandaient des détails à voix basse, dans une impatience de connaître l’événement, qui bouleversait toute la contrée. Le troisième coup sonna ; les cloches lentes d’ordinaire précipitaient la volée du glas, comme pressées d’en finir. On sortit le cercueil dans l’étroit vestibule. La vue de la boîte blanche faisait mal, mais ce ne fut qu’un instant ; on la recouvrit d’un drap où de place en place on avait piqué des fleurs blanches avec des épingles ; toute une frêle jonchée vainement répandue sur la face hideuse de la mort ; des roses mousseuses coupées à la hâte dans les jardins, encore humides de rosée, des boules de neige aux blancheurs verdâtres, et aussi des angéliques des prés dont le cœur tremblant s’épanouissait en une poussière de fleurs. Les cierges allumés, on les distribua aux assistants à la ronde. Les flammes jaunes, que pâlissait le grand jour, tremblaient au vent, comme épeurées. Mais on entendit une voix chevrotante, qui murmurait des paroles latines, et le vieux prêtre apparut, au tournant des maisons, l’étole violette croisée sur sa poitrine, ayant à ses côtés le chantre vêtu d’un long surplis blanc. Ils marchaient gravement, précédés d’un gamin qui portait la grande croix d’argent. Elle montait très haut, cette croix, dans le ciel bleu, et chaque pas de l’enfant la faisant vaciller, un éclat miroitant de soleil s’accrochait à ses bras de métal. Le cortège se mit en marche, quatre jeunes filles de l’âge de Marthe tenant le brancard. Le corps n’était pas lourd, mais le trajet s’allongeait, et elles s’arrêtaient parfois pour reprendre haleine. Alors tout le cortège faisait halte, immobile avec ses voiles noirs, les lueurs des cierges, les paysans aux visages rudes et impassibles, debout au milieu de la rue ensoleillée, où des coqs battaient des ailes, où des poules picoraient sur les fumiers, cherchant leur vie. Et sur ce tableau ruisselait, planait, tournoyait la lumière vermeille d’une journée de septembre, ces premiers jours d’automne où le ciel humide et pur s’ouvre plus profondément, où le soleil met un alanguissement sur les choses. On monta les marches branlantes de l’escalier : on s’arrêta encore une fois sous l’ombre du grand marronnier séculaire, qui protège les jeux des enfants, tandis que ses racines plongent dans la terre grasse, où pourrissent les morts. Des feuilles mortes, recroquevillées, brûlées par les derniers coups de soleil, glissaient sur le sol, pareilles à des oiseaux blessés. Elle était plus triste encore, cette pauvre église de village, nue et froide comme une grange, avec ses vitres claires, et ses murs suintant des traînées d’humidités verdâtres, et pour ces funérailles, elle semblait emplie d’un frisson indéfinissable de misère et de tristesse. On plaça le cercueil tout au bout de l’allée, à l’entrée du chœur, et la cérémonie commença. Le vieux prêtre officiait avec lenteur, et chaque fois qu’il passait devant le tabernacle, où repose le corps du Dieu voilé, il s’agenouillait et restait longtemps prosterné, abîmé dans un acte d’adoration éperdu, suppliant le Très-Haut pour cette morte qu’il avait baptisée, qu’il avait instruite, implorant le pardon de la faute suprême qu’elle avait commise, et dont il semblait porter tout le poids. Les hymnes grandioses, le sanglotement désespéré du Dies isræ, dont la magnificence liturgique plane très haut au-dessus de l’écroulement des misères humaines, comme un appel toujours retentissant vers les puissances miséricordieuses, vers les espérances éternelles, vers l’inaccessible certitude de l’immortalité, toute cette poésie de l’office des morts, somptueuse et théâtrale, quand elle est soutenue par les chants nombreux d’une maîtrise et par le déchaînement de l’orgue aux grandes voix, prenait en passant sur ces lèvres balbutiantes de vieillard, par ce chevrotement hésitant et caduc, un accent inexprimable de grandeur. Tenu par le maître d’école, l’harmonium suivait péniblement, tirant de son ventre un nasillement de notes essoufflées. Puis le Libera retentit, comme une lamentation sur le seuil de l’éternité. La fosse était creusée, tout au fond du cimetière, contre le mur de la sacristie. Tout autour les croix de bois, lavées par les pluies, effritées par les hâles, se penchaient dans tous les sens, comme si une tempête avait passé sur ces symboles, les balayant et les éparpillant de son souffle. Et il y avait sur ces tombes une végétation exubérante d’herbes sauvages, de frêles graminées, hérissant leurs épis barbus, pareils à des épis d’orge ; dans ce champ de la mort, des coquelicots étalaient par places leur large tache de pourpre saignante, éclatante et chaude, qui vivait tumultueusement au soleil. Tout au fond, contre le mur de l’enclos, un grand Christ saignait, cloué sur le gibet, ouvrant ses bras sur le ciel vide. Parmi les terres amoncelées, de chaque côté de la fosse entr’ouverte, on voyait pêle-mêle des débris de cercueils anciens et de grands ossements blanchâtres. On posa le cercueil sur une planche, et quand le père Jean, le fossoyeur, l’eut soulevée, la boîte blanche glissa et se tassa au fond de la terre, avec un bruit mat. Les deux vieux s’écroulèrent sur le bord de la terre avec un sanglot si désespéré, un tel abandon de tout leur corps, qu’on put croire qu’ils allaient tomber dans la fosse. Ayant aspergé les planches d’eau bénite, puis ayant murmuré une dernière oraison, le vieux prêtre s’en alla, suivi du chantre, de la croix d’argent portée par l’enfant de chœur. La lourde chape noire balayait de ses plis cassants les herbes folles, et il marchait à pas lents, solennels, lourds de rêverie, comme s’il eût emporté avec lui les consolations éternelles. Les assistants s’approchèrent de la fosse et, se passant de main en main le goupillon, qui trempait dans l’urne de cuivre, ils faisaient le signe de la croix sur la fosse béante. Alors il se passa une chose émouvante. Immobile et les yeux pleins de stupeur, la vieille Dorothée apparut. Ses maigres épaules, son échine misérable saillaient sous son châle, son pauvre châle de veuve coupé aux plis, rongé par les mites, usé par tant de deuils anciens. Elle se tenait au bord de la fosse, et sa tête branlante avait le même hochement triste, le même geste de dénégation habituel, comme pour dire qu’elle ne comprenait pas cette mort, qu’elle n’acceptait pas cet anéantissement d’un être jeune, emporté en pleine vie. Sur l’horreur de la fosse béante, sur les terres amoncelées où peut-être gisaient les débris des siens, elle étendait sa main tremblante, sa main usée de travail, où se gonflaient des veines noueuses, où des muscles saillaient comme des cordes, et ses doigts osseux serrant le goupillon de cuivre, elle oubliait de faire le signe de la croix, absorbée dans une contemplation triste, la tête traversée d’un tourbillon d’idées, qui la dépassaient. Et elle ne trouvait à dire que ce mot, qu’elle répétait avec une obstination lente, y faisant tenir une profondeur inexprimable de pitié et de tristesse : « Oh ! Cela durait si longtemps, qu’une voisine impatientée lui prit le goupillon des mains, et la repoussa doucement parmi l’assistance. Alors elle se décida à s’en aller, serrant dans ses jupes la petite Anna, dans un redoublement de tendresse. Et il n’y eut plus tout au fond de l’enclos, sur la fosse comblée et les croix vermoulues, que le grand Christ saignant sur son gibet, ouvrant ses bras dans un geste vain, sur la misère du monde. La table était mise chez les Thiriet dans la grande cuisine du rez-de chaussée : une grande table comme pour une noce. Car c’est un usage ancien, et qui tient bon, d’inviter les gens des villages éloignés à un repas après chaque enterrement. A vrai dire, ce n’est pas, comme aux festins de mariage, un amoncellement de victuailles, un défilé de plats interminable pour contenter les robustes appétits. La soupe, le bœuf, parfois une fricassée de lapin, et c’est tout. Seulement les années où le vin est bon, il finit tout de même par échauffer les têtes, et il se fait autour des tables un tumulte de conversations joyeuses, tant l’oubli est facile. Pour un peu, on chanterait les chansons du dessert, et cela parfois cause du scandale, mais l’usage se maintient, car on ne peut pas renvoyer ses invités, le ventre vide. La vieille mère Catherine avait retrouvé un peu de sa présence d’esprit, pour donner aux marmites, fumant dans l’âtre, son coup d’œil de maîtresse de maison et de cuisinière expérimentée. Elle allait et venait, soulevant les couvercles, goûtant les sauces, donnant des ordres aux femmes de service, qu’on avait louées pour la circonstance. Quand tout fut prêt, elle rentra dans son chagrin et disparut. On s’observait d’un bout à l’autre de la table On mangeait silencieusement, avec une componction, une gravité solennelle et recueillie. Et sur l’assistance planait un imperceptible frisson de gêne, quelque chose comme un souffle venu de l’au-delà, qui oppressait les poitrines et qui liait les langues. Mais à la longue on s’y fit. Alors comme ces paysans étaient venus de villages éloignés et qu’ils n’avaient guère l’occasion de se trouver réunis au cours de l’année, ils se demandèrent des nouvelles de leurs santés et de l’état des récoltes. Le temps n’était pas mauvais pour la prairie, et la coupe des regains s’annonçait assez bien. Là, le raisin embrunissait dans les vignes basses, à cause de l’eau qui était tombée. D’autres se félicitaient de leur bonne mine et se portaient des santés. Une grosse plaisanterie campagnarde, une bonne rigolade épanouie éclata soudain comme un pétard, laissant sur son passage une sorte de gêne. Il y eut un silence, puis on recommença, et cela n’eut pas de fin. Par moments une plainte s’élevait, venant du dehors, une clameur affolante, comme le cri des chiens qui aboient à la mort, sous la lune levante, au fond des fermes perdues dans la campagne. C’était la mère qui, descendue au jardin, pleurait toutes les larmes de son corps. Et cela était plus triste que tout, ce long appel douloureux, qui montait dans le bruit grandissant des conversations. Et plus triste encore, était ce tumulte recommençant, cette facilité d’indifférence et d’oubli, ce flot de vie qui montait inconscient, insouciant, joyeux, effaçant la douleur récente comme un léger sillon imprimé sur le sable. Mais le vieux garde n’oubliait pas. Fixant sur la nappe ses yeux pâles et pleins d’eau, il s’efforçait machinalement d’effacer avec son doigt la trace persistante d’un pli. Et sa pensée était absente, se perdant dans un chaos de choses lointaines. Des vieux aussi, tout songeurs, faisaient des retours sur eux-mêmes et sur ceux qu’ils avaient perdus, n’ayant plus en eux ce robuste instinct de la jeunesse qui éloigne les préoccupations lugubres, les idées tristes, la crainte du malheur et de la mort. Un grand bruit éclata : c’étaient deux jeunes paysans qui se chamaillaient à propos d’un héritage, et s’invectivaient en termes grossiers. Cela peina tout le monde et on dut mettre le holà. Et comme si une honte se fût emparée de toute l’assistance, les conversations reprirent à voix basse. Vers la fin du repas, un vieux se leva, un vieux tout blanc, dont la face était encadrée d’un collier de barbe rude, dont la chemise de grosse toile était toute plissée, selon la mode ancienne. Alors d’une voix chevrotante, il récita lentement les prières des morts : Le silence s’était fait profond, religieux, solennel. Et lux perpetua luceat eis ! Tout le monde se tenait debout. Des paysans, les mains croisées sur le dos de leur chaise, baissaient respectueusement la tête, cherchant à imprimer à leurs visages rougeauds un air de recueillement. Et le silence était plein de la pensée des morts. Puis on se sépara avec des poignées de main, de gros rires, des embrassades, en souhaitant de se revoir bientôt, dans des occasions plus plaisantes. Il se fit un grand vide dans la maison. Le jour des morts, là-bas, en Lorraine. De tous les plis du sol montent des glas étouffés, qui traînent mélancoliquement sur les eaux, qui meurent dans l’air froid de cette matinée de novembre. Il semble que tous les bruits sont morts, tués par l’approche de l’hiver et. sur les prés roussis par les premières gelées, ne tournoient plus ces atomes impalpables, ces bestioles bourdonnantes, qui sont le pullulement de la vie universelle. Par moments de longs souffles froids passent, agitant les joncs flétris, entre-choquant les roseaux desséchés. Dressant sur le ciel la maigreur grelottante de leurs branches, les peupliers laissent tomber dans le vent, une à une, leurs feuilles jaunies. Et le fleuve entre ses rives de terre croulante, détrempées par les pluies d’automne, coule d’une fuite rapide, égale et monotone. L’eau est salie par les crues récentes. Le vieux pêcheur peine encore sur les eaux solitaires. Plus faible et plus cassé, il a peine à soulever l’échiquier, pourtant rapetissé à la taille d’un jouet d’enfant. Il n’attend plus rien, n’espère plus rien de la vie : pourtant il faut qu’il s’acharne du matin au soir, pour le labeur persévérant et vain : ses yeux pâles sont pleins d’une stupeur résignée. Les choses, les humbles choses qui l’entourent ont vieilli, elles aussi, subissant cette morsure du temps, cette atteinte de la dent rongeuse, qui les mine sourdement, qui les fait dépérir plus lentement que les créatures vivantes, mais qui en vient à bout, à force de patience tenace, d’efforts minutieux sans cesse répétés. La vieille barque a des trous dans sa membrure, des trous qu’on a réparés avec des morceaux de bois neuf. Le pot de fer, où des charbons braisillent, est aussi un peu plus ébréché. Et la barque oscille à chaque mouvement que fait Dominique, avec un grincement doux et monotone, comme une plainte. Soudain, une brume descend dans le val : elle glisse lentement sur les bois, accrochant aux cimes nues des hêtres des lambeaux frissonnants que le vent effiloche ; puis elle se tasse sur l’eau, épaisse et molle comme une ouate ; les berges disparaissent sous ce rideau blanc, qui traîne sur la fuite des eaux, et que des mains invisibles semblent écarter par moments, pour le laisser retomber d’une chute plus lourde. Cela s’éclaircit, autour de la barque, dans un rayon de quelques mètres. Seuls, quelques lambeaux de brume tournoient à la surface de l’eau, pareils à des fumées ; puis le brouillard s’épaissit, devient un mur, et la coulée du fleuve le pénètre, y glisse, se dérobe et on l’entend bruire vaguement quelque part, au fond de toute cette blancheur. Tout à coup, quelque chose approche, une chose vague, perdue dans cette blancheur illimitée ; cela se dessine, pareil à une tour : c’est un grand chaland qui remonte le fleuve à vide, et qui semble voler sur les eaux. On entend les sonnailles de l’attelage, très loin, dans la brume, comme une musique de fantôme, sur l’autre rive que l’on n’aperçoit pas. En quelques coups d’aviron, Dominique s’est garé. Il était temps : le chaland le frôle de si près, qu’on entend la perche de l’échiquier, éraflant son bordage. Dominique croit rêver : n’est-ce pas la haute stature de Pierre qui se dresse à la barre du gouvernail, toute droite parmi le flottement insaisissable des brumes ? De beaux enfants courent sur le pont, leurs rires frais montant dans tout ce silence. Le vieux pêcheur s’est levé, les bras tendus dans un geste d’appel, mais déjà le chaland s’évanouit, devient une chose imprécise, pénètre dans le mur de brumes, et semble rentrer dans le monde mystérieux, d’où il est sorti. On entendit au loin, très loin, tout au fond du val, le son rauque de la trompe, qu’on emploie d’habitude, à bord des chalands, pour prévenir l’éclusier de la station prochaine. Il y avait, vers l’an 1663, à quelques centaines de pas de Saint-Omer, une maisonnette assez bien bâtie, dont la porte s’ouvrait sur le grand chemin de Paris. Une haie vive d’aubépine et de sureau entourait un jardin où l’on voyait pêle-mêle des fleurs, des chèvres et des enfants. Une demi-douzaine de poules avec leurs poussins caquetaient dans un coin entre les choux et les fraisiers ; deux ou trois ruches, groupées sous des pêchers, tournaient vers le soleil leurs cônes odorants, tout bourdonnants d’abeilles, et çà et là, sur les branches de gros poiriers chargés de fruits, roucoulait quelque beau ramier qui battait de l’aile autour de sa compagne. La maisonnette avait un aspect frais et souriant qui réjouissait le cœur ; la vigne vierge et le houblon tapissaient ses murs ; sept ou huit fenêtres percées irrégulièrement, et toutes grandes ouvertes au midi, semblaient regarder la campagne avec bonhomie ; un mince filet de fumée tremblait au bout de la cheminée, où pendaient les tiges flexibles des pariétaires, et à quelque heure du jour que l’on passât devant la maisonnette, on y entendait des cris joyeux d’enfants mêlés au chant du coq. Parmi ces enfants qui venaient là de tous les coins du faubourg, il y en avait trois qui appartenaient à Guillaume Grinedal, le maître du logis : Jacques, Claudine et Pierre. Guillaume Grinedal, ou le père Guillaume, comme on l’appelait familièrement, était bien le meilleur fauconnier qu’il y eût dans tout l’Artois ; mais depuis longtemps déjà il n’avait guère eu l’occasion d’exercer son savoir. Durant la régence de la reine Anne d’Autriche, le seigneur d’Assonville, son maître, ruiné par les guerres, avait été contraint de vendre ses terres ; mais, avant de quitter le pays, voulant récompenser la fidélité de son vieux serviteur, il lui avait fait présent de la maisonnette et du jardin. Le vieux Grinedal, se refusant à servir de nouveaux maîtres, s’était retiré dans cette habitation, où il vivait du produit de quelques travaux et de ses épargnes. Devenu veuf, le père Guillaume ne pensait plus qu’à ses enfants, qu’il élevait aussi bien que ses moyens le lui permettaient et le plus honnêtement du monde. Tant qu’ils furent petits, les enfants vécurent aussi libres que des papillons, se roulant sur l’herbe en été, patinant sur la glace en hiver, et courant tête nue au soleil, par la pluie ou par le vent. Puis arriva le temps des études, qui consistaient à lire dans un grand livre sur les genoux du bonhomme Grinedal, et à écrire sur une ardoise, ce qui n’empêchait pas qu’on trouvât encore le loisir de ramasser les fraises dans les bois et les écrevisses dans les ruisseaux. Jacques, l’aîné de la famille, était, à dix-sept ou dix-huit ans, un grand garçon qui paraissait en avoir plus de vingt. Il n’était pas beau parleur, mais il agissait avec une hardiesse et une résolution extrêmes aussitôt qu’il croyait être dans son droit. Sa force le faisait redouter de tous les écoliers du faubourg et de la banlieue, comme sa droiture l’en faisait aimer. On le prenait volontiers pour juge dans toutes les querelles d’enfants ; Jacques rendait son arrêt, l’appuyait au besoin de quelques bons coups de poing, et tout le monde s’en retournait content. Quand il y avait une dispute et des batailles pour des cerises ou quelque toupie d’Allemagne, aussitôt qu’on voyait arriver Jacques, les plus tapageurs se taisaient et les plus faibles se redressaient ; Jacques écartait les combattants, se faisait rendre compte des causes du débat, distribuait un conseil aux uns, une taloche aux autres, adjugeait l’objet en litige et mettait chacun d’accord par une partie de quilles. Il lui arrivait parfois de s’adresser à plus grand et plus fort que lui ; mais la crainte d’être battu ne l’arrêtait pas. Dix fois terrassé, il se relevait dix fois ; vaincu la veille, il recommençait le lendemain, et tel était l’empire de son courage appuyé sur le sentiment de la justice inné en lui, qu’il finissait toujours par l’emporter. Mais ce petit garçon déterminé, qui n’aurait pas reculé devant dix gendarmes du roi, se troublait et balbutiait devant une petite fille qui pouvait bien avoir quatre ans de moins que lui. Il suffisait de la présence de Mlle Suzanne de Malzonvilliers pour l’arrêter au beau milieu de ses exercices les plus violents. Aussitôt qu’il l’apercevait, il dégringolait du haut des peupliers où il dénichait les pies, lâchait le bras du méchant drôle qu’il était en train de corriger, ou laissait aller le taureau contre lequel il luttait. Il ne fallait à la demoiselle qu’un signe imperceptible de son doigt, rien qu’un regard, pour faire accourir à son côté Jacques, tout rouge et tout confus. Le père de Mlle de Malzonvilliers était un riche traitant qui avait profité, pour faire fortune, du temps de la Fronde, où tant d’autres se ruinèrent. Il ne s’était pas toujours appelé du nom brillant de Malzonvilliers, qui était celui d’une terre où il avait mis le plus clair de son bien ; mais en homme avisé, il avait pensé qu’il pouvait, ainsi que d’autres bourgeois de sa connaissance, troquer le nom roturier de son père contre un nom qui fit honneur à ses écus. Dufailly était devenu progressivement et par une suite de transformations habiles, d’abord M. du Failly de Malzonvilliers, puis enfin M. Maintenant, il n’attendait plus que l’occasion favorable de se donner un titre, baron ou chevalier. A l’époque où ses affaires nécessitaient de fréquents voyages dans la province, et souvent même jusqu’à Paris, M. de Malzonvilliers avait maintes fois confié la gestion de ses biens à Guillaume Grinedal, qui passait pour le plus honnête artisan de Saint-Omer. de Malzonvilliers s’était toujours bien trouvé, avait établi entre le fauconnier et le traitant des relations intimes et journalières, qui profitèrent aux trois enfants, Jacques, Claudine et Pierre. Suzanne, qui était à peu près de l’âge de Claudine, avait des maîtres de toute espèce, et les leçons servaient à tout le monde, si bien que les fils du père Guillaume en surent bientôt plus long que la moitié des petits bourgeois de Saint-Omer. Jacques profitait surtout de cet enseignement ; comme il avait l’esprit juste et persévérant, il s’acharnait aux choses jusqu’à ce qu’il les eût comprises. On le rencontrait souvent par les champs, la tête nue, les pieds dans des sabots et un livre à la main, et il ne le lâchait pas qu’il ne se le fût bien mis dans la tête. Une seule chose pouvait le détourner de cette occupation, c’était le plaisir qu’il goûtait à voir son père manier les vieilles armes qu’on lui apportait des quatre coins de la ville et des châteaux du voisinage pour les remettre en état. Guillaume Grinedal était le meilleur arquebusier du canton ; c’était un art qu’il avait appris au temps où il était maître de fauconnerie chez M. d’Assonville, et qui lui aurait rapporté beaucoup d’argent s’il avait voulu l’exercer dans l’espoir du gain. Mais, dans sa condition, il agissait en artiste, ne voulant pas autre chose que le juste salaire de son travail, qu’il estimait toujours moins qu’il ne valait. Jacques s’amusait souvent à l’aider, et lorsqu’il avait fourbi un haubert ou quelque épée, il s’estimait le plus heureux garçon du pays, pourvu toutefois que Mlle de Malzonvilliers lui donnât au point du jour son sourire quotidien. Lorsque Suzanne se promenait dans le jardin du fauconnier en compagnie des enfants et des animaux domestiques qui vivaient par là en bonne intelligence, elle offrait, avec Jacques, le plus étrange contraste qui se pût voir. Ses yeux noirs, pleins de fermeté et d’éclat, brillaient sous un front bruni par le hâle et tout chargé d’épaisses boucles de cheveux blonds. Au moindre geste de ses bras, on comprenait qu’en un tour de main il aurait arraché un jeune arbre ou fait plier un bœuf sur ses jarrets ; mais au moindre mot de Suzanne, il rougissait. Suzanne, au contraire, avait une exquise délicatesse de formes et de traits ; à quinze ans elle paraissait en avoir douze ou treize à peine ; son visage pâle, sa taille mince, ses membres frêles indiquaient une organisation nerveuse d’une finesse extrême. Ses pieds et ses mains appartenaient à l’enfance. Mais le regard calme et rayonnant de ses grands yeux bleus pleins de vie et d’intelligence, les contours nets et fermes de sa bouche annonçaient en même temps la résolution d’une âme honnête et courageuse. Elle avait le corps d’une enfant et le sourire d’une femme. Lorsqu’il lui arrivait de s’endormir à l’ombre d’un chêne, la tête appuyée sur l’épaule de Jacques, le pauvre garçon restait immobile tant que durait le sommeil de sa petite amie, et, dans une muette contemplation, il admirait le jeune et pur visage qui reposait sur son cœur avec un si naïf abandon. Quand la jeune fille entr’ouvrait ses lèvres roses et sérieuses, Jacques retenait son haleine pour mieux entendre. Son âme oscillait à la voix de Suzanne comme le rameau du saule au moindre souffle du vent, et parfois il sentait, en l’écoutant, monter à ses paupières des larmes dont la cause lui était inconnue, mais dont la source divine s’épanchait dans son cœur. Un jour du mois de mai 1658, cinq ans avant l’époque où commence cette histoire, et peu de temps avant la glorieuse bataille des Dunes, Jacques, qui pouvait avoir alors treize ou quatorze ans, vit venir à lui, tandis qu’il se promenait dans une prairie, à une petite distance de Saint-Omer, un inconnu vêtu d’assez méchants habits. On aurait pu le prendre pour quelque déserteur, à son accoutrement qui tenait autant du civil que du militaire, si l’étranger n’avait été contrefait. On ne pouvait guère être soldat avec une bosse sur l’épaule, et Jacques pensa que ce devait être un colporteur. L’étranger suivait un sentier tracé par les maraîchers entre les plants de légumes, et se haussait parfois sur un tertre pour regarder par-dessus les haies, dans la campagne. Quand il fut proche de Jacques, il s’arrêta et se mit à le considérer un instant. Jacques était appuyé contre un gros pommier, les mains dans les poches d’une blouse en toile, sifflant entre ses dents. Après quelques minutes de réflexion, l’inconnu marcha vers lui. Es-tu de ce pays, mon garçon ? Si l’on avait demandé à Jacques pourquoi il avait salué celui qu’il prenait pour un colporteur du nom de monsieur, il aurait été fort en peine de l’expliquer. L’étranger avait un air qui imposait à Jacques, bien que le fils de Guillaume Grinedal ne se laissât point intimider facilement. Il parlait, regardait et agissait avec une extrême simplicité, mais dans cette simplicité, il y avait plus de noblesse et de fierté que dans toute l’importance de M. S’il en est ainsi, reprit l’inconnu, tu pourras sans doute m’indiquer quelqu’un en état de faire une longue course à cheval ? Vous avez ce quelqu’un-là devant vous, monsieur. Mais, mon petit ami, tu me parais bien jeune ! Sais-tu qu’il s’agit de faire au galop sept ou huit lieues sans débrider ? Ne vous mettez pas en peine de l’âge ; fournissez-moi seulement le cheval, et vous verrez. L’étranger sourit, puis il ajouta : Il est rétif et plein de feu... J’ai bon bras et bon œil, il peut courir... Viens donc ; le cheval n’est pas loin. L’inconnu et Jacques quittèrent la prairie et entrèrent dans un petit bois. Tout au milieu, derrière un fourré, Jacques aperçut un cheval qui piaffait en tournant autour d’un ormeau auquel il était attaché. Un frein lié sur ses naseaux l’empêchait de hennir. Jacques n’avait jamais vu un si bel animal, même dans les écuries de M. Il s’approcha du cheval, lui caressa la croupe, dénoua le frein qui l’irritait, et s’apprêtait à sauter en selle, quand l’étranger lui mit doucement la main sur l’épaule. Avant de partir, lui dit-il, au moins faut-il que tu saches où tu dois aller. C’est juste, répondit Jacques, qui avait déjà le pied à l’étrier. L’impatience de galoper sur un si fier cheval lui avait fait oublier le but de la course. Tu sais sans doute où est le petit village de Witternesse ? Très bien : à une lieue à peu près, sur la droite, du côté d’Aire. C’est là que tu vas te rendre ; maintenant retiens bien ceci : avant d’entrer à Witternesse, tu verras sur la gauche une ferme au bout d’un champ de seigle. Il y a quatre fenêtres avec une girouette en queue d’aronde sur le toit. Tu frapperas trois coups à la porte ; au troisième coup, tu prononceras à haute voix le nom de Bergame ; un homme sortira et tu lui remettras ce papier... En achevant ces mots, l’inconnu tira de sa poche un petit portefeuille, prit un crayon et se mit en devoir d’écrire. L’étranger fronça le sourcil ; mais ce mouvement fut si rapide que Jacques n’eut pas le temps de s’en apercevoir. Un instant l’étranger tourna le crayon entre ses doigts ; puis, prenant une résolution subite, il écrivit rapidement quelques mots, déchira le feuillet, et le présentant à Jacques, attacha sur l’enfant un regard profond. Je lis, mais je ne comprends pas, dit-il. Il n’est pas nécessaire que tu comprennes, reprit-il ; mets le papier dans ta poche et saute à cheval... Parbleu, mon garçon, tu te tiens gaillardement !... si tu t’y prends de cette façon, tu ne serviras pas de fascine à quelque fossé... Cependant, aie toujours les yeux sur les oreilles de l’animal... il est fantasque ; mais quand il est en humeur de faire un écart, il a l’honnêteté d’en prévenir son cavalier par un certain mouvement d’oreille, dont les reins de beaucoup de gens ont gardé le souvenir... Comme Jacques lâchait la bride au cheval, l’étranger le retint. Connais-tu dans les environs une maison de braves gens où je puisse attendre ton retour sans craindre les indiscrets ? J’en connais dix, mais il y en a une surtout qui fera votre affaire. Sortez du bois, suivez le sentier où je vous ai rencontré, prenez la grande route et arrêtez-vous devant la première maison que vous trouverez sur votre droite. Tout est ouvert, portes et fenêtres. Vous serez chez mon père, Guillaume Grinedal, comme chez vous. mais j’y serai très bien, dit l’étranger avec un sourire. Il retira sa main qui serrait la gourmette, et le cheval partit. Un quart d’heure après, l’étranger entrait dans le jardin de Guillaume Grinedal. A la vue d’un étranger, le fauconnier quitta un long pistolet d’arçon qu’il fourbissait et se leva. Ce que j’ai est à vous. Si vous avez faim, vous mangerez ; si vous avez soif, vous boirez ; et pour si pauvre que je sois, j’ai toujours un lit pour le voyageur que Dieu conduit. En parlant ainsi, le père Guillaume avait découvert son front ; ses traits honnêtes, ridés par le travail, gardaient une expression de dignité qui le faisait paraître au-dessus de sa condition. Je vous remercie, dit l’étranger ; ma visite sera courte. Quand votre fils sera revenu, je partirai. reprit son hôte, il ne court aucun danger. Avant que la lune se soit levée, il sera de retour. Je suis un marchand d’Arras qui vais, pour les affaires de mon commerce, à Lille ; le pays est mauvais, et j’ai pensé que votre fils pourrait, plus sûrement que moi, se charger d’une valise laissée aux mains de mon valet à Witternesse. On ne saurait trop prendre de précautions dans les temps où nous vivons. Tandis que l’étranger parlait, Pierre, Claudine et quelques enfants, d’abord épars dans le jardin, s’étaient doucement rangés autour de lui, avec cette avide et farouche curiosité qui cherche mille détours pour se satisfaire et s’étonne de tout ce qu’elle voit. Guillaume les écarta du geste et pria l’étranger de le suivre, à quoi celui-ci se soumit sans délibérer. Vous avez raison, reprit le fauconnier quand ils furent parvenus dans la salle basse de la maisonnette, nous vivons dans un temps où il faut s’entourer de précautions. Mais dans la maison d’un honnête homme il n’en est pas besoin ; ainsi, mon gentilhomme, ne vous gênez point pour déguiser votre langage et vos manières. Je ne vous demande pas votre qualité et votre nom, reprit le fauconnier. L’hôte est sacré ; son secret est comme sa personne ; mais il ne faut point parler devant les enfants ; les enfants ont le sens droit, ils comprennent et devinent ; sitôt qu’on ouvre la bouche ils écoutent. Moi, j’ai des cheveux gris, je n’ai rien vu, rien entendu, rien compris. je n’ai que faire de dissimuler avec vous. Vous ne vous êtes pas trompé, maître Guillaume, je suis... Plus peut-être que je ne suppose, se hâta d’ajouter le fauconnier, et c’est pourquoi je prends la liberté de vous interrompre, afin de n’en pas savoir davantage. Que vous soyez Espagnol ou Français, vous n’en êtes pas moins un voyageur remis à ma garde. Si vous êtes de ceux qui ont tiré l’épée contre leur roi et leur pays, c’est à Dieu de vous juger. Je fais mon devoir ; puissiez-vous dire : Je fais le mien. Le faux marchand baissa les yeux sous le regard serein de l’artisan, et la rougeur passa sur son front comme un éclair. Mais reprenant aussitôt sa sérénité, il salua de la main le vieux fauconnier. Soit, mon brave, je ne chargerai pas votre mémoire d’un souvenir ; mais, par le nom de mon père, je n’oublierai ni le vôtre, ni ce que vous faites. Deux heures se passèrent, et l’étranger partagea le dîner du fauconnier, à l’aise, comme sous la tente d’un soldat, ou dans l’hôtel d’un grand seigneur. Puis, deux autres se passèrent encore ; à la fin de la quatrième, l’inquiétude rapprocha la pointe de ses sourcils. Il marcha vers la fenêtre et l’ouvrit, prêtant l’oreille ; la nuit était venue, et la route était sans bruit. Bientôt il sortit de la maisonnette et s’avança vers la porte du jardin. Ainsi que l’obscurité, le silence était profond. Il défendrait donc un dépôt confié à sa fidélité ? Ce n’est qu’un enfant, mais il se ferait tuer comme un homme. Alors j’ai peur pour votre fils, maître Guillaume. Le père ne répondit pas, mais, aux rayons de la lune, l’étranger vit s’étendre la pâleur sur son front. Tous deux gardèrent le silence, les yeux attachés sur la ligne blanche du chemin qui se noyait dans un horizon vague et sans bornes. Les mystères de la nuit emplissaient l’espace de bruits confus, rapides, incertains. Guillaume Grinedal s’appuyait sur les bâtons d’une haie à claire-voie ; on entendait craquer le bois sous l’effort de ses mains. Le gentilhomme froissait les revers de son habit. je donnerais mille louis pour entendre le galop d’un cheval ! Comme il parlait, une détonation retentit dans l’éloignement, plus loin que le bois dont les ombres épaisses coupaient l’horizon. La haie se brisa sous la main du fauconnier, qui sauta sur la route. Je l’ai entendu, répondit Guillaume Grinedal, qui se jeta à plat ventre sur le chemin. Deux autres détonations retentirent encore, mais le son venait de si loin, qu’il fallait l’oreille d’un père ou d’un proscrit pour les distinguer des mille bruits qui flottaient sous le ciel profond. Guillaume Grinedal écoutait l’oreille collée à la terre. Le cœur me bat et les oreilles me tintent, dit le pauvre père. oui, maintenant, un bruit sourd, saccadé, continu ! Guillaume Grinedal ne dit rien, mais découvrant son front blanchi par les années, il leva les yeux vers le ciel et pria. Le gentilhomme regardait dans l’espace, la tête penchée en avant : on aurait dit que ses yeux étincelants voulaient percer la ténébreuse transparence de la nuit. Le cheval a des ailes et l’enfant est dessus. Le gentilhomme saisit le bras du fauconnier. Mais le fauconnier remerciait Dieu ; deux grosses larmes tremblaient au bord de ses paupières et ses lèvres agitées murmuraient une action de grâces. L’étranger retira sa main, et plein d’une religieuse émotion, souleva son chapeau. En quelques bonds le cheval arriva sur eux. L’enfant sauta sur la route, et tomba dans les bras du fauconnier. Le père, silencieux, le pressait sur son cœur. Mais, dit Guillaume Grinedal tout à coup, il y a du sang sur tes habits. Ce n’est rien, répondit Jacques, une balle a déchiré ma blouse, là, près de l’épaule, et m’a égratigné, je crois ! Tu es un vaillant garçon, sur ma foi, dit le gentilhomme ; si jamais tu t’enrôles sous les drapeaux de Sa Majesté le roi Louis, vrai Dieu ! La voilà sur la croupe du cheval. dit gaiement l’étranger en passant la main sur le cou du cheval. Phœbus frotta ses naseaux écumants sur l’habit du gentilhomme, dressa l’oreille à la voix du maître, hennit et frappa du pied le sol. reprit l’étranger tout en débouclant la valise. A une petite lieue de Witternesse j’ai dû quitter le grand chemin pour éviter un parti de maraudeurs espagnols, répondit Jacques. Deux lieues plus loin, en avant de Roquetoire, près de Blendecques, je suis tombé au milieu d’une bande de hussards et d’impériaux qui battaient l’estrade. Ils m’ont poussé vivement durant un quart d’heure. Mais Phœbus a de bonnes jambes. A l’entrée du bois ils ont perdu mes traces. Bergame m’a chargé d’une lettre pour vous. Le gentilhomme brisa le cachet, et s’approchant de la fenêtre, il lut rapidement à la clarté d’une lampe. Si quelque jour nous nous rencontrons, moi vieillard, toi homme, dans quelque situation que nous nous trouvions l’un et l’autre, tu pourras en appeler à l’hôte de Guillaume Grinedal ; il se souviendra. Au point du jour, l’étranger sauta sur la selle de Phœbus, qui avait oublié, entre une litière fraîche et deux boisseaux d’avoine, les fatigues de la soirée. L’étranger portait un costume de paysan de l’Artois. Adieu, Guillaume, dit-il au fauconnier en lui tendant la main ; je ne vous offre rien : votre hospitalité est de celles qui ne se payent pas, et je craindrais de vous offenser en vous donnant de l’or. Prenez ma main, et serrez-la sans crainte. Sous quelque habit que je me cache, c’est, je vous le jure, la main d’un loyal gentilhomme. Quant à toi, mon ami Jacques, conserve ce cœur honnête et ce courage déterminé, et la fortune te viendra en aide : si Dieu me prête vie, je le prierai pour qu’il me fournisse l’occasion de te secourir comme tu m’as secouru. Les grands yeux noirs de Jacques regardaient l’étranger tout brillants d’une joie fière. Avec son épaule difforme et sa poitrine contrefaite, le faux marchand d’Arras lui semblait plus noble et plus imposant que tous les officiers du roi qu’il avait encore vus. Quand il lui prit la main, le cœur de Jacques battit à coups rapides, et lorsque, pressant les flancs de Phœbus, l’inconnu s’éloigna au galop, longtemps le père et le fils le suivirent du regard, émus et silencieux. Au moment où ils rentraient au jardin, le pied de Jacques fit rouler un objet brillant tombé sur le sable. C’était un médaillon en or guilloché. Voyez, mon père, dit l’enfant ; l’étranger l’aura sans doute perdu. Garde-le, mon fils ; c’est peut-être la Providence qui te l’envoie. Le souvenir de cette aventure resta dans la mémoire de Jacques. Le temps put en affaiblir les détails, mais l’ensemble demeura comme un point lumineux au fond de son cœur. Depuis le jour de sa rencontre avec l’étranger, il prit un goût plus vif aux choses de la guerre. Lorsqu’un escadron passait sur la route, bannière au vent et trompette en tête, il courait à sa suite aussi loin que ses jambes le pouvaient porter et fredonnait les fanfares pendant toute une semaine. Parfois aussi il lui arrivait d’enrégimenter les enfants du faubourg et de se livrer avec eux à un grand simulacre de bataille ou à quelque imitation de siège, qui finissait toujours par de furieuses mêlées où ses bras faisaient merveille ; tout enfant qu’il était, il se montrait déjà d’une adresse surprenante dans le maniement des armes, épée, sabre, hache, pique, dague, pistolet ou mousqueton. Les mots du marchand d’Arras : Si jamais tu t’enrôles, tu feras ton chemin, bourdonnaient toujours à ses oreilles ; mais nous devons ajouter qu’il n’y avait pas d’exercice, de revue, de combat et d’assaut que Jacques n’abandonnât volontiers pour suivre Mlle de Malzonvilliers, quand elle allait avec Claudine chercher des fraises dans les bois. Dans ces occasions, qui se renouvelaient tous les jours, le petit général soupirait de tout son cœur et demeurait tout interdit lorsque la main de Suzanne rencontrait sa main. La petite fille le faisait aller et venir à son gré, mais avec tant de grâce naturelle et d’un air si charmant, que Jacques serait parti pour le bout du monde sans délibérer, sur un signe de ses yeux bleus. Les années se passaient donc entre les études, les batailles et les promenades. On était en ce temps-là au milieu des troubles et des guerres, on n’entendait parler que de villes attaquées, de camps surpris, d’expéditions meurtrières. Le cardinal Mazarin et le parti du roi luttaient contre le parlement, les princes et l’Espagnol. de Condé tenait la campagne, tantôt vainqueur, tantôt vaincu ; mais jusqu’alors la ville de Saint-Omer, protégée par une bonne garnison, n’avait pas eu à souffrir des déprédations de l’ennemi. Jacques serait parti depuis longtemps, s’il n’avait été retenu par le charme qu’il éprouvait à vivre auprès de Mlle de Malzonvilliers. Ce sentiment était d’autant plus impérieux, qu’il ne s’en rendait pas compte. Le hasard, ce grand architecte de l’avenir, lui fit lire dans son propre cœur. Un jour qu’il était assis dans un coin du jardin, la tête penchée, et roulant une dague entre ses doigts, sa sœur Claudine vint tout doucement lui frapper sur l’épaule. Veux-tu que je te le dise, moi ? Pourquoi à elle plutôt qu’à une autre ? Très bonne, reprit l’enfant dont un malin sourire entr’ouvrit les lèvres vermeilles. Tiens, Jacques, ajouta Claudine en prenant un grand air sérieux, tu penses à mamzelle Suzanne, parce que tu l’aimes. Jacques rougit jusqu’à la racine des cheveux ; il se dressa d’un bond ; un trouble nouveau remplissait son âme, et mille sensations confuses l’animaient. L’éclair avait lui dans sa pensée, il saisit Claudine par le bras. s’écria Claudine, effrayée du brusque changement qui s’était opéré dans les traits de son frère. Ecoute-moi, ma sœur ; tu n’es qu’une petite fille... J’aurai quinze ans, viennent les abricots, dit l’enfant. Mais, continua Jacques, on dit que les petites filles s’entendent mieux à ces choses-là que les grands garçons. Pourquoi m’as-tu dit que j’aimais mamzelle Suzanne ? Ca se peut, mais je n’en sais rien. on voit ça du premier coup d’œil. Dire comment, je ne le pourrais guère ; mais je l’ai compris à plusieurs choses que je ne puis pas t’expliquer, parce que je ne sais par quel bout les prendre. D’abord, tu ne lui parles pas comme aux autres filles que tu connais ; et puis tu as les yeux doux comme du miel quand tu la regardes ; tu fais de grands tours pour l’éviter, et cependant tu la rencontres toujours, ou bien tu la cherches partout, et quand tu la trouves, tu t’arrêtes tout court, et l’on dirait que tu as envie de te cacher. Enfin, je ne sais ni pourquoi ni comment, mais tu l’aimes. C’est vrai, murmura Jacques en lâchant le bras de sa sœur, c’est vrai, je l’aime. Sa voix, en prononçant ces mots, si doux au cœur, avait quelque chose de grave et de triste qui émut Claudine. Eh bien, dit-elle en passant ses jolis bras autour du cou de son frère, ne vas-tu pas t’affliger maintenant ? Est-ce donc une chose si pénible d’aimer les gens, qu’il faille prendre cet air malheureux ? Voilà que tu me fais pleurer, à présent. La pauvre Claudine essuya le coin de ses yeux avec son tablier, puis, souriant avec la mobilité de l’enfance, elle se haussa sur la pointe du pied, et, approchant sa bouche de l’oreille de Jacques, elle reprit : à ta place, moi je me réjouirais. je suis sûre qu’elle t’aime autant que tu l’aimes : tu l’épouseras. Jacques embrassa Claudine sur les deux joues. Tu es une bonne sœur, lui dit-il ; va, maintenant, je sais ce que l’honnêteté me commande. Et Jacques, se dégageant de l’étreinte de sa sœur, sortit du jardin. Il se rendait tout droit au château, lorsqu’au détour d’une haie il rencontra M. Je vous cherchais, monsieur, lui dit-il en le saluant. Et qu’as-tu à me dire, mon garçon ? J’ai à vous parler d’une affaire très importante. Monsieur, j’ai aujourd’hui dix-huit ans et quelques mois, reprit Jacques de l’air grave d’un ambassadeur ; je suis un honnête garçon qui ai de bons bras et un peu d’instruction ; j’aurai un jour deux ou trois mille livres d’un oncle qui est curé en Picardie ; car pour le bien qui peut me revenir du côté de mon père, je suis décidé à le laisser à ma sœur Claudine. En cet état, je viens vous demander si vous voulez bien me donner votre fille en mariage. Qu’est-ce que tu me dis donc ? Je dis, monsieur, que j’aime Mlle Suzanne ; le respect que je vous dois et mon devoir ne me permettent pas de l’en informer avant de vous avoir parlé de mes sentiments. C’est pourquoi je viens vous prier de m’agréer pour votre gendre. Pendant ce discours, Jacques, le chapeau à la main, un mouchoir roulé autour du cou et en sarrau de toile grise, était debout au beau milieu du sentier. Je n’ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, que votre consentement me rendra parfaitement heureux, et que je n’aurai plus d’autre désir que de reconnaître toutes vos bontés par ma conduite et mon dévouement. de Malzonvilliers partit d’un grand éclat de rire. L’étrangeté de la proposition et le sang-froid avec lequel elle était faite l’avaient d’abord étourdi ; mais au nouveau discours de Jacques, il ne put s’empêcher de rire au nez du pauvre garçon. Tout le sang de Jacques lui monta au visage. Malgré les illusions dont se berce la jeunesse, son bon sens natif lui disait tout bas que sa demande ne serait point accueillie, mais sa candide honnêteté ne lui permettait pas de croire qu’elle pût donner matière à plaisanter. Ma proposition vous a mis en gaieté, monsieur, reprit-il avec une émotion mal contenue. Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à l’honneur de vous causer tant de joie. mon ami, je ne m’attendais pas non plus à une telle aventure ! C’est plus amusant qu’une comédie de M. Jacques déchira les bords de son chapeau avec ses doigts, mais il se tut. Enfin, n’y tenant plus, il s’assit sur un quartier de pierre au revers du sentier. Vous aurez tout le loisir de rire après, reprit Jacques, mais c’est à présent le moment de me répondre ; vous ne sauriez deviner, monsieur, ce qui se passe dans mon cœur depuis que je sais que j’aime Mlle Suzanne. répondit le traitant en s’essuyant les yeux. Un fou ne vient pas honnêtement demander la main d’une jeune personne à son père. C’est donc sérieusement que tu parles ? Tais-toi, et surtout ne me regarde pas avec cet air de berger malheureux, ou tu vas me faire rire à m’étouffer, et je te préviens que ce serait abuser de ma position ; je suis très fatigué, mon ami. Aussi n’est-ce point mon intention ; je désire seulement savoir quels sont vos sentiments. Va-t’en au diable avec mes sentiments ! Ai-je donc le temps de m’amuser aux sornettes qui trottent par la tête d’un maître fou ! Malzonvilliers avec le fils de Guillaume Grinedal le fauconnier ! Raillez-vous de moi tant qu’il vous plaira, monsieur, je ne m’en offenserai pas, s’écria Jacques vivement ; mais gardez-vous de toucher au nom de mon père, car aussi bien qu’il y a un Dieu au ciel, si quelqu’un l’insultait, fût-ce le père de Suzanne, je me vengerais. Et Jacques leva au-dessus de sa tête deux mains de force à joindre lestement l’effet à la menace. de Malzonvilliers se dressa brusquement et porta la main à son cou ; il lui semblait sentir déjà les doigts de Jacques se nouer derrière sa nuque. Mais Jacques abaissa subitement ses bras, et de sa violente émotion il ne lui resta qu’une grande pâleur sur le visage. Je vous demande pardon de mon emportement, reprit-il ; jamais je n’aurais dû oublier les bienfaits dont vous avez comblé ma famille ; cette colère est la faute de ma jeunesse et non de mon cœur ; oubliez-la, monsieur. Vous ne m’en voudriez peut-être pas, si vous saviez combien je souffre depuis que j’aime. Je ne vis que pour Mlle Suzanne, et je sens bien que je ne puis pas l’obtenir. Mais si pour la mériter il me fallait entreprendre quelque chose d’impossible, dites-le-moi, et, avec l’aide de Dieu, il me semble que j’y parviendrais. Parlez, monsieur, que faut-il que je tente ? Quoi que ce soit, je suis prêt à obéir, et si je ne réussis pas, j’y laisserai mon corps. Il y a toujours dans l’expression d’un sentiment vrai un accent qui émeut ; les larmes étaient venues aux yeux de Jacques, et son attitude exprimait à la fois l’angoisse et la résignation ; M. de Malzonvilliers était au fond un bon homme ; la vanité avait obscurci son jugement sans gâter son cœur ; il se sentit touché et tendit la main à Jacques. Il ne faut point te désoler, mon ami, lui dit-il, ni prendre les choses avec cette vivacité. Il n’y a pas si longtemps que j’aimais encore ; mais je ne me souviens guère de ce que j’aimais à dix-huit ans. Tu oublieras comme j’ai oublié, et tu ne t’en porteras pas plus mal. on dit toujours comme ça, continua le traitant. mon Dieu, à ton âge, je me croyais déjà dans la rivière parce que j’avais perdu l’objet de ma première flamme ! j’en ai perdu bien d’autres depuis ! Parlons raison, mon garçon ; tu m’entendras, car tu as du bon sens. Plusieurs gentilshommes du pays me demandent la main de Suzanne. Puis-je, en conscience, te préférer, toi qui n’as rien, ni état, ni fortune, et les repousser, eux qui ont tout cela ? Jacques baissa la tête, et une larme tomba sur la poussière du sentier. si tu étais riche et noble, reprit M. de Malzonvilliers, je ne voudrais pas d’autre gendre que toi ! Eh bien, monsieur, je m’efforcerai de gagner fortune et noblesse. Ecoute donc, mon ami, ces choses-là ne viennent pas très vite. Je ne te promets pas d’attendre. Jacques hésita un instant ; puis, levant les yeux au ciel, il reprit : A la garde de Dieu, monsieur, je me presserai le plus que je pourrai. de Malzonvilliers tandis que Jacques s’éloignait, c’est vraiment dommage qu’il ne soit pas marquis ou tout au moins millionnaire. Jacques se dirigea d’un pas lent, mais ferme, vers un côté du parc de Malzonvilliers, où Suzanne avait coutume de se promener à cette heure-là, un livre ou quelque ouvrage d’aiguille à la main. Il l’aborda résolument et lui raconta l’entretien qu’il venait d’avoir avec son père ; sa voix était tremblante, mais son regard assuré. Suzanne s’était sentie rougir au premier mot de Jacques ; mais, bientôt remise de son trouble, elle avait attaché sur son jeune amant ce regard clair et serein qui rayonnait comme une étoile au fond de ses yeux bleus. Votre père ne m’a point laissé d’espérance, mademoiselle, dit Jacques après qu’il eut terminé son récit ; cependant je suis déterminé à tout entreprendre pour vous mériter. reprit la jeune fille de cette voix vibrante et douce qui sonnait comme le cristal. Je donnerais ma vie pour ma sœur Claudine ; mais, mademoiselle, il me semble, et que Dieu me pardonne ce blasphème, que je donnerais le salut de mon âme pour vous ! Je serai donc votre femme un jour, mon ami, reprit Suzanne en tendant sa main à Jacques, qui sentit son cœur se fondre à ces mots. Nous sommes bien jeunes tous deux, presque deux enfants, ajouta-t-elle avec un sourire, mais Dieu nous viendra en aide. s’écria Jacques ; ô mademoiselle, je vous gagnerai ! J’y compte, et moi je vous promets de n’être jamais qu’à vous ! Jacques voulut baiser la main de Suzanne ; mais Suzanne lui ouvrit ses bras, et les deux enfants s’embrassèrent. Tous deux étaient à la fois graves et ingénus. Allez et méritez-moi, reprit Suzanne, les joues humides et rougissantes ; moi, je vous attendrai en priant Dieu. Ils échangèrent un dernier serment et se séparèrent. Jacques reprit le chemin de la maisonnette, sérieux, mais non plus triste. Il fit tout de suite part à Guillaume Grinedal de ce qui s’était passé dans la journée. Nous nous aimons, ajouta-t-il, et nous nous marierons. Le père regarda les hirondelles qui fuyaient au loin dans le ciel bleu. dit-il en hochant sa tête chauve. Mais qu’ils durent ou qu’ils passent, il n’importe, mon fils, il faut partir. Le père et le fils se serrèrent la main. La fille appartient au père, reprit Guillaume Grinedal ; M. de Malzonvilliers a été bon pour nous, il ne faut pas qu’il t’accuse d’avoir voulu semer le désordre dans sa maison. Tu partiras demain sans chercher à revoir Suzanne. Il le faut, répéta le vieillard. Je partirai, dit le fils ; je partirai sans la revoir. Vers le soir, à l’heure accoutumée, on s’assit autour de la table. Jacques ne mangeait pas, et le refrain des chansons qu’il avait l’habitude de fredonner mourait sur ses lèvres. Claudine ne voulait pas parler, de peur d’éclater en sanglots ; elle se détournait parfois pour s’essuyer les yeux. Jacques et Guillaume s’efforçaient de paraître calmes, mais les morceaux qu’ils portaient à la bouche, ils les reposaient intacts sur leur assiette. Après la veillée, le père embrassa ses trois enfants ; il retint Jacques plus longtemps sur son cœur. Va dormir, lui dit-il ; mais auparavant, demande à Dieu du courage pour la vie qui, demain, commence pour toi. Le père se retira, et les trois enfants se prirent à pleurer ; ni l’un ni l’autre n’avait la force d’exprimer son chagrin, et chacun d’eux trouvait moins de paroles à dire que de baisers à donner. Vers la pointe du jour, la famille se réunit au seuil de la porte. Jacques avait chaussé de gros souliers et des guêtres ; une ceinture de cuir serrait sa blouse de toile autour de sa taille ; un petit havresac pendait sur ses épaules et sa main était armée d’un fort bâton de houx. Jacques était un peu pâle, mais son regard avait repris toute son assurance et sa fermeté. Déjà, à cette époque, Paris était la ville magique, le centre radieux qui sollicitait toutes les intelligences actives, les esprits audacieux, les imaginations inquiètes. Jacques n’avait pas un instant songé aux détails du parti extrême qu’il avait choisi, cependant, à la question de son père, il répondit sans hésiter : C’est une grande ville, pleine de périls et de surprises. Beaucoup y sont arrivés pauvres comme toi, qui en sont partis riches ; mais mieux vaut en sortir misérable que d’y laisser l’honnêteté. Que Dieu te bénisse, mon fils. Jacques s’agenouilla entre son frère et sa sœur, et Guillaume posa ses mains tremblantes sur le jeune front de son premier-né. Après qu’il se fut relevé, le père voulut glisser dans la main de Jacques une bourse où brillait de l’or, mais Jacques la lui rendit : Gardez cet or, lui dit-il ; c’est la dot de Claudine ; j’ai des bras, et dans mon havresac cinquante livres que j’ai gagnées. Le père n’insista pas ; mais, tirant de son sein un bijou attaché à un ruban, il le passa au cou de Jacques. lui dit-il ; c’est le médaillon perdu par l’étranger, il y a cinq ans. Tu l’as bien gagné, garde-le donc ; si tu retrouves le gentilhomme auquel il appartient, tu le lui rendras, et peut-être se rappellera-t-il l’hospitalité de notre toit. Embrassons-nous maintenant, et que Dieu te conduise. Jacques embrassa d’abord Guillaume et Pierre ; Claudine était restée un peu en arrière ; quand ce fut à son tour, elle sauta au cou de Jacques. Je t’embrasse pour moi, d’abord, lui dit-elle tout bas, si bas, que sa voix glissait comme un souffle à l’oreille du voyageur ; à présent, c’est pour elle . Oui, pour elle, reprit sa sœur ; elle-même me l’a bien recommandé. Jacques serra Claudine sur son cœur avec passion au souvenir de Suzanne. Il regarda le ciel, plein d’un courage nouveau, l’œil brillant d’espoir. Les premières clartés du jour s’épanchaient sur les campagnes humides ; à l’horizon flottaient mille vapeurs dorées, et la route se perdait au milieu des solitudes baignées de lumière. Paris était là-bas, derrière cet horizon flamboyant ; Suzanne était le prix du triomphe. Jacques s’arracha des bras de Claudine et partit. A quelques centaines de pas de la maisonnette, la route faisait un coude et gravissait un monticule. Arrivé au sommet, Jacques se retourna. Sur le seuil de la porte, Guillaume Grinedal était debout, et près de lui, agenouillés sur la terre, Pierre et Claudine tenant ses mains entre les leurs. Derrière lui, Jacques laissait tout son bonheur, tout ce qu’il avait aimé : le jardin plein d’ombre et de fraîcheur, la tranquille retraite où il avait bégayé sa première prière et rêvé ses premiers rêves d’amour ; les grandes campagnes qui avaient protégé son âme de leur solitude et de leur sérénité ; le vaste château, voilé de vieux ormeaux, où si souvent il avait soupiré, sans savoir la cause de ses soupirs, aux bruits innocents de deux lèvres enfantines chantant une chanson du pays. Les bœufs fauves égarés dans les grasses prairies, les taureaux ruminant à l’ombre des hêtres, le troupeau filant le long du sentier, les noirs essaims des corneilles dispersés autour des chênes, la jeune fille passant pieds nus le ruisseau babillard, le lourd fermier pressant l’attelage paresseux, et jusqu’aux alouettes blotties aux creux des sillons ou perdues dans l’azur immense, tous les êtres et toutes les choses de la création avaient une part dans cette vie qui s’était épanchée comme une onde limpide et fraîche entre deux rives d’herbes molles. Derrière lui, c’était le repos et la paix ; c’était l’inconnu et ses hasards sans nombre devant lui. Jacques s’appuya sur le bâton de houx, et promena ses regards au loin ; mille souvenirs oubliés s’éveillèrent en foule dans son cœur ; longtemps il écouta leurs voix confuses qui se redisaient le passé tout plein de douces joies et d’honnêtes labeurs, et se plut à leurs récits mystérieux, les yeux tournés vers les beaux ombrages qui faisaient à Malzonvilliers une verte ceinture. Deux larmes qui vinrent mouiller ses mains, sans qu’il les eût senties couler sur ses joues, le tirèrent de son rêve. Combien d’autres n’étaient pas déjà tombées sur la poussière ! Jacques secoua la tête et s’élança sur le revers du monticule. Après avoir passé la nuit à Fauquembergue, il arriva le lendemain à Fruges. Dans l’auberge où il s’arrêta, quelques rouliers, assis autour d’une table, dépeçaient un quartier de mouton ; ils causaient vivement entre eux, et Jacques remarqua avec surprise que leurs chariots étaient encore tout attelés sur la route ; les animaux, débridés seulement, mangeaient à même leur provende étalée par terre. Aux premiers mots qu’il entendit, Jacques comprit qu’une troupe de batteurs d’estrade avait pénétré dans le pays, entre Aire et Saint-Omer. Ils appartenaient, disait-on, à un corps de soldats hongrois et croates que le gouvernement espagnol avait licenciés, et qui cherchaient à ramasser un gros butin avant de quitter la Flandre. Les habitants aisés se retiraient en toute hâte du côté de Saint-Pol ou de Montreuil ; les autres cachaient leurs objets les plus précieux. On voyait des femmes et des enfants sur les voitures des rouliers, et de temps en temps passaient sur la route des familles de gentilshommes, accompagnées de leurs serviteurs armés jusqu’aux dents. Jacques était habitué à ces scènes de tumulte et de terreur. Il s’avança vers l’un des rouliers, et lui demanda si les ennemis étaient encore bien loin. Peut-être à dix lieues, peut-être à cent pas. Les hussards vont vite, et mieux vaut être entre de bonnes murailles que par chemins. Parmi ceux qui décampaient en toute hâte, personne n’avait encore rien vu, cependant nul ne s’arrêtait et n’osait même retourner la tête. Jacques pensa que chacun fuyait parce qu’il voyait fuir les autres, et en garçon résolu qu’il était, il prit le parti de continuer son chemin, voulant arriver à Hesdin avant la nuit. La journée était brûlante, et Jacques marchait depuis le matin ; l’appétit commença de se faire sentir avec la fatigue. N’apercevant ni Hongrois ni Croates, Jacques se jeta sur le côté de la route, près d’une fontaine qui coulait à l’ombre d’un bouquet d’arbres, et tirant de sa valise quelques provisions dont il s’était muni à Fruges, il se mit à déjeuner gaillardement. En ce lieu, l’herbe était épaisse et l’ombre fraîche ; Jacques regarda sur la route, et ne voyant rien, ni fantassin, ni cavalier, il s’étendit comme un berger de Virgile au pied d’un hêtre. Il pensa d’abord et beaucoup à Mlle de Malzonvilliers et soupira ; puis, au souvenir des bonnes gens qu’il avait rencontrés fuyant comme des lièvres, il sourit ; il allait sans doute penser à bien d’autres choses encore, quand il s’endormit. Jacques ne voulait que se reposer ; mais la jeunesse propose et l’herbe fraîche dispose. Il dormait donc comme on dort à dix-huit ans, lorsqu’un grand bruit de chevaux hennissant et piaffant le réveilla en sursaut. Sept ou huit cavaliers tournaient autour de lui, tandis que deux autres débouclaient son havresac après être sautés de selle. Jacques se dressa d’un bond, et du premier coup de poing fit rouler à terre l’un des pillards ; il allait prendre l’autre à la gorge, lorsque trois ou quatre cavaliers fondirent sur lui et le renversèrent : avant qu’il pût se relever, un coup violent l’étourdit, et il resta couché aux pieds des chevaux. Il n’avait fallu que trois minutes aux cavaliers pour déboucler sa valise, il ne leur en fallut pas deux pour piller l’argent et les effets, dépouiller Jacques de son habit et disparaître au galop. Jacques resta quelques instants immobile, étendu sur le dos. Les larges bords de son chapeau de feutre ayant amorti la force du coup qui lui était destiné, Jacques n’était qu’étourdi. Quand il se releva, à moitié nu et sans argent, il courut sur un tertre pour reconnaître le chemin qu’avaient pris les pillards. Un tourbillon de fumée fouettée par le vent ondulait dans la plaine ; deux villages brûlaient ; entre les toits de chaume tout pétillants, passaient les bestiaux épouvantés. Un nuage lourd et criblé d’étincelles s’épandait au loin ; quand l’incendie gagnait une meule de paille ou quelque grange emplie de foin, un jet de flamme coupait le sombre rideau de ses éclairs rouges et tordus. Un gros de cavalerie se tenait en bataille sur le bord d’un ruisseau. Jacques n’en avait jamais vu l’uniforme, qui se composait d’un habit blanc à retroussis jaunes et d’une culotte noire. A sa tête, allant et venant d’un bout de l’escadron à l’autre, marchait un cavalier qu’à sa mine on reconnaissait pour le chef. Il ne doutait pas qu’il n’eût eu affaire à des maraudeurs du parti ennemi, mais dans son naïf sentiment d’équité, il ne doutait pas non plus que le chef ne lui fît rendre ce qu’on lui avait volé. Si le roi d’Espagne et l’empereur d’Allemagne faisaient la guerre au roi de France, ils ne la devaient pas faire aux voyageurs. A la vue d’un jeune homme qui s’avançait vers eux au pas de course, nu-tête et sans habit, le capitaine s’arrêta. lui dit-il brusquement quand Jacques fut à deux pas de son cheval. Le chef sourit et passa ses longs doigts nerveux dans sa moustache. Deux cavaliers qui le suivaient échangèrent quelques paroles rapides ; ils parlaient plutôt du gosier que des lèvres, et leur idiome frappait les oreilles de Jacques comme le croassement des corbeaux. On m’a pris ma valise, l’argent, les effets qu’elle contenait, jusqu’à mes habits, tout. On t’a laissé ta peau, et tu te plains ! Jacques crut n’avoir pas bien entendu. Et moi je te dis de te taire ! s’écria le chef ; tu répondras quand on t’interrogera. Le chef se tourna vers ses officiers ; pendant leur courte conférence, Jacques se croisa les bras. L’idée de fuir ne lui vint même pas ; il lui semblait impossible qu’on lui fît plus qu’il n’avait souffert. reprit le chef en revenant vers lui. Tu dois connaître alors les chemins de traverse pour regagner les frontières de la Flandre ? Tu vas donc nous servir de guide jusque-là. Bien que tes compatriotes décampent comme des volées de canards à notre approche, je crois que nous nous sommes avancés trop loin. J’ai assez de butin comme ça... Cependant, s’il y a quelques bons châteaux aux environs, tu nous y conduiras. reprit le chef en le touchant du bout de sa houssine. s’écria le chef ; et poussant son cheval, il vint heurter Jacques immobile. Le tube glacé d’un pistolet s’appuya sur le front de Jacques. sais-tu bien que je n’aurais qu’à remuer le doigt pour te faire sauter la cervelle, manant ! Remuez-le donc, car, pour Dieu, je ne vous servirai pas de guide dans mon pays et contre les miens. Le pistolet se balança un instant à la hauteur du visage de Jacques, puis s’abaissa lentement. Ainsi, tu ne veux pas nous conduire aux frontières, ajouta le chef en glissant le pistolet sous l’arçon. C’est donc moi qui t’y conduirai. Le chef dit quelques mots dans une langue étrangère, et avant que Jacques pût se douter du danger qui le menaçait, trois ou quatre soldats l’avaient saisi et garrotté. Il y a bien dans la compagnie quelque vieux licol propre à te servir de cravate, continua le chef en s’adressant à Jacques. Quand nous toucherons aux limites de l’Artois, je prétends t’y laisser pendu à la plus belle branche du plus beau chêne, afin que tu serves d’exemple aux habitants de l’endroit. Si les corbeaux te le permettent, mon drôle, tu auras le loisir d’y méditer sur les profits de l’honnêteté. Sur un signe du chef, deux soldats jetèrent Jacques en croupe d’un cavalier ; on le lia à la selle comme un sac, et toute la troupe partit au trot du côté de Hesdin. Jacques, courbé en deux, battait de sa tête et de ses pieds les flancs du cheval ; le sang se porta bientôt aux extrémités, sa face devint pourpre, ses yeux s’injectèrent, un bourdonnement douloureux et confus emplit ses oreilles, le nom de Suzanne expira sur ses lèvres, et il ferma ses paupières. Mais, au moment où le voile rouge qui flottait devant ses yeux à demi clos obscurcissait le plus son esprit, il ramena, par un effort violent, ses mains à la hauteur de sa tête, un instant soulevée. Les courroies qui les enchaînaient touchaient à ses lèvres ; il les mordit, et, l’instinct de la conservation revenant avec l’espoir de la délivrance, il en eut bien vite, à coups de dents, déchiré le nœud. Le cavalier chantait tout en fourbissant la garde de son sabre. Jacques se suspendit d’une main à la croupière du cheval, et de l’autre défit le lien qui l’attachait à la selle. Quand il sentit ses membres libres, il regarda autour de lui pour voir si nul soldat ne l’observait ; le chef et les officiers chevauchaient en tête, et l’escadron les suivait sans penser au captif. Le cavalier, tout occupé de son arme, ne pressait pas son cheval qui, plus lourdement chargé que les autres, avait perdu du terrain et se trouvait alors à la queue de la colonne. Jacques se laissa donc glisser doucement sur le chemin. A peine eut-il senti la terre sous ses pieds, que toute sa vigueur lui revint, et se jetant sur le côté de la route, il prit à travers champs. Mais il avait à peine fait deux cents pas qu’il entendit une détonation, et, au même instant, une balle fit jaillir la poussière à ses côtés. Il tourna la tête et vit trois ou quatre cavaliers lancés à ses trousses, le mousqueton au poing. Jacques était leste et vigoureux, il franchissait les haies et les fossés comme un chevreuil ; mais il ne pouvait longtemps lutter contre des chevaux. Le cavalier à qui sa garde avait été confiée se montrait le plus ardent à sa poursuite ; déjà il était en avance de quelques centaines de pas sur ses camarades, lorsque Jacques, comprenant l’inutilité de sa fuite, s’arrêta. Le cavalier arriva sur lui au galop, le sabre levé ; mais Jacques évita le coup en se jetant de côté, et saisissant le soldat par la jambe gauche, il le précipita à bas du cheval. Tandis que le soldat, meurtri de sa chute, se débattait à terre, Jacques sauta sur la selle et partit. Pendant quelques minutes, les camarades du vaincu bondirent sur ses traces ; deux ou trois balles égratignèrent le sol à ses côtés, mais bientôt la course des maraudeurs se ralentit ; l’escadron était loin derrière eux, et en avant s’étendait un pays inconnu où l’ennemi pouvait surgir à tout instant ; l’un d’eux retint son cheval et tourna bride ; le second l’imita, puis le troisième aussi, et Jacques n’entendit plus retentir à son oreille leur galop furieux. A son tour, il ramassa les rênes et mit sa monture au petit trot. Jacques n’avait pas marché un quart d’heure dans la direction de Saint-Pol, qu’il découvrit, en avant de Fleury, une troupe de cavaliers portant de l’infanterie en croupe. La première rencontre avait appris au fils du fauconnier assez des usages de la guerre pour le rendre circonspect. Un moment il eut la pensée de se jeter dans un petit bois, lorsqu’une nouvelle réflexion le décida à pousser droit en avant. Il était trop près de Saint-Pol, ville forte occupée par une grosse garnison, pour que l’ennemi eût osé s’aventurer jusque-là. Une vedette qui trottait à deux ou trois cents pas de la troupe, étonnée de voir un grand garçon n’ayant qu’un pantalon et la chemise courant sur un cheval tout équipé, arrêta Jacques. Conduisez-moi à votre capitaine, dit Jacques au plus apparent de la bande. C’est ce que j’allais justement vous proposer, mon camarade, répondit le brigadier. Le capitaine était un beau jeune homme dont la bonne mine était rehaussée par le costume militaire ; une fine moustache noire faisait ressortir l’éclat de ses lèvres du galbe le plus pur. Une grande pâleur répandue sur ses traits délicats donnait à sa physionomie un charme et une distinction inexprimables. Jacques se sentit rassuré du premier regard. Ami ou ennemi, il avait affaire à un brave gentilhomme. L’officier considéra Jacques un instant en silence, et un rapide sourire éclaira son visage, où la mélancolie avait jeté son voile mystérieux. Si tu es Français, dit-il enfin d’une voix claire et douce, ne crains rien, tu es parmi des Français. Jacques lui raconta ce qui lui était arrivé ; son sommeil, sa capture, sa délivrance, le péril auquel il avait échappé. L’officier l’écoutait, frisant le bout de sa moustache, les yeux attachés sur les yeux du jeune homme. Jacques comprit la signification de ce regard. Vous me prenez pour un espion ? Plus maintenant ; la lâcheté n’a pas ces traits honnêtes et ce regard fier. Elle tremble, mais ne rougit pas. Tu es un brave garçon, et tu vas nous conduire au lieu où tu as laissé les batteurs d’estrade. Volontiers ; quand je les perdis de vue, ils prenaient le chemin de l’abbaye de Saint-Georges, près de Bergueneuse, et ne peuvent pas être à plus d’une lieue d’ici. Sur l’ordre du capitaine, on fournit à Jacques un habit, un chapeau, un sabre et des pistolets. Vous en jugerez, mon capitaine, si nous rencontrons les bandits qui m’ont pillé. Jacques se plaça à la tête de la troupe, qui se composait de deux cents cavaliers à peu près portant en croupe autant de grenadiers. Elle venait d’être détachée de la garnison de Saint-Pol, pour repousser les maraudeurs de l’armée espagnole signalés par les éclaireurs. L’officier trottait à côté de Jacques. Tu manies ton cheval comme un vieux soldat, lui dit-il au bout de cinq minutes. alors tu as peut-être connu un brave fauconnier nommé Guillaume Grinedal ? Comment ne l’aurais-je pas connu, puisque c’est mon père. Il se tourna vers Jacques et se prit à le considérer attentivement. Ce vieux Guillaume qui m’a si souvent porté sur ses genoux est ton père ? Ce fut au tour de Jacques de tressaillir. Il regarda l’officier, tout ému, cherchant à lire sur son visage un nom que son cœur épelait tout bas. Et il attacha ses lèvres sur la main du capitaine. Non pas celui-là, Jacques, mais son fils, Gaston d’Assonville. Le père est là-haut ; il a été l’ami de Guillaume : le fils sera l’ami de Jacques. d’Assonville, capitaine aux chevau-légers, était encore à dix minutes de l’abbaye de Saint-Georges, dont les murailles blanches se dessinaient entre des massifs d’arbres sur la droite du chemin, lorsqu’on entendit des coups de fusil pétiller à une petite distance. Un paysan qui fuyait sur un méchant bidet apprit à M. d’Assonville qu’une vingtaine de maraudeurs s’étaient présentés à l’abbaye, avaient forcé les portes et ordonné aux religieux de préparer des vivres pour toute la troupe, s’ils ne voulaient pas voir leur maison mise à feu et à sang. demanda le capitaine, dont les yeux s’enflammèrent. reprit le paysan, il a vidé la cave et fait dresser les tables. Bien, nous mangerons le dîner après le bal. fit l’autre, m’est avis, mon officier, que bien des danseurs manqueront au festin. Mais six ou sept cents, tous à cheval et bien armés. Leur chef a fait sonner de la trompette ; les bandes dispersées de toutes parts se sont réunies, et, en attendant que le souper soit prêt, elles pilent Anvin. Le village était en feu et la fusillade éclatait dans la plaine. d’Assonville se dressa sur ses étriers, l’épée à la main. Ce n’était plus le pâle jeune homme au front décoloré. L’éclair brillait dans ses yeux, le sang brûlait sa joue. cria-t-il d’une voix tonnante, et du bout de son épée il montra à ses soldats le village flamboyant. A la vue des Français, les clairons sonnèrent et les ennemis se rangèrent en bataille à quelque distance d’Anvin, aux bords de la Ternoise. Leur troupe était nombreuse et bien montée ; mais M. d’Assonville était de ceux qui ne savent pas reculer ; il fit mettre pied à terre aux grenadiers et les divisa par pelotons de vingt à vingt-cinq hommes entre ses cavaliers. Jouez du fusil comme nous jouerons du sabre, leur dit-il, et nous ferons passer la rivière sans bateau à ces méchants drôles. Les grenadiers crièrent : Vive le roi ! d’Assonville allait donner le signal d’attaquer, un vieil officier lui toucha légèrement le bras. Monsieur le comte, lui dit-il, ils sont deux contre un et l’avantage de la position est pour eux. c’est vous, monsieur du Coudrais, qui comptez l’ennemi ! Je dois compte au roi, mon maître, de la vie de tous ces braves gens, reprit l’officier en montrant du bout de son épée les soldats impatients. Maintenant ordonnez, et vous verrez si j’hésiterai à me faire tuer. Non pas, monsieur, vous triompherez avec vos grenadiers. eh bien, nous avons pour nous la vue de ce village qui brûle ! Chaque chaumière qui croule crie vengeance. Toute la troupe entendit ces mots. Les soldats électrisés s’élancèrent, et Jacques, emporté le premier, sentit courir dans ses veines le frisson de la guerre. Les Hongrois, après s’être mis en bataille, attendaient les Français en poussant mille cris. Grâce à la supériorité du nombre, ils comptaient sur une facile victoire ; bien éloignés de mettre la rivière entre eux et les assaillants, ce qui aurait doublé leurs forces par l’avantage de leur position, ils coururent à leur rencontre pêle-mêle et sans ordre, aussitôt qu’ils les virent s’ébranler. Le choc fut terrible ; la fusillade éclata sur toute la ligne, et les cavaliers s’abordèrent le sabre et le pistolet au poing. Un instant on put croire que le succès serait douteux. Les combattants ne faisaient qu’une masse mouvante étreinte par la colère et le sauvage amour du sang ; de cette masse confuse montait un bruit de fer mêlé à des hurlements de mort. A toute seconde un homme disparaissait du milieu de cet océan de têtes qu’entouraient mille éclairs, où sonnait le cliquetis des armes, et l’espace se resserrait ; mais les décharges des grenadiers de M. du Coudrais, qui combattaient en bon ordre, avaient éclairci les rangs de l’ennemi ; les Hongrois, écrasés sous une grêle de balles partant de tous les côtés à la fois, pressés par la fougue ardente des cavaliers qu’enflammait l’exemple de M. Un soldat regarda en arrière, un autre tourna bride, un troisième se jeta tout armé dans la Ternoise, dix ou douze décampèrent, un escadron plia tout entier, puis tous enfin reculèrent dans un désordre affreux. d’Assonville, et poussant son cheval sur les derniers combattants, il précipita toute la troupe dans la rivière. Quand les chevaux enfoncèrent les pieds dans l’eau, ce fut une déroute. Les Hongrois et les Croates partirent au galop, jetant leurs mousquetons, et le sabre hacha les fuyards. Jacques voyait pour la première fois et de près toutes les horreurs d’un combat. L’émotion faisait trembler ses lèvres ; mais le piaffement des chevaux, l’éclat des armes, le bruit des explosions, l’odeur de la poudre, excitaient son jeune courage ; il brandit son sabre d’une main ferme et se lança tout droit devant lui. Un Croate qu’il heurta dans sa course lui lâcha à bout portant un coup de pistolet ; la balle traversa le chapeau de Jacques à deux pouces du front. Jacques riposta par un coup de pointe furieux. Le Croate tomba sur le dos, les bras étendus ; le sabre lui était entré dans la gorge ; Jacques sentit jaillir sur sa main le sang bouillonnant et chaud ; il regarda le soldat pâlissant qu’emportait le cheval effaré. C’était le premier homme qu’il tuait ; Jacques abaissa la pointe de son sabre et frissonna, mais il était au premier rang, et le tourbillon le poussa en avant. Au milieu de la mêlée, Jacques rencontra M. d’Assonville et se tint dès lors à son côté. Tous deux les premiers firent entrer leurs chevaux dans la rivière rougie, mais quand il n’y eut plus que des fuyards, tous deux remirent leur sabre au fourreau. Le capitaine tendit la main au soldat. Tu t’es bien conduit, Jacques, lui dit-il. tu avais raison de vouloir te mesurer contre ces pillards. Tu leur as payé la monnaie de ta valise ! Ma foi, monsieur, j’ai fait ce que j’ai pu. mon camarade, ceux qui courent te diront que tu as trop pu ! Le champ de bataille était encombré de morts et de blessés ; les ennemis avaient laissé trois cents des leurs par terre ; une centaine fort mal accommodés étaient restés aux mains des Français, si bien que les batteurs d’estrade avaient perdu la moitié de leur monde. Cependant les clairons sonnèrent, et les soldats dispersés de toutes parts se réunirent sous leurs guidons. Tu n’es pas encore enrégimenté, mon garçon, dit M. d’Assonville à Jacques, ainsi va à tes affaires. Songe que tu as perdu une valise, ne te fais pas faute d’en ramasser deux. d’Assonville allait rejoindre son escadron, deux grenadiers qui portaient un brancard sur lequel gisait un officier vinrent à passer près de lui. A la vue du capitaine des chevau-légers, l’officier se souleva sur son coude. Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n’avais pas tort. Ils sont battus, mais ils m’ont tué. j’espère, monsieur du Coudrais, que votre blessure... Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m’a traversé le corps. Ma prudence m’est expliquée, à présent : c’était un pressentiment. du Coudrais laissa tomber sa tête, où flottaient les ombres du trépas, et les soldats passèrent. Après l’éclat et les transports de la victoire, il venait d’assister au deuil d’une agonie. Il prit dans la direction de la rivière, la tête penchée et l’esprit malade. Combien déjà la paix de la maisonnette était loin ! Il n’avait pas fallu deux journées pour que Jacques eût tué quatre ou cinq hommes et qu’il en eût blessé sept ou huit autres. Tout en marchant au milieu des cadavres, ses yeux tombèrent sur ses mains : elles étaient humides et rouges encore ; tout son corps frissonna. Quelle route allait-il donc suivre pour arriver jusqu’à Suzanne, et quelles sanglantes prémices son amour venait-il de lui offrir ? Jacques foulait en ce moment l’endroit où la mêlée avait été le plus furieuse, la terre était jonchée de morts ; au milieu des Hongrois étendus, ses regards vagues et distraits rencontrèrent un soldat qui, tombé à vingt pas de la Ternoise, cherchait à se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur les mains et les genoux, se traînait l’espace de quelques pieds, puis s’abattait. Jacques courut à lui et le souleva. dit le Hongrois, dont la face était souillée de sang coagulé ; de l’eau ! Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et présenta à ses lèvres ardentes un chapeau rempli d’eau. Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement. J’ai du feu dans la gorge, et mes lèvres sont comme deux fers rouges, disait-il en léchant les bords humides du chapeau. Jacques l’adossa contre un tronc d’arbre et lava son visage. Le Hongrois avait reçu un coup de sabre sur la tête et une balle dans le ventre. Quand la boue et le sang effacés laissèrent les traits à découvert, Jacques poussa un cri. Le blessé leva les yeux sur lui. tu me reconnais à présent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m’as soulevé, je n’ai rien dit, j’avais soif... fit Jacques avec une expression d’horreur. tu as de ces scrupules-là, toi ! Quant à moi, je n’y regarderai pas de si près, si quelque jour... Mais les tiens m’ont mis dans un trop piteux état pour que je recommence jamais. mon drôle, tu t’es bien vengé. je me suis battu, voilà tout. Si je t’avais cassé la tête, tout cela ne serait pas arrivé. il est un peu tard pour m’en servir ; qu’elle te profite au moins. L’officier se retourna sur le flanc. Vois-tu, reprit-il, quand on tient un ennemi, le plus court est de lui brûler la cervelle. C’est un principe que j’avais toujours mis en pratique ; pour l’avoir oublié une fois, voilà où j’en suis réduit... Une convulsion serra le gosier du Hongrois, qui se tordit au pied de l’arbre. murmura-t-il encore, j’ai des charbons dans les entrailles ! Jacques posa le chapeau plein à son côté, et courut chercher du secours. d’Assonville inspectant sa troupe, suivi d’un maréchal des logis, qui rayait les noms des morts sur le livre de la compagnie. L’officier hongrois, qui voulait me faire pendre aux frontières de l’Artois, se meurt, lui dit Jacques ; ne pourrais-je pas le faire transporter à l’ambulance pour qu’il reçoive les soins que réclame son état ? c’est le capitaine qui voulait te faire pendre aux frontières de l’Artois ! L’officier hongrois fut placé sur un brancard garni de bottes de paille. Quelques gouttes de sang se figeaient au bord de ses plaies ouvertes, ses dents claquaient de froid. Le fils du fauconnier le couvrit de son habit. Le cœur de tout le monde. tu es bien le premier habitant de ce monde-là que je rencontre. Les yeux du Hongrois brillaient et s’éteignaient tour à tour ; quand il les ouvrait, il regardait Jacques. Peut-être vaut-il mieux, reprit-il, que ce soit moi qui parte, et toi qui restes. Je ne vaux rien, et tu as l’air d’un brave jeune homme... Le Hongrois se tut quelques minutes ; un tressaillement convulsif l’agita, et ses yeux se voilèrent ; tout à coup il les tourna vers Jacques, tout pleins d’un feu extraordinaire. Crois-tu qu’il y ait quelque chose là-haut ? lui dit-il en montrant le ciel du doigt. Jacques tendit sa main au vieux soldat, qui la serra avec plus de vigueur qu’on ne pouvait en attendre d’un homme si cruellement blessé, puis il se renversa sur la paille, et ramena l’habit de Jacques sur lui. Au bout d’un moment, Jacques ne l’entendant plus ni parler ni se plaindre, se pencha vers lui. Le regard était vif, le visage doucement coloré, la voix claire. Jacques se tut, pensant que l’officier hongrois voulait dormir. Quand on fut arrivé à l’ambulance, il souleva l’habit : l’officier hongrois était mort. Deux heures après, la troupe était réunie à l’abbaye de Saint-Georges, autour des tables préparées pour les ennemis. On riait de bon cœur et on mangeait de bon appétit. Si l’on plaignait les blessés, on oubliait les morts ; les vivants se félicitaient les uns les autres, et tout allait pour le mieux. d’Assonville conduisit Jacques dans une chambre de l’abbaye où une table était dressée. Après le combat, il n’y a plus ni maître ni serviteur, il n’y a que des soldats. Assieds-toi, te dis-je, et conte-moi ton histoire. d’Assonville n’était déjà plus le brillant officier dont les yeux lançaient des éclairs au moment de la bataille ; la tristesse était revenue à son front et la pâleur à ses joues, où la ligne aiguë de ses moustaches se dessinait comme un coup de pinceau sur de l’albâtre ; à l’ardeur généreuse, à la mâle fierté, à l’impatience téméraire dont les flammes coloraient tout à l’heure son beau visage, un doux et mélancolique sourire avait succédé. Jacques se sentait tout à la fois ému et attiré par cette tristesse mystérieuse dont la source devait sourdre au fond du cœur. Il s’assit et raconta la naïve histoire de sa jeunesse, de ses amours, de son départ. d’Assonville l’écoutait ; un instant ses yeux s’humectèrent au récit des amours innocentes de Jacques, mais cet instant fut si court, que Jacques ne vit pas même briller sa prunelle humide. d’Assonville porta le verre à sa bouche. Je bois à tes espérances, dit-il. Si ton amante a le cœur honnête et sincère, garde-les ; mais si elle est faible comme le roseau ou trompeuse comme le vent, chasse-les hardiment ! Des espérances trahies sont comme des épines qui déchirent. J’espère, parce que je crois, répondit Jacques. Et un éclair d’ironie amère passa dans ses yeux ; puis il reprit tout doucement : Crois, Jacques ; la croyance est le parfum de la vie et la parure de la jeunesse ; malheur à ceux qui n’ont pas cru ! ceux-là n’ont pas aimé ; ceux-là mourront sans avoir vécu ! d’Assonville pressa les deux mains de Jacques ; le reflet d’une passion mal éteinte illumina son visage, et il avala son verre tout d’un trait. reprit-il ; il s’agit d’amour et point de philosophie ! Je vous l’ai dit : me rendre à Paris et chercher fortune, à moins que vous ne consentiez à me garder avec vous. C’est ce que nous examinerons plus tard, et ce à quoi je consentirais volontiers si ma compagnie pouvait te rendre service. Mais supposons un instant que tu sois arrivé à Paris, qu’y feras-tu ? Franchement, je n’en sais rien ; je frapperai à toutes les portes. C’est un excellent moyen pour n’entrer nulle part. Oui, cinquante livres qu’on m’a volées et que j’espère bien rattraper avec ma valise. Et quinze louis que je te donnerai pour ta part du butin. En guerre comme en amour, ce qu’on perd est perdu. Avec trois cent soixante livres, tu as juste de quoi battre le pavé de Paris pendant deux mois ; après quoi, tu auras la ressource de te faire laquais. J’aimerais mieux me jeter dans la rivière. Ce n’est pas le moyen d’épouser Mlle de Malzonvilliers. Je puis toujours bien me faire soldat. Dans le métier des armes, tu as vingt chances de te faire casser la tête et une de gagner des épaulettes. Mais à Paris, sur deux chances de faire fortune, tu en as douze de mourir de faim, à moins de consentir à faire certains métiers qui répugnent aux honnêtes gens. Le peu de tout à l’heure se réduit maintenant à rien. mon ami, tu t’es chargé d’une rude entreprise dans laquelle le courage et la persévérance ne peuvent quelque chose que dans le cas où le hasard se met de leur côté. En attendant qu’il y consente, que me conseillez-vous ? C’est ce que nous allons décider ensemble. Vide cette bouteille de vieux vin de Bourgogne. Le vin porte conseil ; il montre faciles les choses les plus extravagantes, et il n’y a guère que celles-là qui vaillent la peine d’être tentées. Quand on veut devenir capitaine, il faut songer à devenir général. Certes, si j’étais assez fou pour goûter à l’amour, je me risquerais aux princesses du sang. Eh bien, pour commencer, si vous m’incorporiez aux chevau-légers ? Si tu as grand soin d’éviter la mitraille, les balles, les boulets, les grenades et autres projectiles fâcheux ; si tu n’es ni tué, ni amputé, si tu te conduis toujours vaillamment ; si tu ne te fais jamais punir ; si tu te signales par quelque action d’éclat, et si le bonheur te sourit, tu peux compter sur les galons de maréchal des logis à quarante-huit ans. Il ne faudrait pas cependant qu’un lieutenant s’avisât de te regarder de travers, parce que tu aurais manqué de le saluer à propos, auquel cas tu courrais le risque de rester brigadier jusqu’à la soixantaine. Ce n’est ni toi ni moi qui avons fait le monde comme il est, et ce n’est pas ta faute si ton père n’était pas chevalier tout au moins. Un père prudent, au temps où nous sommes, devrait toujours naître comte ou baron. Monsieur, je cours à Paris tout de ce pas, s’écria Jacques effaré. c’est une ville aimable aux jeunes gens riches et de bonne mine ; mais quand on n’a que de la bonne mine, il faut bien prendre garde d’entrer au cabaret. Les gentilshommes en sortent gris, les pauvres diables en sortent racolés. Paris est un endroit où les plaisirs abondent ; seulement ils coûtent très cher, surtout ceux qui ne coûtent rien. Il est vrai que lorsqu’on est beau garçon, on a une chance nouvelle. Où diable avais-je l’esprit de n’y pas penser ? On peut plaire à quelque douairière qui vous place alors dans ses affections, juste entre son épagneul et son confesseur ; le matin, on sort de son appartement par la porte secrète. Au bout d’un mois, on est le commensal de la maison en qualité de secrétaire ; on a le teint fleuri, la bouche vermeille, et l’on a tout le jour pour se reposer ! Jacques fit un geste de dégoût. alors il nous reste l’espoir de devenir intendant. dit-il d’une voix étranglée par l’émotion. d’Assonville le regarda sans qu’un muscle de son visage tressaillît. Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds. Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit. Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il ; je ne m’attendais pas à cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon père ! Vous avez voulu sans doute me punir d’avoir si promptement oublié la distance qui existe entre nous, mais vous l’avez fait méchamment, monsieur le comte. Vous n’avez pas le désir de me venir en aide, je le vois bien. Je prendrai donc conseil des circonstances ; mais, quoi qu’il puisse advenir et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais je n’oublierai que j’ai, pour me juger, mon Dieu là-haut et mon père là-bas. Tu es un brave et loyal garçon, mon ami Jacques, et je suis fier de presser ta main, répondit M. d’Assonville ; j’ai voulu t’éprouver, et maintenant que je sais ton âme aussi ferme que ton bras est fort, je te parlerai en homme. Tu n’as rien à faire dans les chevau-légers. Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat de la compagnie, le plus mince cadet de famille expédié de Paris par la cour te passerait sur le corps. Tu n’as rien à faire non plus à Paris. Avec une conscience trempée comme l’acier on n’arrive à rien, à moins d’être duc et pair tout au moins. Reste soldat : les soldats peuvent garder l’honneur pur ; mais entre dans l’artillerie. Là seulement un homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se pousser, ne fût-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste : il y a mille hasards entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin ! J’ai un frère qui commande une compagnie de sapeurs à Laon, je te donnerai une lettre pour lui. C’est un autre moi-même ; le fils de Guillaume Grinedal ne sortira pas de la famille. Jacques prit les mains de M. d’Assonville et les baisa sans pouvoir parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d’or que lui avait donnés le capitaine, et monté sur un bon cheval bien équipé, il quitta l’abbaye. Voici la lettre, lui dit M. d’Assonville ; si tu as quelque regret de me quitter, j’en ai tout autant de te perdre ; mais il faut que tu arrives à Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait déjà l’orgueil du soldat. Le premier soldat qu’il rencontra lui indiqua la demeure de M. A peine le capitaine eut-il reconnu l’écriture de son frère, qu’il donna l’ordre d’introduire le voyageur. de Nancrais était un homme de grande taille, sec, nerveux ; ses yeux gris, enfoncés sous d’épais sourcils bruns, séparés à leur pointe interne par une ride profonde, brillaient d’un feu extraordinaire ; une longue moustache fauve coupait en deux son visage amaigri par les fatigues de la guerre ; il avait, en parlant, l’habitude d’en tordre la pointe aiguë entre ses doigts sans quitter du regard la personne qu’il interrogeait. Ce regard, net et vif comme une pointe d’acier, semblait descendre jusqu’au fond des consciences, et les plus endurcies se sentaient troublées par sa fixité. de Nancrais avait deux ou trois ans de moins que son frère, et paraissait être son aîné de trois ou quatre. L’habitude du commandement, et surtout son caractère naturellement impérieux, donnaient à toute sa personne un air d’autorité qui imposait au premier coup d’œil. Il fallait s’arrêter aux traits du visage pour trouver quelque ressemblance entre les deux frères. Il n’y en avait aucune dans les physionomies. de Nancrais tenait la lettre de M. d’Assonville à la main lorsque Jacques entra. Il le considéra deux ou trois minutes en silence. Il y a juste un quart d’heure. D’après ce que mon frère me marque, tu as l’intention de te faire soldat ? C’est un métier où il y a plus de plomb que d’argent à gagner. C’est aussi le plus honorable pour un homme de cœur qui veut se pousser dans le monde. Ca te regarde ; mais je dois te prévenir que dans l’artillerie, et dans ma compagnie surtout, on est esclave de la discipline. A la première faute, on met le maladroit au cachot ; à la seconde, on le fait passer par les verges ; à la troisième, on le fusille. Je tâcherai de ne pas aller jusqu’au cachot, afin d’être toujours loin du mousquet. Tu connais le régime de ma compagnie, te plaît-il toujours d’y entrer ? d’Assonville me parle de toi comme d’un garçon déterminé. Tu as vu le feu, dit-il, et tu t’y es bien conduit. A partir d’aujourd’hui, tu es soldat dans ma compagnie ; souviens-toi de suivre toujours la ligne droite, et ne m’oblige pas à te punir ; je le ferai sans pitié, d’autant plus que m’étant recommandé par mon frère, je veux que tu sois digne de sa protection. Le nom de ton père m’engage d’ailleurs à redoubler de sévérité à ton égard ; je prétends lui prouver que tu mérites d’être son fils. C’est un nom de bourgeois : il n’en faut pas au régiment. c’est bien ainsi que je l’entends ! Tous les soldats ont un nom. Oui, un nom qui n’est pas le leur. Crois-tu, par hasard, que j’aie besoin de leur consentement pour les baptiser ? de Nancrais, qui ne put s’empêcher de sourire. Mais, mordieu, je le tiens, ton nom : il est écrit sur ton visage ! de Nancrais agita sa sonnette ; un soldat de planton dans l’antichambre entra, le capitaine lui dit quelques mots à l’oreille, le soldat sortit et revint cinq minutes après avec un caporal de sapeurs. Monsieur de la Déroute, dit M. de Nancrais au sous-officier, voilà une recrue que je vous confie ; vous le mènerez à la chambrée, l’instruirez dans le métier, et me rendrez compte de sa conduite. Malgré son nom formidable, le caporal la Déroute était un excellent homme qui ne demandait pas mieux que de rendre service aux gens. Quand ils furent tous deux dans la rue, le caporal et la recrue, la Déroute se tourna vers notre ami Jacques, appelé maintenant Belle-Rose. Il paraît que vous avez été chaudement recommandé au capitaine, lui dit-il ; il ne m’en a jamais dit si long à propos d’un soldat. un pauvre bout de phrase d’une douzaine de mots... c’est tout juste trois fois de plus qu’il n’a coutume d’en débiter ! Quand une recrue arrive à la compagnie, M. de Nancrais l’interroge, puis il fait appeler un caporal, et lui montrant l’homme, il lui dit : « Voilà un soldat, inscrivez-le », et il tourne le dos. c’est un terrible homme que le capitaine. dit Belle-Rose, je l’ai vu sourire. Ca ne lui arrive donc jamais ? Moi qui suis vieux dans la compagnie, je sais qu’il a le cœur meilleur que le visage, mais il a pour les recrues un diable d’air qui épouvante les plus têtus. S’il vous veut du bien, vous arriverez vite à l’épaulette. L’avancement est donc rapide chez vous ? Quand les sièges tuent beaucoup d’officiers, il faut bien les remplacer ; alors on choisit parmi les cadets pointeurs ou parmi les soldats les plus habiles et les plus vaillants. Si bien que, pour ramasser des épaulettes, il faut que l’ennemi nous jette des boulets. Il ne s’en fait pas faute. notre commandant leur doit son grade. Aussi a-t-il juré de brûler un cierge en leur honneur au beau milieu de Namur. Delorme, qui est à la tête du bataillon, est entré sapeur comme vous. Il a vu passer dix capitaines et trois commandants, ç’a été l’affaire de trois ou quatre boulets et d’une demi-douzaine de grenades. Ma foi, le métier de sapeur est un beau métier ! Seulement, pour un officier qui perd la jambe, trente soldats perdent la tête. C’est un calcul que je me suis amusé à chiffrer dans mes heures de loisir. Vous en pourrez faire la preuve à la première rencontre. Belle-Rose ne dit mot et se gratta l’oreille ; au bout de la rue, il se tourna vers le caporal. Monsieur de la Déroute, dit-il, me permettez-vous de vous adresser une question ? Vous m’avez dit, je crois, que dans l’artillerie on avance ou on meurt ? Oui, mon camarade ; la mitraille sert d’éclaireur. Voilà une exclamation qui me prouve que votre esprit vient de se livrer à une opération d’arithmétique. Si le sapeur la Déroute a mis huit ans à devenir caporal, combien le sapeur Belle-Rose en mettra-t-il pour devenir capitaine ? C’est ce que nous appelons une règle de trois. Ici la règle de trois a tort. Vous ne mettrez peut-être que six mois à monter au grade de sergent. Quant à moi, je mourrai caporal. Cela tient à une circonstance particulière. J’ai été piqueur ; or, un de nos jeunes officiers, M. de Villebrais, qui m’avait vu sous la livrée, m’a reconnu. On ne fait pas un officier d’un piqueur. Si, grâce à la protection de M. de Nancrais, j’arrive à la hallebarde, j’y resterai. La Déroute fit cet aveu d’un air simple et résigné qui toucha Belle-Rose. Le soldat prit la main du caporal et la lui serra ; puis tous deux arrivèrent à la caserne. La chambrée où Belle-Rose fut incorporé se composait de huit hommes, tous soumis à une sévère discipline. On donna au nouveau venu un habit d’uniforme, un fusil, un sabre, un poignard et une paire de pistolets, et Belle-Rose, bien équipé, monta sa première garde. Le lendemain, on lui apprit le maniement des armes. Au bout d’un quart d’heure, le caporal s’aperçut que sous ce rapport-là la recrue donnerait des leçons à l’instructeur. Le surlendemain, on le mit aux premiers éléments du calcul. Belle-Rose sauta par-dessus les quatre règles et arriva tout d’un coup dans des régions où chaque chiffre était une lettre. Il répondait aux problèmes par des équations. Le jour suivant, le caporal lui mit un crayon entre les doigts. Tandis qu’il lui enseignait les principes du dessin linéaire, s’évertuant à lui démontrer la différence qui sépare un parallélogramme d’un trapèze, Belle-Rose barbouillait un bout de papier sur le coin de la table. Quand la démonstration fut terminée, le barbouillage était fini, et le caporal rit de bon cœur en reconnaissant les mèches de ses cheveux plats collés sur ses tempes, avec son nez retroussé entre deux yeux fendus à la chinoise. s’écria le caporal en jetant son crayon. J’ai toujours tenu ma pauvre mère pour une très honnête femme, et mon père était fauconnier. Le pauvre la Déroute avait étudié sous le sergent instructeur, et un peu au hasard, comme il avait pu ; mais la Déroute ne savait que tout juste ce qu’il fallait pour être caporal de sapeurs. Quand la Déroute était embarrassé, il commençait par réfléchir ; mais quand l’embarras était extrême, il finissait par se rendre chez son capitaine. Dans cette circonstance, il se rendit tout droit chez M. de Nancrais, sautant par-dessus la réflexion. Capitaine, vous avez mis un ingénieur dans la chambrée, lui dit-il ; vous m’aviez chargé d’instruire Belle-Rose, et c’est Belle-Rose qui instruit son caporal. de Nancrais engagea le protégé de son frère à continuer ses études en mathématiques, et à y joindre l’étude des langues. Nous sommes tous plus ou moins ingénieurs et canonniers, lui dit-il ; quand tu sauras bien la trigonométrie et l’espagnol, tu ne seras pas loin de l’épaulette. Quatre ou cinq jours après, Belle-Rose reçut une lettre de M. d’Assonville, qui, tout en le félicitant de son zèle, lui envoyait quinze louis pour payer ses professeurs. Tout de suite et tout ému de joie, il courut la montrer à M. Je voudrais bien savoir, s’écria-t-il en tordant sa moustache, si vous êtes sapeur ou chevau-léger ? Je ne me mêle point des affaires de la cavalerie et n’entends point qu’on se mêle de celles de l’artillerie ! Vous êtes soldat dans ma compagnie ; si je trouve bon de vous donner des maîtres, c’est qu’apparemment il me plaît de les payer. d’Assonville vous a envoyé quinze louis, c’est bien ; je ne les lui renverrai pas, parce que c’est mon frère ; mais tu me feras le plaisir de prendre cette bourse et de payer tes leçons avec l’or que j’ai mis dedans, sinon tu en auras pour dix jours de salle de police. le terrible capitaine, disait Belle-Rose tout en riant ; qu’il est bon et qu’il se donne du mal pour paraître méchant ! Ce jour-là, Belle-Rose étudia la théorie du carré de l’hypoténuse, et prit, sur le papier, un vigoureux bastion défendu par une lunette. Quelquefois l’image de Suzanne venait embrouiller les angles, et le souvenir des promenades dans le jardin faisait manquer l’effet d’un chemin couvert ; mais Belle-Rose rattrapait le calcul et le siège, en se disant que chaque chiffre et chaque assaut le rapprochaient de son amante. Un beau jour, vers midi, comme il sortait de sa chambrette, mêlant dans son esprit l’amour aux mathématiques, un soldat le heurta vivement dans l’escalier. Il me semble que c’est vous qui m’avez poussé, dit Belle-Rose ; je passais à droite, vous montiez à gauche, et vous vous êtes jeté sur moi. Lequel est le maladroit, s’il vous plaît ? T’aviserais-tu de me contredire, par hasard, mauvais blanc-bec ? En effet, j’ai eu tort, ce n’est pas maladroit que j’aurais dû dire, c’est insolent. Le soldat leva la main, mais Belle-Rose la saisit en l’air, et sautant à la gorge de son adversaire, il le précipita rudement sur l’escalier. Au bruit de cette lutte, quelques sapeurs accoururent, et voyant ce qui se passait s’élancèrent sur les combattants pour les séparer. Il était temps ; Belle-Rose avait appuyé un genou sur la poitrine du soldat, qui râlait sous son étreinte furieuse. Tu vas me suivre ; un homme qui a la main si forte doit savoir tenir une épée, dit le soldat après qu’il se fut relevé. Pour toute réponse, Belle-Rose lui fit signe de marcher. On sortit de la ville sans bruit et on s’arrêta dans la campagne, derrière un vieux cimetière, où personne ne passait. Les adversaires mirent habit bas, et, tirant l’épée, commencèrent à ferrailler. Le soldat, qui était un canonnier du nom de Bouletord, poussa Belle-Rose avec tant de furie, que celui-ci fut contraint de rompre deux fois. s’écria son ennemi, il paraît que ce que tu as le mieux retenu de tes études, c’est l’art de battre en retraite. Belle-Rose ne répondit pas et continua de parer. Il tentait, n’ayant plus de colère au fond du cœur, de désarmer Bouletord ; mais le canonnier avait trop d’adresse pour le lui permettre. En rompant une troisième fois, Belle-Rose trébucha contre une pierre ; Bouletord profita de l’accident pour lui porter une botte qui l’aurait percé d’outre en outre, si le sapeur, revenant vivement à la parade, n’avait écarté le coup ; l’épée glissa le long du corps et déchira la chemise, qui se rougit de quelques gouttes de sang. Le péril rendit un peu de son courroux à Belle-Rose ; il se mit à son tour à presser Bouletord, qui rompit, mais point assez vite pour éviter un coup de pointe dans les chairs du bras. Belle-Rose avança toujours ; un second coup blessa le canonnier à l’épaule ; il voulut riposter, mais une troisième fois l’épée du sapeur l’atteignit à la poitrine. Bouletord chancela et tomba sur ses genoux. J’ai mon compte, camarade, dit-il ; et il s’évanouit. Belle-Rose, rentré au quartier, raconta ce qui venait de se passer à la Déroute. C’est fâcheux, lui dit le caporal, mais c’était inévitable. reprit le caporal, ceci est dans les mœurs du régiment ! On a voulu vous tâter . Bouletord est un tâteur : Quand une recrue arrive au corps, un soldat le provoque ; tout sert de prétexte en pareille circonstance ; il lui donne ou il en reçoit un coup d’épée. Si la recrue se bat bien, il n’a plus rien à craindre, qu’il soit vainqueur ou vaincu ; mais, s’il a peur, il est perdu. On vous a fait passer par le baptême de fer. C’est une excellente raison pour qu’on se batte davantage. Les soldats se battent et les officiers ferment les yeux. Ainsi, je n’ai rien à faire ? Vous n’avez qu’à garder le silence. Bouletord sera porté à l’hôpital et ne dira rien ; vos deux témoins seront muets comme des carpes : c’est la religion du soldat. Faites votre service comme si vous n’étiez pour rien dans l’affaire, et si M. de Nancrais apprend tout, soyez sûr qu’il fera semblant de tout ignorer. Cependant le chirurgien visitera les blessures de Bouletord ? Le chirurgien dira que Bouletord a la fièvre ; s’il guérit, on dira que la fièvre l’a quitté. Il sera mort de la fièvre. Je ne ris point, continua le caporal ; j’ai déjà vu mourir comme ça une demi-douzaine de sapeurs, les uns de la fièvre maligne, les autres de la fièvre rouge. La fièvre rouge est un coup de sabre, la fièvre maligne est un coup d’épée ; c’est la plus dangereuse. La fièvre est la providence du soldat. Tout se passa comme la Déroute l’avait prédit. Bouletord entra à l’hôpital ; le chirurgien le visita, et déclara qu’il était malade d’une fièvre intermittente. de Nancrais feignit de croire ce qu’avait dit le chirurgien ; mais un jour qu’il rencontra Belle-Rose seul sur le rempart, il l’interpella brusquement : On m’a conté que tu avais failli attraper la fièvre ces jours-ci, prends-y garde : je n’aime pas qu’on la donne ni qu’on la reçoive. C’est fini, répondit hardiment Belle-Rose ; l’accès est passé. Bouletord guérit, et il n’en fut plus question. Quelques mois se passèrent, puis un an, puis deux, puis trois ; Belle-Rose écrivait fréquemment à Saint-Omer ; dans les réponses qu’il en recevait, il y avait toujours quelque souvenir de Suzanne, un mot, une fleur de la saison nouvelle, quelque chose qui venait du cœur et qui allait au cœur. Déjà le fils du fauconnier avait dépassé la Déroute ; M. de Nancrais, qui l’aimait à sa manière, n’attendait plus, disait-il, que l’occasion de lui faire casser la tête au service du roi pour demander l’épaulette en sa faveur. Belle-Rose appelait une bataille de ses vœux ; mais l’Espagnol se tenait sur la frontière, fort paisible dans ses quartiers. Après les généraux, le tour des ambassadeurs était venu. Au lieu de guerroyer, on négociait. La paix ne faisait point les affaires de Belle-Rose ; aussi enrageait-il de tout son cœur. de Nancrais, le matin, après la lecture du rapport, voyait Belle-Rose soucieux, il lui demandait si les nouvelles étaient à la guerre. Point, répondait le sergent ; il serait bien temps de donner des quenouilles aux soldats, au moins seraient-ils bons à quelque chose ! Voilà un drôle qui, pour allumer plus vite le flambeau de l’hyménée, mettrait volontiers le feu aux quatre coins de l’Europe, répondait gaiement M. Mais aussitôt que le sergent devenait trop morose, le capitaine lui confiait le commandement de petits détachements qu’on envoyait pour le service des fortifications à Béthune, à Péronne, à Amiens, à Saint-Pol et autres villes de la Picardie et de l’Artois. Sur ces entrefaites, Belle-Rose reçut une lettre dont la suscription lui fit battre le cœur ; il venait de reconnaître l’écriture de Suzanne. C’était la première fois qu’elle lui écrivait directement. Il y a dans la première lettre de la première femme aimée une douceur infinie qui mouille les yeux de larmes divines. Elle apporte une indéfinissable émotion qu’aucune chose ne peut remplacer désormais ; les doigts caressent le papier, la bouche l’effleure ; il s’en échappe un parfum que l’âme aspire, et c’est un enchantement dont le souvenir réchauffe le cœur des plus tristes vieillards. Belle-Rose baisa mille fois cette lettre avant d’en briser le cachet, puis il courut dans la campagne pour donner à ses confuses mais bienheureuses sensations le silence qui permet de les savourer. Quand il se fut blotti à l’ombre des tilleuls, loin des chemins poudreux par où s’épanche le bruit des villes, il déchira l’enveloppe et lut ce qui suit : « Quand vous êtes parti de Saint-Omer, mon ami, vous aviez dix-huit ans, j’en avais quinze alors ; plus de trois ans se sont écoulés depuis cet instant, et il ne s’est pas passé un seul jour sans que ma pensée se soit arrêtée sur vous. Votre souvenir habite mon cœur comme je vis dans le vôtre : chaque fois que vos lettres annonçaient vos progrès et votre avancement, je me suis réjouie. J’étais heureuse de vos succès et fière d’avoir placé ma tendresse sur un être qui la méritait. Dans la solitude, ma pensée s’est mûrie, mon ami. L’avenir que nous avons rêvé ensemble, et que nous nous étions promis l’un à l’autre d’atteindre, cet avenir m’est toujours doux, et c’est vers lui que se reportent mes illusions quand je veux goûter une heure de tranquille bonheur. L’espérance berce le cœur comme une mère son enfant. Claudine, mon amie, la confidente de mes songes, les anime souvent de sa joyeuse parole, et leur donne alors toutes les trompeuses espérances de la réalité. L’aurore nous trouve bien des fois causant tout bas le long des haies où babillent les oiseaux ; bien des fois le crépuscule nous surprend encore dans les prés, marchant les mains entrelacées, et toutes deux nous regardons les bandes d’or qui s’éteignent, et le dernier sourire du soleil qui luit au sommet des peupliers. Elle a votre nom sur les lèvres et m’embrasse ; il est dans mon cœur, et je me tais. Quant à mon père, il passe son temps à s’informer du prix des denrées pour accroître sa fortune, que je trouve déjà trop considérable. Il m’assure que c’est pour mon bonheur, et je ne peux pas lui faire entendre raison là-dessus. Il achète un jour du foin, et le lendemain du blé, puis il revend le tout avec de gros bénéfices. - C’est pour ta dot, me dit-il. - Une dot qui est déjà trop grosse ! les personnes qui nous sont le plus attachées agissent suivant leur fantaisie quand elles croient agir pour notre bien, et travaillent à satisfaire leur goût lorsqu’elles prétendent travailler à notre bonheur. Je voudrais allonger cette lettre pour retarder le moment où je dois vous entretenir de l’affaire qui nous touche le plus près, l’un et l’autre. Ne faudra-t-il pas toujours que je contraigne mon esprit à vous en instruire ? Quand vous aurez lu cette lettre jusqu’au bout, vous pleurerez sur moi, sur vous, mais vous m’absoudrez. Ma volonté s’est soumise au mal, elle ne l’a pas fait. Vous savez quelle fut la réponse de mon père à votre proposition : depuis ce jour, il ne m’a jamais entretenue de votre amour et de vos espérances ; seulement, quand on lui parlait des progrès que vous faisiez dans l’estime de vos chefs, il disait que cela ne l’étonnait point et que vous étiez un garçon à parvenir à tout. Dans ces moments-là, je me sentais des envies extraordinaires de l’embrasser. Il y a quelque temps, M. de Malzonvilliers, en revenant d’un voyage qu’il avait entrepris à Calais, me présenta un jeune gentilhomme de bonne mine. Un instinct secret, l’instinct du cœur sans doute, me dit que ce jeune seigneur ne venait point à Malzonvilliers pour affaires de commerce, et je sentis mon cœur se serrer. Ce jeune seigneur avait l’esprit très vif, tourné à la galanterie, railleur, plaisant dans ses propos et tout à fait l’air d’un homme de bon lieu ; mais on voyait qu’il parlait avant de réfléchir, et qu’il était surtout occupé de plaisirs et de choses futiles. Il resta huit ou dix jours au château, pendant lesquels il ne me fut guère possible de me promener avec Claudine, si ce n’est parfois le matin, de très bonne heure, ou le soir, tandis que l’étranger rendait visite à la noblesse de Saint-Omer. Au bout de ce temps, le gentilhomme partit ; je respirais à peine que déjà un grave seigneur le remplaçait au château. Celui-ci était pour le moins aussi sédentaire que l’autre était ingambe ; il avait l’humeur douce, égale et bonne, l’air d’une bienveillance extrême, et, quoique souffrant d’anciennes blessures, le maintien noble et aisé. Ses discours étaient enjoués, mais toujours honnêtes, ses manières polies, et l’on se sentait attiré par l’expression de sa physionomie en même temps que saisi de respect à la vue de ses moustaches grises et des cicatrices qui sillonnaient son front chauve. Il était marquis, appartenait à une famille d’origine italienne qui avait tenu un rang considérable dans le Milanais, et portait le cordon de Saint-Louis. d’Albergotti avait beaucoup voyagé ; sa conversation était intéressante, sa bonté me touchait, et j’éprouvai quelque peine quand il quitta Malzonvilliers pour se rendre à Compiègne, où M. Il n’était parti que depuis la veille, lorsque mon père, me prenant sous le bras, me fit descendre au jardin. Vous savez que ce n’est pas son habitude ; aussitôt qu’il a une heure sans emploi, il s’enferme dans son cabinet, et tout aussitôt une ou deux feuilles de papier sont couvertes de chiffres. Je le regardai étonnée : il se mit à rire. me dit-il, j’ai à te parler de choses très sérieuses. « Ce début augmenta ma surprise, et sans savoir pourquoi, j’eus peur. « - J’ai songé à te marier, reprit mon père ; tu viens de voir tes deux prétendants. le comte de Pomereux et M. « Je crois que si mon père ne m’avait pas soutenue, je serais tombée. « - Vous êtes une petite folle, continua-t-il en me faisant asseoir sur un banc ; le mariage a-t-il donc rien de si effrayant ? Je ne prétends pas d’ailleurs contraindre votre goût. Vous choisirez entre le comte et le marquis. « J’étais atterrée et ne savais que répondre. Quelques larmes jaillirent de mes yeux, et je me cachai la tête entre les mains. Mon père se mit à battre la terre avec le bout de sa canne. « - Voyons, ma fille, sois raisonnable, reprit-il ; j’aime beaucoup Jacques, et je suis tout prêt à le lui prouver ; mais, en conscience, tu ne peux pas l’épouser. Voyez donc quel beau mariage ça ferait ! « Je ne vous répéterai pas tout ce qu’il me dit pour m’amener à son opinion ; je n’entendais rien, et ne voyais que vous qui me sembliez debout devant moi. « - Enfin, ajouta-t-il en terminant, tu seras marquise ou comtesse, c’est une consolation. « - J’ai promis de l’attendre ! répliqua mon père ; et là-dessus il me tint cent autres discours que dans ce moment-là je ne compris guère, mais qui depuis me sont revenus à la mémoire et que je ne vous rapporterai pas tout au long. On prétend que les pères n’en tiennent jamais d’autres à leurs enfants ; les pères, je veux bien le croire, mais les mères, c’est impossible ! C’étaient de grands discours sur notre fortune et sur le bonheur que je goûterais étant riche et titrée ; tout cela était dit sans méchanceté aucune et de la meilleure foi du monde. de Malzonvilliers me quitta, j’étais comme étourdie. Au bout d’une heure, le trouble de mes esprits se calma, et je me fis tout haut à moi-même la promesse de n’épouser jamais que vous. Vers le soir, très résolue à suivre mon projet, je me rendis chez vous pour raconter ce qui se passait à Claudine. Ce fut votre père qui me reçut. Que devins-je, mon ami, lorsque je l’entendis m’exhorter à vous oublier ! Je résistai ; alors, prenant mes mains dans les siennes, et courbant son front chargé de cheveux blancs devant le mien, il me supplia d’obéir à M. de Malzonvilliers, au nom de son propre honneur à lui, Guillaume Grinedal, au nom du vôtre, Jacques ! Il ne voulait pas que l’on pût porter contre lui l’accusation d’avoir toléré notre mutuelle tendresse, ni que l’on vous supposât coupable d’avoir abusé de la confiance de mon père dans l’espoir de m’épouser pour augmenter votre fortune ! Il m’assura que jamais il ne consentirait à l’union de son fils avec une personne qui le choisirait contre le gré de sa famille ; j’ai vu pleurer ce vieillard, mon ami, et je me suis retirée toute bouleversée. Dans mon isolement, je me suis jetée aux pieds d’un vieux prêtre, mon confesseur. Il m’a écoutée avec une pieuse charité. - Elevez votre âme à Dieu, m’a-t-il dit, et faites-lui une offrande de vos douleurs ; les enfants doivent obéissance à leurs parents. « Un instant, j’ai eu la pensée de prendre le voile ; mais j’ai compris que si je me donnais à Dieu, j’étais perdue pour vous. Au moment où j’étais le plus tourmentée, votre sœur vint à moi. Ce n’était plus la jeune fille rieuse et folâtre que vous avez connue. Ses yeux étaient rouges à force d’avoir pleuré. - Suzanne, me dit-elle, c’est votre devoir d’obéir. Il vous aime trop bien pour ne pas vous pardonner. Je compris qu’il attendait ma réponse : je me jetai dans ses bras en pleurant. Il m’embrassa sur le front ; sa joie fut ma seule consolation à cette heure suprême. je n’y avais seulement pas songé ! Les deux gentilshommes se représentèrent à ma pensée. de Pomereux était jeune et superbe, l’autre était vieux et souffrant. - Mon père parut étonné, mais il ne manifesta pas autrement sa surprise que par un mouvement des lèvres. - Soit, dit-il, je vais lui écrire. - Je vous dois de la reconnaissance, me dit-il ; mais soyez certaine que je m’efforcerai de vous donner autant de bonheur que vous en pouvez espérer d’un père. - Sa voix et le regard qui accompagna ces paroles me touchèrent profondément, et je mis ma main dans la sienne. Ayez du courage, mon ami ; l’honneur et le devoir m’ordonnaient de faire ce que j’ai fait ; vous souffrirez avec moi sans me condamner. Nous nous habituerons à ne penser l’un à l’autre que comme un frère pense à sa sœur. Vous serez le mien, et nul autre que vous et mon mari n’entrera dans un cœur qui se réfugie en Dieu. Adieu, Jacques, dans trois jours je serai la femme d’un autre ; il ne me sera plus permis de vous écrire. Par pitié, ne vous laissez pas aller au désespoir ; le vôtre me rendrait folle, et c’est à peine si déjà je conserve assez de raison pour vous exhorter au sacrifice. Ma part n’est-elle pas la plus amère ? Vous restez libre, libre d’aimer, et je m’enchaîne ! Lorsque Jacques eut terminé cette lecture, il se leva. Sa figure était blanche comme un cierge ; aucune larme n’éteignait l’éclat fiévreux de ses regards ; lui qui s’attendrissait aisément devant les émotions faciles, demeura impassible en face de cette douleur profonde qui déchirait tout son être. Il marcha d’un pas rapide, mais ferme, vers la maison de M. Au nom que lui jeta le sapeur de planton, M. de Nancrais, sans se retourner, demanda à Belle-Rose ce qu’il voulait. Si la voix de Belle-Rose lui avait paru altérée, l’expression de son visage l’étonna. Il faut que je parte pour Saint-Omer. Et si je ne voulais pas te donner ce congé ? Je recommanderais mon âme à Dieu, mon corps à M. d’Assonville, et me ferais sauter la cervelle après. Il n’y aurait peut-être pas grand mal à cela ; ce serait autant de besogne épargnée à mes sapeurs ! de Nancrais le regarda une minute : c’était un homme qui se connaissait en physionomies ; l’expression de celle du sergent lui fit comprendre que Belle-Rose avait pris une résolution irrévocable, et que cette résolution partait d’une secousse violente. Il aimait le fils du vieux fauconnier plus qu’il ne le laissait voir, il se décida donc sur-le-champ. Mais que se passe-t-il à Saint-Omer ? Sous toutes les folies que les hommes entreprennent, cherchez, et vous trouverez une femme ! Voyons, Belle-Rose, que feras-tu à Saint-Omer ? Et si elle ne veut pas te recevoir ? Il adviendra ce que Dieu voudra. Mon frère et toi vous m’aviez bien conté cette histoire, mais je l’avais presque oubliée ! Un amour de soldat, mais c’est une fleur d’automne ! Belle-Rose regarda la pendule ; ce mouvement n’échappa point à M. mon garçon, il n’y a qu’un quart d’heure ! Le capitaine s’approcha de la table, écrivit quelques mots sur un bout de papier et signa. dit-il à Belle-Rose en lui donnant le papier. Mais au moment où Belle-Rose se retirait, il lui prit la main : Tu es le fils du vieux Guillaume, mon ami, ne fais pas de sottise ; tu nous affligerais, M. d’Assonville et moi ; tu as l’âme honnête, aie le cœur fort. Belle-Rose serra la main de M. de Nancrais et s’élança hors de l’appartement. de Nancrais, Belle-Rose, à cheval sur un bidet de poste, courait ventre à terre sur la route de Saint-Omer. A tous les relais il donnait de l’or aux postillons et frappait ensuite sans relâche les flancs de sa monture à coups d’éperons. Quand il aperçut le clocher de Saint-Omer, il n’avait pas dit quatre paroles, mais il avait crevé quatre chevaux. Au dernier relais, il sauta sur la route et prit à travers champs dans la direction de Malzonvilliers. Les sons de la cloche lui venaient par volées ; bien que ce ne fût pas un jour de fête, personne ne travaillait. Cette solitude et ces tintements confondus serrèrent le cœur du sergent ; il précipita sa marche et atteignit haletant le château. Si tout était silence dans la campagne, tout était tumulte et confusion à Malzonvilliers. Toutes sortes de laquais allaient et venaient, et les paysans buvaient et chantaient. Belle-Rose se glissa au milieu de cette foule qui ne prenait point garde à lui ; mais, au moment où il allait s’élancer sur la terrasse, les portes du château s’ouvrirent à deux battants, et une procession de gens richement costumés parut sur le seuil. La foule se découvrit, les cloches rebondirent avec éclat, et Belle-Rose vit derrière le porche d’une chapelle voisine resplendir dans l’enceinte du chœur mille cierges allumés. Avant qu’il se fût remis de son trouble, la procession avait passé sous le porche tout voilé des vapeurs flottantes de l’encens. Belle-Rose la suivit et se perdit dans un coin de la chapelle. Quelque temps il demeura courbé comme un jeune arbre fouetté par le vent ; tout ce qui lui restait de force, il l’employait à prier Dieu. Quand il releva la tête, son premier regard tomba sur l’autel. Un homme à cheveux argentés, une femme ceinte de voiles diaphanes, étaient agenouillés sur des carreaux de velours. A peine eut-il vu cette femme, que les yeux de Belle-Rose ne purent plus s’en détacher. Des gouttes de sueur perlaient sur le front du soldat ; ses tempes semblaient prises dans un étau de fer, ses oreilles tintaient comme celles d’un homme qui se noie. Il aurait voulu crier qu’il ne l’aurait pas pu ; sa gorge était fermée. La cérémonie du mariage s’accomplit sans qu’il eût fait un mouvement. Il n’y avait de vie dans tout son corps que dans ses yeux, et ses yeux ne quittaient pas l’autel. Quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale, les deux époux se levèrent, et la jeune femme se retourna. C’était bien elle, Suzanne de Malzonvilliers, maintenant marquise d’Albergotti ! Qu’avait-il besoin de la voir pour la reconnaître ? Le cortège se dirigea bientôt vers le porche ; mais, cette fois, les mariés marchaient en tête. La procession fit le tour de la chapelle ; devant elle s’ouvrait la foule ; à l’écartement qui se fit autour de lui, Belle-Rose comprit que Suzanne s’avançait. Un pilier, contre lequel il était adossé, l’empêchait de reculer. Les mariés s’approchaient lentement ; les longs voiles de Suzanne traînaient jusqu’à terre, et sa virginale beauté éclatait sous leur transparence. La nef était étroite : un pan de la robe de son amante frôla Belle-Rose ; un soupir entr’ouvrit ses lèvres et il s’appuya contre le pilier. Près d’elle, et dans la pénombre de la chapelle, elle entrevit un pâle visage où flamboyaient deux yeux remplis des flammes sinistres du désespoir. Mais avant que le cri sorti de son âme vînt expirer sur sa bouche, le cortège l’avait poussée en avant, et, quand elle se retourna, Belle-Rose s’était évanoui comme une apparition. Mais tandis que la foule pressait de ses mille pieds le sacré parvis, Belle-Rose sentait son cœur et sa raison s’égarer. Il ne pensait pas, il ne rêvait pas, il ne souffrait pas : il était anéanti. Il restait immobile, le dos appuyé contre le pilier, les bras pendants le long du corps, la tête inclinée sur la poitrine, et n’entendant plus rien que les battements sourds de son cœur. La foule s’était depuis longtemps répandue hors de la chapelle. La blanche image de Suzanne l’emplissait seule pour lui. En ce moment, le bedeau passa, faisant sa ronde. Voyant un homme seul, debout contre un pilier, il vint à lui, et frappant sur son épaule : l’ami, dit-il, il y a déjà longtemps que les noces sont faites : laissez-moi donc fermer les portes. Belle-Rose leva la tête et regarda le bedeau. A cet aspect, le pauvre homme fut tout troublé. De grosses larmes tombaient des yeux du soldat et mouillaient ses joues décolorées. reprit l’autre, si vous êtes malade, il faut le dire. Belle-Rose venait d’apercevoir la campagne par les portes de la chapelle ; il se souvint de tout à la fois, et, sans répondre au bedeau tout interdit, il s’élança dehors. Il franchit les terrasses toujours courant et bondissant au-dessus des haies et des fossés, et s’avança, plus rapide qu’un cerf, vers la maison de Guillaume Grinedal. Le jardin était désert ; il le traversa et poussa la porte de la maison. Un homme se retourna, et Belle-Rose tomba à ses pieds. Le père s’agenouilla près de son fils. Il était seul, Claudine et Pierre étant restés au château. Le soldat gisait immobile ; la violence de ses émotions et la fatigue avaient brisé ses forces. Guillaume le prit dans ses bras et le coucha sur un banc fiché contre le mur. Le cœur de Belle-Rose sautait dans sa poitrine, mais ses yeux à demi fermés n’avaient plus de regard. Il y avait plus d’une heure qu’ils étaient ensemble, le fils sans voix et glacé, le père priant Dieu dans son âme, lorsque la porte, chassée violemment, livra passage à deux femmes enveloppées de mantes. Quand les mantes tombèrent, Guillaume reconnut Suzanne et Claudine. Suzanne arriva d’un bond contre le banc, elle se pencha sur Belle-Rose, le regarda un instant, puis, se relevant, elle tourna les yeux vers le fauconnier. Ses regards avaient une éloquence terrible. Leur éclair était chargé de toutes les terreurs, de tous les remords, de tous les reproches de l’amante. Mais il va mourir, s’écria Suzanne. Dieu m’épargnera cette épreuve, dit le père. Quand je l’ai vu si pâle qu’il avait bien plutôt l’apparence d’un mort que d’un vivant, tout mon sang s’est glacé. Ce n’était plus la même femme. Toute la réserve, tout le calme, toute la sérénité de Suzanne l’avaient abandonnée ; sa chevelure en désordre ruisselait sur la toilette de la mariée ; elle était plus blanche que sa robe ; ses lèvres frémissaient ; elle se tordait les mains. Mais vous voyez bien qu’il se meurt ! cria-t-elle en tombant sur ses genoux ; il ne m’a seulement pas reconnue ! Guillaume eut pitié d’un si grand désespoir ; il oublia sa propre peine pour ne songer qu’à Suzanne. Rappelez-vous quel nom vous portez, et ne restez pas plus longtemps ici, où ne pouvant plus rien pour son bonheur, vous pouvez perdre le vôtre. Il est malheureux, je resterai, dussé-je y périr, jusqu’à ce qu’il m’ait entendue, qu’il m’ait pardonnée. par pitié, mon père, laissez-moi près de lui ! Guillaume n’eut pas le courage de l’éloigner, et tous deux se rapprochèrent de Belle-Rose, que Claudine appelait en vain. serait-il donc mort, qu’il ne m’entend même plus ? Claudine se tourna vers la porte. La nuit approche, dit-elle, on vous cherche peut-être au château ! Vous vous perdrez et vous ne le sauverez pas ! Mais que voulez-vous donc que je fasse ? s’écria Suzanne les mains jointes et des pleurs dans les yeux. Il faut nous séparer, dit une voix entre eux deux. Suzanne et Claudine tressaillirent : c’était la voix de Jacques, et Jacques lui-même était assis sur le banc, trop faible encore pour se relever, mais trop fort déjà pour rester couché. J’ai cru que j’allais mourir, reprit-il ; je vous entendais et je ne pouvais parler. Vous, Suzanne, ajouta-t-il, vous que j’appelle ainsi pour la dernière fois, vous allez retourner au château. Il le faut, reprit Jacques, et je vous en prie... J’ai bien le droit, dit-il avec un triste sourire, de vous demander une grâce. Je n’ai rien à vous pardonner. Vous avez obéi à votre père et au mien. Je vous ai entendue tout à l’heure, et j’ai compris que votre peine égalait la mienne ; si vous m’êtes ravie pour toujours, vous m’êtes toujours chère et sacrée. Maintenant, adieu ; vous êtes la marquise d’Albergotti. Le nom ne change pas le cœur, dit Suzanne. Si vous étiez mort à cause de moi, je me serais tuée. Jacques saisit sa main ; mais au moment où il la portait à ses lèvres avec une ardeur convulsive, Guillaume Grinedal l’arrêta. Madame d’Albergotti, dit-il, votre mari vous attend. Les deux amants tremblèrent de la tête aux pieds ; leurs mains unies se séparèrent. La voix de Guillaume avait réveillé Suzanne comme d’un songe. Une heure, l’amante l’avait emporté sur l’épouse ; c’était maintenant au tour de l’épouse de l’emporter sur l’amante. Suzanne releva son front, où passa une subite rougeur. Vous ne me perdez pas tout entière, l’amie vous reste. Jacques ne répondit pas, et Suzanne sortit au bras de Claudine. Quand ils furent seuls, Jacques et Guillaume s’embrassèrent. Comme ils tombaient dans les bras l’un de l’autre, ils entendirent comme le bruit d’un soupir derrière la fenêtre. Au même instant, au milieu du silence profond, le sable d’un sentier voisin cria sous des pas invisibles. Guillaume et Jacques sortirent ; le bruit du vent venait d’un côté ; de l’autre, le voile de Suzanne flottait comme l’aile d’un cygne fugitif. - C’est un fermier qui regagne son village, dit Guillaume ; et tous deux rentrèrent. Jacques passa la nuit sous le toit du fauconnier, mais au point du jour il partit. Une fois encore il reçut la bénédiction paternelle sur le seuil de cette porte où, trois ans plus tôt, il s’était agenouillé plein de joie et d’espérance, et que maintenant il quittait plein d’amertume et de découragement. Jacques ne prit pas la route de Laon ; ainsi que tous les cœurs blessés, il avait besoin d’affection ; il pensa à M. d’Assonville et se dirigea vers Arras, où le capitaine de chevau-légers tenait alors garnison. Un secret instinct lui disait que M. d’Assonville était comme lui, souffrant, et qu’ainsi que lui il aimait sans espoir. Le sergent trouva le jeune officier dans un salon qu’éclairait mal un mince rayon égaré entre d’épais rideaux. d’Assonville se promenait dans cette large pièce, où le bruit de ses pas était étouffé par un tapis. C’était bien toujours le même beau jeune homme, dont la tête intelligente et fine avait un air de douceur et de fierté qui charmait. Seulement, son regard semblait plus triste encore, et la pâleur transparente de son visage se marbrait de teintes bleuâtres sous les paupières. Nous amènes-tu cette fois des sapeurs ou des canonniers ? d’Assonville, étonné, s’approcha de lui ; un coup de vent qui écarta les rideaux lui permit de mieux voir le visage de son protégé. d’Assonville lui prit la main et la serra. Maintenant, tu souffres et tu es seul ! Moi, voilà six ans que je pleure. Belle-Rose, à son tour, pressa la main de M. Tu as le cœur noble et loyal, et tu vas t’aviser de mettre toute ta vie sur la parole d’une femme ! Quand on prend une maîtresse au hasard, et qu’on la quitte comme on perd une pistole au lansquenet, ces choses-là n’arrivent jamais. Il n’y a que les fous qui aiment, et nous sommes de ces fous-là. Je ne te dirai pas de secouer ta souffrance comme on secoue au vent la poussière du chemin, mais tu es homme et tu es soldat. Roidis-toi contre le mal et attends ; si tu en meurs, il faut mourir debout. Oui, capitaine, répondit Belle-Rose d’une voix ferme ; et passant ses mains dans ses longs cheveux bouclés, il rejeta sa tête en arrière. Tu es un brave et courageux garçon. Si tu en avais fantaisie, vingt femmes te vengeraient de ton infidèle. Cependant, prends-y garde ; tu es trop triste pour qu’elles ne tentent pas de te consoler ; si tu les évites, elles te chercheront. d’Assonville reprit sa promenade dans la chambre. Chaque fois qu’il passait devant Belle-Rose, il le regardait, et à chaque tour il le regardait plus longtemps. Veux-tu me rendre un service, Belle-Rose ? Je suis à vous corps et âme. Feras-tu ce que je te dirai, tout ? Et tu me promets de garder le silence au prix de ta vie ? Je vais préparer tes instructions ; demain, tu partiras pour Paris. UNE MAISON DE LA RUE CASSETTE d’Assonville fit entrer Belle-Rose dans son appartement. Sur la table devant laquelle il était assis, on voyait quelques lettres et divers papiers éparpillés. A la pâleur du capitaine, à ses yeux fatigués, on comprenait qu’il avait passé la nuit tout entière à écrire. de Nancrais que j’avais besoin de tes services, dit-il à Belle-Rose ; ta responsabilité de soldat est à couvert, et d’un jour à l’autre la prolongation de ton congé arrivera. Peut-être y aura-t-il quelque danger, et je dois t’en prévenir. Je regrette seulement que ces dangers ne soient pas certains. d’Assonville leva ses beaux yeux sur Belle-Rose, et lui tendant la main : - Laisse la tristesse à ceux qui n’espèrent plus. Et vous trente, capitaine ; trente ans, l’âge des passions ! reprit le capitaine avec un sourire. Il me semble que j’ai le cœur éteint. - Un instant il garda le silence, puis il reprit : - Dieu est le maître ! Laissons cela et revenons à ton voyage. Elles contiennent chacune une part de ma vie. Retiens donc bien ce que je vais te dire. A ton arrivée à Paris, tu te logeras dans une rue voisine du Luxembourg. Vers le soir, tu te rendras dans la rue Cassette, au coin de la rue de Vaugirard, en ayant soin d’emporter avec toi la plus petite de ces trois lettres. Tu frapperas à une porte basse donnant sur une cour plantée d’arbres. Une petite maison vieille et de chétive apparence est sur le côté. Tu tireras la lettre et prieras la personne qui viendra de la remettre à Mlle Camille. Retiens bien ce nom, car il n’est pas sur la lettre. Si on te répond qu’elle est partie, insiste alors pour qu’on la remette à son frère Cyprien. L’individu, quel qu’il soit, qui t’aura parlé, prendra la lettre et tu te retireras, après avoir eu soin d’écrire ton nom et ton adresse sur l’enveloppe. Si, après trois jours, tu n’as pas reçu de réponse, tu retourneras à la maison de la rue Cassette, et tu remettras à la même personne une seconde lettre, celle-ci. Celle qui est plus grande que la première et moins que la troisième ? Au bout de ces trois jours, si tu n’as vu ni valet ni billet, tu prendras la dernière lettre et la porteras comme les deux autres. Et je demanderai toujours Mlle Camille ou M. Toujours ; seulement, cette fois, tu ajouteras sur l’enveloppe ces mots : Je pars dans vingt-quatre heures . A moins que tu ne te plaises au séjour de Paris. Bien certainement, si l’on n’est pas venu, quelqu’un viendra te chercher après la troisième épître. L’une ou l’autre, ou peut-être l’une et l’autre, reprit M. Tu les suivras et tu feras exactement tout ce qu’ils te diront. A ces mots que Mlle Camille prononcera en t’abordant : La Castillane attend . Peut-être seras-tu prévenu par un billet où ces mots se trouveront. Ce billet t’indiquera un rendez-vous et tu t’y rendras. Il n’y a pas de danger, seulement, prends un poignard. Tu auras soin d’avoir toujours le bras droit libre et prêt à agir. Lorsque tu seras arrivé où l’on veut te conduire, et que tu auras parlé à la personne vers laquelle je t’envoie, tu me rediras tout ce que tu auras vu et entendu, mais sur l’heure et sans perdre une minute. Pars maintenant, et que Dieu te conduise et me vienne en aide ! Au moment où Belle-Rose montait à cheval, M. Que je vive ou que je meure, lui dit-il, j’ai ta parole ; je compte sur ton silence. Belle-Rose serra les trois lettres dans son pourpoint, piqua des deux et partit. L’agitation de son corps calmait l’agitation de son esprit ; il fit donc la route au galop pour se reposer. Son premier soin, en arrivant à Paris, fut d’arrêter un petit logement garni au rez-de-chaussée d’une maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. L’appartement, qui se composait d’une chambre et d’un grand cabinet, était propre et avait vue sur des jardins. Belle-Rose paya une quinzaine d’avance, M. d’Assonville l’ayant mis en état de faire figure à Paris ; puis, tirant à l’écart le maître du logis, qui était en même temps le concierge, il lui donna un louis d’or en lui recommandant de bien prendre garde à la mine des gens qui viendraient le demander. Ces manières gagnèrent le cœur de l’hôtelier ; il ôta son bonnet. Mon gentilhomme, dit-il, j’ai, quoique vieux, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une langue pour parler. Apprenez seulement que je ne suis pas gentilhomme. Tant pis ; des gens faits comme vous méritent d’être marquis de naissance. Je vous appellerai comme vous voudrez ; mais vous ne m’empêcherez pas de dire, si vous n’êtes vraiment pas ce que je supposais, que le sort s’est conduit comme un malotru. Belle-Rose roula un manteau autour de ses épaules, glissa la plus petite des trois lettres dans sa poche et sortit. C’est égal, dit l’hôtelier en le suivant de l’œil tandis qu’il longeait les murailles de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, il a voulu se déguiser, c’est son affaire ; mais on ne m’ôtera pas de l’idée que c’est un grand seigneur. Cette exclamation répondait au cri de sa pensée. La porte basse ne s’ouvrit qu’au troisième coup ; une femme, embéguinée dans une coiffe qui lui descendait par devant jusqu’aux yeux, et par derrière jusqu’à la nuque, parut sur le seuil. Elle lança sur Belle-Rose un regard vif qui l’embrassa de la tête aux pieds, puis baissa les yeux, croisa les bras sur un petit surtout de laine carmélite, et attendit. La maison, qui s’adossait contre le mur mitoyen, et dont le toit d’ardoises se voyait seul de la rue, était lézardée, branlante et toute rongée de mousse. Cette maison devait être vieille déjà du temps de la Ligue ; elle avait l’apparence discrète, l’air dévot, l’aspect morne. Aucun jet de fumée ne sortait par les cheminées ; les fenêtres étaient closes. Dans la cour croissaient des arbres énormes, et sous leur ombre s’éparpillaient des vases de marbre d’un travail précieux, mais souillés par le lichen et privés de fleurs. La maison n’est pas à louer, dit la femme, qui voyait par-dessous sa coiffe. Aussi ne viens je pas pour cela, répondit Belle-Rose qui rougit un peu ; j’ai là une lettre que je suis chargé de faire tenir à Mlle Camille. La femme lança un nouveau regard à Belle-Rose. Elle est partie, reprit-elle ensuite les yeux baissés. Veuillez alors la remettre à son frère. Un autre regard glissa entre les cils de la discrète personne, et s’éteignit promptement sous les paupières ramenées. La femme tendit la main, prit la lettre, salua et repoussa la porte sur Belle-Rose. Le surlendemain, Belle-Rose fut arrêté par l’hôtelier au moment où il passait la clef dans la serrure de sa chambre. Il y a, lui dit-il, une lettre pour vous. fit le sergent en pensant que la réponse ne s’était pas fait attendre aussi longtemps que le capitaine l’avait pensé. fit Belle-Rose en lisant l’adresse, il paraît qu’on sait mes noms, titres et qualités. C’est bien cela, Belle-Rose, sergent de sapeurs au régiment de La Ferté . Mais oui : on s’en doute... La lettre était sous enveloppe, cachetée de cire rouge. Belle-Rose brisa le cachet et jeta vivement les yeux sur le papier. « Le sergent Belle-Rose a manqué à la discipline en quittant sa compagnie sans permission. Afin de le lui rappeler, ledit sergent sera mis huit jours aux arrêts à son retour au corps ; mais afin de régulariser son absence, il trouvera sous ce pli la commission de sergent recruteur et les instructions qui se rattachent à ce nouveau grade. Le sergent Belle-Rose est autorisé à demeurer un mois à Paris ou ailleurs, si besoin est. « Le vicomte GEORGES DE NANCRAIS. » C’est encore de la bonté déguisée, murmura Belle-Rose ; et dès le jour suivant il entra en fonctions. C’était une occasion nouvelle d’agiter son corps. Mériset, l’honnête propriétaire, n’entendit rien de la lecture du billet que son commensal mâchonna entre ses dents ; mais le nom du vicomte de Nancrais prononcé à demi-voix l’avait frappé. répéta-t-il quand il fut seul ; un vicomte ! J’en étais bien sûr, c’est un gentilhomme ! A partir de ce moment, ses respects redoublèrent pour un personnage qui connaissait des vicomtes, recevait des lettres scellées d’un grand sceau de cire rouge et payait en or. Chaque soir, Belle-Rose lui demandait si personne n’était venu. Personne, répondait le bonhomme, et dans la crainte que quelqu’un ne vînt en son absence, M. Mériset restait assis dans un petit salon, près de la porte, du matin au soir. Mériset, du plus loin qu’il aperçut Belle-Rose, courut à lui. Depuis une heure ou deux les habitants de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice avaient vu M. Mériset se promenant devant sa porte et tirant sa montre à toute minute. L’honnête hôtelier aborda Belle-Rose le bonnet à la main, avec un petit air à la fois mystérieux et charmé. Un jeune seigneur fort richement habillé, ma foi ; la moustache retroussée, le nez pointu, maigre mais leste, et d’une tournure distinguée. Certes oui, sans saluer, comme un gentilhomme. - Bonhomme, m’a-t-il dit, Belle-Rose est-il là ? - Non, monseigneur, ai-je répondu, debout et le chapeau à la main. A son air dégagé, j’ai compris tout de suite que j’avais affaire à un seigneur de la cour. Tu lui diras que j’ai à le voir. Où diable, monsieur Mériset, voulez-vous que je le trouve ? il ne m’a rien dit, il a tout écrit chez vous. A la bonne heure, monsieur Mériset, voilà par quoi il aurait fallu commencer. Belle-Rose trouva sur un meuble un bout de papier, et sur ce bout de papier ces mots : « Gaspard de Villebrais. » Le plus simple, pour le savoir, était de se rendre au logis du lieutenant ; c’est ce que fit Belle-Rose le lendemain. de Villebrais lui apprit qu’il était à Paris pour ses affaires, et en même temps pour celles de la compagnie. Je ferai les miennes, et je compte sur vous pour les autres, ajouta-t-il. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez tous les jours, d’une heure à deux, au jeu de paume, près du Luxembourg, et de trois à quatre à la place Royale. C’est là que vont les gens du bel air. D’une heure à deux au Luxembourg, et de trois à quatre à la place Royale. C’est bien ; je m’en souviendrai pour ne pas m’y rendre, se dit Belle-Rose en s’en allant. Ce lieutenant était un homme d’humeur hautaine et irascible que tous ses inférieurs détestaient. Le jour suivant, le sergent retourna dans la rue Cassette et frappa contre la porte basse. La dame à la robe de laine carmélite prit cette fois la lettre à la première parole. Bien, se dit Belle-Rose : à notre première entrevue, elle a dit cinq ou six mots ; aujourd’hui, elle n’en a pas dit plus de deux ; à la prochaine entrevue, elle ne dira rien du tout. d’Assonville fort au courant de ses actions, et le reste du temps il battait la ville, recrutant des héros à six sous par jour pour l’artillerie de Sa Majesté Très-Chrétienne. Entre les lettres et les promenades, Belle-Rose pensait toujours à Suzanne. Il ne pouvait s’habituer à l’appeler madame d’Albergotti. Mais si son amour était aussi profond, le souvenir en était moins amer. Le sentiment du devoir, tout-puissant dans son âme, lui faisait excuser la conduite de Mlle de Malzonvilliers, qui n’avait cédé qu’à l’autorité paternelle. Quand il passait dans le quartier du Palais-Royal, par la rue Saint-Honoré, dans les jardins publics, sa bonne mine et l’éclat de sa jeunesse attiraient les regards de toutes les grisettes avenantes et de beaucoup de grandes dames aussi. Mais regards et sourires glissaient sur ce cœur qu’habitait un regret. Trois jours après l’envoi de la seconde lettre, Belle-Rose aperçut, comme il entrait dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, le digne M. Mériset qui se promenait devant sa porte d’un pas pressé. Il tirait son bonnet, le remettait, s’arrêtait, regardait derrière et devant lui. Ses pieds touchaient à peine le sol, et ses lèvres, étroitement pincées, semblaient avoir quelque peine à contenir un jet de paroles prêt à s’échapper. dit-il tout bas à Belle-Rose et de l’air le plus mystérieux du monde, il y a du nouveau. Une visite comme les plus huppés gentilshommes de notre glorieux roi en voudraient bien recevoir. œil brun, doux et brillant, cheveux dorés comme des fils de soie, un petit nez fin, des lèvres à faire honte aux plus fraîches roses, et quelles dents ! mon gentilhomme, qu’on se changerait volontiers en cerise pour être mordu par ces dents-là ! Monsieur Mériset, la poésie vous a fait oublier ma qualité ; point de gentilhommerie, s’il vous plaît. Il y tient, pensa l’honnête propriétaire. Et il reprit tout haut : - Voilà cinquante-deux ans que je loge dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, et il ne m’est point encore arrivé de voir pareil visage. avec cette tournure de grande dame... Belle-Rose sourit, ayant une expérience personnelle de la perspicacité de son hôte. Au moins vous a-t-elle dit quelque chose ? Puis elle est repartie dans la chaise qui l’avait amenée. Ma foi, non ; mais j’ai bien compris à son air qu’elle était contrariée de ne vous avoir pas rencontré. Belle-Rose ne douta pas un instant que la marquise de son hôte ne fût une émissaire de la rue Cassette. En conséquence le lendemain il demeura chez lui toute la journée et attendit. Ce fut ainsi le jour suivant. dit-il, si l’on veut me voir, qu’on m’écrive. Il y a des plumes pour tout le monde. Comme il revenait deux jours après, vers le soir, il vit au bout de la rue un carrosse arrêté ; une femme était debout devant la portière, et à côté de la femme, un homme se tenait incliné, son bonnet à la main. Mériset : l’intelligent propriétaire aperçut Belle-Rose du coin de l’œil et lui fit un signe imperceptible pour l’engager à se hâter. Belle-Rose accourut, mais la femme sauta lestement dans le carrosse, le cocher poussa les chevaux, et l’équipage disparut dans la rue de Vaugirard. Mériset frappa du pied, ce qui, dans l’état de ses habitudes paisibles, dénotait une violente contrariété. Cinq minutes plus tôt, et vous la teniez ! Elle avait un grand voile noir sur la figure. Mais dites-moi, monsieur Mériset, cette duchesse avait-elle, comme la marquise, l’air contrarié de ne m’avoir pas trouvé ? C’est au moins ce que je me suis dit en la voyant sauter en voiture. Elle ne venait donc pas pour me parler ? on n’est point sot, quelque air qu’on ait. J’ai laissé causer et n’ai rien dit. Aussi vrai que ma maison est une honnête maison. Ce n’est pas qu’on n’ait voulu me tenter, et cette bourse qu’on m’a donnée prouve assez dans quelles intentions on était venu. Je l’ai prise et me suis tu. Une maison a toujours besoin de réparations ; mais les réparations n’obligent pas à parler. On a eu beau me retourner de cent façons pour savoir qui vous étiez, ce que vous faisiez, d’où vous veniez, j’ai été muet comme ce bonnet. Vous m’avez charmé à la première vue, et je ne sais pas vraiment tout ce que je ferais pour vous. Cependant, il faut bien avouer que ma discrétion a peut-être moins de mérite au fond qu’en apparence. Je n’ai rien dit, sans doute, mais aussi je ne savais rien. Je ne chicanerai pas sur le fait, l’intention suffit. l’intention était excellente et le sera toujours. Belle-Rose se crut obligé de récompenser cette bonne intention afin de la maintenir dans le sentiment de l’honnêteté, et comme la personne n’avait point dit qu’elle reviendrait, il ne se donna pas la peine de l’attendre le lendemain. Pour le coup, Belle-Rose ne sut que penser de ces deux visites ; il n’était pas probable qu’elles vinssent toutes deux de la rue Cassette, et comme, d’un autre côté, il ne connaissait aucune femme à Paris, il ne pouvait faire que de vaines suppositions. Après avoir torturé son esprit de mille manières, il prit le parti fort sage de s’en remettre à l’avenir du soin d’expliquer cette aventure. Le jour de sa troisième course à la maison de la rue Cassette était venu. Le résultat fut tel qu’il l’avait prévu. La dame au surtout carmélite prit cette fois la lettre sans observation. Le lendemain, Belle-Rose s’installa chez lui et attendit. Les heures se passèrent ; rien ne parut. A tout hasard, Belle-Rose serra ses hardes pour être prêt à partir au point du jour et sortit pour dîner chez un traiteur de la rue du Bac, où il avait coutume de prendre ses repas. Comme il en sortait, un rassemblement d’artisans et de boutiquières l’arrêta au coin de la rue de Sèvres ; par désœuvrement, il se mêla à la foule qui faisait grand bruit à propos d’un porteur de chaise qui se querellait avec un bourgeois. Tout à coup une main le saisit par le bras et une voix de femme prononça distinctement ces paroles à son oreille : La Castillane attend . Belle-Rose tressaillit, mais quand il se retourna, il n’y avait auprès de lui que des ouvriers. Il sentit seulement un papier que la main de l’inconnue avait glissé dans la sienne. Il se hâta de sortir du groupe et se dirigea vers la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice pour lire le billet. Au moment où il poussait la porte, une femme en sortit. Un jet de lumière tomba sur le visage de Belle-Rose et l’éclaira. répondit Belle-Rose, et il reçut sa sœur dans ses bras. Belle-Rose entraîna Claudine dans son appartement et repoussa la porte au nez de M. Mériset, qui se confondait en révérences, un flambeau à la main. C’est la marquise, murmura l’honnête propriétaire en rentrant dans sa loge, et il l’appelle sa sœur ! Cependant, après les premières caresses, Belle-Rose fit asseoir Claudine sur un sofa. Il avait une furieuse envie de lui adresser une question, la seule qui tînt à son cœur, une question qu’un nom résumait. Il fit un détour pour arriver à son but. Si, vraiment, il y a quelques jours. Mais depuis lors il m’a été impossible de retourner ici. Je ne le devais pas, reprit-elle après. Parce que tu serais venu me voir. Il baissa les yeux, Claudine lui prit la main. Tu n’es donc pas arrivée seule à Paris ? J’y suis, et sans toi j’aurais ignoré sa présence ! Quand elle a quitté Malzonvilliers pour suivre son mari, qu’une affaire importante appelait à Paris, elle m’a suppliée de l’accompagner. Il n’y a que moi et Dieu qui savons ce qu’elle souffre. Quand il est là, elle sourit ; quand il s’éloigne, elle pleure. Belle-Rose cacha sa tête dans ses mains. En arrivant à Paris, il y a quelques jours, elle est tombée malade... elle est sauvée, reprit Claudine en voyant le trouble de son frère ; c’est elle qui m’a renvoyée vers toi... j’irai, j’irai la voir, la remercier... Non, ne viens pas, ta présence la tuerait. Elle ne m’a donc pas oublié ? s’écria Belle-Rose avec cet accent profond que donne l’égoïsme de l’amour. Si tu l’étais, Jacques, serait-elle toujours si triste et si désolée ? Ton nom n’est pas sur ses lèvres, mais il est dans son cœur, et il la ronge. Une joie amère emplissait l’âme de Belle-Rose ; Claudine se repentait presque d’avoir parlé. Quel bonheur cet amour ravivé pouvait-il entraîner après lui ? Tirant son mouchoir de sa poche, elle essuya ses yeux un peu mouillés, écarta les cheveux qui voilaient son front d’enfant et se prit à sourire. Frère, dit-elle, je suis venue pour t’embrasser et non point pour pleurer. C’est une vilaine coutume que de courir au-devant du chagrin, qui se donne de son côté assez de peine pour venir jusqu’à nous. Laissons là cette conversation qui me rougirait les yeux, ce que je ne suis pas en humeur de souffrir ; prends mon bras pour me ramener au logis, et causons de tes affaires en chemin. Il y a loin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la rue de l’Oseille, où était situé l’hôtel d’Albergotti ; tout en marchant le long de la rue du Bac et des quais, nous ne répondrions pas que Belle-Rose n’eût prononcé deux ou trois fois le nom de Suzanne ; mais Claudine détournait la conversation de ce terrain dangereux et la ramenait à des choses plus conformes à son humeur. demanda Belle-Rose à sa sœur en la quittant devant l’hôtel. Je disposerai de ma journée tout entière. A onze heures, je serai à la porte Saint-Honoré. Belle-Rose avait, grâce à sa sœur, oublié le billet glissé mystérieusement dans sa main. Son premier soin, aussitôt après être rentré chez le digne M. Il n’y trouva que ces quelques mots : « Samedi prochain, Belle-Rose rencontrera, une heure après le coucher du soleil, à la porte Gaillon, une personne qui lui dira les paroles convenues ; qu’il suive cette personne, et il arrivera où M. Il se souvint alors que ce jour-là même il devait attendre sa sœur à la porte Saint-Honoré. Il eut un instant la pensée de lui écrire pour se dégager de sa promesse ; mais, en homme bien avisé, il comprit que les choses pouvaient s’arranger. A sa sœur, il donnerait le jour ; aux affaires de M. Belle-Rose fut exact au rendez-vous ; sa sœur et lui montèrent en fiacre et prirent le chemin de Neuilly. Après avoir vainement cherché un gîte aux Porcherons, qu’une compagnie de mousquetaires avait envahis, Belle-Rose, au moment où le fiacre passait sur la chaussée, entendit une voix qui l’appelait par son nom. Il se pencha vers la portière, et vit, à la fenêtre d’un cabaret, un gentilhomme qui le saluait un verre de vin de Champagne à la main. demanda Claudine à son frère qui inclinait sa tête. Après s’être promenés quelque temps dans les environs, Belle-Rose et sa sœur firent entrer le fiacre dans un chemin de traverse. Il y avait au bout d’une prairie une maison devant laquelle de beaux arbres étendaient leur ombre ; cette maison avait l’apparence d’une ferme. Espérant que dans ce lieu écarté on pourrait leur servir à dîner, Belle-Rose y courut, laissant sa sœur sur le bord du chemin. Comme il revenait, battant les buissons avec un roseau qu’il tenait à la main, il entendit des cris d’effroi auxquels son nom était mêlé ; il pressa le pas, et vit Claudine qui se débattait aux mains d’un cavalier. En un bond, Belle-Rose fut sur la route. arrive donc, s’écria le cavalier, tu m’aideras à faire comprendre à cette belle enfant que je ne suis pas un croquant ! Le cavalier n’avait pas terminé sa phrase, que déjà Belle-Rose, arrachant Claudine de ses bras, s’était placé entre eux. Monsieur de Villebrais, dit-il, cette belle enfant est ma sœur. Est-ce qu’on se promène avec sa sœur ! J’ai une sœur aussi, elle est au couvent, mon cher. Monsieur de Villebrais, je vous ai dit la vérité ; Claudine... elle s’appelle Claudine, ta cousine ou ta maîtresse ; l’une et l’autre peut-être... C’est un joli nom, tout à fait dans le goût pastoral. Dites donc, ma charmante, si vous voulez de mon cœur, je vous l’offre, il est vacant pour vingt-quatre heures. Belle-Rose barra le passage au chevalier de Villebrais ; mais il n’y avait pas de raison à faire entendre à un homme qui avait trop déjeuné, et qui, tout débraillé, laissait voir une chemise tachée de vin. Se tournant donc vers le cocher, qui regardait philosophiquement le débat, il lui cria vivement de tourner bride vers Paris. Le chevalier jeta tout de suite une bourse aux pieds du cocher. Compte cet argent, maraud, lui dit-il, et quand tu auras fini, siffle tes plus beaux airs. Le cocher ramassa la bourse, s’assit sur une borne et se mit en devoir de compter. Il n’était pas au troisième écu qu’il sifflait de toutes ses forces. Claudine, égarée, regardait tour à tour le cocher, son frère et le chevalier. Ce cocher est plein d’intelligence, reprit M. Ne sois pas moins aimable que lui, mon ami ; ta maîtresse est jolie, elle me plaît ; voilà trois ou quatre heures que tu la promènes. Chacun son tour ; ôte-toi de là. Le chevalier était fort animé, mais ferme encore sur ses jambes, la voix était nette et claire, le geste aisé ; le sergent n’avait donc pas affaire à un homme gris, mais à un officier entêté. Le débat devenait donc plus grave. reprit le chevalier ; tourne les talons, cours aux Porcherons, demande le cabaret de la Pomme de pin et dîne copieusement, je t’invite, va ! Ah çà, drôle, oublies-tu qui je suis ? Au contraire, je voudrais vous le rappeler. de Villebrais leva le bras, Belle-Rose le saisit à la volée. Je vais te donner de mon épée dans le ventre ! de Villebrais, qui, perdant toute retenue, fit un effort pour dégager sa main et prendre l’épée ; mais Belle-Rose le repoussa si vivement qu’il trébucha. Avant qu’il se fût relevé, le sergent avait déjà tiré la sienne. Le cocher ne comptait plus, mais il sifflait toujours. Monsieur de Villebrais, je vous jure que vous n’arriverez à ma sœur qu’après m’avoir passé sur le corps ! Je ne me battrai pas avec toi et je te ferai pendre, répondit le lieutenant. cocher, ajouta-t-il, il y a dix louis pour toi si tu aides cette adorable personne à monter en fiacre, et dix autres encore si tu la conduis au cabaret de la Pomme de pin, où j’irai bientôt la rejoindre. Claudine voulut fuir, mais elle chancela et tomba sur ses genoux. C’est fait, dit le cocher en serrant la bourse que sa main caressait. s’écria-t-on près de là ; et au même instant un inconnu parut sur le chemin. C’était un beau jeune homme d’une figure franche et décidée, et bien pris dans sa taille. Son costume, sans broderie et sans ruban, lui donnait l’apparence d’un étudiant ; mais il avait la mine et l’épée d’un gentilhomme. de Villebrais, et de quoi vous mêlez-vous ? J’ai dit ce que j’ai voulu, et je me mêle des affaires des autres quand il me plaît, répondit gravement l’inconnu. Sur un geste du lieutenant, le cocher, qui hésitait depuis l’intervention inattendue du cavalier, s’avança vers Claudine. Il n’avait pas fait deux pas, que la main de l’inconnu s’appuyait sur son épaule. Ecoute, lui dit-il : Monsieur que voilà t’a promis dix louis pour conduire mademoiselle aux Porcherons ; moi, je te promets cent coups de bâton si tu ne la conduis pas à la métairie que voilà ; mais je joindrai mon invitation à celle de monsieur pour te prier de l’aider à monter en fiacre. Très bien, dit le cocher, qui sentait, à la manière dont la main du cavalier s’était appuyée sur son épaule, qu’il n’y avait pas d’objection à faire à un homme si plein d’éloquence et de vigueur. Une nouvelle conviction venait de pénétrer dans son esprit, et en néophyte zélé il courut ouvrir la portière, voulant, par son empressement, témoigner de la chaleur de sa conversion. Entrez, mademoiselle, reprit l’inconnu en présentant la main à Claudine, entrez ; je vous réponds des bons sentiments de cet honnête cocher. C’est trop d’honneur, monsieur, répondit l’autre, qui se frottait l’épaule tout en fermant la portière. L’intervention de l’étranger avait été si rapide, l’action avait si promptement suivi ses paroles, que M. de Villebrais et Belle-Rose étaient demeurés spectateurs muets de cette scène. Mais au moment où Claudine s’assit dans le fiacre, M. de Villebrais sentit se rallumer toute sa colère. Il fondit sur Belle-Rose l’épée à la main, et lui porta un coup si furieux, qu’il l’aurait transpercé d’outre en outre, si Belle-Rose, au bruit de ses pas, ne se fût jeté de côté. Le fer déchira les habits du sergent et glissa sur l’épaule ; mais grâce à la vivacité du mouvement et de la parade, la chair seule fut entamée. Vous pratiquez donc aussi l’assassinat, monsieur ? dit l’étranger, tandis que le cocher poussait les chevaux dans la direction de la métairie avec une ardeur sans pareille. de Villebrais pâlit à cet outrage. monsieur, s’écria-t-il d’une voix étranglée par la fureur ; et il s’élança vers l’inconnu. dit Belle-Rose ; et d’un bond il tomba entre le lieutenant et l’étranger. Si votre adversaire voulait me céder son tour, reprit celui-ci sans même toucher à la garde de son épée, je consentirais bien à vous faire l’honneur de me mesurer avec vous, monsieur ; mais je vous ferai observer que vous lui devez la préférence. Me battre avec un manant, jamais ! qui suis tout prêt à vous frapper sur la joue du plat de mon épée, si vous hésitez. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu’au sang. Ecoutez donc, monsieur, continua l’étranger du même ton et sans paraître plus ému que s’il se fût agi d’un souper, quand on passe du rapt au meurtre avec une si surprenante facilité, il faut bien s’attendre à quelque désagrément. Tout n’est pas bénéfice dans le métier. La honte de l’action qu’il avait commise, et la rage qu’inspiraient à M. de Villebrais les paroles dont son oreille était fouettée, l’emportèrent sur l’orgueil du rang. Je me battrai avec ce manant, et ce sera votre tour après. de Villebrais tâtait déjà le terrain du pied, lorsque l’étranger reprit : Puisque vous vous rendez à mes observations avec une si louable complaisance, permettez-moi, monsieur, de vous en adresser une nouvelle. Ce n’est point ici un lieu commode pour se battre. On court le risque d’être dérangé, ce qui est toujours fâcheux. J’avise là-bas un petit bouquet d’arbres où l’on serait merveilleusement. Les trois jeunes gens passèrent sous le bosquet, et les deux adversaires croisèrent le fer sur-le-champ. de Villebrais se battait en homme qui veut tuer et ne négligeait aucune des ressources de l’escrime. Mais il avait affaire à un homme aussi déterminé que lui et plus habile. A la troisième passe, l’épée de M. Dites-moi, monsieur, que vous regrettez tout ceci, et je n’y penserai plus, s’écria-t-il. de Villebrais avait déjà ramassé son épée ; sans répondre, il retomba en garde. Belle-Rose avait recouvré assez de sang-froid pour se souvenir que l’homme qu’il avait en face était son officier. Il aurait donc bien voulu se borner à parer, mais M. de Villebrais le poussait si rudement qu’il dut se résoudre à rendre coup pour coup. Le froissement du fer l’anima, et une botte qui vint l’égratigner acheva de lui faire perdre tout ménagement. Deux minutes après, son épée s’enfonçait dans la poitrine de M. de Villebrais voulut riposter, mais le fer s’échappa de ses mains, un flot de sang monta à ses lèvres, et il tomba sur les genoux. L’étranger le souleva et l’appuya contre un arbre. Il se peut qu’il n’en revienne pas, monsieur, dit-il à Belle-Rose ; commencez par déguerpir, on arrangera l’affaire après. répondit Belle-Rose, son épée rouge à la main. fit l’inconnu ; il y va pour vous de la fusillade. Les mains des deux jeunes gens se rencontrèrent dans une étreinte fraternelle. Partez, reprit l’étranger, et comptez sur moi. Vous avez secouru ma sœur, monsieur ; votre nom, je vous prie, afin que je sache à qui toute ma reconnaissance est due ? Je m’appelle Cornélius Hoghart, et suis du comté d’Armagh, en Irlande. Je suis de Saint-Omer, en Artois, et mon nom est Jacques Grinedal, autrement dit Belle-Rose, sergent de sapeurs au régiment de La Ferté. Eh bien, Belle-Rose, vous avez un ami. Les honnêtes gens se devinent au regard. Belle-Rose pressa une fois encore la main de l’Irlandais et partit. Les ombres du soir commençaient à s’étendre sur la campagne quand il sortit du bosquet. Le souvenir du rendez-vous qui l’attendait à la porte Gaillon lui revint tout à coup à l’esprit. Sa sûreté personnelle exigeait qu’il s’éloignât en toute hâte avant que le bruit de son duel se fût répandu. Belle-Rose se rendit tout droit à la porte Gaillon. Il s’y promenait à peine depuis cinq minutes, qu’il vit arriver un petit jeune homme enveloppé d’un manteau à l’espagnole qui lui cachait la taille. Un feutre gris, où s’effilait une plume de héron, voilait son front ; le bas du visage était caché par un pli du manteau. A la vue de Belle-Rose, le jeune page marcha rapidement vers lui, et dit tout bas : La Castillane attend . Le page enfila une ruelle sombre, marcha quelques minutes, et siffla à l’aide d’un petit sifflet attaché à son cou par une chaîne d’argent. A ce signal, un carrosse arriva au carrefour où le page s’était arrêté ; il s’élança dedans, et fit signe à Belle-Rose d’y monter après lui. La portière se referma sur eux, et la voiture partit. A peine Belle-Rose se fut-il assis dans la voiture, que son guide abaissa les rideaux de soie et se jeta dans un coin. La voiture roula durant une heure ou deux. Il parut à Belle-Rose qu’elle s’éloignait de Paris et s’enfonçait dans la campagne, mais il lui fut impossible de reconnaître par quels chemins elle passait, ni quelle direction elle suivait. Son compagnon restait immobile et silencieux dans son coin. Tout à coup la voiture s’arrêta, un laquais ouvrit la portière, et le page, sautant à terre, invita Belle-Rose à descendre. Ils se trouvaient dans un endroit solitaire tout entouré de grands arbres. La nuit était profonde, mais on voyait au loin briller, entre le feuillage, une lumière immobile comme une étoile. Ce page ramena les plis de son manteau autour de sa taille et s’enfonça dans un sentier. La lumière disparaissait et reparaissait tour à tour ; le vent soufflait et remplissait de bruits mélancoliques la masse sombre du bois. A mesure que les deux voyageurs avançaient, le sentier se rétrécissait et s’embarrassait de branchages rampant sur le sol. Cependant l’éclat de la lumière augmentait ; chaque pas les en rapprochait. Bientôt, entre les troncs des ormes et des bouleaux, Belle-Rose distingua les contours indécis d’une maison, mais au même instant il vit, comme dans un rêve, passer et s’effacer, derrière des buissons de houx, deux ombres noires dont deux toises de gazon et de ronces le séparaient. Un peu plus loin, les deux ombres se rapprochèrent du sentier. Un craquement de branches sèches cria sous la pression de pieds invisibles. Il semblait n’avoir rien vu et rien entendu. La présence de cette escorte mystérieuse rappela soudain à Belle-Rose les dernières paroles de M. d’Assonville ; il passa la main sous son habit ; quand il se fut assuré que le poignard, pris le matin même à tout hasard, était toujours à sa place, il saisit le bras du guide. Pourquoi donc me prendre le bras ? Et s’il ne me plaisait pas de le souffrir ? J’en serais désolé, mais il faudrait cependant bien que vous vous y soumissiez. Savez-vous bien, monsieur Belle-Rose, que si j’appelais, nous ne sommes pas si loin encore du carrosse qu’on ne pût m’entendre. Je crois même que vous n’auriez pas besoin d’appeler bien haut pour être entendu. La main du guide trembla dans celle du sergent. Mais je vous préviens qu’au moindre cri et au moindre effort pour vous dégager, je vous plante ce poignard dans la gorge, continua Belle-Rose. Le guide vit briller le pâle éclair de l’acier à deux pouces de son visage. Et si je ne voulais pas avancer, reprit-il. Alors, nous reculerions ; mais comme cette nouvelle résolution me prouverait que j’ai quelque besoin de rester en votre compagnie, je vous prierais de vouloir bien reculer avec moi, et n’aurais garde de vous lâcher. Mais j’ai toujours eu pour maxime de faire les choses à deux. A deux on vit plus gaiement ; on doit mourir moins tristement aussi. Le guide attacha son regard brillant sur la figure de Belle-Rose, où se peignait cette résolution ferme et calme qui lui était particulière. reprit le guide ; et ils continuèrent à s’avancer vers la lumière. Cette lumière brillait à une fenêtre, la seule qui fût ouverte ; d’une espèce de chaumière assez vaste, perdue dans l’épaisseur du bois. Le guide frappa à une porte qui s’ouvrit tout de suite. Belle-Rose et lui pénétrèrent dans un corridor au bout duquel leurs pieds rencontrèrent un escalier. La porte se referma, la lumière disparut, et ils montèrent les degrés. Au sommet de cet escalier, le guide souleva une portière, et tous deux se trouvèrent à l’entrée d’une chambre merveilleusement ornée. Les plis soyeux de riches tentures couvraient les murs ; un tapis étouffait le bruit des pas ; les meubles étaient incrustés de cuivre et de nacre ; sur un sofa de brocatelle, couronné d’un dais, une femme vêtue d’une robe de velours cramoisi était à demi couchée ; ses bras nus se noyaient dans des flots de dentelle, et sa main, plus blanche que la fleur du jasmin, agitait mollement un éventail de plumes vertes. Nul regard n’en pouvait saisir la forme et le contour, et cependant quiconque eût vu cette femme ainsi couchée eût deviné qu’elle était d’une rayonnante beauté. A quelques pas du sofa, on distinguait deux fauteuils ; Belle-Rose et son guide s’y placèrent sur un signe de la dame au masque noir. Une lampe voilée d’un globe d’albâtre jetait ses clartés blanches sur les tentures de soie pourpre ; ses rayons pâles se brisaient aux angles des meubles polis, sur les ciselures des candélabres, aux mille facettes des cristaux prodigués sur les étagères, et les accidents de la lumière augmentaient encore la magie de ce lieu qu’embaumaient les aromes répandus par d’invisibles cassolettes. demanda la dame au fils du fauconnier, d’une voix vibrante dont elle cherchait à dissimuler le doux éclat. Et vous venez de la part de M. Il a dû vous en instruire. Mon père était le serviteur du sien. Vous êtes donc de ses gens ? d’Assonville m’a parfois fait l’honneur de m’appeler son ami. fit la dame avec un accent où la surprise se mêlait au dédain. Ne savez-vous rien des causes qui ont engagé M. d’Assonville à vous envoyer vers moi ? Elle n’ajouta pas un mot, mais il n’y avait pas à se méprendre sur l’expression de sa voix. Ceux qui croient au mensonge pratiquent le mensonge, dit Belle-Rose hardiment. L’inconnue tressaillit, mais ne répondit pas, et s’adressa au guide de Belle-Rose, en s’exprimant dans une langue étrangère. Le soldat, qui m’a retenu tout le long du sentier et qui me retient encore. C’est une fantaisie que je veux bien lui pardonner, mais qui va finir à l’instant. Belle-Rose ne répondit rien, mais ses doigts ne cessèrent pas un instant de se nouer autour du poignet du guide. Parfaitement ; mais pourquoi ferais-je ce que vous désirez ? Mais parce que je le veux ! C’est tout au plus un prétexte, et je demande une raison. s’écria l’inconnue debout cette fois, sais-tu bien que si j’appelais, il y a près d’ici des bras disposés à te forcer à l’obéissance et à te punir après ? Je le crois sans peine, madame ; mais au premier cri, au premier geste, j’étends ce guide roide mort à vos pieds. L’inconnue se rejeta en arrière à la vue du poignard suspendu sur la poitrine du page. Et quand celui-ci sera mort, les autres verront qu’ils ont affaire à un homme résolu qu’il n’est point trop aisé d’abattre. N’en faites rien, madame, s’écria le guide ; il me tuerait comme il le dit ! tu as du cœur, à ce qu’il paraît ! d’Assonville de m’avoir envoyé un si vaillant ambassadeur. Et moi je le remercierai de m’avoir choisi pour une mission où les armes devaient intervenir au milieu des discours. est-ce bien lui qui t’a fait prendre ce poignard ? L’inconnue tressaillit à cette question froidement faite, et Belle-Rose vit son cou s’empourprer d’une rougeur subite. Elle se rassit sur le sofa et parut le regarder avec attention. Si je vous donnais ma parole qu’il ne vous sera rien fait, laisseriez-vous aller ce page ? Vous avez douté de ma parole ; je ne vous ferai pas l’outrage de douter de la vôtre. La main de Belle-Rose s’ouvrit, et le page courut vers sa maîtresse. C’est un hardi et beau jeune homme, vraiment ! Sur mon âme, voilà un jeune soldat à qui l’épaulette de capitaine siérait à merveille ! L’inconnue ne prit pas cette fois le soin de déguiser le son de sa voix, son éclat et sa douceur infinie charmèrent Belle-Rose, comme les vibrations sonores de la harpe. Il l’écoutait encore qu’elle ne parlait plus, et son cœur eut la révélation mystérieuse de l’amour sans bornes que cette femme devait inspirer, et du malheur sans remède qui suivait son abandon. Il venait de comprendre le muet désespoir de M. Belle-Rose, attendez, reprit-elle ; vous serez libre dans un instant. La dame au masque et le page se parlèrent bas durant quelques minutes ; puis celui-ci, approchant une petite table d’ébène sur laquelle se trouvait du papier, présenta une plume à sa maîtresse, qui écrivit une lettre, la plia sous enveloppe, appuya une bague qu’elle avait au doigt sur la cire brûlante et tendit la dépêche à Belle-Rose. Voici ma réponse, remettez-la à M. d’Assonville promptement, et oubliez tout, jusqu’au chemin que vous avez pris pour venir ici. Mais si quelque jour les hommes vous manquaient, frappez hardiment à la porte de la rue Cassette et nommez-vous : une femme se souviendra. Belle-Rose s’inclina sur la main de l’inconnue et prit la lettre en effleurant de ses lèvres le bout d’un gant parfumé. beau cavalier, dit-elle à mi-voix ; et jetant sur Belle-Rose un dernier regard, elle disparut sous une portière. reprit le page, tandis que Belle-Rose, ébloui de ce regard et tout frémissant de ces paroles, restait immobile devant les larges plis du damas pourpre. Belle-Rose tressaillit, et, plein de trouble, suivit le guide. Ils descendirent les marches, traversèrent la forêt sans voir aucune ombre cette fois, et montèrent dans le carrosse. Le page abaissa les stores, et, deux heures après, la voiture s’arrêtait à l’entrée de la rue de Vaugirard. Un laquais ouvrit la portière, Belle-Rose descendit et l’équipage partit au galop. Quand Belle-Rose arriva au coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, l’honnête M. Mériset était dans un grand trouble. Le digne propriétaire n’avait pas voulu se coucher. Sa lampe, éteinte ordinairement vers neuf heures, veillait encore, deux heures après minuit, et debout derrière ses volets entrebâillés, il jetait des regards pleins d’anxiété dans les ténèbres de la rue. que vous me tirez d’inquiétude, dit-il au sergent, je craignais que vous ne fussiez mort. Je ne le suis point encore tout à fait, mais ça pourra venir. Ne parlez donc pas de cette façon lugubre... à l’heure qu’il est, ce sont de mauvaises conversations. Est-ce donc pour vous assurer que je suis bien vivant que vous m’avez attendu ? C’est aussi pour vous remettre ce papier qu’un gentilhomme a laissé après être venu deux fois. Il m’a vivement recommandé de ne le donner qu’à vous, m’assurant qu’il s’agissait d’une affaire d’importance. Mériset parlait, Belle-Rose avait déjà ouvert le pli, et, à la clarté de la chandelle du propriétaire, il lisait ces quelques mots : de Villebrais n’est point mort, bien qu’il ne soit pas en état de se lever de longtemps, s’il se lève jamais ; il a parlé, et le secret de votre rencontre a été confié à des gens qui ont sans doute donné des ordres pour vous arrêter. Vous n’avez plus qu’à fuir, et le plus vite que vous pourrez. Quittez Paris, et comptez sur moi, quoi qu’il arrive. Belle-Rose s’attendait à cette nouvelle, il brûla le billet sans paraître ému, et tirant de sa poche une bourse bien garnie, il demanda à M. Mériset s’il ne connaissait point quelque honnête personne, discrète et sûre, qu’il pût charger d’une commission délicate. J’ai mon neveu, Christophe Mériset, un garçon adroit comme un racoleur, et muet comme un confessionnal. Il se chargera bien alors de porter cette lettre et une autre que je vais écrire à un capitaine de chevau-légers en garnison à Arras ? d’Assonville pour le prévenir de ce qu’il avait vu et des événements qui ne lui permettaient pas de lui porter lui-même la réponse de la dame inconnue. Aussitôt après l’arrivée du neveu Christophe, il lui remit les deux lettres, avec recommandation de faire diligence ; puis, laissant à M. Mériset un billet pour sa sœur Claudine, il lui fit part de la nécessité où il se trouvait de s’éloigner aussi. Je reviendrai si bien que je vous prie de me garder ma chambre avec ces dix louis qui seront à vous si, dans quinze jours, je ne suis pas de retour. Je vous prierai seulement de ne rien dire, ni de ce que vous avez vu, ni de mon départ, si par hasard quelque curieux vous questionnait. Mériset, qui flairait sous ce mystère une affaire d’Etat, je comprends et je me tairai. Belle-Rose se dépouilla de ses habits, en prit d’autres qui appartenaient au neveu Christophe, s’arma d’un bâton et quitta la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. de Nancrais que je dois ma hallebarde de sergent, se disait-il, c’est à M. de Nancrais que je la rendrai. Au point du jour Belle-Rose se trouvait déjà à trois ou quatre lieues au delà de Saint-Denis, sur la route de Flandre. La campagne souriait sous les premières et blanches clartés du matin : de joyeuses filles passaient en chantant sur le chemin que rayaient les ombres des peupliers frémissants. Autour de Belle-Rose tout était lumière et gaieté ; tout était ténèbres et tristesse en lui. Il avait perdu son amante, il venait de perdre sa liberté, il allait sans doute perdre la vie. Son cœur se gonfla sous ce flot de pensées amères. Il avait lutté, il était vaincu. Mais la voix de sa conscience ne lui reprochait rien. Vers midi, il s’arrêta dans une espèce de cabaret ; depuis la veille il n’avait rien pris. L’hôtesse, jeune femme accorte et pétulante, eut en un tour de main fait sauter une omelette. Bien vous prend, mon garçon, lui dit-elle, d’être entré au coup de midi. Un quart d’heure plus tard, vous auriez couru le risque de ne plus trouver ni coquilles d’œufs ni croûte de pain. Où les gens de la maréchaussée passent, il ne reste rien. fit Belle-Rose, vous attendez les gens du roi ? Une demi-douzaine de drôles qui ont soif comme du sable et faim comme des dogues ! La basse-cour y passera, et si l’argent vient, il ne viendra guère... Mais, tenez, les voilà qui s’avancent du bout de la plaine... Les voyez-vous, leurs mousquetons sur l’épaule ? Ils sont en chasse de quelque malfaiteur, sans doute ? le pays pourrait être pillé qu’ils n’y prendraient seulement pas garde... Quelque déserteur, à ce que m’a conté le brigadier, qui parle assez volontiers de ses affaires... Il s’agit d’un jeune homme à peu près de votre taille, blond comme vous, leste et vigoureux ainsi que vous semblez l’être. L’hôtesse cessa de parler pour regarder Belle-Rose. L’éclair du soupçon passa dans ses yeux. Belle-Rose se leva, jeta quelque monnaie sur la table et se dirigea vers la porte. La crosse d’un mousquet frappa les cailloux. fit-elle rapidement à son oreille, je n’ai rien compris, rien deviné, mais n’avancez pas ! Un pied sur la route, et vous êtes mort. Passez là, dans ce cabinet ; je vais les occuper avec mon meilleur vin... S’ils ne vous voient pas, dans une heure ils partiront, et vous serez sauvé... Belle-Rose se jeta dans la salle voisine au moment où la porte du cabaret s’ouvrait. Le ciel est un four et la route est un gril ! Si bien que vous avez une soif de damné, répondit l’hôtesse. Prenez donc et buvez, ajouta-t-elle en posant une cruche de vin sur la table. Ceux qui venaient par la plaine entrèrent à l’instant. La plupart jetèrent sur les bancs leurs chapeaux et leurs mousquets, et s’assirent autour de la table. L’hôtesse passait et repassait de la salle au cabinet, qui avait une issue sur la cuisine. Ils boivent, dit-elle tout bas à Belle-Rose. Au troisième voyage de la cabaretière, un soldat la suivit. Non pas ; vous avez de trop beaux bras. S’ils sont beaux, ils sont forts ; gare à vos joues ! reprit le soldat en apercevant Belle-Rose, nous ne sommes pas seuls ! La compagnie fait peur à l’amour. l’ami, retournez-vous donc un peu, qu’on vous regarde ! Belle-Rose tressaillit au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue. Il appuya une main sur la fenêtre, se retourna, et reconnut Bouletord, Bouletord qui était passé de l’arme de l’artillerie dans la maréchaussée à pied, où il avait vaillamment gagné les galons de brigadier. nous avons un vieux compte à régler ensemble. Vous avez eu la première manche ; mais à moi la partie. Pas encore, dit Belle-Rose en posant le pied sur la fenêtre. Bouletord s’élança vers lui, mais un furieux coup de poing le renversa rudement par terre, et d’un bond Belle-Rose franchit la fenêtre. Aux cris du brigadier, la maréchaussée accourut, mais par une singulière inadvertance, en voulant secourir Bouletord, la cabaretière avait repoussé les châssis couverts de rideaux rouges, si bien que la vue de la campagne et du fuyard était interceptée. Bouletord, sans répondre, saisit un mousquet, ouvrit la fenêtre et fit feu. La balle fit sauter l’écorce d’un saule à dix pas de Belle-Rose. S’il nous échappe, il nous vole dix louis. La maréchaussée se jeta sur les traces du fuyard ; mais la maréchaussée était embarrassée de ses buffleteries et Belle-Rose gagnait du terrain. De la fenêtre où elle s’était accoudée, la cabaretière assistait à cette chasse improvisée. Au lieu d’un cerf, c’était un homme qu’on courait. disait-elle à demi-voix, tout en suivant les épisodes de cette course, et sans se douter qu’elle parlait tout haut ; le voilà qui traverse les luzernes du père Benoît. Il a des jambes de chevreuil, ce garçon-là !... il a donné du pied contre une souche, le maladroit !... celui-là s’est empêtré dans le fourreau de son sabre... le brigadier arrête un maraîcher ; il prend son cheval, l’enfourche, le pique avec la pointe de son épée, et part au grand galop !... Le brigadier a le coup de poing sur l’estomac !... Trois soldats à cheval contre un homme à pied !... le voilà qui entre dans les terres labourées... ils ne vont déjà plus si vite !... le pauvre garçon file comme une perdrix... et il a, ma foi, bien raison !... Quand Belle-Rose eut pénétré dans le bois, il courut quelques instants encore, jusqu’à ce qu’il entendît le bruit des chevaux galopant sur la lisière. Se jetant alors de côté, il fit une centaine de pas, et se blottit sous un fourré, le nez en terre, comme un lièvre. Bouletord et ses deux acolytes arrivèrent poussant leurs montures à coups de plat de sabre ; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit à droite, les soldats prirent à gauche, et trois minutes après le bruit de leur course se perdait dans l’éloignement. Belle-Rose, tranquille de ce côté, et voulant éviter la poursuite des gens de la maréchaussée à pied, qui ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le franchit. Au bout d’un quart d’heure, il se trouva sur le bord d’une avenue que coupait une rivière sur laquelle on avait jeté un pont. Une grille la fermait d’un côté, un grand château s’élevait à l’autre extrémité. Belle-Rose avança la tête ; il ne vit rien et n’entendit rien. Il entra dans l’avenue et marcha vers le château. Il avait à peine fait une vingtaine de pas, qu’il aperçut à quelque distance une dame à cheval et derrière elle un domestique en livrée. La dame paraissait lire une lettre que le laquais venait sans doute de lui remettre. A l’écume qui blanchissait son mors et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait à peine achevé sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle appliqua un coup de houssine à son cheval ; le cheval, surpris, bondit, se cabra et partit comme un trait. Sa maîtresse poussa un cri, le valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui précipita sa course dans l’avenue. Il allait enfiler le pont jeté sur la rivière, lorsqu’une branche, chassée par le vent, s’embarrassa dans ses jambes. Le cheval, effaré, sauta sur la berge de la rivière qui, en cet endroit, était à pic. Ses pieds de derrière pétrissaient l’arête, et le moindre faux pas pouvait le précipiter dans l’eau profonde qui se brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le péril d’un coup d’œil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit se jeter de côté ; la dame, plus pâle qu’une morte, s’élança de selle, et Belle-Rose et le coursier fumant roulèrent sur l’herbe. Belle-Rose n’entendit qu’un cri, ne sentit qu’un coup et s’évanouit. Quand il revint à lui, il était couché sur un sofa dans une grande pièce magnifiquement meublée. Son premier geste fut de porter sa main à son front ; une vive douleur répondit au contact de ses doigts. Il s’en est fallu d’un demi-pouce que le fer du cheval n’atteignît la tempe ! Adonis a été adroit dans sa maladresse. Belle-Rose pencha la tête pour voir la personne qui parlait, et reconnut la dame qu’il venait de tirer d’un si grand péril. Il voulut se relever pour la remercier des soins qu’elle avait pris de lui. Tenez-vous tranquille, reprit-elle, vous n’êtes point en état de remuer avec la plaie que vous avez à la tête et la saignée qu’on vous a faite au bras. Belle-Rose s’aperçut seulement alors qu’il avait le bras gauche entouré de ligatures. Il sourit et reporta ses yeux sur la dame qui était devant lui assise dans un grand fauteuil. Son habit de cheval, déchiré en trois ou quatre endroits, était tacheté de sang ; elle-même portait le bras en écharpe ; ses cheveux défaits tombaient en longues tresses brunes autour de son visage, où rayonnaient des yeux merveilleusement beaux. Au milieu des sensations confuses où son âme se débattait, il semblait au jeune sous-officier que ce n’était pas la première fois que le son de cette voix frappait son oreille ; mais il ne pouvait se rappeler ni en quel lieu ni en quelle circonstance il l’avait entendue. Quant au visage de la dame, il lui était tout à fait inconnu. Au sourire de Belle-Rose, elle répondit par un sourire ; mais il y avait dans le mouvement de ses lèvres, d’un dessin ferme et net, quelque chose d’amer et de dédaigneux qui en altérait la grâce. Je comprends, reprit-elle, vous n’avez rien senti, ni la chute, ni le coup de pied, ni le transport au château sur un brancard, ni la saignée, ni le pansement. Une jolie femme ne se serait pas mieux évanouie. Mais, continua la dame, vous tombiez donc des nues quand vous avez si brusquement fait pirouetter Adonis ? La question de la dame rendit à ses souvenirs toute leur vivacité. Il revit à la fois son duel, son départ, sa fuite, et se tut, mesurant par la pensée la solitude et le malheur où sa vie venait d’être plongée. je ne vous demande pas votre secret, continua son interlocutrice : vous m’avez sauvé la vie, c’est bien le moins que vous ayez le droit de garder le silence. Mais, sur mon âme, l’homme qui a failli causer ma mort, après avoir presque tué M. de Villebrais, a maintenant un double compte à me rendre. Belle-Rose regarda la dame avec étonnement. Elle avait les sourcils froncés, les lèvres contractées, et sur ses joues une rougeur fébrile venait de chasser la pâleur. Un officier d’artillerie que j’attendais au château ; son meurtrier s’est enfui ; mais je saurai bien l’atteindre où qu’il se cache. C’est donc à sa vie que vous en voulez, madame ? après le crime, il faut le châtiment. s’écria Belle-Rose, car celui que vous cherchez, c’est moi ! mais vous l’avez donc frappé par derrière ! de Villebrais de face, l’épée froissant l’épée, et, si je l’ai frappé, c’est parce qu’il avait insulté une femme. qu’est-ce que c’est que votre sœur ? s’écria Belle-Rose, je vous ai livré ma vie, mais je ne vous ai pas livré l’honneur des miens ! Faites-moi tuer, si bon vous semble, mais ne m’insultez pas. Belle-Rose était debout : une émotion extraordinaire animait son visage ; sur son front pâle filtraient quelques gouttes de sang ; l’éclat de ses yeux, l’autorité de son geste, l’expression hardie de sa voix, imposèrent à l’inconnue. Elle qui semblait avoir l’habitude du commandement, hésita, les yeux attachés sur cette jeune tête pleine de force et de résolution. Elle se sentit remuée jusqu’au fond du cœur, et s’étonna de ne plus trouver ni mouvement ni parole pour répondre au téméraire qui la dominait. En la voyant silencieuse, Belle-Rose oublia son indignation : un doux sourire passa sur ses lèvres décolorées, la flamme de ses yeux se voila, et s’inclinant avec une grâce toute pleine de simplicité : Pardon, madame, reprit-il, je défendais ma sœur contre votre colère, mais j’abandonne le frère à votre vengeance. Les yeux de l’inconnue s’emplirent de clartés ondoyantes ; tout son être frémit, et, penchée au bord de son fauteuil, d’une voix douce elle murmura : Jeune et brave et beau tout à la fois ! Puis elle reprit en souriant : Si vous vous livrez, moi je vous sauve. Vous avez trop raison pour que M. de Villebrais n’ait pas un peu tort. Il serait fort difficile d’exprimer le motif de la joie profonde qui s’épandit dans le cœur de Belle-Rose. Ce n’était certainement pas l’espérance d’échapper à une condamnation inévitable : il était résolu à l’aller chercher lui-même. N’était-elle pas plutôt occasionnée par l’intérêt soudain que l’inconnue semblait prendre à lui ? Belle-Rose aurait pu seul expliquer la nature de ses sensations, et elles étaient encore trop confuses pour qu’il songeât à les analyser. de Villebrais est cependant une forte lame ? reprit la dame en suivant du regard sur le visage de Belle-Rose le reflet de ses fugitives pensées. Vous êtes donc bien redoutable une épée à la main ? J’avais le bon droit de mon côté, madame. Si vous défendez si vaillamment une sœur, que feriez-vous donc pour une maîtresse ? Bien gardée alors sera celle que vous aimerez ! A ces mots qui lui rappelaient Suzanne, Belle-Rose rougit. reprit-elle d’une voix brève en jetant au blessé un coup d’œil rapide et profond. En ce moment, une camériste entra dans l’appartement. En voyant Belle-Rose elle tressaillit ; mais l’inconnue, faisant le geste de ramener ses cheveux derrière son épaule, promena son doigt sur ses lèvres. La voiture que madame la duchesse a demandée est prête, dit la camériste. Belle-Rose voulut la saluer, mais l’effort qu’il venait de faire en se redressant avait épuisé ses forces ; il chancela et s’appuya sur le dos d’un fauteuil pour ne pas tomber. de Villebrais se meurt, dit tout bas la camériste à sa maîtresse. La duchesse s’était avancée vers la porte ; en se retournant pour jeter un dernier regard à Belle-Rose, elle vit la pâleur livide étendue sur son front, qu’humectait un filet de sang. D’un geste hautain elle repoussa la camériste et s’élança vers lui. Durant quelques jours, Belle-Rose demeura couché, en proie à une fièvre ardente ; la force de sa constitution et la vigueur de sa volonté avaient pu, dans les premiers instants, dissimuler l’énergie du mal ; mais il dut céder enfin à la violence de la réaction qui s’opérait en lui. Son corps et son esprit, également blessés, étaient à bout de résistance et d’efforts. Bien souvent, tandis que le délire faisait passer des rêves sans nombre dans les ténèbres de son imagination, il crut voir, penchée sur son lit, une figure de femme que voilaient à demi les longs anneaux d’une chevelure embaumée. Alors, il appelait Suzanne d’une voix brisée par les sanglots, et ses lèvres arides se collaient à des mains blanches qu’on abandonnait à ses baisers. dans ces heures où l’amour de Belle-Rose s’enflammait de tous les feux de la fièvre, le visage de l’inconnue se détournait, et tout son corps tremblait comme un rameau secoué par le vent. Un jour vint où le malade put jeter autour de lui un regard plus tranquille. Dans l’ombre transparente d’une chambre où les rayons du jour se noyaient entre les tentures de soie, une femme, entourée des longs plis d’une robe blanche, était assise sur un fauteuil. Un rêve à peine achevé flottait encore devant les yeux de Belle-Rose ; il tendit les bras à l’image trompeuse de son amante, et sa bouche murmura doucement le nom de Suzanne. Je ne suis pas Suzanne, dit l’étrangère. Belle-Rose se souleva sur le coude et la regarda. Les voiles où la fièvre avait emprisonné son âme disparurent comme ces vapeurs du matin dont les premières clartés du jour effacent les plis nacrés. Un sourire doux et triste éclaira son visage. C’est une amie que vous n’appeliez pas et qui veillait sur vous, répondit la duchesse. Mais ne me questionnez pas encore. J’ai ordre de vous imposer silence. La duchesse appuya un doigt sur sa bouche et força doucement le soldat à se recoucher. Mais elle-même la première oublia la consigne qu’elle s’était chargée de faire exécuter. Vous l’aimez donc bien, cette Suzanne ? reprit-elle avec un léger tremblement dans la voix. Une rougeur subite courut sur les joues de Belle-Rose. monsieur, ce ne sont point des excuses que je vous demande, c’est un aveu. Avec la colère, la sonorité de la voix était revenue. L’éclair brillait dans les yeux de la duchesse, ses narines frémissaient. Belle-Rose, à demi soulevé sur son coude, la regarda une minute ; calme et serein devant cette colère mal contenue, il redressa fièrement sa tête chargée des ombres de la souffrance, et avec la simplicité du chrétien confessant sa foi, il reprit : Les yeux de la duchesse s’abaissèrent sous le regard de Belle-Rose ; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et si la douteuse clarté de la chambre avait permis au jeune blessé de lire sur ce beau visage incliné, il aurait pu voir, des paupières à demi closes, glisser sur la joue une larme comme une goutte de rosée sur du marbre poli. reprit-elle d’une voix si faible qu’elle passa comme un murmure entre l’albâtre rose de ses lèvres. Non, dit Belle-Rose tristement, c’est une amie que j’ai perdue. Un rayon éclatant illumina le regard de la duchesse ; puis, le front appuyé sur sa main, elle se tut. Mme la duchesse de Châteaufort était alors dans tout l’éclat de sa beauté. Grande, svelte, admirablement prise dans sa taille, toute sa personne offrait un heureux mélange de grâce et de dignité ; elle avait naturellement cette démarche aisée, ce port noble et ce grand air dont les dames de la cour de Louis XIV devaient, par toute l’Europe, illustrer la majesté. Peut-être même pouvait-on lui reprocher la superbe assurance de ses manières, qui imposaient parfois plus qu’elles ne charmaient, et l’expression hautaine de son visage ; mais elle savait à propos en tempérer l’orgueil par une élégance ineffable, une adorable coquetterie dont les grâces magiques prêtaient à son geste, à son regard, à son sourire, une irrésistible douceur. La chaleur du sang espagnol, qu’elle tenait de sa mère, se trahissait alors dans l’étincelle humide de ses yeux limpides et rayonnants, dans l’appel muet de ses lèvres pourprées, dans les mouvements onduleux de son corps souple, dans les caresses de sa voix toute pleine de sons purs et veloutés. Mme de Châteaufort se transformait comme une fée, et sous la grande dame brillait souvent l’enchanteresse. Elle savait à sa bouche, d’un galbe fier et dédaigneux, donner le suave contour d’un sourire ingénu ; l’arc délié de ses sourcils se jouait sur l’ivoire d’un front délicat avec une charmante vivacité ; la pâle transparence de ses joues, de son col, de ses épaules, où rampait un réseau de veines bleuâtres, s’illuminait parfois de teintes roses, comme rougissent les neiges sous un baiser du soleil. La divine statue s’animait sous l’éclair de la passion ; et comme la déesse antique, elle apparaissait aux yeux charmés toute éblouissante de vie, de jeunesse et d’amour. Mme de Châteaufort passait pour une des femmes les plus influentes de la cour du jeune roi ; son mari, gouverneur de l’une des provinces du midi de la France, la laissait complaisamment à Paris, où il pouvait tout espérer du crédit de sa femme. En retour de cette influence, M. de Châteaufort accordait à la duchesse, sa femme, une liberté dont elle usait pleinement. C’était entre eux comme une sorte de compromis tacite dont les clauses s’exécutaient loyalement. A lui les titres, les honneurs, les dignités ; à elle le luxe, les plaisirs, l’indépendance. A l’époque dont nous parlons, ces sortes d’associations consacrées par le sacrement du mariage étaient tolérées, peut-être même autorisées par les mœurs, et personne ne songeait à médire de leurs conséquences. Ceux qui faisaient de la conduite de Mme de Châteaufort le sujet de leurs entretiens ne songeaient pas à la blâmer ; les jeunes gens cultivaient sa connaissance dans l’espérance du profit qu’en pouvait tirer leur amour-propre, les autres pour le bénéfice de leur ambition. Au moment où Mme de Châteaufort rencontra Belle-Rose, le bruit de ses galanteries avec M. de Villebrais commençait à se répandre à la cour. Les raffinés s’en étonnaient et en cherchaient la cause ; les vieux seigneurs, qui avaient guerroyé sous Mme de Chevreuse et Mme de Longueville, ne se tourmentaient pas pour si peu. Cela est, parce que cela est, disaient-ils. Mais ce dont personne ne se doutait, c’est que le règne de M. de Villebrais eût vu sa dernière heure ; de l’aurore à son crépuscule, cet amour n’avait eu qu’un éclair. La noble fierté, l’audace calme et réfléchie de Belle-Rose, avaient surpris Mme de Châteaufort ; sa jeunesse, sa beauté, l’avaient émue ; sa franchise, son dévouement, son péril, la touchèrent. Sous l’habit d’un soldat, elle venait de reconnaître le langage et les sentiments d’un gentilhomme ; jamais tant d’isolement et de résolution ne lui étaient apparus sous la figure grave et charmante d’un jeune homme. A cette destinée obscure, déjà éprouvée par la souffrance, se mêlait le prestige du malheur. Belle-Rose s’était révélé à Mme de Châteaufort au milieu de circonstances qui se rattachaient à une époque de sa vie dont elle ne pouvait perdre le souvenir ; il s’était montré plein, tout à la fois, de hardiesse et de noble confiance ; il lui avait sauvé la vie et lui avait offert la sienne en échange ; autour de sa jeune tête rayonnait l’auréole d’un amour mystérieux. Est-ce surprenant que la curiosité, l’étonnement, l’intérêt, mille sensations confuses et inexplicables autant qu’inexpliquées, eussent retenu Mme de Châteaufort auprès du corps sanglant de Belle-Rose ? Quand elle fut restée, elle oublia M. de Villebrais, et quand elle eut oublié l’officier, elle aima le soldat. Mais cet amour nouveau ne triompha pas de son orgueil sans combats. Vingt fois révoltée contre les sentiments tumultueux et tendres que cette passion née du hasard soulevait dans son cœur, elle voulait briser la chaîne qui la retenait au chevet du malade, mais elle ne réussissait à s’éloigner une heure que pour revenir bientôt plus enflammée et plus soumise. Ce n’était plus la femme impérieuse de qui les paroles étaient des commandements, qui choisissait dans la foule des courtisans, et savait rester libre et maîtresse même au milieu de ses égarements. Elle aimait, et les dédains de son âme se fondaient au souffle d’une tendresse infinie autant qu’imprévue. Penchée sur le lit où la fièvre clouait Belle-Rose, elle écoutait son délire, le cœur bondissant à chaque parole, et laissait couler sans les voir les larmes auxquelles ses paupières n’étaient plus accoutumées. Quand vint la convalescence, Mme de Châteaufort en égaya les premiers jours par sa présence assidue et les mille enchantements de son esprit ; et la première fois que Belle-Rose passa le seuil de sa chambre, elle lui fit un appui de son bras. Belle-Rose aimait toujours Mme d’Albergotti, mais il faut avouer aussi qu’il s’appuyait volontiers sur le bras de Mme de Châteaufort. Certes, pour rien au monde il n’eût voulu trahir celle à qui toute son âme s’était donnée ; mais il ne se résignait pas sans douleur à la nécessité de quitter le château où un si doux asile lui était offert. Quand il était seul, toutes ses pensées allaient à Suzanne ; mais au moindre frôlement d’une robe de satin glissant sur le sable des sentiers, tous les rêves secrets, tous les désirs confus de la jeunesse volaient vers Mme de Châteaufort. Son amour pour Mme d’Albergotti était pur et calme comme un lac voilé de saules ; il voyait jusqu’au fond du premier regard, et son cœur y puisait une tendre mélancolie qui laissait à ses rêves leur certitude et leur limpidité ; mais à la vue de Geneviève de Châteaufort, toute son âme se troublait, un tumulte étrange se faisait dans sa pensée, il sentait monter à ses lèvres mille paroles ardentes, la regardait éperdu et fuyait, ne sachant plus si l’amour était ce culte sincère et profond qu’il vouait au nom de Suzanne, ou le délire qu’allumait la présence de Geneviève. Cependant il restait, et comme ces voyageurs assoupis sous les ombrages odorants des Antilles qui recèlent des poisons dans leurs parfums, il n’avait plus la force de secouer le sommeil enivrant où le berçait une naissante passion. Belle-Rose n’avait pas la liberté de sortir du parc, mais dans son étendue, semée de jardins et de bois, il errait au hasard ; seulement il n’errait pas seul. Aux yeux des gens du château, il passait pour un gentilhomme, il en portait l’habit et l’épée, et les laquais ne l’appelaient pas autrement que M. Ce nom ambitieux lui venait de Mme de Châteaufort, qui le lui avait donné en riant. Un jour qu’ils se promenaient ensemble, peu de temps après son entrée en convalescence, Mme de Châteaufort s’amusait à le plaisanter sur ce nom de Belle-Rose, qui, ne lui venant pas du calendrier, le laisserait sans patron au paradis. Si mieux vous aimez, madame, appelez-moi Jacques, répondit le soldat. Ceci est au moins catholique ; mais ce n’est pas tout, j’imagine... voilà qui sent la Flandre d’une lieue ! Ce nom-là ne se peut-il pas traduire en français ? Très aisément : Grinedal signifie tout juste vallon vert ou verte vallée . Vous verrez que mes aïeux sont nés au beau milieu d’une prairie, entre deux collines. Alors, monsieur Grinedal, vous me permettrez bien de vous nommer M. madame, est-il donc dans ma destinée de changer de nom à tout propos ? J’ignore si la chose est dans votre destinée, mais elle est dans mon désir. J’y souscris ; mais encore veuillez m’en dire les motifs ? Je pourrais vous répondre que vous vous nommerez M. de Verval parce que telle est ma fantaisie. Vous aviez été baptisé par le droit de l’épaulette, vous l’êtes à présent par le droit du caprice. Cette autorité n’en vaut-elle pas une autre ? de Nancrais n’est que capitaine, et je suis femme. Je me tais et mets M. C’est un moyen de sauver Belle-Rose. Belle-Rose comprit ; les laquais pouvaient tout à leur aise causer de M. Jamais, sous le nom du gentilhomme, Bouletord et la maréchaussée ne flaireraient le sergent d’artillerie. Durant une absence que fit Mme de Châteaufort, M. de Verval, ou Belle-Rose, comme on voudra, rendu à ses souvenirs solitaires, vit se dresser dans son âme l’image sereine de Suzanne ; auprès d’elle passèrent les ombres attristées de Claudine, de M. La voix de sa conscience cria dans la solitude ; il rougit de son repos et de cette fiévreuse oisiveté qui l’attachait près d’une femme quand le soin de son bonheur l’appelait à Laon, et plein de trouble, il prit la résolution de rompre les liens nouveaux où s’enchaînait sa liberté. Quelques mots écrits à la hâte instruisirent Claudine et Cornélius des événements qui avaient suivi son départ de Paris et du parti qu’il venait d’arrêter. Il confia ses lettres à un laquais, avec prière de les porter en toute hâte au logis de M. Trois ou quatre louis l’assurèrent de la diligence du valet, et il attendit le retour de Mme de Châteaufort pour lui déclarer sa volonté de partir sur l’heure. Cette attente fut longue, inquiète, tourmentée. Belle-Rose sentait qu’il n’avait point trop de tout son courage pour soutenir la vue de Geneviève, et dans la connaissance qu’il avait du trouble que la présence de cette nouvelle amie jetait dans son âme, il se demandait s’il ne ferait pas mieux de s’éloigner sans lui parler. La crainte de l’offenser l’arrêta ; étrange pensée au moment où il se décidait à la fuir pour toujours ! Mme de Châteaufort rentra très tard ce jour-là ; minuit venait de sonner quand les grilles du parc s’ouvrirent, et avant que Belle-Rose pût lui parler, elle passa dans ses appartements. Le sergent remit donc sa confidence et son départ au lendemain. Si l’on avait pu descendre jusqu’au fond de son cœur, peut-être aurait-on découvert qu’il n’était point trop affligé de ce contre-temps. Caché derrière un massif de verdure, il avait vu descendre, à la clarté des flambeaux, Mme de Châteaufort, belle et rapide comme Diane. Mme de Châteaufort et Belle-Rose occupaient un corps de logis séparé de l’habitation principale, que les ouvriers étaient en train de réparer ; l’appartement de Belle-Rose était au rez-de-chaussée, celui de la duchesse au premier étage. Tous deux avaient vue sur le parc. La nuit était superbe ; les étoiles sans nombre, répandues comme une poussière d’or sur le velours du ciel, projetaient dans l’espace une lueur tremblante, tandis que les sombres massifs du parc voilaient l’horizon incertain. Belle-Rose ouvrit la fenêtre et présenta son front nu aux fraîches haleines de la nuit ; l’agitation de ses pensées ne lui permettant pas de goûter le repos, au lieu de livrer son esprit aux rêves du sommeil, il l’abandonnait aux rêves de l’amour. Il y avait une heure ou deux déjà qu’il suivait dans leur vol confus les songes, enfants de la solitude, lorsqu’il vit le rideau noir des arbres s’illuminer sous les rougeâtres reflets d’une clarté subite. Les éclairs succédaient aux éclairs, et leur rapide éclat empourprait le ciel où pâlissaient les étoiles. Belle-Rose, étonné, franchit l’appui de la fenêtre et se tourna vers l’étage où dormait Mme de Châteaufort. Mille flammes s’échappaient par les balcons où tourbillonnaient des flots d’étincelles. Au même instant partirent de tous côtés des cris d’épouvante, et les femmes de la duchesse, surprises par l’incendie au milieu de leur sommeil, s’élancèrent de chambre en chambre, à demi nues ; pleines de terreur, elles couraient au hasard, fuyant les flammes qui serpentaient le long des façades, dévoraient les tentures, s’épanouissaient en panaches flamboyants au bout des cheminées embrasées, et roulaient comme des vagues sous l’effort du vent. Les gardes et les laquais, réveillés par les bruits menaçants de l’incendie, s’armèrent d’échelles et de seaux ; tous les gens du château furent sur pied à l’instant et coururent vers le corps de logis où pétillait le feu. Le premier, Belle-Rose reconnut l’imminence et la grandeur du péril : l’incendie, communiqué sans doute à quelque rideau par une bougie oubliée, devait faire de rapides progrès dans un appartement où la soie, les tapis, les tentures, les meubles entassés prêtaient mille aliments à son impétuosité. Un cri d’horreur s’échappa de ses lèvres, il bondit, et, gagnant l’escalier, il parvint en une seconde à l’étage où reposait Mme de Châteaufort. L’effroi triplait ses forces : la première porte qu’il rencontra vola en éclats du premier choc, et il se jeta dans l’appartement où serpentaient les flammes. Les chambrières passaient à ses côtés comme des fantômes. Belle-Rose avançait toujours, une dernière porte tomba sous l’effort de ses mains puissantes, un tourbillon de fumée et d’étincelles l’enveloppa ; mais il avait déjà saisi dans ses bras le corps d’une femme qui l’appelait. Alors, plus rapide qu’une flèche, alléché par le précieux fardeau qui se collait à sa poitrine, bondissant sur les parquets noircis, entre les murs calcinés, sur l’escalier brûlant, il franchit le perron avec la foudroyante rapidité d’une ombre, et fuyant l’incendie dont l’éclat le poursuivait, il déposa Geneviève dans un pavillon bâti sur la lisière du parc. Mme de Châteaufort, à demi suffoquée, avait reconnu Belle-Rose au moment où la porte brisée lui donna passage. Le nom du soldat mourut sur ses lèvres, elle roula ses bras autour du cou de Belle-Rose et ferma les yeux, ivre d’amour et d’épouvante. Cette course fantastique au milieu des flammes et des bruits sinistres de l’incendie, tandis qu’elle s’appuyait échevelée sur le cœur du beau jeune homme tout palpitant de terreur, la fascinait. Jusqu’où ne serait-elle pas allée, emportée ainsi, pâle, effarée, tremblante, toute pleine d’émotions charmantes et terribles ! Quand Belle-Rose l’eut couchée sur son sofa, il s’agenouilla près d’elle, et prenant ses deux mains entre les siennes, il les couvrit de larmes et de baisers. Mme de Châteaufort ouvrit les yeux ; son rêve finissait devant une réalité plus enivrante encore. Belle-Rose écarta les cheveux dénoués de Mme de Châteaufort, prit sa tête entre ses mains, la regarda avec des yeux enflammés sous les pleurs, et, pâle d’amour, la baisa au front. Mme de Châteaufort frissonna de la tête aux pieds ; ses yeux se fermèrent, et sa bouche égarée rendit à Belle-Rose son baiser. Le soldat se dressa, chancelant comme un homme blessé. Vous êtes sauvée, dit-il ; laissez-moi partir ! que cela soit aujourd’hui, que cela soit demain, ne faut-il pas que je vous quitte ? Les lueurs de l’incendie dissipaient à demi l’obscurité du pavillon ; Mme de Châteaufort, belle de terreur, ramenait autour de sa taille les plis flottants de sa robe ; sur ses épaules nues pleuvaient les tresses brunes de ses longs cheveux, ses mains suppliantes apaisaient les frémissements de sa poitrine, la fièvre et l’effroi se peignaient dans son regard, l’angoisse et la prière sur son visage. Jamais elle ne parut si belle aux yeux de Belle-Rose : la douteuse clarté qui l’entourait doublait la divine expression de son geste et de sa beauté. Vainement comprimée, la passion du soldat se fit jour. Elle éclata tout entière dans un cri. Vous voyez bien que je vous aime ! Geneviève retomba brisée de joie sur le sofa qu’elle venait à peine de quitter. Ne l’aviez-vous donc pas deviné, madame ? reprit Belle-Rose ; je vous aime avec l’emportement d’un fou et l’épouvante d’un enfant ! Votre voix m’enivre, et je ne l’entends jamais que mille rêves n’assiègent mon âme éperdue ; votre regard me suit dans l’ombre et passe dans mes veines comme une flamme. Je sens sur ma main le contact de votre main, longtemps encore après que vous m’êtes ravie. Vous m’appelleriez du fond d’un abîme que je m’y jetterais... J’ai des nuits de fièvre pour avoir effleuré de mes lèvres le bout de vos doigts. J’écoute votre approche avec des tressaillements qui me font mourir ; je sais quel bruit vous faites sur l’herbe en glissant, sur le gravier des allées, sur le tapis du boudoir ; le frôlement de votre robe arrive à mon cœur. Si votre pied touche une fleur, je la brise sous mes baisers ! Vous ne savez pas combien de nuits j’ai passées à veiller sous vos fenêtres, suivant d’un regard avide votre silhouette, couché dans l’herbe, et, dans la solitude, m’abreuvant des flots amers d’une folle passion ! Pour franchir le seuil de cette porte où vous me disiez adieu en souriant, pour tomber à vos genoux, embrasser vos pieds, vous confier mon amour insensé, j’eusse donné ma vie ! La crainte de vous offenser m’enchaînait ! Et chaque jour cependant je vous aimais davantage ! Mme de Châteaufort, à demi renversée sur le sofa, aspirait chacune de ces paroles avec ivresse ; son front rougissait, et ses yeux se remplissaient de larmes divines. Que voulez-vous donc que je devienne à présent, madame, et dites-moi s’il ne faut pas que je parte ? Un pauvre soldat que vous avez ramassé sur la route, un fugitif, un déserteur à qui votre pitié a ouvert un asile. Et ce soldat vous aime, vous qui êtes belle, riche, puissante, honorée ; vous une duchesse de la cour du roi ! J’ai tout oublié, madame, ce que j’étais et ce que vous êtes, et j’ose vous le dire ! Pour me faire quitte envers vous, Dieu a permis que je pusse encore une fois vous sauver. Mme de Châteaufort se leva effarée et tout en pleurs ; ses yeux rayonnaient comme deux diamants. Belle-Rose ne partit pas, le premier anneau de la forte et brûlante chaîne de la volupté était rivé à son cœur. Il marchait ébloui dans un sentier fleuri tout semé de ces enchantements qui naissent sous les pas de la beauté, de la jeunesse et de l’amour. Sur ces entrefaites, une lettre lui parvint, écrite par Cornélius Hoghart ; elle lui mandait que M. de Villebrais, remis, contre toute attente, des suites de sa blessure, activait les poursuites dont lui Belle-Rose était l’objet ; que M. d’Assonville, après avoir reçu un coup de feu dans un engagement avec des maraudeurs sur la frontière, venait de quitter ses cantonnements ; on le croyait parti pour Paris dans l’intention de consulter des chirurgiens plus habiles que ceux de son escadron. Quant à Claudine, elle était à la campagne auprès de sa maîtresse, que M. d’Albergotti avait conduite chez Mme la duchesse de Longueville, avec qui il s’était lié d’amitié au temps de la Fronde. Cornélius Hoghart promettait à son ami de suivre les démarches que tenterait M. de Villebrais auprès de la justice, et de l’informer des particularités qui pourraient l’intéresser. Belle-Rose serra la lettre après l’avoir lue, soupira peut-être, aperçut Mme de Châteaufort qui s’avançait vers lui et n’y pensa plus. Souvent Belle-Rose et Geneviève s’égaraient dans le parc, aux bras l’un de l’autre, s’asseyaient aux endroits les plus solitaires, suivaient les sentiers les plus ombreux et laissaient s’éteindre le jour et commencer la nuit, sans compter les heures : l’amour tenait le sablier. Mais depuis deux ou trois jours, où qu’ils fussent, ils n’étaient pas seuls. Un homme attentif et muet épiait leur course et, lorsque arrivait la nuit, s’attachait à leurs pas. Caché dans les fourrés du parc, rampant sur la mousse des allées, blotti sous les buissons touffus, il guettait leur approche et semblait attendre, patient et silencieux comme le tigre, une heure propice pour un dessein mystérieux. Mais dans les profondeurs du parc, entre les charmilles des jardins, on entendait la voix des gardes et des valets qui se répondaient, et le moindre son faisait disparaître sous le feuillage la tête de cet homme un instant sorti du milieu de son rempart de verdure. Parfois, tandis que les deux amants s’enfonçaient au plus épais du parc, un bruit de branches écrasées sous un pied invisible interrompait le silence. Belle-Rose, habitué par les veillées du bivac à percevoir les sons les plus confus, tournait la tête. C’est un chevreuil qu’effarouche le bruit d’un baiser, disait Mme de Châteaufort en haussant ses lèvres vermeilles. Plus loin, le regard du soldat croyait voir, entre les massifs du bois, fuir une ombre rapide ; mais avant qu’il en pût distinguer les contours, l’apparition s’était évanouie. Vous voyez des fantômes et ne voyez pas mon sourire, reprenait son amante. Un soir, ils arrivèrent à un endroit du parc où le mur de clôture faisait un angle. A la pointe de l’angle, sous des touffes de lierre et de clématites, une porte s’ouvrait sur la campagne. Il fallait passer tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l’encadrait. Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau tremblant de feuillage. L’herbe semblait foulée autour de la porte ; deux ou trois rameaux déchirés pendaient le long du mur. Les gardes usent-ils de cette porte de sortie ? Non ; elle est presque inconnue aux gens du château. On a passé par là cependant. Personne n’a la clef de cette porte, répondit Mme de Châteaufort. Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve froissée. Hier, nous avons passé le long du mur ; vos mains tenaient les miennes ; savez-vous où se posaient nos pieds ? Cependant Belle-Rose n’était pas le jouet d’une illusion. Tandis que Mme de Châteaufort dissipait ses craintes un instant éveillées, M. de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vêtements grossiers, il s’était logé, sous un nom d’emprunt, dans une méchante auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s’introduisait dans le parc de Mme de Châteaufort, où l’appelait le désir de la vengeance. Etonné du silence de Mme de Châteaufort, qui n’avait pas répondu à ses lettres, M. de Villebrais, aussitôt qu’il fut en état de marcher, lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Châteaufort oubliait, elle n’oubliait pas à demi. de Villebrais les lettres qu’il lui avait adressées, en le priant de vouloir bien lui rendre tout ce qu’il tenait d’elle, et de renoncer à toute espérance de la revoir jamais. Le lieutenant d’artillerie savait quelle était l’influence de la duchesse, il obéit pour ne pas s’en faire une ennemie implacable ; mais avant de renvoyer la clef qu’elle-même lui avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant bien de s’en servir dans l’occasion. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. La retraite où depuis deux ou trois mois vivait Mme de Châteaufort commençait à être remarquée à la cour. de Villebrais rapprocha cette retraite de l’inconstance un peu soudaine de sa maîtresse, et en conclut qu’un nouvel amour la dominait. Il voulut connaître son heureux rival, se déguisa, partit pour la résidence de Mme de Châteaufort, pénétra dans le parc et vit passer la duchesse au bras de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine à retenir un cri de rage : l’homme qui l’avait insulté, et vaincu l’épée à la main, venait encore de lui ravir sa maîtresse ! C’était trop de revers à la fois. de Villebrais eut la pensée de s’élancer au-devant de Mme de Châteaufort, et, s’armant de l’autorité militaire, de réclamer le déserteur ; mais il savait que la duchesse était femme à ne jamais pardonner une telle offense, et la crainte d’être brisé dans sa carrière par son ressentiment l’arrêta. Cette contrainte ne servit qu’à rendre plus vif le désir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il prit le parti d’attendre et de confier à son bras le soin de faire payer à Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu’il en avait reçues. Pour mieux enchaîner Belle-Rose auprès d’elle, Mme de Châteaufort multipliait les plaisirs que lui permettait le séjour de la campagne. La chasse entrait pour une large part dans ces plaisirs. Un matin, au moment où elle s’apprêtait à monter à cheval pour chasser le cerf, sa camériste accourut tout effarée sur le perron du château. Elle tenait une lettre à la main. Je lirai ça ce soir, dit la duchesse. La camériste l’arrêta comme elle mettait le pied à l’étrier, et lui parla bas à l’oreille. Et elle sauta sur la selle. La camériste fit encore un pas, mais Mme de Châteaufort lui ferma la bouche d’un regard, et lâcha les rênes d’Adonis, qui partit au galop. Un instant après, les fanfares sonnèrent et la chasse se perdit sous la feuillée. La camériste, restée sur le perron, regarda tour à tour la lettre timbrée d’un cachet de cire noire, et Belle-Rose qui chevauchait à côté de Mme de Châteaufort. Oui, murmura-t-elle, il est beau, jeune, charmant ; mais le capitaine est à Paris ; qu’elle y prenne garde ! Quand il menace, c’est un lion. Le cerf se fit battre jusqu’au soir. Mme de Châteaufort rentra, lasse de galoper, mais la joue enflammée et le regard brillant. La camériste lui présenta la lettre et murmura tout bas un nom. La duchesse lui imposa silence d’un geste à la première syllabe et jeta la lettre sur sa toilette ; puis, après avoir quitté son habit de cheval, elle la congédia. La nuit était sereine, et l’étoile de Vénus montait à l’horizon. Mais le lendemain, tandis que les femmes de la duchesse apprêtaient ses vêtements, la main distraite de Geneviève ramassa sur sa toilette la lettre dédaignée et l’ouvrit. Aux premiers mots, elle pâlit ; à la dernière ligne, elle poussa un cri et se dressa. Ses caméristes étonnées ne remuaient pas. Une suivante, terrifiée par le regard de Mme de Châteaufort, se précipita dehors. Qu’elle vienne, continua-t-elle, tout en tordant sur sa tête ses longs cheveux épars. Du premier regard la camériste intime comprit que sa maîtresse venait de recevoir quelque terrible nouvelle ; la lettre froissée était dans sa main. Depuis quand, dites, avez-vous reçu cette lettre ? Camille montra d’un coup d’œil la porte aux suivantes de la duchesse ; toutes sortirent. Et c’est aujourd’hui seulement que je l’ai ! Je vous l’ai présentée deux fois, et deux fois vous m’avez repoussée. Ne pouvais-tu pas me contraindre à l’ouvrir ? s’écria Camille en montrant avec un geste d’une éloquence inexprimable Belle-Rose qui passait dans le jardin. Tu ne sais pas, reprit Mme de Châteaufort d’une voix étouffée et la main appuyée sur le bras de Camille, tu ne sais pas : cette lettre est de lui ; elle est datée d’hier ; hier il a dû m’attendre, et il a juré par le nom de sa mère que s’il ne me voyait pas, il viendrait jusqu’ici. Il ne m’a pas vue, Camille ! Alors il viendra, madame, et s’il vient, s’il vient, vous êtes perdue ! que m’importe monsieur le duc, mon mari ! c’est de Belle-Rose qu’il s’agit, Belle-Rose ne m’aimerait plus ! Camille regarda sa maîtresse ; à ce cri, à l’expression de ce visage blanc où flamboyaient deux yeux pleins d’éclairs, il n’y avait pas à se méprendre : un amour sans bornes, indomptable, impérieux, était entré dans le cœur de Mme de Châteaufort. La voiture était attelée, dit timidement une suivante en entr’ouvrant la porte. Mme de Châteaufort battit des mains comme un enfant, et prenant à la hâte un loup et sa mante, elle entraîna Camille. Viens, dit-elle, il est encore à Paris, sans doute ; rien n’est perdu. Belle-Rose, prévenu par un laquais du départ de Mme de Châteaufort, prit un fusil et s’enfonça dans le parc. Livré à ses seules méditations, il observa plus sûrement les indices qui l’avaient frappé dans ses précédentes promenades avec Mme de Châteaufort. Un espion rôdait dans le parc, il n’en pouvait plus douter. La pensée lui vint que ce pourrait bien être Bouletord, qui, furieux de sa déconvenue, cherchait un moyen adroit de se venger sans coup férir. Belle-Rose résolut de se débarrasser sur-le-champ de ce personnage importun. Il se rendit au château, glissa dans ses poches un poignard et des pistolets, prit une épée, attendit la nuit et gagna le parc, bien décidé à faire payer cher au visiteur sa fatigante surveillance. Il cherche un déserteur, se disait-il ; il trouvera du plomb. Bientôt les ombres envahirent le parc ; les bruits moururent, les lumières de la veillée s’éteignirent une à une dans les bois tout pleins de ces mystérieuses rumeurs qui montent de la terre au ciel durant les nuits étoilées. Ses pas le conduisirent à l’angle du parc où la porte secrète donnait issue sur la campagne. Bien sûr de son fait, cette fois, Belle-Rose eut un instant la pensée de briser dans la serrure la lame de son poignard. Son oreille l’avait averti que déjà sa promenade au travers du parc avait été épiée. Mais il réfléchit que son espion, caché sans doute dans quelque fourré aux environs, comprenant par cette action qu’il était découvert, escaladerait le mur et ne se montrerait pas : ce n’était pas là le but de Belle-Rose. Il continua donc son chemin, passant devant la porte comme s’il ne l’avait pas vue. Au bout de cent pas, il s’arrêta derrière un gros chêne ; la lune venait de disparaître sous un nuage. Après trois ou quatre minutes d’attente, il entendit la porte tourner sur ses gonds rouillés. L’ombre était épaisse, il ne vit rien ; un bruit de pas se perdit sous le couvert du parc. Le soldat quitta son poste d’observation et marcha sur les traces de l’espion en ayant soin de suivre la lisière des sentiers où l’herbe plus épaisse étouffait le bruit de sa course. Le chemin que suivait l’inconnu aboutissait à une clairière où rayonnaient plusieurs avenues ; l’une de ces avenues conduisait au château. Belle-Rose et Geneviève l’avaient fréquemment parcourue, et c’était la route qu’ils avaient coutume de prendre quand ils rentraient le soir. Belle-Rose en conclut que l’espion, fort au courant de ses habitudes, allait l’attendre au coin de l’avenue et se jeter sur lui à son passage. Très résolu à lui épargner les ennuis d’une longue attente, il allait précipiter sa marche, lorsqu’un cri s’éleva du milieu de la clairière, et, au même instant, le cliquetis de deux épées se fit entendre. Belle-Rose s’élança le pistolet au poing. Le choc des épées était vif et pressé, mais il n’avait pas fait cinquante pas, que le bruit cessa tout à coup ; la lune, dégagée des nuées qui la voilaient, inondait la forêt de sa clarté bleuâtre, et dans cette clarté flottante, Belle-Rose vit passer un homme qui fuyait, une épée nue à la main ; il bondit comme un cerf à sa poursuite. Le meurtrier glissait comme une ombre entre les arbres et semblait avoir des ailes. Au moment où il franchissait la lisière du bois, Belle-Rose lui tira un coup de pistolet ; mais la balle se perdit dans le tronc d’un bouleau, et le fugitif disparut par la petite porte du parc, brusquement refermée. Au moment où Belle-Rose arrivait devant cette porte, le galop retentissant d’un cheval lui fit comprendre que le meurtrier était désormais hors d’atteinte. Belle-Rose écoutait haletant le bruit de ce galop, lorsqu’un souvenir traversa son esprit. Le meurtrier avait fui, mais sa victime gisait sans doute dans la clairière ; quel était ce malheureux dont la vie tranchée par un assassinat avait sauvé la sienne ? Belle-Rose se hâta de courir vers la clairière. Une moitié de la pelouse restait dans l’ombre épaisse que projetaient les grands chênes, l’autre était toute baignée d’une blonde lumière ; un silence profond enveloppait la clairière et le parc. Plus rapide que la pensée, le premier regard de Belle-Rose embrassa l’étendue de la pelouse ; sur la ligne tremblante où l’ombre se mariait à la lumière, le corps d’un homme était couché. Une épée nue brillait dans l’herbe. Belle-Rose s’agenouilla près du corps ; le sang sortait de deux blessures béantes, l’une à la gorge, l’autre en pleine poitrine. A la vue de ce corps immobile dont le regard morne se tournait vers le ciel, Belle-Rose frissonna ; il se pencha, et soulevant la victime entre ses bras, il attira sa tête sous les rayons de la lune. Un cri d’horreur jaillit des lèvres du soldat... Le coup de pistolet tiré par Belle-Rose avait réveillé quelques gardes ; ils accoururent et trouvèrent celui qu’ils appelaient M. de Verval occupé à étancher le sang d’un homme qui semblait mort déjà, tant il était immobile et froid. Deux d’entre eux couchèrent le blessé sur un brancard, un autre courut chercher un chirurgien, et Belle-Rose, aussi pâle que M. d’Assonville, le fit déposer dans ce même pavillon où, dans les terreurs d’une nuit d’incendie, Mme de Châteaufort et lui s’étaient rencontrés. Quelques tressaillements convulsifs indiquaient seuls que M. La marche avait rouvert les plaies, et le sang s’échappait sur le satin du sofa. La douleur de Belle-Rose était calme, mais effrayante à voir. Quelques larmes tombaient goutte à goutte de ses paupières. Lui qui aurait payé de sa vie le bonheur de sauver M. d’Assonville, il le voyait expirer sous ses yeux et pour lui ! Il allait du sofa où gisait le moribond à la porte où se pressaient des gardes et des laquais, écoutant si le chirurgien n’arrivait pas. Les minutes lui semblaient longues comme des nuits sans sommeil. Les linges qu’il serrait autour des blessures s’imbibaient de sang, les lèvres se décoloraient, les yeux semblaient s’éteindre. Belle-Rose jetait des regards désolés vers le ciel, puis baisait la main de d’Assonville. A l’aspect de cette tête blême affaissée sur les coussins, et déjà marbrée de teintes livides, ses sourcils se touchèrent un instant. Belle-Rose retenait son souffle, les gardes étaient silencieux, on entendait frémir le feuillage autour du pavillon. Après avoir tâté le pouls du moribond en écoutant le bruit de sa respiration, le chirurgien tira sa trousse, essuya sur du cuir les instruments d’acier dont l’éclair éblouit le regard de Belle-Rose, et sonda les deux blessures. Le contact du fer fit tressaillir M. d’Assonville, un soupir entr’ouvrit sa bouche ; le chirurgien poursuivit son œuvre, faisant disparaître l’acier entre les chairs rougissantes. d’Assonville s’agita, ses yeux se ranimèrent, il fit un effort pour saisir la main qui le tourmentait. dit-il, et sa tête retomba sur l’oreiller. Ce mot glaça le cœur de Belle-Rose, mais un rayon d’espérance avait lui dans les ténèbres de son épouvante au réveil de M. Le chirurgien retira la sonde et posa le premier appareil. Son visage avait l’impassibilité du marbre. d’Assonville reprenait lentement l’usage de ses sens ; la lumière renaissait sous ses paupières soulevées ; de puissants cordiaux avaient rendu au sang son cours naturel. Il tourna ses regards vers l’assemblée, vit Belle-Rose, sourit et lui tendit la main. Belle-Rose la prit et tomba sur ses genoux, bénissant Dieu. Je t’avais vu, mon ami, dit tout bas M. Au moins ne mourrai-je pas seul ! Mais vous ne mourrez pas, capitaine ! mieux vaut aujourd’hui que demain ; le plus dur est fait. d’Assonville rassembla ses forces et parvint à se soulever un peu ; ses joues et ses lèvres devinrent pourpres. J’ai beaucoup de choses à te dire, mon ami, reprit le blessé ; c’est une sorte de confession ; pour m’aider à l’achever, tu as bien quelque chose à me faire boire ; j’ai la langue desséchée et la poitrine en feu. Belle-Rose courut au chirurgien qui rangeait sa trousse dans un coin. Ce qu’il voudra, du lait ou de l’eau-de-vie. Cette réponse arriva comme une balle à son cœur. Belle-Rose le regarda, étourdi et muet. Si vous n’y croyez pas, je n’ai rien à dire ; si vous y croyez, espérez en Dieu. La science humaine n’a plus rien à faire ici. Le chirurgien glissa la trousse dans la poche de son habit et prit son chapeau ; mais au moment où il allait se retirer une voix le retint. Monsieur le chirurgien, un mot, je vous prie. Avec cette finesse extrême de sens dont quelques agonisants ont fourni de mémorables exemples, M. d’Assonville avait entendu la brève conversation de l’homme de l’art et de Belle-Rose ; il le rappelait. Le chirurgien hasarda un geste de dénégation ; M. Vous avez parlé, et je sais tout. Votre science vous permet-elle de m’apprendre combien j’ai de temps à vivre ? Répondez sans hésiter, monsieur, vous avez affaire à un gentilhomme. Le chirurgien prit le bras du blessé et consulta le pouls, l’œil sur sa montre. Vous pouvez vivre encore une demi-journée, peut-être un jour entier, si vous évitez tout effort et tout mouvement ; mais la moindre secousse vous tuera net. Ai-je le temps d’instruire mon ami des choses que j’ai à lui dire ? Si votre confession doit durer plus d’une heure, c’est tout au plus si vous aurez la force de l’achever. Quand le chirurgien fut parti, M. Les minutes valent des jours, lui dit-il, restons seuls. Belle-Rose fit un signe de la main, chacun sortit. d’Assonville, en lui montrant un fauteuil. Ma voix est faible, et je crois que cet honnête chirurgien a promis plus que je ne puis tenir. Je ne voudrais pas mourir avant de t’avoir tout dit. s’écria Belle-Rose, retenant avec peine les sanglots qui déchiraient sa poitrine ; ils vous ont frappé, et c’est moi qu’ils cherchaient ! on arrête un déserteur, on ne l’assassine pas. Si quelque remords te poursuit, calme ta conscience ; j’ai reconnu l’ennemi... Son nom, dites son nom ; que je vous venge au moins ! C’est peut-être un service qu’il m’a rendu... Il était masqué ; mais, dans la chaleur de l’action, son masque est tombé... Je ne l’ai vu qu’une minute, et je l’ai reconnu. s’est-il écrié, et il s’est enfui. Ne savez-vous pas que je l’ai frappé ? Une querelle d’hier aiguise-t-elle une épée comme le fait une haine de dix ans ? Belle-Rose frémit de la tête aux pieds. d’Assonville avec un triste sourire ; je suis mort ; qu’importe par qui et pourquoi je suis tué ! D’autres pensées m’assiègent et mon esprit se trouble. Ecoute, avant que je meure ; après, venge-moi si tu veux. Belle-Rose prit la main de M. Me promets-tu d’accomplir toutes mes volontés dernières ? de Nancrais, mon frère, est possesseur d’une lettre à ton adresse. Je la lui ai remise en quittant l’armée. J’avais eu connaissance de ton duel et de ta disparition, mais je te savais innocent : ma conscience me répondait de toi. Il reviendra, me disais-je, et ce que je le charge de faire, il le fera... Tu vois que je ne me suis pas trompé. Un accès de toux arrêta M. d’Assonville ; il porta un mouchoir à ses lèvres, et le retira humide d’une écume sanglante. Sa tête se renversa sur les coussins empilés. de Villebrais m’y aide bien un peu, répondit le capitaine avec un sourire. Remettez le reste de vos confidences à demain ; demain vous serez plus calme. Mon ami, les morts ne parlent pas. Si tu veux entendre ce que j’ai à te dire, il faut que tu m’écoutes cette nuit... Une rougeur brûlante couvrit ses joues, la pâleur du marbre lui succéda, et durant quelques minutes elles passèrent tour à tour des teintes mates de l’ivoire à la couleur du sang. La fièvre faisait claquer ses dents. Belle-Rose allait et venait par la chambre, se tordant les mains. Je souffre un peu, reprit le capitaine ; pourquoi du premier coup ne m’a-t-il pas tué ? Belle-Rose lui présenta une tasse pleine de lait coupé de miel. Le capitaine en but une gorgée. C’est une tisane que tu me donnes là ! N’as-tu pas quelque bouteille de vieux vin de Bourgogne ? Belle-Rose tira un flacon d’une armoire et remplit un verre. Il avait toujours dans les oreilles les terribles paroles du chirurgien. d’Assonville lui avait demandé de l’eau-de-vie, il lui en aurait donné. Le blessé avala deux grands verres coup sur coup. dit-il, si la mort vient, elle me trouvera debout. Il fit un effort et s’assit. Son visage se colora subitement, ses yeux s’enflammèrent, il sourit. Dans ce moment suprême, où la vie semblait lutter contre les premières atteintes de l’agonie, les traits de M. Belle-Rose crut le voir tel qu’il était le jour où, près de l’abbaye de Saint-Georges, il quitta les cavaliers hongrois. Ainsi, dit le capitaine, tu feras ce que je t’ai demandé ; je pars content. Et cependant je ne l’ai pas vue ! Tu me comprends, toi qui aimes !... Partir sans que la main d’une femme toujours adorée ait pressé votre main... Tu ne sais pas tout, tu n’as jamais lu dans ce cœur où vivait un souvenir cher et empoisonné ; il a tari les sources de l’espérance... Quand on a aimé comme je l’ai aimée, et que la solitude vient après, il faut mourir... Elle avait tué mon âme avant de tuer mon corps ! L’éclat de la fièvre luisait dans les yeux de M. d’Assonville ; on y voyait passer des lueurs étranges, tandis que sur sa bouche flottait le sourire de l’égarement. Un instant il s’arrêta ; ses yeux suivirent les contours du pavillon et revinrent se poser sur Belle-Rose. C’est toi qui m’as ramassé, lui dit-il tout à coup, toi qui m’as porté ! J’étais poursuivi, répondit le sergent, un asile m’a été offert dans ce château, je l’ai accepté. Prends garde, sous cet asile il y a peut-être une tombe. d’Assonville, dont les paroles lui paraissaient inexplicables ; le teint du moribond était devenu d’une pâleur livide ; sa voix était inquiète et sourde, l’agitation de son visage extraordinaire. Un jour aussi on m’a sauvé, je fuyais... Il y a bien des années de cela... Une jeune fille vint à moi, me tendit la main, m’entraîna... les cris de mes ennemis se perdirent dans l’éloignement... l’ange de mon salut quitta ma main et rougit... Elle me cacha bien des jours... Elle aussi m’aima ; mes transports la ravirent, son amour m’éblouit !... Que de fois ne suis-je pas revenu dans cette retraite où pour la première fois elle m’apparut !... sa vue mettait le ciel dans mon cœur... Si elle m’avait dit : Je veux être reine, j’aurais conquis une couronne l’épée ou le poignard à la main, j’aurais marché sur le cadavre de mon roi ! Cet amour était un abîme de joies et de délices... La veille, j’aurais raillé les élus dans leur éternelle félicité ; le lendemain, j’avais l’enfer dans le cœur !... Mlle de La Noue s’était mariée. Voilà bien des années que ce nom terrible n’est pas sorti de mes lèvres... Il est enfoui là comme dans un tombeau, ajouta-t-il en pressant sa poitrine de ses deux mains ; oublie-le... Elle s’était mariée, comprends-tu bien, et cependant elle était mère ! La sueur perlait sur le front de M. d’Assonville, et les mots venaient à sa bouche comme un râle. Belle-Rose l’écoutait, ne sachant si le délire égarait sa raison. Des larmes jaillirent des paupières de cet homme que Belle-Rose n’avait jamais vu pleurer. Une pitié profonde étreignit le cœur du soldat. Un jour le pauvre enfant me fut ravi, reprit le capitaine d’une voix brisée. Ses lèvres bégayaient à peine, et jamais, sans doute, il n’a su mon nom ! c’est une dame si fière et si haute, que les plus grands seigneurs s’inclinent à son nom. Mais je l’aime, et c’est mon enfant que je veux ! Le capitaine était effrayant à voir. Son visage était blanc comme un suaire, et de ses yeux enflammés tombaient de grosses larmes ; le désespoir, l’amour, la souffrance, donnaient à sa physionomie déjà marquée du sceau de la mort une déchirante et sublime expression. En ce moment, le bruit d’une voiture qui roulait dans la cour troubla le silence profond. La voiture s’arrêta ; Belle-Rose vit à travers les persiennes briller les torches des piqueurs ; le frôlement d’une robe de soie vint jusqu’à son oreille, la porte du pavillon s’ouvrit, et Mme de Châteaufort parut sur le seuil. d’Assonville tourna la tête, la vit et se dressa en poussant un cri terrible. A ce cri, Mme de Châteaufort s’arrêta, pâle et muette ; une terreur profonde se peignit sur son visage, tandis que ses mains frémissantes se promenaient le long de ses joues, où pendaient en longs anneaux sa chevelure dénouée. Les yeux du moribond et les siens ne se pouvaient quitter. Comme il se penchait vers elle, les bras de la duchesse s’agitèrent avec égarement. d’Assonville fit trois pas, blême et sanglant, leva la main vers le ciel et tomba. Le regard de Belle-Rose effaré allait du cadavre à Geneviève ; une horrible pensée glaçait son cœur, et ce regard semblait demander compte à son amante de la mort de son ami. Et les mains jointes, trempée de pleurs, elle voulut se traîner sur les genoux ; mais, brisée par l’épouvante, elle s’affaissa, et sa tête alla frapper le tapis. Belle-Rose sortit, chancelant comme un homme ivre ; une horrible pensée troublait son âme et l’envahissait. Comme il passait dans la cour, la camériste, impatiente de ce long silence, l’interrogea sur ce qui se passait dans le pavillon. Comment s’appelait Mme de Châteaufort avant son mariage ? lui demanda Belle-Rose d’une voix étranglée. Mlle de La Noue, répondit Camille, et elle entra dans le pavillon. Camille, en pénétrant dans le pavillon, trouva Mme de Châteaufort évanouie près du cadavre de M. d’Assonville, qu’elle reconnut au premier coup d’œil. Elle comprit clairement alors la question de Belle-Rose ; mais sans s’arrêter à en calculer la portée, elle appela, et des laquais l’aidèrent à transporter leur maîtresse dans son appartement. Les événements qui avaient amené cette catastrophe s’étaient si brusquement succédé, que Mme de Châteaufort ne put résister à leur impétuosité. Cette femme, énergique et forte, qui savait commander aux circonstances, semblait brisée d’un seul coup. Elle resta plusieurs heures roide et glacée, les cheveux épars autour de son front ; la vie se trahissait seulement par les larmes qui tombaient une à une de ses paupières entr’ouvertes et par les tressaillements de son visage, où se reflétaient toutes les angoisses de la terreur et du désespoir. Mme de Châteaufort était arrivée dans l’après-midi à Paris, à son hôtel, et n’avait pris que le temps de changer de vêtements pour se rendre en fiacre à la maison de la rue Cassette. d’Assonville s’y était présenté la veille et le jour même. Mme de Châteaufort envoya chez lui, il était sorti ; mais, sur l’avis qu’on lui donna qu’il devait rentrer dans la soirée, elle pria un laquais de l’informer qu’il était attendu rue Cassette. d’Assonville s’étant, de son côté, rendu à l’hôtel de Mme de Châteaufort, peu d’instants avant l’arrivée de la duchesse à Paris, apprit d’un valet qu’elle était dans l’intention de prolonger son séjour à la campagne. Son parti fut pris sur-le-champ ; il connaissait le parc et ses issues secrètes, les passages qui conduisaient aux appartements de la duchesse, et, bien convaincu par son silence qu’elle était fermement décidée à éviter toute entrevue, il voulut essayer d’arriver la nuit jusqu’à elle, au risque d’y périr. Au moment donc où Mme de Châteaufort entrait dans Paris, M. Lorsqu’il aperçut Ecouen, il s’arrêta et attendit la nuit, ne voulant point se présenter devant la grille du château de la duchesse, pensant qu’il serait éconduit. Aux premières ombres, il gagna les murs du parc, se cacha dans un fourré, et quand les ténèbres furent épaisses, il chercha la porte secrète à l’angle du mur où, dans des temps plus heureux, les pieds légers d’une femme l’avaient si souvent accompagné. Il la trouva ouverte et s’avança rapidement à travers le parc, où sa mémoire le guidait sûrement. de Villebrais, qui cherchait Belle-Rose, voyant venir un homme au milieu d’une avenue qui conduisait au château, se jeta sur lui, croyant avoir affaire à son rival. d’Assonville avait à peine eu le temps de tirer son épée qu’il était déjà frappé à la gorge ; affaibli par une récente blessure, il ne put opposer une longue résistance aux attaques de son assassin, et tomba au moment où Belle-Rose accourait à son secours. Tandis que ces choses se passaient au château, Mme de Châteaufort attendait, pleine d’une impatience fiévreuse, dans la maison de la rue Cassette. Les heures se succédaient sans que M. Vers minuit, comptant les minutes avec effroi, elle envoya de nouveau chez le capitaine. On lui répondit que le valet de M. d’Assonville était revenu, après avoir quitté son maître sur la route de Saint-Denis. Mme de Châteaufort ne dit pas un mot, mais Camille comprit à quelles angoisses cette âme téméraire était en proie, au regard que sa maîtresse lui jeta. Un instant après, toutes deux montaient en carrosse et prenaient au galop le chemin d’Ecouen. On sait quelle fut leur rencontre et quel en fut le résultat. Belle-Rose erra jusqu’au matin, luttant de toute son âme contre la folie et le désespoir. d’Assonville était mort, et celle que M. d’Assonville avait aimée était son amante à lui. Belle-Rose se reprochait la mort du capitaine comme un crime, et le remords avec la douleur entrait dans son âme. Les fraîcheurs de l’aube calmèrent l’agitation du soldat ; il jeta un regard plus ferme sur sa vie ; un devoir lui restait à remplir, la voix de l’honneur s’éleva dans le tumulte de ses pensées, et il entendit cette voix. Belle-Rose donna un dernier adieu au corps inanimé de son protecteur, écrivit quelques lignes qu’il adressa à Mme de Châteaufort, deux billets qu’il fit parvenir à Cornélius et à Claudine, pour les informer succinctement de son départ et de la résolution où il était de se rendre auprès de M. de Nancrais, sella lui-même un cheval et sortit au galop par la grille du parc. La duchesse se réveillait à peine de son long évanouissement, lorsqu’elle entendit rouler la grille sur ses gonds et sonner sur les cailloux les sabots du cheval. Elle se leva et d’un bond sauta sur le balcon ; un nuage de poussière tourbillonnait sur la route. Le cavalier disparaissait sous le blanc linceul, mais le cœur de Geneviève criait son nom. Elle se retourna vers Camille, le visage enflammé, superbe d’amour et d’effroi. disait-elle ; et, d’un geste impérieux, elle montrait la porte à sa camériste, lorsque cette porte s’ouvrit. Un laquais se présenta une lettre à la main. Mme de Châteaufort prit cette lettre, et, tombant sur un sofa, fit signe au laquais de se retirer. Ses lèvres blanchirent et sa vue se troubla. Est-ce que tu peux me comprendre ! lui dit la pauvre amante, tu n’aimes pas, toi ! Mme de Châteaufort brisa le cachet ; mais ses yeux étaient pleins de larmes : elle ne voyait rien. dit-elle à Camille ; j’en deviens folle ! Et couvrant son visage de ses mains, elle attendit. Camille prit la lettre, elle contenait les quelques lignes que voici : « Vous m’avez ravi le droit de venger M. d’Assonville, mais je vous recommande sa dépouille mortelle ; rendez à son corps le repos que vous avez refusé à son cœur. d’Assonville m’a chargé d’une mission sacrée. Si je vous vois jamais, ce sera pour lui obéir et prêt à tout. Ce qu’il aura voulu, je le voudrai ; faites en sorte que je ne sois point forcé de vous haïr. Mme de Châteaufort se renversa en arrière, pâle, inanimée. Elle n’avait plus ni voix pour se plaindre, ni larmes pour pleurer ; une fièvre ardente la dévorait. Cependant Belle-Rose, laissant son cheval au premier relais, prit un bidet de poste, et, faisant diligence, arriva le lendemain à Cambrai, où se trouvait alors le régiment de M. de Nancrais travaillait dans sa chambre lorsque Belle-Rose se présenta devant le planton de service. Au son de sa voix, M. de Nancrais sauta de sa chaise et courut lui-même ouvrir la porte ; à peine Belle-Rose l’eut-il passée, que son capitaine la repoussa violemment. Tu viens lorsqu’on ne t’attendait plus, s’écria-t-il ; mais tu as jugé sans doute qu’il n’était jamais trop tard pour se faire pendre ! On me jugera, monsieur le vicomte, mais ce n’est pas là le seul motif qui m’amène. c’est le seul qui te retiendra !... Si tu ne te souviens plus de l’odeur de la poudre, on te la fera sentir d’assez près pour que tu n’aies plus envie de l’oublier. Permettez-moi de croire que la chose n’est pas encore faite. Tu as pris soin d’arranger ton affaire de façon à éviter toute incertitude. Tu appliques un grand coup d’épée à ton lieutenant, et tu désertes après ! Mais il n’en faut pas la moitié pour faire fusiller un homme ! Ne pouvais-tu rester où tu étais ? Alors il y fallait rester toujours !... L’idée d’être honnête homme te prend un peu tard, mon drôle ! Ne vas-tu pas te fâcher, à présent ? Puisque tu avais assez du métier de soldat il fallait rester déserteur ! Que diable veux-tu que je dise à M. d’Assonville, mon frère, quand il saura que je t’ai fait casser la tête ? de Nancrais qui allait de long en large par la chambre, masquant sous l’apparence de la colère l’intérêt qu’il portait à Belle-Rose ; M. de Villebrais, que tu avais fort mal accommodé, dit-on, est un méchant homme, je le sais ; mais enfin, c’est ton officier !... Encore si tu étais allé te faire massacrer ailleurs, je m’en serais lavé les mains... Monsieur le vicomte, dit Belle-Rose en tâchant d’affermir sa voix altérée, il en sera ce que Dieu voudra ; mais permettez-moi de laisser là ce sujet de conversation. Tu n’en as pas d’autres que d’aller en prison. J’irai tout à l’heure ; mais veuillez me dire, je vous prie, si vous n’avez pas un pli de M. Si mon frère te charge de quelque commission, il choisit bien son temps... Il est à Paris maintenant, j’imagine ; l’as-tu vu ? si tu ne veux pas parler, ajouta-t-il en voyant l’hésitation de Belle-Rose, garde ton secret. Mon frère a toujours été l’homme du monde le plus mystérieux que j’aie connu ; il a un tas d’affaires obscures auxquelles je n’ai jamais rien compris... Si ce sont les tiennes aussi... d’Assonville est mort, répondit le soldat. - Et il s’appuya contre la cheminée. Belle-Rose lui raconta les détails de l’événement tragique dont il avait été le témoin, en supprimant toutefois les particularités qui le concernaient personnellement, ainsi que Mme de Châteaufort. de Nancrais l’écoutait, la tête inclinée en avant, les yeux attachés aux siens. Chaque parole de ce funèbre récit lui arrivait au cœur ; mais il luttait de toutes ses forces contre l’émotion qui le gagnait. Oui, dit-il après que Belle-Rose se fut tu, cela devait être ainsi. Mon frère était bon, brave, loyal et franc, l’autre est un misérable perdu de dettes et de débauche ; ils se sont rencontrés... mon frère est mort : ainsi va le monde ! Le lâche triomphe où le vaillant succombe... Une femme s’est trouvée entre lui et le bâton de maréchal, et cette femme l’a fait trébucher... Que Dieu la maudisse, l’infâme créature ! de Nancrais, plus pâle qu’un cadavre, leva vers le ciel ses deux mains ouvertes avec une effrayante expression de haine et de fureur. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds. Celle-ci vivra dans la richesse et la joie, continua le capitaine, marchant à grands pas dans la chambre, lui est mort ! Est-ce qu’on doit aimer quand on est soldat ! Et ne sait-on pas bien que les femmes sont après nous comme des buissons d’épines qui nous déchirent ! Tout le sang fuit des veines, goutte à goutte ! Mais il l’a donc attaqué par derrière, ce Villebrais ! Gaston avait la main ferme et le cœur fort ; il en aurait tué dix comme ce bandit !... s’il était vivant encore, vrai Dieu ! de cette main que tu vois, j’arracherais du cœur de mon frère jusqu’au souvenir de cet amour... Mais il est mort, mon pauvre frère !... Tu ne sais pas, toi, j’étais rude et sévère avec lui, toujours morose et bourru ; mais je l’aimais comme un père aime son enfant. Vaincu cette fois par la douleur, le capitaine tomba sur un fauteuil et cacha sa tête entre ses mains. Belle-Rose s’approcha doucement, sans parler, et lui prit la main. Le capitaine répondit à ce mouvement par une étreinte, et tous deux, les doigts entrelacés, restèrent muets un instant. Assez de larmes, dit-il en passant rudement sa main sur ses paupières humides... Mille sanglots ne lui rendraient pas une heure de vie ! Entre nous, à présent qu’il n’y a l’un devant l’autre que le frère de M. d’Assonville et Belle-Rose, je puis bien te dire ce que je pense. Tu es un brave et honnête soldat, et M. de Villebrais est un misérable officier qui a plus d’orgueil que de courage. Tu l’as frappé, et bien tu as fait. Tout autre que toi, ayant du cœur, aurait agi de même. Tu avais le droit et la justice de ton côté. La discipline le veut, et tu le sais, on doit obéissance à la discipline. On aurait fait de toi quelque chose, c’est fâcheux. Demain il n’y aura plus en présence que le capitaine et le déserteur. Donne-moi la main et va-t’en au cachot. de Nancrais échangea un dernier regard avec Belle-Rose et se redressa vivement. Ce n’était déjà plus l’ami, c’était l’officier. Caporal, dit-il à la Déroute d’une voix brève, voici le déserteur Belle-Rose que je vous confie. Vous allez le conduire au cachot, et vous reviendrez prendre mes ordres pour la convocation du conseil de guerre. La Déroute porta la main à son chapeau et sortit. A peine eurent-ils passé la porte, que le caporal sauta au cou du sergent. vous avez eu là une idée saugrenue, dit la Déroute... Mais patience, tout n’est pas fini. Il s’en manque de trois ou quatre jours, je crois. Entre la veille et le lendemain, il y a place pour un projet. Nous n’avons pas le loisir de causer dans ce corridor... Je vais d’abord vous caser dans un lieu dont je n’ouvre jamais la serrure sans appliquer un coup de poing contre la porte. Je cours chez le capitaine, et si j’obtiens de commander les hommes de garde, je suis content. Demande-le-lui de ma part, il y consentira. Marchons vite, nous aurons tout le temps de causer après. Au bout de cinq minutes, la porte du cachot s’ouvrit sur Belle-Rose. C’était une salle basse attenante à la caserne des artilleurs. Les fenêtres étaient grillées et garnies en outre de gros barreaux. L’une d’elles avait vue sur le chemin de ronde, où se promenait un soldat le mousquet sur l’épaule. On n’en sort que pour entrer dans l’éternité. Le prisonnier le regarda ; au moment où il allait parler, le caporal l’arrêta. il y a des oreilles, dit-il en désignant d’un geste la porte où s’étaient groupés trois ou quatre artilleurs. Asseyez-vous, je cours et je reviens. La Déroute pressa la main de son camarade et sortit. Belle-Rose entendit les verrous grincer dans leur gâche et sonner sur les dalles du perron le mousquet d’une sentinelle. Les dernières paroles du caporal occupaient son imagination ; il s’assit sur le bord d’un mauvais lit de camp et laissa tomber sa tête entre ses mains. C’est une folle espérance, pensait-il, et d’ailleurs, pourquoi espérer ?... Un soupir entr’ouvrit les lèvres du soldat, son esprit s’égara sous les fraîches avenues d’un parc, il vit un fantôme adoré passer entre les fleurs et ferma les yeux pour mieux voir. Tout à coup, la porte cria sur ses gonds, et la Déroute entra. dit-il en posant la main sur l’épaule de Belle-Rose. je rêvais, reprit le soldat ; je me croyais à Saint-Omer, chez mon père. - Une légère rougeur colora son front. Cette rougeur était comme un voile où s’enveloppait la tristesse de son souvenir. Il avait dit Saint-Omer et il pensait Saint-Ouen. Eh bien, moi, je viens de chez le capitaine ! Par amitié pour vous, et afin que vous ne souffriez pas longtemps du cachot, il avance le jugement et l’exécution. vous serez fusillé dans quarante-huit heures. Aux paroles du caporal, Belle-Rose regarda la campagne qui s’étendait au loin toute rayonnante des splendeurs d’un beau jour. Le caporal saisit ce regard au vol. C’est-à-dire que vous serez fusillé si je le veux bien, reprit-il. Est-ce à toi qu’est échue la présidence du conseil de guerre ? lui demanda le captif en riant. Je commande la place, et il ne sera pas dit que je n’aurai rien fait pour vous sauver de leurs mousquets. J’ai mon projet, et du diable si je ne l’exécute pas ! Belle-Rose, étonné, se tourna vers le caporal qui, tout en parlant, venait de verrouiller la serrure. Deux précautions valent mieux qu’une, reprit la Déroute, fermons la porte et parlons bas. Voilà une chaise, asseyez-vous, et surtout écoutez-moi bien. Le caporal s’assit à côté du sergent et continua en ces termes : de Nancrais m’a remis la garde du poste. Le conseil de guerre s’assemble demain matin ; vous serez condamné demain soir, et après la signification de la sentence, on vous conduira au cachot de la prévôté, où vous serez confié aux mains du prévôt de la compagnie, et le lendemain, à midi, aux yeux de toute la garnison, on vous passera par les armes. Je te remercie de ces détails, mon ami, ils m’intéressent beaucoup, dit Belle-Rose. Ecoutez jusqu’au bout : le reste vous intéressera davantage. Si j’attendais que le prévôt eût fermé la porte de son cachot sur vos talons, vous comprenez que l’intervention du caporal la Déroute ne vous serait plus très utile ; ceux que le prévôt tient, il ne les lâche guère. Mais entre cette prison honnête où nous causons et son cachot maudit, il y a vingt-quatre heures. C’est plus de temps qu’il ne m’en faut pour vous faire évader. Croyez-vous donc que le caporal la Déroute soit de ceux qui oublient leurs amis ! Je vous aime, moi, c’est mon idée, et je vous sauverai. Qu’est-ce que ça vous fait, si ça m’arrange ? Mais on ne me tient pas encore. Mon projet est joli, vous allez en juger. Les hommes qui doivent composer la garde de nuit sont tous de notre escouade : je m’en suis informé ; ce sont de bons camarades qui voudraient vous voir au diable. Quand ils seront réunis, les armes en faisceau, je les ferai ranger en cercle, et leur dirai quelque chose comme ceci : « Enfants ! il y a là dedans un brave sergent qui nous a bien souvent donné des permissions de dix heures quand nous méritions de la salle de police ! répondrai-je alors ; aussi, camarades, il faut que chacun ait son tour ; il nous a envoyés promener, donnons-lui de l’air. Vous allez aller dormir, je lui ouvrirai la porte, vous ne verrez rien, et il s’en ira. C’est votre caporal qui vous l’ordonne. C’est-à-dire qu’ils se mettront les poings dans les yeux, et les pouces dans les oreilles ; je les connais. Cinq minutes après, nous filerons comme des perdreaux par les champs. Il est charmant ; j’y vois seulement une difficulté. C’est qu’il ne me plaît pas de m’échapper. Ce fut au tour du caporal de sauter sur sa chaise. Non, je parle sérieusement ; c’est mon idée. chacun la sienne ; il vous convient de rester, il me convient d’ouvrir la porte. Mais on t’arrêtera au point du jour. Belle-Rose se leva et fit quelques tours dans la prison à grands pas. La Déroute, renversé sur sa chaise, jouait avec ses pouces. Le sergent s’arrêta devant cette honnête figure tout à la fois placide et résolue. Mon ami, lui dit-il en lui prenant la main, ce que tu veux faire là est de la folie. Pas plus que ce que vous ne voulez pas faire. Tu es donc tout à fait décidé ? J’étais piqueur, je suis caporal, je serai mort, voilà tout. Mais, en supposant que j’accepte, as-tu réfléchi aux difficultés de ton projet ? si on pensait à tout, on ne tenterait jamais rien ! Il y a la sentinelle du chemin de ronde. Les patrouilles qui vont et viennent autour des remparts. C’est leur métier de voir les gens, ce sera le nôtre de les éviter. On nous rattrapera avant que nous ayons gagné la frontière. Le caporal continuait à faire tourner ses pouces. Après tout, fais ce que tu voudras ! s’écria le sergent ; si tu es fusillé, ce sera ta faute. C’est convenu, dit la Déroute, et il se leva. Le jour finissait et l’heure du dîner était venue. Le caporal sortit pour remplir les devoirs de sa charge. Il avait à veiller à la fois sur la gamelle et sur son prisonnier. A peine eut-il passé la porte, que Belle-Rose, tirant un crayon de sa poche, écrivit à la hâte quelques mots sur un bout de papier. Quand il eut fini, il s’approcha de la fenêtre grillée qui donnait sur le préau ; un sapeur était auprès. Veux-tu me rendre un service, camarade ? Si la consigne me le permet, volontiers. Prends donc cette lettre et porte-la tout de suite à M. S’il n’était pas chez lui, cherche-le jusqu’à ce que tu l’aies trouvé, et ne reviens pas sans la lui avoir remise en mains propres. Il y va de la vie d’un homme. de Nancrais, tout entier à la douleur que lui causait la mort de son frère, avait donné l’ordre qu’on ne le dérangeât point ; mais au nom de Belle-Rose il fit introduire le sapeur et prit la lettre. Elle ne contenait que ces lignes : « Capitaine, si vous n’étiez pas M. de Nancrais, je ne vous dirais rien de ce qui s’est passé entre le caporal la Déroute et moi ; mais en vous confiant ce secret, je suis bien sûr qu’au lieu de le punir, vous empêcherez mon pauvre camarade de se perdre : la Déroute compte me faire évader cette nuit. J’ai vainement tenté de le dissuader, il persiste et s’expose à être fusillé pour me sauver. Je ne tiens plus à la vie, et quoi qu’il fasse, je suis résolu à subir mon sort, mais je ne veux pas le lui faire partager. C’est un honnête homme que je serais désespéré de voir mourir. Va dire à Belle-Rose que je ferai ce qu’il demande, dit-il au sapeur qui tourna sur ses talons. C’est un vrai cœur de soldat ! de Nancrais quand il fut seul ; mon frère et lui, l’un après l’autre ! Il n’y a que les bons qui meurent ! Et le capitaine, exaspéré, brisa d’un coup de poing une petite table contre laquelle il s’appuyait. Une heure après le retour du sapeur, Belle-Rose vit entrer le caporal la Déroute dans sa prison. Le pauvre caporal avait la mine effarée. dit-il en tombant sur une chaise. répondit Belle-Rose en affectant une grande surprise. Quelque méchant artilleur nous aura entendus ! J’avalais ma soupe lorsqu’un canonnier de planton est venu de la part du capitaine m’ordonner de me rendre à l’instant chez lui. A peine sommes-nous seuls, que M. de Nancrais me fait signe d’approcher. « Je sais tout », me dit-il. A ces mots je me trouble et balbutie une réponse à laquelle je ne comprenais rien moi-même. Je n’ai pas de preuves, tu ne passeras donc pas devant un conseil de guerre ; mais pour t’ôter l’envie de recommencer, je t’envoie à la salle de police. Si tu n’étais pas un bon soldat, je t’aurais fait goûter des verges... Je sors tout étourdi et trouve dehors trois canonniers qui me ramènent ici... Pendant la route, j’examine ce que le capitaine m’avait mis dans la main : c’était une bourse où j’ai compté une douzaine de louis... La salle de police et de l’or, tout à la fois, je n’y comprends plus rien. Le sergent qui m’a remplacé dans le commandement du poste m’a permis d’entrer un instant... Il ne faut point s’en désoler... la nuit est noire et les jambes sont bonnes ! J’aime mieux te voir en prison... Tu risquais ta vie et je ne tiens pas à la mienne. Ce soir, c’est possible ; mais demain !... Tenez, je ne m’en consolerai jamais. Un coup de crosse appliqué à la porte l’interrompit. On me rappelle, dit la Déroute... Il se leva et fit deux tours dans la chambre. Un second coup de crosse l’avertit de se hâter. s’écria-t-il, voilà mes trois canonniers qui ont peur de s’enrhumer ! je n’osais pas vous le demander ! La Déroute sauta au cou de Belle-Rose et le tint longtemps serré entre ses bras. Et dire que je ne vous verrai plus ! dit Belle-Rose en montrant le ciel du doigt. Un troisième coup de crosse cogna contre la porte. La Déroute y courut, l’ouvrit vivement et disparut. Lorsque Belle-Rose n’entendit plus le bruit des pas cadencés de la petite escorte, il prit dans sa poche le pli de M. d’Assonville et en lut le contenu. C’était une sorte de testament par lequel le jeune capitaine instituait Belle-Rose l’exécuteur de ses dernières volontés en lui révélant l’existence d’un enfant qu’il avait eu de Mlle de La Noue avant qu’elle se fût mariée avec le duc de Châteaufort. Cet enfant avait disparu, et M. d’Assonville chargeait Belle-Rose de le réclamer, en lui remettant les divers papiers qui pouvaient l’aider dans ses recherches. Belle-Rose n’acheva pas cette lecture sans être obligé de l’interrompre dix fois. Des larmes brûlantes sillonnaient ses joues. Il sentait sa vie s’échapper par les blessures de son cœur. Le nom de Geneviève, ce nom plein d’horreur et d’enivrement, revenait sans cesse à ses lèvres mêlé à celui de M. d’Assonville, et pour échapper au désordre de ses pensées, le souvenir de Suzanne était le seul asile où son âme saignante pût se réfugier. Mais Suzanne aussi n’était-elle pas perdue pour lui ! C’était donc de toutes parts des espérances fauchées. Les fleurs de sa jeunesse s’étaient flétries à peine écloses, et dans sa courte vie, que des balles allaient sitôt finir, il ne voyait rien que douleurs funèbres et luttes stériles. Que la volonté de Dieu soit faite ! dit-il, et se jetant à genoux, il pria. Quand les premières lueurs du jour éclairèrent les pâles coteaux, Belle-Rose écrivait encore. Devant lui étaient quelques lettres adressées à Mme d’Albergotti, à Claudine, à son père, Guillaume Grinedal, à Cornélius Hoghart, à Mme de Châteaufort et à M. Plus calme et raffermi, il se jeta sur le lit de camp en attendant l’heure du conseil de guerre. A neuf heures du matin, un piquet de sapeurs s’arrêta à la porte du cachot. Un officier parut sur le seuil l’épée à la main, et fit signe à Belle-Rose d’avancer. Cinq minutes après, il entrait dans la salle du conseil de guerre, que présidait le major du régiment. de Nancrais était assis à la droite du major. Sa physionomie paraissait calme ; il était seulement très pâle. Devant une table, vis-à-vis du major, on voyait un greffier. Le piquet se rangea en face du tribunal élevé sur une espèce d’estrade, et Belle-Rose se tint debout, un peu en avant. Le fond de la salle était tout rempli de curieux, parmi lesquels on remarquait un grand nombre de soldats. A l’arrivée du sergent, un grand mouvement se fit dans cette foule ; un grand silence lui succéda bientôt. Le greffier donna d’abord lecture de l’acte d’accusation, duquel il résultait que le sergent Belle-Rose, après avoir blessé grièvement son lieutenant, s’était rendu coupable du crime de désertion. Après cette lecture, le major passa à l’interrogatoire du prisonnier. Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie de M. de Nancrais tressaillit, et pendant la suite de l’interrogatoire, il resta la tête inclinée entre ses mains. Après que le greffier eut consigné ces diverses réponses sur le procès-verbal, on demanda à Belle-Rose s’il n’avait pas blessé de deux coups d’épée son lieutenant, M. le chevalier de Villebrais, en un lieu voisin de Neuilly. Belle-Rose répondit affirmativement à cette question ; mais pour la justification de son honneur de soldat, il pria le tribunal de vouloir bien l’entendre, et, sur l’autorisation du major, il raconta la scène à la suite de laquelle le duel avait eu lieu. Cette déclaration fut écoutée dans un profond silence. Le major prit sur la table du conseil une liasse de papiers : Les aveux de l’accusé Belle-Rose, dit-il, sont conformes aux déclarations écrites et signées qui nous ont été envoyées de Paris : l’une provient du cocher qui a conduit le sergent et sa sœur ; l’autre est d’un gentilhomme irlandais, Cornélius Hoghart, qui a été témoin du combat. Elles n’ont point été démenties par M. de Villebrais, à qui elles ont été transmises et dont nous regrettons l’absence en ce moment. Après l’audition de ces faits, le conseil de guerre, considérant l’action de Belle-Rose comme un cas de légitime défense, écarta l’accusation d’attentat contre la personne d’un officier. Le crime de désertion restait seul en cause. Après votre duel avec le lieutenant de Villebrais, pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu à Laon, où se trouvait alors votre compagnie ? C’était mon intention d’abord, mais un accident m’en a empêché. Mais vous pouviez écrire, et vous mettre en route après votre guérison. En restant au lieu où vous étiez, vous vous rendiez coupable du crime de désertion, le saviez-vous ? Je le savais et me reconnais coupable. Avez-vous du moins quelques explications à nous donner sur les causes de votre absence ? Le major échangea quelques mots avec les membres du conseil de guerre, et, se tournant vers Belle-Rose, lui demanda s’il n’avait rien à ajouter pour sa défense. Sur sa réponse négative, il donna l’ordre de le reconduire à sa prison. Le piquet d’infanterie sortit avec l’accusé, la salle fut évacuée, et le conseil entra en délibération. Vers le soir, le sergent de garde ouvrit la porte de la prison. en un lieu où l’on ne va guère qu’une fois. Quatre canonniers le placèrent entre eux et le conduisirent au cachot, qui n’était pas dans le même corps de logis. C’était une salle voûtée, petite, étroite et recevant le jour par deux lucarnes garnies de forts barreaux de fer. Un grabat était dans un coin, un banc contre le mur et un christ en bois cloué en face de la porte. C’était un lieu sombre, humide et froid, quelque chose comme l’antichambre d’un sépulcre. Le prévôt du régiment reçut Belle-Rose et coucha son nom sur les registres du cachot. Un moment après, l’aide-major et le greffier du conseil entrèrent. Le greffier tenait un papier à la main. Belle-Rose se découvrit, et les sentinelles présentèrent les armes. Des flambeaux attachés à des branches de fer fichées dans le mur furent allumés, et à la clarté rougeâtre qui faisait étinceler l’épée nue de l’aide-major et les mousquets des soldats, le greffier donna lecture de l’arrêt du conseil de guerre. L’arrêt portait en substance que le nommé Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, ci-devant sergent de la compagnie de Nancrais du corps des canonniers, se trouvant atteint et convaincu du crime de désertion, le conseil de guerre, assemblé dans la ville de Cambrai, le condamnait, conformément aux ordonnances militaires, à la peine de mort. Après cette lecture, le greffier demanda à Belle-Rose s’il n’avait rien à déclarer. Rien, monsieur ; je désirerais seulement savoir à quel genre de mort le conseil m’a réservé ? Le conseil, appréciant votre bonne conduite et vos antécédents, a décidé qu’au lieu d’être pendu vous seriez fusillé. En m’accordant de ne point mourir d’une mort infamante, il m’octroie la seule grâce que j’ambitionnais. Si vous êtes de notre sainte religion, vous plaît-il d’avoir un confesseur, afin d’être en état de paraître devant Dieu au moment de quitter les hommes ? J’allais vous en faire la prière. Le greffier fit signe au prévôt, qui sortit et revint au bout de dix minutes avec un prêtre. Tout le monde se retira, et quand la porte se fut refermée, Belle-Rose demeura seul avec l’homme de Dieu. Le lendemain, à dix heures, le prévôt entra dans le cachot. Belle-Rose dormait couché sur le grabat ; après une nuit passée en pieuses exhortations, la fatigue du corps l’avait emporté sur les angoisses de l’esprit. Le prêtre priait, agenouillé sous l’image du Christ. Le prévôt frappa sur l’épaule du condamné. Mon père, pardonnez-moi mes fautes, lui dit le soldat en pliant les genoux. Le prêtre leva les mains vers le ciel. Condamné par les hommes, je vous absous devant Dieu, dit-il ; vous avez souffert, allez en paix. Et du doigt il traça le signe de la rédemption sur le front du patient. Puis le prêtre et le soldat s’embrassèrent. Belle-Rose portait encore les vêtements qui lui avaient été donnés par Mme de Châteaufort. Il ôta son justaucorps, qui était en drap de soie rouge avec des brandebourgs, et pria le prévôt de lui permettre d’en faire présent au geôlier ; quant à l’argent qu’il portait dans sa ceinture, il le lui remit pour être distribué aux soldats de garde. J’en excepte cinq louis, dit-il, que je destine aux fusiliers ; je leur dois bien quelque chose pour la peine. Un lieutenant en grande tenue parut sur le seuil de la porte. Vingt canonniers en tenue de campagne attendaient le condamné. Tous étaient mornes, et tous baissèrent les yeux au moment où Belle-Rose parut, accompagné du prêtre qui se tenait à sa droite. Le lieutenant lui-même paraissait ému et mâchait ses moustaches. Belle-Rose salua l’officier d’abord, puis les soldats, dont les rangs s’ouvrirent pour le recevoir. Le signal fut donné, et la troupe se mit en marche. Le sergent portait une veste de moire blanche à réseaux d’or qui serrait sa taille et rehaussait sa bonne mine ; sa tête était nue, et ses cheveux, qu’il avait très longs, flottaient en boucles autour de son cou. Une moitié de la compagnie était rangée en dehors de la caserne des canonniers, sous les ordres du premier lieutenant. Elle s’aligna et prit le chemin des remparts. Un silence profond régnait dans les rangs. De temps à autre, un soldat toussait et portait la main à ses yeux. Les rues par où le cortège s’avançait étaient pleines de monde ; on en voyait partout, le long des maisons, devant les portes, aux fenêtres, sur le pas des boutiques. Tous les regards cherchaient le condamné, mille exclamations sortaient du milieu de la foule, la pitié se lisait sur tous les visages. La démarche de Belle-Rose était assurée et sa figure calme et fière ; un mélancolique sourire effleurait sa bouche. En le voyant si jeune et si beau, le peuple s’émouvait : les femmes surtout, dont le cœur est plus tendre, exprimaient tout haut les sentiments de commisération qui baignaient leurs paupières de larmes inaperçues. Qu’il est jeune et qu’il est beau ! Aura-t-on bien le courage de le tuer ? Et celles qui le plaignaient ainsi se haussaient sur la pointe des pieds pour le voir plus longtemps. Belle-Rose entendait toutes ces paroles, saisissait tous ces regards, ils arrivaient à son cœur, l’attristaient et le consolaient à la fois. Plusieurs dames étaient penchées sur un balcon, au coin d’une rue ; l’une d’elles, qui tenait une rose à la main, la laissa choir en faisant un geste de pitié. Belle-Rose ramassa la fleur, et, la portant à ses lèvres, salua la dame. Quelques-unes des personnes qui étaient sur le balcon, tout émues et sans penser à ce qu’elles faisaient, s’inclinèrent à leur tour. Quant à la dame à qui la fleur avait appartenu, elle se couvrit tout à coup le visage de son mouchoir, et se mit à pleurer. Le cortège marchait toujours ; mais Belle-Rose tourna la tête jusqu’à ce qu’il eût dépassé l’angle de la rue pour voir encore la femme, qui était jeune et jolie. Pensez aux choses du ciel, mon fils ! lui dit le prêtre, qui avait suivi ce regard. Oui, mon père, mais j’ai vingt ans ! répondit Belle-Rose avec un doux sourire. La voix du soldat semblait dire : Le ciel est si loin et la terre est si belle ! C’est le démon qui vous tente ! Non, mon père, c’est mon cœur qui se détache. Tous les charmants visages de femmes qu’il voyait rappelaient à Belle-Rose ou Suzanne ou Geneviève. Au détour de la rue, le prêtre lui montra le ciel ; le patient y porta les yeux, car il n’apercevait plus le balcon. Le cortège avançait lentement au milieu de la foule qui grossissait de minute en minute. Cependant il atteignit la porte de la ville et se dirigea vers un champ de manœuvres, où mille ou douze cents hommes étaient rangés en bataille. de Nancrais était à cheval à la tête de sa compagnie. Les armes étincelaient au soleil, et tout le peuple de Cambrai couvrait le talus des remparts et les abords du champ de manœuvres. Quand le cortège parut hors des portes, le tambour battit aux champs, les officiers tirèrent l’épée, et la troupe porta les armes. Belle-Rose leva son front un instant incliné sous le poids des souvenirs, et promena un regard ferme sur les rangs des soldats, où mille éclairs scintillaient. Au moment où son escorte pénétrait dans l’enceinte fatale, un bruit confus s’éleva du milieu de la foule, mille têtes s’agitèrent, et des cris lointains retentirent tout à coup. Le peuple qui sortait de Cambrai se précipita de toutes parts, et ses flots pressés vinrent battre le détachement qui conduisait Belle-Rose. criait-on, et ce mot seul dominait la rumeur immense qui se faisait. Croyant qu’on voulait délivrer le prisonnier par la violence, le lieutenant qui commandait l’escorte ordonna de serrer les rangs et d’apprêter les armes. Mais au moment où l’ordre allait être exécuté, on vit s’élancer par la porte de Cambrai un homme à cheval. L’homme était tout couvert de boue et de poussière ; le cheval haletait, et ses flancs, blancs d’écume, étaient tout tachetés de gouttes de sang. Le cavalier, n’ayant plus de voix pour crier, brandissait en l’air un papier scellé de cire rouge. La foule s’écartait sur son passage avec mille cris de joie, et le cavalier arrivait au galop, tandis que M. de Nancrais courait, l’épée à la main, vers le cortège dont les rangs s’ouvrirent. Le cheval passa comme la foudre et vint tomber aux pieds du major ; mais déjà le cavalier, debout, présentait le papier timbré du grand sceau royal. Les officiers se groupèrent autour du major ; la foule se tut, et mille soldats, oubliant la discipline, penchèrent la tête en avant. Ils ne pouvaient rien entendre, et ils écoutaient. Tout à coup le cercle des officiers se rompit, et M. de Nancrais, tenant le papier d’une main et son chapeau de l’autre, partit ventre à terre. En un instant, il fut devant le front du détachement et s’arrêta. Son visage, une heure avant si morne, rayonnait. Il agita son chapeau dans les airs, et, d’une voix tonnante, cria : Vive le roi ! On ne savait point encore de quoi il s’agissait, et tous les soldats et tout le peuple répondirent tous à la fois, et le cri de : Vive le roi ! roula comme un coup de tonnerre des remparts aux campagnes. Puis le silence se fit partout. On entendait l’alouette chanter au fond du ciel. de Nancrais se dressa sur ses étriers. Belle-Rose fit dix pas en avant. Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie des canonniers, continua M. de Nancrais, le roi notre maître, par une marque toute-puissante de sa bonté, te quitte et décharge de la peine de mort que tu as encourue pour crime de désertion, et permet que tu reprennes l’habit et les insignes de ton grade. Ainsi soit fait selon sa volonté ! Toute la troupe répéta ce cri en mettant les chapeaux au bout des fusils, et la foule battit des mains avec des transports de joie. Il ne tenait qu’à Belle-Rose de se croire un personnage d’importance, tant l’allégresse publique se manifestait bruyamment. La jeunesse, la bonne mine, le courage du condamné, l’avaient pour une heure transformé en héros. Mort, on l’aurait oublié le lendemain ; vivant, la foule trépignait d’enthousiasme. Mais Belle-Rose ne pensait à rien. Ce qu’il venait d’entendre lui paraissait un rêve. de Nancrais ne songeait pas cette fois à dissimuler son contentement. A la face de toute la garnison il embrassa le sergent, que ce témoignage d’affection toucha plus que tout le tumulte dont il était l’objet. En ce moment, le cavalier qui avait apporté la bienheureuse nouvelle s’approcha de Belle-Rose, et, le tirant par la manche de sa veste, lui dit doucement : Belle-Rose, en se retournant, se trouva dans les bras de Cornélius Hoghart. Une demi-heure après la scène que nous venons de raconter, Belle-Rose, qui avait eu beaucoup de peine à se soustraire aux transports du peuple qui le voulait porter en triomphe, Cornélius Hoghart et M. de Nancrais étaient réunis au logis du capitaine. Vous avez sans doute à causer, dit M. de Nancrais aux deux amis ; Belle-Rose a bien gagné pour aujourd’hui une permission de dix heures, restez ensemble et dînez tout à votre aise, ici ou ailleurs, comme vous l’entendrez. Des papiers viennent de m’arriver de Paris, je vais les examiner. La mort, qu’il avait vue de si près, rendait la vie plus douce à Belle-Rose. Si les mêmes causes de douleur subsistaient, le don volontaire qu’il avait fait de sa jeune existence lui semblait un sacrifice suffisant, après quoi le désespoir n’avait plus le droit de lui rien demander. Le sacrifice avait été offert, la fortune l’avait refusé, Belle-Rose et le sort étaient quittes. Il se passe souvent au fond des âmes, même les plus sincères, de ces sortes de compromis qui expliquent les choses en apparence les plus inexplicables. Le sergent, miraculeusement sauvé, ne se rendit pas compte du mouvement mystérieux qui s’opérait en lui ; mais à la vue de Cornélius, qui lui tendait la main par-dessus la table, il prit un verre de vin d’Espagne, l’avala d’un trait, et, le cœur bondissant, il comprit qu’il y avait encore dans l’avenir place pour la jeunesse, l’espérance et l’amour. Je vous dois donc la vie ! s’écria Belle-Rose en pressant la main du gentilhomme irlandais. Un jour mon honneur, le lendemain ma tête ; si vous continuez de ce train-là, comment voulez-vous que je m’acquitte jamais ? Il vous sera plus aisé de le faire que vous ne pensez, répondit Cornélius. Tout à l’heure il en sera temps. Si vous consentiez tout de suite, je serais trop tôt votre débiteur. Et d’ailleurs, de cette dette dont vous parliez à l’instant, vous ne me devez guère que la moitié. Ce parchemin qui vous a sauvé des balles, je l’ai apporté, mais je ne l’ai pas obtenu. quelqu’un qui a l’air de vous aimer furieusement. Si vous cherchez, c’est que vous avez trouvé... Sans elle, vous seriez mort déjà ! Quelle reconnaissance ne lui devez-vous pas ! Que n’a-t-elle pas fait pour vous sauver ! Le nom de Mme de Châteaufort venait de rendre aux pensées de Belle-Rose toute leur agitation. Il inclina la tête et garda le silence. C’est une curieuse histoire, continua Cornélius. Où les hommes ne peuvent rien, les femmes peuvent tout !... Je ne sais pas de meilleur passe-partout qu’une main blanche ; cela ouvre tout à la fois les consciences et les serrures. Quand votre lettre arriva à Paris, où je demeurais sans trop savoir pourquoi, continua l’Irlandais en rougissant un peu, elle me plongea dans un grand embarras. Je commençai par courir à la campagne, chez votre sœur, Mlle Claudine... fit Belle-Rose, qui ne put s’empêcher de remarquer l’émotion du gentilhomme à ce nom. Oui ; c’est une jeune personne qui a plus de sens que n’en promettent ses yeux gais et son sourire espiègle. J’attendais d’elle un bon conseil et la trouvai dans les larmes ; elle avait, comme moi, reçu un billet où vous lui marquiez votre intention de vous présenter devant le conseil de guerre de Cambrai. Elle se serait bien adressé à Mme d’Albergotti ; malheureusement le mari de cette dame était à Compiègne, et vous auriez eu dix fois le temps d’être fusillé avant que son intervention vous pût être de quelque secours. Ne sachant trop à quel parti m’arrêter, je pris au hasard, et vraiment sans savoir où j’allais, le chemin de l’hôtel de M. Je passe sous la porte cochère, je monte un escalier, et j’entre dans une salle où plusieurs personnes étaient réunies. Une porte était en face de moi, je m’avance, lorsqu’un huissier se lève. - A ces mots, une résolution désespérée s’impose à mon esprit. - Ne pourrais-je pas parler à Son Excellence monseigneur le ministre ? - Monseigneur est en affaires ; mais vous entrerez à votre tour ; quel nom dois-je annoncer à Son Excellence ? - Elle ne me connaît pas. - Vous avez bien alors une lettre d’introduction, un ordre d’audience ? - Il m’est, dans ce cas, tout à fait impossible de vous introduire auprès de monseigneur le ministre. - N’insistez pas, ma consigne me le défend. - Sur ces entrefaites, la porte s’ouvre, un gentilhomme se retire, un autre se présente, l’huissier me quitte et je reste livré à mes réflexions. Toutes les personnes qui attendaient entraient les unes après les autres, l’heure s’écoulait, le désespoir s’emparait de moi. J’allais, dans ma détresse, me décider à partir pour Saint-Germain, et me jeter aux pieds du roi, lorsque tout à coup une dame passe la porte en se dirigeant vers le cabinet du ministre. L’huissier se lève et s’incline avec respect. - Dites-lui mon nom, j’ai à lui parler à l’instant. Il y a des accidents de mince apparence qui sont une révélation. L’accent et le mouvement de la dame me font comprendre sa toute-puissance. m’écriai-je en allant à elle, daignez m’accorder une grâce. - Je demeurai une minute ébloui. Le regard de cette dame était impérieux, sa lèvre hautaine, sa joue pâle ; mais elle était belle comme une reine des contes de fées. - Madame, repris-je, il s’agit d’un pauvre sergent qui a déserté. - Alors elle s’approche et me regarde. - Il a un vieux père, une jeune sœur, il a vingt ans... - La dame pousse un cri et chancelle. Je m’élance pour la soutenir, mais elle, déjà remise de son trouble, me tend la main. - Et vous veniez pour le sauver ?... - Le regard ardent de cette femme s’était mouillé, il me semblait qu’une larme tremblait au fond de sa paupière. - Mais c’est tout naturel, lui dis-je, je l’aime et j’aime sa sœur. Cornélius rougit et s’arrêta brusquement comme un cheval qui vient de mettre le pied sur la pente d’un précipice. Un doux sourire éclairait son visage depuis une heure assombri. Le voilà donc, ce grand secret ? soit ; je le confirmerai tout à l’heure ; en attendant, laissez-moi continuer mon histoire ; ce sera tout à l’heure le tour de la mienne. Je crois bien que la dame ne m’entendit pas, car elle reprit : - Mais quel risque court-il ? - Le risque d’être fusillé, voilà tout. Si je lui faisais délivrer son congé, ou bien si on obtenait qu’il ne fût pas mis en jugement ? - Avant que cet ordre n’arrive, il sera condamné. mais j’étais venue pour lui, moi ! - Eh bien, madame, ce qu’il nous faut, c’est sa grâce. - Moi ; si je ne suis pas tué en route, j’arriverai à temps pour le sauver. - Celle qui parlait disparut soudain par la porte que l’huissier venait d’entr’ouvrir. Je restai seul quelques minutes qui me parurent un siècle. Mille réflexions accablantes désolaient mon esprit. Cette inconnue avait-elle bien la puissance que je lui supposais ? l’intérêt qu’elle semblait vous témoigner était-il bien réel ? Cependant la porte se rouvrit et la dame revint. Je ne vis rien cette fois que le parchemin qu’elle tenait du bout de ses doigts de neige. - Tenez, me dit-elle, le sceau royal est là, c’est sa vie que vous tenez. Je m’inclinai sur sa main que je baisai. - Votre nom, madame, afin que son père et sa sœur et lui-même vous bénissent ? je suis la duchesse de Châteaufort, mais ne le lui dites pas. Ainsi, elle voulait me taire son bienfait, dit Belle-Rose. Trois fois elle m’a recommandé le plus absolu silence, mais cette promesse je ne l’ai pas tenue... Il n’y a pas de haine ou de faute qu’un pareil service n’efface. Je descendis avec Mme de Châteaufort, son carrosse l’attendait devant l’hôtel. - Faites diligence, me dit-elle, et me serrant la main, elle partit. - Une demi-heure après, je galopais à franc étrier sur la route de Cambrai. Et vous êtes arrivé à propos ! Je ne sais quelle crainte fouettait mon âme, tandis que j’éperonnais mon cheval, mais à chaque relais je précipitais ma course. Une voix me criait que votre vie était suspendue à mon élan, et je passais comme une balle sur la route... Et c’est à Mme de Châteaufort que je dois cette existence déjà si souvent et de tant de manières tourmentée ! C’est à elle, et à elle seule ! Mais dites-moi, vous la connaissiez donc, madame la duchesse de Châteaufort ? Belle-Rose releva son front chargé de tristesse ; toute son âme passa dans ses regards, qu’il attacha sur ceux de Cornélius ; puis, prenant les deux mains de son ami, il lui dit avec un accent tout plein d’une indicible émotion : Mon frère, mon ami, si je puis compter sur votre attachement, comme vous pouvez compter sur le mien, que jamais le nom de Mme de Châteaufort ne soit prononcé entre nous, et ne me demandez jamais si je l’ai connue. de Nancrais entra dans la salle. Lieutenant, dit-il, il ne s’agit plus de causer. s’écrièrent à la fois Belle-Rose et Cornélius ; à qui parlez-vous, capitaine ? Mais à vous, Belle-Rose, lisez vous-même. de Nancrais tendit au jeune homme un papier revêtu des armes du roi. J’ai trouvé ce brevet parmi les papiers qui m’ont été envoyés de Paris. Il est en règle et vous n’avez qu’à obéir. Le ministre fait bien les choses, quand il les fait, reprit M. de Nancrais ; la grâce, une promotion et cent louis encore pour votre équipage. En voici l’ordonnance : c’est une somme que le trésorier du régiment vous comptera demain. de Nancrais jouissait de la surprise et de l’émotion de Belle-Rose, dont les regards allaient de Cornélius au capitaine, et du capitaine au brevet. Vous aurez la survivance de M. de Villebrais, que le corps des officiers chasse du bataillon en attendant qu’il rende à Dieu compte de ses infamies. Fasse le ciel qu’il passe sur mon chemin ! C’est une querelle dont je prendrais la moitié, dit le capitaine, s’il était digne de notre haine. Mais laissons au temps à faire son œuvre. La journée qui commençait mal finit bien, Belle-Rose, et les bonnes nouvelles arrivent coup sur coup. Demain nous partons pour la frontière du Nord. C’est la guerre, et notre bataillon est attaché au corps d’armée que commande M. C’est un vaillant homme de guerre, et sous ses ordres tu trouveras promptement l’occasion d’étrenner ton épée. Tiens-toi prêt ; les trompettes sonneront demain au point du jour. de Nancrais se fut retiré pour veiller aux derniers préparatifs du départ, la fortune vous traite en coquette qu’elle est. Après vous avoir boudé une heure, elle vous accable de faveurs. Je n’ai rien fait encore pour les gagner, mais j’espère que les Espagnols m’aideront à les mériter. Maintenant que vos affaires sont en bon chemin, votre lieutenance me permettra-t-elle de lui rappeler les miennes ? mais je les connais aussi bien que vous. Vous aimez une petite fille qui est ma sœur, et à la manière dont vous me regardez, j’ai tout lieu de croire que cette sœur vous rend cet amour de toute son âme. C’est fort bien, et je l’approuve d’avoir placé ses affections en si bon lieu. Mais comme elle est une honnête fille, ainsi que vous êtes un honnête homme, je vois d’insurmontables difficultés au dénoûment de cette tendresse mutuelle. D’abord ma sœur est fort roturière, étant la fille d’un simple fauconnier. Ceci est une affaire à laquelle ma famille aurait seule le droit de s’opposer, et comme je suis à moi tout seul toute ma famille, vous trouverez bon, j’espère, que ma noblesse s’accommode de votre roture. D’ailleurs, si vous y tenez, n’oubliez pas que vous êtes officier maintenant : l’épée anoblit. Ce presque rien est si voisin de mon peu de chose, que sans se compromettre beaucoup, ma fortune peut s’allier à sa pauvreté. Vous avez une logique qui ne me permet guère de continuer. C’est sur quoi je comptais ; ainsi, vous consentez ? Il le faut bien, et pour elle, et pour vous, et pour moi ! Mais mon consentement ne suffit pas. Il y a de par le monde, près de Saint-Omer, un certain honnête vieillard, qui a nom Guillaume Grinedal, lequel a bien, j’imagine, quelques droits sur Mlle Claudine. Et la poste du roi en sera pour trois ou quatre chevaux fourbus. Est-ce le nôtre de faire de beaux projets qu’un boulet de canon peut arrêter net ? la moitié de la vie se passe à bâtir des plans ; c’est autant de gagné sur l’autre. Vous irez en Flandre et moi dans l’Artois. Et de là bientôt à Paris ? Un Irlandais est la moitié d’un Français. Nous nous battrons d’abord, je me marierai après. La guerre de 1667 fut le prélude de cette grande guerre de 1672, qui s’annonça comme un coup de foudre dans un ciel serein, pour nous servir de l’expression du chevalier Temple à propos de l’invasion de la Hollande. Cent mille hommes s’ébranlant à la fois, traversèrent la Meuse et la Sambre et conquirent la Flandre avec la rapidité de l’éclair. La France présentait alors un magnifique spectacle. Un roi jeune, élégant, amoureux de toutes les choses grandes et glorieuses, attirait à sa cour l’élite des intelligences éparses dans le royaume. Molière et Racine faisaient de la scène française la première scène du monde ; Louvois et Colbert administraient les affaires publiques ; Condé et Turenne étaient à la tête des armées ; les poètes les plus fameux, les écrivains les plus illustres, les femmes les plus célèbres, les plus éminents prélats, une foule d’hommes distingués par leur science, leur esprit, leurs vertus, remplissaient Paris d’un renom qui s’étendait jusqu’aux extrémités de l’Europe. C’était une imposante réunion de généraux, d’orateurs, de savants, de lettrés, de ministres, de grandes dames comme il s’en rencontre rarement dans l’histoire des empires. La France était tout à la fois éclairée, puissante, elle avait la double autorité des armes et des lettres, et sa suprématie s’étendait à toutes choses, à celles de l’esprit comme à celles de la politique : elle commandait par l’épée et gouvernait par la plume. Durant les courts loisirs de la paix, les nations qu’elle avait vaincues pendant la guerre venaient s’instruire à ce foyer de lumières qui rayonne au milieu de l’Europe, dans ce Paris merveilleux qui enfante des philosophes ou des soldats, des livres ou des révolutions pour mener le monde ! Louis XIV, conseillé par le cardinal Mazarin, avait signé, le 7 novembre 1659, le traité des Pyrénées, la perte de la bataille des Dunes, la prise de Dunkerque, de Gravelines, d’Oudenarde et d’autres places importantes, ayant décidé l’Espagne à proposer une paix qui fut acceptée. A la paix signée dans l’île des Faisans, Louis XIV gagna la confirmation de l’Artois, le Roussillon, Perpignan, Mariembourg, Landrecies, Thionville, Philippeville, Gravelines, Montmédy et la main de Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, infante d’Espagne. Louis XIV, maître chez lui, pensa dès lors à devenir maître dehors. Durant huit années, il s’appliqua à cimenter des alliances, à neutraliser les efforts des puissances dont il pouvait redouter la rivalité, à faire éclater partout la suprématie de la France. L’Espagne a reconnu la préséance de la France à la suite d’une querelle survenue à Londres entre les ambassadeurs des deux pays ; le pape Alexandre V est contraint de désavouer, par une éclatante et publique réparation, l’outrage fait à l’ambassadeur de France par sa garde corse ; Dunkerque et Mardick sont rachetées aux Anglais pour cinq millions de francs ; l’alliance avec les Suisses est renouvelée, Marsal en Lorraine est prise, les pirates d’Alger sont punis, les Portugais soutenus contre les Espagnols, et l’empereur Léopold reçoit un secours de six mille volontaires qui l’aident contre les Turcs et prennent une part glorieuse à la bataille de Saint-Gothard. Cependant le roi de France attendait son heure ; les plus habiles généraux commandaient son armée, instruite et aguerrie ; la marine était augmentée ; il laissait son alliée, la Hollande, s’épuiser dans une guerre stérile et ruineuse contre l’Angleterre, et se tenait prêt à agir, lorsqu’enfin la mort de Philippe IV lui permit d’essayer ses forces. Du chef de sa famille, et en vertu du droit de dévolution, Louis XIV revendiqua les Pays-Bas espagnols. Mais tandis que des préparatifs formidables semblaient menacer l’Europe tout entière, les fêtes remplissaient d’éclat les résidences royales de Versailles et de Saint-Germain, le théâtre conviait les plus illustres étrangers et les hommes les plus considérables du pays aux chefs-d’œuvre de la poésie, partout s’élevaient de splendides monuments, et la plus polie comme la plus brillante cour du monde voyait fuir les jours au milieu des pompes de la royauté triomphante et des merveilles de l’intelligence honorée. Tout à coup, au milieu de cette paix féconde qu’embellissaient les mille créations des arts, la guerre éclate, et sur toutes les frontières du Nord s’allume l’incendie. Le roi lui-même franchit la Sambre, et à sa suite les meilleurs capitaines du temps, Condé, Turenne, Luxembourg, Créqui, Grammont, Vauban, marchent, et lui répondent de la victoire. Dans cet ébranlement général, les secousses étaient si brusques et si profondes, que les petits, poussés par les hasards de la fortune, pouvaient, eux aussi, gravir aux premières places. Lorsque les grandes guerres ou les tourmentes sociales agitent les nations, l’audace, l’intelligence, le savoir, sont des marchepieds ; les niveaux s’abaissent, et ceux qui sont en bas ont l’espérance de monter. C’est alors à ceux qui ont de l’énergie à se frayer un chemin. Le mouvement apaisé, les rangs du peuple s’assoient et l’immobilité s’étend sur le pays. Toutes ces pensées luirent comme un éclair dans l’esprit de Belle-Rose : il entrevit les clartés de l’horizon et appela de tous ses vœux l’heure du combat. Le lendemain, au point du jour, M. de Nancrais le fit venir pour lui confier l’organisation et le commandement d’un corps de recrues qui venait d’être conduit à Cambrai. Je vous devancerai à la tête de mes vieux soldats, lui dit le capitaine ; vous me rejoindrez à Charleroi, et le plus tôt sera le mieux. Belle-Rose aurait mieux aimé partir sur-le-champ, mais il fallait obéir ; la mission dont il était chargé était d’ailleurs une preuve de confiance ; il se résigna et vit s’éloigner à la même heure Cornélius et M. de Nancrais, celui-là pour Saint-Omer et celui-ci pour Charleroi. On devinera sans doute que le caporal la Déroute n’avait pas été le dernier à venir complimenter Belle-Rose sur son nouveau grade. Je ne pense guère à l’épaulette, avait dit le pauvre caporal ; la seule chose que j’ambitionne à présent, c’est d’être sous vos ordres. Si vous me permettiez de ne plus vous quitter, je serais le plus heureux des hommes. C’est à quoi nous aviserons quand nous serons à l’armée. de Nancrais m’accordera, j’en suis certain, cette autorisation, qui ne me fera pas moins plaisir qu’à toi. Après cette assurance, la Déroute, plein de joie, prit le chemin des remparts, où se rangeait la compagnie. Comme il allait se mettre à son rang, M. J’ai perdu un peu de temps, mais je vous payerai ça à coups de pique dans le ventre des Espagnols. Il s’agit bien de pique et d’Espagnols ! Parbleu, je m’exprime en français, j’imagine ! On ne t’a donc pas dit que tu étais sergent, ou bien l’as-tu oublié ? Voilà trois heures que tu es nommé. Il n’y en a qu’une seulement que j’ai quitté la salle de police. Et tu t’y feras remettre si tu ne prends pas bien vite les insignes de ton grade. La Déroute, tout étourdi, salua le capitaine et partit. Mais durant les étapes, l’esprit du nouveau sergent, qui ne l’avait pas très vif, fut perpétuellement occupé à chercher les motifs de son avancement. S’il avait mérité d’être puni, pourquoi lui donnait-on la hallebarde avant même l’expiation de sa peine ? mais si sa conduite, au contraire, voulait une récompense, pourquoi avait-on commencé par le mettre en prison ? En outre encore, le capitaine était-il content ou mécontent ? Cette double question troublait l’entendement du pauvre la Déroute : c’était une charade dont le mot lui échappait. Comme on le pense bien, jamais il n’osa s’en expliquer franchement avec M. de Nancrais ; il est donc à croire qu’il est mort dans cette fâcheuse perplexité. Tandis que sa compagnie marchait vers la frontière du Nord, Belle-Rose pressait le plus qu’il pouvait l’organisation de ses recrues. Il y mit une telle activité, que peu de jours après son escouade fut en état de partir, si bien qu’il arriva au quartier général de l’armée avant l’ouverture de la campagne. L’armée de Flandre était commandée par M. le prince de Condé, qui avait sous ses ordres M. le duc d’Aumont et d’autres généraux. Le bataillon d’artillerie dont faisait partie la compagnie de M. de Nancrais appartenait au corps de M. de Luxembourg, réuni un des premiers sur les bords de la Sambre, à Charleroi. Lorsque Belle-Rose arriva au camp, la nuit tombait. Il se fit reconnaître des sentinelles placées devant le quartier d’artillerie, distribua ses hommes, et, sur l’avis que M. de Nancrais était absent pour affaire de service, il entra sous la tente qui lui avait été préparée. Belle-Rose venait de déboucher son ceinturon et de jeter son habit, lorsque, soulevant les plis de la toile, la Déroute parut à ses yeux. Le sergent avait le visage abattu et le regard morne, mais dans le clair obscur de la tente, son lieutenant ne s’en aperçut pas d’abord. c’est toi, mon pauvre la Déroute ? Tu es la première figure amie que je rencontre ici, sois le bienvenu. Il serait même à souhaiter que tout le monde se portât comme moi. Ma foi, mon ami, tout le monde ne serait pas fort aise d’avoir la mine que tu possèdes ce soir. Si tu vas bien, tu n’en as pas l’air. La santé est bonne, mais c’est qu’on n’a pas toujours lieu d’être satisfait des choses qu’on voit. Cette philosophie est sage, sans doute, mais ne te va guère, à toi, dont j’ai appris la nouvelle dignité. Tu m’as succédé, et certes tu ne t’y attendais pas. Non, vraiment, et cette nomination a même été le sujet d’une foule de réflexions qui me préoccupent encore, lorsque je n’ai rien à faire. La hallebarde de sergent, c’est mon bâton de maréchal à moi. Vous savez mon opinion là-dessus, mon lieutenant. Mais quoique ce soit bien peu de chose, je donnerais volontiers ma peau pour qu’un autre que moi fût dans cet habit-là. De quel air dis-tu cela, mon pauvre sergent ! je n’ai pas de ces bonnes fortunes ! Ca tombe sur d’honnêtes gens qu’elles me préfèrent. Belle-Rose s’approcha de la Déroute et le regarda. Alors seulement il fut frappé de l’accablement de son visage, que la maigre clarté d’une méchante chandelle ne lui avait pas permis de distinguer d’abord. je ne sais pas comment vous l’apprendre... Mais je viens du quartier, et l’on m’a dit qu’il était absent pour affaire de service. C’est qu’apparemment on ne savait rien encore. Il a manqué aux ordres du général. Une infraction à la discipline, lui, notre capitaine ! Je vous dis que je l’ai vu. Mais comment cela s’est-il donc fait ? Depuis la mort de son frère, M. Lui, autrefois si calme, est à présent comme un enragé. L’odeur de la poudre le rend fou ; il n’a pas plus de patience devant l’ennemi qu’une mèche de canon devant le feu ! Il faut d’abord que vous sachiez que M. le duc de Luxembourg a, par un ordre du jour, défendu aux soldats de se hasarder hors d’un certain rayon autour du camp ; il leur a surtout prescrit, sous peine de mort, d’éviter toute espèce d’engagement avec l’ennemi. La proclamation a été affichée partout, et lue dans les chambrées. On dit tout bas que M. de Luxembourg veut, avant d’agir, attendre l’arrivée du roi, lequel, comme vous le savez, doit, de sa personne, prendre part aux opérations. Laisse le roi, et arrive à M. de Nancrais passait à cheval du côté de Gosselies. Il était en compagnie de quelques officiers des dragons de la reine et du régiment de Nivernais. Un parti d’éclaireurs espagnols avait passé la Piélou et pillait un hameau. Quelques-uns des nôtres s’échauffèrent à cette vue. - N’était l’ordre du jour, dit l’un, je chargerais volontiers cette canaille ! dit un autre, mieux vaut que je m’en aille, ma main a trop envie de caresser la garde de mon épée. - Ma foi, je pars, ajoute un troisième. - Et voilà quatre ou cinq officiers qui tournent bride pour ne pas mettre la main aux pistolets. de Nancrais ne disait rien, mais il tortillait ses moustaches l’œil fixé sur les Espagnols, qui s’amusaient à mettre le feu au clocher. Tout à coup un cornette de dragons, venu tout droit de la cour au camp, tire son épée. s’écrie-t-il ; il ne sera pas dit qu’un officier du roi aura vu brûler le drapeau du roi sans mettre l’épée au vent. - Il pique des deux et part. - Le laisserons-nous sans défense, messieurs ? de Nancrais, qui poussait son cheval vers le hameau. - On le suit tout doucement. La discipline voulait qu’on reculât, la colère et l’ardeur conduisaient la troupe sur les pas de l’officier. on le tue, reprend le capitaine, en avant et vive le roi ! - Il enfonce les éperons dans le ventre de son cheval et s’élance au galop. Le pauvre cornette était à moitié mort ; sept ou huit cavaliers l’entouraient, et comme on se précipitait à son secours, il tomba sous les pieds des chevaux, la tête fendue d’un coup de sabre. Les officiers, furieux, chargent les Espagnols, en tuent une douzaine et dispersent le reste. de Nancrais et ses camarades se jettent à leur poursuite, l’épée dans les reins, frappant et blessant à tort et à travers tous ces fuyards qui les prennent pour des diables. Une compagnie du régiment de Nivernais, qui revenait de la manœuvre, reconnaît l’uniforme du corps, et comprenant à quel péril ses officiers seront exposés de l’autre côté de la Piélou, la passe avec eux, et, tambour battant, on arrive à Gosselies, d’où les maraudeurs étaient sortis. C’est une bonne position militaire ; l’ennemi y avait mis du canon et cinq ou six cents hommes, mais rien ne nous résiste. Ma foi, étant par là, j’avais tout vu, et je suis allé où allait mon capitaine. Sans chapeau, l’habit déchiré en vingt endroits, poussant son cheval là où la mêlée était le plus épaisse, il avait brisé son épée dans le ventre d’un soldat, et, armé d’un sabre, il frappait toujours, criant : Vive le roi ! Chaque fois que le sabre s’abaissait on voyait disparaître un homme. Epouvantés, les Espagnols rompirent leurs rangs. Les canons étaient à nous, et quand il ne resta plus que leurs morts dans la place, on arbora le drapeau blanc tout au haut de la redoute. Tout compte fait, nous avions perdu trente hommes, sans compter les blessés ; mais nous avions le village et la redoute. C’est très beau, sans doute, mais c’était très embarrassant aussi, comme vous l’allez voir. Nous avions oublié la discipline, il a bien fallu se la rappeler après. Quand nous fûmes maîtres de l’endroit, encore tout animés par l’ardeur du combat, M. de Nancrais fit ranger les officiers autour de lui. - Messieurs, leur dit-il, nous avons commis une faute ; elle est grave. C’est à moi qu’il appartient, comme au plus coupable... - Alors, comme au plus ancien d’entre vous, reprit le capitaine, il m’appartient de rendre compte à M. le duc de Luxembourg de ce qui vient de se passer. - On voulu répliquer, mais il imposa silence du geste. - Le premier coupable est mort. C’est moi, messieurs, que vous avez suivi, dit-il. de Nancrais distribua les soldats du Nivernais dans les différents postes, jeta son sabre tout ébréché, et prit fort tranquillement le chemin du quartier général. Il y a une heure qu’il y est arrivé, et il n’est sorti de l’habitation du général que pour aller en prison. Je l’ai rencontré, et, m’ayant vu, il m’a fait signe d’approcher. Mon compte est clair, la Déroute, m’a-t-il dit. Si Belle-Rose arrive dans la nuit, dis-lui qu’il tâche de me voir. Une heure après le lever du soleil, il sera trop tard. Belle-Rose sauta sur son habit, agrafa son ceinturon et ramassa son chapeau. Il ne vous recevra pas ; il y a conseil cette nuit. j’y laisserai ma vie ou je sauverai la sienne. Belle-Rose, sans plus écouter la Déroute, passa la porte et se dirigea rapidement vers le quartier général. La Déroute le suivait de loin. Les premières sentinelles le laissèrent passer, ses épaulettes et le désordre de son costume le faisant prendre pour un aide de camp chargé d’un ordre du prince de Condé. Mais à l’entrée de la maison qu’habitait le général, un grenadier l’arrêta. On ne passe pas, lui dit-il. de Luxembourg m’attend, répondit Belle-Rose hardiment. Et Belle-Rose, renversant le grenadier avec une force irrésistible, se jeta dans le corridor d’un bond. Une lumière brillait au haut d’un escalier, il le franchit, repoussa deux plantons qui se tenaient sur le palier, ouvrit une porte qui était en face de lui et disparut avant même que la sentinelle eût le temps d’armer son mousquet. le duc de Luxembourg était assis dans un grand fauteuil ; il tenait à la main des dépêches, et sur une table à sa portée, on voyait dispersés des cartes et différents papiers. Au bruit que fit Belle-Rose en pénétrant dans la salle, le général sans tourner la tête s’écria : - Qu’est-ce encore et que me veut-on ? N’ai-je pas donné l’ordre de ne laisser entrer personne ? Monsieur le duc, j’ai forcé la consigne. A ces mots, au son de cette voix inconnue, le duc de Luxembourg se leva. C’est une audace qui vous coûtera cher, monsieur, reprit-il ; et sa main saisit une sonnette qu’il agita. Les soldats de planton et quelques officiers de service entrèrent. vous disposerez de ma vie après ! dit Belle-Rose, au moment où M. de Luxembourg allait sans doute donner l’ordre de l’arrêter. Un instant ses yeux enflammés par la colère se promenèrent sur Belle-Rose ; le désordre où paraissait être le jeune officier, la droiture et la franchise de sa physionomie, la résolution de son regard, l’anxiété qui se lisait sur tout son visage, touchèrent l’illustre capitaine. Il fit un signe de la main ; tout le monde sortit, et le duc de Luxembourg et Belle-Rose restèrent seuls en présence. Le général et le lieutenant se regardèrent une minute avant de parler. Si l’on avait pu lire dans le cœur de M. de Luxembourg, on y aurait peut-être vu passer les incertaines et fugitives lueurs d’un souvenir noyé dans les ombres d’une vie orageuse et mêlée. Quant à Belle-Rose, jamais, avant cette heure, il ne s’était trouvé, il le croyait du moins, en présence du fameux capitaine dont la renommée brillait d’un éclat radieux même entre les noms redoutables de Turenne et de Condé. Une crainte respectueuse saisit son âme, et son fier regard s’abaissa devant M. de Luxembourg, qu’il dominait cependant de toute la tête. Le vague souvenir du général s’effaça comme un éclair : il ne vit plus devant lui qu’un soldat téméraire qu’il fallait écouter d’abord et punir après. Je viens implorer la grâce d’un coupable. Le capitaine qui a battu aujourd’hui même les Espagnols et pris Gosselies ? Il n’y a pas de belle action contre la discipline ! On brûlait le drapeau français sur le territoire du roi ! Il y avait un ordre du jour, monsieur. Eût-on brûlé vingt drapeaux et saccagé cinquante villages, c’était le devoir du soldat de ne pas bouger ! C’est une faute qu’a rachetée la victoire. Il ne s’agit pas de vaincre, il s’agit d’obéir. Si la voix des généraux est méconnue, que devient la discipline ? et sans discipline, il n’y a pas d’armée ! C’est la première fois que M. de Nancrais a vaincu sans ordre. Dans un temps où de la cour nous viennent cent jeunes officiers qui n’ont pas l’habitude de la guerre, tolérer une si grande infraction aux lois militaires, ce serait en autoriser trente. De grâce, monsieur le duc, écoutez-moi ! monsieur, qui êtes-vous donc pour montrer tant de persistance ? Le nom ne fait rien à l’affaire. Sans doute, reprit le général, qui ne put s’empêcher de sourire ; mais encore êtes-vous son frère, son parent, son ami ? C’est une paire d’épaulettes à gagner ! fit Belle-Rose avec un accent de reproche. A la guerre, c’est la coutume : chacun pour soi et les boulets pour tous. j’ai bien voulu vous entendre, monsieur, et oublier, pour un instant, l’infraction sévère que vous avez commise en forçant la consigne qui défendait ma porte ; mais cette indulgence, dont vous ne me ferez pas repentir, je l’espère, n’est pas un motif pour pardonner la faute dont M. Je vous l’ai déjà dit : M. de Nancrais sera passé par les armes demain, au point du jour. Non, monseigneur, s’écria Belle-Rose hardiment, non, cela ne sera pas ! Et qui donc ici pourrait m’en empêcher ? je ne crains rien pour moi ! Le bon droit me défend comme votre justice défendrait M. On ne tue pas un brave officier parce qu’il a eu du sang dans les veines. monseigneur, si vous aviez été à sa place, peut-être en auriez-vous fait autant ! A cette brusque repartie, le duc de Luxembourg ne put s’empêcher de sourire. Soit, dit-il, mais s’il était à la mienne, il ferait comme moi ! Une bande de pillards insulte le drapeau français, un capitaine du roi est là, et il ne tirerait pas son épée pour châtier des insolents ! L’incendie dévore un village, l’odeur de la poudre monte à la tête, un cheval piaffe, un coup d’éperon est bien vite donné, et l’on part, non pas tant parce qu’on l’a voulu, mais parce qu’on est homme. L’ennemi tourne bride, on le poursuit le fer dans le dos, on tue à droite et à gauche, on tombe pêle-mêle sur une redoute qu’on enlève d’assaut, on plante le drapeau blanc sur le rempart, on crie : Vive le roi ! on s’embrasse, et au retour, au lieu d’une récompense, c’est une balle de mousquet qui vous attend ! Mais vous-même, monseigneur, qui condamnez si vite et si bien les gens, on connaît de vos prouesses ! Vous auriez passé vingt rivières, massacré dix mille Espagnols, pris trente redoutes ! Voilà ce que vous auriez fait, tout duc et pair de France que vous êtes, et ce que j’aurais fait, moi qui ne suis qu’un pauvre lieutenant ! Eh bien, on nous aurait fusillés tous deux, reprit le général. Dans son ardeur généreuse, il avait un instant oublié la qualité de l’homme auquel il parlait. A ces quelques mots, son juvénile emportement s’apaisa, comme s’apaise l’eau bouillante d’un vase où tombe une onde froide. Vous avez fort bien plaidé la cause de M. de Luxembourg avec dignité ; l’audace ne messied pas à la jeunesse, et celle que vous venez de montrer vous honore en même temps qu’elle me donne une haute opinion du caractère de M. On n’est point un homme ordinaire lorsqu’on sait inspirer de tels dévouements. Mais il faut avant toute chose que la discipline ait son cours. Malgré vos prières, j’ai donc le regret de vous répéter que le capitaine de Nancrais sera fusillé demain, au point du jour. de Luxembourg, d’un geste noble, salua Belle-Rose, mais le lieutenant ne bougea point. Je croyais m’être clairement expliqué, monsieur ? monsieur Belle-Rose, j’ai bien voulu ne pas m’offenser de votre audace ; mais une plus longue insistance m’obligerait à me rappeler qui vous êtes et qui je suis. Puissiez-vous donc le faire, si le souvenir de la distance qui est entre nous vous rappelle que vous pouvez accomplir une bonne action, et que moi je puis seulement vous en prier. de Luxembourg réprima un geste d’impatience : Puisque vous ne voulez pas me comprendre, permettez-moi, monsieur, d’appeler pour qu’on vous reconduise au quartier de l’artillerie. En achevant ces mots, le duc s’approcha de la table pour prendre la petite sonnette, mais Belle-Rose prévint son mouvement, et s’élançant vers la table, il saisit la main du général. Un éclair de colère passa dans les yeux de M. de Luxembourg ; il se dégagea vivement, et saisissant Belle-Rose d’une main par le revers de son habit, de l’autre il prit un pistolet qu’il appuya contre sa poitrine. Le chien s’abattit, mais l’amorce seule brûla, et le duc, furieux, jeta l’arme à ses pieds. Pas un muscle du visage de Belle-Rose ne frissonna. de Luxembourg s’était penché en avant. La violence de son mouvement avait entr’ouvert les vêtements de Belle-Rose, et sur la poitrine à demi nue du lieutenant brillait un médaillon d’or pendu à un cordonnet de soie. La main du général s’en empara. Mais que vous fait ce médaillon ? Vous l’avez trouvé à Saint-Omer, en 1658 ? Oui, moi, répondit Belle-Rose, qui ne comprenait rien à l’émotion de M. J’avais alors douze à treize ans. de Luxembourg s’écarta de quelques pas et se prit à considérer le jeune lieutenant. Un voile semblait s’effacer de son visage à mesure que l’examen avançait. s’écria-t-il enfin, la voilà retrouvée cette vague ressemblance qui m’avait frappée à ta vue. m’as-tu dit ; mais tu ne t’appelles pas Belle-Rose ! tu es le fils de Guillaume Grinedal ! N’ai-je pas vu la petite maison en dehors du faubourg ? s’écria Belle-Rose, qui, à son tour, se mit à étudier les traits du général avec une avide curiosité. Mais tu n’as donc pas gardé le moindre souvenir d’une journée dont pas une heure ne s’est effacée de ma mémoire ! tu n’as pas fait mentir ma prédiction : le brave enfant est devenu un brave officier ! le colporteur, devenu, par la grâce de Dieu, général au service du roi. Les temps ne sont plus les mêmes, le cœur seul n’est pas changé. Enfant, tu m’as rendu service ; homme, c’est à mon tour à te servir. Eh bien, monsieur le duc, s’il est vrai que vous vous souveniez de cette nuit passée sous le toit de Guillaume Grinedal, permettez-moi de ne pas vous demander d’autre preuve de votre bienveillance que la vie de M. Je ne veux rien et n’attends rien pour moi ; mais faites que cette rencontre inespérée sauve mon capitaine comme notre première rencontre vous a été de quelque secours. Entre tous les jours de ma vie ce seront deux jours bénis. de Luxembourg tournait et retournait le médaillon entre ses doigts, caressant du regard une image que le couvercle chassé venait de mettre à découvert. Tu n’as pas non plus changé, toi, mon ami Jacques, dit-il ; tu es toujours le même garçon fier et résolu. de Nancrais tout ce que les lois militaires me permettront. Belle-Rose comprit cette fois qu’il n’avait pas à rester davantage ; il s’inclina devant le général et sortit. Aussitôt qu’il reconnut son lieutenant dans la nuit, il courut vers lui. Voilà une heure que je craignais que vous n’eussiez été rejoindre M. de Nancrais pour ne plus le quitter. il s’en est fallu d’une étincelle que je ne partisse avant lui ! Oui, mais l’étincelle a fait long feu. Il n’est pas si mort que tu pensais. Je lui ai parlé : c’est un excellent militaire, prompt à la réplique, ferme, décidé, capable de tuer un homme comme un chasseur une alouette, mais au fond doux comme une demoiselle. C’est-à-dire qu’on est sûr de tout obtenir à la fin quand il ne vous fait pas sauter la tête au commencement. Justement ; tiens, prends ce louis et va boire à sa santé. Le lendemain, au point du jour, un officier de la maison du général vint prévenir Belle-Rose qu’il était attendu dans la grande chambre du conseil. Quand il entra dans la salle, le cœur battit à coups redoublés dans sa poitrine. le duc de Luxembourg, entouré d’un brillant état-major, était assis dans un grand fauteuil ; parmi les grands officiers de sa suite, plusieurs portaient par-dessus l’habit le cordon des ordres de Sa Majesté. de Luxembourg salua Belle-Rose de la main et lui indiqua une place située de manière à bien voir tout ce qui allait se passer. Sur un signe du général, tout le monde s’assit dans un profond silence, un officier sortit, et un instant après, les portes, ouvertes à deux battants, livrèrent passage à M. de Nancrais, qui entra suivi de deux grenadiers. de Nancrais aperçut Belle-Rose, tous deux échangèrent un sourire, l’un d’adieu, l’autre d’espérance ; puis le capitaine s’inclina devant le conseil et attendit. de Luxembourg ôta son chapeau à plumes blanches et se leva. Monsieur de Nancrais, dit-il, vous avez hier manqué gravement à la discipline ; vous qui deviez, comme officier, donner l’exemple de la soumission, vous avez désobéi aux ordres de vos supérieurs et mérité, par ce fait, un sévère châtiment : vous êtes déchu et cassé de votre grade. Hier, vous m’avez remis votre épée ; vous devez maintenant perdre vos épaulettes. A ces mots, deux officiers s’approchèrent de M. de Nancrais et lui enlevèrent les insignes de son commandement. Belle-Rose, glacé de terreur, n’osait pas faire un seul mouvement. Les lois militaires vous condamnent à mort, vous le savez, monsieur, continua le duc de Luxembourg ; n’avez-vous rien à dire pour votre défense ? Rien ; votre sentence est juste, et je l’ai méritée. Quand on viole les lois de la discipline ainsi que je l’ai fait, on n’ajoute pas à sa faute une maladresse, celle de rester vivant. A ces mots funèbres, Belle-Rose cacha sa tête entre ses mains, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. de Nancrais fit quelques pas vers la porte ; il allait en franchir le seuil, lorsque la voix du général l’arrêta. de Nancrais, surpris, revint prendre sa place au milieu de la salle. Au nom du roi, reprit M. de Luxembourg, et agissant en raison des pouvoirs qui m’ont été conférés, je vous fais remise de la peine de mort. s’écria le capitaine en faisant deux pas en avant. Mais que voulez-vous donc que je devienne ? Ecoutez-moi jusqu’au bout, monsieur, et si vous avez à faire quelques réclamations, vous les ferez après. de Nancrais croisa ses bras sur sa poitrine et se tut. Tout le corps de Belle-Rose était penché en avant pour mieux entendre ce qu’allait dire le duc. Vous avez été puni pour la faute, monsieur, et c’était justice ; il est équitable maintenant que vous soyez récompensé pour la victoire. de Nancrais tressaillit, et Belle-Rose respira comme un homme qui, après être resté quelque temps sous l’eau, revient à la lumière. Vous avez lavé votre faute dans le sang de l’ennemi, la trace en doit être effacée. Au nom du roi, je vous ai retiré l’épée de capitaine ; au nom du roi, je vous rends une épée de colonel. Prenez-la donc, monsieur, et si vous servez toujours dignement votre pays comme vous l’avez fait jusqu’à présent, de nouvelles récompenses ne tarderont pas à vous chercher. le duc de Luxembourg tendit la main à M. Cet homme fort que l’approche de la mort ne pouvait émouvoir, se troubla comme un enfant aux paroles du général ; il prit l’épée d’une main tremblante, et, sans voix pour le remercier d’une faveur si noblement accordée, il ne put exprimer que par son trouble et son émotion la grandeur de sa reconnaissance. de Luxembourg, s’esquivant, s’approcha de Belle-Rose. Tu en as appelé du général au colporteur, dit-il, le colporteur s’est souvenu. J’étais ton obligé, lui dit-il avec bonté, j’ai voulu prendre ma revanche : voilà tout ; maintenant, au lieu d’un protecteur, tu en as deux. Une minute après ce fut au tour de M. Je sais ce que je te dois, dit-il à Belle-Rose ; si tu as perdu un ami en M. d’Assonville, tu as gagné un frère en moi, souviens-t’en. Une vigoureuse poignée de main termina ce laconique discours, et le nouveau colonel courut se faire reconnaître par son régiment. Comme Belle-Rose rentrait au quartier de sa compagnie, une personne qui en sortait le heurta. s’écrièrent-ils en même temps, et les deux amis s’embrassèrent. C’est un jour heureux, reprit Belle-Rose. Il en est donc encore dans la vie ! répliqua Cornélius, dont le visage rayonnait de bonheur. J’ai vu votre père, le digne Guillaume Grinedal ; il m’appelle son fils ; j’ai vu Pierre, qui veut à toute force être soldat, afin de devenir capitaine ; j’ai là une lettre de Claudine qui me prouve que je suis aimé autant que j’aime, et vous demandez si, dans la vie, il y a des jours heureux ! continua le jeune enthousiaste, si je rencontre jamais une autre Claudine, je vous la donne, et vous serez de mon avis. Nous chercherons, mais en attendant que nous l’ayons trouvée, vous devenez mon frère d’armes. Oui, certes ; je suis volontaire, et je prétends bien prendre Bruxelles avec vous. Demain il arrive au camp, et le soir même il compte monter sa première garde. Tout en causant de leurs affaires et de leurs espérances, les deux jeunes gens étaient sortis des lignes. La journée était belle et tiède ; ils poussèrent dans la campagne. Comme ils entraient dans un chemin creux, un coup de fusil retentit à quelque distance, et la balle s’aplatit contre un caillou, à deux pas de Belle-Rose. Cornélius s’élança sur le revers du chemin. Un léger nuage de fumée flottait sur la lisière d’un champ de houblon. s’écria-t-il, ce sont des maraudeurs espagnols. Je ne vois plus le camp. Reculons alors, répondit Belle-Rose : des épées contre des mousquets, la partie n’est pas égale. Tous deux rétrogradèrent, observant, l’un à droite, l’autre à gauche, ce qui se passait dans les environs. Ils n’avaient pas fait cinq cents pas, qu’un second coup de feu partit d’un petit bois. La balle cette fois traversa le chapeau de Cornélius. Un pouce plus bas, dit Cornélius en saluant l’ennemi invisible, et j’étais mort. Un nouvel éclair suivit le second, et la balle coupa, sur la poitrine de Belle-Rose, le revers de son habit. dit-il, nous sommes bien sots de rester exposés comme des cibles à leurs coups ; gagnons les blés. Tous deux s’y jetèrent à l’instant et filèrent dans la direction du camp, dont les premières tentes se voyaient à un mille en avant. Quelques détonations éclatèrent de distance en distance, mais les balles, chassées au hasard, labouraient les épis sans atteindre les fugitifs. Ils nous croient donc bien riches ! Vous verrez que ces maraudeurs sont des marchands ruinés par la guerre. Profitant des haies, des taillis, des sentiers creux, Belle-Rose et Cornélius, le pied leste et l’œil au guet, gagnèrent les abords du camp sans coup férir. La première vedette n’était plus qu’à une centaine de pas, lorsque Belle-Rose, donnant du pied contre une souche, trébucha ; au même instant, deux balles, passant au-dessus de lui, s’enfoncèrent dans le tronc d’un chêne. dit Belle-Rose, je lui dois la vie. Quelques soldats accoururent au bruit de ce dernier coup, et Cornélius, mettant l’épée à la main, s’élança vers un champ voisin, d’où s’envolait un flocon de vapeur. Mais déjà les maraudeurs avaient disparu. dit-il en revenant auprès de Belle-Rose, voilà une guerre où il n’y aura pas grand honneur à vaincre. Ils traversaient le camp lorsque, au détour d’une rue, Cornélius poussa Belle-Rose du coude. Belle-Rose leva les yeux et vit M. de Villebrais qui passait à cheval. Voilà, j’imagine, le capitaine des maraudeurs, reprit Cornélius. JEU DE CARTES ET JEU DE DES M. de Villebrais venait à peine d’entrer au camp, que le bruit de son arrivée se répandit. Les états-majors des divers régiments qui composaient l’armée s’en émurent, et plusieurs officiers, qui avaient eu connaissance de sa conduite passée à l’égard de Belle-Rose et du meurtre de M. de Villebrais n’était pas homme à s’effrayer de ces rumeurs, et se sachant appuyé à la cour par un parent qui avait quelque crédit, il croyait pouvoir braver impunément l’opinion de ses pairs. C’était un de ces hommes, et le nombre en est plus considérable qu’on ne pense, qui ont le cœur lâche et l’esprit téméraire. Le soir donc de son arrivée, il se rendit en uniforme dans une auberge où les officiers qui n’étaient pas de service se réunissaient pour causer, boire et jouer. Il y avait, au moment où il entra, nombreuse compagnie. de Nancrais, qui s’était plu à le présenter lui-même aux officiers de sa connaissance, recevait partout un accueil qui prouvait tout à la fois l’estime qu’on avait pour sa personne et pour celle du colonel. C’était, parmi ces braves et loyaux jeunes gens, à qui le complimenterait et presserait sa main. de Villebrais passa entre les groupes sans paraître voir son rival, et s’avançant vers une table où sept ou huit officiers jouaient au lansquenet, il jeta quelques pièces d’or sur le tapis. Celui qui tenait les cartes leva les yeux et reconnut M. C’était un vieux capitaine d’artillerie réputé dans tout le régiment pour sa bravoure. Je fais dix louis, dit M. Messieurs, je ne fais rien, reprit le capitaine, et lançant le jeu de cartes sur la table, il se retira. s’écria le lieutenant ivre de colère et la main sur la garde de son épée. Le vieux capitaine s’arrêta une minute, toisa M. de Villebrais des pieds à la tête avec un sourire de mépris, et passa sans répondre. Un jeune mousquetaire noir ramassa les cartes et les battit. Mais, avant de tirer une carte, il repoussa les pièces d’or de M. de Villebrais, et ôtant avec affectation le gant qui les avait touchées, il le jeta dans un coin. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu’au sang. C’est un outrage dont vous me rendrez raison, dit-il d’une voix sourde. Le mousquetaire se leva et regarda M. de Villebrais comme l’avait fait le vieux capitaine. Décidément, dit-il en se retournant vers ses camarades, cette table est placée dans un lieu malpropre : on s’y frotte à de vilaines choses. Un nuage rouge passa devant les yeux de M. Dans sa fureur aveugle, il voulut saisir un des officiers par le bras. Celui-ci, qui était un cornette de chevau-légers, le repoussa et se mit très gravement à épousseter la manche de son habit. Personne ne croyait de sa dignité de faire autrement que le capitaine d’artillerie, qu’on citait dans l’armée pour sa droiture et sa loyauté. Mais qui donc veut se battre de vous tous, lâches ! Un frisson parcourut le cercle des officiers, qui s’agita ; mais un capitaine de grenadiers intervint. Je crois qu’il serait à propos de faire bâtonner monsieur, dit-il en désignant du geste la pâle victime ; les valets de l’auberge pourraient nous servir à cet usage ; qu’en pensez-vous ? répondirent quelques voix ; appelons les valets ! reprit un lieutenant de canonniers ; ce sont d’honnêtes garçons que ça pourrait compromettre. Des laquais contre un bandit, la partie n’est pas franche. Le cercle des officiers se rompit et chacun se dirigea vers la porte. Belle-Rose avait été le témoin muet de cette horrible scène, il en avait froid au cœur. Au moment où il passait devant son ancien lieutenant, M. s’écria-t-il avec un transport de rage, vous, au moins, tuez-moi ! - Et il tira son épée. Belle-Rose appuyait déjà la main sur la garde de la sienne, lorsque M. de Nancrais le saisit par le bras. Monsieur Grinedal, lui dit-il d’une voix brève, Sa Majesté ne vous a pas donné une épée d’officier pour la salir. L’épée de Belle-Rose, à demi tirée, rentra dans le fourreau, et tous les officiers sortirent lentement. de Villebrais, resté seul, chancela ; l’épée échappa à ses mains défaillantes, une sueur glacée mouilla ses tempes, et il tomba sur le carreau. Une heure après cette scène, le sergent la Déroute entrait dans l’auberge de l’air d’un homme qui a une mission délicate à remplir. Du premier regard il aperçut M. de Villebrais assis sur une chaise, les coudes appuyés contre une table et la tête entre les mains, pâle, morne, défait. L’épée était encore sur le sol. Les chandelles avaient été enlevées ; une seule lampe de fer pendue au plafond éclairait la vaste salle dont les angles reculés se noyaient dans l’obscurité. La Déroute fit trois pas en avant, et, ôtant son chapeau, s’inclina légèrement. de Villebrais tressaillit comme un homme qu’on tire violemment d’un profond sommeil. Il releva sa tête bouleversée par la rage impuissante et l’humiliation, et regardant un instant la Déroute aux clartés rougeâtres de la lampe, il le reconnut. fit-il, c’est un cartel que tu m’apportes ? Et c’est moi que messieurs les officiers du régiment ont choisi pour vous le signifier. de Villebrais, dans un accès de colère folle, sauta sur son épée, et la saisissant par le fer, en leva la lourde garde sur la tête de la Déroute ; mais la Déroute, se jetant en arrière, prit à sa ceinture un pistolet dont il tourna le canon vers M. Jouons franc jeu, monsieur, lui dit-il de cet air bonhomme qu’il avait toujours ; vous n’êtes plus mon officier : je vous jure donc que si vous faites un pas, si vous me touchez, je vous casse la tête. de Villebrais lança son épée contre le mur de la salle avec tant de violence, que la lame vola en éclats. Monsieur, reprit le sergent en repassant le pistolet à sa ceinture, vous êtes prévenu de la part de messieurs les officiers du régiment où vous avez servi en qualité de lieutenant, que si vous avez l’audace de vous présenter demain au quartier ou à la parade, ils seront contraints de vous châtier du plat de leur épée, à la face de l’armée. Tous m’ont requis pour vous signifier la même condamnation. En conséquence, vous êtes sommé de partir sur l’heure, à moins qu’il ne vous plaise de subir ce traitement, et d’être ensuite livré au prévôt, sous la prévention du crime d’assassinat. La Déroute remit son chapeau, qu’il assura d’un coup de poing, et sortit. Il était comme un homme frappé d’un coup de foudre. Ainsi le calice de l’humiliation et de la honte avait été vidé sur sa tête jusqu’à la dernière goutte. Il resta une heure silencieux et frissonnant de la tête aux pieds, puis il se leva plus pâle qu’un cadavre et le regard plein d’éclairs. Il arracha ses épaulettes et les jeta au loin, coupa avec un couteau les fleurs de lis d’or cousues à son habit, déchira la cocarde blanche attachée à son chapeau et la broya sous ses pieds, ramassa, au pied du mur où elle gisait, la garde de son épée brisée, en passa le tronçon dans le fourreau et s’éloigna. Une heure après, un homme à cheval sortait du camp. Lorsqu’il fut parvenu à quelque distance, il arrêta son cheval sur un monticule et se tourna du côté des lignes qu’il venait d’abandonner. Mille flammes rayonnaient dans l’espace, où retentissait incessamment le cri des sentinelles. de Villebrais, - car c’était lui, - écarta son manteau, et, debout sur ses étriers, contempla la ville de guerre où flottait le drapeau de la France. Son bras s’agita un instant dressé vers le ciel, dont il semblait appeler les terribles malédictions. Un dernier cri sortit de ses lèvres toutes frémissantes de haine. - Et poussant son cheval du côté des frontières de la Belgique, il disparut dans les ténèbres. A trois lieues en avant étincelaient les premiers feux des lignes ennemies. Arrêté par les sentinelles espagnoles, M. de Villebrais demanda à l’officier qui commandait le poste de le conduire auprès du général. de Villebrais, guidé par l’officier lui-même, arrivait à la tente du duc de Castel-Rodrigo, gouverneur de la Belgique pour le roi d’Espagne. Le duc de Castel-Rodrigo était assis devant une table chargée de cartes et de plans géographiques. Des aides de camp, bottés et éperonnés, dormaient dans les coins de la tente. s’écria le duc au bruit que firent les sentinelles en portant les armes. Je vous amène un étranger, un militaire, mon général, qui désire vous parler, répondit l’officier. Vous êtes Français, monsieur, lui dit-il. fit le lieutenant en tournant son pouce par-dessus son épaule du côté du camp français. Je viens vous offrir mon épée et mon bras. fit le duc avec un geste où il y avait autant de surprise que de mépris. C’est-à-dire, reprit-il après un court silence, que vous venez en déserteur ? Je viens en homme qui veut se venger. Ainsi, vous avez une insulte grave à punir ? de Villebrais en tirant le tronçon de son épée du fourreau ; j’ai brisé cette épée, mais je clouerai une autre lame à cette garde, et j’en frapperai ceux qui m’ont frappé. Ainsi l’on peut compter sur vous si l’on vous accueille ? On peut compter sur moi si l’on m’accorde ce que je demande. Quelques hommes déterminés et le droit de les mener partout où je voudrai, de jour et de nuit. Vous les aurez, et vous aurez le laissez-passer. Le duc de Castel-Rodrigo prit une plume sur la table, écrivit quelques mots et remit le papier au lieutenant. Voici l’ordre, monsieur ; maintenant répondez ; mais songez-y : aussi bien j’ai consenti à faire ce que vous m’avez demandé, aussi bien je vous ferais pendre si vous me trompiez. Alors je n’ai rien à craindre ; parlez. Le roi Louis XIV est-il arrivé à Charleroi ? A-t-il le projet de quitter les bords de la Sambre et de pousser en avant ? On croit que l’armée abandonnera son campement et envahira les pays espagnols, qu’elle a l’ordre de conquérir. Nous avons là les places de Douai, de Mons, de Tournai, de Maubeuge, du Quesnoy. Ces places tiendront trois jours et seront prises. Monsieur, fit le duc, oubliez-vous que vous parlez au gouverneur de la province ? Je n’oublie rien ; vous m’interrogez, je réponds. Si vous croyez si fort au succès des armes françaises, qu’êtes-vous donc venu chercher parmi nous ? Je vous l’ai dit : la vengeance. C’est bien, monsieur, retirez-vous ; quand j’aurai besoin de vos services, vous serez prévenu. de Villebrais se tourna vers l’officier qui l’accompagnait. Avez-vous, monsieur, lui dit-il, dans quelque régiment de l’armée, de ces hommes qui ne reculent devant aucune entreprise et savent tout risquer dans l’espoir d’un gain honnête ? Nous avons malheureusement trop de ces hommes-là. Vous cherchez des soldats, vous trouverez des bandits. Voudriez-vous, monsieur, me conduire au quartier de ces gens-là ? C’est ici, derrière ce bouquet de frênes. Ils servent dans le corps de M. Voilà, monsieur, dit-il en s’arrêtant derrière les frênes, et du doigt il lui montra une ligne de tentes où, malgré l’heure avancée de la nuit, retentissait un bruit confus de chants et de cris. Autour des tentes, éclairées par des chandelles fichées au bout des fusils, on voyait un grand nombre de soldats qui jouaient aux dés sur la peau des tambours ; d’autres dormaient ça et là, d’autres buvaient, d’autres encore se querellaient. Les bouteilles vides volaient en pièces, les joueurs juraient ; les plus irascibles soutenaient leur opinion le pistolet au poing ; les femmes allaient et venaient, s’arrêtant aux endroits où l’argent sonnait ; il y avait dans un coin un soldat qui râlait, la gorge ouverte, et près de lui deux cuirassiers qui vidaient sa bourse. Il y a là des hommes de tous les pays, dit l’officier à M. de Villebrais ; le moindre d’entre eux a déserté cinq fois : j’imagine qu’ils s’entendront avec vous. de Villebrais jeta un regard froid sur l’Espagnol. C’est ce dont je vais m’assurer, dit-il, et il s’avança vers le premier groupe. Cinq ou six soldats accroupis par terre agitaient un vieux cornet noirci par l’usage : les dés sonnaient en roulant sur les tambours. L’un d’eux, qui avait perdu, chiffonnait sa moustache d’une main et fouillait de l’autre dans sa poche. dit celui qui avait gagné, qui les veut ? Voilà mon sabre pour cinq ducats, dit celui qui avait perdu, et, dégrafant le ceinturon, il le jeta sur le tambour. il en vaut deux à peine ; la lame est de fer et la poignée de cuivre. dit le soldat ; des pistolets qui ont tué dix catholiques et dix huguenots. de Villebrais se posa sur le bras du parieur. Je prends le sabre pour dix ducats, et j’en donne dix encore pour le bras qui le tient, dit-il. s’écria le soldat en voyant briller l’argent sur le tambour. Conrad jeta les dés et perdit ; au troisième coup il n’avait plus rien. de Villebrais, qui les regardait faire les bras croisés sur la poitrine, j’ai, moi aussi, un sabre et une main, en voulez-vous ? Marché conclu, dit Conrad en serrant l’argent dans ses poches. Conrad, s’écria brusquement un nouveau venu qui portait l’uniforme des hussards, Jeanne la blonde a fantaisie d’un collier avec sa croix d’or ; je n’ai plus que mon cheval, le veux-tu ? Je prends le cheval et te le donne, fit M. A moi l’argent et le cheval ? reprit le hussard en comptant ses pièces d’or. A toi, mais à une condition. c’est trop peu pour n’être pas beaucoup. C’est tout : le cheval et l’homme me suivront partout où j’irai. Au bout d’un quart d’heure M. de Villebrais avait recruté sa bande. Comme elle se disposait à partir, un brigadier intervint. C’était un homme balafré, grisonnant et d’aspect farouche. dit-il, n’êtes-vous point enrôlés au service de M. Lui seul peut vous donner permission de quitter le régiment. Lui ou celui qui commande à toute la province, répliqua M. de Villebrais en présentant au sous-officier l’ordre du gouverneur. Le brigadier déchiffra le papier à la clarté d’une chandelle. Excusez-moi, mon officier ; c’était l’amour de la discipline qui me faisait parler. l’homme à la discipline, reprit M. de Villebrais, n’irez-vous point aussi pour l’amour des pistoles où vont ces braves ? Le brigadier, qu’on appelait Burk, boucla son ceinturon, prit sa pique et suivit le lieutenant sans répondre. Il y avait dans la petite troupe que M. de Villebrais conduisit au logement qui lui fut assigné, un Lorrain, deux Wallons, un Franc-Comtois, un Piémontais, deux Suisses, deux Hollandais du pays de Gueldres, et un Bavarois, qui était le brigadier. de Villebrais rangea ses nouveaux acolytes autour de lui et les examina attentivement. Vous avez, leur dit-il un moment après, une demi-pistole de paye par jour et une pistole entière les jours d’expédition. Le service de nuit se payera double. fit le Franc-Comtois, je dormirai le jour. Au premier mot, il faut être prêt ; au premier signe, il faut partir ; au premier ordre, il faut tuer. Si c’est la consigne, c’est fait, dit le brigadier. La troupe disparut, et Conrad s’assit dans un coin, tandis que M. de Villebrais fouillait dans sa valise. Ecoute, reprit le lieutenant, qui venait de tirer un papier de la valise, et retiens bien tout ce que je vais te dire. J’écoute et je retiendrai, dit le Lorrain. Tu partiras au point du jour pour le camp français. Tu t’informeras du quartier de l’artillerie et tu t’y rendras sur-le-champ. Il te sera facile de découvrir le logement d’un lieutenant nommé Grinedal ; les soldats le connaissent sous le nom de Belle-Rose. Elle est, comme tu peux voir, sous enveloppe et sans adresse ; cette lettre a été écrite par une femme. Parole de femme, glu pour les hommes ! Tu diras à Belle-Rose que la personne qui t’a remis cette lettre l’attend à deux lieues du camp, derrière Morlanwels, près d’un bois que tu dois connaître. C’est un endroit merveilleux pour les embuscades. C’est ce que j’ai pensé hier en m’y promenant. Tu t’arrangeras pour que le lieutenant Grinedal te suive en ce bois. Dans ce cas, tu auras vingt louis. Si tu te laisses soupçonner, tu es pendu. Ma mère, qui était un peu sorcière, m’a toujours prédit que je mourrais dans l’eau. Vous voyez bien que je n’ai rien à craindre. Au point du jour, Conrad partit. C’était un homme accoutumé aux aventures périlleuses, et qui avait eu tant de fois affaire aux prévôts, qu’il ne redoutait plus rien. Il avait le pied leste, l’œil vif, la main souple et la langue adroite. Il s’était pour la circonstance revêtu d’un habit de paysan sous lequel, à tout hasard, il avait glissé un poignard et deux pistolets. Au moment où il apercevait les premières tentes de l’armée, un coup de canon retentit. Au même instant les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, et mille cris s’élevèrent du camp. On voyait, dans les longues rues de cette ville de toile, s’agiter une foule d’officiers ; des gentilshommes couraient au galop distribuant des ordres de tous côtés ; les régiments prenaient les armes et les drapeaux flottaient au vent. Toute l’armée est debout : quand tout le monde regarde, personne n’y voit, dit Conrad, et il s’achemina d’un pas délibéré vers le camp. Au moment où il franchissait les palissades du côté de la frontière, Sa Majesté Louis XIV entrait dans le camp du côté de Charleroi. C’était vers la fin du mois de mai. Louis XIV, accompagné de Monsieur, venait de prendre le commandement suprême des troupes réunies en Flandre. Il voulait voir, et bien plus encore se faire voir. Toute sa maison l’avait suivi, les compagnies des gardes du corps et les mousquetaires, et il n’était pas un seul gentilhomme en France qui n’eût tenu à honneur de combattre sous ses yeux. Tous les fils des meilleures maisons qui n’avaient point de grade dans l’armée étaient partis en qualité de volontaires, et c’était partout un flot de magnifiques cavaliers qui appelaient la bataille de tous leurs vœux. L’entrée du roi au camp fut saluée de mille acclamations. Les soldats portaient leurs chapeaux au bout des fusils, et le cri de : Vive le roi ! roulait comme un tonnerre de Pandelon à Marsenal. Tous les régiments étaient sous les armes, et mille pavillons flottaient sur les tentes. Quand le roi approcha du Châtelet, où était casernée l’artillerie, Belle-Rose sentit son cœur battre à coups pressés. Il n’avait jamais vu le roi, et le roi, à cette époque, était tout. C’était Dieu sur le trône de France. Toute grâce émanait de lui, et sa grande renommée lui faisait une auréole qui éblouissait. On le savait maître de la paix et de la guerre ; la Hollande, comme une victime vouée à sa colère, frémissait à chacun de ses pas ; l’Espagne était toute saignante des blessures qu’il lui avait faites ; l’empire d’Allemagne s’épouvantait de son ambition. Il était au milieu de l’Europe comme une torche ou comme un phare, splendide dans le repos, terrible dans l’agitation. Maître de lui autant que des autres, Louis XIV avait d’ailleurs ce grand air royal qui frappait tout à la fois de crainte et de respect. On sentait, rien qu’à le voir, que celui-là était le souverain. Au moment où Belle-Rose découvrit au-dessus de toutes les têtes les plumes blanches qui chargeaient le chapeau du roi, il ne put se défendre, malgré la consigne, de s’élancer en avant. Derrière Louis XIV se pressait la fleur de la noblesse de France ; on voyait aux premiers rangs les plus fameux capitaines de l’époque, les gentilshommes les plus illustres par leur naissance ou leur mérite. Le roi marchait lentement ; il avait cet aspect imposant, fier, un peu hautain, que lui ont conservé les portraits de Mignard et de Van der Meulen ; il saluait les drapeaux des régiments qui s’inclinaient sur son front et répondait par un signe de la main aux clameurs d’enthousiasme que sa présence soulevait. En le voyant si jeune encore, si beau, si puissant déjà, en se trouvant, lui, parti de si bas, près de ce monarque qui était si haut, ébloui par ce cortège étincelant où tous les vieillards étaient célèbres et tous les jeunes gens en passe de le devenir, Belle-Rose brandit son épée et cria d’une voix tonnante : Vive le roi ! A ce cri, parti du cœur, à la vue de ce visage rayonnant et loyal, Louis XIV sourit et salua le soldat enthousiaste. Quand Belle-Rose releva sa tête inclinée sous la majesté royale, Louis XIV était passé. Trois heures après, le roi, accompagné des principaux officiers de l’armée, se dirigea vers une chapelle qui se trouvait à Marchienne-au-Pont, où était situé son quartier. Tous les gouverneurs des places voisines s’étaient rendus au camp, aussi bien pour recevoir les ordres du roi que pour lui présenter leurs hommages ; son cortège était grossi de leur suite, où l’on remarquait bon nombre de dames appartenant à la noblesse des Trois-Evêchés, de la Picardie et de l’Artois. Leur présence donnait plus d’éclat à ces fêtes militaires et mêlait les prestiges de la galanterie à tout cet appareil guerrier. de Nancrais avait été désigné pour former la haie, conjointement avec la maison du roi et les régiments de Crussol et de la marine. Derrière le roi, parmi les femmes de la cour, l’une d’elle attirait tous les regards. disait un cornette du régiment de Crussol qui se penchait en avant pour la mieux voir. reprit un autre officier, pour cette femme je donnerais ma vie et ma maîtresse ! ajouta un troisième, dites donc cette déesse ! Belle-Rose, à son tour, regarda du côté des dames ; un éclair sembla passer devant ses yeux éblouis ; son cœur cessa de battre, et il devint pâle comme un mort. Mme de Châteaufort, fière et superbe comme la Diane chasseresse, marchait au milieu du groupe. Elle avait toujours cette beauté splendide qui lui donnait l’aspect d’une reine. Ses yeux étincelants et sa lèvre dédaigneuse attiraient et repoussaient en même temps l’admiration. Cependant un voile indéfinissable de mélancolie adoucissait l’expression un peu hautaine de son visage, où l’on voyait flotter les ombres d’une pensée amère et désolée. En ce moment elle leva les yeux : Belle-Rose était debout devant elle. Les lèvres rouges de Geneviève blanchirent, ses longs cils tremblants s’abaissèrent ; elle chancela. Mais vingt rivales étaient autour d’elle qui l’observaient ; elle redressa son front plus pur que le marbre, et passa. Belle-Rose palpitait encore sous ce regard humide plein d’amour et de prière, lorsqu’une autre secousse vint ébranler son cœur. Un cri faillit s’échapper de la bouche du jeune officier ; il voulut courir vers elle, mais une force invincible le retint à sa place ; Suzanne semblait ne pas l’avoir vu, et cependant ses paupières et ses lèvres tremblaient ; son profil n’avait rien perdu de son angélique pureté, mais elle était pâle et résignée comme la fille de Jephté. Mme d’Albergotti portait à la main une fleur ; en inclinant son front elle l’effleura de sa bouche, et la rose tomba. Elle voulut se baisser pour la ramasser dans l’herbe, où elle rayonnait comme une étoile odorante, mais elle rencontra le regard de Belle-Rose si tendre et si triste qu’elle hésita ; elle fit un pas, puis deux, et s’éloigna pressant sous ses deux mains ensemble son cœur qui battait à l’étouffer. Une seconde après, la fleur s’était fanée sous les baisers de Belle-Rose. Si rapide qu’eût été ce mouvement, il ne put échapper à Mme de Châteaufort ; elle le vit, regarda la femme qui passait la tête penchée, et son cœur lui dit que c’était là cette mystérieuse Suzanne dont le nom l’avait fait si souvent tressaillir au chevet de Belle-Rose. La présence de Suzanne au camp s’expliquait par la nomination de M. Quant à Geneviève, elle avait suivi le duc son mari, qu’une intrigue de cour avait depuis peu dépouillé de son gouvernement, et qui était accouru pour s’expliquer sur la cause de son rappel. Après la messe et les prières offertes au Dieu des armées, le roi se retira dans son quartier ; les troupes se dispersèrent, et Belle-Rose, qui n’avait qu’une pensée et qu’un vœu, se dirigea vers le logis de Suzanne. Sa main, cachée sous son habit, broyait la fleur contre sa poitrine ; elle avait une odeur pénétrante qui l’enivrait, et ses pétales embaumées étaient comme du fer chaud qui le brûlait. Le logis de Mme d’Albergotti était tout auprès de Coulé, dans un lieu qui pouvait passer pour solitaire. On n’y voyait que six compagnies de dragons. Belle-Rose tourna le long d’une haie qui défendait l’approche de la maison et poussa une petite porte à claire-voie, qui fermait l’entrée du jardin. Un éclat de rire à demi retenu l’arrêta. Le jardin semblait désert comme le logis, il fit encore un pas, et ce fut un autre éclat de rire qui retentit ; on ne voyait personne, mais les branches d’un sureau fleuri s’agitèrent devant lui, et derrière le feuillage tremblant il découvrit le frais visage d’une jeune fille qui souriait. s’écria-t-il, et ses bras étendus écartèrent le rempart léger qui le séparait de sa sœur. Il avait d’abord aperçu Claudine ; il vit ensuite Cornélius. Tous deux ensemble, leur dit-il ; ma sœur et mon frère ! A ces mots qui les unissaient dans la pensée de Belle-Rose, Claudine rougit. fit-elle avec un sourire sur les lèvres et les yeux baissés, il y a à peine deux minutes que M. Ton souvenir retarde peut-être un peu, reprit Belle-Rose ; mais c’est une douce erreur dont le bonheur seul a le privilège. Cornélius tendit la main au jeune lieutenant. Je ne vous quitte plus, lui dit-il ; nos deux rois sont alliés et nos mains sont unies. Soldat, je me battrai comme un soldat. Mais Belle-Rose avait dans ce moment tout l’égoïsme de l’amour ; lui aussi voulait un peu de cette joie que savouraient Claudine et Cornélius. Comme ces talismans qui allument la fièvre au cœur de ceux qui les touchent, la rose de Suzanne avait irrité son ardeur toujours contenue et toujours vivace. Claudine, dit-il tout bas à sa sœur, Mme d’Albergotti est-elle ici ? A ce nom, le visage de Claudine se rembrunit. Une heure, une minute, un instant ! reprit Belle-Rose avec l’aveugle obstination de l’amour. Claudine froissa ses mains l’une contre l’autre. Frère, dit-elle, c’est une mauvaise pensée ; mais il ne sera pas dit que je t’aurai rien refusé le jour où tu m’es rendu. Et, plus légère qu’un oiseau, Claudine s’élança vers la maison. Cornélius, avec une réserve naturelle aux gens de sa nation, s’était retiré à l’écart. Belle-Rose s’appuya contre un arbre et ferma les yeux. Ce jardin, ces arbres, ces fleurs, cette petite maison, ces insectes bourdonnants, Claudine qu’il venait d’embrasser, Suzanne qui était si proche de lui qu’un pan de gazon l’en séparait à peine, tout lui rappelait son enfance et le logis de Saint-Omer. Au bout de cinq minutes, le temps de revoir toute une vie à la lueur d’un souvenir, Claudine revint. Elle était très pâle et tenait une lettre à la main. A la vue de cette lettre, Belle-Rose perdit toute espérance. Lis, répondit Claudine, et, tendant la lettre à son frère, elle détourna la tête pour cacher une larme qui roulait dans ses yeux. Belle-Rose rompit le cachet et lut. Il voyait comme au travers d’un nuage. « Il y a près d’un quart d’heure que je vous vois, mon ami, disait la lettre ; avant que vous fussiez entré au jardin, mon cœur s’était empli du bruit de vos pas. J’ai couru à la porte, entraînée par un élan irrésistible ; une puissance inconnue m’a clouée sur le seuil. Je suis restée là, immobile, haletante, ne vous voyant plus et tout émue du son de votre voix. Depuis que je vous ai rencontré sur le chemin de la chapelle, je suis comme une folle. Quelles prières ai-je adressées à Dieu ! Toute ma force s’en est allée comme l’eau d’un vase qu’on renverse, et c’est alors que votre sœur est venue, tremblante et désolée, me dire que vous attendiez un mot qui vous rappelât à moi ! Ce mot, vous l’avouerai-je, mon ami, vingt fois ma bouche l’a prononcé. C’était moins une parole qu’un soupir, moins un soupir qu’une effusion du cœur ! Non, mon ami, non, vous ne pouvez, vous ne devez pas me revoir. Votre souffrance ne vous dit-elle pas la mienne ? Tenez, Jacques, si vous entriez, si je vous entendais ici, près de moi, si votre voix me suppliait, oh ! je le sens, ma force épuisée ne combattrait même plus ; pour vous consoler, je me perdrais... Que votre courage vienne en aide au mien ; mais ne m’accusez pas dans votre douleur. Vous avez l’éclat des armes, le bruit de la guerre pour oublier ; moi, je n’ai rien, rien que la prière. Voudriez-vous donc m’enlever le seul asile où mon âme puisse encore se réfugier ? Faites un pas, venez, et je suis sans défense, et quand vous me quitterez, heureux de m’avoir revue, moi, je mourrai. A cette lecture, le cœur de Belle-Rose se brisa ; il pressa la lettre contre ses lèvres et recula. Si frêle de corps et si forte d’âme ! Claudine passa ses bras autour du cou de son frère et l’entraîna. Comme ils venaient de franchir la petite porte du jardin, un officier supérieur se présenta devant eux. C’était un homme déjà vieux, mais qui le paraissait encore davantage à cause de sa taille un peu voûtée et de la difficulté qu’il éprouvait à marcher. Bonjour, mon enfant, dit-il à Claudine d’un air doux, et il salua les deux jeunes gens. Mais en passant devant Belle-Rose, il le regarda avec une expression si singulière, que celui-ci ne put s’empêcher de baisser les yeux ; il lui semblait que ce regard à la fois triste et doux fouillait dans son cœur et en éclairait les plus secrètes pensées. Après un court instant donné à cette muette observation, le vieil officier entra dans le jardin. Il venait de disparaître derrière les arbres, que Belle-Rose voyait encore son visage, où s’alliaient si bien la souffrance du corps et la sérénité de l’esprit. Belle-Rose se tourna vers Claudine comme pour l’interroger. Et aussitôt elle ajouta pour dissiper une triste préoccupation : Une grande joie t’est réservée, mon frère ; cette joie, tu vas la goûter. fit Belle-Rose, dont la pensée était ailleurs. Oui, mon ami, tu vas revoir l’honnête et vieux fauconnier que j’ai conduit de Saint-Omer au camp, dit Cornélius. Belle-Rose prit en courant de ce côté-là, suivi de loin par Claudine et Cornélius. Le fauconnier et son jeune fils étaient tout fiers d’avoir un officier dans leur famille. Ils l’attendaient depuis le matin, et du plus loin qu’ils le virent, chacun d’eux lui tendit les bras. Je t’amène une recrue, dit le vieux Grinedal à Jacques, après l’effusion des premiers embrassements. Pierre, j’imagine, dit Jacques en souriant à son frère. Lui-même ; il veut à son tour devenir officier du roi. dit Belle-Rose, qu’il prenne un mousquet : le mousquet conduit à l’épée. de Nancrais, toujours prévenant dans sa rudesse, avait chargé la Déroute de dire à son lieutenant qu’il pouvait s’absenter du quartier jusqu’à la nuit. La discipline et la famille ne vont pas bien ensemble, avait-il dit ; qu’il soit aujourd’hui tout à l’une pour être demain tout à l’autre. Tandis que Belle-Rose, en compagnie de son père, de Cornélius, de Claudine et de Pierre, allait chercher un peu de silence et de repos dans quelque village voisin, le Lorrain rôdait dans le camp. L’entreprise n’était point aussi aisée qu’il l’avait cru d’abord. L’arrivée de Louis XIV avait excité dans le camp un tel tumulte et un tel mouvement, que le Lorrain n’avait pas pu trouver l’occasion de s’approcher de Belle-Rose. D’un autre côté, Conrad avait, tout en explorant les lieux, reconnu un sergent du régiment de Rambure, dans la compagnie duquel il avait servi. La découverte du Lorrain entraînait sa pendaison. Il commença donc par battre en retraite, mais il n’était pas homme à renoncer pour un si mince danger à la mission que M. Après avoir pris une connaissance exacte des localités, le Lorrain s’éloigna, monta sur un cheval qu’il avait à tout événement caché dans un fourré, et poussa jusqu’au bois de Morlanwels, où il prévint M. de Villebrais du retard qu’éprouvait son honnête expédition. C’est partie remise, lui dit-il en finissant. Tant pis pour toi, répondit l’officier. Mais tu auras vingt louis demain, si tu réussis. Conrad remonta sur sa bête, joua de l’éperon et se jeta dans un ravin proche du camp, où il s’établit pour la nuit. Il voulait être de bonne heure en mesure de profiter des circonstances. Vers neuf heures, Belle-Rose s’étant séparé de son père, à qui Claudine avait offert un asile dans la maison de Mme d’Albergotti, regagna son quartier. La Déroute, qui, malgré son grade, s’était institué le planton régulier du lieutenant, allait et venait devant sa tente. Mon lieutenant, dit-il à Belle-Rose, attendiez-vous quelqu’un ce soir ? Alors, c’est que quelqu’un vous attendait, sans doute. Un jeune homme, un enfant, ma foi, quelque page, j’imagine, est venu, il y a une demi-heure, s’informer si vous étiez chez vous. Sur ma réponse négative, il m’a demandé s’il pouvait vous attendre : c’est pour une chose d’importance, a-t-il ajouté. Qu’il était parfaitement le maître de vous attendre jusqu’à demain, si ça lui plaisait. Je n’avais pas fini qu’il était déjà dans votre tente. Belle-Rose écarta la toile qui fermait l’entrée. Au bruit de son arrivée, le page, qui était assis sur un coffre, la tête entre les mains, se releva. A la vue de la duchesse, Belle-Rose se pencha vers l’ouverture. La Déroute, dit-il, reste là, et qui que ce soit qui vienne, ne laisse entrer personne. - Et il s’assit au clair de la lune, sur le tronc d’un arbre, sa pique entre les genoux. Quand la portière se fut abaissée, Belle-Rose s’avança vers Mme de Châteaufort, qui tremblait de tous ses membres. Qu’êtes-vous venue faire ici, madame, et que me voulez-vous ? lui dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre ferme et qui tremblait. Je viens, dit-elle, comme un coupable devant son juge. reprit-elle au geste de Belle-Rose, ne me repoussez pas ; si votre cœur m’a condamnée, au moins devez-vous m’entendre. Et qu’avez-vous à m’apprendre que je ne sache déjà, madame ? Toute la vérité ; je vous parlerai comme une pénitente parle au confessionnal de Dieu. Ce n’est plus au nom de votre amour que je vous invoque, ajouta-t-elle d’une voix étranglée par la crainte, c’est au nom de la justice. Les condamnés n’ont-ils pas le droit de se défendre ? Geneviève tremblait si fort, qu’elle dut s’appuyer contre un des piquets de la tente pour ne pas tomber. Le désordre et la douleur de cette femme, jadis si fière, touchèrent Belle-Rose. Aussi bien, moi aussi, j’ai une mission à remplir auprès de vous, et puisque vous courez au-devant de cette épreuve, je la remplirai. Ecoutez-moi d’abord, vous me tuerez après, si c’est votre volonté, dit Geneviève. Prenez garde, madame, ce n’est point ici une vaine menace. Vous avez un compte terrible à rendre, peut-être allez-vous me contraindre à venger un mort ! fit-elle, vous ne le vengeriez pas en me tuant ! L’expression du regard et de la voix était si déchirante, le sens de ces paroles était si clair, que Belle-Rose se sentit remué jusqu’au fond du cœur. Vous savez bien que, quoi qu’il arrive, ce n’est pas moi qui peux vous punir ! Mme de Châteaufort prit silencieusement la main de Belle-Rose et la porta à ses lèvres. Ce baiser muet glissa comme une flamme dans les veines du jeune officier. Il sentit son courage mollir, et dégageant sa main de l’étreinte de Geneviève, il lui fit signe de s’asseoir. Geneviève s’assit ; sa tête était pâle et désespérée comme le visage de marbre de Niobé ; sa respiration était oppressée, et malgré la chaleur précoce de la saison, ses dents claquaient. Renoncez à cette explication, lui dit Belle-Rose ; je n’ai qu’une question, une seule à vous adresser. Vous ne saurez rien, ou vous saurez tout, reprit la duchesse avec fermeté. Vous êtes mon juge et mon maître ; écoutez-moi. Belle-Rose connaissait trop bien Mme de Châteaufort pour se méprendre à l’accent de sa voix. Jusque dans la soumission de cette femme il y avait de la reine qui veut et sait se faire obéir. J’avais quinze ans, reprit-elle, quand je vis M. Les guerres de la Fronde ensanglantaient alors la France. J’habitais avec ma mère, une Espagnole alliée à la famille des Médina, un château voisin d’Ecouen. Un soir que je me promenais seule dans le parc, j’entendis le bruit d’une mousquetade aux environs ; la peur me prit, et je me mis à courir dans la direction du château. Tout à coup, au détour d’une allée, un officier se présente à moi ; il était pâle, effaré, sanglant. - Sauvez-moi, me dit-il d’une voix éteinte, et il roula au pied d’un arbre. - On entendait le piétinement d’une troupe de cavaliers à peu de distance. Je m’élançai vers la petite porte du parc ; mais il n’était plus temps, le chef de la bande m’aperçut. N’avez-vous pas vu ici un officier ? Dieu m’inspira le courage de mentir. J’ai entendu la fusillade et suis accourue pour fermer la porte. Tout en parlant, je me sentais défaillir, mais mes yeux ne quittaient pas le cavalier. de La Noue, qui est bon gentilhomme. fit le cavalier, et il s’enfonça dans le bois. Quand la troupe eut disparu, je poussai la porte et retournai vers l’officier, que je trouvai sur l’herbe. Il s’occupait à étancher le sang qui sortait de ses blessures. Vous n’avez plus rien à craindre, lui dis-je. Si vous pouvez encore marcher, appuyez-vous sur moi, et je vous aiderai à gagner un pavillon qui est ici tout près. L’officier se leva, et, après bien des efforts, nous parvînmes à ce pavillon, qui était alors inhabité. d’Assonville m’a dit que vous l’aviez sauvé, interrompit Belle-Rose. Et il vous a dit aussi que je l’avais aimé ? Ses blessures étaient nombreuses, mais peu graves, reprit Mme de Châteaufort. Avec le secours de ma nourrice et de son mari, qui m’étaient dévoués, je pus cacher et protéger M. Mon père était frondeur, et je n’osais lui parler de cette aventure, n’ayant pas alors une juste idée de cette guerre. Le mystère de nos entrevues plaisait d’ailleurs à ma jeune imagination, et il m’était doux de penser que je jouais auprès d’un bel officier malheureux le rôle d’une fée secourable. Ma mère, qui était d’un caractère doux et timide, et qui aurait tout révélé à M. de La Noue, dont elle avait grand’peur, ne sut rien non plus de toute cette affaire. Il était jeune, spirituel et beau ; il m’aima et je l’aimai. Il était encore languissant et faible, que déjà je lui appartenais. Lequel de nous était le plus coupable, de celle qui, jeune encore et sans expérience aucune, s’abandonnait à l’amour d’un malheureux qu’elle avait sauvé, ou de celui qui, de la jeune fille innocente, de son hôtesse et de sa protectrice, fit sa maîtresse ? N’accusez pas ceux qui sont morts, dit Belle-Rose. La guerre et les partis contraires dans lesquels mon père et lui servaient éloignaient toute pensée de mariage. Parfois il s’échappait et venait me voir au pavillon. Que de jours de deuil devaient amener ces heures d’ivresse ! Sur ces entrefaites ma mère mourut, et le désespoir que m’inspira cette mort rapide comme la foudre me révéla que moi aussi j’étais mère. Des tressaillements inconnus répondirent à mes sanglots, et ce fut en embrassant le cadavre de ma sainte mère que je sentis les frémissements de l’être qui s’agitait dans mon sein ! Tandis que Geneviève parlait, deux grosses larmes roulaient sur ses joues. murmura Belle-Rose, qui sentait son cœur pris dans un étau. reprit Geneviève, car ce que j’étais alors, je ne le suis plus aujourd’hui, et ce que je suis devenue, je ne l’aurais pas été sans cette honte et ce deuil de ma jeunesse ! Le lendemain, continua-t-elle, j’écrivis à M. d’Assonville ; ma lettre demeura sans réponse ; j’écrivis encore, j’écrivis vingt fois ; le silence et l’abandon m’entouraient : je crus à son oubli, et si je n’avais pas eu la vie de mon enfant à sauver, je me serais tuée. J’étais alors sous la garde d’une tante âgée, la sœur de mon père, rude et sévère comme lui. Ma nourrice seule me voyait pleurer et me consolait. Il y avait alors au château un jeune Espagnol, mon parent du côté de ma mère, qui avait obtenu un sauf-conduit pour visiter la France. Je compris bientôt qu’il m’aimait ; les malheureux ont besoin d’affection, et je lui vouai une reconnaissance profonde pour tous les soins dont il m’entourait. Peut-être lui étais-je même plus attachée que je ne le faisais paraître ; mais ma position me commandait une extrême réserve, et je ne lui laissai jamais voir combien j’étais touchée de son amour. On nous voyait souvent ensemble dans le parc. Ces innocentes promenades furent la cause de sa mort. Un jour que je l’attendais dans une allée où nous avions coutume de nous rencontrer, il ne vint pas. A l’heure du déjeuner, on m’apprit qu’il était sorti dans la matinée avec un jeune homme. Un garde les avait vus causer vivement et s’éloigner ensemble. Une vague inquiétude me saisit, et je me levai de table dans un état d’agitation que je ne pouvais dominer. Quand le malheur nous a touchés de son aile, on a de ces pressentiments. Une heure après, deux bûcherons rapportaient au château l’Espagnol, qu’ils avaient trouvé dans un coin du bois, la poitrine traversée d’un coup d’épée. Il n’y avait déjà plus d’espérance de le sauver. Quand il me vit, il me prit les mains entre les siennes, les embrassa et mourut. Jamais je n’oublierai l’expression de ses derniers regards ; ils étaient si tristes et si pleins d’amour, que je me mis à pleurer comme une folle. Il me sembla dans ce moment que je l’aimais aussi et que je perdais avec lui ma dernière espérance. Je l’ai su plus tard ; quant à mon pauvre ami, il mourut avec son secret dans le cœur, et mon nom sur les lèvres. Trois jours après je reçus une lettre de M. d’Assonville ; elle était datée de Paris et m’apprenait que, de retour d’une mission secrète en Italie, il partait pour l’Angleterre, où l’envoyait un ordre du cardinal Mazarin. Il devait être promptement de retour et me priait de compter sur lui. On voyait bien qu’il m’aimait toujours, mais son langage était plus grave. Il ne paraissait pas, d’ailleurs, qu’il eût reçu aucune de mes lettres. Cette mission, qui devait durer quinze jours ou trois semaines, elle n’était pas terminée encore au bout de trois mois. Mes jours s’enfuyaient comme de sombres rêves, et la nuit je pleurais. Mes pensées allaient de Gaston à don Pèdre, - c’était le nom de mon parent ; - et je dois bien vous l’avouer, mes sympathies et mes regrets étaient à celui qui n’était plus. Il m’avait aimée et consolée ; l’autre m’avait perdue ! Il arriva un soir que le nom de M. d’Assonville fut prononcé par un gentilhomme qui était en visite chez nous. A ce nom, mon père fit éclater une colère inattendue, et j’appris que M. de La Noue avait été battu et blessé dans une rencontre avec le père de Gaston. de La Noue avait été humilié dans son orgueil de soldat ; la plaie était incurable. Mon avenir se voilait de plus en plus ; je ne voulais pas y penser et j’y rêvais toujours ; j’avais des heures de gaieté folle et des jours de morne désespoir. Sur ces entrefaites, la cour et le parlement venaient de conclure leur alliance, et mon père m’apprit qu’il avait résolu de me marier avec un riche seigneur du parti du roi, et que je devais me tenir prête. Il me dit cela au moment de partir et le pied sur l’étrier. Quand je revins de ma surprise, M. de La Noue galopait à un quart de lieue. d’Assonville me fit savoir son retour, et cette nuit même je le revis au petit pavillon. A la nouvelle que j’allais être mère, il fit éclater une joie si vive, que ma tendresse se réveilla. Il m’embrassait les mains et pleurait d’ivresse à mes genoux. Oui, répondis-je, et j’étais franche alors. Et pendant cette longue absence que mon devoir m’a imposée, aucun autre n’a rien surpris de votre cœur ? Un instant j’ai eu près de moi un ami, un frère ; il a été bon, tendre, affectueux pour moi, il m’a consolée, et il est mort. me dit tout à coup Gaston. Je le regardai, effrayée déjà du son de sa voix. Cet ami, c’est moi qui l’ai tué ! Je poussai un cri terrible à cet aveu, et j’écartai de mes mains les mains de M. d’Assonville : il me semblait y voir du sang. Ne me maudissez pas, Geneviève, me dit-il ; je vous aimais, j’étais jaloux. Quand j’arrivai d’Italie, à la première auberge où je m’arrêtai à Ecouen, votre nom fut prononcé avec celui de don Pèdre. On disait que vous vous aimiez... Je devins fou, et la première personne que je rencontrai dans le parc, ce fut lui. Nous étions jeunes et tous deux armés... je vous accusais, et vous étiez mère ! Il parla longtemps, mais je ne l’entendais plus. Un bruit confus emplissait mes oreilles, mon cœur se tordait et je m’évanouis. Gaston me laissa aux mains de ma nourrice. Quand je revins à moi, un enfant pleurait à mes côtés. répéta Belle-Rose ; c’est à lui que se rattache ma mission. dit Geneviève, votre mission sera facile. Ce que vous voudrez, je le voudrai. Une fièvre ardente me cloua sur ce lit de souffrance, continua-t-elle, sur ce lit où je n’eus pour mon enfant que des baisers trempés de larmes. Je ne sais combien de temps dura ce délire ; ma nourrice écartait tout le monde de ma chambre ; ma tante, confite en dévotion, me voyait à peine une minute au retour de ses stations à la chapelle du château. J’étais en convalescence quand mon père revint. - Je vous amène un mari, le seigneur dont je vous ai parlé, me dit-il, avant de m’avoir embrassée, et il me le présenta sur l’heure. d’Assonville avait disparu depuis la scène du pavillon. Il avait cru à ma trahison, à mon tour je crus à son oubli. Mon père a été la seule personne devant qui j’aie tremblé. Après un mois d’hésitation, j’épousai le duc. Trois jours après, je revis M. d’Assonville ; laissé pour mort dans un combat où mon père se trouvait, il avait dû la vie aux soins charitables de malheureux paysans, qui l’avaient recueilli sur le champ de bataille. Sa douleur m’épouvanta ; ses reproches, à la fois amers et passionnés, me brisèrent le cœur. mais moi je ne l’aimais plus... La pitié quelquefois réchauffait mon âme... ce n’était pas la tendresse qui l’agitait, c’était le souvenir !... Nous nous rencontrions alors dans la petite maison de la rue Cassette, où j’avais établi ma nourrice. Ces rencontres étaient tour à tour douces et empoisonnées pour moi ; pour lui elles étaient enivrantes ou terribles. Parfois il se souvenait de M. de Châteaufort : moi, je me souvenais de don Pèdre. Un jour je lui témoignai le désir que j’avais de rompre nos relations. Je le priai avec des larmes dans la voix... Il m’offrit de m’enlever, de quitter la France, et d’aller vivre au bout du monde avec notre enfant. Cette proposition venait trop tard : je ne l’aimais plus. Vous refusez, me dit-il ; eh bien ! si je n’ai pas la mère, du moins j’aurai l’enfant. Cette menace me vint au cœur. C’était toute ma vie, à moi, mon refuge, mon espérance, mon repos, ma joie... Quand j’étais lasse de vivre, je l’embrassais et j’oubliais. m’écriai-je, et je sentis tout d’un coup cette force et cette énergie qui avaient si longtemps sommeillé dans le cœur de la vierge. ne l’ai-je donc pas assez payé de ma honte, de mes pleurs, de mes angoisses ! L’enfant est à la mère, et vous voulez me l’arracher !... Cela ne sera pas, je vous le jure ! d’Assonville n’eut pas le temps de se livrer à de longues recherches, la guerre qui venait de se rallumer en Flandre l’obligea de quitter Paris, et je restai seule. Mon mari avait une haute position à la cour... on se pressait autour de moi... Les distractions qui s’offraient à moi, je les acceptai toutes... J’eus bien vite ma part d’influence et je m’en servis. Bientôt même j’aimai ou je crus aimer. Je fis de mon existence un tourbillon ; tous les succès, je les eus ; tous les plaisirs, je les goûtai ; les femmes m’enviaient, les hommes m’admiraient, on me croyait heureuse, et je n’étais que folle ! il ne m’a pas vue aux heures où j’étais seule ! Que de fois n’ai-je pas pleuré toute la nuit dans mon oratoire, comme une Madeleine aux pieds du Christ ! Et puis, le lendemain, c’étaient des fêtes et d’autres égarements ! reprit Geneviève en sanglotant, je vous dis tout, à vous, Jacques, et vous allez me haïr, me mépriser peut-être ! Ces temps d’erreurs, je les maudis. Si mon sang pouvait les effacer, je les verserais goutte à goutte... Est-ce bien moi, la fille de ma mère, une sainte femme, qui ai pu passer par cette route-là ? J’avais le vertige et je suivais ma pente quand je vous rencontrai ! La trace du feu ne s’efface pas, dit Belle-Rose à demi-voix. laissez-moi croire que vous me pardonnerez ; je ne vous demande rien qu’un peu de cette pitié que vous avez pour tous les malheureux, reprit la duchesse, s’attachant aux mains de Belle-Rose, et si vous me maudissez encore, moi je vous bénirai toujours ; oui, je vous bénirai, parce que vous m’avez tirée de cette vie misérable, parce que vous m’avez rendu l’amour, la jeunesse, la croyance ; parce que vous avez fait descendre dans mon cœur un rayon de joie et de pureté, parce que j’aime, enfin ! Geneviève, inclinée sur la main de Belle-Rose, la couvrait de ses larmes et de ses baisers. dit-il ; je ne suis pas votre juge, et je ne puis pas vous haïr. Geneviève tendit ses bras vers le ciel. dit-elle ; il ne m’a pas repoussée. Vous savez, reprit-elle après un instant de silence, dans quelles circonstances je vous ai rencontré. Vous aviez remis trois lettres de M. d’Assonville à la petite maison de la rue Cassette : l’une de ces lettres suppliait ; l’autre priait et menaçait tout ensemble ; la dernière ne contenait que des menaces. Et c’est à celle-là que vous vous êtes rendue ? Vous savez bien, Jacques, reprit la duchesse avec un accent de fierté, que la peur n’a pas d’empire sur moi. Je me rendis à cette lettre, parce qu’entre la première et la troisième, j’avais tout disposé pour mon entrevue avec M. d’Assonville, et qu’à cette entrevue notre enfant devait assister. J’allais le faire, quand j’appris que M. d’Assonville avait chargé une personne inconnue de le représenter. Cette découverte m’indigna ; je crus qu’il avait révélé notre secret, et je résolus d’avoir par la ruse, ou la force au besoin, les papiers qui pouvaient compromettre mon repos. quand on s’habitue à pratiquer le mal, on oublie bien vite la croyance au bien. Mais, se hâta d’ajouter Geneviève, en vous faisant venir au pavillon, où je vous reçus masquée, mon projet était seulement de vous obliger à me remettre les papiers qui constataient les droits de M. d’Assonville ; sûre alors qu’il ne pourrait plus me ravir mon fils, je l’aurais rendu à sa tendresse. Déjà j’étais lasse de cette vie aventureuse où toute distraction était empoisonnée. J’étais étonnée d’avoir pu regarder avec d’autres yeux que les yeux de l’indifférence un homme qui n’avait ni grandeur dans le caractère, ni noblesse dans les sentiments... La honte me prenait au cœur !... Je vous vis, vous m’aviez sauvée, vous étiez jeune, vaillant, généreux et fier ! Vous ne savez pas combien je vous aimai tout de suite... Je voyais en vous comme dans une eau limpide, et votre vaillante nature rendait à la mienne un peu de sa jeunesse et de sa fraîcheur. Je sentis renaître en moi les sources des douces pensées ! Geneviève, s’écria Belle-Rose bouleversé à cet accent, dites, ne l’avez-vous pas été ? A ce cri, un éclair de joie illumina la tête pâle de Geneviève. Je l’ai été, reprit-elle ; est-ce bien vrai cela ?... Est-ce la pitié qui vous inspire cette bonne parole ou votre cœur qui vous la rappelle ? J’ai eu ma part de bonheur, et vous ne me maudirez pas, et vous aurez parfois mon nom sur vos lèvres ! J’ai tant souffert, si vous saviez ! j’ai tant prié et tant pleuré ! votre abandon m’avait rendu folle, votre colère me tuerait. Que faut-il que je fasse, dites ? Votre volonté sera ma loi ; parlez, et j’obéis... Mais ne me chassez pas de votre souvenir... Où que j’aille, et quoi qu’il m’arrive, faites au moins que j’emporte un mot qui me console et me relève... Vous ai-je été si chère un jour pour que vous me haïssiez toute la vie ?... mon ami, votre main, mon Dieu ! Jacques prit la tête de Geneviève entre ses deux mains et la baisa au front. Vous avez aimé, vous avez souffert ! A ce baiser, une joie inespérée emplit le cœur de Geneviève. Elle renversa sa tête en arrière et roula ses bras défaillants autour du cou de Belle-Rose. Le lendemain, au point du jour, quand Belle-Rose ouvrit les yeux, il était seul. Un instant il crut qu’un rêve enflammé avait troublé son imagination ; le silence l’entourait, mais un vague et doux parfum dont l’air était imprégné lui rappelait que Mme de Châteaufort était venue dans sa tente. Il se leva tout troublé, et comme il la cherchait partout, s’attendant à la voir surgir de quelque côté, ses regards tombèrent sur une rose fanée dont les pétales jonchaient le sol au pied du lit. A cette vue, le jeune officier se couvrit le visage de ses deux mains. Ses yeux ne pouvaient se détacher de la pauvre fleur abandonnée dont les insaisissables parfums montaient jusqu’à son cœur comme un mélancolique reproche. Il se baissa tristement, et ramassant les pétales flétris, il les serra dans un médaillon qu’il suspendit à son cou. murmurait-il en les pressant contre ses lèvres, vous êtes toujours douces et suaves comme celle dont vous venez. Comme il achevait son odorante moisson, le sergent la Déroute entra sous la tente. Il y a là un homme qui vous demande, lui dit-il. Non, mais c’est à vous seul qu’il veut parler. C’est bien, qu’il attende une minute, et je suis à lui. Belle-Rose passa son épée à sa ceinture, agrafa son habit, prit son chapeau et sortit. Le Lorrain l’attendait devant la porte. Jacques Grinedal, lieutenant d’artillerie au régiment de La Ferté ? répliqua le drôle, qui tenait à remplir consciencieusement sa mission. Est-ce bien à lui-même que j’ai l’honneur de parler ? S’il en est ainsi, mon officier, veuillez prendre connaissance de cette lettre qu’on m’a chargé de vous remettre. Mais il n’y a point d’adresse. brisez le cachet et lisez hardiment ; la lettre est bien pour vous. Aux premiers mots, il reconnut l’écriture de Mme de Châteaufort. Le billet ne contenait que deux lignes. « Suivez cet homme ; j’ai besoin de vous voir pour affaire d’importance qui m’intéresse et vous intéresse. Belle-Rose regarda tour à tour l’homme et le billet. L’homme soutint ce regard sans sourciller ; quant au billet, il était d’un laconisme qui surprit le jeune officier ; mais cette brièveté même le persuada qu’il s’agissait de l’enfant de M. La personne qui vous a remis cette lettre est-elle encore au camp ? Y a-t-il longtemps que vous lui avez parlé ? Il y a une heure à peu près. Ainsi, vous savez où je dois la trouver ? Belle-Rose appela le sergent la Déroute, et lui commanda d’apprêter son cheval. Un instant après, la Déroute revint, conduisant deux chevaux par la bride. Voilà deux animaux inséparables, dit-il : où l’un va, il faut que l’autre coure. Mon lieutenant permettra bien que le gris accompagne le noir ? A ces derniers mots, il s’approcha. La personne qui vous attend, dit-il en s’adressant à Belle-Rose, m’a fort recommandé de vous amener seul. Mon ami, dit-il au Lorrain, la personne qui t’envoie ne sait pas que mon cheval est un animal surprenant pour l’amitié. S’il restait seul au logis, il se casserait la tête d’un coup de pied ; c’est un meurtre que tu ne voudrais pas avoir sur la conscience. Conrad réfléchit qu’une plus longue insistance pourrait éveiller des soupçons ; ce n’étaient, après tout, que deux hommes contre dix. Ce sera l’affaire d’un coup de pistolet de plus, se dit-il, et il se mit en devoir de partir. Au moment de s’éloigner, la Déroute appela un caporal qui passait par là. lui dit-il, viens t’asseoir ici, et garde la maison. de Nancrais ou toute autre personne nous venait demander, assure-les que nous serons promptement de retour. reprit-il en se tournant du côté de Conrad. A Morlanwels, dit Conrad, qui ne pouvait s’empêcher de répondre à la question. continua la Déroute en s’adressant à Grippard. A trois cents pas du camp, le Lorrain prit son cheval qu’il avait laissé dans une ferme, et on poussa vivement du côté de Morlanwels. Belle-Rose n’avait pas fait une lieue que Mme de Châteaufort, à cheval, arrivait devant la tente du lieutenant. Elle était vêtue d’un habit de velours vert qui seyait merveilleusement à sa taille élégante et souple ; un feutre gris, où flottait une plume rouge, ombrageait sa tête, et du bout de sa houssine elle irritait une superbe jument blanche qui piaffait sous elle et faisait voler l’écume de ses naseaux enflammés. Deux laquais la suivaient à cheval, le mousquet pendu à l’arçon de la selle. dit-elle à Grippard, voudriez-vous dire au lieutenant Belle-Rose qu’une dame est là, qui désire lui parler ? Je le ferais sans nul doute, madame, si le lieutenant n’était parti. Un homme est venu de grand matin, lui a remis un billet, et ils se sont éloignés ensemble. Le sergent la Déroute m’a chargé de répondre qu’ils allaient du côté de Morlanwels. mais il y a des Espagnols de ce côté-là ! Des Espagnols et des Impériaux, dit Grippard. Les yeux de la duchesse tombèrent sur un papier plié en forme de lettre qui gisait sur le sol ; leste comme un oiseau, elle sauta par terre et ramassa le papier. Dès la première ligne elle pâlit, ayant peur de comprendre. Voilà le billet qu’on a remis au lieutenant ? dit-elle à Grippard d’une voix tremblante. En ce moment Cornélius Hoghart, Guillaume et Pierre accouraient pour embrasser Belle-Rose. La duchesse, du premier coup d’œil, reconnut le gentilhomme qu’elle avait rencontré dans l’antichambre de M. Monsieur, lui dit-elle d’une voix brève, me reconnaissez-vous ? Eh bien, monsieur, en ce moment on assassine Belle-Rose. A ce cri, le vieux Guillaume s’élança vers la duchesse. Je dis qu’il faut le sauver s’il est vivant ou le venger s’il est mort. C’est à Morlanwels qu’il faut courir ; à cheval, à cheval, et qu’on me suive ! La duchesse prit un pistolet à la ceinture de Grippard, sauta sur sa jument, lâcha les rênes et partit suivie de ses deux laquais. Cornélius, Guillaume, Pierre et Grippard s’élancèrent sur des chevaux de dragons qui étaient par là, et la petite troupe, excitée par son guide, franchit les barrières du camp. Cependant Belle-Rose et la Déroute suivaient le Lorrain, qui pressait sa monture sans souffler le moindre mot. Au bout d’une lieue, Conrad prit un sentier sur la gauche qui coupait à travers champs. L’approche de la guerre avait fait décamper les habitants ; les fermes étaient dévastées ; on ne voyait pas un paysan alentour. dit la Déroute, à qui la mine du Lorrain ne revenait pas. C’est une entrevue où il faut de la prudence. La personne qui m’envoie serait désespérée si l’on venait à la soupçonner, répondit Conrad. La Déroute se tut, mais il s’assura que ses pistolets jouaient bien dans leurs fontes. Ceux que Conrad cachait dans ses poches étaient tout armés. On courut encore une demi-lieue sans découvrir personne. Belle-Rose, absorbé par ses pensées, se recueillait en quelque sorte pour la mission qu’il allait accomplir. Le chemin que suivaient les trois cavaliers s’enfonçait dans un petit vallon couvert de bois. A l’extrémité du vallon, on voyait un château. C’est ici, dit Conrad, en montrant le château du doigt. Comme ils longeaient un taillis, la Déroute entendit un bruit d’arbustes froissés. Il y a par là quelque sanglier qui quitte sa bauge, dit-il en souriant. La Déroute passa la main droite sous les fontes, saisit la crosse d’un pistolet, et, se penchant vers Belle-Rose, lui dit tout bas à l’oreille : Prenez garde, mon lieutenant ; nous sommes en pays ennemi. Belle-Rose tressaillit et tourna rapidement les yeux autour de lui. Tout à coup le sabot d’un cheval sonna contre un caillou. fit la Déroute, voilà un sanglier qui a les pieds ferrés. Le Lorrain leva brusquement la main et lâcha un coup de pistolet contre le sergent ; mais le sergent avait l’œil sur lui ; au mouvement du Lorrain, il répondit par un mouvement semblable en se jetant sur le cou du cheval, et les deux coups partirent presque en même temps. La balle du Lorrain passa derrière la tête du sergent. s’écria la Déroute en rendant balle pour balle, tu es trop maladroit pour le métier que tu fais. Le coup du sergent déchira le bras du Lorrain, et atteignit son cheval à la tête. L’animal blessé hennit de douleur, se cabra et partit comme une flèche. Au bout de cent pas, il donna dans un marais dont l’eau verte était tapissée d’herbes ; du premier bond il s’enfonça jusqu’au jarret dans la vase ; un violent coup d’éperon le fit se redresser ; il s’élança, s’embourba jusqu’au poitrail et roula dans l’eau. Un instant on vit les jambes du cheval qui battaient la surface du marais dans les convulsions de l’agonie ; les mains de Conrad se roidissaient cramponnées à la selle ; un élan furieux lui fit soulever la tête au-dessus du lit d’herbes qui l’étouffait. cria-t-il d’une voix haletante ; mais le cheval s’enfonça, et le Lorrain disparut sous l’eau. Toute cette scène s’était passée en une minute ; au moment où les deux coups de pistolet retentissaient, une troupe de cavaliers parut sur la lisière du bois. La Déroute regarda derrière lui ; trois ou quatre hommes gardaient le sentier : décidément Belle-Rose et lui étaient cernés. Il y avait du côté opposé au bois un grand rocher dans lequel s’ouvrait une baie. Belle-Rose y poussa son cheval rapidement, et sûr de n’être pas enveloppé, il fit face à l’ennemi. La Déroute était déjà à son côté, l’épée et le pistolet au poing. de Villebrais rallia sa troupe et s’avança vers le rocher. Il y avait une douzaine de cavaliers derrière lui rangés en demi-cercle. Il marchait lentement, comme un homme qui ne craint pas que sa proie lui échappe, l’épée au fourreau, le pistolet dans les fontes, l’œil sur Belle-Rose. Hier, c’était votre tour ; c’est aujourd’hui le mien, lui cria-t-il ; je prends ma revanche. répondit Belle-Rose, qui s’apprêtait à vendre chèrement sa vie. de Villebrais ; je ne chicanerai pas sur les termes. Je l’ai ; le reste m’importe peu. Comme il parlait, on entendit le bruit lointain d’un galop rouler comme un tonnerre sur le sentier. de Villebrais regardèrent du côté d’où venait le bruit. Une troupe de cavaliers arrivait à bride abattue, guidée par une femme qu’emportait un cheval blanc. de Villebrais reconnut Mme de Châteaufort. Il pâlit et tira son épée. s’écria-t-il en montrant Belle-Rose et la Déroute ; à vous ceux-là ! reprit-il en s’adressant à un soldat balafré qui paraissait le lieutenant de la bande. Les deux tiers de la troupe suivirent Burk, qui s’élança le sabre au poing du côté du sentier. Le reste s’ébranla sur les pas de M. Mais Belle-Rose et la Déroute lui épargnèrent les trois quarts du chemin. En les voyant un instant immobiles à l’aspect des cavaliers qui arrivaient ventre à terre, la Déroute s’était penché vers Belle-Rose. Belle-Rose avait déjà les éperons dans le ventre de son cheval, et ils tombèrent comme la foudre sur la bande de M. de Villebrais au moment où la troupe de Burk et celle de Mme de Châteaufort se joignaient. Le choc fut terrible des deux parts. Burk, qui courait en tête, arrêta Mme de Châteaufort par le bras, alors qu’elle s’élançait du côté de Belle-Rose. dit-il, des yeux comme des diamants et de l’or autour du cou ! Tu m’as touchée, je crois, dit fièrement Mme de Châteaufort. Et levant son pistolet à la hauteur du soldat, elle lui cassa la tête. Ce fut le signal du combat. Vingt détonations le suivirent et les épées se choquèrent. A la première décharge, l’un des laquais fut tué et Cornélius démonté. La supériorité du nombre était du côté des assaillants. Mme de Châteaufort, éperdue, se tordait les mains de désespoir. Sur le terrain où combattait Belle-Rose, elle ne voyait plus qu’un groupe d’hommes entourés de fumée où reluisait l’éclair des épées. Ses yeux épouvantés se tournaient vers le ciel, lorsqu’au détour du bois elle aperçut une compagnie de cavaliers qui s’approchait au pas. Geneviève fouetta sa jument et se précipita vers eux. Ceux qui marchaient à la tête de cette compagnie étaient couverts d’habits magnifiques. En une seconde, Geneviève fut sur eux. Elle était frémissante de colère et de terreur ; le sang de l’homme qu’elle avait tué avait rejailli sur sa robe, et sa main tenait encore le pistolet fumant. Il y a là un officier français qu’on assassine, messieurs, leur dit-elle. Amis ou ennemis, si vous êtes gentilshommes, vous le sauverez. Celui qu’on pouvait prendre pour le chef de la compagnie fit un signe de la main, un officier partit au galop avec les soldats de l’escorte, et Mme de Châteaufort le suivit. Il était temps que ce renfort intervînt. La Déroute, blessé, était couché par terre, la jambe engagée sous son cheval. Belle-Rose, également démonté, se défendait avec le tronçon de son épée, dont la lame était restée dans le corps d’un cavalier ; ses habits étaient percés en vingt endroits et rougis en trois ou quatre. Des deux laquais, l’un était mort, l’autre avait la tête fendue. Cornélius et Pierre, tout sanglants, se débattaient au milieu de trois ou quatre bandits acharnés contre eux. Le vieux Guillaume gisait sur un soldat qu’il avait tué au moment où ce soldat allait frapper Belle-Rose. Grippard achevait de poignarder un Suisse qu’il avait abattu. Le vieux Guillaume était le seul qui fût parvenu à rompre la troupe de Burk. Le père était venu mourir auprès du fils. Les hussards de l’officier entourèrent les combattants et les forcèrent à lâcher prise. de Villebrais, frappé au front, avait le visage tout couvert de sang. A la vue de l’officier qui faisait rentrer les épées au fourreau, il pâlit de rage, et jeta la sienne sur l’herbe humide et rouge. La duchesse de Châteaufort s’élança vers Belle-Rose. Et elle tomba sur ses genoux, les mains tournées vers le ciel. La prière entr’ouvrait ses lèvres, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues. Belle-Rose la souleva dans ses bras avec un élan amer et passionné. Ainsi, dit-il, vous me sauverez toujours. Voici trois fois que je vous dois la vie ! Geneviève, brisée par tant de terribles émotions, appuya sa tête contre l’épaule de Belle-Rose, et se prit à fondre en larmes. En ce moment, le duc de Castel-Rodrigo, - car c’était lui que Geneviève avait rencontré, - arriva sur le lieu du combat. de Villebrais, qu’il reconnut malgré le désordre de ses habits et le sang dont il était couvert. de Villebrais, qui mordait ses lèvres de colère. monsieur, vous n’avez point tardé d’entrer en campagne, à ce qu’on peut voir, reprit le duc d’un ton de mépris. J’imagine, monsieur le duc, reprit le traître hardiment, que vous ne m’avez pas confié ces braves gens pour les conduire à la messe ? Le duc de Castel-Rodrigo fronça le sourcil. de Villebrais, que la fureur tourmentait, il m’est doux de savoir que nous vivons au temps de la chevalerie. A l’avenir, quand j’aurai un ennemi à combattre, j’aurai grand soin de le prévenir de l’heure et du lieu, comme faisaient les preux de la Table ronde. Monsieur sait bien qu’il ment, dit froidement un officier de la suite du duc de Castel-Rodrigo : il n’ignore pas sans doute qu’au temps dont il parle on bâtonnait les déserteurs et qu’on pendait les traîtres. Cet officier, d’une figure austère et pensive, était le jeune prince d’Orange, qui faisait son apprentissage de la guerre, celui-là même qui devait être un jour Guillaume Ier, roi d’Angleterre. Assez, messieurs, s’écria le duc ; j’ai donné permission à M. de Villebrais de se faire accompagner de dix ou douze soldats partout où bon lui semblerait ; mais je n’ai pas, que je sache, abdiqué mes droits de gouverneur de la province. Votre rôle est fini, monsieur, le mien commence. En passant devant Mme de Châteaufort et Belle-Rose, il leur jeta un regard empreint d’une haine implacable, rallia ceux de ses gens qui étaient encore debout et s’éloigna. Monsieur, dit le duc à Belle-Rose, vous êtes libre ; voici des chevaux pour vous et les vôtres ; voilà une escorte pour vous protéger. Il n’y a plus ici ni Français ni Espagnols : il n’y a que des gentilshommes. Belle-Rose venait à peine de remercier le duc, qu’un faible soupir lui fit tourner la tête. Son sang s’était figé dans ses veines ; il regardait partout craignant de voir. Un moribond à demi couché sur un cadavre étendait vers lui ses bras suppliants. s’écria Belle-Rose, et il s’élança vers le vieux Guillaume. Cornélius et Pierre s’agenouillèrent autour du fauconnier. Une pâleur mortelle, la pâleur du désespoir, avait effacé sur leur visage l’animation du combat. J’ai vécu plus de soixante et dix années, leur dit Guillaume, Dieu me fait la grâce de mourir en soldat : ne pleurez pas. Belle-Rose ne pleurait pas, mais son visage était effrayant à voir ; il soutenait la tête de son père de ses deux mains et baisait ses cheveux blancs. c’est pour moi que vous mourez ! mais il fallait me laisser tuer ! Ses doigts tremblants écartèrent l’habit troué qui cachait la blessure ; le fer était entré dans la poitrine, d’où sortait encore un filet de sang : la plaie était horrible et profonde. Les traits de Belle-Rose se contractèrent ; le vieillard sourit. Tu me parles de Claudine et de Pierre, lui dit-il ; je te les confie. En ce moment, les yeux de Belle-Rose rencontrèrent les yeux de Geneviève : il se souvint de la lettre qu’il avait reçue, de la cause qui l’avait conduit à Morlanwels ; ses sourcils se froncèrent, et il jeta sur la pauvre femme un regard si plein d’amertume, qu’elle cacha sa tête entre ses mains. Cependant Cornélius fit construire à la hâte un brancard avec des branches d’arbres ; un chirurgien, qui se trouvait dans la suite du duc de Castel-Rodrigo, posa un premier appareil sur les blessures du vieux Guillaume ; deux soldats prirent le brancard, et le triste cortège s’achemina vers Charleroi. La Déroute, qui n’était pas dangereusement atteint, bien que criblé de coups, se tenait passablement à cheval. Mme de Châteaufort essuya ses yeux rougis par les larmes et s’approcha de Belle-Rose. Jacques, lui dit-elle d’une voix douce et ferme, j’ai encore une grâce à vous demander, non pas pour moi, mais au nom d’un enfant sur qui vous avez juré de veiller. Parlez, Geneviève, je vous écoute ; mais hâtez-vous, chaque minute m’est précieuse. Il faut que je vous voie, que je vous parle encore au sujet de cet enfant. reprit-elle en attachant un regard suppliant sur celui qui l’avait tant aimée. Je le dois et je le ferai, dit-il. Demain je vous ferai savoir où nous aurons cette dernière entrevue. Mme de Châteaufort détourna la tête pour cacher une larme qui tremblait au bord de sa paupière, poussa sa jument et disparut dans les plis du sentier. Quelques heures après la rencontre du vallon, le funèbre cortège entrait au camp de Charleroi. de Nancrais, prévenu par Grippard, accourut auprès du fauconnier, qui avait aimé et protégé son enfance. Dans un coin de la tente, Claudine et Pierre sanglotaient ; Belle-Rose était désespéré mais ferme ; Cornélius allait de Claudine à Belle-Rose, morne et silencieux ; Guillaume avait la sérénité d’un vieux soldat qui avait toujours vécu comme un chrétien. de Nancrais aussitôt qu’il entra et lui serra la main. Il ne pouvait déjà plus parler, mais son regard loyal avait encore l’éclat de sa verte vieillesse. de Nancrais, il fit signe à Belle-Rose d’approcher ; ses yeux se tournèrent alors vers le fils du comte d’Assonville avec une expression inquiète et suppliante. Je suis son frère, dit M. de Nancrais que cette prière muette toucha jusqu’au fond de l’âme. Guillaume porta la main de M. de Nancrais à ses lèvres avec tant d’effusion, que l’impassible soldat détourna la tête pour ne pas laisser voir son trouble. Claudine s’était agenouillée au pied du lit ; le vieux Guillaume appela Cornélius du regard, et le forçant doucement à s’incliner près d’elle, mit leurs deux jeunes têtes sous ses mains étendues. Le silence était si profond, qu’on n’entendait pas d’autre bruit que la respiration haletante de Pierre, qui mordait son mouchoir pour étouffer ses sanglots. La Déroute, dont Belle-Rose n’avait pas voulu se séparer, étendu sur un matelas dans un coin, tambourinait la marche des canonniers sur ses genoux et pleurait sans savoir ce qu’il faisait. Et dire que c’est ce bon vieux qui a reçu le coup tandis que j’étais là ! Et l’honnête la Déroute se donnait au diable de n’être pas transpercé de part en part. En ce moment un pan de la toile se souleva et donna passage à M. Le duc s’approcha du lit où gisait le vieux fauconnier et lui tendit la main. Guillaume le regarda un instant, et l’on vit un doux sourire briller dans ses yeux. Vous m’avez secouru dans des temps de malheur, reprit le duc, je m’en suis souvenu. Belle-Rose sera comme un fils pour moi. Je ne lui épargnerai pas les dangers, et si Dieu nous prête vie à tous deux, il arrivera plus loin qu’il n’a jamais rêvé. Le fauconnier porta la main du gentilhomme à ses lèvres. En se retirant, le duc pressa fortement la main de Belle-Rose. Soyez ferme, lui dit-il, il vous reste un père. L’aumônier du bataillon arriva dans la nuit et récita la prière des agonisants. Tout le monde se mit à genoux, et Guillaume, les mains jointes, remit son âme à celui qui aime et pardonne. Le surlendemain, vers midi, un soldat se présenta à la tente de Belle-Rose. C’était un page à la tournure leste, au regard vif, au sourire espiègle et déterminé. Malgré ses habits d’homme, il ne fallut qu’un regard à Belle-Rose pour reconnaître Camille, la suivante de Mme de Châteaufort. Ma maîtresse vous fait prévenir, dit la camériste, qu’elle vous attendra ce soir, s’il vous est possible de lui donner une heure. Je suis à ses ordres, répondit Belle-Rose. S’il en est ainsi, tenez-vous prêt ce soir au coucher du soleil. Entre Marchienne et Landely, à deux lieues d’ici à peu près. Mais ne vous mettez point en peine, c’est moi qui vous servirai de guide. Camille pirouetta sur ses talons et s’éloigna. Tandis que ces choses se passaient au camp, M. de Villebrais, plus ardent encore à la vengeance depuis sa dernière rencontre avec le duc de Castel-Rodrigo, avait dispersé ses hommes et quelques autres que l’appât du gain avait attachés à sa fortune, autour des lignes françaises, en leur recommandant la plus stricte surveillance. Lui-même, sous les habits d’un maraîcher, s’était aventuré jusqu’aux avant-postes ; il allait et venait à toute heure par les sentiers, infatigable et silencieux comme le loup qui rôde en cherchant une proie. Vers cinq heures, comme il était en observation sur un monticule, d’où l’on voyait le côté du camp qu’habitaient le duc de Châteaufort et sa suite, il aperçut Mme de Châteaufort à cheval, suivie d’un seul laquais, qui se dirigeait vers les barrières. de Villebrais attendit qu’elle fût arrivée à quelques centaines de pas du camp, et sautant alors sur un cheval qui était toujours à portée de sa main, il fit signe à l’un des hommes de le suivre et se lança à la poursuite de la duchesse, en ayant soin de mettre la rivière entre eux pour qu’elle ne prît pas garde à lui. Mme de Châteaufort suivait la route de Marchienne-au-Pont. A un quart de lieue de ce bourg, elle prit un chemin sur la droite, gagna la campagne de Landely, et s’arrêta à cent pas des bords de la Sambre, devant un pavillon de chasse dont une espèce de garde lui ouvrit la porte. de Villebrais ne la voyant pas sortir, côtoya les bords de la rivière, trouva un gué, poussa son cheval et traversa la Sambre, ayant tantôt de l’eau jusqu’à l’éperon, tantôt jusqu’aux hanches. Après avoir attaché son cheval au tronc d’un vieux saule, il se dirigea doucement vers le pavillon, en fit le tour, et quand il eut reconnu les êtres, il reprit au galop la route de Charleroi, laissant son acolyte en sentinelle dans le taillis. de Villebrais avait réuni quatre ou cinq de ses gens, et leur avait donné rendez-vous à Landely. Chacun devait s’y rendre de son côté. Quant à lui, il se coucha dans un fossé sur le bord de la route qu’avait suivie Mme de Châteaufort et attendit. Cependant, à l’heure convenue, Belle-Rose vit s’avancer Camille, qui gouvernait d’une main sûre un beau genêt d’Espagne. Belle-Rose, pour toute réponse, sauta sur un cheval que Grippard tenait par la bride. Camille lâcha les rênes du genêt, et Belle-Rose piqua des deux à sa suite. Ils n’avaient pas fait un quart de lieue qu’ils entendirent un cavalier courant à bride abattue sur la route. Belle-Rose se retourna, et, dans le clair-obscur, il reconnut son frère qui arrivait sur lui comme la foudre. Cornélius est près de Claudine, Claudine m’envoie près de toi, lui dit Pierre. Belle-Rose lui tendit la main, et tous trois, penchés sur la croupe des chevaux, passèrent comme des fantômes. de Villebrais se dressa, un amer sourire éclaira son visage. Si Mme de Châteaufort me le livre, dit-il, je pourrai bien, au prix de l’homme, pardonner à la femme. Il y avait entre Marchienne-au-Pont et Charleroi, sur la route la plus directe de Landely, un régiment de cavalerie dont il était impossible, après le coucher du soleil, de traverser le bivouac sans avoir le mot d’ordre. de Villebrais, qui n’ignorait pas cette circonstance, tourna au midi de Charleroi, passa la Sambre un peu au-dessous du camp, et se lança dans la campagne, du côté de Landely. Le ciel était pur, et la lune, qui montait à l’horizon, guidait sa marche rapide. Au bout d’une heure, il vit parmi les arbres, et de l’autre côté de la Sambre, qui s’épanchait entre deux rives sombres comme une ceinture d’argent, une lumière qui tremblait. de Villebrais fouetta son cheval, qui hennit de douleur et bondit sur le sable. D’autres hennissements lui répondirent sur les deux rives. - Et, penché sur l’encolure du cheval qui mordait son frein, il se mit à chercher le gué sur le rivage. Il crut le reconnaître à une pierre qu’il avait remarquée dans la soirée, et il se jeta hardiment dans l’eau qui semblait rouler des vagues de diamants. Cependant Camille et Belle-Rose atteignirent le pavillon de Landely. Le garde les introduisit dans une antichambre où Camille s’arrêta. Belle-Rose pénétra dans une seconde pièce où Mme de Châteaufort l’attendait. Pierre s’était assis à la porte du pavillon. Geneviève accueillit Belle-Rose avec un pâle et triste sourire. Je vous ai fait venir, lui dit-elle, pour vous parler d’un enfant qui n’a plus de père et que sa mère veut vous confier. Il ne faut pas qu’il grandisse seul. En vous communiquant la mission dont M. d’Assonville m’a chargé, dit Belle-Rose, je n’ai jamais prétendu vous ravir le droit de voir et d’embrasser votre fils. Ne pouvons-nous veiller ensemble sur lui ? Mme de Châteaufort secoua la tête. Hier, c’eût été le plus doux de mes rêves ; mais ce n’était qu’un rêve ! La voix de Mme de Châteaufort était si profondément désespérée, que Belle-Rose lui prit la main. Geneviève, lui dit-il, oubliez que vous êtes femme pour vous souvenir que vous êtes mère. Je ne puis rien oublier, rien ! Vous voulez que nous veillions ensemble sur cet enfant. Quand vous le verrez beau comme un ange et souriant entre nous, quel regard aurez-vous pour la mère ? Tenez, Jacques, hier j’ai tout compris. Quand le sang de votre père a coulé, j’étais là ! Le reproche a lui dans vos regards, ce reproche était dans votre cœur, et maintenant, quoi que vous fassiez, l’idée du meurtre se mêlera toujours à mon souvenir ! Et d’ailleurs, l’image d’une autre femme est dans votre cœur bien plus puissante que la mienne !... N’ai-je point vu, il y a trois jours, votre main ramasser une fleur qu’elle avait laissé tomber, et ne vous ai-je pas vu la porter à vos lèvres ? Son nom, vous l’avez mille fois murmuré !... Un instant, j’ai cru qu’à force d’amour je pourrais lutter contre son souvenir : c’était une erreur dont un flot de sang m’a tirée... Entre vous et moi il y a trop de malheurs, il y a votre père... Chaque parole de Geneviève entrait dans son cœur comme une flèche. Vous vous taisez, Jacques, reprit-elle, et je ne me plains pas : vous m’avez pardonné. Comme ce dernier mot tombait de ses lèvres, un cri terrible fendit l’air et vint retentir à leurs oreilles. Tous deux tressaillirent ; mais ce cri sans nom avait traversé l’espace comme une balle ; tout était redevenu calme et silencieux. Par un mouvement instinctif, Geneviève s’était rapprochée de Belle-Rose. Jacques, lui dit-elle en prenant une de ses mains entre les siennes, dites-moi du moins que vous apprendrez à mon fils à m’aimer ? Quand il me voit il me sourit ; il a des caresses divines pour mes lèvres ; il étend sur mes fautes son innocence comme un manteau ; ses petites mains se suspendent à mon cou, et, quand il m’appelle, il me semble que la bénédiction de Dieu descend sur moi. Geneviève pleurait, le visage appuyé sur la main de Belle-Rose. Comment le fils de Gaston pourrait-il ne pas vous aimer ! Un autre cri plus horrible encore retentit. C’était un cri funèbre qui semblait ne pas appartenir à la terre : il déchirait l’oreille et glaçait le cœur ; l’espace profond l’engloutit, et l’on n’entendit plus rien que le doux murmure du feuillage qu’agitait le vent. Geneviève épouvantée se laissa tomber sur ses genoux. dit-elle, est-ce l’âme de Gaston qui m’appelle ? Belle-Rose sentit un frisson courir à la racine de ses cheveux que mouillait une sueur froide. Il s’élança vers la fenêtre et l’ouvrit. La nuit sereine enveloppait la campagne de sa transparente obscurité ; la brise chantait entre les rameaux fleuris des aubépines, et l’on entendait dans l’ombre d’une haie une fauvette amoureuse qui gazouillait sur son nid. Une terreur invincible retenait Geneviève agenouillée par terre ; elle avait la pâleur du marbre, sa tête renversée en arrière semblait aspirer encore l’horreur de ce cri, et ses mains perdues dans son épaisse chevelure en tordaient les boucles flottantes. Belle-Rose sondait du regard les profondeurs de la nuit ; sa main s’était portée à la garde de son épée, et ce soldat qui ne connaissait pas la peur attendait muet et frémissant. Un nouveau cri, un cri lugubre, éclata soudain et se prolongea sous le ciel étoilé : c’était tout à la fois une plainte déchirante et une menace formidable, un cri qui figeait le sang. Mme de Châteaufort, folle d’épouvante, bondit jusqu’aux genoux de Belle-Rose et s’y cramponna. Tout à coup la porte s’ouvrit violemment, et Pierre se précipita dans la chambre l’épée nue au poing ; Camille, effarée, s’y jeta après lui. dit à voix basse le pâle jeune homme ; entends-tu ? Belle-Rose se dégagea de l’étreinte de Mme de Châteaufort et tira son épée. dit-il ; et tous deux se jetèrent hors du pavillon. Madame de Châteaufort, éperdue et muette, suivit Belle-Rose et Pierre. Dans l’état de frayeur mortelle où son âme était plongée, ce qu’elle craignait avant toute chose, c’était de demeurer seule. Le paysage était calme et reposé. La campagne, baignée d’une blonde lumière, se perdait dans un horizon placide et vaporeux où rayonnaient seulement quelques étincelles immobiles comme des étoiles. A cent pas du pavillon, la Sambre coulait comme un fleuve d’argent liquide, et l’on n’entendait rien que le doux bruit de l’eau qui se brisait au pied des saules. Il semblait aux deux frères que les cris s’étaient élevés dans la direction de la rivière. Ils s’avançaient donc de ce côté, prudemment, l’œil et l’oreille au guet, comme des soldats qui craignent une surprise, lorsqu’un cri rauque, haletant, essoufflé, passa au-dessus de leur tête, et fit se courber Mme de Châteaufort comme un arbre battu par le vent. C’est le cri d’un homme qui se noie ! dit-il ; et il s’élança vers le rivage. Pierre arriva sur le sable aussi vite que lui, et tous deux courbés cherchèrent le long du fleuve, qui brillait comme un large ruban d’acier. Ils n’avaient pas fait cinquante pas, qu’ils aperçurent auprès d’un vieux saule, penché sur le fleuve, un corps noir qui flottait doucement au cours de l’eau. Il y avait des instants où ce corps venait à la surface, et d’autres où il disparaissait sous les branches du saule, obéissant au remous qui le balançait. dit Pierre, regarde : ses deux mains sont nouées autour d’une branche. C’était en effet le cadavre d’un homme cramponné à l’arbre. Les bras, raidis par l’agonie, sortaient de l’eau et le retenaient au milieu des rameaux tremblants. Belle-Rose s’avança sur le tronc du saule, tandis que Pierre entrait dans le fleuve ; courbés sur le cadavre, dont la tête ballottée par les vagues flottait entre les feuilles, ils le tirèrent de l’eau ; mais les doigts inflexibles étaient scellés à la branche, et il fallut la couper pour le pousser au rivage. Mme de Châteaufort attendait au bord de la Sambre ; quand le cadavre humide fut étendu sur l’herbe, aux paisibles rayons de la lune, la première elle le reconnut. Belle-Rose se jeta à genoux près du mort ; c’était bien lui ; la face était livide, et ses yeux, démesurément ouverts, saillaient hors des orbites. Les angoisses d’une horrible agonie avaient bouleversé ses traits, où se reflétait encore l’expression de la haine. Le jeune officier laissa retomber la tête qu’il avait un instant soulevée. Le cœur ne bat plus, dit-il. Que Dieu fasse paix à son âme ! de Villebrais, en croyant passer la Sambre à gué, s’était trompé ; son cheval, qui n’avait tout d’abord de l’eau que jusqu’au jarret, perdit pied tout à coup ; M. de Villebrais voulut le ramener, mais le courant était fort et rapide en cet endroit ; l’officier abandonna l’animal qui s’enfonçait sous lui, et tenta de se sauver à la nage. Il y aurait peut-être réussi si le cheval, en se débattant, ne l’eût frappé d’un coup de pied à la tête, ce qui fit perdre à M. de Villebrais la moitié de ses forces. Ce fut alors que le nageur poussa son premier et formidable cri. Un de ses hommes, caché dans un fourré sur la rive opposée, se glissa vers le rivage pour aller à son secours, mais il tomba dès son premier élan dans un coin du lit tout rempli d’herbes, où il faillit rester. Comme il s’en dégageait, il entendit du bruit dans un pavillon ; la peur le prit et il se jeta sous un taillis. de Villebrais luttait contre le courant avec l’énergie du désespoir ; sa tête coulait parfois sous la surface, sa bouche s’emplissait d’eau, sa respiration s’épuisait ; quand il avait assez de force pour soulever sa poitrine, il jetait un de ces cris suprêmes qui glaçaient d’effroi Mme de Châteaufort. Un dernier effort lui fit atteindre le vieux saule miné par la rivière, ses doigts s’attachèrent autour d’une branche comme des liens de fer, il voulut se hausser sur le tronc ; mais la branche plia, un cri d’horreur jaillit de ses lèvres bleuies, et son visage disparut sous les flots. Quand Belle-Rose se fut assuré de la mort de M. de Villebrais, il appela le garde et lui confia le cadavre du noyé ; puis il reprit avec Mme de Châteaufort et Pierre le chemin du pavillon. En ce moment, on entendit au loin le galop précipité de trois ou quatre chevaux : c’étaient les gens de M. de Villebrais qui, se voyant privés de leur chef, regagnaient leurs cantonnements. Mme de Châteaufort se retrouva un instant après seule avec Belle-Rose. La mort imprévue et terrible de M. de Villebrais avait encore augmenté la tristesse profonde et l’amer découragement dont elle se sentait frappée. La désolation était dans son âme : elle avait vu l’agonie de M. d’Assonville ; elle venait de voir le cadavre de M. de Villebrais ; elle voyait devant elle Belle-Rose pâle et morne, qui portait dans son cœur le deuil de son père. Elle comprit que l’heure de la séparation avait sonné, et appelant à son aide tout ce qui lui restait de force, elle tira de sa poche un petit paquet cacheté. Voici, dit-elle à Belle-Rose, les papiers qui constituent l’état du fils de M. d’Assonville ; quand il sera d’âge à choisir une carrière, il pourra le faire en gentilhomme. A ces papiers j’ai joint une lettre qui vous donne tout droit sur lui. je l’embrasserai, c’est la seule grâce que je vous demande. En achevant ces mots, Mme de Châteaufort se leva. Toute espérance était bannie de son cœur. Elle s’approcha de Belle-Rose, la pâleur d’une morte sur le front et le sourire aux lèvres, et lui tendit la main. Belle-Rose, sans lui répondre, la prit entre les siennes. Ainsi, reprit-elle, je serai votre amie, rien de plus, rien de moins, une amie absente à laquelle vous penserez quelquefois sans amertume ? Une amie dont je ferai bénir le nom par les lèvres d’un enfant, répondit Belle-Rose. Le visage de Geneviève rayonna d’une joie pure. Elle se haussa sur la pointe des pieds, attira à elle la tête de Belle-Rose et l’embrassa chastement comme une sœur embrasse son frère. Voilà une parole que j’emporte dans mon cœur, dit-elle, et qui me consolera quand je serai seule. Adieu, mon ami, puissiez-vous trouver quelque jour le bonheur que j’aurais voulu vous donner !... Une autre sera plus heureuse ; vous penserez à moi dans votre joie, et je prierai pour vous deux dans ma tristesse. C’est une nouvelle vie que je commence, je la commence avec le repentir. Belle-Rose retint quelques minutes Geneviève sur son cœur, puis, sentant les larmes le gagner, il s’arracha de ses bras, colla ses lèvres une dernière fois au front de la pauvre délaissée, et s’élança hors de l’appartement. Un instant après, il s’éloignait avec Pierre. Au premier coude que faisait le sentier, Belle-Rose se retourna : sur la porte d’un pavillon, une femme, qu’on reconnaissait à sa robe blanche, était agenouillée, les bras tendus vers lui ; au milieu du silence de la nuit embaumée, il entendit comme le bruit d’un sanglot qu’on cherchait à retenir. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds, et frappant son cheval de ses deux éperons à la fois, il se précipita comme un fou sur la route de Charleroi. Deux jours après, le camp était levé, et le 4 du mois de juin, le siège fut mis devant Tournai. Claudine et Suzanne étaient restées à Charleroi, où M. Son grand âge, les fatigues de la guerre, ses blessures, tout inspirait de graves inquiétudes sur son état. Au milieu du tumulte d’une ville remplie de soldats, il était à craindre que le vieil officier ne reçût pas tous les soins que réclamait sa position : il fut décidé qu’on se dirigerait sur Paris à petites journées ; là du moins on aurait tous les secours de la science. Mme de Châteaufort se retira dans la ville d’Arras, où depuis sa disgrâce le duc avait reçu l’ordre de résider, le mari ayant prié sa femme de l’aider de sa présence au moment des réceptions officielles et des représentations. On sait que les deux époux vivaient en grands seigneurs qui n’ont de rapports ensemble que pour les choses qui tiennent à leur état dans le monde. Pierre, attaché à la compagnie où servait Belle-Rose, avait suivi l’armée à Tournai. Les opérations du siège commencèrent activement et la place fut investie le jour même. Les efforts de l’artillerie furent tournés contre un fort qui commandait la place du côté du midi. Les assiégés répondaient par un feu bien nourri aux attaques de l’armée française, et cherchaient à troubler ses opérations par de fréquentes sorties. Mais la présence du roi augmentait l’ardeur des troupes, et l’on prévoyait déjà l’instant où la ville serait forcée de battre la chamade. Pour en précipiter le moment, il s’agissait de miner un bastion dont la chute, en ouvrant le rempart, contraindrait le gouverneur de Tournai à parlementer. C’était une expédition où il y avait de grands dangers à courir, et qui demandait des hommes déterminés. Belle-Rose, qui cherchait des occasions de se signaler, s’offrit de bonne volonté. de Nancrais ; choisis tes hommes, et si tu en reviens, tu reviendras capitaine. Vers le soir, à la tombée de la nuit, Belle-Rose, accompagné de la Déroute, de Pierre et de quatre ou cinq autres sapeurs, sortit du chemin couvert et s’approcha des fossés en rampant sur la terre. Les premières sentinelles qui l’aperçurent tirèrent sur lui ; sans leur donner le temps de recharger leurs armes, il se mit à courir jusqu’au bord du fossé, où il se laissa tomber. Belle-Rose s’était muni d’un sac plein d’étoupes qu’il avait coiffé d’un chapeau. Au moment où les Espagnols allongeaient leurs fusils par-dessus le rempart, il jeta cette espèce de mannequin dans le fossé. Il faisait sombre déjà, et tous les soldats, trompés, firent feu dessus, à l’exception de deux ou trois. Belle-Rose sauta sur-le-champ ; ceux qui n’avaient pas tiré lâchèrent leurs coups, mais le lieutenant était déjà parvenu de l’autre côté et s’était logé derrière un éboulement sans autre accident qu’une balle perdue dans ses habits. Les gens de Belle-Rose, couchés dans les plis du terrain, attendaient son signal pour descendre. Quant à lui, sûr de n’être pas inquiété, il mit tout de suite la sape au rempart et travailla avec une telle ardeur, qu’en moins de deux heures il eut pratiqué une excavation où deux hommes pouvaient tenir. Les Espagnols lui tiraient sans cesse des coups de fusil, mais les balles s’aplatissaient contre la pierre ou rebondissaient derrière lui ; trois ou quatre d’entre eux avaient tenté de joindre le mineur en passant par-dessus le rempart ; mais Pierre et la Déroute avaient tué les deux premiers : un autre, atteint à la cuisse, était tombé dans le fossé, où il s’était cassé les reins ; le quatrième avait été frappé par Belle-Rose lui-même au moment où il mettait le pied sur le sol. Après ces tentatives, si mal terminées, les Espagnols se tinrent prudemment derrière le mur. A ce signal dont ils étaient convenus d’avance, la Déroute et Pierre accoururent ensemble au bord du fossé. répliqua Pierre, et il sauta dans le fossé. Pierre joignit Belle-Rose au milieu de la mousquetade. Une balle l’effleura près du sourcil. Un demi-pouce plus bas, elle lui cassait la tête. dit Belle-Rose en voyant le sang qui mouillait le front du jeune soldat. Tous deux se remirent à l’ouvrage et le poussèrent si vigoureusement qu’il fallut donner bientôt un second coup de sifflet. Cette fois ce fut la Déroute qui se présenta. Les assiégeants jetèrent des pots à feu dans le fossé ; mais le sergent, leste comme un chat, avait déjà disparu sous la sape. Les coups de sifflet se succédaient rapidement ; le mur était percé ; les mineurs étaient toujours à leur poste, sauf un seul qui avait été tué d’un éclat de grenade. Cet accident avait déterminé la Déroute à élever en arrière de la sape un épaulement en terre qui les mettait parfaitement à l’abri. Nous voilà comme des taupes, dit-il de cet air tranquille qui ne l’abandonnait jamais ; creusons. Vers le matin ils entendirent un bruit sourd comme celui d’un travail souterrain. Belle-Rose fit arrêter tout le monde et colla son oreille aux parois de la mine. Très bien, dit-il ; on sape en avant. On creusa si bien, que vers midi on entendit très distinctement les coups de pioche qui frappaient la terre. Des deux côtés on travaillait avec une égale ardeur. mes garçons, reprit le sergent ; après la pelle ce sera le tour du pistolet. Au bout d’une heure, Belle-Rose reconnut à la sonorité des coups qu’on n’était plus séparé que par deux pieds de terre. dit-il en étendant la main vers ses mineurs. reprit l’officier d’un air qui ne souffrait pas de réplique. La Déroute obéit ; mais tandis que Pierre se couchait à la droite de Belle-Rose, le sergent se mit à sa gauche. A présent, camarades, laissez là les outils et apprêtez les armes ! D’un coup de pioche je vais jeter ce pan de muraille à bas ; aussitôt que les Espagnols nous verront, ils feront feu. murmura la Déroute d’un air jaloux. Oui, tout ou rien, répondit Belle-Rose en souriant, et il continua : - Vous ne vous lèverez qu’après qu’ils auront tiré ; mais alors levez-vous tous ensemble et sautez sur eux. Belle-Rose prit une pioche à deux mains, la plus lourde, et frappa. Au troisième coup la terre s’écroula, une large brèche s’ouvrit, et l’on vit les Espagnols qui abaissaient leurs mousquets. Mais au cri de l’officier, Belle-Rose s’était jeté à plat ventre ; toute la décharge passa par-dessus sa tête. Au milieu de la poussière et de l’obscurité, les ennemis n’avaient rien vu. s’écria Belle-Rose d’une voix tonnante, et il s’élança le premier, suivi de près par son frère et la Déroute. Les Espagnols, surpris, furent tués sur place ou désarmés. Ils étaient dix dans la chambrée. Au dernier coup de pistolet il n’en restait que trois debout. Belle-Rose s’empressa de faire murer l’ouverture avec des pierres et des décombres ; il attacha le pétard, déroula la mèche et donna l’ordre à la Déroute de ramener sa petite troupe. Quand elle eut repassé le fossé, Belle-Rose mit le feu à la mèche et il s’éloigna, mais pas avant d’avoir vu le soufre et la poudre pétiller. La Déroute était sur le revers du fossé, allant et venant sans prendre garde aux coups de fusil que les fuyards tiraient sur lui en quittant le rempart. cria-t-il du plus loin qu’il vit Belle-Rose, ne pourriez-vous marcher plus vite ? Et toi, dit l’autre, ne pourrais-tu rester plus loin ? Tous deux s’éloignèrent rapidement ; mais, au bout de cent pas, Belle-Rose sentit trembler le sol sous leurs pieds. Et, le saisissant par le bras, il le força de se coucher près de lui dans un pli du terrain. Une épouvantable détonation retentit aussitôt ; un nuage de poudre obscurcit le jour, et mille éclats de pierre tombèrent autour d’eux. Quand ils se relevèrent, vingt toises du mur étaient à bas ; le fossé était comblé par les débris et une large brèche ouverte au flanc du bastion. Un corps de soldats que M. de Nancrais tenait en réserve s’élança aussitôt que la mine eut joué, et s’installa sans coup férir dans le fort, où le drapeau blanc fut arboré. de Luxembourg se porta en avant suivi de ses officiers. Comme il passait, il rencontra Belle-Rose qui courait vers le rempart, ses habits en désordre et tout couvert de poudre. de Luxembourg ; arrêtez-vous une seconde pour me dire le nom du soldat qui a mis le feu à la mèche. s’écria la Déroute, ce soldat est un officier. Et cet officier, c’est mon lieutenant. de Luxembourg tendit la main à Belle-Rose. Ce sont de ces actions qui ne m’étonnent pas, venant de vous : j’en parlerai ce soir à Sa Majesté, lui dit-il. Le gouverneur de Tournai, voyant la ville démantelée, envoya un parlementaire au camp ; la capitulation fut signée, et la ville ouvrit ses portes. Ce premier succès excita la joie de l’armée, qui ne parlait de rien moins que d’aller d’emblée jusqu’à Bruxelles. Vers le soir, et comme la ville retentissait de chants, une ordonnance prévint Belle-Rose que M. de Luxembourg l’attendait à son quartier. Le jeune officier s’y rendit et trouva le général dans sa tente, qui expédiait divers ordres. Grinedal, lui dit-il quand ils furent seuls, Sa Majesté, à qui j’ai rendu compte de votre belle conduite, m’a permis de vous promettre le grade de capitaine. Votre brevet est à la signature. Belle-Rose remercia son généreux protecteur et regretta dans le fond de son âme que son père ne fût pas là pour jouir de cette fortune. de Luxembourg, ce n’est pas le général qui vous parle, c’est l’ami. Celui-là, Jacques, a une fois encore besoin de vos services et de votre dévouement. Parlez, et quand vous m’aurez dit ce qu’il faut que je fasse, je vous remercierai pour m’avoir choisi. Un homme en qui j’avais mis toute ma confiance, continua le général, vient de me trahir. Tu t’en souviens peut-être pour lui avoir parlé à Witternesse, il y a dix ans ? Il est en train de vendre pour une somme de cent mille livres des papiers qu’il a entre les mains, et que je lui avais laissés, croyant à son honnêteté. Si ces papiers ne compromettaient que moi ou le prince de Condé, je ne m’en inquiéterais guère. Le roi, dans sa souveraine miséricorde, a bien voulu tout oublier. Mais ils peuvent porter un préjudice notable à des gens qui n’ont point été soupçonnés ; que dis-je ? ils peuvent les perdre, si ces papiers tombent au pouvoir de M. Tu perdras quinze jours que tu regagneras en une semaine, répliqua M. de Luxembourg qui s’animait en parlant. Et d’ailleurs, je ne sais que toi à qui je puisse confier cette mission. Tu t’arrêteras à Chantilly, où l’intendant de M. le Prince te remettra cent mille livres en or sur cet avis que voici. Tu te rendras ensuite chez Bergame, qui demeure du côté de Palaiseau, dans une maison que je lui ai donnée. La maison est à droite, à cent pas de la route, avant d’entrer au village. Bergame ne se doute pas encore que je suis instruit de sa perfidie. Tous les papiers sont chez lui, dans une certaine armoire que je connais bien, qui est creusée dans le mur, et où je me suis caché plus d’une fois au temps de la Fronde. Un homme qui est employé auprès de M. de Louvois a eu connaissance de ce marché, il s’est souvenu qu’il me devait tout, et il m’a prévenu. Ce sont ces papiers-là que vous voulez ? Par ruse ou par force, il faut que tu les aies. de Luxembourg, les vieux loups ont les plus longues dents ! D’ailleurs, il ne s’agit pas de le tuer : tu payes le prix de la trahison et tu prends les papiers, qu’il se taise ou qu’il crie ! Sais-tu bien qu’il y va de la vie de vingt personnes ? Va, et que Dieu te conduise ! Une première fois tu m’as peut-être sauvé la vie ; une seconde fois tu me sauves l’honneur. Vous me ferez voir une bataille. Une heure après cette conversation, Belle-Rose partit accompagné de la Déroute, qui, sous aucun prétexte, n’avait voulu se séparer de lui. de Nancrais s’était chargé de Pierre, dont il se proposait de pousser l’éducation militaire. Afin que l’absence de Belle-Rose ne fût pas interprétée d’une manière défavorable, il avait été en apparence chargé d’une mission pour M. Arrivé à Chantilly, Belle-Rose se rendit chez l’intendant du prince, qui lui compta la somme convenue ; puis il poussa vers Paris, où il descendit chez le digne M. Mériset, qui pensa s’évanouir de joie en le revoyant. Le lendemain, il se dirigea vers Palaiseau. Parvenu à cinq minutes du village, il arrêta un bouvier qui passait sur la route. Pourriez-vous m’indiquer la demeure de M. Vous la voyez là-bas, entre ces vieux ormeaux ; c’est la maison qui a des volets verts et des tuiles rouges. Le jardin est à lui et la prairie aussi. Bergame ; on dit dans le pays qu’il va s’arrondir. mais c’est justement pour l’aider à s’arrondir que je me rends chez lui ! Allez donc, vous serez le bienvenu. Belle-Rose poussa du côté de la maison avec la Déroute, qu’il laissa devant la porte avec les deux chevaux, et entra dans le jardin. dit-il à un petit garçon qui ravaudait parmi les espaliers. Le petit garçon, qui était maigre, pâle et chétif, regarda Belle-Rose d’un air futé. dit-il avec un accent italien assez prononcé. Le petit garçon salua avec beaucoup de politesse. C’est très bien, monsieur ; mais M. Bergame, étant fort occupé, ne saurait vous recevoir à présent. Allons, pensa Belle-Rose, c’est un siège à faire. Ne pourriez-vous pas dire à M. Bergame qu’il s’agit d’une affaire d’importance ? dit l’enfant d’un air simple qui cachait une grande malice. Pardonnez-moi, monsieur, reprit l’enfant d’un petit ton patelin, mais c’est qu’en général les personnes qu’on ne connaît pas ont toujours pour entrer chez les gens de belles affaires à traiter. Belle-Rose eut quelque envie de saisir le petit drôle par le cou et de le bâillonner ; mais il y avait du monde sur la route, il ne connaissait pas les êtres de la maison ; ce n’était pas le moment d’employer la violence. répliqua-t-il de l’air d’un homme qui se décide à parler, puisque tu veux tout savoir, prends ce louis pour toi, et cours dire à M. Bergame qu’il s’agit de cent mille livres à recevoir. A la vue de l’or, les yeux du petit garçon étincelèrent. Ses doigts saisirent la pièce comme les pinces d’une tenaille, et il pria Belle-Rose de le suivre. pensa Belle-Rose : un vice corrige l’autre. L’enfant laissa Belle-Rose dans une salle au rez-de-chaussée, grimpa l’escalier qui conduisait à l’étage supérieur avec la souplesse d’un chat, et redescendit deux minutes après. Suivez-moi, monsieur, dit-il à Belle-Rose, M. Bergame est là-haut qui vous attend. Le petit garçon introduisit Belle-Rose dans une pièce carrée où, du premier coup d’œil, le fils du fauconnier chercha la fameuse armoire dont lui avait parlé M. Elle était dans un coin, sous une tapisserie qui aurait dissimulé sa présence à un homme moins bien renseigné. Bergame regarda rapidement Belle-Rose avec l’expression d’un chat qui guette sa proie. Vous avez une somme d’argent à me remettre, avez-vous dit, monsieur ? ou bien ce jeune enfant, dont il faut excuser la simplicité, s’est-il trompé en me rapportant vos paroles ? Cet enfant vous a dit la vérité, monsieur Bergame, répondit Belle-Rose, et je suis tout prêt à vous compter les cent mille livres qu’on m’a confiées. Fort bien, monsieur, c’est une somme que je recevrai - quand vous m’aurez dit pourquoi elle m’est envoyée. Belle-Rose ne se méprit pas à l’expression du regard que lui jeta M. L’enfant rôdait autour d’eux : c’était un témoin incommode au cas où il faudrait employer la menace ; Belle-Rose résolut de s’en débarrasser. C’est ce que je vais vous dire tout à l’heure ; permettez seulement que j’aille chercher l’argent, reprit Belle-Rose ; et il sortit. La Déroute, dit tout bas Belle-Rose au sergent, tandis que je déboucle cette valise, approche-toi de ce méchant drôle, et bâillonne-le lestement. Peppe, - c’était le nom de l’enfant, - regardait de tous ses yeux la valise où il devait y avoir de si beaux louis d’or ; la Déroute noua la bride du cheval autour d’une branche et s’approcha de Peppe ; mais Peppe, qui l’aperçut du coin de l’œil, fit deux pas en arrière. fit Belle-Rose en laissant tomber sept ou huit pièces d’or, voilà l’argent qui m’échappe ! viens par ici, mon petit, et prends ces louis ; si tu m’en apportes quatre là-haut, il y en aura deux pour toi. Et Belle-Rose, chargeant la valise sur ses épaules, s’éloigna. L’enfant se jeta sur l’herbe, où l’or étincelait ; la Déroute sauta sur lui, le saisit par le cou et noua un mouchoir autour de sa bouche. Peppe n’eut pas même le temps de pousser un soupir, mais il eut assez de présence d’esprit pour glisser quatre ou cinq pièces d’or dans sa poche. Belle-Rose, qui avait tout vu, remonta rapidement chez M. dit-il en posant la valise sur la table. Bergame, dont les yeux s’étaient écarquillés au bruit argentin de la valise. fit l’officier d’un air tranquille, il s’amuse à tenir mon cheval par la bride. La fenêtre de l’appartement où se tenait M. Bergame s’ouvrait sur une partie écartée du jardin ; il n’avait rien pu voir et n’eut aucun soupçon. Ca, entendons-nous, dit-il en poussant son fauteuil vers la table : vous êtes venu pour me compter cent mille livres, c’est très bien, et je ne demande pas mieux que de les recevoir, mais encore faut-il que je sache d’où provient cette somme. Belle-Rose comprit qu’il fallait jouer le tout pour le tout. fit le vieillard en attachant sur lui ses petits yeux perçants. L’argent est ici et les papiers sont là, reprit Belle-Rose en désignant la place où était l’armoire. Très bien ; je prends les louis et vous donne les papiers ; est-ce cela ? Mais, mon bon monsieur, vous me direz bien encore de quelle part vous venez ? cependant je ne serais pas fâché d’en avoir l’assurance. monsieur, je suis envoyé par le ministre. Alors, vous avez bien une lettre d’introduction, quelque bout de papier avec sa signature. Belle-Rose venait de prendre son parti résolument ; tandis que M. Bergame parlait, la main du lieutenant s’était glissée sous sa casaque. Et il leva un pistolet à la hauteur du visage de M. Si vous dites un mot, si vous faites le moindre geste, vous êtes mort, ajouta-t-il. Bergame n’avait garde de crier : glacé d’effroi, il tremblait dans son fauteuil. fit Belle-Rose ; voilà que vous me comprenez. Je savais bien que nous finirions par nous entendre. je les prends ; nous sommes quittes. Mais, monsieur, c’est un assassinat, murmura M. Bergame d’une voix étouffée par la peur. monsieur, que vous voyez mal les choses ! Bergame, qui suivait avec terreur les mouvements de Belle-Rose. mon cher monsieur, vous lui direz que vous avez terminé l’affaire avec un autre. Tout en parlant, Belle-Rose avait fait sauter les serrures de l’armoire, et s’était emparé d’un paquet de papiers enfermé dans une cassette. Il y jeta un rapide coup d’œil : c’étaient des lettres jaunies par le temps et des listes chargées de noms, sur lesquelles on voyait la signature de M. Voilà qui est fait, reprit Belle-Rose. Vous avez la somme, j’ai la marchandise. Et saluant le pauvre homme, il sortit en ayant soin de fermer la porte au verrou sur lui. dit Belle-Rose aussitôt qu’il fut dans le jardin, et au galop. Le sergent avait déjà le pied à l’étrier ; ils partirent ventre à terre. Cependant Peppe était parvenu à se débarrasser de ses liens, ce qui n’avait pas été fort difficile aussitôt qu’il n’avait plus été sous la surveillance de la Déroute. Son premier soin fut de courir chez son maître et de le délivrer. Bergame, qui redoutait sur toute chose la colère de M. de Louvois, ordonna d’abord à Peppe de se mettre à la poursuite du ravisseur. Il avait l’argent, il n’aurait pas été fâché de ravoir les papiers. Peppe, muni d’un mot qui racontait succinctement les faits, sauta sur un cheval et se précipita à fond de train sur les traces des deux cavaliers. Peppe était Italien, et partant vindicatif quoique enfant. Les chevaux de Belle-Rose et du sergent avaient fourni le matin même une assez bonne traite ; ils ne s’étaient pas reposés, tandis que celui de Peppe était frais. Belle-Rose et la Déroute avaient leurs éperons. Aux barrières de Paris, il les atteignit. Le petit Italien les suivit de loin et les vit entrer dans la maison de l’honnête Mériset. Quand la porte se fut refermée sur eux, Peppe courut en un lieu où il était sûr de trouver des gens de la maréchaussée. Mériset accueillit Belle-Rose avec ce sourire doux et mystérieux qui lui était habituel. Je vous ai fait préparer un petit déjeuner dont vous me direz des nouvelles, lui dit-il en se frottant les mains. C’est à merveille ; mais avant de le goûter, je vous serai fort obligé, mon cher monsieur Mériset, de vouloir bien me rendre un service. Celui de m’allumer un bon feu dans la chambre. Mériset regarda Belle-Rose d’un air tout ébahi. C’est que du feu au mois de juin... Faites toujours, mon cher hôte ; le feu ne sert pas seulement à réchauffer, il brûle... Mériset ne comprit pas grand’chose à la réponse de Belle-Rose, mais en homme qui a l’habitude d’obéir, il disparut. Aussitôt que les fagots furent embrasés, Belle-Rose monta dans la chambre, déchira les ficelles qui enveloppaient les papiers et se mit en devoir de les brûler. En ce moment, un grand tumulte éclata sur l’escalier, on entendit la voix de M. Mériset qui discutait, et celle de Peppe qui criait. Belle-Rose sauta vers la porte et poussa les verrous. Les papiers en masse étaient dans le feu. Au milieu du bruit que faisaient en discutant l’Italien, M. Mériset et l’exempt, Belle-Rose s’approcha de la fenêtre qui donnait sur le jardin. Celle de la salle basse, où la Déroute était resté, s’ouvrait précisément au-dessous. La Déroute sauta dans le jardin. Glisse-toi hors de la maison et tiens-toi prêt à fuir. Non ; on cogne à la porte et les papiers ne sont pas encore tous consumés. A ton aise ; mais quand nous serons en prison tous deux, lequel des deux sauvera l’autre ? de Luxembourg ce que tu as vu. On frappait à la porte à coups redoublés. Belle-Rose regarda du côté de la cheminée ; les papiers étaient aux trois quarts brûlés. Il poussa du pied ce qui restait dans l’âtre. Au nom du roi, ouvrez, dit une voix à l’extérieur. Ce serait plus court d’enfoncer la porte, dit la petite voix flûtée de l’enfant. Trois coups de crosse vigoureusement appliqués lui répondirent ; le bois craqua, et l’enfant, sûr que le ravisseur ne pourrait pas s’échapper de ce côté-là, courut vers le jardin. La porte vola en éclats, et l’exempt se jeta dans la chambre. Belle-Rose, à genoux devant la cheminée, chassait les débris du papier au milieu des flammes. Peppe montra tout à coup son visage à la fenêtre ; d’un bond il sauta près du foyer, écarta Belle-Rose et chercha entre les chenets. Un nuage de cendres étincelantes s’éparpilla sur le visage de l’enfant. Monsieur, dit-il à l’exempt en jetant un regard de vipère sur Belle-Rose, voilà l’homme qui a volé les papiers qui étaient à M. petit, répondit Belle-Rose, il ne faut pas mentir, ce n’est pas bien à votre âge : j’ai acheté ce qui était à vendre. Des papiers qui étaient destinés à M. répliqua l’enfant qui avait légèrement pâli. Ce nom redoutable, dont Peppe avait déjà exploité l’influence, produisit de nouveau son effet. Le galop d’un cheval retentit dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. Belle-Rose sourit et se tourna vers l’exempt. La Déroute ne fit qu’une traite de Paris à Douai, où l’armée s’était transportée. de Luxembourg avait poussé du côté de la Belgique par le Limbourg. Pierre fut la première personne à laquelle la Déroute put apprendre la mésaventure arrivée à Belle-Rose. Pierre, à l’audition de ce récit, jeta son mousquet contre terre avec tant de violence, qu’il en rompit la crosse. Cours chez l’Irlandais, je cours chez M. de Luxembourg ; Cornélius songea à Mme de Châteaufort. L’un connaissait l’honneur du gentilhomme, l’autre avait mis à l’épreuve le cœur de la femme. de Nancrais partait pour le Limbourg et Cornélius pour Arras. Au nom de Cornélius Hoghart, Mme de Châteaufort donna ordre d’introduire le jeune Irlandais auprès d’elle. La duchesse se tenait au fond d’un oratoire où pénétrait un jour douteux ; elle était vêtue d’une longue robe sans ornement qui cachait son cou et ses bras. Son visage avait les teintes mates de l’ivoire, et deux cercles bleuâtres s’arrondissaient sous ses paupières alanguies. Un pâle sourire entr’ouvrit ses lèvres à la vue de Cornélius. lui dit-elle ; allez-vous me donner la joie de penser que je puis vous être bonne à quelque chose ? Non, pas à moi, mais à un autre, madame. reprit la duchesse, qui avait le nom de Belle-Rose à la bouche et n’osait le prononcer. s’écria Mme de Châteaufort en attachant ses regards effarés sur Cornélius. Cornélius lui raconta les circonstances qui avaient précédé et accompagné cette arrestation. Mme de Châteaufort l’écoutait les mains jointes. Quand elle apprit que Belle-Rose avait été conduit à la Bastille, elle frissonna. C’est un lieu terrible : les uns en sortent pour perdre la vie, d’autres y restent pour mourir. Il faut l’en tirer, madame, et l’en tirer vivant. Certes, je m’y emploierai de toutes mes forces, mais suis-je bien sûre de réussir ? mais vous l’avez sauvé de la mort déjà. Vous le sauverez bien de la prison. Mme de Châteaufort secoua la tête. J’étais puissante alors, et ce n’était qu’un soldat, dit-elle ; j’ai perdu mon crédit, et c’est maintenant un criminel d’Etat. vous ne savez pas, vous, ce que c’est que la cour et comme on y transforme les innocents en coupables. Vous ne savez pas quel homme c’est que M. de Louvois : farouche, violent, impérieux, il hait qui le blesse, et ce n’est pas lui qui pardonnera jamais à Belle-Rose. Qu’il ne lui pardonne pas, mais qu’il lui rende sa liberté. Il n’osera pas vous la refuser, à vous. Non, peut-être, si j’étais encore ce qu’on m’a vue, jeune, belle et puissante. Regardez-moi, reprit la duchesse en souriant tristement à son image réfléchie par une glace, et dites-moi si je suis celle que vous avez connue il y a trois mois ! J’ai quitté la cour, je n’ai plus rien demandé, d’autres sont venues et je suis oubliée... ne dites pas non, on oublie vite autour d’un roi ! de Louvois, je lui parlerai et ne le quitterai qu’après avoir tout épuisé. Pour si triste et si abattue que je sois, je me souviens toujours que je suis Mme de Châteaufort. A cet élan d’une âme fière jusque dans sa détresse, Cornélius sentit luire en son cœur un rayon d’espérance. reprit-elle, j’irais jusqu’au roi s’il le fallait avant de le laisser périr. Mais, tenez, je serais bien plus sûre de sa vie si quelque femme en crédit à la cour s’intéressait à son sort. Oui, reprit Geneviève ; si les femmes ne peuvent pas grand’chose sur l’esprit de M. de Louvois, elles peuvent tout sur l’esprit du roi. de Luxembourg est compromis, son crédit n’est pas encore assis... Il ne nous sera d’aucun secours... Une femme, à elle seule, ferait plus que tous deux ensemble. mon mari n’est plus rien, et l’on ne sait même plus mon nom. Après vous, madame, répondit Cornélius, je ne connais que Mme d’Albergotti. répéta Geneviève en tressaillant de la tête aux pieds. Elle-même, qui a été l’amie de Belle-Rose et la protectrice de sa sœur. Mme de Châteaufort avait incliné son front sur sa belle main. Après une minute de silence, elle reprit : il faut que Mme d’Albergotti aille elle-même trouver le roi, il le faut. Le nom de Mme d’Albergotti semblait déchirer les lèvres de Mme de Châteaufort ; elle était fort pâle et parlait avec une émotion extraordinaire. Mme d’Albergotti est à Compiègne, auprès de son mari, à qui son état de souffrance n’a pas permis de se rendre jusqu’à Paris, dit Cornélius ; c’est au moins ce que me mande une jeune personne attachée à madame la marquise. En allant à Paris pour voir M. de Louvois, je passerai par Compiègne et verrai d’abord Mme d’Albergotti. Mme de Châteaufort se leva après ces mots et congédia Cornélius. Au moment où le gentilhomme irlandais se retirait, elle lui prit la main et la lui serra fortement. Comptez sur moi, quoi qu’il arrive, dit-elle. de Nancrais lui fit de l’arrestation de Belle-Rose, M. de Luxembourg manifesta une grande douleur. Je ne sais pas encore si je puis beaucoup, dit le duc au colonel, mais croyez que tout ce que je pourrai est acquis à Belle-Rose. Je verrai le prince de Condé et m’entendrai avec lui sur cette affaire. Le plus triste est que M. Mon nom est une méchante recommandation auprès du ministère. Le roi attend ; il ne m’a pas encore éprouvé. Si je ne jouais que mon épée et mon rang, je n’hésiterais pas une minute à me rendre à son quartier ; mais j’exposerais Belle-Rose à tout le ressentiment de M. de Louvois sans avoir la certitude de pouvoir l’en garantir. Il n’est encore que prisonnier ; ne nous hâtons pas, de peur qu’on ne le traite en criminel. Mais, je vous l’ai dit, comptez sur moi. Mme de Châteaufort ne perdit pas de temps et partit dans la nuit pour Paris. A son passage à Compiègne, le lendemain, elle se fit indiquer la demeure de Mme d’Albergotti et s’y rendit. Mme d’Albergotti quitta son mari pour la recevoir. Elle semblait fatiguée par de longues veilles et souffrante d’un mal secret. Geneviève se prit à la considérer un instant, cherchant à dominer son émotion. Au nom de Mme de Châteaufort, Suzanne avait étouffé un cri de surprise. Toutes deux se connaissaient sans s’être jamais parlé. L’une avait lu dans le cœur de Belle-Rose, l’autre avait su comment et dans quelles circonstances était mort M. dit Suzanne, dont l’esprit ferme et honnête avait su le premier commander à son trouble. Madame, répondit Geneviève, un malheureux accident a frappé une personne pour laquelle vous professez des sentiments d’amitié : Belle-Rose a été arrêté. Mme d’Albergotti pâlit à ces mots. Il a été arrêté par ordre de M. de Louvois et conduit à la Bastille, continua Mme de Châteaufort. Mme d’Albergotti appuya la main sur son cœur et chancela. Le froid de la mort l’avait saisie. Mais Mme de Châteaufort était devant elle, Suzanne se roidit contre le mal. Je ne cherche pas à dissimuler la douleur que me cause cette nouvelle, vous la voyez assez, madame, dit-elle. Jacques Grinedal était des amis de ma famille et des miens ; mais quelque part que je prenne à son infortune, que puis-je faire pour lui ? Il est en prison, la mort le menace, et vous me demandez ce que vous pouvez faire pour lui ? Suzanne regarda Mme de Châteaufort et attendit. Parlez, et si l’honneur me le permet, je suis prête. Vous avez été présentée au roi... Je l’ai été au camp de Charleroi, par M. Sa Majesté a pour le marquis une estime toute particulière, dit-on ? Sa Majesté a bien voulu lui en donner l’assurance en lui remettant le gouvernement d’une place considérable. madame, la vie de Belle-Rose est dans les mains du roi, lui seul peut l’arracher des mains de M. Courez à Lille, et obtenez qu’il intervienne entre Belle-Rose et le ministre. Suzanne sentait son cœur se briser. Elle voyait la grâce de Belle-Rose suspendue à sa décision et restait muette. d’Albergotti est ici, dit Suzanne d’une voix mourante. Mais c’est de Belle-Rose qu’il s’agit ! tant de malheur sur sa tête et tant d’indifférence dans votre cœur ! Suzanne leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes. Il vous aime et vous hésitez ! C’est parce qu’il m’aime que je n’hésite plus ! s’écria Suzanne en relevant la tête : il faut que je reste digne de cet amour. Lui-même me repousserait si je quittais cette maison où l’honneur me retient. Si j’étais libre, je serais près de lui ; mariée, je reste où est mon mari. Voilà donc comme vous l’aimez, ô mon Dieu ! s’écria Geneviève, les mains tendues vers le ciel et le regard étincelant ; s’il m’avait aimée comme il vous aime, j’aurais tout oublié, moi, tout ! Chacune a son cœur, dit Suzanne ; Dieu nous voit et Dieu nous juge. s’écria Suzanne qui se tordait les mains de désespoir ; mais savez-vous que depuis mon enfance ce cœur n’a pas eu un battement qui ne soit à lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment, que je n’existe que par son souvenir, que je l’aime si profondément que je ne voudrais pas lui apporter une vie où l’ombre d’une faute eût passé, une âme que le souffle du mal eût ternie ; que je veux rester forte et pure pour qu’il se souvienne de moi. Mais laquelle de nous deux l’aime le mieux ? Si c’était la volonté de Dieu que je fusse à lui, ma main s’unirait à la sienne sans trouble et sans remords ; il lirait dans ma vie comme dans une eau limpide... Vous dites que je ne l’aime pas ! il a aimé et j’ai souffert, il a oublié et je me suis souvenue !... Je vis dans ma maison comme dans un cloître... je suis dans le monde comme si le monde n’existait pas... Ma vie s’écoule entre Dieu que j’invoque et un malade que je console... Je n’ai ni joie, ni repos, ni contentement !... Je me suis fait du mariage un tombeau, et vous dites que je ne l’aime pas ! Jamais Suzanne n’avait parlé avec cette exaltation ; Geneviève la regardait avec surprise et se sentait touchée jusqu’aux larmes à l’aspect de ce visage où se reflétaient tous les tourments et tous les sacrifices d’une âme un instant dévoilée. Quand Suzanne retourna auprès de M. d’Albergotti, elle était fort pâle ; ses yeux rougis gardaient encore les traces des larmes qu’elle avait versées. Le malade lui prit la main. Suzanne s’efforça de sourire, mais ses forces étaient à bout ; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer comme un enfant. d’Albergotti laissa passer les premiers sanglots sans l’interrompre, puis, quand Suzanne fut un peu calmée, il reprit : N’êtes-vous pas ma compagne, une compagne que je chéris comme ma fille ? s’écria madame d’Albergotti, qui se pencha sur la main de son mari et l’embrassa pieusement. Je suis vieux, voilà tout, reprit M. d’Albergotti avec un doux sourire : les passions n’ont plus guère le pouvoir de m’agiter, et je sais d’ailleurs qu’il ne peut rien sortir que d’honnête de votre cœur. dit Suzanne d’une voix tremblante, c’est une triste chose : un bon jeune homme, qui a été le compagnon de mon enfance, le fils de cet honnête Guillaume Grinedal que vous avez vu à Malzonvilliers, le frère de Claudine, a été arrêté et conduit à la Bastille... On dit qu’un danger le menace. On dit que je puis tout, continua Suzanne à qui les larmes revenaient aux yeux ; on m’a demandé d’en informer Sa Majesté, et que c’était un sûr moyen d’obtenir la grâce de Belle-Rose. vous êtes mon mari, et vous souffrez ! Vous êtes une honnête et digne femme, murmura M. d’Albergotti en posant sa main sur le front incliné de Suzanne ; me pardonnerez-vous un jour de vous avoir ravi le bonheur qui vous était dû ? Suzanne releva ses paupières gonflées de pleurs et regarda son mari avec une touchante expression de reconnaissance. dit-elle ; n’avez-vous pas été plein de tendresse pour moi et ne m’avez-vous pas aimée et protégée ? J’étais près de la maison de Guillaume de Grinedal, un soir qu’un jeune homme se mourait de désespoir entre deux jeunes femmes qui pleuraient. L’une avait le costume d’une villageoise, l’autre portait le voile de mariée. A ces mots, Suzanne effarée tomba sur ses genoux, elle cacha son visage dans les plis du drap. dit-elle d’une voix brisée par les sanglots. Et qu’ai-je à vous pardonner, pauvre femme ? Oui, j’ai bien souffert ce soir-là... Si votre main était à moi, votre cœur était à un autre !... Mais ne vous êtes-vous pas dévouée à consoler ma vieillesse ? ne vous ai-je pas toujours trouvée près de moi, tendre, affectueuse et charitable ?... Si j’ai souffert, c’est parce que je vous savais malheureuse ; si vous m’avez vu triste, c’est parce que j’avais brisé votre espérance et flétri votre jeunesse ! Vous êtes demeurée sainte et pure comme je vous ai trouvée ; qu’ai-je donc à vous pardonner ? Suzanne, agenouillée au bord du lit, pleurait sur les mains tremblantes de M. Elle était sans voix pour répondre, mais la bonté du vieillard entrait dans son cœur et la remplissait à la fois de reconnaissance et d’affliction. Encore un peu de courage et de résignation... fit Suzanne avec un doux accent de reproche. Laissez faire la volonté de Dieu, pauvre affligée ; il n’y a point d’amertume dans mes paroles, reprit le vieil officier ; je n’ai plus d’avenir ; il faut que la jeunesse aille à la jeunesse. Relevez-vous, Suzanne, et mettez tout votre espoir en Dieu. Tandis que ces choses se passaient à Compiègne, Mme de Châteaufort poussait droit sur Paris. Elle ne descendit de voiture que pour monter chez M. Aux premiers mots qu’elle lui toucha de l’affaire qui l’avait amenée à Paris, le ministre l’arrêta. Belle-Rose vous doit la vie une fois déjà... Il ne vous devra pas autre chose. Mme de Châteaufort laissa échapper un geste d’étonnement. de Louvois, la mémoire est une des servitudes de ma profession : je n’oublie rien. Le nouveau crime de Belle-Rose n’est pas de ceux pour lesquels on décapite un homme, mais il est suffisant pour qu’on en retienne dix en prison leur vie durant. Il est à la Bastille, il y restera. Après les formalités d’usage qui précédaient l’incarcération d’un prisonnier à la Bastille, Belle-Rose avait été conduit dans une chambre qui avait vue sur le faubourg Saint-Antoine. Il entendit fermer les verrous et se trouva seul. Quand vint la nuit, la plus profonde obscurité l’enveloppa ; c’était à peine s’il reconnaissait, à la pâle lueur qui s’en échappait, la place où s’ouvrait la fenêtre. Elle était étroite et garnie de gros barreaux. Tout en bas, à une portée de mousquet, les petites maisons du faubourg Saint-Antoine éparpillaient leurs toits, où l’on voyait, au milieu des ténèbres, briller çà et là d’immobiles clartés. Belle-Rose s’accouda sur l’appui de la fenêtre, et regarda ce coin de la grande ville d’où montait encore un peu de cette rumeur qui flotte incessamment sur la cité. L’une des lumières disparut, puis une autre, puis une autre encore. On n’en distinguait plus que trois ou quatre qui rayonnaient comme des étoiles tombées du ciel. Tandis que Belle-Rose les contemplait, une indéfinissable émotion pénétrait dans son cœur ; il lui semblait que ces lumières étaient l’image de ceux qu’il avait connus. Une de ces radieuses étincelles, tout à coup enlevée par une invisible main, lui rappelait M. d’Assonville tué au cœur de la vie ; une clarté rougeâtre, qui disparut brusquement dans les plis sinistres de la nuit, le fit souvenir de M. de Villebrais et de l’heure funèbre qui avait sonné sa mort ; plus loin encore, une douce et tremblante lumière, lentement éclipsée derrière un épais rideau, le fit songer à son père, dont la vie avait été si honnête et la mort si loyale. A mesure que ces pensées l’envahissaient, Belle-Rose sentait son âme s’emplir d’une mélancolie profonde, qui n’était pas sans douceur et sans charme. Il avait eu sa part de souffrances et de joies : il avait aimé, il avait pleuré ; des lèvres adorées avaient murmuré son nom gardé comme un trésor au fond du cœur ; il savait ce que la vie compte d’heures d’ivresse et de jours de larmes : il pouvait partir. Les yeux de Belle-Rose ne quittaient pas les dernières clartés qui brillaient comme des diamants épars sur du velours noir ; il en était venu à s’imaginer, tant la nuit et la solitude apportent de superstition au cœur de l’homme, qu’elles étaient l’image de la vie de Suzanne et de Geneviève, et de la sienne aussi. Il avait choisi pour lui une lumière large, mais voilée, qui allait s’affaiblissant d’heure en heure ; Mme de Châteaufort était représentée par une étincelle ardente, qui projetait un jet de flamme ; et Mme d’Albergotti revivait dans une lueur blanche, pure et scintillante comme une goutte de rosée. Si l’une de ces étoiles vient à disparaître, se disait Belle-Rose, c’est que, de Geneviève ou de Suzanne, l’une des deux doit m’abandonner ; si la mienne s’efface, c’est que je dois mourir. Il en était là de ses réflexions, lorsqu’il entendit crier les verrous de sa prison ; la porte s’ouvrit, la clarté rougeâtre d’une torche inonda sa chambre, et Belle-Rose vit, en se retournant, le lieutenant de la Bastille que précédait un guichetier et que suivaient trois ou quatre soldats. Monsieur, lui dit l’officier, j’ai ordre de vous emmener en la chambre du conseil, où vous attend M. Son escorte enfila un long corridor, au bout duquel elle descendit un escalier qui conduit dans la cour intérieure de la Bastille. Elle la traversa, passa sous un porche, monta un autre escalier et s’arrêta devant une salle voûtée qui dépendait du logement militaire du gouverneur. Le gouverneur se tenait debout près d’un personnage inconnu à Belle-Rose, mais qui devait être tout-puissant si l’on en jugeait par la manière respectueuse avec laquelle le gouverneur lui parlait. Quand Belle-Rose fut introduit, ce personnage se tourna vers lui. Au portrait qu’on lui en avait fait quand il était à l’armée, Belle-Rose reconnut M. Le redoutable ministre attacha sur lui un regard perçant comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son cœur. Belle-Rose attendit la tête haute et le regard ferme. Approchez, monsieur, lui dit le ministre. Belle-Rose fit un pas en avant. C’est bien vous qui êtes allé ce matin chez M. Vous lui avez enlevé des papiers qui m’étaient destinés ? J’ai payé des papiers qui étaient à vendre. Mais ces papiers, je les avais achetés. En pareille affaire, la chose appartient à celui qui se présente le premier. monsieur, vous avez de l’audace, dit le ministre avec ironie ; mais je saurai bien tirer de vous ce que je veux. C’est selon ce que vous voudrez. Il y eut un instant de silence durant lequel les deux interlocuteurs s’examinèrent. de Louvois le rompit le premier. Vous avez brûlé ces papiers, monsieur ? Avez-vous pris connaissance de leur contenu ? Mais vous vous doutiez donc de ce qu’ils pouvaient contenir, puisque vous vous êtes si fort empressé de les faire disparaître ? Je pouvais supposer du moins qu’ils avaient quelque importance, à voir la hâte qu’on mettait à me poursuivre. Et vous ne vous trompiez pas. Vous ne seriez point ici sans cela. Je m’en doute bien un peu. Un mot peut vous en tirer, monsieur. Vous voyez que je mets à votre liberté une bien légère condition. monseigneur, il y a des mots qui valent des têtes. Prenez garde aussi que le silence n’engage la vôtre ! de Louvois ; à tout instant la fougue irascible de son caractère se faisait jour ; quant à Belle-Rose, il ne perdait rien de sa tranquillité calme et fière. reprit le ministre ; il s’agit de savoir si vous voulez sauver votre tête, oui ou non. Plus peut-être que vous ne pensez. Et tout cela parce que j’ai payé cent mille livres ces papiers que je n’ai pas lus. Du sang pour de l’encre, vous êtes prodigue, monseigneur ! Un mot peut vous sauver, un mot, je vous l’ai dit, reprit M. de Louvois, qui contenait mal sa colère. Le nom de la personne pour qui vous avez enlevé ces papiers. C’est qu’en vérité il m’est impossible de le faire. Si je vous disais que je les ai pris pour moi et par l’effet seul de ma propre volonté, me croiriez-vous ? C’est apparemment alors que je suis, dans votre pensée, le mandataire d’une personne qui a mis en moi sa confiance. Parler serait une lâcheté que vous ne sauriez me proposer sérieusement ; vous voyez donc bien, monseigneur, que je dois me taire. Vous en êtes tout autant convaincu que moi, monseigneur. Je pourrais le croire, monsieur, si nous n’avions ici des instruments merveilleux pour arracher des paroles aux plus muets. Essayez, dit Belle-Rose, et il se croisa les bras sur la poitrine. de Louvois le regarda un instant sans parler, puis se leva. Sur un signe de sa main, l’officier qui avait amené Belle-Rose le reconduisit dans sa prison. Quand ils furent seuls, le gouverneur de la Bastille s’approcha de M. Tenez, monseigneur, lui dit-il, je me connais en physionomie. Voilà un jeune homme que nous ne réussirons pas à faire parler. A peine Belle-Rose eut-il été réintégré dans sa prison, qu’il courut vers la fenêtre. Au loin, dans les ténèbres de la nuit, les trois étoiles rayonnaient toujours d’un pur et doux éclat. Belle-Rose s’endormit calme et souriant ; une mystérieuse espérance était dans son cœur. La journée du lendemain se passa sans qu’un nouvel incident vînt déranger le prisonnier de ses méditations. Vers le soir, à l’heure du dîner, un guichetier glissa dans sa main un bout de papier et s’éloigna, le doigt sur la bouche. Belle-Rose ouvrit le papier et n’y trouva que ces mots : Une amie veille sur vous . Au premier coup d’œil il reconnut l’écriture de Geneviève. dit-il entre deux soupirs, elle se souvient, et c’est à Suzanne que je pense ! Quand la nuit fut tout à fait venue, Belle-Rose s’approcha de la fenêtre, et comme la veille il se prit à compter les tremblantes clartés qui s’allumaient dans l’ombre. Il y avait une heure ou deux qu’il était absorbé dans cette muette contemplation, lorsqu’il entendit marcher dans le corridor qui aboutissait à sa prison. Le même officier qui était venu la veille s’avança vers lui, et d’une voix grave lui demanda s’il était disposé à le suivre. Belle-Rose, pour toute réponse, se dirigea vers la porte. L’escorte prit ce soir-là un chemin différent de celui qu’elle avait suivi une première fois. Après avoir longé plusieurs sombres corridors, traversé des voûtes noires où les pas des soldats répercutés par l’écho sonnaient en cadence, monté et descendu divers escaliers étroits et funèbres, elle entra dans une salle oblongue qui était éclairée par quatre flambeaux attachés aux murs. Une sorte de greffier était assis devant une petite table où l’on voyait tout ce qu’il faut pour écrire. Le long des parois brillaient aux clartés rougeâtres des flambeaux des instruments sinistres de forme étrange. Il y avait au pied du mur des chevalets, des chaînes et des pinces ; un réchaud brûlait dans un enfoncement obscur, des planches de chênes et des maillets tachetés de sang étaient dans un angle pêle-mêle avec des cordes et des coins. Près du greffier se tenait un homme habillé de noir que Belle-Rose pensa devoir être un médecin. Le gouverneur de la Bastille, triste et grave, achevait de lire une lettre à deux pas de la table. A l’arrivée de Belle-Rose, le gouverneur serra la lettre, avança une chaise près de la table du greffier et s’assit après avoir salué le prisonnier. Aux apprêts qu’il voyait, Belle-Rose comprit que l’heure était venue ; il recommanda son âme à Dieu, murmura le nom de Suzanne comme une prière, et attendit. Vous avez entendu hier ce que M. de Louvois vous a dit, monsieur, lui dit le gouverneur ; persistez-vous toujours dans votre refus de faire connaître la personne qui vous a chargé d’enlever les papiers de M. Je dois vous prévenir que j’ai reçu l’ordre d’employer contre vous des moyens dont la loi autorise l’usage si vous continuez à vous taire. Vous ferez votre devoir, monsieur ; je tâcherai de faire le mien. Vous êtes bien jeune ; vous avez peut-être une mère, une femme, une sœur ; un mot vous rendrait à la liberté ! J’achèterais cette liberté au prix de mon honneur. Vous-même, si vous étiez père, ne le conseilleriez pas à votre fils. Le gouverneur se tut pendant quelques minutes ; le greffier écrivait les réponses. Ainsi, monsieur, vous n’avez plus rien à déclarer ? Le gouverneur fit un signe à deux hommes que Belle-Rose n’avait pas remarqués, et qui s’étaient tenus jusqu’à ce moment dans l’un des coins obscurs de la salle. Ces deux hommes saisirent le prisonnier et commencèrent à le déshabiller. Quand il n’eut plus que sa culotte et sa chemise, on l’étendit sur une sorte de chaise longue ; on lia ses bras aux bâtons de la chaise, et le médecin s’approcha du patient. Belle-Rose s’était laissé faire sans opposer la moindre résistance. Quand il fut à moitié couché sur la chaise, le gouverneur lui demanda s’il persistait encore dans son refus. Je ne puis pas déserter au moment du combat, lui répondit Belle-Rose avec un pâle sourire. Il faut donc que l’ordre soit exécuté, fit le gouverneur. L’un des deux tortionnaires apporta près de la chaise deux grands seaux pleins d’eau, remplit une pinte et l’approcha des lèvres du patient. fit Belle-Rose, c’est le supplice de l’eau ! Oui, monsieur, dit le médecin, il tue bien quelquefois ; mais si l’on en réchappe, on n’est pas mutilé. Belle-Rose remercia le gouverneur par un regard et avala la pinte. Une seconde lui fut présentée, mais il ne put aller jusqu’au bout. L’un des aides lui coucha la tête en arrière et vida la pinte jusqu’à la dernière goutte. On est prêt à recueillir vos aveux, monsieur, reprit le gouverneur ; voulez-vous parler ? Non, monsieur, dit le soldat dont l’âme restait inflexible. On souleva une troisième pinte à la hauteur des lèvres de Belle-Rose ; il en but quelques gorgées, mais ses dents se serrèrent par un mouvement convulsif, et l’eau coula sur sa poitrine nue. Persistez-vous encore dans votre silence, monsieur ? fit le patient d’une voix étouffée. L’un des tortionnaires entr’ouvrit les dents à l’aide d’un fer, introduisit dans la bouche de Belle-Rose le goulot d’un entonnoir et entonna une autre pinte. Belle-Rose pâlit horriblement ; ses doigts crispés se nouèrent autour du bois, et d’une secousse, arrachée par la douleur, il ébranla la chaise sur laquelle il était lié. Une autre pinte d’eau disparut dans l’entonnoir, puis une autre encore. De grosses gouttes de sueur roulèrent sur le front du patient, ses yeux s’injectèrent de sang, ses joues devinrent bleuâtres. Le gouverneur réitéra sa question ; Belle-Rose entendait encore, mais ne pouvant plus répondre, il fit de la tête un signe négatif. Une violente convulsion agita le corps du patient, il poussa un cri sourd, raidit ses membres, rompit les liens qui garrottaient l’un de ses bras, saisit l’entonnoir, le broya entre ses doigts, et, brisé par la souffrance, retomba sur la chaise, évanoui. Le médecin, qui depuis quelques instants consultait le pouls de Belle-Rose, appuya sa main sur le cœur du patient. fit le médecin, c’est un sujet vigoureux. On pourrait bien encore lui faire avaler une ou deux pintes ; mais à la troisième il courrait le risque de mourir. Les valets apprêtèrent l’entonnoir et les seaux. Est-il en état de m’entendre, reprit le gouverneur. monsieur, les trompettes de Jéricho sonneraient qu’il n’aurait garde de remuer ! Cependant nous avons un moyen de rendre aux patients l’usage de leurs sens. Ils sont là tout prêts, dit l’un des tortionnaires en montrant du doigt le réchaud. Le gouverneur l’arrêta d’un geste ; l’horreur et la pitié se peignaient sur son visage. de Louvois du résultat de cette séance ; et nous verrons après, dit-il. Sur son ordre, on transporta Belle-Rose dans sa chambre ; le médecin le suivit. Quand le triste cortège eut passé la porte, le gouverneur secoua la tête. Je le lui avais prédit, murmura-t-il. C’est un de ces hommes qui meurent et ne parlent pas. CE QUE FEMME VEUT, DIEU LE VEUT Instruit par le gouverneur de ce qui s’était passé durant la nuit à la Bastille, M. C’est dommage, dit-il, que Belle-Rose appartienne à M. Sans cette fâcheuse circonstance, on aurait pu en faire quelque chose... Je sais tout : tandis que vous le soumettiez à la question, un courrier m’est arrivé de Flandre ; j’ai appris que la nuit même du départ de Belle-Rose, le jeune officier avait eu une conférence avec M. de Luxembourg ; on m’a conté les détails d’une scène qui s’est passée au camp de Charleroi, à propos d’un capitaine qui avait encouru la peine de mort ; j’ai tout appris : le soldat a été l’instrument du général. Oserai-je demander à Votre Excellence ce qu’elle compte faire ? Et le prisonnier peut être mis en liberté ? Le gouverneur comprit la terrible signification de ces mots, qui condamnaient Belle-Rose à une détention perpétuelle. Il faut bien qu’on sache, reprit le ministre en se levant, que par moi on peut tout, que sans moi on ne peut rien. Permettez-moi d’espérer, monseigneur, qu’un jour vous m’autoriserez à reprendre cet entretien. Soit ; je vous ajourne à vingt ans. Tandis que ces choses se passaient à Paris, Mme d’Albergotti prodiguait à son mari les soins les plus tendres ; sa figure était devenue blanche comme un cierge ; ses mains semblaient transparentes ainsi que l’albâtre. Quand venait le soir, Claudine l’accompagnait dans sa chambre, qui était attenante à celle du marquis. Mon Dieu, vous vous tuez, lui disait la pauvre fille en l’embrassant. Laisse, répondait tristement Suzanne, c’est pour moi le repos qui vient. Une nuit, la troisième depuis le passage de Mme de Châteaufort, M. Suzanne était déjà au chevet de son lit. Suzanne ouvrit la bouche pour parler, M. Je vous ai fait venir, reprit-il, pour que vous receviez mes adieux. Je vous ai toujours aimée comme un père aime son enfant, vous m’avez rendu cette affection autant qu’il était en vous ; vous avez été honnête, pieuse et résignée ; vous n’avez pas eu une mauvaise pensée : Dieu vous doit une récompense. Approchez-vous, Suzanne, afin que je vous bénisse. Suzanne, plus morte que vive, s’agenouilla près du lit ; elle avait bien compris à l’air de M. d’Albergotti que quelque chose d’étrange et de mystérieux se passait en lui. d’Albergotti posa ses deux mains sur le front de sa jeune épouse et pria. Au bout d’un instant, ses mains s’appesantirent et se glacèrent. Suzanne les écarta et regarda son mari. Le vieux capitaine venait de rendre son âme à Dieu. Mme d’Albergotti le baisa au front, et fermant les paupières du mort, elle alla s’agenouiller sous l’image du Christ et passa toute la nuit en prières. Après qu’elle eut rendu les derniers devoirs à la dépouille de son mari, elle manda une voiture et des chevaux de poste. Claudine ne l’avait jamais vue si prompte et si résolue. Est-ce à Paris que nous allons ? Le roi est en Flandre, c’est en Flandre que je vais. Je suis libre maintenant, et Belle-Rose souffre sans doute. Tandis que Suzanne courait sur la route de Lille, le captif, brisé par les intolérables souffrances qu’il avait éprouvées, restait couché sur son lit, sans voix, sans regard, presque sans souvenir. Sa pensée était couverte d’un voile. Le quatrième jour il se leva. Le guichetier qui déjà avait glissé un papier dans sa main, vint à lui et laissa tomber à ses pieds un autre papier roulé. Belle-Rose le ramassa et y trouva ces mots : « Si vous êtes malade, restez malade ; si vous ne l’êtes pas, feignez de l’être. » Cette fois, l’écriture était de Suzanne. Belle-Rose cacha le papier sur son cœur, se recoucha et attendit. Sur ces entrefaites, Cornélius et la Déroute étaient arrivés à Paris, poussés par une inquiétude qu’ils ne cherchaient même pas à dominer. de Nancrais avait prévenu les désirs du sergent en lui délivrant un congé illimité. Voilà une signature qui m’empêche de déserter, dit la Déroute en serrant le papier. Lorsque je commandais l’exercice et que je pensais à mon lieutenant, ma hallebarde était dans mes mains comme un fer rouge. de Nancrais, et tente tout pour le sauver. Si nous n’étions pas en temps de guerre et devant l’ennemi, tu ne partirais pas seul. Quant à Mme de Châteaufort, elle allait de la Bastille chez M. Cette fois, la fière et vaillante Espagnole se sentait vaincue. Un jour qu’elle était seule dans son oratoire, elle vit entrer Mme d’Albergotti. Oubliant à la fois et son amour abandonné et sa dévorante jalousie, elle courut vers sa rivale et lui prit les mains. dit Suzanne avec une poignante expression... Il s’est fait un bouclier de la raison d’Etat... J’ai pleuré à ses genoux, et me voilà ! Non, pas encore ; tant que je vis, j’espère. Geneviève, étonnée de ce langage ferme et résolu, se prit à regarder Suzanne. continua la veuve, je ne suis plus la femme que vous avez vue à Compiègne. Je puis l’aimer sans crainte, à présent, et tout risquer pour le sauver. J’y jouerai ma fortune et ma vie. Vous ne savez pas ce que c’est que M. dit Mme de Châteaufort, que le désespoir rongeait. Je sais ce que peut un cœur honnête et déterminé. Il le hait, moi je l’aime ; nous verrons. Essayez, madame ; tout ce que je pourrai faire pour vous aider, je le ferai. Suzanne lui ayant demandé où en étaient les choses depuis le jour de l’emprisonnement, Geneviève lui raconta tout ce qu’elle savait et tout ce qu’elle avait tenté. Au récit des tortures infligées à Belle-Rose, Suzanne frissonna. Louis XIV est roi de France, et voilà ce qu’il permet ! s’écria-t-elle avec l’horreur d’une amante épouvantée. Elles étaient encore ensemble quand un laquais vint avertir la duchesse qu’un homme était à la porte, insistant pour être introduit auprès d’elle. Il m’a dit s’appeler la Déroute, répondit le laquais. reprit Mme de Châteaufort quand la Déroute eut été introduit. Je sais que mon lieutenant est en prison, et je veux qu’il soit libre ! dit Suzanne, il faut le faire évader. madame, on réussirait aussi bien à tirer un damné des griffes du diable ! Il y a des sentinelles à toutes les portes, et des portes à tous les couloirs, des guichetiers partout. Les murs ont vingt toises de haut, les fossés vingt pieds de profondeur, et je ne sais pas un trou où il n’y ait des barreaux gros comme le bras. Cependant, dit Suzanne, il n’est pas de cachot, pas de forteresse, pas de citadelle d’où l’on ne puisse sortir. Rien n’est impossible à la volonté. Rien, quand elle est aidée par le temps. Vous ne savez donc pas ce que c’est qu’une évasion d’une prison d’Etat ? Il faut la méditer dans l’ombre, tromper mille regards, épier l’heure propice, ne rien donner au hasard. Elle demande des années, et quand on réussit, il arrive parfois que le prisonnier a des cheveux blancs. Le tirer de la Bastille avec un ordre du ministre, continua le sergent. dirent à la fois les deux femmes. Il y a d’autres prisons en France, de petites Bastilles par-ci par-là dans les provinces. Obtenez seulement qu’on le transporte dans une d’elles, et je me charge du reste. Depuis vingt-quatre heures que je suis à Paris, j’ai déjà couru de tous côtés. Quand on a été soldat pendant dix ou douze années, on a des camarades partout. Le caporal Grippard, qui a fait un petit héritage, est ici avec quatre ou cinq vieux sapeurs prêts à tout. Celui-là nous donnera un bon coup de main... Mais, dit Geneviève, ce sera une bataille. fit le sergent, si les balles volent, on tâchera de les éviter. J’y cours ; mais il me faut quelque chose encore. Bon, avec ces petites pierres blanches on fait des pièces jaunes. Mme d’Albergotti courait à la porte, quand la Déroute l’arrêta. Savez-vous un moyen de faire passer un avertissement à mon lieutenant ? Un guichetier qui a été au service de mon père a déjà consenti, à prix d’or, à faire tenir un billet à Belle-Rose. Recommandez-lui donc, madame, qu’il se mette au lit. Ce billet lui donnera un peu de courage, et sa feinte maladie permettra d’obtenir plus facilement un ordre de changement. Suzanne tenait déjà une plume à la main ; elle écrivit promptement quelques mots. On a vu comment Belle-Rose les avait reçus. Suzanne se présenta le même jour chez M. d’Albergotti fut introduite sur-le-champ ; mais au nom de Belle-Rose, le ministre fronça le sourcil. C’est une étrange persistance, dit-il ; il me semble que j’ai déjà refusé sa mise en liberté. Aussi n’est-ce point cela que je viens solliciter de votre clémence. L’ordre d’enfermer Belle-Rose dans une prison où il puisse recevoir les secours et les consolations que réclament son état de santé. L’ordre de lui appliquer la question ne vient-il pas de vous, monseigneur ? Mais quel intérêt puissant vous fait agir en faveur de ce prisonnier ? Je suis sa fiancée, répondit Suzanne, qui rougit, mais sans baisser les yeux. dit-il en écrivant quelques mots sur un ordre imprimé dont les blancs seuls étaient à remplir. de Louvois agita une sonnette : un huissier se présenta, il lui remit l’ordre et se leva. Belle-Rose sera transporté à la citadelle de Châlons, dit-il ; il vous sera permis de le voir. Après le crime dont il s’est rendu coupable, c’est tout ce que je puis faire pour lui, et encore ne l’aurais-je pas fait si vous n’étiez pas sa fiancée. La Déroute n’avait pas perdu de temps. Les hommes qu’il s’était associés n’attendaient qu’un signal pour agir, et sur l’avis qu’il reçut de Mme d’Albergotti, il se tint prêt. Le lendemain, à la tombée de la nuit, le lieutenant de la Bastille entra chez Belle-Rose et le prévint qu’un ordre du ministre l’envoyait à la citadelle de Châlons. Une chaise de poste va vous conduire, lui dit-il. Un exempt l’attendait dehors de la sombre forteresse ; près de lui se tenaient deux soldats de la maréchaussée. L’exempt était le même qui l’avait arrêté rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez M. L’un des gardes de la maréchaussée était Bouletord. Nous avons joué quitte ou double, j’ai gagné, lui dit-il. Belle-Rose passait sans répondre, lorsqu’en levant les yeux, il vit à cheval, en costume de postillon, l’honnête la Déroute qui faisait claquer son fouet, et venait de relever un bandeau qu’il s’était appliqué sur le visage afin de n’être pas reconnu. Un cri de surprise faillit jaillir des lèvres du prisonnier, mais le sergent promena un doigt sur sa bouche, et Belle-Rose sauta sur le marchepied de la voiture. dit-il à Bouletord, c’est une autre partie qui commence. L’exempt s’assit à côté de Belle-Rose. Les deux gardes se placèrent sur la banquette du devant, et la Déroute brandit son fouet. camarades, s’écria-t-il, passez vos bras dans les courroies, la route est mauvaise, il y aura des cahots. murmura l’exempt ; la route est unie comme un parquet, voilà un mois qu’il n’a plu ! Belle-Rose ne dit rien et passa le bras dans une courroie qu’il serra fortement. Evidemment le conseil était pour lui. L’or de la duchesse avait fait merveille. La Déroute avait grisé dix postillons avant de découvrir celui qui devait conduire la chaise du prisonnier. Quant à celui-ci, il n’avait pu résister à l’offre d’une bourse où les louis brillaient entre les mailles de soie. Sa philosophie avait estimé qu’une veste de drap bleu galonné d’argent, une culotte de peau, de grosses bottes et l’honneur de conduire un prisonnier d’Etat ne valaient pas deux mille livres. La voiture se mit à rouler du côté de la barrière d’Enfer ; à quelques lieues de là, un peu après Villejuif, un embarras força la voiture de s’arrêter. Un arbre était abattu sur un côté de la route ; de l’autre côté, on voyait un chariot immobile. l’homme au chariot, cria la Déroute, faites place aux gens du roi. L’homme au chariot sortit sa tête du milieu des bottes de foin, bâilla, étendit les bras et se rendormit. La Déroute lui lança un coup de fouet, mais la mèche alla frapper contre le foin, à trois pieds du dormeur. monsieur l’exempt, dit la Déroute, voilà un terrible dormeur qui barre le chemin. Priez donc un de vos braves de lui frotter les oreilles. L’exempt ouvrit la portière et Bouletord sauta sur la route. Il commença par tirer l’attelage du chariot, qui partit ; mais le dormeur, réveillé par la secousse, descendit du milieu de ses bottes de luzerne, et courut à Bouletord, qui tout d’abord lui mit la main au collet. Malheureusement l’homme au chariot n’était pas d’humeur à se rendre sans résistance ; il répondit par un coup de poing si rude, que Bouletord roula par terre. Aussitôt la Déroute poussa ses chevaux avec tant d’adresse, que la roue donna contre l’arbre et la chaise versa du côté de l’exempt, dont Belle-Rose se fit un marchepied pour sortir du carrosse. Quatre ou cinq hommes qui semblaient surgir de terre s’élancèrent sur le chemin et coururent à la voiture comme pour aider la Déroute à la relever. Au milieu du trouble où cette chute avait jeté l’exempt, ni lui ni son camarade ne songèrent à la possibilité d’une embuscade. Les nouveaux venus avaient la mine d’honnêtes gens qui ne demandaient qu’à les secourir ; mais l’exempt et le garde, tirés de la chaise par leurs soins, furent à l’instant même garrottés et bâillonnés. Quant à Belle-Rose, il aidait Cornélius, qui n’était autre que l’homme au chariot, à se rendre maître de Bouletord. Soyons sage, dit Belle-Rose à l’ex-canonnier, qui, tout meurtri des coups qu’il avait reçus, écumait de rage dans une ornière ; c’est encore une partie que je gagne. Quand l’exempt et les deux gardes furent hors d’état de se défendre, la Déroute et ses camarades s’employèrent à redresser la voiture. Voilà ce qui s’appelle emporter une citadelle sans brûler une amorce, dit le sergent. Cornélius coupa les traits des chevaux qu’on débarrassa de leurs harnais ; il sauta sur l’un d’eux et conduisit les deux autres à Belle-Rose et au sergent. Une minute encore, dit la Déroute ; ces messieurs pourraient s’enrhumer si nous les laissions sur la route. Aidé par ses camarades, il porta l’exempt et les gardes dans la voiture, cadenassa les portières et se retira après les avoir salués poliment. dit-il aux compagnons de Grippard, qui se jetèrent dans les champs. La Déroute poussa les chevaux dans un petit chemin, où Belle-Rose et Cornélius le suivirent. Au bout d’un quart d’heure, les cavaliers aperçurent la flèche aiguë d’une chapelle qui se dessinait en noir sur le ciel pur. Un coup d’éperon, et nous y sommes, dit le sergent. A la porte de cette chapelle, deux femmes attendaient, immobiles et pleines d’anxiété. Voici l’heure, et je n’entends rien encore ! reprit l’autre, sauvez-le, et faites-moi mourir ! Chacune d’elles entendait les pulsations de son cœur ; leurs yeux ne quittaient le pâle sentier que pour se lever vers le ciel. On l’aura peut-être tué, dit Geneviève si bas que sa voix passa comme un soupir entre ses lèvres blanches. Il me semble que s’il était mort, je serais morte, répondit Suzanne. Au fond de la chapelle, un prêtre était en prières auprès de l’autel. Tout à coup on entendit rouler le galop retentissant de quelques chevaux lancés à toute bride. Les deux femmes, le corps en avant, cherchaient à voir dans la nuit ; bientôt elles aperçurent trois cavaliers, et reconnurent celui qui galopait à leur tête. dirent-elles les yeux baignés de larmes, et, par un mouvement spontané, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Cependant les trois cavaliers arrivaient ; Geneviève s’arracha des bras de Suzanne plus pâle qu’une morte. dit-elle ; soyez bénie, madame, vous qui l’avez sauvé ! Suzanne voulut retenir Geneviève ; tant de résignation mêlée à une si profonde douleur la touchait. Laissez, madame, reprit Geneviève d’une voix éteinte ; il vous aime, soyez heureuse. Elle entra dans la chapelle et fit quelques pas ; mais, brisée par la souffrance, elle tomba sur ses genoux derrière un pilier. Belle-Rose sauta de cheval et se trouva dans les bras de Suzanne. Belle-Rose la pressa sur son cœur et colla ses lèvres au chaste front de sa fiancée. Mais déjà la Déroute et Cornélius étaient allés prendre derrière la chapelle des chevaux anglais dont l’Irlandais connaissait la vitesse. Vite à cheval, dit le sergent, chaque parole nous vole une lieue. Oui, Jacques, fuyez, fuyez promptement, ajouta Suzanne. dit Belle-Rose ; je vais au camp. fit la Déroute, il serait plus court alors de retourner à la Bastille. Et l’on vous fusillera, interrompit la Déroute ; après ça, si c’est votre idée, partez, je vous suis. Cornélius intervint ; mais Belle-Rose n’aurait pas cédé, si Suzanne elle-même ne l’eût prié de fuir pour l’amour d’elle. Moi, je demeure pour vous défendre, et quand j’aurai obtenu votre grâce, j’irai moi-même vous en porter la bonne nouvelle. Cependant Geneviève était restée agenouillée à l’ombre du pilier ; elle priait les mains jointes. On entendait dans le sanctuaire la voix du prêtre qui officiait et, sous les voûtes de la vieille chapelle, les bruits incertains et doux qui chantaient comme l’écho d’une mystérieuse prière. Le visage de Geneviève était tout trempé de larmes ; les sanglots déchiraient sa poitrine, et ses mains amaigries se collaient à son cœur plein d’une indicible douleur. « Mon Dieu, disait-elle, je vous ai offert ma vie comme une expiation, j’ai voulu boire jusqu’à la dernière goutte le calice amer que vous m’avez présenté, afin que mes péchés me fussent remis... J’ai prié, j’ai pleuré, j’ai souffert, et cependant, mon Dieu, je l’aime toujours !... O vous, mère divine du Christ, qui êtes tendre et miséricordieuse, vous à qui la douleur a enseigné la bonté, vous qui êtes secourable aux affligés, vous prendrez ma misère en pitié... Cet amour que je lui ai voué est maintenant pur de toute mauvaise pensée... C’est un asile dans lequel je me réfugie... C’est une autre vie dans ma vie... Voyez, mère de Dieu, j’assiste aux funérailles de mon cœur ; je suis pleine d’angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude où je pleure. Qu’il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu’elle soit heureuse, lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans ma prière ; elle est honnête, pure et radieuse comme l’un de vos anges, je suis une pauvre pécheresse qui ai marqué mes jours par mes fautes... Je n’ai plus d’espérance qu’en vous !... Il m’a pardonnée sur la terre, me pardonnerez-vous dans le ciel ? Tout mon courage s’en est allé par les blessures de mon cœur... Je me sens mourir chaque jour ; la vie est pour moi comme un désert... De tout ce que j’aimais il ne reste rien... Dites, Vierge divine et sainte mère, n’est-ce point assez d’un si dur châtiment ? Faites au moins que le bonheur lui sourie... écartez de son chemin toutes peines et donnez-les-moi... que j’en meure et qu’il vive... J’embrasse les pieds saignants de votre fils et les couvre de mes larmes ; mon cœur est brisé... Miséricorde sur moi, mon Dieu !... » En ce moment, on entendit sonner autour de la chapelle le galop de plusieurs chevaux qui s’éloignaient avec la rapidité de la foudre. Geneviève cacha sa tête entre ses mains. Suzanne entra dans la chapelle ; elle était un peu pâle, mais ses yeux brillaient de joie. Après avoir cherché quelques minutes, ne voyant rien, elle vida sa bourse dans un tronc et sortit. Une voiture l’attendait à quelques pas de là ; elle y monta et reprit le chemin de Paris. Deux ou trois pauvres femmes qui étaient dans la chapelle la quittèrent lentement ; le prêtre s’éloigna de l’autel, un bedeau vint qui éteignit les cierges, et toute lumière s’évanouit avec tout murmure ; Mme de Châteaufort, glacée et folle de douleur, se traîna vers le porche ; ses genoux tremblaient sous elle ; comme elle approchait des portes entre-bâillées, elle chancela et tomba au pied d’un pilier. Il y avait par là un pauvre donneur d’eau bénite, vieux et couvert de haillons, qui entendit le bruit de sa chute ; il s’avança vers elle et la souleva. L’air frais de la nuit ranima Geneviève ; elle ouvrit les yeux et remercia le vieux pauvre. Ma bonne dame, lui dit-il, on va fermer la chapelle, il faut partir. Je suis faible, répondit la duchesse au mendiant, voulez-vous me conduire ? Les malades et les pauvres sont faibles, lui dit le donneur d’eau bénite ; prenez mon bras. Mme la duchesse de Châteaufort, appuyée au bras du vieux pauvre, sortit de la chapelle. Au bout de cent pas, la duchesse trouva son carrosse qui l’attendait dans un chemin creux. Merci, mon ami, dit-elle au pauvre en lui donnant sa bourse ; quand vous prierez, priez pour moi. Où faut-il conduire madame la duchesse ? Au moment où, grâce à l’intervention de Cornélius et de la Déroute, Belle-Rose quittait Villejuif, onze heures sonnaient à l’horloge du couvent voisin. La nuit était calme et silencieuse ; on ne voyait pas une étoile au ciel, où la lune nageait dans l’éther pur. Les trois fugitifs, penchés sur l’encolure de leurs chevaux, tournèrent autour de Paris et gagnèrent la route de Calais. Belle-Rose avait chevauché tout enfant sur toutes les bêtes bonnes ou mauvaises qui sortaient des écuries de Malzonvilliers ; s’il n’avait pas été canonnier, il aurait été mousquetaire ; la Déroute avait été piqueur ; Cornélius était presque Anglais. Ils filaient comme des boulets, cloués à la selle de leurs chevaux. La Déroute faisait claquer ses pouces contre la paume de ses mains en imitant le bruit des castagnettes. C’était une habitude qu’il avait prise en voyant danser des Espagnols en Flandre, et qui témoignait de sa joie. L’honnête garçon, qui ne souriait guère, avait le visage épanoui comme une tulipe ; mais toute sa gaieté tomba en apprenant qu’on se rendait en Angleterre. fit-il en fronçant ses sourcils, qui avaient le plus souvent grand’peine à se mouvoir. Mais, dit Cornélius, j’ai des amis par là. Et que diable veux-tu qu’ils soient ? Eh mais, je voudrais qu’ils fussent autre chose ! s’écria Belle-Rose, tu oublies la qualité de Cornélius. Hoghart est d’Irlande, et l’Irlande est un pays français, que le bon Dieu, par mégarde, a fait tomber dans la mer. C’est un point de géographie que je soutiendrai envers et contre tous. C’est un sûr moyen de retomber aux griffes de M. La Déroute ne se tenait pas pour battu et allait proposer de passer en Hollande, lorsque Belle-Rose l’interrompit. lui dit-il, quel mal t’a fait l’Angleterre ? As-tu peur d’y mourir de faim ? Point ; on dit que les moutons y sont gros comme des veaux, et les veaux comme des bœufs. La géographie, que tu connais si bien, t’a-t-elle appris que le pays est vilain ? J’ai vu la Beauce, qui est comme un plat, et l’Auvergne, qui est comme une fourchette. T’imagines-tu que les hommes y soient comme des ogres et les femmes comme des ogresses ? J’ai beaucoup connu à Laon un Suisse qui était Anglais, et de qui la fille était charmante, répondit la Déroute d’un petit air modeste où brillait un grain de fatuité. J’ai passé mon enfance en Normandie et ma jeunesse à Chantilly, où le soir pleure quand le matin rit. Alors, que te fait d’aller en Angleterre ? La Déroute était à court de raison ; mais quand Belle-Rose ne le regarda plus, il murmura tout bas en se grattant l’oreille : C’est égal, je n’aime pas l’Angleterre. Cornélius avait lié sur la croupe des chevaux des uniformes que les trois cavaliers revêtirent au premier bois qu’ils trouvèrent sur leur chemin. On nous prendra pour des gentilshommes qui vont en mission, dit-il en agrafant son habit. Au fait, dit la Déroute, on n’ira pas croire que ceux qui s’échappent courent sous l’habit de ceux qui poursuivent. Et poussant son cheval, il se jeta en avant comme un piqueur. Ils coururent ainsi pendant trois ou quatre relais. L’or que Mme de Châteaufort avait tiré de ses diamants aplanissait toutes les difficultés. On leur donnait à toutes les postes les meilleurs bidets, les postillons galopaient à bride abattue, et l’on perdait partout tant de temps à compter les louis, qu’il n’en restait plus même pour s’informer du nom des voyageurs. A Noailles, le cheval de Belle-Rose fit un écart et tomba. La Déroute sauta par terre, mais Belle-Rose s’était déjà relevé. Rien ; mais le cheval m’a tout l’air de boiter. La Déroute examina les jambes de l’animal. Il a laissé deux pouces de chair sur le chemin du roi, dit-il ; c’est une ou deux lieues qu’il faudra faire à pied. mais, reprit Belle-Rose en s’adressant à la Déroute, comme te voilà pâle toi-même. Le sergent frappa violemment du pied contre la terre. Tenez, murmura-t-il, moquez-vous de moi tant que vous voudrez, mais votre chute m’a fait tourner le sang. Et que veux-tu qui nous arrive ? Ma foi, monsieur, quand on a l’Angleterre en face et les gens du roi derrière, on a bien le droit de trembler un peu. Belle-Rose, qui rajustait la selle, haussa les épaules. Ce n’est point une superstition cela, continua le sergent ; la veille du jour où fut livrée la bataille des Dunes, un cheval que je conduisais roula dans un fossé, moi dessous, lui dessus. dis-je à mes camarades, vous verrez demain. ils virent un Espagnol qui me plantait sa pique dans le ventre. Et tu ne lui rendis rien ? si, je lui cassai la tête d’un coup de pistolet. De quoi diable te plains-tu donc ? tout le malheur a été pour lui, ce me semble. La logique de ce raisonnement calma les craintes de la Déroute, mais sa gaieté ne put revenir tout entière. On courut quelques postes encore ; un peu plus de la moitié de la distance était franchie, lorsqu’à Nouvion, le cheval de Cornélius butta contre une pierre et s’abattit. En cet endroit la route était raboteuse ; l’Irlandais se meurtrit les mains et les genoux ; il voulut se relever et ne put faire un pas ; il avait un pied foulé. La Déroute s’arracha une poignée de cheveux. Tu avais raison, mon pauvre ami, lui dit Cornélius, voilà le malheur arrivé. Plût à Dieu que ce soit le seul ! reprit le sergent en regardant du côté de Paris. Cependant, comme la Déroute était un homme qui avait une philosophie pratique sur laquelle les pressentiments n’agissaient pas, il fit de son mieux pour aider Cornélius à remonter à cheval, et on poussa jusqu’à Bernay. L’aubergiste de l’endroit possédait un vieux carrosse à moitié vermoulu qui lui venait d’un procureur, qui le tenait d’une comédienne qui l’avait eu d’un gentilhomme. L’aubergiste estimait que son carrosse était la merveille la plus rare du temps. La Déroute fut droit à lui la bourse à la main. Aux premiers mots du sergent, le vénérable hôtelier se récria. La Déroute ajouta cinq louis à la somme qu’il comptait sur le coin de la table. L’aubergiste voulut répliquer ; ce furent dix louis qui tombèrent de la bienheureuse bourse ; il murmura doucement, et l’argumentation du sergent se haussa à un point d’éloquence si fabuleux, que le carrosse sortit de la remise, au grand étonnement de la population. La voiture n’était point si méchante qu’elle en avait l’air ; elle roulait passablement, et Cornélius se sentit promptement soulagé ; mais on allait moins vite. A Cormont, comme on arrivait au sommet d’une côte, la Déroute, qui regardait à tout instant derrière lui, vit au loin rouler sur la route un tourbillon de poussière ; un éclair s’échappait parfois de ce tourbillon. Un coup de vent vint tout à coup qui balaya le chemin. La Déroute se haussa sur ses étriers, et la main placée en abat-jour au-dessus de ses sourcils, il jeta un rapide coup d’œil sur le groupe de cavaliers qui venait d’être démasqué. En une seconde la Déroute fut à la portière du carrosse. Bouletord est là, dit-il de sa voix tranquille. Laissez là ces joujoux, dit la Déroute : ils ne serviraient qu’à nous faire tuer un peu plus vite. Si nous étions à cheval, on pourrait en essayer ; mais en voiture, ce serait une duperie. Mieux vaut encore être tué que repris ! La Déroute courut vers les chevaux qui tiraient le carrosse et les conduisit dans un chemin de traverse en ayant soin de tourner leur tête du côté de Bouletord. Un coup de fouet les fit sauter sur un talus contre lequel la voiture versa. dit-il, nous allons maintenant nous jeter derrière ce mur, le capitaine et moi. Quant à vous, monsieur de l’Irlande, qui n’êtes presque point connu de Bouletord, ajouta-t-il en se tournant du côté de Cornélius, vous allez, s’il vous plaît, courir au-devant de la maréchaussée en lui demandant de venir à votre aide. Il suffit que vous le lui demandiez pour qu’elle n’en fasse rien. Tout cela avait pris moins de temps pour être fait qu’il n’en faut pour le raconter. Belle-Rose et la Déroute se blottirent derrière le mur, et Cornélius, qui avait saisi au vol le projet du sergent, s’élança au-devant de Bouletord. La maréchaussée arrivait au galop, Bouletord en tête, la face rouge, l’œil enflammé. monsieur, s’écria Cornélius, aussitôt qu’il fut à portée d’être entendu, un méchant drôle de postillon vient de renverser mon carrosse, ne pourriez-vous point m’aider à le relever ? Bouletord regarda du côté du petit chemin. Les chevaux attelés avaient la tête tournée de son côté ; Cornélius, avec son habit d’uniforme, était debout sur le côté de la route ; il n’eut aucun soupçon. On verra au retour, mon gentilhomme, dit-il ; et, piquant des deux, il passa comme la foudre avec ses gens. Belle-Rose et la Déroute sortirent de leur cachette. La Déroute riait de tout son cœur. Décidément, dit-il, ce pauvre Bouletord n’est pas fait pour le métier qu’il remplit ; c’est un agneau. C’est assez joli ce que tu as trouvé là, reprit Cornélius ; seulement, s’il m’eût reconnu il me tuait roide. Sans doute, mais il ne devait pas vous reconnaître, et il ne vous a pas reconnu. Si Bouletord est un agneau pour l’intelligence, cet agneau a des oreilles. Au prochain relais, on lui dira qu’on n’a vu ni carrosse ni cavalier, il retournera sur ses pas, et il nous surprendra au beau milieu de la route ; ce serait mal finir ce qu’on a bien commencé. La Déroute a raison, dit Belle-Rose : laissons courir Bouletord et poussons sur la gauche. Or, après l’évasion de Belle-Rose aux environs de Villejuif, voici ce qui était arrivé : on sait que l’exempt et ses deux acolytes étaient restés dans la voiture, dont les portières avaient été soigneusement cadenassées. Deux ou trois heures après, des maraîchers passant sur la route entendirent des gémissements qui partaient de cette voiture abandonnée ; ils brisèrent les panneaux et délivrèrent les prisonniers. Bouletord, fou de colère, demanda tout d’abord à l’exempt s’il n’allait pas se mettre à la poursuite des fugitifs. L’exempt, tout étourdi de l’aventure, répondit à peine ; il fallait voir, il fallait attendre, il fallait s’informer. Bouletord pétrissait la route à coups de talons de bottes. dit-il à l’exempt, donnez-moi votre commission et j’irai tout seul. L’exempt tira sa commission de sa poche ; Bouletord la lui arracha et partit. de Louvois de réputation ; avec un tel ministre, il ne s’agissait que de réussir pour être approuvé. Au moment de la fuite, Bouletord avait remarqué la direction que suivaient Belle-Rose, la Déroute et son complice. Le chemin dans lequel ils étaient entrés le conduisit à Ivry. Une bonne femme qui ramassait des herbes pour sa vache avait vu trois cavaliers courir du côté de Saint-Mandé. A Saint-Mandé, un enfant qui pillait un verger avait entendu le bruit de leur fuite sur le chemin de Charonne ; à Bagnolet, ils s’étaient arrêtés chez un forgeron qui avait tiré un clou du sabot d’un cheval. Ainsi, de village en village, Bouletord était arrivé sur la route de Saint-Denis. se dit-il, et il se jeta sur leurs traces. La commission, signée du ministre et scellée du sceau de l’Etat, le faisait obéir de la maréchaussée ; il prenait des hommes dans chaque ville et les quittait à la ville prochaine. L’accident de Belle-Rose et celui de Cornélius lui firent rattraper le terrain qu’ils avaient d’abord gagné. A Cormont, Bouletord atteignit les fugitifs ; on a vu comment il les avait dépassés. Belle-Rose n’était guère qu’à trois ou quatre lieues de la mer ; il ne s’agissait donc plus que d’arriver à quelque hameau de pêcheurs où l’on pût trouver une barque en état de passer le détroit. Comme ils touchaient au sommet du monticule, Cornélius, qui regardait en avant, s’écria : « La mer ! Mais au même instant la Déroute, qui regardait en arrière, s’écria : « Bouletord ! La mer battait le rivage à une ou deux lieues du monticule ; Bouletord revenait à toute bride. La Déroute sauta sur la tête des chevaux et les arrêta. Et en trois coups de couteau il en eut coupé les traits. Belle-Rose et Cornélius étaient déjà sur la route ; on ne laissa aux chevaux que le mors et la bride, et les deux officiers, montant à poil, suivirent la Déroute qui courait ventre à terre. Le soleil allait se coucher ; la mer roulait ses vagues d’or, et l’on voyait à l’horizon fuir des voiles blanches comme des ailes d’oiseau ; au loin mugissaient sourdement les grandes lames qui battaient la côte. Tour à tour les fugitifs regardaient la mer, où était leur salut, et Bouletord qui bondissait à leur poursuite. Bouletord avait vu le carrosse ; l’action des voyageurs les avait fait reconnaître ; au moment où Belle-Rose et Cornélius partirent au galop, un cri de rage jaillit des lèvres du brigadier ; il enfonça ses éperons sanglants dans le ventre de son cheval et dépassa toute sa troupe d’un bond. La course était furieuse, insensée, haletante. L’écume volait des naseaux rouges des chevaux, qui rasaient le sol ; leurs flancs poudreux se tachaient de gouttes de sang ; Belle-Rose et Cornélius les piquaient avec la pointe de leurs épées ; Bouletord était lancé comme la pierre d’une fronde. Mais Belle-Rose et Cornélius avaient de l’avance, et la Déroute, qui les précédait d’une centaine de pas, dévorait l’espace qui le séparait de la mer. La poursuite durait depuis un quart d’heure ; les chevaux haletaient ; déjà Belle-Rose et Cornélius sentaient fléchir sous leurs reins leurs montures épuisées ; le sang suintait de leurs naseaux enflammés, l’élan était moins rapide et plus saccadé ; mais au détour d’un tertre, au pied duquel passait un chemin, on vit la mer mouiller de ses grandes lames le sable gris. La Déroute fouetta son cheval et arriva comme la foudre sur le rivage. Une barque à flot, soulevée par la marée qui montait pesamment, se balançait sur le dos des vagues. fit-il en posant le pied sur le rivage. dit un vieux pêcheur roulé dans sa cape de gros drap brun. Ouvre ta voile au vent ; voilà deux gentilshommes qu’on poursuit. Le vieux marin et son fils sautèrent dans la barque et coupèrent l’amarre d’un coup de hache. Belle-Rose et Cornélius, emportés par leur élan, plongèrent dans l’eau qui jaillit autour des chevaux. D’un bond ils se jetèrent dans la barque ; la voile se gonflait sous le vent du soir, elle s’inclina mollement sur la vague, la proue tournée vers la haute mer se releva légère comme un goëland et fendit l’eau qui la berçait. En ce moment le cheval de Bouletord pétrissait de ses pieds le sable humide et battait le flot qui se brisait contre son poitrail ; un élan le porta plus loin, mais une lame le souleva et le fit rouler sur la plage. La Déroute, debout à la poupe de la barque, ôta son chapeau et salua le brigadier d’un éclat de rire. Bouletord regarda autour de lui ; aucune barque n’était là. Ses hommes à cheval l’entouraient, allant et venant éperdus. Bouletord vit un mousquet aux mains de l’un d’eux, il l’arracha et coucha en joue le bateau fugitif. La silhouette noire des trois passagers se dessinait sur l’horizon, où le soleil venait de disparaître comme un roi dans un lit de pourpre et d’or. Le canon resta immobile un instant comme s’il avait été soutenu par une main de marbre, puis un éclair jaillit et le plomb siffla. Un cri sortit de la barque et l’une des trois ombres tomba les bras ouverts. Un sourire de joie fiévreuse illumina le visage de Bouletord. J’avais sa poitrine au bout du canon, dit-il ; cette fois je n’ai pas tout perdu, et il jeta l’arme dans le flot qui montait jusqu’à son épaule. Belle-Rose était étendu au fond de la barque ; la balle était entrée un peu au-dessus du sein droit. Cornélius, plus pâle que le blessé, s’était jeté à genoux près de lui et cherchait à étancher le sang. La Déroute ne disait rien ; sa figure était morne. La rapidité de cette vengeance semblait confondre sa pensée, qui venait de passer, en une minute, d’une joie extrême à une douleur sans borne. Il regarda Belle-Rose d’un air effaré ; puis, tout à coup, se penchant vers lui, il toucha la blessure de ses doigts convulsifs. Quand sa main fut rougie, il se leva, et secouant la rosée sanglante du côté de Bouletord, il s’écria d’une voix terrible : Après avoir vu prendre à Belle-Rose, en compagnie de Cornélius et de la Déroute, le chemin de l’Angleterre, Suzanne s’était dirigée vers Paris. Son esprit, accoutumé aux choses mélancoliques et tourné vers les pensées tristes, se berçait cette fois de tendres rêveries ; elle se sentait libre d’aimer, et dans cette âme honnête qui avait la limpidité du ciel, c’était une expansion qui la remplissait de joie. Elle ne doutait pas de ramener M. de Louvois à de meilleurs sentiments à l’égard de Belle-Rose, d’obtenir, non pas sa grâce, puisqu’il n’était pas coupable, mais sa justification, et tout le long de la route elle se créa mille chimères dorées qui lui rappelaient les enfantines espérances dont elle s’était si souvent enivrée dans le parc de Malzonvilliers. Quand elle entra dans son hôtel de la rue de l’Oseille, Claudine, qui l’attendait pleine d’impatience, la voyant radieuse, se jeta dans ses bras. Les deux amies s’embrassèrent, les yeux tout mouillés de douces larmes, et ce furent toute la nuit d’interminables conversations, toutes peuplées de châteaux en Espagne. On se bâtissait de petites retraites cachées au fond de Malzonvilliers ; on voulait ensuite la gloire et le renom pour Belle-Rose ; il rentrait en France, gagnait la faveur du roi, arrivait aux plus hauts grades militaires, et conduisait l’armée à la gloire. Cornélius n’était pas un homme à ne rien gagner dans cette moisson splendide ; il avait sa bonne part dans tout cela ; puis, quand il était monté au plus haut de l’échelle ambitieuse, on redescendait bien vite afin de se reconstruire la petite maisonnette au fond des bois où l’on était tout bonnement heureux. C’étaient alors des battements de mains, des cris de joie et des larmes de bonheur à croire que les deux amies allaient devenir folles. Le matin les surprit comme elles étaient encore occupées à mêler ces doux rêves, quand tout à coup le lourd marteau de la porte tomba sur le bouton de fer. Les deux amies tressaillirent et se pressèrent l’une contre l’autre, toutes tremblantes déjà. Un laquais vint avertir Mme d’Albergotti qu’un officier de la maison de M. de Louvois était en bas, qui demandait à lui parler. Suzanne et Claudine pâlirent, Claudine surtout, pour qui le nom du ministre était comme le symbole de la puissance inexorable et de la vengeance opiniâtre. Mais Suzanne lui pressa la main. de Louvois sait tout, mais Belle-Rose est hors d’atteinte. Debout, Claudine, et faisons voir à cet officier que la fiancée et la sœur d’un officier n’ont point peur. de Louvois fut introduit et pria Mme d’Albergotti de vouloir bien le suivre sur-le-champ chez son maître. C’est pour une affaire, dit-il, qui ne souffre aucun retard. Je me doute un peu de ce que ça doit être, lui répondit Suzanne, et je suis prête à vous suivre. Un carrosse était à la porte aux armes de M. de Louvois, Suzanne y monta et le cocher partit. Les chevaux allaient d’un train à prouver que les ordres du secrétaire d’Etat étaient précis. On arriva à l’hôtel du ministère en cinq minutes ; l’officier conduisit Mme d’Albergotti à l’appartement de M. de Louvois allait et venait dans son cabinet, les lèvres serrées, les yeux étincelants ; il s’arrêtait de temps à autre devant la cheminée pour boire à même d’un grand pot plein d’eau, car il avait déjà contracté cette habitude, qui, vingt ans plus tard, devait lui coûter la vie. Au nom de Mme d’Albergotti il se tourna vivement vers la porte et fit trois pas vers la jeune femme. On m’a tout appris, madame, tout ! C’est un soin dont je comptais me charger moi-même dans la journée, répondit Suzanne ; je regrette qu’un autre m’ait prévenue. Cet autre est l’exempt que vos complices ont garrotté, maltraité, emprisonné ; un exempt du roi, madame. Quand on torture un officier du roi, monseigneur, on peut bien emprisonner un exempt du roi, dit Suzanne. de Louvois brisa la lame d’un canif qu’il tenait entre ses doigts. Ceci peut vous conduire plus loin que vous ne pensez, madame, reprit-il. Pas si loin toujours que le roi ne le sache. Le roi est en Flandre, et je suis à Paris ; le roi est le roi, et je suis son ministre ! de Louvois, qui déchirait la table avec le tronçon du canif. Suzanne se tut ; elle commençait à comprendre que son action pouvait avoir des suites qu’elle n’avait pas même soupçonnées ; avec un ministre comme M. de Louvois, nul n’était à l’abri de sa colère, ni le vieillard, ni l’enfant, ni le faible, ni le puissant. C’était un esprit dominateur et cassant, qui broyait les résistances et passait sur toutes les choses le niveau de sa volonté. Mais ces dangers qu’elle devinait à présent, Suzanne les aurait bravés si elle les avait connus. Elle se résigna donc et attendit. de Louvois jeta sur le parquet le manche de son canif. J’en suis fâché, madame, reprit-il d’un ton brusque, mais vous aurez un compte sévère à rendre de tout ceci. Je le sais, et c’est une maladresse que vous avez commise. Suzanne regarda le ministre d’un air étonné. de Louvois avec un sourire amer, quand on fait de ces coups-là on les fait tout entiers. Je puis bien vous le dire, maintenant que vous ne l’avez pas fait, mais puisque vous vouliez délivrer Belle-Rose, il fallait partir avec lui. Je ne suis pas encore sa femme, monseigneur. Je vous remercie de ces scrupules, madame, ils m’ont servi plus que je ne l’espérais. Je vous l’ai dit, j’en suis fâché, mais si je n’ai pas Belle-Rose, vous payerez pour lui. Au crime il faut le châtiment. Mais de quel crime parlez-vous, monseigneur, et quel crime ai-je donc commis ? s’écria Suzanne indignée, et qui sentait dans sa conscience et dans son amour assez de force pour tout braver. Je ne sais qu’un crime dans tout ceci, un seul, et celui-là a été commis dans la Bastille, la nuit, sans jugement, sur la personne d’un officier innocent. Or cet officier est mon fiancé, on s’est acharné à le perdre, on veut l’enterrer vivant dans une prison d’Etat, l’y faire mourir peut-être, et moi, l’amie de tous les siens, la compagne de son enfance, et bientôt sa femme ! moi qui l’aime, je ne tenterais pas tout pour le sauver ? Allez, monseigneur, on voit bien que vous n’avez jamais aimé, et tout votre pouvoir de ministre, pour si grand qu’il soit, ne va pas jusqu’à empêcher une femme de se dévouer ! de Louvois était effrayant à voir : la colère grandissait dans son cœur comme une tempête, et il employait toute l’énergie de sa volonté à la comprimer ; il était devenu blanc comme du marbre ; ses narines frémissaient, ses yeux ardents couvraient Mme d’Albergotti d’un regard enflammé, ses mains étaient nouées autour des bras de son fauteuil comme s’il eût craint de se laisser emporter par un élan furieux de son irritation croissante. Et moi je vous ferai bien voir, s’écria-t-il avec un éclat terrible, que ma puissance va jusqu’à me venger de ceux qui osent me braver. On ne l’a jamais fait impunément, madame. Me laisserai-je jouer par un petit lieutenant d’artillerie, moi qui briserais des généraux d’armée comme je brise cette lame ? fit-il en mettant en pièces un petit couteau à papier qui était sur la table. Vraiment, vous ne savez pas à qui vous parlez ! Personne ne s’est donc trouvé là pour vous dire qui j’étais ? un officier de fortune, qui n’est pas même gentilhomme, s’est révolté contre mon autorité, il s’est fait l’instrument d’un homme que je hais, il m’a traversé dans mes desseins, et je ne le punirai pas ? Et vous, vous qui êtes venue me prier pour lui, vous qui m’avez arraché une faveur imméritée, vous vous employez pour le faire évader, vous avez triomphé, et vous venez me dire de ces choses-là en face ? Mais, en vérité, c’est de la folie, madame ! de Louvois s’était levé et se promenait à grands pas dans le cabinet ; la violence de son action avait ramené le sang à ses joues ; l’éclair de ses yeux était rouge. Suzanne le regardait immobile, silencieuse et résolue. Et croyez-vous, reprit le ministre, que si Mme de Châteaufort n’avait pas mis une barrière infranchissable entre elle et moi, je ne l’eusse point punie comme vous, pour si duchesse qu’elle soit ? Vous vous êtes livrée ; malheur à vous ! Vous me menacez, monseigneur, et je suis une femme ! de Louvois se mordit les lèvres jusqu’au sang. Il s’assit devant sa table et froissa les papiers qui se trouvaient sous sa main. Brisons là, madame, je ne menace pas, j’agis. Vous avez sauvé Belle-Rose ; mais Belle-Rose n’est point encore hors du royaume. C’est ce que Bouletord saura bien me dire. A ce nom, Mme d’Albergotti pâlit légèrement. reprit le ministre, l’exempt que vos amis ont si bien accommodé m’a tout dit. Ils sont partis, mais Bouletord est sur leurs traces. Qu’un cheval tombe, et ils sont perdus. madame, continua le ministre impitoyable, faites des vœux pour que leurs chevaux se brisent les reins dans quelque trou si vous tenez à votre liberté ! Monseigneur, je ne tiens qu’à lui, dit-elle. de Louvois agita une sonnette, un huissier entra. Allez, madame, attendre mes ordres, dit-il ; et vous, ajouta-t-il en s’adressant à l’huissier, priez M. de Charny de passer dans mon cabinet. Mme d’Albergotti se leva, salua M. de Louvois et sortit, laissant le ministre seul avec M. Ce nouveau venu était un personnage petit, replet et gras, et dont la face doucereuse et le regard cauteleux inspiraient une sorte d’éloignement dont on ne pouvait se défendre. de Charny, comme on l’appelait communément, sans que personne pût expliquer l’origine de sa noblesse, était le commensal du ministre, son conseil et son favori ; la nature l’avait fait naître entre le père Joseph et le cardinal Dubois, comme une créature malfaisante, qui avait tout ensemble un peu de la fermeté froide et cruelle du capucin et un peu de l’astuce diabolique de l’abbé. de Louvois était extrême, elle lui venait surtout de la rapidité de ses résolutions et de la persévérance de ses inimitiés. de Louvois lui demandait son avis, M. de Charny n’hésitait jamais et conseillait toujours le parti le plus violent. de Charny n’était rien et était tout ; on le haïssait et on le craignait ; personne ne frayait avec lui, mais on se gardait bien de l’offenser en quoi que ce fût. de Charny portait un habit d’une extrême simplicité, sans dentelles et sans rubans, avec une épée dont la garde et le fourreau n’avaient aucun ornement. Du reste, poli, souple, insinuant, de manières douces et plein de délicatesse dans son langage, un de ces hommes capables de tuer sans tacher leurs manchettes et le chapeau bien bas. Avez-vous vu cette femme, celle qui sortait quand vous êtes entré ? Je l’ai vue ; elle est jolie, distinguée dans sa personne et fort décente. Cette personne que vous trouvez si bien m’a bravé, et je veux la punir. Il suffisait de me dire, monseigneur, qu’elle vous avait bravé ; le reste devenait inutile. Je vous chargerai probablement du soin de ma vengeance. de Charny, l’huissier à qui Mme d’Albergotti avait été confiée la conduisit dans une petite pièce où se trouvait déjà un gentilhomme. A la vue d’une femme qui semblait appartenir à la cour, tant elle avait de noblesse dans la démarche, le jeune homme se leva du siège où il était assis. Suzanne le regarda, et il lui parut qu’elle avait vu ce visage quelque part ; mais dans l’état de trouble où l’avait jetée son entrevue avec M. de Louvois, elle ne put se rappeler ni en quel lieu, ni en quelle circonstance. il m’est doux de vous rencontrer ! s’écria tout à coup le gentilhomme. Suzanne examina son interlocuteur plus attentivement et reconnut enfin M. de Pomereux, qui, au temps où elle était encore à marier, avait passé quelques jours à Malzonvilliers. Elle s’inclina ; et comme, dans la situation d’esprit où elle était, tout visage de connaissance lui paraissait un visage ami, elle tendit sa main à M. de Pomereux n’était pas tout à fait ce qu’il était à l’époque où il avait été question de son mariage avec Suzanne. On voyait sur son visage amaigri les traces d’une vie dissipée ; les contours en étaient en quelque sorte effacés et chargés de teintes pâles ; le sourire incertain et parfois railleur ; le regard fin, mais voilé. Aux rides précoces qui sillonnaient son front, aux cercles bleuâtres qui plombaient ses joues, on reconnaissait promptement que M. de Pomereux avait abusé de sa jeunesse. Mais, à certains mouvements de sa physionomie, il était aisé de voir que le débauché pouvait se souvenir encore qu’il était gentilhomme. Mais, à ce que je puis voir, vous sortez de chez M. dit-il en conduisant Mme d’Albergotti vers un siège. Si je puis vous être agréable en quelque chose, usez de mon crédit, madame ; j’ai l’honneur d’être un peu parent de M. monsieur, votre parent s’apprête à m’envoyer en prison. on aura surpris la religion du ministre, et je cours... C’est inutile ; cette religion a pris soin de s’éclairer elle-même tout à l’heure. Il paraît que j’ai commis un grand crime. J’ai fait évader un de mes amis qui avait l’honneur d’être traité en prisonnier d’Etat. de Pomereux, c’est une méchante affaire. C’est ce qui me semble à présent. de Louvois n’est pas précisément tendre dans ces sortes d’occasions. - Disons même, entre nous, qu’il ne l’est pas du tout. J’y consens, et c’est précisément cela qui m’inquiète. Il ne faut pas aller en prison, madame. J’y consens volontiers, mais ce n’est pas tout à fait le sentiment de M. Il y paraît, et c’est malheureusement qu’il est fort entêté, M. Mais enfin, madame, vous n’êtes pas seule au monde, vous avez... Je suis veuve, monsieur, dit Suzanne doucement. de Pomereux remarqua seulement alors que Mme d’Albergotti était couverte de vêtements noirs. Quand elle était entrée, il n’avait vu que le visage et point la robe. Ma foi, madame, il a dépendu de vous de ne pas l’être. Mais, s’empressa-t-il d’ajouter en voyant que Suzanne s’apprêtait à répondre, je n’ai pas de rancune, et je mets tout ce que j’ai de crédit à votre disposition. Mme d’Albergotti allait répliquer, lorsqu’un huissier vint prévenir M. de Louvois le mandait dans son cabinet. de Louvois expédiait quelques signatures au moment où M. Mettez-vous là, lui dit le ministre ; je vous ai choisi pour une mission d’importance, et vous allez partir tout à l’heure. J’accepte la mission et partirai quand vous voudrez. C’est bien comme cela que je l’entends. Mais vous me permettrez bien de vous toucher quelques mots d’une affaire qui concerne une personne à laquelle je m’intéresse fort. Savez-vous bien ce qu’elle a fait ? Et vous avez l’audace de vous intéresser à elle ? de Louvois ne put s’empêcher de rire. Eh mais, il ne s’en est fallu que de son consentement qu’elle ne devînt ma femme. C’eût été tant pis pour vous. Parce que si elle eût été votre femme, je ne sais pas trop ce que vous auriez été. Votre protégée, mon beau cousin, est fort éprise d’un certain drôle qui a nom Belle-Rose. Ce Belle-Rose était en route pour la citadelle de Châlons quand elle l’a fait évader du côté de Villejuif. On a coffré l’exempt dans la voiture, et les prisonniers ont pris les chevaux. moi je trouve qu’un aussi beau trait vaut bien sa récompense. J’enferme la maîtresse en attendant que j’aie l’amant. de Pomereux avec un sourire ironique, si les choses en sont à ce point-là, vous rendrez service à l’amoureux. La femme en prison et l’homme en campagne, mais c’est le paradis. Voilà bien de nos roués qui s’imaginent que tout le monde est fait à leur image ! Le monde ne serait pas si mal, monseigneur mon cousin. Je n’en sais rien, mais en attendant, la femme dont nous parlons, monsieur, est d’un tout autre modèle... Elle aime sérieusement, et c’est pourquoi je l’enferme ; et quand on aime comme cela, c’est qu’on est aimée, croyez-le, mon cousin : je ne suis qu’un pauvre ministre, mais j’en sais tout aussi long que vous là-dessus ; quand il apprendra qu’elle est en prison, il reviendra, je l’attraperai, et nous le ferons pendre. de Pomereux se mit à tambouriner sur la table. Et moi, je vous dis qu’il ne reviendra plus. Quelle diable d’idée avez-vous donc des capitaines et des marquises de ce temps-ci ? Le capitaine n’y pense plus à l’heure qu’il est, et la marquise n’y pensera plus demain. Alors, il ne vous déplairait point trop de l’épouser ? de Pomereux en sautant sur sa chaise. Oui, vous, et pour m’expliquer nettement : auriez-vous, monsieur le comte, quelque répugnance à épouser Mme la marquise à qui vous portez un si bel intérêt ? Voilà, vous me l’avouerez, une plaisante idée. C’est la mienne, mon beau cousin, et les idées d’un ministre ne sont jamais plaisantes. Votre intention a fait naître l’idée d’un projet. Ma foi, bien que le mariage soit une assez pitoyable chose, en considération de Mme d’Albergotti, je ferai bien cette folie. Et vous n’avez point peur de Belle-Rose ? et d’ailleurs, n’y a-t-il pas toujours un Belle-Rose avant, pendant, ou après ? Moi qui vous parle, j’ai été vingt fois ce Belle-Rose-là, et j’ai failli mourir six fois de désespoir. la grâce de Mme d’Albergotti est à ce prix ; qu’elle vous épouse, et j’oublie sa faute. C’est dit : Mme d’Albergotti a du bien et j’ai toujours eu du goût pour elle. Touchez là, mon cousin, je me venge de Belle-Rose et je vous établis. C’est mener de front les affaires de l’Etat et celle de ma famille. Mais faites en sorte que Mme d’Albergotti se décide, ou elle aura du couvent pour sa vie entière. Nous ne sommes plus au temps des bergeries, monseigneur. de Louvois appela un huissier et lui donna ordre d’aller quérir Mme d’Albergotti. de Pomereux au moment où l’huissier se retirait, réservez-moi une autre mission pour cadeau de noces : si j’en prends une, j’en veux gagner deux. C’est qu’il me faudra, j’imagine, quelque distraction après mon mariage. Comme il terminait ces mots, Suzanne entra dans le cabinet. Depuis que nous nous sommes séparés, madame, lui dit M. de Louvois, j’ai fait une réflexion. Je veux bien, en considération de votre grande jeunesse, oublier la faute dont vous vous êtes rendue coupable. pensa Suzanne, ce n’est déjà plus qu’une faute ; tout à l’heure c’était un crime. Mais, continua le ministre, j’attache une condition à cette faveur. de Pomereux qui est de votre connaissance, je crois, et que j’ai chargé de vous en instruire. le comte me portera votre réponse ; je désire qu’elle soit telle que je puisse vous mettre en liberté sur-le-champ. de Louvois se retira, et M. de Pomereux et Suzanne restèrent seuls. de Pomereux avec Mme d’Albergotti, M. de Louvois était allé rejoindre M. de Charny, qui l’attendait dans une pièce voisine. Je suis prêt, monseigneur, lui dit M. Il n’est pas encore temps, répondit le ministre. Vous me connaissez trop pour le penser. Puis-je savoir, monseigneur, ce que vous comptez faire ? de Louvois comme s’il eût compris qu’il y avait un mystère là-dessous. Monsieur de Charny, reprit le ministre qui devina la signification de ce regard, je la donne à M. s’écria le confident, mais vous avez approché l’étoupe de la flamme ! il aime trop pour aimer rien. de Charny en hochant la tête, il désire toutes les femmes et n’en préfère aucune ; cependant je crois toujours qu’une prison eût mieux valu qu’un mariage. Souhaitez que la peur la fasse céder, et je tiens ma vengeance, dit le ministre avec un sourire étrange ; il ne m’a fallu qu’un entretien d’un quart d’heure pour juger Mme d’Albergotti. C’est une femme qui s’avise d’avoir du cœur dans ce temps-ci ! C’est une grande imprudence, fit M. Elle aime, et je l’enchaîne toute vivante à un débauché. Le cloître n’est qu’un cloître ; le mariage est un tombeau. Vous êtes mon maître en toutes choses, monseigneur, dit le favori en s’inclinant. de Louvois, Suzanne, livré à la solitude, avait bientôt senti dans son cœur germer de sourdes inquiétudes. Un instant soutenue par l’indignation, elle avait opposé un front calme aux emportements du ministre ; mais quand la réflexion lui fit voir à quels nouveaux périls son jeune et chaste amour était exposé, elle leva vers le ciel des yeux humides où rayonnait une larme. Peut-être regretta-t-elle de n’avoir pas suivi Belle-Rose, craignant surtout que la nouvelle de son emprisonnement ne déterminât l’audacieux capitaine à repasser en France ; cependant, comme elle avait fait son devoir en toute chose, elle mit sa confiance en celui qui soutient les faibles et console les affligés. de Louvois, le comte de Pomereux, en voyant les grands yeux de Suzanne s’arrêter sur lui avec une expression d’étonnement et d’inquiétude, comprit que la mission dont il s’était chargé un peu légèrement était plus délicate qu’il ne l’avait pensé d’abord. Le jeune courtisan avait trop vécu pour n’être pas quelque peu physionomiste : la mélancolie sereine qui était répandue sur tous les traits de Mme d’Albergotti le toucha sans qu’il pût s’en défendre, et il se mit à se demander tout bas si cette femme n’était pas d’une nature meilleure que toutes celles qu’il avait connues. de Pomereux n’était pas homme à reculer devant aucune entreprise ; les plus extravagantes étaient précisément celles qui lui plaisaient davantage. Son émotion dura l’espace d’un éclair, et Suzanne n’avait pas eu même le temps de s’en apercevoir, quand il ouvrit la bouche pour lui faire part des intentions de M. le ministre, lui dit-il ; votre sort est entre vos mains, madame. C’est-à-dire, monsieur, qu’il est toujours entre les siennes, puisqu’il y met une condition. A vrai dire, madame, j’ai obtenu de mon illustre cousin plus que je n’espérais, mais, d’une autre façon peut-être que je ne l’eusse désiré. de Pomereux roula les bords de son chapeau entre ses doigts, chiffonna les rubans de son haut-de-chausses, caressa la dragonne de son épée, et resta quelques instants silencieux. Ma foi, madame, s’écria-t-il tout à coup comme un homme qui prend son parti, voilà déjà six douzaines de mots que j’arrange à la queue les uns des autres pour vous apprendre une chose qu’il faudra bien que vous sachiez tôt ou tard. J’imagine que le plus simple est de vous le dire tout nettement. de Louvois est, en quatre mots, que vous m’épousiez. Mme d’Albergotti rougit comme une fraise et poussa un léger cri. Pour vous, madame, je suis assez de cet avis ; mais permettez-moi de croire qu’il n’en est rien de mon côté. de Louvois vous a parlé, monsieur ? Il veut que je sois votre femme ? Ou que je sois votre mari, comme il vous plaira. Et c’est là la condition qu’il a mise à ma liberté ? A chacune des réponses de M. de Pomereux, l’étonnement de Suzanne devenait plus grand. Il lui semblait impossible que M. de Louvois pût se jouer ainsi de ses sentiments, après l’aveu qu’elle lui en avait fait, et cependant le comte parlait d’un air qui la confondait. Pardonnez-moi, monsieur, si j’insiste, reprit-elle, mais veuillez m’apprendre si cette proposition vient de M. Sans aucun doute, madame, c’est une audace que je n’aurais jamais eue. Il paraît tout au moins que vous l’approuvez ? Quand la porte du paradis vous est ouverte, on ne la referme pas. Ceci est un langage de cour, et vous oubliez que je suis presque en prison. Laissez-moi croire que vous n’y serez jamais. Je vois, monsieur, repartit Suzanne avec gravité, que votre cousin, M. de Louvois, ne vous a pas tout appris. Suzanne le regarda avec des yeux tout effarés. Il vous a dit que j’étais fiancée à celui-là même dont j’ai protégé la fuite ? Et vous avez consenti à m’épouser ? s’écria Suzanne en se levant, le visage pourpre d’indignation. Mais point du tout ; il me semble, à moi, que je vous dis les choses les plus naturelles du monde, répondit le comte avec un inaltérable sang-froid. Monsieur, reprit Mme d’Albergotti en se rasseyant, il faut que nous ne nous entendions pas. Ne vous donnez pas la peine de recommencer ; je vais vous répéter ce que vous m’avez dit, interrompit M. Vous avez un fiancé ; ce fiancé, qui est le fugitif après lequel courent les gens de M. de Louvois, vous aime, ce qui est tout simple, et vous l’aimez, ce qui fait que beaucoup d’autres voudraient courir comme lui. Vous allez me jurer que vous êtes déterminée à l’aimer toujours, et que de son côté il se gardera bien de vous oublier. Vous voyez donc que j’avais tout entendu ! Et nonobstant ces aveux, vous persisteriez encore à vouloir de moi pour votre femme ? Sur ma parole, madame, c’est ma plus grande envie. Un sourire amer passa sur les lèvres de Suzanne, qui recula son siège et ramena sa robe auprès d’elle avec un geste d’un écrasant mépris. Se peut-il, madame, que vous ayez si peu vu le monde que ma proposition vous étonne ? de Pomereux avec une grâce parfaite. Elle fait plus que m’étonner, monsieur, elle m’afflige. madame, s’écria le comte d’un air tout surpris, qu’y a-t-il donc de si affligeant dans le désir que j’ai de vous épouser ? Vous êtes telle, que la moitié des dames de la cour mourraient de dépit en vous voyant ; je suis gentilhomme, nous sommes jeunes tous deux. Mais, monsieur, mon cœur n’est plus à moi ! Ma foi, madame, j’ai à ce sujet-là des théories qui sont celles de beaucoup d’honnêtes gens, répondit le comte sans sourciller. On ne croit plus guère aux amours inaltérables, et au temps où nous vivons, les bergeries ne sont guère de mode. Il faut vraiment que vous ne soyez jamais sortie de Malzonvilliers pour en savoir si peu sur ce chapitre-là. En affaire de mariage, l’amour est un intrus, et nous ne sommes point gens à le réclamer de nos femmes. On se marie pour se marier, et on n’a garde de se chicaner sur les sentiments qu’on peut avoir ailleurs. Il y a de jeunes têtes que ces choses-là épouvantent, mais tout s’arrange à la fin le mieux du monde. C’est un état auquel vous vous accommoderez, et pour ma part je suis tranquille là-dessus. Je ne suis point un Mélibée, madame, pour m’aller cacher au fond des bois. Quelque jour vous m’aimerez peut-être, et, en attendant, nous serons comme des mariés de bonne maison. Suzanne resta muette à ce discours. Jamais, ni quand elle était jeune fille, ni quand elle appartenait à M. d’Albergotti, elle n’avait entendu parler de la sorte à propos du mariage. de Pomereux s’exprimait en une langue inconnue. Elle mit sa tête entre ses mains et demeura silencieuse. Son front rougissait et son cœur battait à coups pressés. Tout cela vous surprend quelque peu, madame, reprit le comte, mais c’est une doctrine à laquelle vous arriverez avec le temps. On y trouve plus de douceur que vous ne pensez. Et puis, nous n’avons, ni vous, ni moi, tout le temps de réfléchir aux conséquences de la proposition que je vous ai faite. Le principal est de ne pas vous laisser mettre en prison. J’y risque quelque chose, je le sais ; mais je me suis toujours senti un secret penchant pour vous, qui me porte à tout braver pour vous rendre service. Suzanne releva la tête pour voir si M. de Pomereux ne parlait pas pour se moquer. Jamais il n’avait été si sérieux. Ce que je vous dis là, madame, c’est la vérité, ajouta-t-il ; votre premier refus de m’épouser ne nous a pas porté grand bonheur à tous deux. Voyez où vous en êtes ; quant à moi, j’ai fait beaucoup de choses, beaucoup de mal, un peu de bien, vivant au hasard et faisant de ma jeunesse l’emploi que le diable voulait ; il m’en reste un violent désir d’en finir au plus tôt avec cette existence un peu décousue, un grand fonds d’indulgence pour les fautes d’autrui, et une assez maladroite expérience qui m’enseigne à prendre le temps comme il vient et le monde comme il est. Tel que je suis, madame, je m’offre à vous, et malgré ma modestie bien reconnue, j’ai la prétention de croire que je vaux mieux qu’une prison. Suzanne s’était remise de son trouble pendant ce singulier discours ; quand M. de Pomereux se tut, elle s’inclina et lui dit à son tour : Puisque tout ceci est plus sérieux que je ne pensais d’abord, je vous répondrai sérieusement, monsieur. Vous avez professé des théories dont je ne contesterai pas le mérite, mais qui ne sont pas les miennes. J’ai pu, au temps où la volonté d’un père servait de guide à ma jeunesse, faire le sacrifice de ma main, mais aujourd’hui que je suis libre, la main ne se donnera pas sans le cœur. Or le cœur s’est donné, monsieur. Je n’ai rien de plus à répondre à la proposition que vous m’avez transmise au nom de M. Ma vie et ma liberté sont à lui ; mon amour est à moi. A l’air de Mme d’Albergotti, M. de Pomereux comprit qu’il n’avait plus rien à espérer ; mais il tira de cette certitude le désir de triompher d’une résistance à laquelle, à vrai dire, il ne s’attendait pas beaucoup. Ma foi, madame, reprit-il avec un sourire, vous avez peut-être tort, et votre refus vous expose à un danger auquel vous ne vous attendiez pas. Celui de me voir épris de vous. Suzanne haussa les épaules en riant. madame, il ne faut point vous en moquer. Si vous m’aviez épousé, c’est un péril auquel vous auriez peut-être échappé, mais vous n’êtes point sûre de l’éviter à présent. Si c’est un péril, avouez du moins que M. de Louvois prendra soin de me mettre en lieu où il ne saurait m’atteindre. Et c’est là ce qui m’enrage. Prison pour prison, à votre place j’eusse préféré le mariage. C’est une Bastille d’où l’on s’échappe quelquefois. Vous voilà entre les griffes de mon cousin : mais il ne sera pas dit que je ne tenterai plus rien pour votre délivrance ; la chose m’intéresse un peu maintenant, et je mettrai tout en œuvre pour vous rendre à la liberté à vos risques et périls. lui dit-il du plus loin qu’il l’aperçut, avons-nous fait capituler la citadelle ? Ma foi, mon beau cousin, si le genre humain avait commencé par Mme d’Albergotti, je crois fort que le péché n’eût jamais été inventé, si bien que nous ne vivrions ni l’un ni l’autre. on est à peu près sûr de triompher d’une femme, et vous m’envoyez vers un phénomène ! Sur ma parole, Héloïse, de fidèle mémoire, n’est point digne, à mon avis, de lacer le corset de Mme d’Albergotti. Bref, elle aime mieux la prison ou le cloître que votre personne ? Savez-vous bien, monseigneur, que s’il y avait beaucoup de ces femmes-là à Paris, il faudrait se faire moine ou naître abbé. C’est d’un très mauvais exemple pour la cour, et je ne saurais trop vous engager à l’enfermer au plus vite. Reposez-vous sur moi de ce soin, répondit M. de Louvois en écrivant quelques mots sur un papier. que Votre Excellence me traite de tête sans cervelle, de fou, de visionnaire, je crois, sur mon honneur ! que je suis en train d’aimer Mme d’Albergotti depuis qu’elle m’a parlé de la sorte. Il faudrait que vous fussiez son mari pour l’empêcher d’aller au couvent. C’est donc bien décidément votre intention de l’enfermer ? Je ne répète jamais deux fois la même chose, mon cousin. Et puis, ne le savez-vous pas, l’oiseau en cage appelle l’oiseau du ciel. Avec un, le chasseur en a deux. Vous êtes un terrible homme, monseigneur. Ceux qui ne voudront pas plier casseront. de Pomereux, qui l’avait écouté, me voilà fixé, et très décidément je suis amoureux de Mme d’Albergotti. Vous voyez que j’y mets de la complaisance, je vous la garde. de Pomereux, qui n’était pourtant pas trop facile à émouvoir. Il tourna vers la porte du cabinet où était Suzanne un regard de pitié, et sortit. de Louvois eut un instant de conférence avec M. lui dit le ministre, elle refuse M. C’est qu’elle aura flairé le tombeau, répondit froidement M. Il nous reste le couvent, c’est encore assez joli, reprit M. de Louvois en mettant sa signature au bas de la lettre qu’il venait d’écrire. fit le confident, une cellule vaut une bière. Bientôt après, un huissier vint avertir Mme d’Albergotti qu’il était temps de partir. La marquise se leva et descendit dans la cour de l’hôtel, où elle vit un carrosse aux armes du ministre. Le gentilhomme qui l’avait, dans la matinée, conduite à M. de Louvois, l’attendait sur le perron. A la vue de ce pâle et froid visage, Mme d’Albergotti eut un frisson ; elle détourna les yeux et sauta, sans lui prendre la main, dans la voiture, où M. Le cocher fit claquer son fouet et les chevaux partirent. Comme le carrosse tournait dans la cour, Mme d’Albergotti vit par la portière le visage de M. de Louvois, qui regardait derrière les vitres de son cabinet ; mais les chevaux allaient au galop et ce fut comme une vision. Au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi. LE COUVENT DE LA RUE DU CHERCHE-MIDI Le couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi était alors un des couvents les plus renommés de Paris pour l’austérité de sa discipline. C’était un grand bâtiment carré, allongé de deux ailes qui le coupaient à angle droit ; tout alentour s’étendaient de vastes et beaux jardins, qui faisaient à cet asile de la religion un rempart verdoyant plein de fraîches retraites et de sentiers ombreux. Mais au milieu de ce grand parc frais et souriant, le couvent, avec ses murs blancs et ses toits gris dont nul bruit ne s’échappait, avait un aspect morne qui glaçait le cœur. C’était comme un grand tombeau entre des fleurs. de Louvois, la porte s’ouvrit ; Mme d’Albergotti et son guide descendirent du carrosse ; on conduisit Suzanne dans une petite pièce où il n’y avait pour tout meuble qu’un banc de bois, un christ et un prie-Dieu, et M. de Charny fut introduit dans le parloir, où la supérieure l’attendait. Veuillez attendre ici quelques instants, madame, dit M. de Charny à Suzanne en la quittant : l’asile que M. de Louvois vous a choisi vous dérobe à un monde corrupteur qui aurait peut-être un jour flétri votre pureté. Je vais vous recommander aux bontés toutes spéciales de madame la supérieure. C’est l’ordre exprès du ministre, et si mon faible crédit y peut quelque chose, croyez que je ne négligerai rien pour que vous soyez traitée ici comme vous le méritez. La voix de cet homme lui figeait le sang dans les veines. de Charny était porteur était conçue en termes clairs et précis. Aussitôt qu’elle en eut pris connaissance, la supérieure salua respectueusement l’envoyé du ministre. de Louvois, dit-elle, que ses instructions seront observées ; je sais trop ce que lui doit la maison dont j’ai la direction pour y manquer. de Charny, cette lettre a pu vous dire que M. de Louvois m’avait en quelque sorte remis la tutelle de la personne qu’il vous envoie. Son intention est qu’elle entre en religion dans deux ou trois mois, à moins qu’elle ne se soumette prochainement à sa volonté. C’est un esprit entêté, malheureusement enclin aux choses du monde, peu maniable et qui nourrit un amour coupable dont il convient de la guérir. Vous ne sauriez pas être autrement que bonne avec elle : c’est dans votre caractère pieux et doux, madame ; mais tempérez cette extrême bonté par un peu de fermeté. Croyez-moi, elle en trouvera plus vite le chemin du salut. Mme d’Albergotti a fort mal reconnu les complaisances de M. de Louvois, elle l’a trompé ; dans une personne si jeune, cela n’indique-t-il pas une corruption bien enracinée ? Entourez-la d’une grande surveillance ; votre exemple et vos conseils la ramèneront bientôt à d’honnêtes sentiments. de Charny parla quelques minutes encore sur ce ton-là, puis se retira, non sans de profondes révérences. Au bout d’un quart d’heure, Suzanne entendit rouler la voiture qui l’avait amenée ; elle donna par la pensée un dernier adieu aux choses de la vie qui la fuyaient, et suivit une sœur qui vint la chercher. Le parloir du couvent était coupé en deux par une grille dont les mailles étaient couvertes d’un rideau de serge noire ; un banc régnait tout autour de cette pièce assez grande, et percée de trois fenêtres à châssis de plomb, d’où le jour tombait assombri. On voyait contre le mur un fort beau tableau représentant la vierge Marie visitée par l’ange. C’était, avec une belle image du Christ taillée dans l’ivoire, le seul ornement qu’il y eût dans cette pièce. L’usage des dames bénédictines était de rester voilées et de ne pas se montrer aux personnes qui n’étaient pas dans les ordres ; mais, sur la lettre de M. de Louvois, qui lui marquait que Mme d’Albergotti devait être traitée selon les règles de la maison durant tout le séjour qu’elle y ferait, la supérieure enleva son voile pour recevoir sa nouvelle pensionnaire. La supérieure du couvent des dames bénédictines était une femme de quarante-cinq à cinquante ans à peu près, qui avait dû être belle, mais que les austérités de la religion et les combats d’un esprit jaloux avaient privée de cette grâce qui est une seconde beauté. Son visage était jaune comme le vieil ivoire, ses yeux noirs et perçants, ses sourcils nets, ses lèvres minces et décolorées ; l’air de son visage exprimait l’habitude de l’autorité, mais d’une autorité sèche et froide. Elle avait les mains belles et la taille élancée ; mais quelque chose d’étrangement dur et de hautain détruisait les avantages naturels qui paraient sa personne. La supérieure des dames bénédictines, qui s’appelait, entre les murs du couvent, mère Evangélique du Cœur-de-Marie, avait été connue dans le monde sous le nom de Mme de Riége. Issue d’une famille obscure de la Manche, elle avait dû à son esprit d’intrigue de se pousser dans le monde, où quelque temps elle avait fait une certaine figure. A la suite d’une affaire de cour où son cœur était intéressé, le dépit la fit entrer dans les ordres. de Louvois l’y suivit, elle lui dut son élection et lui resta dévouée. Mais la plaie que l’insuccès de son entreprise avait ouverte dans son cœur ne put se cicatriser ! elle en garda une secrète rancune contre tout ce qui était du monde, et surtout contre celles qui avaient de la jeunesse et de la beauté. La mère Evangélique et Mme d’Albergotti échangèrent un coup d’œil. Le regard de la supérieure, rapide et froid, impressionna douloureusement Suzanne, qui se sentit un éloignement irrésistible pour elle ; quant à la mère Evangélique, elle considéra quelque temps l’étrangère, de qui la grâce et les charmes lui rappelaient sa défaite et son humiliation ; la haine pénétra dans son cœur, et la mission dont M. de Louvois la chargeait lui parut douce à remplir. Ma fille, dit-elle à Suzanne avec un pâle sourire, M. de Louvois, qui vous veut du bien, me mande qu’il vous a choisi notre maison pour retraite. Au seuil de cette pieuse maison meurent les bruits du monde. Réjouissez-vous, ma fille, d’y être venue. Je m’en réjouirais, madame, si j’y étais venue de mon plein gré ; mais on m’y a conduite de force, et j’imagine que cette maison est, pour moi, une sorte de Bastille. La mère Evangélique se pinça les lèvres ; mais elle reprit doucement : Vous n’êtes point dans une prison : c’est ici la maison de Dieu, et vous êtes sous la protection de la sainte mère du Christ. Vous êtes jeune, ma fille, et sujette aux illusions du monde. Mais on apprend dans notre paix profonde à ne rien regretter, et j’ai l’espoir que vous entrerez un jour dans le saint troupeau dont Dieu m’a confié la direction. Suzanne écouta ce petit discours les yeux attachés sur ceux de la supérieure. Les paroles en étaient douces comme du miel, mais elles étaient amères au cœur, parce qu’elles ne venaient pas du cœur. Suzanne était naturellement pieuse et sincère, toutes les choses qui lui semblaient affectées et qui mêlaient au mensonge les couleurs de la religion lui répugnaient doublement ; elle ne put s’empêcher, franche comme elle l’était, de montrer dans sa physionomie l’impression pénible que lui laissait cette espèce de tirade où l’habitude était pour tout et la conviction pour rien. La mère Evangélique s’en aperçut et rougit ; mais en même temps qu’elle acquérait une bonne opinion de l’esprit de la prisonnière, elle sentit croître son aversion pour elle. Le regard qu’elle lui jeta le lui prouva bien. Ce fut un éclair ; le visage de la mère Evangélique redevint bientôt plus pâle que le marbre, et de sa colère il ne resta qu’un léger froncement de sourcils. Ma fille, reprit-elle d’une voix brève, votre conversion sera l’œuvre de Dieu ; vous m’êtes confiée par M. de Louvois, j’ai fait répondre à M. de Louvois qu’il pouvait compter sur mon zèle et mon dévouement ; je prierai notre sainte mère pour que sa grâce vous touche. La supérieure se retira, et bientôt après une sœur vint prendre Suzanne pour la conduire à la chambre qui lui était destinée. Tandis que ces choses se passaient au couvent des dames de la rue du Cherche-Midi, Claudine attendait, dans une mortelle inquiétude, le retour de Suzanne. Les heures s’écoulaient, et Suzanne ne revenait pas. Vers midi, n’ayant vu ni lettre ni personne, Claudine, n’y tenant plus, sortit de l’hôtel et courut chez M. A force de questionner les huissiers qui allaient et venaient de tous côtés, elle apprit que Mme d’Albergotti était partie en carrosse avec un gentilhomme de la suite de M. Cette nouvelle n’était pas de nature à diminuer ses craintes. La cour était pleine de gens de toutes sortes qui entraient et sortaient, à toute minute un carrosse partait ou arrivait à grand bruit, les laquais jouaient aux dés en attendant leurs maîtres ; personne ne prenait garde à Claudine. La pauvre fille, brisée de lassitude, repoussée par ceux-ci, raillée par ceux-là, en proie à mille craintes, finit par s’asseoir sur un petit banc dans un coin, où elle se prit à pleurer. Elle était en train de s’essuyer les yeux, ce qu’elle faisait déjà pour la dixième fois, lorsqu’elle fut tirée de son isolement par une voix qui l’appelait. Claudine releva la tête et reconnut le caporal Grippard. Dans l’état d’agitation où elle était, la bonne figure de Grippard lui parut la meilleure et la plus aimable qu’elle eût jamais vue. dit-elle en se redressant sur ses deux petits pieds, c’est le ciel qui vous envoie ! Ma foi, mademoiselle, j’irai brûler un cierge au saint qui me vaut cette bonne fortune, répondit Grippard avec une grâce militaire qui, en toute autre occasion, eût fait sourire Claudine. Monsieur Grippard, reprit la jeune fille, vous allez me venir en aide ; moi, d’abord, je ne sais plus que devenir. vous me dites cela d’un air tout singulier ; que vous est-il donc arrivé ? La dame qui, avec mon ami la Déroute, s’est employée pour faire échapper mon capitaine ? Et à qui mon capitaine avait l’air de tant tenir ? Et qui diable peut s’être avisé d’avoir fait ce beau coup-là ? fit Grippard d’un air tout épouvanté. Vous allez m’aider à la retrouver, n’est-ce pas ? Je ne demande pas mieux, mais que voulez-vous que fasse un pauvre diable d’ex-caporal contre un ministre ? Très volontiers ; le capitaine Belle-Rose est un brave soldat qui ne m’a pas toujours puni toutes les fois que je l’ai mérité ; cette dame que vous appelez Mme d’Albergotti l’a servi de tout son pouvoir ; eh bien, ventrebleu ! je la servirai de toutes mes forces. Claudine aurait volontiers embrassé Grippard sur les deux joues, tant elle se sentait aise de se voir un ami. Il faut d’abord savoir où on l’a conduite, reprit-elle. On le saura en furetant dans cette grande caserne d’hôtel ; je trouverai bien quelque camarade ou quelque laquais qui aura des connaissances parmi les huissiers ou les commis. J’ai de bonnes jambes et ma langue n’est pas trop mauvaise, vous verrez. Aussitôt que vous aurez appris le lieu de sa retraite, vous viendrez m’en instruire ? puisque c’est pour vous que je le demanderai. Et vous ne perdrez pas une minute ? Claudine rentra dans l’hôtel de la rue de l’Oseille, un peu moins troublée qu’elle ne l’était au moment où elle avait rencontré Grippard. Les malheureux s’accrochent à toutes les branches, Grippard était la branche de Claudine. Grippard était un homme consciencieux qui accomplissait loyalement tout ce qu’il promettait ; malheureusement, il avait plus de loyauté que d’esprit, et il ne réussissait guère dans les choses où il fallait de la ruse. Il s’installa devant l’hôtel de M. de Louvois et se mit bravement à interroger les laquais, les huissiers, les piqueurs et toute la valetaille qui affluait par là. La moitié de ce monde-là ne comprenait rien à ce qu’il demandait ; l’autre n’y répondait pas ; mais Grippard ne se décourageait pas pour si peu et recommençait de plus belle. Quand vint le soir, il s’en alla rendre compte à Claudine de ses démarches et de leur insuccès ; ce fut la même chose le jour suivant. Claudine à chaque visite pleurait de tout son cœur et priait Grippard de ne pas l’abandonner. Grippard lui promettait tout ce qu’elle voulait, et courait s’installer derechef dans cette cour maudite où l’on voyait tant d’uniformes, que c’était à peu près comme un camp. Il s’y tenait donc, planté sur ses jambes, épiant la venue d’un visage nouveau qu’il pût interroger, lorsqu’il aperçut Bouletord qui descendait le grand escalier avec un air de capitan merveilleux à voir. Le brigadier avait l’un des poings sur la hanche, et de son autre main il frisait sa moustache. Jamais son chapeau n’avait été posé si de travers, jamais son épée n’avait si fièrement battu ses mollets, jamais ses bottes ne s’étaient appuyées si carrément sur le pavé : c’était un homme qui triomphait des pieds à la tête. Grippard avait vu Bouletord le jour de l’expédition de Villejuif, mais Bouletord n’avait pas vu Grippard qui était déguisé. Le caporal n’hésita pas et aborda résolument son camarade. Maréchal des logis, s’il te plaît, répondit Bouletord d’un air superbe. nous montons en grade, à ce qu’il paraît. de Louvois que je viens de voir, qui m’a nommé à ce grade. Le ministre sait apprécier mes services. En prononçant ces paroles, Bouletord semblait étouffer dans son habit ; il parlait haut et tournait les yeux de tous côtés pour voir si personne ne le regardait. Grippard avait assez de sens pour comprendre que cet homme ne demandait qu’à être interrogé pour répondre. Il lui offrit d’aller boire une bouteille ou deux ensemble, et le maréchal des logis accepta, dans la double espérance de se rafraîchir et d’avoir un auditeur. Ainsi, reprit Grippard, quand ils furent assis devant la table d’un cabaret prochain, tu as vu le ministre. Comme je te vois ; il m’a donné vingt louis et m’a dit que j’étais un brave qu’il fallait pousser. Tu as donc fait toutes sortes de prouesses ? Je n’en ai fait qu’une, mais elle en vaut mille. Grippard laissa tomber le verre qu’il tenait à sa bouche. quand je dis tué, je n’en suis pas tout à fait sûr ; mais il doit être mort à l’heure qu’il est. Je lui ai mis une balle, tiens, là, ajouta Bouletord en appuyant le doigt sur le justaucorps de Grippard. Voilà ce qu’on gagne, continua Bouletord, qui prenait le silence de son camarade pour de l’admiration, voilà ce qu’on gagne à lutter contre nous autres. L’homme est à peu près mort et la femme a son affaire. demanda Grippard d’un petit air innocent. Ma foi, je n’en sais rien. C’est un couvent comme tous les couvents. Visitandines, ursulines ou bénédictines, qu’est-ce que ça fait ? Bouletord commençait à être gris : il quitta Mme d’Albergotti et retourna à Belle-Rose ; au bout d’un quart d’heure, il avait narré six fois l’histoire de son coup de fusil. C’était plus que Grippard n’en voulait apprendre ; il paya l’écot et courut chez Claudine. Au récit que lui fit le pauvre soldat, Claudine faillit mourir de désespoir. Elle l’écoutait les yeux noyés de larmes, la poitrine haletante, le cœur oppressé ; vingt fois elle lui fit répéter le même discours et l’interrompait à tout instant par ses sanglots. Dieu me l’aura peut-être conservé, dit-elle enfin ; j’en aurai bientôt l’assurance. Mon frère est blessé, malade, souffrant, puis-je l’abandonner ? Suzanne est seule aussi, mais elle, du moins, n’est pas en danger de mort. Je ne sais pas trop comment vous offrir cela, moi, reprit Grippard, mais il me semble que vous feriez bien si vous me permettiez de vous accompagner. J’ai été caporal dans la compagnie de votre frère. J’accepte, lui dit-elle ; nous partirons demain. de Louvois n’avait pas plutôt appris la nouvelle de la mort supposée de Belle-Rose, qu’il fit appeler M. de Pomereux, de qui la mission avait été retardée. lui cria-t-il du plus loin qu’il le vit. fit le comte de sa voix railleuse. Voilà, j’imagine, qui aplanit furieusement les difficultés. Que Mme d’Albergotti vous épouse, et je suis assez vengé. Merci, beau cousin ; vous ne l’êtes point encore tout à fait. A vrai dire, monseigneur, je ne suis point très rassuré de ce côté-là. Quand les femmes se mêlent de fidélité, elles sont fidèles jusqu’à l’extravagance. Les morts ont toutes sortes d’avantages : ce sont des personnes tranquilles qui ne contrarient jamais. Elle l’aimait vivant, elle va l’adorer défunt. Voyons, monsieur le comte, renoncez-vous à Mme d’Albergotti ? Ce serait tant pis pour elle, je vous en préviens, et pour vous aussi, qui manqueriez une belle fortune. Et qui vous dit qu’on renonce à quoi que ce soit ? Je fais comme ces généraux qui comptent l’ennemi avant de livrer bataille, et qui se battent après. S’il en est ainsi, rendez-vous sur-le-champ au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi. Voici une lettre pour la supérieure qui vous introduira auprès de Mme d’Albergotti. La même émotion qui avait saisi le gentilhomme à leur première entrevue chez M. de Louvois fit tressaillir son cœur à la vue de Suzanne. Elle eut, en le saluant, un si doux sourire et un si chaste mélange de réserve et d’aménité, qu’il en fut touché. lui dit-elle ; je suis si peu habituée au bonheur, que j’espère toujours le voir enfin me rendre visite, tout en n’y comptant pas beaucoup. de Pomereux, qui était fort embarrassé, je viens de la part de M. C’est-à-dire que cette espérance dont je vous parlais tout à l’heure ne me rendra pas visite aujourd’hui ? C’est un peu comme vous l’entendrez. Je voudrais que nous fussions au temps des chevaliers de la Table ronde pour avoir le droit de venir vous délivrer la lance au poing ; malheureusement, madame, la maréchaussée m’interdit cette faculté ; mais il est un autre moyen d’en sortir. fit Suzanne d’un ton moitié riant, moitié sérieux. madame, croyez bien que si j’en use de cette façon, c’est plus dans votre intérêt que dans le mien ! On vous délivre et je m’enchaîne. Le ton brusque de cette repartie fit sourire Mme d’Albergotti. Tenez, madame, parlons sérieusement, reprit le comte ; il y a si longtemps que cette folie ne m’est arrivée, que je puis bien me la permettre une fois en passant. Je me sens attiré vers vous par une sympathie que vous appellerez comme il vous plaira, mais qui est sincère ; votre avenir m’épouvante. Vous ne savez pas quel homme c’est que mon cher cousin. Entre nous, et quand la passion le domine, je le crois un peu capable de tout. Vous et le capitaine Belle-Rose l’avez blessé dans son orgueil de ministre ; la plaie est incurable. Vous savez quel jour vous êtes entrée en ce couvent, savez-vous bien quel jour vous en sortirez ? Etes-vous bien sûre que Belle-Rose revienne jamais ? Entre vous il y a la mer et la colère du ministre, madame ! Voulez-vous faire de ce cloître votre tombeau ? Sortez d’abord, épousez-moi et vous vivrez après à votre guise. Si je vous déplais trop, notre gracieux monarque me fournira bien quelque occasion de me faire casser la tête à son service. Tout au moins serez-vous libre et hors de ces murs où l’on étouffe. Mme d’Albergotti vit bien cette fois que M. Son visage était animé, l’expression de sa voix était tendre et suppliante ; l’enveloppe du débauché s’était fondue, et l’on voyait à nu l’âme du gentilhomme. Elle tendit la main au jeune comte, qui la baisa respectueusement. Merci, monsieur, lui dit-elle ; vous avez le cœur bon, bien qu’il soit pétri d’une étrange façon. En vous repoussant, ce n’est pas M. de Pomereux que je repousse, c’est le mariage avec un autre qui ne serait pas Belle-Rose. Je lui ai engagé ma foi : qu’il meure ou qu’il vive, je la lui garderai. Je ne me dissimule aucun des périls auxquels m’expose la rancune de M. Ces périls ne seront pas plus forts que ma résignation. Vous m’avez comprise, monsieur ; qu’il ne soit plus désormais question de cela entre nous. Ce qu’il avait encore à dire l’étranglait ; il voulut vaincre son émotion et n’y parvint pas. Il se pencha sur la main de Suzanne et la baisa de nouveau avec un respect qui n’était pas dans ses habitudes. Vous êtes une noble créature, et vous m’auriez rendu meilleur, dit-il. de Pomereux fit prier la supérieure de vouloir bien l’entendre une minute ; elle vint, et il lui demanda de communiquer à Mme d’Albergotti la nouvelle dont il était porteur ; après quoi il sortit en toute hâte. Comme il traversait la cour intérieure, il entendit un cri déchirant. Son cœur sauta dans sa poitrine. murmura-t-il, je crois que si trente femmes ne m’avaient pas un peu usé de ce côté-là, je finirais par aimer celle-ci. de Pomereux était bien le cri de Suzanne au moment où elle avait appris la mort supposée de Belle-Rose. La mère Evangélique la lui avait annoncée froidement, et Suzanne, brisée d’un seul coup, était tombée sur le carreau. La supérieure appela deux sœurs qui transportèrent la pauvre affligée dans sa chambre, où elle demeura plusieurs heures sans donner aucun signe de vie. Quand elle se réveilla comme d’un long sommeil, les pleurs ruisselèrent de ses yeux, et si on l’eût entourée dès ce moment-là, Mme d’Albergotti eût certainement pris le voile. Vers le soir, son âme éperdue se rattacha à une espérance qui, dans la nuit de son désespoir, brillait comme une lueur vacillante. Il lui semblait que, dans sa cruelle narration, la supérieure avait exprimé vaguement un doute sur la réalité de la mort de Belle-Rose. Cette pensée se développa aussitôt qu’elle fut née et la saisit tout entière. Ce pouvait être aussi une fausse nouvelle préparée par M. Suzanne se résolut à attendre avant de prendre aucune détermination, mais le coup avait été terrible, et quand elle parut le lendemain aux prières qui se faisaient en chœur dans la chapelle, on aurait pu croire que c’était une morte qui sortait du tombeau. Trois jours se passèrent dans cette angoisse qui l’épuisait ; ses nuits étaient sans sommeil, ses jours sans repos. Il lui arrivait souvent de rester plusieurs heures accoudée contre l’appui de sa fenêtre, regardant les oiseaux du ciel, les nuages blancs, les grands ormes tout frémissants, l’eau des fontaines, les fleurs épanouies, et ne comprenant pas que la nature impassible eût encore des parfums, des bruits mélodieux, des beautés sereines, quand tant d’épines lui déchiraient le cœur. On la trouvait parfois, dans les bosquets du jardin, étendue au pied d’un arbre, le front pâle, inanimé, et le visage couvert de larmes ; d’autres fois, il fallait l’arracher du pied de la croix où elle s’était agenouillée, entourant de ses faibles bras les pieds sanglants du Christ : les prières se mêlaient à ses sanglots, et tandis que la supérieure ordonnait d’une voix sèche de la transporter sur son lit, on voyait les jeunes sœurs presser leurs yeux humides de leurs voiles blancs. Dans les heures où la douleur, endormie par son propre excès, lui laissait un peu de repos, Suzanne s’efforçait de se rattacher à la pensée consolante qui luisait dans son esprit malade ; elle se reprenait à la vie, et il lui paraissait que Belle-Rose ne pouvait pas mourir, tout bonnement parce qu’elle l’aimait. Mais ces heures étaient courtes, et la douleur, un instant assoupie, se réveillait plus aiguë et plus amère. Le quatrième jour, on vint avertir Suzanne que M. de Pomereux, qui désirait lui parler, était au parloir. La première pensée de Suzanne fut de refuser cette entrevue, mais il lui parut que dans l’état où elle était tombée, rien ne saurait plus augmenter son malheur, et elle descendit. de Pomereux eut peine à la reconnaître, tant était profond le changement qui s’était opéré en elle. Il joignit les mains avec un geste de pitié. Mais, madame, s’écria-t-il, vous vous tuez ! Le désespoir n’est pas un suicide, répondit-elle. madame, reprit le comte avec une violence qui ne respectait pas trop la sainteté des lieux, il ne sera pas dit que je vous aurai laissée mourir. La joie fut si vive au cœur de Suzanne, qu’elle chancela et s’appuya contre la grille du parloir pour ne pas tomber ; des larmes jaillirent de ses yeux, et elle se mit à sangloter comme un enfant sans savoir ce qu’elle faisait. de Pomereux, qui était plus ému qu’il n’aurait voulu le paraître, laissa passer ce premier moment sans l’interrompre. Quand Suzanne se fut un peu calmée, elle releva son visage où brillait un sourire baigné de larmes. lui dit-elle, vous ne savez pas tout le bien que vous me faites. je m’en doute bien un peu à tout le mal que ça me fait. Je m’intéresse à vous d’une étrange façon... Je crois, vrai Dieu, que vous m’avez retourné, et c’est, ma foi, tant pis pour vous, car si je me mets une bonne fois à vous aimer tout de bon, vous m’aurez sur les bras pour tout le reste de votre vie. Etes-vous bien sûr qu’il ne soit point mort ? Voilà que vous ne m’écoutez même pas... Oui, oui, j’en suis très sûr. De mon grand cousin, qui en a reçu la nouvelle d’Angleterre, où le capitaine Belle-Rose est passé. A vous parler franc, il a une balle au beau milieu de la poitrine... voilà que vous pâlissez à présent !... Voyons, la blessure n’est point mortelle ! j’ai vu guérir des gens qui étaient percés d’outre en outre... Dans six semaines ou deux mois il n’y paraîtra seulement plus. Je vous en donne ma parole. de Louvois a été informé de l’aventure par M. de Charny, un diable d’homme qui a des agents partout ; il en a reçu la nouvelle de Douvres, où les fugitifs sont débarqués. de Louvois a mis la dépêche en morceaux ; il commence à croire que le capitaine a quelque amulette qui le protège. C’est la justice de sa cause qui le défend, monsieur. Il y a des cas où j’aimerais mieux une bonne cuirasse. Quoi qu’il en soit, il vit, madame, et c’est une résurrection qui gâte diablement mes affaires et compromet un peu les vôtres. Non, monsieur, les vôtres n’y perdent rien, répondit Suzanne avec un malin sourire. madame, j’ai vu tant de miracles opérés par le temps, que j’en suis venu à croire que c’est le meilleur saint qu’on puisse invoquer. Vous ne connaissez pas quel enchanteur c’est que demain ! Vraiment, non ; mais je me connais, moi. Soit ; mes affaires n’y perdent rien, puisque vous le voulez. Elles y gagnent même quelque chose. Ma reconnaissance, reprit Suzanne en lui tendant sa petite main. C’est toujours quelque chose, fit le comte en souriant. La reconnaissance est quelquefois un chemin de traverse. Je vous la donne, je ne puis donc pas vous empêcher de la prendre comme vous voudrez. Vous riez à présent, madame, et vous ne voyez pas que cette résurrection ferme et verrouille sur vous les portes de ce maudit couvent, qui, sans cela, allaient peut-être s’ouvrir. Que voulez-vous qu’il me fasse après ce qu’il m’a fait ? madame, si par hasard vous trouviez l’attente trop longue, vous savez que vous pouvez en toute chose compter sur mon dévouement. de Pomereux rendit à Suzanne le calme qu’elle avait perdu, et pleine de courage, maintenant que Belle-Rose vivait, elle eut foi dans l’avenir. Il y avait dans le couvent des dames bénédictines une jeune pensionnaire que sa famille poussait à prendre le voile. C’était la seule dont les soins eussent touché Suzanne et dont elle eût supporté les caresses durant les trois jours sombres qui suivirent la nouvelle apportée par M. Gabrielle de Mesle s’était attachée aux pas de Suzanne, pleurait avec elle et l’embrassait en lui prodiguant les noms les plus doux. C’était la seule consolation qu’elle pût lui donner, mais c’était la seule aussi que Suzanne voulût accepter. Il arriva donc que les liens de la plus tendre affection se nouèrent entre elles sans qu’aucune des deux y eût songé d’abord. Gabrielle pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans ; elle était élancée et blanche comme un lis, et blonde comme ces portraits de Vierge qu’on voit dans les églises. Sa tête, d’un ovale harmonieux, était presque toujours inclinée sur sa poitrine, qu’elle avait étroite et amaigrie ; sa taille fléchissait comme un roseau, et quand elle passait dans l’ombre des charmilles avec sa robe blanche et son beau front penché, on la pouvait prendre pour l’un de ces anges sveltes que les statuaires sculptent autour des bénitiers. Gabrielle avait le sourire et le cœur d’un enfant ; mais une accablante tristesse dévorait sa vie et tarissait les sources de sa pure jeunesse. Quand elle arrêtait ses yeux limpides sur Suzanne, leur regard tendre et mélancolique allait jusqu’au cœur de son amie ; mais quand Suzanne lui demandait la cause de ce morne abattement où elle était toujours plongée, la pauvre fille détournait la tête et l’on voyait de grosses larmes glisser sur l’albâtre de ses joues. D’étranges frissons la prenaient parfois des pieds à la tête ; elle rougissait, pressait ses tempes de ses deux mains, passait ses doigts blancs dans ses longs cheveux et se prenait à courir comme une folle dans les jardins. Un quart d’heure après, on la trouvait couchée dans l’herbe, le visage sur ses genoux, abîmée dans d’inexplicables rêveries. Elle était d’une douceur angélique et souffrait sans se plaindre tout ce qu’il lui fallait endurer de la supérieure, qui l’avait en aversion. Gabrielle alla vers Suzanne, parce que Suzanne souffrait ; Suzanne alla vers Gabrielle, parce que Gabrielle était faible et opprimée. Une nuit que Suzanne dormait dans sa chambre, elle fut tirée de son sommeil par de légers soupirs qui partaient du pied de son lit. Il lui semblait que le bois craquait sous la pression d’un corps étranger. Elle ouvrit à demi les yeux et vit, à la mourante lueur d’une veilleuse, une forme blanche qui était assise à ses pieds, immobile et raide comme une statue. Bien qu’elle fût naturellement courageuse, Suzanne frissonna et sentit une sueur glacée mouiller ses tempes ; elle se dressa pour mieux voir le fantôme qui étendait vers elle ses deux mains. Elles étaient si transparentes qu’elles semblaient fluides ; l’une d’elles se posa sur le bras de Suzanne, qui tressaillit jusqu’au cœur à son contact humide et froid. Mais comme Suzanne s’était penchée en avant, elle reconnut Gabrielle qui la regardait de tous ses yeux démesurément ouverts. La pauvre enfant avait la tête nue ; ses longs cheveux, qu’elle avait fort beaux, descendaient sur sa poitrine et encadraient son visage, qui avait l’aspect du marbre ; elle était à demi vêtue d’un peignoir qui flottait autour de sa taille et lui donnait l’apparence d’une ombre. Ses dents claquaient sous ses lèvres blanches. J’ai peur, dit-elle en tendant vers Suzanne ses mains suppliantes. s’écria Suzanne en prenant les deux mains de Gabrielle, qu’elle chercha à réchauffer contre son sein. J’ai peur, répéta la jeune fille, dont les yeux brillaient d’un éclat fiévreux. Suzanne crut d’abord qu’une sorte de délire avait chassé Mlle de Mesle de son appartement ; elle la couvrit de quelques vêtements, alluma une bougie et la fit asseoir à son côté. Gabrielle la suivait d’un regard brillant et inquiet comme celui des oiseaux ; mais quand la lumière se fut répandue dans la chambre, et qu’elle eut entendu à plusieurs reprises la voix de son amie, elle se jeta tout à coup dans ses bras et fondit en larmes. Ces paroles, et plus encore l’accent qu’elles avaient dans la bouche de la pauvre fille, remplirent de pitié le cœur de Suzanne. Elle appuya la tête de Gabrielle sur son épaule et la couvrit de baisers en l’appelant des noms les plus doux, comme on fait d’un enfant. Vous êtes une petite folle, calmez-vous, dit-elle ; n’êtes-vous pas près de moi ? reprit Gabrielle, je sens bien que je meurs un peu chaque jour ; je vous dis que je vais mourir... Cette nuit, en rêve, j’ai vu ma sœur qui m’appelait... elle était toute blanche et pleurait en me regardant... Je me suis réveillée trempée d’une sueur froide... je sentais son souffle humide et glacial... j’ai fermé les yeux et suis venue ici en courant plus morte que vive... Elle était dans un couvent, ma pauvre sœur, comme moi, madame ; elle n’en est plus sortie... Gabrielle colla son visage baigné de larmes sur la poitrine de Suzanne et l’étreignit dans ses bras en sanglotant. Mais, malheureuse enfant, s’écria Suzanne, vous n’avez donc ni mère ni père ? elle est morte quand j’avais quinze ans. Ses cheveux ont blanchi dans une nuit... on a fait un cadavre de cet officier du roi... Et personne, personne autour de vous ! Nous étions riches, nous, et si riches, que plusieurs nous enviaient ! Gabrielle tremblait de tout son corps. Suzanne l’écoutait, épiant sur ses lèvres le terrible secret qui allait s’en échapper. Ce fut ma mère qui mourut la première, belle, jeune, adorée ; elle pâlit un jour, puis souffrit le lendemain, puis se coucha ; elle se plaignit quelques jours encore et ne se releva plus. Ma sœur n’aimait qu’elle au monde. Cette mort la rendit comme folle, et, sans savoir ce qu’elle faisait, elle courut dans un couvent, un couvent comme celui-ci, avec des arbres et de la lumière tout autour, le silence et l’ombre au milieu... Elle en voulut sortir un jour pour retourner auprès de notre père ; ce jour-là, il lui passa un frisson dans tout le corps, tenez, comme à moi ; elle lutta contre le mal, mais le mal fut le plus fort. Elle ne sortit plus du couvent que pour aller au cimetière avec une couronne de roses blanches au front. Est-ce de moi ou de la morte que vous parlez ? reprit Gabrielle ; nous aurons même destin. Il nous restait un frère, un seul, un enfant, une adorable petite créature de six ans, folle, joyeuse, franche, les lèvres roses, les yeux doux comme des fleurs, le cœur sur sa bouche qu’il donnait à tout le monde. un matin il se réveilla avec la pâleur du marbre sur le front, les yeux plombés, le visage terni ; ses lèvres étaient toutes bleuâtres, sa peau brûlante et sèche ; il me jetait ses bras autour du cou en me disant qu’il avait du feu dans la poitrine, et il pleurait ; à midi il avait déjà ses petites mains froides, le soir il était mort ! Suzanne serra Gabrielle sur son cœur. Cela vous étonne, reprit la jeune fille d’une voix sourde, mais vous n’avez donc pas compris ? Nous étions riches, ne vous l’ai-je pas dit ? il n’y a plus que moi... Je crois ce qui est, continua Gabrielle en se rapprochant de Suzanne... On nous a tués, on me tuera, on m’a déjà tuée peut-être... On ne vous l’a donc jamais dit ? Et tout bas, collant sa bouche à l’oreille de Suzanne, elle ajouta : - Le poison est en France, le poison est partout ; il est au cœur des familles, il est dans l’eau qui désaltère, dans le fruit qui rafraîchit, dans la fleur qu’on caresse, dans le parfum qu’on respire ; le poison est comme l’air, il passe avec le vent ; il est dans la ville et dans la campagne... C’est l’ennemi invisible, insaisissable, infaillible ; il dévore la France ; il est au cœur du royaume ; il est le maître, le spoliateur, le roi ! Suzanne demeura glacée à ces paroles ; sans qu’elle pût en comprendre la cause, elle sentit frémir tout son être et son cœur se serrer. Une terreur invincible s’empara d’elle, et durant quelques minutes elle garda Gabrielle pressée entre ses bras, muette et osant à peine regarder autour d’elle. Il faut que votre père vienne vous réclamer ici, il le faut. ne suis-je pas la dernière héritière ? Qu’ils la gardent cette fortune, moi je prendrai le voile ! J’ai peur de mourir à dix-sept ans... Les larmes jaillirent encore des yeux de Gabrielle ; sa poitrine était haletante, ses yeux ardents, son souffle enflammé ; la terreur, la fièvre, le désespoir, la torturaient. Enfin, brisée par tant d’émotions, elle finit par fermer ses paupières rougies et s’endormit auprès de Suzanne. Suzanne la regardait et suivait effarée les ravages profonds que l’inquiétude et la souffrance avaient imprimés sur la tête charmante de sa compagne. Elle la baisa au front et la veilla pieusement, le cœur tout plein de tristesse et de pitié. Elle la veillait encore aux premiers rayons du jour, et sa bouche répétait tout bas, comme l’écho d’un son funeste, le dernier mot de Gabrielle : Les aveux nocturnes de Gabrielle avaient noué entre elle et Suzanne des relations plus intimes. A partir de cette nuit funèbre où la pauvre jeune fille avait ouvert son cœur à l’amie que lui envoyait la Providence, ce furent entre les deux recluses de longs entretiens et d’amères confidences. L’une n’espérait plus, l’autre n’espérait guère ; le malheur leur tint lieu de connaissance ; au bout de trois semaines, il leur parut qu’elles ne s’étaient jamais quittées. La tristesse de Gabrielle ne faisait qu’augmenter ; il semblait qu’une main invisible pesait sur son front, où l’on voyait passer les ombres de dévorantes inquiétudes. Parmi les personnes qui venaient la visiter, il y avait une dame âgée que Gabrielle appelait sa tante. Cette dame, vêtue à la mode du temps de la régence d’Anne d’Autriche, avait un air qui ne revenait pas à Suzanne. Elle était toujours prévenante et polie, douce et toute confite en Dieu, et trouvait dans sa mémoire une foule de noms charmants dont elle accablait sa nièce, mais rien n’y faisait, et Suzanne ne pouvait pas s’empêcher de lui témoigner une grande froideur. La dame paraissait ne pas s’en apercevoir, et ce n’était pas là une des choses qui déplaisaient le moins à Mme d’Albergotti. Un jour que la dame venait de quitter Gabrielle, Suzanne demanda à son amie ce que c’était que cette dame-là. C’est ma tante, si l’on veut, répondit Gabrielle. C’est une toute petite parente à moi, dont on a fait une tante à la mode de Bretagne, sous prétexte qu’elle était un peu cousine de ma mère. Y a-t-il longtemps que vous la voyez ? C’est une sainte personne qui est tout attachée à ses devoirs. Mais cette sainteté, reprit Suzanne, l’empêche-t-elle d’aimer autre chose que le ciel ? non pas ; elle a pour moi une sincère affection ; ce matin encore elle pleurait en me voyant si chagrine. Que ne vous aide-t-elle donc à sortir d’ici ? Elle le voudrait bien ; mais que peut-elle, vieille et pauvre comme elle est ? Ses deux fils sont dans les ordres et ses deux filles sont à la veille de se marier à des personnes riches qui les aiment pour leurs qualités. A mesure que Gabrielle parlait, Suzanne sentait s’éveiller en elle d’étranges soupçons ; mais elle était d’une nature trop loyale pour vouloir les exprimer ; il lui semblait qu’on aurait pu l’accuser de calomnier une personne qu’elle ne connaissait pas. Ma tante était auprès de nous quand ma pauvre mère est morte, reprit Gabrielle ; et nous l’avons toujours retrouvée à nos côtés chaque fois qu’un malheur a visité notre maison. Il y a des heures où je me reproche de ne pas lui rendre toute l’affection qu’elle mérite ; mais vous le savez sans doute, Suzanne, ce sont des sentiments auxquels nous ne commandons pas. Malgré tout ce que j’ai voulu, je n’ai jamais pu aimer ma tante. Cette indifférence ou même cet éloignement dans une personne aussi aimante que l’était Gabrielle frappa Suzanne. Elle avait toujours pensé que ce n’est pas sans motif qu’on éprouve de ces sortes d’antipathie, et se résolut à surveiller la dame si pieuse et si bonne, pour éclaircir ses soupçons. Les événements ne lui en donnèrent pas le temps. Un jour que Gabrielle avait reçu la visite de sa tante, elle trouva dans son livre d’heure un petit papier sur lequel il y avait ces mots écrits au crayon : « Prenez le voile, ou recommandez votre âme à Dieu. » L’écriture de ce papier menaçant n’était pas contrefaite, cependant Gabrielle ne la connaissait pas. Elle courut, glacée de terreur, à la chambre de Suzanne. Suzanne frémit d’horreur et entoura Gabrielle de ses bras comme si elle eût voulu lui faire un rempart de son corps. Votre tante n’est-elle pas venue ce matin ? Que Dieu me pardonne ce que je vais vous dire ; mais dites-moi, Gabrielle, dites : êtes-vous bien sûre de son affection ? dit la jeune fille en pressant fortement le bras de sa compagne. A quoi la plainte me servirait-elle ? Ma tante passe pour une sainte... c’est moi qui me trompe sans doute... Tenez, Suzanne, il vaut mieux que j’obéisse à cet ordre mystérieux. Gabrielle écarta les boucles épaisses de sa chevelure et promena sa main sur son visage avec un geste d’une énergie inexprimable. La voix mourut dans la gorge de Suzanne, qui embrassa Gabrielle. Et puis, continua son amie, à quoi bon vivre quand on est seule ? De toute ma famille il ne reste personne que mon vieux père, et je n’ai pas une main sur laquelle je puisse m’appuyer. Au moins, quand je serai religieuse, me laissera-t-on mourir en paix. Rien ne put faire changer la résolution de Gabrielle : la peur et le désespoir la poussaient à la fois. Aussitôt qu’on sut dans le couvent l’intention où elle était de prendre le voile, la supérieure ordonna de hâter tous les préparatifs de la cérémonie. La famille fut prévenue, les amis conviés, et l’on choisit le jour. Le noviciat de Gabrielle n’était point encore terminé, mais on obtint une dispense de l’archevêque de Paris, et rien ne s’opposa plus à ce qu’elle prononçât ses vœux. Le spectacle du malheur de Gabrielle avait détourné les pensées de Suzanne de leur cours naturel. Elle oubliait ses propres infortunes à la vue de tant de jeunesse alliée à tant de douleur. Une visite imprévue l’obligea de s’en souvenir. La veille du jour où Mlle de Mesle devait renoncer au monde pour se lier à Dieu, Mme d’Albergotti fut prévenue par une sœur que M. Voilà déjà plus d’un mois, madame, lui dit M. de Charny en la saluant jusqu’à terre, que M. de Louvois a le regret de vous voir au couvent, où il ne vous eût certes pas envoyée si la raison d’Etat ne l’y avait contraint. Si le regret était aussi vif que vous voulez bien me l’exprimer, monsieur, il me semble que monseigneur le ministre aurait une extrême facilité à s’en débarrasser. madame, que vous connaissez peu les dures lois que le pouvoir impose à ceux qui l’exercent ! Au-dessus de la volonté du ministre, il y a la raison d’Etat ; M. de Louvois espérait au moins que le spectacle de la paix et de la mansuétude qui règnent dans ces lieux toucherait votre âme et vous déciderait à prendre le voile. Mais, à défaut de vocation, il a poussé la bonté jusqu’à vous faire offrir d’entrer dans sa famille : vous avez tout refusé. N’étant la pupille de personne, j’ai bien le droit, j’imagine, de songer moi-même à mon établissement. de Louvois se ferait un scrupule de violenter en rien vos intentions ; mais encore le soin du royaume exige que vous preniez une détermination. Le soin du royaume, monsieur ; voilà bien des grands mots pour une aussi chétive personne que je le suis ! Les ennemis du roi se font des armes de tout, madame. Si vous saviez à quelles injustes attaques les hommes éminents sont exposés, vous verriez toute cette affaire sous son véritable jour, et n’accuseriez plus M. de Louvois, qui vous veut du bien. Mais si vous répondez toujours par des refus aux bons offices de Son Excellence, si vous repoussez également le voile et le mariage, elle aura l’extrême douleur de devoir prendre de nouvelles mesures qui assureront à la fois votre repos et celui de l’Etat. Dites à monseigneur le ministre que je suis prête à tout souffrir, mais que je ne suis pas prête à rien céder. de Charny en saluant Mme d’Albergotti qui s’était levée, j’aurai l’honneur de vous revoir dans un mois, et vais prier Dieu pour que vos résolutions soient changées à ce moment-là. Le lendemain, au point du jour, les cloches du couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi sonnaient à toute volée. La cérémonie de prise d’habit était une solennité religieuse assez fréquente au temps où se passe cette histoire, mais qui ne laissait pas d’attirer au sein des couvents une grande foule toujours avide d’un spectacle où l’émotion ne manquait pas. On y voyait en grand nombre des dames et des seigneurs de la cour, et ce jour-là la pompe remplaçait dans les chapelles et les cloîtres le silence et les profondes méditations. Suzanne s’était rendue de bonne heure auprès de Gabrielle. Elle trouva son amie, plus pâle qu’un linceul, qui priait au pied de son lit virginal. Non, répondit Gabrielle d’une voix ferme, il le faut ; le deuil est dans le cœur, qu’importe un voile sur la tête ! En ce moment la bonne tante entra. Elle s’efforçait de pleurer, mais sa figure grimaçait. Elle se jeta au cou de sa nièce et l’accabla de tendres caresses. Gabrielle se laissa faire ; mais en se tournant vers Suzanne, elle lui dit avec un sourire navrant : de Mesle avait demandé à voir sa fille. Ce jour-là, les barrières du couvent tombaient devant les grands parents. On le conduisit à la cellule de Gabrielle, qui ne l’avait pas embrassé depuis plusieurs mois. D’un bond elle fut dans ses bras, et se suspendit à son cou avec des sanglots qui lui déchiraient la poitrine. Le vieillard la pressa contre son cœur, et l’on vit des larmes sillonner ses joues ridées. A l’aspect de ce vieillard, Suzanne comprit les paroles de Gabrielle. Son front était tout chargé d’ennui, son regard éteint, sa parole tremblante ; il avait dû être beau et plein de vie, mais on sentait que c’était une nature épuisée qui luttait vainement contre un mal insaisissable. Ses lèvres s’étaient collées au cou de sa fille en bégayant les noms les plus doux. Un instant son regard s’anima à la vue des pleurs que versait Gabrielle ; il y eut sur son visage amaigri un éclair de force et de fierté. Si vous êtes malheureuse, ma fille, lui dit-il, rejetez ces habits, et suivez-moi. Gabrielle se pressa contre lui ; la bonne tante eut un tressaillement. Mon père, répondit Gabrielle, je souffre à la pensée de vous quitter, mais j’ai fait le sacrifice de ma vie. mon enfant, répondit le vieillard, c’est un sacrifice que tu n’aurais pas accompli dans d’autres temps : mais je vais bientôt partir, et je suis sans force pour te protéger. En disant ces mots, le vieillard laissa tomber ses bras avec un geste où il y avait tant d’impuissance et tant d’accablement, que Suzanne comprit bien que Gabrielle était perdue. La bonne tante essaya de sourire. Moi qui ne suis qu’une pauvre veuve, dit-elle, j’aurais bien tâché de la ramener à nous et à la protéger ; mais c’est la vocation qui l’entraîne. de Mesle s’inclina, et ses yeux perdirent leur regard intelligent ; il étendit ses mains débiles sur la tête de Gabrielle. Ta mère, une sainte, est morte ; ta sœur, une vierge, est morte ; ton frère, un pauvre innocent qui souriait à la vie, est mort ; je suis comme un vieil arbre dépouillé de ses rameaux et brisé par la foudre ; si c’est ta vocation de quitter le monde, où le mal habite, que Dieu te bénisse, mon enfant. Le vieillard regarda le ciel, les mains tendues au-dessus d’elle, et pleura. Puis, quand il l’eut une dernière fois embrassée, il sortit morne et chancelant. La bonne tante s’essuyait les yeux qu’elle avait secs. La chapelle des dames bénédictines se remplissait d’un monde brillant ; on aurait pu se croire dans une galerie de Versailles, tant il y avait dans la nef et dans les tribunes de personnes considérables par leur rang et par leur nom ; la dentelle, la soie et le velours remplaçaient sur les dalles du parvis l’étamine et la bure ; de vagues parfums se mêlaient aux senteurs de la myrrhe et du benjoin. Derrière la grille du chœur, dont les fines mailles interceptaient le regard, les sœurs bénédictines étaient assises couvertes de leurs longs voiles. Tous les yeux de l’assemblée se tournaient de leur côté, et l’on cherchait à deviner les grâces de leur personne sous les plis épais de leurs vêtements religieux. Il y avait, parmi les dames et les seigneurs de cette nombreuse compagnie, bien des familles qui comptaient un de leurs membres au sein de ces filles de Dieu ; mais les mères elles-mêmes ne pouvaient reconnaître laquelle d’entre les religieuses elles avaient pressé sur leur cœur au jour béni de l’enfantement. Parfois il arrivait qu’une des sœurs tressaillait sous le voile blanc ; sa tête un instant inclinée vers la nef, se penchait sur sa poitrine, et l’on devinait à ses mouvements convulsifs qu’elle pleurait. Celle-là venait d’apercevoir un frère, une mère ou un fiancé. Tout à coup une grande agitation se fit au milieu de la chapelle, tous les yeux se portèrent du même côté, et l’on vit entrer Mlle de Mesle dans toute la pompe d’un habit mondain. Un triste et doux murmure l’accueillit ; elle était si belle, que tout le monde la plaignait. Les luttes intérieures avaient réagi sur sa physionomie, qui gardait une expression de trouble et d’inquiétude ; une rougeur fébrile éclairait son visage et lui prêtait un charme de plus. Elle avait sur ses beaux cheveux blonds une couronne de fleurs blanches, des perles à son cou et des bijoux de prix à ses bras, à sa ceinture et à sa robe. Elle traversa l’église d’un pas ferme, accompagnée de la mère Evangélique et d’une autre religieuse. de Mesle et les membres de sa famille la suivirent. Quand elle eut monté les degrés qui séparaient la nef du chœur, l’office commença. Gabrielle s’agenouilla sur un carreau de velours, et pria. La chapelle était toute pleine de parfums et de fleurs ; l’orgue faisait entendre les chants les plus suaves ; des sœurs cachées dans une tribune mêlaient leurs voix célestes aux accords de l’instrument ; c’était une harmonie divine qui charmait les oreilles et pénétrait doucement les cœurs. Quand on eut offert à Dieu le sacrifice de la messe, l’œuvre de renonciation commença. En ce moment, tous les regards attendris se reposaient sur la victime, toutes les âmes semblaient suspendues aux paroles du prêtre, et l’on ne songeait pas à essuyer les larmes qui coulaient lentement de tous les yeux. Une sœur détacha les fleurs qui paraient le front de la jeune fiancée du ciel, et les fit tomber sur le marbre ; une autre dénoua les colliers de perles et les agrafes de diamants ; et les pierreries, qui rappellent les vanités de ce monde, jonchèrent les dalles du chœur ; on défit les nœuds de rubans et les dentelles, et l’on vit se répandre sur les épaules nues de Gabrielle sa luxuriante chevelure. Un rayon de soleil, glissant par les vitraux éclatants, enveloppa sa tête inclinée d’une auréole et joua dans les tresses flottantes de ses longs cheveux blonds comme l’or. Une sœur les prit de la main gauche, en soulevant l’épais manteau, et de la droite elle en coupa les boucles, qui bientôt couvrirent la robe et le coussin comme les épis d’une moisson. L’archevêque levait la croix vers le ciel, et de ses doigts étendus bénissait la foule ; les sœurs priaient en chœur, et l’orgue mugissait sous la voûte. Une indicible pitié serrait tous les cœurs, à la vue de cette enfant qui renonçait à toutes les joies bénies de Dieu, et qui, si proche du berceau, était déjà fiancée de la mort. Suzanne sanglotait dans un coin de la chapelle ; M. de Mesle était tombé sur ses genoux, les mains jointes, et regrettant de vivre. Quand la dernière boucle de cheveux fut coupée, la mère Evangélique jeta un voile sur la tête de Gabrielle, les chants éclatèrent ; la grille du chœur retomba sur ses gonds. Le lendemain du jour où Gabrielle avait pris le voile, Suzanne rencontra M. de Charny sur la terrasse du couvent ; M. de Charny lui fit un salut profond, Suzanne inclina sa tête et passa. La vue de cet homme lui inspirait une horreur invincible, et la faisait frissonner comme un enfant qui vient de mettre le pied sur un serpent. A son réveil, le jour suivant, elle trouva sur l’une des chaises de sa chambre un habillement complet de novice : la robe, le voile, le chapelet ; ses vêtements de la veille avaient disparu ; la clef restant sur la porte toute la nuit, selon la règle du couvent, on avait profité de son sommeil pour les enlever. Suzanne hésita un instant avant de s’en revêtir, mais il n’entrait pas dans son caractère de se révolter pour les petites choses. Aux misérables tracasseries dont on l’abreuvait, elle opposait sans cesse un front calme et une pieuse résignation. Seulement elle se rendit chez la supérieure aussitôt après qu’elle se fut habillée. Madame, lui dit-elle, car elle n’avait jamais pu se résoudre à l’appeler ma mère, j’ai pris ces habits, les seuls qui m’aient été laissés ; mais, en me soumettant, j’éprouve le besoin de protester contre la violence morale qui m’est faite. Si c’est à vous que je dois cette robe et ce voile, je le dis à vous-même, madame : vous abusez de votre autorité. J’y cède, mais je n’y obéis pas. Cette pensée ne vient pas de moi, ma fille, répondit la supérieure avec un sourire mielleux ; les personnes qui me l’ont inspirée vous portent un vif intérêt. de Louvois, et peut-être aussi M. Vous les avez nommés, ma fille : vous savez bien que souvent les personnes qui nous dirigent connaissent mieux que nous-mêmes ce qui nous convient. Je regrette que vous ne vouliez pas apprécier leurs bonnes intentions, mais j’espère que vous reviendrez à de meilleurs sentiments. Gardez votre espérance, madame, je garde ma conviction. La grâce vous éclairera, ma fille. La religion me défend de commettre un sacrilège ; vous-même ne me conseilleriez pas d’apporter à Dieu un cœur qui ne lui appartient pas tout entier. Dieu commande tous les sacrifices, ma fille. Suzanne salua la mère Evangélique et sortit sans répondre. A mesure qu’on se montrait plus acharné à la poursuivre, elle se sentait plus forte et plus résolue. Quand Mlle de Mesle, maintenant sœur Gabrielle de la Rédemption, la vit sous ce costume, elle joignit les mains. La robe ne change pas le cœur, répondit Suzanne ; je suis à Belle-Rose : aucune puissance humaine ne me fera renoncer à lui. Gabrielle la serra dans ses bras. on n’a jamais peur quand on est aimée ! Depuis le jour où Mlle de Mesle avait pris le voile, sa santé, en quelque sorte perdue déjà, allait s’affaiblissant d’heure en heure. Entre chaque matin, il y avait un changement qui effrayait Suzanne ; les joues devenaient plus creuses, le cercle bleuâtre qui encadrait les paupières prenait des teintes terreuses ; ses mains amaigries étaient sèches et brûlantes : il y avait des instants où ses lèvres avaient la pâleur du voile qui flottait sur son front. Elle n’acceptait de remèdes que de la main de Suzanne ; mais quand Suzanne n’était pas là, elle jetait la liqueur et souriait amèrement en voyant s’épancher ce qui devait apporter quelque soulagement à son mal. Un jour que Suzanne la surprit vidant une fiole, elle la lui arracha des mains et la contraignit de prendre ce qui en restait au fond. La mort est là, dit Gabrielle, en frappant du bout de ses doigts sur sa poitrine oppressée ; vous prolongez mon supplice de quelques heures. vous vivrez, ma pauvre enfant, vous vivrez ! s’écria Suzanne, qui se sentait suffoquée par les larmes. Et pourquoi voulez-vous que je vive ? s’écria Gabrielle en éclatant en sanglots ; ne suis-je pas perdue pour lui ? A ce cri, Suzanne comprit que le cœur de Gabrielle n’était pas moins malade que son corps. La terreur et l’amour la tuaient tout ensemble. Elle l’embrassa avec une effusion plus tendre et voulut rendre un peu d’espoir à cette âme désolée ; mais Gabrielle garda un morne silence ; le frisson la glaçait jusqu’aux os ; elle secouait la tête et pleurait ; vers le soir, Suzanne dut la coucher en proie à une fièvre ardente. Ce fut une nuit sans sommeil ; mais dès le matin Gabrielle se leva et se rendit la première à la chapelle ; une sueur froide couvrait son front et la fièvre luisait dans son regard. La malheureuse enfant mettait à mourir une effrayante énergie. Quand le soir venait, elle s’accoudait parfois sur la fenêtre et regardait le soleil couchant ; les arbres du parc étaient tout entourés d’une vapeur dorée, les oiseaux se poursuivaient dans les branches, les feuilles chantaient, et l’on voyait à l’horizon changeant de grandes bandes de lumière dont les reflets inondaient le ciel de lueurs roses. Une profonde extase se peignait sur le visage de Gabrielle, elle tendait les mains à l’espace et disait d’une voix tremblante : qu’il serait bon de vivre si l’on était aimée et libre ! Puis elle tombait sur ses genoux, implorant la mort et meurtrissant son front aux pieds du Christ. Un jour vint où la force trahit son courage ; elle voulut se lever aux premiers sons de la cloche, mais ses genoux fléchirent, et Suzanne, qui ne la quittait plus, l’ayant soulevée dans ses bras, la recoucha. Le médecin vint dans la soirée et, l’ayant examinée, déclara qu’elle ne passerait pas la journée du lendemain. C’est une lampe qui n’a plus d’huile, dit-il. Pendant toute la journée, Gabrielle avait maintes fois tourné ses yeux étincelants vers Suzanne, ses lèvres s’étaient ouvertes comme si elle avait eu quelque chose à lui confier, puis ses yeux et sa bouche se refermaient, et on l’entendait qui priait tout bas les mains jointes sur son cœur, dans l’attitude austère des figures de marbre qu’on voit sur les tombeaux. disait une jeune novice agenouillée au pied du lit. Quand vint la nuit, on laissa Suzanne seule dans la cellule où se mourait Gabrielle. Une veilleuse brûlait sur le coin d’une table, jetant ses clartés vacillantes sur les draps blancs et la figure blanche de l’agonisante. Le silence était lugubre ; la respiration oppressée de Gabrielle avait fait place à un souffle léger qui ne s’entendait pas. Ses paupières étaient closes, ses lèvres ne remuaient plus ; elle semblait dormir. Suzanne la baisa au front pieusement comme une mère qui bénit son enfant ; elle allait se retirer lorsque Gabrielle, dénouant ses mains, les roula autour du cou de Suzanne. Restez près de moi, lui dit-elle d’une voix douce qui effleura la joue de Suzanne comme l’haleine d’un sylphe. Suzanne s’assit sur le bord du lit. Plus près, plus près encore, reprit Gabrielle. Suzanne se fit une petite place tout contre son amie, qui lui baisait les mains en la regardant avec des yeux humides. Ecoutez-moi, Suzanne, continua Gabrielle, j’ai un service à vous demander. Me promettez-vous de me le rendre ? Et de n’en parler à personne ? A personne ; cependant, il en est une pour qui je n’ai point de secret. dit Gabrielle avec un sourire ingénu. Dites-moi, Gabrielle, que voulez-vous que je fasse ? Gabrielle se recueillit un instant et tourna vers Suzanne un regard suppliant. Au moins, dit-elle, vous ne me blâmerez pas ? Suzanne s’inclina vers elle avec un doux sourire et l’embrassa. Gabrielle, lui dit-elle bien bas, vous êtes pure comme le jour. Comment voulez-vous que je vous blâme, moi qui aime aussi ! Mlle de Mesle tressaillit dans les bras de Suzanne ; une rougeur subite colora son visage qu’elle couvrit de ses deux mains. celui que j’aime l’ignore, et vous le savez ! Ma chère sœur, reprit Suzanne, les femmes se devinent entre elles. Confiez-moi donc ce grand secret ; en passant de votre cœur au mien, il trouvera un cœur aimant. Gabrielle se souleva et chercha sous la doublure de son oreiller ; elle en tira une petite boîte qui contenait une lettre et une tresse de cheveux. Elle déploya la lettre et la pressa contre ses lèvres ; ses yeux s’inondèrent de larmes. Voyez, dit-elle, mes pleurs en ont presque effacé l’écriture. Voilà trois ans que je vis de cette lettre. soupira Suzanne, qui sentait son cœur se gonfler. C’est tout ce que j’ai de lui, reprit Gabrielle d’une voix triste ; voilà trois ans que je ne l’ai pas revu, et il ne sait pas que je vais mourir. qui que ce soit, s’il avait connu cet amour, il vous aurait sauvée. mais s’il m’avait recherchée en mariage, on l’aurait tué ! s’écria Gabrielle en se pressant contre Suzanne. Voilà comment cet amour est arrivé, continua Gabrielle en s’essuyant les yeux. Nous étions à la campagne, dans notre terre de Mesle, près de Mantes, mon père, ma sœur et moi. Le chevalier d’Arraines, c’est son nom, et vous êtes la première à qui je l’aie nommé, vint nous rendre visite. Il avait vingt-deux ou vingt-trois ans ; il était aimable, fier, sensible. Sa vue me fit éprouver un trouble singulier, et toute la nuit je ne pus m’empêcher de penser à lui. Ce trouble augmenta les jours suivants ; il s’y mêlait des sensations inconnues qui me ravissaient, et cependant je n’osais en parler à ma mère ni même à ma sœur. Je ne sais si le chevalier d’Arraines s’en aperçut, mais il me parut qu’aux promenades et aux réunions du soir, il s’attachait plus particulièrement à moi. Quand il me parlait, sa voix était douce et charmante ; quand il me regardait, ses yeux avaient une expression qui me touchait jusqu’au fond du cœur. Que de fois ne me suis-je pas échappée pour me répéter à moi-même ce qu’il m’avait dit ! Ces jours passèrent comme un matin ! Un soir, ce soir a décidé de ma vie, il me rencontra dans une allée du parc où je me cachais pour rêver. A sa vue, je rougis, et je me sentis trembler sans savoir pourquoi. Il vint à moi et me prit la main ; je n’osais pas le regarder, et cependant je ne faisais aucun effort pour me détacher de lui. Il me parla longtemps ; sa voix me paraissait descendre du ciel, il me disait de ces choses qu’on n’entend pas et qui se gravent au fond du cœur. Quand il en vint à me dire qu’il m’aimait, je crus que j’allais mourir de bonheur ! Je ne voudrais pas d’une vie tout entière s’il me fallait en effacer ce moment-là. Mon cœur battait à m’étouffer ; il me semblait que tout dans la nature me souriait. Tout à coup, nous entendîmes marcher auprès de nous ; je dégageai ma main et me mis à fuir ; mais avant de partir, j’osai le regarder ; ses yeux étaient si tendres et si suppliants, que si l’on n’était pas venu, je serais tombée dans ses bras. Je courus comme une folle dans ma chambre, où je m’enfermai, et je passai toute la nuit à bénir Dieu et à m’enivrer de son nom à lui. - Le lendemain, il partit, continua Gabrielle. Son père le mandait à l’armée ; mais, avant de s’éloigner, le chevalier d’Arraines me fit parvenir cette lettre où il me répétait ce qu’il m’avait dit la veille. Ma vie n’a compté qu’un jour. Depuis lors, je n’ai plus eu de ses nouvelles. Peu de temps après son départ, ma mère tomba malade, puis elle mourut ; le deuil entra dans la maison ; ma sœur suivit ma mère ; le petit enfant mourut aussi. La mort fauchait autour de moi ; une vieillesse précoce abattit mon père ; la terreur me prit, d’épouvantables rêves peuplaient mon sommeil : la nuit, je me réveillais en sursaut, baignée de pleurs, échevelée, et il me semblait que des fantômes promenaient leurs mains glacées sur mon visage. On murmura le mot de couvent à mon oreille, on me dit que c’était un refuge : j’y courus. Suzanne, vous savez comment j’en sortirai ! Suzanne n’avait plus la force de répondre ; elle tenait son amie embrassée et pleurait sur elle. Vous, Suzanne, reprit Gabrielle, vous sortirez d’ici ; un jour, sans doute, vous rencontrerez M. d’Arraines, heureux peut-être et ne songeant plus à moi. Vous lui direz que vous m’avez vue, vous lui ferez voir au bas de sa lettre - tout mon trésor ! - ces quelques mots que j’ai écrits, et vous lui donnerez cette tresse de mes cheveux, la seule que j’ai dérobée au sacrifice. Et puis vous lui raconterez comment je suis morte. S’il me pleure, il me semble que nous ne serons pas séparés pour toujours... Suzanne prit la boîte des mains de Gabrielle et la serra sous sa robe. Le jour allait venir, et l’on voyait déjà les grands arbres dessiner les contours de leur feuillage noir sur le ciel transparent. Ce long récit avait épuisé Gabrielle ; elle appuya sa tête pâlie sur l’oreiller et ferma ses yeux gonflés de larmes, ses mains dans les mains de Suzanne. Vers midi, elle demanda les secours de la religion. C’est l’heure des adieux, dit-elle à Suzanne, je ne veux plus penser à la terre. Embrassez-moi et souvenez-vous de ma prière. Suzanne courut avertir la supérieure ; les cloches du couvent commencèrent de sonner le glas funèbre, et les sœurs se rendirent à la chapelle, où bientôt retentit la prière des agonisants. L’abbé de Saint-Thomas-d’Aquin, qui était le confesseur du couvent des dames bénédictines, se rendit à la cellule de la sœur Gabrielle de la Rédemption, portant le saint viatique et précédé d’un enfant de chœur qui agitait une sonnette d’argent. Suzanne ouvrit la porte au pieux cortège ; celles des sœurs qui n’étaient pas à la chapelle s’agenouillèrent dans le corridor, et Gabrielle, à la vue de l’homme de Dieu, se dressa. L’abbé, qui était un pieux et bon vieillard, s’approcha du lit où gisait Gabrielle, la jeune mourante joignit ses mains et s’apprêta à la confession. L’approche de la mort avait répandu sur tous ses traits une douceur ineffable ; un doux sourire entr’ouvrait sa bouche, et la candeur virginale de son front avait une grâce qui n’appartenait déjà plus à la terre. A la vue de cette enfant, qui rendait son âme à Dieu sans trouble et sans effort, le vieux curé comprit qu’il n’avait rien à pardonner. Parlez, ma fille, lui dit-il d’une voix émue ; bientôt vous serez près de celui qui console et bénit, et vous prierez pour nous. Gabrielle raconta sa vie en quelques mots ; il y avait longtemps que le curé la connaissait ; elle avait aimé, elle avait souffert, elle allait mourir. On n’entendait pas d’autre bruit que la petite sonnette d’argent qui tintait, le murmure lointain des chants religieux qui flottait dans l’air comme une harmonie céleste, et les sanglots étouffés des jeunes novices qui pleuraient autour de Suzanne. Allez en paix, vous qui n’avez pas péché ! dit l’abbé en étendant ses mains tremblantes sur le front incliné de Gabrielle ; les anges du ciel vous attendent ! Le saint homme prit l’hostie consacrée et la présenta à Gabrielle. Toutes les têtes s’abaissèrent en même temps que les cœurs s’élevaient à Dieu. La mère Evangélique seule ne pleurait pas. Après que Gabrielle eut pris l’hostie, le vieil abbé lui mit aux mains un petit crucifix d’ébène et d’ivoire ; elle se recoucha et attendit l’heure où Dieu l’appellerait. La prière remplissait le couvent de ses murmures divins. Suzanne regardait le visage de Gabrielle avec des yeux pleins de tendresse et pressait contre sa poitrine la boîte où cette pauvre fille avait mis tout son cœur. On voyait par l’étroite fenêtre un pan du ciel bleu où souriait la lumière ; les arbres frémissaient, et les hirondelles passaient à tire-d’aile en poussant de joyeux cris. Les bruits de la ville montaient comme un son vague et confus. Gabrielle avait l’air de s’endormir : son visage était calme et reposé comme celui d’un enfant. On se taisait autour d’elle comme si l’on eût craint de la réveiller, et la prière se faisait silencieuse. Vers le soir, au coucher du soleil, elle ouvrit les yeux et se releva. Ses regards cherchèrent Suzanne, à qui elle sourit, puis le ciel. Elle vit l’horizon pourpre et les grandes clartés jaunes qui rayonnaient dans l’azur lointain. Elle pressa le christ de ses lèvres blanches, tendit le bras vers le ciel et tomba morte. Toutes les sœurs se levèrent le cœur serré ; Suzanne bondit vers le lit de Gabrielle et chercha sur sa poitrine d’une main tremblante. Le cœur ne battait plus ; il n’y avait plus de souffle entre ses lèvres. Suzanne colla sa bouche au front candide et pur de la jeune vierge, et répéta tout bas le serment qu’elle lui avait fait, pensant que son âme pouvait l’entendre. Puis, ayant fermé les yeux de la morte, elle rabattit le drap sur son visage. Prions Dieu, mes sœurs, dit le prêtre en jetant de l’eau bénite sur le corps de celle qui n’était plus. Lorsque Claudine parvint en Angleterre, en compagnie de Grippard, elle trouva son frère, sinon hors de danger, du moins presque assuré de guérir. La balle s’était logée dans la poitrine sans léser aucune partie noble. Le chirurgien avait sondé la plaie et croyait pouvoir répondre du malade, au cas où il n’arriverait aucun accident imprévu. Cornélius avait choisi une petite maisonnette propre et commode, dans un quartier retiré de la ville, loin du bruit et de l’agitation du port. Il y avait un petit jardin autour de la maison, dont les fenêtres donnaient du côté de la mer. Le chirurgien venait deux ou trois fois par jour ; Cornélius et la Déroute se relayaient au chevet de Belle-Rose. L’entrevue de Cornélius et de Claudine fut entremêlée de joie et de larmes : ils avaient mille choses à se dire mutuellement ; mais sur ce que Claudine lui apprit touchant la disparition de Suzanne, Cornélius la pria de n’en pas parler à Belle-Rose, que cette nouvelle pouvait mettre en danger de mort. On expliqua au blessé la présence de Claudine par le désir bien naturel qu’elle avait éprouvé de se rendre auprès de son frère aussitôt qu’elle avait eu connaissance de l’état où Bouletord l’avait laissé. Les jours s’écoulaient tristement entre ces trois personnes, qui craignaient pour la vie de l’amant et pour la liberté de l’amante également menacées. Tout leur bonheur avait été brisé au moment même où il semblait n’avoir plus rien à redouter. On n’avait aucune nouvelle de France ; la guérison de Belle-Rose se faisait lentement ; Grippard, qu’on avait renvoyé à Paris pour connaître le sort de Suzanne, n’avait pas écrit une seule fois. Cornélius avait Claudine pour consolatrice, et c’en était une assez agréable pour qu’il trouvât quelque douceur à vivre ; Claudine avait Cornélius, et c’était un grand soulagement à ses peines ; mais la Déroute n’avait pour toute raison de patienter que sa fureur contre Bouletord. Il passait son temps à maugréer comme un beau diable, et c’était une chose plaisante à voir que l’opposition de sa figure placide et paisible avec les horribles serments qu’il entassait du matin au soir. A mesure que Belle-Rose entrait en convalescence, il demandait plus fréquemment des nouvelles de Suzanne, et s’étonnait de n’en pas recevoir. Un jour la Déroute, n’y tenant plus, se présenta devant Cornélius et Claudine tout équipé, avec de grosses bottes, un grand manteau sur l’épaule, une rapière au côté et une valise sous le bras. Monsieur, dit-il rapidement à Cornélius, comme un homme qui ne veut pas souffrir d’objection, je viens vous demander vos commissions ainsi que celles de Mlle Grinedal. Où diable vas-tu dans cet équipage ? les balles et les boulets ne m’ont pas encore attrapé, et ce n’est pas Bouletord qui fera ce qu’ils n’ont pu faire. Tenez, monsieur, traitez-moi de cœur de poulet si vous voulez, mais les plaintes de mon capitaine m’arrachent l’âme ; j’aurai des nouvelles de Suzanne, je saurai ce que cet enragé de M. de Louvois a fait d’elle, et je la sauverai ou j’y laisserai ma peau. Le bout du doigt ou seulement une lettre de Mme d’Albergotti vaudrait mieux pour guérir mon capitaine que tous ces ingrédients de toutes sortes qu’on met sur sa blessure. Cornélius et Claudine prirent chacun une main de la Déroute et la serrèrent fortement. Va, lui dirent-ils, et que Dieu te conduise. reprit-il avec son sourire tranquille, j’ai bon pied, bon œil et bonne épée. J’aurai fait bien du chemin quand le capitaine Belle-Rose viendra me joindre. Veux-tu donc qu’il aille se faire remettre à la Bastille ? voyons, reprit la Déroute, croyez-vous que mon capitaine soit homme à rester les bras croisés quand il saura que Mme d’Albergotti est sous les verrous d’un couvent ? Est-ce vous qui le retiendrez à Douvres ? Tu as raison, dit Claudine en secouant la tête, Jacques partira. il partira aussitôt que vous lui aurez tout appris. La Déroute embrassa Belle-Rose à qui il dit seulement, de son air bonhomme, qu’il allait prendre langue à Paris pour savoir où en étaient leurs affaires, et partit le soir même sur le bateau d’un pêcheur qui, par animosité nationale, allait prendre son poisson sur les côtes de France. Tout en jetant ses filets à la mer, il pouvait bien jeter la Déroute sur le rivage. Un soir, vers dix heures, tandis que Cornélius et Belle-Rose, qui était déjà en état de se lever et de marcher, causaient auprès de Claudine, ils entendirent dans la rue un grand cliquetis d’armes et des cris entrecoupés. Cornélius sauta sur son épée et courut à la porte. s’écria Claudine ; ta blessure n’est pas fermée encore. Est-ce une raison pour laisser assassiner les gens ? Et il descendit l’escalier sur les pas de Cornélius. La rue était obscure, c’était un endroit écarté où il y avait de grands murs longeant de vastes jardins. Au moment où les deux amis ouvraient la porte, ils entendirent crier à l’aide. dit Belle-Rose ; et puisant dans son courage une force nouvelle, il se précipita vers le lieu d’où partaient ces cris. Au bout de trente pas, Cornélius et lui se trouvèrent devant trois ou quatre hommes qui en chargeaient un autre acculé dans l’angle d’un vieux mur. Celui qu’on attaquait se faisait un bouclier de son manteau roulé autour du bras gauche et répondait par des coups rapides à tous ceux qu’on lui portait. Bien qu’il se montrât adroit et déterminé, le combat engagé de cette manière ne pouvait durer longtemps. Belle-Rose et Cornélius, l’épée haute, tombèrent sur les assaillants, qui, se voyant surpris, résistèrent d’abord et prirent la fuite après ; l’un d’eux, frappé par Belle-Rose, fit quelques pas en chancelant, et tomba sur les genoux. Ses camarades revinrent sur leurs pas, le saisirent et l’emportèrent. Comme Belle-Rose et Cornélius s’apprêtaient à les poursuivre, l’étranger les arrêta. Laissez, leur dit-il, je connais ces braves gens. Cornélius et Belle-Rose, tout étonnés, regardèrent l’étranger. reprit-il, c’est un petit démêlé que nous avons eu ensemble ; je vous conterai ça, si vous voulez bien ajouter à votre vaillante intervention la galanterie d’un verre d’eau. Ce petit combat m’a fort échauffé, et je ne serais point fâché d’ailleurs de voir si les épées de ces bonnes gens n’ont pas égratigné autre chose que mon habit. Je me sens par-ci par-là quelques petites démangeaisons qui m’inquiètent pour ma peau. Belle-Rose et Cornélius conduisirent le Français à leur logis, où ils trouvèrent Claudine fort inquiète qui les attendait sur le pas de la porte. Quand la lumière de l’appartement donna sur eux, on s’aperçut que Belle-Rose avait sa chemise et son haut-de-chausses tout couverts de sang. Je ne crois pas, monsieur ; c’est une récente blessure qui doit s’être rouverte dans l’action. C’est toujours du sang versé pour moi, dit l’étranger avec noblesse ; le sang lie. Et il tendit sa main à Belle-Rose, qui la serra. Tout compte fait, l’étranger avait cinq ou six égratignures ; son manteau, ayant presque tout paré, était horriblement troué. Messieurs, dit l’étranger en saluant, je suis le comte de Pomereux, envoyé de M. A cette qualification, les deux amis échangèrent un rapide coup d’œil. Ma foi, monsieur, lui répondit Belle-Rose, me pardonnerez-vous si je n’imite pas votre franchise ? Je suis Français comme vous, mais de graves motifs m’obligent à cacher mon nom. Le bras me répond du cœur, repartit M. de Pomereux ; le reste ne me touche pas. de Pomereux, Claudine avait tressailli et l’avait regardé furtivement. Elle allait et venait par la chambre, préparant des verres de vin sucré et des compresses ; puis, quand tout fut en état, elle se retira, craignant d’être reconnue par le comte, qui l’avait vue quelquefois à Malzonvilliers. Ce pouvait être une découverte fâcheuse de la part d’un envoyé de M. de Pomereux en s’adressant à Cornélius quand Claudine se fut éloignée, les gens de votre nation, - car, à votre accent, j’imagine que vous êtes Anglais ?... Parfaitement ; je ne me trompais que d’un détroit ; les gens de votre nation, dis-je, ont d’étranges mœurs. J’ai failli être tué parce qu’il m’a semblé que certaines femmes de ce pays avaient l’impertinence d’être aussi jolies que les Françaises. C’est une supposition dont je voulais connaître à fond l’erreur ou la vérité. Or, étant à Douvres, attendant une dépêche de notre ambassadeur à Londres, je fis rencontre d’une de ces insulaires qui n’aurait point été déplacée à la cour de notre grand roi. Je m’ennuyais fort, et, pour passer le temps d’une manière utile, j’employai mon esprit à pénétrer au logis de la dame. Toujours pour l’étude qui vous tenait à cœur ? J’y réussis, et je pus me convaincre que les dames de la bonne ville de Douvres savaient apprécier le peu de mérite qu’on acquiert à la cour de notre glorieux monarque. Ce fut une découverte qui allait me réconcilier avec l’Angleterre, lorsque le mari, - car il y a un mari, messieurs... Il y a toujours un mari, fit observer Belle-Rose, que l’humeur plaisante de M. Il y en a même souvent deux : le connu et l’inconnu, qui est parfois un cousin. Ici, il n’y en avait qu’un ; mais il était doublé de deux frères et d’un beau-frère. Je ne sais qui fit à toute cette parenté-là des rapports sur l’honnêteté de mes relations avec la dame, lesquelles étaient toutes pour l’amour de la science. Le mari fit répandre le bruit qu’il partait pour Londres ; et tandis que, confiant dans sa parole, j’allais m’introduire au logis de la dame, il m’a chargé avec le ban et l’arrière-ban de sa famille. Sans vous, messieurs, je ne m’en tirais pas. C’eût été fâcheux pour la science, dit gravement Cornélius. s’écria le comte avec une indignation comique. Voilà de ces choses qu’on ne se permet pas en France. vouloir tuer un homme parce qu’il fait la cour à votre femme ; mais il n’y a plus de sécurité pour les amants ! on fait semblant de partir, on part même, puis on revient en catimini, on s’embusque derrière un mur, on attend l’heure du berger, et quand l’amant se croit bien tranquille et presque heureux, tout à coup on fond sur lui, pestant et jurant, afin de tout massacrer ! Voilà qui est sauvage, barbare, anthropophage, musulman ! Il est de fait, observa Cornélius, que ça ne se conçoit pas. Un mari bien appris vous eût tendu une échelle pour grimper à son balcon. je ne lui en demandais pas tant, et je me serais tenu pour satisfait s’il fût seulement resté tranquille. Le fait est que j’en ai mon habit tout tailladé. Un habit du bon faiseur que j’avais fait venir tout exprès de Paris, et comme il ne s’en trouve pas un second à Douvres ; cela crie vengeance. dit Cornélius, s’il vous a gâté un peu de satin, j’ai tout lieu de croire, à la couleur de votre épée, que vous lui avez gâté un peu de chair. Ma foi, monsieur, vous estimez bien peu le satin coupé à la mode de la plus fine galanterie. Et puis, il n’y a guère que celui qu’a frappé monsieur, ajouta-t-il en se retournant du côté de Belle-Rose, qui se souviendra de l’aventure. Je suis enchanté de vous avoir secouru, dit Belle-Rose, mais je serais fort aux regrets de l’avoir tué. ne craignez rien, c’est le mari. Cette sorte d’Anglais a la vie très dure. de Pomereux, l’aventure a ce bon côté, qu’elle me déterminera de passer en France, lettre reçue. Je suis guéri des bonnes fortunes britanniques : on n’y saurait aimer que la dague au poing. Je rentre à Paris et vais me marier. je serai, sur ma parole, un merveilleux mari. C’est un mariage auquel j’ai pris goût parce que la dame n’en veut pas. Il est de la façon de M. C’est un ministre qui se mêle un peu de tout. Il a eu l’idée triomphante de me donner pour femme une personne qu’il a mise dans un couvent. A ces mots, Cornélius tendit l’oreille. Oui, c’est une petite vengeance de mon magnifique cousin. Il paraît que la dame a pour fiancé un certain M. Ce fut au tour de Belle-Rose à tressaillir. Cornélius pressa le genou de Belle-Rose pour l’engager à se contraindre. fit-il, je l’ai connu en Flandre, alors qu’il était sergent au régiment de La Ferté. de Pomereux d’un petit air dédaigneux. Mais un homme à peu près de ma taille et de mon air, qui manie passablement l’épée et qui passe pour un fort honnête soldat. et c’est ce monsieur-là qui s’est fait aimer de Mme d’Albergotti ? Les femmes ont de ces idées ! Me voilà, moi qui vous parle, qui suis comte, parent de M. de Louvois, j’aurai un régiment au premier jour, et l’on n’est pas mal tourné, que diable ! monsieur, Mme d’Albergotti, qui est au couvent, m’a refusé tout net. ma foi, j’ai fait comme vous... et ce qu’il y a de plus étrange, c’est que je l’ai prise en grande estime. Elle m’a paru si simple, si chaste en toute chose, que je me suis mis à l’aimer tout de bon. fit Cornélius qui pressa le bras de Belle-Rose, dont les yeux étincelaient. C’est, ma foi, vrai, ou peu s’en faut. on est gentilhomme, et je ne veux pas qu’elle meure dans un couvent. Elle n’y mourra pas, dit Belle-Rose d’une voix profonde. C’est aussi mon opinion, reprit M. de Pomereux ; malheureusement ce n’est pas l’avis d’un certain M. de Charny, à qui mon précieux cousin a commis le soin de cette affaire. Un certain méchant drôle un peu capable de tout, venimeux comme une vipère et tenace comme de la glu. Quand il est en conférence avec M. de Louvois, j’ai toujours peur pour quelqu’un. Mais que lui a fait Mme d’Albergotti ? de Charny est un homme qui choie les haines du ministre comme on fait d’une maîtresse. Il a bien trop à faire de celles de M. de Louvois, pour en avoir de son cru. C’est un misérable comme il en faut, dit-on, aux vizirs que nous a faits le caprice de notre gracieux monarque ; muet comme la tombe, prêt à toute heure, impénétrable comme la nuit. messieurs, ces drôles-là ont leurs qualités. Au demeurant, grâce à ma parenté avec notre illustre ministre, il est quelque peu de mes amis. Seulement, lorsqu’il me fait l’honneur de manger à ma table, aussitôt qu’il est parti je fais jeter par la fenêtre tout ce qu’il a touché, répondit M. Il arrangea les nœuds de ses rubans en se mirant dans une glace, rajusta son manteau, prit son feutre qu’il avait posé sur un meuble, et tendit la main aux deux amis. Je vais en France, messieurs, leur dit-il ; souvenez-vous que si jamais vous avez besoin d’une bourse ou d’une épée, en quelque circonstance que ce soit, de jour ou de nuit, de près ou de loin, le comte de Pomereux se met tout entier à votre disposition. En prononçant ces paroles, le comte salua Cornélius et Belle-Rose avec une grâce et une noblesse qui firent concevoir aux deux jeunes gens une meilleure opinion de son caractère. Quand il se fut retiré, Belle-Rose appela Claudine. Sœur, lui dit-il, nous partons demain. Au geste qu’elle fit, Belle-Rose l’interrompit par un mot : de Pomereux lui a tout conté. Ainsi, vous le saviez et ne me disiez rien ! reprit Belle-Rose avec un accent de reproche. La mort était sur toi, pouvions-nous parler ? Et maintenant encore, ajouta Claudine, c’est à peine si tu es en état de marcher. Il faudrait que je fusse cloué dans une bière pour ne pas partir ! L’accent de sa voix et l’air de son visage ne permettaient pas d’objection. C’est entendu, reprit Cornélius ; et il ajouta en se penchant vers Claudine : La Déroute nous l’avait bien dit. On serra les hardes dans une valise, on se procura des habits grossiers, on mit de l’or dans une ceinture, on se munit d’armes, et il se trouva le lendemain un de ces pêcheurs hospitaliers allant à la pêche sur les côtes de France qui consentit à passer les trois jeunes gens. Ce fut une bonne action qui lui rapporta dix livres sterling. Belle-Rose, Cornélius et Claudine arrivèrent à Paris sans coup férir. Ils s’étaient arrangés de façon à n’être pas reconnus, et l’audace de leur entreprise les protégeait elle-même. Il était presque impossible que M. de Louvois pût supposer un instant que Belle-Rose osât se présenter aussi rapidement en France. Quand Belle-Rose entra dans Paris, la Déroute y était déjà depuis quinze jours. L’honnête sergent n’avait pas perdu son temps. Après avoir rôdé autour de l’hôtel de M. de Louvois, questionnant çà et là les gens qui pouvaient lui donner quelques renseignements sur l’objet de ses recherches, il comprit l’inutilité de cet espionnage. Tant de voitures sortaient de la cour à toute heure du jour et de la nuit, que les voisins les voyant toutes, ne se souvenaient d’aucune en particulier. La Déroute tourna ses batteries d’un autre côté. La prouesse de Bouletord, qui l’avait mis si avant dans la faveur du ministre, devait peut-être le rendre le messager des commissions intimes. La Déroute fit si bien, qu’il découvrit promptement le maréchal des logis, et ne le quitta plus. Durant trois jours, il parcourut la moitié de Paris, ramassant la boue sur les talons de Bouletord ; mais Bouletord, qui s’arrêtait un peu partout, ne s’arrêtait devant aucun couvent. La Déroute commençait à se demander s’il ne ferait pas bien d’attendre Bouletord au détour de quelque ruelle, et de le forcer à confesser son secret le poignard sur la gorge, lorsqu’un soir Grippard, qui, de son côté, s’était attaché à Bouletord, en compagnie de qui il rendait visite à tous les cabarets de Paris, vint tout essoufflé lui apprendre que Bouletord devait le lendemain porter une dépêche du ministre à l’un des couvents de Paris. dit la Déroute en embrassant Grippard. Le lendemain, il était avant le jour à la porte de la caserne de Bouletord, en costume de laquais. Quand Bouletord sortit, la Déroute se mit sur ses traces et ne le quitta plus qu’à la porte du couvent des Bénédictines, dans la rue du Cherche-Midi. Ce couvent avait une étendue immense ; ses jardins allaient jusqu’à la rue de Vaugirard d’un côté, et de l’autre occupaient les terrains sur lesquels on a percé plus tard le boulevard extérieur. La Déroute tourna autour du couvent ; les murailles étaient hautes, épaisses, impénétrables, mais la Déroute s’était mis en tête de voir, sinon de pénétrer dans l’intérieur du couvent. Si Mme d’Albergotti est chez les bénédictines, elle doit bien quelquefois se promener dans les jardins ; qu’il se trouve seulement un petit coin où me cacher, et je saurai bien l’y découvrir, se dit-il en lui-même. Comme il parlait encore, il avisa une haute maison pourvue d’un grenier dont la fenêtre donnait sur les jardins du couvent. La distance qui séparait les jardins de cette fenêtre était grande ; mais la Déroute avait des yeux de lynx. Il courut à cette maison et cogna. Ce fut une bonne vieille femme qui lui ouvrit. Madame, lui dit la Déroute, vous voyez mon état à mon habit ; je suis en condition chez d’honnêtes gens qui demeurent ici tout près, rue de Sèvres. Mes maîtres sont à la campagne, on remet tout à neuf chez nous, et en attendant que la besogne soit terminée, je cherche quelque chambre où je puisse habiter. J’ai de l’argent, madame, et je paye d’avance. En disant ces mots, la Déroute glissa deux écus de six livres dans la main de la vieille, qui les serra. Ca se trouve très à propos, répondit la vieille, qui ne mit pas un instant en doute le petit conte si lestement improvisé par la Déroute ; nous avons tout justement un joli cabinet à louer où vous serez merveilleusement bien. Ce joli cabinet était un affreux taudis percé sous les combles et tout peuplé de rats qu’on entendait s’ébattre derrière la charpente disjointe, crevassée et toute branlante ; on y grillait en été, on y gelait en hiver ; il y avait pour tout mobilier un méchant grabat, une chaise boiteuse, un coffre ouvert qui tenait lieu d’armoire, et une table cassée dont le tiroir était perdu. Mais de la fenêtre on planait sur les terrasses, les cours et les promenades du couvent. La Déroute affirma sur son honneur qu’il n’avait jamais vu un réduit si charmant ni si bien fourni de toutes les commodités de la vie ; il s’étonna qu’on pût céder un tel appartement pour deux écus de six livres, et déclara que rien ne manquerait plus à son contentement si la bonne dame voulait bien se charger elle-même de tenir en ordre son logis. Un troisième écu de six livres appuya cette ouverture, et la vieille ne manqua pas d’accepter. La Déroute s’empressa de rester sur l’heure dans le taudis, afin de témoigner de sa vive satisfaction ; la vieille se retira, et l’honnête sergent ayant soigneusement verrouillé la porte, courut à son poste d’observation. De la distance où il se trouvait, les arbres avaient quelque peu l’air d’arbrisseaux, mais la Déroute en aurait pu compter les feuilles. Il resta contre la fenêtre jusqu’à la tombée de la nuit et y revint le lendemain au point du jour ; il ne la quitta que pour avaler un morceau que la vieille lui avait apprêté et qu’il déclara le plus succulent du monde, et encore jeta-t-il à la dérobée un regard sur les promenades. La Déroute avait bien vu trente ou quarante religieuses, vingt novices, autant de pensionnaires, mais aucune ne ressemblait à Mme d’Albergotti. Enfin, le quatrième jour, au matin, il aperçut une religieuse dont la tournure le fit tressaillir au premier pas qu’elle avança sur la terrasse. Le sergent se pencha autant qu’il put en dehors de la fenêtre, écarquilla ses yeux et battit des mains. La religieuse venait de se retourner, et il l’avait parfaitement reconnue. La voir était bien quelque chose, mais ce n’était pas tout. On savait bien où soupirait la victime ; il s’agissait de l’en tirer. C’est à quoi la Déroute employa son imagination. La solitude du lieu où il habitait comme un reclus et le grand désir qu’il avait de complaire à Belle-Rose lui furent d’un grand secours pour arriver à ce but. Il commença par dépêcher son aide de camp Grippard à Bouletord, avec mission de se faire recevoir dans le digne corps de la maréchaussée. C’était un honnête moyen de pénétrer les secrets du maréchal des logis, et d’être prévenu au cas où l’on comploterait d’enlever Mme d’Albergotti pour la transporter dans quelque autre couvent. Quant à lui, il se résolut à entrer dans la maison des dames bénédictines sous l’habit de jardinier. Il en était là de ses beaux projets quand Belle-Rose, Cornélius et Claudine arrivèrent. La Déroute avait eu soin, en partant, de laisser à Cornélius une adresse sûre où il pourrait le rencontrer : c’était une auberge de la rue des Bourgeois-Saint-Michel, à l’enseigne du Roi David . On y voyait une espèce de Turc jouant de la harpe et dansant devant un baldaquin que le peintre avait revêtu d’une belle couleur jaune. La Déroute s’y rendait tous les soirs sous divers costumes, et y passait une heure ou deux à voir les habitués du lieu battre les cartes et les dés. Le soir où Cornélius entra à l’hôtellerie du Roi David, il eut quelque peine à reconnaître le sergent, qui s’était affublé d’une perruque noire et d’une barbe magnifique avec un pourpoint de crin orné de sa ceinture, à laquelle pendait une grosse rapière. Belle-Rose attendait dans la rue, le nez dans un manteau et un chapeau sur les yeux. Je sais où elle est, lui dit la Déroute aussitôt qu’il l’aperçut ; et tout d’une haleine il lui conta ce qu’il avait fait. Belle-Rose lui sauta au cou et l’embrassa tout net. Nous voilà trois, dit-il ; il n’y a ni grilles, ni murailles, ni portes, ni serrures, qui puissent nous arrêter ; j’y perdrai plutôt ma tête. Une de perdue, trois de coupées, dit tranquillement la Déroute. Il fallut d’abord s’occuper de prendre un logement où les visites importunes ne fussent point à redouter. Belle-Rose nomma tout de suite M. J’y suis allé trop souvent pour qu’on songe à m’y chercher, dit-il. Et ils prirent en compagnie le chemin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. A la vue de Belle-Rose, M. Mériset témoigna une surprise qui tenait de l’ébahissement. Voyez vous-même, dit Belle-Rose en riant. Il y a des gens si habiles à prendre toutes sortes de figures ! Ce cher monsieur Belle-Rose, je suis ravi de le revoir ! Ainsi vous venez loger chez moi ? Mais, vous comprenez, pour des raisons particulières, je tiens à n’être point connu ; vous ne me nommerez pas. Mériset ; ce sont encore des affaires d’Etat. La Déroute s’était bien gardé de donner congé du cabinet où il avait placé son observatoire. Ce pouvait être un moyen d’établir des communications avec l’intérieur du couvent, aussitôt qu’on serait parvenu à faire connaître à Suzanne que ses amis cherchaient à la délivrer. L’impatience de Belle-Rose ne lui permettait pas d’attendre ; dès le lendemain, il se mit en mesure d’investir la place, ainsi que le disait la Déroute. Le plan de campagne était de l’invention de Claudine. Elle s’habilla à la façon des femmes d’Irlande, et montant en carrosse avec Cornélius, elle se fit conduire au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi. Cornélius, qui était du Connaught, parlait l’anglais à peu près comme s’il eût été du Middlesex. Claudine, par une de ces tendresses dont la source s’épanche au fond du cœur, avait rapidement appris la langue de son fiancé, avec qui déjà elle la parlait facilement. Ils arrivèrent devant la porte du couvent, où, après avoir sonné, ils furent reçus par la tourière. Veuillez, lui dit Cornélius avec un accent anglais trop prononcé pour n’être pas très affecté, prier madame la supérieure de prendre la peine de descendre au parloir. demanda la tourière en faisant courir les grains d’un chapelet entre ses doigts. Vous lui direz qu’il s’agit d’une jeune dame étrangère que son frère, gentilhomme irlandais, a l’intention de laisser aux dames bénédictines, où, si elle se plaît, elle pourrait bien prononcer ses vœux. A ces mots, la tourière s’inclina, et, faisant asseoir les deux étrangers, disparut par une petite porte qui donnait dans une galerie. Voilà qui est bien entendu, dit tout bas Claudine à Cornélius quand ils furent seuls, vous êtes mon frère, vous vous appelez sir Ralph Hasting, vous êtes baronnet, et moi miss Harriett Hasting, votre sœur ; je suis prise d’une grande dévotion qui me porte à vouloir entrer en religion. Que Dieu nous pardonne toute cette hypocrisie ! Si le monde n’était pas si méchant, y serions-nous forcés ? Au bout d’un instant, la tourière revint et conduisit Cornélius et Claudine dans le parloir. On les avertit que la supérieure était derrière la grille tendue de serge, et la tourière les quitta. On m’a fait connaître le but de votre visite dans cette sainte maison, dit la mère Evangélique ; nous ne refusons jamais d’ouvrir nos bras aux cœurs qui veulent se consacrer à Dieu. Je vous en remercie, ma mère, répondit Claudine d’une voix douce qui semblait sortir d’une bouche anglaise. Vous serez ici à l’abri des pièges du monde et des embûches du mauvais esprit. La paix règne dans la maison ; quand on a goûté de cette paix, on regrette de ne l’avoir pas connue plus tôt. Ma sœur a la vocation, reprit Cornélius ; je ne vous cacherai pas, madame, que sa famille et moi nous nous y sommes opposés longtemps. C’est aller contre les voies du Seigneur, mon fils. C’est ce que j’ai compris plus tard, et aujourd’hui je ne la détourne plus de son projet. J’ai fait le compte de la part qui revient à miss Harriett sur l’héritage de sa mère, et ce sera sa dot, si elle se voue au culte de l’époux qui ne trompe jamais ; ce sont, tout compte fait, sept ou huit mille livres sterling. pardon, madame, c’est une monnaie de notre pays qui vaut à peu près vingt-cinq livres de France : c’est notre louis à nous. vous excuserez, mon fils, l’ignorance d’une fille qui est toute en Dieu. Huit mille livres, continua négligemment Cornélius, ça fait une somme ronde de deux cent mille francs. Nous ne regardons jamais à la dot, dit la supérieure ; le cœur est la seule richesse qu’envie notre mère à tous ; mais cet argent nous aidera à faire le bien qui profitera à notre ordre pieux et à la gloire de la religion. La conversation continua sur ce pied-là quelques instants encore ; après quoi Cornélius, tirant de sa poche une bourse dans laquelle il y avait cinquante louis à peu près, pria la supérieure de l’accepter au nom de miss Harriett pour faire quelques aumônes. Quant aux frais d’entretien, nous les réglerons comme vous l’entendrez, madame, jusqu’au jour où ma sœur prendra le voile, si elle persiste dans son intention. Claudine ne se sentait pas de joie en pénétrant dans l’intérieur du couvent : elle regardait partout pour voir si elle n’apercevrait pas Suzanne ; mais, ce jour-là, elle dut se résoudre au seul plaisir de dormir sous le même toit. Suzanne ne parut pas au réfectoire. Mais le lendemain, à la prière du matin, où Claudine ne manqua pas d’assister, elle reconnut Suzanne parmi les novices. Mme d’Albergotti était plus pâle que les cierges qui brûlaient au fond du sanctuaire ; ses grands yeux étaient noyés de tristesse ; le sourire était mort sur ses lèvres. Elle s’agenouilla avec ses compagnes sur le marbre et pencha son front sur ses mains jointes. Claudine pleurait sur son livre de prières. Il lui venait des envies folles de se lever et de courir à Suzanne pour l’embrasser. Mais c’eût été tout perdre, et elle demeurait à sa place en frappant le sol de ses petits pieds. L’aspect de cette sombre chapelle où l’orgue mugissait, la vue de ces costumes sévères qui semblaient emprisonner le corps sous un suaire, l’expression de ces visages où l’on voyait se refléter la blancheur des sépulcres, tout cet appareil sinistre de la religion dans ce que le catholicisme a de plus sévère, glaçait l’âme de la pauvre fille et répugnait à cette nature bonne, expansive et vivace. Ses yeux, un instant fatigués de l’austérité de ce spectacle, se tournèrent vers les grands vitraux de la chapelle pour y chercher un peu de lumière, quelque rayon d’or venu du ciel ; puis ils s’abaissèrent de nouveau et s’arrêtèrent sur Suzanne, qu’ils ne quittèrent plus. Cependant l’office finissait, les derniers chants se mouraient sous les arceaux sonores ; Claudine abandonna sa chaise et vint, agenouillée et son livre à la main, se ranger sur le passage des religieuses qui suivaient les novices. Suzanne venait l’une des dernières ; comme elle passait devant Claudine, le front baissé et les mains croisées sur le cœur, Claudine effleura doucement du bout de ses doigts la longue robe de Mme d’Albergotti ; Suzanne tourna les yeux de son côté et rencontra le regard brillant de Claudine, qui promenait un autre doigt sur sa bouche. Il semblait à Mme d’Albergotti que c’était une apparition, et tout son corps frissonna comme l’eau d’un lac sur lequel passe un vent léger. Le cortège la poussait en avant, elle continua sa marche silencieuse ; mais ce matin-là elle ne sortit pas de la chapelle sans bénir Dieu. On comprend sans peine que Suzanne ne resta pas dans sa cellule ce jour-là. Vers midi, à l’heure de la promenade, elle descendit au jardin et parcourut les allées qui étaient les plus proches de la porte d’entrée. Au bout d’un quart d’heure elle rencontra Claudine, qui marchait à côté d’une religieuse. Elles échangèrent un regard et passèrent. Ce regard mit des larmes dans les yeux de Suzanne, qui se voyait enfin secourue. Elles se promenèrent longtemps ainsi, savourant la joie de se voir, mais ne pouvant encore se parler. Une fois ou deux leurs mains s’effleurèrent, une fois leurs doigts purent s’entrelacer l’espace d’une seconde. C’était bien peu encore, mais ce peu suffit pour rendre l’espoir à Suzanne. Le courage demeurait tout entier, mais l’espérance s’était envolée ; elle revint et Suzanne releva son front. Le lendemain, Claudine, à qui sa condition de pensionnaire, et surtout sa dot annoncée et promise, donnaient certains privilèges, se rendit dans les jardins. La religieuse qui était spécialement chargée de son éducation devait être ce jour-là en conférence avec la supérieure ; Claudine était donc seule. Aussitôt qu’elle vit Suzanne, elle s’enfonça dans les jardins, prenant de préférence les allées les plus sombres, celles où les charmilles étaient le plus épaisses. Au bout de quelques minutes, elle se trouva dans un endroit écarté et s’y arrêta. Des pas légers faisaient craquer le sable derrière elle, ils s’approchèrent : Claudine penchait la tête, Suzanne accourut les bras tendus en avant, et les deux amies s’embrassèrent avec des larmes dans les yeux et mille tendresses sur les lèvres. Après les premières effusions d’une affection mutuelle que l’absence avait augmentée, Suzanne prit les deux mains de Claudine. Voyons, Claudine, ne me cache rien ; Belle-Rose ?... Serais-je si joyeuse s’il n’était ici ? répéta Suzanne, qui devint toute pâle de bonheur. Nous y sommes tous : mon frère, Cornélius, la Déroute et notre pauvre Grippard aussi ; c’est une conspiration. Qu’a dit Jacques en apprenant ma captivité ? Lequel de vous a découvert ma retraite ? de Louvois ne sait-il rien de votre arrivée ? Mais, ma pauvre sœur, tu ne m’en laisses pas le temps. C’est que tu ne réponds jamais. Ce banc ne te semble-t-il pas fort bon pour cela ? Cette charmille nous protège et nous cache. Si elle nous cache, elle peut en cacher d’autres. Suzanne tressaillit et jeta un regard furtif autour d’elle. Je dis qu’il faut se défier de tout au couvent ; les arbres sont creux et les murs transparents ; il y a des oreilles et des yeux partout. Je ne vois pas un sureau ou quelque chèvrefeuille que je ne me rappelle l’histoire du roi Midas et de ses roseaux qui parlaient ; allons ailleurs. Claudine entraîna Suzanne et s’arrêta tout au fond du parc, sous un berceau d’où l’on pouvait s’échapper en cas de surprise ; il y avait un petit gazon tout autour, et l’on voyait de tous côtés à la fois. Maintenant l’ennemi peut venir, dit Claudine en s’asseyant ; à la moindre alerte, tu prends par là, derrière ces grands ormes, et moi par ici, le long de ce mur. Suzanne se fit répéter vingt fois les mêmes détails ; mais Claudine l’interrompant enfin : Tu me fais perdre tous mes instants, et ils sont précieux, dit-elle ; Belle-Rose te racontera tout cela, et tu prendras plus de plaisir à l’entendre. j’ai tant d’ennemis qui me haïssent ! Mais tu as tant d’amis qui t’aiment ! Sais-tu beaucoup de gens qui puissent en dire autant ? Pardonne-moi, Claudine ; la liberté avec vous, ce serait le bonheur, et j’ai tant souffert que je n’y crois plus. Je laisse à mon ami Jacques le soin de t’y faire croire un peu, et c’est un soin dont il s’acquittera volontiers. Mais ne parlons plus de cela : dans quelle partie du couvent es-tu logée ? Dans l’aile droite ; tu peux voir ma chambre d’ici. Elle est à vingt pieds du sol ? Au besoin on pourrait descendre avec les draps du lit noués ensemble ? Je le crois ; mais il y a les chiens. Alors tu sais qu’ils sont lâchés la nuit ? Te souviens-tu de la mythologie, Suzanne ? nous traiterons Castor et Pollux comme on traita Cerbère. Notre ami la Déroute aura soin de se munir d’un quartier d’agneau. Le gâteau de miel n’est plus de notre temps. Mais après les chiens, il y a les jardiniers. Et il y a encore M. celui-là fera bien de ne pas se présenter devant notre ami Jacques ! Claudine, reprit Suzanne, qui n’avait pu prononcer le nom du ministre et de son favori sans frémir, si cette tentative devait faire courir le moindre danger à Jacques, j’aimerais mieux prendre le voile et mourir ici. Et si tu devais rester au couvent seulement quinze jours de plus, Jacques aimerait mieux entrer tout de suite à la Bastille et n’en sortir jamais. ma sœur, pour ce pauvre ami, nous pouvons bien nous exposer un peu. Tu sais bien que ce n’est pas pour moi que j’ai peur. je n’ai pas grande crainte pour eux ; ils sont quatre de force à tailler en pièces toute la maréchaussée du royaume, dit Claudine d’un petit air crâne, bien qu’elle ne fût pas très rassurée au fond du cœur sur l’issue de leur entreprise. Les deux amies s’embrassèrent pour se donner du courage. reprit Claudine, il faut bien nous entendre ! Cornélius vient tous les deux jours au parloir. Mais il y vient avec toutes sortes de bonnes choses pour les sœurs et toutes sortes de belles choses pour le couvent. Si bien qu’on regrette seulement qu’il ne vienne pas tous les jours. Il m’instruit des projets qu’ils ont combinés, Belle-Rose, la Déroute et lui ; tandis qu’ils agissent à l’extérieur, nous, agissons à l’intérieur ; je soustrais les clefs à la sœur Assomption, notre vénérable tourière, je me familiarise avec Castor et Pollux, nous laissons tous les jours quelques pièces d’or dans la main des jardiniers, et, le jour fixé pour l’évasion, nous sommes prêtes. s’écria tout à coup Suzanne, la mère Scholastique de la Charité ! Sauve qui peut, répondit Claudine en tournant la tête du côté de la religieuse, qui marchait le nez dans son livre d’heures. L’une prit du côté des ormes, l’autre du côté du mur, et toutes deux s’envolèrent comme des oiseaux. Tandis que les deux amies conspiraient dans l’intérieur du couvent, la Déroute ne perdait pas de temps à l’extérieur ; mais quelque effort d’imagination qu’il fît, il n’allait jamais assez vite au gré de Belle-Rose. Il poursuivait à la fois l’entrée de Grippard dans l’honorable corps de la maréchaussée et la sienne dans les jardins des bonnes sœurs. Le jour même de la conférence de Suzanne et de Claudine, la moitié de son souhait fut réalisé : Grippard vint le surprendre à l’hôtellerie du Roi David en grand costume de recors. fit la Déroute, tu as donc réussi ! Il le fallait bien, je me l’étais juré. Tu es entêté, à ce que je vois. Mais ça n’a pas été sans peine. Depuis l’affaire de Villejuif, Bouletord est devenu soupçonneux comme un moine. Quand on lui dit blanc, il entend noir. Il a fallu m’y prendre à quatre fois pour réussir. Tant de mal pour se mettre ce vilain habit-là sur le dos, qui l’eût cru ! Ca m’a coûté trente bouteilles des meilleurs crus d’Argenteuil, assaisonnées de mensonges et de jambons. Quelquefois, dit Grippard d’un air modeste. C’est un joli défaut qui sert parfois mieux que de belles qualités. C’est juste, répondit la Déroute avec philosophie. Et c’est là seulement ce qui m’a fait réussir. A notre premier déjeuner, il m’a montré un petit bout de sa haine contre Belle-Rose ; ça m’a fait réfléchir. Au second déjeuner, il m’a juré sur sa parole que si mon capitaine était capitaine, c’était par l’effet de mille scélératesses. s’écria la Déroute en appliquant un furieux coup de poing sur la table. Au troisième déjeuner, reprit Grippard, il m’a fait serment de tuer Belle-Rose. On verra qui mourra le premier, murmura la Déroute en tourmentant la poignée de sa rapière. Au quatrième déjeuner, continua le narrateur, une idée magnifique m’a tout à coup illuminé : je lui ai fait confidence, entre six bouteilles vides et deux verres pleins, que je haïssais Belle-Rose à la mort. Je lui ai conté une histoire terrible d’où mon capitaine est sorti noir comme de l’encre. Il n’y a pas tenu et m’a sauté au cou. « Maréchal, lui ai-je dit, enrôlez-moi dans votre escouade, et nous le tuerons de compagnie. » Bouletord était fort attendri ; il m’a serré la main, en jurant sur son âme que j’étais un galant homme. J’ai signé un vilain papier qu’il a tiré de sa poche, et me voilà depuis trois heures archer du roi. On a quelquefois l’air sans avoir la chanson, répondit Grippard en se mirant dans le miroir enfumé qui ornait le cabaret. C’est un premier succès, répondit la Déroute ; te voilà maître des secrets de l’ennemi, et si je pénètre au cœur de la place, nous sommes sûrs de réussir. Alors, je vous engage à vous hâter. On sait que Belle-Rose a quitté l’Angleterre ; on se doute de sa présence à Paris. de Charny a mis la maréchaussée en campagne, et Bouletord est chargé de surveiller les environs du couvent. c’est la partie qui s’engage, s’écria la Déroute ; nous nous presserons un peu, voilà tout. Retourne auprès de Bouletord ; moi, je vais causer de tout cela avec mon capitaine et Cornélius. Tout en cheminant, la Déroute roulait dans sa tête mille projets pour s’introduire dans ces bienheureux jardins dont il n’avait jamais vu que les arbres ; il enrageait de voir que son caporal Grippard eût réussi, alors que lui-même, qui était sergent, ne réussissait pas ; mais il avait beau se donner au diable, il ne trouvait rien. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’il arriva dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez le digne M. s’écria Cornélius à la vue du sergent qui avait la mine d’un philosophe à court de philosophie. Il y a que si nous n’emportons pas la place d’assaut, il nous faudra lever le siège. Et la Déroute lui fit part des révélations de Grippard. C’est bon, dit Cornélius, ça nous donnera l’agrément de revoir pour la dernière fois la figure de M. Bouletord, et peut-être aussi de face celle de M. La Déroute prit le papier que lui tendait Cornélius ; c’était une lettre de Claudine contenant ces mots : « J’ai fait parler le jardinier ; il attend un sien neveu, qui a nom Ambroise Patu, et qu’il n’a jamais vu ; ce neveu est natif de Beaugency. C’est un grand benêt de campagnard blond et tout novice. Il arrive ce soir par le coche et doit descendre à l’hôtellerie du Cheval noir, rue du Four-Saint-Germain, pour se présenter demain matin au couvent des bénédictines. Il me semble qu’il y a dans cette nouvelle de quoi tirer un bon parti. Suzanne a peur qu’on se hâte, mais moi je veux qu’on se presse ; sinon je me fais nonne. » A la lecture de ce billet, la Déroute sauta de joie. C’était un homme qui avait, on le sait, des ressources promptes, et qui, aussitôt qu’on ouvrait une voie à son esprit, s’y jetait avec résolution. Non pas ; c’est moi qui m’y rendrai, répliqua Belle-Rose. Oui, mon ami, interrompit Cornélius, c’est une idée du capitaine, il prétend que sa place est au jardin. Sans doute, puisque Suzanne y est, dit Belle-Rose. Et c’est vous qui voulez prendre l’habit d’un garçon jardinier ? Il n’y a qu’un petit inconvénient, c’est qu’au premier regard qu’une religieuse jettera sur vous, elle sentira son gentilhomme d’une lieue. mon ami, j’ai manié la serpe. Tenez, capitaine, laissez-moi vous dire une chose. Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve, mais une fois dans cette cage de pierre qu’on nomme un couvent, on n’est jamais bien sûr d’en sortir. Si vous veniez à être découvert, que feriez-vous ? On me tuerait avant de me prendre. Ceci est fort bon pour vous, mais quand vous seriez mort, qu’arriverait-il de Mme d’Albergotti ? Voulez-vous que je vous le dise, moi ? Ce serait une mauvaise action, et vous n’avez pas le droit d’exposer une personne qui vous aime et que vous aimez. Ce que vous prétendez faire, je le ferai mieux que vous, ayant le langage et les manières d’un pauvre diable, ouvrier ou villageois. Si je péris dans l’entreprise, il sera temps que vous preniez ma place ; au moins, moi mort, n’y aura-t-il que moi. Belle-Rose prit la main de son camarade et la serra. Fais ce que tu voudras, lui dit-il. La Déroute ne se le fit pas dire deux fois et partit pour l’hôtellerie du Cheval noir, après s’être couvert d’un habit de drap qui lui donnait l’air d’un artisan. A la brune, il vit arriver un grand garçon qui marchait le nez en l’air, portant sous le bras une petite valise et au bout d’un bâton un paquet serré dans un mouchoir à carreaux blancs et bleus. Ce grand garçon s’en allait regardant les enseignes, le chapeau sur la nuque, la bouche ouverte et traînant ses guêtres le long du ruisseau, d’un air émerveillé. Les manches de son habit lui restaient aux coudes et ses cheveux plats tombaient comme de la filasse sur ses oreilles. cria la Déroute en courant à sa rencontre. Le grand garçon sauta de l’autre côté du ruisseau tout effarouché. Sa valise faillit rouler dans la boue, et il demeura planté sur ses longues jambes au beau milieu de la rue, les yeux tout écarquillés. si je ne vous connaissais pas, vous aurais-je appelé ? C’est vrai, répondit Ambroise, qui trouva sans réplique le raisonnement de la Déroute ; mais c’est tout de même drôle que vous sachiez mon nom quand je ne sais pas le vôtre. Mais d’abord, je veux m’assurer que vous êtes bien l’homme à qui j’ai affaire. Si c’est Ambroise Patu que vous cherchez, c’est bien moi. dans notre pays les choses ne vont pas comme ça. Il y a tant de gens qui cherchent à tromper les autres ! Je ne suis pas de ces gens-là. Je n’en doute pas et j’en jurerais sur la mine ; mais enfin il faut prendre ses précautions. vous dites donc que vous êtes Ambroise Patu ? Ambroise Patu, de père en fils, d’un petit pays tout à côté de Beaugency. C’est bien cela, et vous venez pour entrer, en qualité de garçon jardinier, au couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi ? C’est mon oncle Jérôme Patu qui me mande auprès de lui. Vous cherchez l’hôtel du Cheval noir, et demain matin, au petit jour, vous devez vous rendre au couvent avec une lettre de votre brave femme de mère. La voilà, dit Ambroise, qui, tout étourdi, tira la lettre de sa poche. Très bien, reprit la Déroute, qui fourra ses mains dans son haut-de-chausses pour résister à l’envie qu’il avait d’escamoter la lettre ; je vois que vous ne cherchez point à me tromper. Suivez-moi donc, ami Patu ; l’auberge est ici près ; nous avons à causer. Ambroise suivit sans délibérer une personne si prudente et entra dans la salle commune du Cheval noir . Emerveillé de ce qu’il avait entendu, l’honnête garçon aurait douté de la vertu de son saint patron avant de soupçonner la probité de son guide. La Déroute demanda une chambre, fit dresser une table avec deux couverts, ordonna à la bonne de décacheter le meilleur vin, et, quand le dîner fut servi, ferma la porte au verrou. Asseyez-vous là, dit-il à son compagnon, qui avait regardé tous les apprêts sans souffler mot ; voilà d’un petit vin de Suresnes dont vous me direz des nouvelles, et une gibelotte comme on n’en mange guère à la table du roi. Ambroise s’assit, allongea ses grandes jambes et vida son verre d’un trait. Ah ça, camarade, dit-il en faisant claquer sa langue, vous qui me connaissez si bien, faites au moins que je vous connaisse un peu. C’est juste, reprit la Déroute ; je suis, moi aussi, un Patu. mais un Patu d’une autre branche, un Patu de Soissons, cousin de Jérôme Patu votre oncle. C’est toujours de la famille, qu’on soit de Beaugency ou de Soissons. Certainement, le nom est tout, le pays n’y fait rien ; je disais donc que je suis un Patu, Antoine Patu, dit Patu Blondinet. Ca me vient de la couleur de mes cheveux. A ce compte-là, moi aussi je pourrais être un Blondinet, dit Ambroise en riant. Ca ferait deux Blondinet dans la famille, répondit la Déroute, qui remplissait toujours le verre d’Ambroise Patu. Or, quand mon cousin Jérôme a eu connaissance de votre arrivée, il m’a dit comme ça : Antoine, mon ami, va au-devant du petit neveu, et quand tu l’auras bien traité, fais-lui bien vite reprendre le chemin du pays. s’écria Ambroise en laissant tomber sa fourchette. A moins qu’il ne lui plaise de se faire moine, a-t-il ajouté. Mais il m’a fait venir pour être jardinier, et non pour être moine ! dit Ambroise, qui rattrapa un morceau de lapin du bout de sa fourchette. C’est qu’à ce moment-là Jérôme ne savait pas tout. Le roi a rendu un édit. Buvez ce verre de vin blanc et vous comprendrez mieux. Ambroise prit le verre et tendit l’oreille. Voilà ce que c’est, reprit la Déroute : l’édit du roi prescrit que tous les individus employés dans l’intérieur des couvents prennent le froc : là où il y a des nonnes, il veut qu’il y ait des moines. Sans doute, mais c’est le roi. Que dira Catherine, qui m’attend au pays ? C’est justement ce que me disait Jérôme ce matin : cette pauvre Catherine, que deviendra-t-elle ? Vous vous ferez moine, mon cher Ambroise, et Catherine en épousera un autre. s’écria le Patu, j’ai promis à Catherine de l’épouser, et je l’épouserai. fit la Déroute avec un aplomb merveilleux, et d’ailleurs on ne parle que d’elle à Paris. Ce qui me chiffonne, c’est de perdre ma place, une bonne place. Mais cent vingt livres de gages avec la nourriture et le logement. On gagne sa dot en trois ou quatre ans. l’oncle Jérôme la gagnera pour vous. Au fait, je suis son héritier, moi. Ainsi, il va se faire moine, mon oncle Jérôme, à son âge ? C’est demain qu’on lui met le froc sur le dos avec les sandales aux pieds. Voyez si le cœur vous en dit. Le cœur ne m’a jamais parlé du couvent ; il n’entend que Catherine. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est qu’il me reste à peine un petit écu ; c’est peu pour un si long chemin. ne vous inquiétez pas, l’oncle Jérôme y a pourvu. Va, m’a-t-il dit, et si Ambroise ne veut pas du couvent... Tu lui remettras, continua la Déroute, ces vingt écus de six livres et ces quatre louis d’or. En parlant ainsi, la Déroute étala sur une table les pièces blanches et les pièces jaunes. Les yeux d’Ambroise pétillèrent à cette vue. Tout, et de plus, ce double louis neuf pour Catherine. Ambroise prit le tout, ouvrit sa valise et serra l’argent tout au fond. Ami Blondinet, dit-il, je partirai demain par le coche. Et ce sera bien fait ; le couvent y perdra un bon jardinier, mais ce sera la faute du roi. reprit la Déroute, tandis qu’Ambroise calfeutrait les écus et les louis entre les chemises et les bas. Alors, donnez-moi la lettre de votre bonne Mme Patu. Qu’est-ce que ça vous fait, la lettre ? Eh mais, ça me servira de preuve auprès du père Jérôme ; il faut bien qu’il sache que j’ai rempli sa commission. C’est vrai, dit Ambroise ; et il donna la lettre à la Déroute. L’édit du roi, Catherine, les louis d’or, le couvent et la gibelotte dansèrent toute la nuit dans les rêves d’Ambroise. Au point du jour, la Déroute le réveilla pour l’envoyer au coche ; ils s’embrassèrent comme deux vieux amis, et l’un se dirigea vers la rue du Cherche-Midi, tandis que l’autre allait au petit trot du côté de Beaugency. La tourière du couvent des bénédictines fit appeler le père Jérôme aussitôt que la Déroute eut décliné le motif de sa visite. demanda le jardinier en arrivant au parloir. Mon oncle, c’est votre neveu qui vient pour être jardinier, répondit la Déroute d’un air bête. Jérôme embrassa gaillardement son neveu, auquel il reconnut tout de suite un air de famille. La Déroute, qui était pour son sang-froid un homme précieux dans ces sortes de circonstances, ne sourcilla pas, et le bonhomme de jardinier l’installa tout de suite dans son logement. Dès le premier jour, la Déroute se mit en devoir de gagner la confiance de Castor et de Pollux ; il y parvint par une abondante distribution de friandises dont il s’était muni. Le brave garçon se priva même de déjeuner pour mieux s’assurer de leur neutralité en cas d’événement. Jérôme, qui le voyait faire, s’étonnait d’une si grande amitié pour les bêtes. lui répondait la Déroute d’un air innocent, c’est plus fort que moi, j’ai pour les animaux une tendresse inimaginable ; c’est à ce point que quand j’étais chez nous, je ne souffrais pas que d’autres s’en occupassent. Lorsque j’en vois un qui pâtit, je m’ôterais plutôt le morceau de la bouche pour le lui donner. Tout en caressant les chiens qui gambadaient autour de lui, la Déroute prenait possession de son nouveau domaine ; il allait du potager aux serres et des quinconces au verger, afin de se bien mettre dans la tête la topographie des lieux. Le père Jérôme l’accompagnait dans sa visite, et mêlait à ses dissertations sur les travaux du jardinage des commentaires sur les Patu de Beaugency. La Déroute avait réponse à tout, et faisait avec une imperturbable tranquillité la biographie de trente personnes qu’il ne connaissait pas, s’aidant, sans avoir l’air d’y prendre garde, des souvenirs de Jérôme, et faisant mille contes quand la mémoire du vieux était à bout. Vers le soir, la Déroute connaissait le jardin du couvent comme s’il l’avait habité toute sa vie. Il en savait tous les coins et recoins, les petits sentiers et les endroits où l’on pouvait s’aider des arbres pour grimper au mur. Au moment de rentrer, Jérôme le poussa par le coude. mon neveu, lui dit-il, regarde au bout de cette charmille, et tu verras une créature du bon Dieu qui a toujours quelque chose de luisant à me laisser aux doigts. Tiens, je veux y voir de plus près, repartit la Déroute, et il marcha vers le bout de la charmille. L’œil perçant de la Déroute avait promptement reconnu Claudine, et il n’était point fâché de se mettre en communication avec elle. Ma bonne dame, dit Jérôme, le chapeau bas et la main ouverte, voilà mon neveu, un honnête garçon, qui a eu le désir d’être présenté à une personne si pleine de vertus. S’il peut vous être bon à quelque chose, usez de lui en toute liberté. Ca pourra venir, mon oncle, ça pourra venir, reprit la Déroute, qui faisait de grandes révérences à coup de pieds. Malgré le péril de la situation, Claudine se mordit les lèvres pour ne pas rire à la vue de la figure impassible du sergent, qui tortillait son chapeau d’une main et de l’autre se grattait l’oreille. C’est bien, mon garçon, très bien, dit-elle en attachant sur lui ses yeux riants ; je crois qu’on peut compter sur toi, et je te prie de prendre cet écu pour boire à ma santé. Pour prendre l’écu il fallut s’approcher de Claudine ; la Déroute le fit d’un air lourd après que Jérôme l’eut poussé ; mais, en s’inclinant, il dit très bas et très vite : Tenez-vous prête, il faut se hâter. Claudine le remercia d’un regard et s’éloigna rapidement. Elle trouva Suzanne qui l’attendait au détour d’une allée. J’ai vu la Déroute, lui dit Claudine d’une voix joyeuse. de Charny, répondit Suzanne en entraînant Claudine sous l’ombre épaisse des grands marronniers. reprit Claudine dont toute la gaieté disparut. Si Belle-Rose ne m’a pas délivrée avant trois jours, je suis perdue, continua Suzanne. Claudine, épouvantée, la serra dans ses bras. de Louvois est las de ma résistance. Il faut que je sois religieuse ou mariée d’ici trois jours. Mais qui peut te contraindre à prononcer tes vœux ? Certes, aucune puissance humaine ne me forcera à outrager la majesté divine par des serments que mon cœur réprouve ; mais, Claudine, il y a la réclusion éternelle ; non pas cet emprisonnement doux et facile qui laisse voir le ciel et respirer la lumière, mais la réclusion au fond d’une cellule, le cloître sans l’espérance. On me donnera six pieds de terre entre quatre murs, on comptera sur les lassitudes et les mortelles influences de l’isolement, sur les lâches conseils du désespoir, et, quoi qu’il arrive, religieuse ou recluse, je suis perdue pour lui. Non, tu ne seras pas perdue pour lui ! s’écria Claudine, qui pleurait en embrassant Suzanne. Nous avons trois jours devant nous, trois jours, entends-tu ? Si l’on veut t’enfermer, je m’enferme avec toi, et crois bien que Cornélius démolira le couvent plutôt que de m’y laisser ! Oui, reprit Suzanne, Jacques, ton frère, et Cornélius, ton fiancé, sont deux nobles cœurs, mais ils ont contre eux le ministre. Ils ont pour eux l’amour ; l’un vaut bien l’autre, qu’en penses-tu ? La cloche du couvent sonna l’ Angélus ; on entendit les chants religieux des sœurs qui se rendaient à la chapelle, et les deux amies se séparèrent. Une heure après cet entretien, Cornélius, qui rôdait sans cesse autour du couvent pour en mieux connaître les êtres, heurta un gentilhomme qui entrait dans la rue de Vaugirard par la rue Cassette. Le choc fit tomber les chapeaux des deux jeunes gens. s’écria l’un d’eux, vous allez bien vite ! Et il mit la main sur la garde de son épée. Mais le fer à demi tiré rentra dans le fourreau, et le gentilhomme tendit sa main à Cornélius en éclatant de rire. Sur ma parole, j’allais faire une sottise ! Mais que diable aussi, monsieur, on prévient les gens quand on va de Douvres à Paris. Ma première visite eût été pour vous si ma présence ici n’était secrète, répondit Cornélius en prenant la main du comte. de Pomereux rajusta son manteau et assura son chapeau d’un coup de poing. je ne sais pas si je dois me réjouir de cette rencontre, reprit-il, au moins aurais-je eu le plaisir de me couper la gorge avec un passant, si ce passant eût été un autre que vous ! Décidément, répondit Cornélius, le soir est contraire à votre humeur ; la première fois que je vous vis, vous étiez en train de vous faire massacrer ; la seconde, vous voulez absolument tuer quelqu’un. Je voudrais bien vous y voir ! Il m’arrive l’aventure la plus abominable... Encore, s’il y avait là quelqu’un sur qui passer ma colère... Je suis vraiment fâché de ne pouvoir pas être ce quelqu’un-là ; mais, d’honneur, si vous me tuiez, cela dérangerait singulièrement mes projets. Tenez, continua le comte, sans prendre garde au raisonnement de Cornélius, je vous en fais juge : il y a une dame du nom d’Albergotti... Vous m’avez conté cette histoire, interrompit Cornélius. Je la raconte à tout le monde, si bien que je ne sais plus moi-même qui l’ignore et qui la sait. mon cher Irlandais, croiriez-vous qu’elle continue à me refuser obstinément ? j’en suis, ma foi, désespéré, non pas tant pour moi que pour elle ; car, vous le savez, une femme qu’on perd c’est du bonheur qu’on gagne. Si bien que, dans ce que vous faites, c’est l’amour du prochain qui vous inspire. Je crois que l’amour de la prochaine y entre aussi pour quelque chose, mais c’est un point que je cherche à me dissimuler. Un bon gentilhomme qui aime sans être aimé, c’est humiliant. Cependant, je sors du parloir et ne lui ai rien caché des dangers qu’elle courait. Je crois, sur ma parole, que la statue de saint Benoît se fût attendrie dans sa robe de pierre. Elle a souri et m’a répondu un grand : « Que la volonté de Dieu soit faite ! » dont j’ai failli pleurer et dont j’enrage. oui, fit Cornélius, les fameux dangers dont vous nous parliez en Angleterre : un couvent et un voile ! Tenez, c’est un récit que je veux vous faire. Puisque je ne puis tuer personne, allons souper quelque part. de Pomereux, qui était au fait de tous les cabarets de Paris, gagna le coin de la rue du Dragon, où il y avait à cette époque-là un traiteur en renom, cogna à la porte, entra en bousculant le maître et ses garçons et fit dresser une table dans une chambre. Monsieur le gargotier, lui dit-il quand le couvert fut mis, allez me quérir de votre meilleur vin, et priez Dieu que je le trouve bon, car de l’humeur dont je suis, s’il n’est que passable, je mets le feu à la maison et vous massacre tous. de Pomereux tira gaillardement son épée et la mit toute nue sur la table. Le tavernier décampa à toutes jambes et revint cinq minutes après suivi de deux valets qui portaient dix bouteilles chacun. Les bouteilles étaient de toutes les forces, et les vins de tous les crus. Le maître en prit une en tremblant et l’offrit au comte, un œil sur le verre et l’autre sur l’épée. de Pomereux fit sauter le bouchon et but le verre d’un trait. Il y eut un instant de silence durant lequel maître et garçons regardèrent la porte du coin de l’œil. Il est presque bon, va, je te pardonne, dit enfin le comte. La valetaille disparut, et les deux convives s’assirent en face l’un de l’autre. Cornélius avait moins d’appétit que de curiosité ; cependant, comme l’heure était avancée, que le souper était bon et que c’était d’ailleurs un homme fort accommodant en toute chose, il tint bravement tête à son compagnon. de Pomereux après avoir mis en pièces un lièvre et deux perdrix. Vous en étiez resté aux périls encourus par votre inhumaine. Voilà que la colère me reprend ; il faut que j’assomme un garçon. Je vais appeler le cabaretier pour qu’il m’en apporte un. Laissez donc, vous le tuerez en sortant. de Pomereux jeta une bouteille vide par la fenêtre, cassa le goulot d’une bouteille pleine et continua : Mme d’Albergotti s’imaginait d’abord qu’il n’y allait pour elle que du voile de religieuse ou du voile de mariée. Il m’a fallu lui confesser la vérité tout entière ; il y va du fort l’Evêque ou de Vincennes. mais c’est beaucoup d’honneur qu’on lui fait ! La voilà traitée en criminelle d’Etat. Cela vient de ce que, grâce à M. de Charny, mon gentil cousin, monseigneur de Louvois, a eu vent des manœuvres de M. Or le ministre est un ministre très prudent, qui s’imagine qu’on est plus sûrement dans une prison que dans un cloître, dans un cachot que dans une cellule. si Mme d’Albergotti consentait à prononcer ses vœux, il la laisserait fort à l’aise dans la pieuse maison des dames bénédictines, bien sûr qu’elle n’en sortirait plus. Mais c’est une femme qui est, dans sa taille mignonne, plus forte qu’un chêne. On la tuerait avant qu’elle articulât le oui sacramentel. Oui, mais dans le langage du sentiment, on appelle ça de la constance. Croiriez-vous que pour la tirer de ce gouffre, je lui ai proposé de l’épouser et de la conduire après où bon lui semblerait, dans quelque château à moi, s’il m’en reste un, ou dans l’une de mes terres, lui promettant, sur ma foi de gentilhomme, de n’y jamais retourner sans sa permission ? Si Mme la marquise se fût regardée dans un miroir pendant que je lui parlais, elle aurait compris la grandeur de mon sacrifice. de Louvois va se moquer de moi. Il faut croire que l’amour a fini par m’ensorceler. on n’est pas mal tourné cependant, on a de la naissance et l’on n’est point sot, après tout ! Ma foi, mon cher comte, il faut mettre ce refus au chapitre des caprices féminins. On accepte et l’on refuse comme il pleut et comme il vente, sans qu’on sache pourquoi. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ne pouvant pas être le mari de Mme d’Albergotti, je deviendrai son tyran. je me mettrai à la tête de l’escorte qui la conduira je ne sais où, et jusque-là on m’a commis à sa garde. Mon beau cousin veut faire de moi une espèce de Barbe-Bleue. « Monsieur le comte, m’a-t-il dit, en s’armant de ses grands airs, prenez garde que la dame ne vous soit enlevée après s’être jouée de vous. Repoussé et trompé, ce serait trop pour votre renom. » Ca m’a piqué, et, d’honneur, je sens que je vais devenir impitoyable. Il ne me manque rien que d’avoir le casque en tête et la lance au poing pour ressembler à ces cavaliers des contes de fées qui défendaient leur belle. C’est selon comme vous entendez le verbe, dit tranquillement Cornélius. je ne chicanerai pas sur le mot ; mettons que je suis un ogre qui surveille ma victime. Le souper touchait à sa dernière bouteille ; M. de Pomereux se leva, donna un grand coup de pied à la table, qui s’écroula avec un affreux cliquetis de verre et de porcelaine, et descendit. Tout ce tintamarre de plats cassés l’avait mis en gaieté, si bien qu’il oublia d’assommer un garçon. Quand ils furent dans la rue, chacun tira de son côté, l’un vers l’hôtel de M. de Louvois, l’autre vers le logis de M. Mériset ; mais au moment de se séparer, M. de Pomereux, ôtant de son doigt une bague, la passa aux mains de Cornélius. Prenez ceci, monsieur d’Irlande, lui dit-il ; je ne sais quelle entreprise vous poursuivez, mais, en cas de mésaventure, frappez hardiment à l’hôtel de Pomereux, rue du Roi-de-Sicile ; cette bague vous en ouvrira toutes les portes et vous serez en sûreté. Cornélius serra la bague dans sa poche, et les deux convives, s’étant pressé la main, se séparèrent. Le jeune Irlandais trouva Belle-Rose en conférence avec Grippard. Le brave caporal estimait dans son for intérieur que l’entreprise ne laissait pas d’être très périlleuse. Bouletord était en permanence autour du couvent avec sept ou huit drôles armés jusqu’aux dents, qui s’amusaient à regarder tous les passants sous le nez. Il y avait dans une écurie de la rue Saint-Maur une demi-douzaine de chevaux tout sellés et bridés en cas d’alerte, et le guet ne se reposait ni jour ni nuit. S’il ne s’agissait que de ma peau, ce ne serait rien, disait le soldat en forme de péroraison, mais j’ai peur des galères. dit Cornélius, qui entra sur ces entrefaites, un homme de cœur est toujours le maître de se faire tuer. Cet argument parut péremptoire à Grippard, qui ne dit plus mot. Et il raconta ce qu’il avait appris de M. Si j’échoue, dit-il, aussi vrai qu’il y a un Dieu, j’irai chez M. de Louvois et je lui ouvrirai le cœur avec ce poignard. Et d’une main crispée il tourna vers le ciel la lame d’un poignard qu’il portait sous son habit. On décida sur-le-champ que l’on tenterait l’enlèvement dans la soirée du lendemain. Cornélius et Belle-Rose étaient convenus avec la Déroute d’un signal qui le préviendrait du jour fixé pour l’évasion ; ce signal devait partir de la mansarde louée naguère par le sergent, et sur laquelle il avait promis de jeter les yeux d’heure en heure. Belle-Rose s’était muni d’une échelle de corde. Mériset entra dans l’appartement, son bonnet à la main. Il était un peu pâle, et toute sa personne avait un air de mystère qui sautait aux yeux. Pardon, messieurs, si je vous dérange, dit-il, mais je croirais manquer à tout ce que je dois à mes locataires si je ne les prévenais de ce qui se passe. Que se passe-t-il donc, mon bon monsieur Mériset ? Voici : des personnes dont la tournure m’est suspecte ont rôdé tantôt à la brune autour de ma maison. Bien certainement, ce n’est pas moi qu’elles sont chargées de surveiller ; d’où j’ai conclu... Que ne rôdant pas pour vous, elles rôdaient pour nous, interrompit Cornélius. C’est un raisonnement logique, continua Belle-Rose, et qui n’est pas dépourvu de vérité. C’est pourquoi je me suis permis de monter chez vous, reprit le propriétaire. Il n’y a pas un bien loin trajet de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la Bastille ; ainsi, méfiez-vous. Nous nous méfions, mon digne hôte, gardez-vous d’en douter, et c’est à cette fin d’éviter un nouveau dérangement aux gens du roi que je vous prie de me rendre un service. Parlez, monsieur, dit en s’inclinant bien bas M. Mériset, à qui personne n’aurait ôté de l’esprit que son interlocuteur était pour le moins duc et pair. Avez-vous toujours ce cher neveu qui est votre héritier ? C’est un garçon qui doit se connaître en chevaux, étant aussi bon écuyer qu’il l’est. Je me souviens de quelle façon gaillarde il a galopé de Paris à Béthune. Il ne me convient pas de vanter mon neveu, mais il est certain qu’on n’achète pas un cheval dans le quartier sans le consulter. Priez-le donc de me procurer d’ici à demain quatre chevaux de bonne race, ayant du nerf et du souffle. Voilà Grippard qui les conduira au lieu où ils seront attendus. Quant au prix, je n’y regarde pas, et votre neveu aura dix louis pour la peine. Mériset promit qu’on serait content et se retira. Grippard s’esquiva pour rejoindre Bouletord ; Cornélius et Belle-Rose sautèrent par-dessus les murs du jardin et gagnèrent le logis déniché par le sergent. En tournant le coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, ils aperçurent dans l’encoignure d’une porte cochère deux hommes de mauvaise mine qui s’en détachèrent aussitôt. Mais à la vue des épées qui luisaient au clair de la lune, les drôles déguerpirent. Mériset ne s’était point trompé, dit Belle-Rose. Cinq minutes après, trois lumières formant les pointes d’un triangle brillaient à la lucarne du grenier. La Déroute, qui faisait sa ronde dans les jardins du couvent, s’arrêta court. c’est pour demain, dit-il, et il s’en alla philosophiquement rejoindre Jérôme Patu. Le lendemain, Cornélius, enrubanné, se rendit au couvent des dames bénédictines ; il était suivi ce jour-là d’un grand laquais porteur de deux beaux chandeliers d’argent pour l’autel de sainte Claire, en qui la mère Evangélique avait une dévotion toute particulière. Le présent fut le bienvenu, et Cornélius eut le temps d’entretenir Claudine au parloir. Claudine, mise en peu de mots au fait des circonstances nouvelles, se chargea d’en instruire Suzanne et promit de suivre aveuglément les indications de la Déroute. Elle profita de la nouveauté des chandeliers pour obtenir de la supérieure la permission de parcourir les jardins au clair de lune et s’arrangea de manière que Suzanne eût avec elle, dans la matinée, une longue conférence. Une inquiétude profonde agitait leur âme, que rien ne pouvait calmer, ni la promenade, ni la prière. Vers midi, Claudine rencontra la Déroute, qui marchait une serpe à la main, mutilant les abricotiers. Soyez à la brune derrière les noyers, à l’endroit où le mur fait le coude. La Déroute se mit à tailler en plein bois, et Claudine chercha par terre des fleurs qui n’y étaient pas. A la tombée de la nuit, Claudine et Suzanne se jetèrent à genoux par un mouvement instinctif et levèrent leurs mains vers Dieu. Elles se levèrent plus fortes et se tinrent prêtes. La cloche de la chapelle sonna, on entendit le pas des religieuses qui se rendaient à l’office du soir, et bientôt les chants retentirent. De grands nuages blancs s’étendaient comme une écharpe de gaze sur l’horizon, où flottait la lune voilée. Les vitraux de la chapelle étincelaient dans la nuit ; Suzanne prétexta d’un grand mal de tête pour ne pas descendre à la chapelle, Claudine lui ayant recommandé de l’attendre dans sa cellule. Suzanne entr’ouvrit sa porte et compta les minutes, le cœur plein de trouble. A sept heures, Claudine sortit ; les prières remplissaient de leurs murmures pieux les longs corridors du couvent ; la tourière, qui connaissait l’ordre de la supérieure, laissa passer la jeune pensionnaire, mais Claudine n’avait pas fait trois pas qu’elle rentra. J’ai oublié ma mante et vais la chercher ; veuillez, ma sœur, laisser la porte ouverte, dit-elle. Et comme un oiseau, elle s’élança dans la sombre allée. Ses pieds ne touchaient pas les dalles, et cependant Suzanne l’entendit et pencha la tête hors de sa cellule. dit Claudine, et toutes deux descendirent l’escalier. En passant devant la pièce étroite où la tourière se tenait, Claudine se pencha vers elle, masquant ainsi la porte. Suzanne se glissa dehors et Claudine la suivit. Elles s’enfoncèrent toutes deux dans les profondeurs silencieuses du parc, et s’embrassèrent aussitôt qu’elles furent à l’abri, sous le couvert des arbres. Encore quelques minutes et nous sommes libres ! Leurs petits pieds couraient sur le sable des allées ; l’espérance leur avait mis des ailes. Elles arrivèrent essoufflées à l’angle du mur et trouvèrent la Déroute qui trépignait d’impatience. Voici deux fois que j’ai donné le signal, on ne m’a pas répondu, dit-il. Suzanne frissonna et sentit trembler dans sa main la main de Claudine. La Déroute marcha le long du mur et, s’aidant de quelques branches, grimpa comme un chat sur l’arête. La nuit était noire, de gros nuages ayant tout à coup voilé la lune. Il prêta l’oreille, et il lui sembla qu’on chuchotait à dix pas de lui. La Déroute enfourcha le mur, et descendit en plantant la lame d’un couteau entre les pierres. Quand il fut par terre, il alla droit du côté où l’on avait parlé, mais tout à coup deux hommes fondirent sur lui. lui cria l’un d’eux qui était Grippard, tandis que Bouletord, de son côté, le frappait d’un coup de poignard. Le choc sauva la Déroute ; il reçut le coup dans ses habits et sauta de côté comme un chevreuil. Bouletord se jeta sur lui, mais le sergent gagna le coude du mur et disparut dans les ténèbres. Au bout de cent pas, il grimpa sur un arbre, prit son élan, debout sur une grosse branche, et tomba dans le jardin du couvent. Voilà, monsieur Bouletord, dit-il en se relevant, un coup que je vous revaudrai. Suzanne et Claudine avaient entendu le cri de Grippard ; ce cri emporta tout leur espoir, comme un coup de vent emporte une étincelle ; elles se serrèrent l’une contre l’autre, tremblant pour Jacques et Cornélius, attentives au moindre bruit et sentant leur cœur battre. On entendait piétiner de l’autre côté du mur. Habitué dès longtemps aux escalades nocturnes et à toute la gymnastique militaire, la Déroute avait si bien mesuré son élan, qu’il était tombé sur le gazon comme un écureuil. En deux bonds il fut auprès des prisonnières. C’est une affaire manquée, leur dit-il ; rentrez bien vite. dirent à la fois Suzanne et Claudine. Ils sont sauvés, songez à vous. La Déroute entraîna les deux femmes ; le silence était profond, mais les chiens grondaient en agitant leurs chaînes. Le souper est fini, murmura la Déroute ; rentrez en cage, mes oiseaux, c’est à recommencer. Claudine se soutenait à peine ; elle puisait son courage dans sa gaieté, et sa gaieté s’était envolée. Suzanne roula ses bras autour de la taille de sa pauvre amie. Viens, ma sœur, lui dit-elle, Dieu est là-haut qui nous voit. Et moi je vous entends, dit la Déroute ; sur ma parole de sergent, je vous tirerai d’ici. En quittant les deux femmes, il courut vers les chiens. Claudine cogna contre la porte, la tourière ouvrit, et la même ruse qui avait protégé la sortie de Suzanne protégea sa rentrée. L’office du soir finissait à peine, les sons de l’orgue remplissaient les corridors de longs murmures, et l’on voyait les religieuses passer dans l’ombre les mains jointes sur le voile blanc. Un quart d’heure avait suffi pour ruiner leurs espérances ; quand Suzanne et Claudine tombèrent à genoux devant l’image du Christ, les aboiements sonores de Castor et de Pollux retentissaient dans le parc. Tandis que la Déroute s’empressait de faire disparaître toute trace d’évasion et de réveiller le père Jérôme pour effacer tout soupçon de complicité en cas d’événement, Bouletord et Grippard furetaient le long du mur, l’un jurant, l’autre raisonnant. exclamait Bouletord qui écorchait les arbres de la pointe un peu rouge de son poignard. reprenait Grippard, il sera allé mourir dans quelque trou, vous l’avez rudement frappé. il serait mort sur place si tu n’avais pas crié comme un sourd. Ma foi, quand j’ai dit : Va-t’en au diable ! je comptais bien le renvoyer d’où il vient ; après tout, il y est peut-être à cette heure. Et dire que je l’ai tenu au bout de cette lame ! As-tu vu, Grippard, comme il a disparu tout d’un coup ? Et Bouletord longeait le mur, les doigts noués autour du manche de son poignard, regardant partout, l’œil et l’oreille au guet. Au bout de cinquante pas, son pied heurta contre un cadavre couché au coin d’une borne, la tête appuyée contre le mur. s’écria le maréchal des logis, et il se pencha vivement. Grippard eut un frisson, mais Bouletord se dressa comme un tigre. c’est un des miens qu’ils ont tué, dit-il ; le coup est à la gorge. Bouletord prit un sifflet et siffla. A ce signal, plusieurs archers apostés çà et là accoururent. Ils n’avaient rien vu et rien entendu. Autour du cadavre, le sol était foulé par des pas nombreux, mais les meurtriers n’avaient pas laissé d’autre trace de leur passage. L’un des archers déclara cependant que deux hommes enveloppés de manteaux s’étaient approchés du mur un quart d’heure avant le cri de Grippard ; il leur avait demandé le mot d’ordre la main sur la crosse de son pistolet ; les deux hommes le lui avaient donné, et il les avait laissé passer, les prenant pour des agents de Bouletord. c’est qu’ils l’auront volé, répondit Grippard. Le silence était profond autour d’eux ; il fallut renoncer à toute entreprise pour cette nuit. Bouletord distribua ses hommes autour du couvent, et s’étendit lui-même sous un arbre avec Grippard, son confident. Voici maintenant ce qui s’était passé. Le matin même du jour fixé pour l’évasion, Bouletord, flânant du côté de la rue de Vaugirard, avait rencontré le neveu du bonhomme Mériset conduisant en laisse quatre chevaux. Ce neveu, malgré son air doux, était un garçon jovial et tapageur qui hantait les tripots et les cabarets, où il avait fait toutes sortes de mauvaises connaissances, parmi lesquelles Bouletord pouvait être mis en première ligne. C’était un côté de sa vie qu’il ne dévoilait guère à son oncle, qui le regardait comme un petit saint. dit Bouletord, voilà de belles bêtes dont tu pourras bien tirer deux cents pistoles. La croupe est large et le jarret mince. Elles m’ont coûté quatre mille livres ! Le cher oncle a donc envie de monter ses écuries ! reprit le maréchal des logis en caressant le cou de l’un des chevaux. il aime trop ses louis pour en risquer un seul ! Rien dans les mains, rien dans les poches, dit gaillardement Christophe en frappant sur son gousset. il y aura ce soir dix ou vingt pistoles que le gentilhomme me donnera pour ma peine ! un fier soldat, celui-là, qui parle comme un duc et paye comme un roi. j’ai déjà couru pour son compte. fit-il, et il a besoin de quatre chevaux, ton gentilhomme ? J’ai idée qu’ils verront du pays avant le soleil de demain. On m’a fort recommandé de les choisir lestes et vigoureux. Bouletord n’avait pas oublié que Belle-Rose avait été arrêté chez le père Mériset. C’est clair, pensa-t-il ; sa témérité est de l’adresse ; qui diable aurait pensé que l’hirondelle reviendrait au nid ? de Charny s’en était bien douté, lui. Bouletord voulant éclaircir ses premiers soupçons, proposa à Christophe de boire une bouteille ou deux au cabaret du coin. On but, et les questions allèrent leur train. Au milieu de son étourderie, Christophe était un garçon probe et honnête. Se voyant interrogé, il comprit tout de suite qu’il en avait déjà trop dit ; il se tut, vida son verre, remonta à cheval et partit. Mais Bouletord conclut du connu à l’inconnu. Si l’on achetait des chevaux, c’est qu’on voulait fuir, et si l’on voulait fuir, c’est qu’on avait l’espoir d’enlever la captive. Bouletord se frotta les mains et courut tout raconter à Grippard. Je les tiens, dit-il en finissant. C’était aussi l’avis de Grippard, et il affecta une grande joie. Bon, dit-il à Bouletord, je ne suis pas content de mes pistolets, et comme je prétends ne pas manquer le coup ce soir, je cours chez l’armurier de la compagnie. Mais au lieu de courir chez l’armurier, il se dirigea vers la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice ; Cornélius ni Belle-Rose n’avaient eu garde d’y revenir ; Grippard alla toujours courant à l’observatoire de la Déroute : les deux amis en étaient sortis dès le matin. Grippard s’arracha une bonne poignée de cheveux ; mais cette pantomime ne lui faisant découvrir ni le capitaine ni l’Irlandais, il partit comme un cerf et prit le chemin de l’hôtellerie du Roi David . Il poussa la porte et trouva Cornélius. Tais-toi, répondit Cornélius ; j’attends Christophe et ses chevaux. Il s’agit bien de chevaux et de Christophe ! Grippard attira Cornélius dans un coin et lui raconta tout ce qu’il savait des projets de Bouletord. Il y aura une douzaine d’hommes autour des jardins, tous armés comme des sacripants, dit-il ; à la moindre alerte, ils ont ordre de faire feu. dit Belle-Rose, qui était survenu sur ces entrefaites, je vais recruter cinq ou six drôles bien déterminés, et ce sera une bataille. reprit Grippard, les robes ne sont pas des cuirasses ; si les femmes attrapent des balles, ce sera votre affaire. dit-il enfin ; allons toujours, et nous agirons selon les circonstances. Il est trop tard pour prévenir la Déroute. La nuit vint, on mit de l’avoine sous le nez des chevaux et on quitta l’hôtellerie du Roi David . Ainsi que Grippard le leur avait dit, il y avait des archers tout autour du couvent, ils en comptèrent vingt jusqu’à l’angle du mur où la Déroute les attendait. Au moins, dit-il, avertissons la Déroute. Ils avancèrent et donnèrent le mot d’ordre, on les laissa passer et ils gagnèrent le mur. Au bout de trente pas, se croyant seuls, ils s’arrêtèrent ; Belle-Rose tira une échelle de soie de sa poche ; mais au moment où il allait en jeter le bout garni de crampons par-dessus le mur, un homme, qu’un enfoncement cachait à leurs yeux, se jeta sur lui. Belle-Rose lui saisit le bras d’une main, et de l’autre lui planta son poignard dans la gorge. L’homme tomba sans pousser un seul cri. La lame tout entière avait disparu dans la plaie. Au même instant on entendit l’imprécation de Grippard et le bruit de la course de la Déroute. Belle-Rose et Cornélius se jetèrent dans le coin sombre d’où l’homme s’était élancé et attendirent le pistolet au poing. La Déroute monta sur un arbre à dix pas d’eux et franchit le mur d’un bond. Belle-Rose grimpa comme le sergent et fut suivi de Cornélius. Au bout d’un instant, Bouletord et Grippard survinrent. Du milieu des branches où ils étaient blottis, ils entendirent l’exclamation de Bouletord à la vue du cadavre et les propos des archers à son appel. Tranquilles sur le compte de la Déroute, ils se tinrent cois ; vers minuit, la pluie commença de tomber ; la nuit était noire, la sentinelle la plus voisine se promenait à une vingtaine de pas. Belle-Rose et Cornélius descendirent de l’arbre et marchèrent doucement sur la terre détrempée. cria-t-on tout à coup à dix pas d’eux. Cette fois, Belle-Rose et Cornélius filèrent sans répondre. répéta la voix ; et au même instant un coup de feu retentit. Belle-Rose et Cornélius gagnèrent au pied. Au contraire, j’ai la balle dans mon manteau, répondit Belle-Rose. La troupe de Bouletord piétinait derrière eux ; mais les ténèbres étaient si profondes qu’ils atteignirent bientôt la rue de Sèvres sans être inquiétés. Viens toujours, dit l’Irlandais qui avait son idée. Au bout d’un quart d’heure, ils arrivèrent à la rue du Roi-de-Sicile. Cornélius heurta à l’hôtel du comte de Pomereux. L’intendant fut appelé, et à la vue de la bague de son maître, il introduisit les deux étrangers dans un appartement confortable, où, par son ordre, un souper fut servi. de Pomereux, et nous y sommes mieux que chez notre ami M. Cette nuit-là, la maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice fut visitée du haut en bas par M. de Charny, qui s’excusa très honnêtement auprès de M. Les oiseaux sont venus, dit-il à Bouletord, mais ils ont déniché. Le lendemain, on pouvait voir la Déroute rôder, une serpe à la main, dans les vergers du couvent ; ses yeux se tournaient incessamment vers la porte par laquelle Claudine avait coutume de descendre au jardin. La Déroute sapait les branches autour de lui. s’écria le vieux Jérôme ; tu massacres cet arbre. Je le tue, répondit froidement le neveu ; cet arbre prenait la nourriture de ses voisins. Ne voyez-vous pas que si ces abricotiers n’ont pas de fruits, c’est la faute de ce prunier ? L’aplomb de la Déroute étourdit Jérôme, qui s’inclina devant la science de son neveu. Le bras de la Déroute était las de couper. Elle jeta les yeux autour d’elle ; Jérôme jardinait dans un coin ; elle s’approcha de la Déroute. Tendez votre tablier comme si vous étiez envieuse de cerises, et nous causerons, lui dit-il. As-tu entendu ce coup de fusil ? dit Claudine au pied de l’arbre. J’en ai eu froid dans le dos, mamzelle. Penses-tu que l’un d’eux ait été blessé ? Non ; j’étais sous le mur à rôder. Bouletord a juré comme une âme damnée, et ça m’a fait comprendre qu’il n’a rien attrapé. je n’ai fait que prier et pleurer ! On doit, cette nuit, conduire Suzanne je ne sais où ; à la Bastille peut-être. La mère Evangélique le lui a dit tout à l’heure. de Louvois a été instruit des aventures de cette nuit, et bien qu’elles aient échoué, il ne veut pas qu’elles se renouvellent. Croquez des cerises, mamzelle, croquez donc ! voilà le père Jérôme qui nous regarde. Claudine avala une ou deux cerises, et reprit : Il m’est impossible à présent d’avertir Cornélius ou Belle-Rose. Je les avertirai, moi, dit la Déroute, dont l’excellente physionomie prit une expression farouche. Aussi bien, puisqu’il le faut, autant vaut ce soir que demain. Allez maintenant, mamzelle, et en cas d’alerte, tenez-vous prête. Claudine partit le cœur plus léger. La Déroute descendit de l’arbre, courut au logis et revint avec un grand mouchoir rouge, qu’il attacha à la plus haute branche du cerisier. Ma foi, dit-il, les moineaux ont mangé la moitié des cerises, c’est pour sauver le reste. tu as une bonne idée, mon neveu. Oui, j’en ai quelquefois comme ça. Belle-Rose et Cornélius avaient quitté de bonne heure l’hôtel de Pomereux et s’étaient travestis de telle sorte que Bouletord lui-même ne les eût pas reconnus, les eût-il regardés en face. Belle-Rose monta jusqu’au grenier après avoir observé les abords de la place. Cornélius était allé à l’auberge du Roi David attendre Grippard. Aussitôt que Belle-Rose eut vu le mouchoir rouge flotter au plus haut du cerisier, il tressaillit et descendit l’escalier quatre à quatre. En trois sauts il gagna la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel. La Déroute agit, dit-il tout bas à l’oreille de Cornélius et de Grippard, j’ai vu le signal. La Déroute est un garçon ferme et prudent ; il faut que le péril soit imminent. Tu as entendu, Grippard, c’est pour ce soir, reprit Cornélius. nous jouerons du pistolet ; la partie n’est pas belle, mais il m’est arrivé d’en gagner de bien mauvaises, dit philosophiquement l’ex-caporal. Christophe, que l’alerte de la nuit précédente avait rendu plus circonspect en lui apprenant le danger de s’ouvrir aux gens de la maréchaussée, promit de tenir les chevaux sellés et bridés à l’entrée de la nuit dans un lieu qu’on lui désigna proche du couvent, et chacun se prépara à payer de sa personne. Cependant, la Déroute coula dans ses poches deux pistolets dont il était sûr comme de lui-même, et passa sous son habit un poignard qu’il avait eu plus d’une fois l’occasion de manier. Il était un peu pâle et ses sourcils étaient froncés. Au demeurant, se dit-il, il faut en finir ; le véritable Ambroise Patu peut revenir d’un instant à l’autre ; la place n’est plus bonne pour personne. La Déroute sortit de son logis et traversa le potager. Il avait remarqué, le jour de son entrée au couvent, un tas de baraques en bois vermoulu qui servaient de hangars et où l’on serrait toutes sortes de vieux meubles, avec de la paille et du foin pour la nourriture de trois ou quatre vaches qu’entretenaient les religieuses. Il y avait là de vieilles futailles, des amas de planches pour les réparations, et la provision de bois pour les cuisines. Ces baraques étaient éloignées de cinquante toises du corps de logis principal. La Déroute s’y rendit tout droit en homme qui a pris bravement son parti, et s’accroupit dans un coin. Il tira de sa poche un briquet, alluma un bout d’amadou, le glissa sous un tas de copeaux et se mit à souffler de tous ses poumons ; deux minutes après, une flamme vive s’élança du milieu du foyer ; la Déroute poussa du pied quelques planches, renversa deux ou trois bottes de paille et sortit gravement en tirant la porte sur lui. Il n’était pas au bout de l’avenue que la fumée sortait par toutes les issues ; le pétillement du feu se mêlait au craquement des baraques. Quand il se retourna, il vit un jet de flammes s’élancer du toit calciné ; la porte se fendit, l’air s’engouffra dans le bâtiment, et l’incendie serpenta le long des hangars. La Déroute se mit à courir de toutes ses forces vers le couvent en criant à tue-tête : Jérôme, qui l’entendit le premier, perdit la tête et cria plus fort sans remuer non plus qu’une borne. Les religieuses se rendaient aux offices au moment où l’incendie éclata ; l’une d’elles vit une étrange clarté luire par les vitraux, une autre s’arrêta, la mère Scholastique mit le nez à la fenêtre et reconnut le feu. A ce cri, le troupeau des nonnes se débanda, la tourière ouvrit la porte, et ce fut un tumulte épouvantable. Claudine, qui avait l’esprit tout plein des paroles de la Déroute, devina tout de suite son intention en le voyant courir sur la terrasse d’un air effaré. Elle s’élança vers la cellule de Suzanne, prit sa sœur par la main, et, s’étant enveloppée le visage d’un voile, descendit l’escalier. Mais on n’avait garde de les reconnaître ; toutes les religieuses parlaient à la fois : celles-ci pleuraient, celles-là criaient ; chacune d’elles appelait du secours et donnait son avis. Tout le monde allait et venait, et l’on ne faisait rien. Les domestiques du couvent, surpris par la violence du feu, regardaient les flammes qui tournoyaient avec un fracas horrible, et ne savaient auquel entendre au milieu du tapage qui se faisait partout. La Déroute augmentait le désordre par ses cris furibonds. La mère Scholastique, qui courait par le couvent en désarroi, trouva sous sa main la cloche et s’y pendit avec une force surprenante. Les gens du quartier, qui déjà avaient vu les flammes par-dessus les murs, accoururent au bruit du tocsin. On brisa plutôt qu’on n’ouvrit les portes du couvent, et la foule se précipita dans la cour. C’était là ce que la Déroute voulait. Aussitôt qu’il vit le peuple, armé de perches, d’échelles et de seaux, pénétrer dans les jardins du couvent, il se glissa comme une anguille vers l’endroit où ses yeux de lynx avaient aperçu Suzanne et Claudine. Il y avait tant de religieuses parmi la foule qu’on ne songea seulement pas à les regarder ; ils firent trente pas du côté de la porte, au milieu de gens affairés ; Belle-Rose et Cornélius étaient entrés avec le peuple ; ils reconnurent Claudine et Suzanne, et les joignirent. Bouletord était là ; un mouvement de la foule fit tomber le chapeau du faux jardinier. Il voulut s’élancer, mais un rempart vivant s’interposait entre eux. Belle-Rose et Cornélius, jetant leur manteau, soulevèrent l’un Suzanne, l’autre Claudine, dans leurs bras ; la foule, croyant qu’il s’agissait de religieuses blessées qu’on transportait loin de l’incendie, s’ouvrit devant eux. de Charny était entré avec tout le monde, inquiet et soupçonneux : c’était l’heure où il avait coutume de faire sa ronde quotidienne. Au cri de Bouletord qui gesticulait au milieu de gens qui le pressaient de toutes parts, il s’arma d’un poignard, et trouvant une issue, se jeta sur la Déroute, qui précédait Belle-Rose. Mais le sergent voyait tout sans avoir l’air de rien regarder ; au moment où M. de Charny levait la main, il le saisit à la gorge, et para le coup de son autre bras, avec lequel il tordit le poignet du gentilhomme. La douleur fit lâcher le poignard à M. de Charny ; les doigts du sergent le serraient à l’étrangler ; sa face devint pourpre, ses genoux fléchirent, et il tomba lourdement. Place aux pauvres sœurs, répéta tranquillement la Déroute en sautant par-dessus le corps de M. On arriva à la porte, qui fut franchie sans obstacle ; Grippard s’esquiva un instant. dit-il, je ne serai pas long. Et il prit sa course du côté de la rue Saint-Maur. La petite troupe gagna l’endroit où Christophe gardait les chevaux. On sauta en selle et on partit au galop. Grippard arriva tout essoufflé un instant après, et, jouant de l’éperon, il eut bien vite rejoint les fuyards. Les quatre chevaux mordaient leurs freins et faisaient jaillir des milliers d’étincelles sous leurs pieds. Un grand bruit se fit tout à coup derrière eux ; ils tournèrent la tête et virent un immense tourbillon de flammes monter vers le ciel embrasé de clartés rouges, puis le tourbillon tomba. Les baraques se sont effondrées, dit tranquillement la Déroute ; je savais bien que l’incendie leur ferait plus de peur que de mal. lui dit Belle-Rose en regardant Suzanne dont les bras étaient roulés autour de son cou. J’imagine que nous n’en sommes pas quittes avec Bouletord. Bouletord, livré à ses seuls efforts et pris dans la multitude effarée et grouillante comme dans un étau, mit plus d’un quart d’heure à se dégager. Ses hommes allaient et venaient çà et là sans rien comprendre à tout ce qui se passait ; ils avaient vu sortir tant de personnes, qu’ils ne prenaient plus garde à rien et attendaient des ordres pour agir. Au moment où il avait vu disparaître M. de Charny et partir la Déroute, Bouletord avait poussé un cri de rage et s’était élancé vers la porte du couvent ; un mouvement de la foule l’avait poussé du côté de M. de Charny, auprès duquel plusieurs personnes s’empressaient. Bouletord vit le favori du ministre étendu sans connaissance et le souleva ; M. de Charny ouvrit les yeux, regarda autour de lui, comprit tout ce qui s’était passé, et bondit sur ses pieds. Bouletord lui montra la porte par un geste désespéré. Quand ils parvinrent à sortir de la cour, M. de Charny était blanc et Bouletord pourpre de fureur. L’un était muet et menaçant ; l’autre roulait mille imprécations dans sa bouche. hurla Bouletord aux premiers archers qu’il rencontra. Tous coururent vers la rue Saint-Maur, où était l’écurie. Comme ils se précipitaient, Bouletord à leur tête, M. de Pomereux qui arrivait en caracolant sur le lieu de l’incendie. Que diable se passe-t-il donc par là ? Peu de chose, en vérité ; on enlève votre fiancée. Elle galope en croupe de Belle-Rose. On vous a joué, monsieur le comte. de Pomereux avait, comme on a pu le voir, une assez bonne dose d’amour-propre ; la pensée qu’on avait pu se moquer de sa personne et de ses sentiments lui fit monter le rouge au visage. Il serra la bride de son cheval qui se mit à piaffer. La pauvre veuve a mis le feu au couvent pour éclairer ses secondes noces ! Ce sont là d’éclatants adieux, reprit en ricanant M. de Pomereux songeait aux courtisans qui allaient rire de son aventure, et, s’il était homme à ne pas craindre un boulet de canon, il avait une peur horrible du ridicule. Quel chemin ont-ils pris, le savez-vous ? ajouta-t-il en fouettant les flancs de son cheval du bout de sa houssine. C’est ce qu’il nous sera facile d’apprendre, répondit M. de Charny, ravi de voir M. de Pomereux au point où il voulait l’amener. Quelques gens du peuple interrogés, répondirent qu’ils avaient vu une troupe de quatre cavaliers se diriger au grand galop du côté des quais. de Pomereux, l’un des laquais offrit son cheval à M. de Charny, et ils s’élancèrent sur les traces des fugitifs. Mais il fallait s’arrêter à tous les coins de rue pour interroger les passants, et cela faisait perdre un temps énorme. Cependant Bouletord et ses camarades, étant arrivés à l’écurie de la rue Saint-Maur, se jetèrent aux crinières des chevaux ; mais en mettant le pied à l’étrier, tous tombèrent sur la paille, entraînant la selle avec eux. Avant qu’on eût trouvé d’autres sangles et qu’on les eût ajustées, il se passa dix minutes. Enfin on partit, mais au premier effort, les brides se rompirent près des gourmettes, et ce fut un nouveau temps d’arrêt. On avait à peu près fait aux brides ce qu’on avait fait aux sangles. Ces deux accidents, qui se succédaient coup sur coup, éveillèrent les soupçons de Bouletord ; tandis qu’un de ses hommes entrait dans la boutique d’un corroyeur, il chercha des yeux autour de lui. Il n’est pas avec nous, répondit un des archers. reprit un autre archer ; j’étais de garde à l’écurie quand il y est entré, il y a une heure à peu près. hurla Bouletord ; si je ne lui fends pas le cœur en quatre, que je sois damné ! Les brides réparées, toute la troupe s’ébranla, le pistolet aux fontes et le mousquet sur la cuisse. Belle-Rose et Cornélius avaient pris leur course par la rue du Four ; au carrefour de Buci, ils trouvèrent un soldat du guet qui voulut s’opposer à leur passage ; le cheval de Belle-Rose le heurta du poitrail, et le soldat roula par terre. On se jeta dans la rue Dauphine, qui fut franchie en un instant. A l’entrée du pont Neuf on vit une escouade de la maréchaussée qui tenait le milieu du pavé. Il piqua des deux et se jeta en avant, suivit de Grippard, qui fourra sa main sous les fontes. Cours sur eux, dit la Déroute, et crie à tue-tête : Service du roi ! dit Grippard en renfonçant ses pistolets. Grippard se jeta au-devant de la troupe, et cria de sa voix la plus forte : La troupe s’ouvrit, et les fugitifs passèrent comme la foudre. demanda Grippard tout émerveillé de l’effet qu’il avait produit, si la maréchaussée avait voulu voir ce que c’était que le service du roi, comment aurions-nous fait ? Les loups ne se mangent pas entre eux ; regarde ton habit. Après le pont Neuf, on prit les quais et on gagna l’hôtel de ville. La nuit était profonde ; les boutiquiers avaient fermé leurs volets, les bourgeois se hâtaient de rentrer chez eux. Au bruit de cette course précipitée, quelques bonnes vieilles mettaient parfois le nez à la fenêtre, et voyant, dans l’ombre, des cavaliers emportant en croupe des femmes dont les longs voiles flottaient au vent, elles se disaient que c’était quelque dame de la cour qui se faisait enlever avec sa camériste, et gémissaient sur la perversité du siècle. On arriva à la rue Saint-Denis ; les groupes d’artisans qui rentraient du travail s’écartaient du passage des fugitifs ; mais au moment de toucher à la porte Saint-Denis, un officier de fortune, qui chevauchait suivi de quatre ou cinq drôles armés d’épées et de mousquetons, vint à leur rencontre. C’était une espèce de sacripant, qui portait les moustaches en croc, une balafre au travers du visage, une grande rapière au côté et une cotte de peau de buffle sur le dos avec une longue plume rouge à son feutre gris. dit-il, ce sont des filles qu’on enlève, j’en veux. Cornélius mit la main à la garde de son épée, mais la Déroute était déjà entre le sacripant et l’Irlandais. Il lui paraissait que l’homme au plumet rouge avait trop dîné. Laissez, dit-il à Cornélius en passant, ce n’est point votre affaire. Et il court vers l’officier de fortune, le chapeau bas. Mon gentilhomme, il me semble que vous avez parlé, qu’y a-t-il pour votre service ? reprit l’officier en frisant ses moustaches, j’ai quelque idée que ces deux filles sont jolies ; et comme il n’est point juste que tes maîtres aient tout pour eux, j’en voudrais ma part. dit la Déroute ; et soulevant un de ses pistolets par le canon, il en appliqua de la crosse un si furieux coup au coureur d’aventures, qu’il le jeta par terre tout étourdi. Le pistolet pirouetta dans sa main, et montrant sa gueule aux estafiers qui n’avaient pas eu le temps de remuer : Et je brûle la cervelle au premier qui bouge ! Grippard imita cette manœuvre, et les quatre ou cinq drôles, voyant leur maître par terre, se gardèrent bien d’intervenir. La petite troupe franchit la barrière et on poussa sur la route de Saint-Denis au galop. Au bout d’un quart d’heure on arriva à un endroit où le chemin bifurquait. Je n’aime pas cette route, dit-il ; une fois déjà, tout au commencement, mon capitaine a failli être arrêté par Bouletord ; une autre fois, et à l’autre bout, il a failli y perdre la vie. C’est au moins une précaution, reprit la Déroute ; peut-être même ferions-nous bien de nous séparer ici. Sans doute : Grippard et moi prendrions le droit chemin. de Charny ne manqueront pas de s’y engager ; s’ils nous atteignent, nous tâcherons de leur donner assez d’occupation pour vous donner le temps de gagner un lieu où vous soyez en sûreté. s’écria Grippard, qui trouvait merveilleux tout ce que la Déroute disait. Si bien que vous vous exposez à être tués pour nous sauver, dit Belle-Rose. pour être mort on ne l’est pas encore, murmura le sergent. Ecoute, reprit Belle-Rose, nous avons couru tant de périls ensemble, que nous n’avons plus le droit de nous séparer. S’il plaît à Dieu de nous en envoyer d’autres, ils nous trouveront réunis. Toi avec nous, ou nous avec toi : choisis. s’écria la Déroute ; et, pressant la main du capitaine, il engagea son cheval dans le chemin qui s’ouvrait sur la gauche. Le projet des fugitifs était fort simple ; ils comptaient, au bout d’une dizaine de lieues, gagner une ferme dans la campagne, y passer la nuit, et rentrer le lendemain dans Paris, où l’on ne songerait pas à les chercher ; puis, à la première bonne occasion, ils auraient joint M. le duc de Luxembourg et se seraient mis sous sa protection immédiate. Le chemin qu’ils suivaient devait les conduire à Pontoise. Les chevaux étaient vigoureux, la nuit limpide, le ciel lumineux. Le cœur de Suzanne s’ouvrit à l’espérance. Elle jeta un long regard vers l’horizon, du côté de Paris, où s’allongeait la flèche dentelée de la cathédrale de Saint-Denis, et sourit à son fiancé. Une joie sans bornes inondait l’âme de Belle-Rose. Maintenant, le malheur ne peut plus nous atteindre ! dit-il en pressant Suzanne contre son cœur. Ne tentez pas Dieu, dit-elle d’une voix grave. s’écria-t-il, nous sommes libres et vous m’aimez ! Les chevaux broyaient la route de leurs sabots ; on poussa jusqu’à Franconville. A Franconville, la Déroute frappa à la porte d’une auberge, et demanda un sac d’avoine, qu’il paya sans marchander. Le neveu Christophe a bien fait les choses, dit-il, les chevaux ont du feu et du nerf ; mais il ne faut pas abuser de leur bonne volonté. Qui diable sait ce qu’il leur reste à faire ! On fit une halte sous des arbres, à trente pas de la route, et l’on mit la provende sous le nez des chevaux, qui mordirent à belles dents. Tandis que Belle-Rose et Cornélius fuyaient à toute bride, Bouletord se lançait à leur poursuite : M. de Charny l’avaient précédé, accompagnés de quatre ou cinq valets de la maison du comte. Au carrefour de la rue de Buci, un attroupement qui se pressait autour du soldat du guet renversé sous les pieds des chevaux, leur indiqua la rue Dauphine ; au pont Neuf ils trouvèrent un archer de la maréchaussée qui leur raconta l’exploit de Grippard ; malgré sa colère, M. Sans doute, mais nous ferons en sorte que le perroquet ne chante plus, répliqua froidement M. Plus loin, dans la rue Saint-Denis, ils rencontrèrent l’officier de fortune qui prenait tous les saints du paradis à témoin du serment qu’il faisait d’éventrer le coquin qui avait failli l’assommer. Les quatre ou cinq drôles qui s’empressaient à ses côtés jurèrent sur leur salut que les quatre fugitifs, dont ils portaient le nombre à dix ou douze, étaient sortis par la porte Saint-Denis. L’un d’eux prétendit même qu’il les avait poursuivis l’espace d’une lieue. le maraud ne ment pas si l’intention est réputée pour le fait ! mon gentilhomme, s’écria tout à coup le capitaine d’aventure qui venait de rajuster le feutre sur son front meurtri, êtes-vous par hasard lancé à la poursuite des brigands qui ont failli me tuer ? Il faudra bien que je les atteigne ou que mon cheval crève. mon gentilhomme, je suis des vôtres, et vous verrez ce que le capitaine Roland de Bréguiboul peut faire dans l’occasion. Le capitaine Roland de Bréguiboul sauta en selle, s’affermit sur ses étriers et partit ventre à terre, suivi de ses estafiers. Nous voilà dix contre quatre, dit M. de Pomereux tout en courant, c’est un peu beaucoup. Il faut que je me venge ! cria le capitaine, vous regarderez et je les tuerai. de Charny observait le comte du coin de l’œil, pour voir si sa colère ne diminuait pas ; mais la rapidité de la course, qui fouettait le sang du jeune homme, le maintenait dans un état satisfaisant d’irritation. Au point où la route bifurquait, M. de Charny s’arrêta brusquement et mit la main sur la bride du cheval qu’éperonnait M. Avant d’aller plus avant, dit-il, au moins convient-il de savoir de quel côté ils ont pris. de Pomereux ; voilà une chose à laquelle je n’aurais point pensé. Les deux gentilhommes et l’officier de fortune tinrent conseil ; la terre autour d’eux était foulée par des pieds de chevaux, mais il y en avait tout autant sur la route qui mène à Chantilly que sur celle qui mène à Pontoise. Tandis qu’ils délibéraient, ils entendirent le bruit d’une troupe de cavaliers qui arrivait du côté de Saint-Denis avec la rapidité de la foudre. En un instant cette troupe fut sur eux ; c’était Bouletord et ses archers. Tous s’arrêtèrent à la voix de M. Les plus habiles restaient embarrassés ; la lune se levait à l’horizon, et les deux routes étaient silencieuses et vides. Bouletord allait et venait le nez au vent, grondant comme un tigre. disait-il, cette fois il faut que j’aie sa vie ou qu’il ait la mienne ! de Pomereux, si j’étais seul je jouerais la route à croix ou pile, mais nous sommes une vingtaine ; que Bouletord et ses gens prennent d’un côté, M. de Charny et moi tirerons de l’autre. si je le manquais on le tuerait donc pour moi ! On allait partir, quand un mendiant se leva du pied d’une haie derrière laquelle il était couché. C’était un homme de méchante mine, armé d’un lourd bâton et vêtu d’un mauvais manteau troué. J’ai vu quatre hommes qui passaient comme le vent ; deux d’entre eux avaient une femme assise en croupe. de Pomereux lui jeta sa bourse. Voilà de l’or, mais si tu mens tu auras du plomb. Le mendiant pesa la bourse et regarda le pistolet dont la bouche le menaçait. dit-il en haussant les épaules ; en confessant la vérité, j’évite le péché et j’ai tout profit. Prenez à gauche, répondit le mendiant en tournant son bâton du côté de Pontoise. Les vingt cavaliers partirent à la fois comme un tourbillon. de Pomereux et ses laquais, mieux montés que Bouletord, laissèrent les gens de la maréchaussée en arrière. Le jeune comte et sa suite avaient des chevaux de race anglaise habitués aux chasses. Leur galop était égal et soutenu. de Charny couraient en avant, les laquais suivaient à vingt pas, puis venaient les archers. Le capitaine Bréguiboul galopait entre M. Au bout d’une demi-heure, la distance qui les séparait s’agrandit, et les deux troupes se perdirent de vue. Les éperons de Bouletord étaient rouges de sang. Cependant Belle-Rose et Cornélius maintenaient leurs montures à une allure rapide sans être pressée. Il faut les ménager, disait la Déroute ; quand nous aurons dépassé Pontoise, nous prendrons un chemin de traverse et nous reviendrons tranquillement sur nos pas pour dépister la maréchaussée. Comme leur petite troupe atteignait Pierrelaye, Grippard et la Déroute entendirent un hennissement au loin derrière eux. La jument que montait Belle-Rose tendit ses naseaux au vent et répondit par un hennissement sonore. La Déroute sauta sur sa selle. La Déroute atteignit Belle-Rose en deux bonds. Mais avant qu’il eût ouvert la bouche, il comprit à l’élan de la cavale qu’elle venait de sentir l’éperon. Au hennissement de son cheval, M. Il y a des cavaliers devant nous, dit-il, et penché sur l’encolure de l’étalon, il précipita sa course ardente. Belle-Rose et Cornélius échangèrent un regard, et chacun d’eux entoura sa compagne d’un bras plus ferme. Leurs chevaux avaient déjà franchi huit lieues au galop ; ils coururent assez bien jusqu’à Saint-Ouen-l’Aumône, mais dans la traverse du village, Belle-Rose sentit sa jument trébucher sous lui ; au même instant, le cheval de Cornélius butta et s’abattit sur les genoux ; deux coups d’éperons les firent se relever, et les animaux bondirent en hennissant de douleur. Un autre hennissement éclata sur la route, plus sonore et plus rapproché. En dix minutes, ils ont gagné une demi-lieue, dit-il ; dans une demi-heure, s’ils vont de ce train-là, ils seront sur nous. Les chevaux de Belle-Rose et de Cornélius, soutenus par la bride et l’éperon, volaient sur la route, mais leurs flancs battaient tout blancs d’écume, on les sentait fléchir sous leur double poids. Suzanne et Claudine n’osaient parler, parfois seulement elles jetaient, par-dessus l’épaule des cavaliers, un long regard sur la route toute blanche qui se perdait dans la nuit transparente. La Déroute et le fidèle Grippard galopaient côte à côte, tous deux muets et tous deux résolus. La petite troupe tourna autour de Pontoise : l’écume des chevaux haletants devenait rouge autour des naseaux. Quand on fut près d’Ennery, la Déroute entendit passer avec la brise un hennissement si vigoureux qu’il tourna la tête. Un point noir roulait sur le chemin, grossissant à vue d’œil. de Pomereux qui s’avançait à toute bride. A peine avait-il entendu le hennissement de la jument montée par Belle-Rose, qu’il avait piqué des deux ; l’étalon, excité par les émanations qu’exhalaient les flancs humides de la cavale, partit comme une flèche, le nez au vent, les oreilles droites, aspirant l’air à pleins poumons. En trois minutes, le comte eut dépassé M. de Charny, qui, replet et pesant, fatiguait sa monture ; les laquais, en bon ordre, couraient entre eux deux. On n’entendait plus le galop de Bouletord et de ses gens, et l’on ne voyait plus le capitaine Bréguiboul. A quelques centaines de pas d’Ennery, la Déroute, en mesurant de l’œil la distance qui séparait encore Belle-Rose de M. de Pomereux, qu’il avait reconnu, comprit qu’il était temps de prendre un parti décisif. Il s’élança vers le capitaine, et lui montra du doigt le cavalier qui approchait avec la rapidité de la foudre. Il y a quatre hommes derrière lui, dit-il. Je vous confie Suzanne, murmura-t-il à son oreille. J’allais vous confier Claudine, répondit l’Irlandais. leur dirent les deux femmes d’une voix suppliante. Le sergent, qui avait l’œil sur la route pendant ce débat, tira tout de suite ; mais le coup, mal ajusté, fit sauter seulement le chapeau du comte, qui, passant devant lui comme un boulet, tomba l’épée haute sur Belle-Rose. Mais à peine les deux fers se furent-ils croisés, que M. de Pomereux reconnut l’étranger de Douvres. s’écria-t-il, je vous dois la vie ! et il abaissa la pointe de son épée. de Pomereux laissa pendre son épée et salua de la main. A ma place, monsieur, vous n’en feriez rien, reprit-il ; de grâce, permettez-moi donc de vous imiter en quelque chose. J’ai d’ailleurs ma revanche à prendre, et je la veux tout entière. Le comte parlait avec une dignité qui frappa Belle-Rose ; à son tour le capitaine tourna la pointe de son épée vers la terre. Les laquais sont au maître et le maître est vaincu, répondit le comte, qui regarda tranquillement du côté d’où venait son escorte. En achevant ces mots, il prit son épée à deux mains, et brisant la lame, il en jeta les morceaux par terre. Vous m’avez vaincu et désarmé, voilà tout, répondit le comte. Suzanne lui tendit la main ; M. de Pomereux la baisa avec autant de grâce que s’il eût été au bal, et se jeta au-devant de ses laquais. Les laquais, stupéfaits, obéirent et s’arrêtèrent. de Pomereux fit quelques pas du côté de Belle-Rose et de Cornélius. Partez, leur dit-il ; là-bas, sur la gauche, du côté de Livilliers, il y a une abbaye où sans doute on vous recevra. Mais surtout ne tardez pas une minute. Le galop d’une troupe de cavaliers retentissait à un quart de lieue à peine. de Charny n’est pas loin, et Bouletord le suit avec sept ou huit archers, continua M. Il y a aussi un gentilhomme à qui vous avez presque cassé la tête. Vous êtes un noble jeune homme ! s’écria Cornélius en lui secouant rudement la main. Que diable voulez-vous, il faut bien qu’on paye ses dettes ! Monsieur, dit-il à son tour, c’est moi qui vous ai tiré tout à l’heure ce coup de pistolet !... c’est toi qui as massacré mon chapeau ! Je visais à la tête, monsieur, mais si par malheur je vous avais tué, je crois vraiment que je ne m’en serais jamais consolé. Ni moi non plus, ajouta Grippard. de Pomereux partit d’un éclat de rire, et les fugitifs s’engagèrent dans un sentier qui courait à travers champs. Les chevaux épuisés tremblaient sur leurs jarrets. Ils n’avaient pas fait cinq cents pas que Bouletord et M. La maréchaussée montait des chevaux frais qu’elle avait trouvés dans une auberge sur la route, un peu avant Saint-Ouen-l’Aumône. Ces chevaux appartenaient à une bande de maquignons qui les conduisaient à Paris ; Bouletord et M. de Bréguiboul les ayant entendus hennir et piaffer dans l’écurie, s’étaient arrêtés et les avaient requis au nom du roi. Les maquignons avaient d’abord résisté, mais à la vue de l’uniforme et des mousquets ils s’étaient soumis ; on laissa dans l’écurie les chevaux rendus, et l’on partit à fond de train sur les autres, qui ne tardèrent pas à rattraper M. de Charny un instant immobile au milieu du chemin. Ma foi, ils sont en train de courir. Ils courent, et vous ne les poursuivez pas ! J’ai mon compte, mon cher monsieur de Charny, répondit M. Mon épée est en pièces, mon chapeau est tout crevé, et en y regardant de bien près, je crois que j’ai deux pouces de fer dans mon habit. hurla Bouletord, qui s’était arrêté trois minutes pour entendre cette conversation. de Charny en s’adressant aux laquais. de Pomereux se jeta au devant d’eux. Que pas un de vous ne bouge ! Et il ajouta en se tournant vers M. Mon rival a ma parole ; allez, nous serons vos témoins. de Charny jeta sur le comte un regard dédaigneux et partit. Le capitaine Bréguiboul poussa son cheval auprès de M. Je crois, dit-il, que les deux pouces de fer sont entrés dans votre imagination. Le cheval impatient froissa les jambes de M. de Pomereux, qui brusquement le saisit par la bride. répondit-il, il ne tiendra qu’à vous qu’ils entrent sous votre peau. Le comte ayant vu jour à une querelle en profitait tout de suite. En arrêtant le capitaine au passage, c’était encore un ennemi dont il débarrassait Belle-Rose et Mme d’Albergotti ; et puis, à vrai dire, la main lui démangeait et il avait bonne envie de décharger sa colère sur quelqu’un. Il avait rêvé de bataille tout le long du chemin, et il ne voulait pas que son rêve fût perdu. s’écria le capitaine en frisant ses moustaches. Cela signifie, capitaine Roland de Bréguiboul, que, s’il vous plaît de mettre pied à terre, il me plaira beaucoup de vous faire tâter un peu de ce fer sur lequel vous plaisantez si agréablement. capitaine, que vous avez l’intelligence paresseuse ! Le capitaine sauta sur la route et dégaina. de Pomereux prit l’épée d’un de ses gens et engagea le fer. Il faisait un clair de lune magnifique ; les laquais du comte et les estafiers du capitaine se rangèrent autour des deux adversaires. Il n’y avait donc plus que Bouletord et ses archers sur les talons de Belle-Rose. Le comte était d’une humeur charmante. de Bréguiboul avait la main forte, mais M. de Pomereux avait la main leste. Deux fois il atteignit le capitaine à la poitrine, mais la casaque de peau de buffle repoussa le fer. monsieur, si vous avez une grande paresse dans l’esprit, vous l’avez aussi tout plein de prudence ! Le capitaine Roland, exaspéré par ce sang-froid, fondit sur le comte et lui fournit un dégagement furieux ; mais le comte para avec une promptitude merveilleuse et riposta par un coup droit si rapide que la pointe de fer disparut dans la gorge de son adversaire. L’épée s’échappa des mains du capitaine, il tomba sur la route et mordit l’herbe en se roulant. Le sang sortit à flots de sa bouche, ses doigts se crispèrent : il se débattit trois minutes et mourut. Voyons, dit le comte aux estafiers, vous voilà sans chef, je vous prends à mon service ; allons voir ce qui se passe là-bas. de Pomereux s’élança, et les estafiers, tout consolés, le suivirent mêlés aux laquais. Entre Bouletord et Belle-Rose il y avait, au moment où le comte avait provoqué le capitaine, un demi-quart de lieue à peu près ; les deux troupes luttaient de vitesse. Au détour d’un petit tertre, la Déroute mit pied à terre. Prenez mon cheval, dit-il à Belle-Rose, il est plus dispos que le vôtre, n’ayant porté que moi. Grippard imita la Déroute en faveur de Cornélius. Le troc fut fait en deux secondes, et les jeunes gens mirent leurs éperons dans le ventre des chevaux, qui s’élancèrent avec une énergie désespérée. Ce fut un dernier effort, l’élan dura cinq minutes ; au bout de ce temps, les chevaux, essoufflés, buttèrent coup sur coup. Bouletord gagnait de l’espace à chaque bond. On le voyait au clair de lune courir le pistolet au poing et la bride aux dents, fouettant son cheval du plat de son épée. Entre Bouletord et ses archers, il y avait une centaine de pas de distance. La Déroute et Grippard, qui marchaient ensemble, formaient en quelque sorte l’arrière-garde des fuyards. Comme ils sortaient d’un petit bois, la Déroute vit dans la plaine les grandes murailles blanches d’une abbaye dont le clocher se dessinait sur le ciel pâle. A cette vue, Bouletord, qui devina l’intention des fugitifs, poussa un cri de rage, et piquant son cheval de la pointe de son épée, le lança ventre à terre. Ses archers l’imitèrent ; leur troupe rapide semblait dévorer le sentier. La Déroute mesura du regard la distance qui s’étendait entre Belle-Rose et l’abbaye ; elle était telle que Bouletord devait atteindre le capitaine avant qu’il l’eût franchie. Les chevaux des fugitifs trébuchaient à chaque élan. Il arrêta son cheval, prit le mousquet pendu à l’arçon de la selle et l’arma. Quand la Déroute se tourna vers Bouletord, une expression terrible se peignit sur son visage. Il abaissa le mousquet et tint son ennemi couché en joue l’espace de dix secondes ; le bras semblait de fer comme le canon, tant il était immobile. Quand Bouletord ne fut plus qu’à trente pas environ, le coup partit. Bouletord lâcha les rênes et tomba sur le cou du cheval. Sa main crispée saisit la crinière et s’y noua ; le cheval effaré arriva comme une flèche et passa devant la Déroute, emportant son cavalier, dont la tête livide battait ses flancs. La balle avait frappé au front le maréchal des logis. Au bout de cent pas, le cadavre glissa sur l’encolure luisante, sa main se détendit, et Bouletord vint rouler tout sanglant aux pieds de Belle-Rose, qui saisit le cheval par la bride et l’arrêta. de Charny suivait Bouletord à la tête des archers. Grippard, on le sait, s’imaginait qu’en toute chose, ce qu’il avait de mieux à faire, c’était d’imiter la Déroute. Au moment donc où la Déroute prit son mousquet, Grippard décrocha le sien ; quand la Déroute eut couché Bouletord en joue, Grippard chercha quelqu’un à mettre au bout de son canon. de Charny se trouva là tout justement. Après le coup du sergent, Grippard, en homme consciencieux, pressa la détente du doigt. de Charny s’étant cabré à la première explosion, la balle de Grippard, qui devait frapper M. de Charny en plein corps, atteignit la bête au poitrail. Le cheval tomba sur ses jarrets, se releva et tomba de nouveau, entraînant M. La maréchaussée, voyant ses deux chefs par terre, s’arrêta brusquement ; deux ou trois archers quittèrent l’étrier pour porter secours à M. de Charny, les autres lâchèrent leurs mousquets sur la Déroute et Grippard ; mais Grippard et la Déroute couraient déjà du côté de l’abbaye ; les balles sifflèrent à leurs oreilles, et ce fut tout. de Pomereux, à la tête de ses laquais, caracolait à la suite des archers et paraissait prendre un vif intérêt aux incidents de cette escarmouche. On l’aurait dit au théâtre, assistant à la première représentation d’une comédie nouvelle. Aussitôt qu’il fut auprès de M. de Charny, il mit pied à terre et vint s’informer honnêtement de l’état de sa santé. Quand vous êtes tombé, monsieur, j’ai eu grand’peur, lui dit-il ; mais, à ce que je puis voir, vous n’êtes point blessé. C’est un coup de fortune, monsieur ; car, en vérité, il faut rendre justice au talent de ces gaillards-là. J’y suis pour un cheval de mille écus, qui s’est fait tuer avec une générosité tout à fait estimable. Il est fâcheux que ce pauvre Bouletord n’ait point eu un cheval aussi vertueux. monsieur, au lieu de discourir, il me semble que vous feriez mieux de galoper ! C’est un point sur lequel j’ai le regret de n’être point d’accord avec votre seigneurie. Certainement, je ne suis point tout à fait mort comme ce pauvre diable de Bouletord, que je vois là-bas couché comme un tronc d’arbre, mais je ne vaux guère mieux. de Pomereux, ces gens-là n’ont pas ma vie, mais ils ont ma parole, et nous autres gentilshommes, nous n’en avons qu’une. de Charny se mordit les lèvres jusqu’au sang. Ton cheval, dit-il, en frappant sur la cuisse d’un archer. de Pomereux jeta les yeux du côté de l’abbaye. Le temps qu’on avait perdu ne l’avait pas été par les fugitifs ; profitant du désordre qu’avait occasionné la mort du maréchal des logis et la chute de M. de Charny, ils avaient poussé du côté de l’abbaye, dont ils n’étaient plus séparés que par une centaine de pas. Les deux femmes avaient été mises sur le cheval de Bouletord ; les premières elles touchèrent aux portes de l’abbaye, et l’on entendit bientôt les tintements de la cloche qu’elles agitaient. En ce moment les archers passaient devant le cadavre de Bouletord. Il était couché sur le dos, les yeux ouverts et la face livide ; la balle de la Déroute avait troué le front entre les deux sourcils ; la main de Bouletord serrait encore la poignée de son épée, et son visage gardait l’expression menaçante qu’il avait au moment où la mort l’avait surpris. Les chevaux, effarés, tournèrent autour du corps sanglant ; quelques-uns, trop rapidement lancés, sautèrent par-dessus. de Pomereux qui s’était amusé à le suivre, voilà le son d’une cloche qui aurait fait bondir notre cher Bouletord, s’il n’était pas décidément mort. de Charny enfonça les éperons dans le ventre de son cheval sans répondre. Mais déjà la porte de l’abbaye s’était ouverte, Suzanne et Claudine en franchirent le seuil. Madame, dirent-elles à la religieuse qui les reçut, il y a là deux gentilshommes qui réclament votre protection... si vous ne venez pas à leur aide, ils sont perdus. Qu’ils entrent s’ils sont innocents, qu’ils entrent encore s’ils sont coupables, dit la religieuse ; la maison de Dieu est un asile ouvert à tous les malheureux. Le cheval de Belle-Rose s’abattit à la porte de l’abbaye ; celui de Cornélius était tombé à cinquante pas ; le sang sortait de ses naseaux ; il gratta la terre de ses pieds et mourut. La Déroute et Grippard avaient abandonné les leurs sur la route et accouraient à toutes jambes. Tous entrèrent par la porte entr’ouverte ; au moment où la religieuse la repoussa sur ses gonds, on vit M. de Charny passer comme un éclair entre les arbres de l’avenue. Suzanne tomba à genoux et remercia Dieu. Claudine pleurait et riait à la fois en passant des bras de Belle-Rose aux bras de Cornélius. de Pomereux quand il fut aux pieds des murs, je crois que nos oiseaux ont trouvé un autre nid. Il m’est avis que nous ferions bien à présent de chercher une autre auberge. de Charny passa droit devant lui et frappa contre la porte de l’abbaye avec le pommeau de son épée. de Pomereux arrêta son cheval qu’il se mit à caresser de la main. Vulcain sera fourbu, dit-il ; c’est mille écus que je me ferai payer par M. de Charny, qui était blême de fureur, frappait toujours. Monsieur, continua le comte, si vous cognez si fort vous aurez maille à partir avec monseigneur de Paris, qui est fort chatouilleux à l’endroit des privilèges de l’Eglise. de Charny, qui ne se contenait plus, mettez-vous en quête d’une auberge, s’il vous plaît, et laissez-moi faire mon métier ! Faites, monsieur ; aussi bien est-ce un métier auquel je ne suis pas propre le moins du monde. Tout ce tumulte à une heure aussi avancée de la nuit avait tiré l’abbaye de son repos. Les chevaux hennissaient et piaffaient autour des murs ; on avait entendu sept ou huit coups de feu et la cloche avait sonné presque aussitôt après. Au nom du roi, ouvrez, criait M. de Charny, qui meurtrissait les ais de la porte. La croix d’argent brillait sur sa poitrine et ses longs vêtements descendaient jusqu’à terre. On avait introduit les fugitifs dans une espèce de parloir où ils attendaient, poursuivis par la voix menaçante de M. Quand la porte du parloir s’ouvrit, l’abbesse tressaillit et serra le voile autour de son visage. Soyez les bienvenues, mes sœurs ; et vous, messieurs, espérez, dit-elle. Sa voix grave et douce calma leurs angoisses ; il parut à Claudine qu’ils n’avaient plus rien à craindre ; elle s’inclina sur la main de l’abbesse et la baisa. Belle-Rose sentit son cœur battre sans qu’il pût comprendre pourquoi. Dites à cet homme qui frappe à notre porte, reprit l’abbesse en s’adressant à une sœur, que la supérieure de l’abbaye de Sainte-Claire d’Ennery va sur l’heure lui répondre elle-même. L’abbesse se retira et la sœur sortit pour exécuter son ordre. Aux paroles de la sœur, M. de Charny jeta un regard de triomphe sur M. de Pomereux et remit son épée au fourreau. de Pomereux fronça les sourcils et se demanda s’il ne ferait pas bien de tomber sur la maréchaussée avec ses gens ; mais il comprit qu’il serait toujours temps d’en venir à cette extrémité en cas d’alerte et attendit. Mais, s’écria tout à coup M. de Charny, je ne vois plus le capitaine Bréguiboul ; qu’est-il donc devenu ? Ma foi, répondit le comte, je me suis battu avec lui, et je crois que je l’ai tué. de Pomereux, sourit et ne répondit pas. Allons, pensa le comte, s’il se tait, c’est qu’il me croit perdu. Un quart d’heure se passa dans un profond silence. Les chevaux, animés par la course, creusaient le sol de leurs sabots ; M. de Charny allait et venait, sombre et menaçant, devant la grande porte de l’abbaye. de Pomereux examinait à la dérobée l’amorce de ses pistolets. Après tout, se disait-il, ce M. de Charny est un bandit, et j’en serai quitte pour un voyage à l’étranger. Il venait de l’intérieur de l’abbaye une rumeur confuse, et l’on voyait luire, derrière les vitraux, des clartés qui faisaient tout à coup rayonner les saints et les vierges dans leurs nimbes d’or. Bientôt la rosace et les vitraux s’illuminèrent ; on entendit les soupirs de l’orgue qui s’éveillait, et le grand édifice de pierre versa sur la campagne endormie l’harmonie et la lumière. de Pomereux se regardèrent tout étonnés. Au même instant la grande porte de l’abbaye s’ouvrit à deux battants, et un spectacle merveilleux s’offrit aux regards des cavaliers. Le sanctuaire de l’abbaye resplendissait ; mille bougies fichées aux bras des lustres et dans les candélabres d’argent, faisaient étinceler les châsses et les croix ; les bannières flottaient autour de l’autel et l’encens fumait dans les cassolettes ; les sœurs inclinées sous leurs voiles chantaient les hymnes sacrées, et l’on voyait, au pied de la croix protectrice, les fugitifs agenouillés. Le Christ semblait les couvrir de ses bras mutilés, et les anges de marbre élevaient vers le ciel leurs mains jointes dans l’attitude de la prière. Au moment où la porte roula sur ses gonds, l’abbesse, précédée de la croix et de la bannière, et suivie des religieuses rangées en longues files, se tourna vers le porche. Un nuage bleuâtre volait sur leurs pas, et les bougies du chœur qui scintillaient comme des étoiles en piquaient la transparence de mille rayons. La sainte procession s’avança lentement et s’arrêta le long des grands piliers ; l’abbesse franchit le seuil ; la croix d’argent brillait entre ses mains, et la bannière de l’ordre s’inclinait sur son front. Quand elle eut posé le pied hors de l’abbaye, sur la limite qui séparait la terre de l’asile de la religion, les chants moururent, et les sœurs plièrent leurs genoux. Les archers avaient d’abord ôté leurs chapeaux, mais à la vue de la croix, ils hésitèrent ; l’un d’eux quitta l’étrier, et jetant son mousquet, s’agenouilla sur l’herbe ; un autre l’imita, puis un troisième, puis tous, vaincus par cet appareil de la religion. de Pomereux avait, le premier, découvert son front et sauté de selle. de Charny, seul à cheval, frémissant de colère, attendait, la tête couverte et la main sur la garde de son épée. Entre l’abbesse et lui, il y avait dix pas à peine ; au delà des sœurs, dans la clarté du chœur, il voyait Belle-Rose et Suzanne, l’un près de l’autre, les mains entrelacées ; près d’eux, Cornélius et Claudine ; derrière eux, la Déroute et Grippard. Le cheval fit trois pas, et s’arrêta piaffant, et secouant son mors chargé d’écume. Le rayonnement de la chapelle l’épouvantait. L’abbesse étendit la croix vers M. de Charny, et de son autre main elle montra les fugitifs. C’est ici la maison de Dieu, dit-elle, et Dieu protège ceux que vous cherchez. de Charny recula lentement comme un tigre vaincu. Quand il fut à vingt pas, l’abbesse rentra sous le porche ; et les lourds battants de la porte se fermèrent avec un bruit sonore. Alors, écartant son voile, elle montra aux regards des fugitifs le visage de Geneviève de La Noue, duchesse de Châteaufort. Après que la porte de l’abbaye de Sainte-Claire d’Ennery se fut refermée sur les fugitifs, M. de Pomereux se tourna vers M. monsieur, lui dit-il, à présent que tout est fini, ne vous semble-t-il pas qu’il serait bien temps de souper ? Le bal pourrait bien venir après le souper, répondit M. de Charny, à qui il n’était plus rien resté de sa violente colère qu’un léger tremblement dans la voix ; mettez-vous en quête d’un cabaret, moi je me rends à Paris. Chez mon glorieux cousin, sans doute. de Louvois, à qui je ferai part du secours que vous m’avez prêté dans toute cette affaire ; je ne doute pas qu’il ne vous en témoigne lui-même sa vive satisfaction. mon cher monsieur de Charny, je compte assez sur votre amitié pour être assuré que vous serez le premier à m’en apporter la nouvelle. de Charny rangea sa petite troupe et donna le signal du départ. de Pomereux, qui avait cette nuit-là une furieuse démangeaison de parler, poussa son cheval auprès de M. En somme, reprit-il, l’aventure est désastreuse ; j’y perds un cheval mort au service du roi : un cheval qui, pour le dévouement, ne le cédait point au chien de Montargis ; j’en ai trois ou quatre autres qui sont fourbus ; j’y perds encore une femme que j’étais en train d’adorer, et j’ai mes habits tout déchirés en vingt endroits ; tout compte fait, c’est un total de sept ou huit infortunes dont vous me voyez marri. de Charny tourmentait la bride de son cheval et se taisait. Ma foi, mon bon monsieur de Charny, continua M. de Pomereux, qui prenait goût à la raillerie, je suis très curieux de connaître votre avis sur l’espèce de récompense que M. de Louvois me tient en réserve. C’est un corps très à la mode, et je voudrais être M. de Lauzun, rien que pour en avoir eu l’idée... de Louvois pourrait bien encore me gratifier d’un gouvernement... Il y a de charmantes villes dans notre beau pays de France... S’il vous touche un mot de Blois, d’Orléans, de Tours ou de Bordeaux, je vous autorise à dire que j’accepte. Ne vous mettez point en peine, repartit M. de Charny, la récompense qu’on vous ménage sera telle que vous aurez lieu d’en être surpris. de Pomereux avec une feinte candeur. de Louvois, éclairé par vos discours, déploiera toute la générosité qui lui est naturelle. Ma seule crainte est qu’il aille trop loin ; ainsi, par exemple, je ne voudrais pas qu’il me comprît dans la prochaine promotion aux ordres de Sa Majesté. Quelle que soit la fête, j’amènerai les violons, répliqua M. On ramassa en chemin le corps de Bouletord et du capitaine Bréguiboul, et la petite troupe gagna Pontoise, où M. Celui-là prit des chevaux de poste et retourna ventre à terre à Paris ; l’autre chercha par les rues jusqu’à ce qu’il eût trouvé un cabaret, et il s’y installa le plus gaiement du monde. Malgré la fatigue et l’inquiétude que pouvaient lui causer les suites de cette affaire, M. de Pomereux se conduisit de manière à prouver aux plus incrédules que la mauvaise fortune n’avait aucune prise sur son appétit. Il n’était pas de mésaventure qui pût l’empêcher de savourer le fumet d’une perdrix cuite à point, et pas de malheur qui le contraignît à laisser pleine une bouteille de vin vieux. Au petit jour, le comte boucla son ceinturon et paya l’écot. de Charny doit avoir, à l’heure qu’il est, se dit-il, rendu compte à mon magnifique cousin du résultat de notre poursuite. C’est un récit qui m’aura montré sous un point de vue tellement héroïque, que je ne saurais trop me hâter d’échapper à la reconnaissance de monseigneur le ministre. J’ai bien un tout petit prétexte à alléguer pour ma justification, mais avec un ministre de ce caractère, il faut avoir quatorze fois raison pour ne pas avoir tort ; mon prétexte est insuffisant. J’ai bien encore la ressource d’aller en Turquie me battre contre les Turcs, mais, en attendant, le plus court est de me rendre à Chantilly. Quand je serai dans la maison du prince de Condé, ce sera bien le diable si le ministre ne me respecte pas. Mon prétexte se haussera tout de suite à la taille d’une vérité. de Pomereux en était à la queue de son raisonnement quand il mit le pied à l’étrier ; il prit de suite un chemin de traverse et se rendit tout droit à la résidence royale du prince de Condé. Le prince de Condé, celui-là même qu’on devait appeler un jour le grand Condé, avait vu le père et le frère aîné du comte de Pomereux sur le champ de bataille de Rocroi ; le frère avait été tué en Flandre, en combattant sous ses ordres. C’était une famille de braves gentilshommes ; il accueillit noblement celui qui venait s’asseoir à l’ombre de son nom. de Pomereux put se regarder sur l’heure comme un officier de sa maison. de Charny eut appris à M. de Louvois les événements de la nuit, le ministre bondit sur son fauteuil. Il se fit répéter les détails de cette fuite, et M. de Charny n’en omit aucune circonstance. de Louvois s’était rassis et l’écoutait la tête dans sa main. Ce calme apparent, dans une nature aussi violente, annonçait un ressentiment profond. de Charny ne s’y méprit pas. Vous connaissez, dit-il, l’humeur de Sa Majesté. Le roi Louis XIV ne plaisante pas en matière de religion. Tout ce qui touche aux choses de l’Eglise lui est sacré. Si vous aviez pénétré dans le sanctuaire de l’abbaye, j’aurais été contraint de vous désavouer, et peut-être ne m’eût-il jamais pardonné cette violence. de Charny attacha son regard perçant sur le ministre. L’attente n’est pas l’oubli, reprit M. Que ce soit dans un mois ou dans un an, tôt ou tard, Belle-Rose et Mme d’Albergotti sortiront de l’abbaye de Sainte-Claire d’Ennery ; la fortune les a trop souvent secourus pour qu’elle ne les trahisse pas un jour. de Charny avec un sourire sinistre. Sachez ce qu’ils font et ce qu’ils veulent faire. Si l’un ou l’autre ou tous deux essayent de quitter l’abbaye, n’y mettez aucun obstacle ; mais surveillez leur départ. Trop de précaution les épouvanterait et donnerait à Mme de Châteaufort et à M. de Luxembourg le temps d’agir pour eux. Nous avons été joués deux fois, vous et moi ; c’est trop de deux : Belle-Rose s’est échappé de la Bastille, Mme d’Albergotti a fui du couvent des dames bénédictines, ils sont à présent réunis... Une victoire nous vengera des deux défaites. de Pomereux, je lui ferai bien voir que la chevalerie n’est plus de saison. Je crois qu’il était blessé, monseigneur, reprit M. de Charny d’un air de commisération. Il aurait eu moins de peine à se faire tuer ! Mais il avait engagé sa parole, continua-t-il de sa voix mielleuse. Et sa parole engage sa tête, monsieur. de Pomereux était à Chantilly avec le prince de Condé, et M. de Louvois à Paris, les fugitifs bénissaient Dieu qui les avait protégés dans leur entreprise. Aucune expression ne saurait peindre la surprise de Belle-Rose et Suzanne au moment où leur apparut le visage de Mme de Châteaufort. Tous deux la regardaient effarés, tandis qu’elle s’avançait vers eux, calme et souriante. Ce n’était plus la même femme ; la douleur avait passé sur ce beau front pâli, et il en était resté une tristesse inaltérable, répandue comme un voile sur tous les traits ; les austérités de la religion, le silence du cloître et la prière avaient plié cette âme déchirée par l’amour ; elle s’était inclinée sous la main de Dieu, et à la voir blanche et recueillie, paisible et sereine, on comprenait que Mme de Châteaufort n’avait emporté du monde qu’un cœur épuré par le pardon et qu’un esprit plein de miséricorde. Elle était comme Madeleine après qu’elle eut essuyé de sa chevelure les pieds du Sauveur. Soyez sans inquiétude, leur dit-elle ; cette maison est la vôtre, et la main de Dieu est entre vous et ceux qui vous haïssent. Geneviève embrassa Suzanne et Claudine, et salua Belle-Rose d’un pâle et doux sourire. Belle-Rose était sans force et sans voix pour répondre. Les plus dévorantes ambitions l’avaient agité depuis quelques heures ; mille souvenirs l’assaillaient à présent. Il n’y avait pas dans le cœur de Suzanne de place pour la haine. Si un instant la jalousie se réveilla à la vue de Geneviève, elle chassa bien vite ce sentiment indigne de toutes deux et rendit à l’abbesse son baiser de sœur. Les religieuses se retirèrent dans leurs cellules, et Geneviève elle-même voulut conduire les hôtes que lui envoyait la Providence aux appartements qu’elle leur destinait. Belle-Rose, Cornélius, la Déroute et Grippard furent établis dans un corps de logis dépendant des jardins de l’abbaye ; Suzanne et Claudine restèrent chez l’abbesse. Permettez-moi de vous servir de mère, leur dit-elle ; depuis que vous avez franchi le seuil de cette maison, n’êtes-vous pas mes filles ? Le lendemain, vers midi, Mme de Châteaufort fit appeler Belle-Rose. Elle le reçut dans un oratoire dont l’unique fenêtre s’ouvrait sur un paysage tel que Paul Potter les aimait. Au loin, une rivière - l’Oise - baignait de ses eaux paresseuses de grandes prairies toutes semées de peupliers ; à l’horizon vaporeux les clochers d’Auvers et d’Hérouville, quelques chaumières çà et là sous des bouquets d’arbres, des saules trapus le long des ruisseaux, et dans les herbes un troupeau ruminant de vaches et de bœufs. Le soleil teignait ces doux paysages d’une lumière dorée qui semblait tamisée par la brume. Les merles sifflaient parmi les haies, et l’on entendait tinter la sonnette des bœufs errant dans les prés. Une sorte de luxe monastique brillait dans l’oratoire : l’abbesse n’avait pu s’empêcher de rester grande dame. Le christ d’ivoire était le plus beau modèle de Jean Goujon ; les tableaux attachés aux pans de chêne noir appartenaient aux meilleurs peintres italiens, une Nativité du Corrège, une sainte Claire d’André del Sarte, une Vierge à l’enfant du Guide ; le bénitier et l’ange étaient de Germain Pilon ; les ciseaux les plus délicats avaient ciselé le prie-Dieu et les lambris. Dans cet oratoire, la religion se faisait attrayante et douce ; Dieu et l’art, qui est fait à son image, y prenaient le pécheur par la main. Geneviève ne put se défendre d’un grand trouble à la vue de Belle-Rose. On vit une larme poindre entre ses cils. Je me croyais bien forte, lui dit-elle, et voilà que votre seule présence a remué toutes les cendres de mon cœur. C’est une épreuve sans doute que Dieu a voulu me ménager ; il m’a secourue, il me secourra. Le cœur de Belle-Rose lui sautait dans la poitrine ; il détourna les yeux et regarda par la fenêtre les champs et l’horizon pour ne pas laisser voir à Geneviève son émotion. Et d’ailleurs, Jacques, pourquoi ne pleurais-je pas devant vous ? reprit-elle ; il y a des heures où les larmes sont agréables à Dieu ; il me semble que la souffrance est plus féconde que la prière, et j’ai tant souffert que je commence à croire que je suis pardonnée. Vaincu par ces paroles, Belle-Rose prit la main de Geneviève et la porta contre son cœur ; ses yeux étaient tout remplis de larmes, et il ne se cacha plus pour lui laisser voir qu’il pleurait. dit-elle ; ainsi je vous suis chère encore ! Me parlerez-vous comme un frère parle à sa sœur ? j’ai consacré toute ma vie et toute mon âme à Dieu, et cependant il ne se passe pas de jour que je ne l’invoque pour vous. Quand votre nom vient sur mes lèvres, je l’accueille comme un nom béni, et il ne me semble pas que je fasse mal en le mêlant à mes prières. Jacques contemplait Mme de Châteaufort en silence ; elle ne lui était jamais apparue sous cet aspect, où la tendresse se confondait avec la piété, et en même temps que son âme palpitait à la voix de Geneviève, il éprouvait pour elle un respect plus profond. dit-elle avec un doux sourire, je ne suis plus la même femme ; la duchesse pleine de superbe et de dédain a fait place à la plus humble des religieuses ; il me semble que ma vie d’autrefois est un rêve dont il ne m’est resté qu’un souvenir ; j’ai noyé tout le reste sous le repentir. j’ai voulu me rendre digne d’avoir été aimée ; le Christ, qui a relevé la Madeleine, me pardonnera cette pensée. A présent, je puis mourir, il me semble que nous habiterons le même coin du ciel. Vous êtes ma sœur, Geneviève, et une autre vie que vous ne partageriez pas me serait amère, lui dit Belle-Rose. Geneviève lui pressa la main doucement. Vos paroles sont bonnes au cœur, reprit-elle, mais à présent que je me suis confessée, vous disant tout ce qu’il y avait en moi, me permettez-vous bien de vous parler de vous-même ? J’ai causé toute la nuit avec Suzanne ; c’est une pauvre âme déjà fortement éprouvée ; elle s’est ouverte à moi comme une sœur à sa sœur, et je sais quelles douleurs vous ont agités tous deux depuis la soirée de Villejuif. C’est la main de Dieu qui vous a tous conduits ici. Vous y êtes entrés errants et proscrits, vous en sortirez libres et mariés. Si le malheur vous visite, au moins serez-vous deux à le supporter ; si le bonheur vous sourit enfin, il vous paraîtra plus doux étant ensemble, ajouta Mme de Châteaufort. Il ne faut pas que vous quittiez cet asile sans qu’un prêtre ait béni votre amour. Deux époux peuvent vivre à l’ombre de cette abbaye ; deux amants le pourraient-ils ? Ce que Suzanne voudra, je le ferai, dit Belle-Rose. Suzanne est prête, répondit Geneviève d’une voix émue ; dans trois jours vous serez mariés. Belle-Rose, après ces mots, se retira plein de trouble. Demeurée seule, Mme de Châteaufort s’agenouilla devant son prie-Dieu, toute pâle et les mains jointes. dit-elle d’une voix brisée par les sanglots, bénissez-les et qu’ils soient heureux ! Elle resta longtemps immobile, le front courbé sous la croix ; quand elle se leva, son visage était comme celui d’un martyr, souffrant et résigné. L’abbesse de Sainte-Claire d’Ennery fit prévenir l’évêque de Mantes, qui promit de donner aux jeunes époux la bénédiction nuptiale, et l’on décida que ce jour-là même Cornélius Hoghart et Claudine seraient mariés. La joie de Belle-Rose et de Suzanne était grave et recueillie, celle de Claudine enfantine et souriante ; elle rougissait en regardant Cornélius, et ne pouvait s’empêcher de le regarder à toute minute ; Cornélius ne savait ce qu’il faisait ni ce qu’il disait. C’étaient, entre ces quatre personnes, d’interminables conversations et de profonds silences ; au plus fort de leurs entretiens il arrivait parfois qu’on voyait passer sous les arceaux du cloître la silhouette élégante de l’abbesse ; ses mains diaphanes tenaient un livre d’heures ; elle les saluait d’un doux sourire et disparaissait sous les sombres voûtes. Alors tout le monde se taisait, et Suzanne, qui était toujours la première à la voir, mettait un doigt sur sa bouche et courait à elle pour l’embrasser. Je ne sais pourquoi, disait Claudine s’essuyant les yeux, le sourire de cette pauvre abbesse me donne envie de pleurer. Dans ces moments-là, Belle-Rose aurait voulu avoir deux vies pour donner l’une à Geneviève et conserver l’autre à Suzanne. Quant à la Déroute, il ne se tenait pas d’aise. On avait toutes les peines du monde à l’empêcher de chanter, et malgré la sainteté des lieux il se serait livré à mille extravagances, si Belle-Rose et Cornélius n’avaient employé la moitié de leur temps à maintenir sa joie dans des limites honnêtes. Grippard, qui en toute chose prenait modèle sur la Déroute, était d’un contentement à nul autre pareil. Ils s’évertuaient ensemble à bâtir mille châteaux en Espagne ; et Grippard, enthousiasmé par les discours du sergent, jurait qu’il ne quitterait jamais la compagnie d’un capitaine tel que Belle-Rose. Sur ces entrefaites, et la veille du jour fixé pour la cérémonie, M. de Pomereux se présenta à l’abbaye de Sainte-Claire d’Ennery. On ne l’eut pas plutôt annoncé, que Belle-Rose courut à sa rencontre avec Cornélius. Les trois jeunes gens s’embrassèrent tout d’abord. s’écria le comte, il faut croire qu’il est dans ma destinée d’agir toujours au rebours du bon sens ; je devrais vous haïr de toute mon âme, et je sens que je vous aime de tout mon cœur. Vous avez fait l’histoire de mes sentiments, répondit Belle-Rose. A présent que j’ai acquitté sur le chemin de Pontoise la lettre de change que vous avez tirée sur moi dans une rue de Douvres, parlez-moi de vos affaires. de Pomereux ce qu’on avait résolu. Nous nous marions dans la chapelle de l’abbaye, ajouta-t-il ; mais, à la façon dont les choses se passent tout à l’entour du monastère, nous aurions tout aussi bien pu nous marier en grande pompe dans l’église paroissiale de Pontoise. Personne ; au reste, vous avez dû vous en convaincre en venant ici. Avez-vous rencontré le plus petit soldat de la maréchaussée ? Pas un seul, et voilà justement ce qui me chagrine. Eussiez-vous mieux aimé en voir cinquante ? de Charny agit, au moins sait-on ce qu’il fait ; mais quand il se tient coi, Lucifer lui-même ne pourrait deviner ce qu’il médite. S’il n’y a pas d’alguazils autour de l’abbaye, c’est qu’il doit y avoir une foule d’espions à un quart de lieue. La justesse de cette observation frappa Cornélius et Belle-Rose. de Pomereux, le bonheur vous endort. de Charny et vous l’avez vu à l’œuvre. Merci, dit Belle-Rose, en serrant la main du comte ; ainsi, vous nous engagez à être sur nos gardes ? Plus que jamais ; je ne sais pas où est le péril, mais il est quelque part. de Charny n’aboie pas, c’est qu’il s’apprête à mordre. dit-il, j’ai encore de la poudre et du plomb. Et il se mit à charger ses mousquets et ses pistolets. L’évêque de Mantes arriva le lendemain. Claudine, rouge comme une fraise, s’agenouilla près de Cornélius, non loin de Belle-Rose et de Suzanne. Geneviève était assise dans le chœur avec les autres témoins, qui étaient M. de Pomereux, la Déroute et Grippard. L’abbesse avait revêtu les insignes de sa dignité religieuse et relevé son voile. Elle était belle d’une beauté chrétienne, et durant toute la cérémonie, elle garda un maintien plein de calme et de dignité. Forte de son sacrifice, elle ne laissa rien voir des blessures dont son cœur saignait. Cornélius, qui avait tout deviné, l’admirait et la plaignait. La Déroute, qui se doutait bien de quelque chose dont il n’avait jamais parlé, baisa sans qu’on s’en aperçût le bout du voile de l’abbesse. dit-il tout bas, c’est un cœur de soldat ! Quand la cérémonie fut terminée, l’abbesse signa la première sur le registre de la paroisse. Suzanne se jeta dans ses bras. Je vous dois mon bonheur, lui dit-elle, comment vous le rendrai-je jamais ? Aimez-moi, répondit Geneviève, et nous serons quittes. On avait préparé aux jeunes époux un logement dans un corps de bâtiment dépendant de l’abbaye, mais séparé du logis principal par de vastes jardins. Les sœurs ne dépassaient jamais une certaine limite que la supérieure avait seule le droit de franchir. Les mariés se rendirent dans cette maison, où ils étaient à la fois libres et en sûreté. Les appartements étaient propres et gais. Vous êtes ici chez vous, et vous y demeurerez tant qu’il vous plaira, leur dit Geneviève. Ne viendrez-vous pas quelquefois nous visiter dans cette retraite que nous vous devons ? lui dit Suzanne en levant sur elle ses grands yeux. Oui, reprit Mme de Châteaufort, qui la baisa au front, je reviendrai parfois respirer à l’ombre de votre bonheur. Suzanne la suivit du regard aussi loin qu’elle put la voir, et quand la taille svelte de l’abbesse eut disparu derrière les arbres, elle soupira tout bas et dit : Si je n’étais pas à lui, mon Dieu, je voudrais qu’il fût à elle ! de Pomereux allait et venait par la chambre ; tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur une boîte placée sur un meuble, autour duquel il ravaudait depuis un instant, flairant les bouquets et chiffonnant les dentelles. Il prit la boîte, et voyant le nom qui était sur la suscription, il poussa un léger cri. Suzanne se retourna, et le voyant tout pâle, courut à lui. Cette boîte que vous avez là, qui vous l’a donnée ? Gabrielle de Mesle, une pauvre fille qui est morte au couvent des dames bénédictines. Oui, reprit Suzanne ; son dernier soupir a été ce nom qui est écrit sur cette boîte. s’écria Suzanne en saisissant la main de M. En disant ces mots, le comte tomba sur une chaise et cacha sa tête entre ses mains. La douleur chez un homme aussi frivole en apparence que l’était M. de Pomereux avait quelque chose d’étrange et de sincère qui toucha profondément les spectateurs. On se tut autour de lui. Suzanne ouvrit la petite boîte et en tira la lettre et les cheveux qu’elle remit au comte. Tenez, dit-elle, voilà tout ce qui reste de Gabrielle. de Pomereux prit la lettre et la pressa de ses lèvres à l’endroit où l’on voyait l’écriture de la pauvre morte. Quant à lire ce qu’elle avait écrit, il ne le pouvait pas, tant il pleurait. Au bout de quelques minutes, il se redressa, prenant une des mains de Suzanne et tendant l’autre à Belle-Rose : J’ai coutume de railler et je pleure comme un enfant, leur dit-il ; mais devant vous il me semble que je puis le faire. Ces larmes font que nous vous en estimons davantage, lui dit Suzanne. Il n’y a que les bons cœurs qui souffrent. de Pomereux se fit raconter les détails que Suzanne avait recueillis de la bouche de Gabrielle. La mort de cette pauvre fille le navrait. Elle était si jeune et si bonne ! Et c’était alors de nouveaux sanglots. Elle pleurait, elle m’aimait, elle expirait, reprenait-il, et moi je vous tenais, à vous, madame, je ne sais quels sots discours ! Comment se fait-il que je n’aie point deviné sa présence aux dames bénédictines ? Elle ne l’eût point voulu, dit Suzanne. Etais-je digne de ce cœur pur comme le diamant ? J’ai vécu d’une étrange sorte, et cependant je l’ai toujours aimée. Elle occupait une place secrète au fond de mon cœur où ma pensée n’osait descendre ; elle y vivait comme une idole qu’on adore et qu’on n’approche pas. J’ai suivi bien des sentiers fangeux, emporté loin d’elle par je ne sais quelle fougue indomptée, quels désirs insatiables ; mais dans cette existence où mon cœur laissait un peu de sa force à toutes les aventures du chemin, elle est la seule chose que j’ai entourée d’amour et de respect. C’était la goutte de rosée sur le roc aride, la fleur embaumée entre les ronces. Je me souviens encore de l’heure où elle s’est enfuie, rougissante et confuse, me laissant un aveu dans son regard limpide ! Trois ans après, elle était morte ! Et moi, je donnais tous mes jours au hasard ; j’avais tant vu de mensonges que je m’étais fait de la vérité un rêve qu’il faut aimer sans y croire. Quand je la rencontrai, j’étais un cadet de famille, n’ayant pour toute fortune que la cape et l’épée. Le chevalier d’Arraines n’était point un parti convenable pour la fille du marquis de Mesle ; je l’aimais, et je le lui dis sans savoir pourquoi... Plus tard, mon frère mourut ; héritier du titre et du nom, je pouvais presque prétendre à sa main ; mais j’étais sans nouvelles, et ce fut alors que mon père m’envoya à Malzonvilliers. Depuis cette visite, mes jours ont coulé comme de l’eau ; il ne m’en est rien resté, qu’un peu d’écume à la surface. Le comte de Pomereux colla sa bouche aux cheveux de son amante. Tout ce que j’ai de bon vient d’elle, reprit-il. Il fit quelques pas après ces mots et revint près de Suzanne. Vous avez assisté à son agonie et consolé sa souffrance, lui dit-il les deux mains sur les siennes. Dans la joie et dans le malheur, quoi qu’il advienne, par le nom sacré de Gabrielle, je suis à vous et aux vôtres. Et vous, messieurs, qui êtes à présent son mari et son frère, ajouta-t-il en se tournant du côté de Belle-Rose et de Cornélius, faites-moi l’honneur d’accepter mon amitié. de Pomereux s’était montré sous un aspect tout nouveau, fit une impression profonde sur les jeunes gens ; ils se séparèrent du comte, le cœur ému. C’est un jour heureux, dit Suzanne, nous avons retrouvé une amie et gagné un ami. A quelques centaines de pas de l’abbaye, M. de Pomereux fit rencontre d’un estafier qui se promenait le nez au vent le long du chemin. Ce drôle, à mine effrontée, l’examina fort attentivement tandis qu’il passait. Le comte, qui n’aimait pas les curieux, poussa vers lui ; mais l’estafier se jeta dans un taillis, où il fut bientôt à l’abri de toute poursuite. Voilà qui me prouve que je ne m’étais point trompé, se dit M. Je serais fort surpris, vraiment, si cet homme n’était pas aux gages de M. de Pomereux remonta dans le carrosse qui l’avait amené de Chantilly, et se dirigea vers Paris, en donnant ordre au cocher de toucher chez M. Il se doutait bien de l’accueil qui l’attendait chez le ministre ; mais le jeune comte était un de ces esprits aventureux qui se plaisent aux situations violentes et trouvent un grand charme dans les luttes où la vie est en péril. Aussitôt qu’il eut connaissance de l’arrivée de M. de Louvois s’empressa de le faire entrer. Le comte ne vit pas tout d’abord le visage du ministre, qui buvait à même dans un grand pot plein d’eau. murmura-t-il, il faut qu’il soit fort en colère pour être si fort altéré. mon beau cousin, vous voilà donc de retour ? fit le ministre, en jetant, après avoir bu, un regard vif et prompt sur le comte de Pomereux. je ne m’étais pas trompé, pensa le comte, qui soutint sans en paraître ému le coup d’œil menaçant du maître, et reprit tout haut : Ma foi, oui, monseigneur ; j’éprouvais une si violente contrariété de ne vous avoir point vu depuis ces derniers jours, que ma première visite à Paris a été pour vous. C’est un grand empressement dont je vous remercie, mon cher comte. on n’a pas toute une famille de cousins comme vous, et quand par hasard on en possède un, on se doit tout à lui. J’ai toujours compté sur votre dévouement ; il paraît même que ce dévouement a dépassé mon attente. Non vraiment ; on assure qu’aux environs d’Ennery, vous vous êtes comporté en chevalier du temps de la chevalerie. Vous avez éclipsé la gloire d’Amadis, et l’illustre Galaor lui-même n’est qu’un pleutre auprès de vous. vous ajoutez trop de foi au récit de M. Il est vrai ; c’est de lui que je sais vos exploits. C’est un excellent ami que ce bon M. J’étais bien sûr qu’il agirait comme il l’a fait. que n’étais-je là pour applaudir à vos prouesses ! Votre approbation eût été ma plus douce récompense, monseigneur. de Louvois, qui s’amusait avec M. de Pomereux comme un chat fait d’une souris ; seulement la souris avait un aplomb qui l’étonnait un peu. Mon admiration a commencé, continua le ministre, au furieux combat que vous avez soutenu contre l’indomptable Belle-Rose et le terrible Irlandais. J’ai déploré la fatalité qui a fait que votre épée s’est rompue au moment où la victoire allait se déclarer pour vous. de Pomereux avec un geste tout plein de philosophie. Trois secondes après, j’ai été touché jusqu’aux larmes au récit qu’on m’a fait... au récit qu’on m’a fait, dis-je, de votre constance à tenir la parole jurée. C’est beau, c’est grand, c’est antique ! Régulus ne se fût pas mieux conduit, et j’imagine que l’ombre d’Aristide doit vous jalouser. C’est un trait sublime, mon cousin. Vous me comblez, monseigneur, répliqua le comte d’un petit air modeste. Et plus tard, votre promptitude à provoquer le capitaine Bréguiboul, qui avait égratigné votre botte et votre honneur du même coup, votre vaillance à mettre l’épée à la main et votre habileté à le tuer raide, ont excité mon enthousiasme. monseigneur, je me suis souvenu de notre parenté. Par exemple, j’ai béni la Providence qui n’a pas voulu que votre épée se rompît cette fois. C’est que la fortune me devait une revanche. croiriez-vous, mon charmant cousin, que cette conduite héroïque n’a pas produit sur d’autres l’effet qu’elle a produit sur moi ? Il y a des esprits mal faits qui ont voulu voir dans ces merveilleuses aventures un parti pris de contrecarrer l’autorité du roi. Et ils sont allés jusqu’à dire que vous n’étiez plus digne de la faveur de Sa Majesté et que je devrais vous retirer ma protection. de Louvois en trempant ses lèvres dans le pot plein d’eau ; j’ai rembarré ces personnes-là d’une furieuse façon ; mais l’une d’elles, qui est fort des amis de M. Colbert, m’a fait observer que ce n’était point dans de telles circonstances qu’il convenait de vous charger d’une mission fort délicate que je vous avais réservée. Et par égard pour les circonstances, vous avez confié la mission à un autre. Fallait-il me laisser accuser d’une odieuse partialité ? Une autre personne a fait remarquer que le roi ne serait point charmé de voir à la tête de ses régiments un officier dont le concours avait compromis le succès d’une entreprise où il importait de réussir. Le roi est un peu comme M. de Mazarin : il aime les gens heureux. Si bien que j’ai perdu le régiment après avoir perdu la mission ? oui ; j’étais fort affligé de la tournure que prenait l’entretien lorsqu’un dernier coup est venu m’écraser. il y a un dernier coup ? Après vous avoir dépouillé, ces gens-là ont prétendu qu’il était urgent de vous arrêter. Ce sont des personnes méticuleuses qui ne croient pas aux épées cassées et aux engagements d’honneur. L’incrédulité est un vice parisien, monseigneur. Vous comprenez que j’ai dit leur fait à tous ces gens-là ; malheureusement on est revenu à la charge, et afin qu’on ne s’imaginât point que ma parenté me rendait injuste... Et voilà que je vais être arrêté ! C’est à la Bastille qu’on vous enverra, et je vous y donnerai tout loisir de méditer votre défense pour confondre les calomniateurs. C’est un projet qui me séduit ; il est seulement fâcheux que je ne puisse pas l’exécuter, répondit M. de Pomereux d’un air tout affligé. Et pourquoi donc, s’il vous plaît ? Parce que je n’irai pas à la Bastille. Vous n’irez pas à la Bastille ! s’écria le ministre en se levant. Alors je suis sûr que monseigneur le prince de Condé me le défendra. Et qu’a-t-il à voir dans cette affaire ? ne suis-je pas un officier de sa maison ? Mais, au fait, vous ne savez pas la moitié de ce qui s’est passé ! de Charny il manque un dénoûment... de Louvois ; il avala un grand verre d’eau et faillit briser le gobelet en le remettant sur la table. Voulez-vous que je vous la conte ? de Louvois qui frappait le parquet à coup de talon. Figurez-vous donc qu’après avoir quitté M. de Charny à Pontoise, je suis allé trouver à Chantilly monseigneur le prince de Condé, qui a toujours été plein de bonté pour ma famille ; nous en avons mille preuves que je pourrais citer. Soit, ce récit blesserait ma modestie. Je lui ai exprimé le désir que j’avais d’entrer dans sa maison ; il y avait tout juste une charge de capitaine des chasses vacantes ; il me l’a offerte, je l’ai acceptée, et je suis entré en fonctions hier matin. de Louvois se promenait par la chambre, l’œil en feu et le sourcil froncé. J’ai même forcé un cerf dix-cors pour mes débuts, et ce matin, continua tranquillement M. de Pomereux, monseigneur le prince de Condé m’a expédié à Paris pour terminer certaines affaires qui le concernent particulièrement. Vous comprenez bien que si j’accepte votre offre d’aller à la Bastille, dans le but de me justifier, les affaires du prince en souffriront. Or, mes intérêts doivent passer, je crois, après les siens. Le prince de Condé est prince du sang, monseigneur. de Louvois allait et venait par la chambre comme une bête fauve ; la colère s’amassait dans son sein. Tout à coup, il lui vint dans la pensée que M. de Pomereux, dont il connaissait l’audace, cherchait à le tromper pour gagner du temps. Votre histoire est un conte, mon brave cousin ! s’écria-t-il en le couvrant de son regard étincelant. de Louvois par le bras, et le conduisant à l’une des fenêtres de l’appartement qui donnait sur la cour de l’hôtel, il lui montra du doigt un carrosse qui attendait. La livrée était aux couleurs du prince, et sur les panneaux de la voiture on voyait l’écusson d’azur aux trois fleurs de lis d’or, avec la barre de la maison de Condé. S’il vous restait quelque doute, je pourrais les dissiper, ajouta le comte avec la même tranquillité. Et ouvrant la fenêtre, il appela à toute voix : Un laquais à la livrée du prince accourut sous la fenêtre, le chapeau à la main. Abaisse vivement le marchepied du carrosse, et dis à Bourguignon de serrer les guides ; nous allons partir. Le laquais salua et s’avança vers le cocher, qui ramassa les rênes aussitôt. de Pomereux referma la fenêtre et se tourna vers le ministre : Vous avez vu, monseigneur, dit-il en souriant. de Louvois était pâle de colère : quelle que fût sa puissance, il n’en était pas encore à s’attaquer au prince du sang. L’arrestation d’un officier de la maison du prince de Condé était une de ces choses dont les conséquences pouvaient être incalculables. Les princes de Condé ne plaisantaient pas sur le chapitre de leurs privilèges, et ils étaient gens à mener l’affaire jusqu’au roi. de Pomereux, simple gentilhomme ; on ne pouvait rien contre M. de Pomereux, capitaine des chasses, et protégé par l’écu aux trois fleurs de lis d’or. La fureur n’aveuglait pas tellement M. de Louvois qu’il ne vît clair dans leur position respective. Il comprit qu’il était vaincu et se résigna. de Pomereux attendait, les bras croisés. Au moment où le comte se retirait, M. de Louvois le retint par le bras. de Condé, lui dit-il, restez-y, mon brave cousin. C’est un conseil que je vous donne en passant. Il vient de vous et je n’aurai garde de l’oublier. de Pomereux s’inclina profondément et sortit. Quand le ministre entendit la voiture aux armes du prince rouler sur le pavé de la cour, il saisit, dans un accès de rage folle, un vase de porcelaine de Sèvres qui était sur la cheminée, et le broya contre le mur. Depuis le mariage de Belle-Rose et de Suzanne, les doux ombrages de l’abbaye de Sainte-Claire d’Ennery avaient vu les plus beaux jours que les deux amants eussent encore vécu. C’était sans cesse de longues promenades dans les bois, de silencieuses rêveries au bord des eaux murmurantes, de charmants entretiens le soir dans les prés. On ne pouvait rencontrer l’un d’eux qu’on ne fût aussitôt sûr d’apercevoir l’autre. Ils avaient toujours à se dire mille choses qu’ils s’étaient dites mille fois. Le matin les trouvait ensemble assistant, les mains unies, au réveil du jour ; le soir les retrouvait encore errant côte à côte le long des mêmes ruisseaux. Les semaines s’écoulaient comme des heures. Quant à Claudine et à Cornélius, ils se demandaient si les heures avaient des ailes. Le bonheur de Suzanne était grave : elle avait beaucoup souffert ; le bonheur de Claudine était gai : elle avait toujours espéré. La joie de l’une lui mettait des larmes dans les yeux ; la joie de l’autre lui mettait le rire aux lèvres : c’étaient deux caractères différents et deux âmes jumelles. Rien ne pouvait distraire Cornélius et Claudine de leur tendresse ; mais il arrivait parfois que les mains de Suzanne et de Belle-Rose se séparaient, que leurs têtes, inclinées l’une vers l’autre, se fuyaient, que le mot d’amour bégayé par leurs lèvres s’éteignait tout à coup. C’était lorsque dans l’ombre des allées ils voyaient passer la grave et silencieuse Geneviève, blanche comme l’ivoire, avec ses yeux tout pleins de flammes. Elle était bonne et souriante pour eux et venait souvent s’asseoir à leur côté durant de longues heures ; mais chaque fois qu’elle partait, il semblait à Suzanne qu’elle était plus pâle et plus triste. Suzanne eût tout donné, hormis Belle-Rose, pour lui rendre le repos. Sa délicatesse allait jusqu’à éviter toute parole ou toute action qui aurait pu réveiller la douleur toujours vivante dans ce cœur blessé ; elle s’en faisait une étude, et Geneviève, qui la devinait, l’embrassait au front en la nommant sa fille. Cette tristesse était dans la vie de Suzanne et de Belle-Rose comme une épine dans un bouquet fleuri ; mais ils s’efforçaient d’en adoucir l’amertume, et parfois ils amenaient un sourire sur le visage de la pauvre désolée. Un jour, Suzanne se suspendit en rougissant au cou de Belle-Rose et lui dit tout bas à l’oreille quelques mots qui firent tressaillir le soldat. Belle-Rose la prit dans ses bras et bénit Dieu, les lèvres collées au front de sa femme. Ce jour-là, Mme de Châteaufort vit les jeunes époux, et surprit le doux secret qui mettait un lien nouveau autour de leur vie. A l’aspect du bonheur qui rayonnait sur leur visage, elle frémit de la tête aux pieds. Que Dieu vous bénisse dans votre maternité ! dit-elle à Suzanne, les mains levées sur son front, et elle s’éloigna le cœur gros de larmes. Quand Belle-Rose la vit si morne et si désolée, une voix intérieure lui reprocha son inaction. Un instant le bonheur lui avait fait oublier le devoir. Il comprit ce qui lui restait à faire, et il se résolut de l’accomplir sur-le-champ. Dès le soir même, il chercha la Déroute, qui s’amusait à faire des citadelles de gazon avec son ami Grippard et à les prendre d’après toutes les règles de la stratégie militaire. Il le trouva dans un coin du couvent qui venait d’ouvrir la tranchée devant un bastion. l’évêque de Mantes arrive demain matin, nous nous arrangerons pour partir demain soir, lui dit-il. La Déroute culbuta le bastion d’un coup de pied et jeta son chapeau en l’air, en criant : Vive le roi ! Depuis qu’il s’était attaché à la fortune de Belle-Rose, la Déroute avait pris goût aux aventures. Lorsque, après avoir mené quelque entreprise à bonne fin, il trouvait un asile convenable, il en usait comme Annibal usa de Capoue ; mais il lui tardait bien vite de se retrouver aux prises avec les périls. Il ne faut donc point s’étonner si la proposition du capitaine le mit en joie. La Déroute ouvrit les yeux et tendit l’oreille. Tu sais, la Déroute, que c’est demain le jour où monseigneur de Mantes a coutume de venir chaque semaine à l’abbaye ? Monseigneur est ordinairement accompagné d’une suite assez nombreuse. Il y a les secrétaires en surplis et les piqueurs en bottes fortes, les vicaires en soutane et les laquais en livrée, ceux-là dans les carrosses et ceux-ci derrière. Si bien que lorsque tout ce monde s’en va, personne ne s’avise de regarder les gens sous le nez. Ce serait une assez vilaine besogne. il faut que demain soir je sois un de ceux qui partent de l’abbaye avec monseigneur. Et avec la livrée sur le dos, afin que l’habit fasse passer le moine. Il y a dans cette suite un certain cocher qui aime à causer de guerre et de bataille avec moi ; il est fort bavard et très buveur. Je lui conterai dix sièges et vingt assauts ; à la quatrième escarmouche il sera gris ; au moment de faire sauter la mine il roulera sous la table, et je le déshabillerai à l’article de la capitulation. Tu en parles comme si c’était déjà fait. que diable, cet homme a deux vices et je les connais ! Sais-tu, la Déroute, que si tu n’avais pas été sergent des canonniers, tu aurais pu être un des sages de la Grèce ? C’eût été tant pis pour la sagesse ; la mienne est quelquefois bien voisine de la folie. Qu’elle soit ce qu’elle voudra, pourvu que demain je sois cocher. Et moi quelque chose comme laquais ou valet de pied. Ne faut-il pas que Suzanne ait un ami sur qui elle puisse compter ? Justement ; il s’entend aux choses du ménage, tandis que moi je n’ai jamais pu parler qu’aux canons et aux chevaux. un seul peut réussir là où deux échoueraient ; tu resteras. Il suffit ; vous êtes un égoïste qui gardez tous les périls pour vous. Le lendemain l’évêque de Mantes arriva dans les murs de l’abbaye ; les jours de visites pastorales étaient des jours de fête pour toute la communauté ; les pauvres des villages voisins accouraient de bonne heure autour des portes, où l’on faisait des distributions d’aumônes ; les malades se faisaient transporter sur le passage du saint homme qui les bénissait ; il baptisait les petits enfants, confessait les nonnes, et tous les notables du pays venaient lui présenter leurs compliments en le priant d’appeler les bénédictions du ciel sur les moissons ou sur les semailles, selon le temps. La multitude qui encombrait la chapelle de l’abbaye et tous les environs rendait la surveillance bien difficile. Pour quiconque eût voulu quitter le couvent, seul et mêlé à la foule, il y avait peu de risque à courir ; mêlé à la suite de l’évêque, il n’y en avait plus. La Déroute ne manqua pas d’attirer au logis des réfugiés le cocher qui avait un si grand faible pour les histoires militaires. Il y a là-haut, lui dit-il, un gros pâté de venaison et du vin d’Orléans qui vous attendent : si l’appétit vous est venu au grand air, nous déjeunerons ensemble, et, tout en démolissant le pâté, je vous conterai le siège d’Arras, par M. Le cocher confia ses chevaux au premier valet qui se trouva sous sa main, et courut s’enfermer avec la Déroute. Le pâté fut décoiffé, on déboucha les bouteilles, et dès les premières rasades le récit commença. Tandis que la Déroute traitait le cocher, Grippard, qui avait ses instructions, traitait un piqueur. Quant à Belle-Rose, il écrivait une lettre à Suzanne. Vers le soir on prépara les équipages de monseigneur : les ecclésiastiques montèrent dans les carrosses, et les laquais se tinrent prêts, la main à la crinière des chevaux. En ce moment la Déroute courut chercher Belle-Rose. capitaine, lui dit-il, le tour est fait, hâtez-vous. Belle-Rose entra dans la chambre du sergent. Le cocher, tout déshabillé, dormait comme un bienheureux sur le lit de la Déroute, qui riait de tout son cœur. Les habits étaient proprement étalés sur une chaise. Il est gris comme un Suisse, dit le sergent ; et afin qu’il ne lui prît pas fantaisie de se réveiller, j’ai mêlé une infusion de pavots à mon petit vin d’Orléans. Ainsi ne vous gênez pas, il n’aura garde d’entendre. Belle-Rose s’habilla lestement ; le cocher était à peu près de sa taille et blond comme lui ; il s’enfonça le chapeau jusqu’aux yeux et descendit l’escalier. On commençait à crier après lui au moment où il parut dans la cour ; il se dirigea vers le carrosse de l’évêque, et grimpa sur le siège comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie. Comme Belle-Rose tournait les talons, Grippard entra tout doucement chez la Déroute. La Déroute le remercia et disparut. L’évêque était monté dans son carrosse, Belle-Rose toucha les chevaux du fouet et l’attelage partit. On allait grand train ; des valets armés de torches couraient au-devant de la voiture, éclairant la route. A un quart de lieue de l’abbaye, Belle-Rose remarqua sur le revers de la chaussée des gens d’assez mauvaise mine qui regardaient curieusement le cortège. Il se souvint des avertissements de M. de Pomereux, appliqua un coup de fouet à ses chevaux et passa sans être inquiété ; la livrée de monseigneur l’évêque le protégeait. On relaya à Meulan, et vers minuit on arriva à Mantes. La première personne que Belle-Rose aperçut dans la cour du palais épiscopal, ce fut la Déroute qui descendait de cheval en costume de piqueur. s’écria-t-il, ne sachant s’il devait rire ou gronder. Quand je vous ai vu partir, mes jambes n’y ont pas tenu ; elles sont entrées toutes seules dans de grosses bottes qui étaient par là ; mes bras, de leur côté, se sont fourrés dans la souquenille d’un piqueur qui dormait à la façon du cocher que vous savez ; je me suis trouvé son chapeau sur la tête sans savoir comment il y était venu, et tandis que je réfléchissais à cette métamorphose, mes pieds se sont dirigés vers l’écurie où était le cheval du brave garçon. Je les ai laissés faire, si bien qu’au bout d’un instant je me suis vu en selle ; le cheval est parti tout seul ; j’ai pensé que c’était la Providence qui le voulait ainsi, et voilà comme j’ai galopé jusqu’à Mantes. A mesure que le récit de la Déroute s’avançait, la colère de Belle-Rose, qui, à vrai dire, n’était pas bien grande, s’en allait. il dort à côté du cocher. Suzanne avait trouvé la lettre de Belle-Rose. Elle ne contenait que peu de mots. Belle-Rose la prévenait qu’un devoir, dont l’accomplissement ne pouvait pas être plus longtemps retardé, l’appelait à dix ou douze lieues de l’abbaye. « Ne craignez rien, lui disait-il en finissant, je ne cours aucun danger ; notre amour me protège, et vous me reverrez d’ici à trois ou quatre jours. » Suzanne communiqua cette lettre à Cornélius, qui ne put lui donner aucune espèce d’explication sur le motif de cette absence. Cornélius regrettait seulement de n’avoir pas été averti. Au moins, dit-il, serais-je parti avec lui. Une heure après, on s’aperçut de l’absence de la Déroute. Suzanne remercia le sergent dans le fond de son cœur et attendit, mettant sa confiance en Dieu. Belle-Rose et la Déroute abandonnèrent le palais épiscopal dans la nuit, changèrent de vêtements, se procurèrent des chevaux et sortirent de Mantes au petit jour. Maintenant que je suis de l’expédition, dit la Déroute, au moins me direz-vous bien où nous allons ? Nous allons dans un petit pays qui est à trois ou quatre lieues de Rambouillet. Un joli coin de terre tout entouré de bois et de prés ; là où il n’y a pas d’arbres il y a des herbes ; les poulets y sont dodus, les filles point farouches et le vin du cru pas trop mauvais. J’y suis allé en recrutement, il y a de ça quelque cinq ou six ans. Si bien que tu as conservé tout à la fois la mémoire du cœur et de l’estomac. Quels souvenirs en rapporterai-je à présent ? Pour cette fois, mon pauvre garçon, tu n’auras guère le loisir de continuer tes études sur le caractère des filles de Rochefort ; tu mangeras bien deux ou trois poulets, si tu veux, mais tu ne boiras du vin du cru qu’autant qu’il t’en faudra pour te maintenir en bonne santé. ça m’a tout l’air d’une expédition. C’est en effet quelque chose d’approchant : nous sommes partis deux, nous reviendrons trois. fit la Déroute en attachant sur Belle-Rose un regard curieux. Ce troisième-là n’est peut-être pas, à l’heure qu’il est, beaucoup plus haut que ta botte. La Déroute avait une question au bout des lèvres, mais cette question, il n’osait la faire ; Belle-Rose la devina à l’air de son visage et sourit. Ce sourire donna du courage à la Déroute, qui l’observait du coin de l’œil ; il ouvrit la bouche : Dites donc, mon capitaine, ce petit bonhomme m’a tout à fait la mine d’être un petit canonnier ? Ce petit bonhomme est un chevau-léger. Pour le coup, la Déroute n’y était plus ; il se gratta le front et chercha par la pensée quel rapport il pouvait y avoir entre son maître et le petit cavalier. Il aurait cherché longtemps sans rien trouver, si Belle-Rose ne l’eût tiré d’embarras. Mon camarade, reprit-il, ce chevau-léger est un neveu de M. s’écria la Déroute qui bondit de joie sur sa selle. Eh bien, capitaine, nous en ferons un maréchal de France ! Certainement ; et pour commencer, tu lui apprendras le maniement des armes. Les deux voyageurs prirent par Septeuil et Montfort-l’Amaury ; c’était à la fois le plus court et le plus sûr. La route était peu fréquentée, et il n’était pas probable que les agents de M. de Charny eussent poussé de ce côté-là. On coucha à Rambouillet, et dès le matin, au soleil levant, on se rendit à Rochefort. A l’instant de partir, la Déroute s’absenta quelques minutes ; quand il revint à l’hôtellerie, Belle-Rose lui demanda la cause de son éloignement. Voici, répondit le sergent : il m’a semblé que pour des gens qui vont en expédition, nous sommes médiocrement armés, vous d’une houssine, moi d’une branche de coudrier. J’ai conclu une petite affaire tout à l’heure. Un cadet de famille qui va je ne sais où, a perdu cette nuit tout son argent comptant au lansquenet contre un maltôtier ; je lui ai offert vingt pistoles de son équipement, qu’il m’a tout de suite cédé, et le voilà : il y a l’épée et les pistolets ; quant à moi, j’ai pris la défroque du valet. Les armes sont en bon état, et si les gens de M. de Charny ont envie de nous dire deux mots, ils trouveront à qui parler. Belle-Rose passa l’épée à sa ceinture, mit les pistolets dans les fontes et l’on s’engagea dans la forêt des Ivelines. Au bout d’une heure, on traversa le bois de la Selle, qui touche au bois de Rochefort. Il était à peu près dix heures quand on vit les premières maisons du bourg éparpillées dans les champs. Un petit garçon rôdait le long d’une haie, cueillant des mûres sauvages. lui cria Belle-Rose, indique-moi, s’il te plaît, le logis du vieux Simon le garde ; tu auras une pistole pour ta peine. Suivez-moi d’abord et gardez votre pistole après, répondit l’enfant, qui se tourna du côté de Belle-Rose. C’était un bel enfant, fier et souriant ; ses yeux étaient humides et doux, ses joues fraîches et brunies par le soleil, sa bouche rouge comme une cerise. Il secoua sa tête toute chargée de longs cheveux plus fins que la soie, et prit un sentier dans les prés. Belle-Rose le regardait marcher d’un pas ferme et rapide, s’arrêtant parfois pour cueillir une marguerite ou prenant sa course comme un chevreuil ; sa taille souple et délicate se ployait comme un jonc ; il bondissait parmi les herbes et franchissait les ruisseaux comme s’il avait eu des ailes aux pieds. Belle-Rose pensa à l’avenir et demanda à Dieu de lui envoyer un enfant qui fût semblable à celui-là. De temps à autre, le petit garçon se retournait pour regarder si les deux étrangers le suivaient, et l’on voyait ses dents de perle briller dans un sourire. Au bout d’un quart d’heure de marche à travers champs, on arriva devant une maisonnette dont la façade était ornée de grands lierres qui lui faisaient une cuirasse verte et gaie ; les hirondelles avaient leurs nids aux coins des fenêtres, et les giroflées mêlées aux liserons et aux pariétaires fleurissaient aux abords du toit de chaume. Il y avait des noyers derrière la maisonnette, un petit pré devant où paissaient deux ou trois belles vaches, et tout à côté un jardinet tout rempli d’arbres fruitiers. Un poulain accourut au galop vers l’enfant, fouettant l’air de sa queue, grattant l’herbe du pied, joyeux et frémissant ; mais à la vue des étrangers il s’arrêta court, hennit, tendit son cou et partit comme un trait. Il est doux, mais farouche comme une chevrette, dit l’enfant, qui se mit à siffler pour rappeler le poulain. A ce bruit connu, le poulain pirouetta sur ses jarrets, ne voulant pas avancer, mais n’osant déjà plus reculer. Les vaches paisibles tournèrent leur tête pesante vers l’enfant et firent quelques pas jusqu’à la lisière du pré ; deux chiens vinrent, en jappant, se rouler sous ses mains caressantes, et une bande de poules, avec leurs poussins, accoururent en caquetant ; la maisonnette semblait se réveiller. Ce tableau rappela à Belle-Rose le temps où il vivait dans la maisonnette voisine du faubourg de Saint-Omer ; c’était la même paix, la même grâce et la même innocence. Une voix le tira de sa rêverie ; cette voix était celle du vieux garde, que tout ce bruit avait conduit hors de la chaumière. Voilà, père, dit l’enfant, deux étrangers qui désirent te parler. Le garde s’approcha et salua Belle-Rose. Qu’y a-t-il pour votre service, mon gentilhomme ? Belle-Rose jeta la bride de son cheval à la Déroute, et pria Simon de le suivre dans la chaumière. L’affaire qui m’amène, reprit-il, a quelque importance ; il s’agit d’un enfant dont la garde vous a été confiée. Simon pâlit à ces mots et regarda fixement Belle-Rose. Une personne qui a toute autorité sur cet enfant, la seule qui puisse efficacement le protéger ; et tirant de sa poche un papier, Belle-Rose le tendit au garde. Simon prit la lettre et l’ouvrit en tremblant. Elle était de Mme de Châteaufort et priait le vieux garde d’obéir en toute chose à Belle-Rose, à qui elle transmettait tous ses droits sur l’enfant. Ordonnez, monsieur, reprit le garde, qui avait peine à parler. Ainsi, je puis l’emmener dès aujourd’hui ? Il faut alors qu’il se tienne prêt à partir dans quelques heures. Le vieux garde hésita, les paroles mouraient sur ses lèvres ; il fit un violent effort sur lui-même et ouvrit la bouche : Vous enlevez avec l’enfant toute la joie et tout l’espoir de cette maison ; je me suis habitué à l’aimer, et maintenant que je n’ai plus que peu d’années à vivre, je ne puis me faire à l’idée de le perdre. Belle-Rose prit la main du garde et la serra. Vous le verrez toujours, si vous voulez, lui dit-il. Je le conduis au couvent de Sainte-Claire d’Ennery. je vous y suivrai, et je trouverai bien, avec l’aide de Mme de Châteaufort, une maisonnette comme celle-ci, et tous les jours je verrai Gaston. s’écria Belle-Rose qui se souvint de M. C’est la duchesse qui l’a voulu. Un nom de gentilhomme, ma foi, et qu’il porte bien. continua le garde en ouvrant la porte de la chaumière, viens par ici ; voilà un brave soldat qui va te faire faire ton premier voyage. Le bel enfant qui avait servi de guide à Belle-Rose entra. Après mon premier voyage, vous me ferez bien faire ma première campagne, dit-il. Avant de retourner à Sainte-Claire d’Ennery, Belle-Rose devait se rendre à Paris, où il avait laissé les papiers que la duchesse de Châteaufort lui avait confiés, et qui constataient l’état de Gaston. Belle-Rose les avait remis à M. Mériset, qui s’était empressé de les serrer tout au fond d’une armoire secrète où il cachait son argent. Ces papiers étaient cachetés et scellés aux armes de la duchesse ; M. Mériset ne les voyait jamais sans penser aux nombreuses aventures de Belle-Rose, et il en tirait, comme toujours, cette conséquence que Belle-Rose était certainement un des personnages les plus considérables du pays. Quand il sera premier ministre, disait-il en forme de péroraison, je lui demanderai une place de concierge dans un château royal. L’air ouvert et franc de Belle-Rose avait charmé le petit Gaston, qui s’était pris tout de suite d’une grande amitié pour lui. Une part de cette amitié avait rejailli sur la Déroute, qui se prêtait de la meilleure grâce du monde à tous les caprices du bonhomme, se sentant, disait-il, d’excellentes dispositions pour gâter le neveu de M. Il ne fallait pas vivre plus de trois heures avec le petit Gaston pour comprendre l’affection qu’il inspirait au vieux garde. C’était un enfant prompt, alerte, souriant, hardi comme un coq là où il y avait du péril, et caressant comme une petite fille à la moindre complaisance. Au bout d’un quart d’heure, la Déroute l’adorait, et quand il fallut songer au départ, Gaston savait déjà charger et décharger un pistolet, et se servir comme une recrue d’un mousquet de bois que le sergent lui avait façonné. Gaston voulut à toute force monter à cheval pour aller à Paris ; l’idée de voyager comme un soldat lui faisait un plaisir extrême ; Belle-Rose hésitait à le contenter, craignant pour lui les fatigues du chemin ; mais la Déroute, qui tenait à gagner les bonnes grâces du petit bonhomme, leva toutes les objections : tandis qu’on discutait encore, il trouva dans le pays un petit cheval à la fois vigoureux et doux sur lequel il installa Gaston, le fouet en main. Le vieux garde embrassa son cher enfant et jura à Belle-Rose qu’il serait avant lui à Sainte-Claire d’Ennery, et la cavalcade se dirigea vers Paris par Chevreuse et Sceaux. Il était près de minuit quand Belle-Rose entra dans la grande ville ; il n’y avait personne dans les rues si ce n’est çà et là quelques galants qui gagnaient le logis de leurs maîtresses, le manteau sur le nez ; on voyait encore de distance en distance luire des lumières derrière les jalousies, mais les bruits étaient rares et les clartés discrètes. Le moment est propice, dit Belle-Rose à la Déroute, je puis sans risque frapper chez notre ami M. On n’a garde de me croire à Paris, et si, par hasard, on pouvait se douter de ma présence, ce n’est pas à cette heure qu’on me chercherait. Et d’ailleurs, vous rencontrât-on, comment pourrait-on vous reconnaître, en compagnie de ce petit bonhomme ? C’est notre providence à nous que cet enfant. Mais la providence dormait de tout son cœur. La Déroute l’avait assise devant lui et la soutenait entre ses bras. Quand on fut proche de la barrière du Maine, Belle-Rose descendit de cheval. Tu vas te rendre à la rue du Roi-de-Sicile, chez M. de Pomereux, dit-il au sergent ; quoi qu’il arrive, vous y serez en sûreté. Moi, je vais chez l’honnête M. les fers d’un cheval sont indiscrets : ils diraient d’où je viens et où je vais à tout le quartier. La Déroute regardait tour à tour le capitaine et l’enfant. Si nous nous y rendions tous trois, dit-il enfin. Mon brave sergent, répondit Belle-Rose, ce serait exposer le petit sans profit pour les grands. Il jeta la bride de son cheval aux mains de la Déroute, et tandis que l’un se dirigeait vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue Saint-Jacques, l’autre prenait du côté de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. La nuit était noire ; il faisait un grand vent qui chassait de lourdes nuées dans le ciel ; les girouettes criaient sur les toits, et les ais mal ajustés des vieilles portes grinçaient sur les gonds tremblants. Parfois on voyait d’immobiles étoiles scintiller entre les déchirures des nuages dont les pans échevelés semblaient raser les grandes tours de Notre-Dame. Belle-Rose serra son manteau autour de ses épaules, s’assura que son épée et son poignard jouaient facilement dans leur gaine, et s’enfonça dans le faubourg Saint-Germain. Il arriva à la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice par la rue de Vaugirard. Comme il en tournait l’angle, il vit un homme caché sous un porche, qui dormait roulé dans une cape de gros drap, le chapeau sur les yeux. Belle-Rose pensa que c’était un laquais qui était tombé là en sortant du cabaret, et il passa outre. Mériset semblait, à cette heure avancée de la nuit, la plus silencieuse de toutes les silencieuses maisons du quartier ; les volets en étaient bien clos, et pas une lumière ne brillait par leurs fentes et leurs jointures. Belle-Rose souleva le marteau et frappa. Au troisième coup, le volet d’une fenêtre percée au-dessus de la porte s’ouvrit lentement, et l’on vit la tête patriarcale du père Mériset qui se penchait, protégeant de la main la flamme d’une chandelle. dit-il d’une voix un peu inquiète. murmura Belle-Rose, on vous le dira quand vous serez plus près. A l’accent de cette voix bien connue, M. Mériset ferma précipitamment le volet, et courut à l’escalier. Mais en même temps que c’était un homme tout dévoué, M. Mériset était un propriétaire très prudent. N’étant pas bien sûr de la finesse de son ouïe, et voulant éviter toute surprise fâcheuse, il fit jouer la charnière d’un judas taillé dans la porte et regarda son interlocuteur. C’était à quoi s’occupait un troisième personnage, dont Belle-Rose ne soupçonnait pas la présence dans cette partie de la rue du Pot-de-Fer. Ce personnage n’était autre que le laquais qu’il avait vu endormi sous un porche. Au premier coup de marteau, le dormeur secoua ses oreilles et ouvrit les yeux ; au second, il se dressa pour savoir d’où venait le bruit ; au troisième, il marcha du côté de la maison de M. A la manière dont il posait son pied par terre, rasant la muraille, il était clair que le prétendu laquais avait quelque intérêt à n’être pas aperçu. Le bout d’une longue rapière dépassait sa cape, et au moment où il s’était levé, une paire de pistolets avait brillé en compagnie d’un poignard à sa ceinture de cuir. De porte en porte, cette espèce de sacripant gagna un angle obscur d’où il lui fut aisé de tout voir sans être vu. Quand la lumière tomba d’aplomb sur le visiteur nocturne, l’espion pencha sa tête et l’examina curieusement. Mais Belle-Rose lui tourna le dos, il ne put distinguer que sa grande taille. Regardez vite et ouvrez vite, lui répondit Belle-Rose en découvrant son visage. Mériset sourit, repoussa le judas et tira les verrous. L’espion n’avait rien entendu, ces quelques paroles ayant été prononcées tout bas ; mais le sourire et l’action de M. Il en conçut fort judicieusement que le visiteur était un des habitués de la maison, et qu’il fallait qu’il eût quelque affaire urgente pour arriver à cette heure. La porte s’entr’ouvrit et Belle-Rose passa ; mais en voulant la repousser, il se tourna vers la rue, et la lumière, que M. Mériset tenait à la main, éclaira subitement le visage de Belle-Rose, dont le manteau n’avait pas été relevé. Ce fut comme une apparition ; mais l’espion, qui avait tout vu, tressaillit dans son coin. La porte se referma et il s’élança dans la rue. En trois bonds il eut atteint l’angle de la rue du Vieux-Colombier, et regarda autour de lui ; la rue était noire et silencieuse. On n’y entendait pas d’autre bruit que les plaintes du vent qui sifflait entre les cheminées. L’espion tira un sifflet de sa poche et siffla doucement une première fois, puis un peu plus fort une seconde, puis enfin très fort une troisième, mettant une minute ou deux d’intervalle entre chaque coup de sifflet. Personne ne répondit à cet appel. Le misérable, dit-il, sera sans doute allé se griser dans quelque cabaret !... A moins qu’il ne se soit endormi comme moi dans quelque coin, reprit-il. L’espion fureta de tous côtés en marchant à tâtons ; il ne trouva personne. Il revint au coin de la rue du Pot-de-Fer, et piétina quelques minutes indécis ; tantôt il faisait une trentaine de pas en courant du côté de la rue du Vieux-Colombier, tantôt il retournait à la hâte vers la maison de M. Son esprit irrésolu se livrait à un monologue intérieur. Si je vais chercher main-forte, pensait-il, pour investir la maison et saisir Belle-Rose, il peut très bien, durant mon absence, sortir et disparaître. C’est une hirondelle, que ce gaillard-là ; mais si je reste, il est clair qu’à moi tout seul, adroit et fort comme il l’est, je ne parviendrai jamais à m’emparer de sa personne. Pourquoi, diable, Robert n’est-il pas à son poste ? L’espion reprenait son instrument et sifflait. L’espion mit le sifflet dans sa poche, craignant, s’il en usait encore, d’attirer l’attention de Belle-Rose, et se décida à rester en observation dans le coin sombre qu’il avait quitté au moment de l’entrée du capitaine dans son ancien logis. Quand il sortira, se dit-il, si personne n’est encore venu, je le suivrai, et je trouverai bien en route quelqu’un des nôtres qui pourra m’aider à le prendre ou à le tuer. L’espion se colla contre le mur et resta dans une complète immobilité. Mériset dans la chambre où si souvent il avait dormi. Je n’ai pas longtemps à rester chez vous, lui dit-il, ne faisant que traverser Paris... s’écria l’honnête propriétaire dont nous connaissons le faible pour Belle-Rose. Pas même une heure ; je viens seulement pour retirer de vos mains certains papiers que je vous ai confiés il y a déjà quelque temps. Ils sont dans ma chambre ici près. Vous allez donc, s’il vous plaît, les prendre et me les apporter. Mériset en se levant, me ferez-vous l’honneur d’accepter une tranche de pâté de gibier que mon neveu Christophe a payé de ses économies pour m’en faire présent, et de boire un verre de vieux vin de Bourgogne dont je n’use qu’aux grandes occasions. La marche et le grand air avaient ouvert l’appétit de Belle-Rose, il accepta l’offre de M. Mériset, qui courut chercher le pâté, la bouteille et les papiers. Belle-Rose serra les papiers dans sa poche, fit une brèche au pâté, but un verre de vin et embrassa cordialement le vieux bonhomme, qui, ayant tenu tête au capitaine, se sentait tout attendri. Maintenant je pars, mon cher monsieur Mériset, lui dit Belle-Rose. C’est juste ; quand on a tant d’affaires !... C’est moins la quantité que la qualité, mon cher hôte, et les miennes sont d’une espèce très délicate. Mériset hocha la tête d’un air grave et mystérieux et prit le flambeau pour éclairer Belle-Rose, qui descendait l’escalier. Le petit souper auquel le propriétaire avait invité le capitaine avait retardé la sortie de Belle-Rose d’une petite heure. La pluie était tombée pendant le repas, et l’espion grelottant n’avait pas remué du coin où il s’était blotti. Si j’attrape la fièvre, disait-il en tourmentant le manche de son poignard, au moins faudra-t-il qu’il me la paye ! Quant à Robert, on ne l’avait point vu. Enfin la porte s’ouvrit, l’espion retint son souffle, et Belle-Rose sortit. Le ciel commençait à se découvrir, et l’on apercevait entre les nuages de larges bandes d’un azur profond, d’où venait une pâle clarté. Belle-Rose s’engagea dans la rue des Canettes et prit par la rue du Four le chemin du carrefour Buci ; il marchait à grands pas et tournait brusquement le coin des rues. Cet homme n’est pas en peine d’un asile et sait où il va, se dit l’espion qui longeait les murailles à ses trousses. Belle-Rose regardait devant lui ; l’espion regardait de tous côtés, cherchant un camarade, mais les cabarets étaient fermés ; Paris semblait désert. Deux heures venaient de sonner à l’horloge de la Sorbonne. Au coin de la rue Saint-André-des-Arts, ils rencontrèrent des voleurs en train de forcer une boutique ; un peu plus loin, rue Pavée, ils virent un étudiant qui grimpait par une échelle à un balcon. Belle-Rose n’avait que faire d’inquiéter les filous et les amants : il passa. Comme il arrivait sur le quai, Belle-Rose crut entendre marcher à une centaine de pas derrière lui ; il se retourna et ne vit rien ; au bout du pont Saint-Michel, le même bruit se renouvela ; cette fois Belle-Rose aperçut une ombre noire qui filait le long du parapet. Et pour s’en assurer, au lieu de prendre par la rue de la Barillerie, il tourna le coin de la rue de la Calandre et s’arrêta à la partie qui touche à la rue de la Juiverie, prêtant l’oreille. Belle-Rose mit la main sur la garde de son poignard, entr’ouvrit son manteau pour être prêt en cas d’attaque et se dirigea vers le pont Notre-Dame. L’espion n’avait rien remarqué ; mais en passant dans la rue de la Lanterne, qui aboutit au quai, il aperçut derrière les vitres d’un cabaret mal fermé un de ses camarades qui buvait. Il entra et lui frappa sur l’épaule. Gargouille, lui dit-il à l’oreille, je tiens une piste ; cours chez M. Je le suis ; au chemin qu’il prend, je ne doute pas qu’il n’aille chez M. de Pomereux ; il y sera comme dans une souricière. Les deux acolytes suivirent ensemble le pont Notre-Dame, au bout duquel l’un prit à gauche et l’autre à droite. Belle-Rose, qui avait l’oreille au guet, entendit la course de Gargouille, qui s’éloignait par la rue Planche-Mibray, tandis que l’espion s’avançait du côté de la place de l’Hôtel-de-Ville. Belle-Rose, bien sûr de son fait cette fois, prit son parti sur-le-champ. Il entra d’un pas plus rapide dans la rue de l’Epine, se jeta dans la rue de la Tixéranderie et se blottit dans l’ombre d’une porte qui faisait le coin de la rue des Coquilles. Malgré la clarté que distillaient les étoiles, ce quartier, l’un des plus fangeux et des plus noirs de Paris, était sombre et lugubre. Les vieilles maisons y rapprochaient leurs façades humides et les ruelles y rampaient dans les ténèbres comme des serpents. L’espion, qui craignait de perdre la trace de Belle-Rose, hâta sa course et entra dans la rue de la Tixéranderie au moment où Belle-Rose s’arrêtait au coin de la rue des Coquilles ; il fit quelques pas en avant, mais n’entendant plus marcher, lui-même s’arrêta. Belle-Rose l’attendait le poignard à la main ; quelques instants se passèrent dans cette immobilité réciproque ; mais le capitaine, qui ne savait pas ce que le drôle que l’espion avait racolé en route était allé chercher, se décida le premier à agir. Il se jeta tout à coup hors de sa cachette et marcha résolument vers l’espion ; l’espion, qui se tenait sur ses gardes, leva un pistolet qu’il avait à la main et pressa la détente ; mais la pluie avait mouillé la poudre et le coup ne partit pas. Belle-Rose fondit sur l’espion, qui n’eut que le temps de s’armer d’un poignard. La lutte fut courte et décisive : doué d’une force terrible, Belle-Rose prit l’espion à bras-le-corps, et le faisant ployer, il lui plongea son poignard dans la poitrine jusqu’à la garde. L’homme tomba en poussant un cri désespéré. Un cri terrible répondit à ce cri. Belle-Rose prêta l’oreille et entendit du côté de la rue des Arcis le bruit d’une troupe d’archers qui accouraient ; il jeta son manteau et se précipita vers la rue du Roi-de-Sicile par la rue de la Verrerie. En trois minutes il atteignit l’hôtel de M. de Pomereux, grimpa, en s’aidant des sculptures et des saillies, au balcon qui régnait devant la façade, fendit la jalousie d’un coup de poignard, brisa la vitre, ouvrit la fenêtre et bondit dans l’appartement. Au même instant, un coup de feu éclata dans la rue ; la balle fit sauter le châssis derrière Belle-Rose. de Pomereux, qui causait avec la Déroute devant la cheminée, saisit son épée. s’écria-t-il à la vue du capitaine. Belle-Rose jeta son poignard ensanglanté sur le tapis. Monsieur le comte, lui dit-il, je viens au nom de Gabrielle vous demander l’hospitalité. M. de Pomereux devina aux paroles de Belle-Rose que le danger était grand ; chez un homme de ce courage, elles indiquaient la certitude d’un péril imminent. Le comte saisit la main du capitaine et la serra. Vous avez prononcé un nom qui vous fait inviolable ; je réponds de vous corps pour corps, lui dit-il. La Déroute s’était jeté sur le balcon et regardait dans la rue. A la lueur vacillante des étoiles, il aperçut quatre ou cinq hommes qui allaient et venaient parlant à voix basse ; il tendit l’oreille et put entendre quelques mots de leur conversation. il a grimpé le long du mur comme un chat... J’ai entendu tomber la vitre qu’il a mise en pièces... Tenez, le verre craque sous mes pieds ! S’il était resté un instant de plus sur le balcon, je lui mettais la balle de ce mousquet dans le dos ; mais il a disparu au moment où mon doigt pressait la détente, dit le cinquième. Un autre accourut du bout de la rue. Il est mort, et je l’ai laissé au coin d’une borne. Ma foi, il faut attendre, reprit celui qui paraissait le chef de la bande et qui tenait une épée nue à la main. Au moment où Gargouille avait quitté celui qu’on venait de nommer Landry, il avait pris sa course du côté de l’hôtel de M. Au coin de la rue des Lombards, il avait rencontré une troupe de soldats de la maréchaussée et l’avait envoyée, en l’engageant à se hâter, vers la rue du Roi-de-Sicile, où son camarade et lui supposaient que Belle-Rose se rendrait. La maréchaussée arriva dans la rue de la Tixéranderie au moment où Landry tombait sous le poignard de Belle-Rose ; au cri du blessé, toute la troupe se jeta sur les traces du fugitif, qui semblait avoir des ailes ; Landry fit un effort désespéré pour leur indiquer du geste la direction qu’il avait suivie, mais Belle-Rose était en avance d’une centaine de pas, et l’on a vu comment il avait pénétré dans l’hôtel de M. dit tout bas la Déroute en se tournant vers le capitaine. La rue est à tout le monde, mais l’hôtel est à moi, dit le comte fièrement. Laissez-moi prendre mes pistolets, et je chargerai toute cette canaille, reprit le sergent, à qui la pensée du péril qu’avait couru son maître donnait la fièvre. On ne fait pas de sortie quand le siège n’est pas commencé, dit M. La Déroute repoussa les pistolets dans sa ceinture et retourna à la fenêtre ; caché derrière le volet, il pouvait tout sans être vu. Un changement s’était opéré dans la manœuvre de l’ennemi ; il n’y avait plus que deux hommes devant la grande porte ; les autres s’étaient dispersés autour de l’hôtel, veillant sur chaque issue. La place est investie, dit la Déroute, la tête tournée vers le comte ; faut-il ouvrir le feu ? ne saurais-tu trouver dans ton esprit d’autres ressources que des batailles ? reprit la Déroute, le petit bonhomme est en train de dormir pour vingt-quatre heures si nous le laissons faire. Comme il parlait encore, on entendit au milieu de la rue le galop précipité d’un cheval. Les yeux de chat de la Déroute eurent bien vite reconnu le cavalier qui accourait à toute bride. de Pomereux : le tigre après les loups. Trois secondes après, un coup violent ébranla la porte de l’hôtel ; un autre coup le suivit brusquement. Jean, reprit le comte en s’adressant à l’un de ses laquais, prenez un flambeau, ouvrez la porte, et conduisez vers moi la personne qui frappe. s’écria la Déroute, vous introduisez l’ennemi dans la place ? Comme tu vois, mon pauvre camarade, et, de plus, je mets la garnison aux arrêts. La Déroute regardait le comte de tous ses yeux. Là, dans la chambre voisine, où tu vas passer en compagnie de Belle-Rose, reprit M. En achevant ces mots, il ouvrit une porte cachée dans la draperie et introduisit le capitaine et le sergent dans une petite pièce où il y avait un lit de repos. Rêve, médite ou dors si tu veux, ajouta-t-il en se tournant vers la Déroute ; mais surtout ne parle que si l’on t’interroge. Le comte pressa de nouveau la main de Belle-Rose et tira la porte sur lui. On entendait à l’intérieur un bruit de pas sur l’escalier. cria le laquais en livrant passage au favori. de Pomereux montra du geste un fauteuil près de la cheminée. Il est un peu bien tard pour faire une visite, monsieur, dit-il à M. de Charny avec courtoisie ; mais vos visites sont si rares que je n’ai point à m’inquiéter de l’heure que vous choisissez. Ce n’est point une visite, monsieur le comte, c’est une affaire qui m’amène, répondit M. Peu importe le motif, votre présence me suffit et vous êtes le bienvenu. J’imagine, monsieur, que vous connaissez la raison grave qui m’a conduit à votre hôtel à une heure aussi avancée de la nuit ? mon cher monsieur de Charny, vous avez une politique si profonde, et j’ai l’esprit si mal fait à l’endroit de cette politique, que peut-être auriez-vous plus tôt fait de m’expliquer vos raisons. Je pourrais bien chercher trois heures et ne rien trouver après, si vous m’abandonniez à mes seules méditations. de Charny comprit bien que M. de Pomereux raillait, mais il se contint. Alors, monsieur, reprit-il, je serai bref. Un homme s’est réfugié chez vous cette nuit ? Permettez ; il serait plus exact de dire qu’un de mes amis m’a rendu visite ; vous le savez, les visites se font à toute heure. Cet homme est en rébellion contre les lois du royaume. les lois sont quelquefois si complaisantes ! Il s’est révolté contre l’autorité du ministre qui représente le roi. Ce qui me plaît en vous, monsieur de Charny, c’est qu’on ne peut vous accuser de flatter la royauté. C’est bien beau dans un temps où il y a si peu de gens sincères. Tout à l’heure encore, continua M. de Charny, qui était résolu à ne pas s’arrêter aux épigrammes du comte, cet homme a tué ici près un des soldats de Sa Majesté. Pardon, mon bon monsieur de Charny, êtes-vous bien sûr que ce fût un soldat ? Les soldats ont-ils coutume de rôder la nuit sur les talons des gens comme des coupeurs de bourse ? S’il y avait quelque ordonnance nouvelle à ce sujet, je serais vraiment curieux de la connaître. Après cet assassinat, reprit froidement M. de Charny, le meurtrier s’est jeté dans votre hôtel, où vous l’avez accueilli. Ma foi, mon cher monsieur, j’avoue que je n’ai point pour habitude de mettre à la porte ceux qui viennent me voir. Je crois même qu’il a fantaisie d’y passer la nuit. Maintenant, monsieur le comte, je viens pour arrêter ce criminel d’Etat, et vous allez me le livrer sur-le-champ. de Pomereux resta sur son fauteuil. Permettez, monsieur, dit-il de l’air d’un homme profondément étonné, il y a dans tout ceci une grave erreur, et je tiens à m’en expliquer. Avez-vous le loisir de me donner encore trois minutes ? de Charny regarda le comte, ne devinant pas où il voulait en venir, mais soupçonnant un piège sous ces paroles : je serai bref comme vous, veuillez seulement vous rasseoir ; je suis très fatigué, et si vous restiez debout vous m’obligeriez à me lever, ce qui me contrarierait fort. de Charny se rassit, la colère commençait à briller dans ses yeux. C’est bien à monsieur de Charny que j’ai l’honneur de parler ? de Charny sauta sur sa chaise. Etes-vous en humeur de railler, monsieur ? Point ; je suis en humeur de causer, si vous le permettez. Elle signifie tout bonnement que M. de Charny que j’ai eu si souvent le plaisir de rencontrer chez M. de Louvois, n’étant ni lieutenant criminel, ni conseiller au parlement, ni procureur au Châtelet, n’ayant enfin aucune charge de justice, n’a pas mission pour arrêter qui que ce soit. de Charny se mordit les lèvres. de Pomereux avec le même sang-froid, si, durant les quelques jours où j’ai été privé de votre compagnie, vous étiez entré dans la magistrature, veuillez me l’apprendre, et vous me verrez tout disposé à m’entendre avec vous. il n’est point nécessaire d’être de robe pour avoir le droit d’arrêter un misérable ! de Charny que la rage tourmentait. Ce misérable est de mes amis, monsieur, et encore, si je consens à le livrer, ne dois-je le faire qu’à bon escient. ne suis-je pas de la maison de M. Ne m’a-t-il pas chargé de cent missions plus importantes que celle-ci ? de Charny comme un homme déchargé d’un grand poids. Quand on est si bien avec un si grand ministre, on a bien toujours sur soi un petit ordre, quelque blanc-seing, une lettre de cachet, la moindre bagatelle. Exhibez-moi vos pouvoirs, et tout s’arrangera à notre contentement mutuel. de Charny était pâle déjà ; la fureur le rendit livide. de Pomereux, qui attachait sur lui un regard perçant, avait deviné juste ; dans sa précipitation à suivre Gargouille, M. de Charny ne s’était muni d’aucun papier qui pût lui conférer un pouvoir officiel. de Charny se leva d’un bond. s’écria-t-il d’une voix tremblante de colère. Ai-je rien dit qui ressemblât à un refus, répondit M. de Pomereux sans quitter son fauteuil. vous jouez un jeu dangereux, reprit M. Belle-Rose est ici, tout près de nous, peut-être ; c’est un criminel d’Etat dont M. de Louvois prétend avoir justice ; vous le recevez et le cachez dans votre maison, alors que vous n’ignorez rien de ce qui s’est passé. Dans une heure, monseigneur le ministre saura tout. Il y va de votre tête, monsieur le comte ! de Charny avait-il achevé ces mots, que la porte s’ouvrit avec violence et livra passage à Belle-Rose. de Charny, la loyauté de son caractère s’était révoltée ; il pouvait bien réclamer le secours de M. de Pomereux quand il s’agissait d’un enfant à rendre à sa mère, mais il ne devait pas exposer ce fier gentilhomme à des périls où sa tête était en jeu. Merci, monsieur le comte, dit-il en pressant la main du jeune homme, vous avez été ferme et loyal jusqu’au bout ; vous avez fait votre devoir, je ferai le mien. Je vous suis, monsieur, mais veillez bien sur moi, car au premier pas que je ferai hors de cette maison, j’aurai l’épée d’une main et le pistolet de l’autre. La Déroute s’était glissé derrière le capitaine, ses deux mains sur ses armes, prêt à tout. de Charny sourit d’un air de triomphe ; il ramassa son chapeau, salua M. de Pomereux et se dirigea vers la porte. Venez donc, monsieur, dit-il à Belle-Rose. de Pomereux s’était placé entre Belle-Rose et M. s’écria-t-il d’une voix sonore ; s’il tombait un cheveu de votre tête, mon honneur serait perdu. de Pomereux, l’éclat de son regard, la fermeté de son geste, l’accent de sa parole, firent tressaillir Belle-Rose, qui s’arrêta. de Charny bondit vers lui comme un tigre. Le comte couvrit le confident du ministre de son regard dédaigneux. Belle-Rose, ajouta-t-il en se tournant vers son ami, vous êtes entré chez moi sain et sauf, vous en sortirez vivant et libre. Mais votre tête est en péril ! Aimez-vous mieux que mon honneur périsse ? c’est une lettre de cachet qu’il vous faut ! Si vous aviez tiré un ordre de votre poche, je vous aurais brûlé la cervelle, voilà tout, lui dit-il. Après moi, il y a M. Après moi, il y a le prince de Condé, répliqua M. Tenez, Belle-Rose, cessez de craindre pour ma vie ; on ne s’avisera pas de toucher un seul ruban de mon habit, et monsieur que voilà le sait bien. de Charny regardait tout autour de lui comme une bête fauve ; ses yeux s’arrêtèrent sur le balcon, et il se demanda s’il ne ferait pas bien d’appeler les gens de la maréchaussée à son aide pour en finir tout d’un coup. La Déroute devina sa pensée à l’expression de ses regards, et fut s’appuyer contre la fenêtre d’un air tranquille. de Charny lui jeta un regard de vipère et se tint immobile. Il y eut un instant de silence pendant lequel chacun s’observa. de Charny ne voulait pas s’éloigner, craignant que, durant son absence, Belle-Rose ne s’échappât par une issue secrète de l’hôtel ; M. de Pomereux désirait de son côté garder M. de Charny en son pouvoir, mais tout le monde comprenait qu’il fallait à tout prix sortir de cette situation violente. de Pomereux qui rompit le premier le silence. Tout ce qui vient de se passer, dit-il avec une aisance parfaite, doit nous prouver à tous que chacun de nous ici a une volonté ferme et nette. de Charny, vous voulez Belle-Rose mort ou vivant ; vous, Belle-Rose, vous êtes décidé à vous battre jusqu’à la dernière goutte de votre sang ; je vois là-bas mon ami la Déroute qui est aussi de cet avis. Quant à moi, continua le comte, je suis très résolu à ne pas souffrir que M. de Charny attente à la liberté de mon hôte. Si je poussais un cri, mes gens envahiraient l’hôtel, dit le confident. Essayez, j’ai trente laquais armés jusqu’aux dents, et parmi eux, il y en a qui portent la livrée de M. Je vois, monsieur, que vous êtes convaincu comme moi de l’inefficacité de ce moyen ; cherchons-en donc un autre. Il m’est venu tout à l’heure une idée, et la voici. Tous les regards se tournèrent vers M. de Pomereux, qui parlait comme s’il avait été au coin de son feu après souper. La querelle est entre Belle-Rose et M. de Charny, reprit-il, chacun d’eux a son épée : qu’ils la tirent et qu’ils se battent. Voilà des flambeaux pour éclairer ce tournoi ; la Déroute et moi servirons de témoins. Et quel sera le résultat de ce duel à huis clos ? de Charny, tandis que Belle-Rose tirait déjà son épée du fourreau. vous me faites là une plaisante question, mon bon monsieur de Charny. Si Belle-Rose vous tue, il est clair que vous ne l’empêcherez plus d’aller où bon lui semblera ; si, au contraire, vous le tuez, il lui importera médiocrement que vous le conduisiez après à la Bastille. Fort bien, monsieur le comte ; mais si, par hasard, je refusais de me battre ? alors, ce serait plus simple encore ! je vous considérerais tout bonnement comme un aventurier qui, après avoir aposté dans la rue, pour je ne sais quel mauvais coup, un tas de bandits, s’est introduit, sous un misérable prétexte, dans mon domicile, afin de s’y livrer à un abominable espionnage ; en conséquence, je vous ferais saisir par l’un de mes gens, et vous seriez bien vite garrotté. Tenez, voilà justement notre ami la Déroute qui nous prêterait volontiers ses deux bras pour cet office ; n’est-ce pas, l’ami ? Tout de suite, dit le sergent. de Charny comprit, à l’air du comte, qu’il ne plaisantait pas. Il prit donc son parti sur-le-champ, en homme qui a du courage et qui sait jouer sa vie quand il le faut. Il tira son épée lentement et se mit en garde. Allez donc, messieurs, dit le comte. Les deux épées se croisèrent aussitôt. de Pomereux, qui avait vu Belle-Rose à l’épreuve, n’avait aucune crainte sur le résultat de ce duel ; mais à la manière dont M. de Charny se battait, il comprit que l’adversaire était digne du capitaine, et il eut un instant quelque regret d’avoir engagé le combat. Aux premiers chocs, Belle-Rose devina la force de M. de Charny ; il mesura ses coups, feignit de rompre, et au moment où son antagoniste fondait sur lui, il revint à la parade avec une telle violence que le fer vola des mains de M. La Déroute ramassa l’épée et la rendit à M. de Charny, qui retomba en garde sur-le-champ, et le duel recommença. Cette fois, Belle-Rose, maître du jeu de son adversaire, attaqua à son tour ; au moment où M. de Charny essayait une riposte, il lia son épée et la fit sauter au plafond. de Charny devint blanc comme un cadavre. Il bondit sur son arme, l’assura dans sa main, et revint à la charge avec une incroyable fureur. Belle-Rose para tous ses coups, deux ou trois à peine déchirèrent sa casaque sans toucher ; le capitaine excitait la riposte et semblait attendre une occasion qui ne venait pas ; enfin, M. de Charny ayant tendu l’épée dans une feinte, Belle-Rose s’en empara si résolument qu’elle tomba à dix pas d’eux. de Charny frémit de la tête aux pieds. On ne tue pas un espion, répondit Belle-Rose. de Charny, il la brisa sur son genou. de Charny s’injectèrent de sang, et il tomba sur un fauteuil. Ma foi, monsieur, vous êtes vaincu, lui dit M. Permettez-moi d’agir comme si vous étiez mort. Le comte agita une sonnette et un laquais se présenta. Labranche, lui dit-il, cours à l’écurie, et dis aux palefreniers d’apprêter la voiture et d’atteler les chevaux : nous partons pour Chantilly. Ma foi, oui, si vous le trouvez bon. Vous oubliez, mon cher monsieur de Charny, que vous êtes mort et que vous n’êtes point en état de m’adresser des questions ; cependant je veux bien vous traiter en vivant et vous répondre, sans que cela tire à conséquence. Vous êtes curieux de savoir si je me rends seul à Chantilly ? Oui, reprit le favori du ministre en frappant du pied. que vous êtes donc vif pour un homme tué. A vrai dire, je n’aime pas à voyager seul, j’ai du goût pour la compagnie, et, si vous le permettez, j’emmènerai avec moi Belle-Rose et mon ami la Déroute. C’en est trop, et je ne le souffrirai pas. de Charny s’élança vers la fenêtre, mais M. Ecoutez, monsieur, lui dit-il d’une voix ferme, je suis ici le maître, étant chez moi. Vous êtes venu sans ordre et sans titre pour je ne sais quelle mission que vous n’avez pas le droit d’exercer. Vos bandits ont fait feu sur ma maison, la maison d’un gentilhomme. J’aurais pu vous faire bâtonner par mes gens et jeter dans la rue, je ne l’ai pas fait. Vous vous êtes battu, vous avez été vaincu, pour moi vous êtes mort ; souvenez-vous de nos conditions. Si maintenant vous dites un mot, si vous criez, si vous appelez, foi de gentilhomme, je vous brûle la cervelle. de Pomereux prit un pistolet et l’arma. Il était un peu pâle et ne riait plus. Il y eut un instant de silence terrible. de Charny ne craignait pas la mort, mais si la mort le frappait, l’espoir de la vengeance lui échappait. Le visage du comte exprimait une résolution froide, et il n’était pas douteux qu’il n’exécutât sa menace au premier cri. de Charny se tut et s’assit. cria Labranche en ouvrant la porte. La Déroute disparut un instant sur un signe de Belle-Rose et revint tenant dans ses bras le petit Gaston qui dormait paisiblement. Suivez-moi, mes amis, et vous, monsieur, passez, ajouta-t-il en s’adressant à M. Quand on fut en bas, M. de Pomereux se tourna vers deux de ses gens. Vous voyez bien monsieur, leur dit-il en désignant M. de Charny, je vous le confie et vous m’en répondez. Dans une heure, vous lui ouvrirez les portes de l’hôtel. Les laquais s’inclinèrent et l’on passa. Le carrosse aux armes du prince de Condé était attelé de quatre chevaux, les postillons étaient en selle ; les piqueurs, armés de torches enflammées, attendaient le signal du départ pour courir en avant ; des laquais, armés de mousquetons et d’épées, se tenaient aux portières à cheval. de Pomereux fit monter Belle-Rose, la Déroute et l’enfant ; lui-même s’assit près d’eux. La grande porte de l’hôtel roula sur ses gonds, les piqueurs s’élancèrent au galop, secouant leurs torches, le carrosse les suivit, et toute l’escorte s’ébranla au milieu des éclairs et du bruit. La maréchaussée attendait dans la rue. A la vue du carrosse où l’écusson aux trois fleurs de lis d’or étincelait et de cet appareil magnifique, elle hésita. Elle était sans chef et privée d’ordre. Celui qui commandait la bande obéit au proverbe et s’abstint. Place au carrosse de monseigneur le prince de Condé ! crièrent les piqueurs dont les chevaux hennissaient et piaffaient. Les archers éblouis s’écartèrent, et le cortège passa comme la foudre, illuminant les ténèbres de Paris. C’est égal, mon cher, dit M. de Pomereux à Belle-Rose quand ils eurent tourné le coin de la rue du Roi-de-Sicile, je crois que vous auriez mieux fait de tuer M. Au lieu de se diriger sur Chantilly, le carrosse de M. de Pomereux, aussitôt qu’on eut dépassé Saint-Denis, tourna du côté de Pontoise. Gaston, qui avait un moment ouvert les yeux, les ferma bientôt et se rendormit, bercé par le mouvement de la voiture. La Déroute se frottait les mains et regardait parfois du côté de Paris en riant aux éclats. Ma foi, capitaine, dit-il, quand on fut en pleine campagne, M. de Pomereux a peut-être raison, mais j’avoue que la figure furibonde et désespérée de M. de Charny me remplissait de joie ; il était sur sa chaise, blanc comme un spectre, et s’écorchant la paume des mains avec ses ongles. Mort, il n’eût été que mort ; vivant, il enrage ! Le soleil brillait depuis deux ou trois heures quand l’attelage écumant s’arrêta devant les portes de l’abbaye. Grippard, qui était comme une âme en peine lorsqu’il ne voyait pas le sergent, signala le premier l’arrivée du carrosse. Suzanne, prévenue par lui, accourut au-devant de Belle-Rose. de Pomereux que je dois de vous revoir, dit le capitaine en présentant le comte à sa femme. Suzanne prit les deux mains de M. s’écria-t-elle ; vous êtes prodigue de dévouement. répondit le comte, quand je m’avise d’avoir une vertu, il faut toujours que j’y couse un défaut. Gaston regardait tout d’un air sérieux, tenant par la main son ami la Déroute. Voilà, dit-il, le motif de mon absence ; c’est, vous le voyez, un motif tout charmant que vous aimerez bien vite. N’est-il pas fier et beau comme Achille ? Suzanne se pencha vers l’enfant qui souriait en rougissant, et l’embrassa. C’était l’heure où l’abbesse de Sainte-Claire d’Ennery se tenait dans son oratoire après les offices du matin. Belle-Rose lui fit demander un entretien et quitta Suzanne, emmenant Gaston avec lui. Geneviève le reçut avec ce doux sourire qu’elle avait toujours en lui parlant. L’enfant attendait dans une pièce contiguë. Vous étiez parti, Jacques, dit l’abbesse, oubliant que votre vie ne vous appartient plus. Ma vie appartient à ceux qui l’ont sauvée ; ne vous la dois-je pas un peu ? Il y avait dans la voix du jeune officier quelque chose qui émut Geneviève. Elle le regarda quelques instants, cherchant à lire dans ses yeux. Etais-je donc pour quelque chose dans votre voyage ? L’abbesse pâlit et mit la main sur son cœur, qu’un trouble inconnu faisait battre. Au moment où je suis parti, ajouta-t-il, Suzanne ne venait-elle pas de m’annoncer qu’elle allait être mère, et ne devais-je pas songer à une autre mère ? Une joie insensée inondait l’âme de Geneviève. s’écria-t-elle, vous vous êtes souvenu de Gaston ? Et, dans un accès de tendresse folle, oubliant le vœu qui la séparait du monde, elle baisa Belle-Rose au front. Mais ce baiser de mère était si chaste, que l’ange gardien de Geneviève dut l’abriter de ses ailes et le voir sans rougir. demanda Geneviève, dont les yeux humides ne pouvaient se détacher de ceux de Belle-Rose. Belle-Rose souleva une portière, et prenant Gaston par la main, il le conduisit dans l’oratoire. Geneviève poussa un cri qui eut son écho dans le cœur du soldat ; elle prit l’enfant dans ses bras et le couvrit de baisers. Ses joues étaient inondées de larmes. L’enfant, qui la reconnut, roula ses bras autour du cou de l’abbesse et se mit à pleurer en l’embrassant, parce qu’elle pleurait. Il l’appelait son amie, ne sachant pas qu’elle était sa mère, et ne se lassait pas de la presser de ses petites mains. C’est notre mère à tous, dit Belle-Rose à Gaston, appelle-la ta mère. Geneviève remercia Belle-Rose d’un regard, et le doux nom de mère vint aux lèvres de l’enfant. Vous m’avez rendu plus que la vie, dit-elle tout bas à Belle-Rose, vous m’avez rendu la paix. Quelques mois se passèrent dans une solitude profonde ; les jours fuyaient comme l’eau pure d’un ruisseau entre des rives verdoyantes ; le bonheur les emplissait tous. Cependant il arrivait parfois que Belle-Rose regardait d’un air rêveur les grands horizons fauves où se noyaient dans la brume les clochers des villes lointaines. Quand, par hasard, un escadron passait dans la campagne, clairons en tête et drapeau au vent, il suivait des yeux la marche guerrière ; ses joues se coloraient à l’aspect des armes luisantes et des chevaux superbes ; ses narines frémissaient, un souffle impétueux gonflait sa poitrine, et quand l’escadron disparaissait derrière un pli de terrain, il écoutait encore le bruit des fanfares et cherchait dans l’espace l’ombre des drapeaux flottants. Ces jours-là, Belle-Rose restait triste et soucieux. Tous ces braves soldats qui allaient si fièrement sur le chemin de la guerre avaient devant eux la gloire, des titres et des honneurs. Leurs bras vaillants défendaient la patrie ; l’espoir rayonnait sur leur vie, et leur mort même était utile. La Déroute prenait et reprenait des citadelles de gazon ; mais quand un régiment défilait sur la route voisine, il courait à sa rencontre, le suivait quelque temps et revenait inquiet et taciturne. disait-il, je vis comme un moine. Ces gaillards-là vont se faire tuer. Sur ces entrefaites, Suzanne mit au monde une belle petite fille qui était rose et blanche. Le père la prit dans ses bras et l’éleva vers Dieu, après l’avoir embrassée avec des larmes de joie. La mère oublia ses souffrances pour sourire à son mari, et tous deux sentirent à cette vue leur amour s’accroître encore et s’épurer. L’enfant fut tenu sur les fonts baptismaux par Geneviève, qui lui donna son nom ; entre les trois femmes qui l’entouraient, c’était à qui lui prodiguerait le plus de soins ; Belle-Rose ne se lassait pas de le voir, et Suzanne de le caresser ; les premiers murmures que l’enfance bégaye entre des sourires les ravissaient, et c’était pour le père et la mère, fous de tendresse, des extases infinies quand la petite fille avait, de ses lèvres innocentes, balbutié un de ces noms charmants si pleins de douceurs qu’ils consolent de tout. Quelque temps Belle-Rose se laissa bercer par cette joie, mais la présence de cette enfant rendit bientôt à son impatience sa première vivacité. Il fallait à cette fille un nom et un état dans le monde ; après lui avoir donné la vie, ne devait-il pas lui donner la liberté ? le jardin d’une abbaye pouvait-il être son univers ? Ces pensées troublaient parfois la sérénité de Belle-Rose, mais quand Suzanne le voyait trop soucieux, elle mettait la petite Geneviève sur ses genoux en s’asseyant elle-même à ses pieds. Belle-Rose souriait à la mère et à l’enfant, oubliait tout un instant, et revenait bien vite à son idée fixe aussitôt qu’il était seul. Cependant le printemps de 1672 fleurissait. La France était puissante et prospère au dedans, crainte et respectée au dehors. Elle avait l’autorité du génie et la prépondérance des armes. Si un instant, vers le commencement de 1668, elle avait été contrainte de reculer devant la quadruple alliance de l’Espagne, de la Hollande, de l’Angleterre et de la Suède, et de consentir au traité d’Aix-la-Chapelle, arrêtée au cœur de ses conquêtes par cette ligue formidable, elle avait conçu l’espérance et le pressentiment de ses victoires à venir. Au milieu des magnificences de son règne et la pompe d’une cour qui était sans rivale dans l’univers, il se souvenait de cette mortelle injure que lui avait faite Van Benning, échevin d’Amsterdam, alors qu’il était, en quelque sorte, venu lui signifier de ne pas aller plus loin. Tandis qu’un peuple de gentilshommes emplissait les galeries de Versailles et de Saint-Germain, les gazetiers de la Hollande n’épargnaient au jeune roi ni le dédain, ni le sarcasme. Des médailles outrageantes avaient été frappées, et on prétendait que sur l’une d’elles Van Benning s’était fait représenter avec un soleil et cette devise en exergue : In conspectu meo stetit sol . Il savait que son heure était proche, et il voulait une vengeance éclatante. De 1668 à 1672, les années s’écoulèrent en préparatifs. L’Europe étonnée et la Hollande inquiète surveillaient ces apprêts. On sentait la guerre dans l’air, et l’on ne savait pas où la guerre éclaterait. La marine, augmentée par le grand Colbert, s’était exercée dans les guerres lointaines de Candie et d’Alger, et dans des colonisations plus lointaines encore, le drapeau de la France flottait sur toutes les mers. Les amiraux étaient Tourville, Duquesne, d’Estrées ; les chefs d’escadre : Jean Bart et Duguay-Trouin. Le maréchal de Créqui punissait le duc de Lorraine, Charles IV, de sa versatilité. La province est conquise au milieu d’une paix profonde, et la France, en se saisissant d’une province frontière, coupe toute communication entre la Franche-Comté et les Pays-Bas. C’était beaucoup déjà, ce n’était pas tout encore. Il fallait détacher le roi d’Angleterre, Charles II, de l’alliance hollandaise nouée par le chevalier Temple. C’est la duchesse d’Orléans, sa sœur, la jeune et belle Henriette, qui se charge des négociations. Son voyage fut une promenade triomphale. La cour de Charles II était la plus galante et la plus dissolue du monde ; il eut de l’or à flots pour payer ses fêtes et ses maîtresses. L’habileté de Colbert, de Croissy et l’influence d’Henriette l’emportèrent sur les véritables intérêts de la politique anglaise, et par trois traités successifs, le roi Charles II promet cinquante gros vaisseaux et six mille hommes pour la guerre continentale. Il aura, lui, trois millions par an, et la nation quelques-unes des îles hollandaises. La Suède est ramenée à prix d’argent, et du côté de l’Allemagne, Louis XIV conclut des traités de neutralité ou de ligue offensive avec les évêques d’Osnabruck et de Munster, l’électeur de Cologne et le duc de Brunswick-Lunebourg. L’infatigable activité de Louvois, qui ne laissait pas d’être un grand ministre, malgré ses défauts, avait porté l’armée à cent quatre-vingt mille hommes ; on ne l’avait jamais vue si forte et si bien organisée ; il l’avait pourvue d’un formidable instrument de mort, la baïonnette, et la discipline la plus sévère régnait parmi les troupes. Quant aux généraux, c’étaient les mêmes qui, en 1668, avaient conquis toute la Flandre espagnole en deux mois : Créqui, Turenne, Condé, Grammont, Luxembourg. Colbert avait porté le nombre des vaisseaux de haut bord à cent ; le magnifique bassin de Brest était creusé, et l’habile ministre avait créé quatre autres arsenaux de marine : Rochefort, Le Havre, Dunkerque et Toulon. Tout était prêt pour la guerre, la France avait la main sur la garde de son épée. Cependant la Hollande, confiante dans ses lagunes et dans ses digues, laissait tomber en ruine ses places fortes démantelées ; le parti des républicains rigides l’emportait ; les deux frères de Witt et le grand Ruyter, qui ne voyaient qu’une île dans la Hollande, gouvernaient, et ne songeant qu’à la mer, dédaignaient l’armée, composée au plus de vingt-cinq mille mauvais soldats. A toute heure des régiments français s’acheminaient vers les places frontières où l’incendie allait s’allumer. Arras, Béthune, Le Quesnoy, Landrecies, Maubeuge, Saint-Pol, Saint-Omer étaient encombrées de troupes. Des milliers de gentilshommes accouraient de tous les points de la France, jaloux de faire leurs premières armes sous un prince qui pouvait dire : L’Etat, c’est moi. Quelque chose de tous ces bruits arrivait aux oreilles de Belle-Rose, que le sentiment de son inaction écrasait ; il demandait partout et en toute occasion des détails sur les préparatifs qui donnaient au royaume l’apparence d’une grande ruche guerrière. de Pomereux, qui le visitait parfois dans sa retraite, lui racontait tout ce qu’on disait à Versailles et à Chantilly des projets du roi ; il lui parlait des camps qui s’asseyaient aux bords de la Sambre et de l’enivrement qui gagnait de proche en proche la chaumière et le château. Chaque jour augmentait la fièvre qui consumait Belle-Rose. Dans le silence de ses rêveries, il se demandait s’il était destiné à vieillir et à mourir dans l’obscurité d’une abbaye, s’il ne devait pas compte de sa jeunesse et de sa vie à la France, si l’épée que M. de Nancrais lui avait passée à la ceinture était condamnée à rester au fourreau, et s’il ne valait pas mieux être tué tout d’un coup que d’attendre patiemment des jours oisifs et l’oubli. Dans la position que lui avaient faite les événements, le repos le perdait. de Louvois n’était pas de ces hommes en qui le temps use la mémoire ; pour combattre et vaincre sa force, il fallait une force rivale ; la lutte pourrait dompter, sinon détruire sa haine. Belle-Rose se souvenait avec un trouble délicieux des émotions et des hasards de la guerre ; il voyait passer devant ses yeux l’image animée et bruyante des camps, il entendait hennir les chevaux et sonner les trompettes. L’armée était sa famille, et la guerre sa patrie. Il avait voulu conquérir par l’épée un nom et sa place au grand jour ; devait-il s’arrêter au début de sa carrière et se coucher dans l’oisiveté comme dans un linceul ? La Déroute se mordait les poings aux récits anticipés de cette guerre dont toutes les imaginations étaient préoccupées ; il estimait le sort des recrues le plus heureux du monde, et aurait donné de grand cœur sa hallebarde de sergent pour avoir le droit de marcher aux frontières ; Grippard faisait chorus avec la Déroute, oubliant qu’il avait quitté le régiment pour vivre de ses petites rentes. Quand la conversation tombait sur les campagnes, terrain qu’au demeurant elle n’abandonnait guère, Grippard se souvenait bien du froid qu’on souffre au bivouac, de la pluie et des marches forcées avec cinquante livres sur le dos, des biscaïens qui brisent les jambes, des boulets qui coupent le corps en deux, des coups de sabre et de la mitraille, de la faim qu’on endure ; mais il finissait toujours par trouver que la Déroute avait raison, et ne parlait rien moins que de conquérir le saint-empire. Belle-Rose et la Déroute, par un accord tacite, évitaient de causer ensemble sur ce chapitre-là ; ils redoutaient tous deux le choc de leurs impressions. Il en était de même entre Cornélius et Belle-Rose. Malgré son flegme naturel, l’Irlandais ne pouvait entendre parler de bataille sans frémir d’impatience ; son pays était engagé dans la cause de la France ; il était homme d’épée et le repos lui répugnait. Il y avait donc en ce moment-là, dans les murs de Sainte-Claire d’Ennery, quatre soldats que les mêmes ardeurs dévoraient à des degrés différents. Ils regardaient du côté de l’horizon, tout prêts, sans se l’être dit, à rompre leurs liens. Suzanne et Claudine pressentaient leurs résolutions, sans que Belle-Rose et Cornélius se fussent ouverts à elles. Elles se communiquaient leurs inquiétudes, et, ne pouvant ni prévoir ni empêcher les événements, elles attendaient. On était alors à la fin du mois d’avril 1672. Les équipages du prince de Condé sont prêts, dit-il un matin ; avant trois jours sa maison partira pour la Flandre. Tout le sang de Belle-Rose lui vint aux joues à ces paroles. Belle-Rose rencontra les yeux de la Déroute qui luisaient comme des charbons ardents. La cour est prévenue, reprit le comte ; le roi quittera Saint-Germain le 27 du mois ; déjà les fourgons sont en route, les relais préparés, et les mousquetaires ont pris les devants. s’écria la Déroute, dont tous les souvenirs se réveillèrent à ce nom. Je voudrais vous y voir, Belle-Rose, continua M. de Pomereux ; la campagne promet d’être belle, elle me le semblerait plus encore si nous la faisions ensemble. Belle-Rose lui serra la main sans répondre, mais d’une si rude manière que le comte ne douta pas un instant que le capitaine n’eût pris une résolution extrême. Si vous avez besoin de moi, ajouta-t-il avec un sourire significatif, vous me trouverez jusqu’à demain à Chantilly. de Pomereux eut quitté l’abbaye, Belle-Rose se tourna vers la Déroute, qui se mordait les lèvres pour ne pas parler. La Déroute, lui dit-il d’un ton de voix profond, il faut que nous partions ; il le faut ! Je ne sais pas encore comment nous partirons, reprit Belle-Rose, mais je sais bien que, dussé-je sortir d’ici en passant sur le ventre de M. Sortir n’est rien, arriver est tout, observa le sergent. Cornélius survint sur ces entrefaites ; il vit bien à l’air des deux interlocuteurs qu’ils agitaient une grave question. monsieur de l’Irlande, s’écria la Déroute, qui se plaisait à qualifier ainsi Cornélius dans ses moments de joie, c’est un complot qui s’ourdit entre nous. Je parie un écu de six livres contre un sou que vous en serez. Il s’agit de partir, ajouta Belle-Rose. Les deux frères se serrèrent la main. Grippard fut appelé au conseil ; s’il n’était pas très fort dans l’invention, il était prompt et déterminé dans l’exécution. La Déroute, qui était fou de joie, proposa de s’armer jusqu’aux dents, d’attendre la nuit, d’exécuter une sortie en colonne sur deux de front et deux de profondeur, de fondre sur les lignes ennemies et de culbuter quiconque s’opposerait à leur passage. Nous montons à cheval et nous galopons jusqu’à la frontière ! A moins qu’on ne tue la moitié de la colonne et qu’on ne fasse l’autre prisonnière, dit tranquillement Cornélius. Cette observation fit tomber l’exaltation du caporal, le sergent se gratta l’oreille. dit-il, mon plan ne vaut rien. reprit Belle-Rose, il a cela de bon qu’il est prompt. On discutait encore lorsque la voiture de M. Le sombre gentilhomme en descendit et se dirigea, à travers les arbres en fleurs, vers la partie du bâtiment qu’habitait la duchesse de Châteaufort. La Déroute se leva tout à coup et battit des mains. Ce soir nous serons libres, s’écria-t-il, venez ! Ce n’était pas la première fois que M. de Charny se présentait à l’abbaye ; déjà, et sous divers prétextes, il avait rendu visite à Mme de Châteaufort, d’abord pour lui faire apprécier la gravité de l’aide qu’elle avait prêtée aux fugitifs, d’autres fois pour négocier, disait-il, un rapprochement entre M. Geneviève n’était pas la dupe de la fausse pitié de M. de Charny, mais elle n’avait aucun motif pour ne pas le recevoir. Ces visites renouvelées à plusieurs reprises avaient éveillé quelques soupçons dans l’esprit du sergent, qui, sans les communiquer à personne, se tenait sur ses gardes. de Charny de mauvaises intentions, la Déroute ne s’était pas trompé. Il avait fait sa haine de la haine de M. de Louvois ; sa défaite chez M. de Pomereux avait achevé d’irriter cette âme pleine de ressentiment. Il voulait une revanche à tout prix. Parmi les laquais qui l’accompagnaient, il y en avait deux qui étaient spécialement chargés d’observer les êtres de l’abbaye, et de jeter les bases d’un enlèvement nocturne. de Charny savait que Belle-Rose et les siens habitaient un corps de logis isolé, et c’était là-dessus qu’il comptait pour le succès de son entreprise ; mais encore, avant d’en courir les chances, fallait-il connaître les habitudes de la maison. Ces deux laquais rôdaient donc partout, examinant toute chose du coin de l’œil, faisant causer les jardiniers du couvent et calculant leurs dispositions. Deux autres pansaient les chevaux et ne négligeaient pas, à l’occasion, d’aider leurs camarades de leur savoir-faire. de Charny savait tout ce qu’il était bon de savoir ; à la quatrième, on eut la topographie exacte des lieux ; il ne lui en fallait plus qu’une pour déterminer son plan d’attaque. Cette dernière visite, il la faisait le jour même où Belle-Rose avait résolu de s’évader. On était alors vers la fin du mois d’avril. La journée avait été brûlante ; de gros nuages s’amassaient à l’horizon ; un vent rapide et chaud faisait plier la cime des arbres. de Charny avaient repris le cours de leurs investigations. En trois mots, la Déroute mit Belle-Rose, Cornélius et Grippard au fait de son projet. Maintenant, dit la Déroute quand on fut d’accord sur les moyens d’exécution, ayons bon pied et bon œil. Les conjurés s’enfoncèrent dans les jardins sur les pas des agents de M. fit la Déroute quand ils furent dans un endroit écarté tout couvert d’arbres ; voici l’un des gars qui prend le long de la charmille ; glissons-nous de l’autre côté, et ne le manquons pas. On laissa Belle-Rose et Cornélius aux trousses de l’autre, et la Déroute et Grippard prirent par la charmille, marchant sur l’herbe et sans bruit. Quand ils furent tout au bout, ils se couchèrent à plat ventre dans un fossé et attendirent, l’œil sur le laquais qu’ils regardaient à travers les broussailles. Le laquais arrivait lentement ; lorsqu’il fut à trois pas d’eux, se croyant seul, il tira un crayon de sa poche et traça quelques lignes sur un bout de papier. Il avait le pied sur une souche d’arbre, le papier sur le genou, et le corps penché en avant. La Déroute et Grippard se mirent sur leurs pieds lentement, et sautèrent sur le laquais, qui se trouva pris sans avoir eu le temps de remuer. Si tu cries, tu es mort, lui dit la Déroute en lui faisant sentir au cou la pointe de son poignard. Le laquais, épouvanté, se tut, et on le garrotta avec des bouts de corde dont le sergent avait les poches pleines. fit la Déroute, après que le laquais, pieds et poings liés, fut étendu sur l’herbe. On entendit un coup de sifflet. Il courut du côté d’où venait le coup de sifflet, et trouva Belle-Rose et Cornélius qui achevaient de se rendre maîtres du second laquais. Il a été doux comme un agneau, dit le capitaine ; c’est étonnant comme la vue d’un fer luisant et pointu rend ces messieurs-là accommodants. On enleva les deux prisonniers, et quand on les eut transportés en lieu sûr, on les déshabilla. Laissez-nous ça, dit le sergent à Belle-Rose, qui déjà mettait la main sur la défroque ; il y en a deux encore, et nous allons nous charger de ces deux-là, n’est-ce pas, Grippard ? dit le caporal, qui s’habillait déjà. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber, et le jour baissait quand la petite troupe quitta le réduit où l’on avait enfermé les deux laquais sous clef. Il fait un temps à souhait, dit la Déroute, qui s’achemina, en compagnie de Grippard, vers les écuries. Des deux laquais qui restaient, l’un, fatigué par la chaleur de cette soirée étouffante, s’était endormi sous un hangar ; l’autre ravaudait autour des écuries. Celui-ci vit venir de loin la Déroute et Grippard ; et à leur costume, il les prit pour ses deux camarades. arrivez donc, vous autres, cria-t-il, voici l’ombre qui vient ; il faut apprêter la voiture et les chevaux. La Déroute suivit le laquais, qui entra sous la remise ; Grippard ne le quittait pas. A un signe du sergent, il se jeta sur le laquais et le coucha par terre, faisant luire à deux pouces de son visage la lame d’un poignard. Le laquais se résigna tout de suite ; on le dépouilla de ses vêtements, et il fut caché, garrotté et bâillonné, derrière quelques bottes de paille. Quant à celui qui dormait, on fut quelque temps à le découvrir. Un certain petit bruit qui se faisait dans un coin sombre attira la Déroute de ce côté-là ; ce bruit venait du dormeur, qui ronflait les poings fermés. Celui-là fut saisi, lié et bâillonné avant même d’être tout à fait réveillé. Dépêchons, dit la Déroute, voici la nuit. L’ombre commençait à s’épaissir dans les campagnes ; on ne distinguait plus les objets qu’à travers une lueur indécise ; de grands nuages étendaient leurs voiles dans le ciel. La pluie tombait plus rapide et plus drue. En un tour de main, Belle-Rose et Cornélius eurent changé d’habits ; dans un coin de la remise il y avait des manteaux, ils les prirent ; les chevaux furent scellés et bridés. Un mot, dit Belle-Rose à ses amis, en les groupant autour de lui ; si nous sommes reconnus où que ce soit, partons tous ensemble à fond de train ; le reste regarde nos pistolets. Comme il allait monter dans le carrosse, Suzanne parut sur le seuil d’une chapelle où elle avait coutume de faire ses dévotions du soir. Un éclair, suivi d’un violent coup de tonnerre, illumina toute cette scène ; Suzanne devina Belle-Rose sous son large feutre rabattu ; elle joignit ses mains en pâlissant, et le capitaine passa près d’elle le doigt sur les lèvres. Elle eut le courage de rester immobile, dans l’attitude d’une femme qui finit de prier. Allumez les torches et partez, dit M. Les torches jetèrent bientôt une rouge clarté ; l’attelage, effrayé par les bruits de l’orage, se cabra d’abord, puis s’élança. Suzanne tomba sur ses genoux, et le cortège s’effaça dans la nuit profonde. Au bout de cinq minutes, ce ne fut plus qu’une étincelle fuyant dans les ténèbres. A quelque distance de l’abbaye, la Déroute, qui galopait en tête, vit, sur les bas côtés de la route, des cavaliers silencieux enveloppés de grands manteaux. Ils firent quelques pas au-devant du carrosse, le reconnurent pour être celui de M. Belle-Rose et Cornélius couraient chacun à l’une des portières du carrosse. Au bout d’un quart d’heure, M. de Charny abaissa l’une des glaces, celle qui était du côté de Belle-Rose. Grain-d’Orge n’avait garde de répondre, mais Belle-Rose poussa hardiment son cheval à la portière. Le voilà, monsieur, dit-il en découvrant son visage. de Charny le reconnut à la lueur vacillante des torches ; il poussa un cri et voulut s’élancer par la portière ; mais il rencontra le canon d’un pistolet dont la gueule froide s’appuya sur son front. Vous êtes mort si vous bougez, lui dit Belle-Rose de sa voix la plus tranquille. de Charny se jeta de l’autre côté, mais il se trouva en face de Cornélius qui le salua à la manière de Belle-Rose. de Charny comprit qu’il était pris comme dans une souricière ; il n’avait pas d’autre arme que son épée, et le plomb avait cette fois l’avantage sur le fer. Une imprécation de fureur jaillit de ses lèvres. Voyons, reprit Belle-Rose, ne nous fâchons pas, et surtout ne cherchez point à vous échapper. Vous êtes seul dans une espèce de boîte, nous sommes deux à cheval et bien armés ; vos laquais sont très proprement enfermés à l’abbaye, où nous avons eu soin de leur préparer un logement ; la Déroute et Grippard sont en avant, vos postillons ne se doutent de rien ; ils ont des fouets et nous avons des pistolets. de Charny déchirait sa poitrine à coups d’ongles. La mésaventure vous rend taciturne, mon cher monsieur, reprit Belle-Rose. Ce silence ne me donne point une haute idée de votre philosophie. Il faut prendre le temps comme il vient. Vous avez bien joué, et vous avez perdu ; ce n’est point votre faute, et à votre place, il me semble que je m’en laverais les mains ; par exemple, la partie était bien engagée. si Cornélius et moi ne nous étions pas pressés, nous étions enlevés tout net, peut-être même tués. J’en ai trouvé les détails dans la poche de cet aimable vaurien que vous appeliez tout à l’heure. N’est-ce pas Grain-d’Orge que vous le nommez ? Escalade, effraction, rapt, rien n’y manquait ; on aurait, au besoin, poussé jusqu’à l’assassinat. Il s’en est fallu de vingt-quatre heures que le plan ne fût mis à exécution. Ma foi, je n’ai pas voulu qu’une si belle invention fût perdue par le seul fait de mon départ ; j’ai fait remettre le tout à Mme de Châteaufort, qui en appréciera l’exquise délicatesse. Il est seulement fâcheux que vous vous soyez donné tant de mal pour rien. Mais vous êtes homme à prendre votre revanche, mon bon monsieur. de Charny n’avait rien perdu de sa colère, mais déjà il ne la montrait plus ; il écoutait Belle-Rose d’un air grave, comme s’il se fût agi entre eux de choses sur lesquelles on lui demandait son avis. A ces dernières paroles, il s’inclina avec un sourire amer. Je vois, reprit Belle-Rose, que vous m’approuvez ; seulement, vous me permettrez bien de vous donner un petit avertissement : faites en sorte que nous ne nous rencontrions plus face à face ; cette dernière rencontre pourrait vous être fatale. de Charny, qu’elle doit l’être à l’un de nous. Tant d’audace étonna Belle-Rose, qui se sentit une furieuse envie de casser la tête au favori de M. de Charny se pencha hors de la portière ; on voyait à quelques centaines de pas briller une lumière dans la nuit. de Charny n’échappa point à Belle-Rose. Monsieur, lui dit-il d’un ton de voix ferme et bref, je vous jure que je vous tue comme un chien, non pas même au premier cri, mais au premier geste. Et si par hasard Belle-Rose vous manquait, moi, je ne vous manquerais pas, ajouta Cornélius. de Charny ne se méprit pas à l’accent des deux cavaliers ; il s’accula dans un coin comme un sanglier et ne bougea plus. On arriva au relais, qui avait été préparé d’avance à Franconville. Les chevaux écumants furent dételés ; la Déroute et Grippard sautèrent rapidement de selle, et remplacèrent aux portières du carrosse Belle-Rose et Cornélius, qui échangèrent aussi leurs chevaux. Il n’y avait sur la route que des valets d’écurie presque endormis ; la pluie tombait par rafales. On courut jusqu’à Saint-Denis, on relaya de nouveau, et le carrosse continua sa route vers Paris. Au bout de cinq cents pas, Belle-Rose salua M. Votre compagnie nous a servi d’escorte, lui dit-il ; elle nous a valu la liberté, je vous laisse la vie et nous sommes quittes. Tâchons maintenant de ne plus nous rencontrer. Pendant ce petit discours, la Déroute et Grippard avaient coupé les traits et forcé, le pistolet au poing, les postillons à descendre de cheval. Au moment où Belle-Rose lâchait les rênes, tous partirent à fond de train. Au bout d’une minute, le bruit de leur course précipitée se perdit dans les mille bruits de l’orage. de Charny arriva à la porte Saint-Denis, on n’avait rien vu. Les quatre cavaliers s’étaient envolés comme des fantômes. A un quart de lieue de Paris, Belle-Rose avait brusquement tourné sur la droite et regagné Saint-Denis par des chemins de traverse, laissant M. Au point du jour, les quatre fugitifs arrivèrent à Chantilly, où ils demandèrent M. Le jeune gentilhomme déjeunait gaillardement, tout botté et éperonné ; il reçut Belle-Rose les bras ouverts. s’écria-t-il, je m’attendais à quelque tour de votre métier. Je ne savais pas trop, à vrai dire, comment vous feriez, mais j’étais à peu près sûr que vous arriveriez. Quand on lui eut raconté comment on s’y était pris pour quitter l’abbaye, M. de Pomereux rit de tout son cœur. C’est fâcheux seulement, ajouta-t-il, qu’il ne se soit pas défendu, vous auriez eu un prétexte pour le tuer. de Charny était décidément l’idée fixe de M. Chantilly était tout encombré de gentilshommes qui se joignaient, en qualité de volontaires, à la maison de Condé. On ne voyait partout que laquais et piqueurs, soldats et cadets de famille, qui s’agitaient en attendant l’heure du départ. Vous êtes arrivés à propos, leur dit M. de Pomereux ; l’ordre nous est parvenu ce matin de nous mettre en route. Le roi et les princes nous rejoindront à Compiègne. On vous prendra pour des volontaires, et vous n’aurez plus rien à craindre. Les plus pressés commencèrent de partir vers midi. Les équipages les suivirent bientôt après, et le gros de la maison se mit en route vers deux heures. Belle-Rose et Cornélius chevauchaient à côté de M. de Pomereux, qui ne se sentait pas de joie. Il n’était pas moins heureux de la déconfiture de M. de Charny que du plaisir de voir les deux jeunes gens dans sa compagnie. La Déroute et Grippard, fermes sur leurs arçons, jacassaient comme deux pies. La route qu’ils suivaient était toute chargée de troupes, de fourgons, de bagages, de carrosses, de cavaliers. On rencontrait des escadrons rangés en longues files, des bataillons déroulés comme des rubans, des trains d’artillerie retentissants et sonores. A la vue des canons, la Déroute devint rouge de plaisir. Il poussa son cheval vers l’une des pièces, un beau canon de bronze fleurdelisé, et caressa de la main sa culasse luisante et rebondie. Si j’étais roi de France, dit-il, j’en aurais toujours une douzaine près de moi, tout chargés, et de temps à autre je les ferais jouer pour avoir de la musique. Les paysans accouraient sur la route pour voir défiler les régiments et les compagnies de gentilshommes qui s’en allaient en guerre, beaux, souriants et parés comme on va au bal. Quand on traversait des villages, toute la population se rangeait sur le passage des soldats, les femmes étaient penchées à leurs fenêtres, les jeunes filles souriaient, les enfants marchaient en tête, imitant le bruit des tambours, et les hommes, excités par les fanfares, avaient envie de jeter la bêche pour prendre le mousquet. C’était bien autre chose encore dans les villes. Les habitants s’emparaient des soldats, et le lendemain on voyait à la cocarde du chapeau et à la garde de l’épée des bouquets de fleurs et des nœuds de rubans qui rappelaient aux gentilshommes leurs éphémères amours d’une nuit. Dans tout ce beau pays de France, si bien organisé pour la guerre, cet appareil militaire éveillait l’enthousiasme, et l’on marchait aux frontières au milieu des cris joyeux, des chansons et des fêtes. Aucun accident ne vint attrister la route. Il y avait tant de troupes, tant de volontaires, tant d’équipages, tant de cadets de famille, que personne ne prenait garde à Belle-Rose et à Cornélius. Ils passaient, eux aussi, pour des soldats de fortune. La maison du roi était à Compiègne, où Louis XIV l’avait rejointe. La France entière était dans l’attente de l’un de ces grands événements qui font trembler les royaumes sur leurs bases. de Pomereux et Belle-Rose arrivèrent aux frontières, la Flandre était hérissée de baïonnettes. Lorsqu’on fut près d’Arras, Belle-Rose s’informa auprès d’un vaguemestre du quartier de M. Le duc avait son logement du côté de Marchienne-le-Pont. Belle-Rose prévint Cornélius et la Déroute, et partit dans la nuit, après avoir fait ses adieux à M. lui dit le comte ; s’il vous arrivait malheur, songez à moi. dit la Déroute, nous avons le régiment de La Ferté pour nous ; les gens de M. de Charny n’iront pas se frotter contre l’artillerie. Le long de la route qu’ils suivirent d’Arras à Marchienne, les campagnes fleuries étaient éclairées par mille feux. On entendait dans le silence de la nuit le chant des soldats qui buvaient dans les bivouacs. Des courriers passaient au galop, portant des ordres aux divers corps, et l’on voyait au milieu des ténèbres des régiments silencieux s’avancer dans les plaines comme de gigantesques boas. de Luxembourg avait le commandement du corps d’armée qui touchait à la frontière. L’illustre capitaine qui devait un jour succéder au prince de Condé et au vicomte de Turenne, et soutenir l’honneur du drapeau français, avait établi parmi les troupes une discipline exacte et rigide. Insouciant, irrégulier, voluptueux dans sa vie privée, il apportait aux choses de la guerre une promptitude, une fermeté, une action, qui imposaient le respect et l’obéissance. Son coup d’œil avait cette netteté et cette certitude qui font les grands généraux ; sa bravoure égalait celle du prince de Condé, auprès de qui il avait, sous le nom de M. de Bouteville, fait ses premières armes. S’il n’avait pas encore accompli ces grandes choses et gagné ces furieuses batailles qui devaient porter si haut sa réputation, on avait vu, dès les premières campagnes, le germe de ses brillantes qualités. Il avait tout ensemble l’estime des chefs et la confiance du soldat. A mesure qu’il avançait dans la direction de Marchienne, la vue des lieux rappelait à Belle-Rose l’un des épisodes les plus terribles de sa vie, si souvent agitée. Il vit du haut d’un monticule le petit pavillon où Geneviève lui avait fait de si tristes adieux ; et, sur un pli du rivage que baignait la Sambre, l’endroit lugubre où M. de Villebrais avait poussé vers le ciel ses trois cris d’agonie. Le vieux saule était toujours là, trempant sa tête échevelée dans l’eau. Quand Belle-Rose atteignit Marchienne-le-Pont, il trouva la résidence de M. de Luxembourg entourée d’officiers et d’aides de camp. Le jour venait de naître, et ses premiers rayons avaient réveillé la grande ruche où bourdonnaient vingt mille soldats. Des chevaux tout sellés piaffaient autour des piquets. Il fallait avoir un ordre pour arriver jusqu’à lui. Belle-Rose mit pied à terre ; la Déroute n’avait pas assez de tous ses yeux pour regarder les parcs d’artillerie, les tentes, les faisceaux d’armes ; mille exclamations folles partaient de ses lèvres. Il venait de reconnaître trois ou quatre sous-officiers qui avaient servi dans le régiment de La Ferté, et trépignait d’impatience. Au moment où, n’y tenant plus, il allait frapper sur l’épaule de l’un d’eux, un officier, suivi d’une ordonnance, arriva au galop au milieu des groupes qui entouraient la demeure du général. Son visage était joyeux et animé. s’écria la Déroute, qui était resté immobile, la main levée et le pied en avant. de Nancrais, car c’était lui, se retourna, et du même coup d’œil il reconnut le sergent et le capitaine. Et sautant de cheval, il se jeta dans les bras de Belle-Rose, qui, de ceux du colonel, passa dans ceux de Pierre. de Nancrais, ils ont donc ouvert les griffes ! de Nancrais sourit en regardant le sergent. Quant à toi, reprit-il, si l’on vient te chercher, tu as une hallebarde pour te défendre. de Nancrais entraîna Belle-Rose et passa dans l’appartement de M. Au nom du colonel, le général se tourna brusquement vers la porte. de Nancrais en tirant une dépêche de son habit ; vous aurez bientôt, monsieur le duc, ajouta-t-il, vingt occasions de signaler votre courage contre les ennemis du roi et du royaume ; une autre se présente maintenant de signaler votre générosité. Voici un officier qui réclame votre protection. Et spontanément il courut embrasser le jeune homme. Vous avez cherché mon appui, et mon appui ne vous faillira pas, dit-il ; aussi bien comme je suis la cause du mal, c’est à moi de le réparer. Certes, dit-il, j’ai fait ce que j’ai pu ; mais puisque je n’ai point réussi, je n’ai rien fait. L’incendie du couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi et l’enlèvement de Mme d’Albergotti ont fait échouer mes démarches au moment où peut-être elles allaient aboutir. Le roi y a vu un attentat contre la religion, et vous savez quelle est son humeur sur ce chapitre-là. J’ai dû me taire, espérant qu’on vous oublierait. Mais voici la guerre, Belle-Rose ; l’épée peut tout conquérir. J’essayerai, dit Belle-Rose avec un fier sourire. Et les occasions ne te manqueront pas, ami Jacques, reprit le duc, que la vue de Belle-Rose faisait plus jeune de dix ans. On m’a conté des choses de toi qui prouvent assez que ta main ne s’est pas engourdie durant la paix. Fais ce que tu dois, et tu seras le plus fort. Tu es parmi nous, restes-y ; l’armée est une grande famille, et tous les soldats sont frères. Viens à moi si l’on t’inquiète, et dussé-je y laisser mon épée, tu resteras sauf dans mon camp. de Luxembourg ouvrit les dépêches que M. de Nancrais lui avait apportées ; son œil s’alluma tandis qu’il les parcourait et ses joues s’enflammèrent. Le roi passe ses troupes en revue ; quant à nous, nous passerons bientôt la frontière. de Nancrais sortirent, ils trouvèrent des groupes d’officiers qui les attendaient à la porte de la résidence. A la nouvelle que la guerre était à la veille d’éclater, ce furent parmi ces braves gentilshommes mille cris d’enthousiasme. La nouvelle se répandit comme une étincelle électrique dans le camp, semant partout l’ivresse ; les soldats mettaient leurs chapeaux au bout des baïonnettes et s’embrassaient. Quand vint le soir, des feux s’allumèrent sur toute la ligne, et le camp présenta l’aspect d’une grande fourmilière de soldats qu’agitait une ardeur fiévreuse. de Luxembourg arriva : les officiers qui avaient servi avec Belle-Rose dans le même corps d’armée en 1668, l’accueillirent comme un frère d’armes et le présentèrent à leurs nouveaux camarades. Au besoin, le capitaine eût trouvé cinquante épées pour le défendre et des tentes sans nombre pour le recevoir. Le régiment de La Ferté, dans lequel il avait fait ses premières armes et gagné son premier grade, accourut autour de lui, et parmi tous ces soldats et tous ces officiers auxquels il avait, par son courage et sa droiture, inspiré une vive affection, il ne savait auquel tendre la main. Quant à Pierre, il n’avait pas quitté M. de Nancrais, qui l’avait attaché à sa personne. Il était devenu caporal, puis sergent, et avait fort envie de devenir capitaine. Au bout d’une heure, la Déroute revint, traînant avec lui une douzaine de sergents qu’il avait recrutés parmi ses vieilles connaissances. Notre grâce est au bout de notre épée, lui dit Belle-Rose. Alors nous la tenons, dit la Déroute d’un air calme. Cette nuit-là le sergent s’endormit sous un canon. L’invasion de la Hollande, en 1672, fut « un coup de foudre dans un ciel serein », pour nous servir de l’expression du chevalier Temple. Cent mille hommes abandonnent à la fois leurs cantonnements de la Flandre et, traversant la Sambre et la Meuse, pénétrèrent dans les Pays-Bas. L’armée s’empare tout d’abord de Rhimberg, d’Orsoy, de Wesel, de Burich, et chasse devant elle l’ennemi épouvanté. Des succès si rapides enflamment l’ardeur des officiers ; le pays de Liége soumis ouvre l’accès de la république ; on laisse de côté Maestricht, dont le siège eût pu retarder la marche des troupes, et l’on pousse en avant. Grol venait de tomber aux mains de M. de Luxembourg, lorsque, le 12 juin, le roi Louis XIV en personne arriva aux bords du Rhin. Le prince de Condé était avec lui ; le duc de Luxembourg rejoignit le grand capitaine. Le Rhin franchi, il n’y avait plus que l’Issel entre le roi et Amsterdam. Belle-Rose et la Déroute s’étaient hâtés, aussitôt après la capitulation de Grol, de gagner le quartier général, où la présence du roi et du prince de Condé attirait un grand nombre de volontaires. Des hauteurs de Sherenberg on découvrait les cours du Rhin et de l’Issel, le Welaw et le Belaw ; l’île était défendue par le fort de Schenk et couverte par le Wahal, dont le courant impétueux la mettait à l’abri de toute attaque. Le prince d’Orange avait laissé sur la rive droite du Rhin un de ses lieutenants, Montbas, commissaire général de la cavalerie des Etats, avec huit régiments divisés en trois camps, qui surveillaient les passages depuis le fort de Schenk jusqu’à Arnhem ; l’un sous Hussen, l’autre à Borgschott, et le troisième à Tolhus. Derrière ces trois camps s’étendait un pays sablonneux, semé de digues et tout coupé de haies et de fossés. Des partis de cavaliers rôdaient à toute heure sur le rivage, épiant les opérations des troupes françaises, qui n’avaient pour s’introduire au cœur de la Hollande que l’espace compris entre Arnhem et le fort de Schenk. Plus haut, c’était le Wahal, rapide comme un torrent ; plus bas, il y avait un rempart de villes fortes. Durant la nuit qui précéda l’arrivée du roi, Belle-Rose se leva et sortit de sa tente. Mais il le fit avec une si grande prudence que la Déroute, qui sommeillait dans un coin, ne l’entendit pas. Quand il fut à quelques pas de sa tente, Belle-Rose tira son cheval par la bride, enveloppa ses sabots de linges et s’éloigna du camp. Après qu’il eut dépassé la dernière sentinelle, il partit au galop dans la direction du fleuve. Les pieds emmaillotés du cheval frappaient la terre sans bruit. On voyait sur l’autre rive les feux des bivouacs hollandais et l’on entendait au milieu du silence de la nuit les cris des vedettes qui se répondaient. L’eau du Rhin filait avec un sourd frémissement. Belle-Rose poussa sa monture à bord du fleuve et en suivit lentement les sinuosités, le corps penché en avant. Il y avait déjà trois ou quatre heures qu’il avait quitté le camp, lorsqu’un coup de canon réveilla le sergent en sursaut. La Déroute ouvrit les yeux et regarda autour de lui ; il n’y avait personne dans la tente, si ce n’est Grippard, qui ronflait dans son manteau. Cornélius était dans ce moment auprès de M. Un autre coup de canon tira la Déroute de son immobilité léthargique ; il sauta sur ses pieds, et, laissant dormir Grippard, il s’élança hors de la tente. Une douzaine de détonations qui éclatèrent sur l’autre rive le firent courir du côté du Rhin, ne doutant plus que Belle-Rose n’eût, pour quelque entreprise incertaine, porté ses pas dans cette direction. Comme il approchait du bord, il vit un homme à cheval qui s’avançait vers lui au petit galop. La Déroute reconnut Belle-Rose malgré la nuit. cria-t-il, est-ce vous qui êtes la cause de tout ce bruit qui se fait là-bas ? Ma foi, c’est possible, dit Belle-Rose. Il finissait à peine de parler, qu’un éclair illumina la tour de Tolhus, et qu’un boulet fit éclater le tronc d’un saule à vingt pas d’eux. Maintenant j’en suis certain, reprit la Déroute d’un air tranquille. mon Dieu, ajouta-t-il, comme vous voilà mouillé ; d’où diable venez-vous donc ? du Rhin apparemment, répondit Belle-Rose en tordant son manteau qui était tout ruisselant. Le bain n’a pas été sans musique, mais je ne vois pas à quoi il a pu vous être utile. Quand j’étais tout enfant, dit-il en appuyant sa main sur l’épaule du sergent, mon brave homme de père me faisait très souvent lire dans un gros vieux livre où tout ce qui vient du cœur est écrit. Dans ce livre, il y a une phrase qui me frappa dès lors et que je n’ai jamais oubliée depuis. Celle-ci : « Cherchez et vous trouverez. » demanda la Déroute, qui se creusait l’esprit pour deviner quel rapport il pouvait y avoir entre les Hollandais et le vieux livre dans lequel lisait Belle-Rose. Ca prouve que j’ai cherché et que j’ai trouvé. La Déroute, qui n’avait point l’intelligence tournée du côté des paraboles, renonça bientôt à comprendre celle-ci : Belle-Rose n’était ni mort ni blessé, le reste lui importait médiocrement. Quand ils rentrèrent sous la tente, Grippard dormait toujours. Au troisième coup de canon il avait ouvert les yeux un instant, et s’était rendormi, rêvant qu’il entendait un grillon. Aussitôt qu’il eut changé de vêtements, Belle-Rose se rendit chez M. Dès le lendemain, le prince de Condé fit dresser deux batteries et ordonna qu’on préparât un pont de bateaux. Des hauteurs de Sherenberg, Louis XIV examinait les positions de l’ennemi. Tandis qu’on plaçait l’artillerie qui devait protéger les opérations militaires, M. de Condé et lui parla bas quelques instants. Le prince laissa échapper une exclamation de surprise. Sûr comme moi, répondit le duc. Belle-Rose était à quelques pas des officiers généraux, épiant leur conversation du regard. Voilà monseigneur le prince de Condé qui te permet de faire ce que tu voudras ; va donc, lui dit-il. Belle-Rose salua sans répondre et tira son épée. monsieur, ajouta le prince, c’est une entreprise quelque peu hardie et qui pourrait bien coûter, sans résultat, la vie à beaucoup de braves gens. Veuillez tout d’abord ne prendre avec vous que peu de monde. Donnez-moi dix hommes, si vous voulez, mon prince, répondit Belle-Rose. Vous en aurez vingt, et, si la chose est possible, croyez que nous serons bientôt à vos côtés. Soldat, j’y serais tout de suite ; général, je dois attendre. Dix cuirassiers du régiment de M. de Revel, dix volontaires des gardes du corps et trois ou quatre officiers de la suite du prince le suivirent. On ne savait pas encore ce qu’il prétendait faire, mais on le prévoyait déjà. Derrière lui venaient ensemble Cornélius, la Déroute et Grippard. Comme on touchait au rivage, on rencontra une troupe de gentilshommes, parmi lesquels était M. Le jeune officier avait revêtu son uniforme le plus beau, espérant bien qu’on se battrait un peu. Il était tout couvert d’aiguillettes et de rubans. répondit Belle-Rose en lui montrant la tour de Tolhus du bout de son épée. Au fait, si c’était facile, ce ne serait pas la peine d’essayer ! de Pomereux avait déjà poussé son cheval auprès de Belle-Rose. La petite troupe se jeta dans l’eau. de Maurevert, le comte de Saulx, le marquis de Thermes, le duc de Coislin, le prince de Marcillac, et plusieurs autres de la première noblesse du royaume. On apercevait sur la rive opposée trois escadrons de Hollandais rangés en bataille ; dans la tour de Tolhus, les canonniers étaient à leurs pièces, la mèche allumée. A peine eut-on fait dix pas dans le fleuve, que la Déroute se frappa le front. lui dit Belle-Rose, crois-tu que l’Evangile ait raison ? La troupe, qui se composait d’une quarantaine de personnes, avançait en riant aux éclats. Au moins, si nous mourons, mourrons-nous gaiement, dit M. Les cuirassiers, plus pesamment armés, restaient un peu en arrière ; les volontaires, ardents et bien montés, marchaient les premiers. Tantôt on avançait à gué ayant de l’eau jusqu’aux sangles ; tantôt on nageait ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. de Revel se rangeaient sur le rivage, prêts à partir au premier signal. de Luxembourg, à qui il tardait de pouvoir se lancer dans le Rhin. Vers le milieu du fleuve, un cuirassier perdit pied tout à coup et disparut emporté par le flot ; un peu après, ce fut le tour d’un garde du corps. Dix pas plus loin, le cheval d’un volontaire s’abattit sur M. de Pomereux, qui chancela ; mais, d’une saccade violente, le comte redressa son cheval, qui, frappé d’un coup d’éperon, pirouetta sur ses jarrets et sauta par-dessus la croupe de son voisin ; le volontaire et son cheval roulèrent dans l’eau, le fleuve passa sur leur tête et on ne les vit plus. dit Grippard, je crois que nous sommes un contre vingt, et ils ont la position pour eux. Avance d’abord et compte après ; cet enfant y pense-t-il, lui ? répondit la Déroute en montrant du doigt le chevalier de Vendôme qui piquait son cheval de la pointe de son épée pour le faire nager plus vite. Le chevalier de Vendôme avait alors dix-sept ans. Grippard s’affermit sur ses étriers, et, tout honteux de son observation, fit comme le chevalier. A la vue de cette petite troupe qui s’avançait hardiment contre eux, les trois escadrons hollandais descendirent vers le fleuve et entrèrent dans l’eau jusqu’aux étriers. En ce moment, le prince de Condé fit un signe, et M. de Revel plongea dans le Rhin à la tête de ses cuirassiers. Le fleuve était aux trois quarts franchi ; le passage n’était plus un problème. C’est un vaillant soldat, et s’il n’est pas tué, nous le présenterons au roi, dit le prince de Condé au duc de Luxembourg. Belle-Rose et les braves jeunes gens qui l’accompagnaient ne s’effrayèrent pas de la différence du nombre. Poussant leurs chevaux, ils abordèrent résolument l’ennemi aux cris de : Vive le roi ! Leurs pistolets étant mouillés, l’épée seule leur restait : mais ils la maniaient en gens de cœur. Un instant on put croire que cette poignée d’hommes allait être anéantie par ces trois escadrons. Mais il arriva ce qui arrive souvent dans ces périlleuses circonstances : l’audace des uns intimida les autres. Les Hollandais exécutèrent une décharge et se débandèrent aussitôt. Les pieds des chevaux mordirent sur le rivage, et les quarante cavaliers s’élancèrent sur l’ennemi. On se joignit corps à corps, et la mêlée devint terrible. Nous sommes entre l’eau et le feu ! dit la Déroute, dont la bonne figure était rouge de joie. nous aurons plus tôt fait d’éteindre l’un que de boire l’autre, répondit M. de Pomereux, qui chargeait au plus épais des escadrons. La tour de Tolhus, qui avait dédaigné de tirer sur Belle-Rose et sa troupe, ouvrit le feu contre les cuirassiers de M. de Revel, que suivaient deux escadrons de M. de Pilois et deux autres de M. Les boulets et la mitraille fouettaient l’eau ; à tout instant un cavalier disparaissait dans le fleuve. Au bout de cinq minutes, ce fut un désordre affreux. Les chevaux piaffaient dans le Rhin, perdaient pied et tombaient dans des courants où ils s’enfouissaient ; les rangs étaient rompus, les cavaliers marchaient à l’aventure, l’œil sur la mêlée qui pétrissait le rivage opposé ; le fleuve était tout couvert de cadavres flottants, de blessés qui tendaient les bras vers le ciel, de drapeaux abandonnés, de chevaux qui se débattaient dans l’agonie. Le chevalier de Sallar, atteint d’un coup de feu, tomba de selle et disparut sous la surface du Rhin écumant ; le cheval du comte de Nogent, s’étant renversé sur son maître, l’entraîna dans l’abîme, et le courant les emporta tous deux. Une balle tue raide le cheval d’un cornette de cuirassiers, M. de Brassalay ; le vaillant jeune homme saute dans le fleuve et nage d’une main, portant son étendard de l’autre. de Pomereux, qui le voit, rentre dans le fleuve, l’aide à prendre pied et retourne au combat. Cependant les cuirassiers arrivaient les uns après les autres ; M. de Revel, blessé et tout sanglant, anime les soldats, les rallie et fond sur les Hollandais, qui déjà rompus et découragés, se dispersent de toutes parts. La Déroute avait du sang jusqu’à la garde de son épée. Belle-Rose poussait toujours droit devant lui. Cornélius et Grippard frappaient d’estoc et de taille. de Nancrais était avec les cuirassiers de M. de Revel, et d’un bond il avait rejoint Belle-Rose. de Pomereux poursuivait les fuyards, qu’il assommait à coups de pommeau d’épée. tournez-vous donc qu’on voie vos visages, criait-il moitié sérieux, moitié riant. Les Hollandais se rallièrent derrière les haies et les palissades que le lieutenant de Montbas, Wurts, avait garnies d’infanterie. On sonna de la trompette, et les soldats, un instant dispersés, se rangèrent autour de leurs guidons. Il y avait devant les escadrons français quatre ou cinq mille hommes protégés par de nombreux fossés et des travaux d’art ; au moins, avant de les attaquer, fallait-il se mettre en ordre de bataille. Le canon des batteries dressées sur la rive du Rhin foudroyait maintenant la tour de Tolhus et protégeait le passage des renforts. Le prince de Condé n’y tenant plus, se jeta dans une barque avec M. le duc de Luxembourg, le duc d’Enghien et le duc de Longueville ; leurs chevaux les suivaient à la nage. Deux régiments entiers de cavalerie venaient d’entrer dans le fleuve. Quand le prince de Condé et les gentilshommes de sa suite arrivèrent sur la plage semée de cadavres, les escadrons de MM. de Revel, de Pilois et de Bligny étaient engagés contre des partis d’ennemis sortis des retranchements pour soutenir les fuyards. On se battait avec une impétuosité extraordinaire du côté des Français, qui étaient un contre dix, avec consternation du côté des Hollandais, qui ne s’attendaient pas à une attaque si furieuse et si soudaine. Le prince de Condé et le duc de Luxembourg mirent l’épée à la main, et comme au temps où ils guerroyaient ensemble contre M. de Turenne, en Flandre, ils se jetèrent tête baissée contre l’ennemi. La fièvre du combat les avait saisis. Quand on les vit accourir, des cris d’enthousiasme s’élevèrent du milieu des cavaliers français. Le chevalier de Vendôme fondit sur un officier hollandais, le tua d’un coup d’épée, prit son drapeau, et, armé de ce trophée, continua sa course téméraire ; le marquis d’Aubusson voulut le suivre et tomba frappé d’une balle au cœur ; le duc de Longueville sauta par-dessus son corps expirant et vint se mettre au premier rang. de Nancrais, Belle-Rose, Cornélius, la Déroute et Grippard formaient un noyau qui trouait l’armée hollandaise avec la force irrésistible d’un bélier. de Pomereux était partout à la fois, choisissant ses adversaires et improvisant çà et là des duels au milieu du combat. Quand il se faisait un mouvement quelconque d’un côté, Belle-Rose quittait ses amis, courait là où était le danger, et maintenait la supériorité acquise dès le commencement de l’action. Il avait tout ensemble la bravoure du soldat et le coup d’œil du chef ; on le suivait avec enthousiasme et on lui obéissait avec une confiance aveugle. La tour de Tolhus cessa bientôt son feu ; elle était démantelée et vaincue. Les deux batteries du prince de Condé tournèrent leurs canons fumants vers la plaine, où l’on apercevait les Hollandais derrière leurs haies et leurs palissades. L’élan était donné ; il ne dépendait même plus des chefs de l’arrêter ; à vrai dire, aucun d’eux n’y pensait, et bien loin de vouloir contenir leurs troupes, ils les auraient poussées si elles en avaient eu besoin. Les princes du sang eux-mêmes se battaient comme des officiers de fortune. La présence du prince de Condé, de son fils le duc d’Enghien, du duc de Luxembourg, du jeune duc de Longueville, communiquait une ardeur incroyable aux soldats qui venaient si audacieusement de franchir le Rhin. On ne prenait pas garde à la mousqueterie qui éclaircissait les rangs, et l’on arrivait pêle-mêle aux barrières, les mieux montés en avant, les autres derrière. Les officiers hollandais étaient parvenus à rétablir un peu d’ordre parmi leurs compagnies, qui s’imaginaient que toute l’armée française allait tomber sur elles ; les cavaliers, ralliés derrière un premier fossé, faisaient le coup de pistolet. Une balle emporta le chapeau de M. de Pomereux, qui salua de son épée. Voilà une leçon de politesse dont il faut que je remercie ces messieurs, dit-il, et il appliqua un grand coup d’éperon à son cheval, qui hennit de douleur et sauta par-dessus le fossé. Trente ou quarante gentilshommes, parmi lesquels étaient le prince de Condé et le duc d’Enghien, tombèrent l’épée au poing sur un gros de cavaliers hollandais. Ces cavaliers les accueillirent à coups de mousqueton. Belle-Rose, au moment où les armes s’abaissèrent, se jeta au-devant du prince de Condé et le couvrit de son corps. Les balles sifflèrent, et le cheval de Belle-Rose, qu’il avait forcé à se cabrer, bondit, frappé à mort. Trois ou quatre gentilshommes roulèrent de selle, et l’épée s’échappa des mains du prince de Condé. Une balle égarée lui avait cassé le bras. Près de lui, le marquis de La Force tomba sous les pieds des chevaux. Belle-Rose ramassa l’épée du prince et la lui rendit. s’écria le prince qui la saisit de la main gauche, et faisons voir à cette canaille que le fer a raison du plomb. Et passant par-dessus le cadavre du marquis de La Force, il chargea les Hollandais, qui tournèrent bride. Au bout de cinquante pas on arriva aux barrières, soldats et gentilshommes, vainqueurs et vaincus, cavaliers et fantassins, tous mêlés. de Nancrais avait donné son cheval à M. de Luxembourg, qui avait perdu le sien. La Déroute, voyant ses deux chefs à pied, descendit de selle. de Pomereux, qui s’était emparé d’un drapeau, combattait à côté du duc de Longueville, le dépassant d’une demi-longueur de cheval à peu près. Le jeune duc s’efforçait d’atteindre la barrière avant le comte. A Versailles, je vous céderais le pas, mon cher duc, lui dit M. de Pomereux en riant, mais nous avons laissé l’étiquette de l’autre côté du Rhin. Comme il parlait encore, l’infanterie hollandaise coucha toute la troupe en joue. A la vue de cette longue file de mousquets étincelants, la Déroute sauta comme un lion sur M. de Nancrais et Belle-Rose, et les renversa sous lui avec une force irrésistible. cria-t-il d’une voix tonnante au comte de Pomereux, qui touchait aux palissades. Un gentilhomme ne se baisse pas ! de Longueville l’avait joint et ils allaient de front. Un vent de mort passa sur la troupe des gentilshommes et fit tomber les plus hardis. de Pomereux sautèrent par-dessus la palissade, et les deux braves jeunes gens, atteints ensemble, roulèrent dans les rangs hollandais, ouverts par leur élan. de Nancrais se levèrent au milieu d’un nuage de fumée et entrèrent des premiers dans la barrière. Les Hollandais lâchèrent pied de tous côtés ; beaucoup d’entre eux, poursuivis l’épée dans les reins, restèrent sur le carreau ; un plus grand nombre se rendit. Deux régiments de cavalerie prirent possession des camps ennemis abandonnés. de Luxembourg attachait son regard perçant sur l’horizon, où, dans les vapeurs dorées du soir, on voyait les clochers de dix villes. Cependant, Belle-Rose, ne voyant plus d’ennemis devant lui, revint sur ses pas. Un groupe de gentilshommes, noircis par la poudre et tout couverts de sang, entourait une civière sur laquelle on avait couché un cadavre. Il y avait là le prince de Condé, le duc d’Enghien et le chevalier de Vendôme ; le jeune chevalier pleurait comme un enfant après s’être battu comme un soldat, le duc d’Enghien laissait tomber de grosses larmes le long de ses joues, le prince de Condé s’essuyait les yeux d’une main mutilée. La tête livide et souillée de sang du duc de Longueville reposait sur un lit de drapeaux. On voyait encore sur son visage pâli l’expression ardente et fière de son jeune courage. La mort l’avait surpris au moment du triomphe. Il était tombé, comme un chêne frappé par la foudre, d’un seul coup. Ceux d’entre les gentilshommes qui étaient blessés se relevaient pour dire un dernier adieu à celui que l’avenir entourait de tant d’espérances et qui n’était plus qu’un cadavre ; les vivants lui faisaient un cortège morne et désolé. Belle-Rose se souvint tout d’un coup du cri de la Déroute, et ne voyant pas M. de Pomereux parmi les officiers du prince, il eut peur. Il s’élança du côté où il avait vu le comte disparaître dans un nuage de fumée et de feu, et trouva le sergent qui soutenait M. Un chirurgien, que Cornélius était allé chercher, sondait ses blessures. venez donc, lui dit le comte d’une voix défaillante, je craignais de mourir sans vous avoir serré la main. Quand Belle-Rose fut auprès de lui, M. de Pomereux repoussa la main du chirurgien. Je suis percé d’outre en outre, lui dit-il ; vous savez bien qu’il n’y a plus d’espoir, ainsi, monsieur, ne me tourmentez pas davantage. Le chirurgien essuya ses instruments et partit sans mot dire. Voilà qui est répondre, dit le comte avec un sourire. Il embrassa Belle-Rose et Cornélius, tendit la main à la Déroute et s’arrangea pour mourir. Sa tête reposait sur un tambour. Le soleil s’inclinait vers l’horizon ; des nuages roses nageaient dans le ciel lumineux que balayait un vent tiède. de Pomereux semblait y chercher une image fugitive ; une douceur calme et sereine détendait ses traits naguère endoloris : on y lisait le reflet d’une pensée heureuse. Le sourire passa sur sa bouche décolorée. Il me semble que la mort est un réveil, dit-il ; elle réunit ceux que la vie a séparés. Ses yeux s’éteignirent ; il murmura le nom de Gabrielle et mourut. En ce moment, mille cris s’élevèrent de tous côtés, les tambours battaient aux champs, les cavaliers agitaient leurs chapeaux au bout des épées et les clairons sonnaient. Quand vint la nuit, l’armée française campa sur la rive droite ; devant elle s’étendaient les grandes prairies de la Hollande. La victoire avait couronné ses premiers efforts. Les soldats, animés par l’ardeur du combat, se groupaient autour des feux du bivouac et se racontaient les uns aux autres les incidents de cette journée. Autour de l’habitation de Louis XIV se pressaient une foule d’officiers. Tout le monde avait payé de sa personne, et dans l’enivrement qu’excitait ce passage, le glorieux monarque voyait déjà le présage de son entrée à Amsterdam. Il ne savait pas encore qu’entre lui et la vieille capitale de la Hollande il trouverait Guillaume d’Orange. Les généraux venaient présenter leurs compliments au roi et prendre ses ordres. Les salles étaient toutes pleines de brillants uniformes ; les meilleurs gentilshommes de France étaient là ; quelques-uns manquaient à la réunion, ceux-ci étaient morts. Tout le monde avait traversé le Rhin, personne encore ne savait comment on l’avait passé. Un homme s’était jeté dans le fleuve, une compagnie l’avait suivi, puis un régiment, puis l’armée, et l’on était arrivé, l’épée au poing, sur les retranchements hollandais. Savez-vous, messieurs, le nom du gentilhomme qui a trouvé le gué ? demanda le roi en s’adressant au cercle qui l’entourait. de Luxembourg, c’est un officier de votre armée ; mais cet officier n’est point gentilhomme. Mais, répondit fièrement Louis XIV, si je l’appelle ainsi, c’est qu’apparemment il doit l’être. Au régiment de La Ferté, artillerie. Louis XIV se recueillit un instant. Ce n’est pas, reprit-il bientôt, la première fois que j’entends parler de cet officier. Non, sire, j’ai eu l’honneur d’entretenir Votre Majesté d’une affaire qui le concerne. Ne s’agissait-il pas de l’incendie d’un couvent et de l’enlèvement d’une religieuse ? Des personnes qui haïssent Belle-Rose parce qu’il m’est dévoué ont dénaturé les faits aux yeux de Votre Majesté. Belle-Rose a délivré sa fiancée qu’on avait cloîtrée contre son gré, et il en a fait sa femme aussitôt qu’elle a été libre. Louis XIV savait admirablement son métier de roi, il posait éternellement en face de la cour, en face de l’Europe, en face de lui-même. Une occasion se présentait d’accomplir un acte de justice en faveur d’un officier qui avait fait bravement son devoir, et auquel l’armée devait sa première victoire ; sa grâce était donc, à tout prendre, un acte de réparation publique, émané du trône, et qui faisait jouer à la royauté le rôle de la Providence qui récompense les bons. C’est bien, dit-il ; l’officier qui a si bien combattu sous mes yeux ne peut être coupable. Un murmure flatteur parcourut le cercle des courtisans, et le roi put lire sur tous les visages l’expression d’un vif contentement. de Luxembourg, se tint prêt à paraître devant le roi. C’était la première fois qu’il allait se trouver en présence d’un souverain dont le nom remplissait l’Europe de crainte, et si son cœur ne battait pas beaucoup au moment d’une bataille, il battit très fort quand il suivit le duc à la résidence royale. Ce grand air de majesté dont Louis XIV était toujours paré éblouit Belle-Rose ; il fléchit le genou et attendit dans un respectueux silence. Relevez-vous, monsieur, lui dit le roi ; vous vous êtes bien conduit hier, et nous voulons, afin de récompenser vos bons services, que toute trace du passé soit effacée. Ce que vous avez été vous ne l’êtes plus ; vous saurez à Paris ce que j’ai fait de vous. Votre Majesté s’est-elle souvenue que M. Peut-être auriez-vous dû l’oublier, monsieur le duc, et vous souvenir seulement que Louis XIV le protège, répondit le roi. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en portant ses regards vers Belle-Rose, vous allez partir sur-le-champ pour Paris ; je vous ai chargé d’instruire M. de Louvois des premiers succès de notre campagne. Les dépêches vont être scellées et vous seront remises par un officier de notre maison. Allez et revenez, monsieur, votre place est parmi nous. Personne dans le royaume ne savait séduire et fasciner autant que Louis XIV, quand il le voulait ; la grâce et la dignité s’alliaient en lui dans une égale proportion, et il avait naturellement cette noblesse qui donne du prix aux moindres choses. Sire, s’écria Belle-Rose, vous m’avez rendu cette place dans l’armée où j’ai combattu pour Votre Majesté : ma vie est à vous. Une heure après cette entrevue, Belle-Rose reçut les dépêches et monta en chaise de poste, après avoir fait ses adieux à M. Ne vous endormez pas dans les délices de Sainte-Claire d’Ennery, lui dit en souriant M. ne craignez rien, s’écria la Déroute, je pars avec lui. On laissa Cornélius au camp avec Pierre, et l’on partit. Si la Déroute n’avait pas pu quitter Belle-Rose, Grippard, de son côté, n’avait pas pu se séparer de la Déroute. Celui-ci était piqueur, celui-là était postillon ; quand ils étaient ensemble, il n’y avait plus ni caporal ni sergent : ils étaient comme l’ombre et le corps. On mit une grande diligence à franchir la distance qui s’étend des bords du Rhin à Paris. Bien que Belle-Rose y retournât dans des conditions aussi belles qu’il les pouvait souhaiter, il ne laissait pas d’être saisi d’une tristesse invincible, et quelque effort qu’il fît pour la chasser, elle revenait toujours s’étendre comme un voile sur son esprit. de Pomereux était pour beaucoup, sans doute, dans cette tristesse. Ce brave gentilhomme lui avait donné tant de preuves d’un dévouement chevaleresque, que Belle-Rose s’était pris d’une sincère amitié pour lui. Cependant il ne se rappelait pas que la mort de M. d’Assonville l’eût rempli d’un si grand accablement ; il en avait éprouvé une douleur profonde et durable, mais non cette sorte de malaise qu’il ne pouvait surmonter. Il en arriva à penser que c’était un pressentiment, et sa mélancolie s’en augmenta. Les caractères les plus fermes sont sujets à des abattements qui puisent leurs causes dans les replis les plus intimes du cœur ; mais Belle-Rose était de ceux qui sacrifient tout à l’accomplissement d’un devoir ; il laissa Sainte-Claire d’Ennery, où étaient toutes ses affections, sur sa droite, et poussa tout d’un trait jusqu’à Paris. La chaise, précédée de la Déroute, entra à fond de train dans la cour de l’hôtel de M. Belle-Rose en descendit, et pria un huissier de l’introduire auprès du ministre. Dites alors à Son Excellence que c’est de la part de Sa Majesté Louis XIV, répondit Belle-Rose. A ce nom sacré l’huissier disparut et revint bientôt après. de Louvois tressaillit comme un lion surpris dans son antre. répéta-t-il en couvrant l’officier de son regard étincelant. Et vous êtes venu chez moi, vous ! Je ne crois pas, monseigneur, dit Belle-Rose froidement. Avez-vous perdu la mémoire, et faut-il que je vous rappelle le compte que nous avons à régler ensemble ? Il serait plus à propos, je crois, de parler de l’affaire qui me ramène. Ne vous a-t-on pas dit, monseigneur, que je venais de la part de Sa Majesté le roi ? Le roi est en Hollande, monsieur, répliqua-t-il. J’en arrive, monseigneur, et voici les dépêches que Sa Majesté a bien voulu me confier. Belle-Rose tira le paquet de sa poche et le tendit au ministre. de Louvois, tout étonné, le prit sans répondre et l’ouvrit. de Charny se tenait debout dans l’embrasure d’une fenêtre, attentif et silencieux. A la lecture de la dépêche qui lui annonçait le passage du Rhin, l’homme fit place au ministre. de Louvois se leva le visage radieux. s’écria-t-il, dix villes conquises et le Rhin franchi en un mois ! Il faudra bien que la république soit effacée du rang des nations. Vous étiez à ce passage, monsieur ? Emmerich et Réez sont à nous ? de Luxembourg les a conquis ; l’armée marche sur Utrecht. De toute la Hollande, il ne restera plus qu’Amsterdam. de Louvois parlait avec enthousiasme, allant et venant par la chambre ; tout à coup il s’arrêta devant Belle-Rose ; l’expression du triomphe s’effaça lentement de son visage. A son tour le ministre faisait place à l’homme. Les affaires du royaume sont finies ; j’imagine, monsieur, que nous pouvons passer aux vôtres, reprit-il. Vous n’avez pas tout lu, monseigneur, répondit Belle-Rose en lui montrant du doigt un pli cacheté qu’il avait tiré de la dépêche. de Louvois brisa le cachet et parcourut le papier du regard. Son visage, tout à l’heure empourpré, devint d’une pâleur livide ; il tomba plutôt qu’il ne s’assit sur son fauteuil. de Charny quitta la fenêtre et vint à lui. de Charny termina sa lecture sans que son visage impassible exprimât aucune émotion. Tandis qu’il parcourait la dépêche, M. de Louvois se tourna vers Belle-Rose : Allez, monsieur, dans la pièce à côté, lui dit-il d’une voix brève et tremblante de colère ; dans un instant vous me verrez. s’écria le ministre aussitôt que la porte se fut refermée. nous sommes vaincus, monseigneur, dit M. Colonel et vicomte au titre de Malzonvilliers ! A lui, à Belle-Rose, un grade et des lettres de noblesse ! de Louvois frémissait de la tête aux pieds, et ses lèvres étaient toutes blanches. s’écria-t-il tout à coup avec violence. Cet homme est une anguille, vous le savez, monseigneur, répondit M. Je l’ai fait chercher à Paris, aux environs, partout ; il avait disparu sans laisser de trace. Quant à l’armée, c’est un océan. Il m’a bravé en face, je l’ai tenu en mon pouvoir, et il m’échappe. La marquise, dont le bon plaisir du roi fait une vicomtesse, n’est-elle pas toujours à Sainte-Claire d’Ennery ? Fût-elle au milieu de la place Royale, l’autorité du roi la protège ! il y a le chapitre des accidents, reprit M. de Louvois frissonna ; la manière dont son confident avait prononcé ces paroles leur donnait un sens clair et terrible. Certes, je ne peux rien contre le hasard, dit le ministre à demi-voix. Un sourire sinistre éclaira le visage de M. C’est une puissance aveugle, reprit le confident, et vous êtes un ministre clairvoyant. maître à présent de la faveur de la cour !... Voilà bien l’écriture du roi Louis. Il veut le pousser et se charge de sa fortune. Le ministre relut cinq ou six fois les lignes tracées par la main du roi. Monsieur de Charny, reprit-il en se tournant d’un air impératif vers le pâle gentilhomme, le hasard ne peut rien contre celui-là. Rien aujourd’hui, répondit froidement le favori. de Louvois agita une sonnette et donna ordre de ramener Belle-Rose. Sa Majesté vous veut du bien, monsieur, pour votre belle conduite en Hollande, et notamment au passage du Rhin, lui dit le ministre. Vous êtes colonel ; il doit vous tarder beaucoup sans doute d’apporter cette heureuse nouvelle à Sainte-Claire d’Ennery, mais avant de vous rendre votre liberté, permettez-moi de réclamer de votre obligeance un nouveau service. Vous avez assisté à cette dernière victoire de Sa Majesté, vous y avez eu même une grande part ; plus que tout autre vous êtes en état de rédiger la relation que je me propose d’envoyer aux gouverneurs des provinces. Il faut qu’elle parte bientôt ; mettez-vous là et commencez. Belle-Rose n’avait aucun motif pour refuser ; il prit la place que lui indiquait M. de Louvois et se mit en devoir d’écrire. Cependant, reprit le ministre, si vous aviez quelque lettre à faire tenir à votre femme, écrivez-la, on la lui portera sur-le-champ. Tandis qu’il traçait quelques mots à la hâte, les yeux de M. de Charny suivaient les rapides mouvements de sa main avec une expression diabolique. Quand la lettre fut cachetée, un sourire étrange effleura sa bouche. de Louvois prit la lettre et M. Un moment après, un laquais se présenta avec le pli de Belle-Rose. de Charny, qui guettait dans l’antichambre comme un chat avide et patient, se dirigea vers le laquais : Donne-moi cette lettre, je m’en charge, dit-il. de Charny, la lui remit sans hésiter. Cependant la Déroute et Grippard étaient restés dans la cour de M. de Louvois, attendant le retour de Belle-Rose. La Déroute triomphait ; plus fier qu’un capitan, il allait et venait, le poing sur la hanche et la tête haute, dans cette cour où quelque temps auparavant on l’avait vu, triste et rêveur, fureter de porte en porte sous mille déguisements. Volontiers il aurait conté les exploits de son maître à toutes les personnes qui passaient par là, et il regardait les gens sous le nez de l’air d’un homme qui se sent protégé par la faveur du roi. Quant à Grippard, si un instant il avait cédé aux fumées de l’orgueil qui étourdissaient la Déroute, il n’avait pas tardé à ressentir l’influence de la fatigue unie à la chaleur. Il s’assit dans un coin sur une borne, glissa tout doucement de là par terre, s’étendit sans prendre garde, cligna de l’œil et s’endormit bravement au soleil. de Charny parut dans la cour. La Déroute avait toujours sa mine triomphante ; de temps à autre il regardait Grippard et haussait les épaules, trouvant que c’était un homme qui n’avait pas le sentiment de sa dignité. de Charny, la Déroute fronça le sourcil, mais il lui sembla que cet homme trois fois vaincu n’était pas digne de sa haine, et il sourit de l’air magnifique d’un triomphateur. de Charny ne prit pas garde à la Déroute et sauta dans un carrosse qu’on avait préparé. Cependant, au bout d’une heure ou deux d’attente, la Déroute commença à trouver le temps fort long, le retard que mettait Belle-Rose à reparaître lui semblait inexplicable ; il fit vingt fois le tour de la cour, éveilla deux ou trois fois Grippard pour se distraire, mais Grippard n’avait pas plus tôt ouvert les yeux qu’il les refermait ; enfin, n’y tenant plus, il prit le parti de monter lui-même dans les appartements de M. Un huissier qu’il interrogea lui apprit que Belle-Rose était dans le cabinet du ministre en train d’écrire la relation officielle du passage du Rhin. Comme il redescendait presque tranquillisé, la Déroute se rappela tout à coup l’ordre qu’avait donné M. de Charny en montant en voiture. La route de Saint-Denis, pensa-t-il, est aussi la route de Sainte-Claire d’Ennery. Le front de la Déroute se rembrunit. Il a écrit une lettre, répondit un laquais qui était dans l’antichambre, et qui était le même que M. de Charny l’a prise, me disant qu’il s’en chargeait. La Déroute fronça le sourcil ; le visage de M. de Charny avait, au moment où le gentilhomme était monté en voiture, une expression de gaieté lugubre dont le fidèle sergent se souvint. Sans savoir pourquoi, il eut peur, et bientôt sa propre émotion l’effraya ; c’était un homme, on le sait, qui croyait aux pressentiments et qui subissait leur influence. Quand il fut dans la cour, il n’y résista plus ; il poussa Grippard d’un coup de poing. Grippard, réveillé en sursaut, bondit sur ses pieds. Lorsque Belle-Rose descendra, dit le sergent, tu lui diras que je suis parti pour Sainte-Claire d’Ennery. répondit Grippard en se frottant les yeux. Je n’en sais rien, c’est mon idée... C’est bon, on est debout, reprit le caporal, qui secouait ses jambes ; le service avant le sommeil. La Déroute se procura un cheval de main et partit. de Charny avait, comme la Déroute le prévoyait, poussé du côté de Sainte-Claire d’Ennery. A Saint-Denis, il relaya et donna un louis d’or au postillon pour qu’il mît les éperons dans le ventre des chevaux. On laissa Pontoise en arrière, mais à une demi-lieue de l’abbaye, M. de Charny mit pied à terre. Il y avait sur le côté de la route une chaumière où l’on vendait du vin et de l’eau-de-vie, et devant la chaumière une espèce de paysan qui faisait sauter des gros sous dans sa main. Veux-tu gagner deux écus de six livres ? Aussi bien trois, si vous le permettez, répondit le gars, dont les yeux brillèrent. Viens donc et fais ce que je te dirai. de Charny conduisit ce manant au carrosse, en tira une corbeille proprement enveloppée d’un linge fin et prit dans sa poche la lettre de Belle-Rose. Tu sais où est l’abbaye de Sainte-Claire d’Ennery ? de Charny, l’œil sur le paysan. Très bien, puisque j’y porte souvent des légumes et du lait. Et l’on ne sera pas surpris de t’y voir ? puisque c’est un peu mon métier d’y aller et d’en revenir. Tu vas donc y porter cette corbeille avec cette lettre, et le plus vite que tu pourras. Ce n’est pas difficile ; la distance est courte et j’ai les jambes longues. Si on t’interroge, tu répondras que la corbeille et la lettre ont été apportées par un valet dont le cheval s’est abattu devant ta porte. Je t’ai promis deux écus de six livres... J’ai compris trois, interrompit le drôle. Tu en auras quatre si tu es de retour dans un quart d’heure. En huit ou dix minutes le gars, qui avait coupé à travers champs, atteignit la porte de l’abbaye. Au coup de cloche la sœur tourière ouvrit, le paysan remit la corbeille et la lettre, qui étaient toutes deux à l’adresse de Suzanne, et comme on avait l’habitude de le voir, il partit sans être questionné. Au bout d’un quart d’heure, M. C’est fait, s’écria le jeune gars. de Charny, dont les yeux brillaient de joie. Il remonta dans son carrosse et reprit la route de Paris. Comme il arrivait à Franconville, la Déroute, lancé à toute bride, passa comme un flèche à côté du carrosse. de Charny se pencha à la portière, suivant de l’œil le tourbillon de poussière qui volait sous les pieds du cheval. Il arrivera trop tard cette fois, murmura-t-il quand il l’eut perdu de vue. La Déroute obéissait aveuglément à la secrète influence qui le poussait ; la rapidité de sa course, au lieu de diminuer son ardeur, l’augmentait. Il allait passer devant la maison où M. de Charny s’était arrêté, quand la courroie à laquelle l’étrier était attaché se rompit. La Déroute retint la bride de son cheval et mit pied à terre. Le gars était toujours sur sa porte, mais cette fois il faisait sauter des écus au lieu de gros sous. Si c’est une commission que vous avez pour l’abbaye de Sainte-Claire, dit-il au sergent, vous pouvez me la donner pendant que vous rafistolerez votre étrier ; j’en viens, j’y retournerai. s’écria la Déroute, qui, dans la situation d’esprit où il était, attachait du prix aux moindres choses. Et ça m’a rapporté vingt-quatre livres, reprit le drôle en faisant sauter les pièces blanches. La Déroute prit le paysan au collet. Qu’es-tu donc allé faire à l’abbaye ? Ma foi, fit le maraud épouvanté, j’y ai porté une corbeille et une lettre de la part d’un gentilhomme qui était venu en carrosse. Un gentilhomme un peu petit, gros, pâle, vêtu de noir ? Justement, et il est reparti aussitôt que la commission a été faite. Et qu’y avait-il dans cette corbeille ? Ma foi, il m’a paru que c’était des fleurs et des fruits ; il en sortait une odeur dont j’étais tout réjoui. Des fleurs et des fruits, dis-tu ? Ca doit être quelque galanterie de ce monsieur à quelque nonne. La Déroute lâcha le paysan, culbuta la selle, remonta sur la bête à cru et se précipita ventre à terre vers l’abbaye. Le cœur lui sautait dans la poitrine. La tourière s’épouvanta en le voyant pâle comme un mort et le laissa passer sans dire un mot. La corbeille et la lettre avaient été reçues par Mme de Châteaufort, qui s’était amusée à défaire le linge, tandis qu’on était allé prévenir Suzanne. Elle trouva sous le voile blanc les plus belles fleurs et les plus beaux fruits de la saison, fleurs et fruits entrelacés et mêlés avec un goût charmant. Geneviève prit une orange et l’ouvrit. Elle avait reconnu l’écriture de Belle-Rose, et ne doutait pas que le présent ne vînt de lui. Suzanne était en ce moment à l’autre bout du jardin avec Claudine et les deux enfants ; il se passa près d’une heure avant qu’on pût la trouver sous le bosquet où elle s’était assise. Quand elle fut accourue, elle décacheta la lettre de Belle-Rose, toute tremblante et pâle d’émotion. s’écria-t-elle, il est victorieux et libre ! Il a vu le roi, et le roi l’a fait colonel ! Un ruisseau de larmes s’échappa des yeux de Suzanne, qui embrassa Geneviève et Claudine. Geneviève commençait à sentir une chaleur intolérable dans la poitrine ; mais la joie lui faisait oublier son mal. Suzanne lisait et relisait sa lettre bien-aimée. C’était la fin de leurs maux à tous. Elle murmurait les expressions une à une, et les redisait à sa fille, qui souriait et tressaillait comme un oiseau, entre les bras de sa mère. La corbeille de fleurs et de fruits était sur un meuble tout auprès. Un clair rayon de soleil tombait par la fenêtre ouverte sur leur masse odorante et les couvrait d’une poussière d’or. Suzanne les caressait du regard et de la main ; elle prit une touffe de roses épanouies et les flaira ; un fruit splendide suivit les roses, et déjà elle en portait la pulpe éclatante à ses lèvres, lorsque la porte s’ouvrit violemment. La Déroute, blême, effaré et tout poudreux, parut sur le seuil : d’un bond il fut à Suzanne, arracha le fruit de ses mains et le fit voler par la fenêtre. La Déroute, sans répondre, renversa la corbeille. s’écria-t-il enfin ; cette corbeille maudite vient de M. Ce nom terrible fit passer l’effroi dans l’âme de Suzanne. Geneviève pâlit horriblement et tomba sur son siège. Claudine, qui s’en aperçut, s’élança vers l’abbesse. murmura-t-elle, les deux mains sur sa poitrine. Suzanne et Claudine se sentirent froid au cœur. De l’eau, donnez-moi de l’eau, répéta Geneviève ; j’ai du feu dans le corps. La Déroute vit par terre l’écorce d’une orange et comprit tout. Faites monter Gaston, s’écria la pauvre mère qui se sentait mourir. Ses traits se décomposaient rapidement, elle avait déjà l’œil plombé et les joues creuses comme une femme que la fièvre aurait dévorée depuis dix jours. Un médecin fut appelé et du premier mot il confirma les craintes de la Déroute. Geneviève était empoisonnée ; le mal avait fait des progrès irréparables ; les remèdes les plus énergiques pouvaient à peine prolonger la vie de quelques heures. La duchesse en reçut la nouvelle avec un calme profond. Il fallait une victime, dit-elle, Dieu m’a choisie ; Dieu châtie ceux qu’il aime. Des réactifs puissants calmèrent ses tortures, et quand elle eut reçu les secours de la religion, elle attendit son heure, pieuse et résignée. Elle souriait à Suzanne et regardait Gaston avec des yeux pleins d’une tendresse ineffable. Les cloches de l’abbaye sonnaient, et les sœurs, réunies dans la chapelle, récitaient la prière des agonisants. Pendant que ces choses se passaient à Sainte-Claire d’Ennery Belle-Rose achevait le rapport qui devait instruire la province du passage du Rhin à Tolhus. de Louvois était tout seul et livré aux sérieuses méditations qu’enfante la solitude. Son âme damnée, le lugubre et pâle M. de Charny, n’était plus là ; les pensées du ministre, un instant surexcitées par les sombres paroles du gentilhomme, avaient pris un cours austère. Devant ses yeux s’étalait tout ouverte la lettre de Louis XIV, ses regards ne s’en pouvaient détacher, et il lui semblait que les caractères en étaient de feu. Le roi avait pris Belle-Rose sous sa sauvegarde, et le roi, M. de Louvois le savait, n’aimait pas que personne s’interposât entre lui et sa volonté ; la France et le monde tremblaient au seul froncement de ses sourcils olympiques. de Louvois se demandait alors si c’était bien la peine de s’exposer à une lutte dangereuse pour le mince plaisir de suivre sa vengeance contre un homme qui, à tout prendre, était dans son droit, et s’il ne serait pas plus grand, plus digne et surtout plus politique d’abjurer ses projets, désormais inutiles et périlleux. Il se souvint qu’avant toutes choses, et dans la haute position que les événements et son génie aussi lui avaient faite, il devait être homme d’Etat. de Louvois passa la main sur son front brûlant et grave, but à deux reprises de l’eau qui était dans le vase, et avec cette force de volonté qui lui était particulière, s’il ne la tua pas, du moins il enchaîna sa haine au fond de son cœur. Le ministre lut la relation et l’approuva d’un signe de tête. Vous avez été modeste autant que brave, lui dit-il, c’est à moi de réparer vos omissions, et je le ferai en homme qui a été votre ennemi. Allez, monsieur le vicomte, vous êtes soldat et je suis ministre, que chacun de nous serve son roi et son pays selon sa force et sa conscience. Donnez-moi la main, et croyez que vous ne me trouverez plus entre vous et la fortune. Belle-Rose prit la main que le ministre lui tendait et s’éloigna, sinon captivé par l’homme, mais du moins plein d’admiration pour le ministre dont le génie ferme commandait à tout, même à ses passions. Cependant Belle-Rose était parti de Paris vers le soir. Pressé de revoir Suzanne, et inquiet de l’absence de la Déroute, il allait grand train. La nuit était venue, une nuit d’été, claire et tout étoilée. Quand la voiture fut au delà de Pontoise, il entendit tinter au milieu du silence profond la cloche aux sons funèbres. La voix de bronze venait du côté de Sainte-Claire d’Ennery, de cette abbaye où il avait laissé tout ce qui l’attachait au monde. Une sueur froide mouilla les tempes de Belle-Rose ; sur son ordre, Grippard fouetta les chevaux. Il y avait le long des sentiers des paysans qui couraient du côté de l’abbaye ; les vieilles femmes s’agenouillaient aux portes de leurs cabanes et priaient ; les sons de la cloche roulaient dans le ciel, qu’ils remplissaient de tristesse. Toute la population des campagnes s’était levée à l’appel du bronze sacré : une âme chrétienne demandait une prière aux vivants. Depuis combien de temps cette cloche sonne-t-elle ? dit Belle-Rose à une jeune fille qui s’avançait pieds nus sur le chemin. Voilà trois heures déjà qu’elle nous a réveillés, dit-elle. La voiture passa comme le vent. Le glas funèbre bourdonnait aux oreilles de Belle-Rose. Cette voix de la mort au milieu de ces campagnes tranquilles figeait le sang dans ses veines. Quand il fut proche de l’abbaye, il vit, par les grandes portes ouvertes, les religieuses qui priaient dans la chapelle et la foule silencieuse qui se pressait sous la sombre voûte. Belle-Rose entra dans l’abbaye, ne sachant pas encore quel nouveau malheur le menaçait. Une sœur qui l’attendait le mena à l’appartement de l’abbesse. Quand la porte s’ouvrit, et qu’il vit sur son lit Geneviève étendue, immobile, et blanche déjà de la couleur des cadavres, Belle-Rose comprit tout. Geneviève avait une main sur la tête de Gaston et de l’autre pressait un crucifix sur ses lèvres. A la vue de Belle-Rose, elle se souleva lentement. On eût dit qu’elle avait gardé toutes ses forces dernières pour ce quart d’heure. Elle fit signe à Suzanne qui pleurait d’approcher, et prit sa main qu’elle joignit à celle de Belle-Rose entre les siennes. Ses yeux brillaient d’un éclat surnaturel, et comme elle vit des larmes dans les yeux de Belle-Rose, elle lui dit avec le sourire d’un martyr : Ne pleurez pas, c’est la fin de l’expiation. Elle se pencha vers Suzanne et passa son bras autour du cou de la jeune femme. Je vais mourir, lui dit-elle tout bas à l’oreille, Gaston n’a plus de mère, soyez la sienne ! Toute son âme parut dans ses yeux. Elle attira l’enfant qui sanglotait et le mit entre Suzanne et Belle-Rose. Et puis les ayant embrassés tous trois tour à tour, elle retomba morte. Ceux qui l’aimaient restèrent toute la nuit en prières autour du lit funèbre. Jamais une aussi grande douleur n’avait déchiré le cœur de Belle-Rose. Maîtresse, il l’eût peut-être moins pleurée qu’il la pleurait amie. Cette pauvre pécheresse que l’amour avait abattue et que l’amour avait transfigurée lui était restée fidèle et dévouée malgré tout et toujours. Il lui devait le repos et la joie de sa vie, et sa mort même était encore un sacrifice. Suzanne, qui avait appris à l’aimer, la pleurait comme une sœur. C’était dans toute l’abbaye un deuil funèbre ; et quand la nouvelle de sa fin se répandit dans les campagnes, les vieux et les jeunes, les mères et les enfants accoururent pour voir celle qui avait été compatissante et bonne à tous. On exposa le corps de Geneviève dans une chapelle ardente, couverte de ses habits de religieuse, la croix abbatiale sur la poitrine et les mains jointes, et ce furent durant trois jours des gémissements et des pleurs à croire que la Providence s’était retirée de ce pauvre monde affligé. Quand la cérémonie funèbre fut achevée, Belle-Rose prit avec lui Suzanne, Claudine et les deux enfants et les ramena au logis qu’ils occupaient au parc avant son départ, et durant toute la journée on fut triste et silencieux. La Déroute et Grippard eux-mêmes, qui naguère encore n’avaient pas assez de toute leur langue pour dire tout ce qui leur passait par la tête, restaient muets. Vers le soir, au moment où Suzanne allait quitter l’appartement, Belle-Rose la prit dans ses bras et l’embrassa au front. Allez, lui dit-il, et cherchez quelque repos auprès de ces deux enfants qui sont à vous. Demain, au point du jour, je vous ramènerai à l’hôtel de la rue de Rohan, vous et Claudine. Votre place est désormais à Paris. répondit Suzanne, qui avait dans ses bras sa fille, et sous sa main son fils d’adoption. La mienne est à l’armée tant qu’il me restera assez de force pour tenir une épée. de Nancrais, et avec moi j’emmènerai Gaston. L’enfant releva sa tête blonde et tourna vers Belle-Rose ses grands yeux noirs, où brilla soudain un rayon de joie. Je suis fils d’un soldat, dit-il d’une voix limpide et sonore. Fils de soldat et de gentilhomme, reprit Belle-Rose. Sa place est dans un camp, près de M. Demain nous partirons ensemble, et la guerre sera son maître. Le jour s’éteignait et déjà de grandes ombres flottaient sur la campagne. Suzanne et Claudine se retirèrent avec les deux enfants, l’un dormant dans son innocence, l’autre sérieux et pensif ; sa jeune tête, pâlie par une douleur précoce, rappelait déjà l’expressive et charmante physionomie de M. d’Assonville ; il avait les yeux fiers et caressants de Geneviève, avec le profil délicat et net de Gaston. Au moment où sa femme et sa sœur passaient la porte, Belle-Rose fit un signe imperceptible à la Déroute, qui sortait aussi. La Déroute resta seul avec Belle-Rose. Le sergent regardait le colonel avec un sentiment indéfinissable de curiosité. Il ne l’avait jamais vu si calme et si terrible ; ses traits avaient la rigidité du marbre. Il est en bas, auprès des chevaux. Mon vieux camarade, et toi, Grippard, qui es, ainsi que lui, fidèle et résolu, vous allez me suivre. Ce que je vous dirai de faire, vous le ferez. Prenez donc vos épées et des pistolets. Sellez maintenant les chevaux, et partons. Grippard courut à l’écurie, la Déroute prit les manteaux, et l’on quitta l’abbaye le plus doucement qu’on put. La nuit était noire, triste et pleine de bruits sinistres comme aux heures où l’orage accourt de l’horizon. On franchit une fois encore cette route que Belle-Rose avait parcourue si souvent déjà et dans des circonstances bien diverses. Aucun des trois cavaliers n’ouvrit la bouche. Belle-Rose en avant, ferme, implacable et rapide comme le destin. Ils entrèrent dans Paris ; sur l’ordre du colonel, la Déroute heurta à la porte d’un marchand de mercerie. Il prit trois masques, et chacun d’eux en noua un sur son visage. Les chevaux furent laissés dans une auberge, et les trois soldats s’enfoncèrent dans la ville. C’est ici, dit Belle-Rose, quand ils furent arrivés devant l’hôtel de M. Collés contre un mur sombre, ils attendirent longtemps, immobiles comme des blocs de pierre. Un peu après minuit, une voiture sortit de la cour ; elle était traînée par deux chevaux et conduite par un cocher ; il y avait un laquais en avant avec une torche enflammée. Cette voiture était de couleur sombre et ne portait pas d’écusson sur les panneaux. Au moment de passer la porte cochère, un homme abattit une glace et montra sa tête blême. Belle-Rose s’élança derrière la voiture et la suivit. La Déroute et Grippard couraient sur ses talons. L’état des rues et l’obscurité profonde ne permettaient pas à l’équipage d’avancer fort vite. Belle-Rose et ses deux compagnons, habitués à tous les exercices du corps, ne la perdaient pas de vue. Ils arrivèrent ensemble derrière Saint-Germain-l’Auxerrois, rue de l’Arbre-Sec. La rue était déserte et sombre ; Belle-Rose trouvant le lieu propice au dessein qu’il méditait, précipita sa course et sauta d’un bond à la portière du carrosse qu’il ouvrit. La Déroute avait mis la main au mors des chevaux ; Grippard s’était chargé du laquais. Fouette, et tu es mort, répondit la Déroute en montrant un pistolet au cocher. Le laquais, qui était un homme résolu, enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, et frappa Grippard à la tête d’une espèce de couteau de chasse qu’il portait à la ceinture. Le grand chapeau du caporal para l’attaque, et il riposta par un coup de pointe qui entra dans le corps du laquais ; l’homme tomba sous les pieds du cheval, qui se cabrait. Grippard lâcha les rênes qu’il tenait près du mors, et l’animal effaré partit au galop. Le fouet s’échappa des mains du cocher épouvanté. L’arrestation du carrosse et la chute du piqueur avait duré l’espace de dix secondes. de Charny regardait entre les deux yeux cette grande figure noire qui s’était si brusquement dressée devant lui ; mais le visage était masqué, et par les trous du masque il voyait seulement deux yeux dont le feu sombre le brûlait. Si c’est de l’or que vous voulez, dit-il en affectant de rire, voilà ma bourse. Belle-Rose prit la bourse et jeta l’or par terre. de Charny frissonna ; un instinct secret lui disait qu’il était en présence d’un danger terrible. de Charny rassembla toute sa sombre énergie pour braver son ennemi en face. Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, je vous prenais pour un voleur, et vous êtes un assassin. Belle-Rose pâlit sous son masque à cet outrage : Chacun de nous a son épée, reprit-il froidement. Ils étaient au coin de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerrois ; pas une lumière ne brillait aux fenêtres des maisons voisines, pas une voix ne s’entendait dans le silence. Le cocher était sur son siège, morne et raide comme un corps pétrifié, le piqueur râlait par terre ; la scène était éclairée par une torche que Grippard tenait d’une main, à l’autre étincelait son épée nue. La Déroute avait coupé les rênes des chevaux et attendait un ordre pour agir. de Charny, il faut qu’il y ait quelque méprise là-dessous. Vous me connaîtrez quand l’un de nous sera par terre. Et si je ne veux pas me battre ? Vous en êtes le maître, mais vous mourrez plus sûrement et plus vite. Belle-Rose appela la Déroute d’un signe de tête, et tirant sa montre, il la regarda à la clarté rouge de la torche. Vous avez trois minutes pour vous décider, reprit-il ; à la troisième, si vous n’êtes pas prêt, cet homme que voilà vous cassera la tête d’un coup de pistolet, comme on tue une bête venimeuse. La Déroute prit un pistolet à sa ceinture et l’arma. de Charny eut froid jusque dans la moelle des os. Il attendit deux minutes ; le silence était si profond qu’on entendait crier les girouettes sur les toits. Le cocher se tenait des deux mains à son siège pour ne pas tomber. Au travers de son épouvante, une idée subite avait ranimé son courage éperdu. Maintenant il ne craignait plus de mourir, il croyait vaincre. Belle-Rose se mit en garde ; Grippard s’approcha, levant la torche. La Déroute remit le pistolet à sa ceinture et les deux fers furent croisés. de Charny déploya, dès les premiers coups, toute la finesse de son jeu ; la confiance avait affermi sa main et augmenté ses ressources ; mais de son épée Belle-Rose se faisait une cuirasse ; partout le fer rencontrait le fer. On comprenait que chacun des deux lutteurs voulait tuer son adversaire. Leurs pieds semblaient cloués au sol, et leurs épées, rapides et flexibles, s’entrelaçaient comme des serpents lumineux. de Charny s’appuyait contre sa hanche, mais elle glissait par un mouvement imperceptible vers la poche de son haut-de-chausses. Tout à coup, et après une riposte de Belle-Rose, qui tacha de quelques gouttes de sang la manche du gentilhomme au-dessus du coude, cette main reparut armée d’un pistolet. L’arme s’éleva et le coup partit ; mais Belle-Rose, plus prompt que l’éclair, se jeta de côté, et la balle, effleurant la poitrine dans toute sa longueur, traversa le bras gauche du soldat. s’écria-t-il, et, rapide comme la foudre, il fondit sur M. Rien ne put arrêter l’impétuosité de son élan ; cette fois la main était de fer comme l’épée : le premier coup arriva comme une balle et traversa la poitrine du gentilhomme près du cœur, le second perça la gorge d’outre en outre. de Charny ouvrit les bras et tomba. Belle-Rose se pencha, et, arrachant le masque qui le couvrait, montra son visage nu. Tu as empoisonné Geneviève de Châteaufort, lui dit-il, meurs donc et sois maudit ! Une expression de terreur profonde et de rage folle bouleversa la figure de M. de Charny ; un dernier blasphème expira sur ses lèvres sanglantes, le frisson le prit et il mourut. Elle est vengée, dit Belle-Rose, partons. Ils reprirent leurs chevaux à l’auberge où ils les avaient laissés, et regagnèrent Sainte-Claire d’Ennery. Le jour commençait à naître quand ils touchèrent aux portes de l’abbaye, et la campagne s’éveillait toute brillante de cette parure enchanteresse que l’été prodigue à toute chose ; la rosée tremblait aux branches des haies et l’oiseau chantait sous la feuillée. Suzanne attendait dans une inquiétude mortelle ; on lui avait dit l’absence de Belle-Rose, et elle en ignorait la cause. Quand elle l’aperçut, elle courut à lui le visage pâle, mais les yeux déjà souriants. s’écria-t-elle lorsque Belle-Rose eut ouvert son manteau. Ce n’est rien, reprit le soldat d’une voix profonde ; je viens de tuer un serpent. Le soleil se couchait derrière les hauteurs de la petite ville de Voutezac, située dans la partie la plus montagneuse du bas Limousin, presque à l’entrée des gorges granitiques d’où descend la Vezère, après avoir baigné les rochers sur lesquels est bâti le château du puissant et redouté vicomte de Comborn. Ce soleil, qui éclairait d’un dernier reflet les bois épais des montagnes, n’envoyait point sur la terre de rayons bienfaisants ; c’était plutôt une sorte de lueur presque blafarde, dont un vent âpre et piquant rendait la faible chaleur sans puissance et sans vivification. Le givre blanchissait de légers glaçons les branches encore dépouillées des arbres, et la terre craquait sous le pied des bêtes fauves. Au mois d’avril, dans les forêts qui garnissaient en 1177 les montagnes du bas Limousin, le froid se faisait vivement sentir, aussitôt après le coucher du soleil. Peu de voyageurs se mettaient en chemin, ou voulaient se trouver sur la route de Voutezac et d’Allassac à Brive, lorsque la nuit commençait à couvrir de ses ombres les maigres plaines de Saint-Viance D’ailleurs, à cette époque reculée, il y aurait eu peu de sûreté pour un voyageur à s’aventurer la nuit sur les chemins dans cette partie du bas Limousin. C’est à peine si en plein jour, et avec de fortes escortes d’hommes d’armes aguerris, le vicomte de Comborn osait dépasser le bourg de Saint-Viance. Les querelles et les guerres du roi d’Angleterre Henry Il et de ses fils avaient infesté le pays de bandes de pillards, agissant et guerroyant pour leur propre compte pendant les courts moments de paix que les princes anglais laissaient écouler entre les différentes phases de leur querelle. Ainsi le pays pillé, ruiné, dévasté par les armées du roi d’Angleterre ou par celles de ses fils, ne profitait même pas de la suspension de ces guerres. Les aventuriers dont se composaient les armées des princes et des seigneurs de leur parti venaient, après les guerres de leurs chefs, ajouter de nouvelles ruines aux ruines qu’elles avaient faites : l’incendie dévorait les hameaux, les villages, quelquefois aussi les riches abbayes et les châteaux que le petit nombre de leurs défenseurs faisait tomber entre leurs mains. Ce n’était de tous côtés que plaintes et désolations, et la domination anglaise était maudite par les pauvres manants et par la plupart des seigneurs du Limousin et du Périgord. Ces aventuriers, que le peuple nommait Routiers, Brabançons ou Cotereaux, venaient de s’établir au château de Malemort De ce château, puissamment fortifié, ils inquiétaient la ville de Brive et toutes les campagnes environnantes ; les villages étaient abandonnés, les terres demeuraient incultes, et la famine commençait à se faire sentir dans les villes encombrées de paysans, qui, de tous les points menacés, étaient venus y chercher un refuge. Les champs de Saint-Viance, d’Allassac et de Voutezac demeurèrent sans culture pendant les premiers mois de cette funeste année 1177. Toute cette longue plaine, qui s’étend de Brive jusqu’au col du Saillant, offrait l’aspect d’un désert ; les arbres avaient été coupés, et le vent du soir, ne trouvant plus aucun obstacle pour arrêter sa fureur, faisait entendre sa rude et triste voix comme un gémissement, comme la plainte d’un mourant qui appelle un vengeur. Dans les villes, le peuple éclatait en imprécations contre les Anglais ; et là où il n’y avait plus de peuple, là où tout était silence et désert, la nature elle-même les accusait par son deuil et par sa désolation. Cinq heures du soir sonnaient au clocher de la vieille église de Saint-Viance, et du haut de leurs fortes positions sur les montagnes les clochers voisins de Voutezac et d’Allassac lui répondaient, lorsque deux hommes, enveloppés dans de grands manteaux et montés sur des petits chevaux du pays, se rencontrèrent à la jonction des deux routes de Voutezac et d’Allassac, à l’endroit où un bac servait alors à transporter le voyageur de l’autre côté de la Vezère. Ces deux hommes, avant de s’aborder, s’examinèrent avec défiance, et firent reculer leurs chevaux pour établir entre eux comme un champ de combat, dans le cas où ils seraient obligés d’en appeler à la force des armes. dit le plus grand des deux voyageurs, dont le manteau, en s’entr’ouvrant, laissa voir un lion brodé sur le côté droit d’un pourpoint d’étoffe brune. répéta t-il, ami ou ennemi ? réponds sans tarder davantage, car je suis pressé. L’homme auquel ces questions s’adressaient ne sembla nullement s’en émouvoir ; la taille élevée, la hardiesse de son interrogateur et les armes que l’on apercevait sous son manteau ne firent naître eu son âme aucune crainte ; car lui aussi était armé d’un large coutelas et d’un fort épieu ; et, s’il était plus petit que le cavalier auquel il était opposé, la vigueur peu commune de ses membres, la carrure athlétique de ses épaules semblaient devoir rétablir l’équilibre entre eux dans un combat, s’ils se voyaient forcés d’en venir aux coups. répondit-il ; par Saint-Bonnet la question est belle. Comment, maître Pierre, vous ne reconnaissez pas Bernard de Voutezac, votre confrère, le veilleur des tours de cette ville, comme vous êtes le veilleur des tours de Comborn ? Le givre vous a-t-il aveuglé, ou bien quelque joyeux compère vous a-t-il trop abreuvé pendant, votre voyage ? Qui vous reconnaîtrait sous votre lourd manteau, ami, reprit d’une voix radoucie le veilleur des tours de Comborn. C’est à peine si je puis entrevoir le bout de votre nez sous l’énorme bonnet de feutre dont les bords tombent jusqu’à votre collet. Non, non, ami Bernard, si le givre a gercé mes lèvres et desséché mon gosier, je n’ai trouvé personne pour le rafraîchir ; des pics du Saillant aux coteaux de Brive, le pays est si ruiné et si désert, qu’on n’y aperçoit pas une figure humaine ; Saint-Viance seul est encore debout parmi toutes les ruines qui couvrent la plaine ; mais Saint-Viance, dans la crainte d’une surpris, ne laisse aucun voyageur entrer dans ses murs. Je sais tout cela comme vous, maître Pierre, et j’ai même vu ce matin les maudits Brabançons, que le ciel confonde, chasser devant eux, comme un troupeau de porcs, les pauvres habitants de Brive, qui étaient sortis de leurs murailles pour chercher du bois et des racines dans les champs. Mais il n’y a plus ni bois ni racines ; les Brabançons ont tout pris, murmura Bernard d’une voix douloureuse. Vous avez donc été jusqu’à Brive, s’écria Pierre le veilleur. Comment alors ne nous, sommes-nous pas rencontrés ? car moi aussi j’étais ce matin à Brive. mon cher confrère, cela est tout simple, vous n’avez sûrement pas plus suivi les routes frayées, que je ne les ai suivies moi-même. C’est à partir de Saint-Viance que je me suis décidé à m’aventurer sur cette route, et peut-être n’est-il pas bon de nous arrêter trop longtemps dans ce lieu. J’ai vu, il y a quelques heures, un parti de routiers se mettre en campagne. Soyez sans crainte, ami, repartit d’un air d’importance le veilleur de Comborn, les brigands n’oseraient s’approcher de notre château ; monseigneur Archambaud, ils le savent bien, les ferait repentir de leur audace. Oui, mais nous n’en serions pas moins assommés. Encore une fois, soyez sans crainte, mon brave ami, les Brabançons sont trop occupés en ce moment pour pouvoir vous causer aucune inquiétude ; ils ne songent qu’à se préparer à bien se défendre, et c’est à peine s’ils auront assez de leurs vingt compagnies pour résister aux troupes qui vont marcher contre eux. demanda le veilleur de Voutezac ; leurs compagnies sont fortes et composées de diables d’enfer qui ne craignent ni Dieu, ni les hommes ; jusqu’à présent, ils n’ont pas eu grand souci de tous nos seigneurs, ni des fiers bourgeois de Brive. Il y a tout au plus huit jours qu’un de leurs partis est venu fourrager à moins d’un trait d’arbalète de la porte Corrèze ; ils ont même poussé jusqu’à Tulle. Oui, sans doute, oui reprit l’homme de Comborn, mais Brive et Tulle leur ont résisté et les compagnies ont regagné honteusement leur repaire de Malemort avec quelques bandits de moins ; aujourd’hui tout le pays s’arme contre eux ; le charpentier de la ville du Puy, auquel la benoite sainte Vierge (et le veilleur de Comborn fit le signe de la croix) s’est montrée pendant son sommeil, a réveillé le courage des habitants ; les bourgeois de Brive, et ceux de Tulle, les manants de la plaine et de la montagne se rangent sous la lance de leurs seigneurs ou de leurs consuls ; je vous le dis encore une fois, les Brabançons et leur damné chef Leclerc commencent à redouter le châtiment dû à leurs crimes. Dieu le veuille, répondit le veilleur de Voutezac, nos habitants ne manqueront point au rendez-vous de toutes les paroisses, je viens de porter une lettre aux consuls de Brive pour les en prévenir. Et le vicomte de Comborn marchera à votre tête, mon brave ; car si je suis en route à cette heure, c’est qu’il m’a fallu parcourir tous les villages de la plaine et de la montagne, tous les repaires où se sont cachés les serfs de la vicomte, pour leur faire parvenir les ordres de monseigneur Archambaud ; j’ai également prévenu les consuls de Brive. a soulevé tout le pays par son sermon du jour des Rameaux ; ce brave abbé Isambert a mis sur pied une armée ; le même cri de guerre se fait entendre depuis Limoges jusque dans les gorges reculées de Saint-Robert Est-il vrai, demanda Bernard, que notre vénérable évêque de Limoges, malgré son grand âge et la perte de ses yeux, daigne marcher avec nous ? Rien n’est plus vrai, le digne évêque Gérard a quitté l’abbaye de Grammont ; l’abbé Isambert est avec lui, armé de la fameuse croix que Guillaume Vidal a rapportée de la Terre sainte. Alors nous verrons abbé contre moine, dit en riant le veilleur Bernard. On prétend que Leclerc n’est pas le nom du chef des Brabançons, et s’il est ainsi surnommé, c’est que, avant d’être bandit, il a été moine ; on assure même qu’il a eu maille à partir avec quelques uns de nos seigneurs ; car ce Leclerc a été un vaillant chevalier avant d’entrer dans un couvent Laissons, si vous m’en croyez, ami Bernard, ce que racontent les commères ; et occupons-nous des ordres qui nous ont été confiés. Comme vous voudrez, maître Pierre, je n’aime pas plus que vous à me mêler des affaires de nos seigneurs ; il n’y a jamais rien de bon à gagner pour nous autres, petites gens, dans leurs démêlés. Ce qu’il y a de certain, c’est que Leclerc n’aime pas plus les moines que monseigneur le vicomte de Comborn ne les aime ; il tue tous ceux qui tombent sous sa main, après leur avoir toutefois fait donner l’absolution à ses bandits ; quant à monseigneur Archambaud.... retenez votre langue, si vous ne voulez qu’il lui arrive malheur ; monseigneur Archambaud n’est pas si ennemi des moines que vous le supposez. Jehan l’écuyer est allé trouver l’abbé d’Obazine, il y a quelques jours, et nous attendons aujourd’hui ou demain un envoyé de ce saint prêtre. Un moine d’Obazine à Comborn ? s’écria Bernard : comment vient-il mettre sa tête dans la gueule du... Silence, encore une fois, maudit bavard ; il vous en cuira, Bernard, mon ami ; vous finirez par connaître le chanvre de Comborn, et vous vous balancerez avant l’hiver aux créneaux de la tour qui s’élève si haut sur les bords de la Vezère. Que Dieu, tous les saints et saintes du paradis et la benoite vierge Marie, m’en préservent, murmura Bernard en pâlissant d’effroi ; vous ne voudriez pas, maître Pierre, dénoncer un ami ? Soyez donc plus retenu, mon collègue, acquittons-nous de nos messages en rentrant, vous à Voutezac, et moi à Comborn ; avant peu nous nous reverrons et nous boirons un bon verre d’hypocras pour vous desserrer le gosier que la peur de la corde a singulièrement rétréci. Et les deux veilleurs allaient se quitter après s’être donné une poignée de main, lorsqu’un moine, monté sur une vigoureuse mule, leur apparut tout à coup sur la route de Brive et s’avança vers eux. Pax Domini sit semper vobiscum, dit le moine en s’approchant des deux veilleurs. Et cum spiritu tuo, répondirent les deux vassaux de Comborn ; puis ils firent dévotement le signe de la croix et examinèrent en silence le voyageur et sa mule vigoureuse. Le nouveau venu leur parut, au premier abord, autant qu’un examen attentif leur permit de le distinguer sous le capuchon qui cachait en partie sa figure, et sous le large froc dont il était couvert, un homme d’une haute stature ; ses membres vigoureux semblaient plutôt appartenir à un soldat qu’à un habitant des cloîtres. Il conduisait sa mule avec une hardiesse qui dénotait une grande habitude des exercices du cavalier, et ne semblait nullement embarrassé de voyager ainsi perché sur le dos d’une bête vive et peu docile, par les chemins pierreux et profondément sillonnés de fondrières qui étaient et sont encore sur beaucoup de points les seules routes du pays. Suis-je loin du château de Comborn ? demanda-t-il d’une voix rude et brève, dont il cherchait vainement à adoucir l’expression. Si votre mule est bonne, mon père, répondit Pierre, et qu’elle soit habituée aux sentiers de nos montagnes, vous serez à Comborn avant l’heure du couvre-feu. Indiquez-moi donc le chemin qu’il faut suivre, et prenez garde de m’induire en erreur, car le châtelain de Comborn m’attend, et il n’aime pas à attendre longtemps. À ces mots Bernard et Pierre, poussés par l’instinct de la curiosité, se rapprochèrent du moine. Ils espéraient surprendre sur son visage le secret de l’entrevue demandée par le vicomte à un moine de l’abbaye d’Obazine. Mais soit hasard, soit volonté du moine, son capuchon se rabattit, à l’instant, sur sa figure, et les deux veilleurs ne purent rien distinguer sous son étoffe de laine brune et épaisse ; Bernard seulement affirma depuis qu’il avait entrevu deux gros yeux ouverts et flamboyants comme ceux de l’esprit des ténèbres. Un de vous deux veut-il me montrer le chemin ? répéta le moine d’un ton plus bref et plus dur. Si vous êtes la personne que monseigneur le vicomte de Comborn a envoyé quérir au couvent d’Obazine, répondit Pierre, je vous servirai de guide jusqu’à son château. Et comment savez-vous que votre maître a envoyé quérir quelqu’un à l’abbaye d’Obazine ? demanda le moine d’un air étonné. Parce que son écuyer Jehan a été chargé de cette commission et qu’elle lui a été donnée en ma présence, dit Pierre, car il faut que vous sachiez, ajouta-t-il en se redressant avec une sorte de fierté, que je suis le veilleur du donjon de Comborn. l’ami, si vous êtes le veilleur du donjon de Comborn, conduisez-moi à l’instant devant votre maître ; je suis l’homme qu’il a envoyé chercher, celui qu’il attend, en un mot, je viens d’Obazine. Et qu’avez-vous fait de notre écuyer, révérend père ; pourquoi ne vous a-t-il pas servi de compagnon de voyage ? marmota le moine, après un moment d’hésitation, parce qu’il a dû rester jusqu’à demain à Brive pour s’entendre avec les consuls sur différentes affaires importantes. Mais la nuit devient à chaque instant plus noire ; si nous ne voulons pas nous casser le cou, il est temps de nous mettre en marche ; passez devant moi, veilleur de Comborn, et je vous suis. Pierre et Bernard se donnèrent la main avant de se quitter, et Bernard, se penchant à l’oreille de son collègue, lui dit, de manière à ne pas être entendu du moine : Prends garde à toi, Pierre, je n’aimerais pas à voyager avec ce moine ; il a plutôt l’air du diable que d’un honnête religieux ; je n’ai aperçu que ses yeux, mais ils brillent sous son capuchon comme deux tisons d’enfer. Ne crains rien, ami Bernard, j’ai sur moi une croix bénie par monseigneur l’évêque de Limoges, et le diable n’oserait s’attaquer à celui qui porte ce signe de notre rédemption. Va donc, et que Saint-Pardoux et Saint-Viance te soient en aide. Ayant ainsi achevé leurs adieux, les deux amis se séparèrent. Bernard appela longtemps le pasteur avant que celui-ci osât sortir de sa cahute de terre pour reconnaître qui invoquait son aide, ami ou ennemi ; quant à Pierre, il rejoignit le moine qui l’attendait à quelques pas, et tous deux quittant les chemins battus, commencèrent à gravir la montagne qui domine les îles où fut bâti plus tard le château du Saillant. La nuit était tout à fait close ; de gros nuages interceptaient la lumière vacillante des étoiles, et le vent, qui n’avait pas cessé de se faire entendre depuis le matin, semblait redoubler de fureur. Au pied des rochers de granit, la Vezère bruissait écumante en se brisant sur les gros fragments de roche que les orages et l’hiver avaient détachés de la montagne et roulés dans son lit ; le bruit d’aucun être vivant ne se mêlait à cet effrayant concert, à cette lugubre harmonie des voix de la terre et du ciel. Sur le penchant de la montagne, les châtaigniers aux immenses branches craquaient dans leurs membrures et semblaient devoir être déracinés par la violence de la tourmente. De temps en temps, un caillou roulant sous les pieds des montures du moine et de son guide, était précipité du haut de quelque masse de granit dans le lit de la rivière, et le bruit de sa chute permettait seul de juger à quelle hauteur on se trouvait élevé au-dessus du précipice, car l’obscurité de la nuit était telle, qu’à deux pas de soi il était impossible de rien distinguer. Le moine se tenait ferme sur sa selle et ne paraissait ni effrayé, ni étonné, soit de la tempête et de l’obscurité de la nuit, soit du danger qu’offrait le voyage qu’il avait entrepris. Jamais il n’adressait une question à son guide, jamais il ne s’arrêtait pour réciter une oraison comme avaient coutume de le faire à cette époque les voyageurs surpris par quelque danger. Alors, malgré toute sa fermeté, Pierre, impressionné sans doute par l’horrible solitude des lieux qu’ils traversaient, par la tempête, dont la fureur redoublait à chaque moment, et peut-être aussi par le souvenir des paroles de son ami le veilleur de Voutezac, ne put se défendre d’une sorte de terreur. Peu à peu il en vint à douter si le personnage qu’il conduisait était bien réellement un moine, ou si, comme Bernard le lui avait murmuré à l’oreille, ce n’était pas plutôt le diable lui-même sous l’habit d’un moine. Jamais il n’avait vu un religieux, de quelque ordre que ce fût, ni aussi hardi cavalier, ni aussi courageux par une nuit semblable et par un tel chemin ; et ce qui, plus que tout le reste, lui paraissait inexplicable dans la conduite, du moine, c’était cette absence totale d’invocations à Dieu et à ses saints ; alors que lui, le veilleur des tours du seigneur de Comborn, aussi peu dévot que son maître, ayant, comme son maître, mené pendant bien des années plutôt la vie d’un païen que celle d’un chrétien, ne pouvait s’empêcher de se recommander à haute voix à monseigneur Jésus-Christ et à tous les saints. Plus les deux voyageurs s’élevaient au-dessus de la plaine, plus le pays devenait sauvage, les châtaigniers plus rares et les aspérités des rochers plus aiguës ; des mousses et des fougères croissaient en abondance sur ce sol ingrat, et nul vestige d’habitation, nulle ruine n’indiquaient la présence des hommes en ces lieux à aucune époque. Déjà, depuis deux heures, le moine et son guide s’avançaient péniblement, luttant contre la tempête et contre les difficultés du chemin ; jusqu’alors nulle parole n’était sortie de leurs lèvres, et Pierre le veilleur ne paraissait pas disposé à rompre le premier le silence, tant son compagnon avait fini par lui inspirer de crainte ; lorsque celui-ci, pendant une halte accordée à leurs montures fatiguées, se tourna du côté des précipices, et, plongeant son regard vers les eaux de la Vezère, qu’une éclaircie de nuages permettait d’entrevoir dans les brumes des bas-fonds : Camarade, dit-il au veilleur, qui s’agite là-bas sur les bords de la rivière comme les canards d’une basse-cour sur le bord d’une mare ? répondit Pierre rappelé à lui par cette brusque interrogation, et faite du ton d’une amère raillerie, ce sont sans doute nos bonnes gens de Comborn et tous les manants réfugiés dans nos bois, qui sont occupés à chercher la nourriture de demain. Monseigneur leur a permis de venir pêcher au Saut-du-Saumon et sur toute la rivière jusqu’à la pointe de Comborn. Les vivres commencent donc à manquer dans la vicomte du noble Archambaud ? Et comment voudriez-vous qu’ils ne manquassent pas, mon père ? les maudits Brabançons ont tout brûlé, tout détruit dans la vallée ; non-seulement le manant des plaines n’a plus d’habitations, mais il n’a pas de pain, car il n’y a pas de récolte à espérer cette année, et les grains de l’année dernière leur ont été enlevés par ordre de ce damné chef de bandits Leclerc, que nous verrons bientôt danser à la corde d’une potence. Ce qui nous a été dit dans notre couvent est donc vrai, répondit le moine, une croisade a été prêchée contre les Brabançons ? Oui, oui, la croisade a été prêchée le saint dimanche des Rameaux, par le courageux abbé de Saint-Martial de Limoges ! s’écria Pierre en s’animant par degrés ; j’ai entendu hier, de mes deux oreilles, le noble chevalier de Lasteyrie rapporter à mon maître le sermon qu’a prononcé ce vénérable abbé ; il arrachait des larmes à tous ceux qui y étaient présents. Il a dit comment-depuis le mariage de madame Aliénor, depuis que nos provinces sont devenues la proie de l’Angleterre, elles n’ont jamais connu ni paix, ni trêve ; il a dit les guerres impies du père et des fils et le pauvre pays supportant toutes les calamités de ces guerres ; nos églises dépouillées et profanées ; les monastères envahis ; les habitants des campagnes égorgés ; les femmes déshonorées ; les récoltes brûlées ainsi que les arbres des vergers. Enfin il a demandé si le règne de l’Ante-Christ était arrivé pour nous, qui étions plus malheureux que les Égyptiens accablés par les sept plaies envoyées par saint Moïse. Et les seigneurs et les manants se sont émus à ce sermon, dit le moine. je le crois bien, ajouta Pierre. Le chevalier de Lasteyrie ajoutait qu’il n’avait jamais vu des hommes transportés d’une pareille ardeur ; tous demandaient des armes ; tous voulaient courir sus aux Brabançons et sortir à l’instant hors des murailles. Que ne Font-ils fait ? Ils seraient bien sortis, répondit Pierre, sans le vicomte Adémar et le chevalier Eschivat de Chabanais, qui, à force de représentations et avec l’aide de l’abbé Isambert, est parvenu à leur faire comprendre qu’ils n’étaient point assez forts pour aller déloger, à eux seuls, les vingt compagnies de Brabançons qui campent à Issandon Ainsi, c’est partie remise, reprit encore le moine. Non ; à l’heure où je vous parle, mon père, les bonnes gens de Limoges sortent de leurs murailles ; demain ils seront rejoints par les archers de Saint-Germain-les-Belles, puis par ceux de Tulle et de Brive, que conduiront leurs consuls. Mais quels chevaliers marcheront avec cette armée ? demanda le moine ; quelles bonnes lances viendront jouter contre les bonnes lances des Brabançons ? car j’ai entendu dire qu’il se trouve parmi ces brigands de hardis cavaliers, des lances redoutables. Les Brabançons peuvent avoir de bonnes lances, de hardis hommes d’armes, mais, croyez-moi, mon père, ils ne sauraient trouver parmi eux de plus intrépides et de plus habiles guerriers que le vicomte de Limoges, le vicomte de Comborn, Olivier de Lastours En effet, reprit le moine, ce sont quatre bonnes lances, mais il est temps de nous remettre en route, la fureur du vent s’est un peu apaisée, et la nuit me semble moins noire. Le silence régna de nouveau entre eux, et autour d’eux il n’était interrompu que par le cri de quelque oiseau de nuit, ou le bruissement des eaux de la Vezère, dont la voix triste et monotone montait du fond de l’abîme que côtoyaient les deux voyageurs. Le vicomte de Comborn, Archambaud V, était un des plus puissants et des plus remuants seigneurs du bas Limousin. Maître, par la position de son château, des défilés des montagnes, il tenait encore sous sa dépendance une partie de la plaine jusqu’à Brive, car ses possessions touchaient aux portes de cette ville. Les villes de Voutezac et d’Allassac, le bourg d’Objat, reconnaissaient sa suzeraineté, et lors qu’il levait sa bannière de guerre, non-seulement on voyait accourir sous son commandement une foule de paysans des hautes et des basses terres, mais encore plusieurs chevaliers qui lui devaient le service militaire, comme lui ayant juré foi et hommage pour des terres qu’eux ou leurs ancêtres tenaient de lui ou de sa famille. Le vicomte Archambaud se faisait remarquer parmi les plus puissants soutiens du parti anti-anglais, que le célèbre Bertrand de Born reconstituait toujours sans jamais se décourager contre les oppresseurs de son pays, les trop célèbres Henri II, roi d’Angleterre, et son fils Richard, le prince au cœur de lion ; le premier, prétendant par Aliénor d’Aquitaine, sa femme, l’autre comme fils de cette princesse et comme appelé par son père à gouverner l’Aquitaine, à la possession du Limousin. Henri II avait donné le duché d’Aquitaine à Richard, mais Richard devait en faire hommage à Henri le Jeune, son frère aîné. Cette condition fut la source des guerres qui ravagèrent si longtemps cette malheureuse province. Ces divisions inspirèrent à Bertrand de Born l’idée de reconquérir l’indépendance de sa patrie en fomentant des guerres entre les princes anglais, en excitant leur orgueil et en entraînant tous les seigneurs du pays dans le parti de celui dont la bannière s’insurgeait contre la bannière aux trois léopards. La fierté de Richard s’était indignée à la pensée de rendre hommage à son frère aîné pour le duché d’Aquitaine, et de l’indignation à la révolte, l’espace n’avait pas été long à franchir. Les armées du père et du fils s’étaient trouvées en présence l’une de l’autre ; elles s’étaient battues ; puis, après avoir détruit quelques forteresses appartenant à son fils, après l’avoir poursuivi vainement, Henri était retourné en Angleterre. Cependant le parti de l’indépendance, car les seigneurs-du Limousin, après avoir marché avec Richard contre Henri II, s’étaient joints au parti de Henri le Jeune contre le sien, se grossissait de plus en plus. Henri le Jeune représentait la nationalité des Aquitains en supposant à l’autorité anglaise, en refusant de reconnaître le droit d’investiture que s’arrogeait son père. Henri le Jeune était pour les seigneurs du Limousin, par cela seul qu’il combattait les Anglais, un prince aquitain, un homme de la race de leurs anciens souverains, et puis, il ressemblait à sa mère Aliénor : il avait, comme elle, l’expression vive et colorée de la beauté méridionale ; il n’en fallait pas davantage peut-être pour déterminer en sa faveur les seigneurs limousins, qui portaient une haine profonde aux princes et aux races du nord. Bertrand de Born, lorsque Richard avait fait la paix avec son père, était sorti de son château d’Hautefort, et bientôt il avait rallié au parti de Henri le Jeune, le vicomte de Turenne, les seigneurs de Lastours et les vicomtes de Comborn et de Ventadour ; enfin il était parvenu à reconstituer une grande ligue contre l’Angleterre, et chaque fois qu’un échec grave ou la faiblesse de Henri le Jeune venaient ruiner son ouvrage, il se remettait à l’œuvre avec un courage nouveau, gourmandant par sa poésie satirique ceux que ses raisons politiques n’arrivaient pas toujours à décider pour le parti national. Le peuple savait par cœur les sirventes de Bertrand de Boni, et lorsque les bandes anglaises ou les Brabançons, leurs alliés, pillaient, brûlaient et massacraient sans miséricorde clans les seigneuries du Limousin, sans que les barons et les seigneurs osassent le plus souvent se mettre en campagne pour s’opposer à tant de ruines, on entendait quelquefois le soir, sous les murs des châteaux, une voix inconnue chanter sur un ton de reproche les sirventes de Bertrand de Born, celui surtout dans lequel il invoque la malédiction de Dieu sur les mauvais barons, sur ces lâches qu’il ne peut exciter, pas même avec l’éperon, et dont il jure de ne plus parler Au milieu de ces grandes discussions, de ces querelles, compliquées par des querelles de seigneur à seigneur, Archambaud de Comborn était parvenu à une sorte d’indépendance. Retranché dans son nid de vautour, perché au sommet d’un roc de granit, il siégeait pour ainsi dire en roi dans une contrée que les grandes armées n’avaient pas abordée. C’était un homme dur et cruel, abandonné à toutes ses passions, ne connaissant d’autres lois que celles qu’elles lui imposaient, du reste hardi et courageux à la guerre, rusé dans toutes ses affaires, aimant la bonne chère et les femmes, en un mot un seigneur plus sauvage que civilisé, comme l’étaient au XIIe siècle la plupart des seigneurs vivant sur leurs terres, et jouissant d’un pouvoir presque absolu. La France alors était dans un état très-voisin de la barbarie. Quelques grandes villes du midi faisaient seules, pour ainsi dire, exception à la règle commune, et le Limousin se faisait remarquer, dans ses cantons boisés et montueux, au nombre des provinces les plus arriérées en civilisation. La fusion entre les races du midi et les races du nord ne s’y était point opérée. Quelques seigneurs, appartenant par leur naissance aux Franks des temps carlovingiens, y étaient devenus sous Charlemagne et sous ses successeurs immédiats possesseurs de fiefs ; mais peu à peu leur nationalité s’était effacée ; ceux que la victoire avait établis en maîtres dans des fiefs gallo-romains s’étaient laissé entraîner aux coutumes, aux usages, aux mœurs des vaincus ; ils avaient seulement conservé de leur origine primitive la rudesse du caractère, la brutalité des passions et cette hardiesse sauvage de l’homme de guerre d’outre-Rhin ; mais leur esprit de nationalité primitive était si profondément éteint, ils se croyaient si parfaitement hommes du midi, qu’ils se trouvaient toujours prêts à s’armer contre toute invasion ou contre toute suprématie des hommes du nord. Archambaud de Comborn appartenait à cette classe de seigneurs ; il supportait mal la puissance des hommes du nord. Le mariage même d’Aliénor, duchesse d’Aquitaine, avec Henri II, roi d’Angleterre, n’avait pu lui faire considérer les enfants issus de ce mariage comme des princes aquitains ; la portion de sang méridional qu’ils devaient à leur mère était abâtardie, pour lui, par le sang saxon qu’ils tenaient de leur père ; aussi ne les nommait-il jamais que ces chiens de Saxons. Il avait fallu toute l’adresse de Bertrand de Born pour l’engager à soutenir Richard et Henri le Jeune dans leur révolte contre leur père, et il ne s’était rendu aux considérations politiques du courageux poète d’Hautefort, que lorsque celui-ci eut dit : « Marchons avec les fils contre le père, pour marcher un jour sous nos propres bannières contre les fils. Forçons les loups à se déchirer entre eux, mon brave ami, plus tard nous ferons bonne chasse des survivants. » La guerre, il faut le dire, lui apparaissait non-seulement comme une bonne occasion d’employer sa force et son courage, le vautour de Comborn aimait les champs de bataille, mais il aimait aussi la curée qui suit les combats ; le sac et le pillage des châteaux et des bourgs lui rapportait toujours quelque bonne aubaine, dont il remplissait ses coffres et les magasins de son redoutable manoir. En l’année 1177, Archambaud avait déjà dépassé le milieu de son existence ; ses cheveux commençaient à grisonner sur ses tempes ; ses épais sourcils retombaient sur ses paupières, et de nombreuses rides, causées par des fatigues de toute sorte et par l’intempérance, sillonnaient son front et les coins de ses yeux. C’était, d’ailleurs, un homme grand et vigoureusement taillé, aux formes athlétiques ; son regard était dur, et le sourire qui errait parfois sur ses lèvres avait quelque chose de cruel et d’ironique. A sa table, le vicomte de Comborn parlait peu, du haut du siége sur lequel il était assis, n’ayant sur un rang égal au sien que le siége de sa femme, Jourdaine, fille de Bozon III, comte de Périgord ; quelquefois il jetait un coup d’œil d’orgueilleuse satisfaction sur la longue table où ses fils, ses filles et ses nombreux serviteurs occupaient des places marquées, suivant leur âge et leur rang ; mais à un degré plus bas que celui sur lequel il trônait dans toute sa fierté. Le soir du 15 avril, le souper s’était prolongé plus tard qu’à l’ordinaire ; l’heure de se retirer était depuis longtemps passée, et ce pendant Archambaud, enseveli dans de sombres pensées, la tête appuyée sur ses mains, oubliait de donner le signal par lequel il congédiait habituellement ses convives. Personne ne mangeait plus, nul ne soulevait la grande corne qui lui servait de verre pour boire un dernier coup. Le silence morne et pensif du seigneur inquiétait et pétrifiait de crainte sa femme, ses enfants et ses serviteurs. Ce n’était pas ainsi que le vicomte de Comborn avait coutume de terminer ses repas. Les liqueurs fermentées, dont il usait sans mesure, le rendaient ordinairement presque riant et jovial vers la fin de son souper, et alors, seulement alors, il racontait, d’un ton de sarcasme, les bons tours qu’il avait joués dans le cours de sa vie à quelques-uns de ses voisins. Il aimait surtout à rappeler le souvenir du jour où, tenant assiégé Geraut de Malemort, celui-ci s’était vu dans la nécessité, ne pouvant plus défendre son château, de venir se rendre à sa merci, portant, selon la coutume du temps et comme marque de soumission, une selle sur son cou. Les grandes torches qui éclairaient la salle du souper jetaient une lumière incertaine, qui allait se perdre dans les profondeurs des voûtes du plafond ; des trophées de chasse et de guerre, suspendus aux murailles, se détachaient à peine des boiseries noircies par le temps, auxquelles elles servaient d’ornement, et les domestiques, immobiles au-dessous de ces trophées, paraissaient comme autant de statues destinées à la décoration de cette salle. Nul n’osait troubler la méditation d’Archambaud. Chacun semblait cloué à sa place ; la respiration s’arrêtait aux lèvres, tant la crainte d’éveiller le rude vicomte était grande parmi ses enfants et ses serviteurs. Enfin il sortit tout à coup de son immobilité, et d’une voix forte, où l’impatience le disputait à la colère : Élie, demanda-t-il à l’aîné de ses fils, Jehan, notre écuyer, n’est-il donc pas encore rentré ? Non, mon père, répondit Élie, que cette brusque question avait surpris ; j’ai envoyé quelques hommes à sa rencontre dans la forêt ; mais ils ne sont pas de retour. Puis, après un moment de réflexion, il ajouta : Vous pouvez tous vous retirer ; je l’attendrai seul au coin du feu dans la salle du donjon. Assalit, dit il en s’adressant à un autre de ses fils, vous vous rendrez au poste de la poterne jusqu’à ce qu’il soit revenu, et vous m’enverrez prévenir de son arrivée ; quant à vous, Archambaud, vous inspecterez, avec votre frère Élie, les corps de garde et les sentinelles placés sur les tours et sur les murailles, et vous exercerez une active surveillance sur les rochers qui descendent jusqu’à la Vezère ; il ne faut rien négliger ; les Brabançons sont nombreux et hardis, et il ne serait pas étonnant qu’ils voulussent prévenir notre attaque en cherchant à surprendre un des chefs de leurs ennemis. Après ce peu de paroles, prononcées d’une voix rude, le vicomte de Comborn reprit son attitude méditative, tandis que ses enfants et ses serviteurs, jusque-là immobiles à leur place, se levaient pour se rendre chacun où son devoir l’appelait. La vicomtesse de Comborn, suivie de ses filles vint, avant de se retirer dans ses appartements, souhaiter le repos d’une bonne nuit à son époux ; elles inclinèrent leurs fronts jusqu’aux lèvres d’Archambaud, qui les y imprima d’un air distrait, en murmurant tour à tour, en réponse aux vœux de ses filles, pour que Dieu protégeât son sommeil : Merci, ma bonne Assalie Bien, ma belle petite Claire... Va, chère Dauphine, et vous Garcille et Péronelle, suivez votre mère, et priez ce soir avec elle d’un cœur fervent. En prononçant ces derniers mots, la voix du vicomte, ainsi que le remarquèrent ses serviteurs, avait un accent moins sec et moins sauvage ; tous les assistants s’arrêtèrent par un mouvement spontané, comme si quelque chose d’extraordinaire allait survenir. Il y avait si longtemps qu’Archambaud n’avait prononcé le nom du seigneur, il y avait tant d’années que l’idée d’une prière n’était venue à sa pensée, que Jourdaine elle-même ne put retenir un geste de surprise. Archambaud ne s’aperçut point de l’impression produite par ses paroles ; sa femme et ses filles reprirent lentement leur marche, non sans jeter, avant de franchir le seuil de la salle, un dernier coup d’œil sur leur mari et leur père, et quelques minutes après cet incident, celui-ci se trouvait seul avec un vieux sommeiller, serviteur de confiance, qui était né, avait grandi et vieilli au service des Comborn et dans leur château. Geoffroy, dit le vicomte, place une cruche de vieux vin dans la salle du donjon, et vois si le feu a pu réchauffer cette pièce inhabitée ; la nuit est froide, et je crois qu’elle l’est plus encore dans Comborn que dans la campagne. La nuit sera froide pour tout le monde, répondit Geoffroy ; mais certes elle sera plus rude aux malheureux qui campent dans la forêt, qu’au noble seigneur de Comborn. Maudits soient l’Anglais et ses chiens d’alliés les Brabançons, qui forcent les pauvres paysans de ce pays à quitter leurs cabanes. Oui, maudit soit l’Anglais, reprit Archambaud, maudit soit-il dans le présent et dans l’avenir ; mais rassure-toi, Geoffroy, si l’heure de la vengeance va sonner contre les Brabançons, l’Anglais aura bientôt son tour ; Bertrand de Born, veille ; déjà il a su armer les fils contre le père. Et ne m’as-tu pas dit, toi qui assistes aux sermons des moines, qu’un de ces prêcheurs de Poitiers avait appelé, du haut de sa chaire, les peuples de l’Aquitaine à secouer le joug des barbares du Nord ? Oui, monseigneur ; oui, je l’ai entendu de mes oreilles : seigneurs, chevaliers, peuple, moines, tout le monde est contre les Anglais ; leur insolence a dépassé toute mesure, et l’on s’étonne que le vicomte de Limoges, celui de Comborn, celui de Ventadour, et tant d’autres nobles seigneurs, ne se soient pas encore levés en armes au cri du seigneur d’Hautefort. « Guerre aux hommes du nord, à nous sans partage la terre qui nous vit naître ! » Chaque chose aura son temps, s’écria Archambaud, non sans impatience ; le tour de Richard viendra, je te l’ai assuré, et l’Aquitaine reprendra son rang. Dieu le veuille, répondit Geoffroy ; mais, quand ce jour se lèvera, que seront devenus les châteaux de Comborn, ceux de Ventadour et ceux de Turenne ? où seront leurs nobles vicomtes ? Mais où veux-tu qu’ils soient ? Richard d’Angleterre a juré, monseigneur, qu’il viendrait raser vos belles tours au niveau du sol, et qu’il vous forcerait, ainsi que vos nobles voisins, à vous présenter devant lui, portant sur vos épaules la selle que vous fîtes porter à Géraut de Malemort. Le vicomte de Comborn, en entendant ces paroles, prononça un effroyable jurement, qui retentit sous les voûtes élevées comme le cri d’un tigre blessé ; puis il se leva plein de rage, et, saisissant les mains de son serviteur dans ses mains de fer : Geoffroy Il a osé dire cela du vicomte de Comborn ? il a menti par la gorge ; il a menti ; je lui ferai voir si les tours limousines savent résister aux attaques des Saxons. me voir courbé devant lui sous le poids honteux d’une selle. Non, non, jamais il n’aura ce plaisir tant que je pourrai me tenir sur mon cheval, tant qu’il me restera une épée ; je le combattrai, dussé-je être seul ; et, si les forces m’abandonnaient, tu me tuerais, toi, mon vieux Geoffroy, plutôt que de me laisser assister au triomphe insolent du fils de Henri II ; jure-le-moi, par l’âme de ton père ; jure-le ; et, le cas échéant, exécute ce que tu as juré, si tu ne veux pas perdre ta part de paradis. Geoffroy, pour apaiser la colère violente qui s’était emparée de son maître, lui fit la promesse qui lui était demandée, et quand il l’eut accompagnée de tous les serments dont le seigneur de Comborn crut devoir l’entourer pour la rendre plus solennelle : Va, maintenant, lui dit-il ; va tout inspecter et tout préparer pour ma veillée dans la tour du donjon ; tu défendras à qui que ce soit de venir m’y troubler, si ce n’est pour m’annoncer le retour de mon écuyer ou de Pierre le veilleur. Puissent-ils revenir bientôt ; car je crains pour eux quelque malheur. Et le vicomte de Comborn se disposa à quitter la salle du souper pour se rendre au donjon. Archambaud de Comborn, après le départ de son sommelier demeura pendant quelques minutes en proie à de sombres pensées ; de nombreuses rides s’étaient amoncelées sur son front, et ses épais sourcils, en se rapprochant, imprimaient à sa physionomie une expression de dureté farouche et sauvage, qui ne lui laissait presque plus rien d’humain. Il s’était levé de son siége et se promenait à grands pas dans la salle déserte ; son esprit était évidemment troublé par quelque grave inquiétude, plus poignante à son cœur que l’absence prolongée de son écuyer. Enfin il s’empara d’un flambeau de cire, et ouvrant une porte habilement dissimulée dans la boiserie de la salle, il se dirigea à travers les nombreux détours de corridors étroits cachés dans l’épaisseur des murailles, vers une petite chambre, ou plutôt une sorte de cachette connue de lui seul. Cette chambre servait suivant la nécessité des circonstances, soit de prison, soit de lieu de refuge pour les captifs ou les hôtes dont le vicomte de Comborn voulait dissimuler la présence à sa famille ou à ses gens ; elle communiquait au château par deux corridors qui aboutissaient l’un à la salle des repas, l’autre à la chambre d’Archambaud. Un étroit escalier, qui avait son entrée à l’extrémité d’un de ces corridors, permettait de sortir du château en gagnant les vastes souterrains sur lesquels il reposait, et par conséquent de faire évader un hôte, ou de se défaire d’un prisonnier, sans que personne dans le château pût en être informé. En ce moment un homme encore dans la force de l’âge occupait la chambre secrète du château de Comborn, et était assis près d’une petite table en bois de chêne, sur laquelle une lampe aux clartés incertaines lui permettait à peine d’écrire quelques notes, de consigner sur le parchemin quelques renseignements, dont il ne voulait pas perdre la mémoire. Cet homme avait le front haut et découvert, et sur ses traits brillaient également les indices certains d’une fermeté intrépide et d’un mâle courage. Ses yeux étaient grands et beaux, et leur regard possédait un éclat, une puissance de pénétration, dont il eût été difficile de soutenir la fixité. Un large manteau recouvrait complétement l’hôte du châtelain de Comborn et ne permettait pas de découvrir si celui qui en était revêtu appartenait à la classe des gens de guerre ou à celle des gens d’église. Cependant la sûreté de son coup d’œil et l’audace empreinte dans tous ses traits, indiquaient plutôt en lui un soldat qu’un moine, un homme habitué à la vie rude et périlleuse des combats qu’un solitaire usant sa vie dans la prière et l’abstinence des joies humaines Lorsque Archambaud pénétra dans la chambre où son hôte était occupé à écrire, celui-ci serra ses parchemins couverts de notes dans une poche pratiquée dans l’épaisseur de son manteau, et, se tournant vivement vers le vicomte de Comborn : Eh bien, Archambaud, lui dit-il : êtes-vous enfin décidé à entrer dans notre grande ligue contre les princes normands ? ce que vous me proposez est grave et dangereux. Et depuis quand le vautour du Limousin a-t-il peur du danger ? depuis quand redoute-t-il les champs de bataille et les grands coups d’épée ? Archambaud devint pâle comme la cire du cierge qu’il portait, et frappant la table avec son poing : Je n’ai peur de personne, Bertrand, s’écria-t-il, et quand il sera temps de tirer l’épée hors du fourreau on verra qui la portera plus avant dans les rangs ennemis, et qui l’abreuvera de plus de sang. Pourquoi donc alors hésitez-vous, mon brave Archambaud ; pourquoi délibérer lorsqu’il s’agit du salut de son pays, et de chasser les tyrans de l’Aquitaine ; de lever l’étendard de la révolte contre cette maudite race de Normands qui prétend nous traiter en peuple vaincu ? Bertrand vient me le demander ? pourquoi je délibère en moi-même si je viendrai de nouveau placer ma bannière à côté de celle du prince Henri ?... Ne nous a-t-il pas déjà lâchement abandonnés une fois aux vengeances de son père et à celles de son frère Richard ? avez-vous oublié la dévastation de nos champs, l’incendie des châteaux, le massacre de nos voisins ?... Et vous voulez que je tire encore une fois l’épée pour ce prince félon, pour l’enfant d’une race maudite !... Quel bien nous reviendra-t-il de cette seconde ligue ? Je ne vous demande point de combattre pour Henri au court mantel, ni pour aucun prince vivant, ni même pour notre pauvre Aliénor que le roi d’Angleterre retient prisonnière dans son île de brouillards ; mais je vous supplie, vicomte de Comborn, de pousser votre cri de guerre pour notre pauvre pays, pour la triste Aquitaine, lasse du joug étranger. Nos oppresseurs se déchirent entre eux ; aidons-les à s’entre-égorger ; mettons-nous avec le plus faible pour diminuer la puissance du plus fort, et plus tard nous viendrons à bout de celui que nos armes auront fait triompher. Oui, je vous comprends, châtelain d’Hautefort, ce sont bien les mêmes paroles que vous me fîtes entendre il y a quatre ans, lorsque nous assistâmes à Limoges au couronnement de Richard, comme duc d’Aquitaine et comte de Poitiers. Alors, comme aujourd’hui, vous nous prêchiez la guerre contre l’Anglais en nous unissant à celui de leurs princes qui lèverait l’étendard de la révolte contre son père. Alors aussi vous excitiez des haines entre le père et les fils, entre la femme et le mari. Nous avons suivi vos conseils, Bertrand ; les vicomtes de Turenne et de Ventadour, les barons de Gimel de Canilhac et de Malemort et tous les autres seigneurs du Limousin et du Périgord vous ont écouté, qu’en est-il advenu ? La guerre, la guerre à outrance, reprit Bertrand de Born, et avec la guerre l’ébranlement de la puissance des Anglais. Croyez-moi, Archambaud, nous touchons au terme de nos misères : non-seulement aujourd’hui les seigneurs sont disposés à prendre les armes, mais aussi les serfs, les manants des campagnes demandent le combat ; l’Anglais est partout en horreur aux populations, car partout il a pillé, il a brûlé, il a violé ; car il a marqué son passage par le fer et par le feu. Je ne le sais que trop, murmura Archambaud : du haut de mes tours, j’ai vu le feu qui dévorait les plaines, j’ai entendu les cris des populations qui demandaient en vain merci. Et vous n’êtes point encore décidé à tirer votre épée ? Il me répugne, Bertrand, de la tirer pour un Normand. Mais ce Normand est fils d’Aliénor, notre duchesse ; mais ce Normand a du sang aquitain dans les veines, et ce n’est pas nous qui combattrons pour lui, mon brave ami, c’est lui qui combattra pour nous ; avec lui nous frapperons sur les armures anglaises ; avec lui nous rougirons nos armes du sang saxon, et le jour où nous triompherons, Henri au court mantel ne sera entre nos mains qu’un prince isolé auquel nous imposerons la loi. Oui, mais comme son père et comme son frère Richard, il se fera des partisans de tous les bourgeois des villes en augmentant, comme son père et son frère l’ont fait, les priviléges de ces misérables manants. Non, non, vicomte de Comborn, le prince Henri aura autour de lui les vicomtes de Turenne, de Ventadour et de Comborn ; moi aussi j’y serai, et il n’osera rien entreprendre de semblable. Soyons vainqueurs sous son nom, et l’Aquitaine sera libre, libre de la domination anglaise, comme de la domination française ; l’Aquitaine sera un royaume qui ne relèvera de personne, si ce n’est de ses barons qui l’auront fondé. C’est une belle espérance que vous nous mettez au cœur, Bertrand ; mais pour tenter l’entreprise, il faut la commencer avec la certitude du succès !... tous les seigneurs du Limousin et tous ceux du Périgord sont-ils prêts à monter à cheval, ont-ils remis leurs bannières aux mains de ceux qui doivent les porter au combat ? Les plus puissants sont avec nous, Archambaud, les plus braves marcheront contre l’Anglais ; quelques-uns seulement n’osent encore se prononcer ; Richard leur fait peur ; ils redoutent de le rencontrer ; ils prétendent que nul chevalier ne peut tenir en selle contre lui. Bertrand de Born, en prononçant ces derniers mots, comptait sur l’amour-propre d’Archambaud de Comborn, et s’attendait à une explosion de colère provoquée par la terreur dont quelques lâches se sentaient saisis au seul nom du prince Richard. Il ne s’était pas trompé, Archambaud devint pourpre de fureur et son indignation déborda comme un torrent grossi par les pluies d’orage. je briserai leurs armes qu’ils sont indignes de porter... qu’ils viennent se mettre derrière Archambaud de Comborn, et ils verront, s’il a peur du prince normand, s’il redoute la hache normande, la lance normande ou la dague normande... Comment est-il possible qu’il se soit trouvé des chevaliers limousins ou périgourdins capables d’une telle couardise ? Et comment vous, Bertrand de Boni, vous que je reconnais pour loyal et vaillant entre les plus loyaux et les plus vaillants, ne leur avez-vous pas enfoncé dans la gorge votre dague de merci, en entendant de tels propos ? Parce que j’espère encore les faire sortir de leurs châteaux, parce que j’en ai la certitude, la peur de la honte sera plus forte en eux que la peur du prince Richard. Et qu’entreprendrez-vous pour les faire rougir, eux qui n’ont pas craint de rougir devant vous ? » Bertrand de Born tira de la poche de son manteau un rouleau de parchemin, et le montrant au vicomte de Comborn, il lui dit : Je les forcerai à rougir devant tous, mon noble ami, je leur enfoncerai si avant dans les chairs, le fer rouge de la honte, que je réveillerai en eux leur courage endormi, et qu’ils se battront avec nous contre le Saxon, le Normand ou l’Anglais, jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Depuis un mois on chante dans toutes les campagnes et sous les fenêtres de tous les châteaux, le nouveau sirvente que j’ai fait contre les mauvais barons ; le connaissez-vous, Archambaud ? Non, répondit le farouche vicomte de Comborn, encore sous l’impression de sa colère, non ; mais si vous les flétrissez, si vous diffamez l’écu de leurs armes, si vous les dégradez de noblesse, vous agissez en loyal chevalier. Bertrand de Born s’était levé ; il avait rejeté son manteau sur ses épaules, et, dégagé de celte enveloppe grossière, il apparaissait couvert d’une cotte de fines mailles, sous laquelle la juste proportion, l’énergique musculature et l’élégance de ses membres et de sa taille, se dessinaient avec avantage. Une épée courte et large était suspendue à son flanc, et devant lui, accrochée à sa ceinture, pour être plus à la portée de sa main, sa dague de miséricorde se balançait au bout d’une courte chaîne d’or. L’expression de tous les traits du maître d’Hautefort, était devenue plus fière et plus inspirée ; le feu semblait sortir de son regard, tandis que le froncement de ses sourcils et le froissement de ses lèvres indiquaient une ironie amère, un dédain profond. Écoutez, Archambaud, écoutez le sirvente des mauvais barons. Et Bertrand chanta, sur un air énergique et triste tout à la fois les paroles suivantes : Un sirvente je fais de ces mauvais barons. Plus jamais d’eux, jamais ne m’entendrez parler ; Je les excite assez ! En puis-je faire un seul ou courir ou trotter ? Ils se laissent ainsi, lâches, déshériter ! Qu’ont-ils donc à songer Nos barons ? Oui, qu’ils soient maudits, répéta Archambaud, qu’ils soient maudits ceux qui se cachent derrière les murailles de leurs châteaux et qui tremblent au seul nom du prince Richard. Écoutez-moi, Bertrand, vous pouvez m’inscrire sur votre liste de conjurés, me compter parmi ceux qui ne craindront pas de faire flotter leur bannière au vent, lorsqu’il s’agira d’attaquer l’Anglais ; si j’ai hésité un moment, sachez-le bien, châtelain d’Hautefort, c’est que je ne croyais pas encore le pays assez animé contre les tyrans saxons. Mais puisque le feu de la juste révolte est allumé partout, allons, mon fier compagnon, que sa flamme éclate, qu’elle luise sur les montagnes, dans les vallées, dans les gorges profondes, au fond des bois les plus reculés, et le vautour de Comborn ne sera pas le dernier à venir sur les champs de bataille prendre sa part de la curée. bien, mon vieil ami, je compte sur vous quand l’heure aura sonné. Mais n’allez-vous pas, demain, vous joindre au vicomte de Limoges pour marcher contre les Brabançons de Malemort ? Oui, sans doute, répondit Archambaud, toutes les populations se soulèvent pour exterminer ces brigands, et non-seulement Adémar a levé sa bannière ; mais encore Olivier de Lastours et Eschivat de Chabannais se sont joints à lui. Ne viendrez-vous point avec nous, Bertrand ? Non, mon brave Archambaud, ma présence au milieu de vous éveillerait l’inquiétude des Anglais ; ils verraient dans notre entreprise un commencement de révolte contre leur domination, et il faut que Richard soit convaincu que toute cette affaire a été suscitée par les pilleries et les violences que les maudits Brabançons ont fait souffrir au bas Limousin. Ainsi donc, laissez à votre entreprise le caractère d’un soulèvement populaire, auquel la fureur de vos vassaux vous aurait associés. Détruisez jusqu’au dernier des brigands que commande Guillaume Leclerc, puis marchez sur Issandon, leur second repaire ; plus vous abattrez de ces détestables bandits, plus vous diminuerez l’armée de Richard. Et vous, Bertrand, que ferez-vous pendant les jours que nous allons employer à cette expédition ? Je continuerai ma mission, Archambaud ; j’irai réchauffer le cœur de tous les barons, de tous les chevaliers ; j’irai leur prêcher la guerre sainte contre l’oppresseur de notre pays ; j’irai réveiller l’homme du midi et verser en son cœur la haine contre l’homme du nord. N’est-il pas temps, Archambaud, n’est-il pas grandement temps que nous échappions enfin au joug de l’étranger, qu’il soit Normand, Saxon ou Anglais, ou qu’il se nomme roi de France par-delà la Loire ? Nos pères formaient un état indépendant, pourquoi ne recommencerions-nous pas l’œuvre de nos pères ? La Guyenne, le Poitou, l’Aunis, la Saintonge, le Limousin, le Quercy, l’Angoumois et le Périgord, sont d’assez belles provinces pour former un royaume. Les hommes du midi ne le cèdent en vaillance à personne, d’où vient qu’ils sont soumis aux hommes du nord ? Ces discours de Bertrand de Born, l’intrépide défenseur de l’indépendance de l’Aquitaine, qui usa sa vie à susciter des champions à sa patrie, qui, souvent vaincu, mais jamais découragé, recommença vingt fois les trames vingt fois rompues par lesquelles il était parvenu à réunir dans un intérêt commun tous les barons du duché d’Aquitaine, révoltés contre la domination anglaise, enflammaient peu à peu le vicomte de Comborn de l’ardeur des combats. La soif de la révolte contre Henri, le roi d’Angleterre, et contre son fils Richard, le Cœur de Lion, dont l’intrépidité et la réputation de vaillance blessaient depuis longtemps l’amour propre d’Archambaud, le rendait impatient des combats. « Vous avez raison, Bertrand, s’écria le vicomte de Comborn en se levant ; plus de soumission à l’homme du nord, quel qu’il soit, et lorsque nous prendrons les armes, que notre cri de guerre soit : Mort aux hommes de la terre du nord ! » Bertrand saisit vivement et en souriant le bras d’Archambaud, puis d’un son de voix bas et confidentiel : « Allons plus doucement, Archambaud, lui dit-il ; pour mener nos projets à bonne fin, il faut non-seulement du courage, mais encore de la prudence. N’affichons pas toutes nos prétentions ; songeons à notre prince Henri que nous allons d’abord soutenir contre son père et contre son frère. Servons nous de toutes les armes qui se présentent. Henri au court mantel est une bonne lame contre le roi d’Angleterre et contre Richard, le Cœur de Lion ; plus tard, nous raccourcirons tellement le mantel du prince Henri, qu’on le nommera le prince sans mantel. » Archambaud se prit à rire en écoutant cette plaisanterie. « Oui, Bertrand, nous le renverrons non-seulement sans mantel, mais, s’il plaît à Dieu, il ne regagnera son île d’Angleterre que dépouillé de toutes les richesses volées par lui dans notre pays. La seule chose que je lui permette d’emporter, c’est un bon cercueil de chêne pour tout vêtement, et je couperai de grand cœur les plus beaux arbres de ma forêt de Comborn, pour fournir le bois de sa dernière demeure. Chaque chose arrivera à point, Archambaud ; Dieu sera avec nous, qui combattrons pour l’indépendance de notre pays ; mais nous, mon ami, soyons avec Dieu, cela est important. Je souhaiterais, mon cher Archambaud, qu’il vous fût possible de vous réconcilier avec tous les moines de votre voisinage. Mais je suis au mieux avec eux, seigneur d’Hautefort, et j’attends cette nuit même l’abbé d’Obazine, avec lequel je dois m’entendre touchant certains intérêts. si cela est ainsi, reprit Bertrand de Born, car nous avons besoin de l’aide des gens d’église ; eux seuls peuvent précipiter contre les Anglais les masses compactes des manants des villes et des serfs des plaines et des montagnes. Vous ne dites que trop vrai, Bertrand, murmura Archambaud ; nous avons laissé prendre à ces rustres enfroqués trop de puissance et de liberté, maintenant ils traitent avec nous d’égal à égal ; avant peu ils nous mettront le pied sur la gorge. Jusqu’à présent, répondit Bertrand de Born, si quelqu’un a eu à se plaindre de sentir le pied de son ennemi sur sa gorge, ce n’est pas vous, mon rude ami, qui pourriez élever des réclamations ; la rumeur publique prétend que plusieurs moines sont passés de vie à trépas, qui chanteraient encore dignement matines, s’ils n’avaient rencontré Archambaud de Comborn sur leur chemin. Les morts sont morts, dit Archambaud d’un ton sérieux, n’en parlons plus ; mais soyez assuré que je n’ai point agi sans de justes motifs. Jamais je ne souffrirai qu’un coquin de moine se mêle de mes affaires ou prétende avoir le droit de blâmer publiquement ma conduite. Je ne suis point encore tombé assez bas pour aller réclamer justice contre mes ennemis par-devant les baillis et les sénéchaux que les Anglais prétendent nous imposer. Non, mon ami Bertrand, voilà ma justice que je porte avec moi. Et Archambaud tira sa dague à moitié hors du fourreau. D’ailleurs, si j’ai commis quelque faute, ajouta le vicomte de Comborn, j’ai largement expié mes erreurs par mes donations nombreuses aux couvents et aux églises, et pourvu qu’on leur donne des terres ou de l’or, les gens d’église ne sont point avares d’absolutions. Dans l’intérêt de notre sainte ligue contre l’Anglais, tâchez, mon cher Archambaud, de n’avoir plus besoin d’absolution d’ici à quelque temps. Soyons tous en paix avec les gens d’église, leur pouvoir et leur influence peuvent seuls contrebalancer le mauvais vouloir des villes que les franchises qu’ils tiennent des Anglais attachent à leur parti. Oui, oui, je le sais, les manants des villes se considèrent comme de hauts et puissants seigneurs, depuis que le roi d’Angleterre leur a concédé le droit de ne fournir de subsides qu’autant qu’ils auront été consentis par leurs assemblées ; et ces traîtes se sont faits Anglais. Mais le jour de la vengeance de lèvera aussi bien contre eux que contre leurs protecteurs. N’attaquons pas les villes, croyez-moi ; respectons les priviléges qu’elles ont acquis ; contentons-nous de régner sur les campagnes ; soyons les rois des plaines comme des montagnes, notre part sera encore assez belle. Comment, dit Archambaud avec colère, vous voudriez que je laissasse impunément les bourgeois de Brive me disputer mon autorité sur les campagnes qui s’étendent aux portes de cette ville ? vous voudriez que mon noble ami, le vicomte de Turenne, qui a droit de suzeraineté sur Brive, y renonçât pour plaire aux manants orgueilleux qui s’y sont entourés de hautes murailles ? Je ne veux qu’une chose en ce moment, reprit Bertrand de Born, la paix entre tous les Aquitains ; remettons nos querelles particulières à un autre temps. J’ai passé bien des jours et bien des nuits à préparer l’alliance de tous nos barons entre eux, à prêcher la concorde entre tous les membres de l’union méridionale. Ne venons pas rompre le faisceau, si laborieusement assemblé, par des prétententions qu’il sera toujours temps de faire valoir. Périgueux, Tulle, Limoges, Brive et Uzerche peuvent, nous seconder puissamment ; ne les forçons pas, en ce moment, à se déclarer contre nous. Si nous voulions leur reprendre ce que l’Anglais leur a donné, ils tourneraient à l’instant leurs armes contre celles des barons, et, loin de pouvoir nous appuyer sur les villes, elles nous seraient ennemies, elles nous fermeraient leurs portes, et leurs milices marcheraient avec les chevaliers et les archers anglais. Ainsi donc, il faudra supporter leurs bannières à côté des nôtres et recevoir leurs consuls dans nos conseils ? Oui, mon cher Archambaud ; car si vous avez les gens de guerre les plus hardis et les plus vaillants avec vous, les villes ont entre leurs mains la puissance de la guerre, le nerf de toute entreprise, c’est-à-dire la richesse, l’argent. Et vous croyez, Bertrand, que ces chiens de manants des villes délieront les cordons de leur bourse pour soutenir la guerre contre l’Anglais ? Non-seulement ils délieront les cordons de leur bourse, mais encore ils fourniront leur contingent d’archers et d’hommes d’armes, de harnais de guerre, de vêtements pour les soldats et de vivres pour tous ceux qui en manqueront. Alors, dit Archambaud, non sans faire un violent effort sur lui-même, différons nos justes réclamations contre les villes, dissimulons nos justes griefs contre leurs empiétements, souffrons un moment leur arrogance ; mais une fois l’Anglais renvoyé dans son île maudite, que saint Étienne me soit ennemi si je ne leur fais pas payer cher ma patience forcée. Le jour où les Anglais seront totalement expulsés, vous agirez comme bon vous semblera, Archambaud ; mais, jusque-là, j’ai votre promesse de vivre en paix avec les villes et avec l’Église. Oui, répondit le vicomte de Comborn avec effort ; mais tous les barons agiront-ils ainsi ? J’ai la promesse de beaucoup d’entre eux, et j’espère obtenir celle de tous. J’irai trouver, dans quelques jours, le vicomte de Turenne, et par lui, qui ne se refusera point à ma juste requête, j’obtiendrai l’assentiment de tous les chefs du pays, qui, en face d’un danger commun, l’ont reconnu comme leur suzerain La peur est un terrible conseiller ! s’écria Archambaud ; qui m’eût jamais persuadé que je verrais un jour Raymond de Gimel venir jurer foi et hommage au vicomte de Turenne, et se dépouiller de son alleu entre ses mains pour en recevoir de nouveau l’investiture du vicomte Raymond de Turenne ? Non-seulement le seigneur de Gimel, mais tous les nobles de la vicomte, mais tous les plus illustres chevaliers de la province. En face d’un danger commun, il est naturel aux hommes, mon cher Archambaud, de se réunir autour du plus fort et du plus puissant, pour faire cause commune avec lui, et de se joindre à lui, de telle sorte que tous réunis ne forment plus qu’un faisceau. Et quels sont les autres chevaliers, les seigneurs qui ont juré foi et hommage au vicomte de Turenne ? reprit Bertrand de Born : c’est d’abord Etienne de Scorailles et Raymond de Cornil, puis encore Élie de Favars, Aimery de Salignac, Olivier et Gui de Curemonte, ponce de Vayrac, Cornelius de Cresse, Hugues de Lespinas, Hugues de Noaillac, Gaubert de Ventadour et Phaidit de Turenne, seigneur d’Aynac. Il doit être bien orgueilleux, le vicomte de Turenne, de la soumission de tant de seigneurs et de chevaliers ; cependant le jour des combats venu, nous verrons si Archambaud de Comborn ne se fera pas accompagner par une escorte aussi glorieuse et aussi vaillante que celle qui entourera l’étendard de Turenne. Le vicomte de Comborn ne le cède à personne, mon cher Archambaud ; en puissance et en magnificence ; je le sais, dit Bertrand de Born, d’un ton de conviction flatteuse, qui dut agréablement chatouiller l’amour-propre du vautour des montagnes ; puis il ajouta plus bas et après quelque hésitation ; mais celte puissance et cette magnificence peuvent encore s’accroître : les dépouilles des Anglais !... Bertrand ; parlez, mon ami, quelles sont ces riches dépouilles qui, en augmentant mon héritage, pourraient accroître ma puissance ? Il m’est encore interdit de vous rien révéler, Archambaud ; soyez seulement assuré que si nous triomphons de nos ennemis.... si nous triomphons de nos ennemis, nul n’égalera en puissance le vaillant vicomte de Comborn. Mais la soirée s’avance, il faut que je vous quitte et que je me remette en route, le baron de Canilhac m’attend pour me remettre une lettre du comte de Toulouse, et je dois rejoindre, sous peu de jours, le prince Henri qu’il ne faut point abandonner à ses incertitudes. Allez, mon brave Archambaud, gardez pour vous seul la conversation que nous avons eue ce soir ; ne dites à personne que vous m’avez vu ; travaillez de votre côté, je vais travailler du mien. Taillez en pièces, exterminez jusqu’au dernier les Brabançons de Malemort et ceux d’Issandon, les manants des villes et des campagnes vous béniront comme leur libérateur. En détruisant ces deux repaires de bandits, vous commencez les hostilités contre le roi Henri et contre Richard Cœur de Lion, qui s’était promis de venir raser notre château au niveau du sol... Vous lui jetez hardiment un défi qui rendra le courage aux plus timides ; allez donc ; moi, de mon côté, je vais entretenir le feu de la révolte dans le cœur du prince Henri ; je vais de plus en plus l’aigrir contre son père et contre son frère, et, Dieu aidant, la liberté de l’Aquitaine sortira de mon entreprise. Archambaud était devenu rêveur ; les espérances que Bertrand de Born avait fait luire devant lui l’agitaient profondément. Qui gouvernera l’Aquitaine devenue libre ? Bertrand de Born se rapprocha d’Archambaud, serra fortement sa main entre les siennes, et se penchant vers son oreille : lui dit il en accentuant lentement chacune de ces paroles, celui qui aura le plus fait pour l’affranchissement de son pays., celui-là seul pourra dignement gouverner l’Aquitaine. Plus un seul, Archambaud ; l’heure me presse ; souvenez-vous seulement qu’une couronne royale est plus belle et plus noble à porter qu’une couronne de vicomte !... Maintenant, séparons-nous ; vous me reverrez avant que peu de temps se soit écoulé. Archambaud conduisit Bertrand de Born à travers les mille détours de ses vastes souterrains, jusqu’à une poterne qui s’ouvrait parmi les rochers, sur le bord de la Vezère. Adieu, lui dit-il avec l’expression d’une ardeur triomphante, adieu, Bertrand, vous entendrez parler du vautour de Gomborn. Adieu, murmura Bertrand de Born en s’éloignant à grands pas, adieu, vautour affamé de carnage, engraissé de sang et de rapines ; va combattre les Brabançons qui ne sont pas plus sauvages que toi ; tu serviras d’instrument à la délivrance de ma patrie, tu seras l’épée qui frappe, l’instrument aveugle de notre affranchissement ; mais que monseigneur Dieu et ses saints se détournent de moi, ainsi que la benoite vierge Marie, si j’ai jamais eu l’intention de remettre les destinées de mon pays entre les mains du vicomte de Comborn. O doux pays d’Aquitaine, terre de science et de gentil langage, que dirais-tu d’un tel maître ? le trône aquitanique ne saurait échoir aux grossiers et rudes chefs de nos âpres montagnes. Quelques instants après, Bertrand de Born retrouvait son cheval attaché au tronc d’un chêne brisé par la tempête, et s’enfonçait dans les sentiers étroits des montagnes, en chantant à demi-voix : Il faut qu’amour ait ma vie, Je comprends qu’en vain je prie, Choisir bon Chevalier ou preux baron Bertrand de Born ; mais comme elle l’aimait tendrement, elle ne fut pas longtemps à se prêter à un raccommodement que la femme du seigneur de Barbezieux ménagea entre elle et son amant. Ces vers sont une traduction libre de M. Les hommes d’armes envoyés par Élie de Comborn à la rencontre de Jehan l’écuyer rencontrèrent le moine et son guide au moment où ils venaient d’entrer dans les bois qui entourent le château de Comborn. Cette forêt était alors peuplée de tous les paysans des plaines environnantes, qui étaient venus s’y mettre à l’abri des fureurs des Brabançons. Ce soir-là une activité inaccoutumée s’y faisait remarquer. La physionomie sombre et désolée que présentait ordinairement cette population de réfugiés, s’était changée en une expression de contentement et d’espérance ; mille feux étincelaient dans l’ombre ; et, à la lueur rougeâtre qu’ils projetaient autour d’eux, l’œil pouvait apercevoir des hommes, des femmes et jusqu’à des enfants occupés à préparer toutes sortes d’armes. Ici, sur une en clume improvisée, un groupe d’ouvriers, noircis par la fumée, forgeaient des fers de piques, des carreaux pour les arbalètes et des fers de faux, destinés à couper les jarrets des chevaux ; plus loin un autre groupe taillait des bois de lances et de piques, des manches pour les faux, tandis que les femmes et même les enfants redressaient au feu les bois plus minces et moins longs, qui devaient servir de traits aux arbalétriers. Quelques ouvriers plus habiles façonnaient de grands boucliers, au moyen de peaux de bœufs tendues sur des cercles de bois. Tous ces hommes, tous ces enfants et la plupart des femmes, paraissaient souffrir d’une horrible misère ; la faim avait creusé leurs joues, amaigri leurs membres, et les misérables vêtements de peaux de loups et de peaux de chiens qui les couvraient imparfaitement, ajoutaient à leur expression sauvage quelque chose de plus sauvage encore. Le moine examinait silencieusement la scène de désolation qu’il avait sous les yeux, ce camp d’hommes au désespoir, poussés par l’intérêt de leur conservation et par la nécessité de protéger leurs familles, à se forger des armes pour aller s’exposer à la mort des batailles. Mais ce spectacle disparut bientôt à ses yeux, le bruit des marteaux et les cris des gens qui s’appelaient retentissaient de moment en moment plus faiblement ; les voyageurs et leur escorte s’approchaient de la langue de terre qui rattache la presqu’île sur laquelle est bâti le château de Comborn, à la terre de la forêt, aux rochers qui pointent à travers les grandes herbes sur cette rive de la Vezère. Une forte poterne, flanquée de deux tours massives et précédées de quelques ouvrages avancés, construits avec des troncs d’arbres reliés ensemble par un mortier composé de terre et de cailloux, s’offrit à leur vue. Cette poterne et les deux tours dont elle était accompagnée, devaient présenter un grave obstacle à un corps d’assaillants, car les tours, les donjons, enfin toute la grande bastille du corps principal du château de Comborn, dominaient ces premiers travaux de défense ; les archers de la place pouvaient facilement lancer, de leur position élevée, une grêle de traits d’arbalètes et de flèches sur les assaillants de la poterne, sans que ceux-ci pussent leur riposter. Le château, la citadelle d’Archambaud était, au douzième siècle, un fort très difficile à réduire ; il s’élevait majestueusement, comme le roi de la contrée, sur une pointe de rocher qui dominait toutes les terres environnantes, et ceux qui le nommaient un nid de vautours, décrivaient en peu de mots sa position escarpée et la triste âpreté de son aspect. Élie de Comborn reçut le moine à l’entrée du pont-levis de la poterne ; sa surprise fut grande à l’apparition de la robe de ce religieux, car on voyait rarement des moines s’aventurer sur les terres d’Archambaud. Ce seigneur était connu pour le mauvais accueil qu’il leur faisait ; il circulait d’étranges histoires sur un moine qui n’avait plus reparu après être entré dans le château de Comborn ; mais ces rumeurs avaient peu de retentissement, elles s’étaient même apaisées, soit par la crainte qu’elles parvinssent aux oreilles d’Archambaud, soit que les événements malheureux qui s’étaient succédé depuis quelques années eussent fini par éteindre le souvenir d’une affaire qui, d’abord, avait fortement excité la curiosité des voisins du vicomte. demanda Élie de Comborn, aussitôt qu’il aperçut le groupe d’hommes d’armes au milieu duquel s’avançaient Pierre le veilleur et le moine d’Obazine. Non, monseigneur répondit Pierre d’une voix forte ; Jehan est resté à Brive pour terminer quelques affaires avec les consuls de cette ville, mais je ramène le moine que monseigneur Archambaud, votre père, avait envoyé chercher à Obazine, et que j’ai trouvé cheminant vers ce château à l’entrée des gorges du Vaysse. reprit Élie avec surprise ; mon père avoir envoyé chercher un moine !.. Oui, Élie de Comborn, un moine, dit d’une voix grave et profonde le compagnon de route de Pierre le veilleur. Je sais que vous n’êtes point habitués à voir vos murailles visitées par les saints ministres des autels ; moi-même je n’ai pu, sans hésitation, me décider à entreprendre ce voyage, mais notre vénérable abbé m’en a donné l’ordre, et j’ai dû obéir. Avez-vous une lettre de l’abbé d’Obazine, demanda Élie, et savez-vous quelle affaire si importante a retenu Jehan, l’écuyer de mon père, auprès des consuls de Brive, quand il ne peut ignorer que sa présence est nécessaire ici demain matin ? Jehan ne m’a point expliqué les raisons qui l’ont contraint à me laisser venir seul à Comborn ; il m’a seulement fait escorter jusque au delà des avant-postes des Brabançons, par des hommes sûrs, par des guides fidèles qui connaissaient bien les chemins détournés ; puis j’ai rencontré Pierre le veilleur, et je suis enfin arrivé au but de ma course. Quant à la lettre de notre saint abbé, la voici, ajouta le moine en la tirant d’une vaste poche pratiquée dans l’intérieur de ses vêtements, et il la tendit à Élie. Donnez, moine, murmura celui-ci en la prenant ; donnez, je vais la faire parvenir à mon père ; en attendant ses ordres, vous aurez la bonté de vous chauffer au feu que les gardiens de cette poterne ont allumé dans leur corps de garde ; Pierre vous tiendra compagnie. Alors les nouveaux arrivants, après avoir traversé le pont-levis qui avait été abaissé pour laisser sortir Élie de Comborn, furent introduits dans le rez-de-chaussée de l’une des grandes tours qui défendait la poterne. Ce rez-de-chaussée ne contenait qu’une vaste pièce, voûtée à plein cintre et soutenue par de gros piliers, aux chapitaux décorés de figures fantastiques, entrelacées de feuillages et de rinceaux plus bizarres et plus fantastiques encore dans leurs spirales ou dans leurs enroulements, caprices d’une imagination barbare. On y voyait pour tout meuble des bancs d’un bois grossièrement taillé, et le long de ses murs, une douzaine de piques ou de hallebardes et quelques haches de guerre étaient rangées sur un ratelier d’armes. Une immense cheminée, dans laquelle brûlait un arbre non dépouillé de ses branches, servait également à chauffer et à éclairer les hommes d’armes qui occupaient le corps de garde. Tous ces hommes, occupés à boire et à chanter, se turent à l’aspect d’Élie, et quand ce jeune homme les eut quittés, ils ne reprirent pas leurs chants, ils ne songèrent plus à la cruche de vin qu’ils avaient abandonnée avec regret, car eux aussi paraissaient saisis d’étonnement en voyant un moine dans l’enceinte du château de Comborn. Pierre, demandèrent-ils à voix basse au veilleur, par saint Robert et saint Front de Périgueux, où as-tu rencontré ce moine, et pourquoi l’amènes-tu au château ? sais-tu que la vue d’un moine est un mauvais présage à la veille d’une expédition ? Je le sais comme vous, mes maîtres, répondit Pierre ; mais si j’ai amené ce moine, je n’ai fait qu’obéir aux ordres de notre vicomte, qui l’a envoyé chercher par Jehan, son écuyer. » Les soldats se mirent à rire... Pierre, s’écrièrent-ils dans leur accès de gaieté, monseigneur Archambaud envoyer chercher un moine !... vous vous gaussez de nous : il aurait plutôt envoyé chercher le diable !... Je ne vous dis que la vérité, reprit Pierre ; ce moine est ici parce que monseigneur Archambaud l’a envoyé chercher à Obazine. Un des hommes d’armes demanda si le vicomte était devenu subitement malade... s’il songeait à se convertir et s’il allait procéder à une confession générale ? hurla le corps de garde tout entier. Et les échos des voûtes répétèrent cette exclamation, qui produisit un sourd grondement. « Nous ne partirions pas demain pour rejoindre les troupes du vicomte de Limoges !... Mais quelle oreille humaine pourrait l’entendre sans trembler !... Dira-t-il le nombre de femmes et de filles forcées, de bourgs réduits en cendres, d’hommes pourfendus par son épée ou suspendus aux branches des chênes, comme des glaçons par une froide matinée d’hiver ?... c’est un rude guerrier, que monseigneur Archambaud... Parlera-t-il aussi du moine qui disparut il y a... Silence, dit Pierre, le moine d’Obazine nous entend, et puis il n’est pas bon de s’entretenir du moine disparu ; car on prétend qu’il revient quelquefois se plaindre, en se promenant sur la plate-forme de la grande tour. Tous les hommes d’armes se rapprochèrent de Pierre, près de l’âtre de la grande cheminée ; ils jetèrent autour d’eux un regard de crainte, et il y eut un moment de silence, que troubla seulement le craquement du bois sous les efforts de la flamme. Ce groupe projetait les grandes ombres de ses figures sur la muraille mal crépie, où elles arrivaient incertaines et vacillantes. Tous ces hommes grossiers et accoutumés aux orgies et aux violences, tremblaient à la seule idée d’une apparition. Le moine d’Obazine, assis sur l’extrémité d’un escabeau, dans l’enfoncement d’une vieille fenêtre, leur apparut un moment comme le spectre qu’ils redoutaient ; le capuchon du moine avait glissé sur son front, et il leur sembla que les yeux de ce religieux lançaient des flammes. Cet instant de terreur fut court ; mais il produisit sur les hommes d’armes une profonde impression. Quand ils reprirent la parole, ce fut à voix basse qu’ils continuèrent leur entretien, et de temps en temps ils s’arrêtaient pour écouter les moindres bruits. Enfin, après une demi-heure d’absence, Élie de Comborn reparut. Il était seul, et portait une lanterne sourde qui servait aux rondes de nuit. Moine, dit-il en entrant, suivez-moi ; j’ai reçu de mon père l’ordre de vous introduire en sa présence. UNE CONFIDENCE DU VICOMTE DE COMBORN. Archambaud de Comborn était assis devant l’âtre d’une grande cheminée, dans un fauteuil de chêne, finement sculpté ; les lions de son écusson décoraient les montants de cette cheminée et le dossier de son siége. D’énormes chenets de fer, également à ses armes, servaient tout à la fois à soutenir les bûches amoncelées qui brûlaient devant le sombre seigneur de Comborn, et au repos de ses pieds, qui y avaient cherché un appui. Un temps plus calme avait succédé à la tempête ; le ciel s’était éclairci, et, depuis une heure, la lune jetait ses pâles lueurs et sur la cime des arbres et sur les épaisses murailles des bâtiments. Les longues et étroites verrières des fenêtres laissaient pénétrer dans les appartements les tons bleuâtres de cette lumière, qui disputaient aux lumières des lampes les vastes profondeurs des grandes salles. Ainsi, dans la chambre où se tenait le vicomte de Comborn, la clarté du feu de la cheminée et celle d’une petite lampe de cuivre coloraient d’une teinte rougeâtre tous les objets qu’elles pouvaient atteindre, dans un cercle assez rétréci, tandis que près des fenêtres les rayons de la lune se jouaient sur les boiseries et sur le plancher. La porte et le mur qui leur étaient opposés demeuraient dans une obscurité complète. Ces mélanges de deux lumières différentes et de ténèbres, permettaient à peine d’entrevoir les peintures aux tons crus, qui décoraient les solives du plafond et les peaux de loup, ainsi que les armes, tant offensives que défensives, rangées contre les murailles. Une table, grossièrement taillée dans un bois épais, supportait, près du fauteuil d’Archambaud, une cruche de vin d’une grande dimension et une sorte de coupe à boire, faite de la corne d’un bœuf. Quant au vicomte de Comborn, son costume était simple et commode ; ni la soie, ni les broderies n’avaient été employées pour sa confection ; on ne voyait briller à son cou ni à sa ceinture l’orfèvrerie d’aucun bijou, l’éclat d’aucune pierre précieuse, mais il portait une sorte de chlamyde chaude et moelleuse, dont l’étoffe avait été fabriquée en Espagne, et le manche d’un poignard oriental, en jade, apparaissait sous les plis de ce vêtement. La tête du vicomte était nue et laissait voir son crâne brillant et poli comme un vieil ivoire autour duquel se groupaient quelques mèches de cheveux gris. Archambaud n’accusait encore son âge par aucun signe de décrépitude : l’écorce de ce rude homme de guerre avait bien pu être bronzée par le maniement habituel des armes, les fatigues des jours de combat et des nuits passées sous la voûte du ciel ; mais une énergie puissante animait ce corps de fer, les muscles de ses mains sèches et longues se dessinaient durement, comme des cordes d’acier, sous la peau qui les recouvrait. Sa taille ne s’était point voûtée et ne dénotait pas, par son embonpoint, la mollesse d’une vie passée dans les plaisirs ou dans l’étude sédentaire. L’éclat de son regard avait quelque chose de fauve et d’ardent, et des filets de sang traversaient l’émail de ses yeux, recouverts par des sourcils épais. La lettre de l’abbé d’Obazine était encore ouverte devant lui, lorsque le moine qui l’avait apportée fut annoncé par Élie. Faites entrer ce moine, dit Archambaud ; et vous, Élie, veillez à ce que personne ne vienne interrompre la conférence que nous allons avoir ensemble. Le moine s’avança d’un pas ferme jusqu’à quelques pas du seigneur de Comborn. Cependant, un observateur attentif aurait pu facilement remarquer une sorte de tremblement nerveux qui agitait sa bouche et crispait ses mains. Moine, dit Archambaud en lui faisant signe de prendre un escabeau, l’abbé d’Obazine n’a sans doute pas jugé prudent de s’aventurer à travers les plaines de Brive et de Saint-Viance jusqu’à mon nid de vautours ? les Brabançons lui ont fait peur ? Je lui pardonne ses terreurs, il n’est ni chevalier ni homme d’armes, et il peut trembler tout à son aise sans craindre de voir briser et diffamer son écu par la main du bourreau. Je désirais cependant ne confier qu’à lui un secret dont je veux décharger ma conscience, une mission qui demande de la prudence et de la discrétion. Le vicomte de Comborn peut se confier à moi comme à notre vénérable abbé, répondit le moine d’une voix si basse qu’elle semblait être celle d’un mourant ; j’ai déjà été appelé à recevoir beaucoup de confidences, à entendre des confessions bien graves... Archambaud se leva brusquement au mot de confession, puis il retomba aussitôt sur son siége en faisant entendre un effroyable jurement. Crois-tu donc, moine, dit-il avec un rire sardonique, qu’Archambaud de Comborn t’ait fait venir à sa forteresse pour fatiguer tes vieilles oreilles du récit de ses folies passées ? Si tu as pu le penser un seul moment, cesse de le croire, moine. Ce qu’Archambaud a fait, il l’a accompli en connaissance de cause ; s’il a été rude à ses voisins, ses voisins ne l’ont pas ménagé ; s’il a fait couler le sang, d’autres le faisaient couler. Enfin il a été ce que sont les hommes de son temps, un chevalier fidèle à sa parole, et qu’on a vu le dernier sur les champs de bataille. Le vicomte de Comborn n’a-t-il jamais tué d’hommes sans défense ? n’a-t-il jamais forcé de pauvres filles qui imploraient sa miséricorde ? n’a-t-il jamais trahi la confiance d’un ami ?.. Tais-toi, moine audacieux, s’écria Archambaud ; tais-toi, je ne t’ai point appelé.... je n’avais point appelé ton abbé pour m’entendre en confession. Si j’ai péché, j’ai largement racheté mes péchés par de riches dons aux couvents de nos montagnes ; les moines se sont chargés du poids de mes fautes moyennant de bonnes métairies, de beaux bois, et la pêche d’une partie de mes rivières. Par saint Etienne, je crois qu’ils veulent faire de moi un Malvat Si le vicomte de Comborn ne désire point confesser ses fautes, que désire-t-il donc d’un pauvre moine ? Oui, oui, d’un pauvre moine ! voilà comme ils sont tous à les en croire, s’écria Archambaud, pauvres parmi les plus pauvres, et ils rognent nos héritages avec une ardeur sans égale. Mais écoute, pauvre ou non, j’enrichirai ton couvent si ton abbé et toi vous voulez suivre mes instructions à la lettre... si vous êtes prudents et discrets.... Que ferait monseigneur Archambaud, si nous ne pouvions accomplir ses intentions, si malgré nous son secret venait à être connu ? écoute-moi bien avant de recevoir ma confidence, avant de t’enchaîner par une promesse, car une fois que tu m’auras juré d’accomplir ce que je veux exiger de ton couvent, il faudra que tes moines, ton abbé et toi, vous soyez fidèles jusqu’au tombeau et muets comme la mort !... Ma colère sans cela vous poursuivrait partout ; rien ne vous mettrait à l’abri de ma vengeance, ni les murs de votre couvent, ni vos reliquaires, ni vos excommunications ; le lion de Comborn saurait saisir sa proie dans quelque lieu qu’elle allât se réfugier, fût-ce derrière le tabernacle de vos autels. Le moine écouta en silence, et sans laisser paraître aucun trouble, les menaces d’Archambaud, puis il répondit : Si, sans manquer à nos vœux, sans nous rendre coupables de crime, nous pouvons nous engager envers le seigneur de Comborn, recevez, puissant vicomte, notre promesse de vous obéir. Ce que j’ai à demander à l’abbé d’Obazine et à ses moines, reprit Archambaud, ne peut en aucune façon les faire manquer à leurs vœux ; je reçois donc ton serment, moine ; je le reçois pour toi et pour ta communauté. Sois attentif à mes paroles et songe à les ensevelir dans ton sein plus profondément que le fer ne l’est dans les entrailles de la terre. Maintenant si avant de m’entendre tu veux réchauffer ton cœur par une coupe de ce vieux vin, sers-toi, moine, car la nuit a été rude au voyageur, et le vent qui souffle dans nos montagnes dessèche aussi bien le gosier des hommes que les feuilles de nos arbres. Le moine remercia le vicomte par un geste de refus, et il approcha de la table son escabeau de bois, pour être plus à portée d’entendre ce qu’avait à lui dire le lion du bas Limousin. Après quelques minutes de silence, Archambaud commença ainsi : Tu ne connais sans doute pas notre pays ; tu n’es pas né dans nos régions montagneuses, et leurs habitants sont sans doute aussi ignorés de toi que les routes de nos vallées ? Le moine répondit affirmativement par un mouvement de tête. tu sauras donc, prêtre d’Obazine, qu’il y a déjà bien des années, une jeune fille vivait avec sa mère, sur la lisière de ma forêt, en remontant vers Uzerche. Cette jeune fille avait pour père Eble, un des gardes les plus redoutés des braconniers, qui alors ravageaient mes chasses ; elle était belle comme la plus belle de toutes les femmes de nos rêves de jeunesse, brune, avec de grands yeux noirs, et sa taille, souple et déliée, avait toute la grâce des jeunes arbres balancés par le vent !.. Mais j’oublie que tu ne dois pas connaître l’influence de la beauté, et que les désirs charnels ne sont jamais entrés comme un feu brûlant dans ta poitrine !... Le moine retint, non sans effort, un pénible soupir, et le vicomte Archambaud se servit une coupe de vin, qu’il vida d’un seul trait. Je te disais donc, reprit-il bientôt, que la fille d’Èble le garde-chasse était belle comme les plus belles vierges peintes sur le parchemin de vos missels. Je ne l’avais jamais vue, lorsque son père fut tué par les braconniers qu’il surprit chassant dans mes forêts. Èble était mon homme ; il portait mon lion brodé sur sa casaque ; il était chargé de faire respecter mes domaines. Je ne laissai point sa mort sans vengeance. Les arbres de la forêt qui avaient vu le crime servirent de gibet aux meurtriers ; ils étaient cinq, cinq y furent accrochés par mes ordres, et les corbeaux se sont nourris de leurs cadavres pendant tout un long hiver. La femme d’Èble allait souvent contempler les nouveaux fruits que ma justice faisait pousser aux branches de mes chênes, lorsqu’un soir je la rencontrai suivie de sa fille, la belle Guicharde. Je ne pourrais pas te faire comprendre, moine au cœur froid, l’impression que la vue de cette jeune fille produisit sur moi ; qu’il te suffise de savoir que ce jour-là je jurai en moi-même, par ma couronne de vicomte, et je n’ai jamais manqué à ce serment, que la belle Guicharde m’appartiendrait. Pouviez-vous ainsi profaner la sainteté d’un serment, s’écria le moine en se levant par un mouvement violent. Silence, moine, silence ; je ne t’ai pas fait venir pour entendre d’inutiles remontrances ; tais-toi et ne prétends pas juger ce que tu ignores ; la voix du désir parle plus haut dans le cœur d’un homme habitué depuis son enfance aux combats et à la vie des gens de guerre, que les sermons des prêtres et que ceux des vieilles femmes. En voyant Guicharde je jurai qu’elle m’appartiendrait ; j’étais plus jeune alors, plus impétueux que je ne le suis aujourd’hui, et cependant, encore aujourd’hui, si je la voyais pour la première fois, telle que je la vis alors, je ferais le même serment. Mais la belle Guicharde, murmura le moine d’une voix étouffée par l’émotion, avait-elle attendu cette rencontre pour donner son cœur à l’amour ? On dit que les jeunes filles sont comme les oiseaux des bois, qui saluent de leurs chants les premiers soleils du printemps ; à peine le printemps de leur vie a-t-il lui pour elles, qu’elles éprouvent le besoin d’aimer. On t’a dit vrai, prêtre ; les jeunes filles éprouvent le besoin d’aimer aussitôt qu’elles sont sorties des langes de l’enfance. Guicharde avait pour amant un jeune écuyer de notre maison, Guillaume, mais je ne le sus que plus tard. Guillaume était plus jeune que moi, et nos caractères différaient alors autant que nos personnes. Il était doux et presque timide, moi j’étais ce que j’ai toujours été, rude et hardi ; Guillaume avait la beauté d’une femme, une expression triste et tout à la fois langoureuse dans le regard, moi je portais dans mes yeux et sur mon front l’annonce de mes passions violentes. quoique Guicharde crût aimer Guillaume, quoiqu’elle eût reçu l’aveu de son amour, quand elle eut à choisir entre le vicomte de Comborn et l’écuyer Guillaume, lequel des deux crois-tu qu’elle choisit ? Vous, peut-être, dit le moine en crispant ses doigts contractés. une telle chose a-t-elle pu être possible ! L’écuyer Guillaume fut délaissé, reprit Archambaud, sans faire attention à l’interruption du moine ; Guicharde n’alla plus se promener avec lui sur les hautes bruyères de nos montagnes ; elle ne reçut plus de lui les bouquets qu’il allait lui cueillir au fond de nos vallées. La douceur et la timidité de Guillaume lui parurent de jour en jour moins aimables, et lorsque je lui eus dit : Belle Guicharde, je t’aime, elle ne songea plus à lui. Mais lui, lui, que devint-il, demanda le moine ?... Ce que devint Guillaume, dis-tu ? il se résigna mieux que nous n’aurions pu le penser ; il se fit tuer dans une rencontre, lorsque nous prîmes les armes à l’instigation de Bertrand, de Born, pour soutenir Richard d’Angleterre contre les troupes de son père. Je le vis tomber non loin de moi, blessé mortellement. N’essayâtes-vous pas de le secourir, vicomte de Comborn ? Peux-tu en douter, moine sans jugement, répondit Archambaud avec sévérité. Tout mon rival qu’il fût, Guillaume était mon homme ; il portait sur sa cotte d’armes le lion de mon écu ; c’était un bon et fidèle serviteur, qui poussait bravement notre cri de guerre. Lorsque je le vis tomber, j’accourus pour dégager au moins sa dépouille, pour empêcher l’Anglais de faire un trophée des armes de mon écuyer. Je vengeai largement sa mort dans le sang de ceux qui l’avaient tué ; mais ce jour là la fortune des armes ne nous fut pas favorable ; les Anglais nous repoussèrent, et je ne pus emporter son corps. Guillaume a eu la sépulture d’un homme de guerre, un champ de bataille. Dieu fasse paix à son âme, dit le moine avec une émotion qui donna à sa voix quelque chose de rauque et de strangulé. Une telle fin dut cependant attrister Guicharde, car elle l’avait aimé. Archambaud laissa errer un sourire sur sa rude figure ; puis il répondit : On voit bien que vous autres, hôtes des couvents, vous ignorez le monde et les passions de ceux qui l’habitent ; l’amour, quand il s’éteint dans le cœur d’une femme, est remplacé par une sorte de haine ; elle ne voit plus qu’avec horreur l’objet de son ancienne idolâtrie. Quoique Guillaume n’eût jamais fait entendre un reproche à Guicharde, il était pour elle comme un remords toujours présent ; elle tressaillait dans mes bras. » lorsque le vent agitait le feuillage au-dessus de nos têtes, et croyait entendre sa voix dans les sifflements de la bise à travers les rochers. Le jour où je lui annonçai la mort de Guillaume, Guicharde respira plus librement ; elle ne fut plus ni inquiète, ni agitée, et jamais depuis elle n’a prononcé son nom. Femme sans cœur, sois maudite dans le présent et dans l’éternité ! s’écria le moine, emporté par un mouvement de colère irrésistible. Qui t’a donné le droit de maudire, méchant moine ? dit Archambaud d’une voix retentissante comme la voix du tonnerre ; d’où vient ton audace et ton insolence, d’oser, devant moi, lancer ta malédiction sur une femme qui est ma maîtresse ! Sais-tu qu’il n’est pas bon de s’attaquer à moi ou aux miens ? que pour des paroles moins imprudentes il y en a qui dorment maintenant d’un sommeil éternel, et qui, sans cela, seraient encore pleins de vie ? Mais je veux croire que tu t’es laissé égarer par un zèle religieux mal éclairé. D’ailleurs je me suis promis d’être patient.... Ainsi tu n’as rien à craindre, rassieds-toi et prête-moi de nouveau ton attention. Le moine courba sa tête sur sa poitrine et attendit, dans une attitude humble et craintive, la suite des confidences du vicomte. Depuis ce jour, Guicharde se montra plus aimante et plus dévouée qu’elle ne l’avait encore été ; je ne l’aimais pas comme Guillaume l’avait aimée ; en un mot, je n’avais pas d’amour pour elle, car je n’ai jamais éprouvé ce que les hommes nomment de l’amour ; mais elle me plaisait ; sa beauté fière et sauvage avait fait une forte impression sur mes sens. J’aimais sa fougue impétueuse, ses ardeurs sans frein et son dévouement sans borne. Guicharde appartenait par son père à ces populations mauresques, réfugiées, depuis leur défaite sur les bords de la Loire par Karl-Martel, dans le village de Biar, qui fait partie de mes possessions. Guicharde avait conservé le caractère de sa race ; ses passions étaient indomptées comme l’eau des torrents ; elle me plaisait ainsi, et ma rudesse lui plaisait plus que les soupirs langoureux, les serments doucereux des autres hommes. Au lion, il faut la lionne, à l’aigle sa femelle, à moi que l’on a surnommé le vautour de Comborn, il me fallait une compagne qui eût des serres comme j’avais des serres, qui ne craignît ni la tempête, ni la bataille, ni le champ de carnage, et Guicharde n’a jamais rien craint ; elle m’a suivi dans mes expéditions les plus périlleuses ; elle a dormi sous un ciel froid et sur une terre glacée, parce que j’y dormais à ses côtés ; elle a été sans pitié lorsque j’étais sans pitié. Enfin, moine, jamais accouplement n’a réuni deux êtres plus semblables que nous ne le sommes Guicharde et moi. Et depuis la mort de Guillaume, rien ne vous a jamais séparés ? Pendant quelques secondes il ferma les yeux d’un air pensif, et deux rides plus prononcées se dessinèrent entre ses sourcils. Il parut vouloir repousser un souvenir importun ; puis il passa deux fois la main sur son front, et reprit bientôt d’un son de voix guttural : J’avais épousé la fille de Boson, comte de Périgord ; ce mariage avait été conclu par des motifs d’intérêt politique, et parce qu’il fallait que je laissasse une lignée, des fils pour porter mon nom. Jourdaine, ma femme, était jalouse ; elle faisait épier mes moindres démarches. Un moine, un maudit moine, lui apprit un jour que Guicharde était mère, et que je portais à son enfant plus de tendresse qu’à ceux que le mariage m’avait donnés. murmura le moine respirant à peine. Oui, Guicharde m’a donné un fils, et Jourdaine apprit sa naissance, que j’avais cachée avec soin. Jourdaine apprit sa naissance, et jura sa mort ; elle ne put supporter la pensée de voir partager mon affection de père ; elle qui était demeurée sans jalousie en présence de mon infidélité. Et parvint-elle à faire tuer le fils de Guicharde ? eut-elle le loisir d’accomplir sa vengeance et celle de ses enfants ? Elle n’en eut ni le temps, ni le moyen ; je découvris ses intrigues et celles du moine qu’elle avait fait son espion ; je les séparai, et je mis le fils de Guicharde en sûreté. Archambaud n’a jamais permis que qui que ce soit au monde fût assez hardi pour oser s’opposer à ses volontés, pour entrer malgré lui dans ses secrets. Et comment fîtes-vous pour imposer silence à vos ennemis sur toute cette affaire ? Viens, dit Archambaud en se levant ; viens près de moi, dans l’embrasure de cette fenêtre, et regarde la citerne que la lumière de la lune nous permet d’apercevoir à l’angle d’un mur de ce bâtiment, contre la tourelle qui s’avance au-dessus du rocher de la Vezère ; là, vois-tu ? Oui, je la vois, répondit le moine. Le vicomte de Comborn fixait ses yeux ardents sur le point qu’il avait désigné ; sa main tendue indiquait encore la direction que devait suivre le regard du moine ; mais, tout entier à ses souvenirs, il parut pour quelques moments l’avoir oublié. Archambaud reprit sa présence d’esprit et sa puissance sur lui-même. répéta-t-il, j’ai suivi l’espion de Jourdaine, comme le chasseur suit le loup, comme des chiens affamés suivent leur proie. Un soir, je l’ai surpris aux portes de son couvent, et, malgré ses protestations, malgré ses cris de miséricorde, je l’ai amené ici, dans mon château, pieds et poings liés, avec un bâillon entre les dents. J’aurais pu le tuer sur le champ et le jeter dans la Vezère, du haut du rocher qui lui sert de rivage ; mais il me fallait un exemple, il me fallait vaincre par la terreur la femme que je ne pouvais punir autrement de ses mauvais vouloirs envers le fils de Guicharde, j’ai gardé mon prisonnier seul avec moi, dans cette chambre, pendant toute une longue journée, et quand la nuit fut venue, je pris le moine d’une main et Jourdaine de l’autre : je les amenai tous deux sur le bord de cette citerne ; Jourdaine fut seule témoin de mon action ; seule, elle vit les horribles convulsions du moine, quand je prononçai son arrêt !... Jourdaine et moi nous rentrâmes dans ce donjon comme le jour commençait à paraître. Jourdaine était plus pâle que l’aurore du 7 novembre qui se levait derrière les montagnes ; ses lèvres avaient bleui et ses cheveux s’étaient mélangés de quelques teintes blanches ; mais jamais, depuis cette nuit, il ne fut question entre nous ni de Guicharde, ni du moine, qui ne reparut plus à son couvent... et qui n’y pouvait plus reparaître ! Tu comprends, maintenant, délégué d’Obazine, comment je crains peu l’indiscrétion de ceux qui surprennent ou reçoivent mes secrets. Après ces derniers mots, Archambaud et lé moine quittèrent l’embrasure de la fenêtre, à travers les vitraux de laquelle ils avaient examiné la position de la citerne, et reprirent leur première place devant le feu qui brûlait dans la cheminée. Mais l’enfant, l’enfant, que devint-il ? Tu n’as pas trouvé une plainte dans ton cœur pour ton confrère le moine ? Tu n’as pas tressailli en écoutant le récit de sa mort ? Quel homme es-tu donc, pour demeurer ainsi impassible ? Sais-t, moine, sais-tu, que moi-même, oui, moi, Archambaud de Comborn, malgré ma fermeté et mon courage, je me réveille quelquefois la nuit en sursaut, les cheveux hérissés sur ma tête et le corps couvert d’une sueur froide, parce que j’ai revu le moine maudit ?... Paix aux morts, murmura le moine ; leur vengeance appartient à Dieu ; mais l’enfant, que devint-il ?... Crains-tu que je ne m’en sois défait dans un jour de colère ? Non, non, je t’ai dit que je l’aimais comme un père aime sort enfant le plus chéri !... Je l’ai éloigné, je l’ai mis en sûreté, et il a grandi loin de moi, ignorant que je suis son père ; car il le fallait, dans l’intérêt de mes projets futurs à son égard. Quels projets a conçus le vicomte de Comborn pour l’avenir de cet enfant, fruit de l’adultère, et qui fut la cause d’un crime ? Tu reprends donc ton insolente hardiesse, moine, s’écria Archambaud ? Oses-tu me parler ainsi, dans mon château, près de la citerne que je t’ai montrée ? Je vous ai promis de garder le silence sur ce que vous me confierez, vicomte de Comborn, répondit le moine avec fermeté ; mais je ne vous ai pas promis d’approuver vos actes de vengeance ni vos amours coupables ; vous ne l’avez pas espéré ? Très-bien, très-bien, moine ; ta hardiesse me plaît ; je n’ai cherché ni ton approbation, ni ta désapprobation, et pourvu que tu sois aussi fidèle que tu es audacieux, c’est tout ce que j’attends de toi. L’enfant de Guicharde existe : il est aujourd’hui grand et fort plus qu’on ne l’est ordinairement à son âge ; il a seize ans, et défierait les plus intrépides, soit à la course, soit à la chasse. Il a été élevé par le garde-chasse d’un de mes voisins, le chevalier Guy de Lasteyrie ; et, ni le garde, ni son maître ne savent quels sont ses parents. Une femme le remit un soir dans la cabane de Gilles, avec quelque argent, et lui fit promettre de ne s’en séparer que lorsque la personne qui viendrait le réclamer lui représenterait l’autre moitié d’une pièce d’or qu’elle laissa entre ses mains. Le temps est arrivé pour l’enfant de Guicharde de sortir de la cabane du garde Gilles ; je veux qu’il vienne habiter mon château ; qu’il soit près de moi, et que je puisse l’approcher de ma personne, sans que ni Jourdaine, ni aucun de mes autres enfants y trouvent à redire. C’est pour parvenir à ce but que j’avais fait appeler l’abbé d’Obazine ; c’est pour l’accomplissement de ce désir, de cette volonté, que tues venu au château d’Archambaud de Comborn. Je ne comprends pas, répondit le moine, comment les moines du couvent d’Obazine pourraient vous aider à introduire votre bâtard dans ce château. Je vais te l’expliquer en peu de mots, et retiens-les bien en ta mémoire. Tu n’ignores pas que demain, au point du jour, l’armée des seigneurs du Limousin se met en marche, pour chasser les Brabançons de leur repaire ? L’évêque de Limoges et l’abbé de Saint-Martial marcheront avec nous ; ton abbé lui-même a promis de fournir un contingent d’hommes, pris parmi ses vassaux le plus en état de combattre ; je veux leur donner le fils de Guicharde pour les commander ; je veux qu’à leur tête, il fasse, près de moi, ses premières armes. Quand il aura combattu pour son pays contre les brigands qui oppriment les pauvres vallées !... Et qui s’emparent même quelquefois des châteaux-forts des orgueilleux barons, s’écria le moine avec vivacité. Oui, moine, tu ne dis que malheureusement trop la vérité ; les routiers ont forcé des châteaux, mais ils ne s’enorgueilliront pas longtemps de leur triomphe passager !... Je disais donc que, lorsque le fils de Guicharde aura prouvé sa bravoure contre les Brabançons, je pourrai le prendre pour écuyer et l’avoir près de moi en paix comme en guerre. Nul ne s’étonnera de me voir choisir un écuyer parmi de vaillants hommes d’armes ; on applaudira même à mon choix, qui passera pour une récompense accordée aux soldats de notre armée... Que dis-tu de mon projet ? Je n’exige rien qui soit contraire à vos vœux, rien qui vous force à enfreindre votre règle, et pour un tel service, Archambaud saura récompenser l’abbé d’Obazine et son couvent avec magnificence. Le vicomte de Comborn prit alors dans une longue poche pratiquée dans la doublure de sa chlamyde, un parchemin scellé de son sceau et l’étala sur la table, devant le moine. Tiens, prêtre d’Obazine, lis, si tu sais lire, la donation que je te charge de porter à ton abbé ; lis, tu verras que je me dessaisis en votre faveur de la propriété de ma terre de Chadabec, en abandonnant même tous mes droits seigneuriaux sur cette terre. Le domaine de Chadabec est un morceau friand pour des moines ; les pâturages en sont beaux, et les vignes donnent d’excellent vin. Comme Archambaud vit que le moine paraissait moins sensible à cette donation qu’il ne s’y était attendu, il ajouta d’une voix plus basse, et en plaçant à côté du parchemin une bourse bien remplie : Prends aussi cette bourse et l’or qu’elle contient ; elle servira à payer des messes pour le repos de l’âme du moine qui n’est jamais sorti de ma citerne depuis que je l’y ai fait descendre. SUITE D’UNE CONFIDENCE DU VICOMTE DE COMBORN. Le moine d’Obazine resta plusieurs minutes plongé dans une profonde méditation ; il avait posé sa tête dans ses mains, et ses coudes s’appuyaient sur la table ; le vicomte de Comborn l’examinait avec attention et n’attendait pas sa réponse sans anxiété. Enfin il se releva, et jetant un regard ferme sur Archambaud, il lui répondit d’une voix brève et dure dans sa brièveté : Ce que vous demandez aux moines d’Obazine sera fidèlement exécuté ; le service que vous attendez de son abbé vous sera rendu ; vous verrez le fils de Guicharde au combat qui aura prochainement lieu entre les Brabançons et l’armée confédérée des communes et des seigneurs du Limousin. Vous ferez ensuite de ce jeune homme ce que vous voudrez. Je n’attendais pas moins de l’abbé d’Obazine, répondit Archambaud ; il doit savoir que j’ai toujours porté un grand intérêt à son couvent, et mon intention est d’y faire entrer incessamment mes deux fils, Pierre et Raymond. Maintenant, écoute-moi de nouveau, moine : il faut que tu te rendes cette nuit chez le garde Gilles, et que, muni de l’autre moitié de la pièce d’or qu’il a entre les mains, tu lui redemandes l’enfant qui lui a été confié. Qui me conduira chez Gilles ? dit le moine ; je ne connais pas les chemins, et je pourrais m’égarer dans les détours de la forêt de Comborn. J’ai tout prévu pour ton départ ; mon vieux sommeiller te guidera jusque chez Guicharde, qui, sur la limite même de ma forêt, occupe une maison que je lui ai donnée, et Guicharde marchera devant toi jusqu’à la maison de Gilles. Oui, chez la mère de l’enfant que je te confie. Mais pourquoi ces exclamations et cet air d’épouvante ? As-tu peur de te trouver seul, la nuit, dans les champs avec une femme ? redoutes-tu à ce point la tentation de la chair ?... Rassure-toi, moine pudique ; Guicharde a passé les jours de sa jeunesse ; sa beauté n’est plus qu’un souvenir vivant seulement au cœur de ceux qui ont aimé tout ce qu’il y avait en elle de séductions. Pars en paix ; tu n’as rien à craindre ; d’ailleurs Guicharde n’a jamais eu d’amitié pour les moines ; elle a toujours été un peu Sarrazine. Et le vicomte de Comborn se mit à rire ; en songeant aux craintes de son envoyé. Je ne redoute ni les séductions de Guicharde, ni celles d’aucune femme, reprit le moine ; je suis à l’abri des tentations ; mon cœur est mort à tout plaisir humain ; je ne vis plus depuis longtemps que pour une seule idée. Oui, moine, oui, je te devine, répondit Archambaud en souriant de pitié ; tu travailles à gagner le paradis. Tu dois être fatigué : consacre quelques heures à prendre du repos ; accepte un repas substantiel et une coupe de mon vin de Saint-Bonnet. En voyage il est permis, même à un moine, de manger de la chair et de boire du vin ; la règle de ton couvent ne t’ordonne pas d’épuiser ton corps, et la nuit sera rude. Je suis habitué aux fatigues, je ne bois jamais que de l’eau et je ne prends qu’un peu de pain et des légumes pour mes repas. Tout habitué aux fatigues que je sois, dit Archambaud, certes je ne pourrais me contenter d’un pareil régime ; mais tu seras servi suivant tes désirs. Puis mon vieux sommeiller te conduira chez Guicharde. Le jeune homme que Gilles remettra entre tes mains est connu sous le nom de Hugues ; quant à ses parents, il ignore entièrement quels ils sont ; tu lui diras donc ce que tu voudras à ce sujet. Recommande-lui d’être vaillant et de se porter fièrement au combat, car il y va pour lui de toute sa destinée. Prends bien garde de tomber dans quelque embuscade de ces maudits Brabançons ; tu sais qu’ils n’ont point les gens de ta robe en grande vénération, quoique l’on prétende que leur chef, Leclerc, ait été jadis un des vôtres. Je ne crains pas les embuscades des Brabançons, dit le moine ; le Seigneur qui a su me dérober à leurs yeux pour m’amener jusqu’ici, ne m’abandonnera point lorsque je reviendrai, après avoir réussi au delà de mes désirs !... s’écria le vicomte de Comborn, surpris de la vivacité avec laquelle le moine venait de prononcer ces derniers mots. Rien que de sortir sain et sauf des murs de Comborn, monseigneur, murmura-t-il en reprenant son impassibilité. Craignais-tu que je ne te fisse enterrer tout vivant, stupide enfroqué ? Croyais-tu qu’Archambaud se donnait le plaisir d’appeler les moines d’Obazine pour les faire périr dans les cachots de ses tours ? Suis-je donc un monstre dont on fasse peur aux enfants et aux vieilles femmes ? Par mon épée, je ne suis redoutable qu’à ceux qui m’attaquent ou à ceux qui veulent me barrer le chemin. Ceux que j’appelle à venir se reposer sous mon toit comme hôtes, sont en sûreté, fussent-ils d’ailleurs mes ennemis mortels. Va, moine, va rassure-toi, et comprends à la fin que tu avais tort de craindre ; tu es venu ici les mains vides et tu repars les mains pleines. Prends la donation que je fais à ton couvent de ma terre de Chadabec, et prends aussi cette bourse bien garnie. Tu pourras dire au moins qu’Archambaud de Comborn a été généreux une fois de plus dans sa vie. Archambaud prononça ces paroles avec une sorte d’exaltation, et non sans, faire de violents efforts sur lui-même pour retenir sa colère, puis il prit un sifflet d’argent suspendu à son cou et en lira un son aigu. Aussitôt Élie, qui attendait les ordres de son père dans une pièce voisine, ouvrit la porte et souleva la tapisserie qui la masquait. Élie, lui dit le vicomte de Comborn, faites venir le vieux Geoffroi et vous pourrez ensuite vous retirer. Il faut que demain nous soyons de bonne heure à cheval ; prenez du repos ce soir ; les fatigues et les combats ne nous permettront peut-être pas d’en goûter beaucoup d’ici à quelque temps. Élie se retira et le vieux Geoffroi ne tarda pas à paraître. Écoute, lui dit son seigneur, écoute, mon vieux serviteur, tu vas prendre ce moine avec toi, tu le mèneras dans ta chambre, où tu lui donneras à boire et à manger suivant son désir ; mais il ne prend que des légumes, du pain et de l’eau, tu n’auras pas de peine à contenter son appétit. Je veux que personne ne lui parle, entends-tu bien, Geoffroi ; qu’il soit comme un sourd et muet, et qu’aucun de mes gens ne se permette envers lui la moindre raillerie ; il est mon hôte, Geoffroi, et je te le confie. Quand il sera rassasié et reposé, tu lui feras donner son cheval et tu l’accompagneras toi-même jusqu’à l’autre extrémité de la forêt, chez Guicharde. Là cessera ta mission ; tu le laisseras seul et tu viendrasme retrouver. Oui, monseigneur, répondit Geoffroi en s’inclinant ; vos ordres seront exécutés. Archambaud, avant de se séparer du moine, s’approcha de lui, et, lui serrant avec force une de ses mains dans ses mains nerveuses, il lui dit en se penchant vers son oreille : Souviens-toi, prêtre d’Obazine, que tu portes désormais avec toi le secret d’Archambaud, Partout où tu seras je te surveillerai, et malheur à toi, si j’avais à te punir d’un manque de foi ! Archambaud est aussi rigoureux dans ses punitions qu’il se montre grand dans ses récompenses. » Et d’un regard vif et qui semblait jeter des éclairs, il désigna tour à tour au moine le parchemin et la bourse, ainsi que la fenêtre par laquelle il lui avait montré la citerne. Je me souviendrai de tout, vicomte de Comborn, et vous me trouverez toujours prêt à vous rendre compte de la mission que j’ai acceptée. Avant la fin de la semaine, vous rencontrerez Hugues sous la cotte de mailles de l’homme d’armes. Quant à lui trouver un père, je lui en trouverai un, monseigneur, et alors tout ce que j’ai promis sera accompli. Le moine, après avoir donné ces assurances au vicomte de Comborn, répondit à la vigoureuse pression de sa main par une étreinte non moins puissante, et qui décelait une grande force musculaire. Le jeûne et l’abstinence ne t’ont rien fait perdre de ta vigueur, s’écria Archambaud, et j’aimerais mieux te voir au nombre de mes hommes d’armes que parmi les marmoteurs d’oraisons de l’abbaye d’Obazine. Par saint Martial de Limoges, tu es un vigoureux compagnon. S’il faut des hommes de guerre aux puissants vicomtes de Comborn, aux rois des montagnes du bas Limousin, il leur faut aussi des moines qui adressent chaque jour au ciel des prières pour le rachat de leurs crimes. Archambaud-Jambe-Pourrie et Archambaud III qui égorgea douze moines de sa propre main dans l’abbaye de Tulle, réclament d’incessantes oraisons. Mes pères ont payé largement tes couvents, moine ; songe à parler d’eux avec respect. Ils furent les bienfaiteurs de tous les porte-robes de la contrée. Archambaud-JambePourrie, mon brave aïeul, n’a-t-il pas donné l’église de Sainte-Marie et huit manses bonnes et productives aux moines d’Uzerche pour obtenir leurs prières ? Vous oubliez vite les bienfaits, vous autres moines ; mais vous vous souvenez longtemps de la moindre blessure. a tué une douzaine de moines brouillons qui lui suscitaient mille chicanes ; mais n’a-t-il pas fondé et doté richement le monastère de Meymac ? Il a aussi renoncé en cette occasion à ses prétentions sur l’église d’Objat, ajouta le moine. Oui, oui ; ta mémoire est fidèle, reprit Archambaud ; tu sais comment et par qui nous avons été dépouillés. Mais retire-toi, va, mon sommeiller t’attend, et il n’est pas toujours bon de me rappeler le souvenir de l’avidité de tes pareils ; plus ils s’enrichissent et plus nous nous appauvrissons. Ils sont insolents dans la prospérité, mais quand les jours de malheur arrivent, à qui ont-ils recours ? Eux qui ne donnent jamais leurs prières pour rien, réclament les secours gratuits du vicomte de Comborn ; ils viennent à son château lui montrer leurs larmes, lui raconter leurs malheurs ; alors il n’est plus question de crimes à expier, de meurtres à faire oublier : Archambaud de Comborn est un bienfaiteur de l’Église qui ne doit pas abandonner les enfants de Dieu aux violences des coteraux des Brabançons, ou de tous autres diables, quels que soient leurs noms. Je suis venu au château de Comborn appelé par son illustre châtelain, dit le moine d’une voix lente. Je n’y suis point entré en solliciteur, ni pour y faire étalage de nos malheurs. Les moines d’Obazine n’avaient rien à demander ; ce n’est pas moi qui.... Par mon épée, c’est assez d’audace... Toi et moi nous avons bien des choses à faire d’ici à demain matin... Séparons-nous en paix, la nuit s’avance, et rendons-nous chacun où notre devoir nous appelle. Avant de quitter Comborn, j’ai de nombreux ordres à donner, et demain, au point du jour, il faut que je sois le premier en selle. Le vicomte de Comborn congédia le moine par un signe impérieux de sa main, et quand il fut seul, il demeura pendant quelques minutes plongé dans une sombre réflexion ; puis, secouant les pensées qui l’agitaient comme on secoue un fardeau inutile, il se rendit dans la grande salle des armes pour choisir celles dont il voulait être revêtu le lendemain. Au moment où le moine et le vieux sommeiller chargé de le conduire jusqu’au logis de Guicharde, franchissaient le pont-levis de la poterne de Comborn, et que derrière eux retombait la lourde herse qu’en temps de trouble son abaissait toujours, la lune, se dégageant des nuages qui l’avaient voilée pendant une partie de la soirée, se montra tout à coup brillante et radieuse. Il fut alors possible au moine voyageur de contempler le magnifique paysage dont on jouit dans cette position élevée. Le château de Comborn se détachait, sombre et imposant, suspendu au-dessus des précipices qui lui servaient de fossés du côté de la Vezère, sur un rideau de vapeurs blanchâtres venues des vallées les plus profondes. De l’autre côté de la Vezère, apparaissaient des rochers montant d’étages en étages jusqu’à une élévation assez grande, puis des bois de chêne et des masses de châtaigniers qui, joints à ces bois, les continuaient sans permettre à l’œil de distinguer où finissait la forêt, où commençait le simple couvert . Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, aucun clocher, aucune habitation ne dressait ses toits pointus pour annoncer la demeure des hommes ; tout était désert et solitude sauvage autour de Comborn, et ceux qui avaient surnommé le château d’Archambaud un nid d’aigles ou de vautours, s’étaient servi, pour faire comprendre sa position, de la comparaison la meilleure à employer, car un aigle ou un vautour n’eussent pas choisi un autre emplacement pour abriter leur couvée. Le silence de la nuit n’était troublé par aucun bruit ; tout dormait dans Comborn et dans la forêt, à l’exception de quelques hommes d’armes postés sur les tours du château et que d’autres hommes d’armes venaient relever toutes les heures, à l’exception des oiseaux de nuit qui, du fond des vieux arbres creusés par les pluies des hivers, faisaient entendre leur cri plaintif et perçant. Le moine, avant de s’engager dans les chemins sinueux de la forêt, se retourna pour examiner une dernière fois le château de Comborn. Il demeura l’espace de temps nécessaire pour dire un bene dicite, les bras croisés sur la poitrine et les yeux fixés vers le donjon qu’il venait de quitter. Sans doute Geoffroi le somme lier crut qu’il se livrait à quelque oraison mentale, car il n’osa pas lui adresser la parole pour l’engager à reprendre sa marche, et il attendit patiemment le moment où il voulut se remettre en route. Les deux voyageurs traversèrent la Vezère à un gué ou plutôt à une espèce de pont naturel formé par de grosses masses de granit, précipitées par les orages dans le lit de la rivière ; il leur fallut ensuite gravir, au grand déplaisir de leurs montures, une rampe étroite et glissante qui cotoyait, jusqu’à soir sommet, le rocher de la rive à laquelle ils venaient d’aborder. Plus ils s’élevaient sur cette rampe, plus ils découvraient au loin cette longue chaîne de monticule qui vont rejoindre, en s’abaissant subitement, la ville de Brive, assise dans sa verdoyante prairie. Geoffroi, dit le moine, le jour commencera à paraître avant que deux heures se soient écoulées ; les routes ne seront peut-être pas sûres pour vous, si vous vous engagez dans les vallées étroites qui séparent Voutezac d’Allassac. Retournez vers le château de Comborn ; vous pouvez parfaitement, du lieu où nous sommes, m’indiquer le chemin par lequel je dois arriver chez Guicharde. Et que me dirait mon maître, répondit d’un ton bourru le vieux sommelier, s’il savait que je vous ai quitté avant d’avoir atteint le lieu où il m’a chargé de vous conduire ? Le vicomte de Comborn ne m’a point remis en votre garde, ami Geoffroi ; il vous a recommandé seulement de me montrer la route que je dois suivre ; ainsi donc, ajouta le moine, le moment est venu de nous séparer. J’ai mes ordres et je les exécuterai, murmura entre ses dents le vieux Geoffroi ; puis il éperonna son cheval et lui fit prendre une allure plus vive. Le moine ne chercha point à combattre sa résolution ; il le suivit silencieusement. Mais de temps en temps il jetait autour de lui des regards investigateurs, sondant avec attention les moindres anfractuosités des rochers, les plus petits replis du terrain, comme s’il se fût attendu à voir surgir tout à coup quelque apparition, ou comme s’il avait eu à redouter quelque danger. Il arrêta même sa monture en une ou deux occasions, prêtant l’oreille au bruit de la brise du matin qui se faisait déjà sentir. Après une nouvelle demi-heure de marche, et comme les étoiles pâlissaient dans le ciel : Sommes-nous encore éloignés de la demeure de Guicharde ? demanda le moine d’une voix brève et impatiente. Nous y touchons, répondit Geoffroi ; les bois de mon maître, le vicomte de Comborn, se terminent sur le haut de cette montagne dont nous allons atteindre le sommet. Guicharde occupe la maison du garde, que nous pouvons apercevoir d’ici, à côté de cette chapelle qui touche à ces derniers arbres. Adieu donc, mon brave compagnon, hâtez-vous de reprendre le chemin de Comborn, si vous voulez arriver à temps pour rejoindre votre maître avant son départ. Geoffroi se sépara du moine et le suivit encore quelque temps des yeux pour s’assurer qu’il ne se trompait pas et que les indications qu’il avait reçues avaient été bien comprises par lui, puis il reprit le chemin de la forêt, en hâtant le pas de son cheval autant que pouvait le lui permettre la difficulté du chemin. Pendant quelques minutes on entendit le froissement des branches d’arbres et des broussailles qui indiquaient son passage à travers les taillis épais ; peu à peu ce bruit diminua jusqu’à ce qu’enfin il se perdit dans l’éloignement. Alors le moine, qui avait d’abord ralenti sa marche et qui s’était enfin arrêté derrière un taillis, rabattit son capuchon sur ses épaules, et, prêtant l’oreille au vent, il écouta attentivement les moindres bruits, les plus petits murmures apportés par les brises du matin. Longtemps il parut absorbé par cette occupation, et il ne trahit par aucun mouvement d’impatience son attente inquiète. Quand sa tête se découvrit aux premières lueurs du jour, débarrassée du vaste capuchon sous lequel elle était restée enfouie pendant toute la nuit, le regard le moins observateur aurait pu reconnaître qu’elle ne pouvait appartenir à un moine, tant elle accusait de passions violentes non comprimées, qui chacune y avaient imprimé leur sillon. La figure du moine avait dû être belle, mais l’âge, les soucis, les fatigues et peut-être aussi les émotions d’une vie pleine d’orages en avaient altéré les traits et changé l’expression. Quelques rares cheveux, fuyant derrière les oreilles, environnaient un large front, plissé comme la surface d’un lac par un jour de tempête ; de gros sourcils noirs retombaient sur des yeux noirs également, grands et bien taillés, mais dont l’expression avait quelque chose de hagard et de cruel ; une habitude de contraction nerveuse amincissait les lèvres et dessinait, aux deux ailes du nez, deux plis fortement taillés, qu’accusaient des ombres profondes. Cette tête était pâle, mais d’une pâleur mate et brune, d’une pâleur vigoureuse, indice d’une constitution bilieuse et forte. Tout le reste du corps du moine répondait aux indications de sa tête ; c’était une charpente ferme et nerveusement constituée ; un corps endurci aux fatigues, habitué aux rudes privations. Ce moine ou plutôt cet homme revêtu d’une robe de moine, appartenait à la race des hommes de guerre et non à celle des habitants des monastères ; il ne fallait voir son visage qu’un moment pour en être certain ; aussi l’avait-il soigneusement caché dans l’ombre de son capuchon pendant tout le temps de sa visite au château de Comborn. Depuis dix minutes cet homme, affublé en moine, interrogeait du regard tout ce que son regard pouvait saisir à travers les brouillards du matin, il écoulait tous les bruits qui lui arrivaient, comme un cerf poursuivi par une meule qu’excitent de hardis chasseurs, s’il parvient un moment à les mettre en défaut, se plonge au plus profond du bois, et là, inquiet et haletant, il écoute si le vent ne lui apporte pas les aboiements des chiens. Tout à coup le moine se redressa, et, portant ses deux mains à sa bouche, il fit entendre un sifflement aigu et prolongé, semblable à celui des orfraies, auquel il fut répondu, du bas de la montagne, par un sifflement semblable, dont s’effrayèrent les oiseaux qui commençaient à chanter leur réveil, tant ce sifflement fut bien imité. Quatre hommes vêtus en paysans et couverts de longs sarraux d’une étoffe de laine brune et grossière, arrivèrent bientôt au buisson qui servait de retraite à leur compagnon ; tous quatre se découvrirent quand ils furent en sa présence et attendirent, sans l’interroger, qu’il voulût bien leur adresser la parole. Vous avez bien tardé, leur dit-il ; vous devez savoir, cependant, que les heures nous sont précieuses, car de tous côtés des troupes sont en marche pour venir nous attaquer à Malemort. Nous le savons, répondit un des arrivants ; ce qui nous a retardés, c’est la nécessité d’éviter sur la route des détachements d’hommes armés, qui paraissaient s’être mis en campagne pour gagner un commun rendez-vous. Alors ne perdons pas une minute, reprit le moine. Écoutez-moi, Gaubert, vous allez emmener avec vous les trois hommes qui vous ont suivi. Vos chevaux -sont-ils frais et en bon état ? rendez-vous chez Gilles, le garde-chasse du chevalier Guy de Lasteyrie ; sa maison est à une lieue d’ici, en laissant la ville d’Allassac, sur la droite, à l’entrée des grands bois ; je la connais parfaitement ; je me la rappelle pour y avoir fait de fréquentes parties de chasse. Tu trouveras Gilles et un jeune homme de seize ans qu’il fait passer pour son fils ; tu remettras au garde cette moite de pièce d’or, qu’il rejoindra à sa première moitié, déposée entre ses mains, et alors tu lui diras que tu es chargé d’emmener Hugues, c’est ainsi que se nomme son prétendu fils. Pas un mot de plus, et conduisez-vous avec prudence. Le moine remit à Gaubert la moitié de pièce d’or qu’Archambaud de Comborn lui avait donnée, il lui remit aussi la bourse bien garnie qui devait servir à faire dire des messes pour l’âme du malheureux moine enseveli dans la citerne de Comborn. Gaubert, ajouta-t-il, cette bourse est pour Gilles ; elle est la récompense dé sa fidélité à l’emplir les instructions qu’il avait reçues ; donnez-la lui et ne perdez pas une minute, aussitôt que le jeune Hugues vous aura été remis, pour regagner Malemort, où j’arriverai peu de temps après vous. Partez, et si vous étiez rencontré par les troupes de Comborn ou par des détachements du vicomte de Limoges, souvenez-vous que vous êtes des leurs jusqu’au moment où vous pourrez leur échapper. Pour rien au monde Hugues ne doit tomber aux mains de nos ennemis. Après avoir ainsi donné ces instructions d’une voix ferme, le moine remit son capuchon sur sa tête, et, tandis que Gaubert, suivi de ses compagnons, se dirigeait vers le bois du chevalier de Lasteyrie, il allait frapper à la porte de Guicharde. Le moine souleva deux fois violemment le marteau fixé à la porte du logis de Guicharde ; personne ne répondit d’abord à cet appel ; nul bruit venu de l’intérieur ne put, dans le premier moment, faire supposer à celui qui s’annonçait ainsi en visiteur impatient, qu’aucun être vivant habitât la maison dont il avait réveillé les échos. Mais comme il renouvelait les coups de marteaux avec plus d’impatience, une voix partie du premier étage se fit entendre derrière une sorte de moucharaby pour demander ce que voulait, à une heure aussi matinale, le voyageur qui se tenait devant le logis. Est-ce ici la maison qu’habite Guicharde, la fille d’Èble le garde-chasse ? répondit la même voix, dont l’accent dénotait un être du sexe féminin. Femme, je suis un des religieux de l’abbaye d’Obazine ; le vicomte de Comborn m’a envoyé chercher hier par Jehan, son écuyer, et j’ai voyagé toute la nuit pour vous porter un message de la part du noble Archambaud. Après ces mots il y eut un moment de silence pendant la durée duquel la femme placée derrière le moucharaby examina à loisir le messager du vicomte de Comborn, et comme cette observation lui fut probablement favorable, la même voix qu’il avait entendue descendit encore vers lui pour lui dire que la porte allait être ouverte. Le logis de Guicharde n’était ni une chaumière, ni même une habitation ordinaire pour un cultivateur ou un garde-chasse. Il se composait d’un pavillon carré appuyé contre une grosse tour qui lui servait de défense. Aucune fenêtre n’existait au rez-de-chaussée ; d’étroites ouvertures régnaient seules au premier étage et semblaient plutôt des meurtrières destinées au jet de la flèche ou du carreau de l’arbalète que des percées faites pour laisser passer la lumière du ciel. Ce logis avait dû probablement servir de corps-de-garde avancé ou même de fortin dans les anciennes guerres des barons du Limousin ; sa structure était solide ; le granit des rochers voisins n’y avait point été épargné, et l’épaisseur de ses murailles garantissait, de la part de défenseurs courageux, une longue résistance. La porte présentait autant de solidité que les murailles ; elle était composée de planches de chêne de plus de trois pouces d’épaisseur, et parsemée entièrement de gros clous à têtes pointues, qui ajoutaient à la force de résistance du chêne, une nouvelle force de résistance. La femme qui vint ouvrir cette porte se montra bientôt plus proprement vêtue que les femmes de paysans ne l’étaient à cette époque reculée ; une sorte de luxe régnait même dans l’arrangement de ses vêtements ; sa robe longue et à manches serrées, faite d’une étoffe de drap de couleur brune, dessinait sa taille souple et élancée. A sa ceinture, qu’attachait une agraffe d’argent ouvragée, pendait, à côté d’une aumônière de drap brodée, un trousseau de clefs. Sur sa tête une coiffe de toile unie retenait une foret de cheveux noirs nettement lissés qui indiquaient des soins de propreté et de coquetterie non-seulement fort rares alors dans ce pays, mais presque inconnus aujourd’hui, où la civilisation et le bien-être matériel sont réputés, au dire de nos philanthropes, avoir fait de grands progrès dans toute la France. Cette femme avait passé les années de la première jeunesse, mais elle était encore fort belle, et la distinction orientale de sa figure suppléait à ce que le temps pouvait lui avoir ravi de charmes. La largeur et l’élévation de son front, la courbe aquiline de son nez, la, limpidité et la profondeur du regard que lançait son œil noir, voilé de longs cils de la même couleur, dénotaient en elle une résolution et une fermeté peut-être trop masculines Ses mains et ses pieds étaient remarquables de petitesse et d’élégance ; il devenait évident, en les examinant, que jamais le travail ou la fatigue n’y avaient imprimé leur atteinte. Le moine tressaillit à sa vue, mais il se re-mit presqu’aussitôt de son émotion, et se hâtant d’attacher son cheval à un gros anneau de fer scellé dans la muraille : Femme, lui dit-il, le vicomte Archambaud de Comborn m’a chargé près de toi d’une mission qui ne souffre aucun retardement. Quelle est la preuve de votre mission ? demanda Guicharde, car c’était elle-même qui, pleine de défiance à cause du temps de troubles au milieu duquel elle vivait, n’avait fait qu’entre-bâiller la porte de sa tour, se tenant préparée à la fermer, si la prudence le lui eût conseillé. Après un moment de réflexion il ajouta presque à voix basse : Tu dois connaître Gilles, le garde du chevalier de Lasteyrie et son fils adoptif, le jeune Hugues ? s’écria Guicharde ; vous êtes réellement envoyé par Archambaud de Comborn, car vous seul, avec lui et moi connaissez le secret que cachent ces noms indifférents pour tous. Entrez ; moine, et soyez le bien venu, si le message que vous m’apportez est fait pour réjouir mon cœur. dans ces temps malheureux, qui pourrait réjouir le cœur d’aucun des habitants de ce triste pays ? Le moine entra dans un long et étroit corridor qui aboutissait à une salle voûtée où Guicharde le suivit après avoir fermé la porte solidement, en l’assurant non-seulement avec les verrous, mais encore au moyen d’une forte barre de fer placée de façon à rendre inutiles les tentatives de tout assaillant. « De quel message Archambaud vous a-t-il chargé pour moi ? demanda-t-elle aussitôt qu’elle fut certaine de n’être point interrompue dans sa conversation avec le moine. répondit celui-ci ; personne ne peut-il surprendre d’une oreille indiscrète les paroles que je prononcerai ? Je suis seule en cette tour, moine ; vous pouvez parler. » Le moine rejeta alors sur ses épaules le vaste capuchon qui lui couvrait la tête, et se plaçant près d’Une étroite ouverture pratiquée sur une cour intérieure, d’où la lumière arrivait jusqu’à lui, il dit d’une voix grave et creuse : « Me reconnaissez-vous, Guicharde ? » Guicharde s’avança précipitamment vers le messager du vicomte de Comborn, saisit son bras pour l’attirer encore plus près de la fenêtre, et quand elle put examiner le moine aux clartés douteuses du jour qui commençait à croître, elle fixa sur lui un regard perçant et interrogateur qui ne fut pas d’abord sans trouble ; mais après un examen attentif, elle laissa retomber le bras qu’elle avait saisi, puis elle répondit froidement : « Non, moine, je ne vous connais pas ! Il devait en être ainsi, reprit le moine ; chassé de la mémoire comme je fus chassé du cœur ! vous avez été créée pour la damnation éternelle de l’homme !.. Depuis le jour où nous nous sommes vus pour la dernière fois, mes traits ont perdu l’éclat de la jeunesse ; mon front s’est dépouillé de cheveux ; je me suis fait vieux en peu d’années !.. mais le son de ma voix, le son de ma voix que tu aimais à entendre, Guicharde, tu ne te le rappelles plus ?... » Guicharde fouilla dans son souvenir par un effort désespéré, comme si elle eût cherché à renouer les fils d’une trame rompue ; mais ses efforts furent vains ; sa mémoire demeura fermée et elle répondit avec une sorte d’impatience : « Votre voix, pas plus que vos traits, ne me rappelle rien... je ne vous trouve nulle part dans mon souvenir !... Si vous avez pour moi un message d’Archambaud de Comborn, parlez, parlez à l’instant, afin que je sache ce qu’il désire ; mais n’interrogez pas mes souvenirs ; vous n’y avez pas laissé de traces. Asseyez-vous, Guicharde, dit le moine, asseyez-vous ; nous avons à causer longuement ensemble. » Et il lui indiqua un siége qu’il venait de placer en face d’un escabeau sur lequel il s’assit lui-même. Son sang-froid et son assurance étonnèrent Guicharde ; elle commença à douter que le vicomte de Comborn l’eût véritablement chargé d’un message pour elle ; alors avec l’impétuosité qu’elle tenait de l’ardeur de son sang et de la race à laquelle elle appartenait : « Moine, dit-elle d’une voix ferme, Archambaud ne vous à point chargé d’un message pour moi ; ce n’est pas lui qui vous a envoyé vers ma demeure. Asseyez-vous, Guicharde, reprit le moine, asseyez-vous ; je vous l’ai déjà dit, j’ai longuement à causer avec vous et les heures me sont précieuses. En prononçant ces mots il enleva presque Guicharde d’une seule main et la porta pour ainsi dire, sans effort, sans secousse, vers le siége qu’il lui avait désigné. Cette femme conçut un premier sentiment de crainte à l’aspect du calme glacial de ce moine, à l’épreuve de sa force ; contre laquelle toute résistance eût été inutile. Une fois encore elle fouilla avidement sa mémoire pour y retrouver la figure du moine, mais ce nouvel effort fut vain. Vous ne vous rappelez ni mes traits, ni ma voix, rien en vous ne vous avertit, rien ne t’annonce, Guicharde, que tu te trouves en face d’un homme que tu as fait ton ennemi, et ton ennemi implacable. s’écria Guicharde en se levant par un mouvement subit ; vous me connaissez mal, vous êtes plus fort que moi ; vous pouvez me tuer, mais vous ne m’épouvanterez pas par de vaines paroles. Comment vous ai-je fait mon ennemi, vous que je n’ai jamais vu, vous dont ma mémoire n’a gardé aucun souvenir ? Silence, Guicharde, silence, dit le moine. Quand j’aurai fini de parler tu pourras répondre ; jusque-là, tais-toi. Je ne suis pas venu pour te tuer. A quoi me servirait ta mort.... J’ai eu cette nuit entre mes mains la vie du vicomte de Comborn, que je hais comme je te hais, et je n’en ai pas voulu. Il me faut une vengeance plus longue ; je ne te ferai aucun mal ; sois donc en paix ! Si tu ne te souviens ni de mes traits, ni du son de ma voix, mon nom peut-être réveillera tes souvenirs. Il y a bien longtemps, avant que ton père Èble fût tué par les braconniers ; quand tu allais pure parmi les vierges puiser, le soir, de l’eau à la source qui descend de la montagne, tu rencontras un jeune écuyer du vicomte de Comborn ; tu l’écoutas, tu vins aux rendez-vous qu’il te donna et tu finis par l’aimer d’amour !... Qui vous a dit cela, moine ?... parlez, parlez, qui vous a raconté ces choses dont je croyais la connaissance ensevelie avec celui qui a été tué il y a déjà bien des années ? Parlez, moine, je veux tout savoir !... Et Guicharde éprouva une sorte de tressaillement qui ne tenait pas précisément de la terreur, mais d’une émotion dont elle ne pouvait encore analyser la cause. Personne ne me l’a dit, Guicharde ; personne ne m’a révélé ton amour et celui de Guillaume ; personne ne m’a dit qu’un soir, sous les vieux chênes du bois de Comborn, tu laissas ta main tomber dans la main du jeune écuyer ; tu laissas ton front se pencher sur son épaule ; personne, ne ; m’a dit que tes lèvres s’unirent aux siennes ; personne ne m’a dit que dans ce long baiser d’amour, tu murmuras à son oreille : Guillaume !.. Si personne ne te l’a dit, qui donc es-tu, moine, pour le savoir ?... Le père du mal, Satan lui seul, peut connaître le secret que la mort et moi nous avons fidèlement gardé !... » Et Guicharde, pâle et les yeux fixes et égarés, s’éloigna soudainement du moine, en réculant le siége sur lequel elle était assise ; puis elle porta son regard vers ses pieds et vers sa tête. « Regarde-moi, Guicharde, regarde-moi ; je ne suis pas Satan, le premier tentateur de la femme ; examine bien mon front, il ne porte pas la trace de la foudre ; examine mes pieds, ils ne sont pas fourchus ! La mort n’a pas enseveli le secret des amours de Guillaume ; la terre ne l’a point recouvert pour l’éternité, car Guillaume n’est pas mort, et c’est lui qui est devant toi !.... Mais non, cela est impossible !.. tu me trompes, moine ; tu veux me tromper, je ne sais dans quel but ; Archambauda vu tomber à ses côtés l’écuyer Guillaume, mortellement atteint d’un coup de lance. Archambaud a vu tomber Guillaume, cela est vrai, mais non mortellement atteint !... Je ne te trompe pas, Guicharde, je suis bien ce Guillaume que tu croyais mort et qui n’était que blessé ; je suis ce Guillaume que tu aimais et qui t’aimait, lui, comme un insensé ; je suis ce Guillaume que tu as indignement trahi !.... une seule preuve de ce que tu avances Que s’est-il passé un soir entre Guillaume et moi, un soir, entendez-vous, moine, la veille d’un jour de Noël ?... Je ne l’ai point oublié, reprit le moine, quoique bien des années se soient écoulées depuis cette nuit. Tu vins m’ouvrir la porte de la maison de ta mère ; nous passâmes tous deux devant le lit dans lequel elle dormait ; un moment tu crus qu’elle s’éveillait, et nous nous arrêtâmes, respirant à peine Est-ce cela, Guicharde ?... faut-il dire toute cette longue nuit passée à te tenir dans mes bras, à entendre tes protestations d’amour ?.... Tu me nommais alors, ton bien-aimé ; tu me disais alors que rien au monde ne nous séparerait jamais..... Puis le jour vint ; ta mère s’éveilla avant que nous nous fussions aperçus des premières lueurs du matin ; je descendis par la fenêtre et je regagnai le château de Comborn. Ai-je oublié un seul fait de ceux qui me firent cette nuit la plus heureuse de mon existence ?... Qui m’a donné cette bague où sont gravés quelques caractères arabes ? qui la mit à mon doigt ? répondez à votre tour réponds, Guicharde, si ta mémoire, comme ton cœur, n’a pas tout oublié ! » Et le moine, ou plutôt Guillaume, car c’était bien lui en effet, retira de son doigt la bague que Guicharde lui avait donnée. Et tous deux se regardèrent en silence pendant un assez long espace de temps. Enfin Guillaume le premier reprit la parole : Oui, c’est moi ; moi, ton ancien amant ; moi que tu avais juré, à la face du ciel, d’avoir pour seul amant ; moi que tu as trompé pour te donner au vicomte Archambaud. Tu croyais l’impunité acquise à ton parjure, tu te réjouissais de ma mort ; mais j’ai voulu te maudire !... je suis venu pour te maudire, quand ma colère et ma juste vengeance peuvent s’étendre sur toi ! j’ai le droit de te maudire et de te punir ; car tu m’avais aimé librement ; car ce fut par une belle nuit, sous le feu scintillant des étoiles, que tu me donnas ton cœur. » Guicharde, interdite d’abord par la présence de son ancien amant, reprit peu à peu toute sa hardiesse en écoutant ses récriminations. Elle releva sa tête pâle de fierté et d’émotion, et ses yeux lancèrent des éclairs de courroux. « Oui, tu es Guillaume ; je te reconnais enfin, quoique tu sois bien changé ; mais que me veux-tu ? pourquoi es-tu revenu vers moi ? J’ai cru t’aimer, et ton amour un jour a disparu de mon cœur comme les feuilles de nos bois disparaissent quand arrive le vent d’automne Tu étais le premier qui m’eût parlé d’amour !.. Je te l’ai juré avec des pleurs.. je te l’ai juré dans tes bras, tout cela est vrai... Lorsque j’ai mieux connu mon cœur, Guillaume, j’ai compris que je ne pouvais pas t’aimer... que je ne t’aimais pas ! Par les os de saint Étienne, s’écria Guillaume, est-ce ainsi que tu excuses ta perfidie ?... Tu as compris que tu ne m’aimais pas !... Pourquoi, alors, ne me l’as-tu pas dit ? pourquoi, pendant de longues journées, m’avoir laissé croire à la continuation de ton amour ? Je ne t’aimais pas, parce que tu étais trop calme pour moi ; tu rêvais une existence paisible, sans bruit, monotone, un bonheur qui me paraissait mortel. Je ne suis point une fille de vos froides montagnes ; tu sais que mon père était de la race de ces Maures qui se firent chrétiens, et prirent le Limousin pour patrie, après la victoire de votre Karl-Martel. Mes ancêtres ont bien pu renoncer à leur religion et à leur pays ; mais ils n’ont pu changer le sang qui coulait dans leurs veines, et ce sang arabe ils me l’ont transmis. Quand tu me parlais de vivre avec moi dans une pauvre maison, au milieu des brouillards de la Vezère, loin des combats, loin du bruit, loin du château de Comborn, j’aspirais à me mêler au tumulte de la vie des chevaliers, à les suivre dans les batailles ; j’aimais le luxe et les plaisirs, à défaut du soleil d’Orient. Archambaud de Comborn me vit ; il me dit qu’il m’aimait ; il me parla de tout ce qui, dans mes nuits inquiètes, passait dans mes songes ; c’était un homme comme je les comprenais, hardi dans ses entreprises, implacable dans ses vengeances, ne connaissant pas de barrière assez puissante pour résister à ses passions ; je l’ai aimé, et il a eu tout l’amour de mon cœur. Il me donna pour cadeau de fiançailles les cadavres des assassins de mon père !.... Je l’ai aimé, et lui seul pouvait avoir l’amour de mon cœur. Qu’étais-tu, toi, faible roseau, pour résister à la tempête d’une passion semblable à celle que l’amour d’Archambaud fit naître dans mon âme ?... répéta Guillaume avec un rire sardonique. Oui, l’amour d’Archambaud ; quelque étrange que cela puisse te paraître, Archambaud m’a aimé d’amour. Je l’ai suivi ; comme une lionne suit le lion, dans les batailles, dans les dangers ; notre amour a été comme celui de ces nobles animaux ; il a eu ses jours d’orages terribles. Quelquefois il m’a frappé dans un mouvement de colère. Regarde, regarde, Guillaume, il m’a frappé là ; vois-tu cette cicatrice, elle fut faite avec la pointe de sa dague !... je l’ai encore mieux aimé après cette blessure ! Et tu viens me dire cela à moi, Guichai-de, à moi qui, pendant seize ans, ai couvé ma vengeance ! à moi qui en suis assez altéré, sans apprendre à quel point tu m’as oublié, ou plutôt lâchement trahi ! et quelle vengeance veux-tu tirer de moi ? Crois-tu m’épouvanter et me voir à tes pieds, suppliante et les yeux baignés de larmes venir te demander le pardon et l’oubli de ce que tu me reproches ? tu me connais mal, si tu as pu l’espérer. Je connais ton orgueil implacable, et je sais bien que tu n’as pas peur de la mort ; aussi ne suis-je pas venu pour te tuer ; la mort né me vengerait pas ; je veux vous faire souffrir, toi et ton amant, comme vous m’avez fait souffrir. Tu ne sais pas les maux que j’ai endurés ; tu ignores à quoi s’est usée mon existence depuis le combat qui me laissa sanglant sur la poussière. Je ne revins à la vie qu’après de longs jours de maladie. Des paysans qui dépouillaient les corps m’avaient emporté dans leur cabane. Apercevant encore quelques restes de chaleur en moi, ils daignèrent me guérir, et quand je pus marcher, je repris lentement le chemin de Comborn. Un berger que je rencontrai m’apprit ce qui n’était plus un secret pour personne, ce qui faisait ta honte et mon désespoir !... Tu étais la maîtresse du vicomte Archambaud !... Je partis comme un fou ; j’errai pendant près d’un mois dans les montagnes, sans savoir où j’allais. Enfin un soir je me trouvai aux portes d’une abbaye, près de Montignac ; j’y demandai l’hospitalité pour une nuit, et croyant y trouver le repos et l’oubli, j’y suis resté cinq ans... On me reçut parmi les moines !... Et qui vous en a fait sortir ? Le désir de me venger qui me poursuivait au pied des autels, qui me harcelait dans mes heures de retraite ou de réflexion ; qui, la nuit, me réveillait en sursaut pour te présenter à mes yeux dans les bras d’Archambaud ; le désir de me venger qui grandissait chaque jour en mon âme. Si je voulais lire les livres saints, le mot de vengeance s’offrait toujours à mon regard ; j’y voyais que le Seigneur était le Dieu fort, le Dieu de vengeance. Je serais devenu fou si j’étais resté un an de plus dans mon couvent. J’en suis sorti ; j’ai rompu mon vœu ; j’ai renoncé à ma part de paradis ; j’ai dit adieu à toutes mes espérances de chrétien, comme j’avais renoncé à toutes mes espérances de félicité terrestre le jour où j’avais appris ton in fidélité. Ainsi, Guicharde, tu as tour à tour dépeuplé pour moi la terre et le ciel ; ainsi tu as détruit dans mon âme toutes les émotions douces et bonnes, tous les sentiments de notre nature pour n’y laisser subsister qu’un seul sentiment, qu’une seule passion, qu’un seul désir, celui de la vengeance !... Lorsque j’ai fui les cloîtres de mon couvent, j’ai juré une haine implacable, non-seulement à toi et au vicomte Archambaud, mais aussi à mon pays et à toute créature humaine, parce que j’étais obligé de me mettre en dehors de la loi commune pour accomplir ma vengeance, parce que tu avais fait de moi un apostat. J’ai tenu ma promesse, misérable fille des Maures !.. je l’ai tenue d’une manière sanglante ; je suis devenu la terreur des lieux où je me suis montré ; j’ai dévasté les champs, j’ai brûlé les bois, les châteaux et les villages qui se sont trouvés sur ma route ; j’ai massacré les prêtres et les moines qui sont tombés entre mes mains. Avant d’arriver jusqu’à toi, j’ai voulu me rendre tellement implacable, qu’en me voyant chacun pût comprendre qu’il n’y a plus ni miséricorde, ni pardon à espérer ! N’as-tu pas entendu prononcer mon nom dans les malédictions des habitants de ce pays ? N’as-tu jamais ouï retentir le nom de Leclerc, du chef de ces vingt compagnies de Brabançons qui tiennent en leur pouvoir les châteaux de Malemort et d’Issandon ? Ne sais-tu rien des maux qu’ils ont causés au Limousin ?... vous seriez ce Leclerc que toutes les bouches maudissent... contre lequel s’élèvent toutes les voix des prêtres ?... Oui, Guicharde, reprit Guillaume ; on m’a surnommé Leclerc, parce que j’ai été moine ; on a d’abord affecté de mépriser le misérable aventurier, le renégat maudit ; mais lorsqu’on a vu qu’il savait prendre les châteaux forts des nobles barons et que sa lance ne craignait pas de se mesurer avec les leurs, on l’a redouté, on lui a prodigué le respect de la crainte ; je ne suis plus ce pauvre écuyer qu’il était permis jadis de tromper et de fouler aux pieds ; à cette heure, je suis le chef puissant de vingt compagnies de gens de guerre qui m’obéissent comme à un roi. La vengeance du misérable écuyer Guillaume et du plus misérable moine qui lui avait succédé est aujourd’hui confiée au vaillant, au redouté Leclerc, à l’homme qui a la force et le pouvoir de l’accomplir et qui a rompu avec le ciel et avec la terre. » Guicharde, en écoutant cette révélation, se sentit pâlir ; ses joues devinrent plus blanches que la neige suspendue au sommet des montagnes, mais ses yeux ne perdirent rien de leur expression fière et intrépide. « Je ne vous connaissais pas, Guillaume, je ne vous ai jamais connu, vous qui avez été capable de tant de crimes et de tant d’audace pour atteindre votre but ; oui, vous avez la force et le pouvoir entre vos mains ; vous pouvez vous venger en me tuant, Guillaume ; vous pouvez m’assassiner lâchement, mais me faire trembler ou me faire repentir de ce que j’ai fait, vous l’espéreriez vainement. Je ne vous tuerai pas, je vous l’ai déjà dit ; je ne te tuerai pas, Guicharde ; je n’ai pas passé seize années à souffrir pour me venger pendant cinq minutes.. J’ai vu Archambaud cette nuit, et lui-même m’a fourni le moyen de me venger... demanda Guicharde en se rapprochant de Guillaume. Je suis arrivé jusqu’à lui en prenant la défroque d’un misérable moine d’Obazine qu’il avait envoyé chercher et que mes soldats ont arrêté. Pendant deux heures, seul avec lui, j’ai pu cent fois le frapper !.. je ne l’ai point fait, ma main ne doit répandre ni son sang, ni le tien. Pendant deux heures, Guicharde, il m’a fait lire dans son âme ; il m’a raconté ses crimes et vos amours. J’ai tout écouté sans laisser paraître les sentiments de mon cœur ; j’ai supprimé ma haine, ma colère, je n’ai plus été qu’un stupide moine, une moitié d’homme auquel on peut tout dire parce qu’il a tout abdiqué. Non, non, il ne s’est point confessé ; Archambaud ne m’a pas demandé, l’absolution de ses fautes, de ses crimes ; il me les a racontés pour ajouter à la terreur dont il a cru mon âme saisie en sa présence. Archambaud m’a fait conduire à ta demeure ; Archambaud m’a nommé le gardien de ton fils Hugues. dit Guicharde en sentant peu à peu son cœur s’emplir de crainte. Je n’ai plus rien à dire ; mais toi qui ne devais pas trembler, il me semble que la terreur te domine ; tes paroles sortent avec peine de ton gosier ; une sueur froide coule de ton front. Parce qu’Archambaud m’a appris le secret de ta retraite, parce qu’Archambaud m’a nommé le garde qui prend soin du jeune Hugues, tout ton courage t’abandonne ? Guillaume, répondit Guicharde en surmontant le tremblement qui l’agitait, je ne le cacherai pas ; oui, j’ai peur pour mon fils ; oui, tu me fais trembler, quand ton poignard, levé sur mon sein, ne m’arracherait ni un cri ni une prière. Parlons sans détour, allons franchement au but ; nous sommes ennemis, agissons en loyaux ennemis ; que veux-tu ?... Il n’est point noble de torturer une femme, une mère, en lui faisant craindre pour son enfant quelque danger qu’elle ne saurait prévenir. As-tu été pour moi une loyale ennemie ? m’as-tu loyalement aimé aux jours de notre amour ? Non, Guicharde ; tu m’as lâchement trahi ; tu m’as livré à des années de torture ; tu m’as fait ce que je suis aujourd’hui, un homme de fer, que rien n’émeut plus, que rien ne touche plus. Tu veux te venger sur mon fils !... il est en dehors de ta haine !... Guicharde, le temps me presse ; j’ai peut-être demain de nobles hôtes à recevoir : Adémar, le puissant vicomte de Limoges, daigne sortir de sa ville pour venir me trouver à mon château de Malemort ; Archambaud de Comborn se met ce matin en voyage avec ses hommes d’armes pour le rejoindre, et l’on assure qu’Olivier de Lastour et Eschivat de Chabannais les accompagnent ; c’est bien de l’honneur pour un pauvre routier comme moi de recevoir si noble compagnie, aussi vais-je faire tout ce qu’il dépendra de moi pour les bien traiter. un seul mot, Guillaume, avant de nous quitter... Va trouver Archambaud, Guicharde ; il doit se mettre en route de bonne heure ce matin ; tu peux même l’attendre entre Voutezac et Allassac, car probablement il viendra rallier les hommes d’armes de ces deux villes. et j’avouerai que j’ai été coupable envers toi. Va trouver Archambaud, reprit le chef des Brabançons ; tu lui diras que le moine qui a passé deux heures, seul avec lui, sous le manteau de sa cheminée, est Guillaume Leclerc, son ancien écuyer, chef actuel des Brabançons qu’il combattra dans quelques jours. Que me font Archambaud, les Brabançous et les guerres de tous ces hommes, s’écria Guicharde dont la terreur s’augmentait à chaque moment en présence de l’impassibilité de Guillaume. Dis-moi que tu ne veux pas te venger sur mon fils... Tu annonceras au noble Archambaud que Guillaume Leclerc fera dire des messes pour le repos de l’âme du moine qui gît enterré dans la citerne de Comborn. j’ai été coupable envers toi !.. mais épargne mon fils !... » Le Brabançon s’était levé et se dirigeait d’un pas lent, mais ferme, vers la porte de la demeure de Guicharde ; un sourire dédaigneux et cruel errait sur ses lèvres ; ses yeux n’indiquaient aucune émotion. Déjà il portait sa main sur la serrure dans laquelle la clef avait été laissée, lorsque Guicharde s’élança entre lui et cette porte et murmura d’une voix déchirée : « Avant de franchir le seuil de ma maison, tu me diras comment tu comptes te venger sur mon fils ?... Tu oseras dire à une mère que tu veux la torturer dans son unique enfant !... Et après tu partiras en me laissant le désespoir dans le cœur... » Guillaume croisa ses bras sur sa poitrine, et d’une voix basse et contractée, il lui répondit : « Tu as préféré le puissant Archambaud de Comborn au pauvre écuyer Guillaume ; Archambaud est le père de ton enfant, va le trouver et dis-lui de te défendre, de le défendre aussi. pourquoi chercher à m’attendrir en invoquant ta qualité de mère ? Je te hais comme maîtresse d’Archambaud ; je te hais comme mère de Hugues ; tout est éteint dans mou cœur, il n’y a plus de place pour la pitié. Laisse-moi le passage libre ; tu ne sauras rien ; je suis venu vers toi pour te faire payer tous les tourments que tu m’as infligés, pour te punir de la vie que tu m’as faite.... La terreur commence à s’élever dans ton âme, c’est tout ce que je voulais. cria Guicharde en s’élançant vers lui par un mouvement subit, meurs donc, chien altéré de sang, et elle le frappa d’un poignard qu’elle avait tiré de sa ceinture. Le coup était bien appliqué, mais il glissa, après avoir traversé la robe de moine dont le Brabançon était revêtu, en rencontrant la cotte de mailles qui couvrait sa poitrine. Guillaume ne parut nullement ébranlé par cette brusque attaque ; il se contenta d’éloigner Guicharde avec une force irrésistible, et la fit se rasseoir sur l’escabeau qu’elle venait de quitter. Il se plaça ensuite devant elle avec le même calme qu’il avait montré jusque-là. « Je t’avais prévenue, lui dit-il, que je suis un homme de fer, aussi bien au moral qu’au physique. Croyais-tu donc, faible et perfide créature, que je me serais aventuré dans l’antre de la lionne et du lion, sans me munir d’armes défensives ? Je vous connais l’un et l’autre ; et j’ai tout prévu. Je suis invulnérable à tes prières comme à tes coups de poignard ; va trouver Archambaud, Mauresque maudite, raconte-lui que tu m’as vu et que tu as tenté de m’assassiner ; fais-lui connaître qu’il a tenu pendant deux heures sous son toit son plus mortel ennemi, le chef des Brabançons qui l’attendent à Malemort ; dis-lui cela ; enfonce lui bien avant, dans la poitrine, le regret de ne m’avoir pas deviné et de ne s’être point emparé de ma personne. Dis-lui aussi que Guillaume Leclerc le défie, et qu’un jour viendra où il ira raser, jusqu’au niveau du sol, ses orgueilleuses tours. » Guicharde ne l’entendait plus, tout son courage s’était évanoui ; elle demeurait sans force et sans pensées sur le siége où Guillaume l’avait placée ; quelquefois seulement ses sourcils se contractaient par un mouvement nerveux, produit par la douleur qui la rendait presque folle. Guicharde si fière, si intrépide, était brisée ; un égarement fiévreux s’était emparé d’elle au moment où elle avait vu ses prières méprisées et sa colère sans pouvoir ; le sang avait reflué vers sa tête, puis il était revenu au cœur, et sa poitrine, traversée par une douleur aiguë, pareille à celle que produirait la pointe d’une flèche ; se soulevait par : mouvements inégaux, et laissait échapper des sanglots dont rien ne saurait exprimer l’amertume. Il fallait avoir horriblement souffert et s’être bronzé contre toute pitié pour supporter le spectacle de cette douleur. Mais il existe des âmes tellement meurtries par toute sorte de tortures, tellement ravagées par la tempête des passions violentes, qu’ils n’y reste plus aucun sentiment humain ; ce qu’elles ont souffert les rend insensibles aux douleurs des autres, les leur fait même contempler avec une joie barbare, comme une expiation de leur misère. Guillaume Leclerc, ainsi qu’il l’avait dit à Guicharde, ne vivait plus depuis longtemps que pour la réalisation d’une seule idée, pour l’accomplissement d’un seul désir, il voulait se venger. Le reste du monde, en dehors de sa vengeance, lui importait peu. Il avait rompu, comme moine apostat, avec ses espérances de chrétien, il avait rompu, comme routier, avec son pays, avec l’avenir qu’il avait rêvé dans sa jeunesse, alors que, plein de foi en l’amour de Guicharde, son cœur s’ouvrait à tous les sentiments nobles et chevaleresques. « Adieu, Guicharde, dit-il en ouvrant la porte ; nous nous reverrons encore. » La malheureuse femme, en voyant s’éloigner son implacable ennemi, qu’elle n’a pu fléchir, se dressa sur ses jambes, immobile et pâle comme une statue de marbre ; elle essaya de parler, ses lèvres remuèrent seules, ses yeux ne versèrent pas une larme, mais ils s’injectèrent de sang et leur prunelle demeura fixe et concentrée. Au moment où Guillaume Leclerc allait disparaître dans le corridor, il se retourna encore une fois : alors Guicharde, qui ne pouvait ni marcher ni parler, tomba à genoux, en étendant vers lui ses bras que la douleur tordait, comme le feu tord le verre, et un cri rauque, sans aucun nom dans la langue humaine, sortit de sa poitrine et siffla en passant sur ses lèvres plus pâles encore que son front. Guicharde, dit Guillaume Leclerc avec un rire de démon, tu annonceras au puissant vicomte de Comborn qu’il a chez lui une place d’écuyer vacante ; mes gens se sont amusés à pendre son écuyer Jehan aux tours de Malemort. Guicharde se releva et marcha vers lui sans se rendre compte de ses mouvements ; elle allait, attirée par une attraction puissante ; il y avait encore en elle une sorte d’instinct d’espérance qui lui défendait de se livrer à toutes ses terreurs tant que son ancien amant serait en sa présence. Il l’avait aimée jusqu’à l’adoration ; il était impossible qu’il fût devenu totalement insensible à ses prières, à ses douleurs. Guillaume Leclerc ouvrit la seconde porte, celle qui fermait l’entrée de la tour et qui donnait sur les champs ; son cheval était attaché au gros anneau de fer scellé dans la muraille et fixé près de la porte même ; il prit la bride et la repassa sur le cou de l’animal impatient, puis, posant son pied sur l’étrier, il fixa Guicharde d’un dernier et cruel regard. Lorsque cette mère, sans peur pour elle même, mais tremblante pour son fils, aperçut Guillaume Leclerc en selle, une partie de sa force et de son énergie lui revint ; d’un seul bond elle franchit les quelques marches de pierre qui descendaient de la porte de sa tour sur la pelouse de bruyères qui l’entourait, et elle fit un mouvement comme pour se saisir de la bride du cheval de Guillaume. Le Brabançon était habile cavalier ; il força sa vigoureuse monture à plier sur ses jarrets, et, lui faisant en même temps sentir l’éperon, il la lança à dix pieds de Guicharde, et l’arrêta ensuite, comme si la foudre fût venue la frapper au milieu de sa course. « Guicharde, cria-t-il, va trouver ton amant, le vicomte de Comborn, et dis-lui que le moine a remis au garde-chasse du chevalier de Lasteyrie la moitié de la pièce d’or qui devait lui livrer Hugues !... Dis-lui que le chef des routiers lui représentera cet enfant sur la prairie de Malemort !... » A peine ces paroles étaient-elles parvenues à l’oreille de Guicharde, que le cheval de Guillaume partit, de toute la vitesse de son allure, à travers les buissons et les bruyères qui encombraient le terrain, faisant voler la poussière et les cailloux sous le fer de son sabot. Guicharde bondit de douleur, et, se baissant jusqu’à terre, elle saisit avec ses mains crispées une poignée d’herbes et de terre, et, la lançant avec force contre le cavalier qui s’enfuyait sans tourner la tête : « Sois maudit, lui dit-elle, dans le présent comme dans l’éternité !.. sois maudit, toi qui n’as pas eu de pitié pour une mère au désespoir... Sois maudit, et puissent bientôt les corbeaux se repaître de ton cadavre, privé de sépulture. » Aussi longtemps qu’elle put apercevoir le chef des rourtiers fuyant de toute la vitesse de son cheval, à travers les buissons et les genêts répandus sur la plaine et sur le versant des collines, Guicharde, accroupie sur la terre, domina les craintes et les angoisses de son cœur maternel, et ses yeux ne versèrent pas de larmes, sa bouche ne fit pas entendre une plainte. Mais lorsque les nombreuses sinuosités du terrain eurent enfin dérobé à ses regards son ancien amant, elle se leva, et, poussant un cri prolongé, elle se précipita vers sa demeure, la parcourut en quelques secondes, sans avoir le sentiment de ses actions, et ressortit presque aussitôt d’un pas précipité, haletante et les yeux enflammés d’une ardeur fébrile. Dans sa précipitation, Guicharde ne songea même point à fermer la porte de sa maison ; puis, comme un être privé de raison, elle s’élança vers les hauteurs d’Allassac, que le soleil éclairait déjà dans le lointain de l’horizon. Ses plaintes et ses gémissements, mêlés à d’étranges imprécations, attirèrent sur son passage quelques paysans armés, qui par les sentiers des montagnes se rendaient au rendez-vous assigné par le vicomte de Comborn à ses nombreux vassaux. Pendant plus d’une heure que la force de sa douleur, jointe à la sauvage énergie dont elle était douée, eut le pouvoir de soutenir ses efforts, Guicharde passa au milieu de ces troupes éparses sans les interroger et sans les apercevoir. Une seule pensée occupait son esprit et le dirigeait vers un but unique ; c’était à Archambaud seul qu’elle pouvait demander du secours dans son angoisse, c’était de lui seul qu’elle espérait obtenir une prompte vengeance ; lui seul pouvait lui expliquer tout ce qu’avait encore d’incompréhensible pour elle la terrible apparition de Guillaume Leclerc et les menaces qu’il venait de lui faire entendre. Les paysans armés la regardaient avec terreur passer au milieu d’eux ; les uns la prenaient pour une folle dont ils avaient pitié ; les autres, à sa vue, se signaient du signe sacré du chrétien, et demeuraient tremblants et comme cloués au sol. C’est quelque loup-garou, disaient-ils à voix basse, qui s’est trop attardé dans sa course nocturne et qui regagne sa tanière, poursuivi par les premières lueurs du jour. D’autres, plus aguerris ou moins crédules, lui criaient, en cherchant vainement à l’arrêter dans sa course précipitée : « Eh ! la belle fille, qui vous met si matin en campagne ? votre amant vous a-t-il abandonnée pour quelque autre donzelle plus galante ; venez avec nous, nous vous ferons mener joyeuse vie !... » Mais Guicharde courait toujours, sans rien voir et sans rien entendre. Trois archers, à la démarche fière et hardie, trois hommes jeunes, lestes et vigoureux la poursuivirent et parvinrent à la saisir par ses vêtements. « Sorcière, lui dirent-ils, viens-tu du sabbat ? alors apprends-nous ce que les diables et les sorciers ont résolu de faire pour soutenir leurs amis les Brabançons, contre l’excommunication de notre saint évêque et contre les, troupes ; rassemblées par nos vicomtes ? Guicharde parvint encore à fuir ces trois archers, en laissant entre leurs mains des lambeaux de ses vêtements. Mais les archers n’abandonnèrent point leur proie ; ils se lancèrent à sa poursuite, et comme ils aperçurent au loin sur le chemin d’autres groupes de paysans armés qui les précédaient, ils se mirent à crier : camarades, arrêtez cette folle, cette sorcière malfaisante, qui arrive du sabbat pour jeter un mauvais sort sur notre armée. » En un instant Guicharde se vit cernée de tous côtés. Alors elle ne complet qu’une seule chose, c’est qu’un obstacle allait être opposé à sa course furibonde ; un second rugissement sortit de sa poitrine ; elle s’arrêta, recueillit toutes ses forces, et, bondissant sur les hommes, les plus rapprochés d’elle, dans ce cercle qui se rétrécissait toujours de plus en plus pour la faire prisonnière, elle tenta de se frayer un passage, le poignard à la main. damnée sorcière, s’écria un montagnard aux formes athlétiques qui la repoussa en étendant vers elle le bois d’une sorte de longue pertuisane, tout beau ! la femme au poignard, vous ne passerez point que vous ne nous ayez dit où vous allez, et pourquoi vous troublez ainsi le calme du matin par vos cris et par vos gémissements. » Guicharde, épuisée par sa longue course et par les inquiétudes dont son âme était saisie, se laissa tomber sur une large pierre et regarda d’abord sans rien répondre et comme un être privé de raison les hommes qui venaient de l’arrêter ; puis reprenant peu à peu ses esprits et recouvrant le pouvoir de s’exprimer : répondit-elle, je vais trouver Archambaud de Comborn ; si vous savez où je pourrai le rejoindre, par pitié, dites-le moi. J’ignorais, s’écria un des archers qui, les premiers, s’étaient attachés à sa poursuite ; j’ignorais que notre noble vicomte eût convoqué l’arrière-ban des sorcières pour marcher avec nous contre les maudits de Malemort. vociféra un bûcheron, qui, pour armes, soit défensives, soit offensives, ne portait que sa hache ; m’est avis, mes compagnons, qu’il serait prudent de faire prendre un bain à cette coureuse dans la première mare que nous rencontrerons. hurla la foule qui s’augmentait de moment en moment. Mais Guicharde se dressa fière et intrépide entre tous ces hommes grossiers, et d’une voix ferme et vibrante, elle parvint à dominer leurs clameurs, et à se faire entendre jusqu’aux rangs les plus éloignés. Personne ne me touchera sans faire connaissance avec la lame de mon poignard, entendez-vous, hommes stupides ; et sans faire connaissance également avec les potences du vicomte Archambaud. Ouvrez vos rangs et laissez-moi passer. Le vicomte de Comborn m’attend ; ouvrez vos rangs, ou plutôt si vous voulez recevoir une bonne récompense, conduisez-moi vous-mêmes vers lui. » La foule se tut au seul nom d’Archambaud de Comborn ; la crainte d’exciter la colère du vautour des montagnes agit puissamment sur tous ces rudes manants des campagnes limousines ; ils délibérèrent entre eux, à voix basse ; l’attitude, le langage, la fierté qui brillait dans le regard de Guicharde, exerçaient leur empire sur quelques-uns : d’autres craignaient de s’attirer quelque méchante affaire avec Archambaud, si réellement, comme elle le disait, cette femme était attendue par lui. Enfin l’appât d’une récompense excita le zèle de beaucoup d’entre eux, et ils se décidèrent à lui servir d’escorte, à la guider vers le rendez-vous général, où ils devaient se joindre aux hommes d’armes du vicomte de Comborn. Toute cette foule insolente, animée d’intentions si funestes il y avait peu de moments, passa en quelques secondes à la plus obséquieuse sollicitude envers la femme dont ils avaient comploté la mort. L’archer qui s’était promis de baigner la prétendue sorcière dans l’eau fétide d’une mare, s’approcha d’elle avec une sorte de respect embarrassé, et lui dit : « Qui que vous soyez, nous allons vous conduire vers le noble vicomte Archambaud, notre seigneur, mais nous avons encore à marcher pendant quelques longues heures avant de pouvoir le rencontrer ; la route est difficile et mauvaise, pourrez-vous nous suivre ? Marchez, répondit Guicharde, et mon pied ne s’alourdira pas à vous suivre ; mon courage ne faiblira pas, car nul d’entre vous ne souhaite plus ardemment que moi d’arriver enfin à la tente d’Archambaud de Comborn. » Quelques voix s’écrièrent : « Femme, si tu es fatiguée, nous pourrons te porter sur un brancard de branchages. » Pour toute réponse, Guicharde rompit le cercle dans lequel elle était prisonnière, et s’élançant sur la route qui commençait à s’élever vers le sommet des montagnes : s’écria-t-elle, et la foule se précipita sur ses pas. Cependant le soleil montait toujours et ses rayons dardaient de plus en plus leur chaleur sur les voyageurs qui s’avançaient au milieu des bruyères, et gravissaient les flancs décharnés des montagnes d’ardoises et de granit : quelques hommes commençaient à ralentir leur course, d’autres s’arrêtaient pour reprendre haleine et essuyer la sueur qui coulait abondamment sous leur épaisse chevelure. Guicharde seule paraissait insensible à la chaleur comme à la fatigue ; elle précédait de quelques toises les conducteurs de cette foule d’hommes armés, qui s’augmentait, presque à chaque pas, de nouveaux hommes armés, descendus des crêtes les plus élevées des montagnes, ou venus des vallées cachées dans les gorges les plus étroites. Elle ne s’arrêtait ni pour rafraîchir ses lèvres aux eaux des torrents, ni pour réparer par une halte momentanée l’épuisement de ses forces. Une fièvre ardente la soutenait, et l’inquiétude poignante qui déchirait son cœur, la rendait insensible aux fatigues, à l’ardeur du soleil, à la soif dont tous ses compagnons éprouvaient l’impérieux besoin. Chaque nouvel arrivant demandait quelle était cette femme pâle, aux vêtements en désordre, à l’œil enflammé d’une sauvage énergie, qui conduisait le rassemblement. Pour tous, il fallait cent fois recommencer les mêmes explications, leur dire, la rencontre qui avait été faite de cette femme si forte et si courageuse, que rien ne pouvait arrêter, ni les obstacles de la route, ni la fatigue, ni le soleil dardant ses rayons les plus chauds sur les bruyères et sur le granit, ni la faim, ni la soif, et tous ces hommes se sentaient peu à peu subjugués par l’intrépidité et l’énergique résolution de Guicharde. Une fois toute la troupe voulut faire halte, vers le milieu de la journée, pour se reposer sous quelques vieux chênes et prendre un peu de nourriture, mais Guicharde continua sa route sans s’arrêter en criant toujours : Et la troupe se remit en marche, n’osant pas se montrer moins dure aux privations et à la fatigue qu’une femme, dont la délicatesse des formes indiquait une créature peu accoutumée aux rudes travaux. Le soleil commençait à descendre vers les montagnes du couchant, et Guicharde marchait toujours ; la foule qui la suivait, s’avançait péniblement à une assez longue distance derrière elle ; l’archer qui L’avait arrêtée, marchait seul à ses côtés, mais toute sa colère contre la prétendue sorcière s’était évanouie pour faire place à une admiration profonde : jamais il n’avait ni vu, ni ouï parler d’une femme semblable en courage et en force à cette femme, que rien ne pouvait arrêter, et que peu d’hommes pouvaient tenter d’égaler. Vingt fois il voulut lui offrir soit un morceau de son pain noir, soit une coupe d’eau fraîche qu’il allait puiser pour elle aux sources des montagnés ; mais, sans accepter ses offres, Guicharde lui criait en redoublant d’ardeur : Archambaud récompensera largement celui qui m’aura montré te chemin de sa tente. » Enfin l’archer désignant un point éloigné, dit à Guicharde : « Femme, voici la tente du vicomte Archambaud et sa banière que le vent du soir balance au-dessus des rochers de Donzenac ; apercevez-vous les huit tours de la ville ? » Guicharde s’arrêta un moment pour saisir dans les brumes qui commençaient à s’élever à l’horizon le point qui lui était désigné ; puis elle reprit sa course avec une telle vitesse que l’archer, harassé par toute une longue journée de marche, ne put la suivre que de loin. Les premiers gardes qui veillaient autour du campement d’Archambaud de Comborn voulurent arrêter Guicharde, mais rien ne put lui faire obstacle ; elle franchit, prompte comme l’éclair qui précède la foudre, l’espace qui la séparait encore de la tente de son amant, et s’y précipitant, pâle, égarée, les cheveux en désordre, les, yeux injectés de sang : « Lève-toi, lève-toi, Archambaud, cria-telle, lève-toi !... qu’as-tu fait de mon, fils ?... » Archambaud à ces exclamations, à la vue de Guicharde, folle de terreur et d’angoisses, se sentit saisi de crainte, et la pâleur de la mort se répandit sur son front. je l’ai remis au moine que l’abbé d’Obazine m’a envoyé pour recevoir ce précieux dépôt. O père insensé, reprit Guicharde, tu es donc devenu subitement aveugle !... Archambaud, Archambaud, tu as tué ton fils, car tu l’as remis aux mains de ton mortel ennemi. Tu mens, femme, tu mens ; je l’ai confié au moine d’Obazine. Non, te dis-je, non, ce prétendu moine était ton ennemi, et tu ne l’as pas reconnu ? Nomme-le, Guicharde, nomme-le, dit Archambaud en saisissant son épée. Laisse là ton épée, il est hors de ton atteinte en ce moment !... Ton ennemi est venu sous ton toit, Archambaud, et tu l’as traité en ami, et tu lui as remis notre fils !.. mon enfant à moi, le sang de mon sang, la chair de ma chair !... son nom, le diras-tu, femme !... père dénaturé, tu as remis Hugues aux mains féroces de Guillaume Leclerc !... C’est maintenant que tu mens, femme ! cria Archambaud en s’élançant vers Guicharde et en l’étreignant avec violence entre ses mains recouvertes de gantelets de fer !... dis que cela n’est pas !... dis-le, si tu ne veux pas que j’étouffe aveuglé par le sang qui me serre la gorge. Non, tu as livré mon enfant.... et Guillaume nous le rendra mort !... » Puis vaincue enfin par la fatigue, par tant d’émotions subies depuis le matin, Guicharde tomba aux pieds d’Archambaud, et pour un moment elle perdit la conscience de son malheur. Non loin des murs de Brive, sur une colline qui domine les prairies arrosées par la Corrèze, s’élevait, en 1177, et s’éleva longtemps encore après, le château de Malemort, où les Brabançons avaient établi leur quartier général. Ce château, ou plutôt cette forteresse, si tuée non loin de la route de Tulle, commandait tout le pays environnant. Ses possesseurs inquiétaient par leurs excursions, non-seulement les villages dépourvus de murs d’enceinte, mais encore la ville de Brive elle même, sous les tours de laquelle ils venaient quelquefois enlever de paisibles laboureurs, qu’ils mettaient à rançon. Des chemins tortueux conduisaient à Malemort ; aucun arbre ne les abritait de son ombrage ; le penchant du coteau, ainsi que la plaine, étaient dépouillés de végétation, et cette précaution avait été prise pour rendre impossible une attaque imprévue. Les sentinelles placées sur les tours apercevaient, à plus d’un quart de lieue, le visiteur qui se dirigeait vers Malemort. De nombreuses barrières coupaient l’étroit sentier, seul chemin pour aborder à la forteresse ; chacune de ces barrières était munie de grosses portes voûtées, défendues par des meurtrières habilement pratiquées dans l’épaisseur de la maçonnerie, et l’entrée de la dernière enceinte était flanquée de deux énormes tours carrées, capables de contenir un grand nombre de soldats. Un rempart de plusieurs mètres d’épaisseur partait de ces deux tours, et servait de ceinture au donjon, autre tour énorme et plus solidement bâtie encore que les tours de la dernière enceinte, d’où l’œil embrassait le corps entier de la place, ses ouvrages avancés et le pays à une grande distance. Le bas de la colline sur laquelle on avait construit le château de Malemort était protégé par un mur épais, derrière lequel on avait ménagé une sorte de plate-forme où pouvaient se déployer les troupes de la garnison, et d’où elles pouvaient disputer longtemps aux assaillants l’approche des dernières enceintes. En cas de malheur, et dans la prévoyance d’une retraite vers le corps de la place, de nombreux souterrains, aboutissant au donjon, avaient été pratiqués dans toute la largeur de la colline, et quelques-uns de ces souterrains conduisaient même assez avant dans la plaine pour permettre aux assiégés, soit de faire des sorties inattendues, et de surprendre l’ennemi, soit de renouveler leurs provisions, malgré toute surveillance des assiégeants. Guillaume Leclerc avait admirablement choisi cette position, très-forte à cette époque, et dont les fortifications passaient pour les mieux ordonnées de toutes celles qui hérissaient les collines et les montagnes du bas Limousin. Il avait considéré, en s’en emparant, autant son importance politique que la force et la solidité de sa citadelle. En effet, le château de Malemort tenait Brive en échec, lui coupait pour ainsi dire ses communications avec Tulle, et séparait les puissants seigneurs de Ventadour de ceux de Comborn, de Séguret d’Authefort. Par le château d’Issandon, autre forteresse importante, située à l’entrée des grandes gorges du bas Limousin, les routiers tenaient encore en respect les villes de Voutezac et d’Allassac, et tous les seigneurs environnants ; de ces deux repaires ils s’élançaient à chaque instant pour mettre à contribution le pays plat ainsi que les châteaux et les abbayes qui ne pouvaient leur résister. Leurs exactions, leurs violences, leur barbarie en un mot avait été poussée si loin, que de tous côtés s’élevaient contre eux d’immenses clameurs d’indignation. Lorsque Isambert, abbé de Saint-Martial de Limoges, prêcha la guerre sainte le jour des Rameaux, ses paroles trouvèrent un écho dans les cœurs ulcérés des malheureuses populations, qui, toutes, avaient des crimes à reprocher aux routiers. La nombreuse assistance, attentive aux paroles de l’abbé de Saint-Martial, éclata en sanglots lorsqu’il raconta tour à tour les villages brûlés, leurs habitants massacrés, les abbayes, les couvents forcés et les sanctuaires violés, et les plaines fertiles changées en désert. Mais l’indignation fit naître en eux une noble colère, et le vicomte Adémar de Limoges trouva autant de combattants que d’hommes valides le jour où il leva sa bannière. Les vingt compagnies de routiers composaient une petite armée dont la force et l’audace n’étaient pas à dédaigner. Habitués à la guerre, sachant qu’en dehors de leur camp ou de leur forteresse aucun d’eux n’avait à attendre de merci s’il tombait aux mains des paysans ou même des seigneurs du bas Limousin, ils devenaient plus dangereux, plus redoutables encore, parce qu’ils se sentaient plus haïs. Campés dans l’enceinte du château de Malemort et dans des espèces de camps avancés qui servaient de corps d’observation du côté de Brive et du côté de Tulle, les Brabançons redoublaient depuis quelques jours d’activité et de surveillance ; ils n’ignoraient pas qu’ils allaient être attaqués, sans connaître précisément la force de leurs ennemis ; aussi concentraient-ils leurs troupes autour de Malemort. Depuis quelques jours on ne les voyait plus s’aventurer au loin pour mettre à contribution un bourg important ou brûler des moissons, ils se contentaient de faire partir deux ou trois fois par jour de fortes patrouilles qui s’échelonnaient pour n’être point coupées et dont la seule mission était de reconnaître la marche et l’arrivée de l’ennemi. Le château avait été pourvu d’abondantes provisions, et les armes de tous les routiers venaient d’être visitées et fourbies de nouveau par l’ordre de leur chef. Guillaume Leclerc, après son expédition au château de Comborn et à la demeure de Guicharde, était rentré dans son donjon de Malemort, en passant par un des nombreux souterrains dont lui seul avait la connaissance ; les hommes qu’il avait envoyés chez le garde chasse du chevalier de Lasteyrie étaient également revenus, ramenant avec eux le jeune Hugues, que l’on enferma, à son arrivée, dans une des chambres hautes du donjon. Le calme le plus grand semblait régner dans l’enceinte de Malemort parmi le ramassis de brigands de tous pays qui en formait la garnison ; les sentinelles se promenaient en silence sur les plates-formes des tours ; d’autres soldats dormaient dans le corps de garde ; d’autres buvaient ou jouaient aux dés dans l’angle d’une cour, sous une voûte de quelque salle basse. Des femmes, enlevées soit dans les campagnes voisines, soit dans les couvents livrés au pillage, se faisaient remarquer au milieu d’eux, les unes à moitié ivres et presque, nues, comme si elles eussent voulu chercher dans l’orgie l’oubli de leurs maux ; les autres, folles dé terreur et de désespoir, les yeux rougis par les larmes, la figure pâle comme le linge de leurs vêtements. On voyait çà et là, accrochés à des clous fixés dans les murailles, des habits et des étoffes de toute sorte, lots tirés au sort dans le partage des derniers pillages ; puis on voyait encore errer dans les chemins de ronde des différentes enceintes, des bœufs et des vaches qui n’avaient pu trouver de place dans les étables déjà remplies ; plus loin des chefs s’occupaient à faire emmagasiner des sacs de blé et des charrettes de fourrage, que des patrouilles volantes ramenaient à chaque instant de quelqu’une de leurs expéditions. Autour du donjon, des sentinelles se croisaient et défendaient l’approche de la porte contre tous ceux qu’un ordre spécial du chef n’appelait point à y pénétrer. Le donjon contenait aussi les prisons ; et un fort poste de routiers, chargé d’empêcher l’évasion des prisonniers, s’amusait parfois à torturer quelqu’un de ces malheureux, soit en le suspendant par les bras à des cordes qui lui serraient les poignets, soit, s’il était moine ou homme d’Église, en le forçant, la dague sur la gorge, à célébrer les saints mystères au milieu d’indécentes profanations, ou à les absoudre des crimes et des lubricités qu’ils commettaient, sous ses yeux. A une heure assez avancée, dans la matinée qui suivit les événements que nous avons rapportés dans le chapitre précédent, un moine était assis dans le corps de garde du donjon sur un banc de chêne noirci par la fumée ; sa robe lui avait été enlevée, et sur ses épaules les débris d’un vieux manteau cachaient mal leur nudité. Ce moine était un vieillard à la barbe blanche, au crâne jauni et luisant ; les fatigues et les chagrins imprimaient sur sa figure leur cachet indélébile ; il récitait à voix basse les prières des agonisants et cherchait, au milieu des injures qui lui étaient adressées, à élever son, âme vers Dieu, à lui offrir, en expiation des péchés de sa vie, le sacrifice de ses derniers jours, car il croyait à chaque moment qu’une potence allait l’envoyer dans l’éternité. Deux hommes cependant se tenaient à ses côtés et veillaient à ce qu’il ne lui fût fait aucun mal, car ils en avaient répondu à Guillaume Leclerc ; et ce chef redouté ne pardonnait pas à ceux qui ne faisaient point respecter ses ordres ; mais ces deux hommes ne s’opposaient nullement aux injures et aux blasphèmes dont on accablait ce pauvre religieux ; ils semblaient eux-mêmes prendre une grande part à la joie de leurs camarades, qui riaient et chantaient d’infâmes chansons en jouissant de ses angoisses. « Moine, disait l’un, gros et colossal Flamand à la blonde chevelure, veux-tu que je te confesse comme tu as confessé hier l’écuyer du vicomte de Comborn ? Crois-moi, ne perds pas de temps, raconté-moi tés péchés, sans cela tu risques fort d’aller danser sans absolution la danse sans plancher. criait un Anglais déserteur de la troupe d’archers que le roi d’Angleterre, Henri II, avait amenée de Londres ; holà ! comment as-tu été assez imprudent pour quitter ton couvent d’Obazine ? tu ignorais donc que les routiers étaient en campagne ? Nous allons t’apprendre à prêcher contre les Anglais, mauvais pourceau du Limousin. » Et l’archer saxon prit une flèche dans sa ceinturé et fit semblant de vouloir la lui décocher en l’ajustant sur la corde de son arc. camarades, hurla un troisième brigand dont la nationalité était inconnue, parce qu’il avait servi tous les partis, pillant partout où il y avait à piller ; soldat depuis son enfance, passant alternativement du drapeau aux trois léopards à l’oriflamme de la royauté française, suivant les chances de fortune qu’il entrevoyait sous l’une ou l’autre bannière. camarades, ne soyez pas si pressés. Gardons ce moine parmi nous ; aussi bien il nous faut un chapelain pour administrer le sacrement du mariage à ceux qui croiraient ne pouvoir s’en passer, et ce soir il nous arrive tout un couvent de jeunes nonnettes, qui tiendront à voir bénir leurs unions matrimoniales avant de nous appeler leurs maris. » Tout le corps de garde éclata en rires fous à ces paroles, et d’un commun accord les soudards s’écrièrent : « Oui, oui, conservons le moine, respectons notre digne chapelain ; ce soir il nous mariera aux vierges de Coiroux Il faut alors qu’il boive à nos prochains mariages et à la santé de notre brave chef Leclerc, son ancien confrère, s’écria le Flamand. Oui, oui, qu’il boive, » répéta l’archer, et il se leva pour faire avaler au moine d’Obazine une pinte d’une boisson fermentée dont les routiers s’abreuvaient largement depuis le matin. Le moine restait toujours immobile, les yeux baissés, croyant que sa dernière heure était venue ; mais comme il s’apprêtait à résister par la force d’inertie aux mauvaises intentions des routiers, une femme à moitié ivre entra dans le corps de garde, donnant le bras à un homme d’armes couvert d’une cotte de mailles et portant sur sa tête un casque de fer poli. « Laissez, dit-il en entrant, laissez le moine d’Obazine, le Capitaine Leclerc veut lui parler à l’instant même. Il est donc revenu de son expédition mystérieuse ? demandèrent toutes les voix par une exclamation soudaine. Oui, le capitaine Leclerc est revenu, et prenez garde s’il entend vos hurlements, car il est revenu le front plus soucieux qu’à l’ordinaire. Vous savez qu’il n’est pas bon de le réveiller dans son antre.... » Les routiers se turent à l’instant même. « Allons, suis-moi, méchant moine, ajouta l’homme d’armes ; n’as-tu pas entendu que le capitaine Leclerc t’attend ? faudra-t-il te porter en sa présence ? Quant à vous, qui êtes devenus doux comme des agneaux, prenez Aloysia, la belle nonne, qui divertissait si fort vos chefs il n’y a que deux jours ; mais amusez vous honnêtement, pas de tapage, pas de dispute, surtout pas de dague tirée, ou gare au capitaine Leclerc. » Le moine suivit l’homme d’armes ; et la belle Aloysia, ivre, presque pue, à moitié folle, resta dans le corps de garde. CHAPITRE XII. LES CHEFS DES BRABANÇONS. Guillaume Leclerc était assis sur un grand fauteuil à moitié brisé, dans la salle qui jadis servait de salle de réception lorsque Geraud de Malemort était maître dans son château ; mais on voyait que le pillage et la dévastation avaient passé par cette salle comme par tout le reste du château ; les verrières des fenêtres étaient en partie détruites ; les meubles portaient l’empreinte des coups de hache dont les routiers les avaient frappés, pour parvenir plus promptement à découvrir l’argent ou les choses précieuses qu’ils y supposaient cachés. Quelques armures, telles que des cottes de mailles, des casques de fer poli, des boucliers destinés aux archers et aux arbalétriers occupaient un des coins de cette pièce assez vaste, voûtée à plein cintre et rendue très-sombre par le peu de largeur de sa fenêtre, qui d’ailleurs était masquée par l’élévation des autres bâtiments. Debout, près du fauteuil de Leclerc, se tenaient deux de ses principaux officiers auxquels il paraissait donner des ordres. Ces deux officiers couverts de cottes de mailles, mais n’ayant sur leur tête qu’un simple mortier fait de peaux de loup, étaient plus jeunes que lui et l’écoutaient avec une respectueuse déférence. Après Guillaume Leclerc, Sancion de Sarannes et Curbaran étaient les chefs les plus influents et les plus intrépides des bandes de routiers ; tous deux appartenaient à de bonnes familles ; mais ruinés par la débauche, avides de butin et de batailles, ils avaient préféré à l’honneur de servir la cause de leur pays, sous la bannière de chefs honorables, le poste honteux et lucratif de chefs de routiers, gens sans foi, dévoués à celui qui portait le plus haut l’enchère de leur vénalité. « Notre position devient critique, Sancion, disait Leclerc en froissant une lettre entre ses doigts. Ni le roi Henri, ni le prince Richard n’ont besoin de nous en ce moment ; aussi nous laissent-ils sur les bras tous ces enragés barons du Limousin, ameutés par l’abbé de St Martial. Les princes anglais ne sont point avares de promesses, mais ils ne songent guère à secourir leurs fidèles alliés, quand ce n’est pas pour leurs causes que ceux-ci combattent, J’ai trouvé à mon retour cette lettre du prince Richard, qui nous engage à tenir à Malemort. Les hostilités ne peuvent être longtemps suspendues, nous mande-t-il, carie mauvais vouloir des Limousins contre nous est toujours le même, et Bertrand de Born souffle le feu de la révolte dans l’âme de mon frère, Ainsi, avant peu nous aurons des batailles et de beaux coups de lance. Préparez-vous en attendant, taillez le plus d’occupation que vous pourrez le faire aux vicomtes de Limoges, de Comborn et de Ventadour ; des châteaux d’Issandon et de Malemort tenez les en échec ; pillez et brûlez sur leurs terres, vous nous rendrez un service que nous n’oublierons pas. » Que dites-vous de la lettre du prince anglais, Curbaran ? Je dis que j’aimerais mieux le voir arriver avec seulement six vingts bonnes lances, pour nous débarrasser de toute cette canaille qui commence à intercepter nos convois de vivres. Savez-vous, capitaine Leclerc, qu’ils ont porté l’audace jusqu’à venir attaquer un de nos détachements qui accompagnait un troupeau de bœufs enlevés par nos patrouilles volantes, de l’autre côté de Brive ? Et qui a osé faire cela, Curbaran ? Par tous les diables de l’enfer, les auteurs de cette attaque ou plutôt de cette surprise, car notre détachement est tombé dans une embuscade, sont ces manants de Brive, ces mauvais bourgeois, hardis seulement dans de pareilles attaques ou derrière leurs murailles.... Les gens du détachement ont-ils pu sauver leur peau dans cette affaire ? Ils n’ont rien sauvé du tout, et nos éclaireurs m’ont raconté ce matin que leurs cadavres flottent suspendus aux créneaux des tours de Brive, dit Sancion. ils se repentiront de leur folle audace !... Sancion, vous choisirez parmi nos prisonniers de Brive les hommes les plus propres, ceux qui pourront faire le plus d’honneur à une potence, et je veux que ce soir ils soient accrochés à quelque bon madrier de chêne, en face des murailles de Brive, pour servir de vis-à-vis aux pendus qui nous appartiennent. Seulement, vous rendrez deux pendus brivistes pour un des nôtres !... Nos éclaireurs n’ont rien aperçu sur les routes de Tulle et dans les défilés des montagnes ? Presque rien, répondit Curbaran ; ils ne m’ont signalé que quelques faibles détachements de paysans, qui se glissaient à travers les rochers les plus âpres et les plus difficiles à gravir et qui paraissaient se rendre à un même rendez-vous. Pendant la nuit dernière, nous avons vu des feux allumés sur plusieurs montagnes, et Brive, par des signaux de feu, semblait répondre aux feux des montagnes. Quelle direction suivaient ces feux ? Ils venaient du côté de Tulle, et quelques uns des coteaux qui séparent Brive de Voutezac et d’Allassac. Alors nos gens d’Issaudon les auront aperçus et se tiendront sur leurs gardes ; d’ailleurs je les ai fait prévenir. Mes ennemis se rassemblent ; Adémar de Limoges, Archambaud de Comborn, Olivier de Lastour, Eschivat de Chabanais marchent contre nous ; il est temps de nous préparer, car nous ne devons pas nous dissimuler que ce sera une guerre sans merci, et nous aurons affaire à de bonnes lances, à des hommes d’armes aguerris, que seconderont des hordes de manants exaspérés. Les compagnies sont-elles complètes et bien équipées ? les traits ne manquent-ils pas à nos archers ? les carreaux à nos arbalétriers ? tout est-il bien en ordre ? Nos compagnies sont nombreuses et bien armées, répondit Sancion de Sarannes, et tous nos hommes savent qu’il faut se battre jusqu’à la mort. Les mots de pitié et de merci sont des mots d’une langue qui leur est inconnue aussi bien qu’à leurs ennemis. Combien comptons-nous encore de ces archers anglais que nous a fournis l’armée du roi Henri ? A peu près, cinq cents, reprit Sancion de Sarannes, et si nos ennemis les archers de Brive tiennent à faire l’épreuve de leur adresse, nous pourrons engager la partie. Ecoutez-moi, Curbaran, dit Guillaume Leclerc après un moment de réflexion et avec le son de voix le plus calme comme aussi le plus résolu ; écoutez-moi, vous aussi, maître Sancion de Sarannes, et pesez bien mes paroles, car elles sont importantes : nous serons probablement attaqués demain ; j’ai des raisons particulières pour le croire. Archambaud de Comborn a dû rallier ce matin tous les hommes en état de porter les armes, dans sa vicomte ; il marche par Voutezac et Allassac, dont il compte emmener avec lui les hommes les plus déterminés. Ce soir il aura rejoint le vicomte de Limoges, ainsi qu’Olivier de Lastours et Eschivat de Chabanais ; les bourgeois de Tulle s’avancent sous leurs bannières ; il ne faut point nous laisser surprendre. Vous, Curbaran, faites monter à cheval cent cinquante de nos meilleures lances, et que chacune d’elles ait en croupe un archer ; vous vous porterez avec cette troupe au-devant de nos ennemis jusqu’à ce que vous les aperceviez, et alors vous opérerez lentement votre retraite, en vous servant de vos archers auxquels vous ferez mettre pied à terre pour inquiéter l’avant garde des confédérés limousins ; aussitôt qu’elle se déploiera devant vous, expédiez-moi un messager pour me prévenir. Quant à vous, Sancion de Sarannes, veillez à ce que le plus grand ordre règne dans les différentes enceintes de Malemort ; que chaque homme soit au quartier de sa compagnie. Ordonnez de seller les chevaux ; les cavaliers se coucheront tout armés ; et par compagnie vous laisserez veiller un piquet de cent hommes, que vous relèverez une fois dans la nuit. Dites ; de ma part, que les hommes qui s’enivreront, s’ils sont cavaliers, combattront à pied, et s’ils appartiennent aux archers, je leur ferai administrer, pour les dégriser, vingt-cinq coups de corde à chacun sur les épaules. Veillez avec soin, Sancion ; inspectez souvent les sentinelles et les postes avancés. Je veux aussi que pour demain matin la potence à laquelle est accroché le corps de l’écuyer d’Archambaud de Comborn soit exhaussée de telle façon, qu’elle puisse être, vue de très-loin ; je veux que l’on mette sur la poitrine de cet écuyer un grand bouclier décoré des deux lions de son maître. Allez, mes bons amis ; demain, si nous sommes vainqueurs, nous serons seigneurs et vicomtes du bas Limousin ; notre gracieux maître, le roi Henri, nous accordera l’investiture de tous les beaux domaines que nous aurons aussi légitimement gagnés que les avaient légalement acquis les aïeux de leurs possesseurs actuels. Nous ne le serons pas, s’écria Curbaran ; comment voulez-vous que des troupes ramassées à la hâte puissent tenir contre les vingt compagnies des Brabançons ? Ces troupes, ramassées à la hâte, marchent fanatisées par les discours de l’abbé de St.-Martial ; le vieil évêque de Limoges, qu’ils regardent presque comme un saint, porte au milieu d’eux l’autorité de son titre d’évêque ; il leur a promis la victoire, il leur a donné l’absolution et doit les bénir tous sur le champ de bataille. Ce vieillard aveugle exerce une grande influence sur la multitude, et sa présence seule a rallié à l’armée d’Adémar de Limoges un grand nombre de soldats. Nous aurons à nous battre contre des gens fanatisés et au désespoir ; ces gens-là sont toujours dangereux. Vous avez raison, capitaine Leclerc, répondit Sancion de Sarannes ; mais nos Brabançons savent que s’ils sont vaincus, la retraite leur sera bien difficile, et ils se battront pour sauver leur peau ; je réponds d’eux. Curbaran, demanda Guillaume Leclerc, avez-vous pris soin de ce moine d’Obazine que j’avais remis à votre garde ? a-t-il été respecté par nos hommes ? ne lui est-il arrivé aucun mal ?... Aucun, si ce n’est d’être resté exposé aux sarcasmes et aux quolibets des archers de la garde du donjon ; j’ai appris qu’ils l’avaient nommé leur chapelain. J’ai besoin de ce moine et je ne veux pas qu’on me le rende fou, comme le dernier que nous avons pris et qu’on a laissé geler de froid après l’avoir baigné pendant un quart d’heure dans une mare glacée. Allez, Curbaran, et donnez ordre que le moine d’Obazine me soit amené. » Sancion de Sarannes et Curbaran sortirent pour exécuter les ordres qui leur avaient été donnés ; Guillaume Leclerc les accompagna du regard aussi longtemps qu’il put les apercevoir, et ses yeux et ses lèvres contractées indiquaient un mépris farouche. murmura-t-il en lui même, âmes sordides, cœurs sans fierté.... Allez, bandits, plus coupables cent fois que les grossiers soldats qui vous obéissent !... des hommes appartenant à d’honorables familles, faire le vil métier de routier !... méprisés par ceux mêmes qui les emploient, en horreur à leur pays !... Et ils n’ont rien à venger ; ils n’ont aucun tourment qui leur déchire le cœur !... Le soir venu, ils se mettent au lit et ils dorment comme un enfant dans son berceau!... Ils pillent ; ils dévastent ; ils brûlent ; ils violent et tout cela sans remords !... Ils ne redoutent rien ; ils ne croient à rien. » Guillaume Leclerc laissa tomber sa tête dans ses mains et il resta absorbé en lui-même, les yeux fermés, pendant quelques minutes. Le jour baissait, les ombres se faisaient plus grandes et plus noires dans la salle qui lui servait d’appartement : la cheminée n’avait point de feu ; aucune lampe, aucun flambeau ne dissipait, par sa lumière, une portion des ténèbres que la nuit avait jetées sous ces grandes voûtes. Au moment d’accomplir la vengeance à laquelle il a sacrifié sa vie, Guillaume éprouve non pas de l’hésitation, mais un sentiment de mélancolie sombre, qui fait revivre pour un instant en son âme le souvenir douloureux et poignant de ce qu’il aurait pu être, en présence de ce qu’il est devenu ; et puis il sent pour la première fois une lassitude inconnue jusqu’à ce jour ; la fièvre des passions haineuses l’a soutenu dans son œuvre infernale ; mais au moment où il tient entre ses mains, et sans qu’elle puisse lui échapper, la vengeance qu’il a tant cherchée, alors elle lui semble moins douce. Au moment de rendre le mal pour le mal, il s’étonne de ne pas éprouver plus de joie ; son but va être atteint, et il est triste ! « Que vais-je faire désormais, dit-il en relevant la tête ?... quand je vais avoir tout accompli?... Puis il ajouta en se levant et en marchant à grands pas : Rester chef de misérables routiers de brigands sans honneur.... non !...» Et de nouveau il retomba dans le silence et la réflexion. Lorsque ses serviteurs apportèrent des lumières, quelques larmes sillonnaient sa sombre figure. LE MOINE D’OBAZINE ET HUGUES. Deux hommes d’armes introduisirent le moine d’Obazine dans la salle où Guillaume Leclerc se laissait entraîner à toute l’amertume de ses réflexions ; le bruit qu’ils firent en ouvrant la porte le réveilla comme en sursaut. Il se leva brusquement et jeta autour de lui un regard plein de tristesse et presque de terreur ; mais il se remit bientôt de son émotion passagère, et rassemblant toute son énergie, les pensées douloureuses qui avaient assombri son âme se dissipèrent comme les brouillards d’un matin d’automne se dissipent aux premiers rayons du soleil. En un instant sa figure reprit son expression habituelle de rudesse et d’ironie. « Retournez à votre corps de garde, dit-il aux hommes qui avaient amené le moine ; et tenez-vous prêts à venir lorsque vous entendrez le signal de mon sifflet. » Les deux hommes d’armes se retirèrent et le moine resta seul, en présence du capitaine Leclerc. « Moine, dit celui-ci, tu vas reprendre le chemin d’Obazine ; le vicomte de Comborn n’a plus que faire de ta visite, et tu ne le trouverais pas à son château, car il est en marche pour venir m’attaquer dans les prairies de Malemort. Tu peux prendre ton froc que j’ai jeté dans un coin de cette chambre, sur les armures que tu vois amoncelées près de la fenêtre. Tu es venu dans l’antre des Brabançons ; tu as vu leur capitaine et tu sortiras d’ici sain et sauf ; rends grâce à Dieu d’être arrivé vers moi dans un de mes jours de clémence. Le vicomte de Comborn m’a remis pour ton abbé une donation de sa terre de Chadebec ; elle est en bonne et due forme, revêtue de son seel ; la voici, je ne veux rien retenir de ce qui est destiné à ton couvent !... Moi aussi, ajouta-t-il d’une voix plus basse, j’ai l’intention de te charger d’une offrande pour Saint-Étienne. Prends cette bourse bien garnie ; et fais célébrer pour moi chaque jour, pendant un an, le service divin ; ton abbé et toi, moine, vous devez seuls être instruits du don que je vous fais ; priez pour Guillaume Leclerc et souvenez-vous qu’il a été clément pour un moine d’Obazine. » Le vieux moine avait repris sa robe de bure ; puis il était demeuré immobile à écouter les ordres de Guillaume ; mais lorsque ce capitaine annonça par son silence qu’il attendait une réponse, le moine jeta vers lui des regards dignes et assurés, et d’une voix que la terreur ne faisait point trembler, il prononça les paroles suivantes : « Garde ton argent, Guillaume, toi que tes soldats ont surnommé Leclerc, comme pour te reprocher éternellement ton apostasie. L’Église ne peut avoir de prières pour toi, l’Église rejette de son sein le moine sacrilége. » A cette apostrophe hardie, Guillaume Leclerc se souleva, pâle de fureur. moine audacieux, s’écria-t-il, tu n’es pas encore sorti des murs de Malemort ; ne me fais pas repentir de ma clémence !.. Ton Église a bien su prier pour tous ces farouches barons dont les châteaux menacent le couvent d’Obazine ; ton Église a su prier pour les princes qui vous dépouillaient ; vous avez dit des messes pour un Archambaud de Comborn qui s’est baigné dans le sang de douze moines massacrés de sa propre main dans leurs cloîtres de Tulle, et vous prierez pour son digne héritier qui les jette vivants dans la citerne de son château. Nous prions pour ceux qui se repentent, reprit le moine, mais nous ne prions pas pour ceux qui persévèrent dans les voies de l’iniquité. Je te connais, Guillaume, je t’ai vu à Montignac, lorsque tu étais un pauvre serviteur de Dieu, lorsque tu ne t’étais pas séparé de la communion des fidèles ! Tu as fui la retraite où tes jours s’écoulaient dans le recueillement et la prière ; tu as renié l’Église et l’Église te renie.... » Guillaume Leclerc retomba sur son siége et toute sa fureur s’évanouit ; ses regards erraient autour de lui et son âme semblait en proie à l’indécision ; deux fois il agita ses lèvres comme s’il eût voulu parler, et deux fois les mots de sa pensée ne purent sortir de ses lèvres. Enfin, avec un accent brisé par quelque torture intérieure, il dit : « Va, retire-toi en paix, et si tu ne peux pas prier pour moi, prie pour tous ceux qui souffrent. Retire-toi ; je ne veux pas porter ma main sur ta vieillesse ; pars, ne laisse point à ma colère ou à mes mauvaises passions le temps de reprendre leur empire sur mon âme. » Mais le moine, s’avançant vers lui, se jeta à genoux, et les bras étendus, la figure baignée de larmes, la voix entrecoupée de sanglots, il lui répondit : « Je ne peux pas prier pour toi, Guillaume, tant que tu seras sous le poids de l’excommunication, aussi longtemps que tu n’auras pas dépouillé ta robe d’iniquité !... L’Église te pleure, comme elle pleure ses enfants qu’elle est dans la nécessité de châtier ; l’Église te pleure et te tend les bras ! abdique ton titre odieux de chef de routiers ; laisse là ces guerres impies qui déchirent ton pays ; laisse ces hommes de sang, qui amassent contre eux les cris de tant d’innocentes victimes massacrées ; viens avec moi, reprends le chemin de la retraite ; viens passer les jours que le ciel t’accordera dans l’expiation et la pénitence, et je prierai avec toi, et toute l’Église priera avec toi !... je ne peux pas revenir sur ce que j’ai fait !.. je ne peux pas renoncer à accomplir ce que j’ai juré d’accomplir !... » Le moine redoubla ses instantes sollicitations. écoute-moi ; c’est ton bon ange qui te parle par ma bouche ; Dieu permet qu’un dernier avertissement te soit donné, ne le dédaigne pas. Relève-toi, moine, relève-toi, murmura le chef des Brabançons en se débattant contre son émotion ; il est trop tard !... Non, il n’est jamais trop tard, pauvre enfant égaré ; le Christ n’a-t-il pas dit que ceux qui viendront travailler à sa vigne à la quatrième heure du jour seront récompensés comme les ouvriers venus dès l’aurore ? Crois-moi, Guillaume, il n’est jamais trop tard pour retourner vers Dieu ; il attend toujours le pécheur repentant avec une nouvelle robe d’innocence ; il ne demande qu’un sincère repentir !... Je ne peux pas me repentir !... je ne le veux pas !... et d’ailleurs crois-tu que les barons du Limousin me laisseraient en paix dans ton monastère ? non, ils m’en arracheraient pour me livrer à une mort ignominieuse. Personne ne violera l’enceinte sacrée d’Obazine ; personne n’osera poser une main sacrilége sur l’homme auquel le Seigneur aura ouvert son saint asile. vois moi à genoux devant toi ; vois un pauvre vieillard de quatre-vingts ans verser des larmes sur tes jeunes années perdues. Souviens-toi que le Christ a dit encore : Il y aura plus de joies dans le ciel pour un pécheur repentant que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui persévéreront !... » Sois ce pécheur, Guillaume ; viens à Obazine, et tu verras notre église revêtir ses plus beaux ornements ; tu la verras parée de fleurs comme une fiancée, et les cris d’hosanna ! Guillaume s’était levé, et marchait à grands pas dans la salle ; une sueur abondante couvrait ses traits décolorés ; sa main se portait à son front comme pour en arracher une pensée importune ; le tremblement de son corps dénotait une agitation extrême. Tout à coup il s’arrêta par un mouvement subit ; et, saisissant le sifflet suspendu à son cou, il en tira un son aigre et perçant, qui alla se perdre en se prolongeant sous les voûtes des corridors et dans les spirales des escaliers ; presque aussitôt des pas lourds se firent entendre et s’approchèrent des portes de la salle. Guillaume Leclerc était redevenu sinon calme, du moins maître de lui ; sa voix, cependant, avait conservé quelque chose dé triste et de douloureux. « Relève-toi, moine d’Obazine ; je ne peux pas te suivre ; je ne peux pas abandonner l’œuvre que j’ai commencée !... peut-être un jour me verras-tu frapper à la porte de ton monastère... Je suis bien vieux, répondit le moine !.... qui sait si le Seigneur t’accordera le temps du repentir que tu laisses passer aujourd’hui. Silence, moine, mes hommes d’armes s’approchent d’ici ; rien de ce que nous avons dit ne doit sortir de cette enceinte ; pars en paix, et Guillaume se souviendra de toi pour épargner ses ennemis ; je n’oublierai pas qu’un pauvre moine de quatre-vingts ans s’est mis à mes genoux, et a eu pitié de moi. Lorsque, dans ta sainte retraite, tu apprendras que Guillaume s’est montré miséricordieux, tu pourras penser que ton souvenir est venu se placer entre lui et quelque victime. » Les hommes d’armes que leur chef avait appelés entrèrent dans l’appartement. « Claude, dit-il à l’un d’eux, vous allez conduire ce vieillard au delà de nos avant-postes, et songez bien que je vous rends responsable de tout ce qui pourrait lui arriver de fâcheux ; j’entends qu’il ne soit ni molesté ni injurié ; en un mot, qu’il soit traité avec respect. Vous m’avez compris, sortez et exécutez ponctuellement mes ordres ; avant de vous mettre en route, vous m’enverrez le jeune garçon qui a été amené ce matin au donjon. » Les routiers quittèrent l’appartement, emmenant le moine d’Obazine avec eux, et Guillaume Leclerc resta de nouveau seul, en proie à ses réflexions ; mais cette fois il ne voulut pas demeurer dans l’obscurité ; il y éprouvait comme une sorte de terreur morale que toute sa fermeté était impuissante à combattre. De grands flambeaux garnis de torches de cire furent apportés, et leur clarté ne fit que redoubler la tristesse de la salle où Guillaume se promenait, vivement agité. Les lueurs vacillantes de ces torches prêtaient comme une sorte d’animation funèbre aux ombres qui se projetaient sur les murailles, et revêtaient de teintes rougeâtres les endroits qu’elles éclairaient, tandis que le sommet de la voûte, l’embrasure de la fenêtre, les coins de la chambre demeuraient dans la plus complète obscurité. Guillaume cherchait à se fuir lui-même ; la solitude lui était à charge ; il aurait voulu du mouvement, le grand air et le bruit de la bataille, pour faire taire toutes ces voix inquiètes du remords que les discours du moine avaient excitées en lui. Il sentait si bien que le moment suprême de son existence était venu ; qu’il lui revenait en la mémoire, ainsi qu’à un mourant, des souvenirs vifs et étincelants de toutes les années de sa jeunesse. Il avait beau vouloir se roidir contre ces importuns souvenirs, ils vibraient en lui, malgré lui, et le forçaient à comparer la tranquillité et le calme de ses jours de jeunesse avec les années écoulées depuis sa sortie du cloître. Il aurait voulu n’avoir jamais eu la force d’en sortir ; il enviait ceux qui passent leur vie loin du tumulte des passions humaines ; ces plantes solitaires et ignorées qui naissent, fleurissent et meurent après avoir eu leur part de soleil et de pluie, dans l’angle d’une ruine, sur le bord d’une forêt ou sur les cimes escarpées des montagnes ; ces réflexions l’absorbaient de moment en moment dans une mélancolie plus sombre, lorsque l’arrivée de Hugues le rappela au présent, à sa position, à ses passions, à son désir de vengeance. « Approchez-vous, dit Guillaume Leclerc en examinant attentivement le jeune Hugues, et prenez un escabeau, nous avons à causer ensemble. » Hugues paraissait plus âgé de deux ou trois ans qu’il ne l’était réellement ; toute sa personne extérieure indiquait la force et la santé comme le feu qui brillait dans ses grands yeux noirs était un sûr garant de son audace et de son intrépidité. Il ressemblait beaucoup plus à sa mère qu’à son père ; cependant il avait pris de celui-ci cette expression de figure rude et sauvage qui distinguait tous les Comborn. Loin d’être intimidé en se présentant devant Guillaume Leclerc, il montrait au contraire une audacieuse fermeté qui n’étonna point le chef des routiers, possesseur du secret de sa naissance, et qui savait combien il pouvait tenir cette qualité de son père et de sa mère. « Vous ne me connaissez pas, Hugues, dit Guillaume en parlant bas et lentement ; cependant depuis votre enfance je me suis occupé de vous ; j’ai suivi de loin les progrès de votre jeunesse, j’ai attendu patiemment le jour où je pouvais vous rapprocher de moi, et quand ce jour s’est levé, je vous ai fait venir pour ne plus me quitter. Vous ignorez quels sont vos parents ? jamais un mot de celui qui jusqu’à ce jour a passé aux yeux de tous pour votre père, n’a pu vous faire soupçonner à qui vous devez l’existence ?... Hugues répondit qu’il ignorait complétement le nom de ses parents, et que lui-même, trompé comme tous ceux qui le connaissaient, croyait être le fils du garde-chasse Gilles. « Et vous sentez-vous du goût pour la profession de votre prétendu père, reprit Guillaume ? Oui, dit Hugues avec animation, j’aime les longues courses dans les forêts, la poursuite des loups pendant l’hiver ; j’aime aussi à escalader nos rochers pour demeurer pendant des journées entières les yeux tournés vers la plaine et vers les châteaux que j’y aperçois, et je me suis souvent senti envieux en voyant au loin passer des chevaliers couverts de leurs armures ou même simplement des hommes d’armes, se rendant au rendez-vous de leur seigneur. Ainsi, si vous aviez à choisir, vous préféreriez le métier de soldat à tout autre métier ? Je ne demande qu’une épée et qu’un casque pour me mêler aux hommes armés que j’ai vus quelquefois passer, marchant sous une bannière armoriée. Soyez sans inquiétude, mon pauvre Hugues, je vous ferai donner des armes et un casque et vous marcherez bientôt vers quelque rendez-vous de bataille. Cependant je dois vous dire qui vous êtes et vous parler de votre avenir. » Hugues se rapprocha de Guillaume Leclerc, espérant connaître enfin le secret de sa naissance. « Vous appartenez, mon enfant, reprit le chef des routiers, à une famille noble, que des malheurs dont il m’est défendu, de vous entretenir ont forcée à une sorte d’exil momentané, loin de leur pays, loin de leur château, loin de l’objet de toutes leurs affections. le nom de cette famille ?... Il m’est encore interdit de vous le faire connaître ; soyez seulement assuré que ce nom contentera vos espérances les plus ambitieuses ; ne me questionnez pas davantage en ce moment ; respectez un secret qui sera bientôt divulgué à vous comme à tout le monde. » Guillaume Leclerc s’arrêta après ces paroles et parut réfléchir profondément, Hugues, la tête penchée en avant, le suivait du regard ; toute sa personne était attentive : un mélange d’espoir et de crainte se lisait sur sa figure. « Votre famille, mon enfant, a des ennemis puissants, des ennemis acharnés à sa perte ; la guerre que nous faisons maintenant va décider entre eux et vous. Je vous ai fait appeler ; j’ai voulu que vous prissiez part à la bataille qui probablement se livrera demain, parce que, si nous sommes victorieux, notre victoire vous rend vos parents, votre fortune et votre nom, et qu’alors il faut que vous puissiez vous enorgueillir d’avoir contribué à cet heureux résultat. Vous sentez-vous l’audace et la force nécessaires pour combattre depuis le lever du soleil jusqu’au soir, enfermé dans du fer, parmi des hommes qui ne demandent ni n’accordent de merci ? Je combattrai aussi longtemps que mes bras pourront soulever une épée ; je combattrai aussi longtemps que mon cheval pourra me porter, » répondit Hugues. Et en faisant cette réponse, une expression farouche et rude s’empreignit sur sa figure et la fit si semblable à celle de son père que le Brabançon Guillaume en fut frappé d’étonnement. « Oui, oui, murmura-t-il en lui-même, il est bien le fils d’Archambaud ; c’est bien un enfant de cette race détestée ! maudit soit-il comme je maudis son père. Puis il ajouta à haute voix : Je n’attendais pas moins du fils de votre père. Ce qu’il ne m’est pas défendu de vous dire, Hugues, c’est qu’il vous suivra des yeux, c’est que pendant le combat il jugera de votre courage et qu’il reconnaîtra son sang à l’ardeur qui vous animera. Et je ne peux pas le voir avant le jour du combat ? je ne peux pas recevoir ma première épée de sa main ? Non, jusqu’à l’issue du combat que nous présenteront sans doute demain les vicomtes de Limoges et de Comborn, vous êtes mon écuyer et rien de plus. Vous vous tiendrez à mes côtés ; et soyez sans crainte, mon jeune compagnon, je vous conduirai au plus dru de la bataille, là où vous pourrez faucher en pleine moisson, si le cœur vous en dit. N’allez pas cependant éparpiller vos coups sur le vulgaire de nos ennemis ; réservez-vous pour le plus cruel de tous ceux qui ont poursuivi votre famille ; réservez-vous pour l’homme que je désignerai à votre courroux. Lorsque je vous aurai désigné cet homme, Hugues, partez comme la foudre ; attaquez-le sans relâche ; frappez, frappez tant que votre bras aura de force ; ne lui laissez point de trêve, et quand vous le tiendrez blessé sous vos genoux, prenez votre poignard et enfoncez-le-lui dans la gorge, à la naissance du cou ; mais en le faisant, dites-lui qui vous êtes, nommez-vous fièrement, hardiment ; nommez-vous alors, seulement alors. Et quel est cet homme que je dois poursuivre à outrance, s’écria Hugues en respirant à peine, car il s’animait de l’animation de Guillaume, de la perspective d’un combat et de la pensée qu’il se trouverait en présence d’un ennemi de sa famille. Cet homme se nomme Archambaud de Comborn !... Haïssez-le, Hugues, comme votre plus mortel ennemi ; haissez-le d’une haine profonde, comme je le hais moi-même. Depuis bien des années je prépare la vengeance que je lui amène aujourd’hui, et pour cette vengeance, j’ai tout sacrifié, repos, honneurs, tout au monde ; Archambaud a déshonoré votre mère, Hugues !... » Le jeune homme se leva ou plutôt bondit comme un faon relancé dans les hautes bruyères ; le sang monta jusqu’à son front, tant était grande la violence de son émotion ; ses jambes tremblaient sous lui, et ses dents, serrées avec fureur, laissaient à peine passer ses paroles entrecoupées. Archambaud de Comborn ; quand il serait sous mon pied... implorant ma pitié par les noms les plus sacrés !... au nom de Jésus, fils de Marie !... je lui plongerai mon poignard dans le cou, jusqu’à la garde, et je l’y retournerai en lui criant mon nom, puisque mon nom devra lui mordre le cœur !... » Guillaume écoutait l’enfant de Guicharde avec une joie sauvage et cruelle ; il le contemplait d’un œil fixe et se plaisait à augmenter la rage, le besoin de vengeance qu’il versait peu à peu, goutte à goutte dans son âme. « La voilà donc, cette vengeance que j’ai tant cherchée, la voilà donc comme je l’ai voulue !... ô maintenant, quoi qu’il arrive, Guillaume Leclerc ne sera pas oublié. » Alors, dans l’enivrement de son succès, le Brabançon ferma les yeux et se laissa entraîner à la volupté de savourer par avance le triomphe qu’il se préparait ; mais lorsque Hugues, vaincu par son émotion, retomba assis sur son siége, Guillaume se réveilla, et prenant son bras il lui dit d’une voix pénétrante : « Vous êtes un noble jeune homme ; votre père sera fier de vous. Demain, mon enfant, demain les crimes seront expiés ! Demain vous saurez qui vous êtes ! N’ayez pas cependant trop d’ardeur ; rappelez-vous que votre place est à mes côtés ; que vous ne devez pas attaquer Archambaud ni le chercher avant que je vous en aie donné l’ordre. Mais aussi, quand je vous l’aurai donné, frappez le cavalier, frappez le cheval ; arrivez sur lui au moment où il ne songera pas à se défendre ; prenez-le par surprise, toute attaque est bonne contre un tel ennemi. Je ne vous seconderai pas, car je ne veux pas mettre ma main dans votre vengeance, mais je vous encouragerai. Évitez de l’attaquer soit avec l’épée, soit avec la lance ; Archambaud est plus exercé que vous au métier des armes, et-il aurait bientôt raison de votre inexpérience, mais servez-vous de la hache ou de la masse d’armes ; vous êtes jeune, leste, vigoureux, si vous parvenez jusqu’à lui, tout l’avantage sera de votre côté. Je vous donnerai ma propre hache qui coupe la maille comme si ce n’était que du filet de chasse. Donnez-moi une arme quelconque, répondit Hugues, et je saurai parvenir jusqu’à lui !... jusqu’à demain c’est bien long !... Renfermez en vous-même votre juste haine ; il ne suffit pas de vouloir vaincre un, ennemi, il faut encore, par tous les moyens, s’assurer la victoire ; il faut savoir dompter sa colère, quelque juste qu’elle soit, Hugues, et se présenter au combat calme et réfléchi. Archambaud est un vaillant homme de guerre ; il sera entouré d’une nombreuse escorte ; ne vous précipitez pas en insensé sur le groupe de chevaliers et d’écuyers qui se tiendra à ses côtés, vous n’arriveriez pas jusqu’à lui ; laissez-moi le soin de disperser son entourage, et quand il sera seul, alors à vous, à vous seul le droit de le toucher. Il vous appartient, à cause de votre mère ; son sang ne peut couler que sous votre main. En abattant cet orgueilleux vicomte, vous vengez votre famille, mon enfant, et vous assurez la victoire au parti pour lequel vous allez combattre ; mais il faut l’abattre, le frapper à la tête comme on frappe les taureaux, le saigner au gosier comme on les saigne, et ne l’abandonner que quand ses yeux seront devenus blancs. Vous sentez-vous tout à la fois assez de prudence et assez de courage pour en agir ainsi ? avez-vous assez d’empire sur vous même pour attendre que je vous dise : frappez ? J’attendrai, répondit Hugues ; mais mon père, quand me le ferez-vons connaître ? à quel moment me sera-t-il permis de me jeter dans ses bras ? et Guillaume se rembrunit en prononçant le mot de père : je vous le ferai connaître au moment où vous tiendrez sous votre genou victorieux la poitrine d’Archambaud de Comborn, lorsque votre dague de miséricorde aura donné un large passage au dernier soupir de cet homme infâme ; alors je vous montrerai votre père ; alors vous pourrez vous jeter dans ses bras, car la vengeance sera accomplie comme elle devait l’être, par vos mains, et rien ne s’opposera plus à ce que le père et le fils soient réunis ! Et vous me promettez ce combat pour demain ? Oui, pour demain, répondit Guillaume. » Il y eut après cette conversation un quart d’heure de silence entre le Brabançon et l’enfant de Guicharde. Tous deux songèrent à cette journée du lendemain, qui, pour l’enfant, devait lui ouvrir les portes d’une nouvelle existence, et pour l’homme fait, devait clore sa destinée. Tous deux, par des motifs différents, étaient impatients de voir se lever le soleil, et cependant ils sentaient en leur âme comme une sorte de trouble et d’oppression dont ils ne pouvaient parvenir à chasser la funeste puissance. Hugues avait rêvé une autre entrée dans la vie ; la gloire ne lui était point apparue revêtant la casaque du bourreau. Il souffrait de livrer son cœur, vierge de toute passion, à celle de la vengeance. Quelque impétueux que fût son sang, quelque semblable à son père que sa naissance l’eût créé, si jeune encore, ce qu’il éprouvait d’ardeurs impétueuses, de passions farouches, l’effrayait par l’impétuosité même avec laquelle elles se développaient. A cet âge on ne se lance point sans effroi dans une carrière de meurtre et de sang. Guillaume, au contraire, couronnait une longue existence de meurtres et de souillures par l’accomplissement d’une infernale vengeance. Ce qu’il avait souffert se représentait vivement à son esprit ; et il se sentait tressaillir de satisfaction et d’horreur en analysant son action. Il se rappelait alors les jours de sa jeunesse, où la pensée d’une si abominable trahison l’eût fait rougir de honte. Il cherchait vainement à s’étourdir sur la profondeur de son crime, il entendait bourdonner à ses oreilles les noms de lâche meurtrier, de vil brigand ; ou vainqueur ou vaincu, il n’en demeurait pas moins infâme. Cependant malgré ces réflexions, il ne chancelait pas dans sa résolution ; il ne désirait vivre que pour l’accomplir ; il se faisait horreur à lui même sans que nulle pitié pour ses victimes entrât un moment dans son cœur. Guillaume et Hugues furent tirés de leur rêverie par l’arrivée d’un courrier de Curbaran, chargé de prévenir Guillaume que des feux de signaux se propageaient sur les montagnes, et qu’il venait d’apercevoir les coureurs de l’armée ennemie établis dans une maison abandonnée, dont ils avaient fait un corps de garde. C’est bien, répondit Guillaume au courrier ; retournez vers Curbaran, et dites-lui d’exécuter ponctuellement ses instructions. » Le courrier sortit et Guillaume ajouta : « Hugues, demain nous serons à cheval avant le jour ; l’heure de la nuit s’avance, allez prendre un peu de repos, il le faut, pour que vous soyez fort demain et que votre bras ne manque pas à votre courage. Pendant votre sommeil, j’inspecterai moi-même nos hommes d’armes et tous nos postes ; allez, calmez vous ; vous me retrouverez demain matin. » Guillaume et Hugues se séparèrent, et toute la nuit fut employée par le chef des Brabançons à disposer son armée pour la journée du lendemain. Il présida à tous les détails les plus minutieux des nombreux préparatifs nécessaires, avec un grand calme et une parfaite liberté d’esprit ; seulement ses officiers remarquèrent sur sa figure, avec plus de pâleur qu’à l’ordinaire, une expression de tristesse plus grande. La nuit qui précéda la matinée du 27 avril 1177 fut employée par les Limousins confédérés à recueillir les différents contingents des villes et des villages, qui, sur le bruit de leur expédition, s’étaient mis en marche pour s’y joindre. Tulle envoya l’élite de ses soldats qui arrivèrent à minuit et furent incorporés dans l’avant-garde, commandée par Adémar V, vicomte de Limoges. Les hommes valides de Saint-Germain-les-Belles vinrent également demander à prendre place parmi les vengeurs du pays, et le corps d’Adémar les, recueillit. A chaque pas que faisait l’armée, on voyait accourir des hommes hâves maigris par la faim et par la souffrance, qui sortaient des bois, descendaient du sommet des montagnes, où depuis longtemps les exactions des routiers les avaient forcés à chercher un refuge. Tous ces hommes étaient mal armés, la plupart ne possédaient que des faux emmanchées à l’envers ou des piques formées d’un morceau de fer attaché à un fort manche de bois ; les bûcherons apportaient leurs haches ; aucun d’eux n’avait d’armés défensives. Cependant leur nombre était si grand, ils étaient animés d’une telle ardeur et ils avaient tant de malheurs et d’outrages à venger sur les Brabançons, que toute mal armée que fût cette troupe, elle n’était point, malgré cela, à dédaigner. La présence de l’évêque de Limoges et de l’abbé de Saint-Martial produisait un grand enthousiasme dans les rangs des soldats limousins ; les exhortations que faisait l’abbé de Saint-Martial, redoublaient leur courage et les rendaient indifférents au danger. Après chacune de ces exhortations, la haine contre les Anglais, qui avaient jeté sur le pays cette lèpre de routiers, prenait une expression plus vive, et lorsque dans les dernières paroles qu’il adressa, la veille de la bataille aux troupes rassemblées, les chevaliers et les barons l’entendirent, s’écriant : « Jusques à quand, Seigneur Dieu des armées, serez-vous courroucé contre nous jusques à quand nous repaîtrez-vous du pain de tristesse et nous donnerez-vous breuvage de larmes en grande mesure ? Regardez » nous, Seigneur, regardez ce pauvre peuple abandonné à ses ennemis ; regardez-nous tous, car tous nous avons souffert d’horribles misères. Les Saxons retiennent prisonnière dans leur île du nord, l’aigle de notre Aquitaine, notre souveraine, dont ils usurpent les droits, dont ils frappent et dépouillent les sujets ; rendez, rendez cette pauvre captive à ses villes bien-aimées ; elle souffre, elle languit, enlevée à la terre de ses frères ; l’entendez-vous s’écrier dans sa douleur ; l’entendez-vous s’écrier en gémissant : Hélas ! mon exil se prolonge ; je suis chez la plus barbare des nations ? Le Seigneur a écouté tant de voix qui gémissent, mes frères, il a permis que de toute part de courageux chevaliers, d’intrépides soldats vinssent se ranger sous la même bannière, pour marcher contre les alliés des Saxons, contre les Brabançons qui, depuis trop longtemps, dépouillent nos terres, consomment le travail de nos mains, dévorent la substance de vos enfants et ravissent l’honneur de vos filles et de vos femmes.. Marchez donc, vous tous, chevaliers et hommes d’armes ; avancez-vous sans crainte, le Dieu de bonté recevra dans sa miséricorde ceux qui succomberont ; allez, la guerre est sainte, et que votre voix, comme la tempête qui retentit, passe la mer et parvienne jusqu’aux oreilles de notre duchesse, pour lui apprendre que les hommes de son duché n’ont pu supporter la domination saxonne et l’insolence saxonne, et qu’ils ont préféré mourir en hommes libres. Marchez, mes frères, en détruisant les Brabançons, vous ôtez au roi Henri les plus cruels instruments de ses guerres. » Alors toute cette grande assemblée n’eut qu’une voix pour répondre : Mort aux Brabançons, mort aux Anglais ; guerre sans quartier, sans miséricorde. Les passions qui agitaient cette foule d’hommes presque sauvages, rendus furieux par l’incendié de leurs demeures, par la faim, par la perte d’une partie de leurs familles, et souvent par le déshonneur de leurs femmes et de leurs filles, n’étaient point de ces mouvements désordonnés et tumultueux qui se soulèvent un moment pour retomber presque aussitôt ; leur colère avait besoin de sang pour être apaisée. A toutes les causes de haine dont il vient d’être question, les Limousins joignaient une autre cause toujours nationale chez ces malheureuses populations ; ils allaient avoir à combattre l’homme du Nord, que leurs pères avaient combattu lorsque Pépintrans porta ses Franks de l’autre côté de la Loire ; la haine de race n’était point éteinte ; l’homme du Midi joignait à ses maux présents le souvenir des maux qu’il avait soufferts dans les premières invasions des barbares du Nord. Le roi d’Angleterre et ses Saxons froissaient par leur orgueil les nobles et les habitants des campagnes ; aussi était-ce une guerre sainte que celle qui ralliait les seigneurs et les serfs de tant de vicomtes, de châtellenies, de villes, de hameaux dans une même pensée, contre l’ennemi commun. Pour montrer le caractère religieux et national de leur entreprise, les confédérés avaient adopté un signe que tous portaient, les uns sur leur armure de guerre, les autres sur leur pauvre vêtement de bure : la croix rouge ; la croix des croisades reparaissait. Le même sentiment qui avait précipité l’Occident vers le tombeau du Christ, animait les esprits, car il s’agissait également de délivrer l’Église que ne respectaient pas les bandes d’aventuriers du roi d’Angleterre ; il s’agissait de la sauver de sa ruine. De tous côtés fumaient des couvents et des églises incendiées ; de tous côtés le sang des prêtres répandu demandait vengeance, et dans les cloîtres de femmes, les vierges du Seigneur, les épouses du Christ, rougissantes de honte, n’osaient plus lever leurs regards vers leur céleste époux. Dans tout le Limousin, la haine contre les Anglais était portée au plus haut point. Bertrand de Born ranimait par ses surventes le courage des barons ; les prêtres, du haut de la chaire, excitaient les peuples des villes et des campagnes. L’Anglais et le Brabançon, le routier, le cotereau ne faisaient qu’un seul et même individu : n’avait-on pas entendu dire à ces derniers qu’ils agissaient à l’instigation du prince Richard ? que ce fils du roi Henri les encourageait à piller, à incendier, à ruiner le pays, non-seulement pour se payer de leur solde arriérée, mais encore pour empêcher le Limousin de songer à se soulever contre son autorité ? Ainsi les trois degrés de l’échelle sociale, le clergé, la noblesse et le peuple, marchaient d’accord en cette occasion ; pour un moment les rancunes particulières faisaient silence, et des ennemis acharnés se trouvaient côte à côte sans songer à se reprocher les causes de leurs divisions. La croix rouge avait fait des frères de tous ceux qui l’avaient adoptée ; ils marchaient sous les mêmes bannières, poussaient le même cri de bataille : Guerre aux Brabançons, guerre à l’Anglais, et pour le moment n’avaient qu’une même idée, l’extermination de ces bandes de mécréants que l’Angleterre avait vomis sur leur patrie. Du haut des montagnes, des anfractuosités des rochers, des bourgs, des forêts, on voyait sortir des troupes de femmes et d’enfants blêmes et décharnés qui répétaient le cri de guerre des soldats, qui les bénissaient comme des libérateurs, en proclamant lâches les hommes qui ne se joindraient point à l’armée des nouveaux croisés. Parmi les chevaliers qui s’étaient réunis à l’armée commandée par Adémar V, Archambaudde Comborn, Olivier de Lastours et Eschivat de Chabanais, on distinguait les seigneurs d’Auberoche, de Tourtoyras, de Roffignac, d’Ayen, de Cosnac, de Montignac, et celui de la Porcherie, à la tête des gens de Saint-Bonnet ; puis encore les seigneurs d’Aubusson, de la Roche-Canilhac, de Noailles, de Saint-Chamaus, de Charnac, de Lasteyrie, de Noailhac, et le chevalier Ithier de Visio, vaillant à la guerre, renommé pour son courage et son expérience. Une troupe si nombreuse de chevaliers commandant à une population soulevée en masse par l’exaspération la plus légitime, donnait bon courage aux vieillards, aux femmes et aux enfants, qui poussaient des acclamations de joie et d’espérance en la voyant passer. Les églises étaient remplies par ceux qui n’avaient pu suivre le corps d’armée, et qui adressaient au ciel de ferventes prières pour le succès de cette entreprise. Les couvents faisaient des processions dans l’enceinte de leurs murailles, et toutes les hauteurs qui dominent la plaine de Brive étaient occupées par des messagers chargés d’aller porter au loin la nouvelle d’une défaite ou d’une victoire. La jonction des différents corps s’était opérée pendant la nuit, sans avoir été contrariée par une attaque des Brabançons ; ces pillards n’avaient pas bougé des environs de Malemort, où ils avaient mis leur butin à l’abri. L’armée des confédérés limousins occupait une forte position sur le versant des collines de Donzenac ; et toute la nuit s’y passa à se reconnaître et à classer chaque nouvelle troupe d’arrivants dans un des quatre grands corps organisés pour l’attaque. Plusieurs tentes éparses sur les prairies indiquaient la demeure des chefs, et leurs écussons, placés devant les tentes, faisaient reconnaître leurs divers quartiers et ceux qui les occupaient. Devant une de ces tentes simples et sans ornement, les deux lions de Comborn flottaient au souffle de la nuit, brodés sur une large bannière attachée à un poteau, près duquel plusieurs hommes d’armes veillaient attentivement. Deux d’entre eux, détachés en sentinelles avancées, occupaient une petite éminence d’où l’on pouvait découvrir toute la plaine jusqu’aux abords de Brive. La nuit était claire et sereine ; aucun nuage, pendant tout son cours, n’interceptait la lumière que la lune versait sur la terre, mais comme elle venait de se coucher, et que l’approche du matin faisait déjà pâlir les étoiles, le froid devint plus vif, et les deux hommes, placés sur le mamelon, s’enveloppèrent plus soigneusement dans les manteaux de peaux de chèvres qui recouvraient leurs épaules et marchèrent en frappant la terre de leurs pieds pour rendre quelque chaleur à leurs membres engourdis. « La nuit est froide, dit un de ces deux gardes ; j’aimerais mieux être couché bien chaudement dans mon lit, ou même veiller dans l’angle de la grande tour de Voutezac, que d’être exposé au vent sur le versant des collines de Donzenac. Tu te plains toujours, Bernard, lui répondit son compagnon ; la nuit n’a-t-elle pas été belle et ne nous promet-elle pas une journée magnifique ? Vois ces légers brouillards comme ils vont se perdre dans les ruisseaux qui séparent les montagnes ; le soleil aura ce matin une belle ceinture à son réveil. Crois moi, mon camarade, dans quelques heures tu ne te plaindras plus du froid ; les routiers de Malemort se chargeront de nous réchauffer. Oui, oui, maître Pierre, notre enragé vicomte se jettera comme à son ordinaire au plus dru de la mêlée ; car il aime les coups et les combats plus qu’aucun homme au monde. Il était d’une belle colère hier vers dix heures de la nuit, lorsque cette grande femme aux cheveux noirs est arrivée comme une folle jusque dans sa tente ; nous l’entendions de notre corps de garde pousser non pas des cris, mais de véritables hurlements de bête fauve ; sais tu quelle est la cause qui avait pu le faire entrer dans une telle colère ? Si je la sais, ami Bernard, sans doute que je la sais, puisque j’étais tout contre la tente lorsque cette grande femme noire, qui n’est autre que Guicharde, la fille de l’ancien garde Èble, que tu as peut-être connu, est venue se précipiter toute haletante sur un escabeau devant le vicomte de Comborn. Comment, c’était Guicharde, la maîtresse du vicomte Archambaud ? reprit le veilleur Bernard, je ne l’ai pas reconnue. Ni moi non plus, dans le premier moment, tant ses traits étaient bouleversés, tant son regard était terrible ; mais sa fureur, son animation, la rage dont elle était enflammée, tout cela n’est rien, en comparaison de la fureur du vicomte Archambaud quand il eut entendu les nouvelles qu’elle lui apportait. demanda Bernard en s’arrêtant et en se rapprochant de Pierre. Tu te souviens de ce moine qui nous a demandé son chemin pour aller à Comborn ?... de ce moine que nous trouvâmes au gué du Saillant et auquel je servis de guide... Si je me souviens du moine ?.. parfaitement ; à telles enseignes que je te dis : Pierre, prends garde à toi ; ce moine-ci m’a toute la mine d’un diable d’enfer ; avec cela il s’était tout à coup montré entre nous deux sans que nous eussions entendu le pas de son cheval sur le gravier. tu ne te trompais pas de beaucoup, maître Bernard, si ce moine n’est pas le diable, c’est toujours un de ses favoris. J’ai conduit au château de Comborn, et le vicomte Archambaud y a gardé enfermé avec lui pendant deux heures dans son cabinet... Quelque sorcier sans doute, répondit Bernard. Non, mon brave veilleur de Voutezac, ce n’est pas un sorcier, mais c’est le fameux Leclerc en personne, le chef de ces maudits routiers que nous allons attaquer. Oui, le chef des pillards et des bandits !... il est venu à Comborn et il en est sorti, accompagné par le vieux sommelier du château ; le vicomte Archambaud l’a gardé deux heures dans la grande salle du donjon, et il l’a laissé partir. Il paraît que ce damné Leclerc avait arrêté un moine d’Obazine que le vicomte Archambaud envoyait chercher par l’écuyer Jehan, et c’est au moyen du froc de ce moine qu’il s’est introduit à Comborn. Voilà un hardi coquin, par saint Étienne ! s’écria Bernard, et je conçois que le vicomte Archambaud se soit mis dans une furieuse colère ! La colère de notre vicomte, reprit le veilleur de Comborn, ne vient pas seulement de l’audace de ce routier ; Guicharde a prononcé d’autres paroles que je n’ai pas pu entendre ; mais c’est alors qu’a éclaté la fureur du vicomte Archambaud. Il est sorti sur le seuil de sa tente, la hache à la main, les cheveux hérissés comme les soies d’un sanglier ; l’écume lui sortait par la bouche ; il demandait son cheval et prononçait des mots sans suite, ainsi que le ferait un homme hors de son bon sens ; je vivrais encore cent ans, que jamais je n’oublierai sa figure. Guicharde a en toutes les peines du monde à le calmer un peu ; il la repoussait d’abord et brandissait sa hache autour de lui avec une force terrible. En cet instant nos coureurs ont amené un moine, mais cette fois un véritable moine d’Obazine, qu’ils avaient arrêté comme il venait de franchir les derniers postes des routiers ; ce moine est entré dans la tente avec le vicomte et Guicharde ; peu à peu l’orage s’est apaisé et je n’ai plus rien entendu. Est-il vrai que les Brabançons aient pendu l’écuyer Jehan aux créneaux de la grande tour de Malemort ? Ce n’est que trop vrai, mon brave Bernard, et tel est le sort qui nous attend si nous tombons entre leurs mains. » Bernard ne parut nullement satisfait de cette assurance et regretta plus vivement encore son bon lit, le château de Voutezac, et la grosse tour dans laquelle il faisait sa demeure ordinaire. Tu ne me parais pas satisfait de ton nouvel emploi d’homme d’armes et de l’honneur que tu vas avoir de combattre sous les ordres du vicomte Archambaud ? J’avoue, murmura Bernard, que je n’aime point tous ces apprêts de bataille ; la plaine ne me convient pas ; je préfère attendre l’ennemi derrière de bonnes murailles et des fossés profonds. reprit Pierre, tu ne sais pas ce que tu dis ; ce soir, si tu n’es ni blessé, ni mort, tu ne voudras plus faire d’autre métier que celui d’homme d’armes. Non, non, camarade, blessé ou bien portant, je n’aspire qu’à revoir Voutezac, ma ménagère, le coin de son foyer en hiver et les bonnes châtaignes blanchies qu’elle sait préparer et les excellentes crêpes de sarrasin qu’elle fait frire. Ce moine qui n’est autre que Je capitaine Leclerc, me revient à l’esprit malgré moi ; et je ne peux pas m’empêcher de croire qu’il y a un peu de sorcellerie dans tout cela ; je n’aime pas les sorciers, et je prie tous les soirs monseigneur saint Viance, la benoite sainte Vierge et monseigneur Jésus-Christ de vouloir bien me préserver de leurs embûches. » Et Bernard fit le signe de la croix. « Que peux-tu craindre des sorciers ? ne portes-tu pas sur ta poitrine la croix rouge, bénite par le saint évêque de Limoges ? ce digne vieillard n’est-il pas avec notre armée, et l’abbé Isambert n’élève-t-il pas au milieu de nous la fameuse croix que Guillaume Vidal a rapportée de la terre sainte ? je sais tout cela, et pourtant... En sortant de chez moi pour venir ici, répondit Bernard, j’ai rencontré un prêtre, et c’est un mauvais présage !... Puis, en tournant Saint-Viance, trois corbeaux se sont enlevés à ma gauche... mon chien a hurlé toute la nuit dernière... et comme je mangeais ma bouillie de maïs, j’ai cassé mon plat... Ce sont sans doute de mauvais présages, ami Bernard, mais cependant ils ne sont pas décisifs ; je te conseillerai, quand nous passerons la Corrèze, de jeter trois brins d’herbe dans l’eau, et s’ils surnagent tous les trois, tu n’as rien à craindre. Je suivrai ton conseil, Pierre, je le suivrai, car lés deux plus vieilles femmes de Voutezac, la mère Gauberte et ma tante Étiennette, m’ont souvent dit que c’était un moyen infaillible de consulter son sort. Mais où irons nous passer la Corrèze ? Devant Brive et sur ses ponts ; nous rallierons les soldats de cette ville, et nous attaquerons Malemort de bonne heure : tout sera fini pour l’heure du souper. Et les deux amis reprirent silencieusement leur faction, jetant de temps en temps un regard vers la plaine et frappant la terre de leurs pieds engourdis. Enfin, avant le jour, les tentes des chefs furent levées ; les différents corps se formèrent en ordre de bataille et toute l’armée descendit vers Brive dans le plus grand silence. Plus ces vaillants hommes étaient résolus au sacrifice de leur vie pour assurer le repos et la tranquillité de leur pays, plus cependant ils regardaient avec calme les chances probables du combat qui allait s’engager. Ils savaient les Brabançons nombreux, exercés au métier des armes et résolus dans l’action. De toute façon, l’attaque et la défense devaient être opiniâtres et coûter bien du sang de part et d’autre ; beaucoup de ceux qui s’élancent bien portants aux premières lueurs du jour, seront navrés de mort avant les heures de la soirée ; beaucoup ne reverront pas les lieux qui les ont vus naître. Toutes ces pensées, qui traversaient l’esprit de la foule, la rendaient silencieuse, mais non pas moins courageuse ; ceux qui tomberont seront comptés comme martyrs de la patrie ; d’ailleurs l’évêque de limoges a donné à tous l’absolution de leurs fautes et sa bénédiction paternelle. Le soleil commençait à dorer les cimes des montagnes qui font à la ville de Brive une large ceinture, lorsque l’armée des confédérés limousins, augmentée d’un corps assez nombreux de bourgeois de cette ville, déboucha par les ponts qui s’ouvraient sur le chemin de Tulle, pour venir vers Malemort chercher les compagnies, des Brabançons. Les vallées étaient encore plongées dans ce calme et cette espèce de clair-obscur du matin, qui serait tout à fait le jour, si le soleil déjà levé avait pu, franchissant les montagnes dont il n’éclaire que les sommets, venir jeter son vernis doré sur le vert sombre des prairies. La température s’était considérablement adoucie depuis la veille ; la transition de l’hiver au printemps s’opérait brusquement. Les cadavres des routiers surpris dans une expédition de pillage se balançaient au souffle de la brise du matin, accrochés aux murailles de la ville ; mais, spectacle horrible, un nombre double de cadavres leur servait de pendant à quelques centaines de pas des fossés, et ces cadavres étaient ceux de citoyens de Brive, retenus prisonniers par les Brabançons depuis quelques semaines. L’armée à ce spectacle fut saisie d’horreur et d’indignation ; un même cri de vengeance sortit de toutes les bouches, s’élança de tous les cœurs et l’ardeur des chefs et des soldats ne fit que s’accroître. Plus les Limousins s’approchaient de Malemort, plus le pays prenait un aspect désolé ; sur tous les coteaux les vignes avaient été arrachées, et dans les vallées les cabanes brûlées, les arbres coupés indiquaient la présence d’un cruel ennemi. L’ordre suivi jusque-là par l’armée fut changé ; les quatre corps occupèrent une ligne formée par d’épais bataillons de montagnards et de manants de la plaine ; entre ces bataillons, les chevaliers couverts de leurs cottes de mailles se tenaient prêts à charger les Brabançons ou à repousser les efforts de leur cavalerie. Quant aux archers, ils avaient été placés en tête du corps principal, comme devant nos armées modernes on jette un rideau de tirailleurs pour commencer l’action, sonder le terrain et éclairer la position. Le contingent fourni par la ville de Brive se composait d’un corps assez nombreux de bourgeois, bien vêtus et bien armés, commandés par Delga, brave et intrépide chevalier, auquel les consuls avaient confié cet honneur. Ils s’avançaient fièrement et en bon ordre, rangés sous la bannière de leur ville, sur l’un des côtés de laquelle étaient brodés trois épis de blé formant trois faisceaux, et sur l’autre côté, le buste de saint Martin avec la légende : Sanctus Martinus, martyr, Brivœ. Indépendamment de ce corps remarquable par sa bonne tenue et l’attitude martiale des hommes qui en faisaient partie, Brive avait encore fourni un corps nombreux d’archers, pris parmi les gens de métier, et Ces archers, renommés pour leur habileté au tir de l’arc, brûlaient de se mesurer contre les archers anglais, dont les Brabançons comptaient un grand nombre dans leurs rangs. Au centre de l’armée, le vicomte de Limoges et le vicomte de Comborn commandaient et dirigeaient principalement les chevaliers destinés à prendre une part active au combat ; car la cavalerie, à cette époque reculée, était seule réputée avoir quelque valeur ; et ce ne fut que beaucoup plus tard que l’on commença à comprendre de quelle importance pouvait être l’infanterie. Le vicomte de Limoges et celui de Comborn gardaient autour d’eux une troupe d’élite, composée de chevaliers attachés plus particulièrement à leur personne, et leurs bannières flottaient au vent, portées par leurs parents les plus proches. Sous l’étendard de Limoges, d’or à trois lionceaux de gueules, et derrière Adémar, se pressaient Talleyrand de Montignac, de Noailles, Raymond d’Aubusson, Saint-Chamans, Hugues de Noaillac et beaucoup d’autres chevaliers dont les noms ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Le vicomte de Comborn s’enorgueillissait de ses trois fils, Elie, Archambaud et Assalit, que suivaient les chevaliers de Tourtoyras, de Lasteyrie, de la Porcherie, d’Ayen, de Cosnacet Ithier de Visio. Archambaud portait la bannière de Comborn, d’or à deux lions passant de gueules ; puis venaient une foule de chevaliers et d’hommes d’armes, tous parfaitement montés et armés d’armes offensives et défensives. Olivier de Lastours et Eschivat de Chabanais commandaient les deux ailes, où se trouvaient peu de chevaliers, mais un grand nombre de robustes montagnards, habitués à toutes les fatigues et durs comme les rochers de leurs montagnes. Depuis le moment où il était sorti de sa tente, Archambaud n’avait prononcé d’autres paroles que celles nécessaires au commandement ; son teint, habituellement assez animé, s’était revêtu d’une pâleur mortelle ; ses gros sourcils contractés et ses yeux, plus sauvages encore que de coutume, achevaient de lui donner une physionomie si rude et si sombre que nul ne se trouvait assez hardi pour lui faire une question. Parfois, dans un mouvement nerveux, il excitait de l’éperon son vigoureux coursier, puis il le raccourcissait de la bride, en lui imprimant une brusque saccade. La vue des potences auxquelles étaient accrochés les corps des malheureux Brivistes produisit une vive impression sur lui ; un moment sa figure se colora du rouge le plus foncé, et il voulut examiner de près chacun des cadavres ; celui qu’il craignait d’y trouver n’était pas parmi eux. Enfin à six heures moins un quart, l’armée limousine aperçut les tours de Malemort ; et devant leurs murailles vingt compagnies de Brabançons se montrèrent rangées en bon ordre et disposées avec habileté sur un terrain qui semblait avoir été créé pour servir de théâtre à un combat. Leurs archers occupaient un monticule situé un peu en arrière des corps de cavaliers et de gens de pied, qui formai en tune ligne dans une vaste prairie appuyée à des bois et traversée par un petit ruisseau, sur lequel des ponts formés de planches avaient été ménagés. Ces corps d’archers alimentaient le rideau de tirailleurs chargés de disputer le terrain qui séparait les deux armées, aux efforts des archers limousins, et plus tard ils devaient, abrités derrière la forte ligne des cavaliers et des gens de pied, inquiéter par leurs flèches les attaques des Limousins, et porter le désordre dans leurs rangs. Guillaume Leclerc, placé au centre de son armée sur un tertre de gazon, avait autour de lui une nombreuse escorte de cavaliers, parmi lesquels ou pouvait compter quelques chevalier sindignes de ce nom, gens sans honneur, pillards accourus de tous les pays ; il commandait de cette éminence à ses principaux lieutenants, Sancion de Sarranes et Curbaran, placés aux deux extrémités de la ligne formée par le développement des vingt compagnies. Chaque compagnie avait en outre son chef particulier, qui la gouvernait et la commandait, sous la direction suprême de Leclerc et de ses deux lieutenants. Au moment où elles s’aperçurent à peu de distance l’une de l’autre, les deux armées eurent comme une sorte de tressaillement qui s’exprima par un sourd murmure de voix et un bruit d’armes froissées ; puis ce murmure et ce bruit s’éteignirent peu à peu, et le plus grand silence régna pendant une seconde. Les archers, éparpillés sur toute la longueur de la ligne de bataille, commencèrent à se grouper par pelotons et à venir rejoindre la place qui leur avait été assignée. Les archers brivistes souffrirent des pertes assez sensibles dans ces premières rencontres ; leurs arcs, moins bons, d’un bois moins dur et moins élastique, ainsi que leurs flèches moins longues, leur donnèrent un désavantage marqué contre les archers anglais, plus exercés, et d’ailleurs, il faut le dire, plus habiles, car l’Angleterre a été de tout temps renommée pour l’habileté de ses archers. En regagnant le corps de cavalerie et de gens de pied auxquels ils avaient servi d’éclaireurs, on les vit emporter une vingtaine de morts, dont ils ne voulurent point abandonner les cadavres, tandis qu’un plus grand nombre de blessés se traînait péniblement loin du champ de bataille. « Archambaud, dit Adémar de Limoges en abordant le vicomte de Comborn, il me semble que mes pauvres archers de Brive ont souffert dans leur joute contre les archers saxons. Pensez-vous qu’il soit temps de les relever sur le terrain où ils escarmouchent depuis une heure ? Ne faudrait-il pas les remplacer par les manants et les montagnards que commande Eschivat de Chabanais ? on pourrait les lancer en avant pour essayer de rompre la ligne que nous présentent les Brabançons. » Archambaud se redressa sur ses étriers, examina au loin la situation de la plaine, puis il répondit : « Les fiers bourgeois de Brive ont trouvé à qui parler et je n’en suis pas marri ; parce que ces braves boutiquiers ont des murailles et des tours à leurs villes comme nous en avons à nos châteaux, ils se croient des chevaliers !... Je ne suis pas d’avis, messire Adémar, de faire attaquer par un corps séparé et d’attendre son succès ou sa fuite pour nous décider ; si ce corps est repoussé, une panique générale peut s’ensuivre ; ainsi donc pas d’attaque partielle ; profitons de l’ardeur qui anime notre monde et marchons en avant comme faisaient nos pères, en poussant de grands cris, en frappant de grands coups. En ce moment Olivier de Lastours et Eschivat de Chabanais envoyèrent dire à leurs deux collègues, qu’ils avaient la plus grande peine à retenir leurs soldats dans les rangs et à les empêcher de s’élancer contre les Brabançons ; alors le genre d’attaque proposé par le vicomte de Comborn fut adopté, et l’ordre fut donné sur toute la ligne de se précipiter en avant pour une attaque générale. On vit encore quelques chevaliers porter des messages, et l’évêque de Limoges, conduit par l’abbé Isambert, incliner du haut d’une éminence située au centre de l’armée limousine, la croix de Guillaume Vidal sur les confédérés, qui tous répondirent par le signe de la croix à cette dernière bénédiction ; puis avec des cris sauvages, cette masse d’hommes s’ébranla et se rua comme un torrent sur les compagnies des Brabançons. Ceux-ci soutinrent intrépidement cette première attaque et abrégèrent la moitié de la course aux Limousins, en se portant à leur rencontre. Les archers anglais faisaient toujours éprouver de grandes perles aux rangs de leurs adversaires, tandis que les archers de Brive ne causaient que peu de mal aux Brabançons. Archambaud de Comborn s’aperçut le premier du désavantage qu’avaient les archers limousins et de la position forte et inquiétante qu’occupaient les archers anglais. Lasteyrie, s’écria-t-il, mon brave ami, prenez cinquante de nos meilleures lances, si vous pouvez les trouver au milieu de cette mêlée générale, et allez déloger ces archers infernaux qui nous tirent du haut de leur mamelon comme s’ils tiraient à la cible ; voici encore un de mes hommes d’armes dont une de leurs flèches a traversé la poitrine. » Ses feuilles n’avaient pas surnagé lors du passage de la Corrèze. « Allez, mon brave Lasteyrie, faites tous vos efforts pour tourner la position de ces archers et pour les en déloger ; le gain de la journée dépend du succès de votre attaque. » Le chevalier de Lasteyrie partit pour la mission qui lui était confiée, et nul plus que lui n’était capable de la remplir avec succès ; hardi, prompt dans ses résolutions, renommé pour son courage, aucune lance, quelque bonne qu’elle fût, ne lui était comparable, et la force de son bras était irrésistible. Tous les chevaliers le connaissaient et tous avaient en lui la plus grande confiance ; aussi ne lui fut-il pas difficile de trouver les cinquante bonnes lances dont il avait besoin. Archambaud se distinguait entre tous au plus dru de la bataille, faisant bondir son cheval au milieu des morts et des mourants et s’ouvrant un sanglant passage avec son épée dans les rangs ennemis. Adémar de Limoges et Olivier de Lastours encourageaient les gens des villages et des bourgs, les soutenaient en se portant, escortés d’une forte troupe de chevaliers, partout où les lances brabançonnes et les flèches anglaises occasionnaient de l’étonnement et de l’indécision. Eschivat de Chabanais se défendait avec peine contre une vive attaque de Mercador, l’un des capitaines de compagnies des routiers, connu par sa férocité, exécré de tous les habitants du pays, profanateur des églises, et qui revendait les moines qu’il faisait prisonniers au prix de dix-huit sous par tête, les jours où il ne les faisait pas torturer. Après une heure de combat ou plutôt de cette horrible mêlée, dans laquelle chacun agissait pour ainsi dire par instinct et sans recevoir d’ordres, il eût été difficile de deviner à qui devait rester l’honneur de la journée. Les chefs se battaient comme le dernier de leurs hommes d’armes ; on recevait la mort sans demander merci, et ni Brabançons, ni Limousins ne songeaient à faire quartier ; jamais un pareil acharnement ne s’était vu ; les imprécations et les jurements se croisaient et se renvoyaient avec rage ; puis les cris de ralliement planaient quelquefois par-dessus tous les cris : Limoges à la rescousse ; Comborn ! en advant, Chabanais ; Lastours à la tour ; et le cri de Brive, Saint-Martin. De l’autre côté, les routiers répondaient par le cri de tue et de mort aux rustres et aux manants . Les chevaux bondissaient par-dessus les cadavres amoncelés et tombaient quelques pas plus loin sous les faux des serfs des seigneuries qui leurs tranchaient les jarrets. Les flèches anglaises faisaient déjà moins de mal ; car, dans cette confusion, il était devenu impossible aux archers de distinguer leurs camarades de leurs ennemis, et, par mesure de prudence, ils durent s’abstenir de se servir de leurs armes. Guillaume Leclerc, partout où il passait, suivi de son escorte, traçait de larges sillons, et, chaque coup de la redoutable masse d’armes dont il se servait, jetait à terre soit un cavalier, soit un homme de pied ; son cheval et lui semblaient invulnérables, et bravaient le danger, comme s’il n’eût jamais dû les atteindre ; deux fois le chevalier de Cosnac et Ithier de Visio le serrèrent de près, deux fois il les repoussa et passa outre, réunissant ses Brabançons épars et ranimant le combat là où l’épuisement des deux partis le ralentissait. Archambaud de Comborn parcourait la plaine, espérant toujours rencontrer Guillaume Leclerc, auquel il avait voué une haine mortelle. Il voulait le prendre vivant, pour lui demander compte du jeune Hugues ; mais le combat durait depuis trois heures sans que ces deux hommes, que dévorait un égal besoin de vengeance, eussent pu se joindre. Sur la colline la plus rapprochée de ce théâtre de carnage, l’abbé Isambert suivait avec anxiété les chances de la lutte, et faisait passer ses espérances ou ses craintes dans l’âme du vénérable évêque de Limoges, auquel il racontait tout ce que les yeux de ce pauvre vieillard ne pouvaient pas voir. Non loin d’eux, Guicharde, pâle et les bras croisés sur sa poitrine, demeurait immobile, contemplant ce spectacle de mort, et osant à peine respirer ; elle accompagnait du regard, autant que la distance pouvait le lui permettre, la bannière de Comborn, et, malgré elle, des larmes s’échappaient de ses yeux, et venaient lui obscurcir la vue. « Dieu juste et miséricordieux, disait l’abbé Isambert, épargnez le pauvre peuple qui se bat pour défendre, contre un ennemi cruel, son pays et sa famille ; Dieu tout-puissant, donnez la victoire à ceux qui se sont levés pour sauver de leur ruine vos temples profanés, et de la mort vos prêtres pour chassés comme les bêles fauves de nos bois. » Un soleil pur éclairait la plaine et la montagne, et il commençait à se former, au-dessus des combattants, un nuage de poussière à laquelle se mêlaient les exhalaisons du sang répandu. Les oiseaux avaient fui, effrayés par les cris des mourants et de ceux qui donnaient la mort. Cependant le chevalier de Lasteyrie, après avoir surmonté les obstacles qui devaient entraver sa marche, était parvenu jusqu’au mamelon où se tenaient les archers anglais, oc- cupés à contempler le combat auquel ils ne pouvaient plus prendre part. Son arrivée les remplit d’une terreur panique ; ils se crurent attaqués par un corps plus considérable, et sans chercher à se défendre, ils se précipitèrent en désordre au milieu des Brabançons qui se reformaient pour balayer la masse désorganisée des Limousins, en criant : « Nous sommes cernés ; des troupes venues de Tulle attaquent notre arrière-garde. « Cette nouvelle, promptement colportée dans tous les groupes et augmentée en passant de bouche en bouche, étonna les routiers déjà surpris de l’acharnement de leurs ennemis. L’arrivée du chevalier de Lasteyrie et de ses cinquante lances acheva la démoralisation de ces compagnies de pillards ; le cri de à Malemort, et de sauve qui peut, s’éleva de toute part et chaque Brabançon chercha son salut dans la fuite. Guillaume Leclerc devint pâle de colère en s’apercevant de la déroute des siens. Aussitôt il appela près de lui Sancion de Sarranes et Curbaran, et, d’une voix que l’émotion rendait tremblante : Courez, leur dit-il, et tâchez de mettre tous ces lâches derrière la première enceinte de Malemort ; établissez les hommes que vous réunirez sur les tours des portes et faites bonne contenance. Je ne sais quelle stupide terreur a fait perdre la tête à tous nos Brabançons, mais ils ne tarderont pas à retrouver au moins le courage du désespoir, car ils savent qu’ils sont tous perdus s’ils se laissent entraîner à la fuite. Pendant que vous exécuterez mes ordres, je vais tenter de retarder la marche de ces maudits Limousins en les chargeant avec les cent lances qui me sont restées. » Sancion de Sarranes et Curbaran partirent et voulurent vainement rallier les fuyards, mais, pareils à un torrent qui a franchi ses digues, les Brabançons démoralisés n’écoutaient plus rien ; ils fuyaient dans toutes les directions ; ils ne cherchaient même plus à se défendre ; la terreur paralysait leurs bras ; ces hommes farouches et intrépides se laissaient égorger comme des brebis. En un quart d’heure l’aspect du champ de bataille changea complétement ; ce n’était plus un combat, c’était une boucherie où les Limousins s’enivraient du plaisir de verser le sang de leurs oppresseurs. Sancion de Sarranes, Curbaran et les principaux chefs furent entraînés dans cette fuite générale. Guillaume Leclerc se trouva presque abandonné avec son escorte au milieu de l’armée des confédérés. « Hugues, s’écria-t-il, voici le moment de chercher le vicomte de Comborn, si nous ne voulons pas tout perdre dans cette fatale journée. » A ces mots un jeune homme complétement recouvert par un casque de fer et une cotte de mailles, le bras armé d’une hache, vint placer son cheval à côté du sien. « En avant, mes fidèles, dit d’une voix tonnante l’intrépide Guillaume ; en avant, répéta-t-il, sus au lion de Comborn. » Et les cent lances de Guillaume Leclerc, formées de l’élite des cavaliers brabançons, prirent leur course à travers la prairie jonchée de cadavres pour attaquer la bannière de Comborn que l’on voyait flotter au loin vers Malemort. Les quelques groupes de Limousins qui occupaient encore le champ de carnage ne tentèrent pas de s’opposer à cet escadron qui passait comme passe une trombe, dédaignant les obstacles et méprisant les ennemis qu’il rencontrait. Au bruit que faisait le galop précipité de cette cavalerie animée par le désir de la vengeance et par la volonté ferme de vendre chèrement sa vie, Archambaud de Comborn se retourna et reconnut à son armure et à son entourage Guillaume Leclerc. « Que nul d’entre vous, dit-il à ses gens d’une voix tonnante, ne soit assez hardi pour toucher à cet homme ; il m’appartient ; il est à moi seul ; à vous autres ses compagnons, » et il se précipita au-devant de son ennemi mortel. Les deux troupes se rencontrèrent avec un bruit épouvantable, produit par le choc des chevaux, celui des armures et les cris des combattants ; la terre trembla autour d’eux ; elle eut des oscillations semblables à celles des vagues de la mer. Guillaume Leclerc tenait sa large et puissante épée et sa masse d’armes était suspendue à l’arçon de sa selle ; près de lui on distinguait Hugues, écartant avec le tranchant de sa hache tous ceux qui tentaient de l’approcher ; Hugues et Guillaume étaient couverts de sang ; mais ils ne paraissaient pas attacher d’importance à vaincre les chevaliers qui leur offraient le combat. Quand ils étaient parvenus à les écarter de leur chemin, ils passaient outre. Déjà des deux côtés plus d’un cavalier avait mordu la poussière ; des chevaux commençaient à errer sans maîtres, lorsque Archambaud et Guillaume se trouvèrent en présence. Guillaume était toujours suivi par Hugues, auquel il dit en lui montrant le vicomte de Comborn : « Enfant, voilà celui qui a déshonoré ta mère ! » Hugues poussa un cri de rage et partit comme une flèche ; il vint fondre, la hache à la main, sur Archambaud, tandis que Guillaume attaquait Ithier de Visio, qui s’était jeté au-devant du vicomte de Comborn pour le préserver de l’attaque de deux ennemis ; de part et d’autre le combat ne fut pas long : Ithier de Visio tombait mortellement blessé par l’épée du Brabançon, presqu’au même moment où le fils de Guicharde succombait sous les coups d’Archambaud, dont il n’avait pu entamer l’armure. Les deux implacables ennemis se trouvèrent alors en présence et se préparaient à se jeter l’un sur l’autre, lorsque Adémar de Limoges, ayant aperçu le combat sur un coin du champ de bataille, accourut avec une troupe nombreuse pour terminer la défaite des Brabançons. Une grande confusion suivit l’arrivée de cette troupe, et le vicomte de Comborn, malgré ses cris et ses menaces, se vit séparé de Guillaume Leclerc. Les Brabançons ne purent tenir longtemps contre une force trop supérieure à la leur ; ceux qui ne furent pas tués dans le premier moment, tournèrent bride et cherchèrent dans une fuite précipitée la seule chance de salut qui leur restât. Guillaume Leclerc ne se trouvait point parmi ces fuyards que poursuivirent longtemps les chevaliers limousins. Une demi-heure après cette dernière action d’un combat sanglant, les femmes et les enfants qui observaient du haut des montagnes tous les événements de cette journée, purent voir un groupe composé du vicomte de Comborn, de Guicharde et du moine d’Obazine, penchés attentivement vers un Brabançon couché sur la terre, blessé mortellement et qu’ils paraissaient interroger avec anxiété. « Leclerc, disait le vicomte de Comborn, quelque exécré que tu sois par les populations de ces contrées ; si tu veux m’apprendre ce qu’est devenu le jeune homme que tu t’es fait remettre en abusant de ma crédulité, je t’emporterai dans mon château, où je te ferai guérir de tes blessures, et, personne n’osera venir te réclamer. » Le mourant avait peine à parler. Le froid de la mort commençait à bleuir ses extrémités, mais son œil n’avait rien perdu de sa fermeté, et sur ses lèvres décolorées on voyait errer un sourire sardonique. Soutenu par le moine d’Obazine, il se souleva à moitié et répondit à Archambaud : « Mes comptes sont réglés avec la terre !... Je n’ai que faire de tes promesses ; avant peu je serai là, où nulle puissance humaine ne pourra venir me chercher !... Tu as fait le malheur de mon existence !.. Tu m’as jeté dans les rangs où tes hommes m’ont tué !... J’en avais fini avec la vie !... Je remercie celui qui m’en a délivré !... » Archambaud et Guicharde se penchèrent encore plus vers lui, et le même cri sortit de leurs lèvres : Ne m’as-tu pas demandé de te le faire rencontrer sur le champ de bataille de Malemort, Archambaud ? mais alors je croyais parler au moine d’Obazine.. Ne m’as-tu pas demandé de lui inspirer le désir de la gloire ?... n’as-tu pas souhaité qu’il se montrât vaillant ?... où est Hugues, s’écriait Guicharde en promenant sur tous ceux qui l’entouraient des regards égarés !... Femme, tais-toi, murmura Guillaume, tu ne m’as rien confié... je ne le connais pas !... Mais toi, vicomte de Comborn, si tu veux retrouver Hugues... va lui demander là, où tu l’as couché, s’il accepte le titre d’écuyer... Défais les courroies du casque de cet homme d’armes... Tu l’as bien tué, n’est-ce pas, Archambaud ?... Femme, est-ce le fruit que tes entrailles ont porté ?... » Archambaud et Guicharde, respirant à peine, se précipitèrent vers le cadavre que leur indiquait Guillaume ; ils dénouèrent les courroies qui attachaient le casque à l’espèce de hausse-col de fer qui l’unissait à la cotte de mailles, et la figure de Hugues leur apparut glacée par la mort et souillée de sang. « C’est là ton fils, Archambaud... Je te le rends tel que tu l’as voulu !... Nul, si ce n’est toi, n’y a touché !... » En prononçant ces mots, Guillaume se recoucha sur la terre en poussant un cri sauvage, semblable à un dernier défi. Archambaud s’était agenouillé près du corps de son fils, et le soulevait dans ses bras, tandis que Guicharde, dont le cœur maternel ne voulait pas renoncer à toute espérance, cherchait avec ardeur un battement des artères, un faible souffle dans la poitrine. Mais en entendant le cri de Guillaume, à l’instant où elle comprit que la mort avait trop bien fait son devoir, elle se redressa comme une lionne dont on vient de détruire la portée ; elle saisit une pierre énorme entre ses mains, et rêvenant vers Guillaume, elle lui dit en la lui jetant sur la tête : meurs, toi qui as voulu tuer la mère par le fils, comme le fils par le père !... meurs, et sois damné !... » La cervelle de Guillaume rejaillit jusque sur la robe du moine, et Guicharde, sans verser une larme, prit sa course à travers les prairies en jetant des cris que la folie seule peut créer dans une poitrine humaine. LE LENDEMAIN DE LA BATAILLE. Le lendemain de la défaite des routiers, défaite sanglante et complète, puisque soit pendant le combat, soit pendant leur fuite, ils laissèrent deux mille cinq cents des leurs sur la terre, le château de Malemort fut repris par les Limousins, et de tous les Brabançons qui s’y étaient enfermés, aucun ne fut épargné. Trop de vengeances s’étaient amassées contre eux ; ils s’étaient souillés de trop de crimes. Les populations du Limousin, exaspérées par leurs ravages, par les assassinats qu’ils commettaient journellement, demandaient une justice sévère : tous furent ou passés par les armes, ou pendus aux créneaux des tours. Après ce dernier acte de justice, l’armée des confédérés qui, en comparaison des pertes éprouvées par l’armée des routiers, avait peu souffert, quitta les prairies de Malemort pour se porter du côté d’Issandon. Un seul chevalier limousin avait péri dans ce combat, c’était le brave Ithier de Visio, tué par Guillaume Leclerc. Quelques autres avaient reçu des blessures plus ou moins graves, mais dont aucune cependant n’était mortelle. Les montagnards et les serfs des barons et des chevaliers comptaient quelques centaines de morts ; la perte du bataillon de Brive se bornait à vingt archers tués et à un pareil nombre d’hommes d’armes dangereusement blessés ; mais la joie d’avoir expulsé les Brabançons du château de Malemort était si grande, que tous les deuils particuliers disparaissaient au milieu de l’enthousiasme général. Vers le soir, comme le soleil descendait derrière les montagnes, il ne restait plus sur le lieu du combat qu’une troupe peu nombreuse d’hommes d’armes, rangés silencieusement autour d’une tente sur laquelle flottait la bannière de Comborn. Archambaud n’avait gardé avec lui que soixante lances ; ses autres vassaux et ses hommes d’armes suivaient l’armée limousine. Devant sa tente stationnait un chariot attelé de bœufs, dont le conducteur, armé d’un grand aiguillon, paraissait inquiet de voir le soleil si près de disparaître. Dans l’intérieur de la tente, Archambaud contemplait debout le cadavre du malheureux Hugues, que l’on avait mis dans une bière. Les chagrins de toute une longue nuit passée dans la douleur, avaient vieilli le vicomte de Comborn ; ses yeux n’étaient plus fiers et rudes ; son corps même paraissait s’être voûté ; personne ne l’avait approché pendant toute cette nuit. Seul il avait gardé le corps de son fils ; seul il avait veillé près de celui qu’il avait tué sans le reconnaître. Sa douleur était muette comme la plaine solitaire dans laquelle il se trouvait, comme ces bois et ces montagnes que l’on apercevait au loin ; il n’avait pris aucune nourriture depuis le moment du combat. Il ne s’était pas plaint, il ne s’était laissé entraîner à aucun accès de fureur. Mais après avoir donné ses ordres à ses troupes, ses lèvres s’étaient fermées et nul ne lui avait plus entendu prononcer une parole jusqu’au moment où il demanda le moine d’Obazine, qui n’avait point voulu l’abandonner à sa douleur. Le moine venait d’entrer dans sa tente. Un chariot attendait sur le seuil et les hommes d’armes étaient en selle. Archambaud s’avança au-devant du moine, et lui dit d’une voix contenue et qu’il cherchait à rendre calme : « Écoute, moine, je t’ai fait venir, et je veux que tu partes avec le corps de cet enfant !.... Ne me dis pas une parole, ne cherche pas à me consoler, Archambaud n’a pas besoin de consolation ! Prends donc le corps de cet enfant, porte-le à Obazine ; fais-lui construire une sépulture honorable, et chaque jour, pendant un mois, dis des messes pour le repos de son âme ! Tu prieras aussi pour le père de cet enfant, moine !... Tu prieras pour celui qui a tué et pour celui qui est tué !... Ma terre de Chadabec, dont tu as la donation, que je ratifie de nouveau s’il en est besoin, servira aux frais nécessités par la sépulture de Hugues et à ceux d’une fondation de prières en sa mémoire !... Pars, moine ; la nuit va descendre ; je te fais accompagner par vingt de mes bonnes lances, dans la crainte que quelque maudit routier ne soit encore à rôder dans les environs !... Pars en silence emporte ce cercueil.... » Et ne voulant point assister au départ du cortège funèbre, Archambaud, cet homme si fort et si rude à toute émotion, se retira dans la seconde partie de sa tente, laissant le moine épouvanté de l’expression glacée de douleur poignante qui se lisait sur sa mâle figure. L’abbé d’Obazine se conforma aux intentions du vicomte de Comborn : Hugues fut inhumé dans un caveau de l’église de l’abbaye ; les moines prièrent pour lui, et son père vint deux fois apporter quelque offrande au saint monastère, en visitant le tombeau du fils de Guicharde. Quant à cette mère désolée, on fut longtemps sans en entendre parler ; mais un jour on la vit arriver à Obazine ; elle était folle comme le jour où elle avait écrasé la tête du routier. Jamais elle ne reprit sa raison, et pendant bien des années on la vit errer autour du monastère, jetant parfois des cris effrayants, et en d’autres instants gardant un silence morne et farouche. Les paysans la connaissaient sous le nom de la folle d’Obazine ; ils la respectaient, et d’ailleurs un moine du couvent prenait soin qu’elle ne manquât ni de vêtement, ni de nourriture, ni d’abri. On le croit fils d’un certain Raymond, comte de Quercy ; il est connu sous le surnom de Gamba putrida (jambe pourrie). Il eut deux femmes : 1° Emme, sœur de Richard, duc de Normandie ; 2° Sulpicia, fille de Bernard, vicomte de Turenne. Il vivait en 984 ; on ignore l’année de sa mort. Son fils, dont l’article suit, lui succéda. Vicomte de Comborn et vicomte de Turenne, comme héritier de sa mère, fille unique de Bernard de Turenne. Epouse en premières noces, suivant l’auteur des miracles de Sainte-Foix de Conches, Béatrix, sœur du duc Richard de Normandie ; mais il là répudie bientôt et prend pour femme Pétronille. Il eut de sa première femme Archambaud II, dont l’article suit. Avec lui commence la branche des vicomtesde Turenne de la maison de Comborn. Fut tué sous le règne de d’Aimeri IIe du nom, vicomte de Rochechouart. Archambaud IIIe du nom, dont l’article suit ; Ebles, chef de la maison de Ventadour de la race des Comborn, et Bernard, qui fut vicomte de Comborn, après l’extinction de la postérité d’Archambaud III, son frère. Épouse Hermengarde et meurt à Uzerche en 1086. Il laisse un fils qui lui succède. En bas âge à la mort de son père ; meurt sans avoir été marié vers l’année IIII. BERNARD, son oncle, lui succède ; il vivait encore en 1126, religieux à l’abbaye d’Uzerche. Bernard fut deux fois marié : 1° à Garcilla, fille de Hugues Garcin de Corso, de la race des comtes de Toulouse. 2° à Pétronille de la Tour. ARCHAMBAUD IVe du nom, surnommé le Barbu, mort en 1157. Epouse Humberge, surnommée Brunicende, fille d’Adémar, IVe du nom, vicomte de Limoges. Il eut de ce mariage Adémar IVe du nom, chef des vicomtes de Limoges de la maison de Comborn. ARCHAMBAUD Ve du nom, qui vivait encore en 1184. Archambaud épouse Jourdaine, fille de Boson, IIIe du nom, comte de Périgord. Un de ses fils, Assalit, devient le chef de la branche des Blanchefort, de la maison de Comborn. Un autre de ses fils lui succède. ARCHAMBAUD VIe du nom, vivait encore en 1229. Epouse Guicharde, fille de Hugues de Beaujeu. Un de ses fils, Guichard de Comborn, devient le chef de la branche des Tréigniac, de la maison de Comborn. Un autre de ses fils lui succède sous le nom de BERNARD IIe du nom, qui vivait encore en 1246. ARCHAMBAUD VIIe du nom, mort en 1277. Archambaud se maria deux fois : 2° à Marguerite de Pons, fille de Geoffroy, seigneur de Pons et de Montignac. Guy et Bernard, qui tous deux, comme on le verra ci-après, furent vicomtes de Comborn. Il fut deux fois marié : 1° à Amicie, fille d’Eschivat de Chabanais. 2° à Almodie, fille de Geoffroy de Tannay, fille du seigneur de Tannay sur Charente. De son mariage avec Almodie de Tannay, il eut deux filles : Marie, femme de Guichard dé Comborn, son cousin. EUSTACHE, vicomtesse de Comborn, partagea l’héritagede sa mère avec sa sœur Marie, en 1298, par un acte passé à Paris, sous l’autorité du roi Philippe. Cette même année, elle fit une donation de ses biens à son oncle Bernard, au cas qu’elle vînt à mourir sans enfants. Elle épousa Guy seigneur de Chanac ; mais elle n’en eut pas d’enfants. BERNARD IIIe du nom, connu d’abord sous le nom de seigneur de Beaumont, gouverneur de la vicomte de Comborn, sous la vicomtesse Eustache, lui succède, et épouse Blanche de Ventadour. Il meurt en 1320, laissant un fils pour lui succéder. On ignore le nom de sa femme ; il passe, e, 1341, le contrat de mariage de son fils, alors âgé de dix ans, avec la fille unique d’Amblar de Chalus. ARCHAMBAUD IXe du nom, fils du précédent, meurt sans laisser de postérité. GUICHARD DE TREIGNIAC Ier du nom, second fils d’Archambaud VI de Comborn. GUICHARD IIe du nom, vivait encore en 1325. Il fut marié deux fois : 1° à Isabelle de Blanchefort, dame dudit lieu. 2° à Marie de Comborn, fille de Guy, vicomte de Comborn et d’Almodie de Tannay. Il eut de sa seconde femme GUICHARD IIIe du nom, qui vivait encore en 1369. Il eut de Blanche de Ventadour sa femme GUICHARD IVe du nom, qui mourut, le 1er janvier 1415. Il avait épousé Louise d’Anduze, dont il eut : JEAN Ier du nom, vicomte de Comborn, seigneur de Treigniac et de Chambaret, etc., conseiller et chambellan du roi Charles VII. Fut l’un des tuteurs que Guillaume de Blois, dit de Bretagne, comte de Périgord, nomma en mourant en 1455, pour Françoise de Bretagne, sa fille et son héritière. Il épousa Jeanne de Rochechouart, veuve du seigneur de la Rochefoucauld. JEAN IIe du nom, vicomte de Comborn, baron de Treigniac, seigneur de Chambaret, de Camboulive, de Beaumont, de Rochefort, de Saint-Salvadour. Il mourut avant le mois de janvier 1488. Marié, par contrat du 24 mai 1456, à Jeanne de Maignelois, il laissa pour lui succéder un fils nommé AMANIEU, vicomte de Comborn, etc., etc., etc., qui fut marié, le 27 janvier 1489, à Catherine de Vivonne ; puis, à la mort de sa première femme, il épousa Catherinede Châtellux ; mais il n’eut d’enfants d’aucun de ces deux mariages, et par acte du 22 mars 1508, il fit une donation de la vicomte de Comborn à Antoine, seigneur de Pompadour. En lui s’éteignit l’ancienne famille des Comborn, la plus illustre du Limousin. En dernier lieu, la vicomte de Comborn était venue dans la famille de Lasteyrie du Saillant, et les marquis du Saillant, grands sénéchaux du haut et du bas Limousin, prenaient le titre de vicomtes de Comborn. Enfin c’était le dernier dimanche, ce qu’on appelle, je crois, le beau dimanche, qui termine les fêtes : le temps était superbe ; il y avait une foule immense dans le parc, on pouvait à peine passer à la grille, tant était grande la cohue ; puis les marchands de melons avaient étalé là des maraîchers de toutes les grosseurs ; puis les conducteurs de coucous vous poursuivaient pour vous offrir des places ; et, quand on était parvenu à échapper à tout cela et à entrer dans le parc, alors on se trouvait serré entre des promeneurs, dont les uns vous poussaient à droite, d’autres à gauche ; on était forcé de s’arrêter devant une boutique de pain d’épice, ou emporté vers la pièce d’eau ; on avalait de la poussière, et on était assourdi par le bruit des mirlitons et des claquettes : c’était bien gentil. Pour s’amuser à une fête champêtre, il faut trois choses : d’abord être d’une bonne santé. Vous me direz, peut-être que la santé est indispensable à tous les amusements ; je vous répondrai qu’il en est de doux, de tranquilles, qui ne fatiguent pas, tandis qu’à une fête publique, dans une cohue, il est bien difficile de ne pas être souvent sur ses jambes. Il faut donc d’abord une bonne santé, ensuite de l’argent plein ses poches, et enfin ne pas être amoureux. Cette dernière condition vous semblera encore singulière ; mais, en y réfléchissant bien, je crois que vous serez de mon avis. Quand on est amoureux et que l’on tient sa maîtresse sous son bras, on n’aime pas à être dans la foule. Comment se regarder à son aise ? comment faire passer son ame dans ses yeux, lorsque des figures inconnues vous entourent, vous examinent bêtement, indiscrètement, comme si vos affaires les regardaient ? Les amoureux préfèrent les promenades solitaires ; ils ont raison. Si un amoureux est là sans celle qu’il aime, ce bruit, ce monde, ces grisettes de Paris, ces grosses filles de village n’ont aucun charme pour lui ; son esprit, son cœur sont ailleurs. Les badauds l’impatientent, les paillasses ne le font pas rire, la grosse gaieté qu’il entend l’assourdit, l’assomme, et son plus grand désir est de s’éloigner de cette foule qui l’obsède et l’empêche de penser à son aise. J’ajouterai encore, que, sans être amoureux, on peut s’ennuyer beaucoup aux fêtes de Saint-Cloud et autres ; tout le monde n’aime pas le bruit, les cris, les réunions populaires ; cette gaieté qui ressemble à des querelles, cette musique qui vous écorche les oreilles, et ces dîners où l’on paie très-cher pour être fort mal. Souvent aussi tout cela nous amuse à vingt ans et nous ennuie à trente. Pourquoi serions-nous constants dans nos goûts, puisque nous ne le sommes pas dans nos affections ? Mais il s’agit de deux personnages qui viennent de descendre de l’accéléré, et se disposent à s’amuser à Saint-Cloud, parce qu’ils ont ce que je trouve nécessaire pour cela : de la santé, de l’argent, et point de passion dans le cœur. Ce sont deux hommes bien mis, sans recherche, sans fatuité : l’un qui peut avoir vingt-six à vingt-sept ans, est d’une taille moyenne, brun, pâle, a de beaux yeux, une figure distinguée et beaucoup de charme dans la physionomie ; l’autre, qui a six ou sept ans de plus, est moins grand, plus gros, a des traits forts, un teint coloré, des yeux vifs et gais, et toute l’encolure d’un bon vivant. Ces messieurs traversent la place sur laquelle est le restaurant de la Tête-Noire . Ils veulent aller sur-le-champ dans le parc ; au passage de la grille, ils se trouvent dans une poussée de monde. « Prenons garde à nos mouchoirs » dit le plus âgé en portant sa main à sa poche ; il y a dans tout ce monde-là des gens qui pourraient bien nous en débarrasser. « Il me semble qu’il faudrait d’abord prendre garde à nos montres, » répond le jeune homme en souriant. est-ce que tu as pris la tienne ? Moi je n’en prends jamais quand je vais dans les fêtes, dans les foules : c’est risquer de se la faire voler. Alors, comment fais-tu quand tu veux savoir l’heure pour dîner ou pour partir ? Je calcule d’après mon appétit, on bien je demande ; j’aime mieux cela que de m’exposer à perdre ma montre... je serais très-vexé si on me volait. ça ne peut pas s’acheter une montre tous les jours...! Tu ferais un tableau de plus : voilà tout. » ça t’est facile à dire, mon cher Victor. On fait bien le tableau, mais le vendre, c’est autre chose...! surtout à présent que les gens riches deviennent avares, mercantiles ; qu’ils ne rougissent pas de marchander le talent... Mais ne parlons pas peinture, nous sommes venus ici pour nous amuser. » Ces messieurs se promènent dans le parc ; ils examinent les boutiques, les curiosités ; ils lorgnent les jolis minois quand ils en aperçoivent ; ils se regardent en riant à l’aspect d’une tête grotesque, d’une tournure ridicule ; enfin ils sont de bonne humeur, et très en train de plaisanter sur tout ce qu’ils verront. Cependant ces messieurs se promènent depuis trois heures ; ils ont vu beaucoup de figures, de tournures qui prêtaient à rire ; mais il n’y a pas besoin d’aller à la fête de Saint-Cloud pour trouver cela. Enfin Victor (c’est le plus jeune) dit à son compagnon : « Mon cher Dufour, je commence à avoir assez de la promenade. Est-ce que c’est bien amusant d’être ballotté au milieu de tout ce monde, de se sentir écraser les pieds par de laides paysannes, et de passer la journée à chercher ses connaissances, auxquelles on a donné rendez-vous dans le parc...? tu as donné rendez-vous dans le parc...! Il fallait au moins indiquer un endroit. Je n’ai pas positivement donné de rendez-vous, mais beaucoup de dames que je vois à Paris... et dont plusieurs sont fort aimables, m’avaient dit dans la semaine : Nous irons dimanche à Saint-Cloud ; allez-y aussi, vous nous y trouverez, mais trouvez donc quelqu’un ici...! tu te passeras de tes dames... Est-ce que tu devais retrouver une... je suis bien tranquille pour le moment... mais c’est ce qui m’ennuie : j’ai besoin d’avoir toujours le cœur occupé. Oui, soit par l’une, soit par l’autre... quelquefois même par plusieurs à la fois, n’est-ce pas ? Tu crois rire, Dufour ! mais est-ce qu’il ne t’est pas arrivé aussi d’aimer, mais ce qui s’appelle aimer plusieurs femmes en même temps ? Ma foi, je ne m’en souviens pas... Tu n’en as peut-être pas aimé vraiment une seule ? mais cependant il ne fallait jamais que cela me dérangeât de mes études, de mon travail, parce qu’avant tout un artiste doit penser a son art et à son avenir. C’est-à-dire, que tu penses à tes amours quand tu as le temps, quand cela ne te gêne pas ? Une fois même j’ai été bien tourmenté, bien inquiet... Il est vrai que je n’avais que vingt ans alors. J’avais pour maîtresse une jolie petite femme bien gaie, bien coquette. Un jour, elle me dit de ne pas aller chez elle le lendemain soir, parce qu’elle attend une de ses parentes. Le lendemain, je ne sais quelle idée me passe par la tête... je me dis : c’est drôle qu’il lui arrive ce soir une parente dont je n’ai jamais entendu parler ; si cette parente... Bref, laissant là mes crayons, je vais le soir jusqu’à la demeure de ma belle. Je vois qu’il y a de la lumière chez elle... il n’y avait pas de portier, et je connaissais le secret de l’allée. Arrivé devant la porte de la dame, je marche bien doucement, je retiens ma respiration, et je me colle l’oreille contre la serrure. L’appartement de ma maîtresse ne se composait que d’une seule pièce : par conséquent, la société ne pouvait se tenir très-eloignée. J’entends parler, j’entends rire ; je trouve que les éclats de joie sont bien mâles pour être ceux d’une parente. J’écoute ; je reste là très-long-temps... Enfin, après être resté plus d’une heure sur le carré..... fatigué de ma sotte position... » Tu n’y tiens plus, et tu enfonces la porte d’un coup de pied ? » Non, ce n’est pas cela du tout ; je me dis : Ma foi, que ce soit une parente, un oncle, tout ce que ça voudra, j’en ai assez...! et là-dessus je renfonce mon chapeau dessus ma tête, et je m’en retourne copier mes académies. C’est la seule fois que l’amour m’ait tourmenté. » Pourtant tu es’ assez méfiant, de ton naturel, et je m’étonne que tu n’aies pas cherché à t’assurer si l’on te trompait. Écoute, il faut raisonner : cette petite femme me convenait ; elle ne me coûtait rien, je me suis dit : si je me brouille avec elle, il faudra que je me cherche une autre connaissance ; et ma foi alors j’étais très-occupé de mes études, ça m’aurait dérangé. On n’est trompé que quand on craint de l’être, mais du moment qu’on se dit : je m’attends à tout ! ça m’est égal ; alors je n’appelle plus cela être trompé. C’est fort heureux de pouvoir prendre les choses comme cela : moi, quand j’aime, je suis jaloux. Peut-être même quand tu n’aimes pas. Et cependant je suis de bonne foi : quand je dis à une femme que je l’aime, c’est qu’alors je l’aime réellement. Tout en étant volage, je suis très-sentimental, je veux de l’amour jusque dans mes liaisons les plus légères... Oui, c’est comme de la muscade, tu en as mis partout . Je crois que cela vaut mieux que de n’en mettre nulle part. Dufour, sans l’amour, la vie serait bien monotone !... qu’on me donne à choisir de trente mille livres de rentes sans amour, ou d’une passion éternelle sans argent, et je te réponds que je ne balancerai pas. Je ne crois pas, parce que... C’est ce gros balourd qui met ses souliers ferrés sur mes bottes... ça pousse le monde sans demander excuse. la bonne tête pour mettre dans une basse-cour ! » Le paysan qui venait de pousser Dufour tenait sous son bras une paysanne, qui tenait de l’autre bras un grand dadais, lequel tirait après lui une grosse maman qui traînait trois grands garçons et deux jeunes filles. Tout cela se tenait et ne voulait pas se lâcher, et tout cela se ruait à travers le monde, en poussant de gros rires et en donnant des coups de coude et des coups de pied pour se faire faire passage. Cette manière de se promener dix à douze de front est très-usitée par les paysans dans les fêtes champêtres. « C’est une bande joyeuse, » dit Victor en riant. « C’est une avalanche de manants : si l’on ne se rangeait pas, ça vous écraserait ! Au diable la fête de Saint-Cloud : je n’y reviens plus. Mon ami, on dit cela tous les ans, et en y revient encore pour voir si ce sera plus amusant, quoique ce soit toujours la même chose. et ton amour avec trente-six femmes, est-ce que ce n’est pas toujours la même chose ? D’abord, aucune femme ne se ressemble, je ne dis pas au physique, mais au moral. Il y a tant de nuances à observer dans les caractères, c’est si amusant à étudier... c’est pour étudier que tu fais l’amour. Oui, c’est pour mieux connaître les mœurs. c’est par là que tu observes les mœurs... Allons, en voilà un qui me met son mirliton dans l’œil. Quittons le parc ; allons dîner, hein ? Soit : allons dîner. » Ce messieurs sortent du parc et entrent à la Tête-Noire. Mais à Saint-Cloud, un jour de fête, on ne trouve pas facilement à dîner. La cuisine du traiteur est encombrée de monde ; les marmitons et leur chef ne savent plus où donner de la tête ; les servantes crient, se poussent, et les bons bourgeois de Paris se disputent une tranche de gigot ou un morceau de fricandeau. Quant l’un d’eux est parvenu à enlever un plat, il l’emporte en triomphe en renversant sur lui une partie de là sauce ; c’est encore un des mille agréments qu’offre la fête de Saint-Cloud. « Est-ce que nous allons boxer pour avoir à dîner ? Ça m’est égal, s’il le faut absolument, je suis bien de force à emporter un plat d’assaut... Mais montons au premier ; nous tâcherons d’être servis. » Pendant que ces messieurs essaient de se faire jour dans la cuisine, où l’on était encore plus pressé que dans le parc, une grande femme maigre, décharnée, en bonnet plissé et à l’œil furibond, venait de saisir les bords d’un plat de gibelotte qu’un monsieur emportait au premier. Le monsieur avait déjà monté deux marches de l’escalier lorsque la grande femme l’ayant rattrapé, avait sauté sur le plat, en s’écriant « C’est pour moi cela !.... Il y a plus d’une heure que je le guette. En arrivant à Saint-Cloud, nous sommes entrés ici. Mes quatre enfants sont là-haut et meurent de faim.... Nous n’avons encore pu nous faire servir que des assiettes, du sel, du poivre et une carafe d’eau... Monsieur, lâchez donc cette gibelotte, c’est pour moi !... » Le monsieur, qui suait à grosses gouttes, ne semblait nullement disposé à lâcher le plat : au contraire, il le tirait à lui de toute sa force, en disant. « Pourquoi donc serait-ce pour vous, madame ? Est-ce que je n’ai pas eu assez de mal à obtenir cette gibelotte à la place d’un poulet que l’on me promet depuis une heure, et que d’autres m’ont soufflé?... Je vous trouve plaisante de vouloir mon plat. Non, monsieur ; je l’aurai, il était pour moi ! » Cette dispute avait lieu justement au-dessus de la tête de Dufour, qui venait d’atteindre le bas de l’escalier. Il ne voyait pas le plat de gibelotte suspendu sur son chapeau ; mais le monsieur l’empêchait de monter, et la grande femme se jetait sur lui en voulant retenir la gibelotte. Ennuyé de ne pouvoir plus bouger, Dufour repousse fortement la dame au bonnet, ainsi que le monsieur établi sur l’escalier. Alors les deux combattants lâchent prise, le plat tombe sur la tête de Dufour, et une partie du contenu couvre son habit. Victor rit aux larmes, moins encore de la surprise de son ami que du désespoir qui se peint dans les traits de la grande femme, en voyant la gibelotte sur l’escalier. Dufour prend le parti de rire aussi, et ils se rendent dans le salon au premier, où beaucoup de gens attablés disent, en regardant Dufour : « Voilà un monsieur qui est bien heureux... il a eu quelque chose, lui. » Les carafes d’eau étant la seule chose que l’on pût se procurer facilement, Dufour lave son habit et son chapeau ; puis ces messieurs se placent à un coin de table, car il ne fallait pas se flatter d’en avoir une à soi seul. Sur soixante personnes qui étaient attablées là, le tiers seulement mangeait, les autres attendaient en regardant, d’un œil d’envie leurs voisins plus heureux. L’autre partie de la table, où les deux amis viennent de se mettre, est occupée par cinq personnes : deux jeunes filles de quatorze à seize ans, deux garçons plus jeunes, et un petit vieux monsieur poudré, en habit ventre-de-biche, en culotte à boucles et bas chinés ; tout cela assis devant une pile d’assiettes blanches, une salière et des carafes. Faute de mieux, le petit vieux paraît disposé à manger la pomme de sa canne, qu’il promène continuellement de son nez à sa bouche. « Tableau de famille ! » dit tout bas Victor à Dufour. « Oui, tableau d’une famille qui est venue se divertir à Saint-Cloud. J’en rirais bien, si je n’étais pas affamé comme eux. » Une sixième personne vient bientôt se joindre à la famille. Dufour la reconnaît : c’est la grande femme qui avait disputé si long-temps le plat de gibelotte. Elle entre dans la salle comme une furieuse ; son bonnet de côté, les traits renversés et le nez plein de tabac. Elle se jette sur une chaise devant le petit homme poudré, en s’écriant : « C’est une indignité!... il n’y a plus ni respect ni galanterie chez les hommes ! » Est-ce qu’on t’a manqué, Poupoule ? » dit le petit vieux en regardant d’un œil effaré la pomme de sa canne. « Oui, monsieur, oui, on m’a manqué... Je le tenais pourtant ; et certes je ne l’aurais pas lâché, si une grosse bête n’était venue se jeter entre nous !.... Tout est tombé sur l’escalier. » Dufour te contente de regarder Victor en souriant, et il continue d’essuyer son chapeau. Mais la grande dame est trop exaltée pour faire attention à lui. « Tu ne rapportes donc rien, maman ? » disent les petits garçons d’un ton pleurard. Et votre père qui reste là, qui ne se remue pas pour nous avoir à dîner !... Mais, Poupoule, c’est toi qui m’avais dit de garder les enfants. Veux-tu que je descende à la cuisine ? Quant à moi, j’en ai assez.... j’en ai par-dessus la tête de votre Saint-Cloud !... C’est pour ces demoiselles que j’y suis venue ; mais elles ne m’y rattraperont pas. Cependant je veux dîner ; je ne sors pas d’ici sans cela. » Les deux jeunes filles se tenaient bien droites, les yeux baissés, n’osant murmurer ni se plaindre, quoiqu’elles eussent mieux aimé se promener à la fête et se priver de dîner que de passer les plus belles heures de la journée assises devant une table sur laquelle il n’y avait que des assiettes blanches. Le petit monsieur poudré était descendu en tenant toujours sa canne à la main, quoique rien dans sa personne n’annonçât qu’il voulût s’en servir d’une manière hostile pour se faire donner des vivres. La maman grommelait entre ses dents, promenant ses regards sur les autres tables, et ayant l’air de vouloir chercher querelle aux personnes qui mangeaient ; enfin, les petits garçons s’amusaient à mêler le sel avec le poivre. Victor était parvenu à parler à un garçon ; il lui avait mis cinq francs dans la main, et le garçon lui avait assuré qu’il dînerait. Dufour essuyait toujours son habit avec son mouchoir, regardant de temps à autre Poupoule, dont il aurait voulu croquer les traits et la pose. « On se moque de nous, dit Dufour, ce garçon a pris ton argent, parce que les garçons traiteurs prennent toujours, mais je gage qu’il ne pense plus à nous. Et ces pauvres jeunes filles, reprend Victor, elles sont là depuis plus long-temps que nous, et elles n’osent pas se plaindre... elles me font de la peine. Moi, leur mère me fait peur ; je crois qu’elle me reconnaît pour la grosse bête qui a fait tomber son plat. » En ce moment, le petit monsieur revient, portant quelque chose devant lui. s’écrient les petits garçons, et il apporte quelque chose. » En effet, le petit homme apportait des verres et des couteaux qu’il pose sur la table en disant : « Je n’ai pu avoir que cela.... mais on m’a bien promis que j’aurai peut-être de la matelotte.... nous sommes devant la rivière... » Mouron, s’écrie sa femme, vous vous laissez berner comme un enfant ! vous n’avez jamais su vous montrer ; vous avez encore le front de nous apporter des couteaux... pourquoi faire, s’il vous plaît ? C’est pour couper ce qu’on nous donnera... je vois que nous passerons la soirée ici. Mais, Poupoule, aurais-tu voulu que j’allasse pêcher moi-même... Taisez-vous, vous me faites mal. » Mouron se tait ; il va se rasseoir devant la pile d’assiettes et se remet à lécher la pomme de sa canne. Les deux demoiselles ne disent rien, mais elles se regardent ; ces paroles de leur mère : Nous passerons la soirée ici, les ont fait frémir ; elles jettent à la dérobée un coup-d’œil sur ce parc dans lequel tant de monde se promène, et où elles espéraient montrer leur belle robe du dimanche ; puis elles reportent tristement leurs regards sur cette table devant laquelle elles ont déjà passé deux heures. Victor observe tout cela, il plaint ces deux jeunes filles ; et, en vérité, l’intérêt que leur tourment lui inspire est bien pur, car les demoiselles Mouron ne sont pas jolies : elles ressemblent à leur mère. Le garçon traiteur arrive apportant deux plats à la fois : son entrée fait sensation ; chacun le regarde avec anxiété, on veut savoir à quelle table il portera cela. C’est devant Victor et Dufour que les deux plats sont posés, ainsi que du pain et une bouteille de vin. Madame Mouron a fait un mouvement comme pour sauter sur les plats, mais elle est retombée comme anéantie sur sa chaise. Les deux jeunes filles sont consternées ; les petits garçons pleurent ; M. Mouron enfonce dans sa bouche la moitié de la pomme de sa canne. « En vérité, dit Victor, il n’y a pas moyen de tenir à cela, Dufour ; je suis sûr que tu m’approuveras. » Et sans attendre que son ami lui réponde, le jeune homme fait passer devant la famille Mouron tout ce que le garçon vient de leur apporter, en disant : « Vous permettez, madame.... Il y a trop long-temps que votre famille...... Moi et mon ami nous tâcherons de dîner plus tard. » Madame Mouron ne sait pas où elle en est, elle regarde tour à tour les plats et Victor ; elle est tellement saisie qu’elle ne peut encore répondre... Les deux demoiselles ont remercié avec leurs yeux qui sont presque devenus beaux de plaisir. Mouron, il s’est débarrassé la bouche de sa canne, et se lève pour saluer Victor, auquel Dufour donne des coups de pied par-dessous la table en murmurant : « Eh bien !... qu’est-ce que tu fais donc ?.... Il donne notre dîner à présent.... » monsieur, » s’écrie madame Mouron qui vient de retrouver la parole, « ce que vous faites pour nous est d’une galanterie.... mais si vous vouliez partager le dîner avec nous ? Non, madame, non, je vous remercie ; vous n’en avez pas trop pour six, et certainement il n’y en aurait pas assez pour huit, nous pouvons attendre..... N’est-ce pas, Dufour, que tu n’es pas si pressé de dîner ?.... » je ne suis pas pressé, » répond Dufour en faisant la grimace : « d’ailleurs, il est bien juste que je cède mon dîner à madame, puisque je suis la grosse bête qui a fait tomber le plat qu’elle disputait en bas. » Madame Mouron se pince les lèvres ; elle est embarrassée ; son mari répond avec bonhomie : « Monsieur, il ne faut pas que cela vous fâche. Poupoule a dit cela de vous... comme elle l’aurait dit de moi.... elle ne m’appelle guère autrement !... Cela ne m’a aucunement fâché, M. Mouron ; dînez, je vous en prie, ainsi que votre famille ; quant à moi, j’ai reçu une gibelotte sur la tête, je crois, que c’est tout ce que je prendrai ici. » Comme Dufour achevait ces mots, deux nouveaux personnages entrent dans le salon ; ce sont deux petits maîtres : l’un, qui est fort jeune, s’écrie en apercevant Victor : « C’est M. Vous êtes donc venu aussi à la fête de Saint-Cloud ? » Pendant que Victor répond au nouveau-venu, Dufour examine ces messieurs qui viennent d’entrer. Celui qui presse la main de Victor est mis avec beaucoup de recherche ; sa figure n’annonce guère plus de vingt ans ; il est joli garçon, sa tournure est distinguée, et sa physionomie expressive ; ses yeux pleins de feu semblent dénoter un caractère ardent, des passions vives, et plus d’étourderie que de raison. L’autre monsieur est plus posé, il approche de la trentaine ; c’est un bel homme, bien fait, d’une jolie figure, mais dans ses manières, et dans l’expression de sa physionomie, il y a quelque chose d’affecté, de composé ; on dirait qu’il s’étudie à se donner un air noble, distingué, et qu’il craint de se tremper. Sa mise n’est pas entièrement à la mode : avec un habit neuf et un gilet bien frais, il a un pantalon de tricot à côtes, qui, à la vérité, dessine très-bien ses formes, mais semble avoir été fait et porté depuis fort long-temps. Cependant ce monsieur se cambre, s’efface avec une suffisance, une impudence capables de faire revenir la mode des pantalons de tricot. Il jette dans le salon quelques regards dédaigneux, puis se rapproche de son compagnon en lui disant : « Mon cher marquis de Bréville, il ne faut pas songer à dîner ici. Allons chez Legriel, au moins cela a l’air d’un restaurateur, on peut s’y reconnaître. » Avez-vous dîné, messieurs ? » dit le jeune homme en regardant Dufour et Victor.« Pas encore ; nous attendons..... venez avec nous chez Legriel, nous dînerons ensemble, et nous tâcherons de rire un peu. Je n’ai pas été heureux chez ce traiteur-ci ; je suis curieux de voir ce qui m’arrivera chez l’autre. » Ces messieurs se lèvent, et se disposent à suivre les derniers venus. Victor se retourne pour saluer la famille Mouron, qui lui fait de grandes révérences. Sur un signe de sa femme, M. Mouron tire de sa poche des adresses gravées, et en présente plusieurs à Victor, tandis que Poupoule lui dit : « Mon mari est coutelier, monsieur ; et si jamais nous pouvions, à Paris, vous être agréables, nous n’oublierons pas ce que vous avez fait pour nous aujourd’hui. » Victor s’incline, met les adresses dans sa poche, et se hâte de suivre sa société. Le plus jeune est Armand de Bréville, fils du marquis de Bréville, qui eut d’un premier mariage une fille et le fils qui est devant nous. Ayant perdu sa première épouse fort jeune, le marquis se remaria avec une demoiselle noble et très-jolie, dit-on, mais qui n’avait rien. de Bréville ne goûta qu’un an les douceurs de cet hymen ; il mourut des suites d’une chute de cheval, étant à peine âgé de quarante ans, dans sa terre de Bréville, située auprès de Laon, en Picardie, où il demeurait avec sa famille. Il laissa ses deux enfants, alors fort jeunes encore, sous la tutelle de leur belle-mère. Mais, contre l’usage, ou du moins en dépit de la prévention qu’inspire souvent une belle-mère, il paraît que madame de Bréville eut une véritable tendresse pour les enfants de son mari, qu’elle nommait les siens : il est vrai que l’hymen ne lui en avait pas donné d’autres. Elle eut d’eux les plus grands soins ; elle passait sa vie à surveiller leur éducation. Ne quittant jamais la terre de Bréville, où elle avait perdu son mari, ne recevant que quelques voisins, n’amant point dans le monde, madame de Bréville ne connaissait pas d’autre bonheur que d’avoir auprès d’elle les enfante de son mari. C’est d’Armand que je tiens tous ces détails, car je n’ai jamais connu personne de sa famille ; mais il ne parle de sa belle-mère qu’avec attendrissement, et cela fait l’éloge de son cœur. » Est-ce qu’elle est morte aussi, cette rare belle-mère ? Elle mourut huit ans environ après son mari. Alors un parent éloigné fut nommé tuteur des enfants. Armand fut envoyé au collége, et sa sœur mise dans un pensionnat. Mais depuis quelques mois le jeune homme est majeur, maître de sa fortune, et il a tout-à-fait secoué le joug de son tuteur. Il a un violent amour du plaisir..... On voit qu’il s’y livre avec ardeur, et qu’il veut se dédommager de la vie sage et rangée que lui faisait mener son tuteur, depuis qu’il l’avait retiré du collége. Mais à vingt-et-un ans il est bien naturel de désirer s’amuser..... C’est la fougue de l’âge !... Est-ce qu’il est fort riche ? de Bréville avait vingt mille livres de rentes. N’ayant pas eu d’enfants de son second mariage, Armand et sa sœur n’ont eu à partager qu’entre eux. Dix mille livres de rentes, c’est fort gentil pour un jeune homme. Oui, ça serait même fort gentil pour un homme de trente-six ans. Moi, qui n’en ai que trente-quatre, je me trouverais égal au grand-turc, si j’avais dix mille francs de rentes, parce que j’ai de l’ordre, de l’économie ; et, quoique j’aime à m’amuser, je ne dépenserais jamais plus que mon revenu... Il m’a fallu donner bien des coups de pinceau pour amasser les deux mille deux cents francs de rentes que j’ai maintenant, et pourtant, avec cela, je m’amuse, je ne fais pas un sou de dettes ; et il y a des gens qui, avec dix mille francs de revenu, ne se trouvent pas de quoi vivre, doivent de tous cotés, et vont souvent en prison. » J’espère qu’Armand ne fera pas ainsi : c’est un bon petit garçon. D’où le connais-tu ? » C’est chez ma tante que nous nous sommes liés, l’année dernière ; son tuteur l’y menait quelquefois. On ne s’amuse pas beaucoup chez ma tante ; il faut faire le vingt-et-un sans rire, et le boston sans parler. Armand préférait causer avec moi ; il aimait ma conversation ; il m’appela bien vite son ami... A vingt-et-un ans tu sais qu’on prodigue ce titre-là, et que l’on croit à l’amitié comme à l’amour. Oui, c’est l’âge des illusions. Cependant, depuis quelque temps je le vois beaucoup moins ; je ne lui en fais aucun reproche. Lancé dans le tourbillon des plaisirs, il n’a pas un moment à lui ! Et sa sœur, est-elle jolie ? Je ne la connais pas ; elle a deux ans plus que son frère, et il y a déjà cinq ans qu’on l’a mariée à un gentilhomme nommé M. Il paraît qu’ils habitent la province, où Armand n’est pas pressé d’aller les voir. » Maintenant passons au second personnage. Quel est ce beau monsieur qui est avec Bréville ? En tout cas je croirais que c’est un noble de contrebande. Malgré son affectation à se donner de grands airs, à tenir sa tête en arrière et à regarder tout le monde comme s’il cherchait à qui il veut donner un soufflet ; il perce là-dessous des manières de mauvais lieux, des habitudes d’estaminet... mais il a une de ces figures... auxquelles je ne voudrais pas prêter de l’argent... toi, tu te méfies de tout le monde !... Je ne connais guère ce monsieur plus que toi. Je l’ai rencontré quelquefois ; il était avec Armand : je sais qu’il se nomme de Saint-Elme ; il est très-riche, à ce que m’a dit le jeune de Bréville. pour un monsieur très-riche, et qui se donne de si beaux airs, il a un pantalon qui n’est guère de saison.... Que j’aie un pantalon comme ça, moi artiste, moi peintre, à la bonne heure, on n’y fera pas attention,... avec ça que j’ai de ces tournures qui passent dans la foule !... un homme qui ne peut pas dîner à la Tête-Noire !... Du reste, il est bien fait, ce monsieur, il a de belles rotules ; je suis comme David, je fais attention aux rotules. Mais sa figure ne m’est pas inconnue : il me semble l’avoir vue quelque part... Je crois que c’est dans un restaurant à vingt-deux sous, où j’allais souvent il y a six ou sept ans,... parce qu’alors je dépensais beaucoup en modèles, en études, et qu’il fallait économiser d’un autre côté. Qu’un peintre qui commence, qu’un homme qui veut économiser aille dîner à vingt-deux sous, c’est fort bien ; il y a d’ailleurs de très-honnêtes gens qui ne dînent pas du tout. Mais tu veux qu’un jeune homme riche... c’est qu’alors il ne se serait pas donné de grands airs, et même ne s’appelait pas Saint-Elme ; il y a des gens qui ont un nom pour chaque quartier où ils vont. Au reste, je peux me tromper ; mais, nous voici chez Legriel, tâchons enfin de dîner, ça ne me ferait pas de peine. » Ces messieurs venaient d’arriver chez le restaurateur fashionable de Saint-Cloud. La foule est là comme à la Tête-Noire, mais non point de cette foule qui boxe pour un fricandeau et une matelotte ; il y a des équipages à la porte, dans la cour. C’est la belle société qui vient dîner là : remarquez que je dis la belle et non pas la bonne : c’est que parmi la belle, il y a beaucoup de femmes entretenues et d’habitués de Frascati ; mais enfin l’élégance, la tournure, les formes séduisantes sont là, et c’est beaucoup. Quand une étoffe est jolie, elle me plaît, et je n’ai pas toujours besoin de chercher à savoir ce qu’elle cache ; on me dira que sous une enveloppe grossière je puis trouver un fort galant homme ; je n’en doute pas, mais je préférerais pourtant le trouver sous des formes aimables. de Saint-Elme entre le premier chez le traiteur en disant : « Messieurs, laissez-moi faire,... je vous réponds que nous aurons un cabinet... J’ai les garçons à mes ordres ici ; j’y ai dîné si souvent !.... c’est un traiteur qui a plus de mille écus à moi ! » S’il a dépensé mille écus ici, se dit Dufour, ce n’est donc pas lui que j’ai vu à mon ordinaire de vingt-deux sous. » de Saint-Elme appelle les garçons par leur nom de baptême ; il crie, s’emporte, veut un cabinet, à tel prix que ce soit ; il fait venir le maître de la maison : celui-ci arrive, croyant que c’est un prince qui est descendu chez lui, parce qu’il suppose qu’un prince seul doit se permettre de faire autant de tapage. « Comment, mon cher ami, dit M. de Saint-Elme, vos garçons me répondent qu’il n’ont pas de cabinet ; me dire cela, à moi, qui viens toutes les semaines chez vous dépenser un argent fou.... Allons, cela ne peut pas être ainsi. » Le restaurateur regarde le grand monsieur, comme on regarde quelqu’un dont on cherche en vain à se rappeler ; mais comme le bruit, la suffisance imposent toujours (surtout chez les traiteurs), on met tous les garçons sur pied, et on parvient à trouver un petit salon libre pour les quatre convives. « Vous le voyez, messieurs, » dit le jeune Bréville en se mettant à table, « il ne fallait que suivre Saint-Elme..... Je ne sais pas comment il fait, mais rien ne lui résiste, il réussit à tout ce qu’il veut !.... » cela tient à beaucoup d’habitude de ces sortes de maisons, » répond le grand monsieur en se balançant sur sa chaise. messieurs, quand vous aurez comme moi mangé deux ou trois cent mille francs, vous ne serez plus empruntés pour vous faire servir. » Je réponds bien que je ne les mangerai pas, se dit Dufour. Peste, voilà un homme qui parle de cent mille francs comme je parlerais d’un rouleau de pièces de quinze sous ! » Et le peintre prend la carte, fronçant le sourcil à l’article des prix. Mais Saint-Elme a déjà donné des ordres au garçon, et la carte n’a pas été consultée. « Voilà un homme avec lequel nous allons nous enfoncer, » dit tout bas Dufour à Victor. « Allons, mon ami, pour une fois, tu n’en mourras pas !.... C’est juste, je n’en mourrai pas ; mais au moins je veux bien dîner. » On sert à ces messieurs les mets les plus recherchés, les meilleurs vins. Dufour se laisse aller au plaisir de la table ; cependant, tout en portant à ses lèvres son verre plein de beaune, première qualité, il se dit encore : « Voilà un dîner qui coûtera cher. Il faudra donner bien des coups de pinceau pour réparer le dommage ! » Le jeune Bréville ne voit, ne rêve que plaisir ; il a plusieurs intrigues en train ; il espère trouver le soir, au bal du parc, une des plus jolies femmes de la Chaussée-d’Antin, qui a promis de lui sacrifier un Anglais qui l’accable de présents, mais qui lui donne le spleen . Victor sourit aux transports amoureux d’Armand ; quoique jeune encore, Victor connaît les femmes, mais il ne parle jamais de ses triomphes ni de ses conquêtes ; il n’est pas amateur de femmes entretenues, telles à la mode qu’elles soient ; il sait que si l’on trouve le plaisir avec ces dames, on y rencontre bien rarement l’amour. Mais il ne veut pas chercher à désabuser Armand sur le sentiment qu’il croit avoir inspiré à plusieurs femmes galantes ; il pense que le temps se chargera de ce soin. Dufour cause peu : prévoyant que le dîner lui coûtera cher, il vent au moins s’en donner pour son argent. C’est presque toujours Saint-Elme qui parle, c’est lui qui tient le dé ; il ne laisse jamais languir la conversation ; il sait tout, a été partout. Peinture, musique, poésie, botanique, astronomie, histoire, philosophie, nécromancie, il parle sur tout cela avec une facilité, une aisance qui étonnent, un aplomb, qui entraîne, et jetant dans sa conversation les mots techniques, les termes de l’art, il achève d’étourdir, d’éblouir son monde. « Il est fort aimable et fort instruit, » dit tous bas Victor à Dufour. « Ou il a du moins terriblement d’assurance, » répond l’artiste. En causant science, beaux-arts ou modes, M. de Saint-Elme trouve toujours l’occasion de parler de lui. Si l’on s’occupe d’une jolie actrice, il fait entendre qu’il a eu ses faveurs ; on cite un poème nouveau, il en connaît beaucoup l’auteur, il lui a donné fréquemment des conseils pour son ouvrage ; il y a même dedans une foule de vers qui sont de lui ; nomme-t-on un grand personnage, il le connaît particulièrement ; il va chez les ministres sans demander d’audience ; il dispose des places, des emplois ; il n’y a que pour lui qu’il ne veut rien. Le jeune de Bréville écoute tout cela comme les bonnes femmes écoutent un pharmacien. Victor laisse parler Saint-Elme ; il sourit quelquefois, mais son sourire n’a rien de méchant. Dufour ne montre pas autant de crédulité ; il examine Saint-Elme d’un air ironique, et murmure entre ses dents : « Est-ce que cet homme-là nous prend pour des imbéciles ? » En regardant un moment à la fenêtre qui donne sur le parc, Armand s’écrie : « Voilà de Montclair qui passe.... il est avec une fort jolie femme... » je sais ce que c’est, » dit Saint-Elme d’un air malin après s’être penché vers la fenêtre, « c’est une petite femme fort passionnée dans le tête-à-tête..... J’en ai eu bien vite assez. » Montclair a un habit parfaitement fait et qui va fort bien, » reprend le jeune de Bréville en regardant toujours dans le parc. « Oui, répond Saint-Elme ; je lui ai procuré mon tailleur, auquel je donne souvent des idées pour les couleurs, les coupes qu’il faut changer... » C’est sans doute vous, monsieur, qui lui avez donné l’idée de votre pantalon, » dit Dufour avec un grand sang-froid et en se servant une seconde fois de la charlotte aux confitures. Le bel homme se pince les lèvres et semble un instant déconcerté, mais il reprend bien vite son air d’aisance et répond : « Oui... c’est moi qui ai voulu faire reprendre les pantalons de tricot ; je trouve que cela est fort joli... et quand on est bien fait, cela sied. » Je suis fort aise qu’on en reporte ; j’en avais un tout pareil au vôtre il y a neuf ans.... Si les rats ne l’ont pas mangé, je le remettrai cet hiver... » Saint-Elme s’empresse de changer la conversation ; bientôt il demande du champagne. dit Dufour, mais il doit être fort cher ici. Que nous importe, répond Saint-Elme, pourvu qu’il soit bon ! Messieurs, il m’importe, à moi !... Je ne suis pas un millionnaire !... je suis un modeste artiste, un peintre de paysage ; j’aime beaucoup à m’amuser, mais pourtant je ne puis pas trancher du grand seigneur... » Monsieur, » dit Armand de Bréville en s’adressant d’un air gracieux à Dufour, j’espère que vous voudrez bien me permettre, ainsi que Victor, d’être aujourd’hui votre amphitrion je vous ai emmenés d’où vous étiez, il est bien juste que je vous offre à dîner. » Monsieur, » répond le peintre en s’inclinant, « je vous remercie beaucoup de votre politesse, mais je n’accepte jamais à dîner que des personnes que je connais, et je n’ai pas encore l’avantage d’être de vos amis. J’espère que vous voudrez bien le devenir, monsieur. C’est beaucoup d’honneur que vous me faites, mais alors seulement j’accepterai vos invitations. Mon cher de Bréville, » dit Victor en interrompant le jeune homme, « vos instances seront vaines ; vous ne connaissez pas Dufour ; il est fort bon garçon, mais un peu susceptible, surtout quand il ne connaît pas les personnes. Je suis cette fois de son avis : que vous nous invitiez à déjeûner, à dîner chez vous tant que vous voudrez, c’est fort bien ; mais en partie de campagne, de plaisir, il faut toujours que chacun paie son écot ; on est plus libre alors, et on s’amuse mieux. Allons, messieurs, je n’insiste plus. » de Saint-Elme a demandé des cure-dents et a paru très-occupé de sa bouche. On apporte du champagne ; il le verse, en donnant à ces messieurs des leçons sur la manière de faire sauter le bouchon. On demande la carte : elle se monte à 66 francs. Victor et son ami jettent chacun 17 francs sur la table ; Dufour remarque que le bel homme ne jette rien, et se hâte de se lever, laissant le jeune de Bréville solder le garçon. Le jour commence à tomber lorsque ces messieurs retournent dans le parc. Ils se dirigent vers le bal, qui est commencé depuis long-temps. Il y a foule à la danse, où la société est très-mêlée. Ce c’est que lorsque la soirée est avancée que les bals champêtres deviennent jolis, parce qu’alors ils ne se composent plus que de personnes à équipages et de celles qui habitent des compagnes aux environs. Armand cherche la jolie femme qui lui a donné rendez-vous. Le beau Saint-Elme semble bien aise de se faire voir. Il entraîne le jeune Bréville à travers la foule, perce les groupes, traverse les quadrilles, et ne demande jamais excuse. « Mon cher Victor, » dit Dufour après avoir traversé deux fois le bal, « est-ce que tu tiens à rester ici ? Quant à moi, je t’avoue que je ne me soucie pas d’avoir l’air, d’être le carlin de M. Je suis venu à Saint-Cloud pour m’amuser : allons dans le parc ; laissons ces messieurs. Le plus jeune ne pense qu’à ses amours ; quant à l’autre.... je crois qu’il est difficile de savoir ce qu’il pense. Monsieur Saint-Elme ne te plaît pas ? C’est que je trouve qu’il a une suffisance qui frise l’impertinence. ou du moins il a du jargon, de la mémoire... ce qui n’est pas du tout la même chose. Combien de fois, dans le monde, n’ai-je pas entendu vanter l’esprit de gens qui n’avaient que ce babil, ce jargon de société, sous lequel on est tout étonné de ne trouver que du vide lorsqu’on veut creuser plus avant ! Tu conviendras, au moins, qu’il est instruit, qu’il a des connaissances.... parce qu’il parle sur tout et qu’il se sert adroitement des mots techniques, sait le langage des artistes, des ateliers... Cela ne me prouve pas encore qu’il soit véritablement instruit. Ceux qui le sont réellement n’ont pas l’habitude de vous jeter ainsi leur science au nez.... Mais beaucoup de gens apprennent la superficie des choses pour pouvoir parler de tout, faire les connaisseurs, et imposer à la multitude, qui accorde toujours de l’esprit, de l’érudition aux bavards, tandis que c’est justement des bavards dont il faut se méfier, parce qu’ils sont naturellement menteurs. Je ne dis pas que M. Saint-Elme ne soit point un homme d’esprit, et qu’il n’ait pas vraiment de l’instruction ; je ne le connais pas encore assez pour le juger. Je trouve seulement qu’il tranche sur tout, et vous coupe à chaque instant la parole pour débiter des fadaises ou des histoires qu’il semble faire en parlant. Toi, tu écoutes cela avec un sang-froid étonnant ; tu as l’air de croire tout ce qu’on te dit. » Et pourtant, mon cher Dufour, je ne suis pas plus crédule que toi ; mais que veux-tu, cette habitude de vous couper la parole est si commune dans le monde !.... Il y a tant de gens qui se croient apparemment seuls bons à entendre, puisqu’ils ne veulent jamais laisser parler les autres !.... Il y en a qui le font sans intention, sans s’apercevoir de leur manque de savoir-vivre : ce que vous leur contez ne vaut jamais ce qu’ils vont vous dire. Si vous parlez d’un événement qui vous est arrivé, cela leur rappelle sur-le-champ dix événements beaucoup plus drôles, et ils ne vous laissent pas le temps d’achever pour vous conter les leurs. mon pauvre Dufour, s’il fallait se fâcher de tout cela, on aurait trop à faire ! Moi, qui ne suis pas bavard, je laisse les autres dire ; et ce qu’il y a de mieux, c’est que j’ai l’air de les croire. Ça leur fait tant de plaisir et à moi si peu de peine ! Le mot de mademoiselle Gaussin peut s’appliquer souvent. Je n’ai pas ta patience ; je ne suis pas bavard, mais quand je parle, je veux qu’on me laisse finir. c’est entre amants qu’il est permis de s’interrompre... de se couper la parole ! Cela prouve qu’on a beaucoup de choses à se dire. Entre époux on ne se la coupe jamais !... » Tout en causant, Victor et Dufour se sont éloignés du bal. La grande allée du parc commence à être moins cohue. Les habitants de la rue Saint-Denis et Saint-Martin, qui veulent ouvrir de bonne heure leur boutique le lendemain, sont déjà en coucou sur la route de Paris. Beaucoup de couples vont achever la fête dans une partie du parc moins fréquentée ; il ne reste plus que la grosse gaieté en déshabillé, en bonnet rond, se promenant encore par bandes de dix ou douze, comme le matin ; puis les jeunes gens qui veulent faire des farces, comme M. Pinçon ; puis les grisettes, qui cherchent des aventures ; puis les garçons tailleurs, qui chantent en chœur ; puis enfin les personnes qui veulent respirer l’air, après n’avoir pris que de la poussière. « Sais-tu bien, Victor, que j’ai déjà dépensé vingt francs aujourd’hui » dit Dufour en tâtant son gousset : « dix-sept pour dîner, deux francs de voiture, et vingt sous de macarons à la reine.... Et tu ne t’es pas amusé pour ton argent ?... Je ne dis pas ; mais vingt francs, et nous ne sommes pas encore à Paris !.... Tu as un père qui a huit mille livres de rente... mon père, quoique âgé de soixante ans, se porte à merveille ; j’espère bien ne pas hériter de long-temps ! Je connais ton cœur ; je sais que tu aimes tendrement ton père. Mais je veux dire que M. Dalmer, qui vit retiré dans sa campagne près d’Orléans, ne dépense pas le quart de son revenu, et qu’il t’envoie de l’argent quand tu en veux... Mon père n’est pas content de moi, parce que je n’ai pas voulu épouser une demoiselle fort riche qu’il me destinait.... mais des manières de province et une prétention !... D’ailleurs, j’ai tout le temps de me marier... Tiens, vois donc ces deux femmes devant nous ; leur tournure est assez gentille. Doublons le pas pour voir leur figure. » Les deux amis marchent plus vite pour dépasser deux femmes en chapeaux de paille, et mises assez modestement, qui se promenaient dans le parc, s’arrêtant souvent devant les boutiques et causant assez haut pour être entendues à quelques pas. Il était nuit, les boutiques seules éclairaient la promenade, il n’était pas facile de distinguer des traits sous un chapeau. « Elles sont laides, dit Dufour. Non, elles sont gentilles, dit Victor. Deux femmes qui se promènent sans homme à près de dix heures dans le parc de Saint-Cloud, ça ne peut pas être grand’chose. Que nous importe, nous ne voulons pas en faire nos maîtresses.... mais nous pouvons rire un instant avec elles. Pour rire un instant, passe !.... Quant à moi, ça n’ira pas plus loin. Lisa, il faudra bientôt nous en aller..... pour une fois qu’on vient à Saint-Cloud, il faut bien s’en donner un peu !... tant pire, nous sommes parties de Paris à six heures, nous sommes arrivées à sept et demie ; à peine si nous avons vu quelque chose !.... attends, que je m’achète du pain d’épices. Tu en as déjà mangé deux morceaux. J’en veux encore, tant pire !... » Mademoiselle Lisa achète un carré de pain d’épices qu’elle mange en se promenant. Pendant qu’elle a fait cette emplette, pour mieux voir ces demoiselles, Victor a acheté des macarons, et Dufour un mirliton. tu les a vues, dit Victor ; elles ne sont pas mal. Pas bien non plus !... Tu ne l’es pas toujours assez, toi. pour ce que j’en veux faire... Comme ce monsieur dans le coucou était galant avec moi, je suis sûre que c’était un homme comme il faut, il sentait le musc ! mon cousin le coiffeur sent toujours la vanille et le jasmin, ça ne l’empêche pas de battre sa femme et ses enfants, et d’être un mange-tout. ma chère, ton cousin ne sent pas le musc, ce n’est plus du tout la même chose. Si tu n’avais pas eu l’air si maussade avec l’ami de ce monsieur... ces messieurs nous auraient peut-être procuré beaucoup d’agrément ce soir... il avait des mains noires comme un chaudron... Moi, si je fais une nouvelle connaissance, je veux d’un amant qui ait des gants ; c’est ça qui est distingué! on ne peut jamais s’amuser avec toi !... Dieu, comme ce pain-d’épices me creuse !... j’ai toujours faim ; je vais en acheter encore un morceau. Mon cher Victor, » dit tout bas Dufour, « je te préviens que je ne ferai pas la cour à celle qui mange tant de pain-d’épices... ça ne me séduit pas du tout. elles s’aperçoivent que nous nous arrêtons encore. tu peux te présenter avec tes macarons ; à coup sûr, tu seras bien accueilli. Moi, je vais leur parler en musique. » Les deux demoiselles se remettent à marcher, mais en parlant plus bas cette fois. Dufour joue femme sensible sur son mirliton, et Victor croque des macarons en s’écriant : « Voilà des masse-pains délicieux !... » qu’il fait beau ce soir, » dit mademoiselle Lisa après avoir jeté un petit coup-d’œil de côté. « Oui, mais je veux m’en aller... Demain nous nous éveillerons tard, et madame nous grondera. » Ce sont des femmes de chambre ! » dit Dufour en interrompant son air. reprend celle qui mange le pain-d’épices, « nous arrivons toujours les premières au magasin. » Alors ce sont des bordeuses de souliers, » dit le peintre, et il abandonne Femme sensible pour jouer : « C’est demain la Saint-Crépin, mon cousin. » D’ailleurs, » reprend mademoiselle Lisa, « on peut bien s’émanciper une fois par hasard... Madame n’en trouvera pas de douzaines comme moi pour trotter avec des cartons dans tous les coins de Paris. » Ce sont des modistes, dit Victor. Alors c’est une autre chanson... il faut jouer : Tu n’auras pas ma rose. » Qu’est-ce donc que ce fluttayot qui nous poursuit avec son mirliton ? » « Ma chère, ce sont des messieurs très-bien couverts... ils nous suivent depuis mon troisième pain-d’épices... s’ils pouvaient nous ramener en voiture !... moi, j’ai peur des hommes le soir !... est-ce qu’un homme est autrement fait pour que le soir ?... » Pendant ce dialogue, qui avait été dit très-bas, Victor a ouvert son sac de macarons, il vient le présenter à mademoiselle Lisa en lui disant : « Si vous vouliez en accepter quelques-uns, mademoiselle, je les ai achetés à votre intention. » Mademoiselle Lisa fait quelques façons, mais enfin elle plonge sa main dans le sac de macarons ; son amie en fait autant, et la connaissance est bientôt établie. Pendant que Victor cause avec les deux demoiselles, Dufour s’obstine à rester en arrière et à jouer du mirliton, quoique son ami lui fasse signe d’avancer. « Vous êtes seules à Saint-Cloud, mesdemoiselles ? nous devions y trouver neuf personnes de notre magasin... Vous êtes dans le commerce, mesdemoiselles ? Oui, monsieur, nous sommes découpeuses... dit mademoiselle Estelle ; mais sa compagne lui donne un coup de coude dans le côté et reprend : « Nous découpons les bordures de chales, monsieur ; et vous... Mais non, je ne fais rien. C’est un état bien plus amusant.... Est-ce qu’il est avec vous ce monsieur qui joue du mirliton ?... il faut toujours qu’il joue de quelque chose.... Dufour, viens donc offrir un bras à mademoiselle... on sait bien que tu es excellent musicien, mais il ne faut pas te fatiguer ainsi. ça, il est sûr que si ce monsieur continue, il n’aura plus de vent en arrivant à Paris ! » Dufour se décide à s’approcher de mademoiselle Estelle, à laquelle il adresse quelques mots ; mais bientôt il se penche vers Victor et lui dit à l’oreille : « Ah ! la petite de gauche sent l’échalotte d’une manière ignoble !.... Qu’est-ce que ça fait ?... Le soir, l’odeur est la même !.... Nous allons leur faire prendre des petits verres, ça leur ôtera ce goût-là. J’aimerais autant quitter tout de suite ces demoiselles. elles nous feront rire en revenant.... J’espère que tu ne veux pas étudier les mœurs avec celles-là?... » On était alors revenu près du café. Victor offre d’y entrer ; il fait asseoir les deux demoiselles à une table en dehors, et leur propose du punch, mais Lisa dit qu’elle meurt de soif et préfère de la bière. Ces demoiselles se jettent sur la corbeille d’échaudés ; tout en les avalant, mademoiselle Lisa s’écria : « C’est dommage qu’on ne donne pas de pain-d’épices ici ; c’est bien bon avec la bière. » Victor ne répond rien, mais il quitte la table, et, au bout de quelques minutes, revient avec un énorme rond de pain-d’épices qu’il présente à mademoiselle Lisa ; celle-ci, pour prouver qu’elle est sensible à cette galanterie, attaque sur-le-champ le grand rond, et Dufour dit tout bas à Victor : « Tu lui en fais trop manger..., ça finira mal ! » La conversation s’anime : Victor aime à faire babiller les grisettes. La plus âgée ne clôt pas la bouche, l’autre est moins bavarde, mais le peu qu’elle dit annonce plus que de la simplicité. « Bête comme une oie et empoisonnant l’échalotte, c’est gentil ! dit Dufour ; jolie trouvaille à ramener à Paris.... ; j’aimerais mieux donner le bras à madame Mouron. » Ces demoiselles consentent à accepter des petits verres pour faire couler la bière, et ensuite du punch pour faire passer les petits verres. Le grand rond de pain-d’épices disparaît avec tout cela, et mademoiselle Lisa demande au garçon des gâteaux de Nanterre, mais on ne peut lui en procurer. « Vois donc l’heure qu’il est, dit Dufour ; si nous n’allions plus trouver de voiture ! Allons-nous-en bien vite ! » Lisa quitte à regret la table ; Victor lui offre son bras, qu’elle accepte. Mademoiselle Estelle reste immobile devant Dufour, qui jure entre ses dents en maudissant Victor ; enfin, il prend son parti, il saisit le bras de la demoiselle, et la fait marcher au pas redoublé à travers le parc. Il est onze heures passées, le dernier coucou vient de partir au moment où les deux couples arrivent sur la place, il n’y a plus que des voitures bourgeoises qui attendent leurs maîtres. Dufour jure comme un damné, Victor rit, mademoiselle Estelle pleure en disant à son amie : « Là! tu n’en finissais pas de manger !... il fait beau, ça nous promènera. « Que le diable t’emporte avec tes aventures, dit Dufour à Victor ; j’ai envie de pleurer aussi..., moi. Allons, en route, puisqu’il le faut ; mais si je puis, en chemin, attraper une place de lapin, je ne la manquerai pas... Et tu m’abandonnerais, n’est-ce pas ?... tu en es capable ! » Pendant que ces messieurs se parlent, mademoiselle Lisa, après avoir dit quelques mots à l’oreille de son amie, l’a emmenée vers un côté où la lune n’éclaire pas. Dufour se retourne, et, ne voyant plus les deux grisettes, s’écrie : « Elles ne sont plus là!... il ne faut pas les attendre, sauvons-nous !.... Mais ce serait mal de les laisser ainsi ?... elles sont bien venues sans nous... Et Dufour se met en marche vers Paris ; Victor le suit, tout en le priant de s’arrêter. Mais ces messieurs n’ont pas fait trois cents pas qu’ils entendent crier : « N’allez donc pas si vite !.... Dufour double le pas ; c’est en vain, ces demoiselles les atteignent. vous étiez en arrière, mesdemoiselles ? dit le peintre ; j’étais persuadé que vous étiez devant, et nous courions après vous. « C’est Estelle qui s’était trouvée incommodée. « Il ne faut pas vous quereller pour cela, mesdemoiselles, dit Victor ; il n’est pas défendu d’être indisposé! mais prenez mon bras et continuons notre route. » Les grisettes se pendent au bras qu’on leur offre ; on se remet en marche. Dufour, de fort mauvaise humeur de soutenir mademoiselle Estelle, la fait aller très-vite. « Si tu nous jouais un peu de mirliton, dit Victor, cela embellirait notre voyage. Non, je ne suis plus en train. Alors, ces demoiselles devraient nous chanter quelque chose. je n’ai pas envie de chanter, moi.... ce pain-d’épices me fait un drôle d’effet !..... Moi, c’est le punch qui m’a bouleversée. Quand on n’est pas habitué aux choses fortes ?.... « Je prévois que nous allons faire une route bien agréable, » dit tout bas Dufour. Arrivées à Boulogne, ces demoiselles veulent s’arrêter pour reprendre haleine. On s’arrête, elle disparaissent ; alors Dufour prend encore sa course, malgré les prières de Victor, qui le suit cependant. Mais bientôt ces demoiselles les rejoignent. Dans le bois de Boulogne, nouvelle station, nouvelle disparition des grisettes, nouvelle fuite de Dufour, qui est encore rattrapé. « Pourquoi donc partez-vous toujours sans nous ? Ma foi, il paraît que ce soir j’ai des éblouissements, je me figure toujours vous voir courir devant... Oui, je l’ai cru aussi ! » Dans les Champs-Élysées, ces demoiselles veulent encore s’arrêter. Cette fois, dès qu’elles sont éloignées, Dufour se met à courir de toutes ses forces, Victor en fait autant. Ils arrivent, sans avoir repris haleine, à la place de la Révolution. Victor et Dufour se voient toujours, mais moins souvent qu’en été. Victor Dalmer, maître de son temps, va beaucoup dans le monde, suit les bals, les soirées, les spectacles. Dufour, plus âgé et n’ayant rien à attendre de ses parents, travaille pour augmenter sa réputation, et économise pour grossir son revenu. Une amitié sincère le lie à Victor, et si leur manière de vivre les tient éloignés l’un de l’autre, ils n’en ont que plus de plaisir à se retrouver. Les personnes que l’on voit le plus souvent ne sont pas toujours celles qu’on aime le mieux. A l’époque du carnaval, Victor va un matin trouver Dufour dans son atelier. mon cher Dufour, qu’est-ce que nous faisons ce carnaval ? comme tu vois, je m’amuse à finir un petit tableau..... c’est une vue prise à Moret... je mettrai là de petites figures, un garçon qui gardera une vache... une jeune fille qui puisera de l’eau... J’aimerais mieux voir deux amants s’embrasser. Je sais bien que tu aimerais mieux cela que des vaches. Ah ça, veux-tu une fois quitter les études, ton atelier, tes palettes, et venir t’amuser ? Qu’est-ce qu’il y a donc ? Hier, Armand de Bréville est venu me voir..... est-il toujours passionné pour les plaisirs ? Je ne l’ai pas vu souvent cet hiver, mais je sais qu’il a eu pour maîtresses les femmes les plus à la mode..... Il mène bien vite sa fortune... D’autant plus que s’il n’a, comme tu m’as dit, que dix mille livres de rentes, il ne faut pas vouloir faire le sultan avec ça !... Il a pris cabriolet ! Et son bel ami, ce beau monsieur qui commande si bien un dîner, qui débouche si élégamment le champagne..... Il ne quitte pas Armand, ils sont inséparables... Mais venons au but de ma visite : Armand donne jeudi une soirée ; en me priant d’y venir, il s’est souvenu de toi, il m’a dit que tu lui ferais grand plaisir en y venant aussi. Au fait, ce jeune homme est fort poli, il ne m’a fait que des honnêtetés. Nous l’avons quitté un peu brusquement à Saint-Cloud, et je ne veux pas refuser son invitation... Ah ça, c’est bien vrai qu’il m’a invité... tu ne prends pas ça sous ton bonnet ? J’étais sûr que tu en douterais !..... tiens, voilà son invitation par écrit... A la bonne heure, j’aime mieux cela ; c’est plus dans les règles..... Est-ce un bal qu’il donne ? Non, une soirée d’hommes, sans façon ; il y aura peut-être deux ou trois dames... mais pas des dames à cérémonies. car je ne suis pas habitué au grand monde, moi, je me suis concentré sur ma palette... je ne vais jamais en soirée... J’irai te prendre jeudi, à huit heures, n’est-ce pas ? c’est donc une nuit qu’on va passer ? Sans doute ; à une soirée d’hommes, on passe toujours la nuit. Alors, il nous donnera à souper ? Sois tranquille, rien ne manquera, j’en suis persuadé. C’est convenu, jeudi à neuf heures, je serai chez toi. » A l’heure indiquée, Dufour se rend chez Victor qui n’a pas encore commencé sa toilette, et se dispose lentement à la faire. « Tu m’avais dit que c’était une soirée sans façon, dit l’artiste, et tu t’habilles. Tu vois bien que je vais en bottes. Je vois que tu ne seras pas prêt à dix heures et demie. Tu comptes me faire aller en soirée à onze heures ; je te préviens que tu te trompes : j’irai me coucher, mais je n’irai pas chez ton jeune homme. Quand je suis en train de rire, de m’amuser, que l’heure se passe, ça m’est égal ; mais je n’ai pas le courage d’aller chercher la plaisir quand je sens le sommeil qui me gagne, et il m’est arrivé, au moment d’aller à un bal qui commençait tard, de me fourrer dans mon lit, au lieu de mettre le pantalon collant et les bas de soie que j’avais sortis de l’amoire. Calme-toi, tu n’iras pas te coucher ; me voilà prêt. Armand de Bréville occupe un logement fort élégant dans la rue du Mont-Blanc. Dufour a déjà examiné l’antichambre et la salle à manger ; il dit bas à Victor : « C’est un appartement complet ceci.... Il va donc se marier ?... » Victor sourit et introduit son ami dans un joli salon de forme octogone et qu’éclairent des globes de verre dépoli suspendus au plafond. Il n’y a encore dans cette pièce que quelques jeunes gens qui causent en se reposant sur des fauteuils. Armand sort d’une pièce voisine qui est également éclairée, et vient recevoir les nouveaux arrivés. Il serre la main de Victor et remercie très-gracieusement Dufour de s’être rendu à son invitation ; puis, après avoir échangé quelques compliments, s’écrie : « Messieurs, vous êtes ici chez vous ; faites ce qui vous plaira. » Après avoir dit ces mots, il retourne dans la pièce d’où il était sorti. « Qu’est-ce qu’il va faire là-dedans ? » « Je n’en sais rien... Et qu’est-ce que c’est que ces jeunes gens qui sont ici ?.... Est-ce que je les connais plus que toi..... excepté deux ou trois que j’ai déjà rencontrés en soirée. Sais-tu, Dufour, que tu es bien original avec-tes questions ?... Ce n’est pas par curiosité, mais c’est pour m’instruire. Mais ton jeune de Bréville est déjà bien changé!... Quel diable de métier a-t-il fait depuis cinq mois que je ne l’ai vu !.... il a les yeux tout tirés. J’ai aussi fait l’amour quelquefois ; mais ça ne me changeait pas comme cela !... Tu n’en prenais qu’à ton aise, toi ! Je ne sais pas ce qu’il en a pris, lui ! mais, s’il continue le même régime, il n’ira pas loin. C’est dommage, il est gentil ce jeune homme, et on voit qu’il a été bien élevé... C’est mon monsieur au pantalon de tricot... nous sommes superbes aujourd’hui ! » Saint-Elme entrait en ce moment dans le salon ; sa mise était un négligé fort élégant. Cette fois, rien ne faisait disparate dans sa toilette, qui était de très-bon goût. Après avoir salué la compagnie, comme on se salue entre hommes avec qui on est fort lié, Saint-Elme s’approche de Dufour, et lui sourit comme s’il était enchanté de le revoir. Dufour, avec qui j’ai eu l’avantage de dîner à Saint-Cloud ? Enchanté de me retrouver avec vous... chez un de nos premiers banquiers... il y avait plusieurs amateurs distingués en peinture... on a beaucoup parlé de vous, M. vraiment on a parlé de moi ?... de vos ouvrages, et avec tous les éloges que vous méritez. N’avez-vous pas exposé au dernier salon un petit tableau ?.... Oui, mais je veux parler de celui... où il y avait un si joli effet de lumière... un site de la forêt de Compiègne ? Justement, la forêt de Compiègne. mais savez-vous qu’il a deux pieds sur deux et demi ? et puis du style, de l’effet... tout le monde en était enthousiasmé. voyez, je n’ai pourtant pas pu le vendre encore ! Vous ne l’avez pas vendu ? On ne m’en offrait pas assez... je ne pouvais pas le donner pour cinquante écus. Cinquante écus, un pareil diamant ! Dufour, je vous prie de me le garder, et je vous jure que je ne vous le marchanderai pas. Faites-le porter chez moi demain matin, rue Saint-Lazare, n° 41. et je pense qu’en vous en demandant cinq cents francs, c’est fort raisonnable. je ne l’entends pas ainsi ! Voyez si cela vous convient, M. Il n’y a pas de doute que ça me convient, puisque je ne vous en demandais que cinq cents francs... Mais je ne veux pas que..... C’est fini, c’est un marché fait, M. Dufour ; ne revenons pas là-dessus... Ha ça, mais où est donc le maître de céans ?.... » Saint-Elme passe dans la pièce voisine, et Dufour se dit : « Il est charmant ce M. Que Diable avais-je donc l’autre jour contre lui !... Certainement, ce n’est pas lui qui venait dîner à vingt-deux sous. Allons voir ce qu’on fait dans l’autre pièce. » La seconde pièce ouverte à la société est une espèce de boudoir fort galamment décoré. Armand était assis sur une ottomane, à côté d’une jolie brune, grasse, bien faite, et parée comme pour aller au bal, qui souriait d’une façon très-expressive aux discours de son voisin, et riait aux larmes au moindre bon mot qui échappait à quelqu’un de la société. Malheureusement, sa voix forte et un peu commune ôtait alors du charme à sa physionomie ; mais lorsqu’elle voulait modérer son organe et les éclats de sa gaieté, c’était une femme fort agréable. Sur un fauteuil un peu plus loin était assise une jeune personne, dont la toilette fanée jurait avec celle de la petite maîtresse : une robe de crêpe noire trop longue, trop large, qui semblait ne pas avoir été faite pour celle qui la portait, ne pouvait pas donner de l’éclat à une peau qui était jaune ; de grands yeux et des cheveux très-noirs étaient les seuls avantages de cette demoiselle, qui, en tenant continuellement sa bouche ouverte, laissait voir des dents qui auraient été beaucoup trop longues pour un homme. « Qu’est-ce que c’est que cette femme-là? » dit Dufour en désignant à Victor celle qui était sur l’ottomane. « On la nomme madame Flock. C’est la maîtresse d’Armand pour le moment ; c’est une dame galante, fort gaie. Et cette autre, qui écoute d’un air niais tout ce que dit la première, et semble attendre le moment où elle doit rire, comme paillasse, lorsque son compère parle ? C’est une amie de la première... Les femmes entretenues, dans le bon genre, ont presque toujours une amie qu’elles mènent partout avec elles ; une jeune personne à qui elles veulent du bien... Elles tâchent de la produire dans le monde ; mais elles ont soin que cette amie soit laide, afin que cela fasse ressortir leurs charmes. Elles l’affublent de leurs vieilles robes, de leurs vieux chapeaux ; et pour prix de toutes ces bontés, la jeune amie leur sert à la fois de compère, de plastron et de jokey. » En effet, la jolie brune venait de se mettre à rire ; la jeune amie fit sur-le-champ écho. La première se tenait les côtes, se pâmait ; la seconde jugea convenable de se tortiller sur sa chaise, et, par galanterie, ces messieurs accompagnèrent ces dames. Il n’y avait que Dufour qui, n’ayant rien entendu de drôle, gardait son sérieux, et qui, pour ne point avoir l’air ridicule, retourna dans le salon. Bientôt les deux pièces sont encombrées d’hommes, qui tous viennent offrir leurs hommages à madame Flock, puis adressent un petit mot, un coup-d’œil de protection à la jeune amie ; il y en a même quelques-uns qui vont jusqu’à lui pincer le menton, ce dont elle semble enchantée. On a dressé des tables de jeu ; on fait la bouillotte et l’écarté : c’est Saint-Elme qui fait commencer les parties, apporter les rafraîchissements, qui donne des ordres aux valets ; il semble le maître du logis. Armand lui laisse le soin de faire les honneurs. Il est tout occupé de sa brune, mais celle-ci le quitte pour se mettre au jeu. Les tapis sont bientôt couverts d’or. se dit Dufour en regardant jouer, « si l’on commence comme cela, comment finira-t-on !.... Déjà de l’or sur les tables !... Et moi qui avais exprès apporté pour jouer des pièces de dix sous... je n’oserai jamais présenter dix sous à côté de ces piles d’écus...... Ma foi, je me contenterai de regarder.. » Et Dufour s’approche de la table d’écarté, où joue la jolie brune qui a déjà passé deux fois, et ramasse les écus avec une âpreté qui n’est pas très-fashionable. Comptant sur sa veine, cette dame vient de faire paroli ; mais un roi que retourne son adversaire lui fait perdre la partie. s’écrie la jolie femme, « monsieur n’en fait jamais d’autres !..... Ce n’est pas galant de tourner le roi avec une dame. » Le monsieur qui a gagné est un grand homme sec au teint olivâtre ; il s’écrie qu’il est désespéré d’avoir renvoyé son charmant vis-à-vis. La jolie brune se lève d’un air d’assez mauvaise humeur, et va s’asseoir près de son amie, qui ne joue pas, mais qui tient son troisième verre de punch, dans lequel elle trempe des biscuits. Dufour, qui à été frappé de l’exclamation un peu plébéienne qui vient d’échapper à la petite maîtresse, se tient près de ces dames pour les entendre causer. « Tu ne joues pas, ma bonne, ah ! tu as bien raison, va !..... Je crois bien que j’ai raison !... ça me serait difficile de jouer... J’avais gagné quarante francs, je les ai reperdus en un coup..... je ne jouerai plus contre cette homme-là.... Célanire, regarde donc si ma robe fait bien par derrière. Ma coiffure n’est pas dérangée ? Tu bois du punch, toi ! il faut bien que je m’amuse à quelque chose !... Tu es gentille comme un cœur ce soir... Nous y ferons une pince demain. Dis donc, la petite Liline est venue ce matin. Son amant l’a abandonnée en lui emportant jusqu’aux tapis qu’il lui avait donnés... Il y a des hommes qui ont bien mauvais genre !..... oui, de ces chapeaux qu’on fait soi-même. Elle venait me demander vingt francs et mon amitié ; je lui ai dit que j’avais fait serment de ne jamais prêter d’argent à mes amies, parce que ça brouille ; mais que quant à mon amitié, elle l’avait pour la vie ; alors, elle m’a appelée crasseuse, et s’est en allée en donnant des coups de pied dans toutes les chaises.. Je n’ai jamais tant ri !... Mais je m’en vas rejouer quoique ça..... je veux tâcher d’attraper une veine...... Dis donc, as-tu remarqué ce monsieur qui est près de nous ?..... il ressemble à un gros... » C’était Dufour que ces dames regardaient en ce moment. Comme elles avaient baissé la voix, il ne put entendre à qui elles trouvaient qu’il ressemblait ; mais elles se mirent à rire de plus belle, et le peintre passa dans la pièce voisine, en se disant : « Ah ! Cette petite maîtresse-là ressemble à une gaillarde qui a le fil... Quant à l’autre, si elle ne fait que les confidentes auprès de madame Flock, elle remplit bien le premier rôle avec les rafraîchissements ! » Vous ne jouez pas, monsieur Dufour, » dit Armand en s’approchant de l’artiste. mais je ne suis pas grand amateur. Vous préférez, j’en suis sûr, les amusements de la belle saison. j’aime beaucoup la campagne, et puis j’y fais des études. il faut que vous veniez cet été passer quelque temps à ma petite terre de Bréville en Picardie. Il y a par là des sites charmants, des bois délicieux tout autour de Samoncey, de Sissonne : c’est un pays très-pittoresque. Ma propriété est située entre Laon et Sissonne.... Je ne connais pas du tout ce pays-là, et j’avoue que je ne serais pas fâché d’y faire un petit voyage. il faut y venir cet été ; Victor vous accompagnera. Il y a long-temps qu’il me promet de me faire ce plaisir... » « C’est que j’engage M. Dufour à venir avec vous cet été passer quelque temps à ma terre en Picardie : me le promettez-vous, messieurs ? Ce serait avec plaisir ; mais, mon cher Armand, vous n’y êtes jamais à votre terre. Il est vrai que j’aime peu la campagne, mais j’y irai cependant la saison prochaine... il faut que j’y aille ; ma sœur y est déjà avec son mari, M. Ma sœur désirait beaucoup revoir notre campagne de Bréville.... C’est là que nous avons passé nos jeunes années près de notre belle-mère qui nous aimait tant ! il est même probable que je vendrai ma propriété à M. Il s’y fixera avec ma sœur... cela leur convient mieux qu’à moi. En attendant, nous irons nous y amuser cet été : c’est convenu. Oui, nous ferons danser les paysannes. Et moi je les peindrai. » Armand quitte ces messieurs pour aller saluer une dame qui vient d’arriver, quoiqu’il fût alors près de minuit. La nouvelle venue est une blonde qui a dû être jolie, mais qui n’a plus qu’un restant d’éclat rehaussé par beaucoup de toilette. Elle est amenée par un jeune homme qui semble être encore dans l’adolescence. A l’arrivée de la dame blonde, madame Flock et Célanire se regardent, se pincent les lèvres, puis madame Flock dit à demi-voix à son amie : « C’est Berlibiche, » et Célanire se met à rire aux éclats. La nouvelle venue va dire bonsoir à madame Flock, qui s’écrie : « Ah ! que je suis aise de vous voir !.... vous me porterez bonheur ; je perds déjà deux cents francs ; c’est ridicule de perdre comme ça, n’est-ce pas ?.... Qu’est-ce que c’est que ce jeune homme qui est avec vous ? C’est le fils d’un député. Il a de beaux boutons en diamans ! » Dufour cherche Victor pour lui demander ce que c’est que la dame blonde, mais Victor est au jeu. Déjà le jeune Armand a ouvert plusieurs fois un joli petit meuble placé dans un coin du boudoir ; il y a pris de l’or pour prêter à plusieurs de ses amis, et pour réparer les pertes que lui-même a déjà faites. Dufour s’est assis dans un coin derrière mademoiselle Célanire. Il observe ce qui se passe et se dit : « Voilà un jeune homme qui va bien vite !.... un logement qui doit être fort cher, des maîtresses, un cabriolet, un jeu d’enfer... ce n’est pas avec dix mille livres de rentes qu’on mène long-temps une pareille existence... Mais qui lui donnera de bons conseils ?... qui lui dira de s’arrêter ? je ne suis pas assez lié avec lui pour cela... Il n’a point de parents à Paris ; et je ne crois pas que celui-là lui donne des leçons de sagesse... Pourvu qu’il me paie mon tableau !... » Madame Flock vient de quitter la partie, elle est fort gaie ; elle a regagné. Elle vient trouver sa confidente, qui fait une assez triste figure, parce qu’aucun homme ne lui fait la cour. chère amie, qu’est-ce que tu fais là isolée ?... est-ce que tu t’amuses à t’arracher les dents ?... Dame, je ne peux pas jouer, je n’ai pas d’argent !... on ne me propose pas de m’en prêter. » Mademoiselle Célanire, en disant cela, regardait autour d’elle comme pour voir si on allait lui en offrir ; mais plusieurs jeunes gens qui s’étaient rapprochés avec madame Flock s’éloignent alors très-vivement. « Dis donc, Célanire, il paraît que madame Berlibiche fait des éducations maintenant. Le monsieur qu’elle a amené peut avoir de seize à dix-huit ans. C’est égal, il est gentil et il a de bien beau linge !... Au fait, il est encore mieux que celui avec lequel elle se promenait il y a quelque temps... Te rappelles-tu un grand squelette qui mettait au moins six cravates pour se faire un cou, et qui avait un habit sur lequel on aurait si bien battu le briquet !... Tous ces gens-là ont de singuliers noms, se dit Dufour : M. Jaunisson, madame Berlibiche ; c’est une femme d’origine allemande probablement. » Saint-Elme s’approche en ce moment de madame Flock, en s’écriant : « Toujours gaie, toujours folle, toujours charmante ! Et vous, toujours aimable, toujours galant, toujours spirituel. » Allons, se dit Dufour, ils peuvent aller loin comme ça ; ils ont l’air de se renvoyer les compliments comme on se renvoie un volant. » Mon petit Saint-Elme, » dit madame Flock, en prenant le grand bel homme par son habit, « qu’est-ce que cette vieille Berlibiche vient donc faire ici ?... je me flatte qu’elle n’a pas la prétention de m’enlever mon Armand.... mon Armand, l’astre de ma vie !... Si je croyais qu’elle eût des intentions sur lui, je la provoquerais au pistolet... C’est que je tire le pistolet, moi ! j’ai abattu deux fois la poupée... c’est pas une farce ; demandez plutôt à Célanire. » Célanire, qui est là comme Lazarille, répond sur-le-champ : « Oui, oui ; elle tire comme un homme !... » Allons, belle amazone, chassez ces idées de guerre... Comment pouvez-vous croire que Bréville, qui sait tout ce que vous valez, puisse penser à une autre.... une femme qui n’a plus rien pour plaire. je sais bien que je suis plus jeune et plus jolie qu’elle... Elle est fanée, usée, passée ; je sais tout ça... c’est égal ; les hommes ont quelquefois des caprices si étonnants, et je suis sûre que Berlibiche se mettrait à cheval sur les chenets pour me surplanter... Enfin, ayez soin qu’au souper elle ne soit pas à côté d’Armand, ou je fais une scène, je vous en préviens. » Calmez-vous, mauvaise tête ; nous aurons soin qu’elle n’y soit pas. A la bonne heure. » Dufour, vous ne jouez pas ? » dit Saint-Elme en se tournant vers le peintre. je viens de jouer dans l’autre pièce. Mesdames, je vous présente M. Dufour, un de nos premiers talents en peinture. c’est drôle, monsieur n’a pas du tout l’air d’un artiste... Je voudrais bien savoir de quoi j’ai l’air, » se dit Dufour tout en saluant madame Flock et son amie. « Monsieur, j’aime beaucoup les artistes... les peintres surtout, ils sont presque tous aimables... comme on peut faire des points de vue intéressants... » On peut se faire faire en baigneuse dans un paysage, dit mademoiselle Célanire ; c’est cela qui est joli... Elle veut toujours se faire peindre en baigneuse... monsieur, puisque vous êtes peintre, vous me donnerez quelque chose pour mon album... car j’ai un album de commencé, j’ai déjà de très-jolies choses... Vous me promettez un petit dessein, n’est-ce pas, monsieur !... Je prierai Armand de vous le rappeler. » Dufour s’incline en murmurant quelques mots de politesse et va dire à Victor : « Elle est sans façon, cette dame !... c’est la première fois qu’elle me voit, et elle me demande quelque chose !... Quel singulier monde que tout cela !... C’est plus élégant que les petites mangeuses de pain-d’épices de Saint-Cloud, mais dans le fond, cela ne vaut guère mieux... » Mon cher Dufour, il faut voir un peu de tout... Fais la cour à cette grande blonde ; je suis certain qu’elle ne te sera pas cruelle. Non, je ne ferai la cour à personne ici... Je me méfie de toutes ces dames-là... Je commence même à craindre que mon tableau ne soit pas encore vendu... mais je ne le livrerai pas à crédit. » On annonce que le souper est servi. Armand engage tout le monde à quitter le jeu pour quelque temps ; il donne la main à madame Flock, et passe avec elle dans une pièce où une table est servie avec autant de goût que d’élégance : les surtouts, les bougies, les fleurs sont artistement placés autour des mets les plus recherchés ; la table est une forêt de fleurs et de lumières. Dufour admire le coup-d’œil et dit à Victor : « C’est charmant !... Les repas somptueux donnés par Lucullus n’étaient pas, je le gage, aussi parfaitement servis... Mais, mon ami, Lucullus dépensait des sommes immenses pour un seul repas, et si M. Armand n’a que dix mille livres de rente, il se coulera. Ne pourrait-on pas l’avertir ?... » Veux-tu te taire, Dufour ; joli moment pour faire de la morale !... Comme ce serait aimable d’aller dire à quelqu’un qui vous donne un beau souper : Monsieur, vous nous faites de la peine... C’est juste, ce n’est pas le moment : il faut souper d’abord. » Dufour se trouve placé à côté de la dame blonde : celle-ci, mécontente d’être loin du maître du logis, chuchotte avec son voisin en regardant madame Flock. Dufour voudrait bien entendre ce qu’elle dit, mais, en penchant sa tête vers sa voisine, il a déjà froissé deux fois son chapeau, ce dont elle a paru très-contrariée. Le souper met bientôt toute la société en gaieté ; il semble que ce soit une réunion d’amis intimes. La voisine de Dufour conserve seule un air sérieux. Voulant entamer la conversation et tâcher de se faire mieux venir par cette dame, le peintre prend un flacon de malaga qui est devant lui, puis se tourne vers elle en lui disant : « Madame Berlibiche veut-elle accepter un peu de malaga ?... » La grande blonde regarde Dufour d’un air courroucé : « Comment avez-vous dit, monsieur ? Je vous ai demandé, madame, si vous vouliez accepter un peu de malaga. Ce n’est pas cela, monsieur ; comment m’avez-vous nommée, s’il vous plaît ? Mais par votre nom, madame..... Ne vous appelez-vous pas Berlibiche ?... » Madame Flock, qui écoutait Dufour, part alors d’un éclat de rire qui dure cinq minutes ; mademoiselle Célanire en fait autant, la plupart des jeunes gens qui sont là les imitent ; mais la dame blonde ne rit pas, elle promène autour d’elle des regards furieux, puis les reporte sur Dufour, qui est resté tout interdit, parce qu’il ne conçoit pas que le nom de cette dame produise en tel effet sur la société. s’écrie enfin la grande blonde, « il faut être bien mal élevé pour se permettre de telles plaisanteries..... Qui vous a dit, monsieur, que je m’appelais ainsi ? je devine, monsieur, je devine d’où cela vient ; apprenez, monsieur, que je me nomme madame Roseville.... Anatole, donnez-moi mon chale ; je veux m’en aller. » belle dame, s’écrie Saint-Elme, prendriez-vous de l’humeur pour un malentendu ?... une erreur de nom ? » Armand se lève et veut aussi calmer la dame blonde : celle-ci n’écoute rien ; elle se contente de murmurer : « Je sais d’où ça vient... Le jeune Anatole a été chercher le cachemire ; la dame le met, prend le bras de l’adolescent, et l’entraîne, tandis que madame Flock continue de rire en disant : « Laissez-la donc aller,.... que je puisse rire à mon aise.... monsieur Dufour, que vous m’avez fait de bien !.... que je vous ai d’obligation !... Madame, si j’ai nommé cette dame ainsi, c’est parce qu’il m’a semblé que vous-même.... Certainement, avec Célanire, je ne l’appelle jamais autrement, parce que je trouve qu’elle ressemble à une grande biche, et puis j’ai assez l’habitude de donner des sobriquets à tout le monde... Cet incident fait pendant quelque temps le sujet de la conversation. Comme cela divertit beaucoup madame Flock, c’est à qui de ces messieurs plaisantera sur le nom de Berlibiche. Dufour ne dit plut rien et se contente de souper. Bientôt on parle du jeu, de ceux qui ont été le plus maltraités par la fortune ; alors Saint-Elme s’adresse à Dufour : « Il me semble que je ne vous ai pas vu jouer, M. Dufour était justement en face du monsieur qu’il désignait. Au nom de Jaunisson, celui-ci fixe sur Dufour des yeux enflammés de colère en s’écriant : « Monsieur, il est bien étonnant que vous vous permettiez de telles épithètes..... et que vous plaisantiez sur mon teint !... » Allons, j’ai donc encore dit une bêtise ! » répond Dufour, et il en est bientôt persuadé en voyant madame Flock se tenir les côtes, ainsi que mademoiselle Célanire : ces dames rient tant que bientôt elles sont obligées de quitter la table. Victor et Armand parviennent, non sans peine, à calmer la colère du monsieur au teint olivâtre. On retourne au jeu, et Dufour profite de ce moment pour prendre son chapeau et s’en aller : « J’en ai assez, se dit-il, si je restais encore, je ne sais pas ce que je dirais, mais cela pourrait mal se terminer, et je ne me soucie pas d’avoir un duel parce que madame Flock se plaît à donner des sobriquets à tout le monde... » Le lendemain de cette soirée, Dufour fait venir un commissionnaire, lui remet son tableau de la forêt de Compiègne, lui donne l’adresse de M. Saint-Elme, et lui enjoint de ne point laisser le tableau sans en recevoir le prix. Le commissionnaire part, et revient au bout d’une heure avec le tableau sur les bras. est-ce qu’il n’en veut pas ? Pourquoi rapportes-tu mon tableau ? C’est que ce monsieur Saint-Elme ne demeure plus là depuis trois semaines, et il n’a pas laissé son adresse.... » Je me suis laissé attraper comme un enfant, se dit Dufour, et il faut encore que je paie le commissionnaire ! c’est bien fait, je mérite cela.... Décidément ce Saint-Elme est un intrigant, un chevalier d’industrie, et à présent je gagerais mon tableau que c’est lui qui dînait à vingt-deux sous. » Cette aventure rend Dufour encore plus méfiant ; pendant plusieurs semaines, c’est en vain que Victor vient le chercher pour l’emmener avec lui, le peintre ne veut plus quitter son atelier. Mais la belle saison est revenue ; déjà le jeune de Bréville a plusieurs fois rappelé à Victor sa promesse d’aller passer quelque temps à sa campagne avec son ami Dufour, et Victor presse l’artiste de faire avec lui ce voyage. Enfin Armand part pour sa terre, mais il a fait promettre à Victor de s’y rendre bientôt. Voir de nouveaux sites, un pays qu’on lui annonce comme très-pittoresque ; c’est bien séduisant pour un peintre. « Mais si je dis encore des sottises... si je me fais encore moquer de moi chez ton marquis, dit Dufour. Ne crains rien, mon ami ; il ne s’agit plus d’être avec de jeunes fous et des femmes entretenues ; nous devons trouver chez Armand sa sœur et son mari ; c’est une société un peu sérieuse... car, d’après ce que m’a dit Armand, monsieur et madame de Noirmont ne sont pas très-gais ; mais quand nous nous ennuierons, nous irons nous promener dans les bois, dans la campagne. Et ce Saint-Elme, ira-t-il ? Armand est parti il y a quelques jours... j’ignore si son ami l’a accompagné. ce n’est pas chez lui que nous allons... Je serais d’ailleurs curieux de savoir ce qu’il me dira au sujet de mon tableau... J’y consens ; allons en Picardie.... Je vais me disposer à ce voyage ; dans trois jours je serai prêt... Je ne sais pourquoi, mais l’idée de ce voyage fait battre mon cœur... mon cher Dufour, si c’était un pressentiment... si dans ce pays j’allais devenir amoureux ! Parbleu, il serait bien plus étonnant que tu y fusses sage !... Mais ce sera là comme ailleurs, de ces feux qui brillent... éblouissent d’abord, puis s’éteignent aussi vite qu’ils se sont allumés. » On est aux premiers jours de juin : le feuillage des arbres commence à s’épaissir, à donner de l’ombrage ; les acacias sont dans toute leur beauté, et leur blanche fleur répand au loin un doux parfum, tandis que les chênes plus paresseux n’ont encore que de petites feuilles qui laissent passer les rayons du soleil. Mais la verdure a toute sa fraîcheur, tout le brillant de ses premières couleurs ; aucune feuille n’a encore quitté sa tige. Que d’autres admirent les beaux effets, les tons plus opposés de l’automne ! le printemps du moins promet de longues jouissances : c’est le présent et l’avenir. Dufour s’arrête souvent pour contempler un site, un point de vue, et il s’écrie : « C’est charmant !... je suis très-content de connaître ce pays.... Conviens, Victor, qu’on a plus de plaisir sous ces ombrages qu’avec tes Berlibiche, Célanire, et même les demoiselles de Saint-Cloud ?... Je n’ai jamais dit le contraire... dans ces petits chemins couverts, conviens aussi qu’il serait bien doux de se promener avec une femme aimable, sensible, et qui nous aimerait véritablement. pourtant, moi, je préfère ne pas être amoureux dans un beau pays... attends que je le croque. » Dufour prend son crayon, son calepin, et se met à dessiner. Pendant ce temps, Victor s’étend sur le gazon : il pense aux jolies femmes qu’il à laissées à Paris, et, quoiqu’il les ait quittées sans regret, il voudrait bien en tenir une sur ce gazon, sur lequel il se repose ; là, elle lui semblerait cent fois plus jolie !... Il est donc vrai que le changement de lieu, de site, peut donner encore du prix aux objets que nous délaissons. Dufour a croqué son arbre ; mais un peu plus loin, c’est une petite fuite de terrain qu’il veut absolument dessiner. « Mon cher ami, lui dit Victor, si tu veux esquiser tout ce qui te semblera joli sur notre route, il est probable que nous n’arriverons pas avant la nuit, et nous risquons fort de nous égarer dans ce pays que nous ne connaissons pas..... je crois même que tu nous as déjà fait perdre notre chemin. j’ai le temps de faire tout cela ; c’est que, lorsqu’on voit un joli effet, on craint toujours de ne plus le trouver.... On nous a dit qu’il fallait d’abord passer le village de Samoncey... qu’il était au milieu des bois.... Comment veux-tu que je le voie, s’il est entouré de bois ? Les deux voyageurs marchaient alors sur un terrain fort inégal ; à chaque instant il fallait descendre de petits monticules, puis en remonter d’autres ; des buissons de genets, des bouquets de chêne, des trembles, des bouleaux donnaient à cette campagne un aspect pittoresque. « Ça commence à devenir fatigant de ne faire que monter et descendre, dit Dufour. A coup sûr, nous ne sommes pas sur une grande route. On nous a dit qu’il n’y en avait pas, et que, pour gagner Samoncey, il fallait traverser les bois. Oui, mais il y a un chemin tracé que suivent les paysans... Nous y étions tout à l’heure... Il ne fallait pas aller à droite et à gauche pour dessiner, nous y serions encore... Après tout, nous ne sommes ni dans les déserts de l’Égypte, ni même dans les landes de Bordeaux ; nous nous retrouverons toujours. et la nuit, il n’est pas facile de se retrouver.... Tu as donc osé prendre ta montre pour voyager... je savais bien que je ne serais pas foulé comme dans le parc de Saint-Cloud..... Ce n’est pas que cela veuille dire que nous n’ayons rien à craindre ici... je ne connais pas ce pays... j’ignore s’il y a des vagabonds... As-tu des pistolets sur toi ? Non, je les ai laissés dans mon porte-manteau... C’est cela, si on nous attaquait, nous aurions une badine et un crayon pour nous défendre !... Sais-tu que j’ai cent cinquante francs sur moi ? je suis fâché à présent d’avoir emporté tant d’argent... mais quand on doit rester quelque temps dans un pays... et qu’on espère s’y amuser un peu. je te conseille de faire ton embarras avec tes cinquante écus... Et moi qui ai dans ma bourse douze cents francs en or... » avoir emporté douze cents francs.... » C’est un joli denier ! » dit une voix qui partait de derrière un épais buisson ; presque au même moment on écarte le feuillage et quelqu’un se trouve tout à coté des deux voyageurs. C’était un homme d’un âge déjà avancé, mais fort, trapu, vigoureux ; ses yeux gris enfoncés sous des sourcils épais, étaient à la fois vifs et hardis ; ses lèvres minces semblaient, en se rapprochant, avoir une expression moqueuse ; un nez long et crochu ; des pommettes saillantes et fortement colorées achevaient de donner à sa physionomie une expression singulière. Il était vêtu d’une blouse grise, portait des sabots, un bonnet de laine de couleur, et tenait sur son épaule une de ces larges faux dont les paysans se servent plutôt pour faucher l’herbe que pour la moisson. Dufour est resté saisi ; Victor lui-même est un moment étonné de la brusque apparition de cet homme, qui semble être sorti du buisson pour se trouver sur leur passage ; et celui-ci répète, en les regardant l’un après l’autre d’un œil scrutateur : « Oui... dit Victor en fixant à son tour l’homme en blouse. Vous nous écoutiez donc ?... Il n’y avait pas besoin d’écouter pour vous entendre..... et puis quand même, est-ce que ça vous fâche ?... » murmure Dufour ; cet homme a une tête bien caractérisée... il a une polissonne de faux contre laquelle ta badine ne brillerait pas. C’est un faneur, un faucheur, qui revient de son travail. mais nous sommes bien sots d’aller crier que nous avons de l’argent, de l’or dans nos poches.... C’est une imprudence que je ne me pardonne pas. Il est vrai que j’aurais juré que nous étions seuls : cet homme a poussé là comme un champignon. » Les voyageurs continuaient leur marche dans un étroit sentier qu’ils suivaient alors, le paysan marchait derrière eux. Dufour le regardait souvent de côté, en disant à Victor : « J’aimerais mieux qu’il fût devant nous... Tu as tort de te méfier de ce paysan... au contraire, sa rencontre nous sera utile. » Victor s’arrête et s’adresse à l’homme, qui semble les suivre : « Pourriez-vous nous dire si nous sommes encore loin du village de Samoncey ? Si j’peux vous le dire !... ça serait bon si je ne connaissais pas le pays..... Non, vous n’êtes pas très-loin de Samoncey... Et suivons-nous bien la route qui y conduit ? par les bois ou par les champs, on y va tout de même... D’ailleurs, j’y vais, moi, à Samoncey : ainsi, si vous voulez me tenir compagnie, vous ne vous perdrez pas. Je ne tiens pas absolument à sa compagnie, » dit tout bas le peintre. C’est à cause de cette diable de faux... S’il allait nous prendre pour de la luzerne... avec lui nous ne risquons plus de nous égarer. abandonnons-nous à la Providence ; mais marchons à côté de lui. Vous êtes de ce pays, brave homme ? Oui, je suis de Gizy ; c’est à une demi-lieue de Samoncey... Il est joli ce pays,... il paraît riche et bien cultivé? Il y a des terrains assez bons. Et vous, qu’est-ce que vous êtes ? » Cette question, toute naturelle dans la bouche du paysan, fait pourtant sourire les voyageurs. Mais les gens de la ville trouvent tout simple de questionner les habitants de la campagne, et se formalisent quand ceux-ci usent du droit de réciprocité. Cependant Victor répond au paysan : Vous faites des peintures, des images,... comme celles qui sont sur les complaintes qu’on vend à Laon,.... des Juif-Errant, des Barbe-Bleu ! » s’écrie Dufour ; puis il ouvre son calepin et montre au paysan un des points de vue qu’il venait de croquer, en lui disant : « Voilà ce que je fais... Y êtes-vous à présent ? » Le paysan s’arrête pour regarder à son aise le croquis, et Dufour cherche à lire dans ses yeux la surprise et l’admiration ; mais le villageois ne s’émeut point, il dit d’un air indifférent : « Ah ! des gazons, c’est dommage que c’est tout noir.... j’aime mieux les images en couleur, c’est plus gentil. » Il n’y a rien à répondre à ces gens-là, » murmure Dufour, en remettant avec humeur son calepin dans sa poche ; « cela n’a aucun sentiment des beaux-arts ! pourquoi vas-tu lui parler peinture, toi ! Pourquoi se permet-il de nous demander ce que nous faisons ! Parle-lui culture, labour, semences, alors il saura te comprendre, te répondre. Pourvu qu’il ne nous égare pas, c’est tout ce que je demande.... Il nous fait prendre bien des détours, et la nuit approche.... Paysan, sommes-nous bientôt au village ? En disant ces mots, l’homme en blouse entre dans un sentier bordé d’épais buissons et recouvert par des branches de chênes qui formaient presque un berceau en se joignant ; mais, le jour étant déjà très-bas, on voyait à peine clair dans cette route. Les branches de feuillages touchaient souvent la tête des voyageurs, et on ne pouvait marcher qu’un de front, tant le sentier était étroit. « Dans quel chemin nous mène-t-il ? » « Ce sentier doit être fort agréable quand il fait du soleil. Mais comme il y a long-temps qu’il ne fait plus de soleil, il n’était pas nécessaire de nous mener dans un chemin où à chaque instant les branches peuvent nous aveugler... je me méfie de ce gaillard-là... Et dire que nous avons laissé nos armes,... c’est-à-dire tes armes, dans le porte-manteau !.... qu’est-ce qu’il fait donc maintenant ?... » Le guide des deux amis venait d’ôter la faux de dessus son épaule gauche pour la prendre dans sa main droite, et il tournait la tête pour regarder les voyageurs ; mais Dufour s’était arrêté spontanément à cette action du paysan. est-ce que vous n’avancez plus ?... » Si fait, dit Victor, qui marchait le dernier. « Allons, Dufour, avance donc, qu’est-ce que tu fais là? Est-ce que nous ne serons pas bientôt dehors de ce sentier, mon camarade ? Et le paysan, qui examinait alors sa faux, reprend : « Elle est fameuse c’te faux-là! Si à l’armée on avait de ça, et qu’on sût s’en servir comme moi, ah ! ça vaudrait ben leur sabre !... C’est qu’avec ça on ferait tomber des hommes par demi-douzaines ! » Voilà de bien mauvaises plaisanteries !... » dit Dufour à demi-voix et en regardant Victor. Celui-ci le pousse pour le faire avancer, en s’écriant : « Allons, brave homme, marchons, s’il vous plaît, car nous n’arriverons jamais avant la nuit. Dam’, i’ m’ semble que c’est vous qui vous arrêtez. » On se remet en marche, Dufour ayant toujours les yeux fixés sur la terrible faux, est prêt à se jeter dans les broussailles qui bordent le sentier, au premier mouvement qu’il verra faire à leur guide. Celui-ci ne s’arrête plus, et on arrive enfin au bout de l’étroit chemin. Mais on est toujours dans le bois ; et quoique l’endroit soit moins touffu, on ne peut voir loin devant soi, parce que le jour est près de finir. « Ce village de Samoncey est bien difficile à atteindre ! » dit Dufour en regardant Victor et en poussant un profond soupir qui fait sourire son compagnon. Le paysan s’avance toujours, marchant à travers le bois et ne suivant plus aucun chemin battu ; enfin on arrive dans une clairière où plusieurs sentiers aboutissent. Le paysan s’arrête à cet endroit, posant sa faux à terre et s’appuyant dessus comme un suisse sur sa hallebarde ; il regarde autour de lui comme s’il cherchait du monde dans chacun des sentiers qui s’offrent à sa vue. mon brave homme, pourquoi restons-nous là? c’est que je regardais si je n’apercevrais pas queuque ami.... qui m’aurait évité la peine d’aller à Samoncey. » Ce sont ses complices qu’il cherche !... » dit tout bas Dufour ; « n’attendons pas le reste de la troupe.... Crois-moi, Victor, prenons un de ces sentiers au hasard et jouons des jambes... Il ne s’agit pas de faire le brave contre une bande de voleurs, surtout quand on n’est pas armé. » Victor est un moment indécis ; il dit enfin au paysan, qui regardait toujours autour de lui : « Si vous ne voulez plus continuer de marcher, dites-nous au moins notre chemin ; nous n’avons point de temps à perdre, car, arrivés a Samoncey, nous ne serons pas encore au but de notre voyage, puisque nous allons à la terre de M. de Bréville que vous allez ? » s’écrie le villageois ; puis il laisse échapper quelques éclats de rire moqueur. « Qu’est-ce qu’il y a donc de comique là-dedans ? » dit Dufour avec humeur ; et il ajoute, mais de manière à n’être pas entendu : « Ce butor commence à m’échauffer les oreilles !.... » Excusez si je ris, messieurs ; mais, voyez-vous, c’est que si vous m’aviez dit plus tôt que vous alliez chez M. de Bréville, je ne vous aurais pas fait faire un chemin inutile... le marquis, vous n’aviez pas besoin de passer par Samoncey... ça ne fait que vous alonger.... C’est à Laon qu’on nous a indiqué ce chemin. je connais le pays mieux que personne ; j’y sommes né!... Il n’y a pas un arbre de ce bois dont je ne pourrais vous dire l’âge !... il n’y a pas un sentier que je n’ai parcouru cent fois chaque année ! et quant à la maison de M. de Bréville, pardié, j’y ai été assez pour la reconnaître.... Madame la marquise me faisait travailler... Mais tenez, puisque vous allez là, v’là vot’ chemin ; il est inutile que vous veniez avec moi à Samoncey, ça vous retarderait encore. puis le premier à droite, puis la route qui descend, et vous y êtes... et ne vous laissez pas voler en route... Sans attendre de réponse, l’homme en blouse remet sa faux sur son épaule, et disparaît en s’enfonçant dans le bois. Les deux voyageurs le regardent aller et se regardent ensuite. « Prendrons-nous le chemin qu’il nous a indiqué? C’est qu’il avait un drôle d’air en nous quittant..... Tu n’as pas remarqué le ton goguenard de cet homme, en nous disant : Ne vous laissez pas voler ?.... Dufour, tu ne connais donc pas le paysan ? ces gens-là ont presque toujours un air moqueur en parlant à des habitants de la ville : c’est là où gît tout leur esprit. Je crois que tu avais grand tort de suspecter l’honnêté de cet homme ; tu vois qu’il nous a quittés sans nous traiter comme de la luzerne avec sa redoutable faux.... je vois qu’il nous a promenés fort long-temps à travers les bois... qu’il semblait toujours attendre la rencontre de quelqu’un, et qu’enfin il nous laisse, à l’entrée de la nuit, dans une espèce de carrefour où nous risquons fort de nous perdre. En vérité, les gens méfiants sont bien malheureux ! Tu n’es cependant pas poltron, Dufour, car je t’ai vu dans l’occasion tenir tête à plus d’un adversaire. Sans doute, et si nous étions attaqués maintenant, je me défendrais comme un lion ; mais je suis persuadé que ce serait inutile... et je trouve que la prudence peut très-bien s’allier à la bravoure. En attendant, suivons le chemin qu’on nous a indiqué, et au diable la crainte ; j’aime mieux ne pas prévoir le danger que de m’inquiéter d’avance. Et moi, j’aime mieux prévoir les choses, afin de me mettre en mesure de les éviter, s’il est possible. Nous n’avons pas la même manière de voir, mon cher Dufour ; mais je crois que la mienne doit me rendre plus heureux. Et moi, je pense que la mienne doit me faire vivre plus long-temps. » Tout en discourant, ces messieurs avançaient dans le chemin qu’on leur avait montré ; mais telle diligence qu’ils fissent, la nuit avançait encore plus vite qu’eux. Bientôt il ne leur est plus possible de voir à quatre pas, et ils sont obligés de ralentir leur marche pour ne pas s’exposer à se heurter le visage contre les arbres ; alors Dufour recommence à jurer, et Victor prend le parti de rire. « Je l’avais bien dit ! ce coquin nous a égarés ! Ce paysan est-il cause que la nuit nous empêche de trouver notre chemin !... Allons, quand tu prendras de l’humeur, en serons-nous plus vite chez Armand..... il me semble qu’il pleut ?... mon Dieu, oui ; c’est pour nous achever... Ces grosses gouttes d’eau annoncent un violent orage... et moi qui ai un chapeau neuf !... C’est ça, et je me promènerai en voisin... voilà que je me cogne le nez à présent !... nous n’en sortirons donc jamais ?... Dieu, comme ça fait plaisir d’apercevoir une lumière quand on est égaré... J’avais souvent lu cela dans les romans,... mais je n’avais jamais été dans cette position... Pourvu que cette lumière ne soit pas produite par un feu follet... non, il ne fait pas assez chaud pour cela....... Avançons, car la pluie redouble. » Les voyageurs se dirigent vers la lumière, qui ne fuit point devant eux, parce que ce n’était pas un esprit malin qui la faisait paraître, mais qu’elle éclairait tout simplement le rez-de-chaussée d’une maison située au milieu du bois. « C’est une habitation, dit Victor. et, autant que je puis voir, cela m’a l’air assez grand.... Pourvu qu’on veuille bien nous recevoir... Si on allait nous prendre pour des voleurs... Que le diable t’emporte avec tes suppositions !.... Un cabaret dans les bois. » crie une voix forte qui part de l’intérieur de la maison. est-ce qu’il faut tant de façons pour entrer chez nous ?... » A cette invitation un peu brusque, les deux amis entrent dans la maison. Ils se trouvent dans une grande pièce d’un aspect triste et sombre, n’ayant que le mur pour tenture, et dont le plafond est noir et enfumé. Une immense cheminée est en face de la porte. De chaque côté de la chambre sont deux tables entourées de bancs de bois. Un grand buffet et quelques chaises, voilà tout l’ameublement de cette salle, qui n’a que la terre pour parquet, comme c’est l’usage dans les habitations de paysans. Une seule lumière, placée sur une des tables, éclaire à peu près la salle. Une femme d’un âge mûr, habillée comme une villageoise aisée, est assise près de la lumière et travaille à l’aiguille. Un peu plus loin, un grand homme d’une cinquantaine d’années, mais fort, replet, et au teint vermeil, est accoudé devant un petit pot de faïence et un verre. Personne ne se dérange à l’arrivée des étrangers. Le grand homme, qui semble être le maître de la maison, les salue de la tête, et porte son verre à ses lèvres en disant : « A votre santé, messieurs !... Allons, Babolein, donne du vin à ces messieurs ; ils ne seront sans doute pas fâchés de boire un coup... ces messieurs boiront bien un litre... Quand on a marché, on a soif. » Il me paraît que nous sommes dans un cabaret, » dit Dufour en jetant les yeux autour de lui. « Un cabaret au milieu d’un bois !... Cela fait que du moins nous y resterons tant que cela nous conviendra et sans craindre de gêner personne, » dit Victor en s’asseyant et en posant son chapeau sur une table, tandis que Dufour secoue le sien dans un coin de la salle. « Il me paraît que vous vendez du vin, monsieur ? » dit Victor en s’adressant au maître du logis. « Oui, monsieur, dame ; à la campagne on fait ce qu’on peut pour gagner sa vie !... » Si du moins vous ne buviez pas tout le bénéfice !.... » dit d’une voix aigre et d’un ton sec la femme occupée à coudre. « Allons, madame Grandpierre, n’allez-vous pas me faire passer pour un ivrogne aux yeux de ces messieurs qui ne me connaissent pas ! s’ils vous connaissaient, ils sauraient déjà à quoi s’en tenir. mais tu sais bien que c’est difficile. je m’en moque comme d’une futaille vide !... » Le grand jeune homme, qui était allé dans une pièce voisine, revient avec un broc et des verres qu’il place devant les deux amis. Dufour, qui a fini de secouer son chapeau et d’essuyer sa redingote, s’assied près de Victor en lui disant : « Nous ne boirons jamais ça !... il faut bien payer l’abri qu’on nous donne. » Victor se verse du vin ainsi qu’à son compagnon. Le maître du logis se lève tenant son verre à la main, et vient trinquer avec ses nouveaux hôtes, qui, pour répondre à cette politesse, tâchent d’avaler, sans faire trop de grimaces, le vin, ou plutôt la piquette, qu’on vient de leur servir. « Ces messieurs ne sont pas du pays ? » dit le paysan après avoir bu. « Non, nous arrivons de Paris ; nous allons chez M. car, pour ce qui est du jeune marquis de Bréville, je ne pouvons guère le connaître ; depuis la mort de sa belle-mère, lui et sa sœur ont quitté leur maison... et ils n’y étaient jamais revenus... mais j’avons appris, il y a queuques jours, que le jeune marquis était arrivé à sa campagne ; que sa sœur y était aussi avec son mari. Je ne savons pas si c’est pour s’y fixer... Mais ces messieurs sont sans doute de leur société, puisqu’ils vont chez M. Oui, nous sommes amis d’Armand ; nous venons passer quelque temps à sa terre. Nous avons quitté la voiture à Laon, et nous nous sommes mis en route à travers les bois ; nous pensions arriver avant la nuit... mais quand on ne connaît pas bien son chemin... » et qu’on fait de mauvaises rencontres, dit Dufour. vous avez fait de mauvaises rencontres dans ces bois ? mon ami plaisante, dit Victor ; c’est de l’orage dont il veut parler. il est vrais que vous êtes bien mouillés ! Voulez-vous qu’on fasse du feu à l’âtre pour vous sécher ?... Quoiqu’il ne fasse pas froid, la pluie est mauvaise sur le corps... Ma foi, je crois que vous avez raison... le feu nous séchera plus vite, et si cela ne vous donne pas trop de peine..... d’ailleurs, il faudra toujours du feu pour faire chauffer le souper..... voyons, remue-toi un peu, au lieu de rester là dans un coin comme un grand fainéant !... » dit la paysanne avec humeur ; « c’est toujours à Babolein qu’on s’en prend ! il faut que ce soit lui qui fasse tout !... Et pourquoi n’appelez-vous pas Madeleine ?... est-ce qu’elle dort déjà cette paresseuse ?... La trouvez-vous trop grande dame pour lui faire allumer le feu ?... quelle patience il faut avoir ici !... » ne vous fâchez pas, ma mère, » dit le jeune paysan en plaçant du bois dans la cheminée, « laissez Madeleine se reposer... vous savez ben qu’elle n’est pas forte et qu’un rien la fatigue... ce n’est pas qu’elle manque de bonne volonté... on n’conduit pas une maison avec ça !... et on se fait dorloter !... tu veux donc toujours crier ? A ta santé, à la vôtre, messieurs ! » Le jeune paysan ayant allumé le feu, Victor et Dufour vont se placer devant la cheminée. Le maître de la maison se remet devant son pot de vin, et son fils va s’asseoir dans un coin de la chambre, tandis que la paysanne murmure encore en travaillant. La pluie continuait de tomber, on l’entendait battre les vitres de la fenêtre. « Nous sommes bien heureux d’avoir trouvé cette maison, dit Victor, l’orage redouble, et je ne sais ce que nous serions devenus ! mais pour peu que cela continue, il faudra peut-être que vous nous donniez à coucher... » Qu’à cela ne tienne, messieurs ; nous avons de quoi vous loger... Au fait, vous êtes encore à une demi-lieue de chez M. de Bréville, et cet orage doit avoir rendu les chemins bien mauvais. Alors, je vois que nous serons vos hôtes pour cette nuit : qu’en penses-tu, Dufour ? » Dufour était alors occupé à passer en revue tous les coins de la salle, et ses yeux venaient de s’arrêter sur une encoignure qui se trouvait au bas d’un petit escalier et qu’il n’avait pas encore remarquée : dans cette encoignure étaient deux fusils et un grand coutelas. Dufour, tu ne me réponds pas ! dit Victor, je te demande si tu es d’avis de coucher ici ?... » cependant, si on nous attend ce soir chez M. On ne nous attend pas plus ce soir que demain !... Est-ce que tu n’entends pas la pluie ?... veux-tu que nous allions nous casser le cou dans le bois ?... et comment trouverions-nous notre chemin la nuit, puisque nous nous sommes perdus le jour ?... ce n’est pas nous qui nous sommes perdus... on nous a peut-être égarés avec intention... » Dufour avait dit ces derniers mots à voix basse, mais Victor n’y a pas fait attention ; il prend une chaise et s’assied devant le feu, Dufour regarde toujours du côté de l’encoignure ; enfin il s’adresse à leur hôte. « Il me paraît que vous êtes chasseur, monsieur ? écoutez-donc : quand on demeure au milieu d’un bois, loin de toute habitation, il est bon d’avoir des armes... Ce n’est pas que le pays soit mauvais ; mais queuquefois des vagabonds peuvent entrer chez nous, comme pour boire ; et dame, on pourrait se battre, se tuer ici, que personne ne viendrait y mettre empêchement. Merci, je n’ai plus soif. Vous souperez avec nous, au moins ? Je n’ai pas grand’ faim... » Moi, je souperai très-volontiers, dit Victor ; la marche m’a donné de l’appétit : d’ailleurs nous n’avons pas mangé depuis quatre heures, et il est,... Victor avait tiré sa montre pour regarder l’heure ; le jeune paysan quitte la place où il était assis, et vient tout près de Victor, en s’écriant : « Oh ! Regardez donc, mon père, comme c’est joli !... C’est de l’or, n’est-ce pas, monsieur ? tu n’en es pas bien sûr, » dit Dufour, en essayant de faire des signes à son ami. « Comment, je n’en suis pas sûr ! tu plaisantes, je pense ; elle m’a coûté assez cher. on a les montres pour rien à présent. » Je n’aurai jamais une belle bijouterie comme ça, » dit le jeune homme en poussant un soupir. « Peut-être mon garçon ; eh ! on ne sait pas ce qui peut arriver. » Et, en disant ces mots, le maître de la maison avale un verre de vin. « Je crois qu’il ne pleut plus, » dit Dufour en s’approchant de la fenêtre. ça redouble au contraire, dit Babolein. Le temps est pris ; en v’là pour la nuit... vous ne pouvez plus vous en aller. » Dufour ne répond rien et va s’asseoir près de Victor ; il garde le silence, et se contente de jeter souvent des regards autour de lui, se retournant brusquement au moindre mouvement que font les habitants du logis. puisque décidément ces messieurs couchent ici, dit la vieille femme, il faut qu’on leur prépare des lits,... Voulez-vous que j’y aille, ma mère ?.... non..... ; mais cette petite ne descend donc pas... a répondu une voix douce ; et, presqu’au même instant, une jeune fille descend l’escalier de bois qui communique avec le haut de la maison. Victor s’est bien vite retourné pour voir la jeune fille. Celle-ci est très-petite ; elle n’a ni embonpoint ni fraîcheur, son teint est pâle ; ses yeux assez petits sont presque toujours baissés, sa bouche est grande, son nez moyen, ses cheveux bruns sont relevés sans nulle coquetterie ; en général, rien ne peut séduire dans le premier aspect de cette jeune fille ; et Victor se retourne bientôt vers Dufour en lui disant tout bas : « Elle n’est point jolie ! Qu’est-ce ça me fait ?.... » La jeune fille a fait aux voyageurs une révérence qui n’a rien de gauche ni d’emprunté. Grandpierre, qui lui fait un petit signe de tête ; puis elle s’avance timidement vers la vieille paysanne, qui lui dit d’un ton dur : « J’espère que vous avez eu le temps de vous reposer..... Depuis le dîner vous êtes remontée dans votre chambre... Vous n’êtes donc plus bonne qu’à dormir ici ? » Pardon, madame, c’est que j’avais si mal à la tête... Qu’est-ce que c’est qu’une fille de dix-huit ans qui a la migraine !... Est-ce que j’ai jamais eu de tout ça, moi ! mais, si on vous écoute, vous aurez tous les jours quelque chose. » Allons, allons, Jacqueline, que tout ça finisse ! » dit maître Grandpierre en élevant sa voix. « Crie après moi tant que tu voudras,... ça m’est égal, je ne t’écoute pas. Mais laisse Madeleine en repos ; Va, Madeleine, va, mon enfant, préparez la chambre au bout du corridor et deux lits pour ces messieurs qui couchent ici... Dépêche toi ; nous t’attendrons pour souper. » Le peintre ne se rappelle d’abord que confusément les événements de la veille ; cependant, petit à petit, la mémoire lui revient. Dufour, tout étonné de se retrouver vivant, regarde timidement autour de lui ; il aperçoit Victor qui dort encore. Leurs habits sont toujours auprès d’eux : rien n’a été dérangé dans la chambre, qui, éclairée par le soleil, paraît toute autre à notre voyageur. Elle n’a plus cet aspect sombre et mystérieux qui, la veille, lui avait tant déplu. C’est une pièce vaste, carrée, le petit papier à fleurs qui lui sert de tenture est d’une couleur gaie, et à travers les vitres de la fenêtre on aperçoit les arbres du bois, dont le feuillage, rafraîchi par l’orage de la veille, brille des plus vives couleurs. Dufour se frotte les yeux ; il se sent tout radieux, tout dispos ; il glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut s’empêcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l’heure et s’écrie : « Huit heures !.... J’espère que nous avons bien dormi !..... Est-ce que tu ne vas pas te lever ?... » nous ne sommes donc pas assassinés ? » dit Victor en étendant les bras. « Il me semblait pourtant que nous étions dans un repaire de brigands...... ça m’est égal, je suis de bonne humeur ce matin... je le confesse : j’ai soupçonné de braves gens... Cependant il y a du mystère dans cette maison, car, pendant que tu dormais, j’ai entendu cette petite Madeleine dire des choses singulières.... mais, enfin, il paraît que cela ne nous regardait pas... Aussi, j’ai un appétit ce matin !..... je vais me dédommager de ma sobriété d’hier au soir ; je vais déjeûner... mon Dieu, je suis blessé!... » En se promettant de s’en donner, Dufour sautait et se roulait dans son lit. Il avait oublié que dans ses inquiétudes de la veille, il avait caché un meuble nécessaire entre son matelas et sa paillasse ; et, quoiqu’il eût relégué ce meuble contre la ruelle, à force de s’agiter, il venait de le briser sous lui, et un morceau aigu lui était entré quelque part. « Que diable viens-tu de faire ? dit Victor, est-ce que tu casses des assiettes dans ton lit ?... Non, ce ne sont pas des assiettes... C’est que j’avais oublié qu’hier au soir, par prudence..... j’avais mis certain vase sous mon matelas..... Victor, regarde, je t’en prie, si je ne suis pas blessé dangereusement. Comment, Dufour, tu voulais te défendre avec.... Écoute donc, cela aurait fort bien paré un coup de poignard. C’est une nouvelle espèce de bouclier à laquelle don Quichotte n’avait pas pensé!..... Je suis blessé, n’est-ce pas ?... tu appelles cela une égratignure !.... c’est presque comme celle que la paysanne montre au diable de Papéfignières !... Je voudrais que cela te corrigeât de ta méfiance continuelle. Je mettrai de la farine dessus... Tu devrais appeler la petite Madeleine et la prier de te panser. Si elle était plus jolie, tu aurais cherché à lui faire voir bien autre chose. Au reste, je vais tâcher, ce matin, de causer un peu avec cette jeune fille avant de quitter cette maison.... et de savoir pourquoi, hier, elle nous regardait en soupirant, car je suis très-sûr qu’elle soupirait. » Il ouvre la fenêtre, et aperçoit un petit jardin au bout de la cour qui est derrière la maison. Dufour, qui est parvenu, non sans peine, à se lever, vient se placer aussi à la fenêtre. « Cette vue est gentille !... et puis le bois qui encadre le tableau... Il faut que je dessine tout cela... Il me semble qu’hier tu trouvais cette demeure fort triste. Tiens, mon ami, il n’y a rien de tel qu’un effet de soleil pour embellir un tableau. » En ce moment on frappe à la porte de la chambre, et les deux amis reconnaissent la voix du maître de la maison, qui demande si l’on peut entrer. « Oui, oui, entrez, mon cher hôte ! » crie Dufour en allant ouvrir à Grandpierre, auquel il tend la main, que celui-ci serre avec cordialité. « Je viens savoir si ces messieurs ont bien passé la nuit et s’ils déjeûneront avant de partir. Oui, mon cher hôte, nous déjeûnerons... N’est-ce pas, Victor, que nous déjeûnerons avec notre hôte ? Et quant à la nuit... Je suis charmé, messieurs, que vous ayez été satisfaits. Est-ce qu’on n’est pas toujours bien chez de braves gens ?... N’est-ce pas, Victor, que notre hôte a une figure franche,... Il faudra que je fasse votre portrait, monsieur Grandpierre. Si, si, je viendrai faire votre portrait en me promenant dans le bois, quand nous serons à Bréville..... Et votre ami Jacques, le verrons-nous ce matin ? Non, monsieur ; Jacques est parti depuis le point du jour, pour aller travailler en journée... Il y a quatre ans, le feu brûla sa maison, sa récolte ; il perdit le peu qu’il possédait, et, après avoir labouré son petit champ, fut obligé d’aller travailler à celui des autres ; mais ça ne lui ôta pas sa bonne humeur, et Jacques n’en garda pas moins avec lui sa tante qu’est ben vieille et infirme. c’est un brave homme que Jacques ; un peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, mais qui est estimé de chacun pour sa probité. mon cher monsieur Grandpierre, ce que vous me dites-là ne m’étonne nullement..... ce Jacques a une physionomie toute particulière..... il a quelque chose qui prévient en sa faveur... surtout quand on le regarde long-temps... Victor, qui ne peut plus comprimer son envie de rire, sort en disant : « Je vais voir le jardin pendant qu’on préparera le déjeûner. » Le jeune homme traverse le corridor étroit, descend un petit escalier, et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C’est un petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les légumes, les racines dont on fait un fréquent emploi dans un ménage. Chaque coin de terrain a été mis à profit : la modeste laitue croît au pied du cerisier, le chou et le groseiller sont pressés l’un contre l’autre, et la petite feuille dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus large et plus foncé du navet ; à peine si l’on a réservé quelques chemins pour mettre un pied l’un devant l’autre. Au fond de ce verger-potager, Victor aperçoit un petit carré qui paraît plus soigné que le reste et dans lequel on a planté différentes fleurs. Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chèvrefeuilles qui termine ce petit parterre ; elle a les yeux fixés sur un rosier qui est à ses pieds ; mais, à sa tristesse, à son immobilité, il est facile de juger qu’en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l’occupent. Victor s’approche doucement de Madeleine, qu’il a reconnue, quoiqu’elle n’ait pas levé la tête ; il va s’asseoir près d’elle en disant : « Voilà des fleurs que vous aimez bien, n’est-ce pas ? » La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lève en balbutiant : « Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir. » je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je gagerais que ce petit jardin est le vôtre ? » dit Victor en retenant Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en répondant : « Oui, monsieur, c’est en effet mon petit jardin... monsieur Grandpierre a bien voulu m’abandonner ce petit coin de terrain..... j’y ai planté des fleurs, et j’en ai bien soin !... Il n’y a aucun mal à cela, mon enfant..... plus tard vous aimerez autre chose encore... car il faut toujours que le cœur ait de l’occupation... surtout chez les femmes ; et de ce côté-là je suis femme aussi. Mais, pendant que nous voilà seuls, il faut que je vous demande l’explication de votre conduite d’hier... qui a beaucoup intrigué et même inquiété mon compagnon... qui, à la vérité, s’inquiète très-facilement. Il prétend que vous portiez sur nous des regards mystérieux, mélancoliques... que vous paraissiez désirer de nous parler en secret. Mon ami a-t-il rêvé tout cela... ou avez-vous en effet quelque chose à nous dire ? La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une rose qu’elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lève pas les yeux et n’ose répondre. Victor, pour l’enhardir, se rapproche d’elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu’elle ne soit pas jolie et qu’il n’en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est grande chez lui la force de l’habitude. Madeleine se recule vivement à l’autre bout du banc ; elle lève alors les yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une expression de fierté, de mécontentement qui lui sied à ravir et qui étonne le jeune homme. Il se rapproche d’elle, et veut lui prendre la main, qu’elle retire aussitôt. « Je vous ai fâchée ? je ne pensais pas qu’il y eût aucun mal à vous embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fâchent quand on les embrasse ?... » Monsieur, je ne suis pas habituée à de telles manières, et... Et vous avez eu un mouvement de fierté superbe ! En vérité, il aurait fait honneur à une duchesse !... Savez-vous, ma chère amie, que, pour une servante de cabaret, vous êtes bien farouche ?... Allons, la voilà qui pleure à présent... je lui ai encore fait de la peine !... Vraiment, je ne fais que des sottises ce matin... C’est peut-être parce que je vous ai appelée servante que vous pleurez ?... je vous assure que je n’ai pas voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j’aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons, Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets que je ne vous embrasserai plus... je ne sais même pas pourquoi cela m’est arrivé... Mais aussi cet imbécile de Dufour, qui m’assure que vous nous regardiez... que vous lui lanciez des œillades.... Vous n’êtes plus fâchée, n’est-ce pas ? » Victor a un ton de franchise, d’abandon, qui séduit, qui inspire sur-le-champ la confiance ; Madeleine s’est laissé prendre la main, et elle lui dit d’un air qui n’a plus rien de sévère : « Non, monsieur, je ne suis plus fâchée... d’ailleurs je n’avais pas le droit de l’être... Je ne suis en effet qu’une servante dans cette maison, mais monsieur Grandpierre m’y traite avec tant de bonté.... et quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on ne me regarde pas comme une domestique.... vos parents étaient à leur aise sans doute, et des malheurs vous auront forcée à entrer ici. » Je ne les ai jamais connus...... ils moururent quand j’étais encore au berceau... bien bonne, bien généreuse, eut pitié de moi ; elle me prit avec elle, me fit élever et me traita comme son enfant : cette dame était la marquise de Bréville. » La marquise de Bréville ?... combien elle eut de bontés pour moi !.... C’est lorsque son mari mourut qu’elle me fit venir chez elle... j’avais, je crois, à peine trois ans alors. Là je trouvai Armand et Ernestine.... c’étaient deux enfants que monsieur le marquis avait eus d’un premier mariage, et que ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu’elle ne fût que leur belle-mère. Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq ; mais ils m’aimaient bien aussi ; nous jouions ensemble, nous étions toujours ensemble..... ils me traitaient comme leur sœur... je partageais leurs études, leurs occupations..... je ne pensais pas que je n’étais qu’une pauvre orpheline !... je ne prévoyais pas que mon sort pût changer. je jouais et je chantais sans cesse... je ne soupirais jamais dans ce temps-là!... » je ne m’étonne plus maintenant de vos manières gracieuses, distinguées...... de tout ce qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie. » Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu’à la mort de madame de Bréville... J’avais près de onze ans quand ce malheur arriva... Ma bienfaitrice mourut en peu de jours ; je ne puis vous dire toute la douleur que j’éprouvai,... dans ce moment affreux, ce n’était qu’elle que je regrettais ; je ne songeais nullement à mon sort, à ce que j’allais devenir. Je pleurais celle qui m’avait tenu lieu de mère ; Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l’aimaient bien aussi ; mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on emmena Ernestine et Armand, et on mit à la porte la petite Madeleine, car je n’étais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice, j’avais tout perdu ! » Madame de Bréville n’avait pas eu le temps d’assurer votre sort, sans doute ? Il fallait que tous ces gens-là eussent le cœur bien dûr. Pourquoi la sœur d’Armand ne vous emmena-t-elle pas avec elle ? ce ne fut pas de sa faute : on ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des choses que je ne compris pas... puis, m’emmena chez lui, où il avait déjà soin de sa vieille tante... c’est un brave homme que Jacques !.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau malheur : le feu consuma sa demeure. Jacques n’avait plus rien ; je ne voulus pas rester encore à sa charge... Grandpierre eut pitié de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a quatre ans que j’y suis. Grandpierre me traite avec douceur : sa femme gronde parfois, mais enfin j’étais habituée à mon sort, lorsqu’il y a quelques jours, en apprenant que M. Armand de Bréville, que sa sœur étaient revenus dans ce pays, je ne pus me défendre d’éprouver de nouvelles espérances.... oui, j’osai penser que ceux qui m’avaient traitée comme leur sœur, dont j’avais pendant long-temps partagé les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au moins la revoir, l’embrasser une fois ; car ce n’est pas leurs bienfaits que je désire, mais leur amitié dont je suis jalouse... Madame de Bréville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais comme les enfants de ma bienfaitrice !... je ne les ai pas vus ; ils ne m’ont pas fait dire d’aller à Bréville... voilà ce qui me fait le plus de peine..... car j’ai un grand désir de les voir..... Aussi, combien j’envie le sort de ceux qui vont chez eux, combien je voudrais être à leur place !.... Voilà pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons d’enfance, je vous ai regardés souvent à la dérobée... J’aurais voulu vous dire mille choses pour ceux que j’aime toujours, quoiqu’ils ne pensent plus à moi ; et je conçois que j’aie dû vous paraître singulière..... et bien hardie peut-être, de vous regarder si souvent. » Le récit de Madeleine a vivement intéressé Victor ; il lui promet de parler d’elle à Armand et à sa sœur ; il lui fait comprendre que ses amis d’enfance, tout en ayant conservé le souvenir de la petite protégée de madame de Bréville, peuvent ignorer qu’elle habite si près d’eux, puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez Grandpierre n’a été à Bréville depuis que le jeune marquis y est revenu. L’espoir entre dans l’ame de Madeleine ; ses yeux brillent déjà de plaisir : elle remercie Victor. Dans l’effusion de sa joie, elle lui presse tendrement les mains ; mais, dans ces marques de reconnaissance, il n’y a rien que d’innocent ; le jeune homme le voit bien ; aussi ne profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre baiser.... Il est vrai que Madeleine n’est pas jolie. On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille. Celle-ci s’écrie : « Oh ! mon Dieu, je vais être grondée !.... En causant avec vous, monsieur, j’ai oublié le déjeûner ; vous m’avez fait espérer qu’Armand et Ernestine pouvaient encore m’aimer un peu..... je veux être grondée à ce prix-là..... » elle revient vivement vers Victor et lui dit d’un air honteux : « Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa sœur... ce sont mes souvenirs d’enfance qui me trompent encore... mais je sais bien que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh ! je saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu’ils me permettent de les aimer comme autrefois !... » La jeune fille salue de nouveau Victor et s’éloigne lestement, en sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin. Victor se dit, en la regardant aller : « Cette petite a de l’ame, de la sensibilité, et une délicatesse de sentiment qui n’est pas commune : c’est dommage qu’elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c’est peut-être plus heureux pour elle, cela l’exposera moins aux séductions... » Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse où il a soupé la veille ; il y trouve Dufour, qui s’est établi sur une table, et s’occupe à dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu’il réunit en camée. La vieille femme pose avec une dignité comique, ne tournant la tête que pour gronder Madeleine, qui n’a pas encore mis le couvert, mais reprenant bien vite la position qu’on lui a indiquée. Quand au grand Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment d’expression. « Je fais nos excellens hôtes, » dit Dufour en voyant entrer Victor. « Madame Grandpierre a une superbe physionomie... Avec son fils à côté, cela tranchera.... Ne remuez pas, madame Grandpierre, je vous en prie !... je n’ai plus que quelques coups de crayon à donner.... Je voulais faire aussi notre hôte.... mais ce sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans le pays... j’entrerai faire la causette avec madame Grandpierre... j’aime les braves gens, moi !... il faudra aussi que je fasse l’ami Jacques.... Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux, » dit Victor en souriant ; « tu sais que cela lui donne un air qui t’a frappé hier ? » dit Dufour en se pinçant les lèvres ; « je lui ferai tenir ce que je voudrai !.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous lever... Dufour présente son camée ; la paysanne prend d’abord le portrait de son fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient à lui faire distinguer son profil, et elle se trouve très-ressemblante parce que son bonnet est exactement copié. Le déjeûner est servi, on se met à table. Dufour mange comme quatre, et, tout en déjeûnant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son fils et coupe du pain à la maman. Cette fois, c’est Victor qui le presse pour le faire quitter la table, parce qu’il ne veut point passer sa journée chez les paysans. Enfin, Dufour se lève, embrasse madame Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son hôte, et s’éloigne comme s’il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a payé leur dépense, et il dit tout bas à Madeleine, qui s’est approchée de lui et le regarde timidement : « Je ne vous oublierai pas ; bientôt, je l’espère, vous aurez des nouvelles de vos amis d’enfance. » Monsieur Victor, je vous suis très-obligé de vos avis ! La conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est expliquée... c’est fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c’est que cette petite Madeleine... elle ne connaît pas ses parents !..... et la marquise a pris soin d’elle !..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la laisse en mourant exposée à mourir de faim si des paysans n’avaient pas eu pitié d’elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi ? Alors, tu y mets de la bonne volonté. » qu’est-ce que cela nous fait ?... ce n’est plus de tout cela qu’il s’agit. » tu blâmes la conduite d’Armand et de sa sœur, qui ont abandonné la petite..... mais qui te dit qu’ils n’avaient point quelques raisons pour cela ?..... cette Madeleine est peut-être un enfant de l’amour... et, avant de s’intéresser à elle, avant de parler d’elle à ceux chez qui nous allons, moi, j’aurais voulu savoir si ce n’était pas indiscret, si... » Dufour, tu me fais pitié avec tes craintes ! on n’est jamais indiscret quand on fait une bonne action : c’est en faire une que de plaider la cause de cette pauvre fille, qui, après avoir été élevée dans l’aisance, avoir reçu un commencement d’éducation, est réduite à servir dans un cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu’un autre, je fais bien des folies, bien des sottises même !... mais toutes les fois que je pourrai obliger quelqu’un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me compromettre, et je suis enchanté que cette jeune fille ne soit pas jolie, parce qu’au moins cette fois on ne mêlera point d’amour ni de séduction dans ma conduite. » Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Après tout, ce n’est pas un monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas jurer que... voilà sans doute la maison de M. Et tu dis qu’il n’a que dix mille livres de rente ? » Victor marche en avant ; il ne répond pas au peintre, qui le suit en disant : « Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu’il me dira pour m’avoir fait promener mon tableau de la forêt de Compiègne... Et la commission que j’ai été obligé de payer... décidément, ce beau monsieur-là m’est suspect... Ce doit être lui que j’avais vu dans le restaurant à vingt-deux sous. » Les voyageurs sont arrivés devant une belle maison de campagne, qui se trouve sur la route, devant une vaste plaine, d’où l’on aperçoit les villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons élégantes, où de riches habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison. Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la maison. Dufour, qui vient après lui, s’approche de la loge du concierge, en disant : « Ce Victor est étonnant... On ne nous connaît pas ici ; est-ce qu’il n’y a personne chez le portier ? » Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait manger de la bouillie. J’espère qu’il est ici, car il m’a invité, ainsi que mon ami, qui a passé devant. » Vous allez trouver tout le monde dans la maison... Je crois qu’ils jouent au billard à c’t’ heure. » il y a un billard ici,... Et tout le monde y est ?... Est-ce qu’il y a beaucoup de monde ici ? » Madame de Noirmont et son mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan ; est-ce que t’en veux pus ? Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce que c’est à vous, ce gros compère-là?... Oh, non, monsieur ; c’est mon petit frère... Je disais aussi, vous êtes trop jeune pour avoir déjà un marmot... et à quinze ans vous êtes déjà concierge ?... avec maman ; c’est qu’elle est à la cuisine, elle... vous dites qu’on est au billard... De quel côté ce billard ? Prenez l’escalier sous le vestibule : et tout en haut ; gn’y a pas à se tromper. Prenez garde à votre petit frère... vous lui en donnez trop à la fois... » Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pavé de dalles, jette un coup-d’œil dans une salle à manger dont la porte est ouverte, puis monte l’escalier en se disant : « C’est fort bien tenu... Pour peu qu’il y ait du terrain avec cela... Dufour arrive au haut de l’escalier. Là, on a décoré une grande salle en forme de tente ; et, de cet endroit où l’on a placé le billard, la vue s’étend au loin sur tous les environs. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable ; un autre monsieur plus jeune tient une queue de billard à la main, et semble attendre son tour : celui-là a une jolie petite figure bien ronde, bien fraîche et bien insignifiante, ce que l’on appelle communément une figure d’ange bouffi. Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse les politesses d’usage. Pendant que celui-ci y répond, M. de Saint-Elme accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l’accablant de témoignages d’amitié. Dufour fait ce qu’il peut pour retirer sa main, et répond assez froidement aux avances du petit-maître qui va toujours son train. Mais le grand monsieur a déjà répété deux fois d’un air d’impatience : « Monsieur de Saint-Elme, c’est à vous à jouer !.... Oui, c’est à vous à jouer, dit le jeune homme ; car M. Je ne le cherchais pas, monsieur ; je n’ai voulu que coller mon joueur ; et je crois que j’ai assez bien réussi... C’est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme.... » Pardon, messieurs, je suis à vous... C’est que je suis si enchanté de revoir mon ami Dufour... nous possédons dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale. » Le grand monsieur, qui semble peu sensible à tout ce qui touche les arts, se contente de faire une légère inclination de tête à Dufour en reprenant : « C’est à vous à jouer, et vous êtes collé... ça m’est égal, je touche partout. » En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir à peine visé, et il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une légère grimace, tandis que le jeune homme s’écrie : « Supérieurement joué... c’est un bloque dans mon genre !... vous allez voir, messieurs !... » Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire déjà un point de vue ; il lui frappe sur le bras, en lui disant : « Mais à propos, je vous en veux, monsieur Dufour, oh ! j’ai à me plaindre de vous ! » De moi, monsieur ! » répond le peintre en le regardant avec surprise, « parbleu ! Il me semble, au contraire, que ce serait moi qui pourrais... Permettez, mon cher Dufour ; est-ce que je ne vous avais pas prié de me céder au prix qui vous conviendrait un délicieux tableau de la forêt de Compiègne ?... C’est justement de cela que je voulais vous parler.... mon cher, ce tableau, je l’attends encore... Pourquoi donc ne me l’avez-vous pas envoyé? Par exemple, c’est trop fort cela ! je vous l’ai bien envoyé ; mais vous me donnez une adresse où vous ne logez plus... C’est fort désagréable de faire promener ainsi un tableau. Qu’est-ce que vous me dites là?... Rue Saint-Lazare, où vous m’avez dit... Mais il y a un siècle que je ne demeure plus là.... C’est ce qu’on a dit au commissionnaire. que je suis désolé de cette erreur ! mais de retour à Paris, j’espère que nous réparerons cela... Tout ce que je sais, c’est que les mille francs en or qui vous étaient destinés, sont dans un coin de mon secrétaire, d’où ils n’ont pas bougé depuis ce temps... C’est à vous à jouer, monsieur de Saint-Elme. Pardon, messieurs, c’est que j’avais à cœur de m’expliquer avec mon ami Dufour. » Dufour ne sait plus que penser ; et il se dit : « En tous cas, ce gaillard-là a un fil, un aplomb étourdissant ! » Laissons ces messieurs jouer à leur aise, dit Armand à Victor et à Dufour ; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces dames, et je serai bien aise de vous présenter à ma sœur. » Les nouveaux arrivés suivent Armand, qui, tout en les conduisant au jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu’il éprouve à les voir. « Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune Bréville ; quand on a l’habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une société de province,... Moi, je vous avoue que je commence à perdre patience, et, si vous n’étiez pas venus, j’allais repartir. » La campagne ne m’ennuie pas, dit Victor ; j’aime le calme que l’on y goûte... cela repose un peu des plaisirs de Paris. Moi, pourvu que je trouve des arbres, des feuilles à copier, je suis content. messieurs, vous êtes heureux de vous satisfaire de si peu ! il me faut des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l’amour surtout. Mais, mon cher Armand, est-ce que vous croyez qu’on ne peut pas faire l’amour à la campagne aussi bien qu’à Paris ? rien dans les environs qui puisse mériter nos hommages... Du moins, chez les voisins que nous avons vus jusqu’à présent, n’ai-je pas aperçu un seul minois un peu désirable. En vérité, pour avoir une bergère gentille, il faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voilà ; nous tâcherons de nous amuser ; nous chasserons, nous monterons à cheval... et nous tiendrons table long-temps ; c’est ce qu’on peut faire de mieux à la campagne... Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour ; mais quels sont ces messieurs que nous avons laissés là-haut jouant au billard avec M. L’un est mon beau-frère, M. C’est le plus jeune sans doute ? Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrésor, qui habite avec sa femme une fort jolie maison à trois portées de fusil de celle-ci. C’est un jeune homme qui était dans le commerce et avait peu de fortune et d’espérances ; mais une riche veuve de Laon s’est amourachée de lui ; les joues bien fraîches et bien rondes du jeune homme ont séduit la dame ; elle lui a offert sa main, et Montrésor a échangé sa liberté contre vingt-cinq mille livres de rentes. » J’épouserais une négresse à ce prix-là, dit Dufour, pourvu que je connusse bien les antécédents. Et moi je n’épouserais jamais une femme qui ne m’inspirerait pas d’amour, dit Victor, eût-elle un million à m’offrir ! Tais-toi donc, Victor ; si le million était en perspective, tu changerais d’avis... Encore quelques années, et tu parleras autrement. Est-ce que madame Montrésor n’est pas jolie ? elle est au jardin avec ma sœur ; vous jugerez si ce pauvre Montrésor ne paie pas un peu cher sa fortune. D’abord sa femme approche de la quarantaine, et il n’a, lui, que vingt-quatre ans ; ensuite des prétentions, une coquetterie ridicule !... elle n’a jamais dû être jolie... il ne faut pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu’il ait l’air empressé près d’une demoiselle, car alors on lui fait des scènes, des reproches... Je ne sais même si cela ne va pas plus loin.... J’ai déjà eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n’a rien à faire ; il faut bien s’occuper de ce que font les autres. » Oui, et puis cela amuse, dit Dufour ; d’ailleurs il faut savoir avec qui l’on vit. » Quant à mon beau-frère, M. de Noirmont, que vous avez vu là-haut, il n’a que trente-huit ans, quoiqu’il en paraisse davantage. C’est peut-être déjà beaucoup pour être le mari d’Ernestine, qui est dans sa vingt-troisième année, mais M. de Noirmont rend ma sœur très-heureuse : c’est un homme prétentieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa naissance, un peu vain de sa fortune ; mais, dans le fond, c’est un très-brave homme, il a de belles qualités, de plus est excellent chasseur... et très-fort joueur d’échecs : son plus grand défaut est de croire qu’il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste, Ernestine est heureuse avec lui ; mais aussi ma sœur est si douce et d’un caractère si égal !.... Point coquette, n’aimant ni le grand monde ni les plaisirs bruyants,.... enfin tout l’opposé de moi, et puis d’une sévérité de principes !... Toujours l’opposé de vous ?... messieurs, ménerions-nous une vie si gaie si toutes les femmes ressemblaient à ma sœur ?... la voilà avec madame Montrésor qui sort de cette allée.... Quand madame Montrésor est ici, elle ne quitte presque pas ma sœur ; elle craint sans doute que son mari ne fasse la cour à Ernestine... Messieurs, je n’ai pas besoin de vous dire laquelle de ces dames est ma sœur. » Deux dames s’avançaient vers ces messieurs : l’une, grande, sèche, jaune, était coiffée d’un bonnet surchargé de fleurs et de nœuds de rubans ; ce bonnet, noué sous le menton avec de la gaze, de la dentelle, et mille petites découpures, ne parvenait cependant point à embellir une figure fanée où tout était grand, excepté les yeux ; et la prétention avec laquelle elle balançait cette tête, qui était au bout d’un col d’une grandeur démesurée, loin d’avoir du charme, ajoutait un ridicule au peu d’agrément de cette dame. Celle qui l’accompagnait était d’une taille au-dessus de la moyenne ; sa tournure était simple et pourtant distinguée, sa figure douce n’avait rien qui charmât au premier abord, des cheveux bruns, des yeux châtains, pas très-grands, une bouche agréable, sans être petite, un beau front, un teint pâle et légèrement animé ; enfin, rien de remarquable à citer dans ses traits ; ce n’était ni une tête grecque, ni un profil antique, mais de ces femmes dont on dit seulement : « Elle est bien ; » que l’on regarde d’abord avec indifférence, que l’on fixe ensuite avec plaisir, et que souvent on finit par ne plus pouvoir se passer de regarder ! Armand s’adresse à cette dernière en lui disant : « Ma chère Ernestine, je te présente M. Victor Dalmer, un de mes bons amis dont je t’ai parlé plus d’une fois..... Ces messieurs veulent bien nous consacrer quelque temps..... je leur sais beaucoup de gré d’avoir consenti à quitter Paris pour s’enterrer avec nous au fond de la Picardie. J’espère que tu te joindras à moi pour tâcher de leur rendre ce séjour le moins ennuyeux possible. » Il ne dépendra pas de moi, mon ami, que ces messieurs se plaisent à Bréville, et je leur en ferai les honneurs du mieux qu’il me sera possible. » Cette réponse est accompagnée d’un sourire aimable, auquel ces messieurs répondent par une profonde inclination de tête ; puis Dufour dit à l’oreille de son ami : « Elle est bien, la sœur... mais ce n’est pas une beauté... est-ce qu’elle a été malade !... » Monsieur de Bréville ! » s’écrie madame Montrésor, après avoir honoré les nouveau-venus de deux belles révérences, « où est donc Chéri ?... Qu’est-ce que c’est que ça, Chéri ? dit Dufour, un petit chien ?... » C’est son mari ! » dit Armand en souriant, et il répond à la grand dame : « Monsieur votre époux est au billard avec Noirmont et Saint-Elme. » quel amour de billard maintenant !... il y passe toutes les journées.... Il est vrai que Chéri y joue comme un ange ! d’abord il fait tout bien !... Mais je croyais qu’on avait parlé d’une promenade dans les environs pour ce matin ? » Madame, dit Armand, vous nous permettrez de remettre cette partie ; ces messieurs, qui arrivent, doivent être fatigués... » nous devions arriver hier au soir, mais nous nous sommes perdus dans le bois ; puis la nuit est survenue, enfin nous avons été très-heureux de trouver à coucher chez des paysans... Oui, dit Dufour, et dans la maison où nous avons couché, il y avait une... » Victor interrompt brusquement Dufour et lui serre la main en lui disant à l’oreille : « Fais-moi le plaisir de te taire ! » puis il reprend plus haut : « Ceci est tout une histoire que je me réserve de vous conter plus tard... pour moi je suis prêt à vous accompagner. » Non, non, pas ce matin, dit Armand, je veux que vous vous reposiez, que vous preniez un peu connaissance de ma propriété. » Je vais donner des ordres pour le logement de ces messieurs, dit madame de Noirmont, car je suis sûre que mon frère n’y a pas encore pensé. Ma foi, tu as raison, ma chère amie, je n’y songeais pas !.... Moi, je vais voir si Chéri est encore au billard. » Armand promène ses amis dans les jardins, qui, par leur grandeur, pourraient passer pour un petit parc... Victor et Dufour admirent l’heureuse distribution des terrains ; une jolie pièce d’eau, un bois, une grotte, des bosquets touffus attirent tour à tour leurs regards. Mais Armand se promène avec indifférence dans cet agréable séjour, et à chaque exclamation qui échappe à ses hôtes, il s’écrie : « Oui, cet endroit est assez agréable ; mais c’est bien froid, bien monotone, auprès de Paris... » Vous voudriez ici des madame Flock pour égayer le paysage. ce n’est pas celle-là qui m’occupe.... il y a déjà long-temps que j’ai changé... Elle a figuré quelque temps dans la danse à l’Opéra, mais un prince russe lui a fait quitter le théâtre. Et vous lui avez fait quitter le prince russe ? elle a conservé, de son premier état, l’habitude de faire des pirouettes, des pliés ou des ronds de jambes au moment où l’on y pense le moins : de sorte que tout en jasant dans son salon, elle se met tout-à-coup à voltiger, à faire des battements, et quelquefois, pendant que vous lui faites une tendre déclaration, elle vous jette brusquement le bout de son pied à la hauteur de votre épaule. ce doit être fort gentil tout cela ! dit Dufour ; j’aimerais beaucoup une maîtresse semblable... si ce n’était pas si cher... C’est aussi ce que me dit Saint-Elme... car Saint-Elme prend mes intérêts à cœur.... il veut que je quitte ma danseuse, il ne veut pas que je me ruine ! Oui, reprend Dufour, il ne veut pas que vous vous ruiniez avec votre danseuse..... Est-il riche, ce monsieur Saint-Elme ? Il est fort riche ; il possède plusieurs propriétés.... il a des vignes en Bretagne !... Des vignes en Bretagne !.... je ne connais guère de bon vin dans ce pays-là. Au fait, je céderai aux conseils de Saint-Elme, je quitterai ma danseuse. J’ai déjà quelque chose en vue, mais il faudrait que je fusse à Paris ; car, je vous le répète, messieurs, il n’y a rien ici qui puisse captiver... Vous ne connaissez encore de nos voisines que madame Montrésor. Pour celle-là, j’avoue qu’elle fait très-bien de ne songer qu’à son mari ! Vous verrez les autres dames du voisinage... ne me parlez pas de faire l’amour en province quand on a l’habitude du laisser-aller de Paris. Si du moins on jouait le soir pour tuer le temps... moi, je conviens que j’aime le jeu..... cela émeut, cela fait éprouver des sensations. est-ce qu’on ne joue pas dans ce pays ? mais vous ne devineriez jamais à quoi.... quel est le jeu dont madame Montrésor est folle et qu’elle a mis à la mode dans plusieurs maisons des environs.... « Nous allons abattre lièvres et perdrix, dit Saint-Elme ; venez-vous avec nous, M. Non, messieurs, je ne suis pas chasseur. » C’est une grande jouissance dont vous vous privez, monsieur, » dit M. de Noirmont en faisant résonner son fusil. « Monsieur, comme je ne la connais ni ne la désire, il me semble que je ne me prive de rien. vous savez que j’ai parié avec vous à qui abattrait le plus de pièces. Bonne chasse, messieurs ! » Le beau-frère d’Armand fait à Victor un salut assez froid ; il semble qu’un homme qui ne chasse pas ait perdu beaucoup de droits à sa considération : c’est du moins la pensée qui vient sur-le-champ à Victor, et cela ne lui donne pas une haute idée de l’esprit de ce monsieur. Victor est enchanté d’être resté avec Armand et sa sœur ; il compte profiter de cette occasion pour leur parler de Madeleine, mais il est de trop bon matin pour espérer qu’ils descendent bientôt. La grosse Nanette, la fille de la concierge, a dit à Victor qu’Armand n’avait pas l’habitude de se lever avant neuf heures. Pour attendre le réveil du frère et de la sœur, Victor va parcourir les jardins. « Cette propriété est fort jolie, » se dit le jeune homme en passant sous des ombrages de lilas et de chèvrefeuilles. « Mais il me semble que dans cette maison il manque quelque chose... Armand s’ennuie ; il est inquiet, préoccupé... Je crois qu’il a laissé à Paris plus que des souvenirs, et que ce n’est que pour avoir de l’argent qu’il est venu ici !... Madame de Noirmont paraît douce, tranquille.... mais cela ne peut être qu’un amour raisonnable... il a quinze ans de plus qu’elle.... Cette différence d’âge ne serait rien encore si M. de Noirmont avait l’air d’un homme amoureux... d’un homme passionné, car on est jeune long-temps lorsqu’on est long-temps sensible. Mais tous ces gens-là sont d’un calme... ce n’est pas chez madame Montrésor que j’irai le chercher. mais je ne puis me figurer qu’on soupire près d’elle : c’est encore difficile de trouver à aimer... Il faudra pourtant que je me marie un jour pour faire plaisir à mon père. Moi, je veux adorer celle que j’épouserai... Quelle est donc cette jeune fille là-bas ?... Je ne me trompe pas, c’est Madeleine. » Victor était monté sur un petit monticule situé à l’angle des murs du jardin et d’où l’on voyait au loin dans la campagne. Une jeune fille était alors assise, dans la prairie, auprès d’un paysan : c’étaient Madeleine et Jacques ; tous deux causaient en regardant souvent la demeure d’Armand. Victor quitte vivement la place où il était monté ; il court à travers les allées du jardin, gagne la cour, et arrive bientôt près de la jeune fille et de son compagnon. En reconnaissant le jeune voyageur qu’elle a vu la veille, Madeleine rougit et s’écrie : « Ah ! voyez-vous, Jacques, monsieur ne m’a pas tout-à-fait oubliée, puisqu’il vient de lui-même nous trouver. » et pourquoi pensiez-vous que je vous oubliais ? ma chère enfant, vous avez donc bien peu de confiance en mes promesses ?... Monsieur, ce n’est pas moi... mon Dieu, oui, s’écrie le paysan, faut pas tant de cérémonie pour dire ce qu’on pense. Vous aviez promis à Madeleine de vous intéresser à elle, de parler à ses anciens amis. comme on n’a plus entendu parler de vous hier, j’ens cru que vous aviez oublié tout ça... Je sais que ces messieurs de Paris ont tant de choses en tête !... Une petite fille que vous connaissez à peine... ça pouvait ben vous sortir de l’idée. Ma foi, ennuyé de la tristesse de cette pauvre petite, qui brûle de revoir ses amis d’enfance, je suis allé, ce matin, la prendre au point du jour. Je lui ai dit : Venez avec moi, nous allons rôder autour de c’te demeure... peut-être rencontrerons-nous queuqu’un qui vous engagera à entrer... C’est ben naturel : elle a joué, elle a couru dans ces jardins jusqu’à l’âge de onze ans. La maîtresse de la maison l’aimait... au moins autant que son beau-fils et sa belle-fille.... Je crois même qu’elle préférait Madeleine ; elle l’embrassait si souvent !... surtout quand elle se croyait seule... Enfin, quoiqu’elle ait vu la fin de ce bonheur à onze ans, Madeleine en a conservé la mémoire ; car les jours heureux ne s’effacent pas de notre souvenir, surtout quand ils ne sont pas suivis par d’autres. » Après avoir fait comprendre à Jacques pourquoi il n’a pas encore parlé de la jeune fille, Victor s’écrie : « Je suis enchanté de vous trouver ici ; le moment est favorable pour vous présenter à vos anciens amis. Venez, je vais vous conduire dans les jardins ; nous y attendrons le réveil d’Armand et de sa sœur ; je veux préparer la reconnaissance.... je suis sûr que cela se terminera bien. » Madeleine rougit et pâlit presqu’en même temps : l’idée d’aller dans cette maison où elle a passé son enfance lui cause tant d’émotion, qu’elle sent ses genoux fléchir. Elle s’appuie sur Jacques en lui disant : « Mon ami..... faut-il que je suive monsieur ? » Oui sans doute, répond Jacques, puisque monsieur veut bien s’intéresser à vous. retournez dans la demeure de votre bienfaitrice... et plus à votre place que dans le cabaret de Grandpierre.... » Jacques serrait la main de la jeune fille ; sa figure avait perdu son expression moqueuse pour en prendre une presque touchante. « Venez, » dit Victor, en prenant à son tour la main de Madeleine,... Je veux leur parler avant qu’ils vous voient. Et vous, Jacques, vous ne venez pas avec nous ? D’ailleurs faut que j’aille à mon travail...... ne tremblez donc pas ainsi, pauvre enfant ! » Jacques a fait quelques pas pour s’éloigner, il revient tout-à-coup vers Victor, et lui dit en lui serrant la main avec force : « Surtout, monsieur, songez bien que ce n’est pas de la pitié que l’on doit témoigner à Madeleine... Si ceux qu’elle aime toujours ne la reçoivent qu’avec froideur... j’vous en prie, monsieur, ramenez-moi Madeleine ; si elle ne veut plus retourner chez Grandpierre, où l’amour de Babolein et les criailleries de sa mère commencent à l’ennuyer, eh bien ! elle viendra chez moi, et Jacques sera fier de pouvoir la nourrir encore. » Le paysan s’éloigne en achevant ces mots. « Ce brave homme vous aime beaucoup, dit Victor. oui, monsieur, c’est mon meilleur ami !... J’espère que ses craintes ne se réaliseront pas, je suis certain que votre présence fera le plus grand plaisir à Armand et à sa sœur. que vous êtes bon, monsieur !... Mais la pensée que je vais revoir la demeure de ma bienfaitrice,... de celle qui m’a servi de mère,... C’est du plaisir que j’éprouve et pourtant j’ai envie de pleurer. N’êtes-vous donc jamais venue vous promener dans cette propriété pendant l’absence des maîtres ? Le concierge était un homme brutal ; il aurait fallu lui demander la permission, et puis Jacques me disait : « Pourquoi iriez-vous là, ma petite ? En sortant de ces beaux jardins, il vous faudrait rentrer dans le cabaret de Grandpierre, et cela vous ferait encore plus de peine... Il vaut mieux tâcher d’oublier le passé... Je suivais le conseil de Jacques,... mais je n’oubliais pas le passé malgré cela. » On est arrivé à l’entrée de la maison. Il n’y a personne dans la cour. Madeleine la traverse avec Victor, qui la conduit sur-le-champ dans les jardins. En se revoyant, après sept années, dans les lieux où elle a passé les plus beaux jours de sa vie, Madeleine respire à peine ; elle ne peut assez regarder autour d’elle ; ses yeux voudraient en un instant revoir toutes les places qui lui sont connues, comme sa pensée vient de les parcourir. Les souvenirs de sa jeunesse sont pour elle mêlés d’amertume par l’idée de sa situation, et pourtant elle pousse un cri de plaisir à chaque objet qui frappe sa vue. Accablée par ces émotions successives, elle est obligée de s’arrêter. Victor fait asseoir la jeune fille sur un banc de verdure en lui disant : « Remettez-vous,... monsieur, je suis si heureuse ! C’est dans cette allée que nous courions tous les trois... Là-bas, derrière cette charmille, je me cachais souvent avec Ernestine pendant que son frère nous cherchait... Il me semble que je suis encore à ces moments-là. voilà des arbres que je reconnais... Je les embrasserais de bon cœur ! » Madeleine porte des regards pleins d’une expression touchante sur tout ce qui l’entoure, et Victor se dit en l’examinant : « En vérité, Dufour avait raison, elle est jolie en ce moment... Cette jeune fille a une ame bien aimante... elle ne sera pas toujours heureuse !... » Madeleine se lève ; ils continuent à parcourir les jardins. Arrivés près d’un joli bosquet qui est devant la pièce d’eau, Madeleine pousse un cri, et ses yeux se remplissent de larmes. ce bosquet c’était la place de ma bienfaitrice... elle s’y asseyait tous les jours... C’est là qu’elle m’a embrassée pour la dernière fois !... » Madeleine sanglote ; bientôt elle s’éloigne de Victor, entre dans le bosquet, se met à genoux, et prie le ciel avec ferveur. Le jeune homme attend avec respect qu’elle ait fini sa prière ; car il y a dans cette action de la jeune fille quelque chose de bien touchant, qui le fait rêver plus profondément que de coutume. Madeleine quitte enfin le bosquet, elle ne pleure plus. On reprend la promenade, et Madeleine retrouve un sourire pour d’autres souvenirs. A dix-huit ans le rire est si près des larmes. Au détour d’une allée, qui conduit jusqu’à la maison, Victor s’écrie : « Les voilà!... ce sont mes camarades d’enfance ? je ne veux pas qu’ils vous voient encore... entrez dans ce petit kiosque, et attendez que je vous fasse signe. monsieur, ne me faites pas attendre long-temps, je vous en prie. » Ce n’est pas sans peine que Victor parvient à décider Madeleine à entrer dans le kiosque ; enfin elle s’y cache, et le jeune homme fait quelques pas au-devant d’Armand et de sa sœur. « Nous vous cherchions, mon cher Dalmer, dit Armand. On nous a dit que depuis long-temps déjà vous étiez levé et vous promeniez dans le jardin... Diable, vous êtes matinal ! » Mais vous, mon frère, vous êtes trop paresseux ! Je suis bien aise que monsieur sache qu’il y a long-temps que je suis levée. Je le croyais à la chasse avec mon mari... sans quoi je serais venue lui tenir compagnie. à la campagne on ne se tient pas compagnie. Je vous prie de vouloir bien agir ici comme si je n’y étais pas : c’est le seul moyen de m’y garder long-temps. Alors, monsieur, on s’en souviendra. D’abord j’ai le bonheur de ne m’ennuyer jamais, même lorsque je suis seul... Vous êtes bien heureux, monsieur ; moi, j’avoue que je m’ennuie souvent. » En disant cet mots, madame de Noirmont pousse un léger soupir. je conçois bien que tu t’ennuies, dit Armand. Depuis près de cinq ans que tu es mariée, tu restes au fond d’une province... Une femme jeune et gentille comme toi, enterrée dans le Perche ! est-ce que cela a le sens commun ?... On dit à son mari : Je veux vivre à Paris, parce que ce n’est que là qu’on peut trouver à employer son temps. » Je t’assure, Armand, que je n’ai aucun désir d’habiter Paris... Ce monde, ces bals, tous ces plaisirs dont tu es si fou, ne me tentent point. Mon mari aime tant la chasse !... Ou bien, il faut voir des gens insipides, faire conversation avec des personnes qui parlent pour ne rien dire... alors, je suis comme vous, monsieur, j’aimerais mieux être seule... Mais je ne m’ennuierai plus, si mon mari se décide à acheter cette maison..... Je me plais tant ici !... je serai bien contente d’y rester. » Il faudra bien que ton mari se décide... si non, je vendrai cette propriété à un autre, car j’ai absolument besoin d’argent. vendre cette maison à des étrangers ?... Nous ne pourrions plus nous promener dans ces jardins.... Alors, que ton mari me l’achète et surtout me la paie comptant.... de Noirmont me dit : « Nous verrons... ce n’est pas cela qu’il me faut ! Mon Dieu, Armand, avez-vous peur que M. de Noirmont manque jamais à ce qu’il vous promettra ?... Non, ma sœur ; je sais très-bien que ton mari est un parfait honnête homme !... Mais tu ne me comprends pas : s’il me donne aujourd’hui une partie de la somme que je veux... six semaines, je veuille avoir le reste, il me dira : « Armand ! que faites-vous donc de votre argent ?... comment, vous avez déjà dépensé ce que vous avez reçu de moi ?... » et puis des avis, des sermons !.... voilà ce que je ne veux point.... je suis mon maître maintenant, je désire faire ce qui me plaît sans avoir de compte à rendre à personne. » Ernestine secoue la tête avec tristesse en répondant à son frère : « Je désire que vous ne vous repentiez jamais d’avoir dédaigné les conseils de mon mari. » Pendant cette conversation, Victor avait conduit le frère et la sœur tout près du kiosque ; il s’assied sur un tertre ombragé par des ébéniers, en disant : « Ces jardins sont charmants... Je conçois, madame, que vous vous plaisiez dans cette demeure... » N’est-ce pas, monsieur, » dit Ernestine en s’asseyant près de Victor ; « mais vous le concevrez encore mieux en sachant que c’est ici que je suis née, que j’ai passé ces premières années de la vie qui ne laissent dans notre ame que de doux souvenirs !... » Je le savais, madame ; Armand m’a parlé d’une belle-mère qui vous aimait beaucoup..... elle avait à peine trente ans lorsqu’elle mourut... N’est-ce pas, Armand, que nous l’aimions bien aussi ?... Et cette jeune fille qu’elle avait recueillie, Madeleine... ma pauvre Madeleine, que j’aimais tant !... J’aurais eu un si grand plaisir à revoir, à embrasser la compagne de mon enfance !... » Ici on entr’ouvre doucement la porte du kiosque ; Madeleine a passé la tête, ses yeux sont brillans de bonheur ; elle veut sortir de sa cachette, mais Victor lui fait signe d’attendre encore. « Armand, » reprend madame de Noirmont, « tu ne t’es jamais informé de ce qu’était devenue Madeleine ? Et à qui diable voulais-tu que je m’en informasse ? Ce n’est pas à Paris, je pense, qu’on m’aurait donné de ses nouvelles... Mais depuis que tu es ici. je suis si préoccupé de mes affaires :... d’ailleurs, je crois qu’on m’a dit qu’elle avait quitté ce pays. » Eh bien moi, madame, qui ne suis dans ce pays que depuis bien peu de temps, je puis vous donner des nouvelles de la personne dont vous parlez... Se pourrait-il, monsieur, vous sauriez ?... Je sais tout ce qui concerne cette jeune orpheline. Je vous ai dit que, avant-hier au soir, nous avions été obligés, moi et mon ami, de nous arrêter et de coucher dans un cabaret au milieu du bois... Là était une jeune fille que ces paysans avaient recueillie depuis quelques années. En apprenant que je venais chez vous, elle parut éprouver la plus vive émotion... car elle brûlait aussi du désir de revoir ceux qui autrefois l’avaient traitée comme une sœur... » et vous ne l’avez pas amenée avec vous ?... » Ernestine n’a pas achevé ces mots que Madeleine, qui depuis quelques instants ne pouvait plus se contenir, s’échappe du kiosque, accourt vers le banc et se jette dans les bras de madame de Noirmont en s’écriant : « Me voilà... je vous embrasse enfin !..... » Ernestine serre Madeleine dans ses bras ; leurs yeux sont pleins de larmes ; pendant quelques minutes elles ne peuvent parler. « Eh bien, et moi, Madeleine, » dit Armand en ouvrant ses bras à la jeune fille. Celle-ci quitte Ernestine et va pour sauter au cou du marquis... mais tout-à-coup elle s’arrête en murmurant avec timidité... c’est que vous êtes bien grandi !... Et qu’est-ce que cela fait, Madeleine ? je n’en suis pas moins Armand, ton camarade de jeux... Et Madeleine, surmontant sa timidité, se jette dans les bras du marquis ; bientôt les questions se succèdent avec rapidité. Quand on revoit quelqu’un que l’on aime, on voudrait en un moment savoir tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a pensé depuis qu’on en a été séparé. Madeleine a conté, en peu de mots, son histoire ; Ernestine s’écrie : « Pauvre petite !... Mais il fallait donc m’écrire ! Désormais, tu ne me quitteras plus, tu resteras ici avec moi... Tu le veux bien, n’est-ce pas, Madeleine ? » Celle-ci ne répond qu’en se jetant de nouveau dans les bras de madame de Noirmont, puis elle se tourne vers Victor en lui disant : « Monsieur, c’est à vous que je dois mon bonheur ; Vous voyez bien qu’il ne s’agissait que de vous présenter. Mais sans vous je n’aurais pas osé. » Ernestine remercie aussi Victor de lui avoir rendu une compagne près de laquelle elle espère ne plus connaître l’ennui. Il est tout de suite décidé que Madeleine restera à Bréville. La jeune fille ne demande pas mieux, mais il faut cependant qu’elle aille prévenir la famille Grandpierre. « Nous irons avec toi, dit Ernestine ; je veux remercier ceux qui ont pris soin de ma petite Madeleine... Il me semble que je me rappelle ce nom ; il venait quelquefois ici du temps de notre bonne mère, n’est-ce-pas ? Oui, oui, dit Armand ; il venait travailler au jardin, ou bien il faisait des commissions... Je ne l’aimais pas trop, moi !... mais puisqu’il s’est si bien conduit avec Madeleine, je l’en récompenserai. je suis bien sûre que Jacques ne voudra rien ; Il lui suffira de savoir que je suis encore aimée de vous. » Ernestine fait déjà avec Madeleine des projets pour l’avenir ; Victor jouit du bonheur qu’il a fait naître ; Armand lui-même semble moins ennuyé, moins préoccupé de Paris, et la petite société ne songe pas au temps qui s’écoule, lorsque la voix de Dufour se fait entendre. « Je présente mes salutations à la société, » dit l’artiste en s’avançant, « et j’ai l’honneur de la prévenir que le déjeuner est servi depuis très-long-temps... C’est la grosse Nanette qui m’a dit cela... » nous ne pensions plus au déjeûner !... pardonnez-nous, messieurs ; mais depuis long-temps je n’avais été si heureuse !... c’est mademoiselle Madeleine, s’écrie Dufour, la jeune fille de la maison du bois !.... Je vois que Victor a fait sa commission. oui, monsieur, dit Madeleine ; votre ami est bien bon ! Il est toujours très-bon pour les jeunes filles ; mais cette fois il a plus de mérite, parce que vous n’êtes pas... » Dufour s’arrête, se mord les lèvres ; il s’aperçoit qu’il allait dire une sottise. Il tousse et reprend : « Parce que vous n’êtes pas... comme les jeunes filles de Paris... » On ne fait pas attention a cette jolie chute de phrase ; Ernestine a pris le bras de Madeleine, elle l’entraîne. On fait peu d’honneur au déjeuner ; les grands plaisirs comme les grandes peines font tort à l’appétit ; on se hâte de terminer ce repas, afin de se rendre chez Grandpierre, et d’être de retour de bonne heure. Dufour, seul, trouve que le déjeûner se termine trop vite, mais il n’ose refuser d’accompagner la société dans la promenade projetée. Ernestine ne quitte pas Madeleine ; Victor voit avec plaisir que madame de Noirmont ne rougit point de donner le bras à une jeune fille dont le costume est presque celui d’une paysanne. Il pense que son mari n’en ferait pas autant, et craint qu’il ne fasse pas à Madeleine un aussi bon accueil que sa femme. On arrive à la demeure de Grandpierre. dit Madeleine à madame de Noirmont, en lui montrant la maison qui lui a long-temps servi d’asile. dit Ernestine avec une expression de tristesse. je ne manquais de rien, et tu souffrais mille privations peut-être ! Je ne souffrais que de ne plus vous voir... » On entre dans le cabaret, où, heureusement pour la société, il ne se trouve alors aucun buveur. La famille Grandpierre se confond en politesses, ne sachant comment recevoir une si belle société. Ernestine leur apprend le sujet de sa visite. « Nous vous enlevons Madeleine, » dit-elle aux paysans ; « elle vient, ainsi que nous, vous remercier de tout ce que vous avez fait pour elle, mais elle a retrouvé ses amis d’enfance. Ceux que madame de Bréville nommait ses enfants étaient loin de se douter que leur jeune compagne habitait dans ce bois. J’espère remplir les intentions de celle que j’aimais comme ma mère, en ne me séparant plus de Madeleine. » Grandpierre félicite la jeune fille sur le changement qui arrive dans sa situation, il l’embrasse tendrement en lui disant : « Ça me fait de la peine de te perdre, mon enfant, et pourtant j’en suis bien aise pour toi ; car, comme disait Jacques, tu n’étais pas à ta place chez nous... Cette éducation que tu avais reçue jusqu’à onze ans,... il t’en restait toujours queuque chose, et ça me gênait pour te demander du vin. » Oui, oui, dit la vieille Jacqueline, Madeleine sera mieux ailleurs que chez nous... Elle ne répondait jamais quand je la grondais... et cela me causait de l’humeur... j’aime qu’on me réponde, moi ; ça me donne occasion de crier. » Le grand Babolein ne dit rien. Aux premiers mots prononcés par madame de Noirmont, il a été s’asseoir dans un coin en tournant le dos à la société ; mais quand Madeleine s’approche pour lui dire adieu, il se met à pleurer comme un veau en se cognant la tête contre le mur. « Consolez-vous, Babolein, dit Madeleine ; vous êtes trop bon de pleurer mon départ ; je ne vais pas loin, et je vous verrai encore quelquefois. » ce n’est pas la peine, mamzelle, » répond le grand garçon en sanglotant ; « puisque vous nous quittez, il vaut autant ne pas revenir ; mais je sais bien que je ne me consolerai pas !... » Pour mettre trève à l’attendrissement qui semble gagner la famille, Dufour s’empresse de crier : « Eh bien ! madame Grandpierre, quelques-uns de vos amis ont-ils vu votre portrait ?... on a dû être content ? » dit Grandpierre, ceux qui l’ont vu ont trouvé ça joliment tourné ; mais ils ont tous pris le portrait de ma femme pour celui de M. Prodiguez donc votre talent pour des rustres ! dit Dufour à demi-voix, c’est jeter des perles à... Nous vous enverrons vos effets par Jacques, » dit la femme de Grandpierre, qui, impatientée de la douleur de son fils, semble avoir hâte de voir Madeleine s’éloigner. La compagnie n’a pas envie de prolonger son séjour dans le cabaret. On dit adieu aux paysans, et l’on revient chez le jeune marquis. De retour à Bréville, madame de Noirmont emmène Madeleine dans son appartement ; mais, avant l’heure de dîner, elle descend avec la jeune fille : celle-ci a changé de costume ; ce n’est plus une petite villageoise : elle a une robe blanche bien simple qu’elle porte avec grâce, et sous laquelle elle semble timide, mais non pas gauche et empruntée. « Madeleine ne voulait point quitter ses anciens habits, » dit madame de Noirmont à son frère ; « elle prétendait être ici pour me servir. Certainement, je ne le veux pas... Celle que maman chérissait ne sera point ma domestique. Elle travaillera avec moi, m’aidera dans le soin de ma maison, mais je ne la regarderai jamais comme une femme-de-chambre. Tu as raison, ma sœur, dit Armand. Quant à moi, j’aime Madeleine comme si j’étais son frère.. » En disant ces mots, le jeune marquis embrasse Madeleine en lui prenant la tête à deux mains. Dufour sourit, tousse et pousse le pied de Victor, qui ne comprend rien à ces signes. Un grand bruit de voix, de chiens et d’armes, annonce le retour des chasseurs. Messieurs de Noirmont et Saint-Elme entrent avec M. Pomard, qui est aussi en chasseur, et dont la casquette, probablement pour ménager sa coiffure, est aussi haute qu’un casque de dragon. « Voici le vainqueur ! » il a tué deux pièces de plus que moi... et cependant j’avais fait un assez beau carnage..... Le mari d’Ernestine s’essuie le front d’un air satisfait en disant : « Oui, vous tirez bien, mais je vous ai vaincu... Pomard était avec vous ? » « J’ai vu passer ces messieurs ; je venais justement de nettoyer mon fusil à deux coups ; j’ai couru après eux, et je les ai rejoints..... J’aime beaucoup la chasse !... » Et où est le gibier que vous avez tué? » quant à cela, » dit Saint-Elme en riant, « M. Pomard serait fort embarrassé de vous le montrer ; cependant je lui ai renvoyé plus de dix lièvres... que, par complaisance, je traquais de son côté ; Pomard les laisse tranquillement passer entre ses jambes ! » à une perdrix que je venais de voir. » Vous en avez manqué deux superbes à dix pas... mais en les tirant je pensais... Et il paraît que votre fusil pensait comme vous ! » L’attention de ces messieurs se porte bientôt sur Madeleine, qui s’était retirée dans un coin du salon à l’arrivée des chasseurs et n’avait pas encore été aperçue. Pomard s’adresse à Dufour, et M. « C’est mon ancienne compagne, dit Ernestine, cette jeune personne dont je t’ai parlé plusieurs fois. » Je ne me le rappelle pas, » répond M. Sa femme l’emmène dans le jardin, où elle lui apprend tout ce qui concerne Madeleine et ce qu’elle compte faire pour elle. Aux premiers mots que lui a dit Armand, Saint-Elme a regardé la jeune fille d’un air protecteur assez impertinent, et, sans attendre que son ami ait fini, il l’interrompt en disant : « Bon... mais les protégées devraient toujours être jolies, afin d’avoir les moyens de s’acquitter... Je t’engage, mon cher Armand, à laisser ce fardeau sur les bras de ta sœur... Que diable veux-tu faire d’une fille qui n’est pas jolie ?... » mon cher, il n’y a point d’amitié entre jeunes gens de sexe différent. Saint-Elme, tu as une manière de voir... Crois-moi, au lieu de protéger des filles de campagne qui ne peuvent te procurer aucune distraction, vends bien vite cette maison et retournons à Paris, où mille beautés nous attendent.... Est-ce que le beau-frère ne veut pas en finir !... Il dit qu’il n’a pas tous les fonds encore ; et il faudrait revenir à chaque instant en Picardie pour avoir de l’argent... Quant à moi, mon cher Armand, il faut que je t’aime terriblement pour m’enterrer ici devant des visages insignifiants... et le loto de madame Montrésor. Aussi, mon cher Saint-Elme, je t’en sais un gré... C’est très-bien ; mais presse le beau-frère, j’ai la bonté de dissimuler un peu de mes avantages pour le faire briller... je le laisse gagner au billard,... J’espère que je suis aimable !... mais qu’il le soit donc avec toi.... Combien lui demandes-tu de cette propriété?... Aussi, consent-il à me les donner ; mais il m’offre de m’en payer la rente. Donne plutôt pour quelques mille francs de moins et comptant... Nous regagnerons cela à Paris au trente-et-un. » Une autre conversation avait lieu un peu plus loin. Pomard disait à Dufour : « C’est donc une demoiselle qui n’est pas du pays ?... je ne l’ai pas encore vue dans nos sociétés. Elle est bien du pays,... mais elle n’allait pas dans le monde, » répond le peintre. « C’est tout une histoire à vous conter... Une orpheline que la marquise de Bréville protégeait,... mais qui, à sa mort, a été fort heureuse d’être recueillie par des paysans... C’est que vous regardiez si attentivement à cette croisée... à ce que vous me faites l’honneur de me raconter... Mais de son père et de sa mère, probablement. Mais, quel était son père ?... Je n’en sais pas plus que vous... D’après ce que j’ai entendu dire, elle ne les a jamais connus. Elle n’a ni père ni mère ?... » Pomard se met à fixer un bouton de l’habit de Dufour, et celui-ci lui dit au bout d’un moment : « A-t-on déjà fait votre portrait, M. Ils doivent être bien ressemblants, car vous posez comme une statue. » Celle qui était le sujet de toutes les conversations s’était assise dans l’embrasure d’une croisée. Victor va se placer près d’elle et lui tient compagnie. Madeleine, qui n’ose regarder des personnes qu’elle ne connaît pas et dont les yeux expriment plutôt la curiosité que l’intérêt, lève avec plaisir les siens sur Victor, en qui elle voit déjà un ami. La conversation de monsieur et madame de Noirmont a été longue ; ils reviennent enfin du jardin. Victor remarque que la jeune femme a les yeux rouges, et le mari l’air de mauvaise humeur ; il craint d’en devenir la cause. Au dîner, Ernestine a fait placer Madeleine à côté d’elle, ce qui semble encore déplaire beaucoup à M. de Noirmont, qui n’adresse pas un mot à la jeune fille. Mais Victor, qui est assis près d’elle, laisse les hommes causer de chasse ou de politique ; il préfère s’entretenir avec Madeleine, ce dont celle-ci et Ernestine lui savent beaucoup de gré. Le soir, madame Montrésor vient avec son époux. En apercevant dans le salon une jeune personne qu’elle ne connaît pas, elle fait un bond en arrière, et regarde Chéri, pour examiner si la vue de l’étrangère ne lui cause pas d’émotion. Chéri paraît fort tranquille : et en s’approchant de Madeleine, madame Montrésor se tranquillise aussi ; elle daigne sourire à celle qu’Ernestine lui présente. Pour varier les plaisirs de la soirée, Saint-Elme propose une bouillotte : M. Pomard et madame Montrésor acceptent cette partie. Dufour n’aime pas la bouillotte ; il prétend que c’est un jeu ennuyeux que celui où on ne peut s’en aller que lorsqu’on perd : il se met à l’écarté avec M. Ernestine est enchantée de pouvoir causer librement avec Madeleine. L’orpheline, qui a remarqué l’air froid de M. de Noirmont, dit à son amie : « Vous voulez que je reste avec vous, madame, que je ne vous quitte plus.... cela me rendrait bien heureuse !... mais si ma présence ici ne plaisait pas... s’il trouvait mauvais que vous me gardiez... je ne veux jamais être cause que vous ayez la moindre querelle !... Laissez-moi vous quitter, madame ; je retournerai... non pas chez Grandpierre, mais avec Jacques ; je ne serai plus malheureuse, puisque je saurai que vous m’aimez toujours, que vous pensez à moi, et je viendrai vous voir.... Non, Madeleine, tu ne me quitteras plus, dit Ernestine ; tu juges mal mon mari, il n’est pas méchant, et quand il te connaîtra mieux, il te traitera aussi avec amitié. Du moins, permettez-moi de rester dans ma chambre lorsqu’il y aura du monde ici.... ma place n’est-pas dans un salon. Oublies-tu, Madeleine, que ma mère ne mettait pas de différence entre nous ? Pourquoi donc aussi ne m’appeler que madame ?.... ne suis-je plus Ernestine, ta bonne amie d’autrefois ? mais je ne puis plus, je ne dois plus vous appeler Ernestine.... Je sens bien que cela ne plairait pas à tout le monde ; quand je vous nommais ainsi, j’étais un enfant. Madeleine, je veux que tu te laisses guider par moi désormais... je t’assure que tu portes très-bien cette robe, et que tu te tiens fort bien dans un salon. C’est égal, madame ; j’aimerais mieux n’y être qu’avec vous.... n’est-ce pas, celui qui a eu la bonté de vous parler de moi ! Je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour moi... Avec lui, je ne sais comment cela se fait, je me sens moins embarrassée... il vous met tout de suite à l’aise... C’est un de ses amis... car mon frère en a beaucoup à Paris.... Je ne connais ce monsieur que depuis hier... Je craignais, avant son arrivée, qu’il ne ressemblât.... à d’autres amis de mon frère... que je n’aime-pas ; mais, grâce au ciel, il n’en est rien ; c’est la première personne que mon frère me présente et dont je trouve la société agréable. Il restera long-temps ici ?... Mais viens, je vais t’installer dans la chambre que j’ai fait préparer pour toi. » Pendant que Saint-Elme, qui n’est pas aussi complaisant au jeu qu’à la chasse, fait à chaque instant son Vatout et gagne l’argent de M. de Noirmont, Dufour est battu à l’écarté par M. Montrésor, qui est à sa douzième passe. A chaque instant on entend le peintre s’écrier : « Vous avez quatre points.... je croyais que vous n’en aviez que trois.... D’où donc aviez-vous quatre points ? ne voulez-vous pas que je me rappelle chaque coup ?... Puisqu’ils sont marqués, c’est que je les ai apparemment. voilà six fois de suite que vous tournez le roi ! C’est fini, je ne jouerai plus à l’écarté! » Ni moi à la bouillotte, » dit M. Pomard en se levant : « voilà trois caves de perdues !... » Pomard, comment voulez-vous gagner à la bouillotte ? » dit Saint-Elme en riant ; « vous passez continuellement... Je crois qu’en regardant vos cartes vous pensez à... J’aime mieux le loto, dit Dufour ; c’est un jeu sage.... l’on ne se monte pas la tête.... » Vous aimez le loto, monsieur ? » dit madame Montrésor en adressant un doux sourire au peintre ; « j’espère que vous voudrez bien le venir faire quelquefois chez nous... J’ai un loto tout neuf et des petits jetons en verre ; c’est fort gentil... N’est-ce pas, Chéri, que mon loto est aussi joli que celui de madame Bonnifoux, qui fait tant d’embarras avec le sien !... Qu’est-ce que tu as donc, Chéri ? ce soir ; est-ce que tu es malade ?... je compte ce que j’ai gagné... parbleu, vous m’avez gagné douze francs, dit Dufour ; douze parties à vingt sous... Je n’ai jamais joué si cher !... » Il faut nous retirer, Chéri ; il est tard : avant d’être à la maison il y a un endroit sombre qu’il faut traverser... et je ne suis jamais rassurée en passant là... » Moi, madame, j’aimerais beaucoup à traverser avec vous un endroit sombre, dit Saint-Elme d’un air moitié galant, moitié goguenard, mais que madame Montrésor prend du bon côté. » Voulez-vous que l’on vous escorte, madame ? ce n’est pas la peine ; nous avons avec nous M. Pomard ; il nous met à notre porte. » Et j’ai mon fusil à deux coups, » dit Pomard en portant arme comme à l’exercice. « Ne comptez pas trop sur le fusil de M. Pomard, reprend Saint-Elme ; comme il est fort distrait, il est homme à viser la lune pendant que vous crieriez au voleur ! » Pomard paraît piqué de cette plaisanterie ; il enfonce son énorme casquette jusque sur ses yeux, et répond au petit-maître d’un ton fort sec : « Monsieur, si je vous visais, je n’aurais pas de distraction. Alors je me transformerais en lièvre, monsieur Pomard. C’est peut-être votre habitude, monsieur. » Saint-Elme fait une demi-pirouette sur le côté, tandis que Dufour dit tout bas à Victor : « M. Pomard n’est pas si bête qu’il en a l’air ! » Dufour suit Victor en maudissant l’écarté et en répétant : « Perdre douze francs !... dans une soirée à la campagne... ça n’a pas le sens commun... Montrésor a un bonheur insolent ! S’il a du bonheur, il a bien de la patience ; je t’aurais jeté les cartes au nez, moi, quand tu disais : Ah ! et comment les avez vous faits !... C’est ça, il faut perdre et ne rien dire. Il ne faut pas avoir l’air de croire que l’on vous triche... J’espère que tu ne suspectes pas l’honnêteté de ce monsieur... Mais, si tu avais joué avec Saint-Elme, tu aurais pensé qu’il filait les cartes... Ainsi quelqu’un d’honnête doit craindre d’avoir une veine à l’écarté en jouant avec des gens méfiants comme toi !... Voilà la petite Madeleine établie ici, et j’en suis bien aise pour elle... Pourtant je prévois ce qui va arriver. Qu’est-ce qui va arriver ? Tu n’as donc pas deviné? Non ; je ne suis pas si malin que toi. Cette jeune fille est amoureuse d’Armand de Bréville, son ami d’enfance ; c’est cet amour-là qui lui donnait un si grand désir de revenir ici ; et, à présent, pour peu qu’Armand l’aime par souvenir, la petite succombera... et cætera, et cætera . Elles sont jolies tes conjectures ! Cette jeune fille était amoureuse d’Armand qu’elle a quitté à onze ans... un petit camarade avec qui on est sans cesse... il y a des petites filles si précoces... J’ai eu une cousine qui est morte de jalousie à trois ans ; et de qui était-elle jalouse ? d’un chat que l’on caressait plus qu’elle. Dufour, je crois que tu te trompes. Il est possible que maintenant Madeleine devienne éprise d’Armand... et ce ne serait pas fort heureux pour elle... Mais qu’elle l’ait aimé jadis autrement que d’amitié... Rappelle-toi la chanson : L’Amour est un enfant trompeur. » Victor commence à se plaire à Bréville ; il s’est habitué aux manières prétentieuses de M. de Noirmont, qui, de son côté, paraît enfin s’apercevoir que, sans être chasseur, on peut avoir quelque mérite. D’ailleurs Victor sait jouer aux échecs, et cela procure un grand plaisir au beau-frère d’Armand. Les petites scènes que madame Montrésor fait à son époux, les distractions de M. Pomard, la gaîté de sa sœur, la présence de Madeleine, tout est devenu plaisir pour le jeune homme. La campagne même lui semble plus belle. Enfin, si les premières journées passées chez Armand lui ont paru longues, maintenant elles lui semblent trop courtes. Ce changement peut-il s’opérer sans cause ? Peut-être Victor cède-t-il à ce qu’il éprouve sans le rechercher encore ? Il y a des sentiments qui naissent dans notre ame comme à notre insu, et nous sommes tout étonnés qu’ils nous maîtrisent déjà lorsque nous n’avons pas remarqué leur commencement. Depuis que Victor a ramené Madeleine dans les bras d’Ernestine, une douce intimité s’est établie entre lui et la sœur d’Armand ; il a cessé d’être, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son frère. Ernestine n’a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l’on conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu’un qui n’est qu’une connaissance. De son côté, Victor trouve madame de Noirmont beaucoup plus aimable qu’il ne l’avait cru d’abord. L’un et l’autre ne se sont cependant rien dit de plus direct qu’auparavant ; mais il n’y a pas besoin de se faire de compliments pour savoir que l’on se convient, cela se lit dans les yeux, qui sont ordinairement plus francs que la bouche. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu’Armand dort et que Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitôt après le déjeûner, on se met en route. On sort sans but déterminé, sans savoir quelquefois où conduira le chemin que l’on prend ; mais quand les gens sont bien ensemble, l’ennui ne les atteint nulle part. Courant dans les prairies, s’enfonçant dans les bois, ou descendant doucement une montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d’une humeur charmante, jamais l’un d’eux ne se plaint de la fatigue, et ne témoigne l’envie de rentrer. C’est à regret que l’on retourne au logis ; mais en y rentrant on se dit : « Nous tâcherons d’aller plus loin demain. » Ces trois personnes éprouvent un charme secret à être ensemble et rien qu’ensemble, car la promenade a bien moins d’attraits pour elles lorsqu’un voisin ou une voisine les accompagne ; alors on rentre plus tôt, on se fatigue plus vite. Cependant, dans ces longues promenades, la conversation ne roule que sur les sites que l’on voit, sur les lieux que l’on parcourt. Jamais rien ne s’y dit qui puisse donner à penser que l’esprit soit occupé d’autre chose ; mais à défaut de l’esprit, le cœur parle quelquefois. Lorsqu’après avoir marché quelque temps séparés, Victor offre son bras à Ernestine et à Madeleine, il éprouve une douce sensation à sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le serre d’abord légèrement, puis tendrement contre le sien. Cette action fait battre son cœur plus vite et baisser les yeux à celle qui cause son émotion. Victor comprend pourquoi maintenant le séjour de la campagne lui semble plus agréable. Madame de Noirmont lui plaît ; il ne se dit pas encore qu’il en est amoureux, mais il se répète souvent : « J’aimerais bien cette femme-là! » et à force de se dire : « J’aimerais bien ! » « Mais à quoi me servirait de l’aimer, se dit encore Victor ; Ernestine est une femme trop pénétrée de ses devoirs !... je n’en serais jamais plus avancé. Je crois bien que je ne lui déplais pas ; mais de là à être aimé il y a loin... Je serais bien heureux si elle m’aimait !... il me semble que cela me suffirait... Ce que j’éprouve pour elle n’est plus comme tous ces amours que j’ai ressentis,... et je crois qu’il est plus doux d’aimer que de ne faire que désirer. » De son côté, Ernestine éprouvait un changement dont elle ne se rendait pas compte. A ses yeux tout prenait un autre aspect ; charmée de ne plus connaître l’ennui, il lui semblait jouir d’une nouvelle existence, dans laquelle les journées, jadis si longues, s’écoulaient avec une étonnante rapidité. Occupée d’un sentiment où elle ne voyait pas encore de mal, mais où elle était étonnée de trouver tant de douceur, elle se demandait quelquefois ce qu’elle avait,... ce qui lui était arrivé pour n’être plus la même. Ernestine n’avait pas jusqu’alors connu l’amour : mariée à dix-huit ans par des arrangements de tuteurs, elle n’avait vu M. de Noirmont que deux fois lorsqu’il devint son époux, et M. de Noirmont n’était pas de ces hommes à inspirer sur-le-champ une passion ; d’ailleurs il ne s’inquiétait nullement de faire naître un tendre sentiment dans le cœur de celle qu’il prenait pour femme. Satisfait de savoir qu’elle était bien née, bien élevée, M. de Noirmont n’avait jamais pensé qu’il pût manquer la moindre chose à son bonheur et à celui de son épouse. Il y a, en effet, des femmes qu’un mariage de convenance peut rendre heureuses, et dont le cœur ne conçoit pas un amour qui cause des tourments. Heureux les maris qui ont de telles femmes ! plus heureux ceux qui en ont de sensibles, et qui ont su captiver toutes leurs affections. Ernestine est loin de penser qu’elle aime M. Dalmer ; elle éprouve du plaisir dans sa société, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d’un petit-maître, ni l’air suffisant de quelqu’un qui se croit sûr de plaire. Ernestine ne voit donc aucun mal à préférer sa compagnie à toute autre : si elle pensait que cela pût devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor ; mais une femme qui a toujours été sage, et qui ne croit pas qu’on puisse cesser de l’être, se fie tellement à sa vertu, qu’elle ne voit pas le danger. Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d’une femme : on se laisse aller au charme qui nous entraîne, on ne cherche pas même à interroger son cœur ; quand on le fait, la blessure existe, et il est souvent trop tard pour la guérir ! Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nullement à serrer le bras, qu’il ne fixe pas tendrement, dont il n’épie point le moindre regard, est-ce seulement son amitié pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui la rendent si contente, si heureuse lorsqu’elle est avec eux ? Elle sourit dès qu’elle aperçoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras. elle n’est pas jolie, mais cela suffira-t-il pour l’empêcher d’aimer ? Un mari qui va souvent à la chasse et laisse sa femme en compagnie avec des jeunes gens montre une bien grande confiance à son épouse, sans doute, c’est surtout alors qu’il est beau de ne pas en abuser ! mais laisser quelqu’un exposé à la séduction d’un sentiment qu’on ne lui a pas appris à connaître,... Il y a des maris qui, par calcul, veulent laisser leur femme ignorante sur beaucoup de choses, se flattant qu’elles auront moins de goût pour ce qui leur procure moins de plaisir ; c’est très-mal calculé : il y a d’ailleurs chez les dames un instinct secret qui leur fait deviner quand elles n’en savent pas assez. Le soir, réunis avec toute la société, Ernestine et Victor sont moins à leur aise... Ils se parlent peu, se regardent à peine ; car, devant le monde, ce n’est pas ceux qu’on aime le mieux qu’on regarde le plus. de Noirmont ne va pas à la chasse, Victor, ne pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la campagne. Il passe la journée dans les jardins, tenant un livre qu’il regarde, mais qu’il lit peu. Il va s’asseoir dans les endroits que madame de Noirmont affectionne, espérant qu’elle y viendra, et son attente n’est pas toujours trompée ; on ne se dit que quelques mots,... mais la manière de les dire donne du prix aux moindres paroles. Tout en suivant des yeux Ernestine lorsqu’elle s’éloigne après un court entretien, Victor soupire et répète : « C’est étonnant comme j’aimerais cette femme-là! » puis, en se retournant, il aperçoit Madeleine, que le hasard, sans doute, conduit presque toujours du côté où le jeune homme va lire. Alors Victor va s’asseoir près de la jeune fille, et il passe des heures entières à causer avec elle, parce qu’elle lui parle d’Ernestine. « Je crois que nous ne nous ennuyons plus ici ? » dit un matin Dufour à son ami. Non, plus j’habite cette campagne et plus je m’y plais.... Dans les premiers jours, cette existence tranquille m’effrayait,.... il me semble que je passerais volontiers ma vie ici. tu donnes toujours dans les extrêmes !... Moi, je suis content, je fais de bonnes études !... Toi, je ne sais trop ce que tu étudies,.... Tu te promènes souvent avec madame de Noirmont.... Avec cette dame et Madeleine. je sais bien que Madeleine est là... Elle aime beaucoup la promenade, cette dame... qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’on se promène quand on habite la campagne ?... Rien, certainement ; mais son mari aime terriblement la chasse... Est-ce le cerf qu’il chasse ? Dufour, j’espère que tu ne vas pas faire encore de méchantes conjectures ; elles seraient fort déplacées. Il y a des choses sur lesquelles il ne faut pas même plaisanter !... Madame de Noirmont est la vertu même, et je ne souffrirai pas que... Voilà la première fois que je t’entends affirmer pareille chose !... Je ne demande pas mieux !... Au reste, je me plais aussi beaucoup ici... Je laisse le beau Saint-Elme parler, briller, trancher !... de Noirmont répéter qu’il n’a jamais été trompé de sa vie... C’est bien hardi de dire cela !... qu’est-ce que tu as donc aujourd’hui ? je ne t’ai jamais vu si respectueux envers le lien conjugal ; enfin j’ai trente-quatre ans, et je ne serais pas trop éloigné de... Tu penses à te marier ? si je rencontrais un parti convenable... Dis-moi, comment trouves-tu mademoiselle Clara Pomard ? Il semble que tu parles d’un Bacchus !... Elle a le nez très-fin, très-bien fait. Est-ce que tu veux l’épouser à cause de son nez ? Je ne dis pas encore que je veux l’épouser ; mais si le parti était sortable.... D’abord l’âge serait convenable, elle a vingt-neuf ans ; elle me fait l’effet d’une bonne ménagère... Je dis elle me fait l’effet, parce qu’il ne faut pas s’en rapporter à l’air... de t’informer, de savoir ce qu’elle aura de dot... Je ne suis pas homme à épouser chat en poche... Quand je me marierai, c’est que je saurai parfaitement à qui j’aurai affaire... Le jeune Bréville annonce à ces messieurs qu’une lettre qu’il vient de recevoir, le force à aller passer quelques jours à Paris. « J’espère que vous serez assez aimables pour attendre ici mon retour, » dit Armand. « Oui certainement, répond Dufour ; j’ai encore beaucoup d’études à faire, et Victor me parlait tout à l’heure du plaisir qu’il goûtait ici... » Mais nous serons peut-être indiscrets en restant encore ! » D’abord vous êtes ici chez moi, car mon beau-frère ne termine rien ! Heureusement j’ai trouvé des fonds ailleurs ; mais, je vous le répète, on sera toujours trop heureux de vous posséder. Ma sœur et son mari mourraient d’ennui sans vous ; Je tâcherai d’être bientôt de retour. » Non ; il vient avec moi... Il n’a pas votre courage ; il s’ennuie ici... Victor se tait et paraît contrarié. Dufour se dit : « Pourquoi diable Dalmer tient-il tant à ce Saint-Elme à présent ! » Au déjeûner, Armand annonce son départ. Ernestine fait un mouvement imperceptible et baisse les yeux. Madeleine, au contraire, regarde avec anxiété Armand et Victor. « Tranquillisez-vous, mesdames, reprend Armand, je ne vous enlève pas tous vos cavaliers ; monsieur Dalmer et monsieur Dufour veulent bien vous tenir compagnie... » C’est très-aimable de la part de ces messieurs, » répond Ernestine en ne regardant que Dufour. Madeleine ne dit rien, mais ses joues se colorent, et elle reprend son air habituel. de Noirmont, nous savons beaucoup de gré à ces messieurs de ne pas nous quitter ; mais c’est bien dommage qu’ils ne chassent ni l’un ni l’autre... Et il faut que vous partiez aussi, M. J’ai à parler au ministre de la guerre pour un de mes cousins qui n’est que capitaine et que je veux avancer... J’ai aussi une audience à demander au ministre de l’intérieur... pour un projet dont je lui ai déjà parlé... confusément, au dernier bal de la cour. » Ici, Dufour, tout en prenant son café, tousse, et manque de s’étrangler, ce qui interrompt un instant Saint-Elme, qui reprend : « Mais je dépêcherai tout cela, afin de revenir bien vite avec mon ami. » Oui, dit Armand, et à mon retour, mon cher de Noirmont, j’espère que vous serez décidé pour cette propriété que je veux donner à si bon compte. » C’est justement parce que vous voulez me la vendre si bon marché que j’hésite à l’acheter... Si je veux vendre cette terre, ne vaut-il pas mieux que ce soit vous que tout autre qui profitiez de cette occasion ?... Mais, au lieu de vous acheter cette propriété soixante mille francs,... qu’elle vaut largement par son rapport,... Si je vous la faisais vendre quinze ou vingt mille francs de plus ? J’avoue que ce serait fort aimable ; et, si cela se peut, j’y consens volontiers. Cela se pourrait peut-être si vous n’étiez pas si pressé de vendre... Je me suis trouvé, il y a deux ans environ, avec un monsieur fort riche et fort distingué, le comte de Tergenne. Victor va promener sa mélancolie dans les jardins ; dès qu’il aperçoit Madeleine, il court se placer à côté d’elle, et, après lui avoir adressé quelques mots, reste quelquefois long-temps sans parler, ne faisant que pousser de gros soupirs ; la jeune fille, qui éprouve un vif battement de cœur lorsque Victor vient s’asseoir auprès d’elle, le regarde à la dérobée et soupire aussi, probablement pour faire comme lui. Un matin, que le jeune homme semble plus pensif encore qu’à l’ordinaire, Madeleine lui dit : « Est-ce que vous ne vous plaisez plus ici, monsieur Victor ? C’est que vous n’avez plus l’air si gai... nos promenades étaient si agréables ; depuis le départ d’Armand, elles ont cessé. alors on retournera à la chasse, et ma bonne amie pourra revenir avec nous se promener. Mais je ne pourrai pas rester toujours ici !.... Pourquoi donc cela ?... » dit vivement Madeleine en regardant Victor avec chagrin. cela pourrait ennuyer les habitants de cette demeure. est-ce que vous pouvez ennuyer personne ?.... est-ce que tout le monde ne vous aime pas ici ?.... Victor soupire de nouveau ; Madeleine rougit et n’ose plus rien dire. Enfin le jeune homme prend la main de Madeleine, la serre avec force dans la sienne, et s’éloigne en disant : « Ah ! il est un sentiment que vous ne connaissez pas encore ! » La jeune fille reste sur le banc ; elle suit Victor des yeux : son air mélancolique, ses soupirs, ce qu’il vient de lui dire, tout se réunit pour troubler le cœur de la pauvre petite. Elle se sent heureuse, satisfaite ; elle regagne la maison en répétant les derniers mots de Victor, dont elle croit comprendre le sens, et elle saute, elle danse en traversant le jardin, comme un enfant qui ne sait pas encore cacher sa joie. Madeleine ne sait pas être maîtresse de ses sentiments. Monsieur et madame Montrésor sont venus en grande cérémonie proposer une partie de loto pour le soir chez eux. Pomard, sa sœur et encore d’autres voisins. Comme Armand et Saint-Elme ne sont plus là pour repousser le jeu de loto, on accepte l’invitation ; d’ailleurs, à la campagne, c’est quelque chose que de trouver à employer sa soirée. On part sitôt après le dîner. Victor n’a pas manqué d’offrir son bras à Ernestine ; Dufour marche à côté de M. Madeleine ne les accompagne pas ; elle ne veut jamais aller en compagnie, mais elle garde joyeusement la maison. La jeune fille se trouve alors trop heureuse pour que la solitude l’effraie. Victor n’ose adresser à Ernestine que quelques phrases sans suite, car on pourrait être entendu. Mais il ralentit le pas, afin de se trouver en arrière, et serre avec force le bras qu’il tient sous le sien. Pendant que Dufour parle peinture et propose à M. de Noirmont de le peindre en chasseur, Victor dit à la jeune femme : « Enfin, je suis donc un instant avec vous... depuis huit jours, de ne pas pouvoir vous parler, vous adresser un mot !... » Mais il me semble que rien ne vous empêche de me parler, puisque nous nous voyons presque toute la journée, » répond Ernestine en souriant. sans doute on peut vous parler... mais il y a des choses que l’on ne veut pas dire... N’est-ce pas, Victor, que quoique ce ne soit pas mon genre, je peins très-bien le portrait et fais très-ressemblant ? » dit Dufour en s’arrêtant et en tournant la tête en arrière. répond Victor avec impatience et en lançant un regard furibond sur le peintre. « Voyez, madame, on ne peut pas même causer tranquillement avec vous !... Mon Dieu, monsieur Dalmer, qu’avez-vous donc ce soir ?... Je crois que vous avez de l’humeur d’aller faire une partie de loto chez nos voisins... vous y venez par complaisance, et je vous en sais gré. De l’humeur d’être avec vous, d’aller où vous êtes !... Je m’exprime donc bien mal ; mes yeux ne vous disent donc pas tout le plaisir... » Victor, je veux peindre M. de Noirmont en chasseur, » dit Dufour en se retournant et s’arrêtant encore. « C’est une bonne idée, n’est-ce pas ? » C’est une idée délicieuse ! » répond le jeune homme en donnant au diable son ami et lui faisant des signes que celui-ci feint de ne pas comprendre. « Dès demain, reprend Dufour, j’irai à la ville voisine acheter ou commander des toiles pour peindre à l’huile. Je veux me lancer dans les portraits ; on ne me croit que paysagiste. Je veux me surpasser, pour que cela étonne tous les peintres de portraits. » Victor ne répond rien, ne parle plus ; mais on arrive à l’endroit sombre que madame Montrésor redoute lorsqu’elle revient tard chez elle, le jeune homme prend la main qui est au bout du bras qu’on lui donne, et il presse tendrement cette main qu’on n’a pas la force de lui retirer, ce qui le rend aussi heureux que Madeleine l’a été, le matin, lorsqu’il a pris la sienne. Qu’on dise encore que le bonheur n’existe pas sur la terre ! Voilà deux personnes qui, par une simple pression de main, sont au comble de la félicité! On arrive chez les Montrésor trop tôt pour Victor et peut-être pour Ernestine, qui est encore toute troublée de l’action de son cavalier. La société est déjà assise devant deux tables mises l’une contre l’autre pour former un carré long. Là-dessus sont étalés les cartons de loto, que les joueurs ne doivent pas perdre de vue un instant. Outre les maîtres de la maison et les Pomard, la réunion est embellie par un monsieur, une dame et une petite fille. La dame, qui a bien la soixantaine, tient à elle seule la place de trois personnes ; elle a un énorme bonnet, par-dessus lequel est un abat-jour en tafetas vert, qui ne l’empêche pas de porter encore des lunettes. En joignant à cela des traits énormes, il est assez difficile, au premier coup-d’œil, de distinguer si c’est un homme ou une femme qu’on a devant soi. Le monsieur a l’air d’un vieil abbé ; il est à demi endormi devant ses cartons ; au moment où la société arrive, il se frotte bien vite les yeux pour saluer. La petite fille, qui peut avoir douze ans, a une figure espiègle qui forme contraste avec celle de la dame à l’abat-jour. « Nous ne faisons que commencer... il n’y a qu’une partie de jouée.... » dit madame Montrésor en offrant des siéges. « C’est bien heureux pour nous, » répond Dufour en allant se placer près de mademoiselle Pomard à laquelle il commence par dire : « Quelle est cette dame qui ressemble à un apothicaire ? une vieille rentière qui ne connaît dans le monde que trois choses : ses potages, sa seringue et le loto... Écoutez-la, vous verrez qu’elle ne parlera que de cela. Ça doit être bien amusant ; et le monsieur ? Courtois, un bien bon homme, mais qui dort presque toujours... La petite fille est sa nièce. Asseyez-vous donc, madame de Noirmont, » dit madame Montrésor, en faisant signe à son mari de rester à côté : le pauvre Chéri était placé entre sa femme et madame Bonnifoux. Courtois, Victor se place bien vite près d’elle : la partie de loto chez madame Montrésor eût été un supplice trop cruel, si on n’avait pas été à côté d’une jolie femme. de Noirmont, il prend la première place venue, en murmurant déjà : « Le loto ! j’aimerais presque autant pigeon-vole ! » On met chacun deux sous, et on a trois tableaux... C’est la partie la plus piquante au loto, dit madame Bonnifoux. Depuis quarante ans que je joue à peu près tous les soirs ce jeu-là, j’ai étudié toutes ses combinaisons. Le premier quine est fort agréable ; mais cela demande une grande attention et surtout beaucoup de silence ! nous allons bien nous amuser alors !... » Tout le monde a-t-il des cartons ?... Moi, je voudrais en changer, dit la petite fille. Non, mademoiselle Lucie, on a décidé qu’on n’en changerait pas... on ne saurait jamais deux numéros par cœur ; Je crois qu’il était trop gras... Je recommande cependant toujours à ma cuisinière de dégraisser son bouillon..... comme j’ai des aigreurs ce soir ! » Allons, tout le monde y est-il ? reprend madame Montrésor ; savez-vous qu’il y a vingt-deux sous à la poule !... C’est fort gentil, dit M. si je pouvais la gagner ! s’écrie la petite fille en sautant sur sa chaise. ou on ne vous laissera plus jouer... Chéri, c’est à toi à tirer.... Tout le monde y est ?... J’y suis depuis une heure, dit M. Surtout pas trop vite, M. Montrésor, dit madame Bonnifoux, c’est votre défaut... comme ce potage me tourmente !...... Il faudra que je me serve de bonne amie avant de me coucher. Qu’est-ce que bonne amie ? C’est sa seringue que madame Bonnifoux appelle ainsi, parce que c’est plus décent. Cette femme-là a de bien jolies idées ! Je l’ai deux fois ! s’écrie la petite fille en sautant sur sa chaise. » Moi, je ne l’ai pas, dit madame Montrésor en soupirant. » Pomard, qui depuis cinq minutes avait les yeux fixés sur le plafond. Oui, sans doute, on a commencé... Pardon, c’est que je n’y étais pas.... Pomard, il faudrait tâcher d’être au jeu, dit madame Bonnifoux en avançant son abat-jour. Madame on peut avoir des distractions. C’est que vous êtes terrible pour cela... Je me rappelle que ma cuisinière avait mis des choux dans son bouillon... C’est peut-être aux choux que je dois attribuer ma mauvaise digestion... Il y en avait d’autres avant ?.... Monsieur, voulez-vous bien me les rappeler tous... » Chéri, qui est habitué à ce genre d’amusement, renomme les numéros pour madame Bonnifoux. « Est-ce qu’on fera souvent comme ça ? Il n’y a presque pas de partie où madame Bonnifoux ne fasse recommencer deux ou trois fois la personne qui tire. Et puis, quand on gagne, elle fait vérifier ; et puis, quand c’est elle qui tire, si l’on n’y fait pas attention, elle rejette dans le sac les numéros qu’elle n’a pas.... c’est une joueuse bien agréable, je tâcherai de ne pas faire trop souvent sa partie,... heureusement j’en suis dédommagé par votre voisinage... Vous avez un véritable nez à l’antique, mademoiselle. j’ai un nez antique, moi !... J’entends par là un nez modèle, de ces jolis nez, type du vrai beau... J’aurais bien du plaisir à peindre ce nez-là... j’ai vu quelquefois un œil dans un nuage ? ce serait drôle si on y voyait un nez ! Ce ne serait pas si mal... Mademoiselle Clara, il n’y a pas moyen d’entendre les numéros, dit madame Bonnifoux, on ne doit pas rire à ce jeu-là... c’est un jeu qui réclame toute l’attention... Qu’est-ce que vous avez dit, M. Alors, il vaut autant que je recommence tout. oui, monsieur, recommencez-les tous, je vous en prie, car je suis certaine d’en avoir manqué au moins deux ou trois... si jamais on remet des choux dans ma soupe... Je me rappelle que cela m’a déjà incommodée, il y a deux mois... Pourvu que j’aie de la graine de lin chez moi... J’ai peur d’avoir employé le reste avant-hier... et ma domestique qui ne songe à rien !... je le lui recommande pourtant assez ! je lui ai dit : Une fois pour toutes, Rose, ne me laissez jamais manquer de graine de lin... Comment avez-vous dit, le dernier, M. Moi, je n’en ai pas, » répond tristement madame Montrésor... Chéri, tu ne tire pas pour moi ! Je ne suis pas dans le sac !... je n’ai pas des yeux aux doigts !... » J’attends le quatre-vingt-dix et le seize, » dit madame Bonnifoux. moi, j’ai aussi un quaterne ! » C’est singulier, » dit M. Courtois en s’éveillant et se frottant les yeux, « je n’ai pas encore étrenné... Il paraît que j’ai de bien mauvais tableaux... ça ne m’étonne pas, j’ai un malheur incroyable à ce jeu-là!... je n’y gagne jamais ! » Je le crois bien, dit Dufour ; il ne doit pas y gagner souvent. » Victor et Ernestine ne disent rien. Ils semblent tout à leur jeu ; mais est-ce ce loto qui les occupe ? Le jeune homme est bien près de la sœur d’Armand, il est vrai qu’il y a peu de place à la table et qu’il faut se gêner ; pourquoi Ernestine rougit-elle souvent ? pourquoi lui échappe-t-il des mouvements brusques comme si elle voulait tout-à-coup reculer sa chaise d’auprès de celle de son voisin ? Heureusement c’est à quoi personne de la société ne fait attention. que j’ai de beaux cartons ! dit madame Bonnifoux ; je suis couverte de quaternes !... mais j’ai bien idée que c’est le quatre-vingt-dix qui me fera gagner... vous me faites bien languir !... » Quatre-vingt-neuf, » dit Chéri en tirant une nouvelle boule du sac. comme vous me mettez à côté... vous êtes un grand méchant !... madame Montrésor, votre mari est un grand méchant ! je le sais bien, madame ; c’est ce que je lui répète tous les jours !... Tire donc pour moi, Chéri !... » Chéri n’a pas l’air de faire attention aux sollicitations de sa moitié ; il continue à nommer avec tout le flegme d’un fonctionnaire public : « trente-trois... » Trente-trois, » dit monsieur Courtois, qui vient encore de s’éveiller ; « attendez ! Est-ce que vous avez gagné? » mais je l’ai deux fois, le trente-trois... et ça me fait deux ambes... » quelle peur ce monsieur Courtois m’a faite ! s’écrie madame Bonnifoux ; j’ai bien cru qu’il avait le quine... Courtois, tâchez donc de ne plus me donner de ces souleurs-là... vous qui êtes ordinairement si tranquille à ce jeu-ci... Où en sommes-nous, monsieur Montrésor ? je n’ai pas entendu les derniers. Mais, madame, si vous parlez, ce n’est pas ma faute... Ce n’est pas moi qui ai parlé, c’est M. n’est-ce pas, madame, que c’est monsieur Courtois qui a dit : Arrêtez !... par exemple, quand on me prendra à parler au loto... Qu’est-ce qu’on vient de nommer ?... C’est encore dans ma série... un instant, monsieur, je vous en supplie... c’est mademoiselle Lucie qui les accapare tous. tenez, voyez ce que j’ai devant moi... Parce que vous vous amusez à les jeter par terre... Qu’est-ce qui me donne des jetons... je ne puis pas rester dans cette situation... Monsieur, ne tirez pas, je vous en prie... Si vous marquiez à l’anglaise, comme moi, dit monsieur Pomard, vous n’emploieriez pas tant de jetons. je ne fais rien à l’anglaise, moi... j’aime à voir le numéro qui me manque... Un jour, il m’est sorti un quine sur-le-champ, les cinq numéros de suite... j’en ai pleuré comme un enfant... Tirez, monsieur Montrésor, j’ai des marquoirs... c’est singulier, je ne devrais cependant pas être échauffée !... s’écrie la petite Lucie en battant des mains ; « j’ai le quine... Et j’avais cinq quaternes ! dit madame Bonnifoux ; c’est bien extraordinaire de perdre avec cinq quaternes... mais un instant, il faut vérifier... » On vérifie le quine de la petite fille, et, au grand regret de madame Bonnifoux, il se trouve être bon. Dufour, qui a regardé à sa montre, dit tout bas à mademoiselle Pomard : « Voilà une seule partie qui a duré une demi-heure. Ce n’est rien, j’en ai vu de plus longues. » Allons, messieurs et dames, vos deux sous... » dit madame Montrésor en faisant passer une petite corbeille... « Madame Bonnifoux, c’est à vous à tirer... Un moment, dit Dufour ; ne doit-on pas vérifier aussi s’il y a le compte dans le panier ? tout doit se faire avec ordre... C’est juste, » dit Chéri ; et il compte la poule, et il ne se trouve que vingt sous dans le panier. « Qui est-ce qui n’a pas mis ? » Tout le monde affirme avoir donné sa mise. « Cependant il manque deux sous ! C’est sans doute la petite Lucie, dit madame Bonnifoux ; elle aura pris la poule sans remettre au jeu. Pardonnez-moi, madame ; d’ailleurs, j’ai passé mes deux sous à M. Pomard, qui les a mis pour moi dans la corbeille... Mais vous avez souvent des distractions, monsieur Pomard ? Madame, je n’en ai jamais pour ce qui regarde la comptabilité !... » Pomard en prenant sur-le-champ un air offensé. « Quant à moi, j’ai mis une des premières, » dit madame Bonnifoux en ajustant son abat-jour, « je mettrai plutôt deux fois qu’une..... Madame Montrésor, votre cuisinière sait-elle faire les potages aux croûtons ? Oui, madame, et très-bien, même. Alors, je prendrai la liberté de vous envoyer Rose, pour qu’elle l’instruise... J’aime assez ce potage-là ; j’en ai mangé chez notre maire, mais il était un peu brûlé... Enfin, il manque toujours deux sous à la poule, et je tiens à ce que cela s’éclaircisse, dit M. Pomard, d’autant plus que madame m’a accusé d’avoir des distractions..... et, quand il s’agit d’argent, une telle supposition me blesse. Mon Dieu, monsieur Pomard, vous prenez feu comme du phosphore... j’ai dit ce mot-là comme un autre... j’ai une douleur dans le côté... je ne sais pas si j’ai de l’anis chez moi... Il ne s’agit pas d’anis ; il faut que le déficit se retrouve... » Victor, qui voit le moment où les deux sous vont amener une querelle, s’empresse de dire que c’est probablement lui qui n’a pas mis ; il complète la poule, ce qui rétablit le calme. dit madame Bonnifoux en prenant un air doctoral. Est-ce qu’il est indispensable qu’elle nous dise : je l’ai ou je ne l’ai pas avec le numéro ? » « Qu’est-ce que ça me fait à moi, ce qu’elle a et ce qu’elle n’a pas ?... » Mais madame Bonnifoux continue en ajoutant toujours une réflexion après chaque numéro : « Le trente-deux !... je l’avais trois fois sur mes cartons d’hier... c’est toi que j’attendais tout-à l’heure !... c’est égal, je vais te marquer ; mais, si tu étais venu l’autre partie... c’est comme si on me piquotait avec des épingles... » madame, est-ce que nous jouons du talon ? » « Monsieur, c’est que cela m’inquiète : on prétend que c’est signe de goutte ; je crains horriblement la goutte ! J’ai eu deux de mes parents qui... Madame Bonnifoux, nous attendons que vous tiriez, dit madame Montrésor. il faudra absolument que bonne amie fasse son jeu ce soir... ça me fait un petit ambe... madame Montrésor, avez-vous entendu parler d’une nouvelle invention qu’on, appelle des clyssoirs ?... En dit-on du bien ? Je voudrais bien qu’une de mes connaissances en eût pour en essayer un peu... Malgré cela, je suis tellement habituée à bonne amie que j’aurai de la peine à changer. Monsieur, vous avez le quatre-vingt... et vous ne le marquez pas, » dit la petite Lucie à Victor, près de qui elle est assise. Le jeune homme regarde probablement ses numéros, comme monsieur Pomard, en pensant à autre chose. Mais les enfants font attention à tout, et la remarque de la petite fait rougir madame de Noirmont. « Mademoiselle Lucie, vous regardez donc sur les cartons de monsieur ? Ça ne se fait pas, mademoiselle ; on ne doit pas regarder sur les cartons des autres : c’est tricher. madame, c’est tricher que d’avertir monsieur qu’il a oublié de marquer un numéro sorti ? vous ne devez vous occuper que de votre jeu... » Et madame Bonnifoux ajoute à demi-voix : « Je ne peux pas souffrir jouer avec cette petite fille-là... Est-ce qu’à douze ans une demoiselle doit jouer déjà au loto ?... ça devrait tricoter ou filer !... mais son oncle se laisse gouverner par elle... Je crois qu’il tombe en enfance !... » Pour achever de désoler la vieille dame, c’est encore la petite Lucie qui gagne la partie. Madame Bonnifoux en fait un bond sur sa chaise, qui manque de la casser. Après madame Bonnifoux, le sac passe aux mains de M. Pomard, qui nomme le dix-huit pour le quatre-vingt-un, et le seize pour le soixante-un, toujours par suite de ses distractions, ce qui amène une scène très-vive entre lui et la vieille dame. A chaque poule qu’elle perd, elle devient de plus mauvaise humeur ; se plaint de ses aigreurs, de sa cuisinière, et fait répéter les numéros tirés. Madame Montrésor pousse des oh ! aux numéros qui approchent de celui qu’elle attend. de Noirmont ferait volontiers comme M. Courtois, et Dufour regarde attentivement si la personne qui tire nomme exactement toutes les boules. de Noirmont parle de se retirer. « Mais je n’ai pas gagné une seule partie ! dit madame Bonnifoux ; il faut au moins que je gagne une fois... Vous avez dit être incommodée, madame, et je pensais que cela vous fatiguerait de jouer tard. monsieur, j’aime tant le loto que j’oublie tout quand j’y suis ; mais aussi c’est la seule passion que je me sois connue. » Il n’est pas tard, dit Victor ; encore quelques parties. Dalmer, vous prenez goût au loto !... Je vous en fais mon compliment. Je m’amuse toujours de ce qui plaît aux autres. » Il est très-galant, ce jeune homme ! Est-il pour long-temps dans ce pays ? » Montrésor, qui ne lui répond pas. Chéri, vous ne répondez pas à madame Bonnifoux ? Qu’est-ce que vous avez ce soir ?... Depuis quelque temps, vous ne m’entendez pas non plus... je ne vous entends pas ? Allons, c’est à moi à tirer, et je vais mener cela rondement, » dit Dufour. En effet, il a bientôt mis la vieille dame aux abois : à la sixième boule elle n’y est plus ; elle perd la tête. En vain elle dit à Dufour de répéter, en renommant un numéro, le peintre en appelle tout de suite deux ou trois nouveaux. Madame Bonnifoux repousse sa chaise et quitte la table en s’écriant : « J’aime autant y renoncer... C’est comme si on me prenait deux sous dans ma poche... Il m’est impossible de suivre monsieur ! Mais, madame, j’ai pourtant répété toutes les fois que vous l’avez désiré. c’est égal, monsieur, je n’y suis plus... Vous avez une manière d’aller ; j’en ai la tête qui me pète !... je ne suis pas de cette poule-ci. » A la partie suivante, madame Bonnifoux retrouve toute sa bonne humeur en s’écriant : « Pour moi, enfin !... C’est le cinq qui m’a fait gagner... J’ai eu le quaterne et le quine tout de suite... Comme ce jeu-là est bizarre !... j’attendais le quinze, qu’il me fallait depuis long-temps, et je gagne par des numéros auxquels je ne pensais pas du tout... c’est un jeu bien piquant !... » Pendant que madame Bonnifoux fait ces réflexions, tout le monde se lève, et chacun se dispose à regagner sa demeure. Courtois allume une lanterne, qu’il emporte toujours quand il va en soirée ; M. Pomard prend sa sœur d’un côté et sa canne à dard de l’autre ; madame Bonnifoux retrousse sa robe, ôte son abat-jour et met ses lunettes dans sa poche en disant : « Ne vous en allez pas sans moi, M. Courtois ; vous savez que vous me mettez à ma porte. » Le jeu a été bien méchant ce soir ; sans ce dernier coup, je perdrais vingt-huit sous !... madame Montrésor, je vous enverrai Rose pour que votre cuisinière lui apprenne à faire le potage aux croûtons.... J’ai toujours des soupçons de coliques... mais ce diable de jeu vous acoquine ; et pourtant j’y suis malheureuse depuis quelque temps !... Pourvu que j’aie de la graine de lin chez moi !.... Monsieur Courtois, je suis prête. » Courtois a pris le bras de madame Bonnifoux, la petite Lucie a pris la lanterne, et chaque société regagne sa demeure. Celle de Bréville revient naturellement dans le même ordre que lors du départ ; Victor donne le bras à Ernestine, et Dufour marche à côté de son mari. Pour revenir, la nuit était sombre ; très-peu de lune éclairait les chemins. Dufour se retourne en vain ; il ne peut distinguer si Victor tient autre chose que le bras de madame de Noirmont. Le lendemain de la partie de loto, Madeleine, qui, en quittant la modeste maison de Grandpierre, n’a pas perdu l’habitude d’être matinale, était à sa croisée au point du jour ; elle aperçoit dans la campagne l’homme en blouse qui tient sur son dos sa pioche, sous son bras un gros morceau de pain, et se rend à son travail en regardant souvent la fenêtre de la chambre de Madeleine. En trois minutes la petite est descendue et se trouve à côté de Jacques. « Bonjour, Madeleine, » dit le paysan en pressant la main de la jeune fille. « Bonjour, mon cher Jacques..... C’est bien aimable à vous de passer par ici.... ça fait que je peux vous voir un moment. vous ne vous ennuyez donc pas de causer avec Jacques ?... Moi, je crains quelquefois de passer trop souvent... ça ne vous force pas à descendre.... Que je vous voie un moment à votre croisée,... que vous me fassiez un petit signe de tête pour me montrer que vous avez vu votre vieil ami,... et je serai content, ma chère enfant. comment pouvez-vous penser que votre présence n’est pas un plaisir pour moi !.... N’avez-vous pas le premier recueilli, protégé l’orpheline ? J’ai fait ce que me dictait mon cœur, ce que je ferais encore... car je vous aime comme ma fille ; mais laissons cela... Dites-moi, êtes-vous toujours contente, Madeleine, depuis que vous êtes revenue habiter cette maison ?... Comment se conduit-on avec vous ? tout le monde est bon pour moi !... Ernestine me traite comme autrefois ; et ce monsieur,... qui le premier a parlé de moi ici,... quoique ce soit un monsieur de Paris... il n’est pas fier du tout, il cause souvent avec moi. Ce n’est pas comme ce M. il me regarde à peine, celui-là,... ou bien, c’est avec un air, comme si on était trop heureux d’obtenir un de ses regards... Victor, ce n’est pas cela !... Et vous dites que madame de Noirmont vous témoigne une tendre amitié? Oui, elle me répète souvent qu’elle est bien contente de m’avoir avec elle,... que maintenant je ne la quitterai jamais... Elle veut quelquefois m’emmener dans les sociétés où elle va,... mais j’aime mieux alors rester à la maison... Il n’y a que dans les promenades que nous faisons ; Victor qui vient avec nous, je ne refuse jamais d’y aller... Victor donne le bras à ma bonne amie,... mais il me le donne aussi à moi ; il rit avec moi, tout comme avec Ernestine... nous faisons des promenades bien amusantes ! Très-bien, » dit Jacques avec un mouvement d’impatience, « mais ce n’est pas là l’important. de Noirmont, comment vous traite-t-il ? Vous m’avez dit que, dans les commencements de votre arrivée chez lui,... car vous êtes à peu près autant chez lui que chez son beau-frère, vous m’avez dit qu’il vous parlait à peine. » C’est vrai, mon ami ; mais depuis quelque temps M. de Noirmont semble me marquer plus d’amitié... Il aura vu que tout mon désir était de mériter un peu de la sienne, puisqu’il est le mari de celle que j’aime comme une sœur... Enfin il n’a plus l’air de me regarder comme une pauvre fille que l’on garde par charité... Victor me parler, me témoigner de l’intérêt, M. de Noirmont sera-t-il revenu de sa prévention... Car, lorsque je suis assise dans un coin du salon, quoiqu’il y ait d’autres dames, M. Victor vient souvent s’asseoir à côté de moi, puis il me parle... tout comme si j’étais une dame de la société... surtout après m’avoir vue servante chez Grandpierre... N’est-ce pas, mon ami, que c’est bien honnête cela ? » Jacques ne dit plus rien ; son front s’est rembruni ; ses yeux se fixent sur ceux de Madeleine ; il semble vouloir lire dans l’ame de la jeune fille, et les yeux du paysan ont une telle expression que Madeleine baisse bientôt les siens en rougissant, comme si, en baissant ses paupières, elle eût pensé mettre un voile entre le regard de Jacques et le fond de son cœur. Au bout d’un moment, Jacques reprend : « Vous ne me parlez pas du marquis, de votre camarade d’enfance. Cependant, autrefois, c’était de lui et de sa sœur que vous m’entreteniez toujours ; c’était bien naturel, élevée avec eux,... et madame de Bréville ne mettait pas de différence dans ses manières avec l’un ou avec l’autre !... est-ce que vous avez oublié ce temps-là, Madeleine ?... » j’aime toujours autant les compagnons de mon enfance, ceux que ma bienfaitrice appelait ses enfants... Ernestine, Armand, il n’est rien, non, rien que je ne me sentisse capable de faire pour leur prouver mon amitié... la pauvre Madeleine ne pourra jamais trouver l’occasion de leur être bonne à quelque chose... Ils sont riches, et je suis pauvre.... » Oui, vous êtes pauvre, Madeleine, et il est malheureusement probable que vous le serez toujours ; non, il n’est pas présumable que votre situation change jamais... » Mon ami, qu’est-ce que cela fait d’être pauvre quand on est heureuse,... et je le suis maintenant que j’habite de nouveau avec les enfants de madame de Bréville ! » la pauvreté n’est pas toujours un malheur... Quelquefois elle met à l’abri de bien des dangers qui entourent les jeunes filles dans les demeures des riches ; mais vous, Madeleine, qui vous trouvez, quoique pauvre et sans nom, vivre avec des gens du beau monde, vous devez surtout ne jamais oublier votre situation. » est-ce que vous croyez que je deviendrai fière à présent parce que je demeure chez le marquis... c’est bien mal de penser cela... » mon enfant, ce n’est pas là ce que je voulais dire,.... et pourtant je sais bien ce que je voudrais dire... » Est-ce parce que je vous ai conté que M. Victor causait avec moi et me donnait le bras comme à ma bonne amie... mais cela ne me rend pas fière !... D’ailleurs, je dois avoir aussi un peu d’amitié pour ce monsieur qui s’est intéressé à moi ; je serais une ingrate si je pensais autrement,... si je pouvais oublier que M. Madeleine, » dit Jacques en interrompant la jeune fille, « vous n’êtes morgué pas ingrate !... Je crains au contraire que vous ne soyez trop reconnaissante... » répond Madeleine avec un peu d’embarras. « Est-ce qu’on peut être trop reconnaissante !... » Tenez, mon enfant, je n’aime pas les détours... j’vais vous dire ce que je pense ; je vous aime assez pour être franc avec vous... » qu’ai-je donc fait qui vous fâche !... » mais, depuis que je cause avec vous,... depuis que je vous questionne sur ce qui vous intéresse,.... je m’sommes ben aperçu que vous n’aviez qu’une chose dans la tête... que c’te chose vous trottait toujours dans l’esprit... ce qui fait que tout en parlant vous y revenez sans cesse,... et c’te chose-là, ma petite, c’est M. le jeune homme de Paris. » Madeleine devient rouge comme une cerise, et son cœur bat si fort que l’on s’en aperçoit au mouvement précipité de son fichu. Enfin elle répond d’une voix tremblante : je n’ai parlé que de M. vous vous trompez, Jacques ; je vous ai parlé de lui comme de toutes les personnes qui habitent chez monsieur le marquis. Quant à Armand, il est à Paris en ce moment avec M. de Saint-Elme ; c’est pour cela que nous sortons moins,... Oui je sais que M. le marquis est allé à Paris ; ce n’est pas de cela que je vous parle, mon enfant ; c’est de ce jeune homme... qui, j’en conviens, vous a servie en ami... mais ce ne serait pas une raison pour que vous l’aimiez trop après.... Je ne vous comprends pas, Jacques. Et pourtant vous êtes devenue ben rouge, ma petite !... et on ne rougit que quand on comprend. dam’, je suis un vieux matois, on ne me trompe guère, moi !... Allons, calmez-vous, Madeleine ; tout cela ne peut pas être encore ben dangereux, mais je dois vous prévenir... parce que, moi, j’croyons qu’on évite mieux un péril quand on est sur ses gardes... D’ailleurs, mon enfant, si je me trompe... si vous ne ressentez pas déjà... trop d’inclination pour ce jeune homme, eh ben ! vous rirez de mes craintes ; mais si, dans votre ame, vous sentez que j’ai raison, alors vous profiterez des avis de Jacques et vous vous direz : Une pauvre orpheline sans nom, sans état, sans rien enfin,... que la protection de gens riches... sur laquelle il ne faut jamais trop compter, ne doit pas aimer un monsieur de la ville,... car où c’t amour-là la conduirait-il ?... Madeleine ne doit pas en faire... Celle qui n’a pour tout bien que sa vertu doit plus que toute autre garder ce trésor-là.... » est-ce que je vous ai dit que... autrement qu’à quelqu’un qui m’aurait rendu service ? » Non, vous ne me l’avez pas dit, mais je l’ai deviné ; quoique je ne sois qu’un laboureur, je me connaissons assez à deviner sur les figures ce qui se passe dans le cœur des gens... C’est comme qui dirait une habitude que je me suis faite depuis que j’ sommes en âge de raisonner,... et je ne voudrais pas que ma petite Madeleine connût l’amour pour être malheureuse... » vous vous trompez, Jacques, je ne le connais pas, je ne sais pas ce que c’est !... » Pardi, j’ pensons ben que ce n’est pas Babolein qui pouvait vous y faire songer ; mais, à c’t’ heure, vous v’là entourée de dangers,... de beaux messieurs qui sont plus séduisants, plus adroits que Babolein ! » Non Jacques, certainement personne ne pense à la pauvre Madeleine !.... je n’ai rien qui puisse attirer les regards, je ne suis pas jolie,... si l’on daigne quelquefois causer avec moi,.... mais je sais bien que jamais personne ne m’aimera... » La jeune fille n’achève ces mots qu’en sanglotant ; ses yeux se sont remplis de larmes, et elle s’empresse de les cacher avec son tablier. « Allons, déjà des larmes !... Voilà toujours ce qui suit ce maudit sentiment qui plaît tant aux femmes !... si en effet je me suis trompé, et si M. Victor ne vous intéresse pas plus... je pense que c’est pourtant bien triste de ne pouvoir jamais être aimée de personne !... » Et moi, Madeleine, qui vous chéris,... qui ne vous ai pas perdue de vue depuis que vous êtes au monde,... et vos compagnons d’enfance dont vous avez retrouvé l’amitié,... est-ce que ce n’est personne cela ? » Mais cela ne vous suffit plus, n’est-ce pas !... Je ne dis pas cela ; c’est que je n’avais jamais pensé comme dans ce moment à ma triste situation... Cela m’était égal de ne pas avoir d’autre nom que celui de Madeleine... je ne songeais pas à des parents... je ne regrettais que ma bienfaitrice,... mon Dieu, Jacques, comment donc se fait-il que je n’aie pas de parents ?... que madame de Bréville ne m’ait jamais parlé d’eux ?... car enfin ; où m’a-t-elle trouvée ?... qui donc m’a remise entre ses mains ?... Jacques, à présent, je voudrais savoir tout cela ; puisque vous m’avez vue toute petite, vous avez peut-être entendu parler de mon père,... pourquoi donc ne me dites-vous jamais un seul mot sur mes parents ?... » Parce que probablement il était inutile de vous en parler !... » répond Jacques en soupirant ; puis il se met à marcher, et fait signe à Madeleine de le suivre. Au bas de la plaine, du côté de Gizy, était un énorme chêne qui paraissait avoir vu plusieurs siècles, et dont les branches égalaient en grosseur plusieurs arbres du voisinage. Autour de ce vieil arbre s’élevaient plusieurs petits bouquets de bouleaux que le chêne majestueux semblait protéger et qui formaient comme une enceinte pour défendre son ombrage, en sorte qu’assis sous le chêne on était à l’abri de tous regards indiscrets. C’est là que Jacques conduit Madeleine ; il s’arrête sous le vieil arbre, puis considère quelque temps en silence la place où il est et les branches touffues qui couvrent sa tête. Madeleine n’avait jamais dépassé les bouleaux qui entouraient le chêne ; cet endroit ne menait à aucun chemin, il fallait venir le chercher exprès, et la jeune fille ne le connaissait pas. En se trouvant sous l’ombrage épais du gros arbre, en se voyant cachée de tous côtés par les bouleaux qui formaient un rideau autour de cet endroit frais et mystérieux, Madeleine se sent émue, et elle attend en silence que Jacques lui dise pourquoi il l’a amenée là. Le paysan semble fortement occupé de ses souvenirs. Enfin il s’écrie : « Ah ! il vous dirait, lui, tout le secret de votre naissance !... » Comment savez-vous cela, vous, Jacques ? il faut ben que je sache quelque chose aussi ; mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit... Votre mère, mon enfant, est venue plus d’une fois s’asseoir ici,... vous avez connu ma mère !... et pourquoi m’a-t-elle abandonnée ?... » est-ce que j’ai dit que j’avais connu votre mère ? répond Jacques en relevant la tête et comme fâché d’avoir parlé ainsi. » Puisque vous savez qu’elle venait souvent à cette place... voyez-vous, Madeleine, tout cela ne vous avance pas plus !... Qu’importe que j’aie connu votre mère,... que je sache qui elle était,... si cela ne peut vous être utile à rien ?... il n’y a que moi dans le monde qui le sache... et vous pensez bien que si je pouvais vous servir en parlant... je ne resterais pas muet ; mais, comme en parlant, je vous ferais plus de tort que de bien, je me tairai... oui, Madeleine, même avec vous ; car ce serait vous mettre en tête des regrets inutiles. Ainsi, mon enfant, ne revenons jamais sur ce sujet ; car, je vous le répète, vous n’en saurez pas plus. Tout ce que je puis vous apprendre, c’est que l’amour a rendu votre mère malheureuse... et je ne voulons pas que ce soit la même chose pour sa fille... » je viendrai souvent à cette place, à présent que je sais qu’elle l’a occupée ! » J’ai peut-être eu tort de vous dire cela... il ne faut pas nourrir de telles idées quand ça ne mène à rien... » Et mon père, Jacques, vous ne m’en dites pas un mot ; l’avez-vous connu aussi ? » Le paysan reprend son air soucieux, et, replaçant sa pioche sur son épaule, se dispose à s’éloigner ; mais Madeleine lui prend la main et le retient en lui disant : « De grâce, Jacques, répondez-moi... Que diable voulez-vous que je vous dise ?... vous ne le connaîtrez jamais non plus, à moins que cependant ! Allons, Madeleine, le temps se passe... il faut que j’aille gagner mon pain... et celui de la vieille tante ; car elle ne peut plus travailler, la pauvre femme ! et je nous sommes amusé aujourd’hui.... Jacques, si j’étais riche, vous n’auriez plus besoin d’aller travailler à la terre, de vous fatiguer sans relâche !... » au contraire, c’est ma vie ; j’tomberais malade si je ne faisais rien !... ainsi n’ayez pas de regret pour moi. Retournez près de madame de Noirmont, et rappelez-vous mes conseils... faut pas écouter ceux qui voudraient en glisser dans votre cœur..... Vous avez dix-huit ans sonnés !... une fille rêve aux amoureux à cet âge-là... » Jacques, non, je ne pense pas du tout aux amoureux !... » Victor, il a l’air ben doux, ben honnête ; mais tout ça, c’est pour mieux attraper les gens ! Croyez-moi, jasez avec lui devant le monde, mais évitez-le en particulier. Adieu, Madeleine ; au revoir, mon enfant. » Jacques embrasse la jeune fille sur le front, et la laisse près d’une petite porte qui ouvre sur les jardins de Bréville. Madeleine rentre et va du côté de la pièce d’eau. Elle songe à tout ce que son vieil ami vient de lui dire ; elle ne peut se dissimuler qu’il ait bien lu dans le fond de son cœur. Elle ne pense qu’à Victor, ne s’occupe que de l’aimable jeune homme qui lui a témoigné tant d’intérêt et qui semble lui en témoigner chaque jour davantage. Mais, jusqu’à ce moment, Madeleine ne croyait pas que ce fût un crime de rêver sans cesse à quelqu’un... et Jacques vient d’éclairer son cœur en lui faisant comprendre que ce serait de l’amour. se dit Madeleine en se promenant lentement dans les allées, où plus d’une fois Victor s’est promené avec elle ; « de l’amour... que je connais depuis si peu de temps !.... Est-ce qu’il se connaît à l’amour, Jacques ? et cependant j’étais toute tremblante quand il me parlait de M. Jacques a deviné que je pensais toujours à lui..... est-ce que cela se voit dans mes yeux ?... Je suis pourtant bien heureuse quand je suis à côté de M. Victor ; quand il me parle,.... je passerais toutes les journées à l’écouter..... Si c’est là de l’amour, je ne trouve pas que cela me rende malheureuse ; au contraire.... je sais bien que ce monsieur ne pense pas à moi... Cependant ce n’est pas moi qui vais le trouver... c’est lui qui vient près de moi.... et je ne sais pourquoi, quand il soupire, cela me fait tressaillir de plaisir.... et il faudrait renoncer à tout cela... que mon père et ma mère m’ont abandonnée, il faudrait n’aimer personne ; mais il me semble que, puisque je ne dépens que de moi, je suis bien libre de disposer de mon cœur... c’est moi seule que cela regarde... » La fille la plus sage trouve toujours des arguments en faveur de ce qui lui plaît, et Madeleine trouvait de fort bonnes raisons pour ne pas fuir Victor lorsque tout-à-coup celui-ci parut devant elle. En ce moment sa présence trouble vivement Madeleine : elle s’imagine que Victor doit voir sur son visage que c’est lui qui l’occupait : elle rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots entrecoupés pendant qu’il lui dit bonjour, puis se sauve toute confuse et sans oser tourner la tête. Il lui en coûte cependant pour agir ainsi ; car, dans le fond de son ame, elle croit que le jeune homme est venu là dans l’espoir de la rencontrer. ce n’était pas elle que Victor cherchait dans le jardin. Et cependant, cette attente du bonheur, cet espoir que l’on tremble de voir s’évanouir, cet amour qui ne se prouve encore que par mille bagatelles qui ne seraient rien pour d’autres que des amans ; enfin, cet embarras, ce trouble que l’on ressent alors en présence de l’objet aimé, c’est, dit-on, l’état le plus doux de l’amour... Pourquoi donc est-on si pressé de le faire cesser ?... pour en venir à une fin qui trop souvent n’amène que l’ennui, l’indifférence et l’inconstance... Ce sont surtout les dames qui disent cela, en se plaignant de ce que les hommes ne sont jamais contens, de ce qu’ils sont trop exigeans. Moi, je répondrai à ces dames : « Convenez que vous éprouveriez au fond du cœur quelque dépit, si votre amant ne vous demandait jamais à en venir à cette fin, et que vous prendriez de lui une singulière opinion. » Après la soirée de loto chez madame Montrésor, Victor brûle de voir Ernestine, mais de la voir seule, pour lui dire tout l’amour qu’il ressent pour elle ; lors même que cette déclaration devrait fâcher madame de Noirmont, il est décidé à la lui faire ; mais il a bien quelques motifs pour espérer que du moins on lui pardonnera. Ce n’est guère qu’au jardin que Victor peut trouver l’occasion, qu’il cherche aussi, dès le matin, il va parcourir les allées, les bosquets ; il passe là toute la journée, et revient à la maison de fort mauvaise humeur, parce que madame de Noirmont ne quitte pas sa chambre ou le salon dans lequel est son mari. Depuis la soirée chez les Montrésor, Ernestine craint de se trouver seule avec Victor. Le jeune homme remarque cette conduite ; il devient triste, rêveur. Le soir, quand tout le monde est au salon, il se met dans un coin d’où il ne bouge pas, et Dufour lui dit : « Victor, décidément tu veux copier M. tu restes des demi-heures les yeux fixés sur une corniche !... tu n’as jamais posé comme ça quand j’ai fait ton portrait. » Madame de Noirmont s’aperçoit de la tristesse de Victor, mais elle n’a pas l’air de la remarquer. Madeleine, qui croit deviner la cause de la mélancolie du jeune homme, le regarde souvent avec tendresse ; mais Victor ne voit pas ces regards-là, il ne fait attention ni au trouble, ni à la rougeur de la jeune fille quand elle est près de lui ; il n’entend jamais ses soupirs, et ne la rencontre point dans les jardins, parce qu’il n’y cherche qu’Ernestine. « Madame ne va plus se promener au jardin ? » dit un soir Victor en s’approchant d’Ernestine. n’y allons-nous pas tous les soirs ?... et vous n’y venez plus le matin ? Je n’ai guère le temps... Vous l’aviez autrefois ?... » Ernestine ne répond pas ; elle tient toujours ses yeux sur son ouvrage. « Cet ouvrage vous occupe donc bien, madame, que vous ne puissiez pas regarder un moment ailleurs.... Mais, monsieur, si je regardais ailleurs... je ne pourrais conduire mon aiguille. c’est juste, madame, et puis je ne vaux certainement pas la peine que vous leviez les yeux. » Victor s’éloigne en froissant dans ses mains un journal qu’il avait eu l’air de lire. de Noirmont s’écrie : « Eh bien ! qu’est-ce que vous faites donc ? pardon, monsieur, c’est que je pensais... » Quand je vous le disais ! s’écrie Dufour, il est devenu le second volume de M. Le peintre ajoute à l’oreille de son ami : « Je sais bien à qui tu penses... Et cette pauvre Madeleine qui ne fait que soupirer, parce qu’Armand ne revient pas... qu’est-ce que je t’avais dit ? Je vais toujours faire le portrait de M. de Noirmont en chasseur, et, pendant les séances, je me ferai donner des renseignemens sur mademoiselle Clara Pomard... mais on ne sait pas. » de Noirmont a consenti à se laisser peindre en pied et revêtu de son équipement de chasse ; Dufour veut mettre tous ses soins à ce portrait, d’abord pour sa gloire, ensuite parce qu’on est bien aise de faire quelque chose d’agréable pour des personnes chez qui l’on demeure. Les séances commencent après le déjeuner ; Dufour les prolonge quelquefois jusqu’au dîner, dans le but de rendre son ouvrage plus parfait, et parce qu’il bavarde la moitié du temps au lieu de s’occuper de son modèle. de Noirmont pose et cause avec Dufour, on aurait bien tout le temps de reprendre ces jolies promenades dans la campagne qui plaisaient tant à Madeleine ; mais Ernestine n’en parle pas, et Victor ne le propose plus. La jeune fille se désole et ne conçoit rien à la conduite de madame de Noirmont et à l’humeur de Victor. Il en coûtait pourtant beaucoup à Ernestine pour agir ainsi ; la soirée du loto n’était pas oubliée : c’est parce qu’elle avait eu trop de charmes, que la jeune femme avait ouvert les yeux sur d’autres dangers, et sentit qu’il était temps de les éviter. Mais on ne peut pas toujours être sur ses gardes, et puis il y a des momens où l’on se croit bien forte, où l’on rit d’un danger que l’on se dit n’être peut-être qu’imaginaire, et puis.... et c’est là ordinairement le motif déterminant. Dalmer n’est plus aussi triste ; il a l’air d’avoir pris son parti, de ne plus chercher à se rapprocher d’Ernestine, enfin de ne plus s’occuper d’elle, et une femme ne veut pas que l’on se dérobe à son empire ; car la plus sage est bien aise qu’on soupire pour elle, alors même qu’elle ne veut pas répondre à ces soupirs-là. Toutes ces raisons déterminent un matin Ernestine à quitter le salon et à s’enfoncer dans les belles allées du jardin. Elle s’y promène depuis quelque temps, et ne rencontre personne ; elle s’étonne, se dépite de cette solitude : elle a emporté son ouvrage, elle s’assied sous un bosquet et veut travailler ; mais au moindre bruit des feuilles, elle lève la tête et regarde autour d’elle ; enfin Victor paraît ; alors on reporte bien vite les yeux sur son aiguille, et l’on feint d’être très-occupée de ce qu’on fait, si bien que Victor s’assied près d’Ernestine avant qu’on ait eu l’air de l’apercevoir. vous, qui travaillez dans le jardin ! Sans doute, monsieur ; pourquoi pas ? C’est si extraordinaire de vous voir quitter le salon... à moins d’être bien accompagnée !... J’avais mal à la tête ce matin... Voilà un mal de tête qui est bien heureux pour moi, puisqu’il me procure l’occasion de vous voir un moment sans que des yeux importuns soient braqués sur nous. Je ne vois pas en quoi ces yeux-là peuvent vous gêner... Vous ne voyez rien, vous, madame ! Est-ce un compliment cela, monsieur ? Je ne sais pas faire de complimens... je ne sais que dire ce que j’éprouve. Et peut-être aussi ce que vous n’éprouvez pas. pourquoi donc mentir quand on n’y est pas obligé!... Par exemple, madame, si je vous disais que je vous aime, que je vous adore, que je ne pense qu’à vous, certainement je ne mentirais pas. » Victor a dit tout cela avec tant de feu qu’il n’y a pas eu moyen de l’arrêter. Ernestine regarde encore plus attentivement son ouvrage, afin de cacher son émotion. Elle se contente de répondre d’un ton qu’elle croit rendre sévère : « Mais, monsieur, est-ce qu’on doit dire de ces choses-là à quelqu’un qui n’est pas libre ?.... c’est très-mal ce que vous faites là! madame, fait-on toujours ce qu’on-devrait !... Le monde serait trop parfait si l’on n’agissait que d’après son devoir.... Pourquoi avons-nous des passions qui parlent plus haut que notre raison ?.... pourquoi rencontrons-nous, quelqu’un qui nous inspire un sentiment invincible.... oui, comme tous ceux que les hommes éprouvent !... Non, madame, c’est de l’amour que vous inspirez,... ce n’est point un sentiment frivole, léger... je n’avais jamais ressenti tout ce que j’éprouve près de vous !... Combien de fois avez-vous déjà dit cela à d’autres, monsieur ? Que vous êtes cruelle !.... je n’ai jamais dit cela à d’autres, parce que je ne l’avais pas encore éprouvé.... vous êtes bien heureuse de rire des tourmens que vous causez !... Je crois qu’ils seront vite guéris. Mais enfin, madame, si je ne vous aimais pas, qui me forcerait à vous dire que je vous aime,... lorsque je vois bien que vous ne pensez pas à moi ! que vous ne pouvez pas me souffrir !... vous me le faites assez voir. Depuis notre soirée chez madame Montrésor,... où je me suis permis de vous serrer la main, vous ne sortez plus de votre salon,... vous ne m’accordez pas un instant de tête-à-tête. A quoi cela vous avancerait-il ?... vous ne pensez pas sans doute, monsieur, que j’oublierai mes devoirs,... que je vous donnerai des espérances ? Mon Dieu, madame, je ne pense rien ! mais je vous aime parce que... je vous aime ; je ne crois pas que ce sentiment puisse se commander ni finir à volonté... Est-ce donc ma faute si vous m’inspirez de l’amour ? A coup sûr je ne me suis pas dit : je veux aimer cette dame-là,... et pourtant il me semble que je vous ai aimée du premier moment où je vous ai vue,... du moins vous m’avez plu sur-le-champ... Je crois qu’il y a quelque chose qui nous entraîne vers les personnes auxquelles nous devons offrir notre cœur. Vous avez dû éprouver souvent cet entraînement ?... par mon frère, qu’à Paris vous n’étiez pas cité pour votre sagesse. je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis :... même avec les dames auxquelles je fais la cour. Je n’ai jamais pu dire : je vous aime, à une femme pour qui je n’éprouvais qu’une caprice, ni fait serment d’être fidèle pour la vie, lorsque j’avais affaire à une coquette. j’aurais été si heureux si vous m’aviez seulement aimé... Quand une femme, trop faible, ne peut résister à une passion qu’elle devrait combattre, je crois qu’elle n’est pas maîtresse de n’aimer qu’ un peu ; elle doit aimer beaucoup au contraire... Parce que bientôt elle aime seule..... un amour qui fait son supplice, et des remords que rien ne peut adoucir. madame, pouvez-vous penser qu’on cesserait de vous aimer... Pourquoi serais-je privilégiée ; je n’ai pas assez d’amour-propre pour le croire ; je me connais et je ne me trouve pas assez jolie pour inspirer une passion éternelle... Je ne vois même rien en moi qui doive charmer quelqu’un habitué à n’offrir ses hommages qu’à la beauté. Aussi, quand on me fait une déclaration d’amour, je suis toujours tentée de croire que l’on se moque de moi. Vous vous jugez bien mal, madame. Non je ne me trouve nullement belle. Croyez-vous donc que pour plaire il faille avoir des traits bien réguliers et dignes de servir de modèle. C’est la physionomie qui fait tout... Sans doute il ne faut pas que cette physionomie s’allie à des traits désagréables ; mais, lorsqu’on trouve dans l’ensemble, dans les yeux de quelqu’un ce je ne sais quoi qui nous plaît, qui nous captive, ah ! madame, on ne s’occupe pas alors à détailler tous ses traits pour voir ce qu’il peut y manquer. On aime déjà, et la personne qui nous plaît est pour nous la plus jolie.... Une femme honnête ne doit aimer que son mari. Je sais qu’on doit aimer son mari.... Certainement je trouve cela très-bien !... quand il y a une différence d’âge,... On ne se marie pas toujours par amour. Ce ne serait pas encore une raison pour manquer à ses devoirs.... » Il se contente de soupirer ; puis avec une petite baguette, de tracer des ronds sur le sable. Ernestine travaille avec beaucoup d’ardeur et sans lever les yeux. Ils gardent long-temps le silence, ne se regardant ni l’un ni l’autre ; c’est Ernestine qui le rompt la première : « Je crois qu’il est temps que mon frère revienne. Parce que la société de mon mari et la mienne ne doivent pas suffire pour vous retenir ici ; et je conviens que nos voisins ne sont pas non plus bien récréatifs. Moi, madame, je crois plutôt que vous me dites cela parce que mon séjour ici vous ennuie, et que vous désirez que je parte. Je n’ai pas même besoin d’attendre Dufour, je le laisserai faire le portrait de M. de Noirmont, je partirai demain, je vous débarrasserai de ma présence.... « En vérité, monsieur, vous avez l’esprit bien mal fait,... vous prenez de travers tout ce qu’on vous dit.... Si je suppose que vous pouvez vous ennuyer avec nous, c’est parce que je le crains.... Vous ai-je jamais témoigné que votre présence ne me fût pas agréable.... « Mais aussi, madame, comment pouvez-vous supposer que je m’ennuie avec vous... que je voudrais ne pas quitter un moment, car je n’ose penser qu’il faudra vous quitter,... Non, je ne puis me faire à cette idée ; il me semble que maintenant nous devons toujours être ensemble :... on est si bien près de vous.... » Et Victor s’est rapproché d’Ernestine, et il a doucement passé son bras sous le sien. madame, cet ouvrage est donc bien pressé que vous ne pouvez pas le laisser. Quelle nécessité de le quitter ; on peut bien causer en travaillant. Mais on ne peut pas seulement apercevoir vos yeux... vous seriez donc bien fâchée de les lever un moment.... » Ernestine ne répond pas, mais elle cesse de regarder son aiguille, car enfin ce n’est pas un grand mal de laisser voir ses yeux. Cependant ceux de Victor ont une expression si tendre qu’elle en est toute troublée ; elle roule son ouvrage en disant : « Je vais rentrer. Mais il y a long-temps que je suis là. Vous trouvez qu’il y a long-temps, et moi il me semble qu’il n’y a qu’une minute.... J’aurais peut-être mieux fait de ne pas y venir du tout. Vous avez même du regret de m’avoir procuré ce moment de bonheur.... Vous êtes fâchée de ce que j’ai osé vous dire !... A quoi tout cela vous avancera-t-il ?... Si votre amour était vrai, il ne vous causerait que des peines ; vous voyez bien qu’il vaut mieux que tout cela ne soit qu’une plaisanterie. si vous ressentiez l’amour comme moi, vous ne diriez pas cela. Je trouve que l’état le plus triste au monde est l’indifférence.... Quand le cœur n’a aucun attachement bien vif, rien ne nous occupe, ne nous émeut,... tout nous ennuie, tout nous est égal ; qu’on nous propose une promenade, une partie de plaisir, nous acceptons tout avec le même calme !... Nous n’avons rien à y chercher, rien à y désirer ; nous aurons les mêmes sensations aujourd’hui que demain, nous vivrons le lendemain comme la veille ; Que l’amour s’empare de notre cœur, et tout change autour de nous ; tout prend à nos yeux un nouvel intérêt ; dans les occupations les plus ordinaires de la vie, nous trouvons du plaisir, parce que nous pouvons y mêler la pensée de notre amour, l’image de l’objet adoré. S’il est avec nous, le temps s’écoulera plus vite ; si nous l’attendons, nous comptons les minutes ; s’il est absent nous pensons à lui, nous voulons deviner ce qu’il fait. L’ennui n’atteint jamais un cœur bien épris. Enfin, si notre amour nous cause des peines, eh bien ! ces peines même ont un charme qu’on ne voudrait pas changer contre l’indifférence ; non, madame, quand on aime bien et qu’on est aimé, on n’est jamais entièrement malheureux. vous ne comprenez pas cela, vous, parce que vous avez une ame froide, insensible.... » Ernestine ne paraissait cependant ni froide, ni insensible en ce moment ; elle était émue, oppressée ; elle avait de la peine à cacher son trouble. Victor le voyait bien, mais il était trop adroit pour avoir l’air de s’en apercevoir. Enfin madame de Noirmont fait un mouvement pour se lever, Victor la retient : « De grâce, encore un instant !... j’ai si rarement le bonheur d’être seul avec vous.... Non, j’ai déjà eu tort de vous écouter. je ne pourrai pas même vous parler de mes peines... Vous me dites des choses que je ne devrais pas entendre. Encore une fois, monsieur, si j’avais la faiblesse de vous croire,... à quoi cela nous mènerait-il ? Mais à tout, si vous vouliez. que j’aurais de l’amitié pour vous,... je n’oublierais jamais ce que je me dois,... En disant ces mots, Ernestine dégage sa main de celle de Victor, et s’éloigne précipitamment en le laissant sous le bosquet. « Elle a dit : Jamais ! » murmure Victor en regardant la jeune femme s’enfuir du côté de la maison. Et cependant Victor ne semble pas mécontent de l’entretien qu’il vient d’avoir ; il regagne le salon d’un air plus satisfait : c’est que probablement il avait vu le Trésor supposé, et se rappelait cette phrase de M. Géronte : Il ne faut jamais dire jamais : qui est-ce qui peut répondre de l’avenir ? Dufour continue le portrait de M. de Noirmont ; il y met le temps, parce qu’il prétend faire un chef-d’œuvre, et pendant les séances son modèle cause avec lui de la famille Pomard. Tandis que son mari pose, Ernestine a bien le loisir d’aller prendre l’air ou travailler dans le jardin ; mais elle s’y rend accompagnée de Madeleine, afin d’éviter les tête-à-tête, car elle s’est promis de ne plus en accorder à Victor. Ce n’était pas avec Madeleine que madame de Noirmont pouvait se distraire et chasser les pensées qui l’occupaient : la jeune fille ne parlait que de Victor ; elle répétait ce qu’il avait dit, se rappelait ce qu’il avait fait, s’amusait à faire son portrait en le comparant aux autres personnes qui venaient à Bréville, et finissait toujours en disant : « N’est-ce pas, ma bonne amie, que c’est le mieux et le plus aimable de tous les messieurs qui viennent ici ? « En vérité, » dit un matin Ernestine avec un mouvement d’impatience, « tu es ennuyeuse, Madeleine, tu parles toujours de M. tu ne sais pas me dire autre chose. » Madeleine rougit en répondant : « Je ne croyais pas mal faire... je voulais vous distraire, car il me semble que vous êtes rêveuse depuis quelque temps ; il a des jours où il est si singulier.... mais je ne parlerai plus de lui, puisque cela vous fâche. « Cela ne me fâche pas... Mais c’est que si ce monsieur nous entendait, par hasard, il croirait qu’on ne s’occupe que de lui... et il aurait bien tort.... » Madeleine pousse un gros soupir auquel Ernestine ne fait pas attention, parce qu’elle tâche alors d’étouffer les siens. Au bout d’un moment, Madeleine dit : « Le portrait de M. je n’ai pas encore osé demander à le regarder : est-il bien ressemblant ? Dufour y met beaucoup de soins ; et quoique ce ne soit pas son genre et que M. Victor le plaisante un peu, je pense qu’il sera bien ! « Fera-t-il votre portrait, à vous, ma bonne amie ? Victor assure que je ferais de la peine à M. Ce doit être bien agréable d’avoir le portrait de quelqu’un qu’on aime ! c’est une consolation quand on ne se voit plus... Comme mon frère tarde à revenir !... il ne peut s’arracher de son maudit Paris !... Je crains que ces messieurs ne s’ennuient ici.... Dalmer, qui n’aime pas la chasse, ne doit guère s’amuser à être tous les soirs au billard ou devant un échiquier avec M. Je suis sûre que c’est par complaisance qu’il joue... il fait tout ce qu’on veut !... Mais il vous vient quelquefois du monde.... Des gens bien amusants !... madame Montrésor et son mari, qu’elle n’ose pas quitter, de peur qu’on ne le lui enlève.... on ne pense pas à son Chéri.... La sœur rit toujours ; c’en est ridicule.... Victor ne doit pas trouver beaucoup d’agrément dans leur société, lui habitué aux plaisirs, aux belles réunions de Paris... car à Paris, je sais qu’il va beaucoup dans le monde, qu’il court les bals, les spectacles.... On a donc beaucoup de plaisirs à Paris, ma bonne amie ? Il y a des femmes si coquettes à Paris !... il y a des femmes coquettes !... Je ne le lui ai pas demandé.... Dalmer a des comptes à me rendre ! Vous voyez bien que M. Dalmer ne se soucie plus de causer avec nous... il ne vient plus s’asseoir ici lorsque nous y travaillons. Pourquoi donc cela, ma bonne amie ?... Au reste, je ne sais ce qu’il a... mais cela m’est bien indifférent, et vous savez, Madeleine, que je vous ai priée de ne pas toujours me parler de ce monsieur. oui, ma bonne amie, je vous obéirai. » Et Madeleine ne trouve plus l’obéissance si pénible, parce qu’elle s’aperçoit que lorsqu’elle ne parle plus de Victor, Ernestine se charge de la remplacer. Si Victor ne vient pas près d’Ernestine lorsqu’elle a du monde avec elle, il sait fort bien la rencontrer quand elle est seule, soit dans une chambre qu’elle traverse, soit dans une allée du jardin et, lorsqu’on demeure sous le même toit, il est impossible que de telles occasions ne se présentent pas fréquemment. A la vérité, ces tête-à-tête sont bien courts, quelquefois on n’a pas le temps d’échanger deux phrases ; mais Victor a pris l’habitude de saisir et de presser une main qu’on n’a pas la force de lui refuser. Une autre fois, il prend, il serre dans ses bras une taille élégante ; on se défend, on le prie de finir ; il ne finit jamais que lorsqu’il entend du monde ; bientôt il effleure de ses lèvres des joues brûlantes. « Monsieur, je me fâcherai, je me fâcherai très-sérieusement ! » Victor semble confus, désolé, mais il recommence à la première rencontre ; ensuite, poussant plus loin l’audace, c’est sur les lèvres d’Ernestine qu’il appuie ses lèvres de feu. s’écrie la jeune femme en se débattant, et elle s’éloigne d’un air bien courroucé. Mais voyez cependant le pouvoir de l’attraction : le lendemain, Ernestine trouve mille occasions pour aller et venir seule dans la maison, sans doute afin de gronder encore le jeune homme qui se permet de l’embrasser. Ces rencontres, ces larcins, ces momens de bonheur ne font qu’augmenter les désirs d’un amant. Victor prie, supplie Ernestine de lui accorder un instant de tête-à-tête, en jurant qu’il sera sage. On ne se fie pas à sa promesse et on a raison. « Je ne veux plus me trouver seule avec vous, dit Ernestine, j’ai déjà eu tort de vous écouter une fois. » Dire cela, c’est presqu’avouer qu’on partage le sentiment que l’on inspire. En effet, madame de Noirmont ne se sent plus la même ; toujours plongée dans une tendre rêverie, distraite devant le monde, ou tout occupée d’y écouter une seule personne, elle soupire, rougit, se trouble pour un rien. Souvent elle se gronde elle-même en se répétant : « Je me rendrai malheureuse ! » Et pourtant cette nouvelle situation n’est pas sans charme. Elle sent déjà la justesse de ce que lui a dit Victor : elle ne s’ennuie plus. Dufour le trouve effrayant de ressemblance, M. de Noirmont en est assez content, parce que, dans le lointain du paysage, on aperçoit un chevreuil qui expire frappé d’une balle au milieu du front. « J’ai voulu prouver, dit le peintre, que l’original du portrait est un adroit chasseur. Certes, il est difficile de mieux viser.... Monsieur de Noirmont, je vous en prie, engagez tous vos voisins à venir voir votre portrait ; je serai bien aise de recueillir les avis de chacun. » Pour faire plaisir à Dufour, M. de Noirmont fait savoir à ses voisins que son portrait est terminé, et une après-dînée on voit arriver à Bréville M. et madame Montrésor, les Pomard, et madame Bonnifoux, avec son garde-vue, ses lunettes, et sa belle boîte de loto sous le bras. « Nous venons voir le portrait de M. de Noirmont et passer la soirée avec vous, dit madame Montrésor. Madame Bonnifoux a cédé à nos instances, elle nous a accompagnés. mais, à la campagne et entre voisins.... « Madame nous fait le plus grand plaisir, » dit Ernestine, en réprimant le sourire que lui inspire la vue de la boîte de loto. « Je n’attendais pas moins de votre part, madame, » répond madame Bonnifoux en faisant une large révérence. « C’est si agréable de se réunir le soir, de faire la partie !... Vous voyez que je suis de précaution.... Vous n’avez peut-être pas de loto ? Les numéros sont très-bien faits !... « Je voudrais bien savoir si elle a apporté aussi bonne amie, dit tout bas Dufour. « Par exemple, » dit M. de Noirmont, à Victor, « ceci passe la permission, et certainement j’userai de la liberté de la campagne pour ne pas assister à la partie de loto ! J’en ai assez ; je me souviens de la dernière. « Mais il me semble que l’on est venu pour votre portrait, dit Dufour. Oui, mais on ne passera pas la soirée à regarder votre ouvrage, et moi je ne me sens pas le courage de faire la poule avec madame Bonnifoux. » de Noirmont prévient sa femme qu’il va se promener et rentrera se coucher pendant qu’elle tiendra compagnie à la société, puis prétextant une affaire qui le force à se rendre à Laon le soir même, l’époux d’Ernestine fait ses adieux et laisse la société. de Noirmont a affaire ce soir... Oui, dit madame Bonnifoux, et ce sera une personne de moins pour jouer.... Mais il reviendra sans doute de bonne heure ? Non, madame, répond Ernestine, mon mari doit coucher à Laon. « J’aurais bien été avec M. de Noirmont, dit Chéri ; j’ai aussi besoin de voir quelqu’un à Laon. vous irez quand j’irai, dit madame Montrésor. Qu’est-ce que c’est donc que ces idées vagabondes qui vous prennent maintenant !... « Mon avant-dernière cuisinière était de Laon, dit madame Bonnifoux ; elle faisait le riz au lait comme un ange, mais elle le commençait la veille, parce qu’il fallait qu’il fût si bien crevé!... « Il me semble que l’on désire voir le portrait de M. « Oui, certainement, répond M. Pomard ; je me connais un peu en peinture, je me permettrai de vous dire mon avis. « C’est bien ce que j’espère.... je ne suis pas de ces peintres qui ne veulent pas endurer le moindre conseil, la plus légère critique ; je désire que l’on soit franc avec moi, et je ne suis pas fâché que M. de Noirmont soit absent, parce que sa présence aurait peut-être gêné pour les observations que l’on voudrait me faire sur son portrait. » Ernestine conduit la société dans la pièce où est placé le portrait de son mari. Dufour regarde tout le monde, pour voir l’effet que produit son ouvrage ; il trouve déjà étonnant que l’on ne pousse pas des exclamations de plaisir à sa vue ; il devient violet lorsque madame Bonnifoux s’écrie : « Est-ce que c’est ce monsieur-là? « La question m’étonne, madame, dit le peintre ; je croyais qu’il ne pouvait pas y avoir doute,... et qu’il suffisait d’avoir vu M. de Noirmont une fois pour le reconnaître. aussi je le reconnais parfaitement à présent qu’on m’a dit que c’était lui.... c’est un bien bel homme !... mais pourquoi lui avez-vous fait tenir dans la main un fusil ?... Il me semble, madame, que c’est ce qui convenait à un chasseur.... Je ne pouvais pas lui faire tenir un carton de loto. C’est juste ; mais ce fusil me fait peur.... « Je suis sûr qu’elle aurait voulu lui voir tenir une seringue, » dit Dufour à l’oreille de Victor. « Je trouve le portrait fort bien, mais un peu âgé, dit madame Montrésor. Vous trouvez que j’ai fait M. c’est-à-dire que je l’ai plutôt fait trop jeune !... C’est que vous le voyez dans un mauvais jour.... « Je lui trouve le nez un peu long, dit mademoiselle Clara. de Noirmont a le nez très-fort.... parce qu’en peinture il faut toujours adoucir ; mais, certainement, c’est bien son nez ; c’est-à-dire que c’est comme si on le lui avait arraché et collé là.... « Est-ce que son bras gauche ne vous semble pas un peu court ? « Son bras gauche court !... Est-ce que vous ne voyez pas que l’avant-bras est en raccourci ? monsieur Montrésor, je crois que vous ne vous connaissez guère en raccourci, car vous ne m’auriez pas fait cette observation-là.... « Non, non, Chéri, tu ne te connais pas en raccourci ; tu ne dois pas t’y connaître ! » s’écrie madame Montrésor, tandis que Chéri murmure toujours : « C’est égal, le bras me semble un peu court. » Pomard n’avait encore rien dit ; mais, depuis son entrée dans la chambre, il était immobile devant le portrait. L’artiste, qui pense que cette immobilité ne peut provenir que de l’admiration, s’approche enfin de M. Pomard et lui dit : « Eh bien !... il me paraît que vous êtes content ?... Ça me fait plaisir, parce que vous êtes connaisseur. Qu’il est frappant, n’est-ce pas ? Non, ce n’est pas à cela que je pensais. C’est ce chevreuil qui m’intrigue ?... Ce chevreuil vous intrigue ?... vous ne comprenez pas que M. de Noirmont vient de le tuer ; il tient encore à la main l’arme dont il s’est servi.... Je vois bien que M. mais ce chevreuil qui a reçu la balle au milieu du front... ordinairement le gibier se sauve quand on le chasse,... et alors il me semble que ce n’est pas au front qu’on peut l’attraper. » Dufour ne s’attendait pas à cette observation, qui fait beaucoup rire Victor. Enfin le peintre répond : « Si vous étiez aussi grands chasseurs que M. de Noirmont, messieurs, vous comprendriez ce coup-là.... La preuve que cela peut arriver, c’est que je l’ai fait.... Est-ce qu’un gibier, en colère d’être poursuivi, ne peut pas se retourner... et courir sur le chasseur ?... Au reste, messieurs, je pense que ce n’est pas le chevreuil qui doit le plus vous occuper dans mon tableau. » On s’aperçoit que l’artiste, qui voulait l’avis de chacun, est de fort mauvaise humeur des petites observations que l’on a faites sur son ouvrage, et l’on s’empresse de s’écrier qu’au résumé le portrait est fort ressemblant, et que c’est un très-bel ouvrage. Alors Dufour reprend sa figure ordinaire, qui s’était considérablement allongée pendant l’examen du portrait, et l’on retourne au salon. « Nous allons passer une bien ennuyeuse soirée, » dit Ernestine à Victor ; « mais, si je dois me sacrifier aux convenances de la société, vous n’y êtes nullement obligé, et vous pouvez faire comme mon mari. Permettez-moi seulement d’être près de vous, madame, et peu m’importe ce qu’on fera. » Un coup-d’œil a répondu que la permission était accordée. Madame Bonnifoux tire de sa boîte les cartons, les jetons et les boules, qu’elles pose sur la table en faisant un commentaire sur la bonté de chaque carton. Madeleine, qui était assise dans un coin du salon, a plié son ouvrage et se dispose à se retirer. « Pourquoi t’en vas-tu, Madeleine ? Pourquoi ne restes-tu pas à jouer avec nous ? non, ma bonne amie, je ne dois pas me permettre de jouer avec votre compagnie.... Du moment que je te le permets, moi. Il n’y a personne ici qui le trouvera mauvais. Mais, moi, je serais gênée.... D’ailleurs, je me sens fatiguée ; permettez-moi de me retirer. Qu’as-tu donc, Madeleine, est-ce que tu es malade ? Je ne crois pas, ma bonne amie. Depuis quelques jours je te trouve triste.... « J’espère cependant que tu n’as pas de chagrin.... Maintenant que je t’ai retrouvée, je veux que tu sois heureuse.... vous êtes trop bonne pour moi !... Madeleine embrasse Ernestine et se retire en jetant un petit coup-d’œil sur Victor, espérant qu’il la regardera ; mais il n’en fait rien, et la pauvre petite s’éloigne le cœur serré. « Tout est en état, » dit madame Bonnifoux, qui a enfin fini de se choisir des cartons ; « je crois que nous pouvons prendre place.... Mais pourquoi donc cette jeune personne s’est-elle retirée ?... est-ce qu’elle ne connaît pas encore ses numéros ?... Pardonnez-moi, madame ; mais elle est indisposée.... Le loto est un jeu que l’on peut permettre aux demoiselles, il n’a rien d’immoral ni de contraire à la décence.... Ce n’est pas comme votre écarté, dont le nom seul me fait rougir, et où l’on dit : monsieur passe-t-il beaucoup ?... Je vous en prie, madame Montrésor, ne me changez pas mes cartons ; vous me feriez beaucoup de peine. » Madame de Noirmont se place en regardant Victor, qui est bien vite à côté d’elle. De son côté, Dufour s’assied près de mademoiselle Clara, à laquelle il en veut un peu cependant, parce qu’elle a trouvé le nez de monsieur de Noirmont trop long. Le loto commence ; les parties se succèdent, assaisonnées par les commentaires de madame Bonnifoux, les exclamations de madame Montrésor et les bâillemens étouffés de Chéri. Ernestine et Victor ne disent rien, mais ils s’entendent, et probablement n’entendent pas les autres, ce qui est un double avantage. Enfin, à neuf heures et demie, madame Bonnifoux, qui déjà plusieurs fois s’est plaint d’avoir des aigreurs et des renvois, ne paraît pas vouloir s’en tenir aux verres d’eau sucrée qu’on lui a donnés ; on ne sait pas encore ce qu’elle va demander, lorsque madame Montrésor, piquée de perdre constamment et de voir bâiller son mari, dit qu’il est temps de se retirer ; madame de Noirmont se garde bien de faire aucune instance pour prolonger la partie. « C’est dommage de quitter déjà, dit madame Bonnifoux ; j’étais en veine, et pourtant je suis un peu indisposée.... J’attribue cela à des pois que ma cuisinière a mis dans une julienne ; je les ai pourtant mangés avec plaisir.... » On ne répond rien à cela, parce qu’on craint que la julienne n’amène d’autres détails que l’on préfère ne pas entendre. Mais, au moment de partir, Chéri dit à Ernestine : « La soirée est superbe ; après une journée de chaleur, voilà le beau moment de la promenade. Vous devriez, madame, nous reconduire un peu. » Victor appuie cette proposition, et, comme Ernestine pense que Dufour sera de la partie, elle accepte, et met à la hâte un chapeau, tandis que madame Montrésor prend son mari dans un coin, et lui dit : « Est-ce que vous ne pouvez plus vous passer de madame de Noirmont maintenant. Ce n’est pas assez de venir ici, il faut qu’elle vous reconduise.... Chéri, si cela continue, je ne viendrai plus dans cette maison... J’y attrape des vapeurs et j’y perds mon argent ; ça ne m’amuse pas du tout.... Mais nous sommes encore dans le salon.... et pas tant de raison ! » Ernestine a mis son chapeau, on part ; mais, au lieu de suivre la société, Dufour prend sa chandelle et se dispose à monter dans sa chambre. monsieur Dufour, vous ne venez pas avec nous ? » « Non, madame, je suis fatigué. Ce portrait m’a beaucoup donné de mal.... Je présente mes salutations à la compagnie. » Il a encore sur le cœur le nez trop long, le bras trop court et toutes les observations que l’on a faites sur le portrait de M. madame, nous nous passerons de Dufour, et je pense qu’un cavalier peut vous suffire dans un si court trajet, » dit Victor en présentant son bras à Ernestine. Madame de Noirmont sent bien que son refus maintenant semblerait ridicule, ou pourrait donner lieu à de singulières conjectures. Elle accepte donc, et prend en tremblant ce bras qu’on lui offre avec tant de plaisir. On est au mois de juillet, la soirée est superbe ; la campagne offre, à dix heures du soir, une promenade délicieuse, bien préférable à celle de la journée. Pomard donne le bras à sa sœur ; ils marchent près d’Ernestine et de Victor, ensuite viennent les Montrésor et madame Bonnifoux avec sa boîte à loto. « C’est un meurtre de se coucher si tôt par ce temps-là, dit mademoiselle Clara. Mon frère, si tu veux, nous irons faire un tour dans la plaine pour chercher des vers-luisans ; j’irais volontiers chercher des vers-luisans avec vous, » crie Chéri en tâchant de faire avancer les deux dames auxquelles il donne le bras, et notamment madame Bonnifoux, qui est toujours d’un pas en arrière de son cavalier. « Vous n’irez pas chercher de vers-luisans, monsieur ! » dit Sophie en pinçant le bras de son mari ; « mademoiselle Pomard peut y aller sans vous, si cela lui plaît... j’ai besoin de me coucher. » Moi, ce que je veux aller chercher un matin dans la plaine, dit madame Bonnifoux, ce sont des mousserons ; on m’a dit que c’était délicieux... mais je suis retenue par la crainte de me tromper et de cueillir à la place de mauvais champignons... monsieur Montrésor, vous allez trop vite ; C’est vrai, Chéri ; vous nous faites galoper... Nous n’avons pas besoin d’être dans la poche de madame de Noirmont. » Cependant Chéri, qui s’ennuie d’être en arrière, tire toujours la vieille dame : celle-ci, en voulant retrousser sa robe, laisse tomber sa boîte à loto ; alors madame Bonnifoux pousse un cri à faire retentir les échos du bois. « Qu’est-ce qu’il y a ?... Vous êtes tombée, madame ? C’est ma boîte à loto qui est tombée, et elle s’est ouverte, et les boules sont sorties du sac. C’est vous qui êtes cause de ce malheur, monsieur Montrésor ; vous me faites marcher si vite ! » Madame Bonnifoux est prête à pleurer. Pour la calmer, toute la société se met à genoux sur l’herbe et cherche les boules ; mais comme un malheur n’arrive jamais seul, le sac aux numéros est justement tombé dans un endroit où l’herbe est haute et bien fournie, car les promeneurs marchent à travers la plaine ; il faut donc fouiller dans cet épais gazon, au risque de trouver de mauvaises herbes et de se piquer les mains. Mais madame Bonnifoux s’est assise à terre, et elle a déclaré qu’elle n’irait pas se coucher que le compte de ses boules n’y soit. murmure mademoiselle Clara ; passer le temps à chercher les boules de loto au lieu d’attraper des vers-luisans ! crie Sophie à son époux, qui semble vouloir se rapprocher de mademoiselle Pomard, « cherchez à côté de moi ; les boules ne sont point sous les pieds de mademoiselle Clara... Mais, Sophie, on ne sait pas... Moi, je ne sais pas quelle boule vous cherchez, mais je vous vois bien... « Il en manque quatorze, » dit madame Bonnifoux, qui vient de faire le compte du sac, et la vieille dame porte son mouchoir sur ses yeux et se met à pleurer. « Si on revenait demain de bon matin ? Que voulez-vous qu’on fasse de cela, madame ? monsieur, des boules superbes que j’ai fait faire exprès !.... Certainement on ne me les rendrait pas. » Pomard ; j’ai mis la main sur six à la fois... ce ne sont pas mes boules..... Prenez garde, monsieur Pomard ; il vient des chèvres brouter dans le plaine ! c’est que je ne pensais pas à cela ! » Après un bon quart d’heure de recherche, on parvient enfin à compléter le sac aux boules. Madame Bonnifoux se relève ; la société se remet en route, assez mécontente de la halte qu’elle vient de faire ; mais on est bientôt à l’entrée de Gizy, où l’on se dit adieu, pour rentrer chacun chez soi. Victor est seul avec Ernestine : avec quelle impatience il attendait ce moment ! Seul dans la campagne, le soir, avec une femme que l’on aime, que l’on brûle de posséder ; si l’on ne triomphe pas alors de sa résistance, il faut perdre tout espoir de voir combler ses vœux. D’abord on ne se dit rien : l’excès d’amour produit souvent l’effet de la crainte. Ernestine veut hâter le pas ; Victor cherche au contraire à ralentir leur marche. « Rien ne nous presse, madame, dit enfin Victor, laissez-moi donc jouir quelques instans de plus du bonheur d’être avec vous.... Et tout à l’heure ! avec vos voisins, vous n’étiez pas pressée !... Que vous êtes cruelle pour moi !... parce que je vous aime, je suis donc bien coupable à vos yeux !... Je vous en prie, ne me dites pas ces choses-là... ne me parlez plus de cela.... je crains que mon mari ne m’attende... « Votre mari s’est couché et il dort ; vous le savez très-bien, puisqu’il vous l’a dit devant moi. Mais vous voulez rentrer parce que vous seriez fâchée de m’accorder la moindre faveur... parce que vous me détestez, et que cela vous déplaît d’être un moment seule avec moi.... Ce n’est pas parce que je vous déteste ; je ne déteste personne.... Et vous me voyez comme tout le monde ?... Que voulez-vous donc que je vous dise ? avec moi qui vous aime tant !... madame, je suis bien malheureux si je ne vous inspire que de la crainte !... Que je voudrais donc ne plus vous aimer !... Oui, je donnerais tout au monde pour vous oublier ; car je vois bien que mon amour vous ennuie, vous obsède !... Mais je ne puis, je ne le pourrai de ma vie... je vous aime tout autrement que je n’avais jamais aimé. Je sens maintenant la différence d’un sentiment véritable à ces désirs qu’on prend pour de l’amour.... « Prouvez-le-moi donc en ne me demandant jamais rien de contraire à mon devoir. « Il me semble que je suis assez sage.... Est-ce ma faute, si, près de vous, je brûle, si je désire tant de choses ?... si vous ressentiez une faible partie de ce que j’éprouve ! Rentrons, je vous en prie... et c’est moi qui serais cause.... Oui, vous me rendez malheureuse aussi. » La voix d’Ernestine est altérée ; elle porte son mouchoir sur ses yeux. Victor veut l’entourer de ses bras ; elle se dégage et double le pas. Il parvient bientôt à l’atteindre, et saisit sa main qu’elle veut encore lui ôter. vous ne voulez plus même me donner votre main ?... Non, non, je ne vous laisserai pas... Si c’est un crime, c’est moi seul qui suis coupable... Laissez-moi vous embrasser une seule fois. Victor n’écoute pas Ernestine ; il la saisit dans ses bras et la couvre de baisers ; elle se débat, elle le supplie, mais à chaque instant sa voix devient plus faible et Victor plus entreprenant. Il y a des momens où le tonnerre, que nous verrions fondre sur notre tête, ne nous dérangerait pas de notre occupation, et Victor était dans un de ces momens-là. C’est en amour que l’on peut, sans se tromper, affirmer que le premier pas est le plus difficile. Là, on n’est pas téméraire pour une fois, car on pense que la faute étant toujours la même, le nombre n’y fait rien. Après la fatale soirée, comment Ernestine pourrait-elle ne pas être encore coupable ? Sa faute lui cause de vifs remords, ces remords amènent souvent des larmes, et cependant il n’y a que Victor qui ait le pouvoir de calmer un peu ses chagrins, de tarir ses pleurs, de l’étourdir sur sa situation, et l’on sait quels moyens un amant emploie pour cela. Cependant Ernestine paie bien cher quelques momens de bonheur : tremblante, embarrassée près de son mari, au moindre nuage qui obscurcit le front de M. de Noirmont, elle s’imagine qu’il a découvert sa faute ; dans les paroles les plus indifférentes, elle croit voir des allusions à sa conduite, des épigrammes dirigées contre elle ; enfin tout l’inquiète, tout l’effraie, elle ne goûte presque plus de repos. elle n’était pas née pour avoir des intrigues, elle ne sait ni mentir avec audace, ni sourire gaîment à l’époux qu’elle trompe. Mais elle sait aimer avec passion, avec délire, et ce feu qui brûle son cœur, son mari n’a pas su ou n’a pas pu l’allumer. Pendant qu’Ernestine, tour à tour coupable et repentante, cède à son amant en se promettant sans cesse d’être plus sage, une autre personne éprouve aussi toutes les peines que cause l’amour, mais sans connaître aucun de ses plaisirs. Madeleine devient chaque jour plus mélancolique ; son visage change ainsi que son humeur ; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses lèvres ne savent plus sourire ; elle ne cherche plus à se cacher à elle-même la cause de son mal ; elle aime, et c’est de toute la force de son ame, et c’est avec cette candeur, cette idolâtrie que l’on éprouve à dix-huit ans pour l’homme qui le premier fait battre notre cœur. Ce sentiment qui fait maintenant sa peine, pendant quelque temps la jeune fille s’est flattée qu’il était partagé, et que Victor ne la voyait pas avec indifférence ; on s’abuse facilement sur ce qu’on désire, et ce n’est qu’à regret que l’on renonce à de douces illusions. Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu son erreur ; elle s’aperçoit que Victor ne la cherche jamais ; que, s’il est avec elle, il lui répond à peine ; qu’il est distrait, préoccupé, qu’il la quitte aussitôt qu’il aperçoit madame de Noirmont ; enfin qu’il ne paraît s’apercevoir ni de sa mélancolie, ni du changement de ses traits. non, il ne pense pas à moi ! » se dit tristement la jeune fille en se promenant seule dans les plus sombres allées du jardin ; « il n’y a jamais pensé que comme à quelqu’un dont le malheur intéresse... Je suis laide, je n’ai ni esprit, ni talent ; Jacques dit encore que je n’ai ni nom, ni fortune. mais il me semble que ce n’est pas cela qui doit faire aimer les gens. et pourtant cela m’aurait rendu bien heureuse !.... je puis bien disposer de mon cœur... Victor ne saura jamais que c’est lui qui en est le maître ; mais si du moins il pouvait rester ici, si je pouvais le voir toujours !... je me trouverais encore heureuse !... » En s’apercevant que Victor ne pense plus à elle, Madeleine n’a pas deviné qu’il pense à une autre ; elle voit bien que M. Dalmer se plaît avec madame de Noirmont, qu’il la cherche sans cesse, mais elle ne conçoit pas le moindre soupçon sur le sentiment qui les unit, car la jeune fille a la plus haute idée de la vertu d’Ernestine, et d’ailleurs il ne lui semble pas possible qu’une femme mariée puisse aimer un autre homme que son époux : pauvre Madeleine ! de Noirmont aborde sa femme d’un air soucieux et mécontent ; il lui fait signe de le suivre dans le jardin, en lui disant : « Nous pourrons y causer à notre aise... et j’ai à vous parler. » Ernestine suit son époux en tremblant, une sueur froide découle de son front ; elle est persuadée que son mari a découvert sa conduite, elle se voit déjà perdue, déshonorée, et c’est sans lever les yeux qu’elle attend qu’il s’explique. « Je viens de recevoir des lettres de Paris, dit M. ces lettres ne me font pas plaisir ; j’y apprends des choses qui m’inquiètent. Oui, relativement à votre frère. » Ernestine respire plus librement, et elle répond d’une voix plus assurée : « Ah !.... c’est de mon frère qu’il s’agit.... de qui voulez-vous que ce soit ? qu’avez-vous donc appris qui le concerne ? D’abord, voilà une lettre d’Armand où il me demande de l’argent ; il n’a plus rien de ce qu’on lui avait prêté ; il veut absolument que je me décide pour cette propriété,... ou il la vendra à d’autres, peu lui importe d’y perdre !... Ce jeune homme-là ne calcule rien !.... Je voulais lui garder cette propriété pour qu’il en tirât un meilleur parti ; mais, non, il lui faut de l’argent, il lui en faut à tel prix que ce soit !... Cette autre lettre est d’un ami que j’ai à Paris. Je l’avais prié de s’informer de la conduite de votre frère ; ce qu’il me dit confirme mes craintes. Armand fait le marquis, le grand seigneur ; il joue, il entretient des femmes galantes... Enfin il se conduit comme un fou ou comme un homme qui veut se ruiner... » pourquoi n’est-il pas resté avec nous ! On me dit que son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu’il est de toutes ses orgies, de toutes ses folies.... Je vous avoue que je commence à revenir beaucoup sur la bonne opinion que j’avais de M. Moi, monsieur, vous savez que je n’ai jamais été éblouie par le ton brillant, par les manières tranchantes de cet homme.... Les grands parleurs ne m’inspirent pas de confiance, je vous l’ai dit. mais ce monsieur Saint-Elme connaissait tout,... il devrait avoir de l’expérience, et ne pas laisser celui qu’il appelle son cher Armand manger sa fortune avec des fripons et des catins. si mon frère n’avait jamais eu pour amis que des gens comme.... à la bonne heure, voilà des hommes qui ne songent pas à se ruiner.... J’avoue même qu’ils ont plus de vertu que moi ; il en faut pour faire le loto de madame Bonnifoux. Puisqu’il le veut absolument, eh bien !... Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs à-compte dessus.... Je pense qu’il voudra bien me donner quelques semaines pour le reste. Mais écrivez-lui de votre côté, Ernestine ; vous êtes sa sœur, son aînée ; il ne prendra peut-être pas vos conseils aussi mal que les miens. Ah, je crains bien que mon frère ne fasse aucun cas de mes avis !... Il faut essayer pourtant ; Armand est bien jeune, il ne peut encore être sourd aux remontrances dictées par l’amitié. Écrivez-lui pendant que je vais aller jusqu’à Sissonne chercher les fonds dont j’ai besoin.... Je serai bientôt de retour. » de Noirmont embrasse sa femme, et part pour la petite ville de Sissonne, qui n’est qu’à trois quarts de lieue de Bréville. Restée seule dans les jardins, Ernestine y songe à la terreur qu’elle a ressentie, aux craintes que lui ont fait concevoir les premiers mots de son mari. « Voilà donc quel sera désormais mon sort ! Je ne serai jamais entièrement heureuse,... jamais la paix avec moi-même ; et devant les autres, toujours craindre,... Ernestine est plongée dans ses pensées lorsque Victor vient la rejoindre, et lui demande le sujet de sa tristesse. Elle lui conte ce qui vient de se passer et la frayeur dont elle a été atteinte. « Depuis que je suis coupable, je ne vis plus, dit Ernestine ; chaque instant de la journée amène un nouveau supplice.... Est-ce que votre mari est jaloux ?... Quelquefois, il lui prend des accès de jalousie.... s’il découvrait ma faute, il serait furieux !... car je ne le crois pas bien amoureux de moi ; Éloignez ces idées qui n’ont pas le sens commun.... Vous ne m’aimez donc plus ? il ne me manquerait que de vous entendre dire cela.... C’est cet amour qui me désole... pourquoi m’avez-vous fait connaître ce sentiment que sans vous j’aurais toujours ignoré!... Vous êtes donc bien fâchée de m’aimer ?... Non, mais je suis fâchée d’être coupable.... Je voudrais pouvoir avouer que je vous aime, je voudrais le dire à tout le monde, au lieu d’être obligée de le cacher. Chère Ernestine, ce qu’on cache a, dit-on, plus de charmes.... Si nous pouvions nous aimer sans danger, nous nous aimerions peut-être moins. Et trouvez-vous encore du charme à n’oser se regarder devant le monde, de peur qu’on lise notre secret sur notre physionomie ; car je ne sais pas bien feindre.... Je ne puis vous voir avec indifférence. Quand vos yeux s’attachent sur les miens, il me semble que mon ame va passer dans la vôtre.... Est-ce que l’on peut dissimuler cela ?... » Victor s’efforce de calmer celle qu’il aime, il la serre dans ses bras, il éteint sa voix par ses baisers. dit Ernestine, pourquoi donc faut-il qu’un si grand bonheur me rende criminelle ?... Que je m’en veux d’être si faible !... » En ce moment un léger bruit se fait entendre derrière les charmilles voisines. Ernestine repousse Victor en lui disant : mais je crois que c’est tout simplement le vent qui a remué les feuilles.... non, il m’a semblé entendre des pas.... Vous vous êtes trompée ; vous voyez bien qu’il n’y a personne.... je ne veux pas rester davantage ici.... Non, je vais écrire à mon frère.... je vous en prie, ne me retenez plus.... La jeune femme résiste aux instances de Victor, elle s’échappe et regagne vivement la maison, où Victor retourne aussi, mais par un autre chemin. Le bruit qu’Ernestine avait entendu n’avait pas été causé par le vent. Le hasard avait amené Madeleine derrière le bosquet où étaient alors Victor et madame de Noirmont. Deux voix bien connues avaient frappé l’oreille de la jeune fille. Elle ne voulait pas écouter ; mais un sentiment impérieux avait cloué ses pas à cette place d’où elle pouvait entendre et même apercevoir ceux qui étaient sous le berceau. A chaque mot qui parvenait à son oreille, la pauvre petite sentait son cœur bondir, ses genoux ployer sous elle. Ce qu’Ernestine disait alors à Victor ne pouvait laisser aucun doute sur leur liaison, et Madeleine vient de connaître des tourmens qu’elle ne soupçonnait pas pouvoir ressentir. Jusqu’alors elle avait bien vu que Victor ne l’aimait pas, mais elle ne pensait pas qu’il en aimât une autre. En le voyant presser Ernestine dans ses bras, elle éprouve toutes les angoisses de la jalousie. Elle s’appuie contre un arbre pour se soutenir ; un voile couvre ses yeux ; elle ne voit plus, mais elle écoute encore.... En cet instant, le bruit d’un baiser arrive jusqu’au fond de son cœur. C’est alors qu’incapable de résister plus long-temps au supplice qu’elle endure, elle s’éloigne précipitamment, au risque de se trahir par le bruit de ses pas. Madeleine a traversé le jardin comme quelqu’un qui serait poursuivi. Elle a ouvert une petite porte qui donne sur la campagne ; elle sort, puis elle marche... marche toujours, sans regarder où elle va, retenant avec peine ses sanglots, jusqu’à ce qu’enfin, se sentant défaillir, et, ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s’arrête contre un arbre, sur lequel elle s’appuie pour pleurer. Le temps s’écoule, la jeune fille est toujours là. Elle pleure, car cela soulage un peu son ame, et, pourtant, sa bouche ne laisse échapper aucune plainte ; elle n’accuse personne ; elle pleure sur elle-même, parce qu’elle se sent bien malheureuse, et qu’à dix-huit ans on n’a pas encore de force contre les peines du cœur. Madeleine est restée contre l’arbre au pied duquel elle s’est assise. Ses larmes ont cessé de couler,... car tout cesse à la longue ; de gros soupirs les ont remplacées. Une voix fait entendre dans l’éloignement le chant favori des laboureurs de la Picardie. La voix s’approche ; Madeleine ne bouge pas. D’autres sons vibrent encore jusqu’à son cœur. C’est Jacques qui revient de faire sa journée ; il s’approche ; il est contre la jeune fille ; elle ne le voit pas, mais enfin la voix forte du paysan la tire de sa rêverie. Mais je vous ai bien vue, moi, quoique vous fussiez cachée par des arbres.... C’est qu’en passant près de cet endroit j’y regarde toujours ; j’y ai jadis découvert bien des choses, et je veux voir si j’en verrai encore.... » Madeleine regarde alors où elle se trouve, et elle s’aperçoit que c’est sous le vieux chêne où se rendait sa mère, qu’elle vient de pleurer si long-temps. « O mon Dieu ! à la place où venait ma mère.... Comment, Madeleine, et vous ne le saviez pas ?... Je croyais, moi, que vous étiez venue exprès en cet endroit... songez que je suis votre premier, votre meilleur ami.... Allons, allons, Madeleine ; dites-moi pourquoi vous pleuriez. » La jeune fille se jette dans les bras du paysan ; elle pose sa tête contre la poitrine de Jacques, et retrouve encore des larmes en s’appuyant sur le sein de son vieil ami ; puis elle murmure à demi-voix : « Oui, Jacques, j’ai bien du chagrin !... Et qui donc vous en a fait ?... Personne, Jacques ; c’est moi seule,... vous aviez bien raison, l’autre jour, quand vous me disiez qu’il ne fallait pas tant parler de M. Je ne croyais pas alors que cela me causerait tant de peine... Je ne savais pas que cela deviendrait de l’amour... » et c’est cela qui vous fait pleurer... Et c’est sous ce chêne qu’elle vient verser des larmes... Ce vieil arbre est donc destiné à recevoir tous leurs soupirs... Allons, Madeleine, soyez franche avec moi : ce monsieur Victor vous a fait les doux yeux,.... vous a dit qu’il vous aimerait toute la vie ?... » non ; il ne m’a rien dit de tout cela... Au contraire, il ne pense pas à moi,... ne me parle presque pas, ne me regarde plus... et c’est pour cela que j’ai tant de chagrin !... » Madeleine, vous êtes fâchée que ce jeune homme ne vous ait pas trompée ?... qu’il soit honnête, enfin ?... » Mon Dieu, oui ; je crois que j’en suis fâchée... j’aurais été si heureuse, s’il m’avait trompée !... » Madeleine dit ces mots avec tant de naïveté que Jacques ne se sent pas la force de la gronder ; il se contente de hausser les épaules en s’écriant : « Hum !.... elles sont donc toutes les mêmes ?... Quand elles ont l’amour en tête.... elles ne voient plus les dangers auxquels elles s’exposent ; elles les bravent, les affrontent !... Je crois qu’elles passeraient dans le feu sans s’apercevoir qu’il y fait chaud ! Voyons, Madeleine, revenez à vous ; réfléchissez... et vous rougirez de votre folie... » J’ai réfléchi, Jacques ; je sens bien que j’ai tort,... que je ne dois pas conserver d’amour pour quelqu’un qui...... Aussi mon parti est pris : je veux quitter Bréville,... afin de ne plus voir M. Je retournerai près de vous ; Jacques, dans votre chaumière ; je travaillerai ; j’aurai bien soin de votre vieille tante, et je ne me plaindrai plus de mon sort... je vous en prie, Jacques, emmenez-moi avec vous ! » Madeleine s’est presque mise aux genoux du paysan ; celui-ci la relève, puis la regarde quelques instans avec sévérité. « Madeleine, m’avez-vous bien dit la vérité? ce monsieur Victor ne vous a-t-il jamais parlé d’amour ? Et depuis que vous êtes retournée avec les compagnons de votre enfance, est-ce que vous avez eu à vous plaindre d’eux ? Madame de Noirmont n’est-elle plus la même avec vous ?... ne vous témoigne-t-elle plus autant d’amitié?... elle n’a pas changé avec moi. Ainsi, vos anciens amis vous ont retrouvée, accueillie avec joie, madame de Noirmont vous traite comme sa sœur, vous me l’avez cent fois répété, et pour prix de cet accueil, de cette amitié, vous voulez la quitter.... fuir cette maison où fut élevée votre enfance. Parce qu’un fol amour vous tourne la tête !... pour un sentiment déraisonnable, vous devenez ingrate envers vos bienfaiteurs !... morgué, ça n’est pas bien, Madeleine ; ce n’est pas ainsi que vous tiendrez compte à feu madame la marquise de l’amour qu’elle vous portait !.... Ma chaumière vous sera toujours ouverte, vous le savez ; mais j’aimerais mieux vous y recevoir malheureuse que coupable d’ingratitude. » Madeleine a écouté Jacques attentivement ; elle paraît frappée de ses remontrances. Le courage semble renaître sur ses traits abattus ; elle essuie ses yeux, relève son front, et tend la main au laboureur, en lui disant d’une voix plus ferme : « Vous avez raison, mon ami ; j’avais tort... je quittais les enfans de ma bienfaitrice... car madame de Noirmont et Armand étaient comme ses enfans... ce n’est pas ainsi que je dois reconnaître ce que madame de Bréville a fait pour moi... Pardonnez-moi, Jacques, je vous promets d’être sage à l’avenir... je vais retourner auprès de madame de Noirmont, et désormais, je vous le jure, ma vie ne sera plus employée qu’à reconnaître ce qu’on a fait pour moi. » je retrouve ma petite Madeleine ! je sais bien que vous avez un bon cœur !... Embrassez-moi, mon enfant, et croyez-en Jacques ; vos chagrins d’aujourd’hui se passeront.... Victor ne restera pas toujours à Bréville, je l’espère ; mais vous... vous y êtes plus à votre place qu’ailleurs. » Jacques prend le bras de la jeune fille, et la reconduit jusqu’à la porte de la maison qu’elle voulait fuir ; là, il la quitte, en lui répétant encore : « Du courage ! » Et Madeleine s’efforce de sourire en lui répondant : « J’en aurai. » s’écrie Ernestine en courant à Madeleine, qui restait à la porte de l’appartement. venez, que je vous gronde, mademoiselle !... En vérité, ce n’est pas bien de nous mettre ainsi dans l’inquiétude !... J’étais fort inquiète de toi, Madeleine. » Ma foi, nous allions partir pour vous chercher par monts et par vaux, » dit Dufour. Ernestine a pris Madeleine par la main, elle la fait entrer dans le salon et asseoir près d’elle. La main de la jeune fille tremble dans celle de son amie. on dirait que tu trembles !... que tu as froid, dit madame de Noirmont. Est-ce que tu es malade ?... Il serait difficile d’avoir froid aujourd’hui, dit Chéri ; le thermomètre a été à vingt-deux degrés. » Alors, pourquoi donc tremble-t-elle ? » dit mademoiselle Clara à son frère. « C’est ce que je pensais : pourquoi tremble-t-elle ? » Pomard en se mettant à fixer le bout de son soulier. « Enfin, mademoiselle, » dit M. de Noirmont d’un ton sévère, « d’où venez-vous donc, et qu’avez-vous fait depuis ce matin que ma femme vous cherche partout ? » je suis allée me promener, » répond Madeleine en baissant les yeux. et vous n’avez pas pensé à rentrer pour dîner !... » Je n’avais pas faim, monsieur. » Ça me paraît un peu louche, » dit Dufour à mademoiselle Clara. « Elle n’a pas eu faim ; ce n’est pas naturel. » C’est ce que je pensais, » murmure M. « Il est certain, dit madame Montrésor, que la conduite de cette jeune personne me paraît au moins singulière... Que la conduite de cette jeune fille est singulière ? Quelle jolie manière de me répondre vous avez contractée maintenant... Je ne sais pas qui vous voyez pour prendre de telles habitudes ! vous changez beaucoup, Chéri, et ce n’est pas à votre avantage !... » Pendant que Sophie gronde son mari, madame de Noirmont serre avec amitié la main de Madeleine en lui disant : « Tu as donc été promener bien loin ?... et tu ne pensais pas que ton absence m’inquièterait. C’est mal, cela, Madeleine ; tu sais bien que je ne suis plus habituée à être une journée sans te voir... Non, je t’aime, et voilà tout. » Et de quel côté aviez-vous donc porté vos pas ? » j’étais au bout de la plaine,... Ce n’est pas là sans doute que vous êtes restée jusqu’à présent ? » Cette place a donc bien du charme pour vous, pour que vous y passiez une journée entière ? Cet endroit doit me plaire.... C’est là, m’a-t-on dit, que ma mère allait aussi se reposer. je croyais que vous n’aviez jamais connu vos parens... » Aurais-tu enfin découvert quelque chose sur ta famille ?... » s’écrie madame de Noirmont en regardant l’orpheline avec intérêt. Vous savez bien que je fus recueillie par madame la marquise dans un âge trop tendre pour avoir pu conserver d’autres souvenirs ; mais c’est Jacques qui m’a parlé de ma mère. » Qu’est-ce que c’est que ce Jacques ? un laboureur qui demeure à Gizy, répond Ernestine ; il travaillait au jardin du temps de ma belle-mère. » Nous le connaissons, dit Dufour, c’est lui qui nous a servi de guide lors de notre arrivée ici. C’est un gaillard qui n’est pas sot, et qui a une figure très-caractérisée... J’ai toujours l’intention de le peindre... et sa grande faux !... » je sais qui vous voulez dire ! s’écrie madame Montrésor, c’est un journalier.... Mais il est fort grossier, votre Jacques ; je lui avais offert de tailler mes pêchers et ma vigne ; c’eût été l’affaire d’une petite journée, et je lui proposais quinze sous pour cela ; c’était fort raisonnable :... il m’a refusée très-malhonnêtement ! » Oui, » dit Chéri en souriant, « il a appelé Sophie verreuse !... C’est bon, Chéri, taisez-vous, on ne répète pas ces choses-là, et d’ailleurs il me semble que vous auriez dû alors apprendre à ce rustre à ne me point manquer de respect... Ne fallait-il pas se disputer, se battre avec ce paysan,... Ces gens-là vous disent cela par habitude ; et s’il me fallait prendre fait et cause toutes les fois que vous vous querellez, on me verrait toujours un bâton à la main. C’est le devoir d’un mari de se battre pour sa femme. Mais ce n’est pas le devoir d’une femme de faire battre son mari tous les jours. » Ce Jacques a donc connu votre mère ? » de Noirmont au bout de quelques instans ; « alors il peut vous apprendre à qui vous devez le jour. » Je l’en ai supplié, monsieur ; mais Jacques m’a répondu qu’il ne savait rien ; que d’ailleurs il ne voulait rien me dire de plus, parce qu’il valait mieux pour moi que j’ignorasse le nom de ma mère. » Mais non, cela se comprend, » dit tout bas madame Montrésor ; « cette petite est un enfant qu’on aura fait à quelque paysanne, qui l’a ensuite abandonné ; et qui sait si ce Jacques lui-même n’est pas son père ?... En la regardant bien, je trouve qu’elle lui ressemble, dit Chéri. Ensuite ce paysan aura apporté son enfant à madame de Bréville qui a eu la bonté de s’en charger ; Malheureusement, je n’habite ce pays que depuis douze ans, sans quoi je vous réponds que j’aurais su tous les détails de cette histoire, que madame de Noirmont a la bonté de ne pas vouloir deviner. Et vous, monsieur Pomard, étiez-vous dans ce pays à cette époque ? » A quelle époque, madame ? » dit Pomard en levant les yeux d’un air étonné. A celle où madame de Bréville a pris chez elle cette petite fille. Quelle petite fille ?... » comme c’est amusant de causer avec mon frère ! » dit mademoiselle Clara en riant aux larmes ; « il ne sait jamais ce qu’on lui dit... Quand je lui demande ce qu’il veut pour son dîner, il me répond : Une femme ne doit pas s’occuper de politique. » Cette conversation a lieu en petit comité entre les voisins et Dufour. Victor s’est rapproché de Madeleine, en disant : « Pauvre jeune fille !... c’est bien triste de n’avoir jamais connu sa mère ! » et il veut prendre la main de Madeleine ; mais celle-ci la retire brusquement, comme si les doigts du jeune homme devaient la brûler. de Noirmont, qui se promène de long en large dans le salon, dit à demi-voix : « Il faudra que je voie ce Jacques,.... Quand Madeleine va dire bonsoir à Ernestine, celle-ci l’embrasse. Cette caresse fait d’abord une singulière impression à la jeune fille ; mais bientôt, saisissant une main de madame de Noirmont, elle la couvre de baisers, et s’éloigne précipitamment pour cacher les larmes qui roulent dans ses yeux. « Cette petite est bien romanesque,.... de Noirmont ; je n’aime pas cela. Il me semble qu’à son âge, quand on se conduit bien, on devrait être plus gaie, et elle doit se trouver fort heureuse ici. » monsieur, elle se rappelle qu’elle est orpheline ! Aujourd’hui on lui a parlé de sa mère, comment voulez-vous qu’elle ne soit pas triste ? » Aujourd’hui, je ne sais pas trop ce qu’elle a fait ; il me paraît fort singulier qu’elle ait passé la journée sous un arbre,... Enfin, madame, je désire que vous n’ayez jamais a vous repentir de toutes vos bontés pour cette jeune fille. » Il est certain, » dit Dufour en prenant aussi une lumière pour aller se coucher, « que cette jeune personne ne ressemble pas à tout le monde.... Il y a quelque chose de mystérieux dans ses manières... quand elle a paru à la porte du salon,... J’aurais voulu la peindre dans ce moment-là. » tu voudrais peindre tout le monde !.... de Noirmont, n’avez-vous pas reçu des nouvelles d’Armand ? » Oui, j’en ai reçu ce matin, et de peu satisfaisantes... Mon beau-frère se ruine à Paris ; il y voit fort mauvaise société... Je crains qu’il ne joue ; ce serait bien alarmant !... messieurs, tous les jeunes gens ne vous ressemblent pas !..... tous ne savent pas se plaire dans une société honnête, se contenter des plaisirs de la campagne... » moi, j’ai toujours aimé une vie paisible, dit Dufour ; mais Victor, j’avoue que cela m’étonne de le voir si sage,...... Tais-toi, Dufour ; on n’a pas besoin de tes histoires... Je pense à ce pauvre Armand ; il nous avait promis de revenir si promptement... Il m’a demandé de l’argent, et, pour l’obliger, je me suis décidé à acheter cette propriété. Ainsi, monsieur, nous sommes maintenant chez vous, » dit Victor avec un certain embarras. « Messieurs, j’espère que ce sera une raison de plus pour vous engager à y rester, et que vous n’imiterez pas Armand et M. de Saint-Elme, qui n’ont pas voulu nous tenir compagnie. » Mais, vous voulez donc que nous soyons tout-à-fait vos pensionnaires ?.... C’est rendre contens des campagnards que de leur rester fidèle... Ernestine, joins donc tes instances aux miennes, et puisque tu es maintenant maîtresse dans cette maison, c’est à toi de savoir y retenir nos hôtes jusqu’à la fin de la saison. » Madame de Noirmont feignait alors d’être occupée à ranger dans le salon ; cependant elle se hâte de répondre : « J’espère que ces messieurs ne doutent pas... du plaisir que nous aurons à les garder ici.... et qu’ils ne songent point à nous quitter. » de Noirmont d’un air malin, « je crois que l’un d’eux a quelque motif qui le retiendra dans ce pays... de ces choses qu’on ne dit pas,.... Ernestine pâlit et s’appuie contre un meuble. Victor tâche de déguiser son trouble en disant d’un air indifférent : « Comment ! C’est possible, dit le peintre en riant. Et puis, je ne m’en cache pas, mademoiselle Pomard ne me déplairait pas, quoique elle et son frère ne se connaissent guère en peinture !.... C’est égal, comme, d’après ce que vous m’ayez dit, la fortune serait suffisante, ma foi, je vais voir ; je vais me lancer un peu,.... mais toujours prudemment, car il faut être fort difficile dans le choix d’une femme... » vous pensez à mademoiselle Pomard, monsieur Dufour ! Madame, j’y pense, oui, mais je ne me suis pas encore expliqué sérieusement ; je veux bien la connaître d’abord ; c’est que le mariage, c’est bien épineux.... Je ne me soucierais pas d’être... Oui, oui, j’entends, dit M. tous les maris ne le sont pas ! Comment, si je le crois ?... Non, non ; je veux dire vous croyez que mademoiselle Clara ne sera pas trop coquette... » Mon ami, il est bien tard, et tu dois être fatigué, puisque tu as été à Sissonne... Ces messieurs savent qu’à la campagne on ne se gêne pas. » Et madame de Noirmont prend le bras de son mari pour l’emmener, mais Dufour le retient encore. « Monsieur de Noirmont, ne trouvez-vous pas que mademoiselle Pomard rit bien facilement ? Allons, Dufour, viens-tu te coucher ? dit Victor en prenant aussi un flambeau. » Cependant il ne faut pas non plus trop se fier aux femmes sérieuses,... J’ai connu une femme qui avait l’air d’une sainte... Mon ami, si tu ne viens pas, je m’en vais, dit Ernestine en quittant le bras de son mari. Je me sens fort mal à la tête ; En effet, tu es bien pâle, ma chère amie. Oui, je suis vraiment mal à mon aise. Bonsoir, madame et monsieur. » de Noirmont se retire chez lui avec sa femme, et Victor suit Dufour jusqu’à la porte de sa chambre en lui disant : « Que la peste t’étouffe, toi et ta demoiselle Pomard ! Une autre fois, tâche de garder tes sottes réflexions ! et rappelle-toi qu’il est au moins fort gauche de parler devant un mari.... tout ce que tu as dit ce soir. » C’est juste, dit Dufour ; j’ai eu tort ; mais, que veux-tu ? quand on a l’idée de se marier, ces choses-là reviennent malgré soi à l’esprit.... Au reste, je réfléchirai ; je ne me suis pas encore déclaré.... Mademoiselle Pomard a vingt-neuf ans, et une sagesse de vingt-neuf ans... Victor est déjà rentré chez lui, et Dufour, qui s’aperçoit qu’il est seul dans le corridor, se décide à en faire autant en murmurant : « Il faudra que je cherche un moyen pour connaître le fond de la pensée de mademoiselle Pomard ; elle reçoit fort bien mes hommages ; il me semble même qu’elle les reçoit trop bien ; Dufour n’est pas ce qu’on appelle un joli garçon, mais sa figure n’est point désagréable ; il est jeune encore ; c’est un artiste, un paysagiste distingué ; et mademoiselle Clara ne cesse de répéter qu’elle est folle des artistes, et que les peintres ont tous de l’esprit. Pomard, qui a eu le temps de penser à marier sa sœur et qui n’y est point encore parvenu, comble le peintre d’avances, de politesses ; il l’a engagé à venir voir sa petite propriété, et Dufour s’est déjà rendu plusieurs fois chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours quelque prétexte pour laisser Dufour seul avec sa sœur, afin qu’il ait le loisir de faire sa déclaration. Mais les peines qu’on se donne pour se faire bien venir des gens produisent quelquefois un effet contraire : il y a des personnes dont la politesse nous assomme, dont les complimens nous font fuir, dont les petits soins nous impatientent ; nous sommes de bien drôles de créatures ! Pour qu’on nous plaise, il ne faut pas qu’on ait l’air de vouloir, à toute force, être de nos amis ; pour que la société de quelqu’un nous soit agréable, il ne faut pas que ce quelqu’un soit sans cesse sur notre dos. Il n’y a que l’amour et l’amitié véritables qui ne soient jamais importuns, et encore doit-on éviter la satiété. et mademoiselle Pomard, qui n’ont pas étudié le caractère de Dufour, croient avancer les affaires en l’engageant souvent à venir les voir, en lui témoignant le désir de se lier plus intimement avec lui ; mais Dufour, qui se méfie de tout le monde, même des personnes qui lui plaisent, commence à trouver singulier que le frère et la sœur se jettent presque à sa tête, et ses sentimens pour mademoiselle Clara se refroidissent à mesure que les yeux de la demoiselle deviennent plus tendres pour lui. de Noirmont, qui n’habite que depuis peu à Bréville, n’a pu donner à Dufour de minutieux détails sur la famille Pomard ; il lui a appris cependant que mademoiselle Clara devait avoir quinze cents livres de rente et un trousseau superbe, parce que c’est une chose que son frère ne manque jamais de dire quand il va deux fois dans la même maison. « Quinze cents livres de rente, vingt-neuf ans, un caractère agréable et un nez à l’antique, tout cela me convient assez, se dit Dufour ; mais je veux savoir si la demoiselle n’a pas déjà eu quelques intrigues. Je ne veux pas être trompé ; j’aimerais mieux qu’elle m’avouât franchement ce qui en est, que de croire épouser une vierge, et puis ensuite de découvrir qu’on m’a joué... et de voir ricaner les voisins... Comment m’assurer si mademoiselle Pomard n’a jamais eu de faiblesses ?... Je ne peux pas demander cela à son frère.... Avec son originalité et ses distractions, il est très-susceptible ; il serait capable de se fâcher. Les femmes n’avouent jamais ces choses-là : ce n’est pas comme nous ; avant de nous marier nous ne craignons pas de convenir que nous avons eu des maîtresses.... Nous sommes très-francs, nous autres... » C’est une triste chose que de rester garçon, » dit quelquefois M. Pomard en regardant fixement son nouvel ami. cela finit par ennuyer, répond Dufour ; mais pourquoi donc ne vous mariez-vous pas, vous, mon cher monsieur Pomard ? mais tant que ma sœur ne sera pas établie, j’aurai de la peine à la quitter... aussi je serais charmé de la voir s’attacher à un galant homme.... car je suis certain qu’elle rendra très-heureux le mari qu’elle aura. » Pomard reste en contemplation devant le nez de Dufour ; celui-ci le lui laisse regarder long-temps, et répond enfin d’un air indifférent : « Je comprends alors pourquoi vous ne vous mariez pas. » Quand le peintre cause avec mademoiselle Clara, celle-ci va encore plus directement au but. « Avez-vous laissé quelque inclination à Paris ? » c’est bien étonnant ; on assure que les artistes sont si mauvais sujets !... On les flatte, mademoiselle ; il y en a de très-raisonnables, et je suis du nombre. Ce n’est pas cela qui m’aurait empêché d’aimer un artiste... Je crois que j’aurais été contente d’être la femme d’un homme de talent... C’est gentil d’entendre dire à son oreille : Voilà la femme de M. un tel, qui fait de si jolis tableaux !... Mais, oui, ça peut être fort gentil. » Ces gens-là me mettent au pied du mur. » dit Dufour en quittant le frère et la sœur. La méfiance du peintre augmente encore quand il s’aperçoit que Pomard le laisse souvent en tête-à-tête avec mademoiselle Clara. « Est-ce qu’il veut que je fasse un enfant à sa sœur, pour me forcer ensuite à l’épouser ? se dit Dufour ; mais je ne l’épouserai que si cela me convient, et je me tiendrai sur mes gardes. » Enfin, un matin qu’il se rendait chez les habitans de Gizy, en entrant à l’improviste dans le salon, Dufour aperçoit mademoiselle Clara qui achevait de mettre son corset ; il referme bien vite la porte, et se sauve à toutes jambes, persuadé que c’était un coup monté pour le faire succomber à la tentation. A la suite de cette visite, Dufour est toute la semaine sans remettre le pied chez les Pomard. Le frère et la sœur ne savent ce que cela veut dire. Pour se distraire de ses amours, Dufour a commencé le portrait de madame de Noirmont. Ernestine n’a consenti qu’avec regret à se faire peindre, car elle devine que les longues séances qu’il faudra donner emploieront une partie de la journée, et ce n’est qu’alors qu’elle peut se trouver seule avec Victor. de Noirmont ne va plus à la chasse, le soir il ne sort pas ; quoiqu’il ne soit pas précisément jaloux, il semble observer davantage la conduite de sa femme ; peut-être a-t-il remarqué les changemens de son humeur et en cherche-t-il la cause. Enfin, les instans où l’on peut se voir sont chaque jour plus rares, et l’on sait que la difficulté donne une nouvelle force aux désirs. C’est ce qu’Ernestine et Victor éprouvent ; c’est ce que leurs yeux se disent, à défaut de pouvoir se parler autrement. de Noirmont est bien aise que Dufour fasse le portrait de sa femme ; il a fallu céder ; et l’on passe à poser des momens que l’on désirerait mieux employer. Aussi le peintre se plaint-il de l’air sérieux de son modèle, et pour achever de désoler Ernestine, M. de Noirmont répète souvent à Dufour : « Mettez à votre ouvrage le temps que vous voudrez ; rien ne presse... ma femme vous donnera autant de séances que vous en désirerez. » Pomard et sa sœur, ne voyant plus venir Dufour, se décident à se rendre à Bréville. de Noirmont est au billard avec Victor. Dufour est seul avec les dames ; il est très-embarrassé en apercevant mademoiselle Clara. Ernestine est pensive, et depuis plusieurs jours les traits de Madeleine portent l’empreinte de la plus profonde mélancolie. Pomard salue avec sa gravité ordinaire et se hâte de monter au billard, en répondant d’un air sec au bon soir gracieux de Dufour. Mais mademoiselle Clara n’a pas la fermeté de son frère ; c’est en vain qu’elle veut avoir l’air fâché ; un mot, un geste la fait rire. Elle et Dufour se sont rapprochés ; bientôt ils ont tout le loisir de causer, car Ernestine vient de quitter le salon et de prendre le bras de Madeleine en disant : « J’étouffe ici ; allons faire un tour de jardin. » Les deux amies se promènent long-temps sans parler. Quand on a beaucoup à penser, le silence est souvent un plaisir ; il n’y a que les sots qui ne comprennent pas ce plaisir-là. Mais Madeleine soupire ; Ernestine la regarde et lui dit : « Qu’est-ce donc qui te fait soupirer, Madeleine ?... On peut soupirer quelquefois sans avoir du chagrin. tiens, depuis que tu as passé la journée sous ton vieux chêne, il me semble que tu n’es plus la même ; tu es plus triste... Madeleine, si tu as quelques peines, ce serait bien mal de ne pas me les confier. Non, madame, je vous assure que je n’ai rien. Pourquoi donc aussi m’appelles-tu madame à présent ; est-ce que je ne suis plus ton amie ?.... ne soupire donc plus ainsi !.... Qui pourrait te causer du chagrin ; à toi ?... Madeleine, j’espère que tu seras heureuse !... Madame de Noirmont n’achève pas sa phrase ; elle baisse la tête et semble absorbée ; au bout d’un moment, faisant un effort pour chasser ses pensées, elle s’écrie : « Je ne sais... Ces longues séances que je donne à M. Il est cruellement lent pour faire un portrait, M. Il paraît que ces messieurs passeront toute la soirée au billard... de Noirmont abuse de la complaisance de M. que je m’impatiente ce soir !... Tiens, rentrons, Madeleine ; je me déplais même dans ce jardin... Je ne suis bien nulle part. C’est ce maudit portrait qui me rend malade. » Ernestine et Madeleine retournent au salon. Victor descend enfin du billard ; il vient s’asseoir près d’elles, mais alors mademoiselle Pomard en fait autant ; puis son frère et M. Madeleine seule a la liberté de ne rien dire ; en ce moment elle est plus heureuse qu’Ernestine, qui est forcée de prendre part à la conversation et d’avoir l’air de s’amuser. Le soir, Dufour, qui est redevenu amoureux de mademoiselle Clara, la ramène avec son frère jusqu’à leur demeure. En chemin, le peintre s’est émancipé jusqu’à baiser la main de la demoiselle, pendant que le frère fixait les étoiles. Le portrait qu’il a entrepris a naturellement expliqué pourquoi on ne l’a pas vu de la semaine ; mais il ne s’éloigne des Pomard qu’après leur avoir promis d’aller bientôt les visiter. En rentrant chez elle, mademoiselle Clara s’écrie en sautillant : « Il m’a baisé la main ; et certainement, mon frère, si vous n’aviez pas été là, il aurait été plus loin. En ce cas, dit M. Pomard, demain j’écrirai à mon tailleur à Laon, pour qu’il me fasse un habit neuf que je veux avoir le jour de ton mariage. » Le lendemain, après avoir donné à Ernestine une séance plus courte qu’à l’ordinaire, ce dont son modèle est loin de se plaindre, Dufour dirige ses pas vers le village de Gizy, en se disant tout le long du chemin : « Oui, j’épouserai mademoiselle Clara... Non ; au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas pousser plus loin mes galanteries. Nous allons voir, au reste, comment elle me répondra ce matin..... Mais qui est-ce qui m’assure qu’elle ne mentira pas ?... Je crois que j’aurais tort de me marier... pourtant cette femme-là me convient. » C’est dans cette incertitude que Dufour arrive devant la demeure des Pomard, et il entre sans savoir encore ce qu’il veut faire. « Monsieur et mademoiselle sont sortis, dit Gertrude ; ils sont allés voir madame Bonnifoux, qui a été indisposée cette nuit,... Je vais les attendre, dit Dufour ; je me promènerai dans le jardin... Faites vos affaires, Gertrude, ne vous occupez pas de moi. » La domestique retourne laver son linge à un petit ruisseau voisin. Dufour se promène quelque temps dans le jardin, puis il entre dans la maison pour se reposer. Au rez-de-chaussée, est une salle à manger, donnant d’un côté sur un salon, de l’autre sur la chambre de mademoiselle Clara. Cette dernière pièce est ouverte, Dufour passe la tête, puis avance un pied, et enfin se permet d’entrer dans l’asile mystérieux. Il considère les chaises, le lavabo et le lit placé au fond d’une alcôve, en se disant : « Ah ! j’apprendrais peut-être bien des choses !... C’est étonnant, comme la chambre d’une demoiselle me donne des idées polissonnes !... et une demoiselle de vingt-neuf ans... Que c’est bête d’être indécis comme cela !.... parbleu, je ne le serais plus, si je savais au juste à quoi m’en tenir, et ce que Clara pense de moi... la bonne est sortie, à ce qu’il paraît ; j’ai envie de m’en aller aussi. » Tout-à-coup une idée se présente à l’esprit de Dufour. Il pense qu’en se cachant dans la chambre de mademoiselle Pomard, il ne pourra manquer d’entendre ce qu’elle dira de lui avec son frère. Comme mademoiselle Clara ne reste pas continuellement dans sa chambre, il croit qu’il lui sera facile de s’évader ; si l’on ferme la porte, il sortira par la fenêtre qui donne sur le jardin. On ne se doutera de rien, car la bonne peut le croire parti, et on sera loin de penser qu’il s’est caché dans la maison. Pendant que l’artiste caresse son idée, il entend parler, marcher dans la cour, et reconnaît la voix du frère et celle de la sœur. Aussitôt, et sans réfléchir davantage, Dufour se fourre sous le lit de mademoiselle Clara, en ayant soin de se mettre le plus près possible du mur.... Pomard parcourt le jardin en appelant Dufour ; Clara entre dans la salle à manger, regarde dans le salon en appelant aussi le peintre, qui se garde bien de répondre : enfin on fait venir la domestique. « Gertrude, vous avez dit que M. Dam’, oui, mamzelle, il est venu ; mais il se sera apparemment ennuyé d’attendre, et il sera parti. Il fallait venir me chercher chez madame Bonnifoux. Ce monsieur n’a pas voulu qu’on vous dérange ; il a dit : Allez à votre ouvrage, j’ai le temps. » Était-il en noir ? » « Dam’, monsieur, je ne sais pas s’il était en noir.... Il avait une redingote bleue comme d’habitude ; mais sans doute qu’il va revenir. » La domestique retourne à son ouvrage. Mademoiselle Clara entre dans sa chambre. Dufour éprouve un léger frisson, surtout en entendant les pas du frère, qui a suivi sa sœur et se jette sur un siège tout contre le lit. Dans ce moment, l’artiste commence à se repentir de s’être fourré là ; il entrevoit mille désagrémens qui pourraient être la suite de sa petite espièglerie ; mais il n’y a plus moyen de reculer. Il se pelotonne le plus au fond qu’il lui est possible, et fait en sorte de respirer aussi légèrement qu’un oiseau. « C’est bien désagréable que M. Dufour ne nous ait pas trouvés ! » dit mademoiselle Clara en prenant son ouvrage et s’asseyant contre la fenêtre. « Mais pourquoi demandiez-vous s’il était en noir, mon frère ! Parce que je pense, ma sœur, que, pour faire une demande en mariage, il est convenable d’être un peu en tenue ; et d’après ce que vous m’avez dit qui s’est passé hier entre vous et M. Dufour, je ne suppose pas qu’il tarde à s’expliquer... mon frère, parce qu’on baise la main d’une demoiselle... ça n’est pas encore une preuve..... Si je m’étais mariée toutes les fois qu’on m’a baisé la main.... et pincé les bras et les genoux... en aurais-je eu des maris !... » Ça ne commence pas mal, se dit Dufour ; je crois que j’ai eu raison de me mettre sous le lit. » Ma sœur, c’est justement parce que vous avez été trop souvent faible et inconséquente que maintenant je veux que cela finisse... Jadis, lorsque j’étais inspecteur à cheval et qu’il me fallait continuellement être en route... je ne pouvais pas surveiller votre innocence..... Ce n’est pas ma faute si je l’ai perdue..... C’est grâce à ce monstre de Bénard, le sous-lieutenant de dragons !... C’est dommage ; il était bien gentil, bien aimable !... que j’ai bien fait de me mettre sous le lit, » se dit Dufour en étouffant une envie d’éternuer. « Ma sœur, si j’avais été ici alors, cela ne se serait pas terminé ainsi ; mais vous ne m’avez avoué votre faute qu’après le départ du régiment. » moi, je n’aime pas faire quereller les hommes ! je ne suis pas comme madame Montrésor... D’ailleurs, je ne veux pas qu’on m’épouse de force... et si mon pauvre petit eût vécu, certainement je n’aurais jamais pensé à me marier. » il y a eu un petit ! Mais enfin, reprend mademoiselle Clara, puisque mon petit est mort et que probablement je ne reverrai jamais Bénard, tout cela est comme un songe... Il y a dix ans que c’est passé... ce n’est plus la peine d’y penser.... c’est absolument comme si ça n’était pas arrivé. » C’est pour cela, ma sœur, que j’exige maintenant la plus grande sévérité dans les paroles et dans les mœurs ! » oui, mais il faut bien rire un peu... J’aime à rire, moi, et j’aime bien M. qu’il est amusant, qu’il plaisante avec esprit ! » Au fait, elle est bonne enfant, » se dit le peintre en retenant sa respiration ; « c’est dommage qu’elle ait fait un petit !... » Je crois que nous ferions un ménage bien assorti... Il m’a dit que j’avais un nez antique. Il est bien, lui : il est gras, il est frais..... c’est un bel homme pour sa taille ! » se dit Dufour ; et après tout, puisque son petit est mort, et qu’il y a dix ans que c’est arrivé... elle a raison, on pourrait n’y plus penser. » Oui, le parti n’est pas trop mauvais, dit Pomard, puisque M. Dufour nous a dit qu’il avait deux mille deux cents livres de rente ! Sans quoi, je n’en voudrais certes pas, car je ne me fie guère à son talent : entre nous, je trouve que le portrait qu’il vient de faire de M. de Noirmont est tout-à-fait manqué... » dit Dufour en se serrant les poings de colère. « Écoutez, mon frère ; le genre de M. Dufour n’est pas le portrait, il nous l’a dit lui-même... Alors, ma sœur, on ne se mêle pas de faire ce qu’on ne sait point, et on n’a pas la prétention de vouloir donner cela pour un chef-d’œuvre !... il en a fait un homme de soixante ans... Si je me voyais barbouillée comme ça, certainement je ne prendrais pas mon portrait. elle a dit barbouillée, murmure Dufour. si je t’épouse jamais, je veux être en effet un barbouilleur !... ce mot-là vous coûtera cher !... vous faites des enfans avec les dragons, et vous voulez attraper un mari... et juger de la peinture !... Que je suis content de m’être fourré sous le lit ! » Et Dufour est obligé de mettre son mouchoir devant sa bouche pour dissimuler sa respiration, car le mot barbouilleur l’a suffoqué, et c’est à peine s’il peut tenir en place ; il a des crispations ; il donne des coups de genoux dans la sangle du lit ; heureusement l’arrivée de quelqu’un empêche qu’on ne l’entende. C’est madame Bonnifoux qui vient d’entrer dans la chambre de mademoiselle Clara en s’écriant : « Bonjour, mes voisins ! je viens vous voir à mon tour. J’ai pris trois fois bonne-amie ..... Cela m’a fait beaucoup de bien... Je viens demander à mademoiselle Clara sa manière de faire la panade..... Je me rappelle en avoir mangé une délicieuse chez vous il y a huit jours, et ma cuisinière n’est pas très-forte sur les panades... Le fait est que c’est beaucoup plus difficile à faire qu’on ne pense... » Pomard, qui sans doute ne se soucie pas de prendre une leçon de panade, sort en disant : « Je vais voir dans les environs si je rencontre M. Va, mon frère, et tu le ramèneras. » Madame Bonnifoux s’est installée dans un fauteuil et entame avec mademoiselle Clara l’article panade. Dufour, qui commence à s’ennuyer d’être sous le lit et qui d’ailleurs sait maintenant tout ce qu’il voulait savoir, ressent des inquiétudes dans les jambes, des douleurs dans les côtes, et donne au diable madame Bonnifoux ; mais la conversation, une fois établie sur les potages, devait nécessairement être longue. Madame Bonnifoux parle depuis plus d’une heure ; elle a passé en revue le riz, le vermicelle, les croûtons, les juliennes et les consommés. Dufour se dit à chaque instant : « Comment ! elle n’est pas au dernier !... elle en invente donc, la maudite vieille !... » Madame Bonnifoux, après avoir traité long-temps son sujet favori, dit à mademoiselle Clara : « A propos, ma voisine, il me semble que votre frère a parlé de M. Vous ne vous êtes pas trompée, nous l’attendons. Il est venu pendant que nous étions chez vous, mais il doit revenir. mon enfant, où en sont les choses ?.... car, d’après quelques mots qui vous sont échappés,... j’ai dû penser que ce monsieur avait des vues sérieuses sur vous. Oui, ma voisine, ce n’est plus un mystère, M. mais amoureux au dernier point ; et, d’après quelques paroles qu’il m’a glissées hier au soir, j’ai lieu de croire qu’il va venir aujourd’hui demander ma main à mon frère. » ma chère voisine que je suis contente d’apprendre cela ; que je vous embrasse la première, et recevez bien mes complimens..... Vous ferez une noce, n’est-ce pas, mon enfant ?... Certainement, madame, et je n’ai pas besoin de vous dire que vous en serez. Comme je ne danse pas, j’y porterai mon loto... Il y a toujours des amateurs... par exemple, je veux être magnifique ; je mettrai ma robe gorge de pigeon. » Si tu ne la mets que pour cette noce-là, tu ne l’useras pas, vieille bavarde ! » dit Dufour en essayant de se retourner. « Vous avez déjà fait la carte de votre dîner pour ce jour-là, chère amie ? Mon enfant, il faut y penser d’avance ! Ce n’est pas une petite affaire qu’un repas de noce... Si vous le permettez, je vous donnerai mes conseils et ma cuisinière. Nous allons tout de suite en jaser un peu. » je suis ici jusqu’au soir ! Elles vont s’occuper du repas à présent... J’ai envie de leur crier que c’est inutile.... alors on me pardonnerait de m’être caché là!... mais, comme je ne veux plus épouser, on ne prendrait pas la chose bien : ainsi, résignons-nous. » Madame Bonnifoux n’est encore qu’au premier service, lorsqu’elle s’interrompt en disant : « Ah ! je ne me sens plus si bien... Qu’avez-vous donc, madame Bonnifoux ? que je suis mal à mon aise !... Je n’aurai jamais la force d’aller jusque chez moi... Calmez-vous, ma voisine, vous trouverez dans ma chambre tout ce que vous pouvez désirer.... un cabinet à l’anglaise contre l’alcôve... Je vais vous préparer un peu de thé. » Mademoiselle Clara sort, et madame Bonnifoux court dans la chambre en se tenant le ventre, en poussant des gémissemens et en cherchant le petit cabinet. Dufour est au supplice ; il se cogne la tête contre le lit en murmurant : « Il me faut passer par des épreuves bien cruelles.... Je vais en entendre plus que je ne voulais !.... qu’est-ce que madame Bonnifoux me réservait là! » La vieille voisine a trouvé le cabinet ; mais elle ne peut parvenir à tourner le bouton de la porte. Elle se désespère, en balbutiant : « Maudit bouton !.... Je ne pourrai pas entrer ; et cependant je n’ai pas un instant à perdre !... » Aux grands maux les grands remèdes, madame Bonnifoux se décide pour un autre procédé. Elle cherche la table de nuit ; mais le petit meuble est caché par les rideaux, et, dans son trouble, la vieille femme ne le voit pas ; espérant trouver sous le lit ce qu’elle désire, elle se met à genoux, baisse la tête... Aux cris de madame Bonnifoux, arrivent mademoiselle Clara une théière à la main et M. Pomard avec son fusil à deux coups. Ils aperçoivent la vieille voisine, qui est tombée de frayeur sur le tapis, et Dufour qui, se voyant découvert et voulant se sauver, renverse avec sa tête lavabo et somno, et n’a encore que la moitié du corps de sorti de sa cachette. « Qu’est-ce qu’il y a ? Un homme sous le lit de ma sœur ! » Pomard le couche en joue, lorsque sa sœur s’écrie : « Arrêtez, mon frère !.... Moi-même, » dit le peintre qui est enfin parvenu à se tirer de dessous le lit. Je vous demande bien pardon du dégât que j’ai fait... Je le paierai, si vous l’exigez.... Mais j’ai besoin de prendre l’air ; j’ai l’honneur de vous saluer... » Dufour se dispose à s’esquiver, mais M. « Monsieur Dufour, qu’est-ce que cela veut dire ?... Que faisiez-vous sous le lit de ma sœur ?... Quel était votre but ? » mon frère, certainement c’était une plaisanterie ! Oui, mademoiselle, je voulais rire, et pas autre chose... Mais, monsieur Dufour, après une telle plaisanterie, il est bon pourtant de s’expliquer... Je pense que votre intention n’est pas de compromettre ma sœur... Et, quand on se met sous le lit d’une demoiselle, c’est qu’on veut en venir à une fin avouée par les mœurs. Mais non, je vous jure que je ne veux en venir à aucune fin,... et que je n’ai nulle intention sur mademoiselle. Permettez-moi donc de vous quitter. » s’écrie Pomard en frappant le parquet avec la crosse de son fusil. « Vous n’avez pas d’intention touchant ma sœur ! » vous ne pensez pas à une fin ? » dit mademoiselle Clara, qui ne rit plus. « Alors, monsieur, pourquoi vous cachiez-vous sous mon lit ; car on ne se permet de semblables plaisanteries qu’avec une personne que l’on regarde comme sa future. » Pourquoi étiez-vous sous le lit de ma sœur, si vous ne voulez pas l’épouser ?... Il faut m’expliquer cela, monsieur, ou me faire raison ! » Pomard replace son fusil sur son bras gauche comme s’il faisait l’exercice, et regarde Dufour d’un air menaçant. » vous voulez des raisons, monsieur et mademoiselle ! » répond Dufour en prenant à son tour de l’humeur et en attirant le frère et la sœur du côté de la fenêtre. « Je veux bien vous les dire à l’oreille, mes raisons... Je me serais tû par délicatesse ; mais puisque vous m’y forcez !... Je ne veux plus épouser mademoiselle, parce que je ne me soucie pas d’être le successeur de M. qui lui a fait un petit... Je conviens que j’ai appris cela par un moyen un peu hardi :... mais je ne voulais pas épouser chat en poche, et je suis enchanté de m’être caché là. Maintenant, je vous jure sur l’honneur que pas un mot de ce que j’ai appris ne sortira de ma bouche... et quant à la voisine, elle a été tellement effrayée que vous lui ferez croire tout ce que vous voudrez ; je vous présente mes hommages. » Cette fois, Pomard ne songe plus à retenir Dufour ; il est pétrifié, et, après avoir posé arme à terre, il reste les yeux fixés sur le parquet ; mademoiselle Clara se pince et se mord les lèvres en rougissant. Quant à madame Bonnifoux, elle n’a pas bougé de sa place, et pour cause. Et cependant, c’est presque toujours une imprudence d’écrire, surtout lorsqu’on est dans la position d’Ernestine. Je sais bien que l’on promet de les brûler, ces lettres charmantes ! mais ne croyez pas à cette promesse, vous, mesdames, qui écrivez si bien, si tendrement ; qui, tout en croyant ne montrer que de l’amour, laissez voir un esprit fin, une sensibilité vraie !.... Il vient des jours d’ennuis, de peine, où l’on n’a plus de maîtresse qui nous aime, d’amie qui nous console !... alors, en relisant vos lettres, on se procure un moment de bonheur... Est-ce donc un crime de les garder, pour que vous nous rendiez encore heureux même lorsque vous ne nous aimez plus !... Les séances données à Dufour, la présence presque continuelle de M. de Noirmont, ne permettaient que bien rarement à Ernestine et à Victor de se retrouver. Alors on s’écrivait, car, même devant le monde, on trouve facilement moyen de glisser un papier, une lettre, à celui dont la main est toujours prête à les recevoir. Victor allait dans les endroits les moins fréquentés du jardin lire ces lettres délicieuses qui le consolaient d’une gêne continuelle. On lui ordonnait de les brûler, mais Victor n’en avait pas non plus le courage ; il les gardait pour les relire encore ; il les portait constamment sur son cœur, et se disait : « Qui pourrait venir les chercher là!... et à coup sûr, en les y trouvant, elle me pardonnerait. » Mais une jeune fille, qui souffrait sans cesse et voulait pourtant dissimuler ses peines, Madeleine, allait aussi de préférence se promener dans les endroits les plus solitaires du jardin ; elle ne suivait pas Victor, elle le croyait du moins, et cependant elle passait presque toujours où il venait de passer ; elle s’arrêtait sous le bosquet où il s’était arrêté ; elle aimait enfin à occuper la place où elle l’avait vu, mais elle avait bien soin qu’il ne l’aperçût pas. Elle le regardait de loin, cachée derrière le feuillage ; elle le voyait sans qu’il s’en doutât ; c’était son seul bonheur, et elle n’avait pas le courage de s’en priver. Plusieurs fois, Madeleine avait aperçu Victor lisant des lettres qu’il avait auparavant baisées à plusieurs reprises ; ces lectures semblaient absorber toutes ses pensées ; quelquefois il souriait, plus souvent il soupirait et restait pensif devant ce papier que ses yeux ne perdaient pas de vue. Madeleine devinait bien d’où lui venaient ces lettres ; plus d’une fois même elles les avait vu donner et recevoir. L’amour heureux est imprudent ; mais celui qui ne l’est pas voit tout, souvent même plus qu’il ne voudrait voir. « Comme il l’aime ! » se disait Madeleine en voyant Victor presser sur ses lèvres les billets d’Ernestine ; « qu’elle est heureuse, et pourtant elle soupire,... elle se plaint, mais j’oubliais qu’elle est coupable !....... et cependant il doit encore y avoir du plaisir à être coupable par amour, à s’exposer à mille malheurs pour être un instant avec celui qu’on aime. Il me semble que je voudrais être à sa place. Quand une femme aime bien, elle brave tous les dangers. » Un matin, Madeleine se promenait, suivant son habitude, dans une allée touffue que Victor parcourait souvent. Elle vient de le voir sortir d’un bosquet et regagner la maison : c’est vers le bosquet que la jeune fille porte ses pas. Elle va s’asseoir sur le banc de verdure... lorsqu’un papier frappe ses yeux ; il est à terre à l’entrée du bosquet. Madeleine le ramasse : c’est une lettre qui a été ouverte ; elle est seulement repliée. Il n’y a pas d’adresse, mais Madeleine ne doute pas qu’elle appartienne à Victor : c’est lui qui l’aura laissé tomber en croyant la replacer dans sa poche. Madeleine sort du bosquet, regarde dans les allées voisines si elle l’apercevra encore... il n’est plus là, et Madeleine est seule,... et elle tient dans sa main une de ces lettres que Victor lit si avidement, qu’il couvre de baisers... elle se hâte de le cacher dans son sein. Mais ce papier la brûle ; elle ne peut le supporter à cette place,... et ses yeux se portent sur les caractères qu’elle reconnaît. je ne devrais pas la lire ! se dit Madeleine ; mais pour résister au désir que j’éprouve, il faudrait des forces que je n’ai pas... que je sache ce que l’on dit quand on est aimé!... Jamais je ne pourrai en écrire autant. » Après s’être assurée que personne ne vient, Madeleine se retire au fond du bosquet, et lit, en respirant à peine : « Enfin, je suis donc seule, je puis t’écrire ; c’est tout mon bonheur quand je ne suis pas près de toi ; mais je crains que mes lettres ne t’ennuient... Je te dis toujours la même chose !... que je me déplais à moi-même, que je n’ai pas le courage de renoncer à toi pour ne songer qu’à mes devoirs !... Au lieu de cela, ma pensée est toujours vers toi : encore si je pouvais penser que tu m’aimes autant !...... mais, tu as beau me le dire, il me semble que je n’ai rien qui puisse te fixer ; je ne suis pas assez jolie ! dites-moi donc que j’ai eu tort de m’attacher à vous,... que je me dois à mon ménage,... que si l’on venait à connaître ma faute, je serais méprisée de tous, malheureuse pour la vie ! Donnez-moi donc de bons conseils ! vous qui êtes tout pour moi ! Soyez mon ami, soyez-le sincèrement ; Quand je pense qu’un jour peut-être nous ne nous verrons plus !... il me semble que c’est impossible !... pourquoi faut-il que je vous aie connu ? toujours avoir peur, ne savoir à quoi se résoudre, voilà mon sort !... et vous, vous ne cherchez que le plaisir du moment, et ne vous occupez pas des regrets que l’on peut avoir quand on a fait une faute, regrets qui se supportent tant que l’on se croit aimée, mais qui tuent si l’illusion cesse. Mais quand je vous vois rire, quand je vous vois gai... il me semble que vous ne pensez plus à moi ; Si je devais en croire ce que l’on dit de vous j’aurais sujet de craindre bientôt votre indifférence, votre goût pour le changement !... Allons, je retombe dans mes mauvaises idées !... Non, tu ne cesseras jamais de m’aimer, n’est-ce pas ?... et tu ne me mépriseras pas ? tu me l’as juré, et je veux te croire ; cela me fait tant de bien ! » dit Madeleine après avoir achevé de lire, « pourquoi donc craint-elle qu’il cesse un jour de l’aimer, qu’il la méprise !... Ah, il serait bien lâche l’homme qui mépriserait une femme parce qu’elle lui aurait fait le sacrifice de son repos... c’est possible, les hommes n’aiment pas toujours la même femme, à ce qu’on dit... c’est alors qu’elle serait bien malheureuse ! Mais comment rendre cette lettre à M. il devinera peut-être que je l’ai lue,... et j’ai tant de peine à mentir... Il faut la lui rendre pourtant... Qu’il doit être inquiet s’il s’est aperçu qu’il l’a perdue, et si M. je frémis rien que d’y penser... c’est lui sans doute qui revient sous ce bosquet chercher sa lettre. » Madeleine sort du bosquet, tenant encore le billet à sa main. de Noirmont et sa femme qui se promènent dans le jardin. Madeleine devient pâle et tremblante ; elle n’a que le temps de cacher sous son fichu la lettre qu’elle tenait, mais elle n’a pu le faire assez vite pour que M. de Noirmont ne s’aperçût pas de cette action. « C’est toi, Madeleine, » dit Ernestine en souriant à la jeune fille ; « toujours te promenant seule ; on dirait que tu nous fuis ; je viens de me promener près de la pelouse ; Allons, viens me donner le bras... Vous verrez qu’il faudra bientôt employer la force pour retenir mademoiselle avec nous !... » Madeleine n’ose résister ; elle se laisse prendre le bras par Ernestine. de Noirmont n’a encore rien dit, mais il n’a pas cessé d’examiner la jeune fille, et son air sévère augmente le trouble de celle-ci. Après avoir marché quelques pas, Ernestine dit : « Que faisais-tu sous ce bosquet, Madeleine ?... Tu n’as pas ta broderie, je crois... je m’étais reposée un moment ; Vous ne faisiez rien ? » de Noirmont en fixant la jeune fille d’un air ironique ; « mais il m’a semblé, à moi, que vous lisiez... » Madeleine baisse les yeux et devient tremblante. Ernestine la regarde et dit : Lisais-tu, en effet, Madeleine ? Mais je ne te vois pas de livres... » On peut lire autre chose, » reprend M. de Noirmont : « par exemple... Madeleine ne reçoit pas de lettres ! La pauvre petite n’a point de parens,.... et ce n’est pas son bon ami Jacques qui, je crois, ne sait pas plus lire que conduire une plume !... » On peut recevoir des lettres d’autres personnes,... je n’ai point reçu de lettres, » répond Madeleine en hésitant. « Mademoiselle, je n’aime point les mensonges ! Je ne vous demande pas qui vous écrit,.... ce sont vos affaires ; mais vous ne nierez pas que vous teniez un papier qu’à notre aspect vous avez précipitamment caché dans votre sein. » Madeleine se tait, mais de grosses gouttes de sueur tombent de son front sur ses joues pâlies par la terreur. Ernestine se tourne vers elle en lui disant : « Est-ce vrai Madeleine ?... Et, voyant que la jeune fille ne répond pas, elle reprend ; « Eh bien ! montre-nous donc ce papier que tu caches avec tant de mystère !... Je gage que c’est un enfantillage qui ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe... Madeleine quitte le bras d’Ernestine avec un mouvement convulsif, et croise les bras sur sa poitrine en balbutiant d’une voix altérée : « Oh ! non, madame, je ne vous montrerai pas ce papier ; Je vous en supplie, ne me le demandez pas !... » Ernestine reste stupéfaite de l’effroi de Madeleine, et M. de Noirmont se tourne vers sa femme en lui disant à l’oreille : « Que vous avais-je dit ?... Il y a quelque intrigue sous jeu ; mais vous ne voulez jamais me croire. » Ernestine regarde quelque temps Madeleine, puis lui dit de nouveau avec douceur : « Ma chère amie, je ne croyais pas que vous aviez des secrets pour nous ; mais en ce moment, votre obstination est ridicule ; vous faites, j’en suis sûre, une affaire de rien. que vous craignez tant de nous montrer ?... de qui le tenez-vous enfin ?... » Madeleine ne répond pas ; mais elle a toujours une de ses mains sur sa poitrine, comme si elle craignait qu’on ne voulût lui prendre ce qu’elle y a caché. En ce moment, Victor paraît au détour de l’allée. Sa figure est aussi pâle, ses traits aussi altérés que ceux de Madeleine, car il s’est aperçu de la perte qu’il a faite, et, frémissant des conséquences de cet événement, il est revenu dans le jardin, où, les yeux attachés sur le sable, sur la terre, sur le gazon, il cherche partout le billet d’Ernestine en maudissant sa funeste étourderie. de Noirmont en apercevant le jeune homme. Victor tâche de cacher son inquiétude. de Noirmont le rassure un peu ; car, s’il avait trouvé la lettre, le mari d’Ernestine n’aurait pas l’air aussi calme. Victor s’approche de la société ; mais, tout en échangeant quelques propos vagues, ses yeux se promènent toujours avec terreur sur le chemin que l’on parcourt, et il ne remarque pas Madeleine, qui fait son possible pour attirer son attention, cherchant, par signes, à le rassurer quand on ne l’observe pas. « Qu’avez-vous donc fait de votre ami Dufour ? de Noirmont ; je ne l’ai pas aperçu ce matin.... Il ne me parle plus de mademoiselle Pomard... J’ai dans l’idée qu’il y a du refroidissement dans les amours... Nos voisins ne sont pas venus depuis quelques jours... Dufour ne vous a rien dit ?... » Victor est si occupé à regarder à terre qu’il n’entend pas la question de M. de Noirmont ; celui-ci est obligé de la lui répéter. Dufour n’est pas au salon... » répond Victor, qui n’est pas du tout à ce qu’on dit. de Noirmont regarde le jeune homme, puis reprend : « En vérité, monsieur Dalmer, vous avez aussi quelque chose qui vous préoccupe beaucoup en ce moment... à rien d’important, je vous assure... J’ai cru que vous étiez comme mademoiselle Madeleine, que vous aviez aussi des mystères... je ne vois pas trop sur qui j’en ferais... » Madeleine, qui est un peu en arrière de M. de Noirmont, lui fait un signe expressif que le jeune homme ne comprend pas. Mais Ernestine s’est aperçue de la manière singulière dont la jeune fille regardait Victor. Aussitôt la rougeur lui monte au visage, ses yeux s’animent, et elle dit à son mari, d’un ton assez bref : « Mon ami, faites-moi le plaisir de vous éloigner avec M. je tiens à éclaircir l’affaire qui nous occupait tout à l’heure... celle de monsieur, empêchent sans doute mademoiselle de parler ; mais quand elle sera seule avec moi, il faudra pourtant bien qu’elle s’explique. » Comme vous voudrez, ma chère amie, dit M. de Noirmont ; nous vous laissons. Dalmer, venez faire une partie de billard, cela vous distraira... car vous êtes ce matin dans vos idées noires, ce que ma femme appelle avoir mal aux nerfs... et elle y a mal souvent depuis quelque temps. » Victor n’ose refuser ; il se laisse prendre sous le bras et entraîner par M. de Noirmont du côté de la maison. « Nous voici seules, mademoiselle, » dit alors Ernestine d’un ton qu’elle n’a jamais pris avec l’orpheline ; « j’espère que maintenant vous allez parler, me dire quel est cet écrit que vous avez caché dans votre sein... et me le montrer enfin ; car, si vous n’avez commis aucune faute, vous ne devez pas avoir de secrets pour moi. » Madame, je vous en prie, » dit Madeleine en joignant les mains, « ne me pressez pas davantage.... je ne puis vous montrer cette lettre.... non, je ne le peux pas... » vous avouez donc que c’est une lettre ?... Vous qui êtes si bonne pour moi... madame, voudriez-vous me causer de la peine ?... Si j’ai tort en vous cachant ce papier... mais, de grâce, ne me demandez pas à le voir. » Oui, mademoiselle, je suis bonne pour vous, trop peut-être, je commence à le croire... mais je ne veux pas que l’on se joue de moi.... J’ai vu tout à l’heure vos signes d’intelligence à M. non, je vous en supplie !... » Madeleine se jette aux genoux d’Ernestine en élevant les bras vers elle ; mais dans cette position elle laisse voir une partie du papier qui est dans son sein, Ernestine l’aperçoit et s’en empare avec la promptitude de l’éclair. En voyant que la lettre lui est enlevée, Madeleine pousse un cri et veut encore arrêter madame de Noirmont ; mais déjà celle-ci a entr’ouvert le billet, les caractères ont frappé ses yeux, et elle tombe sans connaissance devant la jeune fille en murmurant : « Malheureuse !.... Madeleine entoure Ernestine de ses bras, l’embrasse, l’appelle.... madame de Noirmont a toujours les yeux fermés, une pâleur effrayante couvre son visage. Madeleine se rappelle que la pièce d’eau n’est qu’à quelques pas ; elle y court, mais auparavant elle a la précaution de remettre dans son tablier la fatale lettre qui était tombée des mains d’Ernestine. Madeleine, arrivée à la pièce d’eau, y trempe son mouchoir ; elle revient près d’Ernestine, et avec ce mouchoir lui imbibe le front, les tempes ; ses soins ne sont pas inutiles, Ernestine revient à la vie, mais en r’ouvrant les yeux elle aperçoit Madeleine agenouillée près d’elle. Aussitôt elle cache sa figure dans ses mains en s’écriant : « O mon Dieu !... et moi qui l’accusais !... » Madame, ma chère bienfaitrice, » dit la jeune fille en s’emparant d’une main d’Ernestine et la couvrant de baisers..... moi qui vous aime tant, moi... qui donnerais ma vie pour vous !... je ne l’ai pas lue... » Si, Madeleine, si, tu l’as lue... sans cela tu n’aurais pas refusé de me la montrer Ah ! je comprends maintenant toute la grandeur de ton ame... et tu ne voulais pas m’humilier ! et tu as le droit de me mépriser maintenant. vous ne pouvez pas être coupable pour moi, madame... Si vous saviez combien vos larmes me font de mal !... je suis déjà bien punie !... mais où est donc cette lettre ?... Pendant votre évanouissement, je l’avais reprise... Personne ne m’a vue ?... Tu vois à quoi l’on s’expose quand on se conduit mal !... je comprends maintenant la cause de son trouble, de son inquiétude ! » Ernestine cache à son tour la lettre dans son sein, puis elle tend la main à la jeune fille, en lui disant : « Pardonne-moi de t’avoir soupçonnée un moment... la fatale passion qui me domine avait égaré ma raison... Madeleine, puisses-tu ne jamais la connaître cette passion qui influe si puissamment sur la vie d’une femme !.... maintenant il faut que j’essuie mes yeux, que je cache mes pleurs !... de Noirmont voyait que j’ai pleuré!... Je lui dirai que tu m’as montré ce papier,... une chanson que tu avais faite ; que tu craignais qu’on ne se moquât de toi... toujours mentir quand une fois on a commencé!... Madeleine, veux-tu encore m’embrasser ? » Pour toute réponse, Madeleine se jette dans les bras d’Ernestine et la serre long-temps contre son cœur. Ernestine a instruit Victor de la conduite de Madeleine ; celui-ci n’a pas osé en témoigner sa reconnaissance, car il eût fallu parler d’une chose qu’il était plus convenable de ne pas rappeler. Mais s’il ne peut lui dire ce qu’il pense, Victor ne traite plus Madeleine comme quelqu’un qui n’occupe aucune place dans notre cœur ; il lui marque maintenant plus d’amitié, plus d’intérêt, et ses yeux ne rencontrent jamais ceux de la jeune fille sans qu’elle puisse y lire un remercîment de ce qu’elle a fait. La conduite de Victor dédommage amplement Madeleine de la mauvaise humeur que lui montre M. Cependant, depuis que, sans le vouloir, Madeleine est devenue leur confidente, Victor et Ernestine n’osent plus se parler, se rapprocher ; ils savent bien qu’ils n’ont rien à redouter de l’indiscrétion de la jeune fille, qui, loin d’épier leurs actions, les évite et semble craindre de se trouver avec eux ; mais que de gens sont coupables lorsqu’ils pensent que leur faute est ignorée, et qui n’osent plus céder à leur faiblesse du moment où ils savent qu’elle n’est plus un mystère. Tant de contrariétés, de chagrins, devraient dégoûter de l’amour. Il n’en est rien : c’est un sentiment qui prend racine au milieu des orages, et qui mourrait dans une température continuellement calme. Dufour a terminé le portrait d’Ernestine, à la grande satisfaction de son modèle ; mais M. de Noirmont s’absente fort peu de la maison, qui est devenue sa propriété. On voit d’un autre œil ce qui nous appartient ; il médite déjà des changemens dans la distribution des appartements, des constructions nouvelles, des plantations, des améliorations. Occupé de tout cela, il passe ses journées à parcourir la maison ou les jardins ; impossible de se donner un rendez-vous, de se voir en tête-à-tête sans s’exposer à être surpris. Le soir, fatigué d’avoir arpenté ses escaliers et ses pelouses, ses allées et ses corridors, M. de Noirmont reste au salon, où il faut bien que sa femme lui tienne compagnie. Les Pomard ne sont pas revenus à Bréville depuis que Dufour s’est mis sous le lit de mademoiselle Clara. Cependant le peintre a tenu sa promesse ; il n’a pas dit un mot de cette aventure. Mais comment se trouver avec un homme qui a découvert des particularités aussi délicates ! Mademoiselle Pomard a pourtant dit à son frère qu’elle reverrait Dufour sans éprouver aucun embarras ; mais M. Pomard ne se sent pas la même force de caractère, et il passe ses journées à penser à la figure qu’il fera quand il se trouvera avec lui. et madame Montrésor sont les seules personnes qui viennent encore à Bréville, madame Bonnifoux n’ayant pas été satisfaite du peu d’accueil qu’on y a fait au loto. Mais Sophie devient chaque jour plus jalouse de Chéri, et Chéri plus ennuyé de sa femme ; leur société ne peut procurer à Ernestine et à Victor que quelques instans de liberté. Quant à Dufour, comme il faut toujours qu’il peigne quelqu’un ou quelque chose, il a commencé le portrait de Madeleine, quoique celle-ci se refusât à cet honneur ; mais Ernestine a joint ses instances à celles du peintre, et la jeune fille a cédé. Une lettre d’Armand met fin à la vie uniforme qu’on menait à Bréville : le jeune marquis écrit à son beau-frère pour lui demander le restant de la somme qui lui revient sur la vente de sa propriété ; sa lettre est courte et pressante ; du reste, rien pour ses amis, pas un mot de souvenir pour sa sœur. On voit que le jeune homme, tout entier sous l’influence de ses passions et de ses connaissances de Paris, a oublié toutes les personnes qu’il a laissées à Bréville. Cette lettre est arrivée dans l’après-dînée. de Noirmont, après l’avoir lue, pousse un profond soupir en s’écriant : « Ce jeune homme se perdra !... » puis il passe la lettre à Victor et à Dufour en leur disant : « Voyez, messieurs, quel style aimable !... écrire ainsi au mari de sa sœur... Il ne s’informe même pas si cela me gênera de lui envoyer maintenant ce qui lui revient encore sur cette maison. Il veut avoir cette somme sur-le-champ... quand il l’aura perdue avec les misérables qui l’entourent... car je sais qu’il a déjà vendu ses rentes, perdu, joué tout son bien. comment donc l’empêcher de courir à sa ruine ?... » Madeleine ne dit rien, mais elle pleure en songeant que l’ami de son enfance peut quelque jour être malheureux. « Il paraît, dit Dufour, que le beau Saint-Elme ne dirige pas très bien son cher ami. Cet homme m’a bien trompé, dit M. Il ne m’a pas trompé moi : je me suis toujours méfié de lui. Si du moins mon beau-frère avait près de lui un ami véritable, capable de lui donner de bons conseils, de lui faire voir la folie de sa conduite... peut-être reviendrait-il encore à nous ?... Moi si je pensais être écouté, je partirais sur-le-champ pour Paris... mais je sais que je ferais un voyage inutile... Armand a toujours fort mal reçu mes avis. Il a l’air de me regarder comme un précepteur, comme un tuteur... Il faudrait que ce fût quelqu’un qui possédât sa confiance, son amitié... » de Noirmont regardait Victor ; celui-ci le comprend et s’écrie : « Je crois vous entendre ; je partirai pour Paris, et je verrai Armand. Je n’osais vous en prier, mais vraiment j’y songeais, car je ne vois plus que ce moyen pour sauver Armand ; et c’est un grand service que vous nous rendrez. Oui, » dit Ernestine qui a changé de couleur, mais qui a fait un effort sur elle-même, « oui, mon mari a raison..... Mon frère a pour vous beaucoup d’amitié... et vous le ramènerez ici..., avec vous ; car, si vous le laissez à Paris, il ne faudra pas compter sur ses bonnes résolutions. C’est bien ce que j’espère, dit M. Est-il nécessaire que je t’accompagne ? de Noirmont, vous resterez avec nous....... Mais, dit Victor, si Armand ne veut pas m’accompagner, il ne serait pas bien nécessaire que je revinsse. Si fait, vraiment, et ce n’est qu’à cette condition que je vous laisse aller à Paris. Nous ne sommes encore qu’au commencement d’août ; c’est le plus beau moment de la campagne. A moins, cependant, que monsieur ne s’ennuie trop ici, dit Ernestine. j’espère que vous ne le pensez pas. Je reviendrai puisqu’on veut bien me le permettre. Tu me rapporteras deux pantalons de nankin, dit Dufour, que ma blanchisseuse doit avoir laissés chez ma portière ; je te donnerai une autorisation. de Noirmont, il faut maintenant que je m’occupe de trouver l’argent qu’on me demande, et dont vous aurez la complaisance de vous charger ; car, avant d’engager mon beau-frère à revenir vivre près de nous, je veux acquitter ma dette avec lui, sans quoi il penserait que c’est pour ne pas le payer que je lui envoie un ambassadeur. Ma chère amie, Armand m’a toujours montré si peu de confiance que je puis bien le juger capable de penser cela de moi. pour éviter à votre frère des demandes qui doivent lui être pénibles,... quoiqu’il les fasse d’un ton si peu aimable !... Je vais partir pour Laon sur-le-champ. J’y coucherai ; je terminerai demain avec le notaire que je vais voir, et je tâcherai d’être revenu pour dîner. Dalmer recevra de moi la somme et pourra partir pour Paris. Je n’ai pas de temps à perdre... Je vais prendre les papiers dont j’ai besoin, je fais seller ma petite jument, et je me mets en route. » On n’a fait aucune objection à M. En sachant que l’époux d’Ernestine va coucher à Laon, Victor a senti battre son cœur avec violence. Au moment de se séparer pour quelque temps de la femme qu’il aime, comment ne céderait-il pas à l’espoir de pouvoir encore une fois se rapprocher d’elle. Ernestine a rougi et baissé les yeux, car dans un seul regard de Victor, elle a déjà deviné sa pensée. de Noirmont a pris les papiers qui lui sont nécessaires ; il fait ses adieux, et monte à cheval, en promettant de faire en sorte d’être revenu le lendemain pour dîner. de Noirmont jusqu’à l’entrée du bois ; là, il presse son cheval et on le perd de vue. En revenant, Victor donne le bras à Ernestine, Madeleine marche seule, se tenant assez éloignée d’eux pour ne pas entendre ce qu’ils se disent. Dufour s’arrête à chaque instant pour contempler un effet du soleil couchant. Victor parle avec action à Ernestine. On voit qu’il la prie, la presse, et que celle-ci ne résiste qu’avec peine à ce qu’il lui demande. On arrive, et Madeleine entend ces mots : « C’est impossible ! » auxquels Victor répond : « Alors je ne reviendrai pas de Paris. » Que lui refuse-t-elle donc ? Il dit qu’il ne reviendra pas... je sens que je préfère le voir en aimer une autre que de ne plus le voir du tout..... D’ailleurs, il m’aime un peu maintenant ; et on dit que ça dure plus long-temps que l’amour. » La soirée se passe assez tristement. Victor boude dans un coin du salon. Ernestine est rêveuse, agitée, elle regarde souvent Victor ; puis, quand il lève la tête, elle reporte vite les yeux d’un autre côté. Dufour fait un petit croquis d’idée de la grosse Nanette, en attendant qu’il la fasse poser. Madeleine travaille et se tait suivant son habitude, à moins qu’on ne lui adresse la parole. « Nous ne voyons plus nos voisins, M. et mademoiselle Pomard, » dit tout-à-coup Ernestine, pour tâcher de ranimer la conversation. « Vous vous ennuyez après eux, madame ? » vous savez bien d’ailleurs que maintenant je ne m’ennuie plus, mais je crains que M. Dufour ne pense pas de même... Il aimait la gaieté de mademoiselle Clara... » elle est fort gaie, en effet, » dit Dufour sans quitter son dessin. C’est une jeune personne qui aime beaucoup à rire... et quand je la verrai, certainement, je rirai encore avec elle, si elle veut bien le permettre... Mais vous n’allez plus les voir, M. J’ai vu qu’on me regardait déjà comme un épouseur,... et, tout bien considéré, je n’épouse pas mademoiselle Clara. » tu es décidé maintenant, dit Victor. Je crois que tu te marieras difficilement, mon cher Dufour ; tu es si méfiant ! J’aime mieux être méfiant que d’être co... madame, je vous demande bien pardon... Je crois toujours être entre artistes ; ce n’est pas, qu’après tout, ce mot-là ait rien d’indécent par lui-même,... et je suis comme Boileau, j’appelle un chat un chat ... Mademoiselle Madeleine, vous ne dites rien ; vous êtes bien pensive ? » Madeleine n’est pas causeuse, » dit Ernestine enchantée de pouvoir changer la conversation. « Que voulez-vous que je dise ? Mais, tout ce que tu voudras. il y a long-temps que je ne l’ai aperçu... Il y a aussi quelques jours que je ne l’ai vu. Croyez-vous qu’il veuille poser pour que je fasse son portrait ? je ne sais pas, monsieur ; Jacques a si peu de temps... Vous ne peignez pas le soir. Songez donc qu’il sera enchanté d’avoir son portrait, qui sera étonnant de ressemblance... Dufour, il y a encore le jardinier et la cuisinière dans la maison : est-ce que tu ne feras pas aussi leur portrait ? Victor, c’est très-inconvenant ce que tu dis... mais je ne me fâche pas, parce que j’ai trop de talent pour cela. C’est parce que je le sais, monsieur, que je me permets de plaisanter. A la bonne heure ! Victor a déjà regardé plusieurs fois la pendule ; il ne cesse de dire : « Il est tard,... Comme tu es aimable ce soir ! Ces dames n’ont que nous pour compagnie, et tu ne parles que de te coucher... Tâche donc de rapporter de Paris des choses plus galantes... et n’oublie pas mes deux pantalons de nankin et mes six faux-cols. » A force de répéter qu’il est tard, Victor fait enfin lever Ernestine, qui répond : « Oui il est temps de se retirer... » Victor, en disant bonsoir à madame de Noirmont, la regarde d’une façon singulière ; elle détourne la tête ; il fait un mouvement d’impatience, puis s’éloigne et monte chez lui avec colère, n’écoutant pas Dufour, qui lui crie : « Attends-moi donc !... Que diable as-tu ce soir, pour être si pressé de dormir ? » Madeleine dit bonsoir à Ernestine ; elle monte à sa petite chambre, qui est au troisième dans les mansardes, au-dessus de la chambre de Victor. Madame de Noirmont couche au premier. En se retirant chez elle, ses yeux sont mouillés de larmes, et elle murmure d’une voix étouffée : « Non,... je ne devais pas consentir ; mais il dit qu’il ne reviendra pas !... » Madeleine dort mal ; elle se sent inquiète, agitée, sans pouvoir bien se rendre compte de ce qui la tourmente ; elle pense à Victor, à Ernestine. Au point du jour, ne pouvant plus reposer, elle se lève, s’habille et entr’ouvre la fenêtre. Les vapeurs du matin ne sont pas encore dissipées, mais tout annonce une belle journée. Madeleine veut descendre au jardin ; elle quitte sa chambre et se dirige vers l’escalier, allant bien doucement, afin de ne réveiller personne dans la maison. A peine a-t-elle descendu deux marches qu’elle entend du bruit au-dessous d’elle. Madeleine se sent presque effrayée ; elle se demande qui peut être levé avant le jour... On est arrivé à l’étage qui est au-dessous ; on ne monte pas plus haut, on entre dans le corridor... Madeleine avance un peu la tête... C’est Ernestine qui vient de se glisser légèrement dans le couloir... Bientôt une porte se referme avec précaution et on n’entend plus rien. Madeleine est toujours au haut de l’escalier, immobile, frappée de ce qu’elle vient de voir, mais doutant encore et se disant : « Ce n’est pas elle peut-être ; je n’ai pu voir que sa robe... A peine si l’on y voit encore... je pourrais la rencontrer ; elle croirait peut-être que je l’épie... Rentrons vite dans ma chambre, et n’en sortons plus avant que tout le monde ne soit levé. » La jeune fille rentre doucement dans sa chambre, dont elle repousse la porte ; mais elle pense,... (tant de choses devaient alors l’occuper), et, tout en pensant, elle écoute si on ne rouvre pas la porte de la chambre de Victor. Près d’une heure s’est écoulée, personne, excepté le concierge, n’est encore levé dans la maison. Pour se distraire, Madeleine se met à la fenêtre ; elle n’y est que depuis peu de temps lorsqu’elle entend les pas d’un cheval ; elle ne peut voir du côté de la route, mais elle peut apercevoir dans la cour. Les pas du cheval se sont rapprochés, et bientôt Madeleine voit M. de Noirmont qui met pied à terre, confie sa monture au concierge et entre dans la maison. Madeleine se sent glacée ; elle ne respire plus ; une idée terrible se présente à sa pensée, et la terreur qui l’agite est si forte que, pendant quelques instans, ses idées se perdent ; elle ne sait quel parti prendre ; elle craint de soupçonner à tort Ernestine, elle n’ose descendre,... « Et pourtant si elle est là!... de Noirmont est sans doute allé à son appartement.... S’il n’y trouve pas sa femme ; Madeleine n’hésite plus ; elle descend rapidement l’escalier et va frapper à la porte de Victor en criant d’une voix étouffée : « Ouvrez-moi, de grâce... je l’entends en bas ; il demande au concierge si madame est sortie ; Madeleine entre, ou plutôt tombe dans les bras de Victor, qui referme bien vite la porte. La jeune fille ne s’est pas trompée, Ernestine est là, tremblante, épouvantée par le retour inattendu de son mari. Elle ne peut parler, mais ses yeux interrogent Madeleine. Victor, frémissant de la situation d’Ernestine, mais conservant encore sa présence d’esprit, attire Madeleine loin de la porte, en lui disant très-bas : « Est-il vrai,... et je l’ai bien mérité, » dit Ernestine d’une voix mourante. « A-t-elle le temps de redescendre au premier, murmure Victor. entendez-vous le bruit de ses bottes ; il monte..., il vient sans doute... Cette armoire où est ce porte-manteau... Mais s’il la trouve cachée ici !... s’il n’a plus de soupçon, il ne cherchera pas,.... et il n’en aura plus ; j’ai trouvé le moyen de... » On frappe à la porte, et au même instant on entend la voix de M. Pardon si je vous éveille de bonne heure,... mais j’ai terminé nos affaires ; j’ai retenu une place pour vous dans la diligence de Laon ; vous n’aurez pas trop de temps... je vais vous conter cela. » Les trois personnes qui sont dans la chambre se regardent avec terreur ; enfin Victor répond : « Je suis à vous, monsieur,... Madeleine, aidée de Victor, fait cacher Ernestine, qui peut à peine se soutenir. Pour ne pas la priver d’air, on laisse entr’ouverte l’armoire, qui heureusement se trouve un peu masquée par le lit. Ne vous inquiétez pas de moi !... Tout à l’heure vous me comprendrez mieux... » En disant ces mots, elle va s’asseoir sur le lit, referme entièrement les rideaux sur elle, puis dit à voix basse : « Ouvrez à présent. » Il a un pantalon et une veste du matin. de Noirmont entre en disant : « Je vous ai dérangé... je dormais, c’est-à-dire j’allais me lever, » répond Victor en cherchant à surmonter son trouble ; mais il sent au contraire ses craintes augmenter en voyant que M. de Noirmont est devenu tout à coup sombre et soucieux, après avoir jeté les yeux sur le lit, dont les rideaux sont soigneusement fermés. beaucoup plus tôt que je ne pensais... Dès hier au soir j’ai trouvé la somme qu’il me fallait... j’ai pensé que plus vite vous partiriez, et plus vite vous verriez Armand... J’ai donc retenu une place pour vous ; et comme la voiture part à neuf heures, j’ai quitté Laon au petit point du jour,... afin que vous ayez le temps d’être prêt ; mais vous prendrez mon cheval pour aller jusqu’à la ville ; Je pense que tout cela vous arrange ?... » Alors je vous conseille de vous disposer au voyage... mais j’aurais voulu que vous pussiez déjeuner avant de partir... Je suis entré chez ma femme ; elle a déjà quitté son appartement. madame est sans doute au jardin... c’est ce que j’ai pensé... » de Noirmont examine Victor, dont le trouble est évident, puis il reporte les yeux vers le lit. Il semble inquiet, agité, et Victor ne sait plus que dire. tout à l’heure, en frappant à votre porte,... il me semblait que vous aviez du monde ici,... que vous parliez à quelqu’un... » vous voyez que vous vous êtes trompé... » de Noirmont ne répond rien ; il regarde toujours le lit ; tout-à-coup les rideaux reçoivent une vive secousse. de Noirmont se lève en disant : « Mais non, je vois au contraire que je ne me suis pas trompé. » Et déjà sa main a écarté le rideau. Il aperçoit alors Madeleine assise sur le lit, la jeune fille a la tête baissée sur sa poitrine, comme un coupable qui attend sa condamnation. de Noirmont reste frappé d’étonnement, mais son front devient moins sombre, et sa surprise semble mêlée d’une secrète satisfaction. Victor est interdit, il regarde Madeleine, et n’ose parler. mais, après tout, j’aurais dû m’en douter... » Madeleine se jette aux genoux de M. de Noirmont en murmurant : « Je suis bien coupable, monsieur, je le sais ; punissez-moi, je ne m’en plaindrai pas. » Non, monsieur, s’écrie Victor, non, elle n’est pas coupable, ne la croyez pas ; je mérite tous vos reproches... » Vous avez des torts aussi,.... mais beaucoup moins que mademoiselle ; partout les jeunes gens cherchent à plaire ; c’est aux femmes à résister à leurs séductions... mais une jeune personne que l’on recueille ici par pitié, que ma femme traite comme son amie !... Monsieur, je vous en supplie, ne l’accablez pas. Oui, vous avez raison... ; je lui parlerai plus tard. » de Noirmont se laisse entraîner par Victor qui le conduit dans le jardin, et, tout en lui parlant, s’éloigne le plus possible de la maison. « Monsieur, je suis bien coupable, dit Victor, mais pas autant cependant que vous pourriez le penser. Madeleine est encore digne de vos bontés, de l’amitié de madame votre épouse. » vous le devez ; mais moi, je sais ce que je dois penser... Une jeune fille qui va trouver un jeune homme dans sa chambre... si elle n’est pas entièrement perdue, c’est que vous ne l’avez pas voulu, et c’est à vous et non à elle que je dois en savoir gré. Je vous jure, monsieur, qu’elle n’a pas commis d’autre faute que celle de venir un moment me parler. Vous parler pendant que vous étiez couché!... mais, je vous le répète, je vous excuse, et si en effet vous n’avez pas profité des avances que l’on vous faisait, ce sont des éloges que vous méritez... mais Madeleine n’en est pas moins coupable. Assez, je vous en prie... Laissons ce sujet pour nous occuper de votre départ, qui est beaucoup plus important ; car il s’agit de ramener un jeune homme dans le sentier de l’honneur et de l’empêcher de flétrir le nom de son père. Il est bientôt sept heures ; pourvu que vous partiez à huit, avec mon cheval, vous serez rendu à Laon avant neuf heures. Où diable est donc ma femme ? Ernestine sortait d’une allée et semblait retourner vers la maison. de Noirmont va à elle et l’embrasse sur le front en lui disant : « Enfin je te trouve. Je suis allé dans ton appartement ; mais, madame était déjà sortie... j’ai été malade toute la nuit, et, ne dormant pas, je suis allée au jardin me promener. Tu as l’air souffrant en effet.... Tu vois que j’ai terminé promptement mes affaires. Dalmer a sa place retenue à Laon ; il faut qu’il y soit à neuf heures. Fais-nous donner à déjeuner, et vous, M. Dalmer, allez achever de vous habiller, et de prendre ce dont vous pouvez avoir besoin en voyage. On fait manger mon cheval, et il sera tout prêt à vous bien conduire. » Victor s’éloigne sans oser regarder Ernestine. de Noirmont ne dit pas un mot à sa femme au sujet de Madeleine, et Ernestine, qui est censée arriver du jardin, ne peut pas lui en parler. Victor revient prêt pour le départ. de Noirmont force Victor à prendre quelque chose ; puis il lui remet la somme qu’il doit à Armand, et lui dit : « Maintenant tâchez de sauver ce jeune homme, s’il en est temps encore, et de le rendre à sa famille. » A peine si ses yeux osent se fixer sur ceux d’Ernestine. Il cherche Madeleine ; elle n’est pas descendue. Mais il faut partir : M. de Noirmont le presse ; le cheval l’attend dans la cour. « Adieu, monsieur, dit Ernestine en soupirant. Puissiez-vous bientôt nous ramener mon frère ! » Avant de monter en selle, Victor se penche vers M. de Noirmont et lui dit à l’oreille : « Monsieur, je vous en supplie, pardonnez à Madeleine. mon cher monsieur Dalmer, et ne vous tourmentez pas pour cette jeune fille. Je trouve, moi, qu’elle n’en vaut nullement la peine. » Victor veut répondre ; mais M. de Noirmont s’est éloigné de quelques pas. Victor monte à cheval et disparaît, pendant que Dufour lui crie : « Surtout n’oublie pas mes commissions ! » de Noirmont et Dufour sont restés sur le devant de la porte. Un paysan était aussi arrêté, un peu plus loin, dans la plaine ; il regardait les croisées de la maison, semblait s’impatienter, et s’appuyait sur un fusil qu’il tenait de la main gauche. de Noirmont ; cet homme serait ce Jacques qui s’intéresse tant à Madeleine. je le reconnais bien, quoiqu’aujourd’hui il soit presqu’en chasseur.... pourquoi donc a-t-il un fusil à la main ? qu’est-ce que cela veut dire ?.... Dufour ; mais j’ai quelque chose à dire à cet homme.... Allez, ne vous gênez pas... je vais faire un tour dans la campagne. » de Noirmont se dirige vers Jacques dont la figure est devenue plus riante depuis qu’il a fait un signe de tête à quelqu’un qui s’est montré à une croisée de la maison. de Noirmont venir à lui et ne bouge pas. « C’est vous qu’on nomme Jacques ? » dit l’époux d’Ernestine au villageois d’un ton hautain. « C’est mon nom, après ? Vous êtes l’ami d’une jeune fille.... dont ma femme a pris soin ? oui, je suis son meilleur ami,... Puisqu’elle n’a pas de parens, la pauvre petite ! c’est bien le moins qu’elle ait des amis. Je croyais que vous aviez connu la mère de Madeleine ?... C’est peut-être heureux pour elle... du moins elle ne rougira pas de la conduite de sa fille. » Madeleine, faire rougir quelqu’un !..... » de Noirmont d’un air menaçant en s’écriant : monsieur, vous me prouverez ce que vous venez de dire là, sinon... » Interrogez-la elle-même, » dit M. de Noirmont qui voit Madeleine sortir de la maison et venir de leur coté en tenant un petit paquet sous son bras. elle a deviné mes intentions. » Jacques court vers la jeune fille, lui prend le bras et lui dit d’une voix forte : monsieur prétend que vous feriez rougir votre mère si elle existait encore... Quelle faute avez-vous donc commise, pour qu’on se permette de vous traiter ainsi ?... » Madeleine baisse les yeux et garde le silence.... de Noirmont ; elle se tait, elle ne me dément pas. Jacques, je suis fâché de vous rendre votre protégée... mais je ne puis plus garder dans ma maison, près de ma femme, une jeune fille qui va, avant le jour, trouver un jeune homme dans sa chambre. » Jacques pâlit, puis il lève la main sur M. de Noirmont en s’écriant : « Mille tonnerres ! s’écrie Madeleine en arrêtant le bras de Jacques et tombant à ses genoux, « monsieur dit la vérité, et je suis coupable !... il ne voulait pas vous offenser... » Le paysan semble stupéfait, accablé ; il détourne la tête en portant sa main sur ses yeux. de Noirmont, après avoir jeté un regard de dédain sur Jacques et un coup-d’œil de mépris à la jeune fille ! Quelques minutes s’écoulent ; Madeleine est encore à genoux ; elle n’implore pas Jacques, mais elle fixe tristement la terre. Le paysan tourne enfin la tête de son côté ; il considère quelques instans la jeune fille, puis la relève, en disant d’un ton brusque ; « Allons ! coupable ou non, vous n’en trouverez pas moins toujours un asile chez Jacques. » « Ma chère amie, nous n’avons pas vu Madeleine, ce matin ? Non, monsieur, et cela m’étonne.... ordinairement elle descend avant le déjeuner. Il est assez inutile que vous l’attendiez...... Que voulez-vous donc dire, monsieur ?... Écoutez-moi : je suis revenu, ce matin, beaucoup plus tôt qu’on ne pensait. Ne vous trouvant pas chez vous, je suis monté chez M. Devinez qui j’ai trouvé dans sa chambre..... caché derrière les rideaux de son lit. Mais non vous ne devinerez pas !... vous qui étiez si persuadée de la bonne conduite de votre protégée... qui ne vouliez lui reconnaître aucun tort ! madame, c’est elle qui j’ai trouvée là. Oui, madame, Madeleine qui avait été trouver M. Dalmer dans sa chambre, au point du jour.... peut-être même y avait-elle passé la nuit... madame, quand une femme va trouver un jeune homme chez lui ; qu’elle s’y rende deux heures plus tôt ou plus tard, cela ne fait rien à l’affaire. Mais, monsieur, qui vous dit que Madeleine soit aussi coupable que vous le pensez ?... ne pouvait-elle avoir à parler à M. pour le coup, madame, vous me feriez damner !.... me prenez-vous pour un écolier ou un vieux Cassandre à qui l’on fait accroire de telles choses ? Je connais les femmes, le monde !... ce n’est pas moi que l’on trompé. Si cette jeune fille désirait parler à M. Dalmer, ne le voit-elle pas cent fois dans la journée ? ne peut-elle pas encore le trouver seul, dans le jardin, si elle a quelque secret à lui dire ? J’en appelle à vous-même, madame : si vous aviez quelque chose d’important à dire à ce jeune homme, iriez-vous pour cela le trouver dans sa chambre ? » Ernestine porte son mouchoir sur sa figure et ne répond rien. de Noirmont répond : « Oui, Madeleine est coupable, et si M. Dalmer n’a pas profité de la bonne fortune qu’on venait lui offrir, c’est fort généreux de sa part... je veux bien le croire ; mais cette petite n’en est pas moins méprisable !... » Et comment voulez-vous que j’appelle une jeune fille qui va trouver notre hôte dans son lit ?... demain, ce sera un autre, s’il nous vient un joli garçon..... Quand on a commencé dans cette route-là, on ne s’arrête plus !... » La conduite de cette petite m’étonne moins que vous... Une fille qui vient on ne sait d’où,... où diable vouliez-vous qu’elle reçût de bons principes ? » Vous oubliez, monsieur, qu’elle a été élevée avec mon frère et moi... que ma belle-mère la traitait comme sa fille... vous jugez bien mal le cœur de Madeleine.... il y a peu d’ames aussi belles que la sienne. » Je ne sais pas si son ame est belle ; mais je trouve son cœur trop sensible, et, comme je ne veux plus de pareilles aventures dans ma maison, j’ai renvoyé mademoiselle Madeleine. » Ernestine se lève vivement en s’écriant : « Que dites-vous, monsieur ?... vous avez renvoyé Madeleine ! » Oui, madame, j’ai justement rencontré, ici près, son protecteur,... ce Jacques qui l’aime tant ; je lui ai dit de reprendre Madeleine, et ne lui ai point caché le motif qui me faisait la chasser de chez moi. » monsieur, vous n’avez pas fait cela... j’ai fait ce que je devais.... ma conduite me semble toute naturelle. » celle que j’aime, que j’ai recueillie... celle que ma bonne mère aimait tant ! Elle a mal reconnu vos bienfaits. Monsieur, vous aurez pitié de mes larmes ; vous me rendrez Madeleine, elle n’est pas coupable, j’en suis sûre... un moment d’imprudence ne doit pas être aussi cruellement puni. vous appelez cela un moment d’imprudence !... Votre amitié pour cette jeune fille va trop loin et vous empêche de bien juger sa conduite. Moi qui ne suis pas aveuglé comme vous, je puis l’apprécier. Dites plutôt, monsieur, que vous n’avez jamais pu souffrir Madeleine, et que vous êtes bien aise de me séparer de la seule amie que j’avais. Voilà bien les femmes : toujours injustes quand on froisse leurs affections !... Ernestine verse d’abondantes larmes ; M. de Noirmont s’éloigne pour mettre fin à cette scène et ne plus être témoin de la douleur de sa femme. Cependant Ernestine ne peut supporter l’idée de Madeleine chassée, malheureuse, pour une faute qu’elle n’a point commise. Elle est décidée à se rendre chez Jacques ; mais elle voudrait pouvoir ramener Madeleine, et elle ne veut pas l’exposer à une nouvelle scène de la part de M. Elle descend au salon ; M. Dufour arrive en s’écriant : « Où est donc mon modèle, mademoiselle Madeleine ?... Je la cherche, je l’appelle en vain... Voilà cependant un jour très-convenable pour peindre. » de Noirmont feint de ne pas entendre. Ernestine cache sa figure avec son mouchoir. Dufour les examine l’un après l’autre en disant : « Hum !... il y a quelque chose d’extraordinaire ici ; Est-ce qu’ils seront comme ça jusqu’au retour de Victor !... Ma foi, en attendant, je vais faire poser la grosse Nanette et son petit frère ; c’est toujours une étude. » Le mari et la femme sont de nouveau seuls. Près d’une heure s’écoule ; ils ne se parlent pas : ce silence n’a été interrompu que par les sanglots d’Ernestine, qui ne cesse de pleurer. de Noirmont se lève avec impatience en s’écriant : « Il n’y a pas moyen d’y tenir !... je ne suis pas un tyran, je ne veux pas en jouer le rôle, puisque vous ne pouvez vous passer de cette jeune fille,... puisque l’amitié que vous lui portez est plus forte chez vous que le respect dû aux convenances, voici ce que je vous propose : faites-la revenir ; mais elle logera dans le corps-de-logis qui est de l’autre côté de la cour et dont on ne se sert pas ; là du moins elle sera seule. Ce bâtiment ne communique pas avec nos appartemens. car, décemment madame, elle ne peut plus manger à notre table ; enfin, elle ne se permettra jamais de reparaître au salon ni de mettre le pied dans cette partie de la maison. A ces conditions, Madeleine peut revenir, et je ne parlerai plus de ce qui s’est passé ; mais elle tâchera aussi d’éviter ma présence et de rester dans sa chambre... Voilà, madame, tout ce que je puis faire... je crois que c’est encore beaucoup. Il suffit, monsieur, je vais aller trouver Madeleine. Les conditions que vous imposez à son retour sont bien humiliantes ; mais ce n’est que pour moi qu’elle reviendra,... j’espère qu’elle consentira à revenir. » Ernestine met un chapeau, un chale, et se rend au village de Gizy, où elle a entendu dire que Jacques demeurait. Là, elle demande l’habitation du paysan ; on lui indique une petite ruelle à l’extrémité du village : c’est là où était la maisonnette ou plutôt la masure de Jacques, car, depuis l’incendie qui l’a ruiné, le pauvre journalier reposait sous le toit le plus misérable de l’endroit. Ernestine s’arrête devant la demeure qu’on lui a indiquée et dont les murs semblent près de s’ébouler ; elle pousse la porte, qui n’est pas fermée, et se trouvé dans une petite salle où tout annonce le dénuement le plus complet. Cette pièce a au fond une porte qui donne sur un petit jardin à peine clos par quelques haies de mûriers sauvages. Ernestine entre dans le jardin ; elle y aperçoit une paysanne allaitant un enfant : « N’est-ce pas ici la demeure de Jacques ? Si fait, madame, répond la villageoise, c’est-à-dire, c’était encore sa demeure il y a huit jours ; mais depuis ce temps, Jacques a été nommé garde du bois, et vraiment tout le monde en a été content dans le pays, car Jacques est un brave homme qui avait ben soin de sa vieille tante, qui est morte il y a un mois. Où donc demeure Jacques à présent ?... Tiens, ils ne vous l’ont pas dit !... Sont-ils bêtes dans le village !.... Vous demande sa maison et on vous envoie ici !... Ils ont cru apparemment que c’était à c’te vieille masure que vous vous vouliez parler... Eh bien madame, Jacques demeure... c’est juste, je ne vous le disais pas non plus moi.... Je suis bête comme les autres... il a à c’t’heure pour logement une jolie maisonnette dans les bois de Sissonne :... c’est la demeure du garde, et ça ne lui coûte rien de loyer... à une petite demi-lieue d’ici ; suivez le sentier après la ruelle, il vous mènera sur le chemin de Sissonne ; entrez dans les bois à gauche... prenez le sentier battu, et vous arrivez à un petit carrefour où est la maison du garde. » Ernestine remercie la paysanne, et, sans se reposer, sans essuyer la sueur qui trempe ses cheveux, elle prend le chemin qu’on lui a indiqué. Après avoir marché ou plutôt couru pendant une demi-heure, elle arrive devant une assez jolie maisonnette, sur laquelle est écrit en grosses lettres : Maison du Garde . Ernestine va entrer dans cette habitation lorsqu’à quelques pas elle aperçoit Madeleine assise sous un arbre. La jeune fille est plongée dans ses réflexions ; mais ses traits ne sont pas altérés ; et sa figure exprime plutôt la résignation que la douleur. « Elle ne pleure pas, elle ! » se dit Ernestine en la considérant ; « c’est que loin d’avoir rien à se reprocher, elle doit être fière de ce qu’elle a fait ! » Madeleine a levé les yeux, et déjà Ernestine est près d’elle, la presse dans ses bras et la couvre de ses larmes. « Vous ici, madame ! Pensais-tu donc, Madeleine, que je t’abandonnerais après tout ce que tu fais pour moi ? si j’avais été là, je ne l’aurais pas souffert ; je me serais plutôt avouée coupable ! et songez-vous à tous les malheurs qui en résulteraient !..... Vous, madame, vous avez une famille, des personnes qui vous aiment ; votre malheur ferait aussi le leur ! Mais moi, seule sur la terre... sans nom, sans parens, qu’importe que je fasse des fautes !... je ne dois compte de ma conduite qu’à celui qui voit tout ; et celui-là ne peut pas la blâmer ! Jacques ne veut pas me croire coupable. Tu lui as dit qu’on te soupçonnait à tort ?... Non, madame, je n’ai pas dit cela ; car alors il se serait fâché contre M. ma bonne amie, ne me plaignez pas ; oui, bien heureuse de pouvoir vous prouver toute mon amitié. de Noirmont a senti qu’il avait été trop loin... Je viens te chercher, Madeleine ; Retourner avec vous à Bréville !... non, madame, ma présence y déplairait toujours à votre mari... Jamais il ne te reparlera de ce qui s’est passé... Madeleine, tu habiteras le pavillon qui est dans la cour ; là tu ne verras pas cette société, ce monde que tu voulais toujours fuir... mais je pourrai aller te trouver, et passer près de toi tout le temps que j’aurai de libre ; je pourrai épancher mon cœur dans le tien, te parler de celui... pour qui je suis coupable, et que je n’ai pas la force de chercher à oublier. tu sais que je suis bien criminelle, et cependant tu ne me méprises pas ! » Madeleine a de la peine à résister aux prières d’Ernestine ; la pensée qu’elle reverra encore Victor fait aussi battre son cœur. Dans ce moment, Jacques paraît ; il s’approche des deux femmes ; son abord est brusque, à peine s’il incline la tête devant madame de Noirmont, et il semble attendre que Madeleine l’instruise du motif qui amène cette dame à sa demeure. « Mon ami, » dit Madeleine d’un air craintif, « madame est la sœur de M. Armand de Bréville, ma bonne amie d’enfance.... » Je connais madame, » répond Jacques d’un ton bref, « Elle vient... Vous ramener à Bréville, dont on vous a indignement chassée ! » s’écrie Jacques avec colère ; « ah ! j’espère que vous avez répondu à madame comme vous le deviez ! Est-ce que ces gens du grand monde croient qu’on peut ainsi se jouer de nous autres pauvres diables !... Parce qu’on donne asile à une orpheline, pense-t-on avoir pour cela le droit de l’humilier,... de la traiter comme une malheureuse !... Puis, quand le caprice est passé, de la faire revenir pour l’insulter encore... Car, voyez-vous, madame, quoique Madeleine dise qu’elle est coupable,... je n’en croyons rien, moi ; je ne l’ai pas perdue de vue depuis sa naissance ; mais aller trouver un jeune homme dans sa chambre,... non, ce n’est pas dans le caractère de Madeleine,... Ernestine rougit et pâlit tour à tour, elle répond à Jacques d’une voix tremblante : Je n’ai jamais douté non plus de l’innocence de Madeleine ; Dois-je être plus long-temps privée de sa présence,... de Noirmont lui-même m’envoie la chercher, et désire que tout soit oublié? » on ne doit point oublier si vite ce qui touche à l’honneur. Madeleine n’a que ça pour tout bien ; c’est pourquoi on devait le respecter... Elle ne retournera pas à Bréville ; il ne la chassera jamais, lui ! il est fier de lui offrir un asile... Grâce au ciel, la fortune m’est devenue plus favorable !... J’ai obtenu la place de garde... j’ai maintenant pour demeure cette jolie maisonnette... Madeleine ne manquera de rien avec moi... On s’habitue à une nourriture frugale, à une vie solitaire ; mais on ne doit point s’habituer aux humiliations ! N’est-ce pas, Madeleine, que vous ne voulez pas me quitter ? La jeune fille lui montre Ernestine qui verse des larmes, puis elle s’écrie : « Mon Dieu ! et qui donc la consolera ?... Jacques, je n’ai pas de mémoire pour le chagrin qu’on me fait... Taisez-vous, Madeleine ; je ne veux pas vous croire. de Noirmont qui vous a chassée... indignement traitée devant moi : s’il veut que vous retourniez à Bréville, c’est à lui à venir vous chercher,... à déclarer aussi devant moi qu’il est fâché de ce qu’il a fait, qu’il a été trompé ; alors seulement vous pourrez retourner dans sa maison. Car songez bien que maintenant c’est chez lui que vous êtes ; il a acheté la propriété du frère de madame, vous me l’avez dit vous-même ; c’est pourquoi vous ne devez pas y rentrer s’il ne vient lui-même vous en supplier. » Ernestine se jette dans les bras de Madeleine en lui disant à demi-voix : « Pourquoi cet homme disposerait-il de ta destinée ? Je t’aime autant que lui, Madeleine,... tu as déjà tant fait pour moi... Veux-tu donc m’abandonner, à présent que je suis si malheureuse ? » Madeleine se tourne vers Jacques, et lui dit d’un ton suppliant : « Mon ami !... permettez-moi de retourner avec ma compagne d’enfance. » Jacques fronce le sourcil, et répond d’un ton triste, mais sans colère : « Madeleine, vous êtes maîtresse de faire vos volontés ; mais si je vous donne des conseils,... c’est que je pense en avoir le droit. Quelque temps avant sa mort elle m’a fait venir près d’elle. Jacques, m’a-t-elle dit, vous avez découvert mon secret ; veillez toujours sur Madeleine, soyez son ami, son protecteur ; Alors cette pauvre dame ne croyait pas cependant que sa fille serait jamais dans la misère ; elle comptait lui assurer une petite fortune,... elle n’en eut pas le temps, elle mourut sans pouvoir accomplir son projet. Quant à moi, je crois avoir suivi fidèlement ses intentions. Lorsque ma maison fut consumée par un incendie, si je vous laissai entrer chez Grandpierre, c’est que je savais que vous seriez avec des gens honnêtes... et parce que j’avais à peine de quoi nourrir ma tante. Aujourd’hui je crois encore suivre les intentions de votre mère en vous disant de ne point retourner dans une maison dont on a eu la barbarie de vous chasser. Maintenant, faites ce que vous voudrez !... je ne vous dirai plus rien. » je resterai avec vous, » répond Madeleine après avoir réfléchi quelques instans. Le front du paysan s’éclaircit ; il presse la jeune fille dans ses bras : « Bien... bien, mon enfant, peut-être quelque jour serez-vous récompensée d’avoir écouté mes avis. » Ernestine sent qu’il est inutile d’insister encore, elle embrasse Madeleine en lui disant : « Adieu donc ; je retourne sans toi à Bréville... Mais vous viendrez me voir, n’est-ce pas ? ce sera ma seule consolation. » Madeleine reconduit ordinairement Ernestine jusqu’à la plaine au bout de laquelle on aperçoit la maison qui appartenait au marquis de Bréville. La jeune fille ne va jamais plus loin. Là Ernestine l’embrasse, en lui disant : « A demain ! » Dufour a demandé ce qu’était devenue la jeune orpheline ; on se contente de lui dire que Madeleine a voulu retourner chez Jacques, mais il n’est pas dupe de cette réponse. On attend avec impatience des nouvelles de Victor. Le séjour de Bréville est devenu triste. Ernestine parle à peine et soupire sans cesse. de Noirmont s’ennuie de n’avoir personne pour jouer ou chasser. Huit jours s’écoulent : on reçoit enfin une lettre de Victor. de Noirmont se hâte de la lire devant sa femme et Dufour. « Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c’est que j’aurais voulu avoir de meilleures nouvelles à vous annoncer. Ce n’est pas sans peine que j’ai pu rejoindre Armand. Il passe ses journées et souvent ses nuits hors de chez lui. Je l’ai vu enfin, et, après lui avoir remis la somme que vous m’aviez confiée, je me suis permis de lui donner quelques conseils, de lui parler au nom de sa famille. Armand a fort mal reçu mes avis ; je n’ai plus reconnu en lui ce jeune homme étourdi, mais aimable, dont j’étais autrefois l’ami. Pourtant je ne veux pas renoncer encore à l’espoir de vous le ramener... Je tenterai de nouveaux efforts, peut-être serai-je plus heureux. » « Votre frère n’en veut faire qu’à sa tête ! de Noirmont ; on ne le ramènera pas !... » Fatal séjour de Paris ! Mon frère s’y est perdu !... On se perd partout, madame, quand on ne veut écouter que ses passions !... » Et il ne parle pas de mes pantalons ! murmure Dufour : c’est bien singulier !... Ma portière les aurait-elle égarés !... » Cette lettre ne ramène pas la gaieté à Bréville. de Noirmont s’inquiète de l’avenir de son beau-frère. Ernestine, au chagrin que lui donne la conduite d’Armand, sent se joindre l’ennui que lui cause l’absence de Victor ; elle craint que cette absence ne se prolonge beaucoup. Quant à Dufour, il est fort inquiet de ses pantalons. C’est donc avec autant d’étonnement que de joie qu’un matin, six jours après sa lettre, on voit arriver Victor. On va au-devant de lui, on l’entoure. Oui, madame, » répond Dalmer en baissant tristement les yeux. « D’après ma lettre, sans doute, on ne m’attendait pas si tôt ; mais, il y a trois jours, j’ai eu occasion de revoir M. de Bréville ; j’ai pu me convaincre alors que tous mes efforts près de lui seraient désormais inutiles... Je vous comprends, mon cher monsieur Dalmer, » dit M. de Noirmont en serrant la main du jeune homme ; « je ne vous sais pas moins bon gré de ce que vous avez fait. Armand continue ses folies, n’est-ce pas ?... et l’argent qu’il a reçu va encore aller se perdre dans les jolies sociétés qu’il préfère à la nôtre !... » Victor incline la tête sans répondre. dit Dufour, qui n’a pas osé lâcher le mot qu’il avait sur le bout de la langue en voyant l’air sérieux de son ami. « Je n’ai vu M. Saint-Elme qu’une fois ; il a eu l’air d’appuyer mes avis ; m’a juré qu’il engageait chaque jour Armand à revenir près de sa sœur. Je n’ai pas été dupe de ces mensonges, et j’ai laissé voir à ce monsieur ce que je pensais de sa conduite ; mais cet homme a un front extraordinaire ! Quand on lui dit les choses les plus désagréables, il redouble ses assurances de dévouement, ses protestations d’amitié. C’est bien de ces gens que l’on met à la porte et qui rentrent par la fenêtre ! » En entrant dans le salon, Victor cherche des yeux Madeleine ; mais il n’ose prononcer son nom. Il trouve enfin le moment de s’approcher d’Ernestine et s’empresse de s’informer de la jeune fille. Ernestine lui apprend ce qui s’est passé. Victor est désolé, car il sent bien qu’il est le premier auteur de tous ces événemens. Il se promet de se rendre bientôt à la maisonnette du garde. Seul avec Dufour, Victor lui dit : « Je n’ai pas voulu apprendre à monsieur et madame de Noirmont tout ce que je sais sur leur frère ; j’aurais craint de les faire rougir. La conduite de ce jeune homme est indigne ; il se ruine dans les tripots,... fréquente les plus mauvais sujets de Paris. » Est-ce que tu ne te rappelles pas que je l’avais prédit ?... Enfin, Armand a osé emprunter trente mille francs sur cette propriété qui n’est plus à lui,... en laissant croire qu’il en est toujours possesseur. » mais ça devient très-vilain cela !... Et tu n’as pas été chez ma portière ?.... Voici comment j’ai appris cela. J’étais chez Armand quand la personne qui lui a prêté cette somme y est venue : c’est un brave homme qui n’a pas la moindre défiance. Sachant que j’arrivais de Bréville, il m’a demandé des détails sur cette propriété en disant : M. le marquis semble avoir l’intention de vendre sa terre, et, s’il ne peut sans se gêner me rembourser mes trente mille francs, je pourrai m’arranger de sa propriété. » Tu as dit alors qu’il l’avait achetée, et puis tu as été voir pour mes... Pouvais-je perdre Armand, le déshonorer ?... J’ai gardé le silence ; mais après le départ de son créancier, je lui ai demandé ce qu’il comptait faire. Il m’a juré qu’avec l’argent de M. de Noirmont il allait rembourser une partie de ce qu’il devait, qu’il prendrait des arrangemens pour le reste. mais je surveillais sa conduite : le soir il a joué et perdu la somme que je lui avais apportée !... » Mais enfin, fais-moi le plaisir de me répondre.... morbleu, j’avais bien autre chose à penser que d’aller m’occuper de tes culottes ! Armand se ruine, j’en suis bien fâché,... mais je ne crois pas que ce soit une raison pour que je mette toujours un pantalon de drap par la grande chaleur... quand j’en ai de nankin à Paris. Pourvu que ma portière ne les fasse pas porter à son mari !... voilà ce dont j’ai peur ! » Madeleine a donc quitté cette maison ? » dit Victor en regardant attentivement Dufour pour voir s’il se doute de la vérité. « Oui, cette jeune fille a voulu retourner avec son ami Jacques, à ce qu’on dit ici ; mais tu entends bien que je n’en crois rien... Je ne suis pas de ces gens qui croient tout, moi. de Noirmont aura découvert une intrigue... Je n’en sais rien ; mais certainement cette petite avait des intrigues... Pendant qu’elle prenait séance avec moi, elle ne cessait de soupirer ; et quand une jeune fille soupire,... on sait ce que ça veut dire. » Te voilà bien, avec tes conjectures... D’abord c’était d’Armand que Madeleine était amoureuse ; à présent, ce sont des intrigues ! je ne serais pas éloigné de croire que M. il rôdait du côté de Madeleine quand sa femme ne le voyait pas... Je crois qu’on a renvoyé la petite, parce que cela était urgent... Tout en faisant son portrait, il m’a semblé que sa taille... Dufour, c’est affreux ce que tu dis là!... Si tu ne me faisais pas pitié, je t’apprendrais à tenir de pareils propos !... qu’est-ce que tu as donc ?... tu te fais le champion, le chevalier de Madeleine !... Est-ce que tu es amoureux aussi de celle-là? Je fais plus, je l’admire,... Dufour, plus un mot contre elle, ou nous nous fâcherons sérieusement. » Victor quitte brusquement Dufour, et celui-ci se dit : « Il l’admire !... Il y a quelque chose là-dessous,... car il n’a pas l’habitude de respecter les jeunes filles. » Victor est sorti de la maison. Quoiqu’un peu fatigué par le voyage et le trajet qu’il a fait pour venir de Laon à Bréville, il ne veut point passer la journée sans revoir Madeleine. Ernestine lui a indiqué le chemin qu’il faut suivre pour arriver à la maison du garde. Ernestine aurait bien voulu accompagner Victor, mais c’est impossible ; et maintenant qu’il est revenu, elle n’osera se rendre près de la jeune fille que lorsqu’elle saura Victor avec M. de Noirmont ; elle sent bien maintenant que le moindre soupçon d’intelligence entre elle et Dalmer mettrait son mari sur les traces de la vérité. Victor a bientôt franchi la plaine, traversé le bois ; il aperçoit la demeure du garde, il va frapper à la porte : c’est Madeleine qui lui ouvre ; elle reste saisie en le voyant. Un vif incarnat vient colorer ses joues, ses yeux brillent de plaisir, et elle peut à peine balbutier : « C’est vous, monsieur Victor !... Je suis arrivé de Paris ce matin et j’accours... Il me tardait de vous voir, de vous dire tout ce que je pense..... c’est pour moi que vous venez ici.... ma bonne amie ne pourra plus dire que je suis malheureuse. Est-ce que je ne puis pas entrer, Madeleine, pour causer avec vous ?..... il se repose, il dort en ce moment ; mais s’il vous voyait... Vous avez raison ; il doit bien me haïr,... me mépriser, car je suis l’auteur de toutes vos peines... je vais aller vous rejoindre, et nous pourrons causer sans craindre Jacques. » Victor se rend du côté du bois que Madeleine lui a indiqué, il s’assied sur un arbre abattu en attendant la jeune fille. Elle ne tarde pas à paraître : une petite robe bleue sans ornement, sans garniture, une ceinture noire, un fichu de soie sur le cou, un chapeau de paille à grands bords et dont les rubans flottent sur ses épaules, voilà toute la toilette de Madeleine. Mais en ce moment ses yeux expriment tant de trouble et de plaisir, son teint est si rose, son sourire si doux, sa démarché si légère, que Madeleine est vraiment jolie, et Victor est surpris de le remarquer pour la première fois. « Me voici, » dit la jeune fille en s’asseyant près de Victor ; « je suis bien fâchée de ne pas vous recevoir dans la maison, mais... Madeleine, est-ce que vous me devez des excuses, lorsque je cause toutes vos peines, si vous saviez quel chagrin j’ai éprouvé en ne vous retrouvant plus à Bréville et en apprenant que M. de Noirmont vous avait renvoyée ! Je me trouve si heureuse maintenant... je suis bien récompensée de ce que j’ai fait... Je n’oublierai jamais ce que je vous dois de reconnaissance. il y a peu de femmes qui agiraient comme vous. Peut-être n’ai-je pas autant de mérite que vous le croyez ?... Si on lisait dans le cœur des gens... ce qu’on nomme leurs belles actions semblerait alors tout naturel. Ne doit-on rien faire pour ceux qu’on aime ?... et j’aime tant ma compagne d’enfance ! Mais, moi, Madeleine, moi, qui suis l’auteur de tous les chagrins que vous avez eus depuis quelque temps, vous devez me haïr... » s’écrie Madeleine ; puis elle s’arrête et reprend en baissant les yeux : Oh ! N’est-ce pas vous qui m’avez ramenée près de ma chère Ernestine ?... Devais-je vous ramener près d’elle, pour être ensuite cause que vous la quitteriez ?... De grâce, monsieur, ne parlons plus de cela... Ernestine vient souvent me voir ; elle me parle de... Ici je ne me trouve pas à plaindre : je ne manque de rien, et si vous avez la bonté de penser encore à moi... de venir quelquefois, en vous promenant, me donner des nouvelles de Bréville... je vous assure que je me trouverai bien heureuse. Oui, Madeleine, je viendrai le plus souvent que je pourrai... quelquefois je tâcherai qu’Ernestine m’accompagne. » Ah, oui, répond Madeleine en pâlissant ; « oui, vous viendrez avec elle... le chemin vous semblera moins long... et puis ça vous ennuierait de ne parler qu’avec moi qui ne sais rien dire !... » Que dites-vous là, Madeleine ? est-ce qu’on s’ennuie près de ceux qu’on aime, et désormais je vous aime comme une sœur ; de votre côté, voyez en moi un frère... Puissé-je quelque jour mériter ce titre en réparant le mal que j’ai fait, en assurant votre sort ! Vous devez faire le bonheur d’un époux ; je veux vous voir unie à un homme qui sache apprécier votre belle ame, qui soit digne de vous, qui... » Madeleine, qui écoutait Victor d’un air impatient, l’interrompt en s’écriant : « Non, monsieur, non, je vous en prie, ne vous occupez jamais de cela... Madeleine ne veut pas, ne doit pas se marier ; sans parens, sans nom... Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de cela... vous me feriez de la peine. » Madeleine détourne la tête pour cacher de grosses larmes qui viennent de tomber de ses yeux ; Victor lui prend la main en lui disant : je ne pensais pas vous faire du chagrin... mais si vous refusez tout ce que je voulais faire pour assurer votre sort à venir, vous accepterez au moins mon amitié. » Et vous me donnerez la vôtre ?... Vous l’avez depuis long-temps, et je ne sais pas reprendre ce qu’une fois j’ai donné. » En ce moment on entend la voix de Jacques qui appelle Madeleine. « Il est éveillé, » dit la jeune fille en se levant ; « je rentre bien vite pour qu’il ne vienne pas par ici. Pensez quelquefois à Madeleine, et elle ne sera pas malheureuse ? » En prononçant ces mots, la jeune fille serre tendrement la main qui tenait encore la sienne ; puis elle se sauve à travers le bois, comme si elle craignait de laisser voir la rougeur qui couvre son front. Victor s’éloigne aussi, et retourne à Bréville, en cherchant à découvrir la cause des pleurs qu’il a vus dans les yeux de Madeleine. Quinze jours se sont passés, Victor a repris le billard et les échecs avec M. de Noirmont ; Ernestine a recouvré un peu de gaieté : mais Dufour ne trouvant plus personne qui veuille poser, parle quelquefois de retourner à Paris ; alors Ernestine se fâche et lui dit qu’il est son prisonnier jusqu’à la fin de la saison. et madame Montrésor viennent souvent à Bréville ; les Pomard n’y reparaissent plus. Victor est retourné pour voir Madeleine ; mais Jacques était là, et Victor n’a pas osé parler à la jeune fille ; ensuite, lorsque M. de Noirmont le laisse libre, le jeune homme recherche d’autres entretiens. On fait toujours passer l’amour avant l’amitié, et l’on a raison : l’un n’a qu’un temps, l’autre sait attendre. Une après-dînée, pendant un violent orage qui ne permettait pas de songer à la promenade, Dufour, assis contre une fenêtre du salon qui donnait sur la route, regardait tomber la pluie en disant : « C’est très-difficile en peinture de rendre cet effet-là. » Tout-à-coup il pousse une exclamation de surprise ; Ernestine le regarde. Madame, c’est que je viens d’apercevoir là-bas, sur la route, deux voyageurs, et on dirait.... oui, vraiment, on dirait que c’est M. votre frère, avec son ami M. de Noirmont en quittant sa partie d’échecs. Aussitôt tout le monde court à la fenêtre, d’où l’on peut voir au loin sur la route, et on aperçoit en effet deux voyageurs qui viennent du côté de Bréville ; mais Ernestine s’écrie : « Oh ! non, ce n’est pas mon frère... ce ne peut pas être Armand. » Dans les deux piétons qui s’avançaient, bravant la pluie et l’orage, il était effectivement difficile de reconnaître les mêmes hommes qui, quelque temps auparavant, avaient quitté Bréville. Pourtant c’étaient bien le jeune marquis et son compagnon ordinaire : bientôt il n’est plus permis d’en douter. En disant ces mots, Ernestine quitte la croisée pour aller sous le vestibule au-devant d’Armand, tandis que M. de Noirmont s’écrie : « Et il nous amène ce Saint-Elme ; en vérité, ceci passe la permission... Mais maintenant que cette maison m’appartient, je ne cacherai pas à ce monsieur ce que je pense ; j’espère qu’il ne nous restera pas long-temps au moins ! » Les voici qui entrent dans la cour, » dit Dufour en poussant Victor. il y a moins d’élégance dans cette toilette-là...... et, quoiqu’il arrive trempé comme une soupe, il fait autant d’embarras que s’il descendait d’un équipage à huit chevaux. » Les voyageurs entrent bientôt dans le salon. Armand est à peine reconnaissable, quoiqu’il se soit écoulé bien peu de temps depuis qu’il a quitté le domaine de son père. Il semble vieilli de plusieurs années ; il est d’une maigreur, d’une pâleur effrayante ; ses yeux sont rouges, caves, et il les tient presque constamment baissés ; ses sourcils ont pris au jeu l’habitude de se froncer, et son front en a conservé une expression sombre et soucieuse. Sa mise est celle qu’il portait habituellement à la campagne ; seulement, son col de chemise, autrefois bien blanc, bien empesé, dénote maintenant trop de négligence. Saint-Elme voit bien que sa présence n’est pas agréable à M. et madame de Noirmont, mais comme il serait fort embarrassé pour aller vivre ailleurs, il feint de ne point s’apercevoir de la froideur qu’on lui témoigne. Ernestine et Victor ne trouvent plus l’instant de se parler en secret : Saint-Elme n’ayant rien à faire, est toujours là, et semble prendre plaisir à observer ce que font les autres. de Noirmont s’inquiète de la position de son beau-frère, de son avenir, et dans le fond de son ame n’est nullement content de le voir établi chez lui avec son intime ami, sans prévoir comment il pourra s’en débarrasser. Un matin, au moment du déjeuner, M. de Noirmont laisse paraître une vive satisfaction, en lisant une lettre qu’on vient de lui apporter. de Noirmont qui reçoit de bonnes nouvelles, dit Saint-Elme, ce n’est pas comme moi... j’en attends toujours et je ne reçois rien. » Oui, monsieur, voilà en effet une lettre qui me fait grand plaisir... car elle me donne l’espoir d’être utile à Armand. Ma chère Ernestine, il faudra faire un sacrifice pénible... mais pour rendre service à votre frère je suis persuadé que vous n’hésiterez pas. » dit Ernestine, tandis que tout le monde regarde M. de Noirmont avec curiosité, et que l’on attend avec impatience qu’il s’explique. « Voici ce que c’est : Vous rappelez-vous, Armand, qu’avant votre départ pour Paris, et pendant que vous me pressiez de prendre cette maison pour soixante mille francs, je vous ai parlé d’un certain comte de Tergenne qui désirait beaucoup acheter une propriété dans ce pays ? » Je me le rappelle, dit Armand. nous nous le rappelons, » murmure Saint-Elme, qui au nom du comte a renversé sur son pantalon la moitié de sa tasse de thé. j’avais chargé un ami à Mortagne, dans le cas où M. de Tergenne y reviendrait, de lui témoigner le plaisir que j’aurais de le revoir. Cet ami m’apprend que mes désirs seront bientôt satisfaits... Tenez, voici ce qu’il me marque à ce sujet : « ....M. de Tergenne est ici avec sa nièce ; il compte se rendre précisément dans le pays que vous habitez ; il désire s’y fixer. Je lui ai dit tout le plaisir qu’il vous ferait en allant vous voir à Bréville. Il a paru fort sensible à votre souvenir, à votre invitation, et me charge de vous dire qu’il profitera de la permission que vous lui accordez. Il doit se remettre en route ce soir ; il voyage dans sa voiture, ainsi vous ne tarderez pas à recevoir sa visite. » Je ne vois pas en quoi la visite de ce monsieur peut me regarder, » dit Armand, tandis que Saint-Elme, tout en se donnant beaucoup de mal pour essuyer son pantalon, semble très-occupé d’autre chose. » Écoutez, Armand, je vous ai payé ce domaine soixante mille francs. Je ne pouvais vous en donner plus, mais je crois qu’il vaut davantage ; et si M. de Tergenne pense toujours comme à l’époque où il désirait tant l’acheter, je ne doute pas qu’il n’en donne soixante-quinze.... Vous pensez bien que je ne veux rien gagner sur vous. Je reprendrai ce que j’ai déboursé, et la différence vous reviendra...... C’est donc quinze à vingt mille francs que j’espère vous faire avoir... Ernestine, il vous en coûtera de quitter cette maison.... mais n’approuvez-vous pas ce que je veux faire ? » Oui, monsieur, puisqu’il s’agit d’obliger mon frère... Sans doute je ne m’éloignerai pas de ces lieux sans regrets..... mais je ne puis que vous approuver. » Ma sœur, ne vous désolez pas d’avance, dit Armand, certainement je suis sensible au désintéressement de M. de Noirmont, à ce qu’il veut faire pour moi... mais je doute fort que ce M. de Tergenne soit toujours entiché de ce domaine... il n’y pense sans doute plus. » La preuve qu’il est toujours dans les mêmes intentions, dit M. de Noirmont, c’est qu’il vient dans ce pays pour s’y fixer. » Je conviens que vingt mille francs me feraient plaisir...... tenez, ce n’est pas la peine pour quelques mille francs, de faire du chagrin à ma sœur. Armand, ne vous mêlez pas de ceci, et laissez-moi le soin de cette affaire. » Ce qu’il y a de certain, dit Dufour, c’est que nous allons voir arriver M. Oui, répond Victor, et je pense que nous ferons bien, nous, de ne pas embarrasser nos hôtes plus long-temps.... Puisqu’ils ne seront plus seuls, nous pourrons retourner, toi à Paris, Dufour, et moi près de mon père....... qui va encore vouloir me marier... » Vous marier, dit Ernestine, et c’est pour cela que vous êtes pressé d’aller le voir ? de Noirmont, je ne veux pas que l’arrivée de M. Vous nous aiderez, messieurs, à lui rendre ce séjour agréable, et si je lui vends ce domaine, eh bien ! alors nous le quitterons tous ensemble.... » Nous irons à Paris ? Non, ma chère amie, mais nous retournerons à Mortagne. En attendant disposez tout ici pour l’arrivée de nos nouveaux hôtes... Je ne connais pas la nièce du comte... il ne l’avait pas avec lui il y a deux ans, mais pour lui... c’est un homme charmant, fort aimable, et qui, je crois, a dû dans sa jeunesse être le favori des belles...... Il est même très-bien encore. » Je ferai son portrait, dit Dufour. Et moi sa partie de billard... Il y est de première force... je crois qu’il y battra M. répond Saint-Elme en s’efforçant de sourire. je tâcherai de me mesurer avec M. Ernestine va donner des ordres pour que l’on prépare deux appartemens, mais elle est triste, elle a le cœur serré ; l’arrivée de ces étrangers va rendre plus rares ses entretiens avec Victor, et l’idée qu’il faudra peut-être bientôt quitter la demeure où elle est née, ajoute encore à son chagrin. Victor la suit des yeux quand elle s’éloigne, et son regard tâche de la consoler. Armand pense au projet de son beau-frère, à l’argent qui peut lui revenir ; déjà dans sa pensée il se revoit à Paris, il y ressaisit la fortune ; mais lorsqu’il se rappelle qu’il doit trente mille francs, ses espérances s’évanouissent, son désespoir renaît, et il frappe la terre de son pied, en s’écriant : « Je ne pourrai donc pas me tirer de cette position ! » Il cherche Saint-Elme, il veut causer avec lui sur ce qu’il pourrait faire si le projet de son beau-frère réussissait ; mais Saint-Elme ne se retrouve pas de la journée ? c’est en vain qu’Armand le demande. La grosse Nanette seule a vu le beau monsieur sortir après le déjeuner, avec un fusil et une carnassière. A l’heure du dîner, Saint-Elme n’a pas reparu. On se met à table, les maîtres de la maison s’inquiètent peu de ce qu’il est devenu. Armand seul s’écrie de temps à autre : « C’est singulier,.... la chasse l’a donc bien éloigné d’ici. » Enfin, vers le milieu du dîner, Saint-Elme paraît, mais on est obligé de le regarder long-temps pour être certain que c’est bien lui. Il a autour de la tête un bandeau de tafetas noir qui lui cache tout un œil et une partie du nez, et sur le bas de sa figure sont collées plusieurs bandes de tafetas d’Angleterre. En arrivant dans la salle à manger, il marche avec peine et d’un air souffrant. dit Armand, d’où diable viens-tu, et qui t’a mis dans cet état ? » Saint-Elme arrive cependant jusqu’à la table, où il se place en s’écriant : « Ah ! j’ai bien cru que je n’aurais plus le plaisir de dîner avec mes estimables hôtes !... » Que vous est-il donc arrivé? Ma foi, il s’en est peu fallu... J’étais sorti pour chasser un peu... Je voulais donner une leçon au garde Jacques... il ne sait pas tirer, ce brave homme.... Je me suis enfoncé dans le bois... je ne sais pas trop au juste, enfin j’étais dans un fourré très-épais, quand tout-à-coup un loup paraît devant moi... Et un loup énorme ! Je ne m’attendais pas à une telle rencontre, et je vous avoue que j’éprouvai une sensation... Cependant, m’étant remis, je voulus tuer ce méchant animal, je tirai dessus... » Comment, vous espériez tuer un loup avec du petit plomb ? dans le premier moment on ne pense pas à tout... Je tirai donc comme un étourdi... je crevai un œil au loup... Il devint furieux et sauta sur moi !... Ma foi je jetai mon fusil de côté et je me mis en défense... » Il valait mieux garder votre fusil, dit Victor... Il valait mieux vous sauver, dit Dufour. » tout cela est bien facile à dire ; je n’ai pas eu le temps de la réflexion. je le serrai dans mes bras ; il me donna plusieurs coups avec ses pattes, entre autres un qui m’abîma... Enfin nous luttâmes pendant près de trois minutes ; au bout de ce temps il tomba sur le dos comme étouffé, et moi je me suis éloigné sans attendre qu’il revînt à lui... Je suis entré chez des paysans... et avant de me présenter devant vous je suis monté chez moi les cacher, les panser, car, d’honneur, je n’étais pas présentable ! Tu l’es encore assez comme cela, » dit Armand, tandis que le reste de la compagnie se regarde d’un air qui n’annonce pas grande confiance dans le récit du combat de Saint-Elme avec le loup. « C’est singulier, dit Dufour, j’avais bien entendu dire qu’on se battait souvent corps à corps avec des ours, mais je ne croyais pas que les loups faisaient aussi le coup de poing. » Quand un animal se sent serré à la gorge par un vigoureux adversaire, que diable voulez-vous qu’il fasse ?... » Je sais qu’il se montre quelquefois des loups dans ce pays, dit M. de Noirmont, mais ordinairement les gardes et les paysans nous avertissent lorsqu’il en a paru un, afin qu’on prenne des précautions. Il paraît qu’ils n’avaient pas encore aperçu celui-ci. » Ernestine, toujours bonne, quoiqu’elle doute aussi de la vérité de cette bataille, dit à Saint-Elme : « Monsieur, si vous souffrez encore de vos blessures, le repos vous serait peut-être nécessaire ; on veillera à ce qu’il ne vous manque rien, et l’on ira à Laon chercher le médecin. » Vous êtes mille fois trop bonne, madame ; oh ! jamais de médecin avec moi !... Je sais parfaitement me soigner, m’ordonner moi-même ce qu’il me faut... j’ai même fait des ouvrages sur la médecine, j’ai eu des thèses couronnées ; enfin je n’ai besoin de personne. D’ailleurs j’ai une santé de fer ; et puis ces blessures ne sont pas dangereuses... Par exemple, cela pourra être long à se cicatriser ; vous voudrez bien me souffrir ainsi. Je conçois que je dois être fort laid, mais vous aurez l’extrême bonté de ne pas me regarder. » Comme il importe peu à la compagnie que Saint-Elme se soit blessé en tombant dans un fossé ou d’une autre façon, on ne s’occupe pas davantage de cette aventure, et le vainqueur du loup se met à dîner avec un appétit qui fait présumer qu’en effet ses blessures ne sont pas dangereuses. La conversation roule encore sur les étrangers que l’on attend, mais la soirée s’écoule sans qu’ils paraissent. Avant que l’on se retire, Ernestine trouve le moment de dire à Victor : « Je ne sais pourquoi, mais il me semble que, lorsque ces personnes qui doivent venir seront ici, vous cesserez entièrement de penser à moi. Quelle idée, et qui peut la faire naître ? le cœur a des pressentimens ! » Le lendemain, dans la journée, une berline de voyage s’arrête devant la maison de M. Un monsieur décoré en descend, et donne ensuite la main à une jeune personne de seize à dix-huit ans, qui saute légèrement dans ses bras. de Noirmont en quittant précipitamment le salon pour aller recevoir les voyageurs. Dufour et Victor s’approchent d’une fenêtre pour apercevoir les étrangers ; quant à Saint-Elme, il se lève, va pour sortir, revient et semble ne pas savoir ce qu’il veut faire : il finit par se mettre dans un coin contre un meuble, et prend un journal à sa main. Bientôt les voyageurs entrent dans le salon. de Tergenne est un homme d’une figure aimable, distinguée ; son sourire est doux et plein de grâce ; ses cheveux gris disent seuls qu’il n’est plus jeune, car le reste de sa personne semble l’être encore. Sa nièce est grande, bien faite ; elle a de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus, une bouche fraîche, des dents blanches et rangées comme des perles. Avec tout cela on peut n’être qu’une beauté fort ordinaire ; mais, quand il s’y joint une expression de physionomie aimable, des manières élégantes et gracieuses, un ton charmant ; alors on a tout ce qu’il faut pour séduire, et c’est ce que possédait la jeune Emma, nièce du comte de Tergenne. A l’entrée du comte dans le salon, Victor et Dufour ont quitté la fenêtre pour saluer les nouveau-venus. Saint-Elme s’est levé et s’est incliné profondément, sans quitter le coin qu’il occupe. de Noirmont témoigne au comte tout le plaisir que lui cause son arrivée. Ernestine fait aussi le plus aimable accueil aux étrangers. Cependant, après avoir examiné Emma, ses yeux se sont déjà portés avec inquiétude du côté de Victor, auquel Dufour dit : « Ah ! As-tu jamais rien vu de plus séduisant ? » Oui, cette demoiselle est fort bien, répond Victor. » Tu dis cela froidement encore !... C’est-à-dire que c’est de ces charmantes têtes idéales,... Heureusement, j’ai encore une toile ; je ferai son portrait, et tu m’en diras des nouvelles. » En vérité, » dit M. de Tergenne après s’être assis entre M. de Noirmont et sa femme, « je ne puis vous dire tout le plaisir que me cause votre aimable accueil ; il est égal à celui que me fit votre invitation. Aussi, vous voyez que je n’ai pas tardé pour en profiter. C’est cependant agir bien sans façon que de me présenter chez vous avec cette grande enfant ; mais que voulez-vous, ma pauvre Emma a perdu, en une année, son père et sa mère... moi, vieux garçon, qui n’avais sur la terre personne qu’il pût serrer dans ses bras, embrasser.... et qui suis trop heureux maintenant d’avoir ma nièce près de moi. Nous avons beaucoup voyagé depuis dix-huit mois ; j’ai voulu distraire cette chère Emma de ses chagrins. Mais je n’avais pas oublié ce pays ; il y a bien des années... J’y trouverai de doux souvenirs !... Mon dessein fut toujours de venir m’y fixer, d’y acheter une maison. » Vous n’avez donc rien acheté encore par ici, M. mais, puisque vous voulez bien nous y recevoir pour quelques jours, nous chercherons ensemble, et mon plus grand bonheur sera d’être bientôt votre voisin. » le comte, j’espère vous faire trouver ce qu’il vous faut. Nous causerons de cela tout à loisir.... En attendant, permettez-moi de vous présenter les personnes qui veulent bien oublier, près de nous, les amusemens de Paris ; M. Pendant que Victor et Dufour échangent des saluts avec le comte, M. de Noirmont regarde autour de lui dans le salon ; il hésite à présenter la personne qui est encore là ; cependant il se décide et dit : c’est un ami de mon beau-frère... » Le comte n’avait pas encore aperçu le monsieur qui se tenait toujours dans un coin du salon. En voyant ce personnage, dont la tête est enveloppée de bandes noires, M. de Tergenne salue de nouveau ; Saint-Elme en fait autant et se rassied bien vite. « Mais n’avez-vous pas un frère ? » dit le comte en s’adressant à Ernestine. « Oui, monsieur, il habite ici maintenant ; sans doute il ignore votre arrivée... Peut-être est-il allé promener dans le bois.... Mon frère ne me ressemble pas, il n’aime pas la campagne ; mais votre séjour ici et celui de votre aimable nièce contribueront, j’en suis certaine, à lui faire oublier Paris. » Allons, ma chère Emma, fais bien vite connaissance avec madame de Noirmont ; elle est bonne, aimable, elle sera indulgente pour tes petits défauts, et voudra bien, je l’espère, te donner son amitié. je gage que madame te plaît déjà?... » oui, mon oncle, » répond la nièce du comte en allant prendre la main d’Ernestine, « et je ferai mon possible pour que madame m’aime un peu. » Emma dit cela d’une façon si franche, si gracieuse, qu’Ernestine ne peut s’empêcher de l’embrasser ; mais ensuite elle tourne bien vite la tête pour voir qui Victor regardait. Ernestine le présente au comte, qui regarde le jeune homme avec intérêt : celui-ci tâche de prendre un air aimable en répondant aux politesses de M. de Tergenne ; mais les chagrins qui le rongent, les inquiétudes qui le poursuivent sans cesse, percent toujours sous le sourire qui vient effleurer ses lèvres. de Tergenne s’en aperçoit, il dit bas à Ernestine « Votre frère semble éprouver quelque peine secrète ? Je vous l’ai dit, la campagne l’ennuie... C’est que probablement il a laissé à Paris de tendres souvenirs... c’est facile à deviner ; il est dans l’âge des passions,... Le comte soupire, puis regarde autour de lui d’un air mélancolique en disant : « Me voici donc à Bréville ! » Ha ça, monsieur le comte, dit M. de Noirmont, vous connaissez donc cette propriété, puisque vous aviez un si grand désir de l’acheter. » Je ne la connaissais que pour l’avoir remarquée quand j’habitais les environs, mais je n’étais jamais entré ni dans la maison, ni dans les jardins. vous avez habité ce pays ?... il y a dix-neuf ans au moins ! Chez un ami dont la maison était à un quart de lieue d’ici,... près du village de Samoncey. » Vous avez peut-être connu mon père ? non, je n’ai pas eu cet honneur !... Depuis j’ai appris qu’il avait épousé une demoiselle... Oui, c’est ainsi que se nommait celle qui nous a tenu lieu de la mère que nous avons perdue étant encore au berceau. de me trouver avec mademoiselle de Lucey... Vous avez connu notre belle-mère !... n’est-il pas vrai, monsieur, qu’elle était bien bonne, bien aimable, bien jolie ?... elle avait tout pour plaire ; mais à cette époque elle n’était pas heureuse ; son père se trouvait ruiné par des banqueroutes.... de Lucey, qui, dit-on, n’avait jamais été fort aimable, l’était devenu encore moins depuis ses malheurs, et sa fille avait beaucoup à souffrir de son humeur. que mon père fit bien de l’épouser !... et quel dommage qu’il n’ait pas vécu plus long-temps ; elle l’aurait rendu si heureux ! Elle habitait cette maison ?... Oui, depuis son mariage elle ne l’avait pas quittée... et c’est en ces lieux que nous l’avons perdue !..... monsieur le comte, puisque vous avez connu ma belle-mère, nous parlerons d’elle quelquefois, n’est-ce pas ?... cela me fait tant de plaisir ! Oui, madame, oui, nous en parlerons souvent,... et ce sera me procurer autant de plaisir qu’à vous. » Le comte est devenu rêveur ; pour le distraire, M. de Noirmont le conduit dans l’appartement qu’il lui destine. Pendant que les nouveau-venus prennent un peu de repos, les habitans de Bréville se communiquent ce qu’ils pensent des étrangers. Dufour est enthousiasmé de la nièce du comte. « Elle est fort jolie ! dit Ernestine, qui vient de revenir. « Elle est bien, » dit Saint-Elme, qui a quitté son coin depuis que le comte est sorti du salon ; « mais il y a mille femmes qui la valent ; j’en ai connu de mieux ! » Je ne crois pas, dit Dufour ; c’est une tête ravissante : au reste, vous ne l’avez pas examinée si bien que moi... vous n’avez pas bougé de là-bas, tant qu’elle était là ; vous aviez l’air d’être sur la sellette..... mais je devine bien pourquoi !... s’écrie Saint-Elme en regardant fixement Dufour. vous, beau-fils, vous, mirliflor, de paraître devant cette jolie personne, le visage entortillé et bardé comme une mauviette ! » et pour un rien je ne me serais pas montré du tout. vous avez tort ; ce bandeau vous donne un aspect très-intéressant ; un faux air de l’amour !... à quoi rêves-tu donc, Victor ?... Je gage qu’il est amoureux de la charmante Emma !... « Ce serait bien possible ! » dit Ernestine en s’efforçant de sourire. « On dit que monsieur s’enflamme si vite..... et cette demoiselle est bien faite pour le captiver ? « Dufour, tu es bien ennuyeux avec tes conjectures !... « C’est que je crois qu’il n’a pas tort, » répond à demi-voix Ernestine, car, depuis l’arrivée de cette demoiselle vous êtes tout troublé,... vous ne saviez quelle contenance tenir lorsqu’elle était là... » de Noirmont et de ses hôtes met fin à cette conversation. Cette fois, Saint-Elme ne peut se replacer dans son coin, cela deviendrait trop remarquable, mais il se promène de long en large en causant avec Armand. Le comte de Tergenne a cet esprit aimable qui met tout le mondé à son aise. En quelques minutes il semble qu’il soit depuis long-temps commensal de la maison. Il sait rendre la conversation générale ; ce n’est pas un homme qui veut briller, c’est un homme qui emploie son esprit à provoquer celui des autres. Après avoir quelque temps causé avec Victor et Dufour, il se tourne vers Saint-Elme, qui est à quelques pas de lui, et lui dit du ton de l’intérêt : « Monsieur a reçu récemment une blessure, à ce qu’il me paraît ? » Saint-Elme semble un moment embarrassé en voyant que le comte lui adresse la parole ; enfin il répond en prenant une voix de tête qui ne ressemble pas à sa voix habituelle. je me suis blessé à la chasse... « Avec un loup !... Il y en a donc dans ce pays ?... Mais au moins vous ne perdrez pas l’œil ? Ha ça, est-ce que votre blessure attaque aussi votre voix ! dit Dufour ; il me semble que vous ne parlez pas comme à votre ordinaire... » car j’avoue que j’ai été très-saisi ! » de Tergenne, qui d’abord regardait Saint-Elme comme quelqu’un qu’on voit pour la première fois, devient tout-à-coup comme frappé par un souvenir ; sa physionomie change, ses yeux se fixent sur Saint-Elme, l’examinent d’une façon singulière, et cherchent à lire dans le seul œil que le bel homme laisse voir. Mais celui-ci fait rouler sa prunelle sans jamais l’arrêter sur le comte, qui bientôt, comme honteux de l’examen auquel il vient de se livrer et des pensées qu’il a conçues, reprend d’un air aimable : « Ma foi, monsieur, voilà qui me donnera peu de goût pour la chasse, car il paraît que vous avez été bien abîmé. Oui, monsieur le comte, oui, beaucoup d’écorchures... et au visage, cela contrarie... » Décidément, » dit tout bas Dufour, « il veut parler comme au bal masqué ; apparemment qu’il pense que c’est plus gentil, et qu’avec cette voix-là il espère séduire la jolie Emma ! » de Tergenne se rend avec son hôte dans les jardins qu’il montre le désir de connaître. Ernestine y emmène aussi Emma, et Victor suit les dames, ce qui fait encore sourire Dufour. Saint-Elme et Armand se promènent d’un autre côté. Le dîner réunit de nouveau toute la société. de Tergenne s’y montre aimable comme le matin : il est enchanté du séjour de Bréville ; ce qui fait grand plaisir à M. de Noirmont, qui cependant veut laisser écouler quelques jours avant d’offrir à son hôte de lui vendre sa terre. La nièce du comte a la gaieté de son âge, et non cette coquetterie qui gâte trop souvent un heureux naturel. Dufour cause beaucoup de son art avec le comte. Victor, qui voudrait être aimable l’est moins qu’à l’ordinaire, et se sent embarrassé quand Ernestine le regarde. Quant à Saint-Elme, il mange beaucoup, mais ne souffle pas mot. Aussi, en sortant de table, Dufour dit à Victor : « Si la blessure de Saint-Elme n’a pas attaqué son estomac, je crois qu’elle a frappé ses facultés intellectuelles... à peine il a dit quatre paroles... et encore est-ce toujours sur un ton de fausset ! » de Tergenne a beaucoup voyagé : on aime à l’entendre conter, parce qu’il n’y met point de prétention. Sa nièce est musicienne ; on trouve une vieille guitare dans la maison, mais une jolie voix fait passer un mauvais instrument. On écoute chanter Emma ; on cause, on rit avec son oncle, et l’on est tout étonné quand la pendule sonne onze heures. Alors on pense que les voyageurs doivent avoir besoin de repos, et chacun se dit bonsoir. Saint-Elme est le premier à disparaître avec sa lumière. Il a été aussi taciturne pendant la soirée qu’au dîner, et Dufour répète en allant se coucher : « C’est vraiment étonnant comme cet homme-là est changé depuis qu’il a vu le loup. » Le comte marche lentement, et souvent regarde autour de lui. Ses yeux semblent chercher, d’autres fois reconnaître ; sa figure est devenue sérieuse, pensive. Enfin il s’arrête en s’écriant : « Ah ! Il est devant le vieux chêne où quelque temps auparavant Jacques a conduit Madeleine. Le comte s’avance sous le vieil arbre ; il considère long-temps le gazon que foulent ses pieds, le feuillage épais qui ombrage sa tête. Ses yeux se mouillent de larmes, et il s’assied au pied de l’arbre en murmurant : « Rien n’est changé en ce lieu... mais elle n’y est plus, j’y reviens seul. c’est ici que je l’ai embrassée pour la dernière fois... combien elle a dû me maudire depuis !..... J’ai payé son amour du plus lâche abandon !... Alors je ne cherchais que le plaisir... je m’inquiétais peu des larmes que je ferais verser... et pourtant quand je sus qu’elle avait épousé le marquis de Bréville... la douleur, les regrets, qui déchirèrent mon cœur, m’apprirent que j’aimais Jenny autrement que toutes celles que j’avais trompées !... ou peut-être les ordres de son père... le désir de rendre ce vieillard plus heureux..... Car je ne puis croire qu’elle m’avait oublié... pourtant elle en avait le droit... oui, j’ai bien des torts à me reprocher !..... Le comte baisse la tête sur sa poitrine et reste plongé dans ses réflexions. Il en est tiré par un bruit léger dans le feuillage. Il lève les yeux et aperçoit une jeune fille qui venait d’écarter une branche d’arbre qui lui barrait le chemin et se dirigeait vers l’endroit où il était assis. En apercevant un étranger à la place où elle a l’habitude de se rendre, Madeleine ne peut retenir un léger cri. « Qu’avez-vous donc, mon enfant ? dit le comte ; j’espère que je ne vous fais pas peur. » je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un à cette place..... où il n’y a ordinairement personne... Madeleine salue et va s’éloigner ; le comte se lève et lui fait signe de rester. « Je ne veux pas vous faire fuir,... vous veniez sous cet ombrage y attendre quelqu’un, peut-être ?... non, monsieur, je n’attends personne !... Jadis aussi je suis venu en ces lieux attendre quelqu’un,...... et ce n’était jamais en vain.... » Le comte a prononcé ces dernières paroles à voix basse et en reportant ses regards vers la terre. Madeleine le regarde avec étonnement, elle ne sait si elle doit s’en aller ou rester. « Vous êtes de ce pays, mon enfant ? Que font vos parens ? Je n’en ai plus, monsieur. si vous venez souvent vous reposer sous ce vieux chêne, nous ferons plus ample connaissance, j’y viendrai souvent aussi. Oui, moi, car j’aime beaucoup cette place. Le comte s’éloigne et retourne à Bréville. Madeleine le suit des yeux en disant : « Pourquoi donc aime-t-il aussi cet endroit ? » De retour chez ses hôtes, le comte ne parle pas de sa promenade du matin. Victor, remis du trouble qu’il semblait éprouver la veille, a retrouvé son esprit et sa gaieté. La conversation, les manières de Dalmer plaisent à M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une grande ressemblance avec ce que lui-même était à son âge ; il aime aussi à causer avec Dufour, dont l’humeur originale le fait rire. D’ailleurs il recherche les artistes et cultive les arts avec succès ; mais avec Saint-Elme, le comte se montre moins causeur ; il semble qu’un souvenir désagréable vienne frapper son esprit dès qu’il envisage le blessé ; en l’examinant il dit à M. de Noirmont : « Ce monsieur.... et c’est un ami intime de votre beau-frère ? » de Noirmont répond affirmativement, et le comte n’en demande pas davantage. La jolie Emma fait la conquête de tous les habitans de Bréville par ses grâces, son heureux caractère et son aimable gaieté. « Je l’épouserais les yeux bandés, s’écrie Dufour. Je le crois bien ! de Noirmont ; savez-vous qu’elle héritera de son oncle qui a au moins quarante mille livres de rentes ? si mon beau-frère ne s’était pas ruiné, s’il s’était mieux conduit... Depuis l’arrivée de cette charmante personne il n’est pas plus aimable ; à peine si on l’aperçoit ! » Victor ne dit rien d’Emma ; mais tout en croyant ne pas faire sa cour à la nièce du comte, il cherche sans cesse à lui être agréable ; il se place constamment à côté d’elle, rit de ses saillies et se mêle à ses jeux, car la jeune Emma court et joue encore comme un enfant. Victor pense n’être que galant ; mais il est quelqu’un qui voit, qui épie toutes ses actions, qui lit dans son cœur mieux peut-être que lui-même, et qui devine déjà le sentiment qu’il éprouve pour la nièce du comte. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu’il lui dit, en parcourant ses jardins : « Mon cher monsieur, votre propriété est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j’en veux une dans ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le voisinage quelque chose pour moi. Je ne puis pas toujours être votre hôte, mais je peux devenir votre voisin. » de Noirmont sent que le moment est favorable pour effectuer son projet, et il répond au comte : « Que diriez-vous, si je vous proposais de vous vendre cette terre ?.... » je penserais que vous voulez me tromper... ce serait pour moi un trop grand bonheur ! le comte, il ne tient qu’à vous d’en devenir propriétaire. Ce domaine appartenait à mon beau-frère... il a voulu s’en défaire, je l’ai acheté ; mais aujourd’hui d’autres raisons me forcent de renoncer à cette propriété... Ce n’était pas sans dessein que je vous en faisais connaître toutes les dépendances... et quoiqu’on l’ait décorée du nom de terre, ce n’est qu’une jolie campagne... je vous ai dit son rapport... Je vous le répète, je serais enchanté de posséder cette propriété..... de Noirmont, et je me regarderai toujours comme votre obligé. pensez-vous qu’en vous demandant quatre-vingt mille, francs.... Cela me semble pour rien !... Non, c’est tout ce qu’elle vaut. et si vous saviez tout le plaisir que j’éprouve... le comte, voilà qui est conclu, et maintenant vous voyez que vous êtes chez vous. Non pas tant que je serai votre débiteur. Dans quelques jours je compte me rendre à Paris, où j’ai quelques recouvremens à faire... Il faut aussi que j’aille à Crépy, à Montcornet. En revenant je rapporterai les quatre-vingt mille francs, car j’aime à terminer promptement les affaires... Mais c’est pourtant à une condition. C’est que vous vous regarderez toujours ici comme chez vous, et que de long-temps vous ne penserez à me quitter. » Le comte est au comble de la joie ; il va trouver sa nièce et lui apprend son acquisition. de Noirmont est aussi fort satisfait de rentrer dans ses fonds et de pouvoir offrir vingt-mille francs à son beau-frère. Pour lui la terre de Bréville n’est qu’une jolie campagne qu’on peut facilement remplacer. Ernestine ne partage pas la joie de son mari, mais elle s’efforce de cacher ses regrets. Armand reçoit avec indifférence la nouvelle de cette vente. « Vous allez avoir vingt mille francs, lui dit M. de Noirmont ; avec cela, si vous voulez enfin être sage, vous pouvez attendre les événemens... Vous avez reçu une belle éducation ; il ne faut point passer votre jeunesse dans une honteuse oisiveté. » Un sourire amer est toute la réponse du jeune homme, qui se hâte de tourner le dos à son beau-frère et d’aller rejoindre son cher Saint-Elme. et Madame Montrésor viennent à Bréville ; ils n’avaient point encore vu le comte et sa nièce. En apercevant la séduisante Emma, Sophie fait un mouvement rétrograde ; elle va ensuite pincer Chéri, qui est allé s’asseoir près de la jolie demoiselle. de Tergenne, la gaieté décente de sa nièce, chassent bientôt la mauvaise humeur qui avait paru sur le front de Sophie ; et en apprenant que l’étranger est un comte fort riche, et qu’il va habiter le pays, madame Montrésor tâche aussi d’être aimable. « Nous venions adresser une prière à nos chers voisins, dit Sophie ; quelques amis de Chéri se trouvant dans ce pays, nous voulons donner une petite fête,..... Il faut que cela ait lieu demain, les amis de Chéri étant forcés de repartir bientôt..... » Oui, dit Chéri, ce sont des bonnetiers qui voyagent pour leur maison de commerce. » Ce sont des négocians très-riches, » dit Sophie en interrompant son époux ; « enfin c’est une soirée sans prétention,.... et nous espérons que vous voudrez bien l’embellir ainsi que toute votre société ; le comte voulait aussi nous faire l’honneur de venir avec mademoiselle... » de Tergenne accepte cette invitation, ainsi que toute la société. Saint-Elme, qui, en voyant tous les jours le comte, semble avoir repris un peu de son ancienne assurance, dit à madame Montrésor, en prenant toujours sa voix de tête : « Madame daignera-t-elle me recevoir affublé de la sorte ?.... Vous serez toujours fort bien, monsieur de Saint-Elme ; mais que vous est-il donc arrivé?..... que j’ai manqué, et qui m’a un peu abîmé... il y a des loups de nos côtés !... Chéri, je ne veux plus que tu sortes... Ça serait amusant ! » Vos blessures ne se guérissent donc pas ? » dit Dufour en regardant le bel homme. Votre voix ne revient pas non plus..... C’est que ce maudit animal m’a serré la gorge à m’étrangler. » Nous aurons à notre bal M. J’espère, madame de Noirmont, que cela ne vous contrarie pas ? » Pomard et sa sœur ont cessé de venir nous voir, mais je ne leur en veux nullement. « A propos, dit Chéri, je ne vois plus chez vous cette jeune orpheline,... Qu’est-elle donc devenue cette petite ? elle n’est pas jolie, mais elle a quelque chose d’intéressant ; Oui, Sophie aime beaucoup les femmes laides, » reprend Chéri en souriant d’un air malin. » Madeleine ne demeure plus avec nous, répond Ernestine en soupirant. une jeune fille pour qui vous aviez tant de bontés ! on ne fait que des ingrats !... Vous vous trompez, madame ; Madeleine est loin d’être ingrate !... Elle habite maintenant avec son vieil ami Jacques, qui a obtenu la place de garde, et je vais la voir le plus souvent qu’il m’est possible. » ce malotru de Jacques est garde du bois à présent ?.... je ne peux pas souffrir cet homme-là!... » de Tergenne, qui depuis quelques instans écoutait sans parler, Jacques !.... ce nom ne m’est pas inconnu... le comte est donc déjà venu dans notre endroit ? Oui, madame, mais il y a fort long-temps...... Ce Jacques avait une figure originale,... mais c’était un très-brave homme... » c’est bien celui-là, monsieur le comte, dit Ernestine. Et où habite-t-il maintenant ?.... A trois quarts de lieue d’ici, dans le bois, en allant à Sissonne,... Si vous avez déjà vu Jacques, vous le reconnaîtrez facilement, car il a de ces figures qui ne changent point, et sur lesquelles l’âge a peu de prise. je le reconnaîtrai ; mais je suis bien sûr qu’il ne me reconnaîtra pas, lui !... » Je voudrais bien savoir, » dit tout bas Dufour à Victor, « quels rapports peuvent exister entre M. le comte et notre homme à la faux. Qu’est-ce que cela te fait. mais je voudrais toujours savoir. » La jeune Emma, qui est folle de la danse, se promet beaucoup de plaisir pour le lendemain. Dufour est préoccupé, en songeant qu’il se trouvera avec mademoiselle Clara. Victor se promet de faire danser la nièce du comte ; à chaque instant il la regarde, puis revenant à lui, il adresse la parole à Ernestine, qui feint de sourire à ce qu’il lui dit, et détourne la tête pour essuyer une larme qui brille dans ses yeux. de Noirmont établit un partie d’écarté. Le comte s’y place, bientôt on propose à Saint-Elme de rentrer : « Non, dit le blessé, je suis vraiment trop malheureux à ce jeu-là ; ... je me suis promis de ne plus y jouer. » J’ai été aussi fort long-temps sans vouloir jouer, dit M. de Tergenne ; une aventure qui m’arriva à Bagnères m’avait tellement indigné!... » dit Ernestine ; il faut nous la dire, M. le comte, vous savez combien nous aimons à vous entendre. Vous êtes trop bonne, madame. » On suspend le jeu et chacun s’approche pour entendre le comte. Saint-Elme, seul, va se placer fort loin derrière le narrateur, en disant : « On étouffe ici !... » il y a huit ans environ. On y prend les eaux ; mais on y joue surtout et souvent des sommes considérables. Il y avait nombreuse société ; on m’avait engagé à me méfier de ces chevaliers d’industrie qui fréquentent habituellement les réunions où l’on joue ; mais je suis peu méfiant, et pour croire au mal, il faut que j’en aie la preuve. Je trouvai là un jeune homme fort beau garçon, qui se faisait appeler de Souvrac ; il avait des manières séduisantes, causait de tout et sur tout avec une étonnante facilité. Bref, il trouva moyen d’être de toutes mes parties. Il me gagnait continuellement mon argent ; j’attribuais mes pertes au hasard ; lorsqu’un soir ce Souvrac m’ayant insensiblement amené à jouer plus que je ne voulais, quelques soupçons s’emparèrent de mon esprit : j’observai mon adversaire. Il me croyait sans défiance ; il ne me fut pas difficile d’acquérir des preuves de sa friponnerie. Ne voulant point faire de l’éclat, je fus maître de moi, et je quittai le jeu d’une façon qui devait pourtant faire deviner à mon joueur que je n’étais plus sa dupe. Mais l’effronterie de ce Souvrac était extraordinaire. Le lendemain il annonça son départ. J’avais cessé de lui parler ; il se présente chez moi pour me faire ses adieux. Je passai dans une seconde pièce de mon appartement, en ordonnant à mon domestique de dire que j’étais sorti. Souvrac se jette alors dans un fauteuil en annonçant qu’il va m’attendre. Souvrac se croit seul ; il aperçoit, à une pelotte de la cheminée, une belle épingle en diamant, que j’y avais attachée la veille. Mon coquin l’enlève lestement, la place à sa chemise, boutonne son habit et gagne la porte. Mais une glace, placée dans la pièce où j’étais, m’avait permis de tout voir. Je cours après mon drôle, le rattrape, lui ouvre l’habit, reprends l’épingle, et le laisse se sauver en lui disant : « Allez vous faire pendre ailleurs ! mais ne vous retrouvez jamais en ma présence ! » Vous pensez bien qu’il ne me demanda pas son reste ; il quitta Bagnères sur-le-champ. Depuis ce temps, je ne le revis plus. » Voilà un effronté coquin ! Oui, » dit Saint-Elme en restant à la place qu’il a choisie, « c’était un drôle bien hardi !... Je n’aurais pas été aussi bon que M. le comte, dit Dufour ; j’aurais fait arrêter mon voleur. Cinq jours après le départ du comte, Saint-Elme, qui s’est débarrassé de son bandeau, annonce à la compagnie son départ pour le lendemain. Tout le monde, excepté Armand, reçoit cette nouvelle avec une satisfaction que l’on ne cherche même pas à dissimuler. Saint-Elme, tu veux me quitter ? » dit le frère d’Ernestine en regardant son ami avec surprise ; « ne peux-tu attendre quelques jours ?..... alors moi-même je quitterai cette maison qui va devenir la propriété de M. de Tergenne ; nous retournerons ensemble à Paris.... » de Noirmont ; comment, Armand, vous songez déjà à retourner à Paris !... » Mon cher Armand, » répond Saint-Elme d’un ton patelin, « si tu m’en crois, tu ne quitteras pas ta chère famille !.... Moi, je me repens d’avoir si long-temps abandonné la mienne... Je te conseille de devenir sage aussi !... » Armand ne répond pas ; il quitte le salon avec humeur. Saint-Elme le suit, le rejoint dans le jardin, et lui dit en riant : « Es-tu bien édifié du sermon que je t’ai fait ? j’ai bien vu que tu te moquais de moi. Je devais parler ainsi devant ta famille. D’ailleurs, je m’ennuie de demeurer avec des gens qui me parlent à peine.... Sans toi, il y a long-temps que je serais loin... viens dans le bois, nous y causerons plus librement ; j’ai beaucoup à te parler. » Saint-Elme prend le bras d’Armand ; tous deux sortent et s’enfoncent dans les bois qui entourent Bréville. Arrivés dans un endroit bien sombre, bien éloigné des chemins, Saint-Elme s’arrête et dit à Armand : « Parlons maintenant : quels sont tes projets ?... que vas-tu faire avec les vingt mille francs que ton aimable beau-frère va te donner ?... Tu penses bien d’abord que je ne veux pas rester avec eux... Comme ce serait gentil, à ton âge.... passer sa vie en famille !... Il faut retourner à Paris, car il n’y a que Paris pour des hommes comme nous. Mais j’y dois trente mille francs... j’y puis être arrêté en arrivant. depuis plusieurs jours, je réfléchis à ta position... Il est impossible que tu te tires d’affaire avec vingt mille francs. est-ce que les gens d’esprit doivent jamais se désoler ! et, Dieu merci, nous avons de l’esprit... plus que toute ta famille !... Sais-tu ce qu’il te faudrait ?... les quatre-vingt mille francs que cet aimable comte est allé chercher pour payer ta maison. avec cette somme je pourrais reparaître dans le monde.... car enfin, avec cinquante mille francs devant moi, il est impossible que je ne trouve pas une heureuse veine... mon cher, puisque ces quatre-vingt mille francs peuvent te sauver... te rendre au monde, aux plaisirs... qui diable veux-tu qui me les donne ? Il faut les avoir, te dis-je. nous faisait trouver le porte-feuille que le comte va rapporter... C’est que tu ne vois pas bien la chose... car enfin ces quatre-vingt mille francs, pourquoi le comte les rapporte-t-il ? pour payer ta maison, donc c’est à toi qu’ils devraient revenir. Mais puisque la maison est à mon beau-frère à présent... parce qu’il t’a donné quelques bagatelles... Entre, parens, il peut bien t’avoir fait ce cadeau-là. Je te soutiens que les quatre-vingt mille francs te reviennent. Mais comme tous ces gens-là ne comprendraient peut-être pas mon raisonnement, il s’agit de te faire avoir cette somme sans qu’ils le sachent... Je m’en charge, si tu veux me seconder un peu. si je pouvais agir seul, je ne te demanderais pas ton avis. tout ça ce sont des mots !... Veux-tu ou non les quatre-vingt mille francs ? Trouves-en si tu peux !... Et comment donc espérerais-tu avoir cette somme ? Je vais demain faire mes adieux ; au lieu de partir, je viendrai me loger chez un paysan... Pas chez Jacques, on pourrait y aller et m’y voir... tiens, chez un bûcheron qui demeure au bout de ce sentier... J’aurai pour toi un costume semblable... Tu viendras me dire quand le comte annoncera son retour. Il doit aller à Montcornet, où il a de l’argent à toucher... j’ai fort bien retenu ce qu’il a dit... Ensuite il ira à Sissonne, et de là doit revenir à pied en se promenant... Viens m’avertir, c’est tout ce que je te demande... Je te jure que le comte n’y verra que du feu... En tous cas, tu ne seras là que pour la représentation... et n’espère plus retrouver ce que tu as perdu !... On veut rendre service aux gens, et ils nous refusent !... Refuser le prix de sa maison !... le laisser donner à un beau-frère !... Après tout, tu n’emporteras pas la maison, par conséquent le comte ne perdra rien... C’est donc simplement soixante mille francs que tu fais perdre à ton beau-frère... Il est assez riche pour perdre cela... laisse-moi ; je n’ai déjà que trop suivi tes conseils !... » Armand retourne à Bréville ; Saint-Elme le suit sans lui reparler. Le lendemain, il fait ses adieux à la société, adresse des complimens aux dames, qui ne lui répondent pas, va pour prendre la main de M. de Noirmont, qui retire la sienne, et frappe sur l’épaule de Dufour en disant : « Gardez-moi toujours votre petit tableau, je vous en prie ; je me fâche, si vous le vendez à d’autres. » Enfin il part, en annonçant qu’il prendra la voiture à Laon ; mais en pressant la main d’Armand, il lui dit à l’oreille : « Je ne vais pas loin... tu me trouveras dans le bois à l’endroit où nous avons causé hier... J’espère au moins, que tu viendras me voir. » de Noirmont ne cache pas la satisfaction que lui fait éprouver le départ de Saint-Elme. Il profite de cette occasion pour essayer de faire un peu de morale à son beau-frère ; celui-ci ne semble pas l’écouter. L’air sombre, le regard fixé vers la terre, Armand est fortement préoccupé ; tout à coup il s’écrie : « Quand doit revenir M. Mais avant peu, je pense... Mon oncle m’a promis de m’écrire quand il sera à Montcornet, dit Emma ; ce n’est pas loin d’ici, il doit y aller en revenant de Paris. C’est à neuf lieues tout au plus, reprend M. Puis il y a des voitures qui conduisent jusqu’à Sissonne.... nous pourrons aller au-devant de M. mais c’est égal, si madame de Noirmont veut bien y venir, nous irons toujours... Vous viendrez aussi, n’est-ce pas, M. Ernestine les regarde tous deux en répondant : « Oui, nous irons... car je n’ai plus que peu de temps à rester dans ce pays, et j’aime à le parcourir encore.... mes promenades de cet été. » pourquoi dites-vous que vous n’avez plus que peu de jours à rester dans ce pays... Est-ce que vous pensez à vous en aller ?... mais certainement mon oncle ne le souffrira pas... de Noirmont, n’est-ce pas que vous n’emmènerez pas madame de bien long-temps ? » Mes affaires me rapelleront à Mortagne, mademoiselle ; mais si ma femme désire rester encore quelques semaines avec vous, je suis bien loin de m’y opposer. Non, mademoiselle, non, malgré le plaisir que je goûte avec vous, je suivrai mon mari.... Puisque je dois quitter cette maison, je crois que le plus tôt sera le mieux. » Emma n’ose insister ; elle voit Ernestine si triste qu’elle craint d’avoir dit quelque chose qui lui ait fait de la peine. Victor se tait ; il souffre aussi ; il se reproche toutes les peines qu’il cause à une femme qui, sans lui, jouirait encore de cette existence calme, douce, qui semblait devoir être à jamais son partage ; il sent en ce moment que les hommes se jouent trop légèrement du repos, du bonheur de celles qui ont le malheur de leur plaire, et que souvent ils ne laissent que des larmes là où ils n’ont cherché que le plaisir. Il va se promener au fond des jardins. Il marche avec agitation ; il presse ses pas ; il semble vouloir se soustraire aux pensées qui l’assiégent. Parfois il s’arrête et porte la main à son front en murmurant : « Mais comment faire ?.... La vie que je mène ici m’est insupportable... le projet de Saint-Elme est affreux !... Le jeune homme rentre dans sa chambre ; ce que Saint-Elme lui a dit revient sans cesse à sa pensée. La nuit, il ne goûte pas un moment de repos. Le lendemain il se rend chez Jacques dans l’espoir qu’auprès de la jeune fille il trouvera un peu de calme ; mais c’est en vain qu’il veut se distraire : même à côté de Madeleine, le souvenir des quatre-vingt mille francs le poursuit ; il ne rêve, il ne songe qu’à cet or qui fond si vite dans ses mains. Madeleine regarde le jeune homme avec inquiétude, et lui dit : « Qu’avez-vous donc, monsieur Armand ? vous semblez plus triste qu’à l’ordinaire. mais j’en devine le motif : votre sœur me l’a dit. que vous a dit ma sœur ? Que votre propriété allait être vendue à un étranger... Vendre la maison où l’on est né ; cela doit faire bien de la peine... Oui, Madeleine, en effet ; Je voudrais tant vous voir heureux... oui, je vous aime bien !... et je ne rougis pas de cet amour-là,... vous ne me croyez pas peut-être !... mais la pauvre Madeleine aurait donné sa vie pour vous et votre sœur. » mais vous ne pouvez rien changer à mon sort... Armand s’est éloigné de la maison du garde ; il se rend à l’endroit du bois où la veille il s’est reposé avec Saint-Elme. Un homme mal vêtu est assis sur un tronc d’arbre. C’est Saint-Elme qui a barbouillé son visage, jauni sa peau, rasé une partie de ses sourcils, et s’est rendu tellement méconnaissable qu’Armand est quelques instans avant de le reconnaître. J’ai joué la comédie ; je sais me grimer ; et, si je l’avais osé, chez vous, certes, le comte ne m’aurait pas reconnu. Je pense que tu as renoncé à ton projet ? Non, mon cher, je veux te servir malgré toi... On doit aller au-devant du comte jusqu’à Sissonne dès qu’il annoncera son retour. » Saint-Elme frappe la terre avec fureur, puis reste quelques instans en méditation ; enfin il répond : « Si tu veux me seconder, je suis encore certain de réussir.... Tu m’ouvriras une des portes du jardin dont tu as toujours la clé sur toi... Je m’introduirai dans ta chambre ; je ne veux plus t’entendre. » Armand s’enfuit à travers le bois ; il sent sa faiblesse, et craint d’écouter celui qui lui a déjà fait faire tant de fautes, et qui maintenant veut le pousser au crime. Il se promet de ne plus revoir Saint-Elme. Il rentre, et s’enferme dans sa chambre où il passe toute la journée. Le lendemain il ne descend de chez lui qu’au moment du dîner. Il apprend alors qu’on a reçu dans la matinée une lettre du comte. Il est à Montcornet, et annonce son retour pour le lendemain. » Ainsi, » dit la jeune Emma, « demain matin nous irons au-devant de mon oncle, n’est-ce pas, madame ? puisqu’il doit quitter la voiture à Sissonne. Oui, dit Ernestine, aussitôt après le déjeuner nous nous mettrons en route. » Armand se sent soulagé en apprenant que le comte ne reviendra pas la nuit par les bois. Après le dîner, il sort, et cette fois il n’hésite pas à se rendre à l’endroit où il a l’habitude de trouver Saint-Elme. On est au mois de septembre ; les jours sont courts, les nuits deviennent fraîches ; il commence à faire sombre, lorsque Armand rencontre Saint-Elme. Il lui apprend le retour du comte pour le lendemain, et la partie projetée par les dames. ne pensons plus à cette affaire, dit Saint-Elme ; je voulais t’obliger,... Je quitterai d’abord ce costume, et je t’attendrai pour retourner ensemble à Paris... où je désire que tu échappes à ton créancier. » Armand fait divers projets pour son retour à Paris. Tout en causant, ces messieurs ont marché à travers le bois. Bientôt Saint-Elme s’arrête en s’écriant : « Nous voilà tout près de la maison du garde.... je ne veux pas y entrer ; je ne veux pas que Jacques me voie sous ce costume.... Il m’a rencontré une fois dans le bois et regardé avec attention,... mais il ne m’a pas reconnu.... » Armand se dispose à retourner sur ses pas lorsque Saint-Elme le retient par le bras en disant à demi-voix : « Attends,... Qui est-ce qui entre chez le garde ?... pour le coup, c’est la fortune qui nous l’envoie... Je ne veux plus m’en aller maintenant.... Il ne veut sans doute que se reposer un instant...... et dans quelques minutes il fera tout-à-fait nuit... de Tergenne, qui, après avoir examiné la maisonnette du garde, vient d’entrer chez Jacques, qui est alors assis, dans une salle basse, à côté de Madeleine. « Peut-on se reposer quelques instans chez vous ? » dit le comte en s’arrêtant sur la porte de la maison. » Je vous remercie, je ne désire que me reposer. Madeleine, veux-tu nous donner de la lumière ; voilà le jour qui baisse. La jeune fille revient bientôt avec une lumière ; alors le comte s’écrie : « Je ne me trompe pas !... c’est la jeune fille que j’ai rencontrée il y a quelques jours dans la plaine de Gizy,... Oui, monsieur, c’est moi ; je vous reconnais bien aussi. » Le comte regarde ensuite Jacques pendant long-temps, si bien que le garde s’écrie, avec sa brusquerie ordinaire : « Est-ce que monsieur me reconnaît aussi ? Moi, je ne reconnais pas monsieur. l’ancien laboureur qui demeurait à Gizy ? Je suis ami de M. de Noirmont, et je viens d’acheter la maison qui appartenait au marquis de Bréville. » c’est monsieur qui a une nièce... s’écrie Madeleine ; puis elle baisse les yeux comme honteuse de ce qu’elle vient de dire. Le comte la regarde en souriant, et répond : « Oui, mon enfant, j’ai une nièce fort jolie ; mais comment savez-vous cela ? » C’est madame de Noirmont qui me l’a dit. Vous connaissez madame de Noirmont ! Madeleine n’en dit pas davantage ; elle va prendre son ouvrage et se met à travailler. Le comte reporte ses regards sur Jacques ; il éprouve une secrète jouissance à revoir le paysan, dont les traits fortement prononcés ont peu souffert des atteintes du temps. « Est-ce que monsieur vient de Bréville maintenant ? » dit Jacques au bout d’un moment. « Non, j’y retourne, au contraire. J’ai été passer deux jours à Paris ; puis j’avais affaire à Montcornet, à Sissonne... On ne m’attend que demain chez M. de Noirmont ; je le surprendrai en arrivant ce soir.... Et monsieur va devenir propriétaire de la maison de feu M. Jacques pousse un soupir ; Madeleine en fait autant. Le comte les regarde et reprend : « On dirait que cela vous fait de la peine.... Dam’, monsieur, ça fait toujours de la peine de voir une maison changer de maîtres... Vous avez connu le marquis de Bréville ? Pas tant le marquis que sa femme ; celle-là faisait du bien à tout le monde dans le pays.... Le marquis n’avait-il pas épousé mademoiselle Jenny de Lucey ? Est-ce que monsieur l’a connue ? mais une parente que j’ai eue dans ce pays m’a souvent parlé d’elle avec éloges, et elle épousa le marquis de Bréville par inclination... la pauvre demoiselle en avait une autre dans le cœur... et malheureusement pour un mauvais sujet... vous savez, de ces beaux freluquets du grand monde... qui se moquent autant de séduire une fille que moi de boire un verre de vin !... En se promenant dans les champs, on voit ben des choses... et puis mamzelle Jenny me choisissait quand elle avait une commission à faire faire.... Bref, le beau jeune homme partit... on ne le revit plus !... ce n’est pas que je veuille dire qu’elle eût rien à se reprocher !... mais enfin son père lui ordonna d’épouser le marquis de Bréville, et elle obéit. » Le comte a écouté Jacques en tenant ses yeux baissés. Lorsque le paysan a fini, il lui fait d’autres questions sur Jenny. Jacques aime à parler de feu la marquise ; il entre dans mille détails qui lui rappellent le temps passé. de Tergenne ne se lasse pas d’entendre Jacques ; et celui-ci est flatté du plaisir que l’étranger semble éprouver à l’écouter. Cette conversation se prolonge depuis fort long-temps. Madeleine écoute en travaillant ; mais souvent elle regarde l’étranger, et elle s’étonne de l’intérêt qu’il prend à entendre Jacques. « Cette jeune fille habite avec vous ? » dit le comte en regardant Madeleine. « Je crois me rappeler qu’elle m’a dit n’avoir plus de parens.... Vous l’avez recueillie ; cela fait votre éloge, Jacques. Oui, monsieur, Madeleine est orpheline, et elle est venue demeurer avec son vieil ami,... qui est trop heureux de pouvoir lui tenir lieu de tout ce qu’elle a perdu... Mais je veux que vous vous rafraîchissiez, monsieur. » Le garde a été chercher du vin, des verres ; le comte ne veut pas lui refuser de boire avec lui. En buvant, Jacques parle encore, et son hôte, les yeux fixés sur les siens, ne perd pas une de ses paroles. Le temps a passé, et aucune des trois personnes ne s’en est aperçue. Jacques ne parle plus de la jeune et belle Jenny ; le comte reste plongé dans ses réflexions ; le paysan n’ose le tirer de sa rêverie, il regarde Madeleine, et tous deux semblent se dire : « Qu’est-ce donc qui occupe tant cet étranger ? » Enfin, le comte revient à lui ; il tire sa montre et s’écrie : « Bientôt dix heures !... je croyais n’être ici que depuis un moment !... c’est que j’avais un grand plaisir à vous écouter, brave Jacques. Pas plus que moi, monsieur, à parler du temps passé,... mais vous arriverez bien tard à Bréville... c’est que j’ai une forte somme dans mon porte-feuille... il n’arrive guère d’événemens ; mais depuis quelques jours j’ai vu rôder dans les environs un drôle qui avait une singulière mine.... Si je le vois encore, je veux savoir ce qu’il fait par ici. Au reste, monsieur, pour que vous n’ayez rien à craindre, je vous accompagnerai jusqu’à Bréville. » cela vous ferait rentrer trop tard... Je pense qu’on sera peut-être couché quand j’arriverai chez M. il faudra déranger, éveiller tout le monde. Si je couchais ici, est-ce que cela ne vaudrait pas mieux ? et demain matin je m’en irai tout à mon aise. Pardieu, monsieur, c’est bien facile ; j’ai là-haut une chambre et un lit toujours à la disposition d’un ami. Cela ne vous causera aucun dérangement ? J’éprouve du plaisir, Jacques, à coucher sous votre toit... C’est ben de l’honneur pour moi, monsieur ; mais c’est drôle, vous me faites aussi l’effet d’une ancienne connaissance... Dans quelques jours j’espère que vous viendrez me voir dans ma nouvelle propriété... Mais il est tard, je ne veux pas vous empêcher de prendre du repos ; moi-même je suis un peu las. Ma chère petite, veuillez m’enseigner ma chambre. Je vais vous conduire, monsieur. Dam’, monsieur, il est possible que je sois déjà en course quand vous vous éveillerez. N’importe, nous nous reverrons toujours. » Le comte serre cordialement la main de Jacques, qui est tout ému de l’intérêt que lui témoigne l’étranger. Madeleine partage l’émotion de Jacques, sans pouvoir s’en expliquer la cause. de Tergenne dans une chambre au premier, lui laisse une lumière, le salue avec respect et se retire ; puis elle descend près de Jacques et lui dit : « Il a l’air bien aimable, ce monsieur... C’est singulier comme il paraissait avoir du plaisir à vous entendre parler de ma bienfaitrice... Je l’aimerais, rien qu’à cause de cela ? Allons, mon enfant, ce monsieur nous a fait veiller plus tard que de coutume. Couchez-vous ; je vais aller en faire autant. » Le plus profond silence règne dans la maison du garde, où chacun est livré au repos, lorsque Madeleine est éveillée par un bruit subit. Elle se retourne dans son lit, ne sachant pas elle-même ce qui l’a éveillée ; bientôt elle se rendort. Au bout de quelques minutes, un bruit nouveau la réveille ; il lui semble entendre marcher légèrement dans sa chambre ; elle n’ose remuer, mais elle entr’ouvre les yeux ; la fenêtre est ouverte, un homme est appuyé tout contre. Madeleine va pousser un cri d’effroi, lorsque, cet homme se retournant, la lune lui permet de voir son visage ; elle reconnaît le jeune marquis de Bréville. Madeleine ne sait que penser, que faire ; bientôt des pas se font entendre, quelqu’un vient doucement par le fond et dit à Armand : « C’est fini... les clés sur les portes..., j’en étais sûr.... On saute légèrement par la croisée, on repousse la fenêtre, les volets, et le bruit a cessé depuis long-temps, que Madeleine écoute et frémit encore : « C’était Armand, se dit elle, c’était bien lui... Qu’est-ce que cela veut dire ?... » Madeleine se lève, s’approche de la fenêtre qui est entre-bâillée ; elle se rappelle qu’avant de se coucher elle n’avait fait que pousser les volets sans les fermer, précaution qu’elle négligeait souvent, n’ayant jamais eu la moindre crainte des voleurs, et en poussant avec force, on a ouvert la fenêtre, mal fermée par une mauvaise espagnolette. Madeleine referme sa fenêtre, ses volets ; elle s’assied dans sa chambre ; elle tremble encore, elle écoute toujours ; un moment elle pense à aller avertir Jacques, mais elle s’arrête en se disant : « C’était Armand.... Mon Dieu, j’aurais dû le lui demander !... » La jeune fille passe le reste de la nuit dans la plus cruelle agitation ; elle s’est jetée sur son lit, mais elle n’a plus trouvé le repos ; mille pensées s’offrent à son esprit ; elle n’ose s’arrêter à aucune, elle sent son cœur oppressé comme par un affreux pressentiment. Le jour renaît ; Jacques se lève, descend, prend son fusil, et sort en disant à Madeleine : « Notre hôte dort toujours ; faut pas l’éveiller, mon enfant ; je vas faire ma ronde dans le bois. » Madeleine a toujours l’esprit frappé de ce qu’elle a vu et entendu dans la nuit ; elle attend en travaillant le réveil de l’étranger. Le comte ne tarda pas à descendre. « Bonjour, mon enfant, » dit M. « Jacques est déjà sorti, je gage ? Ma foi, j’ai dormi comme un ange dans sa maison... vous n’avez pas été réveillé, monsieur..... Il y a long-temps que je n’avais si bien reposé. Mais vous, ma petite, seriez-vous souffrante ce matin ?... Ah, ce n’est rien, monsieur ; que vous ne soyez pas bien là-haut. J’ai été fort bien, je vous le répète. Adieu, petite Madeleine ; il faut que je parte, car on serait capable d’aller au-devant de moi... Dites bien à Jacques que je le remercie de son hospitalité... et que j’espère le revoir bientôt. » Le comte quitte la maison du garde ; Madeleine le suit des yeux, mais elle sent son cœur soulagé depuis qu’elle a reçu de l’étranger l’assurance que rien n’a troublé son sommeil. « Te voilà, mon frère, dit Ernestine ; on ne t’a pas vu depuis hier dîner. je me suis couché de bonne heure... Tu as l’air malade en effet. Oui, je suis mal à mon aise. » La promenade vous fera du bien, M. de Bréville, dit Emma ; il faut venir avec nous au-devant de mon oncle. » Avant qu’Armand ne réponde, Dufour s’écrie : « Voilà la promenade toute faite ; j’aperçois M. de Tergenne qui entre dans la cour. ne pas laisser le temps d’aller au-devant de lui !... » Le comte entre bientôt dans le salon. « Nous comptions aller à votre rencontre, dit M. Et moi, j’ai voulu vous éviter cette peine ; d’ailleurs, vous ne m’auriez probablement pas été chercher où j’étais : j’ai passé la nuit dans votre voisinage... Comme mon oncle est aimable ! au lieu de revenir tout de suite nous voir, il couche chez des paysans. Ma chère Emma, j’étais bien aise de causer avec ce Jacques... Tu ne peux pas comprendre mes raisons. Enfin, il m’a donné l’hospitalité pour la nuit. » Vous avez dû trouver chez lui une jeune fille ? Oui, madame, une jeune personne qu’on nomme Madeleine et qui a l’air assez intéressant ; mais je ne sais ce qui lui était arrivé ce matin, elle était singulièrement troublée : il y avait dans ses traits quelque chose d’extraordinaire... Grâce au ciel, j’ai terminé mes affaires. de Noirmont, nous allons d’abord solder notre compte ; j’ai là vos quatre-vingt mille francs... Vous me les donnerez chez le notaire en prenant l’acte de vente. Qu’importe, chez le notaire ou ici ? j’aime autant me débarrasser tout de suite de cette somme... » Le comte fouille à sa poche et en tire un porte-feuille. Armand s’est assis dans l’embrasure d’une croisée ; il feint de regarder la campagne. de Tergenne ouvre son porte-feuille en disant : « Savez-vous que si on m’eût volé dans le bois, on n’aurait pas fait une mauvaise journée ? Qu’avez-vous donc, monsieur le comte ? Mais, voilà qui est bien singulier ; je ne trouve plus mes billets de banque !... Voici bien les trois lettres que j’avais aussi dans ce porte-feuille... mais les quatre-vingt mille francs n’y sont plus. Voyez, voyez donc dans votre poche... » Le comte fouille dans sa poche ; chacun l’entoure, on attend avec anxiété le résultat de ses recherches. Armand seul est resté dans l’embrasure de la fenêtre. Mais le comte se fouille en vain ; il ne retrouve pas ses billets. La consternation se peint sur tous les visages, lorsque le comte s’écrie : hier au soir, chez Jacques, lorsque je fus seul dans ma chambre, j’examinai divers papiers qui étaient dans ma poche ; alors j’avais encore mes quatre-vingt mille francs, j’en suis bien certain : j’ai compté les billets, pour m’assurer si en route je n’en avais pas perdu. Probablement qu’au lieu de les remettre dans mon porte-feuille, je les ai laissés sur la table. Il faut bien que ce soit arrivé ainsi ; car ce matin j’ai remis mon porte-feuille dans ma poche, et ne me suis ni arrêté ni reposé pour venir jusqu’ici. » je respire, dit Ernestine ; alors, monsieur le comte, vous n’avez rien à craindre, vous retrouverez votre argent. » de Tergenne a compté hier ses billets chez Jacques, ce n’est que là qu’il peut les avoir laissés, ou ce ne serait que là qu’il aurait été volé... » Non, sans doute, reprend le comte ; cela ne peut être arrivé que par mon étourderie ; car prendre mes billets sans prendre le porte-feuille, vous conviendrez qu’il faudrait que le voleur fût bien fin ou bien maladroit. » Allons vite chez Jacques, dit M. de Noirmont ; je vais vous accompagner... Et moi aussi, dit Dufour ; car ça m’a donné un coup de marteau cet accident-là... » Je suis vraiment désolé, messieurs, de l’inquiétude que je vous cause ; Armand se trouve mal, » dit Emma. Le jeune de Bréville était étendu sur sa chaise, et sa tête penchée en arrière semblait privée de vie. Les dames et Victor l’entourent. » Il était déjà malade ce matin, dit Ernestine ; quand vous avez annoncé la perte de vos billets, cela lui aura fait impression. » ça m’a bien étouffé, moi, dit Dufour. » Allez, messieurs, allez chez Jacques... Nous aurons soin de mon frère ; M. Victor nous aidera à le conduire à sa chambre. Oui, oui, courons chez le garde, » dit M. Le comte se remet en route avec Dufour et M. Ils marchent très-vite et arrivent bientôt à la demeure du garde. Madeleine est assise devant la porte, la tête appuyée dans ses mains, et tellement absorbée dans ses pensées qu’elle n’entend pas venir du monde. « Voici la jeune fille qui loge chez Jacques, dit le comte. Nous la connaissons, dit Dufour ; mais elle semble bien rêveuse... elle ne nous voit pas. » Le comte frappe légèrement sur le bras de la petite en lui disant : « C’est encore moi, mon enfant. » Madeleine lève la tête : en apercevant M. de Noirmont et Dufour avec son hôte de la veille, elle n’est point maîtresse d’un mouvement d’effroi. « Ma chère amie, dit le comte, j’ai laissé ce matin quelque chose chez vous... répond la jeune fille d’une voix altérée. « Vous n’êtes peut-être pas montée encore dans la pièce où j’ai couché? Pardonnez-moi, monsieur ; j’ai tout rangé ce matin dans la maison, comme c’est mon habitude. » Non, monsieur ; il est sorti avant votre réveil et n’est pas encore revenu... Permettez-moi alors d’aller moi-même visiter la chambre où j’ai passé la nuit. Oui, oui, montons, » dit M. Ces messieurs montent ; Madeleine les suit. Le comte examine en vain partout ; les billets ne se trouvent pas. « Qu’avez-vous donc perdu, monsieur ? Quatre-vingt mille francs en billets de banque que j’avais dans mon porte-feuille... de Noirmont en fixant attentivement la jeune fille ; « et M. le comte les avait encore hier au soir ici.... il les a comptés avant de se coucher. Madeleine n’achève pas ; elle est tremblante, elle ne peut plus se soutenir. Aviez-vous, hier au soir, fermé la porte de votre chambre ? » Je n’y ai pas seulement pensé... je connais Jacques ; c’est un honnête homme. » il ne demeure pas seul ici... Calmez-vous, ma petite ; je ne vous accuse pas... Voyez comme elle est tremblante... » je vois fort bien que, depuis notre arrivée, elle semble éprouver une secrète terreur... Dufour, est-ce que vous ne l’avez pas observé comme moi ? » Si fait, dit Dufour ; j’avoue que cela m’a frappé... Je me suis dit : voilà une jeune fille qui a quelque chose de singulier. » le comte » vous l’aviez aussi remarqué ce matin en la quittant... vous nous l’avez dit à Bréville... Messieurs, c’est possible ; mais tout cela ne prouve rien... Elle n’a plus la force de parler. » de Noirmont, aviez-vous parlé hier ici de la somme que vous aviez sur vous ? Oui, je crois me rappeler... En m’informant si le bois était sûr,... mais, encore une fois, où voulez-vous en venir ? A vous faire retrouver ou rendre votre argent. Ce qu’il y a de positif, c’est que vous l’aviez encore hier au soir ici, et les billets n’étaient plus ce matin dans votre porte-feuille : donc c’est ici que vous les avez laissés ou qu’on vous les a volés. » C’est aussi clair que deux et deux font quatre, s’écrie Dufour. » Mademoiselle doit avoir trouvé les billets... ou vu entrer depuis votre départ celui qui les a pris...... mais elle a avoué que personne n’était venu... qui donc, si ce n’est elle, se serait emparé de cette somme ?... le comte ce que vous avez trouvé ce matin dans sa chambre... je le jure, » répond Madeleine en tombant à genoux. monsieur, vous pouvez me fouiller !... parbleu, mademoiselle, je pense bien que vous n’avez pas gardé cette somme sur vous ; vous l’aurez cachée, bien cachée sans doute, mais on saura vous faire parler... vous allez à l’instant même nous suivre à Bréville. » de Noirmont, reprend le comte, je ne sais si je dois consentir... rien ne prouve que cette jeune fille soit coupable... Tout me le prouve, à moi. Si elle est innocente, elle se justifiera... Sortons et fermons les portes de cette maison, afin que personne ne puisse y entrer. Nous en donnerons la clé à mademoiselle, qui la remettra elle-même au garde.... Dufour, vous aurez la complaisance de rester près de cette maison pour attendre le retour de Jacques ; vous lui direz ce que je me suis permis de faire et le prierez de venir sur-le-champ à Bréville.... monsieur, ne craignez pas que je fasse aucune résistance... je ne chercherai point à me sauver ! » Malgré la répugnance du comte, on fait ce que veut M. On sort de la maison, dont on ferme avec soin la porte ; on donne les clés à Madeleine, Dufour reste pour prévenir Jacques. La jeune fille marche en tremblant entre M. de Tergenne ; mais celui-ci a pitié de sa souffrance, et il la force à prendre son bras en lui disant : « Soutenez-vous sur moi, et ne tremblez pas ainsi... Si vous êtes innocente, vous ne devez rien craindre, et si vous êtes coupable j’empêcherai que vous soyez punie. » Madeleine ne pleure plus, elle semble avoir retrouvé son courage ; on la fait entrer dans le salon du rez-de-chaussée, où Armand, qui a repris ses sens, est encore, ainsi que les dames et Victor. En apercevant la jeune fille, Ernestine s’avance pour l’embrasser ; M. de Noirmont arrête sa femme, en lui disant : « De grâce, madame, suspendez vos témoignages d’amitié... vous saurez bientôt si mademoiselle les mérite...... le comte n’a pas retrouvé la somme qu’il a laissée chez Jacques..... Madeleine seule peut avoir trouvé cet argent... mais elle ne veut pas l’avouer... » Non, je connais la grandeur de son ame... et je serai toujours son amie. » En disant ces mots, Ernestine s’élance vers la jeune fille, elle la presse dans ses bras, l’embrasse tendrement. Victor s’est aussi approché de Madeleine ; il prend une de ses mains qu’il serre dans les siennes, en disant : « Et moi aussi, je suis sûr qu’elle n’est pas coupable, et je serai son défenseur. » Madeleine ne répond rien aux témoignages d’amitié de ses amis ; elle n’est occupée que d’Armand qu’elle a aperçu dans le fond du salon, et dont le morne abattement contraste avec l’agitation de toutes les autres personnes. « Madame, » dit le comte en s’adressant à Ernestine, « je n’accuse point cette jeune fille ; j’ai cédé aux désirs de monsieur votre époux en l’amenant ici,...... mais j’espère que tout s’éclaircira. » de Noirmont, je ne me laisse ni convaincre, ni aveugler par l’enthousiasme de l’amitié ; les faits parlent : si mademoiselle n’a pas pris vos billets, elle a dû voir entrer le voleur. dites-le, alors on cherchera, on s’informera... » non, monsieur, je n’ai vu personne !... » répond Madeleine en détournant ses yeux qui étaient fixés sur Armand. « Il me semble, monsieur, dit Victor, que vous devez, avant tout, attendre l’arrivée de Jacques ; peut-être a-t-il vu les billets, les a-t-il serrés pour les rendre à monsieur le comte. » Il n’est pas probable qu’il eût fait cela sans en dire un mot à mademoiselle pour qu’elle tranquillise son hôte ; mais c’est ce que nous allons savoir,... car voilà ce Jacques qui arrive avec M. Jacques et Dufour entraient en effet dans la cour ; la sueur ruisselait de leur visage. Le peintre accourt le premier dans le salon, et il entre en s’écriant : En apprenant ce qui s’est passé, il a été furieux ! mais quand je lui ai nommé monsieur le comte, il est devenu rouge, jaune, vert,... Il a enfoncé la porte, est entré chez lui prendre....... puis m’a suivi en disant des choses que je n’ai pas comprises. Jacques vient d’entrer dans le salon, et, sans faire attention aux personnes qui sont là, il court à Madeleine et la serre dans ses bras, en s’écriant : « Pauvre petite !..... on vous soupçonne, on vous accuse !...... mais calmez-vous, mon enfant, me voilà... » Je me suis trompé, si vous rapportez les billets, dit M. de Noirmont : c’est donc vous qui les avez serrés par précaution ?... Allez au diable, avec vos billets !... c’est bien de cela qu’il s’agit maintenant !... Monsieur le comte, il y a bien long-temps que je désire vous rencontrer ; mais j’avais perdu cet espoir ! Messieurs et dames, vous entendez ce que je désire... Allez aussi, ma pauvre Madeleine !... je vais m’occuper de vous. » Le ton singulier du paysan, la manière dont il regarde le comte, l’assurance qui brille dans ses yeux imposent à la société, qui se retire en silence, laissant M. de Tergenne seul avec le garde. « Monsieur le comte, » dit Jacques après s’être assuré qu’ils sont seuls, « si je vous avais reconnu hier en vous parlant de la pauvre Jenny et de son séducteur, j’aurais pu vous en dire bien plus. Vous êtes ce Frédéric que Jenny adorait ?... » et je mérite tous les reproches que vous m’avez adressés hier sans me reconnaître :... j’abandonnai celle que j’avais séduite ; ma conduite fut affreuse ?... » vous fûtes plus coupable encore que vous ne pensiez. Vous aviez cru ne délaisser qu’une jeune fille séduite !... vous abandonniez une mère et son enfant ! » Que peu de temps après votre disparition, l’infortunée Jenny s’aperçut qu’elle était enceinte ; qu’à force de précautions elle cacha sa faute à son père ; qu’elle mit au monde une fille... qui fut nourrie chez une de mes sœurs, à Samoncey ; qu’ensuite, forcée par son père de se marier, elle prit chez elle et éleva la petite Madeleine... Tenez, monsieur le comte, lisez cette lettre de feu madame de Bréville ; elle me la donna, en mourant, pour vous la remettre si jamais le destin me faisait vous retrouver. » Le comte prend la lettre, et lit en respirant à peine. « Madeleine est ma fille et la vôtre, Frédéric ; si quelque jour Jacques vous retrouve et vous remet cet écrit, ayez pour mon enfant plus de pitié que vous n’en avez eu pour sa mère. » Le comte couvre la lettre de ses larmes en balbutiant : « Pauvre Jenny !... et je me croyais seul au monde !... quelque chose me parlait en secret pour elle !... Le comte a fait quelques pas,... il s’arrête comme frappé d’un souvenir pénible ; il porte la main à son front,... hésite un moment, puis se dirige vers la porte en s’écriant « N’importe ! Jacques, qui a examiné attentivement M. de Tergenne, court à lui, et l’arrête : « Pardonnez-moi, monsieur le comte, si je vous questionne ; mais après avoir, pendant dix-huit ans, veillé sur votre fille, je crois en avoir le droit. Quelles sont vos intentions relativement à Madeleine ? De la reconnaître publiquement, de la nommer ma fille.... » dit Jacques, en prenant la main du comte, et cela efface vos torts d’autrefois !.... mais je ne veux pas que votre bonheur soit troublé par les indignes soupçons qu’on a conçus ; j’ai lu dans vos yeux ; le souvenir de l’action que l’on a osé imputer à Madeleine vous a fait mal... je ne la crois pas coupable !... Non, sans doute, elle ne l’est pas ; mais il ne suffit pas que nous en soyons persuadés tous deux, il faut que l’innocence de Madeleine soit prouvée à tout le monde ; alors seulement vous la nommerez votre fille. Je vous en supplie, monsieur le comte, attendez quelques heures, peut-être quelques jours encore,.... je n’ai pas le temps de m’expliquer, je ne veux pas perdre une minute, je repars... je n’ai pas besoin de dire que je vais me hâter,... cette pensée doublera mes forces... » Jacques n’en dit pas davantage, il n’écoute plus le comte, il sort du salon, passe comme un éclair à travers toutes les personnes qui sont dans l’autre pièce, ne regarde pas même Madeleine et s’éloigne encore plus rapidement qu’il n’est venu. Madeleine est inquiète, affligée de la brusque sortie de son ami. « Qu’est-ce que cela veut dire ? Rien de bon, répond M. de Noirmont ; ce Jacques s’enfuit sans même parler à sa protégée... on finira par convenir que j’avais raison. » Le comte paraît à l’entrée du salon. L’émotion qui l’agite, les larmes qui brillent dans ses yeux quand il s’approche de Madeleine, la manière singulière dont il l’examine, fortifient encore les soupçons de M. de Tergenne va s’asseoir près de la jeune fille ; il prend une de ses mains qu’il garde dans les siennes. Chacun attend que le comte parle, mais il garde le silence et ne semble plus s’occuper du reste de la société ; il est tout à ses souvenirs, à ses pensées. de Noirmont s’approche d’Armand, qui se tient toujours à l’écart, et il lui dit tout bas : « Le comte voudrait, en témoignant de l’indulgence à Madeleine, l’amener à avouer sa faute ; il n’y parviendra pas... cette petite a une ténacité extraordinaire... il faut mettre fin à tout ceci. de Tergenne est trop faible pour punir, je ne dois pas l’être, moi ; je vais me rendre à Laon pour avertir l’autorité. » laissez-moi me rendre à Laon à votre place... Je me sens plus de force maintenant... et c’est à moi de terminer cette affaire... Armand se lève ; il jette un regard sur Madeleine, un autre sur sa sœur, puis sort brusquement. Quelques instans s’écoulent ; le comte, qui tient toujours la main de Madeleine, s’aperçoit enfin de la tristesse qui règne autour de lui, de l’inquiétude qui se peint dans les regards de sa nièce, d’Ernestine et de Victor. Il sourit alors en disant : « Eh ! quel sombre nuage est venu rembrunir tous les fronts. Je puis vous assurer cependant que Jacques ne m’a pas donné de mauvaises nouvelles ; bien au contraire... Vous, ma chère Madeleine, ne soyez plus effrayée... encore quelques heures, et vous verrez que, loin d’être votre juge, je suis votre meilleur ami. » le comte aurait-il des preuves de l’innocence de mademoiselle ? » de Noirmont ; « alors il aurait dû nous tranquilliser... je n’aurais pas envoyé mon beau-frère à Laon... Et pourquoi l’avez-vous envoyé à Laon, monsieur ? Le comte se lève et entoure Madeleine de ses bras, en s’écriant : « Quoi ! monsieur, vous avez osé accuser Madeleine... vous voulez qu’on l’arrache de mes bras... courez, monsieur, courez sur les traces de votre beau-frère... empêchez qu’il ne parle ; il y va de mon honneur, de ma vie... » Le comte fait quelques pas pour sortir... un bruit soudain l’arrête ; c’est la détonation d’une arme à feu. « Cela semblait partir de la chambre de M. Serait-il arrivé quelque chose à mon frère !... Grâce au ciel, il n’est peut-être pas encore parti ! » de Noirmont, Victor et Dufour se dirigent du côté de l’appartement du jeune de Bréville ; Ernestine les suit. L’odeur de la poudre, qui augmente lorsqu’ils approchent de la chambre du jeune homme leur annonce que c’est bien de là qu’est venu le bruit qu’ils ont entendu. mais il recule bientôt en poussant un cri d’horreur, et arrête Ernestine en la retenant dans ses bras. Un spectacle terrible a frappé ses yeux : Armand s’est brûlé la cervelle ; il est étendu sans vie dans sa chambre, à côté de lui est un billet tout ouvert. Victor s’en empare et lit : « Je dois mourir, je m’étais déshonoré. C’est moi et Saint-Elme qui avons volé les quatre-vingt mille francs. Le misérable qui m’a entraîné au dernier des crimes a sur lui la somme... Faites courir sur ses traces : il doit m’attendre dans le petit village de Montaigu. de Noirmont se cache la figure dans ses mains, mais Victor ne songe qu’à Madeleine. Maintenant, dit-il, on ne peut plus l’accuser ! » Et en apercevant la jeune fille, il court à elle, la presse dans ses bras et l’embrasse tendrement. Madeleine ne sort des bras de Victor que pour passer dans ceux du comte, qui s’écrie : « Je puis donc enfin te nommer ma fille ! » dit Madeleine en regardant le comte avec anxiété. » Oui, tu es ma fille... dont jusqu’à ce jour j’ignorais l’existence ; tu es le fruit de mes plus tendres amours.... et pendant long-temps tu as langui dans la misère... tu as en vain demandé le nom de tes parens... viens, viens sur mon cœur ! Par mes caresses, mon amour, je ne pourrai jamais assez te dédommager de dix-huit années d’abandon ! Le comte serre de nouveau sa fille dans ses bras. Emma partage la joie de son oncle ; elle embrasse tendrement la jeune fille en lui disant : « Je vous aimerai comme une sœur ! » Madeleine n’ose croire à son bonheur... mais au milieu de l’ivresse qui remplit son ame, elle n’est point indifférente à la mort d’Armand, et elle se dégage des bras du comte en lui disant : « Permettez-moi d’aller essuyer les larmes de sa sœur. » Par respect pour la douleur de madame de Noirmont, M. de Tergenne modère les transports de sa joie. de Noirmont ; il lui jure le plus grand secret sur l’événement qui vient de se passer, et il ne veut pas même faire poursuivre Saint-Elme, dans la crainte que l’arrestation de cet homme n’amène la découverte de la complicité d’Armand ; mais M. de Noirmont, quoique vivement affecté de la honte qui peut rejaillir sur la famille de sa femme, est sourd aux sollicitations du comte ; il veut arrêter le coupable, afin que M. de Tergenne recouvre la somme qu’on lui a dérobée ; il se dispose à courir sur les traces de Saint-Elme. Victor lui offre de l’accompagner ; il accepte ; tous deux se mettent en route, malgré les prières du comte. En apprenant que Madeleine est fille du comte de Tergenne, Ernestine éprouve quelque soulagement à la douleur que lui cause la fin de son frère. « Désormais tu seras heureuse, lui dit-elle, ton père mettra son bonheur à exaucer tes moindres désirs... Chère Madeleine, cette idée adoucira un peu la peine que j’éprouverai en te quittant ! » Et pourquoi me quitter, ma bonne amie ? mon père m’a déjà dit que cette maison m’appartenait, qu’il me la donnait entièrement... vous qui êtes née en ces lieux, ne les quittez plus... c’est alors que j’y serai tout-à-fait heureuse. » de Noirmont ne voudra pas rester ici, et je dois le suivre... Je veux par ma conduite à venir tâcher de réparer ma faute... Il n’y a plus de bonheur, de plaisir pour moi dans le monde... Je dois surtout fuir à jamais la présence de... le ciel nous laisse notre amour avec nos remords... c’est sans doute pour nous punir davantage. » Deux jours s’écoulent sans qu’on revoie M. Ils ont passé vite pour le comte, qui ne quitte plus sa fille. Emma, loin d’être jalouse de la tendresse que son oncle témoigne à Madeleine, éprouve pour celle-ci l’amitié d’une sœur. Et depuis que Dufour sait que la petite est fille de M. de Tergenne, il se serre les poings en disant : « Si j’avais deviné cela !... Comme je lui aurais fait la cour !... Je l’aurais peinte en Diane. » Le soir du second jour, M. de Noirmont et Victor reviennent à Bréville. Ils sont accablés de fatigue et n’ont pu trouver Saint-Elme. de Noirmont est désolé, et veut se remettre en course le lendemain matin ; mais au point du jour, les habitans de Bréville sont éveillés par Jacques, qui entre dans la cour en criant à tue-tête : « Je savais bien que c’était le voleur !... je me connais en physionomie, moi ! » On entoure le garde, qui commence par tirer de sa poche des billets de banque, qu’il remet au comte, en disant : « Toute votre somme y est... le coquin n’avait pas encore eu le temps d’y toucher... je l’avais rencontré dans le bois la veille du vol...... le lendemain, je l’aperçus sortant de derrière des taillis, je l’abordai en lui disant : C’est bien M. Il se sauva sans me répondre.... Tout cela me parut louche, et en apprenant que vous veniez d’être volé, je ne doutai plus que ce beau monsieur ne fût pour quelque chose là-dedans. il avait un cheval alors, et dam’ il allait vite, j’aurais bien pu ne pas le rejoindre. Cependant je courais toujours en lui criant d’arrêter ; mes cris lui firent tourner la tête ; en m’apercevant il voulut galoper encore plus vite... il y avait des arbres coupés qui barraient son chemin... il voulut les sauter, il piqua son cheval ; celui-ci s’emporta, partit comme le vent !.... je vois bientôt le cheval libre, et le cavalier couché sur le chemin.... sa tête avait porté sur un tronc d’arbre, elle était fracassée... Cependant en me voyant il eut encore la force de fouiller à sa poche et de me donner les billets de banque, en me disant : Tenez voilà ce que vous cherchez... rendez cela au comte de Tergenne... Il ne put en dire plus ; on l’emporta chez un fermier, où il mourut en arrivant. » La mort de Saint-Elme n’afflige personne. Jacques voit que le comte a déjà reconnu sa fille, et il embrasse Madeleine en lui disant : « Vous v’là un père.... à c’t’ heure ma tâche est finie, mais c’est égal, je vous aimerai comme auparavant. » de Noirmont n’attendait pour quitter Bréville que la fin de cette affaire. Il fait sur-le-champ ses dispositions et annonce au comte son départ ; celui-ci essaie en vain de le retenir encore. le comte, nous ne pouvons rester davantage, dit M. de Noirmont ; en ce moment, ce séjour ne saurait que nous être pénible, à ma femme et à moi ; plus tard j’espère y revenir. » Non, » dit tout bas Ernestine à Victor, « ces lieux furent témoins du crime du frère.... et de la faute de la sœur..... et madame de Noirmont ont quitté Bréville. Victor et Dufour annoncent leur prochain départ. Mais Madeleine a remarqué la tristesse du jeune homme et le chagrin d’Emma ; elle trouve l’occasion d’être un instant seule avec Victor : « Pourquoi partez-vous ? Madeleine que ferais-je encore ici ? J’ai trop à me repentir d’y être venu..... J’ai coûté des larmes à Ernestine... je ne dois pas chercher à en faire répandre encore.... Mais vous aimez Emma ?... et c’est pour cela que je pars, car je ne dois pas espérer que le comte veuille me donner sa nièce... je lui ai entendu parler d’engagemens..... Madeleine va trouver son père et lui dit : » Vous m’avez promis que vous ne me refuseriez rien.... moi je n’ai qu’une grâce à vous demander... Que désires-tu, ma fille ? Que vous unissiez Emma à Victor... ils s’aiment tous les deux, et vous ferez leur bonheur. » Le comte réfléchit un moment, puis il embrasse Madeleine, en lui disant : « J’avais d’autres projets... mais tu le désires, je n’ai rien à te refuser. » Madeleine court annoncer à Victor et à Emma cette nouvelle. Les deux amans la pressent dans leurs bras. Dufour s’essuie les yeux en disant : « J’avais vraiment tort de me méfier de cette petite ! » Vous voulez donc que je vous doive tout ? dit Victor à Madeleine ; Oui... je veux vous forcer à avoir toujours de l’amitié pour moi !... » Le comte ne tarde pas à venir lui-même confirmer la nouvelle apportée par sa fille. Emma et Victor sont au comble de la joie ; leur union est arrêtée pour le printemps prochain. En attendant, Victor ira voir son père, qu’il ramènera à Bréville, et Dufour retournera à Paris chercher ses pantalons. Madeleine semble heureuse du bonheur de ceux qui l’entourent ; cependant quelquefois un soupir lui échappe ; alors le comte lui dit : « Mais toi, ma fille, ne formes-tu aucun vœu ?... ne désires-tu rien encore ? » Non, mon père, répond Madeleine en souriant, car j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre heureux ce que j’aime. » FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME. I Entre Domfront et Comlie. Une plaine, des champs cultivés que traverse une grande route. À l’horizon, des collines basses, une futaie, les toits d’un village, sur la route, une maison isolée. Les maisons, comme les rues et les hommes, ont une physionomie : les unes ont l’air calme, d’autres, l’air affairé. Par cette porte, doit passer un célibataire ; de cette fenêtre, il ne peut sortir que des voix d’enfants. - Ne voudriez-vous pas aimer sous ce toit, pleurer sous cet autre ? - Comme on doit être heureux derrière cette cloison ; mais que l’on doit souffrir à l’ombre de ce mur !... Celle-là ressemblait aux maisons dont les journaux illustrés donnent le Fac simile, lors des grands procès en cour d’assises, avec ces mots écrits au-dessous : Maison du crime ! Elle était sinistre : sa porte, garnie de clous à têtes rouillées, semblait ne devoir s’ouvrir que devant une sommation. La poussière du chemin s’était attachée invinciblement aux carreaux de ses étroites fenêtres. Le tout, noirci et délabré, n’avait qu’une longue cheminée dont nulle fumée ne s’échappait. La fumée implique le feu qui pétille, - le repas qu’on apprête, - la ménagère qui va et vient, son tablier retroussé sur le côté, - des enfants qui crient, - des casseroles qui chantent : - mille choses joyeuses dont cette maison paraissait dépourvue. Flanqué contre elle, un toit à porcs, à demi caché par une touffe de sureaux ; de maigres poules errant dans la cour ; un chien étique dans une niche vermoulue ; un jardin rempli de mauvaises herbes et des arbres mal taillés entrecroisant leurs branches folles et, partout alentour, la plaine nue, le jour qui tombe. Tout à coup, - pareil à un foyer dont la flamme, avant de disparaître, remplit l’appartement d’un jet de clarté, - le soleil couchant illumine le paysage. Et, - pareilles à un vieillard qui semble rajeunir, lorsqu’un éclair de mémoire ou d’intelligence traverse son cerveau, - la plaine et la maison retrouvèrent un peu de charme et de vie sous le soleil. La lumière occidentale fit étinceler l’herbe mouillée ; l’eau des fossés qui bordaient la route brilla comme un miroir d’acier ; les vitres des croisées répercutèrent mille rayons. Les fleurs des arbres prirent des teintes d’or, et la flamme rouge de l’astre fît une sorte d’auréole aux branches des pommiers. Mais cette splendeur ne dura qu’un instant ; le soleil disparut derrière les lignes grisâtres des collines et des nuages entassés à l’horizon. La lumière s’effaça entièrement, l’eau redevint boueuse, l’herbe noire et la tristesse s’étendit de nouveau sur le paysage. - Une lumière parut derrière les vitres de la maison. Le vent du soir se leva, les feuillées craquèrent au bruit de sa musique lugubre. La bise fit fléchir les trémois dans les champs obscurcis ; le vent augmenta, il se prit à rugir, à faire crier le chaume, claquer les volets, à disperser des branchages et des feuilles. C’était principalement sur la route unie qu’il sévissait avec toute sa fureur. Nul obstacle devant lui : ni laboureur avec sa charrue, ni roulier avec sa charrette, ni cavaliers, ni piétons, - personne ! La nuit avait fait cette route déserte plus déserte encore. Et voilà que dans sa course furibonde, le tourbillon le plus fort s’arrêta, par une brusque saccade, au moment où il rencontra la maison isolée. Le choc fut violent : un desvolets se détacha et fit un tel fracas en tombant qu’on crut qu’il entraînait la muraille dans sa chute. L’intérieur de la maison devint visible. Deux grands lits avec des rideaux de serge bleue rayée de gris, quelques escabeaux et un banc de bois, un vieux fauteuil couvert d’une tapisserie usée, une armoire, des ustensiles de ménage : tels étaient les objets qui eussent frappé le regard d’un voyageur attardé, à moins que ce regard n’eut préféré suivre les contextures inextricables des toiles d’araignées s’enchevêtrant aux solives du plafond. Dans la cheminée, pas de feu ; sur la table, rien qui fît pressentir le repas, dont l’heure était cependant sonnée. Dans un des lits, - sous un drap qui semblait recouvrir un cadavre, tant il était rigide et tendu, - une femme, dont les lèvres blanches laissaient à peine passer le râle de l’agonie. - Sur un escabeau, tout auprès, un homme assis, la tête dans une main, l’autre main posée sur le lit, - dans une attitude immobile. Cet homme pouvait avoir soixante ans. Il était de taille moyenne avec de larges et hautes épaules dans lesquelles rentrait le cou. Des cheveux gris très épais, emboîtaient son front qu’ils paraissaient rétrécir. Sa bouche aux coins durement arrêtés, semblait n’avoir jamais dû s’ouvrir qu’avec peine pour articuler un son. Son œil clair, abrité par d’énormes sourcils, exprimait en ce moment un désespoir farouche. La femme qui était dans le lit et qui allait mourir, était-elle l’objet de ce désespoir ? - Oui, sans aucun doute, car c’était sur elle que se fixait obstinément le regard de l’homme. Ce n’était pourtant pas sa femme ; il était vêtu comme le sont les riches fermiers, ou les petits bourgeois qui habitent la campagne. Il portait une veste de chasse et un pantalon en bon gros drap, tandis que les vêtements de la moribonde, jetés sur le pied du lit, étaient faits d’une toile grossière et tels que ceux des plus pauvres servantes. En outre, les mains calleuses de cette femme dénotaient le travail de la terre, et l’empreinte de sa face, - cette empreinte où se révèle le caractère de ceux qui vont cesser d’être, - dévoilait l’humilité ; l’humilité basse, cupide, hypocrite, de la paysanne pliée à la domesticité. C’était bien là le type de la servante-maîtresse ! Elle n’avait guère plus de quarante ans ; mais à la campagne, les femmes sont vieilles à cet âge-là. Le front de celle-ci avait des rides, et la pâleur de la maladie n’avait pas enlevé les teintes terreuses que le hâle lui avait mises aux joues. L’avarice était inscrite sur ses lèvres minces, la ruse sur ses pommettes que la peau tendue faisait saillir davantage ; le menton carré par le bout, gros et proéminent, impliquait la violence. Rien n’était sympathique en elle, malgré la souffrance qui la clouait sur le lit. Et cependant, dans le regard, dans la pose de l’homme, il y avait plus que de la simple pitié ; il y avait une désolation profonde, une de ces douleurs réfléchies sur lesquelles le temps semble devoir être sans pouvoir. À défaut des lèvres fermées, ce regard disait la pensée du vieillard et cette pensée devait être celle-ci : - En la perdant, je perds tout ! Était-ce donc qu’il n’eût ni épouse, ni enfant, ni parent, ni ami ? Qu’il se trouvât isolé sur la terre et que, obéissant malgré lui à la loi humaine qui fait qu’on ne peut vivre seul, il tint beaucoup à ce compagnon, l’unique et le dernier, - à cette servante qui ne l’avait pas abandonné, comme les autres, et qui seule était restée dans cette maison d’où chacun s’écartait ? Était-ce encore qu’il eût aimé cette femme autrefois, et qu’au moment de se séparer d’elle à jamais, le souvenir du temps où il l’avait aimée lui revînt à l’esprit ? Était-ce enfin une complicité qui les liait tous deux ? Nul n’eût pu le dire, si ce n’est ces deux êtres, à l’un desquels la mort ravissait la parole que la douleur clouait dans le gosier de l’autre. - ils demeuraient ainsi tous deux, - elle râlant, lui immobile, - lorsque le vent qui s’était un instant ralenti, se mit à souffler et à mugir de nouveau. En passant sous la porte, il faisait vaciller la petite lampe, de celles que dans les campagnes on nomme cruciaux . À cette lumière douteuse, des ombres dansaient le long des murs. L’homme se leva, prit la lampe et la posa plus près du lit, pour la mettre à l’abri de la tempête. Au même moment, le chien se mit à hurler. Le vieillard entrouvrit la porte et siffla le chien ; - mais l’animal ne vint pas et son maître l’entendit qui fuyait dans la campagne en continuant à hurler. La lampe était éteinte, il chercha du feu pour la rallumer. Comme il allait à tâtons dans le désordre de la chambre, un râle plus fort et plus prolongé que les autres parvint jusqu’à lui. Il s’arrêta court, n’osant frotter l’allumette qu’il venait de prendre et, sans haleine, il écouta. Il voulut aller au lit ; ses genoux fléchirent et il s’affaissa sur la terre battue qui formait le plancher. Là, plein de terreur, accroupi, brisé, la face vers le sol, il attendit, écoutant toujours, mais n’entendant plus rien, si ce n’est l’orage dont la fureur semblait sans cesse s’accroître, dans cette nuit de colère et de désolation. Enfin le vent cessa de souffler. Le soleil revint plus pâle qu’il n’était parti. Tout s’éveilla : les fleurs, les oiseaux et les insectes. La fumée des foyers lointains se mêla aux vapeurs matinales. La campagne reprit un peu d’animation et la route se couvrit de gens qui se rendaient à leurs travaux. L’homme, alors, s’approcha du lit d’un pas lourd. Il contempla un instant la morte, lui ferma les yeux et arrangea le drap autour d’elle. - Puis il prit son chapeau, son bâton, et sortit en fermant soigneusement la porte. Hier encore, c’était un homme robuste, à la démarche égale, à la main ferme, à la voix rude et forte. Ce matin, c’est un vieillard, cassé, chancelant, dont le geste hésite et qui ne saurait que répondre si un étranger lui demandait son chemin : à le contempler, cet étranger se sentirait pris d’une pitié profonde. Pourquoi donc les gens que rencontre le vieillard, et qui sont tous du pays, semblent-ils, au contraire, éprouver pour lui du mépris ou de la haine ? Eh quoi, pas un bonjour amical, pas une main tendue ! Rien qui témoigne du respect qu’on a d’ordinaire pour la vieillesse, ou de la pitié qu’inspire le malheur ? Et lui, il va, comme s’il était habitué à voir tout le monde s’écarter ainsi devant lui. La rue Lamartine fait partie du très petit nombre des rues de Paris que le grand courant de démolition et de reconstruction caractéristique du second Empire n’a pas complètement bouleversées. Elle n’est pas tout à fait droite, ses maisons ne sont pas tout à fait uniformes : elle a encore une physionomie. Ici, large et claire, plus loin, étroite et sombre, - elle a des maisons superbes et des masures à demi-construites en bois, des corniches sculptées avec art, et des toits de vieilles ardoises brisées ou noircies. Des piétons, appartenant pour la plupart aux classes ouvrières, suivent ses trottoirs ; des omnibus, des voitures de roulage, quelques fiacres à numéros jaunes, font sonner leur ferraille et trembler les vitres de ses croisées. Il passe beaucoup de monde dans cette rue, qui joint, entre elles, les rues Cadet, Rochechouart, Montholon, - et les rues du Faubourg-Montmartre, des Martyrs, de Notre-Dame-de-Lorette et de Saint-Lazare ; mais on ne s’y arrête pas. Là, en effet, ni riches magasins, ni devantures curieuses ! - De pauvres industries : des coiffeurs, un bazar, quelques hôtels meublés, - une population d’artistes, de filles perdues, de petits bourgeois, de petits marchands... La maison qui porte le n°... est une des plus mal construites, des plus délabrées et du plus triste accès. Un seul magasin occupe son rez-de-chaussée. C’est une boutique d’épicier, au-dessus de laquelle se lit ce seul mot : « Bouton, » (sans doute le nom du marchand), peint en lettres jaunes sur un fond brun. À gauche de la boutique, est une allée mal pavée, boueuse, dans laquelle, entre l’arrière-boutique de l’épicier et la loge du concierge située sur la cour, s’ouvre un escalier de bois, dont les marches frottées une fois par an, le jour de la saint Sylvestre, sont, dès le 2 janvier, maculées et presque impraticables. Les gens qui montent et descendent cet escalier, ne sont pas nés sur les marches d’un trône ; mais ce sont de bonnes gens qui tous exercent un honnête métier. Ils habitent depuis longtemps cette maison, et jamais ils n’ont eu à déplacer un meuble pour cause de réparation. Le propriétaire est un vieux rentier qui ne veut ni dépenser ses revenus, ni les accroître. Il a acheté cette maison telle qu’elle est et, telle qu’elle est, il la laissera à ses héritiers. Mais il ne songe pas plus à tirer parti du terrain qu’elle occupe, qu’à la démolir ou à l’exhausser d’un étage. Il ne vient jamais la visiter et s’en rapporte aveuglément à madame Sainte-Hélène, la femme du concierge, du soin de recevoir les loyers. C’est madame Sainte-Hélène qui gouverne le n°... de la rue Lamartine : gouvernement absolu, tempéré par la grâce particulière aux reines. Son palais est situé, - on l’a vu, - entre l’escalier et la cour. La grande entrée est par l’allée. Un vasistas vitré donne sur l’escalier, une belle et large fenêtre, sur la cour. L’appartement du premier étage est libre en ce moment, par suite de décès ; - il faut qu’on meure pour s’en aller de cette maison-là ! - Le second est occupé par deux frères : Cadet Loir et Didi Loir. Tous deux sont tailleurs, tailleurs en vieux, tailleurs pour les pauvres. Cadet Loir, grand gaillard taillé en compas et fort comme un taureau, est l’esclave de Didi Loir, petit bossu à jambes de cigales. Garçons tous deux, ils emploient à l’année une femme de ménage, qui coud au besoin et les a vus souvent en déshabillé, - du moins à ce que dit madame Sainte-Hélène, en riant bien entendu. Au troisième, c’est l’atelier de lingerie de madame Bricard. Madame Bricard, veuve asthmatique, esprit fort, est indulgente pour les faiblesses de ses ouvrières, et ne les renvoie que lorsqu’elles sont parvenues à un état avancé de grossesse. Elle lit des romans-feuilletons, parle de son bon cœur, récite volontiers la liste des personnes qu’elle a obligées et qui se sont montrées ingrates . Elle adore les digressions dans le discours, et se vante de n’avoir jamais manqué une des deux premières représentations de tous les drames qui se sont joués, depuis dix ans, sur les théâtres de la Porte-Saint-Martin, de l’Ambigu, du Cirque et de la Gaîté. Le quatrième étage est loué à une pauvre femme, riche autrefois, tombée dans la misère, et qui est venue, comme c’est l’usage, de la province où tout se sait, à Paris où tout se cache. Il a fait des spéculations sur les biens, s’est ruiné, déshonoré et finalement tué. Madame Houlot, travaille ainsi que sa fille Mathilde. Ces dames font elles-mêmes leur ménage et elles sous-louent une chambre garnie dont le revenu paie à peu près leur loyer. Le cinquième étage se subdivise en quatre logements, composés chacun d’une pièce. Deux ouvriers forgerons et un clerc d’huissier, occupent les trois premiers, les plus vastes et les plus confortables. La dernière pièce qui est toute petite, a pour locataires deux ouvrières de madame Bricard, mesdemoiselles Belotte et Fanchon. Comme Belotte ne rentre presque jamais la nuit, Fanchon peut trouver le lit trop grand ; mais Belotte découche, prétend-elle, parce qu’il est trop étroit. Les Sainte-Hélène ont disposé du sixième étage. Ils ont là une chambre pour leur fils cadet, George-Napoléon. Ce jeune homme, après avoir obtenu plusieurs prix au grand concours, envoie des articles de genre à un petit journal, et se prépare à être ministre dès qu’il aura l’âge requis. C’est, du reste, un charmant garçon, plein d’avenir, qui ne demande qu’à bien faire. Il peut beaucoup, il le sait et est bien décidé à lutter énergiquement contre tous les obstacles. Le ménage de Georges-Napoléon est le mieux tenu de cette maison qui ne rapporte à son propriétaire que quatre mille francs par an. Or, par le temps qui court, il est permis de négliger un peu sa maison, quand on n’en extrait pas un meilleur revenu ! Il est vrai que celle-ci a une succursale sur la cour. C’est un petit bâtiment élevé d’un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée. En bas, une forge, - au premier, l’appartement du forgeron et de sa famille. - Ici tout respire l’aisance et le bien-être. À travers les vitres de l’étage supérieur, on aperçoit des rideaux de neige. Quelques pots de fleurs garnissent le rebord des croisées. La cour est pavée et propre. Le long des murs, il y a des plates-bandes où poussent des vignes vierges et des fraisiers. Dans un coin, un grand lilas abrite une pompe, et une nuée de moineaux francs piaille sur les barres de fer empilées. - Qu’un rayon de soleil joue sur tout cela, et tout cela vous paraîtra charmant : la maisonnette blanche aura l’air de rire et de chanter à la face de la grande vilaine maison noire qui se dresse, entre elle et la rue, comme un fantôme. Mais, en ce moment, le soleil est couché, et c’est par un sombre crépuscule que la forge s’épanouit dans toute sa gloire. Les soufflets vigoureux mugissent en envoyant leur han ! au feu qui mugit à son tour et fait voltiger de brillantes étincelles. L’écho sonore du marteau retentit sur l’enclume, et le fer embrasé sème au hasard ses rubis étincelants. Deux compagnons sont debout auprès de l’enclume. Le premier, celui qui tient le fer, est un tout jeune homme, mince, vêtu d’un pantalon de toile grise et d’une chemise à mille raies bleues. L’intelligence rayonne sur sa figure ; de légères moustaches noires, crânement relevées, laissent voir une bouche garnie de dents très blanches ; - ses yeux brillent comme deux gouttes de café et ses cheveux courts, relevés sur le front, en font ressortir l’ampleur. Le second est un colosse, aux cheveux d’un blond fade, aux énormes favoris roux, au teint coloré. Son costume de travail n’est pas d’une simplicité aussi sévère que celui de son camarade. Il porte un pantalon de velours vert-bouteille, un gilet à bandes rouges et bleues, une chemise à pois jaunes et bruns. De solides boucles d’or, en forme d’ancres, pendent à ses oreilles et l’on voit reluire, à sa main droite, une bague chevalière en argent massif qu’un enfant aurait peine à soulever. Et cependant, tel sera toujours le triomphe de la nature sur l’art, il est moins beau que l’autre qui est moins bien mis que lui ! Deux autres ouvriers travaillent devant la cloison vitrée qui donne sur la cour. Dans un coin, une masse noire s’agite en sifflant. dit tout à coup le colosse à son camarade, en tenant suspendu en l’air son énorme marteau, nous sommes aujourd’hui samedi. Le jeune homme baissa la tête sans répondre. Ça me fait du bien de taper quand je suis en colère. Et le forgeron, rouge, en sueur, laissa tomber son marteau : Qui est-ce qui dîne avec moi demain ? Je voudrais bien voir ça, par exemple ! Justement, la veille de mon départ, je dînerai avec mon père et avec mes sœurs. Il est vrai que tu y seras aussi : - tu es invité ! - Mon père lève toujours le coude de temps en temps. Mes sœurs travaillent : la Bise gagne maintenant trente sous par jour... sa journée ne pèse pas lourd. Elle est délicate, elle a besoin de soins. Peut-être aussi aime-t-elle un peu trop à lire ? Enfin, mon pauvre Fanfan, elle auraitdû naître demoiselle, quoi ! c’est qu’aussi elle est si gentille ! Quand on vous regarde ses petits doigts blancs ! Est-ce que c’est fait pour coudre, ces doigts-là... C’est fait pour toucher du piano... Dans notre position, Fanfan, il faut que les doigts servent à autre chose. Je suis inquiet de partir, mon vieux. Tout ce monde-là avait encore besoin de moi. - Tu veilleras sur eux, pas vrai ? c’est-à-dire, tu me feras écrire, puisque... C’est vrai, je ne sais rien ; mais l’écrivain de la place Cadet est de mes amis, en deux temps je suis chez lui, - et dès qu’il y aura du nouveau, sois tranquille... Pierre désigna des yeux le plafond, c’est-à-dire l’étage supérieur. C’est pas elle qui s’en fâcherait, va ! M’est avis, au contraire, qu’elle en serait contente. C’est un vrai, le vieux Michel, quoique... Or donc, il y a huit jours, nous étions là, tous les deux, le patron et moi, à nous regarder dans le blanc des yeux, comme des chiens de faïence... Voilà que tout à coup : - Fanfan ! qu’il me dit, ce pauvre Pierre va donc nous quitter ? - Moi, voilà que je lui dis comme cela : - Il nous quittera ou il ne nous quittera pas, c’est-à-dire qu’il nous quittera si cela vous fait plaisir, et qu’il ne nous quittera pas si vous ne voulez pas, patron, - que je lui dis ! - Dame, si Pierre avait de quoi, il achèterait peut-être un remplaçant ? Je ne sais pas, moi, mais ça me fait cet effet tout de même, que je lui dis. Là-dessus, il ne dit plus rien ; c’est-à-dire, si ! Et le colosse fit jaillir des gerbes de feu sous ses coups redoublés. La porte de l’atelier s’ouvrit pour donner passage à une grande, svelte, et blonde jeune fille vêtue de blanc, qui s’avança délibérément à travers les pièces de ferraille, et vint tendre les mains aux deux compagnons. fît Pierre avec un regard reconnaissant. - ajoutait aux paroles le ton dont elles étaient dites, - eh quoi ! ce n’est donc pas pour moi que vous êtes venue ! Mon père n’était qu’un prétexte, disait le son de la voix. Pierre joignit les mains ; il voulut dire quelque chose, mais il ne trouva rien ; elle, non plus, et ils restèrent là tous les deux à se regarder. Puis, après le bonheur de se voir, vint la pensée que dans deux jours ils ne se verraient plus et leurs yeux se remplirent de larmes. Pierre eut un faible sourire ; Antoinette sentit qu’il fallait avoir du courage : elle fit quelques pas : Et la masse noire sortit de son coin. Un observateur, doué de pénétration, pouvait seul deviner dans cette masse un apprenti de treize à quatorze ans ; par exemple, on eût pu mettre l’observateur au défi de faire le portrait de ce gamin, car, outre qu’une forêt de cheveux en désordre couvrait sa figure, Quoniam se peignait avec ses doigts. Or ses malheureux doigts étaient toujours noirs, et il en résultait que ses joues, son front, son menton et son nez confondus, n’étaient plus qu’une plaque de cheminée, sur laquelle deux petits yeux gris brillaient comme des charbons ardents. dit Antoinette, regardez cette belle pièce de dix sous. Elle est à vous pour passer gaîment votre dimanche. Surtout, Quoniam, ne soyez pas trop mauvais sujet. Il releva les cheveux qui le gênaient, prit la pièce de dix sous, la jeta en l’air, la reçut sur le bout de son nez, la fit retomber dans sa main, la fit passer de sa main à son coude, de son coude la relança dans l’espace, et comme elle avait disparu aux yeux des spectateurs surpris, il la tira de la poche de son gilet et la montra délicatement placée entre l’index et le pouce. s’écria Fanfan en jouant avec son énorme marteau. Quand le chat n’y est pas, les rats dansent ! dit sentencieusement Michel Baldi, le forgeron, en fermant la porte derrière lui. qu’est-ce que tu y viens faire ? J’ai quelque chose à te demander. Le forgeron tint un instant sa fille dans ses bras et la considéra avec amour. De fait, elle était bien jolie et il y avait de quoi en être fier ! Quant à Michel Baldi, c’était un homme d’une cinquantaine d’années, de grande taille, très maigre, le dos voûté, le front chauve. Il était vêtu d’une longue lévite qui lui descendait jusqu’aux talons, d’un large gilet brun, et d’un chapeau de paille. Sa figure, couleur tabac d’Espagne, ridée, flétrie par un travail forcé, était néanmoins bienveillante et douce. Je vais te le dire à l’oreille. Il se pencha vers elle, en souriant aux ouvriers. Au bout d’un instant, il se redressa et regarda sa fille avec inquiétude : De nouveau, elle se mit à lui parler avec vivacité : continua le forgeron : vous pouvez partir. Quant à vous, dit-il à Pierre et à Fanfan, je vous garde. Vous dînez avec moi : nous boirons à sa santé, dit-il à Fanfan, en désignant Pierre... puisqu’il part, ajouta-t-il avec un soupir. C’est ma fille qui le veut ! Oui, mes amis ; je veux boire à votre santé. Ils sortent, et voilà que tous les compagnons vont en faire autant. La nuit est tout à fait venue. Les feux de la forge s’éteignent. C’est l’heure où ceux qui, tout le jour, ont porté sur leurs épaules le fardeau du travail, vont manger, boire, fumer, puis s’endormir, demandant à ces simples actes de la vie toute la part du bonheur qui doit leur revenir ici-bas : on n’est pas exigeant quand on est pauvre. - Il est sorti le dernier de l’atelier et le voilà maintenant peigné, lavé, quasi-propre. Il se tient droit et passe fièrement devant la loge du concierge, sa pièce de dix sous appliquée sur l’œil. c’est au troisième, à la porte de madame Bricard, la lingère. il siffle encore ; il frappe du pied. Est-ce que ce petit mauvais sujet en voudrait à mademoiselle Belotte, ou à mademoiselle Fanchon ? L’appartement au-dessus de la forge se composait de quatre pièces : une cuisine, deux chambres à coucher et un salon qui servait aussi de salle à manger et que meublaient assez convenablement un canapé, deux fauteuils et six chaises en acajou recouvertes en crin noir. Il y avait un piano pour Antoinette, une pendule en bronze doré surmontée d’une statuette qui avait l’ambition de représenter une jeune fille en chapeau de paille, agenouillée devant une croix, - et des flambeaux à quatre branches et à pieds de sphinx. Aux fenêtres, de jolis rideaux blancs et de plus grands en laine grise bordés de vert. Sur le parquet, frotté avec soin, de petits tapis carrés devant chaque chaise. La nappe enlevée, un grand tapis de laine tricoté par madame Baldi, recouvrait la table. Seule, en ce moment, la femme du forgeron travaillait, à la lueur d’une lampe posée sur une table à ouvrage. Elle n’était pas de ces femmes qui attirent, à première vue, l’attention. Son front assez ample était à demi caché par des cheveux châtain-clair rangés en bandeaux plats et surmontés d’un bonnet de linge. Le nez un peu long s’élargissait vers le bout. La mâchoire, découpée à angles droits, dissimulaitla saillie un peu trop prononcée des pommettes. Au bas des joues, il y avait deux trous qui pouvaient passer pour des fossettes aux yeux des amis de madame Baldi. Cette tête insignifiante, ni laide, ni jolie, - plutôt laide, - avait, à la considérer un peu longtemps, une physionomie attachante et singulière. On y voyait se succéder sans cesse l’expression de deux sentiments opposés : l’humilité et l’orgueil. Ces deux expressions alternaient sans nuances. Tantôt, le plus souvent même, la femme du forgeron apparaissait, les paupières baissées, avec un sourire tout de miel qui prêtait à ses lèvres la forme d’un croissant et faisait, des fossettes, de véritables cavernes ; sa démarche lente, ses gestes retenus et contraints, la simplicité puritaine de ses vêtements, lui donnaient alors l’air d’une de ces femmes qui fréquentent assidûment les églises. - Mais, lorsqu’elle était seule, une métamorphose complète s’opérait en elle : les fossettes se refermaient, la bouche redevenait droite, le geste sûr ; la voix, tout à l’heure traînante et nasillarde, avait des sons de cuivre. La paupière relevée et tendue laissait voir une prunelle claire d’où partaient mille feux. Michel Baldi, son mari, seul peut-être au monde, l’avait vue ainsi, mais il n’y entendait pas malice, le bonhomme. Pour Antoinette, c’était une enfant, à laquelle la science des physionomies importait moins qu’une fleur ou qu’un oiseau. Elle eût pu du reste, aller de la surface au fond, du visage au cœur, sans que sa mère cessât jamais d’être pour elle un sujet d’admiration respectueuse qui n’aurait eu d’égale que sa reconnaissance. Ce cœur, en effet, ne battait que pour un être au monde. Chez la forgeronne un sentiment absorbait tous les autres : l’amour de sa fille ! Madame Baldi était la fille d’un pauvre ouvrier de province, brave homme, aussi naïf que brave, ayant épousé une femme paresseuse et coquette, dont il ne payait pas seul les robes et les bonnets. Il avait fini par être humilié des toilettes de sa femme, mais n’ayant pas le courage de rompre avec elle, l’aimant peut-être, il avait demandé au vin des consolations et l’oubli de ses chagrins. D’abord, il avait bu, pour s’étourdir, affirmaient les bonnes âmes ; ensuite et surtout, parce qu’il trouvait le vin bon, prétendait sa femme. L’enfant avait grandi, un peu abandonnée à elle-même par suite de ces deux vices. La mère courait le guilledou, comme on dit, et le père ne quittait pas les cabarets. Elle avait fait son éducation toute seule, en observant et en réfléchissant. À douze ans, Rosalie (c’était son nom) avait jugé ses parents et chiffré sa vie. Elle s’était promis de vivre en honnête femme, afin d’être considérée par les voisins, ce que sa mère n’était pas. Elle s’était juré encore de ne jamais épouser un ivrogne, ce que son père était. - Ne cherchez, dans ces résolutions, ni principes religieux, ni instincts moraux ; c’était du plus pur égoïsme. L’égoïsme pousse les natures faibles à suivre l’exemple qui leur est donné, même lorsqu’il est mauvais et les natures fortes, à choisir par elles-mêmes et à ne se décider qu’après réflexion. En voyant quelques femmes du voisinage aisées, - parce qu’elles étaient économes et que leurs maris étaient des artisans laborieux, - Rosalie se dit qu’elle serait économe et qu’elle épouserait un bon ouvrier. Après s’être résolue à éviter le mal, elle résolvait de faire le bien. Ces femmes allaient a la messe et le curé les saluait. Rosalie voulut être saluée par le curé ; ce fut sa première ambition. Elle alla, d’elle-même, au catéchisme et à l’école des sœurs. D’elle-même aussi, elle étudia le soir : on la remarqua, elle en fut fière ; mais sentant que tout orgueil serait déplacé dans sa position, elle se fit humble. Comme elle avait quinze ans, Michel Baldi, qui faisait son tour de France en bon compagnon, fil la connaissance du père de Rosalie. Il vit la jeune fille, fut pris de sympathie pour elle, puis d’amour ; bref, il lui demanda sa main. - J’ai mille écus, lui dit-il, et je puis m’établir dans le pays. Une nouvelle ambition germa dans le cœur de Rosalie : Son père était ouvrier, son mari serait patron. Mais à quoi servirait de vivre en honnête femme auprès d’un honnête homme, si cela devait être dans une ville où la présence de ses parents pèserait sur elle comme un affront perpétuel ? le dimanche, quand, au bras de son mari, elle se promènerait en toilette sur le quai, elle pourrait rencontrer un homme ivre qui serait son père et dont les passants diraient : C’est le mari d’une telle, le pauvre homme ! Il faut faire fortune, dit Rosalie à son mari, et il n’y a que Paris pour cela ! - Allons donc à Paris, dit Michel. Quand, à Paris, il fut entré comme compagnon dans la forge de la rue Lamartine : - Cette forge sera un jour à toi ! Lui se prit à rire, en se tenant les côtes : la forge valait vingt-cinq mille francs et il n’en avait que trois mille. Jamais le pauvre homme, se dit Rosalie, ne gagnera ces vingt-deux mille francs tout seul. - As tu des parents qui puissent t’aider ? Une première, puis une seconde lettre demeurèrent sans réponse. s’écria cette femme de seize ans et demi ; nous ne devrons rien qu’à nous-mêmes. Malade, enceinte, elle apprit l’état de couturière en six mois. Ses premières pratiques la trouvèrent allaitant son enfant. Michel travaillant comme le dernier des misérables, faisait des journées de douze heures. Dix ans, pendant lesquels le travail et toutes les vertus qu’il entraîne à sa suite régnèrent dans l’étroit logis. Les repas étaient maigres ; les heures de sommeil comptées : il n’y eut abondance que de privations. Le soleil et le dimanche avaient beau les inviter, jamais les jeunes gens ne dépassaient les barrières ; jamais ils n’allaient au spectacle. Michel supportait tout parce qu’il adorait sa femme ; sa femme, parce quelle poursuivait un but qu’elle voulait atteindre. Au bout de dix ans, la forge était à vendre, - l’argent était prêt. dit-elle à son mari en l’embrassant. Ce fut la plus grande expansion de sa vie ! - Elle jouissait et souffrait, d’ordinaire, en dedans, à la façon des Anglais et des sauvages. Elle plaça sa fille dans une institution où allaient les filles des bourgeois du quartier, ne liarda pas sur le prix de la pension et fit au contraire de beaux cadeaux aux maîtresses, afin qu’elles donnassent tous leurs soins à la petite Antoinette. Elle voulut pour celle-ci des maîtres d’agrément et toutes les superfluités d’une éducation mondaine. Elle-même ferma son atelier de couture, s’acheta une garde-robe qui jusque-là lui avait fait défaut, et, à la grande stupéfaction de son mari, qui ne l’avait jamais vue ni soupçonnée dévote, elle se mit à fréquenter assidûment l’église de Notre-Dame-de-Lorette. Allait-elle à la messe, chaque matin, poussée par ce seul sentiment qui fait qu’heureux, ou aime à remercier Dieu de son bonheur ? Au sortir de la forge enfumée, de l’appartement mesquin, éprouvait-elle le désir de contempler les merveilles du saint lieu ? Les églises sont les palais des pauvres. - Non, ce n’était pas cela. - Car elle se tenait, dans l’église, les yeux baissés, sans rien voir, et jamais les syllabes de la prière ne tombèrent de ses lèvres serrées : elle pensait ! - Tout lui avait réussi jusque-là : elle se fondait sur le passé, pour regarder en face l’avenir, en se disant qu’elle le ferait à sa fantaisie. Fille d’une lorette de barrière et d’un ivrogne, elle était devenue la femme d’un maître de forges qui gagnait, bon an, mal an, huit mille francs. Que ne pourrait-elle pas encore ayant déjà pu cela ? Elle se connaissait, et se rendait justice : elle n’avait jamais été belle et ses longs travaux l’avaient de bonne heure vieillie et enlaidie. Elle n’avait pas d’instruction et devait, par conséquent, vivre à sa place dans une sphère obscure. En admettant qu’elle eût le courage et le temps de refaire son éducation, son mari, ce paysan, cet ouvrier, pourrait-il la suivre dans son ascension mondaine ? - Mais elle avait une fille, une fille belle, bien élevée, instruite, qui pouvait prétendre à tout et tenir partout sa place. Dans dix ans, quand cette fille en aurait vingt, on vendrait la forge. - Le père et la mère de madame Baldi étaient morts ; plus d’obstacles de ce côté. Quoi donc empêcherait Antoinette d’épouser quelque notaire, quelque médecin, d’aller dans ce monde interdit à sa mère ; mais où sa mère la suivrait par la pensée ? Cette fille du peuple, dont toute la vie n’avait été que la mise en action d’un rêve : monter ! Sa fille ferait ce qu’elle aurait voulu faire, serait ce qu’elle aurait voulu être. Elle éprouvait pour cette enfant non la passion maternelle, toute de renoncements et de sacrifices, mais une passion plus violente et plus égoïste : c’était elle-même qu’elle aimait en sa fille ; c’était elle-même, belle, jeune, instruite, et assez riche pour faire un beau mariage. Pour atteindre ce but, elle aurait balayé toute la boue de la rue ; elle aurait tordu son mari comme un bâton de cire ; elle aurait commis des crimes ! Transportez dans un autre monde que celui de l’atelier, cette nature de femme avec sa volonté énergique et son égoïsme monstrueux transformés en dévouement, vous aurez une grande artiste ou une reine : Rachel, ou madame de Maintenon ! - On gouverne un peuple ou on l’émeut, avec moins de génie que la femme de Michel Baldi n’en avait dépensé pour acquérir une forge et faire de sa fille une bourgeoise. Quant au brave Michel, il ne se doutait de rien : il jouissait de sa femme en mari, de sa fille en père et de sa forge en forgeron. Lorsque l’abbé Colas, le directeur de sa femme et de sa fille, lui faisait une fois l’an, le plaisir de s’asseoir à sa table, il était assez peu sensible à cet honneur. Mais, par exemple, quand sa femme lui permettait de donner à dîner à ses deux meilleurs ouvriers, Pierre et Fanfan, il s’épanouissait comme une pivoine au soleil. Ces jours-là, lorsque après le dîner Antoinette, en robe blanche, se mettait au piano, il fallait voir nos compagnons ! Fanfan toussait, crachait, dès avant les premières notes. Michel de la main, recommandait le silence ; puis il clignait de l’œil, comme pour dire : Vous allez entendre !... Après le morceau, il levait la tête, comme pour dire : Vous avez entendu ! Pierre était à peindre, ses yeux ne quittaient pas la musicienne. Il était là, immobile, ne trouvant pas un mot à dire. murmurait-il, le soir, en s’en allant, avec Fanfan ! - Oui, mais ta sœur est encore mieux ! - Antoinette mettait franchement sa petite main dans la main brunie des compagnons, et sans craindre de froisser sa robe, elle embrassait son père à chaque instant. Elle tenait de Michel Baldi, la brave enfant, et non de sa mère. Elle se souciait peu des grandeurs et elle se trouvait dans son milieu, lorsqu’elle mettait le pied dans cette forge, parée pour elle de toutes sortes de charmes, - dans cet atelier où on l’admirait et où on l’aimait, où les compagnons l’accueillaient de leurs voix joyeuses, où son père, la montrant, disait : C’est ma fille ! du ton dont il aurait dit : C’est la reine de Saba ! Elle aimait surtout Pierre, si doux, si complaisant, si bien pour un artisan. Madame Baldi avait remarqué cette préférence. Et voilà pourquoi elle laissait partir l’ouvrier. Voilà pourquoi, lorsqu’il parut, donnant le bras à sa fille, et suivi de l’inséparable Fanfan, les lèvres tendues de la forgeronne laissèrent échapper ces mots : - Heureusement qu’il part demain ! La paupière de madame Baldi retomba ensuite sur son œil, sa bouche redevint croissant, ses fossettes redevinrent cavernes, et elle mit la nappe, en souriant. Comme la tristesse est plus triste à Paris qu’en province ! Comme, au milieu de la foule qui couvre les boulevards, l’homme malheureux souffre plus que parmi les rares passants de la petite ville ! Qu’un départ, dans une gare de chemin de fer, est plus pénible que dans un bureau de messagerie ! Une gare, c’est le temple de l’action. - À la porte, des files de voitures qu’on décharge ; à l’intérieur, des colis qu’on roule sur des voitures à bras ; des facteurs, des portefaix, des voyageurs groupés ou solitaires, allant affairés, çà et là, ou fumant paisiblement ; des soldats avec leurs fusils, des chasseurs avec leurs chiens, des nourrices avec leurs marmots, des citadins et des paysans, des gentlemen et des commis ; - des bruits de roues et des coups de sifflets, des voix distinctes et des murmures confus. Et, par-dessus tout, cette horloge inflexible, dont on ne saurait arrêter l’aiguille, dont l’heure tinte comme un glas fatal. Au conducteur de la diligence, on disait : Attendez un peu. Prenez un verre de vin ; trinquez avec nous. - Le chef de train est invisible. Il est là-bas, de l’autre côté, soldat esclave de sa consigne, être de raison qui donne le signal du départ, comme la pendule sonne l’heure. Dans la cour de la diligence, il n’y avait que les parents et les amis de ceux qui parlaient ; ici, les indifférents pullulent. On n’ose pas se faire, devant eux, les recommandations enfantines et touchantes ; on n’ose pas se dire qu’on s’aime ; on n’ose pas pleurer ; - on s’embrasse devant des badauds qui rient ! Pierre va partir : il faut qu’il parte. Il a attendu le dernier train. Mais, justement, parce que c’est le dernier, il n’y a plus moyen de tarder davantage. Le voici, avec ses sœurs, son père et son ami Fanfan, dit Mâconnais . Les deux compagnons marchent en avant. Le père les suit par derrière, une de ses filles à chaque bras. Il s’agit de faire viser sa feuille de route au guichet du contrôle, de payer son quart de place, de faire enregistrer son petit bagage. Il s’agit surtout de ces dernières recommandations, qui sont, comme le post-scriptum d’une lettre pour celui qui l’écrit, les plus importantes pour celui qui les fait. dit Pierre, tu me promets d’aller, toutes les semaines, les voir au moins un fois. S’ils avaient besoin de quelque chose, tu m’écrirais ou bien tu t’adresserais au patron, en cas d’urgence. De temps en temps, un mot de morale au père, mais sans le blesser. La Bise ne m’inquiète pas, elle est travailleuse ; mais l’autre a besoin de bons conseils. Il faudrait en causer de temps en temps avec son aînée. Enfin, s’il y avait quelque chose de nouveau... qu’il dit, dit-il, comme dit cet autre ! Faut pas m’en vouloir, garçon ; - c’est ma fille qui l’a voulu. C’est-à-dire que vous vouliez venir seul, mon père. - Or, mon cher enfant, voilà ce qui m’amène. Ce matin donc, comme tu sortais de la forge, je me suis dit : - En route, on aime à savoir l’heure, pas vrai ? Pierre n’a pas de montre ; si je lui en achetais une. C’est un bon ouvrier, la bourgeoise ne dira rien. Pour lors, je suis allé te chercher une pas grand-chose qui vaille, mais c’est solide, c’est garanti pour deux ans, ça pèse et ça dit l’heure ! - Je vais le dire à mon père, à mes sœurs ! Nous allons avec vous, dit Antoinette. Les deux groupes n’en formaient plus qu’un. dit sentencieusement Michel Baldi au père de Pierre, en lui désignant son fils. disait mademoiselle Antoinette aux deux jeunes filles. Vous me donnerez de ses nouvelles ! C’est bien de l’honneur pour nous, dit Titi. Nous ne souffrirons pas que vous vous dérangiez ainsi, mademoiselle ! - Venez, mademoiselle, nous serons bien heureuses ! Elle se sentait comprise de ce côté. Le temps passe-t-il, Dieu de Dieu ! Écoute un peu, toi, dit le père de Pierre à son fils. Je ne te recommande pas de te conduire en honnête homme ! Tu nous donneras de tes nouvelles. - Si j’avais été riche, tu le sais, tu ne serais pas parti. Enfin, on fait ce qu’on peut. Je vous ai élevés tous les trois, vous avez des états. Peut-être bien que je fais un peu trop le lundi. Je te dis ça parce que tu pars. Je ne suis pas en fonds ces jours-ci. V’là cent sous pour boire une bouteille. C’était au tour de La Bise ! dit-elle, tu peux compter sur moi. Tu es la vraie mère à présent, ma pauvre Bise. Pierre, c’est moi qui ai fait ta malle. Sous les chemises, tu trouveras une petite bourse que je t’ai tricotée. Un jour que nous nous promenions, tu m’en as montré une dans un étalage. J’espère bien que tu n’as rien mis dedans, au moins ? quand on gagne trente sous par jour. Ma Bise, je n’ai besoin de rien. Si tu m’embrassais, Titi attend son tour. Ma bonne Titi, sois bien sage, pense à moi ! On ne part pas tous les jours, et ma femme n’est pas là ! Antoinette tendit son front rougissant au jeune homme, qui l’effleura de ses lèvres. dit gaiement Fanfan qui ne doutait de rien. Et les joues aussi, si cela lui fait plaisir ! Pierre se pencha de nouveau vers la jeune fille. dit-elle bien bas et d’une voix suppliante. Pierre sentit que la main de la jeune fille glissait quelque chose dans la sienne. cria-t-il, en se jetant au cou de Fanfan. Puis ce cri : - Les voyageurs pour la ligne de Lyon ! Je ne te dis que ça ! Enfin, il s’est arraché des bras de tout ce qu’il aime. Il a dépassé la barrière qui sépare ceux qui restent de ceux qui s’en vont. C’est Fanfan, Fanfan qui a séduit l’employé préposé au passage, Fanfan qui vient lui donner la dernière accolade, Fanfan qui le saisit par le poignet, lui glisse de force quelque chose dans sa poche, et lui dit tout d’une haleine : Est-ce que le gouvernement, qu’il dit, dit-il, comme dit c’t’autre, donne cent sous par jour aux fantassins, pour boire bouteille. Et, que tu vas me prendre ça et un peu vite, grand nigaud, que je t’embrasse ! Les voyageurs s’accotent, se tassent dans les wagons. Les uns s’endorment, les autres songent, d’autres regardent au dehors. Tantôt leurs yeux se lèvent vers le ciel tout constellé d’étoiles, tantôt ils essaient de compter les arbres noirs et fantastiques. Après la nuit blanche semée de grandes ombres, c’est la bande lointaine de lumière qui s’élargit et s’étend sans cesse, tournant du gris au blanc, du blanc au jaune, du jaune au rouge pourpre ; c’est le jour qui renaît avec sa gaieté et sa vie. La nature immuable raille l’homme ; elle a l’air de lui dire : Partie de mon grand tout que caractérise la vanité, pourquoi te donner le ridicule de croire éternelles tes douleurs ou tes joies ? Les unes et les autres glissent sur ton égoïsme, comme le jour ou la nuit sur ma sérénité. les gens ont beau être tristes, le soleil luit toujours. Dès qu’il parut le lendemain, M. Sainte-Hélène ouvrit toutes grandes les fenêtres de la loge, afin de renouveler l’air que respirait madame Sainte-Hélène. Au bruit qu’il fit, les moineaux perchés alentour se mirent à voleter pour aller se poser un peu plus loin. Mais il ne s’en émut pas. Comme il était ami de la nature, il sortit, son habit sur le bras, une brosse à la main, afin d’aller faire sa toilette près du lilas de la cour. M. Sainte-Hélène avait, depuis vingt ans, un habit qu’il brossait chaque matin, mais qu’il ne mettait jamais : l’hiver, il allait vêtu d’un gilet à manches, et l’été, il allait sans gilet. Le digne concierge avait dépassé la soixantaine, mais il se tenait droit, et ses gestes étaient empreints d’une raideur toute militaire. Son bras, lorsqu’il le remuait, décrivait des angles droits. Son front, dépouillé de cheveux, était étroit et fuyant vers le crâne. Le bas de sa figure, presque entièrement couvert par une immense moustache grise, était large au contraire et formait la base d’un triangle dont le front représentait assez bien le sommet. Cette tête reposait sur un col de crin noir qui lui étreignait le cou comme un carcan. C’est, sans doute, à cause de ce col que le bonhomme ne mettait pas d’habit ; car si l’on n’avait pas vu ses manches d’une blancheur éclatante, on aurait pu croire qu’il n’avait pas de chemise, tant le col de crin dissimulait le col de calicot. M. Sainte-Hélène, propre, méthodique, silencieux, ignorait le nom des locataires, et s’en remettait à sa femme pour tout ce qui regardait l’administration de la maison. Les mauvaises langues partaient de là pour dire que madame Sainte-Hélène portait les culottes dans son ménage, comme madame Baldi dans le sien : ce qui était faux. Madame Sainte-Hélène, petite femme grasse, la tête emmitouflée dans un bonnet qui cachait entièrement ses cheveux, le corps encotonné dans une robe sans taille, avait une tête en forme de boule, comme son mari avait une tête en forme de triangle. Cette tête, éclairée par de bons gros yeux d’un bleu faïence, et semée de quelques bourgeons rouges, en manière d’ornements, respirait la bonne humeur. La femme-sphère adorait l’homme-triangle et ne le contrariait en quoi que ce fût, sinon au sujet de leur fils aîné, le héros ! Elle ne savait pas de métier plus haïssable que le métier des armes, tandis que M. Sainte-Hélène n’en reconnaissait pas de plus beau, depuis qu’en 1813, enrôlé dans la garde nationale mobile, il avait failli se battre à Troyes. Certes, madame Sainte-Hélène faisait des cancans, mais c’était sans méchanceté, non pour blesser les gens ; mais uniquement pour dire quelque chose. Quand on est ignorante comme une carpe, et qu’on ne sait ni l’histoire, ni la géographie ; - quand on confond le nom d’une danseuse et le nom d’un port de mer (madame Sainte-Hélène avait pris un jour Carlotta-Grisi pour une ville Hanséatique !) quand on n’a rien lu, rien retenu, et qu’on est dépourvue d’invention, il faut bien parler de ses voisins, sous peine de sentir sa langue se geler. C’était là le cas de la bonne femme. Son mari était aussi ignorant qu’elle ; mais il était homme et par conséquent moins possédé du besoin de s’entendre parler ; de plus, il avait une petite collection de souvenirs militaires suffisante à remplir ses heures d’épanchement. Au demeurant, c’étaient de braves gens, fort respectés, comme les concierges doivent l’être dans un grand état, mais n’abusant pas de leur pouvoir absolu, et ne sacrifiant pas trop l’intérêt commun à l’intérêt de leur dynastie. Les ouvriers de la forge aimaient beaucoup M. Sainte-Hélène qui leur racontait de temps à autre sa campagne. Quoniam était l’enfant gâté de madame Sainte-Hélène : elle ne le voyait jamais passer sans l’appeler vaurien et lui prédire qu’il finirait sur l’échafaud, perspective enchanteresse qui faisait rire aux éclats l’apprenti. Elle parut à la fenêtre, dans un déshabillé galant, composé d’une camisole jaune à pois bruns, et d’un serre-tête en indienne jaune sur jaune. Le jaune est le fard des brunes, et madame Sainte-Hélène était brune, en dépit de ses yeux bleus. C’est du moins ce qu’affirmait son mari, et lui seul était compétent en pareille matière, puisque lui seul pouvait se vanter de l’avoir vue nu-tête. Il mourra à la Roquette, je le lui ai prédit. Ce jour-là, il se lèvera matin. Hier à minuit, tu dormais, toi, et je n’ai pas voulu te réveiller ; à minuit donc, voilà qu’on sonne. Je l’ai bien reconnu à sa voix. Je parie qu’il montait chez cette petite coureuse de Belotte. Ne l’a-t-il pas menée l’autre jour à l’Ambigu. Je t’en donnerai, moi, de l’Ambigu ! Après ça, ils se valent bien tous les deux. Je ne donnerais pas deux sous de leur avenir : Saint-Lazare, l’hôpital, la morgue, la guillotine, ou quelque chose d’approchant. Il faut que jeunesse se passe. Il a de la sève, que veux-tu ? tu appelles cela de la sève, toi ! Je voudrais bien voir que mon fils Georges menât cette vie ! Je voudrais apprendre qu’il va chez des coureuses comme cette Belotte... Vous aimez mieux qu’il aille chez des actrices, n’est-ce pas ? Bien le bon jour, madame Sainte-Hélène ! C’est Quoniam en personne, et déjà dépeigné. Et il traversa la cour sur une jambe pour arriver à l’atelier. dit la bonne femme en riant. Pas moins, il sort de chez ce petit poison de Belotte, le gueux ! De mon temps, dit gravement M. Sainte-Hélène, les choses n’allaient pas ainsi. Je me suis marié à vingt-cinq ans, et ma femme est la première à qui j’ai dit : Comment te portes-tu ? Il est vrai qu’à cette époque on avait autre chose à faire qu’à courir après les filles. Et vous faisiez partie de la garde nationale mobile. dit Quoniam, qui ressortait de l’atelier un seau à la main. Tournez le robinet, s’il vous plaît, papa. Tiens, où va donc madame Houlot ? Elles ont l’air triste comme tout. Il rentra, les jambes écartées, tenant son seau en avant des deux mains, et semirant dedans à l’instar de Narcisse. Madame Houlot et sa fille étaient dans la rue. Elles allaient, le front baissé, les yeux pleins de larmes, n’échangeant que de rares paroles. Une fois résolues au sacrifice, elles n’avaient plus qu’à s’occuper des détails de l’exécution. Du reste, je veux me montrer difficile ; aller aux informations moi-même. On donne toujours trop au hasard... Que les riches sont heureux, maman ! Elles s’arrêtèrent rue Dauphine, devant une maison noire à grande porte cochère, chargée d’enseignes et d’écussons. Il y avait, dans la maison, un atelier de brochures, une fabrique d’articles-Paris, un atelier de raccommodeuses de dentelles, une lingerie, etc.... Une plaque de cuivre portait ces mots gravés en noir : « Baratte et C ie, agence de placements. cria le concierge, d’une voix rude, aux deux femmes. Il est des moments dans la vie où tout porte coup sur l’âme : une bonne parole vous raffermit, un mot brutal vous décourage. La voix de ce concierge fut pour ces deux femmes un présage douloureux. Elles eurent un moment l’idée de s’enfuir. Elles étaient deux, elles se serrèrent la main et montèrent l’escalier. dit la mère lorsqu’elles furent près de la porte. La fille eut du courage pour deux. Il en sortit une grosse servante, vêtue en picarde, qu’accompagnait un jeune homme, nu-tête, assez semblable par la mise et la tournure à un sous-officier de cavalerie, en habit de ville. dit ce jeune homme aux deux femmes : je suis à vous dans un instant. Madame Houlot et sa fille pénétrèrent dans une pièce qu’on aurait pu prendre pour une étude d’huissier. Autour des murs, de méchants canapés de paille, une cloison à hauteur d’appui, toute salie, portant l’empreinte des cheveux gras des cuisinières qui s’y étaient appuyées. Derrière cette cloison, qui partageait inégalement la pièce, un bureau en sapin noirci, tout chargé de registres en mauvais état. Sur les murs, un papier gris sur gris avec des bandes noirâtres faites par la fumée. Un plafond lézardé, un plancher souillé, quelques cartes de géographie d’inégales grandeurs, un poêle en faïence ébréchée, enchâssé dans la cloison... Quelques femmes étaient là, attendant comme madame et mademoiselle Houlot. C’étaient des servantes pour la plupart ; de celles qui sont les habituées de ces sortes de lieux, changeant sans cesse de maîtres, parce qu’elles n’en servent bien aucun. Elles parlaient toutes ensemble, s’adressant à une jeune fille assise parmi elles, les yeux baissés et portant le costume des paysannes de la Nièvre : c’était une nouvelle venue à qui elles expliquaient Paris, les bonnes âmes ! lui donnant des avis d’expertes sur la manière de s’entendre avec les fournisseurs pour détrousser les maîtres... Deux jeunes filles simplement vêtues, paraissant des sous-maitresses de pension, se tenaient assises et muettes, d’un autre côté : pauvres enfants, qui sans doute venaient là, avec l’espérance de trouver quelque bonne place ! Ce marchand de chair, Baratte le Placeur, allait leur ouvrir la porte du monde. Les jeunes filles rêvent, on ne sait pas bien à quoi. Peut-être celles-ci se voyaient établies dans quelque château féerique entouré d’un parc mystérieux et demoiselles de compagnie de quelque vieille dame, dont le fils, un beau cavalier, leur offrait sa fortune et sa main ? mais à quoi bon raconter toutes ces imaginations ? En attendant, quelle préface à ces splendeurs, - Baratte et Cie ! quelle antichambre aux palais du rêve ! Le jeune homme, qui avait fini de causer avec la Picarde, rentra et allant aux deux sous-maîtresses : Vous allez voir M. Baratte dans cinq minutes ! Puis, s’adressant à madame Houlot et à Mathilde : Si vous voulez prendre la peine de passer ?... Il ouvrit une porte latérale et introduisit la mère et la fille dans une pièce voisine. Ensuite, il revint vers les cuisinières. Il n’était pas Baratte, lui, il n’était que Cie, et il avait la spécialité des cuisinières. Le salon où madame Houlot et Mathilde venaient d’entrer ne ressemblait en rien au bouge qu’elles avaient traversé tout à l’heure. Il était meublé avec un certain luxe, luxe banal, qu’on rencontre dans trente-six mille maisons bourgeoises à Paris. Mais tel qu’il était, il paraissait splendide par le contraste. Un tapis carré, une boiserie à baguettes dorées, un meuble en palissandre garni de velours grenat, une armoire de Boule, un superbe bureau chargé, celui-là, de beaux registres verts, à coins de cuivre étincelants, un bon feu réfléchi par des chenets de bronze doré : tel était le cadre opulent dans lequel, vêtu d’une douillette de soie noire, piquée et ouatée, cravaté de blanc, un gros diamant à sa chemise, des lunettes d’or sur le nez, de beaux cheveux blancs sur les tempes, le teint clair, la main grasse, le geste onctueux, se mouvait le noble vieillard qui avait nom Baratte le placeur, de la maison Baratte et Cie, bien connue. Il salua, et son salut fut affectueux. Il offrit des sièges et ce fut paternellement qu’il les offrit. Il s’assit lui-même avec majesté, sans hâte, comme un homme riche pour qui le temps n’est pas l’argent. Puis, d’une voix profonde et douce, la plus belle voix du siècle, après celle de M. de Talleyrand, il dit à madame Houlot (en vérité il lui dit cela) : - Madame, comment vous portez-vous ? Cet homme était l’antithèse de son portier, comme son salon était l’antithèse de son antichambre. Il fit un petit geste de la main, un geste de grand seigneur, un geste éloquent qui voulait dire, clair comme le jour : Oui, madame, nous avons à causer affaires, je le sais ; mais nous sommes gens de bonne compagnie, rien ne presse. Mieux vaut auparavant épuiser le code des civilités mondaines. Il disait tout cela, ce geste... et il le disait mieux qu’on ne saurait le traduire. La voix reprit : Et vous, mademoiselle, vous allez bien aussi ? Mathilde fit un signe de tête qui équivalait à un oui. Monsieur, réitéra la mère, nous venons ici avec l’espoir que, par votreintermédiaire, ma fille pourra trouver une place d’institutrice ou de demoiselle de compagnie dans quelque maison particulière. Je compte dans ma clientèle les plus grands noms du faubourg Saint-Germain et de la province. Mademoiselle voudra bien seulement spécifier l’emploi quelle désirerait. Cela, en guidant mes recherches, abrégera ma tâche. Ma fille, monsieur, voudrait entrer dans une maison, comme institutrice d’une jeune personne moins âgée qu’elle, ou comme demoiselle de compagnie d’une dame veuve. Je ne la voudrais pas à Paris, lancée dans le monde ; mais je ne la voudrais pas non plus dans une province trop éloignée de moi. Vous comprenez, monsieur, les angoisses d’une mère qui, pour la première fois, va se séparer de son enfant ? Vous-même, vous êtes père, sans doute... Quand je dis oui, je veux dire que, si je ne suis pas père, je pourrais l’être, étant marié. - Ma femme est une sainte ! Le vénérable Baratte ne manquait jamais, quand il parlait de sa femme, de dire qu’elle était sainte ! Cela faisait bien auprès des clients. Au fond, il se souciait d’elle moins que d’un rhume de cerveau. Celles de ses clientes qui étaient jolies savaient à quoi s’en tenir là-dessus. Voyons, mademoiselle, dit-il à Mathilde, ce que demande madame votre mère n’est pas infaisable. Veuillez répondre à mes questions je vous prie. Seulement, je vous demanderai la permission de prendre quelques notes. Répondez-moi, comme vous répondriez à ma sainte femme. se disait tout bas madame Houlot. Et quelle chance nous avons eue de tomber sur lui ! On m’avait dit tant de mal de ces placeurs !... Et tout haut à sa fille : Elle avait une charmante figure, dont l’expression principale était l’ingénuité. Rien de candide comme l’ensemble, rien de délicat comme les détails. Les cheveux d’un blond sombre, relevés sur les tempes, légèrement frisés, séparés au milieu du front par une raie blanche qu’aimait à suivre le regard, étaient réunis sur la nuque par un nœud de velours qui relevait le bavolet du chapeau. Le front, un peu trop ample peut-être, avait l’éclat et la pureté du marbre. Il était légèrement bombé au-dessus des sourcils, ce qui implique de la mémoire et une certaine dose d’imagination. Les sourcils étaient d’un blond plus foncé encore que les cheveux, presque bruns. Les yeux, d’un bleu de pervenche, humides et veloutés comme des yeux noirs. Le nez droit et fin s’avançait un peu sur la lèvre supérieure, presque imperceptiblement rentrée. Une toute petite bouche à arêtes prononcées ; des joues fraîches à l’ovale plein, un col d’une blancheur de lait qui éblouissait par son contraste avec ses vêtements de couleur sombre. La robe, taillée en fourreau de parapluie, cachait des formes florentines, dont la maigreur propre à la jeunesse, et qu’on devrait plutôt appeler minceur, était pleine de poésie. Le pied et la main avaient une forme charmante. Les doigts étaient allongés en fuseau, un peu longs et légèrement retroussés vers le bout : des doigts de reine ! Le respectable vieillard, après avoir regardé la jeune fille assez longtemps pour la faire rougir, se prit à poser ses questions, s’amusant de l’embarras de son interlocutrice, écrivant lentement les réponses, relevant sur elle un regard qui faisait étinceler le verre deses lunettes d’or. Je n’ai pas été en pension. Monsieur, dit la mère, mon mari était banquier. J’ai voulu que ma fille fût élevée auprès de moi. Je lui ai donné des maîtres de toute sorte. Certes, je ne pensais pas qu’un jour ma fille serait réduite à gagner sa vie chez les autres !.. Madame, fit l’honnête Baratte, ne vous repentez pas de ce que vous avez fait. L’éducation donnée en famille est la meilleure. m’a dit souvent (et j’étais de son avis) que, si nous avions des enfants, nous les ferions élever près de nous. Dans les pensions, quelque sévèrement qu’elles soient tenues, les jeunes filles risquent toujours d’avoir de mauvais exemples sous les yeux. Ainsi, dernièrement, j’ai appris qu’un monsieur avait placé sa... Il la faisait passer pour sa pupille. Comme c’est rassurant pour les mères de famille de penser... Monsieur, interrompit de nouveau madame Houlot, inquiète de la tournure que prenait la conversation, ma fille sait l’histoire sainte, l’histoire de France, le piano, le dessin, l’anglais... Je ne doute pas, dit l’excellent homme, des talents de mademoiselle. À Dieu ne plaise que j’en doute ! Oui, monsieur, dit la jeune fille, j’ai passé mon examen à la Sorbonne le mois dernier. Il ne me reste plus, mademoiselle, qu’à vous demander votre adresse, afin que mes clients puissent prendre eux-mêmes des renseignements, s’ils ne s’en rapportent pas à la haute opinion que j’ai conçue de vous. Le sous-officier en habit de ville, - le Cie, avait ouvert la porte. dit en entrant une jeune femme élégamment vêtue. Elle s’arrêta, voyant les deux visiteuses : J’ai fini, restez, je vous en prie. Il tendit la main à la mère, afin de pouvoir serrer les doigts de la fille, puis il les remit toutes deux aux soins de Cie qui les accompagna jusque sur le palier. Dès qu’elles furent sorties, le placeur ferma soigneusement sa porte, et allant à la jeune femme il voulut l’embrasser. Que dirait votre femme qui est une sainte ! Je viens de la part de madame la comtesse. Les deux sous-maîtresses, dans le salon de Cie, attendaient toujours leur tour d’audience. Je ne crois pas que M. Baratte soit visible d’ici à deux heures ! leur dit le jeune homme en riant. Ce qu’il fait, dit-il en riant plus fort ? - Il parle des vertus de son épouse bien-aimée à la femme de chambre de madame de Vinzelles... Deux jeunes gens déjeunaient, assis à une table du café Bignon. Leur conversation avait, comme c’est la coutume, les femmes pour objet. Jamais une conversation entre jeunes gens ne va sans qu’un nom de femme ne soit prononcé. Qu’il soit question de politique, de littérature, d’art ou d’industrie, la femme reparait toujours. Les esprits chagrins se plaignent parfois de l’importance exagérée que la civilisation chrétienne a donnée à la compagne de l’homme. Que deux hommes d’État s’abordent, ils parleront des graves intérêts qui, la veille, ont été débattus dans les salons de madame Trois-Étoiles . Deux artistes diront du mal des grandes dames qu’ils connaissent à peine ; deux hommes du monde diront du bien des actrices qu’ils ne connaissent pas ou qu’ils connaissent trop. Les deux jeunes gens en étaient arrivés à cet instant du repas, où la vanité s’étale avec toute la naïveté d’un instinct, arborant comme un drapeau le moi que l’un prononce devant l’autre qui ne l’écoute pas, impatient qu’il est d’arriver à sa réplique commençant par le même mot. Moi, disait donc l’un des jeunes gens, je ne demande aux femmes que d’êtres belles. Si elles le sont, peu m’importe leur caractère, leur position sociale ou leur vertu. Je suis un païen, je ne prends de la femme que ce qu’il en faut prendre, et ne lui demande pas ce qu’elle ne peut donner. Cette opinion qu’il n’y a, en fait d’amour, que du plaisir, est la mienne. J’ai aimé et je crois avoir été aimé ; c’est-à-dire que j’ai désiré beaucoup certaines femmes, et que ces femmes ont sacrifié quelque chose pour moi. Mais est-ce une raison suffisante pour croire à l’amour ? Quand, après deux ou trois ans de possession, un homme ne se présentera qu’en tenue d’amant devant sa maîtresse ; quand sa maîtresse, s’il l’embrasse, toute habillée, ne pensera ni à sa robe ni à son chapeau, ce jour-là, je croirai à l’amour. La possession, en un mot, voilà la pierre de touche ! Ce qu’on appelle l’amour n’est que le désir exalté ; - le désir réalisé, bonsoir ! J’ai une maîtresse, c’est-à-dire une habitude, et, à moins qu’elle ne meure, je n’en aurai pas d’autre. Quant aux caprices, cela ne vaut pas la peine que cela donne, ma parole ! Celui qui parlait ainsi était un grand garçon de trente ans environ, assez laid, qui avait dans la mise et les allures un peu de cet abandon propre aux artistes et aux hommes d’étude, que le travail absorbe et rend plus indifférents que les autres aux choses extérieures de leur individu. Son compagnon, au contraire, était d’une beauté qui semblait idéale, car elle était complète. Ses cheveux châtain-clair paraissaient blonds, tant leur soie était fine ; il avait l’œil bleu des Francs, une bouche de femme surmontée d’une moustache blonde un peu retroussée, une petite royale allongeant l’ovale de sa figure ; la main était étroite et longue, le cou-de-pied haut. Le costume hideux qu’impose la mode contemporaine, d’une couleur sombre, faisait du moins ressortir la blancheur du teint et le blond sans fadeur des cheveux et de la barbe. - Si son ami, après avoir beaucoup aimé les femmes et leur avoir beaucoup donné de lui-même sans rien recevoir en échange, en étaitarrivé à leur renier la faculté d’aimer et souffrait de cette conviction, - lui, au contraire, porteur d’un beau nom, riche, admirablement doué, devait avoir traversé heureusement la jeunesse, sans en garder ni déception, ni amertume. Il devait être optimiste ; car le caractère qu’on a à trente ans est le résultat des circonstances, au moins autant que le fait de la nature et de l’éducation. Moi, disait-il, je crois à l’amour des femmes. Seulement, cet amour, comme toutes les choses humaines, comme la vie des hommes et la vie des peuples, comme le soleil et comme les légumes, a ses périodes de croissance, d’apogée, et de déclin. L’expérience m’a appris de bonne heure une chose, - une seule ; - mais elle est essentielle : c’est à rentrer chez moi avant que le soleil soit couché, c’est-à-dire à rompre à temps avec mes maîtresses. Du reste, ce qu’il y a de charmant dans une liaison, ce sont les premières heures ; et là, je suis presque de votre avis. On rencontre une femme ; que ce soit dans un salon, dans un comptoir ou dans la rue, c’est toujours la femme. On veut être distingué par elle. Si elle vous remarque, c’est déjà un bonheur. Ces petits bonheurs-là se comptent par milliers. C’est un bonjour, dont le ton fait une caresse ; c’est un serrement de main, qui pour tout autre serait banal et que l’intention fait délicieux ; c’est une rencontre magnétique : on sort, on se dirige chacun vers un point différent, on se rencontre ; ce sont les déclarations, qui mettent les étincelles du désir dans les yeux de la femme ; les baisers furtifs qui soulèvent sa poitrine ; les causeries qui font naître ses curiosités et empourprent sa joue ; les lettres délicieusement extravagantes ; le premier rendez-vous, avec ses tremblements et ses enfantillages ; le second où l’on cause pour dire des riens ; puis c’est l’intimité, avec ses découvertes qui entretiennent le désir : une beauté qu’on n’avait pas encore remarquée, une saillie inédite jusque-là. Alors, il faut s’en aller et chercher ailleurs une édition toujours nouvelle des plaisirs qu’on vient de goûter ici. Si la femme est toujours la femme, les milieux et les circonstances varient. Un jour, - c’était au mois d’avril, - j’ai rencontré, sur le boulevard Montmartre, une jeune fille, belle, fraîche, poétique, qui marchait au bras de son père. Elle s’arrêtait devant toutes les boutiques, riait de tous les accidents qu’elle trouvait sur son passage ; elle était si belle et elle paraissait si pure que j’eus envie de me mettre à genoux devant elle. La veille, j’avais passé la soirée avec une créature qui m’avait sacrifié son amant, un gars de cinq pieds six pouces, taillé en Hercule. Cette fille m’avait aimé puisqu’elle m’avait fait ce sacrifice, et moi je l’avais aimée parce qu’elle était belle. Je me pris à adorer la jeune fille du boulevard. À la Madeleine, elle monta en voiture et je ne l’ai plus revue. Six mois de suite, tous les jours, je suis allé manger des gâteaux dans un passage, afin de serrer les doigts d’une demoiselle de comptoir, qui rougissait en me rendant ma monnaie. - Aujourd’hui, j’y mets de la recherche. dans une heure j’ai rendez-vous avec une femme qui doit me vendre une jeune fille. Cette jeune fille, dit-elle, est sage. Elle n’a jamais aimé, même un cousin ! Ses parents sont de pauvres gens. Si elle prend un amant, c’est pour payer une robe déteinte et un chapeau de quinze francs. Elle doit me mépriser beaucoup ; Qu’est-ce que je représente à ses yeux ? une toilette de pacotille qu’on lui donnera sur ma caution. Certes, la jeune fille du boulevard devait être plus facile à conquérir que cette grisette qui se vend ; car l’amour s’inspire et ne s’achète pas, c’est ma vieille vérité. Aussi, je crois que je vais mettre la main sur une mine d’observations et de découvertes. Je suis résolu à me marier prochainement. Auparavant, j’ai voulu me procurer un dernier bonheur de garçon, et j’ai choisi parmi les bonheursdifficiles. J’ai prié la femme en question de me trouver la fille la plus dépourvue de cœur qu’il soit possible d’imaginer. Il paraît que celle-là a une famille, un frère, une sœur ; il y a aussi un brave garçon qui ne demanderait pas mieux que d’en faire sa femme. Les sentiers battus de l’honnêteté s’ouvrent devant elle. Et elle sacrifie tout cela pour une robe de soie. Je lui donnerai la robe et je vengerai son fiancé ! Mais parmi celles que vous avez abandonnées, n’y en a-t-il pas quelques-unes qui aient souffert ? Comme elles ont toutes fait souffrir quelqu’un ensuite, j’en conclus qu’elles ont toutes souffert ; les femmes souffrent toujours en pareil cas : leur vanité est blessée. Mais elles se consolent vite, et, la même vanité aidant, elles disent au bout d’un an, en parlant de moi : - Le pauvre garçon, a-t-il été assez malheureux, quand nous l’avons quitté ! Je ne les démens pas et elles finissent par croire que c’est vrai. Si vous n’avez pas rencontré, vous, l’amour chez une femme, je n’ai pas trouvé non plus, moi, de femmes qui ne se soient jamais consolées d’un amant perdu. Si nous allions chez votre vieille ? C’est une marchande à la toilette. Un peu moins ennuyeuse que la plupart pourtant. Comme elle a passé l’âge où l’on pourvoit aux besoins de petits drôles, elle travaille pour son fils... Ils allumèrent de nouveaux cigares et, quittant le boulevard, ils montèrent la rue Lafitte, en poursuivant la causerie commencée. Un gandin séduit une enfant ; il se dit pour répondre aux questions indiscrètes que lui pose sa conscience : elle était vouée au vice, si je ne l’avais pas séduite, elle aurait été séduite par un autre ; - autant vaut que ç’ait été par moi. Nombre de gens exerçant des professions interlopes, telles que bourreaux, espions, hommes ou femmes serviables, font le même raisonnement. Ces gens-là peuvent à la rigueur se croire et se croient d’honnêtes gens. Ils paient exactement leur loyer et leurs impôts, soldent, à jour dit, les factures de leurs fournisseurs, sont bons pères, bons époux, obligent leurs amis, élèvent bien leurs enfants ; enfin ils remplissent tous les devoirs que leur imposent la nature et la société. mais cela dépend du point de vue où l’on se place. Les autres les méprisent ; eux méprisent l’opinion des autres et la traitent de préjugé. se disait-elle, les mauvais instincts, la coquetterie, l’horreur du travail, l’amour du luxe poussent chaque jour des centaines de jeunes filles pauvres à tenter une vie aventureuse, et l’on me blâmerait d’agir comme je le fais. Mais, si je n’existais pas, s’arrêteraient-elles sur la pente ? pourquoi, alors, ne pas leur faciliter la chute ? J’en retire un bénéfice, il est vrai. Mais, sans moi, elles débuteraient plus misérablement qu’elles ne le font par mes soins ; et je fais une bonne action, en même temps qu’une affaire. À quelqu’un qui est bien résolu de mourir, mieux vaut un bon poison qui le tue sur l’heure, qu’un autre qui lui donnerait, huit jours durant, des coliques avant de l’emporter ! Si madame Antoine ne faisait pas ces raisonnements tout haut, comme une héroïne de roman, à coup sûr, elle les avait faits tout bas ; et il en était résulté une conviction, car sa conscience était tranquille, elle dormait bien, et une sérénité parfaite régnait sur son visage, dont les traits flétris par l’âge avaient dû être très beaux. Ordinairement silencieuse, elle était de ces femmes qui ne parlent jamais sans utilité. Elle disait le prix de ses chiffons à ses grisettes et présentait, sans phrases, ses grisettes à ses messieurs ; on l’avait mandée rue de Jérusalem, afin de lui réclamer ses services en échange de la tolérance qu’on lui accordait. Elle avait refusé net, et elle avait continué son commerce sans être inquiétée. Sa seule vanité était de se vanter de ce refus. Une rivale qui l’avait espionnée prétendait que madame Antoine était protégée par l’Église ; mais personne n’avait ajouté foi à ce bruit. Madame Antoine ne recevait pas d’autres visites que celles de ses clients ; du moins elle ne voyait personne de son voisinage et, sauf sa cuisinière, une Normande fort rouge et fort laide, elle n’admettait âme qui vive dans son intimité. Elle se couchait à neuf heures du soir et ne se levait qu’assez tard le matin. Son magasin, situé dans le haut de la rue des Martyrs, était étroit et peu profond. La devanture, qui le remplissait à moitié, était encombrée, selon l’usage, d’un fouillis d’objets divers : robes, coupons de dentelles et d’étoffes, bibis éraillés, chaînes et boucles de chrysocale, camées fêlés, etc.... Une cloison vitrée, mais dont les carreaux étaient cachés à l’intérieur par d’épais rideaux, séparait cette première pièce de la seconde, qui n’était pas beaucoup plus grande, mais qui en revanche était beaucoup mieux tenue. Là s’ouvraient de vastes armoires remplies d’objets de prix : étoffes ou bijoux. Un divan à demi circulaire entourait un guéridon sur lequel étaient posées une cave à liqueurs et une boîte de cigares de la Havane. C’est dans cette pièce que se traitaient les affaires sérieuses ; c’est là que les clientes voyaient pour la première fois les clients. La présentation était courte : - Voici, disait madame Antoine, mademoiselle qui me doit tant . Voici monsieur qui vous porte de l’intérêt. Pas de noms propres, ce n’était pas le lieu. Madame Antoine ne se donnait pas la peine de poser pour la galerie, comme font la plupart des marchandes à la toilette : elle ne parlait ni des grandes dames à qui elle avait prêté sur gages, ni des courtisanes célèbres qu’elle avait lancées, ni des malheurs qu’elle avait eus, ni de la famille pauvre qu’elle était forcée de soutenir. Les hommes l’auraient voulue plus amusante et les petites filles la trouvaient brusque. Si on lui demandait : - Êtes-vous riche ? Elle répondait invariablement : - Je gagne ma vie ! Elle ne gagnait pas beaucoup au-delà. Son loyer, ses frais et les non-valeurs prélevés, ses profits ne dépassaient pas sept à huit mille francs par an. Il est vrai que ces quelques mille francs pouvaient, et au-delà, suffire à ses besoins personnels ; mais elle ne plaçait pas son superflu. Elle en disposait, on ne savait pour qui, ni de quelle façon. On parlait d’un fils ; toujours est-il qu’on ne le voyait pas. Vous êtes en avance, monsieur le vicomte ! fit-elle, en saluant les deux jeunes gens. Mais ma pratique ne peut tarder à arriver. En l’attendant, permettez-moi de vous présenter mon ami, un romancier qui vient ici étudier les êtres, garçon discret du reste, et qui ne racontera pas à plus de cent mille lecteurs ce qu’il aura vu et entendu chez-vous. dit madame Antoine, en ouvrant la porte de la seconde pièce. C’est cela, fit le jeune homme, en prenant un cigare dans la boîte. Nous soulèverons un coin du rideau pour voir dans la boutique. Vous ferez causer un instant cette petite fille, afin que nous puissions l’examiner tout à notre aise. Après quoi, je vous la présenterai... Après quoi, vous la laisserez partir. C’est tout ce que je veux de vous, ma chère amie. Votre petit salon est très convenable pour une première entrevue, mais je préfère pourtant un autre endroit... À votre aise, monsieur le vicomte. La porte de la rue, en s’ouvrant, fit retentir une sonnette. Elle ne s’est pas fait attendre. Celui-ci sourit et leva un coin du rideau. Madame Antoine était déjà dans le magasin. Alors, vous allez me mener vers lui... Je ne puis pas sortir quand je veux. Ma sœur est toujours sur mes talons. À propos, j’ai ma robe, mais je n’ai pas de gants. Je voudrais bien une montre aussi. Madame Antoine tendit à l’enfant des gants fanés, dans lesquels celle-ci introduisit avec un sourire la plus jolie main du monde. disait le littérateur derrière le rideau. C’est pour cela que je la choisis. Après l’odieux d’une telle prostitution, que penser de cette fille ? Elle est tranquille, elle rit ; elle est venue tranquillement, sans pudeur, s’offrir à un homme qu’elle n’a jamais vu. elle n’a pas de cœur, c’est sûr ! Elle commence par où les autres finissent. Je veux réaliser en amateur, pour mon plaisir, le rêve de ces dadais sublimes qui entreprennent de réhabiliter les Madeleines par l’amour, et finissent par épouser des courtisanes. Mais la voilà qui s’en va. À demain, ma belle, à demain ! Tenez, ajouta-t-il en tirant de son portefeuille un carré de papier : remettez-lui ceci, c’est l’adresse d’un taudis, où elle pourra s’installer quand elle voudra. Elle a de la chance, celle-là. Cette jeune fille vous doit sans doute quelque argent. Si l’on payait sa dette sans condition, peut-être resterait-elle honnête ? Je ne demande pas mieux, moi ! Madame Antoine, vous lui direz que vous êtes remboursée de vos avances, qu’elle ne vous doit plus rien et qu’elle peut porter sans remords la robe et le chapeau que vous lui avez vendus. Voilà qui est très bien, mon ami ! Madame Antoine les regarda avec admiration : Hélas, dit-elle, demain elle sera chez monsieur. Vous ne connaissez pas le cœur humain. Je ne crois pas, j’en suis sûre, malheureusement... Ce mot échappé à la marchande à la toilette étonna les jeunes gens. S’il en était ainsi, reprit l’ami du vicomte, j’en serais navré. Je suis fâché maintenant d’être venu. Je ne suis pas encore assez insensible pour assister froidement à ces sortes de scènes : Est-il donc indispensable que l’écrivain et le magistrat, s’il veulent voir vrai dans le cœur humain, doivent se cuirasser d’indifférence et n’apporter à cet examen qu’une banale curiosité. Je ne le pense pas et, dans l’espace d’un quart d’heure, je viens d’être pris tour à tour d’admiration, de colère, de pitié !... Si ce que dit cette femme est vrai, cette fille est une misérable ! Monsieur, dit madame Antoine sentencieusement, ce sont les romans que vous écrivez qui font ces filles-là. VI La crémerie et le boudoir. Nous ne dirions pas la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, si nous voulions faire croire qu’elle eut quitté sans émotion la marchande à la toilette. Son petit cœur battait bien fort ! Au moment de se laisser glisser sur une pente fatale, à l’heure décisive où l’honnête chrysalide allait se transformer en un malsain papillon de nuit, sa pensée et son regard se reportaient involontairement en arrière ! Les souvenirs de l’existence laborieuse menée jusque-là, les joies de la pauvre mansarde, les parfums de l’humble giroflée en fleurs sur la fenêtre du cinquième étage, lui adressaient un reproche sous forme de dernier adieu ! Mais à quoi bon plaider une cause, même bonne, devant un juge prévenu ; le sentiment légitime du devoir accompli, peut-il avoir une éloquence persuasive lorsque s’ouvre, devant des yeux de seize ans, un horizon infini de plaisirs, de jouissance et de luxe ; à quelles transactions malhonnêtes ne conduit pas la perspective de robes de soie, de plumes ondoyantes, de bijoux étincelants et d’un mobilier de palissandre ? Plaignons seulement Titi de n’avoir pas eu même une pensée pour la pauvre Bise ! C’était bien la peine de s’être dévouée, sacrifiée pour cette malheureuse enfant ! Dans ce qu’elle quittait, elle ne voyait que son père ivre sept fois par semaine, et sa mère battue trois cent soixante fois par an. Quant à son frère, soumis au régiment à un rude apprentissage, au courageux forgeron dont elle avait cependant deviné l’amour ardent et discret, elle se gardait bien d’y penser, cela l’eût peut-être fait pleurer, et les larmes rougissent les paupières. La marchande à la toilette ne s’était pas trompée, sa longue expérience du cœur féminin ne s’était point trouvée en défaut. Ce fut donc sans regret, presque sans remord, qu’elle prit la résolution d’abandonner sa mère et sa sœur. On lui offrait un si joli logement ! Et puis, n’allait-elle pas acheter des chapeaux à la mode autant qu’il lui conviendrait !... (un luxe d’autrefois,) ne plus sortir qu’en coupé ! habiter un nid de velours et de soie ! comme elle allait faire des envieuses ! Un matin elle partit indifférente, presque joyeuse ! sans tourner la tête vers ceux qu’elle abandonnait à jamais ! ce fut avec une indicible émotion qu’elle s’arrêta il la porte de la pauvre crémerie, où chaque matin on lui servait son frugal déjeuner ! Il y avait à cette époque, dans le haut de la rue Rochechouart, une petite boutique peinte en bleu. Des carrés de carton, soutenus par des cordons rouges et verts, se balançaient derrière les carreaux, et indiquaient aux passants l’invariable carte du jour : œufs sur le plat, omelettes, côtelettes, beefsteaks, café au lait, chocolat, riz, bouillon à toute heure, etc. Mais le plus curieux, c’était sans contredit l’annonce suivante : Petit noir à dix centimes ! il existe heureusement encore assez de gens à Paris qui ne connaissent pas ce breuvage d’un prix minuscule, pour que nous essayions de dire ce que c’est. Les petits débitants achètent, à prix réduit, le marc des restaurants et des cafés ; ils le font bouillir avec une forte dose de chicorée, et ce breuvage une fois coloré à point, ils eu cèdent un énorme bol pour le prix modeste de dix centimes. Cela n’est ni bon, ni hygiénique, mais cela ne manque pas de chaleur et d’un certain fumet ; aussi le personnel féminin des ateliers et des usines en fait-il une grande consommation, et vous auriez grand-peine à prouver à tous ces gens-là que leur boisson favorite n’est pas le produit du plus heureux mélange de Bourbon, de Martinique et de Moka. Titi s’arrêta, mit involontairement la main sur la poignée de cuivre, et ce ne fut pas sans un certain plaisir qu’elle respira l’atmosphère de la boutique chargée de parfums grossiers. Madame Verdureau, la maîtresse du lieu, trônait à sa place habituelle, derrière le comptoir. C’était une petite femme, grosse et laide, en forme de boule, et portant empreinte sur sa figure l’expression du plus parfait contentement de soi-même. Les tables de marbre blanc étaient garnies de couverts posés de place en place ; ça et là, quelques-uns des individus fréquentant ce restaurant étaient assis, mangeant ou digérant, les uns à l’aide de la lecture du Siècle du jour, de la veille ou de l’avant - veille, et les autres en attendant que leur tour fut venu de se plonger dans le feuilleton ou dans la chronique. Madame Verdureau fit à la jeune fille un salut presque amical, et cria d’une voix qui aurait été mieux à sa place dans la bouche d’un chef d’escadron : Titi fut accueillie par les sourires de chacun. - En effet, à la crémerie, presque tous la connaissaient, ayant l’habitude de la voir venir chaque malin. Un vieux monsieur, appartenant à la respectable classe des employés, à en juger du moins par ses vêtements brossés avec un soin méticuleux et par son air paterne, leva la tête et détourna un moment son attention du journal qu’il lisait pour faire à la jeune fille un signe protecteur. - Son voisin, qui dévorait le Siècle de la veille, profita de cette occasion pour lui demander : Vous avez fini le journal d’aujourd’hui, monsieur ? Mais non, mais non, un moment, que diable ! - répondit le monsieur d’un ton bourru en se replongeant dans sa lecture. Une grande et grosse campagnarde apportait en ce moment à Titi le déjeuner commandé, et celle-ci, prenant un petit pain dans une corbeille d’osier qui en contenait une pyramide, se mit à manger avec un appétit tout juvénile. L’habitué qui tenait le journal de la veille jeta un regard sur l’heureux possesseur de celui du jour, et voyant qu’il n’en était qu’à la seconde page, il ne put réprimer un mouvement d’impatience en murmurant : Ne trouvant pas sans doute un bien grand plaisir à relire pour la troisième fois les mêmes nouvelles, il jeta la feuille de côté, à la grande satisfaction de celui qui lisait le Siècle de l’avant-veille, et qui, de l’extrémité de la salle, se précipita en deux enjambées sur cette nouvelle proie offerte à sa voracité. Le dépossédé chercha, pour se distraire, à lier conversation avec Titi, ce qu’il fit d’une façon fort heureuse. Et vous allez toujours bien, mademoiselle ? Il ferait bon d’aller se promener par un temps pareil ! ils sont heureux ceux qui ont des loisirs ! mais quand, comme moi, on est dans les affaires, car je suis dans les affaires... Je ne sais pas si vous me remettez, mademoiselle ? J’ai eu, il y a quelque temps, l’honneur de vous offrir de la toile... vous savez, je vais de maison en maison offrir ma marchandise... Si je ne suis pas établi, c’est que je ne le veux pas ; car j’ai gagné de quoi. Comme je vous le disais l’autre jour, si je trouve quelque brave fille... Je ne tiens pas à la dot, moi ! Ce qu’il me faut, c’est un petit minois bien propret, bien coquet, qui fasse bien derrière un comptoir. si vous vouliez, - ajouta-t-il en baissant la voix... En ce moment, il vit le vieux monsieur, la tête baissée, écoutant de ses deux oreilles. Vivement contrarié de cette indiscrétion, il saisit le journal abandonné par l’employé, et se mit à le parcourir tout en disant : La jeune fille ne put réprimer un sourire, et regarda le vieillard qui sourit aussi. Mais elle tomba de Charybde en Scylla, car le vieil employé nourrissait aussi une profonde passion pour la causette. Il me semble que vous êtes bien en retard ce matin, mademoiselle, dit-il. L’ouvrage ne va donc pas en ce moment ? C’est l’heure à laquelle je viens toujours travailler... il me semblait que vous passiez plus tôt. - Je me suis donc trompé. Après cela, je vois tant de monde entrer ici le matin. J’y reste longtemps ; comme je ne dois être à mon bureau qu’à dix heures, vous comprenez que j’ai du temps à perdre. - Du reste, je suis bien content d’avoir choisi cette crémerie pour y venir prendre ma collation du matin. Parce que j’ai le plaisir de vous y voir souvent. Et j’espère avoir encore longtemps le bonheur d’apercevoir ici votre gracieux visage. Le marchand de toile leva la tête et roula des yeux furibonds au vieux monsieur, qui n’y prit pas garde le moins du monde. Je ne crois pas que vous m’y verrez dorénavant, répliqua Titi. La jeune fille sourit et ne répondit pas. c’est cela, continua le vieil employé. Et vous épousez quelque brave ouvrier, laborieux, honnête, un bon sujet, n’est-il pas vrai, mademoiselle ! Le marchand de toile était sur les épines. Tout en lisant un article de fond sur l’influence du clergé, il écoutait attentivement cette conversation. Non, monsieur, je ne vais pas me marier. Et où allez-vous demeurer, sans indiscrétion ? Ici la crémerie fut envahie par une légion d’ouvrières. Les cris de madame Verdureau retentirent précipités : trois de café ! quatre de chocolat, deux de riz sans sucre ! Quelques-unes des nouvelles arrivées étaient sans doute connues du vieil employé, car il échangea avec elles de petits signes d’intelligence amicale, et laissa ainsi Titi achever ses trois de café. La toilette de cette dernière n’avait en elle-même rien de bien remarquable ; pourtant elle excita l’attention des nouvelles venues, tant elle était propre et coquette et tant est invétéré le sentiment d’envie et de dénigrement chez le sexe féminin, dans quelque classe qu’on le prenne. Tous les veux étaient fixés sur elle, et cherchaient à y critiquer quelque chose. Malgré son peu de timidité, cet examen la fatigua ; aussi payant à madame Verdureau le prix de sa consommation, elle s’empressa de quitter avec joie cette boutique où elle pensait bien ne plus devoir jamais retourner. Le marchand de toile déposa son journal qui fut repris à l’instant par son premier possesseur, saisit un petit ballot placé à côté de lui, et s’élança sur les traces de la jeune fille. Un éclat de rire universel, dominé par la voix puissante de madame Verdureau, retentit à cette double sortie. Les ouvrières se livrèrent à toutes sortes de quolibets, les mots de pimbêche, de mijaurée, furent sur toutes les lèvres ; et cette explosion de dédain ne fit que s’accroître lorsque le vieil employé raconta, en l’enjolivant, le fragment de conversation qu’il avait pu saisir. Cependant Titi descendait la pente de la rue Rochechouart sans se douter qu’elle était suivie de si près. - Une voix essoufflée cria tout à coup derrière elle : Elle se retourna et crut, en voyant le marchand de toile, qu’elle avait oublié quelque chose à la crémerie. Mademoiselle, lorsque tout à l’heure j’ai été interrompu par ce vieil imbécile, je vous faisais une proposition, qui, croyez-le bien, est sérieuse. Je suis infiniment flattée de cette proposition, soyez-en persuadé, monsieur. Ainsi, vous le voyez, vous arrivez trop tard. Titi se mit à rire franchement et sa gaieté durait encore quand, dans la rue Lamartine, elle se trouva en face de son amoureux forgeron, portant sur l’épaule une lourde barre de fer. Celui-ci, sans s’inquiéter des passants que son fardeau gênait, porta la main à sa casquette et commença : Il n’acheva pas, car mademoiselle Titi, honteuse d’être rencontrée et accostée dans la rue par un homme dans une position aussi infime, passa fière et muette sans paraître le reconnaître. - Le forgeron resta abasourdi, il aurait bien couru après elle, mais sa barre de fer l’en empêchait ; il dévora donc son chagrin et continua sa route. La jeune fille arriva enfin rue de Provence, où était situé son taudis . C’était une de ces maisons correctes et froides, telles que l’art architectural de notre époque les comprend, sans grâce, sans poésie, sans laideur même. - Une porte cochère basse, et dont un seul battant était ouvert, y donnait accès. - La loge du concierge était petite, mais convenablement meublée ; les escaliers étaient bien cirés, bien frottés, bien luisants ; c’était propre et même luxueux : mais fort monotone. - dit la concierge du fond de sa bergère où elle lisait un roman de Gustave Flaubert, Salammbô, - peut-être. Je viens habiter un appartement qu’on m’a arrêté ces jours-ci, répondit Titi à qui la leçon avait été faite. c’est madame que nous attendons, dit la femme devenant tout à coup obséquieuse. Si madame vent me suivre, je vais conduire madame. Cette concierge était comme toutes ses pareilles ; elle savait qu’avec les petites dames, il y a gros à gagner, et elle cherchait dès l’abord à se mettre bien avec sa nouvelle locataire. Titi la suivit et arriva au second dans un appartement où on la laissa seule. C’était un nid délicieux, créé pour l’amour. - Chambre à coucher, salle à manger, boudoir, tout y était d’un goût exquis. Cependant cet assemblage charmant aurait fait réfléchir une fille qui aurait gardé encore un peu de cœur, tant on sentait qu’il n’y avait là nulle place pour l’âme de la femme, et qu’on ne pouvait venir y chercher que le plaisir. - Mais Titi ne réfléchit pas. Elle parcourut toutes les pièces une à une avec une joie d’enfant ; s’assit sur tous les sièges, se mira dans toutes les glaces, et se reposa enfin dans le voluptueux boudoir où se trouvait placé, sur une ottomane, un coquet déshabillé du matin. Fascinée par l’élégance de ce vêtement, elle le prit et l’admira longuement. Un billet parfumé s’offrit alors à sa vue : elle l’ouvrit et y lut ces mois : Si je puis un jour vous plaire, j’en serai largement récompensé : tout indigne que je sois d’être aimé de vous, je me présenterai cependant aujourd’hui. « Un verrou est à la porte de ce boudoir, poussez-le, si vous ne voulez point me recevoir, je ne vous en voudrai pas. Le billet n’avait pas de signature. Titi leva les veux et sourit en voyant le verrou à la perte, ainsi qu’on le lui indiquait ; mais elle ne le poussa point. Elle se hâta au contraire d’échanger sa toilette d’ouvrière contre le déshabillé de la femme à la mode. Il lui allait délicieusement, aussi ne se lassait-elle pas de se contempler dans les glaces, quand tout à coup une clef s’introduisit discrètement dans la serrure. Elle n’eut que le temps de se jeter sur la causeuse placée devant elle et de s’y allonger gracieusement, - puis elle attendit. La rue de Provence a un cachet tout particulier. Elle fait partie du petit nombre de rues qui possèdent encore une physionomie distinctes des autres voies de circulation. Les maisons y sont hautes, belles ; l’air circule facilement dans tous les sens ; les rues qui la rencontrent la croisent à angle droit, et donnent à tout le quartier l’apparence d’une ville tirée au cordeau. Le peintre n’y rencontre pas de ces contrastes de couleurs qui quelquefois viennent révéler à ses veux étonnés des effets inattendus. Le promeneur s’y fatigue par la vue uniforme et grise des bâtiments ; quelques boutiques sombres, même pendant le jour, tapissent les devantures ; là, point de ces brillants étalages qui égaient les quartiers populeux, ni de ces voitures à grand style qui parcourent le faubourg Saint-Germain, en y jetant sinon la vie, du moins l’ombre du mouvement. Les voitures pourtant y passent eu grand nombre, surtout l’après-dîner, mais ce sont presque exclusivement des coupés, sortis, il est vrai, des meilleures fabriques, - propres aux gens d’affaires et spécialement aux financiers. C’est le quartier presque exclusif des grandes fortunes banquières. Là, ces dieux du commerce trônent dans leurs cabinets et dirigent avec morgue et sang-froid, les variations du change et la hausse et la baisse des valeurs commerciales. Cette rue, comme toutes celles qui forment ce qu’on est convenu d’appeler les beaux quartiers, se peuple dès le malin de petites gens, approvisionnant les locataires des diverses maisons de tout ce qui sert à la vie. Ce sont les charbonniers pliant sous le poids des sacs ; les porteurs d’eau, suivant d’un pas lent et morne le cheval qui traîne leur tonneau, et charmant leurs loisirs par des cris informes et pleins d’originalité ; les garçons bouchers, se précipitant, une grande manne sur la tête, au milieu des acteurs de cette scène, et recevant sur leur passage, en remerciement de leurs bousculades, des blasphèmes et des injures ; les bonnes, frétillantes sous leur tablier blanc, et trottant menu vers les boutiques de fruitiers, de laitiers, etc. Un peu plus tard, la scène change : des hommes à la marche pressée, mais mis convenablement sillonnent les trottoirs et vont s’engouffrer sous de larges portes cochères : ce sont les employés des vastes maisons de banque des environs : toute la journée ils seront cloués à un bureau crasseux, au milieu de poudreux registres, et pour ne point salir leurs vêtements, attacheront aux manches de leurs redingotes des bouts de percaline destinés à les garantir du frottement continu des meubles. Abrutis, ils passeront leur vie en véritables mollusques, occupés à manier des choses qui pour eux ne sont que des cailloux et des chiffons de papier, et qui, pour ceux qui les emploient, sont de l’or, de l’argent et des billets de banque. Après eux, c’est-à-dire, vers les dix heures du matin, le silence et la tristesse s’emparent de la rue. Jusqu’à midi, on aperçoit, de loin en loin, un passant qui se glisse rapidement le long des trottoirs, et les propriétaires des boutiques de diverses sortes qui bâillent et rêvent derrière leur comptoir. À midi, tout se ranime comme par enchantement : les voitures, rares jusque-là,commencent à se montrer, les trottoirs sont occupés par des hommes qui entrent par les portes où sont entrés le matin d’autres hommes : mais ceux-là n’y restent pas, ils en ressortent bientôt : ce sont les courtiers, les négociants, les hommes d’affaires. La Bourse va s’ouvrir, le courtier vient prendre des ordres, le négociant chercher de l’argent contre des lettres de change ; l’homme d’affaires court pour un renseignement, pour une créance, pour une dette, pour n’importe quoi. Alors le quartier s’anime de plus eu plus, et bientôt un nouvel élément va venir se joindre aux autres pour compléter la gaîté et l’ensemble. Des femmes en riches toilettes, souvent à pied, quelquefois en voiture, se montrent à leur tour. Celles qui marchent, cheminent lentement le long des trottoirs, étalant leur faste et leur beauté, ne se dérangeant pour âme qui vive, pas même pour les vieillards, pas même pour les enfants. Elles partent pour la promenade, ou plutôt, comme disent les caricaturistes parisiens, pour la chasse. Pendant que celles-là s’éloignent et se dirigent vers les boulevards et les Champs-Elysées, - d’autres, de la même espèce, regagnent leurs domiciles : ces dernières, dont la mise est beaucoup plus fripée, portent dans leurs bras de petits paquets enveloppés d’un journal. Les mauvaises langues du quartier prétendent que ce journal renferme ce qui fait leur succès, mais quant à moi, je préfère croire qu’elles viennent des alentours acheter quelques provisions. Bref, les unes et les autres appartiennent à cette catégorie de femmes faciles que l’on appelle de tant de noms différents. La rue de Provence est leur rue préférée : elles s’y logent, accumulées les unes auprès des autres, et rendent la vie et la gaîté à la rue en échange de l’hospitalité quelles en reçoivent. Mais c’est le soir surtout qu’on les voit sillonner les trottoirs dans tous les sens ; le gaz est le soleil de ces papillons de nuit : C’est alors qu’elles vont, viennent, tournent et retournent des cafés aux restaurants, des théâtres aux concerts, des bals aux promenades. Jusqu’à une heure, deux heures du matin, et même plus tard, on les rencontre seules, ou accompagnées, dans les environs de leurs demeures et de tous les lieux de plaisirs qui peuplent la capitale et s’y multiplient : C’est dans cette rue, comme nous l’avons vu, que le vicomte Paul de Chatenay avait établi la demeure de Titi. Elle y vivait heureuse et contente. C’était là tout ce que cette fille au cœur sec avait ambitionné depuis l’âge de raison. Elle se trouvait donc dans son élément. La parure, les bijoux, les dentelles, étaient ses seules aspirations. Elle n’avait pas encore de voiture, et cette absence de véhicule la tourmentait ; c’était le seul souci de son existence, mais il était grand. Le vicomte de Chatenay avait essayé tous les moyens de s’en faire aimer, et il s’y croyait réellement arrivé. Tout adroit, tout blasé qu’il fut, il s’était, en cela du moins, fait tromper par Titi qui n’aimait rien au monde qu’elle même. Elle n’avait aucun regret de ce qu’elle avait fait. Elle avait quitté son père ivrogne, sans réfléchir qu’elle retirait à sa mère et à sa sœur leur plus douce consolation : la présence à la maison de l’enfant chérie et gâtée. Mais si le vicomte se croyait aimé, elle, de son côté, se trompait aussi en croyant avoir une influence énorme sur l’esprit de son amant. Elle avait tout essayé pour obtenir de lui ce qu’elle désirait si ardemment, c’est-à-dire une voiture ; mais il n’avait jamais voulu consentir à lui en donner une. Elle ne pouvait pourtant pas le taxer d’avarice, car il l’avait installée très convenablement. Elle avait toujours les toilettes les plus fraîches ; pas un seul de ses caprices ne tardait à être satisfait ; point de fêtes où elle désirât d’alleret où elle n’allât. Mais rien de tout cela n’avait plus de prix pour elle, quand elle était obligée d’aller à pied ou de se faire traîner dans des voitures de louage. Un jour, le vicomte vint chez elle, et lui dit : Nous soupons ce soir, quelques amis et moi, à la Maison-Dorée. Voulez-vous être des nôtres, ma chère enfant ? Nous serons tout au plus une dizaine de personnes. Le prince de Libstein et sa maîtresse, la belle Suzanne la Folle, feront partie de notre réunion. Tant mieux, s’écria Titi, il y a longtemps que je désirais connaître cette Suzanne la Folle, dont tout le monde parle. Vous aurez tout le temps nécessaire pour faire connaissance, ma toute aimable. Je vous apporte une loge d’Opéra. Vous irez avec Suzanne, et nous viendrons vous rejoindre à la Maison-Dorée, où d’ailleurs on vous attendra. Titi prit le coupon que lui tendait le vicomte : elle regarda quelle était la loge qu’on lui présentait et lut : Secondes loges de côté . Une petite moue, d’une expression peu gracieuse, vint crisper ses lèvres. Le vicomte s’en aperçut, et dit avec une certaine raillerie dans la voix : Vous vous attendiez à mieux, ma chère. Or, l’impossible, c’est que vous vous trouviez au même rang, à la même place que les femmes du monde. Vous êtes encore jeune dans la vie que vous avez voulu vous faire. - Plus tard, vous sentirez que j’ai raison... Je suis certain que Suzanne ne se formalisera pas, - elle, - elle a de l’expérience. Ce qui est impossible, monsieur le vicomte, c’est de me mépriser plus que vous ne le faites, dit Titi en colère. Je ne vous méprise pas, mon enfant, je vous laisse à votre place. - Vous ne pouvez consciencieusement rien exiger de plus de moi. Mais vous savez parfaitement que nos relations ne peuvent être publiquement affichées. Notre liaison n’est pas de celles qui doivent être éternelles, - vous le comprenez aussi bien que moi. - Vous, dont l’existence future est un problème que vous résoudrez très probablement sans me demander conseil, vous pouvez mettre à vos pieds toutes les convenances sociales. - C’est votre rôle, et je comprends que vous n’hésitiez pas devant la publicité : elle vous est utile pour fonder l’avenir. - Mais, ma chère enfant, il n’en est pas de même pour moi. J’ai aussi mon avenir à sauvegarder, et, sans vouloir vous blesser, cet avenir n’a rien à voir avec le vôtre, or, je ne veux pas qu’on puisse dire que le vicomte Paul de Chatenay ait jamais conduit sa maîtresse au milieu du monde où, un jour, il choisira sa femme. Tout l’orgueil de Titi se révolta. Elle allait répliquer vertement, quand ses yeux retombèrent sur tout ce qui l’environnait. Elle eut alors un mouvement de sagesse : elle se dit qu’elle devait au vicomte le luxe au milieu duquel elle vivait, les toilettes élégantes qu’elle portait. Si son amant lui avait donné tout cela ; il pouvait aussi le lui retirer. Elle se tut, et elle fit bien. Je suis persuadé, ma chère enfant, continua le vicomte avec plus de douceur, que vous n’aviez pas pensé à tout cela. Ne revenez donc plus sur ces questions, toujours pénibles à trancher entre un galant homme et une femme aussi charmante que vous l’êtes. Mettez-vous en frais pour la traiter le mieux qu’il vous sera possible. Vous irez ensuite à l’Opéra dans sa voiture. Suzanne a une voiture à elle ! Le vicomte sourit et ne répondit pas. Il voulait bien dépenser une partie de sa fortune pour sa maîtresse ; mais il ne voulait pas se compromettre. Or, donner une voiture à Titi, c’était attirer sur lui les yeux de toute sa société ; c’était s’afficher, et le vicomte avait en ce moment de sérieuses raisons pour tenir aux apparences. Il s’éloigna donc, après avoir adressé quelques tendres paroles à la jeune fille ; mais celle-ci n’y prit pas garde ; elle était encore trop novice pour se rendre un compte exact de sa position, et elle prenait pour une insulte ce qui n’était, en définitive, qu’une leçon prudemment donnée par un homme plein d’esprit et de délicatesse, malgré son langage positif. Quoiqu’elle manquât absolument de cœur, ce qui devait, plus tard, la distinguer entre toutes ses pareilles, - elle ressentit vivement cette injure et rêvait aux moyens de se venger, sans cependant risquer entièrement sa position, quand Suzanne la Folle arriva. Les deux femmes eurent bientôt fait connaissance, et le soir, après un long dîner, elles arrivèrent à l’Opéra. On donnait ce jour-là les Huguenots, le chef-d’œuvre d’un homme qui n’a fait que des chefs-d’œuvre, j’ai nommé Meyerbeer. Elle avait bien quelquefois assisté à des représentations théâtrales ; mais elle n’avait pas encore entrevu, même en songe, les splendeurs d’un tel spectacle, et la vue d’une salle aussi luxueuse, ornée des plus jolies femmes de Paris, devait d’abord la plonger dans une sorte d’éblouissement. Le deuxième acte était commencé quand les deux lorettes entrèrent dans leur loge. Au tapage qu’elles firent, la salle entière se retourna pour contempler les nouvelles venues, et Marguerite lança dans le désert les roulades de son grand air. Au bout de quelques minutes, toutes les jumelles étaient braquées sur leur loge, Suzanne la Folle était connue de tous ; mais Titi, que le vicomte avait tenue, jusqu’à présent, un peu à l’écart, excitait la curiosité des gandins. Quelle était cette nouvelle fleur, éclose dans le jardin des amours faciles, et qui en avait soin ? Voilà ce qui préoccupait tous ces esprits désœuvrés. On chuchotait de tous côtés ; chacun adressait à son voisin des questions sur la jolie étrangère, et chacun en était réduit à avouer son ignorance. Titi triomphait de l’attention générale qui l’avait accueillie. - Prenez garde, mon cher vicomte, le jour où votre insolence me décidera tout à fait à me venger, je ne manquerai certainement pas de collaborateurs pour cette vengeance. Mais tout a une fin, même la contemplation d’une jolie femme, et bientôt on ne s’occupa presque plus d’elle. Alors, en vraie parisienne qu’elle était, elle chercha à s’intéresser aux scènes qui se déroulaient devant elle. Jusque-là elle avait bien entendu un bruit confus d’orchestre, de voix, de chœurs, le tout entremêlé d’applaudissements ; mais, toute aux jouissances de sa vanité satisfaite, elle n’y avait prêté aucune attention. Les chœurs qui se succédaient l’ennuyèrent fortement. Puis vint cette page sublime qu’on appelle le septuor du duel. Cette situation émouvante, que le maître a si bien sentie et si énergiquement rendue, la laissa froide : elle ne la comprit pas. Elle se retourna alors vers la salle et examina attentivement la toilette de chacune des femmes assises aux premières loges. Mais cet examen la lassa bientôt aussi. Elle ne s’intéressait vraiment qu’à elle-même, et la vue de ce spectacle animé ne l’amusait passuffisamment. Elle se rappela alors qu’elle n’était pas seule, et à défaut de toute autre distraction, elle se retourna vers sa compagne pour causer avec elle. Quel ne fut pas son étonnement ? Suzanne la Folle, Suzanne la rieuse, celle qui était renommée partout pour ses joyeux propos et son intarissable gaieté, avait les yeux remplis de larmes, et sa figure paraissait toute décomposée. Titi suivit machinalement la direction du regard de sa nouvelle amie, car ce ne pouvait être l’opéra qui lui donnait cette émotion ; la toile était baissée. Suzanne regardait d’un autre côté, et la cause probable de sa vive émotion était une loge remplie d’honorables bourgeois qui bâillaient en souvenir de l’acte précédent, et attendaient l’acte suivant en mangeant des oranges. Dans toutes les figures des individus (hommes et femmes) qui peuplaient la loge, Titi chercha en vain un indice qui pût expliquer l’attendrissement de Suzanne. C’étaient des gens qui, comme Titi, s’ennuyaient religieusement, voilà tout ! À cette différence près qu’ils avaient payé beaucoup pour venir chercher cet ennui-là, tandis que Titi n’avait rien payé du tout et qu’elle avait au contraire excité l’admiration et l’envie. Comment donc s’expliquer cette mélancolie subite de Suzanne ? Ce mystère devait rester impénétrable pour Titi, et cependant rien n’était plus simple, plus facile à comprendre. Suzanne la Folle n’avait pas toujours été ce qu’elle était. Fille d’un vieil officier retraité dont l’unique fortune consistait dans sa pension, élevée à la maison de la Légion d’Honneur, elle s’était mariée sans dot à un homme pauvre comme elle, à un artiste de mérite, mais qui était alors encore inconnu. Le ménage avait commencé par être des plus malheureux, au point de vue pécuniaire, mais cependant, à mesure que le peintre se faisait un nom, le bien-être arrivait, pas assez vite cependant ! La coquetterie de la jeune femme croissait de jour en jour, et bientôt, malgré l’argent que commençait à gagner le peintre, la gêne, la misère même, revinrent s’asseoir à leur foyer. Suzanne ne recula pas, pour avoir de l’or, devant les plus tristes moyens. - La malheureuse se vendit d’abord à un riche banquier, puis à d’autres encore. - Une fois lancée sur la route du vice, une femme ne s’arrête plus ! Mais, un jour, l’artiste découvrit la source de cette amélioration subite dans le ménage. Il rougit d’avoir participé à un bien-être acquis au prix de son honneur, et il chassa sa femme qui partit pour l’Italie avec un grand seigneur appelé à Naples par des fonctions diplomatiques. Rongé par le désespoir, car il avait passionnément aimé cette femme, le mari ne tarda pas à s’éteindre de langueur et d’ennui, laissant à son tour un petit garçon, fruit de cette triste union. Le vieux capitaine étant mort aussi, cet enfant se trouva seul, et l’assistance publique dut s’en charger. En d’autres termes, on le mit aux Enfants-Trouvés. Lorsque Suzanne revint à Paris, elle ne retrouva plus de traces ni de son mari, ni de son fils. Seule alors, elle voulut oublier, elle chercha à tromper ses remords et embrassa follement la vie de plaisirs et de débauche qui devaient lui procurer des distractions et des moyens d’existence. Assez jolie, quoique sa physionomie n’eût rien de remarquable, elle affecta une gaieté qui allait jusqu’à la folie, et oh n’entendit plus sortir de sa bouche que des propos joyeux et lestes. Pour soutenir cette gaieté factice qu’elle s’était imposée ; pour jouer convenablement le nouveau rôle qu’elle s’était choisi, elle recourut à des moyens ignobles : elle s’enivra. Elle était devenue fort à la mode, quand le prince de Libstein la rencontra ; celui-ci mit le comble à sa réputation : il dépensa pour elle des sommes folles, lui meubla un délicieux hôtel dans la rue Saint-Lazare, mit à sa disposition un nombreux domestique, et en fit, en un mot, la plus enviée des femmes du monde interlope. Telle était sa position sociale lorsqu’elle se rendit à l’Opéra avec Titi, et que celle-ci s’aperçut de son émotion. Suzanne était beaucoup plus apte que sa nouvelle amie à juger des œuvres d’art. Elle avait beaucoup entendu parler des hautes questions d’esthétique dans l’atelier de son mari, et elle avait un jugement assez fin en ces matières. Ainsi les Huguenots, qu’elle connaissait pourtant de longue date, l’avaient-ils fortement impressionnée. Mais ce qui surtout l’avait bouleversée, c’était la vue de la loge où elle venait autrefois, avec son mari, entendre les œuvres des maîtres. Elle ne pouvait en détacher ses yeux, et elle revoyait comme dans un songe toute sa jeunesse écoulée, les jours tranquilles passés dans la misère et dans l’obscurité, sa fuite en Italie et son triste retour à Paris, où elle ne devait retrouver que le vide et la honte. Au fond, elle n’avait pas de cœur, sa conduite l’avait beaucoup prouvé ; mais cependant elle en avait plus que Titi qui, certes, à sa place, n’aurait pas eu le moindre regret, et aurait joui largement de sa position sans remords comme sans soucis. Suzanne n’avait jamais, même dans ses moments d’épanchements les plus intimes, même dans les crises les plus violentes de ses ivresses, dit à qui que ce fut, homme ou femme, le secret de sa vie passée et les circonstances qui l’avaient jetée dans le milieu où elle vivait. C’est ce qui expliquera comment Titi, ignorant tout, était en droit de s’étonner de l’émotion subite de sa nouvelle amie. Entre le quatrième et le cinquième acte, le prince de Libstein se présenta dans la loge des deux lorettes. Il ne connaissait pas encore Titi et fut littéralement ébloui de la beauté de la jeune fille. Celle-ci s’en aperçut, et accueillit avec une grâce toute charmante l’amant de Suzanne. Il était fort heureux que cette dernière ne fût pas d’humeur jalouse, car la conversation se tint exclusivement entre le prince et Titi, qui semblaient se plaire infiniment l’un à l’autre. Le prince de Libstein était ce qu’on est convenu d’appeler un bel homme, sa moustache et ses favoris étaient régulièrement taillés. Il savait parler convenablement de chiens de chasse, de femmes et de chevaux. Il aimait et estimait également ces trois classes d’individus qu’il rangeait, à titre exactement identique, dans la catégorie des choses de luxe. Il avait fait de Suzanne la Folle la femme la plus élégante de Paris, mais il commençait à s’en lasser et cherchait à la remplacer par une autre. Il quitta les deux lorettes, laissant Titi enchantée et Suzanne indifférente. La première s’étonnait de ce que le vicomte ne fût pas venu aussi causer un peu avec elle, et elle commençait à croire qu’il n’était pas dans la salle, lorsqu’elle l’aperçut tout à coup dans une loge des premières, causant avec une femme d’un très grand air et paraissant appartenir à la plus haute société parisienne. Le vicomte était parfaitement à l’aise et ne semblait même pas se douter que sa maîtresse fût là. Il ne tourna pas un moment les yeux vers elle. La vanité blessée fit naître un orage dans le cœur de Titi. - Rendant insolence pour insolence, la lorette se mit à lorgner le vicomte avec impertinence. Celui-ci ne parut pas s’en apercevoir. Mais la dame avec laquelle causait M. de Chatenay remarqua ce manège ; elle fixa ses yeux sur la jeune femme avec un air de profond mépris, et se retourna presque aussitôt du côté du vicomtePaul. Titi comprit parfaitement que cette dame demandait à M. de Chatenay s’il la connaissait. Le vicomte se retourna nonchalamment, la regarda, et fit un mouvement de tête et d’épaule qui signifiait clairement : « Je ne connais pas cette femme. » Au moment où Suzanne la Folle se mettait à table chez Titi et où elles préludaient à la soirée de l’Opéra par un dîner en tête-à-tête, Bellotte, l’ouvrière de madame Bricard, quittait l’atelier de sa maîtresse et montait rapidement à sa chambrette. Là, elle fit une espèce de toilette, remplaça la robe pleine de fils, qui trahissaient son état, par une robe simple et proprette, et orna son chignon touffu d’un bonnet à rubans de couleurs. Elle redescendit aussitôt, et passa fièrement devant la loge de la portière. Madame Sainte-Hélène la regarda s’éloigner, et se retournant vers son mari, elle murmura : Comme cette petite Bellotte est superbe aujourd’hui ! Elle va à quelque rendez-vous bien sûr ! Je gagerais qu’il y a du Quoniam là-dessous ! L’un finira sur l’échafaud et l’autre à Saint-Lazare ! Pour toute réponse, M. Sainte-Hélène marmotta quelque chose d’incompréhensible entre ses dents et se remit avec acharnement à la soupe gigantesque que les deux portiers étaient en train de déguster. Cependant Bellotte, après avoir pris la rue Cadet, descendait le faubourg Montmartre. Au coin de cette rue et du boulevard Poissonnière, elle fut rejointe par un individu en casquette qui lui prit le bras sans façon, le plaça sous le sien, et s’écria avec un geste plein d’entrain, mais impossible à rendre : en route, mauvaise troupe, et vive la joie ! - Mais Quoniam beau, élégant, étincelant ! Sa casquette était presque neuve, sa redingote n’était pas trop délabrée. Le pantalon était bien un peu éraillé et usé aux genoux, mais cette petite imperfection se fondait dans l’ensemble, et était dissimulée aux regards profanes par les longues basques du vêtement susdit, cadeau de M. Balby. Il faut avouer, dit-il à Bellotte eu hâtant le pas, et en la faisant presque courir, ce dont elle ne se plaignit pas, il faut avouer que Fanfan le Mâconnais a tout de même eu là une rude idée en me faisant prendre des renseignements sur la bien-aimée de son cœur, et en obtenant pour moi, du patron, la permission d’avoir quelques heures de libres dans la journée. j’ai découvert le nid ; mais, tu comprends, c’est un secret, et je ne peux pas... Cette dernière exclamation avait trait à la foule qui encombrait la porte de l’Ambigu, où, ce soir - là, se donnait la seconde représentation d’un drame à succès du célèbre Rennedy. criait la foule à ceux qui cherchaient à prendre des places plus en avant que ne le permettait la stricte justice. que je m’y mettrai à la queue ! Et il alla résolument se camper sur les marches mêmes du théâtre, où, toujoursorné de Bellotte, il fit mine de lire attentivement et même d’étudier l’affiche. Puis il se glissa avec agilité dans un vide que formaient deux personnes, et s’y tint ferme malgré les cris qui partaient de tous côtés. On y est, à la queue ! je suis là avec un ami. Il m’a retenu ma place à moi et à mon épouse . dit-il en tapant sur l’épaule d’un ouvrier en blouse qui se tenait devant lui. L’ouvrier se retourna, et à la vue de la figure joyeuse de l’apprenti bien connue des habitués des hautes galeries de l’Ambigu, il sourit et fit un signe d’acquiescement. Aussi quand les bureaux s’ouvrirent, Quoniam et Bellotte se trouvèrent-ils presque eu tête. Bousculant tous ceux qui les précédaient, ils grimpèrent, avec l’agilité des chats de gouttière, l’escalier raide qui conduisait aux dernières places et se casèrent sur un des premiers bancs de côté, de façon à n’être pas gênés par le lustre. Là, pendant que Quoniam qui n’avait pas dîné, sortait de sa poche un morceau de pain et un cervelas à l’ail, et se mettait à dévorer, Bellotte, qui ne voulait pas compromettre la fraîcheur de son bonnet, l’enlevait avec précaution et l’accrochait à l’aide d’une épingle au rebord de la galerie, de telle façon que le bonnet pendait en dehors et venait ajouter aux ornements de la vaste salle. Le drame et ses horreurs se déroulèrent aux yeux stupéfaits des assistants. L’ingénue fit couler des pleurs, le traître fit pousser des hurlements de rage et de colère à toute la population perchée en haut. C’était un succès, un vrai, un franc succès ; en un mot un succès populaire. Mais nulle part dans la salle, l’émotion ne fut ressentie aussi vivement qu’aux places où se trouvaient Quoniam et Bellotte, places nommées dans le langage imagé du peuple parisien le paradis ou le poulailler . Leur émotion était si violente qu’à chaque entr’acte l’apprenti et la couturière descendaient quatre à quatre les escaliers, se précipitaient sur le boulevard et rafraîchissaient leurs gorges brûlantes à l’aide de coco et de pommes, puis ils remontaient à leurs places avec la même agilité sauvage. Pendant un des entr’actes, qui fut d’une longueur démesurée, les deux jeunes gens cherchèrent à se distraire dans la salle même. Ils aperçurent alors madame Bricard aux secondes galeries, et Quoniam, en véritable gamin de Paris, la soumit à une série de tortures épouvantables. Comme il lui restait du pain de son dîner, il en confectionna une kyrielle de boulettes qui toutes vinrent s’aplatir sur le nez de la brave couturière, au grand désespoir de la bonne dame, qui bondissait chaque fois qu’un projectile l’atteignait et cherchait en vain de quel côté ces perfides boulettes pouvaient venir. Les galeries élevées assistaient à cet exercice de tir improvisé avec un plaisir indicible et applaudissaient à chaque coup frappé juste. Mais il n’est si bonne compagnie qu’il ne faille quitter. Le spectacle se termina, et Quoniam ainsi que Bellotte s’éloignèrent en s’entretenant de la pièce qu’ils venaient de voir, des vertus de la jeune fille si malheureuse, des infamies du traître et des coq-à-l’âne du comique. Le chemin est long de l’Ambigu à la rue Lamartine, et le sujet du drame ne pouvait suffire à leur entretien ; aussi la promenade fut-elle souvent ponctuée de baisers donnés par l’apprenti à la couturière qui non seulement ne les repoussait pas, mais encore les rendait avec usure. Après l’opéra, un joyeux souper réunit dans un cabinet du restaurant connu sous le nom de Maison-Dorée, une dizaine de personnes, hommes et femmes, appartenant, les uns à ce que la société parisienne a de plus élevé, les autres à ce monde interlope composé de tous les degrés qui séparent la blanchisseuse de la modiste, la petite bonne de la femme de chambre, et qui sert aux plaisirs coûteux des hommes à la mode. Parmi eux se trouvaient le prince de Libstein et Suzanne la Folle, le vicomte de Chatenay et Titi. Titi, ordinairement froide, et dont la figure au repos avait presque toujours une expression dédaigneuse, était ce soir-là rayonnante de plaisir et même de gaieté. - Sa beauté était pour ainsi dire illuminée par la joie du triomphe de la vanité ! L’Opéra avait été pour elle une occasion de voir la toute-puissance de ses charmes agir sur la population masculine d’une salle entière. Elle savait maintenant que tout lui était permis, et le peu de reconnaissance qu’elle avait jusqu’à ce jour accordé au vicomte s’évanouit devant la certitude de pouvoir dorénavant se passer de lui. Suzanne la Folle, elle dont la physionomie était si gaie d’habitude, au contraire, avait une expression de mélancolie qui lui allait à ravir. Cette émotion intérieure, qui l’avait si complètement dominée pendant la représentation, lui laissait un souvenir à la fois plein de charme et de remords. Jamais personne ne l’avait vue ainsi, et tous s’accordaient à trouver qu’elle était délicieuse sous ce nouvel aspect et que sa beauté, qui pour des yeux exercés commençait un peu à se faner, y puisait un nouveau lustre. Cela ne dura du reste qu’au commencement du souper. Suzanne buvait beaucoup, et cherchait à ramener en elle la gaîté et l’insouciance qui lui avaient mérité son surnom. Le prince de Libstein, était certainement celui qui prêtait le moins d’attention à sa maîtresse : il la connaissait trop ! Il n’avait, lui, des yeux que pour Titi et s’extasiait avec complaisance sur sa grâce attrayante. Les éloges qu’il adressait au vicomte sur les qualités physiques de la jeune fille étaient si exagérés et si outrés, que celui-ci avait fini par en être presque agacé. Le vicomte avait également changé de caractère et de pensée. À l’Opéra, il s’était trouvé, comme l’avait deviné Titi, dans la loge d’une des femmes les plus distinguées de Paris. Elle s’était enquise de ses projets d’avenir et lui avait parlé d’une alliance qu’elle rêvait pour lui ; il s’agissait d’une jeune fille riche, noble et belle, qui, outre sa fortune, apportait en dot à son mari de puissantes relations et une position magnifique. Le vicomte sans dire ni oui ni non, avait promis de se laisser présenter. Il était bien décidé, si ce mariage lui convenait, à renoncer de suite à sa vie de garçon. Comme il l’avait dit à son ami le romancier, il s’était donné la tâche de se faire aimer de la jeune fille qu’il lançait et de venger ensuite la famille et le fiancé de Titi. Le cœur de celle ci était tellement sec qu’il avait été impossible au vicomte de l’émouvoir ou de l’attendrir. À cette tâche ingrate, il avait ressenti une sorte de dégoût qui, latent d’abord, avait fini par se révéler à ses yeux. Cette soirée surtout avait apporté en lui un grand changement ; la perspective d’un brillant et prochain mariage, il lui donnait beaucoup à réfléchir. Et, dans le fond de son cœur, il était sinon blessé du moins ennuyé de l’inutilité des efforts qu’il avait faits auprès de Titi pour en obtenir un peu d’amour : c’était la première bataille dont il ne sortait pas vainqueur. Vers une heure du matin, les convives s’échauffèrent peu à peu ; à l’exception du vicomte Paul qui buvait à peine et assistait à ce souper comme un critique du lundi assiste à une représentation quelconque, prêt à hausser les épaules, sans se donner même la peine de chercher à comprendre ce qu’il voit et ce qu’il entend. La glace était complètement rompue entre les convives. Les conversations se heurtaient, et les paroles sautaient par dessus les bouteilles et les pièces montées. Les hommes fumaient des londrès, les femmes suçaient de délicieuses cigarettes d’Orient. Le jeune baron de essayait une polka dans un coin avec Castagnette, l’Andalouse de Bayonne, tandis que le peintre D... les accompagnait avec les tessons d’une assiette qu’il avait brisée pour cet usage. Une actrice du boulevard qui faisait partie de la réunion proposa de chanter à tour de rôle. Le champagne avait produit son effet sur tout le monde ; on accepta d’emblée. L’actrice commença par une sorte de barcarolle, dans laquelle Nina, la gondole, Venise, Zanetto, les flots bleus, la lune d’argent et la brise du soir, jouaient chacun son rôle ; puis Suzanne entonna la fameuse idylle qui a pour titre : Rien n’est sacré pour un sapeur ! Toutes les femmes s’exécutèrent d’assez bonne grâce. Et lorsque ce fut au tour de Titi... chacun prêta la plus vive attention... mais la jeune fille refusa absolument de se faire entendre. Elle avait ses raisons pour cela. Les femmes qui venaient de chanter possédaient toutes un aplomb merveilleux, et la hardiesse suppléait à la voix. Leur répertoire un peu plus que cynique, la plupart du temps, était amusant et en situation avec un pareil souper. Titi elle ne savait que quelques vulgaires romances d’atelier, cueillies dans les cahiers à deux sous, et elle ne voulait pas se compromettre en entonnant un pont-neuf quelconque. Elle refusa donc obstinément, quoiqu’elle eut une jolie voix, d’un timbre frais et argentin. Comment, mademoiselle, vous ne voulez pas chanter, s’écria le prince avec une exquise politesse : faut-il que nous nous précipitions à vos pieds en humbles suppliants, pour que, reine adorée, vous daigniez faire entendre à vos respectueux esclaves le doux son de votre voix ? C’est inutile, prince, répondit Titi je n’ai jamais chanté, et je ne sais aucune chanson. C’est une perte pour nous tous, mademoiselle, répliqua le prince en lançant un regard amoureux à la jeune fille. Mais vous l’avez connu, vicomte, n’est-ce pas ? cria de l’autre bout de la table un jeune homme à la moustache cirée et luisante, en s’adressant à Paul de Chatenay qui surveillait en souriant le manège de sa maîtresse et du prince. À cette apostrophe, le vicomte regarda celui qui lui adressait la parole. vous n’étiez pas à la conversation, je disais à ces messieurs, - et il désignait un homme dans la force de l’âge, littérateur en vogue, et un vieillard horriblement laid, célèbre banquier enrichi dans le commerce des vins, - que j’avais fait ce matin une exquise trouvaille à l’hôtel des ventes. C’est un tableau grand comme cette soucoupe, représentant un délicieux paysage plein d’ombre et de soleil ; dans ce paysage une jeune femme, un livre à la main, caresse un grand lévrier. Or, savez-vous de qui est signé ce tableau ? D’un homme dont je vous ai souvent entendu parler. Suzanne la Folle avait à ces mots brusquement éloigné de ses lèvres le verre qu’elle allait vider. - Vous vous rappelez ce pauvre diable qui fit la sottise de se marier avec une femme pauvre et coquette ! Ce qui prouve une fois de plus qu’avec un immense talent on peut être un parlait imbécile. C’est une triste sottise, dit Paul de Chatenay, que celle qui coûta la vie à ce pauvre diable. Nous avons fait nos études ensemble : sa famille était fort liée avec la mienne. Son père perdit une fortune considérable dans le désastre de 1830, et ne parvint à en rassembler quelques débris que pour assurer l’éducation du fils unique qu’il adorait. Mais sa mort survenue trop tôt laissa, à 17 ans, le jeune homme maître de ses actions et sans un sou devant lui. Il avait un goût très prononcé pour la peinture, et suivit avec enthousiasme une carrière qui rapporte quelquefois la gloire... mais rarement la fortune pendant la vie. Il mena une vie de gueux. Je lui offris à cette époque ma bourse pour qu’il y puisât. Il refusa avec fierté, et mon action, qui était pourtant bien simple et bien naturelle entre deux jeunes gens de notre âge, refroidit beaucoup ses rapports avec moi ; il cessa peu à peu de me voir. Quant à moi, j’étais attaché à lui par une sympathie inexplicable ; je ne le perdis jamais de vue. Ce fut moi qui fis valoir ses premiers tableaux et, comme un dieu inconnu, je parvins, sans me dévoiler à ses yeux, à lui faire une petite renommée qui pouvait le mener, sinon à la richesse, du moins à une médiocrité dorée. Malheureusement, à l’époque où il commença à se faire connaître, il était marié et sa femme, sa plaie pourrait-on dire, le jeta, en l’abandonnant, dans le plus morne désespoir. Mon père, mourant à cette époque, m’appela près de lui. Je quittai Paris et restai absent près d’un an, absorbé dans ma douleur et dans mon deuil. Quand je revins, le pauvre Moronval était mort. Ce tableau dont vous venez de me parler, me revient à l’esprit maintenant : il le fit dans le premier mois de son mariage, alors que l’amour effréné qu’il avait pour sa femme doublait son génie. Comment se fait-il, dit le jeune homme acquisiteur du tableau, que ce Moronval ait eu l’esprit assez faible et assez peu d’énergie dans le caractère pour se laisser ainsi abattre par l’abandon d’une femme ? Il est probable, répliqua le vicomte, que cette femme avait commencé par abrutir l’intelligence du pauvre diable, en le forçant à ne penser qu’à la vie journalière et aux toilettes dont elle avait besoin, seule préoccupation de ces sortes de créatures. Il est très rare de trouver une femme d’artiste qui comprenne parfaitement ses devoirs. L’artiste, le peintre surtout, doit vivre complètement en dehors de la vie commune ; il lui faut une ménagère qui songe aux besoins de l’existence et laisse à son mari le domaine du rêve, seule source d’où sortent les chefs-d’œuvre. Tout ce que vous contez là est parfaitement ennuyeux, dit Suzanne en reportant rapidement son verre à ses lèvres et en le vidant d’un seul trait. Un changement étrange s’était fait dans cette femme. Un tremblement convulsif agitait tout son corps. Ses yeux étaient cernés et sa main serrait violemment la table. Personne ne remarqua cette agitation, si ce n’est Paul de Chatenay, dont l’esprit était moins alourdi par les fumées du vin. Il fixa sur elle un regard scrutateur dont elle ne s’aperçut pas. L’observation de Suzanne trouva un écho. Qu’est-ce que tout cela nous fait ? - Quant au peintre, il eut tort. Lorsqu’on n’a pas de quoi satisfaire aux caprices d’une femme, on ne l’épouse pas. Voilà mon opinion, et maintenant, parlons d’autre chose. Allons, décidément, se dit le vicomte, cette petite drôlesse ira loin. Toutefois, la motion de Titi n’obtint pas l’assentiment général ; ce sujet n’ennuyait probablement qu’elle et Suzanne, car ce fut une des autres femmes présentes qui reprit la parole. Il est heureux qu’ils n’aient pas eu d’enfant, exclama-t-elle, - car, que serait devenu ce pauvre petit être ! C’est ce qui vous trompe, ils en eurent un, répondit le vicomte. Et, ayant un enfant, cette femme l’abandonna en quittant son mari ? s’écria avec surprise la femme qui avait déjà parlé. Titi se mit à battre le tambour sur la table avec ses doigts, en haussant les épaules et en murmurant : Le vicomte jeta un regard de mépris sur sa maîtresse, et dit à son tour : À la mort de son père, l’enfant fut mis aux Enfants-Trouvés. Lorsque je l’appris, ma première pensée fut de prendre cet enfant et de m’en charger. Puis je réfléchis qu’il avait une mère, que cette mère ignorait probablement son sort, et que, dès qu’elle l’apprendrait, dans quelque position qu’elle se trouvât, elle le réclamerait. Elle eût été joliment bête, murmura Titi. Elle ne l’a pas été, répondit le vicomte ; car elle laissa son fils aux Enfants-Trouvés. cria ou plutôt hurla Suzanne, tout ça devient assommant à la fin. C’est vrai ; toi, tu es raisonnable au moins, dit Titi. Suzanne avait la bouche fendue par le rire, mais des larmes roulaient entre ses cils. Il continua en fixant sur elle un regard plus profond : Mais, encore, cet enfant n’est pas perdu ; grâce à de puissantes protections j’ai pu le suivre partout et tout ce que je puis faire sans me montrer, je le fais. Il a été placé par mes soins dans une maison dont je connais le chef et où il est très bien, j’en réponds. Suzanne leva les yeux sur le vicomte : son regard était humide et chargé d’une telle expression de reconnaissance que le jeune homme se sentit ému. Quoi qu’il en soit, puisqu’elle ne s’est pas occupée de son enfant, cette femme est un monstre, dit une des lorettes. Laissez faire, dit le vicomte, je n’ai pas encore perdu tout espoir. Qui sait si dès demain je n’apprendrai pas à cette malheureuse la demeure de son enfant ? Vous êtes un bon et noble cœur, dit Suzanne en se levant brusquement. Elle serra la main du vicomte, et celui-ci sentit avec satisfaction une pression qui témoignait d’une ardente gratitude. À boire, et partons, dit-elle en chancelant. On lui remplit une coupe de champagne qu’elle vida. Et comme si cela n’était pas assez fort encore pour elle, elle saisit une bouteille pleine, en cassa le goulot et en but plus de la moitié d’un seul trait. Le prince était assis auprès de Titi, et causait tout bas avec elle. Il n’entendit pas Suzanne, ou fit semblant de ne pas l’entendre. Le vicomte soutint la jeune femme, qui chancelait de plus en plus et semblait lutter avec violence contre l’ivresse ; elle porta tout à coup la main à sa tête et poussa un cri effroyable : Et tournant sur elle-même, elle roula évanouie sur le parquet. En ce moment, par la fenêtre qu’on avait entrouverte à cause de la chaleur, vibra la voix claire d’un passant qui disait à un autre : Ce mouvement avait été si rapide que Suzanne était à terre avant qu’un bras pût s’avancer pour la soutenir. qu’elle avait jetés avec tant de violence, toutes les personnes présentes s’étaient regardées avec stupeur. la femme dont on s’entretenait un moment auparavant, n’était-elle donc autre que celle-là ? Il y avait déjà quelques minutes que je m’en doutais, dit le vicomte. Sa contenance morne, son regard étrange m’avaient fait pressentir que je touchais à quelque sombre mystère de sa vie. dit le jeune homme à la moustache noire qui avait le premier amené la conversation sur un sujet dont le développement avait produit d’aussi étranges effets. Je tiendrai ma promesse, dit encore Paul de Chatenay. Demain, si elle vient me la demander, je lui donnerai l’adresse de son enfant. Les femmes, à l’exception de Titi, s’empressaient autour de Suzanne et cherchaient à la rappeler à elle. L’évanouissement dégénérait en un sommeil dont il n’eût pas été prudent de la tirer. En un mot, Suzanne était ivre-morte. Mais cette femme ne peut rester ainsi, s’écria le vicomte ! Voyons, cher prince, occupez-vous un peu d’elle. c’est surtout à vous de décider ce qu’il y a à faire maintenant. mon cher vicomte, répondit le prince avec sa nonchalance allemande, quel conseil voulez-vous que je donne ? appelez les garçons, et faites-la mettre dans ma voiture qui la transportera chez elle. Cela fut fait : Suzanne fut emportée sans connaissance par les soins du vicomte, car le prince de Libstein ne s’occupait plus d’elle, et n’avait de regards et de sourires que pour la triomphante Titi. Je ne puis supporter, disait-il à haute voix, ces femmes qui imposent aux personnes avec lesquelles elles se trouvent, leurs passions et leurs vices qu’elles devraient prendre soin de toujours cacher. C’est vrai, ajouta Titi, le vice ne doit se montrer que quand il est aimable. On se remit à table et on chercha à retrouver la gaieté complètement envolée, hélas ! car un sentiment pénible planait dans ce salon consacré à la joie. Quoi qu’on fît, le sourire se glaçait sur les lèvres de chacun, excepté sur celles de Titi, fière de sa nouvelle conquête, et sur celles du prince, heureux d’un nouveau changement. Au moment du départ, le vicomte s’approcha de M. de Libstein : Je crois, cher prince, lui dit-il avec un léger accent de raillerie, que vous machinez quelque chose de terrible contre moi. Vous voulez m’enlever le cœur de Titi. Est-ce cela que vous appelez machiner quelque chose de terrible contre vous ? Je croyais au contraire vous faire plaisir. Non, cher prince, je ne veux pas qu’une femme me quitte : c’est moi qui dois la quitter. Si vous voulez le permettre, ce sera fait en un instant. Le vicomte retint Titi un peu en arrière, et lui adressa ces quelques mots : Ma chère enfant, je vous croyais un peu de cœur, mais je vois avec chagrin que vous n’en avez pas du tout. Je me suis trompé ou plutôt nous nous sommes trompés en nous aimant ; nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Recevez donc en ce moment mes adieux. Le mobilier de la rue de Provence est à vous, mais ce n’est pas suffisant pour vivre. Permettez-moi à titre d’ami, de vous offrir ceci pour vous aider à supporter les premiers jours de notre séparation. Le vicomte craignait que, par un restant de pudeur, elle ne fit au moins semblant de refuser. Cette grimace ne la compromettait pas et pouvait peut-être la relever à ses yeux. Au grand étonnement de celui-ci, elle prit tranquillement le portefeuille et répondit : Rien de plus naturel, monsieur le vicomte, que de me quitter si vous ne m’aimez plus. Quant à cette offre, quoiqu’elle soit naturelle dans notre, position respective, je vous en remercie et je l’accepte. Comme vous le dites fort bien, il faut vivre ! Et, descendant sur le boulevard, elle fît appeler une voiture de remise et monta dedans en dépliant un papier. Tandis que le cocher rassemblait les rênes de son cheval, elle put lire à la clarté d’un bec de gaz : Ce billet était du prince de Libstein. Ce dernier, dont la voiture avait emmené Suzanne, s’en retourna à pied, en compagnie du vicomte de Chatenay. C’est une triste créature, ne put s’empêcher de dire celui-ci. Soit, répondit le prince, mais elle est bien jolie. Eh bien, courez-en donc la chance. Quant à moi, cher prince, je vous invite à ma noce. Et les deux hommes se séparèrent après avoir échangé une cordiale poignée demain... Quoniam et Bellotte étaient parvenus à atteindre la rue Lamartine, malgré les nombreuses stations qu’ils avaient faites pour se donner des marques de leur naïve tendresse : baisers sonores leurs firent plus d’une fois retourner les passants attardés qui les entendaient. Quoniam sonna à la porte de l’allée avec vigueur. Madame Sainte-Hélène ne croira jamais que c’est moi qui peux sonner comme ça. dit l’apprenti, pourvu qu’elle tire le cordon ! En ce moment la porte s’ouvrait. Les deux enfants se glissèrent dans l’allée obscure. dit la voix de la portière en poussant sa tête, toujours ornée de son foulard jaune, à travers le vasistas de la loge. C’est moi, madame Sainte-Hélène, dit la jeune fille, ne vous dérangez pas, je vas me coucher. - J’ai été au théâtre avec une de mes cousines, c’est pour ça que je rentre si tard. oui, une cousine qui porte culotte ; il y a du Quoniam là-dessous, murmura la vieille femme en fermant son vasistas. L’apprenti profita du moment et s’élança tête baissée ; mais comme il passait devant la loge, le vasistas s’ouvrit de nouveau et la portière, accompagnée cette fois d’une bougie, se précipita le corps en dehors et aperçut parfaitement celui qui devait finir sur l’échafaud ! - Après tout ça ne me regarde pas. Et poussant un soupir, la brave madame Sainte-Hélène regagna mélancoliquement le lit conjugal. Quoniam, pourtant, grimpait l’escalier à la suite de Bellotte, en murmurant entre ses dents : Elle n’y a vu que du feu ! Ils arrivèrent à la petite chambre du 5e étage. Fanchon, la camarade ordinaire de lit de mademoiselle Bellotte, n’y était pas. Il est probable qu’elle aussi avait quelque cousine en ville chez laquelle elle pouvait aller passer la nuit. Le premier acte qu’accomplirent les deux enfants quand ils furent rentrés fut naturellement de s’embrasser. Ensuite, Quoniam sortit des profondeurs de ses poches un litre de vin, un assortiment superbe de charcuterie, composé exclusivement de jambon et de saucisson, et un énorme morceau de pain frais. - C’était là le souper des deux amoureux. Le luxe n’y brillait certainement pas ; mais la mesquinerie des plats était relevée par une chose que souvent les plus riches n’ont pas à leur disposition : l’appétit du jeune âge, qui aiguise les dents, et donne à tout une saveur délicieuse. La chambre qu’habitaient les couturières était peu habituée à les voir toutes deux ensemble, aussi ne s’y trouvait-il qu’une seule chaise, je crois même qu’elle était boiteuse. Mais cela inquiétait peu nos affamés ; la jeune fille prit la chaise dans quelque étatqu’elle fût, Quoniam sauta d’un bond sur le lit. C’est ainsi que commença le souper. Les mâchoires remuaient avec rapidité : à peine échangeaient-ils quelques paroles entrecoupées. Une fois la première faim apaisée, on put causer plus commodément, et dix minutes ne s’étaient pas écoulées que les positions étaient complètement changées. Quoniam était à son tour assis sur la chaise et Bellotte sur ses genoux. C’est ainsi que se termina ce modeste repas, agréablement assaisonné de la gaieté franche et communicative des convives dont les éclats de rire enfantins devaient quelquefois troubler les voisins dans leur premier sommeil. Donc, dit Bellotte, en commençant les rapides apprêts de son déshabillé, le séjour de la forge n’a plus rien de bien gai. c’est maintenant d’un triste à mourir, - répondit Quoniam. Le patron regarde sa fille qui a toujours l’air d’avoir envie de pleurer. La patronne regarde son mari et semble réfléchir à quelque chose de sinistre. Le pauvre Fanfan, ce bon garçon, tape sur le fer, comme quand il est contrarié ; c’est-à-dire que je ne sais pas comment il ne casse pas tout dans l’atelier. Il n’y a que moi qui suis toujours gai. tiens, je crois qu’il retourne du cœur aussi de ce côté-là ? - Fanfan est toujours amoureux de celle qui a quitté ses parents. Si tu avais vu comme il a cogné sur son fer, quand il appris la fugue de la petite Titi ! Sais-tu ce qu’elle fait de nouveau ? Pas grand-chose de bon, - Mais, je vois tes yeux qui clignent tout seuls. Et Quoniam descendit à pas de loup l’escalier. - Arrivé devant le vasistas de madame Sainte-Hélène, il frappa au carreau, en disant d’une voix qu’il cherchait à rendre grave : La bonne dame, réveillée en sursaut, tira machinalement le cordon, et Quoniam, une fois dehors, repoussa le lourd battant en s’écriant : Vers le 21 du mois de mars, dans une jolie petite chambre, sise au dernier étage de la maison de la rue Lamartine, dormait un jeune homme de vingt ans à peu près. Vingt ans, âge des illusions, des rêves sinon dorés, du moins enthousiastes ; âge charmant dont on ne sait pas profiter et qu’on regrette plus tard. - Illusions, rêveries, croyances, on a tous ces dons précieux de la divinité au printemps de la vie. Et lorsque de tous vos souvenirs, de tous vos bonheurs passés, il ne reste plus que des fleurs sèches et des lettres jaunies, on éprouve encore un plaisir amer à repasser dans sa mémoire ce beau et trop court passage d’une existence limitée aux banalités du devoir social et des exigences pratiques. À vingt ans on croit à l’avenir, à l’amour, à la gloire ! la triste réalité vient bientôt mettre son impitoyable Veto sur toutes ces chimères. On se rappelle encore qu’il était doux d’attendre, à cinq heures du matin, dans une prairie couverte de neige, la femme que l’on aimait. Quand elle apparaissait, il n’y avait plus ni neige, ni nuit, ni brouillard glacial ! Non, c’était le doux amour qui arrivait, toujours vêtu de son joli habit rose et vert. Quand on a vingt ans, il n’y a pour le cœur du poète qu’une seule saison, - la saison bénie, que les Italiens, ces maîtres en sentiment, ont si gentiment nommée la Primavera ! Où êtes-vous maintenant que les rides commencent à cercler les yeux... Que le hâle des passions inassouvies, des désirs chimériques ou des plaisirs impurs a terni l’âme et le visage ? Où êtes-vous, aspirations saintes vers le beau et le bien, où êtes-vous, idéales pensées d’art et de poésie ? À vingt ans on croit, à trente on doute, à trente-cinq, on sait. c’est-à-dire connaître à fond le monde et toutes ses turpitudes, ses infamies, ses duplicités et ses horribles réalités ! Nous sommes tous, plus ou moins organisés de la même manière. Je le crois, malgré tous les discours des sceptiques qui veulent assimiler l’homme à la brute. Oui, l’on naît sensible et bon. - Le cœur et l’âme ont de ces besoins ineffables qui semblent réalisables dans l’extrême jeunesse. Mais l’expérience, cette pierre de touche des caractères les mieux organisés, l’expérience vient et peu à peu arrache de votre cœur les semences de vraie vérité que Dieu met dans le berceau de tous les êtres ! Amour, amitié, confiance, tout fuit, emporté par cette terrible plaie de la civilisation - L’expérience ! Vous vouliez rendre tout le monde heureux, - vous auriez, à vingt ans, sacrifié sur l’autel de tous les nobles sentiments ! L’égoïsme était pour vous un mot sans valeur réelle. - Vous aviez un ami, et pour lui vous auriez donné votre bourse, votre vie au besoin, comptant sur une réciprocité naturelle. - Vous aimiez une femme, avec cette puissance de passion immatérielle que l’on possède une seule fois dans la vie. On est bon, à cet âge, parce que l’on croit à la bonté de tous. On aime parce que l’on croit à l’amour ! Puis, quand il est prouvé que bonté, amour, croyance sont des mots inconnus au dictionnaire de la réalité, on commence à réfléchir, et du moment où l’on réfléchit, du moment où l’on commence à savoir le monde tel qu’il est, - on est perdu. - On est perdu pour le rêve, pour la véritable poésie ; mais on est gagné à la cause, juste ou absurde, de la convention et de la prose. Il n’y a que deux phases dans la vie humaine. La première, la plus gracieuse, si je puis m’exprimer ainsi, c’est la jeunesse. En effet, tout enfant vous appartenez plutôt à votre mère qu’à votre père. - Vous recevez les douces leçons de la femme qui vous a donné le jour, et sans vouloir parodier M. Legouvé, je crois sincèrement que celle première éducation est la meilleure. Votre mère n’a pour vous que des paroles d’amour ou de religion. - Il y a une sorte de mysticisme dans l’affection d’une femme pour son enfant ou pour son mari ! - La femme est le véritable ange gardien. - Mais l’âge vient, qui vous arrache aux bras désolés de cette première compagne de votre vie, et alors arrive le contact des hommes. - Tout prend une nouvelle tournure à vos yeux. - Ce que vous aviez aimé, on le raille ; ce à quoi vous aviez cru, on le discute d’une façon méprisante. - La mère, la femme cesse d’avoir sur vous l’influence que le droit lui avait donnée pendant vos jeunes années et vous cessez d’être bon, croyant et loyal : vous devenez homme... Le premier amour est rarement le bon, a dit un émule de Talleyrand. Je crois qu’il s’est trompé, et je connais bien des âmes fourvoyées, bien des cœurs errants ou perdus, qui ne doivent le malheur de toute leur vie qu’à ce premier amour négligé, froissé, trahi ou tué par eux. Rêves de jeunesse, dormez en paix ! N’insistons pas sur un thème qui ne devrait jamais avoir de variations et revenons à nos moutons... Donc, dans les combles du numéro 20 de la rue de Lamartine, dormait encore, à 6 heures du matin Georges-Napoléon Sainte-Hélène. Nos lecteurs savent déjà que ce jeune homme, après avoir remporté un nombre considérable de prix à tous les concours, avait des vues littéraires. À M. Dennery ou à tout autre grand phraseur, nous répondrons par notre mot de tout à l’heure : - Vingt ans ! Or, ce jour-là, Georges-Napoléon Sainte-Hélène devait remettre au rédacteur en chef d’un petit journal, une lettre de recommandation. Écrire dans un journal, fût-il hebdomadaire, et signer de son nom ! Quel est le rhétoricien que cette perspective n’a pas séduit ? C’est une bien douce chose que la publicité ! Avec quelle ardeur ou travaille pour arriver à livrer à un imprimeur trois ou quatre cents lignes, qui doivent inévitablement vous conduire au Temple de Mémoire . Le jeune Sainte-Hélène sauta donc en bas de son lit et mit deux heures à sa toilette. Puis, à l’exemple de M. de Buffon, il s’assit devant son bureau dans toute la splendeur d’une toilette irréprochable. Pour la vingtième fois peut-être, il recopia son œuvre sur beau papier et d’une écriture à faire pâlir M. Joseph Prudhomme ou Alexandre Dumas lui-même. À dix heures du matin il était sous les armes. Dans une jolie serviette en maroquin, - présent de M. Sainte-Hélène, - il roula précieusement une dizaine de copies de son œuvre de prédilection et descendit fièrement les escaliers. - Il traversa la cour d’un pas ferme ; sa démarche avait quelque chose de celle d’un ministre... Il entradans la loge enfumée et dit à son père et à sa mère, en dévorant une énorme tasse de chocolat : C’est aujourd’hui que je vais livrer ma première bataille. Mon fils, dit sentencieusement le vieux Sainte-Hélène, sois digne de nous. Ne faiblis point à l’heure du danger. Tu vas te trouver en présence d’un de ces hommes à qui l’intelligence et le savoir... enfin tu me comprends, je n’en dirai pas plus... Du temps des alliés, mon fils... Rappelle-toi que la simplicité n’exclut jamais le bonheur ! Et M. Sainte-Hélène père se moucha solennellement après cet exorde. Quant à madame Sainte-Hélène elle se contenta de dire au jeune homme : Tu vas sans doute être obligé d’aller dans quelque grand café avec tes journalistes... - Rapporte-nous la monnaie, s’il y en a de reste... Mais je t’en prie, Georges, ne cours pas avec les actrices et les danseuses... Ce sont des mauvaises femmes ; - sois poli avec elles, mais ne livre pas ton jeune cœur à leurs enchantements. Tu es joli comme un chérubin, elles vont te faire mille agaceries, méprise ces sirènes... Le discours de madame Sainte-Hélène dura dix minutes ; mais le jeune homme n’y fit pas attention... Dès qu’il eut terminé son déjeuner, il prit son chapeau et sortit. Bonne chance, lui dit son père en lui donnant une poignée de main, et surtout n’abîme pas ton bel habit noir. Rapporte-nous tes oreilles, garnement, lui dit la mère. Bonjour, monsieur Napoléon à Sainte-Hélène, murmura une joyeuse voix. C’était Quoniam qui, à cheval sur la borne de la porte-cochère, terminait son repas du matin, invariablement composé d’un saucisson à l’ail et de deux sous de pain. il aimait ce gamin terrible, qui plus d’une fois lui avait fait gratis des commissions. Georges-Napoléon Sainte-Hélène prit une voiture sur la place Cadet et se fit conduire rue Coq-Héron, où se trouvait situé le bureau du journal pour le rédacteur en chef duquel il avait une lettre de recommandation. Il s’était dit qu’il était plus convenable d’arriver ainsi, qu’à pied, afin de donner de son éducation et de sa fortune une idée favorable dès le début. Je fais mon premier pas, il ne faut pas regarder au sacrifice, dit-il en changeant son louis pour payer le cocher... Il était arrivé rue Coq-Héron, et, le cœur palpitant, il franchit les degrés qui le séparaient du bureau. Enfin le mot journal apparut à ses yeux sur une porte à double battant. - Une plaque ronde portait ces mots : Le jeune homme tourna le bouton de la porte et pénétra dans une petite antichambre, déserte pour le moment ; il y avait une seconde porte sur laquelle on lisait : Il frappa à cette porte et un vigoureux : Entrez ! Il entra et se trouva dans une pièce coupée en deux par une cloison en grillage contenant deux guichets. L’un, le premier, portait pour enseigne : Abonnements ; l’autre, Caisse... Derrière le premier de ces guichets, était un jeune homme de l’âge de Georges... On sentait que la misère avait passé par là. Convenablement mis, et d’une propreté rigoureuse, le jeune préposé aux abonnements offrait cependant quelque chose de triste au regard. Ce petit bonhomme vivait là, encaissé dans sa boîte de fer, comme un écureuil dans sa cage... Seulement il était tenu à une immobilité plus grande. En ce moment, il achevait son modeste déjeuner. À défaut de table ou de guéridon, c’était dans son tiroir qu’il plaçait les nombreux comestibles, qui composaient son repas. Dans trois papiers eu guise de plats, s’étalaient trois mets différents, à savoir : 1° Un bout de boudin cuit chez le charcutier ; 2° Quelques pommes de terre frites ; Une grande carafe était placée sur bureau. Ce déjeuner pouvait bien revenir à sept sous. En entendant ouvrir la première porte, le commis aux abonnements avait précipitamment fermé son tiroir, et après s’être essuyé la bouche avec un mouchoir à carreaux, il saisit sa plume et prit la position commandée par ses fonctions. Le mot : entrez avait été prononcé par le caissier, second et principal employé des bureaux. Celui-là était un homme de 35 à 40 ans. Brun et barbu, l’accent méridional, les yeux vifs, jovial et grand ami de la bouteille, ce caissier était le bout en train du personnel, qui comptait encore le garçon de recettes, un saute-ruisseau et un courtier d’annonces. Ce fut d’abord au commis des abonnements que Georges, le chapeau à la main, s’adressa. demanda le caissier ; en ce cas, passez de ce côté. Non, monsieur, c’est pour une affaire personnelle... Veuillez écrire votre nom sur ce bout de papier. Georges obéit, et le saute-ruisseau disparut par une porte sur laquelle on avait écrit : Rédaction, Administration . Au bout de dix minutes, la porte se rouvrit, et le jeune clerc dit poliment à notre néophyte : Jusque-là, il avait été assez ferme : les premiers pas avaient été franchis par lui avec assez de courage. Mais le moment solennel était venu. Il allait aborder le rédacteur en chef. L’idée de s’enfuir lui traversa l’esprit un instant, mais repoussant aussitôt cette tentation, il prit son courage à deux mains et se décida à pénétrer dans le sanctuaire. Qu’y a-t-il pour votre service, jeune homme ? Georges, qui ne trouvait pas une parole dans sa gorge séchée par l’émotion, se contenta de présenter sa lettre au rédacteur. M. Croustillac était, à 57 ans, un petit homme à cheveux gris, à l’air pétillant de malice. Deux grosses moustaches semblaient tout étonnées d’avoir poussé sur cette joviale figure. Assis commodément dans un grand fauteuil de cuir, son lorgnon fixé sur un nez mince et long, et le chef couvert d’une calotte grecque, il commença la lecture de la lettre que venait de lui remettre Georges. Celui-ci profita de ce moment pour regarder autour de lui. La chambre était petite, mais coquette et bien meublée. Des tableaux, des gravures de prix couvraient les murs. Par-ci, par-là, quelques photographies un peu légères prouvaient que leur propriétaire n’était pas d’un rigorisme trop prononcé. Un magnifique bureau d’acajou, couvert de journaux et de brochures, occupait à peu près le quart de cette pièce. Pendant sa lecture, que la rédacteur en chef fit très lentement, le jeune Sainte-Hélène était sur les épines. Rien sur la physionomie placide du journaliste ne laissait deviner l’impression que lui produisait la lettre de recommandation. Cependant il posa enfin la lettre devant lui, et, tout en essuyant avec son mouchoir les verres de ses lunettes, il fit signe à Georges de s’asseoir auprès de lui, et lui tint à peu près ce discours : me parle de vous en fort bons termes. - Il me dit que vous avez fait d’excellentes études, que vous avez de l’esprit, du talent même en un mot, il vous recommande chaudement. C’est un ami de vingt ans... Nous avons fait nos premières armes ensemble, et il a été souvent mon collaborateur au théâtre. - Si je puis vous être utile, ne doutez pas que je ne le fasse. Mais encore faut-il que je sache en quoi je puis vous servir. je voudrais, si cette ambition ne vous paraît pas trop grande, participer à la collaboration de votre estimable journal... Il est bien entendu que ma collaboration serait toute gratuite. Mon cher ami, la question n’est pas là. Quand on me donne de bons articles, je les paie. J’ai déjà beaucoup, j’allais dire trop de rédacteurs, mais enfin pour l’ami X... je tâcherai de vous trouver un trou... Je crois tout ce que vous voudrez... Mais, avant de me remercier, dites-moi quel est le genre que vous affectionnez ? Je fais des sonnets, des idylles... Avez-vous quelque chose de vous dans ce portefeuille ? dit le bienveillant journaliste en souriant, car il savait de longue date qu’un poète ne marche jamais sans avoir les poches bourrées de ses élucubrations. Georges s’empressa de tirer un des exemplaires qu’il avait copiés le matin. Vous avez une bien belle écriture, murmura presque tristement le bonhomme. Et il lut très attentivement la pièce de vers que venait de lui remettre le jeune Sainte-Hélène. « Sur le penchant d’une colline, etc., etc. » Mon cher ami, lui dit le journaliste après avoir terminé sa lecture, je veux êtrefranc avec vous. J’aime la jeunesse, et je puis dire que je suis un père pour mes rédacteurs. Ils sont presque tous jeunes et spirituels... et je leur donne à tous de bons conseils. J’ai beaucoup d’expérience ; or, permettez-moi de vous le dire, je crois que vous êtes dans une mauvaise voie... Je viens de parcourir vos vers avec soin ; mais je n’y ai rien trouvé de saillant. Ils ne sont pas mal faits, voilà tout. L’originalité, mon cher enfant, l’originalité, voilà ce qu’il faut maintenant. La poésie est bonne pour Lamartine, pour Hugo, pour deux ou trois autres talents hors ligne ; mais outre qu’elle ne rapporte que peu ou point d’argent, il faut avoir un talent transcendant pour percer dans cette branche de la littérature. Vos vers sont ceux de tout le monde. De plus, ils ont un cachet classique qui les rend monotones. Vous avez écrit cela simplement pour faire des vers ... aucune idée morale ou politique ne vous a guidé. Vos rimes elles-mêmes ne sont pas riches. Je vous le répète, vous êtes dans une mauvaise voie. Pour faire du journalisme, il faut mettre de côté les mièvreries de la poésie. D’abord, parce qu’il y en a trop, ensuite, parce que ce n’est pas le genre de mon journal... Vous ne le lisez donc pas ? Il n’y a pas de mal à cela... Mais je vais vous expliquer ce que c’est que mon journal, et vous comprendrez pourquoi je ne puis pas faire passer vos 250 vers. Je ne fais pas de littérature, moi... N’ouvrez pas vos yeux comme des portes cochères, et comprenez-moi bien. J’ai fait des vers aussi, dans mon jeune temps, et ils n’étaient guère plus amusants que les vôtres... Cela ne m’a pas réussi, et je me suis mis à faire de l’ annonce... Voyez ce numéro, il est couvert d’annonces... mais il faut une sauce au poisson, et la prose que mes rédacteurs me donnent est pour moi tout simplement cette sauce indispensable. Mon journal est un journal qui se lit un peu partout ; mais surtout dans les cafés... Il me faut donc des articles très courts et très amusants, qu’on puisse feuilleter sans y prêter une grande attention, entre un verre de bière et une tasse de café. On se moquerait de moi, si je vous imprimais votre grande machine. Faites-moi des articles concis, mordants, et je vous promets de vous faire passer tout ce qui me paraîtra possible . Je vous paierai deux sous la ligne, c’est ce que je donne habituellement. Venez me voir de temps en temps, nous causerons. Mes principaux collaborateurs se rencontrent souvent au café . Allez-y, ce sont tous de bons garçons, habituez-vous à leur esprit, et nous verrons, adieu ! Et le jeune Georges fut congédié d’un geste amical. Il traversa la salle des abonnements d’un air assez penaud... Et quand il fut parti, le caissier dit en riant : Je n’aurai pas de compte à lui ouvrir, à celui-là ! Che crois qu’il est enfonché ! il avait la mort dans le cœur... il se tenait à quatre pour ne pas pleurer... Il entra dans un café, tant pour lire la feuille en question que pour puiser des forces dans un grog fortement arrosé de rhum. Le premier article qui lui tomba sous la main était celui-ci : « - Un chien vient d’être surpris en flagrant délit de vol domestique et conduit au poste le plus voisin. Dans la nuit, ou entendit des gémissements : on pénétra dans soncachot, où s’offrait un spectacle navrant. Dans sa douleur, ou par suite d’un remords trop violent... il s’était coupé les quatre pattes. Sur le moment, on a vainement cherché les pattes, le sergent du poste pensait qu’il les avait avalées... Après les avoir coupées toutes les quatre avec ses dents... ce chien avait eu le courage de les lancer adroitement par la fenêtre grillée du poste. On désespère de le sauver, et le vétérinaire ne sait comment s’y prendre pour lui tâter le pouls. » murmura le pauvre Georges, est-ce donc là de l’esprit ? Et il se remit à lire tout bas ses vers qui, comme on le sait, commençaient ainsi : « Sur le penchant d’une colline, etc., etc. » Il n’y a rien de tenace et de persévérant comme un poète qui veut placer ses vers. Pendant trois mois, Georges courut la capitale en tous sens, frappa à toutes les portes, sa Colline à la main. Il fut repoussé partout ; mais il fit de curieuses études et de nombreuses connaissances. Il n’avait pu rien trouver dans son cerveau qui pût cadrer avec le genre du journal de Croustillac... Il le voyait souvent, et lui apportait des essais de nouvelles à la main, mais il cherchait vainement sa prose dans le numéro suivant. Il jetait le journal et courait se plaindre à Croustillac, qui lui disait : Mon bon ami, vous n’êtes pas assez drôle. Vous cherchez le style, - vous me faites des marivaudages spirituels. - Ce n’est pas mon affaire. Soyez bête, si vous voulez ; mais soyez amusant. Le pauvre Sainte-Hélène se donnait un mal affreux pour être bête, il n’y réussissait pas. s’écriait-il souvent, il y a des bêtises qu’un homme d’esprit achèterait quelquefois bien cher ! Très bien, voilà un mot, disait Croustillac, mais il est usé. Au bout de trois mois, il parvint à glisser dans une petite feuille qui paraissait le dimanche, quand elle paraissait, un article sur le Mexique, qui lui mit le pied à l’étrier. Le rédacteur en chef de cette feuille se nommait Lesueur. Bon enfant, un peu viveur, il menait la vie à grandes guides, et aurait pu faire fortune, car il était fort répandu, et son journal avait un grand nombre d’abonnés. Cette petite feuille ne s’occupait presque exclusivement que de théâtre. Là se dévoilaient toutes les histoires scandaleuses des coulisses. Georges fut pris en amitié par Lesueur, qui lui procura ses entrées dans plusieurs théâtres. En peu de temps le fils des époux Sainte-Hélène devint le plus actif des collaborateurs de Lesueur. Mais Lesueur ne lui donnait pas un sou, et les concierges de la rue Lamartine étaient loin de pouvoir subvenir aux exigences de la position de leur fils. Alors Georges prit une résolution héroïque. Il osa demander quelque argent à Lesueur. lui dit Lesueur ; venez déjeuner avec moi. Georges accepta, et, au dessert, Lesueur lui prit la main en lui disant : Mon cher Sainte-Hélène, vous me plaisez... de plus, vous ne faites pas mal. Votre dernier compte-rendu sur la grande pièce de Z... Bref, ou me fait compliment de vous... Je n’ai pas beaucoup de fonds... mais voici ce que je vous propose... vous ne pouvez rester chez vos parents... Je ne méprise pas les concierges ; mais tout le monde n’est pas comme moi. En confidence, je vous dirai que mes rédacteurs sont des crétins... J’ai donc envie de les mettre tous dehors. Nous ferons le journal à nous deux seulement. J’agrandis mon format, et pour sauver les apparences, nous prendrons quelques pseudonymes pour faire croire à une rédaction nombreuse... nous viendrons bien à bout d’un journal à nous deux, une fois par semaine. Je vous donnerai deux centsfrancs par mois... et si vous trouvez des réclames, nous partagerons le gâteau. Il n’osa sauter au cou de son sauveur, comme il l’appelait, mais il lui serra les mains avec une énergie qui attestait une profonde reconnaissance. Tout se passa comme l’avait annoncé Lesueur, lequel chercha une querelle d’Allemand à quelques-uns des principaux rédacteurs, et se débarrassa de tout le monde avec le sans-gêne qui le caractérisait particulièrement. Le dimanche suivant, Georges apportait triomphalement à ses parents un numéro où les deux concierges, ravis, purent lire en grosses lettres : Le journal circula dans la maison et fît une sensation profonde. Dès lors le jeune Sainte-Hélène devint une sorte d’autorité. Le père se rengorgeait dans son col gigantesque, et la mère s’acheta un superbe bonnet jaune à roses rouges. Quant à Georges, il resta le seul collaborateur actif du journal. Lesueur était, comme Figaro, paresseux avec délices, et lui laissait toute la besogne. Pour lui, il courait les coulisses, les foyers, les cafés, et c’était Georges qui demeurait seul chargé de recevoir les abonnements, d’écrire les bandes, de lire les journaux, de faire et de corriger le journal. Il faisait en un mot toute la cuisine, terme particulier pour exprimer la partie matérielle d’un journal. Quant à la rédaction, Lesueur le laissait à peu près libre. Il venait regarder l’épreuve le samedi matin, et tout était dit. Quelquefois il écrivait un article dans le mois ; rarement plus. Georges était enchanté de pouvoir, sans contrôle, se livrer à toute son imagination. Il avait renoncé à la poésie, et le penchant de la colline était couché dans un carton pour toujours. En peu de temps, il devint un des plus habiles petits journalistes de Paris. Son caractère si doux n’aurait jamais laissé soupçonner toute l’acuité de sa plume ; satirique effronté, il raillait impitoyablement tout le monde. Il avait pris quatre pseudonymes, ce qui avec Lesueur faisait un total de six rédacteurs. Du reste, que Lesueur fournît de la copie ou non, il signait toujours le premier Paris... Venait ensuite un article de genre par M. Ducoudray, premier pseudonyme de Georges, et des revues, des nouvelles à la main, des feuilletons, des comptes-rendus par M. Sainte-Hélène, et ses trois autres pseudonymes, Lenoir, Hubert et Solovsky. Lesueur avait pensé qu’un Polonais ferait bien dans le paysage . Le journal marchait, et Georges était heureux autant qu’on peut l’être à Paris avec deux cents francs par mois et une sorte de position à soutenir. Il fit de nombreuses et agréables connaissances. Il se laissa entraîner par le courant, et fut de tous les soupers et de toutes les parties. Dans ces cas-là, Lesueur était toujours son caissier, il était enchanté de son rédacteur : Mais il va bien ! Un soir, chez Véry, Georges fit connaissance de Titi qui avait avec elle le prince de Libstein, et appartenait maintenant à un riche négociant. Elle était devenue une des étoiles du monde des petites dames. Elle reconnut du premier coup d’œil le fils du concierge, et devint rouge comme une pivoine. Elle chercha le moyen de se rapprocher de Georges, et, comme ils se trouvaient seuls dans l’embrasure d’une croisée, elle osa lui parler de sa famille, des gens de la maison et de lui-même. Georges satisfit à toutes ses questions, il la rassura sur les siens qui étaient tous en bonne santé, il la fit rire au récit des facéties perpétuelles de Quoniam et de ses amours avec Bellotte. - Il lui parla aussi du robuste forgeron qui, depuis que Pierre et elle avaient abandonné la rue Lamartine, semblait toujours rêveur, et ne sortait de sa mélancolie que pour hurler à Quoniam : Titi sourit quand Georges lui parla de Fanfan. Elle se savait aimée de l’hercule de fournaise, comme l’avait baptisé Quoniam qui connaissait ses antiques. Maintenant que j’ai satisfait votre curiosité, ne dites pas que mes parents sont portiers, vous m’obligerez... Ils se serrèrent la main et reprirent leur place autour d’un énorme bol de punch. s’écria tout à coup Georges en sautant à pieds joints sur la table... à bas ce nom vulgaire de Titi qui ne résonne pas à l’oreille... Au nom du Dieu de l’orgie et de la volupté... Titi, je te débaptise et te rebaptise... À bas Titi, vive la Sirène ! À la santé de la Sirène ! Le dimanche suivant, la Pensée annonçait le baptême de la Sirène dans un article pompeux... L’ancien nom de Titi figurait aussi dans l’article, et le lundi suivant Georges se sentit doucement frapper sur l’épaule comme il montait à sa chambre. Monsieur, c’est peut-être bête ce que je vais vous dire... Mais on m’a lu ce que vous avez écrit... C’est-y vrai que mademoiselle Titi est tout à fait perdue... Quelquefois dans les journaux on met tant de choses. Je ne dois pas vous le cacher... elle est perdue et bien perdue. Le colosse rentra dans l’atelier, et l’on entendit bientôt sa rude voix qui criait : Tiens ferme, faut que je tape. À quelque temps de là, il arriva à Georges une aventure qui devait amener un changement énorme dans son existence. À Paris, la presse a une grande influence sur les choses et sur les personnes du monde dramatique. Il n’y a pas de journaux critiques, si minimes qu’ils soient du reste, qui n’inspirent une crainte quelconque aux directeurs, aux auteurs et aux acteurs. Ces derniers surtout, qui ne vivent que de vanité, sont plus que tous les autres chatouilleux à l’endroit de leur art. Un compliment les ravit, un mot de blâme les désole, mais en tous cas le silence les tue. Dites du mal de moi si vous voulez, mais parlez de moi ! Voilà les paroles que beaucoup de comédiens adressent aux journalistes. La petite feuille de Lesueur était fort courue, et sans être indulgent, Georges, dans ses appréciations, était toujours juste. Il ne ménageait ni le blâme ni l’approbation ; mais il n’avait pas de parti pris. Tout le monde l’aimait ou du moins lui rendait justice. Ses petites nouvelles à la main contenaient des mots très spirituels qu’il appliquait à l’un ou à l’autre, selon sa fantaisie. Aussi courait-on après lui bien souvent pour lui dire : Mon bon Sainte-Hélène, fais-moi donc dire quelque chose de drôle ! Il voyait toujours Croustillac qui n’était point jaloux de ses succès. Vous avez fait vos premières armes ailleurs que chez moi ; mais je ne m’en regarde pas moins comme votre parrain. Vous me devez d’abord une reconnaissance éternelle pour n’avoir pas imprimé vos vers. Parce que si j’avais fait cette sottise vous étiez perdu... On vous jetterait partout votre colline à la tête... Plutôt la mort, s’écria gaiement Georges. Un matin, Georges travaillait au bureau, lorsque son garçon, ou plutôt son commis, car il avait pris un commis, vint lui annoncer que deux dames le demandaient. Georges s’empressa d’approcher deux fauteuils d’un bon feu pétillant dans une assez jolie cheminée, et fit signe d’introduire ces dames. Deux femmes s’avancèrent un peu timidement et prirent place devant le feu. La plus âgée pouvait avoir quarante-cinq ans... Elle avait dû être fort belle, et ses traits réguliers étaient pleins de distinction ; l’autre avait dix-sept ou dix-huit ans, et quoiqu’elle fût maigre, la santé respirait dans ce corps si frêle en apparence ; sa poitrine développée faisait ressortir ses épaules larges, et sa taille mince était soutenue par des attaches solides... Ses yeux étaient un peu petits peut-être, sa bouche trop grande... Mais l’expression des uns était si douce, et la blancheur des dents si éblouissante, que l’on passait légèrement sur ces petits défauts... Ils avaient cette nuance particulière qu’on ne rencontre guère que chez les Parisiennes. Ses pieds n’étaient pas élégants, mais ses mains, bien qu’un peu rougies par le froid, paraissaient charmantes sous ses gants gris-perle. Je vous demande mille fois pardon, monsieur, de vous déranger ainsi au milieu de vos occupations. Voici ce qui m’amène : ma fille, que j’ai l’honneur de vous présenter, donne dans quelques jours une représentation à la salle Lyrique, et je viens vous demander de vouloir bien annoncer cette représentation, en en faisant pressentir l’éclat, et en disant un peu de bien de la débutante. madame, j’annoncerai bien volontiers la représentation de mademoiselle... Mais quant à faire l’éloge de son talent, talent dont je ne doute nullement, je ne le pourrais sans manquer à mes devoirs. Je prends la critique au sérieux, et je me suis juré de ne jamais parler... Ma mère et moi, monsieur, interrompit d’une voix un peu émue la jeune fille, avions deviné ce scrupule. Aussi nous étions-nous munies d’une invitation pour la soirée que donne mon professeur, M. X... de l’Odéon, et dans laquelle je dois jouer le rôle que je reprendrai à la salle Lyrique. Si ce n’était pas trop exiger, monsieur, de votre bienveillance que de vous demander d’y assister... Vous pourriez ainsi vous rendre compte du plus ou moins de mérite de ma fille et en parler en conscience. Georges resta un moment sans répondre. Il regardait cette jeune fille, il lui semblait l’avoir déjà vue quelque part... Enfin, rompant le silence, il prit l’initiative en disant : Mesdames, je vous promets d’y aller. Et après force remerciements de la part des deux femmes, il les reconduisit jusqu’à la moitié de la cour. En rentrant dans son bureau, il se regarda machinalement dans la glace et poussa presque un cri d’étonnement, il avait cru revoir la jeune fille de tout à l’heure. C’est dans le faubourg Saint-Germain qu’habitait la famille Leclerc, rue Madame, à la porte même du jardin du Luxembourg. Madame Leclerc était une femme aussi distinguée au moral qu’au physique. D’origine normande, elle avait été de fort bonne heure amenée à Paris, et elle avait reçu une bonne éducation qu’elle avait développée ensuite elle-même et poussée assez loin. L’étude de la médecine et de l’anatomie, car on la destinait à l’état de sage-femme, lui donna le goût des sciences. Elle fut reçue sage-femme ; mais elle n’exerça jamais. Elle préféra étudier, et tour à tour, la numismatique, la botanique, et surtout la géologie. Enthousiaste de toutes les idées, la révolution de 1848 la trouva préparée pour la lutte. Elle fît partie de tous les clubs féminins qui demandaient l’émancipation complète de la femme. Elle fit des discours et tint même chez elle une sorte de comité. Il y avait peut-être bien un peu de ridicule au fond de tout cela ; mais pour madame Leclerc elle avait une conviction arrêtée. Elle voulait la femme libre, c’est-à-dire électeur, éligible, académicienne ou juge. Nous n’avons pas à discuter ces théories, nous les constatons seulement pour mieux faire connaître le caractère de madame Leclerc. Bonne et sensible, elle eût vendu son dernier couvert d’argent pour secourir un infortuné. Voltairienne, elle doutait de l’existence de Dieu. Elle écrivait beaucoup sur toutes sortes de sujets ; mais elle gardait ses manuscrits sous clef, et elle ne publia jamais qu’un mémoire adressé à l’Académie des sciences sur une question archéologique, lequel mémoire lui valut une médaille d’or. Elle n’avait que fort peu cultivé les arts ; mais sa fille Léonie, élevée dans une des meilleures pensions de Villiers-le-Bel, avait tous les talents dits d’agrément. Elle jouait presque couramment les 25 premières études de Bertini et dessinait un Romain très convenablement. Le casque laissait bien un peu à désirer ; mais on ne peut pas exiger la perfection dans un amateur. Quant à l’écriture elle était moulée, pour employer le mot technique. Seulement la pauvre enfant ne put en aucun temps se décider à mettre l’orthographe. Elle avait appris tout pêle-mêle et sans ordre. Sa petite tête n’avait jamais pu s’appliquer sérieusement à l’étude. Depuis son extrême jeunesse, elle avait eu la vocation du théâtre, et voici comment ce goût lui était venu. Nous ne connaissons encore que mesdames Leclerc, mère et fille, il est temps de vous montrer M. Leclerc, le père, un type curieux qui mérite un examen particulier. M. Leclerc était marchand fruitier dans un des marchés principaux de Paris. Toujours vêtu d’une blouse bleue, il portait une redingote noire par-dessous et un chapeau déformé sur sa tête. Type de l’avarice, il était cependant très bon pour sa femme et pour sa fille, qu’il adorait. Quoiqu’à son aise, il ne voulut jamais abandonner son commerce. La place qu’il occupait dans le marché de... était la meilleure, il avait ce que l’on appelle un coin. Sa mère était propriétaire, ou du moins s’était rendue propriétaire de cette place, et il y avait 60 ans que le bonhomme Leclerc vivait dans ce marché. Il y était né pour ainsi dire. Il connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. Il serait mort s’il n’avait pas tous les matins bu sa petite goutte avec le père Lombret, son voisin, ou dégusté un verre de cassis avec la mère Bourgeois,son autre voisine. Il était obligeant et prêtait volontiers son argent. Il est vrai qu’on assurait qu’il savait bien le faire rentrer, et que sa poche était toujours plus grosse quand il le rencaissait que lorsqu’il l’en tirait ; mais il y a tant de mauvaises langues ! Quoi qu’il en soit, M. Leclerc jouissait de la considération générale. Jamais, dans sa longue existence, il n’avait demandé un service à qui que ce fût, et mettait ainsi en pratique le vieux quatrain : et moi nous nous aimons bien. C’est qu’il ne me demande rien, Et que je fais la même chose. Il achetait lui-même toutes les provisions nécessaires à la maison, assez mal tenue du reste par mesdames Leclerc. L’une toujours courant, le jour au Jardin des Plantes, le soir aux cours publics, l’autre toujours déclamant, ne pouvaient guère s’occuper de l’intérieur du ménage. M. Leclerc, lui, balayait, faisait les lits et la cuisine. Du reste, on mangeait fort peu dans cette maison. Madame Leclerc avalait un petit pain en courant, Léonie et son père prenaient le matin une soupe de deux sous à la halle, et toute la journée la petite grignotait une vieille pomme par-ci, une vieille poire par-là. Ce n’était que le soir, après la tombée de la nuit, que M. Leclerc allumait du feu dans l’âtre et procédait à la confection de quelque potage gigantesque accompagné de haricots, de pommes de terre, rarement de viande. Là, on causait un peu, puis le bonhomme s’endormait dans son fauteuil ; c’était le couvre-feu. Cela se passait ainsi l’été ; mais l’hiver, la nuit venait de bonne heure, et souvent le père Leclerc qui raffolait du spectacle, emmenait la petite Léonie au parterre ou aux troisièmes galeries des Folies-Dramatiques. Après la représentation, il la hissait sur son dos et rapportait son petit paquet, comme il disait. Ce fut donc aux Folies-Dramatiques que Léonie prit le goût du théâtre. Une fois en pension, elle organisa parmi ses petites amies une troupe dont elle se fit la directrice, et se donna en chef et sans partage les rôles de brigands. Les maîtresses de la pension prirent un grand plaisir en assistant à ces représentations. Auteur et comédienne à la fois, Léonie composait toutes les pièces qu’elle faisait représenter. C’était le mélange le plus baroque que l’on pût imaginer de tout ce que cette enfant avait vu aux Folies-Dramatiques. Gulistan épousait Colombine, et Gonzalve de Cordoue, accusé de trahison par Marguerite de Bourgogne, était précipité dans la mer. Léonie était, à ce qu’il paraît, sublime dans cette dernière scène, surtout au moment où, figurant une personne qui nage, elle saisissait un banc de la classe : Je suis sauvée, merci, mon Dieu ! Ce goût devint si prononcé, que le vieux Leclerc, sur la motion de sa femme, lâcha quelques écus supplémentaires, et Léonie put prendre enfin des leçons d’un professeur. X..., de l’Odéon, qui dirigeait un cours de déclamation, et qui fut chargé de cultiver les dispositions de l’ex-élève de Villiers-le-Bel ; c’est à ce cours qu’elle fit connaissance d’une autre jeune fille nommée Mariette, qui devint bientôt son amie intime. Le père de Mariette était un vieil architecte, fort aise au fond de voir sa fille prendre le théâtre ; il espérait ainsi être bientôt débarrassé d’elle et pouvoir aller en paix finir ses jours dans une petite propriété qu’il avait en Bourgogne. Mariette n’était pas jolie, mais elle avait une figure singulière remplie de vivacité. J’ai rarement eu l’occasion de rencontrer une construction de visage semblable : Figurez-vous à peu près un trianglerectangle dont le nez serait le sommet, le menton et le haut de la tête ses deux autres extrémités. Noire comme un corbeau, mais pétulante et vive comme la poudre, bavarde comme une pie et très communicative, Mariette pouvait plaire à certains hommes, et elle plut à son professeur, homme blasé, qui fut tenté par la jeunesse et le brio de Mariette. Elle succomba plutôt par vanité que par amour. Fière d’avoir été l’objet d’une préférence de la part d’un ACTEUR aussi renommé que X..., elle se donna à lui, après lui avoir fait promettre de l’épouser, ce qu’il fit. C’était pour Léonie un danger que cette amitié d’une jeune fille déjà femme de fait. Léonie était sage, non par vertu, elle l’avouait volontiers et avait quelque chose dans l’esprit des théories de sa mère qui, disait la chronique, n’aurait peut-être pas refusé le saint-simonisme ; mais parce qu’elle ne voulait se donner qu’à un mari. Elle considérait le mariage comme une simple formalité qui garantissait l’avenir de la femme, sans engager son cœur. Elle craignait par-dessus tout les bâtards, et voilà seulement pourquoi elle voulait un mari. Ne jugez pas trop mal Léonie ; elle n’a pas encore aimé et elle n’a jamais reçu de conseils que d’une mère philosophe et d’une amie qui est loin d’être le modèle de toutes les vertus. Léonie, malgré sa sagesse, était fort curieuse ; après quelques confidences imprudentes de Mariette, elle restait songeuse. Joignez à cela la lecture de tous les romans à la mode, la fréquentation du monde de théâtre, et vous comprendrez que Léonie dut avoir de bonne heure la science du bien et du mal. Mais heureusement pour elle, elle était orgueilleuse ; les chutes de ses compagnes lui faisaient pitié. Elle n’aurait jamais consenti, à se vendre. Elle voulait que l’homme qu’elle aimerait lui donnât son nom, elle ne voulait pas être sa maîtresse. Maintenant que nous connaissons à peu près la maison Leclerc, nous accompagnerons Georges chez le professeur X... et assisterons avec lui à la soirée dramatique dans laquelle Léonie doit se produire. Il avait loué dans le passage qui conduit à la rue Mazarine une grande salle qui avait été autrefois un pensionnat, et au moyen de papiers peints, de ficelles et de planches fixées sur des tonneaux, il avait organisé une assez jolie petite scène. - On jouait le drame, le vaudeville ou la comédie sur ce petit théâtre, qui, grâce à un système de stores inventé par X..., pouvait offrir aux yeux des spectateurs charmés quatre ou cinq décorations. Nous nous rappelons y avoir vu une forêt, une prison, un salon et une ferme. - C’était plus qu’il n’en fallait pour contenter des bourgeois déjà prévenus, et tous plus ou moins parents des acteurs. faisait les honneurs de sa salle et plaçait son monde... Il avait un mot agréable pour chacun, et lorsqu’on lui demandait s’il déclamerait quelque chose : C’est-à-dire que le Conservatoire n’a qu’à bien se tenir, je ne lui dis que ça. Lorsque Georges arriva, la petite salle était déjà presque pleine et il se glissa derrière une grosse dame afin de ne pas être remarqué. Les choses se passèrent assez bien. Quand Léonie parut, Georges sentit son cœur battre violemment, il avait peur pour elle ; mais elle fut charmante et il se promit de ne pas manquer la représentation qu’il annonça ainsi dans son journal : « Samedi prochain, dans la jolie salle de la Tour-d’Auvergne, véritable bonbonnière ouverte généreusement à tous les talents par son habile propriétaire, M. R...,aura lieu une représentation qui ne peut manquer de fixer l’attention publique. Une belle jeune fille, élève du fameux X..., de l’Odéon, jouera dans cette soirée. Témoin de ses succès dans des représentations particulières, nous n’hésitons pas à lui prédire les plus heureux débuts. Avis à MM. les directeurs du Gymnase et de la Comédie française. C’est un nouvel astre qui se lève... Par ce temps de décadence dramatique, les talents sont rares ; depuis longtemps le Conservatoire radote... Il est temps qu’une étoile apparaisse au ciel, et nous sommes certain que cette étoile sera mademoiselle Léonie C... » Non loin de la rue Lamartine, dans le haut de la rue Rochechouart, on rencontre une rue assez inégale comme construction, mais bien habitée et d’une propreté remarquable, c’est la rue de la Tour-d’Auvergne. Vers le milieu est un petit café, sur l’enseigne duquel on lit : Café du théâtre . Vous cherchez un théâtre, et vous ne voyez qu’une porte à deux battants, donnant sur un couloir obscur. C’est le théâtre de la Tour-d’Auvergne, dit École lyrique. Un homme habile et un professeur de mérite, M. R..., administre depuis longtemps déjà cette petite scène. L’École lyrique est une ressource pour les débutants, qui trouvent là, à jour fixe, une salle tout éclairée, toute machinée pour une somme modique. Ce qui empêche beaucoup d’artistes de contracter un bon engagement, c’est qu’ils ne peuvent se faire connaître aux directeurs. - Nous parlons des comédiens de la province, bien entendu. dans cette salle, ils peuvent convoquer un soir un ou plusieurs directeurs et leur montrer leur savoir-faire. Le public habituel de ce petit théâtre est un public d’irrégulière allure... il y a de tout, excepté des blouses. Le bourgeois y coudoie la lorette, et le gandin s’y voit à côté du bas-bleu. Un peu bruyant, souvent moqueur, quelquefois indulgent à l’extrême, on ne sait trop comment le définir, et cependant il est presque toujours le même... Le soir de la représentation de Léonie, grâce à l’article de Georges, qu’il avait fait reproduire dans plusieurs journaux, la recette fut splendide. On avait envoyé une loge d’avant-scène à Georges ; mais on ne la lui avait pas portée... En vain essaya-t-il de se persuader qu’il n’éprouvait rien pour cette jeune fille... Il se sentait tout autre depuis qu’il l’avait vue. Nous verrons ce que ça deviendra. Dans son avant-scène, il tournait le dos à la salle, et dans sa préoccupation il ne remarqua rien de ce qui s’y passait. Et cependant il eût joui d’un spectacle assez curieux, mais qui lui aurait peut-être fait abandonner la partie. Toute la rue Lamartine semblait s’être donné rendez-vous dans la salle de la Tour-d’Auvergne. Madame Bricard la lingère du second, toussait, assise dans un fauteuil d’orchestre. Titi ou plutôt Sirène, étalait aux premières galeries une toilette splendide ; son vieil adorateur est absent, mais le vicomte de Chatenay, le prince, et deux ou trois gandins du petit club s’empressent autour d’elle. Depuis son baptême nouveau elle a doublé de valeur, et ses anciens amants ont oublié leurs griefs pour venir de nouveau apporter leurs hommages à ses pieds. Suzanne la Folle n’est pas là ! Le vicomte de Chatenay, seul, sait peut-être où cette pauvre femme a porté ses pas, le lendemain du souper à la Maison-d’Or . Monsieur et madame Sainte-Hélène, modestement installés au parterre, font l’admiration des gandins et ne semblent nullement s’apercevoir de l’attention maligne dont ils sont l’objet. Dans un coin, debout, à l’entrée de l’orchestre, un homme à la carrure athlétique dévore la Sirène du regard, en passant la main dans ses gros favoris. Il n’y a pourtant rien de méchant dans sa physionomie, il est plutôt triste qu’autre chose. Le pauvre Fanfan souffre en dedans, et sa main droite serre l’appui d’une baignoire comme il serrerait le manche de son marteau... s’il avait son enclume, quel coup titanesque il assénerait sur la barre rouge... Chaque fois qu’un des gandins adresse un compliment à la Sirène, la bouche de Fanfan se crispe et s’ouvre comme pour un juron... mais ne laisse pourtant tomber que ces mots prononcés tout bas : Les Sainte-Hélène ont prié Bellotte de garder leur loge, je n’ai donc pas besoin de vous dire où est ce vaurien de Quoniam, qui doit finir si tristement sur l’échafaud, ainsi que l’a prédit la vertueuse mère de Georges. Près de Fanfan, dans la baignoire, se trouvent M. Michel Baldi et sa fille, la charmante Antoinette... on voit que son corps seul est à Paris... Quant à madame Baldi, elle est allée entendre un sermon sur la vanité des parvenus à Notre-Dame-de-Lorette. se montrèrent jaloux de la réputation de leur maître. Admirable d’aplomb, d’entrain, chantant le couplet comme Déjazet, et animée par les applaudissements d’un vrai public, d’un public payant, elle eut des élans de véritable comédienne et, rappelée chaque fois, elle fut couverte de fleurs. Mariette eut aussi sa part de succès, et la soirée finit trop tôt pour tout le monde. À la sortie, monsieur et madame Sainte-Hélène avaient à peine mis le pied dans la rue, qu’un des lions des premières, qui méditait sa plaisanterie de longue main et avait abandonné sa société pour l’accomplir, se présenta inopinément devant le couple respectable et, ôtant son chapeau, leur demanda l’adresse de leurs fournisseurs de cols en crin et de bonnets jaunes à fleurs rouges... Mais il ne fait pas toujours bon insulter les gens sans les connaître, et la preuve, c’est que le gandin avait à peine fini ce qu’il appelait une bouffonnerie, qu’il reçut, loin de la tête, un coup de pied formidable. Ce coup de pied l’envoya d’un seul bond au milieu du café, où un de ses amis buvait une limonade. Qu’avez-vous, et pourquoi sautez-vous ainsi parmi les tables ? Rien, cher, rien, une délicieuse plaisanterie. Et son œil inquiet regardait la porte avec inquiétude. Mais Fanfan avait rejoint M. Baldi et sa fille, en disant : En effet il venait de voir Titi monter en voiture avec deux messieurs. Que je souffre donc là dedans ! disait-il, en mettant la main sur son cœur. Il faut que je sache demain qu’elle est cette délicieuse Léonie, pensait le prince. À la Maison-d’Or, crie le vicomte à son cocher. je n’ai plus à en douter... Je l’aime, se disait Georges en montant à grands pas l’avenue Trudaine. Notre fils fera un riche mariage et nous achèterons un remplaçant à son frère, pensait le couple Sainte-Hélène. Deux heures après tout le monde dormait. La Maison-d’Or retentissait de cris joyeux, et Antoinette soupirait dans son petit lit blanc et bleu. À quelques lieues de Paris, une femme veillait et priait au chevet d’un jeune malade. Cette femme était Suzanne la Folle. M. Baratte ne tarda pas à tenir la promesse qu’il avait faite aux dames Houlot. Peu de jours après leur visite à son agence, elles reçurent une lettre ainsi conçue : « À Madame Houlot, rue de Lamartine, n° 26. « J’ai l’honneur de vous informer que le résultat de mes recherches, ayant pour objet de trouver une place d’institutrice à votre charmante demoiselle, a été des plus satisfaisant. J’ai cinq familles à lui proposer. Si vous voulez bien prendre la peine de passer chez moi, demain de midi à deux heures, je vous donnerai les adresses des familles en question, et vous pourrez vous entourer par vous-même de tous les renseignements désirables. « Dans l’attente de votre visite, j’ai l’honneur d’être votre très humble serviteur, « Ex-professeur de dessin linéaire et décoré de juillet. » Les deux femmes furent exactes au rendez-vous. Le parti auquel la nécessité les avait contraintes était définitivement arrêté et chaque instant qui s’écoulait rendait leur situation plus critique. Chaque jour, pour subvenir aux besoins les plus impérieux, voyait disparaître de la maison un meuble ou un bijou. Le Mont-de-Piété, ce calvaire des pauvres, absorbait peu à peu tout ce qu’elles possédaient encore. Les deux montres d’or, souvenir d’un époux et d’un père tendrement aimé, reposaient dans les casiers de la rue des Blancs-Manteaux, renfermées dans de vulgaires boîtes à veilleuses. - Les bagues avaient suivi les montres ; - Mlle Houlot portait des boucles d’oreilles en jais monté sur cuivre. - Le linge avait fait le fatal voyagea son tour, - puis les robes, les tapis. - en un mot, tout ce qui avait quelque valeur était allé successivement s’enfouir dans ce gouffre béant, qui, semblable au tonneau des Danaïdes, est percé des deux côtés et ne peut jamais être comblé. Quand elles reçurent la lettre de Baratte, elles étaient occupées à empaqueter leur pendule et elles pleuraient silencieusement toutes les deux : c’était encore un souvenir enlevé au foyer domestique. Cette pendule, achetée lors du mariage de madame Houlot, avait marqué bien des heures charmantes, avant le fatal dénouement de la vie du chef de la famille. Les deux femmes ne se séparaient pas sans d’amers regrets de ce meuble, auquel l’habitude avait donné à leurs yeux une grande valeur. Que de fois, pendant leur labeur nocturne, les yeux fixés sur l’ouvrage qu’éclairait une lampe avec son abat-jour, n’avaient-elles pas suspendu leur travail et, l’aiguille en l’air, le cou tendu, n’avaient-elles pas écouté sonner les heures et ne s’étaient-elles pas dit : « Il n’est quedeux heures du matin, courage ! Encore une heure ou deux et nous mangerons demain ! » Ainsi, l’on doit comprendre quelle joie apporta dans le triste logement des deux infortunées la lettre de « M. Baratte, ex-professeur de dessin et décoré de juillet. » chère maman, tu garderas ta pendule ! Je ferai des économies pour toi et tu viendras me voir le plus souvent possible, n’est-ce pas ? Et la mère et la fille s’embrassèrent tendrement. Le lendemain, midi sonnait à peine chez M. Baratte, que madame Houlot et sa fille tournaient le bouton doré de l’antichambre. Le jeune commis, à la tournure militaire, reçut ces dames avec une politesse presque respectueuse et les introduisit dans le somptueux cabinet de M. Baratte. Le placeur lisait un journal et une femme d’un certain âge tricotait silencieusement dans un coin. À la vue de ses clientes, M. Baratte souleva la calotte grecque qui couvrait son chef et raffermit ses lunettes d’or sur son nez ; la femme au tricot se leva, comme mue par un ressort, fit mécaniquement une profonde révérence à mesdames Houlot et, traversant la pièce, raide comme une automate, - elle disparut par une porte recouverte d’une draperie. Les deux dames étaient stupéfaites de cette sortie silencieuse ; mais M. Baratte leur désigna du doigt deux sièges et leur adressa la parole en ces termes : - C’est ma femme : - Une sainte ! Elle ne se mêle pas des affaires de mon cabinet. - Je n’ai pas besoin de vous demander si vous avez reçu ma lettre, puisque vous voilà. Vous voyez, monsieur, reprit madame Houlot, que nous n’avons pas perdu de temps, car midi sonnait comme nous entrions dans votre étude. C’est que nous sommes pressées, monsieur, bien pressées. Je dois vous le dire franchement, j’ai fait prendre et j’ai pris moi-même des renseignements sur vous. de ce côté je ne crains rien, - on vous aura dit que nous étions pauvres, - c’est la vérité. mais, malgré notre misère, nous ne devons rien à personne. Je le sais, madame, j’ai appris que votre ruine ne venait pas de vous. - Votre mari s’appelait bien Houlot, n’est-ce pas ? Oui, monsieur, - il se nommait Houlot, - mais il avait joint à son nom celui de son associé et il signait communément Houlot, Dumont et Cie. - Il fait bien chaud ici ! Et il s’essuya le front avec un superbe foulard. si je renouvelle vos douleurs, ... mais il m’importe de savoir bien des choses sur vous. Votre mari n’a-t-il pas fait de mauvaises affaires ? oui, monsieur, mais il a été perdu, entraîné par un misérable. et comment se nommait ce misérable ? Je crois vous avoir dit qu’il s’appelait Dumont... Ici M. Baratte laissa tomber la boite d’argent dans laquelle il prisait à chaque instant. - La jeune institutrice se baissa pour la ramasser, - et la remit au placeur qui semblait ne pas s’être aperçu de l’accident. Et quelle espèce d’individu était-ce que ce M. Dumont ? Je ne puis vous parler de son physique, je ne l’ai entrevu que deux ou trois fois. Il s’était lié avec mon mari dans un cercle. Il lui persuada de jouer à la bourse et l’entraîna dans un monde d’hommes d’affaires véreuses. Mon pauvre mari, avant de terminer si fatalement son existence, m’a écrit tout ce que je vais vous dire : Dumont était déjà taré parmi les coulissiers équivoques qu’il fréquentait ; mais il était adroit, rusé et on l’employait souvent dans les affaires épineuses. Il fit entrer mon mari dans des spéculations jusqu’alors inconnues de lui. - Je ne comprends pas grand-chose à tout ce qui est calcul ; seulement je sais qu’ils entreprirent, à eux deux, une sorte de maison de commission en marchandises. Mais les lois de la probité n’étaient pas toujours respectées par Dumont. Mon mari souffrait de certains abus de confiance commis par l’homme qu’il appelait son ami. Par suite d’une coupable faiblesse, il tolérait ce qu’il aurait dû défendre et, au lieu de rompre avec ce Dumont, il s’enfonçait chaque jour davantage. Les associés de la maison sérieuse de mon mari se plaignirent avec raison du peu de soin apporté par Houlot dans ses affaires. - Dumont lui avait fait faire la connaissance d’une femme de mauvaise vie, et l’argent disparaissait chaque jour, gaspillé en prodigalités sans nombre. Cette femme était séparée de son mari, - elle se nommait Suzanne, je crois. - Bref, la ruine ne tarda pas à fondre sur nous. - Un jour Dumont disparut, ainsi que Suzanne. - La veille au soir, mon mari avait cent mille francs en caisse. - Les deux misérables l’avaient grisé et dépouillé pendant son sommeil. Il ne put supporter l’idée de la banqueroute, - il se tua. De grosses larmes roulaient dans les yeux de sa fille. Quant à Baratte, la tête dans ses deux mains, il semblait réfléchir profondément. - C’est conforme aux renseignements que j’ai pris. - Votre position est digne de commisération. - Passons maintenant à la revue des places que j’ai à vous proposer. Je veux, d’abord, vous donner une idée du caractère de chacune des familles où vous pouvez entrer. Ensuite, je vous dirai mon avis. Cela ne vous engagera en rien ; mais je me fais un devoir et même un plaisir de chercher à éclairer votre religion dans ce choix important. C’est une chose grave que d’entrer à brûle-pourpoint dans un intérieur que l’on ne connaît pas ! - Et je vous dirai, en ami, ce que je pense de chacune des conditions qui vous sont offertes. Comment pourrons-nous jamais reconnaître tant de bonté, monsieur ? Je vous répète que je ne fais que mon devoir. Sur ce, M. Baratte ouvrit un tiroir soigneusement fermé par deux serrures, et y prit un registre assez volumineux qu’il ouvrit doucement ; puis il commença l’énumération annoncée. XIV On demande des professeurs. Le premier sur la liste était le duc de X... Ici, nous laissons parler le registre de Baratte. - Le duc est veuf depuis deux ans. - Il a deux filles, - l’une de dix, l’autre de douze ans. - Il faudrait voyager en Italie. - Voilà la cinquième institutrice qu’il renvoie depuis dix-huit mois. - 2,000 francs par an, - nourriture, logement et frais de voyage, - pas de sortie. « N° 444, - Monsieur et madame Richer, - à Versailles, - rue de Buc... Quarante mille livres de rentes, - une fille de huit ans. - Faire tous les jours deux heures de promenade, - en voiture, et deux toilettes : - 1,500 francs par an, - nourriture, - logement, - une sortie tous les mois. - M. le Baron Zwoleneski, - millionnaire ! - sa nièce mademoiselle Sirène, 18 ans ; - lui apprendre l’orthographe, l’histoire, la géographie et un peu de piano. - L’accompagner au bois, au spectacle : - nourriture, - logement. - On mange dans sa chambre ou au restaurant, au choix : - 3,000 francs, - des cadeaux, - pas de sortie. - La comtesse de Vinzelles, - en voyage ou dans son château d’Enghien l’été, - l’hiver à Paris. À ce nom la figure de mademoiselle Houlot s’épanouit. Baratte continua, sans sourciller, comme s’il eut récité une leçon : « - Lui servir de dame de compagnie, la suivre aux bals, aux spectacles, - jouer la comédie de société sur son théâtre, - accompagner les chanteurs et les musiciens, - faire danser, - mettre des journaux sous bandes et écrire un fait divers au besoin pour le journal du comte. - Se lever de bonne heure, se coucher tard ; - être toujours sur pied. - 1,500 francs par an, nourrie, logée, habillée, comblée de cadeaux, si l’on sait plaire à madame de Vinzelles, la femme la plus artiste, la plus capricieuse, la plus grande dame, la plus enthousiaste qui soit... Je veux aller là tout de suite, s’écria la jeune fille. - Cette charmante madame de Vinzelles que j’ai entrevue au pensionnat, lorsqu’elle venait y trouver Amélie... s’il est possible d’être heureuse loin de sa famille, ce ne peut-être qu’auprès de cette adorable femme, dont le gracieux sourire m’est resté gravé dans la mémoire et dans le cœur ! Attendez, mademoiselle, sans m’interrompre, continua Baratte... - Monsieur et madame Daguet, rentiers à Limoges. - Une fille de quatorze ans. - Lui donner des leçons de grammaire, de géographie, d’histoire, de dessin, d’anglais et de musique : - avoir la complaisance de tenir le piano dans les bals ordinaires de la maison, jouer le boston, le whist et le piquet ; - on apprendra, si on ne sait pas. - 1,800 francs, nourrie et couchée. - Voyage payé aller et retour. » Voici donc les cinq places qui se présentent, ajouta M. Baratte, lorsqu’il eut refermé son livre. Je vais vous dire franchement ce que j’en pense. Il faut faire la plus scrupuleuse attention à vos premiers pas. - À mon avis, la position d’institutrice chez le duc ne saurait vous convenir, malgré les avantages pécuniaires qui y sont attachés. - Le duc est jeune encore et veuf ; - de plus il change fort souvent d’institutrices. - Il doit y avoir quelque chose là-dessous... Madame, votre fille va bientôt se trouver seule au milieu du monde, il faut qu’elle en connaisse les bons et les mauvais côtés. - Je dirai donc que la place offerte par le duc ne saurait convenir à mademoiselle, et pourrait peut-être compromettre son avenir. - Quant à la famille Richer, ce sont de bonnes gens, certainement ; mais ce sont des parvenus dans toute l’acception du mot ; nous autres hommes d’affaires, nous avons notre police à nous, et je connais les Richer à fond. Ils veulent paraître, ils veulent singer les grands seigneurs dont ils n’ont ni les manières ni les habitudes. - Avares dans leur intérieur, ils mettent toute leur gloire à étaler des toilettes ébouriffantes au dehors. - Versailles, cette ville si calme, est comme réveillée en sursaut quand leur voiture ébranle les maisons dans sa course rapide. On se met aux fenêtres, on regarde et l’on dit : - Ce sont les Richer, de Buc. - Et les Richer de Buc (c’est ainsi qu’ils écrivent leur nom sur leurs cartes de visite), les Richer de Buc sont heureux. Il n’ont que deux domestiques, qui cumulent tous les emplois dans la maison. Cocher, maître d’hôtel, jardinier, valet-de-chambre, valet-de-pied, palefrenier et bonne d’enfant : - les deux pauvres diables servent de maître Jacques à qui mieux mieux. - Vous seriez déplacée dans cette maison. - Ces gens-là veulent avoir une institutrice parce que c’est bon genre, et ils tireraient parti de vous de toutes les manières. - Il vous faudrait donner deux leçons à la petite au lieu d’une, faire des toilettes en harmonie avec celles de madame Richer, vous promener dans les rues de Versailles, et y montrer vos belles robes, sans les relever. Les habitants diront : « Dieu, qu’ils habillent bien leur institutrice ; en voilà une qui doit être heureuse de se trouver dans une pareille maison ! » On dira cela, mais voici ce qui sera en réalité : on exigera de vous les modes les plus nouvelles et l’on ne vous donnera aucune indemnité. On vous cherchera querelle si vous mettez deux fois la même robe dans la même semaine. - Insolents avec leurs domestiques, les Richer auront bien de la peine à être polis avec vous. Bienheureuse, si, le soir, ils ne vous proposent pas de raccommoder leur linge. Naturellement vous les quitterez au bout d’un ou deux mois, vous aurez perdu votre temps, voilà tout ! Mais les Richer de Buc iront partout raconter qu’ils voulaient faire votre bonheur, - et que vous êtes une ingrate ; puis enchantés d’être débarrassés d’un surcroît de dépense qu’ils s’étaient imposé par vanité, ils ajouteront ; « Décidément nous ne voulons plus d’institutrice : ce sont des serpents qu’on réchauffe dans son sein ! » les parvenus, ne vous y frottez jamais, chère demoiselle, il n’y a pire race, ni pire impertinence. Nous sommes maintenant au troisième, c’est-à-dire au baron Zwoleneski. Voilà par exemple un baron qui aime sa nièce. Mais avant même de discuter les bons ou les mauvais côtés de la place, - commençons par démasquer les visages. Le baron Zwoleneski, n’est pas plus baron que moi. C’est un joueur habile qui gagne bon an, mal an, cent ou deux cent mille francs au jeu. Il a beaucoup de chance ; d’aucuns prétendent qu’il ne fait rien pour y nuire, au contraire ! Mais il y a tant de mauvaises langues ! - Sa nièce ne s’appelle Sirène que depuis quelque temps. mais, au fait, vous la connaissez. dirent à la fois madame Houlot et sa fille. Mais, oui ; ses parents demeurent dans votre maison. quoi, la petite Titi, - oh ! Souvent, oui, - mais dans le cas présent, non, - c’est presque de la vocation. Le bonnet de Titi ne se plaît que sur les moulins : - elle aime l’or et rien que l’or. - Je pense qu’après cette déclaration vous ne désirez pas devenir la dame de compagnie de mademoiselle Sirène Zwoneleska ? - Mais je n’en reviens pas, - Comment Titi ? - Venons-en maintenant à madame Vinzelles, à laquelle je m’arrêterais, si j’écoutais les vœux de mademoiselle et le désir exprimé par ses yeux. Je comprends certes que cette piquante individualité séduise une jeune fille. - Madame de Vinzelles est elle, et elle seule. C’est déjà beaucoup pour une femme ! - Si elle vivait retirée, loin du monde, je vous dirais le premier : allez-y les yeux fermés. - Sous les apparences les plus excentriques, malgré tous les bruits plus ou moins absurdes qui ont circulé sur son compte, - nulle femme au monde, je le crois, n’est plus noble, plus irréprochable, plus vertueuse que la comtesse de Vinzelles. Aucune plus qu’elle, n’a le don d’attirer et de retenir un entourage plus éclatant. Si vous entriez chez la comtesse, certes, en trois mois, vous connaîtriez toutes les gloires de l’Europe : gloires littéraires et gloires politiques. Tout ce qui a un titre réel à la renommée dans les arts et dans les sciences, se fait un honneur et un plaisir d’y être reçu. - Vous auriez, en elle, une compagne charmante qui vous traiterait souvent en amie. Ce serait une fête continuelle pour vos yeux et pour vos oreilles. - Voilà, comme on dit vulgairement, les beaux côtés de la médaille ; mais il y a le revers qui comporte bien des inconvénients. - Madame de Vinzelles, dont le cœur est inoccupé, - qui regrette peut-être, qui a souffert, ou bien qui ne veut pas éprouver, - on ne sait à laquelle des trois suppositions s’arrêter, - madame de Vinzelles a un besoin perpétuel de changement, de transition : elle mène la vie la plus abracadabrante qu’il soit possible d’imaginer. Avec elle, jamais de repos, - c’est le mouvement incarné ! - il faut, pour lui convenir, tout savoir, tout faire, tout deviner, tout pratiquer, tout exécuter à la minute. - Elle s’occupe des choses les plus diverses avec la même fougue, le même entraînement. Elle manquera vous noyer ou vous faire casser le cou, en gondole, à cheval, en voiture. Elle vous donnera le matin à apprendre un rôle qu’il faudra jouer le soir. Elle vous fera faire les annonces du journal de son mari, quand elle ne vous demandera pas d’y écrire un article de fond ou une variété. - Au milieu de cent personnes, elle vous apportera, en plein salon, une partition nouvelle à déchiffrer. - Mais tout cela ne serait rien encore... Elle est bonne et réellement généreuse. Un peu méfiante, il est vrai, parce qu’elle a fait quelques mauvais choix, - un peu hautaine, par intervalle, avec ses dames de compagnie ; - cela ne serait rien encore ! - Mais, il y a le comte de Vinzelles qui, tout en aimant beaucoup sa femme, n’a pas cette délicatesse du gentilhomme qui interdit certaines privautés avec les subordonnées... Outre le comte, il vient chez madame de Vinzelles une foule de beaux esprits, de grands seigneurs et d’artistes, - tous noble cœurs, cela va sans dire ! Mais dans le grand nombre quelques-uns sont peu scrupuleux... - Or, madame deVinzelles, sous ses apparences bruyantes et évaporées, tient essentiellement à la vertu. À la première étourderie que vous commettriez, et - dans ce milieu si artiste, si entraînant, il vous sera bien difficile, je ne dis pas de rester sage, mais d’éviter absolument une imprudence quelconque... à la première défaillance, dis-je, vous serez impitoyablement renvoyée. Comme toutes les femmes qui ont été beaucoup calomniées et qui le savent, sans vouloir paraître y attacher trop d’importance, madame de Vinzelles a ce travers d’esprit de se croire insultée, et compromise par les légèretés d’une personne de sa maison ; elle s’imagine que les méchants doivent dire : ce n’est pas étonnant, la maîtresse donne l’exemple ! - Sans vouloir en rien réformer son genre de vie, elle ne veut pas qu’on ait le droit de prononcer la phrase consacrée : Tel maître, tel valet ! - Mais le danger n’est pas là seulement. Voici une nouvelle cause qui rend votre entrée dans cette maison dangereuse pour votre avenir. - Dès l’abord, cette individualité originale vous séduira et vous attirera invinciblement. Notez bien que cette femme si multiple, si diverse, si adorable quand on la considère seule, devient pernicieuse lorsque l’on veut l’imiter, car l’on ne peut singer que ses défauts et que ses excentricités ; or ce qui chez elle n’est que bizarrerie serait ridicule chez les autres. Il n’y a qu’une madame de Vinzelles et il ne peut y en avoir qu’une au monde ; mais en voyant ce tout puissant rayonnement, cette grâce sans pareille, cette fantaisie sans limite, les jeunes filles ou les jeunes femmes qui l’approchent se sentent prises de vertige et sont tentées involontairement de la copier : - voilà le véritable danger. Qui veut imiter madame de Vinzelles se fourvoie et ne tarde pas à prendre place parmi les grotesques. Voilà où peut conduire la fréquentation, la pratique des individualités trop prononcées, trop tranchées, - madame de Vinzelles en a un exemple sous les yeux, et cela dans sa propre famille. Une demi-sœur, la fille de son père remarié, a voulu copier madame de Vinzelles, elle s’est suicidée, ou du moins, rendue tellement ridicule, qu’elle a vu s’enfuir tous ceux qu’avaient d’abord attirés sa grâce et sa jeunesse, et qu’à présent c’est à peine si dix personnes savent qu’elle existe. Elle a voulu renchérir sur madame de Vinzelles, espérant acquérir ainsi sa réputation, son entourage : mais cette parodie a été immédiatement sifflée sur la grande scène de la vie. Elle a voulu avoir aussi son théâtre, elle a essayé de se coiffer comme sa sœur avec une écharpe ou un bas et elle est tombée dans le troisième dessous de la caricature ! Je me résume, femme charmante, honorable et estimable, madame de Vinzelles est donc l’exemple le plus funeste que je connaisse. Elle possède au suprême degré le privilège peu enviable de rendre sottes ou jalouses toutes les femmes qui l’approchent, et son exemple est d’autant plus dangereux qu’au milieu de toutes ses folies, elle est, dit-on, la vertu même, la délicatesse eu personne, - et quelquefois la raison suprême ! Je ne sais qui ou quoi l’a toujours arrêtée sur le bord du précipice ; le fait est qu’elle a toujours été sage, quoique cela soit fort contesté et le sera probablement toujours. Il n’y a qu’elle au monde, qui par son rang, sa fortune, ses relations universelles, son mépris vrai ou faux de l’opinion, puisse jouer avec son individualité et accumuler sans danger les aventures les unes sur les autres... Il faut avoir à la fois toute l’énergie de sa volonté et son amour de l’indépendance pour traverser la vie de cette façon échevelée et fantasque, sans laisser échapper un fleuron de sa couronne. Seule dans ce tourbillon enivrant, elle a la force de s’arrêter court ; - seule elle peut être excentrique, légère, évaporée, impossible, sans jamais craindre de tomber dans la parodie dont nous parlions tout à l’heure. Lui ressembler, c’est impossible ; vivre dans son intimité sans chercher à la copier, sans céder à l’entraînement irrésistible de cette fougueuse nature, c’est également impossible. Donc, je ne crois pas, mademoiselle, qu’il y ait pour vous, auprès de madame de Vinzelles, un avenir sérieux. Il ne nous reste plus que la famille Daguet, - ce sont des rentiers honnêtes et tranquilles. - Leur vie est calme et si vous ne trouvez pas de grandes distractions chez eux, - au moins vous n’avez rien à craindre, ni pour votre réputation ni pour votre fierté. Je vous conseille de vous en tenir aux Daguet. Vous vivrez chez eux en famille et sur le pied de la plus parfaite égalité ; grâce à vos émoluments vous pourrez venir en aide à madame votre mère, qui sera moins affligée de vous savoir loin d’elle, quand elle sera certaine que vous êtes sinon heureuse, du moins tranquille et honorée, - voilà ce que mon devoir m’engage à vous dire, je me trouverai récompensé, si vous me savez gré de vous avoir donné le seul conseil qui puisse vous être utile. Nous nous en rapportons à vous, monsieur, et croyez que notre reconnaissance, que notre... seulement, quand on vous dira du mal du bonhomme Baratte, répondez qu’il a encore du bon. J’ai les pleins pouvoirs de la famille. Voici deux mois d’avance et le prix de votre voyage, - en secondes. - Il y a des wagons pour les dames qui sont seules. Madame, je n’ai pas l’habitude d’accepter quoi que ce soit pour une première affaire. Si la place ne vous convient pas, - j’en chercherai une autre, et cette fois vous me paierez. J’espère néanmoins qu’il n’en sera rien ! - Allez faire vos préparatifs : - mademoiselle, tâchez de partir demain,... M. Baratte reconduisit jusque sur le palier les deux femmes qui se confondaient en remerciements et en salutations. Enfin elles disparurent sous la voûte et Baratte rentra chez lui eu se frottant les mains et en murmurant : En ce moment, un homme à mine de renard se glissa dans le cabinet et murmura : As-tu du temps à toi, j’ai du nouveau à t’apprendre ! fit Baratte, pas ce nom ici ! Et ils continuèrent la conversation à voix basse. Le lendemain matin, une voiture de place conduisait à la gare du chemin de fer d’Orléans les dames Houlot. Assises silencieusement au fond du fiacre, sur lequel on a hissé les deux modestes petites malles de la jeune fille, les pauvres femmes se tiennent par la main, et de temps en temps se donnent de tendres baisers. Leur douleur, pour être concentrée, n’en est pas moins poignante ; la mère et la fille ne s’étaient jamais quittées, et depuis la mort de M. Houlot elles avaient vécu uniquement l’une pour l’autre. Rien n’était venu troubler ou amoindrir leur amour réciproque. Madame Houlot, après sa ruine, avait renoncé à toutes les relations qu’elle avait formées dans les temps heureux. Jamais la pensée de se remarier ne lui était venue : elle était morte à l’amour et sa fille n’y était pas encore née. Celle-ci ne connaissait au monde que sa mère, et pour madame Houlot l’horizon s’arrêtait à son enfant. Cette séparation était donc doublement cruelle. Il semblait à chacune d’elles que leur âme se fendait en deux en quittant l’amie fidèle qui avait su rendre la misère supportable. Chez les femmes, l’amour maternel et l’amour filial sont bien plus puissants que chez les hommes. Il y a de ces caresses naïves qui ont quelque chose des caresses de l’amant, caresses pures et chastes, mais néanmoins ardentes et passionnées. Les femmes ont seules le secret des étreintes nerveuses et des baisers sans fin. Quant à moi, rien ne m’a jamais semblé plus ravissant que cet échange de tendresse, que cette expansion familière de la fille à la mère et de la mère à la fille. Un père a toujours quelque chose d’imposant ; sa voix est rude, il a de grosses moustaches ou d’épais favoris, sa physionomie inspire plutôt la crainte que la confiance. La mère, au contraire, n’a que des sourires gracieux : ses joues sont douces et appellent à chaque instant le baiser ; ses mains savent caresser sans meurtrir, et sa voix a des sons harmonieux qui font vibrer les cœurs de ses enfants. - L’homme, toujours occupé au dehors, ne les voit qu’aux heures des repas ou le dimanche, quand il daigne consacrer le jour du repos à sa famille ; la femme, elle, est toujours là ; c’est l’ange du foyer. Quand l’enfant crie, le père jure, la mère embrasse. Et puis ces soirées charmantes passées en tête-à-tête au coin du feu, alors que la maman endort sur ses genoux, avant de le mettre au lit, le chérubin qu’elle a déshabillé devant la cheminée. Qui ne se rappelle, avec des larmes aux yeux, ces premiers jours de sa première enfance, où l’œil au guet, l’oreille tendue, cachant de temps en temps sa tête dans le sein maternel, on écoutait les histoires fantastiques que les mères savent seules inventer. Vous rappelez-vous la patience, le courage qu’elles montraient pendant vos petites maladies. Vous toussez, vite un lait de poule ! et elle se brûle presque la main pour communiquer, à vos petits pieds, la chaleur qu’elle vient d’absorber. Pendant ce temps l’homme est au café, au cercle, au théâtre, et quand il rentre et qu’il veut embrasser son enfant, celui-ci le repousse et murmure tout endormi : « Laisse-moi donc, - ta barbe pique trop fort ! » Jusqu’au dernier moment, madame Houlot avait douté de leur séparation. Même lorsque sa fille eut signé chez Baratte, elle ne se rendait pas encore un compte exacte de la situation. Elle se sentait sous l’influence d’une surexcitation causée par l’excès de la misère où elles se trouvaient plongées, mais elle se disait tout bas : Ce n’est pas possible,je rêve ; c’est un affreux cauchemar, et je ne vais pas tardera me réveiller. maintenant il n’y avait plus moyen de douter. C’était bien son modeste bagage qu’elle entendait au-dessus de sa tête, le fiacre était là, et c’était bien elle-même qui partait. La voiture s’arrêta devant la gare, on était arrivé. Les deux malles furent portées aux bagages. Quand madame Houlot les vit placées sur la brouette et disparaître sous la voûte, elle ne put retenir ses larmes. Au moment de prendre le billet, elles furent surprises de trouver le guichet fermé ; elles regardèrent alors la grosse horloge qui assiste froidement à toutes les péripéties de ce drame intime, souvent si douloureux, qu’on appelle un départ . Encore une heure pour se voir, pour s’embrasser, pour se promettre, pour la centième fois, de s’écrire toutes les semaines au moins ! Elles passèrent cette heure dans un petit café situé sur le boulevard de l’Hôpital, et là, madame Houlot adressa à sa fille ses dernières recommandations. Mon enfant, lui dit-elle, ta position va te créer, dans les commencements, bien des soucis et des embarras. - Habituée à être chez toi, tu auras quelque peine à vivre chez des étrangers. - Que ta conduite soit toujours la même, et dès les premiers jours sois ce que tu dois être tout le temps de ton séjour à Limoges. Sois polie, affectueuse même pour les dames Daguet, réservée avec le mari et le fils, froide, mais sans raideur, avec les domestiques. Ne te familiarise avec personne, surtout avec ton élève. Sois son amie et son guide ; mais ne permets jamais qu’elle te traite légèrement ; il faut qu’elle t’aime en te respectant. Dans le monde, parle peu et écoute beaucoup. Ne contrarie personne et surtout ne fais jamais de pédantisme. C’est à ton élève seulement que tu dois des leçons. Donc, si dans le courant d’une conversation générale quelqu’un avance une fausse proposition, commet une erreur historique ou géographique, etc., ne relève pas ces fautes devant l’assemblée ; prends-en bonne note, et le lendemain, seule avec ton élève, rétablis les faits sous leur véritable jour. Si l’on te demande de jouer un morceau, ne te fais pas prier ; mais ne donne que tout juste ce qu’il faut pour prouver que tu connais le mécanisme de l’instrument et ne te livre pas aux instincts entraînants de l’inspiration. Ne mets que le sentiment gravé dans ton exécution, et garde pour la solitude les trésors de l’harmonie et de l’expression que tu as si vite amassés. Les jeunes filles et les jeunes femmes, en province surtout, ont toutes la prétention d’être des musiciennes consommées : laisse-les à leur douce erreur et ne les fais pas tomber du haut de leur petite vanité en faisant parade de tes talents. Sois gaie sans éclat, évite avec soin de te placer en avant ; mais si l’on cherche à te mettre au dernier rang, reprends tranquillement ta place et songe que tu es l’égale de tous. Si l’on te prie de chanter, refuse net. Tu ne dois pas le faire, cela te mettrait trop en évidence. Pour la danse, tu peux te permettre le quadrille ; mais n’accepte jamais d’invitations pour les danses de caractère, il ne serait pas convenable que ton élève te vît valser, polker ou mazurker. Une chose dont je te recommande particulièrement de te souvenir, c’est de ne montrer jamais de préférence pour personne. Cela est de la dernière importance dans ta position. Tu ne dois donner prise ni à la jalousie, ni à l’envie. Si ton élève en est digne, aime-la : mais ne le lui laisse pas trop voir. Quant aux jeunes gens qui fréquentent la maison des Daguet, qu’ils soient pour toi comme s’ils n’existaient pas. Quelques-uns te feront la cour peut-être ; n’aie pas l’air de le remarquer et ne lis jamais une lettre, n’accepte jamais une fleur. Toutes ces petites choses sont puériles ; mais la société ne vit que de puérilités. Encore un mot : ne fais de confidence à qui que ce soit et n’en accepte de personne. Si par hasard dans une discussion politique ou religieuse on invoque ton jugement, récuse-toi net... Ce sont des terrains brûlants où une femme, surtout une femme dans une position dépendante, ne doit mettre le pied qu’avec la plus grande précaution, et, comme ces passions de systèmes sont les plus exclusives et les plus enracinées de toutes, il faut craindre de se prononcer entre plusieurs opinions si l’on veut conserver la bienveillance de tous... Voilà ce que j’avais à te dire, mon enfant ! C’est le dernier sermon que je te fais peut-être ; mais je sais que tu m’en sauras bon gré. Du reste, sois ce que tu as toujours été : loyale et sage ! Tout le bonheur de ta vie est dans ces deux mots ! L’heure qui leur était accordée fut bien vite écoulée. - Au dernier moment, les deux femmes avaient repris une physionomie presque sereine, et elles s’embrassèrent avec effusion, mais sans pleurs ni tristesse. Pauvres âmes qui s’imposaient chacune une torture sans nom pour épargner un chagrin à l’autre ! car si l’une d’elles eût laissé déborder le trop plein de son cœur, c’en était peut-être fait pour ce soir, du moins, du départ de l’institutrice... La cloche du départ a sonné... Madame Houlot serre encore une fois dans ses bras son enfant adorée, puis, tandis que sa fille entre dans la salle d’attente, elle s’assoit sur un des bancs qui garnissent la gare, et, là, donne enfin un libre cours à sa douleur. Puis elle tombe dans une sorte de prostration douloureuse ; - minuit venait de sonner, et elle n’avait pas encore bougé de son banc. Un homme de service, qui l’avait remarquée depuis quelques heures, toujours à la même place, craignit qu’elle ne fût malade et vint la tirer doucement par son châle. madame, voulez-vous donc coucher dans la gare ? pardon, monsieur, dit alors madame Houlot qui semblait sortir d’un sommeil pénible, pardon, je pars. Et elle s’éloigna à pas lents : elle ne pouvait se résoudre à abandonner ce lieu où elle avait vu sa fille pour la dernière fois peut-être. - Ainsi qu’on souffre à s’éloigner du cimetière où l’on vient de déposer le corps d’un être chéri, - ainsi madame Houlot ne s’arracha-t-elle que péniblement de cette gare, gouffre immense qui venait d’engloutir son enfant. Pendant ce temps, la jeune fille roulait vers Limoges où nous la précéderons pour faire connaissance avec les nouveaux personnages qui doivent venir prendre leur place dans cette histoire. Descendons du chemin de fer, tournons à gauche et passons sous l’arc-de-triomphe, dit Porte-du-Soleil, nous voilà dans Limoges. Les oreilles ont peine à s’habituer à ce bruit qui semble particulièrement désagréable aux Parisiens. C’est qu’à Limoges tout le monde, ou presque tout le monde, porte des galoches, espèce de chaussure moitié sabot, moitié soulier, dont la semelle est en bois. Cette chaussure commune à tous est nécessitée par la nature du pavage de la bonne ville de Limoges. Le grès est inconnu dans ce chef-lieu d’un des plus beaux départements français. Dans certaines villes telles qu’Orléans, Rouen, Rennes, etc., on emploie une sorte de caillou ovale pour paver certaines rues ; mais au moins on a la précaution, la bonté si vous aimez mieux, de placer les cailloux à plat. Ce système a bien son désagrément, et quand on a l’habitude de fouler le bitume, la dalle ou le large grès de Fontainebleau, on a de la peine à se tenir en équilibre sur ces petites billes : à chaque instant le pied se fourvoie entre deux pierres, et l’on est fort heureux d’en être quitte pour une bottine déchirée ou pour une entorse. Mais ce pavage n’est encore qu’un lit de roses auprès de celui de Limoges. Par une bizarrerie dont nous avons cherché la cause pendant bien longtemps, sans l’avoir jamais trouvée, l’édilité limousine s’obstine à faire placer lesdits petits cailloux sur champ, c’est-à-dire la pointe en l’air ! Horrible supplice pour celui qui, dès son jeune âge, n’a pas cultivé la danse des œufs où la course sur des goulots de bouteilles que réussissait si bien le clown Auriol. Aussi, au bout de quelques jours, le voyageur se décide à mettre ses bottes au fond de sa malle et, adoptant la chaussure de bois, vient augmenter le nombre des clic clac ! qui l’ont abasourdi à son arrivée. Du reste, Limoges seule a le secret de rendre jolies ces chaussures si dédaignées des citadins de Paris. Il faut voir les fines galoches des riches artisans du pays ! vernies, coquettes, avec de charmantes bouffettes de toutes couleurs, au milieu desquelles brille une agrafe d’argent ou d’acier poli ! Ces petits sabots rendent le plus vilain pied adorable. C’est à n’y pas croire, en vérité. - La ville est propre dans quelques quartiers, dans le centre principalement, et nous ne sortirons pas de cette partie de la cité limousine, à moins que ce ne soit pour aller au Bois d’amour, délicieuse promenade, où messieurs les militaires et mesdames les blanchisseuses échangent de doux propos et justifient le nom poétique de ce lucus de Cupidon - Caporal ! Mais quelle est cette longue file de spectres noirs, gris et blancs, avec des cierges à la main et d’immenses cagoules pointues sur la tête ? Les capuchons abaissés tombent jusqu’aux genoux et deux trous pratiqués devant les yeux permettent de se diriger. Ce sont les pénitents qui vont, un cierge à la main, faire une procession dans la ville. Ils chantent tous du nez et en faux bourdon les louanges d’un saint quelconque et quêtent de maison en maison pour les âmes du purgatoire. Pour celui qui n’a jamais vu pareille procession, il y a un certain intérêt à cette marche lente, à ces cierges et à ces longs capuchons pointus. Cela rappelle vaguement l’Espagne ; on sent dans l’air comme un parfum d’inquisition, et on cherche machinalement des yeux le pauvre hérétique que l’on va brûler. Rassurons-nous, la mode est passée dans le beau pays de France de brûler les gens, pour une discussion théologique ou politique. Il y a d’autres moyens de prévenir les abus qui naissent de l’envie irrésistible qui a toujours entraîné le peuple français à parler des affaires de son pays, dans des carrés de papier vulgairement appelés journaux. On ne brûle plus les hommes, on brûle les carrés de papier en question. On ne torture plus les auteurs de libelles, on se contente d’enterrer vivantes toutes les idées qui ont le malheur de lever le nez sans la permission des autorités constituées. Heureusement que les idées du peuple français ont la vie dure et sont d’humeur reproductive ! À la place où l’on enterre une idée, il en pousse dix autres, et c’est un assez ingrat passe-temps que cette chasse d’un gibier qui renaît et pullule de lui-même. Mais laissons l’autorité se tirer d’affaire comme elle pourra, et revenons à nos pénitents gris, blancs et noirs ! - Si le jour, la cérémonie vous a paru quelque peu solennelle, le soir il n’en est plus de même. Les quêtes à domicile sont finies et les pénitents, rabattant leurs cagoules et retroussant leurs robes, retournent à leur domicile. - Le dépôt de l’argent ne se fait que le lendemain. Abandonnons-les donc et entrons dans la superbe église de Saint-Martial ! Aux murs, aux pilastres, de tous les côtés, vous verrez pendus... des petites jambes, des bras en cire blanche, ou bien des tableaux représentant la Vierge au milieu d’un nuage bleu de Prusse, apparaissant à un homme en habit noir, ou à un matelot, ou à une mère en pleurs, etc. Le personnage accessoire des tableaux change à chaque cadre nouveau, mais la vierge au nuage bleu de Prusse est la même partout ; il y a quelque part une fabrique spéciale de ces petits tableaux carrés et cela s’expédie à Limoges, à Lyon pour la gentille Notre-Dame de Fourvières, à Rennes, à Saint-Malo et partout où la superstition est le plus en honneur. Mais au moins, cette superstition-là ne fait de mal à personne. Et d’ailleurs les ex-voto sont dans l’intérieur de l’église et chacun est maître de faire ce qu’il veut dans sa maison. Une autre cérémonie assez curieuse a lieu à Limoges : c’est la cérémonie de la châsse de saint Martial. Tous les ans, à la fête du patron de la ville, on promène en grande pompe la châsse du saint ; on fait des prières particulières et, pour terminer la fête, on fait entrer dans la châsse un jeune homme estropié : au bout de dix minutes, il en sort complètement guéri ! ! ! Le peuple croit fermement aux miracles de saint Martial, et on serait fort mal venu de chercher à l’en dissuader ! Sortons de Saint-Martial, et pénétrons dans la rue du Clocher, une des plus commerçantes de la ville, bien qu’elle soit un peu trop étroite et trop en pente. Au n° 10, nous voyons une grande maison. Entrons-y pour faire connaissance avec la famille Daguet. M. Daguet, - qui souvent, par oubli sans-doute, écrivait ainsi son nom : D’Aguet, - M. Daguet a 65 ans. Petit, courtaud, mais bien pris dans sa taille, comme était le messager du Mans, du père du Cerceau, il a été fort joli garçon dans sa jeunesse. Il avait la jambe bien tournée ; c’était un des meilleurs danseurs de la contrée, et, sans un sou vaillant, de petit clerc de notaire qu’il était, il devint tout à coup rentier. Le fait est que sa jolie jambe et ses entrechats avaient produit un effet foudroyant sur le cœur de la sensible demoiselle Jéronyme Tillet, fille du plus riche marchand de chasublerie du département et qu’elle avait encouragé les vœux du petit bonhomme. Celui-ci l’avait demandée à son père, qui lui avait répondu en lui montrant la porte. Jéronyme eut une attaque de nerfs, Daguet fut rappelé et deux cent mille francs de dot lui furent comptés, en espèces, le jour de la bénédiction nuptiale. Les deux époux prirent un joli appartement dans la rue du Clocher et leur bonheur ne connut point de nuages. Daguet avait des goûts tranquilles : il cultivait les Muses et les Arts . Il passait ses journées à composer des énigmes, où la rime faisait souvent défaut ; mais, à Limoges, on n’y regarde pas de si près ; il peignait à la détrempe des aquarelles impossibles. Lorsque c’était un tableau de salle à manger qu’il copiait, ses raisins ressemblaient à des billes d’agate, ses oranges à des pelotes de ficelle jaunes et ses poires à des toupies ; - il jouait du flageolet et s’obstinait à compter trois temps dans : Ah ! Bref, il passait, à Limoges, pour un homme de génie ! Il était surtout redouté, parce qu’il était malin, - traduisez méchant. En effet, personne mieux que ce petit homme ne savait lancer un cancan et faire circuler une calomnie. Il avait réellement un fond de finesse qui lui permettait d’échapper aux conséquences de ses mauvais propos. On ne pouvait jamais lui prouver qu’il était l’auteur du bruit scandaleux qui courait la ville, tant il mettait d’art dans la machination de ses petites infamies. Il avait toujours été un malin et avait bouleversé Limoges par les bons tours qu’il avait imaginés dans sa jeunesse ; mais, ne pouvant plus courir les rues la nuit, maintenant qu’il était rentier et marié, il continuait à s’amuser aux dépens de ses compatriotes, sans quitter le coin de son feu. Il avait la manie d’amener la conversation sur les sujets qu’il savait être désagréables à son interlocuteur. Ainsi, à une femme dont le mari entretenait une actrice, il demandait tout haut : Y a-t-il longtemps que vous n’êtes allée au théâtre ? - Il paraît que, dans telle pièce, mademoiselle X. Devant un bossu ou un bancal, il ne manquait jamais de parler du beau X... et il s’extasiait sur la perfection de ses formes, sur la noblesse de sa tournure. À un aveugle il parlait tableaux. À un sourd il parlait musique. À un muet il parlait des succès de Berryer à la tribune. Enfin, ce petit bonhomme, à la mine réjouie, était une véritable peste. Sans gêne avec tout le monde, quand sa femme, - qui cherchait une héritière pour leur fils Jules, -donnait une soirée, il ne cédait à personne le coin du feu, et, lorsque dix heures sonnaient à sa pendule, il se levait, prenait une bougie et, se dirigeant vers la porte qu’il ouvrait toute grande, il disait : « Allons, bonsoir, bonne nuit. » Il appelait cette manière de renvoyer son monde une farce ; ce n’était qu’une grossièreté. - Mais dans les petits pays, surtout dans le Limousin, la richesse est un titre équivalent à celui qu’avaient nos grands seigneurs du temps jadis. - L’or a remplacé le blason, et c’est à qui, de nos petits parvenus de province, l’emportera en insolence de mauvais goût et en cette chose qui n’a pas de nom, mais qu’on désigne par manque de tact . Pour excuses, sinon bonnes, du moins admissibles à tout point de vue, nos ancêtres, princes, nobles, marquis, chevaliers ou hobereaux, pouvaient invoquer l’habitude. Ils naissaient dans un milieu où tous ces abus étaient pour ainsi dire consacrés par une longue séquence de siècles. - Ils étaient sots, peut-être, - insolents, c’est certain, - méchants, quelquefois ; - tout cela était de tradition chez eux. - Mais nos bourgeois, ce tiers-état qui aspire à devenir, un jour, seul maître des destinées du monde, - et en cela, nous n’entendons pas le blâmer, - il a peut-être raison ! - Mais ces premiers propulseurs de la grande révolution de 89, - quelles traditions ont-ils à invoquer, quel précédent, dans leur famille ou dans leur éducation, les excuse d’agir comme ils le font pour la plupart ?... Ils ont donc doublement tort et sont plus dangereux pour le progrès que ne l’étaient les Chouans ou les Burgraves. En voilà bien assez sur le chapitre du petit Daguet. Occupons-nous maintenant de sa femme, madame Daguet, née Jéronyme Tillet. Jéronyme Tillet était, à l’époque où le trop séduisant Daguet s’offrit à ses regards, une jeune fille aux couleurs éclatantes et douée d’un embonpoint raisonnable. Sa figure participait du mouton et de la carpe. Ses gros yeux faïence, légèrement bordés de rouge, ne regardaient jamais où ils voyaient. Elle n’était pas louche cependant, - mais elle était dévote, - dévote dans toute l’acception du mot. - Nous nous expliquerons mieux tout à l’heure. - Sa figure, ou plutôt sa face, était large et carrée par la base ; - son menton fuyait légèrement et ses grandes oreilles dormaient sous une forêt de cheveux d’une couleur indéfinissable. - Un peintre qui eût voulu reproduire cette chevelure bizarre eût été fort embarrassé. Ses cheveux n’étaient ni noirs ni rouges, ni châtains, ni blonds. - Le créateur en la formant n’avait probablement pas fait nettoyer sa palette : ce n’était qu’a l’aide d’un prisme qu’on pouvait se rendre compte des teintes qui coloraient cette fabuleuse chevelure ; on y retrouvait alors les sept couleurs primitives... C’était un arc-en-ciel, brouillé dans un jaune d’œuf. Son nez, qui n’avait pas été fini, se relevait, montrant deux narines assez minces, mais peu couvertes, qui donnaient à sa physionomie, comme nous le disions tout à l’heure, l’expression d’une carpe bâillant au soleil. Un gamin de Paris n’eût pas manqué de s’écrier en la voyant : « Oh ! Il lui pleut dans le nez ! - Sa bouche était assez correcte, mais les lèvres en étaient trop rouges : ce n’étaient pas des cerises, ce n’étaient pas des fraises, c’étaient plutôt des tomates. Quand cette bouche s’ouvrait pour parler ou pour prier, on apercevait une rangée de dents assez blanches... mais couvertes à moitié par un tartre jaunâtre et les deux palettes du milieu commençaient à se tacher de points noirs qui ne charmaient pas la vue. Sa taille fortement accusée était épaisse et lourde ; ses épaules trop hautes et sa gorge serrée dans un antique corset refluait vers le menton. Elle aurait pu dîner sans table. Le reste du corps était à l’avenant : mains grasses et jambes hydropiques. - Cette femme ne pouvait inspirer le moindre désir ; quelque chose de malsain, de maladif, était répandu sur toute sa personne. Elle sentait la pharmacie et, sans ses écus, nous ne croyons pas que le père Daguet se fût obstiné à la poursuite d’un pareil objet. Dévote à l’excès, elle ne manquait ni une messe, ni un sermon. Chacun de nous a ses goûts particuliers. Un comédien n’est véritablement à son aise qu’entre les portants doublés d’affiches de son théâtre. Le sculpteur ne vit heureux qu’entouré de plâtre et de terre glaise, dans un atelier aux murs non crépis. Le peintre ne connaît pas de parfums plus enchanteurs que ceux de l’huile de lin et de l’huile grasse, fût-ce dans un grenier. Le journaliste, avant de lire les feuilles quotidiennes, commence par s’enivrer de l’odeur de l’encre d’imprimerie... Pour la dévote il n’y a pas d’autre palais que son église. Elle y est comme chez elle ; elle y connaît tout le monde et tout le monde la connaît. Elle a sa chaise marquée à son nom, comme au théâtre on a son fauteuil ou sa loge. Voyez la entrer dans le saint lieu. Elle n’hésite pas un seul instant... Elle puise dans le bénitier, sans regarder de ce côté ; pas de risque que sa main ne s’égare ! - Son œil a autre chose à voir. Madame a une robe jaune qu’elle n’avait pas encore montrée. Le jeune baron est agenouillé près de mademoiselle X... : c’est un mariage, - La messe est commencée. La dévote traverse le groupe des fidèles et gagne sa place ; sans regarder l’autel, elle devine à quel endroit du sacrifice on se trouve en ce moment et elle prend la pose réclamée, - comme un soldat attardé qui rejoint son bataillon prend immédiatement part à la manœuvre commencée longtemps avant son arrivée. Après la messe, elle se lève et se dirige vers la chapelle où se trouve le confessionnal de l’abbé Beaudout, car, si elle ne communie que tous les dimanches, en revanche la bonne madame Daguet se confesse trois ou quatre fois par semaine. Elle fait une grimace en entrant dans la chapelle, car elle est déserte et elle sera la première à passer, lorsque M. Beaudout viendra prendre sa place. Or, les plus doux moments de l’existence de madame Daguet se passent dans cette chapelle. Aujourd’hui elle a manqué son but et elle maugrée tout bas. D’ordinaire, elle se trouve la quatrième ou la cinquième et elle a le temps de faire ses observations. Tout est matière à réflexions chez une dévote, et si l’on pouvait pénétrer dans l’âme de certaines, on serait épouvanté de voir les déductions qu’elles tirent souvent du fait le plus simple en apparence. Ainsi, pour madame Daguet, le plus ou moins de durée d’une confession était un indice du nombre plus ou moins grand des fautes commises par la pénitente... D’un coup d’œil, elle devinait si madame X... avait enfin obtenu l’absolution ; car madame X... n’avait pas paru à la sainte table dimanche dernier, et il était évident qu’elle s’était rendue coupable d’une faute énorme. - Son mari est absent et elle a pour voisin un architecte que l’on dit fort entreprenant ! avec l’architecte et elle persiste dans son crime ! Voilà pourquoi M. Beaudout lui refuse l’absolution. vite, un Pater et un Ave pour madame X... Voilà la jeune et brillante comtesse de . Dans le monde elle jette un vif éclat, mais elle laisse son titre et sa fortune à la porte de l’église et vient s’agenouiller devant le confesseur avec un sentiment de profond respect. Elle ne vient guère qu’une fois par mois et par hasard sans doute ; madame Daguet ne tarde pas à la suivre dans la chapelle. La jeune comtesse ne reste jamais plus de sept ou huit minutes dans le confessionnal et elle en sort toujours la tête haute et le visage rayonnant. Elle adresse une courte prière à Dieuet s’éloigne après avoir déposé une offrande dans le tronc des pauvres, seule pénitence qui lui ait été infligée probablement. Elle croit tromper le monde, elle essaie même de tromper Dieu... car il est impossible que M. Beaudout lui eût donné l’absolution (et elle l’a,... je l’ai bien vu à son air conquérant), s’il avait su toute la vérité. Mais la malheureuse, pour pouvoir communier demain, lui cache sans doute les péchés et le désordre de son existence ! Elle a au moins trois amants à la fois, mon mari le dit, et il ne se trompe jamais ! Elle court les bals, elle a même été au spectacle, - oh ! - Disons notre chapelet pour cette brebis égarée. - Une fausse confession, quel péché mortel !... Et la dévote commence son chapelet, mais ses lèvres parlent seules, - son cœur et sa pensée sont étrangères à cet acte de piété ; - elle a tellement l’habitude du chapelet, qu’elle pense à toute autre chose pendant cette longue opération. Les dévotes disent leur chapelet comme les ménagères tricotent, cela ne les dérange en rien de leurs autres préoccupations. Dans son intérieur, madame Daguet est une bonne épouse, une bonne mère et une femme économe et prudente. Elle adore son mari et ses enfants. Elle obéit à Daguet comme une esclave ; du reste il n’abuse de son pouvoir que pour l’empêcher de jeûner trop souvent et trop longtemps, car le petit Daguet, sans être impie, n’aime pas les momeries des prêtres et se vante d’avoir VOLTAIRE dans sa bibliothèque, devant laquelle madame Daguet ne passe jamais sans se signer. Madame Daguet soupire quand son mari la force, pendant les vigiles, de manger une friande moitié de poulet ! Son confesseur lui a dit qu’il fallait obéir à son mari ; elle obéit et dévore le poulet, mais elle court aussitôt se prosterner devant la Divinité afin de lui demander pardon pour l’infortuné Daguet ! Au fond madame Daguet est ce qu’on peut appeler une franche bête . Dès son jeune âge la bigoterie lui a amoindri les idées. Son mariage ne lui a pas développé l’imagination, car Daguet est trop égoïste et trop paresseux peur s’être jamais donné la peine de former le cœur de sa femme... Il n’a jamais eu que de l’affection pour elle, et leurs enfants ne sont que la preuve d’un devoir rempli. Mais madame Daguet n’en demande pas plus : elle n’a jamais aimé que Daguet et elle croit qu’il en est de même dans tous les ménages que dans le sien. Du reste, nous l’avons déjà dit, personne n’aurait été tenté de lui faire parcourir le pays du Tendre ou de lui ouvrir des horizons nouveaux. Elle était bavarde comme une pie et ne parlait qu’en soupirant et en levant les yeux au ciel. Il paraissait, à la voir écouter quelqu’un, que le plus grand malheur menaçait cette personne. Elle semblait toujours gémir sur le destin d’autrui ! Rien de plus fatigant, de plus désagréable que ces gens qui ont toujours l’air de plaindre les autres ; on est à chaque instant tenté de leur crier : Mais quittez cet air désolé, mais je ne suis pas malheureux du tout ! - Pour elle, tout le monde était sur la pente de l’enfer... et elle gémissait, de confiance, sur le sort fatal réservé à tous ses amis et à toutes ses connaissances. Son mari surtout l’inquiétait beaucoup ; mais elle espérait, à force de prières et de pénitence, lui gagner l’indulgence céleste et le faire entrer au paradis par une porte dérobée. - Aussi cancanière que le petit Daguet, elle ne croyait pas faire mal en contribuant à répandre la calomnie qu’il inventait et qu’elle prenait au pied de la lettre. « Il faut démasquer le vice, pensait-elle, - M. Beaudout le dit toujours en chaire et M. Beaudout ne saurait se tromper. Et elle démasquait si bien le vice, qu’elle avait déjà empêché plusieurs mariages et forcé la fille du receveur à fuir Limoges avec son mari pour échapper aux mauvais propos des commères limousines. Elle adorait les confidences et les provoquait au besoin de son ton le plus mielleux : - Epanchez votre cœur, mon enfant, je suis un puits, je suis une tombe ! Et la confidence une fois échappée faisait le tour de la ville. Gourmande, paresseuse, orgueilleuse de ses écus, car les Daguet avaient maintenant 40,000 livres de rentes, bavarde, etc., etc., elle avait tous les vices prévus par le Décalogue, à l’exception d’un seul, et encore peut-être était-ce plus la faute de Daguet que la sienne, si ce fleuron manquait à sa couronne. Quant à elle, elle se croyait tout simplement une sainte. Elle se nommait Claire, et c’était bien la plus délicieuse enfant que l’on pût voir. Si nous ne connaissions pas la vertu à toute épreuve et la fidélité conjugale de madame Daguet, la vue de cette enfant pourrait nous faire faire des suppositions téméraires. - Elle ne ressemblait pas à sa mère, encore moins à son père. Une tête de vierge sur un corps de séraphin. Comment vous détailler toutes les grâces, toutes les finesses de cette petite merveille de beauté et de distinction ? - De longs cheveux noirs, si longs qu’elle aurait pu marcher dessus ; un front pur, un peu haut, mais plein d’intelligence et encadré par une coiffure dont elle avait le secret et que je serais bien embarrassé de vous expliquer... Cette coiffure pleine de goût faisait le désespoir de ses petites amies. Elle avait bien voulu leur montrer comment elle procédait, mais il leur manquait le principal, les cheveux ! et elles étaient encore trop jeunes pour oser en acheter. - Ses yeux, admirablement fendus, étaient un peu creux, mais cela lui donnait un petit air soucieux qui lui allait, à ravir. Ils étaient bleus, d’un bleu tout particulier, un bleu gradué, si je puis m’exprimer ainsi... On pouvait suivre toutes ses impressions dans les variations de ton de ses prunelles. À l’état ordinaire, ses yeux étaient d’un bleu pâle tirant sur le gris... mais sitôt qu’une émotion quelconque venait agiter l’âme de la jeune fille... qu’une pensée traversait son cerveau, ils devenaient plus foncés, et dans les transports de la joie ou de la douleur, - dans le paroxysme enfin de ses sensations, - ces yeux devenaient d’un bleu de roi qui les rendait presque noirs ! Son nez était le plus joli nez du monde et sa bouche un miracle de lignes et de fraîcheur ; sa lèvre supérieure relevait un peu et donnait au visage un certain cachet aristocratique. - C’était la bouche de la vierge de Murillo, avec laquelle elle avait du reste dans toute sa physionomie un air de parenté. Ses dents étaient transparentes et admirablement rangées ; son menton et son cou paraissaient copiés sur quelque statue grecque, et ses épaules rondes dont les contours fuyaient sans secousse terminaient, avec une poitrine pleine de charmantes promesses, le buste le plus ravissant qu’il fût possible de voir. Toute sa personne en un mot était la grâce elle-même. Elle était la joie de la maison et la perle du pays. Elle aimait ses parents à l’adoration, et, tout en se rendant parfaitement compte de leurs défauts et de leurs qualités - (elle avait un jugement remarquable pour son âge), - elle les respectait, fermait les yeux pour ne pas voir leurs travers, et se bouchait les oreilles pour ne pas entendre leurs perpétuelles médisances. Elle eut désiré une amie, mais elle n’en trouvait pas à son goût dans Limoges. - Toutes les fillettes du pays étaient vaines, coquettes, présomptueuses, et elle voulait trouver un cœur pareil au sien ; aussi, attendait-elle avec impatience l’arrivée de mademoiselle Houlot, dont on lui avait dit le plus grand bien et dont la position la touchait beaucoup. Elle était tantôt rêveuse et tantôt joyeuse, - cela dépendait du temps,du froid, de la chaleur, du livre qu’elle quittait ou de l’oiseau qui passait, et cependant elle n’était pas capricieuse, elle était seulement impressionnable à l’excès et la moindre contrariété lui causait un violent chagrin, comme le moindre plaisir était pour elle une grande joie ! - Elle aimait à taquiner son grand frère Jules, comme elle l’appelait, et celui-ci se laissait faire comme ces bouledogues qui aboient après les colosses et se laissent patiemment tourmenter par les enfants. XVIII Les talents du jeune Daguet. Lorsque sa sœur l’appelait mon grand frère, c’était par flatterie sans doute, car le pauvre garçon était loin de mériter cet adjectif. Plus petit encore que son père, il était, en outre, presque bossu. Ses épaules inégales étaient voûtées, son dos large, ses bras longs et nerveux, le milieu du corps déjà presque obèse, et le tout reposait sur deux jambes effilées, courtes, et qui ne rappelaient en rien le Bacchus indien. Sa figure était assez expressive et il ressemblait à son père, mais en laid. Une légère moustache blonde, qu’il retroussait avec prétention, et une naissante impériale au menton donnaient à sa physionomie quelque chose de burlesque. Joignez à cela des lunettes vertes que la faiblesse de sa vue lui imposait, et vous aurez le portrait de Jules. - À première vue, avec ses longs cheveux filasse qu’il laissait croître trop longs, il ressemblait assez à une de ces têtes sataniques qui sortent inopinément des boîtes à surprise. Cependant, peu à peu, on s’habituait à cette figure qui ne manquait pas d’originalité. - Jules Daguet avait une santé déplorable. Toujours dans les mains des médecins ou des apothicaires, il ne guérissait jamais. - C’était le premier né des Daguet et ils avaient réussi leur premier ouvrage. - En sa qualité d’aîné, il hérita de tout ce que ses parents pouvaient avoir de mauvais dans le sang. Son père qui possédait Voltaire dans sa bibliothèque, avait sans doute lu, lorsqu’il était saute-ruisseau, l’ Émile de Jean-Jacques. Il voulut essayer d’élever son fils à la mode de la nature, et, sous prétexte de le rendre fort et sain, il le tortura dès sa naissance, en lui faisant suivre un régime impossible. Dès l’âge de quatre ans, le père Daguet avait pris la haute main sur l’éducation du bambin et madame Daguet, confiante en son époux, le lui avait abandonné. - À quatre heures du matin, M. Daguet père entrait dans le cabinet où reposait Jules. - Il le réveillait en sursaut, lui enlevait sa petite chemise et le plongeait dans une cuve d’eau froide. Ensuite, il le faisait s’habiller et courait les champs avec lui jusqu’à 8 heures, heure à laquelle on prenait le café au lait. Le pauvre enfant revenait exténué et le père disait sentencieusement : « Dans quelques années, notre fils sera un hercule ! » - Lorsque vint l’âge des études, M. Daguet qui, non seulement, voulait un hercule pour rejeton, mais qui, encore, aspirait à laisser au monde au moins un Newton ou un Vaucanson, lança son fils dans les études les plus compliquées et les plus variées. - Jules travaillait 9 à 10 heures par jour. Il apprit à la fois le français, l’anglais, la géométrie, la musique et le dessin. Le jeune Daguet avait, il faut le dire, l’amour du travail poussé au suprême degré, et son père était bien souvent obligé de l’arracher à une équation du troisième degré, ou à une résolution de septième diminuée. - Le jeune Jules avait pour professeur un Jésuite enragé de travail qui tenait à gagner son argent et il faisait piocher, ainsi que disent les collégiens, le fils Daguet, comme un nègre. - Il ne regrettait qu’une chose, ce brave Jésuite, c’était que M. Daguet se fût fortement opposé à ce que son héritier présomptif mît jamais son nez dans un dictionnaire grec ou latin. - Il résulta de cette combinaison morale et physique, de cette alliance de bains froids et de leçons interminables, qu’à l’âge de dix-huit ans le jeune Daguet, qui avait fini son éducation, - se trouva malingre, chétif, malsain, à moitié bossu et bon à rien ! Il avait tout effleuré, rien approfondi. - On a beau savoir par cœur les huit livres de Legendre, traduire à coups de dictionnaire le Robinson Crusoé de Roberston, mettre à peu près l’orthographe et suer sur le manche d’un Stradivarius, on n’est pas capable, pour cela, de lever le plan d’un carré de choux, de comprendre Byron, d’écrire un sonnet ou de déchiffrer du Viotti devant son portier ! - Grâce au mode d’instruction paternelle, Jules qui aurait pu, comme tout autre, avoir de la santé et du sens commun, en était arrivé à ne posséder ni l’un ni l’autre. - Et cependant Jules se croyait fort ! - Il se trouvait sincèrement savant et artiste. - Son père, dont la modestie égalait le talent, avait été son professeur de dessin et lui avait appris cet art, qu’il possédait au suprême degré, de peindre à l’eau et à la couleur, les natures mortes. Les raisins, les poires et les oranges de Jules étaient encore plus insensés que ceux de son père. - La raison de ce phénomène est bien simple : - au lieu de donner l’original pour modèle, le vaniteux Daguet avait fourni ses propres copies... Mais l’ambition du fils dépassait celle du père et, un matin, pour la fête de madame Daguet, Jules présenta au couple encore ensommeillé une aquarelle de sa composition : c’était un Amour aiguisant des flèches. - Le père sauta en bas du lit, pressa son fils sur son cœur et lui dit : Tu seras la gloire de Limoges ! L’Amour fut encadré et placé à l’endroit le plus voyant du salon. - Tous les amis et habitués de la maison furent de l’avis du père Daguet et la mère arrosa de ses larmes l’enfant bien aimé qui usait si habilement des dons que le Seigneur lui avait prodigués. - Il nous a été donné de voir cette aquarelle et nous sommes restés en extase. - Figurez-vous quelque chose de rose (la couleur chair n° 4), avec une tête d’Albinos, des saucissons pour jambes et des bouts de boudin pour bras ; un carquois qui, par un miracle d’équilibre se tenait ferme, sans lisière ni courroie, sur quelque chose qui avait la prétention d’être un dos, prétention nullement justifiée ! - une roue de brouette qui tournait sans manivelle, et vous aurez une idée de l’ Amour aiguisant ses flèches ! Jules avait mieux réussi dans ses études sur le violon. - Il était parvenu, à force de travail, à dompter cet instrument terrible, il jouait assez correctement les morceaux qu’il avait étudiés pendant un mois et, grâce à la complaisance de mademoiselle Sophie Duchêne, dont nous parlerons tout à l’heure, il allait bravement en mesure. Mais, si l’on reconnaissait au passage les notes de l’air qu’il traduisait, l’on ne reconnaissait pas l’intention du compositeur. Jules n’avait que le métier, il n’avait pas le goût, - et s’il lui arrivait parfois de vouloir mettre un peu d’expression dans son chant, c’était toujours à faux qu’il frappait. Il avait appris l’harmonie théoriquement, comme un soldat apprend la charge en douze temps ; mais cela ne lui servait à rien. L’harmonie est en musique, ce que la grammaire est en littérature. Vous pouvez écrire mille phrases à la suite les unes des autres, et ces phrases, seront bien françaises, bien orthographiées, bien ponctuées ; - cependant ces phrases en dépit de leur correction, n’auront aucun sens. Il en était de même, en musique, pour Jules Daguet ; il écrivait sur quatre portées des accords innombrables, tous plus justes les uns que les autres : pas de quintes à la suite les unes des autres, pas d’octaves doublées, - mais aussi pas de mélodie. Du bruit, toujours du bruit, rien que du bruit ! - Or, en musique, comme en littérature, ce n’est ni le bruit ni la phrase qui constituent le véritable mérite d’une œuvre, c’est l’idée. L’harmonie n’est que l’accessoire, obligé il est vrai, mais toujours accessoire, de toute idée musicale ou littéraire. L’idée domine partout dans les arts... C’est une belle et noble jeune fille, qu’il faut parer du mieux que l’on peut. - L’une est la reine, l’autre n’est que la dame d’atours ; en un mot l’harmonie n’est que l’habilleuse de l’idée. - Or, Jules avait le fonds ducostume nécessaire, mais il n’habillait que des mannequins avec sa soie et son velours. Il était cependant fou de musique, et, chaque semaine il donnait un concert dans le salon de sa mère. Deux violons, un violoncelle et un piano étaient les éléments de ces petites fêtes musicales, qui, du reste, marchaient parfaitement, grâce à de nombreuses répétitions et surtout grâce au talent remarquable de mademoiselle Duchêne, pianiste consommée et convaincue, qui conduisait le quatuor et savait à propos ramener les égarés dans la bonne voie, et sauver les passages périlleux par une exécution brillante et rapide. - Le second violon était tenu par un jeune homme de dix-neuf ans, Roger, fils d’un riche horloger de la ville ; le violoncelle, par un vieil Allemand du voisinage, qui ne manquait pas de talent. Il va sans dire que le premier violon appartenait à Jules Daguet. - Et c’est pour le premier violon surtout que la gracieuse mademoiselle Duchêne se montrait prodigue de services discrets. - Que de traits avortés aux répétitions, elle lui a sauvés le soir ! - Combien de fois, lorsque, suant et haletant, le pauvre Jules commençait à perdre la tramontane, n’a-t-elle pas vigoureusement attaqué le chant, lui laissant ainsi le temps de se remettre et de reprendre haleine. Jules apportait une telle ardeur à tout ce qu’il faisait, que chaque concert était pour lui un travail fatigant. - Il ne quittait sa chaise que moulu et brisé. - Aussi, en le voyant si actif et si échauffé, son ami Gabriel, un jeune habitué de la maison Daguet, murmurai-t-il à l’oreille de mademoiselle Éméla, jeune fille à l’œil noir : « Ce pauvre Jules, regardez-le donc, - ne dirait-on pas qu’il scie du bois ! » Nous n’avons encore vu que le Jules Daguet créé par le père, il nous reste à connaître le Jules Daguet créé par la mère. Dès sa plus tendre enfance, la bonne dame avait inculqué à son fils les principes de dévotion qui réglaient sa propre vie. M. Daguet l’avait laissée complètement libre, quant à cette partie de l’éducation de son fils. Aussi, Jules avait-il hérité de toutes les superstitions, de toutes les manières bigotes de sa mère. À vingt-deux ans, il allait encore ponctuellement à confesse toutes les semaines, et, comme il travaillait beaucoup et avait peu de temps à perdre, c’était encore sa mère qui se rendait, tous les samedis, dans la chapelle Beaudout, pour lui garder sa place. - Aussi, dès qu’il arrivait, le premier tour était le sien. - Ses amis le raillaient de sa dévotion qu’ils trouvaient exagérée ; lui, leur répondait en leur souhaitant une prompte conversion ; puis il retournait à ses travaux. Sa mère était radieuse de la sagesse de son fils. - Elle avait pour lui des expressions particulières. - Ainsi, quand il sortait, elle se mettait à la fenêtre et lui criait : « Ne sois pas longtemps, mon innocent ! » Ce surnom était resté à Jules, et quand on voyait passer, rapide, le jeune bossu aux lunettes vertes, chacun disait à son voisin : « C’est l’ innocent de madame Daguet. » Le fait est qu’il était l’innocence même. Un jour ses amis voulurent le faire entrer dans un bal public. - On avait beaucoup causé musique et arts libéraux, et Jules, emporté par le feu qu’il mettait à tout ce qu’il faisait, ne s’était pas aperçu de la direction que lui avaient adroitement fait prendre ses deux amis Gabriel et Roger. Arrivé à la porte du bal, qui avait lieu dans un jardin, Jules s’aperçut de la supercherie et, faisant un signe de croix, il se sauva à toutes jambes, laissant ses compagnons stupéfaits de celle fugue inattendue. Arrivé chez lui, Jules se mit en prières. Sa mère, qui le surprit, lui demanda s’il avait commis quelque faute. Non, ma mère, je prie pour Gabriel et Roger. Ils sont entrés dans un bal public, ils ont voulu m’y conduire avec eux... et il y avait de mauvaises femmes ! Fais-moi une petite place sur le prie-Dieu, je vais dire mon chapelet pour ces infortunés ! Qu’on ne nous taxe pas d’exagération, - ce que nous racontons, nous l’avons vu ! Gabriel et Roger, les deux amis de Jules, n’avaient ni l’un ni l’autre les habitudes religieuses du jeune Daguet. Dans ce trio d’amis, aucun n’avait de tendances communes avec les autres. Gabriel était le fils d’un ancien garde du corps, qui avait toujours beaucoup aimé la cavalerie, et qui, bien que fort riche par lui-même, s’était fait, par goût plutôt que dans un espoir de lucre, marchand de chevaux ; - non pas un de ces vulgaires maquignons courant les foires et cherchant à écouler des juments tarées ou des étalons poussifs aux paysans ; mais un éleveur sérieux, amateur d’une science dont il avait fait un art, et qui ne livrait au commerce que de belles et nobles bêtes, de race prouvée et parfaitement dressées. Gabriel était le type du jeune gentilhomme campagnard par excellence. Assez beau garçon, il avait fait de nombreuses conquêtes à Limoges, - mais il avait contre lui un vice capital il était paresseux ! - S’il fallait courir un lièvre, organiser une partie de cheval, danser trois nuits de suite et faire des armes tout une matinée, Gabriel avait l’activité nécessaire. Il outrepassait quelquefois les permissions que sa mère lui donnait de passer la nuit dans un bal de société, pour finir au bal masqué du théâtre la soirée commencée dans le monde, et même pour n’apparaître à la maison paternelle que deux ou trois jours après. Sa mère grondait, son père jurait, Gabriel saluait et allait se coucher sans souffler mot. Sa paresse ne se produisait dans toute sa splendeur que lorsqu’il s’agissait d’étudier. On le destinait à l’Ecole de Saint-Cyr, et, à dix-sept ans, il ne savait pas un mot d’orthographe ! Tous les professeurs avaient échoué devant cette paresse de parti-pris. À l’heure des leçons, quand arrivait le maître de mathématiques, l’oiseau était déjà déniché. - Gabriel courait le bois d’Amour, monté sur un des chevaux de son père, et le professeur en était réduit à donner mélancoliquement son cachet à madame Dugarril, c’était le nom de famille de Gabriel, et à retourner sur ses pas. - Nouveau sermon du père et de la mère, nouvelle salutation de Gabriel. Mais, malheureux, tu ne travailles pas ! Mais, tu ne songes donc qu’à t’amuser ! Je sens bien que je m’en repentirai plus tard ! L’argent ne lui manquait pas, - et comme sa mère était chargée de fournir à ses menus plaisirs et n’avait pas la mémoire longue, il en profitait pour lui demander sa semaine tous les deux jours... Elle finit cependant par s’apercevoir que cette semaine était bien courte et un jour elle lui refusa de l’argent. - Gabriel salua, comme il avait l’habitude de le faire, et alla de son pas tranquille engager sa montre et sa chaîne ; - on lui prêta cent francs. - Il chercha et trouva facilement Roger, et le surlendemain, il reparut à la maison, sans un sou bien entendu, mais le sourire aux lèvres, comme s’il fût arrivé du sermon ou de la promenade : demanda la mère, qui s’était aperçue de l’absence de la chaîne au gilet de son fils. Tu as vendu ta montre, misérable ! Je n’ai point vendu ma montre, mes chers parents, - mais avant-hier, j’avais besoin d’argent, et comme ma mère m’en a refusé, - j’ai engagé la montre et la chaîne... je crois que c’était le seul parti que j’eusse à prendre. Et tu as donné ton nom au Mont-de-Piété ! Va vite retirer ta chaîne et ta montre et ne recommence plus ! - Seulement je vous ferai observer que je n’ai plus un sou. Il mangerait le diable, ce gamin-là, dit le père. - Donne lui cent cinquante francs... Je tâcherai que cela soit assez... Et après un salut respectueux, il alla décrocher sa montre. À part ses dépenses et sa paresse, c’était le garçon le plus franc et le plus loyal quise pût rencontrer. Il n’avait rien à lui, et Roger, qui n’avait que fort peu d’argent à dépenser, était de toutes ses petites fredaines ; Gabriel payait pour deux. Roger, lui, était un jeune homme au front rêveur et qui s’ennuyait mortellement à Limoges. Il avait été élevé à Paris, dans le même collège que Georges-Napoléon Sainte-Hélène, et Paris lui semblait la terre promise pour la réalisation de ses projets. Roger voulait être comédien et sa famille le tenait serré à Limoges, espérant que le goût du théâtre l’abandonnerait un jour ou l’autre, mais ils furent trompés dans leur attente. Roger ne quittait pas le café Maurice, où se réunissaient les comédiens de la compagnie Josset qui exploita Limoges pendant plusieurs années consécutives. Il restait en admiration devant le premier rôle, gaillard de cinq pieds huit pouces, qui faisait craquer la salle sous le bruit des applaudissements. Il tutoyait le second comique et avait quelquefois le bonheur de serrer la main au troisième rôle, le sombre traître de la troupe. La chronique scandaleuse ajoute qu’une jeune ingénuité lui donnait souvent la réplique dans les pièces qu’il étudiait ! Cependant il voulait tenter un grand coup, et, à force de patience, de visites empressées à M. Josset, dont il comblait les enfants de sucre de pommes et de brioches, il obtint de jouer un proverbe d’Alfred de Musset sur la scène Limousine. Il va sans dire que l’ingénuité en question avait fortement appuyé sa demande. Il répéta huit jours sur le théâtre, devant les acteurs de la troupe, qui, contrairement à l’esprit gouaillard qui distingue en général le comédien de province, prirent intérêt à ce jeune homme qu’une vocation irrésistible entraînait. Ils ne lui épargnèrent pas les conseils, et, grâce à eux, un jeudi, il fut en état de paraître devant le public. La chose avait été tenue secrète et l’affiche du jour portait seulement ces lignes, sous le titre de la pièce : Limoges tout entier fut en rumeur. Rien n’avait transpiré ; - toute la journée ou questionna les acteurs, ils furent muets. - Le second comique accepta, les unes après les autres, onze chopes de bière ; mais il ne trahit pas le secret de la comédie. Nous n’en savons pas plus que vous, répondaient-ils invariablement. Josset, le directeur, qui sentait poindre une bonne recette, se frottait les mains et répétait à tous les questionneurs : vous serez bien surpris, - bien surpris ! En effet, le soir la salle était comble. La première pièce fut à peine écoutée... Enfin le rideau se leva sur le proverbe ; - la curiosité était à son comble. - D’abord personne ne le reconnut, tellement la scène, le rouge, le blanc et la rampe changent les physionomies. - Mais peu à peu un murmure circula : C’est le fils Roger, disait-on à voix basse, c’est le fils Roger. Son père et sa mère étaient dans une loge de côté... Ils étaient pâles tous deux, car ils avaient aussi reconnu leur fils. - Mais ils restèrent attentifs et silencieux, prenant malgré eux un vif intérêt à ce qui allait se passer. Ils maudissaient leur fils qui voulait se faire comédien ; mais ils eussent éprouvé un violent chagrin s’il eût été sifflé. Grâce aux nombreux conseils qu’il avait reçus, grâce à une voix fraîche et sympathique, grâce surtout à la manière dont il fut secondé par l’ingénuité, il se tira à son honneur d’un rôle assez difficile. Aux yeux d’un homme du métier, il n’aurait paru que convenable ; à ceux de ses compatriotes il sembla superbe ! Trois fois rappelé, il revint trois fois saluer le public, tenant toujours par la main lajeune ingénuité à qui pareille fête n’avait jamais été faite, et qui lui devait bien quelque reconnaissance de l’honneur qu’il lui procurait. C’était joli pour un début, et le soir, à souper, car il offrit un souper à ses camarades (Gabriel lui avait prêté de l’argent), il reçut les compliments du directeur et des comédiens. Vous ferez quelque chose, lui dit le gigantesque premier rôle en avalant, d’un trait, un énorme verre de vin de Beaune. Ses parents n’eurent pas la force de le gronder, - mais ils se refusèrent à le laisser aller à Paris tenter les fortunes du théâtre : - Tu seras majeur dans un an, lui disait le père, - alors tu feras ce que voudras ; - mais nous n’aurons pas sur la conscience de t’avoir soutenu ni encouragé dans une carrière qui nous paraît dangereuse pour toi. Tels étaient les deux amis de Jules Daguet - amis d’enfance, qui ne manquaient jamais une des soirées ou un des concerts de Jules et qui l’aimaient sincèrement. Lui, de son côté, le leur rendait. Ces trois jeunes gens formaient un singulier trio : nul d’entre eux n’avait les mêmes goûts. - Jules fuyait les plaisirs mondains, - Gabriel détestait les acteurs, qu’il appelait des cabotins, et Roger adorait son théâtre, comme il disait emphatiquement. Le lendemain de son succès, le bruit en vint aux oreilles des Daguet. Madame Daguet et Jules firent dire une messe pour Roger, et le père se contenta de murmurer : - Tiens, tiens ! - s’il joue encore une fois, j’irai le siffler ! Gabriel félicita Roger, mais lui déclara que, du jour où il se ferait tout à fait comédien, il ne le saluerait plus dans la rue. Roger haussa les épaules, et, pour raccommoder Gabriel avec les acteurs, il l’emmena chez l’ingénuité à laquelle il le présenta. La soubrette Déjazet, jeune femme au minois piquant, se trouvait là ! Un certain petit vin blanc mousseux fit pétiller les regards et le lendemain Roger disait à Gabriel : bien, diras-tu encore du mal des artistes dramatiques ? Mon cher Roger, je n’ai pas changé d’opinion - je déteste les cabotins ! Tu ne me laisses pas finir - je déteste les cabotins, mais j’adore les cabotines ! Et chacun reprit le chemin de sa maison en riant aux éclats. XX Le piège aux maris Nous avons déjà parlé de mademoiselle Sophie Duchêne, cette pianiste qui dirigeait les quatuors de la société Daguet. Elle et sa mère n’habitaient Limoges que depuis deux ans, quoique madame Duchêne y fût née ; mais, mariée de fort bonne heure à un négociant, elle partit pour le Mexique avec son mari et y resta vingt ans. Là, elle mit au monde la petite Sophie. Son mari mourut sans avoir pu réaliser une grande fortune, et sa veuve se décida à retourner dans son pays natal pour y marier sa fille qui avait dix-sept ans. Elles ne possédaient que 1,800 francs de rente, mais avec cette somme et de l’économie, on peut vivre et bien vivre à Limoges. Sophie Duchêne, ou la Mexicaine, comme on l’appelait communément, était une jolie blonde, au teint rose, et malgré quelques taches de rousseur elle était fort éclatante le soir. Toujours vêtue de robes à couleurs voyantes, d’une désinvolture un peu étrange pour une petite ville, elle attirait partout l’attention sur elle et sur ceux qui l’accompagnaient. Ses formes opulentes faisaient rêver plus d’un lion limousin ; - mais toutes les déclarations, tous les hommages échouaient devant le sourire dédaigneux et méprisant dont elle savait accueillir les soupirants. Comme elle parlait beaucoup et très haut, les jeunes gens n’osaient guère se risquer à lui adresser des compliments intéressés. Un jour, un jeune gandin, car il y a des gandins partout maintenant, avait osé lui glisser un billet doux dans la main. Aussitôt notre Mexicaine avait ouvert le billet devant tout le monde et en avait fait la lecture à toute la société, au grand désarroi du gandin qui fut pendant huit jours la fable de la ville. - Sophie Duchêne avait cependant un cœur comme une autre ; elle avait même un sang généreux dans les veines et avait rapporté du Mexique un peu de cette ardeur qui rend les femmes de ce pays si adorables et si adorées. - Mais, par-dessus tout, elle avait de l’ambition - elle ne voulait pas d’amant, elle voulait un mari et c’était sur Jules Daguet qu’elle avait jeté les yeux : oui, sur ce jeune homme maladif, presque bossu et qui portait des lunettes vertes ! Jules était riche et laid, elle était pauvre et séduisante, cela pouvait s’arranger sans aucun doute. - Mais, en fille adroite, elle s’y prit de loin et tout en s’impatronisant peu à peu dans la maison Daguet, elle sut si bien jouer son rôle, que personne, pas même Jules, ne se douta des plans que la jeune Mexicaine roulait dans sa tête. - Elle se contentait d’être la fidèle et infatigable accompagnatrice de Jules, qui l’aimait beaucoup, mais comme il aurait aimé un camarade. Leurs rapports étaient artistiques, et leurs conversations particulières, car ils étaient fort souvent seuls ensemble, tellement madame Daguet avait confiance en son fils. Au surplus, leurs entretiens ne roulaient que sur la musique. Ainsi Jules montait, sa boîte à violon sous le bras, chez madame Duchêne comme il fût allé chez un ami ; - souvent la mère était sortie, mais la porte lui était toujours ouverte. Bonjour, Sophie - disait-il en entrant. Il avait un peu du sans-façon de son père, dans ses manières d’agir ! Et il posait son chapeau n’importe où - débouclait sa boite à violon et sciait du bois pendant une heure ou deux. Mais s’il n’aimait pas d’amour Sophie Duchêne, elle lui était chère à un autre titre, et il aurait été tout désorienté, s’il ne l’avait plus eue sous la main. Sophie s’était rendue indispensable au jeune dévot ; c’était un grand pas de fait, et elle s’en tenait là pour le moment. Une autre habituée des soirées de la famille Daguet était Éméla - jeune fille à moitié poitrinaire, cousine de Jules, personnage assez nul, mais dont la bonté, la douceur faisaient excuser l’insignifiance. - Elle n’avait aucun talent de société . Elle jouissait tranquillement de ceux des autres dans son coin et écoutait avec ravissement les quatuors organisés par Jules, ou les romances chantées par lui, par Sophie et par Roger, qui avait des succès fous dans la chansonnette comique. Mais sous cette enveloppe frôle et délicate, un médecin habile eût pu découvrir une riche constitution qui n’attendait qu’une crise favorable pour se développer et s’épanouir. Combien en avons-nous vu de ces jeunes filles, pâles, étiolées, à quinze et seize ans, dont tout le monde disait : - Pauvre enfant ! gare à la chute des feuilles ! - Puis, après les avoir perdues de vue pendant dix ans, nous étions fort surpris de rencontrer un beau jour une femme vigoureuse, suivie de deux ou trois anges bouffis, qui nous disait d’une voix ferme et sonore : - Eh bien ! l’on ne reconnaît donc pas ses amis ? Son père, Hilarion-Martial Tillet, cousin germain de madame Daguet, avait tenu autrefois un bureau de loterie, et les quelques mille francs d’économies qu’il y avait faites, joints à sa pension militaire et à sa croix, lui permettaient de vivre heureux avec sa fille qu’il aimait beaucoup et qui avait le plus grand soin de lui. Peu parleur de sa nature, Hilarion-Martial Tillet jouait parfaitement à tous les jeux. - Et lorsqu’il était commodément assis à une table de reversis ou de boston, sa tabatière ronde et plate à côté de lui sur la table de jeu, et son large mouchoir à carreaux sur ses genoux, il se considérait comme l’être le plus heureux de la terre. Poli et obligeant, il était l’ami de tout le monde et lorsqu’on le consultait sur un objet quelconque, il saisissait sa tabatière, faisait passer le couvercle par-dessous la boîte, prenait entre le pouce et l’index une énorme pincée de tabac et répondait invariablement ces mots : - Mon Dieu ! moi, je ne vois qu’une chose ! Il absorbait sa prise, replaçait le couvercle sur la tabatière et tout était dit. Jamais personne n’a pu savoir ou deviner quelle chose voyait Hilarion ! Tel était le noyau de la société Daguet. Ceux-là étaient les amis, les fidèles ! Le reste se composait d’indifférents et nous n’en parlerons pas. Tout était donc d’une simplicité extrême dans cette famille ; à part les cancans du petit père Daguet, rien ne venait troubler la sérénité monotone de la maison, type de presque toutes les maisons bourgeoises de la province. Nous avons vu qu’aucune intrigue ne se fomentait dans le sein de cette petite réunion d’intimes. Les projets de la Mexicaine dormaient dans son cœur et elle savait garder son secret. L’ami Gabriel dansait, polkait comme un Hongrois, mais avait le cœur parfaitement libre. Il était aimable, mais il n’était pas aimant ; son heure n’était pas encore venue. Roger ne pensait qu’au théâtre, et à la charmante ingénuité, qui allait bientôt quitter la ville, - Jules ne pensait qu’à son violon et Hilarion ne pensait à rien du tout. Dans un coin, mesdames Daguet et Duchène causaient scapulaires et jubilé. Un jour, à deux heures de l’après-midi, l’omnibus du chemin de fer s’arrêta devant la porte de M. Daguet. Madame Daguet, M. Daguet et Claire descendirentprécipitamment et mademoiselle Houlot fut reçue à bras ouverts par la famille, en en exceptant Jules qui exécutait les variations du Carnaval de Venise chez la Mexicaine. Un peu fatiguée du voyage, mademoiselle Houlot, après avoir fait déposer ses deux petites malles dans la jolie chambre bleue qu’on lui destinait et qui était voisine de celle de Claire, demanda la permission de se reposer un peu. - Il est deux heures ; - si vous le voulez bien, Claire viendra vous réveiller à six, nous souperons et nous irons ensuite remercier Dieu et la sainte Vierge qui vous ont fait arriver à Limoges sans encombre. Et après une embrassade générale, lorsque l’aimable Claire se fut assurée que sa bonne amie, c’était le titre qu’elle lui décernait, ne manquait de rien, mademoiselle Houlot fut laissée seule dans sa chambre. Ce n’était point pour dormir qu’elle avait désiré quelques heures de solitude, c’était pour pleurer tout à son aise ! - La vue de cette jeune fille entourée de ses parents, la joie et le bien-être qui semblaient régner dans cette famille, lui faisaient faire un triste retour sur sa position à elle. Elle ne pouvait retenir ses larmes en pensant à sa mère. Le chagrin, joint à une certaine agitation causée par le voyage assez fatigant de Paris à Limoges, lui occasionna une espèce de crise nerveuse. Elle ne pleurait plus, elle sanglotait et elle fut obligée de se cacher la tête dans son oreiller de crainte que ses sanglots ce fussent entendus dans la chambre voisine. Peu à peu la crise se dissipa ; elle avait beaucoup pleuré, elle se sentit soulagée... Elle baigna dans l’eau fraîche ses beaux yeux rougis, et, choisissant une grande feuille de papier, elle écrivit une longue lettre à sa mère pour lui annoncer son arrivée. Cette lettre était un chef-d’œuvre de tendresse, de consolation et d’encouragement. - Elle n’avait pas encore pu juger les Daguet, mais l’affabilité de la réception lui faisait augurer des jours heureux dans cette maison. Sa lettre achevée, elle mit sa petite garde-robe en ordre dans les tiroirs d’une superbe commode et sur les rayons d’une jolie armoire à glace. Puis elle fit une toilette très simple, mais pleine de goût, et lorsque six heures sonnèrent, elle était prête pour la véritable présentation. Claire frappa discrètement à la porte et sur le mot entrez ! elle s’élança dans la chambre, un beau bouquet à la main. Ma bonne amie, dit-elle, en embrassant Mlle Houlot : voici vos étrennes fleuries... Laissez-moi les arranger dans ce vase ; seulement le soir, il faudra les mettre sur le balcon parce que c’est très mauvais la nuit... que vous êtes jolie, ma bonne amie ! - D’abord, je ferai tout mon possible pour vous contenter : - j’ai peut-être la tête un peu dure, mais j’ai de la bonne volonté... - c’est surtout cela que maman veut que j’apprenne. - Vous verrez mon grand frère, c’est un savant et il a des lunettes vertes, - mais venez, le dîner nous attend. Et, prenant mademoiselle Houlot par la main, la charmante enfant entraîna l’institutrice dans le salon où plusieurs personnes étaient déjà réunies, Monsieur et madame Daguet étaient bien aises de mettre un peu de solennité à l’installation de leur institutrice, vanité bien pardonnable du reste à des provinciaux... Mademoiselle Houlot eût préféré dîner en famille ; mais elle n’était plus maîtresse de disposer de sa volonté, elle appartenait aux Daguet et il fallait désormais se résigner à n’être plus soi que dans les moments de solitude ! Il y avait donc grand dîner chez Daguet. En deux heures, il avait fait prévenir tout son monde, et, comme il n’y avait point de cérémonie entre les intimes, et que d’ailleurs le petit père Daguet avait horreur de tous les salamalecs, - un mot à lui ! - personne ne trouva extraordinaire cette invitation à brûle-pourpoint. Jules avait été lui-même prévenir Gabriel et Roger et avait amené mesdames Duchène. Hilarion Martial-Tillet et Éméla étaient les commensaux ordinaires de la maison. Tout le monde fut exact, excepté Gabriel qui arriva dix minutes en retard et fut grondé par madame Daguet à qui il présenta humblement ses excuses, en disant qu’il était un grand coupable et qu’il s’en repentirait plus tard. Le fait est que Gabriel n’avait pas sa montre ce jour-là. À la suite d’une discussion pécuniaire, il avait pour la deuxième fois engagé le bijou. Le père Daguet, qui avait l’œil à tout, lui dit malicieusement : Ça ne m’étonne pas si le gaillard est en retard, il n’a pas sa montre. - Pourquoi n’avez-vous pas votre montre, Gabriel ? ajouta-t-il d’un son de voix lugubre. Je ne la porterai pas de quelques jours, - elle retarde ! Monsieur, la chaîne et la montre retardent en ce moment de cent vingt-cinq francs ! Un éclat de rire accueillit cette saillie, dite avec le sang-froid imperturbable qui n’abandonnait jamais Gabriel. La présentation de mademoiselle Houlot avait été faite. Celle-ci modeste, sans embarras, était parfaitement sortie de ce pas difficile... elle avait eu pour chacun de bonnes paroles... avait accepté la demande faite par Claire d’admettre Éméla dans les leçons d’anglais, et, après de nouvelles embrassades, - on embrasse énormément à Limoges, - la glace fut rompue. À table la conversation devint bientôt générale. - Une seule personne mangeait peu et contre son habitude parlait encore moins. Elle semblait rêveuse et considérait souvent à la dérobée mademoiselle Houlot, qui causait avec Jules placé à côté d’elle et qui semblait prendre un plaisir extrême à la conversation. - Elle remarquait que les yeux du jeune Daguet avaient, derrière ses lunettes vertes, un éclat et une vivacité qu’elle ne leur avait jamais vus, et elle se sentait inquiète, troublée. Il y a dans le cœur des femmes de certains instincts qui les trompent rarement : du premier coup d’œil, Sophie avait deviné que cette nouvelle venue allait prendre une place importante dans la vie de Jules, - et qu’elle allait peut-être, en une seule soirée, perdre le fruit de deux années de patience et de dissimulation. pour être dévot, je n’en suis pas moins homme ! L’arrivée de mademoiselle Houlot ne changea en rien les habitudes de la maison Daguet ; seulement les quatuors étaient devenus des quintettes, car Jules avait prié mademoiselle Houlot de vouloir bien tenir le piano à quatre mains avec la Mexicaine. L’institutrice se prêta complaisamment à ce désir du fils de la maison, et les concertos, les symphonies, les sonates et les pastorales allèrent leur train crescendo . La passion musicale prenait chaque jour de nouvelles forces dans le cœur du jeune Daguet. Toute la ville parlait de ces merveilleux concerts et c’était à qui inviterait la famille Daguet à ses soirées. Ces jours-là, Jules était comme un fou. Dès cinq heures du matin, il réveillait toute la maison aux accords de son violon. - À huit heures, il demandait une petite répétition à X..., à dix heures, il cassait une croûte, avalait un verre de vin, et courait chez la Mexicaine pour faire une seconde répétition. - À midi, il arrivait chez la personne qui donnait la soirée. - Il s’emparait du salon, et, un mètre à la main, il calculait la place que devait occuper son orchestre : - tant pour le piano, tant pour le violoncelle, tant pour les deux violons. - Il tourmentait les domestiques pour leur faire placer convenablement les fauteuils, les chaises et les banquettes destinés aux spectateurs. Bref, il mettait tout sens dessus dessous, dans la bienheureuse maison où le soir il devait verser des flots d’harmonie. Tout en nage, il courait chez ses complices en concerts, et, suivi d’un commissionnaire et d’une voiture à bras, il faisait charger le violoncelle, les violons, les pupitres et les tabourets à pivot qu’il avait fait faire exprès pour sa musique de chambre. Si la maison où devait avoir lieu la solennité n’avait pas de piano, il y faisait transporter le sien. - Puis, après avoir convenablement tout disposé, quand le piano était placé, les pupitres calés, et les bougies éméchées... quand il avait arrangé les cahiers de musique dans l’ordre voulu, disposé les tabourets et préparé quelques morceaux de colophane de rechange, il revenait dîner à la maison, mais dîner fort légèrement ; puis il procédait à sa toilette invariablement composée d’un habit noir à queue de morue, d’un pantalon à sous-pieds, d’escarpins découverts ornés d’une rosette, d’une cravate blanche et d’une chemise à jabot, avec bouts de manchettes plissées. - Une fois qu’il était prêt, il fallait que toute la maison fût sous les armes. - Il grondait sa sœur qui commençait seulement à s’occuper de sa coquette coiffure ! Il pressait sa mère qui n’en allait que plus lentement, suivant l’habitude des gens méthodiques qui perdent la tête, sitôt qu’on vient déranger leurs habitudes lentes et circonspectes. Quant à mademoiselle Houlot, elle était toujours prête la première, et Jules lui en savait un gré infini. Arrivaient alors le cousin Hilarion et la délicate Éméla. - Cette dernière aidait sa cousine. Le père Daguet, enveloppé dans une robe de chambre puce, dormait déjà au coin de son feu, car il allait peu dans le monde, et Jules se promenait de long en large, pestant et maugréant contre la lenteur des femmes. L’aiguille marchait toujours, et ni sa mère, ni sa sœur ne faisaient mine de se hâter ! nous allons arriver trop tard, et encore il nous faut prendre les dames Duchêne en passant ! Et il se laissait tomber sur une chaise, sur le dos de laquelle il essayait avec ses doigts, des démanchements inconnus jusqu’alors. Si cela doit durer - je pars devant, avec mademoiselle Houlot et Hilarion. Et l’ex-buraliste exhibait sa large tabatière et s’administrait un dé de tabac. Enfin tout le monde était prêt. - Jules ouvrait la marche ; Hilarion donnait le bras à sa cousine ; Claire et mademoiselle Houlot, bras-dessus, bras-dessous, suivaient la caravane en caquetant de choses et d’autres. Mademoiselle Houlot avait pris en grande affection la charmante enfant qui lui était confiée ; ses beaux projets de tenir son élève à distance s’étaient évanouis devant cette nature primesautière, toute d’affection et de câlinerie. Ce n’étaient plus l’institutrice et son élève, - c’étaient la sœur aînée et la sœur cadette. - Éméla tenait l’autre bras de mademoiselle Houlot, et, sans dire un mot, écoutait le charmant babillage des deux bonnes amies qu’elle aimait, elle aussi, de tout son cœur. Elle n’était point froissée de ce que l’on ne la mêlât pas à la conversation. Elle se disait que, probablement, elle n’avait pas assez d’esprit pour entrer en lutte avec ses deux compagnes et elle se contentait du lot qui lui échoyait, tout modeste qu’il fût. Cette mièvre créature n’était pas plus développée au moral qu’au physique, mais elle faisait preuve d’un grand jugement en ne se mêlant pas la plupart du temps, aux causeries et aux divertissements de ses jeunes amies. Nous avons au bout de la plume une phrase qui pourrait, à notre sens, donner une idée du caractère de cette enfant, et prouver qu’elle ne manquait pas de tact. Voici cette phrase que bien des lecteurs prendront, sans doute, pour une Lapalissade ; mais qui cependant, toute biscornue qu’elle soit, nous semble avoir sa raison d’être : « Il faut avoir énormément d’esprit pour savoir que l’on n’est qu’une bête ! » Tout alla bien pendant six mois. Madame Daguet était enchantée, et le père Daguet enrageait de ne pouvoir placer un de ces mots caustiques qu’il chérissait, à propos de la jeune institutrice ; mademoiselle Houlot était invulnérable. D’une humeur toujours égale, d’une complaisance sans bornes, comme sans servilité, tout le monde l’ adorait, c’est le mot ! - Ainsi se trouvait-elle, sinon heureuse (pouvait-elle être heureuse sans sa mère), du moins calme et tranquille. Tous les mois elle envoyait cent francs à madame Houlot, et quand elle jetait dans la boîte la lettre qui contenait le précieux mandat, elle sentait passer dans son cœur comme un rayon de soleil. Si une larme furtive perlait le long de ses cils adorables, c’était une larme d’amour et de reconnaissance envers le Dieu bon qui lui permettait d’assurer l’existence de ce qu’elle avait de plus cher au monde. Cependant un grand changement s’opérait dans la personne d’un des membres de cette famille. La vue de mademoiselle Houlot avait fait naître dans ce cœur, si innocent jusque-là, des sensations dont il s’était effrayé tout d’abord. Peu à peu, il se familiarisa avec de certaines pensées, qui, quelque temps auparavant, lui eussent paru des crimes. Il devint inexact aux offices, au grand scandale de sa mère. Il ne sortait plus de la maison et ne rendait plus de visite à la Mexicaine, qui sentait et devinait trop bien les motifs de cet abandon. Il jetait parfois, à la dérobée, des regards étranges sur l’institutrice, et, quand ils faisaient de la musique ensemble, ses lunettes vertes tremblaient comme agitées par un mouvement convulsif. Il ne voyait pas les notes et estropiait tous les passages. un peu mal à la tête ! Et il s’enfuyait dans sa chambre, où il restait seul, sans lire, sans écrire, nous n’osons pas dire sans penser, des heures entières. Peu à peu sa taille se voûta davantage, son nez bourgeonna comme sous l’influence des liqueurs fortes... Ses mains tremblaient et ses jambes déjà si maigres n’étaient plus que des ombres ; - ses yeux se cernaient et ses lèvres remuaient comme s’il eût parlé, quoiqu’aucun son ne se produisît. - Personne ne s’apercevait de rien, sinon la Mexicaine qui, fort instruite pour son âge, devinait le motif de ce dépérissement anormal. - Quelquefois, il sortait à la brune et, avisant un commissionnaire qu’il ne connaissait pas, il lui donnait un carré de papier où était écrit le nom d’un ouvrage qu’il n’osait acheter lui-même et que le commissionnaire lui apportait dans le coin obscur où il l’attendait. Alors, cachant avec soin le livre sous un gros paletot qui le couvrait, il rentrait sans rien dire à personne, se blottissait dans son lit, et dévorait l’ouvrage dont il venait de faire l’acquisition. - Il se fit ainsi une bibliothèque soigneusement renfermée dans une malle dont la clef ne le quittait jamais. Faublas, Piron, Parny, etc., etc. ; il avait amassé une collection complète. Mais cela ne suffisait pas à sa mortelle curiosité. Il aimait d’un amour insensé, hideux et tout matériel, la charmante mademoiselle Houlot. - Ce bossu, cet être laid, rabougri, malsain et dont les paupières rouges trahissaient les nuits passées dans des rêves étranges ; il aimait... mais non de cet amour pur qui fait pardonner bien des fautes et qui trouve son excuse en lui-même. - Il aimait comme aiment les satyres, - comme Claude Frollo aimait la Esméralda ! Lui, jusqu’alors si craintif, lui qui se sauvait de la porte d’un bal où il y avait des mauvaises femmes ... il osa prendre des leçons de débauche ! Et quand il se crut assez instruit, il se résolut à commettre le crime le plus épouvantable qui existe sur terre ; il s’était fait froidement ce raisonnement : « - Je suis laid, elle est belle ! Jamais elle ne voudra de moi... Lui faire la cour, cela ne m’avancerait à rien... bien, je l’aime, je la veux et elle sera à moi... Une fois ma maîtresse, elle se taira : elle aura peur du scandale... Et, en proie à une fureur horrible, il se roulait sur son lit en poussant des rugissements de bête féroce. Deux heures venaient de sonnera Saint-Martial... le tonnerre retentissait d’instant en instant, et une atmosphère lourde et sulfureuse pesait sur la ville de Limoges. Alors, se levant de son lit comme un voleur qui va briser un secrétaire, comme un assassin qui va frapper une victime... Jules vêtu seulement d’un pantalon, pieds nus, armé d’une lanterne sourde, sortit à pas de loup et se dirigea vers la chambre bleue occupée par mademoiselle Houlot. Il s’arrêta, haletant, devant la porte de sa sœur et écouta attentivement. - Arrivé à la porte de l’institutrice, il s’arrêta encore... Son cœur battait violemment et semblait prêt à briser les parois de sa poitrine. - Il essuya avec sa manche, les gouttes de sueur froide quiruisselaient sur son front brûlant, et, d’une main frémissante, il commença à mettre la clef qu’il avait fait faire le matin, dans la serrure. - Il tourna doucement, doucement, et le pêne cédant à la pression s’écarta sans bruit de la gâche. - Alors, il passa son corps difforme par la porte entrebâillée et il écouta. Il n’entendit que la respiration douce et régulièrement cadencée de la jeune institutrice, dont la bouche entrouverte laissait échapper ces mots : ma mère ! Ta mère ne te protégera pas cette nuit ! Il se précipita dans la chambre. Jetons un voile sur cette scène effroyable... et hâtons-nous d’ajouter, qu’aux cris réitérés de la jeune fille, tout le monde accourut bientôt dans sa chambre... Jules, hideux de colère et de rage, en voyant sa tentative échouer, avait bondi dans une encoignure, lorsqu’il avait entendu du bruit. - Mademoiselle Houlot était en proie à une attaque de nerfs ! - Le père Daguet restait hébété et la bonne madame Daguet tomba sur ses deux genoux, et, dans sa douleur insensée, sans se rendre un compte exact de ce qu’elle faisait, se mit à chanter le De profundis !... Seule, la petite Claire rendait des soins à sa bonne amie ... Quand mademoiselle Houlot revint à elle, Jules et son père avaient disparu... Madame Daguet lui faisait respirer du vinaigre... et Claire lui tapait doucement dans les mains. C’est un accès de folie, dit madame Dagnet, mon innocent est incapable... Je ne sais ce que c’est, madame, mais je partirai demain. Claire fondit en larmes ; madame Daguet se remit à genoux et récita, pour son malheureux fils, - les sept psaumes de la pénitence. Mademoiselle Houlot tint parole et partit, sans avoir revu Jules, qui s’était enfermé dans sa chambre. Elle reprit le chemin de fer de Paris, après avoir serré Claire et madame Daguet sur son cœur. Soyez tranquilles - je serai discrète. Madame Houlot, en voyant revenir inopinément sa fille, devina qu’un nouveau malheur allait encore augmenter la somme de leurs infortunes. L’institutrice lui raconta tout et sa mère lui dit : Il nous reste madame de Vinzelles. Mais tu te rappelles ce que le bon M. Baratte nous en a dit. Et puis ton amour sera toujours là, devant mes yeux, et me soutiendra dans les épreuves qu’il plaira à Dieu de me réserver encore. Va donc chez madame de Vinzelles ! Le Captain Cap devant le suffrage universel Aux Électeurs du IXe arrondissement, 2e circonscription. Un mot sur le Captain Cap Celui qui voudrait rencontrer l’homme du jour, n’aurait pas à le chercher ailleurs que dans la peau du Captain Cap, votre candidat. Tout le monde en parle aujourd’hui, mais combien peu le connaissent ! J’ai l’honneur d’appartenir à cette petite élite. La première fois que j’eus le plaisir de rencontrer Cap, c’était au bar de l’hôtel Saint-Pétersbourg ; la seconde fois à l’Irish bar de la rue Royale ; la troisième, au Silver-Grill ; la quatrième, au Scotch Tavern de la rue d’Astorg ; la cinquième, à l’ Australian Wine Store de l’avenue d’Eylau (1) . Peut-être intervertis-je l’ordre des bars, mais, comme on dit en arithmétique, le produit n’en demeure pas moins le même. Tout de suite, Cap me plut. Le récit de ses aventures, les petits refrains exotiques qu’il se plaît à fredonner entre temps, ses aperçus toujours neufs, sa haine de la Bureaucratie et de l’Europe, tout en Cap me charma et nous fûmes vite d’excellents amis. Il n’y a qu’à gagner à la fréquentation de tels hommes, et les notions que j’ai acquises depuis ma liaison avec Cap, tiennent presque du prodige. Le Captain Cap a énormément voyagé. J’ai passé les trois quarts de ma vie sur mer et les deux tiers de mon existence dans les terres vierges, etc., etc.. Il ne faut voir dans cette assertion aucune exagération, aucun bluffage . À Québec, Cap remplit pendant dix-huit mois les importantes fonctions de starter à l’Observatoire. C’est lui qui donnait le départ aux étoiles filantes. Au Labrador, Cap découvrit les importantes mines de charcuterie ( meat-land ) qui sont actuellement la fortune de ce pays. J’ai donné dans plusieurs journaux, voilà tantôt un an, l’explication absolument plausible de l’existence de ces carrières nutritives. J’ai attendu des démentis ; ils ne sont pas venus (1) . Notre ami Cap est donc candidat à la députation. Je connais la deuxième circonscription du neuvième arrondissement, et je suis tranquille. Que Cap passe au premier tour de scrutin, je n’oserais l’affirmer ; mais le ballottage pourrait bien réserver d’amères désillusions à MM. Le programme de Cap est bien simple et se passe d’explications : Cap est anti-européen et anti-bureaucrate. En dehors de ces deux grandes lignes, toutes les revendications des électeurs sont les revendications de Cap. Dans la dernière réunion électorale, qui s’est tenue à l’ Auberge du Clou, quelqu’un a demandé le nivellement de la Butte Montmartre ; Cap s’est engagé à faire niveler la Butte Montmartre. Cap s’est également engagé à prolonger l’avenue Trudaine jusqu’à la place de la Concorde. Par les deux bouts, répondit le Captain. Un artiste dramatique interrogeant le Captain sur la question du blanc gras, dont le prix, paraît-il, est fort élevé, Cap s’est engagé à détaxer le blanc gras venant d’Allemagne et même à provoquer en France la création d’une fabrique nationale de ce produit sur le modèle des usines d’État de Sèvres et des Gobelins. Cette question du blanc gras n’était pas pour laisser le Captain Cap indifférent, car il s’est beaucoup occupé, lui-même, et s’occupe encore de théâtre. Dernièrement, il a créé un rôle important dans une pièce que donnait la Société le Gardénia, et le père Sarcey n’hésita pas à lui consacrer un article fort élogieux en première page du Chat Noir . Maintenant, la parole est au suffrage universel. Nous saurons, dimanche soir, si Ledru-Rollin eut raison de lutter si âprement pour cette institution. Dans une proclamation de Cap, que vous connaissez déjà, on trouve cette phrase que l’on ferait bien de méditer : Loin d’être l’apanage de certains, l’assiette au beurre doit devenir le domaine de tous. L’homme qui a dit cette parole a sa place marquée au Palais-Bourbon. Électeurs, aux urnes, et pas d’abstentions ! Profession de foi du Captain Cap Homme neuf, j’arrive avec des idées neuves. Je veux vous faire profiter de ces idées, et c’est pourquoi je viens à vous. Si vous me nommez, c’est un honnête homme que vous enverrez au Palais-Bourbon. Je ne crois pas devoir en dire davantage. Après vingt ans de mer et de Far-West, lorsque je remis le pied sur le cher sol natal, qu’y trouvai-je ? Mensonge, calomnie, hypocrisie, malversation, trahison, népotisme, concussion, fraude et nullité. L’origine de tous ces maux, citoyens, n’allez pas la chercher plus loin : c’est le microbe de la bureaucratie. Or, on ne parlemente pas avec les microbes. Et c’est ce que je me suis juré de faire en dépit de tous. Certains politiciens, vous le savez, ont intérêt à maintenir ce triste état de choses. Car, ce qui ruine le peuple, les fait vivre et les engraisse. Mais ils sont assez gras comme cela, ces hommes néfastes. Loin d’être l’apanage de certains, L’ASSIETTE AU BEURRE doit être le privilège de TOUS. Jetons donc sans crainte le cri d’alerte tandis qu’il en est temps encore. Le vaisseau que nous montons est fait du chêne des vieilles forêts de France. La sève du sol gaulois circule dans ses flancs. S’il fait eau, radoubons-le et ouvrons l’œil au bossoir. Déposons sur l’île déserte de l’oubli les nullités endimanchées qui ont essayé d’entraver notre marche en avant. Jetons par-dessus bord paperasses et registres, et, avec les ronds-de-cuir de ces incapables, faisons des bouées se sauvetage. J’ai dit ce que je voulais. Lorsque nous aurons enlevé jusqu’au dernier brin d’ivraie, nous verrons refleurir avec plus d’éclat que jamais la loyauté et l’amour de la Patrie, ces deux fleurs symboliques sans lesquelles sont vains les trois mots inscrits au fronton de nos édifices : Liberté, Égalité, Fraternité. Il vous faut un homme d’action, je suis prêt. À dimanche donc, et pas d’abstentions. Vive la République libre et sans bureaux ! (1) Établissement d’un fort sur la butte Montmartre ; (2) Établissement d’un observatoire sur la même butte ; (3) La place Pigalle port de mer ; (4) Fabrication des blancs gras en France ; (5) Suppression de l’impôt sur les bicyclettes ; (6) Rétablissement de la licence dans les rues au point de vue de la repopulation ; (7) Continuation de l’avenue Trudaine jusqu’aux grands boulevards ; (9) Établissement sur la butte d’une Plazza de toros et d’une piste nautique ; (10) Suppression de l’École des Beaux-Arts, etc., etc. Élections législatives du 20 août 1893 Saint-Just a dit : « Vous avez renversé l’ aristocratie, mais vous avez créé la bureaucratie . Il y a cent ans de cela et aujourd’hui la bureaucratie est plus que jamais toute-puissante. Elle a tout englobé, tout absorbé, tout envahi. C’est elle qui étouffe les génies et tue les grandes idées ; elle est la plaie européenne et l’entrave à tout progrès. Jusqu’ici aucun des candidats qui se sont présentés n’a paru soupçonner l’existence de ce monstre formidable accroupi aux portes de la civilisation. Cette pieuvre aux 100 000 tentacules, nul n’a osé l’attaquer. Et c’est dans le quartier Saint-Georges qu’il a voulu être le Saint-Georges de ce Dragon. Un homme s’est levé, citoyens, et cet homme a regardé autour de lui. Son regard a été obscurci par des nuages de Sandaraque. Autour de lui il n’a vu que paperasses, ignorance, incurie et routine . Plus de ronds-de-cuir, s’est-il écrié. Assez longtemps nous avons obéi aux manches de lustrine . Les temps sont venus de renverser cette bastille de cartons verts . Alors, sans hésiter, à notre demande, il a tout quitté, son bord et ses chères études, pour saisir la barre du paquebot de nos revendications . Tout le monde sur le pont, a-t-il commandé et à l’abordage de la galère bureaucratique . Citoyens, cet homme est le vôtre. Nous sommes sûrs de lui comme de nous-mêmes : nous avons son passé comme garantie. Astronome distingué, chimiste, baleinier, ingénieur, pêcheur de perles, trappeur, négociant et surtout vaillant marin, il a, au cours de ses incursions dans les différentes parties du globe, acquis une expérience incontestable. Ayant gardé au cœur l’amour vivace de la terre natale, il a conçu pour les institutions vermoulues de sa patrie une haine implacable. Au Far-West, le Captain Cap a combattu les Arapahoes. Il les a vaincus ; il a scalpé leur chef. Il va s’attaquer maintenant à ceux que, dans son langage imagé, il appelle : les sauvages blancs, les plus dangereux de tous . Telles sont, citoyens, les grandes lignes de notre programme. Le Captain, comme il nous l’a dit, est de plus nettement anti-européen . L’expression d’une idée aussi noble et aussi généreuse se passe de commentaires. Donc, citoyens, aux urnes et pas d’abstentions. Maurice O’Reilly, Paul Frény, Alphonse Allais, Raoul Ponchon, Georges Auriol, Léon Gandillot, Howard Symonds, Georges Courteline, Émile Goudeau, Armand Berthez, Raphael Shoomard, Jean Prairial, Narcisse Lebeau, Paul Clerget, Henri Joseph, le prince Joe Masson, Barral, Brunais, Duplay, Gatget, Lacault, A. Bert, Jules Jouy, Gérault du « Cantal », Édouard Million, J. Paulet, Darcey, Alfred-Amand Montel, Jehan Sarrazin, Félix Huguenet, Paul Robert, Berthier. Une réunion électorale du Captain Cap La séance est ouverte à neuf heures et demie. Elle est présidée par le citoyen Maurice O’Reilly, dont l’éloge n’est plus à faire, et dont les électeurs du IXe ont pu maintes fois apprécier la valeur. La présidence d’honneur est décernée au grand proscrit Alphonse Allais, victime de l’infâme bureaucratie (1) . Après avoir en quelques phrases brèves, mais énergiques, exposé les idées générales du Captain Cap, le citoyen Maurice O’Reilly donne lecture de trois télégrammes qui viennent d’arriver : À vous de cœur et en dépit de tous. Porte un toast à la santé du Captain Cap, et bois à ses succès. Amis du Havre réunis café Régis, nous chargent d’envoyer bons souhaits au vaillant Captain Cap, et poussent trois hurrahs en son honneur. Jules HEUZY, Albert RENÉ, VALLETTE, SIEGFRIED, FAUTREL. Le Captain Cap visiblement ému se lève, et après avoir déclaré qu’il est extrêmement touché de ces marques de sympathie, termine en disant qu’on verra par la suite si oui ou non il en est digne. Le citoyen Berthez prend alors la parole en ces termes : Je connais depuis fort longtemps le Captain Cap, je l’ai suivi dans bien des opérations ; j’ai même eu l’heureuse occasion de l’accompagner dans un de ses voyages : j’ai donc pu l’apprécier mieux que tout autre, et c’est à ce titre, citoyens, que je demande la parole. Albert C..., connu surtout sous le nom de « Captain Cap », a raison d’être fier de ce dernier titre, car il l’a conquis au péril de sa vie, mille fois menacée. Citoyens, je vais essayer de vous retracer les différentes phases de l’existence tourmentée du Captain Cap. C’est une lourde tache que je m’impose, étant donné le peu de moyens oratoires dont je dispose, mais j’ai la ferme conviction que vous écouterez avec indulgence le récit que je me propose de vous faire. Le Captain Cap, imbu dès sa plus tendre enfance des principes démocratiques, fut ce qu’on appelle un enfant précoce, ou plus vulgairement un « petit prodige » ainsi que le constatait souvent un vieil ami de la famille, mort depuis, de la rupture d’un vaisseau ce qui, je le ferai remarquer en passant, indique nettement l’idée de navigation qui régnait dans l’entourage du Captain Cap. En dépit de la position aisée dont jouissaient ses ascendants, le Captain Cap voulut s’asseoir sur les bancs de l’école communale. De bonne heure il développa ses théories sur la bureaucratie... À dix ans, il placardait un manifeste sur les murs de l’école, ce qui l’eût infailliblement fait expulser de ladite, si, par un discours plein de philosophie, il ne s’était aussitôt réhabilité aux yeux de ses professeurs, qui déclarèrent hautement n’avoir jamais rencontré de précédent à ce phénomène intellectuel. À cette époque déjà lointaine, le Captain Cap n’était donc pas le premier venu. Et alors (comme maintenant) il eût été puéril ou déloyal de le nier. À mesure que le Captain Cap avance en âge, on le voit triompher dans nos lycées, défendant énergiquement ses principes, et faisant des prosélytes. Enfin, à dix-huit ans, écœuré de notre incurable routine, et las de combattre en vain l’indécrottable esprit bureaucratique européen, il se dirige vers l’Amérique. Là, citoyens, une vie nouvelle commence pour le Captain, et, s’il m’était permis de jurer ici, sur ma propre tête, je crois qu’il me serait impossible de trouver une formule assez énergique pour vous dire que, sans l’instruction qu’il possède et l’incoercible énergie qui le caractérise, nous n’aurions peut-être pas aujourd’hui la joie de le présenter à vos suffrages. Je ne vous énumérerai pas tous les exploits du Captain Cap, sa vie dans le Far-West et en Australie, ses mille aventures maritimes, ses travaux scientifiques..., non, ce serait trop long. D’autres le feront du reste mieux que moi en temps voulu. Il débarque en Amérique avec soixante francs ; se met courageusement au travail, entre au service d’un armateur, et, grâce à son intelligence, à son sang-froid et à sa perspicacité, triomphant de tous les obstacles et menant à bien les diverses missions qui lui sont confiées, il conquiert enfin son titre de Captain. Plus tard, ayant acquis une ferme en Californie, il a maille à partir avec les Indiens. Mais Cap est un cavalier de premier ordre, sa carabine est plus sûre que celle du terrible Red-Shirt et nul mieux que lui ne sait manier le bow-knife ; en huit jours, il scalpe trois chefs indiens et met ses agresseurs en déroute. Je vous ai parlé tout à l’heure de l’incomparable sang-froid du Captain. Une simple anecdote à ce sujet : Un train de 200 personnes (parmi lesquelles le Captain Cap) descendait une pente formidable sur une des lignes les plus considérables de l’Amérique, lorsque soudain, le frein vint à se briser en dépit des efforts désespérés du mécanicien. Le convoi se mit alors à rouler avec une rapidité vertigineuse. Des cris déchirèrent l’air, et la panique fut telle que la plupart des voyageurs affolés se précipitèrent sur la voie et furent réduits en miettes impalpables. Lorsqu’après vingt-deux heures, le train s’arrêta enfin, on trouva le Captain Cap qui tranquillement assis sur un sac de maïs fumait sa pipe en lisant un vieux numéro du Herald ... Je pense, citoyens, que de tels exploits se passent de commentaires. Si je vous conte ces choses, citoyens, si je vous conte ces choses stupéfiantes et si j’ajoute ensuite qu’à quelques années de là, ayant perdu son navire et sa cargaison dans les mers polaires, le Captain Cap sauva son équipage découragé et décimé par le scorbut, si je vous énumère rapidement quelques-unes des aventures du Captain, ce n’est pas, croyez-le bien, pour vous éblouir. C’est simplement pour vous montrer que cet homme qui est à la fois un marin, un savant et un philanthrope peut vaillamment conduire la barque dont vous avez résolu de lui confier la barre. Voilà l’homme que j’avais à vous présenter. Pour moi, je me retire persuadé que, dès à présent, vos voix lui sont acquises. Le citoyen Paul Frény ayant ensuite énuméré les qualités artistiques du Captain Cap, et démontré en quelques mots, combien il serait avantageux pour un quartier d’artistes, d’avoir un tel représentant, d’une façon claire et précise le Captain Cap répond aux différentes questions qui lui sont successivement posées par les citoyens Quinel, Georges Albert, Brandimbourg, etc. Le citoyen Howard Symonds, demande à interroger le Captain en anglais au sujet de la question anti-européenne. Le Captain répond alors qu’il est, malgré tout, un enfant de la vieille Europe, Parisien et Français. Ce qu’il veut combattre et anéantir, c’est la routine et les idées bureaucratiques qui sont la honte de l’Europe. ( De nombreux applaudissements accueillent ces paroles. Le citoyen Brunais, interroge le Captain au sujet des fontaines d’eau chaude. Le Captain répond en ces termes : Je ne suis pas, pour le moment du moins, partisan des fontaines d’eau chaude, attendu que je veux m’occuper du peuple et non le leurrer. On veut établir des fontaines d’eau chaude pour des gens qui n’ont pas de domicile ou qui, logeant dans des bouges, possèdent d’insuffisants mobiliers. L’eau chaude leur serait donc inutile puisqu’ils ne sauraient où la mettre. Avant d’éblouir le peuple en lui promettant de l’eau chaude, il faut donc lui fournir des récipients pour la recueillir. À onze heures et demie, le citoyen Maurice O’Reilly lève la séance. Une haie se forme sur l’avenue Trudaine et trois hurrahs sont poussés en l’honneur du Captain qui regagne sa voiture. À ce moment, l’enthousiasme devient si considérable, qu’on dételle le cheval, et que la voiture du candidat est traînée par ses électeurs sur un parcours de 20 mètres. Mais le Captain Cap se dérobe aux ovations. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, il saute dans un autre fiacre et le chapeau levé, il disparaît en criant : La presse et le Captain Cap La candidature du Captain Cap, candidat anti-européen et anti-bureaucrate prend une excellente tournure dans le IXe arrondissement, 2e circonscription. Un comité d’adhésion et de propagande est déjà constitué. Nous y relevons les noms sympathiques de MM. Alphonse Allais, Courteline, Gandillot, Ponchon, Émile Goudeau, Narcisse Lebeau, Paul Clerget, le prince Joë Masson, Jules Jouy, Gérault (du Cantal), Jehan Sarrazin, Félix Huguenet, Paul Robert, Berthier. ( L’Écho de Paris, 11 août 1893.) L’illustre Captain Cap, dont les journaux ont tant parlé ces temps derniers, se présente à la députation en qualité de candidat anti-européen et anti-bureaucrate. Le Captain Cap est un homme neuf, aux idées larges, ennemi déclaré de la routine et des paperasseries. Nous faisons des vœux pour qu’il soit élu. ( Le Diable au corps, Bruxelles, Une nouvelle candidature vient de surgir dans le IXe arrondissement de Paris qui mérite l’honneur d’une mention, car le programme du candidat sort de la banalité ordinaire. Il se déclare candidat anti-bureaucrate et anti-européen. S’il développe son programme, la seconde partie surtout, dans une réunion publique, les auditeurs ne s’ennuieront pas. ( Le Petit Journal, 7 août 1893.) Une foule énorme, évaluée à plusieurs centaines d’électeurs du IXe arrondissement et d’autres arrondissements aussi, se pressait hier soir dans un des salons de l’Auberge du Clou pour entendre la profession de foi du Captain Cap. Cette réunion a été très mouvementée. Les portes ont été défoncées par quelques demoiselles dont les cartes n’avaient rien d’électoral. On a constaté avec regret que le citoyen candidat n’avait point exprimé dans son programme le désir de faire voter les femmes. La constitution du bureau notamment a soulevé de nombreuses protestations, le candidat se déclarant anti-bureaucrate. Finalement, la candidature du citoyen Captain Cap a été acclamée à l’unanimité moins trois voix. ( L’Écho de Paris, 13 août 1893.) au Cabaret du Clou, la candidature du Captain Cap, soutenue par la fine fleur des fantaisistes de la Butte, MM. Alphonse Allais, Courteline, le peintre Robert, etc. Les questions que l’honorable Captain Cap s’engage à faire prévaloir sont les suivantes : Surélévation de Paris à la hauteur de Montmartre ; défense d’abandonner des tunnels sans lumière sur la voie publique ; création d’un Fort-Observatoire à Montmartre, dont les lunettes serviraient de canons ; création d’un Conseil des disques pour punir les accidents de chemins de fer, etc., etc. ( Le Figaro, 16 août 1893.) Paris IX e arrondissement 2 e circonscription. Les électeurs de la 2e circonscription du IXe arrondissement, réunis le 6 août à l’auberge du Clou, avenue Trudaine, après avoir entendu les citoyens O’Reilly, Berthez, Georges Albert, Paul Frény, Quinel, Brunais, etc., etc., et les franches et énergiques déclarations du Captain Cap, acclament sa candidature à l’unanimité moins 3 voix et s’engagent à la faire triompher au scrutin du 20 août. Nous n’avons pas la prétention de faire connaître le célèbre Captain Cap dont on sait la joyeuse campagne anti-européenne et anti-bureaucratique sous les auspices d’Allais et de Courteline. Nous aurions voulu le joindre et savoir ce qu’il pense de ses 176 voix ; mais, semblable à tous les candidats malgré ses assurances fraternelles, il n’a pas plutôt ramassé les voix de ses électeurs qu’il les oublie et les abandonne l’ingrat ! À l’Auberge du Clou où il tenait habituellement ses assises, on nous dit qu’on ne l’a pas vu depuis quatre jours. Son imprimeur nous dévoile le lieu habituel des repas du candidat socialiste. Là, nous apprenons que le Captain Cap est parti en Normandie pour se remettre des fatigues de sa campagne électorale... ( L’Éclair, 28 août 1893.) Nous ne parlerons que pour mémoire de cette débauche d’affiches multicolores, les unes superlativement laudatives, les autres bassement diffamatoires, dont les murs de Paris ont été revêtus dans la matinée et qui constituent, pour employer le style électoral, les manœuvres de l’extrême dernière heure. C’est aux candidats fantaisistes que revient la palme dans cette lutte homérique de la modeste bande contre le grand colombier. le Captain Cap, un humoriste, né sans doute à l’ombre des ailes du Moulin de la Galette, a inondé sa circonscription de proclamations ainsi conçues : « Après vingt ans passés sur mer, qu’ai-je trouvé, en rentrant au pays ? « L’origine de tous ces maux, citoyens, n’allez pas la chercher plus loin : c’est le microbe de la bureaucratie. « Or, on ne parlemente pas avec les microbes. ( Le Matin, 21 août 1893.) Peut-être croirez-vous qu’il s’agit d’un émule ou d’un disciple du célèbre tireur Ira Paine ? The « Captain Cap » est candidat à la députation dans la deuxième circonscription du IXe arrondissement. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un coup d’œil parmi les affiches multicolores qui recouvrent les façades des maisons du quartier Saint-Georges. Celles du Captain Cap sont d’un rouge ardent ou d’un bleu de lapis lazuli. Elles portent, en lettres énormes, les mots suivants : Nous avons vainement essayé de joindre the Captain Cap. Impossible de mettre la main dessus. Nul ne sait où perche ce terrible candidat. Vient-il des régions chères à Buffalo-Bill ? Est-ce un cow-boy, un redoutable adversaire des Peaux-Rouges ? Non ; the Captain Cap nous paraît être un aimable fumiste. ( Le Gaulois, 6 août 1893.) Il est incontestable qu’en ce moment plusieurs millions de Français sont embarrassés, moi tout le premier. J’ai été assez gêné, ces jours derniers, lorsque des milliers d’affiches multicolores m’ont invité à la lecture attentive et au choix judicieux. Les mots très difficiles : mandat impératif, hydre bourgeoise, tyrannie guesdiste, dansaient devant mes yeux ; et je me trouverais encore dans la même expectative si, par bonheur, je n’avais rencontré l’affiche de mon candidat : Je n’ai aucune raison pour cacher la sélection que je viens de faire, et je n’éprouve aucune crainte à livrer ce nom au public. Je dois l’avouer, au premier abord, je me défiais un peu : candidat anti-bureaucratique et anti-européen, cela pouvait cacher des ambitions désastreuses et entraîner à des conséquences désolantes. Il est toujours désagréable de se faire naturaliser Patagon pour expliquer son vote ; mais à la suite de la réunion publique que le Captain Cap a donnée, je n’ai pas hésité un seul instant à l’acclamer frénétiquement, et si je n’ai pas été le premier à dételer sa voiture, c’est que j’ai peur des chevaux, même de fiacre. Mon candidat, le Captain Cap, dans son assemblée électorale, a fait lui-même sa biographie. Il a l’accent anglais, est né à Paris, mais je le soupçonne de parents marseillais. Son passé promet pour son avenir : il a fait dix ans la chasse aux veaux-marins, arrêté dix trains en marche, et Dieu sait s’ils vont vite dans le Far-West ; enfin, enfoncé le capitaine de quinze ans de Jules Verne lui l’était déjà à douze ans ! Ces titres suffiraient amplement pour assurer son élection ; pourtant, après avoir parlé de ce qu’il a fait, je ne puis négliger de toucher un mot relatif à ce qu’il va faire. Questionné sur son sous-titre : anti-bureaucrate et anti-européen, le Captain Cap a affirmé qu’il ne voulait rien dire et que cette ligne était simplement placée sous son nom pour faire bien. Rien que cette phrase m’a prouvé son amour de l’ordre et de la régularité. Quant à son programme, il n’en a pas. Fidèle interprète de ses électeurs, le Captain Cap, s’il est nommé, demandera au pays ce qui lui sera demandé à lui-même. Voilà, du reste, les grandes questions qu’il s’est engagé à agiter à la Chambre : Au cas où cette mesure serait trop coûteuse, il demandera la surélévation de Paris (toujours l’amour de la régularité) ; Accaparement par l’État du monopole des fontaines d’eau chaude ; Détaxe du blanc gras à l’usage des artistes ; Cette dernière amélioration demande une explication. Le Captain Cap a depuis longtemps remarqué que les langues s’apprenaient difficilement aux enfants ; avec son système : un grand tunnel divisé en compartiments, cette étude sera aussi facile que d’attraper un rhume. Dans chaque case se trouveront des écoles de différents langages. Tout citoyen conduira son fils âgé de six ans au commencement de la voûte, et, dix ans après, il ira le chercher à l’autre bout. L’enfant, à moins d’être sourd-muet, saura parler toutes les langues. De pareilles idées ne peuvent germer que dans la tête d’un génie, aussi suis-je enthousiasmé de mon candidat. J’irai avec confiance aux urnes, et je déposerai solennellement son nom, persuadé de son succès certain. Le Captain Cap a fondé, en Amérique, un ordre dont il est le grand maître. Son élection fera sans doute grand plaisir aux employés de l’administration des Postes et des Télégraphes ; car, d’après ses affirmations, il s’empressera de faire rétablir... ( Le Charivari, 13 août 1893.) Terminons ces extraits par la petite note dont il est question précédemment et que le regretté Francisque Sarcey n’hésita pas à consacrer à notre ami : « J’ai passé une excellente soirée, samedi, dans une petite société artistico-mondaine qui s’intitule Le Gardénia, je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que les membres de cette société affectionnent le gardénia de préférence à toute autre fleur. « Ce sont de charmants jeunes gens, d’ailleurs fort aimables, fort bien élevés, et passionnés, par-dessus tout, pour les choses de théâtre. « Est-ce que ça ne vaut pas mieux, entre nous, que d’aller au café s’abrutir, boire un tas de consommations qui vous font mal à l’estomac, et, finalement, dépenser beaucoup d’argent ? « La représentation avait lieu au théâtre Bodinier. Tout a marché comme sur des roulettes. « Le spectacle, très intelligemment composé de petits actes et d’intermèdes, a paru charmer la brillante société qui constituait le public du Gardénia . Beaucoup de jolies femmes, par parenthèse, appartenant, m’a-t-on dit, à la colonie canadienne de Paris. « Rien d’étonnant à cela, car le président de la société n’est autre que le sympathique Paul Fabre, fils du commissaire général du Canada à Paris. « Vous dire en détail ce qu’on a joué, dit ou chanté, je ne saurais le faire. J’ai perdu mon programme, et dame, quand je n’ai plus mon programme sous les yeux, va te faire lanlaire. « Qu’il vous suffise de savoir qu’il s’est dépensé dans cette soirée beaucoup de bonne volonté et de talent, plus de talent qu’on n’en pourrait quelquefois trouver dans des théâtres réputés sérieux. « Un début, surtout, m’a particulièrement intéressé, car, paraît-il, c’était un début, ce que j’eus grand-peine à croire. ce n’était pas dans un bien grand rôle, allez, que j’ai remarqué mon artiste. Ce fut dans un tout petit rôle de domestique apportant une dépêche, à trois reprises différentes. « Mais je m’aperçois que je n’ai pas encore dit le nom de mon artiste : le programme l’appelle Cap, mais ses camarades du Gardénia le désignent ordinairement sous le nom de « Captain Cap ». « Jamais je ne saurais dire le plaisir que m’a causé le jeu à la fois sobre et élégant de ce Cap. Il y a dans cet amateur, tenez-le pour certain, l’étoffe de quelqu’un, et ce n’est pas sans une certaine impatience que je l’attends à la prochaine représentation du Gardénia . ( Le Chat noir, 10 décembre 1892.) Après tant d’indiscutables témoignages, au cas où le moindre de ces messieurs et dames de mes lecteurs s’aviserait encore de mettre en doute l’existence réelle du Captain Cap, je suis disposé quand et où l’on voudra à en faire une affaire personnelle. Avant-propos imposé par la plus élémentaire bonne foi J’ai cru bon, chaque fois qu’au cours des récits suivants se présentait sous ma plume le nom d’un de ces breuvages transatlantiques dont le Captain Cap se montrait si friand, d’en donner la formule exacte permettant à chacun d’en opérer la préparation. Ces formules m’ont été confiées par l’homme de Paris qui possède le plus d’autorité dans cette matière, je veux parler de M. Louis Fouquet, propriétaire et directeur du célèbre bar qui fait le coin de l’avenue des Champs-Élysées et de l’avenue de l’Alma. Si quelqu’un de nos lecteurs désirait avoir sur la préparation des American Drinks et sur le petit matériel que comporte ce sport, quelques détails supplémentaires, il n’a qu’à s’adresser directement à ce Louis Fouquet, jeune homme chez qui la technique impeccable s’allie à la plus parfaite courtoisie. Louis Fouquet se mettra volontiers à la disposition de nos lecteurs pour tous les renseignements concernant la matière. Les aventures du Captain Cap dans la région du Haut-Niger. Apparente solidarité du boa et de la girafe au cours d’une laryngite chez ce quadrupède à qui la nature se plut à monter le cou. Je n’avais pas eu l’heur de rencontrer mon vaillant ami le Captain Cap depuis les élections législatives qui désolèrent la France lors du mois d’août 1893. 176 citoyens du IXe arrondissement (quartier Saint-Georges) affirmèrent sur le nom du Captain Cap leurs convictions résolument anti-européennes. Et il m’étreignit les mains avec une énergie peu commune. Il m’appela son old fellow, me présenta au bonhomme qui l’accompagnait, un gentleman bien mis, entre deux ou trois âges, qu’il décorait du titre de commodore, et m’emmena prendre un drink dans une bodega espagnole tenue par des Belges qui vendent des boissons américaines. (Internationalisme, voilà bien de tes coups !) Je reprochai à l’intrépide Captain le long temps qu’on ne l’avait point vu. J’ai été très occupé, dit-il, depuis deux mois. Pour commencer, le gouvernement du Val d’Andorre m’a chargé d’organiser sa nouvelle flottille de torpilleurs... Un signe de mon doigt indiqua à l’homme du bar de renouveler les consommations. Ensuite, poursuivit Cap, je suis allé en Afrique où j’ai de gros intérêts. Oui, je fus désigné par le conseil d’administration pour organiser le service. Le service de la Société générale de Publicité dans les W.-C. Darkest Africa, comme dit Stanley. Le peu qu’il connaît de ce pays, il l’a appris dans le supplément de la Lanterne . Le commodore profita d’une vague accalmie pour faire venir une bouteille de champagne (un petit extra-dry, au sujet duquel je ne vous dis que ça). Vous avez raconté il y a deux ou trois jours dans le Journal, mon cher Alphonse, l’histoire d’un jeune requin qui pleure en reconnaissant, dans un porte-monnaie, la peau de sa mère... Moi, j’ai vu mieux que ça l’autre jour, en Afrique. Et si vous croyez que votre squale détient le record du pathétisme vous vous enfoncez le doigt dans l’œil jusqu’au deltoïde. Vous savez que dans la région du Haut-Niger, c’est en ce moment, la saison des pluies. La saison des pluies, dans ces parages, correspond assez exactement à de fâcheuses périodes d’humidité. Et qui est-ce qui est bien embêté, par les périodes d’humidité ? Vous croyez savoir ce que c’est qu’une girafe, vous ne vous en doutez même pas. Les girafes sont des bêtes auxquelles la nature, cette grande fumiste, a monté le cou à la hauteur du ridicule. D’où, énorme tendance, pour ces animaux, aux maladies de la gorge et des cordes vocales. Si nos théâtres d’opéra, d’opéra-comique et même d’opérette se recrutaient uniquement chez les girafes, nous n’en serions plus à compter les jours de relâche. Nous en serions à les compter, car les girafes qui ne pratiquent le laryngoscope qu’à de rares intervalles, pour qui le chlorate de potasse est mythe et la cocaïne chimère, les girafes, dis-je, quand elles se sentent atteintes, se guérissent vite et à peu de frais. Cap s’apercevant à cet instant que la bouteille d’ extra-dry était vide, eut un rictus de douloureuse stupeur auquel l’homme du bar ne se méprit point : il en rapporta une autre. Voici comment elle procède, la girafe : elle se couche en exhalant une sorte de plainte mélodieuse qui a la propriété d’attirer le boa constrictor. Ce reptile arrive à pas de loup, si j’ose m’exprimer ainsi, et doucement, sans rien brusquer, s’enroule autour du cou de la jeune malade, du ras des épaules jusqu’au-dessus de la tête. Nos élégantes Parisiennes portent des boas en plume ou en fourrure. Les girafes portent des boas en boa, ce qui est bien plus près de la nature. Quarante-huit heures de ce traitement et la girafe est plus vaillante que jamais ! qu’est-ce que vous dites de ça ? Le commodore se chargea de la réponse : J’ai à dire de cela qu’il ne faut pas voir dans l’acte du boa la moindre humanité la moindre girafité, plutôt. Reptile curieux et potinier, le boa constrictor est très embêté de ne détenir qu’un horizon visuel restreint. S’il s’enroule autour du cou de la girafe, c’est tout simplement afin de voir plus loin et de plus haut. Et la girafe serait bien bête d’éprouver la moindre reconnaissance à l’égard de ce maudit. Chapitre II Où l’on apprend comment le Captain Cap acquitte ses dettes d’amour. Celui et je ne dis celui à la légère qui dégagea le premier cette formule lapidaire : Les bons comptes font les bons amis, était loin d’être un jeune niais. Le nombre de disciples qu’il détermina me paraît incomptable. Loin de m’en plaindre, vous m’en voyez fort aise. Mon ami le Captain Cap apporte à ma thèse l’auguste contingent de son récent exemple. Au courant de la semaine dernière, le Captain Cap sortait de la réunion du Syndicat général des Baleiniers de la Corrèze dont il est vice-président, quand il fit la rencontre d’une petite courtisane chez laquelle, pour une nuit, il élut domicile. Dès l’aube, il quittait la jeune femme, après Dieu saura-t-il jamais quel prétexte l’exemptant lui de verser une somme à la mignonne. Pas plus tard que voilà trois ou quatre jours, le Captain Cap se rendait à l’observatoire de Montmulot où spécialement lui incombe la nocturne surveillance honoraire de la conjugaison des foyers quand, à nouveau, rencontra la personne de l’autre jour. Derechef il la connut, au sens, bien entendu, biblique du mot. Au petit matin, comme Cap se disposait à quitter sa compagne, cette dernière la dernière des dernières eut-elle pas l’idée d’exiger du Captain des sommes d’argent qui, pour dérisoires qu’elles fussent, n’en créaient pas moins un précédent fâcheux ! Alors, d’une voix algide, Cap dit : Pardon, mademoiselle, il est véridique que j’ai couché avec vous le lundi de la semaine dernière... ... Mais, vous-même, n’avez-vous pas couché avec moi, cette nuit ? Et Cap regagna son petit hôtel de la rue Julot, en proie à la plus grande quiétude morale. Chapitre III Où se découvre l’existence du Meat-land : autrement dit terre de viande, riche carrière de charcuterie, située près d’Arthurville (Province de Québec). À ce récit, un sourire d’incrédulité fleurit sur mes lèvres et de petites lueurs de rigolade avivèrent l’éclat de mon regard. Cap, mon interlocuteur, ne se démonta point ; il se contenta d’appeler le garçon du bar et de commander « Two more », ce qui est la façon américaine de dire : « Remettez-nous ça », ou plus clairement : « Encore une tournée. Le barman nous remit donc deux mint-julep Je connais le Captain Cap depuis pas mal de temps ; j’ai souvent l’occasion de le rencontrer dans ces nombreux américan bars qui avoisinent notre Opéra national et l’église de la Magdeleine ; je suis accoutumé à ses hyperboles et à ses bluffages, mais cette histoire-là, vraiment, dépassait les limites permises de la blague canadienne. (Les Canadiens, charmants enfants, d’ailleurs, sont, comme qui dirait, les Gascons transatlantiques, et Cap a beaucoup du caractère canadien.) Cap me racontait froidement qu’on venait de découvrir, à six milles d’Arthurville (province de Québec), une carrière de charcuterie ! J’avais bien entendu et vous avez bien lu : une carrière de charcuterie ! de meat-land (terre de viande), comme ils disent là-bas. Je résolus d’en avoir le cœur net, et le lendemain matin, je me présentais au commissariat général du Canada, 10, rue de Rome. Fabre, l’aimable commissaire, je fus reçu fort gracieusement, je dois le reconnaître par son fils Paul et l’honorable Maurice X..., un jeune diplomate de beaucoup d’avenir. vous ne croyez pas au meat-land ? Ces messieurs voulurent bien me mettre au courant de la question et j’appris que le Captain Cap n’avait rien exagéré. Aux environs d’Arthurville, existait, en pleine forêt vierge (elle était vierge alors), un énorme ravin en forme de cirque, formé par des rocs abrupts et tapissés (à l’instar de nos Alpes) de mille sortes de plantes aromatiques, thym, lavande, serpolet, laurier-sauce, etc. Cette forêt était peuplée de cerfs, d’antilopes, de biches, de lapins, de lièvres, etc. Or, un jour de grande chaleur et d’extrême sécheresse, le feu se mit dans ces grands bois et se propagea rapidement par toute la région. Affolées, les malheureuses bêtes s’enfuirent et cherchèrent un abri contre le fléau. Le ravin se trouvait là, avec ses rocs abrupts mais incombustibles. Ils avaient compté sans l’excessive température dégagée par ce monumental incendie. Cerfs, antilopes, biches, lapins, lièvres, etc., se précipitaient par milliers dans ce qu’ils croyaient le salut et n’y trouvaient que la mort par étouffement. Non seulement ce gibier mourut, mais il fut cuit. Tant que la température ne fut pas revenue à sa norme, toute cette viande mijota dans son jus (ainsi que l’on procède dans les façons de cuisine dites à l’ étouffée ). Les matières lourdes : os, corne, peau, glissèrent doucement au fond de cette géante marmite. La graisse plus légère monta, se figea à la surface, composant, de la sorte, une couche protectrice. D’autre part, les petites herbes aromatiques (à l’instar de celles de nos Alpes) parfumèrent ce pâté et en firent un mets succulent. Ajoutons qu’un dépôt de meat-land doit prochainement s’installer à Paris, dans le vaste immeuble qui fait le coin de la rue des Martyrs et du boulevard Saint-Michel. Une Société est en voie de formation pour l’exploitation de cette substance unique. Nous reviendrons sur cette affaire, une affaire de tout premier ordre sur laquelle nous appelons d’ores et déjà l’attention de la petite épargne. Chapitre IV Où apparaît, par l’exemple du Captain Cap, la vanité de la science hypnotique et le néant des influences auto-suggestives. Moi, dit le docteur V..., le cas le plus curieux d’autosuggestion que j’aie jamais vu, c’est voilà cinq ou six ans. V..., qui joint à une science encyclopédique l’aménité la plus parfaite, nous dit cette histoire : « On avait pas mal liché, ce jour-là. Nous fêtions la thèse d’un de nos amis et nous la fêtions copieusement, ma foi. Tout le monde était plus ou moins pompette, mais celui qui détenait le record de la cuite, c’était certainement un de nos camarades, paresseux incoercible, et noceur effréné, que je désignerai par l’initiale Y, bien que ce brave garçon n’ait jamais triché de sa vie. « Le pauvre Y..., sur le coup de minuit, était gris comme tout un escadron de bourriques à Robespierre. Ses fantaisies, presque toutes d’un goût contestable, nous faisaient expulser des brasseries du Quartier. Heureusement qu’il existe dans ces arrondissements un jeu assez complet de caboulots, de sorte que de très longs laps ne s’écoulaient pas sans que nous bussions des spiritueux variés. « À la Source, n’eut-il pas l’idée de se déchausser et, au risque d’attraper une brave congestion, de prendre un bain de pied dans un petit bassin où s’ébattaient des écrevisses ! « Et puis, il commanda une soupe à l’oignon et la déversa généreusement dans le susdit bassin, sous le prétexte que le gravier constituait une nourriture insuffisante à ces petits crustacés. plus gris que jamais, se leva pour aller je ne sais où. Croyant sortir de la salle, il se heurta à une glace, aperçut son image, et, alors, ce fut inénarrable ! Eh bien, mon salaud, celui qui t’a payé ça pour une chopine, ne t’a pas volé !... tu es propre, avec ton gilet débraillé, ta cravate défaite, ton col déboutonné, tes cheveux emmêlés !... Tu n’es pas honteux, à ton âge ? « Et puis, une petite pause, pendant laquelle il se foudroya véritablement de son regard fixe. « Et pendant que tu te saoules à Paris, tes pauvres parents travaillent en province, pour t’envoyer de l’argent. Écoute bien ce que je vais te dire. « Et alors, toujours s’adressant à son reflet dans la glace, ses paroles prirent un ton d’autorité inexprimable ! « Écoute bien : Tu vas filer te coucher, tout de suite. Demain matin, tu te lèveras de bonne heure, tu te mettras à travailler, et tu ne reficheras pas les pieds au café... Si je t’aperçois dans un caboulot quelconque, je te prends par la peau du cou, et je te jette sur le trottoir... Et que je ne te revoie plus ! revint vers nous, prit son chapeau et sa canne. « Nous croyions tous à une bonne charge. Nous ne le revîmes plus jamais au café. En six mois, il passa ses derniers examens et sa thèse. À l’heure qu’il est, il est professeur à la Faculté de médecine de Nancy. « L’image de son regard dans la glace l’avait mis en état d’hypnose et il s’était fait suggérer à lui-même par son propre reflet de ne plus boire et de travailler ! » Tous, nous avions écouté cette histoire avec beaucoup d’intérêt. Le Captain Cap, surtout, semblait vivement ému. Croyez-vous, demanda-t-il au docteur, que ce procédé me réussirait, à moi ? Cap se leva, se dirigea vers une glace, se lança des regards terribles, et se traita comme le dernier des derniers. Toutes les injures des deux continents y passèrent. Tantôt Cap s’insultait en français, tantôt en anglais, et quelquefois en une langue parlée au sein d’une peuplade dont je soupçonne Cap d’être le seul membre. Quand le répertoire fut épuisé, Cap prit son chapeau, son pardessus et sortit sans dire un mot. Ce serait drôle, fit l’un de nous, si Cap se mettait à travailler dès demain matin et qu’il devînt professeur à la Faculté de médecine de Nancy ! Malheureusement, cette illusion croula le soir même. Revenant chez moi et passant devant la brasserie Pousset, j’eus l’idée d’entrer voir si la Princesse Pâle, d’aventure, ne m’y attendait point (1) . (Dans les bras d’un autre, sans doute.) Mais, par contre, qu’aperçus-je, confortablement installé devant une eiffellesque pile de soucoupes ? Il m’offrit un demi de la meilleure grâce du monde et conclut philosophiquement : L’autosuggestion ne réussit pas à tous les tempéraments. Chapitre V Où s’instance par les soins du Captain Cap une contradictoire expérience d’autosuggestion des moins péremptoires. À ce moment le Captain Cap crut devoir prendre un air mystérieux. Et comme, en nos yeux, s’allumait la luisance de l’anxiété : Ne m’en blâmez pas, dit le Captain, je ne dirai rien de plus. Le Captain Cap appartient à un Ordre bien extraordinaire et d’une commodité à nulle autre seconde. À toute proposition qui lui répugne le moins du monde, le Captain Cap objecte froidement : Je regrette beaucoup, mon cher ami, mais mon Ordre me le défend ! Et il ajoute avec un sourire de lui seul acquis : Cependant et tout de même, Cap grillait de parler. On affecta de s’occuper d’autre chose, et, bientôt, le Captain dit : À seule fin de connaître la suite de l’histoire, nul de nous, machiavéliquement, ne s’avisa de sourciller. Il s’agissait d’une petite bonne femme de Montmartre, jolie comme un cœur, une petite bonne femme épatante ! On l’endormait comme ça, là, v’lan ! Un sujet épatant, je vous dis ! Une fois endormie, elle n’était plus qu’un outil de cire molle entre les doigts de votre volition, si, toutefois, nous osons nous exprimer ainsi. Si on voulait, on irait ce soir. De sa rude main droite d’homme de mer, Cap prit les menues menottes de la petite bergère montmartroise, et de l’autre opéra certaines passes connues de lui seul. Alors Cap sortit de sa poche une pomme de terre crue et une goyave. Ayant pelé l’une et l’autre, et présentant au sujet un morceau de pomme de terre crue, il dit d’une voix forte où trépidait la suggestion : Mangez cela, c’est de la goyave ! L’enfant n’eut pas plus tôt mastiqué une parcelle du tubercule cher à Parmentier qu’elle en manifesta un grand dégoût. Et même elle le cracha, grimaceuse en diable. Un sourire sur les lèvres, Cap changea d’expérience. Ce fut la goyave qu’il présenta à la jeune personne, en lui disant d’une voix non moins forte : Mangez cela, c’est de la pomme de terre crue. L’enfant n’eut pas plus tôt mastiqué une parcelle de ce fruit délicieux qu’elle en redemanda. Si vous vous imaginez que Cap fut le moins du monde désarçonné par ce résultat non prévu vous commettez une erreur grave. Et, sortant de la maison, le Captain nous dit sur un ton du plus vif intérêt scientifique : Est-ce curieux, hein, le cas de dépravation de cette petite, qui adore la pomme de terre crue et ne peut sentir la goyave ? Chapitre VI Où le Captain Cap indique un moyen bien simple d’assurer l’équilibre européen. Dites-moi, mon cher Allais, vous est-il jamais venu à l’esprit l’idée de faire couver des œufs de hareng saur par une autruche empaillée ? Jamais, mon cher Cap, au grand jamais, je vous le jure ! Eh bien, c’est exactement l’occupation à laquelle se livre M. Carnot fait couver des œufs de hareng saur par des autruches empaillées ? En ce cas, Captain, permettez-moi de vous dire que c’est là un divertissement indigne d’un homme de l’âge et de la situation de M. Et que voulez-vous que l’Europe pense d’une grande République dont le premier magistrat passe son temps à faire couver des œufs de hareng saur par des autruches empaillées ? tout cela, mon pauvre Cap, n’est point pour faire reprendre les affaires ! Ni pour amener le désarmement sans lequel ne pourraient se produire nulle détente et nulle prospérité. Carnot fait couver des œufs de hareng saur par des autruches empaillées, il ne faut pas, bien entendu, prendre mon allégation au pied de la lettre. C’est une simple image que j’entends employer, un symbole, dirait Moréas. Et pendant que le garçon du bar nous servait, car nous nous sentions très déprimés, chacun un gin-flip (1), le Captain Cap reprit : Nous parlions de désarmement général, tout à l’heure... Savez-vous ce qui l’empêche, le désarmement, encore plus que la question d’Alsace-Lorraine ? Dites-le-moi, et, après, je le saurai. Ce qui empêche le désarmement, c’est la préoccupation de l’équilibre européen, et l’équilibre européen tient tout entier dans la question des Dardanelles et la question des Balkans. Les croyez-vous insolubles, ces deux questions ? Bien délicates à résoudre, tout au moins. Pas tant que ça, mon cher Allais, pas tant que ça ! Je suis persuadé, mon cher Cap, que ce ne serait pour vous qu’un simple jeu d’enfant, mais pour les autres ! Vous l’avez dit, un simple jeu d’enfant... Et pourtant j’y travaille depuis trois ans, à la solution de ce double problème ! Depuis trois ans, grâce à des cartes admirablement dressées par un personnel à moi, je calcule le jaugeage des Dardanelles. Oui, le jaugeage, c’est-à-dire, si vous aimez mieux, leur volume intérieur... D’autre part, j’ai calculé le cube à peu près exact des Balkans. Tout cela n’est point une petite affaire. Je suis arrivé à cette constatation que le cube des Balkans est sensiblement le même que la jauge des Dardanelles. En sorte que, c’est bien simple : Je f... les Balkans dans les Dardanelles, et voilà ! Et voilà tous mes compliments, Cap ! Ainsi, les Balkans sont rasés, les Dardanelles comblées, plus de Dardanelles, plus de Balkans ! Plus de ces questions irritantes pour l’équilibre européen ! La paix assurée, le désarmement, la prospérité, le bonheur de tous. Et vous croyez bonnement, Cap, que l’Angleterre vous laissera faire ? Il explora les alentours, s’assurant que nulle oreille suspecte ne se tendait près de nous. Je sais de source certaine que si l’Angleterre lève seulement le petit doigt, vous entendez, le pe-tit-doigt, le Péloponnèse est bien disposé à faire un exemple ! Chapitre VII Où le Captain Cap donne une magistrale leçon de savoir-faire à un barman ignare, européen et ahuri. Bien que l’heure ne fût pas, à vrai dire, encore très avancée, une soif énorme étreignait les gorges du Captain Cap et de moi (triste conséquence, sans doute, des débauches de la veille) (1) . D’un commun accord, nous eûmes vite défourché notre tandem, cependant que notre regard explorait l’horizon. Précisément, un grand café d’aspect très chic se présenta. Malgré l’apparence fâcheusement européenne de l’endroit, tout de même nous consentîmes à boire là. Je vous dis deux grands verres, et non point deux dés à coudre . Non, pas de ces burlesques morceaux de sucre... Pas, non plus, de ce sucre de la Havane qui empoisonne le tabac. J’exige du sucre en grain des Barbades. C’est le seul qui convienne au breuvage que je vais accomplir. Nous n’en avons pas d’autre que celui-là. Et Cap jeta au fond de nos verres quelques cuillerées de sucre qu’il arrosa d’un peu d’eau. Cap jeta un regard de profond mépris sur les citrons apportés. C’est cela que vous appelez des citrons ? Ici, Cap entra dans une réelle fureur : Je vous demande deux autres citrons !... Non point two more, mais bien two other ! Des citrons autres que ceux que vous avez eu le toupet de m’offrir. Vous me f...-là des limons de Sicile ! alors que je rêve uniquement de citrons provenant de l’île de Rhodes... Avez-vous des citrons provenant de l’île de Rhodes ? Et Cap exprima dans nos verres le jus des limons de Sicile. Du Anchor gin et du Old Tom gin . Et du Young Charley gin ? Et Cap, à chacun, nous versa une copieuse (ah ! que copieuse !) rasade de Old Tom gin . À l’aide d’une longue cuiller, nous agitâmes ce début de mélange. Elle est peut-être admirablement outillée pour fournir de l’eau bouillante à la population parisienne, mais elle n’a jamais su le premier mot du frigorifisme. Vous pouvez aller lui dire de ma part... D’ailleurs, je ne connais qu’une glace vraiment digne de ce nom : celle qu’on ramasse l’hiver dans la Barbotte ! La Barbotte est une petite rivière qui se jette dans le Richelieu, lequel Richelieu se jette dans le Saint-Laurent... Et savez-vous le nom de la petite ville qui se trouve au confluent du Richelieu et du Saint-Laurent ? vous n’êtes pas calés en géographie, vous autres Européens ! La petite ville qui se trouve au confluent du Richelieu et du Saint-Laurent s’appelle Sorel... Et surtout, n’allez pas confondre Sorel en Canada avec la très jolie et très séduisante Cécile Sorel ou avec Albert Sorel, l’éminent et très aimable académicien ! ni le fils d’icelui, Albert-Émile Sorel ! Alors, donnez-moi votre sale glace de l’usine d’Auteuil. Et Cap mit en nos breuvages quelques-uns de ces factices icebergs. Vous n’avez plus, désormais, qu’à nous apporter deux bouteilles de soda... Certainement, le schweppes n’est pas une marque dérisoire de soda, mais auprès de celui que fabrique mon vieux old fellow Moonman de Fall-River, le schweppes-soda n’est qu’un fangeux, saumâtre et miasmatique breuvage !... Donnez-nous tout de même du schweppes ! Nous n’avions plus qu’à lamper notre drink, largement, comme font les hommes libres, forts, rythmiques et qui ont la dalle en pente... Quand le gérant eut l’à jamais regrettable l’idée de nous apporter des chalumeaux, d’admirables chalumeaux, d’ailleurs. La combativité de Cap n’en demandait pas davantage. Non, ça, ça n’est pas des pailles ! C’est de la paille, et de la paille périmée, sortant de dessous saura-t-on jamais ? Je n’ai point accoutumé à boire avec des résidus de purin. En allons-nous, mon ami, en allons-nous ! Cap jeta sur le marbre de la table une suffisante pièce de cent sous, et nous partîmes vers le prochain mastroquet, où nous nous délectâmes à la joie d’une chopine de vin blanc, un peu de gomme et un demi-siphon ! Chapitre VIII Où Cap fait d’heureuses recherches sur l’authentique prénom d’un orang-outang à tort qualifié Auguste. En arrivant à Nice, le Captain Cap et moi, deux affiches murales se disputèrent la gloire d’attirer notre attention. ( La phrase que je viens d’écrire est d’une syntaxe plutôt discutable. On ne dirait vraiment pas que j’ai fait mes humanités .) Celle de ces deux affiches qui me charma, moi, en voici la teneur : LE SEUL PÉDICURE SÉRIEUX DE NICE Jamais, comme en ce moment, je ne sentis l’horreur de toute absence, sur mes abatis, de cors, durillons, œils de perdrix et autres stratagèmes. Avoir sous la main un artiste qui, non content d’être sérieux, tient en même temps à être le seul sérieux d’une importante bourgade comme Nice, et ne trouver point matière à l’utiliser ! Cap me proposa bien un truc qu’il tenait d’une vieille coutume en usage chez les femmes de saura-t-on jamais quel archipel polynésien, lesquelles femmes font consister tout leur charme à détenir le plus grand nombre possible de durillons sur les parties du corps les moins indiquées pour cette fin. Je ne crus point devoir accepter, pour ce que ce jeu n’en valait point la chandelle, et nous passâmes à un autre genre de sport. Celle des affiches murales que préféra Cap, annonçait à Urbi, Orbi and C°, que tout individu, titulaire d’une petite somme variant entre vingt-cinq centimes et un franc, pouvait s’offrir le spectacle d’un orang-outang, autrement dit, messieurs et dames, le véritable homme des bois, le SEUL, (tel mon pédicure du début) ayant paru en France depuis les laps les plus reculés. Une gravure complétait ce texte, une gravure figurant le buste du quadrumane, et autour de cette gravure, ainsi qu’une inscription de médaille, s’étalaient ces mots, circulairement : 10,000 francs à qui prouvera le contraire ! Dix mille francs à qui prouvera le contraire ! Que le monstre en question fût un véritable orang-outang, un authentique homme des bois, ou simplement qu’il s’appelât, de son vrai nom, Auguste ? Pour l’âme limpide de Cap, nul doute ne savait exister. Il s’agissait de démontrer que ce singe ridicule ne s’appelait pas Auguste, de toucher les 500 louis et d’aller faire sauter la banque à Monte-Carlo ! mon Dieu, ça n’était pas bien compliqué ! Et Cap ne cessait de me répéter : Je ne sais pas, mais quelque chose me dit que cet orang ne s’appelle pas Auguste. Ce sale gorille n’a pas une tête à s’appeler Auguste. Allais, si vous répétez encore une seule fois ce mot dam, je vous f... un coup d’aviron sur la g... ! Tout ce qu’on voudra sur la g..., hormis un aviron ! Je n’insistai point et nous parlâmes d’autre chose, en savourant le mannhattan cocktail (1) du bon accord. Le soir même, Cap filait sur Antibes, regagnant son yacht, le Roi des Madrépores, et je demeurai une grande quinzaine sans le revoir. Un matin, je fus réveillé par de grands éclats de voix dans mon antichambre : le clairon triomphal du Captain ébranlait mes parois. proclamait Cap, je les ai, les preuves, je les tiens ! Je savais bien que ce sale chimpanzé ne s’appelait pas Auguste ! Je viens de recevoir une dépêche de Bornéo, sa ville natale. Non seulement il ne s’appelle pas Auguste, mais encore il s’appelle Charles ! Et dites-moi, mon cher Cap, pensez-vous alors que Charles, l’orang de Nice, soit parent de Charles Laurent, de Paris ? Dans votre conduite, mon cher Alphonse, le ridicule le dispute à l’odieux... J’ai reçu de notre consul à Bornéo toutes les pièces établissant, incontestablement, que le grand singe du Pont-Vieux s’appelle Charles. Vite, levez-vous et allons chez un avoué. Pineau, qui passe à juste titre pour l’un des plus éminents jurisconsultes des Alpes-Maritimes, nous donna l’adresse d’un excellent avoué, et notre papier timbré fut rédigé en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. la petite fête foraine du Pont-Vieux était terminée. Le faux Auguste, sa baraque, son barnum, tout déménagé à San-Remo, sur la terre d’Italie ; et l’on n’ignore point que la loi italienne est formelle à cet égard : interdiction absolue de rechercher l’état civil de tout singe haut de 70 centimètres et plus. Chapitre IX Résumé trop succinct, hélas ! d’une conférence du Captain Cap sur un projet de nouvelle division pour la France. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, mesdames et messieurs, qu’on a donné le nom de Midi à la partie méridionale de la France. Les médecins lui ont conseillé d’aller passer l’hiver dans le Midi. Il a l’accent du Midi, etc., etc. Telles sont les courantes locutions qu’on entend chaque jour et contre lesquelles personne, je gage, n’a songé à protester, tant cette appellation semble naturelle à tous. Pourquoi cela, je vous le demande ? Pourquoi, seules, les contrées du Sud bénéficieraient-elles de cette dénomination alors que pas un autre pays de France ne s’appelle le Minuit ou le Quatre heures moins le quart ? Je le répète, cet état de choses ne répond pas aux idées de justice que nous portons tous au cœur, et je vais avoir l’honneur de vous présenter un petit projet qui supprimerait cette partialité flagrante. Je divise la France (idéalement, bien entendu, car elle est assez divisée comme ça, la pauvre bougresse) en douze tranches latitudinales, dont chacune porte le nom d’une heure de l’horloge. Le Midi sera toujours le Midi ; la tranche située immédiatement au-dessus s’appellerait l’ Onze heures, celle d’au-dessus le Dix heures, et ainsi de suite jusqu’au Nord. La dernière tranche ( ultima ratio ), celle située le plus au nord s’appellera, par conséquent, l’ Une heure . Chacune de ces tranches à son tour sera divisée en 60 petites tranchettes représentant chacune une minute. Cette terminologie vous semble un peu bizarre, parce que vous n’êtes pas habitués ; mais, la première fois qu’un homme a dit : « Moi, je suis du Midi », cette phrase a paru bien drôle aussi, soyez-en convaincus. Mais ce n’est pas tout : de même que nous avons partagé la France en large, nous allons maintenant la diviser en long, c’est-à-dire dans le sens des longitudes. Nous formons ainsi sept zones qui porteront chacune le nom d’un jour de la semaine, à commencer par les parages de Brest, qui s’appelleront Lundi, pour terminer à nos frontières de l’Est, là-bas, qui répondront au nom de Dimanche Nous déterminerons ainsi des tas de petits carrés dont le seul énoncé indiquerait exactement la situation, beaucoup plus clairement qu’avec la vieille et ridicule mode des degrés de longitude et de latitude. Paris, par exemple, si je ne me trompe, se trouverait dans le Jeudi Cinq heures vingt . Mon projet, comme vous le voyez, est simple, trop simple même pour être adopté par ces messieurs du gouvernement. J’aperçois d’ici la tête du directeur du Bureau des Longitudes. Avez-vous vu, dans Barcelone, une grosse légume hausser les épaules ? Chapitre X Exposé de la méthode employée par le Captain Cap pour établir le record du millimètre et le record du « gnon ». Qu’apprends-je à l’instant, mon cher Cap ; c’est vous qui détenez le record du millimètre ? Parfaitement, mon cher, on ne vous a pas trompé ; c’est bien moi, à l’heure actuelle, qui détiens le record du millimètre non seulement pour la France, mais encore pour l’Europe et l’Amérique. Un Australien vient de le battre, paraît-il, mais mon excellent ami et collaborateur Recordman me conseille d’attendre confirmation de cette soi-disant victoire. Je vous donne avec plaisir les quelques renseignements que vous sollicitez. La machine que je monte est un vélocipède en bois, construit en 64 par un charron des environs de Pont-l’Évêque, malheureusement mort depuis. La marque est devenue relativement rare sur le marché et je ne connais guère, pour posséder une machine semblable à la mienne, que M. Paul de Gaultier de la Hupinière, un des plus joyeux esthètes de Flers (Orne). À l’époque où ces machines furent construites, Dunlop était un tout petit garçon et Michelin tétait encore, de sorte que les pneumatiques se trouvèrent alors provisoirement remplacés par un mince ruban de tôle qui, moins souple, peut-être, que le caoutchouc, possède sur cette substance l’avantage d’une rare coriacité. Pour la tôle, cher ami, les cailloux du chemin ne sont qu’un jeu d’enfant, et les tessons de bouteilles, à peine une diversion. Je détiens le record du millimètre sur piste et sur route. Je l’ai accompli sur piste, sans entraîneurs, en moins de 1/17 000e de seconde. Sur route, mon temps est un peu plus long : 1/14 000e de seconde. Je dois ajouter que, dans cette dernière épreuve, j’eus contre moi un vent épouvantable, doublé d’une pluie torrentielle. Et puis peut-être devrais-je passer ce détail sous silence mes entraîneurs MM. à la suite d’une absorption sans doute excessive de whisky stone fence (2) se trouvaient ivres-morts, comme par hasard. Je compte, d’ailleurs, battre mon propre temps, dans le courant de septembre prochain. En cette prévision, je m’entraîne sérieusement, travaillant quatorze heures par jour, moitié sur une descente de lit (représentant un tigre dans les jungles), moitié sur sable mouillé. Ma nourriture se compose exclusivement de rogue de limande très peu cuite, que j’arrose avec une infusion de chiendent coupée d’un bon tiers de queues de cerises. Quelle est mon attitude sur la machine ? À cet égard, j’ai toujours suivi un vieux dicton de l’École de Saverne que ma grand-mère me répétait souvent, au temps de mon enfance, et dont je n’ai jamais cessé de bien me trouver : J’évite donc de me pencher sur le guidon et tout le haut de mon corps tend, sans affectation, à se rapprocher de la verticale. Voilà, mon cher Allais, les quelques détails que vous avez sollicités de mon obligeance bien connue et de ma courtoisie dont l’éloge n’est plus à faire. Pour les renseignements complémentaires, consultez mon prochain ouvrage ( sous presse ) : Les Confessions d’un enfant du cycle . Mais ce record n’est pas le seul que j’émets la prétention de détenir. J’ai pioché sérieusement et réussi, à moins de réclamations ultérieures, celui du gnon . Et Cap s’exprime de la sorte : « Pour un cycliste, savoir se tenir sur sa machine est d’une bien petite importance ; mais savoir en tomber en possède une plus grande. Les gens intelligents le comprendront sans peine. Grâce à un entraînement consciencieux et journalier, j’ai obtenu les résultats suivants, sur piste : Pour la minute, 18 chutes 3/8 ; pour l’heure, 1097 chutes ; 69 pour le mètre et 7830 pour le kilomètre. Mon procédé : j’ai commencé par me garnir le corps de coussins formés de vieux pneumatiques, dont j’ai graduellement diminué l’épaisseur. Peu à peu, je les regonflai en remplaçant l’air par des billes de bicyclettes. Aujourd’hui, je suis très en forme, et je suis tombé, hier, sur une pile de bouteilles que j’ai littéralement broyées sans me causer la moindre égratignure... Ma machine : une simple roue de voiture à bras, avec guidon à contrepoids pour accélérer la chute. Suivent quelques détails qui pourraient fatiguer le lecteur peu habitué aux spéculations techniques. Le Captain Cap se met à la disposition de n’importe quel quidam pour un match relatif au gnon que cet individu lui proposerait. Le record du temps pour la descente de l’escalier de six étages serait également détenu, si nous l’en croyons, par notre intrépide et sportif ami. Par goût autant que par hygiène, je fais du pédestrianisme à outrance. Le Juif-Errant, dont vous faites votre Dieu, n’est, auprès de moi, qu’un lourdaud cul-de-plomb. Pas de sport sérieux, n’est-ce pas ? Or, mes minces ressources actuelles (1) m’interdisent de rémunérer de tels tiers. J’ai imaginé de prendre comme entraîneur le premier venu, le dernier venu, n’importe qui, vous, le général Brugère, l’abbé Lemire, Carolus Duran, je m’en fiche. J’emboîte le pas de l’être choisi, et je m’en vais. L’être choisi s’aperçoit tout de suite du manège. Et nous voilà partis, menant un train du diable. Des fois, je tombe sur un individu mal indiqué pour ce genre de solidarité. Des cannes se brisent sur ma physionomie, de lourdes mains s’appesantissent sur mon faciès. Plus souvent qu’à mon tour, je rentre chez moi titulaire d’un visage qui n’est plus qu’une bouillie sanguinolente. Toutes choses excellentes pour me faire conserver le record du gnon ! Mais me voilà bien loin de mon record... Hier donc, l’idée me vint de prendre, au lieu d’un entraîneur, une entraîneuse. Malheureusement, je m’emballai dans le rush final, j’enfilai les six étages derrière ma petite blonde en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, et je tombai sur le mari de la petite blonde. Ou plutôt, ce fut le mari de la petite blonde qui tomba sur moi. Sans rien perdre de mon sang-froid, je consultai ma montre à ce moment précis : il était 5 h. Quand j’arrivai au bas de l’escalier, la curiosité me poussa à me rendre compte de la nouvelle heure qu’il pouvait bien être. Une simple soustraction m’avisa que j’avais dévoré les six étages de la petite blonde en sept secondes, soit un peu plus d’une seconde par étage. Ce qui, entre nous, mon cher Cap, est un résultat splendide. Que je tâcherai de perfectionner encore. Chapitre XI Nouveau projet du Captain Cap pour communications inter-astrales. Le flamboiement inaccoutumé de Mars uniquement dû, d’ailleurs, à la générale adoption du bec Auer (1) par les habitants de cette planète a remis sur le tapis de l’actualité la toujours intéressante question des communications inter-astrales. Si véritablement des mondes animés grouillent au sein des astres environnants, comment leur faire signe, comment les aviser que la terre, notre petite terre chérie, est peuplée d’êtres intelligents (je parle de mes lecteurs), fort capables d’entrer en communication avec eux ? Charles Cros avait été très préoccupé de cette question et il publia un petit mémoire fort curieux en lequel il proposait un système de signaux lumineux, commençant sur un rythme très simple pour arriver à des rythmes plus compliqués, mais très susceptibles d’être perçus et compris par des bonshommes d’organisation cérébrale analogue à la nôtre. Tout cela est fort joli ; mais pour faire d’utiles signaux à des gens, encore faut-il que ces gens soient avertis de votre manège ou, seulement, vous regardent au moment où vous vous occupez d’eux. Si quelqu’un de vos amis, une supposition, passe sur l’autre trottoir du boulevard et que vous désiriez échanger avec lui quelques propos piquants, vous attirerez son attention ; comment ? Oui, s’il vous regarde en ce moment, c’est parfait mais, sinon ? Voilà ce que je voulais vous faire dire !... Si les Martiens ou les Sélénites nous tournent le dos en ce moment, il faut crier très fort pour qu’ils se retournent. Mobiliser, pendant une heure, toute l’espèce humaine, tous les animaux, toutes les cloches, tous les pistolets, fusils, canons, toutes les assemblées délibérantes, tous les orchestres, depuis celui de Lamoureux jusqu’à la Musique municipale de Honfleur et la fanfare de la reine de Madagascar, etc., etc., les pianos, les belles-mères, en un mot tous êtres ou objets capables de produire du son. À la même heure (au même instant plutôt, car l’heure est relative), tout ce monde, bêtes et gens, se mettrait à gueuler comme des sourds, les cloches du monde entier entreraient en branle, les pistolets, fusils, canons tonneraient, etc., etc. Ce joli petit chambard durerait une heure durant. Après quoi, chacun n’aurait pas volé d’aller se coucher sur les deux oreilles, si par hasard elles se trouvaient encore à leur place. Mars étant séparé de la Terre par une distance de... lieues à la seconde, les Martiens entendraient donc notre concert au bout de... Au bout d’un laps double de ce temps, plus le temps moral pour l’organisation de la réponse, si nous n’entendons aucune clameur astrale, c’est que les Martiens sont sourds, tels des pots, ou qu’ils se fichent de nous comme de leur premier bock (de bière de Mars). Et alors ce serait à vous décourager de l’astronomie. Chapitre XII Récit incroyable mais vrai de dressages d’animaux, obtenus sans effort par de patients bipèdes. Dimanche dernier, aux courses d’Auteuil, je fis la rencontre du Captain Cap et je ressentis de cette circonstance, une joie d’autant plus vive que je croyais, pour le moment, notre sympathique navigateur en rade de Bilbao. La journée de dimanche dernier n’est pas tellement effondrée dans les abîmes de l’Histoire qu’on ne puisse se rappeler l’abominable temps qui sévissait alors (1) . Mouillé pour mouillé, conclut Cap après les salutations d’usage, j’aimerais mieux me mouiller au sein de l’ Australian Wine Store de l’avenue d’Eylau. Qu’est-ce qu’il faut servir à ces messieurs ? Pour moi, fis-je, il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville, en sorte que je vais m’envoyer un bon petit Angler’s cocktail Moi aussi, je vais m’envoyer un bon petit Angler’s cocktail . Préparez-nous, madame, deux bons petits Angler’s cocktails, je vous prie. À ce moment, pénétra dans le bar un homme que Cap connaissait et qu’il me présenta. Son nom, je ne l’entendis pas bien ; mais sa fonction, vivrais-je aussi longtemps que toute une potée de patriarches, je ne l’oublierai jamais. L’ami de Cap s’intitulait modestement : chef de musique à bord du GOUBET ! Cet étrange fonctionnaire se mit à nous conter des histoires plus étranges encore. Il avait passé tout l’été, affirmait-il, à dresser des moules. La moule ne mérite aucunement son vieux renom de stupidité. Seulement, voilà, il faut la prendre par la douceur, car c’est un mollusque essentiellement timide. Avec de la mansuétude et de la musique, on en fait ce qu’on veut. Moi qui vous parle (et le Captain Cap vous dira si je suis un blagueur), je suis arrivé, jouant des airs espagnols sur la guitare, à me faire accompagner par des moules jouant des castagnettes. Voilà ce que j’appelle un joli résultat ! Je ne dis pas positivement que les moules jouaient des castagnettes ; mais par un petit choc répété de leurs valves, elles imitaient les castagnettes, et très en mesure, je vous prie de le croire. Rien n’était plus drôle, messieurs, que de voir tout un rocher de moules aussi parfaitement rythmiques ! Je vous concède que cela ne devait pas constituer un spectacle banal. Pendant tout le récit du chef de musique du Goubet, Cap n’avait rien proféré, mais son petit air inquiet ne présageait rien de bon. En voilà-t-y pas une affaire, de dresser des moules ! Moi j’ai vu dix fois plus fort que ça ! Le chef de musique du Goubet ne put réprimer un léger sursaut : Dix fois plus fort que ça ? J’ai vu en Californie un bonhomme qui avait dressé des oiseaux à se poser sur des fils télégraphiques selon la note qu’ils représentaient. Quelques explications complémentaires nous semblent indiquées. Voici : mon bonhomme choisissait une ligne télégraphique composée de cinq fils, lesquels fils représentaient les portées d’une partition. Chacun de ses oiseaux était dressé de façon à représenter un ut, un ré, un mi, etc. Pour ce qui est des temps, les oiseaux blancs représentaient les blanches, les oiseaux noirs les noires, les petits oiseaux les croches, et les encore plus petits oiseaux les doubles croches. Mon homme n’allait pas plus loin. Il procédait ainsi : accompagné d’immenses paniers recelant ses volatiles, il arrivait à l’endroit du spectacle. Après avoir ouvert un petit panier spécial, il indiquait le ton dans lequel s’exécuterait le morceau. Une couleuvre sortait du petit panier spécial, s’enroulait autour du poteau télégraphique et grimpait jusqu’aux fils entre lesquels elle s’enroulait de façon à figurer une clef de fa ou une clef de sol. Puis l’homme commençait à jouer son morceau sur un trombone à coulisse en osier. Vous n’ignorez pas que les paysans californiens sont très experts en l’art de fabriquer des trombones à coulisse avec des brins d’osier ? Je n’ai fait que traverser la Californie sans avoir le loisir de m’attarder au moindre détail ethnographique. Alors, à chaque note émise par l’instrument, un oiseau s’envolait et venait se placer à la place convenable. Quand tout ce petit monde était placé, le concert commençait, les volatiles émettant leur note chacun à son tour. La petite patronne (1) de l’ Australian Wine Store semblait au comble de la joie d’entendre une si mirifique imagination, et comme nous manifestions une vague méfiance, elle se chargea de venir au secours de Cap avec ces mots qu’elle prononça gravement : Tout ce que vient de dire le Captain est rigoureusement exact. Moi, je les ai vus, ces oiseaux mélomanes. sur la ligne télégraphique qui va de Tahdblag-town à Loofock-Place . Chapitre XIII Description oiseuse et par conséquent détaillée des manipulations minutieuses et efficaces au moyen desquelles on remet à neuf les vieux confetti. D’un seul coup, Cap lampa le large verre d’ american grog (1) qu’on venait de lui servir, et me dit : Alors, ça vous embête tant que ça, la pénible incertitude où vous pataugez ! De savoir au juste où vont les vieilles lunes ? Je vous assure bien, Cap, que les vieilles lunes sont parfaitement libres d’aller où bon leur semble, et que jamais je n’irai les y quérir ! Comme si son oreille eût été de granit, Cap persista : Et aussi les neiges d’antan, mon pauvre ami ! L’angoisse vous étreint de leurs destinées ! Ainsi que le poisson d’une pomme, je me soucie des neiges d’antan... certes, Cap, je suis torturé par une hantise, mais d’un ordre plus humain, celle-là, et j’en meurs ! Je croyais que Cap allait s’intéresser à ma peine et m’interroger. Et aussi les vieux confetti, n’est-ce pas ? continua-t-il, immuable, vous n’allez pas dire que vous vous en fichez ? Cette fois, je changeai mes batteries d’épaule et, pour déconcerter son parti pris, je feignis de m’intéresser prodigieusement au sort des vieux confetti. Je vais vous le dire, moi, où vont les vieux confetti. Et pour donner un peu de cœur au ventre de Cap, je priai le garçon de nous servir, car je venais de piger un rhume sérieux, deux ale-flips Il n’y a pas de vieux confetti, ou plutôt, il n’y en aura plus. À cause de la Nouvelle société centrale de lavage des confetti parisiens, dont je préside le conseil d’administration. Rien de plus curieux que le fonctionnement de cette industrie. Je sors de l’usine et j’en suis émerveillé. Des détails, je vous prie, Cap ! Voici, en trois mots : Le lendemain du mardi gras et autres jours fous, des employés à nous, munis d’un matériel ad hoc, ramassent tous les confetti gisant sur le trottoir parisien et les rapportent au siège social, 237, rue Mazagran. On les soumet à une opération préalable qui s’appelle le triage, et qui consiste à séparer les confetti secs des confetti mouillés. Les premiers passent au ventilateur, qui les débarrasse de la poussière ambiante ; c’est le dépoussiérage . Ceux-là, il n’y a plus qu’à leur faire subir le défroissage, opération qui consiste... au moyen d’un petit fer à repasser élevé à une certaine température... On les mène, au moyen de larges trémies épicycloïdales, dans de vastes étuves où ils se dessèchent. C’est ce que vous appelez le desséchage, sans doute ? Une fois desséchés, les confetti sont violemment projetés dans une boîte dont la forme rappelle un peu celle d’un parallélépipède. Cette boîte est munie d’une petite fente imperceptible de laquelle s’échappe, un à un, chacun des petits disques de papier. À la sortie, le confetti est saisi par une minuscule pince à articulation et soumis à l’action d’une mignonne brosse électrique et vibratile. Parmi les confetti ainsi brossés, il s’en trouve quelques-uns maculés de matières grasses, phénomène provenant de leur contact avec les ordures ménagères. Ces derniers sont soigneusement séparés des autres. C’est ce que vous appelez le séparage . Les confetti gras sont trempés dans une solution de carbonate de potasse qui saponifie les matières grasses et les rend solubles. Il ne reste plus qu’à les laver à grande eau pour les débarrasser de toute réaction alcaline. Nous obtenons ce résultat au moyen du... Alors, on les remet à l’étuve, on les repasse au fer chaud... Une nuance d’effroi se peignit dans mes yeux. Vous n’ignorez pas, reprit Cap, combien il est pénible de recevoir des confetti dans la bouche ou dans l’œil ? Désormais, ce martyre sera des plus salutaires. Les confetti, au moyen d’une imbibition dans des liquides de composition variable, acquièrent des densités différentes. Les plus lourds se dirigent vers la bouche, les plus légers dans l’œil (ce calcul fut, entre parenthèses, d’une détermination assez délicate). Les confetti destinés à la bouche sont imprégnés de principes balsamiques infiniment favorables au bon fonctionnement des voies respiratoires. Laissez-moi parier que les confetti destinés aux yeux sont chargés d’éléments tout pleins de sollicitude pour les organes de la vue. on ne peut rien vous cacher, à vous ! À la vôtre, mon cher Cap ! Dieu vous garde, mon vieil Allais. Chapitre XIV Le Captain Cap et la défense nationale. Nouveau mode de transport de dépêches. La critique du général Dragomirov. Le premier être humain que j’aperçus, en sortant de la gare, fut mon vieil ami le Captain Cap, qui remontait d’un pas songeur la rue d’Amsterdam. En vue de cette occurrence, la main de Dieu eut, jadis, la précaution de placer à cet endroit l’ Irish bar de notre vieux Austin (1) . Et puis il faisait si chaud depuis le buffet de Serquigny, ma dernière étape ! Huit mois déjà passés que je n’avais vu le Captain !... Et quel parfum fleurait le Old Tom gin de ce frais petit bar ! Donnez-moi votre main, Cap, que je la serre encore. Et aussi la vôtre, vieux lâcheur. Le Captain avait tant de choses à me conter qu’il ne savait par où débuter. D’où arrivez-vous, Cap, en ce costume de voyage ? je n’ai pas eu le temps de regarder les troupes !... Je vois avec plaisir, mon cher Cap, que vous n’avez pas changé ! Car, il n’y a que vous au monde, et quelques aveugles, pour aller aux grandes manœuvres, sans jeter un coup d’œil sur les militaires. Je ne fus en contact qu’avec les généralissimes, Zurlinden, Félix Faure et Dragomirov (1) . Vous avez de jolies relations, Cap ! Dites plutôt que ces messieurs furent des plus honorés de me connaître. Ont-ils au moins su vous apprécier ? Il le fallut bien, mon invention étant de celles qui s’imposent à l’admiration des plus grosses légumes. cachait, de ma part, une intolérable démangeaison de connaître la nouvelle idée de mon prodigieux ami. Mais lui se cavernait dans l’inexorable cloître du mutisme. Dites-moi quelques mots de votre invention. Indiquez-moi, seulement, de quoi il s’agit. ce serait compromettre la défense nationale. c’est vous qui venez me parler de ces sornettes, vous, Cap, l’apôtre de l’anti-européanisme ! Le salut de la France m’intéresse autant qu’une partie de poker dice et j’aime beaucoup le poker dice. Je me levai, tendis la main à Cap et, d’une voix consternée : Au revoir, dis-je, ou plutôt adieu, Cap ! Parce que je veux ne plus jamais revoir un ami dont je perdis la confiance. Allons, asseyez-vous, grand enfant, je vais tout vous dire !... Mais jurez-moi que pas une de mes paroles ne sortira d’ici. Mon idée, comme toutes les idées géniales, est d’une simplicité vertigineuse. Elle consiste à remplacer, pour le transport des dépêches militaires, les pigeons par les poissons. Non, des poissons qui nagent tout bêtement, comme tous les poissons. Mieux que le pigeon (qui, comme son nom l’indique, est un imbécile), le poisson est éminemment éducable. De plus, il est d’une discrétion parfaite... Avez-vous jamais entendu un poisson faire des ragots sur son prochain ? Le poisson était donc tout indiqué pour jouer le rôle important de messager militaire. Il porte les dépêches d’un général à un autre aussi fidèlement, plus sûrement et plus vite que n’importe quel idiot de pigeon. Et dire que personne n’a pensé à cela ! Vos essais aux manœuvres de l’Est ont réussi ? Mon équipe de poissons voyageurs a rendu les plus grands services à Saussier. Et Dragomirov, qu’est-ce qu’il a dit ? Il prétend que de faire porter des dépêches aux poissons, ça leur abîme le caviar. Chapitre XV La question des ours blancs devant le Captain Cap. Il faudrait le crayon de Callot, doublé de la plume de Pierre Maël, pour donner une faible idée de l’émotion qui nous étreignit tous deux, le Captain Cap et moi, en nous retrouvant, après ces trois longs mois de séparation. Nos mains s’abattirent l’une dans l’autre, mutuel étau, et demeurèrent enserrées longtemps. Nous avions peine à contenir nos larmes. Cap rompit le silence, et sa première phrase fut pour me plaindre de revenir en cette bureaucrateuse et méphitique Europe, surtout dans cette burlesque France où, selon la forte parole du Captain, il est interdit d’être soi-même . Cap parlait, parlait autant pour cacher sa très réelle émotion que pour exprimer, en verbes définitifs, ses légitimes revendications. C’est ainsi que nous arrivâmes tout doucement devant l’ Australian Wine Store, de l’avenue d’Eylau, là, où il y a une petite patronne qui ressemble à un gros et frais baby chilien. Notre émotion devait avoir laissé des traces visibles sur notre physionomie, car le garçon du bar nous prépara, sans qu’il fût besoin de lui en intimer l’ordre, deux brandy cocktails (1), breuvage qui s’indiqua de lui-même en ces circonstances. Un gentleman se trouvait déjà installé au bar devant une copieuse rasade d’ irish whisky, arrosé d’un tout petit peu d’eau. L’ irish whisky avec trop d’eau n’a presque plus de goût. Cap connaissait ce gentleman ; il me le présenta : Monsieur le baron Labitte de Montripier. J’adore les différentes relations de Cap. Presque toujours, avec elles, j’éprouve une sensation de pittoresque rarement trouvée ailleurs. Le baron vient, paraît-il, de prendre un brevet sur lequel il compte édifier une fortune princière. Grâce à des procédés tenus secrets jusqu’à présent, le baron a réussi à enlever au caoutchouc cette élasticité qui le fait impropre à tant d’usages. Au besoin, il le rend fragile comme du verre. Où l’industrie moderne s’arrêtera-t-elle, mon Dieu ? Quand nous eûmes épuisé la question du caoutchouc cassant, la conversation roula sur le tapis de l’hygiène. Le baron contempla notre brandy cocktail et fit cette réflexion, qui projeta Cap dans une soudaine et sombre ire : Vous savez, Captain, c’est très mauvais pour l’estomac, de boire tant de glace que ça. Mais vous êtes ivre-mort baron, ou dénué de tout sens moral, pour avancer une telle absurdité, aussi blasphématoire qu’irrationnelle ! Connaissez-vous dans la nature un animal aussi vigoureux et aussi bien portant que l’ours blanc des régions polaires ? Non, n’est-ce pas, vous n’en connaissez pas ? Eh bien, croyez-vous que l’ours blanc s’abreuve trois fois par jour de thé bouillant ?... Du thé bouillant sur les banquises ? Mais vous êtes fou, mon cher baron ! Pardon, Captain je n’ai jamais dit... Et vous avez bien fait, car vous seriez la risée de tous les gens de bon sens. Les ours blancs des régions polaires ne boivent que de l’eau frappée et ils s’en trouvent admirablement, puisque leur robustesse est passée à l’état de légende. Ne dit-on point : Fort comme un ours blanc ? Et, puisque nous en sommes sur cette question des ours blancs, voulez-vous me permettre mon cher Allais, et vous aussi mon cher Labitte de Montripier, de vous révéler un fait d’autant moins connu des naturalistes que je n’en ai encore fait part à personne ? C’est une bonne fortune pour nous, Captain, et un honneur. Savez-vous pourquoi les ours blancs sont blancs ? Les ours blancs sont blancs parce que ce sont de vieux ours. Il n’y a pas de jeunes ours blancs. Tous les ours blancs sont de vieux ours, comme les hommes qui ont les cheveux blancs sont de vieux hommes. L’ours, en général, est un plantigrade extrêmement avisé et fort entendu pour tout ce qui concerne l’hygiène et la santé. Dès qu’un ours quelconque, brun, noir, gris, se sent vieillir, dès qu’il aperçoit dans sa fourrure les premiers poils blancs, oh ! alors, il ne fait ni une ni deux : il file dans la direction du Nord, sachant parfaitement qu’il n’y a qu’un procédé pour allonger ses jours, c’est l’eau frappée. Vous entendez bien, Montripier, l’eau frappée ! C’est très curieux ce que vous nous contez là, Captain ! Et cela est si vrai qu’on ne rencontre jamais de vieux ours ou des squelettes d’ours dans aucun pays du monde. Vous êtes-vous parfois promené dans les Pyrénées ? la main sur la conscience, avez-vous jamais rencontré un vieux ours ou un cadavre d’ours sur votre chemin ? Tous les ours viennent vieillir et mourir doucement dans les régions arctiques. De sorte qu’on aurait droit d’appeler ce pays l’ arctique de la mort. On pourrait élever une objection à ma théorie de l’ours blanc : c’est la forme de ces animaux, différente de celle des autres ours. Cette objection n’en est pas une. L’ours blanc ne prend cette forme allongée que grâce à son régime exclusivement ichtyophagique. À ce moment, Cap affecta une attitude si triomphante que nous tînmes pour parole d’évangile cette dernière assertion, d’une logique pourtant peu aveuglante. Et nous dégustâmes sur l’heure un rocky mountain punch (1) avec énormément de glace dedans, pour nous assurer une vieillesse vigoureuse. Chapitre XVI L’anti-filtre du Captain Cap ou un nouveau moyen de traiter les microbes comme ils le méritent. Y aurait-il indiscrétion, mon cher Cap, à vous demander en quoi consiste le paquet que vous tenez sous le bras ? Et avec une complaisance digne des temps chevaleresques, Cap déballa son petit paquet et m’en présenta le contenu, un objet cylindrique, composé de cristal et de nickel, recélant quelques détails assez ténébreux. Ça, c’est un filtre dans le genre du filtre Pasteur. vous avez parfaitement deviné, à part ce léger détail, toutefois, qu’au lieu d’être un filtre, cet objet est un anti-filtre. Une vive stupeur muette se peignit sur ma face, et c’est à grand-peine que je pus articuler : Oui, répondit froidement le Captain, un anti-filtre. Grâce à cet appareil, vous pouvez immédiatement muer l’onde la plus pure en un liquide jaunâtre et saturé de microbes. Vous voyez d’ici les avantages de mon ustensile ? Je les vois, Cap, mais je ne les distingue pas bien. Vous êtes de la force du major Heitner, lequel ne considère potable que l’eau d’abord transformée en glace, puis longuement bouillie dans une marmite autoclave, cela dans l’espoir que tous les microbes disponibles seront morts d’un chaud et froid. D’un froid et chaud, vous voulez plutôt dire, Captain ? Tiens, c’est vrai, je n’y avais point songé. Ce major Heitner est encore plus inconséquent que je ne croyais. Et pour chasser la mauvaise impression de l’inconséquence excessive du major, nous pénétrâmes, Cap et moi, dans un de ces petits american bars, qui sont le plus bel ornement de la baie de Villefranche. La guerre stupide que l’homme fait aux microbes va, d’ici peu de temps, coûter cher à l’humanité. On tue les microbes, c’est vrai, mais on ne les tue pas tous ! Et comment appelez-vous ceux qui résistent ? Je ne les appelle pas, Cap ; ils viennent bien tout seuls. Eh bien, moi, je les appelle de rudes lapins ! Ceux-là sortent de leurs épreuves plus vigoureux qu’avant et terriblement trempés pour la lutte. Dans la bataille pour la vie, les individus qui ne succombent pas gagnent un entraînement et une vigueur qu’ils transmettent à leur espèce. Laissons la prière aux enfants et aux femmes. Nous autres, hommes, colletons-nous avec la vérité. Voici ma théorie relative aux microbes : au lieu de combattre ces petits êtres, endormons-les dans l’oisiveté et le bien-être. Offrons-leur des milieux de culture favorables et charmants. Que notre corps devienne la Capoue de ces Annibaux microscopiques. Très drôle ça, Cap, les Annibaux microscopiques ! Les microbes s’habitueront à cette fausse sécurité. Ils pulluleront à l’envi ; mais plus ils seront nombreux, moins ils seront dangereux. Bientôt, ils tomberont en pleine dégénérescence... Et Max Nordau fera un livre sur eux. Paix à tous les microbes de bonne volonté ! Et, pour commencer la mise en pratique de votre idée, les microbes aiment-ils l’ irish cocktail Ils l’adorent, Alphonse, n’en doutez point ! Alors, garçon, deux gin cocktails ! Et préparez-nous-les, carefully, vous savez ? Et largefully, ajouta le Captain Cap avec son bon sourire. Si vraiment, les microbes adorent les boissons américaines, ce fut une bonne journée pour eux, individuellement, mais déplorable pour leur race. Chapitre XVII Où le Captain Cap réussit sans appareil à ascensionner avec la régularité d’un oiseau. Ce pauvre Captain Cap commençait à me raser étrangement, avec ses aérostats, ses machines volantes, planantes et autres, qui m’indiffèrent également. J’allais prendre congé sur un quelconque motif, quand un gentleman d’aspect robuste, et qui avait semblé prendre un vif intérêt aux grandes idées de Cap, se leva, s’approcha, nous tendant le plus correctement du globe sa carte, une très chic carte de chez Stern, sur laquelle on pouvait lire ces mots : Nous aimons beaucoup le Canada, Cap et moi, et la rencontre d’un Canadien, même d’un Canadien anglais, nous transporte toujours de joie. Aussi accueillîmes-nous, d’une mine accorte, ce noble étranger qui voulut bien consentir à accepter un champagne-gobbler Quand nous eûmes échangé les préliminaires de la courtoisie courante : Kashtey, l’aérostation, ça me connaît un peu !... J’en ai fait jadis dans des conditions peut-être uniques au monde ! Je vis Cap lever d’imperceptibles épaules... Sans se laisser démonter, Kashtey ajouta : Le particulier de mon ascension, c’est que le ballon, c’était moi-même. Kashtey, après avoir eu la politesse de faire remplir nos verres, dit encore : Il y a une dizaine d’années de cela... Je commandais le brick King of Feet, chargé d’acide sulfurique, à destination d’Hochelaga. Une nuit, à l’embouchure du Saint-Laurent, nous fûmes coupés en deux, net, par un grand steamer de la Dark-Blue Moon Line et nous coulâmes à pic, corps et biens. Moi, j’étais chaussé de mes grosses bottes de mer en peau de loup-phoque, imperméables si vous voulez, mais peu indiquées pour battre le record des grands nageurs. Je fus néanmoins assez heureux pour flotter quelques instants, sur une pâle épave. À la fin, engourdi par le froid, je fis comme mon bateau et comme mes petits camarades : je coulai. écoutez-moi bien, je n’avais pas perdu une goutte de mon sang-froid, et mon programme était tout tracé dans ma tête. Vous êtes vraiment un homme de sang-froid, vous ! J’en avais énormément dans cette circonstance : la chose se passait fin décembre. Du talon de ma botte, je détachai de la coque de mon brick un bout de fer, qu’après avoir émietté dans mes mains d’athlète, j’avalai d’un coup. Doué, à cette époque, d’une vigueur peu commune, j’empoignai une des touries naufragées d’acide sulfurique et j’en avalai quelques gorgées. Tout ça, au fond de la mer ? Oui, monsieur, tout ça au fond de la mer ! On n’est pas toujours dans des conditions qui vous permettent de choisir son laboratoire. Ce qui se passa, vous le devinez, n’est-ce pas ? Nous le devinons ; mais expliquez-le tout de même, pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent M. Chaque fois qu’on met en contact du fer, de l’eau et un acide, il se dégage de l’hydrogène... Je n’eus qu’à clore hermétiquement mes orifices naturels, et en particulier ma bouche ; au bout de quelques secondes, gonflé du précieux gaz, je regagnais la surface des flots. Comme il est dit dans la complainte de la criminelle famille Fenayrou, j’avais mal calculé la poussée des gaz. Ne me contentant pas de flotter, je m’élevai dans les airs, balancé par une assez forte brise Est qui me poussa en amont de la rivière. Ce sport, nouveau pour moi, d’abord me ravit, puis bientôt me monotona. Au petit jour, j’entrouvris légèrement un coin des lèvres, comme un monsieur qui sourit. Un peu d’hydrogène s’évada ; me rapprochant peu à peu de mon poids normal, bientôt, je mis pied à terre, en un joli petit pays qui s’appelle Tadoussac et qui est situé à l’embouchure du Saguenay. Et la jolie petite vieille église ! (la première que les Français construisirent au Canada). Et les jeunes filles de Tadoussac qui vendent des photographies dans la vieille petite église au profit de la construction d’une nouvelle basilique ! (Et même si ces lignes viennent à tomber sous les yeux des jeunes filles de Tadoussac, qu’elles sachent bien que messieurs P. ont gardé d’elles un souvenir imprescriptible à la fois et charmant (1) . Sitôt fermée ma parenthèse, le gentleman de Winnipeg termina son récit avec une aisance presque injurieuse pour ce pauvre Cap : Dès que j’eus mis pied à terre, j’exhalai le petit restant d’hydrogène qui me restait dans le coffre, et je gagnai la saumonnerie de Tadoussac en chantant à pleine voix cette vieille romance française que j’aime tant : Visiblement contrarié, Cap haussa les épaules murmurant : Ce bonhomme-là ne me fait pas l’effet d’un personnage bien sérieux. Chapitre XVIII Description d’une ingénieuse machine de l’invention de Cap pour faire du deux cent trente-quatre à l’heure. Comme j’avais rencontré mon excellent ami le Captain Cap devant la Leicester Tavern, je lui dis simplement : Alors au Chicago Bar, c’est tout près ? Au Chicago Bar pas plus qu’à la Leicester Tavern ! Tant que durera le conflit Anglo-Américain, je ne mettrai les pieds en aucun établissement John-Bullesque ni Uncle-Sameux (1) . Dans la situation que j’occupe, l’intégrale neutralité s’impose à moi. Et dans les brasseries vénézuéliennes, Cap, y allez-vous ? D’ailleurs, je ne bois plus rien à Paris. Dès que j’ai soif, je vais dans les départements, j’enfourche ma nonuplette... vous ne connaissez pas ma nonuplette ? Comme son nom l’indique, c’est un cycle monté par neuf personnes comme la sextuplette est montée par six. c’est une fameuse machine que ma nonuplette ! Uniquement composée de brins d’osier assemblés et renforcés par des bandes de papier gommé ! Pourquoi donc pas, je vous prie ? Et pourtant, citez-moi une pièce métallique entrant dans la construction de ces organismes !... Le bon Dieu est trop malin pour employer n’importe quel métal dans la confection de ses petits trucs. Vous devez aller vite, avec votre nonuplette ? Deux cent trente-quatre kilomètres à l’heure. Cap, mon vieux Cap, j’ai une peur terrible que vous n’abusiez de mon ingénuité. Mais pas du tout, cher ami, je vous jure ! Deux cent trente-quatre kilomètres à l’heure ! Je dois d’ailleurs ajouter que ma nonuplette, machine et coureurs, pèse, tout compris, environ un kilo. Mais un kilo, y songez-vous, un simple kilo pour tout ce monde là ! Je dois encore ajouter, pour terrasser vos doutes, que ma nonuplette est allégée par un ballon dont la force ascensionnelle représente, à un kilo près, le poids de la machine et des coureurs. Mais la résistance de l’air contre ce ballon ? Mon ballon affecte la forme d’un tire-bouchon à deux pointes, une par devant, une par derrière. Il se visse dans l’air comme le tire-bouchon se vrille dans le liège, c’est-à-dire sans résistance appréciable... D’où qu’il souffle, le vent n’arrive même pas à nous faire hausser les épaules. Venez avec nous prendre un verre à Dunkerque ! Mon acquiescement parut enchanter Cap, mais le capitaine se rappela bientôt qu’un léger accident était survenu, le matin même, à un brin d’osier de sa nonuplette. Finalement, nous entrâmes dans un petit café blanc et or, où un garçon entre deux âges, nous servit deux excellents bocks de bière Tourtel. Chapitre XIX Ce qu’on peut appeler sans crainte la maison vraiment moderne. Eh bien, mon vieux Cap, que pensez-vous de cela ? Je tendis au Captain le numéro du Journal en lequel Marcel Prévost traitait, avec son autorité et son charme coutumiers, la question de la maison moderne (1) . D’un rapide coup d’œil, d’un de ces coups d’œil que l’aigle le plus perspicace n’hésiterait pas à signer, notre vaillant camarade eut bientôt fait de dévorer ladite chronique. Puis il haussa les épaules, et d’une attitude qui lui est familière : Votre ami Prévost, dit-il, me semble bien ingénu de tant s’effarer pour un monte-charge à ordures ménagères et pour le chauffage des W.-C. Vous avez vu mieux que cela, Cap ? Dans les Nouvelles-Galles du Sud, sans doute ? Pas si loin, dans la région Nord du Canada, à Winnipeg ; j’ai vu la maison idéalement construite pour ce climat, glacial l’hiver, torride l’été. Je vous parle d’un immeuble qui, durant la rude saison, se trouve toujours du côté du soleil... On ne me la fait plus, celle-là, je la connais ! Il y a à San-Remo un hôtel qui, entre autres alléchances, met sur son prospectus cette curieuse indication : « Grâce à une ingénieuse combinaison, toutes les chambres de l’hôtel sont exposées au Midi (1) . » Or, l’ingénieuse combinaison, la voici : L’hôtel, fort mince, ne comporte qu’une épaisseur de chambres, lesquelles, naturellement ont toutes la même orientation, celle du Midi. Si c’est ça que vous appelez la maison idéale ! Quand vous aurez fini de parler, je causerai. Semblable à votre hôtel de San-Remo, ma maison de Winnipeg est assez étroite, puisqu’elle ne comporte que l’épaisseur de deux pièces ; mais ce qui fait sa singularité, c’est qu’elle est posée sur un immense chariot qui tourne sur des rails circulaires. Ma maison est une maison tournante. Sur le devant, sont placées chambres de maîtres, salles à manger, salons, etc. ; sur le derrière, cuisines, chambres de domestiques, niches à belles-mères, etc. Pendant l’hiver, saison où le moindre rayon de soleil est ardemment béni, ma maison, dès le matin exposée au ponent, tourne jusqu’au soir, où elle se trouve virée vers le plein couchant, pour recommencer le lendemain. Pendant l’été, l’été torride de ces parages, on opère le manège contraire et l’on peut ainsi fuir l’horreur des calcinants midis. Nous voilà loin, n’est-ce pas, mon cher, de la maison moderne de Marcel Prévost, aux tuyaux émaillés qui empêchent les microbes de remonter dans l’appartement ! Chapitre XX Une création du Captain Cap : le Grandiose Billard Club ! Comme la pluie n’avait pas l’air décidée à ne plus choir, je fis au Captain Cap la proposition de jouer au billard, histoire, ajoutai-je, de tuer le temps. répliqua Cap, ce n’est pas nous qui tuons le temps, mais bien le temps qui nous tue ! Alors, seulement, pour le faire passer. insista Cap, ce n’est pas nous qui faisons passer le temps, mais bien le temps qui nous fait passer ! On aurait pu aller loin avec ce système-là ; aussi, crus-je devoir n’insister point. Et pourtant, j’insistai tout de même. Volontiers, obtempéra le hardi navigateur, mais où ? (Car je dois prévenir le lecteur, s’il en est temps encore, que cette scène se passait dans le petit café blanc de la rue Bleue, bien préférable, selon moi, au petit café bleu de la rue Blanche.) Un billard qui peut se loger dans un immeuble, si vaste soit cet immeuble, n’est qu’un joujou dérisoire, bon seulement pour garçonnets et fillettes. La dernière fois que j’ai joué au billard, tel que vous me voyez, mon cher Alphonse, c’était dans les Nouvelles-Galles du Sud. Et sur un tapis dont le petit côté ne mesurait pas moins d’un mille marin et demi (2 kil. Et ma stupeur, l’avouerai-je, se coupa d’un doigt d’incrédulité. fit Cap de sa voix la plus tranquille. Et quand ce diable d’homme m’eut conté son affaire, je reconnus nom d’un chien ! que la monstruosité de son dire n’était qu’apparente. En 1888 (1), Cap, chargé par l’Institut libre de Bougival d’une exploration géologique dans les Nouvelles-Galles du Sud, s’aventura au creux d’une large vallée en laquelle la main de l’homme n’avait encore jamais fichu les pieds. Aucune végétation ne s’épanouissait en ces lieux, pour cette excellente raison que la terre végétale y était remplacée par un formidable gisement de malachite. Contrairement au vieux dicton, qui prétend que la malachite (2) ne profite jamais, Cap tira un parti étonnant de cette richesse minéralogique. En un rien de temps, il avait fait niveler horizontalement le bloc de la malachite, et fondé à Pifpaftown (la plus proche cité du gisement) le Grandiose Billard Club . Rien que pour le capitonnage des bandes de cet important billard, on eut recours à un peu plus de six mille quintaux de caoutchouc. Les billes ingénieuse innovation c’étaient d’énormes fromages sphériques dits de Hollande, et composés d’une pâte qu’un traitement assez simple (au pyrolignite d’alumine) transforme en ivoire de tout premier cartel. Il ne fallait pas songer, bien entendu, avec une installation aussi démesurée, à se servir de queues, comme vous et moi. Des canons montés sur des affûts roulant, sur de rapides cable-cars, du dernier modèle, circulaient autour de l’exorbitant billard, et projetaient les énormes boules sur la surface de la malachite. L’habileté du joueur consistait alors autant à bien viser qu’à doser convenablement la charge de poudre dans la gargousse. Cap m’affirma qu’en peu de temps ce sport devenait passionnant. Et je n’eus plus de peine à comprendre le mépris qu’il éprouvait pour nos pauvres petits ridicules billards européens. Chapitre XXI Où le Captain Cap nous donne d’intéressants tuyaux sur le ferrage des chevaux dans les pampas d’Australie. Et vous, Cap, qu’est-ce que vous pensez de tout ça ? Eh bien, je ne pense qu’une chose, une seule ! Le dialogue dura longtemps sur ce ton. Moi, je me sentais un peu déprimé, cependant que le d’habitude si vivant Captain Cap était totalement aboli. Cap bâilla, s’étira comme un grand chat fatigué, et je devinai tout de suite ce qu’il allait me proposer : l’inévitable cosmopolitan (1) en quelque bar saxon du voisinage. Je répondis par ces deux monosyllabes froidement émises : Cap aurait reçu sur la tête tout le mont Valérien lancé d’une main sûre, qu’il ne se serait pas plus formellement écroulé. Désormais, la débauche, sous quelque forme qu’elle se présente, me cause une indicible horreur. J’ai trouvé mon chemin de Damas. Or, la nature ne comporte ni breuvages fermentés, ni spiritueux. Si on n’avait pas inventé l’alcool, mon bien cher Captain, on n’aurait pas été contraint d’imaginer la douche. Ces propos le déconcertaient tant, émis par son vieux compagnon d’orgie. De désespoir, il crut à une plaisanterie. Je perçus qu’il éprouva la sensation, l’horrible sensation froide et noire que lui échappait un camarade. Si vous évade le compagnon, l’ami vous demeure et pour jamais, car, moi, j’ai su voir derrière la soi-disant inextricable barrière de votre extérieur le cœur d’or pur qui frissonne en vous. Vous n’avez rien à faire cet après-midi ? Qu’est-ce que vous diriez qu’on allât faire un tour jusqu’au tourne-bride de la Celle-Saint-Cloud ? Cap et moi, nous avons tout un passé dans ce tourne-bride. Que de fois le petit vin tout clair et tout léger qu’on y dégustait trancha drôlement et gaiement sur les redoutables American drinks de la veille ! Il régnait tout le froid sec désirable pour une excursion dans les environs ouest de Paris. Notre petit moto-car de chez Comiot roulait crânement sur la route. À peine franchies les fortifications, au cours de je ne sais quelle causerie, le Captain Cap crut devoir comparer son gosier à une râpe, mais à une véritable râpe. Le caboulot où nous stoppâmes s’avoisinait d’une ferrante maréchalerie. Des odeurs de corne brûlée nous venaient aux narines, et nos tympans s’affligeaient des trop proches et vacarmeuses enclumes. Il y avait trop longtemps que Cap n’avait piétiné l’Europe. Il faut vraiment venir dans ce sale pays pour voir ferrer les chevaux aussi ridiculement. Vous connaissez d’autres moyens, vous, Cap ? Mille autres moyens, plus expéditifs, plus pratiques et plus élégants. Entre autres, celui-ci, couramment employé dans les prairies du centre d’Australie, quand il s’agit de ferrer des chevaux sauvages, des chevaux tellement sauvages qu’il est impossible de les approcher. Vous avez vu ferrer des chevaux à distance ? Mais, mon pauvre ami, c’est un jeu d’enfant, pour ces gens-là ! Je ne suis pas curieux, mais... Les maréchaux-ferrants de ce pays se servent d’un petit canon à tir rapide (assez semblable au canon Canet dont on devrait bien armer plus vite notre flotte, entre parenthèses). Au lieu d’un obus, ces armes sont chargées de fers à cheval garnis de leurs clous. Avec un peu d’entraînement, quelque application, un coup d’œil sûr, c’est simple comme bonjour. Vous attendez que le cheval galope dans votre axe et vous montre les talons, si j’ose m’exprimer ainsi... À ce moment, pan, pan, pan, pan ! vous tirez vos quatre coups, si j’ose encore m’exprimer ainsi, et vos fers vont s’appliquer aux sabots du coursier. Alors, il est tellement épaté, ce pauvre animal, qu’il se laisse approcher aussi facilement que le ferait un gigot de mouton aux haricots. À ce moment, la bonne de l’aubergiste rentrait avec, dans un pot, du bon lait crémeux fraîchement trait. Tiens, fit Cap, si on fabriquait un ice-cream-soda . Et au grand ahurissement de ces banlieusards, Cap nous confectionna un des plus délicieux ice-cream-soda (1) que j’aie goûtés de ma vie. Chapitre XXI Dans lequel le Captain Cap se paye et dans les grandes largeurs, encore ! la tête de l’estimable M. Je ne pardonnerai pas de longtemps à ce froid fumiste de Cap l’atroce oui atroce ! plaisanterie qu’il vient d’exercer à mon détriment. Quand il s’en mêle, Cap ne vole pas son nom de Captain et les bateaux qu’il monte sont de vrais bateaux. Il y a quelques semaines, un monsieur rencontré au cours de je ne sais quelle débauche et avec lequel nous avions contracté, sur l’heure, les liens d’une inoxydable amitié, nous avait bien recommandé : Surtout, si vous allez en Touraine, ne vous avisez pas de quitter le pays sans passer quelques jours chez moi, à B... Je vous mettrai en rapport avec un de ces petits Vouvray !... Quatre significatifs claquements de langue ponctuaient ces alléchances. Ça vous changera, ajoutait-il, de vos infernaux whisky cocktails J’avais depuis longtemps oublié l’aimable invitation de M. Laidgency (car tel est son nom) quand Cap, un beau matin, me proposa : On devrait bien aller goûter aux crus de notre ami de l’autre jour. Ce fut seulement à la gare de B... que nous constatâmes l’absence sur notre carnet de l’adresse exacte de Laidgency. fit Cap, le premier cocher d’omnibus venu nous renseignera. Un tel homme doit être populaire dans son endroit. En effet, le premier cocher d’omnibus venu renseigna Cap et le renseigna au moyen de sept ou huit mots à peine, mais qui suffirent à éclairer la religion de Cap. Je n’avais pas entendu la réponse du cocher, mais, étant donné le laps infinitésimal de la durée du colloque, je pouvais sans crainte d’exagération, évaluer cette réponse à sept ou huit mots au plus, mettons dix, pour être munificent. (comme beaucoup de petites villes sur la ligne d’Orléans), possède une gare située dans un faubourg assez lointain de la vraie agglomération citadine, dont elle est séparée par une longue avenue de tilleuls (1) . Contemporaine, au bas mot, de François Ier, cette historique cité présente à l’œil ravi du voyageur un lacis inextricable de petites rues pittoresques, je n’en disconviens pas, mais au plus haut point labyrintheuses. La merveille était que ce damné Captain se dirigeât, par ce dédale, avec l’aisance et la désinvolture qu’il aurait mises à se balader dans Chicago, Québec, ou toute autre de ses villes natales. De deux choses l’une, pensais-je, ou Cap est déjà venu à B..., mais je suis sûr du contraire, ou il marche à l’aveuglette au risque de nous égarer. De temps en temps, avec l’air d’un augure consultant les oiseaux du ciel, Cap levait au firmament un regard inspiré, puis : je commence à être fatigué, tu sais. Et mon ami de hausser les épaules. Tu vois cette grande maison en briques ? Comment diable avait-il pu se faire que, grâce au si court, au si furtif renseignement du cocher (dix mots, je l’ai su depuis) il ait su se diriger, avec une telle précision, dans une ville infiniment compliquée où il n’avait jamais fichu les pieds, vers un logis qu’il me désignait à l’avance bien que ne l’ayant jamais considéré jusqu’à ce jour ? Laidgency nous reçut royalement, mais je ne pus, de la nuit, clore l’œil, tant j’étais agacé par l’irritante énigme sur laquelle Cap se contentait de dire : J’ai le sens de l’orientation poussé au dernier point. Accrue peut-être par l’excessive consommation que nous avions faite au dîner des principaux crus tourangeaux, ma surexcitation ne connaissait plus de bornes. Dix fois, vingt fois, pendant le repas, j’avais supplié Cap : Tu vois dans quel énervement ridicule, je le confesse, mais réel, tu me jettes avec ton refus d’explication. Ce que tu fais là n’est pas d’un ami. Mais, répétait Cap froidement, puisque je te le dis ! Il n’y a dans ce petit événement rien que de fort naturel. Je suis doué au plus haut point du sens de l’orientation ! Impossible d’en tirer un mot de plus ! Laidgency, ne réussit pas mieux dans sa tentative de projeter un rayon de lumière sur ce curieux mystère. Vers minuit, lorsque nous nous quittâmes pour regagner chacun notre chambre, l’idée me vint, craignant pour le lendemain de supposer, en ma détresse, quelque hallucination provoquée par trop de Vouvray, l’idée me vint, dis-je, avant de me coucher, de rédiger comme un petit procès-verbal de l’aventure qui me préoccupait si fort, et j’écrivis : « Aujourd’hui, invités à passer quelques jours chez M. Laidgency, nous sommes arrivés, mon ami Cap et moi, à B..., petite ville où jamais (j’en suis sûr) ni Cap ni moi n’avons mis les pieds. « Ignorant l’adresse de notre hôte, Cap s’en informa auprès d’un cocher d’omnibus qui stationnait dans la cour de la gare. « Ce dernier fournit à Cap le renseignement demandé, mais d’une façon si sommaire que l’ensemble du colloque ne dépassa pas une durée de dix secondes. « Malgré cette indication si forcément rudimentaire, malgré le lointain du domicile visé et la complication à peu près inextricable des petites rues et ruelles de la ville de B..., Cap me conduisit tout droit, sans l’ombre d’une erreur ou d’une hésitation, chez M. « Mieux encore, en débouchant dans la rue qu’habite ce monsieur, Cap me désigna un immeuble distant de nous d’environ cinquante mètres, en me disant : « Tu vois cette grande maison en briques, c’est là que demeure notre ami. » « Diaboliquement ravi de me voir si intrigué, Cap se refuse à la moindre explication. « Si demain je n’ai pas le mot de l’énigme, je suis parfaitement disposé à tuer Cap et à périr ensuite, au besoin, sur l’échafaud. » Le lendemain matin, toujours lanciné par mon insupportable hantise, je me lève avant tout le monde et je file vers la gare. Précisément un omnibus arrive, conduit par le cocher consulté hier. Pourriez-vous, mon brave, me donner l’adresse de M. La grande maison en briques vis-à-vis la poste... Pas un mot de plus, mon brave, merci ! Le mot de l’énigme vient de me fulgurer ! Fallait-il que je sois bête, tout de même, pour me mettre en tels états, alors que si simple la clef du mystère ! Les regards que la veille, au cours de notre marche, j’avais vu Cap lever au ciel, tel l’augure consultant le vol des oiseaux, ces regards ne consultaient que la direction des fils télégraphiques partant de la voie ferrée pour se diriger vers le bureau de poste de B... Ça n’était pas plus malin que ça ! Mais du jour où l’on adoptera administrativement la télégraphie sans fil, il faudra que mon « practical joker » Cap trouve autre chose. Chapitre XXIII Dans lequel M. Mougeot afflige par l’étendue de son cynisme mercantile l’âme délicate du Captain Cap. Une vieille coutume administrative veut que, chaque année, M. le directeur général des postes françaises applique tous ses soins et tout son goût à la confection d’un splendide calendrier de luxe duquel il n’est tiré qu’un nombre restreint d’exemplaires et qu’il se dérange en personne, ce haut fonctionnaire, pour en faire hommage à M. le chef de l’État, à MM. les présidents des Chambres et, enfin, à quelques-unes des personnalités les plus notoires dont s’honore à bon droit notre pays. C’est ainsi qu’un beau matin de fin décembre le captain Cap recevait la visite de M. On a beau, mes chers amis, être pénétré de sa valeur, une telle démarche ne laisse pas que de vous toucher profondément, surtout quand on n’a rien fait pour la provoquer et Cap ne savait comment remercier notre actif sous-secrétaire d’État de sa mille fois trop flatteuse, disait-il, gracieuseté. Mais lui de protester et de se répandre en louanges à son égard, en compliments, en exultations qui finirent par, de cette humble violette qu’est le Captain, faire le plus confus des coquelicots. Qu’en penses-tu, vieille ombre de Darwin ?) Quand ils eurent épuisé la gamme, M. Mougeot des éloges, Cap des remerciements, ce dernier songea vite à jeter un coup d’œil sur le merveilleux objet qui lui était présenté. J’ai dit « merveilleux », je ne retire pas le mot, car jamais notre industrie nationale, jamais le goût de nos ouvriers d’art n’ont rien produit d’aussi délicieux. En examinant de plus près mon calendrier, soudain, Cap ne put réprimer une exclamation de surprise ! Il venait de faire une bizarre constatation : les noms des saints de chaque jour étaient supprimés et remplacés... Je vous le donne en mille ! Remplacés par le nom d’une foule de ces produits commerciaux, industriels, hygiéniques ou autres dont vous voyez vanter les mérites dans les journaux, par les affiches des murs, en un mot, partout où l’œil humain peut projeter son regard. Par exemple, au lieu de cette vieille mention à laquelle nous sommes habitués depuis la tendresse de l’âge : « Janvier 4, vendredi, saint Rigobert », nous apercevons, et non sans stupeur : « Janvier 4, vendredi, Chocolat Menier. » Le mardi 16 avril, ce pauvre saint Fructueux se voit désinvoltement remplacé par « Crème Simon » ! Et ainsi de suite, jusqu’au 31 décembre, où saint Sylvestre est détrôné par... Oui, mon ami, tels seront désormais nos nouveaux almanachs, dont celui que vous tenez dans les mains n’est qu’un fastueux échantillon. Le public, en France, cher monsieur, se fait à tout et cette innovation le froissera moins encore quand il saura qu’elle rapporte à notre pauvre budget pas mal de rondelets millions. Les gens comme moi, mon ami, appuyés d’une main sur l’épaule du progrès et de l’autre écrasant à coups de talon l’hydre de la routine, ne craignent rien. Aussitôt le budget bouclé, je dépose un projet de loi accordant à l’État le monopole de la confection et de la vente des calendriers. Le gouvernement vend déjà des timbres-poste, du tabac, des allumettes, etc., rien d’extravagant à ce qu’il devienne marchand d’almanachs. En me racontant cette histoire, Cap concluait en soupirant : Comme la France a changé depuis les croisades ! Et comme le froid venait encore aggraver notre sujet de tristesse, nous nous jetâmes immédiatement sur un gin cling des plus réconfortants (1) . Chapitre XXIV Où l’on voit, tel saint Michel terrassant le démon, notre ami Cap avoir raison des plus basses températures. Le phénomène généralement désigné sous le nom de « froid » provient, neuf fois sur dix, de la température. Supprimez la cause, vous supprimez l’effet ; d’un abaissement plus ou moins considérable élevez la température, vous serez tout étonné de voir disparaître le froid. De là, sans doute, cette antique coutume, aussi vieille que le monde, de faire du feu pour se réchauffer. Rien n’est plus simple que de faire du feu, mais rien, hélas ! Et plus l’humanité vieillira, vous m’entendez bien, plus les combustibles verront leurs prix atteindre les plus hauts sommets des vertigineux tarifs. pour les gens frileux, l’avenir s’annonce sous une bien sombre couleur. (Si encore c’était le rouge sombre !) Est-ce à dire que la situation soit désespérée ? Mais dès maintenant, mes chers amis, il s’agit de ne plus faire les poires ; il nous faut abandonner le vieux système barbare de chaufferie par combustion de bois, charbon, coke, etc., etc. En un mot, sur cette branche comme sur toutes les autres où s’accrochent les mille problèmes de la vie, déterminons-nous, une bonne fois, à nous montrer scientifiques et à, loin des routines ancestrales, mais bien dans le radieux firmament de la véritable civilisation moderne, chercher le flambeau qui nous guide, je ne dis pas au bonheur parfait, puisque le bonheur parfait ne saurait être de ce monde, assure Machin, mais tout modestement, et ce sera encore bien joli, n’est-ce pas ? C’était de nuit ; nous nous trouvions, le Captain Cap et moi, seuls dans un wagon de la ligne de l’Ouest, quand un brave employé changea nos bouillottes. Malheureusement, soit économie de l’administration, soit personnelle erreur, il changea nos deux bouillottes borgnes contre deux autres aveugles, c’est-à-dire, et je crois en être certain, qu’il nous infligea deux de ces ustensiles provenant d’un wagon voisin, cependant que le wagon voisin bénéficiait des nôtres. (Ce n’est pas autrement qu’on fait les bonnes maisons.) Moi, je me contentai de hausser les épaules (lié que je suis par les bienfaits de la Compagnie de l’Ouest) ; mais mon compagnon entra dans une colère abominable et accabla tout le personnel de la gare d’une foule opaque d’injures diverses. Et dire, s’écria-t-il, qu’il en sera toujours ainsi tant qu’on n’adoptera pas mon système ! Quoi de plus agréable dans les longs parcours ! Comme dans presque toutes les inventions, géniales, le hasard fut de beaucoup dans la découverte qui va nous occuper. Le hasard, peut-être pas, mais les circonstances, pour dire plus juste. Cap (1) donc accomplissait son service militaire dans je ne sais plus quelle garnison montagneuse, très réputée pour son extrême frigidité. Une nuit qu’il était de faction près de la poudrière et qu’il avait oublié ses gants, une terreur folle le prit : ses deux mains, ses deux pauvres mains, subitement, s’engourdissaient à vue d’œil, si j’ose m’exprimer ainsi, et, nul doute ! ces appendices, si utiles à l’homme, allaient radicalement, geler. Et le pauvre garçon, lâchant vite son flingot, se mit à souffler dans ses doigts, frappa ses mains l’une contre l’autre, les enfouit dans ses poches et dans les replis intimes de son vêtement. Rien n’y faisait : ses mains, il en avait la perception effroyablement nette, prenaient à grands pas le chemin du gel définitif. C’est alors qu’il l’eut, l’éclair de génie ! Se saisissant de son fusil, il n’hésita pas à faire feu dans le noir et à tirer, coup sur coup, une demi-douzaine de cartouches. Après quoi, approchant ses mains endolories du canon brûlant de son lebel, il sentit la circulation se rétablir : il était sauvé ! C’est ce procédé que Cap qualifie son système et qu’il cherche, en vain, à faire adopter par les compagnies de chemin de fer et autres. Mais la routine, la damnée routine ! Chapitre XXV Où il est question, c’est le cas de le dire, d’un tas de cochonneries. Excellent réveillon passé avec quelques hétaïres de grande beauté, cinq ou six députés prévaricateurs, le tout sous la chatoyante présidence du Captain Cap. Avec ce diable d’homme, on ne manque pas une occasion de s’instruire en s’amusant. La coutume de manger du boudin pendant la nuit de Noël remonte à la plus profonde antiquité. Ne lisons-nous pas dans les « Commentaires de César » : « Secundum antiquam habitudinem, Lexoviani celebrant naissanciæ Christi anniversarium empiffrandos e ipsos cum boldini Si nous abandonnons le terrain historique pour nous livrer aux investigations plus précises de la statistique, nous ornons notre esprit des chiffres suivants : Une moyenne de cent Français (car il faut, bien entendu, ne point compter parmi ces dégustateurs les enfants en bas âge, plusieurs moribonds, les dames en couches et certaines personnalités, tel que M. Paul Deschanel, beaucoup trop bien élevées pour admettre un seul instant l’absorption d’un aussi grossier mets), une moyenne de cent Français, reprends-je, consomme un mètre de boudin (1) . Un mètre de boudin pour cent habitants, cela nous représente, si je sais compter (et je sais compter, je vous prie de le croire), trente et quelques kilomètres pour la France entière. Veuillez avoir l’obligeance mesdames et messieurs, d’inscrire ce chiffre sur un bout de papier : nous serons bien aise de le retrouver tout à l’heure. Et maintenant, quittant la statistique, nous allons, si vous le voulez bien, faire un bond sur le tapis de ce j’appellerai, faute de mieux, la biologie. Dans son dernier numéro, l’excellent « Journal de Médecine et de Chirurgie », fort habilement dirigé par M. le docteur Lucas-Championnière, résumait, d’après une publication allemande non désignée, un travail des moins ragoûtants dû aux veilles d’un certain docteur Schelling. N’ayant probablement rien à faire entre ses repas, ce savant parvint non sans peine, affirme-t-il, à se procurer des boyaux frais, tels que les utilisent les charcutiers pour préparer des saucisses, des andouilles, des boudins et autres denrées, « ejusdem cochonneriæ ». Il les examina, ces boyaux, à l’aide de puissants microscopes ; il en scruta les replis les plus secrets, il les gratta, il en analysa les raclures et, finalement, découvrit... (Les personnes d’estomac tant soit peu sensible, et qui s’adonneraient à l’usage des produits ci-dessus désignés, sont priées instamment de ne point poursuivre cette lecture.) Il découvrit, cet excellent docteur Schelling, que les boyaux servant à mouler les succulentes saucisses ou les andouillettes appétissantes recèlent une quantité d’excréments qu’on peut évaluer à deux grammes ou deux grammes et demi par mètre d’intestin grêle et cinq grammes par mètre de gros intestin. Prière de noter que les boyaux soumis aux investigations du docteur Schelling provenaient d’une charcuterie renommée dans le pays pour sa propreté méticuleuse. « Un ouvrier allemand, ajoute tristement M. Schelling, qui consomme de dix à quinze centimètres de saucisse par jour, moyenne ordinaire, absorbe donc quatre ou cinq grammes d’excréments par semaine, soit une demi-livre par an. » Connaissez-vous, dans le théâtre ancien, une vieille pièce, très amusante, intitulée « le Marchand de m... ? » Titre légitimement offuscateur, qui pourra désormais se changer en cet autre, plus hypocrite, mais disant la-même chose : « le Charcutier ». Revenons à notre boudin, à nos trente kilomètres de boudin, et concluons que, dans cette nuit de Noël, où nous nous trouvons réunis, cent cinquante kilos de la... marchandise en question seront absorbés sur le territoire de la République française. Déplorable constatation, car, enfin, ce n’est pas une raison, parce que le Christ est né dans une étable, pour que, cette nuit-là, nous nous gorgions de bouse de vache. Chapitre XXVI Où l’on verra les nuages à grêle n’en mener pas large devant le système du Captain Cap. La théorie du Captain sur la formation de la houille. La grêle, Émile Gautier vous le dira comme moi, la grêle est une sorte de conglomérat formé d’eau gelée. Précipité d’une notable hauteur, abusant lâchement de la loi de la chute des corps, chaque grêlon constitue à lui seul une sorte de petit Attila, des seuls vitriers béni, mettant à sac les promesses de moissons et de vendanges et même car le bougre devant rien ne recule les moissons et vendanges en personne. L’humanité demeura longtemps désarmée devant cette agression stupide. Puis vinrent les compagnies d’assurance contre la grêle. Mais ça, c’était tourner la difficulté, et, j’irai plus loin, la mal tourner. Exiger cent sous, n’est-il pas vrai, des gens quand la récolte est bonne, pour leur remettre cinquante centimes le jour où elle est fâcheuse, si vous appelez cela du progrès, vous n’êtes pas dur ! Vous êtes si peu dur que mieux vaut jeter un voile sur de tels agissements, pour entrer résolument dans la voie de l’artillerie, quitte à en sortir au plus tôt. Émile Gautier, que je citais plus haut, s’étendait, voici quelques jours, sur le pour ou contre du système d’explosifs à déchaîner contre la grêle. Finalement, et, d’ailleurs, en conformité avec les résultats depuis longtemps recordés, Gautier concluait pour le canon efficace. Dès lors, aussitôt que nous voyons quelque nue prendre l’attitude louche d’une qui va se geler, tirons-lui z’à mitraille, et la pluie remplacera par avance le grêlon dévastateur. La théorie tient donc dans ces trois mots (Edgard) : « Perturbons les nuages en leur tirant dessus des coups de canon ! » Le seul défaut de ce séduisant système, c’est l’exigence qu’il implique de pièces, de poudre, d’artilleurs spéciaux, tout le tonnerre de Dieu, en un mot, ou plutôt de l’Homme ! Que de dépenses pour le budget d’humbles bourgades, et que de soucis ! Sollicité par maint syndicat agricole, vinicole et autre exploitation en « cole », d’avoir à simplifier la question et d’obtenir à moindre « aria » résultat supérieur, le Captain Cap sentit d’elles-mêmes se hausser ses épaules à l’aisance de la tâche. Ne serait-il pas, il vous en fait juge, plus simple, tant qu’à perturber le nuage, de le perturber en son propre sein, grâce à de rustiques mongolfières en papier, chargées d’une simple livre de poudre de chasse qu’enflammerait une pâle mèche, analogue à celle dont se servent nos braves artificiers pour, à distance, allumer de prestigieuses pyrotechnies, le soir du 14 juillet, aux cris mille fois répétés de « Vive la République ! » Très simple, en vérité, mais ne nous fatiguons pas à le redire fallait-il y songer ! Comme le faisait hier, et fort judicieusement, observer, la charmante comtesse Nimportka, le charbon devient hors de prix. Soyons des hommes et ne cherchons pas à nous dissimuler l’atroce vérité : une crise industrielle se prépare. La question du charbon, mesdames et messieurs... Mais, avant d’entrer dans le vif du problème, rectifions, d’après les beaux travaux du Captain Cap, les fausses idées que nos lecteurs pourraient concevoir sur la formation du charbon. Finissons-en une bonne fois avec la sotte légende qui voudrait que les mines de charbon proviennent d’immenses forêts englouties et consumées au cœur du sol, voilà quelques milliers d’années, alors que la surface de notre globe consistait en un marécage universel. Comment concevoir, en effet, le bien-fondé de cette hypothèse, que la terre étant, à cette époque antédiluvienne, si prodigieusement détrempée, des forêts entières aient pu s’enflammer et se comburer jusqu’au bout, sans que tous les autres êtres ou objets peuplant ce monde n’aient pas suivi ce brûlant exemple ? Cette vieille théorie ne tient pas debout. Celle du capitaine Cap nous semble autrement idoine à séduire les natures éprises de vraisemblance et de sens commun, c’est-à-dire la masse profonde de nos clairvoyants lecteurs. On sait que, si nous devons édifier certaines constructions, nous nous voyons forcés, par suite du mauvais état du terrain marécageux ou sablonneux, de nous livrer à cette opération désignée par les spécialistes sous le nom de « battage de pieux ». Il nous apparaît comme hors de doute que tous les édifices remontant à cette époque furent construits sur pilotis. (Ajoutons, que, pour enfoncer ces innombrables pieux, les hommes primitifs, en leur ignorance de nos actuels engins mécaniques, nos joyeux anciens avaient dressé les castors à cet usage, et que l’aptitude, encore aujourd’hui constatable chez nos rares contemporains castors, à battre de chimériques pilotis, n’est qu’héréditaire acquisition.) Pourquoi donc, dès lors, ne pas admettre que toute la houille que nous découvrons maintenant dans nos sous-sols, provienne de cette formidable et souterraine ligneuse réserve ? Chapitre XXVII Difficulté de la poésie française pour certains étrangers. Cap, vous qui touchez à toutes les sciences, à tous les arts, avec une égale supériorité, comment se fait-il que je ne connaisse point de vos poèmes ? Des vers, mon cher ami, j’en ai fait quand j’étais jeune, j’en ai fait à remplir des magasins à coton, et des halles à blé ! Quand je me décidai à les brûler, je me trouvais alors à Melbourne, l’atmosphère en fut obscurcie pendant plus de huit jours. Connaissez-vous, ajouta-t-il, mon ami Tom Hatt ? Eh bien, écoutez cette petite histoire d’un poète étranger. Il y a quelques semaines débarquait, porteur à mon adresse d’une lettre de recommandation, un jeune Américain du Kentucky nommé Tom Hatt, appellation qu’il justifie pleinement par le rouge éclatant de son pileux système. Mais ce n’est pas grâce à l’écarlate de son poil que le jeune Tom Hatt attire l’examen du connaisseur, c’est plutôt par la folâtre façon qu’il emploie de prononcer votre belle langue française, façon si folâtre que l’oreille la plus exercée aux gutturs yankees ne saurait démêler en la conversation de Tom le moindre compréhensible fétu. Beaucoup d’esprits superficiels, écoutant mon jeune ami, jureraient même qu’il profère quelque idiome pahouin. Il faut dire aussi pour sa décharge que, dans le fin fond de son Kentucky, entièrement dénué du plus pâle compagnon français, Tom Hatt réussit à force d’énergie ah ! à apprendre le français, tout seul, dans quelques livres trouvés chez le brocanteur. En le simple de son âme, inloti de renseignements ad hoc, Tom Hatt trancha la question de la prononciation en ne l’abordant pas, et Tom Hatt prononça le français comme depuis sa naissance il prononçait la langue de Washington. En sorte que, depuis son arrivée en Europe, il n’avait rencontré personne, sauf un individu avec lequel il pût s’entretenir, sans inconvénient, dans notre langue. Aussi fallait-il les voir et non pas les entendre, vous allez comprendre tout à l’heure pourquoi tailler d’interminables bavettes, mon ami Tom Hatt et un certain Tony Truand, jeune sourd-muet marseillais dont notre Américain avait récemment fait la connaissance aux concerts Colonne ! Le silencieux Tony Truand ironie des noms ! n’accordait à la question de prononciation nulle importance. De son côté, l’infirmité de Tony ayant aboli chez le pauvre Phocéen les inconvénients de l’accent marseillais, Tom et Tony n’éprouvaient aucune difficulté à se comprendre, et c’est à merveille que les deux braves garçons s’entendaient, bien entendu, par gestes. Tony Truand arriva même à prendre sur Tom Hatt un énorme ascendant, et il l’engagea bientôt à composer des poèmes, ainsi qu’il le faisait lui-même depuis sa plus tendre enfance. Seulement, dame, pour les rimes, Tony n’y allait pas de main morte. Non satisfait de les accoupler, ces rimes d’or, il les si j’ose inaugurer ce terme attriplait. (Je ne veux pas dire que Tony inventa ce mode, d’autres l’employaient depuis longtemps, mais, lui, l’appliqua dans toute sa rigueur.) Au bout de fort peu de temps, Tom Hatt m’apportait un petit poème qui débutait par ce curieux tercet : Mais, mon pauvre ami, ne pus-je m’empêcher de m’écrier, ça ne rime pas ! Je le sais déjà, répondit Tom, Tony me l’a dit. C’est avec ses yeux qu’il l’a vu, mon cher. Il m’a reproché l’absence de consonne d’appui avant l’i. Et, le lendemain, en effet, Tom Hatt soumettait à mon examen un second morceau, de haute envolée, de philosophie profonde, mais dont voici le début : Devant tant de bonne volonté, je n’ai eu qu’est-ce que vous voulez ! Cette fois-ci, mon vieux, ça y est ! Et de plaisir, alors, la peau de Tom Hatt devint aussi rouge que ses cheveux. Chapitre XXVIII Odieuse violation d’un règlement formel. Dans le courrier du Captain Cap, ce matin, se trouvait cette lettre qu’il me confie et dont la publication pourra sauver des milliers d’êtres humains, sans compter les animaux (car rien ne prohibe qu’il s’en trouve en telle occurrence) d’un des plus affreux trépas qu’il soit donné aux habitants de notre planète d’éprouver : « Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais un de mes collègues de bureau vous désigne à moi comme un des rares personnages en vue actuellement vivants qui ne soient pas vendus à l’une quelconque de nos grandes administrations. « Vous êtes donc tout indiqué, cher monsieur, pour signaler au public une des plus incroyables monstruosités officielles dont, et cela depuis plus de cinquante ans, il ait à pâtir. « Lorsqu’en France, cher monsieur et illustre Captain, on instaura ce mode de transport en commun qui s’appelle le chemin de fer, nos législateurs, comme c’était leur devoir, ne manquèrent pas d’entourer la nouvelle institution d’une foule de précautions administratives assurant aux voyageurs toutes les garanties possibles contre les mille accidents qui peuvent résulter de ce genre de locomotion. « Parmi ces règlements, quelques-uns furent appliqués dès le début, n’ont cessé et ne cesseront jamais de l’être. « Ces règlements, est-il besoin de le souligner, sont ceux qui ne gênent point trop le personnel de la Compagnie et ne grèvent que d’une façon insignifiante le capital de MM. « Quant aux autres, ils sont demeurés lettre morte. « Allez vous étonner, maintenant, de la quantité de catastrophes sur voie ferrée que la presse enregistre quotidiennement ! « Voulez-vous un exemple, un simple exemple qui en dira plus gros que les plus violentes diatribes ? « Procurez-vous donc l’Ordonnance munie de ce titre : « Ordonnance portant règlement d’administration publique sur la police, la sûreté et l’exploitation des chemins de fer. « Négligeons quelques détails pourtant fort intéressants sur lesquels il y aurait tant à dire et arrivons au titre VIII, article 73 . « Tout agent employé sur les chemins de fer sera revêtu d’un uniforme ou porteur d’un signe distinctif ; les cantonniers, gardes-barrières et surveillants pourront être armés d’un sabre. » « Or, dites-le-moi franchement, avez-vous jamais remarqué le moindre employé de chemin de fer, depuis l’humble cantonnier jusqu’au fastueux président du conseil d’administration, muni d’un sabre ? « Je prévois l’objection du docile contribuable disposé à trouver tout bien : quand ces agents seraient armés d’un sabre, est-ce avec cet engin qu’ils pourraient éviter déraillements, collisions, télescopages et autres balançoires ? « Évidemment non ; mais la question se pose plus haut. « Le législateur, en indiquant le port du sabre, et non pas de l’épée, pour certains agents des voies ferrées, entendait clairement que lesdits agents fussent montés. « En effet, ne va-t-il pas de soi qu’un fonctionnaire monté est susceptible d’accomplir une besogne autrement sérieuse que s’il était à pied ? « Or, dans un but d’immonde économie, de hideuse rapacité, de lucre nauséabond, les Compagnies n’ont jamais songé jamais ! je suis à même de le prouver à doter du plus pâle coursier le moindre de leurs aiguilleurs. « Et pas un député, mon pauvre monsieur et illustre Captain, pas un sénateur pour rappeler le gouvernement à quelque pudeur ; car, si le gouvernement ferme les yeux sur des agissements aussi coupables, c’est qu’il touche en argent le prix de ses complaisances. Papillaud possède la photographie du dernier reçu de M. Cette intéressante communication est signée d’un fonctionnaire au ministère des travaux publics qui prie Cap de ne pas imprimer son nom, rapport à la petite allocation du jour de l’An, laquelle, redoute-t-il, ne gagnerait rien à cette publicité. Chapitre XXIX Où Parmentier se voit contester sa gloire. Brusquement, Cap se tourne vers un jeune homme à l’air idiot qui près de lui dégustait un soyer au champagne Lisez-vous le compte rendu de l’Académie des Sciences ? Prenez-vous parfois connaissance de certaines publications périodiques ? Mais, dans les quotidiens, il vous arrive bien de lire la partie consacrée aux sciences ; par exemple, les chroniques documentaires d’Émile Gautier ? Je gage que vous ne détenez pas au meilleur coin de votre bibliothèque ce chef-d’œuvre de vulgarisation de notre ami Georges Claude : Électricité à la portée de tout le monde . Vous êtes un type dans le genre de Brunetière, lequel, non content d’avoir fait déclarer la faillite de la Science, accuse encore la malheureuse de mille méfaits assez saugrenus, celui notamment de gêner les desseins de la Providence. Je n’accuse la Science de rien du tout, je me borne à l’ignorer. de personnes logées à la même enseigne que vous ! Et qu’il faut donc les plaindre ! Car, que d’inattendues sources de gaieté leur échappent. Tenez, sans aller plus loin, faites-moi donc le plaisir de déguster le dernier compte rendu de notre Académie des Sciences. Vous y constaterez, non sans une bien légitime stupeur, que la pomme de terre n’est pas ce qu’un vain peuple pense. La pomme de terre serait, si j’ose m’exprimer ainsi, le fruit d’une maladie, d’une maladie quasi-honteuse même, puisque produite par un ignoble champignon que M. Noël Bernard, l’auteur de cette découverte n’hésite pas à pavoiser du nom de fusarium . Semez de la pomme de terre dans un sol privé de fusarium, assure M. Noël Bernard, et vous ne verrez point se produire de tubercules, cependant que les pieds de votre végétal fleuriront et fructifieront au mieux du monde. Ces pieds de pommes de terre sans pommes de terre représentent donc l’état normal de la plante. Je n’ai pas l’honneur de connaître M. Noël Bernard, mais je vois d’ici l’air de révoltante satisfaction avec lequel il avance sa scientifique peut-être, mais à coup sûr, monstrueuse assertion. Pour un peu, il fonderait la ligue contre le fusarium . La gloire si noble de Parmentier, si pure, ne devait point trouver grâce devant un être tel que ce Bernard. Parmentier, au dire de notre naturaliste, n’a jamais introduit la pomme de terre en France. Ce fut, paraît-il, un nommé Clusius qui se chargea bien avant lui de ce soin. Mais comme ce Clusius, agronome soigneux, prenait cure de ne semer ses pommes de terre qu’en terrains dénués de fusarium, n’apparaissait nul tubercule... Parmentier, lui, n’y regarda pas de si près. Trop de zèle attristant Bernard (1) ! Je comprends et j’approuve de toutes mes forces qu’on lutte contre la tuberculose, mais il y a tubercules et tubercules. La pomme de terre, d’ailleurs, même en robe de chambre, est assez grande fille pour se défendre toute seule contre vos grotesques imputations. Et n’est-ce point, parlant de la pomme frite, radieusement puissante en sa frêle apparence, que Victor Hugo émit jadis : « Dans tubercule, il y a Hercule ! » Chapitre XXX Le renard bleu à la portée des plus petites bourses. Volontiers, mais sur le pouce, car je suis pressé. C’est aujourd’hui que se réunit sous ma présidence, le conseil d’administration de la Société générale des Pelleteries de Paris . Et, sur mon ahurissement, Cap m’expliqua en peu de mots l’objet de la nouvelle compagnie. Un véritable placement de père de famille : Tout le monde sait le haut prix qu’atteignent les peaux et les fourrures, pour peu que ces marchandises ne proviennent pas du simple lapin de nos contrées. Le renard bleu, pour ne citer que cette bestiole, affecte des tarifs qui en interdisent l’usage aux femmes, par exemple, de nos modestes cantonniers. À quoi attribuer cette décourageante cherté ? Tout simplement aux parages lointains autant que polaires où les intrépides chasseurs doivent aller traquer ces bêtes de luxe, aux mille difficultés et dépenses accompagnant cette opération, et enfin aux frais de douane relativement élevés que MM. les importateurs se voient contraints de verser au fisc, pour avoir le droit d’entrer sous le ciel de France leurs précieuses marchandises. La « Société générale des Pelleteries de Paris » a pour but de remédier à cet état de choses en mettant à la portée des plus petites bourses certaines fourrures dont l’abord fut permis, jusqu’alors, seulement à nos sympathiques princes de la finance, à leurs dames et à leurs demoiselles. Mais, vous récriez-vous, la « Société générale des Pelleteries de Paris » perdra des sommes folles en de tels trafics ! Non, vous répliqué-je froidement, la « Société générale des Pelleteries de Paris » réalisera des bénéfices énormes, car, après d’assez gros frais d’installation, ses frais journaliers seront des plus insignifiants. La « Société générale des Pelleteries de Paris » se propose d’installer à Paris même ou, pour parler plus exactement, sous Paris de vastes installations au sein desquelles tous les riches animaux à fourrure, habitant d’habitude dans l’Amérique du Nord, le Canada, le Labrador, l’Alaska, etc., etc., vivront et se multiplieront, tels les lapins en leurs garennes. Grâce, reconnaissons-le, à un fort pot-de-vin, versé aux mains de M. Paul Escudier et de plusieurs indélicats édiles ejusdem farinæ, la « Société générale des Pelleteries de Paris » s’est assuré l’entière possession, pour une période de quatre-vingt-dix-neuf ans, des catacombes de Paris. Transformer ces catacombes en une immense glacière à température septentrionale et à éclairage polaire, peupler ces vastes sous-sols avec les susdits animaux, n’est-ce point jeu d’enfant ? Vous avez compris à demi-mot, n’est-ce pas ! Et ne voyez-vous point là, vaillante petite épargne française, le placement de père de famille dont je vous parlais plus haut ? Seulement, je le répète, ne point perdre une minute. Comme bien je m’y attendais, le simple et résumé programme de cette magnifique affaire, la « Société générale des Pelleteries de Paris », a suscité dans le monde si intéressant de la petite épargne française une émotion bien légitime. Cette idée, en effet, d’utiliser les catacombes en les transformant en vastes locaux frigides et simili-polaires où l’on pourra cultiver à foison les animaux riches en luxueuses fourrures, ne pouvait manquer de rencontrer un accueil sympathique, encourageant et flatteur. De mille départements à la fois, sans exagération, pleuvent les souscriptions, les demandes de renseignements, les conseils, les sollicitations à quelque emploi dans l’entreprise (si modeste soit-il, ajoute un pauvre bougre). De ce volumineux courrier citons les deux lettres suivantes, curieuses l’une et l’autre, bien qu’à des titres différents : « Comme vous, je crois la « Société générale des Pelleteries de Paris » appelée au plus brillant avenir : quand on obtient une peau de renard bleu, par exemple, à un prix de revient pas sensiblement supérieur à celui d’une peau de lapin, tenez pour certain qu’une telle entreprise est susceptible de réaliser des bénéfices inconnus jusqu’alors chez l’excellent M. Révillon ou tel autre de ses confrères en fourrures. « Eh bien, cher monsieur, ces bénéfices, je viens vous proposer de les accroître encore dans de sensibles proportions. « En dehors des aménagements que vous commanderont les nécessités de votre exploitation, qui vous empêcherait d’en soigner le côté « pittoresque » tels que rochers, cavernes, cours d’eau, petits lacs, huttes de trappeurs et même pourquoi pas ? et que ne réalise-t-on aujourd’hui, grâce à l’électricité ? aurores boréales, soleil de minuit et autres phénomènes météorologiques si fertiles en ces parages ? « Vous pourriez ainsi, en faisant payer un prix d’entrée, introduire chez vous un grand nombre de curieux qui ne se lasseraient jamais d’un spectacle aussi mirifique. « Mais, m’objectez-vous, ces curieux, venant du dehors et pénétrant brusquement dans un endroit aussi frais (15 ou 20° au-dessous de zéro), ne risqueraient-ils pas de se voir immédiatement décerner une de ces braves petites fluxions de poitrine, apanage coutumier de ce qu’on appelle un « chaud et froid » ? « Non, car j’ai prévu le cas : « Un vestiaire ad hoc fournirait à nos curieux un petit complet semblable à celui que revêtent les hardis Canadiens chasseurs de fourrures. « Mais, continuez-vous à m’objecter, nos ours blancs seraient-ils assez raisonnables pour contempler tous ces badauds d’un œil calme et d’une griffe indolente ? « Certainement, car j’ai prévu le cas : « Par-dessus le chaud vêtement désigné plus haut, les badauds, comme vous dites, revêtiraient une armure ne différant des armures de nos vaillants preux que par ce détail que, pour être plus légère, elle serait d’aluminium. « Vous voyez donc que j’ai tout prévu. L’autre lettre émane, j’en ai grand-peur, de quelqu’un de pas bien sérieux, quoique assez familier : « Très chic, ton truc d’installer le Septentrion et ses bêtes à poil de luxe dans les catacombes ! « Mais ne crains-tu pas que tous ces opulents bestiaux ne soient pas bientôt pris du mal du pays ? « À cet inconvénient, je ne vois qu’un remède : les distraire en faisant chanter, matin et soir, les plus jolis airs de leurs patelins nataux. « Et, pour accroître l’illusion, qui, s’il te plaît, chargeras-tu d’exécuter ce brillant répertoire ? Polaire en personne, l’étoile Polaire elle-même ! Victor n’empêchera pas la « Société des Pelleteries de Paris » de gravir d’une main sûre les marches du succès. Chapitre XXXI Les camelots devant le Captain Cap, et M. S’il faut en croire le Captain Cap et pourquoi douter de sa parole ? Il va se tenir, le 31 juin prochain, un congrès pas banal. Les camelots du monde entier se feront représenter à cette assemblée, la première de ce genre, mais espérons-le, suivie de beaucoup d’autres semblables. En tête de son programme, cette sympathique corporation inscrit : Le Captain Cap est très informé sur l’histoire de camelots depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Puis, confortablement installé sur son haut fauteuil, il se livra à l’intéressante conférence que voici : Contrairement à l’idée généralement répandue dans le monde peu intéressant des esprits superficiels, l’industrie du camelot, loin d’être de création récente, remonte aux premiers temps de l’humanité. Le premier camelot dont il est fait mention dans les documents est précisément celui qui donna son nom à cette institution naissante, et n’allez pas croire que vous avez affaire au premier venu ! Un fils de roi, s’il vous plaît ! Le fils de Loth, roi des Moabites ! Cham Loth c’est ainsi qu’on l’appelait conçut un grand chagrin d’avoir vu sa mère qu’il adorait transformée, à la suite des pénibles incidents sur lesquels le lecteur nous saura gré de ne pas revenir, en statue de sel. Désireux d’oublier une aussi cuisante peine (mettez-vous à sa place, si vous aimez tant soit peu votre mère !), Cham Loth hésita longtemps entre l’intempérance et les voyages. Finalement, il se décida pour ces derniers, mais, garçon pratique avant tout (les jeunes Moabites sont encore réputés aujourd’hui pour leur habilité consommée dans tous les trafics), Cham Loth emporta avec lui des chariots remplis de marchandises diverses, d’un prix de revient insignifiant et ne comportant, chacune, qu’un faible volume, en telle sorte qu’il pût les débiter lui-même, au cours des pays traversés, sans se faire aider par de souvent indélicats serviteurs. Cham Loth devint vite populaire par toute l’Asie, son pécule s’arrondissait à vue d’œil, en même temps que faiblissait son chagrin, si bien qu’au bout de peu de temps, le brave garçon était le premier à rire du curieux accident survenu à sa pauvre maman. L’exemple de Cham Loth porta ses fruits : beaucoup de jeunes hommes se répandirent par les pays voisins, débitant mille objets disparates, dont, à grosses clameurs, ils indiquaient le nom, l’emploi, les mérites et le prix. Par imitation, le peuple désignait ces vacarmeux individus sous le terme de leur initiateur : Cham Loth. Le nom leur en resta et trépassa (1) les âges. Fiers de cette origine quasi-royale, nos modernes camelots cherchent à susciter un réveil dans leur corporation, un réveil doublé d’une ascension vers profits et honneurs. Nul doute que leur congrès ne fourmille d’intéressants détails, mais c’est surtout leur tournoi qui passionnera, je pense, notre capitale. Car le Congrès des camelots sera suivi d’un tournoi. Trente-sept mille camelots arrivés des quatre coins du globe se répandront dans toutes les rues de Paris, exerçant, à qui mieux mieux, leur active industrie et cherchant à vendre aux passants affolés des choses très probablement hétéroclites. Jamais, je l’avoue, je n’aurais reconnu M. Salomon Reinach dans le gentleman qui se présentait si fort poliment au seuil de mon cabinet, avec, à la main, son chapeau haut de forme. J’aurais d’autant moins reconnu ce personnage que persistons en la voie des aveux cette fois était la première où se m’offrait l’occasion de sa vue. Salomon Reinach a bien des défauts, mais personne ne s’avisera, j’estime, à contester sa mirifique compétence en tout ce qui touche le savoir et l’interprétation des textes bibliques. Or, c’est précisément à l’occasion de ces derniers que, surmontant sa timidité naturelle, M. Salomon Reinach se décidait à venir me trouver. Laissons la parole à l’érudit exégète : « Dans votre dernier article (1), honoré monsieur, s’est glissée une erreur en la persistance de laquelle la réputation si solidement établie d’exactitude scientifique du Captain Cap pourrait bien essuyer quelque mauvais vernis. « Cham Loth, il est vrai, fut bien, ainsi que vous le dites, le premier camelot dont fait mention la Bible ; il n’était pas le fils de Loth, comme vous l’avancez, mais seulement son gendre. « Venu d’Éthiopie en Chaldée, Cham il ne s’appelait encore que Cham fut admirablement reçu par la famille de Loth. « Ce qui devait arriver arriva : séduit par les charmes d’Echa, une des filles de Loth, Cham sut trouver le chemin du cœur de la belle enfant, et bientôt, en dépit de la résistance de la mère Loth, qui n’aimait pas les nègres Cham était noir il l’épousait et ajoutait à son nom de Cham celui de son beau-père. » (Echa Loth était la plus jolie et la plus enjouée des nièces d’Abraham. Salomon Reinach, rappelaient, à s’y méprendre, ceux de notre actuelle et délicieuse Éva Lavallière.) « ... Passons rapidement sur les pénibles incidents qui se déroulèrent après cette union, et venons-en, sans plus tarder, à la curieuse aventure de Sodome : Fuyez, recommandait l’un des anges à toute la famille Loth, mais ne vous avisez pas de regarder en arrière, sans quoi !... « Sodome flambait avec, pour combustible, ses saligauds d’habitants. « Une idée soudaine germa dans l’infernal cerveau de Cham : « Retournez-vous, dit-il à la belle-mère ; le spectacle en vaut la peine. « Machinalement, la maman Loth jeta un coup d’œil en arrière. « En moins d’un quart de seconde, la bonne femme ne formait plus qu’un amas de chlorure de sodium. « Légèrement ahurie, mais dominée par la terreur, la famille Loth continua de fuir jusqu’en Chanaan, d’où notre ami Cham revenait quelques semaines après. Entre deux pierres plates, il eut bientôt fait de mettre en poudre les restes de sa belle-mère. « Ce sel, il le divisa en une infinité de petits paquets qu’il alla débiter par tous les pays circonvoisins. « Ajoutons que l’idée de tirer de sa belle-maman un profit aussi inattendu comblait de joie notre ami Cham Loth. « C’est sans doute à la bonne humeur de leur ancêtre que les camelots d’aujourd’hui doivent encore leur incontestable gaieté. » Chapitre XXXII Le sanatorium de l’avenir. De tous côtés, on ne parle que de « sanatoriums ». Messieurs les typographes, veuillez avoir l’obligeance de m’ouvrir une de vos plus confortables parenthèses : (Au pluriel, n’en déplaise à certains messieurs, je n’hésite pas à écrire « sanatoriums », et mon attitude, à cet égard, ne changera qu’au jour improbable où, généralisant leur pédanterie, ces certains messieurs diront des « aquaria », des « harmonia », etc. Quand un étranger se fait naturaliser Français, cela n’implique-t-il pas qu’il consent à épouser nos lois ? Dès qu’un terme exotique entre dans notre langue, à lui d’en subir, sans murmurer, la règle, si tyrannique, si arbitraire puisse-t-elle lui sembler, ou alors qu’il retourne dans son sale patelin et qu’il nous fiche la paix ! Quand une dame me raconte qu’elle vient d’entendre de magnifiques « soli », je lui demande incontinent comment se portent ses « gigoli ». S’il s’agit, comme en l’espèce, d’une langue morte, engageons alors le pauvre bougre de mot à regagner prestement la paix de son sépulcre, et qu’il n’en soit plus question !) De tous côtés, donc, on ne parle que de sanatoriums. Et non seulement on en parle, ce qui ne suffirait pas à terrasser la tuberculose, mieux : on en édifie, on en inaugure même. mais il y a commencement à tout, pas vrai ? Je n’ai pas la prétention de vous faire une leçon sur les conditions de bon agencement d’un sanatorium. Vous savez tous qu’un établissement de ce genre doit réaliser tout ce qu’il existe au monde de mieux comme isolement, bon air, température. Aussi, ne grouillent-ils pas en myriades, les endroits idoines à telles entreprises. Et puis, il y a les voisins, qui poussent des cris de porc frais (1) et clament à la contamination dès qu’on parle d’installer, auprès de leurs domaines, châteaux ou masures, quelqu’un de ces fameux sanatoriums. Tout être qui réfléchit est amené donc à frémir en constatant les ravages sans cesse croissants du fléau terrible, et les rares barricades que, malgré toute notre science et tout notre effroi, nous arrivons à lui opposer, dérisoirement. Celui qui découvrira le secret du sanatorium nombreux et bon marché aura rendu, d’avance, nous lui tirons notre casquette un de ces services à l’humanité qui mettent un homme au rang des Jenner, des Lister, des Pasteur ! Or, cet homme-là n’est pas à venir. Il existe, n’étant autre que notre glorieux Captain Cap. Emplacement immense, idéal, bon air, température chaude et constante, pas de voisins, pas de loyer, que désirez-vous de mieux pour un sanatorium véritablement digne de ce nom ? Je ne veux pas vous faire languir plus longtemps. L’emplacement que Cap a découvert pour tous les sanatoriums de l’avenir, c’est le « Gulf-Stream ». Je n’insiste pas, vous avez compris. Exagérais-je en exaltant les avantages incomparables de cette gigantesque station c’est le cas de le dire thermale ? Il va de soi que notre nouvelle formule de sanatorium se rapprochera par sa construction beaucoup plus du bateau qui va sur l’eau que de la terrienne demeure. Sans compter que les pauvres embrasés, comme dit Michel Corday, pourront s’amuser à pêcher à la ligne et se nourrir, en grande partie, du produit de leur pêche, riche en phosphore, alimentation recommandée, dans le cas qui nous occupe, par les meilleurs praticiens. Tout cela est très simple, comme vous voyez ; mais fallait-il pas moins y songer. Chapitre XXXIII Un aspect nouveau de la métallothérapie. À l’époque et ça ne nous rajeunit pas où j’habitais le quartier Latin, les étudiants en médecine que j’avais habitude de vivre avec (1) s’entretenaient volontiers sur un nouveau mode de soulager l’humanité souffrante que venaient d’imaginer simultanément deux savants cliniciens, le docteur Burq et le docteur Dumontpallier : la métallothérapie, dont le seul nom nous dispensera d’en dire plus long. Vers le même temps, il était également question, dans le même quartier, des curieux travaux du docteur Luys, auquel, à la Salpêtrière (je crois), il suffisait d’approcher certaines drogues de la plante des pieds de ses malades pour, entre autres résultats, leur enlever des névralgies intercostales, un simple rhume de cerveau, la teigne, etc., etc. Avouez que tout cela relevait quasiment du merveilleux, dirait M. Gaston Méry, notre actif conseiller municipal. J’ignore ce qu’il advint, depuis ces temps, du système métallothérapique des docteurs Burq et Dumontpallier, mais je me souviens que la prétendue « action des médicaments à distance » déchaîna bientôt sur la réputation du docteur Luys plus d’un sourire incrédule et fâcheux. Eh bien, les gens qui souriaient avaient tort de sourire, et le petit fait dont celui qui écrit ces lignes fut ce matin même le stupéfié témoin, réunit dans une allégresse commune les mânes (2) de MM. Je me trouvais donc, vers onze heures et demie comme par hasard à la terrasse du café de la Paix, en compagnie du Captain Cap. Ce parfait gentleman me contait l’histoire suivante : Vous voyez en moi un homme chargé d’une mission bien douce. Ayant perdu la somme de cinq francs par la faute d’un pari conclu avec Mme X. (1), je me suis vu refuser la remise de l’enjeu : « Gardez ce dollar, m’intima la jolie gagnante, et remettez-le de ma part au premier pauvre véritablement intéressant que vous rencontrerez... » Cap en était là de son récit quand soudain se présenta devant notre table cet indigent que connaissent si familièrement tous les Parisiens accoutumés à fréquenter de la Madeleine à l’Opéra. Je veux parler du sinistre homme roux à cheveux plats dont la marche, l’inlassable marche, n’est que la succession jamais arrêtée des secousses de tout un corps ataxique. Tiens, s’écria Cap, le voilà mon pauvre ! Extirpant de sa poche la pièce de cinq francs, mon ami la colla dans le creux agité de la trépidante main. je n’en croyais pas mes yeux... voilà notre homme qui cessait de flageoler de la tête, et des bras, et des guibolles ! Sa pièce de cinq francs devant les yeux, il semblait devenu la proie subite d’une immobilité d’airain. Cette très curieuse cure, par malheur, ne dépassa pas en durée le laps de temps d’une minute, au bout de laquelle notre infortuné reprenait son agitation coutumière. Fort intéressés d’une expérience aussi inattendue, bien décidés à en suivre les phases, nous emboîtâmes le pas, Cap et moi, à notre improvisé sujet. Bientôt, il s’arrêtait sous une porte cochère, tirait de sa poche la pièce de cent sous et l’observait longuement sur ses deux faces (ou pour parler plus exactement, sur sa pile et sur sa face) ; puis il entra chez un mastroquet où il absorba, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, une de ces absinthes dans lesquelles la cuiller tient facilement debout. Tout le temps que dura cette opération notre malade ne trépida pas. Sans rien conclure hâtivement, ne nous est-il pas permis, dès aujourd’hui, de présumer que l’argent est un métal qui n’a pas besoin, ainsi qu’on l’avait cru jusqu’à présent, d’être ingéré pour avoir une action des plus sédatives à l’égard des accidents nerveux ? Chapitre XXXIV Franchissons les rivières sur des ponts formés par des dos de crocodiles. Des lettres semblables à celle que voici honorent autant le citoyen qui les écrit que l’homme à qui elles sont destinées. Aussi n’hésité-je point à publier cette missive avant même de l’avoir lue : « Avant de commencer, permettez-moi de retirer mon képi bien bas devant l’ardent patriote dont l’esprit toujours en éveil n’a jamais perdu de vue le salut national, quitte à l’assurer moyennant l’aide des animaux les plus inattendus. « L’idée de dresser des chiens militaires anti-cyclistes et des puces, non moins militaires, anti-chiens, est de celles que l’Europe vous envie. « Votre invention, en outre, monsieur, des obus chargés de poil à gratter indique bien que chez vous l’humanitarisme le plus large s’unit à un nationalisme irréductible. « Et plus récemment, vos faucons dressés à crever les ballons ennemis ne firent-ils pas ouvrir l’œil à un grand pays voisin que ma situation dans l’armée m’empêche de désigner plus clairement ? « Je ne vous ai pas parlé de vos géniaux crocodiles porte-torpilles, parce que c’est précisément le sujet qui m’amène à vous entretenir aujourd’hui. « Oui, Captain, vous avez parfaitement raison quand vous assurez que le crocodile est le plus éducable des animaux. « Beaucoup de mes camarades, officiers au Soudan, m’ont raconté que, pris dès l’œuf et traité avec égards, le crocodile s’attache à l’homme et s’ingénie à lui rendre les mille petits services que lui permet sa complexion naturelle. « Il serait donc coupable, comme vous l’avez fort bien démontré, de ne pas mettre à profit d’aussi favorables dispositions. Lors des dernières manœuvres, mon rôle consista spécialement à étudier les nouveaux systèmes employés pour traverser les cours d’eau, lorsqu’on n’a sous la main ni pont, ni gués. « Vous allez peut-être sourire, mais le procédé qui me sembla réussir le mieux fut l’improvisation de radeaux composés de gamelles vides qu’on enferme avec de la paille dans des sacs vaguement imperméables. « Souvent, au cours de ces expériences, mes camarades et moi, nous pensions à vous et remettions l’absence du si fertile en ressources que vous êtes. « Et voilà que, sans vous en douter, vous nous mettez sur la voie avec vos histoires de crocodile ! « En quelque sorte proverbiale, l’insubmersibilité de ce saurien prouve que le vieux Archimède était encore au-dessous de la vérité quand, tout nu, dans la rue, il proclamait son fameux principe, à la grande joie des galopins de Syracuse qui hurlaient à son unisson : « Eurêka ! » sur l’air des Lampions . « Oui, c’est là le nœud de la question. « Donc, que messieurs de l’artillerie, puisque c’est eux que cela regarde, n’hésitent point ! Qu’une section spéciale de dresseurs de crocodiles-pontonniers soit organisée sans retard ! Certes, l’idée de l’honorable correspondant est des plus séduisantes, mais comme dit Cap, vous verrez une fois de plus à l’œuvre l’inertie des bureaux. Chapitre XXXV La sécurité dans les théâtres. La sécurité du public dans les théâtres est un de ces problèmes qui ne doivent jamais laisser indifférent le penseur, alors même qu’aucune catastrophe récente ne vient mettre cette morose question sur le tapis de l’actualité. Une foule innombrable d’étrangers s’entasse chaque soir dans nos lieux de plaisir : la politesse française commande de rôtir nos invités en nombre aussi réduit que possible. Ce qui constitue le danger dans ces sortes de malheurs, c’est moins encore la flamme elle-même que l’incroyable panique qui se manifeste dès le début du sinistre et vient causer bousculades, encombrements, écrasements. Une foule qui, terrifiée, se presse dans les couloirs d’un théâtre, c’est un bouchon qui se gonflerait dans l’étranglé goulot d’une bouteille. Tous les naturalistes vous diront que, chez l’anguille, le cas de trépas accidentel par combustion dans un théâtre ou autre endroit de plaisir en flammes, est un fait des plus rares. À quoi attribuer cette, en apparence, curieuse immunité ? À ceci, tout simplement, que l’anguille, lotie par la nature d’un corps parfaitement lisse et comme lubrifié, peut, dès la première alerte, se glisser, se faufiler et promptement parvenir au dehors sans que nulle aspérité personnelle extérieure ne vienne entraver son cours onduleux. L’expérience est facile à faire : remplissez une salle de spectacle avec des anguilles, poussez brusquement un cri d’alarme quelconque, ainsi, par exemple, que : « Voici les Tartares ! », et vous serez positivement émerveillé de la rapidité avec laquelle tout ce souple petit monde aura gagné les parties externes du bâtiment. N’y avait-il pas, pour l’humanité, quelque profitable leçon à tirer de cet exemple ? De bonne foi, le Captain Cap l’avait cru un instant, et il proposa aux autorités compétentes le projet d’une sorte de vêtement à l’usage des spectateurs, en forme de cache-poussière, avec, remplaçant le tissu, de la peau de pêche, de la simple peau de pêche. Ayant, à la suite de longs travaux, remarqué que la peau d’anguille morte ne possède pas les mêmes qualités de glissement que celle de la vivante, il s’était décidé à la remplacer par de la peau de pêche, dont les propriétés, à cet égard, sont si connues et appréciées des amateurs. Son projet n’ayant, comme de juste, rencontré que le dédain ricaneur des grosses légumes, il en resta là de ses travaux philanthropiques. Un nouveau système visant au même but lui paraît plus pratique : Ne pourrait-on pas, insinue-t-il, contraindre MM. les directeurs de théâtre à transformer les couloirs de leurs établissements en couloirs mobiles, semblables au trottoir roulant, vous vous souvenez, à l’Exposition de 1900 (1), au Champ de Mars ? De même pour les escaliers, à la place desquels on installerait des rampes mobiles analogues à celles que l’on put voir dans notre Exposition, avec, pourtant, cette différence qu’elles seraient, si j’ose m’exprimer ainsi, « descensionnelles ». En cas d’incendie, un simple déclic met en marche tout ce mécanisme. Ainsi, plus de bousculade, ou si bousculade, plus de catastrophe, puisque tout le monde sorti dans la rue, automatiquement. Chapitre XXXVI Où la Russie cherche à voler un peu de gloire au Captain Cap. Je vous laisse à penser combien mes yeux tressaillirent d’allégresse quand, fouillant le sommaire de la très intéressante Revue de chimie industrielle, mon regard tomba sur ce titre si plein d’attrait : Production de force motrice par les microbes . Tout de suite, je pensai à un vieux projet que le Captain Cap avait formé jadis d’actionner de puissantes machines au moyen des rotifères, ces ridicules petits êtres qui passent leur vie à tourner, tourner, tourner sans cesse, sans raison, sans but, sans résultat et, eût ajouté Verlaine, sans espoir de foin. Mais la Revue de chimie industrielle est publication trop grave pour abriter pareilles saugrenuités. Qu’est-ce donc que cela pouvait bien être ? Melnikoff, à Odessa je copie textuellement a construit un modèle en réduction d’une machine qui fonctionne à l’aide des produits de la vie des bactéries. « En réalité, cette machine n’a encore aucune importance pratique, elle est à peine née ; mais il y a le plus grand intérêt, au point de vue mécanique, à étudier la vie des bactéries et leur puissance de développement. Melnikoff s’est d’abord attaché à la bactérie Saccharomyces cerevisiæ qui produit la fermentation alcoolique en dédoublant le sucre en alcool et acide carbonique. « On prend un réservoir de cuivre, on y introduit la glucose, de la levure, de l’eau, etc. « Le lendemain, à la température de 20°, le réservoir intérieur contient du gaz acide carbonique à la pression de 4 atmosphères et demie, correspondant à 15 livres anglaises de pression par pouce carré. » (Pourquoi cet ingénieur russe se sert-il de mesures anglaises ? L’Alliance serait-elle donc un vain mot ?) Alors, vous n’avez plus je résume qu’à faire travailler votre gaz comprimé, ce qui est l’enfance de l’art. Pierre Giffard a publié un livre qu’il intitule triomphalement (tout en oubliant de me l’envoyer) la Fin du cheval . Le temps n’est peut-être pas si loin où l’on pourra écrire, et non sans raison, la Fin du Pétrole, la Fin de l’électricité, etc., etc. Les machines à bactéries, l’avenir ne saurait se trouver ailleurs, car ce moteur-là ne risquera jamais de s’épuiser ; quand il n’y en a plus, il y en aura encore ! Et puis, le grand avantage du système Melnikoff consiste surtout dans la facile utilisation du résidu : à peu près un litre de cognac ( ?) pour cinq kilos de glucose employée. Et maintenant, arrachons brutalement à M. Melnikoff, d’Odessa, la couronne apothéotique qu’il usurpe ! Melnikoff arrive bon second dans cette intéressante question. Le premier ne fut autre, une fois de plus, vous l’avez deviné, que notre glorieux ami, le Captain Cap. Voici, en effet, deux ans (le loisir me manque de retrouver la date précise) que sur les indications du Captain, nous préconisâmes le moyen d’économiser le prix du transport de nos vins nationaux depuis l’endroit de la récolte jusqu’à celui de la consommation. Il s’agissait très simplement de les véhiculer pendant leur temps de fermentation, en utilisant leur acide carbonique sous pression pour actionner les roues de camions ad hoc . Ajoutons, non sans humiliation, qu’aucun constructeur ne réalisa ce beau rêve. Mais la Russie était là, qui veillait ! Chapitre XXXVII Où le Captain Cap fait luire aux yeux des auteurs et des éditeurs une séduisante aurore. Bien que fort exagérée par certains pleurnichards, toujours stupéfaits que leurs petites saletés ne tirent pas à cent mille exemplaires et un exemplaire, comme dit le docteur Mardrus, la mévente du livre est un phénomène pénible mais incontestable. Le Captain Cap que je ne manque jamais de consulter en telles circonstances, me fit à ce sujet une réponse qui dévoile chez cet économiste distingué autant de science approfondie que de solide bon sens : « Un livre ne se vend bien qu’à la condition qu’il se présente beaucoup de clients pour en faire l’acquisition. « Si le nombre de ces clients est médiocre, la vente du livre s’en ressentira, et le trafic en résultera d’autant plus faible que la quantité d’acheteurs sera moins dense. » La solution qu’offre le Captain entrera-t-elle bientôt dans la pratique, espérons-le sans nous en réjouir trop tôt : À succès égal, une pièce représentée sur un théâtre rapporte infiniment plus d’argent qu’un roman publié en librairie. Parce que, si vous voulez voir plusieurs fois une pièce qui vous plaise, vous devez chaque fois payer une nouvelle place, tandis que l’exemplaire du bouquin une fois payé, vous pouvez le relire aussi fréquemment qu’il vous plaira. Pis encore : Vous pouvez prêter ledit bouquin à des milliers de personnes, sans que cette pullulation de lecteurs mette un denier de plus dans l’escarcelle du pauvre auteur. Un spectacle, vous ne pouvez pas le prêter à votre plus intime ami. Oui, mais cela n’est pas la même chose. Saisissez-vous la différence pécuniaire de ces deux formes d’art ? Pour le théâtre (si j’en excepte les billets de faveur), autant de miches que de spectateurs ! Il s’agissait donc de découvrir le joint qui pût remédier, vis-à-vis du livre, à un état d’infériorité aussi affligeant. L’expérience, d’ailleurs, parlera prochainement plus haut que la plus astucieuse des théories. Quelques livres vont bientôt paraître, imprimés en « encre volatile ». L’encre volatile est une encre qui, exposée à l’air, se volatilise comme l’indique son nom sans laisser la moindre trace perceptible. De telle sorte et vous voyez l’avantage, pour les libraires à la fois et les auteurs que le même volume, ne pouvant servir qu’à un nombre très restreint de lecteurs, devra être renouvelé dès que ses pages seront devenues blanches comme la blanche hermine, c’est-à-dire à bref délai. Cet ingénieux stratagème remédiera-t-il à la triste situation des littérateurs, c’est, encore une fois, ce qu’avenir prochain se chargera de nous apprendre. Chapitre XXXVIII Où le Captain Cap ne badine pas quand on cherche à se payer sa fiole. Ayant glissé son décime dans la fente d’un appareil automatique, le Captain Cap conçut une effroyable colère en constatant que rien ne bougeait à l’appareil et que la tablette de chocolat annoncée ne se présentait pas. Je viendrai cette nuit avec une cartouche de dynamite et je ferai sauter leur damnée machine. Voilà, fis-je, Captain, une bien excessive vengeance pour une malheureuse pièce de deux sous. Ça n’est pas pour les deux sous ! Les deux sous, je m’en fiche ! Mais je ne veux pas qu’on se f... Je connais, en effet, peu de gens aussi susceptibles que Cap, à certains moments. Prêt à s’imaginer que l’humanité entière s’est liguée pour le dépouiller, il ne décolère pas et rumine sans relâche les plus éclatantes et cruelles revanches. S’étant aperçu un jour que son épicier lui avait vendu une livre de sucre de 485 grammes, il revint le lendemain et projeta dans les olives et les pruneaux de l’indélicat boutiquier une pleine poignée de strychnine. Ce n’est pas pour les 15 grammes de sucre, s’excusait-il gentiment. Les 15 grammes de sucre, je m’en fiche ! Mais je ne veux pas qu’on se f... En une autre circonstance, les choses allèrent plus loin encore. Dans un hôtel de Marseille où il descendait d’habitude, il constata, en faisant sa malle pour le départ, qu’il lui manquait un faux-col. Un garçon de l’hôtel avait, en son absence, ouvert la malle et dérobé l’objet. Cap ne fit ni une, ni deux. Au lieu de revenir à Paris, où l’appelaient ses affaires, il s’embarqua sur un bateau en partance pour Trieste. est, avec Hambourg, le grand marché européen de bêtes féroces. L’homme eut la chance de tomber, tout de suite, sur une véritable occasion : un sale jaguar adulte, dont le mauvais caractère aurait lassé la patience d’un saint et qu’on lui abandonna pour un prix dérisoire. Ce jaguar fut introduit dans une forte malle, une de ces fortes malles où la tôle d’acier joue un rôle plus considérable que l’osier ou la toile cirée. Un rapide steam-boat ramena vers Marseille le grincheux Captain et son farouche compagnon. Le jaguar qui, à l’état libre, n’est déjà pas d’une mansuétude désordonnée, perd encore de sa sociabilité par le séjour d’une semaine dans une malle, même quand son maître a pris la précaution d’enfermer avec lui une dizaine de kilogrammes de viande de cheval premier choix. Notre jaguar ne se comporta pas autrement que la plupart de ses congénères. Précisément, le garçon de l’hôtel eut la fâcheuse pensée de s’approprier un mouchoir de poche appartenant à notre ami. le couvercle de la malle se releva plus brusquement que ne s’y attendait l’indélicat serviteur. Le pauvre jaguar, heureux enfin de pouvoir détendre ses muscles engourdis, manifesta sa joie par un petit carnage, qui s’étendit au garçon coupable, à deux bonnes, à trois voyageurs, au patron, à la patronne de l’hôtel et à quelques autres seigneurs sans importance. Quand un jaguar s’amuse, rien ne saurait l’arrêter. Eh bien, monsieur, concluait gaiement le Captain Cap, je suis souvent revenu dans cet hôtel et n’eus plus jamais à déplorer l’absence du moindre bouton de manchettes... Qu’est-ce que vous voulez, moi, je n’aime pas qu’on se f... Chapitre XXXIX L’économie alliée au bien-être. Trouvez-vous, nous prévenait simplement un très aimable ingénieur de la Compagnie, trouvez-vous, à dix heures vingt-cinq, à la gare des Batignolles, et vous assisterez à quelque chose de fort curieux. Vous pensez si nous eûmes garde, le Captain et moi, de manquer pareille occasion ! À l’heure dite, nous étions au rendez-vous. Un train chauffait, tout prêt à partir. Pas mal de personnages bien mis se trouvaient déjà là, dont beaucoup portaient, à la boutonnière, la rosette rouge de la Légion d’honneur. En voiture, s’il vous plaît, messieurs ! cria l’ingénieur aimable dont j’ai parlé plus haut. J’ai oublié de le dire, mais je pense qu’il est temps encore de réparer cette négligence, il faisait excessivement chaud. Un coup de sifflet déchira l’air, le train s’ébranla. Ce train était un de ces trains qui ressemblent à tous les trains. Il se composait de plusieurs wagons, lesquels se subdivisaient eux-mêmes en un certain nombre de compartiments. Jusqu’ici, donc, rien d’anormal, rien de nouveau. J’en étais là de mes réflexions, quand, à ma grande stupeur, j’aperçus tous mes compagnons de route en train de se déchausser. De l’air le plus naturel du monde, ces messieurs enlevaient leurs bottines et leurs chaussettes. Ils relevaient leur pantalon et leur caleçon jusqu’au genou. Après quoi, l’un d’eux souleva une plaque de tôle posée sur le parquet et mit à découvert un large bassin rempli d’eau, bassin occupant toute la largeur du compartiment. Et tous ces gens de se livrer aux douceurs du bain de pied. Ma foi, nous fîmes comme eux. On ne saurait se figurer, si on ne l’a pas goûtée soi-même, l’exquise sensation que procure un bain de pied en rail-road : c’est délicieux. Je compris alors à quelle expérience j’assistais. D’ailleurs, un monsieur décoré me mettait au courant, avec une de ces bonnes grâces comme on n’en rencontre plus que dans les hautes sphères administratives. L’installation de bains de pieds dans toutes les voitures de la Compagnie aura plusieurs résultats excellents : Pour les voyageurs, aise, hygiène, propreté. Pour les Compagnies, énorme économie de combustible. Au moment où on la refoule dans lesdits bassins, l’eau est à une température d’environ 15°. Le contact, avec les pieds des voyageurs, l’amène assez rapidement (surtout en été) à la température du pied humain, 37°. À ce moment, l’eau tiède est refoulée dans la chaudière et remplacée par de la plus fraîche. C’est donc vingt-deux degrés de chaleur qui ne coûtent rien à l’administration ! J’ai égaré le papier sur lequel j’avais pris mes notes, mais je crois me rappeler que la chaleur humaine, ainsi captée et utilisée, représente une économie de 100 grammes de charbon par voyageur et par kilomètre. Voilà, je crois, un fait unique dans les fastes des grandes Compagnies : une réforme réunissant dans une commune satisfaction les actionnaires et le public. Le voilà, conclut Cap, le bon collectivisme, le voilà bien. Et nous fêtâmes cette date, par, comme il faisait très chaud, un copieux Champagne Julep Chapitre XL Dans lequel on voit évoluer M. Les nombreuses personnes qui, profitant des derniers beaux jours se promenaient hier au Bois, ressentirent soudain une peu mince stupeur. Toute une famille venait de leur apparaître : le père, la mère, deux grandes jeunes filles et un petit garçon, tous éperdument pédalant sur d’élégants tandems peints en vert-nil. Il y avait cinq tandems pour ces cinq personnes et le deuxième personnage de chaque tandem n’était autre qu’un kangourou. N’écarquillez pas vos yeux, braves gens, vous avez bien lu : le deuxième personnage de chacun de ces tandems, bel et bien, c’était un kangourou. Et tout ce monde, bêtes, gens, machines passa comme un rêve. Je me trouvais moi-même en ces parages, donnant un peu d’air à la triplette que je viens d’acheter avec Brunetière et le Captain Cap. Non sans peine, nous suivîmes l’étrange vélochée (1) jusqu’à Suresnes. Là, devant un modeste caboulot, la famille entière descendit. Seuls, les kangourous demeurèrent en selle, calant la machine de leur puissante queue sur le sol appuyée. Et rien n’était plus comique que le spectacle de ces animaux, graves et bien stylés, attendant sans broncher leurs maîtres, comme font les larbins anglais derrière les carrosses des vieux lords. (2), nous avions fait la connaissance de toute la famille. Avec sa coutumière bonhomie, Brunetière nous présenta, Cap et moi, sous le jour le plus flatteur qu’il put trouver. À son tour, la plus jeune des jeunes filles se présenta elle-même, puis nous présenta sa famille : son papa, sa maman, sa sœur et son petit frère. Ces messieurs et dames rirent beaucoup de notre effarement et nous enseignèrent que, dans leur pays, le kangoucycle est aussi courant que chez nous, la simple bicyclette. Le kangourou, animal intelligent, docile et vigoureux, rend actuellement, aux Australiens, tous les services que les Esquimaux exigent du renne. Et même mieux, car, en matière d’industrie, l’Esquimau ne va pas à la cheville de l’Australien. Le kangourou et les personnes qui se rappellent les kangourous boxeurs du Nouveau-Cirque et des Folies-Bergère ne me contrediront pas le kangourou est doué d’un avant-train à la fois souple et robuste (sans préjudice, d’ailleurs, pour la peu commune énergie de ses membres postérieurs). Sans s’arrêter aux vagues sentimentaleuries qui ridiculisent notre vieille Europe, les Australiens ont depuis longtemps utilisé les vertus du kangourou. L’une des dernières applications, c’est précisément ce kangoucycle dont je parlais tout à l’heure. Confortablement installé sur une petite plateforme en arrière de la deuxième roue, le kangourou actionne de ses pattes de devant une manivelle qui suffirait, au besoin, à la marche du tandem. Je n’insiste pas sur l’inappréciable auxiliaire que représente mécaniquement (je pourrais dire bécaniquement ) ce vigoureux animal, mais je tiens surtout à faire remarquer l’avantage de la parfaite stabilité, en route et au repos, que procure l’emploi de la longue et solide queue du kangourou. Plus de pelles, plus de dérapages, plus besoin de descendre à chaque arrêt. Le kangourou présente, en outre, le mérite de veiller sur la machine en votre absence, ainsi que ferait le chien le plus fidèle. Brunetière ne cachait pas son émerveillement de tant d’ingéniosité. Cap ne disait rien, mais on voyait tout de même que le kangoucyclisme lui en avait bouché un coin. Chapitre XLI Fragment d’une conférence du Captain Cap sur la question des phares. L’effroyable catastrophe du Drummond-Castle met encore sur le tapis de l’actualité la question si importante des phares. Quoi qu’en aient dit certains journaux anglais, les côtes de France sont aussi bien éclairées que celles d’Angleterre, munies relativement d’autant de phares, lesquels portent des feux aussi intenses que de l’autre côté de la Manche. Par malheur, il est des cas où les phares, si nombreux soient-ils et si éblouissants, ne suffisent pas à avertir du danger le pauvre navigateur. Le brouillard est parfois si intense en mer, que le matelot n’aperçoit pas la lueur de sa pipe ( the C’est alors qu’on songea, puisque le sens de la vue n’était point, en ce cas, utilisable, à faire appel au sens de l’ouïe et qu’on inventa la sirène aux lugubres et avertisseurs meuglements. Cet appareil ne donna point les résultats qu’on attendait de lui, car si puissante que soit la sirène, sa portée a des limites assez humbles. Autre inconvénient de la sirène : même les plus exercés marins se trompent facilement sur la direction du son. À une certaine distance, ils font des erreurs d’estime qui vont jusqu’à 90°. Je demande la parole pour un fait personnel : Il y a quelques années, j’eus l’occasion dans je ne sais plus quelle gazette, de traiter cette si intéressante question des phares. La vue et l’ouïe, disais-je, sont, dans bien des cas, au-dessous de leur mission. D’autre part, les sens du toucher et du goût ne sauraient, dans une question de récifs, être de la moindre utilité. Personne, jusqu’à présent, n’a songé à employer le nez pour flairer le roc prochain. Et je proposai à l’administration compétente de créer des bouées à odeur pour parages dangereux. Voyez-vous d’ici le tableau : une nuit noire épaissie d’un brouillard compact. Pas un feu sur terre, pas une étoile au ciel ! Comme musique, le sifflement du vent dans les cordages, le fracas des vagues, les cris des femmes et des enfants. Dieu seul le sait et peut-être n’en est-il pas bien sûr ! Tout à coup, le capitaine a reniflé par N.-N.-O un puissant relent de vieux roquefort et par S.-E une fine odeur de Martini Cocktail Il consulte sa carte (une carte qu’on dressera ad hoc ), et reconnaît sa position. Il manœuvre en conséquence, et une heure après, le navire est au port ; tout le monde, matelots et passagers, entonnent, les uns des hymnes de grâce, les autres, des grogs bien chauds. Malheureusement, tout cela n’est qu’un rêve. La routine, la hideuse routine est là, qui veille, barrière à toute idée neuve, à tout progrès, à tout salut ! Vous me croirez si vous voulez, l’administration des Phares ne m’accusa même pas réception de mon projet de smell-buoy . Chapitre XLII Où il est question, pour faire plaisir à la population parisienne, de l’abaissement du prix du gaz. Faut-il, s’écria Cap, que les Parisiens soient bêtes pour payer leur gaz six sous le mètre cube, quand ils peuvent s’en procurer excellent, à Londres, pour moins d’un penny. Le transport, le transport, c’est là où je vous attendais ! Quand vous avez dit le transport, vous avez tout dit. Eh bien, cher ami, non seulement le transport ne coûterait rien, mais encore il rapporterait. Vous ouvrez de grands yeux, lecteurs, et de non moins grandes oreilles. Rien pourtant n’est plus exact : non seulement le transport ne coûterait rien, mais il RAP-POR-TE-RAIT ! Une telle assertion mérite un brin d’explique. Mon cher Cap, vous avez la parole : Les Compagnies de chemins de fer, comme d’ailleurs les Messageries maritimes et autres, font payer le transport des marchandises, selon le poids desdites denrées. Or, je vous prie, que pèse le gaz d’éclairage ? Ne se contentant pas de peser rien du tout, il pousse la coquetterie jusqu’à peser moins que rien, en vertu du principe d’Archimède. (Une courte parenthèse, si vous voulez, le temps de prendre un alabazam cocktail (1) : avez-vous remarqué qu’on parle toujours du principe d’Archimède et non de ses principes, dont il était, d’ailleurs, dénué à ce point, que sortant du bain il se promenait tout nu dans les plus fréquentées artères de Syracuse, pour se sécher, disait-il ?) Il arriverait donc, qu’en bonne logique, les Compagnies devraient remettre, au lieu de les percevoir, des sommes pour le transport de cette marchandise à poids négatif. Les choses se passeraient-elles ainsi dans la pratique ? Les administrations feraient intervenir la question, peu négligeable, j’en conviens, du volume, et en profiteraient pour exiger des agents énormes. C’est alors que j’offre la ressource de l’aérostat. Et là, encore, c’est du gratuit trimballage, ou à peu près. Car rien ne nous empêcherait, mes bons amis, de profiter du ballon pour rapatrier en sa nacelle le linge blanchi à Londres de stupides mais rémunérateurs snobs. Il suffirait que cinquante ou soixante mille commerçants parisiens missent mon idée à exécution, pour voir la toute-puissante Compagnie du Gaz baisser un peu ses prix. Oui, mais voilà : en France, on est fort pour crier, mais dès qu’il s’agit d’attacher le grelot, il n’y a plus personne ! Chapitre XLII Où il est question du porc, cet utile auxiliaire du charcutier, comme disait Buffon. Et, à cette occasion, laissez-moi vous rappeler une anecdote qu’aimait à conter un vieux mien oncle au temps jadis où, bébé frais et rose, j’encadrais mon front par d’épaisses boucles brunes. Deux individus s’avisèrent une fois d’acheter un cochon en commun. Consciencieusement, ils engraissèrent leur porc, lui apportant mille détritus du ménage, du son, et même des pommes de terre. Tout le temps que dura cette suralimentation, la meilleure harmonie ne cessa de régner chez les braves copropriétaires. Voici où les choses se gâtèrent. Un beau jour, l’un de ces messieurs estima que le porc se trouvait à point et que l’heure avait tinté d’occire l’animal. Tel n’était point l’avis de l’autre. Quelques jours passèrent et le premier revint à la rescousse. Il est temps de tuer notre cochon. Je m’y connais : la bête n’est pas au mieux de sa forme. L’homme pressé se gratta la tête et, du ton de celui qui a pris une grande résolution, prononça : Écoute, mon vieux, tu feras ce que tu voudras de ta moitié de porc, mais, moi, je vais tuer la mienne. Et il fit comme il avait dit. Inutile d’ajouter qu’en tuant sa part de bête, il causa du même coup le trépas de l’autre fraction. Cette histoire m’est revenue en souvenance à la lecture d’une stupéfiante circulaire qu’a bien voulu me communiquer mon ami le Captain Cap en m’engageant à y mettre toutes mes économies. Il s’agit d’une affaire, mirifique au dire du prospectus, d’une entreprise de Délardage de Cochons vivants . Le début de la circulaire, que voici textuellement vous éclairera sur la question : « Origine et principe de l’invention. « Le plus simple cultivateur sait que le cochon arrivé au moment psychologique ( sic ), c’est-à-dire gras à point, se laisse manger, par les rats, des portions importantes de sa chair. Tourillon, qui nous a cédé ses brevets, et qui reste attaché à notre société, frappé de ce fait, imagina sa fameuse machine à délarder . « Un pantographe élastique et des lames hélicoïdales à cuiller en furent la base, etc., etc. » Suit la description en détail de l’opération et la désignation des futures victimes, lesquelles appartiendront aux races Middlesex, New-Leicester et Tonkinoise . (La race Craonnaise est, paraît-il, trop en chair pour ce genre d’entreprise. Convenablement exploité, chaque cochon nous offrira ( ! ! !) 100 kilos de lard par an, soit deux cents francs au minimum. » Et la Société protectrice des animaux ! Le cas est prévu et un charmant petit post-scriptum répond d’avance à la menace : « Pour calmer les alarmes des cœurs tendres et donner satisfaction à la Société Protectrice des Animaux, les cochons seront anesthésiés avant de subir les opérations. » Attendons-nous à une forte hausse sur le chloroforme, conclut le Captain. Chapitre XLIV Où Cap prouve jusqu’à l’évidence qu’il aime à se rendre compte. Oui, mon cher, je suis comme ça, j’aime à me rendre compte par moi-même. Ainsi, on prétend que par les matinées de brouillard, comme celle d’aujourd’hui, l’absorption d’un verre de rhum est éminemment hygiénique ; assurons-nous-en. Un petit café, précisément, nous tendait les bras : Il n’est pas fameux, garçon, votre rhum. Nous en avons du meilleur, monsieur, à soixante centimes le verre. Je parie que c’est le même. Alors, donnez-nous deux verres de ce fameux rhum... Le second rhum ressemblait au premier comme un frère à son jumeau. Nous sortîmes, non sans avoir manifesté notre mécontentement par quelques vocables triviaux et désobligeants. Tout près de là, un écriteau, posé sur des bourriches d’huîtres devant l’humble établissement d’un marchand de vin, attira notre attention : Arrivage direct tous les matins . Rien ne creuse comme deux verres de mauvais rhum absorbés coup sur coup : je consentis. Nous arrosâmes les huîtres d’un léger vin blanc assez guilleret, suivi d’un petit vin gris des Ardennes de l’authenticité duquel mon méfiant ami voulut s’assurer. Le petit vin gris des Ardennes se laissa déguster avec une telle complaisance que, cinq minutes plus tard, une bouteille de sauterne le remplaçait sur la table. il doit être chouette, son sauterne !... Ce système d’investigation se poursuivit ainsi pendant toute la matinée. La plupart des apéritifs connus furent l’objet d’une sérieuse enquête personnelle. Je vous parie que ce n’est pas du vrai Pernod !... Gageons que ce quinquina n’est pas du vrai Dubonnet !... Et moi, pour flatter la manie de Cap, je m’informais si le curaçao était du vrai curaçao de Reischoffen, et si la bouteille d’anisette portait bien la signature Béranger. Nous nous disposions à prendre mutuellement congé, quand le Captain avisa deux messieurs qui filaient sur leur tandem, tels deux cerfs lancés d’une main sûre. L’un des deux gentlemen se retourna, interrogatif. Stoppez tous les deux au plus vite ! Les messieurs s’arrêtèrent, descendirent et vinrent à nous. Merci, messieurs, d’avoir si gracieusement obéi à ma prière. Maintenant, je vois que vous êtes deux ; vous pouvez continuer votre promenade. Je voulais m’assurer que vous étiez deux, parce que, si vous n’aviez été qu’un, c’est que j’aurais été, moi, abominablement gris... Puisque nous ne sommes pas gris, qui nous empêche de prendre un excellent brandy shanteralla Rien, Cap, rien au monde ne saurait nous prohiber cette démarche. Chapitre XLV Supériorité de la pratique sur la théorie. En tout métier, proclama le Captain Cap, en toute profession, en tout art, il faut de la pratique. Ceux qui viendraient à vous tenir un langage contraire, tenez-les pour sombres niais, tout au moins dangereuses fripouilles. La sagesse des nations qui n’est pas une moule l’a depuis longtemps dit : c’est en forgeant qu’on devient forgeron, et non en consultant des manuels de tissage ou en suivant les cours d’économie politique de notre sympathique camarade Paul Leroy-Beaulieu. Le gouvernement a si bien compris cette vérité qu’il n’hésite pas par exemple à construire de coûteux hôpitaux, où il entretient, à grands frais, un tas de pauvres bougres, à qui il a fait préalablement contracter mille affections diverses, depuis la simple ecchymose jusqu’à l’imminente maternité. Tout cela pour compléter l’éducation théorique de nos futurs morticoles et les entraîner à des pratiques d’où dépendra notre santé, notre existence, à nous autres notables commerçants. Il fut, à un moment, question de créer à Paris et dans quelques grandes villes de province, à l’instar de ces hôpitaux, des manières de Palais de Justice pour pauvres, où les jeunes avocats et magistrats se seraient exercés sur les litiges des gens de rien, litiges dont la solution importe peu au bon ordre social et dans lesquels les futurs robins se seraient, sans dégâts importants, fait la main. Le projet fut abandonné pour raison d’économie. Autant les médecins civils trouvent dans leurs hôpitaux, force éléments d’application, autant les médecins militaires se voient dénués de matières à pratique sérieuse. Si la jambe cassée est fréquente, la poitrine défoncée par un éclat d’obus à la mélinite se rencontre peu, par le temps qui court. Les typhoïdes pleuvent, mais le grand coup de sabre sur la physionomie est bien rare. Et les balles de Lebel qui vous traversent le corps, qui de vous peut se vanter d’en avoir tant vu ? On a bien la ressource des accidents de polygone et de quelques épisodes de notre expansion coloniale. De ce lamentable état de choses résulte un pénible vernis d’amateur se projetant sur tous ceux de nos médecins militaires qui sont en exercice depuis pas plus d’une trentaine d’années. Beaucoup de ces praticiens n’ont pas encore vu, de leurs yeux vu, l’ombre d’une plaie par les armes à feu. Alors, quand le Grand Jour viendra, pourra-t-on compter sur eux ? Sauront-ils panser nos glorieuses, mais mortelles peut-être, blessures ? C’est, obéissant à ces légitimes préoccupations, que moi Captain Cap j’adjure, deux grandes nations européennes l’heure n’a pas encore sonné de les désigner plus clairement de former un pacte des plus intéressants. Ces deux nations, ennemies depuis un tiers de siècle, s’arrangeront au printemps prochain pour avoir des grandes manœuvres communes. Un corps d’armée de la première marchera contre un corps d’armée de l’autre. Les fusils, les canons seront remplis de réels projectiles. Les escadrons chargeront pour de vrai, et on ne mettra pas de bouchons à la pointe des baïonnettes. Alors, seulement les médecins militaires de chacun de ces peuples pourront apprendre leur métier et acquérir une profitable expérience. Inutile d’ajouter qu’on tiendra une comptabilité exacte des tués et blessés et que ce chiffre entrera en décompte sur les victimes de la prochaine guerre. Voilà, je pense, une des mesures les plus humaines qu’une nation vraiment civilisée aurait prises depuis longtemps. Et l’on aurait ainsi des médecins militaires qui seraient autre chose que de vulgaires amateurs. Chapitre XLVI Où l’on voit le Captain Cap, alors jeune homme, abuser de sa science chimique pour jeter le trouble dans un intérieur bourgeois. M’est avis qu’on ne doit faire aux bons serviteurs nulle injure, même légère. Contre un peu d’or, ces gens nous consacrent leur temps et leur travail : nous sommes quittes, sans avoir à jeter dans la balance l’appoint des méprisants vocables et des gestes hautains. D’ailleurs, tenez pour certain que les domestiques nous conservent toujours un chien de leur chienne, et qu’ils savent à miracle, quand il y a lieu, nous retrouver au tournant. Écoutez plutôt l’excellente plaisanterie que certaine cuisinière de mes amies (j’entends ainsi que cette cuisinière est une de mes amies et non point qu’elle est la cuisinière d’une de mes amies), qu’une cuisinière de mes amies, dis-je, servit un jour à des patrons injurieux et stupides. Cette cuisinière, qui s’appelait Clémence, était une brave cuisinière, sachant son métier sur le bout du doigt et, malgré sa nature fougueuse et tendre, parfaitement correcte en son service. Ses patrons se composaient de commerçants bassement nés, louchement enrichis et d’autant plus insolents. ne cessait-elle de piailler, Clémence, votre veau marengo est complètement raté. Muette, Clémence se contentait de hausser les épaules. insistait la chipie, votre mouton empoisonne le suif. Même jeu de la part de Clémence. Un jour, ce fut à la salade que l’exécrable vieille s’en prit. Qu’est-ce que c’est que cette salade ? C’est avec de l’huile à quinquet que vous l’avez accommodée ? Et à partir de ce moment, Madame n’arrêta pas de hurler après la salade de la pauvre Clémence. Elle acheta son vinaigre elle-même et son huile pareillement, le vinaigre chez le duc d’Orléans lui-même, et l’huile chez Olive en personne. La salade n’obtint pas plus de succès. La faute en fut alors aux proportions : il y avait trop d’huile et pas assez de vinaigre. La vieille, enfin, décida qu’elle ferait sa salade elle-même. À cette époque, Clémence avait pour amant notre ami Cap, jeune encore et préparateur de chimie à l’École Anormale. Informé des tortures de sa bonne amie, Cap proposa : Je t’apporterai de l’huile et du vinaigre dont tu rempliras les fioles ad hoc, un jour où il y aura grand dîner chez tes singes. Le futur Captain livra à son amie un vinaigre composé d’un mélange d’acides sulfurique et nitrique. L’huile se trouva remplacée par de la bonne glycérine, légèrement teintée de jaune. Tous ceux de nos lecteurs qui ont seulement passé deux ou trois ans dans une sérieuse fabrique de dynamite, savent que le mélange des corps ci-dessus forme ce qu’on est convenu d’appeler de la nitro-glycérine. Quand le mélange est opéré brusquement et sans précaution, il se produit une élévation de température bientôt suivie d’une de ces explosions après lesquelles on n’a qu’à tirer l’échelle (s’il en reste). Les choses se passèrent comme il était prévu. Malgré le grand tralala du dîner de ce soir, la dame tint à accommoder sa salade elle-même. Alors le saladier fut réduit en miettes et la chicorée violemment projetée sur tous les assistants. Malheureusement, l’accident ne se borna pas à ces quelques dégâts. La vaisselle et la cristallerie crurent devoir se brusquement fragmenter, et aussi, la table, ainsi que la figure et les membres de ces messieurs et dames. Pendant ce temps il y avait dans la cuisine deux personnes qui n’avaient jamais tant ri. Chapitre XLVII Inconvénient d’une mauvaise prononciation. William Bott, que le Captain Cap baptisa fort spirituellement Henry Bott chaque fois qu’il abuse des stars and stripes (1), est un Bostonien fort aimable, et des plus distingués, ainsi que sont, pour la plupart, les gens de Boston. C’est à son propos que j’écrivis ces vers de rime assez plaisante, n’est-ce pas : Bott, en dansant la valse et le boston usa Le parquet de Mary Webb, à Boston (U.S.A.) Débarqué en France au printemps dernier, cet Américain, sur la recommandation de Cap, devint tout de suite mon ami. Le français qu’il parlait était un français irréprochable déjà ; seuls, quelques mots auraient gagné à être plus correctement prononcés. Ainsi, il disait flott, pott, comme si ces mots, à l’instar de son nom, eussent comporté deux t . Sur une simple observation, il rectifia ces petites imperfections, et parla bientôt aussi purement que M. Je me suis beaucoup attaché à mon ami Bott, esprit original, et tout de primesaut. Un matin que je l’avais rencontré sur la plage, il me proposa un match à la carabine. J’acceptai d’autant plus volontiers que je connais les personnes qui tiennent le tir, jeunes et délurées Montmartroises dont la jolie sœur aînée porte un nom fort connu dans l’armorial de la galanterie parisienne. Bott, excellent tireur pourtant, dut s’incliner devant mon écrasante supériorité : après un grand nombre de cartons, il renonça à la lutte et paya la note ès mains d’une des jeunes filles, cependant que je complimentais l’autre sur la jolie tournure que prenait sa taille. J’ai que cette petite Charlotte vient de me tenir des propos auxquels je n’ai rien compris. Voici textuellement ce qu’elle m’a dit : « Ça ne serait pas à faire que j’en aurais un ! On a déjà bien assez de mal à gagner sa pauvre galette sans la refiler encore à des mectons qui Que lui aviez-vous dit qui amenât cette énigmatique réponse ? Pour lui payer les 17 fr. 50, frais de notre match, je lui donnai un louis et, comme elle se disposait à me rendre la monnaie, je lui offris gracieusement (car elle me plaît beaucoup, cette petite) : « Gardez le tout, mademoiselle, ce sera pour votre dot . » Et vous avez prononcé le mot dot, sans faire sonner le t ? Dame, oui, comme vous m’avez indiqué pour flot, pot, etc. La petite aura compris que vous lui donniez de l’argent pour son dos . C’est moi qui ne comprends plus. Dos est le terme argotique et bien parisien par lequel on désigne les gentlemen qui se font de détestables revenus avec l’inconduite de leurs compagnes. Qu’est-ce que cette fillette va penser de moi ? Et Bott tint à revenir tout de suite au tir, porter ses excuses à la petite Charlotte et lui offrir une jolie bague, pour laquelle la petite citoyenne du dix-huitième arrondissement lui sauta au cou et l’embrassa de grand cœur. Glace pilée, quelques gouttes d’angustura et de jus de citron, cuillerée à café de curaçao, remplissez avec cognac, passez, zeste de citron, servez. Au début d’un rhume, rien de tel qu’un ale-flip. Faites chauffer un demi-verre de pale-ale, mélangez à part un œuf avec une cuillerée à bouche de sucre en poudre, saupoudrez de muscade. Après avoir bien battu le tout, versez lentement dans la bière en remuant vivement par petite quantité. Cette boisson est une sorte de lait de poule à la bière. Faites chauffer moitié vieux rhum, moitié eau, sucrez et ajoutez un rond de citron dans lequel vous aurez fiché quatre clous de girofles. L’ american-lemonade se fabrique comme la limonade ordinaire, sucre, jus de citron, eau-de-seltz. La seule différence est qu’on y doit ajouter une petite quantité de porto rouge. Goûtez-en, vous verrez : glace pilée, quelques gouttes d’angustura, une cuillerée à café d’orange-bitter, une autre de sirop de framboise, complétez avec du gin, agitez, passez, délectez-vous. Glace en petits morceaux, quelques gouttes d’angustura, une demi-cuillerée de crème de noyaux, une autre de curaçao, finir avec fine champagne. Agitez, pressez, zeste de citron, buvez. Le brandy shanteralla, peu recommandé au sexe frêle, se prépare ainsi : dans glace en morceaux, versez une cuillerée à bouche de curaçao, une de chartreuse jaune, une d’anisette, complétez avec bon cognac. Remplissez de glace pilée un grand verre, une cuillerée à café de curaçao, une autre de crème de noyaux, finissez avec tisane de Saint-Marceaux. Remuez, une tranche orange, une tranche citron, fraises et fruits selon la saison. Agitez, versez sur le tout, sans mélanger, un filet de porto rouge. Dans un grand verre, pilez trois ou quatre branches de menthe fraîche avec une cuillerée de sucre en poudre, un verre à liqueur de cognac, remplissez de glace pilée, un verre à liqueur de chartreuse jaune, finissez avec du Saint-Marceaux sec, remuez bien, trempez dans le jus de citron une petite branche de menthe, ajustez-la au milieu du verre, fruits selon la saison, un filet de bon rhum sans mélange, saupoudrez de sucre. Dans un verre rempli de glace pilée, versez une demi-cuillerée à café de noyau ; demi de curaçao, deux cuillerées à café de sucre en poudre, un verre à liqueur de cognac, un de rhum et un de kirsch. Finissez avec de bon café noir, agitez, passez, buvez avez chalumeau. Cette consommation, d’une si originale fantaisie, est assez difficile à préparer, les produits qui la composent étant eux-mêmes de densités fantaisistes. Il s’agit de verser à l’aide d’une petite cuiller, avec infiniment de précaution pour ne pas les mélanger, les 12 liqueurs suivantes : grenadine, framboise, anisette, fraise, menthe blanche, chartreuse verte, cherry-brandy, prunelle, kummel, guignolet, kirsch et cognac. Dans un grand verre plein de glace pilée, versez une cuillerée de sirop de framboises, une de marasquin, une de curaçao. Ajoutez un verre à liqueur de fine champagne, finissez avec vieux bordeaux. Une tranche d’orange, fruits selon la saison, chalumeau. Pour obtenir un gin cling, faites chauffer moitié gin, moitié eau, ajoutez sucre en poudre et jus de citron, versez et buvez avant que cela ne refroidisse. Dans de la glace en petits morceaux, deux cuillerées de sucre en poudre, un jaune d’œuf bien frais, petite quantité de crème de noyaux, finir avec du Old Tom Gin . Agitez, passez, versez, saupoudrez de muscade. Excellent stimulant au cours des températures rafraîchissantes que ce gin-flip ! Cap procède de la sorte : Dans un récipient rempli de glace écrasée par lui-même, il verse deux verres à liqueur de crème de vanille et un de kirsch. Il complète avec moitié lait et moitié eau-de-seltz. On peut varier selon les goûts et remplacer la crème de vanille, par de la crème de cacao ou telle autre liqueur qui vous plaira. On peut également substituer le rhum au kirsch. Même préparation que le brandy-cocktail, en remplaçant le brandy par de l’ old Tom gin. Excellente boisson pour matins alanguis, le John Collins se prépare de la façon suivante : remplissez un grand verre de glace pilée, 2 cuillerées de sucre en poudre, pressez un citron, versez un verre à liqueur de gin, complétez avec eau de seltz ou soda, renversez et dégustez avec des chalumeaux. Le lemon-squash n’est autre que notre citronnade ; glace pilée, jus de citron, sucre en poudre, eau-de-seltz ou soda. Remuez bien, ajoutez un rond de citron. Apéritif exquis que ce Mannhattan cocktail : mélange par parties égales de whisky et de vermouth de Turin additionné de quelques gouttes d’angustura et d’une petite cuillerée de curaçao. Un des meilleurs cocktails quand il est bien préparé. Glace en petits morceaux, demi-cuillerée à café d’orange-bitter, de curaçao et de crème de noyau. Finir avec parties égales de gin et de vermouth de Turin. Excellent le mint-julep, quand on peut se procurer de la menthe fraîche : Pilez quatre branches de cette plante avec une cuillerée de sucre en poudre, ajoutez un verre de cognac, remplissez de glace pilée, un verre à liqueur de chartreuse jaune, finissez avec de l’eau, bien remuer. Trempez dans du jus de citron une branche de menthe que vous piquez au milieu du verre. Ajoutez fruits de saison, versez sur le tout, sans remuer, petite quantité de rhum. Le Pick me up est, comme l’indique son nom, un ravigotant recommandé. Pour l’obtenir, dans un gobelet d’argent, mettez glace en morceaux, une cuillerée à bouche de jus de citron, une autre de grenadine et une troisième de kirsch vieux. Remplissez le verre avec du Saint-Marceaux sec, une tranche d’orange. Dans un verre à gobbler rempli de glace pilée, deux cuillerées de sucre en poudre, le jus d’un demi-citron, demi-verre de vieux rhum, une cuillerée à bouche de marasquin, finir avec du Saint-Marceaux, un morceau de sucre candi, fruits selon la saison. Dans un verre à gobbler rempli de glace pilée, versez une cuillerée de curaçao et une autre de marasquin, remplissez de Saint-Marceaux sec, remuez. Au moment de servir, ajoutez sans remuer, quelques gouttes de bonne crème de vanille. Stars and stripes, autrement dit les étoiles et les raies . Dans un verre-flûte, versez sans mélanger crème de noyaux, marasquin, chartreuse jaune, curaçao et verre fine champagne. Bon réconfortant que le thunder : glace en petits morceaux, demi-cuillerée de sucre en poudre, un œuf entier bien frais et un verre de liqueur de vieux cognac, une forte pincée de poivre de Cayenne. Dans votre verre à mélange mettez quelques petits morceaux de glace, quelques gouttes d’angustura, une petite quantité de curaçao et de liqueur de noyaux, complétez avec du scotch whisky. Lorsque le cocktail est servi, coupez délicatement et en fines lames un zeste de citron que vous cassez légèrement en deux afin d’en faire jaillir le jus et que vous plongez ensuite dans le verre. Le whisky stone fence, autrement dit barrière de pierre du whisky, n’est autre que d’excellent cidre sucré et frappé dans lequel vous ajoutez un verre d’ irish ou de scotch whisky. On peut remplacer ces spiritueux par du calvados. Évariste Gamelin, peintre, élève de David, membre de la section du Pont-Neuf, précédemment section Henri IV, s’était rendu de bon matin à l’ancienne église des Barnabites, qui depuis trois ans, depuis le 21 mai 1790, servait de siège à l’assemblée générale de la section. Cette église s’élevait sur une place étroite et sombre, près de la grille du Palais. Sur la façade, composée de deux ordres classiques, ornée de consoles renversées et de pots à feu, attristée par le temps, offensée par les hommes, les emblèmes religieux avaient été martelés et l’on avait inscrit en lettres noires au-dessus de la porte la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort. Évariste Gamelin pénétra dans la nef : les voûtes, qui avaient entendu les clercs de la congrégation de Saint-Paul chanter en rochet les offices divins, voyaient maintenant les patriotes en bonnet rouge assemblés pour élire les magistrats municipaux et délibérer sur les affaires de la section. Les saints avaient été tirés de leurs niches et remplacés par les bustes de Brutus, de Jean-Jacques et de Le Peltier. La table des Droits de l’Homme se dressait sur l’autel dépouillé. C’est dans cette nef que, deux fois la semaine, de cinq heures du soir à onze heures, se tenaient les assemblées publiques. La chaire, ornée du drapeau aux couleurs de la nation, servait de tribune aux harangues. Vis-à-vis, du côté de l’Épître, une estrade de charpentes grossières s’élevait, destinée à recevoir les femmes et les enfants, qui venaient en assez grand nombre à ces réunions. Ce matin-là, devant un bureau, au pied de la chaire, se tenait, en bonnet rouge et carmagnole, le menuisier de la place de Thionville, le citoyen Dupont aîné, l’un des douze du Comité de surveillance. Il y avait sur le bureau une bouteille et des verres, une écritoire et un cahier de papier contenant le texte de la pétition qui invitait la Convention à rejeter de son sein les vingt-deux membres indignes. Évariste Gamelin prit la plume et signa. Je savais bien, dit le magistrat artisan, que tu viendrais donner ton nom, citoyen Gamelin. Mais la section n’est pas chaude ; elle manque de vertu. J’ai proposé au Comité de surveillance de ne point délivrer de certificat de civisme à quiconque ne signerait pas la pétition. Je suis prêt à signer de mon sang, dit Gamelin, la proscription des traîtres fédéralistes. Ils ont voulu la mort de Marat : qu’ils périssent. Ce qui nous perd, répliqua Dupont aîné, c’est l’indifférentisme. Dans une section, qui contient neuf cents citoyens ayant droit de vote, il n’y en a pas cinquante qui viennent à l’assemblée. dit Gamelin, il faut obliger, sous peine d’amende, les citoyens à venir. fit le menuisier en fronçant le sourcil, s’ils venaient tous, les patriotes seraient en minorité.... Citoyen Gamelin, veux-tu boire un verre de vin à la santé des bons sans-culottes ?... Sur le mur de l’église, du côté de l’Évangile, on lisait ces mots accompagnés d’une main noire dont l’index montrait le passage conduisant au cloître : Comité civil, Comité de surveillance, Comité de bienfaisance . Quelques pas plus avant, on atteignait la porte de la ci-devant sacristie, que surmontait cette inscription : Comité militaire . Gamelin la poussa et trouva le secrétaire du Comité qui écrivait sur une grande table encombrée de livres, de papiers, de lingots d’acier, de cartouches et d’échantillons de terres salpêtrées. Le secrétaire du Comité militaire, Fortuné Trubert, faisait invariablement cette réponse à ceux qui s’inquiétaient de sa santé, moins pour les instruire de son état que pour couper court à toute conversation sur ce sujet. Il avait, à vingt-huit ans, la peau aride, les cheveux rares, les pommettes rouges, le dos voûté. Opticien sur le quai des Orfèvres, il était propriétaire d’une très ancienne maison qu’il avait cédée en 91 à un vieux commis pour se dévouer à ses fonctions municipales. Une mère charmante, morte à vingt ans et dont quelques vieillards, dans le quartier, gardaient le touchant souvenir, lui avait donné ses beaux yeux doux et passionnés, sa pâleur, sa timidité. De son père, ingénieur opticien, fournisseur du roi, emporté par le même mal avant sa trentième année, il tenait un esprit juste et appliqué. Et toi, citoyen, comment vas-tu ? Tu vois : tout est bien tranquille ici. La situation est toujours la même. La plus belle armée de la République investie dans Mayence ; Valenciennes assiégée ; Fontenay pris par les Vendéens ; Lyon révolté ; les Cévennes insurgées, la frontière ouverte aux Espagnols ; les deux tiers des départements envahis ou soulevés ; Paris sous les canons autrichiens, sans argent, sans pain. Les sections étant chargées par arrêté de la Commune d’opérer la levée de douze mille hommes pour la Vendée, il rédigeait des instructions relatives à l’enrôlement et l’armement du contingent que le Pont-Neuf , ci-devant Henri IV , devait fournir. Tous les fusils de munition devaient être délivrés aux réquisitionnaires. La garde nationale de la section serait armée de fusils de chasse et de piques. Je t’apporte, dit Gamelin, l’état des cloches qui doivent être envoyées au Luxembourg pour être converties en canons. Évariste Gamelin, bien qu’il ne possédât pas un sou, était inscrit parmi les membres actifs de la section : la loi n’accordait cette prérogative qu’aux citoyens assez riches pour payer une contribution de la valeur de trois journées de travail ; et elle exigeait dix journées pour qu’un électeur fût éligible. Mais la section du Pont-Neuf, éprise d’égalité et jalouse de son autonomie, tenait pour électeur et pour éligible tout citoyen qui avait payé de ses deniers son uniforme de garde national. C’était le cas de Gamelin, qui était citoyen actif de sa section et membre du Comité militaire. Fortuné Trubert posa sa plume : Citoyen Évariste, va donc à la Convention demander qu’on nous envoie des instructions pour fouiller le sol des caves, lessiver la terre et les moellons et recueillir le salpêtre. Ce n’est pas tout que d’avoir des canons, il faut aussi de la poudre. Un petit bossu, la plume à l’oreille et des papiers à la main, entra dans la ci-devant sacristie. C’était le citoyen Beauvisage, du Comité de surveillance. Citoyens, dit-il, nous recevons de mauvaises nouvelles : Custine a évacué Landau. Trubert, de sa voix un peu haletante, s’exprima avec son calme ordinaire : La Convention n’a pas créé un Comité de salut public pour des prunes. La conduite de Custine y sera examinée. Incapable ou traître, il sera remplacé par un général résolu à vaincre, et ça ira ! Il feuilleta des papiers et y promena le regard de ses yeux fatigués : Pour que nos soldats fassent leur devoir sans trouble ni défaillance, il faut qu’ils sachent que le sort de ceux qu’ils ont laissés dans leur foyer est assuré. Si tu es de cet avis, citoyen Gamelin, tu demanderas avec moi, à la prochaine assemblée, que le Comité de bienfaisance se concerte avec le Comité militaire pour secourir les familles indigentes qui ont un parent à l’armée. Travaillant douze et quatorze heures par jour, devant sa table de bois blanc, à la défense de la patrie en péril, cet humble secrétaire d’un comité de section ne voyait point de disproportion entre l’énormité de la tâche et la petitesse de ses moyens, tant il se sentait uni dans un commun effort à tous les patriotes, tant il faisait corps avec la nation, tant sa vie se confondait avec la vie d’un grand peuple. Il était de ceux qui, enthousiastes et patients, après chaque défaite, préparaient le triomphe impossible et certain. Ces hommes de rien, qui avaient détruit la royauté, renversé le vieux monde, ce Trubert, petit ingénieur opticien, cet Évariste Gamelin, peintre obscur, n’attendaient point de merci de leurs ennemis. Ils n’avaient de choix qu’entre la victoire et la mort. De là leur ardeur et leur sérénité. Au sortir des Barnabites, Évariste Gamelin s’achemina vers la place Dauphine, devenue place de Thionville, en l’honneur d’une cité inexpugnable. Située dans le quartier le plus fréquenté de Paris, cette place avait perdu depuis près d’un siècle sa belle ordonnance : les hôtels construits sur les trois faces, au temps de Henri IV, uniformément en brique rouge avec chaînes de pierre blanche, pour des magistrats magnifiques, maintenant, ayant échangé leurs nobles toits d’ardoise contre deux ou trois misérables étages en plâtras, ou même rasés jusqu’à terre et remplacés sans honneur par des maisons mal blanchies à la chaux, n’offraient plus que des façades irrégulières, pauvres, sales, percées de fenêtres inégales, étroites, innombrables, qu’égayaient des pots de fleurs, des cages d’oiseaux et des linges qui séchaient. Là, logeait une multitude d’artisans, bijoutiers, ciseleurs, horlogers, opticiens, imprimeurs, lingères, modistes, blanchisseuses, et quelques vieux hommes de loi qui n’avaient point été emportés dans la tourmente avec la justice royale. C’était le matin et c’était le printemps. De jeunes rayons de soleil, enivrants comme du vin doux, riaient sur les murs et se coulaient gaiement dans les mansardes. Les châssis des croisées à guillotine étaient tous soulevés et l’on voyait au-dessous les têtes échevelées des ménagères. Le greffier du tribunal révolutionnaire, sorti de la maison pour se rendre à son poste, tapotait en passant les joues des enfants qui jouaient sous les arbres. On entendait crier sur le Pont-Neuf la trahison de l’infâme Dumouriez. Évariste Gamelin habitait, sur le côté du quai de l’Horloge, une maison qui datait de Henri IV et aurait fait encore assez bonne figure sans un petit grenier couvert de tuiles dont on l’avait exhaussée sous l’avant-dernier tyran. Pour approprier l’appartement de quelque vieux parlementaire aux convenances des familles bourgeoises et artisanes qui y logeaient, on avait multiplié les cloisons et les soupentes. C’est ainsi que le citoyen Remacle, concierge-tailleur, nichait dans un entresol fort abrégé en hauteur comme en largeur, où on le voyait par la porte vitrée, les jambes croisées sur son établi et la nuque au plancher, cousant un uniforme de garde national, tandis que la citoyenne Remacle, dont le fourneau n’avait pour cheminée que l’escalier, empoisonnait les locataires de la fumée de ses ragoûts et de ses fritures, et que, sur le seuil de la porte, la petite Joséphine, leur fille, barbouillée de mélasse et belle comme le jour, jouait avec Mouton, le chien du menuisier. La citoyenne Remacle, abondante de cœur, de poitrine et de reins, passait pour accorder ses faveurs à son voisin le citoyen Dupont aîné, l’un des douze du Comité de surveillance. Son mari, tout du moins, l’en soupçonnait véhémentement et les époux Remacle emplissaient la maison des éclats alternés de leurs querelles et de leurs raccommodements. Les étages supérieurs de la maison étaient occupés par le citoyen Chaperon, orfèvre, qui avait sa boutique sur le quai de l’Horloge, par un officier de santé, par un homme de loi, par un batteur d’or et par plusieurs employés du Palais. Évariste Gamelin monta l’escalier antique jusqu’au quatrième et dernier étage, où il avait son atelier avec une chambre pour sa mère. Là finissaient les degrés de bois garnis de carreaux qui avaient succédé aux grandes marches de pierre des premiers étages. Une échelle, appliquée au mur, conduisait à un grenier d’où descendait pour lors un gros homme assez vieux, d’une belle figure rose et fleurie, qui tenait péniblement embrassé un énorme ballot, et fredonnait toutefois : J’ai perdu mon serviteur . S’arrêtant de chantonner, il souhaita courtoisement le bonjour à Gamelin, qui le salua fraternellement et l’aida à descendre son paquet, ce dont le vieillard lui rendit grâces. Vous voyez là, dit-il en reprenant son fardeau, des pantins que je vais de ce pas livrer à un marchand de jouets de la rue de la Loi. Il y en a ici tout un peuple : ce sont mes créatures ; elles ont reçu de moi un corps périssable, exempt de joies et de souffrances. Je ne leur ai pas donné la pensée, car je suis un Dieu bon. C’était le citoyen Maurice Brotteaux, ancien traitant, ci-devant noble : son père, enrichi dans les partis, avait acheté une savonnette à vilain. Au bon temps, Maurice Brotteaux se nommait monsieur des Ilettes et donnait, dans son hôtel de la rue de la Chaise, des soupers fins que la belle madame de Rochemaure, épouse d’un procureur, illuminait de ses yeux, femme accomplie, dont la fidélité honorable ne se démentit point tant que la Révolution laissa à Maurice Brotteaux des Ilettes ses offices, ses rentes, son hôtel, ses terres, son nom. Il gagna sa vie à peindre des portraits sous les portes cochères, à faire des crêpes et des beignets sur le quai de la Mégisserie, à composer des discours pour les représentants du peuple et à donner des leçons de danse aux jeunes citoyennes. Présentement, dans son grenier, où l’on se coulait par une échelle et où l’on ne pouvait se tenir debout, Maurice Brotteaux, riche d’un pot de colle, d’un paquet de ficelles, d’une boîte d’aquarelle et de quelques rognures de papier, fabriquait des pantins qu’il vendait à de gros marchands de jouets, qui les revendaient aux colporteurs, qui les promenaient par les Champs-Élysées, au bout d’une perche, brillants objets des désirs des petits enfants. Au milieu des troubles publics et dans la grande infortune dont il était lui-même accablé, il gardait une âme sereine, lisant pour se récréer son Lucrèce, qu’il portait constamment dans la poche béante de sa redingote puce. Évariste Gamelin poussa la porte de son logis, qui céda tout de suite. Sa pauvreté lui épargnait le souci des serrures, et quand sa mère, par habitude, tirait le verrou, il lui disait : A quoi bon ? On ne vole pas les toiles d’araignée... et les miennes pas davantage. Dans son atelier s’entassaient, sous une couche épaisse de poussière ou retournées contre le mur, les toiles de ses débuts, alors qu’il traitait, selon la mode, des scènes galantes, caressait d’un pinceau lisse et timide des carquois épuisés et des oiseaux envolés, des jeux dangereux et des songes de bonheur, troussait des gardeuses d’oies et fleurissait de roses le sein des bergères. Mais cette manière ne convenait point à son tempérament. Ces scènes, froidement traitées, attestaient l’irrémédiable chasteté du peintre. Les amateurs ne s’y étaient pas trompés et Gamelin n’avait jamais passé pour un artiste érotique. Aujourd’hui, bien qu’il n’eût pas encore atteint la trentaine, ces sujets lui semblaient dater d’un temps immémorial. Il y reconnaissait la dépravation monarchique et l’effet honteux de la corruption des cours. Il s’accusait d’avoir donné dans ce genre méprisable et montré un génie avili par l’esclavage. Maintenant, citoyen d’un peuple libre, il charbonnait d’un trait vigoureux des Libertés, des Droits de l’Homme, des Constitutions françaises, des Vertus républicaines, des Hercules populaires terrassant l’Hydre de la Tyrannie, et mettait dans toutes ces compositions toute l’ardeur de son patriotisme. il n’y gagnait point sa vie. Le temps était mauvais pour les artistes. Ce n’était pas, sans doute, la faute de la Convention, qui lançait de toutes parts des armées contre les rois, qui, fière, impassible, résolue devant l’Europe conjurée, perfide et cruelle envers elle-même, se déchirait de ses propres mains, qui mettait la terreur à l’ordre du jour, instituait pour punir les conspirateurs un tribunal impitoyable auquel elle allait donner bientôt ses membres à dévorer, et qui dans le même temps, calme, pensive, amie de la science et de la beauté, réformait le calendrier, créait des écoles spéciales, décrétait des concours de peinture et de sculpture, fondait des prix pour encourager les artistes, organisait des salons annuels, ouvrait le Muséum et, à l’exemple d’Athènes et de Rome, imprimait un caractère sublime à la célébration des fêtes et des deuils publics. Mais l’art français, autrefois si répandu en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Pologne, n’avait plus de débouchés à l’étranger. Les amateurs de peinture, les curieux d’art, grands seigneurs et financiers, étaient ruinés, avaient émigré ou se cachaient. Les gens que la Révolution avait enrichis, paysans acquéreurs de biens nationaux, agioteurs, fournisseurs aux armées, croupiers du Palais-Royal, n’osaient encore montrer leur opulence et, d’ailleurs, ne se souciaient point de peinture. Il fallait ou la réputation de Regnault ou l’adresse du jeune Gérard pour vendre un tableau. Greuze, Fragonard, Houin étaient réduits à l’indigence. Prud’hon nourrissait péniblement sa femme et ses enfants en dessinant des sujets que Copia gravait au pointillé. Les peintres patriotes Hennequin, Wicar, Topino-Lebrun souffraient la faim. Gamelin, incapable de faire les frais d’un tableau, ne pouvant ni payer le modèle, ni acheter des couleurs, laissait à peine ébauchée sa vaste toile du Tyran poursuivi aux Enfers par les Furies . Elle couvrait la moitié de l’atelier de figures inachevées et terribles, plus grandes que nature, et d’une multitude de serpents verts dardant chacun deux langues aiguës et recourbées. On distinguait au premier plan, à gauche, un Charon maigre et farouche dans sa barque, morceau puissant et d’un beau dessin, mais qui sentait l’école. Il y avait bien plus de génie et de naturel dans une toile de moindres dimensions, également inachevée, qui était pendue à l’endroit le mieux éclairé de l’atelier. C’était un Oreste que sa sœur Électre soulevait sur son lit de douleur. Et l’on voyait la jeune fille écarter d’un geste touchant les cheveux emmêlés qui voilaient les yeux de son frère. La tête d’Oreste était tragique et belle et l’on y reconnaissait une ressemblance avec le visage du peintre. Gamelin regardait souvent d’un œil attristé cette composition ; parfois ses bras frémissants du désir de peindre se tendaient vers la figure largement esquissée d’Électre et retombaient impuissants. L’artiste était gonflé d’enthousiasme et son âme tendue vers de grandes choses. Mais il lui fallait s’épuiser sur des ouvrages de commande qu’il exécutait médiocrement, parce qu’il devait contenter le goût du vulgaire et aussi parce qu’il ne savait point imprimer aux moindres choses le caractère du génie. Il dessinait de petites compositions allégoriques, que son camarade Desmahis gravait assez adroitement en noir ou en couleurs et que prenait à bas prix un marchand d’estampes de la rue Honoré, le citoyen Blaise. Mais le commerce des estampes allait de mal en pis, disait Blaise, qui depuis quelque temps ne voulait plus rien acheter. Cette fois pourtant, Gamelin, que la nécessité rendait ingénieux, venait de concevoir une invention heureuse et neuve, du moins le croyait-il, qui devait faire la fortune du marchand d’estampes, du graveur et la sienne ; un jeu de cartes patriotique dans lequel aux rois, aux dames, aux valets de l’ancien régime il substituait des Génies, des Libertés, des Égalités. Il avait déjà esquissé toutes ses figures, il en avait terminé plusieurs, et il était pressé de livrer à Desmahis celles qui se trouvaient en état d’être gravées. La figure qui lui paraissait la mieux venue représentait un volontaire coiffé du tricorne, vêtu d’un habit bleu à parements rouges, avec une culotte jaune et des guêtres noires, assis sur une caisse, les pieds sur une pile de boulets, son fusil entre les jambes. C’était le citoyen de cœur , remplaçant le valet de cœur. Depuis plus de six mois Gamelin dessinait des volontaires, et toujours avec amour. Il en avait vendu quelques-uns, aux jours d’enthousiasme. Plusieurs pendaient au mur de l’atelier. Cinq ou six, à l’aquarelle, à la gouache, aux deux crayons, traînaient sur la table et sur les chaises. Au mois de juillet 92, lorsque s’élevaient sur toutes les places de Paris des estrades pour les enrôlements, quand tous les cabarets, ornés de feuillage, retentissaient des cris de Vive la Nation ! vivre libre ou mourir ! Gamelin ne pouvait passer sur le Pont-Neuf ou devant la maison de ville sans que son cœur bondît vers la tente pavoisée sous laquelle des magistrats en écharpe inscrivaient les volontaires au son de la Marseillaise . Mais en rejoignant les armées il eût laissé sa mère sans pain. Précédée du bruit de son souffle péniblement expiré, la citoyenne veuve Gamelin entra dans l’atelier, suante, rougeoyante, palpitante, la cocarde nationale négligemment pendue à son bonnet et prête à s’échapper. Elle posa son panier sur une chaise et, plantée debout pour mieux respirer, gémit de la cherté des vivres. Coutelière dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, à l’enseigne de la Ville de Châtellerault , tant qu’avait vécu son époux, et maintenant pauvre ménagère, la citoyenne Gamelin vivait retirée chez son fils le peintre. C’était l’aîné de ses deux enfants. Quant à sa fille Julie, naguère demoiselle de modes rue Honoré, le mieux était d’ignorer ce qu’elle était devenue, car il n’était pas bon de dire qu’elle avait émigré avec un aristocrate. soupira la citoyenne en montrant à son fils une miche de pâte épaisse et bise, le pain est hors de prix ; encore s’en faut-il bien qu’il soit de pur froment. On ne trouve au marché ni œufs, ni légumes, ni fromages. A force de manger des châtaignes, nous deviendrons châtaignes. Après un long silence, elle reprit : J’ai vu dans la rue des femmes qui n’avaient pas de quoi nourrir leurs petits enfants. La misère est grande pour le pauvre monde. Et il en sera ainsi tant que les affaires ne seront pas rétablies. Ma mère, dit Gamelin en fronçant le sourcil, la disette dont nous souffrons est due aux accapareurs et aux agioteurs qui affament le peuple et s’entendent avec les ennemis du dehors pour rendre la République odieuse aux citoyens et détruire la liberté. Voilà où aboutissent les complots des Brissotins, les trahisons des Pétion et des Roland ! Heureux encore si les fédéralistes en armes ne viennent pas massacrer, à Paris, les patriotes que la famine ne détruit pas assez vite ! Il n’y a pas de temps à perdre : il faut taxer la farine et guillotiner quiconque spécule sur la nourriture du peuple, fomente l’insurrection ou pactise avec l’étranger. La Convention vient d’établir un tribunal extraordinaire pour juger les conspirateurs. Il est composé de patriotes ; mais ses membres auront-ils assez d’énergie pour défendre la patrie contre tous ses ennemis ? Espérons en Robespierre : il est vertueux. Celui-là aime le peuple, discerne ses véritables intérêts et les sert. Il fut toujours le premier à démasquer les traîtres, à déjouer les complots. Il est incorruptible et sans peur. Lui seul est capable de sauver la République en péril. La citoyenne Gamelin, secouant la tête, fit tomber de son bonnet sa cocarde négligée. Laisse donc, Évariste : ton Marat est un homme comme les autres, et qui ne vaut pas mieux que les autres. Tu es jeune, tu as des illusions. Ce que tu dis aujourd’hui de Marat, tu l’as dit autrefois de Mirabeau, de La Fayette, de Pétion, de Brissot. Jamais ! s’écria Gamelin, sincèrement oublieux. Ayant dégagé un bout de la table de bois blanc encombrée de papiers, de livres, de brosses et de crayons, la citoyenne y posa la soupière de faïence, deux écuelles d’étain, deux fourchettes de fer, la miche de pain bis et un pot de piquette. Le fils et la mère mangèrent la soupe en silence et ils finirent leur dîner par un petit morceau de lard. La mère ayant mis son fricot sur son pain, portait gravement sur la pointe de son couteau de poche les morceaux à sa bouche édentée et mâchait avec respect des aliments qui avaient coûté cher. Elle avait laissé dans le plat le meilleur à son fils, qui restait songeur et distrait. Mange, Évariste, lui disait-elle, à intervalles égaux, mange. Et cette parole prenait sur ses lèvres la gravité d’un précepte religieux. Elle recommença ses lamentations sur la cherté des vivres. Gamelin réclama de nouveau la taxe comme le seul remède à ces maux. Il n’y a plus de confiance. Qu’importent nos privations, nos souffrances d’un moment ! La Révolution fera pour les siècles le bonheur du genre humain. La bonne dame trempa son pain dans son vin : son esprit s’éclaircit et elle songea en souriant au temps de sa jeunesse, quand elle dansait sur l’herbe à la fête du roi. Il lui souvenait aussi du jour où Joseph Gamelin, coutelier de son état, l’avait demandée en mariage. Et elle conta par le menu comment les choses s’étaient passées. Sa mère lui avait dit : Habille-toi. Nous allons sur la place de Grève, dans le magasin de M. Bienassis, orfèvre, pour voir écarteler Damiens. Elles eurent grand-peine à se frayer un chemin à travers la foule des curieux. Bienassis la jeune fille avait trouvé Joseph Gamelin, vêtu de son bel habit rose, et elle avait compris tout de suite de quoi il retournait. Tout le temps qu’elle s’était tenue à la fenêtre pour voir le régicide tenaillé, arrosé de plomb fondu, tiré à quatre chevaux et jeté au feu, M. Joseph Gamelin, debout derrière elle, n’avait pas cessé de la complimenter sur son teint, sa coiffure et sa taille. Elle vida le fond de son verre et continua de se remémorer sa vie. Je te mis au monde, Évariste, plus tôt que je ne m’y attendais, par suite d’une frayeur que j’eus, étant grosse, sur le Pont-Neuf, où je faillis être renversée par des curieux, qui couraient à l’exécution de M. Tu étais si petit, à ta naissance, que le chirurgien croyait que tu ne vivrais pas. Mais je savais bien que Dieu me ferait la grâce de te conserver. Je t’élevai de mon mieux, ne ménageant ni les soins ni la dépense. Il est juste de dire, mon Évariste, que tu m’en témoignas de la reconnaissance et que, dès l’enfance, tu cherchas à m’en récompenser selon tes moyens. Tu étais d’un naturel affectueux et doux. Ta sœur n’avait pas mauvais cœur ; mais elle était égoïste et violente. Tu avais plus de pitié qu’elle des malheureux. Quand les petits polissons du quartier dénichaient des nids dans les arbres, tu t’efforçais de leur tirer des mains les oisillons pour les rendre à leur mère, et bien souvent tu n’y renonçais que foulé aux pieds et cruellement battu. A l’âge de sept ans, au lieu de te quereller avec de mauvais sujets, tu allais tranquillement dans la rue en récitant ton catéchisme ; et tous les pauvres que tu rencontrais, tu les amenais à la maison pour les secourir, tant que je fus obligée de te fouetter pour t’ôter cette habitude. Tu ne pouvais voir un être souffrir sans verser des larmes. Quand tu eus achevé ta croissance, tu devins très beau. A ma grande surprise, tu ne semblais pas le savoir, très différent en cela de la plupart des jolis garçons, qui sont coquets et vains de leur figure. Évariste avait eu à vingt ans un visage grave et charmant, une beauté à la fois austère et féminine, les traits d’une Minerve. Maintenant ses yeux sombres et ses joues pâles exprimaient une âme triste et violente. Mais son regard, lorsqu’il le tourna sur sa mère, reprit pour un moment la douceur de la première jeunesse. Tu aurais pu profiter de tes avantages pour courir les filles, mais tu te plaisais à rester près de moi, à la boutique, et il m’arrivait parfois de te dire de te retirer de mes jupes et d’aller un peu te dégourdir avec tes camarades. Jusque sur mon lit de mort je te rendrai ce témoignage, Évariste, que tu es un bon fils. Après le décès de ton père, tu m’as prise courageusement à ta charge ; bien que ton état ne te rapporte guère, tu ne m’as jamais laissée manquer de rien, et, si nous sommes aujourd’hui tous deux dépourvus et misérables, je ne puis te le reprocher : la faute en est à la Révolution. Il fit un geste de reproche ; mais elle haussa les épaules et poursuivit. Je ne suis pas une aristocrate. J’ai connu les grands dans toute leur puissance et je puis dire qu’ils abusaient de leurs privilèges. J’ai vu ton père bâtonné par les laquais du duc de Canaleilles parce qu’il ne se rangeait pas assez vite sur le passage de leur maître. Je n’aimais point l’Autrichienne : elle était trop fière et faisait trop de dépenses. Quant au roi, je l’ai cru bon, et il a fallu son procès et sa condamnation pour me faire changer d’idée. Enfin je ne regrette pas l’ancien régime, bien que j’y aie passé quelques moments agréables. Mais ne me dis pas que la Révolution établira l’égalité, parce que les hommes ne seront jamais égaux ; ce n’est pas possible, et l’on a beau mettre le pays sens dessus dessous : il y aura toujours des grands et petits, des gras et des maigres. Et, tout en parlant, elle rangeait la vaisselle. Il cherchait la silhouette d’un sans-culotte, en bonnet rouge et en carmagnole, qui devait, dans son jeu de cartes, remplacer le valet de pique condamné. On gratta à la porte et une fille, une campagnarde, parut, plus large que haute, rousse, bancale, une loupe lui cachant l’œil gauche, l’œil droit d’un bleu si pâle qu’il en paraissait blanc, les lèvres énormes et les dents débordant les lèvres. Elle demanda à Gamelin si c’était lui le peintre et s’il pouvait lui faire un portrait de son fiancé, Ferrand (Jules), volontaire à l’armée des Ardennes. Gamelin répondit qu’il ferait volontiers ce portrait au retour du brave guerrier. La fille demanda avec une douceur pressante que ce fût tout de suite. Le peintre, souriant malgré lui, objecta qu’il ne pouvait rien faire sans le modèle. La pauvre créature ne répondit rien : elle n’avait pas prévu cette difficulté. La tête inclinée sur l’épaule gauche, les mains jointes sur le ventre, elle demeurait inerte et muette et semblait accablée de chagrin. Touché et amusé de tant de simplicité, le peintre, pour distraire la malheureuse amante, lui mit dans la main un des volontaires qu’il avait peints à l’aquarelle et lui demanda s’il était fait ainsi, son fiancé des Ardennes. Elle appliqua sur le papier le regard de son œil morne, qui lentement s’anima, puis brilla, et resplendit ; sa large face s’épanouit en un radieux sourire. C’est sa vraie ressemblance, dit-elle enfin ; c’est Ferrand (Jules) au naturel, c’est Ferrand (Jules) tout craché. Avant que le peintre eût songé à lui tirer la feuille des mains, elle la plia soigneusement de ses gros doigts rouges et en fit un tout petit carré qu’elle coula sur son cœur, entre le busc et la chemise, remit à l’artiste un assignat de cinq livres, souhaita le bonsoir à la compagnie et sortit clochante et légère. Dans l’après-midi du même jour, Évariste se rendit chez le citoyen Jean Blaise, marchand d’estampes, qui vendait aussi des boîtes, des cartonnages et toutes sortes de jeux, rue Honoré, vis-à-vis de l’Oratoire, proche les Messageries, à l’ Amour peintre . Le magasin s’ouvrait au rez-de-chaussée d’une maison vieille de soixante ans, par une baie dont la voûte portait à sa clef un mascaron cornu. Le cintre de cette baie était rempli par une peinture à l’huile représentant le Sicilien ou l’Amour peintre , d’après une composition de Boucher, que le père de Jean Blaise avait fait poser en 1770 et qu’effaçaient depuis lors le soleil et la pluie. De chaque côté de la porte, une baie semblable, avec une tête de nymphe en clef de voûte, garnie de vitres aussi grandes qu’il s’en était pu trouver, offrait aux regards les estampes à la mode et les dernières nouveautés de la gravure en couleurs. On y voyait, ce jour-là, des scènes galantes traitées avec une grâce un peu sèche par Boilly, Leçons d’amour conjugal et Douces résistances, dont se scandalisaient les Jacobins et que les purs dénonçaient à la Société des arts ; la Promenade publique de Debucourt, avec un petit-maître en culotte serin, étalé sur trois chaises, des chevaux du jeune Carle Vernet, des aérostats, le Bain de Virginie et des figures d’après l’antique. Parmi les citoyens dont le flot coulait devant le magasin, c’étaient les plus déguenillés qui s’arrêtaient le plus longtemps devant les deux belles vitrines, prompts à se distraire, avides d’images et jaloux de prendre, du moins par les yeux, leur part des biens de ce monde ; ils admiraient bouche béante, tandis que les aristocrates donnaient un coup d’œil, fronçaient le sourcil et passaient. Du plus loin qu’il put l’apercevoir, Évariste leva ses regards vers une des fenêtres qui s’ouvraient au-dessus du magasin, celle de gauche, où il y avait un pot d’œillets rouges derrière le balcon de fer à coquille. Cette fenêtre éclairait la chambre d’Élodie, fille de Jean Blaise. Le marchand d’estampes habitait avec son unique enfant le premier étage de la maison. Évariste, s’étant arrêté un moment, comme pour prendre haleine devant l’ Amour peintre, tourna le bec-de-cane. Il trouva la citoyenne Élodie qui, ayant vendu des gravures, deux compositions de Fragonard fils et de Naigeon, soigneusement choisies entre beaucoup d’autres, avant d’enfermer dans la caisse les assignats qu’elle venait de recevoir, les passait l’un après l’autre entre ses beaux yeux et le jour, pour en examiner les pontuseaux, les vergeures et le filigrane, inquiète, car il circulait autant de faux papier que de vrai, ce qui nuisait beaucoup au commerce. Comme autrefois ceux qui imitaient la signature du roi, les contrefacteurs de la monnaie nationale étaient punis de mort ; cependant on trouvait des planches à assignats dans toutes les caves ; les Suisses introduisaient de faux assignats par millions ; on les jetait par paquets dans les auberges ; les Anglais en débarquaient tous les jours des ballots sur nos côtes pour discréditer la République et réduire les patriotes à la misère, Élodie craignait de recevoir du mauvais papier et craignait plus encore d’en passer et d’être traitée comme complice de Pitt, s’en fiant toutefois à sa chance et sûre de se tirer d’affaire en toute rencontre. Évariste la regarda de cet air sombre qui mieux que tous les sourires exprime l’amour. Elle le regarda avec une moue un peu moqueuse qui retroussait ses yeux noirs, et cette expression lui venait de ce qu’elle se savait aimée et qu’elle n’était pas fâchée de l’être et de ce que cette figure-là irrite un amoureux, l’excite à se plaindre, l’induit à se déclarer s’il ne l’a pas encore fait, ce qui était le cas d’Évariste. Ayant mis les assignats dans la caisse, elle tira de sa corbeille à ouvrage une écharpe blanche, qu’elle avait commencé de broder, et se mit à travailler. Elle était laborieuse et coquette, et comme, d’instinct, elle maniait l’aiguille pour plaire en même temps que pour se faire une parure, elle brodait de façons différentes selon ceux qui la regardaient : elle brodait nonchalamment pour ceux à qui elle voulait communiquer une douce langueur ; elle brodait capricieusement pour ceux qu’elle s’amusait à désespérer un peu. Elle se mit à broder avec soin pour Évariste, en qui elle désirait entretenir un sentiment sérieux. Élodie n’était ni très jeune ni très jolie. On pouvait la trouver laide au premier abord. Brune, le teint olivâtre, sous le grand mouchoir blanc noué négligemment autour de sa tête et d’où s’échappaient les boucles azurées de sa chevelure, ses yeux de feu charbonnaient leurs orbites. En son visage rond, aux pommettes saillantes, riant, un peu camus, agreste et voluptueux, le peintre retrouvait la tête du faune Borghèse, dont il admirait, sur un moulage, la divine espièglerie. De petites moustaches donnaient de l’accent à ses lèvres ardentes. Un sein qui semblait gonflé de tendresse soulevait le fichu croisé à la mode de l’année. Sa taille souple, ses jambes agiles, tout son corps robuste se mouvaient avec des grâces sauvages et délicieuses. Son regard, son souffle, les frissons de sa chair, tout en elle demandait le cœur et promettait l’amour. Derrière le comptoir de marchande, elle donnait l’idée d’une nymphe de la danse, d’une bacchante d’Opéra, dépouillée de sa peau de lynx, de son thyrse et de ses guirlandes de lierre, contenue, dissimulée par enchantement dans l’enveloppe modeste d’une ménagère de Chardin. Mon père n’est pas à la maison, dit-elle au peintre ; attendez-le un moment : il ne tardera pas à rentrer. Les petites mains brunes faisaient courir l’aiguille à travers le linon. Trouvez-vous ce dessin à votre goût, monsieur Gamelin ? Et l’amour, en enflammant son courage, exaltait sa franchise. Vous brodez avec habileté, citoyenne, mais, si vous voulez que je vous le dise, le dessin qui vous a été tracé n’est pas assez simple, assez nu, et se ressent du goût affecté qui régna trop longtemps en France dans l’art de décorer les étoffes, les meubles, les lambris ; ces nœuds, ces guirlandes rappellent le style petit et mesquin qui fut en faveur sous le tyran. Du temps de l’infâme Louis XV, la décoration avait quelque chose de chinois. On faisait des commodes à gros ventre, à poignées contournées d’un aspect ridicule, qui ne sont bonnes qu’à être mises au feu pour chauffer les patriotes ; la simplicité seule est belle. David dessine des lits et des fauteuils d’après les vases étrusques et les peintures d’Herculanum. J’ai vu de ces lits et de ces fauteuils, dit Élodie, c’est beau ! Bientôt on n’en voudra pas d’autres. citoyenne, reprit Évariste, si vous aviez orné cette écharpe d’une grecque, de feuilles de lierre, de serpents ou de flèches entrecroisées, elle eût été digne d’une Spartiate... Vous pouvez cependant garder ce modèle en le simplifiant, en le ramenant à la ligne droite. Elle lui demanda ce qu’il fallait ôter. Il se pencha sur l’écharpe : ses joues effleurèrent les boucles d’Élodie. Leurs mains se rencontraient sur le linon, leurs souffles se mêlaient. Évariste goûtait en ce moment une joie infinie ; mais, sentant près de ses lèvres les lèvres d’Élodie, il craignait d’avoir offensé la jeune fille et se retira brusquement. La citoyenne Blaise aimait Évariste Gamelin. Elle le trouvait superbe avec ses grands yeux ardents, son beau visage ovale, sa pâleur, ses abondants cheveux noirs, partagés sur le front et tombant à flots sur ses épaules, son maintien grave, son air froid, son abord sévère, sa parole ferme, qui ne flattait point. Et, comme elle l’aimait, elle lui prêtait un fier génie d’artiste qui éclaterait un jour en chefs-d’œuvre et rendrait son nom célèbre, et elle l’en aimait davantage. La citoyenne Blaise n’avait pas un culte pour la pudeur virile, sa morale n’était pas offensée de ce qu’un homme cédât à ses passions, à ses goûts, à ses désirs ; elle aimait Évariste, qui était chaste ; elle ne l’aimait pas parce qu’il était chaste ; mais elle trouvait à ce qu’il le fût l’avantage de ne concevoir ni jalousie ni soupçons et de ne point craindre de rivales. Toutefois, en cet instant, elle le jugea un peu trop réservé. Si l’Aricie de Racine, qui aimait Hippolyte, admirait la vertu farouche du jeune héros, c’était avec l’espoir d’en triompher et elle eût bientôt gémi d’une sévérité de mœurs qu’il n’eût point adoucie pour elle. Et, dès qu’elle en trouva l’occasion, elle se déclara plus qu’à demi, pour le contraindre à se déclarer lui-même. A l’exemple de cette tendre Aricie, la citoyenne Blaise n’était pas très éloignée de croire qu’en amour la femme est tenue à faire des avances. Les plus aimants, se disait-elle, sont les plus timides ; ils ont besoin d’aide et d’encouragement. Telle est, au reste, leur candeur, qu’une femme peut faire la moitié du chemin et même davantage sans qu’ils s’en aperçoivent, en leur ménageant les apparences d’une attaque audacieuse et la gloire de la conquête. Ce qui la tranquillisait sur l’issue de l’affaire, c’est qu’elle savait avec certitude (et aussi n’y avait-il pas de doute à ce sujet) qu’Évariste, avant que la Révolution l’eût héroïsé, avait aimé très humainement une femme, une humble créature, la concierge de l’académie. Élodie, qui n’était point une ingénue, concevait différentes sortes d’amour. Le sentiment que lui inspirait Évariste était assez profond pour qu’elle pensât lui engager sa vie. Elle était toute disposée à l’épouser, mais s’attendait à ce que son père n’approuvât pas l’union de sa fille unique avec un artiste obscur et pauvre. Gamelin n’avait rien ; le marchand d’estampes remuait de grosses sommes d’argent. L’ Amour peintre lui rapportait beaucoup, l’agio plus encore, et il s’était associé à un fournisseur qui livrait à la cavalerie de la République des bottes de jonc et de l’avoine mouillée. Enfin, le fils du coutelier de la rue Saint-Dominique était un mince personnage auprès de l’éditeur d’estampes connu dans toute l’Europe, apparenté aux Blaizot, aux Basan, aux Didot, et qui fréquentait chez les citoyens Saint-Pierre et Florian. Ce n’est pas qu’en fille obéissante elle tînt le consentement de son père pour nécessaire à son établissement. Le père, veuf de bonne heure, d’humeur avide et légère, grand coureur de filles, grand brasseur d’affaires, ne s’était jamais occupé d’elle, l’avait laissée grandir libre, sans conseils, sans amitié, soucieux non de surveiller, mais d’ignorer la conduite de cette fille, dont il appréciait en connaisseur le tempérament fougueux et les moyens de séduction bien autrement puissants qu’un joli visage. Trop généreuse pour se garder, trop intelligente pour se perdre, sage dans ses folies, le goût d’aimer ne lui avait jamais fait oublier les convenances sociales. Son père lui savait un gré infini de cette prudence ; et, comme elle tenait de lui le sens du commerce et le goût des entreprises, il ne s’inquiétait pas des raisons mystérieuses qui détournaient du mariage une fille si nubile et la retenaient à la maison, où elle valait une gouvernante et quatre commis. A vingt-sept ans, elle se sentait d’âge et d’expérience à faire sa vie elle-même et n’éprouvait nul besoin de demander les conseils ou de suivre la volonté d’un père jeune, facile et distrait. Mais pour qu’elle épousât Gamelin, il aurait fallu que M. Blaise fît un sort à ce gendre pauvre, l’intéressât dans la maison, lui assurât des travaux comme il en assurait à plusieurs artistes, enfin, d’une manière ou d’une autre, lui créât des ressources ; et cela elle jugeait impossible que l’un l’offrît, que l’autre l’acceptât, tant il y avait peu de sympathie entre ces deux hommes. Cette difficulté embarrassait la tendre et sage Élodie. Elle envisageait sans terreur l’idée de s’unir à son ami par des liens secrets et de prendre l’auteur de la nature pour seul témoin de leur foi mutuelle. Sa philosophie ne trouvait pas condamnable une telle union que l’indépendance où elle vivait rendait possible et à laquelle le caractère honnête et vertueux d’Évariste donnerait une force rassurante ; mais Gamelin avait grand-peine à subsister et à soutenir la vie de sa vieille mère : il ne semblait pas qu’il y eût dans une existence si étroite place pour un amour même réduit à la simplicité de la nature. D’ailleurs Évariste n’avait pas encore déclaré ses sentiments ni fait part de ses intentions. La citoyenne Blaise espérait bien l’y obliger avant peu. Elle arrêta du même coup ses méditations et son aiguille : Citoyen Évariste, dit-elle, cette écharpe ne me plaira qu’autant qu’elle vous plaira à vous-même. Dessinez-moi un modèle, je vous prie. En l’attendant, je déferai comme Pénélope ce qui a été fait en votre absence. Il répondit avec un sombre enthousiasme : Je vous dessinerai le glaive d’Harmodius : une épée dans une guirlande. Et, tirant son crayon, il esquissa des épées et des fleurs dans ce style sobre et nu, qu’il aimait. Et, en même temps, il exposait ses doctrines. Les Français régénérés, disait-il, doivent répudier tous les legs de la servitude : le mauvais goût, la mauvaise forme, le mauvais dessin. Watteau, Boucher, Fragonard travaillaient pour des tyrans et pour des esclaves. Dans leurs ouvrages, nul sentiment du bon style ni de la ligne pure ; nulle part la nature ni la vérité. Des masques, des poupées, des chiffons, des singeries. La postérité méprisera leurs frivoles ouvrages. Dans cent ans, tous les tableaux de Watteau auront péri méprisés dans les greniers ; en 1893, les étudiants en peinture recouvriront de leurs ébauches les toiles de Boucher. David a ouvert la voie : il se rapproche de l’antique ; mais il n’est pas encore assez simple, assez grand, assez nu. Nos artistes ont encore bien des secrets à apprendre des frises d’Herculanum, des bas-reliefs romains, des vases étrusques. Il parla longtemps de la beauté antique, puis revint à Fragonard, qu’il poursuivait d’une haine inextinguible : Vous connaissez aussi le bonhomme Greuze, qui certes est suffisamment ridicule avec son habit écarlate et son épée. Mais il a l’air d’un sage de la Grèce auprès de Fragonard. Je l’ai rencontré, il y a quelque temps, ce misérable vieillard, trottinant sous les arcades du Palais-Égalité, poudré, galant, frétillant, égrillard, hideux. A cette vue, je souhaitai qu’à défaut d’Apollon quelque vigoureux ami des arts le pendît à un arbre et l’écorchât comme Marsyas, en exemple éternel aux mauvais peintres. Élodie fixa sur lui le regard de ses yeux gais et voluptueux : Vous savez haïr, monsieur Gamelin, faut-il croire que vous savez aussi ai.... C’est vous, Gamelin ? fit une voix de ténor, la voix du citoyen Blaise qui rentrait dans son magasin, bottes craquantes, breloques sonnantes, basques envolées, et coiffé d’un énorme chapeau noir dont les cornes lui descendaient sur les épaules. Élodie, emportant sa corbeille, monta dans sa chambre. demanda le citoyen Blaise, m’apportez-vous quelque chose de neuf ? Et il exposa son idée : Nos cartes à jouer offrent un contraste choquant avec l’état des mœurs. Les noms de valet et de roi offensent les oreilles d’un patriote. J’ai conçu et exécuté le nouveau jeu de cartes révolutionnaire dans lequel aux rois, aux dames, aux valets sont substituées les Libertés, les Égalités, les Fraternités ; les as, entourés de faisceaux, s’appellent les Lois.... Vous annoncez Liberté de trèfle, Égalité de pique, Fraternité de carreau, Loi de cœur.... Je crois ces cartes assez fièrement dessinées ; j’ai l’intention de les faire graver en taille-douce par Desmahis, et de prendre un brevet. Et, tirant de son carton quelques figures terminées à l’aquarelle, l’artiste les tendit au marchand d’estampes. Le citoyen Blaise refusa de les prendre et détourna la tête. Mon petit, portez cela à la Convention, qui vous accordera les honneurs de la séance. Mais n’espérez pas tirer un sol de votre nouvelle invention, qui n’est pas nouvelle. Vous vous êtes levé trop tard. Votre jeu de cartes révolutionnaire est le troisième qu’on m’apporte. Votre camarade Dugourc m’a offert, la semaine dernière, un jeu de piquet avec quatre Génies, quatre Libertés, quatre Égalités. On m’a proposé un autre jeu où il y avait des sages, des braves, Caton, Rousseau, Annibal, qui sais-je encore !... Et ces cartes avaient sur les vôtres, mon ami, l’avantage d’être grossièrement dessinées et gravées sur bois au canif. Que vous connaissez peu les hommes pour croire que les joueurs se serviront de cartes dessinées dans le goût de David et gravées dans la manière de Bartolozzi ! Et c’est encore une étrange illusion de croire qu’il faille faire tant de façons pour conformer les vieux jeux de cartes aux idées actuelles. D’eux-mêmes, les bons sans-culottes en corrigent l’incivisme en annonçant : Le tyran ! ou simplement : Le gros cochon ! Ils se servent de leurs cartes crasseuses et n’en achètent jamais d’autres. La grande consommation de jeux se fait dans les tripots du Palais-Égalité : je vous conseille d’y aller et d’offrir aux croupiers et aux pontes vos Libertés, vos Égalités, vos..., comment dites-vous ?... et vous reviendrez me dire comment ils vous ont reçu ! Le citoyen Blaise s’assit sur le comptoir, donna des pichenettes sur sa culotte nankin pour en ôter les grains de tabac, et, regardant Gamelin avec une douce pitié : Permettez-moi de vous donner un conseil, citoyen peintre : si vous voulez gagner votre vie, laissez là vos cartes patriotiques, laissez là vos symboles révolutionnaires, vos Hercules, vos hydres, vos Furies poursuivant le crime, vos génies de la Liberté, et peignez-moi de jolies filles. L’ardeur des citoyens à se régénérer tiédit avec le temps et les hommes aimeront toujours les femmes. Faites-moi des femmes toutes roses, avec de petits pieds et de petites mains. Et mettez-vous dans la tête que personne ne s’intéresse plus à la Révolution et qu’on ne veut plus en entendre parler. Du coup, Évariste Gamelin se cabra : ne plus entendre parler de la Révolution !... Mais l’établissement de la liberté, les victoires de nos armées, le châtiment des tyrans sont des événements qui étonneront la postérité la plus reculée ? Comment n’en pourrions-nous pas être frappés ?... la secte du sans-culotte Jésus a duré près de dix-huit siècles, et le culte de la Liberté serait aboli après quatre ans à peine d’existence ! Mais Jean Blaise, d’un air de supériorité : Vous êtes dans le rêve ; moi, je suis dans la vie. Croyez-moi, mon ami, la Révolution ennuie : elle dure trop. Cinq ans d’enthousiasme, cinq ans d’embrassades, de massacres, de discours, de Marseillaise, de tocsins, d’aristocrates à la lanterne, de têtes portées sur des piques, de femmes à cheval sur des canons, d’arbres de la Liberté coiffés du bonnet rouge, de jeunes filles et de vieillards traînés en robes blanches dans des chars de fleurs ; d’emprisonnements, de guillotine, de rationnements, d’affiches, de cocardes, de panaches, de sabres, de carmagnoles, c’est long ! Et puis l’on commence à n’y plus rien comprendre. Nous en avons trop vu, de ces grands citoyens que vous n’avez conduits au Capitole que pour les précipiter ensuite de la roche Tarpéienne, Necker, Mirabeau, La Fayette, Bailly, Pétion, Manuel, et tant d’autres. Qui nous dit que vous ne préparez pas le même sort à vos nouveaux héros ?... Nommez-les, citoyen Blaise, nommez-les ces héros que nous nous préparons à sacrifier ! dit Gamelin, d’un ton qui rappela le marchand d’estampes à la prudence. Je suis républicain et patriote, répliqua-t-il, la main sur son cœur. Je suis aussi républicain que vous, je suis aussi patriote que vous, citoyen Évariste Gamelin. Je ne soupçonne pas votre civisme et ne vous accuse nullement de versatilité. Mais sachez que mon civisme et mon dévouement à la chose publique sont attestés par des actes nombreux. Mes principes, les voici : Je donne ma confiance à tout individu capable de servir la nation. Devant les hommes que la voix publique désigne au périlleux honneur du pouvoir législatif, comme Marat, comme Robespierre, je m’incline ; je suis prêt à les aider dans la mesure de mes faibles moyens et à leur apporter l’humble concours d’un bon citoyen. Les comités peuvent témoigner de mon zèle et de mon dévouement. En société avec de vrais patriotes, j’ai fourni de l’avoine et du fourrage à notre brave cavalerie, des souliers à nos soldats. Aujourd’hui même, je fais envoyer de Vernon soixante bœufs à l’armée du Midi, à travers un pays infesté de brigands et battu par les émissaires de Pitt et de Condé. Je ne parle pas ; j’agis. Gamelin remit tranquillement ses aquarelles dans son carton, dont il noua les cordons et qu’il passa sous son bras. C’est une étrange contradiction, dit-il, les dents serrées, que d’aider nos soldats à porter à travers le monde cette liberté qu’on trahit dans ses foyers en semant le trouble et l’inquiétude dans l’âme de ses défenseurs.... Avant de s’engager dans la ruelle qui longe l’Oratoire, Gamelin, le cœur gros d’amour et de colère, se retourna pour donner un regard aux œillets rouges fleuris sur le rebord d’une fenêtre. Il ne désespérait point du salut de la patrie. Aux propos inciviques de Jean Blaise il opposait sa foi révolutionnaire. Encore lui fallait-il reconnaître que ce marchand ne prétendait pas sans quelque apparence de raison que désormais le peuple de Paris se désintéressait des événements. il n’était que trop certain qu’à l’enthousiasme de la première heure succédait l’indifférence générale, et qu’on ne reverrait plus les grandes foules unanimes de Quatre-vingt-neuf, qu’on ne reverrait plus les millions d’âmes harmonieuses qui se pressaient en Quatre-vingt-dix autour de l’autel des fédérés. les bons citoyens redoubleraient de zèle et d’audace, réveilleraient le peuple assoupi, en lui donnant le choix de la liberté ou de la mort. Ainsi songeait Gamelin, et la pensée d’Élodie soutenait son courage. Arrivé aux quais, il vit le soleil descendre à l’horizon sous des nuées pesantes, semblables à des montagnes de lave incandescente ; les toits de la ville baignaient dans une lumière d’or ; les vitres des fenêtres jetaient des éclairs. Et Gamelin imaginait des Titans forgeant, avec les débris ardents des vieux mondes, Dicé, la cité d’airain. N’ayant pas un morceau de pain pour sa mère ni pour lui, il rêvait de s’asseoir à la table sans bouts qui convierait l’univers et où prendrait place l’humanité régénérée. En attendant, il se persuadait que la patrie, en bonne mère, nourrirait son enfant fidèle. Se roidissant contre les dédains du marchand d’estampes, il s’excitait à croire que son idée d’un jeu de cartes révolutionnaire était nouvelle et bonne et qu’avec ses aquarelles bien réussies il tenait une fortune sous son bras. Nous éditerons nous-mêmes le nouveau jeu patriotique et nous sommes sûrs d’en vendre dix mille, à vingt sols chaque, en un mois. Et, dans son impatience de réaliser ce projet, il se dirigea à grands pas sur le quai de la Ferraille, où logeait Desmahis, au-dessus du vitrier. La vitrière avertit Gamelin que le citoyen Desmahis n’était pas chez lui, ce qui ne pouvait beaucoup surprendre le peintre, qui savait que son ami était d’humeur vagabonde et dissipée, et qui s’étonnait qu’on pût graver autant et si bien qu’il le faisait avec aussi peu d’assiduité. Gamelin résolut de l’attendre un moment. La femme du vitrier lui offrit un siège. Elle était morose et se plaignait des affaires qui allaient mal, quoiqu’on eût dit que la Révolution, en cassant les carreaux, enrichissait les vitriers. La nuit tombait : renonçant à attendre son camarade, Gamelin prit congé de la vitrière. Comme il passait sur le Pont-Neuf, il vit déboucher du quai des Morfondus des gardes nationaux à cheval qui refoulaient les passants, portaient des torches et, avec un grand cliquetis de sabres, escortaient une charrette qui traînait lentement à la guillotine un homme dont personne ne savait le nom, un ci-devant, le premier condamné du nouveau tribunal révolutionnaire. On l’apercevait confusément entre les chapeaux des gardes, assis, les mains liées sur le dos, la tête nue et ballante, tournée vers le cul de la charrette. Le bourreau se tenait debout près de lui, appuyé à la ridelle. Les passants, arrêtés, disaient entre eux que c’était probablement quelque affameur du peuple et regardaient avec indifférence. Gamelin, s’étant approché, reconnut parmi les spectateurs Desmahis, qui s’efforçait de fendre la foule et de couper le cortège. Il l’appela et lui mit la main sur l’épaule ; Desmahis tourna la tête. C’était un jeune homme beau et vigoureux. On disait naguère, à l’académie, qu’il portait la tête de Bacchus sur le corps d’Hercule. Ses amis l’appelaient Barbaroux , à cause de sa ressemblance avec ce représentant du peuple. Viens, lui dit Gamelin, j’ai à te parler d’une affaire importante. Et il jeta quelques mots indistincts, en guettant le moment de s’élancer : Je suivais une femme divine, en chapeau de paille, une ouvrière de modes, ses cheveux blonds sur le dos : cette maudite charrette m’en a séparé.... Elle a passé devant, elle est déjà au bout du pont. Gamelin tenta de le retenir par son habit, jurant que la chose était d’importance. Mais Desmahis s’était déjà coulé à travers chevaux, gardes, sabres et torches et poursuivait la demoiselle de modes. Il était dix heures du matin. Le soleil d’avril trempait de lumière les tendres feuilles des arbres. Allégé par l’orage de la nuit, l’air avait une douceur délicieuse. A longs intervalles, un cavalier, passant sur l’allée des Veuves, rompait le silence de la solitude. Au bord de l’allée ombreuse, contre la chaumière de La Belle Lilloise, sur un banc de bois, Évariste attendait Élodie. Depuis le jour où leurs doigts s’étaient rencontrés sur le linon de l’écharpe, où leurs souffles s’étaient mêlés, il n’était plus revenu à l’ Amour peintre . Pendant toute une semaine, son orgueilleux stoïcisme et sa timidité, qui devenait sans cesse plus farouche, l’avaient tenu éloigné d’Élodie. Il lui avait écrit une lettre grave, sombre, ardente, dans laquelle, exposant les griefs dont il chargeait le citoyen Blaise et taisant son amour, dissimulant sa douleur, il annonçait sa résolution de ne plus retourner au magasin d’estampes et montrait à suivre cette résolution plus de fermeté que n’en pouvait approuver une amante. D’un naturel contraire, Élodie, encline à défendre son bien en toute occasion, songea tout de suite à rattraper son ami. Elle pensa d’abord à l’aller voir chez lui, dans l’atelier de la place de Thionville. Mais, le sachant d’humeur chagrine, jugeant, par sa lettre, qu’il avait l’âme irritée, craignant qu’il n’enveloppât dans la même rancune la fille et le père et ne s’étudiât à ne la plus revoir, elle pensa meilleur de lui donner un rendez-vous sentimental et romanesque auquel il ne pourrait se dérober, où elle aurait tout loisir de persuader et de plaire, où la solitude conspirerait avec elle pour le charmer et le vaincre. Il y avait alors, dans tous les jardins anglais et sur toutes les promenades à la mode, des chaumières construites par de savants architectes, qui flattaient ainsi les goûts agrestes des citadins. La chaumière de La Belle Lilloise, occupée par un limonadier, appuyait sa feinte indigence sur les débris artistement imités d’une vieille tour, afin d’unir au charme villageois la mélancolie des ruines. Et, comme s’il n’eût point suffi, pour émouvoir les âmes sensibles, d’une chaumière et d’une tour écroulée, le limonadier avait élevé sous un saule un tombeau, une colonne surmontée d’une urne funèbre et qui portait cette inscription : Cléonice à son fidèle Azor. Chaumières, ruines, tombeaux : à la veille de périr, l’aristocratie avait élevé dans les parcs héréditaires ces symboles de pauvreté, d’abolition et de mort. Et maintenant les citadins patriotes se plaisaient à boire, à danser, à aimer dans de fausses chaumières, à l’ombre de faux cloîtres faussement ruinés et parmi de faux tombeaux, car ils étaient les uns comme les autres amants de la nature et disciples de Jean-Jacques et ils avaient pareillement des cœurs sensibles et pleins de philosophie. Arrivé au rendez-vous avant l’heure fixée, Évariste attendait, et, comme au balancier d’une horloge, il mesurait le temps aux battements de son cœur. Une patrouille passa, conduisant des prisonniers. Dix minutes après, une femme tout habillée de rose, un bouquet de fleurs à la main, selon l’usage, accompagnée d’un cavalier en tricorne, habit rouge, veste et culotte rayés, se glissèrent dans la chaumière, tous deux si semblables aux galants de l’ancien régime qu’il fallait bien croire, avec le citoyen Blaise, qu’il y a dans les hommes des caractères que les révolutions ne changent point. Quelques instants plus tard, venue de Rueil ou de Saint-Cloud, une vieille femme, qui portait au bout du bras une boîte cylindrique, peinte de couleurs vives, alla s’asseoir sur le banc où attendait Gamelin. Elle avait posé devant elle sa boîte, dont le couvercle portait une aiguille pour tirer les sorts. Car la pauvre femme offrait, dans les jardins, la chance aux petits enfants. C’était une marchande de plaisirs , vendant sous un nom nouveau une antique pâtisserie, car, soit que le terme immémorial d’ oublie donnât l’idée importune d’oblation et de redevance, soit qu’on s’en fût lassé par caprice, les oublies La vieille essuya, d’un coin de son tablier, la sueur de son front et exhala ses plaintes au ciel, accusant Dieu d’injustice quand il faisait une dure vie à ses créatures. Son homme tenait un bouchon, au bord de la rivière, à Saint-Cloud, et elle montait tous les jours aux Champs-Élysées, agitant sa cliquette et criant : Voilà le plaisir, mesdames ! Et de tout ce travail ils ne tiraient pas de quoi soutenir leur vieillesse. Voyant le jeune homme du banc disposé à la plaindre, elle exposa abondamment la cause de ses maux. C’était la république qui, en dépouillant les riches, ôtait aux pauvres le pain de la bouche. Et il n’y avait pas à espérer un meilleur état de choses. Elle connaissait, au contraire, à plusieurs signes, que les affaires ne feraient qu’empirer. A Nanterre, une femme avait accouché d’un enfant à tête de vipère ; la foudre était tombée sur l’église de Rueil et avait fondu la croix du clocher ; on avait aperçu un loup-garou dans le bois de Chaville. Des hommes masqués empoisonnaient les sources et jetaient dans l’air des poudres qui donnaient des maladies.... Évariste vit Élodie qui sautait de voiture. Les yeux de la jeune femme brillaient dans l’ombre transparente de son chapeau de paille ; ses lèvres, aussi rouges que les œillets qu’elle tenait à la main, souriaient. Une écharpe de soie noire, croisée sur la poitrine, se nouait sur le dos. Sa robe jaune faisait voir les mouvements rapides des genoux et découvrait les pieds chaussés de souliers plats. Les hanches étaient presque entièrement dégagées : car la Révolution avait affranchi la taille des citoyennes ; cependant la jupe, enflée encore sous les reins, déguisait les formes en les exagérant et voilait la réalité sous son image amplifiée. Il voulut parler et ne put trouver ses mots, et se reprocha cet embarras qu’Élodie préférait au plus doux accueil. Elle remarqua aussi et tint pour un bon signe qu’il avait noué sa cravate avec plus d’art qu’à l’ordinaire. Je voulais vous voir, dit-elle, causer avec vous. Je n’ai pas répondu à votre lettre : elle m’a déplu ; je ne vous y ai pas retrouvé. Elle aurait été plus aimable, si elle avait été plus naturelle. Ce serait faire tort à votre caractère et à votre esprit que de croire que vous ne voulez pas retourner à l’ Amour peintre parce que vous y avez eu une altercation légère sur la politique, avec un homme beaucoup plus âgé que vous. Soyez sûr que vous n’avez nullement à craindre que mon père vous reçoive mal, quand vous reviendrez chez nous. Vous ne le connaissez pas : il ne se rappelle ni ce qu’il vous a dit, ni ce que vous lui avez répondu. Je n’affirme pas qu’il existe une grande sympathie entre vous deux ; mais il est sans rancune. Je vous le dis franchement, il ne s’occupe pas beaucoup de vous... Il ne pense qu’à ses affaires et à ses plaisirs. Elle s’achemina vers les bosquets de la chaumière, où il la suivit avec quelque répugnance, parce qu’il savait que c’était le rendez-vous des amours vénales et des tendresses éphémères. Elle choisit la table la plus cachée. Que j’ai de choses à vous dire, Évariste ! L’amitié a des droits : vous me permettez d’en user ? Je vous parlerai beaucoup de vous... et un peu de moi, si vous le voulez bien. Le limonadier ayant apporté une carafe et des verres, elle versa elle-même à boire, en bonne ménagère ; puis elle lui conta son enfance, elle lui dit la beauté de sa mère, qu’elle aimait à célébrer, par piété filiale et comme l’origine de sa propre beauté ; elle vanta la vigueur de ses grands-parents, car elle avait l’orgueil de son sang bourgeois. Elle conta comment, ayant perdu à seize ans cette mère adorable, elle avait vécu sans tendresse et sans appui. Elle se peignit telle qu’elle était, vive, sensible, courageuse, et elle ajouta : Évariste, j’ai passé une jeunesse trop mélancolique et trop solitaire pour ne pas savoir le prix d’un cœur comme le vôtre, et je ne renoncerai pas de moi-même et sans efforts, je vous en avertis, à une sympathie sur laquelle je croyais pouvoir compter et qui m’était chère. Se peut-il, Élodie, que je ne vous sois pas indifférent ? Il s’arrêta, de peur d’en trop dire et d’abuser par là d’une amitié si confiante. Elle lui tendit une petite main honnête, qui sortait à demi des longues manches étroites garnies de dentelle. Son sein se soulevait en longs soupirs. Attribuez-moi, Évariste, tous les sentiments que vous voulez que j’aie pour vous, et vous ne vous tromperez pas sur les dispositions de mon cœur. Élodie, Élodie, ce que vous dites là, le répéterez-vous encore quand vous saurez.... En entendant ces derniers mots, elle rougit : c’était de plaisir. Et, tandis que ses yeux exprimaient une tendre volupté, malgré elle, un sourire comique soulevait un coin de ses lèvres. Et il croit s’être déclaré le premier !... et il craint peut-être de me fâcher !... Et elle lui dit avec bonté : Vous ne l’aviez donc pas vu, mon ami, que je vous aimais ? Ils se croyaient seuls au monde. Dans son exaltation, Évariste leva les yeux vers le firmament étincelant de lumière et d’azur : Voyez : le ciel nous regarde ! Il est adorable et bienveillant comme vous, ma bien-aimée ; il a votre éclat, votre douceur, votre sourire. Il se sentait uni à la nature entière, il l’associait à sa joie, à sa gloire. A ses yeux, pour célébrer ses fiançailles, les fleurs des marronniers s’allumaient comme des candélabres, les torches gigantesques des peupliers s’enflammaient. Il se réjouissait de sa force et de sa grandeur. Elle, plus tendre et aussi plus fine, plus souple et plus ductile, se donnait l’avantage de la faiblesse et, aussitôt après l’avoir conquis, se soumettait à lui ; maintenant qu’elle l’avait mis sous sa domination, elle reconnaissait en lui le maître, le héros, le dieu, brûlait d’obéir, d’admirer et de s’offrir. Sous l’ombrage du bosquet, il lui donna un long baiser ardent sous lequel elle renversa la tête, et, dans les bras d’Évariste, elle sentit toute sa chair se fondre comme une cire. Ils s’entretinrent longtemps encore d’eux-mêmes, oubliant l’univers. Évariste exprimait surtout des idées vagues et pures, qui jetaient Élodie dans le ravissement. Élodie disait des choses douces, utiles et particulières. Puis, quand elle jugea qu’elle ne pouvait tarder davantage, elle se leva avec décision, donna à son ami les trois œillets rouges fleuris à sa fenêtre et sauta lestement dans le cabriolet qui l’avait amenée. C’était une voiture de place peinte en jaune, très haute sur roues, qui n’avait certes rien d’étrange, non plus que le cocher. Mais Gamelin ne prenait pas de voitures et l’on n’en prenait guère autour de lui. De la voir sur ces grandes roues rapides, il eut un serrement de cœur et se sentit assailli d’un douloureux pressentiment : par une sorte d’hallucination tout intellectuelle, il lui semblait que le cheval de louage emportait Élodie au-delà des choses actuelles et du temps présent vers une cité riche et joyeuse, vers des demeures de luxe et de plaisirs où il ne pénétrerait jamais. Le trouble d’Évariste se dissipa ; mais il lui restait une sourde angoisse et il sentait que les heures de tendresse et d’oubli qu’il venait de vivre, il ne les revivrait plus. Il passa par les Champs-Élysées, où des femmes en robes claires cousaient ou brodaient, assises sur des chaises de bois, tandis que leurs enfants jouaient sous les arbres. Une marchande de plaisirs, portant sa caisse en forme de tambour, lui rappela la marchande de plaisirs de l’allée des Veuves, et il lui sembla qu’entre ces deux rencontres tout un âge de sa vie s’était écoulé. Il traversa la place de la Révolution. Dans le jardin des Tuileries, il entendit gronder au loin l’immense rumeur des grands jours, ces voix unanimes que les ennemis de la Révolution prétendaient s’être tues pour jamais. Il hâta le pas dans la clameur grandissante, gagna la rue Honoré et la trouva couverte d’une foule d’hommes et de femmes, qui criaient : Vive la République ! Vive la Liberté ! Les murs des jardins, les fenêtres, les balcons, les toits étaient pleins de spectateurs qui agitaient des chapeaux et des mouchoirs. Précédé d’un sapeur qui faisait place au cortège, entouré d’officiers municipaux, de gardes nationaux, de canonniers, de gendarmes, de hussards, s’avançait lentement, sur les têtes des citoyens, un homme au teint bilieux, le front ceint d’une couronne de chêne, le corps enveloppé d’une vieille lévite verte à collet d’hermine. Les femmes lui jetaient des fleurs. Il promenait autour de lui le regard perçant de ses yeux jaunes, comme si, dans cette multitude enthousiaste, il cherchait encore des ennemis du peuple à dénoncer, des traîtres à punir. Sur son passage, Gamelin, tête nue, mêlant sa voix à cent mille voix, cria : Le triomphateur entra comme le Destin dans la salle de la Convention. Tandis que la foule s’écoulait lentement, Gamelin, assis sur une borne de la rue Honoré, contenait de sa main les battements de son cœur. Ce qu’il venait de voir le remplissait d’une émotion sublime et d’un enthousiasme ardent. Il vénérait, chérissait Marat qui, malade, les veines en feu, dévoré d’ulcères, épuisait le reste de ses forces au service de la République, et, dans sa pauvre maison, ouverte à tous, l’accueillait les bras ouverts, lui parlait avec le zèle du bien public, l’interrogeait parfois sur les desseins des scélérats. Il admirait que les ennemis du juste, en conspirant sa perte, eussent préparé son triomphe ; il bénissait le tribunal révolutionnaire qui, en acquittant l’Ami du peuple, avait rendu à la Convention le plus zélé et le plus pur de ses législateurs. Ses yeux revoyaient cette tête brûlée de fièvre, ceinte de la couronne civique, ce visage empreint d’un vertueux orgueil et d’un impitoyable amour, cette face ravagée, décomposée, puissante, cette bouche crispée, cette large poitrine, cet agonisant robuste qui, du haut du char vivant de son triomphe, semblait dire à ses concitoyens : Soyez, à mon exemple, patriotes jusqu’à la mort. La rue était déserte, la nuit la couvrait de son ombre ; l’allumeur de lanternes passait avec son falot, et Gamelin murmurait : A neuf heures du matin, Évariste trouva dans le jardin du Luxembourg Élodie qui l’attendait sur un banc. Depuis un mois qu’ils avaient échangé leurs aveux d’amour, ils se voyaient tous les jours, à l’ Amour peintre ou à l’atelier de la place de Thionville, très tendrement, et toutefois avec une réserve qu’imposait à leur intimité le caractère d’un amant grave et vertueux, déiste et bon citoyen, qui, prêt à s’unir à sa chère maîtresse devant la loi ou devant Dieu seul, selon les circonstances, ne le voulait faire qu’au grand jour et publiquement. Élodie reconnaissait tout ce que cette résolution avait d’honorable ; mais, désespérant d’un mariage que tout rendait impossible et se refusant à braver les convenances sociales, elle envisageait au-dedans d’elle-même une liaison que le secret eût rendue décente jusqu’à ce que la durée l’eût rendue respectable. Elle pensait vaincre, un jour, les scrupules d’un amant trop respectueux ; et, ne voulant pas tarder à lui faire des révélations nécessaires, elle lui avait demandé une heure d’entretien dans le jardin désert, près du couvent des Chartreux. Elle le regarda d’un air de tendresse et de franchise, lui prit la main, le fit asseoir à son côté et lui parla avec recueillement : Je vous estime trop pour rien vous cacher, Évariste. Je me crois digne de vous, je ne le serais pas si je ne vous disais pas tout. Je n’ai à me reprocher aucune action vile, basse ou seulement intéressée. Ne perdez pas de vue, mon ami, les circonstances difficiles dans lesquelles j’étais placée. Vous le savez : je n’avais plus de mère ; mon père, encore jeune, ne songeait qu’à ses amusements et ne s’occupait pas de moi. J’étais sensible ; la nature m’avait douée d’un cœur tendre et d’une âme généreuse ; et, bien qu’elle ne m’eût pas refusé un jugement ferme et sain, le sentiment alors l’emportait en moi sur la raison. il l’emporterait encore aujourd’hui, s’ils ne s’accordaient tous deux, Évariste, pour me donner à vous entièrement et à jamais ! Elle s’exprimait avec mesure et fermeté. Ses paroles étaient préparées ; depuis longtemps elle avait résolu de faire sa confession, parce qu’elle était franche, parce qu’elle se plaisait à imiter Jean-Jacques et parce qu’elle se disait raisonnablement : Évariste saura, quelque jour, des secrets dont je ne suis pas seule dépositaire ; il vaut mieux qu’un aveu, dont la liberté est toute à ma louange, l’instruise de ce qu’il aurait appris un jour à ma honte. Tendre comme elle était et docile à la nature, elle ne se sentait pas très coupable et sa confession en était moins pénible ; elle comptait bien, d’ailleurs, ne dire que le nécessaire. soupira-t-elle, que n’êtes-vous venu à moi, cher Évariste, à ces moments où j’étais seule, abandonnée ?... Gamelin avait pris à la lettre la demande que lui avait faite Élodie d’être son juge. Préparé de nature et par éducation littéraire à l’exercice de la justice domestique, il s’apprêtait à recevoir les aveux d’Élodie. Comme elle hésitait, il lui fit signe de parler. Un jeune homme, qui parmi de mauvaises qualités en avait de bonnes et ne montrait que celles-là, me trouva quelque attrait et s’occupa de moi avec une assiduité qui surprenait chez lui : il était à la fleur de la vie, plein de grâce et lié avec des femmes charmantes qui ne se cachaient point de l’adorer. Ce ne fut pas par sa beauté ni même par son esprit qu’il m’intéressa.... Il sut me toucher en me témoignant de l’amour, et je crois qu’il m’aimait vraiment. Je ne demandai d’engagements qu’à son cœur, et son cœur était mobile.... Je n’accuse que moi ; c’est ma confession que je fais, et non la sienne. Je ne me plains pas de lui, puisqu’il m’est devenu étranger. je vous jure, Évariste, il est pour moi comme s’il n’avait jamais été ! Il croisait les bras ; son regard était fixe et sombre. Il songeait en même temps à sa maîtresse et à sa sœur Julie. Julie aussi avait écouté un amant ; mais, bien différente, pensait-il, de la malheureuse Élodie, elle s’était fait enlever, non point dans l’erreur d’un cœur sensible, mais pour trouver, loin des siens, le luxe et le plaisir. En sa sévérité, il avait condamné sa sœur et il inclinait à condamner sa maîtresse. Élodie reprit d’une voix très douce : J’étais imbue de philosophie ; je croyais que les hommes étaient naturellement honnêtes. Mon malheur fut d’avoir rencontré un amant qui n’était pas formé à l’école de la nature et de la morale, et que les préjugés sociaux, l’ambition, l’amour-propre, un faux point d’honneur avaient fait égoïste et perfide. Ces paroles calculées produisirent l’effet voulu. Est-ce que je le connais ? Elle avait prévu cette demande et était résolue à ne pas la satisfaire. Pour vous comme pour moi, j’en ai déjà trop dit. Dans l’intérêt sacré de notre amour, je ne vous dirai rien qui précise à votre esprit cet... Je ne veux pas jeter un spectre à votre jalousie ; je ne veux pas mettre une ombre importune entre vous et moi. Ce n’est pas quand j’ai oublié cet homme que je vous le ferai connaître. Gamelin la pressa de lui livrer le nom du séducteur : c’est le terme qu’il employait obstinément, car il ne doutait pas qu’Élodie n’eût été séduite, trompée, abusée. Il ne concevait même pas qu’il en eût pu être autrement, et qu’elle eût obéi au désir, à l’irrésistible désir, écouté les conseils intimes de la chair et du sang ; il ne concevait pas que cette créature voluptueuse et tendre, cette belle victime, se fût offerte ; il fallait, pour contenter son génie, qu’elle eût été prise par force ou par ruse, violentée, précipitée dans des pièges tendus sous tous ses pas. Il lui faisait des questions mesurées dans les termes, mais précises, serrées, gênantes. Il lui demandait comment s’était formée cette liaison, si elle avait été longue ou courte, tranquille ou troublée, et de quelle manière elle s’était rompue. Et il revenait sans cesse sur les moyens qu’avait employés cet homme pour la séduire, comme s’il avait dû en employer d’étranges et d’inouïs. Toutes ces questions, il les fit en vain. Avec une obstination douce et suppliante, elle se taisait, la bouche serrée et les yeux gros de larmes. Pourtant, Évariste ayant demandé où était à présent cet homme, elle répondit : Elle le regarda, muette, à la fois rassurée et attristée de le voir se créer lui-même une vérité conforme à ses passions politiques, et donner à sa jalousie gratuitement une couleur jacobine. En fait, l’amant d’Élodie était un petit clerc de procureur très joli garçon, chérubin saute-ruisseau, qu’elle avait adoré et dont le souvenir après trois ans lui donnait encore une chaleur dans le sein. Il recherchait les femmes riches et âgées : il quitta Élodie pour une dame expérimentée qui récompensait ses mérites. Entré, après la suppression des offices, à la mairie de Paris, il était maintenant un dragon sans-culotte et le greluchon d’une ci-devant. répétait Gamelin, qu’elle se gardait bien de détromper, n’ayant jamais souhaité qu’il sût toute la vérité. Et il t’a lâchement abandonnée ? Il la pressa sur son cœur : Chère victime de la corruption monarchique, mon amour te vengera de cet infâme. Puisse le ciel me le faire rencontrer ! Elle détourna la tête, tout ensemble attristée et souriante, et déçue. Elle l’aurait voulu plus intelligent des choses de l’amour, plus naturel, plus brutal. Elle sentait qu’il ne pardonnait si vite que parce qu’il avait l’imagination froide et que la confidence qu’elle venait de lui faire n’éveillait en lui aucune de ces images qui torturent les voluptueux, et qu’enfin il ne voyait dans cette séduction qu’un fait moral et social. Ils s’étaient levés et suivaient les vertes allées du jardin. Il lui disait que, d’avoir souffert, il l’en estimait plus. Élodie n’en demandait pas tant ; mais, tel qu’il était, elle l’aimait, et elle admirait le génie des arts qu’elle voyait briller en lui. Au sortir du Luxembourg, ils rencontrèrent des attroupements dans la rue de l’Égalité et tout autour du Théâtre de la Nation, ce qui n’était point pour les surprendre : depuis quelques jours une grande agitation régnait dans les sections les plus patriotes ; on y dénonçait la faction d’Orléans et les complices de Brissot, qui conjuraient, disait-on, la ruine de Paris et le massacre des républicains. Et Gamelin lui-même avait signé, peu auparavant, la pétition de la Commune qui demandait l’exclusion des Vingt et un. Près de passer sous l’arcade qui reliait le théâtre à la maison voisine, il leur fallut traverser un groupe de citoyens en carmagnole que haranguait, du haut de la galerie, un jeune militaire beau comme l’Amour de Praxitèle sous son casque de peau de panthère. Ce soldat charmant accusait l’Ami du peuple d’indolence. Tu dors, Marat, et les fédéralistes nous forgent des fers ! A peine Élodie eut-elle tourné les yeux sur lui : La foule, disait-elle, l’effrayait, et elle craignait de s’évanouir dans la presse. Ils se quittèrent sur la place de la Nation, en se jurant un amour éternel. Ce matin-là, de bonne heure, le citoyen Brotteaux avait fait à la citoyenne Gamelin le présent magnifique d’un chapon. C’eût été de sa part une imprudence de dire comment il se l’était procuré : car il le tenait d’une dame de la Halle à qui, sur la pointe Eustache, il servait parfois de secrétaire, et l’on savait que les dames de la Halle nourrissaient des sentiments royalistes et correspondaient avec les émigrés. La citoyenne Gamelin avait reçu le chapon d’un cœur reconnaissant. On ne voyait guère de telles pièces alors : les vivres enchérissaient. Le peuple craignait la famine ; les aristocrates, disait-on, la souhaitaient, les accapareurs la préparaient. Le citoyen Brotteaux, prié de manger sa part du chapon au dîner de midi, se rendit à cette invitation et félicita son hôtesse de la suave odeur de cuisine qu’on respirait chez elle. Et, de fait, l’atelier du peintre sentait le bouillon gras. Vous êtes bien honnête, monsieur, répondit la bonne dame. Pour préparer l’estomac à recevoir votre chapon, j’ai fait une soupe aux herbes avec une couenne de lard et un gros os de bœuf. Il n’y a rien qui embaume un potage comme un os à moelle. Cette maxime est louable, citoyenne, répliqua le vieux Brotteaux. Et vous ferez sagement de remettre demain, après-demain et tout le reste de la semaine, ce précieux os dans la marmite, qu’il ne manquera point de parfumer. La sibylle de Panzoust procédait de la sorte : elle faisait un potage de choux verts avec une couenne de lard jaune et un vieil savorados. Ainsi nomme-t-on dans son pays, qui est aussi le mien, l’os médullaire si savoureux et succulent. Cette dame dont vous parlez, monsieur, fit la citoyenne Gamelin, n’était-elle pas un peu regardante, de faire servir si longtemps le même os ? Elle menait petit train, répondit Brotteaux. Elle était pauvre, bien que prophétesse. A ce moment, Évariste Gamelin rentra, tout ému des aveux qu’il venait de recevoir et se promettant de connaître le séducteur d’Élodie, pour venger en même temps sur lui la République et son amour. Après les politesses ordinaires, le citoyen Brotteaux reprit le fil de son discours : Il est rare que ceux qui font métier de prédire l’avenir s’enrichissent. On s’aperçoit trop vite de leurs supercheries. Mais il faudrait les détester bien davantage s’ils annonçaient vraiment l’avenir. Car la vie d’un homme serait intolérable, s’il savait ce qui lui doit arriver. Il découvrirait des maux futurs, dont il souffrirait par avance, et il ne jouirait plus des biens présents, dont il verrait la fin. L’ignorance est la condition nécessaire du bonheur des hommes, et il faut reconnaître que, le plus souvent, ils la remplissent bien. Nous ignorons de nous presque tout ; d’autrui, tout. L’ignorance fait notre tranquillité ; le mensonge, notre félicité. La citoyenne Gamelin mit la soupe sur la table, dit le Benedicite, fit asseoir son fils et son hôte, et commença de manger debout, refusant la place que le citoyen Brotteaux lui offrait à côté de lui, car elle savait, disait-elle, à quoi la politesse l’obligeait. C’était le mois de juillet le plus chaud qu’on eût connu. Dans l’étroite rue de Jérusalem, une centaine de citoyens de la section faisaient la queue à la porte du boulanger, sous la surveillance de quatre gardes nationaux qui, l’arme au repos, fumaient leur pipe. La Convention nationale avait décrété le maximum : aussitôt grains, farine avaient disparu. Comme les Israélites au désert, les Parisiens se levaient avant le jour s’ils voulaient manger. Tous ces gens, serrés les uns contre les autres, hommes, femmes, enfants, sous un ciel de plomb fondu, qui chauffait les pourritures des ruisseaux et exaltait les odeurs de sueur et de crasse, se bousculaient, s’interpellaient, se regardaient avec tous les sentiments que les êtres humains peuvent éprouver les uns pour les autres, antipathie, dégoût, intérêt, désir, indifférence. On avait appris, par une expérience douloureuse, qu’il n’y avait pas de pain pour tout le monde : aussi les derniers venus cherchaient-ils à se glisser en avant ; ceux qui perdaient du terrain se plaignaient et s’irritaient et invoquaient vainement leur droit méprisé. Les femmes jouaient avec rage des coudes et des reins pour conserver leur place ou en gagner une meilleure. Si la presse devenait plus étouffante, des cris s’élevaient : Ne poussez pas ! Et chacun protestait, se disant poussé soi-même. Pour éviter ces désordres quotidiens, les commissaires délégués par la section avaient imaginé d’attacher à la porte du boulanger une corde que chacun tenait à son rang ; mais les mains trop rapprochées se rencontraient sur la corde et entraient en lutte. Celui qui la quittait ne parvenait point à la reprendre. Les mécontents ou les plaisants la coupaient, et il avait fallu y renoncer. Dans cette queue, on suffoquait, on croyait mourir, on faisait des plaisanteries, on lançait des propos grivois, on jetait des invectives aux aristocrates et aux fédéralistes, auteurs de tout le mal. Quand un chien passait, des plaisants l’appelaient Pitt. Parfois retentissait un large soufflet, appliqué par la main d’une citoyenne sur la joue d’un insolent, tandis que, pressée par son voisin, une jeune servante, les yeux mi-clos et la bouche entrouverte, soupirait mollement. A toute parole, à tout geste, à toute attitude propre à mettre en éveil l’humeur grivoise des aimables Français, un groupe de jeunes libertins entonnait le Ça ira, malgré les protestations d’un vieux jacobin, indigné que l’on compromît en de sales équivoques un refrain qui exprimait la foi républicaine dans un avenir de justice et de bonheur. Son échelle sous le bras, un afficheur vint coller sur un mur, en face de la boulangerie, un avis de la Commune rationnant la viande de boucherie. Des passants s’arrêtaient pour lire la feuille encore toute gluante. Une marchande de choux, qui cheminait sa hotte sur le dos, se mit à dire de sa grosse voix cassée : Ils sont partis, les beaux bœufs ! Tout à coup une telle bouffée de puanteur ardente monta d’un égout, que plusieurs furent pris de nausées ; une femme se trouva mal et fut remise évanouie à deux gardes nationaux qui la portèrent à quelques pas de là, sous une pompe. On se bouchait le nez ; une rumeur grondait ; des paroles s’échangeaient, pleines d’angoisse et d’épouvante. On se demandait si c’était quelque animal enterré là, ou bien un poison mis par malveillance, ou plutôt un massacré de Septembre, noble ou prêtre, oublié dans une cave du voisinage. On en a donc mis là? On en a mis partout ! Ce doit être un de ceux du Châtelet. Le 2, j’en ai vu trois cents en tas sur le Pont au Change. Les Parisiens craignaient la vengeance de ces ci-devant qui, morts, les empoisonnaient. Évariste Gamelin vint prendre la queue : il avait voulu éviter à sa vieille mère les fatigues d’une longue station. Son voisin, le citoyen Brotteaux, l’accompagnait, calme, souriant, son Lucrèce dans la poche béante de sa redingote puce. Le bon vieillard vanta cette scène comme une bambochade digne du pinceau d’un moderne Téniers. Ces portefaix et ces commères, dit-il, sont plus plaisants que les Grecs et les Romains si chers aujourd’hui à nos peintres. Pour moi, j’ai toujours goûté la manière flamande. Ce qu’il ne rappelait point, par sagesse et bon goût, c’est qu’il avait possédé une galerie de tableaux hollandais que le seul cabinet de M. de Choiseul égalait pour le nombre et le choix des peintures. Il n’y a de beau que l’antique, répondit le peintre, et ce qui en est inspiré : mais je vous accorde que les bambochades de Téniers, de Steen ou d’Ostade valent mieux que les fanfreluches de Watteau, de Boucher ou de Van Loo : l’humanité y est enlaidie, mais non point avilie comme par un Baudouin ou un Fragonard. Le Bulletin du Tribunal révolutionnaire ! Ce n’est point assez d’un tribunal révolutionnaire, dit Gamelin. Il en faut un dans chaque ville.... dans chaque commune, dans chaque canton. Il faut que tous les pères de famille, que tous les citoyens s’érigent en juges. Quand la nation se trouve sous le canon des ennemis et sous le poignard des traîtres, l’indulgence est parricide. Lyon, Marseille, Bordeaux insurgées, la Corse révoltée, la Vendée en feu, Mayence et Valenciennes tombées au pouvoir de la coalition, la trahison dans les campagnes, dans les villes, dans les camps, la trahison siégeant sur les bancs de la Convention nationale, la trahison assise, une carte à la main, dans les conseils de guerre de nos généraux !... Que la guillotine sauve la patrie ! Je n’ai pas d’objection essentielle à faire contre la guillotine, répliqua le vieux Brotteaux. La nature, ma seule maîtresse et ma seule institutrice, ne m’avertit en effet d’aucune manière que la vie d’un homme ait quelque prix ; elle enseigne au contraire, de toutes sortes de manières, qu’elle n’en a aucun. L’unique fin des êtres semble de devenir la pâture d’autres êtres destinés à la même fin. Le meurtre est de droit naturel : en conséquence la peine de mort est légitime, à la condition qu’on ne l’exerce ni par vertu ni par justice, mais par nécessité ou pour en tirer quelque profit. Cependant il faut que j’aie des instincts pervers, car je répugne à voir couler le sang, et c’est une dépravation que toute ma philosophie n’est pas encore parvenue à corriger. Les républicains, reprit Évariste, sont humains et sensibles. Il n’y a que les despotes qui soutiennent que la peine de mort est un attribut nécessaire de l’autorité. Le peuple souverain l’abolira un jour. Robespierre l’a combattue, et avec lui tous les patriotes ; la loi qui la supprime ne saurait être trop tôt promulguée. Mais elle ne devra être appliquée que lorsque le dernier ennemi de la République aura péri sous le glaive de la loi. Gamelin et Brotteaux avaient maintenant derrière eux des retardataires, et parmi ceux-là plusieurs femmes de la section ; entre autres une belle grande tricoteuse, en fanchon et en sabots, portant un sabre en bandoulière, une jolie fille blonde, ébouriffée, dont le fichu était très chiffonné, et une jeune mère qui, maigre et pâle, donnait le sein à un enfant malingre. L’enfant, qui ne trouvait plus de lait, criait, mais ses cris étaient faibles et les sanglots l’étouffaient. Pitoyablement petit, le teint blême et brouillé, les yeux enflammés, sa mère le contemplait avec une sollicitude douloureuse. Il est bien jeune, dit Gamelin en se retournant vers le malheureux nourrisson, qui gémissait contre son dos, dans la presse étouffante des derniers arrivés. Il a six mois, le pauvre amour !... Son père est à l’armée : il est de ceux qui ont repoussé les Autrichiens à Condé. (Michel), commis drapier de son état. Il s’est enrôlé, dans un théâtre qu’on avait dressé devant l’hôtel de ville. Le pauvre ami voulait défendre sa patrie et voir du pays.... Mais comment voulez-vous que je nourrisse Paul... puisque je ne peux pas me nourrir moi-même ? s’écria la jolie fille blonde, nous en avons encore pour une heure, et il faudra, ce soir, recommencer la même cérémonie à la porte de l’épicière. On risque la mort pour avoir trois œufs et un quarteron de beurre. Du beurre, soupira la citoyenne Dumonteil, voilà trois mois que je n’en ai vu ! Et le chœur des femmes se lamenta sur la rareté et la cherté des vivres, jeta des malédictions aux émigrés et voua à la guillotine les commissaires de sections qui donnaient à des femmes dévergondées, au prix de honteuses faveurs, des poulardes et des pains de quatre livres. On sema des histoires alarmantes de bœufs noyés dans la Seine, de sacs de farine vidés dans les égouts, de pains jetés dans les latrines.... C’étaient les affameurs royalistes, rolandins, brissotins, qui poursuivaient l’extermination du peuple de Paris. Tout à coup la jolie fille blonde, au fichu chiffonné, poussa des cris comme si elle avait le feu à ses jupes, qu’elle secouait violemment et dont elle retournait les poches, proclamant qu’on lui avait volé sa bourse. Au bruit de ce larcin, une grande indignation souleva ce menu peuple, qui avait pillé les hôtels du faubourg Saint-Germain et envahi les Tuileries sans rien emporter, artisans et ménagères, qui eussent de bon cœur brûlé le château de Versailles, mais se fussent crus déshonorés s’ils y avaient dérobé une épingle. Les jeunes libertins risquèrent sur la mésaventure de la belle enfant quelques méchantes plaisanteries, aussitôt étouffées sous la rumeur publique. On parlait déjà de pendre le voleur à la lanterne. On entamait une enquête tumultueuse et partiale. La grande tricoteuse, montrant du doigt un vieillard soupçonné d’être un moine défroqué, jurait que c’était le capucin qui avait fait le coup. La foule, aussitôt persuadée, poussa des cris de mort. Le vieillard si vivement dénoncé à la vindicte publique se tenait fort modestement devant le citoyen Brotteaux. Il avait toute l’apparence, à vrai dire, d’un ci-devant religieux. Son air était assez vénérable, bien qu’altéré par le trouble que causaient à ce pauvre homme les violences de la foule et le souvenir encore vif des journées de Septembre. La crainte qui se peignait sur son visage le rendait suspect au populaire, qui croit volontiers que seuls les coupables ont peur de ses jugements, comme si la précipitation inconsidérée avec laquelle il les rend ne devait pas effrayer jusqu’aux plus innocents. Brotteaux s’était donné pour loi de ne jamais contrarier le sentiment populaire, surtout quand il se montrait absurde et féroce, parce qu’alors, disait-il, la voix du peuple était la voix de Dieu . Mais Brotteaux était inconséquent : il déclara que cet homme, qu’il fût capucin ou ne le fût point, n’avait pu dérober la citoyenne, dont il ne s’était pas approché un seul moment. La foule conclut que celui qui défendait le voleur était son complice, et l’on parlait maintenant de traiter avec rigueur les deux malfaiteurs, et, quand Gamelin se porta garant de Brotteaux, les plus sages parlèrent de l’envoyer avec les deux autres à la section. Mais la jolie fille s’écria tout à coup joyeusement qu’elle avait retrouvé sa bourse. Aussitôt elle fut couverte de huées et menacée d’être fessée publiquement, comme une nonne. Monsieur, dit le religieux à Brotteaux, je vous remercie d’avoir pris ma défense. Mon nom importe peu, mais je vous dois de vous le dire : je me nomme Louis de Longuemare. Je suis un régulier, en effet ; mais non pas un capucin, comme l’ont dit ces femmes. Il s’en faut de tout : je suis clerc régulier de l’ordre des Barnabites, qui donna des docteurs et des saints en foule à l’Église. Ce n’est point assez d’en faire remonter l’origine à saint Charles Borromée : on doit considérer comme son véritable fondateur l’apôtre saint Paul, dont il porte le monogramme dans ses armoiries. J’ai dû quitter mon couvent devenu le siège de la section du Pont-Neuf et porter un habit séculier. Mon Père, dit Brotteaux, en examinant la souquenille de M. de Longuemare, votre habit témoigne suffisamment que vous n’avez pas renié votre état : à le voir, on croirait que vous avez réformé votre ordre plutôt que vous ne l’avez quitté. Et vous vous exposez bénévolement, sous ces dehors austères, aux injures d’une populace impie. Je ne puis pourtant pas, répondit le religieux, porter un habit bleu, comme un danseur ! Mon Père, ce que je dis de votre habit est pour rendre hommage à votre caractère et vous mettre en garde contre les dangers que vous courez. Monsieur, il conviendrait, tout au contraire, de m’encourager à confesser ma foi. Car je ne suis que trop enclin à craindre le péril. J’ai quitté mon habit, monsieur, ce qui est une manière d’apostasie ; j’aurais voulu du moins ne pas quitter la maison où Dieu m’accorda durant tant d’années la grâce d’une vie paisible et cachée. J’obtins d’y demeurer ; et j’y gardai ma cellule, tandis qu’on transformait l’église et le cloître en une sorte de petit hôtel de ville qu’ils nommaient la section. Je vis, monsieur, je vis marteler les emblèmes de la sainte vérité ; je vis le nom de l’apôtre Paul remplacé par un bonnet de forçat. Parfois même j’assistai aux conciliabules de la section, et j’y entendis exprimer d’étonnantes erreurs. Enfin je quittai cette demeure profanée et j’allai vivre de la pension de cent pistoles que me fait l’Assemblée dans une écurie dont on a réquisitionné les chevaux pour le service des armées. Là je dis la messe devant quelques fidèles, qui y viennent attester l’éternité de l’Église de Jésus-Christ. Moi, mon Père, répondit l’autre, si vous voulez le savoir, je me nomme Brotteaux et fus jadis publicain. Monsieur, répliqua le Père Longuemare, je savais, par l’exemple de saint Matthieu, qu’on peut attendre une bonne parole d’un publicain. Mon Père, vous êtes trop honnête. Citoyen Brotteaux, dit Gamelin, admirez ce bon peuple plus affamé de justice que de pain : chacun ici était prêt à quitter sa place pour châtier le voleur. Ces hommes, ces femmes si pauvres, soumis à tant de privations, sont d’une probité sévère, et ne peuvent tolérer un acte malhonnête. Il faut convenir, répondit Brotteaux, que, dans leur grande envie de pendre le larron, ces gens-ci eussent fait un mauvais parti à ce bon religieux, à son défenseur et au défenseur de son défenseur. Leur avarice même et l’amour égoïste qu’ils portent à leur bien les y poussaient : le larron, en s’attaquant à l’un d’eux, les menaçait tous ; ils se préservaient en le punissant.... Au reste, il est probable que la plupart de ces manouvriers et de ces ménagères sont probes et respectueux du bien d’autrui. Ces sentiments leur ont été inculqués dès l’enfance par leurs père et mère qui les ont suffisamment fessés, et leur ont fait entrer les vertus par le cul. Gamelin ne cacha pas au vieux Brotteaux qu’un tel langage lui semblait indigne d’un philosophe. La vertu, dit-il, est naturelle à l’homme : Dieu en a déposé le germe dans le cœur des mortels. Le vieux Brotteaux était athée et tirait de son athéisme une source abondante de délices. Je vois, citoyen Gamelin, que, révolutionnaire pour ce qui est de la terre, vous êtes, quant au ciel, conservateur et même réacteur. Robespierre et Marat le sont autant que vous. Et je trouve singulier que les Français, qui ne souffrent plus de roi mortel, s’obstinent à en garder un immortel, beaucoup plus tyrannique et féroce. Car qu’est-ce que la Bastille et même la chambre ardente, auprès de l’enfer ? L’humanité copie ses dieux sur ses tyrans, et vous, qui rejetez l’original, vous gardez la copie ! s’écria Gamelin, n’avez-vous pas honte de tenir ce langage ? et pouvez-vous confondre les sombres divinités conçues par l’ignorance et la peur avec l’Auteur de la nature ? La croyance en un Dieu bon est nécessaire à la morale. L’Être suprême est la source de toutes les vertus, et l’on n’est pas républicain si l’on ne croit en Dieu. Robespierre le savait bien, qui fit enlever de la salle des Jacobins ce buste du philosophe Helvétius, coupable d’avoir disposé les Français à la servitude en leur enseignant l’athéisme.... J’espère, du moins, citoyen Brotteaux, que, lorsque la République aura institué le culte de la Raison, vous ne refuserez pas votre adhésion à une religion si sage. J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme, répondit Brotteaux. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes. Et Brotteaux continua de raisonner, les pieds dans le ruisseau, ainsi qu’il le faisait naguère dans un de ces fauteuils dorés du baron d’Holbach, qui, selon son expression, servaient de fondement à la philosophie naturelle : Jean-Jacques Rousseau, dit-il, qui montra quelques talents, surtout en musique, était un jean-fesse qui prétendait tirer sa morale de la nature et qui la tirait en réalité des principes de Calvin. La nature nous enseigne à nous entre-dévorer et elle nous donne l’exemple de tous les crimes et de tous les vices que l’état social corrige ou dissimule. On doit aimer la vertu ; mais il est bon de savoir que c’est un simple expédient imaginé par les hommes pour vivre commodément ensemble. Ce que nous appelons la morale n’est qu’une entreprise désespérée de nos semblables contre l’ordre universel, qui est la lutte, le carnage et l’aveugle jeu de forces contraires. Elle se détruit elle-même, et, plus j’y pense, plus je me persuade que l’univers est enragé. Les théologiens et les philosophes, qui font de Dieu l’auteur de la nature et l’architecte de l’univers, nous le font paraître absurde et méchant. Ils le disent bon, parce qu’ils le craignent, mais ils sont forcés de convenir qu’il agit d’une façon atroce. Ils lui prêtent une malignité rare même chez l’homme. Et c’est par là qu’ils le rendent adorable sur la terre. Car notre misérable race ne vouerait pas un culte à des Dieux justes et bienveillants, dont elle n’aurait rien à craindre ; elle ne garderait point de leurs bienfaits une reconnaissance inutile. Sans le purgatoire et l’enfer, le bon Dieu ne serait qu’un pauvre sire. Monsieur, dit le Père Longuemare, ne parlez point de la nature : vous ne savez ce que c’est. Pardieu, je le sais aussi bien que vous, mon Père ! Vous ne pouvez pas le savoir, puisque vous n’avez pas de religion et que la religion seule nous enseigne ce qu’est la nature, en quoi elle est bonne et comment elle a été dépravée. Au reste, ne vous attendez pas à ce que je vous réponde : Dieu ne m’a donné, pour réfuter vos erreurs, ni la chaleur du langage ni la force de l’esprit. Je craindrais de ne vous fournir, par mon insuffisance, que des occasions de blasphème et des causes d’endurcissement, et, lorsque je sens un vif désir de vous servir, je ne recueillerais pour tout fruit de mon indiscrète charité que.... Ce propos fut interrompu par une immense clameur qui, partie de la tête de la colonne, avertit la file entière des affamés que la boulangerie ouvrait ses portes. On commença d’avancer mais avec une extrême lenteur. Un garde national de service faisait entrer les acheteurs, un par un. Le boulanger, sa femme et son garçon étaient assistés dans la vente des pains par deux commissaires civils qui, un ruban tricolore au bras gauche, s’assuraient que le consommateur appartenait à la section et qu’on ne lui délivrait que la part proportionnelle aux bouches qu’il avait à nourrir. Le citoyen Brotteaux faisait de la recherche du plaisir la fin unique de la vie : il estimait que la raison et les sens, seuls juges en l’absence des Dieux, n’en pouvaient concevoir une autre. Or, trouvant dans les propos du peintre un peu trop de fanatisme et dans ceux du religieux un peu trop de simplicité pour y prendre grand plaisir, cet homme sage, afin de conformer sa conduite à sa doctrine dans les conjonctures présentes, et charmer l’attente encore longue, tira de la poche béante de sa redingote puce son Lucrèce, qui demeurait ses plus chères délices et son vrai contentement. La reliure de maroquin rouge était écornée par l’usage et le citoyen Brotteaux en avait prudemment gratté les armoiries, les trois îlots d’or achetés à beaux deniers comptants par le traitant son père. Il ouvrit le livre à l’endroit où le poète philosophe, qui veut guérir les hommes des vains troubles de l’amour, surprend une femme entre les bras de ses servantes dans un état qui offenserait tous les sens d’un amant. Le citoyen Brotteaux lut ces vers, non toutefois sans jeter les yeux sur la nuque dorée de sa jolie voisine ni sans respirer avec volupté la peau moite de cette petite souillon. Le poète Lucrèce n’avait qu’une sagesse ; son disciple Brotteaux en avait plusieurs. Il lisait, faisant deux pas tous les quarts d’heure. A son oreille, réjouie par les cadences graves et nombreuses de la muse latine, jaillissait en vain la criaillerie des commères sur l’enchérissement du pain, du sucre, du café, de la chandelle et du savon. C’est ainsi qu’il atteignit avec sérénité le seuil de la boulangerie. Derrière lui, Évariste Gamelin voyait au-dessus de sa tête la gerbe dorée sur la grille de fer qui fermait l’imposte. A son tour, il entra dans la boutique : les paniers, les casiers étaient vides ; le boulanger lui délivra le seul morceau de pain qui restât et qui ne pesait pas deux livres. Évariste paya, et l’on ferma la grille sur ses talons, de peur que le peuple en tumulte n’envahît la boulangerie. Mais ce n’était pas à craindre : ces pauvres gens, instruits à l’obéissance par leurs antiques oppresseurs et par leurs libérateurs du jour, s’en furent, la tête basse et traînant la jambe. Gamelin, comme il atteignait le coin de la rue, vit assise sur une borne la citoyenne Dumonteil, son nourrisson dans ses bras. Elle était sans mouvement, sans couleur, sans larmes, sans regard. L’enfant lui suçait le doigt avidement. Gamelin se tint un moment devant elle, timide, incertain. Elle ne semblait pas le voir. Il balbutia quelques mots, puis tira son couteau de sa poche, un eustache à manche de corne, coupa son pain par le milieu et en mit la moitié sur les genoux de la jeune mère, qui regarda, étonnée ; mais il avait déjà tourné le coin de la rue. Rentré chez lui, Évariste trouva sa mère assise à la fenêtre, qui reprisait des bas. Il lui mit gaiement son reste de pain dans la main. Vous me pardonnerez, ma bonne mère : fatigué d’être si longtemps sur mes jambes, épuisé de chaleur, dans la rue, en rentrant à la maison, bouchée par bouchée, j’ai mangé la moitié de notre ration. Il reste à peine votre part. Et il fit mine de secouer les miettes sur sa veste. Usant d’une très vieille façon de dire, la citoyenne veuve Gamelin l’avait annoncé : A force de manger des châtaignes, nous deviendrons châtaignes. Ce jour-là, 13 juillet, elle et son fils avaient dîné, à midi, d’une bouillie de châtaignes. Comme ils achevaient cet austère repas, une dame poussa la porte et emplit soudain l’atelier de son éclat et de ses parfums. Croyant qu’elle se trompait de porte et cherchait le citoyen Brotteaux, son ami d’autrefois, il pensait déjà lui indiquer le grenier du ci-devant ou appeler Brotteaux, pour épargner à une femme élégante de grimper par une échelle de meunier ; mais il parut dès l’abord que c’était au citoyen Évariste Gamelin qu’elle avait affaire, car elle se déclara heureuse de le rencontrer et de se dire sa servante. Ils n’étaient point tout à fait étrangers l’un à l’autre : ils s’étaient vus plusieurs fois dans l’atelier de David, dans une tribune de l’assemblée, aux Jacobins, chez le restaurateur Vénua : elle l’avait remarqué pour sa beauté, sa jeunesse, son air intéressant. Portant un chapeau enrubanné comme un mirliton et empanaché comme le couvre-chef d’un représentant en mission, la citoyenne Rochemaure était emperruquée, fardée, mouchetée, musquée, la chair fraîche encore sous tant d’apprêts : ces artifices violents de la mode trahissaient la hâte de vivre et la fièvre de ces jours terribles aux lendemains incertains. Son corsage à grands revers et à grandes basques, tout reluisant d’énormes boutons d’acier, était rouge sang, et l’on ne pouvait discerner, tant elle se montrait à la fois aristocrate et révolutionnaire, si elle portait les couleurs des victimes ou celles du bourreau. Un jeune militaire, un dragon, l’accompagnait. La longue canne de nacre à la main, grande, belle, ample, la poitrine généreuse, elle fit le tour de l’atelier, et, approchant de ses yeux gris son lorgnon d’or à deux branches, elle examina les toiles du peintre, souriant, se récriant, portée à l’admiration par la beauté de l’artiste, et flattant pour être flattée. Qu’est-ce, demanda la citoyenne, que ce tableau si noble et si touchant d’une femme douce et belle près d’un jeune malade ? Gamelin répondit qu’il fallait y voir Oreste veillé par Électre sa sœur, et que, s’il l’avait pu achever, ce serait peut-être son moins mauvais ouvrage. Le sujet, ajouta-t-il, est tiré de l’ Oreste d’Euripide. J’avais lu, dans une traduction déjà ancienne de cette tragédie, une scène qui m’avait frappé d’admiration : celle où la jeune Électre, soulevant son frère sur son lit de douleur, essuie l’écume qui lui souille la bouche, écarte de ses yeux les cheveux qui l’aveuglent et prie ce frère chéri d’écouter ce qu’elle lui va dire dans le silence des Furies.... En lisant et relisant cette traduction, je sentais comme un brouillard qui me voilait les formes grecques et que je ne pouvais dissiper. Je m’imaginais le texte original plus nerveux et d’un autre accent. Éprouvant un vif désir de m’en faire une idée exacte, j’allai prier M. Gail, qui professait alors le grec au Collège de France (c’était en 91), de m’expliquer cette scène mot à mot. Il me l’expliqua comme je le lui demandais et je m’aperçus que les anciens sont beaucoup plus simples et plus familiers qu’on ne se l’imagine. Ainsi, Électre dit à Oreste : Frère chéri, que ton sommeil m’a causé de joie ! Veux-tu que je t’aide à te soulever ? Et Oreste répond : Oui, aide-moi, prends-moi, et essuie ces restes d’écume attachés autour de ma bouche et de mes yeux. Mets ta poitrine contre la mienne et écarte de mon visage ma chevelure emmêlée : car elle me cache les yeux.... Tout plein de cette poésie si jeune et si vive, de ces expressions naïves et fortes, j’esquissai le tableau que vous voyez, citoyenne. Le peintre, qui, d’ordinaire, parlait si discrètement de ses œuvres, ne tarissait pas sur celle-là. Encouragé par un signe que lui fit la citoyenne Rochemaure en soulevant son lorgnon, il poursuivit : Hennequin a traité en maître les fureurs d’Oreste. Mais Oreste nous émeut encore plus dans sa tristesse que dans ses fureurs. Quelle destinée que la sienne ! C’est par piété filiale, par obéissance à des ordres sacrés qu’il a commis ce crime dont les Dieux doivent l’absoudre, mais que les hommes ne pardonneront jamais. Pour venger la justice outragée, il a renié la nature, il s’est fait inhumain, il s’est arraché les entrailles. Il reste fier sous le poids de son horrible et vertueux forfait.... C’est ce que j’aurais voulu montrer dans ce groupe du frère et de la sœur. Il s’approcha de la toile et la regarda avec complaisance. Certaines parties, dit-il, sont à peu près terminées ; la tête et le bras d’Oreste, par exemple. Et Oreste vous ressemble, citoyen Gamelin. Vous trouvez ? fit le peintre avec un sourire grave. Elle prit la chaise que Gamelin lui tendait. Le jeune dragon se tint debout à son côté, la main sur le dossier de la chaise où elle était assise. A quoi l’on pouvait voir que la Révolution était accomplie, car, sous l’ancien régime, un homme n’eût jamais, en compagnie, touché seulement du doigt le siège où se trouvait une dame, formé par l’éducation aux contraintes, parfois assez rudes, de la politesse, estimant d’ailleurs que la retenue gardée dans la société donne un prix singulier à l’abandon secret et que, pour perdre le respect, il fallait l’avoir. Louise Masché de Rochemaure, fille d’un lieutenant des chasses du roi, veuve d’un procureur et, durant vingt ans, fidèle amie du financier Brotteaux des Ilettes, avait adhéré aux principes nouveaux. On l’avait vue, en juillet 1790, bêcher la terre du Champ de Mars. Son penchant décidé pour les puissances l’avait portée facilement des feuillants aux girondins et aux montagnards, tandis qu’un esprit de conciliation, une ardeur d’embrassement et un certain génie d’intrigue l’attachaient encore aux aristocrates et aux contre-révolutionnaires. C’était une personne très répandue, fréquentant guinguettes, théâtres, traiteurs à la mode, tripots, salons, bureaux de journaux, antichambres de comités. La Révolution lui apportait nouveautés, divertissements, sourires, joies, affaires, entreprises fructueuses. Nouant des intrigues politiques et galantes, jouant de la harpe, dessinant des paysages, chantant des romances, dansant des danses grecques, donnant à souper, recevant de jolies femmes, comme la comtesse de Beaufort et l’actrice Descoings, tenant toute la nuit table de trente et un et de biribi et faisant rouler la rouge et la noire, elle trouvait encore le temps d’être pitoyable à ses amis. Curieuse, agissante, brouillonne, frivole, connaissant les hommes, ignorant les foules, aussi étrangère aux opinions qu’elle partageait qu’à celles qu’il lui fallait répudier, ne comprenant absolument rien à ce qui se passait en France, elle se montrait entreprenante, hardie et toute pleine d’audace par ignorance du danger et par une confiance illimitée dans le pouvoir de ses charmes. Le militaire qui l’accompagnait était dans la fleur de la jeunesse. Un casque de cuivre garni d’une peau de panthère, et la crête ornée de chenille ponceau, ombrageait sa tête de chérubin et répandait sur son dos une longue et terrible crinière. Sa veste rouge, en façon de brassière, se gardait de descendre jusqu’aux reins pour n’en pas cacher l’élégante cambrure. Il portait à la ceinture un énorme sabre, dont la poignée en bec d’aigle resplendissait. Une culotte à pont, d’un bleu tendre, moulait les muscles élégants de ses jambes, et des soutaches d’un bleu sombre dessinaient leurs riches arabesques sur ses cuisses. Il avait l’air d’un danseur costumé pour quelque rôle martial et galant, dans Achille à Scyros ou les Noces d’Alexandre, par un élève de David attentif à serrer la forme. Gamelin se rappelait confusément l’avoir déjà vu. C’était en effet le militaire qu’il avait rencontré, quinze jours auparavant, haranguant le peuple sur les galeries du Théâtre de la Nation. Le citoyen Henry, membre du Comité révolutionnaire de la section des Droits de l’Homme. Elle l’avait toujours dans ses jupes, miroir d’amour et certificat vivant de civisme. La citoyenne félicita Gamelin de ses talents et lui demanda s’il ne consentirait pas à dessiner une carte pour une marchande de modes à qui elle s’intéressait. Il y traiterait un sujet approprié : une femme essayant une écharpe devant une psyché, par exemple, ou une jeune ouvrière portant sous son bras un carton à chapeau. Comme capables d’exécuter un petit ouvrage de ce genre, on lui avait parlé du fils Fragonard, du jeune Ducis et aussi d’un nommé Prudhomme ; mais elle préférait s’adresser au citoyen Évariste Gamelin. Toutefois elle n’en vint, sur cet article, à rien de précis, et l’on sentait qu’elle avait mis cette commande en avant uniquement pour engager la conversation. En effet, elle était venue pour tout autre chose. Elle réclamait du citoyen Gamelin un bon office : sachant qu’il connaissait le citoyen Marat, elle venait lui demander de l’introduire chez l’Ami du peuple, avec qui elle désirait avoir un entretien. Gamelin répondit qu’il était un trop petit personnage pour la présenter à Marat, et que, du reste, elle n’avait que faire d’un introducteur : Marat, bien qu’accablé d’occupations, n’était pas l’homme invisible qu’on avait dit. Il vous recevra, citoyenne, si vous êtes malheureuse : car son grand cœur le rend accessible à l’infortune et pitoyable à toutes les souffrances. Il vous recevra si vous avez quelque révélation à lui faire intéressant le salut public : il a voué ses jours à démasquer les traîtres. La citoyenne Rochemaure répondit qu’elle serait heureuse de saluer en Marat un citoyen illustre, qui avait rendu de grands services au pays, qui était capable d’en rendre de plus grands encore, et qu’elle souhaitait mettre ce législateur en rapport avec des hommes bien intentionnés, des philanthropes favorisés par la fortune et capables de lui fournir des moyens nouveaux de satisfaire son ardent amour de l’humanité. Il est désirable, ajouta-t-elle, de faire coopérer les riches à la prospérité publique. De vrai, la citoyenne avait promis au banquier Morhardt de le faire dîner avec Marat. Morhardt, Suisse comme l’Ami du peuple, avait lié partie avec plusieurs députés à la Convention, Julien (de Toulouse), Delaunay (d’Angers) et l’ex-capucin Chabot pour spéculer sur les actions de la Compagnie des Indes. Le jeu, très simple, consistait à faire tomber ces actions à six cent cinquante livres par des motions spoliatrices, afin d’en acheter le plus grand nombre possible à ce prix et de les relever ensuite à quatre mille ou cinq mille livres par des motions rassurantes. Mais Chabot, Julien, Delaunay étaient percés à jour. On suspectait Lacroix, Fabre d’Églantine et même Danton. L’homme de l’agio, le baron de Batz, cherchait de nouveaux complices à la Convention et conseillait au banquier Morhardt de voir Marat. Cette pensée des agioteurs contre-révolutionnaires n’était pas aussi étrange qu’elle semblait tout d’abord. Toujours ces gens-là s’efforçaient de se liguer avec les puissances du jour, et, par sa popularité, par sa plume, par son caractère, Marat était une puissance formidable. Les girondins sombraient ; les dantonistes, battus par la tempête, ne gouvernaient plus. Robespierre, l’idole du peuple, était d’une probité jalouse, soupçonneux et ne se laissait point approcher. Il importait de circonvenir Marat, de s’assurer sa bienveillance pour le jour où il serait dictateur, et tout présageait qu’il le deviendrait : sa popularité, son ambition, son empressement à recommander les grands moyens. Et peut-être, après tout, que Marat rétablirait l’ordre, les finances, la prospérité. Plusieurs fois il s’était élevé contre les énergumènes qui renchérissaient sur lui de patriotisme ; depuis quelque temps, il dénonçait les démagogues presque autant que les modérés. Après avoir excité le peuple à pendre les accapareurs dans leur boutique pillée, il exhortait les citoyens au calme et à la prudence ; il devenait un homme de gouvernement. Malgré certains bruits qu’on semait sur lui comme sur tous les autres hommes de la Révolution, ces écumeurs d’or ne le croyaient pas corruptible, mais ils le savaient vaniteux et crédule : ils espéraient le gagner par des flatteries et surtout par une familiarité condescendante, qu’ils croyaient de leur part la plus séduisante des flatteries. Ils comptaient, grâce à lui, souffler le froid et le chaud sur toutes les valeurs qu’ils voudraient acheter et revendre, et le pousser à servir leurs intérêts en croyant n’agir que dans l’intérêt public. Grande appareilleuse, bien qu’elle fût encore dans l’âge des amours, la citoyenne Rochemaure s’était donné la mission de réunir le législateur journaliste au banquier, et sa folle imagination lui représentait l’homme des caves, aux mains encore rougies du sang de Septembre, engagé dans le parti des financiers dont elle était l’agent, jeté par sa sensibilité même et sa candeur en plein agio, dans ce monde, qu’elle chérissait, d’accapareurs, de fournisseurs, d’émissaires de l’étranger, de croupiers et de femmes galantes. Elle insista pour que le citoyen Gamelin la conduisît chez l’Ami du peuple, qui habitait non loin, dans la rue des Cordeliers, près de l’église. Après avoir fait un peu de résistance, le peintre céda au vœu de la citoyenne. Le dragon Henry, invité à se joindre à eux, refusa, alléguant qu’il entendait garder sa liberté, même à l’égard du citoyen Marat, qui, sans doute, avait rendu des services à la République, mais maintenant faiblissait : n’avait-il pas, dans sa feuille, conseillé la résignation au peuple de Paris ? Et le jeune Henry, d’une voix mélodieuse, avec de longs soupirs, déplora la République trahie par ceux en qui elle avait mis son espoir : Danton repoussant l’idée d’un impôt sur les riches, Robespierre s’opposant à la permanence des sections, Marat dont les conseils pusillanimes brisaient l’élan des citoyens. s’écria-t-il, que ces hommes paraissent faibles auprès de Leclerc et de Jacques Roux !... vous êtes les vrais amis du peuple ! Gamelin n’entendit point ces propos, qui l’eussent indigné : il était allé dans la pièce voisine passer son habit bleu. Vous pouvez être fière de votre fils, dit la citoyenne Rochemaure à la citoyenne Gamelin. Il est grand par le talent et par le caractère. La citoyenne veuve Gamelin donna, en réponse, un bon témoignage de son fils, sans toutefois s’enorgueillir de lui devant une dame de haut parage, car elle avait appris dans son enfance que le premier devoir des petits est l’humilité envers les grands. Elle était encline à se plaindre, n’en ayant que trop sujet et trouvant dans ses plaintes un soulagement à ses peines. Elle révélait abondamment ses maux à ceux qu’elle croyait capables de les soulager, et madame de Rochemaure lui semblait de ceux-là. Aussi, mettant à profit l’instant favorable, elle conta tout d’une haleine la détresse de la mère et du fils, qui tous deux mouraient de faim. On ne vendait plus de tableaux : la Révolution avait tué le commerce comme avec un couteau. Les vivres étaient rares et hors de prix.... Et la bonne dame expédiait ses lamentations avec toute la volubilité de ses lèvres molles et de sa langue épaisse, afin de les avoir dépêchées toutes quand reparaîtrait son fils, dont la fierté n’eût point approuvé de telles plaintes. Elle s’efforçait d’émouvoir dans le moins de temps possible une dame qu’elle jugeait riche et répandue, et de l’intéresser au sort de son enfant. Et elle sentait que la beauté d’Évariste conspirait avec elle pour attendrir une femme bien née. En effet, la citoyenne Rochemaure montra de la sensibilité : elle s’émut à l’idée des souffrances d’Évariste et de sa mère et rechercha les moyens de les adoucir. Elle ferait acheter les ouvrages du peintre par des hommes riches de ses amis. Car, dit-elle en souriant, il y a encore de l’argent en France, mais il se cache. Mieux encore : puisque l’art était perdu, elle procurerait à Évariste un emploi chez Morhardt ou chez les frères Perregaux, ou une place de commis chez un fournisseur aux armées. Puis elle songea que ce n’était pas cela qu’il fallait à un homme de ce caractère ; et, après un moment de réflexion, elle fit signe qu’elle avait trouvé : Il reste à nommer plusieurs jurés au Tribunal révolutionnaire. Juré, magistrat, voilà ce qui convient à votre fils. Je suis en relation avec les membres du Comité de Salut public ; je connais Robespierre l’aîné ; son frère soupe très souvent chez moi. Je ferai parler à Montané, à Dumas, à Fouquier. La citoyenne Gamelin, émue et reconnaissante, mit un doigt sur sa bouche : Évariste rentrait dans l’atelier. Il descendit avec la citoyenne Rochemaure l’escalier sombre, dont les degrés de bois et de carreaux étaient recouverts d’une crasse antique. Sur le Pont-Neuf, où le soleil, déjà bas, allongeait l’ombre du piédestal qui avait porté le Cheval de Bronze et que pavoisaient maintenant les couleurs de la nation, une foule d’hommes et de femmes du peuple écoutaient, par petits groupes, des citoyens qui parlaient à voix basse. La foule, consternée, gardait un silence coupé par intervalles de gémissements et de cris de colère. Beaucoup s’en allaient d’un pas rapide vers la rue de Thionville, ci-devant rue Dauphine ; Gamelin, s’étant glissé dans un de ces groupes, entendit que Marat venait d’être assassiné. Peu à peu la nouvelle se confirmait et se précisait : il avait été assassiné dans sa baignoire, par une femme venue exprès de Caen pour commettre ce crime. Certains croyaient qu’elle s’était enfuie ; mais la plupart disaient qu’elle avait été arrêtée. Ils étaient là, tous, comme un troupeau sans berger. Marat, sensible, humain, bienfaisant, Marat n’est plus là pour nous guider, lui qui ne s’est jamais trompé, qui devinait tout, qui osait tout révéler !... Nous avons perdu notre conseiller, notre défenseur, notre ami. Ils savaient d’où venait le coup, et qui avait dirigé le bras de cette femme. Marat a été frappé par les mains criminelles qui veulent nous exterminer. Sa mort est le signal de l’égorgement de tous les patriotes. On rapportait diversement les circonstances de cette mort tragique et les dernières paroles de la victime ; on faisait des questions sur l’assassin, dont on savait seulement que c’était une jeune femme envoyée par les traîtres fédéralistes. Montrant les ongles et les dents, les citoyennes vouaient la criminelle au supplice et, trouvant la guillotine trop douce, réclamaient pour ce monstre le fouet, la roue, l’écartèlement, et imaginaient des tortures nouvelles. Des gardes nationaux en armes traînaient à la section un homme à l’air résolu. Ses vêtements étaient en lambeaux ; des filets de sang coulaient sur sa face pâle. On l’avait surpris disant que Marat avait mérité son sort en provoquant sans cesse au pillage et au meurtre. Et ç’avait été à grand-peine que les miliciens l’avaient soustrait à la fureur populaire. On le désignait du doigt comme un complice de l’assassin, et des menaces de mort s’élevaient sur son passage. De maigres larmes séchaient dans ses yeux ardents. A sa douleur filiale se mêlaient une sollicitude patriotique et une piété populaire qui le déchiraient. Après Le Peltier, après Bourdon, Marat !... Je reconnais le sort des patriotes : massacrés au Champ de Mars, à Nancy, à Paris, ils périront tous. Et il songeait au traître Wimpfen qui naguère encore, à la tête d’une horde de soixante mille royalistes, marchait sur Paris, et qui, s’il n’avait été arrêté à Vernon par les braves patriotes, eût mis à feu et à sang la ville héroïque et condamnée. Et combien de périls encore, combien de projets criminels, combien de trahisons, que la sagesse et la vigilance de Marat pouvaient seules connaître et déjouer ! Qui saurait après lui dénoncer Custine oisif dans le camp de César et refusant de débloquer Valenciennes, Biron inactif dans la Basse-Vendée, laissant prendre Saumur et assiéger Nantes, Dillon trahissant la patrie dans l’Argonne ?... Cependant, autour de lui, de moment en moment, grandissait la clameur sinistre : Marat est mort ; les aristocrates l’ont tué ! Comme, le cœur gros de douleur, de haine et d’amour, il s’en allait rendre un hommage funèbre au martyr de la liberté, une vieille paysanne qui portait la coiffe limousine s’approcha de lui et lui demanda si ce monsieur Marat, qui avait été assassiné, n’était pas monsieur le curé Mara, de Saint-Pierre-de-Queyroix. La veille de la fête, par un soir tranquille et clair, Élodie, au bras d’Évariste, se promenait sur le champ de la Fédération. Des ouvriers achevaient en hâte d’élever des colonnes, des statues, des temples, une montagne, un autel. Des symboles gigantesques, l’Hercule populaire brandissant sa massue, la Nature abreuvant l’univers à ses mamelles inépuisables, se dressaient soudain dans la capitale en proie à la famine, à la terreur, écoutant si l’on n’entendait pas sur la route de Meaux les canons autrichiens. La Vendée réparait son échec devant Nantes par des victoires audacieuses. Un cercle de fer, de flammes et de haine entourait la grande cité révolutionnaire. Et cependant elle recevait avec magnificence, comme la souveraine d’un vaste empire, les députés des assemblées primaires qui avaient accepté la constitution. Le fédéralisme était vaincu : la République une, indivisible, vaincrait tous ses ennemis. Étendant le bras sur la plaine populeuse : C’est là, dit Évariste, que, le 17 juillet 91, l’infâme Bailly fit fusiller le peuple au pied de l’autel de la patrie. Le grenadier Passavant, témoin du massacre, rentra dans sa maison, déchira son habit, s’écria : J’ai juré de mourir avec la liberté ; elle n’est plus : je meurs. Et il se brûla la cervelle. Cependant les artistes et les bourgeois paisibles examinaient les préparatifs de la fête, et on lisait sur leurs visages un amour de la vie aussi morne que leur vie elle-même : les plus grands événements, en entrant dans leur esprit, se rapetissaient à leur mesure et devenaient insipides comme eux. Chaque couple allait, portant dans ses bras ou traînant par la main ou faisant courir devant lui des enfants qui n’étaient pas plus beaux que leurs parents et ne promettaient pas de devenir plus heureux, et qui donneraient la vie à d’autres enfants aussi médiocres qu’eux en joie et en beauté. Et parfois l’on voyait une jeune fille grande et belle qui sur son passage inspirait aux jeunes hommes un généreux désir, aux vieillards le regret de la douce vie. Près de l’École militaire, Évariste montra à Élodie des statues égyptiennes dessinées par David d’après des modèles romains de l’époque d’Auguste. Ils entendirent alors un vieux Parisien poudré s’écrier : On se croirait sur les bords du Nil ! Depuis trois jours qu’Élodie n’avait vu son ami, de graves événements s’étaient passés à l’ Amour peintre . Le citoyen Blaise avait été dénoncé au Comité de sûreté générale pour fraudes dans les fournitures. Heureusement que le marchand d’estampes était connu dans sa section : le Comité de surveillance de la section des Piques s’était porté garant de son civisme auprès du Comité de sûreté générale et l’avait pleinement justifié. Ayant conté cet événement avec émotion, Élodie ajouta : Nous sommes tranquilles maintenant, mais l’alerte a été chaude. Il s’en est fallu de peu que mon père n’ait été mis en prison. Si le danger avait duré quelques heures de plus, je serais allée vous demander, Évariste, de faire auprès de vos amis influents des démarches en sa faveur. Élodie fut bien loin de mesurer la profondeur de ce silence. Ils allèrent, la main dans la main, le long des berges de la Seine. Ils se disaient leur mutuelle tendresse dans le langage de Julie et de Saint-Preux : le bon Jean-Jacques leur donnait les moyens de peindre et d’orner leur amour. La municipalité avait accompli ce prodige de faire régner pour un jour l’abondance dans la ville affamée. Une foire s’était installée sur la place des Invalides, au bord de la rivière : des marchands vendaient, dans des baraques, des saucissons, des cervelas, des andouilles, des jambons couverts de lauriers, des gâteaux de Nanterre, des pains d’épices, des crêpes, des pains de quatre livres, de la limonade et du vin. Il y avait aussi des boutiques où l’on vendait des chansons patriotiques, des cocardes, des rubans tricolores, des bourses, des chaînes de laiton et toutes sortes de menus joyaux. S’arrêtant à l’étalage d’un humble bijoutier, Évariste choisit une bague en argent où l’on voyait en relief la tête de Marat entortillée d’un foulard. Et il la passa au doigt d’Élodie. Gamelin se rendit, ce soir-là, rue de l’Arbre-Sec, chez la citoyenne Rochemaure, qui l’avait mandé pour affaire pressante. Il la trouva dans sa chambre à coucher, étendue sur une chaise longue, en déshabillé galant. Tandis que l’attitude de la citoyenne exprimait une voluptueuse langueur, autour d’elle tout disait ses grâces, ses jeux, ses talents : une harpe près du clavecin entrouvert ; une guitare dans un fauteuil ; un métier à broder où était montée une étoffe de satin ; sur la table, une miniature ébauchée, des papiers, des livres ; une bibliothèque en désordre comme ravagée par une belle main aussi avide de connaître que de sentir. Elle lui donna sa main à baiser et lui dit : Aujourd’hui même, Robespierre l’aîné m’a remis une lettre en votre faveur pour le président Herman, une lettre très bien tournée, qui disait à peu près : Je vous indique le citoyen Gamelin, recommandable par ses talents et par son patriotisme. Je me suis fait un devoir de vous annoncer un patriote qui a des principes et une conduite ferme dans la ligne révolutionnaire. Vous ne négligerez pas l’occasion d’être utile à un républicain.... J’ai porté sans débrider cette lettre au président Herman, qui m’a reçue avec une politesse exquise et a aussitôt signé votre nomination. Gamelin, après un moment de silence : Citoyenne, dit-il, bien que je n’aie pas un morceau de pain à donner à ma mère, je jure sur mon honneur que je n’accepte les fonctions de juré que pour servir la République et la venger de tous ses ennemis. La citoyenne jugea le remerciement froid et le compliment sévère. Elle soupçonna Gamelin de manquer de grâce. Mais elle aimait trop la jeunesse pour ne pas lui pardonner quelque âpreté. Gamelin était beau : elle lui trouvait du mérite. Et elle l’invita à ses soupers : elle recevait, chaque soir, après le théâtre. Vous rencontrerez chez moi des gens d’esprit et de talent : Elleviou, Talma, le citoyen Vigée, qui tourne les bouts-rimés avec une habileté merveilleuse. Le citoyen François nous a lu sa Paméla, qu’on répète en ce moment au Théâtre de la Nation. Le style en est élégant et pur, comme tout ce qui sort de la plume du citoyen François. La pièce est touchante : elle nous a fait verser des larmes. C’est la jeune Lange qui tiendra le rôle de Paméla. Je m’en rapporte à votre jugement, citoyenne, répondit Gamelin. Mais le Théâtre de la Nation est peu national. Et il est fâcheux pour le citoyen François que ses ouvrages soient portés sur ces planches avilies par les vers misérables de Laya : on n’a pas oublié le scandale de L’Ami des Lois .... Citoyen Gamelin, je vous abandonne Laya : il n’est pas de mes amis. Ce n’était point par bonté pure que la citoyenne avait employé son crédit à faire nommer Gamelin à un poste envié : après ce qu’elle avait fait et ce que d’aventure il adviendrait qu’elle fît pour lui, elle comptait se l’attacher étroitement et s’assurer un appui auprès d’une justice à laquelle elle pouvait avoir affaire, un jour ou l’autre, car enfin elle envoyait beaucoup de lettres en France et à l’étranger, et de telles correspondances étaient alors suspectes. Allez-vous souvent au théâtre, citoyen ? A ce moment, le dragon Henry, plus charmant que l’enfant Bathylle, entra dans la chambre. Deux énormes pistolets étaient passés dans sa ceinture. Il baisa la main de la belle citoyenne, qui lui dit : Voilà le citoyen Évariste Gamelin pour qui j’ai passé la journée au Comité de sûreté générale et qui ne m’en sait point de gré. citoyenne, s’écria le militaire, vous venez de voir nos législateurs aux Tuileries. Les représentants d’un peuple libre devraient-ils siéger sous les lambris d’un despote ? Les mêmes lustres allumés naguère sur les complots de Capet et les orgies d’Antoinette éclairent aujourd’hui les veilles de nos législateurs. Mon ami, félicitez le citoyen Gamelin, répondit-elle ; il est nommé juré au Tribunal révolutionnaire. Je suis heureux de voir un homme de ton caractère investi de ces fonctions. Mais, à vrai dire, j’ai peu de confiance en cette justice méthodique, créée par les modérés de la Convention, en cette Némésis débonnaire qui ménage les conspirateurs, épargne les traîtres, ose à peine frapper les fédéralistes et craint d’appeler l’Autrichienne à sa barre. Non, ce n’est pas le Tribunal révolutionnaire qui sauvera la République. Ils sont bien coupables, ceux qui, dans la situation désespérée où nous sommes, ont arrêté l’élan de la justice populaire ! Henry, dit la citoyenne Rochemaure, passez-moi ce flacon.... En rentrant chez lui, Gamelin trouva sa mère et le vieux Brotteaux qui faisaient une partie de piquet à la lueur d’une chandelle fumeuse. La citoyenne annonçait sans vergogne tierce au roi . Apprenant que son fils était juré, elle l’embrassa avec transports, songeant que c’était pour l’un et l’autre beaucoup d’honneur et que désormais tous deux mangeraient tous les jours. Je suis heureuse et fière d’être la mère d’un juré, dit-elle. C’est une belle chose que la justice, et la plus nécessaire de toutes : sans justice, les faibles seraient vexés à chaque instant. Et je crois que tu jugeras bien, mon Évariste : car, dès l’enfance, je t’ai trouvé juste et bienveillant en toutes choses. Tu ne pouvais souffrir l’iniquité et tu t’opposais selon tes forces à la violence. Tu avais pitié des malheureux, et c’est là le plus beau fleuron d’un juge.... Mais, dis-moi, Évariste, comment êtes-vous habillés dans ce grand tribunal ? Gamelin lui répondit que les juges se coiffaient d’un chapeau à plumes noires, mais que les jurés n’avaient point de costume uniforme, qu’ils portaient leur habit ordinaire. Il vaudrait mieux, répliqua la citoyenne, qu’ils portassent la robe et la perruque : ils en paraîtraient plus respectables. Bien que vêtu le plus souvent avec négligence, tu es beau et tu pares tes habits ; mais la plupart des hommes ont besoin de quelque ornement pour paraître considérables : il vaudrait mieux que les jurés eussent la robe et la perruque. La citoyenne avait ouï dire que les fonctions de juré au Tribunal rapportaient quelque chose ; elle ne se tint pas de demander si l’on y gagnait de quoi vivre honnêtement, car un juré, disait-elle, doit faire bonne figure dans le monde. Elle apprit avec satisfaction que les jurés recevaient une indemnité de dix-huit livres par séance et que la multitude des crimes contre la sûreté de l’État les obligerait à siéger très souvent. Le vieux Brotteaux ramassa les cartes, se leva et dit à Gamelin : Citoyen, vous êtes investi d’une magistrature auguste et redoutable. Je vous félicite de prêter les lumières de votre conscience à un tribunal plus sûr et moins faillible peut-être que tout autre, parce qu’il recherche le bien et le mal, non point en eux-mêmes et dans leur essence, mais seulement par rapport à des intérêts tangibles et à des sentiments manifestes. Vous aurez à vous prononcer entre la haine et l’amour, ce qui se fait spontanément, non entre la vérité et l’erreur, dont le discernement est impossible au faible esprit des hommes. Jugeant d’après les mouvements de vos cœurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu’il contente les passions qui sont votre loi sacrée. Mais, c’est égal, si j’étais de votre président, je ferais comme Bridoie, je m’en rapporterais au sort des dés. En matière de justice, c’est encore le plus sûr. Évariste Gamelin devait entrer en fonctions le 14 septembre, lors de la réorganisation du Tribunal, divisé désormais en quatre sections, avec quinze jurés pour chacune. Les prisons regorgeaient ; l’accusateur public travaillait dix-huit heures par jour. Aux défaites des armées, aux révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons, la Convention opposait la terreur. La première démarche du nouveau juré fut de faire une visite de déférence au président Herman, qui le charma par la douceur de son langage et l’aménité de son commerce. Compatriote et ami de Robespierre, dont il partageait les sentiments, il laissait voir un cœur sensible et vertueux. Il était tout pénétré de ces sentiments humains, trop longtemps étrangers au cœur des juges et qui font la gloire éternelle d’un Dupaty et d’un Beccaria. Il se félicitait de l’adoucissement des mœurs qui s’était manifesté, dans l’ordre judiciaire, par la suppression de la torture et des supplices ignominieux ou cruels. Il se réjouissait de voir la peine de mort, autrefois prodiguée et servant naguère encore à la répression des moindres délits, devenue plus rare, et réservée aux grands crimes. Pour sa part, comme Robespierre, il l’eût volontiers abolie, en tout ce qui ne touchait pas à la sûreté publique. Mais il eût cru trahir l’État en ne punissant pas de mort les crimes commis contre la souveraineté nationale. Tous ses collègues pensaient ainsi : la vieille idée monarchique de la raison d’État inspirait le Tribunal révolutionnaire. Huit siècles de pouvoir absolu avaient formé ses magistrats, et c’est sur les principes du droit divin qu’il jugeait les ennemis de la liberté. Évariste Gamelin se présenta, le même jour, devant l’accusateur public, le citoyen Fouquier, qui le reçut dans le cabinet où il travaillait avec son greffier. C’était un homme robuste, à la voix rude, aux yeux de chat, qui portait sur sa large face grêlée, sur son teint de plomb, l’indice des ravages que cause une existence sédentaire et recluse aux hommes vigoureux, faits pour le grand air et les exercices violents. Les dossiers montaient autour de lui comme les murs d’un sépulcre, et, visiblement, il aimait cette paperasserie terrible qui semblait vouloir l’étouffer. Ses propos étaient d’un magistrat laborieux, appliqué à ses devoirs et dont l’esprit ne sortait pas du cercle de ses fonctions. Son haleine échauffée sentait l’eau-de-vie qu’il prenait pour se soutenir et qui ne semblait pas monter à son cerveau, tant il y avait de lucidité dans ses propos constamment médiocres. Il vivait dans un petit appartement du Palais avec sa jeune femme, qui lui avait donné deux jumeaux. Cette jeune femme, la tante Henriette et la servante Pélagie composaient toute sa maison. Il se montrait doux et bon envers ces femmes. Enfin, c’était un homme excellent dans sa famille et dans sa profession, sans beaucoup d’idées et sans aucune imagination. Gamelin ne put se défendre de remarquer avec quelque déplaisir combien ces magistrats de l’ordre nouveau ressemblaient d’esprit et de façons aux magistrats de l’ancien régime. Et c’en étaient : Herman avait exercé les fonctions d’avocat général au conseil d’Artois ; Fouquier était un ancien procureur au Châtelet. Mais Évariste Gamelin croyait à la palingénésie révolutionnaire. En quittant le parquet, il traversa la galerie du Palais et s’arrêta devant les boutiques où toutes sortes d’objets étaient exposés avec art. Il feuilleta, à l’étalage de la citoyenne Ténot, des ouvrages historiques, politiques, et philosophiques : Les Chaînes de l’Esclavage ; Essai sur le Despotisme ; Les Crimes des Reines . songea-t-il, ce sont des écrits républicains ! et il demanda à la librairie si elle vendait beaucoup de ces livres-là. On ne vend que des chansons et des romans. Et tirant un petit volume d’un tiroir : Voici, ajouta-t-elle, quelque chose de bon. Évariste lut le titre : La Religieuse en chemise . Il trouva devant la boutique voisine Philippe Desmahis qui, superbe et tendre parmi les eaux de senteur, les poudres et les sachets de la citoyenne Saint-Jorre, assurait la belle marchande de son amour, lui promettait de lui faire son portrait et lui demandait un moment d’entretien dans le jardin des Tuileries, le soir. La persuasion coulait de ses lèvres et jaillissait de ses yeux. La citoyenne Saint-Jorre l’écoutait en silence et, prête à le croire, baissait les yeux. Pour se familiariser avec les terribles fonctions dont il était investi, le nouveau juré voulut, mêlé au public, assister à un jugement du tribunal. Il gravit l’escalier où un peuple immense était assis comme dans un amphithéâtre et il pénétra dans l’ancienne salle du Parlement de Paris. On s’étouffait pour voir juger quelque général. Car alors, comme disait le vieux Brotteaux, la Convention, à l’exemple du gouvernement de Sa Majesté britannique, faisait passer en jugement les généraux vaincus, à défaut des généraux traîtres, qui, ceux-ci, ne se laissaient point juger. Ce n’est point, ajoutait Brotteaux, qu’un général vaincu soit nécessairement criminel, car de toute nécessité il en faut un dans chaque bataille. Mais il n’est rien comme de condamner à mort un général pour donner du cœur aux autres.... Il en avait déjà passé plusieurs sur le fauteuil de l’accusé, de ces militaires légers et têtus, cervelles d’oiseau dans des crânes de bœuf. Celui-là n’en savait guère plus sur les sièges et les batailles qu’il avait conduits, que les magistrats qui l’interrogeaient : l’accusation et la défense se perdaient dans les effectifs, les objectifs, les munitions, les marches et les contremarches. Et la foule des citoyens qui suivaient ces débats obscurs et interminables voyaient derrière le militaire imbécile la patrie ouverte et déchirée, souffrant mille morts ; et, du regard et de la voix, ils pressaient les jurés, tranquilles à leur banc, d’assener leur verdict comme un coup de massue sur les ennemis de la République. Évariste le sentait ardemment : ce qu’il fallait frapper en ce misérable, c’étaient les deux monstres affreux qui déchiraient la Patrie : la révolte et la défaite. Il s’agissait bien, vraiment, de savoir si ce militaire était innocent ou coupable ! Quand la Vendée reprenait courage, quand Toulon se livrait à l’ennemi, quand l’armée du Rhin reculait devant les vainqueurs de Mayence, quand l’armée du Nord, retirée au camp de César, pouvait être enlevée en un coup de main par les Impériaux, les Anglais, les Hollandais, maîtres de Valenciennes, ce qu’il importait, c’était d’instruire les généraux à vaincre ou à mourir. En voyant ce soudard infirme et abêti, qui, à l’audience, se perdait dans ses cartes comme il s’était perdu là-bas dans les plaines du Nord, Gamelin, pour ne pas crier avec le public : A mort ! sortit précipitamment de la salle. A l’assemblée de la section, le nouveau juré reçut les félicitations du président Olivier, qui lui fit jurer sur le vieux maître-autel des Barnabites, transformé en autel de la patrie, d’étouffer dans son âme, au nom sacré de l’humanité, toute faiblesse humaine. Gamelin, la main levée, prit à témoin de son serment les mânes augustes de Marat, martyr de la liberté, dont le buste venait d’être posé contre un pilier de la ci-devant église, en face du buste de Le Peltier. Quelques applaudissements retentirent, mêlés à des murmures. A l’entrée de la nef, un groupe de sectionnaires armés de piques vociférait. Il est antirépublicain, dit le président, de porter des armes dans une réunion d’hommes libres. Et il ordonna de déposer aussitôt les fusils et les piques dans la ci-devant sacristie. Un bossu, l’œil vif et les lèvres retroussées, le citoyen Beauvisage, du comité de vigilance, vint occuper la chaire devenue la tribune et surmontée d’un bonnet rouge. Les généraux nous trahissent, dit-il, et livrent nos armées à l’ennemi. Les Impériaux poussent des partis de cavalerie autour de Péronne et de Saint-Quentin, Toulon a été livré aux Anglais, qui y débarquent quatorze mille hommes. Les ennemis de la République conspirent au sein même de la Convention. Dans la capitale, d’innombrables complots sont ourdis pour délivrer l’Autrichienne. Au moment que je parle, le bruit court que le fils Capet, évadé du Temple, est porté en triomphe à Saint-Cloud : on veut relever en sa faveur le trône du tyran. L’enchérissement des vivres, la dépréciation des assignats sont l’effet des manœuvres accomplies dans nos foyers, sous nos yeux, par les agents de l’étranger. Au nom du salut public, je somme le citoyen juré d’être impitoyable pour les conspirateurs et les traîtres. Tandis qu’il descendait de la tribune, des voix s’élevaient dans l’assemblée : A bas le Tribunal révolutionnaire ! Gras et le teint fleuri, le citoyen Dupont aîné, menuisier sur la place de Thionville, monta à la tribune, désireux, disait-il, d’adresser une question au citoyen juré. Et il demanda à Gamelin quelle serait son attitude dans l’affaire des Brissotins et de la veuve Capet. Évariste était timide et ne savait point parler en public. Il se leva, pâle, et dit d’une voix sourde : Je ne relève que de ma conscience. Toute promesse que je vous ferais serait contraire à mon devoir. Je dois parler au Tribunal et me taire partout ailleurs. Je suis juge : je ne connais ni amis ni ennemis. L’assemblée, diverse, incertaine et flottante, comme toutes les assemblées, approuva. Mais le citoyen Dupont aîné revint à la charge ; il ne pardonnait pas à Gamelin d’occuper une place qu’il avait lui-même convoitée. Je comprends, dit-il, j’approuve même les scrupules du citoyen juré. On le dit patriote : c’est à lui de voir si sa conscience lui permet de siéger dans un tribunal destiné à détruire les ennemis de la République et résolu à les ménager. Il est des complicités auxquelles un bon citoyen doit se soustraire. N’est-il pas avéré que plusieurs jurés de ce tribunal se sont laissé corrompre par l’or des accusés, et que le président Montané a perpétré un faux pour sauver la tête de la fille Corday ? A ces mots, la salle retentit d’applaudissements vigoureux. Les derniers éclats en montaient encore aux voûtes, quand Fortuné Trubert monta à la tribune. Il avait beaucoup maigri, en ces derniers mois. Sur son visage pâle, des pommettes rouges perçaient la peau ; ses paupières étaient enflammées et ses prunelles vitreuses. Citoyens, dit-il d’une voix faible et un peu haletante, étrangement pénétrante ; on ne peut suspecter le Tribunal révolutionnaire sans suspecter en même temps la Convention et le Comité de Salut public dont il émane. Le citoyen Beauvisage nous a alarmés en nous montrant le président Montané altérant la procédure en faveur d’un coupable. Que n’a-t-il ajouté, pour notre repos, que, sur la dénonciation de l’accusateur public, Montané a été destitué et emprisonné ?... Ne peut-on veiller au salut public sans jeter partout la suspicion ? N’y a-t-il plus de talents ni de vertus à la Convention ? Robespierre, Couthon, Saint-Just ne sont-ils pas des hommes honnêtes ? Il est remarquable que les propos les plus violents sont tenus par des individus qu’on n’a jamais vus combattre pour la République ! Ils ne parleraient pas autrement s’ils voulaient la rendre haïssable. Citoyens, moins de bruit et plus de besogne ! C’est avec des canons, et non avec des criailleries, que l’on sauvera la France. La moitié des caves de la section n’ont pas encore été fouillées. Plusieurs citoyens détiennent encore des quantités considérables de bronze. Nous rappelons aux riches que les dons patriotiques sont pour eux la meilleure des assurances. Je recommande à votre libéralité les filles et les femmes de nos soldats qui se couvrent de gloire à la frontière et sur la Loire. (Augustin), précédemment apprenti sommelier, rue de Jérusalem, le 10 du mois dernier, devant Condé, menant des chevaux boire, fut assailli par six cavaliers autrichiens : il en tua deux et ramena les autres prisonniers. Je demande que la section déclare que Pommier (Augustin) a fait son devoir. Ce discours fut applaudi et les sectionnaires se séparèrent aux cris de : Demeuré seul dans la nef avec Trubert, Gamelin lui serra la main : Moi, très bien, très bien ! répondit Trubert, en crachant, avec un hoquet, du sang dans son mouchoir. La République a beaucoup d’ennemis au-dehors et au-dedans ; et notre section en compte, pour sa part, un assez grand nombre. Ce n’est pas avec des criailleries mais avec du fer et des lois qu’on fonde les empires.... Bonsoir, Gamelin : j’ai quelques lettres à écrire. Et il s’en alla, son mouchoir sur les lèvres, dans la ci-devant sacristie. La citoyenne veuve Gamelin, sa cocarde désormais mieux ajustée à sa coiffe, avait pris, du jour au lendemain, une gravité bourgeoise, une fierté républicaine et le digne maintien qui sied à la mère d’un citoyen juré. Le respect de la justice, dans lequel elle avait été nourrie, l’admiration que, depuis l’enfance, lui inspiraient la robe et la simarre, la sainte terreur qu’elle avait toujours éprouvée à la vue de ces hommes à qui Dieu lui-même cède sur la terre son droit de vie et de mort, ces sentiments lui rendaient auguste, vénérable et saint ce fils que naguère elle croyait encore presque un enfant. Dans sa simplicité, elle concevait la continuité de la justice à travers la Révolution aussi fortement que les législateurs de la Convention concevaient la continuité de l’État dans la mutation des régimes, et le Tribunal révolutionnaire lui apparaissait égal en majesté à toutes les juridictions anciennes qu’elle avait appris à révérer. Le citoyen Brotteaux montrait au jeune magistrat de l’intérêt mêlé de surprise et une déférence forcée. Comme la citoyenne veuve Gamelin, il considérait la continuité de la justice à travers les régimes ; mais, au rebours de cette dame, il méprisait les tribunaux révolutionnaires à l’égal des cours de l’ancien régime. N’osant exprimer ouvertement sa pensée, et ne pouvant se résoudre à se taire, il se jetait dans des paradoxes que Gamelin comprenait tout juste assez pour en soupçonner l’incivisme. L’auguste tribunal où vous allez bientôt siéger, lui dit-il une fois, a été institué par le Sénat français pour le salut de la République ; et ce fut certes une pensée vertueuse de nos législateurs que de donner des juges à leurs ennemis. J’en conçois la générosité, mais je ne la crois pas politique. Il eût été plus habile à eux, il me semble, de frapper dans l’ombre leurs plus irréconciliables adversaires et de gagner les autres par des dons ou des promesses. Un tribunal frappe avec lenteur et fait moins de mal que de peur : il est surtout exemplaire. L’inconvénient du vôtre est de réconcilier tous ceux qu’il effraie et de faire ainsi d’une cohue d’intérêts et de passions contraires un grand parti capable d’une action commune et puissante. Vous semez la peur : c’est la peur plus que le courage qui enfante les héros ; puissiez-vous, citoyen Gamelin, ne pas voir un jour éclater contre vous des prodiges de peur ! Le graveur Desmahis, amoureux, cette semaine-là, d’une fille du Palais-Égalité, la brune Flora, une géante, avait trouvé pourtant cinq minutes pour féliciter son camarade et lui dire qu’une telle nomination honorait grandement les beaux-arts. Élodie elle-même, bien qu’à son insu elle détestât toute chose révolutionnaire, et qui craignait les fonctions publiques comme les plus dangereuses rivales qui pussent lui disputer le cœur de son amant, la tendre Élodie subissait l’ascendant d’un magistrat appelé à se prononcer dans des affaires capitales. D’ailleurs la nomination d’Évariste aux fonctions de juré produisait autour d’elle des effets heureux, dont sa sensibilité trouvait à se réjouir : le citoyen Jean Blaise vint dans l’atelier de la place de Thionville embrasser le juré avec un débordement de mâle tendresse. Comme tous les contre-révolutionnaires, il éprouvait de la considération pour les puissances de la République, et, depuis qu’il avait été dénoncé pour fraude dans les fournitures de l’armée, le Tribunal révolutionnaire lui inspirait une crainte respectueuse. Il se voyait personnage de trop d’apparence et mêlé à trop d’affaires pour goûter une sécurité parfaite : le citoyen Gamelin lui paraissait un homme à ménager. Enfin on était bon citoyen, ami des lois. Il tendit la main au peintre magistrat, se montra cordial et patriote, favorable aux arts et à la liberté. Gamelin, généreux, serra cette main largement tendue. Citoyen Évariste Gamelin, dit Jean Blaise, je fais appel à votre amitié et à vos talents. Je vous emmène demain pour quarante-huit heures à la campagne : vous dessinerez et nous causerons. Plusieurs fois, chaque année, le marchand d’estampes faisait une promenade de deux ou trois jours en compagnie de peintres qui dessinaient, sur ses indications, des paysages et des ruines. Saisissant avec habileté ce qui pouvait plaire au public, il rapportait de ces tournées des morceaux qui, terminés dans l’atelier et gravés avec esprit, faisaient des estampes à la sanguine ou en couleurs, dont il tirait bon profit. D’après ces croquis, il faisait exécuter aussi des dessus de portes et des trumeaux qui se vendaient autant et mieux que les ouvrages décoratifs d’Hubert Robert. Cette fois, il voulait emmener le citoyen Gamelin pour esquisser des fabriques d’après nature, tant le juré avait pour lui grandi le peintre. Deux autres artistes étaient de la partie, le graveur Desmahis, qui dessinait bien, et l’obscur Philippe Dubois, qui travaillait excellemment dans le genre de Robert. Selon la coutume, la citoyenne Élodie, avec sa camarade la citoyenne Hasard, accompagnait les artistes. Jean Blaise, qui savait unir au souci de ses intérêts le soin de ses plaisirs, avait aussi invité à cette promenade la citoyenne Thévenin, actrice du Vaudeville, qui passait pour sa bonne amie. Le samedi, à sept heures du matin, le citoyen Blaise, en bicorne noir, gilet écarlate, culotte de peau, bottes jaunes à revers, cogna du manche de sa cravache à la porte de l’atelier. La citoyenne veuve Gamelin s’y trouvait en honnête conversation avec le citoyen Brotteaux, tandis qu’Évariste nouait devant un petit morceau de glace sa haute cravate blanche. Mais, puisque vous allez peindre des paysages, emmenez donc monsieur Brotteaux, qui est peintre. dit Jean Blaise, citoyen Brotteaux, venez avec nous. Quand il se fut assuré qu’il ne serait point importun, Brotteaux, d’humeur sociable et ami des divertissements, accepta. La citoyenne Élodie avait monté les quatre étages pour embrasser la citoyenne veuve Gamelin, qu’elle appelait sa bonne mère. Elle était tout de blanc vêtue et sentait la lavande. Une vieille berline de voyage, à deux chevaux, la capote abaissée, attendait sur la place. Rose Thévenin se tenait au fond avec Julienne Hasard. Élodie fit prendre la droite à la comédienne, s’assit à gauche, et mit la mince Julienne entre elles deux. Brotteaux se plaça en arrière, vis-à-vis de la citoyenne Thévenin ; Philippe Dubois, vis-à-vis de la citoyenne Hasard ; Évariste, vis-à-vis d’Élodie. Quant à Philippe Desmahis, il dressait son torse athlétique sur le siège, à la gauche du cocher, qu’il étonnait en lui contant qu’en un certain pays d’Amérique les arbres portaient des andouilles et des cervelas. Le citoyen Blaise, excellent cavalier, faisait la route à cheval et prenait les devants pour n’avoir pas la poussière de la berline. A mesure que les roues brûlaient le pavé du faubourg, les voyageurs oubliaient leurs soucis ; et, à la vue des champs, des arbres, du ciel, leurs pensées devinrent riantes et douces. Élodie songea qu’elle était née pour élever des poules auprès d’Évariste, juge de paix dans un village, au bord d’une rivière, près d’un bois. Les ormeaux du chemin fuyaient sur leur passage. A l’entrée des villages, les mâtins s’élançaient de biais contre la voiture et aboyaient aux jambes des chevaux, tandis qu’un grand épagneul couché en travers de la chaussée se levait à regret ; les poules voletaient éparses et, pour fuir, traversaient la route ; les oies, en troupe serrée, s’éloignaient lentement. Les enfants barbouillés regardaient passer l’équipage. La matinée était chaude, le ciel clair. La terre gercée attendait la pluie. Ils mirent pied à terre près de Villejuif. Comme ils traversaient le bourg, Desmahis entra chez une fruitière pour acheter des cerises dont il voulait rafraîchir les citoyennes. La marchande était jolie : Desmahis ne reparaissait plus. Philippe Dubois l’appela par le surnom que ses amis lui donnaient communément : A ce nom exécré, les passants dressèrent l’oreille et des visages parurent à toutes les fenêtres. Et, quand ils virent sortir de chez la fruitière un jeune et bel homme, la veste ouverte, le jabot flottant sur une poitrine athlétique, et portant sur ses épaules un panier de cerises et son habit au bout d’un bâton, le prenant pour le girondin proscrit, des sans-culottes l’appréhendèrent violemment et l’eussent conduit à la municipalité malgré ses protestations indignées, si le vieux Brotteaux, Gamelin et les trois jeunes femmes n’eussent attesté que le citoyen se nommait Philippe Desmahis, graveur en taille-douce et bon jacobin. Encore fallut-il que le suspect montrât sa carte de civisme qu’il portait sur lui, par grand hasard, étant fort négligent de ces choses. A ce prix, il échappa aux mains des villageois patriotes sans autre dommage qu’une de ses manchettes de dentelle, qu’on lui avait arrachée ; mais la perte était légère. Il reçut même les excuses des gardes nationaux qui l’avaient serré le plus fort et qui parlaient de le porter en triomphe à la municipalité. Libre, entouré des citoyennes Élodie, Rose et Julienne, Desmahis jeta à Philippe Dubois, qu’il n’aimait pas et qu’il soupçonnait de perfidie, un sourire amer, et, le dominant de toute la tête : Dubois, si tu m’appelles encore Barbaroux, je t’appellerai Brissot ; c’est un petit homme épais et ridicule, les cheveux gras, la peau huileuse, les mains gluantes. On ne doutera pas que tu ne sois l’infâme Brissot, l’ennemi du peuple ; et les républicains, saisis à ta vue d’horreur et de dégoût, te pendront à la prochaine lanterne.... Le citoyen Blaise, qui venait de faire boire son cheval, assura qu’il avait arrangé l’affaire, quoiqu’il apparût à tous qu’elle avait été arrangée sans lui. En route, Desmahis apprit au cocher que, dans cette plaine de Longjumeau, plusieurs habitants de la lune étaient tombés autrefois, qui, par la forme et la couleur, approchaient de la grenouille, mais étaient d’une taille bien plus élevée. Philippe Dubois et Gamelin parlaient de leur art. Dubois, élève de Regnault, était allé à Rome. Il avait vu les tapisseries de Raphaël, qu’il mettait au-dessus de tous les chefs-d’œuvre. Il admirait le coloris du Corrège, l’invention d’Annibal Carrache et le dessin du Dominiquin, mais ne trouvait rien de comparable, pour le style, aux tableaux de Pompeio Battoni. Il avait fréquenté, à Rome, M. Ménageot et madame Lebrun, qui tous deux s’étaient déclarés contre la Révolution : aussi n’en parlait-il pas. Mais il vantait Angelica Kauffmann, qui avait le goût pur et connaissait l’antique. Gamelin déplorait qu’à l’apogée de la peinture française, si tardive, puisqu’elle ne datait que de Lesueur, de Claude et de Poussin et correspondait à la décadence des écoles italienne et flamande, eût succédé un si rapide et profond déclin. Il en rapportait les causes aux mœurs publiques et à l’Académie, qui en était l’expression. Mais l’Académie venait d’être heureusement supprimée et, sous l’influence des principes nouveaux, David et son école créaient un art digne d’un peuple libre. Parmi les jeunes peintres, Gamelin mettait sans envie au premier rang Hennequin et Topino-Lebrun. Philippe Dubois préférait Regnault, son maître, à David et fondait sur le jeune Gérard l’espoir de la peinture. Élodie complimentait la citoyenne Thévenin sur sa toque de velours rouge et sa robe blanche. Et la comédienne félicitait ses deux compagnes de leurs toilettes et leur indiquait les moyens de faire mieux encore : c’était, à son avis, de retrancher sur les ornements. On n’est jamais assez simplement mise, disait-elle. Nous apprenons cela au théâtre où le vêtement doit laisser voir toutes les attitudes. C’est là sa beauté, il n’en veut point d’autre. Vous dites bien, ma belle, répondait Élodie. Mais rien n’est plus coûteux en toilette que la simplicité. Et ce n’est pas toujours par mauvais goût que nous mettons des fanfreluches ; c’est quelquefois par économie. Elles parlèrent avec intérêt des modes de l’automne, robes unies, tailles courtes. Tant de femmes s’enlaidissent en suivant la mode ! On devrait s’habiller selon sa forme. Il n’y a de beau que les étoffes roulées sur le corps et drapées, dit Gamelin. Tout ce qui a été taillé et cousu est affreux. Ces pensées, mieux placées dans un livre de Winckelmann que dans la bouche d’un homme qui parle à des Parisiennes, furent rejetées avec le mépris de l’indifférence. On fait pour l’hiver, dit Élodie, des douillettes à la laponne, en florence et en sicilienne, et des redingotes à la Zulime, à taille ronde, qui se ferment par un gilet à la turque. Ce sont des cache-misère, dit la Thévenin. J’ai une petite couturière qui travaille comme un ange et qui n’est pas chère : je vous l’enverrai, ma chérie. Et les paroles volaient, légères et pressées, déployant, soulevant les fins tissus, florence rayé, pékin uni, sicilienne, gaze, nankin. Et le vieux Brotteaux, en les écoutant, songeait avec une volupté mélancolique à ces voiles d’une saison jetés sur des formes charmantes, qui durent peu d’années et renaissent éternellement comme les fleurs des champs. Et ses regards, qui allaient de ces trois jeunes femmes aux bleuets et aux coquelicots du sillon, se mouillaient de larmes souriantes. Ils arrivèrent à Orangis vers les neuf heures et s’arrêtèrent à l’auberge de la Cloche, où les époux Poitrine logeaient à pied et à cheval. Le citoyen Blaise, qui avait rafraîchi sa toilette, tendit la main aux citoyennes. Après avoir commandé le dîner pour midi, précédés de leurs boîtes, de leurs cartons, de leurs chevalets et de leurs parasols, que portait un petit gars du village, ils s’en furent à pied, par les champs, vers le confluent de l’Orge et de l’Yvette, en ces lieux charmants d’où l’on découvre la plaine verdoyante de Longjumeau et que bordent la Seine et les bois de Sainte-Geneviève. Jean Blaise, qui conduisait la troupe artiste, échangeait avec le ci-devant financier des propos facétieux où passaient sans ordre ni mesure Verboquet le Généreux, Catherine Cuissot qui colportait, les demoiselles Chaudron, le sorcier Galichet et les figures plus récentes de Cadet-Rousselle et de madame Angot. Évariste, pris d’un amour soudain de la nature, en voyant des moissonneurs lier des gerbes, sentait ses yeux se gonfler de larmes ; des rêves de concorde et d’amour emplissaient son cœur. Desmahis soufflait dans les cheveux des citoyennes les graines légères des pissenlits. Ayant toutes trois un goût de citadines pour les bouquets, elles cueillaient dans les prés le bouillon-blanc, dont les fleurs se serrent en épis autour de la tige, la campanule, portant suspendues en étages ses clochettes lilas tendre, les grêles rameaux de la verveine odorante, l’hièble, la menthe, la gaude, la mille-feuille, toute la flore champêtre de l’été finissant. Et, parce que Jean-Jacques avait mis la botanique à la mode parmi les filles des villes, elles savaient toutes trois des fleurs les noms et les amours. Comme les corolles délicates, alanguies de sécheresse, s’effeuillaient dans ses bras et tombaient en pluie à ses pieds, la citoyenne Élodie soupira : Elles passent déjà, les fleurs ! Tous se mirent à l’œuvre et s’efforcèrent d’exprimer la nature telle qu’ils la voyaient ; mais chacun la voyait dans la manière d’un maître. En peu de temps Philippe Dubois eut troussé dans le genre de Hubert-Robert une ferme abandonnée, des arbres abattus, un torrent desséché. Évariste Gamelin trouvait au bord de l’Yvette les paysages du Poussin. Philippe Desmahis, devant un pigeonnier, travaillait dans la manière picaresque de Callot et de Duplessis. Le vieux Brotteaux, qui se piquait d’imiter les flamands, dessinait soigneusement une vache. Élodie esquissait une chaumière, et son amie Julienne, qui était fille d’un marchand de couleurs, lui faisait sa palette. Des enfants, collés contre elle, la regardaient peindre. Elle les écartait de son jour en les appelant moucherons et en leur donnant des berlingots. Et la citoyenne Thévenin, quand elle en trouvait de jolis, les débarbouillait, les embrassait et leur mettait des fleurs dans les cheveux. Elle les caressait avec une douceur mélancolique parce qu’elle n’avait pas la joie d’être mère, et aussi pour s’embellir par l’expression d’un tendre sentiment et pour exercer son art de l’attitude et du groupement. Seule, elle ne dessinait ni ne peignait. Elle s’occupait d’apprendre un rôle et plus encore de plaire. Et, son cahier à la main, elle allait de l’un à l’autre, chose légère et charmante. Pas de teint, pas de figure, pas de corps, pas de voix , disaient les femmes, et elle emplissait l’espace de mouvement, de couleur et d’harmonie. Fanée, jolie, lasse, infatigable, elle était les délices du voyage. D’humeur inégale et cependant toujours gaie, susceptible, irritable et pourtant accommodante et facile, la langue salée avec le ton le plus poli, vaine, modeste, vraie, fausse, délicieuse, si Rose Thévenin ne faisait pas bien ses affaires, si elle ne devenait point déesse, c’est que les temps étaient mauvais et qu’il n’y avait plus à Paris ni encens ni autels pour les Grâces. La citoyenne Blaise, qui en parlant d’elle faisait la grimace et l’appelait sa belle-mère , ne pouvait la voir sans se rendre à tant de charmes. On répétait à Feydeau Les Visitandines ; et Rose se félicitait d’y tenir un rôle plein de naturel. C’est le naturel qu’elle cherchait, qu’elle poursuivait, qu’elle trouvait. Nous ne verrons donc point Paméla ? dit le beau Desmahis. Le Théâtre de la Nation était fermé et les comédiens envoyés aux Madelonnettes et à Pélagie. Est-ce là la liberté ? s’écria la Thévenin levant au ciel ses beaux yeux indignés. Les acteurs du Théâtre de la Nation, dit Gamelin, sont des aristocrates, et la pièce du citoyen François tend à faire regretter les privilèges de la noblesse. Messieurs, dit la Thévenin, ne savez-vous entendre que ceux qui vous flattent ?... Vers midi, chacun se sentant grand-faim, la petite troupe regagna l’auberge. Évariste, auprès d’Élodie, lui rappelait en souriant les souvenirs de leurs premières rencontres : Deux oisillons étaient tombés du toit où ils nichaient sur le rebord de votre fenêtre. Vous les nourrissiez à la becquée ; l’un d’eux vécut et prit sa volée. L’autre mourut dans le nid d’ouate que vous lui aviez fait. C’était celui que j’aimais le mieux , avez-vous dit. Ce jour-là, vous portiez, Élodie, un nœud rouge dans les cheveux. Philippe Dubois et Brotteaux, un peu en arrière des autres, parlaient de Rome où ils étaient allés tous deux, celui-ci en 72, l’autre vers les derniers jours de l’Académie. Et il souvenait encore au vieux Brotteaux de la princesse Mondragone, à qui il eût bien laissé entendre ses soupirs, sans le comte Altieri qui ne la quittait pas plus que son ombre. Philippe Dubois ne négligea pas de dire qu’il avait été prié à dîner chez le cardinal de Bernis et que c’était l’hôte le plus obligeant du monde. Je l’ai connu, dit Brotteaux, et je puis dire sans me flatter que j’ai été durant quelque temps de ses plus familiers : il aimait à fréquenter la canaille. C’était un aimable homme et, bien qu’il fît métier de débiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine philosophie que dans la tête de tous vos jacobins qui veulent nous envertueuser et nous endéificoquer. Certes j’aime mieux nos simples théophages, qui ne savent ni ce qu’ils disent ni ce qu’ils font, que ces enragés barbouilleurs de lois, qui s’appliquent à nous guillotiner pour nous rendre vertueux et sages et nous faire adorer l’Être suprême, qui les a faits à son image. Au temps passé, je faisais dire la messe à la chapelle des Ilettes par un pauvre diable de curé qui disait après boire : Ne médisons point des pécheurs : nous en vivons, prêtres indignes que nous sommes ! Convenez, monsieur, que ce croqueur d’orémus avait de saines maximes sur le gouvernement. Il en faudrait revenir là et gouverner les hommes tels qu’ils sont et non tels qu’on les voudrait être. La Thévenin s’était rapprochée du vieux Brotteaux. Elle savait que cet homme avait mené grand train autrefois, et son imagination parait de ce brillant souvenir la pauvreté présente du ci-devant financier, qu’elle jugeait moins humiliante, étant générale et causée par la ruine publique. Elle contemplait en lui, curieusement et non sans respect, les débris d’un de ces généreux Crésus que célébraient en soupirant les comédiennes ses aînées. Et puis les manières de ce bonhomme en redingote puce si râpée et si propre lui plaisaient. Monsieur Brotteaux, lui dit-elle, on sait que jadis, dans un beau parc, par des nuits illuminées, vous vous glissiez dans des bosquets de myrtes avec des comédiennes et des danseuses, au son lointain des flûtes et des violons.... elles étaient plus belles, n’est-ce pas, vos déesses de l’Opéra et de la Comédie-Française, que nous autres, pauvres petites actrices nationales ? Ne le croyez pas, mademoiselle, répondit Brotteaux, et sachez que s’il s’en fût rencontré en ce temps une semblable à vous, elle se serait promenée, seule, en souveraine et sans rivale, pour peu qu’elle l’eût souhaité, dans le parc dont vous voulez bien vous faire une idée si flatteuse.... L’hôtel de la Cloche était rustique. Une branche de houx pendait sur la porte charretière, qui donnait accès à une cour toujours humide où picoraient les poules. Au fond de la cour s’élevait l’habitation, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, coiffée d’une haute toiture de tuiles moussues et dont les murs disparaissaient sous de vieux rosiers tout fleuris de roses. A droite, des quenouilles montraient leurs pointes au-dessus du mur bas du jardin. A gauche était l’écurie, avec un râtelier extérieur et une grange en colombage. De ce côté encore, sous un hangar encombré d’instruments agricoles et de souches, du haut d’un vieux cabriolet, un coq blanc surveillait ses poules. La cour était fermée, de ce sens, par des étables devant lesquelles s’élevait, comme un tertre glorieux, un tas de fumier que, à cette heure, retournait de sa fourche une fille plus large que haute, les cheveux couleur de paille. Le purin qui remplissait ses sabots lavait ses pieds nus, dont on voyait se soulever par intervalles les talons jaunes comme du safran. Sa jupe troussée laissait à découvert la crasse de ses mollets énormes et bas. Tandis que Philippe Desmahis la regardait, surpris et amusé du jeu bizarre de la nature qui avait construit cette fille en largeur, l’hôtelier appela : Elle se retourna et montra une face écarlate et une large bouche où manquait une palette. Il avait fallu la corne d’un taureau pour ébrécher cette puissante denture. Sa fourche à l’épaule, elle riait. Semblables à des cuisses, ses bras rebrassés étincelaient au soleil. La table était mise dans la salle basse, où les poulets achevaient de rôtir sous le manteau de la cheminée, garni de vieux fusils. Longue de plus de vingt pieds, la salle, blanchie à la chaux, n’était éclairée que par les vitres verdâtres de la porte et par une seule fenêtre, encadrée de roses, auprès de laquelle l’aïeule tournait son rouet. Elle portait une coiffe et un bavolet de dentelle du temps de la Régence. Les doigts noueux de ses mains tachées de terre tenaient la quenouille. Des mouches se posaient sur le bord de ses paupières, et elle ne les chassait pas. Dans les bras de sa mère, elle avait vu passer Louis XIV en carrosse. Il y avait soixante ans qu’elle avait fait le voyage de Paris. Elle conta d’une voix faible et chantante aux trois jeunes femmes debout devant elle qu’elle avait vu l’Hôtel de Ville, les Tuileries et la Samaritaine, et que, lorsqu’elle traversait le Pont-Royal, un bateau qui portait des pommes au marché du Mail s’était ouvert, que les pommes s’en étaient allées au fil de l’eau et que la rivière en était tout empourprée. Elle avait été instruite des changements survenus nouvellement dans le royaume, et surtout de la zizanie qu’il y avait entre les curés jureurs et ceux qui ne juraient point. Elle savait aussi qu’il y avait eu des guerres, des famines et des signes dans le ciel. Elle ne croyait point que le roi fût mort. On l’avait fait fuir, disait-elle, par un souterrain et l’on avait livré au bourreau, à sa place, un homme du commun. Aux pieds de l’aïeule, dans son moïse, le dernier-né des Poitrine, Jeannot, faisait ses dents. La Thévenin souleva le berceau d’osier et sourit à l’enfant, qui gémit faiblement, épuisé de fièvre et de convulsions. Il fallait qu’il fût bien malade, car on avait appelé le médecin, le citoyen Pelleport, qui, à la vérité, député suppléant à la Convention, ne faisait point payer ses visites. La citoyenne Thévenin, enfant de la balle, était partout chez elle ; mal contente de la façon dont la Tronche avait lavé la vaisselle, elle essuyait les plats, les gobelets et les fourchettes. Pendant que la citoyenne Poitrine faisait cuire la soupe, qu’elle goûtait en bonne hôtelière, Élodie coupait en tranches un pain de quatre livres encore chaud du four. Gamelin, en la voyant faire, lui dit : J’ai lu, il y a quelques jours, un livre écrit par un jeune Allemand dont j’ai oublié le nom, et qui a été très bien mis en français. On y voit une belle jeune fille nommée Charlotte qui, comme vous, Élodie, taillait des tartines et, comme vous, les taillait avec grâce, et si joliment qu’à la voir faire le jeune Werther devint amoureux d’elle. Et cela finit par un mariage ? Non, répondit Évariste ; cela finit par la mort violente de Werther. Ils dînèrent bien, car ils avaient grand-faim ; mais la chère était médiocre. Jean Blaise s’en plaignit : il était très porté sur sa bouche et faisait de bien manger une règle de vie ; et, sans doute, ce qui l’incitait à ériger sa gourmandise en système, c’était la disette générale. La Révolution avait dans toutes les maisons renversé la marmite. Le commun des citoyens n’avait rien à se mettre sous la dent. Les gens habiles qui, comme Jean Blaise, gagnaient gros dans la misère publique, allaient chez le traiteur où ils montraient leur esprit en s’empiffrant. Quant à Brotteaux qui, en l’an II de la Liberté, vivait de châtaignes et de croûtons de pain, il lui souvenait d’avoir soupé chez Grimod de la Reynière, à l’entrée des Champs-Élysées. Envieux de mériter le titre de fine gueule, devant les choux au lard de la femme Poitrine, il abondait en savantes recettes de cuisine et en bons préceptes gastronomiques. Et, comme Gamelin déclarait qu’un républicain méprise les plaisirs de la table, le vieux traitant, amateur d’antiquités, donnait au jeune Spartiate la vraie formule du brouet noir. Après le dîner, Jean Blaise, qui n’oubliait pas les affaires sérieuses, fit faire à son académie foraine des croquis et des esquisses de l’auberge, qu’il jugeait assez romantique dans son délabrement. Tandis que Philippe Desmahis et Philippe Dubois dessinaient les étables, la Tronche vint donner à manger aux cochons. Le citoyen Pelleport, officier de santé, qui sortait en même temps de la salle basse où il était venu porter ses soins au petit Poitrine, s’approcha des artistes et, après les avoir complimentés de leurs talents, qui honoraient la nation tout entière, il leur montra la Tronche au milieu des pourceaux. Vous voyez cette créature, dit-il, ce n’est pas une fille, comme vous pourriez le croire : c’est deux filles. Surpris du volume énorme de sa charpente osseuse, je l’ai examinée et me suis aperçu qu’elle avait la plupart des os en double : à chaque cuisse, deux fémurs soudés ensemble ; à chaque épaule, deux humérus. Elle possède aussi des muscles en double. Ce sont, à mon sens, deux jumelles étroitement associées ou, pour mieux dire, fondues ensemble. Je l’ai signalé à monsieur Saint-Hilaire, qui m’en a su gré. C’est un monstre que vous voyez là, citoyens. Ils devraient dire les Tronches : elles sont deux. La nature a de ces bizarreries.... Nous aurons de l’orage, cette nuit.... Après le souper aux chandelles, l’académie Blaise fit dans la cour de l’auberge, en compagnie d’un fils et d’une fille Poitrine, une partie de colin-maillard, à laquelle jeunes femmes et jeunes hommes mirent une vivacité que leur âge explique assez pour qu’on ne cherche pas si la violence et l’incertitude du temps n’excitait pas leur ardeur. Quand il fit tout à fait nuit, Jean Blaise proposa de jouer dans la salle basse aux jeux innocents. Élodie demanda la chasse au cœur qui fut acceptée de toute la compagnie. Sur les indications de la jeune fille, Philippe Desmahis traça à la craie sur les meubles, les portes et les murs sept cœurs, c’est-à-dire un de moins qu’il n’y avait de joueurs, car le vieux Brotteaux s’était mis obligeamment de la partie. La Tour, prends garde , et, sur un signal d’Élodie, chacun courut mettre la main sur un cœur. Gamelin, distrait et maladroit, les trouva tous pris : il donna un gage, le petit couteau acheté six sous à la foire Saint-Germain et qui avait coupé le pain pour la mère indigente. On recommença et ce furent tour à tour Blaise, Élodie, Brotteaux et la Thévenin qui ne trouvèrent pas de cœur et donnèrent chacun leur gage, une bague, un réticule, un petit livre relié en maroquin, un bracelet. Puis, les gages furent tirés au sort sur les genoux d’Élodie et chacun, pour racheter le sien, dut montrer ses talents de société, chanter une chanson ou dire des vers. Brotteaux récita le discours du patron de la France, au premier chant de La Pucelle : Je suis Denis et saint de mon métier, Le citoyen Blaise, bien que moins lettré, donna sans hésiter la réponse de Richemond : Monsieur le Saint, ce n’était pas la peine Tout le monde alors lisait et relisait avec délices le chef-d’œuvre de l’Arioste français ; les hommes les plus graves souriaient des amours de Jeanne et de Dunois, des aventures d’Agnès et de Monrose et des exploits de l’âne ailé. Tous les hommes cultivés savaient par cœur les beaux endroits de ce poème divertissant et philosophique. Évariste Gamelin, lui-même, bien que d’humeur sévère, en prenant sur le giron d’Élodie son couteau de six liards, récita de bonne grâce l’entrée de Grisbourdon aux enfers. La citoyenne Thévenin chanta sans accompagnement la romance de Nina : Quand le bien-aimé reviendra . Desmahis chanta, sur l’air de La Faridondaine : Il n’en coûtait que la façon.... A cette heure, il aimait ardemment les trois femmes avec lesquelles il jouait au gage touché , et il jetait à toutes trois des regards brûlants et doux. Il aimait la Thévenin pour sa grâce, sa souplesse, son art savant, ses œillades et sa voix qui allait au cœur ; il aimait Élodie, qu’il sentait de nature abondante, riche et donnante ; il aimait Julienne Hasard, malgré ses cheveux décolorés, ses cils blancs, ses taches de rousseur et son maigre corsage, parce que, comme ce Dunois dont parle Voltaire dans La Pucelle, il était toujours prêt, dans sa générosité, à donner à la moins jolie une marque d’amour, et d’autant plus qu’elle lui semblait, pour l’instant, la plus inoccupée et, partant, la plus accessible. Exempt de toute vanité, il n’était jamais sûr d’être agréé ; il n’était jamais sûr non plus de ne l’être pas. Profitant des rencontres heureuses du gage touché , il tint quelques tendres propos à la Thévenin, qui ne s’en fâcha pas, mais n’y pouvait guère répondre sous le regard jaloux du citoyen Jean Blaise. Il parla plus amoureusement encore à la citoyenne Élodie, qu’il savait engagée avec Gamelin, mais il n’était pas assez exigeant pour vouloir un cœur à lui seul. Élodie ne pouvait l’aimer ; mais elle le trouvait beau et elle ne réussit pas entièrement à le lui cacher. Enfin, il porta ses vœux les plus pressants à l’oreille de la citoyenne Hasard : elle y répondit par un air de stupeur qui pouvait exprimer une soumission abîmée aussi bien qu’une morne indifférence. Et Desmahis ne crut point qu’elle était indifférente. Il n’y avait dans l’auberge que deux chambres à coucher, toutes deux au premier étage et sur le même palier. Celle de gauche, la plus belle, était tendue de papier à fleurs et ornée d’une glace grande comme la main, dont le cadre doré subissait l’offense des mouches depuis l’enfance de Louis XV. Là, sous un ciel d’indienne à ramages, se dressaient deux lits garnis d’oreillers de plume, d’édredons et de courtepointes. Cette chambre était réservée aux trois citoyennes. Quand vint l’heure de la retraite, Desmahis et la citoyenne Hasard, tenant à la main chacun son chandelier, se souhaitèrent le bonsoir sur le palier. Le graveur amoureux coula à la fille du marchand de couleurs un billet par lequel il la priait de le rejoindre, quand tout serait endormi, dans le grenier, qui se trouvait au-dessus de la chambre des citoyennes. Prévoyant et sage, il avait dans la journée étudié les êtres et exploré ce grenier, plein de bottes d’oignons, de fruits qui séchaient sous un essaim de guêpes, de coffres, de vieilles malles. Il y avait même vu un vieux lit de sangle boiteux et hors d’usage, à ce qu’il lui sembla, et une paillasse éventrée, où sautaient des puces. En face de la chambre des citoyennes était une chambre à trois lits, assez petite, où devaient coucher, à leurs guises, les citoyens voyageurs. Mais Brotteaux, qui était sybarite, s’en était allé à la grange dormir dans le foin. Quant à Jean Blaise, il avait disparu, Dubois et Gamelin ne tardèrent pas à s’endormir. Desmahis se mit au lit ; mais, quand le silence de la nuit eut, comme une eau dormante, recouvert la maison, le graveur se leva et monta l’escalier de bois, qui se mit à craquer sous ses pieds nus. La porte du grenier était entrebâillée. Il en sortait une chaleur étouffante et des senteurs âcres de fruits pourris. Sur un lit de sangle boiteux, la Tronche dormait, la bouche ouverte, la chemise relevée, les jambes écartées. Traversant la lucarne, un rayon de lune baignait d’azur et d’argent sa peau qui, entre des écailles de crasse et des éclaboussures de purin, brillait de jeunesse et de fraîcheur. Desmahis se jeta sur elle ; réveillée en sursaut, elle eut peur et cria ; mais, dès qu’elle comprit ce qu’on lui voulait, rassurée, elle ne témoigna ni surprise ni contrariété et feignit d’être encore plongée dans un demi-sommeil qui, en lui ôtant la conscience des choses, lui permettait quelque sentiment.... Desmahis rentra dans sa chambre, où il dormit jusqu’au jour d’un sommeil tranquille et profond. Le lendemain, après une dernière journée de travail, l’académie promeneuse reprit le chemin de Paris. Quand Jean Blaise paya son hôte en assignats, le citoyen Poitrine se lamenta de ne plus voir que de l’argent carré et promit une belle chandelle au bougre qui ramènerait les jaunets. Il offrit des fleurs aux citoyennes. Par son ordre, la Tronche, sur une échelle, en sabots et troussée, montrant au jour ses mollets crasseux et resplendissants, coupait infatigablement des roses aux rosiers grimpants qui couvraient la muraille. De ses larges mains les roses tombaient en pluie, en torrents, en avalanche, dans les jupes tendues d’Élodie, de Julienne et de la Thévenin. Tous, rentrant à la nuit, en apportèrent chez eux des brassées, et leur sommeil et leur réveil en fut tout parfumé. Le matin du 7 septembre, la citoyenne Rochemaure, se rendant chez le juré Gamelin, qu’elle voulait intéresser à quelque suspect de sa connaissance, rencontra sur le palier le ci-devant Brotteaux des Ilettes, qu’elle avait aimé dans les jours heureux. Brotteaux s’en allait porter douze douzaines de pantins de sa façon chez le marchand de jouets de la rue de la Loi. Et il s’était résolu, pour les porter plus aisément, à les attacher au bout d’une perche, selon les guises des vendeurs ambulants. Il en usait galamment avec toutes les femmes, même avec celles dont une longue habitude avait émoussé pour lui l’attrait, comme ce devait être le cas de madame de Rochemaure, à moins qu’assaisonnée par la trahison, l’absence, l’infidélité et l’embonpoint, il ne la trouvât appétissante. En tout cas, il l’accueillit sur le palier sordide, aux carreaux disjoints, comme autrefois sur les degrés du perron des Ilettes et la pria de lui faire l’honneur de visiter son grenier. Elle monta assez lestement l’échelle et se trouva sous une charpente dont les poutres penchantes portaient un toit de tuiles percé d’une lucarne. On ne pouvait s’y tenir debout. Elle s’assit sur la seule chaise qu’il y eût en ce réduit et, ayant promené un moment ses regards sur les tuiles disjointes, elle demanda, surprise et attristée : C’est là que vous habitez, Maurice ? Vous n’avez guère à y craindre les importuns. Il faut être diable ou chat pour vous y trouver. J’y ai peu d’espace, répondit le ci-devant. Et je ne vous cache pas que parfois il y pleut sur mon grabat. Et durant les nuits sereines j’y vois la lune, image et témoin des amours des hommes. Car la lune, madame, fut de tout temps attestée par les amoureux, et dans son plein, pâle et ronde, elle rappelle à l’amant l’objet de ses désirs. En leur saison, poursuivit Brotteaux, les chats font un beau vacarme dans cette gouttière. Mais il faut pardonner à l’amour de miauler et de jurer sur les toits, quand il emplit de tourments et de crimes la vie des hommes. Tous deux, ils avaient eu la sagesse de s’aborder comme des amis qui s’étaient quittés la veille pour s’en aller dormir ; et, bien que devenus étrangers l’un à l’autre, ils s’entretenaient avec bonne grâce et familiarité. Cependant, madame de Rochemaure paraissait soucieuse. La Révolution, qui avait été longtemps pour elle riante et fructueuse, lui apportait maintenant des soucis et des inquiétudes ; ses soupers devenaient moins brillants et moins joyeux. Les sons de sa harpe n’éclaircissaient plus les visages sombres. Ses tables de jeu étaient abandonnées des plus riches pontes. Plusieurs de ses familiers, maintenant suspects, se cachaient ; son ami, le financier Morhardt, était arrêté, et c’était pour lui qu’elle venait solliciter le juré Gamelin. Des gardes nationaux avaient fait une perquisition chez elle, retourné les tiroirs de ses commodes, soulevé des lames de son parquet, donné des coups de baïonnette dans ses matelas. Ils n’avaient rien trouvé, lui avaient fait des excuses et bu son vin. Mais ils étaient passés fort près de sa correspondance avec un émigré, M. Quelques amis qu’elle avait parmi les jacobins l’avaient avertie que le bel Henry, son greluchon, devenait compromettant par ses violences trop outrées pour paraître sincères. Les coudes sur les genoux et les poings dans les joues, songeuse, elle demanda à son vieil ami, assis sur la paillasse : Que pensez-vous de tout ceci, Maurice ? Je pense que ces gens-ci donnent à un philosophe et à un amateur de spectacles ample matière à réflexion et à divertissement ; mais qu’il serait meilleur pour vous, chère amie, que vous fussiez hors de France. Maurice, où cela nous mènera-t-il ? C’est ce que vous me demandiez, Louise, un jour, en voiture, au bord du Cher, sur le chemin des Ilettes, tandis que notre cheval, qui avait pris le mors aux dents, nous emportait d’un galop furieux. Que les femmes sont donc curieuses ! Encore aujourd’hui vous voulez savoir où nous allons. Je ne suis point devin, ma mie. Et la philosophie, même la plus saine, est d’un faible secours pour la connaissance de l’avenir. Ces choses finiront, car tout finit. On peut en prévoir diverses issues. La victoire de la coalition et l’entrée des alliés à Paris. Ils n’en sont pas loin ; toutefois je doute qu’ils y arrivent. Ces soldats de la République se font battre avec une ardeur que rien ne peut éteindre. Il se peut que Robespierre épouse Madame Royale et se fasse nommer protecteur du royaume pendant la minorité de Louis XVII. s’écria la citoyenne, impatiente de se mêler à cette belle intrigue. Il se peut encore, poursuivit Brotteaux, que la Vendée l’emporte et que le gouvernement des prêtres se rétablisse sur des monceaux de ruines et des amas de cadavres. Vous ne pouvez concevoir, chère amie, l’empire que garde le clergé sur la multitude des ânes.... Je voulais dire des âmes ; la langue m’a fourché. Le plus probable, à mon sens, c’est que le Tribunal révolutionnaire amènera la destruction du régime qui l’a institué : il menace trop de têtes. Ceux qu’il effraie sont innombrables ; ils se réuniront, et, pour le détruire, ils détruiront le régime. Je crois que vous avez fait nommer le jeune Gamelin à cette justice. Il est vertueux : il sera terrible. Plus j’y songe, ma belle amie, plus je crois que ce tribunal, établi pour sauver la République, la perdra. La Convention a voulu avoir, comme la royauté, ses Grands Jours, sa Chambre ardente, et pourvoir à sa sûreté par des magistrats nommés par elle et tenus dans sa dépendance. Mais que les Grands Jours de la Convention sont inférieurs aux Grands Jours de la monarchie, et sa Chambre ardente moins politique que celle de Louis XIV ! Il règne dans le Tribunal révolutionnaire un sentiment de basse justice et de plate égalité qui le rendra bientôt odieux et ridicule et dégoûtera tout le monde. Savez-vous, Louise, que ce tribunal, qui va appeler à sa barre la reine de France et vingt et un législateurs, condamnait hier une servante coupable d’avoir crié : Vive le roi ! avec une mauvaise intention et dans la pensée de détruire la République ? Nos juges, tout de noir emplumés, travaillent dans le genre de ce Guillaume Shakespeare, si cher aux Anglais, qui introduit dans les scènes les plus tragiques de son théâtre de grossières bouffonneries. Eh bien, Maurice, demanda la citoyenne, êtes-vous toujours heureux en amour ? répondit Brotteaux, les colombes volent au blanc colombier et ne se posent plus sur la tour en ruines. Ce soir-là, le dragon Henry, s’étant rendu, sans y être prié, chez madame de Rochemaure, la trouva qui cachetait une lettre sur laquelle il lut l’adresse du citoyen Rauline, à Vernon. C’était, il le savait, une lettre pour l’Angleterre. Rauline recevait par un postillon des messageries le courrier de madame de Rochemaure et le faisait porter à Dieppe par une marchande de marée. Un patron de barque le remettait, la nuit, à un navire britannique qui croisait sur la côte ; un émigré, M. d’Expilly, le recevait à Londres et le communiquait, s’il le jugeait utile, au cabinet de Saint-James. Henry était jeune et beau : Achille n’unissait pas tant de grâce à tant de vigueur, quand il revêtit les armes que lui présentait Ulysse. Mais la citoyenne Rochemaure, sensible naguère aux charmes du jeune héros de la Commune, détournait de lui ses regards et sa pensée depuis qu’elle avait été avertie que, dénoncé aux jacobins comme un exagéré, ce jeune soldat pouvait la compromettre et la perdre. Henry sentait qu’il ne serait peut-être pas au-dessus de ses forces de ne plus aimer madame de Rochemaure ; mais il lui déplaisait qu’elle ne le distinguât plus. Il comptait sur elle pour satisfaire à certaines dépenses auxquelles le service de la République l’avait engagé. Enfin, songeant aux extrémités où peuvent se porter les femmes et comment elles passent avec rapidité de la tendresse la plus ardente à la plus froide insensibilité et combien il leur est facile de sacrifier ce qu’elles ont chéri et de perdre ce qu’elles ont adoré, il soupçonna que cette ravissante Louise pourrait un jour le faire jeter en prison pour se débarrasser de lui. Sa sagesse lui conseillait de reconquérir cette beauté perdue. C’est pourquoi il était venu armé de tous ses charmes. Il s’approchait d’elle, s’éloignait, se rapprochait, la frôlait, la fuyait selon les règles de la séduction dans les ballets. Puis, il se jeta dans un fauteuil, et, de sa voix invincible, de sa voix qui parlait aux entrailles des femmes, il lui vanta la nature et la solitude et lui proposa en soupirant une promenade à Ermenonville. Cependant, elle tirait quelques accords de sa harpe et jetait autour d’elle des regards d’impatience et d’ennui. Soudain Henry se dressa sombre et résolu et lui annonça qu’il partait pour l’armée et serait dans quelques jours devant Maubeuge. Sans montrer ni doute ni surprise, elle l’approuva d’un signe de tête. Vous me félicitez de cette décision ? Elle attendait un nouvel ami qui lui plaisait infiniment et dont elle pensait tirer de grands avantages ; tout autre chose que celui-ci : un Mirabeau ressuscité, un Danton décrotté et devenu fournisseur, un lion qui parlait de jeter tous les patriotes dans la Seine. A tout moment elle croyait entendre la sonnette et tressaillait. Pour renvoyer Henry, elle se tut, bâilla, feuilleta une partition, et bâilla encore. Voyant qu’il ne s’en allait pas, elle lui dit qu’elle avait à sortir et passa dans son cabinet de toilette. Il lui criait d’une voix émue : Et ses mains fouillaient dans le secrétaire ouvert. Dès qu’il fut dans la rue, il ouvrit la lettre adressée au citoyen Rauline et la lut avec intérêt. Elle contenait en effet un tableau curieux de l’état de l’esprit public en France. On y parlait de la reine, de la Thévenin, du Tribunal révolutionnaire, et maints propos confidentiels de ce bon Brotteaux des Ilettes y étaient rapportés. Ayant achevé sa lecture et remis la lettre dans sa poche, il hésita quelques instants ; puis, comme un homme qui a pris sa résolution et qui se dit que le plus tôt sera le mieux, il se dirigea vers les Tuileries et pénétra dans l’antichambre du Comité de sûreté générale. Ce jour-là, à trois heures de l’après-midi, Évariste Gamelin s’asseyait sur le banc des jurés en compagnie de quatorze collègues qu’il connaissait pour la plupart, gens simples, honnêtes et patriotes, savants, artistes ou artisans : un peintre comme lui, un dessinateur, tous deux pleins de talent, un chirurgien, un cordonnier, un ci-devant marquis, qui avait donné de grandes preuves de civisme, un imprimeur, de petits marchands, un échantillon enfin du peuple de Paris. Ils se tenaient là, dans leur habit ouvrier ou bourgeois, tondus à la Titus ou portant le catogan, le chapeau à cornes enfoncé sur les yeux ou le chapeau rond posé en arrière de la tête, ou le bonnet rouge cachant les oreilles. Les uns étaient vêtus de la veste, de l’habit et de la culotte, comme en l’ancien temps, les autres, de la carmagnole et du pantalon rayé à la façon des sans-culottes. Chaussés de bottes ou de souliers à boucles ou de sabots, ils présentaient sur leurs personnes toutes les diversités du vêtement masculin en usage alors. Ayant tous déjà siégé plusieurs fois, ils semblaient fort à l’aise à leur banc et Gamelin enviait leur tranquillité. Son cœur battait, ses oreilles bourdonnaient, ses yeux se voilaient et tout ce qui l’entourait prenait pour lui une teinte livide. Quand l’huissier annonça le Tribunal, trois juges prirent place sur une estrade assez petite, devant une table verte. Ils portaient un chapeau à cocarde, surmonté de grandes plumes noires, et le manteau d’audience avec un ruban tricolore d’où pendait sur leur poitrine une lourde médaille d’argent. Devant eux, au pied de l’estrade, siégeait le substitut de l’accusateur public, dans un costume semblable. Le greffier s’assit entre le Tribunal et le fauteuil vide de l’accusé. Gamelin voyait ces hommes différents de ce qu’il les avait vus jusque-là, plus beaux, plus graves, plus effrayants, bien qu’ils prissent des attitudes familières, feuilletant des papiers, appelant un huissier ou se penchant en arrière pour entendre quelque communication d’un juré ou d’un officier de service. Au-dessus des juges, les tables des Droits de l’Homme étaient suspendues ; à leur droite et à leur gauche, contre les vieilles murailles féodales, les bustes de Le Peltier Saint-Fargeau et de Marat. En face du banc des jurés, au fond de la salle, s’élevait la tribune publique. Des femmes en garnissaient le premier rang, qui blondes, brunes ou grises, portaient toutes la haute coiffe dont le bavolet plissé leur ombrageait les joues ; sur leur poitrine, auxquelles la mode donnait uniformément l’ampleur d’un sein nourricier, se croisait le fichu blanc ou se recourbait la bavette du tablier bleu. Elles tenaient les bras croisés sur le rebord de la tribune. Derrière elles on voyait, clairsemés sur les gradins, des citoyens vêtus avec cette diversité qui donnait alors aux foules un caractère étrange et pittoresque. A droite, vers l’entrée, derrière une barrière pleine, s’étendait un espace où le public se tenait debout. Cette fois, il y était peu nombreux. L’affaire dont cette section du Tribunal allait s’occuper n’intéressait qu’un petit nombre de spectateurs, et, sans doute, les autres sections, qui siégeaient en même temps, appelaient des causes plus émouvantes. C’est ce qui rassurait un peu Gamelin dont le cœur, prêt à faiblir, n’aurait pu supporter l’atmosphère enflammée des grandes audiences. Ses yeux s’attachaient aux moindres détails : il remarquait le coton dans l’oreille du greffier et une tache d’encre sur le dossier du substitut. Il voyait, comme avec une loupe, les chapiteaux sculptés dans un temps où toute connaissance des ordres antiques était perdue et qui surmontaient les colonnes gothiques de guirlandes d’ortie et de houx. Mais ses regards revenaient sans cesse à ce fauteuil, d’une forme surannée, garni de velours d’Utrecht rouge, usé au siège et noirci aux bras. Des gardes nationaux en armes se tenaient à toutes les issues. Enfin l’accusé parut, escorté de grenadiers, libre toutefois de ses membres comme le prescrivait la loi. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, maigre, sec, brun, très chauve, les joues creuses, les lèvres minces et violacées, vêtu à l’ancienne mode d’un habit sang de bœuf. Sans doute parce qu’il avait la fièvre, ses yeux brillaient comme des pierreries et ses joues avaient l’air d’être vernies. Ses jambes, qu’il croisait, étaient d’une maigreur excessive et ses grandes mains noueuses en faisaient tout le tour. Il se nommait Marie-Adolphe Guillergues et était prévenu de dilapidation dans les fourrages de la République. L’acte d’accusation mettait à sa charge des faits nombreux et graves, dont aucun n’était absolument certain. Interrogé, Guillergues nia la plupart de ces faits et expliqua les autres à son avantage. Son langage était précis et froid, singulièrement habile et donnait l’idée d’un homme avec lequel il n’est pas désirable de traiter une affaire. Quand le juge lui faisait une question embarrassante, son visage restait calme et sa parole assurée, mais ses deux mains, réunies sur sa poitrine, se crispaient d’angoisse. Gamelin s’en aperçut et dit à l’oreille de son voisin, peintre comme lui : Le premier témoin qu’on entendit apporta des faits accablants. C’est sur lui que reposait toute l’accusation. Ceux qui furent appelés ensuite se montrèrent, au contraire, favorables à l’accusé. Le substitut de l’accusateur public fut véhément, mais demeura dans le vague. Le défenseur parla avec un ton de vérité qui valut à l’accusé des sympathies qu’il n’avait pas su lui-même se concilier. L’audience fut suspendue et les jurés se réunirent dans la chambre des délibérations. Là, après une discussion obscure et confuse, ils se partageaient en deux groupes à peu près égaux en nombre. On vit d’un côté les indifférents, les tièdes, les raisonneurs, qu’aucune passion n’animait, et d’un autre côté ceux qui se laissaient conduire par le sentiment, se montraient peu accessibles à l’argumentation et jugeaient avec le cœur. C’étaient les bons, les purs : ils ne songeaient qu’à sauver la République et ne s’embarrassaient point du reste. Leur attitude fit une forte impression sur Gamelin qui se sentait en communion avec eux. Ce Guillergues, songeait-il, est un adroit fripon, un scélérat qui a spéculé sur le fourrage de notre cavalerie. L’absoudre, c’est laisser échapper un traître, c’est trahir la patrie, vouer l’armée à la défaite. Et Gamelin voyait déjà les hussards de la République, sur leurs montures qui bronchaient, sabrés par la cavalerie ennemie.... Mais si Guillergues était innocent ?... Il pensa tout à coup à Jean Blaise, soupçonné aussi d’infidélité dans les fournitures. Tant d’autres devaient agir comme Guillergues et Blaise, préparer la défaite, perdre la République ! Mais si Guillergues était innocent ?... Il n’y a pas de preuves, dit Gamelin, à haute voix. Il n’y a jamais de preuves , répondit en haussant les épaules le chef du jury, un bon, un pur. Finalement, il se trouva sept voix pour la condamnation et huit pour l’acquittement. Le jury rentra dans la salle et l’audience fut reprise. Les jurés étaient tenus de motiver leur verdict ; chacun parla à son tour devant le fauteuil vide. Les uns étaient prolixes ; les autres se contentaient d’un mot ; il y en avait qui prononçaient des paroles inintelligibles. Quand vint son tour, Gamelin se leva et dit : En présence d’un crime si grand que d’ôter aux défenseurs de la patrie les moyens de vaincre, on veut des preuves formelles que nous n’avons point. A la majorité des voix, l’accusé fut déclaré non coupable. Guillergues fut ramené devant les juges, accompagné du murmure bienveillant des spectateurs qui lui annonçaient son acquittement. La sécheresse de ses traits s’était fondue, ses lèvres s’étaient amollies. Il avait l’air vénérable ; son visage exprimait l’innocence. Le président lut, d’une voix émue, le verdict qui renvoyait le prévenu ; la salle éclata en applaudissements. Le gendarme qui avait amené Guillergues se précipita dans ses bras. Le président l’appela et lui donna l’accolade fraternelle. Dans la cour du Palais, illuminée des derniers rayons du jour, une multitude hurlante s’agitait. Les quatre sections du Tribunal avaient prononcé la veille trente condamnations à mort, et, sur les marches du grand escalier, des tricoteuses accroupies attendaient le départ des charrettes. Mais Gamelin, descendant les degrés dans le flot des jurés et des spectateurs, ne voyait rien, n’entendait rien que son acte de justice et d’humanité et les félicitations qu’il se donnait d’avoir reconnu l’innocence. Dans la cour, Élodie, toute blanche, en larmes et souriante, se jeta dans ses bras et y resta pâmée. Et, quand elle eut recouvré la voix, elle lui dit : Évariste, vous êtes beau, vous êtes bon, vous êtes généreux ! Dans cette salle, le son de votre voix, mâle et douce, me traversait tout entière de ses ondes magnétiques. Je vous contemplais à votre banc. Mais vous, mon ami, vous n’avez donc pas deviné ma présence ? Rien ne vous a averti que j’étais là? Je me tenais dans la tribune, au second rang, à droite. qu’il est doux de faire le bien ! Sans vous, c’en était fait de lui : il périssait. Vous l’avez rendu à la vie, à l’amour des siens. En ce moment, il doit vous bénir. Évariste, que je suis heureuse et fière de vous aimer ! Se tenant par le bras, serrés l’un contre l’autre, ils allaient par les rues, se sentant si légers qu’ils croyaient voler. Ils allaient à l’ Amour peintre . Ne passons pas par le magasin , dit Élodie. Elle le fit entrer par la porte cochère et monter avec elle à l’appartement. Sur le palier, elle tira de son réticule une grande clef de fer. On dirait une clef de prison, fit-elle. Évariste, vous allez être mon prisonnier. Ils traversèrent la salle à manger et furent dans la chambre de la jeune fille. Évariste sentait sur ses lèvres la fraîcheur ardente des lèvres d’Élodie. Il la pressa dans ses bras. La tête renversée, les yeux mourants, les cheveux répandus, la taille ployée, à demi évanouie, elle lui échappa et courut pousser le verrou.... La nuit était déjà avancée quand la citoyenne Blaise ouvrit à son amant la porte de l’appartement et lui dit tout bas, dans l’ombre : C’est l’heure où mon père va rentrer. Si tu entends du bruit dans l’escalier, monte vite à l’étage supérieur et ne descends que quand il n’y aura plus de danger qu’on te voie. Pour te faire ouvrir la porte de la rue, frappe trois coups à la fenêtre de la concierge. Adieu, ma vie, adieu, mon âme ! Quand il se trouva dans la rue, il vit la fenêtre de la chambre d’Élodie s’entrouvrir et une petite main cueillir un œillet rouge qui tomba à ses pieds comme une goutte de sang. Un soir que le vieux Brotteaux portait douze douzaines de pantins au citoyen Caillou, rue de la Loi, le marchand de jouets, doux et poli d’ordinaire, lui fit, au milieu de ses poupées et de ses polichinelles, un accueil malgracieux. Prenez garde, citoyen Brotteaux, lui dit-il, prenez garde ! Ce n’est pas toujours le temps de rire ; les plaisanteries ne sont pas toutes bonnes : un membre du Comité de sûreté de la section, qui a visité hier mon établissement, a vu vos pantins et les a trouvés contre-révolutionnaires. C’est un homme qui ne plaisante pas. Il a dit qu’en ces petits bonshommes la représentation nationale était perfidement contrefaite, qu’on y reconnaissait notamment des caricatures de Couthon, de Saint-Just et de Robespierre, et il les a saisis. C’est une perte sèche pour moi, sans parler des périls où je suis exposé. ces Arlequins, ces Gilles, ces Scaramouches, ces Colins et ces Colinettes, que j’ai peints tels que Boucher les peignait il y a cinquante ans, seraient des Couthon et des Saint-Just contrefaits ? Il n’y a pas un homme sensé pour le prétendre. Il est possible, reprit le citoyen Caillou, que vous ayez agi sans malice, bien qu’il faille toujours se défier d’un homme d’esprit comme vous. Natoile, qui tient un petit théâtre aux Champs-Élysées, a été arrêté avant-hier pour incivisme, à cause qu’il faisait jouer la Convention par Polichinelle. Encore un coup, dit Brotteaux, en soulevant la toile qui recouvrait ses petits pendus, regardez ces masques et ces visages, sont-ce d’autres que des personnages de comédie et de bergerie ? Comment vous êtes-vous laissé dire, citoyen Caillou, que je jouais la Convention nationale ? Tout en accordant beaucoup à la sottise humaine, il n’eût pas cru qu’elle en vînt jamais à suspecter ses Scaramouches et ses Colinettes. Il protestait de leur innocence et de la sienne. Mais le citoyen Caillou ne voulait rien entendre. Je vous estime, je vous honore, mais ne veux être ni blâmé ni inquiété à cause de vous. J’entends rester bon citoyen et être traité comme tel. Bonsoir, citoyen Brotteaux ; remportez vos pantins. Le vieux Brotteaux reprit le chemin de son logis, portant ses suspects sur l’épaule au bout d’une perche, et moqué par les enfants qui croyaient que c’était le marchand de mort-aux-rats. Sans doute, il ne vivait pas seulement de ses pantins : il faisait des portraits à vingt sols, sous les portes cochères et dans un tonneau des halles, en compagnie des ravaudeuses, et beaucoup de jeunes garçons, qui partaient pour l’armée, voulaient laisser leur portrait à leur jeune maîtresse. Mais ces petits ouvrages lui donnaient un mal extrême, et il s’en fallait de beaucoup qu’il fît ses portraits aussi bien que ses pantins. Il servait parfois de secrétaire aux dames de la halle, mais c’était se mêler à des complots royalistes et les risques étaient gros. Il se rappela qu’il y avait dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, proche la place ci-devant Vendôme, un autre marchand de jouets, nommé Joly, et il résolut d’aller dès le lendemain lui offrir ce que refusait le pusillanime Caillou. Une pluie fine vint à tomber. Brotteaux, qui en craignait l’injure pour ses pantins, hâta le pas. Comme il passait le Pont-Neuf, sombre et désert, et tournait le coin de la place de Thionville, il vit à la lueur d’une lanterne, sur une borne, un maigre vieillard qui semblait exténué de fatigue et de faim, et gardait encore un air vénérable. Il était vêtu d’une lévite déchirée, n’avait point de chapeau et semblait âgé de plus de soixante ans. S’étant approché de ce malheureux, Brotteaux reconnut le Père Longuemare, qu’il avait sauvé de la lanterne, six mois en çà, tandis qu’ils faisaient tous deux la queue devant la boulangerie de la rue de Jérusalem. Engagé envers ce religieux par un premier service, Brotteaux s’approcha de lui, s’en fit reconnaître pour le publicain qui s’était trouvé à son côté au milieu de la canaille, un jour de grande disette, et lui demanda s’il ne pourrait point lui être utile. Et Brotteaux tira de la poche de sa redingote puce un petit flacon d’eau-de-vie, qui y était avec son Lucrèce. Et je vous aiderai à regagner votre domicile. Le Père Longuemare repoussa de la main le flacon et s’efforça de se lever. Mais il retomba sur sa borne. Monsieur, dit-il d’une voix faible, mais assurée, depuis trois mois j’habitais Picpus. Averti qu’on était venu m’arrêter chez moi, hier, à cinq heures de relevée, je ne suis pas rentré à mon domicile. Je n’ai point d’asile ; j’erre dans les rues et suis un peu fatigué. Eh bien, mon Père, fit Brotteaux, accordez-moi l’honneur de partager mon grenier. Monsieur, dit le Barnabite, vous entendez bien que je suis suspect. Je le suis aussi, dit Brotteaux, et mes pantins le sont aussi, ce qui est le pis de tout. Vous les voyez exposés, sous cette mince toile, à la pluie fine qui nous morfond. Car, sachez, mon Père, qu’après avoir été publicain je fabrique des pantins pour subsister. Le Père Longuemare prit la main que lui tendait le ci-devant financier, et accepta l’hospitalité offerte. Brotteaux, en son grenier, lui servit du pain, du fromage et du vin, qu’il avait mis à rafraîchir dans sa gouttière, car il était sybarite. Monsieur, dit le Père Longuemare, je dois vous informer des circonstances qui ont amené ma fuite et m’ont jeté expirant sur cette borne où vous m’avez trouvé. Chassé de mon couvent, je vivais de la maigre rente que l’Assemblée m’avait faite ; je donnais des leçons de latin et de mathématiques et j’écrivais des brochures sur la persécution de l’Église de France. J’ai même composé un ouvrage d’une certaine étendue, pour démontrer que le serment constitutionnel des prêtres est contraire à la discipline ecclésiastique. Les progrès de la Révolution m’ôtèrent tous mes élèves et je ne pouvais toucher ma pension faute d’avoir le certificat de civisme exigé par la loi. C’est ce certificat que j’allai demander à l’Hôtel de Ville, avec la conviction de le mériter. Membre d’un ordre institué par l’apôtre saint Paul lui-même, qui se prévalut du titre de citoyen romain, je me flattais de me conduire, à son imitation, en bon citoyen français, respectueux de toutes les lois humaines qui ne sont pas en opposition avec les lois divines. Je présentai ma requête à monsieur Colin, charcutier et officier municipal, préposé à la délivrance de ces sortes de cartes. Je lui dis que j’étais prêtre : il me demanda si j’étais marié, et, sur ma réponse que je ne l’étais pas, il me dit que c’était tant pis pour moi. Enfin, après diverses questions, il me demanda si j’avais prouvé mon civisme le 10 août, le 2 septembre et le 31 mai. On ne peut donner de certificats , ajouta-t-il, qu’à ceux qui ont prouvé leur civisme par leur conduite en ces trois occasions . Je ne pus lui faire une réponse qui le satisfît. Toutefois il prit mon nom et mon adresse et me promit de faire promptement une enquête sur mon cas. Il tint parole et c’est en conclusion de son enquête que deux commissaires du Comité de sûreté générale de Picpus, assistés de la force armée, se présentèrent à mon logis en mon absence pour me conduire en prison. Je ne sais de quel crime on m’accuse. Mais convenez qu’il faut plaindre monsieur Colin, dont l’esprit est assez troublé pour reprocher à un ecclésiastique de n’avoir pas montré son civisme le 10 août, le 2 septembre, le 31 mai. Un homme capable d’une telle pensée est bien digne de pitié. Moi non plus, je n’ai point de certificat, dit Brotteaux. Nous aviserons demain à votre sécurité. Il donna le matelas à son hôte et garda pour lui la paillasse, que le religieux réclama par humilité, avec une telle instance qu’il fallut le satisfaire : il eût, sans cela, couché sur le carreau. Ayant terminé ces arrangements, Brotteaux souffla la chandelle par économie et par prudence. Monsieur, lui dit le religieux, je reconnais ce que vous faites pour moi ; mais, hélas ! il est de peu de conséquence pour vous que je vous en sache gré. Puisse Dieu vous en faire un mérite ! Ce serait pour vous d’une conséquence infinie. Mais Dieu ne tient pas compte de ce qui n’est pas fait pour sa gloire et n’est que l’effort d’une vertu purement naturelle. C’est pourquoi je vous supplie, monsieur, de faire pour Lui ce que vous étiez porté à faire pour moi. Mon Père, répondit Brotteaux, ne vous donnez point de souci et ne m’ayez nulle reconnaissance. Ce que je fais en ce moment et dont vous exagérez le mérite, je ne le fais pas pour l’amour de vous : car, enfin, bien que vous soyez aimable, mon Père, je vous connais trop peu pour vous aimer. Je ne le fais pas non plus pour l’amour de l’humanité : car je ne suis pas aussi simple que Don Juan, pour croire, comme lui, que l’humanité a des droits ; et ce préjugé, dans un esprit aussi libre que le sien, m’afflige. Je le fais par cet égoïsme qui inspire à l’homme tous les actes de générosité et de dévouement, en le faisant se reconnaître dans tous les misérables, en le disposant à plaindre sa propre infortune dans l’infortune d’autrui et en l’excitant à porter aide à un mortel semblable à lui par la nature et la destinée, jusque-là qu’il croit se secourir lui-même en le secourant. Je le fais encore par désœuvrement : car la vie est à ce point insipide qu’il faut s’en distraire à tout prix et que la bienfaisance est un divertissement assez fade qu’on se donne à défaut d’autres plus savoureux ; je le fais par orgueil et pour prendre avantage sur vous ; je le fais, enfin, par esprit de système et pour vous montrer de quoi un athée est capable. Ne vous calomniez point, monsieur, répondit le Père Longuemare. J’ai reçu de Dieu plus de grâces qu’il ne vous en a accordées jusqu’à cette heure ; mais je vaux moins que vous, et vous suis bien inférieur en mérites naturels. Permettez-moi cependant de prendre aussi sur vous un avantage. Ne me connaissant pas, vous ne pouvez m’aimer. Et moi, monsieur, sans vous connaître, je vous aime plus que moi-même : Dieu me l’ordonne. Ayant ainsi parlé, le Père Longuemare s’agenouilla sur le carreau, et, après avoir récité ses prières, s’étendit sur sa paillasse et s’endormit paisiblement. Évariste Gamelin siégeait au Tribunal pour la deuxième fois. Avant l’ouverture de l’audience il s’entretenait, avec ses collègues du jury, des nouvelles arrivées le matin. Il y en avait d’incertaines et de fausses ; mais ce qu’on pouvait retenir était terrible. Les armées coalisées, maîtresses de toutes les routes, marchant d’ensemble, la Vendée victorieuse, Lyon insurgé, Toulon livré aux Anglais, qui y débarquaient quatorze mille hommes. C’était autant pour ces magistrats des faits domestiques que des événements intéressant le monde entier. Sûrs de périr si la patrie périssait, ils faisaient du salut public leur affaire propre. Et l’intérêt de la nation, confondu avec le leur, dictait leurs sentiments, leurs passions, leur conduite. Gamelin reçut à son banc une lettre de Trubert, secrétaire du Comité de défense ; c’était l’avis de sa nomination de commissaire des poudres et des salpêtres. Tu fouilleras toutes les caves de la section pour en extraire les substances nécessaires à la fabrication de la poudre. L’ennemi sera peut-être demain devant Paris : il faut que le sol de la patrie nous fournisse la foudre que nous lancerons à ses agresseurs. Je t’envoie ci-contre une instruction de la Convention relative au traitement des salpêtres. Salut et fraternité. A ce moment, l’accusé fut introduit. C’était un des derniers de ces généraux vaincus que la Convention livrait au Tribunal, et le plus obscur. A sa vue, Gamelin frissonna : il croyait revoir ce militaire que, mêlé au public, il avait vu, trois semaines auparavant, juger et envoyer à la guillotine. C’était le même homme, l’air têtu, borné : ce fut le même procès. Il répondait d’une façon sournoise et brutale qui gâtait ses meilleures réponses. Ses chicanes, ses arguties, les accusations dont il chargeait ses subordonnés, faisaient oublier qu’il accomplissait la tâche respectable de défendre son honneur et sa vie. Dans cette affaire tout était incertain, contesté, position des armées, nombre des effectifs, munitions, ordres donnés, ordres reçus, mouvements des troupes : on ne savait rien. Personne ne comprenait rien à ces opérations confuses, absurdes, sans but, qui avaient abouti à un désastre, personne, pas plus le défenseur et l’accusé lui-même que l’accusateur, les juges et les jurés, et, chose étrange, personne n’avouait à autrui ni à soi-même qu’il ne comprenait pas. Les juges se plaisaient à faire des plans, à disserter sur la tactique et la stratégie ; l’accusé trahissait ses dispositions naturelles pour la chicane. Et Gamelin, durant ces débats, voyait sur les âpres routes du Nord les caissons embourbés et les canons renversés dans les ornières, et, par tous les chemins, défiler en désordre les colonnes vaincues, tandis que la cavalerie ennemie débouchait de toutes parts par les défilés abandonnés. Et il entendait de cette armée trahie monter une immense clameur qui accusait le général. A la clôture des débats, l’ombre emplissait la salle, et la figure indistincte de Marat apparaissait comme un fantôme sur la tête du président. Le jury appelé à se prononcer était partagé. Gamelin d’une voix sourde, qui s’étranglait dans sa gorge, mais d’un ton résolu, déclara l’accusé coupable de trahison envers la République, et un murmure approbateur, qui s’éleva dans la foule, vint caresser sa jeune vertu. L’arrêt fut lu aux flambeaux, dont la lueur livide tremblait sur les tempes creuses du condamné où l’on voyait perler la sueur. A la sortie, sur les degrés où grouillait la foule des commères encocardées, tandis qu’il entendait murmurer son nom, que les habitués du Tribunal commençaient à connaître, Gamelin fut assailli par des tricoteuses qui, lui montrant le poing, réclamaient la tête de l’Autrichienne. Le lendemain, Évariste eut à se prononcer sur le sort d’une pauvre femme, la veuve Meyrion, porteuse de pain. Elle allait par les rues poussant une petite voiture et portant, pendue à sa taille, une planchette de bois blanc à laquelle elle faisait avec son couteau des coches qui représentaient le compte des pains qu’elle avait livrés. Son gain était de huit sous par jour. Le substitut de l’accusateur public se montra d’une étrange violence à l’égard de cette malheureuse, qui avait, paraît-il, crié : Vive le roi ! à plusieurs reprises, tenu des propos contre-révolutionnaires dans les maisons où elle allait porter le pain de chaque jour, et trempé dans une conspiration qui avait pour objet l’évasion de la femme Capet. Interrogée par le juge, elle reconnut les faits qui lui étaient imputés ; soit simplicité, soit fanatisme, elle professa des sentiments royalistes d’une grande exaltation et se perdit elle-même. Le Tribunal révolutionnaire faisait triompher l’égalité en se montrant aussi sévère pour les portefaix et les servantes que pour les aristocrates et les financiers. Gamelin ne concevait point qu’il en pût être autrement sous un régime populaire. Il eût jugé méprisant, insolent pour le peuple, de l’exclure du supplice. C’eût été le considérer, pour ainsi dire, comme indigne du châtiment. Réservée aux seuls aristocrates, la guillotine lui eût paru une sorte de privilège inique, Gamelin commençait à se faire du châtiment une idée religieuse et mystique, à lui prêter une vertu, des mérites propres. Il pensait qu’on doit la peine aux criminels et que c’est leur faire tort que de les en frustrer. Il déclara la femme Meyrion coupable et digne du châtiment suprême, regrettant seulement que les fanatiques qui l’avaient perdue, plus coupables qu’elle, ne fussent pas là pour partager son sort. Évariste se rendait presque chaque soir aux Jacobins, qui se réunissaient dans l’ancienne chapelle des Dominicains, vulgairement nommés Jacobins, rue Honoré. Sur une cour, où s’élevait un arbre de la Liberté, un peuplier, dont les feuilles agitées rendaient un perpétuel murmure, la chapelle, d’un style pauvre et maussade, lourdement coiffée de tuiles, présentait son pignon nu, percé d’un œil-de-bœuf et d’une porte cintrée, que surmontait le drapeau aux couleurs nationales, coiffé du bonnet de la Liberté. Les Jacobins, ainsi que les Cordeliers et les Feuillants, avaient pris la demeure et le nom de moines dispersés. Gamelin, assidu naguère aux séances des Cordeliers, ne retrouvait pas chez les Jacobins les sabots, les carmagnoles, les cris des dantonistes. Dans le club de Robespierre régnait la prudence administrative et la gravité bourgeoise. Depuis que l’Ami du peuple n’était plus, Évariste suivait les leçons de Maximilien, dont la pensée dominait aux Jacobins et, de là, par mille sociétés affiliées, s’étendait sur toute la France. Pendant la lecture du procès-verbal, il promenait ses regards sur les murs nus et tristes, qui, après avoir abrité les fils spirituels du grand inquisiteur de l’hérésie, voyaient assemblés les zélés inquisiteurs des crimes contre la patrie. Là se tenait sans pompe et s’exerçait par la parole le plus grand des pouvoirs de l’État. Il gouvernait la cité, l’empire, dictait ses décrets à la Convention. Ces artisans du nouvel ordre de choses, si respectueux de la loi qu’ils demeuraient royalistes en 1791 et le voulaient être encore au retour de Varennes, par un attachement opiniâtre à la Constitution, amis de l’ordre établi, même après les massacres du Champ-de-Mars, et jamais révolutionnaires contre la révolution, étrangers aux mouvements populaires, nourrissaient dans leur âme sombre et puissante un amour de la patrie qui avait enfanté quatorze armées et dressé la guillotine. Évariste admirait en eux la vigilance, l’esprit soupçonneux, la pensée dogmatique, l’amour de la règle, l’art de dominer, une impériale sagesse. Le public qui composait la salle ne faisait entendre qu’un frémissement unanime et régulier, comme le feuillage de l’arbre de la Liberté qui s’élevait sur le seuil. Ce jour-là, 11 vendémiaire, un homme jeune, le front fuyant, le regard perçant, le nez en pointe, le menton aigu, le visage grêlé, l’air froid, monta lentement à la tribune. Il était poudré à frimas et portait un habit bleu qui lui marquait la taille. Il avait ce maintien compassé, tenait cette allure mesurée qui faisait dire aux uns, en se moquant, qu’il ressemblait à un maître à danser et qui le faisait saluer par d’autres du nom d’ Orphée français . Robespierre prononça d’une voix claire un discours éloquent contre les ennemis de la République. Il frappa d’arguments métaphysiques et terribles Brissot et ses complices. Il parla longtemps, avec abondance, avec harmonie. Planant dans les sphères célestes de la philosophie, il lançait la foudre sur les conspirateurs qui rampaient sur le sol. Jusque-là, il avait accusé la Gironde de préparer la restauration de la monarchie ou le triomphe de la faction d’Orléans et de méditer la ruine de la ville héroïque qui avait délivré la France et qui délivrerait un jour l’univers. Maintenant, à la voix du sage, il découvrait des vérités plus hautes et plus pures ; il concevait une métaphysique révolutionnaire, qui élevait son esprit au-dessus des grossières contingences, à l’abri des erreurs des sens, dans la région des certitudes absolues. Les choses sont par elles-mêmes mélangées et pleines de confusion ; la complexité des faits est telle qu’on s’y perd. Robespierre les lui simplifiait, lui présentait le bien et le mal en des formules simples et claires. Fédéralisme, indivisibilité : dans l’unité et l’indivisibilité était le salut ; dans le fédéralisme, la damnation. Gamelin goûtait la joie profonde d’un croyant qui sait le mot qui sauve et le mot qui perd. Désormais le Tribunal révolutionnaire, comme autrefois les tribunaux ecclésiastiques, connaîtrait du crime absolu, du crime verbal. Et, parce qu’il avait l’esprit religieux, Évariste recevait ces révélations avec un sombre enthousiasme ; son cœur s’exaltait et se réjouissait à l’idée que désormais, pour discerner le crime et l’innocence, il possédait un symbole. Vous tenez lieu de tout, ô trésors de la foi ! Le sage Maximilien l’éclairait aussi sur les intentions perfides de ceux qui voulaient égaliser les biens et partager les terres, supprimer la richesse et la pauvreté et établir pour tous la médiocrité heureuse. Séduit par leurs maximes, il avait d’abord approuvé leurs desseins qu’il jugeait conformes aux principes d’un vrai républicain. Mais Robespierre, par ses discours aux Jacobins, lui avait révélé leurs menées et découvert que ces hommes, dont les intentions paraissaient pures, tendaient à la subversion de la République, et n’alarmaient les riches que pour susciter à l’autorité légitime de puissants et implacables ennemis. En effet, sitôt la propriété menacée, la population tout entière, d’autant plus attachée à ses biens qu’elle en possédait peu, se retournait brusquement contre la République. Sous apparence de préparer le bonheur universel et le règne de la justice, ceux qui proposaient comme un objet digne de l’effort des citoyens l’égalité et la communauté des biens étaient des traîtres et des scélérats plus dangereux que les fédéralistes. Mais la plus grande révélation que lui eût apportée la sagesse de Robespierre, c’était les crimes et les infamies de l’athéisme. Gamelin n’avait jamais nié l’existence de Dieu ; il était déiste et croyait à une providence qui veille sur les hommes ; mais, s’avouant qu’il ne concevait que très indistinctement l’Être suprême et très attaché à la liberté de conscience, il admettait volontiers que d’honnêtes gens pussent, à l’exemple de Lamettrie, de Boulanger, du baron d’Holbach, de Lalande, d’Helvétius, du citoyen Dupuis, nier l’existence de Dieu, à la charge d’établir une morale naturelle et de retrouver en eux-mêmes les sources de la justice et les règles d’une vie vertueuse. Il s’était même senti en sympathie avec les athées, quand il les avait vus injuriés ou persécutés. Maximilien lui avait ouvert l’esprit et dessillé les yeux. Par son éloquence vertueuse, ce grand homme lui avait révélé le vrai caractère de l’athéisme, sa nature, ses intentions, ses effets ; il lui avait démontré que cette doctrine, formée dans les salons et les boudoirs de l’aristocratie, était la plus perfide invention que les ennemis du peuple eussent imaginée pour le démoraliser et l’asservir ; qu’il était criminel d’arracher du cœur des malheureux la pensée consolante d’une providence rémunératrice et de les livrer sans guide et sans frein aux passions qui dégradent l’homme et en font un vil esclave, et qu’enfin l’épicurisme monarchique d’un Helvétius conduisait à l’immoralité, à la cruauté, à tous les crimes. Et, depuis que les leçons d’un grand citoyen l’avaient instruit, il exécrait les athées, surtout lorsqu’ils l’étaient d’un cœur ouvert et joyeux, comme le vieux Brotteaux. Dans les jours qui suivirent, Évariste eut à juger, coup sur coup, un ci-devant convaincu d’avoir détruit des grains pour affamer le peuple, trois émigrés qui étaient revenus fomenter la guerre civile en France, deux filles du Palais-Égalité, quatorze conspirateurs bretons, femmes, vieillards, adolescents, maîtres et serviteurs. Le crime était avéré, la loi formelle. Parmi les coupables se trouvait une femme de vingt ans, parée des splendeurs de la jeunesse sous les ombres de sa fin prochaine, charmante. Un nœud bleu retenait ses cheveux d’or, son fichu de linon découvrait un cou blanc et flexible. Évariste opina constamment pour la mort, et tous les accusés, à l’exception d’un vieux jardinier, furent envoyés à l’échafaud. La semaine suivante, Évariste et sa section fauchèrent quarante-cinq hommes et dix-huit femmes. Les juges du Tribunal révolutionnaire ne faisaient pas de distinction entre les hommes et les femmes, inspirés en cela par un principe aussi ancien que la justice même. Et, si le président Montané, touché par le courage et la beauté de Charlotte Corday, avait tenté de la sauver en altérant la procédure, et y avait perdu son siège, les femmes, le plus souvent, étaient interrogées sans faveur, d’après la règle commune à tous les tribunaux. Les jurés les craignaient, se défiaient de leurs ruses, de leur habitude de feindre, de leurs moyens de séduction. Égalant les hommes en courage, elles invitaient par là le Tribunal à les traiter comme les hommes. La plupart de ceux qui les jugeaient, médiocrement sensuels ou sensuels à leurs heures, n’en étaient nullement troublés. Ils condamnaient ou acquittaient ces femmes selon leur conscience, leurs préjugés, leur zèle, leur amour mol ou violent de la République. Elles se montraient presque toutes soigneusement coiffées et mises avec autant de recherche que leur permettait leur malheureux état. Mais il y en avait peu de jeunes, moins encore de jolies. La prison et les soucis les avaient flétries, le jour cru de la salle trahissait leur fatigue, leurs angoisses, accusait leurs paupières flétries, leur teint couperosé, leurs lèvres blanches et contractées. Pourtant le fatal fauteuil reçut plus d’une fois une femme jeune, belle dans sa pâleur, alors qu’une ombre funèbre, pareille aux voiles de la volupté, noyait ses regards. A cette vue, que des jurés se soient ou attendris ou irrités ; que, dans le secret de ses sens dépravés, un de ces magistrats ait scruté les secrets les plus intimes de cette créature qu’il se représentait à la fois vivante et morte, et que, en remuant des images voluptueuses et sanglantes, il se soit donné le plaisir atroce de livrer au bourreau ce corps désiré, c’est ce que, peut-être, on doit taire, mais qu’on ne peut nier, si l’on connaît les hommes. Évariste Gamelin, artiste froid et savant, ne reconnaissait de beauté qu’à l’antique, et la beauté lui inspirait moins de trouble que de respect. Son goût classique avait de telles sévérités qu’il trouvait rarement une femme à son gré ; il était insensible aux charmes d’un joli visage autant qu’à la couleur de Fragonard et aux formes de Boucher. Il n’avait jamais connu le désir que dans l’amour profond. Comme la plupart de ses collègues du Tribunal, il croyait les femmes plus dangereuses que les hommes. Il haïssait les ci-devant princesses, celles qu’il se figurait, dans ses songes pleins d’horreur, mâchant, avec Élisabeth et l’Autrichienne, des balles pour assassiner les patriotes ; il haïssait même toutes ces belles amies des financiers, des philosophes et des hommes de lettres, coupables d’avoir joui des plaisirs des sens et de l’esprit et vécu dans un temps où il était doux de vivre. Il les haïssait sans s’avouer sa haine, et, quand il en avait quelqu’une à juger, il la condamnait par ressentiment, croyant la condamner avec justice pour le salut public. Et son honnêteté, sa pudeur virile, sa froide sagesse, son dévouement à l’État, ses vertus enfin, poussaient sous la hache des têtes touchantes. Mais qu’est ceci et que signifie ce prodige étrange ? Naguère encore il fallait chercher les coupables, s’efforcer de les découvrir dans leur retraite et de leur tirer l’aveu de leur crime. Maintenant, ce n’est plus la chasse avec une multitude de limiers, la poursuite d’une proie timide : voici que de toutes parts s’offrent les victimes. Nobles, vierges, soldats, filles publiques se ruent sur le Tribunal, arrachent aux juges leur condamnation trop lente, réclament la mort comme un droit dont ils sont impatients de jouir. Ce n’est pas assez de cette multitude dont le zèle des délateurs a rempli les prisons et que l’accusateur public et ses acolytes s’épuisent à faire passer devant le Tribunal : il faut pourvoir encore au supplice de ceux qui ne veulent pas attendre. Et tant d’autres, encore plus prompts et plus fiers, enviant leur mort aux juges et aux bourreaux, se frappent de leur propre main ! A la fureur de tuer répond la fureur de mourir. Voici, à la Conciergerie, un jeune militaire, beau, vigoureux, aimé ; il a laissé dans la prison une amante adorable qui lui a dit : Vis pour moi ! Il ne veut vivre ni pour elle, ni pour l’amour, ni pour la gloire. Il a allumé sa pipe avec son acte d’accusation. Et, républicain, car il respire la liberté par tous les pores, il se fait royaliste afin de mourir. Le Tribunal s’efforce de l’acquitter ; l’accusé est le plus fort ; juges et jurés sont obligés de céder. L’esprit d’Évariste, naturellement inquiet et scrupuleux, s’emplissait, aux leçons des Jacobins et au spectacle de la vie, de soupçons et d’alarmes. A la nuit, en suivant, pour se rendre chez Élodie, les rues mal éclairées, il croyait, par chaque soupirail, apercevoir dans la cave la planche aux faux assignats ; au fond de la boutique vide du boulanger ou de l’épicier il devinait des magasins regorgeant de vivres accaparés ; à travers les vitres étincelantes des traiteurs, il lui semblait entendre les propos des agioteurs qui préparaient la ruine du pays en vidant des bouteilles de vin de Beaune ou de Chablis ; dans les ruelles infectes, il apercevait les filles de joie prêtes à fouler aux pieds la cocarde nationale aux applaudissements de la jeunesse élégante ; il voyait partout des conspirateurs et des traîtres. contre tant d’ennemis secrets ou déclarés, tu n’as qu’un secours. Sainte guillotine, sauve la patrie !... Élodie l’attendait dans sa petite chambre bleue, au-dessus de l’ Amour peintre . Pour l’avertir qu’il pouvait entrer, elle mettait sur le rebord de la fenêtre son petit arrosoir vert, près du pot d’œillets. Maintenant il lui faisait horreur, il lui apparaissait comme un monstre : elle avait peur de lui et elle l’adorait. Toute la nuit, pressés éperdument l’un contre l’autre, l’amant sanguinaire et la voluptueuse fille se donnaient en silence des baisers furieux. Levé dès l’aube, le Père Longuemare, ayant balayé la chambre, s’en alla dire sa messe dans une chapelle de la rue d’Enfer, desservie par un prêtre insermenté. Il y avait à Paris des milliers de retraites semblables, où le clergé réfractaire réunissait clandestinement de petits troupeaux de fidèles. La police des sections, bien que vigilante et soupçonneuse, fermait les yeux sur ces bercails cachés, de peur des ouailles irritées et par un reste de vénération pour les choses saintes. Le Barnabite fit ses adieux à son hôte, qui eut grand-peine à obtenir qu’il revînt dîner, et l’engagea enfin par la promesse que la chère ne serait ni abondante ni délicate. Brotteaux, demeuré seul, alluma un petit fourneau de terre ; puis, tout en préparant le dîner du religieux et de l’épicurien, il relisait Lucrèce et méditait sur la condition des hommes. Ce sage n’était pas surpris que des êtres misérables, vains jouets des forces de la nature, se trouvassent le plus souvent dans des situations absurdes et pénibles ; mais il avait la faiblesse de croire que les révolutionnaires étaient plus méchants et plus sots que les autres hommes, en quoi il tombait dans l’idéologie. Au reste, il n’était point pessimiste et ne pensait pas que la vie fût tout à fait mauvaise. Il admirait la nature en plusieurs de ses parties, spécialement dans la mécanique céleste et dans l’amour physique et s’accommodait des travaux de la vie en attendant le jour prochain où il ne connaîtrait plus ni craintes ni désirs. Il coloria quelques pantins avec attention et fit une Zerline qui ressemblait à la Thévenin. Cette fille lui plaisait et son épicurisme louait l’ordre des atomes qui la composaient. Ces soins l’occupèrent jusqu’au retour du Barnabite. Mon Père, fit-il en lui ouvrant la porte, je vous avais bien dit que notre repas serait maigre. Encore s’en faut-il qu’elles soient bien assaisonnées. s’écria le Père Longuemare en souriant, il n’y a point de mets plus délicieux. Mon père, monsieur, était un pauvre gentilhomme limousin, qui possédait, pour tout bien, un pigeonnier en ruines, un verger sauvage et un bouquet de châtaigniers. Il se nourrissait, avec sa femme et ses douze enfants, de grosses châtaignes vertes, et nous étions tous forts et robustes. J’étais le plus jeune et le plus turbulent : mon père disait, par plaisanterie, qu’il faudrait m’envoyer à l’Amérique faire le flibustier.... monsieur, que cette soupe aux châtaignes est parfumée ! Elle me rappelle la table couronnée d’enfants où souriait ma mère. Le repas achevé, Brotteaux se rendit chez Joly, marchand de jouets rue Neuve-des-Petits-Champs, qui prit les pantins refusés par Caillou et en commanda non pas douze douzaines à la fois comme celui-ci, mais bien vingt-quatre douzaines pour commencer. En atteignant la rue ci-devant Royale, Brotteaux vit sur la place de la Révolution étinceler un triangle d’acier entre deux montants de bois : c’était la guillotine. Une foule énorme et joyeuse de curieux se pressait autour de l’échafaud, attendant les charrettes pleines. Des femmes, portant l’éventaire sur le ventre, criaient les gâteaux de Nanterre. Les marchands de tisane agitaient leur sonnette ; au pied de la statue de la Liberté, un vieillard montrait des gravures d’optique dans un petit théâtre surmonté d’une escarpolette où se balançait un singe. Des chiens, sous l’échafaud, léchaient le sang de la veille. Brotteaux rebroussa vers la rue Honoré. Rentré dans son grenier, où le Barnabite lisait son bréviaire, il essuya soigneusement la table et y mit sa boîte de couleurs ainsi que les outils et les matériaux de son état. Mon Père, dit-il, si vous ne jugez pas cette occupation indigne du sacré caractère dont vous êtes revêtu, aidez-moi, je vous prie, à fabriquer des pantins. Un sieur Joly m’en a fait, ce matin même, une assez grosse commande. Pendant que je peindrai ces figures déjà formées, vous me rendrez grand service en découpant des têtes, des bras, des jambes et des troncs sur les patrons que voici. Vous n’en sauriez trouver de meilleurs : ils sont d’après Watteau et Boucher. Je crois, en effet, monsieur, dit Longuemare, que Watteau et Boucher étaient propres à créer de tels brimborions : il eût mieux valu, pour leur gloire, qu’ils s’en fussent tenus à d’innocents pantins comme ceux-ci. Je serais heureux de vous aider, mais je crains de n’être pas assez habile pour cela. Le Père Longuemare avait raison de se défier de son adresse : après plusieurs essais malheureux, il fallut bien reconnaître que son génie n’était pas de découper à la pointe du canif, dans un mince carton, des contours agréables. Mais quand, à sa demande, Brotteaux lui eut donné de la ficelle et un passe-lacet, il se révéla très apte à douer de mouvement ces petits êtres qu’il n’avait su former, et à les instruire à la danse. Il avait bonne grâce à les essayer ensuite en faisant exécuter à chacun d’eux quelques pas de gavotte, et, quand ils répondaient à ses soins, un sourire glissait sur ses lèvres sévères. Une fois qu’il tirait en mesure la ficelle d’un Scaramouche : Monsieur, dit-il, ce petit masque me rappelle une singulière histoire. C’était en 1746 : j’achevais mon noviciat, sous la direction du Père Magitot, homme âgé, de profond savoir et de mœurs austères. A cette époque, il vous en souvient peut-être, les pantins, destinés d’abord à l’amusement des enfants, exerçaient sur les femmes et même sur les hommes jeunes et vieux un attrait extraordinaire ; ils faisaient fureur à Paris. Les boutiques des marchands à la mode en regorgeaient ; on en trouvait chez les personnes de qualité, et il n’était pas rare de voir à la promenade et dans les rues un grave personnage faire danser son pantin. L’âge, le caractère, la profession du Père Magitot ne le gardèrent point de la contagion. Alors qu’il voyait chacun occupé à faire sauter un petit homme de carton, ses doigts éprouvaient des impatiences qui lui devinrent bientôt très importunes. Un jour que pour une affaire importante, qui intéressait l’ordre tout entier, il faisait visite à monsieur Chauvel, avocat au Parlement, avisant un pantin suspendu à la cheminée, il éprouva une terrible tentation d’en tirer la ficelle. Ce ne fut qu’au prix d’un grand effort qu’il en triompha. Mais ce désir frivole le poursuivit et ne lui laissa plus de repos. Dans ses études, dans ses méditations, dans ses prières, à l’église, dans le chapitre, au confessionnal, en chaire, il en était obsédé. Après quelques jours consumés dans un trouble affreux, il exposa ce cas extraordinaire au général de l’ordre, qui, en ce moment, se trouvait heureusement à Paris. C’était un docteur éminent et l’un des princes de l’église de Milan. Il conseilla au Père Magitot de satisfaire une envie innocente dans son principe, importune dans ses conséquences et dont l’excès menaçait de causer dans l’âme qui en était dévorée les plus graves désordres. Sur l’avis ou, pour mieux dire, par l’ordre du général, le Père Magitot retourna chez monsieur Chauvel, qui le reçut, comme la première fois, dans son cabinet. Là, retrouvant le pantin accroché à la cheminée, il s’en approcha vivement et demanda à son hôte la grâce d’en tirer un moment la ficelle. L’avocat la lui accorda très volontiers et lui confia que parfois il faisait danser Scaramouche (c’était le nom du pantin) en préparant ses plaidoiries et que, la veille encore, il avait réglé sur les mouvements de Scaramouche sa péroraison en faveur d’une femme accusée faussement d’avoir empoisonné son mari. Le Père Magitot saisit en tremblant la ficelle, et vit sous sa main Scaramouche s’agiter comme un possédé qu’on exorcise. Ayant ainsi contenté son caprice, il fut délivré de l’obsession. Votre récit ne me surprend pas, mon Père, dit Brotteaux. Mais ce ne sont pas toujours des figures de carton qui les causent. Le Père Longuemare, qui était religieux, ne parlait jamais de religion ; Brotteaux en parlait constamment. Et, comme il se sentait de la sympathie pour le Barnabite, il se plaisait à l’embarrasser et à le troubler par des objectons à divers articles de la doctrine chrétienne. Une fois, tandis qu’ils fabriquaient ensemble des Zerlines et des Scaramouches : Quand je considère, dit Brotteaux, les événements qui nous ont mis au point où nous sommes, doutant quel parti, dans la folie universelle, a été le plus fou, je ne suis pas éloigné de croire que ce fut celui de la cour. Monsieur, répondit le religieux, tous les hommes deviennent insensés, comme Nabuchodonosor, quand Dieu les abandonne ; mais nul homme, de nos jours, ne plongea dans l’ignorance et l’erreur aussi profondément que monsieur l’abbé Fauchet, nul homme ne fut aussi funeste au royaume que celui-là. Il fallait que Dieu fût ardemment irrité contre la France, pour lui envoyer monsieur l’abbé Fauchet ! Il me semble que nous avons vu d’autres malfaiteurs que ce malheureux Fauchet. Monsieur l’abbé Grégoire a montré aussi beaucoup de malice. Et Brissot, et Danton, et Marat, et cent autres, qu’en dites-vous, mon Père ? Monsieur, ce sont des laïques : les laïques ne sauraient encourir les mêmes responsabilités que les religieux. Ils ne font pas le mal de si haut, et leurs crimes ne sont point universels. Et votre Dieu, mon Père, que dites-vous de sa conduite dans la révolution présente ? Je ne vous comprends pas, monsieur. Épicure a dit : Ou Dieu veut empêcher le mal et ne le peut, ou il le peut et ne le veut, ou il ne le peut ni ne le veut, ou il le veut et le peut. S’il le veut et ne le peut, il est impuissant ; s’il le peut et ne le veut, il est pervers ; s’il ne le peut ni ne le veut, il est impuissant et pervers ; s’il le veut et le peut, que ne le fait-il, mon Père ? Et Brotteaux jeta sur son interlocuteur un regard satisfait. Monsieur, répondit le religieux, il n’y a rien de plus misérable que les difficultés que vous soulevez. Quand j’examine les raisons de l’incrédulité, il me semble voir des fourmis opposer quelques brins d’herbe comme une digue au torrent qui descend des montagnes. Souffrez que je ne dispute pas avec vous : j’y aurais trop de raisons et trop peu d’esprit. Au reste, vous trouverez votre condamnation dans l’abbé Guénée et dans vingt autres. Je vous dirai seulement que ce que vous rapportez d’Épicure est une sottise : car on y juge Dieu comme s’il était un homme et en avait la morale. monsieur, les incrédules, depuis Celse jusqu’à Bayle et Voltaire, ont abusé les sots avec de semblables paradoxes. Voyez, mon Père, dit Brotteaux, où votre foi vous entraîne. Non content de trouver toute la vérité dans votre théologie, vous voulez encore n’en rencontrer aucune dans les ouvrages de tant de beaux génies qui pensèrent autrement que vous. Vous vous trompez entièrement, monsieur, répliqua Longuemare. Je crois, au contraire, que rien ne saurait être tout à fait faux dans la pensée d’un homme. Les athées occupent le plus bas échelon de la connaissance ; à ce degré encore, il reste des lueurs de raison et des éclairs de vérité, et, alors même que les ténèbres le noient, l’homme dresse un front où Dieu mit l’intelligence : c’est le sort de Lucifer. Eh bien, monsieur, dit Brotteaux, je ne serai pas si généreux et je vous avouerai que je ne trouve pas dans tous les ouvrages des théologiens un atome de bon sens. Il se défendait toutefois de vouloir attaquer la religion, qu’il estimait nécessaire aux peuples : il eût souhaité seulement qu’elle eût pour ministres des philosophes et non des controversistes. Il déplorait que les Jacobins voulussent la remplacer par une religion plus jeune et plus maligne, par la religion de la liberté, de l’égalité, de la république, de la patrie. Il avait remarqué que c’est dans la vigueur de leur jeune âge que les religions sont le plus furieuses et le plus cruelles, et qu’elles s’apaisent en vieillissant. Aussi, souhaitait-il qu’on gardât le catholicisme, qui avait beaucoup dévoré de victimes au temps de sa vigueur, et qui maintenant, appesanti sous le poids des ans, d’appétit médiocre, se contentait de quatre ou cinq rôtis d’hérétiques en cent ans. Au reste, ajouta-t-il, je me suis toujours bien accommodé des théophages et des christicoles. J’avais un aumônier aux Ilettes : chaque dimanche, on y disait la messe ; tous mes invités y assistaient. Les philosophes y étaient les plus recueillis et les filles d’Opéra les plus ferventes. J’étais heureux alors et comptais de nombreux amis. Des amis, s’écria le Père Longuemare, des amis !... monsieur, croyez-vous qu’ils vous aimaient, tous ces philosophes et toutes ces courtisanes, qui ont dégradé votre âme de telle sorte que Dieu lui-même aurait peine à y reconnaître un des temples qu’il a édifiés pour sa gloire ? Le Père Longuemare continua d’habiter huit jours chez le publicain sans y être inquiété. Il suivait, autant qu’il pouvait, la règle de sa communauté et se levait de sa paillasse pour réciter, agenouillé sur le carreau, les offices de nuit. Bien qu’ils n’eussent tous deux à manger que de misérables rogatons, il observait le jeûne et l’abstinence. Témoin affligé et souriant de ces austérités, le philosophe lui demanda, un jour : Croyez-vous vraiment que Dieu éprouve quelque plaisir à vous voir endurer ainsi le froid et la faim ? Dieu lui-même, répondit le moine, nous a donné l’exemple de la souffrance. Le neuvième jour depuis que le Barnabite logeait dans le grenier du philosophe, celui-ci sortit entre chien et loup pour porter ses pantins à Joly, marchand de jouets, rue Neuve-des-Petits-Champs. Il revenait heureux de les avoir tous vendus, lorsque, sur la ci-devant place du Carrousel, une fille en pelisse de satin bleu bordée d’hermine, qui courait en boitant, se jeta dans ses bras et le tint embrassé à la façon des suppliantes de tous les temps. Elle tremblait ; on entendait les battements précipités de son cœur. Admirant comme elle se montrait pathétique dans sa vulgarité, Brotteaux, vieil amateur de théâtre, songea que mademoiselle Raucourt ne l’eût pas vue sans profit. Elle parlait d’une voix haletante, dont elle baissait le ton de peur d’être entendue des passants : Emmenez-moi, citoyen, cachez-moi, par pitié !... Ils sont dans ma chambre, rue Fromenteau. Pendant qu’ils montaient, je me suis réfugiée chez Flora, ma voisine, et j’ai sauté par la fenêtre dans la rue, de sorte que je me suis foulé le pied.... Ils viennent ; ils veulent me mettre en prison et me faire mourir.... La semaine dernière, ils ont fait mourir Virginie. Brotteaux comprenait bien qu’elle parlait des délégués du Comité révolutionnaire de la section ou des commissaires du Comité de sûreté générale. La Commune avait alors un procureur vertueux, le citoyen Chaumette, qui poursuivait les filles de joie comme les plus funestes ennemies de la République. A vrai dire, les demoiselles du Palais-Égalité étaient peu patriotes. Elles regrettaient l’ancien état et ne s’en cachaient pas toujours. Plusieurs avaient été déjà guillotinées comme conspiratrices, et leur sort tragique avait excité beaucoup d’émulation chez leurs pareilles. Le citoyen Brotteaux demanda à la suppliante par quelle faute elle s’était attiré un mandat d’arrêt. Elle jura qu’elle n’en savait rien, qu’elle n’avait rien fait qu’on pût lui reprocher. Eh bien, ma fille, lui dit Brotteaux, tu n’es point suspecte : tu n’as rien à craindre. Va te coucher, et laisse-moi tranquille. J’ai arraché ma cocarde et j’ai crié : Vive le roi ! Il s’engagea sur les quais déserts, avec elle. Serrée à son bras, elle disait : Ce n’est pas que je l’aime, le roi ; vous pensez bien que je ne l’ai jamais connu et peut-être n’était-il pas un homme très différent des autres. Ils se montrent cruels envers les pauvres filles. Ils me tourmentent, me vexent et m’injurient de toutes les manières ; ils veulent m’empêcher de faire mon métier. Vous pensez bien que si j’en avais un autre, je ne ferais pas celui-là.... Ils s’acharnent contre les petits, les faibles, le laitier, le charbonnier, le porteur d’eau, la blanchisseuse. Ils ne seront contents que lorsqu’ils auront mis contre eux tout le pauvre monde. Il la regarda : elle avait l’air d’un enfant. Elle ne ressentait plus de peur. Elle souriait presque, légère et boitillante. Elle répondit qu’elle se nommait Athénaïs et avait seize ans. Brotteaux lui offrit de la conduire où elle voudrait. Elle ne connaissait personne à Paris ; mais elle avait une tante, servante à Palaiseau, qui la garderait chez elle. Et il l’emmena, appuyée à son bras. Rentré dans son grenier, il trouva le Père Longuemare qui lisait son bréviaire. Il lui montra Athénaïs, qu’il tenait par la main : Mon Père, voilà une fille de la rue Fromenteau qui a crié : Vive le roi ! La police révolutionnaire est à ses trousses. Permettrez-vous qu’elle passe la nuit ici ? Le Père Longuemare ferma son bréviaire : Si je vous comprends bien, dit-il, vous me demandez monsieur, si cette jeune fille, qui est comme moi sous le coup d’un mandat d’arrêt, peut, pour son salut temporel, passer la nuit dans la même chambre que moi. De quel droit m’y opposerais-je ? et, pour me croire offensé de sa présence, suis-je sûr de valoir mieux qu’elle ? Il se mit, pour la nuit, dans un vieux fauteuil ruiné, assurant qu’il y dormirait bien. Athénaïs se coucha sur le matelas. Brotteaux s’étendit sur la paillasse et souffla la chandelle. Les heures et les demies sonnaient aux clochers des églises : il ne dormait point et entendait les souffles mêlés du religieux et de la fille. La lune, image et témoin de ses anciennes amours, se leva et envoya dans la mansarde un rayon d’argent qui éclaira la chevelure blonde, les cils d’or, le nez fin, la bouche ronde et rouge d’Athénaïs, dormant les poings fermés. Voilà, songea-t-il, une terrible ennemie de la République ! Quand Athénaïs se réveilla, il faisait jour. Brotteaux, sous la lucarne, lisant Lucrèce, s’instruisait, aux leçons de la muse latine, à vivre sans craintes et sans désirs ; et toutefois il était dévoré de regrets et d’inquiétudes. En ouvrant les yeux, Athénaïs vit avec stupeur sur sa tête les solives d’un grenier. Puis elle se rappela, sourit à son sauveur et tendit vers lui, pour le caresser, ses jolies petites mains sales. Soulevée sur sa couche, elle montra du doigt le fauteuil délabré où le religieux avait passé la nuit. Il n’est pas allé me dénoncer, dites ? On ne saurait trouver plus honnête homme que ce vieux fou. Athénaïs demanda quelle était la folie de ce bonhomme ; et, quand Brotteaux lui eut dit que c’était la religion, elle lui reprocha gravement de parler ainsi, déclara que les hommes sans religion étaient pis que des bêtes et que, pour elle, elle priait Dieu souvent, espérant qu’il lui pardonnerait ses péchés et la recevrait en sa sainte miséricorde. Puis, remarquant que Brotteaux tenait un livre à la main, elle crut que c’était un livre de messe et dit : Vous voyez bien que, vous aussi, vous dites vos prières ! Dieu vous récompensera de ce que vous avez fait pour moi. Brotteaux lui ayant dit que ce livre n’était pas un livre de messe, et qu’il avait été écrit avant que l’idée de messer se fût introduite dans le monde, elle pensa que c’était une Clef des Songes, et demanda s’il ne s’y trouvait pas l’explication d’un rêve extraordinaire qu’elle avait fait. Elle ne savait pas lire et ne connaissait, par ouï-dire, que ces deux sortes d’ouvrages. Brotteaux lui répondit que ce livre n’expliquait que le songe de la vie. La belle enfant, trouvant cette réponse difficile, renonça à la comprendre et se trempa le bout du nez dans la terrine qui remplaçait pour Brotteaux les cuvettes d’argent dont il usait autrefois. Puis elle arrangea ses cheveux devant le miroir à barbe de son hôte, avec un soin minutieux et grave. Ses bras blancs recourbés sur sa tête, elle prononçait quelques paroles, à longs intervalles. Qu’est-ce qui te le fait croire ? Mais vous avez été riche et vous êtes un aristocrate, j’en suis sûre. Elle tira de sa poche une petite Sainte-Vierge en argent dans une chapelle ronde d’ivoire, un morceau de sucre, du fil, des ciseaux, un briquet, deux ou trois étuis et, après avoir fait le choix de ce qui lui était nécessaire, elle se mit à raccommoder sa jupe, qui avait été déchirée en plusieurs endroits. Pour votre sûreté, mon enfant, mettez ceci à votre coiffe ! lui dit Brotteaux, en lui donnant une cocarde tricolore. Je le ferai volontiers, monsieur, lui répondit-elle ; mais ce sera pour l’amour de vous et non pour l’amour de la nation. Quand elle se fut habillée et parée de son mieux, tenant sa jupe à deux mains, elle fit la révérence comme elle l’avait appris au village et dit à Brotteaux : Monsieur, je suis votre très humble servante. Elle était prête à obliger son bienfaiteur de toutes les manières, mais elle trouvait convenable qu’il ne demandât rien et qu’elle n’offrît rien : il lui semblait que c’était gentil de se quitter de la sorte, et selon les bienséances. Brotteaux lui mit dans la main quelques assignats pour qu’elle prît le coche de Palaiseau. C’était la moitié de sa fortune, et, bien qu’il fût connu pour ses prodigalités envers les femmes, il n’avait encore fait avec aucune un si égal partage de ses biens. Il lui ouvrit à regret la porte de la mansarde : Monsieur Maurice, quand vous penserez à moi, appelez-moi Marthe : c’est le nom de mon baptême, le nom dont on m’appelait au village.... Il fallait vider les prisons qui regorgeaient ; il fallait juger, juger sans repos ni trêve. Assis contre les murailles tapissées de faisceaux et de bonnets rouges, comme leurs pareils sur les fleurs de lis, les juges gardaient la gravité, la tranquillité terrible de leurs prédécesseurs royaux. L’accusateur public et ses substituts, épuisés de fatigue, brûlés d’insomnie et d’eau-de-vie, ne secouaient leur accablement que par un violent effort ; et leur mauvaise santé les rendait tragiques. Les jurés, divers d’origine et de caractère, les uns instruits, les autres ignares, lâches ou généreux, doux ou violents, hypocrites ou sincères, mais qui tous, dans le danger de la patrie et de la République, sentaient ou feignaient de sentir les mêmes angoisses, de brûler des mêmes flammes, tous atroces de vertu ou de peur, ne formaient qu’un seul être, une seule tête sourde, irritée, une seule âme, une bête mystique, qui, par l’exercice naturel de ses fonctions, produisait abondamment la mort. Bienveillants ou cruels par sensibilité, secoués soudain par un brusque mouvement de pitié, ils acquittaient avec des larmes un accusé qu’ils eussent, une heure auparavant, condamné avec des sarcasmes. A mesure qu’ils avançaient dans leur tâche, ils suivaient plus impétueusement les impulsions de leur cœur. Ils jugeaient dans la fièvre et dans la somnolence que leur donnait l’excès du travail, sous les excitations du dehors et les ordres du souverain, sous les menaces des sans-culottes et des tricoteuses pressés dans les tribunes et dans l’enceinte publique, d’après des témoignages forcenés, sur des réquisitoires frénétiques, dans un air empesté, qui appesantissait les cerveaux, faisait bourdonner les oreilles et battre les tempes et mettait un voile de sang sur les yeux. Des bruits vagues couraient dans le public sur des jurés corrompus par l’or des accusés. Mais à ces rumeurs le jury tout entier répondait par des protestations indignées et des condamnations impitoyables. Enfin, c’étaient des hommes, ni pires ni meilleurs que les autres. L’innocence, le plus souvent, est un bonheur et non pas une vertu : quiconque eût accepté de se mettre à leur place eût agi comme eux et accompli d’une âme médiocre ces tâches épouvantables. Antoinette, tant attendue, vint enfin s’asseoir en robe noire dans le fauteuil fatal, au milieu d’un tel concert de haine que seule la certitude de l’issue qu’aurait le jugement en fit respecter les formes. Aux questions mortelles l’accusée répondit tantôt avec l’instinct de la conservation, tantôt avec sa hauteur accoutumée, et, une fois, grâce à l’infamie d’un de ses accusateurs, avec la majesté d’une mère. L’outrage et la calomnie seuls étaient permis aux témoins ; la défense fut glacée d’effroi. Le Tribunal, se contraignant à juger dans les règles, attendait que tout cela fût fini pour jeter la tête de l’Autrichienne à l’Europe. Trois jours après l’exécution de Marie-Antoinette, Gamelin fut appelé auprès du citoyen Fortuné Trubert, qui agonisait à trente pas du bureau militaire où il avait épuisé sa vie, sur un lit de sangle, dans la cellule de quelque Barnabite expulsé. Ses yeux, qui ne voyaient déjà plus, tournèrent leurs prunelles vitreuses du côté d’Évariste ; sa main desséchée saisit la main de l’ami et la pressa avec une force inattendue. Il avait eu trois vomissements de sang en deux jours. Il essaya de parler ; sa voix, d’abord voilée et faible comme un murmure, s’enfla, grossit : Jourdan a forcé l’ennemi dans son camp... Ce n’étaient pas des songes de malade ; c’était une vue claire de la réalité, qui illuminait alors ce cerveau sur lequel descendaient les ténèbres éternelles. Désormais l’invasion semblait arrêtée : les généraux, terrorisés, s’apercevaient qu’ils n’avaient pas mieux à faire que de vaincre. Ce que les enrôlements volontaires n’avaient point apporté, une armée nombreuse et disciplinée, la réquisition le donnait. Encore un effort, et la République serait sauvée. Après une demi-heure d’anéantissement, le visage de Fortuné Trubert, creusé par la mort, se ranima, ses mains se soulevèrent. Il montra du doigt à son ami le seul meuble qu’il y eût dans la chambre, un petit secrétaire de noyer. Et de sa voix haletante et faible, que conduisit un esprit lucide : Mon ami, comme Eudamidas, je te lègue mes dettes : trois cent vingt livres dont tu trouveras le compte... Veille à la défense de la République. L’ombre de la nuit descendait dans la cellule. On entendit le mourant pousser un souffle embarrassé, et ses mains qui grattaient le drap. A minuit, il prononça des mots sans suite : Il expira à 5 heures du matin. Par ordre de la section, son corps fut exposé dans la nef de la ci-devant église des Barnabites, au pied de l’autel de la Patrie, sur un lit de camp, le corps recouvert d’un drapeau tricolore et le front ceint d’une couronne de chêne. Douze vieillards vêtus de la toge latine, une palme à la main, douze jeunes filles, traînant de longs voiles et portant des fleurs, entouraient le lit funèbre. Aux pieds du mort, deux enfants tenaient chacun une torche renversée. Évariste reconnut en l’un d’eux la fille de sa concierge, Joséphine, qui, par sa gravité enfantine et sa beauté charmante, lui rappela ces génies de l’amour et de la mort, que les Romains sculptaient sur leurs sarcophages. Le cortège se rendit au cimetière Saint-André-des-Arts aux chants de La Marseillaise et du Ça ira . En mettant le baiser d’adieu sur le front de Fortuné Trubert, Évariste pleura. Il pleura sur lui-même, enviant celui qui se reposait, sa tâche accomplie. Rentré chez lui, il reçut avis qu’il était nommé membre du Conseil général de la Commune. Candidat depuis quatre mois, il avait été élu sans concurrent, après plusieurs scrutins, par une trentaine de suffrages. On ne votait plus : les sections étaient désertes ; riches et pauvres ne cherchaient qu’à se soustraire aux charges publiques. Les plus grands événements n’excitaient plus ni enthousiasme ni curiosité ; on ne lisait plus les journaux, Évariste doutait si, sur les sept cent mille habitants de la capitale, trois ou quatre mille seulement avaient encore l’âme républicaine. Ce jour-là, les Vingt et Un comparurent. Innocents ou coupables des malheurs et des crimes de la République, vains, imprudents, ambitieux et légers, à la fois modérés et violents, faibles dans la terreur comme dans la clémence, prompts à déclarer la guerre, lents à la conduire, traînés au Tribunal sur l’exemple qu’ils avaient donné, ils n’étaient pas moins la jeunesse éclatante de la Révolution ; ils en avaient été le charme et la gloire. Ce juge, qui va les interroger avec une partialité savante ; ce blême accusateur, qui, là, devant sa petite table, prépare leur mort et leur déshonneur ; ces jurés, qui voudront tout à l’heure étouffer leur défense ; ce public des tribunes, qui les couvre d’invectives et de huées, juge, jurés, peuple, ont naguère applaudi leur éloquence, célébré leurs talents, leurs vertus. Mais ils ne se souviennent plus. Évariste avait fait jadis son dieu de Vergniaud, son oracle de Brissot. Il ne se rappelait plus, et, s’il restait dans sa mémoire quelque vestige de son antique admiration, c’était pour concevoir que ces monstres avaient séduit les meilleurs citoyens. En rentrant, après l’audience, dans sa maison, Gamelin entendit des cris déchirants. C’était la petite Joséphine que sa mère fouettait pour avoir joué sur la place avec des polissons et sali la belle robe blanche qu’on lui avait mise pour la pompe funèbre du citoyen Trubert. Après avoir, durant trois mois, sacrifié chaque jour à la patrie des victimes illustres ou obscures, Évariste eut un procès à lui ; d’un accusé il fit son accusé. Depuis qu’il siégeait au Tribunal, il épiait avidement, dans la foule des prévenus qui passaient sous ses yeux, le séducteur d’Élodie, dont il s’était fait, dans son imagination laborieuse, une idée dont quelques traits étaient précis. Il le concevait jeune, beau, insolent, et se faisait une certitude qu’il avait émigré en Angleterre. Il crut le découvrir en un jeune émigré nommé Maubel, qui, de retour en France et dénoncé par son hôte, avait été arrêté dans une auberge de Passy et dont le parquet de Fouquier-Tinville instruisait l’affaire avec mille autres. On avait saisi sur lui des lettres que l’accusation considérait comme les preuves d’un complot ourdi par Maubel et les agents de Pitt, mais qui n’étaient en fait que des lettres écrites à l’émigré par des banquiers de Londres chez qui il avait déposé des fonds. Maubel, qui était jeune et beau, paraissait surtout occupé de galanteries. On trouvait dans son carnet trace de relations avec l’Espagne, alors en guerre avec la France ; ces lettres, à la vérité, étaient d’ordre intime, et, si le parquet ne rendit pas une ordonnance de non-lieu, ce fut en vertu de ce principe que la justice ne doit jamais se hâter de relâcher un prisonnier. Gamelin eut communication du premier interrogatoire subi par Maubel en chambre du conseil et il fut frappé du caractère du jeune ci-devant, qu’il se figurait conforme à celui qu’il attribuait à l’homme qui avait abusé de la confiance d’Élodie. Dès lors, enfermé pendant de longues heures dans le cabinet du greffier, il étudia le dossier avec ardeur. Ses soupçons s’accrurent étrangement quand il trouva dans un calepin déjà ancien de l’émigré l’adresse de l’ Amour peintre, jointe, il est vrai, à celle du Singe Vert, du Portrait de la ci-devant Dauphine et de plusieurs autres magasins d’estampes et de tableaux. Mais, quand il eut appris qu’on avait recueilli dans ce même calepin quelques pétales d’un œillet rouge, recouverts avec soin d’un papier de soie, songeant que l’œillet rouge était la fleur préférée d’Élodie qui la cultivait sur sa fenêtre, la portait dans ses cheveux, la donnait (il le savait) en témoignage d’amour, Évariste ne douta plus. Alors, s’étant fait une certitude, il résolut d’interroger Élodie, en lui cachant toutefois les circonstances qui lui avaient fait découvrir le criminel. Comme il montait l’escalier de sa maison, il sentit dès les paliers inférieurs une entêtante odeur de fruit et trouva dans l’atelier Élodie, qui aidait la citoyenne Gamelin à faire de la confiture de coings. Tandis que la vieille ménagère, allumant le fourneau, méditait en son esprit les moyens d’épargner le charbon et la cassonade sans nuire à la qualité de la confiture, la citoyenne Blaise, sur sa chaise de paille, ceinte d’un tablier de toile bise, des fruits d’or plein son giron, pelait les coings et les jetait par quartiers dans une bassine de cuivre. Les barbes de sa coiffe étaient rejetées en arrière, ses mèches noires se tordaient sur son front moite ; il émanait d’elle un charme domestique et une grâce familière qui inspiraient les douces pensées et la tranquille volupté. Elle leva, sans bouger, sur son amant son beau regard d’or fondu et dit : Voyez, Évariste, nous travaillons pour vous. Vous mangerez, tout l’hiver, d’une délicieuse gelée de coings qui vous affermira l’estomac et vous rendra le cœur gai. Mais Gamelin, s’approchant d’elle, lui prononça ce nom à l’oreille : A ce moment, le savetier Combalot vint montrer son nez rouge par la porte entrebâillée. Il apportait, avec des souliers, auxquels il avait remis des talons, la note de ses ressemelages. De peur de passer pour un mauvais citoyen, il faisait usage du nouveau calendrier. La citoyenne Gamelin, qui aimait à voir clair dans ses comptes, se perdait dans les fructidor et les vendémiaire. ils veulent tout changer, les jours, les mois, les saisons, le soleil et la lune ! Seigneur Dieu, monsieur Combalot, qu’est-ce que c’est que cette paire de galoches du 8 vendémiaire ? Citoyenne, jetez les yeux sur votre calendrier pour vous rendre compte. Elle le décrocha, y jeta les yeux, et, les détournant aussitôt : Il n’a pas l’air chrétien ! Non seulement cela, citoyenne, dit le savetier, mais nous n’avons plus que trois dimanches au lieu de quatre. Et ce n’est pas tout : il va falloir changer notre manière de compter. Il n’y aura plus de liards ni de deniers, tout sera réglé sur l’eau distillée. A ces paroles la citoyenne Gamelin, les lèvres tremblantes, leva les yeux au plafond et soupira : Et, tandis qu’elle se lamentait, semblable aux saintes femmes des calvaires rustiques, un fumeron, allumé en son absence dans la braise, remplissait l’atelier d’une vapeur infecte qui, jointe à l’odeur entêtante des coings, rendait l’air irrespirable. Élodie se plaignit que la gorge lui grattait, et demanda qu’on ouvrît la fenêtre. Mais, dès que le citoyen savetier eut pris congé et que la citoyenne Gamelin eut regagné son fourneau, Évariste répéta ce nom à l’oreille de la citoyenne Blaise : Elle le regarda avec un peu de surprise, et, très tranquillement, sans cesser de couper un coing en quartiers : Tu lui as donné un œillet rouge. Elle déclara ne pas comprendre, et lui demanda qu’il s’expliquât. Elle haussa les épaules, et nia avec beaucoup de naturel avoir jamais connu un Jacques Maubel. Et vraiment elle n’en avait jamais connu. Elle nia avoir jamais donné d’œillets rouges à personne qu’à Évariste ; mais peut-être, sur ce point, n’avait-elle pas très bonne mémoire. Il connaissait mal les femmes, et n’avait pas pénétré bien profondément le caractère d’Élodie ; pourtant il la pensait très capable de feindre et de tromper un plus habile que lui. Elle affirma de nouveau n’avoir connu aucun Maubel. Et, ayant fini de peler ses coings, elle demanda de l’eau parce que ses doigts poissaient. Et, en se lavant les mains, elle renouvela ses dénégations. Il répéta encore qu’il savait, et, cette fois, elle garda le silence. Elle ne voyait pas où tendait la question de son amant et était à mille lieues de soupçonner que ce Maubel, dont elle n’avait jamais entendu parler, dût comparaître devant le Tribunal révolutionnaire ; elle ne comprenait rien aux soupçons dont on l’obsédait, mais elle les savait mal fondés. C’est pourquoi, n’ayant guère d’espoir de les dissiper, elle n’en avait guère envie non plus. Elle cessa de se défendre d’avoir connu un Maubel, préférant laisser le jaloux s’égarer sur une fausse piste, quand, d’un moment à l’autre, le moindre incident pouvait le mettre sur la véritable voie. Son petit clerc d’autrefois, devenu un joli dragon patriote, était brouillé maintenant avec sa maîtresse aristocrate. Quand il rencontrait Élodie, dans la rue, il la regardait d’un œil qui semblait dire : Allons ! la belle ; je sens bien que je vais vous pardonner de vous avoir trahie, et que je suis tout près de vous rendre mon estime. Elle ne fit donc plus effort pour guérir ce qu’elle appelait les lubies de son ami ; Gamelin garda la conviction que Jacques Maubel était le corrupteur d’Élodie. Les jours qui suivirent, le Tribunal s’occupa sans relâche d’anéantir le fédéralisme, qui, comme une hydre, avait menacé de dévorer la liberté. Ce furent des jours chargés ; et les jurés, épuisés de fatigue, expédièrent le plus rapidement possible la femme Roland, inspiratrice ou complice des crimes de la faction brissotine. Cependant Gamelin passait chaque matin au parquet pour presser l’affaire Maubel. Des pièces importantes étaient à Bordeaux : il obtint qu’un commissaire les irait chercher en poste. Le substitut de l’accusateur public les lut, fit la grimace et dit à Évariste : Elles ne sont pas fameuses, les pièces ! Il n’y a rien là-dedans ! S’il était seulement certain que ce ci-devant comte de Maubel a émigré !... Le jeune Maubel reçut son acte d’accusation et fut traduit devant le Tribunal révolutionnaire le 19 brumaire. Dès l’ouverture de l’audience, le président montra le visage sombre et terrible qu’il avait soin de prendre pour conduire les affaires mal instruites. Le substitut de l’accusateur se caressait le menton des barbes de sa plume et affectait la sérénité d’une conscience pure. Le greffier lut l’acte d’accusation : on n’en avait pas encore entendu de si creux. Le président demanda à l’accusé s’il n’avait pas eu connaissance des lois rendues contre les émigrés. Je les ai connues et observées, répondit Maubel, et j’ai quitté la France muni de passeports en règle. Sur les raisons de son voyage en Angleterre et de son retour en France il s’expliqua d’une manière satisfaisante. Sa figure était agréable, avec un air de franchise et de fierté qui plaisait. Les femmes des tribunes le regardaient d’un œil favorable. L’accusation prétendait qu’il avait fait un séjour en Espagne dans le moment où déjà cette nation était en guerre avec la France ; il affirma n’avoir pas quitté Bayonne à cette époque. Parmi les papiers qu’il avait jetés dans sa cheminée, lors de son arrestation, et dont on n’avait retrouvé que des bribes, on lisait des mots espagnols et le nom de Nieves . Jacques Maubel refusa de donner à ce sujet les explications qui lui étaient demandées. Et, quand le président lui dit que l’intérêt de l’accusé était de s’expliquer, il répondit qu’on ne doit pas toujours suivre son intérêt. Gamelin ne songeait à convaincre Maubel que d’un crime : par trois fois il pressa le président de demander à l’accusé s’il pouvait s’expliquer sur l’œillet dont il gardait si précieusement dans son portefeuille les pétales desséchés. Maubel répondit qu’il ne se croyait pas obligé de répondre à une question qui n’intéressait pas la justice, puisqu’on n’avait pas trouvé de billet caché dans cette fleur. Le jury se retira dans la salle des délibérations, favorablement prévenu en faveur de ce jeune homme dont l’affaire, obscure, semblait surtout cacher des mystères amoureux. Cette fois, les bons, les purs eux-mêmes eussent volontiers acquitté. L’un d’eux, un ci-devant, qui avait donné des gages à la Révolution, dit : Est-ce sa naissance qu’on lui reproche ? Moi aussi, j’ai eu le malheur de naître dans l’aristocratie. Oui, mais tu en es sorti, répliqua Gamelin, et il y est resté. Et il parla avec une telle véhémence contre ce conspirateur, cet émissaire de Pitt, ce complice de Cobourg, qui était allé par-delà les monts et par-delà les mers susciter des ennemis à la liberté, il demanda si ardemment la condamnation du traître, qu’il réveilla l’humeur toujours inquiète, la vieille sévérité des jurés patriotes. Il est des services qu’on ne peut se refuser entre collègues. Le verdict de mort fut rendu à une voix de majorité. Le condamné entendit sa sentence avec une tranquillité souriante. Ses regards, qu’il promenait paisiblement sur la salle, exprimèrent, en rencontrant le visage de Gamelin, un indicible mépris. Jacques Maubel, reconduit à la Conciergerie, écrivit une lettre en attendant l’exécution qui devait se faire le soir même, aux flambeaux : Ma chère sœur, le Tribunal m’envoie à l’échafaud, me donnant la seule joie que je pouvais ressentir depuis la mort de ma Nieves adorée. Ils m’ont pris le seul bien qui me restait d’elle, une fleur de grenadier, qu’ils appelaient, je ne sais pourquoi, un œillet. J’aimais les arts : à Paris, dans les temps heureux, j’ai recueilli des peintures et des gravures qui sont maintenant en lieu sûr et qu’on te remettra dès qu’il sera possible. Je te prie, chère sœur, de les garder en mémoire de moi. Il se coupa une mèche de cheveux, la mit dans la lettre, qu’il plia, et écrivit la suscription : A la citoyenne Clémence Dezeimeries, née Maubel. Il donna tout ce qu’il avait d’argent sur lui au porte-clefs, en le priant de faire parvenir cette lettre, demanda une bouteille de vin et but à petits coups en attendant la charrette.... Après souper, Gamelin courut à l’ Amour peintre et bondit dans la chambre bleue où chaque nuit l’attendait Élodie. La charrette qui le conduisait à la mort a passé sous tes fenêtres, entourée de flambeaux. C’est toi qui l’as tué, et ce n’était pas mon amant. Et tu l’as tué, misérable ! Mais, dans les ombres de cette mort légère, elle se sentait inondée en même temps d’horreur et de volupté. Elle se ranima à demi ; ses lourdes paupières découvraient le blanc de ses yeux, sa gorge se gonflait, ses mains battantes cherchaient son amant. Elle le pressa dans ses bras à l’étouffer, lui enfonça les ongles dans la chair et lui donna, de ses lèvres déchirées, le plus muet, le plus sourd, le plus long, le plus douloureux et le plus délicieux des baisers. Elle l’aimait de toute sa chair, et, plus il lui apparaissait terrible, cruel, atroce, plus elle le voyait couvert du sang de ses victimes, plus elle avait faim et soif de lui. Le 24 frimaire, à dix heures du matin, sous un ciel vif et rose, qui fondait les glaces de la nuit, les citoyens Guénot et Delourmel, délégués du Comité de sûreté générale, se rendirent aux Barnabites et se firent conduire au Comité de surveillance de la section, dans la salle capitulaire, où se trouvait pour lors le citoyen Beauvisage, qui fourrait des bûches dans la cheminée. Mais ils ne le virent point d’abord, à cause de sa stature brève et ramassée. De la voix fêlée des bossus, le citoyen Beauvisage pria les délégués de s’asseoir et se mit tout à leur service. Guénot lui demanda s’il connaissait un ci-devant des Ilettes, demeurant près du Pont-Neuf. C’est, ajouta-t-il, un individu que je suis chargé d’arrêter. Et il exhiba l’ordre du Comité de sûreté générale. Beauvisage, ayant quelque temps cherché dans sa mémoire, répondit qu’il ne connaissait point d’individu nommé des Ilettes, que le suspect ainsi désigné pouvait ne point habiter la section, certaines parties du Muséum, de l’Unité, de Marat-et-Marseille se trouvant aussi à proximité du Pont-Neuf ; que, s’il habitait la section, ce devait être sous un nom autre que celui que portait l’ordre du Comité ; que néanmoins on ne tarderait pas à le découvrir. Ne perdons point de temps ! Il fut signalé à notre vigilance par une lettre d’une de ses complices qui a été interceptée et remise au Comité, il y a déjà quinze jours, et dont le citoyen Lacroix a pris connaissance hier soir seulement. Nous sommes débordés ; les dénonciations nous arrivent de toutes parts, en telle abondance qu’on ne sait à qui entendre. Les dénonciations, répliqua fièrement Beauvisage, affluent aussi au Comité de vigilance de la section. Les uns apportent leurs révélations par civisme ; les autres, par l’appât d’un billet de cent sols. Beaucoup d’enfants dénoncent leurs parents, dont ils convoitent l’héritage. Cette lettre, reprit Guénot, émane d’une ci-devant Rochemaure, femme galante, chez qui l’on jouait le biribi, et porte en suscription le nom d’un citoyen Rauline ; mais elle est réellement adressée à un émigré au service de Pitt. Je l’ai prise sur moi pour vous en communiquer ce qui concerne l’individu des Ilettes. Il tira la lettre de sa poche. Elle débute par de longues indications sur les membres de la Convention qu’on pourrait, au dire de cette femme, gagner par l’offre d’une somme d’argent ou la promesse d’une haute fonction dans un gouvernement nouveau, plus stable que celui-ci. Ensuite se lit ce passage : des Ilettes, qui habite, près du Pont-Neuf, un grenier où il faut être chat ou diable pour le trouver ; il est réduit pour vivre à fabriquer des polichinelles. Il a du jugement : c’est pourquoi je vous transmets, monsieur, l’essentiel de sa conversation. Il ne croit pas que l’état de choses actuel durera longtemps. Il n’en prévoit pas la fin dans la victoire de la coalition ; et l’événement semble lui donner raison ; car vous savez, monsieur, que depuis quelque temps les nouvelles de la guerre sont mauvaises. Il croirait plutôt à la révolte des petites gens et des femmes du peuple, encore profondément attachées à leur religion. Il estime que l’effroi général que cause le Tribunal révolutionnaire réunira bientôt la France entière contre les Jacobins. Ce Tribunal, a-t-il dit plaisamment, qui juge la reine de France et une porteuse de pain, ressemble à ce Guillaume Shakespeare, si admiré des Anglais, etc.... Il ne croit pas impossible que Robespierre épouse Madame Royale et se fasse nommer protecteur du royaume. Je vous serais reconnaissant, monsieur, de me faire tenir les sommes qui me sont dues, c’est-à-dire mille livres sterling, par la voie que vous avez coutume d’employer, mais gardez-vous bien d’écrire à M. Morhardt : il vient d’être arrêté, mis en prison, etc., etc. Le sieur des Ilettes fabrique des polichinelles, dit Beauvisage, voilà un indice précieux... bien qu’il y ait beaucoup de petites industries de ce genre dans la section. Cela me fait penser, dit Delourmel, que j’ai promis de rapporter une poupée à ma fille Nathalie, la cadette, qui est malade d’une fièvre scarlatine. Cette fièvre n’est pas bien à craindre ; mais elle exige des soins. Et Nathalie, très avancée pour son âge, d’une intelligence très développée, est d’une santé délicate. Moi, dit Guénot, je n’ai qu’un garçon. Il joue au cerceau avec des cercles de tonneau et fabrique de petites montgolfières en soufflant dans des sacs. Bien souvent, fit observer Beauvisage, c’est avec des objets qui ne sont pas des jouets que les enfants jouent le mieux. Mon neveu Émile, qui est un bambin de sept ans, très intelligent, s’amuse toute la journée avec de petits carrés de bois, dont il fait des constructions.... Et Beauvisage tendit sa tabatière ouverte aux deux délégués. Maintenant il faut pincer notre gredin, dit Delourmel, qui portait de longues moustaches et roulait de grands yeux. Je me sens d’appétit, ce matin, à manger de la fressure d’aristocrate, arrosée d’un verre de vin blanc. Beauvisage proposa aux délégués d’aller trouver dans sa boutique de la place Dauphine son collègue Dupont aîné, qui connaissait sûrement l’individu des Ilettes. Ils cheminaient dans l’air vif, suivis de quatre grenadiers de la section. Avez-vous vu jouer Le Jugement dernier des Rois ? demanda Delourmel à ses compagnons ; la pièce mérite d’être vue. L’auteur y montre tous les rois de l’Europe réfugiés dans une île déserte, au pied d’un volcan qui les engloutit. Delourmel avisa, au coin de la rue du Harlay, une petite voiture, brillante comme une chapelle, que poussait une vieille qui portait par-dessus sa coiffe un chapeau de toile cirée. Qu’est-ce que vend cette vieille ? demanda-t-il. Je tiens chapelets et rosaires, croix, images saint Antoine, saints suaires, mouchoirs de sainte Véronique, Ecce homo, Agnus Dei, cors et bagues de saint Hubert, et tous objets de dévotion. C’est l’arsenal du fanatisme ! s’écria Delourmel. Et il procéda à l’interrogatoire sommaire de la colporteuse, qui répondait à toutes les questions : Mon fils, il y a quarante ans que je vends des objets de dévotion. Un délégué du Comité de sûreté générale, avisant un habit bleu qui passait, lui enjoignit de conduire à la Conciergerie la vieille femme étonnée. Le citoyen Beauvisage fit observer à Delourmel que c’eût été plutôt au Comité de surveillance à arrêter cette marchande et à la conduire à la section ; que d’ailleurs on ne savait plus quelle conduite tenir à l’endroit du ci-devant culte, pour agir selon les vues du gouvernement, et s’il fallait ou tout permettre ou tout interdire. En approchant de la boutique du menuisier, les délégués et le commissaire entendirent des clameurs irritées, mêlées aux grincements de la scie et aux ronflements du rabot. Une querelle s’était élevée entre le menuisier Dupont aîné et son voisin le portier Remacle à cause de la citoyenne Remacle, qu’un attrait invincible ramenait sans cesse au fond de la menuiserie d’où elle revenait à la loge couverte de copeaux et de sciure de bois. Le portier offensé donna un coup de pied à Mouton, le chien du menuisier, au moment même où sa propre fille, la petite Joséphine, tenait l’animal tendrement embrassé. Joséphine, indignée, se répandit en imprécations contre son père ; le menuisier s’écria d’une voix irritée : je te défends de battre mon chien. Et moi, répliqua le portier en levant son balai, je te défends de.... Il n’acheva pas : la varlope du menuisier lui avait effleuré la tête. Du plus loin qu’il aperçut le citoyen Beauvisage accompagné des délégués, il courut à lui et lui dit : Citoyen commissaire, tu es témoin que ce scélérat vient de m’assassiner. Le citoyen Beauvisage, coiffé du bonnet rouge, insigne de ses fonctions, étendit ses longs bras dans une attitude pacificatrice, et, s’adressant au portier et au menuisier : Cent sols, dit-il, à celui de vous qui nous indiquera où se trouve un suspect, recherché par le Comité de sûreté générale, le ci-devant des Ilettes, fabricant de polichinelles. Tous deux, le portier et le menuisier, désignèrent ensemble le logis de Brotteaux, ne se disputant plus que pour l’assignat de cent sols promis au délateur. Delourmel, Guénot et Beauvisage, suivis des quatre Grenadiers, du portier Remacle, du menuisier Dupont, et d’une douzaine de petits polissons du quartier, enfilèrent l’escalier ébranlé sur leurs pas, puis montèrent par l’échelle de meunier. Brotteaux, dans son grenier, découpait des pantins tandis que le Père Longuemare, en face de lui, assemblait par des fils leurs membres épars, et il souriait en voyant ainsi naître sous ses doigts le rythme et l’harmonie. Au bruit des crosses sur le palier, le religieux tressaillit de tous ses membres, non qu’il eût moins de courage que Brotteaux qui demeurait impassible, mais le respect humain ne l’avait pas habitué à se composer un maintien. Brotteaux, aux questions du citoyen Delourmel, comprit d’où venait le coup et s’aperçut un peu tard qu’on a tort de se confier aux femmes. Invité à suivre le citoyen commissaire, il prit son Lucrèce et ses trois chemises. Le citoyen, dit-il, montrant le Père Longuemare, est un aide que j’ai pris pour fabriquer mes pantins. Mais le religieux, n’ayant pu présenter un certificat de civisme, fut mis avec Brotteaux en état d’arrestation. Quand le cortège passa devant la loge du concierge, la citoyenne Remacle, appuyée sur son balai, regarda son locataire de l’air de la vertu qui voit le crime aux mains de la loi. La petite Joséphine, dédaigneuse et belle, retint par son collier Mouton, qui voulait caresser l’ami qui lui avait donné du sucre. Une foule de curieux emplissait la place de Thionville. Brotteaux, au pied de l’escalier, se rencontra avec une jeune paysanne qui se disposait à monter les degrés. Elle portait sous son bras un panier plein d’œufs et tenait à la main une galette enveloppée dans un linge. C’était Athénaïs, qui venait de Palaiseau présenter à son sauveur un témoignage de sa reconnaissance. Quand elle s’aperçut que des magistrats et quatre grenadiers emmenaient monsieur Maurice , elle demeura stupide, demanda si c’était vrai, s’approcha du commissaire, et lui dit doucement : Mais vous ne le connaissez pas ! Il est bon comme le bon Dieu. Le citoyen Delourmel la repoussa et fit signe aux grenadiers d’avancer. Alors Athénaïs vomit les plus sales injures, les invectives les plus obscènes sur les magistrats et les grenadiers, qui croyaient sentir se vider sur leurs têtes toutes les cuvettes du Palais-Royal et de la rue Fromenteau. Puis, d’une voix qui remplit la place de Thionville tout entière et fit frémir la foule des curieux, elle cria : La citoyenne Gamelin aimait le vieux Brotteaux, et le tenait pour l’homme tout ensemble le plus aimable et le plus considérable qu’elle eût jamais approché. Elle ne lui avait pas dit adieu quand on l’avait arrêté, parce qu’elle eût craint de braver les autorités et que dans son humble condition elle regardait la lâcheté comme un devoir. Mais elle en avait reçu un coup dont elle ne se relevait pas. Elle ne pouvait manger et déplorait qu’elle eût perdu l’appétit au moment où elle avait enfin de quoi le satisfaire. Elle admirait encore son fils ; mais elle n’osait plus penser aux épouvantables tâches qu’il accomplissait et se félicitait de n’être qu’une femme ignorante pour n’avoir pas à le juger. La pauvre mère avait retrouvé un vieux chapelet au fond d’une malle ; elle ne savait pas bien s’en servir, mais elle en occupait ses doigts tremblants. Après avoir vécu jusqu’à la vieillesse sans pratiquer sa religion, elle devenait pieuse : elle priait Dieu, toute la journée, au coin du feu, pour le salut de son enfant et de ce bon monsieur Brotteaux. Souvent Élodie l’allait voir : elles n’osaient se regarder et, l’une près de l’autre, parlaient au hasard de choses sans intérêt. Un jour de pluviôse, quand la neige qui tombait à gros flocons obscurcissait le ciel et étouffait tous les bruits de la ville, la citoyenne Gamelin, qui était seule au logis, entendit frapper à la porte. Elle tressaillit : depuis plusieurs mois le moindre bruit la faisait frissonner. Un jeune homme de dix-huit ou vingt ans entra, son chapeau sur la tête. Il était vêtu d’un carrick vert bouteille, dont les trois collets lui couvraient la poitrine et la taille. Il portait des bottes à revers de façon anglaise. Ses cheveux châtains tombaient en boucles sur ses épaules. Il s’avança au milieu de l’atelier, comme pour recevoir tout ce que le vitrage envoyait de lumière à travers la neige, et demeura quelques instants immobile et silencieux. Enfin, tandis que la citoyenne Gamelin le regardait interdite : Tu ne reconnais pas ta fille ?... La vieille dame joignit les mains : La citoyenne veuve Gamelin serra sa fille dans ses bras et mit une larme sur le collet du carrick. Puis elle reprit avec un accent d’inquiétude : maman, que n’y suis-je venue seule !... Moi, on ne me reconnaîtra pas dans cet habit. En effet, le carrick dissimulait ses formes et elle ne paraissait pas différente de beaucoup de très jeunes hommes qui, comme elle, portaient les cheveux longs, partagés en deux masses. Les traits de son visage, fins et charmants, mais hâlés, creusés par la fatigue, endurcis par les soucis, avaient une expression audacieuse et mâle. Elle était mince, avait les jambes longues et droites, ses gestes étaient aisés ; seule sa voix claire eût pu la trahir. Sa mère lui demanda si elle avait faim. Elle répondit qu’elle mangerait volontiers, et, quand on lui eut servi du pain, du vin et du jambon, elle se mit à manger, un coude sur la table, belle et gloutonne comme Cérès dans la cabane de la vieille Baubô. Puis, le verre encore sur ses lèvres : Maman, sais-tu quand mon frère rentrera ? La bonne mère regarda sa fille avec embarras et ne répondit rien. Il faut que je le voie. Mon mari a été arrêté ce matin et conduit au Luxembourg. Elle donnait ce nom de mari à Fortuné de Chassagne, ci-devant noble et officier dans le régiment de Bouillé. Il l’avait aimée quand elle était ouvrière de modes rue des Lombards, enlevée et emmenée en Angleterre, où il avait émigré après le 10 août. C’était son amant ; mais elle trouvait plus décent de le nommer son époux, devant sa mère. Et elle se disait que la misère les avait bien mariés et que c’était un sacrement que le malheur. Ils avaient plus d’une fois passé la nuit tous deux sur un banc, dans les parcs de Londres, et ramassé des morceaux de pain sous les tables des tavernes, à Piccadilly. Sa mère ne répondait point et la regardait d’un œil morne. Tu ne m’entends donc pas, maman ? Le temps presse, il faut que je voie Évariste tout de suite : lui seul peut sauver Fortuné. Julie, répondit la mère, il vaut mieux que tu ne parles pas à ton frère. Je dis qu’il vaut mieux que tu ne parles pas à ton frère de monsieur de Chassagne. Maman, il le faut bien, pourtant ! Mon enfant, Évariste ne pardonne pas à monsieur de Chassagne de t’avoir enlevée. Tu sais avec quelle colère il parlait de lui, quels noms il lui donnait. Oui, il l’appelait corrupteur, fit Julie avec un petit rire sifflant, en haussant les épaules. Mon enfant, il était mortellement offensé. Évariste a pris sur lui de ne plus parler de monsieur de Chassagne. Et voilà deux ans qu’il n’a soufflé mot de lui ni de toi. Mais ses sentiments n’ont pas changé ; tu le connais : il ne vous pardonne pas. Mais, maman, puisque Fortuné m’a épousée... La pauvre mère leva les yeux et les bras : Il suffit que Fortuné soit un aristocrate, un émigré, pour qu’Évariste le traite comme un ennemi. Penses-tu que, si je lui demande de faire auprès de l’accusateur public et du Comité de sûreté générale les démarches nécessaires pour sauver Fortuné, il n’y consentira pas ?... Mais, maman, ce serait un monstre, s’il refusait ! Mon enfant, ton frère est un honnête homme et un bon fils. Mais ne lui demande pas, oh ! ne lui demande pas de s’intéresser à monsieur de Chassagne.... Il ne me confie point ses pensées et, sans doute, je ne serais pas capable de les comprendre... mais il est juge ; il a des principes ; il agit d’après sa conscience. Je vois que tu le connais maintenant. Tu sais qu’il est froid, insensible, que c’est un méchant, qu’il n’a que de l’ambition, de la vanité. Et tu l’as toujours préféré à moi. Quand nous vivions tous les trois ensemble, tu me le proposais pour modèle. Sa démarche compassée et sa parole grave t’imposaient : tu lui découvrais toutes les vertus. Et moi, tu me désapprouvais toujours, tu m’attribuais tous les vices, parce que j’étais franche, et que je grimpais aux arbres. Tu n’as jamais pu me souffrir. je le hais, ton Évariste ; c’est un hypocrite. Tais-toi, Julie : j’ai été une bonne mère pour toi comme pour lui. Je t’ai fait apprendre un état. Il n’a pas dépendu de moi que tu ne restes une honnête fille et que tu ne te maries selon ta condition. Je t’ai aimée tendrement et je t’aime encore. Je te pardonne et je t’aime. Mais ne dis pas de mal d’Évariste. Il a toujours eu soin de moi. Quand tu m’as quittée, mon enfant, quand tu as abandonné ton état, ton magasin, pour aller vivre avec monsieur de Chassagne, que serais-je devenue sans lui ? Je serais morte de misère et de faim. Ne parle pas ainsi, maman : tu sais bien que nous t’aurions entourée de soins, Fortuné et moi, si tu ne t’étais pas détournée de nous, excitée par Évariste. il est incapable d’une bonne action ; c’est pour me rendre odieuse à tes yeux qu’il a affecté de prendre soin de toi. Est-ce qu’il est capable d’aimer quelqu’un ? Il n’a ni cœur ni esprit. Pour peindre, il faut une nature plus tendre que la sienne. Elle promena ses regards sur les toiles de l’atelier, qu’elle retrouvait telles qu’elle les avait quittées. il l’a mise sur ses toiles, froide et sombre. Son Oreste, son Oreste, l’œil bête, la bouche mauvaise et qui a l’air d’un empalé, c’est lui tout entier.... Enfin, maman, tu ne comprends donc rien ? Je ne peux pas laisser Fortuné en prison. Tu les connais, les jacobins, les patriotes, toute la séquelle d’Évariste. Maman, ma chère maman, ma petite maman, je ne veux pas qu’on me le tue. Il a été si bon pour moi, et nous avons été si malheureux ensemble ! Tiens, ce carrick, c’est un habit à lui. Un ami de Fortuné m’a prêté une veste et j’ai été chez un garçon limonadier à Douvres, pendant qu’il travaillait chez un coiffeur. Nous savions bien que, revenir en France, c’était risquer notre vie ; mais on nous a demandé si nous voulions aller à Paris, pour y accomplir une mission importante.... Nous avons consenti ; nous aurions accepté une mission pour le diable. On nous a payé notre voyage et donné une lettre de change pour un banquier de Paris. Nous avons trouvé les bureaux fermés : ce banquier est en prison et va être guillotiné. Nous n’avions pas un rouge liard. Toutes les personnes à qui nous étions affiliés et à qui nous pouvions nous adresser sont en fuite ou emprisonnées. Nous couchions dans une écurie de la rue de la Femme-sans-tête. Un décrotteur charitable, qui y dormait sur la paille avec nous, prêta à mon amant une de ses boîtes, une brosse et un pot de cirage aux trois quarts vide. Fortuné, pendant quinze jours, a gagné sa vie et la mienne à cirer des souliers sur la place de Grève. Mais lundi un membre de la Commune mit le pied sur la boîte et lui fit cirer ses bottes. C’est un ancien boucher à qui Fortuné a donné autrefois un coup de pied dans le derrière pour avoir vendu de la viande à faux poids. Quand Fortuné releva la tête pour réclamer ses deux sous, le coquin le reconnut, l’appela aristocrate et le menaça de le faire arrêter. La foule s’amassa ; elle se composait de braves gens et de quelques scélérats qui criaient : A mort l’émigré ! et appelaient les gendarmes. A ce moment, j’apportais la soupe à Fortuné. Je l’ai vu conduire à la section, et enfermer dans l’église Saint-Jean. J’ai voulu l’embrasser : on me repoussa. J’ai passé la nuit comme un chien sur une marche de l’église.... Julie ne put achever ; les sanglots l’étouffaient. Elle jeta son chapeau sur le plancher et se mit à genoux aux pieds de sa mère : On l’a conduit, ce matin, dans la prison du Luxembourg. Maman, maman, aide-moi à le sauver ; aie pitié de ta fille ! Tout en pleurs, elle écarta son carrick et, pour se mieux faire reconnaître amante et fille, découvrit sa poitrine ; et, prenant les mains de sa mère, elle les pressa sur ses seins palpitants. Ma fille chérie, ma Julie, ma Julie ! soupira la veuve Gamelin. Et elle colla son visage humide de larmes sur les joues de la jeune femme. Durant quelques instants, elles gardèrent le silence. La pauvre mère cherchait dans son esprit le moyen d’aider sa fille et Julie épiait le regard de ces yeux noyés de pleurs. Peut-être, songeait la mère d’Évariste, peut-être, si je lui parle, se laissera-t-il fléchir. Il est bon, il est tendre. Si la politique ne l’avait pas endurci, s’il n’avait pas subi l’influence des jacobins, il n’aurait point eu de ces sévérités qui m’effraient, parce que je ne les comprends pas. Elle prit dans ses deux mains la tête de Julie : Je le préparerai à te voir, à t’entendre. Ta vue pourrait l’irriter et je craindrais le premier mouvement.... Et puis, je le connais : cet habit le choquerait ; il est sévère sur tout ce qui touche aux mœurs, aux convenances. Moi-même, j’ai été un peu surprise de voir ma Julie en garçon. maman, l’émigration et les affreux désordres du royaume ont rendu ces travestissements bien communs. On les prend pour exercer un métier, pour n’être point reconnu, pour faire concorder un passeport ou un certificat empruntés. J’ai vu à Londres le petit Girey habillé en fille et qui avait l’air d’une très jolie fille ; et tu conviendras, maman, que ce travestissement est plus scabreux que le mien. Ma pauvre enfant, tu n’as pas besoin de te justifier à mes yeux, ni de cela ni d’autre chose. Je suis ta mère : tu seras toujours innocente pour moi. Je parlerai à Évariste, je dirai.... Elle sentait ce qu’était son fils ; elle le sentait, mais elle ne voulait pas le croire, elle ne voulait pas le savoir. pour toi ce que je lui demanderai. Et les deux femmes, infiniment lasses, se turent. Julie s’endormit la tête sur les genoux où elle avait reposé enfant. Cependant, son chapelet à la main, la mère douloureuse pleurait sur les maux qu’elle sentait venir silencieusement, dans le calme de ce jour de neige où tout se taisait, les pas, les roues, le ciel. Tout à coup, avec une finesse d’ouïe que l’inquiétude avait aiguisée, elle entendit son fils qui montait l’escalier. Et elle poussa sa fille dans sa chambre. Comment allez-vous aujourd’hui, ma bonne mère ? Évariste accrocha son chapeau au portemanteau, changea son habit bleu contre une veste de travail et s’assit devant son chevalet. Depuis quelques jours il esquissait au fusain une Victoire déposant une couronne sur le front d’un soldat mort pour la patrie. Il eût traité ce sujet avec enthousiasme, mais le Tribunal dévorait toutes ses journées, prenait toute son âme, et sa main déshabituée du dessin se faisait lourde et paresseuse. Il fredonna le Ça ira . Tu chantes, mon enfant, dit la citoyenne Gamelin ; tu as le cœur gai. Nous devons nous réjouir, ma mère : il y a de bonnes nouvelles. La Vendée est écrasée, les Autrichiens défaits ; l’armée du Rhin a forcé les lignes de Lautern et de Wissembourg. Le jour est proche où la République triomphante montrera sa clémence. Pourquoi faut-il que l’audace des conspirateurs grandisse à mesure que la République croît en force et que les traîtres s’étudient à frapper dans l’ombre la patrie, alors qu’elle foudroie les ennemis qui l’attaquent à découvert ? La citoyenne Gamelin, en tricotant un bas, observait son fils par-dessus ses lunettes. Berzélius, ton vieux modèle, est venu réclamer les dix livres que tu lui devais : je les lui ai remises. La petite Joséphine a eu mal au ventre pour avoir mangé trop de confitures, que le menuisier lui avait données. Je lui ai fait de la tisane.... Desmahis est venu te voir ; il a regretté de ne pas te trouver. Il voudrait graver un sujet de ta composition. Il te trouve un grand talent. Ce brave garçon a regardé tes esquisses et les a admirées. Quand la paix sera rétablie et la conspiration étouffée, dit le peintre, je reprendrai mon Oreste. Je n’ai pas l’habitude de me flatter ; mais il y a là une tête digne de David. Il traça d’une ligne majestueuse le bras de sa Victoire. Mais il serait plus beau que ses bras eux-mêmes fussent des palmes. Ce serait un scandale qu’elle le fût. Ne parle pas ainsi, mon enfant : elle est ta sœur. Julie n’est pas mauvaise ; elle a de bons sentiments, que le malheur a nourris. Je puis t’assurer, Évariste, qu’elle aspire à une vie laborieuse, exemplaire, et ne songe qu’à se rapprocher des siens. Rien n’empêche que tu la revoies. Comment avez-vous de ses nouvelles, ma mère ? Ce n’est pas par une lettre, mon enfant ; c’est.... Il se leva et l’interrompit d’une voix terrible : Ne me dites pas qu’ils sont tous deux rentrés en France.... Puisqu’ils doivent périr, que du moins ce ne soit pas par moi. Pour eux, pour vous, pour moi, faites que j’ignore qu’ils sont à Paris.... Ne me forcez pas à le savoir ; sans quoi.... Que veux-tu dire, mon enfant ? Ma mère, écoutez-moi : si je savais que ma sœur Julie est dans cette chambre... (et il montra du doigt la porte close), j’irais tout de suite la dénoncer au Comité de vigilance de la section. La pauvre mère, blanche comme sa coiffe, laissa tomber son tricot de ses mains tremblantes et soupira, d’une voix plus faible que le plus faible murmure : Je ne voulais pas le croire, mais je le vois bien : c’est un monstre.... Aussi pâle qu’elle, l’écume aux lèvres, Évariste s’enfuit et courut chercher auprès d’Élodie l’oubli, le sommeil, l’avant-goût délicieux du néant. Pendant que le Père Longuemare et la fille Athénaïs étaient interrogés à la section, Brotteaux fut conduit entre deux gendarmes au Luxembourg, où le portier refusa de le recevoir, alléguant qu’il n’avait plus de place. Le vieux traitant fut mené ensuite à la Conciergerie et introduit au greffe, pièce assez petite, partagée en deux par une cloison vitrée. Pendant que le greffier inscrivait son nom sur les registres d’écrou, Brotteaux vit à travers les carreaux deux hommes qui, chacun sur un mauvais matelas, gardaient une immobilité de mort et, l’œil fixe, semblaient ne rien voir. Des assiettes, des bouteilles, des restes de pain et de viande couvraient le sol autour d’eux. C’étaient des condamnés à mort qui attendaient la charrette. Le ci-devant des Ilettes fut conduit dans un cachot où, à la lueur d’une lanterne, il entrevit deux figures étendues, l’une farouche, mutilée, hideuse, l’autre gracieuse et douce. Ces deux prisonniers lui offrirent un peu de leur paille pourrie et pleine de vermine, pour qu’il ne couchât pas sur la terre souillée d’excréments. Brotteaux se laissa choir sur un banc, dans l’ombre puante, et demeura la tête contre le mur, muet, immobile. Sa douleur était telle qu’il se serait brisé la tête contre le mur, s’il en avait eu la force. Ses yeux se voilèrent ; un long bruit, tranquille comme le silence, envahit ses oreilles, il sentit tout son être baigner dans un néant délicieux. Durant une incomparable seconde, tout lui fut harmonie, clarté sereine, parfum, douceur. Quand il revint à lui, la première pensée qui s’empara de son esprit fut de regretter son évanouissement et, philosophe jusque dans la stupeur du désespoir, il songea qu’il lui avait fallu descendre dans un cul de basse-fosse, en attendant la guillotine, pour éprouver la sensation de volupté la plus vive que ses sens eussent jamais goûtée. Il s’essayait à perdre de nouveau le sentiment, mais sans y réussir, et, peu à peu, au contraire, il sentait l’air infect du cachot apporter à ses poumons, avec la chaleur de la vie, la conscience de son intolérable misère. Cependant ses deux compagnons tenaient son silence pour une cruelle injure. Brotteaux, qui était sociable, essaya de satisfaire leur curiosité ; mais, quand ils apprirent qu’il était ce que l’on appelait un politique , un de ceux dont le crime léger était de parole ou de pensée, ils n’éprouvèrent pour lui ni estime ni sympathie. Les faits reprochés à ces deux prisonniers avaient plus de solidité : le plus vieux était un assassin, l’autre avait fabriqué de faux assignats. Ils s’accommodaient tous deux de leur état et y trouvaient même quelques satisfactions. Brotteaux se prit à songer soudain qu’au-dessus de sa tête tout était mouvement, bruit, lumière et vie, et que les jolies marchandes du Palais souriaient derrière leur étalage de parfumerie, de mercerie, au passant heureux et libre, et cette idée accrut son désespoir. La nuit vint, inaperçue dans l’ombre et le silence du cachot, mais lourde pourtant et lugubre. Une jambe étendue sur son banc et le dos contre la muraille, Brotteaux s’assoupit. Et il se vit assis au pied d’un hêtre touffu, où chantaient les oiseaux ; le soleil couchant couvrait la rivière de flammes liquides et le bord des nuées était teint de pourpre. Une fièvre ardente le dévorait et il buvait avidement, à même sa cruche, une eau qui augmentait son mal. Le lendemain, le geôlier, qui apporta la soupe, promit à Brotteaux de le mettre à la pistole, moyennant finance, dès qu’il aurait de la place, ce qui ne tarderait guère. En effet, le surlendemain, il invita le vieux traitant à sortir de son cachot. A chaque marche qu’il montait, Brotteaux sentait rentrer en lui la force et la vie, et quand sur le carreau rouge d’une chambre il vit se dresser un lit de sangle recouvert d’une méchante couverture de laine, il pleura de joie. Le lit doré où se becquetaient des colombes, qu’il avait jadis fait faire pour la plus jolie des danseuses de l’Opéra, ne lui avait pas paru si agréable ni promis de telles délices. Ce lit de sangle était dans une grande salle, assez propre, qui en contenait dix-sept autres, séparés par de hautes planches. La compagnie qui habitait là, composée d’ex-nobles, de marchands, de banquiers, d’artisans, ne déplut pas au vieux publicain, qui s’accommodait de toutes sortes de personnes. Il observa que ces hommes, privés comme lui de tout plaisir et exposés à périr par la main du bourreau, montraient de la gaieté et un goût vif pour la plaisanterie. Peu disposé à admirer les hommes, il attribuait la bonne humeur de ses compagnons à la légèreté de leur esprit, qui les empêchait de considérer attentivement leur situation. Et il se confirmait dans cette idée en observant que les plus intelligents d’entre eux étaient profondément tristes. Il s’aperçut bientôt que, pour la plupart, ils puisaient dans le vin et l’eau-de-vie une gaieté qui prenait à sa source un caractère violent et parfois un peu fou. Ils n’avaient pas tous du courage ; mais tous en montraient. Brotteaux n’en était pas surpris : il savait que les hommes avouent volontiers la cruauté, la colère, l’avarice même, mais jamais la lâcheté, parce que cet aveu les mettrait, chez les sauvages et même dans une société polie, en un danger mortel. C’est pourquoi, songeait-il, tous les peuples sont des peuples de héros et toutes les armées ne sont composées que de braves. Plus encore que le vin et l’eau-de-vie, le bruit des armes et des clefs, le grincement des serrures, l’appel des sentinelles, le trépignement des citoyens à la porte du Tribunal enivraient les prisonniers, leur inspiraient la mélancolie, le délire ou la fureur. Il y en avait qui se coupaient la gorge avec un rasoir ou se jetaient par une fenêtre. Brotteaux logeait depuis trois jours à la pistole, quand il apprit, par le porte-clefs, que le Père Longuemare croupissait sur la paille pourrie, dans la vermine, avec les voleurs et les assassins. Il le fit recevoir à la pistole, dans la chambre qu’il habitait et où un lit était devenu vacant. S’étant engagé à payer pour le religieux, le vieux publicain, qui n’avait pas sur lui un grand trésor, s’ingénia à faire des portraits à un écu l’un. Il se procura, par l’intermédiaire d’un geôlier, de petits cadres noirs pour y mettre de menus travaux en cheveux qu’il exécutait assez adroitement. Et ces ouvrages furent très recherchés dans une réunion d’hommes qui songeaient à laisser des souvenirs. Le Père Longuemare tenait haut son cœur et son esprit. En attendant d’être traduit devant le Tribunal révolutionnaire, il préparait sa défense. Ne séparant point sa cause de celle de l’Église, il se promettait d’exposer à ses juges les désordres et les scandales causés à l’Épouse de Jésus-Christ par la constitution civile du clergé ; il entreprenait de peindre la fille aînée de l’Église faisant au pape une guerre sacrilège, le clergé français dépouillé, violenté, odieusement soumis à des laïques ; les réguliers, véritable milice du Christ, spoliés et dispersés. Il citait saint Grégoire le Grand et saint Irénée, produisait des articles nombreux de droit canon et des paragraphes entiers des décrétales. Toute la journée, il griffonnait sur ses genoux, au pied de son lit, trempant des tronçons de plumes usées jusqu’aux barbes dans l’encre, dans la suie, dans le marc de café, couvrant d’une illisible écriture papiers à chandelle, papiers d’emballage, journaux, gardes de livres, vieilles lettres, vieilles factures, cartes à jouer, et songeant à y employer sa chemise après l’avoir passée à l’amidon. Il entassait feuille sur feuille, et, montrant l’indéchiffrable barbouillage, il disait : Quand je paraîtrai devant mes juges, je les inonderai de lumière. Et, un jour, jetant un regard satisfait sur sa défense sans cesse accrue et pensant à ces magistrats qu’il brûlait de confondre, il s’écria : Je ne voudrais pas être à leur place ! Les prisonniers que le sort avait réunis dans ce cachot étaient ou royalistes ou fédéralistes ; il s’y trouvait même un jacobin ; ils différaient entre eux d’opinion sur la manière de conduire les affaires de l’État, mais aucun d’eux ne gardait le moindre reste de croyances chrétiennes. Les feuillants, les constitutionnels, les girondins trouvaient, comme Brotteaux, le bon Dieu fort mauvais pour eux-mêmes et excellent pour le peuple. Les jacobins installaient à la place de Jéhovah un dieu jacobin, pour faire descendre de plus haut le jacobinisme sur le monde ; mais, comme ils ne pouvaient concevoir ni les uns ni les autres qu’on fût assez absurde pour croire à aucune religion révélée, voyant que le Père Longuemare ne manquait pas d’esprit, ils le prenaient pour un fourbe. Afin, sans doute, de se préparer au martyre, il confessait sa foi en toute rencontre, et, plus il montrait de sincérité, plus il semblait un imposteur. En vain Brotteaux se portait garant de la bonne foi du religieux ; Brotteaux passait lui-même pour ne croire qu’une partie de ce qu’il disait. Ses idées étaient trop singulières pour ne pas paraître affectées, et ne contentaient personne entièrement. Il parlait de Jean-Jacques comme d’un plat coquin. Par contre, il mettait Voltaire au rang des hommes divins, sans toutefois l’égaler à l’aimable Helvétius, à Diderot, au baron d’Holbach. A son sens, le plus grand génie du siècle était Boulanger. Il estimait beaucoup aussi l’astronome Lalande et Dupuis, auteur d’un Mémoire sur l’origine des constellations . Les hommes d’esprit de la chambrée faisaient au pauvre barnabite mille plaisanteries dont il ne s’apercevait jamais : sa candeur déjouait tous les pièges. Pour écarter les soucis qui les rongeaient et échapper aux tourments de l’oisiveté, les prisonniers jouaient aux dames, aux cartes et au trictrac. Il n’était permis d’avoir aucun instrument de musique. Après souper, on chantait, on récitait des vers. La Pucelle de Voltaire mettait un peu de gaîeté au cœur de ces malheureux, qui ne se lassaient pas d’en entendre les bons endroits. Mais, ne pouvant se distraire de la pensée affreuse plantée au milieu de leur cœur, ils essayaient parfois d’en faire un amusement et, dans la chambre des dix-huit lits, avant de s’endormir, ils jouaient au Tribunal révolutionnaire. Les rôles étaient distribués selon les goûts et les aptitudes. Les uns représentaient les juges et l’accusateur ; d’autres, les accusés ou les témoins, d’autres le bourreau et ses valets. Les procès finissaient invariablement par l’exécution des condamnés, qu’on étendait sur un lit, le cou sous une planche. La scène était transportée ensuite dans les enfers. Les plus agiles de la troupe, enveloppés dans des draps, faisaient des spectres. Et un jeune avocat de Bordeaux, nommé Dubosc, petit, noir, borgne, bossu, bancal, le Diable boiteux en personne, venait, tout encorné, tirer le Père Longuemare, par les pieds, hors de son lit, lui annonçant qu’il était condamné aux flammes éternelles et damné sans rémission pour avoir fait du créateur de l’univers un être envieux, sot et méchant, un ennemi de la joie et de l’amour. criait horriblement ce diable, tu as enseigné, vieux bonze, que Dieu se plaît à voir ses créatures languir dans la pénitence et s’abstenir de ses dons les plus chers. Imposteur, hypocrite, cafard, assieds-toi sur des clous et mange des coquilles d’œufs pour l’éternité ! Le Père Longuemare se contentait de répondre que, dans ce discours, le philosophe perçait sous le diable et que le moindre démon de l’enfer eût dit moins de sottises, étant un peu frotté de théologie et certes moins ignorant qu’un encyclopédiste. Mais, quand l’avocat girondin l’appelait capucin, il se fâchait tout rouge et disait qu’un homme incapable de distinguer un barnabite d’un franciscain ne saurait pas voir une mouche dans du lait. Le Tribunal révolutionnaire vidait les prisons, que les comités remplissaient sans relâche : en trois mois la chambre des dix-huit fut à moitié renouvelée. Le Père Longuemare perdit son diablotin. L’avocat Dubosc, traduit devant le Tribunal révolutionnaire, fut condamné à mort comme fédéraliste et pour avoir conspiré contre l’unité de la République. Au sortir du Tribunal, il repassa, comme tous les autres condamnés, par un corridor qui traversait la prison et donnait sur la chambre qu’il avait animée trois mois de sa gaieté. En faisant ses adieux à ses compagnons, il garda le ton léger et l’air joyeux qui lui étaient habituels. Excusez-moi, monsieur, dit-il au Père Longuemare, de vous avoir tiré par les pieds dans votre lit. Et, se tournant vers le vieux Brotteaux : Adieu, je vous précède dans le néant. Je livre volontiers à la nature les éléments qui me composent, en souhaitant qu’elle en fasse, à l’avenir, un meilleur usage, car il faut reconnaître qu’elle m’avait fort mal réussi. Et il descendit au greffe, laissant Brotteaux affligé et le Père Longuemare tremblant et vert comme la feuille, plus mort que vif de voir l’impie rire au bord de l’abîme. Quand germinal ramena les jours clairs, Brotteaux, qui était voluptueux, descendit plusieurs fois par jour dans la cour qui donnait sur le quartier des femmes, près de la fontaine où les captives venaient, le matin, laver leur linge. Une grille séparait les deux quartiers ; mais les barreaux n’en étaient pas assez rapprochés pour empêcher les mains de se joindre et les bouches de s’unir. Sous la nuit indulgente, des couples s’y pressaient. Alors Brotteaux, discrètement se réfugiait dans l’escalier et, assis sur une marche, tirait de la poche de sa redingote puce son petit Lucrèce, et lisait, à la lueur d’une lanterne, quelques maximes sévèrement consolatrices : Sic ubi non erimus .... Quand nous aurons cessé de vivre, rien ne pourra nous émouvoir, non pas même le ciel, la terre et la mer confondant leurs débris.... Mais, tout en jouissant de sa haute sagesse, Brotteaux enviait au barnabite cette folie qui lui cachait l’univers. La terreur, de mois en mois, grandissait. Chaque nuit, les geôliers ivres, accompagnés de leurs chiens de garde, allaient de cachot en cachot, portant des actes d’accusation, hurlant des noms qu’ils estropiaient, réveillaient les prisonniers et pour vingt victimes désignées en épouvantaient deux cents. Dans ces corridors, pleins d’ombres sanglantes, passaient chaque jour, sans une plainte, vingt, trente, cinquante condamnés, vieillards, femmes, adolescents, et si divers de condition, de caractère, de sentiment, qu’on se demandait s’ils n’avaient pas été tirés au sort. Et l’on jouait aux cartes, on buvait du vin de Bourgogne, on faisait des projets, on avait des rendez-vous, la nuit, à la grille. La société, presque entièrement renouvelée, était maintenant composée en grande partie d’ exagérés et d’ enragés . Toutefois la chambre des dix-huit lits demeurait encore le séjour de l’élégance et du bon ton : hors deux détenus qu’on y avait mis, récemment transférés du Luxembourg à la Conciergerie, et qu’on suspectait d’être des moutons , c’est-à-dire des espions, les citoyens Navette et Bellier, il ne s’y trouvait que d’honnêtes gens, qui se témoignaient une confiance réciproque. On y célébrait, la coupe à la main, les victoires de la République. Il s’y rencontrait plusieurs poètes, comme il s’en voit dans toute réunion d’hommes oisifs. Les plus habiles d’entre eux composaient des odes sur les triomphes de l’armée du Rhin et les récitaient avec emphase. Brotteaux seul louait mollement les vainqueurs et leurs chantres. C’est, depuis Homère, une étrange manie des poètes, dit-il un jour, que de célébrer les militaires. La guerre n’est point un art, et le hasard décide seul du sort des batailles. De deux généraux en présence, tous deux stupides, il faut nécessairement que l’un d’eux soit victorieux. Attendez-vous à ce qu’un jour un de ces porteurs d’épée que vous divinisez vous avale tous comme la grue de la fable avale les grenouilles. C’est alors qu’il sera vraiment dieu ! Car les dieux se connaissent à l’appétit. Brotteaux n’avait jamais été touché par la gloire des armes. Il ne se réjouissait nullement des triomphes de la République, qu’il avait prévus. Il n’aimait point le nouveau régime qu’affermissait la victoire. Un matin, on annonça que les commissaires du Comité de sûreté générale feraient des perquisitions chez les détenus, qu’on saisirait assignats, objets d’or et d’argent, couteaux, ciseaux, que de telles recherches avaient été faites au Luxembourg et qu’on avait enlevé lettres, papiers, livres. Chacun alors s’ingénia à trouver quelque cachette où mettre ce qu’il avait de plus précieux. Le Père Longuemare porta, par brassées, sa défense dans une gouttière. Brotteaux coula son Lucrèce dans les cendres de la cheminée. Quand les commissaires, ayant au cou des rubans tricolores, vinrent opérer leurs saisies, ils ne trouvèrent guère que ce qu’on avait jugé convenable de leur laisser. Après leur départ, le Père Longuemare courut à sa gouttière et recueillit de sa défense ce que l’eau et le vent en avaient laissé. Brotteaux retira de la cheminée son Lucrèce tout noir de suie. Jouissons de l’heure présente, songea-t-il, car j’augure à certains signes que le temps nous est désormais étroitement mesuré. Par une douce nuit de prairial, tandis qu’au-dessus du préau la lune montrait dans le ciel pâli ses deux cornes d’argent, le vieux traitant qui, à sa coutume, lisait Lucrèce sur un degré de l’escalier de pierre, entendit une voix l’appeler, une voix de femme, une voix délicieuse, qu’il ne reconnaissait pas. Il descendit dans la cour et vit derrière la grille une forme qu’il ne reconnaissait pas plus que la voix et qui lui rappelait, par ses contours indistincts et charmants, toutes les femmes qu’il avait aimées. Le ciel la baignait d’azur et d’argent. Brotteaux reconnut soudain la jolie comédienne de la rue Feydeau, Rose Thévenin. La joie de vous y voir m’est cruelle. Depuis quand et pourquoi êtes-vous ici ? On m’accuse d’avoir conspiré pour délivrer la reine. Comme je vous savais ici, j’ai tout de suite cherché à vous voir. car vous voulez bien que je vous donne ce nom ?... Je connais des gens en place ; j’ai, je le sais, des sympathies jusque dans le Comité de salut public. Je ferai agir mes amis : ils me délivreront, et je vous délivrerai à mon tour. Mais Brotteaux, d’une voix qui se fit pressante : Par tout ce que vous avez de cher, mon enfant, n’en faites rien ! N’écrivez pas, ne sollicitez pas ; ne demandez rien à personne, je vous en conjure, faites-vous oublier. Comme elle ne semblait pas pénétrée de ce qu’il disait, il se fit plus suppliant encore : Gardez le silence, Rose, faites-vous oublier : là est le salut. Tout ce que vos amis tenteraient ne ferait que hâter votre perte. Il en faut peu, très peu, j’espère, pour vous sauver.... Surtout n’essayez pas d’émouvoir les juges, les jurés, un Gamelin. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses : on ne s’explique pas avec les choses. Si vous suivez mon conseil, mon amie, je mourrai heureux de vous avoir sauvé la vie. Ma vie est finie, mon enfant. Elle lui prit les mains et les mit sur son sein : Je ne vous ai vu qu’un jour et pourtant vous ne m’êtes point indifférent. Et si ce que je vais vous dire peut vous rattacher à la vie, croyez-le : je serai pour vous... tout ce que vous voudrez que je sois. Et ils se donnèrent un baiser sur la bouche à travers la grille. Évariste Gamelin, pendant une longue audience du Tribunal, à son banc, dans l’air chaud, ferme les yeux et pense : Les méchants, en forçant Marat à se cacher dans les trous, en avaient fait un oiseau de nuit, l’oiseau de Minerve, dont l’œil perçait les conspirateurs dans les ténèbres où ils se dissimulaient. Maintenant, c’est un regard bleu, froid, tranquille, qui pénètre les ennemis de l’État et dénonce les traîtres avec une subtilité inconnue même à l’Ami du peuple, endormi pour toujours dans le jardin des Cordeliers. Le nouveau sauveur, aussi zélé et plus perspicace que le premier, voit ce que personne n’avait vu et son doigt levé répand la terreur. Il distingue les nuances délicates, imperceptibles, qui séparent le mal du bien, le vice de la vertu, que sans lui on eût confondues, au dommage de la patrie et de la liberté ; il trace devant lui la ligne mince, inflexible, en dehors de laquelle il n’est, à gauche et à droite, qu’erreur, crime et scélératesse. L’Incorruptible enseigne comment on sert l’étranger par exagération et par faiblesse, en persécutant les cultes au nom de la raison, et en résistant au nom de la religion aux lois de la République. Non moins que les scélérats qui immolèrent Le Peltier et Marat, ceux qui leur décernent des honneurs divins pour compromettre leur mémoire servent l’étranger. Agent de l’étranger, quiconque rejette les idées d’ordre, de sagesse, d’opportunité ; agent de l’étranger, quiconque outrage les mœurs, offense la vertu, et, dans le dérèglement de son cœur, nie Dieu. Les prêtres fanatiques méritent la mort ; mais il y a une manière contre-révolutionnaire de combattre le fanatisme ; il y a des abjurations criminelles. Modéré, on perd la République ; violent, on la perd. redoutables devoirs du juge, dictés par le plus sage des hommes ! Ce ne sont plus seulement les aristocrates, les fédéralistes, les scélérats de la faction d’Orléans, les ennemis déclarés de la patrie qu’il faut frapper. Le conspirateur, l’agent de l’étranger est un Protée, il prend toutes les formes. Il revêt l’apparence d’un patriote, d’un révolutionnaire, d’un ennemi des rois ; il affecte l’audace d’un cœur qui ne bat que pour la liberté ; il enfle la voix et fait trembler les ennemis de la République : c’est Danton ; sa violence cache mal son odieux modérantisme et sa corruption apparaît enfin. Le conspirateur, l’agent de l’étranger, c’est ce bègue éloquent qui mit à son chapeau la première cocarde des révolutionnaires, c’est ce pamphlétaire qui, dans son civisme ironique et cruel, s’appelait lui-même le procureur de la lanterne , c’est Camille Desmoulins : il s’est décelé en défendant les généraux traîtres et en réclamant les mesures criminelles d’une clémence intempestive. C’est Philippeaux, c’est Hérault, c’est le méprisable Lacroix. Le conspirateur, l’agent de l’étranger, c’est ce père Duchesne qui avilit la liberté par sa basse démagogie et de qui les immondes calomnies rendirent Antoinette elle-même intéressante. C’est Chaumette, qu’on vit pourtant doux, populaire, modéré, bonhomme et vertueux dans l’administration de la Commune, mais il était athée ! Les conspirateurs, les agents de l’étranger, ce sont tous ces sans-culottes en bonnet rouge, en carmagnole, en sabots, qui ont follement renchéri de patriotisme sur les jacobins. Le conspirateur, l’agent de l’étranger, c’est Anacharsis Cloots, l’orateur du genre humain, condamné à mort par toutes les monarchies du monde ; mais on devait tout craindre de lui : il était Prussien. Maintenant, violents et modérés, tous ces méchants, tous ces traîtres, Danton, Desmoulins, Hébert, Chaumette, ont péri sous la hache. La République est sauvée ; un concert de louanges monte de tous les comités et de toutes les assemblées populaires vers Maximilien et la Montagne. Les bons citoyens s’écrient : Dignes représentants d’un peuple libre, c’est en vain que les enfants des Titans ont levé leur tête altière : Montagne bienfaisante, Sinaï protecteur, de ton sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire.... En ce concert, le Tribunal a sa part de louanges. Qu’il est doux d’être vertueux et combien la reconnaissance publique est chère au cœur du juge intègre ! Cependant, pour un cœur patriote, quel sujet d’étonnement et quelles causes d’inquiétude ! pour trahir la cause populaire, ce n’était donc pas assez de Mirabeau, de La Fayette, de Bailly, de Pétion, de Brissot ? Il y fallait encore ceux qui ont dénoncé ces traîtres. tous les hommes qui ont fait la Révolution ne l’ont faite que pour la perdre ! Ces grands auteurs des grandes journées préparaient avec Pitt et Cobourg la royauté d’Orléans ou la tutelle de Louis XVII. Chaumette et les hébertistes, plus perfides que les fédéralistes qu’ils ont poussés sous le couteau, avaient conjuré la ruine de l’empire ! Mais parmi ceux qui précipitent à la mort les perfides Danton et les perfides Chaumette, l’œil bleu de Robespierre n’en découvrira-t-il pas demain de plus perfides encore ? Où s’arrêtera l’exécrable enchaînement des traîtres trahis et la perspicacité de l’Incorruptible ?... Cependant Julie Gamelin, vêtue de son carrick vert bouteille, allait tous les jours dans le jardin du Luxembourg et là, sur un banc, au bout d’une allée, attendait le moment où son amant paraîtrait à une des lucarnes du palais. Ils se faisaient des signes et échangeaient leurs pensées dans un langage muet qu’ils avaient imaginé. Elle savait par ce moyen que le prisonnier occupait une assez bonne chambre, jouissait d’une agréable compagnie, avait besoin d’une couverture et d’une bouillotte et aimait tendrement sa maîtresse. Elle n’était pas seule à épier un visage aimé dans ce palais changé en prison. Une jeune mère près d’elle tenait ses regards attachés sur une fenêtre close et, dès qu’elle voyait la fenêtre s’ouvrir, elle élevait son petit enfant dans ses bras, au-dessus de sa tête. Une vieille dame, voilée de dentelle, se tenait de longues heures immobile sur un pliant, espérant en vain apercevoir un moment son fils qui, pour ne pas s’attendrir, jouait au palet dans la cour de la prison, jusqu’à ce qu’on eût fermé le jardin. Durant ces longues stations sous le ciel gris ou bleu, un homme d’un âge mûr, assez gros, très propre, se tenait sur un banc voisin, jouant avec sa tabatière et ses breloques, et dépliant un journal qu’il ne lisait jamais. Il était vêtu, à la vieille mode bourgeoise, d’un tricorne à galon d’or, d’un habit zinzolin et d’un gilet bleu, brodé d’argent. Il avait l’air honnête ; il était musicien, à en juger par la flûte dont un bout dépassait sa poche. Pas un moment il ne quittait des yeux le faux jeune garçon, il ne cessait de lui sourire et, le voyant se lever, il se levait lui-même et le suivait de loin. Julie, dans sa misère et dans sa solitude, se sentait touchée de la sympathie discrète que lui montrait ce bon homme. Un jour, comme elle sortait du jardin, la pluie commençant à tomber, le bon homme s’approcha d’elle et, ouvrant son vaste parapluie rouge, lui demanda la permission de l’en abriter. Elle lui répondit doucement, de sa voix claire, qu’elle y consentait. Mais au son de cette voix et averti, peut-être, par une subtile odeur de femme, il s’éloigna vivement, laissant exposée à la pluie d’orage la jeune femme, qui comprit et, malgré ses soucis, ne put s’empêcher de sourire. Julie logeait dans une mansarde de la rue du Cherche-Midi et se faisait passer pour un commis drapier qui cherchait un emploi : la citoyenne veuve Gamelin, persuadée enfin que sa fille ne courait nulle part de si grand danger que près d’elle, l’avait éloignée de la place de Thionville et de la section du Pont-Neuf, et l’entretenait de vivres et de linge autant qu’elle pouvait. Julie faisait un peu de cuisine, allait au Luxembourg voir son cher amant et rentrait dans son taudis ; la monotonie de ce manège berçait ses chagrins et, comme elle était jeune et robuste, elle dormait toute la nuit d’un profond sommeil. D’un caractère hardi, habituée aux aventures et excitée, peut-être, par l’habit qu’elle portait, elle allait quelquefois, la nuit, chez un limonadier de la rue du Four, à l’enseigne de la Croix rouge, que fréquentaient des gens de toutes sortes et des femmes galantes. Elle y lisait les gazettes et jouait au trictrac avec quelque courtaud de boutique ou quelque militaire, qui lui fumait sa pipe au nez. Là, on buvait, on jouait, on faisait l’amour et les rixes étaient fréquentes. Un soir, un buveur, au bruit d’une chevauchée sur le pavé du carrefour, souleva le rideau et, reconnaissant le commandant en chef de la garde nationale, le citoyen Hanriot, qui passait au galop avec son état-major, murmura entre ses dents : Voilà la bourrique à Robespierre ! A ce mot, Julie poussa un grand éclat de rire. Mais un patriote à moustaches releva vertement le propos : Celui qui parle ainsi, s’écria-t-il, est un f... aristocrate, que j’aurais plaisir à voir éternuer dans le panier à Samson. Sachez que le général Hanriot est un bon patriote qui saura défendre, au besoin, Paris et la Convention. C’est cela que les royalistes ne lui pardonnent point. Et le patriote à moustaches, dévisageant Julie qui ne cessait pas de rire : Toi, blanc-bec, prends garde que je ne t’envoie mon pied dans le derrière, pour t’apprendre à respecter les patriotes. Hanriot est un ivrogne et un imbécile ! Hanriot est un bon jacobin ! On s’aborda, les poings s’abattirent sut les chapeaux défoncés, les tables se renversèrent, les verres volèrent en éclats, les quinquets s’éteignirent, les femmes poussèrent des cris aigus. Assaillie par plusieurs patriotes, Julie s’arma d’une banquette, fut terrassée, griffa, mordit ses agresseurs. De son carrick ouvert et de son jabot déchiré sa poitrine haletante sortait. Une patrouille accourut au bruit, et la jeune aristocrate s’échappa entre les jambes des gendarmes. Chaque jour, les charrettes étaient pleines de condamnés. Je ne peux pourtant pas laisser mourir mon amant ! disait Julie à sa mère. Elle résolut de solliciter, de faire des démarches, d’aller dans les comités, dans les bureaux, chez des représentants, chez des magistrats, partout où il faudrait. Sa mère emprunta une robe rayée, un fichu, une coiffe de dentelle à la citoyenne Blaise, et Julie, vêtue en femme et en patriote, se rendit chez le juge Renaudin, dans une humide et sombre maison de la rue Mazarine. Elle monta en tremblant l’escalier de bois et de carreau et fut reçue par le juge dans son cabinet misérable, meublé d’une table de sapin et de deux chaises de paille. Le papier de tenture pendait en lambeaux. Renaudin, les cheveux noirs et collés, l’œil sombre, les babines retroussées et le menton saillant, lui fit signe de parler et l’écouta en silence. Elle lui dit qu’elle était la sœur du citoyen Chassagne, prisonnier au Luxembourg, lui exposa le plus habilement qu’elle put les circonstances dans lesquelles il avait été arrêté, le représenta innocent et malheureux, se montra pressante. Suppliante, à ses pieds, elle pleura. Dès qu’il vit des larmes, son visage changea : ses prunelles, d’un noir rougeâtre, s’enflammèrent, et ses énormes mâchoires bleues remuèrent comme pour ramener la salive dans sa gorge sèche. Et, ouvrant une porte, il poussa la solliciteuse dans un petit salon rose, où il y avait des trumeaux peints, des groupes de biscuit, un cartel et des candélabres dorés, des bergères, un canapé de tapisserie décoré d’une pastorale de Boucher. Julie était prête à tout pour sauver son amant. Quand elle se leva, rajustant la belle robe de la citoyenne Élodie, elle rencontra le regard cruel et moqueur de cet homme ; elle sentit aussitôt qu’elle avait fait un sacrifice inutile. Vous m’avez promis la liberté de mon frère , dit-elle. Je t’ai dit, citoyenne, qu’on ferait le nécessaire, c’est-à-dire qu’on appliquerait la loi, rien de plus, rien de moins. Je t’ai dit de ne point t’inquiéter, et pourquoi t’inquiéterais-tu ? Le Tribunal révolutionnaire est toujours juste. Elle pensa se jeter sur lui, le mordre, lui arracher les yeux. Mais, sentant qu’elle achèverait de perdre Fortuné Chassagne, elle s’enfuit et courut enlever dans sa mansarde la robe souillée d’Élodie. Et là, seule, elle hurla, toute la nuit, de rage et de douleur. Le lendemain, étant retournée au Luxembourg, elle trouva le jardin occupé par des gendarmes qui chassaient les femmes et les enfants. Des sentinelles, placées dans les allées, empêchaient les passants de communiquer avec les détenus. La jeune mère, qui venait, chaque jour, portant son enfant dans ses bras, dit à Julie qu’on parlait de conspiration dans les prisons et que l’on reprochait aux femmes de se réunir dans le jardin pour émouvoir le peuple en faveur des aristocrates et des traîtres. Une montagne s’est élevée subitement dans le jardin des Tuileries. Maximilien marche devant ses collègues en habit bleu, en culotte jaune, ayant à la main un bouquet d’épis, de bleuets et de coquelicots. Il gravit la montagne et annonce le dieu de Jean-Jacques à la République attendrie. En vain l’athéisme dresse encore sa face hideuse : Maximilien saisit une torche ; les flammes dévorent le monstre et la Sagesse apparaît, d’une main montrant le ciel, de l’autre tenant une couronne d’étoiles. Sur l’estrade dressée contre le palais des Tuileries, Évariste, au milieu de la foule émue, verse de douces larmes et rend grâces à Dieu. Il voit s’ouvrir une ère de félicité. Enfin nous serons heureux, purs, innocents, si les scélérats le permettent. les scélérats ne l’ont pas permis. Il faut encore des supplices ; il faut encore verser des flots de sang impur. Trois jours après la fête de la nouvelle alliance et la réconciliation du ciel et de la terre, la Convention promulgue la loi de prairial qui supprime, avec une sorte de bonhomie terrible, toutes les formes traditionnelles de la loi, tout ce qui a été conçu depuis le temps des Romains équitables pour la sauvegarde de l’innocence soupçonnée. Plus d’instructions, plus d’interrogatoires, plus de témoins, plus de défenseurs : l’amour de la patrie supplée à tout. L’accusé, qui porte renfermé en lui son crime ou son innocence, passe muet devant le juré patriote. Et c’est dans ce temps qu’il faut discerner sa cause parfois difficile, souvent chargée et obscurcie. Comment reconnaître en un instant l’honnête homme et le scélérat, le patriote et l’ennemi de la patrie ?... Après un moment de trouble, Gamelin comprit ses nouveaux devoirs et s’accommoda à ses nouvelles fonctions. Il reconnaissait dans l’abréviation de la procédure les vrais caractères de cette justice salutaire et terrible dont les ministres n’étaient point des chats-fourrés pesant à loisir le pour et le contre dans leurs gothiques balances, mais des sans-culottes jugeant par illumination patriotique et voyant tout dans un éclair. Alors que les garanties, les précautions eussent tout perdu, les mouvements d’un cœur droit sauvaient tout. Il fallait suivre les impulsions de la nature, cette bonne mère, qui ne se trompe jamais ; il fallait juger avec le cœur, et Gamelin faisait des invocations aux mânes de Jean-Jacques : Homme vertueux, inspire-moi, avec l’amour des hommes, l’ardeur de les régénérer ! Ses collègues, pour la plupart, sentaient comme lui. C’était surtout des simples ; et, quand les formes furent simplifiées, ils se trouvèrent à leur aise. Rien, dans sa marche accélérée, ne les troublait plus. Ils s’enquéraient seulement des opinions des accusés, ne concevant pas qu’on pût sans méchanceté penser autrement qu’eux. Comme ils croyaient posséder la vérité, la sagesse, le souverain bien, ils attribuaient à leurs adversaires l’erreur et le mal. Ils se sentaient forts : ils voyaient Dieu. Ils voyaient Dieu, ces jurés du Tribunal révolutionnaire. L’Être suprême, reconnu par Maximilien, les inondait de ses flammes. Le fauteuil de l’accusé avait été remplacé par une vaste estrade pouvant contenir cinquante individus : on ne procédait plus que par fournées. L’accusateur public réunissait dans une même affaire et inculpait comme complices des gens qui souvent, au Tribunal, se rencontraient pour la première fois. Le Tribunal jugea avec les facilités terribles de la loi de prairial ces prétendues conspirations des prisons qui, succédant aux proscriptions des dantonistes et de la Commune, s’y rattachaient par les artifices d’une pensée subtile. Pour qu’on y reconnût en effet les deux caractères essentiels d’un complot fomenté avec l’or de l’étranger contre la République, la modération intempestive et l’exagération calculée, pour qu’on y vît encore le crime dantoniste et le crime hébertiste, on y avait mis deux têtes opposées, deux têtes de femmes, la veuve de Camille, cette aimable Lucile, et la veuve de l’hébertiste Momoro, déesse d’un jour et joyeuse commère. Toutes deux avaient été renfermées par symétrie dans la même prison, où elles avaient pleuré ensemble sur le même banc de pierre ; toutes deux avaient, par symétrie, monté sur l’échafaud. Symbole trop ingénieux, chef-d’œuvre d’équilibre imaginé sans doute par une âme de procureur et dont on faisait honneur à Maximilien. On rapportait à ce représentant du peuple tous les événements heureux ou malheureux qui s’accomplissaient dans la République, les lois, les mœurs, le cours des saisons, les récoltes, les maladies. Injustice méritée, car cet homme, menu, propret, chétif, à face de chat, était puissant sur le peuple.... Le Tribunal expédiait, ce jour-là, une partie de la grande conspiration des prisons, une trentaine de conspirateurs du Luxembourg, captifs très soumis, mais royalistes ou fédéralistes très prononcés. L’accusation reposait tout entière sur le témoignage d’un seul délateur. Les jurés ne savaient pas un mot de l’affaire ; ils ignoraient jusqu’aux noms des conspirateurs. Gamelin, en jetant les yeux sur le banc des accusés, reconnut parmi eux Fortuné Chassagne. L’amant de Julie, amaigri par une longue captivité, pâle, les traits durcis par la lumière crue qui baignait la salle, gardait encore quelque grâce et quelque fierté. Ses regards rencontrèrent ceux de Gamelin et se chargèrent de mépris. Gamelin, possédé d’une fureur tranquille, se leva, demanda la parole, et, les yeux fixés sur le buste de Brutus l’ancien, qui dominait le Tribunal : Citoyen président, dit-il, bien qu’il puisse exister entre un des accusés et moi des liens qui, s’ils étaient déclarés, seraient des liens d’alliance, je déclare ne me point récuser. Les deux Brutus ne se récusèrent pas quand, pour le salut de la république ou la cause de la liberté, il leur fallut condamner un fils, frapper un père adoptif. Voilà un beau scélérat , murmura Chassagne entre ses dents. Le public restait froid, soit qu’il fût enfin las des caractères sublimes, soit que Gamelin eût triomphé trop facilement des sentiments naturels. Citoyen Gamelin, dit le président, aux termes de la loi, toute récusation doit être formulée par écrit, dans les vingt-quatre heures avant l’ouverture des débats. Au reste, tu n’as pas lieu de te récuser : un juré patriote est au-dessus des passions. Chaque accusé fut interrogé pendant trois ou quatre minutes. Le réquisitoire conclut à la peine de mort pour tous. Les jurés la votèrent d’une parole, d’un signe de tête et par acclamation. Quand ce fut le tour de Gamelin d’opiner : Tous les accusés sont convaincus, dit-il, et la loi est formelle. Tandis qu’il descendait l’escalier du Palais, un jeune homme vêtu d’un carrick vert bouteille et qui semblait âgé de dix-sept ou dix-huit ans, l’arrêta brusquement au passage. Il portait un chapeau rond, rejeté en arrière, et dont les bords faisaient à sa belle tête pâle une auréole noire. Dressé devant le juré, il lui cria, terrible de colère et de désespoir : Fais-moi arrêter, fais-moi guillotiner, Caïn ! Et Julie lui cracha au visage. La foule des tricoteuses et des sans-culottes se relâchait alors de sa vigilance révolutionnaire ; son ardeur civique était bien attiédie : il n’y eut autour de Gamelin et de son agresseur que des mouvements incertains et confus. Julie fendit l’attroupement et disparut dans le crépuscule. Évariste Gamelin était las et ne pouvait se reposer ; vingt fois dans la nuit, il se réveillait en sursaut d’un sommeil plein de cauchemars. C’était seulement dans la chambre bleue, entre les bras d’Élodie, qu’il pouvait dormir quelques heures. Il parlait et criait en dormant et la réveillait ; mais elle ne pouvait comprendre ses paroles. Un matin, après une nuit où il avait vu les Euménides, il se réveilla brisé d’épouvante et faible comme un enfant. L’aube traversait les rideaux de la chambre de ses flèches livides. Les cheveux d’Évariste, mêlés sur son front, lui couvraient les yeux d’un voile noir : Élodie, au chevet du lit, écartait doucement les mèches farouches. Elle le regardait, cette fois, avec une tendresse de sœur et, de son mouchoir, essuyait la sueur glacée sur le front du malheureux. Alors il se rappela cette belle scène de l’ Oreste d’Euripide, dont il avait ébauché un tableau qui, s’il avait pu l’achever, aurait été son chef-d’œuvre : la scène où la malheureuse Électre essuie l’écume qui souille la bouche de son frère. Et il croyait entendre aussi Élodie dire d’une voix douce : Écoute-moi, mon frère chéri, pendant que les Furies te laissent maître de ta raison.... Et pourtant, je ne suis point parricide. Au contraire, c’est par piété filiale que j’ai versé le sang impur des ennemis de ma patrie. On n’en finissait pas avec la conspiration des prisons. Maurice Brotteaux occupait la droite du plus haut degré, la place d’honneur. Il était vêtu de sa redingote puce, qu’il avait soigneusement brossée la veille, et reprisée à l’endroit de la poche que le petit Lucrèce, à la longue, avait usée. A son côté, la femme Rochemaure, peinte, fardée, éclatante, horrible. On avait placé le Père Longuemare entre elle et la fille Athénaïs, qui avait retrouvé, aux Madelonnettes, la fraîcheur de l’adolescence. Les gendarmes entassaient sur les gradins des gens que ceux-ci ne connaissaient pas, et qui, peut-être, ne se connaissaient pas entre eux, tous complices cependant, parlementaires, journaliers, ci-devant nobles, bourgeois et bourgeoises. La citoyenne Rochemaure aperçut Gamelin au banc des jurés. Bien qu’il n’eût pas répondu à ses lettres pressantes, à ses messages répétés, elle espéra en lui, lui envoya un regard suppliant et s’efforça d’être pour lui belle et touchante. Mais le regard froid du jeune magistrat lui ôta toute illusion. Le greffier lut l’acte d’accusation qui, bref sur chacun des accusés, était long à cause de leur nombre. Il exposait à grands traits le complot ourdi dans les prisons pour noyer la République dans le sang des représentants de la nation et du peuple de Paris, et, faisant la part de chacun, il disait : L’un des plus pernicieux auteurs de cette abominable conjuration est le nommé Brotteaux, ci-devant des Ilettes, receveur des finances sous le tyran. Cet individu, qui se faisait remarquer, même au temps de la tyrannie, par sa conduite dissolue, est une preuve certaine que le libertinage et les mauvaises mœurs sont les plus grands ennemis de la liberté et du bonheur des peuples : en effet, après avoir dilapidé les finances publiques et épuisé en débauches une notable partie de la substance du peuple, cet individu s’associa avec son ancienne concubine, la femme Rochemaure, pour correspondre avec les émigrés et informer traîtreusement la faction de l’étranger de l’état de nos finances, des mouvements de nos troupes, des fluctuations de l’opinion. Brotteaux qui, à cette période de sa méprisable existence, vivait en concubinage avec une prostituée qu’il avait ramassée dans la boue de la rue Fromenteau, la fille Athénaïs, la gagna facilement à ses desseins et l’employa à fomenter la contre-révolution par des cris impudents et des excitations indécentes. Quelques propos de cet homme néfaste vous indiqueront clairement ses idées abjectes et son but pernicieux. Parlant du tribunal patriotique, appelé aujourd’hui à le châtier, il disait insolemment : Le Tribunal révolutionnaire ressemble à une pièce de Guillaume Shakespeare, qui mêle aux scènes les plus sanglantes les bouffonneries les plus triviales. Sans cesse il préconisait l’athéisme, comme le moyen le plus sûr d’avilir le peuple et de le rejeter dans l’immoralité. Dans la prison de la Conciergerie, où il était détenu, il déplorait à l’égal des pires calamités les victoires de nos vaillantes armées, et s’efforçait de jeter la suspicion sur les généraux les plus patriotes en leur prêtant des desseins tyrannicides. Attendez-vous, disait-il, dans un langage atroce, que la plume hésite à reproduire, attendez-vous à ce que, un jour, un de ces porteurs d’épée, à qui vous devez votre salut, vous avale tous comme la grue de la fable avala les grenouilles. Et l’acte d’accusation poursuivait de la sorte. La femme Rochemaure, ci-devant noble, concubine de Brotteaux, n’est pas moins coupable que lui. Non seulement elle correspondait avec l’étranger et était stipendiée par Pitt lui-même, mais, associée à des hommes corrompus, tels que Julien (de Toulouse) et Chabot, en relations avec le ci-devant baron de Batz, elle inventait, de concert avec ce scélérat, toutes sortes de machinations pour faire baisser les actions de la Compagnie des Indes, les acheter à vil prix et en relever le cours par des machinations opposées aux premières, frustrant ainsi la fortune privée et la fortune publique. Incarcérée à la Bourbe et aux Madelonnettes, elle n’a pas cessé de conspirer dans sa prison, d’agioter et de se livrer à des tentatives de corruption à l’égard des juges et des jurés. Louis Longuemare, ex-noble, ex-capucin, s’était depuis longtemps essayé à l’infamie et au crime avant d’accomplir les actes de trahison dont il a à répondre ici. Vivant dans une honteuse promiscuité avec la fille Gorcut, dite Athénaïs, sous le toit même de Brotteaux, il est le complice de cette fille et de ce ci-devant noble. Durant sa captivité à la Conciergerie, il n’a pas cessé un seul jour d’écrire des libelles attentatoires à la liberté et à la paix publiques. Il est juste de dire, à propos de Marthe Gorcut, dite Athénaïs, que les filles prostituées sont le plus grand fléau des mœurs publiques, auxquelles elles insultent, et l’opprobre de la société qu’elles flétrissent. Mais à quoi bon s’étendre sur des crimes répugnants, que l’accusée avoue sans pudeur ?... L’accusation passait ensuite en revue les cinquante-quatre autres prévenus, que ni Brotteaux, ni le Père Longuemare, ni la citoyenne Rochemaure ne connaissaient, sinon pour en avoir vu plusieurs dans les prisons, et qui étaient enveloppés avec les premiers dans cette conjuration exécrable, dont les annales des peuples ne fournissent point d’exemple . L’accusation concluait à la peine de mort pour tous les inculpés. Tout est faux dans l’acte d’accusation que je viens d’entendre. Tu vois : tu conspires encore en ce moment contre le Tribunal. Et le président passa à la femme Rochemaure, qui répondit par des protestations désespérées, des larmes et des arguties. Le Père Longuemare s’en remettait entièrement à la volonté de Dieu. Il n’avait pas même apporté sa défense écrite. A toutes les questions qui lui furent posées, il répondit avec un esprit de renoncement. Toutefois, quand le président le traita de capucin, le vieil homme en lui se ranima : Je ne suis pas capucin, dit-il, je suis prêtre et religieux de l’ordre des Barnabites. C’est la même chose , répliqua le président avec bonhomie. Le Père Longuemare le regarda, indigné : On ne peut concevoir d’erreur plus étrange, fit-il, que de confondre avec un capucin un religieux de cet ordre des Barnabites qui tient ses constitutions de l’apôtre saint Paul lui-même. Les éclats de rire et les huées éclatèrent dans l’assistance. Et le Père Longuemare, prenant ces moqueries pour des signes de dénégation, proclamait qu’il mourrait membre de cet ordre de Saint-Barnabé, dont il portait l’habit dans son cœur. Reconnais-tu, demanda le président, avoir conspiré avec la fille Gorcut, dite Athénaïs, qui t’accordait ses méprisables faveurs ? A cette question, le Père Longuemare leva vers le ciel un regard douloureux et répondit par un silence qui exprimait la surprise d’une âme candide et la gravité d’un religieux qui craint de prononcer de vaines paroles. Fille Gorcut, demanda le président à la jeune Athénaïs, reconnais-tu avoir conspiré avec Brotteaux ? Monsieur Brotteaux, à ma connaissance, n’a fait que du bien. C’est un homme comme il en faudrait beaucoup et comme il n’y a pas meilleur. Ceux qui disent le contraire se trompent. C’est tout ce que j’ai à dire. Le président lui demanda si elle reconnaissait avoir vécu en concubinage avec Brotteaux. Il fallut lui expliquer ce terme qu’elle n’entendait pas. Mais, dès qu’elle eut compris de quoi il s’agissait, elle répondit qu’il n’aurait tenu qu’à lui, mais qu’il ne le lui avait pas demandé. On rit dans les tribunes et le président menaça la fille Gorcut de la mettre hors des débats si elle répondait encore avec un tel cynisme. Alors elle l’appela cafard, face de carême, cornard, et vomit sur lui, sur les juges et les jurés des potées d’injures, jusqu’à ce que les gendarmes l’eussent tirée de son banc et emmenée hors de la salle. Le président interrogea ensuite brièvement les autres accusés, dans l’ordre où ils étaient placés sur les gradins. Un nommé Navette répondit qu’il n’avait pu conspirer dans une prison où il n’avait séjourné que quatre jours. Le président fit cette observation que la réponse était à considérer et qu’il priait les citoyens jurés d’en tenir compte. Un certain Bellier répondit de même et le président adressa en sa faveur la même observation au jury. On interpréta cette bienveillance du juge comme l’effet d’une louable équité ou comme un salaire dû à la délation. Le substitut de l’accusateur public prit la parole. Il ne fit qu’amplifier l’acte d’accusation et posa ces questions : Est-il constant que Maurice Brotteaux, Louise Rochemaure, Louis Longuemare, Marthe Gorcut, dite Athénaïs, Eusèbe Rocher, Pierre Guyton-Fabulet, Marcelline Descourtis, etc., etc., ont formé une conjuration dont les moyens sont l’assassinat, la famine, la fabrication de faux assignats et de fausse monnaie, la dépravation de la morale et de l’esprit public, le soulèvement des prisons ; le but : la guerre civile, la dissolution de la représentation nationale, le rétablissement de la royauté ? Les jurés se retirèrent dans la chambre des délibérations. Ils se prononcèrent à l’unanimité pour l’affirmative en ce qui concernait tous les accusés, à l’exception des dénommés Navette et Bellier, que le président et, après lui, l’accusateur public avaient mis, en quelque sorte, hors de cause. Gamelin motiva son verdict en ces termes : La culpabilité des accusés crève les yeux : leur châtiment importe au salut de la Nation et ils doivent eux-mêmes souhaiter leur supplice comme le seul moyen d’expier leurs crimes. Le président prononça la sentence en l’absence de ceux qu’elle concernait. Dans ces grandes journées, contrairement à ce qu’exigeait la loi, on ne rappelait pas les condamnés pour leur lire leur arrêt, sans doute parce qu’on craignait le désespoir d’un si grand nombre de personnes. Vaine crainte, tant la soumission des victimes était alors grande et générale ! Le greffier descendit lire le verdict, qui fut entendu dans ce silence et cette tranquillité qui faisaient comparer les condamnés de prairial à des arbres mis en coupe. La citoyenne Rochemaure se déclara enceinte. Un chirurgien, qui était en même temps juré, fut commis pour la visiter. On la porta évanouie dans son cachot. soupira le Père Longuemare, ces juges sont des hommes bien dignes de pitié : l’état de leur âme est vraiment déplorable. Ils brouillent tout et confondent un barnabite avec un franciscain. L’exécution devait avoir lieu, le jour même, à la barrière du Trône-Renversé . Les condamnés, la toilette faite, les cheveux coupés, la chemise échancrée, attendirent le bourreau, parqués comme un bétail dans la petite salle séparée du greffe par une cloison vitrée. A l’arrivée de l’exécuteur et de ses valets, Brotteaux, qui lisait tranquillement son Lucrèce, mit le signet à la page commencée, ferma le livre, le fourra dans la poche de sa redingote et dit au barnabite : Mon révérend Père, ce dont j’enrage, c’est que je ne vous persuaderai pas. Nous allons dormir tous deux notre dernier sommeil, et je ne pourrai pas vous tirer par la manche et vous réveiller pour vous dire : Vous voyez : vous n’avez plus ni sentiment ni connaissance ; vous êtes inanimé. Ce qui suit la vie est comme ce qui la précède. Il voulut sourire ; mais une atroce douleur lui saisit le cœur et les entrailles et il fut près de défaillir. Mon Père, je vous laisse voir ma faiblesse. J’aime la vie et ne la quitte point sans regret. Monsieur, répondit le moine avec douceur, prenez garde que vous êtes plus brave que moi et que pourtant la mort vous trouble davantage. Que veut dire cela, sinon que je vois la lumière, que vous ne voyez pas encore ? Ce pourrait être aussi, dit Brotteaux, que je regrette la vie parce que j’en ai mieux joui que vous, qui l’avez rendue aussi semblable que possible à la mort. Monsieur, dit le Père Longuemare en pâlissant, cette heure est grave. Il est certain que nous mourrons sans secours. Il faut que j’aie jadis reçu les sacrements avec tiédeur et d’un cœur ingrat, pour que le Ciel me les refuse aujourd’hui que j’en ai un si pressant besoin. On y entassa les condamnés, les mains liées. La femme Rochemaure, dont la grossesse n’avait pas été reconnue par le chirurgien, fut hissée dans un des tombereaux. Elle retrouva un peu de son énergie pour observer la foule des spectateurs, espérant contre toute espérance y rencontrer des sauveurs. L’affluence était moindre qu’autrefois et les mouvements des esprits moins violents. Quelques femmes seulement criaient : A mort ! ou raillaient ceux qui allaient mourir. Les hommes haussaient les épaules, détournaient la tête et se taisaient, soit par prudence, soit par respect des lois. Il y eut un frisson dans la foule quand Athénaïs passa le guichet. Elle s’inclina devant le religieux : Monsieur le curé, lui dit-elle, donnez-moi l’absolution. Le Père Longuemare murmura gravement les paroles sacramentelles, et dit : vous êtes tombée dans de grands désordres ; mais que ne puis-je présenter au Seigneur un cœur aussi simple que le vôtre ! Elle monta, légère, dans la charrette. Et là, le buste droit, sa tête d’enfant fièrement dressée, elle s’écria : Elle fit un petit signe à Brotteaux pour lui montrer qu’il y avait de la place à côté d’elle. Brotteaux aida le barnabite à monter et vint se placer entre le religieux et l’innocente fille. Monsieur, dit le Père Longuemare au philosophe épicurien, je vous demande une grâce : ce Dieu auquel vous ne croyez pas encore, priez-le pour moi. Il n’est pas sûr que vous ne soyez pas plus près de lui que je ne le suis moi-même : un moment en peut décider. Pour que vous deveniez l’enfant privilégié du Seigneur, il ne faut qu’une seconde. Tandis que les roues tournaient en grinçant sur le pavé du long faubourg, le religieux récitait du cœur et des lèvres les prières des agonisants. Brotteaux se remémorait les vers du poète de la nature : Sic ubi non erimus .... Tout lié qu’il était et secoué dans l’infâme charrette, il gardait une attitude tranquille et comme un souci de ses aises. A son côté, Athénaïs, fière de mourir ainsi que la reine de France, jetait sur la foule un regard hautain, et le vieux traitant, contemplant en connaisseur la gorge blanche de la jeune femme, regrettait la lumière du jour. Pendant que les charrettes roulaient, entourées de gendarmes, vers la place du Trône-Renversé, menant à la mort Brotteaux et ses complices, Évariste était assis, pensif, sur un banc du jardin des Tuileries. Le soleil, penchant à l’horizon, criblait de ses flèches enflammées les marronniers touffus. A la grille du jardin, la Renommée, sur son cheval ailé, embouchait sa trompette éternelle. Les porteurs de journaux criaient la grande victoire de Fleurus. Oui, songeait Gamelin, la victoire est à nous. Nous y avons mis le prix. Il voyait les mauvais généraux traîner leurs ombres condamnées dans la poussière sanglante de cette place de la Révolution où ils avaient péri. Et il sourit fièrement, songeant que, sans les sévérités dont il avait eu sa part, les chevaux autrichiens mordraient aujourd’hui l’écorce de ces arbres. Terreur salutaire, ô sainte terreur ! L’année passée, à pareille époque, nous avions pour défenseurs d’héroïques vaincus en guenilles ; le sol de la patrie était envahi, les deux tiers des départements en révolte. Maintenant nos armées bien équipées, bien instruites, commandées par d’habiles généraux, prennent l’offensive, prêtes à porter la liberté par le monde. La paix règne sur tout le territoire de la République.... L’année passée, à pareille époque, la République était déchirée par les factions ; l’hydre du fédéralisme menaçait de la dévorer. Maintenant l’unité jacobine étend sur l’empire sa force et sa sagesse.... Un pli profond lui barrait le front ; sa bouche était amère. Il songeait : Nous disions : Vaincre ou mourir . Nous nous trompions, c’est vaincre et mourir qu’il fallait dire. Les enfants faisaient des tas de sable. Les citoyennes sur leur chaise de bois, au pied des arbres, brodaient ou cousaient. Les passants en habit et culotte d’une élégance étrange, songeant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, regagnaient leur demeure. Et Gamelin se sentait seul parmi eux : il n’était ni leur compatriote ni leur contemporain. Comment à l’enthousiasme des belles années avaient succédé l’indifférence, la fatigue et, peut-être, le dégoût ? Visiblement, ces gens-là ne voulaient plus entendre parler du Tribunal révolutionnaire et se détournaient de la guillotine. Devenue trop importune sur la place de la Révolution, on l’avait renvoyée au bout du faubourg Antoine. Là même, au passage des charrettes, on murmurait. Quelques voix, dit-on, avaient crié : Assez ! Assez, quand il y avait encore des traîtres, des conspirateurs ! Assez, quand il fallait renouveler les comités, épurer la Convention ! Assez, quand des scélérats déshonoraient la représentation nationale ! Assez, quand on méditait jusque dans le Tribunal révolutionnaire la perte du Juste ! Car, chose horrible à penser et trop véritable ! Fouquier lui-même ourdissait des trames, et c’était pour perdre Maximilien qu’il lui avait immolé pompeusement cinquante-sept victimes traînées à la mort dans la chemise rouge des parricides. A quelle pitié criminelle cédait la France ? Il fallait donc la sauver malgré elle et, lorsqu’elle criait grâce, se boucher les oreilles et frapper. les destins l’avaient résolu : la patrie maudissait ses sauveurs. Qu’elle nous maudisse et qu’elle soit sauvée ! C’est trop peu que d’immoler des victimes obscures, des aristocrates, des financiers, des publicistes, des poètes, un Lavoisier, un Roucher, un André Chénier. Il faut frapper ces scélérats tout-puissants qui, les mains pleines d’or et dégouttantes de sang, préparent la ruine de la Montagne, les Foucher, les Tallien, les Rovère, les Carrier, les Bourdon. Il faut délivrer l’État de tous ses ennemis. Si Hébert avait triomphé, la Convention était renversée, la République roulait aux abîmes ; si Desmoulins et Danton avaient triomphé, la Convention, sans vertus, livrait la République aux aristocrates, aux agioteurs et aux généraux. Si les Tallien, les Fouché, monstres gorgés de sang et de rapines, triomphent, la France se noie dans le crime et l’infamie.... Tu dors, Robespierre, tandis que des criminels ivres de fureur et d’effroi méditent ta mort et les funérailles de la liberté. Couthon, Saint-Just, que tardez-vous à dénoncer les complots ? l’ancien État, le monstre royal assurait son empire en emprisonnant chaque année quatre cent mille hommes, en en pendant quinze mille, en en rouant trois mille, et la République hésiterait encore à sacrifier quelques centaines de têtes à sa sûreté et à sa puissance ! Noyons-nous dans le sang et sauvons la patrie.... Comme il songeait ainsi, Élodie accourut à lui pâle et défaite : Évariste, qu’as-tu à me dire ? Pourquoi ne pas venir à l’ Amour peintre, dans la chambre bleue ? Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? Pour te dire un éternel adieu. Elle murmura qu’il était insensé, qu’elle ne pouvait comprendre.... Il l’arrêta d’un très petit geste de la main : Élodie, je ne puis plus accepter ton amour. Elle le pria d’aller plus loin : là, on les observait, on les écoutait. Il fit une vingtaine de pas et poursuivit, très calme : J’ai fait à ma patrie le sacrifice de ma vie et de mon honneur. Je mourrai infâme, et n’aurai à te léguer, malheureuse, qu’une mémoire exécrée.... Est-ce que l’on peut m’aimer encore ?... Est-ce que je puis aimer ? Elle lui dit qu’il était fou ; qu’elle l’aimait, qu’elle l’aimerait toujours. Elle fut ardente, sincère ; mais elle sentait aussi bien que lui, elle sentait mieux que lui qu’il avait raison. Et elle se débattait contre l’évidence. Ce que j’ai fait, je le ferais encore. Je me suis fait anathème pour la patrie. Je me suis mis hors l’humanité : je n’y rentrerai jamais. la grande tâche n’est pas finie. Les scélérats parricides croissent sans cesse en nombre ; il en sort de dessous terre, il en accourt de toutes nos frontières : de jeunes hommes, qui eussent mieux péri dans nos armées, des vieillards, des enfants, des femmes, avec les masques de l’innocence, de la pureté, de la grâce. Et quand on les a immolés, on en trouve davantage.... Tu vois bien qu’il faut que je renonce à l’amour, à toute joie, à toute douceur de la vie, à la vie elle-même. Faite pour goûter de paisibles jouissances, Élodie depuis plus d’un jour s’effrayait de mêler, sous les baisers d’un amant tragique, aux impressions voluptueuses des images sanglantes : elle ne répondit rien. Évariste but comme un calice amer le silence de la jeune femme. Tu le vois bien, Élodie : nous sommes précipités ; notre œuvre nous dévore. Nos jours, nos heures sont des années. Évariste, tu es à moi, je te garde ; je ne te rends pas ta liberté. Elle s’exprimait avec l’accent du sacrifice. Il le sentit ; elle le sentit elle-même. Élodie, pourras-tu attester, un jour, que je vécus fidèle à mon devoir, que mon cœur fut droit et mon âme pure, que je n’eus d’autre passion que le bien public ; que j’étais né sensible et tendre ? Diras-tu : Il fit son devoir ? Mais non ! Et je ne te demande pas de le dire. Ma gloire est dans mon cœur ; la honte m’environne. Si tu m’aimas, garde sur mon nom un éternel silence. Un enfant de huit ou neuf ans, qui jouait au cerceau, se jeta en ce moment dans les jambes de Gamelin. Celui-ci l’éleva brusquement dans ses bras : tu grandiras libre, heureux, et tu le devras à l’infâme Gamelin. Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon, je suis impitoyable pour que demain tous les Français s’embrassent en versant des larmes de joie. Il le pressa contre sa poitrine : Petit enfant, quand tu seras un homme, tu me devras ton bonheur, ton innocence ; et, si jamais tu entends prononcer mon nom, tu l’exécreras. Et il posa à terre l’enfant, qui s’alla jeter épouvanté dans les jupes de sa mère, accourue pour le délivrer. Cette jeune mère, qui était jolie et d’une grâce aristocratique, dans sa robe de linon blanc, emmena son petit garçon avec un air de hauteur. Gamelin tourna vers Élodie un regard farouche : J’ai embrassé cet enfant ; peut-être ferai-je guillotiner sa mère. Et il s’éloigna, à grands pas, sous les quinconces. Élodie resta un moment immobile, le regard fixe et baissé. Puis, tout à coup, elle s’élança sur les pas de son amant, et, furieuse, échevelée, telle qu’une ménade, elle le saisit comme pour le déchirer et lui cria d’une voix étranglée de sang et de larmes : moi aussi, mon bien-aimé, envoie-moi à la guillotine ; moi aussi, fais-moi trancher la tête ! Et, à l’idée du couteau sur sa nuque, toute sa chair se fondait d’horreur et de volupté. Tandis que le soleil de thermidor se couchait dans une pourpre sanglante, Évariste errait, sombre et soucieux, par les jardins Marbeuf, devenus propriété nationale et fréquentés des Parisiens oisifs. On y prenait de la limonade et des glaces ; il y avait des chevaux de bois et des tirs pour les jeunes patriotes. Sous un arbre, un petit Savoyard en guenilles, coiffé d’un bonnet noir, faisait danser une marmotte au son aigre de sa vielle. Un homme, jeune encore, svelte, en habit bleu, les cheveux poudrés, accompagné d’un grand chien, s’arrêta pour écouter cette musique agreste. Il le retrouvait pâli, amaigri, le visage durci et traversé de plis douloureux. Et il songea : Quelles fatigues, et combien de souffrances ont laissé leur empreinte sur son front ? Qu’il est pénible de travailler au bonheur des hommes ! A quoi songe-t-il en ce moment ? Le son de la vielle montagnarde le distrait-il du souci des affaires ? Pense-t-il qu’il a fait un pacte avec la mort et que l’heure est proche de le tenir ? Médite-t-il de rentrer en vainqueur dans ce comité de Salut public dont il s’est retiré, las d’y être tenu en échec, avec Couthon et Saint-Just, par une majorité séditieuse ? Derrière cette face impénétrable quelles espérances s’agitent ou quelles craintes ? Pourtant Maximilien sourit à l’enfant, lui fit d’une voix douce, avec bienveillance, quelques questions sur la vallée, la chaumière, les parents que le pauvre petit avait quittés, lui jeta une petite pièce d’argent et reprit sa promenade. Après avoir fait quelques pas, il se retourna pour appeler son chien qui, sentant le rat, montrait les dents à la marmotte hérissée. Puis il s’enfonça dans les allées sombres. Gamelin, par respect, ne s’approcha pas du promeneur solitaire ; mais, contemplant la forme mince qui s’effaçait dans la nuit, il lui adressa cette oraison mentale : J’ai vu ta tristesse, Maximilien ; j’ai compris ta pensée. Ta mélancolie, ta fatigue et jusqu’à cette expression d’effroi empreinte dans tes regards, tout en toi dit : Que la terreur s’achève et que la fraternité commence ! Français, soyez unis, soyez vertueux, soyez bons. Aimez-vous les uns les autres.... Eh bien ! je servirai tes desseins ; pour que tu puisses, dans ta sagesse et ta bonté, mettre fin aux discordes civiles, éteindre les haines fratricides, faire du bourreau un jardinier qui ne tranchera plus que les têtes des choux et des laitues, je préparerai avec mes collègues du Tribunal les voies de la clémence, en exterminant les conspirateurs et les traîtres. Nous redoublerons de vigilance et de sévérité. Et quand la tête du dernier des ennemis de la République sera tombée sous le couteau, tu pourras être indulgent sans crime et faire régner l’innocence et la vertu sur la France, ô père de la patrie ! Deux hommes en chapeau rond et culotte de nankin, dont l’un, d’aspect farouche, long et maigre, avait un dragon sur l’œil et ressemblait à Tallien, le croisèrent au tournant d’une allée, lui jetèrent un regard oblique et, feignant de ne point le reconnaître, passèrent. Quand ils furent à une assez grande distance pour n’être pas entendus, ils murmurèrent à voix basse : Le voilà donc, le roi, le pape, le dieu. Et Catherine Théot est sa prophétesse. la roche Tarpéienne est près du Capitole. Ils se turent et hâtèrent le pas. L’heure passe, le temps précieux coule.... Enfin, le 8 thermidor, à la Convention, l’Incorruptible se lève et va parler. Soleil du 31 mai, te lèves-tu une seconde fois ? Robespierre va donc arracher des bancs qu’ils déshonorent ces législateurs plus coupables que les fédéralistes, plus dangereux que Danton.... Je ne puis, dit-il, me résoudre à déchirer entièrement le voile qui recouvre ce profond mystère d’iniquité. Et la foudre éparpillée, sans frapper aucun des conjurés, les effraie tous. On en comptait soixante qui, depuis quinze jours, n’osaient coucher dans leur lit. Marat nommait les traîtres, lui ; il les montrait du doigt. L’Incorruptible hésite, et, dès lors, c’est lui l’accusé.... Le soir, aux Jacobins, on s’étouffe dans la salle, dans les couloirs, dans la cour. Ils sont là tous, les amis bruyants et les ennemis muets. Robespierre leur lit ce discours que la Convention a entendu dans un silence affreux et que les jacobins couvrent d’applaudissements émus. C’est mon testament de mort, dit l’homme, vous me verrez boire la ciguë avec calme. Je la boirai avec toi, répond David. Tous, tous ! s’écrient les jacobins, qui se séparent sans rien décider. Évariste, pendant que se préparait la mort du Juste, dormit du sommeil des disciples au jardin des Oliviers. Le lendemain, il se rendit au Tribunal, où deux sections siégeaient. Celle dont il faisait partie jugeait vingt et un complices de la conspiration de Lazare. Et, pendant ce temps, arrivaient les nouvelles : La Convention, après une séance de six heures, a décrété d’accusation Maximilien Robespierre, Couthon, Saint-Just avec Augustin Robespierre et Lebas, qui ont demandé à partager le sort des accusés. Les cinq proscrits sont descendus à la barre. On apprend que le président de la section qui fonctionne dans la salle voisine, le citoyen Dumas, a été arrêté sur son siège, mais que l’audience continue. On entend battre la générale et sonner le tocsin. Évariste, à son banc, reçoit de la Commune l’ordre de se rendre à l’Hôtel de Ville pour siéger au Conseil général. Au son des cloches et des tambours, il rend son verdict avec ses collègues et court chez lui embrasser sa mère et prendre son écharpe. La place de Thionville est déserte. La section n’ose se prononcer ni pour ni contre la Convention. On rase les murs, on se coule dans les allées, on rentre chez soi. A l’appel du tocsin et de la générale répondent les bruits des volets qui se rabattent et des serrures qui se ferment. Le citoyen Dupont aîné s’est caché dans sa boutique ; le portier Remacle se barricade dans sa loge. La petite Joséphine retient craintivement Mouton dans ses bras. La citoyenne veuve Gamelin gémit de la cherté des vivres, cause de tout le mal. Au pied de l’escalier, Évariste rencontre Élodie essoufflée, ses mèches noires collées sur son cou moite. Tu te perdrais : Hanriot est arrêté... La section des Piques, la section de Robespierre, reste tranquille. Je le sais : mon père en fait partie. Si tu vas à l’Hôtel de Ville, tu te perds inutilement. Tu veux que je sois lâche ? Il est courageux, au contraire, d’être fidèle à la Convention et d’obéir à la loi. La loi est morte quand les scélérats triomphent. Évariste, écoute ton Élodie ; écoute ta sœur ; viens t’asseoir près d’elle, pour qu’elle apaise ton âme irritée. Il la regarda : jamais elle ne lui avait paru si désirable ; jamais cette voix n’avait sonné à ses oreilles si voluptueuse et si persuasive. Deux pas, deux pas seulement, mon ami ! Elle l’entraîna vers le terre-plein qui portait le piédestal de la statue renversée. Des bancs en faisaient le tour, garnis de promeneurs et de promeneuses. Une marchande de frivolités offrait ses dentelles ; le marchand de tisane, portant sur son dos sa fontaine, agitait sa sonnette ; des fillettes jouaient aux grâces. Sur la berge, des pêcheurs se tenaient immobiles, leur ligne à la main. Le temps était orageux, le ciel voilé. Gamelin, penché sur le parapet, plongeait ses regards sur l’île pointue comme une proue, écoutait gémir au vent la cime des arbres, et sentait entrer dans son âme un désir infini de paix et de solitude. Et, comme un écho délicieux de sa pensée, la voix d’Élodie soupira : Te souviens-tu, quand, à la vue des champs, tu désirais être juge de paix dans un petit village ? Mais, à travers le bruissement des arbres et la voix de la femme, il entendait le tocsin, la générale, le fracas lointain des chevaux et des canons sur le pavé. A deux pas de lui, un jeune homme, qui causait avec une citoyenne élégante, dit : L’Opéra est installé rue de la Loi. Cependant on savait : on chuchotait le nom de Robespierre, mais en tremblant, car on le craignait encore. Et les femmes, au bruit murmuré de sa chute, dissimulaient un sourire. Évariste Gamelin saisit la main d’Élodie et aussitôt la rejeta brusquement : Je t’ai associée à mes destins affreux, j’ai flétri à jamais ta vie. Surtout, lui dit-elle, ne rentre pas chez toi cette nuit : viens à l’ Amour peintre . Ne sonne pas ; jette une pierre contre mes volets. J’irai t’ouvrir moi-même la porte, je te cacherai dans le grenier. Tu me reverras triomphant, ou tu ne me reverras plus. En approchant de l’Hôtel de Ville, il entendit monter vers le ciel lourd la rumeur des grands jours. Sur la place de Grève, un tumulte d’armes, un flamboiement d’écharpes et d’uniformes, les canons d’Hanriot en batterie. Il gravit l’escalier d’honneur et, en entrant dans la salle du Conseil, signe la feuille de présence. Le Conseil général de la Commune, à l’unanimité des quatre cent quatre-vingt-onze membres présents, se déclare pour les proscrits. Le maire se fait apporter la table des Droits de l’Homme, lit l’article où il est dit : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable des devoirs , et le premier magistrat de Paris déclare qu’au coup d’État de la Convention la Commune oppose l’insurrection populaire. Les membres du Conseil général font serment de mourir à leur poste. Deux officiers municipaux sont chargés de se rendre sur la place de Grève et d’inviter le peuple à se joindre à ses magistrats afin de sauver la patrie et la liberté. On se cherche, on échange des nouvelles, on donne des avis. La Commune réunie là est telle que l’a faite l’épuration jacobine : des juges et des jurés du Tribunal révolutionnaire, des artistes comme Beauvallet et Gamelin, des rentiers et des professeurs, des bourgeois cossus, de gros commerçants, des têtes poudrées, des ventres à breloques ; peu de sabots, de pantalons, de carmagnoles, de bonnets rouges. Mais, quand on y songe, c’est à peu près tout ce que Paris compte de vrais républicains. Debout dans la maison de ville, comme sur le rocher de la liberté, un océan d’indifférence les environne. Toutes les prisons où les proscrits ont été enfermés ouvrent leurs portes et rendent leur proie. Augustin Robespierre, venu de la Force, entre le premier à l’Hôtel de Ville et est acclamé. On apprend, à huit heures, que Maximilien, après avoir longtemps résisté, se rend à la Commune. On l’attend, il va venir, il vient ; une acclamation formidable ébranle les voûtes du vieux palais municipal. Il entre, porté par vingt bras. Cet homme mince, propret, en habit bleu et culotte jaune, c’est lui. A son arrivée, le Conseil ordonne que la façade de la maison Commune sera sur-le-champ illuminée. Il parle, il parle d’une voix grêle, avec élégance. Ceux qui sont là, qui ont joué leur vie sur sa tête, s’aperçoivent, épouvantés, que c’est un homme de parole, un homme de comités, de tribune, incapable d’une résolution prompte et d’un acte révolutionnaire. On l’entraîne dans la salle des délibérations. Maintenant ils sont là tous, ces illustres proscrits : Lebas, Saint-Just, Couthon. Il est minuit et demi : il parle encore. Cependant Gamelin, dans la salle du Conseil, le front collé à une fenêtre, regarde d’un œil anxieux ; il voit fumer les lampions dans la nuit sombre. Les canons d’Hanriot sont en batterie devant la maison de ville. Sur la place toute noire s’agite une foule incertaine, inquiète. A minuit et demi, des torches débouchent au coin de la rue de la Vannerie, entourant un délégué de la Convention qui, revêtu de ses insignes, déploie un papier et lit, dans une rouge lueur, le décret de la Convention, la mise hors la loi des membres de la Commune insurgée, des membres du Conseil général qui l’assistent et des citoyens qui répondraient à son appel. La mise hors la loi, la mort sans jugement ! la seule idée en fait pâlir les plus déterminés. Gamelin sent son front se glacer. Il regarde la foule quitter à grands pas la place de Grève. Et, quand il tourne la tête, ses yeux voient que la salle, où les conseillers s’étouffaient tout à l’heure, est presque vide. Mais ils ont fui en vain : ils avaient signé. L’Incorruptible délibère dans la salle voisine avec la Commune et les représentants proscrits. Gamelin plonge ses regards désespérés sur la place noire. Il voit, à la clarté des lanternes, les chandelles de bois s’entrechoquer sur l’auvent de l’épicier, avec un bruit de quilles ; les réverbères se balancent et vacillent : un grand vent s’est élevé. Un instant après, une pluie d’orage tombe : la place se vide entièrement ; ceux que n’avait pas chassés le terrible décret, quelques gouttes d’eau les dispersent. Et quand on voit à la lueur des éclairs déboucher en même temps par la rue Antoine et par le quai les troupes de la Convention, les abords de la maison Commune sont déserts. Enfin Maximilien s’est décidé à faire appel du décret de la Convention à la section des Piques. Le Conseil général se fait apporter des sabres, des pistolets, des fusils. Mais un fracas d’armes, de pas et de vitres brisées emplit la maison. Les troupes de la Convention passent comme une avalanche à travers la salle des délibérations et s’engouffrent dans la salle du Conseil. Un coup de feu retentit : Gamelin voit Robespierre tomber la mâchoire fracassée. Lui-même, il saisit son couteau, le couteau de six sous qui, un jour de famine, avait coupé du pain pour une mère indigente, et que, dans la ferme d’Orangis, par un beau soir, Élodie avait gardé sur ses genoux, en tirant les gages ; il l’ouvre, veut l’enfoncer dans son cœur : la lame rencontre une côte et se replie sur la virole qui a cédé et il s’entame deux doigts. Il est sans mouvement, mais il souffre d’un froid cruel, et, dans le tumulte d’une lutte effroyable, foulé aux pieds, il entend distinctement la voix du jeune dragon Henry qui s’écrie : Le tyran n’est plus ; ses satellites sont brisés. La Révolution va reprendre son cours majestueux et terrible. A sept heures du matin, un chirurgien envoyé par la Convention le pansa. La Convention était pleine de sollicitude pour les complices de Robespierre : elle ne voulait pas qu’aucun d’eux échappât à la guillotine. L’artiste peintre, ex-juré, ex-membre du Conseil général de la Commune, fut porté sur une civière à la Conciergerie. Le 10, tandis que, sur le grabat d’un cachot, Évariste, après un sommeil de fièvre, se réveillait en sursaut dans une indicible horreur, Paris, en sa grâce et son immensité, souriait au soleil ; l’espérance renaissait au cœur des prisonniers ; les marchands ouvraient allégrement leur boutique, les bourgeois se sentaient plus riches, les jeunes hommes plus heureux, les femmes plus belles, par la chute de Robespierre. Seuls une poignée de jacobins, quelques prêtres constitutionnels et quelques vieilles femmes tremblaient de voir l’empire passer aux méchants et aux corrompus. Une délégation du Tribunal révolutionnaire, composée de l’accusateur public et de deux juges, se rendait à la Convention pour la féliciter d’avoir arrêté les complots. L’assemblée décidait que l’échafaud serait dressé de nouveau sur la place de la Révolution. On voulait que les riches, les élégants, les jolies femmes pussent voir sans se déranger le supplice de Robespierre, qui aurait lieu le jour même. Le dictateur et ses complices étaient hors la loi : il suffisait que leur identité fût constatée par deux officiers municipaux pour que le Tribunal les livrât immédiatement à l’exécuteur. Mais une difficulté surgissait : les constatations ne pouvaient être faites dans les formes, la Commune étant tout entière hors la loi. L’assemblée autorisa le Tribunal à faire constater l’identité par des témoins ordinaires. Les triumvirs furent traînés à la mort, avec leurs principaux complices, au milieu des cris de joie et de fureur, des imprécations, des rires, des danses. Le lendemain, Évariste, qui avait repris quelque force et pouvait presque se tenir sur ses jambes, fut tiré de son cachot, amené au Tribunal et placé sur l’estrade qu’il avait tant de fois vue chargée d’accusés, où s’étaient assises tour à tour tant de victimes illustres ou obscures. Elle gémissait maintenant sous le poids de soixante-dix individus, la plupart membres de la Commune, et quelques-uns jurés comme Gamelin, mis comme lui hors la loi. Il revit son banc, le dossier sur lequel il avait coutume de s’appuyer, la place d’où il avait terrorisé des malheureux, la place où il lui avait fallu subir le regard de Jacques Maubel, de Fortuné Chassagne, de Maurice Brotteaux, les yeux suppliants de la citoyenne Rochemaure qui l’avait fait nommer juré et qu’il en avait récompensée par un verdict de mort. Il revit, dominant l’estrade où les juges siégeaient sur trois fauteuils d’acajou, garnis de velours d’Utrecht rouge, les bustes de Chalier et de Marat et ce buste de Brutus qu’il avait un jour attesté. Rien n’était changé, ni les haches, les faisceaux, les bonnets rouges du papier de tenture, ni les outrages jetés par les tricoteuses des tribunes à ceux qui allaient mourir, ni l’âme de Fouquier-Tinville, têtu, laborieux, remuant avec zèle ses papiers homicides, et envoyant, magistrat accompli, ses amis de la veille à l’échafaud. Les citoyens Remacle, portier tailleur, et Dupont aîné, menuisier, place de Thionville, membre du Comité de surveillance de la section du Pont-Neuf, reconnurent Gamelin (Évariste), artiste peintre, ex-juré au Tribunal révolutionnaire, ex-membre du Conseil général de la Commune. Ils témoignaient pour un assignat de cent sols, aux frais de la section ; mais, parce qu’ils avaient eu des rapports de voisinage et d’amitié avec le proscrit, ils éprouvaient de la gêne à rencontrer son regard. Au reste, il faisait chaud : ils avaient soif et étaient pressés d’aller boire un verre de vin. Gamelin fit effort pour monter dans la charrette : il avait perdu beaucoup de sang et sa blessure le faisait cruellement souffrir. Le cocher fouetta sa haridelle et le cortège se mit en marche au milieu des huées. Des femmes qui reconnaissaient Gamelin lui criaient : Assassin à dix-huit francs par jour !... Il ne rit plus : voyez comme il est pâle, le lâche ! C’étaient les mêmes femmes qui insultaient naguère les conspirateurs et les aristocrates, les exagérés et les indulgents envoyés par Gamelin et ses collègues à la guillotine. La charrette tourna sur le quai des Morfondus, gagna lentement le Pont-Neuf et la rue de la Monnaie : on allait à la place de la Révolution, à l’échafaud de Robespierre. Le cheval boitait ; à tout moment, le cocher lui effleurait du fouet les oreilles. La foule des spectateurs, joyeuse, animée, retardait la marche de l’escorte. Le public félicitait les gendarmes, qui retenaient leurs chevaux. Au coin de la rue Honoré, les insultes redoublèrent. Des jeunes gens, attablés à l’entresol, dans les salons des traiteurs à la mode, se mirent aux fenêtres, leur serviette à la main, et crièrent : La charrette ayant buté dans un tas d’ordures qu’on n’avait pas enlevées en ces deux jours de troubles, la jeunesse dorée éclata de joie : Dans la gadoue, les jacobins ! Gamelin songeait, et il crut comprendre. Il est juste que nous recevions ces outrages jetés à la République et dont nous aurions dû la défendre. Nous avons été faibles ; nous nous sommes rendus coupables d’indulgence. Robespierre lui-même, le pur, le saint, a péché par douceur, par mansuétude ; ses fautes sont effacées par son martyre. A son exemple, j’ai trahi la République ; elle périt : il est juste que je meure avec elle. J’ai épargné le sang : que mon sang coule ! Tandis qu’il songeait ainsi, il aperçut l’enseigne de l’ Amour peintre, et des torrents d’amertume et de douceur roulèrent en tumulte dans son cœur. Le magasin était fermé, les jalousies des trois fenêtres de l’entresol entièrement rabattues. Quand la charrette passa devant la fenêtre de gauche, la fenêtre de la chambre bleue, une main de femme, qui portait à l’annulaire une bague d’argent, écarta le bord de la jalousie et lança vers Gamelin un œillet rouge que ses mains liées ne purent saisir, mais qu’il adora comme le symbole et l’image de ces lèvres rouges et parfumées dont s’était rafraîchie sa bouche. Ses yeux se gonflèrent de larmes et ce fut tout pénétré du charme de cet adieu qu’il vit se lever sur la place de la Révolution le couteau ensanglanté. La Seine charriait les glaces de nivôse. Les bassins des Tuileries, les ruisseaux, les fontaines étaient gelés. Le vent du Nord soulevait dans les rues des ondes de frimas. Les chevaux expiraient par les naseaux une vapeur blanche ; les citadins regardaient en passant le thermomètre à la porte des opticiens. Un commis essuyait la buée sur les vitres de l’ Amour peintre et les curieux jetaient un regard sur les estampes à la mode : Robespierre pressant au-dessus d’une coupe un cœur comme un citron, pour en boire le sang, et de grandes pièces allégoriques telles que la Tigrocratie de Robespierre : ce n’était qu’hydres, serpents, monstres affreux déchaînés sur la France par le tyran. Et l’on voyait encore : l’ Horrible Conspiration de Robespierre, l’ Arrestation de Robespierre, la Mort de Robespierre . Ce jour-là, après le dîner de midi, Philippe Desmahis entra, son carton sous le bras, à l’ Amour peintre et apporta au citoyen Jean Blaise une planche qu’il venait de graver au pointillé, le Suicide de Robespierre . Le burin picaresque du graveur avait fait Robespierre aussi hideux que possible. Le peuple français n’était pas encore saoul de tous ces monuments qui consacraient l’opprobre et l’horreur de cet homme chargé de tous les crimes de la Révolution. Pourtant le marchand d’estampes, qui connaissait le public, avertit Desmahis qu’il lui donnerait désormais à graver des sujets militaires. Il va nous falloir des victoires et conquêtes, des sabres, des panaches, des généraux. Nous sommes partis pour la gloire. Je sens cela en moi ; mon cœur bat au récit des exploits de nos vaillantes armées. Et quand j’éprouve un sentiment, il est rare que tout le monde ne l’éprouve pas en même temps. Ce qu’il nous faut, ce sont des guerriers et des femmes, Mars et Vénus. Citoyen Blaise, j’ai encore chez moi deux ou trois dessins de Gamelin, que vous m’avez donnés à graver. A propos de Gamelin : hier, en passant sur le boulevard du Temple, j’ai vu chez un brocanteur, qui a son échoppe vis-à-vis la maison de Beaumarchais, toutes les toiles de ce malheureux. Il y avait là son Oreste et Électre . La tête de l’Oreste, qui ressemble à Gamelin, est vraiment belle, je vous assure... la tête et le bras sont superbes.... Le brocanteur m’a dit qu’il n’était pas embarrassé de vendre ces toiles à des artistes qui peindront dessus.... il aurait eu peut-être un talent de premier ordre, s’il n’avait pas fait de politique. Il avait l’âme d’un criminel ! Je l’ai démasqué, à cette place même, alors que ses instincts sanguinaires étaient encore contenus. Il ne me l’a jamais pardonné.... Ce sont les fanatiques qui l’ont perdu. Vous ne le défendez pas, je pense, Desmahis !... Non, citoyen Blaise, il n’est pas défendable. Et le citoyen Blaise tapant sur l’épaule du beau Desmahis : On peut vous appeler Barbaroux , maintenant que la Convention rappelle les proscrits.... J’y songe : Desmahis, gravez-moi donc un portrait de Charlotte Corday. Une femme grande et belle, brune, enveloppée de fourrures, entra dans le magasin et fit au citoyen Blaise un petit salut intime et discret. C’était Julie Gamelin ; mais elle ne portait plus ce nom déshonoré : elle se faisait appeler la citoyenne veuve Chassagne et était habillée, sous son manteau, d’une tunique rouge, en l’honneur des chemises rouges de la Terreur. Julie avait d’abord senti de l’éloignement pour l’amante d’Évariste : tout ce qui avait touché à son frère lui était odieux. Mais la citoyenne Blaise, après la mort d’Évariste, avait recueilli la malheureuse mère dans les combles de la maison de l’ Amour peintre . Julie s’y était aussi réfugiée ; puis elle avait retrouvé une place dans la maison de modes de la rue des Lombards. Ses cheveux courts, à la victime , son air aristocratique, son deuil lui attiraient les sympathies de la jeunesse dorée. Jean Blaise, que Rose Thévenin avait à demi quitté, lui offrit des hommages qu’elle accepta. Cependant Julie aimait à porter, comme aux jours tragiques, des vêtements d’homme : elle s’était fait faire un bel habit de muscadin et allait souvent, un énorme bâton à la main, souper dans quelque cabaret de Sèvres ou de Meudon avec une demoiselle de modes. Inconsolable de la mort du jeune ci-devant dont elle portait le nom, cette mâle Julie ne trouvait de réconfort à sa tristesse que dans sa fureur, et, quand elle rencontrait des jacobins, elle ameutait contre eux les passants en poussant des cris de mort. Il lui restait peu de temps à donner à sa mère qui, seule dans sa chambre, disait toute la journée son chapelet, trop accablée de la fin tragique de son fils pour en sentir de la douleur. Rose était devenue la compagne assidue d’Élodie, qui décidément s’accordait avec ses belles-mères. Où est Élodie ? demanda la citoyenne Chassagne. Jean Blaise fit signe qu’il ne le savait pas. Il ne le savait jamais : il en faisait une ligne de conduite. Julie venait la prendre pour aller voir, en sa compagnie, la Thévenin à Monceaux, où la comédienne habitait une petite maison avec un jardin anglais. A la Conciergerie, la Thévenin avait connu un gros fournisseur des armées, le citoyen Montfort. Sortie la première, à la sollicitation de Jean Blaise, elle obtint l’élargissement du citoyen Montfort, qui, sitôt libre, fournit des vivres aux troupes et spécula sur les terrains du quartier de la Pépinière. Les architectes Ledoux, Olivier et Wailly y construisaient de jolies maisons, et le terrain y avait, en trois mois, triplé de valeur. Montfort était, depuis la prison du Luxembourg, l’amant de la Thévenin : il lui donna un petit hôtel situé près de Tivoli et de la rue du Rocher, qui valait fort cher et ne lui coûtait rien, la vente des lots voisins l’ayant déjà plusieurs fois remboursé. Jean Blaise était galant homme ; il pensait qu’il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher : il abandonna la Thévenin à Montfort sans se brouiller avec elle. Élodie, peu de temps après l’arrivée de Julie à l’ Amour peintre, descendit toute parée au magasin. Sous son manteau, malgré la rigueur de la saison, elle était nue dans sa robe blanche ; son visage avait pâli, sa taille s’était amincie, ses regards coulaient alanguis et toute sa personne respirait la volupté. Les deux femmes allèrent chez la Thévenin qui les attendait. Desmahis les accompagna : l’actrice le consultait pour la décoration de son hôtel et il aimait Élodie qui était à ce moment plus qu’à demi résolue à ne pas le laisser souffrir davantage. Quand les deux femmes passèrent près de Monceaux, où étaient enfouis sous un lit de chaux les suppliciés de la place de la Révolution : C’est bon pendant les froids, dit Julie ; mais, au printemps, les exhalaisons de cette terre empoisonneront la moitié de la ville. La Thévenin reçut ses deux amies dans un salon antique dont les canapés et les fauteuils étaient dessinés par David. Des bas-reliefs romains, copiés en camaïeu, régnaient sur les murs, au-dessus de statues, de bustes et de candélabres peints en bronze. Elle portait une perruque bouclée, d’un blond de paille. Les perruques à cette époque faisaient fureur : on en mettait six ou douze ou dix-huit dans les corbeilles de mariage. Une robe à la cyprienne enfermait son corps comme un fourreau. S’étant jeté un manteau sur les épaules, elle mena ses amies et le graveur dans le jardin, que Ledoux lui dessinait et qui n’était encore qu’un chaos d’arbres nus et de plâtras. Elle y montrait toutefois la grotte de Fingal, une chapelle gothique avec une cloche, un temple, un torrent. Là, dit-elle, en désignant un bouquet de sapins, je voudrais élever un cénotaphe à la mémoire de cet infortuné Brotteaux des Ilettes. Je ne lui étais pas indifférente. Les monstres l’ont égorgé : je l’ai pleuré. Desmahis, vous me dessinerez une urne sur une colonne. je voulais donner un bal cette semaine ; mais tous les joueurs de violons sont retenus trois semaines à l’avance. On danse tous les soirs chez la citoyenne Tallien. Après le dîner, la voiture de la Thévenin conduisit les trois amies et Desmahis au Théâtre Feydeau. Tout ce que Paris avait d’élégant y était réuni. Les femmes, coiffées à l’antique ou à la victime , en robes très ouvertes, pourpres ou blanches et pailletées d’or ; les hommes portant des collets noirs très hauts et leur menton disparaissant dans de vastes cravates blanches. L’affiche annonçait Phèdre et le Chien du Jardinier . Toute la salle réclama l’hymne cher aux muscadins et à la jeunesse dorée, le Réveil du Peuple . Le rideau se leva et un petit homme, gros et court, parut sur la scène : c’était le célèbre Lays. Il chanta de sa belle voix de ténor : Peuple français, peuple de frères !... Des applaudissements si formidables éclatèrent que les cristaux du lustre en tintaient. Puis on entendit quelques murmures, et la voix d’un citoyen en chapeau rond répondit, du parterre, par l’ hymne des Marseillais : Allons, enfants de la patrie !... Cette voix fut étouffée sous les huées ; des cris retentirent : Et Lays, rappelé, chanta une seconde fois l’hymne des thermidoriens : Peuple français, peuple de frères !... Dans toutes les salles de spectacle on voyait le buste de Marat élevé sur une colonne ou porté sur un socle ; au Théâtre Feydeau, ce buste se dressait sur un piédouche, du côté jardin , contre le cadre de maçonnerie qui fermait la scène. Tandis que l’orchestre jouait l’ouverture de Phèdre et Hippolyte, un jeune muscadin, désignant le buste du bout de son gourdin, s’écria : Et des voix éloquentes dominèrent le tumulte : C’est une honte que ce buste soit encore debout ! L’infâme Marat règne partout, pour notre déshonneur ! Le nombre de ses bustes égale celui des têtes qu’il voulait couper. Soudain un spectateur élégant monte sur le rebord de sa loge, pousse le buste, le renverse. Et la tête de plâtre tombe en éclats sur les musiciens, aux applaudissements de la salle, qui, soulevée, entonne debout le Réveil du Peuple : Peuple français, peuple de frères !... Parmi les chanteurs les plus enthousiastes, Élodie reconnut le joli dragon, le petit clerc de procureur, Henry, son premier amour. Après la représentation, le beau Desmahis appela un cabriolet, et reconduisit la citoyenne Blaise à l’ Amour peintre . Dans la voiture, l’artiste prit la main d’Élodie, entre ses mains : Vous le croyez, Élodie, que je vous aime ? Je le crois, puisque vous aimez toutes les femmes. J’assumerais une grande charge, malgré les perruques noires, blondes, rousses qui font fureur, si je me destinais à être pour vous toutes les sortes de femmes. Ou vous avez beaucoup de candeur, ou vous m’en supposez trop. Desmahis ne trouvait rien à répondre, et elle se félicita comme d’un triomphe de lui avoir ôté tout son esprit. Au coin de la rue de la Loi, ils entendirent des chants et des cris et virent des ombres s’agiter autour d’un brasier. C’était une troupe d’élégants, qui, au sortir du Théâtre-Français, brûlaient un mannequin représentant l’Ami du peuple. Rue Honoré, le cocher heurta de son bicorne une effigie burlesque de Marat, pendue à la lanterne. Le cocher, mis en joie par cette rencontre, se tourna vers les bourgeois et leur conta comment, la veille au soir, le tripier de la rue Montorgueil avait barbouillé de sang la tête de Marat en disant : C’est ce qu’il aimait , comment des petits garçons de dix ans avaient jeté le buste à l’égout, et avec quel à-propos les citoyens s’étaient écriés : Cependant l’on entendait chanter chez tous les traiteurs et tous les limonadiers : Peuple français, peuple de frères !... Arrivée à l’ Amour peintre : Adieu, fit Élodie, en sautant de cabriolet. Mais Desmahis la supplia tendrement, et fut si pressant avec tant de douceur, qu’elle n’eut pas le courage de le laisser à la porte. Il est tard, fit-elle ; vous ne resterez qu’un instant. Dans la chambre bleue, elle ôta son manteau et parut dans sa robe blanche à l’antique, pleine et tiède de ses formes. Je vais allumer le feu : il est tout préparé. Elle battit le briquet et mit dans le foyer une allumette enflammée. Philippe la prit dans ses bras avec cette délicatesse qui révèle la force, et elle en ressentit une douceur étrange. Et, comme déjà elle pliait sous les baisers, elle se dégagea : Elle se décoiffa lentement devant la glace de la cheminée ; puis elle regarda, avec mélancolie, la bague qu’elle portait à l’annulaire de sa main gauche, une petite bague d’argent où la figure de Marat, tout usée, écrasée, ne se distinguait plus. Elle la regarda jusqu’à ce que les larmes eussent brouillé sa vue, l’ôta doucement et la jeta dans les flammes. Alors brillante de larmes et de sourire, belle de tendresse et d’amour, elle se jeta dans les bras de Philippe. La nuit était avancée déjà quand la citoyenne Blaise ouvrit à son amant la porte de l’appartement et lui dit tout bas dans l’ombre : C’est l’heure où mon père peut rentrer : si tu entends du bruit dans l’escalier, monte vite à l’étage supérieur et ne descends que quand il n’y aura plus de danger qu’on te voie. Pour te faire ouvrir la porte de la rue, frappe trois coups à la fenêtre de la concierge. Les derniers tisons brillaient dans l’âtre. Élodie laissa retomber sur l’oreiller sa tête heureuse et lasse. En 1862, les environs du camp de Châlons n’étaient pas encore aménagés de façon à offrir un abri confortable aux femmes d’officiers que le dévouement conjugal, pour beaucoup d’entre elles, et la curiosité pour beaucoup d’autres, amenaient dans ces parages crayeux. La spéculation n’avait pas songé à leur préparer des logements, et moins encore à leur créer les villas qu’elle a improvisées depuis lors. Il fallait chercher un asile à peu près décent dans les fermes des paysans ou dans les rares maisons de campagne disséminées au milieu de la plaine champenoise Il fallait s’y établir tant bien que mal, sans aises, sans luxe, souvent même sans le nécessaire. Il fallait surtout faire abnégation absolue de soi-même pour accepter philosophiquement ces installations sommaires et ce dénûment relatif. Le Grand-Mourmelon offrait bien quelques ressources, et encore ! Du reste, comme il se produit toujours en pareil cas, avant l’arrivée des dames des divers régiments, on avait vu s’abattre sur le village un essaim de ces folles et accapareuses personnes qui, n’ayant droit à rien, s’emparent naturellement de tout. Avec la galanterie qui sied si bien à l’uniforme, les officiers garçons mirent au service des nouvelles venues toute leur bonne volonté, toutes leurs démarches et jusqu’à leurs ordonnances, pour les aider dans cet établissement de hasard. Quitte à prendre ensuite une mine contrite quand les maris, leurs camarades, déplorèrent devant eux la difficulté qu’ils éprouvaient à caser leurs infortunées moitiés et leurs pauvres petits enfants. Les villages du Petit-Mourmelon, de Livry, de Louvercy reçurent en masse la visite des maris désolés ; Ce fut dans ces chaumières assez proprettes, mais effroyablement incommodes, qu’ils tentèrent des miracles pour contenter leurs compagnes. Tel mari, qui louait assez cher deux misérables chambrettes nues, avait en poche le programme détaillé de ce qu’exigeait sa femme : « un salon assez grand pour y offrir le thé aux officiers de son bataillon, une chambre où le berceau de l’enfant fût bien à l’aise, une salle à manger petite, car elle renonçait à donner à dîner au camp, plus un coin pour la bonne. » Tel autre, en face du carré de choux, émaillé de mauves sauvages, qui s’ouvrait devant les fenêtres, pensait douloureusement à l’ambition de sa jeune femme, une nouvelle mariée lettrée et sentimentale, qui lui avait demandé, avant toute chose, un beau jardin ombreux pour y rêver, le soir, en parlant aux étoiles. Un troisième se voyait contraint d’entasser ses quatre enfants dans une chambre étroite. Et certain vieux capitaine, haut de buste et large d’épaules, découvrait avec stupeur qu’il n’entrerait jamais chez sa femme sans se tourner de trois quarts et labourer de son dos le chambranle grossier des portes. Un matin de mai trois maris quêteurs entrèrent au Petit-Mourmelon, marchant de front, se surveillant mutuellement pour ne laisser aucun d’entre eux, en cas d’heureuse découverte, prendre l’avance sur les autres. Ils descendaient lentement l’unique rue, qui est la grande route, en jetant des regards lamentables aux écriteaux primitifs qui pendaient aux volets clos. Certaines vitres crasseuses étaient également garnies d’un carré de papier où l’écrivain public avait calligraphié : Ici on loue des logements. Ils s’arrêtaient en corps, s’informaient, ce n’était qu’une unique chambre, et poursuivaient leur chemin, la tête de plus en plus basse. Un jeune lieutenant, de mine intelligente et de tournure distinguée, parut prendre le premier son parti de l’inutilité de leurs recherches. Après tout, s’écria-t-il tout à coup, nous en serons quittes pour abdiquer nos pouvoirs aux mains de ces dames. Nous n’avons pas la baguette de Moïse pour faire sourdre du sol une belle maison confortable. N’en déplaise à madame de Lestenac, cet objet désiré est absolument inconnu ici. Un chirurgien-major qui faisait partie du petit groupe ne sembla pas accepter aussi bravement leur déconvenue. Vous en parlez bien à votre aise, mon cher Lestenac, dit-il avec un soupir ; on voit bien que vous n’avez pas reçu des recommandations pressantes. ma femme a trouvé charmant de passer une saison au camp et tient positivement à satisfaire sa fantaisie. Moi, je connais madame Lémincé, elle ne croira pas à cette impossibilité... elle imaginera je ne sais quelle mauvaise volonté de ma part... Aurélie est une femme qui a tant de caractère ! de Lestenac eut un sourire discret qui prouvait surabondamment sur quelles bases incontestables la réputation de madame Aurélie Lémincé comme femme énergique était établie au régiment. Le troisième interlocuteur, qui portait une tête brune et caractérisée sur des épaulettes de capitaine, fit un geste légèrement dédaigneux. Je vous trouve bien bons de vous inquiéter ainsi, dit-il ; puisque nous, ne trouvons rien, ces dames viendront, verront et se résigneront. se récria le docteur, vous voulez faire venir madame Aubépin, sans savoir. Madame Aubépin sera ici ce soir même. Elle m’aidera à en découvrir un. Une femme de militaire doit être au-dessus de toutes ces misères-là, dit sèchement le capitaine Aubépin. À ce moment, et malgré la jalouse surveillance de ses camarades, M. de Lestenac, doué d’une vue excellente et de jambes de cerf, se jeta brusquement dans un petit chemin mal entretenu qui conduisait à un moulin. Au bord du chemin, à gauche, se dressait une maisonnette blanche avec un écriteau. Je suis un maladroit, grommela le capitaine. Le chirurgien-major serra les poings avec dépit. cria la voix joyeuse du lieutenant de Lestenac. Ses compagnons enfilèrent le petit chemin et lurent distinctement sur l’écriteau ce bienheureux renseignement : Appartements à louer . Permettez, major, observa le capitaine Aubépin, il y a un s à appartements. Ce disant, en homme prudent, il allongea le pas et rejoignit M. de Lestenac sur le seuil de la maisonnette. Une bonne femme, encore jeune et avenante, accourut les mains pleines de savon, un enfant pendu à sa jupe, un autre pleurant derrière elle. Pouvons-nous voir les logements à louer ? demanda le capitaine, prompt à dominer la situation. Certainement, mes bons messieurs, et même qu’ils ne sont finis que de ce matin, et que c’est mon mari qui a tout fait, et qu’il vient seulement de mettre l’écriteau. On grimpait déjà un petit escalier tournant, juste assez large pour laisser passer une personne mince. On trouva un palier, et sur ce palier cinq portes, que les trois officiers parurent disposés à emporter d’assaut. Celle de gauche donnait accès dans deux petites pièces propres et gaies, éclairées largement sur la route. Je les prends, dit vivement M. Celle de droite ouvrait sur une grande chambre située au nord, mais d’où la vue s’étendait sur des champs verts et de petits bouquets de bois. Un corridor la séparait d’une autre pièce moins vaste et d’un cabinet de débarras complètement obscur. Voici mon logement, déclara le capitaine Aubépin. Le chirurgien-major, très-inquiet, ouvrit la cinquième porte et ne vit qu’une chambrette étroite, sans air, complétement insuffisante. s’écria-t-il d’un ton si piteux que la bonne femme émue s’empressa de le consoler. Monsieur, dit-elle, il y a là-bas deux chambres, que Nicolle, notre homme, pensait garder pour faire un bel atelier, car il est charron de son état, mais je pense, moi, qu’elles feront joliment votre affaire et je vas vous les louer. Plein d’espoir, le docteur dégringola l’escalier, se précipita dans l’atelier carrelé, vide, froid., et l’on entendit bientôt sa voix triomphante : Une petite question d’intérêt promptement résolue, entre la mère Nicolle et les trois officiers, termina cette importante conférence dont ils sortirent justement fiers. Ils allèrent dîner au mess du régiment, le 204e de ligne, arrivé l’avant-veille d’Orléans, et rentrèrent ensuite chacun dans leur tente pour y procéder à une correspondance, qui, si nous lisons par-dessus leur épaule, nous donnera quelque idée des caractères et des goûts de nos personnages. « Ma chère Louise, écrivait le lieutenant de Lestenac, imaginez-vous que loger votre charmante petite personne au camp de Châlons est un tour de force que j’ai le mérite d’avoir accompli non sans peine !... « Vous aurez deux chambres, ma mignonne, deux chambres pour étaler vos jolis colifichets. l’une sans cheminée, l’autre sans tapisserie. « Votre horizon sera un petit chemin pierreux, fréquenté par les soldats, et vos voisines seront madame Aurélie Lémincé, l’énergique épouse du docteur, et madame Berthe Aubépin. vous savez, la jolie, la triste, la mystérieuse madame Aubépin. « Tout cela pour quatre grands mois !. Je ne veux rien vous dissimuler, même si cette peinture réaliste devait nuire à mes espérances. « Voyez, chère amie, si la perspective de cette installation, on ne peut plus rustique, ne révolte pas trop vos délicats instincts de Parisienne, et répondez bien vite à votre très-empressé et très-malheureux de Lestenac en cachetant soigneusement à ses armes cette missive encourageante, si Louise a ses vapeurs en recevant le tableau du confort qui l’attend, sa décision est claire : elle ne viendra pas. Il alluma un cigare, et, fredonnant un air du Barbier, il retourna au mess du 204e qui brillait dans l’obscurité du camp. De son côté, le docteur Lémincé, penché sur son buvard de campagne, griffonnait avec ardeur : « Tu seras satisfaite, ma bonne Aurélie, j’ai découvert un petit nid qui n’est certainement pas celui que j’avais rêvé pour toi, mais qui réunit les meilleures conditions possibles dans ce pays arriéré. « Dans une maison neuve, au rez-de-chaussée, c’est moins fatigant, tu vas occuper un petit salon-salle à manger. « Je vais y faire placer des meubles ; ce ne sera pas élégant, à mon extrême regret : tu l’embelliras. « La chambre à coucher sera vraiment bien, j’y tiens beaucoup ; devant les yeux une Cour, un champ de blé, quelque chose d’agreste et de frais que tu aimeras. « Du reste, si quelque chose te déplaît, nous le changerons. Si, par hasard même, la maison ne te convenait pas, nous en chercherons une qui rentre mieux dans tes goûts. « Les autres appartements sont retenus pour madame Aubépin, dont le voisinage te sera agréable, et pour madame de Lestenac, la jeune mariée parisienne. « Tu ne t’ennuieras donc pas, tu ne resteras pas seule. Et puis j’obtiendrai de n’avoir pas de tente, ou du moins de ne pas y habiter, et je demeurerai près de toi. « Mille tendresses, et viens vite, ma chère Aurélie. fit le docteur en repoussant sa plume avec un soupir involontaire, elle viendra certaine ment. Le capitaine Aubépin, lui, n’avait écrit qu’une note, celle des meubles qu’il louait à un entrepreneur de Châlons : un lit, un fauteuil, quelques chaises, une toilette, une table. Il regarda sa montre, mit son caban, et, courant à travers champs, il arpenta le terrain d’un pas élastique jusqu’à la gare du Petit-Mourmelon, où le train de Châlons arrivait au moment même. Il attendit la sortie des voyageurs en regardant impatiemment ceux qui paraissaient aux portes. Une femme s’avançait hésitante, indécise, serrant contre elle deux petits enfants de trois à quatre ans. Il alla vers elle aussitôt, en disant de ce ton sec, qui semblait en si parfait accord avec sa physiomie sévère : Les enfants ont-ils fait un bon voyage ? La jeune femme poussa les enfants vers leur père, et, sans répondre, releva son voile. Elle avait vingt-cinq ans environ, une tête fine, expressive et pâle ; rien de correct, mais rien de banal dans les traits ; des yeux très-grands, dont les cils allongés semblaient s’ouvrir sur du velours brun ; des joues assez pleines pour laisser à deux adorables fossettes le loisir de s’y creuser un nid ; une bouche sérieuse, plus sérieuse certes que celle des femmes de cet âge ; et c’était à cette bouche, dont les coins découragés disaient une amertume contenue, que la physionomie tout entière empruntait un caractère vaguement douloureux. Les enfants, une fillette délicate et un bébé joufflu, sautèrent au cou du capitaine, qui leur rendit leurs caresses avec une sorte de passion ; puis revenant à sa femme et lui offrant le bras : As-tu terminé tes emballages en temps utile ? Tu m’apportes mes cannes à pêche ? Tous les comptes sont réglés à Orléans ? A l’hôtel des Trois-Pignons, au Grand-Mourmelon. Demain, je vous installerai dans le logement que j’ai retenu. Tu n’y seras pas très-bien, mais les enfants auront de l’air et de l’espace. C’est tout ce qu’il faut, dit-elle simplement. Il était tard, la nuit était noire ; les enfants se serraient peureusement contre eux, tandis qu’ils franchissaient en silence la distance, assez considérable, qui sépare les deux Mourmelon. Ils ne s’étaient point vus depuis quinze jours, et pourtant pas une question affectueuse ne vint aux lèvres de la femme, pas un mot tendre à celles du mari. Une fois seulement, madame Aubépin, passant distraitement sa main sur la tête bouclée du petit garçon, dit avec effusion : Il vous a bien souvent demandé. Le père eut un sourire satisfait. Et la mère, retombant dans sa réserve, laissa ses grands yeux mélancoliques errer sur le paysage sombre que des silhouettes de tentes découpaient bizarrement çà et là. Le camp de Châlons, depuis qu’un décret du 14 novembre 1856 l’a transformé, de camp provisoire établi à titre d’essai, en camp permanent d’instruction militaire, est connu non-seulement de nos régiments, qui y passent à tour de rôle une saison laborieusement employée, mais encore d’un grand nombre d’étrangers de distinction, qui viennent assister à ses grandes manœuvres annuelles. Une foule de touristes le prenaient également pour but de leurs pérégrinations, à l’époque du séjour de l’Empereur. Pour ceux qui n’ont jamais eu la curiosité ou la possibilité de le visiter, nous dirons que le camp est un terrain de 12,000 hectares, à quatre lieues de Châlons, avec lequel il communique rapidement par un petit chemin de fer qui fut étudié, jugé nécessaire et exécuté en soixante-dix jours. Le terrain est couvert d’un gazon rare, avec de larges plaques blanches dont les yeux des soldats gardent parfois l’ophthalmique souvenir. Quelques maigres massifs, semés çà et là, y forment de petites oasis fort appréciées du troupier au repos. Il est entouré, ou arrosé de trois rivières : la Suippe, la Vesle, le Chenu ; foré d’un grand nombre de puits ; élevé de 140 mètres au-dessus du niveau de la mer ; salubre, sec, exposé aux vents contraires qui en éloignent toute émanation dangereuse. On y a très-froid en hiver : les épaisses capotes et les lourds sabots y florissent. On y a très-chaud en été mais en 1862, les fraîches eaux, la liberté relative, l’exemple, la crânerie française et la présence du souverain qui couronnait les manœuvres, soutenaient le soldat et lui faisaient gaîment supporter une saison de fatigues qui tend de plus en plus à faire partie des habitudes militaires. Le camp proprement dit est une sorte de ville longue, symétrique, coupée de grandes rues perpendiculaires de vingt pas de largeur. Trois divisions l’habitaient annuellement : la première et la troisième sous la tente, la deuxième dans des baraques, c’est-à-dire dans une série de maisonnettes régulières et suffisamment commodes. Les tentes des soldats s’étendaient en première ligne, parallèles au front de bandière. Puis, toujours en reculant, venaient les campements des sous-officiers, des officiers subalternes, des officiers supérieurs et enfin des généraux, qui occupent, en arrière, le centre de leurs divisions respectives. La deuxième division, baraquée, offrant au soldat une installation toute faite et invariable, ne sollicitait en rien le goût d’ornementation qu’il porte partout où il s’arrête. L’originalité s’était réfugiée dans la première division, et la coquetterie dans la troisième. En effet, cette heureuse troisième division, située à l’extrême gauche du camp, au milieu de pins sylvestres et dans le voisinage de petits bois qu’on trouve touffus là-bas, pouvait tout à son aise y développer son penchant pour l’arrangement et les ombrages. On n’y voyait, en effet, que jardinets, parterres, tentes des chefs abritées avec adresse, et naïfs essais d’horticulture qui n’ont jamais le temps d’aboutir. La première division cultivait les arts, ébauchait des sculptures, élevait à l’entrée de ses rues des Forts de terre glaise, des France et des Victoire en craie, des bustes de l’Empereur plus sincères que réussis, des Prince Impérial équestre ou pédestre. Nous y vîmes même un jour un buste de l’Impératrice, traité avec une hardiesse de conception et une richesse de formes qui défient toute description. Au milieu de ces esquisses et de ces essais, il se trouvait parfois de jolies statuettes, de belles pensées bien rendues, et tel de ces artistes improvisés a prouve qu’il avait dans sa giberne un ciseau de sculpteur. C’est à cette première division, qui s’appuyait sur un moulin à vent, à peu de distance du Petit-Mourmelon, qu’appartenaient les nouveaux locataires du charron Nicolle. Tous trois n’avaient pas obtenu l’autorisation de déserter la tente ou ne l’avaient pas même demandée. Le capitaine Aubépin occupait bel et bien la sienne. Le lieutenant de Lestenac devait à une indisposition du capitaine de sa compagnie la libre disposition d’une tente pour lui tout seul ; ce que ses bons camarades, obligés de partager la leur avec leur sous-lieutenant, lui enviaient grandement. Le chirurgien-major du 204e, par tolérance spéciale, qu’il avait enlevée d’assaut pour complaire à madame Aurélie Lémincé, pouvait venir prendre gîte auprès de sa femme. Ces dames laissèrent tout juste à leurs maris le temps de faire apporter quelques meubles à la maison Nicolle, où le ménage Aubépin était installé déjà, et débarquèrent simultanément un beau jour à la gare du Petit-Mourmelon. Elles avaient voyagé ensemble depuis Châlons et ne se déplaisaient pas trop encore en arrivant. Ce fut également ensemble qu’elles se dirigèrent, aux bras de MM. Lémincé et de Lestenac, vers l’Éden invraisemblable qui leur avait été préparé. Madame de Lestenac trottinait légèrement, regardant çà et là d’un petit air ébahi qui lui allait à merveille. Parisienne, dix-neuf ans, minois spirituel, petits yeux pétillants, bouche rieuse, grandes boucles blondes, costume coquet : elle était ravissante. C’est très-drôle celte campagne blanche, disait-elle ; cela me rappelle un décor des Variétés, très-réussi, dans je ne sais plus quel vaudeville. mais non, c’était avant que vous me fissiez la cour. Alors cela date d’une époque où j’étais un grand maladroit. Non, ma chère, nous y voilà. Mais, ma chère Louise, pour le pays, c’est un trésor de propreté et de confortable. Je suis désolé, ma pauvre enfant... Un peu de courage, ma petite Parisienne. de Lestenac s’élança dans l’escalier, tandis que sa femme faisait les plus jolies mines en franchissant le perron. Anna, relevez ma robe, je vous prie. Fallait-il vous télégraphier une demande d’autorisation, cher ami ? de Lestenac s’arrêta court et regarda en arrière. Dans la pénombre de l’escalier, suivant sa femme, il distingua un chapeau bleu impérial qui montait gravement sur une tête d’anglaise rousse et pincée. s’écria-t-il, vous n’avez donc pas lu ma lettre ? Celle où je vous disais que vous aviez deux chambres... Si fait, j’ai très-bien compris : deux chambres à coucher. Vite, que je voie cet ermitage. Madame de Lestenac se fit toute petite, glissa entre le mur et son mari, sauta sur le palier et s’arrêta interdite. La porte de la première pièce était ouverte, et celle du fond, ouverte également, laissait entrevoir sa sœur jumelle. Les murailles étaient couvertes d’un grossier papier gris à fleurs roses et bleues, le plafond absent était suppléé par un papier blanc tendu dans toute sa longueur, et que le courant d’air agitait avec un bruit bizarre. Un étroit canapé de perse, un fauteuil Voltaire épuisé, trois chaises et une petite table de travail meublaient ce simulacre de salon. Les rideaux du lit, en damas de coton marron et blanc, apparaissaient dans le lointain comme fond de tableau. Madame de Lestenac inspecta tout cela d’un coup d’œil, et partit d’un joyeux éclat de rire, en frappant ses petites mains l’une contre l’autre avec un entrain qui décontenança complétement son mari. le voltaire a un air pédantesque. Si je comprends ! et elle riait toujours ! je comprends que ni ma mère, ni ma sœur, ni mes cousins, ni personne de ma société, n’imaginerait jamais quelle cellule vous m’avez choisie... pour me faire expier mes fautes, sans doute. de Lestenac, déconcerté tout à fait par ce persiflage, lui prit doucement les mains comme pour l’inviter à raisonner un peu. Elle cessa de rire, et, se croisant les bras bien en face de son mari : Voyons, voyons, mon bon Flavien, dit-elle, avez-vous sérieusement l’intention de m’interner dans ce diminutif de prison ? S’il eût été seul, Flavien aurait volontiers répondu par une caresse à cette impertinente interrogation. Et qui sait si cette réponse n’aurait pas mieux convaincu la jeune femme que les meilleurs arguments ? Malheureusement, le chapeau bleu-impérial dressait sa silhouette gênante derrière les épaules de madame de Lestenac. Vous êtes parfaitement libre, ma chère amie, d’accepter ou de rejeter ce que vous regardez comme une geôle ; il me restera le regret d’avoir compté sur votre raison un peu plus qu’il n’était juste de le faire. Louise, à son tour, fit un mouvement comme pour sauter au cou de son mari ; mais une oscillation du chapeau bleu-impérial, qui s’agitait sur la tête de la femme de chambre comme une crête colossale, l’arrêta net dans son élan. J’admets que je me contente de ma cellule, dit-elle. Qu’avez-vous fait préparer pour loger Anna ? Voilà qui est d’un bon mari, galant et attentionné. J’espérais, ma chère, vous avoir fait comprendre que le camp n’est pas un lieu de plaisance où l’on puisse mener la vie de château. Le chapeau bleu-impérial crut le moment favorable pour entrer en scène. Que madame ne s’inquiète pas, dit-elle avec un effroyable accent anglais ; je vais ranger les effets de madame, et, si madame le permet, je retournerai à Paris, chez la mère de madame. cria Louise, que dites-vous donc là, Anna ?... est-ce que je saurais me passer de vos services ?... Attendez, nous allons arranger tout cela. Et d’abord, qu’est-ce que toutes ces portes ?... Et, sans écouter son mari, qui essayait une explication, madame de Lestenac frappa résolûment à la porte de droite, qui s’ouvrit aussitôt. Le doux visage de madame Aubépin sourit à la belle indiscrète. Bonjour et pardon, madame, dit madame de Lestenac en tendant gracieusement la main à la femme du capitaine ; je suis une étourdie, qui vais à l’aventure, cherchant un coin pour abriter ma pauvre Anna. Madame Aubépin serra cordialement la petite main. madame, c’est ici chose précieuse et rare, si rare même, que je crois sage de décourager tout de suite vos velléités de découvertes. de Lestenac se frappa le front. Comment diable n’y ai-je pas songé plus tôt ? celle que le docteur Lémincé trouvait trop insuffisante, et qui est là... Tout joyeux, il mit la main sur la clef, une énorme clef campagnarde capable d’assommer un bœuf, qui brillait à la serrure de la cinquième porte. Mais, comme il allait la faire tourner, une voix fraîche et gaie cria du milieu de l’escalier : Pardon..., pardon, mon cher camarade, j’arrive à temps pour défendre énergiquement mon bien. On vit surgir, des profondeurs de l’escalier, un grand jeune homme blond, dont l’uniforme sombre des chasseurs à pied dessinait la taille robuste et souple. Il salua avec grâce madame de Lestenac. Cette chambre est retenue pour ma mère, dit-il simplement. Ce fut au tour de M. Louise, dépitée, rentra prestement dans son appartement, suivie de Flavien et d’Anna, et referma la porte derrière elle. Voilà un monsieur singulièrement gênant, dit-elle avec humeur. s’il n’y avait que lui de gênant au monde ! continua-t-il en désignant du coin de l’œil le chapeau bleu-impérial, qui déficelait paisiblement des cartons. Flavien promena autour de lui un regard éloquent. cher ami, fit-elle coquettement avec le plus malicieux des sourires, n’avez-vous pas votre tente ? Flavien se mordit rudement la moustache. et vint tambouriner sur les vitres. La femme de chambre, rassurée sur son avenir, coupa joyeusement la corde du troisième carton. L’officier de chasseurs, demeuré seul sur le palier, ouvrit alors délibérément la cinquième porte. Le jour, qui s’en échappa brusquement, éclaira sa haute stature, sa tête charmante, que mille folles boucles auréolisaient, au grand préjudice de l’ordonnance, et ses longues moustaches blondes, qui voilaient à demi une bouche fine d’un dessin correct. Derrière lui retentit une plainte étouffée, quelque chose d’indistinct et de douloureux comme le gémissement d’une femme. Il plongea un œil étonné dans la demi-obscurité du palier, et crut voir disparaître une robe brune dans l’entre-bâillement d’une porte qui se fermait. Il écouta : la plainte ne se renouvela pas. Il fit quelques pas dans la direction de cette robe disparue, puis s’arrêta devant l’indiscrétion apparente de cette démarche et l’impossibilité d’expliquer clairement ce qu’il avait entendu. Il pensa bientôt que c’étaient des enfants qui jouaient dans la cour, sourit de sa frayeur, et rentra dans cette chambre qu’il destinait à sa mère. Et pourtant, il n’avait pas rêvé. Madame Aubépin l’avait vu, et, les deux mains sur les lèvres pour comprimer un second cri d’angoisse, elle venait de glisser, évanouie, derrière sa porte refermée. Le capitaine Aubépin était un homme de quarante ans, rude, loyal, d’une obstination dauphinoise greffée, du fait de sa mère, sur un entêtement breton. Son caractère, tout d’une pièce dans le service, ne s’adoucissait guère dans l’intimité. Il savait vouloir ; il savait encore mieux ordonner. Excellent soldat, on pouvait dire de lui, avec exactitude, qu’il ne désarmait jamais. Cela se lisait dans les lignes fermes de son visage et dans l’éclair froid de son regard d’acier. Dur à lui-même, il l’était également aux autres. Parlant peu, il possédait le grand art de ne livrer de ses impressions que ce qu’il voulait bien laisser paraître. On ne se plaignait pas au 204e d’une seule injustice qu’il eût commise, mais les hommes de sa compagnie étaient rarement tentés d’enfreindre le règlement. Sans vouloir entendre un mot d’explication, il punissait tout d’abord. Si plus tard, quelque renseignement nouveau déchargeait le coupable d’une partie de sa faute, le capitaine souriait gravement dans son épaisse moustache noire. Cela rendra ses camarades plus prudents, disait-il. Et sa conscience était parfaitement satisfaite de cette application nouvelle de l’enseignement mutuel dans l’armée. Ses collègues étaient faits à ses manières brusques. Le monde aurait trouvé qu’il avait trop négligé de se frotter à sa civilisation raffinée. Mais le monde avait peu d’occasions de porter un jugement sur son compte, car le capitaine Aubépin ne voulait pas se soumettre à ses exigences et le fuyait systématiquement. Cet homme entier avait une grande passion, celle de la famille. Il respectait sa vieille mère à l’égal d’une idole ; il avait successivement élevé, dirigé, placé dans de bonnes conditions ses trois jeunes frères ; il aimait sa femme, il adorait ses enfants. Les indifférents qui voyaient cela disaient avec conviction : « Comme madame Aubépin est heureuse ! » Où donc l’avait-il découverte, cette femme jeune et distinguée, qui, depuis cinq ans déjà, usait sa douceur persistante aux angles aigus de ce caractère de fer ? Ce mariage s’était fait très-vite, à Paris, pendant un congé du capitaine. Il en avait fait part à son régiment, et s’était empressé de le rejoindre à Limoges, où le 204e tenait alors garnison. Dès le lendemain de son arrivée, avec une rectitude militaire, il avait obligé Berthe à se parer, et l’avait présentée aux dix-neuf ménages du régiment. Madame Aubépin fut trouvée gracieuse, réservée, mélancolique, et suffisamment jolie pour désoler quatre ou cinq dames mûres, qui avaient des prétentions à la beauté. Madame Aubépin fut donc favorablement accueillie, et la sympathie des femmes d’officiers, ses pareilles, lui fut presque généralement acquise : triomphe rare. Depuis lors, on la vit d’année en année un peu plus sérieuse, un peu plus pâle, toujours calme, parlant sans ardeur comme sans lassitude, pleine de déférence pour son mari, de cette déférence délicate qui est aussi loin de la servilité que de l’enthousiasme ; enfin, s’occupant de ses enfants avec une tendresse plus effective que démonstrative. Les enfants, qui n’échappaient jamais à la surveillance de cette jeune femme instruite et bonne, étaient déplorablement élevés. Ceci était l’œuvre particulière du capitaine Aubépin, dont la faiblesse paternelle dépassait toutes les limites. Les trois ans de Bébé comprenaient déjà qu’ils pouvaient abuser..., et c’étaient des cris, des colères, des exigences !. Marie, la fillette pâle et nerveuse, avait quatre ans, une santé délicate et un art merveilleux pour rendre ses caprices muets aussi productifs que les fureurs bruyantes de son frère. Berthe avait voulu réagir contre ces tendances inexplicables chez un homme absolu ; elle avait été brisée dans la lutte, et, pour ne pas s’entendre donner tort ouvertement devant ses enfants, elle portait en silence la croix de sa maternité. Le jour où madame de Lestenac prenait possession, bien à contre-cœur, de ce qu’elle appelait sa cellule, le capitaine Aubépin, en descendant du camp au Petit-Mourmelon, fut étonné de ne point voir ses enfants venir joyeusement à sa rencontre comme ils l’avaient fait les jours précédents. Vaguement inquiet, il hâta le pas, et les aperçut immobiles et tristes sur le petit perron. répondit la petite Marie en se levant. Je jouais avec Bébé, j’ai voulu remonter ; la porte est fermée. J’ai appelé maman, elle ne m’a pas ouvert. Le capitaine l’écarta doucement, escalada l’escalier, et chercha à ouvrir la porte de son appartement, qui résista tout en s’entre-baillant. Il n’y avait à l’intérieur ni clef ni verrou mais quelque chose comme un meuble qu’on aurait poussé contre elle. Effrayé, il fit un effort violent, repoussa l’obstacle et jeta un cri : le corps de Berthe barrait la porte. Elle était étendue, raidie, blanche comme ces touchantes statues du moyen âge couchées sur les tombeaux. Le capitaine la souleva dans ses bras nerveux, la déposa sur son lit, et descendit comme une flèche chez le chirurgien-major du 204e, qui présidait en ce moment même à l’aménagement de madame Aurélie Lémincé. Celle-ci avait trouvé fort ridicules les petites façons de sa voisine de Lestenac, et démontrait à son mari qu’elle, Aurélie, était infiniment supérieure à ces Parisiennes frivoles. Le capitaine entra sans frapper, renversa un échafaudage de paquets amoncelés, et, courant au docteur, qu’il saisit par le bras : Venez vite, major, s’écria-t-il, venez vite, j’ai besoin de vous. Cette brusque intrusion dans son intérieur parut surprendre le docteur, mais ce fut surtout madame Aurélie à laquelle un pareil procédé parut intolérable. s’écria-t-elle indignée ; le feu est-il à la bicoque où je veux bien venir camper pour être agréable à M. On le croirait, vraiment, à, voir la façon... Au nom du ciel, docteur, venez avec moi ! interrogea le docteur en abandonnant la malle qu’il décordait. Et le docteur marcha vivement vers la porte. Cet empressement déplut à madame Lémincé. insista-telle en les suivant tous les deux. Elle est sans connaissance, répondit le capitaine en s’engageant dans l’escalier. Madame Aurélie s’arrêta et parut réfléchir. elle est donc nerveuse, cette petite femme-là ?... et il faut que ce soit mon mari qui l’en retire encore !... Les femmes n’ont plus ni santé ni pudeur. Comme c’est agréable pour moi d’arriver ici, de manquer de tout... Lémincé se prodiguer pour une voisine vaporeuse ! Elle haussa les épaules et rentra chez elle avec humeur. Pendant quelques minutes, qui lui semblèrent des heures, elle mit en ordre les divers objets épars, tout en tenant une oreille attentive incessamment dressée vers l’étage supérieur, où des allées et venues multipliées se faisaient entendre. est-il, oui ou non, un médecin militaire ou un médecin de dames ?... Il est inimaginable que, tout médecin de régiment qu’il soit, je ne puisse pas avoir une heure de tranquillité ! Elle arpenta furieusement sa chambre et, prenant une résolution énergique : Il faut leur prouver, dès le premier jour, que je vois clair dans tous les manéges, dit-elle en s’élançant dans l’escalier. Pour avoir de l’air autour de la malade, on avait laissé les portes grandes ouvertes, et rien n’était facile comme d’arriver à elle. Madame Lémincé n’y manqua pas et se glissa jusqu’au lit. Le premier regard qu’elle jeta sur son entourage était empreint d’un égarement douloureux. prononça-t-elle faiblement en soulevant la tête. Je suis là, répondit le capitaine Aubépin en se penchant vers elle. Mais lorsque leurs yeux se rencontrèrent, elle se rejeta en arrière avec un mouvement répulsif. Elle étendit le bras dans la direction du palier sombre, que la porte ouverte laissait apercevoir, et, tandis que le même effarement éclatait sur ses traits décomposés, elle répéta d’une voix troublée : Cette voix la fit tressaillir, elle laissa retomber sa tête, le murmure de ses lèvres s’éteignit. Madame Lémincé eut un mauvais sourire. Elle a beaucoup de fièvre, dit le docteur, il faut envoyer au Grand-Mourmelon chercher le calmant que je vais prescrire. Penché sur la malade, il épiait le sens des sons indistincts qui mouraient sur ses lèvres blanches. Ce fut madame Aurélie, en épouse attentive, qui arracha un feuillet du cahier de bâtons de la petite Marie, pour permettre au docteur d’écrire sa prescription. Lambert, l’ordonnance du capitaine qui vaguait dans la cour, reçut l’ordre de la porter, au pas de course, à l’unique pharmacien du village. Madame Lémincé, s’approchant alors, offrit discrètement ses bons offices comme garde-malade. Cette proposition, dont le dévouement était peut-être suspect, mais dont la politesse ne pouvait être niée, n’obtint qu’un remerciment banal et un refus positif du capitaine. Il s’était installé déjà au chevet de Berthe, un peu en infirmier, beaucoup en inquisiteur. Cette attitude, à laquelle l’instinct féminin de madame Aurélie ne se trompa pas, la décida à opérer sa retraite en emmenant son mari, ce qu’elle eut quelque peine à obtenir, car le digne homme n’était pas sans crainte sur les accidents cérébraux qui pouvaient se produire chez sa malade, et dont quelques paroles incohérentes semblaient les premiers symptômes. Le capitaine songeait à ce mouvement de répulsion qu’il avait surpris chez sa femme. Jamais il n’avait entendu ces lèvres indulgentes blâmer sa despotique tendresse. Jamais il n’avait soupçonné que la vie aisée, régulière et monotone qu’il faisait à la jeune femme ne suffisait pas à son complet bonheur. Ce sont là des aberrations conjugales beaucoup plus fréquentes qu’on ne le croit. L’homme, fatigué déjà, se repose, dans la paisible atmosphère de la famille, des stériles agitations de la vie de garçon. Il recueille, sur les lèvres fraîches de la jeune fille dont il fait sa femme, les premières aspirations d’une âme qui s’éveille ; il se grise de ce parfum virginal, et ne le voit pas s’échapper, insaisissable et fantasque, et voler plus loin, plus haut, non point toujours au pays des rêves insensés, mais à celui des sentiments tendres de la vie. L’homme est heureux : pourquoi donc la femme ne le serait-elle pas ? C’était pourtant cette douce Berthe, cette femme modeste, distinguée, qui tout à coup semblait frappée d’égarement, perdait la notion des choses réelles, sa réserve habituelle et jusqu’à la raison. Il y avait là un douloureux sujet de surprise et d’effroi pour le capitaine qui, pour la première fois, éprouvait l’irritation du doute et la torture du soupçon. Quelle ombre indistincte avait passé devant ses yeux troublés ? Et quelle personne au monde était capable de lui inspirer ce sentiment de terreur et d’émotions à la fois ? Il vint sans bruit sur le palier, cherchant autour de lui ce point mystérieux qu’avait désigné le bras étendu de Berthe. Il ne vit rien que les cinq portes uniformes et closes. si pourtant, sur l’une d’elles, la cinquième, une carte, qui n’y était pas encore clouée le malin, se détachait toute blanche dans l’ombre. Ses yeux, dont une curiosité passionnée doublait la perspicacité ordinaire, lurent distinctement : Madame la comtesse de Curnil. C’était tout, et ce nom ne lui apprenait rien. Désappointé, il tourna sur lui-même et revint monter sa garde attentive près du lit où Berthe s’était peu à peu assoupie. La tête dans les mains, plongé dans un océan de conjectures invraisemblables, il avait oublié l’heure et ne fut tiré de sa longue rêverie que par un coup discret frappé par le docteur. Lambert arrivait porteur de fioles et de petits paquets. Lémincé s’approcha vivement de la malade et fut tout surpris de rencontrer ses yeux grands ouverts et calmes. Avec un bon sourire, il lui enserra délicatement le poignet entre ses doigts. Le pouls, encore agité, était incontestablement meilleur. J’ai donc été bien malade, que vous me regardez tous deux d’un air si inquiet ? fit elle en parlant avec effort. Vous avez eu tout simplement un évanouissement. Et le délire, ajouta le capitaine. Le docteur tourna un œil terrible sur son compagnon. Oui, une sorte de cauchemar que la fièvre vous causait, dit-il en s’efforçant de rire. rien, Vous repoussiez des fantômes que vous aviez cru voir. J’ai eu des malades, moi, qui, en tombant en faiblesse, croyaient voir l’enfer, le Père éternel et le jugement dernier. interrogea le capitaine en serrant sa main moite qu’elle ne retira pas. Mes compliments, madame ; voilà ce que j’appelle une vaillante malade. mon cher, le repos sera le meilleur remède, sauf ce léger calmant... Il ne faut pas en abuser par la chaleur, car c’est la chaleur, certainement... Oui, oui, dit-elle en saisissant avidement le prétexte qui lui était charitablement offert... Mille remercîments, mon cher docteur, dit le capitaine en l’accompagnant. Depuis qu’ils étaient au monde, c’était la première fois que leur père les avait oubliés. Il se troubla, balbutia et sortit précipitamment à leur recherche. Quand elle fut seule, Berthe serra son front dans ses mains et murmura d’une voix profonde : N’ai-je pas été folle un instant ? Il se fit à sa porte un bruit de petits pas, et madame de Lestenac, tenant un enfant de chaque main, s’avança toute souriante. Je vous ramène les chers petits, dit-elle. Berthe lui tendit la main en la remerciant. Tout était en révolution ici, les pauvres agneaux pleuraient. Je les ai appelés et consolés. Je ne savais trop comment faire, moi, je n’ai jamais eu d’enfants ; mais Anna leur a donné des chiffons, et nous les avons amusés tant bien que mal. Je m’étonne de n’en avoir pas déjà prix deux ou trois depuis ce matin, tant je vois ici de choses renversantes. D’abord, se peut-il imaginer quelque chose de plus baroque que le campement que nous acceptons ? Je trouve que les bohémiens, au bord des routes, sont infiniment plus heureux que nous. Ils ont l’habitude de manquer de tout, ce qui est déjà un avantage ; ensuite, c’est par goût qu’ils prennent une voiture roulante pour demeure ; tandis que jamais, au grand jamais, je n’aurais choisi pour gîte la petite cage que M. de Lestenac a pris soin de garnir de bâtons pour m’empêcher de m’en échapper. Et ces bâtons-là, chère madame, sont l’amour-propre et l’entêtement. J’ai déclaré à ma famille vouloir suivre mon mari au camp. On m’a traitée de folle et, entre nous, on n’avait pas tout à fait tort. J’ai persisté, me voici. décemment, je ne peux pas me désister si vite que cela. Berthe souriait doucement en écoutant ce babillage d’enfant gâté, et sa main pâle caressait les petites têtes qui se pressaient contre son lit. On entendit un grand bruit dans l’escalier. voilà mes bagages, s’écria Louise de Lestenac ; je cours les recevoir pendant que Flavien n’est pas là. Ce seraient encore de beaux cris ! Il est donc bien terrible, ce jeune mari ? Je n’ai fait apporter pourtant que le nécessaire, mais les hommes n’entendent rien de rien à ces exigences. Aubépin est toujours disposé à me faire plaisir, répondit Berthe faiblement. C’étaient, en effet, les bagages de madame de Lestenac qui venaient d’arriver, et dont le développement insensé remplissait le palier, l’escalier, la cour. Et le camion du chemin de fer versait toujours de nouveaux colis sur les degrés de la maison Nicolle. À l’intérieur, le chapeau bleu-impérial se retrouvait dans son domaine, déployant des prodiges d’activité. À l’extérieur, un homme était plongé dans une désolation indicible à la vue de cette marée montante. Il contemplait d’un œil morne cette succession fantastique de malles longues et respectables, de sacs de nuit arrondis, de cartons à chapeaux fragiles. Les deux chambres n’y suffiront pas ! grommelait-il en cherchent vainement à se frayer un passage ; et le lit de Louise., et celui du chapeau bleu-impérial., je ne trouverai jamais un brin de place. Allons, Louise a raison : j’ai ma tente. Ce souvenir eut pour résultat de faire renoncer M. de Lestenac à l’escalade de son appartement. Il rentra au camp d’assez mauvaise humeur, et, pour la centième fois depuis six mois qu’il était marié, il se déclara totalement dépourvu de toute vocation conjugale. Le lendemain, d’assez bonne heure, Flavien de Lestenac réfléchit que l’emménagement devait tirer à sa fin, et qu’il serait convenable d’aller s’informer de la manière dont sa femme avait mené à terme cette laborieuse besogne. Le petit gazon clair-semé du front de bandière caressait le pied paresseux, et comme le jeune officier n’était pas pressé outre mesure, il contourna le campement du bataillon de chasseurs attaché à la Indivision, et s’attarda distraitement le long du sentier qui descend au village. Il allait, pensant à sa folle jeunesse à laquelle on avait coupé les ailes, et fredonnait le refrain de la vieille chanson : Que je voudrais encore avoir vingt ans ! Or, le regret était d’autant plus hâtif que le brillant lieutenant n’avait guère dépassé que de cinq ou six ans cette belle vingtième année, si poétisée. Un officier, assis sur le bord d’un talus, le regardait approcher avec une attention persistante. Chaque pas que faisait l’un de ces deux hommes dans cette direction amenait une expression de contentement plus marquée sur le visage de l’autre. Quand ils furent très-rapprochés, l’officier un lieutenant de chasseurs à pied se leva et sauta au cou de Flavien de Lestenac avec un élan tout spontané. Mon cher Lestenac, vous ne me reconnaissez pas, mais moi je n’ai pas oublié la bonne figure de mon copin de Saint-Cyr. Flavien se remit aussitôt, rappela ses souvenirs, et rendant accolade pour accolade : mon brave Curnil, s’écria-t-il, il faut s’en prendre à ces longues années de séparation. L’avancement ne marche guère mieux au 204e. Nous sommes de la première division tous deux, et nous ne le savions pas ! Dès aujourd’hui je vous présenterai à madame de Lestenac. On ne peut plus, mon cher. Si vos félicitations sont en l’honneur de madame de Lestenac, je les accueille avec faveur : c’est une des plus jolies femmes de Paris. Si elles vont au contraire à l’adresse du mariage en général, et à mon état de mari en particulier, permettez-moi de faire quelques restrictions. Non-seulement je permets, mais j’encourage ; d’autant mieux que, menacé moi-même de complications matrimoniales, je ne suis pas fâché d’avoir l’avis d’un homme compétent. Voyez-vous, il n’est bon de se jeter tête baissée dans l’inconnu que lorsqu’on s’y sent irrésistiblement attire. Si vous n’êtes pas attiré, restez au bord. je ne connais même pas ma future fiancée. Vous n’êtes pas amoureux : vous avez les atouts. Ainsi, vous, Lestenac, c’est parce que vous étiez amoureux ?. moi, je suis encore à me demander comment cela s’est fait. J’étais en semestre chez ma tante, en pleine Bourgogne. Il y avait au château nombreuse société. Les dames de Blévillard entre autres. Une mère admirablement conservée et deux filles adorables. Je fus bientôt au mieux avec elles. Tous les matins je faisais un tour de forêt à cheval avec l’aînée des deux sœurs, mademoiselle Zoé ; tous les soirs je dansais au piano avec la seconde, mademoiselle Louise. « Dans les après-midi chaudes, je rencontrais, au milieu d’un petit bois, certain pavillon rustique où j’étais sûr de pouvoir causer... littérature, avec madame de Blévillard, sans être dérangé ! « Bref, ces vacances furent charmantes et passèrent comme passent les beaux jours... J’en vis arriver la fin avec un regret positif. Ma tante, qui crut remarquer un nuage de tristesse sur nos fronts. Ma bonne tante voulut au moins en éclaircir deux et me proposa crûment un mariage avec Louise de Blévillard, la seconde et aussi la plus jolie des deux sœurs. Je me récriai, comme bien vous pensez, objectant ma jeunesse. il faut dire que j’en avais déjà pas mal. Je prétendis alors que ces peccadilles seraient un obstacle. Ma tante riposta que ces choses-là paraissaient, au contraire, aux mères expérimentées, une garantie de bonheur, que l’expérience même de madame de Blévillard ne laissait pas que de m’inquiéter. « On me cloua la bouche avec un regard expressif qui me rendit discret à jamais. mademoiselle Louise, sans doute avisée de ce beau projet, se prit à rougir, le soir en m’apercevant, ce qui la rendit si jolie, mais si jolie !... que je laissai carte blanche à ma tante. J’eus bien quelques petites misères à supporter : une larme de la sœur aînée, d’énormes soupirs de la mère, le souci d’une corbeille et les ennuis de la cérémonie nuptiale ; mais enfin il arriva un jour où je me réveillai marié. Et cette charmante femme a poussé le dévouement jusqu’à vous suivre au camp de Chalons ? c’est même trop admirable ; je ne suis pas à la hauteur de cette abnégation, moi. j’apprécie ; mais je joue de malheur... Figurez-vous que, depuis vingt-quatre heures que ma femme a quitté sa famille pour me rejoindre dans l’exil, je n’ai encore recueilli sur cette jolie bouche que des plaintes ou des reproches. Tenez, si pour se rapprocher de moi, une femme se condamnait aux privations du camp, je me fondrai s en actions de grâces. j’incline à penser, mon cher Curnil, que vous possédez, plus que vous ne le croyez vous-même, la fatale vocation. Je l’ai eue, c’est certain, et avec une force !.. Feu sous la cendre : il se réveillera. Il est des incendies qui ne laissent rien derrière eux. de Lestenac salua d’un air railleur. si c’était de l’amour vrai, profond... de Curnil eut un sourire triste. Ce n’était, parait-il, que l’ombre de l’amour, mais une ombre si belle, si fort semblable à la réalité, que j’ai pu m’enivrer longtemps de mon rêve. mon ami, puisque ce rêve était si bon que cela, vous avez eu grand tort de lui donner congé. J’ai été réveillé par un coup de massue en plein cœur... Pourquoi donc parlons-nous de ces choses ? madame de Lestenac n’est pas prévenue... de Curnil en riant ; je comprends et vous laisse. ou plutôt où demeure madame de Lestenac ? Tenez, à cette maisonnette blanche, là, sur le chemin du moulin. J’y ai retenu une chambre pour ma mère, qui a la fantaisie de visiter le camp. au fait, je vous reconnais maintenant. Il faisait diablement noir dans votre escalier, et je ne vous ai pas du tout reconnu, mon vieux camarade. C’est à peine si j’ai entrevu la forme élégante d’une jeune femme. Eh bien, nous voici voisins ou à peu près. Ma mère me donnera une semaine dans le courant du mois prochain. Les deux amis se serrèrent la main et se quittèrent. de Lestenac s’attendait à être accueilli par une petite colère, ou tout ou moins par des reproches sur son peu de galanterie qui laissait refroidir le déjeuner commun. Madame de Lestenac n’avait pas eu le temps de s’apercevoir de son absence. Absorbée tout entière par un des problèmes les plus ardus qu’il soit donné à une intelligence féminine de résoudre, elle essayait d’entasser, dans un espace trop étroit, assez d’objets pour remplir largement toute la maison Nicolle. En ce moment, rien n’existait pour elle en dehors de cette inquiétude grandissante. elle n’y songeait guère ; un mari, ça se loge toujours. le déjeuner, que la meilleure auberge du village venait de faire apporter, gisait abandonné sur le coin d’une table, dans une promiscuité dangereuse avec une pile de robes d’été équilibrée contre le voltaire. Le chapeau bleu-impérial lui-même, surmené et découragé, avait renoncé à trouver une combinaison. L’imprudente Parisienne, debout au milieu de ce pêle-mêle, était bien près de pleurer de vraies larmes sur le désastre immérité de ses fraîches toilettes. L’entrée du mari passa inaperçue ; son baiser conjugal fut reçu et rendu avec la distraction la moins dissimulée ; son timide désir de procéder au déjeuner fut traité de préoccupation matérielle, et le léger dépit qu’il manifesta détermina une explosion de désespoir qui, depuis le matin, cherchait l’occasion de se faire jour. Flavien de Lestenac prit silencieusement le parti de se faire une trouée entre trois sacs de voyage et une chapelière ; il saisit une côtelette et se mit à grignoter philosophiquement cette épave gastronomique, la seule qui surnageât au-dessus des sauces figées. Cette vue porta au comble l’exaspération de la jeune femme, qui se jeta aveuglément sur une pile de lingerie en sanglotant avec l’abondance et la sincérité du plus violent chagrin. Le chapeau bleu-impérial, retiré au fond de la chambre, manifestait par une mine scandalisée combien la douleur de madame lui paraissait légitime et le procédé de monsieur irrévérencieux. Ce fut au milieu de cette scène de ménage que le charmant visage de Berthe apparut à la porte entr’ouverte. Louise, un peu honteuse, s’essuya les yeux. Voyez, madame, dit-elle d’un ton boudeur, quel vilain mari j’ai là ; il ne songe qu’à manger tandis que je me désole. Voyez, madame, dit Flavien en riant, quelle cruelle petite femme je possède ; elle n’a pas fait comme moi une manœuvre stratégique au point du jour, et me répond chiffons quand je lui parle appétit . reprit Louise avec volubilité ; ni place, ni meubles, ni armoires, ni rien ici. Madame, dit Berthe, je venais tout exprès vous offrir de partager avec vous un petit cabinet noir que M. Aubépin veut bien me permettre de consacrer à mes objets de toilette. Ils y sont très au large, et si vous vouliez... Louise fit un saut de joie. Mettez dans deux ou trois caisses les objets qui vous seront le moins utiles, et nous les dissimulerons très-bien dans le cabinet. Oui, madame, s’écria le chapeau bleu-impérial ravi. Gardez-moi seulement mes toilettes pour la messe du camp ; celles pour le séjour impérial... les robes simples pour aller visiter les tentes... La lingerie fine doit rester également. Surtout n’enfermez pas le costume de mousseline blanche... Anna prévint un conflit probable en déclarant qu’elle organiserait tout, si madame voulait la laisser faire. Sur cette promesse, madame de Lestenac accompagna Berthe en la remerciant de son attention et s’informant des suites de son malaise de la veille. Madame Aubépin assura qu’elle se sentait tout à fait remise et se railla elle-même de sa délicatesse exagérée. Flavien, mettant à profit cette disparition momentanée, prit le pas gymnastique dans la direction du champ de tir, où le 204e de ligne allait se rendre pour l’exercice du tir à la cible. L’indisposition bizarre et subite de madame Aubépin n’eut pas d’autres suites qu’une lourdeur de tête et une pâleur plus intense. Elle ne se plaignit pas et reprit dès le lendemain, avec le calme attristé qui lui était habituel, ses occupations ordinaires. Avec une délicatesse bien surprenante ou bien grosse d’arrière-pensées chez cette nature abrupte, le capitaine ne lui adressa aucune question nouvelle au sujet de son inexplicable accident. Aux amis qui s’étonnaient ou s’informaient, on racontait que Berthe avait perdu connaissance sous le coup d’un étourdissement instantané, et personne ne parut mettre en doute cette version ; personne, sauf le docteur pourtant. Celui-ci resta bien convaincu qu’une rencontre, une frayeur, un choc quelconque avait bouleversé, pendant quelques instants, les facultés de la jeune femme. Seulement, le digne homme se garda bien de faire part de ses doutes à sa soupçonneuse moitié ; il connaissait de trop longue date l’imagination subtile et l’inguérissable démangeaison de parler dont était travaillée madame Lémincé, pour lui offrir volontairement cette proie facile. Les tiraillements intérieurs du ménage Aubépin ne furent donc pas mieux devinés après qu’avant l’installation des trois ménages militaires dans la maison Nicolle. Le calme reparut aux deux étages, et, déjà, au bout de quelques semaines, il fut possible de distinguer nettement les goûts, les habitudes, la façon de vivre de chacun des locataires. Les murs, qui n’étaient que des cloisons mal jointes recouvertes d’un papier primitif que le père Nicolle voulait bien appeler sa « tapisserie laissaient entrevoir leurs caractères et pressentir leurs petites : faiblesses. Au rez-de-chaussée, sagement approprié à son nouvel usage, madame Aurélie Lémincé avait introduit l’ordre le plus absolu au point de vue des intérêts pécuniaires de la communauté, et la surveillance la plus active par rapport à ses intérêts personnels. Elle n’avait qu’une faiblesse, madame Aurélie, mais elle l’avait complète : elle était jalouse, follement jalouse, férocement jalouse de, l’excellent et inoffensif Aristide Lémincé, chirurgien-major au 204e. Le docteur, pour mieux rassurer sa femme sans doute, réunissait pourtant en sa personne tous les antidotes connus à cette terrible passion. Il était raisonnablement laid, porteur de lunettes, chauve, ventripotent. De plus, il se montrait d’une touchante tendresse maritale, d’une douceur ovine, d’une fidélité que toutes les séductions des jardins d’Armide auraient été impuissantes à ébranler. Madame Aurélie ne jouissait cependant pas d’une paix entière, car le docteur avait la main belle, le pied cambré, et les yeux positivement éloquents sous le verre prudent qui en amortissait les rayons. Elle savait bien, elle, par quels charmes il avait fait sa conquête, et veillait incessamment à ce que les mêmes avantages ne vinssent pas enflammer d’autres cœurs que le sien. Ils avaient à peine deux ans de mariage, madame Aurélie étant demeurée trente-sept ans en possession incontestée de son cœur et de sa vertu. Elle avait été jolie et s’était lentement momifiée dans une attente prolongée. Un héritage inattendu vint soudainement lui ouvrir des horizons nouveaux. À l’époque où Aristide Lémincé mit à ses pieds son cœur, sa trousse et son chapeau à claque, c’était une demoiselle longue, maigre, droite, avec des yeux noirs, perçants, un nez à la Bourbon dont elle était justement fière, et une bouche fine, aux lèvres minces, dont il fallait également redouter les louanges douteuses et les morsures à l’emporte-pièce.